Project Gutenberg's Contes merveilleux, Tome I, by Hans Christian Andersen

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Title: Contes merveilleux, Tome I

Author: Hans Christian Andersen

Release Date: April 24, 2006 [EBook #18244]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I ***




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Hans Christian Andersen

CONTES MERVEILLEUX

Tome I




Table des matires


L'aiguille  repriser.
Les amours d'un faux col
Les aventures du chardon.
La bergre et le ramoneur.
Le bisaeul
Le bonhomme de neige.
Bonne humeur.
Le briquet
Ce que le Pre fait est bien fait
Chacun et chaque chose  sa place.
Le chanvre.
Cinq dans une cosse de pois.
La cloche.
Le compagnon de route.
Le concours de saut
Le coq de poulailler et le coq de girouette.
Les coureurs.
Le crapaud.
Les cygnes sauvages.
Le dernier rve du chne.
L'escargot et le rosier.
La fe du sureau.
Les fleurs de la petite Ida.
Le goulot de la bouteille.
Grand Claus et petit Claus.
Les habits neufs du grand-duc.
Hans le balourd.
L'heureuse famille.
Le jardinier et ses matres.
La malle volante.
Le montreur de marionnettes.
Une semaine du petit elfe Ferme-l'oeil
   Lundi.
   Mardi.
   Mercredi.
   Jeudi.
   Vendredi.
   Samedi.
   Dimanche.




L'aiguille  repriser


Il y avait un jour une aiguille  repriser: elle se trouvait elle-mme
si fine qu'elle s'imaginait tre une aiguille  coudre.

Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosse
aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber;
car, si je tombe par terre, je suis sre qu'on ne me retrouvera jamais.
Je suis si fine!

--Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps.

--Regardez un peu; j'arrive avec ma suite, dit la grosse aiguille en
tirant aprs elle un long fil; mais le fil n'avait point de noeud.

Les doigts dirigrent l'aiguille vers la pantoufle de la cuisinire: le
cuir en tait dchir dans la partie suprieure, et il fallait le
raccommoder.

Quel travail grossier! dit l'aiguille; jamais je ne pourrai
traverser: je me brise, je me brise. Et en effet elle se brisa.Ne
l'ai-je pas dit? s'cria-t-elle; je suis trop fine.

--Elle ne vaut plus rien maintenant, dirent les doigts. Pourtant ils
la tenaient toujours. La cuisinire lui fit une tte de cire, et s'en
servit pour attacher son fichu.

Me voil devenue broche! dit l'aiguille. Je savais bien que
j'arriverais  de grands honneurs. Lorsqu'on est quelque chose, on ne
peut manquer de devenir quelque chose.

Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d'un carrosse
d'apparat, et elle regardait de tous cts.

Oserai-je vous demander si vous tes d'or? dit l'pingle sa voisine.
Vous avez un bel extrieur et une tte extraordinaire! Seulement, elle
est un peu trop petite; faites des efforts pour qu'elle devienne plus
grosse, afin de n'avoir pas plus besoin de cire que les autres.

Et l-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la tte,
qu'elle tomba du fichu dans l'vier que la cuisinire tait en train de
laver.

Je vais donc voyager, dit l'aiguille; pourvu que je ne me perde pas!

Elle se perdit en effet.

Je suis trop fine pour ce monde-l! dit-elle pendant qu'elle gisait
sur l'vier. Mais je sais ce que je suis, et c'est toujours une petite
satisfaction.

Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur.

Et une foule de choses passrent au-dessus d'elle en nageant, des brins
de bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes.

Regardez un peu comme tout a nage! dit-elle. Ils ne savent pas
seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d'eux: c'est moi
pourtant! Voil un brin de bois qui passe; il ne pense  rien au monde
qu' lui-mme,  un brin de bois!... Tiens, voil une paille qui voyage!
Comme elle tourne, comme elle s'agite! Ne va donc pas ainsi sans
faire attention; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau
de journal! Comme il se pavane! Cependant il y a longtemps qu'on a
oubli ce qu'il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille; je
sais ma valeur et je la garderai toujours.

Un jour, elle sentit quelque chose  ct d'elle, quelque chose qui
avait un clat magnifique, et que l'aiguille prit pour un diamant.
C'tait un tesson de bouteille. L'aiguille lui adressa la parole, parce
qu'il luisait et se prsentait comme une broche.

Vous tes sans doute un diamant?

--Quelque chose d'approchant.

Et alors chacun d'eux fut persuad que l'autre tait d'un grand prix. Et
leur conversation roula principalement sur l'orgueil qui rgne dans le
monde.

J'ai habit une bote qui appartenait  une demoiselle, dit
l'aiguille. Cette demoiselle tait cuisinire.  chaque main elle avait
cinq doigts. Je n'ai jamais rien connu d'aussi prtentieux et d'aussi
fier que ces doigts; et cependant ils n'taient faits que pour me
sortir de la bote et pour m'y remettre.

--Ces doigts-l taient-ils nobles de naissance? demanda le tesson.

--Nobles! reprit l'aiguille, non, mais vaniteux. Ils taient cinq
frres... et tous taient ns... doigts! Ils se tenaient
orgueilleusement l'un  ct de l'autre, quoique de diffrente longueur.
Le plus en dehors, le pouce, court et pais, restait  l'cart; comme
il n'avait qu'une articulation, il ne pouvait s'incliner qu'en un seul
endroit; mais il disait toujours que, si un homme l'avait une fois
perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt
gotait des confitures et aussi de la moutarde; il montrait le soleil
et la lune, et c'tait lui qui appuyait sur la plume lorsqu'on voulait
crire. Le troisime regardait par-dessus les paules de tous les
autres. Le quatrime portait une ceinture d'or, et le petit dernier ne
faisait rien du tout: aussi en tait-il extraordinairement fier. On ne
trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la
forfanterie: aussi je les ai quitts.

 ce moment, on versa de l'eau dans l'vier. L'eau coula par-dessus les
bords et les entrana.

Voil que nous avanons enfin! dit l'aiguille.

Le tesson continua sa route, mais l'aiguille s'arrta dans le ruisseau.
L! je ne bouge plus; je suis trop fine; mais j'ai bien droit d'en
tre fire!

Effectivement, elle resta l tout entire  ses grandes penses.

Je finirai par croire que je suis ne d'un rayon de soleil, tant je
suis fine! Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercher
jusque dans l'eau. Mais je suis si fine que ma mre ne peut pas me
trouver. Si encore j'avais l'oeil qu'on m'a enlev, je pourrais pleurer
du moins! Non, je ne voudrais pas pleurer: ce n'est pas digne de moi!

Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaient
de vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travail
n'tait pas ragotant; mais que voulez-vous? Ils y trouvaient leur
plaisir, et chacun prend le sien o il le trouve.

Oh! la, la! s'cria l'un d'eux en se piquant  l'aiguille. En voil
une gueuse!

--Je ne suis pas une gueuse; je suis une demoiselle distingue, dit
l'aiguille.

Mais personne ne l'entendait. En attendant, la cire s'tait dtache, et
l'aiguille tait redevenue noire des pieds  la tte; mais le noir fait
paratre la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine que
jamais.

Voil une coque d'oeuf qui arrive, dirent les gamins; et ils
attachrent l'aiguille  la coque.

 la bonne heure! dit-elle; maintenant je dois faire de l'effet,
puisque je suis noire et que les murailles qui m'entourent sont toutes
blanches. On m'aperoit, au moins! Pourvu que je n'attrape pas le mal
de mer; cela me briserait. Elle n'eut pas le mal de mer et ne fut
point brise.

Quelle chance d'avoir un ventre d'acier quand on voyage sur mer!
C'est par l que je vaux mieux qu'un homme. Qui peut se flatter d'avoir
un ventre pareil? Plus on est fin, moins on est expos.

Crac! fit la coque. C'est une voiture de roulier qui passait sur elle.

Ciel! Que je me sens oppresse! dit l'aiguille; je crois que j'ai
le mal de mer: je suis toute brise.

Elle ne l'tait pas, quoique la voiture et pass sur elle. Elle gisait
comme auparavant, tendue de tout son long dans le ruisseau. Qu'elle y
reste!




Les amours d'un faux col


Il y avait une fois un lgant cavalier, dont tout le mobilier se
composait d'un tire-botte et d'une brosse  cheveux.--Mais il avait le
plus beau faux col qu'on et jamais vu. Ce faux col tait parvenu 
l'ge o l'on peut raisonnablement penser au mariage; et un jour, par
hasard, il se trouva dans le cuvier  lessive en compagnie d'une
jarretire. Mille boutons! s'cria-t-il, jamais je n'ai rien vu
d'aussi fin et d'aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demander
votre nom?

--Que vous importe, rpondit la jarretire.

--Je serais bien heureux de savoir o vous demeurez. Mais la
jarretire, fort rserve de sa nature, ne jugea pas  propos de
rpondre  une question si indiscrte. Vous tes, je suppose, une
espce de ceinture? continua sans se dconcerter le faux col, et je ne
crains pas d'affirmer que les qualits les plus utiles sont jointes en
vous aux grces les plus sduisantes.

--Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense pas vous en
avoir donn le prtexte en aucune faon.

--Ah! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que vous, les
prtextes ne manquent jamais. On n'a pas besoin de se battre les flancs:
on est tout de suite inspir, entran.

--Veuillez vous loigner, monsieur, je vous prie, et cesser vos
importunits.

--Mademoiselle, je suis un gentleman, dit firement le faux col; je
possde un tire-botte et une brosse  cheveux. Il mentait impudemment:
car c'tait  son matre que ces objets appartenaient; mais il savait
qu'il est toujours bon de se vanter.

Encore une fois, loignez-vous, rpta la jarretire, je ne suis pas
habitue  de pareilles manires.

--Eh bien! vous n'tes qu'une prude! lui dit le faux col qui voulut
avoir le dernier mot. Bientt aprs on les tira l'un et l'autre de la
lessive, puis ils furent empess, tals au soleil pour scher, et enfin
placs sur la planche de la repasseuse. La patine  repasser arriva[1].
Madame, lui dit le faux col, vous m'avez positivement ranim: je sens
en moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu.
Daignez, de grce, en m'acceptant pour poux, me permettre de vous
consacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois.

[Note 1: Le mot qui dsigne le fer  repasser en danois est fminin.]

--Imbcile! dit la machine en passant sur le faux col avec la
majestueuse imptuosit d'une locomotive qui entrane des wagons sur le
chemin de fer. Le faux col tait un peu effrang sur ses bords, une
paire de ciseaux se prsenta pour l'monder.

Oh! lui dit le faux col, vous devez tre une premire danseuse;
quelle merveilleuse agilit vous avez dans les jambes! Jamais je n'ai
rien vu de plus charmant; aucun homme ne saurait faire ce que vous
faites.

--Bien certainement, rpondit la paire de ciseaux en continuant son
opration.

--Vous mriteriez d'tre comtesse; tout ce que je possde, je vous
l'offre en vrai gentleman (c'est--dire moi, mon tire-botte et ma brosse
 cheveux).

--Quelle insolence! s'cria la paire de ciseaux; quelle fatuit! Et
elle fit une entaille si profonde au faux col, qu'elle le mit hors de
service.

Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m'adresse  la brosse 
cheveux. Vous avez, mademoiselle, la plus magnifique chevelure; ne
pensez-vous pas qu'il serait  propos de vous marier?

--Je suis fiance au tire-botte, rpondit-elle.

--Fiance! s'cria le faux col.

Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d'autre objet  qui adresser
ses hommages, il prit, ds ce moment, le mariage en haine. Quelque temps
aprs, il fut mis dans le sac d'un chiffonnier, et port chez le
fabricant de papier. L, se trouvait une grande runion de chiffons, les
fins d'un ct, et les plus communs de l'autre. Tous ils avaient
beaucoup  raconter, mais le faux col plus que pas un. Il n'y avait pas
de plus grand fanfaron. C'est effrayant combien j'ai eu d'aventures,
disait il, et surtout d'aventures d'amour! mais aussi j'tais un
gentleman des mieux poss; j'avais mme un tire-botte et une brosse
dont je ne me servais gure. Je n'oublierai jamais ma premire passion:
c'tait une petite ceinture bien gentille et gracieuse au possible;
quand je la quittai, elle eut tant de chagrin qu'elle alla se jeter dans
un baquet plein d'eau. Je connus ensuite une certaine veuve qui tait
littralement tout en feu pour moi; mais je lui trouvais le teint par
trop anim, et je la laissai se dsesprer si bien qu'elle en devint
noire comme du charbon. Une premire danseuse, vritable dmon pour le
caractre emport, me fit une blessure terrible, parce que je me
refusais  l'pouser. Enfin, ma brosse  cheveux s'prit de moi si
perdument qu'elle en perdit tous ses crins. Oui, j'ai beaucoup vcu;
mais ce que je regrette surtout, c'est la jarretire... je veux dire la
ceinture qui se noya dans le baquet. Hlas! il n'est que trop vrai,
j'ai bien des crimes sur la conscience; il est temps que je me purifie
en passant  l'tat de papier blanc. Et le faux col fut, ainsi que les
autres chiffons, transform en papier.

Mais la feuille provenant de lui n'est pas reste blanche--c'est
prcisment celle sur laquelle a t d'abord retrace sa propre
histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutum de se glorifier de
choses qui sont tout le contraire de la vrit, ne sont pas de mme
jets au sac du chiffonnier, changs en papier et obligs, sous cette
forme, de faire l'aveu public et dtaill de leurs hbleries. Mais
qu'ils ne se prvalent pas trop de cet avantage; car, au moment mme o
ils se vantent, chacun lit sur leur visage, dans leur air et dans leurs
yeux, aussi bien que si c'tait crit: Il n'y a pas un mot de vrai
dans ce que je vous dis. Au lieu de grand vainqueur que je prtends
tre, ne voyez en moi qu'un chtif faux col dont un peu d'empois et de
bavardage composent tout le mrite.




Les aventures du chardon


Devant un riche chteau seigneurial s'tendait un beau jardin, bien
tenu, plant d'arbres et de fleurs rares. Les personnes qui venaient
rendre visite au propritaire exprimaient leur admiration pour ces
arbustes apports des pays lointains pour ces parterres disposs avec
tant d'art; et l'on voyait aisment que ces compliments n'taient pas
de leur part de simples formules de politesse. Les gens d'alentour,
habitants des bourgs et des villages voisins venaient le dimanche
demander la permission de se promener dans les magnifiques alles. Quand
les coliers se conduisaient bien, on les menait l pour les rcompenser
de leur sagesse. Tout contre le jardin, mais en dehors, au pied de la
haie de clture, on trouvait un grand et vigoureux chardon; de sa
racine vivace poussait des branches de tous cts, il formait  lui seul
comme un buisson. Personne n'y faisait pourtant la moindre attention,
hormis le vieil ne qui tranait la petite voiture de la laitire.
Souvent la laitire l'attachait non loin de l, et la bte tendait tant
qu'elle pouvait son long cou vers le chardon, en disant: Que tu es
donc beau!... Tu es  croquer! Mais le licou tait trop court, et
l'ne en tait pour ses tendres coups d'oeil et pour ses compliments. Un
jour une nombreuse socit est runie au chteau. Ce sont toutes
personnes de qualit, la plupart arrivant de la capitale. Il y a parmi
elles beaucoup de jolies jeunes filles. L'une d'elles, la plus jolie de
toutes, vient de loin. Originaire d'cosse, elle est d'une haute
naissance et possde de vastes domaines, de grandes richesses. C'est un
riche parti: Quel bonheur de l'avoir pour fiance! disent les
jeunes gens, et leurs mres disent de mme. Cette jeunesse s'bat sur
les pelouses, joue au ballon et  divers jeux. Puis on se promne au
milieu des parterres, et, comme c'est l'usage dans le Nord, chacune des
jeunes filles cueille une fleur et l'attache  la boutonnire d'un des
jeunes messieurs. L'trangre met longtemps  choisir sa fleur; aucune
ne parat tre  son got. Voil que ses regards tombent sur la haie,
derrire laquelle s'lve le buisson de chardons avec ses grosses fleurs
rouges et bleues. Elle sourit et prie le fils de la maison d'aller lui
en cueillir une: C'est la fleur de mon pays, dit-elle, elle figure
dans les armes d'cosse; donnez-la-moi, je vous prie. Le jeune homme
s'empresse d'aller cueillir la plus belle, ce qu'il ne fit pas sans se
piquer fortement aux pines. La jeune cossaise lui met  la boutonnire
cette fleur vulgaire, et il s'en trouve singulirement flatt. Tous les
autres jeunes gens auraient volontiers chang leurs fleurs rares contre
celle offerte par la main de l'trangre. Si le fils de la maison se
rengorgeait, qu'tait-ce donc du chardon? Il ne se sentait plus d'aise;
il prouvait une satisfaction, un bien-tre, comme lorsque aprs une
bonne rose, les rayons du soleil venaient le rchauffer. Je suis donc
quelque chose de bien plus relev que je n'en ai l'air, pensait-il en
lui-mme. Je m'en tais toujours dout.  bien dire, je devrais tre en
dedans de la haie et non pas au dehors. Mais, en ce monde, on ne se
trouve pas toujours plac  sa vraie place. Voici du moins une de mes
filles qui a franchi la haie et qui mme se pavane  la boutonnire d'un
beau cavalier. Il raconta cet vnement  toutes les pousses qui se
dvelopprent sur son tronc fertile,  tous les boutons qui surgirent
sur ses branches. Peu de jours s'taient couls lorsqu'il apprit, non
par les paroles des passants, non par les gazouillements des oiseaux,
mais par ces mille chos qui lorsqu'on laisse les fentres ouvertes,
rpandent partout ce qui se dit dans l'intrieur des appartements, il
apprit, disons-nous, que le jeune homme qui avait t dcor de la fleur
de chardon par la belle cossaise avait aussi obtenu son coeur et sa
main. C'est moi qui les ai unis, c'est moi qui ai fait ce mariage!
s'cria le chardon, et plus que jamais, il raconta le mmorable
vnement  toutes les fleurs nouvelles dont ses branches se couvraient.
Certainement, se dit-il encore, on va me transplanter dans le jardin,
je l'ai bien mrit. Peut-tre mme serai-je mis prcieusement dans un
pot o mes racines seront bien serres dans du bon fumier. Il parat que
c'est l le plus grand honneur que les plantes puissent recevoir. Le
lendemain, il tait tellement persuad que les marques de distinction
allaient pleuvoir sur lui, qu' la moindre de ses fleurs, il promettait
que bientt on les mettrait tous dans un pot de faence, et que pour
elle, elle ornerait peut-tre la boutonnire d'un lgant, ce qui tait
la plus rare fortune qu'une fleur de chardon pt rver. Ces hautes
esprances ne se ralisrent nullement; point de pot de faence ni de
terre cuite; aucune boutonnire ne se fleurit plus aux dpens du
buisson. Les fleurs continurent de respirer l'air et la lumire, de
boire les rayons du soleil le jour, et la rose la nuit; elles
s'panouirent et ne reurent que la visite des abeilles et des frelons
qui leur drobaient leur suc. Voleurs, brigands! s'criait le chardon
indign, que ne puis-je vous transpercer de mes dards! Comment
osez-vous ravir leur parfum  ces fleurs qui sont destines  orner la
boutonnire des galants! Quoi qu'il pt dire, il n'y avait pas de
changement dans sa situation. Les fleurs finissaient par laisser pencher
leurs petites ttes. Elles plissaient, se fanaient; mais il en
poussait toujours de nouvelles:  chacune qui naissait, le pre disait
avec une inaltrable confiance: Tu viens comme mare en carme,
impossible d'clore plus  propos. J'attends  chaque minute le moment
o nous passerons de l'autre ct de la haie. Quelques marguerites
innocentes, un long et maigre plantin qui poussaient dans le voisinage,
entendaient ces discours, et y croyaient navement. Ils en conurent une
profonde admiration pour le chardon, qui, en retour, les considrait
avec le plus complet mpris. Le vieil ne, quelque peu sceptique par
nature, n'tait pas aussi sr de ce que proclamait avec tant d'assurance
le chardon. Toutefois, pour parer  toute ventualit, il fit de
nouveaux efforts pour attraper ce cher chardon avant qu'il ft
transport en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou;
celui-ci tait trop court et il ne put le rompre.  force de songer au
glorieux chardon qui figure dans les armes d'cosse, notre chardon se
persuada que c'tait un de ses anctres; qu'il descendait de cette
illustre famille et tait issu de quelque rejeton venu d'cosse en des
temps reculs. C'taient l des penses leves, mais les grandes ides
allaient bien au grand chardon qu'il tait, et qui formait un buisson 
lui tout seul. Sa voisine, l'ortie, l'approuvait fort.... Trs souvent,
dit-elle, on est de haute naissance sans le savoir; cela se voit tous
les jours. Tenez, moi-mme, je suis sre de n'tre pas une plante
vulgaire. N'est-ce pas moi qui fournis la plus fine mousseline, celle
dont s'habillent les reines? L't se passe, et ensuite l'automne.
Les feuilles des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus
fonces et ont moins de parfum. Le garon jardinier, en recueillant les
tiges sches, chante  tue-tte: Amont, aval! En haut, en bas! C'est
l tout le cours de la vie! Les jeunes sapins du bois recommencent 
penser  Nol,  ce beau jour o on les dcore de rubans, de bonbons et
de petites bougies. Ils aspirent  ce brillant destin, quoiqu'il doive
leur en coter la vie. Comment, je suis encore ici! dit le chardon,
et voil huit jours que les noces ont t clbres! C'est moi pourtant
qui ai fait ce mariage, et personne n'a l'air de penser  moi, pas plus
que si je n'existais point. On me laisse pour reverdir. Je suis trop
fier pour faire un pas vers ces ingrats, et d'ailleurs, le voudrais-je,
je ne puis bouger. Je n'ai rien de mieux  faire qu' patienter encore.
Quelques semaines se passrent. Le chardon restait l, avec son unique
et dernire fleur; elle tait grosse et pleine, on et presque dit une
fleur d'artichaut; elle avait pouss prs de la racine, c'tait une
fleur robuste. Le vent froid souffla sur elle; ses vives couleurs
disparurent; elle devint comme un soleil argent. Un jour le jeune
couple, maintenant mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils
arrivrent prs de la haie, et la belle cossaise regarda par del dans
les champs: Tiens! dit-elle, voil encore le grand chardon, mais il
n'a plus de fleurs!

--Mais si, en voil encore une, ou du moins son spectre, dit le jeune
homme en montrant le calice dessch et blanchi.

--Tiens, elle est fort jolie comme cela! reprit la jeune dame. Il nous
la faut prendre, pour qu'on la reproduise sur le cadre de notre portrait
 tous deux.

Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir la fleur
fane. Elle le piqua de la bonne faon: ne l'avait-il pas appele un
spectre? Mais il ne lui en voulut pas: sa jeune femme tait contente.
Elle rapporta la fleur dans le salon. Il s'y trouvait un tableau
reprsentant les jeunes poux: le mari tait peint une fleur de chardon
 sa boutonnire. On parla beaucoup de cette fleur et de l'autre, la
dernire, qui brillait comme de l'argent et qu'on devait ciseler sur le
cadre. L'air emporta au loin tout ce qu'on dit. Ce que c'est que la
vie, dit le chardon: ma fille ane a trouv place  une boutonnire,
et mon dernier rejeton a t mis sur un cadre dor. Et moi, o me
mettra-t-on? L'ne tait attach non loin: il louchait vers le
chardon: Si tu veux tre bien, tout  fait bien,  l'abri de la
froidure, viens dans mon estomac, mon bijou. Approche; je ne puis
arriver jusqu' toi, ce maudit licou n'est pas assez long. Le chardon
ne rpondit pas  ces avances grossires. Il devint de plus en plus
songeur, et,  force de tourner et retourner ses penses, il aboutit,
vers Nol,  cette conclusion qui tait bien au-dessus de sa basse
condition: Pourvu que mes enfants se trouvent bien l o ils sont, se
dit-il; moi, leur pre, je me rsignerai  rester en dehors de la haie,
 cette place o je suis n.

--Ce que vous pensez l vous fait honneur, dit le dernier rayon de
soleil. Aussi vous en serez rcompens.

--Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre? demanda le chardon.

--On vous mettra dans un conte, eut le temps de rpondre le rayon
avant de s'clipser.




La bergre et le ramoneur


As-tu jamais vu une trs vieille armoire de bois noircie par le temps et
sculpte de fioritures et de feuillages? Dans un salon, il y en avait
une de cette espce, hrite d'une aeule, orne de haut en bas de
roses, de tulipes et des plus tranges volutes entremles de ttes de
cerfs aux grands bois. Au beau milieu de l'armoire se dcoupait un homme
entier, tout  fait grotesque; on ne pouvait vraiment pas dire qu'il
riait, il grimaait; il avait des pattes de bouc, des cornes sur le
front et une longue barbe. Les enfants de la maison l'appelaient le
sergentmajorgnralcommandantenchefauxpiedsdebouc .

videmment, peu de gens portent un tel titre et il est assez long 
prononcer, mais il est rare aussi d'tre sculpt sur une armoire.

Quoi qu'il en soit, il tait l! Il regardait constamment la table
place sous la glace car sur cette table se tenait une ravissante petite
bergre en porcelaine, portant des souliers d'or, une robe coquettement
retrousse par une rose rouge, un chapeau dor et sa houlette de
bergre. Elle tait dlicieuse! Tout prs d'elle, se tenait un petit
ramoneur, noir comme du charbon, lui aussi en porcelaine. Il tait aussi
propre et soign que quiconque; il reprsentait un ramoneur, voil
tout, mais le fabricant de porcelaine aurait aussi bien pu faire de lui
un prince, c'tait tout comme.

Il portait tout gentiment son chelle, son visage tait rose et blanc
comme celui d'une petite fille, ce qui tait une erreur, car pour la
vraisemblance il aurait pu tre un peu noir aussi de visage. On l'avait
pos  ct de la bergre, et puisqu'il en tait ainsi, ils s'taient
fiancs, ils se convenaient, jeunes tous les deux, de mme porcelaine et
galement fragiles.

Tout prs d'eux et bien plus grand, tait assis un vieux Chinois en
porcelaine qui pouvait hocher de la tte. Il disait qu'il tait le
grand-pre de la petite bergre; il prtendait mme avoir autorit
sur elle, c'est pourquoi il inclinait la tte vers le
sergentmajorgnralcommandantenchefauxpiedsdebouc qui avait demand la
main de la bergre.

--Tu auras l, dit le vieux Chinois, un mari qu'on croirait presque fait
de bois d'acajou, qui peut te donner un titre ronflant, qui possde
toute l'argenterie de l'armoire, sans compter ce qu'il garde dans des
cachettes mystrieuses.

--Je ne veux pas du tout aller dans la sombre armoire, protesta la
petite bergre, je me suis laiss dire qu'il y avait l-dedans onze
femmes en porcelaine!

--Eh bien! tu seras la douzime. Cette nuit, quand la vieille armoire
se mettra  craquer, vous vous marierez, aussi vrai que je suis Chinois.
Et il s'endormit.

La petite bergre pleurait, elle regardait le ramoneur de porcelaine, le
chri de son coeur.

--Je crois, dit-elle, que je vais te demander de partir avec moi dans le
vaste monde. Nous ne pouvons plus rester ici.

--Je veux tout ce que tu veux, rpondit-il; partons immdiatement, je
pense que mon mtier me permettra de te nourrir.

--Je voudrais dj que nous soyons sains et saufs au bas de la table,
dit-elle, je ne serai heureuse que quand nous serons partis.

Il la consola de son mieux et lui montra o elle devait poser son petit
pied sur les feuillages sculpts longeant les pieds de la table; son
chelle les aida du reste beaucoup.

Mais quand ils furent sur le parquet et qu'ils levrent les yeux vers
l'armoire, ils y virent une terrible agitation. Les cerfs avanaient la
tte, dressaient leurs bois et tournaient le cou, le
sergentmajorgnralcommandantenchefauxpiedsdebouc bondit et cria:

--Ils se sauvent! Ils se sauvent!

Effrays, les jeunes gens sautrent rapidement dans le tiroir du bas de
l'armoire. Il y avait l quatre jeux de cartes incomplets et un petit
thtre de poupes, mont tant bien que mal. On y jouait la comdie, les
dames de carreau et de coeur, de trfle et de pique, assises au premier
rang, s'ventaient avec leurs tulipes, les valets se tenaient debout
derrire elles et montraient qu'ils avaient une tte en haut et une en
bas, comme il sied quand on est une carte  jouer. La comdie racontait
l'histoire de deux amoureux qui ne pouvaient pas tre l'un  l'autre. La
bergre en pleurait, c'tait un peu sa propre histoire.

--Je ne peux pas le supporter, dit-elle, sortons de ce tiroir.

Mais ds qu'ils furent  nouveau sur le parquet, levant les yeux vers la
table, ils aperurent le vieux Chinois rveill qui vacillait de tout
son corps. Il s'effondra comme une masse sur le parquet.

--Voil le vieux Chinois qui arrive, cria la petite bergre, et elle
tait si contrarie qu'elle tomba sur ses jolis genoux de porcelaine.

--Une ide me vient, dit le ramoneur. Si nous grimpions dans cette
grande potiche qui est l dans le coin nous serions couchs sur les
roses et la lavande y et pourrions lui jeter du sel dans les yeux quand
il approcherait.

--Cela ne va pas, dit la petite. Je sais que le vieux Chinois et la
potiche ont t fiancs, il en reste toujours un peu de sympathie. Non,
il n'y a rien d'autre  faire pour nous que de nous sauver dans le vaste
monde.

--As-tu vraiment le courage de partir avec moi, as-tu rflchi combien
le monde est grand, et que nous ne pourrons jamais revenir?

--J'y ai pens, rpondit-elle.

Alors, le ramoneur la regarda droit dans les yeux et dit:

--Mon chemin passe par la chemine, as-tu le courage de grimper avec moi
 travers le pole, d'abord, le foyer, puis le tuyau o il fait nuit
noire? Aprs le pole, nous devons passer dans la chemine elle-mme;
 partir de l, je m'y entends, nous monterons si haut qu'ils ne
pourront pas nous atteindre, et tout en haut, il y a un trou qui ouvre
sur le monde.

Il la conduisit  la porte du pole.

--Oh! que c'est noir, dit-elle.

Mais elle le suivit  travers le foyer et le tuyau noirs comme la nuit.

--Nous voici dans la chemine, cria le garon. Vois, vois, l-haut
brille la plus belle toile.

Et c'tait vrai, cette toile semblait leur indiquer le chemin. Ils
grimpaient et rampaient. Quelle affreuse route! Mais il la soutenait et
l'aidait, il lui montrait les bons endroits o appuyer ses fins petits
pieds, et ils arrivrent tout en haut de la chemine, o ils s'assirent
puiss. Il y avait de quoi.

Au-dessus d'eux, le ciel et toutes ses toiles, en dessous, les toits de
la ville; ils regardaient au loin, apercevant le monde. Jamais la
bergre ne l'aurait imagin ainsi. Elle appuya sa petite tte sur la
poitrine du ramoneur et se mit  sangloter si fort que l'or qui
garnissait sa ceinture craquait et tombait en morceaux.

--C'est trop, gmit-elle, je ne peux pas le supporter. Le monde est trop
grand. Que ne suis-je encore sur la petite table devant la glace, je ne
serai heureuse que lorsque j'y serai retourne. Tu peux bien me ramener
 la maison, si tu m'aimes un peu.

Le ramoneur lui parla raison, lui fit souvenir du vieux Chinois, du
sergentmajorgnralcommandantenchefauxpiedsdebouc , mais elle pleurait
de plus en plus fort, elle embrassait son petit ramoneur chri, de sorte
qu'il n'y avait rien d'autre  faire que de lui obir, bien qu'elle et
grand tort.

Alors ils ramprent de nouveau avec beaucoup de peine pour descendre 
travers la chemine, le tuyau et le foyer; ce n'tait pas du tout
agrable. Arrivs dans le pole sombre, ils prtrent l'oreille  ce qui
se passait dans le salon. Tout y tait silencieux; alors ils passrent
la tte et... horreur! Au milieu du parquet gisait le vieux Chinois,
tomb en voulant les poursuivre et cass en trois morceaux; il n'avait
plus de dos et sa tte avait roul dans un coin. Le sergent-major
gnral se tenait l o il avait toujours t, mditatif.

--C'est affreux, murmura la petite bergre, le vieux grand-pre est
cass et c'est de notre faute; je n'y survivrai pas. Et, de dsespoir,
elle tordait ses jolies petites mains.

--On peut trs bien le requinquer, affirma le ramoneur. Il n'y a qu' le
recoller, ne sois pas si dsole. Si on lui colle le dos et si on lui
met une patte de soutien dans la nuque, il sera comme neuf et tout prt
 nous dire de nouveau des choses dsagrables.

--Tu crois vraiment?

Ils regrimprent sur la table o ils taient primitivement.

--Nous voil bien avancs, dit le ramoneur, nous aurions pu nous viter
le drangement.

--Pourvu qu'on puisse recoller le grand-pre. Crois-tu que cela
coterait trs cher? dit-elle.

La famille fit mettre de la colle sur le dos du Chinois et un lien  son
cou, et il fut comme neuf, mais il ne pouvait plus hocher la tte.

--Que vous tes devenu hautain depuis que vous avez t cass, dit le
sergentmajorgnralcommandantenchefauxpiedsdebouc . Il n'y a pas l de
quoi tre fier. Aurai-je ou n'aurai-je pas ma bergre?

Le ramoneur et la petite bergre jetaient un regard si mouvant vers le
vieux Chinois, ils avaient si peur qu'il dise oui de la tte; mais il
ne pouvait plus la remuer. Et comme il lui tait trs dsagrable de
raconter  un tranger qu'il tait oblig de porter un lien  son cou,
les amoureux de porcelaine restrent l'un prs de l'autre, bnissant le
pansement du grand-pre et cela jusqu'au jour o eux-mmes furent
casss.




Le bisaeul


Le conte n'est pas de moi. Je le tiens d'un de mes amis,  qui je donne
la parole: Notre bisaeul tait la bont mme; il aimait  faire
plaisir, il contait de jolies histoires; il avait l'esprit droit, la
tte solide.  vrai dire il n'tait que mon grand-pre; mais lorsque le
petit garon de mon frre Frdric vint au monde, il avana au grade de
bisaeul, et nous ne l'appelions plus qu'ainsi. Il nous chrissait tous
et nous tenait en considration; mais notre poque, il ne l'estimait
gure. Le vieux temps, disait-il, c'tait le bon temps. Tout marchait
alors avec une sage lenteur, sans prcipitation; aujourd'hui c'est une
course universelle, une galopade chevele; c'est le monde renvers.

Quand le bisaeul parlait sur ce thme, il s'animait  en devenir tout
rouge; puis il se calmait peu  peu et disait en souriant: Enfin,
peut-tre me tromp-je. Peut-tre est-ce ma faute si je ne me trouve pas
 mon aise dans ce temps actuel avec mes habitudes du sicle dernier.
Laissons agir la Providence.

Cependant il revenait toujours sur ce sujet, et comme il dcrivait bien
tout ce que l'ancien temps avait de pittoresque et de sduisant: les
grands carrosses dors et  glaces o trnaient les princes, les
seigneurs, les chtelaines revtues de splendides atours; les
corporations, chacune en costume diffrent, traversant les rues en
joyeux cortge, bannires et musiques en tte; chacun gardant son rang
et ne jalousant pas les autres. Et les ftes de Nol, comme elles
taient plus animes, plus brillantes qu'aujourd'hui, et le gai carnaval!
Le vieux temps avait aussi ses vilains cts: la loi tait dure, il y
avait la potence, la roue; mais ces horreurs avaient du caractre,
provoquaient l'motion. Et quant aux abus, on savait alors les abolir
gnreusement: c'est au milieu de ces discussions que j'appris que ce
fut la noblesse danoise qui la premire affranchit spontanment les
serfs et qu'un prince danois supprima ds le sicle dernier la traite
des noirs.

--Mais, disait-il, le sicle d'avant tait encore bien plus empreint de
grandeur; les hauts faits, les beaux caractres y abondaient.

--C'taient des poques rudes et sauvages, interrompait alors mon frre
Frdric; Dieu merci, nous ne vivons plus dans un temps pareil.

Il disait cela au bisaeul en face, et ce n'tait pas trop gentil.
Cependant il faut dire qu'il n'tait plus un enfant; c'tait notre an;
il tait sorti de l'Universit aprs les examens les plus brillants.
Ensuite notre pre, qui avait une grande maison de commerce, l'avait
pris dans ses bureaux et il tait trs content de son zle et de son
intelligence. Le bisaeul avait tout l'air d'avoir un faible pour lui;
C'est avec lui surtout qu'il aimait  causer; mais quand ils en
arrivaient  ce sujet du bon vieux temps, cela finissait presque
toujours par de vives discussions; aucun d'eux ne cdait; et
cependant, quoique je ne fusse qu'un gamin, je remarquai bien qu'ils ne
pouvaient pas se passer l'un de l'autre. Que de fois le bisaeul
coutait l'oreille tendue, les yeux tout plein de feu, ce que Frdric
racontait sur les dcouvertes merveilleuses de notre poque, sur des
forces de la nature, jusqu'alors inconnues, employes aux inventions les
plus tonnantes!

--Oui, disait-il alors, les hommes deviennent plus savants, plus
industrieux, mais non meilleurs. Quels pouvantables engins de
destruction ils inventent pour s'entre-tuer!

--Les guerres n'en sont que plus vite finies, rpondait Frdric; on
n'attend plus sept ou mme trente ans avant le retour de la paix. Du
reste, des guerres, il en faut toujours; s'il n'y en avait pas eu
depuis le commencement du monde, la terre serait aujourd'hui tellement
peuple que les hommes se dvoreraient les uns les autres.

Un jour Frdric nous apprit ce qui venait de se passer dans une petite
ville des environs.  l'htel de ville se trouvait une grande et antique
horloge; elle s'arrtait parfois, puis retardait, pour ensuite avancer;
mais enfin telle quelle, elle servait  rgler toutes les montres de
la ville. Voil qu'on se mit  construire un chemin de fer qui passa par
cet endroit; comme il faut que l'heure des trains soit indique de
faon exacte, on plaa  la gare une horloge lectrique qui ne variait
jamais; et depuis lors tout le monde rglait sa montre d'aprs la gare;
l'horloge de la maison de ville pouvait varier  son aise; personne
n'y faisait attention, ou plutt on s'en moquait.

--C'est grave tout cela, dit le bisaeul d'un air trs srieux. Cela me
fait penser  une bonne vieille horloge, comme on en fabrique 
Bornholmy, qui tait chez mes parents; elle tait enferme dans un
meuble en bois de chne et marchait  l'aide de poids. Elle non plus
n'allait pas toujours bien exactement; mais on ne s'en proccupait pas.
Nous regardions le cadran et nous avions foi en lui. Nous n'apercevions
que lui, et l'on ne voyait rien des roues et des poids. C'est de mme
que marchaient le gouvernement et la machine de l'tat. On avait pleine
confiance en elle et on ne regardait que le cadran. Aujourd'hui c'est
devenu une horloge de verre; le premier venu observe les mouvements des
roues et y trouve  redire; on entend le frottement des engrenages, on
se demande si les ressorts ne sont pas uss et ne vont pas se briser. On
n'a plus la foi; c'est l la grande faiblesse du temps prsent.

