The Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt (Troisime srie,
deuxime volume), by Edmond de Goncourt

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Title: Journal des Goncourt (Troisime srie, deuxime volume)
       Mmoires de la vie littraire

Author: Edmond de Goncourt

Release Date: March 8, 2006 [EBook #17947]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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JOURNAL DES GONCOURT--MMOIRES DE LA VIE LITTRAIRE--

TOME HUITIME: 1889-1891

       *       *       *       *       *

TROISIME SRIE--DEUXIME VOLUME

DEUXIME MILLE, PARIS, BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS, 11, RUE DE GRENELLE.

1895

       *       *       *       *       *




ANNE 1889


_Mardi 1er janvier_.--Je voudrais encore livrer la bataille de la PATRIE
EN DANGER, puis cela fait, ne plus rien faire, et avec l'argent de
GERMINIE LACERTEUX, paresser, _lzarder_, tout le restant de l'anne 
l'Exposition, en buvant les vins rputs les meilleurs, et en mangeant les
cuisines les plus cosmopolites, les plus exotiques, les plus extravagantes.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 4 janvier_.--Il y a des lchets qui se produisent chez un
homme, absolument par la dtente du systme nerveux. Cette prface, dans
laquelle je voulais dire son fait  la critique, cette prface jete sur
le papier dans un premier moment de surexcitation, je ne la publierai pas,
parce que je ne me sens plus capable de la parfaire, telle que je l'avais
conue dans la fivre de l'bauche, et je dirai mme, que je ne me sens
plus la vaillance d'en subir les consquences.

... Mademoiselle *** avait commenc par me parler de la pice, et m'avait
dit qu'au moment, o Dumeny carotte  Rjane les quarante francs de la
sage-femme, elle avait entendu derrire elle, une voix qui jetait  un
voisin, injuriant la pice et l'auteur: Je vous dfends d'insulter un
homme de ce talent! et que s'tant retourne, elle avait aperu un jeune
homme d'une ressemblance parfaite avec moi, un de Goncourt de 25 ans.
Je ne crois pas cependant avoir de petits Goncourt de par le monde.

       *       *       *       *       *

_Samedi 5 janvier_.-- regarder l'eau-forte d'un crpuscule (_Sunset in
Tipperary_) de Seymour Haden, cette eau-forte, o existe peut-tre le plus
beau _noir velout_, que depuis le commencement du monde, ait obtenu une
pointe d'aqua-fortiste,  la regarder, dis-je, ce noir fait, au fond de
moi, un bonheur intrieur, une petite ivresse, semblable  celle que
ferait natre chez un mlomane, un morceau de piano d'un grand musicien,
jou par le plus fort excutant de la terre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 7 janvier_.--Ce soir, aprs un dner, donn chez moi, au mnage
Daudet,  Oscar Mtenier et  Paul Alexis, Mtenier nous lit la pice,
qu'il a tire, en collaboration avec Alexis, des FRRES ZEMGANNO.

C'est chez les Daudet et chez moi, avec une grande motion, un tonnement
qu'ils aient pu tirer du livre, une chose scnique. Trs bien machine la
pice, et une oeuvre toute dlicate, toute artiste.

Je me flicite de l'ide que je leur ai donne--contrairement  l'opinion
de Zola--de rester fidles au roman, de ne pas introduire d'amour, et de
faire seulement de la Tompkins une silhouette fantasque, trouvant qu'ainsi
comprise et ralise, la Tompkins fait la pice originale.

Aprs la lecture, Mtenier me dit: Voulez-vous que je vous raconte la
gense de la pice? C'est Antoine qui, un soir, me jeta: Mais comment ne
faites-vous pas une pice des FRRES ZEMGANNO?... Il y aurait une pice
si curieuse  faire! Je rentrai chez moi, la nuit, je relus d'un coup
le roman, et le matin, j'crivais  Alexis pour avoir sa collaboration,
en mme temps que je vous demandais l'autorisation pour faire la pice.
Quelques jours aprs, on m'apportait une lettre de vous, date de
Champrosay, et nous nous mettions de suite  collaborer.

       *       *       *       *       *

_Mardi 8 janvier_.--Dans cet Auteuil, dans cette banlieue clricale
et dvote, les curs ont soulev contre ma pice et ma personne, les
imbciles qui les coutent, et aujourd'hui le papetier chez lequel Blanche
a l'habitude d'aller, lui disait avec une exaspration amusante:
On ne conoit pas qu'on ait laiss jouer une pice, o on dise de telles
horreurs!

Rjane m'apporte une grande photographie de sa personne sur son lit
d'hpital.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 janvier_.--Bourget, qui dne ce soir chez la princesse, me
raconte la mort de Nicolardot, qui, transport de sa chambre de misre
dans un lit bien chaud d'hpital, au milieu de toutes les aises de la
maladie, n'a pas dur quatre heures, tandis que peut-tre, il aurait
encore vcu des mois dans la sordide maison qu'il habitait... Le voil
mort, et voil les personnages de son enterrement: Coppe, un acadmicien;
Mlle Barbier, la fille du conservateur de la bibliothque du Louvre, o
je l'ai rencontre deux ou trois fois: une sainte prise de commisration
pour ce misrable; le propritaire de la maison de prostitution qu'il
habitait; et un quelconque.

Le quelconque et l'acadmicien n'avaient point de livres de messe, mais le
bordelier entre ses mains en tenait un du plus grand format, en sorte que
Mlle Barbier donna le bras  l'homme infme.

L'ironique enterrement, qui s'est termin, Mlle Barbier partie, par cette
phrase du ribaud: Oui, trs gentil, ce monsieur Nicolardot... oui, tous
les matins, il _poussait une petite blague_ aux femmes de ma maison!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 janvier_.--Ce soir, Porel vient dans la loge, o sont avec
moi Daudet et sa femme dsireuse de revoir la pice. Il nous dit qu'il se
passe des choses, dont nous ne pouvons nous douter, et qu'il nous dira
longuement, un jour. Toutefois, il nous raconte qu'il a reu le samedi,
seulement le samedi, un tlgramme l'avertissant qu' la suite d'une
dcision prise au conseil des ministres, la matine du lendemain, annonce
depuis plusieurs jours, tait supprime. Il tait aussitt all au
ministre, demandant qu'on lui permt d'afficher _par ordre_. Mais le
ministre n'avait pas eu le courage de la dcision qu'il avait prise sur
la demande de Carnot, et on lui refusait le par ordre.

Une preuve incontestable de l'hostilit de Carnot contre la pice, est
ceci. Carnot allait  la premire de HENRI III, comme protestation, et l,
dans sa loge des Franais, il faisait appeler le directeur des Beaux-Arts,
et devant le monde prsent, disait que c'tait une honte d'avoir laiss
jouer GERMINIE LACERTEUX.

Enfin, il est positif que le ministre a envoy des agents aux
reprsentations, pour tudier la salle, et se rendre compte, si
d'aprs les dispositions du public, on pouvait supprimer la pice.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 janvier_.--L'motion de la bataille thtrale, je la supporte
trs bien, except au thtre; l, mon moral n'est pas matre de mon
organisme, je sentais hier  l'Odon, mon coeur battre plus vite sous un
plus gros volume.

On finira par m'exorciser, ici comme le diable du thtre. Plagie rougit
 la drobe de me servir, et n'a pu s'empcher toutefois de me dire
aujourd'hui: Vraiment, tout le monde  Auteuil trouve votre pice pas une
chose propre! et cette phrase dans sa bouche est comme un reproche de
sa propre humiliation. Ah! les pauvres rvolutionnaires dans les lettres,
dans les arts, dans les sciences!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 janvier_.--M. Marillier, agrg de philosophie, qui a fait
un article en faveur de GERMINIE LACERTEUX, vient me voir. Il a assist
 six ou sept reprsentations, a tudi le public, et me donne quelques
renseignements curieux. J'ai pour moi tous les tudiants de l'cole de
mdecine, et pour moi encore les tudiants de l'cole de droit,--mais
ceux qui ne sont pas assidus au thtre, les tudiants pas _chic_, les
tudiants peu fortuns. Le monde des petites places est galement trs
impressionn par la pice, et M. Marillier me disait, que les tudiants
avec lesquels il avait caus, taient enthousiasms de l'oeuvre.

 neuf heures je quitte la rue de Berri, et me voici chez Antoine, au haut
de la rue Blanche, dans cette grande salle, dont on voit de la cour les
trois hautes fentres aux rideaux rouges, comme enfermant un incendie.
L dedans, un monde de femmes aux toilettes pauvres, tristes, passes,
d'hommes sans la barbe faite et sans le lisr de linge blanc autour de la
figure, et au milieu desquels se trouvent quelques potes chevelus, dans
des vtements de croque-morts.

La PATRIE EN DANGER est lue par Hennique et Antoine, et salue
d'applaudissements  chaque fin d'acte.

       *       *       *       *       *

_Mardi 22 janvier_.--Aujourd'hui, Gibert le chanteur de salon, racontait
qu'il y avait un mdecin  Paris, dont la spcialit tait le massage des
figures de femmes, et qu'il obtenait des rsultats tonnants, refaonnant
un visage dform par la bouffissure ou la graisse, et lui redonnant
l'ovale perdu. Enfin, ce bienfaiteur de la femme de quarante ans, dtruit
les rides, triomphe, oui, triomphe mme de la patte d'oie, et la ci-devant
trs belle Mme *** est sa cliente assidue.

 propos de ces rides, je disais que la figure tait comme un calepin de
nos chagrins, de nos excs, de nos plaisirs, et que chacun d'eux y laisse,
comme crite sa marque.

Un moment avec Zola je cause de notre vie donne aux lettres, donne
peut-tre comme elle n'a t donne par personne,  aucune poque, et
nous nous avouons que nous avons t de vrais martyrs de la littrature,
peut-tre des _foutues btes_. Et Zola me confesse qu'en cette anne, o
il touche presque  la cinquantaine, il est repris d'un regain de vie,
d'un dsir de jouissances matrielles, et s'interrompant soudain: Oui,
je ne vois pas passer une jeune fille comme celle-ci, sans me dire: a
ne vaut-il pas mieux qu'un livre!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 janvier_.--Larousse m'apporte la vitrine pour la collection,
que je m'amuse  faire des petits objets  l'usage de la femme du XVIIIe
sicle, objets de toilette et de travail fminin, et quand la vitrine est
 peu prs garnie de Saxe, de Svres, de Saint-Cloud, de ces blanches
porcelaines  fleurettes, montes en or ou en vermeil, de ces porcelaines
si claires, si lumineuses, si riantes, et d'un pimpant coup d'oeil sous
les glaces de la vitrine, je me demande si ma passion du Japon n'a pas t
une erreur, et je pense  quelle tonnante runion de petites _jolits_
europennes du sicle que j'aime, j'aurais pu faire, si j'y avais mis
l'argent que j'ai mis  ma collection de l'Extrme-Orient.

Au fond cette vitrine me gurit un peu de la japonaiserie, et a arrive
bien, au moment, o il ne s'exporte plus rien du Japon que du moderne,
et o, lorsqu'il vient par hasard chez Bing, un bibelot ancien ayant la
moindre valeur, le prix en est absurde.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 25 janvier_.--Tout bien considr, en la dtente de mes nerfs,
en l'usure de ma colre contre les critiques, je trouve trop bte  mon
ge et dans ma position, de me procurer l'occasion de me battre. Ce n'est
pas que je regrette de ne l'avoir pas fait plus tt, parce que, si je
m'tais battu une ou deux fois, je suis bien certain que la critique ne
friserait pas l'insulte, ainsi qu'elle le fait parfois avec moi. Oui, se
battre, je crois cela ncessaire, utile, prservateur pour tout homme de
lettres,  son entre dans la littrature; et vraiment, si je ne me suis
pas battu, ce n'est pas ma faute, car j'ai eu une trs grande envie de
me battre, lorsque M. Anatole de La Forge nous a injuris, lors de la
reprsentation d'HENRIETTE MARCHAL. Mais mon frre, en sa qualit de plus
jeune, a voulu passer absolument le premier, et en dehors du sentiment
paternel que j'avais  son gard, je le connaissais avec sa paresse de
corps et son horreur pour les exercices violents et l'escrime, destin 
rester sur le terrain, tandis que moi qui tirais trs mal, qui ne tirais
pas du tout, j'avais cependant un jeu difficile, dconcertant mme pour
ceux qui tiraient bien.

C'est trs suprieur le _silence hautain_, dont on me fait compliment,
mais je trouverais encore plus triomphante la rplique  la critique, et
telle qu'aucun crivain de l'heure prsente, n'ose la faire, la rplique
sans merci ni misricorde.

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 janvier_.--Paris! on n'y voit plus que des affiches et
des colleurs d'affiches. Contre la palissade qui entoure la ruine de
l'Opra-Comique, cinq colleurs se rencontrent nez  nez, et se mettant
 brandir leurs pinceaux et  danser, s'crient: Nous sommes tous des
Jacques!

Mes amis ont vot ce matin pour Jacques. Moi, si j'avais vot, j'aurais
vot pour Boulanger, quoique ce soit l'inconnu, mais si c'est l'inconnu
c'est la dlivrance de ce qui est, et je n'aime pas ce qui est, et 
l'avance j'aime n'importe quoi qui sera--quitte  ne pas l'aimer aprs.
Mais fidle  mes habitudes je n'ai pas vot, n'ayant jamais vot de ma
vie, intress seulement par la littrature et non par la politique.

Ce soir, sur les boulevards, une foule immense, traverse par des bandes
chantant sur un ton ironique: Tu dors, pauvre Jacques! Et cela,  chaque
fois, qu'apparaissent aux transparents des journaux, les chiffres de la
majorit crasante du gnral Boulanger.

C'est curieux tout de mme, cette popularit inexplicable de cet homme qui
n'a pas mme une petite victoire  son compte, cette popularit chez les
ouvriers, les mercenaires, les petites gens de la banlieue: a ne peut
s'expliquer que par une dsaffection de ce qui est.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 janvier_.--Une veuve confessait, ce soir, le besoin que la
femme a d'un mari, d'un amant, en disant qu'elle se sentait le besoin d'un
appui moral.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 31 janvier_.--Aujourd'hui, je lisais dans le compte rendu d'un
livre, je crois du docteur Richet, qu'il dfinissait le gnie par
l'originalit. Car, crivait-il, qu'est-ce que l'originalit: c'est
_penser en avant de son temps_.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 1er fvrier_.--Je m'amusais  regarder aujourd'hui un exemplaire
de IPPITZOU GWAFOU Album de dessins  un seul coup de pinceau d'Hokousa,
un ancien exemplaire de 1822; je m'amusais  le comparer  un exemplaire
moderne, et  me charmer les yeux avec des bleus qui sont des gris  peine
bleuts d'un azur de savonnage, avec des roses  peine roses, enfin avec
une polychromie discrte de colorations, comme bues par le papier.

En dehors de la coloration, la beaut des preuves ne se reconnat pas
surtout par ces beaux noirs velouts des estampes europennes, et que n'a
pas l'impression japonaise, o le noir est un noir de lithographie use;
elle se tmoigne  la vue, par la nettet du contour, sa pntration,
pour ainsi dire, dans le papier, o le trait a quelque chose de l'intaille
d'une pierre grave.

       *       *       *       *       *

_Samedi 2 fvrier_.--Pour l'homme qui aime sa maison, la jolie pense de
Jouffroy, que celle-ci: Ayez soin qu'il manque toujours  votre maison
quelque chose, dont la privation ne vous soit pas trop pnible, et dont
le dsir vous soit agrable.

Mon fait est vraiment tout exceptionnel. J'ai 67 ans, je suis tout prs
d'tre septuagnaire.  cet ge, en littrature gnralement les injures
s'arrtent, et il en est fini de la critique insultante. Moi, je suis
vilipend, honni, injuri comme un dbutant, et j'ai lieu de croire que
la critique s'adressant  un homme ayant mon ge et ma situation dans les
lettres, est un fait unique dans la littrature de tous les temps et de
tous les pays.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 3 fvrier_.--Francis Poictevin, en qute d'un livre  faire,
peu dsireux d'aller tudier en Italie, ainsi que je lui avais conseill,
comme le terrain d'un thme  phrases mystico-picturales, m'interroge sur
le sujet qu'il pourrait bien traiter. Je lui conseille alors de rester 
Paris, d'tudier ses quartiers, et de faire, sans l'humanit qui l'habite,
une description psychique des murs.

Daudet se plaint d'avoir, pour le moment, en littrature deux ides sur
toutes choses, et c'est le duel de ces deux ides dans sa tte, qui lui
fait le travail difficile, hsitant, perplexe. Il nomme cela sa diplopie.

Ce soir, il me lit un acte de sa pice (LA LUTTE POUR LA VIE). C'est
une pice d'une haute conception, dcoupe trs habilement dans des
compartiments de la vie moderne. Il y a une scne se passant dans un
cabinet de toilette, qui est un transport au thtre de la vie intime,
comme je n'en vois pas faire par aucun des gens de thtre de l'heure
prsente.

       *       *       *       *       *

_Mardi 5 fvrier_.--Un rve biscornu et cauchemaresque. J'tais condamn
 mort pour un crime, commis dans une pice que j'avais faite, un crime
dont je n'avais pas la notion exacte dans mon rve, et c'tait Porel qui
tait le directeur de la prison, le Porel aux yeux durs du directeur de
thtre _emmoutard_,--et qui m'annonait que j'allais tre guillotin le
lendemain, me laissant seulement le choix de l'tre  sept heures au lieu
de cinq heures du matin, et je n'tais proccup que de n'avoir pas un
moment de faiblesse, en montant  l'chafaud, pour que a ne nuist pas 
ma rputation littraire.

Visite de Mevisto, qui me demande  jouer Perrin dans la PATRIE EN DANGER.
Ce n'est pas du tout l'homme du rle. Je le vois dans Boussanel, et non
dans Perrin, mais ce rle de Perrin c'est l'ambition de tous les acteurs
du Thtre-Libre.

Ce soir, qui devait tre la dernire de GERMINIE LACERTEUX, je vais 
l'Odon.

Je trouve Rjane dans l'enivrement de son rle. Elle m'emmne dans sa
petite loge au fond de la salle et tout en changeant de robe, elle me
remercie chaudement, chaudement, de lui avoir donn ce rle.

Un moment, j'entre au foyer, o mes petites actrices voient arriver avec
ennui le jour, o elles ne vont plus jouer, et ne plus faire leur sabbat
de tous les soirs, dans les combles du thtre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 fvrier_.--Visite d'un pote dcadent, glabre, et chevelu,
ressemblant  un cur du Midi, qui aurait t enrl comme _homme-affiche_
pour la vente de la pommade du Lion.

Aprs la gnration des simples, des gens naturels, qui est bien
certainement la ntre, et qui a succd  la gnration des romantiques,
qui taient un peu des cabotins, des gens de thtre dans la vie prive,
voici que recommence chez les dcadents une gnration de chercheurs
d'effets, de poseurs, d'tonneurs de bourgeois.

       *       *       *       *       *

_Samedi 9 fvrier_.--On cause  dner, chez Daudet, de ce thtre de
Shakespeare, de ce thtre hautement philosophique; on parle de ces deux
pices de MACBETH et d'HAMLET d'une humanit si _eschylienne_, et dont le
thtre moderne n'a rien gard, en son terre  terre d'aujourd'hui, et o
les individualits sont si peu originales, si bourgeoisement petites.
Et l'on s'entretient amoureusement de ce thtre faisant la joie
intellectuelle de Weimar, et de l on est amen  dire qu'il n'y a que
les milieux restreints, les petits centres pour goter la littrature
distingue, et l'on cite les petites rpubliques de la Grce, et les
petites cours italiennes de la Renaissance: tout le monde constatant que
les grandes accumulations de populations, comme Paris, les capitales 
l'innombrable public, font de prfrence de formidables succs  ROGER LA
HONTE ou  la PORTEUSE DE PAIN,  de grosses et basses oeuvres.

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 fvrier_.--Ces grandes affiches jaunes,  moiti pourries de
GERMINIE LACERTEUX, que mon oeil rencontre encore dans les rues, c'est
triste comme les choses qui vous parlent d'une morte.

       *       *       *       *       *

_Samedi 16 fvrier_.--Au fond chez Shakespeare, malgr toute l'humanit
ramasse par lui en son entour, et plaque dans ses pices sur des tres
d'autres sicles, cette humanit me parat bien chimrique. Puis ses
bonshommes sont parfois terriblement ergoteurs, disputailleurs, malades
 l'tat aigu de cette maladie anglo-saxonne: la controverse, et la
controverse scolastique.

Enfin, il y a une chose qui m'embte chez le plus grand homme de lettres
incontestablement du pass: c'est le dfaut d'imagination. Oui, oui,
c'est indniable, les auteurs dramatiques de tous les pays depuis les plus
renomms dans les anciens jusqu' Sardou, manquent d'imagination et crent
d'aprs les autres. C'est chez nous l'incomparable Molire, et Dieu sait
que presque tout son thtre, ses scnes clbres, ses mots que tout le
monde a dans la mmoire, c'est presque toujours un vol, vol dont les
critiques lui font un mrite, mais moi, non.

Eh bien, Shakespeare qui est un autre monsieur, lui aussi, hlas! c'est de
vieux bouquins qu'il les tire ses personnages, et malgr toute la sauce de
gnie qu'il y met, je le rpte, a m'embte, et je trouve qu'on est plus
grand homme, quand on tire ses crations de sa propre cervelle. C'est pour
cela que Balzac m'apparat le grand des grands.

En rsum, je ne trouve dans les quatre ou cinq pices suprieures de
Shakespeare, tout  fait hors ligne, que la scne de somnambulisme de lady
Macbeth, s'essayant  effacer la tache de sang de sa main, et avant tout
la scne du cimetire d'Hamlet, o il atteint le sommet du sublime.

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 fvrier_.--Ah! l'estomac! Ah! les entrailles! Ah! les yeux! Ah!
la pauvre enveloppe intrieure, la misrable muqueuse!

Au coin du passage de l'Opra, je me cogne  Scholl qui me dit: Eh bien,
vous avez triomph, vous avez tromp mes prvisions. Et il ajoute sur
un ton moiti raillard, moiti branl: Oh! moi, je suis un journaliste
_vieux jeu_, appartenant aux thories antiques... mais des amis  moi, des
gens ne tenant pas  la littrature, m'ont dclar que votre pice les
avait autant intresss qu'un drame de Dennery. Alors...

       *       *       *       *       *

_Mardi 19 fvrier_.--Ce matin, quand Blanche me les rapporte de chez
Bouillon, je les regarde un long temps, les six grandes eaux-fortes
de Huet: le _Hron_, l'_Inondation_, la _Maison du Garde_, les _Deux
Chaumires_, le _braconnier_, un _Pont en Auvergne_: ces, eaux-fortes qui
sont pour moi le spcimen typique suprieur de l'eau-forte romantique.

J'tudie l'effort laborieusement petit vers les colorations rembranesques,
les gratignures  fleur de cuivre, les promenades d'pingles, dont
l'imperceptible _entame_ sillonne la planche de tailles faisant
l'illusion de cheveux tombs dessus--et la timide, la timide morsure.
J'tudie ces eaux-fortes, non sans charme, quoique bien enfantines, et
qui ont l'air de griffonnages  la plume de corbeau, jets par des miss
lgiaques sur une pierre lithographique--et o il n'y a rien de la virile
incision de la pointe d'un Seymour Haden.

 propos de la vente d'eaux-fortes, d'o viennent ces Huet avant la lettre,
il y a vraiment de bons toqus d'eaux-fortes avant la lettre, que dis-je
avant la lettre, mais avant la plupart des travaux, avant mme le sujet
principal indiqu, et je suis sr,  la convoitise de certains regards par
moi perus, qu'une preuve de la planche de Daubigny: _Les cerfs au bord
de l'eau_, avant les cerfs, sera vendue fort cher.

Oui, si  certains amateurs, on apportait une feuille de papier, o il
y aurait derrire, le certificat d'un Delatre, attestant que c'est la
premire feuille pour le tirage de telle planche, qui a t prpare,
mouille, mise entre les couvertures, puis par une circonstance remplace
par une autre, cette feuille ne contenant rien, serait _l'preuve avant
tout_, l'preuve indsirable.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 fvrier_.--Visite d'Antoine et de Mevisto, qui m'annoncent
que les rptition de la PATRIE EN DANGER sont commences. Mevisto me
demande, de la manire la plus pressante, de crer le rle du gnral
Perrin, qu'il veut montrer sous l'aspect d'un _gnral plbien_. a me
fait un peu peur, un gnral plbien! mais il a l'air d'y tenir tant,
que je cde  son dsir.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 fvrier_.--Grand dner chez les Daudet. Lockroy arrive au
milieu du dner, en s'excusant sur ce qu'il a attendu son successeur, au
ministre, pour lui remettre son _tablier_, et qu'il s'est prsent un
premier successeur qui a t suivi d'un autre, qui n'tait pas encore
le vrai successeur, et qu'enfin il s'est dcid  ne pas attendre un
troisime.

On cause du discours de Renan  l'Acadmie, et comme je me laisse aller 
avouer toute la rvolte de la franchise de mon esprit et de mon caractre,
 propos du tortillage contradictoire de sa pense, du _oui_ et du _non_,
que contient chacune de ses phrases parle ou crite, Mme Daudet, en une
de ses charmantes ingnuits qu'elle a parfois, laisse tomber, comme si
elle se parlait  elle-mme: Oui vraiment, il n'a pas le sentiment de
l'affirmation!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 24 fvrier_.--Journe anxieusement proccupe. J'ai reu ce
matin une lettre de Mme Daudet me disant, que Daudet a eu cette nuit des
crachements de sang qui l'ont bien effraye.

Aujourd'hui, au _Grenier_, Rosny dclare qu'il n'estime que les livres
qui contiennent des ides, oui des ides, et que la fabrication d'un livre
lui est bien gale, maintenant qu' l'heure prsente, les derniers des
derniers savent trs bien faire _remuer des gens communs_.

       *       *       *       *       *

_Lundi 25 fvrier_.--Je trouve Daudet dans son lit, avec des yeux tristes,
tristes, et les mains dpassant les draps, serres l'une dans l'autre, en
ce mouvement de constriction que fait l'inquitude morale.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 28 fvrier_.--Je lis ce soir dans le _Temps_, cette phrase adresse
aux ouvriers par le prsident Carnot, dans sa visite  la manufacture de
tabacs:

Je vous remercie profondment de l'accueil que vous venez de faire  ma
personne, mes chers amis, car vous tes des amis, puisque vous tes des
ouvriers.

Je demande, s'il existe en aucun temps de ce monde, une phrase de
courtisan de roi ou d'empereur, qui ait l'humilit de cette phrase de
courtisan du peuple.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 3 mars_.--Raffalli, de retour de Belgique, o il vient de faire
des confrences l-bas, et auquel quelqu'un demande ce qu'il est all
faire l-bas, rpond moiti blaguant, moiti srieusement: J'ai fait le
commis voyageur de l'idal!

Berendsen m'apporte aujourd'hui, traduit en danois, le volume d'IDES
ET SENSATIONS. C'est surprenant qu'il ait t fait  l'tranger une
traduction de ce livre de style et de dissection psychologique, de ce
livre si peu intressant pour le gros public franais.

Dans son lit, avec sa figure  l'ovale maigre et allong, ses mains
exsangues au-dessus des draps, d'une voix du fond de la gorge, Daudet dit:
Je divise les livres en deux: les livres naturels, les livres d'une
inspiration spontane, et les livres voulus. Et il se livre  une
classification curieuse, dans ces deux divisions, des livres clbres du
moment.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 mars_.--La Seine,  cinq heures, du ct du Point-du-Jour.
Le soleil, une lueur diffuse de rubis, dans un ciel laiteux, couleur de
nacre, o monte l'architecture arachnenne de la tour Eiffel. Un paysage
 la couleur d'un buvard cossais.

Maupassant, de retour de son excursion en Afrique, et qui dne chez la
princesse, dclare qu'il est en parfait tat de sant. En effet, il est
anim, vivant, loquace, et sous l'amaigrissement de la figure et le reflet
basan du voyage, moins commun d'aspect qu' l'ordinaire.

De ses yeux, de sa vue, il ne se plaint point, et dit qu'il n'aime que
les pays de soleil, qu'il n'a jamais assez chaud, qu'il s'est trouv  un
autre voyage, dans le Sahara, au mois d'aot, et o il faisait 53 degrs 
l'ombre, et qu'il ne souffrait pas de cette chaleur.

Le docteur Blanche contait, ce soir, que la maison qu'il occupait  Passy,
et qui est l'ancienne maison de la princesse de Lamballe, avait t mise
en vente, vers 1850,  la suite de mauvaises affaires, par un banquier qui
en avait refus 400 000 francs aux Delessert. Or, un avou qui avait une
bicoque au Point-du-Jour, et qui tous les jours, pour se rendre au Palais,
longeait le mur de la proprit, le jour de l'adjudication, o il voit que
la mise  prix est de 130 000 francs, disait, comme en plaisantant, de
mettre 50 francs de surenchre en son nom et de l allait  ses affaires,
et au moment de s'en aller, passait savoir  qui elle tait adjuge.
C'tait  lui! Avec les frais, il avait pour 150 000 francs une proprit,
dont les possesseurs actuels demandent trois millions.

       *       *       *       *       *

_Samedi 9 mars_.--Vraiment les tribulations, les maladies, les chagrins,
s'abattent sur cette maison Daudet.

Le pre de Mme Daudet est mort ce matin. J'attends la chre femme chez
elle jusqu' sept heures, pour lui serrer la main. La vraie douleur, sans
aucune dramatisation, avec des pleurs qu'elle comprime. Hier, dit-elle,
en phrases scandes par de petits sanglots, je me suis chappe d'ici un
moment... j'ai t pousse par un pressentiment... J'ai trouv ma mre qui
pleurait et qui m'a dit que mon pre tait en train de lui dire des choses
dsolantes... Il se plaignait d'tre faible, faible  toute extrmit...
J'ai compris qu'il tait bien mal, parce qu'il ne demandait des nouvelles
de personne... Cependant il a mang un peu le soir, et mon frre est pass
me rassurer... Dans la nuit il a voulu dire des choses qu'il n'avait plus
la force de dire... Enfin, ce matin, on m'a prvenue  huit heures... Il
ne m'a pas reconnue... Il est mort  neuf heures.

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 mars_.--Enterrement du pre de Mme Daudet. Ah! le bel adieu au
mort qu'a invent la religion catholique, et la merveilleuse combinaison
de musiques douloureuses, de paroles graves, de lentes promenades de
vieillards, d'vocations de paix ternelle, et de tentures noires, et de
lumires brlant dans le jour, et de parfums d'encens et de senteurs de
fleurs. Ah! l'artistique mise en scne de la dsolation et du deuil des
vivants.

Dans cette marche au pas, derrire le corbillard, du boulevard
Montparnasse au Pre-Lachaise, cette marche qui a dur une heure un quart,
tout seul dans mon fiacre, il remonte en moi bien des souvenirs tristes,
bien des souvenirs de mort.

Oh, ce temple  Thiers, sur le modle du logis de l'lphant au Jardin des
Plantes, pour cet homme si petit de toute faon, est-ce assez ridiculement
norme!

 trois heures, me voici  la rptition du Thtre-Libre, aux
Menus-Plaisirs. C'est aujourd'hui moins dsesprant que l'autre jour, et
les remuements de foule qu'on commence  tenter, promettent, il me semble,
de grands effets. Le rcit de la prise de la Bastille par Mevisto bless,
soutenu par deux hommes, forme un groupe d'un beau dessin. Antoine
esquisse le rle de Boussanel, de manire  faire croire  une cration
originale. Je reprends confiance.

Sur les six heures, Derembourg qui avait envoy mon manuscrit  la censure,
pour faire jouer aux Menus-Plaisirs la PATRIE EN DANGER avec la troupe
d'Antoine, si elle a un succs, Derembourg m'apprend,  ma grande surprise,
qu'en dpit de ma prface de GERMINIE LACERTEUX, la censure a donn le
visa  ma pice, sans demander la suppression d'une phrase.

Et il est dcid--a me parat bien prmatur--que la pice passera, le
mardi 19 mars.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 Mars.--La tour Eiffel me fait penser que les monuments en fer ne
sont pas des monuments _humains_, ou des monuments de la vieille humanit,
qui n'a connu pour la construction de ses logis que le bois et la pierre.
Puis dans les monuments en fer, les surfaces plates sont pouvantablement
affreuses. Qu'on regarde la premire plate-forme de la tour Eiffel,
avec cette range de doubles gurites, on ne peut rver quelque chose de
plus laid pour l'oeil d'un vieux civilis, et le monument en fer n'est
supportable que dans les parties ajoures, o il joue le treillis d'un
cordage.

Je revois, ce soir, Mme Daudet. Oui c'est l'image de la vraie et sincre
douleur. Elle a les yeux tout gonfls des pleurs de la nuit, et est assise
en une pose affaisse, ses mains molles runies dans un mouvement de
prire, inattentive  ce que vous dites, ou bien accueillant, d'un ple
sourire de politesse, les paroles qui s'adressent directement  elle.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 mars_.--Vraiment un amusant et drolatique metteur en scne,
qu'Antoine avec son sifflet de contrematre, et ses _nom de Dieu_,
jaillissant de son enrouement, comme des dchirements de bronches. Il a
le sentiment de la vie des foules, et trouve un tas de petites inventions
ingnieuses, pour faire revivre cette vie tumultueuse sur le champ troit
des planches d'un thtre.

Aujourd'hui, aprs des clameurs cherches dans trois endroits diffrents
du thtre, et plus reculs l'un que l'autre, et donnant comme le
prolongement lointain de cris de peuple,  la cantonade d'un pisode
rvolutionnaire, il a bris le groupement de la scne par des
conversations d'apart chuchotantes, puis tout  coup sur un banc jet 
terre, simulant le coup de pistolet avec lequel se tue le commandant de
Verdun, il a fait, dans un mouvement gnral, toute la tourbe retourner
la tte vers la porte du commandant. Et c'tait d'un grand effet, avec
l'clairage d'un quinquet  droite, laissant tout le bas des corps des
figurants dans l'ombre, et leur sabrant la figure d'un coup de lumire
de la tonalit blafarde, qui se trouve dans les ttes du fond des
lithographies des courses de taureaux de Goya.

Il y avait aujourd'hui 80 figurants. Antoine en veut 200  la premire.
Quelles physionomies, dans ce ramassis de vendeurs de cartes obscnes,
de souteneurs, d'industriels de commerces suspects,  la tte  la fois
canaille et intelligente. En voil un avec un pantalon  l'lphant,
dit Mevisto, que je ne voudrais pas rencontrer la nuit! Quant  Antoine,
il les savourait de l'oeil complaisamment, finissant par dire: Ah!
vraiment, il faut que je demande s'il n'y a pas, parmi eux, quelques-uns
qui voudraient dbuter... il me semble qu'on tirerait plus d'eux, que
de ceux qui ont appris  jouer. Puis il se retourne vers un groupe
d'actrices et leur dit: Mesdames, vous savez, votre argent et tous vos
bijoux dans vos poches; vous voyez, vous avez ici cent escarpes, et votre
habilleuse me semble sortie du bagne. Je ne rponds de rien.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 15 mars_.--Dire qu'on en est rduit aujourd'hui, avec cet
imbcile de public de premire,  substituer dans l'acte de Verdun, le mot
passeport au mot _passe_, qui est le vrai mot militaire, et je ne suis pas
bien sr, diable m'emporte, qu'au premier acte, l'envoi  Sa Majest des
_faucons_ par le procureur de l'ordre de Malte ne sera pas gay par un
intelligent gandin.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 mars_.--Rptition aux Menus-Plaisirs, tout l'aprs-midi
jusqu' des heures indues. Mevisto et Barny enrous, presque compltement
aphones, Mlle de Neuilly jouissant d'une entorse, Antoine, qui a
dcidment pris le rle de Boussanel, ne l'ayant pas encore une fois
rpt, ce rle d'un bout  l'autre, et me laissant dans l'incertitude
comment il sera jou. Par l-dessus, ledit Antoine est de trs mauvaise
humeur, et maltraite de paroles tout le monde, et mme un peu moi-mme,
 propos d'une marche de Barny, appuye sur une bquille, marche qui la
force  scander par des temps ce qu'elle dit. Et tout le monde, nerveux,
tourn  la dispute,  la bataille, l'homme de l'lectricit voulant se
battre avec un figurant, et le comte de Valjuzon exaspr de se trouver
mal habill, et menaant de quitter le rle. Et ceux qui ne sont pas prts
 se prendre aux cheveux, jouant comme endormis, comme sous l'influence
d'une boisson opiace. Au milieu de ce dsarroi, la petite Varly venant
me souffler de ses jolies lvres dans l'oreille: Ah! que je vous plains,
Monsieur, d'tre interprt comme a!

Puis cette foule de voyous, magnifiquement effrayants sous leurs blouses,
dans le moderne de leurs vtements, en leurs travestissements de pcheurs
de Masaniello, ayant perdu tout caractre, ayant l'air d'une mascarade
historique de chienlits de la Rvolution. Ah! si la Providence ne s'en
mle pas, ce sera grotesque la premire.

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 mars_.--Profond dcouragement avec un fonds de _jemenfoutisme_,
et une attente un peu ironique de ce qui va arriver.

Oui, j'en ai plein le dos du thtre, et de la fivre des rptitions et
des reprsentations, et j'aspire  mercredi, o je serai tout entier, au
retournement de mon jardin, et  la fabrication de cet amusant livre de
pche  la ligne, dans les brochurettes de la bibliothque de l'Opra, qui
s'appellera: LA GUIMARD.

Je trouve  cinq heures Daudet plong dans le MMORIAL DE SAINTE-HLNE,
et il m'en raconte le commencement, comme dans une hallucination
blagueuse. C'est l'Empereur en contact avec une famille de gens gras 
lard, d'une famille Durham, et qui n'a jamais entendu parler de lui, et ne
s'intresse qu'au hros et  l'hrone d'un roman de Mme Cottin, arriv
par hasard dans cette le perdue, et  propos duquel, jeunes et vieux
assassinent de questions l'Empereur, qui exaspr,  une question du gros
oncle demandant ce qu'est devenue l'hrone, lui jette durement: Elle est
morte! et alors voit couler,  cette nouvelle, sur le _facies_ de cet
Anglais, ressemblant  un derrire, voit couler de grosses larmes.

Cela est cont avec les suspensions d'une respiration difficile, des yeux
par moment un peu fixes, au milieu du grossissement d'une ironie gasconne.

Une surprise, ce soir,  la rptition gnrale. La pice marche. Antoine
est trs bien dans Boussanel, et tout  fait suprieur dans l'acte
de Fontaine prs Lyon. Ah! certes, ce n'est pas la composition de la
Comdie-Franaise, et ce n'est pas, comme nous l'avions espr dans
le temps jadis, Dressant jouant le comte de Valjuzon, Delaunay jouant
Perrin... mais telle que la pice est joue, elle a l'air de mordre les
nerfs du public.

       *       *       *       *       *

_Mardi 19 mars_.--La toile se lve. Je suis dans une logette sur
le thtre, o une chaise a peine  tenir entre les murs de planches
blanchies par une peinture  la colle, et j'ai devant les yeux un
emmlement de tuyaux de caoutchouc, au travers desquels j'aperois
l'avant-scne de gauche, et au-dessous cinq ou six ttes de la premire
banquette de l'orchestre. Je suis l dedans avec le sentiment d'un coeur
non douloureux, mais plus gros qu'ailleurs.

Les mots spirituels du premier acte tombent dans un silence de glace, et
Antoine me jette: Nous avons une salle _sur la rserve_, toute dispose 
empoigner n'importe quoi, une phrase quelconque, une perruque d'actrice,
une culotte d'acteur!

Cette froideur s'accentue au second acte, dans la scne pathtique des
deux femmes, pendant l'attaque des Tuileries, et finit sur un maigre
claquement de mains.

Des amis viennent me voir et s'exclament: Oh cette salle, on ne peut s'en
faire une ide! Et je sens les acteurs nerveux, et j'ai peur qu'Antoine
ne joue pas si bien qu'hier. Hennique trs indign s'en retourne, en
criant dans les corridors: Voil ce que c'est que d'crire en franais!

La pice se relve, est trs applaudie au troisime acte.

Au fond, chez moi, une inquitude de ce relvement de la pice, et une
crainte de raction au quatrime acte, de la part de cette salle, qui veut
la chute de la pice, et va sans doute chercher  l'gayer, ne pouvant
la siffler. a ne manque pas. On rit  des phrases comme celle-ci: Vous
n'tes pas Suisse, ou  des phrases comme celle-l: Il parlait...
il parlait comme jamais je n'ai entendu parler un homme! Ah! le bel
article  faire sur la lourde btise et l'ignorance des jeunes blagueurs
de premire. Et chez ces gens pas deux sous d'intelligence: ce qu'il y
avait  blaguer dans cet acte,  blaguer avec intelligence, c'tait la
rsurrection de Perrin, et ils ne l'ont pas fait...

Enfin arrive le cinquime acte, qu'on joue au milieu de l'gayement, amen
par la figure de Pierrot, que s'est faite un dtenu. Mais le dramatique de
l'acte prend  la fin des gens. Et le baisser du rideau, aprs l'annonce
du nom des deux auteurs, a lieu dans les applaudissements.

Zola, un moment, vient chaleureusement me fliciter d'avoir la salle que
j'ai, me congratuler de n'tre pas reconnu, d'tre contest, d'tre
chign; cela prouve que je suis jeune, que je suis encore un lutteur,
que... que... que...

--Ah! que vous tes dtest, ha,--c'est Rosny qui succde  Zola,--cela
dpasse l'imagination, il fallait entendre ce qu'il y avait de fureur
contre vous dans les corridors, et ce n'est point encore tant le lettr
que l'homme, qui est abomin!

--Oui, oui, je le sais, mon loignement du bas monde des lettres, mes
attaques contre la socit juive, aujourd'hui rgnante, mon ddain, mes
mpris pour le ramassis interlope d'hommes et de femmes dont se compose
une premire, l'honorabilit mme de ma vie... Tout cela fait qu'on me
dteste, vous ne m'apprenez rien!

Et quelques instants aprs me promenant,  la sortie du thtre avec Paul
Alexis, il me dit:

--C'est extraordinaire... J'avais derrire moi, dans une baignoire
une femme, une femme bien, une habitue du Thtre-Libre, qui vient
accompagne, je crois, d'un vieux mari. Eh bien, elle s'est crie avec
un soupir douloureux: Ah! que je plains les acteurs de jouer une telle
pice! Et, Dieu sait, ajoute Alexis, ce que sont vos acteurs, sauf
Antoine.

--C'est clair, si la pice avait t crite par Dennery, cette femme se
serait crie: Ah! qu'ils sont donc heureux les acteurs qui jouent dans
un pareil chef-d'oeuvre.

Je rentre, et trouve mes deux femmes sous l'motion du rcit qui vient de
leur tre fait d'un assassinat, commis la veille dans la villa.

L-dessus la petite va se coucher, promenant sa lumire par la maison, et
je mange un gteau, en buvant un verre d'eau rougie, quand Plagie me dit:

--Entendez-vous des pas, comme glisss sous la fentre?

--C'est vrai... Donnez-moi la canne  pe qui est l, et ouvrez tout
doucement la porte.

Plagie entre-bille la porte, et aperoit trois horribles chenapans...
dont l'un lui crie aussitt: N'ayez pas peur, Madame! C'taient
trois agents de la sret, dguiss en grinches, qui intrigus par ces
promenades de lumire dans la maison,  cette heure indue, avaient cru 
une intrusion de voleurs chez moi.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 mars_.--Une presse moins excrable que je ne l'attendais;
toutefois une allusion perfide de Vitu, dans le _Figaro_, au sujet de la
retraite de la princesse, qui souffrante, a quitt le thtre avant la
fin.

Ce soir, Dieulafoy contait, que dans une salle de l'hospice Necker, les
malades se plaignaient de vols journaliers, qu'une surveillance avait t
exerce sur les infirmiers et les filles de service, et qu'on n'avait pas
dcouvert le voleur. A ce moment tait plac dans la salle, un sergent
de ville, malade d'une fluxion de poitrine, mourant, presque agonisant.
 quelques jours de l, un matin,  la visite, il disait  Dieulafoy:
Moi, je connais le voleur! L'homme de la police avait fait son mtier
en pleines affres de la mort. Et le voleur tait un aveugle, trait dans
cette salle pour albuminurie.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 mars_.--Une vraie terreur dans Auteuil  propos du garon
jardinier assassin. Des gens qui dmnagent, des maisons o l'on prend
des gardiens pour la nuit. Pas si exagre, la lettre que j'avais crite,
il y a quelques mois, au _Figaro_, et o je demandais qu'en ce pays,--le
pays qui paye le plus d'impts de toute la terre,--l'existence et le
foyer du citoyen, fussent un peu mieux dfendus des assassins et des
voleurs.

Un article incroyable est celui paru dans le _Petit Journal_, et qui
demande la suppression de la commission de censure, sur ce qu'elle a
laiss passer une pice, qui est la glorification de la capitulation de
Verdun. Vous l'entendez, la glorification de la capitulation de Verdun!
Je fais un appel  toute personne de bonne foi, lui demandant si ce n'est
pas absolument le contraire. Et savez-vous d'o vient cette accusation,
elle vient de ce que, hier, des gens de la Ligue des patriotes ont
applaudi cette phrase de la chanoinesse, dans l'acte du sige de Verdun:
_Plus de cette Assemble de Paris, et le balai  ce ramas de robins,
d'avocats, de marchands de paroles. Oui, oui,  bas l'Assemble!  bas
l'Assemble!_

       *       *       *       *       *

_Vendredi 22 mars_.--Un affreux dtail sur le pauvre garon jardinier
assassin, c'est un double sillon, creus par les larmes, le long des deux
ailes du nez. Le pauvre diable aurait t tu dans toute la peur d'un faux
sommeil, mal jou.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 mars_.--C'est dur d'aller ce soir au thtre, o on
m'interrompt brutalement demain; mais je veux remercier Antoine, je veux
remercier ces pauvres diables d'acteurs, pour qu'ils ne puissent pas
croire, un moment, que je leur attribue mon insuccs.

Je tombe dans la fin du second acte, et trouve le jeune Montgut, 
l'effet d'imiter la fusillade, tirant des coups de revolver dans le
corridor derrire le thtre, tandis qu'un gros homme  tte de manant du
moyen ge, tire, lui, des coups de canon d'une grosse caisse, et que dans
le foyer des acteurs, deux figurants tapent sur deux cloches, pour simuler
le tocsin. Un moment Montgut a tir tant de coups de revolver qu'on ne
peut plus respirer. C'est vraiment tre en pleine cuisine de la chose.

Antoine ne me parat pas trop moralement dconfit de notre _four_. Il
me dit que s'il avait t le matre, il aurait tenu plus longtemps, et
ajoute aimablement que la pice n'avait pas t peut-tre joue, comme
elle aurait d l'tre.  cela je lui rponds que la pice aurait t
miraculeusement joue, que a aurait t la mme chose, qu'il y a eu une
combinaison, un amalgame de l'hostilit contre lui, de l'hostilit contre
moi, qu'il n'y avait rien  faire, que la pice est peut-tre _relevable_
ailleurs, ne l'est pas aux Menus-Plaisirs.

Le bruit court que Claretie est dans la salle, et sur cette annonce,
tout le monde de dployer ses talents pour se faire engager aux Franais;
Antoine, lui-mme, moiti pour Claretie, moiti pour moi, est superbe dans
le quatrime acte.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 24 mars_.--Je ne sais dans quel journal, je lisais que ma vie
se passait au milieu d'une socit d'admiration. Elle est restreinte
cette socit, car personne en littrature n'a t attaqu, insult,
injuri comme moi,--et si peu soutenu par ma socit. Et cette socit
d'admiration, je la cherchais  la premire de GERMINIE LACERTEUX, o
la salle ne voulait pas laisser prononcer mon nom,  la premire de la
PATRIE EN DANGER, cette reconstitution d'une poque historique, je puis
l'affirmer, comme il n'y en a aucune dans une pice franaise, et que
la salle, par ses mpris, ses _gayements_, l'affectation de son ennui,
dclarait infrieure  tout. Et dans ma pense, je rapprochais ces deux
premires, de l'avis de tout le monde exceptionnelles et particulires aux
Goncourt, de la premire d'HENRIETTE MARCHAL, o on aurait voulu nous
dchirer mon frre et moi.

Les gens de mon _Grenier_, dans mon dsastre, se sont montrs gentils,
affectueux. Ils ont eu l'ide de me donner un dner, de m'entourer un peu
de la chaleur de leur affection, et a m'a t une jouissance de coeur,
de savoir que c'tait Geffroy qui avait eu cette ide.

       *       *       *       *       *

_Lundi 25 mars_.--Tristesse, en pensant que ma carrire littraire est
finie--et que ma dernire cartouche a rat--et cependant la PATRIE EN
DANGER est une oeuvre, qui mritait mieux qu'une chute au
Thtre-Libre.

       *       *       *       *       *

_Mardi 26 mars_.--Ce soir, Daudet se plaignait, que la critique de Rosny,
dans la _Revue Indpendante_, nous enfermt dans une prison, o de temps
en temps, il tait permis de nous passer quelque chose par les barreaux.