Et le bisaeul continua ainsi pendant longtemps jusqu' ce qu'il arrivt
 se fcher compltement, bien que Frdric fint par ne plus le
contredire. Cette fois, ils se quittrent en se boudant presque; mais
il n'en fut pas de mme lorsque Frdric s'embarqua pour l'Amrique o
il devait aller veiller  de grands intrts de notre maison. La
sparation fut douloureuse; s'en aller si loin, au-del de l'ocan,
braver flots et temptes.

--Tranquillise-toi, dit Frdric au bisaeul qui retenait ses larmes;
tous les quinze jours vous recevrez une lettre de moi, et je te rserve
une surprise. Tu auras de mes nouvelles par le tlgraphe; on vient de
terminer la pose du cble transatlantique. En effet, lorsqu'il
s'embarqua en Angleterre, une dpche vint nous apprendre que son voyage
se passait bien, et, au moment o il mit le pied sur le nouveau
continent, un message de lui nous parvint traversant les mers plus
rapidement que la foudre.

--Je n'en disconviendrai pas, dit le bisaeul, cette invention renverse
un peu mes ides; c'est une vraie bndiction pour l'humanit, et c'est
au Danemark qu'on a prcisment dcouvert la force qui agit ainsi. Je
l'ai connu, Christian Oersted, qui a trouv le principe de
l'lectromagntisme; il avait des yeux aussi doux, aussi profonds que
ceux d'un enfant; il tait bien digne de l'honneur que lui fit la
nature en lui laissant deviner un de ses plus intimes secrets.

Dix mois se passrent, lorsque Frdric nous manda qu'il s'tait fianc
l-bas avec une charmante jeune fille; dans la lettre se trouvait une
photographie. Comme nous l'examinmes avec empressement! Le bisaeul
prit sa loupe et la regarda longtemps.

--Quel malheur, s'cria le bisaeul, qu'on n'ait pas depuis longtemps
connu cet art de reproduire les traits par le soleil! Nous pourrions
voir face  face les grands hommes de l'histoire. Voyez donc quel
charmant visage; comme cette jeune fille est gracieuse! Je la
reconnatrai ds qu'elle passera notre seuil.

Le mariage de Frdric eut lieu en Amrique; les jeunes poux revinrent
en Europe et atteignirent heureusement l'Angleterre d'o ils
s'embarqurent pour Copenhague. Ils taient dj en face des blanches
dunes du Jutland, lorsque s'leva un ouragan; le navire, secou,
ballott, tout fracass, fut jet  la cte. La nuit approchait, le vent
faisait toujours rage; impossible de mettre  la mer les chaloupes et
on prvoyait que le matin le btiment serait en pices.

Voil qu'au milieu des tnbres reluit une fuse; elle amne un solide
cordage; les matelots s'en saisissent; une communication s'tablit
entre les naufrags et la terre ferme. Le sauvetage commence et, malgr
les vagues et la tempte, en quelques heures tout le monde est arriv
heureusement  terre.

 Copenhague nous dormions tous bien tranquillement, ne songeant ni aux
dangers, ni aux chagrins. Lorsque le matin la famille se runit, joyeuse
d'avance de voir arriver le jeune couple, le journal nous apprend, par
une dpche, que la veille un navire anglais a fait naufrage sur la cte
du Jutland. L'angoisse saisit tous les coeurs; mon pre court aux
renseignements; il revient bientt encore plus vite nous apprendre que,
d'aprs une seconde dpche, tout le monde est sauv et que les tres
chris que nous attendons ne tarderont pas  tre au milieu de nous.
Tous nous clatmes en pleurs; mais c'taient de douces larmes; moi
aussi, je pleurai, et le bisaeul aussi; il joignit les mains et, j'en
suis sr, il bnit notre ge moderne. Et le mme jour encore il envoya
deux cents cus  la souscription pour le monument d'Oersted. Le soir,
lorsque arriva Frdric avec sa belle jeune femme, le bisaeul lui dit
ce qu'il avait fait; et ils s'embrassrent de nouveau. Il y a de braves
coeurs dans tous les temps.




Le bonhomme de neige


Quel beau froid il fait aujourd'hui! dit le Bonhomme de neige. Tout mon
corps en craque de plaisir. Et ce vent cinglant, comme il vous fouette
agrablement! Puis, de l'autre ct, ce globe de feu qui me regarde
tout bat!

Il voulait parler du soleil qui disparaissait  ce moment.

--Oh! il a beau faire, il ne m'blouira pas! Je ne lcherai pas encore
mes deux escarboucles.

Il avait, en effet, au lieu d'yeux, deux gros morceaux de charbon de
terre brillant et sa bouche tait faite d'un vieux rteau, de telle
faon qu'on voyait toutes ses dents. Le bonhomme de neige tait n au
milieu des cris de joie des enfants.

Le soleil se coucha, la pleine lune monta dans le ciel; ronde et
grosse, claire et belle, elle brillait au noir firmament.

--Ah! le voici qui rapparat de l'autre ct, dit le Bonhomme de
neige.

Il pensait que c'tait le soleil qui se montrait de nouveau.

--Maintenant, je lui ai fait attnuer son clat. Il peut rester suspendu
l-haut et paratre brillant; du moins, je peux me voir moi-mme. Si
seulement je savais ce qu'il faut faire pour bouger de place! J'aurais
tant de plaisir  me remuer un peu! Si je le pouvais, j'irais tout de
suite me promener sur la glace et faire des glissades, comme j'ai vu
faire aux enfants. Mais je ne peux pas courir.

--Ouah! ouah! aboya le chien de garde.

Il ne pouvait plus aboyer juste et tait toujours enrou, depuis qu'il
n'tait plus chien de salon et n'avait plus sa place sous le pole.

--Le soleil t'apprendra bientt  courir. Je l'ai bien vu pour ton
prdcesseur, pendant le dernier hiver. Ouah! ouah!

--Je ne te comprends pas, dit le Bonhomme de neige. C'est cette boule,
l-haut (il voulait dire la lune), qui m'apprendra  courir? C'est moi
plutt qui l'ai fait filer en la regardant fixement, et maintenant elle
ne nous revient que timidement par un autre ct.

--Tu ne sais rien de rien, dit le chien; il est vrai aussi que l'on t'a
construit depuis peu. Ce que tu vois l, c'est la lune; et celui qui a
disparu, c'est le soleil. Il reviendra demain et, tu peux m'en croire,
il saura t'apprendre  courir dans le foss. Nous allons avoir un
changement de temps. Je sens cela  ma patte gauche de derrire. J'y ai
des lancements et des picotements trs forts.

--Je ne le comprends pas du tout, se dit  lui-mme le Bonhomme de
neige, mais j'ai le pressentiment qu'il m'annonce quelque chose de
dsagrable. Et puis, cette boule qui m'a regard si fixement avant de
disparatre, et qu'il appelle le soleil, je sens bien qu'elle aussi
n'est pas mon amie.

--Ouah! ouah! aboya le chien en tournant trois fois sur lui-mme.

Le temps changea en effet. Vers le matin, un brouillard pais et humide
se rpandit sur tout le pays, et, un peu avant le lever du soleil, un
vent glac se leva, qui fit redoubler la gele. Quel magnifique coup
d'oeil, quand le soleil parut! Arbres et bosquets taient couverts de
givre et toute la contre ressemblait  une fort de blanc corail.
C'tait comme si tous les rameaux taient couverts de blanches fleurs
brillantes.

Les ramifications les plus fines, et que l'on ne peut remarquer en t,
apparaissaient maintenant trs distinctement. On et dit que chaque
branche jetait un clat particulier, c'tait d'un effet blouissant. Les
bouleaux s'inclinaient mollement au souffle du vent; il y avait en eux
de la vie comme les arbres en ont en plein t. Quand le soleil vint 
briller au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des
clairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau de neige qui
couvrait la terre ruisselait de diamants tincelants.

--Quel spectacle magnifique! s'cria une jeune fille qui se promenait
dans le jardin avec un jeune homme. Ils s'arrtrent prs du Bonhomme de
neige et regardrent les arbres qui tincelaient. Mme en t, on ne
voit rien de plus beau!

--Surtout on ne peut pas rencontrer un pareil gaillard! rpondit le
jeune homme en dsignant le Bonhomme de neige. Il est parfait!

--Qui tait-ce? demanda le Bonhomme de neige au chien de garde. Toi qui
es depuis si longtemps dans la cour, tu dois certainement les connatre?

--Naturellement! dit le chien. Elle m'a si souvent caress, et lui m'a
donn tant d'os  ronger. Pas de danger que je les morde!

--Mais qui sont-ils donc?

--Des fiancs, rpondit le chien. Ils veulent vivre tous les deux dans
la mme niche et y ronger des os ensemble. Ouah! ouah!

--Est-ce que ce sont des gens comme toi et moi?

--Ah! mais non! dit le chien. Ils appartiennent  la famille des
matres! Je connais tout ici dans cette cour! Oui, il y a un temps o
je n'tais pas dans la cour, au froid et  l'attache pendant que souffle
le vent glac. Ouah! ouah!

--Moi, j'adore le froid! dit le Bonhomme de neige. Je t'en prie,
raconte. Mais tu pourrais bien faire moins de bruit avec ta chane. Cela
m'corche les oreilles.

--Ouah! ouah! aboya le chien. J'ai t jeune chien, gentil et mignon,
comme on me le disait alors. J'avais ma place sur un fauteuil de velours
dans le chteau, parfois mme sur le giron des matres. On m'embrassait
sur le museau, et on m'poussetait les pattes avec un mouchoir brod. On
m'appelait Chri. Mais je devins grand, et l'on me donna  la femme
de mnage. J'allai demeurer dans le cellier; tiens! d'o tu es, tu
peux en voir l'intrieur. Dans cette chambre, je devins le matre; oui,
je fus le matre chez la femme de mnage. C'tait moins luxueux que dans
les appartements du dessus, mais ce n'en tait que plus agrable. Les
enfants ne venaient pas constamment me tirailler et me tarabuster comme
l-haut. Puis j'avais un coussin spcial, et je me chauffais  un bon
pole, la plus belle invention de notre sicle, tu peux m'en croire. Je
me glissais dessous et l'on ne me voyait plus. Tiens! j'en rve encore.

--Est-ce donc quelque chose de si beau qu'un pole? reprit le Bonhomme
de neige aprs un instant de rflexion.

--Non, non, tout au contraire! C'est tout noir, avec un long cou et un
cercle en cuivre. Il mange du bois au point que le feu lui en sort par
la bouche. Il faut se mettre au-dessus ou au-dessous, ou  ct, et
alors, rien de plus agrable. Du reste, regarde par la fentre, tu
l'apercevras.

Le Bonhomme de neige regarda et aperut en effet un objet noir,
reluisant, avec un cercle en cuivre, et par-dessous lequel le feu
brillait. Cette vue fit sur lui une impression trange, qu'il n'avait
encore jamais prouve, mais que tous les hommes connaissent bien.

--Pourquoi es-tu parti de chez elle? demanda le Bonhomme de neige.

Il disait: elle, car, pour lui, un tre si aimable devait tre du sexe
fminin.

--Comment as-tu pu quitter ce lieu de dlices?

--Il le fallait bon gr mal gr, dit le chien. On me jeta dehors et on
me mit  l'attache, parce qu'un jour je mordis  la jambe le plus jeune
des fils de la maison qui venait de me prendre un os. Les matres furent
trs irrits, et l'on m'envoya ici  l'attache. Tu vois, avec le temps,
j'y ai perdu ma voix. J'aboie trs mal.

Le chien se tut. Mais le Bonhomme de neige n'coutait dj plus ce qu'il
lui disait. Il continuait  regarder chez la femme de mnage, o le
pole tait pos.

--Tout mon tre en craque d'envie, disait-il. Si je pouvais entrer!
Souhait bien innocent, tout de mme! Entrer, entrer, c'est mon voeu le
plus cher; il faut que je m'appuie contre le pole, duss-je passer par
la fentre!

--Tu n'entreras pas, dit le chien, et si tu entrais, c'en serait fait de
toi.

--C'en est dj fait de moi, dit le Bonhomme de neige; l'envie me
dtruit.

Toute la journe il regarda par la fentre. Du pole sortait une flamme
douce et caressante; un pole seul, quand il a quelque chose  brler,
peut produire une telle lueur; car le soleil ou la lune, ce ne serait
pas la mme lumire. Chaque fois qu'on ouvrait la porte, la flamme
s'chappait par-dessous. La blanche poitrine du Bonhomme de neige en
recevait des reflets rouges.

--Je n'y puis plus tenir! C'est si bon lorsque la langue lui sort de la
bouche!

La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme de neige.
Il tait plong dans les ides les plus riantes. Au matin, la fentre du
cellier tait couverte de givre, formant les plus jolies arabesques
qu'un Bonhomme de neige pt souhaiter; seulement, elles cachaient le
pole. La neige craquait plus que jamais; un beau froid sec, un vrai
plaisir pour un Bonhomme de neige.

Un coq chantait en regardant le froid soleil d'hiver. Au loin dans la
campagne, on entendait rsonner la terre gele sous les pas des chevaux
s'en allant au labour, pendant que le conducteur faisait gaiement
claquer son fouet en chantant quelque ronde campagnarde que rptait
aprs lui l'cho de la colline voisine.

Et pourtant le Bonhomme de neige n'tait pas gai. Il aurait d l'tre,
mais il ne l'tait pas.

Aussi, quand tout concourt  raliser nos souhaits, nous cherchons dans
l'impossible et l'inattendu ce qui pourrait arriver pour troubler notre
repos; il semble que le bonheur n'est pas dans ce que l'on a la
satisfaction de possder, mais tout au contraire dans l'imprvu d'o
peut souvent sortir notre malheur.

C'est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se dfendre d'un
ardent dsir de voir le pole, lui l'homme du froid auquel la chaleur
pouvait tre si dsastreuse. Et ses deux gros yeux de charbon de terre
restaient fixs immuablement sur le pole qui continue  brler sans se
douter de l'attention attendrie dont il tait l'objet.

--Mauvaise maladie pour un Bonhomme de neige! pensait le chien. Ouah!
ouah! Nous allons encore avoir un changement de temps!

Et cela arriva en effet: ce fut un dgel. Et plus le dgel grandissait,
plus le Bonhomme de neige diminuait. Il ne disait rien; il ne se
plaignait pas; c'tait mauvais signe. Un matin, il tomba en morceaux,
et il ne resta de lui qu'une espce de manche  balai. Les enfants
l'avaient plant en terre, et avaient construit autour leur Bonhomme de
neige.

--Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C'est ce qu'il avait
dans le corps qui le tourmentait ainsi! Ouah! ouah!

Bientt aprs, l'hiver disparut  son tour.

--Ouah! ouah! aboyait le chien; et une petite fille chantait dans la
cour:


    _Oh! voici l'hiver parti_
    _Et voici Fvrier fini!_
    _Chantons: Coucou!_
    _Chantons! Cui... uitte!_
    _Et toi, bon soleil, viens vite!_


Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige.




Bonne humeur


Mon pre m'a fait hriter ce que l'on peut hriter de mieux: ma bonne
humeur. Qui tait-il, mon pre? Ceci n'avait sans doute rien  voir
avec sa bonne humeur! Il tait vif et jovial, grassouillet et
rondouillard, et son aspect extrieur ainsi que son for intrieur
taient en parfait dsaccord avec sa profession. Quelle tait donc sa
profession, sa situation? Vous allez comprendre que si je l'avais crit
et imprim tout au dbut, il est fort probable que la plupart des
lecteurs auraient repos mon livre aprs l'avoir appris, en disant:
C'est horrible, je ne peux pas lire cela! Et pourtant, mon pre
n'tait pas un bourreau ou un valet de bourreau, bien au contraire! Sa
profession le mettait parfois  la tte de la plus haute noblesse de ce
monde, et il s'y trouvait d'ailleurs de plein droit et parfaitement  sa
place. Il fallait qu'il soit toujours devant--devant l'vque, devant
les princes et les comtes... et il y tait. Mon pre tait cocher de
corbillard!

Voil, je l'ai dit. Mais coutez la suite: les gens qui voyaient mon
pre, haut perch sur son sige de cocher de cette diligence de la mort,
avec son manteau noir qui lui descendait jusqu'aux pieds et son tricorne
 franges noires, et qui voyaient ensuite son visage rond, et souriant,
qui ressemblait  un soleil dessin, ne pensaient plus ni au chagrin, ni
 la tombe, car son visage disait: Ce n'est rien, cela ira beaucoup
mieux que vous ne le pensez!

C'est de lui que me vient cette habitude d'aller rgulirement au
cimetire. C'est une promenade gaie,  condition que vous y alliez la
joie dans le coeur--et puis je suis, comme mon pre l'avait t, abonn
au Courrier royal.

Je ne suis plus trs jeune. Je n'ai ni femme, ni enfants, ni
bibliothque mais, comme je viens de le dire, je suis abonn au Courrier
royal et cela me suffit. C'est pour moi le meilleur journal, comme il
l'tait aussi pour mon pre. Il est trs utile et salutaire car il y a
tout ce qu'on a besoin de savoir: qui prche dans telle glise, qui
sermonne dans tel livre, o l'on peut trouver une maison, une
domestique, des vtements et des vivres, les choses que l'on met  prix,
mais aussi les ttes. Et puis, on y lit beaucoup  propos des bonnes
oeuvres et il y a tant de petites posies anodines! On y parle
galement des mariages et de qui accepte ou n'accepte pas de
rendez-vous. Tout y est si simple et si naturel! Le Courrier royal vous
garantit une vie heureuse et de belles funrailles!  la fin de votre
vie, vous avez tant de papier que vous pouvez vous en faire un lit
douillet, si vous n'avez pas envie de dormir sur le plancher.

La lecture du Courrier royal et les promenades au cimetire enchantent
mon me plus que n'importe quoi d'autre et renforcent mieux que toute ma
bonne humeur. Tout le monde peut se promener, avec les yeux, dans le
Courrier royal, mais venez avec moi au cimetire! Allons-y maintenant,
tant que le soleil brille et que les arbres sont verts. Promenons-nous
entre les pierres tombales! Elles sont toutes comme des livres, avec
leur page de couverture pour que l'on puisse lire le titre qui vous
apprendra de quoi le livre va vous parler; et pourtant il ne vous dira
rien. Mais moi, j'en sais un peu plus, grce  mon pre mais aussi grce
 moi. C'est dans mon Livre des tombes; je l'ai crit moi-mme pour
instruire et pour amuser. Vous y trouverez tous les morts, et d'autres
encore....

Nous voici au cimetire.

Derrire cette petite clture peinte en blanc, il y avait jadis un
rosier. Il n'est plus l depuis longtemps, mais le lierre provenant de
la tombe voisine a ramp jusqu'ici pour gayer un peu l'endroit. Ci-gt
un homme trs malheureux. Il vivait bien, de son vivant, car il avait
russi et avait une trs bonne paie et mme un peu plus, mais il prenait
le monde, c'est--dire l'art trop au srieux. Le soir, il allait au
thtre et s'en rjouissait  l'avance, mais il devenait furieux, par
exemple, aussitt qu'un clairagiste illuminait un peu plus une face de
la lune plutt que l'autre ou qu'une frise pendait devant le dcor et
non pas derrire le dcor, ou lorsqu'il y voyait un palmier dans Amager,
un cactus dans le Tyrol ou un htre dans le nord de la Norvge, au-del
du cercle polaire! Comme si cela avait de l'importance! Qui pense 
cela? Ce n'est qu'une comdie, on y va pour s'amuser!... Le public
applaudissait trop, ou trop peu.Du bois humide, marmonnait-il, il ne
va pas s'enflammer ce soir. Puis, il se retournait, pour voir qui
taient ces gens-l. Et il entendait tout de suite qu'ils ne riaient pas
au bon moment et qu'ils riaient en revanche l o il ne le fallait pas;
tout cela le tourmentait au point de le rendre malheureux. Et
maintenant, il est mort.

Ici repose un homme trs heureux, ou plus prcisment un homme d'origine
noble. C'tait d'ailleurs son plus grand atout, sans cela il n'aurait
t personne. La nature sage fait si bien les choses que cela fait
plaisir  voir. Il portait des chaussures brodes devant et derrire et
vivait dans de beaux appartements. Il faisait penser au prcieux cordon
de sonnette brod de perles avec lequel on sonnait les domestiques et
qui est prolong par une bonne corde bien solide qui, elle, fait tout le
travail. Lui aussi avait une bonne corde solide, en la personne de son
adjoint qui faisait tout  sa place, et le fait d'ailleurs toujours,
pour un autre cordon de sonnette brod, tout neuf. Tout est conu avec
tant de sagesse que l'on peut vraiment se rjouir de la vie.

Et ici repose l'homme qui a vcu soixante-sept ans et qui, pendant tout
ce temps, n'a pens qu' une chose: trouver une belle et nouvelle ide.
Il ne vivait que pour cela et un jour, en effet, il l'a eue, ou du
moins, il l'a cru. Ceci l'a mis dans une telle joie qu'il en est mort.
Il est mort de joie d'avoir trouv la bonne ide. Personne ne l'a appris
et personne n'en a profit! Je pense que mme dans sa tombe, son ide
ne le laisse pas reposer en paix. Car, imaginez un instant qu'il
s'agisse d'une ide qu'il faut exprimer lors du djeuner pour qu'elle
soit vraiment efficace, alors que lui, en tant que dfunt, ne peut,
selon une opinion gnralement rpandue, apparatre qu' minuit: son
ide,  ce moment-l risque de ne pas tre bien venue, ne fera rire
personne et lui, il n'aura plus qu' retourner dans sa tombe avec sa
belle ide. Oui, c'est une tombe bien triste.

Ici repose une femme trs avare. De son vivant elle se levait la nuit
pour miauler afin que ses voisins pensent qu'elle avait un chat. Elle
tait vraiment avare!

Ici repose une demoiselle de bonne famille. Chaque fois qu'elle se
trouvait en socit, il fallait qu'elle parle de son talent de chanteuse
et lorsqu'on avait russi  la convaincre de chanter, elle commenait
par: _Mi manca la voce!_, ce qui veut dire: Je n'ai aucune voix.
Ce fut la seule vrit de sa vie.

Ici repose une fille d'un genre diffrent! Lorsque le coeur se met 
piailler comme un canari, la raison se bouche les oreilles. La belle
jeune fille tait toujours illumine de l'aurole du mariage, mais le
sien n'a jamais eu lieu...!

Ici repose une veuve qui avait le chant du cygne sur les lvres et de la
bile de chouette dans le coeur. Elle rendait visite aux familles pour y
pcher tous leurs pchs, exactement comme l'ami de l'ordre dnonait
son prochain.

Ici c'est un caveau familial. C'tait une famille trs unie et chacun
croyait tout ce que l'autre disait,  tel point que si le monde entier
et les journaux disaient: C'est ainsi! et si le fils, rentrant de
l'cole, dclarait: Moi, je l'ai entendu ainsi, c'tait lui qui
avait raison parce qu'il faisait partie de la famille. Et si dans cette
famille il arrivait que le coq chante  minuit, c'tait le matin, mme
si le veilleur de nuit et toutes les horloges de la ville annonaient
minuit.

Le grand Goethe termine son Faust en crivant que cette histoire pouvait
avoir une suite. On peut dire la mme chose de notre promenade dans le
cimetire. Je viens souvent ici. Lorsque l'un de mes amis ou ennemis
fait de ma vie un enfer, je viens ici, je trouve un joli endroit gazonn
et je le voue  celui ou  celle que j'aurais envie d'enterrer. Et je
l'enterre aussitt. Ils sont l, morts et impuissants, jusqu' ce qu'ils
reviennent  la vie, renouvels et meilleurs. J'inscris leur vie, telle
que je l'ai vue moi, dans mon Livre des tombes. Chacun devrait faire
ainsi et au lieu de se morfondre, enterrer bel et bien celui qui vous
met des btons dans les roues. Je recommande de garder sa bonne humeur
et de lire le Courrier royal, journal d'ailleurs crit par le peuple
lui-mme, mme si, pour certains, quelqu'un d'autre guide la plume.

Lorsque mon temps sera venu et que l'on m'aura enterr dans une tombe
avec l'histoire de ma vie, mettez sur elle cette inscription: Bonne
humeur.

C'est mon histoire.




Le briquet


Un soldat s'en venait d'un bon pas sur la route. Une deux, une deux!
sac au dos et sabre au ct. Il avait t  la guerre et maintenant, il
rentrait chez lui. Sur la route, il rencontra une vieille sorcire.
Qu'elle tait laide! Sa lippe lui pendait jusque sur la poitrine.

--Bonsoir soldat, dit-elle. Ton sac est grand et ton sabre est beau, tu
es un vrai soldat. Je vais te donner autant d'argent que tu voudras.

--Merci, vieille, dit le soldat.

--Vois-tu ce grand arbre? dit la sorcire. Il est entirement creux.
Grimpe au sommet, tu verras un trou, tu t'y laisseras glisser jusqu'au
fond. Je t'attacherai une corde autour du corps pour te remonter quand
tu m'appelleras.

--Mais qu'est-ce que je ferai au fond de l'arbre?

--Tu y prendras de l'argent, dit la sorcire. Quand tu seras au fond, tu
te trouveras dans une grande galerie claire par des centaines de
lampes. Devant toi il y aura trois portes. Tu pourras les ouvrir, les
cls sont dessus. Si tu entres dans la premire chambre, tu verras un
grand chien assis au beau milieu sur un coffre. Il a des yeux grands
comme des soucoupes, mais ne t'inquite pas de a. Je te donnerai mon
tablier  carreaux bleus que tu tendras par terre, tu saisiras le chien
et tu le poseras sur mon tablier. Puis tu ouvriras le coffre et tu
prendras autant de pices que tu voudras. Celles-l sont en cuivre.... Si
tu prfres des pices d'argent, tu iras dans la deuxime chambre! Un
chien y est assis avec des yeux grands comme des roues de moulin. Ne
t'inquite encore pas de a. Pose-le sur mon tablier et prends des
pices d'argent, autant que tu en veux. Mais si tu prfres l'or, je
peux aussi t'en donner--et combien!--tu n'as qu' entrer dans la
troisime chambre. Ne t'inquite toujours pas du chien assis sur le
coffre. Celui-ci a les yeux grands comme la Tour Ronde de Copenhague et
je t'assure que pour un chien, c'en est un. Pose-le sur mon tablier et
n'aie pas peur, il ne te fera aucun mal. Prends dans le coffre autant de
pices d'or que tu voudras.

--Ce n'est pas mal du tout a, dit le soldat. Mais qu'est-ce qu'il
faudra que je te donne  toi la vieille? Je suppose que tu veux quelque
chose.

--Pas un sou, dit la sorcire. Rapporte-moi le vieux briquet que ma
grand-mre a oubli la dernire fois qu'elle est descendue dans l'arbre.

--Bon, dit le soldat, attache-moi la corde autour du corps.

--Voil--et voici mon tablier  carreaux bleus.

Le soldat grimpa dans l'arbre, se laissa glisser dans le trou, et le
voil, comme la sorcire l'avait annonc, dans la galerie o brillaient
des centaines de lampes. Il ouvrit la premire porte. Oh! le chien qui
avait des yeux grands comme des soucoupes le regardait fixement.

--Tu es une brave bte, lui dit le soldat en le posant vivement sur le
tablier de la sorcire.

Il prit autant de pices de cuivre qu'il put en mettre dans sa poche,
referma le couvercle du coffre, posa le chien dessus et entra dans la
deuxime chambre.

Brrr!! le chien qui y tait assis avait, rellement, les yeux grands
comme des roues de moulin.

--Ne me regarde pas comme a, lui dit le soldat, tu pourrais te faire
mal.

Il posa le chien sur le tablier, mais en voyant dans le coffre toutes
ces pices d'argent, il jeta bien vite les sous en cuivre et remplit ses
poches et son sac d'argent. Puis il passa dans la troisime chambre.

Mais quel horrible spectacle! Les yeux du chien qui se tenait l
taient vraiment grands chacun comme la Tour Ronde de Copenhague et ils
tournaient dans sa tte comme des roues.

--Bonsoir, dit le soldat en portant la main  son kpi, car de sa vie,
il n'avait encore vu un chien pareil et il l'examina quelque peu. Mais
bientt il se ressaisit, posa le chien sur le tablier, ouvrit le coffre.

Dieu!... que d'or! Il pourrait acheter tout Copenhague avec a, tous
les cochons en sucre des ptissiers et les soldats de plomb et les
fouets et les chevaux  bascule du monde entier. Quel trsor!

Il jeta bien vite toutes les pices d'argent et prit de l'or. Ses
poches, son sac, son kpi et ses bottes, il les remplit au point de ne
presque plus pouvoir marcher. Eh bien! il en avait de l'argent cette
fois! Vite il replaa le chien sur le coffre, referma la porte et cria
dans le tronc de l'arbre:

--Remonte-moi, vieille.

--As-tu le briquet? demanda-t-elle.

--Ma foi, je l'avais tout  fait oubli, fit-il, et il retourna le
prendre.

Puis la sorcire le hissa jusqu'en haut et le voil sur la route avec
ses poches, son sac, son kpi, ses bottes pleines d'or!

--Qu'est-ce que tu vas faire de ce briquet? demanda-t-il.

--a ne te regarde pas, tu as l'argent, donne-moi le briquet!

--Taratata, dit le soldat. Tu vas me dire tout de suite ce que tu vas
faire de ce briquet ou je tire mon sabre et je te coupe la tte.

--Non, dit la vieille sorcire.

Alors, il lui coupa le cou. La pauvre tomba par terre et elle y resta.
Mais lui serra l'argent dans le tablier, en fit un baluchon qu'il lana
sur son paule, mit le briquet dans sa poche et marcha vers la ville.

Une belle ville c'tait. Il alla  la meilleure auberge, demanda les
plus belles chambres, commanda ses plats favoris. Puisqu'il tait riche....

Le valet qui cira ses chaussures se dit en lui-mme que pour un monsieur
aussi riche, il avait de bien vieilles bottes. Mais ds le lendemain, le
soldat acheta des souliers neufs et aussi des vtements convenables.

Alors il devint un monsieur distingu. Les gens ne lui parlaient que de
tout ce qu'il y avait d'lgant dans la ville et de leur roi, et de sa
fille, la ravissante princesse.

--O peut-on la voir? demandait le soldat.

--On ne peut pas la voir du tout, lui rpondait-on. Elle habite un grand
chteau aux toits de cuivre entour de murailles et de tours. Seul le
roi peut entrer chez elle  sa guise car on lui a prdit que sa fille
pouserait un simple soldat; et un roi n'aime pas a du tout.

--Que je voudrais la connatre! dit le soldat, mais il savait bien que
c'tait tout  fait impossible.

Alors il mena une joyeuse vie, alla  la comdie, roula carrosse dans le
jardin du roi, donna aux pauvres beaucoup d'argent--et cela de grand
coeur--se souvenant des jours passs et sachant combien les indigents
ont de peine  avoir quelques sous.

Il tait riche maintenant et bien habill, il eut beaucoup d'amis qui,
tous, disaient de lui: Quel homme charmant, quel vrai gentilhomme!
Cela le flattait. Mais comme il dpensait tous les jours beaucoup
d'argent et qu'il n'en rentrait jamais dans sa bourse, le moment vint o
il ne lui resta presque plus rien. Il dut quitter les belles chambres,
aller loger dans une mansarde sous les toits, brosser lui-mme ses
chaussures, tirer l'aiguille  repriser. Aucun ami ne venait plus le
voir... trop d'tages  monter.

Par un soir trs sombre--il n'avait mme plus les moyens de s'acheter
une chandelle--il se souvint qu'il en avait un tout petit bout dans sa
poche et aussi le briquet trouv dans l'arbre creux o la sorcire
l'avait fait descendre. Il battit le silex du briquet et au moment o
l'tincelle jaillit, voil que la porte s'ouvre. Le chien aux yeux
grands comme des soucoupes est devant lui.

--Qu'ordonne mon matre? demande le chien.

--Quoi! dit le soldat. Voil un fameux briquet s'il me fait avoir tout
ce que je veux. Apporte-moi un peu d'argent. Hop! voil l'animal parti
et hop! le voil revenu portant, dans sa gueule, une bourse pleine de
pices de cuivre.

Alors le soldat comprit quel briquet miraculeux il avait l. S'il le
battait une fois, c'tait le chien assis sur le coffre aux monnaies de
cuivre qui venait, s'il le battait deux fois, c'tait celui qui gardait
les pices d'argent et s'il battait trois fois son briquet, c'tait le
gardien des pices d'or qui apparaissait. Notre soldat put ainsi
redescendre dans les plus belles chambres, remettre ses vtements
luxueux. Ses amis le reconnurent immdiatement et mme ils avaient
beaucoup d'affection pour lui.


Cependant un jour, il se dit:

C'est tout de mme dommage qu'on ne puisse voir cette princesse. On
dit qu'elle est si charmante...  quoi bon si elle doit toujours rester
prisonnire dans le grand chteau aux toits de cuivre avec toutes ces
tours? Est-il vraiment impossible que je la voie? O est mon briquet?

Il fit jaillir une tincelle et le chien aux yeux grands comme des
soucoupes apparut.

--Il est vrai qu'on est au milieu de la nuit, lui dit le soldat, mais
j'ai une envie folle de voir la princesse. En un clin d'oeil, le chien
tait dehors, et l'instant d'aprs, il tait de retour portant la
princesse couche sur son dos. Elle dormait et elle tait si gracieuse
qu'en la voyant, chacun aurait reconnu que c'tait une vraie princesse.
Le jeune homme n'y tint plus, il ne put s'empcher de lui donner un
baiser car, lui, c'tait un vrai soldat.

Vite le chien courut ramener la jeune fille au chteau, mais le
lendemain matin, comme le roi et la reine prenaient le th avec elle, la
princesse leur dit qu'elle avait rv la nuit d'un chien et d'un soldat
et que le soldat lui avait donn un baiser. Eh bien! en voil une
histoire! dit la reine.

Une des vieilles dames de la cour reut l'ordre de veiller toute la nuit
suivante auprs du lit de la princesse pour voir si c'tait vraiment un
rve ou bien ce que cela pouvait tre!

Le soldat se languissait de revoir l'exquise princesse! Le chien revint
donc la nuit, alla la chercher, courut aussi vite que possible... mais
la vieille dame de la cour avait mis de grandes bottes et elle courait
derrire lui et aussi vite. Lorsqu'elle les vit disparatre dans la
grande maison, elle pensa: Je sais maintenant o elle va et, avec
un morceau de craie, elle dessina une grande croix sur le portail. Puis
elle rentra se coucher.

Le chien, en revenant avec la princesse, vit la croix sur le portail et
traa des croix sur toutes les portes de la ville. Et a, c'tait trs
malin de sa part; ainsi la dame de la cour ne pourrait plus s'y
reconnatre.

Au matin, le roi, la reine, la vieille dame et tous les officiers
sortirent pour voir o la princesse avait t.

--C'est l, dit le roi ds qu'il aperut la premire porte avec une
croix.

--Non, c'est ici mon cher poux, dit la reine en s'arrtant devant la
deuxime porte.

--Mais voil une croix... en voil une autre, dirent-ils tous, il est
bien inutile de chercher davantage.

Cependant, la reine tait une femme ruse, elle savait bien d'autres
choses que de monter en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d'or et
coupa en morceaux une pice de soie, puis cousit un joli sachet qu'elle
remplit de farine de sarrasin trs fine. Elle attacha cette bourse sur
le dos de sa fille et pera au fond un petit trou afin que la farine se
rpande tout le long du chemin que suivrait la princesse.

Le chien revint encore la nuit, amena la princesse sur son dos auprs du
soldat qui l'aimait tant et qui aurait voulu tre un prince pour
l'pouser. Mais le chien n'avait pas vu la farine rpandue sur le chemin
depuis le chteau jusqu' la fentre du soldat. Le lendemain, le roi et
la reine n'eurent aucune peine  voir o leur fille avait t.

Le soldat fut saisi et jet dans un cachot lugubre!... Oh! qu'il y
faisait noir!

--Demain, tu seras pendu, lui dit-on. Ce n'est pas une chose agrable 
entendre, d'autant plus qu'il avait oubli son briquet  l'auberge.

Derrire les barreaux de fer de sa petite fentre, il vit le matin
suivant les gens qui se dpchaient de sortir de la ville pour aller le
voir pendre. Il entendait les roulements de tambours, les soldats
dfilaient au pas cadenc. Un petit apprenti cordonnier courait  une
telle allure qu'une de ses savates vola en l'air et alla frapper le mur
prs des barreaux au travers desquels le soldat regardait.

--H! ne te presse pas tant. Rien ne se passera que je ne sois arriv.
Mais si tu veux courir  l'auberge o j'habitais et me rapporter mon
briquet, je te donnerai quatre sous. Mais en vitesse.

Le gamin ne demandait pas mieux que de gagner quatre sous. Il prit ses
jambes  son cou, trouva le briquet....

En dehors de la ville, on avait dress un gibet autour duquel se
tenaient les soldats et des centaines de milliers de gens. Le roi, la
reine taient assis sur de superbes trnes et en face d'eux, les juges
et tout le conseil.

Dj le soldat tait mont sur l'chelle, mais comme le bourreau allait
lui passer la corde au cou, il demanda la permission--toujours
accorde, dit-il  un condamn  mort avant de subir sa peine
--d'exprimer un dsir bien innocent, celui de fumer une pipe, la
dernire en ce monde.

Le roi ne voulut pas le lui refuser et le soldat se mit  battre son
briquet: une fois, deux fois, trois fois! et hop! voil les trois
chiens: celui qui avait des yeux comme des soucoupes, celui qui avait
des yeux comme des roues de moulin et celui qui avait des yeux grands
chacun comme la Tour Ronde de Copenhague.

--Empchez-moi maintenant d'tre pendu! leur cria le soldat.

Alors les chiens sautrent sur les juges et sur tous les membres du
conseil, les prirent dans leur gueule, l'un par les jambes, l'autre par
le nez, les lancrent en l'air si haut qu'en tombant, ils se brisaient
en mille morceaux.

--Je ne tolrerai pas... commena le roi.

Mais le plus grand chien le saisit ainsi que la reine et les lana en
l'air  leur tour.

Les soldats en taient pouvants et la foule cria:

--Petit soldat, tu seras notre roi et tu pouseras notre dlicieuse
princesse. On fit monter le soldat dans le carrosse royal et les trois
chiens gambadaient devant en criant bravo. Les jeunes gens
sifflaient dans leurs doigts, les soldats prsentaient les armes.

La princesse fut tire de son chteau aux toits de cuivre et elle devint
reine, ce qui lui plaisait beaucoup.

La noce dura huit jours, les chiens taient  table et roulaient de trs
grands yeux.




Ce que le Pre fait est bien fait


Cette histoire, je l'ai entendue dans mon enfance. Chaque fois que j'y
pense, je la trouve plus intressante. Il en est des histoires comme de
bien des gens: avec l'ge, ils attirent de plus en plus l'attention.
Vous avez certainement t dj  la campagne, et vous avez vu de
vieilles maisons de paysans.

Sur le toit de chaume, il y a des mauvaises herbes, de la mousse et un
nid de cigognes. Ce sont les cigognes surtout qui ne doivent pas
manquer. Les murs penchent, les fentres sont basses et une seule peut
s'ouvrir. Le four ressemble  un ventre rebondi, les branches d'un
sureau tombent sur une haie, et le sureau se trouve  une mare o nagent
des canards. Il y a encore l un chien  l'attache, qui aboie aprs tout
le monde, sans distinction.

Dans une de ces maisons de paysans habitaient deux vieilles gens, un
paysan et sa femme. Ils n'avaient presque rien, et pourtant ils se
trouvaient avoir quelque chose de trop, un cheval, qu'ils laissaient
patre dans le foss prs de la grand-route. Le paysan l'enfourchait
pour aller  la ville, et de temps en temps le prtait  des voisins
qui, en retour, lui rendaient quelques services.

Mais les vieux pensaient qu'il serait meilleur pour eux de vendre le
cheval ou de l'changer contre quelque objet plus utile. Mais contre
quoi?

--Fais pour le mieux, mon vieux, disait la femme. Il y a une foire  la
ville. Vas-y et vends le cheval, ou fais un change; ce que tu feras
sera bien fait.

L-dessus, elle lui fit un beau noeud au mouchoir qu'il avait autour du
cou, bien mieux que lui-mme n'et su le faire. Puis elle lissa son
chapeau avec la main pour que la poussire s'y attacht moins et
l'embrassa. Le voil parti sur son cheval, pour le vendre ou l'changer.

--Oui, oui, le vieux s'y entend, murmurait la vieille mre.

Le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Il y avait beaucoup de
poussire sur la route, car il passait beaucoup de gens qui se rendaient
au march en voiture,  cheval ou  pied. Nulle ombre sur le chemin.
Parmi ceux qui marchaient  pied, il y avait un homme qui poussait
devant lui une vache. Le vieux pensait:

--Elle doit donner du bon lait! Cheval contre vache, ce serait un bon
change.

--coute, l'homme  la vache. Je veux te proposer quelque chose. Un
cheval est plus dur qu'une vache, n'est-ce pas? Mais cela ne me fait
rien, car une vache me serait plus utile. Veux-tu que nous troquions?

--Avec plaisir, dit l'homme  la vache.

Et ils firent l'change. Quand ce fut fait, le paysan et pu revenir,
puisqu'il avait obtenu ce qu'il voulait. Mais, comme il tait parti pour
aller au march, il voulut s'y rendre, ne ft-ce que pour y jeter un
coup d'oeil. Il poussa donc sa vache devant lui. Il marchait trs vite.
Peu de temps aprs il vit un homme tenant un mouton par une corde.
C'tait un mouton bien gras.

--Il ferait rudement mon affaire, pensa notre homme. Nous aurions bien
assez de nourriture pour lui sur le bord du foss, et en hiver nous
pourrions le garder dans notre chambre. Au fond, un mouton vaudrait
mieux pour nous qu'une vache.

Veux-tu troquer avec moi? demanda-t-il.

--Parfaitement, dit l'autre.

On troqua donc et notre paysan continua sa route avec son mouton. Tout 
coup il vit, dans un petit sentier, un homme portant une grosse oie sous
le bras.

--Diable! voil une fameuse oie! S'cria-t-il. Elle a beaucoup de
plumes et est bien grasse. a ferait bien l'affaire de la mre! Elle
pourrait lui donner nos restes, car elle dit souvent: Tiens! si nous
avions une oie pour manger a! Veux-tu changer ton oie pour mon
mouton?

L'autre ne demanda pas mieux. Notre paysan prit donc son oie.

Il tait alors tout prs de la ville. Il y avait foule sur la grand
route. Le champ de foire tait plein de gens et d'animaux; on se
pressait tellement que des gens passaient dans les champs de pommes de
terre  ct.

Il y avait l une poule attache par les pattes. Elle manquait d'tre
crase  chaque instant. C'tait une trs belle poule, avec des plumes
trs courtes sur la queue. Elle clignait des yeux et faisait: Glouk!
glouk! Je ne puis vous dire ce qu'elle voulait dire par l, mais le
paysan s'cria:

--Jamais je n'ai vu si belle poule. Elle est plus belle mme que la
poule du pharmacien! Je serais heureux de l'avoir. Une poule trouve
toujours  se nourrir sans qu'on s'occupe d'elle. Ce serait un bon
change.

--Voulez-vous changer votre poule pour mon oie? demanda-t-il au
receveur de l'octroi,  qui appartenait la poule.

--Comment donc! dit l'autre. Le paysan prit la poule, et le receveur
prit l'oie. Notre homme avait bien employ son temps. Il avait chaud et
se sentait fatigu. Un verre d'eau-de-vie et un peu de pain lui taient
bien dus. Justement il tait devant une auberge. Il entra.

Mais au mme moment arriva un garon portant un sac plein sur le dos.

--Qu'as-tu l-dedans? demanda notre paysan.

--Des pommes gtes, dit l'autre; tout un sac, pour les cochons.

--Tout un sac plein de pommes? Quelle richesse! Voil ce que je
voudrais bien apporter  ma femme. L'an dernier, nous n'avons eu qu'une
pomme sur notre vieux pommier; nous l'avons laisse sur notre commode
jusqu' ce qu'elle pourrt. Cela prouve qu'on est  son aise, disait
la mre. Mais, cette fois, je pourrais lui montrer quelque chose de
mieux.

--Que m'en donnerais-tu? dit le garon.

--Donne, dit le paysan. Je change ma poule pour ton sac.

L'change fait, ils entrrent  l'auberge. L notre homme mit son sac
prs du four qui tait brlant. L'htesse n'y prit pas garde.

Dans la salle il y avait beaucoup de gens: des maquignons, des
marchands de boeufs, pas mal de gens de la campagne, quelques ouvriers
qui jouaient entre eux dans un coin et enfin  un bout de la table, deux
Anglais moiti touristes, moiti marchands, et qui taient venus  la
ville pour voir si quelque occasion ne se prsenterait pas de trouver
une bonne affaire. N'ayant rien rencontr, ils taient attabls et
regardaient avec indiffrence le reste de la salle. On sait que les
Anglais sont presque toujours si riches que leurs poches sont bondes
d'or. De plus ils aiment  parier,  propos de n'importe quoi, rien que
pour se crer une motion passagre qui les change un instant de leur
froideur continuelle.

Or, voici ce qui arriva:

--Psiii, psiii! entendirent-ils prs du four.

--Qu'est-ce? demandrent-ils.

Le paysan leur conta l'histoire du cheval chang contre une vache et
ainsi de suite jusqu'aux pommes.

--Tu vas tre battu  ton retour, dirent les Anglais. Tu peux t'y
attendre.

--Battu? Non, non! J'aurai un baiser et l'on me dira: Ce que le
pre fait est toujours bien fait.

--Nous parierions bien un boisseau d'or que tu te trompes; cent livres,
si tu veux.

--Un boisseau me suffit, dit le paysan. Mais moi, je ne puis parier
qu'un boisseau de pommes, et je l'emplirai jusqu'au bord.

--Allons, topons-l! cent livres contre un boisseau de pommes.

Et le pari fut fait.

La carriole de l'aubergiste fut commande, et tous les trois y montrent
avec le sac de pommes. Les voici arrivs.

--Bonsoir, la mre!

--Dieu te garde, mon vieux!

--L'change est fait.

--Ah! tu t'y entends, dit la paysanne pendant que son mari
l'embrassait.

--Oui, j'ai troqu notre cheval contre une vache.

--Dieu soit lou! dit la mre. Je pourrai dsormais faire des laitages,
du beurre, du fromage. Excellent change!

--Oui, mais j'ai ensuite chang la vache contre une brebis.

--C'est encore mieux. Nous avons juste assez de nourriture pour une
brebis. Nous aurons du lait, du fromage, des bas de laine et des gilets.
Une vache ne donne pas de laine. Comme tu penses  tout!

--Ensuite j'ai troqu le mouton contre une oie.

--Est-ce vrai? Alors, nous pourrons manger de l'oie rtie  Nol! Tu
penses  tout ce qui peut me faire plaisir, mon bon vieux. C'est bien 
toi. Nous pourrons attacher notre oie dehors avec une ficelle pour
qu'elle ait le temps d'engraisser.

--Oui, mais j'ai troqu mon oie contre une poule.

--Une poule! Oh! la bonne affaire. Elle nous donnera des oeufs. Nous
les ferons couver et nous aurons des poussins. J'ai toujours rv d'en
avoir.

--Oui, oui, mais j'ai chang la poule contre un sac de pommes pourries.

--Cette fois, il faut que je t'embrasse, dit la paysanne ravie. Je te
remercie, mon cher homme. Et il faut que je te raconte tout de suite
quelque chose. Aprs que tu as t parti ce matin, je me suis demand ce
que je pourrais te faire de bon pour ton retour. Des oeufs au jambon,
naturellement. J'avais des oeufs mais il fallait bien aussi de la
civette. J'allais donc chez le matre d'cole en face. Je savais qu'il
en avait. Mais sa femme est trs riche, sans en avoir l'air. Je lui
demandai de me prter un peu de civette. Prter, me dit-elle. Il n'y a
rien dans notre jardin, pas mme une pomme pourrie! Maintenant, c'est
moi qui pourrais lui en prter, et tout un sac, mme. Tu penses si j'en
suis contente, mon petit pre!

--Bravo! dirent les deux anglais  la fois. La dgringolade ne lui a
pas enlev sa gaiet. Cela vaut bien l'argent.

Ils comptrent au paysan l'or sur la table.

C'est ce qui prouve que la femme doit toujours trouver que son mari est
le plus avis de tous les hommes, et que ce qu'il fait est toujours
parfait.

Voil mon histoire. Je l'ai entendue dans mon enfance. Vous la
connaissez  votre tour. Dites donc toujours que: CE QUE LE PRE FAIT
EST BIEN FAIT.




Chacun et chaque chose  sa place.


C'tait il y a plus de cent ans.

Il y avait derrire la fort, prs du grand lac, un vieux manoir entour
d'un foss profond o croissaient des joncs et des roseaux. Tout prs du
pont qui conduisait  la porte cochre, il y avait un vieux saule qui
penchait ses branches au-dessus du foss.

Dans le ravin retentirent soudain le son du cor et le galop des chevaux.

La petite gardeuse d'oies se dpcha de ranger ses oies et de laisser le
pont libre  la chasse qui arrivait  toute bride. Ils allaient si vite,
que la fillette dut rapidement sauter sur une des bornes du pont pour ne
pas tre renverse. C'tait encore une enfant dlicate et mince, mais
avec une douce expression de visage et deux yeux clairs ravissants. Le
seigneur ne vit pas cela; dans sa course rapide, il faisait tournoyer
la cravache qu'il tenait  la main. Il se donna le brutal plaisir de lui
en donner en pleine poitrine un coup qui la renversa.

--Chacun  sa place! cria-t-il.

Puis il rit de son action comme d'une chose fort amusante, et les autres
rirent galement. Toute la socit menait un grand vacarme, les chiens
aboyaient et on entendait des bribes d'une vieille chanson:

De beaux oiseaux viennent avec le vent!

La pauvre gardeuse d'oies versa des larmes en tombant; elle saisit de
la main une des branches pendantes du saule et se tint ainsi suspendue
au-dessus du foss.

Quand la chasse fut passe, elle travailla  sortir de l, mais la
branche se rompit et la gardeuse d'oies allait tomber  la renverse dans
les roseaux, quand une main robuste la saisit.

C'tait un cordonnier ambulant qui l'avait aperue de loin et s'tait
empress de venir  son secours.

--Chacun  sa place! dit-il ironiquement, aprs le seigneur, en la
dposant sur le chemin.

Il remit alors la branche casse  sa place. sa place, c'est trop
dire. Plus exactement il la planta dans la terre meuble.

--Pousse si tu peux, lui dit-il, et fournis leur une bonne flte aux
gens de l haut! Puis il entra dans le chteau, mais non dans la grande
salle, car il tait trop peu de chose pour cela. Il se mla aux gens de
service qui regardrent ses marchandises et en achetrent.

 l'tage au-dessus,  la table d'honneur, on entendait un vacarme qui
devait tre du chant, mais les convives ne pouvaient faire mieux.
C'taient des cris et des aboiements; on faisait ripaille. Le vin et la
bire coulaient dans les verres et dans les pots; les chiens de chasse
taient aussi dans la salle. Un jeune homme les embrassa l'un aprs
l'autre, aprs avoir essuy la bave de leurs lvres avec leurs longues
oreilles.

On fit monter le cordonnier avec ses marchandises, mais seulement pour
s'amuser un peu de lui. Le vin avait tourn les ttes. On offrit au
malheureux de boire du vin dans un bas.

--Presse-toi! lui cria-t-on.

C'tait si drle qu'on clata de rire! Puis ce fut le tour des cartes;
troupeaux entiers, fermes, terres taient mis en jeu.

--Chacun  sa place! s'cria le cordonnier, quand il fut sorti de cette
Sodome et de cette Gomorrhe, selon ses propres termes. Le grand chemin,
voil ma vraie place. L-haut je n'tais pas dans mon assiette.

Et la petite gardeuse d'oies lui faisait du sentier un signe
d'approbation.

Des jours passrent et des semaines. La branche casse que le cordonnier
avait plant a sur le bord du foss tait frache et verte, et  son
tour produisait de nouvelles pousses. La petite gardeuse d'oies
s'aperut qu'elle avait pris racine; elle s'en rjouit extrmement, car
c'tait son arbre, lui semblait-il.

Mais si la branche poussait bien, au chteau, en revanche, tout allait
de mal en pis,  cause du jeu et des festins: ce sont l deux mauvais
bateaux sur lesquels il ne vaut rien de s'embarquer.

Dix ans ne s'taient point couls que le seigneur dut quitter le
chteau pour aller mendier avec un bton et une besace. La proprit fut
achete par un riche cordonnier, celui justement que l'on avait raill
et bafou et  qui on avait offert du vin dans un bas. La probit et
l'activit sont de bons auxiliaires; du cordonnier, ils firent le
matre du chteau. Mais  partir de ce moment, on n'y joua plus aux
cartes.

--C'est une mauvaise invention, disait le matre. Elle date du jour o
le diable vit la Bible. Il voulut faire quelque chose de semblable et
inventa le jeu de cartes.

Le nouveau matre se maria; et avec qui? Avec la petite gardeuse
d'oies qui tait toujours demeure gentille, humble et bonne. Dans ses
nouveaux habits, elle paraissait aussi lgante que si elle tait ne de
haute condition. Comment tout cela arriva-t-il? Ah! c'est un peu trop
long  raconter; mais cela eut lieu et, encore, le plus important nous
reste  dire.

On menait une vie trs agrable au vieux manoir. La mre s'occupait
elle-mme du mnage; le pre prenait sur lui toutes les affaires du
dehors. C'tait une vraie bndiction; car, l o il y a dj du
bien-tre, tout changement ne fait qu'en apporter un peu plus. Le vieux
chteau fut nettoy et repeint; on cura les fosss, on planta des
arbres fruitiers. Tout prit une mine attrayante. Le plancher lui-mme
tait brillant comme du cuivre poli. Pendant les longs soirs d'hiver, la
matresse de la maison restait assise dans la grande salle avec toutes
ses servantes, et elle filait de la laine et du lin. Chaque dimanche
soir, on lisait tout haut un passage de la Bible. C'tait le conseiller
de justice qui lisait, et le conseiller n'tait autre que le cordonnier
colporteur, lu  cette dignit sur ses vieux jours. Les enfants
grandissaient, car il leur tait n des enfants; s'ils n'avaient pas
tous des dispositions remarquables, comme cela arrive dans chaque
famille, du moins tous avaient reu une excellente ducation.

Le saule, lui, tait devenu un arbre magnifique qui grandissait libre et
non taill.

--C'est notre arbre gnalogique! disaient les vieux matres; il faut
l'honorer et le vnrer, enfants.

Et mme les moins bien dous comprenaient un tel conseil.

Cent annes passrent.

C'tait de nos jours. Le lac tait devenu un marcage; le vieux chteau
tait en ruines. On ne voyait l qu'un petit abreuvoir ovale et un coin
des fondations  ct; c'tait ce qui restait des profonds fosss de
jadis. Il y avait l aussi un vieil et bel arbre qui laissait tomber ses
branches. C'tait l'arbre gnalogique. On sait combien un saule est
superbe quand on le laisse crotre  sa guise. Il tait bien rong au
milieu du tronc, de la racine jusqu'au fate; les orages l'avaient bien
un peu abm, mais il tenait toujours, et dans les fentes o le vent
avait apport de la terre, poussaient du gazon et des fleurs. Tout en
haut du tronc, l o les grandes branches prenaient naissance, il y
avait tout un petit jardin avec des framboisiers et des aubpines. Un
petit arbousier mme avait pouss, mince et lanc, sur le vieil arbre
qui se refltait dans l'eau noire de l'abreuvoir. Un petit sentier
abandonn traversait la cour tout prs de l. Le nouveau manoir tait
sur le haut de la colline, prs de la fort. On avait de l une vue
superbe.

La demeure tait grande et magnifique, avec des vitres si claires qu'on
pouvait croire qu'il n'y en avait pas.

Rien n'tait en discordance.Tout  sa place! tait toujours le mot
d'ordre. C'est pourquoi tous les tableaux qui, jadis, avaient eu la
place d'honneur dans le vieux manoir taient suspendus maintenant dans
un corridor. N'taient-ce pas des crotes,  commencer par deux
vieux portraits reprsentant, l'un, un homme en habit rouge, coiff
d'une perruque, l'autre, une dame poudre, les cheveux relevs, une rose
 la main? Une grande couronne de feuilles de saule les entourait. Il y
avait de grands trous ronds dans la toile; ils avaient t faits par
les jeunes barons qui, tirant  la carabine, prenaient pour cible les
deux pauvres vieux, le conseiller de justice et sa femme, les deux
anctres de la maison. Le fils du pasteur tait prcepteur au chteau.
Il mena un jour les petits barons et leur soeur ane, qui venait d'tre
confirme, par le petit sentier qui conduisait au vieux saule.

Quand on fut au pied de l'arbre, le plus jeune des barons voulut se
tailler une flte comme il l'avait dj fait avec d'autres saules, et le
prcepteur arracha une branche.

--Oh! ne faites pas cela! s'cria, mais trop tard, la petite fille.
C'est notre illustre vieux saule! Je l'aime tant! On se moque de moi
pour cela,  la maison, mais cela m'est gal. Il y a une lgende sur le
vieil arbre....

Elle conta alors tout ce que nous venons de dire au sujet de l'arbre, du
vieux chteau, de la gardeuse d'oies et du colporteur dont la famille
illustre et la jeune baronne elle-mme descendait.

Ces braves gens ne voulaient pas se laisser anoblir, dit-elle.Chacun
et chaque chose  sa place tait leur devise. L'argent ne leur
semblait pas un titre suffisant pour qu'on les levt au-dessus de leur
rang. Ce fut leur fils, mon grand-pre, qui devint baron. Il avait de
grandes connaissances et tait trs considr et trs aim du prince et
de la princesse qui l'invitaient  toutes leurs ftes. C'tait lui que
la famille rvrait le plus, mais je ne sais pourquoi, il y a en moi
quelque chose qui m'attire surtout vers les deux anctres. Ils devaient
tre si affables, dans leur vieux chteau o la matresse de la maison
filait assise au milieu de ses servantes et o le matre lisait la Bible
tout haut.

Le prcepteur prit la parole:

--Il est  la mode dit-il, chez nombre de potes, de dnigrer les
nobles, en disant que c'est chez les pauvres, et, de plus en plus, 
mesure qu'on descend dans la socit, que brille la vraie noblesse. Ce
n'est pas mon avis; c'est chez les plus nobles qu'on trouve les plus
nobles traits. Ma mre m'en a cont un, et je pourrais en ajouter
plusieurs. Elle faisait visite dans une des premires maisons de la
ville o ma grand-mre avait, je crois, t gouvernante de la matresse
de la maison. Elle causait dans le salon avec le vieux matre, un homme
de la plus haute noblesse. Il aperut dans la cour une vieille femme qui
venait, appuye sur des bquilles. Chaque semaine, on lui donnait
quelques shillings.

--La pauvre vieille! Elle a bien du mal  marcher! dit-il.

Et, avant que ma mre s'en ft rendu compte, il tait en bas,  la
porte; ainsi lui, le vieux seigneur octognaire, sortait pour pargner
quelques pas  la vieille et lui remettre ses shillings. Ce n'est qu'un
simple trait; mais, comme l'aumne de la veuve, il va droit au coeur et
le fait vibrer. C'est ce but que devraient poursuivre les potes de
notre temps; pourquoi ne chantent-ils pas ce qui est bon et doux, ce
qui rconcilie?

Mais il est vrai qu'il y a un autre genre de nobles.

--Cela sent la roture, ici! disent-ils aux bourgeois.

Ces nobles-l, oui, ce sont de faux nobles, et l'on ne peut
qu'applaudir  ceux qui les raillent dans leurs satires.

Ainsi parla le prcepteur. C'tait un peu long, mais aussi, l'enfant
avait eu le temps de tailler sa flte.

Il y avait grande runion au chteau: htes venus de la capitale ou des
environs, dames vtues avec got ou sans got. La grande salle tait
pleine d'invits. Le fils du pasteur se tenait modestement dans un coin.

On allait donner un grand concert. Le petit baron avait apport sa flte
de saule, mais il ne savait pas souffler dedans, ni son pre non plus.

Il y eut de la musique et du chant. S'y intressrent surtout ceux qui
excutrent. C'tait bien assez, du reste.

--Mais vous tes aussi un virtuose! dit au prcepteur un des invits.
Vous jouez de la flte. Vous nous jouerez bien quelque chose?

En mme temps, il tendit au prcepteur la petite flte taille prs de
l'abreuvoir. Puis il annona trs haut et trs distinctement que le
prcepteur du chteau allait excuter un morceau sur la flte.

Le prcepteur, comprenant qu'on allait se moquer de lui, ne voulait pas
jouer, bien qu'il st. Mais on le pressa, on le fora, et il finit par
prendre la flte et la porter  sa bouche.

Le merveilleux instrument! Il mit un son strident comme celui d'une
locomotive; on l'entendit dans tout le chteau, et par-del la fort.
En mme temps s'levait une tempte de vent qui sifflait:

--Chacun  sa place!

Le matre de la maison, comme enlev par le vent, fut transport 
l'table. Le bouvier fut emmen, non dans la grande salle, mais 
l'office, au milieu des laquais en livre d'argent. Ces messieurs furent
scandaliss de voir cet intrus s'asseoir  leur table!

Dans la grande salle, la petite baronne s'envola  la place d'honneur,
o elle tait digne de s'asseoir. Le fils du pasteur prit place prs
d'elle; tous deux semblaient tre deux maris. Un vieux comte, de la
plus ancienne noblesse du pays, fut maintenu  sa place, car la flte
tait juste, comme on doit l'tre.

L'aimable cavalier  qui l'on devait ce jeu de flte, celui qui tait
fils de son pre, alla droit au poulailler.

La terrible flte! Mais, fort heureusement, elle se brisa, et c'en fut
fini du: Chacun  sa place!

Le jour suivant, on ne parlait plus de tout ce drangement. Il ne resta
qu'une expression proverbiale: ramasser la flte.

Tout tait rentr dans l'ancien ordre. Seuls, les deux portraits de la
gardeuse d'oies et du colporteur pendaient maintenant dans la grande
salle, o le vent les avait emports. Un connaisseur ayant dit qu'ils
taient peints de main de matre, on les restaura.

Chacun et chaque chose  sa place! On y vient toujours. L'ternit
est longue, plus longue que cette histoire.




Le chanvre


Le chanvre tait en fleur. Ses fleurs sont bleues, admirablement belles,
molles comme les ailes d'un moucheron et encore plus fines. Le soleil
rpandait ses rayons sur le chanvre, et les nuages l'arrosaient, ce qui
lui faisait autant de plaisir qu'une mre en fait  son enfant
lorsqu'elle le lave et lui donne un baiser. L'un et l'autre n'en
deviennent que plus beaux.

J'ai bien bonne mine,  ce qu'on dit, murmura le chanvre; je vais
atteindre une hauteur tonnante, et je deviendrai une magnifique pice
de toile. Ah! Que je suis heureux! Il n'y a personne qui soit plus
heureux que moi! Je me porte  merveille, et j'ai un bel avenir! La
chaleur du soleil m'gaye, et la pluie me charme en me rafrachissant!
Oui, je suis heureux, heureux on ne peut plus!

--Oui, oui, oui, dirent les btons de la haie, vous ne connaissez pas le
monde; mais nous avons de l'exprience, nous.

Et ils craqurent lamentablement, et chantrent:

Cric, crac! cric, crac! crac!

C'est fini! C'est fini! C'est fini!

Pas sitt, rpondit le chanvre; voil une bonne matine, le soleil
brille, la pluie me fait du bien, je me sens crotre et fleurir. Ah! je
suis bien heureux!

Mais un beau jour il vint des gens qui prirent le chanvre par le toupet,
l'arrachrent avec ses racines, et lui firent bien mal. D'abord on le
mit dans l'eau comme pour le noyer, puis on le mit au feu comme pour le
rtir.  cruaut!

On ne saurait tre toujours heureux, pensa le chanvre; il faut
souffrir, et souffrir c'est apprendre.

Mais tout alla de pis en pis. Il fut bris, peign, card; sans y
comprendre un mot. Puis on le mit  la quenouille, et rrrout! Il perdit
tout  fait la tte.

J'ai t trop heureux, pensait-il au milieu des tortures; les biens
qu'on a perdus, il faut encore s'en rjouir, s'en rjouir. Et il
rptait: s'en rjouir, que dj il tait, hlas! mis au mtier,
et devenait une magnifique pice de toile. Les mille pieds de chanvre ne
faisaient qu'un morceau.

Vraiment! C'est prodigieux; je ne l'aurais jamais cru; quelle
chance pour moi! Que chantaient donc les btons de la haie avec leur:

Cric, crac! Cric, crac! Crac!

C'est fini! C'est fini! C'est fini!

Mais... je commence  peine  vivre. C'est prodigieux! Si j'ai
beaucoup souffert, me voil maintenant plus heureux que jamais; Je suis
si fort, si doux, si blanc, si long! C'est une autre condition que la
condition de plante, mme avec les fleurs. Personne ne vous soigne, et
vous n'avez d'autre eau que celle de la pluie. Maintenant, au contraire,
que d'attentions! Tous les matins les filles me retournent, et tous les
soirs on m'administre un bain avec l'arrosoir. La mnagre de M. le cur
a mme fait un discours sur moi, et a prouv parfaitement que je suis le
plus beau morceau de la paroisse. Je ne saurais tre plus heureux!

La toile fut porte  la maison et livre aux ciseaux. On la coupait, on
la coupait, on la piquait avec l'aiguille. Ce n'tait pas trs agrable;
mais en revanche elle fit bientt douze morceaux de linge, douze
belles chemises.

C'est  partir d'aujourd'hui seulement que je suis quelque chose.
Voil ma destine; je suis bni, car je suis utile dans le monde. Il
faut cela pour tre content soi-mme. Nous sommes douze morceaux, c'est
vrai, mais nous formons un seul corps, une douzaine. Quelle incomparable
flicit!

Les annes s'coulrent; c'en tait fait de la toile.

Il faut que toute chose ait sa fin, murmura chaque pice. J'tais bien
dispose  durer encore mais pourquoi demander l'impossible?

Et elles furent rduites en lambeaux et en chiffons, et crurent cette
fois que c'tait leur fin finale, car elles furent encore haches,
broyes et cuites, le tout sans y rien comprendre. Et voil qu'elles
taient devenues du superbe papier blanc.

O surprise!  surprise agrable! s'cria le papier, je suis plus fin
qu'autrefois, et l'on va me charger d'critures. Que n'crira-t-on pas
sur moi? Ma chance est sans gale.

Et l'on y crivit les plus belles histoires, qui furent lues devant de
nombreux auditeurs et les rendirent plus sages. C'tait un grand
bienfait pour le papier que cette criture.

Voil certes plus que je n'y ai rv lorsque je portais mes petites
fleurs bleues dans les champs. Comment deviner que je servirais un jour
 faire la joie et l'instruction des hommes? je n'y comprends vraiment
rien, et c'est pourtant la vrit. Dieu sait si j'ai jamais rien
entrepris: je me suis content de vivre, et voil que de degrs en
degrs il m'a lev  la plus grande gloire. Toutes les fois que je
songe au refrain menaant: C'est fini! C'est fini! Tout prend au
contraire un aspect plus beau, plus radieux. Sans doute je vais voyager,
je vais parcourir le monde entier pour que tous les hommes puissent me
lire! Autrefois je portais de petites fleurs bleues; mes fleurs
maintenant sont de sublimes penses. Je suis heureux, incomparablement
heureux.

Mais le papier n'alla pas en voyage, il fut remis  l'imprimeur, et tout
ce qu'il portait d'crit fut imprim pour faire un livre, des centaines
de livres qui devaient tre une source de joie et de profit pour une
infinit de personnes. Notre morceau de papier n'aurait pas rendu le
mme service, mme en faisant le tour du monde.  moiti route il aurait
t us.

C'est trs juste, ma foi! dit le papier; Je n'y avais pas pens.
Je reste  la maison et j'y suis honor comme un vieux grand-pre!
C'est moi qui ai reu l'criture, les mots ont dcoul directement de la
plume sur moi, je reste  ma place, et les livres vont par le monde;
leur tche est belle assurment, et moi je suis content, je suis heureux!

Le papier fut mis dans un paquet et jet sur une planche.Il est bon de
se reposer aprs le travail, pensa-t-il. C'est en se recueillant de la
sorte que l'on apprend  se connatre. D'aujourd'hui seulement je sais
ce que je contiens, et se connatre soi-mme, voil le vritable
progrs. Que m'arrivera-t-il encore? Je vais sans nul doute avancer, on
avance toujours.

Quelque temps aprs, le papier fut mis sur la chemine pour tre brl,
car on ne voulait pas le vendre au charcutier ou  l'picier pour
habiller des saucissons ou du sucre. Et tous les enfants de la maison se
mirent  l'entourer; ils voulaient le voir flamber, et voir aussi,
aprs la flamme, ces milliers d'tincelles rouges qui ont l'air de se
sauver et s'teignent si vite l'une aprs l'autre. Tout le paquet de
papier fut jet dans le feu.

Oh! Comme il brlait! Ouf! Ce n'est plus qu'une grande flamme. Elle
s'levait la flamme, tellement, tellement que jamais le chanvre n'avait
port si haut ses petites fleurs bleues; elle brillait comme jamais la
toile blanche n'avait brill. Toutes les lettres, pendant un instant,
devinrent toutes rouges. Tous les mots, toutes les penses s'en allrent
en langues de feu.

Je vais monter directement jusqu'au soleil, disait une voix dans la
flamme, et on et dit mille voix runies en une seule. La flamme sortit
par le haut de la chemine, et au milieu d'elle voltigeaient de petits
tres invisibles  l'oeil des hommes. Ils galaient justement en nombre
les fleurs qu'avait portes le chanvre. Plus lgers que la flamme qui
les avait fait natre, quand celle-ci fut dissipe, quand il ne resta
plus du papier que la cendre noire, ils dansaient encore sur cette
cendre, et formaient en l'effleurant des tincelles rouges.

Les enfants de la maison chantaient autour de la cendre inanime:

Cric, crac! Cric, crac! Crac!

C'est fini! C'est fini! C'est fini!

Mais chacun des petits tres disait: Non, ce n'est pas fini; voici
prcisment le plus beau de l'histoire! Je le sais, et je suis bien
heureux.

Les enfants ne purent ni entendre ni comprendre ces paroles; du reste,
ils n'en avaient pas besoin: les enfants ne doivent pas tout savoir.




Cinq dans une cosse de pois


Il y avait cinq petits pois dans une cosse, ils taient verts, la cosse
tait verte, ils croyaient que le monde entier tait vert et c'tait
bien vrai pour eux!

La cosse poussait, les pois grandissaient, se conformant  la taille de
leur appartement, ils se tenaient droit dans le rang....

Le soleil brillait et chauffait la cosse, la pluie l'claircissant, il y
faisait tide et agrable, clair le jour, sombre la nuit comme il sied,
les pois devenaient toujours plus grands et plus rflchis, assis l en
rang, il fallait bien qu'ils s'occupent.

--Me faudra-t-il toujours rester fix ici? disaient-ils tous, pourvu
que ce ne soit pas trop long, que je ne durcisse pas. N'y a-t-il pas
au-dehors quelque chose, j'en ai comme un pressentiment.

Les semaines passrent, les pois jaunirent, les cosses jaunirent.

--Le monde entier jaunit, disaient-ils.

Et a, ils pouvaient le dire.

Soudain, il y eut une secousse sur la cosse, quelqu'un l'arrachait et la
mettait dans une poche de veste avec plusieurs autres cosses pleines.

--On va ouvrir bientt, pensaient-ils, et ils attendaient....

--Je voudrais bien savoir lequel de nous arrivera le plus loin, dit le
plus petit pois. Nous serons bientt fixs.

-- la grce de Dieu! dit le plus gros.

Crac! voil la cosse dchire et tous les cinq roulrent dehors au gai
soleil dans la main d'un petit garon qui les dclara bons pour son
fusil de sureau, et il en mit un tout de suite dans son fusil... et
tira.

--Me voil parti dans le vaste monde cria le pois. M'attrape qui
pourra.... Et le voil parti.

--Moi, dit le second, je vole jusqu'au soleil. Voil un pois qui me
convient... et le voil parti.

--Je m'endors o je tombe, dirent les deux suivants, mais je roulerai
srement encore. Ils roulrent d'abord sur le parquet avant d'tre
placs dans le fusil.

--C'est nous qui irons le plus loin.

--Arrive que pourra, dit le dernier lorsqu'il fut tir dans l'espace.

Il partit jusqu' la vieille planche au-dessous de la fentre de la
mansarde, juste dans une fente o il y avait de la mousse et de la terre
molle--la mousse se referma sur lui et il resta l cach... mais
Notre-Seigneur ne l'oubliait pas.

--Arrive que pourra, rptait-il.

Dans la mansarde habitait une pauvre femme qui le jour sortait pour
nettoyer des poles et mme pour scier du bois  brler et faire de gros
ouvrages, car elle tait forte et travailleuse, mais cela ne
l'enrichissait gure. Dans la chambre sa fillette restait couche, toute
mince et maigriotte, elle gardait le lit depuis un an et semblait ne
pouvoir ni vivre, ni mourir.

--Elle va rejoindre sa petite soeur, disait la femme. J'avais deux
filles et bien du mal  pourvoir  leurs besoins alors le Bon Dieu a
partag avec moi, il en a pris une auprs de lui et maintenant je
voudrais bien conserver l'autre, mais il ne veut peut-tre pas qu'elles
restent spares, alors celle-ci va sans doute monter auprs de sa
soeur.

Cependant la petite fille malade restait l, elle restait couche,
patiente et silencieuse tout le jour tandis que sa mre tait dehors
pour gagner un peu d'argent.

Un matin de bonne heure, au printemps, au moment o la mre allait
partir  son travail, le soleil brillait gaiement  la petite fentre et
sur le parquet, la petite fille malade regardait la vitre d'en bas.

--Qu'est-ce donc que cette verdure qui pointe vers le carreau? a remue
au vent.

La mre alla vers la fentre et l'entrouvrit.

--Tiens, dit-elle, c'est un petit pois qui a pouss l avec ses feuilles
vertes. Comment est-il arriv dans cette fente? Te voil avec un petit
jardin  regarder.

Le lit de la malade fut tran plus prs de la fentre pour qu'elle
puisse voir le petit pois qui germait et la mre partit  son travail.

--Maman, je crois que je vais gurir, dit la petite fille le soir  sa
mre. Le petit pois vient si bien, et moi je vais sans doute me porter
bien aussi, me lever et sortir au soleil.

--Je le voudrais bien, dit la mre, mais elle ne le croyait pas.

Cependant, elle mit un petit tuteur prs du germe qui avait donn de
joyeuses penses  son enfant afin qu'il ne soit pas bris par le vent
et elle attacha une ficelle  la planche d'un ct et en haut du
chambranle de la fentre de l'autre, pour que la tige et un support
pour s'appuyer et s'enrouler  mesure qu'elle pousserait. Et c'est ce
qu'elle fit, on la voyait s'allonger tous les jours.

--Non, voil qu'elle fleurit! s'cria la femme un matin.

Et elle-mme se prit  esprer et mme  croire que sa petite fille
malade allait gurir. Il lui vint  l'esprit que dans les derniers temps
la petite lui avait parl avec plus d'animation, que ces derniers matins
elle s'tait assise dans son lit et avait regard, les yeux rayonnants
de plaisir, son petit potager d'un seul pois. La semaine suivante, elle
put lever la malade pour la premire fois et pendant plus d'une heure.

Elle tait assise au soleil, la fentre ouverte, et l, dehors, une
fleur de pois rose tait close.

La petite fille pencha sa tte en avant et posa un baiser tout doucement
sur les fins ptales. Ce jour-l, fut un jour de fte.

--C'est le Bon Dieu qui a lui-mme plant ce pois et l'a fait pousser
afin de te donner de l'espoir et de la joie, mon enfant bnie. Et  moi
aussi, dit la mre tout heureuse.

Elle sourit  la fleur comme  un ange de Dieu.

Mais les autres pois? direz-vous, oui, ceux qui se sont envols dans le
vaste monde.

Attrape-moi si tu peux est tomb dans la gouttire et de l dans le
jabot d'un pigeon, comme Jonas dans la baleine. Les deux paresseux
arrivrent aussi loin puisqu'ils furent aussi mangs par un pigeon, ils
se rendirent donc bien utiles. Mais le quatrime qui voulait monter
jusqu'au soleil, il tomba dans le ruisseau et il resta l des jours et
des semaines dans l'eau rance o il gonfla terriblement.

--Je deviens gros dlicieusement, disait-il. J'en claterai et je crois
qu'aucun pois ne peut aller, ou n'ira jamais plus loin. Je suis le plus
remarquable des cinq de la cosse.

Le ruisseau lui donna raison. L-haut,  la fentre sous le toit, la
petite fille les yeux brillants la rose de la sant aux joues, joignait
les mains au-dessus de la fleur de pois et remerciait Dieu.

Moi, je tiens pour mon pois, disait cependant le ruisseau.