Il se moquait de ces formules, nous parquant dans un compartiment, avec
sur la porte un criteau du Jardin des Plantes, spcifiant notre espce,
quand il y a des naturalistes, comme Flaubert, qui font la TENTATION DE
SAINT ANTOINE, et des naturalistes du nom de Goncourt qui font MADAME
GERVAISAIS,--roman qui, s'il n'avait pas sur la couverture le nom des
auteurs, pourrait passer pour le plus spiritualiste des romans modernes.

Et je disais  Daudet: Oui, peut-tre le mouvement littraire, baptis
naturalisme est  sa fin, il a  peu prs ses cinquante ans d'existence,
et c'est la dure d'un mouvement littraire en ces temps, et il fera sans
nul doute place  un mouvement autre; mais il faut pour cela, des hommes
 ides, des trouveurs de nouvelles formules, et je dclare que dans ce
moment-ci, je connais d'habiles ouvriers en style, des vrais matres en
procds de toutes les critures, mais pas du tout d'ouvriers-inventeurs
pour le mouvement devant arriver.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 28 mars_.--Daudet nous confesse qu'en 1875, en prsence de ses
pauvres gains littraires, il a t au moment d'entrer, par la protection
de son frre, dans un bureau ou une bibliothque, et d'changer contre un
traitement de 3000, les 120 000 qu'il gagne maintenant.

Puis, je ne sais par quel chemin, sa parole va  ses livres, et il dclare
qu'il n'y a qu'une chose qui blesse son amour-propre, c'est que dans son
Tartarin, on n'a vu qu'une fantaisie comique, et qu'on n'a pas reconnu que
c'tait une srieuse personnification du Midi, une figure de don Quichotte
plus pais.

--Oui, lui dis-je, un don Quichotte mtin de Sancho Pana.

--C'est a... Hein, est-ce bien un Tartarin que ce Numa Gilly... qui
voulait tout tuer, tout avaler, et qui devant les duels, les procs, que
sa brochure lui amne, se met  pleurer.

       *       *       *       *       *

_Lundi 1er avril_.--C'est incontestable, et il faut bien que je me l'avoue,
 la reprise d'HENRIETTE MARCHAL, j'avais toute la jeunesse avec moi, je
l'ai bien encore, mais pas tout entire.

Les _dcadents_, quoiqu'ils descendent un peu de mon style, se sont
tourns contre moi. Puis, il y a dans la prsente jeunesse, ce ct
curieux qui la diffrencie des jeunesses des autres poques; elle ne veut
pas reconnatre de pres, de gnrateurs, et se considre, ds l'ge de
vingt ans, et dans le balbutiement du talent, comme les _trouveurs_ de
tout. C'est une jeunesse  l'image de la Rpublique, elle raye le pass.

       *       *       *       *       *

_Mardi 2 avril_.--Causerie avec Daudet sur la femme franaise, que Molire
dit dans une prface plus _intellectuelle_ que _sensuelle_. Et l-dessus
Daudet s'lve contre la fausset des femmes, reprsentes par le roman
franais contemporain, comme des possdes d'rthisme, s'lve contre
la fausset des femmes franaises dcrites par le romantisme, ces femmes
rugissantes, ces femmes affoles par des passions tropicales,--et nous
disons qu'il y aurait un intelligent et spirituel article  faire, pour
remettre la femme franaise de la littrature, au point rel.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 4 avril_.--J'ai toujours un plaisir, o il y a un peu d'motion,
 la rception des premires preuves d'un livre. C'est bien celle que
j'prouve, en tirant de ma bote  lettres, les placards de la CLAIRON,
imprims par l'_cho de Paris_.

Aprs dner chez Daudet, on cause _surnaturel_. Mme Daudet et son grand
fils Lon ont des tendances  y croire; Daudet et moi sommes tout  fait
des incroyants. Une grosse discussion, dans laquelle je jette: Non, je ne
crois pas au surnaturalisme entre les vivants et les morts, hlas! mais je
crois au surnaturalisme entre les vivants... L'amour par exemple, qui fait,
 premire vue de deux tres qui ne se connaissent pas, des amoureux; ce
coup de foudre, qui en une seconde, affole deux tres l'un de l'autre...
voil du surnaturel bien certain, bien positif.

       *       *       *       *       *

_Samedi 6 avril_.--Je retrouve cette note donne par Hayashi: Shitei
Samba, romancier et critique japonais (1800) ayant une certaine parent
avec la forme du JOURNAL DES GONCOURT.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 avril_.--Je voudrais faire un livre--pas un roman--o je pourrais
cracher de haut sur mon sicle, un livre ayant pour titre: LES MENSONGES
DE MON TEMPS.

       *       *       *       *       *

_Mardi 9 avril_.--Tout le bnfice, qu'a tir jusqu' prsent la France de
la prsidence de la Rpublique: 'a t l'encouragement des assassins, par
les grces misricordieuses que leur a accordes le prsident Grvy.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 avril_.--Les anmones, avec leurs ptales lches mous,
affaisss, et avec leurs douces couleurs aux tons passs, mauve, lilas,
rose turc, me semblent de vraies fleurs d'odalisques. Elles m'apparaissent
aussi ces fleurs, en le coloris de leurs nuances dlaves autour de
l'aigrette noire de leur calice, comme ayant la tendresse surnaturelle
de couleurs, entrevues dans un rve.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 12 avril_.--Ce soir, je brle les cheveux blancs de ma mre, des
cheveux blonds de ma petite soeur Lili, des cheveux d'un blond d'ange...
Oui, il faut songer  la profanation qui attend les reliques de coeur,
laisses derrire eux par les clibataires.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 avril_.--Des pagodes, des minarets, des moucharabys, tout un
faux Orient en carton. Pas un monument rappelant notre architecture
franaise. On sent que cette exposition va tre l'exposition du
_rastaquourisme_. Du reste  Paris, dans le Paris d'aujourd'hui, oui,
le Parisien, la Parisienne, a commence  devenir un tre rare, dans
cette socit smitique, ou auvergnate, ou marseillaise, par suite de la
conqute de Paris, par la juiverie et le Midi. Au fond Paris n'est plus
Paris, c'est une sorte de ville libre, o tous les voleurs de la terre qui
ont fait leur fortune dans les affaires, viennent mal manger, et coucher
contre de la chair qui se dit parisienne.

Ce soir, dner offert chez Marguery, par les amis du _Grenier_ et autres
lieux,  l'auteur de GERMINIE LACERTEUX et de la PATRIE EN DANGER. Ce
dner est le prtexte  l'ouverture, chez le restaurateur, d'une salle
recouverte d'une tenture, comme enduite d'un strass aveuglant, et aux
sculptures moyenageuses, dans le genre du moyen ge, que les Fragonard
fils, sous la Restauration, mettaient  l'illustration des Clotilde de
Surville: une terrible dcoration qui aurait cot cent mille francs, et
qui, toute la soire, sert de thme aux horripilations artistiques de
Huysmans.

 ce dner on est trente-cinq, trente-cinq goncourtistes me montrant une
franche sympathie.

J'ai  ma gauche Rops, le causeur color,  la phrase fouette, et qui
m'entretient tout  la fois du dramatique de la campagne de 1870, et de sa
folie amoureuse pour les rosiers de son jardin de Corbeil. En un croquis
parl de peintre, il me silhouette un de Moltke, faisant la campagne
de France en pantoufles. Puis il m'introduit, au crpuscule, dans une
chaumire, o au moment de prendre une pomme de terre dans un pot de fonte
sur le feu, il est soudain arrt par la vue d'une femme couche  terre
sur la figure, et les cheveux rpandus ainsi qu'une queue de cheval dans
une mare de sang, et comme il sort dans la cour, il se trouve en face d'un
homme appuy debout sur une herse, en train de mourir, avec un restant de
vie dans les yeux, pouvantant. Un spectacle qui l'a rempli d'une terreur
nerveuse comme il n'en a jamais prouv, et au milieu de laquelle, il
s'est trouv dans l'obligation d'appeler un camarade, pour prendre la
femme et la transporter dans la voiture d'ambulance.

Au milieu de ce rcit, soudain Rosny qui est  ma droite, se lve, et me
porte un toast d'une amicalit trs charmante, o il malmne, presque avec
des gros mots, les reinteurs de mes deux pices, et cela est dit par
l'auteur du BILATRAL, d'une voix tendrement motionne.

Au fond un repas vraiment affectueux dans lequel Antoine m'apprend que
la municipalit de Reims lui demande de venir jouer la PATRIE EN DANGER,
le 14 juillet, et qu'il veut ouvrir la saison prochaine avec les FRRES
ZEMGANNO.

L-dessus une _tourne_ au caf Riche, et l'on se quitte avec des
tendresses,  une heure du matin.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 avril_.--Pillaut, le musicien, racontait que pour l'exposition
du Conservatoire qu'il faisait, il avait t dans un village de l'Oise,
dont j'ai oubli le nom, et o l'on faisait des instruments de musique en
bois, depuis prs de trois cents ans: un village o il n'y a pas de ferme,
o les paysans ne sment, ni ne labourent, ni ne fauchent, et o tous, le
cul sur une selle, travaillent  des clarinettes, qui se composent d'une
trentaine de pices. Ne vous apparat-elle pas comme une localit digne
d'tre dcrite par Hoffmann, cette localit fantastique?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 19 avril_.--Je voulais travailler aujourd'hui, mais les roulades
des oiseaux, la nage folle des poissons sortant de leur lthargie de
l'hiver, le bruissement des insectes, l'toilement du gazon par les
blanches marguerites, le vernissage des jacinthes, et des anmones par
le soleil, le bleu tendre du ciel, la joie de l'air d'un premier jour de
printemps... m'ont fait paresseux et habitant de mon jardin, toute la
journe.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 avril_.--Je crois dcidment que la vie intellectuelle, que
le ferraillement journalier de votre intelligence  l'encontre d'autres
intelligences, je crois que cela combat et retarde la vieillesse. Je fais
cette remarque, en me comparant aux bourgeois de mon ge que je connais.
Bien certainement, ils sont plus vieux que moi.

       *       *       *       *       *

_Lundi 22 avril_.--J'en suis l maintenant: c'est qu'un livre, comme le
second volume de la CORRESPONDANCE DE FLAUBERT m'amuse plus  lire, qu'un
roman, qu'un livre d'imagination.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 avril_.--Ah! c'est un plaisir de trouver dans ce volume de
Flaubert, ces colres, ces indignations qui se disent, qui se crient,
qui se _gueulent_, selon son expression, dans la conversation, mais qui
n'arrivent presque jamais au public par l'impression.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 avril_.--Aujourd'hui, Daudet nous amuse des romans
hyperboliques de Barbey d'Aurevilly, sur sa gnalogie et sa noble enfance,
le mettant en scne en compagnie de l'abb charg de son ducation, et
auquel il criait avant de faire des armes avec lui: Allons, l'abb,
retrousse ta soutane! Puis c'est la leon d'quitation, o un louis tait
plac par le pre sur la selle, que le jeune d'Aurevilly devait franchir
sans le faire tomber, et le louis tait  lui. Mais il tait si alerte,
qu'on tait oblig de renoncer  cet exercice, parce que, disait-il, avec
sa voix  la Frdrick-Lematre, il aurait ruin son pre.

Le malheur de tous ces racontars, tait qu'il n'y avait au logis du pre
Barbey, ni abb, ni cheval, ni selle, ni le louis mme. Un jour dans une
griserie de champagne, Barbey avouait que, dans toute sa vie, il n'avait
pu tirer de son pre que quarante francs, et encore avec quel effort,
quelle peine!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 1er mai_.--Grande causerie sur Balzac avec M. de Lovenjoul, chez
la princesse.

En ce sicle de respect et de conservation de l'autographe, le balayage,
la jete aux ordures des manuscrits, des lettres de Balzac, a t encore
plus tonnante, plus renversante, plus incroyable, que le rcit courant
qu'on en fait. Balzac mort, les cranciers se prcipitaient dans la maison,
mettaient  la porte par les paules la femme, se ruaient contre les
meubles, dont ils jetaient par terre tout le contenu, tout le papier crit,
qui dans une vente savante, aurait pu faire, dit M. de Lovenjoul, 100 000
francs. Et cela se donnait, cela se ramassait dans la rue, par qui voulait.

C'est ainsi, que M. de Lovenjoul a dcouvert dans l'choppe du savetier
qui demeurait en face, la premire lettre de Balzac  Mme Hanska, ou du
moins la premire page de cette lettre, et que le savetier tait, au
moment o il entrait, en train de rouler pour allumer sa pipe. Et le
savetier intress par lui,  la retrouvaille de tout ce qui avait t
jet dans la rue, lui faisait mettre la main sur deux ou trois cents
lettres, sur des bauches d'tudes, sur des commencements de romans tout
prts  devenir des cornets, des sacs, des enveloppes de deux sous de
beurre, chez les boutiquiers des environs, et en dernier lieu chez une
cuisinire, qui mettait plusieurs annes  se dcider  lui vendre un
gros paquet de lettres. Et la chasse tait amusante, parce que dans
l'parpillement de la correspondance, il retrouvait dans une boutique la
fin d'une lettre, dont il avait dcouvert le commencement dans la boutique
d' ct, et il prouvait une vraie joie, un jour, de _rempoigner_ chez
un picier loign, le milieu de la lettre que le savetier tait en train
de chiffonner.

M. de Lovenjoul parle avec enthousiasme de cette correspondance, qui
jointe  d'autres, qu'il avait dj, est l'histoire intime de la vie de
Balzac, regrettant de ne pouvoir encore la publier, parce que Balzac tait
de sa nature un _gobeur_, et que les gens qui,  la premire entrevue, lui
paraissaient des anges,  la seconde ou  la troisime, devenaient pis que
des diables, en sorte qu'il est terrible pour ses contemporains.

Elle est aussi peu _publiable_, sa correspondance, par des allusions  des
privauts amoureuses, se passant entre lui et l'objet de son amour, car
Balzac, comme on le croit gnralement n'avait rien d'un ascte, n'tait
point un chaste. Et  propos de cet amour M. de Lovenjoul me conte un
curieux pisode de cette liaison: l'histoire d'une lettre d'amour crite
par Balzac, que sa matresse avait laisse traner, et que le mari encore
vivant avait surprise. L-dessus Balzac prvenu par la femme, crit au
mari une lettre curieuse, une lettre d'une ingnieuse invention, dans
laquelle il dit  M. Hanski, que sa femme l'avait mis au dfi de lui
adresser une lettre passionne, dans le genre de celle adresse  Mme X***
dans je ne sais quel roman, et que c'est un pari.

Quant au mariage avec l'crivain, auquel tout d'abord la grande dame russe
n'tait pas dispose, ce mariage avait t command par une grossesse de
Mme Hanska, qui aurait fait  trois mois une fausse couche, et  la suite
de cette fausse couche, il y eut chez la femme de nouvelles hsitations,
que Balzac avait eu toutes les peines du monde  surmonter.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 5 mai_.--Ils sont bons, les jeunes! Ils sont tout  la bataille
des mots, et ne se doutent gure qu' l'heure prsente, il s'agit de bien
autre chose: il s'agit d'un renouvellement complet de la forme pour les
oeuvres d'imagination; d'une forme autre que le roman, qui est une forme
vieille, poncive, cule.

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 mai_.--Je pensais, pendant que tonnait le canon clbrant
l'anniversaire de 1789, je pensais au bel article  faire sur la grandeur
qu'aurait la France actuelle,--une France aux frontires du Rhin--s'il n'y
avait eu ni la rvolution de 89, ni les victoires de Napolon Ier, ni la
politique rvolutionnaire de Napolon III. Eh! mon Dieu, la France serait
peut-tre sous le rgne d'un Bourbon imbcile, d'un descendant d'une
vieille race monarchique compltement use, mais ce gouvernement serait-il
si diffrent de celui d'un Carnot, choisi de l'aveu de tous, pour le nant
de sa personnalit.

Retour  pied  Auteuil  travers la foule.

Un ciel mauve, o les lueurs des illuminations mettent, comme le reflet
d'un immense incendie,--le bruissement de pas faisant l'effet de
l'coulement de grandes eaux;--une foule toute noire, de ce noir un peu
papier brl, un peu roux, qui est le caractre des foules modernes,--une
espce d'ivresse sur la figure des femmes, dont beaucoup font queue  la
porte des _water-closet_, la vessie motionne;--la place de la Concorde,
une apothose de lumire blanche, au milieu de laquelle l'oblisque
apparat avec la couleur rose d'un sorbet au Champagne;--la tour Eiffel
faisant l'effet d'un phare, laiss sur la terre par une gnration
disparue,--une gnration de dix coudes.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 mai_.--Premier symptme de l'Exposition: une odeur de musc
insupportable se dgageant de la foule qui vague, une odeur de musc
insupportable dans un caf du boulevard, o il n'y a que des hommes.

       *       *       *       *       *

_Lundi 13 mai_.--LES IDES RVOLUTIONNAIRES D'UN CONSERVATEUR. Voici le
titre du livre que j'ai trouv  faire, si je devenais aveugle: une
crainte qui me hante. Et ce serait une srie de chapitres sur Dieu, sur le
gouvernement, sur le cerveau, etc., etc.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 mai_.--Oh! si un homme, comme moi, pouvait rencontrer un
Japonais intelligent, me donnant quelques savoureux renseignements,
traduisant, par-ci, par-l, quelques lignes des livres  figures, et
surtout me criant: Gare! quand je ferais fausse route, quel livre
j'crirais sur les quatre ou cinq artistes de l'_Empire du Lever du
Soleil_, de la fin du XVIIIe sicle et du commencement du XIXe--non un
livre documentaire, comme je l'ai fait pour les peintres franais du
sicle dernier,--mais un livre hypothtique, o il y aurait des
envolements de pote, et peut-tre de la lucidit de somnambule.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 15 mai_.--Deux soeurs, deux _enfants_,--c'est l'expression de
la lettre--avaient demand, ces jours-ci,  voir l'auteur des FRRES
ZEMGANNO. Elles sont venues aujourd'hui, ces deux fillettes d'une famille
de la petite bourgeoisie, vtues de robes en laine noire, et les mains
dans des gants de soie, au bout des doigts uss.  la fin de la visite, la
plus brave m'a demand dans quel cimetire tait enterr mon frre. J'ai
t profondment mu par cette touchante prise de cong! C'est curieux,
si je suis bien ni, bien ha, bien insult, j'ai des enthousiastes,
et surtout chez des femmes du peuple, en ce temps o il n'y a plus de
religion, et o je me sens, dans leur imagination, occuper la place d'un
prtre, d'un vieil tre auquel va un respect religieux un peu
tendre.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 mai_.--Ce soir Lon Daudet conte un rve assez original qu'il a
fait ces jours-ci. Charcot lui apportait des penses de Pascal, et en mme
temps lui faisait voir dans le cerveau du grand homme qu'il avait avec
lui, les cellules qu'avaient habites ces penses, absolument vides, et
ressemblant  des alvoles d'une ruche dessche.

Il m'tonne ce sacr grand gamin, par ce mlange chez lui de fumisteries
infrieures, de batailles avec les cochers de fiacre, et en mme temps
par sa frquentation intellectuelle des hauts penseurs, et ses originales
rdactions sur la vie mdicale.

Et sur ce rve, la conversation monte, et je dis qu'il serait du plus
haut intrt que l'ascendance de tout homme de lettres ft tudie par un
curieux et un intelligent jusque dans les gnrations les plus lointaines,
et que l'on verrait le talent venant du croisement de races trangres ou
de carrires suivies par la famille; et qu'on dcouvrirait dans un homme,
comme Flaubert, des violences littraires, provenant d'un Natchez, et que
peut-tre chez moi, la famille toute militaire dont je sors, m'a fait le
batailleur de lettres que je suis.

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 mai_.--Les architectures exotiques de cette Exposition en tuent
un peu la ralit; il semble qu'on processionne dans les praticables d'une
pice orientale. Puis, au fond c'est trop grand, trop immense, et il y a
trop de choses, et l'attention, comme diffuse, ne s'attache  rien. Le
vrai format d'une exposition tait le format de l'exposition de 1878.

Avec Manet, dont les procds sont emprunts  Goya, avec Manet et les
peintres  sa suite, est morte la peinture  l'huile, c'est--dire la
peinture  la jolie transparence ambre et cristallise, dont la femme au
chapeau de paille de Rubens est le type. C'est maintenant de la peinture
opaque, de la peinture mate, de la peinture pltreuse, de la peinture
ayant tous les caractres de la peinture  la colle. Et aujourd'hui
tous peignent ainsi, depuis les grands jusqu'au dernier rapin de
l'impressionnisme.

       *       *       *       *       *

_Lundi 20 mai_.-- l'Exposition, les allants et les venants, tout un monde
btement affair, reint, affol, la tte perdue; c'est de l'humanit qui
ressemble aux bestiaux fous, que j'ai vus, en leur course perdue dans le
Bois de Boulogne, au mois d'aot 1870.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 22 mai_.--De mme que les banquiers ont un _choisisseur_
de tableaux, d'objets d'art, de mme les princes devraient avoir un
_avertisseur_, pour les clairer sur la propret morale des gens qui
approchent d'eux.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 mai_.--La Parisienne, un moment, n'aimait, ne connaissait que
les couleurs franches--des couleurs toujours un peu _canaille_ pour un
oeil artiste. Enfin un jour, elle est passe aux couleurs que l'on appelle
fausses, mais aux couleurs fausses fabriques par l'Orient,  l'adorable
rose turc, au dlicieux mauve japonais, etc. Aujourd'hui elle a adopt
les couleurs fausses, fabriques par le Septentrion saxon, et ce sont
d'pouvantables nuances que ces verts pousse de panais, ces rouges bisque
d'crevisse, ces jaunes bruns des vieux Rouen.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 24 mai_.--Quel coup les artistes sont en train de monter
aux bourgeois avec les danseuses javanaises? Cette danse n'a rien de
gracieux, de voluptueux, de sensuel, elle consiste tout entire dans des
dsarticulations de poignets, et elle est excute par des femmes dont la
peau semble de la flanelle pour les rhumatismes et qui sont grasses d'une
vilaine graisse de rats nourris d'anguilles d'gouts.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 mai_.--Une classe curieuse que les tout derniers diteurs de
l'heure actuelle, des diteurs qui sont des commerants, ayant fait leur
fortune dans des industries ou des ngoces infrieurs, et qui, sans aucune
connaissance de la partie, croient se relever de leur pass, et anoblir
leur avenir par le dbit de productions de l'intelligence.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 29 mai_.--Le docteur Dieulafoy a, ce soir, une originale
conversation sur la glande lacrymale, qui ne serait pas plus grosse qu'un
pois, et qui, dans certaines circonstances, fournirait aux femmes des
litres d'eau,  mouiller plusieurs mouchoirs.

       *       *       *       *       *

_Lundi 3 juin_.--Oui, c'est positif: le roman, et un roman tel que FORT
COMME LA MORT,  l'heure actuelle n'a plus d'intrt pour moi. Je n'aime
plus que les livres qui contiennent des morceaux de vie vraiment vraie,
et sans proccupation de dnouement, et non arrange  l'usage du lecteur
bte que demandent les grandes ventes. Non, je ne suis plus intress que
par les dvoilements d'me d'un tre rel, et non de l'tre chimrique
qu'est toujours un hros de roman, par son amalgame avec la convention et
le mensonge.

       *       *       *       *       *

_Mardi 4 juin_.--Dner chez Edmond Rothschild qui reoit, ce soir, la
princesse Mathilde.

L'htel le plus princier que j'aie encore vu  Paris. Un escalier du
Louvre, o sont tags sur les paliers des lgions de domestiques  la
livre cardinalesque, et  l'aspect de respectables et pittoresques
larbins du pass.

Dner avec la duchesse de Richelieu, la duchesse de Gramont, le prince de
Wagram, le jeune Pourtals, etc., etc.

Une salle  manger ovale, aux boiseries blanches, avec une table, o
montent aux grands candlabres d'argent et s'enguirlandent autour des
surtouts, les plus belles orchides de la terre. Une innovation charmante
pour donner de la fracheur  une pice et qui vient, m'a-t-on dit, de
Russie: deux oblisques de glace sur des consoles, jouant des morceaux de
cristal de roche d'un format inconnu.

       *       *       *       *       *

_Samedi 8 juin_.--Par ces chaleurs orageuses, devant moi une assiette de
fraises,  ct de l'assiette, dans un flacon de cristal de roche, un
bouton de rose Richardson, au jaune bord de blanc,--en haut un verre
d'eau-de-vie de Martell qui m'attend, et mon lit ouvert dans ma chambre
entnbre pour une sieste au lger et vague ensommeillement, et au fond
de moi un mpris indicible pour toute cette activit roulante au dehors
des fiacres, des omnibus, des tapissires, des tramways, des wagons,
menant des gens  l'Exposition.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 9 juin_.--Il serait intressant qu'un littrateur intelligent
ft plusieurs livres d'imagination: l'un au rgime du caf, l'autre au
rgime du th, l'autre au rgime du vin et de l'alcool, et qu'il tudit
sur lui les influences de ces excitants sur sa littrature, et qu'il en
ft part au public.

Si j'tais un journaliste, voici l'article que je ferais:

Personne plus que moi, et avant tout le monde, n'a lou d'une manire plus
haute le talent de Millet (citations de MANETTE SALOMON et de mon JOURNAL).
Eh bien, devant l'espce de religion qui est en train de se fonder en
Amrique, il est bon de dire la vrit. Millet est le _silhouetteur_,
et le silhouetteur de gnie du paysan et de la paysanne, mais c'est un
pauvre peintre, un peintre au coloris tristement glaireux. Au fond, le
vrai talent de Millet est d'tre un _fusiniste_, un dessinateur au crayon
noir avec des rehauts de pastel, le dessinateur styliste de la Batteuse
de Beurre et de tant d'autres dessins. Voici ce que les Franais doivent
acheter;--quant aux tableaux, il faut les laisser aux Amricains.

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 juin_.--Tout ce roulement prcipit, tout cet enchevtrement de
voitures sur la voie publique vers l'Exposition: a me semble les galres
de l'activit.

Je passe au panorama de Stevens, qui m'a demand  retoucher mon portrait,
et qui, me faisant remarquer qu'il m'a reprsent, dominant le groupe
naturaliste, me dit: a embte des gens, mais j'ai voulu vous mettre l,
comme le papa!

 propos du portrait de Baudelaire, Stevens me raconte, qu'il l'avait vu 
sa premire perte de mmoire, au retour de chez un marchand, chez lequel
il avait achet quelque chose, et  qui, dans le premier moment, il
n'avait pu donner son nom, et il ajouta que la dsolation du pauvre diable
faisait peine.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 13 juin_.--Ce soir, je retrouve Daudet, de retour de Lamalou, avec
du sang sous la peau. Il revient de l-bas avec une espce de griserie
crbrale, une furie de travail, aiguillonne par la vue des originaux de
Lamalou, me disant qu'il a eu cette anne, des bonnes fortunes en ce genre,
comme cela ne lui est jamais arriv.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 juin_.--Ce soir, je me rends au _Dner de la Banlieue_, dont, 
ce qu'il parat, je suis le prsident honoraire, et qui a lieu aujourd'hui
 l'Exposition. Octave Mirbeau, Geffroy, Frantz Jourdain, Gallimard,
Toudouze, Monnet, un silencieux aux yeux d'un noir parlant.

Octave Mirbeau, de retour de Menton, dne  ct de moi. Un causeur
verveux, spirituel, doubl d'un _potinier_ amusant. Il parle curieusement
de la peur de la mort qui hante Maupassant, et qui est la cause de cette
vie de locomotion perptuelle sur terre et sur mer, pour chapper  cette
pense fixe. Et Mirbeau raconte que, dans une des descentes de Maupassant
 terre,  la Spezzia, si je me rappelle bien, il apprend qu'il y a un cas
de scarlatine, abandonne le djeuner command  l'htel, et remonte dans
son bateau. Il raconte encore qu'un homme de lettres, bless par un mot
crit par Maupassant, et devant dner avec lui, avait, pendant les jours
prcdant ce dner, mis le nez dans de forts bouquins de mdecine, et au
dner lui avait servi tous les cas de mort amens par les maladies des
yeux: ce qui avait fait tomber littralement le nez de Maupassant dans son
assiette.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 juin_.--Huysmans disait, ce matin, que l'aspect rigoleur
de la population de l'Exposition, n'annonait rien de bon;  quoi je
rpondais, que je ne serais pas tonn qu'il y et un _coup de chien_
l'anne prochaine. Et ce soir, Daudet parlant avec moi de la surexcitation
amene dans l'humanit franaise par l'Exposition, se rencontre avec nous
dans le noir pressentiment de l'avenir.

       *       *       *       *       *

_Lundi 17 juin_.--S'il est pour un collectionneur un certificat de got
infect, c'est la collection des assiettes de la Rvolution. Je crois que
dans la poterie de tous les peuples, depuis le commencement du monde, il
n'y a jamais eu un produit si laid, si bte, si dmonstrateur de l'tat
anti-artistique d'une socit, rduite  manger dans ces assiettes la
cuisine de la CUISINIRE RPUBLICAINE, qui se rduit uniquement en 1793,
 l'_Art d'accommoder les pommes de terre_.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 juin_.--Aujourd'hui, le dix-neuvime anniversaire de la mort de
mon frre.

Je ne sais, mais il me semble que le culte des morts s'en va, au milieu de
la rigolade de l'Exposition. Montmartre, ce cimetire si fleuri, si plein
de la pense non oublieuse des survivants, prend un peu l'aspect d'un
cimetire abandonn.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 21 juin_.--Djeuner  Asnires, chez Raffalli, avec Geffroy,
avec le mnage Gallimard,  l'effet d'ordonner et de rgler l'illustration
de l'dition de GERMINIE LACERTEUX, tire  trois exemplaires.

Le logis de Raffalli, une petite maison bourgeoise de banlieue, sans rien
de la bibeloterie ou de la faencerie ordinaire des ateliers, mais o est
pos sur un chevalet, ou accroch,  et l, aux murs pour la vue, dans un
cadre joliment dor, un paysage d'Asnires ou de Jersey, le plus souvent
peint aux crayons de couleur  l'huile de Faber, un paysage qui a l'air
d'un pastel fix.

Dans ce monde des bibliophiles, dans ce monde de domestiques du vieil
imprim, c'est vraiment un rvolutionnaire que ce Gallimard, qui va
dpenser 5 000 francs, pour se donner,  l'instar d'un fermier gnral,
pour se donner  lui seul, une dition de luxe moderne, et d'un livre tel
que GERMINIE LACERTEUX.

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 juin_.--Mon Dieu, peut-tre deux ou trois annes d'aveuglement
avant ma mort, ce ne serait pas mauvais cette sparation, ce divorce de
ma vision avec la matire colore, qui a t pour moi une matresse si
captivante. Il me serait peut-tre donn de composer un volume, ou plutt
une srie de notes, toutes spiritualistes, toutes philosophiques, et
crites dans l'ombre de la pense. Malheureusement, je crois dj l'avoir
dit, je ne peux pas formuler quelque chose, sans que mon criture soit une
faon de dessin, d'o sort mon talent d'crivain.

--------Il y a chez moi un ennui produit par ceci: c'est que l'imagination,
l'invention littraire n'a point baiss chez moi, mais que je n'ai plus
la puissance du long travail, la force physique avec laquelle on fait un
volume crit.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 juin_.--Beaucoup de monde chez moi. Mme Pardo Bazan, plus
bien portante, plus sonore que jamais, m'apprend que dcidment elle
a trouv un diteur pour sa traduction des FRRES ZEMGANNO, qui sera
illustre par le plus clbre dessinateur espagnol du moment.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 26 juin_.--Ce soir dner chez les Charpentier, avec Cernuschi,
Robin, les Mnard-Dorian, le mnage Dayot.

Le docteur Robin, qui pendant ses vacances, s'amuse  crer dans une
grande proprit qu'il possde  Dijon, des fraises monstres et des melons
noirs, parle d'une vigne possde par un de ses voisins, vigne appele:
_Le clos du Chapitre_, et o l'on exploitait encore une mine de fer au
milieu du XVe sicle. Or, le raisin de cette vigne renferme naturellement
du fer, et le vin contient les qualits fortifiantes du vin o l'on en
introduit, mais sans les inconvnients de ce dernier, par l'assimilation
du fer dans une premire vie vgtative. Malheureusement ce fameux _clos
du Chapitre_ ne produit que quatre ou cinq pices de vin.

Cernuschi, qui avait t aujourd'hui  l'exposition de Barye, me parle
avec un certain mpris des sculptures du grand sculpteur, surtout au point
de vue de la matire, compare  la matire des bronzes chinois.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 juin_.--Ah! cette critique d'Hennequin, comme elle n'est
pas faite pour un cerveau franais, et comme le mot de mon frre, sur
Feuillet: _Feuillet, le Musset des Familles_, m'en apprend plus sur le
talent du romancier de l'Impratrice, que quarante-cinq pages de critique
scientifico-littraire.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 juin_.--Aujourd'hui, un marchand m'crit qu'il avait reu des
livres et des objets japonais, et comme je regarde, de deux yeux ennuys,
le trs mdiocre envoi de l'Empire du Lever du Soleil, le marchand me
dit: Connaissez-vous a? et il ouvre avec une clef un tableau, dont le
panneau extrieur montre une glise de village dans la neige, et dont le
panneau secret, peint par Courbet, pour Kalil-Bey, reprsente un ventre et
un bas-ventre de femme. Devant cette toile que je n'avais jamais vue, je
dois faire amende honorable  Courbet: ce ventre c'est beau comme la chair
d'un Corrge.

       *       *       *       *       *

_Lundi 1er juillet_.--Je suis triste ce soir. J'avais un hrisson, qui
depuis deux ans avait fait son domicile de mon jardin, et qui,  la nuit
tombante, venait, tous les soirs, manger quelques restes qu'on lui mettait
devant le perron. C'tait pour moi un plaisir d'entendre le bruissement de
sa marche dans les bordures de lierre, puis de voir son dboulement joyeux
et gaminant sur le sable des alles, sa promenade hsitante autour de
moi, puis son en alle  l'assiette d'os, qu'il suait avec le bruit d'un
cure-dent dans les dents d'un gourmand asthmatique. Ces jours-ci on l'a
vu couch au soleil sur le ct, au fond du jardin, puis le soir il est
encore venu  la porte de la cuisine, a regard Plagie et sa fille, avec
son oeil veill de rat, a laiss au matin, la trace d'un petit lit, qu'il
s'tait fait dans les feuilles prs de la maison, puis  partir de cette
nuit, nous n'en avons plus eu de nouvelles.

       *       *       *       *       *

_Mardi 2 juillet_.--Ce soir, dner sur la plate-forme de la tour Eiffel,
avec les Charpentier, les Hermant, les Zola, les Dayot.

La monte en ascenseur: la sensation d'un btiment qui prend la mer; mais
rien de vertigineux. L-haut, la perception bien au del de sa pense au
ras de terre, de la grandeur, de l'tendue, de l'immensit babylonienne de
Paris, et sous le soleil couchant, la ville ayant des coins de btisses
de la couleur de Rome, et parmi les grandes lignes planes de l'horizon,
le sursaut de l'chancrure pittoresque dans le ciel, de la colline de
Montmartre, prenant au crpuscule, l'aspect d'une grande ruine qu'on
aurait illumine.

Un dner un peu rveur... puis l'impression toute particulire de la
descente  pied, et qui a quelque chose d'une tte qu'on piquerait dans
l'infini, l'impression de la descente sur ces chelons  jour dans la nuit,
avec des semblants de plongeons,  et l, dans l'espace illimit, et o
il vous semble qu'on est une fourmi, descendant le long des cordages d'un
vaisseau de ligne, dont les cordages seraient de fer.

Et nous voil dans la rue du Caire, o le soir, converge toute la
curiosit libertine de Paris, dans cette rue aux niers obscnes, aux
grands Africains en leurs attitudes lascives,  cette population en
chaleur ayant quelque chose de chats pissant sur la braise,--la rue du
Caire, une rue qu'on pourrait appeler la rue du rut.

Alors la danse du ventre, une danse qui serait pour moi intressante,
danse par une femme nue, et me rendrait compte du dmnagement des
organes fminins, du changement de quartier des choses de son ventre. Ici
une remarque, que me suggrent mes coucheries avec les femmes moresques en
Afrique. C'est peu explicable cette danse, avec ce dchanement furibond
du ventre et du reste chez des femmes, qui dans le cot, ont le remuement
le moins prononc, un mouvement presque imperceptible de _roulis_, et que
si vous leur demandez d'assaisonner d'un peu du _tangage_ de la femme
europenne, vous rpondent indignes, que vous leur demandez  faire
l'amour comme les chiens.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 juillet_.--Octave Mirbeau est venu me voir aujourd'hui. De
suite sa conversation va  Rodin. C'est un enthousiasme, une chaleur de
paroles, pour son exposition, pour ses deux vieilles femmes dans une
grotte, ses femmes aux mamelles dessches, qui n'ont plus de sexe, et qui
s'appellent, je crois: Sources taries.  ce sujet, il me rappelle qu'il
est, un jour, tomb sur Rodin modelant une admirable chose, d'aprs une
femme de quatre-vingt-deux ans, une choses encore suprieure aux Sources
taries, et quelques jours aprs, lui demandant o sa terre en tait, le
sculpteur lui disait qu'il l'avait cass; depuis il aurait eu comme un
remords de la destruction de l'oeuvre loue par Mirbeau, et avait fait les
deux vieilles femmes exposes.

Mirbeau a beaucoup pratiqu Rodin. Il l'a eu deux fois chez lui, pendant
des sjours d'une quinzaine de jours, d'un mois. Il me dit que cet homme
silencieux, devient en face de la nature, un parleur, un parleur plein
d'intrt, et un connaisseur d'un tas de choses, qu'il s'est appris tout
seul, et qui vont des thogonies aux procds de tous les mtiers.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 4 juillet_.--Une lettre adresse  Pierre Gavarni, ces jours-ci:

Mon cher petit,

Une ide baroque m'a travers la cervelle aujourd'hui. J'ai touch ces
temps-ci 12 000 francs, pour droits thtraux de GERMINIE LACERTEUX, et je
me suis souvenu que l'oeuvre de ton pre de Maherault, avait t achet en
vente publique par Roederer, 12 000 francs. Je n'ai jamais plac d'argent,
et je suis embarrass de mes 12 000 francs devant la pnurie de l'objet
d'art chinois ou japonais. Voudrais-tu me cder l'oeuvre lithographique,
eaux-fortes et procds de ton pre? La collection serait garde, tu
n'en doutes pas, jusqu' ma mort et aprs moi elle serait vendue d'aprs
un catalogue trs bien fait. Tu as des enfants, tu n'es pas dans les
conditions gostes o je me trouve. Voil, rflchis...

Maintenant il est bien entendu que je ne cherche pas  faire une affaire,
et que cette proposition vient de la religion que j'ai pour le talent de
ton pre, et que si tu avais envie de vendre, et que si tu trouvais 25
centimes au-dessus de mon prix, je me retirerais. Je n'ai pas besoin de te
dire que je ne voudrais pas que ma proposition exert la moindre pression
sur ta volont.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 5 juillet_.--On l'a retrouv, mon pauvre hrisson,  quelques
pas de l'endroit, o il tait venu faire ses adieux  la maison. Au petit
jour, il avait voulu regagner son trou, et n'avait pu se traner que
quelques pas. C'est tonnant comme il y a chez les animaux sauvages, quand
ils souffrent, une tendance  se rapprocher de l'homme.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 juillet_.--Crise de foie. Dans la maladie, la cessation de la
marche de la pense en avant, l'arrt dans les projets, en mme temps que
le dsintressement brusque, soudain, de ce qui tait l'intrt passionn
de votre vie: votre travail, vos livres, vos bibelots.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 juillet_.--Je dne aujourd'hui  Levallois-Perret, en tte 
tte avec Mirbeau et sa gracieuse femme, dans une salle  manger aux murs
de laquelle est accroche, d'un ct, une tude peinte du mari, et de
l'autre, une tude peinte de l'pouse.

Mirbeau a la gentillesse de me reconduire  Auteuil, et, en une expansion
amicale, me raconte dans le fiacre, des morceaux de sa vie, pendant qu'aux
lueurs passagres et fugitives, jetes par l'clairage de la route dans
la voiture, je considre cet aimable _violent_, dont le cou et le bas du
visage ont le sang  la peau, d'un homme qui vient de se faire la barbe.

Au sortir de l'cole des Jsuites de Vannes, vers ses dix-sept ans, il
tombe  Paris pour faire son droit, mais n'est occup qu' faire la noce.
Vers ce temps-l, Dugu de la Fauconnerie fonde l'_Ordre_, et l'appelle
au journal, et il a le souvenir--lui qui vient d'crire la notice de
l'exposition de Monnet--que son premier article, fut un article lyrique
sur Manet, Monnet, Czanne, avec force injures pour les acadmiques:
article qui lui fit retirer la critique picturale. Il passe  la critique
thtrale, mais ses reintements sont entremls de tant de demandes de
loges pour des femmes lgres, qu'au bout de quelques mois, il avait fch
le journal avec tous les directeurs de thtre.

L, quatre mois de vie trange, quatre mois  fumer de l'opium. Il a
rencontr quelqu'un de retour de la Cochinchine, qui lui a dit que ce qu'a
crit Baudelaire sur la fumerie de l'opium, c'est de la pure blague, que
a procure au contraire un bien-tre charmant, et l'embaucheur lui donne
une pipe et une robe cochinchinoise. Et le voil pendant quatre mois, dans
sa robe  fleurs,  fumer des pipes, des pipes, des pipes, allant jusqu'
cent quatre-vingts par jour, et ne mangeant plus, ou mangeant un oeuf  la
coque toutes les vingt-quatre heures. Enfin il arrive  un anantissement
complet, confessant que l'opium donne une certaine hilarit au bout d'un
petit nombre de pipes, mais que pass cela, la fumerie amne un vide,
accompagn d'une tristesse, d'une tristesse impossible  concevoir.
C'est alors que son pre, auquel il avait crit qu'il tait en Italie,
le dcouvre, le tire de sa robe et de son logement, et le promne, pas mal
crevard, pendant quelques mois en Espagne.

Arrive le 15 mai. Il tait rtabli. Par la protection de Saint-Paul, il
est nomm sous-prfet dans l'Arige, et il me dvoile les mensonges du
suffrage universel, me contant que dans une commune, o Saint-Paul avait
eu l'unanimit, quelques mois aprs, le candidat de Gambetta avait la mme
unanimit.

Mais au mois d'octobre de cette anne, le sous-prfet est sur le pav, et
il se remet  faire du journalisme dans le _Gaulois_.

C'est alors l'poque de cette grande passion qui l'improvise boursier,
un boursier s'il vous plat, gagnant douze mille francs par mois pour la
femme qu'il aime, puis bientt la cruelle dception, qui lui fait acheter,
avec l'argent de sa dernire liquidation, un bateau de pche en Bretagne,
sur lequel, il mne pendant dix-huit mois la vie d'un matelot, dans
l'horreur du contact avec les gens _chic_.

Enfin, le retour  la vie littraire...

       *       *       *       *       *

_Vendredi 12 juillet_.--Exposition centennale. Je ne sais, si a tient 
ce jour fait pour des expositions de machines, et non pour des expositions
de tableaux, mais la peinture depuis David jusqu' Delacroix, me parat la
peinture du mme peintre, une peinture bilieuse, dont le soleil est du
triste jaune, qu'il y a dans les majoliques italiennes. Oui, vraiment la
peinture contemporaine tient trop de place dans ce temps. Au fond il y
a eu une peinture primitive italienne et allemande; ensuite la vraie
peinture qui compte quatre noms: Rembrandt, Rubens, Velasquez, le Tintoret;
et  la suite de cette cole de l'ingnuit et de cette cole du grand et
vrai _faire_, encore de jolies et spirituelles palettes en France, et
surtout  Venise, et aprs plus rien que de pauvres _recommenceurs_,--sauf
les paysagistes du milieu de ce sicle.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 19 juillet_.--Daudet me dit, en nous promenant ce matin dans
le parc de Champrosay, que j'ai manqu hier une conversation bien
intressante de Mistral: une sorte de biographie au courant de la parole.

Et joliment, Daudet s'tend sur ce paysan potique, appartenant tout
entier  ses bouts de champs,  son _petit bien_,  sa maison,  ses
parents,  sa province, enfin  tout cela de rustique et d'ancienne France,
dont il a tir sa posie. Il m'entretient de l'enfant, qui s'est sauv
quatre fois du collge, pour retourner  son clos, et qui,  douze ans,
fabriquait deux petites charrues minuscules, les deux uniques objets d'art
qui parent l'habitation de l'homme. Il me le montre, prenant got aux
tudes, et pouvant seulement tre gard par le collge, alors qu'il a
connu les GORGIQUES de Virgile et les IDYLLES de Thocrite. Un type
particulier, ce paysan d'une race suprieure, d'une race aristocratique,
chez laquelle le travail des champs, sous le beau ciel du Midi, prend une
idalit qu'il n'a jamais eue dans le Nord.

Dans cette biographie, tout maille d'expressions provenales, que le
raconteur de lui-mme, jetait en marchant dans les alles du parc, il
tait question de deux mariages; d'un mariage avec une Mistral, lui
apportant des millions, et qu'il avait rompu avec une grande tristesse
d'me, en rentrant dans son domaine, sur le sentiment qu'il prouvait de
la disproportion de son avoir et de celui de sa femme, et dans la crainte
que cette grande fortune ne lui ft perdre les lments inspirateurs de sa
posie.

Quant  l'histoire du mariage qui s'est ralis, elle est vraiment
charmante. L'article de Lamartine sur MIREILLE avait amen une
correspondance de Mistral avec une dame de Dijon, et un jour qu'il passait
par la Bourgogne, il faisait une visite  sa correspondante. Des annes,
beaucoup d'annes se passaient, et tous les soirs, en mangeant avec sa
mre, c'taient des phrases dans le genre de celle-ci: Les hommes, c'est
fait pour se marier... pour avoir des enfants... toi, quelle sera ta vie,
quand je n'y serai plus... tu auras une bonne avec laquelle tu coucheras?
Une nuit, aprs une de ces gronderies, Mistral se rappelant une toute
petite fille, qui le regardait avec de beaux grands yeux, lors de la
visite qu'il avait faite  la dame de Dijon, et qui tait sa tante, il
se demandait quel ge elle pouvait bien avoir, calculait qu'elle avait
dix-neuf ans, partait pour Dijon, se rendait  la maison, o il avait fait
une visite, une dizaine d'annes avant, demandait en mariage la jeune
fille, qui lui tait accorde.

Et Daudet, se reconnaissant une certaine parent avec Mistral, dclare
qu'il tait venu au monde, avec le got de la campagne, qu'il n'avait
point l'_apptence_ de Paris, qu'il n'avait point l'ambition de devenir
clbre, qu'il avait t port  Paris comme un _duvet_, et que l'ambition
de la clbrit, lui tait venue du milieu, dans lequel il tait tomb.

En promenade, devant l'panouissement de Daudet, devant les champs de bl,
tout roux, tout dors, tout brls.

--Daudet, lui dis-je, vous aimez la plaine, vous?

--Oui, me rpond-il, la verdure ne me comble pas de joie... Nous les gens
du Midi, nous aimons les grillades de toutes sortes, et c'est pour nous
une stupeur, quand nous arrivons  tout ce vert qui est dans le Nord.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 juillet_.--Aujourd'hui avec les Mnard-Dorian, Mme Lockroy, le
jeune Hugo, dne  Champrosay, M. Brachet qu'a rencontr Daudet  Lamalou,
et de la conversation duquel il est revenu tout  fait toqu.

C'est en effet un causeur suprieur, par la science profonde qu'il possde
de toutes les questions qu'il aborde, par le jugement original qu'il porte
sur elles, par l'indpendance de son esprit  l'endroit de toutes les
ides reues, de tous les clichs accepts, etc. Un petit homme aux yeux
noirs,  la barbe grle, au teint marbr de plaques rougeaudes, au crne 
la conformation assez semblable  celui de Drumont. Il se met  parler de
la situation politique, du dsarroi du moment, de l'avnement futur de
Boulanger.

Il s'est trouv avec lui  la Flche, il a t de sa promotion, et dit que
ce qui le caractrise, c'est qu'il est un tranger, un cossais par sa
mre, un homme qui ne connat pas le ridicule, qui se promnerait dans une
voiture rouge d'_Old England_... qu'au fond il mprise les Franais. Il
ajoute qu'il est menteur, menteur, qu'il a une trs moyenne intelligence,
mais une volont enrage, avec le talent, un talent tout particulier de
parler  la corde sensible des gens auxquels il s'adresse, et qu'il a
trs souvent la bonne fortune des mots qui enlvent, enfin qu'il est un
_allumeur de foules_.

On s'entretient ensuite de Freycinet, l'homme funeste, le ministre dont
Bismarck a dit un jour: Il m'apparat comme le ministre d'un grand
dsastre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 27 juillet_.--Un joli mot d'un petit garon  une grande fillette,
affectionne par lui: _Je t'amoure_.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 juillet_.--Il fait partie vraiment des belles actions, ce
sacrifice fait par une femme  la trs petite fortune, Mme Dardoize, ce
sacrifice de 6 000 francs qu'elle avait de ct, pour la fondation d'une
ambulance au commencement de la guerre de 1870, ambulance, o, au bout
de trois jours, elle tait abandonne par les illustres infirmires qui
s'taient fait inscrire, et o elle frottait le parquet, en faisant les
lits de trente-deux blesss, dont aucun n'est mort.