La cloche


Le soir, dans les rues troites de la grande ville, vers le faubourg,
lorsque le soleil se couchait et que les nuages apparaissaient comme un
fond d'or sur les chemines noires, tantt l'un, tantt l'autre
entendait un son trange, comme l'cho lointain d'une cloche d'glise;
mais le son ne durait qu'un instant: le bruit des passants, des
voitures, des charrettes l'touffait aussitt. Un peu hors de la ville,
l o les maisons sont plus cartes les unes des autres et o il y a
moins de mouvement, on voyait beaucoup mieux le beau ciel enflamm par
les rayons du soleil couchant, et on percevait bien le son de la cloche,
qui semblait provenir de la vaste fort qui s'tendait au loin. C'est de
ce ct que les gens tendaient l'oreille; ils se sentaient pris d'un
doux sentiment de religieuse pit. On finit par se demander l'un 
l'autre: Il y a donc une glise au fond de la fort? Quel son
sublime elle a, cette cloche! N'irons-nous pas l'entendre de plus prs?
Et, un beau jour, on se mit en route: les gens riches en voiture,
les pauvres  pied; mais, aux uns comme aux autres, le chemin parut
tonnamment long, et lorsque, arrivs  la lisire du bois, ils
aperurent un talus tapiss d'herbe et de mousse et plant de beaux
saules, ils s'y prcipitrent et s'y tendirent  leur aise. Un
ptissier de la ville avait lev l une tente; on se rgala chez lui;
mais le monde affluait surtout chez un ptissier rival qui au-dessus de
sa boutique, avait plac une belle cloche qui faisait un vacarme du
diable. Aprs avoir bien mang et s'tre repose, la bande reprit le
chemin de la ville; tous taient enchant de leur journe et disaient
que cela avait t for romantique. Trois personnages graves, des savants
de mrite, prtendirent avoir explor la fort dans tous les sens, et
racontaient qu'ils avaient fort bien entendu le son de la cloche, mais
qu'il leur avait sembl provenir de la ville. L'un d'eux, qui avait du
talent pour la posie, fit une pice habilement rime, o il comparait
la mlodie de la cloche au doux chant d'une mre qui berce son enfant.
La chose fut imprime et tomba sous les yeux du roi. Sa Majest se fit
mettre au fait et dclama alors que celui qui dcouvrirait d'o venait
ce son recevrait le titre de sonneur du roi et de la cour, et cela mme
si le son n'tait pas produit par une cloche. Une bonne pension serait
assure  cette nouvelle dignit. Allchs par cette perspective, bien
des gens se risqurent dans la fort sauvage; il n'y en eut qu'un seul
qui en rapporta une manire d'explication du phnomne. Il ne s'tait
gure avanc plus loin que les autres; mais, d'aprs son rcit, il
avait aperu nich dans le tronc d'un grand arbre un hibou, qui, de
temps en temps, cognait l'corce pour attraper des araignes ou d'autres
insectes qu'il mangeait pour son dessert. C'est l, pensait il, ce qui
produisait le bruit,  moins que ce ne ft le cri de l'oiseau de
Minerve, rpercut dans le tronc creux. On loua beaucoup la sagacit du
courageux explorateur; il reut le titre de sonneur du roi et de la
cour, avec la pension. Tous les ans, il publia depuis, sur beau papier,
une dissertation pour faire valoir sa dcouverte, et tout tait pour le
mieux. Survint le grand jour de la confirmation. Le sermon du pasteur
fut plein d'onction et de sentiment; tous ces jeunes adolescents en
furent vivement mus; ils avaient compris qu'ils venaient de sortir de
l'enfance et qu'ils devaient commencer  penser aux devoirs srieux de
la vie. Il faisait un temps dlicieux; le soleil resplendissait;
aussi, tous ensemble, ils allrent se promener du ct de la fort.
Voil que le son de la cloche retentit plus fort, plus mlodieux que
jamais; entrans par un puissant charme, ils dcident de s'en
rapprocher le plus possible. Assurment, ce n'est pas un hibou, se
dirent ils, qui fait ce bruit. Trois d'entre eux, cependant,
rebroussrent chemin. D'abord une jeune fille vapore, qui attendait 
la maison la couturire et devait essayer la robe qu'elle aurait 
mettre au prochain bal, le premier o elle devait paratre de sa vie.
Impossible, dit elle, de ngliger une affaire si importante. Puis, ce
fut un pauvre garon qui avait emprunt son habit de crmonie et ses
bottines vernies au fils de son patron; il avait promis de rendre le
tout avant le soir, et, en tout cas, il ne voulait pas aventurer au
milieu des broussailles la proprit d'autrui. Le troisime qui rentra
en ville, c'tait un garon qui dclara qu'il n'allait jamais au loin
sans ses parents, et que les biensances le commandaient ainsi. On se
mit  sourire; il prtendit que c'tait fort dplac; alors, les
autres rirent aux clats; mais il ne s'en retourna pas moins, trs fier
de sa belle et sage conduite. Les autres trottinrent en avant et
s'engagrent sur la grande route plante de tilleuls. Le soleil
pntrait en rayons dors  travers le feuillage; les oiseaux
entonnaient un joyeux concert et toute la bande chantait en choeur avec
eux, se tenant par la main, riches et pauvres, roturiers et nobles; ils
taient encore jeunes et ne regardaient pas trop  la distinction des
rangs; du reste, ce jour l, ne s'taient-ils pas sentis tous gaux
devant Dieu? Mais bientt, deux parmi les plus petits se dirent
fatigus et retournrent en arrire; puis, trois jeunes filles
s'abattirent sur un champ de bleuets et de coquelicots, s'amusrent 
tresser des couronnes et ne pensrent plus  la cloche. Lorsqu'on fut
sur le talus plant de saules, on se dbanda et, par groupes, ils
allrent s'attabler chez les ptissiers. Oh! qu'il fait charmant ici!
disaient la plupart. Restons assis et reposons-nous. La cloche, il est
probable qu'elle n'existe pas, et que tout cela n'est que fantasmagorie.
Voil qu'au mme instant le son retentit au fond de la fort, si
plein, si majestueux et solennel, que tous en furent saisis. Cependant
il n'y en eut que cinq, tous des garons, qui rsolurent de tenter
l'aventure et de s'engager sous bois. C'est aussi qu'il tait difficile
d'y pntrer: les arbres taient serrs, entremls de ronces et de
hautes fougres; de longues guirlandes de liserons arrtaient encore la
marche; il y avait aussi des cailloux pointus, et de gros quartiers de
roches, et des marcages. Ils avanaient pniblement, lorsque toute une
niche de rossignols fit entendre un ravissant concert; ils marchent
dans cette direction et arrivent  une charmante clairire, tapisse de
mousses de toutes nuances, de muguets, d'orchides et autres jolies
fleurs; au milieu, une source frache et abondante sortait d'un rocher;
son murmure faisait comme: Glouk! glouk! Ne serait-ce pas l
la fameuse cloche? dit l'un d'eux, en mettant son oreille contre terre
pour mieux entendre. Je m'en vais rester pour tirer la chose au clair.
Un second lui tint compagnie pour qu'il n'et pas seul l'honneur de la
dcouverte. Les trois autres reprirent leur marche en avant. Ils
atteignirent un amour de petite hutte, construite en corce et couverte
d'herbes et de branchages; le toit tait abrit par la couronne d'un
pommier sauvage, tout charg de fleurs roses et blanches; au-dessus de
la porte tait suspendue une clochette. Voil donc le mystre!
s'cria l'un d'eux, et l'autre l'approuva aussitt. Mais le troisime
dclara que cette cloche n'tait pas assez grande pour tre entendue de
si loin et pour produire des sons qui remuaient tous les coeurs; que ce
n'tait l qu'un joujou. Celui qui disait cela, c'tait le fils d'un roi;
les deux autres se dirent que les princes voulaient toujours tout
mieux savoir que le reste du monde; ils gardrent leur ide, et
s'assirent pour attendre que le vent agitt la petite cloche. Lui s'en
fut tout seul, mais il tait plein de courage et d'espoir; sa poitrine
se gonflait sous l'impression de la solitude solennelle o il se
trouvait. De loin, il entendit le gentil carillon de la clochette, et le
vent lui apportait aussi parfois le son de la cloche du ptissier. Mais
la vraie cloche, celle qu'il cherchait, rsonnait tout autrement; par
moments, il l'entendait sur la gauche, du ct du coeur, se dit-il;
maintenant qu'il approchait, cela faisait l'effet de tout un jeu
d'orgue. Voil qu'un bruit se fait entendre dans les broussailles-, et
il en sort un jeune garon en sabots et portant une jaquette trop petite
pour sa taille, et qui laissait bien voir quelles grosses mains il
avait. Ils se reconnurent; c'tait celui des nouveaux confirms qui
avait d rentrer  la maison, pour remettre au fils de son patron le bel
habit et les bottines vernies qu'on lui avait prts. Mais, son devoir
accompli, il avait endoss ses pauvres vtements, mis ses sabots, et il
tait reparti,  la hte,  la recherche de la cloche, qui avait si
dlicieusement fait vibrer son coeur. C'est charmant, dit le fils du
roi; nous allons Marcher ensemble  la dcouverte. Dirigeons-nous Par
la gauche. Le pauvre garon tait tout honteux de sa chaussure et des
manches trop courtes de sa jaquette.

--Avec ces sabots, dit-il, je ne pourrais vous suivre assez vite. Et,
de plus, il me semble que la cloche doit tre  droite; n'est-ce pas l
la place rserve  tout ce qui est magnifique et excellent?

--Je crains bien qu'alors nous ne nous rencontrions plus, dit le fils
du roi, et il fit un gracieux signe d'adieu au pauvre garon qui
s'enfona au plus pais de la fort, o les pines corchrent son
visage et dchirrent sa jaquette,  laquelle il tenait quelque minable
qu'elle ft, parce qu'il n'en avait point d'autre. Le fils du roi
rencontra aussi bien des obstacles; il fit quelques chutes et eut les
mains en sang; mais il tait brave. J'irai jusqu'au bout du monde,
s'il le faut, se dit-il; mais je trouverai la cloche. Tout  coup, il
aperut juchs dans les arbres une bande de vilains singes qui lui
firent d'affreuses grimaces et l'assourdirent de leurs cris discordants.
Battons-le, rossons-le, se disaient-ils; c'est un fils de roi, mais
il est seul. Lui s'avanait toujours, et ils n'osrent pas l'attaquer.
Bientt il fut rcompens de ses peines. Il arriva sur une hauteur d'o
il aperut un merveilleux spectacle. D'un ct, les plus belles pelouses
vertes o s'battaient des cerfs et des daims; de place en place, de
vastes touffes de lis, d'une blancheur clatante, et de tulipes rouges,
bleues et or; au milieu, des boules de neige et autres arbustes dont
les fleurs aux mille couleurs brillaient au soleil comme des bulles de
savon; tout autour, des chnes et des htres sculaires s'tendaient en
cercle; dans le fond, un grand lac sur lequel nageaient avec majest
les plus beaux cygnes. Le fils du roi s'tait arrt et restait en
extase; il entendit de nouveau la cloche; elle ne paraissait pas bien
loigne. Il crut d'abord qu'elle tait prs du lac, il couta avec
attention; non, le son ne venait pas de l. Le soleil approchait de son
dclin; le ciel tait tout rouge, comme enflamm; un grand silence se
fit. Le fils du roi se mit  genoux et dit sa prire du soir. Oh!
Dieu, dit-il, ne me ferez-vous pas trouver ce que je cherche avec tant
d'ardeur? Voil la nuit, la sombre nuit. Mais je vois l-bas un rocher
lev, qui dpasse les cimes des arbres les plus hauts. Je vais y monter;
peut-tre, avant que le soleil disparaisse de l'horizon, atteindrai-je
le but de mes efforts. Et, s'accrochant aux racines, aux branches, aux
angles des roches, au milieu des couleuvres, des crapauds et autres
vilaines btes, il grimpa et il arriva au sommet, haletant, puis.
Quelle splendeur se dcouvrit  ses yeux! La mer, la mer immense et
magnifique s'tendait  perte de vue, roulant ses longues vagues contre
la falaise.  l'horizon, le soleil, pareil  un globe de feu, couvrait
de flammes rouges le ciel qui semblait s'tendre comme une vaste coupole
sur ce sanctuaire de la nature; les arbres de la fort en taient les
piliers; les pelouses fleuries formaient comme un riche tapis couvrant
le choeur. Le soleil disparut lentement; des millions de lumires
tincelrent bientt au firmament, la lune parut, et le spectacle tait
toujours grandiose et mouvant. Le fils du roi s'agenouilla et adora le
crateur de ces merveilles. Voil que sur la droite, apparat le pauvre
garon aux sabots; lui aussi,  sa faon, il avait trouv le chemin du
temple. Tous deux, ils se saisirent par la main et restrent perdus dans
l'admiration de toute cette posie enivrante. Et, de toutes parts, ils
se sentaient entours des sons de la cloche divine; c'taient les
bruits des vagues, des arbres, du vent; c'tait le mouvement qui
animait cette nature simple et grandiose. Au-dessus d'eux, ils croyaient
entendre les allluias des anges du ciel.




Le compagnon de route


Le pauvre Johanns tait trs triste, son pre tait trs malade et rien
ne pouvait le sauver. Ils taient seuls tous les deux dans la petite
chambre, la lampe, sur la table, allait s'teindre, il tait tard dans
la soire.

--Tu as t un bon fils! dit le malade. Notre-Seigneur t'aidera
srement  faire ta vie.

Il le regarda de ses yeux graves et doux, respira profondment et mourut:
on aurait dit qu'il dormait. Mais Johanns pleurait, il n'avait plus
personne au monde maintenant, ni pre, ni mre, ni soeur, ni frre.
Pauvre Johanns! Agenouill prs du lit, il baisait la main de son
pre, pleurait encore amrement mais  la fin ses yeux se fermrent et
il s'endormit la tte contre le dur bois du lit.

Alors il fit un rve trange, il voyait le soleil et la lune s'incliner
devant lui et il voyait son pre, frais et plein de sant, il
l'entendait rire comme il avait toujours ri quand il tait de trs bonne
humeur. Une ravissante jeune fille portant une couronne sur ses beaux
cheveux longs lui tendait la main et son pre lui disait:

--Tu vois, Johanns, voici ta fiance, elle est la plus charmante du
monde.

Il s'veilla et toutes ces beauts avaient disparu, son pre gisait mort
et glac dans le lit, personne n'tait auprs d'eux, pauvre Johanns!

La semaine suivante le pre fut enterr. Johanns suivait le cercueil,
il ne pourrait plus jamais voir ce bon pre qui l'aimait tant, il
entendait les pelletes de terre tomber sur la bire dont il
n'apercevait plus qu'un dernier coin,  la pellete suivante elle avait
entirement disparu, il lui sembla que son coeur allait se briser tant
il avait de chagrin. Autour de lui on chantait un cantique si beau que
les yeux de Johanns se mouillrent encore de larmes. Il pleura et cela
lui fit du bien. Le soleil brillait sur les arbres verdoyants comme s'il
voulait lui dire:

--Ne sois pas si triste, Johanns, vois comme le ciel bleu est beau,
c'est l-haut qu'est ton pre et il prie le Bon Dieu que tout aille
toujours bien pour toi.

Je serai toujours bon! pensa Johanns, afin de monter au ciel auprs
de mon pre, quelle joie ce sera de nous revoir.

Johanns se reprsentait cette flicit si nettement qu'il en souriait.

Dans les marronniers les oiseaux gazouillaient. Quiqui! Quiqui! Ils
taient gais quoique ayant assist  l'enterrement parce qu'ils savaient
bien que le mort tait maintenant l-haut dans le ciel, qu'il avait des
ailes bien plus belles et plus grandes que les leurs et qu'il tait un
bienheureux pour avoir toujours vcu dans le bien--et les petits
oiseaux s'en rjouissaient. Johanns les vit quitter les arbres 
tire-d'aile et s'en aller dans le vaste monde, il eut une grande envie
de s'envoler avec eux. Mais auparavant il tailla une grande croix de
bois pour la placer sur la tombe et quand vers le soir il l'y apporta,
la tombe avait t sable et plante de fleurs par des trangers qui
avaient voulu marquer ainsi leur attachement  son cher pre qui n'tait
plus.

De bonne heure le lendemain Johanns fit son petit baluchon, cacha dans
sa ceinture tout son hritage--une cinquantaine de _riksdalers_ et
quelques _skillings_ d'argent--avec cela il voulait parcourir le monde.
Mais il se rendit d'abord au cimetire et devant la tombe de son pre
rcita son Pater et dit:

--Au revoir, mon pre bien-aim! Je te promets d'tre toujours un homme
de devoir, ainsi tu peux prier le Bon Dieu que tout aille bien pour moi.

Dans la campagne o marchait Johanns, les fleurs dressaient leurs ttes
fraches et gracieuses que la brise caressait. Elles semblaient dire au
jeune homme:

--Sois le bienvenu dans la verdure de la campagne. N'est-ce pas joli,
ici?

Sur la route, Johanns se retourna pour voir encore une fois la vieille
glise o, petit enfant, il avait t baptis, o chaque dimanche avec
son pre il avait chant des psaumes et alors, tout en haut dans les
ajours du clocher, il aperut le petit gnie de l'glise coiff de son
bonnet rouge pointu. Il s'abritait les yeux du soleil avec son bras
repli. Johanns lui fit un signe d'adieu et le petit gnie agita son
bonnet rouge, mit la main sur son coeur et lui envoya de ses doigts
mille baisers.

Johanns, tout en marchant, songeait  ce qu'il allait voir dans le
monde vaste et magnifique. Il ne connaissait pas les villes qu'il
traversait, ni les gens qu'il rencontrait, il tait vraiment parmi des
trangers.

La premire nuit, il dut se coucher pour dormir dans une meule de foin
mais il trouva cela charmant, le roi lui-mme n'aurait pu tre mieux
log. Le champ avec le ruisseau et la meule de foin sous le bleu du
ciel, n'tait-ce pas l une trs jolie chambre  coucher? Le gazon vert
constell de petites fleurs rouges et blanches en tait le tapis, et
comme cuvette il avait toute l'eau frache et cristalline du ruisseau o
les roseaux ondulants lui disaient bonjour et bonsoir. La lune tait une
grande veilleuse suspendue dans l'air bleu et qui ne mettait pas le feu
aux rideaux. Johanns pouvait dormir bien tranquille et c'est ce qu'il
fit: il ne s'veilla qu'au lever du soleil, lorsque les petits oiseaux
tout autour se mirent  chanter: Bonjour, bonjour, comment, tu n'es
pas encore lev!

Les cloches appelaient  l'glise, c'tait dimanche, les gens allaient
entendre le prtre et Johanns y alla avec eux chanter un cantique et
entendre la parole de Dieu. Il se crut dans sa propre glise o il avait
t baptis et avait chant avec son pre. Au cimetire il y avait tant
de tombes, sur certaines poussaient de mauvaises herbes dj hautes, il
pensa  celle de son pre qui viendrait  leur ressembler maintenant
qu'il n'tait plus l pour la sarcler et la garnir de fleurs. Alors il
se baissa, arracha les mauvaises herbes, releva les croix de bois
renverses, remit en place les couronnes que le vent avait fait tomber,
il pensait que quelqu'un ferait cela pour la tombe de son pre.

Devant le cimetire se tenait un vieux mendiant appuy sur sa bquille,
il lui donna ses petites pices d'argent, puis repartit heureux et
content.

Vers le soir, le temps devint mauvais, Johanns se htait pour se mettre
 l'abri mais bientt il fit nuit noire. Enfin il parvint  une petite
glise tout  fait isole sur une hauteur. Heureusement la porte tait
entrebille.

Je vais m'asseoir dans un coin, pensa-t-il, je suis fatigu et j'ai
bien besoin de me reposer un peu. Il s'assit, joignit les mains pour
faire sa prire et bientt s'endormit et fit un rve tandis que l'orage
grondait au-dehors, que les clairs luisaient.

 son rveil, au milieu de la nuit, l'orage tait pass et la lune
brillait  travers les fentres. Au milieu de l'glise il y avait 
terre une bire ouverte o tait couch un mort qui n'tait pas encore
enterr. Johanns n'avait pas peur ayant bonne conscience, il savait
bien que les morts ne font aucun mal, ce sont les vivants, s'ils sont
mchants, qui font le mal. Et justement deux mauvais garons bien
vivants se tenaient prs du mort qui attendait l dans l'glise d'tre
enseveli, ces deux-l lui voulaient du mal, ils voulaient le jeter hors
de l'glise.

--Pourquoi faire cela? dit Johanns, c'est bas et mchant, laissez-le
dormir en paix au nom du Christ.

--Tu parles! rpondirent les deux autres. Il nous a rouls, il nous
devait de l'argent, il n'a pas pu payer et, par-dessus le march, il est
mort et nous n'aurons pas un sou. On va se venger, il attendra comme un
chien  la porte de l'glise.

--Je n'ai que cinquante _riksdalers_, dit Johanns, c'est tout mon
hritage, mais je vous les donnerai volontiers si vous me promettez sur
l'honneur de laisser ce pauvre mort en paix. Je me dbrouillerai bien
sans cet argent, je suis sain et vigoureux, le Bon Dieu me viendra en
aide.

--Bien, dirent les deux voyous, si tu veux payer sa dette nous ne lui
ferons rien, tu peux y compter.

Ils empochrent l'argent de Johanns, riant  grands clats de sa bont
nave et s'en furent. Johanns replaa le corps dans la bire, lui
joignit les mains, dit adieu et s'engagea satisfait dans la grande
fort.

Tout autour de lui, l o la lune brillait  travers les arbres, il
voyait de ravissants petits elfes jouer gaiement. Certains d'entre eux
n'taient pas plus grands qu'un doigt, leurs longs cheveux blonds
relevs par des peignes d'or, ils se balanaient deux par deux sur les
grosses gouttes d'eau que portaient les feuilles et l'herbe haute. Ce
qu'ils s'amusaient! ils chantaient et Johanns reconnaissait tous les
jolis airs qu'il avait chants enfant. De grandes araignes bigarres,
une couronne d'argent sur la tte, tissaient d'un buisson  l'autre des
ponts suspendus et des palais qui, sous la fine rose, semblaient faits
de cristal scintillant dans le clair de lune. Le jeu dura jusqu'au lever
du jour. Alors, les petits elfes se glissrent dans les fleurs en
boutons et le vent emporta les ponts et les bateaux qui volrent en
l'air comme de grandes toiles d'araignes.

Johanns tait sorti du bois quand une forte voix d'homme cria derrire
lui:

--Hol! camarade, o ton voyage te mne-t-il?

--Dans le monde! rpondit Johanns. Je n'ai ni pre ni mre. Je suis un
pauvre gars, mais le Seigneur me viendra en aide.

--Moi aussi je veux voir le monde! dit l'tranger, faisons route
ensemble.

--a va! dit Johanns. Et les voil partis.

Trs vite ils se prirent en amiti car ils taient de braves garons
tous les deux. Mais Johanns s'aperut que l'tranger tait bien plus
malin que lui-mme, il avait presque fait le tour du monde et savait
parler de tout.

Le soleil tait dj haut lorsqu'ils s'assirent sous un grand arbre pour
djeuner.  ce moment, vint  passer une vieille femme. Oh! qu'elle
tait vieille! Elle marchait toute courbe, s'appuyait sur sa canne et
portait sur le dos un fagot ramass dans le bois. Dans son tablier
relev Johanns aperut trois grandes verges faites de fougres et de
petites branches de saule qui en dpassaient. Lorsqu'elle fut tout prs
d'eux, le pied lui manqua, elle tomba et poussa un grand cri. Elle
s'tait casse la jambe, la pauvre vieille.

Johanns voulait tout de suite la porter chez elle, aid de son
compagnon, mais celui-ci ouvrant son sac  dos, en sortit un pot et
dclara qu'il avait l un onguent qui gurirait sa jambe en moins de
rien. Mais en change il demandait qu'elle leur fasse cadeau des trois
verges qu'elle avait dans son tablier.

--C'est cher pay! dit la vieille en hochant la tte d'un air bizarre.

Elle ne tenait pas du tout  se sparer des trois verges mais il n'tait
pas non plus agrable d'tre l par terre, la jambe brise. Elle lui
donna donc les trois verges et ds qu'il lui eut frott la jambe avec
l'onguent, la vieille se mit debout et marcha, elle tait mme bien plus
leste qu'avant.

--Que veux-tu faire de ces verges? demanda Johanns  son compagnon.

--a fera trois jolies plantes en pots, rpondit-il; elles me plaisent.

Ils marchrent encore un bon bout de chemin.

--Comme le temps se couvre, dit Johanns en montrant du doigt les pais
nuages. C'est inquitant.

--Mais non, dit le compagnon de voyage, ce ne sont pas des nuages mais
d'admirables montagnes trs hautes, o l'on arrive trs au-dessus des
nuages, dans l'air le plus pur et le plus frais. Un paysage de toute
beaut, tu peux m'en croire! Demain nous y atteindrons sans doute.

Ce n'tait pas aussi prs qu'il y paraissait, ils marchrent une journe
entire avant d'arriver aux montagnes o les sombres forts poussaient
droit dans l'azur et o il y avait des rocs grands comme un village
entier. Ce serait une rude excursion que d'arriver l-haut; aussi
Johanns et son compagnon entrrent-ils dans une auberge pour s'y bien
reposer et rassembler des forces.

En bas, dans la grande salle o l'on buvait, il y avait beaucoup de
monde, un homme y donnait un spectacle de marionnettes. Il venait
d'installer son petit thtre et le public s'tait assis tout autour
pour voir la comdie; au premier rang un gros vieux boucher avait pris
place--la meilleure du reste--, son norme bouledogue--oh! qu'il
avait l'air froce--assis  ct de lui ouvrait de grands yeux comme
tous les autres spectateurs. La comdie commena. C'tait une histoire
tout  fait bien avec un roi et une reine assis sur un trne de velours.
De jolies poupes de bois aux yeux de verre et portant la barbe se
tenaient prs des portes qu'elles ouvraient de temps en temps afin
d'arer la salle.

C'tait vraiment une jolie comdie, mais  l'instant o la reine se
levait et commenait  marcher, le chien fit un bond jusqu'au milieu de
la scne, happa la reine par sa fine taille. On entendit: cric! crac!
C'tait affreux!

Le pauvre directeur de thtre fut tout effray et dsol pour sa reine,
la plus ravissante de ses marionnettes,  laquelle le vilain bouledogue
avait coup la tte d'un coup de dents. Mais ensuite, tandis que le
public s'coulait, le compagnon de voyage de Johanns dclara qu'il
pourrait rparer et, sortant son pot, il la graissa avec l'onguent qui
avait guri la pauvre vieille femme  la jambe casse. Aussitt
graisse, la poupe fut en bon tat, bien plus, elle pouvait remuer
elle-mme ses membres dlicats--on n'avait nul besoin de tenir sa
ficelle--, elle tait semblable  une personne vivante,  la parole
prs. Le propritaire du thtre tait enchant, il n'avait plus besoin
de manoeuvrer cette poupe, elle dansait parfaitement toute seule ce
dont les autres taient bien incapables.

La nuit venue, tout le monde tant couch dans l'auberge, quelqu'un se
mit  pousser des soupirs si profonds et pendant si longtemps que tout
le monde se releva pour voir qui pouvait bien se plaindre ainsi. L'homme
qui avait donn la comdie alla vers son petit thtre d'o provenaient
les soupirs. Toutes les marionnettes--le roi, les gardes--, gisaient
l, ple-mle, et c'taient elles qui soupiraient si lamentablement,
dardant leurs gros yeux de verre, elles dsiraient si fort tre un peu
graisses comme la reine afin de pouvoir remuer toutes seules. La reine
mue tomba sur ses petits genoux et levant sa ravissante couronne d'or,
supplia:

--Prenez-la, au besoin, mais graissez mon mari et les gens de ma cour!

 cette prire, le pauvre propritaire du thtre et de la troupe de
marionnettes ne put retenir ses larmes tant il avait de la peine, il
promit au compagnon de route de lui donner toute la recette du lendemain
soir s'il voulait seulement graisser quatre ou cinq de ses plus belles
poupes. Le compagnon cependant affirma ne rien demander si ce n'est le
grand sabre que l'autre portait  son ct et ds qu'il l'eut obtenu, il
graissa six poupes, lesquelles se mirent aussitt  danser et cela avec
tant de grce que toutes les jeunes filles, les vivantes, qui les
regardaient, se mirent  danser aussi. Le cocher dansait avec la
cuisinire, le valet avec la femme de chambre, et la pelle  feu avec la
pincette, mais ces deux dernires s'croulrent ds le premier saut.
Quelle joyeuse nuit!

Le lendemain Johanns partit avec son camarade. Quittant toute la
compagnie, ils grimprent sur les montagnes et traversrent les grandes
forts de sapins. Ils montrent si haut qu' la fin les clochers
d'glises au-dessous d'eux semblaient de petites baies rouges perdues
dans la verdure et la vue s'tendait loin.

Johanns n'avait encore jamais vu d'un coup une si grande et si belle
tendue de merveilles de ce monde, le soleil brillait et rchauffait
dans la fracheur de l'air bleu, le son des cors de chasse  travers les
monts tait si beau que des larmes d'heureuse motion montaient  ses
yeux et qu'il ne pouvait que rpter:

--Notre-Seigneur misricordieux, je voudrais t'embrasser. Toi si bon
pour nous tous qui nous fais don de tout ce bonheur et de ces dlices!

Le camarade, debout, joignait aussi les mains, admirant les forts et
les villes.

 cet instant, ils entendirent une musique exquise et trange et, levant
les yeux, ils virent un grand cygne blanc planant dans l'air. Il tait
si beau et chantait comme ils n'avaient encore jamais entendu chanter un
oiseau mais il s'affaiblissait de plus en plus, il pencha sa tte et
vint tomber mort  leurs pieds.

--Deux ailes magnifiques, si blanches et si grandes, cela vaut de
l'argent, je vais les emporter, dit le compagnon de route.

Il trancha d'un coup les deux ailes du cygne mort, il voulait les
conserver. Leur voyage les mena encore des lieues et des lieues
par-dessus les montagnes, enfin ils virent devant eux une grande ville
aux cent tours qui tincelaient dit le compagnon de route comme de
l'argent sous les rayons du soleil. Au centre de la ville s'levait un
magnifique palais de marbre,  la toiture d'or rouge. L vivait le roi.

Johanns et son camarade s'arrtrent hors des portes  une auberge pour
faire un brin de toilette et avoir bonne apparence en arrivant dans les
rues. L'htelier leur raconta que le roi tait un brave homme mais que
sa fille tait une trs mchante princesse. Belle, elle l'tait
certainement, mais  quoi bon puisqu'elle tait si mauvaise, une
vritable sorcire responsable de la mort de tant de beaux princes.

Elle avait donn permission  tout le monde de prtendre  sa main.
Chacun pouvait venir, prince ou gueux, qu'importe! Mais il leur fallait
rpondre  trois questions qu'elle posait. Celui qui donnerait la bonne
rponse deviendrait son poux et il rgnerait sur le pays aprs la mort
de son pre, mais celui qui ne rpondrait pas tait pendu ou avait la
tte tranche.

Son pre, le roi, en tait profondment afflig, mais il ne pouvait lui
dfendre d'tre si mauvaise car il avait dit une fois pour toutes qu'il
n'aurait jamais rien  faire avec ses prtendants et qu'elle pouvait, 
ce sujet, agir  sa guise. Chaque fois que venait un prince qui briguait
la main de la princesse, il ne russissait jamais et il tait pendu ou
avait la tte tranche quoiqu'on l'et averti  temps et qu'il et pu
renoncer  sa demande. Le vieux roi tait si malheureux de toute cette
dsolation qu'il restait, tous les ans, une journe entire  genoux
avec tous ses soldats,  prier pour que la princesse devnt bonne, mais
elle ne changeait en rien. Les vieilles femmes qui buvaient de
l'eau-de-vie la coloraient en noir avant de boire pour marquer ainsi
leur deuil... elles ne pouvaient faire davantage.

--Quelle vilaine princesse! dit Johanns, elle mriterait d'tre
fouette, cela lui ferait du bien. Si j'tais le vieux roi elle en
verrait de belles.

 cet instant, on entendit le peuple crier: Hourra! La princesse
passait et elle tait si parfaitement belle que tous oubliaient sa
mchancet et l'acclamaient. Douze ravissantes demoiselles vtues de
robes de soie blanche, montes sur des chevaux d'un noir de jais,
l'accompagnaient. La princesse elle-mme avait un cheval tout blanc par
de diamants et de rubis, son costume d'amazone tait tiss d'or pur et
la cravache qu'elle tenait  la main tait comme un rayon de soleil. Le
cercle d'or de sa couronne semblait serti de petites toiles du ciel et
sa cape cousue de milliers d'ailes de papillons.

Lorsque Johanns l'aperut, son visage devint rouge comme un sang qui
coule, il put  peine articuler un mot. La princesse ressemblait
exactement  cette adorable jeune fille couronne d'or dont il avait
rv la nuit de la mort de son pre. Il la trouvait si belle qu'il ne
put se dfendre de l'aimer. Il pensait qu'il n'tait certainement pas
vrai qu'elle pt tre une mchante sorcire faisant pendre ou dcapiter
les gens s'ils ne devinaient pas l'nigme.

--Chacun a le droit de prtendre  sa main, mme le plus pauvre des
gueux, moi je monterai au chteau, c'est plus fort que moi.

Tout le monde lui dconseilla de le faire. Le compagnon de route l'en
dtourna galement mais Johanns tait d'avis que tout irait bien, il
brossa ses chaussures et son habit, lava son visage et ses mains, peigna
avec soin ses beaux cheveux blonds et partit tout seul vers la ville
pour monter au chteau.

--Entrez, dit le vieux roi lorsque Johanns frappa  la porte.

Le jeune homme ouvrit et le vieux roi, en robe de chambre et pantoufles
brodes, vint  sa rencontre, couronne d'or sur la tte, sceptre dans
une main et pomme d'or dans l'autre.

--Attendez! fit-il prenant la pomme d'or sous le bras pour pouvoir
tendre la main.

Mais quand il eut appris que c'tait encore un prtendant, il se mit 
pleurer si fort que le sceptre et la pomme roulrent  terre, il dut
s'essuyer les yeux.

--Renonce, disait-il, a tournera mal pour toi comme pour tous les
autres. Viens voir ici.

Il conduisit le jeune homme dans le jardin de la princesse, absolument
terrifiant. Dans les branches des arbres pendaient trois, quatre fils de
rois qui avaient sollicit la main de la princesse mais n'avaient pu
rsoudre l'nigme qu'elle leur proposait. Chaque fois que le vent
soufflait, leurs squelettes s'entrechoquaient et les petits oiseaux
pouvants n'osaient plus venir l, des ossements humains servaient de
tuteurs pour les fleurs et, dans tous les pots, grimaaient des ttes de
morts. Quel jardin pour une princesse!

--Tu vois, dit le vieux roi, il en ira de toi comme des autres,
maintenant que tu sais, abandonne! Tu me rends vraiment malheureux,
tout ceci me fend le coeur.

Johanns baisa la main du vieux roi affirmant que tout irait bien
puisqu'il tait si amoureux de la ravissante princesse.

 ce moment, la princesse  cheval, suivie de ses dames d'honneur, entra
dans la cour du chteau. Ils allrent donc au-devant d'elle pour la
saluer. Charmante, elle tendit la main au jeune homme qui l'en aima
encore davantage. Bien sr il tait impossible qu'elle ft une sorcire
vilaine et mchante ce dont tout le monde l'accusait.

Ils montrent dans le grand salon, de petits pages offrirent des
confitures et des croquignoles, mais le vieux roi tait si triste qu'il
ne pouvait rien manger. Il fut alors dcid que Johanns monterait au
chteau le lendemain matin, les juges et tout le conseil y sigeraient
et entendraient comment il se tirerait de l'preuve. S'il en triomphait,
il lui faudrait revenir deux fois, mais personne encore n'avait donn de
rponse  la premire question, c'est pourquoi ils avaient tous perdu la
vie. Johanns n'tait nullement inquiet de ce qu'il lui arriverait, il
tait au contraire joyeux, ne pensait qu' la belle princesse et
demeurait convaincu que le bon Dieu l'aiderait. Comment? Il n'en avait
aucune ide et, de plus, ne voulait pas y penser. Il dansait tout au
long de la route en retournant  l'auberge o l'attendait son camarade.

L, il ne tarit pas sur la faon charmante dont la princesse l'avait
reu et sur sa beaut. Il avait hte d'tre au lendemain, de monter au
chteau, de tenter sa chance. Mais son camarade hochait la tte tout
triste.

--J'ai tant d'amiti pour toi, disait-il, nous aurions pu rester
ensemble longtemps encore et il me faut dj te perdre. Pauvre cher
garon. J'ai envie de pleurer mais je ne veux pas troubler ta joie en
cette dernire soire qui nous reste. Soyons gais, trs gais, demain
quand tu seras parti, je pourrai pleurer.

Dans la ville, le peuple avait trs vite appris qu'il y avait un nouveau
prtendant et il y rgnait une grande dsolation.

Le thtre tait ferm, dans les ptisseries on avait nou un crpe noir
autour des petits cochons en sucre, le roi et les prtres taient 
genoux dans l'glise.

Le soir, le compagnon de route prpara un grand bol de punch et dit 
son ami que maintenant il fallait tre trs gai et boire  la sant de
la princesse. Quand Johanns eut bu les deux verres de punch, il fut
pris d'un grand sommeil. Son camarade le prit doucement sur sa chaise et
le porta au lit, puis il prit les grandes ailes qu'il avait coupes au
cygne, les fixa fermement  ses paules, mit dans sa poche la plus
grande des verges que lui avait donnes la vieille femme  la jambe
casse, ouvrit la fentre et s'envola par-dessus la ville, tout droit au
chteau.

Le silence rgnait sur la ville. Quand l'horloge sonna minuit moins le
quart, la fentre s'ouvrit et la princesse s'envola en grande cape
blanche avec de longues ailes noires par-dessus la ville, vers une haute
montagne. Le camarade de route se rendit invisible de sorte qu'elle ne
pouvait pas du tout le voir, il vola derrire elle et la fouetta
jusqu'au sang tout au long de la route. Quelle course  travers les airs!
Le vent s'engouffrait dans sa cape qui s'talait de tous cts.

--Quelle grle! Quelle grle! soupirait la princesse  chaque coup de
fouet qu'elle recevait. Mais c'tait bien fait pour elle.

Elle atteignit enfin la montagne et frappa. Un roulement de tonnerre se
fit entendre quand la montagne s'ouvrit et la princesse entra suivie du
compagnon que personne ne pouvait voir puisqu'il tait invisible. Ils
traversrent un long corridor aux murs tincelant trangement. C'taient
des milliers d'araignes phosphorescentes. Ils arrivrent ensuite dans
une grande salle construite d'argent et d'or, des fleurs rouges et
bleues larges comme des tournesols flamboyaient sur les murs, mais on ne
pouvait pas les cueillir car leurs tiges taient d'ignobles serpents
venimeux et les fleurs du feu sortaient de leurs gueules.

Tout le plafond tait tapiss de vers luisants et de chauves-souris bleu
de ciel qui battaient de leurs ailes translucides. L'aspect en tait
fantastique.

Au milieu du parquet un trne tait plac, port par quatre squelettes
de chevaux dont les harnais taient faits d'araignes rouge feu. Le
trne lui-mme tait de verre trs blanc, les coussins pour s'y asseoir
de petites souris noires se mordant l'une l'autre la queue et, au-dessus
un dais de toiles d'araignes roses s'ornait de jolies petites mouches
vertes scintillant comme des pierres prcieuses. Un vieux sorcier,
couronne d'or sur sa vilaine tte et sceptre en main, tait assis sur le
trne. Il baisa la princesse au front, la fit asseoir auprs de lui sur
ce sige prcieux, et la musique commena.

De grosses sauterelles noires jouaient de la guimbarde et le hibou
n'ayant pas de tambour se tapait sur le ventre. Drle de concert! De
tout petits lutins, un feu follet  leur bonnet, dansaient la ronde dans
la salle, personne ne pouvait voir le compagnon de route plac derrire
le trne qui, lui, voyait et entendait tout. Les courtisans qui
entraient maintenant semblaient gens convenables et distingus mais pour
celui qui savait regarder, il voyait bien ce qu'ils taient vraiment:
des manches  balai surmonts de ttes de choux auxquels la magie avait
donn la vie et des vtements richement brods. Cela n'avait du reste
aucune importance, ils taient l pour le dcor.

Lorsqu'on eut un peu dans, la princesse raconta au sorcier qu'elle
avait un nouveau prtendant. Que devait-elle demander de deviner?

--coute, fit le sorcier, je vais te dire: tu vas prendre quelque chose
de trs facile, alors il n'en aura pas l'ide. Pense  l'un de tes
souliers, il ne devinera jamais, tu lui feras couper la tte, mais
n'oublie pas, en revenant demain, de m'apporter ses yeux, je veux les
manger.

La princesse fit une profonde rvrence et promit de ne pas oublier les
yeux. Alors le sorcier ouvrit la montagne et elle s'envola. Mais le
compagnon de route suivait et il la fouettait si vigoureusement qu'elle
soupirait et se lamentait tout haut sur cette affreuse grle, elle se
dpcha tant qu'elle put rentrer par la fentre dans sa chambre 
coucher. Quant au camarade, il vola jusqu' l'auberge o Johanns
dormait encore, dtacha ses ailes et se jeta sur son lit.

Johanns s'veilla de bonne heure le lendemain matin, son ami se leva
galement et raconta qu'il avait fait la nuit un rve bien singulier 
propos de la princesse et de l'un de ses souliers. C'est pourquoi il le
priait instamment de rpondre  la question de la princesse en lui
demandant si elle n'avait pas pens  l'un de ses souliers.

--Autant a qu'autre chose, fit Johanns. Tu as peut-tre rv juste. En
tout cas j'espre toujours que le bon Dieu m'aidera. Je vais tout de
mme te dire adieu car si je rponds de travers, je ne te reverrai plus
jamais.

Tous deux s'embrassrent et Johanns partit  la ville, monta au
chteau. La grande salle tait comble. Le vieux roi, debout, s'essuyait
les yeux dans un mouchoir blanc. Lorsque la princesse fit son entre,
elle tait encore plus belle que la veille et elle salua toute
l'assemble si affectueusement, mais  Johanns elle tendit la main en
lui disant seulement: Bonjour, toi!

Et voil! maintenant Johanns devait deviner  quoi elle avait pens.
Dieu, comme elle le regardait gentiment!... Mais  l'instant o parvint
 son oreille ce seul mot: soulier, elle blmit et se mit  trembler de
tout son corps, cependant, elle n'y pouvait rien, il avait devin juste.
Morbleu! Comme le vieux roi fut content, il fit une culbute, il fallait
voir a! Tout le monde les applaudit.

Le camarade de voyage ne se tint pas de joie lorsqu'il apprit que tout
avait bien march. Quant  Johanns, il joignit les mains et remercia
Dieu qui l'aiderait srement encore les deux autres fois. Le lendemain
dj il faudrait recommencer une nouvelle preuve.

La soire se passa comme la veille. Une fois Johanns endormi, son ami
vola derrire la princesse jusqu' la montagne et la fouetta encore plus
fort qu'au premier voyage, car cette fois il avait pris deux verges.
Personne ne le vit et il entendit tout. La princesse devait penser  son
gant, il raconta donc cela  Johanns comme s'il s'agissait d'un rve.
Le lendemain le jeune homme devina juste encore une fois et la joie fut
gnrale au chteau. Tous les courtisans faisaient des culbutes comme
ils avaient vu faire le roi la veille, mais la princesse restait
tendues sur un sofa, refusant de prononcer une parole.

Et maintenant, est-ce que Johanns pourrait deviner juste pour la
troisime fois? Si tout allait bien, il pouserait l'adorable
princesse, hriterait du royaume  la mort du vieux roi, mais sinon, il
perdrait la vie et le sorcier mangerait ses beaux yeux bleus.

Le soir Johanns se mit au lit de bonne heure, il fit sa prire et
s'endormit tout tranquille tandis que le compagnon de route fixait les
ailes sur son dos, le sabre  son ct, prenait avec lui les trois
verges avant de s'envoler vers le chteau.

La nuit tait trs sombre, la tempte arrachait les tuiles des toits,
les arbres dans le jardin o pendaient les squelettes ployaient comme
des joncs.

La fentre s'ouvrit et la princesse s'envola. Elle tait ple comme une
morte mais riait au mauvais temps, ne trouvait mme pas le vent assez
violent, sa cape blanche tournoyait dans l'air, mais le camarade la
fouettait de ses trois verges si fort que le sang tombait en gouttes sur
la terre et qu'elle n'avait presque plus la force de voler. Enfin elle
atteignit la montagne.

--Il grle et il vente, dit-elle, je ne suis jamais sortie dans une
pareille tempte.

--Des meilleures choses on a parfois de trop, rpondit le sorcier.

Elle lui raconta que Johanns avait encore devin juste la deuxime
fois, s'il en tait de mme demain, il aurait gagn et elle ne pourrait
plus jamais venir voir le sorcier dans la montagne, jamais plus russir
de ces tours de magie qui lui plaisaient. Elle en tait toute triste et
inquite.

--Il ne faut pas qu'il devine, rpliqua le sorcier. Je vais trouver une
chose  laquelle il n'aura jamais pens, ou alors il est un magicien
plus fort que moi. Mais d'abord soyons gais.

Il prit la princesse par les deux mains et la fit virevolter  travers
la salle avec tous les petits lutins et les feux follets qui se
trouvaient l, les rouges araignes couraient aussi joyeuses le long des
murs, les fleurs de feu tincelaient, le hibou battait son tambour, les
grillons crissaient et les sauterelles noires soufflaient dans leur
guimbarde. a, ce fut un bal diabolique.

Lorsqu'ils eurent assez dans, le temps tait venu pour la princesse de
rentrer au chteau o l'on pourrait s'apercevoir de son absence, le
sorcier voulut l'accompagner afin de rester ensemble jusqu'au bout.

Alors ils s'envolrent  travers l'orage et le compagnon de route usa
ses trois verges sur leur dos. Jamais le sorcier n'tait sorti sous une
pareille grle. Devant le chteau, il dit adieu  la princesse et lui
murmura tout doucement  l'oreille: Pense  ma tte, mais le
compagnon l'avait entendu et  l'instant o la princesse se glissait par
la fentre dans sa chambre et que le sorcier s'apprtait  s'en
retourner, il le saisit par sa longue barbe noire et trancha de son
sabre sa hideuse tte de sorcier au ras des paules, si bien que le
sorcier lui-mme n'y vit rien. Il jeta le corps aux poissons dans le lac
mais la tte, il la trempa seulement dans l'eau puis la noua dans son
grand mouchoir de soie, l'apporta  l'auberge et se coucha.

Le lendemain matin, il donna  Johanns le mouchoir, mais le pria de ne
pas l'ouvrir avant que la princesse ne demande  quoi elle avait pens.

Il y avait foule dans la grande salle du chteau o les gens taient
serrs comme radis lis en botte. Le conseil sigeait dans les fauteuils
toujours garnis de leurs coussins moelleux, le vieux roi portait des
habits neufs, le sceptre et la couronne avaient t astiqus, toute la
scne avait grande allure mais la princesse, toute ple, vtue d'une
robe toute noire, semblait aller  un enterrement.

-- quoi ai-je pens? demanda-t-elle  Johanns.

Il s'empressa d'ouvrir le mouchoir et recula lui-mme trs effray en
apercevant la hideuse tte du sorcier. Un frmissement courut dans
l'assistance.

Quant  la princesse, assise immobile comme une statue, elle ne pouvait
prononcer une parole. Finalement elle se leva et tendit sa main au jeune
homme. Sans regarder  droite ni  gauche, elle soupira faiblement:

--Maintenant tu es mon seigneur et matre! Ce soir nous nous marierons.

--Ah! que je suis content, dit le roi. C'est ainsi que nous ferons.

Tout le peuple criait: Hourra! La musique de la garde parcourait
les rues, les cloches sonnaient et les marchandes enlevaient le crpe
noir du cou de leurs cochons de sucre puisqu'on tait maintenant tout 
la joie. Trois boeufs rtis entiers fourrs de canards et de poulets,
furent servis au milieu de la grand-place. Chacun pouvait s'en dcouper
un morceau, des fontaines publiques jaillissait,  la place de l'eau, un
vin dlicieux, et si l'on achetait un craquelin chez le boulanger, il
vous donnait en prime six grands pains mollets.

Le soir toute la ville fut illumine, les soldats tirrent le canon, les
gamins faisaient partir des ptards, on but et on mangea, on trinqua et
on dansa au chteau. Les nobles seigneurs et les jolies demoiselles
dansaient ensemble, on les entendait chanter de trs loin:


    _On voit ici tant de belles filles_
    _Qui ne demandent qu' danser_
    _Au son de la marche du tambour._
    _Tournez jolies filles, tournez encore_
    _Dansez et tapez des pieds_
    _Jusqu' en user vos souliers._


Cependant la princesse tait encore une sorcire, elle n'aimait pas
Johanns le moins du monde, le compagnon de route s'en souvint
heureusement. Il donna trois plumes de ses ailes de cygne  Johanns
avec une petite fiole contenant quelques gouttes et il lui recommanda de
faire placer un grand baquet plein d'eau auprs du lit nuptial. Lorsque
la princesse voudrait monter dans son lit, il lui conseilla de la
pousser un peu pour la faire tomber dans l'eau o il devrait la plonger
trois fois, aprs y avoir jet les trois plumes et les gouttes. Alors
elle serait dlivre du sortilge et l'aimerait de tout son coeur.

Johanns fit tout ce que le compagnon lui avait conseill. La princesse
cria trs fort lorsqu'il la plongea sous l'eau: la premire fois, elle
se dbattait dans ses mains sous la forme d'un grand cygne noir aux yeux
tincelants, lorsque pour la deuxime fois il la plongea dans le baquet,
elle devint un cygne blanc avec un seul cercle noir autour du cou.
Johanns pria Dieu et, pour la troisime fois, il plongea compltement
l'oiseau.  l'instant, elle redevint une charmante princesse encore plus
belle qu'auparavant. Elle le remercia avec des larmes dans ses beaux
yeux de l'avoir dlivre de l'ensorcellement.

Le lendemain matin, le vieux roi vint avec toute sa cour et le dfil
des flicitations dura toute la journe. En tout dernier s'avana le
compagnon de voyage, son bton  la main et son sac au dos. Johanns
l'embrassa mille fois, lui demanda instamment de ne pas s'en aller, de
rester auprs de lui puisque c'tait  lui qu'il devait tout son
bonheur.

Le compagnon de route secoua la tte et lui rpondit doucement, avec
grande amiti:

--Non, non, maintenant mon temps est termin, je n'ai fait que payer ma
dette. Te souviens-tu du mort que deux mauvais garons voulaient
maltraiter? Tu leur as donn alors tout ce que tu possdais pour qu'ils
le laissent en repos dans sa tombe. Ce mort, c'tait moi.

Ayant parl, il disparut.

Le mariage dura tout un mois. Johanns et la princesse s'aimaient
d'amour tendre, le vieux roi vcut de longs jours heureux, il laissait
leurs tout petits enfants monter  cheval sur son genou et mme jouer
avec le sceptre. Et Johanns rgnait sur tout le pays.




Le concours de saut


La puce, la sauterelle et l'oie sauteuse voulurent une fois voir
laquelle savait sauter le plus haut. Elles invitrent  cette
comptition le monde entier et tous les autres qui avaient envie de
venir, et ce furent trois sauteurs de premier ordre qui se prsentrent.

--Je donnerai ma fille  celui qui sautera le plus haut, dit le roi, il
serait mesquin de faire sauter ces personnes pour rien. La puce s'avana
la premire; elle se prsentait bien et saluait  la ronde, car elle
avait en elle du sang de demoiselle et l'habitude de ne frquenter que
des humains, ce qui donne de l'aisance. Ensuite vint la sauterelle,
sensiblement plus lourde, mais qui avait tout de mme de l'allure et
portait un uniforme vert qu'elle avait de naissance. Elle disait de plus
qu'elle tait d'une trs ancienne famille d'gypte et qu'elle tait fort
considre ici. On l'avait prise dans les champs et dpose directement
dans un chteau de cartes  trois tages, tous les trois btis de cartes
 figures, l'envers tourn vers l'intrieur, on y avait dcoup des
portes et des fentres, mme dans le corps de la dame de coeur.

--Je chante si bien, dit-elle, que seize grillons du pays qui crient
depuis l'enfance et qui n'ont mme pas eu de chteaux de cartes, en
m'entendant, en ont encore maigri de dpit. Toutes les deux, aussi bien
la puce que la sauterelle, se faisaient valoir de leur mieux et
pensaient bien pouvoir pouser une princesse. L'oie sauteuse ne dit
rien, mais on assurait qu'elle n'en pensait pas moins, et quand le chien
de la cour l'eut seulement flaire, il se porta garant qu'elle tait de
bonne famille. Le vieux conseiller qui avait reu trois dcorations
uniquement pour se taire affirma que l'oie sauteuse avait un don
divinatoire, que l'on pouvait voir sur son dos si l'hiver serait doux ou
rigoureux, ce que l'on ne peut mme pas voir sur le dos du rdacteur de
l'almanach qui prdit l'avenir.

--Bon, bon, je ne dis rien, dit le vieux roi, mais j'ai quand mme ma
petite ide. Maintenant, c'tait le moment de sauter.... La puce sauta
si haut que personne ne put la voir; le public soutint qu'elle n'avait
pas saut du tout, ce qui tait une calomnie. La sauterelle sauta moiti
moins haut, mais en plein dans la figure du roi qui dit que c'tait
dgotant. L'oie sauteuse resta longtemps immobile, elle hsitait.
Chacun pensait qu'elle ne savait pas sauter du tout.

--Pourvu qu'elle n'ait pas pris mal, dit le chien de cour, et il la
flaira encore un peu. Alors, paf! elle fit un petit saut maladroit,
droit sur les genoux de la princesse, laquelle tait assise sur un
tabouret bas en or. Alors le roi dclara:

--Le saut le plus lev, c'est de sauter sur les genoux de ma fille car
cela dnote une certaine finesse et il faut de la tte pour en avoir eu
l'ide. L'oie sauteuse a montr qu'elle avait de la tte et du ressort
sous le front. Et elle eut la princesse.

--C'est pourtant moi qui aie saut le plus haut, dit la puce. Mais peu
importe! Qu'elle garde sa carcasse d'oie avec sa baguette et sa
boulette de poix. J'ai saut le plus haut, mais il faut en ce monde un
corps norme pour que les gens puissent vous voir. Et la puce alla
prendre du service dans une arme trangre en guerre o l'on dit
qu'elle fut tue. La sauterelle alla se poser dans le foss et mdita
sur la faon dont vont les choses en ce monde. Elle aussi se disait:

--Il faut du corps, il faut du corps.... Elle reprit sa chanson si
particulire et si triste o nous avons puis cette histoire, qui n'est
peut-tre que mensonge, mme si elle est imprime dans un livre. L'oie
sauteuse n'est pas un animal, c'est un jouet. Les enfants danois, 
l'poque d'Andersen, s'amusaient  prendre la carcasse d'une oie que
l'on avait mange en famille. Ils reliaient les deux cts du sternum
par une ficelle double dans laquelle ils insraient un btonnet. Plus
ils tournaient le btonnet, plus les deux ficelles se tordaient, et,
lorsqu'au bout d'un moment, ils lchaient le btonnet, les ficelles, en
se dtordant subitement, faisaient sauter la carcasse plus ou moins
haut.




Le coq de poulailler et le coq de girouette


Il tait une fois deux coqs, un sur le tas de fumier, l'autre sur le
toit, et ils taient aussi prtentieux l'un que l'autre. Mais lequel des
deux tait le plus utile? Dites ce que vous en pensez... nous ne
changerons pas d'avis pour autant.

La basse-cour tait spare du reste de la cour par un grillage. L il y
avait un tas de fumier et l poussait un grand concombre. Il savait bien
qu'il tait en fait une plante de serre.

--Cela dpend des origines, se disait le concombre. Tout le monde ne
peut pas tre un concombre, d'autres cratures doivent galement
exister. Les poules, les canards et tous les habitants de la cour
voisine sont aussi des tres vivants. J'observe le coq du poulailler
lorsqu'il est assis sur la clture. Il est autrement plus important que
le coq de girouette qui est, il est vrai, trs haut perch, mais ne sait
mme pas piailler et encore moins coqueriquer. Il n'a ni poules ni
poussins, ne pense qu' lui et transpire en plus le vert-de-gris. Par
contre, notre coq, lui est un coq! Regardez-le comment il marche, c'est
presque de la danse! Et on l'entend partout. Quel clairon! Oh, s'il
voulait venir ici, s'il voulait me manger tout entier, avec les feuilles
et la tige, ce serait une bien belle mort.

La nuit, un terrible orage arriva. La poule avec ses poussins ainsi que
le coq s'abritrent. La bourrasque fit tomber avec fracas la clture
entre les deux cours. Des tuiles tombrent du toit mais le coq de
girouette tait bien assis et ne tourna mme pas. Il ne tournait pas,
malgr son jeune ge. C'tait un coq frachement coul mais trs pondr
et rflchi. Il tait n vieux. Il n'tait pas comme tous ces oiseaux du
ciel, les moineaux et les hirondelles qu'il mprisait, oiseaux qui
piaulent et sont, de surcrot, trs ordinaires.

--Les pigeons sont grands, luisants et brillants comme la nacre, ils
ressemblent mme  des coqs de girouette. Mais ils sont gros et btes,
n pensent qu' s'empiffrer et sont trs ennuyeux, disait le coq de
girouette.

Les oiseaux migrateurs lui rendaient parfois visite. Ils lui parlaient
des pays lointains, des vols en bandes, lui racontaient des histoires de
brigands et leurs aventures avec les rapaces. La premire fois, c'tait
nouveau et intressant, mais plus tard le coq comprit qu'ils se
rptaient et racontaient toujours la mme chose. Ils l'ennuyaient, tout
l'ennuyait, on ne pouvait parler avec personne, tout le monde tait
inintressant et lassant.

--Le monde ne vaut rien! dclarait-il. Tout cela n'a aucun sens!

Le coq de girouette tait, comme on dit, blas et c'est pourquoi il
aurait t certainement un ami plus intressant pour le concombre s'il
s'en tait dout. Mais celui-ci n'avait d'yeux que pour le coq de
poulailler, qui justement marchait  ce moment vers lui.

La clture gisait par terre et l'orage tait pass.

--Comment avez-vous trouv mon cri de coq? demanda le coq aux poules et
aux poussins; il tait un peu rauque et manquait d'lgance.

Les poules et les poussins passrent sur le tas de fumier et le coq les
suivit.

--OEuvre de la Nature! dit-il au concombre. Ces quelques mots
convainquirent le concombre que le coq avait de l'ducation et il en
oublia mme que le coq tait en train de le picorer et de le manger.
--Quelle belle mort!

Les poules accoururent, les poussins accoururent et vous le savez bien,
ds que l'un se met  courir les autres font de mme. Les poules
caquetaient, les poussins caquetaient et regardaient le coq avec
admiration. Ils en taient fiers, il tait de leur famille.

--Cocorico! chanta-t-il. Les poussins deviendront bientt de grandes
poules, il me suffit d'en parler  la basse-cour du monde.

Et les poules caquetrent et les poussins piaillrent.

Le coq leur annona la grande nouvelle.

--Un coq peut pondre un oeuf! Et savez-vous ce qu'il y a dans un tel
oeuf? Un basilic! Personne ne supporte le regard d'un basilic! Les
hommes le savent, vous le savez aussi, et maintenant vous savez tout ce
que j'ai en moi! Je suis un gaillard, je suis le meilleur coq de toutes
les basses-cours du monde!

Et le coq agita ses ailes, secoua sa crte et chanta. Toutes les poules
et tous les poussins en eurent froid dans le dos. Et ils taient trs
fiers d'avoir un tel gaillard dans la famille, le meilleur coq de toutes
les basses-cours du monde. Les poules caquetrent, les poussins
piaillrent pour que mme le coq de girouette les entende. Et il les
entendit, mais cela ne le fit mme pas bouger.

--Tout cela n'a aucun sens, se dit le coq de girouette. Jamais le coq de
girouette ne pondra un oeuf et je n'en ai pas envie. Si je voulais, je
pourrais pondre un oeuf de vent, un oeuf pourri, mais le monde n'en vaut
mme pas la peine. Tout cela est inutile!... Maintenant, je n'ai mme
plus envie d'tre perch l!

Et le coq se dtacha du toit. Mais il ne tua pas le coq de poulailler
mme si c'tait ce qu'il voulait, affirmrent les poules. Et quel
enseignement en tirerons-nous?

--Il vaut mieux chanter que d'tre blas et se briser!




Les coureurs


Un prix, deux prix mme, un premier et un second, furent un jour
proposs pour ceux qui montreraient la plus grande vlocit.

C'est le livre qui obtint le premier prix.

--Justice m'a t rendue, dit-il; du reste, j'avais assez de parents et
d'amis parmi le jury, et j'tais sr de mon affaire. Mais que le
colimaon ait reu le second prix, cela, je trouve que c'est presque une
offense pour moi.

--Du tout, observa le poteau, qui avait figur comme tmoin lors de la
dlibration du jury; il fallait aussi prendre en considration la
persvrance et la bonne volont: c'est ce qu'ont affirm plusieurs
personnes respectables, et j'ai bien compris que c'tait quitable. Le
colimaon, il est vrai, a mis six mois pour se traner de la porte au
fond du jardin, et les autres six mois pour revenir jusqu' la porte;
mais, pour ses forces c'est dj une extrme rapidit; aussi dans sa
prcipitation s'est-il rompu une corne en heurtant une racine. Toute
l'anne, il n'a pens qu' la course et, songez donc, il avait le poids
de sa maison sur son dos. Tout cela mritait rcompense et voil
pourquoi on lui a donn le second prix.

--On aurait bien pu m'admettre au concours, interrompit l'hirondelle. Je
pense que personne ne fend l'air, ne vire, ne tourne avec autant
d'agilit que moi. J'ai t au loin,  l'extrmit de la terre. Oui, je
vole vite, vite, vite.

--Oui, mais c'est l votre malheur, rpliqua le poteau. Vous tes trop
vagabonde, toujours par monts et par vaux. Vous filez comme une flche 
l'tranger quand il commence  geler chez nous. Vous n'avez pas de
patriotisme.

--Mais, dit l'hirondelle, si je me niche pendant l'hiver dans les
roseaux des tourbires, pour y dormir comme la marmotte tout le temps
froid, serai-je une autre fois admise  concourir?

--Oh, certainement! dclara le poteau. Mais il vous faudra apporter une
attestation de la vieille sorcire qui rgne sur les tourbires, comme
quoi vous aurez pass rellement l'hiver dans votre pays et non dans les
pays chauds  l'tranger.

--J'aurais bien mrit le premier prix et non le second, grommela le
colimaon. Je sais une chose: ce qui faisait courir le livre comme un
drat, c'est la pure couardise; partout, il voit des ennemis et du
danger. Moi, au contraire, j'ai choisi la course comme but de ma vie, et
j'y ai gagn une cicatrice honorable. Si, donc, quelqu'un tait digne du
premier prix, c'tait bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir,
flatter les puissants.

--coutez, dit la vieille borne qui avait t membre du jury, les prix
ont t adjugs avec quit et discernement. C'est que je procde
toujours avec ordre et aprs mre rflexion. Voil dj sept fois que je
fais partie du jury, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai fait admettre
mon avis par la majorit.

Cependant chaque fois je basais mon jugement sur des principes. Tenez,
admirez mon systme. Cette fois, comme nous tions le 12 du mois, j'ai
suivi les lettres de l'alphabet depuis l'_a_, et j'ai compt jusqu'
douze; j'tais arriv  _l_: C'tait donc au livre que revenait le
premier prix. Quant au second, j'ai recommenc mon petit mange; et,
comme il tait trois heures au moment du vote, je me suis arrt au _c_
et j'ai donn mon suffrage au colimaon. La prochaine fois, si on
maintient les dates fixes, ce sera l'_f_ qui remportera le premier prix
et le _d_ le second. En toutes choses, il faut de la rgularit et un
point de dpart fixe.

--Je suis bien de votre avis, dit le mulet; et si je n'avais pas t
parmi le jury, je me serais donn ma voix  moi-mme. Car enfin, la
vlocit n'est pas tout; il y a encore d'autres qualits, dont il faut
tenir compte: par exemple, la force musculaire qui me permet de porter
un lourd fardeau tout en trottant d'un bon pas. De cela, il n'tait pas
question tant donn les concurrents. Je n'ai pas non plus pris en
considration la prudence, la ruse du livre, son adresse.

Ce qui m'a surtout proccup, c'tait de tenir compte de la beaut,
qualit si essentielle.  mrite gal, m'tais-je dit, je donnerai le
prix au plus beau. Or qu'y a-t-il au monde de plus beau que les longues
oreilles du livre, si mobiles, si flexibles? C'est un vrai plaisir que
de les voir retomber jusqu'au milieu du dos; il me semblait que je me
revoyais tel que j'tais aux jours de ma plus tendre enfance. De cela,
il n'tait pas question tant donn les concurrents. Je n'ai pas non
plus pris en considration la prudence, la ruse du livre, son adresse.

--Pst! dit la mouche, permettez-moi une simple observation. Des
livres, moi qui vous parle, j'en ai rattrap pas mal  la course. Je me
place souvent sur la locomotive des trains; on y est  son aise pour
juger de sa propre vlocit. Nagure, un jeune levraut des plus
ingambes, galopait en avant du train; j'arrive et il est bien forc de
se jeter de ct et de me cder la place. Mais il ne se gare pas assez
vite et la roue de la locomotive lui enlve l'oreille droite. Voil ce
que c'est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur, vous voyez
bien comme je le battrais facilement; mais je n'ai pas besoin de prix,
moi.

--Il me semble cependant, pensa l'glantine, il me semble que c'est le
rayon de soleil qui aurait mrit de recevoir le premier prix d'honneur
et aussi le second. En un clin d'oeil, il fait l'immense trajet du
soleil  la terre, et il y perd si peu de sa force que c'est lui qui
anime toute la nature. C'est  lui que moi, et les roses, mes soeurs,
nous devons notre clat et notre parfum. La haute et savante commission
du jury ne parat pas s'en tre doute. Si j'tais rayon de soleil, je
leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait tout  fait fous. Mais
je n'irai pas critiquer tout haut leur arrt. Du reste, le rayon de
soleil aura sa revanche; il vivra plus longtemps qu'eux tous.

--En quoi consiste donc le premier prix? Fit tout  coup le ver de
terre.

--Le vainqueur, rpondit le mulet, a droit, sa vie durant, d'entrer
librement dans un champ de choux et de s'y rgaler  bouche que veux-tu.
C'est moi qui ai propos ce prix. J'avais bien devin que ce serait le
livre qui l'emporterait, et alors j'ai pens tout de suite qu'il
fallait une rcompense qui lui ft de quelque utilit. Quant au
colimaon, il a le droit de rester tant que cela lui plaira sur cette
belle haie et de se gorger d'aubpine, fleurs et feuilles. De plus, il
est dornavant membre du jury; c'est important pour nous d'avoir dans
la commission quelqu'un qui, par exprience connaisse les difficults du
concours. Et,  en juger d'aprs notre sagesse, certainement l'histoire
parlera de nous.




Le crapaud


Le puits tait trs profond et par consquent la corde tait longue, qui
servait  monter le seau plein d'eau. Quand ce seau arrivait jusqu' la
margelle, on avait bien du mal  l'y poser, tant le vent tait violent.
Jamais le soleil ne descendait assez bas dans ce puits pour se mirer
dans l'eau, mais aussi loin qu'atteignaient ses rayons, les pierres
taient couvertes d'une maigre verdure.

Une famille de crapauds vivait dans le puits. Ils taient nouveaux
venus, puisque c'est la vieille grand-mre--encore vivante--qui y
tait arrive, la tte la premire. Les grenouilles vertes, tablies l
depuis bien plus longtemps, et qui nageaient de tous cts dans l'eau,
les considraient comme des invits de passage, mais voyaient bien
qu'ils taient un peu de leur espce.

Les crapauds avaient dcid de rester l, ils se plaisaient  vivre au
sec, comme ils disaient des pierres humides.

La mre crapaude avait fait un vrai voyage, et elle s'tait trouve
justement dans le seau au moment o quelqu'un le remontait, mais la
subite lumire du jour l'blouit; elle tomba du seau, droit dans l'eau,
avec un plouf si terrifiant qu'elle dut rester trois jours couche,
les reins presque briss. C'est ainsi qu'elle tait arrive l. Elle ne
pouvait raconter grand-chose sur le monde extrieur, mais elle savait
--et elle le fit savoir  tous--que le puits n'tait pas le monde
entier. Mre crapaude aurait pu raconter davantage, mais si les
grenouilles la questionnaient, elle ne rpondait jamais, alors elles ne
questionnaient plus.

--Comme elle est grosse et horrible, laide et rpugnante, disaient les
jeunes grenouilles vertes, et ses petits deviendront exactement comme
elle.

--C'est possible, rpondait la mre crapaude, mais l'un d'eux a une
pierre prcieuse dans la tte, ou bien je l'ai moi-mme.

Les grenouilles vertes coutaient ce propos, les yeux ronds de surprise,
mais comme elles ne dsiraient pas en savoir davantage, elles tournrent
le dos  la vieille et plongrent jusqu'au fond de l'eau.

Les jeunes crapauds, au contraire, allongeaient leurs pattes de derrire
par pure fiert, chacun d'eux croyant avoir la pierre prcieuse, ils
tenaient la tte raide et parfaitement immobile. Ils finirent cependant
par se demander de quoi ils devaient tre fiers et ce que c'tait au
juste qu'une pierre prcieuse.

--C'est un bijou, rpondit la mre crapaude, si beau et si prcieux, que
je ne peux mme pas le dcrire. On le porte pour son propre plaisir et
les autres vous l'envient. Mais ne me demandez plus rien, je ne
rpondrai pas.

--Je suis sr que ce n'est pas moi qui ai ce bijou, dit le plus petit
crapaud qui tait aussi laid que possible; pourquoi, parmi tous,
aurai-je quelque chose d'aussi splendide? Et si cela devait dplaire
aux autres, je n'en aurais aucun plaisir. Non, tout ce que je dsire,
c'est seulement de pouvoir un jour monter jusqu' la margelle du puits
et regarder au-dehors, ce doit tre magnifique!

--Reste bien tranquille o tu es, rpliqua la vieille, tu connais le
coin et sais ce qu'il vaut. Prends bien garde au seau, il pourrait
t'craser. Et si tu russis  y entrer, tu peux en retomber et tout le
monde n'a pas comme moi la chance de survivre  une pareille chute avec
ses quatre membres entiers--et tous ses oeufs.

--Couac, dit le petit, ce qui rpond  Oh! Oh!

Il avait un immense dsir d'tre assis sur la margelle du puits et de
regarder au-dehors, une vraie nostalgie de la verdure de l-haut. Le
lendemain matin, comme on remontait le seau plein d'eau, le seau, par
hasard, s'arrta un instant juste devant la pierre sur laquelle tait
assis le petit crapaud; celui-ci trembla, mais sauta dans le seau et
tomba tout au fond.

En haut du puits, il fut vid en mme temps que l'eau.

--Quelle horreur, cria un garon qui se trouvait l, je n'en ai jamais
vu d'aussi laid.

Et il lui allongea un coup de sabot.

Le petit crapaud aurait t compltement cras s'il ne s'tait vite
cach au milieu des hautes orties.

Il tait assis l et regardait les tiges serres et il regardait aussi
vers le ciel, le soleil brillait sur les feuilles transparentes, il
avait l'impression que nous prouvons, nous autres hommes, en pntrant
dans une grande fort o le soleil luit entre les branches et les
feuilles des arbres.

--C'est bien mieux ici que dans le puits, dit le petit crapaud.
J'aimerais y rester toute ma vie.

Il resta l une heure--et mme deux.

Je me demande ce qu'il peut y avoir dehors, pensa-t-il. Puisque je
suis venu jusqu'ici, il faut que je continue.

Il sautilla aussi vite qu'il le put et arriva sur une route o le soleil
brillait, mais o la poussire tomba, paisse, sur son dos, tandis qu'il
traversait la route.

--Je suis vraiment au sec, ici, peut-tre un peu trop. J'ai des
dmangeaisons.

Il sauta jusqu'au foss o poussaient des myosotis et des spires et que
bordait une haie de sureau et d'aubpine, le long de laquelle grimpaient
des liserons blancs. Que de couleurs de tous cts! Un papillon vint 
passer, le crapaud le prit pour une fleur qui s'tait dtache pour voir
le monde. Cela lui parut tout naturel.

Si je pouvais seulement m'envoler comme lui, pensa le petit crapaud.
Couac, ce serait merveilleux.

Il demeura huit jours et huit nuits dans le foss o il ne manquait
certes pas de nourriture. Au neuvime jour, il se dit:

Il faut vraiment que je continue, mais que pourrai-je trouver de mieux
qu'ici. Peut-tre un autre petit crapaud ou quelques grenouilles vertes.

La nuit prcdente, il avait entendu dans l'air des bruits semblant
indiquer qu'il avait quelques cousins dans le voisinage.

Que c'est bon de vivre, de sortir du puits, et se reposer dans le
foss humide. Mais il faut continuer, essayer de trouver un petit
crapaud ou quelques grenouilles. Ils me manquent. C'est donc que la
nature ne suffit pas.

Il traversa un champ et arriva  une mare entoure de joncs. Il regarda
les joncs avec intrt et s'aperut qu'il y avait l des grenouilles.

--C'est peut-tre trop mouill pour vous, lui dirent-elles. tes-vous un
mle ou une femelle? Qu'importe! vous tes en tout cas le bienvenu.

Cette nuit-l, le petit crapaud fut invit  un concert familial, grand
enthousiasme et voix faibles. On ne servit rien  manger, mais  boire 
profusion, tout l'tang si l'on voulait... ou pouvait!

--Maintenant, allons plus loin, se dit le petit crapaud; quelque chose
le poussait  chercher toujours mieux.

Il vit les toiles, grandes et brillantes; il vit la lune, il vit le
soleil se lever et monter de plus en plus haut dans le ciel.

--Je suis toujours dans un puits, plus grand peut-tre, mais puits tout
de mme. Il faut monter plus haut, je suis inquiet et sens une trange
nostalgie.

Quand il y eut pleine lune, la pauvre petite bte se dit:

C'est peut-tre un seau que l'on descend et o je dois sauter pour
arriver ensuite plus haut, ou, peut-tre, le soleil est-il un immense
seau, combien grand et lumineux! Nous pourrions tous y trouver place,
il me faut en attendre l'occasion. Comme ma tte me semble claire et
brillante, je ne crois pas qu'un bijou puisse briller davantage. La
pierre prcieuse, je ne l'ai srement pas, mais je ne pleure pas pour
cela, non, allons plus haut, toujours plus prs de cette lumire
tincelante o tout est joie! J'en ai un grand dsir et en mme temps
de l'effroi. C'est un immense pas que je me prpare  faire, mais il est
ncessaire. En avant, droit vers la route!

Il fit quelques pas,  sa manire d'animal rampant, et se trouva sur la
route. Des gens vivaient l; il y avait des jardins fleuris et des
potagers. Il se reposa devant un carr de choux.

--Quelle varit de cratures que je n'ai jamais vues! Comme le monde
est grand et beau. Mais il faut le parcourir et ne pas rester  la mme
place. Et il sauta dans le carr de choux.

--Que c'est beau!

--Je le sais bien, dit une chenille verte couche sur une feuille de
chou. Ma feuille est la plus large de toutes, elle cache la moiti de
l'univers, mais je me passe fort bien de cette moiti-l.

Des poules arrivaient et couraient dans le potager. La premire avait
bonne vue. Apercevant la chenille sur la feuille, elle lui donna un coup
de bec. La chenille tomba  terre o elle se tortillait. La poule
l'examina de ct, d'abord d'un oeil puis de l'autre, car elle ne savait
ce que signifiaient ces contorsions.

Il n'arrivera  rien de bon, se dit la poule en se prparant  lui
donner un autre coup de bec.

Le petit crapaud en fut si effray qu'il rampa droit devant elle.

Ah! il est accompagn, se dit la poule. Quelle horrible crature
rampante!

Et elle s'en alla disant:

--Ces petites bouches vertes ne m'intressent pas, cela ne fait que
vous chatouiller dans la gorge.

Les autres poules furent du mme avis et toutes s'en allrent.

--M'en voil dbarrasse, dit la chenille. Heureusement, j'ai de la
prsence d'esprit. Mais comment vais-je remonter sur ma feuille. O
est-elle?

Le petit crapaud s'approcha d'elle pour lui exprimer sa sympathie et lui
dire qu'il tait tout heureux d'avoir chass la poule par sa laideur.

--Que voulez-vous dire? demanda la chenille. Je m'en suis dbarrasse
moi-mme en me tortillant. Vous tes vraiment affreux  regarder. Et, en
tout cas, j'ai le droit de rester  ma place. Je sens dj l'odeur du
chou, voici ma feuille. Rien n'est plus beau que ce qui vous appartient.
Mais il faut que je monte plus haut.

--Oui, plus haut, dit le crapaud. Elle a les mmes sentiments que moi,
mais elle n'est pas de bonne humeur aujourd'hui, ce doit tre le choc.
Nous souhaitons tous monter plus haut.

Le pre cigogne tait debout dans son nid sur le toit du paysan et
claquait du bec, la mre cigogne galement.

--Comme ils habitent haut, pensa le crapaud. Pourrait-on monter si haut?

Deux jeunes tudiants vivaient  la ferme, l'un tait un pote et
l'autre un naturaliste. L'un chantait dans ses crits toutes les
crations de Dieu qui se refltaient dans son coeur, l'autre s'emparait
du fait lui-mme et l'examinait comme une vaste opration mathmatique;
il soustrayait, multipliait, dsirant connatre  fond les problmes et
en parler avec sa raison et son enthousiasme. Tous deux taient d'un bon
naturel et trs gais.

--Regarde! voil un beau spcimen de crapaud, l-bas, disait le
naturaliste. Je veux le mettre dans l'alcool.

--Oh! mais tu en as dj deux, rpliquait le pote. Laisse-le jouir de
la vie.

--Mais il est si joliment laid, dit l'autre.

--videmment, si nous pouvions trouver la pierre philosophale dans sa
tte, je vous aiderais volontiers  le dissquer.

--La pierre philosophale, rpliqua son ami, tu t'y connais donc en
histoire naturelle?

--Mais ne trouves-tu pas que c'est trs beau cette croyance populaire
qui veut que le crapaud, le plus laid des animaux, possde souvent dans
sa tte le plus prcieux des joyaux?

C'est tout ce qu'entendit le crapaud et il n'en avait compris que la
moiti. Les deux amis s'loignrent et il chappa au bocal d'alcool.

Eux aussi parlaient de pierre prcieuse. Que je suis content de ne pas
l'avoir, sans quoi quelque chose de trs dsagrable aurait pu
m'arriver.

Le jacassement du pre cigogne se fit entendre sur le toit de la ferme.
Il faisait une confrence  sa famille et lanait de mauvais regards aux
deux jeunes gens.

--Les hommes sont les animaux les plus infatus d'eux-mmes. coutez
leurs jacassements prcipits, et ils ne savent mme pas les articuler
convenablement. Ils sont si fiers de leur don de parole, de leur
langage. Et quel trange langage,  quelques jours de vol d'une cigogne
ils ne se comprennent plus les uns les autres. Nous, au contraire, nous
pouvons nous faire comprendre partout, mme en gypte. Et ils ne savent
mme pas voler. Pour voyager un peu vite, ils ont invent ce qu'ils
appellent le chemin de fer et souvent ils y sont blesss. J'ai des
frissons le long du corps et mon bec commence  trembler quand j'y
pense. Le monde pourrait trs bien durer sans les hommes. Ils ne nous
manqueraient certes pas, aussi longtemps que nous aurons des vers de
terre et des grenouilles.