Et les intressantes et humaines choses dont elle a t spectatrice. Un
petit Breton hroque, inconscient de son hrosme, bless aux deux bras
avec un morceau d'obus dans la poitrine, ne connaissant pas un mot de
franais, et qui, au crpuscule, se mettait  chantonner les vpres en
latin bas-breton. Et  ct de lui un voltairien enrag, auquel cette
soeur de charit clectique, un jour de Nol, mettait dans ses souliers
les Contes de Voltaire, tandis qu'elle mettait un chapelet dans les
souliers du Breton.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 aot_.--Djeuner chez Drumont.

Une petite salle lumineuse, o la vue, une vue gayante, passant
par-dessus la torsion des vieux arbres fruitiers, et traversant la Seine,
va au coteau vert qui fait face. L dedans de vieux bahuts, faits de
pices rapportes, sous un trumeau de Boucher, achet chez un tapissier
de Villeneuve-Saint-Georges.

 propos de la tournure conventuelle de la vieille bonne qui nous sert,
il est question des domestiques, et de la servitude de nous tous,  leur
gard. Et Daudet de conter, que Morny avait les entrailles assez faibles,
et qu'un tour de main, dans la confection des cataplasmes l'avait
assujetti  la femme de chambre d'une matresse, et qu'un domestique de
Morny pas bte avait pous la femme, et que, de par elle et son tour de
main, il tait devenu le matre absolu du Prsident du Conseil, obtenant
tout ce qu'il voulait, en le tenant toujours sous la menace de quitter
son service.

Une omelette, un gigot, des haricots se succdent.

Une allusion fortuite au _Panthon littraire_,  Buchon qui se trouve
tre l'oncle de Drumont, amne la conversation sur les croisades, la
prise de Constantinople, et les mpris d'Anne Comnne, cette Byzantine
littraire et artiste,  l'endroit des gros barons septentrionaux. Et de
Constantinople et d'Anne Comnne et des croisades, nous sautons au Pre
Dulac et aux missionnaires, dont Drumont parle avec un lyrisme religieux,
disant que ce sont des hommes, dont toute la virilit est passe dans
leur foi. Et il conte, comme un vrai croyant qu'il est, qu'un de ces
missionnaires tant mort  bord d'un petit btiment chinois, et son corps
ne se dcomposant pas, les matelots avaient dit  son compagnon: Mais il
tait donc vierge!

On apporte une salade de tomates trs russie pour des palais blass,
quand Daudet, qui est muet depuis quelques instants, pris de douleurs
intolrables d'estomac, demande  aller se jeter, une minute, sur un divan
dans la chambre de Drumont.

Cette sortie jette un froid parmi nous deux, rests  table. Il y a un
silence, au bout duquel Drumont jette cette phrase inattendue:

--Pourquoi sommes-nous sur la terre?... Pourquoi sommes-nous runis dans
ce moment?... Pourquoi en face de ce paysage, nous livrons-nous  des
conversations suprieures?

Et Drumont dit cela, en se donnant des coups de doigts rvolts, dans sa
noire crinire, o une mche se droule, tortille sur son front  la
faon d'une mche de Gorgone, tandis que ses yeux de scribe moyenageux,
encastrs dans leurs minces lunettes, sont abaisss sur les fleurs de son
assiette.

Daudet est rentr, et assis,  demi couch sur une petite table, pendant
qu'il prend  de lentes avales, une tasse de caf, interrompant soudain
nos dolances sur la socit moderne et sa veulerie, il se met  parler
loquemment sur la ressemblance de la gnration actuelle avec Hamlet,
de cette gnration chez laquelle, selon une expression de Baudelaire,
l'action ne correspond pas avec le rve, prtendant que l'poque ne
comporte pas l'action.

       *       *       *       *       *

_Lundi 12 aot_.--Hayashi est venu chez moi, et a pass la journe  me
dchiffrer des noms d'artistes japonais sur mes bibelots.

Comme je m'tonnais de la longvit des artistes japonais, citant Hokousa
et tant d'autres, et mme le brodeur, dont il tait en train de me lire
la signature, sur un foukousa reprsentant une carpe monumentale, et
que voici: _Jou-, g de 73 ans_, Hayashi me disait qu'au Japon, la
mortalit de 1  10 ans tait norme, encore trs grande de 10  20 ans,
encore grande de 20  30 ans, mais que l'homme qui avait atteint l'ge
de 30 ans, runissait l-bas, toutes les chances pour attraper beaucoup
d'annes. Toutefois comme sa rponse  ma question ne concernait pas
absolument les artistes japonais, Hayashi ajoutait que les artistes qui
font parler d'eux, le doivent  une vitalit suprieure  celle des autres
hommes, et quand ils ne sont pas _submergs_ par un accident, ils doivent
vivre trs vieux.

Il y a vraiment de l'ironie franaise chez ce peuple japonais. Hayashi me
racontait qu'un compatriote, qu'il a connu  Paris, et qui est devenu un
grand monsieur dans le gouvernement japonais, lui avait crit plusieurs
fois, sans qu'il rpondt, lorsque  son dernier voyage au Japon, il lui
avait demand  venir le voir, dans une lettre o il lui disait: Oui,
je suis un fonctionnaire du gouvernement, mais je suis tout de mme un
honnte homme, je ne vole pas mes appointements, et je _mrite_ une
visite.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 aot_.--Les journaux qui ont racont la visite du Shah de
Perse  Saint-Gratien, n'ont point eu connaissance du message qui l'a
prcd, et qui demandait de lui faire prparer un verre d'eau glace,
des gteaux, une chaise perce.

Un Russe bien inform me disait, que dans cette demande, il n'y avait
pas l'apprhension de mauvaises entrailles, mais une affectation de
ddain, de la part du Roi des Rois pour les familles royales et
princires de l'Europe. Et ce Russe me racontait, qu'au dner donn
 Saint-Ptersbourg, et o le Shah donnait le bras  l'Impratrice
de Russie, en se levant de table, il avait, un moment, march le
premier en tte, faisant semblant d'oublier la souveraine, pendant que
l'Impratrice le suivait assez embarrasse.

       *       *       *       *       *

_Lundi 19 aot_.--Aujourd'hui  l'Exposition, une vocation du pass bien
autrement intressante pour moi, que le char d'Attila: 'a t un petit
modle de diligence jaune, portant sur la caisse: _Rue Notre-Dame-des
Victoires_. En le regardant, je retrouvais mes gais dparts pour les
vacances en province, la sortie victorieuse de Paris  grandes guides par
les rues troites, le sautillement des croupes blanches devant les vitres
du coup, les relais retentissants du bruit de la ferraille, les villages
et leurs ples vivants, traverss dans le crpuscule, au galop. Et la
petite diligence jaune, me rappelle encore une de mes plus profondes
motions--c'tait cette fois en rotonde,--je revenais tout seul,  douze
ans, de mes premires vacances passes  Bar-sur-Seine, et j'avais achet
les livraisons  quatre sous du roman de Fenimore Cooper: LE DERNIER DES
MOHICANS. Postillon, conducteur, voisins de rotonde, endroits o l'on
s'arrtait pour relayer, auberges o l'on mangea, je ne vis rien des
choses de la route. Non, jamais je ne fus aussi absent de la vie relle,
pour appartenir si compltement  la fiction,--sauf cependant une autre
fois, la fois, o plus petit encore, j'avais lu, chou dans une vieille
bergre de la chambre  four de Breuvannes, j'avais lu ROBINSON CRUSO,
que mon pre avait achet pour moi,  un colporteur de la campagne.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 aot_.--En montant  Bar-le-Duc, dans la _victoria_ de Rattier,
mes regards s'arrtant par hasard sur mes mains refltes sur le cuir
verni du sige du cocher, mon tonnement est grand de rencontrer dans le
reflet de mes mains, le trompe-l'oeil le plus extraordinaire d'un morceau
de peinture de Ribot, avec ses chairs aux ambres noirtres, aux lumires
d'un rose violac.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 aot_.--Mon Dieu, que le monde est loin d'tre infini.
Aujourd'hui je prononce le nom d'Octave Mirbeau devant ma cousine, qui
me dit: Mais Mirbeau... attendez, c'est le fils du mdecin de Remalard,
de l'endroit o nous avons notre proprit... eh bien, je lui ai donn
deux ou trois fois des coups de fouet  travers la tte... Ah! le petit
affronteur que c'tait, quand il tait enfant... il avait par bravade, la
manie de se jeter sous les pieds des chevaux de mes voitures et de celles
des d'Andlau.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 septembre_.--Le gnral Obernitz, le gnral vurtembergeois qui,
aprs Reichshoffen avait tabli son quartier gnral  Jeand'Heurs, et qui
se montra un vainqueur supportable, disait  Rattier, quand il quitta le
chteau: Oh! priez Dieu pour vous, que nous rencontrions l'ennemi loin
d'ici, parce que le soldat qui s'est battu, devient une bte froce
pendant trois jours... et moi-mme je n'en suis pas le matre!

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 septembre_.--Une fille du marchal Oudinot, Mme de Vesins, je
crois, aimait tant Jeand'Heurs, que lors de la vente de la proprit, elle
en avait emport des sachets de terre, comme on emporte des sachets de
Terre Sainte.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 septembre_.--Des _rejets_ dans de petits sentiers  travers le
bois, au loin au loin: une perspective de raquettes de coudrier, aux
bquilles basculantes, s'offrant perfidement au sautillement voletant des
oiseaux. Je suis tomb dans la _tendue_.

Oh! que de souvenirs des bonnes journes de mon enfance, passes 
Neufchteau. Le dpart  cinq heures. Une heure de marche, au bout de
laquelle, on arrivait  un grand pr, qui avait presque toujours,  et l,
des taches d'un vert plus vivace que le reste de l'herbe, des taches qui
taient des places  _mousserons_, pousss la nuit, et qu'on cueillait
dans la rose. Puis les provisions dballes dans la cabane, le feu allum
et les pommes de terre dans un pot de fonte, on allait faire la premire
tourne, et la tourne tait longue, car il y avait 1500 rejets, et les
jours de passage, les alles taient pleines, d'un bout  l'autre, de
pauvres rouges-gorges, de pauvres rouges-queues, pris par les pattes, et
battant dsesprment des ailes. Je me rappelle une journe d'octobre, o
nous avons pris dix-huit douzaines de ces petits oiseaux, et entre autres
au moins une douzaine de rossignols  la petite croupe, qui est une vraie
pelote de graisse. Le retour avec une faim de tous les diables, et le
fricotage d'un morceau de viande dans les pommes de terre. Un long
djeuner. Une seconde tourne  midi, suivie d'un repos, o le garde
qui tait un vieux soldat de la garde impriale, un grand homme sec,
toujours grognonnant, mais le plus brave homme de la terre, me racontait
interminablement toujours, je ne sais quelle bataille, o l'action
termine, n'ayant rien pour s'asseoir, ils avaient mang assis sur des
cadavres d'ennemis.

Au milieu de ces rcits, arrivait ordinairement, pour la troisime tourne,
mon oncle, l'ancien officier d'artillerie, qui, marchant le premier avec
son gros dos rond et son pas lourd, donnait la libert aux oisillons qui
n'avaient pas les pattes casses, silencieux, et sans donner la rplique
 la grondante mauvaise humeur de Chapier.

Chapier c'tait le jardinier, le garde, l'organisateur de la tendue, le
domestique mle  tout faire de la maison pour un gage de 300 francs. Il
tait le mari de Marie-Jeanne, la cuisinire, celle dont mon grand-pre
avait longtemps comprim les ardeurs conjugales, en la faisant tremper
dans la pice d'eau de Sommerecourt. Chapier est le pre de _Mascaro_,
surnom donn dans la famille  son fils, qui tout en doublant son pre eut
la permission d'tablir  ct de la maison, un petit commerce de mercerie
et de vente d'almanachs, qui le fit riche  sa mort, de 800 000 fr., et il
est le grand-pre du Chapier actuel, possesseur de plusieurs millions, et
brasseur de grandes affaires, entre autres de la concurrence aux eaux de
Contrexville.

Mon cousin Marin a donn, ces jours-ci, l'hospitalit pour les grandes
manoeuvres,  un de ses amis,  M. O'Connor, lieutenant-colonel de
dragons: un militaire dont la conversation est pleine de faits. Il parlait
aujourd'hui de l'extraordinaire force physique des turcos, et de l'espce
de joie orgueilleuse qu'ils prouvaient, quand leur sac, leur crasant sac
dpassait de beaucoup leur tte. Il les disait merveilleux pour un choc,
pour un coup de main, mais incapables d'un effort continu, accusant leur
insuffisance au tir, leur inaptitude  viser, entrans qu'ils sont
toujours  la _fantasia_, et n'tant occups qu' _faire parler la poudre_,
et  se griser de son bruit. Il appuyait aussi sur la nature enfantine de
ces hommes, sur le besoin qu'ils ont tous les matins de venir faire des
plaintes fantastiques, et qui s'en vont bien contents, et disent: Merci,
capitaine! quand le capitaine leur a jet  la tte: Tu es un imbcile!

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 septembre_.--Grandes manoeuvres dans ce joli pays bois de
Mapelonne, de la ferme du Poirier, de Stainville. Ces manoeuvres, aperues
d'un plateau un peu lev, me font l'effet de ranges de petits soldats
de plomb, que je verrais comme d'un ballon captif... C'est amusant par
exemple, la vie, l'animation donnes par les manoeuvres dans les villages,
et les hommes et les femmes sur le pas des portes, et les enfants,
les yeux ardents... Au retour, les jolis croquis pour un peintre:
l'envahissement des cafs de village, les consommateurs, en l'effarement
des servantes, allant eux-mmes chercher au cellier, le vin, la bire, et
l'encombrement de la rue par les voitures qui n'ont plus de place dans
les curies, par des chevaux attachs  un volet, et au milieu de la
bousculade et du brouhaha, le dfil des soldats, des cavaliers couverts
de poussire. C'tait  Stainville, le berceau de la famille des Choiseul,
dont, en quittant le village, j'aperois le modeste petit chteau.

Ce matin,  djeuner, M. O'Connor qui a pass, je crois, deux ans en
Cochinchine, nous entretenait de la vie de ce peuple, occup  travailler
et  jouir de l'existence mieux et plus compltement, que nous autres.
Il nous disait les frquentes culbutes de fortune, n'tonnant l-bas
ni le possesseur ni les autres, et le millionnaire ruin se remettant
sereinement, le lendemain,  regagner une seconde fortune. Il nous
peignait les transactions du pays, au moyen d'une barre d'or qu'on porte
sur soi, avec une paire de petites balances; barre sans alliage, et qui se
coupe presque aussi facilement qu'un bton de guimauve. Il nous affirmait
que dans l'Orient, le placement de l'argent tait compltement inconnu, et
que toute la fortune du petit monde de l-bas consistait dans les bijoux
de la femme, qui portait sur elle tout le capital du mnage, et qu'il
y avait des mains et des bras de femme se tendant pour vous vendre un
centime de n'importe quoi, des mains, des bras o il y avait plus de cinq
 six mille francs d'or et de pierres prcieuses.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 11 septembre_.--Quand on demande aux paysans, ce qu'ils pensent
du gouvernement actuel, ils rpondent: Nous sommes _ben_ las!--Alors vous
voulez un prince d'Orlans?... vous voulez un Napolon?... vous voulez le
gnral Boulanger? Ils font nenni de la tte, et rptent avec enttement,
sans qu'on puisse en tirer rien de plus: Nous sommes ben las!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 13 septembre_.--Aujourd'hui, c'est le jour de la grande
bataille. L'ennemi nous dbusquera, ce matin, du plateau de Chardogne
qui commande Bar-le-Duc, et nous devons reprendre le plateau dans
l'aprs-midi. Or, nous voil, tout le monde de Jeand'Heurs en route, ds
neuf heures, pour tre sur le terrain des manoeuvres  onze heures, o
nous arrivons aux premiers coups de canon.

Il y a eu du brouillard toute la matine. Quelque chose de laiteux est
rest dans l'atmosphre, et dans l'excellente lorgnette de Rattier, la
guerre ne m'apparat pas svre, au contraire elle m'apparat gaie, jolie,
_clairette_, comme dans une gouache de Blarenberg... Un spectacle vraiment
drle, au moment o l'action est le plus vivement engage, c'est la course
perdue d'un livre affol, auquel ici, un coup de canon, l, une charge
de cavalerie, l, la main d'un paysan qui s'est mis  sa poursuite et le
touche presque, fait faire les crochets les plus cabriolants. Le hasard
nous a servis au mieux, le petit mur d'un champ auquel nous nous sommes
adosss pour djeuner, est occup par une compagnie de lignards qui se
mettent  faire feu, agenouills derrire le mur, et nous nous trouvons,
pour ainsi dire, dans les rangs de la troupe, et bientt dans un nuage de
poudre... Ah! l'intressante chasse  l'homme que doit tre la guerre,
pour un monsieur qui n'est pas un couillon, et qui n'a ni la colique, ni
la migraine, ni le rhume, pour un monsieur bien portant... Et je pensais
au milieu du nuage grisant, et de la canonnade vous faisant bravement
battre le coeur, que la fume qu'on est en train de dtruire avec la
nouvelle poudre, sera bientt suivie par une dcouverte quelconque qui
dtruira le bruit excitant du canon, et qu'alors ce sera bien froid, et
qu'il faudra tre bien enrag pour se tuer, non seulement sans se voir,
ce qui arrive aujourd'hui, mais encore sans s'entendre.

Ce soir, je plaignais les reins des artilleurs galopant sur les caissons,
devant M. de Fraville, officier d'artillerie. Ce n'est pas sur les reins,
me dit-il, que se porte la fatigue du secouement sur les coffres, c'est
sur la mchoire, et cela arrive quelquefois  empcher les artilleurs de
manger le soir.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 septembre_.--Un dur parcours, que celui sur la ligne de l'Est
par cette Exposition universelle. Le compartiment de premire est envahi
par des Allemands, qui se montrent mal levs, autant que des Anglais en
voyage, avec une note de jovialit peut-tre plus blessante. Il y a parmi
eux un gros banquier juif, qui ressemble tonnamment  Daikoku, au dieu
japonais de la richesse, et dont le ventre semble le sac de riz sur lequel
on l'assied--et qui pue des pieds. En face est son fils qui se mouche dans
un foulard rose, trs semblable  une cravate de maquereau, et qui ronfle
ignoblement. Le vieux banquier est accompagn de sa fille, une assez jolie
fille,  l'air lgrement _cocote_, et qui est couche de ct sur la
poitrine de son pre, dont la large main l'enveloppe et lui caresse le
corps, auquel le mouvement de lacet du chemin de fer donne le mouvement
d'un corps de femme qui fait l'amour. Je n'ai jamais rien vu de ma vie
d'aussi impudique que ce tmoignage public d'amour paternel. Il y a un
autre Allemand, genre tudiant, appuy sur un sac de nuit, grand comme une
malle, vtu d'un pardessus couleur chicore  la crme, et buvant  mme
au goulot d'une longue bouteille de vin du Rhin. Et d'autres encore aussi
insupportables et qui semblent se sentir dj dans leur patrie.

       *       *       *       *       *

_Lundi 16 septembre._--Ce soir, un spectacle assez drolatique, rue du
Caire. Un ecclsiastique que j'ai devant moi,  la danse du ventre, se met
 regarder de ct, toutes les fois, que le ventre de l'alme soubresaute
voluptueusement, devient trop suggestif. Du reste cette danseuse, une
danseuse tout  fait extraordinaire, et qui lorsqu'on l'applaudissait,
dans la parfaite immobilit de son corps, avait l'air de vous faire de
petits saluts avec son nombril.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 septembre_.--Je disais ce soir, aprs un morceau de Chopin: Je
ne gote absolument pas la musique, seulement elle produit chez moi un
tat nerveux. Eh bien, il me semble que l'tat nerveux qui m'est donn par
Beethoven, est d'une densit suprieure aux tats nerveux, que me donnent
toutes les autres musiques.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 septembre_.--Ce matin, causerie de Daudet sur sa pice
LA LUTTE POUR LA VIE, et sur le thtre en gnral: Oh! le thtre,
s'crie-t-il, c'est une ardoise et un torchon, et une chose  la craie
qu'on efface  tout moment... 'a t le procd de Shakespeare et de
Molire.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 septembre_.--Une singulire forme de gouvernement, ce suffrage
universel, qui ne tient aucun compte des minorits, quelque nombreuses
qu'elles puissent tre. C'est ainsi que, si les 36 millions de Franais
hommes et femmes votaient, et qu'il y et d'un ct 18 millions, moins une
voix, et de l'autre 18 millions, plus une voix, les 18 millions, moins une
voix, pourraient tre absolument gouverns  rebours de leurs sentiments
politiques, de leurs tempraments de conservateurs ou de rpublicains.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 septembre_.--Deux femmes causaient, devant moi, des premires
annes de leurs mariages, de la gne qu'elles prouvaient devant l'tre
intimidant et inconnu, devenu leur seigneur et matre, de l'espce
d'effarouchement douloureux de leurs susceptibilits d'tres timides,
tendres, inexprientes. L'une racontait qu'ayant achet deux cravates, et
son mari ayant tmoign assez vivement, qu'il ne les trouvait pas jolies,
avait pleur toute une nuit. L'autre avouait qu'elle tait absolument
ignorante de la direction d'une maison, qu'elle ne savait pas commander
un dner et qu'elle avait une mauvaise cuisinire: ce qui faisait que son
mari lui reprochait, en riant, de n'avoir pas plutt appris la cuisine que
l'allemand et l'anglais.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 4 octobre_.--Songe-t-on qu'au jour d'aujourd'hui nous avons
soixante-huit prfets et sous-prfets juifs, et que cette prpotence dans
l'administration, n'est rien auprs de l'influence occulte des petits
conseils smitiques, en permanence dans chaque cabinet de chacun de
nos ministres. Et dire que nous devons le bienfait de cette domination
judaque au grand Franais Gambetta, que sur le souvenir de son physique,
je continue  croire un juif.

Je relis aujourd'hui du Veuillot, et vraiment c'est le grand pamphltaire
de ce sicle, avec les mpris de son ironie en sous-entendus, et avec le
mordant de sa blague hautaine, quand il risque un mot tintamarresque,
et qu'il dit que Vapereau est Franais comme Jocrisse. Rochefort, tout
Rochefort qu'il est, n'a jamais trouv une insulte de ce calibre
d'esprit-l.

       *       *       *       *       *

_Samedi 5 octobre_.--Aujourd'hui, je m'amuse  relever  l'exposition du
ministre de la guerre, le cot des coups de canon. Les coups de canon de
rien du tout, a va maintenant de 300  500 francs. Mais nous avons le
coup de canon de 1 350, et mme de 1 572 francs. Tout a bien augment dans
la vie, et c'est devenu bien cher l'art de se tuer.

Que de choses toutefois intimement parlantes  l'historien de moeurs, dans
ce muse de la dfroque militaire, et comme elle m'en dit plus cette
cravache, avec laquelle Murat chargeait  Eylau, que toutes les histoires
imprimes de la bataille.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 octobre_.--Ce soir, Rollinat qui se trouve  Paris, est
venu dner chez Daudet. Il a une figure toute jeune, toute rose, toute
poupine, et le macabre de ses traits a disparu. Il parle, avec un espce
d'enthousiasme lyrique, de ses chasses, de ses pches: des pches au
chevaine, o l'hiver il casse la glace, enfin de cette vie active et
en plein air qui a remplac la vie factice, artificielle, enferme, et
sans sommeil de sa jeunesse: vie, il n'en doute pas, qui l'aurait tu.
Maintenant il ne sait plus travailler  une table, et si on lui en apporte
une, il la brise, et en jette les morceaux au diable. Il lui faut les
chemins sauvages, sur les bords de la grande et de la petite Creuse, o il
parle tout haut ses vers, o, comme disent les paysans, il _plaide_.

Il s'tend sur son bonheur dans la solitude, sur sa maison loigne de
toute habitation, o la nuit, au milieu de ses trois chiens couchant dans
trois pices, il a un espce de frisson peureux agrable, au grognement
trois fois rpt, annonant un passant sur la route. trange maison, o
se succdent des peintres, o l'hospitalit est donne  des montreurs
d'ours, o le prfet vient djeuner, o les gens d'alentour se rendent 
la pharmacie: maison faisant l'tonnement des Berrichons de la localit.

Et sa compagnie, et son intimit, le croiriez-vous, c'est avec le cur!
oh! un cur de la cure de Rabelais et de Branger, ayant la carrure d'un
frre Jean des Entommeures, et pouvant tenir une feuillette de vin. C'est
lui qui,  une messe de minuit de Nol, o les paysans qui s'taient
griss avant, faisaient du bruit, son surplis dj  moiti sorti de la
tte, leur cria: Eh! l-bas, si vous continuez, vous savez que je suis
capable de prendre l'un de vous par la moiti du corps, et avec lui,
de jeter les autres  la porte. C'est lui encore qui, dans une chute,
s'tant  moiti fracass la tte, et ayant  ses cts un confrre
poussant des hlas: Ah! je vois, vous voulez _m'extrme-onctionner_,
mais vous n'y entendez rien, mon cher, avec votre figure de _De profundis_,
moi, je fais cela _ la gaiet_.

Puis l'chapp dans le fond du Berri du bureau des Pompes funbres, et des
soires aux Batignolles du mnage Callias, nous contait ceci:

Mme Callias tait devenue folle  la fin de sa vie, et sa folie consistait
en ce qu'elle croyait qu'elle tait morte. On lui demandait comment elle
allait une, deux, trois fois. Elle ne rpondait d'abord pas, mais enfin
 la troisime, fondant en larmes, elle vous soupirait, dans un rire de
folle: Mais je ne vais pas, puisque je suis morte. Alors, il tait
convenu qu'on lui disait: Oui, oui, vous tes bien morte... Mais
les morts ressuscitent, n'est-ce pas?--Elle faisait un signe de tte
affirmatif,--et peuvent jouer du piano? Alors prenant le bras que vous
lui tendiez, elle allait s'asseoir au piano, o elle jouait d'une manire
tout  fait extraordinaire.

Et l'on se spare, en disant qu'il faut faire vulgariser par Gibert dans
les salons, la musique de Rollinat, qui ne lui aurait encore rapport que
cent soixante-quatorze francs.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 11 octobre_.-- l'Exposition, j'entre au Pavillon des forts, 
une heure o la lumire commence  devenir un rien crpusculaire, et c'est
vraiment pour moi comme l'entre dans un palais magique, bti par les fes
de la Sylviculture, dans ce palais aux colonnes fabriques par ces vieux
troncs d'arbres qui ont, pour ainsi dire, les couleurs obscures des ailes
des papillons de la nuit. Et je ne pouvais dtacher mes yeux du _bouleau
verruqueux_, avec ses taches blanchtres sur ses rugosits vineuses, du
_cerisier merisier_, avec son enrubannement coup de noeuds, qui ont
quelque chose du dessin contourn d'une armoirie de la Belle, du _fagus_,
du htre, comme tachet, mouchet d'claboussures de chaux, sur son lisse
si joliment gristre, de l'_pica lev_, avec son corce qu'on dirait
sculpte sur toute sa surface de folioles rondes, du _populus canescens_,
au joli ton verdtre, qu'avaient autrefois adopt comme fond, les
grisailles amoureuses du XVIIIe sicle.

Avant, j'tais entr dans la galerie des moulages. C'est d'un grand art
naturiste, cette statue tombale de Marino Soccino de Vecchietta. Et
l'admirable et dvote statuette de la Prire, que cette femme, la tte au
ciel, dans cette tombe toute droite de sa robe, avec l'ombre de sa coiffe
sur les yeux, et les mains jointes  la hauteur de sa bouche dans un
mouvement de supplication. Non, il n'y a dcidment qu'un sicle o l'on
prie, qui puisse donner la figuration morale de la monte amoureuse d'une
pense humaine au ciel.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 octobre_.--Hier Lon Daudet, annonant prparer une thse sur
l'amour, qu'il qualifie de nvrose, et disant: Oh! c'est absolument
positif, a commence par les lobes frontaux et a va...--Arrte-toi, lui
dis-je, il y a des dames!

En sortant de table, une curieuse conversation sur la ressemblance des
commencements de l'aventure de Boulanger avec les commencements de
l'aventure de Jules Csar, telle qu'on la lit dans Plutarque. Puis la
conversation monte  l'ide diffrente que se font du cerveau, le Franais,
l'Anglais, l'Allemand, et  la description qu'en fabrique le Franais
avec le concept logique de son esprit, l'Anglais avec ses qualits  la
fois de synthse et d'observation du dtail, l'Allemand avec l'abondante
diffusion et l'parpillement de ses ides sur chaque circonvolution.

       *       *       *       *       *

_Mardi 15 octobre_.-- l'Exposition. Antiquits cambodgiennes. Ces
monstres  bec d'oiseau, qui ont l'air d'appartenir  une priode d'tres
_plsiosauriques_, ces sphinx en forme de cynocphales, ces lphants
 l'aspect d'normes colimaons, ces griffons qui semblent les froces
paraphes d'un calligraphe gant en dlire! Et au milieu de l'ornementation
de queues de paon, d'yeux de plumage, ces atteles d'hommes  la pantomime
inquitante, et ces danseuses, aux formes de foetus, coiffes de tiares,
au rire _hliogabalesque_. Oh! ce rire dans ces bouches bordes de lvres,
comme on en voit dans les masques antiques, et encore ces ttes avec des
oreilles semblables  des ailes de chauve-souris, et avec l'ombre endormie
et heureuse qu'elles ont sous leurs paupires fermes, et avec l'patement
sensuel, et avec la lthargie jouisseuse d'un sommeillant en une pollution
nocturne... Tout ce monde de pierre a quelque chose d'hallucinatoire qui
vous retire de votre temps et de votre humanit.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 octobre_.--Aujourd'hui un homme du peuple, au pied de la tour
Eiffel, lisait tout haut les noms de Lavoisier, Lalande, Cuvier, Laplace.

--Oui, ce sont ceux qui ont mont la tour! jeta un camarade.

Ce soir, Daudet disait, qu'au moment de s'en aller de terre, avant la
perte de la connaissance, on devrait avoir autour de soi la runion des
esprits amis, et se livrer  de hautes conversations, que a imposerait au
mourant une certaine tenue, et comme ncessairement venait sous sa parole,
le nom de Socrate, moi qui ne comprends gure la mort que _le nez dans
le mur_, je lui rpondais que la confrence _in extremis_ de Socrate, me
semblait bien fabuleuse, qu'en gnral les poisons donnaient d'affreuses
coliques, vous disposant peu  fabriquer des mots et des syllogismes, et
qu'il y aurait vraiment  faire, avec les concours des spcialistes, une
enqute sur les effet de l'empoisonnement par la cigu.

       *       *       *       *       *

_Samedi 19 octobre_.-- l'Exposition. Parent des toffes japonaises avec
les tissus de la vieille Egypte, dcouverts dans la ncropole d'El Fayoun.

Promenade  travers la peinture trangre.

ALLEMAGNE. Hefner, un paysagiste de premier ordre, avec les blondeurs
couleur de glaise de ses futaies, avec le roux brl de ses terrains, avec
le gris perle de ses eaux et de ses ciels. Il a une _Via Appia_, sous un
nocturne de ciel argent, derrire de noirs cyprs, du plus grand effet et
du plus bel art.

AUTRICHE-HONGRIE. Des Charlemont qui font de la peinture historique, jolie
 la faon de la peinture historique, qui se commande sur les vases de
Svres.

ESPAGNE. Alvarez. _La chaise de Philippe II_. De ces beaux tons, qui ont
du gris fauve des tons de peaux de daims mgisses.

Rico est de tous les paysagistes de la terre, le paysagiste spirituel, et
dans ces terrasses toutes fleuries descendant  l'eau, avec derrire elles
les pins parasols et les cyprs, et dans les lointains violacs, o les
maisons des villes du Midi font des taches blanches parmi les jardins  la
chaude verdure, Rico se montre le seul artiste qui sache tre un ferique
dcorateur, dans de la vraie et srieuse peinture.

ITALIE. Carcano a expos des vues panoramiques de l'Italie, o se trouve
une merveilleuse entente de la configuration stratifie des terrains.

Dans les dessins, des dessins au crayon noir de Macari, des dessins de la
Rome antique, de la Rome _togata_, o tous ces vieux Romains sont si bien
saisis dans les plis et la tombe de la toge, dans leurs attitudes sur
les siges de pierre, dans leurs groupements debout, sont si bien saisis,
qu'on croirait  des photographies du temps.

ANGLETERRE. Un peintre  l'aquarellage clair de l'huile,  la petite
touche spirituelle, un Teniers laiteux, un continuateur de Wilkie, cet
Orchardson, ce peintre de la _Premire Danse_.

J'ai enfin trouv la vraie dfinition de Carrire: c'est un Velasquez
crpusculaire.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 20 octobre_.--Ce matin, visite du critique danois Brands qui me
parle de ma popularit, dans son pays et en Russie. Il s'tonne un moment
avec moi du snobisme de quelques-uns de nos crivains trs clbres.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 octobre_.-- l'Exposition. Oh! ces tranges plantes du Mexique,
ces plantes aux tons de vieilles pierres, ces plantes qui n'ont rien du
balancement de l'arbuste, qui ont l'immobilit, la solidit dense du
polypier, ces plantes toutes hrisses de piquants, de poils, et dont
quelques-unes prsentent l'aspect d'une fourrure, et parmi ces plantes
fantasques, le _Pelocereus senilis_ qui a l'air d'une colonne d'un temple
en treillage du XVIIIe sicle, en sa couleur vert d'eau d'une vieille
sculpture de jardin, et qu'on dirait surmonte de la flamme en faence
violette d'un pole rocaille.

Pour l'art dramatique annamite, je ne trouve pas d'autre dfinition que
celle-ci: des miaulements de chats en chaleur au milieu d'une musique de
tocsin.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 25 octobre_.--Des cafs  l'Exposition qui commencent sourdement
 se dmeubler, et  se dmolir, et qui prennent l'aspect de ces hangars
 manger et  boire, qui s'improvisent aux premiers jours, dans les
Californies.

Ce soir Geffroy vient dner. Il m'apporte la prface de GERMINIE
LACERTEUX, qu'il a faite pour l'dition  trois exemplaires de Gallimard.
Le vritable titre de cette prface devrait tre: _la Femme dans l'oeuvre
des Goncourt_. C'est bravement admiratif avec une note de tendresse
qui m'meut. Jamais il n'a t imprim sur moi, quelque chose d'aussi
hautement pens, et d'aussi artistement crit.

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 octobre_.--De midi  six heures,  la rptition de la LUTTE
POUR LA VIE.

C'est du thtre qui remue de la pense autour de l'tat moral de la
socit actuelle, et ce n'est pas commun au thtre. Daudet possde tout
 fait  un degr suprieur l'invention scnique, qu'ont bien moins que
le romancier de SAPHO, les faiseurs attitrs du thtre. La scne du
barbotage de la toilette, montrant le boucher dans l'homme du monde,
avant qu'il ait endoss le plastron de soire, c'est vraiment pas mal.
La tentative d'empoisonnement de la duchesse, au moment o on lit dans
le salon de l'htel l'tude sur Lebiez, c'est comme une concidence
dramatique, d'une ingniosit plus forte, je crois, que les ingniosits
d'un dramaturge quelconque. Mais ce que je trouve de tout  fait
remarquable dans l'ordre de l'imagination thtrale, c'est la trouvaille
de la faon dont le poison vient naturellement dans la poche de Paul
Astier, et comme l'auteur fait d'une manire, pour ainsi dire explicable,
de ce flacon presque un agent provocateur.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 31 octobre_.--Loti est venu de Rochefort, pour assister  la LUTTE
POUR LA VIE, et s'il vous plat, en grand uniforme. En dnant, on cause
des candidats pour le fauteuil d'Augier, et au milieu de cette causerie,
Daudet demande  Loti, pourquoi il ne se prsente pas. Loti rpond
navement qu'il se prsenterait bien, mais qu'il ne sait pas trop comment
a se fait. Alors l'ide un peu mphistophlique de jeter de l'imprvu,
dans les combinaisons arrtes d'avance du corps savant, nous prend
d'improviser cette candidature, qui va produire le mme effet qu'un pied
pos dans une fourmilire, et cela est aussi ml de la pense ironique
du dsarroi, que a va mettre dans la hirarchie maritime, cette anomalie
d'un lieutenant de vaisseau, acadmicien. Et tout chaud Daudet propose
 Loti de lui crire le brouillon de sa lettre de prsentation, pendant
qu'il va tre enferm dans le cabinet de Koning, o il passe toute la
soire...

Sauf un peu de rsistance  l'explosion de maternit de la duchesse
Padovani, aprs la tentative d'empoisonnement sur elle de son mari, la
pice est accepte sans protestation, et mme trs applaudie aux fins
d'actes.

Un dbutant du nom de Burguet, remarquable par un jeu tout de nature, fait
de gaucherie de corps et de simplicit de la parole. J'ai le pressentiment
que ce Burguet deviendra un grand acteur du thtre moderne.

En montant en voiture, Daudet remet  Loti, le brouillon de sa lettre de
prsentation  l'Acadmie, qu'il a, en effet, crite dans le cabinet de
Koning, pendant qu'on jouait sa pice.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 1er novembre_.--Oh, ma dcoration, j'ai bien envie de ne plus
la porter, aujourd'hui que dans la liste des chevaliers de la Lgion
d'honneur, je lis Durand (_fruits confits_). Voyons, l, raisonnablement,
est-ce que la confection des fruits confits et des livres devrait avoir
la mme rcompense?

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 novembre_.--Ce soir, grand dner donn par l'_cho de Paris_
 la presse parisienne. J'ai pour voisin Vacquerie. Nous nous entretenons
des oeuvres de Victor Hugo qui restent  publier, et qui ne peuvent
maintenant dpasser cinq ou six volumes. Il y a  peine assez de copie
pour faire un second volume des CHOSES VUES, mais il existe pas mal de
notules et de penses, dont on pourra peut-tre emplir tout un volume.

Comme je parle  Vacquerie de la toquade de mon frre pour TRAGALDABAS,
il me conte que c'est le succs du TRICORNE ENCHANT de Thophile Gautier
aux Varits, qui l'avait fait crire sa pice, primitivement en trois
actes, et qu'il voyait joue par le comique Lepeintre jeune. Et donc, il
avait pri Hugo d'inviter Roqueplan  djeuner, pour lui lire sa pice,
mais Hugo n'ayant point de rponse au bout de huit jours, dans son
dsir passionn d'tre jou, Vacquerie avait fait inviter  djeuner
Frdrick-Lematre qui avait accept le rle. L-dessus tait arrive une
lettre de Roqueplan, s'excusant de n'avoir pas rpondu, parce qu'il tait
en province et se mettant tout  la disposition de Hugo. Mais dj le
trait tait sign avec Cognard qui lui demandait d'allonger la pice,
ce qui avait lieu  la diable, aux rptitions. Enfin, la premire
avait lieu, une premire o les figurants eux-mmes sifflaient
Frdrick-Lematre, qui, compltement ivre, avait la plus grande peine
 se tenir sur ses jambes, quand, sous une fantasque inspiration de la
solerie, sa tte d'ne lui ballottant sur la poitrine, il s'avanait
vers la rampe et s'criait: Messieurs et citoyens, je crois que c'est
le moment de crier: Vive la Rpublique! Et alors c'taient des
applaudissements jusqu' la fin.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 novembre_.--Il est question dans des _aparts,_ des livres
que chacun fait. Huysmans remet  plus tard son livre sur Hambourg. Rosny
me parle avec un certain mpris de son TERMITE paraissant dans la Revue de
Mme Adam, et me confesse qu'il travaille  un livre, qu'il met au-dessus
de tous ses prcdents bouquins, et qui aura pour titre: LA BONT, un
livre un peu en opposition avec le courant littraire contemporain, se
plaisant  peindre les roueries du mal, et qui peindra, selon l'expression
de Rosny, les _ruses du bien_.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 dcembre_.--On ne saura qu'en posant pour son buste, devant
un sculpteur chercheur et consciencieux, ce qu'il y a dedans les plans
d'un visage, de petites protubrances, d'paisseurs, de mplats,
d'amincissements qui s'aperoivent  la _lumire frisante,_ et ce qu'il
faut de boulettes de terre glaise et de grattages d'bauchoir, pour rendre
les insensibles creux et les imperceptibles saillies d'un plein ou d'un
tournant de la chair, qui parat plane.

Et je causais avec Alfred Lenoir, de l'ge o il s'tait pris de passion
pour la sculpture, et il me racontait qu' l'ge de quatorze ans, ayant
eu une fivre crbrale, ses tudes avaient t interrompues, et qu'il
passait sa journe  vaguer dans l'cole des Beaux-Arts, dont son pre
venait d'tre nomm le Directeur. Et dans ce vagabondage, en cette maison
d'art, il avait t pris du dsir d'en faire autant, que les jeunes
sculpteurs qu'il voyait travailler. Or, il avait obtenu de se faire
inscrire parmi les concurrents pour l'admission  l'cole, et  quinze
ans, il tait admis le premier, sur l'loge que Carpeaux faisait de son
morceau de sculpture. C'tait une petite acadmie d'aprs un modle
affectionn par Regnault, un modle  l'anatomie nerveuse,  la tte
de multre, et dont le corps _artistique_ lui donnait une espce
d'enfivrement dans le travail, un enfivrement tel, me disait-il, qu'il
sortait tout en sueur de ces sances du soir, pendant lesquelles avait
lieu le concours.

Puis,  quelques annes de l, Lenoir obtenait le second prix au concours
de Rome, tait dcourag, dgot du travail de l'cole, allait passer 
ses frais huit mois en Italie, puis revenait  Paris, o il obtenait une
seconde, et enfin une premire mdaille aux Salons.

Finalement, Lenoir me conte que son pre avait connu Houdon, dans les
dernires annes de sa vie, o il habitait l'Institut, et pendant
lesquelles il tait tomb en enfance, ramassant des culs de bouteille
qu'il donnait pour des pierres prcieuses.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 13 dcembre_.--Hier, au bas de je ne sais quel journal, achet
pour tuer la demi-heure de chemin de fer d'Auteuil  Paris, j'avais lu
cette histoire, cette trs vieille histoire, dchiffre par Maspero sur
le papyrus d'une momie. Le roi Rhompsonitos possdait, cach dans un
souterrain, un trsor dont il croyait avoir seul le secret de l'ouverture.
Mais les deux fils de l'architecte du souterrain s'y introduisaient toutes
les nuits. Alors, le roi y faisait placer des piges pour prendre les
voleurs, et l'un des deux frres tait pris, et l'autre lui coupait la
tte, pour n'tre pas reconnu et arrt. Or, le roi qui avait une trs
belle fille, lui ordonnait de se prostituer  tout passant, avec la
demande pour salaire, du rcit du plus mchant tour qu'il avait commis
pendant sa vie. Le survivant des deux frres, sur le sein de la princesse,
lui confessait son vol et l'assassinat de son frre, mais au moment, o
elle donnait le signal pour l'arrter, et le prenait par le bras, le
bras lui restait dans la main, c'tait le bras d'un mort sous lequel se
dissimulait le sien... L'tranget de ce roman _pharaonique,_ le pass
lointainement recul dont il venait, le mystre de sa trouvaille sous
l'ensevelissement des sicles, tout cela m'avait pris la cervelle, et je
marchais,  la nuit tombante, dans le brouillard de Paris, absent de Paris
et du temps prsent, quand devant moi se mit  sauteler,  l'aide dans
les mains d'espces de fers  repasser, un cul-de-jatte trange, et qui
semblait traverser la chausse, en passant sous les voitures, sans tre
cras.

Et la nuit, je ne sais comment le roi Rhompsonitos et mon cul-de-jatte
devenaient contemporains, se mlant, se brouillant dans un rve, o je
voyais le roi, sa fille, et le voleur, tous de profil, et toujours de
profil, en toutes leurs actions, comme on les voit sur les oblisques,
avec des apparences de ttes d'pervier, et clopinant au milieu d'eux mon
cul-de-jatte, qui devenait  la fin un gigantesque scarabe de cette belle
matire _vert-de-grise,_ qui arrte le regard dans les vitrines du Muse
gyptien du Louvre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 dcembre_.--On annonce contre Descaves des poursuites du
parquet,  la sollicitation du ministre de la guerre. Mais alors bientt
sur un roman qui prendra  partie la corporation des huissiers, l'auteur
sera poursuivi sur la demande du ministre de la Justice; sur un roman qui
prendra  partie les attachs d'ambassade, l'auteur sera poursuivi  la
demande du ministre des Affaires trangres; sur un roman qui prendra
 partie les matres d'cole, l'auteur sera poursuivi  la demande du
ministre de l'Instruction publique, etc., et ce sera ainsi pour tout roman,
mettant  nu les canailleries d'un corps, car tous les corps de l'tat
appartiennent  un ministre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 16 dcembre_.--Diderot, lui, pendant que Voltaire et les autres
sont encore  _rimailler,_ et demeurent des potes  chevilles et sans
posie, emploie uniquement la prose, comme la langue de sa pense, de ses
imaginations, de ses colres, et contribue si puissamment  sa victoire,
 sa domination en ce sicle, qu'en dehors de Hugo et  peine de trois
autres, la posie n'est plus que l'amusement des petits jeunes gens de
lettres  leur dbut, et pour ainsi dire, la perte de leur pucelage
intellectuel.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 18 dcembre_.--Aujourd'hui Burty, que je n'ai pas vu depuis
des mois, m'apporte un catalogue qu'il vient de faire des peintures que
Dumoulin a rapportes du Japon, et qui doivent tre exposes, aprs-demain,
chez Petit.

Il parle comme autrefois, et semble, par miracle, tre revenu  la
lucidit de l'intelligence,  la clart de la parole; toutefois de son
individu qui porte sur son front une grande fatigue, s'chappe une
profonde mlancolie.

Il n'a plus de relations avec personne, ni avec sa fille, ni avec son
gendre, ni mme avec les Charcot, et il parat vouloir me faire entendre,
que sa sparation date avec eux de la premire de GERMINIE LACERTEUX.
Enfin il ne voit plus me au monde, mange chez lui, se couche  neuf
heures, affirmant qu'il n'a pas de matresse.

Cet aveu est jet dans une suite de paroles qui ont un rien d'illuminisme,
paroles accompagnes de petits gestes rtrcis: Les relations sont
_fugaces,_ dit-il, et trop pleines de _heurts_ des tempraments divers...
On n'est rien dans la dure du temps... et comme il n'a ni l'ambition,
ni l'amour de l'argent, il ne veut plus dans la vie que les jouissances
rapides et _effleurantes_, donnes par la contemplation des objets d'art.

Et comme je lui demande, s'il ne travaille pas  une volumineuse chose sur
le Japon, il me coupe avec un: Non, non!... une longue application m'est
dfendue depuis ma maladie. Et revenant aux jouissances qu'il prouve
encore; il cite la conversation avec un tre qui a l'intelligence des
choses qu'il aime, et il finit en me demandant d'une voix caressante, et
presque humble, de l'inviter  djeuner.

Et malgr moi, je suis touch, et je sens qu' travers l'abominable
jalousie qu'il a eue de moi, toute sa vie, une vieille habitude, un
restant tendre de notre acoquinement artistique dans le pass, enfin le
plaisir de causer avec moi du Japon, triomphe de cette jalousie, et le
fait, par les moments tristes de sa vie, presque aimant de ma personne.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 dcembre_.--Savez-vous, me dit un Franais de retour de Russie,
comment est mort Skobeleff?--Non.--Eh bien, voil!

   Une bouteille de Champagne! une femme!
   Une bouteille de Champagne! une femme!
   Une bouteille de Champagne! une femme!

 la troisime bouteille de Champagne suivie de la troisime femme...
ras!... une congestion crbrale!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 25 dcembre_.--Yriarte parlait ce soir,  dner, des dessins
de Tissot rapports de Jrusalem, et qui ont produit un bouleversement
chez Meissonier. C'est un espce de Chemin de la Croix, en plus de
cent cinquante pastels, excuts de la manire la plus exacte, d'aprs
les indications des religieux du pays, et vous donnant ainsi que des
photographies, les petits sentiers d'oliviers o a d passer le Christ,
avec l dedans, des bonshommes indiqus dans les vangiles, de telle
profession, de telle localit, retrouvs dans le type gnral des gens de
ce temps-ci de la mme profession, et de la mme localit, o le peintre
s'est transport. Enfin de la ralit rigoureuse, excute dans un tat
d'hallucination mystique, et  laquelle une maladresse nave ne fait
qu'ajouter un charme: de l'art qui a une certaine ressemblance avec l'art
de Mantegna.




ANNE 1890


_Mercredi 1er janvier 1890_.--En ce premier jour de l'anne, un vieux
maladif comme moi, tourne et retourne entre ses mains l'almanach nouveau,
songeant que 365 jours, c'est de la vie pour un bien long temps, et
interrogeant, tour  tour, chaque mois, pour qu'il lui dise par un signe,
par un rien mystrieusement rvlateur, si c'est le mois, o il doit
mourir.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 janvier_.--Un dner, o le nom de Blowitz est prononc, et sur
ce nom, quelqu'un au fait des dessous secrets du temps, raconte comment
Blowitz est devenu correspondant du _Times_. Blowitz, dit-il, qui
s'appelle Oppert, et qui a pris le nom de sa ville, tait un pauvre
diable de professeur  Marseille, tout  fait inconnu, ayant le grade de
sergent-major dans la garde nationale, et qui, dans l'insurrection de
Marseille, sauvait le prfet qui allait tre massacr,--et tombait avec
cette recommandation sur le pav de Versailles, au moment de la rdaction
du trait avec Bismarck.

Alors le correspondant du _Times_, mais le correspondant du _Times_, avec
un traitement de 75 000 francs et la considration d'un ambassadeur, tait
lord Oliphant, ce personnage extraordinaire qui avait t une espce de
Brummel, un familier de princes, un diplomate en Chine et au Japon, un
martyr portant encore aux deux poignets les stigmates de la martyrisation,
le fondateur d'une religion  laquelle il avait donn toute sa fortune, un
homme, pendant quelque temps, descendu  tre un _brouetteur de feuilles
mortes_, et redevenu dans le _Times_, l'intermdiaire entre l'Angleterre
et la France, au moment o la France traversait ces annes tragiques.

Il arrivait  lord Oliphant d'employer Blowitz, ayant dans le reportage
une audace sans exemple, et qui dans ce moment, o toute la diplomatie
europenne  l'afft de nouvelles, tait  Versailles, et ne pouvait
parvenir auprs de Thiers,--lui, Blowitz y pntrait par les cuisines.

Or, dans le moment, il s'tait pass ceci: un jour le _marseillanisme_
de Thiers, discutant avec le comte d'Arnim, avait t tel, que le comte
n'avait pu s'empcher de lui jeter: Mais  vous entendre parler ainsi, on
dirait vraiment que vous avez gagn la bataille de Sedan! Sur quoi Thiers
s'tait mis  larmoyer, en disant que le comte se plaisait  insulter un
vaincu. Et  la suite de cette sance, impossible de runir Thiers et le
comte d'Arnim: Thiers boudant le comte, et le comte, qui tait un homme
distingu et bien lev, ne se souciant plus de se rencontrer avec ce
cacochyme pleurard. Et c'est Oliphant qui, aprs des causeries avec
Thiers, le remplaait, et les 17 articles du trait--fait qu'on ignore
absolument--taient arrts entre le correspondant du _Times_ et le comte
d'Arnim.

En cette cuisine diplomatique, Oliphant se trouvait bien des petits
services que lui rendait Blowitz, et le trait sign, quand Thiers pour
remercier son remplaant, lui offrait de le nommer grand-croix de la
Lgion d'honneur, celui-ci repoussait cet honneur, et lui demandait la
nomination au consulat de Venise, du correspondant franais du _Times_
avant la guerre, qui, je crois, tait Yriarte,--et Blowitz prenait sa
place.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 3 janvier_.--C'est curieux comme le contact intime avec la
cuisine d'un art, est pour un littrateur, la rvlation de choses
nouvelles et originales  apporter dans son mtier. C'est ainsi, que ce
modelage appliqu et chercheur des plans, des mplats, des saillies, des
creux, pour ainsi dire, imperceptibles de mon visage, me faisait penser,
que si j'avais encore des portraits physiques d'hommes ou de femmes 
faire, je les ferais plus plastiquement anatomiques, plus dtaills en la
construction, la structure, le mamelonnement, l'amincissement du muscle
sous l'piderme, je pousserais plus loin l'tude d'une narine, d'une
paupire, d'un coin de bouche.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 janvier_.--En ces heures de mon abandon de la porcelaine de Chine
et de la poterie du Japon, c'est une griserie amoureuse des yeux devant
ces fleurettes, si riantes, si spirituelles, si XVIIIe sicle franais,
du Saxe. Que les Allemands aient eu cette lgret de main une fois, dans
l'art, c'est bien extraordinaire, mais cette lgret de main, ils ne
l'ont eue, pourquoi? que sur la porcelaine.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 janvier_.--Depuis trois jours, j'avais derrire moi Blanche
d'une si mauvaise humeur, et avec des tombes de bras si dsespres,
qu'impatient, je n'ai pu m'empcher de lui jeter: Qu'est-ce que tu
as?--Rien, rien, m'ont rpondu  la fois la mre et la fille--Non, elle
a quelque chose?--Eh bien, voil! a fait la mre, il y a deux fois par
semaine,  la mairie de Passy, un cours fait par les _Femmes de France_
pour soigner les malades, les blesss, et la bte voudrait y aller! Oui,
c'est vraiment positif, au fond le scientifique est devenu le got de
toutes les intelligences, depuis les plus hautes jusqu'aux plus basses,
et ne voil-t-il pas une pauvre petite crature, qui au lieu de couper
des romans au bas des journaux, coupe des articles de science, et a
l'envie passionne d'aller  un cours mdical, comme autrefois l'une de
ses pareilles avait l'envie d'aller au bal.

M. Groult vient me voir, le dessin d'un quelconque par Gavarni, sous le
bras, et je lui apprends  son grand tonnement que c'est le dessin de son
ami Tronquoy, costum en patron de barque, que j'ai vu des annes, dans
sa chambre, et que j'ai mme dcrit dans mon livre sur lui. Et l-dessus
comme il me parle d'un dlicieux dessin qu'il vient d'acqurir, dessin
reprsentant un vieillard au milieu d'objets d'art, prenant une prise de
tabac au coin de sa chemine, et dont il ignore le nom, je lui dis: a
doit tre a, et je lui tends le premier volume des MMOIRES DU BARON DE
BESENVAL, o il y a en tte une vignette de son portrait dans son cabinet,
d'aprs Danloux. Et c'est a!

Au bout d'une causerie sur l'art qui lui apporte une espce d'enivrement,
s'arrtant au milieu de l'escalier qu'il descend, et renvers sur la rampe,
en face d'un dessin de Watteau, reprsentant: _Le Printemps_, peint par
le matre dans la salle  manger de Crozat, les yeux tout ronds, le bout
du nez fbrilement dilat, la bouche contracte comme en une dgustation
gourmande, Groult au milieu de paroles en droute, coupes par cette
phrase: Vous les verrez, Monsieur, chez moi! me parle d'un Constable,
d'un Constable qui tue toute la peinture franaise de 1830, achet
340 francs dans un Mont-de-pit  Londres, et d'autres, d'autres
acquisitions... et de deux Pronneau, deux Pronneau, achets  quatre
ou cinq heures de Bordeaux... achets dans une proprit  laquelle on
n'arrivait qu'au moyen d'une mauvaise carriole... Et le march conclu, et
M. Groult se disposant  les porter dans la voiture, la femme qui venait
de les lui vendre, lui disant: Il y a encore une condition... ce sont mes
aeux... et je ne consentirai  les laisser sortir, que la nuit tombe.
Et la vendeuse promenait dans les vignes son vendeur jusqu'au crpuscule.
Ne trouvez-vous pas quelque chose de joliment superstitieux, dans
l'arrangement de cette femme, pour que ces portraits de famille ne
puissent pas se voir sortir de chez eux?

Ce soir, il tait question d'une chasse au canard dans le Midi, en
l'honneur du duc de Chartres. La barque du prince tait suivie de batelets,
o tait la fleur des femmes de la haute socit orlaniste. Adonc il
arrivait, que le prince aprs avoir tir, dposait le fusil qui lui
avait servi sur un second fusil qui partait, et allait percer, sous la
flottaison, le batelet le plus rapproch et la partie infrieure d'une
dame qui tait dedans. Grand moi, et l'appel d'un chirurgien pour retirer
les plombs indiscrets, et la galante socit s'inscrivant pour les plombs
qu'il devait retirer, et dont les futurs possesseurs avaient l'intention
de faire des boutons de chemise. C'est trs dix-huitime sicle, n'est-ce
pas?

Le contre-amiral Layrle qui a fait autrefois une station de quatre ans
au Japon, et qui vient d'y passer encore deux annes, parlait du silence
que gardaient les Japonais sur les vnements politiques vis--vis des
Europens, et il nous contait que le prsident du conseil et le ministre
de la marine, avec lesquels il est li, qu'il avait connus  son premier
sjour _trs petits jeunes gens, trs petits bonshommes_, il ne pouvait en
tirer que des monosyllabes et des exclamations sans signification, quand
il les interrogeait. Et il s'merveillait, que des gens qui avaient pris
part  des actions militaires, et dont l'un passait pour un homme de
guerre tout  fait distingu, il n'tait pas possible de leur extirper un
dtail de bataille, de combat, d'pisode militaire: disant que Canrobert
ou Mac-Mahon, tout en gardant la plus grande discrtion dans leurs paroles
et leurs jugements, ne pouvaient se tenir de parler sur les affaires, o
ils ont assist.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 10 janvier_.--Dans cette maison maudite qui est derrire mon
jardin, ce sont du jour  la nuit et de la nuit au jour, des aboiements
de deux molosses qui m'nervent, et m'ont empch des nuits entires de
dormir, et si je n'avais retrouv les volets intrieurs que j'ai fait
faire pour mon frre, pendant sa maladie, je serais oblig d'aller coucher
dehors. Ah! le bruit va-t-il tre le tourment agaant de mes dernires
annes? Oh! le bruit, le bruit, c'est la dsolation de tous les nerveux
dans les centres modernes! Mercredi dernier, Maupassant qui vient de louer
un appartement avenue Victor-Hugo, me disait qu'il cherchait une chambre
pour dormir,  cause du passage devant chez lui des omnibus et des camions.

Au dner, o on causait littrature, et o des parleuses me jetaient
ingnument: Mais pourquoi voulez-vous faire du neuf? Je rpondais:
Parce que la littrature se renouvelle comme toutes les choses de
la terre... et qu'il n'y a que les gens qui sont  la tte de ces
renouvellements, qui survivent... parce que, sans vous en douter, vous
n'admirez, vous-mme, que les rvolutionnaires de la littrature dans le
pass, parce que... tenez, prenons un exemple, parce que Racine, le grand,
l'illustre Racine a t chut, siffl par les enthousiastes de Pradon, par
les souteneurs du vieux thtre, et que ce Racine avec lequel on reinte
les auteurs dramatiques modernes, tait en ce temps un rvolutionnaire,
tout comme quelques-uns le sont aujourd'hui.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 janvier_.--Pillaut avec son dilettantisme musical de lettr
et de penseur, cause de Wagner, et dit que sa forme musicale fait penser
 un monde futur, et que ses sonorits sont des sonorits qui semblent
fabriques pour les oreilles de l'humanit qui viendra aprs nous.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 janvier_.--Hier, dans mon tte--tte avec Daudet, sur
un regard jet sur un groupe de femmes runies dans un coin du salon,
abandonnant Stanley et l'Afrique, il s'est cri: Dans le mariage,
n'est-ce pas, on accouple des femmes ayant dix ans de moins que les maris,
qui arrivent dj un peu uss au mariage, et le sont  peu prs tout 
fait, quand la femme a acquis toute sa vitalit, toute sa richesse de
besoins et de dsirs: c'est l'histoire d'une dizaine de mnages que je
pratique. Eh bien, a devrait tre le contraire dans le mariage, pour que
le mariage soit heureux, il faudrait que la femme et dix ans plus que
le mari... et  ce sujet remarquez que le bonheur tranquille de certains
mnages d'hommes encore jeunes, qui ont pous des _touffiasses_ plus
vieilles qu'eux, a tient  ce qu'elles ont dpens leur vitalit, et
qu'elles se trouvent au mme degr d'assouvissement et d'teignement de
la chair, que leurs maris.

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 janvier_.--Une aprs-midi passe devant les tableaux anglais de
Groult, devant ces toiles gnratrices de toute la peinture franaise de
1830, ces toiles qui renferment une lumire si laiteusement cristallise,
ces toiles aux jaunes transparences, semblables aux transparences des
couches superposes d'une pierre de talc. Oh! Constable, le grand, le
grandissime matre... Il y a parmi ces toiles, un Turner: un lac d'un
bleutre thr, aux contours indfinis, un lac lointain, sous un coup de
jour lectrique, tout au bout de terrains fauves. Nom de Dieu, a vous
fait mpriser l'originalit de quelques-uns de nos peintres originaux
d'aujourd'hui.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 19 janvier_.--Aujourd'hui, aprs de longs mois de complte
disparition, apparat Villedeuil tenant amoureusement par la main,
sa petite fille, et dont la barbe devenue blanche lui donne un air
patriarcal... Le voyant ainsi, mon souvenir n'a pu s'empcher d'voquer
le Villedeuil  la barbe noire des soupers de la Maison d'Or.

 peine entr, marchant d'un bout  l'autre du _Grenier_, avec ces petits
rires  la fois pouffants et touffs qui lui sont particuliers, il s'est
mis  railler spirituellement l'erreur des gens, des gens qui veulent
voir dans les Rothschild et les banquiers de l'heure prsente, des
ractionnaires, des conservateurs  outrance, tablissant trs nettement
que tous, y compris les Rothschild, ne dtestent pas du tout la Rpublique,
se trouvant en l'absence d'Empereurs et de Rois dans un pays, les vrais
souverains, et rencontrant dans les ministres actuels, ainsi que les
Rothschild l'ont rencontr chez un tel et un tel, par le seul fait de
la vnration du capital, chez des hommes  la jeunesse
besogneuse,--rencontrant des condescendances qu'ils n'ont jamais obtenues
des gens faits au prestige de la pice de cent sous.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 janvier_.--L'amabilit de l'acadmicien X..., cette amabilit 
jet continu  l'gard de tous, et qui ressemble pas mal aux distributions
de victuailles au peuple, dans les anciennes rjouissances publiques,
faisait dire  ma voisine de table, que cette amabilit-l, elle, a la
mettait en veine de _butorderie_!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 24 janvier_.--Conversation du temps, o apparat l'infiltration
de la puissance de l'argent chez les marmots: conversation entre le petit
garon d'un comdien et la petite fille d'une comdienne.

Le petit garon: Si tu veux me laisser jouer avec tous tes joujoux,
comme s'ils taient  moi, tu seras ma petite femme (Au bout de quelques
instants de rflexion.) Mais tu sais, mon papa, gagne beaucoup d'argent!

La petite fille: Ma maman aussi!

Un silence.

Le petit garon: Oui... mais, mon papa n'en dpense pas!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 janvier_.--Tissot nous contait ce soir, chez Daudet, qu'il
avait t au moment d'acheter 7 000 francs, une petite montagne prs de
Jrusalem, et d'y btir un atelier, o il aurait imprim et grav son
livre: un atelier, qui, disait-il, serait devenu un atelier d'art
religieux, en mme temps qu'une colonie franaise, faisant revivre
l'influence de notre pays dans les lieux saints.

L-dessus Tissot dplore un grand charme de Jrusalem, en train de se
perdre. La ville tait btie en pierre rose, qui la faisait paratre
couleur de chair, et cette pierre est remplace,  l'heure prsente, par
de la brique et de la tuile de Marseille d'une horrible couleur rouge de
Saturne, rouge vilainement orang.

Et l'on parle du costume des peuples antiques, du drapement de leurs corps
dans des morceaux d'toffes carrs, sans coupe approprie  la forme des
membres, et pour ainsi dire, sans attaches: l'apparition du bouton n'ayant
eu lieu que dans des vtements non draps, dans les vestes des Perses
et des Mdes.  ce sujet, il raconte qu' Port-Sad, il a vu, cach, la
toilette d'une colonie de femmes indiennes, embarque pour je ne sais
o, et dont l'adhsion des vtements au corps, obtenue comme au moyen
d'pingles, tait faite absolument par l'art du drapement, et cet art
de fermeture sans pingles, sans boutons, sans noeuds de cordon s'tend
jusqu'aux pantalons des hommes, ces pantalons simplement draps, que le
prince Louis retrouvait encore ces temps-ci au Japon.

Un moment il est question de la personnalit du talent, et de la rpulsion
que cette personnalit rencontre chez les imbciles.  ce propos Daudet
raconte ceci: Belot lui parlait d'un certain dner Dentu, dont faisaient
partie, Boisgobey, lie Berthet, etc., lui disant qu'il entendrait l
des choses qui pourraient lui servir, et le poussait vivement  en faire
partie.  quelque temps de l, rencontrant Belot, et le souvenir du dner
Dentu se rveillant chez lui, Belot  sa demande s'il en tait, lui
rpondait: Tu as t _retoqu_, on t'a trouv un talent trop personnel!

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 janvier_.--Aujourd'hui, Burty vient pour ce djeuner qu'il m'a
demand, et il arrive de bonne heure, comme  un rendez-vous dsir, et
depuis longtemps attendu. Il va mieux, merveilleusement mieux, mais au
fond, il a une pauvre figure ruine, avec dessus des rougeurs et des
pleurs d'un sang bien appauvri.  ma demande, s'il travaille, il hsite
d'abord, puis me dit que oui, qu'il travaille au lit, les longues heures
qu'il ne dort pas, ajoutant bientt que malheureusement, le matin,
les _mots  couleur_, les _sonorits_ qu'il a trouves,--ce sont ses
expressions,--c'est dlav, teint.

La conversation va au Japon, aux impressions, aux images obscnes qu'il
m'affirme ne plus venir en Europe, parce que, au moment o le pays a t
ouvert aux trangers, ils ont achet ces images avec des moqueries et des
mpris publics pour la salauderie des Japonais, et que le gouvernement a
t bless, a fait rechercher ces images, et les a fait brler. Maintenant
ces images ne seraient pas, comme on l'a cru jusqu'ici, des images 
l'usage des maisons de prostitution, elles seraient destines  faire
l'ducation des sens des jeunes maris; et dans un volume, illustr par
la fille d'Hokousa, racontant le mariage et ses pisodes, on voit roule
prs du lit des jeunes poux, une srie de _makimono_ qui doivent tre une
collection de ces images. Il y a quelques annes Nieuwerkerke me parlait
d'une srie de tableaux rotiques, qui avaient eu pour but d'allumer,
lors de son mariage, les sens du roi Louis XV, tableaux que j'avais dj
trouvs signals dans Soulavie.

Je l'emmne voir mon buste de Lenoir, et en revenant, il remonte chez moi,
et je sens qu'il a toutes les peines  s'en aller, pris d'un bonheur
presque enfantin  causer avec moi. Et je dois le dire, j'prouve un
espce de _revenez-y_ d'amiti pour l'homme redevenu affectueux, comme
aux premiers jours de notre liaison. Enfin il se lve avec effort de son
fauteuil, et passant la porte me jette d'une voix caline: Vous
m'inviterez une autre fois encore, hein?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 janvier_.--Daudet me dit  un moment de la soire, o je suis
assis  ct de lui: Je crois dcidment avoir trouv la formule: le
livre c'est pour l'individu, le thtre c'est pour la foule... et  la
suite de cette formule, vous voyez d'ici les dductions.

Il y avait  dner les Lafontaine, et la voix de Victoria Lafontaine,
demeure trs jeunette, reste la voix frachement musicale de la fillette
honnte, me donne une singulire hallucination. Ne prtant pas d'attention
au sens de ses paroles, j'ai deux ou trois fois, la sensation de
l'entendre rejouer HENRIETTE MARCHAL.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 31 janvier_.--Je m'amuse, je crois l'avoir dj crit,  faire
une collection de menus objets d'art de la vie prive du XVIIIe sicle, et
d'objets spcialement  l'usage de la femme. Parmi ceux-ci, les montres,
ces petits chefs-d'oeuvre de l'art industriel avec les dlicates
imaginations de leur riche dcor, sont parmi les bibelots que j'aime le
mieux. Et les regardant aujourd'hui, et les voyant: l'une arrte  6
heures et quart; une autre  9 heures; une autre  midi et demie: ces
heures m'intriguent; je me demande, si ces heures sont des heures
tragiques dans la vie de celles qui les ont possdes, et si elles
racontent un peu de la malheureuse histoire intime de ces femmes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er fvrier_.--Une aprs-midi, passe avec les Daudet, chez Tissot.

 notre entre le bruit terrestrement cleste d'un orgue-mlodium, dont
joue l'artiste, et pendant qu'il vient  notre rencontre, les regards
soudainement attirs par un trou illumin, devant lequel est une aquarelle
commence; un trou fait dans l'ouverture d'une toffe jouant la toile
leve d'un thtre d'enfant, et dans lequel se voit figure par de petites
maquettes, une scne de la Passion, claire par une lumire semblable aux
lueurs rougeoyantes clairant un Saint-Spulcre, le soir du Vendredi Saint.

Puis aussitt commence le dfil des cent vingt-cinq gouaches, dont Tissot
fait le boniment  voix basse, comme on parle dans une glise, avec
parfois, dtonnant dans sa parole religieuse, des mots d'argot parisiens,
disant d'une tude de la Madeleine encore pcheresse: Vous voyez, elle
est un peu _vanne!_

Des dessins trs exacts, trs rigoureux, donnant le cailloutage de ce pays
de montagne, le pitinement des terrains par les troupeaux de moutons, la
verdure meraude de l'herbe au printemps, le desschement violac des
fonds de torrents, les silhouettes de candlabres des grands oliviers. Il
y a de jolies colorations d'intrieurs aux grandes baies de verre, aux
petits chssis de plomb, entre autres un intrieur d'Hrode avec sa femme.
Un dessin d'un grand caractre est l'interprtation de la parole: _Vous
suivrez un homme qui porte une Cruche_,--un homme  la robe jaune,
gravissant au jour tombant, la monte qui contourne le rempart, et qu'en
bas du dessin, un aptre dsigne  un autre.

Il est des dessins d'apparitions dans de curieuses _gloires_ fantastiques,
dans des gloires qui ne pouvaient tre entrevues, que par un spirite
faisant de la peinture.

Mais les beaux, les touchants, les remuants dessins, ce sont les dessins
du crucifiement, dessins trs nombreux donnant presque, heure par heure,
l'agonie du crucifi en haut du Golgotha, et les affaissements des saintes
femmes, et l'treinte amoureuse des bras de la Madeleine autour du bois de
la croix.

Et  mesure que le drame se droule, Tissot s'animant, s'exaltant,
et toujours parlant avec une voix plus basse, plus profonde, plus
religieusement murmurante, prte aux choses reprsentes, des sentiments,
des ides, des exclamations qui feraient une glose curieuse  joindre aux
vangiles apocryphes.

Incontestablement cette vie de Jsus en plus de cent tableaux, cette
reprsentation o se mle  une habile retrouvaille de la ralit des
milieux, des localits, des races, des costumes, le mysticisme du peintre,
produit  la longue, par le nombre et la lente succession de ces tudes,
un grand apitoiement, et mme fait monter en vous une tristesse, au
souvenir de ce juste, une tristesse attendrie qu'aucun livre ne vous
apporte.

Nous montons, un moment, dans le haut de l'atelier, joliment arrang dans
le got anglais. Et dans le crpuscule, avec une voix qui se fait tout 
fait mystrieuse, et des yeux vagues, il nous montre une boule en cristal
de roche, et un plateau d'mail qui servent  des vocations, et o l'on
entend, assure-t-il, des voix qui se disputent. Puis il tire d'une commode,
des cahiers, o il nous montre de nombreuses pages contenant l'historique
de ces vocations, et nous montre enfin un tableau, reprsentant une femme
aux mains lumineuses, qu'il dit tre venue l'embrasser, et dont il a senti
sur sa joue, ses lvres, des lvres pareilles  des lvres de feu.

       *       *       *       *       *

_Lundi 3 fvrier_.--Ce soir, une jeune fille confessait sa rpulsion
et son dgot pour les danseurs et les valseurs sentant la flanelle
chauffe: flanelle que tous les jeunes gens ont pris l'habitude de
porter en faisant leur service militaire.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 fvrier_.--Ce matin, dans ma toilette du matin, tombe Rjane
toute tourbillonnante dans une pelisse rose. Quelle vitalit! quelle
alacrit, il y a chez cette femme! Je lui ai crit  propos de la pice
de MONSIEUR BETSY, de Paul Alexis, qu'elle se refuse  jouer, et au sujet
d'une trs jolie tude de sa personne, commence par Tissot, et qu'il
va remonter au grenier, si elle ne revient pas poser. C'est une parole
blagueuse, coupe de rires gamins, et de remuements qui ne peuvent tenir
en place sur sa chaise. Et elle me dit qu'elle trouve bonne la pice
d'Alexis, mais son rle dtestable, puis qu'il est question de jouer une
seconde pice de Meilhac aprs LE DCOR, qu'elle est une nature franche,
une femme de parole, qu'elle ne veut pas rpter une pice, qu'aprs
cinq ou six reprsentations, on arrtera, laissant les auteurs le _bec
dans l'eau_. Elle me parle ensuite de reprendre GERMINIE LACERTEUX, et
peut-tre de la jouer en Angleterre, o elle me dit qu'elle a un public
 elle.

Descendant l'escalier: Vous ne savez pas... figurez-vous qu'en venant
chez vous j'ai rencontr un auteur... Connaissez-vous Grenet-Dancourt?...
C'est lui... il m'a parl d'une pice pour moi... il l'avait sur lui... je
l'ai fait monter dans ma voiture... Bref, il m'a lu son premier acte en
chemin... il y a bien eu  travers la lecture, quelques cahots... Tenez,
le voil qui m'attend pour me lire le second acte, en me reconduisant aux
Varits. Et elle disparat en pouffant de rire.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 9 fvrier_.--Aujourd'hui, j'ai donn  Ajalbert l'ide de faire
une pice de la FILLE LISA, dans ces conditions. Pas la plus petite scne
de la maison de prostitution. Un premier acte, qui est tout bonnement dans
le cimetire abandonn du Bois de Boulogne, l'assassinat du lignard par
la fille. Et le lignard doit tre un Dumanet ingnu et mystique, pour la
composition duquel, je lui recommande de se remettre sous les yeux le jeu
et la physionomie de l'acteur Burguet, dans la LUTTE POUR LA VIE.

Le second acte, le clou de la pice, et dont la connaissance qu'il a du
Palais, m'a fait adresser  lui, Ajalbert,  la fois un littrateur et un
avocat, commence au moment, o le Prsident dit: Matre un tel, vous avez
la parole... C'est donc dans une plaidoirie et une dfense d'accuse,
qu'est toute l'exposition de la vie de la femme--et ceci est pour moi une
trouvaille originale--puis la condamnation  mort, comme elle l'est  peu
prs dans mon livre.

Le troisime acte est  chercher dans la prison pnitentiaire, mais sans
la mort. Je le verrais volontiers avec cette fin. La femme monte sur un
tabouret, et atteignant le paquet des vtements de sa vie libre, et lisant
les deux dates de son entre et de sa sortie, de sa sortie qu'elle sent
tre dans un lointain, o elle n'existera plus.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 fvrier_.--Mme Grville me contait, ce soir, que c'tait elle,
qui habitant avec son pre, le rez-de-chausse de la maison de Gavarni, au
Point-du-Jour, avait relev le petit Jean Gavarni, qui tait tomb, en se
heurtant  une grosse pierre d'un ancien seuil de la maison, demeure dans
une alle. Elle avait t assez heureuse pour arrter son saignement de
nez, mais Mlle Aime qui tait trs jalouse d'elle, lui avait repris
l'enfant d'entre les mains, n'avait pas su arrter le saignement de nez,
quand il tait revenu, et le pauvre enfant tait mort d'anmie,  la suite
de la perte de tout son sang.

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 fvrier_.--Ah! c'est un miracle que des pices (LES FRRES
ZEMGANNO) si peu joues dans le dcor, si peu rgles, si peu sues,
puissent tre reprsentes, mme  la diable,  deux jours de l.

En sortant de la rptition, j'emmne Paul Alexis et Oscar Mtenier
dner chez Maire. L, entre la poire et le fromage, Mtenier me rsume
au dessert, les quatre _toilettes de condamns  mort_, auxquelles il a
assist comme chien du commissaire de police.

Il dcrit trs bien le sentiment angoisseux, qu'on prouve au moment de
l'entre dans la cellule, et le mouvement qui vous fait instinctivement
porter la main  votre chapeau et vous dcouvrir, absolument comme devant
un corbillard qui passe, et il ajoute que lui qui tait toujours en
jaquette, ce jour-l, sans qu'il s'en rendt compte, revtait une
redingote.

Il faut dire que cette entre, est prcde d'un petit quart d'heure, qui
met une grande motion chez les assistants  l'excution. L'excution en
principe devrait tre faite  midi: on triche, mais on veut que si ce
n'est pas en plein jour, ce soit au moins au petit jour. Et voici ce
qui se passe. L'heure de l'excution fixe  ce moment, le directeur de
la Roquette dit aux six personnes, aux six assistants de fondation 
l'excution, dit en montrant du doigt, la grande horloge de la cour:
Messieurs, l'excution est pour 4 heures et demie, il est 4 heures 10
minutes, la toilette est l'affaire de 12 minutes, nous entrerons  4
heures 18 minutes. Et aussitt les conversations cessent, l'change des
ides s'arrte, et chacun redevenu silencieux, les yeux sur l'horloge,
n'a plus d'attention que pour la marche invisible de l'aiguille sur le
cadran, et son troublant rapprochement de la dix-huitime minute.

Il est aussi un effet terrible pour les assistants, c'est que le petit
jour lev dehors, n'claire point encore l'intrieur de la prison, et
quand on marche dans ces demi-tnbres derrire le condamn, et qu'au
moment, o s'il avait les mains libres, il pourrait toucher la porte,
les battants s'ouvrent dans un coup de thtre, et vous laissent voir
soudainement, dans la clart froide du matin, les deux montants de la
guillotine, et les yeux grands ouverts de toutes ces ttes de regardeurs,
le spectacle a quelque chose d'inexprimable.

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 fvrier_.--Arriv de bonne heure aux Menus-Plaisirs, j'assiste
 la pose du premier dcor, o machinistes et pompiers mls, s'amusent 
faire du trapze, et  soulever les haltres des FRRES ZEMGANNO.

Un premier acte, o l'on n'entend pas un mot, dans l'ouverture des portes,
le remuement des petits bancs, le passage des abonns,--tous des
cabotins,--venant  la faon des dneurs qui veulent tre remarqus,
venant en retard.

Un second acte trs, trs applaudi.

Un troisime plus froid, mais encore trs applaudi avec de chaleureux
rappels des acteurs.

Moi qui suis rest dans ma baignoire, sans me mler  la salle, je crois
 un succs. Arriv dans les coulisses, je vois Mtenier plus blme qu'
l'ordinaire, et Paul Alexis, affal sur une rampe d'escalier, l'oreille
tendue  la parole de sa femme, qui lui conte qu'un de ses confrres a
pass la soire  crier, que c'est un _four_. Enfin mes compliments 
Antoine, et mes plaintes sur ce que je ne l'ai pas trouv assez applaudi
au troisime acte, sont reus par un: a ne nous regarde pas, nous
faisons notre petite affaire, voil tout!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 26 fvrier_.--Un reintement gnral de toute la presse. Vitu
dclare que c'est une fumisterie... Revenons  la pice que je trouve
aussi bien faite, que j'aurais pu la faire moi-mme. Et dire que ce
sentiment fraternel qui la remplit, prsent d'une manire si dlicate,
si motionnante, dire que ce moyen d'action sur les coeurs, cette chose
absolument neuve au thtre, et remplaant le bte d'amour de toutes les
pices, aucun critique n'en a signal l'originalit.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 fvrier_,--Comme je parlais hier  Detaille, du rcit des
toilettes de condamns  mort, que m'avait fait l'autre jour Mtenier, il
me disait avoir assist  deux excutions, et voici quelles avaient t
ses observations. Le condamn, apparaissant au seuil de la porte de la
Roquette, comme une figure de cire, avec son apparence de vie fige, et
dans le silence qu'il appelait formidable, toujours un oiseau qui chante,
et dont le chant est dans ce silence, comme le bourdon de Notre-Dame, et
au loin, au loin, l'entre-claquement imperceptible de branches d'arbres.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 28 fvrier_.--Dans la non-concordance de la critique thtrale
avec le sentiment sincre du vrai public, il me venait l'ide, si je
tentais encore une fois une grande bataille au thtre, de faire afficher
au-dessous du titre de la pice, avec l'indication qu'elle est joue tous
les soirs, des affiches couvrant les murs de Paris, et ainsi conues:

Je m'adresse  l'indpendance du public et lui demande, s'il trouve que
c'est justice, de venir casser comme il l'a fait pour GERMINIE LACERTEUX,
le jugement port dans les journaux par la critique thtrale.

EDMOND DE GONCOURT.


       *       *       *       *       *

_Lundi 3 mars_.--Je suis, ce soir,  la premire de MONSIEUR BETZY. La
pice marche trs bien. Elle a tout ce qu'il faut pour cela. Elle est
trs amusante, et admirablement joue. Mais il y a contre les auteurs les
mauvaises dispositions de la presse thtrale, et j'entends au milieu
d'applaudissements frntiques, un jugeur _chic_ s'crier: a ne peut pas
avoir de succs!--Pourquoi? Une cravate blanche entre deux ges, faisant
bassement sa cour  Vitu, lui dit, pendant qu'on sort pour l'entr'acte,
parlant de la pice: C'est un monsieur qui marche contre un mur, et qui
met le pied dans tout ce qu'il trouve! Oh! les propos de corridors, la
belle collection de haineuses imbcillits qu'il y aurait  ramasser.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 mars_.--Descaves, accompagn de sa femme, vient me voir
aujourd'hui. Il craint que les choses soient en train de mal tourner pour
lui. Il lui est revenu, que le parquet n'tant pas sr d'obtenir une
condamnation sur les attaques  l'arme, va faire porter tout son effort
sur l'outrage aux bonnes moeurs. Et un de ses avocats lui demandant
combien il comptait avoir de prison, et comme il lui rpondait: Trois
mois, l'avocat lui disait: Triplez au moins, vous aurez un an! Et il
est  la fois triste et irrit, dclarant que l'injustice l'exaspre, et
qu'il n'y a aucune raison pour le condamner, quand on ne poursuit ni un
tel, ni un tel.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 12 mars_.--Qu'est-ce que vous faites dans ce moment-ci? dis-je
 l'auteur de la BTE HUMAINE, qui vient s'asseoir dans la soire,  ct
de moi:

--Mais rien... je ne puis pas dcidment m'y mettre... Puis l'Argent,
c'est tellement vaste, que je ne sais par quel bout le prendre... et les
documents de ce livre, pour les trouver, pour savoir o il faut frapper,
je suis embarrass plus que jamais je ne l'ai t... Ah! je voudrais en
avoir fini de ces trois derniers livres... Aprs l'Argent, oui, viendra la
Guerre, mais ce ne sera pas un roman, ce sera la promenade d'un monsieur 
travers le Sige et la Commune... Au fond le livre qui me parle, qui a un
charme pour moi, c'est le dernier, o je mettrai en scne un savant...
Ce savant, je serais assez tent de le faire d'aprs Claude Bernard, avec
la communication de ses papiers, de ses lettres... Ce sera amusant... je
ferai un savant mari avec une femme rtrograde, bigote, qui dtruira ses
travaux,  mesure qu'il travaille.

--Et aprs, que ferez-vous?

--Aprs, il serait plus sage de ne plus faire de livres... de s'en aller
de la littrature... de passer  une autre vie, en regardant l'autre comme
finie...

--Mais l'on n'a jamais ce courage.

--C'est bien possible!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 mars_.--Un gouvernement, auquel il y aurait  demander un peu
plus d'honntes gens dans le ministre et un peu plus de police dans la
rue: c'est le gouvernement d'aujourd'hui. Boisgobey, me parlant du gtisme
d'un de nos confrres, le comparait  un ver de latrine particulier 
l'Afrique, et dont sa matresse, dans ce pays, ne pouvait prononcer le nom
arabe, sans cracher  terre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 mars_.--Ce soir, une dpche de Descaves, o il y a ce seul
mot: _Acquitt_.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 mars_.--On est aujourd'hui, chez moi, tout  la joie et 
la surprise de l'acquittement de Descaves, car le jury tait presque
uniquement compos de vieilles barbes grises, de gens qui avaient t
militaires, du temps qu'on se rachetait; heureusement que le ministre
public a t au-dessous de tout, et Tzenas trs habile... Le pauvre
Geffroy tait des applaudisseurs qui auraient pu avoir deux ans de prison.

Ah! les professions librales! Descaves nous disait avoir t acquitt
par onze voix, des voix de quincailliers, de charcutiers, etc., mais
il y avait dans le jury un sculpteur, et le sculpteur a t pour la
condamnation.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 mars_.--Ce jeune souverain allemand, ce nvros mystique, ce
passionn des drames _religioso-guerriers_ de Wagner, cet endosseur en
rve de la blanche armure de Parsifal, avec ses nuits sans sommeil, son
activit maladive, la fivre de son cerveau, m'apparat comme un souverain
bien inquitant dans l'avenir.

       *       *       *       *       *

_Lundi 24 mars_.--Au fond, les financiers ne sont que des voleurs, mais
des voleurs qui ont achet prs du gouvernement le droit de voler.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 28 mars_.--Dner des _Spartiates_. On parle des usuriers, qui
sont pour la plupart des valets de chambre de grandes maisons, et un
joueur de la socit affirme qu'il n'y en a plus, que lui et ses amis les
ont ruins, et qu' l'heure qu'il est, un homme qui fait dans la nuit
une perte au jeu de dix mille francs, ne peut pas trouver  se les faire
prter. Et c'est pour lui, l'occasion de parler de la partie du Cercle
imprial, du temps o on pouvait dire qu'une chaise, pendant une heure,
cotait trente mille francs. Puis on cause de l'insurrection probable
que soulvera en Algrie le droit de suffrage, donn par Crmieux aux
isralites de l-bas, et l'Afrique amne le comte Borelli  nous
entretenir de la Lgion trangre.

Il est intressant sur l'anonymat des enrls de cette lgion dont
la patrie, le nom, les antcdents sont indcis, vagues, et laisss
volontairement vagues. Il peint l'enrlement, o on demande  l'enrl
d'o il est, et o on crit son lieu de naissance, sans y croire, o on
lui demande son nom, et o il donne dix fois sur cent, le nom de Weber ou
de Meyer, et o on lui dit: Non, il y en a trop, tu t'appelleras Martin
ou Lafeuille: enrlement o l'on n'coute pas ce que l'enrl raconte de
sa vie antrieure.

Pauvres diables au pass louche, qui font march avec la dure existence,
la _ficelle_, la mort, mercenaires aux grands yeux bleus, qui n'ayant
plus d'intrt dans l'existence, se prennent de tendresse comme pour
une matresse, se prennent de tendresse pour leur lgant capitaine,
caracolant sur son petit cheval, une rose  la bouche.

       *       *       *       *       *

_Samedi 5 avril_.--Dner chez Hennique. Un petit intrieur gentiment
arrang, avec de la japonaiserie amusante, et o sont accroches aux
murs quelques esquisses de Chret, de Forain. Une jolie petite fille,
et une charmante belle-soeur, qui a la voix et le rire de sa soeur 
s'y mprendre.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 avril_.--Autrefois il y avait un effort chez les pastellistes
pour reprsenter le charme, l'esprit, le sourire d'une figure de femme;
 prsent on dirait que nos pastellistes en faveur, avec leurs roses
d'engelures et leurs violets plombs, ne veulent exprimer que
l'reintement, l'ahurissement, le barbouillage de coeur, enfin tous
les malaises physiques et moraux d'une physionomie de femme.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 avril_.--Hier, j'ai t pri de prsider le banquet, donn
 Chret par ses sympathiques,  l'occasion de sa dcoration. Ils sont
vraiment des enfants gts ces peintres, ces sculpteurs. Pour boire  la
gloire du dcor, il y avait cent vingt littrateurs presque illustres.
Et j'ai fait mon premier discours qui n'a pas t long:

Je bois au premier peintre du mur parisien,  l'inventeur de l'art dans
l'affiche.

L'homme, il faut le dire, est tout  fait charmant. Il a dans l'amabilit,
une espce de bonne amiti calme, tout  fait sduisante.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 avril_.--Sans un constant feuilletage des impressions japonaises,
on ne peut vraiment se faire  l'ide, que dans ce pays d'art naturiste,
le portrait n'existe pas, et que jamais la ressemblance de la figure n'est
reproduite dans sa vrit, et qu' moins d'tre comique ou thtralement
dramatique, la reprsentation d'un visage d'homme ou de femme est toujours
hiratise, et faite de ces deux petites fentes pour les yeux, de ce trait
aquilin pour le nez, de ces deux espces de ptales de fleurs pour la
bouche.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 avril_.--En ce temps tout pratique, un groupe de Franais
intelligents devrait afficher ce programme aux prochaines lections:
Nous nous foutons de la Lgitimit, de l'Orlanisme, de l'Imprialisme,
de la Rpublique opportuniste, radicale, socialiste;--ce que nous
demandons, c'est un gouvernement de n'importe quelle couleur au rabais:
le gouvernement qui s'engagerait dans une soumission cachete,  gouverner
la France au plus bas prix.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 20 avril_.--Montegut, le peintre passionn de musique, est all,
avec une bande de _dilettantes_, excuter du Wagner dans la fort de
Fontainebleau, la nuit, sur des partitions claires par des bougies,
tenues par les jeunes et jolies filles de Risler, et c'est un plaisir
de l'entendre parler du _velours_ de la musique, en plein air, sous des
sapins.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 avril_.--Ce matin, mon marchand de vin parlant de la qualit
infrieure des vins de cette anne, m'affirme qu'indpendamment de toutes
les maladies spciales, particulires  la vigne en ce sicle, la vigne
non malade, qu'elle soit ancienne ou replante, est attaque d'anmie,
ainsi que toute la vgtation. La terre de notre vieux globe, serait
dcidment fatigue, use, brle.

Dfiez-vous de vos yeux, quand ils sont artistes. Ils commencent par avoir
la religion d'un ton, par exemple _feuille de rose dans du lait_ (Boucher);
_peau de livre_ (Chardin); _lie de vin_ (Delacroix). Puis, c'est la
religion encore plus btement fanatique d'une coloration _sang de boeuf_
ou _foie de mulet_, dans une poterie, et l'on arrive  aimer cela, mieux
qu'une forte pense, qu'une belle phrase.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 fvrier_.--Aujourd'hui Rodenbach parle ingnieusement de
la page imprime du livre, qui, avec les combinaisons des interlignes,
des  la ligne, des capitales, des italiques, etc., etc., est arrive
 l'arrangement artistique et, comme il le dit,  l'_orchestration_ de
l'affiche.

La manifestation du premier mai fait causer du mouvement nihilo-socialiste
actuel, o il n'y a aucun plan de reconstitution d'une nouvelle socit,
mais o il n'y a que la volont de faire table rase de la vieille, et
laisser la nouvelle se faire toute seule.  ce propos quelqu'un cite la
phrase que j'ai crite dans IDES ET SENSATIONS, sur le remplacement,
comme agents de destruction dans les socits modernes, des Barbares par
les ouvriers.

 dner, Lon Daudet qui vient de quitter Drumont, nous dit qu'il se croit
empoisonn par les juifs, et que depuis trois jours, o il a bu un verre
d'eau dans une runion lectorale, il a t pris de vomissements et que le
marquis de Mors est dans le mme cas que lui.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 30 avril_.--On ne croit pas qu'il y aura quelque chose demain,
mais il faut toujours tenir compte de l'imprvu... Ce qu'il y a de positif,
c'est que le commissaire de police est venu prvenir la princesse de ne
pas sortir.

Dans la rue deux blagueurs dont l'un dit  l'autre: Tu sais, tous ceux
qu'on ramassera demain... on leur coupera le prpuce... et on les
relchera!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 1er mai_.--Une journe, o dans le silence plus grand que celui des
autres jours, on tend l'oreille  des bruits de fusillade... on n'entend
rien... alors la pense va  Vienne,  Berlin,  Saint-Ptersbourg, 
toutes les capitales de l'Europe, o se fait la promenade hostile  la
pice de cent sous.

Du bateau que j'ai pris pour aller  Paris, je vois battre outrageusement,
par des sergents de ville, de pauvres diables d'inoffensifs, et leurs
chapeaux voler du quai sur la berge de la Seine.

Rien, pass la Place de la Concorde, rien  l'Htel de Ville, seulement
rue de Rivoli, des figures de rvolution que chargent, de temps en temps,
les sergents de ville, les poursuivant dans les petites rues autour des
Halles.

Au fond, une grande dception devant le nant de la manifestation et la
placidit des battus.

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 mai_.--Je ne connais rien de bte, comme ces reconstitutions
d'un monument historique dans un lieu autre, que celui o il a t lev
jadis, et cette Tour du Temple, refaite au bas de Passy, pour la grande
Exposition de l'anne dernire, jette un complet dsarroi dans ma cervelle
d'historien de la Rvolution, quand un peu somnolent, je l'aperois 
travers la bue de la vitre du fiacre qui me ramne, le soir, chez moi.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 mai_.--Daudet dit aujourd'hui trs justement que la
littrature, aprs avoir subi l'influence de la peinture pendant ces
dernires annes, est aujourd'hui en train de subir l'influence de la
musique, et de devenir cette chose  la fois sonore et vague, et non
articule qu'est la musique. Et Heredia qui est l, parlant des potes de
la dernire heure, tablit que leurs posies ne sont que des modulations,
sans un sens bien dtermin, et qu'eux-mmes baptisent du mot de
_monstres_, leurs vers  l'tat d'bauche et de premier jet, et o les
trous sont bouchs avant la reprise et le parfait achvement du travail,
par des mots sans signification.

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 mai_.--Un interne d'hpital disait, que la plus grande partie des
femmes du faubourg Saint-Germain taient des alcoolises, non par leur
fait, mais par le fait de leurs ascendants, et que Potain leur ordonnait
de la chicore: ordonnance dont elles ne comprenaient pas la raison, mais
qui avait pour but de leur faire boire de l'eau, beaucoup d'eau.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 8 mai_.--Un jeune mdecin parlait, ce soir, du mal, mal dont on ne
se doute pas, que faisaient les corps comme l'Acadmie, comme l'Institut,
ces aristocraties qui, Dieu merci, n'existent pas en Allemagne.

Il disait  propos de l'Institut, o la mdecine n'est gure reprsente
que par Charcot ou par Bouchard, qu'aucun professeur, devant la vague
promesse de l'un ou de l'autre, de l'aider  entrer  l'Institut, n'avait
le courage, dans les examens, de prfrer un lve  lui,  un lve de
Charcot ou de Bouchard. Et il numrait toutes les bassesses, que chacun
tait prt  commettre, pour attraper cette timbale, avec des exemples 
l'appui inimaginables.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 9 mai_.--Plus j'existe, plus j'acquiers la certitude que les
hommes nerveux sont autrement dlicats, autrement sensitifs, autrement
frissonnants, au contact des choses et des tres de qualit infrieure,
que les femmes qui au fond n'ont que la pose de la dlicatesse.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 11 mai_.--Un numro de journal des modes de ce temps-ci, ditait
un costume de femme chic, un costume qui n'a plus rien de fminin, o la
robe est un carrick de cocher de _coucou_, o la femme n'a plus l'air
d'tre habille du flottement d'une toffe autour d'elle, mais de la
tombe droite d'un gros drap anglais: un costume qui fait ressembler une
femme  un jeune mle d'curie.

       *       *       *       *       *

_Mardi 13 mai_.--Je parlais  une femme de la socit, de la correction de
la mise, de la simplicit lgante de la toilette des grandes cocotes...
Oui, oui, me rpondait-elle, il y a du vrai dans ce que vous dites...
Tenez, moi, quand je me suis marie, je connaissais trs peu, mme par les
livres, le monde interlope... Eh bien, quand mon mari me menait au
thtre,--nous prenions en gnral des places de balcon,--bientt je le
voyais jeter un regard sur ces femmes dans les loges... Et comme j'ai
toujours eu le sentiment de l'lgance, ces femmes je les trouvais mieux
mises que moi... Car vous savez, il n'y a pas seulement la question
d'argent, il y a une ducation pour la toilette... et en me comparant 
elles je me trouvais une petite provinciale... Puis le regard de mon mari,
aprs tre rest l, un certain temps, revenait des loges  moi, un rien
mprisant, et avec quelque chose de grognon sur la figure... et a se
passait en gnral aux pices de Dumas, qui taient la glorification de ces
femmes... Alors aux parties dramatiques de la pice... je pleurais... je
m'en donnais de pleurer... si bien que mon mari, qui aprs le spectacle,
aimait  entrer chez Riche ou chez Tortoni, me jetait de trs mauvaise
humeur: Avec des yeux comme vous en avez, c'est vraiment pas possible de
s'asseoir dans un caf.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 mai_.--Me voici au vernissage, o je n'ai pu refuser le
djeuner immangeable, auquel se condamnent, tous les ans, les peintres,
par leur domesticit d'esprit pour les choses chic.

Thaulow, le pastelliste danois, le peintre de l'eau  la suite de la fonte
des neiges, de l'eau qui est comme de la dcomposition d'un prisme lunaire.

La femme du vernissage par son air de toqu, par sa tenue excentrique, par
le _coup de pistolet_ de sa toilette une crature tout  fait inclassable,
et si nigmatique, qu'on ne sait pas si elle est honnte ou malhonnte, si
elle est Parisienne ou trangre.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 16 mai_.--Dner des Spartiates. Philippe Gille,  propos du
tombeau qu'on va lever  Mtra, au compositeur de valses, parle de
l'homme, du pochard, du rcidiviste de la boisson, qui avait pris une
telle habitude d'tre ramass, et de coucher dans un certain poste, prs
de Clignancourt, qu'il avait demand qu'on changet le papier, parce qu'il
prtendait que le vert de ce papier l'empoisonnait.