Voil un beau discours, pensa le petit crapaud. Quel grand homme et
comme il sige haut! Et comme il nage bien, s'cria-t-il quand le
pre cigogne tendit ses ailes et s'lana dans les airs.

La mre cigogne se mit alors  parler  ses petits, dans le nid, du pays
appel gypte, des eaux du Nil, et de tous les magnifiques marais que
l'on trouve dans ce pays lointain. Tout ceci tait nouveau pour le petit
crapaud et l'intressait vivement.

--Il faut que j'aille en gypte, dit-il. Si seulement la cigogne ou l'un
des petits voulait bien m'emmener, je lui ferai une politesse le jour de
ses noces. N'importe comment, je trouverai moyen d'aller en gypte. Que
je suis heureux! Le dsir que j'prouve rend certainement plus heureux
que la pierre prcieuse dans la tte.

Et c'tait justement lui, qui avait le joyau: l'ternel dsir de
s'lever plus haut, toujours plus haut, il rayonnait de joie et d'amour
de la vie.

 ce moment, le pre cigogne descendit en vol plan; il avait aperu le
crapaud dans l'herbe et il se saisit de lui sans aucune douceur. Il
serrait le bec, ses grandes ailes battaient avec bruit, ce n'tait pas
du tout agrable, mais le petit crapaud savait qu'il montait trs haut,
vers l'gypte, c'est pourquoi ses yeux brillaient et lanaient des
tincelles.

--Couac! couac!

Mort tait le petit crapaud. Et que devenaient les tincelles? Les
rayons du soleil emportrent le joyau qui tait dans la tte du petit
animal.




Les cygnes sauvages


Bien loin d'ici, l o s'envolent les hirondelles quand nous sommes en
hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze
fils, quoique princes, allaient  l'cole avec dcorations sur la
poitrine et sabre au ct; ils crivaient sur des tableaux en or avec
des crayons de diamant et apprenaient tout trs facilement, soit par
coeur soit par leur raison; on voyait tout de suite que c'taient des
princes. Leur soeur Elisa tait assise sur un petit tabouret de cristal
et avait un livre d'images qui avait cot la moiti du royaume. Ah!
ces enfants taient trs heureux, mais a ne devait pas durer toujours.

Leur pre, roi du pays, se remaria avec une mchante reine, trs mal
dispose  leur gard. Ils s'en rendirent compte ds le premier jour:
tout le chteau tait en fte; comme les enfants jouaient  la visite,
au lieu de leur donner, comme d'habitude, une abondance de gteaux et
de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse  th
en leur disant de faire semblant.

La semaine suivante, elle envoya Elisa  la campagne chez quelque paysan
et elle ne tarda gure  faire accroire au roi tant de mal sur les
pauvres princes que Sa Majest ne se souciait plus d'eux le moins du
monde.

--Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-mme! dit la
mchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets.

Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu'elle l'aurait
voulu: ils se transformrent en onze superbes cygnes sauvages et,
poussant un trange cri, ils s'envolrent par les fentres du chteau
vers le parc et la fort.

Ce fut le matin, de trs bonne heure qu'ils passrent au-dessus de
l'endroit o leur soeur Elisa dormait dans la maison du paysan; ils
planrent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous cts,
battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il
leur fallut poursuivre trs haut, prs des nuages, loin dans le vaste
monde. Ils atteignirent enfin une sombre fort descendant jusqu' la
grve. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan  jouer
avec une feuille verte--elle n'avait pas d'autre jouet--, elle
s'amusait  piquer un trou dans la feuille et  regarder le soleil au
travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses frres.

Lorsqu'elle eut quinze ans, elle rentra au chteau de son pre et quand
la mchante reine vit combien elle tait belle, elle entra en grande
colre et se prit  la har, elle l'aurait volontiers change en cygne
sauvage comme ses frres, mais elle n'osa pas tout d'abord, le roi
voulant voir sa fille.

De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et
garni de tentures de toute beaut. Elle prit trois crapauds. Au premier,
elle dit:

--Pose-toi sur la tte d'Elisa quand elle entrera dans le bain, afin
qu'elle devienne engourdie comme toi.

--Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu'elle devienne
aussi laide que toi et que son pre ne la reconnaisse pas.

--Pose-toi sur son coeur, dit-elle au troisime, afin qu'elle devienne
mchante et qu'elle en souffre.

Elle lcha les crapauds dans l'eau claire qui prit aussitt une teinte
verdtre, appela Elisa, la dvtit et la fit descendre dans l'eau. 
l'instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son
front, le troisime sur sa poitrine, sans qu'Elisa et l'air seulement
de s'en apercevoir. Ds que la jeune fille fut sortie du bain, trois
coquelicots flottrent  la surface; si les btes n'avaient pas t
venimeuses, elles se seraient changes en roses pourpres, mais fleurs
elles devaient tout de mme devenir d'avoir repos sur la tte et le
coeur d'Elisa, trop innocente pour que la magie pt avoir quelque
pouvoir sur elle.

Voyant cela, la mchante reine se mit  la frotter avec du brou de noix,
enduisit son joli visage d'une pommade nausabonde et emmla si bien ses
superbes cheveux qu'il tait impossible de reconnatre la belle Elisa.

Son pre en la voyant en fut tout pouvant et ne voulut croire que
c'tait l sa fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et
les hirondelles, mais ce sont d'humbles btes dont le tmoignage
n'importe pas.

Alors la pauvre Elisa pleura en pensant  ses onze frres, si loin
d'elle. Dsespre, elle se glissa hors du chteau et marcha tout le
jour  travers champs et marais vers la fort. Elle ne savait o aller,
mais dans sa grande tristesse et son regret de ses frres, qui chasss
comme elle, erraient sans doute de par le monde, elle rsolut de les
chercher, de les trouver.

La nuit tomba vite dans la fort, elle ne voyait ni chemin ni sentier,
elle s'tendit sur la mousse moelleuse et appuya sa tte sur une souche
d'arbre.

Toute la nuit, elle rva de ses frres. Ils jouaient comme dans leur
enfance, crivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d'or
et feuilletaient le merveilleux livre d'images qui avait cot la moiti
du royaume; mais sur les tableaux d'or ils n'crivaient pas comme
autrefois seulement des zros et des traits, mais les hardis exploits
accomplis, tout ce qu'ils avaient vu et vcu.

Lorsqu'elle s'veilla, le soleil tait haut dans le ciel, elle ne
pouvait le voir car les grands arbres tendaient leurs frondaisons
paisses, mais ses rayons jouaient l-bas comme une gaze d'or ondulante.

Elle entendait un clapotis d'eau, de grandes sources coulaient toutes
vers un tang au fond de sable fin. Des buissons pais l'entouraient
mais,  un endroit, les cerfs avaient perc une large ouverture par
laquelle Elisa put s'approcher de l'eau si limpide que, si le vent
n'avait fait remuer les branches et les buissons, elle aurait pu les
croire peints seulement au fond de l'eau, tant chaque feuille s'y
refltait clairement.

Ds qu'elle y vit son propre visage, elle fut pouvante, si noir et si
laid! Mais quand elle eut mouill sa petite main et s'en fut essuy les
yeux et le front, sa peau blanche rapparut. Alors elle retira tous ses
vtements et entra dans l'eau frache et vraiment, telle qu'elle tait
l, elle tait la plus charmante fille de roi qui se pt trouver dans le
monde.

Une fois rhabille, quand elle eut tress ses longs cheveux, elle alla 
la source jaillissante, but dans le creux de sa main et s'enfona plus
profondment dans la fort sans savoir elle-mme o aller.

Elle pensait toujours  ses frres, elle pensait  Dieu, si bon, qui ne
l'abandonnerait srement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages
pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces
arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits; elle en
fit son repas, plaa un tuteur pour soutenir les branches et s'enfona
au plus sombre de la fort. Le silence tait si total qu'elle entendait
ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses
pieds. Nul oiseau n'tait visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer
les ramures paisses, et les grands troncs montaient si serrs les uns
prs des autres, qu'en regardant droit devant elle, elle et pu croire
qu'une grille de poutres l'encerclait. Jamais elle n'avait connu
pareille solitude!

La nuit fut trs sombre, aucun ver luisant n'clairait la mousse. Elle
se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons
s'cartaient, que Notre-Seigneur la regardait d'en haut avec des yeux
trs tendres, que de petits anges passaient leur tte sous son bras.
Elle ne savait, en s'veillant, si elle avait rv ou si c'tait vrai.

Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies
dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n'avait
pas vu onze princes chevauchant  travers la fort.

--Non, dit la vieille, mais hier j'ai vu onze cygnes avec des couronnes
d'or sur la tte nageant sur la rivire tout prs d'ici.

Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu' un talus au pied duquel
serpentait la rivire. Les arbres sur ses rives tendaient les unes vers
les autres leurs branches touffues.

Elisa dit adieu  la vieille femme et marcha le long de la rivire
jusqu' son embouchure sur le rivage.

Toute l'immense mer splendide s'tendait devant la jeune fille, mais
aucun voilier n'tait en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle
aller plus loin? Elle considra les innombrables petits galets sur la
grve, l'eau les avait tous polis et arrondis en les roulant.

--L'eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s'adoucit, moi,
je veux tre tout aussi inlassable qu'elle. Merci  vous pour cette
leon, vagues claires qui roulez! Un jour, mon coeur me le dit, vous me
porterez jusqu' mes frres chris.

Sur le varech rejet par la mer, onze plumes de cygne blanches taient
tombes, elle en fit un bouquet, des gouttes d'eau s'y trouvaient, rose
ou larmes, qui et pu le dire? La plage tait dserte mais Elisa ne
sentait pas sa solitude, car la mer est ternellement changeante, bien
plus diffrente en quelques heures qu'un lac intrieur en une anne.

Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes
d'or sur la tte. Ils volaient vers la terre l'un derrire l'autre, et
formaient un long ruban blanc. Vite, la jeune fille remonta le talus et
se cacha derrire un buisson, les cygnes se posrent tout prs d'elle et
battirent de leurs grandes ailes blanches.

Mais  l'instant o le soleil disparut dans les flots, leur plumage de
cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes:
ses frres.

Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup chang mais...
elle savait que c'tait eux, son coeur lui disait que c'tait eux, elle
se jeta dans leurs bras, les appela par leurs noms et ils eurent une
immense joie de reconnatre leur petite soeur, devenue une grande et
ravissante jeune fille. Ils riaient et pleuraient.

--Nous, tes frres, dit l'an, nous volons comme cygnes sauvages tant
que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre
apparence humaine, c'est pourquoi il nous faut toujours au coucher du
soleil prendre soin d'avoir une terre o poser nos pieds car si nous
volions  ce moment dans les nuages, en devenant des hommes, nous
serions prcipits dans l'ocan profond.

Nous n'habitons pas ici, de l'autre ct de l'ocan existe un aussi beau
pays mais le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser
la mer et il n'y a pas d'le sur le parcours o nous puissions passer la
nuit, un rocher seulement merge de l'eau, si petit qu'il nous faut nous
serrer l'un contre l'autre pour nous y reposer et quand la mer est
forte, l'eau rejaillit mme par-dessus nous, mais nous remercions
cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme
humaine, s'il n'tait pas l nous ne pourrions pas revoir notre chre
patrie car il nous faut deux jours--et les deux plus longs de l'anne
--pour faire ce voyage.

Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos
aeux. Nous pouvons y rester onze jours! onze jours pour survoler notre
grande fort et apercevoir de loin notre chteau natal o vit notre
pre, la haute tour de l'glise o repose notre mre. Les arbres, les
buissons nous sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur
la plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier chante
encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre chre
patrie, ici enfin nous t'avons retrouve, toi notre petite soeur chrie.
Nous ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous
envoler par-dessus la mer vers un pays certes beau, mais qui n'est pas
notre pays. Et comment t'emmnerons-nous? Nous qui n'avons ni barque,
ni bateau?

--Et comment pourrai-je vous sauver? demanda leur petite soeur.

Ils en parlrent presque toute la nuit.

Elisa s'veilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frres de
nouveau mtamorphoss volaient au-dessus d'elle, puis s'loignrent tout
 fait; un seul, le plus jeune, demeura en arrire, il posa sa tte sur
les genoux de la jeune fille qui caressa ses ailes blanches. Tout le
jour ils restrent ensemble, le soir les autres taient de retour, et
une fois le soleil couch ils avaient repris leur forme relle.

--Demain, nous nous envolerons d'ici pour ne pas revenir de toute une
anne, mais nous ne pouvons pas t'abandonner ainsi. As-tu le courage de
venir avec nous? Mon bras est assez fort pour te porter  travers le
bois, comment tous ensemble n'aurions-nous pas des ailes assez
puissantes pour voler avec toi par dessus la mer?

--Oui, emmenez-moi! dit Elisa.

Ils passrent toute la nuit  tresser un filet de souple corce de saule
et de joncs rsistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s'y
tendit et lorsque parut le soleil et que les frres furent changs en
cygnes, ils saisirent le filet dans leurs becs et s'envolrent trs
haut, vers les nuages, portant leur soeur chrie encore endormie. Comme
les rayons du soleil tombaient juste sur son visage, l'un des frres
vola au-dessus de sa tte pour que ses larges ailes tendues lui fassent
ombrage.

Ils taient loin de la terre lorsque Elisa s'veilla, elle crut rver en
se voyant porte au-dessus de l'eau, trs haut dans l'air.  ct d'elle
taient places une branche portant de dlicieuses baies mres et une
botte de racines savoureuses, le plus jeune des frres tait all les
cueillir et les avait dposes prs d'elle, elle lui sourit avec
reconnaissance car elle savait bien que c'tait lui qui volait au-dessus
de sa tte et l'ombrageait de ses ailes.

--Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d'eux
semblait une mouette pose sur l'eau. Un grand nuage passait derrire
eux, une vritable montagne sur laquelle Elisa vit l'ombre d'elle-mme
et de ses onze frres en une image gigantesque, ils formaient un tableau
plus grandiose qu'elle n'en avait jamais vu, mais  mesure que le soleil
montait et que le nuage s'loignait derrire eux, ces ombres
fantastiques s'effaaient.

Tout le jour, ils volrent comme une flche sifflant dans l'air, moins
vite pourtant que d'habitude puisqu'ils portaient leur soeur. Un orage
se prparait, le soir approchait; inquite, Elisa voyait le soleil
dcliner et le rocher solitaire n'tait pas encore en vue. Il lui parut
que les battements d'ailes des cygnes taient toujours plus vigoureux.
Hlas! c'tait sa faute s'ils n'avanaient pas assez vite. Quand le
soleil serait couch, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans la
mer et se noyer.

Alors, du plus profond de son coeur monta vers Dieu une ardente prire.
Cependant elle n'apercevait encore aucun rocher, les nuages se
rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus violentes annonaient
la tempte, les nuages s'amassaient en une seule norme vague de plomb
qui s'avanait menaante.

Le soleil tait maintenant tout prs de toucher la mer, le coeur d'Elisa
frmit, les cygnes piqurent une descente si rapide qu'elle crut tomber,
mais trs vite ils planrent de nouveau. Maintenant le soleil tait 
moiti sous l'eau, alors seulement elle aperut le petit rcif
au-dessous d'elle, pas plus grand qu'un phoque qui sortirait la tte de
l'eau. Le soleil s'enfonait si vite, il n'tait plus qu'une toile
--alors elle toucha du pied le sol ferme--et le soleil s'teignit comme
la dernire tincelle d'un papier qui brle. Coude contre coude, ses
frres se tenaient debout autour d'elle, mais il n'y avait de place que
pour eux et pour elle. La mer battait le rcif, jaillissait et retombait
sur eux en cascades, le ciel brlait d'clairs toujours recommencs et
le tonnerre roulait ses coups rpts.

Alors la soeur et les frres, se tenant par la main, chantrent un
cantique o ils retrouvrent courage.

 l'aube, l'air tait pur et calme, aussitt le soleil lev les cygnes
s'envolrent avec Elisa. La mer tait encore forte et lorsqu'ils furent
trs hauts dans l'air, l'cume blanche sur les flots d'un vert sombre
semblait des millions de cygnes nageant.

Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant  demi
dans l'air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les
rocs et un chteau d'au moins une lieue de long, orn de colonnades les
unes au-dessus des autres.  ses pieds se balanaient des forts de
palmiers avec des fleurs superbes, grandes comme des roues de moulin.
Elle demanda si c'tait l le pays o ils devaient aller, mais les
cygnes secourent la tte, ce qu'elle voyait, disaient-ils, n'tait
qu'un joli mirage, le chteau de nues toujours changeant de la fe
Morgane o ils n'oseraient jamais amener un tre humain. Tandis qu'Elisa
le regardait, montagnes, bois et chteau s'croulrent et voici surgir
vingt glises altires, toutes semblables, aux hautes tours, aux
fentres pointues. Elle croyait entendre rsonner l'orgue mais ce
n'tait que le bruit de la mer. Bientt les glises se rapprochrent et
devinrent une flotte naviguant au-dessous d'eux, et alors qu'elle
baissait les yeux pour mieux voir, il n'y avait que la brume marine
glissant  la surface.

Mais bientt elle aperut le vritable pays o ils devaient se rendre,
pays de belles montagnes bleues, de bois de cdres, de villes et de
chteaux. Bien avant le coucher du soleil, elle tait assise sur un
rocher devant l'entre d'une grotte tapisse de jolies plantes vertes
grimpantes, on et dit des tapis brods.

--Nous allons bien voir ce que tu vas rver, cette nuit, dit le plus
jeune des frres en lui montrant sa chambre.

--Si seulement je pouvais rver comment vous aider! rpondit-elle.

Et cette pense la proccupait si fort, elle suppliait si instamment
Dieu de l'aider que, mme endormie, elle poursuivait sa prire. Alors il
lui sembla qu'elle s'levait trs haut dans les airs jusqu'au chteau de
la fe Morgane qui venait elle-mme  sa rencontre, blouissante de
beaut et cependant semblable  la vieille femme qui lui avait offert
des baies dans la fort.

--Tes frres peuvent tre sauvs! dit la fe, mais auras-tu assez de
courage et de patience? Si la mer est plus douce que tes mains
dlicates, elle faonne pourtant les pierres les plus dures, mais elle
ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n'a pas de
coeur et ne connat pas l'angoisse et le tourment que tu auras 
endurer.

Vois cette ortie que je tiens  la main, il en pousse beaucoup de
cette sorte autour de la grotte o tu habites, mais celle-ci seulement
et celles qui poussent sur les tombes du cimetire sont utilisables
--cueille-les malgr les cloques qui brleront ta peau, pitine-les pour
en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de
mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes
sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n'oublie pas qu'
l'instant o tu commenceras ce travail, et jusqu' ce qu'il soit
termin, mme s'il faut des annes, tu ne dois prononcer aucune parole,
le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le
coeur de tes frres, de ta langue dpend leur vie. N'oublie pas!

La fe effleura de l'ortie la main d'Elisa et la brlure l'veilla. Il
faisait grand jour, et tout prs de l'endroit o elle avait dormi, il y
avait une ortie pareille  celle de son rve. Alors elle tomba , genoux
et remercia Notre-Seigneur puis elle sortit de la grotte pour commencer
son travail.

De ses mains dlicates, elle arrachait les orties qui brlaient comme du
feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras
mais elle tait contente de souffrir pourvu qu'elle pt sauver ses
frres. Elle foula chaque ortie avec ses pieds nus et tordit le lin
vert.

Au coucher du soleil les frres rentrrent. Ils s'effrayrent de la
trouver muette, craignant un autre mauvais sort jet par la mchante
belle-mre, mais voyant ses mains, ils se rendirent compte de ce qu'elle
faisait pour eux. Le plus jeune des frres se prit  pleurer et l o
tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques
brlantes s'effaaient.

Elle passa la nuit  travailler n'ayant de cesse qu'elle n'et sauv ses
frres chris et tout le jour suivant, tandis que les cygnes taient
absents, elle demeura  travailler solitaire mais jamais le temps
n'avait vol si vite. Une cotte de mailles tait dj termine, elle
commenait la seconde.

Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut tout
inquite, le bruit se rapprochait, elle entendait les abois des chiens.
Effraye, elle se rfugia dans la grotte, lia en botte les orties
qu'elle avait cueillies et dmles et s'assit dessus.

 ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d'un autre et
d'un autre encore. Ils aboyaient trs fort, couraient de tous cts, au
bout de quelques minutes tous les chasseurs taient l devant la grotte
et le plus beau d'entre eux, le roi du pays, s'avana vers Elisa. Jamais
il n'avait vu fille plus belle.

--Comment es-tu venue ici, adorable enfant? s'cria-t-il.

Elisa secoua la tte, elle n'osait parler, le salut et la vie de ses
frres en dpendaient. Elle cacha ses jolies mains sous son tablier pour
que le roi ne vt pas sa souffrance.

--Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi bonne que
belle, je te vtirai de soie et de velours, je mettrai une couronne d'or
sur ta tte et tu habiteras le plus riche de mes palais!

Il la souleva et la plaa sur son cheval, mais elle pleurait et se
tordait les mains, alors le roi lui dit:

--Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras!

Et il s'lana  travers les montagnes, la tenant devant lui sur son
cheval et suivi au galop par les autres chasseurs.

Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses glises et ses
coupoles s'talait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le
palais o les jets d'eau jaillissaient dans les salles de marbre, o les
murs et les plafonds rutilaient de peintures, mais elle n'avait pas
d'yeux pour ces merveilles; elle pleurait et se dsolait. Indiffrente,
elle laissa les femmes la parer de vtements royaux, tresser ses cheveux
et passer des gants trs fins sur ses doigts brls.

Alors, dans ces superbes atours, elle tait si resplendissante de beaut
que toute la cour s'inclina profondment devant elle et que le roi
l'lut pour fiance, malgr l'archevque qui hochait la tte et
murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait tre qu'une sorcire
qui sduisait le coeur du roi.

Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les
plus rares. Les filles les plus ravissantes dansrent pour elle. On la
conduisit  travers des jardins embaums dans des salons superbes, mais
pas le moindre sourire ne lui venait aux lvres ni aux yeux, la douleur
seule semblait y rgner pour l'ternit. Le roi ouvrit alors la porte
d'une petite pice attenante  celle o elle devait dormir, qui tait
orne de riches tapisseries vertes rappelant tout  fait la grotte o
elle avait habit. La botte de lin qu'elle avait file avec les orties
tait l sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles dj
termine,--un des chasseurs avait emport tout ceci comme curiosit.

--Ici tu pourras rver que tu es encore dans ton ancien logis, dit le
roi, voici ton ouvrage qui t'occupait alors, ici, au milieu de tout ton
luxe, tu t'amuseras  repenser  ce temps-l.

Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant  coeur, un sourire
joua sur ses lvres et le sang lui revint aux joues. Elle pensait au
salut de ses frres et baisa la main du roi qui la pressa sur son coeur
et ordonna de sonner toutes les cloches des glises. L'adorable fille
muette des bois allait devenir reine.

L'archevque avait beau murmur de mchants propos aux oreilles du roi,
ils n'allaient pas jusqu' son coeur, la noce devait avoir lieu. C'est
l'archevque lui-mme qui devait mettre la couronne sur la tte de la
marie et, dans sa malveillance, il enfona avec tant de force le cercle
troit sur le front d'Elisa qu'il lui fit mal, mais une douleur
autrement lourde lui serrait le coeur, le chagrin qu'elle avait pour ses
frres. Sa bouche demeurait muette puisqu'un seul mot trancherait leur
vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour ce roi si bon et si
beau qui ordonnait tout pour son plaisir. Jour aprs jour, elle
s'attachait  lui davantage. Oh! si elle osait seulement se confier 
lui, lui dire sa souffrance, mais non, il lui fallait tre muette,
muette elle devait achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit
hors de leur lit pour aller dans la petite chambre dcore comme la
grotte et l, elle tricotait une cotte de mailles aprs l'autre. Quand
elle fut  la septime, il ne lui restait plus de lin.

Elle savait que les orties qu'il lui fallait employer poussaient au
cimetire, mais elle devait les cueillir elle-mme, comment
pourrait-elle sortir?

Oh! qu'est-ce que la souffrance  mes doigts  ct du tourment de
mon coeur, pensait-elle, il faut que j'ose, Dieu ne m'abandonnera pas!
Le coeur battant comme si elle commettait une mauvaise action, elle
sortit dans la nuit claire par la lune, descendit au jardin, suivit
les longues alles et les rues dsertes jusqu'au cimetire. L elle vit
sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses
sorcires. Elisa tait oblige de passer  ct d'elles et elles la
fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille rcita sa prire,
cueillit des orties brlantes et rentra au chteau.

Une seule personne l'avait vue: l'archevque rest debout tandis que
les autres dormaient. Ainsi il avait donc eu raison dans ses soupons
malveillants sur la reine, elle n'tait qu'une sorcire!

Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu'il avait vu, ce
qu'il craignait et quand ces paroles si dures sortirent de sa bouche,
les saints de bois sculpts secouaient la tte comme s'ils voulaient
dire que ce n'tait pas vrai, qu'Elisa tait innocente.

Des larmes amres coulaient sur les joues du roi, il rentra chez lui
avec un doute au coeur. Maintenant, la nuit, il faisait semblant de
dormir mais il ne trouvait pas le sommeil, il remarquait qu'Elisa se
levait chaque nuit et chaque nuit il la suivait et la voyait disparatre
dans sa petite chambre.

Jour aprs jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne
se l'expliquait pas; elle s'inquitait cependant et que ne
souffrit-elle alors en son coeur pour ses frres! Ses larmes coulaient
sur le velours et la pourpre royale, elles y tombaient comme des
diamants scintillants, et les dames de la cour qui voyaient toute cette
magnificence eussent bien voulu tre reines  sa place.

Cependant, elle devait tre bientt au terme de son ouvrage, il ne
manquait plus qu'une cotte de mailles, encore une fois elle n'avait plus
de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait encore une fois, la
dernire, s'en aller au cimetire en cueillir quelques poignes. Elle
redoutait cette course solitaire et les terribles sorcires, mais sa
volont restait ferme et aussi sa confiance en Dieu.

Elisa partit donc, mais le roi et l'archevque la suivaient; ils la
virent disparatre  la grille du cimetire et, quand eux-mmes s'en
approchrent, ils virent les affreuses sorcires assises sur la dalle
comme Elisa les avait vues. Alors le roi s'en retourna, il se la
figurait parmi les sorcires, elle dont la tte avait, ce mme soir,
repos sur sa poitrine.

--C'est le peuple qui la jugera, dit-il.

Le peuple la condamna, elle devait tre brle vive.

Arrache aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jete dans un cachot
sombre et humide o le vent soufflait  travers les barreaux de la
fentre; au lieu du velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa
tte, la botte d'orties qu'elle avait cueillie, les rudes cottes de
mailles brlantes qu'elle avait tricotes devaient lui servir de
couvertures et de couette, mais aucun prsent ne pouvait lui tre plus
cher. Elle se remit  son ouvrage en priant Dieu.

Vers le soir elle entendit un bruissement d'ailes de cygnes devant les
barreaux: c'tait le plus jeune des frres qui l'avait retrouve. Alors
elle sanglota de joie et pourtant elle savait que cette nuit serait sans
doute la dernire de sa vie. Mais maintenant, l'ouvrage tait presque
achev et ses frres taient l....

L'archevque arriva pour passer les heures ultimes avec elle--il
l'avait promis au roi--mais elle, secouant la tte, le pria par ses
regards et sa mimique de s'en aller, cette nuit mme il fallait que son
travail ft termin, sinon tout aurait t inutile, sa douleur, ses
larmes et ses nuits sans sommeil. L'archevque la quitta sur quelques
mchantes paroles, mais continua sa besogne.

Les petites souris couraient sur le plancher et tranaient des orties
jusqu' ses pieds afin de l'aider de leur mieux, et un merle se posa
devant la fentre et siffla toute la nuit pour qu'elle ne perdt pas
courage.

Ce n'tait pas encore l'aube--le soleil ne se lverait qu'une heure
plus tard--quand les onze frres se prsentrent au portail du chteau.
Ils demandaient qu'on les mne auprs du souverain mais on leur rpondit
que c'tait tout  fait impossible. Sa Majest dormait et nul n'et os
le rveiller. Ils supplirent, ils menacrent jusqu' ce que le garde
part et le roi lui-mme.  cet instant, le soleil se leva, plus de
frres, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages volaient 
tire-d'aile.

Maintenant la foule se pressait, tout le peuple voulait voir brler la
sorcire. Une vieille haridelle tranait la charrette o on l'avait
assise vtue d'une blouse de grosse toile, ses cheveux tombaient autour
de son visage d'une mortelle pleur, ses lvres remuaient doucement
tandis que ses doigts tordaient le lin vert. Mme sur le chemin de la
mort, elle n'abandonnerait pas l'oeuvre commence, dix cottes de mailles
taient poses  ses pieds, elle tricotait la onzime.

--Voyez la sorcire, qu'est-ce qu'elle marmonne? Elle n'a bien sr pas
de livre de psaumes dans les mains, mais bien toutes ses sorcelleries;
arrachez-lui a, mettez tout en pices.

Ils se ruaient et se pressaient pour l'atteindre, mais voici venir par
les airs onze cygnes blancs, ils se posrent autour d'elle dans la
charrette en battant de leurs larges ailes. La foule, pouvante,
recula.

--C'est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on tout
bas.

Dj le bourreau saisissait sa main, alors en toute hte elle jeta les
onze cottes de mailles sur les cygnes, et  leur place parurent onze
princes dlicieux, le plus jeune avait une aile de cygne  la place d'un
de ses bras, car il manquait encore une manche  la dernire tunique
qu'elle n'avait pu terminer.

--Maintenant j'ose parler, s'cria-t-elle, je suis innocente.

Et le peuple, ayant vu le miracle, s'inclina devant elle comme devant
une sainte, mais elle tomba inanime dans les bras de ses frres, brise
par l'attente, l'angoisse et la douleur.

--Oui, elle est innocente! dit l'an des frres.

Il raconta tout ce qui tait arriv et, tandis qu'il parlait, un parfum
se rpandait comme des millions de roses. Chaque morceau de bois du
bcher avait pris racine et des branches avaient pouss formant un grand
buisson de roses rouges.  sa cime, une fleur blanche resplendissait de
lumire comme une toile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine
d'Elisa. Alors elle revint  elle.

Toutes les cloches des glises se mirent  sonner d'elles-mmes et les
oiseaux arrivrent, volant en grandes troupes. Le retour au chteau fut
un nouveau cortge nuptial comme aucun roi au monde n'en avait jamais
vu.




Le dernier rve du chne


Au sommet de la falaise haute et ardue, en avant de la fort qui
arrivait jusqu'aux bords de la mer, s'levait un chne antique et
sculaire. Il avait justement atteint trois cent soixante-cinq ans; on
ne l'aurait jamais cru en voyant son apparence robuste.

Souvent, par les beaux jours d't, les phmres venaient s'battre et
tourbillonner gaiement autour de sa couronne; une fois, une de ces
petites cratures, aprs avoir voltig longuement au milieu d'une
joyeuse ronde, vint se reposer sur une des belles feuilles du chne.

--Pauvre mignonne! dit l'arbre, ta vie entire ne dure qu'un jour. Que
c'est peu! Comme c'est triste!

--Triste! rpondit le gentil insecte, que signifie donc ce mot que
j'entends parfois prononcer? Le soleil reluit si merveilleusement!
l'air est si bon, si doux! je me sens tout transport de bonheur.

--Oui, mais dans quelques heures, ce sera fini; tu seras trpass.

--Trpass? s'cria l'phmre. Qu'est-ce encore que ce mot? Toi,
es-tu aussi trpass?

--Non, j'ai dj vcu bien des milliers de jours; nos journes ce sont,
 dire vrai, des saisons entires. Mais comment te faire comprendre cela?
C'est une telle longueur de temps que cela doit dpasser tout ce que
tu peux imaginer.

--En effet, je ne me figure pas bien, reprit l'insecte, ce que cela peut
durer, mille jours. N'est-ce pas ce qu'on appelle l'ternit? En tout
cas, si tu vis si longtemps, mon existence compte dj mille moments o
j'ai t joyeux et heureux. Et, quand tu mourras, est-ce que tout ce bel
univers prira en mme temps?

--Non certes, rpliqua le chne, il durera bien plus longtemps que moi;
 mon tour, je ne puis me le figurer.

--Eh bien! alors nous en sommes au mme point, sauf que nous calculons
d'une faon diffrente.

Et l'phmre reprit sa danse folle et s'lana dans les airs, s'amusant
de l'clat de ses ailes transparentes qui brillaient comme le plus beau
satin; il respirait  pleins poumons l'air embaum par les senteurs de
l'glantier, des chvrefeuilles, du sureau, de la menthe et par l'odeur
du foin coup; et l'insecte se sentait comme enivr,  force de
respirer ces parfum. La journe continua  tre splendide; l'phmre
se reposa encore plusieurs fois pour recommencer  tournoyer en ronde
avec ses compagnons. Le soleil commena  baisser et l'insecte se sentit
un peu fatigu de toute cette gaiet; ses ailes faiblissaient, et tout
lentement il glissa le long du chne jusque sur le doux gazon. Il vint 
choir sur la feuille d'une pquerette, et souleva encore une fois sa
petite tte pour embrasser d'un regard la campagne riante et la mer
bleue. Puis ses yeux se fermrent; un doux sommeil s'empara de lui:
c'tait la mort.

Le lendemain, le chne vit renatre d'autres phmres; il s'entretint
avec eux aussi et il les vit de mme danser, foltrer joyeusement et
s'endormir paisiblement en pleine flicit. Ce spectacle se rpta
souvent; mais l'arbre ne le comprenait pas bien; il avait cependant le
temps de rflchir: car si, chez nous autres hommes, nos penses sont
interrompues tous les jours par le sommeil, le chne, lui, ne dort qu'en
hiver; pendant les autres saisons, il veille sans cesse. Le temps
approchait o il allait se reposer; l'automne tait  sa fin. Dj les
taupes commenaient leur sabbat. Les autres arbres taient dj
dpouills, et le chne aussi perdait tous les jours de ses feuilles.

Dors, dors, chantaient les vents autour de lui. Nous allons te bercer
gentiment, puis te secouer si fort que tes branches en craqueront
d'aise. Dors bien, dors. C'est ta trois cent soixante-cinquime nuit. En
ralit, compar  nous, tu n'es qu'un enfant au berceau. Dors, dors
bien! Les nuages vont semer de la neige; ce sera une belle et chaude
couverture pour tes racines.

Et le chne perdit toutes ses feuilles, et, en effet, il s'endormit pour
tout le long hiver; et il eut bien des rves, o sa vie passe lui
revint en souvenir.

Il se rappela comment il tait sorti d'un gland; comment, tant encore
un tout mince arbuste, il avait failli tre dvor par une chvre. Puis
il avait grandi  merveille; plusieurs fois, les gardes de la fort
l'avaient admir et avaient pens  le faire abattre pour en tirer des
mts, des poutres, des planches solides. Il tait cependant arriv  son
quatrime sicle, et aujourd'hui personne ne songeait plus  le faire
couper; il tait devenu l'ornement de la fort; sa superbe couronne
dpassait tous les autres arbres; et, de loin on l'apercevait de la mer
et il servait de point de repre aux marins. Au printemps, dans ses
hautes branches, les ramiers btissaient leur nid; le coucou y tait 
demeure et faisait, de l, rsonner au loin son cri monotone. L'automne,
quand les feuilles de chne, toutes jaunies, ressemblent  des plaques
de cuivre, les oiseaux voyageurs s'assemblaient de toutes parts sur ce
gant de la fort et s'y reposaient une dernire fois avant
d'entreprendre le grand voyage d'outre-mer.

Maintenant donc, l'hiver tait venu; aprs avoir longtemps rsist aux
aquilons, les feuilles du chne taient presque toutes tombes; les
corbeaux, les corneilles venaient se percher sur ses branches et
taillaient des bavettes sur la duret des temps, sur la famine prochaine
qui s'annonait pour eux.

Survint la veille du saint jour de Nol, et ce fut alors que le vieux
chne rva le plus beau rve de sa vie. Il avait le sentiment de la fte
qui se prparait partout sur la terre, l o il y a des chrtiens; il
sentait les vibrations des cloches qui sonnaient de toutes parts. Mais
il se croyait en t, par une splendide journe. Et voici ce qui lui
apparut:

Sa haute et vaste couronne tait frache et verte; les rayons de soleil
y jouaient  travers les branches et le feuillage, et projetaient des
reflets dors. L'air tait embaum de senteurs vivifiantes; des
papillons aux milles couleurs voltigeaient de toutes parts et jouaient 
cache-cache, puis  qui volerait le plus haut. Des myriades d'phmres
donnaient une sarabande.

Voil qu'un brillant cortge s'avance: c'taient les personnages que le
vieux chne avait vus tour  tour passer devant lui pendant la longue
suite d'annes qu'il avait vcues. En tte marchait une cavalcade, des
pages, des chevaliers aux armures tincelantes, qui revenaient de la
croisade, des chtelains vtus de brocart sur des palefrois
caparaonns, et tenant sur la main des faucons encapuchonns; le cor
de chasse retentit, la meute aboyait, le cerf fuyait. Puis arriva une
troupe de retres et de lansquenets, aux vtements bouffants et
bariols, arms de hallebardes et d'arquebuses; ils dressrent leur
tente sous le vieux chne, allumrent le feu et, au milieu d'une orgie,
ils entonnrent des chants de guerre et des refrains bachiques.

Toute cette bande bruyante disparut, et l'on vit s'avancer en silence un
jeune couple; ils avaient des cheveux poudrs et la dame tait couverte
de rubans aux couleurs tendres; et le monsieur tailla dans l'corce du
chne les initiales de leurs deux noms; et ils coutrent avec
ravissement les sons doux et tranges de la harpe olienne qui tait
suspendue dans les branches de l'arbre.

Et, tout  coup, le chne prouva comme si un nouveau et puissant
courant de vie partant des extrmits de ses racines le traversait de
part en part, montant jusqu' sa cime, jusqu'au bout de ses plus hautes
feuilles.

Il lui semblait qu'il grandissait comme autrefois, que, du sein de la
terre, il puisait une nouvelle vigueur; et, en effet, son tronc
s'lanait, sa couronne s'tendait en dme, et montait toujours plus
haut vers le ciel; et plus le chne s'levait, plus il prouvait de
bonheur, et il ne dsirait que monter encore au-del, jusqu'au soleil,
dont les rayons brillants le pntraient d'une chaleur bienfaisante. Et
sa couronne tait dj parvenue au-dessus des nuages qui, comme une
troupe de grands cygnes blancs, flottaient sous le bleu firmament.

C'tait en plein jour, et cependant les toiles devinrent visibles;
elles luisaient de leur plus bel clat; elles rappelaient au vieux
chne les yeux brillants des joyeux enfants qui souvent taient venus
s'battre autour de lui.

Au spectacle de cette immensit, on tait transport de la flicit la
plus pure. Mais le vieux chne sentait qu'il lui manquait quelque chose;
il prouvait l'ardent dsir de voir les autres arbres de la fort, les
plantes, les fleurs et jusqu'aux moindres broussailles enleves comme
lui et mises en prsence de toutes ces splendeurs. Oui, pour qu'il ft
entirement heureux, il les lui fallait voir tous autour de lui, grands
et petits, prenant part  sa flicit.