Et de ce pochard, il saute  cet autre pochard de Callias, qu'il dit lui
avoir fourni les plus charmants _chos_ sur les pochards, de mme qu'un
cocu lui a fourni les plus instructifs chos sur le cocuage. Callias,
il nous le montre sale, dgotant, comme si on l'avait ramass dans le
ruisseau, ivre  tomber, et cependant se tenant par la force de la volont,
en quilibre sur le bord du trottoir, sans jamais dvaler sur la chausse,
et toujours occup  attacher  sa boutonnire une fleur fane, un brin
de verdure, un lgume ramass dans les ordures.

Et il nous conte cette anecdote typique. Gille est un simple fumeur de
cigarettes, un jour qu'il s'tait laiss aller  fumer un gros cigare,
il rencontre Callias boulevard de Clichy, et comme Callias lui demande
comment a va: Ma foi, lui rpond Gille, avec un commencement de mal de
coeur!--Ah! venez vite, je connais justement un bon endroit derrire le
cirque Fernando!

Et vraiment Gille est un charmant conteur de ces pisodes parisiens, par
la bonhomie du _racontar_, les sous-entendus, les phrases inacheves,
compltes par de petits rires gouailleurs, et les interrogations comiques,
les: Vous comprenez bien! de son bout de nez et de son oeil rond.

Et l'on faisait la remarque, qu' l'heure prsente, il pouvait y avoir
encore des ivrognes, mais pas excentriques comme ceux-l: conversation
pendant laquelle, on entend la voix de Drumont rpter  de longs
intervalles: Oui, oui, des marguilliers de paroisses qui sont pour les
Rothschild!

       *       *       *       *       *

_Lundi 19 mai_.--Ce soir, le docteur Martin soutenait que la division
du travail avait dtruit l'ambition du bien faire, et  l'appui de sa
thse, la matresse de maison disait: Comment voulez-vous qu'il existe
l'amour-propre d'une robe chez un couturier ou une couturire, o les
manches, le corsage, la jupe sont faits par trois ouvrires diffrentes?
Et l'on faisait la remarque que cette division du travail tait peut-tre
bonne, utile, chez un peuple o l'ouvrier n'est pas artiste, comme en
Allemagne, mais que cette division tue l'ouvrage bien fait chez un peuple
artiste comme dans notre pays.

Puis il tait question du fameux corset de soie noire, que fait porter
Bourget  sa femme _chic_, et qu'elle n'a jamais port, et l'on parlait
d'un corset idal, d'un corset cotant 80 francs, et durant huit jours,
d'un corset fabriqu de deux morceaux de batiste, avec des baleines de
la grosseur des artes du hareng.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 mai_.--Je pense  l'injustice du sort heureux ou malheureux des
chevaux, des chiens, des chats, et je trouve que c'est la mme chose chez
les btes que chez les hommes.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 25 mai_.--Visite de Margueritte de retour d'Alger, qui me parle
de son tat nerveux, asthmatique et de la difficult de son travail dans
cet tat maladif.

Puis il se plaint que l'Afrique ne donne rien pour le roman, mais
seulement un paysage ou une silhouette de bonhomme, pour une tude  la
Fromentin.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 mai_.--Jeune fille disant  propos d'un prtendant, atteint
d'une lgre calvitie: Il est bien, mais il manque de mouron sur sa
cage! Rene Mauperin, on le voit, a fait son chemin chez les jeunes
filles du monde.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 mai_.--Une lettre d'Alidor Delzant, m'annonce que Burty est
mourant chez lui.

       *       *       *       *       *

_Lundi 2 juin_.--Gavarret, le mari de la soeur de Saint-Victor, un sourd
qui n'entend pas ce que vous lui dites, mais un anecdotier  la mmoire
toute frache et abondamment remplie, qu'il faut laisser parler, sans
l'interrompre. Et vraiment il est trs intressant cet octognaire
spectral, par la verve mridionale de ses rcits, dans le bruit un peu
nerveux du tapement continu d'un doigt sur l'tui vide de ses lunettes, et,
de temps en temps, en le graillonnement d'un pais crachat qu'il envoie
sur le tapis.

Il nous entretient de Royer-Collard, l'ex-secrtaire de la Commune, de ses
relations avec Danton, de la phrase de ce dernier: Tu sais, tu es hors la
loi, mais il y a une maison, o je t'offre l'hospitalit, et o tu seras
en sret: c'est le Ministre de la Justice!

Royer-Collard prfra se retirer dans sa maison de famille, une faon de
ferme prs de Vitry-le-Franois, exploite par sa mre, et l il passa
tout le temps de la Terreur. Sa mre, une jansniste, tait tellement
respecte, que pendant la Terreur, tous les dimanches, elle faisait
ouvrir la grande pice de rception de la maison, o il y avait un christ
accroch au mur, et un livre de messe  la main, elle lisait tout haut la
messe aux paysans agenouills. Vingt fois Royer-Collard fut dcrt de
prise de corps, et toutes les fois, elle fut avertie de l'arrestation qui
devait se faire de son fils.

Gavarret parle d'un discours sur Voltaire, que devait prononcer
Royer-Collard  l'Acadmie, et que lui seul et M. de Barante ont entendu:
Royer-Collard tant souffrant et ne pouvant se rendre  l'Acadmie. On
saura que ses discours  la Chambre, Royer-Collard les lisait tout crits
d'avance, mais pour ses discours  l'Acadmie, il jetait sur une feuille
de papier quelques notes, et improvisait dessus une causerie plutt qu'un
discours. Il dit donc  Gavarret: Donnez-moi la feuille de papier qui
est dans ce tiroir? et pour ses deux auditeurs il parla son discours 
l'Acadmie, finissant par dire qu'il comprenait qu'on commandt une tude
sur Voltaire, mais qu'un loge dudit, dans un pays, o la majorit est si
immensment catholique, a lui paraissait manquer un peu de tact. Puis
tout en clbrant les qualits de l'crivain, il lui reprochait de manquer
de grandeur.

Et comme, le discours fini, de Barante lui demandait d'en transmettre la
teneur  l'Acadmie, aprs qu'il tait sorti, se tournant vers Gavarret,
il jetait sur la note la plus hautainement mprisante: Ne croit-il pas,
celui-l, qu'il est permis  tout le monde de tout dire!

Decazes tait aux petits soins pour lui, faisait couper les branches des
arbres du jardin du Luxembourg qui donnaient de l'ombre  sa chambre,
 son cabinet de travail, et lui rendant souvent visite, l'amusait des
_potins_ de la politique. Un jour qu'il s'tait rencontr avec Gavarret,
et qu'il s'tait montr trs causant, trs charmant, quand il fut sorti,
aprs un long silence, Royer-Collard s'criait: Un homme fatal cependant,
l'homme qui sort d'ici, le premier ministre qui a achet un dput
franais  beaux deniers comptants!

Ce froid doctrinaire, ce diseur de mots froces, ce _dur  cuire_ semblant
ferm  toute tendresse, aurait t pris sur ses quatre-vingts ans,
d'une sorte de passion amoureuse pour la duchesse de Dino,  laquelle
il crivait tous les jours; passion dont la duchesse aurait chauff
l'innocente flamme, flatte de la grande importance politique de
l'amoureux.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 juin_.--Lavisse rptait devant moi, ce soir, une phrase  peu
prs dite ainsi par Bismarck  quelqu'un de sa connaissance: J'ai cru
que j'en tais arriv  l'ge, o l'existence de gentilhomme campagnard
remplit notre vie... Non, non, je m'aperois que j'ai encore des ides,
que je voudrais mettre... je ne ferai pas d'opposition... seulement si on
m'attaque, je me dfendrai... parce que lorsque l'on me bat, il me faut
battre ceux qui me battent... ou sans a, je ne peux pas dormir, et j'ai
besoin de dormir.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 5 juin_.--Djeuner chez le pre La Thuile qu'a choisi Antoine,
pour la lecture de la FILLE LISA, pice faite entirement par Ajalbert,
d'aprs mon roman. Ah! quel vieux cabaret, avec ses garons fossiles, et
ses djeuneurs qui ont l'air des comparses des repas de thtre. Ah! c'est
bien le cabaret figurant dans la gravure de l'attaque de la barrire
Clichy, en 1814, et qu'on voit encadre dans le vestibule.

Aprs la lecture de la pice, Ajalbert m'entrane chez Carrire qui habite
tout prs,  la _villa des Arts_. Une composition trs originale, la
grande toile esquisse pour Gallimard, et reprsentant le paradis du
thtre de Belleville: cette grande toile faisant le fond de l'atelier,
et o les personnages s'arrangent admirablement dans le croisement des
courbes hmicyclaires de la salle.

Mais ce qu'il est vraiment ce Carrire, il est le peintre de
l'Allaitement. Et c'est vraiment curieux de l'tudier en sa tendre
spcialit, dans quelques toiles qu'il n'a pas encore vendues, et dans
un nombre immense de dessins qu'il dit tre la reprsentation de _gestes
intimes_, et qui sont d'admirables tudes de mains enveloppantes de mres,
et de ttes de _tteurs_, o dans ces visages vaguement mamelonns, il n'y
a que les mplats du bout du nez, des lvres, et la valeur de la prunelle,
et o, sans apparence de linature, c'est le dessin photographique du
momaque, et la configuration cabosse de son crne.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 juin_.--C'est particulier, comme la mort fait le ressouvenir
pardonnant  l'gard des gens qu'on enterre. Malgr tout ce que je me
rappelle de pas gentil  mon gard, j'ai pass une partie de la nuit 
penser affectueusement  Burty.

C'est maintenant abominable ce cimetire Montmartre, avec sa route au
tablier de fer sur les ttes. Ce n'est plus un cimetire. On se serait
cru dans une gare de chemin de fer, o un roulement des trains, teignait
toutes les cinq minutes, la clbration du talent, du caractre, de la
bont de mon ami, par Larroumet, Hamel, Spuller.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 juin_.--Quand on aime quelqu'un, comme j'ai aim mon frre, on
le renterre toujours un peu dans les enterrements auxquels on assiste, et
tout le temps revient en vous cette dsesprante interrogation: Est-ce
vraiment la sparation ternelle, ternelle, ternelle?

       *       *       *       *       *

_Dimanche 6 juillet_.--Ils donnent vraiment  rflchir, ces nihilistes
russes, ces artisans dsintresss du nant, se vouant  toute une vie de
misre, de privations, de perscutions pour leur oeuvre de mort,--et cela
sans l'espoir d'une rcompense, ni ici-bas, ni l-haut, mais seulement
comme par un instinct et un amour de bte pour la destruction!

       *       *       *       *       *

_Mardi 8 juillet_.--Champrosay. Toute la soire s'est passe dans le
_racontage_, et tour  tour par le pre et la mre, du mariage de Lon,
follement amoureux de Jeanne Hugo, depuis des annes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 juillet_.--On cause sur la terrasse. Il est question de Hugo,
et Mme Lockroy donne des dtails sur sa vie  Guernesey.

Hugo se levait au jour,  trois heures du matin, l't, et travaillait
jusqu' midi. Pass midi, plus rien: la lecture des journaux, sa
correspondance qu'il faisait lui-mme, n'ayant jamais eu de
secrtaire,--et des promenades. Un dtail  noter, une rgularit
extraordinaire dans cette vie: ainsi, tous les jours, une promenade
de deux heures, mais toujours par le mme chemin, afin de n'avoir pas
une minute de retard, et Hugo disant  Mme Lockroy excde de traverser
toujours le mme paysage: Si nous prenions une autre route, on ne sait
pas ce qui peut arriver qui nous mettrait en retard! Et tout le monde
couch au coup de canon de neuf heures et demie: le matre voulant que
tout le monde soit au lit, et agac de savoir que Mme Lockroy restait
leve dans sa chambre.

Un corps de fer, ainsi qu'on le sait, et ayant toutes ses dents  sa mort,
et de ses vieilles dents cassant encore un noyau d'abricot, six mois avant
qu'elle n'arrivt. Et des yeux! il travaillait  Guernesey, dans une cage
de verre, sans stores, avec l dedans, une rverbration  vous rendre
aveugle, et  vous faire fondre la cervelle dans le crne.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 juillet_.--Mlle Riesener racontait sur Thodore Rousseau cette
anecdote, qu'elle tenait de Chenavard.

Corot va voir Dupr, et lui fait les compliments les plus louangeurs sur
les tableaux, exposs sur les quatre murs de son atelier. loge que Dupr
coupe au milieu, par cette phrase: Je dois vous dclarer que les trois
tableaux que vous avez le plus lous, ne sont pas de moi... ils sont d'un
jeune homme chez lequel il faut que je vous mne. Le jeune homme tait
Rousseau, et Corot sortant du pauvre atelier de Rousseau, disait  Dupr:
Derrire cette petite porte, il y a notre matre  tous les deux!

       *       *       *       *       *

_Mardi 22 juillet_.--Il y a un ct imaginatif chez ma filleule Edme,
tout  fait extraordinaire. On peut commencer n'importe quelle histoire,
elle vous donnera immdiatement la rplique. Ainsi qu'on lui dise: Nous
partons, n'est-ce pas, pour la campagne?--Oui, et je mets dans mon petit
panier... Et elle nommera toutes les choses qui composent un djeuner.

Et chaque jour, sa petite cervelle trouve des choses charmantes. Elle a
trouv de _petits baisers flts_, o elle vous fait sur la joue, en vous
embrassant, l'imitation d'un chant de petit oiseau. Et tout  l'heure, de
sa voix gazouillante, elle se livrait  une improvisation sur le paradis,
o elle disait, que les messieurs et les dames du paradis avaient une
bouche qui sentait l'eau de Cologne.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 juillet_.--Aprs une longue conversation, la tte penche sur
ses pieds dans leurs bottines de feutre, Daudet laisse chapper: Dire que
toutes les nuits, je rve que je marche... que je marche sur des plages,
o les gens me disent: Comme vous marchez bien sur les cailloux... Et le
rveil... Ah! le rveil, c'est horrible!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 25 juillet_.--Ce soir Daudet parle avec une exaltation un peu
fivreuse, et comme d'un souvenir passionnant, d'un voyage de trois
semaines en mer, qu'il avait fait autour de la Corse, dans une golette de
la douane. Il avait dn la veille chez Pozzo di Borgo. On s'tait gris,
on avait lutt, et dans la lutte, il s'tait foul un pied, mais il se
faisait porter en bateau par deux marins, et quittait tout heureux, un
soir de mardi-gras, la plage pleine de lumire et de cris de carnaval,
pour aller  une mauvaise mer, au danger,  l'inconnu. Et dans ce btiment,
o il avait pour coucher avec le capitaine, un espace grand comme le
canap o nous sommes assis, il parle de son bien-tre moral, tout le
temps que dura la traverse. Il parle de siestes au grand soleil sur les
cueils, o tout le monde se schait  plat, comme des cloportes sous un
pot de fleur. Il parle de bouillabaisses manges sur des ctes sauvages,
o le feu fait avec des lentisques et des branches de genvrier donnait
un got inoubliable au poisson. Et dans l'vocation de ce voyage, il se
soulve de son abattement, ses yeux brillent: c'est le Daudet du bon temps
qui a la parole.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 juillet_.--Mme Dardoize, qui est ici en villgiature pour
quelques jours, nous lit des fragments de lettres de sa fille, marie au
consul franais en Birmanie: fragments nous initiant  la vie lgante de
la colonie europenne de ce pays. On sent dans ces lettres, qu'en ce pays
de chaleur torride sans air, en ce pays d'anmie et d'pidmie, en ce pays
au mois d'octobre meurtrier, en ce pays, o un Europen ne peut gure
vivre que trois ans, et encore avec des sjours dans la montagne; on sent
que contre le voisinage de cette mort, c'est au moyen du champagne, du bal,
du flirtage, d'une vie mondaine enrage, que ces hommes et ces femmes en
chassent la pense.

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 juillet_.--Ce soir, Mme Dardoize racontait qu' un dner chez la
duchesse de Reggio, malgr les signes de son mari, la duchesse demandait 
un officier de marine, pourquoi il n'avait mang ni du veau ni du poulet
qu'on lui avait servi. Il se trouvait que cet officier pris avec sa femme
par des anthropophages, avait mang sans le savoir d'un pt fait avec la
chair de son pouse, et depuis ne pouvait plus manger de viande blanche.

Pourquoi l'horreur  un certain degr dans les histoires, au lieu
d'apitoyer, pousse-t-elle  rire?

Un curieux mot de Lon enfant, le lendemain de la prise de possession de
Champrosay par les Prussiens: Papa, puis-je me rveiller?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 31 juillet_.--Geffroy me disait  propos de quelques mots, dits par
moi  dner: Je me suis tordu... ce qu'il y a d'amusant chez vous, un
pessimiste... c'est que vous avez des mots d'une gaiet froce!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 1er aot_.--J'ai, de temps en temps, une fatigue  continuer ce
journal, mais les jours lches, o cette fatigue se produit, je me dis:
Il faut avoir l'nergie de ceux qui crivent mourants dans les glaces ou
sous les tropiques, car cette histoire de la vie littraire de la fin du
XIXe sicle, sera vraiment curieuse pour les autres sicles.

       *       *       *       *       *

_Lundi 4 aot_.--En pensant aux choses magiques trouves par ce sicle
comme le phonographe, etc., etc., je me demande si les autres sicles ne
trouveront pas encore des choses plus surnaturelles, et si  propos des
livres perdus de l'antiquit, on ne trouvera pas le moyen, par une cuisine
scientifique dans une bote cranienne d'une momie d'gypte ou d'un autre
mort antique, de faire revivre la mmoire des livres lus par le possesseur
de cette bote cranienne.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 aot_.--Evans le dentiste racontait  une de mes parentes,
que les femmes, dans l'motion de leur visite chez lui, oubliaient les
choses les plus invraisemblables, quelquefois des lettres
compromettantes,--compromettantes comme tout--tombes de leurs poches.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 24 aot_.--Une femme demandait ce printemps  un gardien du bois
de Boulogne, s'il n'allait pas pleuvoir. Le gardien regardait en l'air:
Oh! vous pouvez continuer  vous promener, il y a encore de quoi faire
une _culotte de suisse!_ Il faisait allusion au bleu qui tait dans le
ciel.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 septembre_.--Dans les parfums, l'Anglais introduit toujours
du musc, et il en fait des parfums de sauvages, des parfums de Saxons.
Ces odeurs canailles et migraineuses, qu'on les compare avec ce qu'tait
la senteur d'une chemise de femme autrefois: l'odeur suave  peine
perceptible du vritable iris de Florence, sans addition et immixtion
d'autre chose puant bon.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 septembre_.--Le soir, quand vous tes assis  une table de caf,
le dfil sur le boulevard, ce dfil incessant, continu au bout de
quelque temps d'attention, n'a plus l'air d'un dfil de vivants. a
ressemble au passage mcanique de personnages d'un cran, un passage de
silhouettes dcoupes qui n'ont pas d'paisseur.

       *       *       *       *       *

_Samedi 13 septembre_.--Du coin de mon cabinet de travail, pendant que
j'cris, j'ai devant moi, sur la porte de mon cabinet de toilette et
dans la pnombre, une courtisane d'Hokousa sous une robe seme de grues
volantes, et par cette porte entr'ouverte, tout au fond de ma chambre 
coucher, un meuble en laque aux faucons argents, et au-dessus un grand
vase cladon, aux reliefs blanc et or, se dtachant d'une tapisserie crme,
reprsentant une bergerie du XVIIIe sicle: un trou lumineux tout plein
de couleurs et de clarts charmeresses.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 septembre_.--Saint-Gratien. Le jeune Benedetti qui a pass
deux ans au Brsil, comme attach  la lgation, vient s'asseoir  ct de
moi, et se met  causer de la fivre jaune, de cette pouvantable maladie,
qui lors mme qu'elle n'est plus pidmique, ne continue pas moins
d'enlever  Buenos-Ayres, tous les jours, au moins vingt-cinq personnes.

M'entretenant de la rapidit des dcs, il me conte qu'un ingnieur
franais, ayant fait l-bas son affaire, ayant gagn une petite fortune,
partait le lendemain par le paquebot pour l'Europe avec sa femme et ses
enfants. Le jeune Benedetti s'tait trouv en rapport avec le mnage,
et lui donnait  dner la veille de leur dpart. Le mnage le quittait
assez tard, tout le monde bien portant.  quatre heures du matin, on
venait lui annoncer que l'ingnieur tait mort. Alors avait lieu une scne
terrible entre lui et la femme. La femme voulait retarder son dpart pour
l'enterrement de son mari. Il lui objectait qu'il n'y avait pas  rester
parce que,  six heures, son mari serait enterr; la dcomposition des
corps tant si rapide, que l'enterrement a lieu deux heures aprs. Et dans
la crainte qu'il se dclart un cas chez la femme et les enfants, avec
l'aide de la police, il embarquait de force la veuve et sa petite famille,
au milieu des injures de la femme... qui, arrive en Europe, lui adressait
une lettre de remerciement.

Un dtail particulier des enterrements de ce pays. L-bas, pas de
croque-morts, ce sont les parents qui portent la bire, quelquefois un
flacon sous le nez tenu de la main libre et bien souvent un des porteurs
rentre chez lui, atteint de la fivre jaune.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 septembre_.--Lavoix, revenant de Savoie, nous apprend que
les Charmettes avaient t achetes par les cochers de Chambry et d'Aix,
craignant que la proprit ne tombt aux mains d'un propritaire peu
respectueux, qui y apportt des changements, lui enlevt son caractre
historique, tandis qu'eux la laissent inhabite, et telle qu'elle pouvait
tre au temps des amours de Jean-Jacques.

C'est un prcdent. Bientt dans toute petite localit, la pierre ou
le moellon historique qu'on vient voir, sera achet par un syndicat de
cochers conservateurs.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 19 septembre_.-- propos de l'historique des jetons de
l'Acadmie, et de je ne sais quel acadmicien qui les toucha tous, le jour
de l'excution de Louis XVI, quelqu'un raconte qu'aux journes de Juin,
Villemain qui habitait l'Institut, dans la persuasion d'tre tout seul
 toucher, avait ouvert et clos la sance, quand Cousin qui venait de
traverser les barricades et d'affronter la mort, apparut dans la salle,
en s'criant: Part  deux!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 24 septembre_.--En regardant dans le petit parc de Saint-Gratien,
un cdre _dodora_, ses tages de branches dchiquetes, allant en
diminuant jusqu' son sommet, j'ai comme une rvlation que la pagode,
la construction chinoise, a t inspire par l'architecture de cet arbre,
ainsi, que l'ogive, dit-on, le fut aussi par le rapprochement en haut
d'une alle de grands arbres.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 26 septembre_.--Aujourd'hui le jeune Hayashi me dit:
Voulez-vous me permettre de vous demander un renseignement?... Vous
avez le masculin et le fminin dans votre langue... je le comprends pour
l'homme et la femme... mais pour les choses inanimes. Et il me montre
un bol: Pourquoi ceci est-il masculin? Et aprs il me montre une tasse:
Pourquoi cela est-il fminin? J'ai t embarrass comme du pourquoi
troublant d'un enfant.

       *       *       *       *       *

_Mercredi, 1er octobre_.--Lockroy, qui est venu dner, raconte ses prisons,
se plaint de l'enfermement de huit heures du soir, de ce qu'on appelle
_tre boucl_, et qui vous fait passer toute la nuit sans secours, si
on est malade, comme il l'a prouv, du temps o il avait de grandes
constrictions du coeur. Il dit que la prison est supportable trois mois,
mais que, pass ce terme, il se dveloppe chez le prisonnier un besoin
de sortir qui s'accentue tous les jours, et il dclare que le travail
est impossible en prison: le travail ne pouvant s'obtenir que dans une
squestration volontaire et non force.

Un amusant pisode d'un de ces sjours en prison. Pendant la Commune, il
prend un fiacre, et va faire une visite  un ami, aux environs de Paris.
Il est arrt par les hussards du gnral Charlemagne, et envoy dans son
fiacre  Versailles. Il est mis en prison, o il reste trois semaines,
et comme il n'avait pas sur lui de quoi payer le fiacre, tous les matins
le cocher se prsentait  la prison, lui faisait dire qu'il tait  ses
ordres, et en quittant la prison, il avait trois semaines de fiacre 
payer.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 octobre_.--La falsification de tout ce qui se mange et se boit
 Paris, est-elle bien organise! Il y avait ces annes-ci, une laiterie,
dont je ne me rappelle plus le nom, qui avait pour faire la prison des
falsifications, un employ, auquel on donnait un traitement de 1800 francs.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 3 octobre_.--Il y a eu chez Hugo, dans le rglement de sa vie
un mthodisme incroyable. Le jour tomb, il ne lisait pas, aux lumires,
une ligne d'un journal, une ligne mme d'une lettre: il la mettait dans sa
poche, disant qu'il la lirait le lendemain. Et Mme Lockroy, nous racontait,
ce soir, qu'au commencement de la guerre, o tout le monde _haletait_
aprs les nouvelles, un jour de brouillard, o les journaux taient
arrivs  la nuit, et o on se les arrachait, il n'avait touch  aucune
des feuilles parses devant lui, demandant qu'on lui racontt ce qu'il y
avait dedans.

       *       *       *       *       *

_Samedi 4 octobre_.--Un conte fantastique  la Po  faire avec ceci. On a
calcul qu'avec l'aurification des dents, gnrale chez tout le monde aux
tats-Unis, il y avait 750 millions d'or dans les cimetires. Supposons au
bout de beaucoup d'annes, o les millions seront changs en milliards,
une crise financire, et la recherche impie et macabre de cet or.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 octobre_.--Dner avec un Russe, un chambellan de l'Empereur, qui
affirme que Tourguneff n'tait pas un Russe sincre, qu'il jouait  Paris
le nihiliste, tandis que l-bas, il se montrait un aristocrate renforc.
L'opinion de ce Russe, c'est que Tourguneff n'a de valeur qu'en ces
premiers ouvrages, dans les scnes retraces du temps de son adolescence,
o il a donn de vritables photographies de son pays. Et d'aprs les
paroles du dneur, il me semble que Dostoevsky, est dans ces annes,
l'auteur le plus russe, l'auteur reproduisant le plus fidlement l'me
de ses compatriotes.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 octobre_.--Voici la ddicace que j'ai mise  l'exemplaire de
Renan:

 RENAN

Un ami de l'homme--et quelquefois, un ennemi de sa pense.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 octobre_.--En corrigeant les preuves d'Outamaro, je pensais 
la tendance de mon esprit de n'aimer  travailler que _d'aprs du neuf_,
d'aprs des matriaux non dflors par d'autres. D'abord des recherches
dans les autographes et les documents indits du XVIIIe sicle, puis aprs,
et avant tout le monde, le roman naturaliste,--aujourd'hui des travaux
sur ces artistes du Japon, ces artistes qui n'ont pas encore,  l'heure
prsente, de biographies imprimes.

Chez Charpentier, je tombe sur Zola, qui vient d'apporter le commencement
de la copie de son volume sur l'Argent.

Son livre se compose de douze chapitres. Il en a fait huit, il ne lui en
reste plus que quatre... Il n'est pas tout  fait content de son livre,
mais il ne faut pas le dire trop haut... a pourrait nuire... et il
y a d'autres livres dont il n'tait pas content, et qui ont march
cependant... et puis, il n'est pas possible que tous les livres, quand
on en produit un certain nombre, aient la mme valeur... Enfin l'Argent,
c'est bon comme mobile d'une action... mais dans l'Argent pris comme
tude, il y a trop d'argent.

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 octobre_.--C'est superbe, les journalistes m'accusent de
n'avoir ni patriotisme ni coeur, ils nient mme mon affection fraternelle.
Pourquoi? simplement parce que mes souffrances patriotiques et mes
deuils de coeur: c'est crit. Si cela ne l'tait pas, j'aurais--et  en
revendre--tout ce qu'on dit me manquer.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 22 octobre_.--Margueritte vient me faire sa visite d'adieu,
avant son dpart. Il ne va pas cet hiver en Algrie, trouvant que
l'humidit chaude de l-bas, le rend crbralement paresseux. Il va en
Corse, o il espre une atmosphre moins dprimante, et o il s'imagine
trouver quelque chose  faire de neuf: la Corse n'ayant point t explore
depuis Mrime.

Lavoix me disait, ce soir, s'tre trouv  Jrusalem, avec un placeur de
vin, trs voltairien, qu'un jour il rencontre dans la rue, tout boulevers,
tout extraordinaire, et qui interrog par lui sur ce qu'il avait, lui
rpondit: Je viens du tombeau du Christ, o je ne sais pas ce qui m'est
arriv, j'ai voulu dire une prire... je les avais oublies... et je
rentre  l'htel pour en apprendre une.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 octobre_.--J'ai pass aujourd'hui toute la journe chez Lenoir,
 chercher et  retrouver la ressemblance de mon frre, sur l'bauche du
mdaillon, qu'il fait en dcoupure pour sa tombe. Je suis parvenu, en
guidant l'bauchoir du sculpteur,  affiner la grosse et large matrialit
qu'il avait donne  sa figure,  resserrer le bas du visage, o il y
avait une si jolie et si petite touche, ce bas du visage que tous les
dessinateurs ont allong au dtriment du haut de la tte; je suis parvenu
 lui refaire la ligne du nez tout  fait juste. Et c'est une petite joie
intrieure, en interrogeant les menteuses photographies et les incomplets
dessins tals sur un divan, de faire revenir dans ce morceau de terre,
petit  petit, et autant que le souvenir le permet, de faire revenir le
profil aim...

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 octobre_.--C'est tonnant, comme toute ma vie, j'ai travaill
 une littrature spciale: la littrature qui produit des embtements.
'a t d'abord les romans naturistes que j'ai crits, puis les pices
rvolutionnaires que j'ai fait reprsenter, enfin en dernier lieu le
JOURNAL. Il y a tant de gens auxquels la littrature ne fait que rapporter
des caresses pour leurs nerfs.

Aujourd'hui, sur ma demande, on m'envoie de l'_cho de Paris_ un reviewer,
que je charge de rpondre  l'attaque de Renan, en lui remettant le
canevas de la rponse.

Voici le petit morceau de prose qu'il a d mettre en dialogue, sans y
changer, sans y ajouter rien:

--Vous avez lu l'interview de la _France_  propos de votre Journal sur le
sige de Paris et la Commune?

--Oui je l'ai lu avec un certain tonnement, car voici le portrait que je
faisais de Renan, dans l'avant-dernier volume paru: L'homme toujours plus
charmant et plus affectueusement poli,  mesure qu'on le connat et qu'on
l'approche. C'est le type dans la disgrce physique de la grce morale;
il y a chez cet aptre du doute, la haute et intelligente amabilit d'un
prtre de la science.

Oui, je suis, ou du moins j'tais l'ami de l'homme, mais parfois l'ennemi
de sa pense, ainsi que je l'crivais dans la ddicace de l'exemplaire 
lui adress.

En effet, tout le monde sait que M. Renan appartient  la famille des
grands penseurs, des contempteurs de beaucoup de convictions humaines,
que des esprits plus humbles, des gens comme moi, vnrent encore un peu,
_estomaqus,_ quand ils entendent un penseur de la mme famille proclamer
que la religion de la patrie,  l'heure prsente, est une religion aussi
vieille que la religion du Roi sous l'ancienne monarchie.

Ici, je ne veux pas entrer dans la discussion,  propos des conversations
rapportes dans le dernier volume, que du reste M. Renan dclare n'avoir
pas plus lu que les autres, mais j'affirme sur l'honneur,--et les gens qui
me connaissent, pourraient attester qu'ils ne m'ont jamais entendu
mentir,--j'affirme que les conversations donnes par moi dans les quatre
volumes, sont, pour ainsi dire, des stnographies, reproduisant non
seulement les ides des causeurs, mais le plus souvent leurs expressions,
et j'ai la foi, que tout lecteur dsintress et clairvoyant, en me lisant,
reconnatra que mon dsir, mon ambition a t de faire _vrais_, les hommes
que je portraiturais, et que pour rien au monde, je n'aurais voulu leur
prter des paroles qu'ils n'auraient pas dites.

M. Renan me traite de monsieur indiscret. J'accepte le reproche et je
n'en ai nulle honte,--d'autant plus que mes indiscrtions ne sont pas des
divulgations de la vie prive, mais tout bonnement, des divulgations de la
pense et des ides de mes contemporains;--des documents pour l'histoire
intellectuelle du sicle. Oui, je le rpte, je n'en ai nulle honte, car
depuis que le monde existe, les mmoires un peu intressants n'ont t
faits que par des indiscrets, et tout mon crime est d'tre encore vivant,
au bout de vingt ans qu'ils ont t crits--ce dont humainement je ne puis
avoir de remords.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 octobre_.--Lefebvre de Behaine vient djeuner, et me remercie
d'avoir accept d'tre le tmoin du mariage de son fils.

Et l'on cause de la chert du mariage  la Nonciature apostolique et
ailleurs, et il me raconte qu' son mariage, sa belle-mre se plaignant
de cette chert  l'abb, avec lequel elle rglait la crmonie, l'abb
lui avait rpondu: Oh! madame, ce serait encore plus cher, si au lieu de
marier votre fille, vous la faisiez enterrer!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 9 novembre_.--Cette vnration des jeunes littrateurs pour la
littrature, prenant des personnages et des dcors dans le pass, cette
vnration qui leur fait prfrer SALAMMB  MADAME BOVARY, a pour moi
quelque chose de l'admiration respectueuse des gens des secondes galeries,
pour les pices de thtre ayant pris les personnages et les dcors de
notre ancienne monarchie.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 novembre_.--Par un temps  ne pas mettre un chien dehors, me
voici  cinq heures en bas de mon lit, et bientt dans le chemin de fer de
Rouen, avec Zola, Maupassant, etc., etc.

Je suis frapp, ce matin, de la mauvaise mine de Maupassant, du
dcharnement de sa figure, de son teint briquet, du caractre _marqu_,
ainsi qu'on dit au thtre, qu'a pris sa personne, et mme de la fixit
maladive de son regard. Il ne me semble pas destin  faire de vieux os.
En passant sur la Seine, au moment d'arriver  Rouen, tendant la main
vers le fleuve couvert de brouillard, il s'crie: C'est mon canotage l
dedans, le matin, auquel je dois ce que j'ai aujourd'hui!

Visite  Lapierre malade dans son lit, et de l djeuner chez le maire.

Dehors, toujours de la bruine, de la pluie et du vent, le temps ordinaire
des inaugurations  Rouen, et l dedans, une population tout  fait
indiffrente  la crmonie qui se prpare, et prenant tous les chemins
qui n'y mnent pas. En tout une vingtaine de Parisiens dans les lettres
et le reportage, et une fte avec tente pour les autorits, et musique de
foire, comme pour les comices agricoles de MADAME BOVARY.

D'abord une promenade dans le muse,  travers des manuscrits de Flaubert,
sur lesquels est penche une dputation de collgiens, puis enfin
l'inauguration du monument pour de vrai.

Diable, moi qui ne peux lire, chez moi, une page de ma prose  deux ou
trois amis, sans un tremblement dans la voix, je l'avoue, je suis plein
d'motion, et crains que mon discours ne s'trangle dans mon larynx,  la
dixime phrase.

       Messieurs,

Aprs notre grand Balzac, le pre et le matre  nous tous, Flaubert a
t l'inventeur d'une ralit, peut-tre aussi intense que celle de son
prcurseur, et incontestablement d'une ralit plus _artiste_, d'une
ralit qu'on dirait obtenue comme par un objectif perfectionn, d'une
ralit qu'on pourrait dfinir du _d'aprs nature_ rigoureux, rendu par
la prose d'un pote.

Et pour les tres, dont Flaubert a peupl le monde de ses livres, ce monde
fictif  l'apparence relle, l'auteur s'est trouv possder cette facult
cratrice, donne seulement  quelques-uns, la facult de les crer, un
peu  l'instar de Dieu. Oui, de laisser aprs lui des hommes et des femmes
qui ne seront plus pour les vivants des sicles  venir, des personnages
de livres, mais bien vritablement des morts, dont on serait tent de
rechercher une trace matrielle de leur passage sur la terre. Et il me
semble qu'un jour, en ce cimetire aux portes de la ville, o notre ami
repose, quelque lecteur, encore sous l'hallucination attendrie et pieuse
de sa lecture, cherchera distraitement aux alentours de la tombe de
l'illustre crivain, la pierre de Madame Bovary.

Dans le roman Flaubert n'a pas t seulement un peintre de la
contemporanit, il a t un rsurrectionniste,  la faon de Carlyle et
de Michelet, des vieux mondes, des civilisations disparues, des humanits
mortes. Il nous a fait revivre Carthage et la fille d'Hamilcar, la
Thbade et son ermite, l'Europe moyenageuse et son Julien l'Hospitalier.
Il nous a montr, grce  son talent descriptif, des localits, des
perspectives, des milieux que, sans son vocation magique, nous ne
connatrions pas.

Mais permettez-moi d'aimer surtout, avec tout le monde, le talent
de Flaubert dans MADAME BOVARY, dans cette monographie de gnie de
l'_adultre bourgeois_, dans ce livre absolu, que l'auteur jusqu'
la fin de la littrature, n'aura laiss  refaire  personne.

Je veux encore m'arrter un moment, sur ce merveilleux rcit, sur cette
tude apitoye d'une humble me de peuple qui a pour titre: UN COEUR
SIMPLE.

En votre Normandie, Messieurs, au fond de ces antiques armoires, qui sont
la resserre du linge, et de ce qu'a de prcieux le pauvre monde de chez
vous, quelquefois vos pcheurs, vos paysans, sur les panneaux intrieurs
de ces armoires, d'une maladroite criture trace par des doigts gourds,
mentionnent un naufrage, une grle, une mort d'enfant, enfin une vingtaine
de grands et de petits vnements: l'histoire de toute une misrable
existence. Cet envers crit de leurs armoires, c'est l'ingnu _Livre de
raison_ de ces pauvres hres. Or, Messieurs, en lisant UN COEUR SIMPLE,
j'ai comme la sensation de lire une histoire qui a pris  ces tablettes
de vieux chne, la navet et la touchante simplesse, de ce qu'ont crit
dessus, votre paysan et votre pcheur.

Maintenant qu'il est mort, mon pauvre grand Flaubert, on est en train
de lui accorder du gnie, autant que sa mmoire peut en vouloir... Mais
sait-on,  l'heure prsente, que de son vivant la critique mettait une
certaine rsistance  lui accorder mme du talent. Que dis-je rsistance
 l'loge!... Cette vie remplie de chefs-d'oeuvre, lui mrita, quoi? la
ngation, l'insulte, le crucifiement moral. Ah! il y aurait un beau livre
vengeur  faire de toutes les erreurs et de toutes les injustices de la
critique, depuis Balzac jusqu' Flaubert. Je me rappelle un article d'un
journaliste politique, affirmant que la prose de Flaubert dshonorait
le rgne de Napolon III, je me rappelle encore un article d'un journal
littraire, o on lui reprochait un _style pileptique_,--vous savez
maintenant, ce que cette pithte contenait d'empoisonnement pour l'homme
auquel elle tait adresse.

Eh bien, sous ces attaques, et plus tard dans le silence un peu voulu qui
a suivi, renfonant en lui l'amertume de sa carrire, et n'en faisant
rejaillir rien sur les autres, Flaubert est rest bon, sans fiel contre
les heureux de la littrature, ayant gard son gros rire affectueux
d'enfant, et cherchant toujours chez les confrres ce qui tait  louer,
et apportant  nos heures de dcouragement littraire, la parole qui
remonte, qui soulve, qui relve, cette parole d'une intelligence amie
dont nous avons si souvent besoin, dans les hauts et les bas de notre
mtier. N'est-ce pas, Daudet? N'est-ce pas, Zola? N'est-ce pas,
Maupassant? qu'il tait bien ainsi, notre ami?--et que vous ne lui
avez gure connu de mauvais sentiments que contre la trop grosse btise?

Oui, il tait foncirement bon, Flaubert, et il pratiqua, je dirais,
toutes les vertus bourgeoises, si je ne craignais de chagriner son ombre
avec ce mot, sacrifiant un jour sa fortune et son bien-tre  des intrts
et  des affections de famille, avec une simplicit et une distinction,
dont il y a peu d'exemples.

Enfin, Messieurs, en ce temps o l'argent menace d'_industrialiser_ l'art
et la littrature, toujours, toujours, et mme en la perte de sa fortune,
Flaubert rsista aux tentations, aux sollicitations de cet argent; et il
est peut-tre un des derniers de cette vieille gnration de dsintresss
travailleurs, ne consentant  fabriquer que des livres d'un puissant
labeur et d'une grande dpense crbrale, des livres satisfaisant
absolument leur got d'art, des livres d'une mauvaise vente pays par
un peu de gloire posthume.

       Messieurs,

Cette gloire, afin de la consacrer, de la propager, de la rpandre, de lui
donner en quelque sorte une matrialit, qui la fasse perceptible pour le
dernier de ses concitoyens, des amis de l'homme, des admirateurs de son
talent, ont charg M. Chapu, le sculpteur de tant de statues et de bustes
clbres, du bas-relief en marbre que vous avez sous les yeux, ce monument
o le statuaire, dans la sculpture de l'nergique tte du romancier, et
dans l'lgante allgorie de la Vrit prte  crire le nom de Gustave
Flaubert sur le livre d'Immortalit, a apport toute son habilet, tout
son talent. Ce monument d'art, le comit de souscription l'offre par mon
intermdiaire  la ville de Rouen, et le remet entre les mains de son
maire.

       *       *       *       *       *

Eh bien, non, a s'est pass mieux que je ne croyais, et ma voix s'est
fait entendre jusqu'au bout, dans une bourrasque imptueuse qui me collait
au corps ma fourrure, et me cassait sous le nez les pages de mon
discours,--car l'orateur ici est un harangueur de plein air;--mais mon
motion, au lieu de se faire aujourd'hui dans la gorge, m'tait descendue
dans les jambes, et j'ai prouv un _trmolo_ qui m'a fait craindre de
tomber, et m'a forc  tout moment de changer de pied, comme appui.

Puis aprs moi, un discours plein de tact du maire, et aprs le maire, un
discours d'un acadmicien de l'Acadmie de Rouen,  peu prs vingt-cinq
fois plus long que le mien, et contenant tous les clichs, tous les
lieux communs, toutes les expressions dmodes, toutes les _homaiseries_
imaginables: un discours qui le fera battre par Flaubert, le jour de la
rsurrection.

Maintenant, pour tre franc, le monument de Chapu est un joli bas-relief
en sucre, o la Vrit a l'air de faire ses besoins dans un puits.

 la fin du djeuner chez le maire, Zola m'avait tt pour une
rconciliation avec Card, et je lui avais rpondu, songeant combien cette
brouille gnait les Daudet pre et fils, et mme combien c'tait embtant
pour nous deux, de nous faire, dans des milieux amis, des ttes de chiens
de faence; je lui avais rpondu que j'tais tout prt  me rconcilier,
et la crmonie termine, quand Card est venu me complimenter, nous nous
sommes embrasss devant le mdaillon de Flaubert, rapprochs l'un de
l'autre, comme par l'entremise de son ombre.

Or, la crmonie finie, il est trois heures et demie, et la pluie redouble
et le vent devient une trombe. D'un lunch, dont Maupassant nous a fait
luire l'offre, tout le trajet du chemin de fer de ce matin, il n'est plus
question, avec la disparition de l'auteur normand chez un parent. Il faut
s'enfermer avec Mirbeau et Baur, et prendre un grog, qui dure les deux
heures que nous avons  attendre le dner.

Enfin, Dieu merci, six heures sont sonnes, et nous voil attabls chez
Mennechet, autour d'un dner, ni bon ni mauvais, dont le plat officiel,
est toujours le fameux canard rouennais: plat pour lequel je n'ai qu'une
assez mdiocre estime.

Mais c'est un dner amusant par le vagabondage de la conversation, qui va
de l'envahissement futur du monde par la race chinoise,  la gurison de
la phtisie par le docteur Koch; qui va du voyageur Bonvalot, au vidangeur
de la pice pornographique de Maupassant: FEUILLE DE ROSE, joue dans
l'atelier Becker; qui va de l'touffement des canards,  l'criture des
asthmatiques, reconnaissable aux petits points dont elle est seme, et
faits par les tombes de la plume, pendant les touffements de l'crivain:
causerie  btons rompus, dont les causeurs verveux sont, le jeune
rdacteur du _Nouvelliste_, l'auteur d'UN MNAGE D'ARTISTE, jou au
Thtre-Libre, et le notaire penseur, l'auteur du TESTAMENT D'UN MODERNE.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 novembre_.--Ce soir,  dix heures, lecture chez Antoine de la
FILLE LISA, qu'Ajalbert lit trs bien, et qui met vraiment une grande
motion au coeur du monde, qui se trouve l. C'est Antoine qui fait
l'avocat, Janvier, ce jeune acteur plein de talent qui fait le pioupiou
mystique, et une Hongroise tombe  Paris, et qui n'a jou que du
Shakespeare, qui fait la fille lisa.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 5 dcembre_.--Plagie me parlait ce matin d'une pauvre famille
bourgeoise d'ici, de la famille d'un inspecteur des eaux, dont la fille
ane mourante, aprs avoir vu mourir de la poitrine trois de ses frres
et soeurs, disait  sa mre, lui parlant du jour de sa mort: Tu seras
aussi morte que moi, ce jour-l... oui, tu ne sauras, o donner de la
tte! Et elle se mettait  lui prparer les lettres de faire part,
qu'elle aurait  envoyer,

Plagie ajoutait que la mre,  force d'avoir pleur dans sa vie, avait
les yeux d'un violet particulier, d'un violet ressemblant  certaines
petites figues du Midi.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 dcembre_.--Grand tonnement ce matin. Je disais hier  Daudet:
Je ferais appel aux souvenirs de tous les dneurs de Magny, que j'ai la
conviction que tous, en se disant entre eux  voix basse: ce que Goncourt
rapporte des propos de Renan, est de la pure stnographie,--dclareraient
tout haut que Renan n'a pas dit un mot de ce que j'ai imprim! Et voici
que, ce matin, d'un interview avec Berthelot, l'ami intime de Renan, il
rsulte pour les gens qui savent lire entre les lignes, que je n'ai pas
menti tant que cela. Et je lis dans le _Figaro_, un article de Magnard,
qui, en blmant indulgemment mes indiscrtions, dclare que mon Journal
_sue l'authenticit_.

Dans ces luttes intellectuelles qui vous retirent de la tranquillit de
la vie bourgeoise, qui vous tiennent dans un tat d'activit crbrale
combative, il doit y avoir quelque chose de la griserie dans une vraie
bataille.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 dcembre_.--Le patinage sur le lac du Bois de Boulogne, au
crpuscule.

Un ciel comme teint du rose d'un incendie lointain, des arbres
ressemblant  d'immenses feuilles de polypiers violets, une glace mate,
de couleur neutre, sans brillant. L-dessus, lgamment _dverticaliss_
dans des penchements sur le ct, les silhouettes des noirs patineurs.

Un peintre a rendu merveilleusement ce ciel, ces arbres, cette glace, ces
patineurs: c'est Jonckind.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 dcembre_.

       Chambre trange: on et dit qu'elle avait un secret
       D'une chose trs triste et dont elle tait lasse,
       D'avoir vu le mystre en fuite dans la glace.

Ces trois vers de Rodenbach, me font parler de la terreur, qu'a des
glaces Francis Poictevin, terreur que Daudet veut qu'il ait emprunte 
Baudelaire, qui l'aurait emprunte  Po. L-dessus Rodenbach rappelle
une tradition populaire, qui veut que le diable y fasse parfois voir son
visage. L'un de nous se demande rveusement, si les morts n'y laissent
pas de leur image, revenant  de certaines heures. Et Daudet compare la
vie vivante de cette chose silencieuse, au silence vivant des toiles de
Pascal.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 19 dcembre_.--J'ai lu ces jours-ci, que l'_cho de Paris_
est interdit en Allemagne. Cette interdiction m'a tout l'air d'avoir t
amene par des passages de mon JOURNAL, pendant mon sjour  Munich chez
Lefebvre de Behaine... Est-ce que j'appelle la guerre? Peut-tre! Je
suis btement chauvin, je l'avoue, et demeure humili et bless de
la douloureuse guerre de 1870. Puis pour moi, la France commenant 
Avricourt, n'est plus la France, n'est plus une nation dans des conditions
ethnographiques qui lui permettent de se dfendre contre une invasion
trangre, et j'ai la conviction que fatalement, et malgr tout, il y aura
un dernier duel entre les deux nations: duel qui dcidera si la France
redeviendra la France, ou si elle sera mange par l'Allemagne.

       *       *       *       *       *

_Samedi 20 dcembre_.--Dner donn par Gallimard, pour l'apparition de
l'dition de GERMINIE LACERTEUX, tire  trois exemplaires.