Et ce sentiment agitait, faisait vibrer ses branches, ses moindres
feuilles; sa couronne s'inclina vers la terre, comme s'il avait voulu
adresser un signal aux muguets et aux violettes cachs sous la mousse,
aussi bien qu'aux autres chnes, ses compagnons.

Il lui sembla apercevoir tout  coup un grand mouvement; les cimes de
la fort se soulevaient, les arbres se mirent  pousser,  grandir
jusqu' percer les nues. Les ronces, les plantes, pour s'lever plus
vite, quittaient terre avec leurs racines et accouraient au vol. Les
plus vite arrivs, ce furent les bouleaux; leurs troncs droits et
blancs traversaient les airs comme des flches, presque comme des
clairs. Et l'on vit arriver les joncs, les gents, les fougres, et
aussi les oiseaux qui, merveills du voyage, chantaient  tue-tte
leurs plus beaux airs de fte. Les sauterelles juches sur les brins
d'herbes jouaient leur petite musique, accompagnes par les grillons, le
susurrement des abeilles et le faux bourdon des hannetons. Tout ce
joyeux concert faisait une dlicieuse harmonie.

--Mais, dit le chne, o est donc reste la petite fleur bleue qui borde
le ruisseau, et la clochette, et la pquerette?

--Nous y sommes tous, tous! disaient en choeur les fleurettes, les
arbres, les plantes, les habitants de la fort.

Le vieux chne jubilait.

--Oui, tous, grands et petits, disait-il, pas un ne manque. Nous nageons
dans un ocan de dlices! Quel miracle!

Et il se sentit de nouveau grandir; soudainement ses racines se
dtachrent de terre. C'est ce qu'il y a de mieux, pensa-t-il; me
voil dgag de tous liens; je puis m'lancer vers la lumire ternelle
et m'y prcipiter avec tous les tres chris qui m'entourent, grands et
petits, tous!

--Tous! dit l'cho. Ce fut la fin du rve du vieux chne. Une tempte
terrible soufflait sur mer et sur terre.

Des vagues normes assaillaient la falaise, enlevant des quartiers de
roche; les vents hurlaient et secouaient le vieux chne; sa vigueur
prouve luttait contre la tourmente, mais un dernier coup de vent
l'branla et l'enleva de terre avec sa racine; il tomba, au moment o
il rvait qu'il s'lanait vers l'immensit des cieux. Il gisait l; il
avait pri aprs ses trois cent soixante-cinq ans, comme l'phmre
aprs sa journe d'existence.

Le matin, lorsque le soleil vint clairer le saint jour de Nol,
l'ouragan s'tait apais. De toutes les glises retentissait le son des
cloches; mme dans la plus humble cabane rgnait l'allgresse. La mer
s'tait calme;  bord d'un grand navire qui, toute la nuit, avait
lutt, tous les mts taient dcors, tous les pavillons hisss pour
clbrer la grande fte.

--Tiens, dit un matelot, l'arbre de la falaise, le grand chne, qui nous
servait de point de repre pour reconnatre la cte, a disparu. Hier
encore, je l'ai aperu de loin; c'est la tempte qui l'a abattu.

--Que d'annes il faudra pour qu'il soit remplac, dit un autre matelot.
Et encore, il n'y aura peut-tre aucun autre arbre assez fort pour
grandir, comme lui.

Ce fut l'oraison funbre prononce sur la fin du vieux chne, qui tait
tendu sur la nappe de neige qui lui servait de linceul; elle tait
toute  son honneur et bien mrite, ce qui est si rare.

 bord du navire, les marins entonnrent les psaumes et les cantiques de
Nol, qui clbrent la dlivrance des hommes par le Fils de Dieu, qui
leur a ouvert la voie de la vie ternelle: La promesse est accomplie,
chantaient-ils. Le Sauveur est n. Oh! joie sans pareille! Allluia!
Allluia!

Et ils sentaient leurs coeurs levs vers le ciel et transports, tout
comme le vieux chne, dans son dernier rve, s'tait senti entran vers
la lumire ternelle.




L'escargot et le rosier


Le jardin tait entour d'une haie de noisetiers et au-dehors
s'tendaient des champs et des prs. Au milieu du jardin fleurissait un
rosier, et sous le rosier vivait un escargot. Et qu'y avait-il dans
l'escargot? Eh bien, lui-mme.

--Attendez un peu que mon temps arrive! disait-il. Je ferai des choses
bien plus grandioses que de fleurir, porter des noisettes ou donner du
lait comme des vaches et des moutons.

-- vrai dire, j'attends de vous de grandes choses, approuva le rosier.
Mais puis-je vous demander quand les ferez-vous?

--Je prends mon temps, rpondit l'escargot. Vous tes toujours si
press. Attendre est plus excitant. Un an plus tard, l'escargot tait
presque au mme endroit sous le rosier et se rchauffait au soleil. Le
rosier eut beaucoup de boutons cette anne-l, qui devinrent des fleurs
toujours fraches et toujours nouvelles. L'escargot s'avana.

--Tout est exactement comme l'anne dernire. Aucun progrs nulle part.
Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas plus loin. L't passa,
l'automne aussi et le rosier avait toujours ses boutons et ses fleurs et
il en eut jusqu' la premire neige. Le temps devient froid et pluvieux.
Le rosier se pencha et l'escargot se cacha sous la terre. Puis, une
nouvelle anne commena et rapparurent et les petites roses et
l'escargot.

--Vous tes dj vieux, Monsieur le rosier, dit-il, vous devrez bientt
penser  dprir. Vous avez dj donn au monde tout ce que vous
pouviez. Que cela ait servi  quelque chose est une autre question, je
n'ai pas eu le temps d'y rflchir. Mais il est vident que vous n'avez
rien fait du tout pour votre panouissement personnel sans quoi vous
auriez produit bien mieux que cela. Vous mourrez bientt et vous ne
serez plus que branches nues.

--Vous m'effrayez, dit le rosier. Je n'y ai jamais rflchi.

--videmment, vous ne vous livrez jamais  la rflexion. N'avez-vous
jamais essay de comprendre pourquoi vous fleurissiez et comment
seulement cela se produit? Pourquoi cela se passe ainsi et pas
autrement?

--Non, rpondit le rosier. Je fleurissais joyeusement, car je ne pouvais
pas faire autrement. De la terre montait en moi une force, et une force
me venait aussi d'en haut, je sentais un bonheur toujours neuf, toujours
grand, et c'est pourquoi je devais toujours fleurir. C'tait ma vie, je
ne pouvais pas faire autrement.

--Vous avez men une vie bien facile, dit l'escargot.

--En effet, tout m'a t donn, acquiesa le rosier, mais vous avez reu
encore bien davantage! Vous tes de ces natures qui rflchissent et
mditent et vous avez un grand talent qui, un jour, tonnera le monde.

--Ce n'est absolument pas dans mes intentions, rpondit l'escargot. Le
monde ne m'intresse pas. En quoi me concerne-t-il? Je me suffis
amplement.

--Mais nous tous, ne devrions-nous pas donner aux autres le meilleur de
nous-mmes? Apporter ce que nous pouvons? Je sais, je ne donne que mes
roses, mais vous? Que donnez-vous au monde?

--Ce que j'ai donn? Ce que je lui donne? Je crache sur le monde! Il
ne sert  rien! Je me fiche de lui! Vous, continuez  faire clore vos
roses, de toute faon vous ne savez pas mieux faire. Que le noisetier
donne ses noisettes, les vaches et les brebis leur lait, ils ont tous
leur public. Moi, je n'ai besoin que de moi. Et l'escargot rentra dans
sa coquille et la referma sur lui.

--C'est bien triste, regretta le rosier. Moi, j'ai beau faire, je ne
peux pas rentrer en moi, il faut toujours que je forme des boutons et
que je les fasse clore. Les ptales tombent et le vent les emporte.
J'ai vu pourtant une femme dposer une petite rose dans son missel, une
autre de mes roses a trouv sa place sur la poitrine d'une belle jeune
fille et une autre reut des baisers d'un enfant heureux. Cela m'a fait
bien plaisir, un vrai bonheur. Voil mes souvenirs, ma vie! Et le
rosier continua  fleurir dans l'innocence et l'escargot  somnoler dans
sa petite maison, car le monde ne le concernait pas. Des annes et des
dcennies passrent. L'escargot et le rosier devinrent poussire dans la
poussire. Mme la petite rose dans le missel se dcomposa... mais dans
le jardin fleurirent de nouveaux rosiers et  leurs pieds grandirent de
nouveaux escargots; ils se recroquevillaient toujours dans leurs
maisons et ils crachaient... le monde ne les concernait pas.
Allons-nous relire cette histoire une nouvelle fois?... Elle ne sera
pas diffrente.




La fe du sureau


Il y avait une fois un petit garon enrhum; il avait eu les pieds
mouills. O a? Nul n'aurait su le dire, le temps tant tout  fait au
sec.

Sa mre le dshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui
faire une bonne tasse de tisane de sureau cela rchauffe! Au mme
instant, la porte s'ouvrit et le vieux monsieur si amusant qui habitait
tout en haut de l maison entra. Il vivait tout seul n'ayant ni femme ni
enfants, mais il adorait tous les enfants et savait raconter tant de
contes et d'histoires pour leur faire plaisir.

--Bois ta tisane, dit la mre, et peut-tre monsieur te dira-t-il un
conte.

--Si seulement j'en connaissais un nouveau, dit le vieux monsieur en
souriant doucement. Mais o donc le petit s'est-il mouill les pieds?

--Ah! a, dit la mre, je me le demande....

--Est-ce que vous me direz un conte? demande le petit garon.

--Bien sr, mais il faut d'abord que je sache exactement la profondeur
de l'eau du caniveau de la petite rue que tu prends pour aller 
l'cole.

--L'eau monte juste  la moiti des tiges de mes bottes, si je passe 
l'endroit le plus profond.

--Eh bien voil o nous avons eu les pieds mouills, dit le vieux
monsieur. Je te dois un conte et je n'en sais plus.

--Vous pouvez en inventer un immdiatement. Maman dit que tout ce que
vous regardez, vous pouvez en faire un conte et que de tout ce que vous
touchez peut sortir une histoire.

--Mais ces contes et des histoires ne valent rien. Les vrais doivent
natre tout seuls et me frapper le front en disant: Me voil!

--Est-ce que a va frapper bientt? demanda le petit garon.

La maman se mit  rire, elle jeta quelques feuilles de sureau dans la
thire et versa l'eau bouillante dessus.

--Racontez! racontez!

--Avec plaisir, si un conte venait tout seul, mais il est souvent
capricieux et n'arrive que lorsque a lui chante. Stop! s'cria-t-il
tout d'un coup, en voil un! Attention, il est l sur la thire!

Le petit garon tourna les yeux vers la thire. Le couvercle se
soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient, si fraches et
si blanches; de longues feuilles vertes sortaient mme par le bec, cela
devenait un ravissant buisson de sureau, tout un arbre bientt qui
envahissait le lit, en repoussant les rideaux. Que de fleurs, quel
parfum! et au milieu de l'arbre une charmante vieille dame tait
assise. Elle portait une drle de robe toute verte parseme de grandes
fleurs blanches; on ne voyait pas tout de suite si cette robe tait
faite d'une toffe ou de verdure et de fleurs vivantes.

--Comment s'appelle-t-elle, cette dame? demanda le petit garon.

--Oh! bien sr, les Romains et les Grecs auraient dit que c'tait une
dryade, mais nous ne connaissons plus tout a. Ici,  Nyboder, on
l'appelle la fe du Sureau. Regarde-la bien et coute-moi....

Il y a  Nyboder un arbre tout fleuri pareil  celui-ci; il a pouss
dans le coin d'une petite ferme trs pauvre. Sous son ombrage, par une
belle aprs-midi de soleil, deux bons vieux, un vieux marin et sa
vieille pouse taient assis. Arrire-grands-parents dj, ils devaient
bientt clbrer leurs noces d'or, mais ne savaient pas au juste 
quelle date. La fe du Sureau, assise dans l'arbre, avait l'air de rire.
"Je connais bien, moi, la date des noces d'or!" Mais eux ne
l'entendaient pas, ils parlaient des jours anciens.

--Te souviens-tu, disait le vieux marin, du temps que nous tions
petits, nous courions et nous jouions justement dans cette mme cour o
nous sommes assis et nous piquions des baguettes dans la terre pour
faire un jardin.

--Bien sr, je me rappelle, rpondit sa femme. Nous arrosions ces
branches tailles et l'une d'elles, une branche de sureau, prit racine,
bourgeonna et devint par la suite le grand arbre sous lequel nous deux,
vieux, sommes assis.

--Oui, dit-il, et l, dans le coin, il y avait un grand baquet d'eau,
mon bateau, que j'avais taill moi-mme, y naviguait! Mais bientt,
c'est moi qui devais naviguer d'une autre manire.

--Mais d'abord nous avions t  l'cole pour tcher d'apprendre un peu
quelque chose; puis ce fut notre confirmation, on pleurait tous les
deux. L'aprs-midi, nous montions tout au haut de la Tour Ronde, la main
dans la main, et nous regardions de l-haut le vaste monde, et
Copenhague et la mer. Aprs, nous sommes alls  Frederiksberg, o le
roi et la reine, dans leurs barques magnifiques, voguaient sur les
canaux.

--Mais je devais vraiment voguer tout autrement, et durant de longues
annes, et pour de grands voyages!

--Ce que j'ai pleur  cause de toi! dit-elle, je croyais que tu tais
mort et noy, tomb tout au fond de la mer. Souvent, la nuit, je me
levais et regardais la girouette pour voir si elle tournait. Elle
tournait tant et plus, mais toi tu n'arrivais pas. Je me souviens si
bien de la pluie torrentielle qui tombait un jour. Le boueur devait
passer devant la maison o je servais; je descendis avec la poubelle et
restai  la porte. Quel temps! Et comme j'attendais l, le facteur
passa et me remit une lettre, une lettre de toi! Ce qu'elle avait
voyag! Je me jetai dessus et commenai  lire, je riais, je pleurais,
j'tais si heureuse! Tu crivais que tu tais dans les pays chauds o
poussent les grains de caf. Quel pays bni ce doit tre! Tu en
racontais des choses, et je lisais tout a debout, ma poubelle prs de
moi, tandis que la pluie tombait en tourbillons. Tout d'un coup,
derrire moi, quelqu'un me prit par la taille....

--Et tu lui allongeas une bonne claque sur l'oreille....

--Mais je ne savais pas que c'tait toi! Tu tais arriv en mme temps
que la lettre et tu tais si beau!... Tu l'es encore. Tu avais un
grand mouchoir de soie jaune dans la poche et un surot reluisant. Tu
tais trs lgant. Dieu, quel temps et comme la rue tait sale!

--Ensuite nous nous sommes maris, dit-il; tu te souviens quand nous
avons eu le premier garon, et puis Marie, et Niels et Peter et Hans
Christian?

--Oui, tous grands et tous de braves gens que tout le monde aime.

--Et leurs enfants,  leur tour, ont eu des petits! dit le vieil homme,
de solides gaillards aussi! Il me semble que c'est bien  cette
poque-ci de l'anne que nous nous sommes maris?

--Oui, c'est justement aujourd'hui le jour de vos noces d'or, dit la fe
du Sureau en passant sa tte entre eux deux. Ils crurent que c'tait la
voisine qui les saluait, ils se regardaient, se tenant par la main.

Peu aprs arrivrent les enfants et petits-enfants; ils savaient, eux,
qu'on ftait les noces d'or, ils avaient dj le matin apport leurs
voeux. Les vieux l'avaient oubli, alors qu'ils se rappelaient si bien
ce qui s'tait pass de longues annes auparavant.

Le sureau embaumait, le soleil couchant illuminait les visages des vieux
et les rendait tout rubiconds, le plus jeune des petits enfants dansait
tout autour et criait, tout heureux que ce ft jour de fte, qu'on
allait manger des pommes de terre chaudes. La fe du Sureau souriait
dans l'arbre et criait Bravo avec les autres.

--Mais ce n'est pas du tout un conte, dit le petit garon qui coutait.

--Tu dois t'y connatre, dit celui qui racontait. Demandons un peu 
notre fe.

Ce n'tait pas un conte, dit-elle, mais il va venir maintenant. De la
ralit nat le plus merveilleux des contes, sans quoi mon dlicieux
buisson ne serait pas jailli de la thire.

Elle prit le petit garon dans ses bras contre sa poitrine. La verdure
et les fleurs les enveloppant formaient autour d'eux une tonnelle qui
s'envola avec eux  travers l'espace. Voyage dlicieux. La fe tait
devenue subitement une petite fille, en robe verte et blanche avec une
grande fleur de sureau sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux
boucls, une couronne. Ses yeux taient si grands, si bleus! Quel
plaisir de la regarder! Les deux enfants s'embrassrent, ils avaient le
mme ge et les mmes gots.

La main dans la main, ils sortirent de la tonnelle et les voici dans
leur jardin fleuri. Sur le frais gazon de la pelouse, la canne du pre
tait reste; simple bois sec, elle tait vivante pour les petits.
Sitt qu'ils l'enfourchrent, le pommeau poli se transforma en une belle
tte hennissante, la noire crinire voltigeait. Quatre pattes  la fois
fines et fortes lui poussrent, l'animal tait robuste et fougueux. Au
galop, ils tournaient autour de la pelouse. Hue! Hue!

Nous voil partis, dit le petit garon,  des lieues de chez nous, nous
allons jusqu'au chteau o nous tions l'an pass. Et ils tournaient et
tournaient autour de la pelouse, la petite fille, qui n'tait autre que
la fe, s'criait:

--Nous voici dans la campagne, vois-tu la maison du paysan avec le grand
four qui a l'air d'un immense oeuf sur le mur du ct de la route, le
sureau tend ses branches au-dessus et le coq gratte la terre pour les
poules et se rengorge! Nous voici  l'glise, elle est tout en haut de
la cte, au milieu des grands chnes dont l'un est presque mort. Et nous
voici  la forge o brle un grand feu, o des hommes  moiti nus
tapent de leurs marteaux, faisant voler les tincelles de tous cts. En
route, en route vers le beau chteau!

Tout ce dont parlait la petite fille assise derrire, sur la canne, se
droulait devant eux; le garon le voyait, et cependant ils ne
tournaient qu'autour de la pelouse.

Ensuite ils jourent dans l'alle et dessinrent un jardin sur le sol;
la petite fille enleva une fleur de sureau de sa tte et la planta. Et
cette fleur poussa exactement comme cela s'tait pass devant nos deux
vieux de Nyboder, quand ils taient Petits--comme nous l'avons racont
tout  l'heure.

Ils marchrent la main dans la main, comme les vieux tant enfants, mais
ils ne montrent pas sur la Tour Ronde et ne visitrent pas le jardin de
Frederiksberg, non, la petite fille tenait le garon par la taille et
ils volaient  travers le Danemark.

Le printemps se droula, puis l't, et l'automne et l'hiver; mille
images se refltaient dans les yeux du garon et, dans son coeur,
toujours la petite fille chantait: Tu n'oublieras jamais tout a!
Le sureau, tout au long du voyage embaumait si exquisment. Le garon
sentait bien les roses et la fracheur des htres, mais le parfum du
sureau tait bien plus ensorcelant car ses fleurs reposaient sur le
coeur de la petite fille et dans la course la tte du garon se tournait
souvent vers elle.

--Comme c'est beau, ici, au printemps, dit la petite fille, tandis
qu'ils passaient dans la fort de htres aux bourgeons nouvellement
clos; le muguet embaumait  leurs pieds et les anmones roses
faisaient bel effet sur l'herbe verte. Ah! si c'tait toujours le
printemps dans l'odorante fort de htres danoise.

--Comme c'est beau ici, en t, dit-elle, tandis qu' toute allure ils
passaient devant les vieux chteaux du moyen ge, o les murs rouges et
les pignons crnels se refltaient dans les fosss o les cygnes
nageaient et levaient la tte vers les alles ombreuses et fraches. Les
bls ondulaient comme une mer dans la plaine, les fosss taient pleins
de fleurs rouges et jaunes et les haies de houblon sauvage et de
liserons et le doux parfum des meules de foin flottait sur les prs. Le
soir, la lune monta toute ronde dans le ciel. Cela ne s'oublie jamais.

--Comme c'est beau, ici,  l'automne, dit la petite, et le ciel devint
deux fois plus lev et plus intensment bleu, les plus ravissantes
couleurs de rouge, de jaune et de vert envahirent la fort, les chiens
de chasse galopaient  toute allure, des bandes d'oiseaux sauvages
s'envolaient en criant au-dessus des tumulus o les ronces
s'accrochaient aux vieilles pierres, la mer tait bleu-noir avec des
voiliers blancs et dans la grange les femmes, les jeunes filles, les
enfants grenaient le sureau dans un grand rcipient. Les jeunes
chantaient des romances, les vieux racontaient des histoires de lutins
et de sorciers.

--Comme c'est beau, ici, l'hiver! dit la petite fille. Tous les arbres
couverts de givre semblaient de corail blanc. La neige crissait sous les
pieds comme si l'on avait des chaussures neuves, et les toiles filantes
tombaient du ciel l'une aprs l'autre.

Dans la salle on allumait l'arbre de Nol. C'tait l'heure des cadeaux
et de la bonne humeur; dans la campagne le violon chantait; chez les
paysans les beignets de pommes sautaient dans la graisse et mme les
plus pauvres enfants disaient: Que c'est bon l'hiver!

Oui, tout tait exquis quand la petite fille l'expliquait au garon.
Toujours le sureau embaumait, et toujours flottait le drapeau rouge  la
croix blanche, sous lequel le vieux marin de Nyboder avait navigu. Le
garon devenait un jeune homme; il devait partir dans le vaste monde,
loin, loin, vers les pays chauds o pousse le caf. Au moment de
l'adieu, la petite fille prit sur sa poitrine une fleur de sureau et la
lui tendit afin qu'il la garde entre les pages de son livre de psaumes,
et, chaque fois que dans les pays trangers il ouvrait son livre,
c'tait juste  la place de la fleur du souvenir.

 mesure qu'il la regardait, elle devenait de plus en plus frache, il
lui semblait sentir le parfum des forts danoises. Au milieu des ptales
de la fleur, il voyait la petite fille aux clairs yeux bleus et elle lui
murmurait: Qu'il fait bon au printemps, en t, en automne, en hiver.

Des centaines d'images glissaient dans ses penses.

Les annes passrent. Il devint un vieil homme assis avec sa femme sous
un arbre en fleurs, la tenant par la main comme les aeux de Nyboder,
et, comme eux, ils parlaient des jours anciens, des noces d'or. La
petite fe aux yeux bleus avec des fleurs dans les cheveux, tait assise
dans l'arbre et les saluait de la tte, en disant: C'est le jour de
vos noces d'or! Elle prit deux fleurs de sa couronne posa deux
baisers, alors elles brillrent d'abord comme de l'argent, puis comme de
l'or, et, lorsqu'elle les posa sur la tte des vieilles gens, chaque
fleur devint une couronne. Tous deux taient assis l, comme roi et
reine, sous l'arbre odorant qui avait bien l'air d'un sureau, et le mari
raconta  sa vieille l'histoire de la fe du Sureau comme on la lui
avait conte quand il tait un petit garon et tous les deux trouvrent
qu'elle ressemblait  leur propre histoire, les passages les plus
semblables taient ceux qui leur plaisaient le plus.

--Oui, c'est ainsi, dit la fe dans l'arbre, les uns m'appellent fe,
les autres dryade, mais mon vrai nom est Souvenir. Je suis assise
dans l'arbre qui pousse et qui repousse et je me souviens et je raconte!
Fais-moi voir si tu as gard mon cadeau.

Le vieil homme ouvrit son livre de psaumes; la fleur de sureau tait
l, frache comme si on venait de l'y dposer. Alors, Souvenir
sourit, les deux vieux avec leur couronne d'or sur la tte, assis dans
la lueur rouge du soleil couchant, fermrent les yeux et l'histoire
est finie.

Le petit garon, dans son lit, ne savait pas s'il avait dormi ou s'il
avait entendu un conte. La thire tait l, sur la table, mais aucun
sureau n'en jaillissait, et le vieux monsieur qui avait racont
l'histoire, allait justement s'en aller.

--Comme c'tait joli, maman, dit le petit garon. J'ai t dans les pays
chauds.--Oui, a, je veux bien le croire, dit la mre, quand on a dans
le corps deux tasses de tisane de sureau brlante, on doit bien se
sentir dans les pays chauds.

Elle remonta bien les couvertures pour qu'il ne se refroidisse plus.

--Tu as srement dormi pendant que je me disputais avec le monsieur pour
savoir si c'tait un conte ou une histoire!

--O est la fe du Sureau? demanda l'enfant.

--Elle est l, sur la thire, dit la mre, eh bien, qu'elle y reste.




Les fleurs de la petite Ida


Les pauvres fleurs sont tout  fait mortes! dit la petite Ida, elles
taient si belles hier soir, et maintenant toutes les feuilles pendent!
Pourquoi? demanda-t-elle  l'tudiant assis sur le sofa.

Elle l'aimait beaucoup, l'tudiant, il savait les plus dlicieuses
histoires et dcoupait des images si amusantes: des coeurs avec des
petites dames au milieu qui dansaient; des fleurs et de grands chteaux
dont on pouvait ouvrir les portes, c'tait un tudiant plein d'entrain.

--Eh bien! sais-tu ce qu'elles ont? dit l'tudiant. Elles sont alles
au bal cette nuit, c'est pourquoi elles sont fatigues.

--Mais les fleurs ne savent pas danser! dit la petite Ida.

--Si, quand vient la nuit et que nous autres nous dormons, elles sautent
joyeusement de tous les cts. Elles font un bal presque tous les soirs.

--Est-ce que les enfants ne peuvent pas y aller?

--Si, dit l'tudiant. Les enfants de fleurs, les petites anthmis et les
petits muguets.

--O dansent les plus jolies fleurs? demanda la petite Ida.

--N'es-tu pas alle souvent devant le grand chteau que le roi habite
l't, o il y a un parc dlicieux tout plein de fleurs? Tu as vu les
cygnes qui nagent vers toi quand tu leur donnes des miettes de pain,
c'est l qu'il y a un vrai bal, je t'assure!

--J'ai t dans le parc hier avec maman, dit Ida, mais toutes les
feuilles taient tombes des arbres et il n'y avait pas une seule fleur!
O sont-elles donc? L't, j'en avais vu des quantits.

--Elles sont  l'intrieur du chteau, dit l'tudiant. Ds que le roi et
les gens de la cour s'installent  la ville, les fleurs montent du parc
au chteau et elles sont d'une gaiet folle.

--Mais, demanda Ida, est-ce que personne ne punit les fleurs parce
qu'elles dansent au chteau du roi?

--Personne ne s'en doute. Parfois, la nuit, le vieux gardien fait sa
ronde. Il a un grand trousseau de cls. Ds que les fleurs entendent
leur cliquetis, elles restent tout  fait tranquilles, caches derrire
les grands rideaux et elles passent un peu la tte seulement. "Je sens
qu'il y a des fleurs ici," dit le vieux gardien, mais il ne peut les
voir.

--Que c'est amusant! dit la petite Ida en battant des mains, est-ce que
je ne pourrai pas non plus les voir?

--Si, souviens-toi lorsque tu iras l-bas de jeter un coup d'oeil 
travers la fentre, tu les verras bien. Je l'ai fait aujourd'hui, il y
avait une grande jonquille jaune tendue sur le divan, elle croyait tre
une dame d'honneur!

--Est-ce que les fleurs du jardin botanique peuvent aussi aller l-bas?

--Oui, bien sr, car si elles veulent, elles peuvent voler. N'as-tu pas
vu les beaux papillons rouges, jaunes et blancs, ils ont presque l'air
de fleurs, ils l'ont t du reste. Ils se sont arrachs de leur tige et
ont saut trs haut en l'air en battant de leurs feuilles comme si
c'taient des ailes et ils se sont envols. Et comme ils se conduisaient
fort bien, ils ont obtenu le droit de voler aussi dans la journe, de ne
pas rentrer chez eux pour s'asseoir immobiles sur leur tige. Les
ptales,  la fin, sont devenus de vraies ailes.

--Il se peut du reste que les fleurs du jardin botanique n'aient jamais
t au chteau du roi, ni mme qu'elles sachent combien les ftes y sont
gaies.

--Et je vais te dire quelque chose qui tonnerait bien le professeur de
botanique qui habite  ct (tu le connais). Quand tu iras dans son
jardin, tu raconteras  une des fleurs qu'il y a grand bal au chteau la
nuit, elle le rptera  toutes les autres et elles s'envoleront. Si le
professeur descend ensuite dans son jardin, il ne trouvera plus une
fleur et il ne pourra comprendre ce qu'elles sont devenues!

--Mais comment une fleur peut-elle le dire aux autres fleurs? Elles ne
savent pas parler.

--videmment, dit l'tudiant, mais elles font de la pantomime! N'as-tu
pas remarqu quand le vent souffle un peu comme les fleurs inclinent la
tte et agitent leurs feuilles vertes? C'est aussi expressif que si
elles parlaient.

--Est-ce que le professeur comprend la pantomime? demanda Ida.

--Bien sr. Un matin, comme il descendait dans son jardin, il vit une
ortie qui faisait de la pantomime avec ses feuilles  un ravissant
oeillet rouge. Elle disait: Tu es si joli, et je t'aime tant! Mais
le professeur n'aime pas cela du tout, il donna aussitt une grande tape
 l'ortie sur les feuilles qui sont ses doigts, mais a l'a terriblement
brl et depuis il n'ose plus jamais toucher  l'ortie.

--C'est amusant, dit la petite Ida en riant.

--Comment peut-on raconter de telles balivernes, dit le conseiller de
chancellerie venu en visite et qui tait assis sur le sofa. Il n'aimait
pas du tout l'tudiant et grognait tout le temps quand il le voyait
dcouper des images si amusantes: un homme pendu  une potence et
tenant un coeur  la main, car il avait vol bien des coeurs.

Le conseiller n'apprciait pas du tout cela et il disait comme
maintenant: Comment peut-on mettre des balivernes pareilles dans la
tte d'un enfant? Quelles inventions stupides!

Mais la petite Ida trouvait trs amusant ce que l'tudiant racontait et
elle y pensait beaucoup.

La tte des fleurs pendait parce qu'elles taient fatigues d'avoir
dans toute la nuit, elles taient certainement malades. Elle les
apporta prs de ses autres jouets tals sur une jolie table, dont le
tiroir tait plein de trsors. Dans le petit lit tait couche sa poupe
Sophie qui dormait, mais Ida lui dit: Il faut absolument te lever,
Sophie, et te contenter du tiroir pour cette nuit; ces pauvres fleurs
sont malades, et si elles couchent dans ton lit, peut-tre qu'elles
guriront! Elle fit lever la poupe qui avait un air revche et ne
dit pas un mot, elle tait fche de prter son lit.

Ida coucha les fleurs dans le lit de poupe, tira la petite couverture
sur elles jusqu'en haut et leur dit de rester bien sagement tranquilles,
qu'elle allait leur faire du th afin qu'elles gurissent et puissent se
lever le lendemain. Elle tira les rideaux autour du petit lit pour que
le soleil ne leur vnt pas dans les yeux.

Toute la soire, elle ne put s'empcher de penser  ce que l'tudiant
lui avait racont et quand vint l'heure d'aller elle-mme au lit, elle
courut d'abord derrire les rideaux des fentres dans l'embrasure
desquelles se trouvaient, sur une planche, les ravissantes fleurs de sa
mre, des jacinthes et des tulipes, et elle murmura tout bas: Je sais
bien que vous devez aller au bal!

Les fleurs firent semblant de ne rien entendre.

La petite Ida savait pourtant ce qu'elle savait....

Lorsqu'elle fut dans son lit, elle resta longtemps  penser. Comme ce
serait plaisant de voir danser ces jolies fleurs l-bas, dans le chteau
du roi.

--Est-ce que vraiment mes fleurs y sont alles?

L-dessus, elle s'endormit.

Elle se rveilla au milieu de la nuit; elle avait rv de fleurs et de
l'tudiant que le conseiller grondait et accusait de lui mettre des
ides stupides et folles dans la tte.

Le silence tait complet dans la chambre d'Ida, la veilleuse brlait sur
la table, son pre et sa mre dormaient.

Mes fleurs sont-elles encore couches dans le lit de Sophie? se
dit-elle. Elle se souleva un peu et jeta un coup d'oeil vers la porte
entrebille. Elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre que l'on
jouait du piano dans la pice  ct, mais tout doucement. Jamais elle
n'avait entendu une musique aussi dlicate.

--Toutes les fleurs doivent danser maintenant! dit-elle. Mon Dieu! que
je voudrais les voir! Mais elle n'osait se lever.

Si seulement elles voulaient entrer ici, se dit-elle.

Mais les fleurs ne venaient pas et la musique continuait  jouer, si
lgrement.  la fin, elle n'y tint plus, c'tait trop dlicieux, elle
se glissa hors de son petit lit et alla tout doucement jusqu' la porte
jeter un coup d'oeil.

Il n'y avait pas du tout de veilleuse dans cette pice, mais il y
faisait tout  fait clair, la lune brillait  travers la fentre et
clairait juste le milieu du parquet. Toutes les jacinthes et les
tulipes se tenaient debout en deux rangs, il n'y en avait plus du tout
dans l'embrasure de la fentre o ne restaient que les pots vides. Sur
le parquet, les fleurs dansaient gracieusement.

Un grand lis rouge tait assis au piano. Ida tait sre de l'avoir vu
cet t car elle se rappelait que l'tudiant avait dit: Oh! comme il
ressemble  Mademoiselle Line! et tout le monde s'tait moqu de lui.
Maintenant Ida trouvait que la longue fleur ressemblait vraiment  cette
demoiselle, et elle jouait tout  fait de la mme faon qu'elle.

Puis elle vit un grand crocus bleu sauter juste au milieu de la table o
se trouvaient les jouets. Il alla droit vers le lit des poupes et en
tira les rideaux. Les fleurs malades y taient couches mais elles se
levrent immdiatement et firent signe aux autres en bas qu'elles aussi
voulaient danser.

Ida eut l'impression que quelque chose tait tomb de la table. Elle
regarda de ce ct et vit que c'tait la verge de la Mi-Carme qui avait
saut par terre. Ne croyait-elle pas tre aussi une fleur?

Il tait trs joli, aprs tout, ce martinet.  son sommet tait une
petite poupe de cire qui avait sur la tte un large chapeau.

La verge de la Mi-Carme sauta sur ses trois jambes de bois rouge, en
plein milieu des fleurs. Elle se mit  taper trs fort des pieds car
elle dansait la mazurka, et cette danse-l, les autres fleurs ne la
connaissaient pas.

Tout  coup, la poupe de cire du petit fouet de la Mi-Carme devint
grande longue, elle tourbillonna autour des fleurs de papier et cria
trs haut: Peut-on mettre des btises pareilles dans la tte d'un
enfant! Ce sont des inventions stupides! Et alors, elle ressemblait
exactement au conseiller de la chancellerie, avec son large chapeau,
elle aussi tait jaune et aussi grognon. Les fleurs en papier lui
donnrent des coups sur ses maigres jambes et elle se ratatina de
nouveau et redevint une petite poupe de cire.

Le fouet de la Mi-Carme continuait  danser et le conseiller tait
oblig de danser avec. Il n'y avait rien  faire: il se faisait grand
et long et tout d'un coup redevenait la petite poupe de cire jaune au
grand chapeau noir.

Les fleurs prirent alors le martinet de s'arrter, surtout celles qui
avaient couch dans le lit de poupe, et cette danse cessa.

Mais voil qu'on entendit des coups violents frapps  l'intrieur du
tiroir o gisait Sophie, la poupe d'Ida, au milieu de tant d'autres
jouets. Le casse-noix courut jusqu'au bord de la table, s'allongea de
tout son long sur le ventre et russit  tirer un petit peu le tiroir.
Alors Sophie se leva et regarda autour d'elle d'un air tonn.

--Il y a donc bal ici, dit-elle. Pourquoi ne me l'a-t-on pas dit?

--Veux-tu danser avec moi? dit le casse-noix.

--Ah! bien oui! tu serais un beau danseur!

Et elle lui tourna le dos. Elle s'assit sur le tiroir et se dit que
l'une des fleurs viendrait l'inviter, mais il n'en fut rien: alors elle
toussa, hm, hm, hm, mais personne ne vint.

Comme aucune des fleurs n'avait l'air de voir Sophie, elle se laissa
tomber du tiroir sur le parquet dans un grand bruit. Toutes les fleurs
accoururent pour l'entourer et lui demander si elle ne s'tait pas fait
mal, et elles taient toutes si aimables avec elle, surtout celles qui
avaient couch dans son lit.

Elle ne s'tait pas du tout fait mal, affirmait-elle, et les fleurs
d'Ida la remercirent pour le lit douillet. Tout le monde l'aimait et
l'attirait juste au milieu du parquet, l o scintillait la lune, on
dansait avec elle et toutes les fleurs faisaient cercle autour. Sophie
tait bien contente, elle les pria de conserver son lit.

Mais les fleurs rpondirent:

--Nous te remercions mille fois, mais nous ne pouvons pas vivre si
longtemps. Demain nous serons tout  fait mortes. Mais dis  la petite
Ida qu'elle nous enterre dans le jardin, prs de la tombe de son canari,
alors nous refleurirons l't prochain et nous serons encore plus
belles.

--Non, ne mourez pas, dit Sophie en embrassant les fleurs.

Au mme instant la porte de la salle s'ouvrit et une foule de jolies
fleurs entrrent en dansant. Ida ne comprenait pas d'o elles pouvaient
venir, c'taient srement toutes les fleurs du chteau du roi. En tte
s'avanaient deux roses magnifiques portant de petites couronnes d'or:
c'taient un roi et une reine. Puis venaient les plus ravissantes
girofles et des oeillets qui saluaient de tous cts. Ils taient
accompagns de musique: des coquelicots et des pivoines soufflaient
dans des cosses de pois  en tre cramoisies. Les campanules bleues et
les petites nivoles blanches sonnaient comme si elles avaient eu des
clochettes. Venaient ensuite quantit d'autres fleurs, elles dansaient
toutes ensemble, les violettes bleues et les pquerettes rouges, les
marguerites et les muguets. Et toutes s'embrassaient, c'tait ravissant
 voir.

 la fin, les fleurs se souhaitrent bonne nuit, la petite Ida se glissa
aussi dans son lit et elle rva de tout ce qu'elle avait vu.

Quand elle se leva le lendemain matin, elle courut aussitt  la table
pour voir si les fleurs taient encore l, et elle tira les rideaux du
petit lit; oui, elles y taient mais tout  fait fanes, beaucoup plus
que la veille.

Sophie tait couche dans le tiroir, elle avait l'air d'avoir trs
sommeil.

--Te rappelles-tu ce que tu devais me dire? demanda Ida.

Sophie avait l'air stupide et ne rpondit pas un mot.

--Tu n'es pas gentille, dit Ida et pourtant elles ont toutes dans avec
toi.

Elle prit une petite bote en papier sur laquelle taient dessins de
jolis oiseaux, l'ouvrit et y dposa les fleurs mortes.

--Ce sera votre cercueil, dit-elle, et quand mes cousins norvgiens
viendront, ils assisteront  votre enterrement dans le jardin afin que
l't prochain vous repoussiez encore plus belles.