Causerie avec le peintre Carrire, qui me tire de sa poche, un petit
calepin, o il me montre une liste de motifs parisiens qu'il veut peindre,
et parmi lesquels, il y a une marche de la foule parisienne, cette
ambulation particulire, que j'ai si souvent tudie d'une chaise d'un
caf du boulevard, et dont il veut rendre les anneaux, semblables pour
lui aux anneaux d'une chane.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 dcembre_.--Duret contait aujourd'hui au _Grenier_, qu'il
avait assist au Japon  une reprsentation des FIDLES RONINS, o les
quarante-cinq ronins, tout couverts de sang, traversaient la salle dans
toute sa longueur, sur un petit praticable tabli au-dessus des Japonais
assis  terre, et que le passage  travers la salle de ces guerriers
ensanglants, tait d'un effet terrible.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 dcembre_.--Oui, une seule fois dans le dcor, la rptition de
l'acte du Tribunal de la FILLE LISA, et encore avec un tas de choses qui
manquent, et sans les bancs, qui doivent tre faits, et peints, et schs
 la lampe, demain matin. C'est effrayant, la confiance d'Antoine dans la
russite des choses thtrales, ainsi improvises.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 26 dcembre_.--Premire de la FILLE LISA. L'enfant donn
aux cochons, du _Conte de Nol_ qui prcde la pice d'Ajalbert, et
plus encore la sempiternelle rptition d'un chant sur les cloches et
clochettes de la nuit adoratrice, mettent la salle dans une exaspration
telle, qu'Antoine rentre deux ou trois fois dans sa loge, nous disant:
Je n'ai jamais vu une salle pareille!

Bon! aprs la russite de la rptition gnrale, aprs cette assurance
d'un succs, nous voici menacs d'un _four_. Et nous allons, Ajalbert et
moi, trs nerveux prendre un verre de chartreuse, au caf voisin, o je
dis  l'auteur de la pice: Avec ce public, n'en doutez pas un moment,
le premier acte va tre _embot_, et la seule chance que nous puissions
avoir, c'est qu'Antoine relve la pice au second acte.

Au lever de la toile, je suis au fond d'une baignoire, o j'ai devant moi,
des jeunes gens qui commencent  pousser des oh! et des ah! aux vivacits
de la premire scne. Mais aussitt, ils se taisent, ils se calment, et je
les vois bientt applaudir comme des sourds.

Nau est l'actrice qu'on pouvait rver pour ce rle. Elle est bien
_filliasse_ au premier acte, et bellement et modernement tragique au
troisime. Janvier est le vrai sminariste en pantalon garance. Et la
petite Fleury est toute pleine de gat et d'entrain, dans son rle de
Marie _Coup de Sabre_. Antoine se montre un acteur tout  fait suprieur.
C'est de lui, dont Rodenbach traversant hier le boulevard, avait entendu
un monsieur qui avait assist  la rptition, disant  un autre: 
l'heure actuelle, il n'y a pas au Palais, un avocat foutu de plaider une
cause, comme Antoine a plaid hier.

Dans le couloir, j'ai entendu une phrase typique: Ce n'est pas du thtre,
mais c'est trs intressant! Non ce n'est plus du vieux thtre, c'est
du thtre nouveau! Au fond, j'ai vu rarement applaudir sur un thtre un
acte, comme j'ai vu applaudir la Cour d'Assises. Incontestablement la
FILLE LISA est un des gros-succs du Thatre-Libre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 27 dcembre_.--Le soir,  l'OBSTACLE, Mirbeau me dit avec un
accent de sincrit, que jamais au spectacle, il n'a t touch, comme il
l'a t par la FILLE LISA, que jamais il n'a peru un sentiment de piti,
descendre sur une salle, comme dans cette pice.




ANNE 1891


_Jeudi 1er janvier 1891_.--Toute la journe  la correction des preuves.
Et dans les moments de repos, une longue contemplation du profil en bronze
de mon frre, pos sur la table de travail, de mon frre si ressemblant,
par moment, sous des coups de jour cherchs par moi, et qui me le font
revoir dans la vie de son joli et spirituel visage.

Je vais en faire fondre une seconde preuve, par laquelle je remplacerai
le Louis XV de mon balcon, et signerai de son effigie dans l'avenir, la
maison o il est mort.

Ce soir, dner chez Daudet, o sont runies les deux familles des fiancs.
Daudet qui a eu ce matin une affreuse crise d'estomac, et a lutt toute la
journe, est oblig de se coucher, au moment o l'on se met  table.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 janvier_.--Huysmans donne aujourd'hui des dtails sur les
voleurs, les receleurs du Chteau-Rouge, et sur la fameuse matresse de
Gamahut.

C'est curieux tout de mme, cette maison de Gabrielle d'Estres, devenue
cet immonde garni, et o la chambre mme de la matresse de Henri IV
serait devenue la _chambre des morts_: la chambre o l'on superpose
plusieurs couches d'ivrognes ivres-morts, les uns sur les autres, jusqu'
l'heure o on les balaye au ruisseau de la rue. Garni qui a pour patron,
un hercule dans un tricot couleur sang de boeuf, ayant toujours  la
porte de sa main deux nerfs de boeuf, et une _semaine_ de revolvers.
Et dans ce garni, d'tranges dclasss de tous les sexes: une vieille
femme de la socit, une _absintheuse_, se _mettant sous la peau_, dans
un jour vingt-deux absinthes, de cette terrible absinthe, colore avec du
sulfate de zinc, une sexagnaire que son fils, avocat  la cour d'appel,
n'a jamais pu faire sortir de l; et qui, d'aprs la lgende du quartier,
se serait tu de dsespoir et de honte.

Huysmans parle dans ce quartier Saint-Sverin d'un garni encore plus
effroyable, du garni de Mme Alexandre.

Jean Lorrain qui vient aprs Huysmans, et qui connat le Chteau-Rouge et
ses habitus, rabaisse les sclrats de l'endroit, et affirme que ce sont
des cabotins, des criminels de parade, que font voir les agents de police
aux trangers.

Daudet, ce soir, est repris de son ide de la fondation d'une revue qui
s'appellerait la Revue de Champrosay o il serait prt  mettre cent
mille francs, et o il grouperait autour de lui notre monde, dont il
payerait la copie, comme aucun directeur ne l'a fait jusqu'ici. Il voit
dans des interview, des interview autres que ceux qui se font dans
les journaux, un moyen de propagation intellectuelle tout nouveau, un
moyen qu'il veut beaucoup employer, en ne le bornant pas seulement 
l'interrogation de l'homme de lettres.

Et cette revue, en la fin de son existence, serait un exutoire pour son
activit crbrale.

L'ide est bonne, et avec le magasin d'ides que possde Daudet, il ferait
un excellent directeur de revue. Mais pourquoi le titre de Revue de
Champrosay? lui dis-je. Je trouve la dnomination un peu petite, pour un
esprit de la grandeur du vtre.  quoi, il rpond, en parlant de l'action
de Voltaire  Ferney, de l'action de Goethe  Weimar, et de l'indpendance
littraire, qui fait en dehors des centres de population, dans les petits
coins.

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 janvier_.--Le jeune Philippe Sichel, auquel je demande qu'il
m'indique ce qui lui ferait plaisir pour ses trennes, me dit: Une main
de squelette.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 7 janvier_.--Visite d'Heredia, qui me parle d'un volume qu'il
fait dans ce moment sur Ronsard, pour la maison Hachette, sur ce pote
qu'il dit avoir eu, en son temps, une popularit plus grande que Hugo n'en
a eu dans ce sicle, de ce rvolutionnaire, de la posie franaise, qui
avec lui n'est plus la posie de Marot et de Mellin de Saint-Gelais.
Le curieux de cette rvolution, me fait remarquer Heredia, c'est que le
retour  la nature de Ronsard, est amen par l'tude et l'emploi dans son
oeuvre de l'antiquit: retour qui a lieu plus tard chez Andr Chnier par
la mme source et les mmes procds.

Puis Heredia me lit des vers de sa seconde fille, qu'il me peint avec
une petite tte; aux longs cheveux, un oeil parfois un peu en dedans,
l'ensemble d'une physionomie du Vinci: une fillette de quatorze ans qui
joue encore  la poupe, et qui s'amuse seulement, quand il pleut,  faire
ces vers tout  fait extraordinaires.

Et c'est l'occasion pour le pre de s'tendre sur l'atavisme, de se
demander si le style ne vient pas d'un certain mcanisme du cerveau qui
se lgue, et dont sa fille a hrit, car elle a toutes ses qualits de
fabrication, jointes  une essence potique qu'il confesse ne pas avoir,
et qui doit faire d'elle, si elle continue, un pote remarquable. Mais va
te faire fiche... dans le moment elle ne fait plus du tout de vers. Il a
eu la btise de lui acheter une guitare, et elle est toute  la guitare.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 8 janvier_.-- table je m'emballe, et me laisse aller  dire aux
jeunes qui sont l, qu'ils sont des lches littraires, que Daudet et moi,
nous nous battons toujours tout seuls, sans le secours du plus petit corps
d'arme, qu'un livre comme l'IMMORTEL, n'a pas trouv l'appui d'une seule
plume amie, que la pice de GERMINIE LACERTEUX a t dfendue et soutenue
seulement par des inconnus.

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 janvier_.--Je donne ce soir  dner  Ajalbert,  Antoine, et 
Janvier et  Mlle Nau, les deux premiers rles de la FILLE LISA.

Antoine arrive tout heureux. La rclamation de 8 000 de l'Assistance
publique, sur la menace qu'il allait fermer son thtre, et que la
centaine de jeunes gens dont il avait reu des pices, allait prendre 
partie dans tous les journaux l'institution dvoratrice, a fait tomber
la rclamation de 8 000 francs  quelque chose comme 80 francs.

Janvier, lui, ce jeune acteur d'un si grand talent, gagne cent francs par
mois, dans une compagnie d'assurances, et comme on le pousse  quitter sa
compagnie, et qu'on lui prdit qu'il lui sera impossible de ne pas faire
sa carrire du thtre, il s'y refuse doucement, disant qu'il ne veut
pas faire trop de peine  son pre, qui peut trs bien ne connatre rien
aux choses d'art, mais qui l'aime beaucoup, et qu'il veut le laisser
tranquillement _voluer_, persuad, qu'un jour, il le laissera jouer,
mais alors sans trop de rpugnance.

       *       *       *       *       *

_Lundi 12 janvier_.--Un dtail qu'on me donnait sur le mtier de couvreur,
et qui fait froid dans le dos. On me disait qu'on leur retenait par mois
50 centimes, pour la civire dans laquelle on les transporterait, le jour
o ils tomberaient d'un toit.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 16 janvier_.--Eugne Carrire, qui vient dner  Auteuil, avec
Geffroy, m'apporte pour la collection de Mes Modernes un portrait dudit
Geffroy, sur le parchemin blanc de son bouquin: NOTES D'UN JOURNALISTE, un
portrait ayant une troite parent avec les belles choses enveloppes des
grands peintres italiens du pass.

Carrire et Geffroy me parlent du projet de faire ensemble un Paris, par
de petits morceaux amens sous le coup de la vision, sans l'ambition de le
faire tout entier: un Paris fragmentaire, o se mleraient les dessins du
peintre  la prose photographique de l'crivain.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 janvier_.--La femme, l'ide du plaisir que cet tre
nigmatique pour un enfant, pouvait apporter  un homme, m'a t suggre
pour la premire fois par mon pre, disant  un compagnon d'armes devant
moi--je n'avais pas plus de dix ans,--disant qu' la suite de je ne sais
quelle affaire en Autriche, il avait t fait prisonnier, et envoy sur la
frontire de la Turquie, et que jamais il n'avait t plus heureux, que le
vin y tait excellent, et qu'on avait, tant qu'on voulait, des femmes
charmantes.

       *       *       *       *       *

_Lundi 19 janvier_.--C'est typique, ces femmes scandinaves, ces femmes
d'Ibsen, c'est un mlange de navet de nature, de sophistique de l'esprit,
et de perversit du coeur.

J'tais en train d'crire, que je craignais la rponse de la censure,
quand on m'apporte une dpche d'Ajalbert, m'annonant que la FILLE LISA
tait interdite: Vraiment dans la vie, je ne suis pas l'homme des choses
qui russissent!

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 janvier_.--Ajalbert m'arrive, la mine consterne. Il me
reprsente la premire, s'annonant comme un succs, il me parle de 140
fauteuils d'orchestre dj lous hier, puis il me peint la dsolation
des femmes jouant dans la pice, la dsolation de cette pauvre Nau, qui
n'tait pas venue  la premire rptition, et  laquelle on annonait
dans le dcor de la FILLE LISA, que c'tait la MORT DU DUC D'ENGHIEN
qu'on allait y rpter.

Ah! le thtre, c'est vraiment trop une boite  motions, et une
succession de courants d'esprance et de dsesprance par trop homicide.
Voici, aprs dner, mon deuil fait de l'interdiction, une dpche
d'Antoine m'annonant qu'il m'apportera une grande nouvelle dans la soire.

Au fond, je crois que la nouvelle ne viendra pas, et que je veille pour
rien.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 janvier_.--Aprs les hauts et les bas d'esprance et de
dsesprance de ces jours-ci, je reois une lettre d'Ajalbert, m'crivant
que Bourgeois, le ministre de l'Intrieur, oppose un refus formel  la
leve de l'interdiction, et que Millerand doit l'interpeller samedi.
Et dans son interpellation, il doit lire le passage du livre sur la
prostitution de Yves Guyot, faisant l'loge de la FILLE LISA,--et cet
Yves Guyot, est ministre de quelque chose dans le ministre actuel.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 janvier_.--Ici, je retrouve Sarcey tout entier: aprs avoir
fait un assez bnin compte rendu de la FILLE LISA, le voil rdigeant
l'article le plus reinteur de la pice, pour noblement fournir au
ministre et  la censure, des armes pour l'interdiction. Ah la belle me!

Aujourd'hui, o je sais un interviewer  la cantonade, je jette rapidement
sur le papier les ides que je veux dvelopper.

L'INTERVIEWER.--a vous a tonn cette interdiction?

Moi.--Non... et cependant, tenez... sous un rgime monarchique c'tait
logique, mais sous un gouvernement rpublicain, l'ironie de la chose
est vraiment amusante pour un sceptique... Mais examinons de haut la
question... Nous avons comme prsident, un prsident qui peut tre un
parfait honnte homme, mais qui est la personnification du nant, et qui
n'a d sa nomination qu' la constatation par tous de ce nant, et par
l-dessus c'est un prsident trs pudibard... Maintenant nous avons
une Chambre qui est la reprsentation de la mdiocratie intellectuelle
de la province... car  l'heure qu'il est, Paris est sous le joug de
l'obscurantisme des prtendus grands hommes de chefs-lieux... Autrefois,
du temps o il y avait plus de Parisiens  la Chambre, il y en avait
certes de mdiocres dans le nombre, mais le Parisien mdiocre ressemble un
peu  nos jeunes gens sans grande intelligence de la diplomatie, qui au
bout d'un certain nombre d'annes, par la frquentation de l'humanit
suprieure des grandes capitales ou ils passent, ont dpouill quelque
chose de leur mdiocrit.

Or, ce monsieur du pouvoir excutif, et ces mdiocrates de province, ont
le chauvinisme de la tragdie, du _personnage noble_. Mais comme l'intrt
est pass des Empereurs, des Rois de l'antiquit, aux marquis des XVIIe et
XVIIIe sicles, puis des marquis aux gros bourgeois du XIXe sicle, ils
entendent qu'on s'arrte  ce personnage noble de l'heure prsente, et
qu'on ne descende pas plus bas.

Ils ne se doutent pas, ces gens, qu'il y a cent cinquante ans, au moment
o Marivaux publiait le roman de MARIANNE, on lui disait que les aventures
de la noblesse pouvaient seules intresser le public, et Marivaux tait
oblig d'crire une prface, o il proclamait l'intrt qu'il trouvait,
dans ce que l'opinion publique dnommait l'_ignoble_ des aventures
bourgeoises, et affirmait que les gens qui taient un peu philosophes et
non dupes des distinctions sociales ne seraient pas fchs d'apprendre ce
qu'tait la femme, chez une marchande de toile.

Eh bien,  cent cinquante annes de l, il est peut-tre permis,  un
esprit un peu philosophe, dans le genre de Marivaux, de descendre  une
bonne et  une basse prostitue. Et je le dis en dpit de l'interdiction
de la FILLE LISA, et du mauvais vouloir du chef du gouvernement pour
GERMINIE LACERTEUX, ces deux pices seront joues avant vingt ans, tout
aussi bien que les pices  Empereurs,  marquis,  gros bourgeois.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 janvier_.--Dans quelle bataille je vis, pendant que Millerand
interpelle le ministre Bourgeois  propos de l'interdiction de la FILLE
LISA, moi je travaille  ma prface  l'encontre de Renan.

Mais au fond de moi, j'ai un regret de n'avoir pas accept l'invitation
d'Ajalbert, et de ne pas me trouver  la Chambre. La sance devait me
fournir une belle note.

 cinq heures, Ajalbert et Mlle Nau tombent chez moi, sortant de la
sance. Mlle Nau y tait entre, en faisant passer une carte  Millerand
portant: _la fille lisa_. Cela s'est pass, comme a devait se passer.
L'interpellation a t enterre au milieu de l'effarouchement pudibond
de la Chambre, et aprs une rplique d'un assez bon got du ministre
Bourgeois.

Je ne suis dcidment pas aim des hommes politiques, et je le mrite par
mon mpris pour eux. L'un d'un disait  Millerand, sur un ton qu'on ne
peut pas dfinir: Vous tes donc l'ami de ce de Goncourt?

       *       *       *       *       *

_Dimanche 25 janvier_.--Vraiment, m'avoir refus aux Franais la PATRIE
EN DANGER, cette pice impartiale, o j'avais oppos au royalisme de mon
comte et de ma chanoinesse, le beau rpublicanisme du jeune gnral, o
j'avais fait de mon guillotineur, un espce de fou humanitaire, le sauvant
de l'horreur de son rle de sang, pour accepter cette pice irritante de
THERMIDOR, pour accepter cette pice crite dans cette langue: _Et le
colosse dsarm par un hoquet, vaincu par une phrase, trangl par une
sonnette_.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 29 janvier_.--Voici mes ides sur la rglementation et la police
des thtres, que j'exposais ce soir, chez Daudet. Pas de censure et pas
d'interdiction prventive. Une pice amenant des batailles, pas interdite
tout d'abord, mais suspendue. Au bout de huit jours, aprs une semaine
donne aux passions, aux animosits, aux colres, pour se calmer, une
seconde reprsentation, ou si les batailles recommenaient, alors
seulement l'interdiction formelle.

       *       *       *       *       *

_Samedi 31 janvier_.--La FILLE LISA, le drame interdit par la censure,
a obtenu un succs considrable. Il a assourdi Paris, sous la crie des
camelots, pendant plusieurs jours, et un premier tirage de 300 000 puis,
la _Lanterne_  d le faire retirer.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 fvrier_.--Aujourd'hui j'achte chez Hayashi une poche  tabac
de Gamboun, le _figurateur_ spcialiste de la fourmi au Japon: un objet de
la vie intime, au caractre d'un objet de sauvage, mais fabriqu par le
sauvage le plus artiste de la terre.

C'est extraordinaire la jouissance que procure  un amateur la possession
d'un objet parfait: c'est si rare le bibelot qui vous satisfait
compltement.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 fvrier_.--Ce soir, M. Villard soutenait que la qualit du
Franais et sa supriorit sur tous les autres Europens, tant l'ordre,
la mthode, l'conomie, on ne savait pourquoi, dans tout l'univers, sa
grande rputation tait sa lgret.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 fvrier_.--Les Daudet ont sign, ce matin, le contrat de mariage
de leur fils Lon avec Jeanne Hugo.


       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 fvrier_.-- cinq heures et demie, les Montgut et Nicolle
viennent me chercher dans le landau officiel des noces, et me mnent
avenue Victor-Hugo.

Le cortge est organis. On monte en voiture. Malgr une petite pluie
fine, une population grouillante autour de la mairie de Passy, comme un
jour d'meute... C'est effrayant le monde dans la salle, c'est tout le
monde politique, tout le monde littraire, tout le monde lgant, enfin
tous les mondes de Paris. Un moment de houle dans cette foule presse,
tasse, devant un bouquet monstre aux rubans tricolores, qu'une dputation
pntrant de force dans la salle, veut porter  la marie. Mais ce n'est
qu'une minute de tumulte. Bientt tout se tait, tout s'apaise et commence
la crmonie du mariage civil, suivi d'un discours de Marmottan.

Aprs Marmottan, Jules Simon adresse  la marie une allocution charmante,
la vraie allocution d'un mariage civil.

Le dfil, un dfil d'une heure.

Enfin sur le coup de huit heures, les gens qui dnent chez les Lockroy
sont de retour, avenue Victor-Hugo. Et l, est revenu avec nous le docteur
Potain, le second tmoin de Lon, qui malgr les sollicitations de tout le
monde, se refuse  dner et s'en va, ayant pour principe, que si une fois
il dnait en ville, il serait oblig d'y dner d'autres fois, et que son
travail du soir serait compltement perdu.

Les dneurs sont Schoelcher, le mnage Jules Simon, les Ernest Daudet, les
deux frres Montgut, Nicolle, etc., etc.

Schoelcher, une tte de casse-noisette, non le casse-noisette mchant,
mais le bon. Une chane d'or qui dpasse son gilet, lui fait demander ce
que c'est. Il se dfend un moment de le dire, se plaignant d'avoir un
gilet qui l'a laisse  dcouvert, puis il avoue que c'est une chane d'or,
au bout de laquelle, il y a un mdaillon contenant des cheveux de son
pre, et je l'entends  la fin du dner discuter avec Daudet, et soutenir
que l'homme de maintenant vaut mieux que l'homme d'il y a deux cents ans.

Sur le coup de onze heures, on s'embrasse et on se quitte, et Montgut et
Nicolle me font la conduite, Nicolle, un garon du plus grand talent, mais
incontestablement le plus grand bavard scientifique, que je connaisse, me
parlant dans le roulement de la voiture, sans relche et sans misricorde,
de l'adaptation de l'oeil de l'aigle et de l'oeil du sauvage pour la
vision des grands espaces, et de la myopie produite par la civilisation,
me parlant des microbes du ttanos qu'on trouve en quantit dans la terre
des Hbrides, o les sauvages n'ont qu' enfoncer leurs flches pour
qu'elles soient empoisonnes, me parlant de je ne sais quoi encore, quand
la voiture s'est arrte devant ma porte.


       *       *       *       *       *

_Mardi 17 fvrier_.--J'ai envoy ce matin ma prface  Magnard, en rponse
 Renan, et j'attends sa rponse pour savoir, si elle passera dans le
_Figaro_. Et je ne suis en train de rien faire, et ayant besoin d'tre
absent de chez moi, et un peu de moi-mme, je m'en vais au Muse du Louvre,
remiser mon esprit dans du vieux pass.

Ah! cette vieille Grce vert-de-grise! Ah! ces miroirs de Corinthe! Ah!
toutes ces choses de la vie usuelle, ronges par la rouille des sicles,
et o survit et se dtache dans un fragment de mtal pourri, la fire
ronde bosse et le puissant relief d'un corps de femme emport sur la
croupe d'un animal, galopant dans l'espace... De la Grce, et sa sculpture
dans la tte, en ma promenade hallucine, presque aussitt tomber sur les
portraits  la mine de plomb de M. Ingres, sur ces crayonnages, peins,
pinochs d'un pauvre dessinateur, qui expose dans un cadre, rue de la
Paix... Alors, fuyant ces choses, se trouver soudainement devant les
pylnes du _Palais d'Artaxerxs Mnmon_, soutenus par ces hiratiques
lions rostres sur la vtust ple des murs, se trouver devant la _Frise
des archers de la salle du trne de Darius_, avec ces troublantes
silhouettes de noirs guerriers de profil, aux yeux de face,  la barbe
verte!

En rentrant, je trouve la rponse de Magnard qui me dit qu'il accepte,
et quoique je l'aie dsir, je me trouve maintenant avoir un peu peur de
cette publicit.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 18 fvrier_.--C'est bien tout  fait, ce roman de Huysmans de
l'_cho de Paris_. C'est de la prose qu'on ne trouve pas d'ordinaire au
bas d'un journal, et qui vous fait plaisir  lire, au rveil. Oui, c'est
de la plantureuse criture, avec derrire de la pense _outrancire_.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 fvrier_.--Carrire, qui dnait chez Daudet, aprs dner,
est venu s'asseoir  ct de moi, et dans une longue, vague et diffuse
conversation, ressemblant  sa peinture, et avec sa voix toupe, m'a
entretenu longtemps de son mpris pour le _chatoyant_ en peinture, et
de ses efforts et de son ambition pour attraper les _fugitivits_ de
l'expression d'une figure, de son travail enfin, acharn et sans cesse
recommenant, pour tcher de fixer un peu du moral d'un tre sur une toile.

Puis il nous entretient de ses longs mois de captivit  Dresde, et est
amusant dans la peinture de ses camarades, qu'il nous reprsente en leur
blouse bleue et leurs sabots, tout semblables  des facteurs ruraux
l't--et cela pendant qu'il gelait  pierre fendre. Il nous renseigne
aussi sur la mdiocre nourriture qu'on leur donnait dans les premiers
temps, qui tait de la soupe au millet. Il a dans le rcit un comique
froid, particulier et assez dsaronnant pour les interrogations ingnues,
et comme il dclarait qu'au fond les prisonniers n'avaient pas eu  se
plaindre des Allemands, et qu'une dame, qui se trouvait l, lui disait:
--Alors on a t trs aimable avec vous?--Oh! Madame, on n'est pas
aimable avec 25 000 hommes!

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 fvrier_.--Ce matin,  propos du patriotisme de Renan, je reois
une carte postale signe: _Un patriote franais vainqueur  Coulmiers (9
novembre 1870_) me disant: L'article du 15 septembre 1870 de la _Revue
des Deux Mondes_, sign Renan, connu plus tt, et, peut-tre empch son
lection  l'Acadmie franaise, car cet article antifranais, n'tait pas
fait pour encourager les soldats de l'arme de la Loire, qui, comme moi
l'ont lu  Orlans, avant de marcher  l'ennemi.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 25 fvrier_.-- midi, enfin arrive une dpche de la comtesse
Greffulhe, qui m'annonce d'une manire positive, que l'Impratrice de
Prusse ne viendra pas dcidment chez moi, ce qui me comble de joie, vu
que dans l'tat des esprits et le mouvement d'reintement de ma personne,
cette visite aurait fait demander ma tte.

       *       *       *       *       *

_Samedi 28 fvrier_.--Au milieu de l'embtement de ces jours-ci, une
petite satisfaction, je lis dans un journal d'art, qu' Londres, dans
la galerie de _Burlington Fine Arts club_, est expose une collection
d'eaux-fortes franaises, o parmi les oeuvres des aqua-fortistes les
plus illustres, figurent les eaux-fortes de mon frre, et o se trouve
le Taureau de Fragonard.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er mars_.--Dire dans ce moment, que parmi ces directeurs du
boulevard, au bord d'une faillite, je n'en ai pas trouv un qui ait eu
l'ide de jouer sa dernire carte sur la PATRIE EN DANGER, et tent
l'aventure d'opposer une pice  THERMIDOR.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 mars_.--Dner d'hommes politiques chez Charpentier.

Constans raconte sur son sjour en Chine, des choses assez curieuses.
Je me rappelle cette anecdote. Son cocher ayant insult le marquis Tseng,
eut le choix entre une amende ridicule et cinquante coups de bambou. En sa
qualit d'humain exotique, dnu de systme nerveux, il prfra les coups
de bambou.

La pense de Constans est que la Cochinchine, bien administre,
rapporterait dans quelques annes cent millions; mais il nous donne
connaissance de mesures extraordinaires, d'ordres imbciles venus de Paris,
et imposs par des tout-puissants du ministre, ne se doutant pas ce que
c'est un pays de l-bas.

Constans mridional, Floquet mridional, Daudet mridional, le musicien
Chabrier, qui dnait, mridional... Ah! ce pauvre Nord est-il battu en ce
moment par le Midi!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 mars_.--Daudet me confiait qu'il avait cherch ces jours-ci 
retrouver dans sa mmoire son enfance, et que la lgende qui faisait de
lui,  cette poque, un catholique fervent, tait une lgende. C'tait,
disait-il, le coquet surplis avec lequel il servait la messe, l'lgante
calotte qu'il avait sur ses cheveux boucls, les compliments sur sa
charmante petite personne, les louanges sur sa jolie voix de _tnorino_,
qui lui donnaient l'air d'un enfant confit en dvotion.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 mars_.--Hayashi m'apporte aujourd'hui une traduction des
passages importants des MAISONS VERTES d'Outamaro.

Je lui parle des biographies, avec lesquelles je voudrais faire mon art
japonais du XVIIIe sicle, lui citant les noms de Ritzouo et de Gakutei.

De Ritzouo, il me raconte ceci. Il a dbut en vendant, sur le pont de
Rigoku (le Pont Neuf de la Soumida  Yedo) des bouts de bois ornements,
mais d'une ornementation trs conomique, parce qu'il manquait absolument
d'argent. Et en mme temps il faisait des dessins en plein air. Un jour
qu'il avait sa petite exposition devant lui, passait le prince de Tsugarou,
qui regardait l'talage, et lui disait d'envoyer chez lui tous ses
morceaux de bois. Et il travaillait un temps pour le prince, ornant alors
ses travaux de bois, de belles et riches matires, et en faisant de
somptueux objets d'art que collectionnait le prince, et dont il faisait
cadeau aux _damio_, ses amis. Et le prince le prenait en telle affection,
qu'il voulait en faire son _ronin_. Mais arrt dans son dsir par le
caractre de ses oeuvres, qui taient les oeuvres d'un artisan, et non
d'un pote ou d'un savant, il lui demandait une fois, s'il n'avait pas un
autre talent que celui d'ornemaniste. Ritzouo,  la demande du prince,
rpondait qu'il tait un savant militaire, un tacticien. Le prince le
faisait alors interroger par le tacticien attach  sa maison, qui venait
trouver le prince, tout stupfait de la science militaire de Ritzouo, et
lui demandait de le prendre comme tacticien en titre, heureux d'tre son
second.

De Gakutei, de l'artiste des _sourimono_, du dessinateur de la femme
sacerdotale, Hayashi me raconte cela. C'tait un littrateur, un
littrateur donnant ses inspirations  Hokousai, et qui  la fin fut si
charm, si sduit par son talent, qu'il devint peintre et se fit son
lve.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 mars_--En rentrant chez moi, enfin une lettre qui m'apporte une
bonne nouvelle, une lettre de l'Odon me demandant des brochures, pour
commencer les rptitions de la reprise de GERMINIE LACERTEUX.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 13 mars_--Je lis ce soir, dans un journal, la mort de ce vieux
camarade de lettres, de Banville. Diable, diable, les gens de mon ge s'en
vont autour de moi. Il faut cette anne pousser les prparatifs de sa
sortie de scne. Au fond, malgr du froid arriv entre nous, je lui suis
rest et lui reste toujours reconnaissant de son article sur mon frre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 mars_.--Ce matin, chez Bing, t voir l'exposition Burty. Le
feu a l'air d'tre  la vente. Voici, je crois, le japonisme lanc, et qui
va partir pour les gros prix, comme j'ai vu partir l'estampe et le dessin
franais du XVIIIe sicle.

Aujourd'hui se vend ma collection de livres dans la vente Burty. J'avoue
que j'aurais aim assister  la vacation, mais c'est vraiment gnant de
se voir vendre. Et cependant je me demande, avec une certaine anxit, ce
qu'a pu se vendre le manuscrit de MADAME GERVAISAIS que j'avais donn 
Burty, le seul manuscrit qui existe des romans des deux frres: les autres
ayant t brls par nous. Je sais que Gallimard a donn une commission de
3000 fr.  Conquet.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 mars_.--Une nuit d'insomnie. Ce matin, un moment
d'endormement trouble, dans lequel j'ai rv ceci. Je me trouvais avoir
couch dans une localit inconnue de la banlieue, et j'avais besoin
le matin d'assister  un enterrement  Paris,--c'tait sans doute la
proccupation de l'enterrement de Banville.--En descendant l'escalier,
pendant que je me demandais, o je pourrais trouver une voiture, je me
rappelais qu'il me semblait avoir vu le bas de la maison occup par un
loueur. Et, en effet, comme si je l'avais demand, au moment o je posais
le pied sur la dernire marche, un vieux landau s'engageait  reculons
devant moi, dans l'alle resserre entre de hauts murs, et si troite que
je ne pouvais voir l'attelage,--et l'alle, longue, longue, ne finissait
pas. Enfin,  la sortie de l'alle, alors que le landau tournait dans la
rue, et que la portire m'tait ouverte, je m'apercevais que le landau
tait attel de huit cochons noirs, qu'avec de grandes guides, et un peu
 la faon de la voiture des chvres des Champs-lyses, menaient deux
hommes ayant, moiti l'aspect de postillons de Longjumeau, moiti l'aspect
de toradors. Et j'avais une terrible dispute avec ces hommes qui
soutenaient que j'avais pris la voiture, tandis que moi, avec un peu de
la lchet qu'on a dans les rves, je m'excusais en disant, que j'avais
cru que la voiture tait attele avec des chevaux, et que ce serait trop
ridicule d'arriver  un enterrement devant la porte de l'glise, avec un
attelage comme le leur.

Au _Grenier_, on cause de Huysmans qui se dit malade, inquit par des
espces d'attouchements frigides le long de son visage, presque alarm par
l'apprhension de se sentir entour par quelque chose d'invisible. Est-ce
qu'il serait par hasard victime du succubat qu'il est en train de dcrire
dans son roman? Puis une terreur secrte est en lui, de ce que son chat
qui couchait sur son lit, ne veut plus y monter, et semble fuir son matre.

Le chanoine de Lyon qui lui a donn des renseignements sur la _messe
noire_, dit-il, lui a crit que ces choses devaient lui arriver, et
chaque jour, il lui mande ce qui suivra le lendemain, avec accompagnement
d'ordonnances anti-sataniques pour s'en dfendre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 16 mars_.--Un article de Mirbeau dans l'_cho de Paris_, prenant
ma dfense contre M. de Bonnires, un article du tact le plus dlicat et
de la mchancet la plus distingue. C'est  l'heure qu'il est, le seul
valeureux dans les lettres, le seul prt  compromettre un peu de la
tranquillit de son esprit, le seul prt  se donner un coup de torchon.
'a t mon seul dfenseur, mon seul champion, quant aux habitus de mon
_Grenier_, pas un n'a dpens pour moi une _plume_ d'encre.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 mars_.--Dernire rptition de GERMINIE LACERTEUX. Trs grand
caractre, le nouveau dcor du cimetire Montmartre, excut d'aprs
l'aquarelle de mon frre. Je ne sais dcidment pas si la pice est bonne
ou mauvaise, mais pour moi, c'est un fort emmagasinement d'motions
dramatiques.

Ce soir, au dner des Spartiates, on soutenait que l'homme de l'Occident,
tait une individualit plus entire, plus dtache, plus en relief sur
la nature, moins mange par l'ambiance des milieux, par cela mme une
individualit plus dteneuse d'une volont propre que l'homme de l'Orient,
dont l'individualit est comme perdue, fondue, noye, dans le grand Tout,
en son exubrance de vgtalit et d'animalit, et faisant de l'homme de
l-bas la proie du nirwanisme, de cette lche et souriante veulerie d'une
volont, qui semble avoir donn sa dmission, devant le rien qu'est
l'humanit en ces contres exotiques.

Et un dneur disait  ce sujet une chose curieuse. Il dclarait que lui,
rest un fervent catholique, sur cette terre, il sentait un peu mourir
chez lui l'ide religieuse, ne croyant plus que Dieu pt s'intresser
 la prire de l'animalcule qu'il lui semblait tre, en cette pousse
incessante et ce fourmillement de cration!

       *       *       *       *       *

_Samedi 21 mars_.-- huit heures et demie, nous partons avec les Daudet,
pour assister  la reprise de GERMINIE LACERTEUX. J'avoue que j'ai
une petite motion, et un peu peur que la bataille de la premire ne
recommence. Non, les tableaux dfilent, et pas un oh! pas un mouvement de
rpulsion, pas un timide chuchotement, pas un sifflet. Des trois rappels 
chaque acte. Il n'y a de dsapprobateur dans la salle, que la grosse tte
de Sarcey jouant l'ennui.

Du reste, sauf le tableau du bal, qui manque de cohsion, jamais GERMINIE
LACERTEUX n'a t joue comme cela. Dumny est tout  fait entr dans la
peau et la canaillerie de Jupillon. Mme Crosnier qui ne laisse plus tomber
les pnultimes de ses mots a apport dans son rle, une nergie, une
verdeur, une puissance qu'elle n'avait pas encore dployes. Rjane a t
admirable: elle a dit la scne de l'apport de l'argent comme la plus
grande artiste dramatique, ainsi que l'aurait pu dire Rachel.

       *       *       *       *       *

_Lundi 23 mars_.--Le raccrochage sur les quais l'hiver.

Une femme noire, immobilise par le froid, sous un ciel, o la lune met un
rayonnement blme dans le moutonnement des nuages couleur de suie, prs de
cette eau morne aux lueurs saumones, trmolente sur la fluctuation lente
du fleuve,--prs de cette eau de suicide, qui semble appeler  elle.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 mars_.--C'est un panouissement, une gat, une joie  l'Odon,
qui descend de l'auteur aux machinistes. Ah! le succs au thtre, quelle
atmosphre, a fait, quelle griserie, a apporte  tout le monde. Puis
cette salle autrefois si rtractile, si plucheuse des mots elle applaudit,
 tout rompre. Crosnier qui a jou mdiocrement ce soir, me disait, avant
le tableau du concierge: Ah! il y a des jours, o on joue comme on ne
joue qu'une fois... samedi, aux applaudissements de la salle, j'ai eu le
sentiment que je jouais, comme je n'avais jamais jou... Quand je suis
rentre dans ma loge, j'avais les yeux tout brillants, et ma fille m'a
dit: Ah! tu sais, maman, il ne faut pas te donner toute, ainsi que tu
l'as fait ce soir... Eh bien! aujourd'hui, non, c'est vrai, je ne suis
pas la femme de samedi!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 26 mars_.--Au cimetire, o je vois poser la dalle de granit sur la
tombe de mon frre.

Ce soir, Rosny qui vient de lire, chez Antoine, NELL HORN, faite en
collaboration avec son frre, nous parle de ce frre. Il nous le peint
comme un esprit de la mme famille que le sien, comme un mystique, mais
avec une touche mlancolieuse, venant d'une sant plus frle, d'une nature
plus dlicate. Il a pris un moment une autre carrire que la littrature,
mais cette carrire ne lui allait pas, et il est revenu  la littrature,
mais il n'a voulu collaborer avec Rosny, que lorsqu'il s'en est trouv
digne. Rosny ajoute que les deux frres ne pouvaient se faire la guerre,
c'est--dire travailler, chacun de leur ct, et que cela l'a dcid  lui
donner l'hospitalit dans son talent.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 mars_.--Ah! qu'on est malheureux, d'tre comme je suis,
d'avoir des nerfs qui me font tout percevoir du dedans des gens qui
m'entourent, ainsi qu'un corps souffreteux reoit inconsciemment
l'impression des tempratures ambiantes, en leurs moindres variations.
Ainsi je sens parfaitement, au son de la voix de mes amis, les choses
dites pour m'annoncer de vraies et positives bonnes nouvelles, et les
choses dites pour m'tre agrable, pour panser des blessures, les choses
de gentille amabilit qui sont des compliments  ct de la vrit.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 avril_.--Aprs un morceau sur les rotiques japonais, ainsi
qu'aprs tous les morceaux que je travaille un peu, il me semble ressentir
comme une dperdition crbrale, comme un vide laiss dans ma tte par
quelque chose qui en serait sorti, et aurait t pomp par le papier de
la copie.

Dner chez Zola, dner qu'il donne pour l'anniversaire de sa naissance.
Il a aujourd'hui 51 ans.

Un moment, Daudet a t joliment verveux. Il a dit le remarquable
_marchand de bonheur_ qu'il ferait; assurant qu'il savait trs bien le
bonheur qu'il fallait  chaque homme, aprs l'avoir interrog sur son
temprament, ses gots, son milieu.

       *       *       *       *       *

_Samedi 4 avril_.--Je crois vraiment, que lorsqu'on sait regarder,
dcouvrir tout ce qu'il y a dans une image, on n'a pas besoin d'aller dans
les pays  images. Ainsi aujourd'hui, ayant sous les yeux une image de
Toyokouni, reprsentant le bureau d'une _Maison Verte_, d'une maison de
prostitution, et me faisant donner une explication japonaise de tous les
objets, grands ou petits, garnissant ce bureau, j'avais la conviction que
j'apporterais au lecteur, avec ma description, une sensation du rendu de
l'endroit, tout aussi photographique, que la donnerait une description
d'aprs nature de Loti.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 5 avril_--C'est curieux, pendant que vous tes  travailler dans
votre cabinet, en le silence de cette banlieue endormie, le rappel qui se
fait soudain, dans votre cervelle occupe ailleurs, qu'on joue GERMINIE
LACERTEUX  l'Odon, avec ce sentiment complexe, o se mle  la fois du
regret et de la satisfaction de n'y tre pas.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 avril_.--Oui, elle persiste mme chez les vieux, l'allgresse
intrieure, prouve en se couchant, aprs une bonne journe de travail.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 10 avril_.--Dans ce moment, une vie absolument en dehors de la
vie relle, et toute remplie par la contemplation de l'objet et de l'image
d'art, produisant une espce d'onanisme de la rtine et de la cervelle, un
tat physique d'absence et de griserie, o l'on chappe aux embtements
moraux et aux malaises physiques.

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 avril_.--La libert et le bon march de la vie, c'est ce que
devrait nous payer un gouvernement rpublicain.

Or, le gouvernement rpublicain de l'heure actuelle en fait de libert, a
adopt les mesures liberticides des anciens gouvernements. Je ne citerai
que la censure thtrale... Quant au bon march de la vie, l'existence 
Paris, et mme en province, a presque dcupl depuis Louis-Philippe, en
grande partie par la grande prpondrance donne par le gouvernement  la
socit juive, et cela paralllement  la diminution de la rente,  la
baisse des fermages: les deux capitaux et les deux revenus des Franais,
qui ne sont pas juifs, qui ne sont pas tripoteurs d'argent.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 12 avril_.--Ce soir,  dner, la conversation est alle, je ne
sais comment, au NEVEU DE RAMEAU, et tmoignant mon admiration pour cette
merveilleuse improvisation dans cette langue grise, avec ces changements
de lieux, ces brisements de rcits, ces interruptions brusques et
soudaines de l'intrt, je comparais ce livre, au livre de Ptrone, au
festin de Trimalcion, avec ses trous, ses lacunes, ses pertes de texte.

Je trouvais Daudet triste, trs triste, et il me disait que tant qu'il a
eu des jambes, tant qu'il pouvait aller, marcher, quoi qu'il pt craindre,
il y avait chez lui une tranquillit d'esprit, parce qu'il tenait si peu
 sa peau... mais que maintenant, il se sentait mal  l'aise moralement,
inquiet, tourment par l'ide de ne plus se sentir le dfenseur de sa
maison, le protecteur des siens.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 15 avril_.--Paul Alexis, de retour de sa province, vient
m'apporter un exemplaire sur papier de Hollande de MADAME MEURIOT. Le
pauvre garon n'a pas hrit. Le peu qui lui est chu de son pre, il l'a
laiss  sa mre, et le voil condamn, le paresseux et lambin plumitif,
 gagner sa vie ainsi qu'auparavant.

Il m'entretient de ses projets littraires. Il veut d'abord sous le titre
du COUSIN TINTIN, faire une nouvelle, puis une pice pour Baron, de
l'histoire d'un faux testament fabriqu par la soeur d'un dfunt. Il roule
encore dans son esprit le roman d'une jeune fille, leve au Sacr-Coeur,
un Sacr-Coeur de province, un roman document par les conversations de sa
mre et de sa soeur, et dont le premier chapitre lui aurait t inspir
par la morphinomane, assassine ces jours-ci. Oui, il montrerait la mre
amenant l'enfant au couvent, et abrgeant les adieux par la hte qu'elle a
de se morphiner... Alors viendrait l'tude de l'levage de la jeune fille,
puis sa sortie, le jour o sa mre serait assassine, puis sa rentre au
couvent: une existence qui n'aurait qu'un jour de la vie du monde.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 19 avril_.-- propos de son livre sur la Bont, qu'annonce Rosny,
Daudet me parle ce soir, de la privation grande qu'il prouve maintenant
 ne plus faire la charit, depuis qu'il ne marche plus: Oui, dit-il,
en rpondant  sa femme qui lui rappelle les bonnes oeuvres qu'ils font
ensemble, oui, c'est vrai, mais ce n'est plus cela, dans ces bonnes
oeuvres, je ne joue plus le rle de la Providence, de l'tre surnaturel,
si tu le veux, apparaissant au misreux, au routier que je rencontre sur
mon chemin.

Et il raconte alors, de la manire la plus charmante, avec de l'esprit
donn par le coeur, l'affalement, la nuit tombe, du routier reint
devant la fontaine faisant face  la maison de son beau-pre,  Champrosay,
 et son incertitude angoisseuse en tte des deux chemins du carrefour,
interrogeant du regard, l'un et l'autre, et se demandant celui au
bout duquel il y avait l'esprance de manger et de coucher, puis, son
_aventurement_ dans l'un, puis dans l'autre, et son retour dcourag au
bout de quelques pas... Alors, dans ce moment, Daudet pench derrire les
persiennes fermes, mettait une pice de cent sous dans du papier, et la
jetait. Vous voyez la stupfaction du malheureux devant la grosse pice
d'argent trouve dans le papier, et son interrogation de la maison noire
et silencieuse, et les coups de casquette saluant au hasard les fentres,
et son dcampement, sa subite disparition dans le premier chemin venu, de
peur qu'on ne se soit tromp et qu'on ne le rappelle.

       *       *       *       *       *

_Lundi 20 avril_.--Les Japonais mme intelligents trs intelligents,
n'ont pas le sentiment de la construction, de la composition d'un livre
historique. Ainsi pour mon travail sur Outamaro, quand j'ai demand
pour la premire fois  Hayashi: Est-ce qu'il existe un portrait
d'Outamaro?--Non, m'a-t-il rpondu tout d'abord. Ce n'est que lorsque je
suis revenu  ma demande, qu'une fois il m'a dit: Mais je crois en avoir
vu chez vous, dans un recueil que vous avez. Et c'est comme cela, que
j'arrivais  faire connatre ce fameux portrait de l'artiste, authentiqu
par son nom sur sa robe, et par l'inscription du poteau auquel il est
adoss et qui porte: _Sur une demande, Outamaro a peint lui-mme son
lgant visage_. Dans le livre des MAISONS VERTES, je voyais une planche
reprsentant des femmes du Yoshiwara, en contemplation devant la lune, par
une belle nuit d't, et l'crivain du livre affirmait que ces femmes
avaient un trs remarquable sentiment potique. Cette affirmation
m'amenait  demander  Hayashi, si par hasard il n'existerait pas quelque
part des posies imprimes de ces femmes:  quoi il me rpondait que si,
qu'il y avait un gros recueil trs connu, et sur ma demande m'en
traduisait quatre ou cinq caractristiques,--ce qu'il n'aurait jamais
song  faire, si c'tait lui qui avait fait le travail que j'ai fait, et
ainsi de tout.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 avril_.--Le baron Larrey me parlait de la connaissance qu'il
avait faite de Dumas pre, pour l'avoir prsent  son pre, auquel il
avait demand la permission de le mettre en scne, dans une pice sur
Bonaparte.

 quelque temps de l,  une reprsentation du Thtre-Franais, il
tombait, dans un coin, sur la bonne tte et la grosse lippe de Dumas, qui
s'offrait  lui montrer les coulisses. Et il tait prsent  Rachel, qui
aprs lui avoir donne une poigne de main, prenait son rle, et c'taient
des _heu, heu,_  la fin de quoi elle s'criait: a y est... a y est!
absolument comme une petite fille expdie son catchisme. C'tait pour lui
une dsillusion sur la grande artiste, et en sortant, il jetait  Dumas:
Je ne vous remercie pas!

Il a t tmoin de ce fait. Un jour que Dumas l'avait fait appeler, se
croyant souffrant, et qu'il tait au lit, on introduisait un pauvre
journaliste ncessiteux de Marseille, qui venait lui demander des
recommandations pour des journaux de Paris. Il lui promettait quand il
serait lev, ajoutant: Mais en attendant que a russisse, il faut vivre,
n'est-ce pas, Monsieur? Eh bien, il y a trente francs sur la chemine,
prenez-en quinze.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 avril_.--J'ai dans mon bassin, un petit poisson malade, que tous
les autres viennent,  deux ou trois, faire chavirer sur le ct, et
enfoncent frocement au fond de l'eau, lui faisant une agonie abominable.
Je l'ai retir pour qu'il mourt en paix dans un bain de pied. La mise 
mort du malade, ce n'est donc pas seulement chez les poules, c'est chez
tous les animaux, et encore chez le sauvage, et un peu chez le paysan.

Ce soir, je causais avec Carrire, et comme il me parlait de l'importance
de l'enveloppe des contours d'une figure,  ce propos je lui disais la
place donne  la beaut des joues dans les descriptions de l'antiquit,
et dans le modelage de caresse de la sculpture grecque, puis du rien, pour
lequel elle est compte aujourd'hui dans nos deux arts. Trouverait-on, 
l'heure qu'il est, dans une description de figure de femme de n'importe
quel roman, la mention de la dlicatesse, de l'lgance d'une joue?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 24 avril_.--Le sculpteur Lenoir, me parlait aujourd'hui de
l'tat de dlaissement, o tait tombe la pauvre Josphine, en ses vieux
jours, et me contait que son pre, djeunant avec son grand-pre  la
Malmaison, le sel manquant sur la table, la ci-devant Impratrice avait
t oblige de dire  son pre, encore jeunet: Mon petit, lve-toi, et
dis  Jean d'apporter le sel.

       *       *       *       *       *

_Samedi 25 avril_.--Hier, visite  la comtesse Greffulhe. On m'a fait
monter dans un grand salon aux boiseries dores, gay par un admirable
meuble de Beauvais, aux bouquets de fleurs les plus papillotantes sur un
fond crme, un meuble au nombre incroyable de fauteuils, de chaises, de
grands canaps, de dlicieux petits canaps pour tte--tte. Dans la
pice claire _ giorno_, la comtesse arrive bientt dcollete, dans une
robe noire, aux espces d'ailes volantes derrire elle, et coiffe les
cheveux trs relevs sur la tte, et surmonts d'un haut peigne en caille
blonde, dont la couronne de boules fait comme un peigne hraldique. L
dedans, au milieu de ce mobilier d'un autre sicle, l'ovale dlicat de son
ple visage, ses yeux noirs doux et profonds, la sveltesse de sa personne
longuette, lui donnent quelque chose d'une apparition, d'un sduisant et
souriant fantme; caractre que je retrouve dans son portrait pastell par
Helleu.

Elle est trs au courant de ce qui s'imprime, et de ce qui s'imprime de
trs littraire, et elle en parle avec simplicit, sans le moindre talage
de bas-bleu. Elle veut bien me dire le plaisir qu'elle prouve  me lire,
et son tonnement de la rsistance  l'admiration pour mes livres, dans
sa socit. Elle est merveille de la connaissance que j'ai de la femme,
et me cite le passage, o je dcris le ct ankylos que prenait le ct
droit ou le ct gauche de la Faustin, quand ce ct se trouvait prs d'un
_embtant_, dclarant qu'elle sent en elle, comme une dilatation de son
tre prs d'une personne sympathique. Elle ajoute, que je devrais bien
faire dans un roman une femme de la socit, une femme de la grande
socit, la femme qui n'a encore t faite par personne, ni par Feuillet,
ni par Maupassant, ni par qui que ce soit, et que moi seul--c'est la
comtesse qui parle--je pourrais faire, et que je n'ai pas faite dans
CHRIE; parce que Chrie est une jeune fille de la socit de l'Empire,
une jeune fille de cette socit bourgeoise, aux femmes, _les coudes
ramasss contre le corps_... et la comtesse me fait joliment la caricature
du geste non naturel et contraint, avec lequel les femmes croient faire de
la dignit, disant que lorsqu'elle voit faire ce geste  une femme, elle
sait d'avance ce qu'elle pense, ce qu'elle va dire.

Tout cela est dit, avec une parole lgre sans appuiement, des mouvements
d'un dessin lgant, et dans la pose et l'attitude doucement ddaigneuse,
qu'elle me donne  peindre.

Puis la comtesse, prenant une lampe  la main, me fait voir les
tapisseries de Boucher de la salle  manger, le portrait de Mme de
Champcenetz peint par Greuze, un groupe d'Amours en marbre provenant du
chteau de Mnars, qu'a possd son beau-pre,--et qui aurait chang le
mobilier de la chambre de Mme de Pompadour contre un mobilier d'acajou.

Je prenais cong de la gracieuse femme, au moment o elle me disait
qu'elle me porterait un jour un volume d'histoires, racontes par sa
petite fille  l'ge de cinq ans, pendant qu'elle tait  sa toilette:
histoires d'un caractre trs original, inventes par l'enfant, au moment
o elle ne savait ni lire ni crire et qu'elle a fait copier dans un
volume par un homme de ce temps, qui a l'criture de Jarry.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 avril_.--J'ai reu, ce mois, un envoi touchant: j'ai reu dans
une grande enveloppe des feuilles qui ont l'air de feuilles argentes
et dores, des feuilles cueillies dans les forts de l'Amazone, par un
enthousiaste littraire du Brsil, qui me les adresse pour les dposer sur
la tombe de mon frre.

C'est amusant ce travail japonais d'Outamaro, ce transport de votre
cervelle, au milieu d'tres, aux habitudes d'esprit, aux histoires, aux
lgendes d'une autre plante: du travail ressemblant un peu  un travail
fait dans l'hallucination d'un breuvage opiac.

Ce soir, au Thtre-Libre, le CANARD SAUVAGE d'Ibsen... Vraiment, les
trangers, la distance les sert trop... Ah! il fait bon tre Scandinave...
Si la pice tait d'un Parisien... Oui, oui, c'est entendu, du dramatique
bourgeois qui n'est pas mal... mais de l'esprit  l'instar de l'esprit
franais, fabriqu sous le ple arctique... et un langage parl, quand il
s'lve un peu, toujours fait avec des mots livresques.

De petites filles passent sur le boulevard, de petites filles de sept 
huit ans, qui dj, inconsciemment, font l'oeil aux messieurs attabls
 la porte des cafs, et je vois une mre oblige de ramener  elle
l'attention de sa fifille, en l'enveloppant de la caresse de sa main.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 avril_.--Daudet soutenait, ce soir, que tout ce que Bourget et
les autres ont crit sur Baudelaire, taient d'absolues contre-vrits.
Il affirmait que Baudelaire tait un _sublim_ de Musset, mais faisant mal
les vers, n'ayant pas l'outil du pote; il ajoutait qu'en prose, il tait
un prosateur difficile, laborieux, sans ampleur, sans flots, que l'auteur
impeccable n'avait pas la plus petite chose de l'auteur impeccable,--mais
ce qu'il possdait, ce Baudelaire, au plus haut degr, et ce qui le
faisait digne de la place qu'il occupait: c'tait la richesse des ides.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 1er mai_.--Dner chez Jean Lorrain avec Huysmans, Baur.

Huysmans porte sur lui le bonheur du succs de son roman: LA-BAS; et ce
bonheur chez l'auteur d'ordinaire contract nerveusement sur lui-mme, se
traduit par le gonflement dilat d'un dos de chat, quand il ronronne.

Au milieu du dner Baur confesse le journaliste, dans cette phrase:
Quand j'ai un article, o je ne sais que dire, j'cris mes deux cents
lignes... mais, quand j'ai un article que je sens, que _j'ai dans les
nerfs_, je n'accouche jamais de plus de cent lignes.

       *       *       *       *       *

_Lundi 4 mai_.--Exposition de Carrire chez Boussod et Valadon.

Une premire impression un peu cauchemaresque: l'impression d'entrer dans
une chambre pleine de portraits fantomatiques aux grandes mains ples,
aux chairs morbides, aux couleurs vanouies sous un rayon de lune. Puis
les yeux s'habituent  la nuit de ces figures de crypte, de cave, sur
lesquelles, au bout de quelque temps, un peu du rose des roses-th, semble
monter sous la grisaille de la peau.

Et au milieu de tous ces visages, vous tes attir par des visages
d'enfants, aux tempes lumineuses, au bossuage du front,  la linature
indcise des paupires autour du noir souriant de vives prunelles, aux
petits trous d'ombre des narines, au vague rouge d'une molle bouche
entr'ouverte,  la fluidit des chairs lactes qui n'ont point encore
l'arrt d'un contour,--des figures d'enfants regardes en des penchements
amoureux, qui sont comme des enveloppements de caresse, par des visages
de femmes aux cernes profondes, aux creux anxieux, aux grandes lignes
svres du dessin de l'_Inquitude maternelle_.

       *       *       *       *       *

_Mardi 5 mai_.--Il fait de l'orage. J'ai contre ma poitrine ma petite
chatte, dont le corps est agit par des secousses, comme donnes par le
contact d'une pile lectrique, et sur moi, ce n'est plus le regard
distrait de la petite bte de tout  l'heure, c'est le regard profond,
mystrieux, nigmatique d'une rduction de sphinx.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 7 mai_.--Grosclaude parlait, ce soir, curieusement de la
transformation du jeu, en la mort du noctambulisme. Il disait qu'il n'y
avait plus de passionns, d'_emballs,_ qu'on jouait maintenant dans
les cercles avant dner, de cinq  sept heures, et aprs le spectacle,
de minuit  deux heures, pas plus tard. Il ajoute que les joueurs
d'aujourd'hui veulent avoir leur sang-froid, et  ces parties, il oppose
la partie de jeu d'un de ses jeunes amis d'autrefois, qui avait jou,
d'une seule haleine, quarante-six heures de suite.

Je m'levais, avec une espce de colre, contre ce mangement de l'esprit
franais,  l'heure actuelle, par l'esprit tranger, contre l'ironie
prsente du livre qui n'est plus de l'ironie  la Chamfort, mais de
l'ironie  la Swift, contre cette critique devenue helvetienne, allemande,
cossaise, contre cette religion des romans russes, des pices danoises,
dclarant qu'autrefois, si Corneille avait emprunt  l'Espagne, il a
impos le cachet franais  ses emprunts, tandis qu'aujourd'hui les
emprunts que nous faisons dans notre servile admiration: c'est une vraie
dnaturalisation de notre littrature.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 mai_.--Daudet nous entretient du plaisir que lui procurait la
perspective du danger, et de l'motion bienheureuse qu'il avait eue,
un jour, en tournant la clef d'un hangar de son beau-pre, o s'tait
introduit un voleur de jardin. Il attribue cette disposition de son esprit
 la persistance des lectures romanesques de son enfance.

Cette conversation amne Rosny  parler de ses promenades de nuit, de
son noctambulisme, dans les endroits rputs les plus dangereux des
fortifications, dans les quartiers mal fams de Londres. Il dit que jamais
rien ne lui est arriv qu'une boxe dans le quartier, o il y a la plus
grande agglomration de coquins londonniens. Il parlait encore assez mal
l'anglais et un de ces hommes lui enfonait d'un coup de poing son chapeau
sur les yeux. Il se mettait  boxer, et il avait heureusement affaire  un
Anglais, ne sachant pas boxer, ne sachant pas porter un coup droit. Il le
jetait cinq fois par terre, et  la cinquime le boxeur ne pouvait se
relever, et restait assis dans un rentrant de porte. Et la bataille se
passait au milieu d'un cercle de ses pareils, observant une parfaite
neutralit, et se reculant et se rangeant pour laisser le champ aux coups
de poing.

       *       *       *       *       *

_Mardi 19 mai_.--Chez un individu qui a le got de l'art, ce got n'est
pas limit seulement aux tableaux; il a le got d'une porcelaine, d'une
reliure, d'une ciselure, de n'importe quoi, qui est de l'art; j'irai mme
jusqu' dire qu'il a le got de la nuance d'un pantalon, et le monsieur
qui se proclame uniquement amateur de tableaux et _jouisseur d'art_
seulement en peinture, est un blagueur qui n'a pas le got d'art en lui,
mais s'est donn par _chic_ un got factice.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 27 mai_.--La Slave, la Russe, c'est  la fois la sauvagesse des
socits qui commencent, et la nvrose des socits qui finissent.

Une femme me disait ce soir, qu'elle croyait qu'un grand chagrin pouvait
mourir dans la paix, le calme, l'isolement de la campagne, mais qu' Paris,
l'enfivrement de la vie ambiante autour de ce chagrin, ne pouvait que
l'exasprer.

       *       *       *       *       *

_Samedi 30 mai_.--C'est horrible  l'Exposition: le crtinisme que
prennent les ttes bourgeoises dans le marbre blanc.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 31 mai_--Au _Grenier_, la conversation revient encore
aujourd'hui, sur la conqute de la littrature franaise par la
littrature trangre. On constate la tendance de la jeunesse actuelle 
n'aimer que le nuageux, le nbuleux, l'abscons,  mpriser la clart. Et
 propos de la rvolution opre dans les esprits, Daudet cite ce fait
curieux, c'est qu'autrefois la classe _chic_ des humanits franaises
tait la classe de rhtorique, la classe des professeurs en vue et des
lves destins  un grand avenir, tandis que depuis la guerre avec
l'Allemagne, c'est la classe de philosophie qui possde les intelligences
du moment, et les professeurs faisant du bruit, comme Burdeau.

 l'humiliation que Daudet et moi, prouvons  voir notre littrature,
allemanise, russifie, amricanise, Rodenbach oppose la thorie, qu'au
fond les emprunts sont bons, que c'est de la nutrition avec laquelle
s'alimente une littrature, et qu'au bout de quelque temps, quand la
digestion sera faite, les lments trangers qui auront grandi notre
pense, disparatront dans une fusion gnrale.

Et ces emprunts nous amnent  parler de la roublardise de la jeunesse
actuelle, qui dans l'_ge de l'imitation_, n'emprunte point comme ses
innocents devanciers  ses vieux concitoyens, mais maintenant dtrousse
sournoisement les potes hollandais, amricains, inconnus, inexplors; et
fait accepter ses plagiats comme des crations neuves, en l'absence de
toute critique, savante, rudite, liseuse.

Avant le dner, pendant que je suis en tte  tte avec Daudet, il laisse
chapper son tonnement admiratif des trois dialogues philosophiques, que
va publier son fils, y trouvant, ainsi qu'il le dit, les _extriorits_ de
son pre, et les _intuitions_ de sa mre. Et c'est vrai, il y a chez Lon,
un amalgame du Nord et du Midi, et le garon est curieux aussi, parce que
c'est un enfant dans la conduite de la vie, et qu'il se trouve avoir une
cervelle de l'homme mr dans les choses de l'intellect. Daudet est surtout
trs frapp de la quantit et du bouillonnement des ides, dans le livre
de son fils.

Arrive Ajalbert, invit  dner avant son dpart pour l'Auvergne, o il va
fabriquer le bouquin command par la maison Dentu, et tcher de faire une
pice. Comme on lui reproche de ne pas assez travailler, il nous dit qu'il
est le jumeau d'un frre mort, et qu'il se sent seulement une moiti de
vie, et qu'il lui faut un effort norme pour s'entraner.

       *       *       *       *       *

_Lundi 1er juin_.--J'ai eu du plaisir  retrouver dans une interview
d'Hervieu, une ide de mon JOURNAL sur l'avenir du roman,  la date du 6
juillet 1856 et qui dit: ... Enfin le roman de l'avenir est appel 
faire plus l'histoire des choses qui se passent dans la cervelle que des
choses qui se passent dans le coeur. Il me semble que c'est l, o va
dcidment le roman dans ce moment.

Au fond j'aurais pu dire dans mon interview d'Huret: J'ai donn la formule
complte du naturalisme dans GERMINIE LACERTEUX, et les livres qui sont
venus aprs, ont t faits absolument d'aprs la mthode enseigne par ce
livre. Maintenant du naturalisme, j'ai t le premier  en sortir, et non
par l'incitation d'un succs dans un autre genre  ct de moi, mais par
ce got du neuf en littrature qui est en moi. Et le _psychisme_, le
_symbolisme_, le _satanisme_ crbral, ce avec quoi les jeunes veulent
le remplacer, avant qu'aucun d'eux n'y songet, n'ai-je pas cherch 
introduire ces agents de dmatrialisation dans MADAME GERVAISAIS, LES
FRRES ZEMGANNO, LA FAUSTIN?

       *       *       *       *       *

_Mardi 2 juin_.--Si j'tais plus jeune, je voudrais faire un journal qui
s'appellerait: _Deux sous de vrits_.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 juin_.--Oui, l'anne prochaine, je serai prt  recommencer,
comme si de rien n'tait... mais en ce moment, je suis heureux d'arriver 
la fin. Antoine dit cela,  la fois dcourag et exaspr, en arpentant
le thtre, et donnant les ordres pour la plantation d'un dcor, et
dfendant qu'on le mette en rapport avec je ne sais qui, parce qu'il est
dans son tat nerveux.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 juin_.--Visite de Poictevin, la cervelle cette fois hante
par les Acadiens, les Touraniens, la race  la fois blanche et cuivre qui
aurait prcd les Ariens et les Smites, et dont les Bretons seraient une
filiation directe. Et c'est une succession de phrases transcendantales
que le pch n'est pas, comme on l'a dit btement, la copulation, mais la
distraction de l'individu de l'harmonie universelle... que le moi, le moi
est tout  fait mprisable, vu que c'est une victime de la subjectivit
de l'tre, en un monde illusoire... qu'il craint d'tre empoign, comme
par une pieuvre, par la subtilit des causes occultes... qu'il s'est fait
un changement en lui, que les formes littraires ne sont rien, qu'il
donnerait tout ce qu'il a crit pour une page de Normand...

Enfin il se lve pour prendre cong, me disant qu'il aimerait bien 
se retrouver avec moi, l-haut, que ce serait surtout agrable de se
rencontrer dans _Sirius_, la plante  la blancheur incandescente.

       *       *       *       *       *

_Samedi 13 juin_.-- un japonais comme moi, c'tait vraiment d. Il semble
 Plagie apercevoir la chatte, passer comme un clair dans l'escalier; au
bout de quelques instants, elle va voir, o elle peut tre cache, et elle
la retrouve sur son sant, avec un ronronnement d'orgue, en contemplation
devant une vitrine de poteries japonaises.

Chez l'animal, il est un bonheur, un bonheur fait de ceci, c'est que
jamais le _Linquenda tellus_ d'Horace, ne lui traverse la cervelle, et
que la mort le frappe, sans qu'il sache qu'elle existe, tandis que, ce
soir, accoud  la barre d'une fentre, au-dessus de l'odeur des roses de
mon jardin, je pensais  cette obligation.

       *       *       *       *       *

_Lundi 15 juin_.--J'ai eu aujourd'hui en pleine rue, le compliment qu'un
vieux, comme moi, peut avoir d'une femme. Je passais en voiture dcouverte
sur le boulevard Saint-Michel. En ce moment traversaient la chausse,
trois ouvrires, dont l'une, ma foi, qui tait trs gentille, dit  ses
camarades, en me touchant presque de la main: Voil l'entreteneur que je
rverais! Je me rendais au Jardin des Plantes, pour le dner que fait 
quatre heures et demie, tous les deux mois, le boa.

Je suis exact, et j'ai devant moi le monstre de dix mtres, en son
immobilit morte, avec ses cailles ternes, ses yeux en verre dcolor,
une tache blanchtre de moisissure sur la tte, comme il en vient aux
serpents empaills au plafond des vieux muses de province.

Et l'on jette dans la cage de verre, un petit agneau blanc, au poil fris,
qui dans son innocence va flairer le serpent, tout prt  jouer avec
lui. Soudain le serpent mort, le serpent empaill, se dtendant comme un
ressort d'acier, saisit la joueuse petite bte par une patte, et en une
seconde, sans que l'on puisse bien se rendre compte de ce qui s'est pass,
tant la chose est rapide, l'agneau qui n'a eu que le temps de jeter deux
ou trois blements, est culbut, enroul, immerg, disparu, n'ayant plus
au-dessus de lui qu'une pauvre patte agite par de mortels gigotements qui
vont en diminuant, jusqu' ce qu'elle vienne raide immobile, dans le
resserrement des anneaux normes du serpent.

Et pendant ce travail de compression et d'touffement, une vie de flamme
est venue aux yeux du serpent, le terne de sa peau a disparu sous un
vernissage comme produit par une petite sue, qui fait les squames de
son dos pareilles  de l'caille blonde, seme  et l, de ronds noirs
semblables  des armoiries de shoguns japonais, tandis que les squames
jauntres du ventre se nuancent du beau jaune imprial d'un mail chinois.

Alors la gueule du monstre s'ouvre, et la patte par laquelle l'agneau a
t saisi, va rejoindre en l'air, tout ensanglante, l'autre patte; et le
serpent rest un moment immobile dans son enroulement, de sa gueule qui
a le rose ple de l'oue d'un poisson, fait jaillir le dardement de sa
petite langue fourchue, au scintillement noir, du noir d'une sangsue.

Puis, alors commence la recherche de la tte de l'agneau, que dans sa
stupidit de reptile, le serpent ne sait plus tre sous lui, une recherche
qui n'en finit pas, et coupe par des repos, des endormements, o il n'y a
d'veill en lui, que le petit scintillement noir de sa langue fourchue:
cela au milieu du resserrement de ses anneaux, laminant le petit corps,
qui ne semble plus qu'une toison fripe, sans rien dedans.

Enfin un grand droulement du serpent, fait dans une lente exploration
de sa cage, laisse voir la petite tte comme allonge, comme amaigrie de
l'agneau... et l'on croit que le serpent va l'engloutir, cette fois, mais
il passe  ct, et se coule, rampant  droite  gauche, par moments se
dressant droit  une hauteur de trois ou quatre pieds, tout rigide, et
surmont de cette tte carre, aux terribles protubrances des mchoires,
lui donnant,  contre-jour, l'apparence d'un formidable serpent d'airain.

Mais il est six heures. Voil une heure et demie, que le boa cherche la
tte de l'agneau, distrait, dit l'homme Jardin des Plantes, par le monde
qui l'entoure. a peut tre encore long, ma foi, je m'en vais.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 juin_.--Toutes les fois que j'ai t au Jardin des Plantes, j'ai
t frapp de la rencontre, qu'on y fait de femmes, bizarres, originales,
excentriques, exotiques, inclassables, et que le contact avec l'animalit
de l'endroit semble disposer aux aventures de l'amour physique.

Aujourd'hui a paru Outamaro, le peintre des MAISONS VERTES.

       *       *       *       *       *

_Samedi 20 juin_.--C'est tonnant comme la mme situation, en des temps
divers, donne lieu aux mmes paroles. Le marquis de Varennes racontait, ce
soir, chez Gavarni, que son grand-pre ou son grand-oncle, emport tout
enfant dans les bois,  un moment de la Terreur, avait dit timidement:
Puis-je parler ici? C'est la mme parole que celle de Lon Daudet, lors
de l'invasion de la maison de Champrosay disant: Puis-je me rveiller
maintenant?

Le marquis de Varennes disait aussi que l'expression populaire: Ne crie
donc pas comme a, tu vas nous faire prendre!, tait une expression
venant de la Terreur.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 juin_.--Hermant qui arrive de Moscou, disait assez
spirituellement, et peut-tre assez justement des Russes: Oui, ils sont
charmants, mais un peu tonns de la grandissime sympathie qu'ils trouvent
chez nous pour eux, sans l'prouver pour nous!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 juin_.--Quelqu'un de bien renseign, me parlant des fonds
secrets, m'apprenait qu'il n'y avait pas seulement le _mandat jaune_ qui
exigeait une signature, et o la signature certifiait la somme donne,
mais qu'il y avait l'argent d'un certain tiroir du ministre, donn de
la main  la main, et qu'il croyait tre l'argent avec lequel vivaient
deux ou trois hommes politiques: argent dont le ministre ne spcifie la
destination que sur une feuille de papier, qu'il met sous les yeux du
Prsident de la Rpublique, lorsqu'il quitte le ministre. Et le papier
est dchir ou brl dans la visite.

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 juin_.--C'est curieux ces moments d'enragement, tout pleins
en leurs ardeurs batailleuses d'une heure, de plans, de projets, de
combinaisons agressives, puis l'heure passe, ces fivres crbrales sont
mortes, teintes, et c'est en vous une aspiration  la bonasserie d'une
vie littraire, n'apportant aucun embtement.

Il y a en bas de mon perron, un Amour en bronze, sur un pidestal en
marbre du Languedoc. Et c'est un amusant spectacle, par ces temps de
chaleur, de voir la petite chatte y chercher le frais, le ventre tal sur
le marbre aux pieds de l'Amour. Puis, aprs une longue sieste, et force
billements et force tirements, reprise au rveil de sa folie de jouer:
la voil s'adressant  l'enfant de bronze, lui faisant toutes les agaceries
possibles, et se remettant un moment le ventre au frais, et revenant
encore une fois  l'Amour, et cette fois, dpite, dcourage,
l'abandonnant pour tout de bon, en passant entre ses jambes, avec un
gros dos courrouc.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 juillet_.--Dans la vie littraire, il y a une chose dlicate,
c'est le contact avec les critiques reinteurs: leur faire grise mine, ce
n'est pas distingu, tre aimable avec eux, a a quelque chose de plat.
Aussi je veux donner de mon journal, dans les volumes qui paratront
encore, donner sur Sarcey et les autres, des extraits tels, que nous
puissions nous donner entre gens similairement reints, des poignes
de main, d'gaux  gaux.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 3 juillet_.--En littrature, je crois qu'il est possible  un
homme, non dou littrairement, d'acqurir un certain tact de la matire.
Mais en musique et en peinture, le non dou musicalement ou picturalement
est condamn  n'avoir jamais le sentiment intelligemment raffin de la
musique ou de la peinture. Ce sont des choses si subtiles, qu'un son,
qu'un ton. Et quant  la peinture, c'est de la blague: le sentiment,
l'esprit, l'ingnuit, l'honntet, toutes ces qualits inventes par
les Thiers, les Guizot, les Taine, tous ces professeurs de peinture qui
n'auraient pas t foutus de reconnatre la plus ignoble copie d'un
original. Il n'y a en peinture que la tonalit et la beaut de la pte.

       *       *       *       *       *

_Samedi 4 juillet_.--Dans une coupe  sak, en laque rouge, je trouve une
petite Japonaise, d'aprs l'idal de beaut rv par ce peuple: la femme
ayant les cheveux noirs, du noir de la laque dont ils sont faits, et le
visage cisel dans un morceau de nacre, apparaissant en une blancheur
transparente.

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 Juillet_.--Au Muse Guimet. Tout en me montrant la malle de
voyage de je ne sais quel antique shogun, contenant les armoiries des
grands feudataires du Japon, et le nombre de sacs de riz que produit
chacune de leurs provinces: malle qui tait pour lui un mmento pour
l'tablissement de l'impt, le fondateur du Muse me conte ceci: Il avait
fait venir un bonze de Ceylan, qui du moment qu'il n'a plus port le
vtement de prtre, ne s'est plus senti un pratiquant, n'a plus pri,
et dans le vide de l'occupation de ses prires, a t pris d'un ennui
formidable, si formidable, qu'un jour voyant passer une procession,
et tant tmoin de la vnration, dont tait entour le porteur du
Saint-Sacrement, il avait t repris du dsir des pratiques religieuses,
du dsir de prier, si bien qu'il s'tait fait catholique, et s'il vous
plat, un catholique exalt, passant toute sa vie dans les glises, en
sorte que M. Guimet avait t oblig de le renvoyer, parce qu'il ne lui
tait d'aucune utilit pour les recherches sur les religions de l'Orient,
et qu'il n'tait au fond qu'un sacristain.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 juillet_.--Visite  Robert de Montesquiou.

Un rez-de-chausse de la rue Franklin, perc de hautes fentres, aux
petits carreaux du XVIIe sicle, donnant  la maison un aspect ancien.
Un logis tout plein d'un mli-mlo d'objets disparates, de vieux portraits
de famille, de meubles Empire, de kakemonos japonais, d'eaux-fortes de
Whistler.

Une pice originale: le cabinet de toilette, au tub fait d'un immense
plateau persan, ayant  ct de lui la plus gigantesque bouilloire en
cuivre martel et repouss de l'Orient: le tout enferm dans des portires
en btonnets de verre de couleur. Une pice o l'hortensia, sans doute
un souvenir pieux de la famille pour la reine Hortense, l'hortensia est
reprsent en toutes les matires, et sous tous les modes de la peinture
et du dessin, et au milieu de ce cabinet de toilette, une petite vitrine
en glace, laissant apercevoir les nuances tendres d'une centaine de
cravates, au-dessous d'une photographie de Larochefoucauld, le gymnaste du
cirque Mollier, reprsent sous un maillot, faisant valoir ses lgantes
formes phbiques.

Comme j'tais en arrt devant une eau-forte de Whistler, Montesquiou me
dit que Whistler est en train de faire deux portraits de lui: l'un en
habit noir avec une fourrure sous le bras, l'autre en grand manteau gris,
au col relev, avec au cou un lisr de cravate, d'une nuance, d'une
nuance qu'il ne dit pas, mais dont son oeil exprime la couleur idale.

Et Montesquiou est trs intressant  entendre dvelopper la faon de
peindre de Whistler, auquel il a donn dix-sept sances, pendant un mois
de sjour  Londres. L'esquisse, ce serait chez Whistler, une _rue sur
la toile_: une ou deux heures de fivre folle, dont sortirait toute
construite dans son enveloppe, la chose... Puis alors des sances, des
longues sances, o la plupart du temps, le pinceau approche de la toile,
le peintre ne posait pas la touche au bout de son pinceau, et le jetait
ce pinceau, et en prenait un autre--et quelquefois en trois heures posait
une cinquantaine de touches sur la toile--chaque touche, selon son
expression, enlevant un voile  la couverte de l'esquisse. Oh! des
sances, o il semblait  Montesquiou, que Whistler, avec la fixit de
son attention, lui prenait sa vie, lui _pompait_ quelque chose de son
individualit, et  la fin, il se sentait tellement _aspir_, qu'il
prouvait comme une contracture de tout son tre, et qu'heureusement
il avait dcouvert un certain vin de _coca_, qui le remettait de ces
terribles sances.

L-dessus, entre la comtesse Greffulhe, et la conversation va  la femme
du temps pass, et Montesquiou en parle avec le tact et la grce d'un
descendant d'une vraie vieille famille, rappelant les bandeaux de cheveux
bravement gris de sa grand'mre, o des fleurs de sureau s'arrangeaient si
bien avec sa vieillesse. Et il conte cette anecdote sur cette grand'mre.
Lors d'un mariage d'une de ses belles-filles, elle demande  une autre
belle-fille de lui prter un manteau, avouant, que si prs de mourir,
elle regardait  cette dpense. Puis, trouvant le manteau  son gr, elle
le gardait, disant  la propritaire du manteau, que pour la ddommager
du prt, elle prt la petite table qui tait l, et que sa belle-fille
trouvait jolie. Or, cette petite table serait le plus merveilleux meuble,
comme bronze cisel du XVIIIe sicle, et appartiendrait aujourd'hui  la
comtesse de Beaumont.

Montesquiou, disons-le bien haut, n'est point du tout, le des Esseintes
de Huysmans, s'il y a chez lui un coin de _toquage_, le monsieur n'est
jamais caricatural, et s'en sauve toujours par la distinction. Quant  sa
conversation, sauf un peu de manirisme dans l'expression, elle est pleine
d'observations aigus, de remarques dlicates, d'aperus originaux, de
trouvailles de jolies phrases, et que souvent il termine, il achve par
des sourires de l'oeil, par des gestes nerveux du bout des doigts.

--Qu'est-ce que vous dites, monsieur de Goncourt, de la surprise qui
m'arrive? me jette la comtesse Greffulhe.

Et elle nous raconte ceci.  propos d'un bal, o elle devait aller en
Diane, on lui a parl d'un buste de Diane de Houdon, que possdait un de
ses voisins de campagne, o elle trouverait sa coiffure. Elle va voir
ledit buste, plac au milieu d'une chambre remplie de fleurs: une vraie
chapelle ayant pour desservants, un vieux mnage soign dans sa vieillesse,
comme la comtesse n'en a jamais vu. Des rapports s'tablissent entre la
comtesse et le vieux mnage. La vieille femme meurt. La comtesse crit une
lettre de condolances attendries au mari, et elle apprend qu'il a pass
la nuit  se promener, sa lettre  la main. Des annes se passent. Le
vieux bonhomme meurt ces temps-ci. Et la comtesse apprend que, comme
remerciement de sa lettre, il lui lgue dans son testament le fameux buste,
dont il avait refus cent mille francs.

Et l'on va faire le tour du petit jardin, du jardin comme au haut d'une
fortification, du jardin dominant le Paris de la rive gauche, et termin
par une serre-bibliothque des livres prfrs par Montesquiou, en mme
temps qu'un petit muse des portraits de leurs auteurs, parmi lesquels mon
frre et moi, nous figurons entre Swinburne et Baudelaire: un petit jardin
fantastique qui a pour arbres une douzaine de ces chnes et de ces thuyas
en pot, que Montesquiou a achets  l'exposition japonaise, arbres nains
qui ont cent cinquante ans, et qui sont de la taille d'un chou-fleur, et
sur la cime desquels, on est tent de passer la caresse de la main, comme
sur le dos d'un chat, d'un chien.

       *       *       *       *       *

Lundi 13 juillet.--Trs malheureux les nerveux en leurs amitis. Dans la
proccupation d'un ami, dans sa mlancolie ils se figurent une baisse de
son affection, un refroidissement; et ce sont  ce sujet, d'absurdes
circumvagations de la cervelle, et d'imbciles imaginations.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 juillet_.--Une femme faisait, devant moi, la remarque que les
mnages religieux ne procraient jamais dans le carme, que leurs enfants
dataient presque toujours des grandes ftes, et qu'il y avait,  l'instar
des oeufs de Pques, beaucoup d'enfants de Pques.

       *       *       *       *       *

Mercredi 15 juillet.--Aujourd'hui, il y a chez les Daudet, un grand dner,
o sont invits le mnage Zola, le mnage Charpentier, et Coppe.

Entre Zola. Ce n'est plus le dolent, le geignard d'autrefois. Aujourd'hui,
il apporte dans sa marche, dans son verbe, quelque chose d'nergique,
d'pre, presque de batailleur. Et dans ses paroles revient,  tout moment,
le nom de Bourgeois, de Constans, auxquels il a crit, qu'il a vus,
accusant chez lui un curieux envahissement de l'ambition politique.

Bientt arrive Coppe, qui vient de Combs-la-Ville, d'un petit village de
l'autre ct de la fort de Senart, o il a lou cette anne. Dans la peau
tanne du pote, la clart aigu de sa prunelle  la couleur de l'eau de
mer, donne  ce Parisien la physionomie d'un vieux loup de mer.

On s'est assis sur la petite terrasse, et l'on cause de la mauvaiset de
la jeune critique  notre gard. C'est l'occasion pour Zola de rpter sa
phrase: Qu'est-ce que a fait les reintements? Qu'est-ce que a fait?
Rien! Et il dclare, que quant  lui, a l'intresse, et que c'est pour
lui une petite joie de savourer, le soir, un article froce qu'il a
entrevu le matin. Et il se met  faire une profession d'amour  l'gard
de ses reinteurs, prenant contre nous la dfense des dcadents, des
symbolistes, cherchant  leur trouver des mrites, et s'attirant par ses
gnreux efforts, cette jolie blague de Coppe: Comment, maintenant,
vous Zola, vous vous occupez de la couleur des voyelles!

On passe  table, avec de la nervosit monte dans les voix, et le souffle
de la contradiction dans les paroles.

L, il est question du RVE, ce qui amne Coppe  demander  Zola, s'il
a vraiment jou de la clarinette. Et Zola de clbrer la clarinette,
et de proclamer, que c'est l'instrument qui reprsente l'amour sensuel,
tandis que la flte reprsente tout au plus l'amour platonique. Comme
le hautbois reprsente le _paysage ironique_, jette un blagueur dans
l'esthtique musicale de Zola, qui se met  parler longuement de sa
toquade actuelle de faire un livret d'opra en prose, et de la belle
et grande chose que pourrait en ceci produire l'union de la littrature
et de l'art musical. Ce qui fait Daudet s'crier, que pour les gens qui
aiment vraiment la musique, la musique est un art qui n'a pas besoin de
l'accommodage d'un autre art, bien au contraire.

L-dessus,  la suite de son pre, le jeune Daudet dclare sans respect
pour les thories de Zola, que la symphonie est la seule forme haute de
la musique, et professe trs loquemment, que la musique ne doit avoir
qu'une _action auditive_, et donner un plaisir des sens, s'tend sur
Beethoven, et en parle un long temps en passionn, un long temps, pendant
lequel Zola garde le silence... au bout de quoi, aprs un profond soupir,
et avec la voix presque plaintive d'un enfant, il laisse tomber: Pourquoi
voulez-vous contrarier mon projet d'opra?

En sortant de table, la discussion va de la musique  la guerre de 1870, 
la guerre de son prochain volume. Sur ce qu'il n'y a pas de _cochoncets_
dans son roman, dit Zola, Magnard aurait t tent de publier son roman
dans le _Figaro_, mais il a eu peur de cette publicit! Il a craint
l'effet de certains chapitres qui ne paratraient pas assez patriotiques,
il a craint l'ennui d'une description de bataille ayant deux cents pages,
il a craint la diminution de la vente du volume par la publicit du
feuilleton, et il a trait avec la _Vie populaire_.

Puis le romancier, amen  parler de ses visites aux acadmiciens,
nous fait un tableau gentiment drolatique de ses entrevues avec les
acadmiciens hostiles  sa candidature.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 juillet_.--La vie chez les civiliss. Le collge jusqu'
dix-huit ans, puis une carrire d'examens jusqu' vingt-cinq ans. La
moyenne de la vie est de quarante ans. C'est vraiment trop d'humanits
dans la vie de l'humanit, et un jour elle retournera  la vie sauvage,
 la vie agricole et chasseresse,  la vie des temps, o l'homme vivait
rellement les annes qu'il passait sur cette plante.

Halperine Kaminsky, le Russe traducteur de ses compatriotes, nous apprend
que Dostoevsky tait pileptique, pileptique comme Flaubert. Et comme je
lui parle de la religion des Russes pour leurs auteurs, il nous conte qu'
l'enterrement de Dostoevsky devant l'affluence et le recueillement du
monde, un moujik avait demand: Est-ce un aptre?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 juillet_.--Dans la promenade de ce matin, Daudet me demandait,
si mon frre avait t tourment par _l'au-del de la vie_. Je lui
rpondais que non, et que pendant sa maladie, il n'avait pas une seule
fois fait allusion  cet au-del, dans ses conversations.

Alors Daudet me demandait quelles taient mes convictions  ce sujet, et
je lui rpondais que malgr tout mon dsir de retrouver mon frre, je
croyais aprs la mort  l'anantissement complet de l'individu, que nous
tions des tres de rien du tout, des phmres de quelques journes de
plus que ceux d'une seule journe, et que s'il y a un Dieu, c'tait lui
imposer une comptabilit trop norme, que celle occasionne par une
seconde existence de chacun de nous. Et Daudet me disait qu'il pensait
tout comme moi, et qu'il y avait dans ses notes, un rve, o il traversait
un champ de gents, aux petits sons crpitants des cosses qui crevaient,
et il comparait ces clatements  nos vies.

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 juillet_.--Au moment de se coucher, pendant que Daudet
soutenait que le talent n'tait rien qu'une _intensit de vie_, un
mlancolique cri de crapaud le faisait revenir  la fabrique de son pre,
o les ouvriers s'amusaient  mettre un crapaud sur une planche basculante,
et avec un coup de bche sur la planche, on le lanait dans l'air, et,
disait Daudet, la pauvre bestiole poussait un cri dans les toiles, et
retombait _escrabouille_ sur le sol.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 juillet_.--Une histoire du grand empereur, il faudrait qu'elle
ft faite par un historien, qui aurait  la fois un cerveau  la Michelet
et  la Carlyle.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 juillet_.--Aprs la lecture de la bataille d'Eylau, dans Marbot,
et ce que le gnral raconte du mpris de la mort et du dvouement 
l'Empereur, nous constations, Daudet et moi, qu'il y a dans le monde bien
autrement du dvouement pour un homme que pour une ide.

En nous promenant avant dner, Rodin me parle de son admiration pour les
danseuses javanaises, et des croquis qu'il a faits d'elles, croquis
rapides, pas assez pntrs de leur exotisme, et qui ont quelque chose
d'antique. Il cause aussi d'tudes semblables sur un village japonais,
transplant  Londres, o se voyaient galement des danseuses japonaises.
Il trouve nos danses trop sautillantes, trop brises, tandis que dans ces
danses, c'est une succession de mouvements engendrant et produisant un
serpentement, une ondulation.

Nous recausons aprs dner avec Rodin, et je lui dis que l'oeil de
l'Europe ancienne et moderne tait et est rest plus sensible  la ligne
qu' la couleur, et je lui donnai cet exemple des vases trusques dont
toute la beaut vient de la silhouette des figurines, tandis que dans la
cramique de la Chine et du Japon, c'est avant tout la tache colore qui
en fait la beaut.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er aot_.--Demain c'est la fte de Daudet, mais on la lui
souhaite aujourd'hui, o le jeune mnage est venu dner.

Et  peine sorti de table, dans cette maison  l'atmosphre littraire, on
cause posie ancienne et grce  la mmoire admirable de Lon, 'a t la
curieuse pice de Villon:

       Comme je suis povrette et ancienne,
       Ni rien ne sais....

Puis la mlancolique pice de Ronsard sur la vieille matresse:

       Quand vous serez bien vieille, au soir,  la chandelle...
       Assise au coin du feu, devisant et filant.

Puis la glorieuse pice de Malherbe, o il se tresse des couronnes:

       Mais trois ou quatre seulement
       Au nombre desquels on me range,
       Savent tresser une louange
       Qui demeure ternellement.

Je crois qu' l'heure prsente, il y a peu de ftes d'crivain, o l'on
fte de si haute littrature, et c'tait charmant, l'espce de griserie
potique qui nous avait tous pris, hommes et femmes.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 aot_.--Oui, oeil nigmatique, oeil de sphinx que l'oeil du
chat, oeil qui n'est, pour ainsi dire, qu'une rverbration verte, ne
s'clairant par aucune des tendresses humaines du regard d'un chien et
mme des autres btes, oeil mystrieux, avec sa pupille en forme de lettre
magique, changeante  toutes les heures, oeil renfermant de l'inconnu,
oeil inquitant, quand il vous observe et vous scrute.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 12 aot_.--J'tais en train de travailler, quand Groult a fait
irruption chez moi, et malgr ma rsistance, m'a emmen chez lui, pour
voir son Turner.

Eh bien, cette demi-journe perdue, je ne la regrette pas, car ce tableau
est un des dix tableaux qui ont donn  mes yeux la grande joie, car ce
Turner, c'est de l'or en fusion, avec dans cet or une dissolution de
pourpre. Un tableau devant lequel est tomb en extase le peintre Moreau,
qui ne connaissait pas mme Turner de nom. Ah! cette _Salute_, ce palais
des Doges, cette mer, ce ciel aux transparences roses d'une amalgatolithe:
tout cela comme vu dans une apothose de pierres prcieuses; et de la
couleur, par larmes, par coules, par conglations, telles qu'on en voit
sur les flancs des poteries de l'extrme Orient. Pour moi c'est un tableau
qui a l'air peint par un Rembrandt, n dans l'Inde.

Et la beaut de ce tableau est faite de ce qui n'est prch dans aucun
bouquin thorique: elle est faite de l'emportement, du _tartouillage_, de
l'outrance de la cuisine, de cette cuisine, je le rpte, qui est toute la
peinture des grands peintres qui se nomment Rembrandt, Rubens, Velasquez,
le Tintoret.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 13 aot_.--Il faisait, ce jour d'aot, une chaleur coeurante, o
la fadeur du ruisseau montait dans l'air sans souffle. Me trouvant sur la
place Saint-Germain-l'Auxerrois, je songeais tout  coup  la fracheur de
la salle du rez-de-chausse du Louvre, en face de moi,  ces catacombes de
la vieille gypte pharaonique.

Et me voil devant le colossal sphinx de granit rose de l'entre, devant
cette puissante image de la royaut, soudant une tte d'homme  un corps
de lion, dont les pattes reposent sur un anneau: symbole d'une longue
succession de sicles.

C'est un Ramss, le fils de celui dont le _nom a fait le tour du monde par
les exploits de son bras_, dont les victoires sculptes ornent les murs
d'Ibsamboul, de Louqsor, du Ramasseum, et pendant que mon esprit est  sa
glorieuse campagne contre les peuples de l'Asie occidentale, o, spar de
son arme, et attaqu par un corps de 2 500 chars, il n'chappe  la mort
que par des prodiges de valeur, une voix de ventriloque, une voix comique
de Bridoux, parlant avec un gardien de la permutation d'un camarade dans
une brigade du Nord, me tire de ma rvasserie, presque colre, et me
chasse plus loin.

Et je m'enfonce au milieu de ces effigies d'une humanit antrieure 
Jsus-Christ de 2 500 ans, je m'enfonce parmi ces femmes jaunes,  la
taille menue, aux hanches peu dveloppes, aux cuisses charnues,  la
chevelure pareille  celle de la fille de Seti II, dont le _noir des
cheveux tait le noir de la nuit_, vtues d'une robe-chemise ouverte en
triangle au milieu de la poitrine, les bras orns de bracelets composs
de douze anneaux, et qui, coquetterie bizarre, ont le dessous des yeux
maquills d'une bande de couleur verte. Je m'enfonce parmi ces hommes, aux
cheveux tuyauts tout droits, aux larges paules,  l'troit bassin,  la
peau briquete, vtus du pagne pliss, appel _schenti_, et tenant entre
le pouce et l'index de la main gauche un petit sceptre, et de l'autre un
bton d'honneur; vtus d'une peau de panthre, quand ils sont des prtres.

Et, en ces matires imprissables du basalte, du granit, semble revivre
autour de moi toute l'gypte pharaonique, tout le monde des fonctionnaires
et des courtisans des 26 dynasties, dans l'emphase lapidaire de leurs
titres et de leurs charges.

C'est le chef des voiles du roi:--c'est le chef de la maison de lumire,
le chef de l'quipement des jeunes soldats;--c'est le chef des conseils du
roi et le commandant des portes;--c'est le chef du secret pour profrer
les paroles du roi;--c'est les yeux du roi dans toutes les demeures
(sans doute le ministre de la police);--c'est le chef des mystres du
ciel, de la terre et des enfers, l'crivain de la vrit dans la demeure
de la justice;--c'est l'intendant des constructions du roi;--c'est le
chef de la grande curie;--c'est le basilicogrammate de la table du roi
(le sommelier);--c'est le chef du gynce royal;--c'est le scribe de
l'oreille du roi;--c'est le flabellifre  la gauche du roi;--c'est le
porte-chasse-mouche  la droite du roi;--c'est le favoris du roi et le
cher  son coeur;--c'est le compagnon des jambes royales du seigneur des
deux Pays.

Et je m'arrtais  de plus humbles reprsentations,  celle de l'crivain
de la maison des chanteuses et aussi  celle de cet humble fonctionnaire
de l'intrieur, Se-Kherta, qui dit: _J'ai donn de l'eau  celui qui
avait soif et des vtements  celui qui tait nu. Je n'ai fait aucun mal
aux hommes_.

Et pendant que j'appartenais tout  la lecture de ces biographies de
pierre, et qu'il se faisait crbralement en moi le transport qui se fait,
 la lecture d'un livre, parmi les personnages et les milieux de ce livre,
je n'tais plus de mon temps, je n'tais plus  Paris. Il me semblait,
d'aprs la belle imagination de Carlyle, avoir t jet de par l'espace et
le temps, dans une de ces toiles lointaines, lointaines, lointaines, o
arrivait seulement aujourd'hui la lumire qui clairait le passage de la
mer Rouge sous Ramss II, et sa vision en retard de milliers d'annes.

Mais la grande clart de midi avait envahi la salle du rez-de-chausse,
me faisant trop matriellement visible, ce que je me plaisais  voir dans
le vague, l'indtermin, la pnombre d'une espce d'hallucination. Alors,
au milieu du grand escalier montant au fond de la salle devant moi, il y
avait un pan d'ombre attirant pour ma rverie. J'y allai, me retournant 
la moiti des marches, pour jeter d'en haut un coup d'oeil sur la salle
d'en bas, o toutes les figurations de vivants sont reprsentes par l'art
de ce temps, dj dans la raideur et l'ankylose de la mort, de cette mort
aime, choye, pare, momifie, sauve si lgamment de la pourriture
et du ver,--et que dans cette salle, surmontent  droite et  gauche,
dans leur tranget mystrieuse, les ttes de ces grandes desses
lontocphales.

Et je continuai mon ascension, le regard attir sur les murs, par de
petites bandes rousses, effranges comme de la charpie dans des cadres,
par des morceaux de papyrus brls par le naphte de l'embaumement, qui me
rappelaient  la fois des scories de manuscrits de Pompi, conserves dans
les armoires du Muse de Naples, et les folioles noirtres de l'tat civil
de Paris, me pleuvant sur la tte, le 24 mai 1871, lors de ma rentre dans
ma maison d'Auteuil.

Et m'approchant de plus prs, je lisais au-dessous la traduction de l'un
d'eux: RCOMPENSE PROMISE POUR UN ESCLAVE FUGITIF.

   _L'an XXV, le XVI d'Epiphi_.

   _Un esclave d'Aristogne, fils de Chrysippe d'Alabanda, dput, s'est
     chapp_.

   _Il se nomme Hermon, et est aussi appel Nilos; Syrien de naissance,
   de la ville de Bambyce; environ dix-huit ans, taille moyenne, sans
   barbe, creux au menton, signe prs de la narine gauche, cicatrice
   au-dessous du coin gauche de la bouche, le poignet droit marqu de
   lettres barbares ponctues_.

   _Il avait (quand il s'est enfui) une ceinture contenant en or monnay
   trois pices de la valeur d'une mine, dix perles, un anneau sur lequel
   sont un lecythus et des strigilles. Son corps tait couvert d'une
   chlamyde et d'un perizma_.

   _Celui qui le ramnera recevra 2 talents de cuivre, et 3 000 drachmes;
   celui qui indiquera seulement le lieu de sa retraite, si c'est dans
   un lieu sacr, 1 talent et 2 000 drachmes, si c'est chez un homme
   solvable et passible de la peine, 3 talents et 5 000 drachmes.
   Si l'on veut en faire la dclaration, on s'adressera aux employs du
   stratge_.

Oui, c'est tout le long de cet escalier, expose sur ces fragments de
papyrus, toute la vie civile du peuple du rez-de-chausse, ce sont ses
contrats de vente (_ses crits d'oui_), ses donations avec la formule:
_Tu as donn et mon coeur est satisfait_, ses partages, ses prts, ses
inventaires, ses rclamations, etc., etc.

Et je lisais encore cette PLAINTE EN VIOLATION DE SPULTURE:

   _ Denis, hipparque des hommes, et archiphylacite du Pri-Thbes, de
   la part d'Osororis, fils d'Horus.

   Je porte  ta connaissance que l'an XXXIV du double rgne de Philomtor
   et d'Evergte II, lorsque Lochus est venu  Diospolis-la-Grande,
   certaines personnes ont envahi l'un des tombeaux qui m'appartiennent
   dans le Pri-Thbes; l'ayant ouvert, ils ont dpouill quelques-uns des
   corps qui y taient ensevelis, et en mme temps ont emport tous les
   effets, que j'y avais mis, montant  la somme de dix talents de cuivre_.

   _Il est arriv aussi que, comme la porte fut laisse toute grande
   ouverte, des corps en bon tat ont beaucoup souffert de la part des
   loups, qui les ont en partie dvors_.

   _Puisque j'intente action contre Poris et Phtnis son frre, je demande
   qu'ils soient cits devant toi, et qu'aprs mr examen, on rende la
   dcision convenable_.

   _Sois heureux_.

Et je lisais encore ce CONTRAT DE MARIAGE que je copiai:

   _L'an XXXIII, du roi Ptolme, fils de Ptolme le Dieu; tant Aetus,
   fils d'Apollonius, prtre d'Alexandre et des deux frres, tant
   Dmtria, fille de Dyonissos, canphore devant Arsino Philadelphe_.

   _Le pasthophore d'Ammon Api, de la partie occidentale de Thbes. Pana
   fils de Pchelcons, dont la mre est Tahet, dit  femme Taketem, fille de
   Relon, dont la mre est Tanetem:_ Je t'ai accepte pour femme. _Je t'ai
   donn 1 argenteus en tout pour ton don de femme. Que je te donne 6
   vingtimes d'artabes par jour, 3 hins d'huile par mois, ce qui fait par
   an 36 hins d'huile, 1 argentues et 2 diximes pour ta toilette d'une
   anne, 1 dixime d'argenteus en sekels, pour ton argent de poche par
   mois, ce qui fait un argenteus et 2 diximes pour ton argent de poche
   d'une anne. Ton argent de poche d'une anne est en dehors de ton argent
   de toilette. Que je te le donne chaque anne;  toi il appartient
   d'exiger le payement de ton argent de toilette et de ton argent de
   poche qui doivent tre  ma charge. Ton fils an; mon fils an sera
   l'hritier de tous mes biens prsents et  venir_. Je t'tablirai comme
   femme. _Que je te mprise, que je prenne une autre femme que toi, je te
   donnerai 20 argenteus. La totalit des biens quelconques qui sont  moi,
   et que je possderai, sont en garantie de toutes les paroles ci-dessus,
   jusqu' ce que je les accomplisse. Les crits que m'a faits la femme
   Tahet, fille de Thos, ma mre, sur moiti de la totalit des biens qui
   appartiennent  Pchelcons, fils de Pana, t'appartiennent ainsi.
   Fils, fille, provenant de moi qui voudrait t'inquiter, te donnera 20
   argenteus_.

   _A crit le scribe des hommes de Thbes, prtre d'Ammon Horpueter, fils
   de Smin_.

Et copiant ce papyrus, j'avais comme le sentiment de m'tre endormi dans
l'escalier, de m'tre assoupi dans un endroit public, et de faire un rve,
o la galopade de deux gamins en gros souliers, descendant les marches 
cloche-pied, ou la bruyance simiesque d'une jeune ngresse en joie, ou la
dissertation, pleine de consonnes, d'archologues tudesques, ou le regard
par-dessus mon paule d'un gyptien d'aujourd'hui, coiff du fez classique,
ou l'opoponax odorant d'une cocotte, me frlant de l'envole du voile de
son chapeau, ou enfin les bruits, les parfums, le contact des gens: toutes
les manations modernes de la vie vivante traversaient lgrement mon rve
dans le vieux pass, sans interrompre mon ensommeillement.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 aot_.--Aujourd'hui, chez les Zeller, le vieux docteur Blanche
parlait curieusement du culte de la Vierge, chez l'ouvrire. Il disait
tre mont, rue du Bac, chez une ouvrire contrefaite, ayant une maladie
du coeur, trs avance, et autour du lit, o elle tait couche, une
vieille folle, qui tait sa mre, dansait. La misrable crature avait sur
sa commode, une vierge, prs de laquelle une veilleuse brlait. Voyant un
moment les yeux du docteur se tourner vers le petit pltre, d'un geste
allant de sa mre  sa triste personne, elle disait: C'est cela seul qui
peut me faire supporter la vie, la vie telle que je l'ai!

Il trouva une autre fois, une ouvrire, galement contrefaite, galement
malade du coeur, dont la petite vierge tait tout entoure de fleurs, et
qui lui disait avec passion: Oui, c'est mon aide, mon secours en ce bas
monde!

Oh! les cochons, que ces gouvernants qui travaillent  tuer la foi chez
ces pauvres diablesses, auxquelles ils n'assurent pas le paradis sur la
terre, et dont ils se fichent pas mal avec leur _fraternit_, crite en
grosses lettres, sur la pierre de leurs ministres.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 aot_.--Dpart pour Jean d'Heurs.

 Saint-Dizier. Un chauffeur d'un train qui passe  un chauffeur d'un
train arrt: Pas le temps d'arroser seulement sa casquette!

Causant avec Marin, des canailleries financires de l'heure prsente, il
me dit: Je rencontre, un jour de ces dernires annes, quelqu'un que je
ne te nommerai pas. Lui, l'homme calme je le trouve tout  fait en colre.
Je lui demande ce qu'il a. Et voici ses paroles textuelles: Je sors, avec
deux collgues, d'examiner les comptes de l'isthme de Panama... coutez...
quatorze cents millions ont t dpenss... eh bien, quatre cents millions
ont t dpenss dans l'isthme... il y a un milliard qu'on ne retrouve
pas... il est impossible qu'on ne poursuive pas Lesseps.

Puis causant des clubs d'une manire gnrale, Marin me disait, que pour
y entrer tout de _go_, il fallait s'y prsenter trs jeune, parce qu'un
homme, qui jouit  Paris d'une certaine notorit, s'est fait nombre
d'ennemis  quarante ans, et est presque assur de plus de boules noires
qu'il n'en faut pour tre refus.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 aot_.--Les arbres, tels que je les vois avec mon oeil de myope,
 travers mon lorgnon n 12, ne ressemblent en rien aux arbres peints,
dans les tableaux anciens et modernes. Car, les arbres que je vois,
sont plutt avec le fourmillement de la feuille, les arbres de la
photographie, ou encore les arbres des petites eaux-fortes de Fragonard,
o ce fourmillement de la feuille est rendu par le _grignotis_ du travail.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 septembre_.--Le banquier M***, auquel on demandait pourquoi
les banquiers ne faisaient plus d'emprunts, rpondait, parce que les
bnfices que les banquiers pouvaient faire dans un emprunt, taient
maintenant mangs par l'arrosage de la presse.

L'intrt de l'argent prt par un banquier avec l'agio, la commission,
revient  12 p. 100. Voici une de ces choses qu'il serait pour tout le
monde de la plus grande utilit de savoir, et que personne ne dit ou
n'imprime, et que trs peu de personnes savent.

       *       *       *       *       *

_Lundi 7 septembre_.--Sait-on que dans les couvents, il est permis aux
religieuses d'avoir des chats, mais qu'il leur est dfendu d'avoir des
chattes. Les amours des chats tant extrieurs ne leur tombent pas sous la
vue, tandis qu'on craint que la grossesse, la mise bas, la maternit des
chattes, puissent veiller la curiosit de l'amour chez ces femmes. C'est
ce que m'affirme une jeune fille, qui a pass deux ans, dans un couvent de
Rouen.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 septembre_.--Ces nuits-ci, ou dans la journe, je pche
beaucoup  la ligne, quand je ferme les yeux avant de m'endormir, j'ai
dans ma rtine, le bouchon de ma ligne avec le blanc de la plume, le rouge
du lige, et les transparences de la rivire coulant sur les herbes, et
la ride de l'eau quand a commence  piquer, et la fuite et le plongement
et la disparition du bouchon dans les profondeurs sous-marines. C'est
extraordinaire, mon oeil a t transform en un clich de photographie
colorie, et aucun spectacle de ce monde ne laisse en moi une image
pareille. Pourquoi une figure aime, souvent regarde, ne revient pas,
prcise, arrte, ligne, dans votre oeil, comme ce bouchon de lige.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 11 septembre_.--Dans la bataille littraire du moment, on n'a
pas dit--ce que j'ai affirm  propos de Flaubert--que le grand talent en
littrature tait de crer, sur le papier, des tres qui prenaient place
dans la mmoire du monde, comme des tres crs par Dieu, et comme ayant
eu une vraie vie sur la terre. C'est cette cration qui fait l'immortalit
du livre ancien ou moderne. Or les dcadents, les symbolistes et les
autres jeunes, peuvent avoir mis des sonorits dans leurs plaquettes, mais
jamais, au grand jamais, n'ont dpos l dedans, l'tre dont je parle--et
mme un tre de second, de troisime plan.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 septembre_.--Toute la soire d'hier, toute la matine
d'aujourd'hui, dans des recherches  l'appui de ma journe du 13 aot dans
le Muse gyptien, je rencontre le dogme de l'immortalit de l'me et de
la rsurrection, affirm par tout le granit et le basalte sculpts de
l'gypte. Seulement les gyptiens croyaient, professaient, que ce qu'il
y avait d'immortellement vivant, dans le corps d'une femme ou d'un homme
dcd, entrait dans un tre naissant, et que lorsqu'il avait parcouru
tous les animaux de la terre, de la mer, de l'air--ce qui durait 3 000
ans,--ce germe immortel rentrait dans un corps humain.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 septembre_.--Jeanne, la jeune marie, a eu une crise nerveuse,
cette nuit, et Daudet qui a pass une partie de la nuit sur pied, a t
poursuivi dans son insomnie par l'ide d'une pice qu'il me conte, ce
matin.

Un jeune homme fatigu, lass de la vie, revient dans son pays, dans
la Camargue, avec ses fivres et ses eaux. Il y retrouve comme garde
de marais, un garon qui a t lev avec lui, un garon rest simple
paysan, et mari  une femme de sa condition, mais d'une nature dlicate,
distingue. Le jeune homme, sans aucun amour pour elle, sans occupation
dans sa vie, a l'ide, avec l'assentiment du mari, d'en faire quelque
chose, de lui apprendre  lire, de lui donner quelque instruction, et l
dans l'claircie de son intelligence, il songe  placer la phrase qu'il a
entendu dire  la mre de Mistral, aprs une lecture de son fils: Je n'ai
pas tout compris, mais _j'y ai vu une toile_.

L-dessus arrive passer une semaine chez lui, une ancienne matresse, une
actrice de _boui-boui_ qui fait clater la jalousie de la femme du garde
de marais, qui aime inconsciemment, et un jour se refuse  prparer les
plats du Nord que veut manger l'autre. C'est alors que le mari, d'abord
tout heureux et tout fier de l'ducation spirituelle de sa femme, vient
trouver le jeune homme, et lui embrassant les mains lui dit: Monsieur
Henry, il faut partir, ma femme ne m'aime plus.

Et le jeune homme s'en irait.

Daudet, l dedans, voudrait montrer l'intelligence apportant le malheur
dans un intrieur tout aimant, tout heureux.

Il aurait aussi l'ambition de faire cette petite pice trs nature, de
montrer son monde au milieu d'anguilles d'argent frtillantes, et tout
grelottant de fivre, comme la famille qui lui sert de modle dans son
souvenir.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 20 septembre_. Dans notre promenade en landau, il est amusant
le regard de Daudet, fouillant pour sa Caravane toutes les maisons de
paysans et de petits bourgeois, et cherchant  percer les existences qui
sont derrire ces murs: Oui, je les habite! s'crie-t-il. L-dessus je
lui dis: Pensez-vous que dans le sicle prochain, il y aura peut-tre des
appareils pour voir tout ce qui se passe derrire ces murs, et y entendre
tout ce qui s'y dit. Et en effet ce sera peut-tre... Le miracle de
l'instantan est un miracle tout aussi tonnant que pourraient tre
ceux-ci.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 septembre_.-- la suite d'une pche o j'ai reu sur le dos,
en pleine Seine, un tel orage de pluie et de grle, qu'il a fallu mettre
les mains dans mes poches, pour qu'elles ne soient pas mises en sang par
les grlons, j'ai eu ce matin une crise hpatique, douloureuse en diable.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 septembre_.--Parlant  Daudet de l'optimisme de sa femme, je lui
dis: Oui, nous deux, hlas! nous voyons les choses, le jour, comme les
autres les voient, la nuit, dans une insomnie, aprs un cauchemar.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 25 septembre_.--Ce soir, Valentin Simond racontait la dernire
soire de Delescluze, o il se faisait accompagner par lui au Comit de
Salut public, disant qu'il avait besoin de causer avec un ami, et lui
confiant dans le trajet, qu'engag dans une cause qu'il n'avait pas
choisie, il ne laisserait pas une mmoire dshonore, et qu'il ne lui
restait plus qu' mourir, ajoutant que la Rpublique tait dcidment
fonde, et qu'il restait assez de Jules Simon pour la dfendre. Et Baur
racontait son dpart le lendemain, et sa marche aux coups de fusil, aprs
avoir pris un bol de bouillon, que lui avait donn une fille du quartier,
ayant une rputation dans le genre de la _Goulue_.

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 septembre_.--Ce soir, le jeune Hugo qui vient de passer son
examen de fourrier, et qui a une permission de quatre jours, tombe  dner
chez Daudet. Je lui fais raconter son horrible vie, cette vie, o il
existe encore des peines corporelles d'un code du temps des galres, comme
la _double boucle_.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 octobre_.--Trois jours avec une affreuse douleur dans le ct. Je
fais venir aujourd'hui Malhen qui me dit, ce que je pressentais, que j'ai
un _zona_, auquel se mle toujours un douloureux rhumatisme intercostal.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 11 octobre_.--Une cousine des Daudet qui vient d'tre opre
d'une tumeur intrieure, chez les Bndictines de la rue de la Sant (le
Saint-Jean-de-Dieu pour les femmes), exprimait, la veille de l'opration,
 Mme Daudet, l'horreur qu'elle prouvait pour tous les meubles de cette
chambre, bien certainement plusieurs fois habite par la mort, et la
rpugnance qu'elle avait  toucher  cette sonnette du fond du lit,
pntre pour elle de la sueur des mains d'agonisantes qui l'avaient
secoue.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 octobre_.--Une jeune Roumaine frappe  ma porte, demandant  me
voir. Sur la rponse que je suis sorti, des pleurs lui montent aux yeux,
dans l'impossibilit qu'elle a de repasser mercredi. Elle revient quelques
minutes aprs, et dit  Plagie: Est-ce que vous ne pourriez pas me
donner quelque chose, venant de M. de Goncourt? Et Plagie qui ne veut
pas me dranger, lui donne le crayon, avec lequel elle fait ses comptes de
cuisine.

       *       *       *       *       *

_Samedi 31 octobre_.--Un mois, un mois entier, o la brlure de mon
rhumatisme intercostal me prive de sommeil, toutes les nuits.

Alors je me trouve dans la journe si fatigu, si las, que je suis oblig
de me coucher, ne dormant gure plus le jour que la nuit, mais trouvant un
repos dans l'horizontalit. Et toute ma distraction est dans ma chambre
aux volets ferms, et o les tapisseries sont comme serres dans l'ombre,
d'tudier la lumire sur le seul panneau o filtre un peu de jour. C'est
un mdaillon, o une bergre, en ce costume espagnolis, mis  la mode par
Vanloo, verse d'une fiasque un verre de vin  un berger  la culotte jaune
soufre d'une rose trmire, dans un paysage aux arbres bleutres, aux
lointains couleur crme. Et la scne se voit dans son troit coup de jour,
comme claire par une aube lacte, un ensoleillement doucement ferique,
un rayonnement de midi ayant quelque chose de fantastique.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er novembre_.--Daudet parlait de l'intrt d'un livre, qui
raconterait l'enfance et la jeunesse des hommes qui ont _merg_. Et il
disait son tonnement de la ressemblance de sa _tumultueuse_ enfance avec
celle de Byron, quand il l'avait lue dans Taine. Et l-dessus il exprime
le regret d'avoir crit le PETIT CHOSE, quand il l'a crit, en un temps
o il ne _savait pas voir_. Alors je lui donnai le conseil de refaire
le livre, comme si l'autre n'existait absolument pas, et vraiment la
comparaison serait curieuse entre ces deux livres: l'un au moment o
l'observation n'existait pas encore chez l'crivain; l'autre au moment
o cette observation est arrive  la perspicacit aigu.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 novembre_.--Toujours des nuits sans sommeil, toujours un ct,
dont la peau semble  vif, avec dedans, de temps en temps, un lancement
qui ressemble  la piqre simultane de deux ou trois sangsues.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 novembre_.--Avant les tentatives de l'impressionnisme, toutes
les coles de peinture de l'Europe sont noires, sauf la peinture franaise
au XVIIIe sicle, et je suis persuad que cette peinture doit sa couleur
 la tapisserie, aux exigences du coloris que demande cet art industriel,
par l'habitude qu'avaient nos peintres de ce temps, de travailler, plus de
la moiti de leur temps, pour les manufactures de Beauvais et des Gobelins.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 novembre_.--Quel laboratoire de mensonge que les journaux. Je
ne sais quel journal cite parmi les tombes dlaisses, la tombe de mon
frre, juste au moment, o je viens de faire polir une dalle de granit, et
sceller dessus le mdaillon du cher enfant, excut en bronze, cet t,
par le sculpteur Lenoir.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 novembre_.--Une femme du peuple se plaignant de son fils, prs de
la buraliste du chemin de fer: Ah! on peut dire qu'il m'a cot de la
graisse!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 novembre_.--Sully Prudhomme dne ce soir chez Daudet. Une
tte, o court sur la tempe une mche grise, semblable  une aile
d'oiseau replie, une conversation intelligente, substantielle, savante,
aimant le mot abstrait, une conversation qu'on pourrait qualifier de
mystico-philosophique, servie par une petite voix flte, qui a parfois
les sons mystrieusement enrous d'une voix d'adolescent entrain de muer.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 novembre_.--J'ai repris mon travail sur la Guimard, et j'y
travaille autant que me le permet mon tat maladif. C'est amusant, ces
reconstitutions d'tres du pass, faits de toutes pices et de toutes
choses, ainsi que je le fais. Hier, j'tais  la Bibliothque de l'Opra,
demain, j'irai chez un notaire, successeur du notaire de la Guimard,
copier le contrat de mariage de la danseuse, un autre jour, j'irai prendre,
chez Groult, la description de son portrait en Terpsichore, peint par
Fragonard dans son htel de la Chausse-d'Antin, un autre jour j'irai, 
Pantin, retrouver ce qu'il peut rester de son rotique thtre, un autre
jour encore, j'irai chez Prieur de Blainville, s'il existe encore, tudier
la gouache de la rare estampe du CONCERT  TROIS.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 novembre_.--On me conte ceci, ce soir. Un jeune homme tait
all, un de ces jours-ci, causer affaires, avec un banquier isralite,
un des grands banquiers parisiens. Ce jeune homme qui est un exubrant,
dans la chaleur de son exposition, posait la main sur le couvercle d'un
sucrier, faisant partie d'un verre d'eau pos sur le bureau du banquier,
et emport par un mouvement oratoire, il l'enlevait en l'air, au bout de
sa main. En cet instant, il vit un tel bouleversement sur les traits du
banquier, que rappel au sang-froid, il lui dit: Oh! pardon! et remit
le couvercle sur le sucrier. Mais la mouche n'y est plus, lui jeta le
banquier, et devant l'incomprhension du jeune homme: Oui, la mouche que
j'y mets, pour que le domestique ne vole pas mon sucre! Tout dmont
qu'il tait, le jeune homme continuait  exposer son affaire dans
l'inattention du banquier, dont il voyait les regards se porter rapides,
 droite,  gauche, quand tout  coup, dans un ramassement de main, il
attrapa une mouche, qui rentra dans le sucrier. Et alors seulement le
jeune homme se vit absolument cout.

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 novembre_.--Je reois un singulier article, paru dans la _Revue
de l'volution_: un article o M. Dubreuilh comptant les mille premiers
mots de MANETTE SALOMON, rpartis en sept groupes: _tres et Choses_
(substantifs et prnoms), _Qualits_ (adjectifs qualificatifs),
_Dterminations, Actions, Modifications, Relations, Connexions,
Interjections_, et les rapprochant des premiers mille mots du DISCOURS DE
LA MTHODE, de Descartes, des premiers mille mots de l'ESPRIT DES LOIS, de
Montesquieu, des premiers mille mots de TLMAQUE, de Fnelon, etc., etc.,
me trouve beaucoup plus riche en _Dterminations_ (adjectifs et articles)
qu'en _Connexions_ (les mots qui servent  lier les tres et les choses)
et dclarant que je suis l'crivain qui s'loigne le plus de Descartes,
il me classe, en la haute et respectable compagnie de Bossuet et de
Chateaubriand.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 22 novembre_.--Daudet parlait ce soir passionnment de la mer,
et disait qu' cause de sa myopie, l'enchantement de la mer ne lui venait
pas par les cts de couleur qui empoignent les peintres, qu'il tait pris,
lui, qui a l'oreille si extraordinairement fine, par les cts, pour
ainsi dire, musicaux, par sa grande lamentation lointaine, son brisement
contre les rochers, le bruit de remuement de draps mouills de son bord,
et il en imitait le bruit.

       *       *       *       *       *

_Samedi 28 novembre_.--J'avais jur, aprs cette troisime gele de mon
jardin, en vingt ans, de ne plus le refaire, mais ces serments ressemblent
 des serments d'ivrognes qui jurent de ne plus boire. Ces jours-ci, un des
premiers jours de vaillance de ma convalescence, j'ai t  Versailles,
chez Moser, et j'ai achet de merveilleux arbustes, qui vraiment d'un coin
du jardin font un tableau de coloriste. C'est un _tuya elegantissima_,
cette pyramide pourpre, place entre deux fusains si panachs, qu'il
semblent des arbustes feuills de blanc; c'est un _juniperus elegans_, qui
a le ton de vieil or des chrysanthmes; c'est un _tuya canadiensis aurea_,
dont le branchage semble d'or, quand le soleil joue dedans; enfin c'est la
petite merveille un _retinospora obtusa gracilis_, un petit arbuste  la
forme crase des arbres centenaires en pot de l'Extrme-Orient, et qui a
quelque chose d'une agglomration de choux de Bruxelles en velours.

       *       *       *       *       *

_Samedi 5 dcembre_.--Un viveur du grand monde parisien dclarait devant
moi, qu'il n'aimait que les filles, et il les exaltait en disant, que ces
cratures sorties du _trou aux vaches_, arrivent  tre les matresses du
got et de la mode de Paris, et cela par une admirable diplomatie et la
plus savante conduite de la vie, sachant qu'elles perdent leur position,
rencontres un maquereau au bras, ou une robe canaille sur le dos. Et
leur comparant les femmes du monde, qui entrent dans la vie avec tant
d'avantages, il constate que celles qui sont un peu _retentissantes_,
n'arrivent qu' se dclasser.

Et il fait la remarque que, tous les ans, il se fait  peu prs 80 000
filles, et que sur ces 80 000, il en surnage  peu prs une quarantaine
parmi les _rgnantes_  Paris, et qui ne sont pas des femmes de Paris,
parce qu'il existe toujours chez ces dernires, un ct gavroche, un ct
blagueur qui embte le _mich_, en gnral un tre officiel: Oui, fait
mon causeur, oui, ces rgnantes sont seulement des femmes, nes en
province, apportant un ct domestique, et toutes prtes  dire: Monsieur
le Comte  l'homme avec lequel elles couchent.

Ce soir dner pour la pendaison de la crmaillre, chez le jeune mnage
Daudet.

Parmi les dneurs, M. Hanotaux des Affaires trangres, qui vient causer
avec moi des tapis persans du XVIe sicle. Et il m'entretient de la
colonie persane de Constantinople faisant le commerce des tapis, qu'il a
beaucoup frquente, de ces gens si polis, aux gestes d'un calme dessin,
apportant quelque chose de mystrieux  leur commerce. Il me parle d'un
certain tapis vert achet par l'un d'eux, qu'on ne pouvait pas voir, tapis
auquel, si on faisait allusion, le Persan levait les mains  la hauteur de
la tte, avec un _chut_ de la bouche, rclamant une discrtion facile 
garder.

Du reste, le marchand oriental a toujours t un peu cachottier de ses
choses  vendre, et peu dsireux de les laisser voir, sachant que les
choses vues par trop de monde, perdent une partie de leur valeur. Il
existe,  ce qu'il parat, des documents anciens qui tablissent le
mystre, dont entouraient les marchandises d'art, les marchands des
premiers temps. Et aujourd'hui encore chez le Japonais Hayashi, la vente
se fait aux clients, dans une chambre  la porte ferme, et on ne peut
absolument aborder Hayashi, qu'aprs ambassade. Et vraiment on serait
tent de lui dire: Est-ce que vous fabriquez de la fausse monnaie?

       *       *       *       *       *

_Dimanche 6 dcembre_.--On parlait du besoin de mensonge qu'a l'homme, et
non pas seulement dans le livre qu'il lit, mais mme chez quelques-uns,
dans l'exercice de la vie.  ce sujet Daudet racontait, que Morny ne
voulait jamais recevoir, un malheureux, une femme vieille ou laide,
faisant tout, dans sa fuite de la ralit, pour n'tre pas ramen  cette
ralit. C'tait Morny qui disait au frre de Daudet, quand il faisait
jouer l'IDOLE, pice se passant entre des vieux: C'est bien triste!

Rosny disait aujourd'hui, au _Grenier_, que d'aprs un travail assez
srieux, l'assassinat en moyenne ne rapportait gure que quinze francs, et
que les sclrats anglais qui sont des gens pratiques, avaient absolument
abandonn l'assassinat, pour le vol.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 dcembre_.--Maupassant serait attaqu de la folie des
grandeurs, il croirait qu'il a t nomm comte, et exigerait qu'on
l'appelt: Monsieur le comte.

Popelin, prvenu qu'il y avait un commencement de bgayement chez
Maupassant, ne remarquait pas, cet t, ce bgayement chez le romancier, 
Saint-Gratien, mais tait frapp du grossissement invraisemblable de ses
rcits. En effet, Maupassant parlait d'une visite faite par lui  l'amiral
Duperr, sur l'escadre de la Mditerrane, et d'un nombre de coups de
canon  la mlinite, tirs en son nom et pour son plaisir, coups de canon
allant  des centaines de mille francs, si bien que Popelin ne pouvait
s'empcher de lui faire remarquer l'normit de la somme. L'extraordinaire
de ce rcit, c'est que Duperr  quelque temps de l, disait  Popelin
qu'il n'avait pas vu Maupassant.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 dcembre_.--Dner chez les Daudet, avec Barrs. L'homme a une
lgance fluette, lance, et des yeux d'une douceur charmante.

Il me parle de Nancy, de la maison o je suis n, puis il saute aux
journaux de Mlle Bashkintseff, publis incompltement, et dont la
collection innombrable de petits cahiers lui monterait--par un geste
qu'il fait de la main--lui monterait jusqu' la ceinture: gigantesque
confession, o il y aurait en tte une moquerie de la manie de poser de
Stendhal, avec toutefois l'aveu que, la chose est tentante.

 Barrs succde prs de moi, le jeune Rosny, qui me dit tre content du
livre crit, dans le moment, en collaboration avec son frre, que le livre
est passionn, renfermant de la belle passion pas dramatique. Il m'avoue,
qu'ils sont en train de vivre en plein populaire, proclamant que ces gens,
sont trs suprieurs dans le dvouement et le sacrifice, aux gens clairs,
peut-tre par une espce d'inscience.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 dcembre_.--On exaltait Veuillot, et Hennique disait ses
douloureuses dernires annes. Il tait encore matre de ses penses, et
pouvait les formuler par la parole, mais il ne pouvait plus sur le papier,
leur donner la forme crite. On se figure l'enragement chez le merveilleux
pamphltaire, de ne pouvoir plus continuer  tre un journaliste.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 dcembre_.--Duo avec Bracquemond. Corot: un enveloppeur
d'aube et de crpuscule.--Thodore Rousseau: un sublime dcoupeur.--Turner:
une pierre prcieuse en liqufaction.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 dcembre_.--Ce matin, pas bien, mais pas bien du tout. Demande
 Daudet de m'avoir une consultation de Potain, et de venir un peu causer
affaires srieuses.

Dans la fivre de cette nuit, un cauchemar cocasse. Une demoiselle, 
laquelle j'ai fait la cour, dans les temps passs, arrivant dans un grand
manteau de deuil, de la trane duquel sortait soudain, un petit prtre,
pareil  ces diablotins jaillissant d'une bote, qui, un papier  la main,
l'tendait sur mon lit, et me faisait signer un mariage _in extremis_.

       *       *       *       *       *

_Samedi 19 dcembre_.--Ce matin tombe chez moi, envoy par Daudet, Bari
le bras droit de Potain. Auscultation des plus compltes, o il me dit
qu'il y a dans le dos, bien des petites choses  droite, bien des petites
choses  gauche, pas tout  fait satisfaisantes, mais que les poumons sont
en bon tat, et qu'il n'y a pas  craindre une fluxion de poitrine.

       *       *       *       *       *

_Lundi 21 dcembre_.--Jamais, je crois, je n'ai eu de faiblesses de tte
et de corps, ressemblant plus aux faiblesses qui prcdent la mort.
Cependant aujourd'hui, il y a un peu de mieux, et avec ce mieux, la
rentre dans ma cervelle de projets, de choses en avant, que je n'avais
plus du tout, ces jours-ci.

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 dcembre_.--Voil, tout prs d'un mois, que je n'ai mis le pied
dehors, et je commence  avoir une envie de la marche dans les rues de
Paris, du badaudage devant les talages, de la pousse de certaines portes
de marchands.

Et ce soir, je me suis mis  _reregarder_ des impressions japonaises et
des porcelaines de Saxe.

FIN DU HUITIME VOLUME

       *       *       *       *       *




TABLE ALPHABTIQUE DES NOMS


A

Adam (Mme), 104.

Aetus, 269.

Aime (Mlle), 135.

Ajalbert (Jean), 134, 159, 187, 191, 201, 203, 204, 207, 242.

Alexandre (Mme), 198.

Alexis (Paul), 5, 34, 133, 135, 137, 227.

Alvarez, 98.

Andlau (les d'), 82.

Anne Comnne, 77.

Antoine, 5, 8, 20, 26, 27, 28, 29, 31, 32, 36, 37, 45, 138, 159, 187, 191,
  192, 201, 204, 243.

Apollonius, 269.

Aristogne, 267.

Arnim (le comte d'), 116, 117.

Arsino Philadelphe, 269.

Artaxerxs Mnmon, 212.

Attila, 80.


B

Balzac, 47, 48, 49, 50, 181, 183.

Banville (Thodore de), 218, 219.

Barante (M. de), 157, 158.

Barbey d'Aurvilly, 47.

Barbier (Mlle), 6.

Bari, 290.

Barny (Mme), 29.

Baron, 227.

Barrs, 288, 289.

Bashkirtseff (Mlle), 298.

Baudelaire, 59, 70, 78, 189, 235, 236.

Baur, 186, 236, 278.

Becker, 187.

Beethoven, 90.

Belot (Adolphe), 127.

Benedetti (fils), 169.

Branger, 93.

Brendsen, 23.

Berthet (lie), 127.

Besenval (le baron de), 119.

Bing, 11, 218.

Bismarck, 75, 159.

Blanche (le Dr), 24, 271.

Blanche, 6, 19, 118.

Blarenberg, 87.

Blowitz, 115, 116, 117.

Boisgobey (Fortun du), 127, 140.

Bonnires (Robert de), 220.

Bonvalot, 186.

Borelli (le comte), 143.

Bossuet, 184.

Bouchard, 150, 151.

Boucher, 76, 147, 234.

Bouillon, 19.

Boulanger (le gnral), 12, 75, 87, 96, 97.

Bourgeois, 206, 207.

Bourget (Paul), 6, 155, 235.

Boussod, 236.

Brachet, 74.

Bracquemond, 289.

Brands (le critique), 99.

Bressant, 31.

Burguet, 102, 134.

Burty, 108, 127, 156, 160, 218.

Byron, 280.


C

Callias, 153, 154.

Callias (Mme), 94.

Canrobert, 121.

Carcano, 98.

Carlyle, 182, 260.

Carnot, 7, 22, 50.

Carpeaux, 105.

Carrire, 99, 159, 160, 190, 202, 212, 231, 236.

Card (Henri), 186.

Cernuschi, 63, 64.

Czanne, 70.

Chabrier, 215.

Chamfort, 238.

Champcenetz (Mme de), 234.

Chapier, 84.

Chapu, 184, 185.

Charcot, 53, 109, 150.

Chardin, 147.

Charlemagne (le gnral), 172.

Charlemont, 98.

Charpentier (les), 63, 65, 215, 256.

Chartres (le duc de), 120.

Chateaubriand, 284.

Chenavard, 162.

Chnier (Andr), 200.

Chret, 144, 145.

Chopin, 90.

Chrysippe d'Alabanda. 267.

Claretie (Jules), 37.

Clotilde de Surville, 44.

Cogniard, 103.

Conquet, 218.

Constable, 120, 124.

Constans, 215.

Coppe (Franois), 6, 256, 257.

Corneille, 238.

Corot, 162, 163, 289.

Corrge, 64.

Cottin (Mme), 31.

Courbet, 64.

Cousin, 170.

Crmieux, 143.

Crosnier (Mme), 222, 223.

Crozat, 119.

Cuvier, 97.


D

Danloux, 119.

Danton, 156.

Dardoize (Mme), 76, 165.

Darius, 212.

Daubigny, 20.

Daudet (Alphonse), 15, 22, 23, 30, 39, 41, 47, 59, 60, 72, 74, 77, 78, 90,
  93, 97, 101, 102, 123, 126, 127, 129, 149, 164, 165, 184, 188, 189, 197,
  198, 199, 201, 208, 212, 215, 225, 227, 228, 229, 235, 238, 240, 241,
  242, 259, 260, 261, 275, 276, 277, 278, 280, 284, 289, 290.

Daudet (Mme), 21, 24, 25, 27, 41, 279.

Daudet (Lon), 41, 53, 96, 118, 161,  166, 209, 241, 248, 257, 262, 283.

Daudet (Edme), 163.

Daudet (les), 5, 7, 21, 130, 186, 209, 221, 256, 288.

Daudet (Ernest), 210.

David, 71.

Dayot (les), 63, 65.

Delacroix (Eugne), 71, 147.

Deltre, 20.

Delaunay, 31.

Delescluse, 277.

Delessert (les), 24.

Delzant (Alidor), 156.

Demetria, 269.

Denis (hipparque des hommes), 268.

Derembourg, 26.

Descartes, 281.

Descaves (Lucien), 107, 140, 142.

Detaille, 138.

Diderot, 108.

Dieulafoy (le Dr), 35, 56.

Dino (la duchesse de), 158.

Dostoievsky, 174, 259.

Dubreuilh, 283.

Drumont (douard), 75, 76, 77, 78, 148, 154.

Dulac (le Pre), 77.

Dumas pre, 230, 231.

Dumas fils, 152.

Dumny, 222.

Dumoulin (le peintre), 108.

Duperr, 288.

Dupr (Victor), 162, 163.

Durand, 103.

Duret (Thodore), 190.


E

Ennery (Adolphe d'), 19.

Evans, 167.

Evergete II, 263.


F

Fnelon, 281.

Fenimore Cooper, 81.

Feuillet (Octave), 64, 233.

Flaubert, 39, 46, 47, 53, 180, 181, 182, 183, 184, 185, 186, 259, 274.

Fleury (Mlle), 192.

Floquet, 215.

Forain, 144.

Fragonard, 272.

Frantz Jourdain, 59.

Fraville (M. de), 88.

Freycinet, 75.


G

Gabrielle d'Estres, 198.

Gakutei, 216, 217.

Gallimard, 59, 61, 62, 100, 159, 190, 218.

Gambetta, 71, 91.

Gambonn, 208.

Gamahut, 198.

Gautier (Thophile), 103.

Gavarni, 119.

Gavarni (Pierre), 68, 248.

Gavarni (Jean), 135.

Gavarret, 156, 157, 158.

Geffroy (Gustave), 38, 59, 61, 100, 142, 166, 202.

Gibert, 8, 94.

Gille (Philippe), 153, 154.

Gilly (Numa), 40.

Goethe, 199.

Goya, 28, 54.

Gramont (la duchesse de), 57.

Greffulhe (la comtesse) 214, 232, 253, 254.

Grenet-Dancourt, 133.

Greuze, 234.

Grville (Mme), 135.

Grvy (le prsident), 42.

Grosclaude, 238.

Groult, 119, 120, 123, 263, 282.

Guillaume II, 142.

Guimard (la), 282.

Guimet, 251.

Guyot (Yves), 204.


H

Hamel, 160.

Hamilcar, 182.

Hanotaux, 286.

Hanska (Mme), 49.

Hayashi, 78, 79, 216, 229, 230, 287.

Hayashi jeune, 171.

Hefner, 98.

Hennequin (mile), 64.

Hennique (Lon), 8, 32, 144, 289.

Henri IV, 198.

Hrdia, 150, 199, 200.

Hermant (Abel), 65, 248.

Hermon, 267.

Hrode, 131.

Hervien (Paul), 242.

Hoffmann, 45.

Hokousa, 13, 79, 128, 168, 217.

Hortense (la reine), 252.

Horus, 268.

Houdon, 106, 254.

Huet, 19, 20.

Hugo, 103, 108, 161, 162, 172, 200.

Hugo (Georges), 74, 278.

Hugo (Jeanne), 161, 209, 275.

Huysmans, 60, 104, 197, 198, 212, 219, 236, 254.


I

Ibsen, 208, 235.

Ingres, 212.


J

Jacques, 12.

Janvier, 187, 192, 201.

Jsus, 132.

Jonckind, 189.

Josphine (l'impratrice), 232.

Jouffroy, 14.

Jeu-, 79.


K

Kalil-Bey, 64.

Kaminsky (Halperine), 259.

Koch (le Dr), 186.

Koning, 102.


L

Lafontaine (Victoria), 126.

Lafontaine (les), 129.

La Forge (Anatole de), 11.

Lalande, 97.

Lamartine, 79.

Lamballe (princesse de), 24.

Lapierre, 180.

Laplace, 97.

La Rochefoucauld, 252.

Larrey (le baron), 230.

Larroumet, 160.

Larousse, 10.

Lavisse, 159.

Lavoisier, 97.

Lavoix, 170, 176.

Layrle (l'amiral), 121.

Lebiez, 101.

Lefebvre de Bhaine (le comte), 179, 190.

Lematre (Frderick), 47, 103, 101.

Lenoir (Alfred), 105, 106, 128, 176, 232, 281.

Lepeintre (jeune), 103.

Lochus, 268.

Lockroy (douard), 21, 171.

Lockroy (Mme), 74, 161, 162, 173.

Lorrain (Jean), 198, 236.

Loti, 101, 102, 225.

Louis XV, 128, 197.

Louis XVI, 170.

Louis-Philippe, 226

Louis-Napolon (le prince), 127.

Lovenjoul (M. de), 47, 48, 49.


M

Macari, 98.

Mac-Mahon, 121.

Madeleine, 130, 131.

Magnard (Francis), 188, 211, 212, 258.

Mahraulf, 68.

Malhn, 278.

Manet, 54, 70.

Mantegna, 111.

Marbot, 260.

Margueritte (Paul), 155, 175.

Marguery, 44.

Marie-Jeanne, 84.

Marino Soccino de Vecchietta, 95.

Marillier (M.), 8.

Marin, 84, 272.

Marivaux, 206.

Marmottan, 210.

Marot, 200.

Martin (le Dr), 154.

Maspero, 106.

Maupassant, 23, 59, 122, 180, 184, 186, 233, 287, 288.

Mathilde (la princesse), 56.

Meilhac, 133.

Meissonier, 110.

Mellin de Saint-Gelais, 200.

Mnard-Dorian (les), 63, 74.

Mennechet, 186.

Mrime, 176.

Mtenier (Oscar), 5, 135, 137, 138.

Mtra, 153.

Michelet, 182, 260.

Millerand, 206, 207.

Millet (Franois), 58.

Mvisto, 16, 20, 21, 26, 28, 29.

Mirbeau (Octave), 59, 60, 67, 69, 82, 186, 193, 220.

Mistral, 72, 73, 74, 276.

Molire, 41, 90.

Moltke (de), 44.

Monet, 59, 70.

Montesquieu, 284.

Montgut (Louis), 37, 146.

Montgut (les), 210.

Montesquieu (Robert de), 252, 253, 254, 255.

Moreau (Gustave), 263.

Mors (le marquis de), 148.

Morny (le duc de), 77, 287.

Moser, 285.

Murat, 92.

Musset (Alfred de), 235


N

Napolon Ier, 50.

Napolon III, 50, 183.

Nau (Mlle), 192, 201, 203, 207.

Neuilly (Mlle de), 29.

Nicolardet, 6.

Nicolle, 210, 211.

Nieuwerkerke, 128.


O

Obernitz (le gnral), 82.

O'Connor, 84, 86.

Oliphant (lord), 116, 117.

Orchardson, 99.

Osororis, 268.

Oudinot (le marchal), 82.

Outamaro, 174, 216, 229, 230, 233, 247.


P

Pana, 269.

Pardo Bazun, 63.

Pascal, 189.

Pchelcons, 269.

Plagie, 8, 34, 65, 187, 244, 279.

Pronneau, 120.

Petit, 108.

Ptrone, 227.

Philometor, 268.

Pillaut, 45, 122.

Plutarque, 96.

Poictevin (Francis), 14, 189, 243

Po, 173, 189.

Poris, 269.

Pompadour (Mme de), 234.

Popelin (Claudius), 288.

Porel, 7, 15.

Potain, 150, 210, 290.

Pourtals, 57.

Pradon, 122.

Prieur de Blainville, 282.

Ptolme (le dieu), 269.

Ptnis, 269.


R

Rabelais, 93.

Rachel, 222, 230.

Racine, 122.

Raffalli, 22, 61.

Ramss, 264.

Rattier (Lon), 81, 87.

Reggio, (la duchesse de), 165.

Regnault, 105.

Rjane, 4, 6, 16, 133.

Relon, 269.

Rembrandt, 72, 263.

Renan, 21, 174, 177, 178, 188, 211, 213, 214.

Rhompsonitos (le roi), 106.

Richelieu (la duchesse de), 56.

Richet (le Dr), 13.

Rico, 98.

Riesener (Mlle), 162.

Risler (les filles de), 146.

Ritzouo, 216, 217.

Robin (le Dr Albert), 63.

Rochefort, 92.

Rodenbach, 147, 189, 241.

Rodin, 67, 261.

Roederer, 68.

Rollinat, 93, 94

Ronsard, 200.

Rops, 44.

Roqueplan, 103.

Rosny, 22, 33, 39, 45, 104, 223, 228, 239.

Rothschild (Edmond), 56.

Rothschild (les), 124, 125, 151.

Rousseau (Jean-Jacques), 170.

Rousseau (Thodore), 162, 163, 289.

Royer-Collard, 156, 157, 158.

Rubens, 54, 72, 263.


S

Saint-Paul, 71.

Saint-Victor (Paul de), 156.

Sarcey (Francisque), 204, 222, 250.

Schoelcher, 210.

Scholl (Aurlien), 19.

Se-Kherta, 266.

Seti II, 264.

Seymour-Haden, 4, 20.

Shah de Perse (le), 80.

Shakespeare, 17, 18, 90, 187.

Shitei Samba, 41.

Sichel (Philippe), 199.

Simon (Jules), 210, 278.

Simond (Valentin), 277.

Skobeleff, 110.

Smin, 270.

Socrate, 97.

Soulavie, 128.

Spuller, 160.

Stanley, 123.

Stevens (Alfred), 58, 59.

Sully Prudhomme, 282.

Swift, 238.

Swinburne, 255.


T

Tahet (la femme), 269, 270.

Taine, 250, 280.

Taketem (la femme), 269.

Tanetem (la femme), 269.

Teniers, 99.

Tezenas, 142.

Thaulow, 153.

Thocrite, 72.

Theos (la femme), 270.

Thiers, 26, 116, 117.

Tintoret (le), 72, 263.

Tissus (Jamos), 110, 126, 130, 131, 133.

Toudouze (Gustave), 59.

Tourgueneff, 173.

Toyokouni, 225.

Tronquoy, 119.

Turner, 124, 263, 289.


V

Vacquerie, 103.

Valadon, 236.

Vanloo, 280.

Vapereau, 92.

Varennes (le marquis de), 248.

Varly (Mlle), 30.

Vlasquez, 72, 99, 263.

Vesins (Mme de), 82.

Veuillot, 92, 289.

Villard, 209.

Villedeuil (le marquis de), 124.

Villemain, 170.

Vinci, 200.

Virgile, 72.

Vitu (Auguste), 35, 138, 139.

Voltaire, 76, 108, 157, 199.


W

Wagner, 143, 146.

Wagram (le prince de), 57.

Watteau, 119.

Whistler, 252, 253.

Wilkie, 99.


Y

Yriarte (Charles), 110, 117.


Z

Zeller (les), 271.

Zola (mile), 5, 8, 10, 33, 140, 174, 180, 184, 186, 224, 256, 257, 258.

Zola (les), 65, 256.

       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIRES


ANNE 1889

ANNE 1890

ANNE 1891

       *       *       *       *       *

G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, diteurs, 11, rue de Grenelle, Paris.
Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
A 3 FR. 50 LE VOLUME


GONCOURT (EDMOND DE)

  LA FILLE LISA, 1 vol.
  LES FRRES ZEMGANNO, 1 vol
  LA FAUSTIN, 1vol.
  CHRIE, 1 vol.
  LA MAISON D'UN ARTISTE AU XIXe SICLE, 2 vol.
  LES ACTRICES DU XVIIIe SICLE:
     MADAME DE SAINT-HUBERTY, 1 vol.
     MADEMOISELLE CLAIRON, 1 vol.
     LA GUIMARD, 1 vol.
  LES PEINTRES JAPONAIS. Outamaro, le peintre des _Maisons vertes_, 1 vol.


GONCOURT (JULES DE)

  LETTRES, prcdes d'une prface de H. CARD, 1 vol.


GONCOURT (EDMOND et JULES DE)

  EN 18***, 1 vol.
  GERMINIE LACERTEUX, 1 vol.
  MADAME GERVAISAIS, 1 vol.
  RENE MAUPERIN, 1 vol.
  MANETTE SALOMON, 1 vol.
  CHARLES DEMAILLY, 1 vol.
  SOEUR PHILOMNE, 1 vol.
  QUELQUES CRATURES DE CE TEMPS, 1 vol.
  PAGES RETROUVES, prcdes d'une prface par GUSTAVE GEFFROY, 1 vol.
  IDES ET SENSATIONS, 1 vol.
  PRFACES ET MANIFESTES LITTRAIRES, 1 vol.
  THATRE (HENRIETTE MARCHAL.--LA PATRIE EN DANGER), 1 vol.
  PORTRAITS INTIMES DU XVIIIe SICLE, 1 vol.
  LES ACTRICES DU XVIIIe SICLE (SOPHIE ARNOULD), 1 vol.
  LA FEMME AU XVIIIe SICLE, 1 vol.
  LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ET SES SOEURS, 1 vol.
  MADAME DE POMPADOUR, 1 vol.
  LA DU BARRY, 1 vol.
  HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE, 1 vol.
  HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE PENDANT LA RVOLUTION, 1 vol.
  HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE PENDANT LE DIRECTOIRE, 1 vol.
  L'ART DU XVIIIe SICLE _Trois sries_:
     --Watteau; Chardin; Boucher; Latour; 1 vol.
     --Greuze; Les Saint-Aubin; Gravelot; Cochin; 1 vol.
     --Eisen; Moreau; Debucourt; Fragonard; Prud'hon, 1 vol.
  GAVARNI:--L'HOMME ET L'OEUVRE, 1 vol.
  JOURNAL DES GONCOURT. MMOIRES DE LA VIE LITTRAIRE, 3 vol.

       *       *       *       *       *

Paris--Typ. Chameret et Renouard, 19, rue des Saints-Pres.--32260

       *       *       *       *       *

FIN





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, deuxime volume), by Edmond de Goncourt

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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