Les cousins norvgiens taient deux garons pleins de sant s'appelant
Jonas et Adolphe. Leur pre leur avait fait cadeau de deux arcs, et ils
les avaient apports pour les montrer  Ida. Elle leur raconta
l'histoire des pauvres fleurs qui taient mortes et ils durent les
enterrer.




Le goulot de la bouteille


Dans une rue troite et tortueuse, toute btie de maisons de pitre
apparence, il y en avait une particulirement misrable, bien qu'elle
ft la plus haute; elle tait tellement vieille, qu'elle semblait tre
sur le point de s'crouler de toutes parts. Il n'y habitait que de
pauvres gens; mais la chambre o l'indigence tait le plus visible,
c'tait une mansarde  une seule petite fentre, devant laquelle pendait
une vieille et mauvaise cage, qui n'avait mme pas un vrai godet; en
place se trouvait un goulot de bouteille renvers, et ferm par un
bouchon, pour retenir l'eau que venait boire un gentil canari. Sans
avoir l'air de s'occuper de sa misrable installation, le petit oiseau
sautait gaiement de bton en bton et fredonnait les airs les plus
joyeux.

--Oui, tu peux chanter, toi, dit le goulot.

C'est--dire il ne le dit pas tout haut, vu qu'il ne savait pas plus
parler que tout autre goulot; mais il le pensait tout bas, comme quand
nous autres humains nous nous parlons  nous-mmes.

--Rien ne t'empche de chanter, reprit-il. Tu as conserv tes membres
entiers. Mais je voudrais voir ce que tu ferais si, comme moi, tu avais
perdu tout ton arrire-train, si tu n'avais plus que le cou et la
bouche, et celle-l encore ferme d'un bouchon. Tu ne chanterais certes
pas. Mais va toujours; ce n'est pas un mal qu'il y ait au moins un tre
un peu gai dans cette maison.

Moi je n'ai aucune raison de chanter, et je ne le pourrais pas, du
reste. Autrefois, quand j'tais une bouteille entire, il m'arrivait de
chanter aussi quand on me frottait adroitement avec un bouchon. Et puis
les gens chantaient en mon honneur, ils me ftaient. Dieu sait combien
on me dit d'agrables choses, lorsque je fus de la partie de campagne o
la fille du fourreur fut fiance! Il me semble que ce n'est que d'hier.
Et cependant que d'aventures j'ai prouves depuis lors! Quelle vie
accidente que la mienne! J'ai t dans le feu, dans l'eau, dans la
terre, et plus dans les airs que la plupart des cratures de ce monde.
Voyons, que je rcapitule une fois pour toutes les circonstances de ma
curieuse histoire.

Et il pensa au four en flammes o la bouteille avait pris naissance, 
la faon dont on l'avait, en soufflant, forme d'une masse liquide et
bouillante. Elle tait encore toute chaude, lorsqu'elle regarda dans le
feu ardent d'o elle sortait; elle eut le dsir de rouler et de s'y
replonger. Mais  mesure qu'elle se refroidit elle prouva du plaisir 
figurer dans le monde comme un tre particulier et distinct,  ne plus
tre perdue et confondue dans une masse.

On l'aligna dans les rangs de tout un rgiment d'autres bouteilles, ses
soeurs, tires toutes du mme four; elles taient de grandeur et de
forme les plus diverses, les unes bouteilles  champagne, les autres
simples bouteilles de bire. Elles taient spares les unes des autres
selon leur destination. Plus tard, dans le cours de la vie, il peut fort
bien se faire qu'une bouteille fabrique pour recevoir de la vulgaire
piquette soit remplie du plus prcieux Lacrima-Christi, tandis qu'une
bouteille  champagne en arrive  ne contenir que du cirage. Mais cela
n'empche pas qu'on reconnaisse toujours sa noble origine.

On expdia les bouteilles dans toutes les directions; soigneusement
entoures de foin elles furent places dans des caisses. Le transport se
fit avec beaucoup de prcaution; notre bouteille y vit la marque d'un
grand respect pour elle, et certes elle ne s'imaginait pas qu'elle
finirait aprs avoir t traite avec tant de dfrence, par servir
d'abreuvoir au serin d'une pauvresse.

La caisse o elle se trouvait fut descendue dans la cave d'un marchand
de vin; on la dballa, et pour la premire fois elle fut rince. Ce fut
pour elle une sensation singulire. On la rangea de ct, vide et sans
bouchon; elle n'tait pas  son aise; il lui manquait quelque chose,
elle ne savait pas quoi. Enfin elle fut remplie d'excellent vin, d'un
cru clbre; elle reut un bouchon qui fut recouvert de cire, et une
tiquette avec ces mots: Premire qualit. Elle tait aussi fire qu'un
collgien qui a remport le prix d'honneur: le vin tait bon et la
bouteille aussi tait d'un verre solide et sans soufflure.

On la monta  la boutique. Quand on est jeune, on est port au lyrisme;
en effet elle sentait fermenter en elle toutes sortes d'ides de choses
qu'elle ne connaissait pas, des rminiscences des montagnes ensoleilles
o pousse la vigne, des refrains joyeux. Tout cela rsonnait en elle
confusment.

Un beau jour, on vint l'acheter; ce fut l'apprenti d'un fourreur qui
l'emporta. On la mit dans un panier  provisions avec un jambon, des
saucissons, un fromage, du beurre le plus fin, du pain blanc et
savoureux. Ce fut la fille mme du fourreur qui emballa tout cela.
C'tait la plus jolie fille de la ville.

Toute la socit monta en voiture pour se rendre dans le bois. La jeune
fille prit le panier sur ses genoux; entre les plis de la serviette
blanche qui le recouvrait, sortait le goulot de la bouteille; il
montrait firement son cachet rouge. Il regardait le visage de la jeune
fille, qui jetait  la drobe les yeux sur son voisin, un camarade
d'enfance, le fils du peintre de portraits. Il venait de passer avec
honneur l'examen de capitaine au long cours, et le lendemain il devait
partir sur un navire.

Lorsqu'on fut arriv sous la feuille, les jeunes gens causrent  part.
La bouteille entendit encore moins que les autres ce qu'ils se dirent,
car elle tait toujours dans le panier; elle en fut tire enfin; la
premire chose qu'elle observa, ce fut le changement qui s'tait opr
sur le visage de la jeune fille: elle restait aussi silencieuse que
dans la voiture; mais elle tait rayonnante de bonheur.

Tout le monde tait joyeux et riait gaiement. Le brave fourreur saisit
la bouteille et y appliqua le tire-bouchon. Jamais le goulot n'oublia
plus tard le moment solennel o l'on tira pour la premire fois le
bouchon qui le fermait. _Schouap_, dit-il avec une nettet de son de bon
augure, et puis quel doux glouglou il fit retentir lorsqu'on versa le
vin dans les verres!

--Vivent les fiancs! s'cria le fourreur.

Et tous vidrent leur verre, et le jeune marin embrassa sa fiance.

--Que Dieu vous bnisse et vous donne le bonheur! reprit le papa.

Le jeune homme remplit de nouveau les verres:

--Buvons  mon heureux retour, dit-il. D'aujourd'hui en un an, nous
clbrerons la noce!

Et lorsqu'on eut vid les verres, il prit la bouteille et s'cria:

--Tu as servi  fter le jour le plus heureux de ma vie. Aprs cela, tu
ne dois plus remplir d'emploi en ce monde: tu ne retrouverais plus un
aussi beau rle.

Et il lana avec force la bouteille en l'air.

La bouteille tomba sans se casser au milieu d'une paisse touffe de
joncs sur le bord d'un petit tang: elle eut le temps d'y rflchir 
l'ingratitude du monde. Moi, je leur ai donn de l'excellent vin, se
disait-elle, et en retour ils m'ont rempli d'eau bourbeuse.

Elle ne voyait plus la joyeuse socit. Mais elle les entendit chanter
encore et se rjouir pendant bien des heures. Quand ils furent partis,
survinrent deux petits paysans; en furetant dans les joncs, ils
aperurent la bouteille et l'emportrent chez eux. Ils avaient vu la
veille leur frre an, un matelot, qui devait s'embarquer le lendemain
pour un long voyage, et qui tait venu dire adieu  sa famille.

La mre tait justement occupe  faire pour lui un paquet o elle
fourrait tout ce qu'elle pensait pouvoir lui tre utile pendant la
traverse; le pre devait le porter le soir en ville. Une fiole
contenant de l'eau-de-vie pure tait dj enveloppe, lorsque les
garons rentrrent avec la belle grande bouteille qu'ils avaient
trouve. La mre retira la fiole et mit en place la bouteille qu'elle
remplit de sa bonne eau-de-vie.

--Comme cela, il en aura plus, dit-elle; c'est assez d'une bouteille
pour ne pas avoir une seule fois mal  l'estomac pendant tout le voyage.

Voil donc la bouteille relance en plein dans le tourbillon du monde.
Le matelot, Pierre Jensen, la reut avec plaisir et l'emporta  bord de
son btiment, le mme justement que commandait le jeune capitaine dont
il vient d'tre parl.

Elle n'avait pas trop dchu; car le breuvage qu'elle contenait
paraissait aux matelots aussi exquis qu'aurait pu l'tre pour eux le vin
qui s'y trouvait auparavant.Voil la meilleure des pharmacies!
disaient-ils, chaque fois que Pierre Jensen la tirait pour en verser une
goutte aux camarades qui avaient mal  l'estomac.

Aussi longtemps qu'elle renferma une goutte de la prcieuse liqueur, on
la tint en grand honneur; mais un jour elle se trouva vide, absolument
vide. On la fourra dans un coin o elle resta sans que personne prt
garde  elle.

Voil qu'un jour s'lve une tempte; d'normes et lourdes vagues
soulvent le btiment avec violence. Le grand mt se brise, une voie
d'eau se dclare; les pompes restent impuissantes. Il faisait nuit
noire. Le navire sombra.

Mais au dernier moment le jeune capitaine crivit  la lueur des clairs
sur un bout de papier: Au nom du Christ! Nous prissons. Il ajouta
le nom du navire, le sien, celui de sa fiance. Puis il glissa le papier
dans la premire bouteille vide venue, la reboucha ferme, et la lana au
milieu des flots en fureur. Elle qui lui avait nagure vers la joie et
le bonheur, elle contenait maintenant cet affreux message de mort.

Le navire disparut, tout l'quipage disparut; la bouteille rebondissait
de vague en vague, lgre et alerte comme il convient  une messagre
qui porte un dernier billet doux. Dans ces prgrinations elle eut le
bonheur de n'tre ni pousse contre des rochers, ni avale par un
requin.

Le papier qu'elle contenait, ce dernier adieu du fianc  la fiance, ne
devait qu'apporter la dsolation en parvenant entre les mains de celle 
laquelle il tait destin. Aprs tout, le chagrin et le dsespoir qu'il
devait provoquer eussent encore mieux valu que les angoisses de
l'incertitude qui accablaient la jeune fille. O tait elle? Dans
quelle direction voguer pour atteindre son pays?

La bouteille n'en savait rien. Elle continua  se laisser ballotter de
droite et de gauche.

Tout  coup elle vint chouer sur le sable d'une plage; on la
recueillit. Elle ne saisit pas un mot de ce que disaient les assistants;
le pays, en effet, tait loign de bien des centaines de lieues de
celui d'o elle tait originaire.

On la ramassa donc, et aprs l'avoir bien examine de tous cts, on
l'ouvrit pour en retirer le papier qu'elle contenait. On le tourna et
retourna dans tous les sens, personne ne put comprendre ce qu'il y avait
crit. Ils devinaient bien qu'elle provenait d'un btiment qui avait
fait naufrage, qu'il tait question de cela sur le billet, mais voil
tout. Aprs avoir consult en vain le plus savant d'entre eux, ils
remirent le papier dans la bouteille, qui fut place dans la grande
armoire d'une grande chambre, dans une grande maison.

Chaque fois qu'il venait des trangers, on prenait le papier pour le
leur montrer, mais aucun d'eux ne savait la langue dans laquelle tait
crit le billet.  force de passer de mains en mains, l'criture, qui
n'tait trace qu'au crayon, s'effaa, devint de plus en plus difficile
 distinguer et finit par disparatre entirement.

Aprs tre reste une anne dans l'armoire, la bouteille fut porte au
grenier, o elle se trouva bientt couverte de poussire et de toiles
d'araigne. Elle se souvenait avec amertume des beaux jours o elle
versait le divin jus de la treille l-bas sous les frais ombrages des
bois, puis du temps o elle se balanait sur les flots, portant un
tragique secret, un dernier soupir d'adieu.

Elle resta vingt annes entires  se morfondre dans la solitude du
grenier; elle aurait pu y demeurer un sicle, si l'on n'avait dmoli la
maison pour la reconstruire. Quand on enleva la toiture, on l'aperut,
et l'on parut se rappeler qui elle tait. Mais elle continua de ne
comprendre absolument rien de ce qui se disait. Si j'tais cependant
reste en bas, pensait-elle, j'aurais fini par apprendre la langue du
pays; l-haut, toute seule avec les rats et les souris, il tait
impossible de m'instruire.

On la lava et la rina, ce n'tait pas de trop. Enfin, elle se sentit de
nouveau toute propre et transparente; son ancienne gaiet lui revint.
Quant au papier, qu'elle avait jusqu'alors gard fidlement, il prit
dans la lessive.

On la remplit de semences de plantes du Sud qu'on expdia au Nord; bien
bouche, bien calfeutre et enveloppe, elle fut place sur un navire,
dans un coin obscur, o elle n'aperut pendant tout le voyage ni
lumire, ni lanterne, ni, a plus forte raison, le soleil ni la lune.De
cette faon, se dit-elle, quel fruit retirerai-je de mon voyage?

Mais ce n'tait pas le point essentiel; il fallait arriver 
destination, et c'est ce qui eut lieu. On la dballa. Dieu! quelles
peines ils se sont donnes, entendit-elle dire autour d'elle, pour
emmitoufler cette bouteille! Et pourtant elle sera certainement casse!
Pas du tout, elle tait encore entire. Et puis elle comprenait
chaque mot qui se disait: c'tait de nouveau la langue qu'on avait
parle devant elle au four, chez le marchand de vin, dans le bois, sur
le premier navire, la seule bonne vieille langue qu'elle connt. Elle
tait donc de retour dans sa patrie. De joie elle faillit glisser des
mains de celui qui la tenait; dans son moi elle s'aperut  peine
qu'on lui enlevait son bouchon et qu'on la vidait. Tout  coup
lorsqu'elle reprit son sang-froid, elle se trouva au fond d'une cave. On
l'y oublia pendant des annes.

Enfin le propritaire dmnagea, emportant toutes ses bouteilles, la
ntre aussi. Il avait fait fortune et alla habiter un palais. Un jour il
donna une grande fte; dans les arbres du parc on suspendit, le soir,
des lanternes de papier de couleur qui faisaient l'effet de tulipes
enflammes; plus loin brillaient des guirlandes de lampions. La soire
tait superbe; les toiles scintillaient; il y avait nouvelle lune;
elle n'apparaissait que comme une boule grise  filet d'or et encore
fallait-il de bons yeux pour la distinguer.

Dans les endroits carts on avait mis, les lampions venant  manquer,
des bouteilles avec des chandelles; la bouteille que nous connaissons
fut de ce nombre. Elle tait dans le ravissement; elle revoyait enfin
la verdure, elle entendait des chants joyeux, de la musique, des bruits
de fte. Elle ne se trouvait, il est vrai, que dans un coin; mais n'y
tait-elle pas mieux qu'au milieu du tohu-bohu de la foule? Elle y
pouvait mieux savourer son bonheur. Et, en effet, elle en tait si
pntre, qu'elle oublia les vingt ans o elle avait langui dans le
grenier et tous ses autres dboires.

Elle vit passer prs d'elle un jeune couple de fiancs; ils ne
regardaient pas la fte; c'est  cela qu'on les reconnaissait. Ils
rappelrent  la bouteille le jeune capitaine et la jolie fille du
fourreur et toute la scne du bois.

Le parc avait t ouvert  tout le monde; les curieux s'y pressaient
pour admirer les splendeurs de la fte. Parmi eux marchait toute seule
une vieille fille. Elle rencontra les deux fiancs; cela la fit
souvenir d'autres fianailles; elle se rappela la mme scne du bois 
laquelle la bouteille venait de penser. Elle y avait figur; c'tait la
fille du fourreur. Cette heure-l avait t la plus heureuse de sa vie.
C'est un de ces moments qu'on n'oublie jamais. Elle passa  ct de la
bouteille sans la reconnatre, bien qu'elle n'et pas chang; la
bouteille non plus ne reconnut pas la fille du fourreur, mais cela parce
qu'il ne restait plus rien de sa beaut si renomme jadis. Il en est
souvent ainsi dans la vie; on passe  ct l'un de l'autre sans le
savoir: et cependant elles devaient encore une fois se rencontrer.

Vers la fin de la fte, la bouteille fut enleve par un gamin qui la
vendit un schilling avec lequel il s'acheta un gteau. Elle passa chez
un marchand de vin, qui la remplit d'un bon cru. Elle ne resta pas
longtemps  chmer: elle fut vendue  un aronaute qui le dimanche
suivant devait monter en ballon.

Le jour arriva, une grande foule se runit pour voir le spectacle,
encore trs nouveau alors; il y avait de la musique militaire; les
autorits taient sur une estrade. La bouteille voyait tout, par les
interstices d'un panier o elle se trouvait  ct d'un lapin vivant qui
tait tout ahuri, sachant qu'on allait tout  l'heure, comme dj une
premire fois, le laisser descendre dans un parachute, pour l'amusement
des badauds. Mais elle ignorait ce qui allait se passer, et regardait
curieusement le ballon se gonfler de plus en plus, puis se dmener avec
violence jusqu' ce que les cbles qui le retenaient fussent coups.
Alors, d'un bond furieux il s'lana dans les airs, emportant
l'aronaute, le panier, le lapin et la bouteille. Une bruyante fanfare
retentit, et la foule cria: hourrah!

Voil une singulire faon de voyager, se dit la bouteille; elle a
cet avantage qu'on n'a pas au milieu de l'atmosphre  craindre de choc.

Des milliers de gens tendaient le cou pour suivre le ballon des yeux, la
vieille fille entre autres; elle tait  la fentre de sa mansarde, o
pendait la cage d'un petit serin qui n'avait pas alors encore de godet
et devait se contenter d'une soucoupe brche. En se penchant en avant
pour regarder le ballon, elle posa un peu de ct, pour ne pas le
renverser, un pot de myrte qui faisait l'unique ornement de sa fentre
et de toute la chambrette. Elle vit tout le spectacle, l'aronaute qui
plaa le pauvre lapin dans le parachute et le laissa descendre, puis se
mit  se verser des rasades pour les boire  la sant des spectateurs et
enfin lana la bouteille en l'air, sans rflchir qu'elle pourrait bien
tomber sur la tte du plus honnte homme.

La bouteille non plus n'eut pas le temps de rflchir comme elle
l'aurait voulu sur l'honneur qui lui tait chu de dominer de si haut la
ville, ses clochers et la foule assemble. Elle se mit  dgringoler
faisant des cabrioles; cette course folle en pleine libert lui
semblait le comble du bonheur; qu'elle tait fire de voir longues-vues
et tlescopes braqus sur elle! Patatras! la voil qui tombe sur un
toit et se brise en deux; puis les morceaux roulrent en bas et
tombrent avec fracas sur le pav de la cour, o ils se rompirent en
mille menus dbris, sauf le goulot qui resta entier, coup en rond aussi
nettement que si l'on avait employ le diamant pour le dtacher. Les
gens du sous-sol, accourus  ce bruit, le ramassrent. Cela ferait un
superbe godet pour un oiseau, dirent-ils; mais, comme ils n'avaient
ni cage ni mme un moineau, ils ne pensrent pas devoir, parce qu'ils
avaient le godet, acheter un oiseau. Ils songrent  la vieille fille
qui habitait sous le toit; peut-tre pourrait-elle faire usage du
goulot.

Elle le reut avec reconnaissance, y mit un bouchon, et le goulot
renvers et rempli d'eau fut attach dans la cage; le petit serin, qui
pouvait maintenant boire plus  son aise, fit entendre les trilles les
plus joyeux. Le goulot fut trs content de cet accueil, qui lui tait du
reste bien d, pensait-il; car enfin il avait eu des aventures
fameuses, il avait t bien au-dessus des nuages. Aussi, lorsqu'un peu
plus tard la vieille fille reut la visite d'une ancienne amie, fut-il
bien tonn qu'on ne parlt pas de lui, mais du myrte qui tait devant
la fentre.

--Non, vois-tu, disait la vieille fille, je ne veux pas que tu dpenses
un cu pour la couronne de mariage de ta fille. C'est moi qui t'en
donnerai une magnifique. Regarde comme mon myrte est beau et bien
fleuri. Il provient d'une bouture de celui que tu m'as donn le
lendemain de mes fianailles et qui devait un an aprs me fournir une
couronne pour mon mariage. Mais ce jour n'est jamais arriv! Les yeux
qui devaient tre mon phare dans la vie se sont ferms sans que je les
aie revus. Il repose au fond de la mer, le cher compagnon de ma
jeunesse. Le myrte devint vieux, moi je devins vieille et, lorsqu'il se
desscha, je pris la dernire branche verte et la mis dans la terre;
elle prospra et poussa  merveille. Enfin ton myrte aura servi 
couronner une fiance, ce sera ta fille.

La pauvre vieille avait les larmes dans les yeux en voquant ces
souvenirs; elle parla du jeune capitaine, des joyeuses fianailles dans
le bois. Bien des penses surgirent dans son esprit, mais pas celle-ci,
c'est qu'elle avait l devant sa fentre un tmoin de son bonheur de
jadis, le goulot qui fit retentir un _schouap_ si sonore lorsqu'on le
dboucha dans le bois pour boire en l'honneur des fiancs.

Le goulot de son ct ne la reconnut pas; il n'avait plus cout ce
qu'on disait, depuis qu'il avait remarqu qu'on ne s'extasiait pas sur
ses tonnantes aventures et sa rcente chute du haut du ciel.




Grand Claus et petit Claus


Dans un village vivaient deux paysans qui portaient le mme nom. Ils
s'appelaient tous deux Claus, mais l'un avait quatre chevaux, l'autre
n'en avait qu'un. Pour les distinguer l'un de l'autre, on avait nomm le
premier grand Claus, bien qu'ils fussent de mme taille, et le second,
qui ne possdait qu'un cheval, petit Claus.

coutez bien maintenant ce qui leur arriva; car c'est une histoire
vritable, s'il en fut jamais.

Toute la semaine le petit Claus travaillait pour le grand  la charrue
avec son unique cheval; en retour, grand Claus venait l'aider avec ses
quatre btes, mais une fois la semaine seulement, le dimanche. Houpa!
comme petit Claus faisait alors claquer son fouet pour exciter ses cinq
chevaux, car ce jour-l il les regardait tous comme siens.

Un dimanche qu'il faisait le plus beau soleil, les cloches sonnaient 
toute vole, et une foule de gens, pars et endimanchs, leur livre de
prires sous le bras, se rendaient  l'glise; lorsqu'ils passaient 
ct du champ o petit Claus conduisait la charrue avec les cinq
chevaux, dans sa joie et pour faire parade d'un si bel attelage, il
faisait le plus de bruit qu'il pouvait avec son fouet et s'criait 
tue-tte:

--Hue! en avant tous mes chevaux!

--Qu'est-ce que tu dis donc l? interrompit grand Claus; tu sais bien
qu'un seul de ces chevaux t'appartient.

Lorsqu'il vint encore  passer du monde, petit Claus oublia la
remontrance et s'cria de nouveau: Hue! en avant tous mes chevaux!

--Je te prie de cesser, dit grand Claus. Si cela t'arrive encore une
fois, je donnerai un tel coup sur la tte de ton cheval, que je
l'assommerai. Alors tu n'auras plus de cheval du tout.

--Sois tranquille, cela ne m'arrivera plus, rpondit petit Claus.

Il vint  passer un riche paysan, qui lui fit de la tte un signe amical;
petit Claus se sentit trs flatt, il pensa que cela lui serait
beaucoup d'honneur que ce paysan pt croire qu'il possdait les cinq
chevaux attels  sa charrue. Il fit de nouveau claquer son fouet en
criant encore plus fort que les autres fois:

--Hue donc! en avant tous mes chevaux!

--Je t'apprendrai  dire hue  tes chevaux, dit grand Claus.

Il saisit une bche et en donna un coup si violent sur la tte du cheval
de petit Claus, que la pauvre bte tomba sur le flanc pour ne plus se
relever.

--Ouh! ouh! fit petit Claus, qui se mit  pleurer. Voil que je n'ai
plus de cheval!

Mais bientt il se dit qu'il ne fallait pas tout perdre; il corcha la
bte, en fit bien scher au vent la peau; il la mit dans un sac, qu'il
hissa sur son dos, et il s'en fut vers la ville pour vendre sa peau de
cheval.

Il avait un long bout de chemin  parcourir; il lui fallait traverser
une grande et sombre fort. Pendant qu'il y tait engag, survint un
ouragan qui obscurcit le ciel, et petit Claus s'gara tout  fait.
Lorsqu'il finit par retrouver la route, il tait dj trs tard; il ne
pouvait plus, avant la nuit, arriver  la ville ni retourner chez lui.

Un peu plus loin il aperut une grande maison de ferme; les volets
taient ferms, mais les rayons de lumire passaient  travers les
fentes.On m'accordera bien un gte pour la nuit, pensa-t-il, et il
alla frapper  la porte.

Une paysanne, la matresse de la maison, vint ouvrir; Claus prsenta sa
demande, mais elle lui rpondit qu'il et  passer son chemin, que son
mari n'tait pas l et qu'en son absence elle ne recevait pas
d'trangers.

--Il me faudra donc rester la nuit  la belle toile! dit petit Claus.

La paysanne, sans lui rpondre, lui ferma la porte au nez. Prs de la
maison il y avait une grange, contre laquelle s'levait un hangar
couvert d'un toit plat de chaume. "Je m'en vais grimper l, se dit Claus;
cela vaudra mieux que de coucher par terre, et mme ce chaume me fera
un excellent lit. Un couple de cigognes niche sur ce toit; mais
j'espre bien que, si je me conduis convenablement  leur gard, elles
ne viendront pas me donner des coups de bec quand je dormirai."

Aussitt dit, aussitt fait. Il se hissa sur le toit et, aprs s'tre
tourn et retourn comme un chat, il s'y installa commodment pour la
nuit. Voil qu'il aperoit que les volets de la maison sont trop courts
vers le haut, de faon que de l'endroit o il est, il voit tout ce qui
se passe dans la grande chambre du rez-de-chausse.

Il y avait l une table couverte d'une belle nappe, sur laquelle se
trouvaient un rti, un superbe poisson et une bouteille de vin.

La paysanne et le sacristain du village taient assis devant la table,
personne d'autre; l'htesse versait du vin au sacristain qui
s'apprtait  manger une tranche du poisson, un brochet, son mets
favori.

Claus, qui n'avait pas soup, tendait le cou et regardait avidement ces
savoureuses victuailles. Et ne voil-t-il pas qu'il aperoit encore un
magnifique gteau tout dor qui tait destin au dessert. Quel rgal
cela faisait!

Tout  coup on entend le pas d'un cheval; il s'arrte devant la maison:
il ramenait le fermier, le mari de la paysanne.

C'tait un excellent homme; mais un jour, tant gamin, il avait t
battu par un sacristain qui le croyait coupable d'avoir sonn les
cloches  une heure indue. C'tait un de ses camarades qui avait fait le
tour. Depuis ce jour notre fermier avait jur une haine froce  toute
la gent des sacristains; il lui suffisait d'en apercevoir un pour se
mettre en fureur.

Si le sacristain tait all dire bonsoir  la fermire, c'est qu'il
savait le matre de la maison absent; la paysanne, qui ne partageait
pas les prjugs de son mari, lui avait prpar ce beau festin.

Lorsqu'ils entendirent les pas du cheval et qu'ils reconnurent le
fermier  travers les fentes du volet, ils furent trs effrays, et la
paysanne supplia le sacristain de se cacher dans une grande caisse vide;
il le fit volontiers; il savait que le brave fermier avait la
faiblesse de ne pas supporter la vue d'un sacristain. Puis la femme
cacha vite dans le four les mets, le gteau et la bouteille de vin; si
le mari avait vu tous ces apprts, il aurait demand ce que cela
signifiait; il aurait fallu mentir, et peut-tre se serait-elle
trouble.

--Quel malheur! s'cria petit Claus du haut se son toit, lorsqu'il vit
disparatre des plats apptissants.

--H? qui est donc l? dit le fermier entendant cette exclamation.

Il leva la tte et aperut petit Claus. Celui-ci raconta ce qui lui
tait arriv et demanda la permission de rester sur le toit de chaume.

--Descends donc plutt, rpondit le fermier, tu dormiras dans la maison,
et puis tu ne refuseras sans doute pas de souper avec moi.

La femme le reut avec force sourires et dmonstrations de joie; elle
remit la nappe sur la table et leur servit un grand plat rempli de
soupe. Le fermier, qui avait trs faim, se mit  manger de bon apptit;
petit Claus ne trouvait pas la soupe mauvaise, mais il pensait avec
regret au succulent rti, au poisson, au gteau qu'il avait vu
disparatre dans le four.

Il avait plac sous la table le sac avec la peau de cheval, et il avait
ses pieds dessus. Dans son dpit de ne rien goter de toutes ces bonnes
choses, il eut un mouvement d'impatience et il appuya brusquement du
pied sur le sac; la peau frachement sche craqua bruyamment.

--Pst! pst! dit petit Claus, comme s'il voulait faire taire quelqu'un.

Mais en mme temps il donna un nouveau coup de pied au sac, et on
entendit un craquement encore plus fort.

--Tiens, dit le paysan, qu'as-tu donc l dans ce sac?

--C'est un magicien, rpondit petit Claus. Il m'apprend, dans son
langage, que nous devrions laisser la soupe, et manger le rti, le
poisson et le gteau que par enchantement il a fait venir dans le four.

--N'est-ce pas une plaisanterie? s'exclama le fermier.

Et il sauta sur la porte du four et resta les yeux carquills devant
les mets friands et succulents que sa femme y avait cachs, mais qu'il
crut apports l par un magicien.

La fermire fit galement l'tonne et se garda bien de risquer une
observation; elle servit sur la table rti, poisson et gteau, et les
deux hommes s'en rgalrent  coeur joie.

Voil que Claus donna de nouveau en tapinois un coup de pied  son sac;
le mme craquement se fit entendre.

--Que dit-il encore? demanda le fermier.

--Il me conte, rpondit le petit Claus, qu'il ne veut pas que nous ayons
soif; toujours par enchantement, il a fait arriver  travers les airs
trois bouteilles d'excellent vin qui sont quelque part dans un coin,
ici, dans la chambre.

Le fermier chercha et aperut en effet les bouteilles, que la pauvre
femme fut contrainte de dboucher et de placer sur la table. Les deux
hommes s'en versrent de copieuses rasades, et le fermier devint trs
joyeux.

--Dis donc, demanda-t-il, ton magicien peut-il aussi voquer le diable?
En ce moment que je me sens si bien et de si bonne humeur, rien ne me
divertirait mieux que de voir matre Belzbuth faire ses grimaces.

--Oh! oui, rpondit Claus, mon sorcier fait tout ce que je lui demande.
N'est-il pas vrai? continua-t-il, en heurtant son sac du pied. Tu
entends, il dit oui. Mais il ajoute que le diable est si laid, que nous
ferions mieux de ne pas demander  le voir.

--Oh! je n'ai pas peur aujourd'hui, dit le fermier.  qui peut-il bien
ressembler, Satan?

--Il a tout  fait l'air d'un sacristain.

--Ah! dit le paysan. Dans ce cas, il est affreux, en effet. Il faut que
tu saches que j'ai les sacristains en horreur. Tant pis, cependant;
comme je suis prvenu que ce n'est pas un vrai sacristain, mais bien le
diable en personne, sa vue ne me fera pas une impression trop
dsagrable. Vidons encore la dernire bouteille, pour nous donner du
courage. Recommande toutefois qu'il ne m'approche pas de trop prs.

--Voyons, es-tu bien dcid? dit petit Claus; alors je vais consulter
mon magicien.

Il remua son sac et tint son oreille contre.

--Eh bien? dit le paysan.

--Il dit que vous pouvez allez ouvrir le grand coffre qui est l-bas
dans le coin; vous y verrez le diable qui s'y tient blotti; mais tenez
bien le couvercle et ne le soulevez pas trop, pour que le malin ne
s'chappe pas.

--En avant! dit le fermier; viens m'aider  tenir ferme le couvercle.

Ils allrent vers la caisse o le pauvre sacristain tait accroupi, tout
tremblant de peur. Le paysan leva un peu le dessus et regarda.

--Oh! s'cria-t-il en faisant un saut en arrire. Je l'ai donc vu, cet
affreux Satan. En effet, c'est notre sacristain tout vif. Oh! quelle
horreur!

Pour se remettre de son motion, le fermier voulut boire encore un coup;
comme les trois bouteilles taient vides, il alla en chercher une  la
cave. Ils restrent longtemps ainsi  trinquer et  jaser.

--Ce magicien, dit enfin le paysan, il faut que tu me le vendes. Demande
le prix que tu veux. Tiens, je te donnerai un boisseau plein d'cus.

--Non, je ne puis pas, rpondit petit Claus. Pense donc quel profit je
puis tirer de cet obligeant sorcier qui fait tout ce que je veux.

--Voyons, fais-moi cette amiti, dit le paysan. Si tu ne me le donnes
pas, je me consumerai de regret.

--Allons, soit! puisque tu as montr ton bon coeur en m'offrant un gte
pour la nuit, je ferai ce sacrifice. Mais tu sais, j'aurai un plein
boisseau d'cus, et la bonne mesure?

--C'est entendu, dit le paysan. Il faut aussi que tu emportes cette
caisse l bas; je ne veux plus l'avoir une minute  la maison. On ne
sait pas, peut-tre le diable y est-il rest log.

Le march conclu, petit Claus voulut absolument partir au milieu de la
nuit, de peur que le paysan ne vnt  changer d'avis; il livra sa
marchandise, son sac avec la peau, et reut tout un boisseau de beaux
cus trbuchants; pour qu'il pt emporter la caisse, le paysan lui
donna en outre une petite charrette. Petit Claus y chargea son argent et
le coffre contenant le sacristain; aprs une cordiale poigne de main
change avec le paysan, il s'en alla, reprenant le chemin de sa maison.
Il traversa de nouveau la grande fort et arriva sur les bords d'un
fleuve large et profond, dont le courant tait si rapide que les plus
forts nageurs avaient bien de la peine  le remonter. On y avait
construit tout nouvellement un pont. Petit Claus s'y engagea, poussant
sa charrette; au milieu il s'arrta et dit tout haut, pour que le
sacristain pt l'entendre:

--Ma foi, j'en ai assez de traner cette sotte caisse; elle est lourde
comme si elle tait pleine de pierres. Je m'en vais la jeter  l'eau;
si elle surnage, je la repcherai bien quand elle passera devant ma
maison; si elle va au fond, la perte ne sera pas grande.

Et il empoigna le coffre, et commena  le soulever, comme s'il voulait
le placer sur le parapet et le prcipiter dans la rivire.

--Non! non! piti! s'cria le sacristain, laisse-moi sortir
auparavant.

--Ouh! ouh! dit petit Claus, comme s'il avait bien peur. Le diable est
rest enferm dedans. C'est maintenant que je vais certainement le
lancer  l'eau pour qu'il se noie et que le monde en soit dbarrass.

--Au nom du ciel, non, non! hurla le sacristain. Je te donnerai un
plein boisseau d'cus, si tu me laisses sortir.

--Cela, c'est une autre chanson, dit Claus.

Et il ouvrit la caisse. Le sacristain, bien que tout courbatur,
s'lana dehors, et saisissant le coffre il le jeta  la rivire, et
poussa un profond soupir de soulagement. Puis il mena Claus dans sa
maison et lui remit un boisseau rempli d'argent; Claus le chargea sur
sa charrette  ct de l'autre, puis il rentra chez lui. Je n'aurais
jamais rv que mon cheval me rapporterait une telle somme, se dit-il
lorsqu'il eut mis en un tas par terre toutes les belles pices qu'il
avait gagnes. Comme grand Claus sera vex quand il saura qu'au lieu de
me faire du tort, c'est  lui que je dois d'tre devenu riche!
Cependant je ne veux pas lui conter l'affaire directement; prenons un
biais pour la lui apprendre.

Il envoya un gamin emprunter un boisseau chez grand Claus. "Que peut-il
bien avoir  mesurer?" se dit ce dernier, et il enduisit de poix le
fond du boisseau, pour qu'il y restt attach quelque parcelle de ce
qu'on allait y mettre. Et en effet, lorsqu'on lui rapporta le boisseau,
il trouva au fond trois shillings d'argent tout flambant neufs.

Qu'est-ce cela? se dit grand Claus, et il courut aussitt chez
petit Claus.

--Comment, lui demanda-t-il, as-tu donc tant d'argent, que tu en
remplisses un boisseau?

--Oh, c'est ce qu'on m'a donn hier soir en ville pour ma peau de cheval;
les peaux ont hauss de prix comme cela ne s'est jamais vu.

--Quelle bonne affaire je t'ai fait faire! dit grand Claus.

Et il retourna au plus vite chez lui, prit une hache et en abattit ses
quatre chevaux. Il les corcha proprement et s'en fut avec les peaux 
la ville.

--Peaux, des peaux! qui veut acheter des peaux? criait-il  travers
les rues.

Les tanneurs, les cordonniers arrivrent et lui demandrent son prix.

--Un boisseau plein d'cus pour chacune, rpondit-il.

--Tu veux te moquer ou tu es fou! s'crirent-ils. Crois-tu que nous
donnions l'argent par boisseaux?

Il s'en alla plus loin, beuglant toujours plus fort: Peaux, des peaux!
qui en veut des peaux? Il arriva encore des gens pour les lui
acheter;  tous il demandait un boisseau rempli d'cus pour chaque
peau. Bientt il ne fut question dans toute la ville que de ce mauvais
plaisant qui voulait autant d'une peau de cheval que d'une maison. Il
se moque de nous, dirent-ils tous. Les cordonniers prirent leurs
tire-pieds, les tanneurs leurs tabliers, ils se jetrent sur lui et le
rossrent de toutes leurs forces.

--Peaux, des peaux! criaient-ils pour se moquer de lui  leur tour.
Nous allons te tanner la peau et tu pourras la vendre avec les autres;
ce sera du beau maroquin carlate!

Et en effet, le sang coulait sous les coups furieux qu'il recevait; il
s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes et, tout moulu, tout meurtri,
s'chappa enfin de la ville.

C'est bon, se dit-il, quand il fut de retour chez lui; petit Claus me
payera cela; je m'en vais le tuer.

Or, en ce mme jour la grand-mre de petit Claus venait de trpasser.
Elle n'avait gure t tendre pour lui, elle grondait toujours, mais il
n'en tait pas moins trs afflig, et il prit le corps de la vieille
femme et le plaa dans son propre lit qu'il avait pralablement bien
chauff  la bassinoire; il pensait qu'elle n'tait peut-tre
qu'engourdie, et que la chaleur la ranimerait. Il alluma un bon feu dans
le pole et il s'assit lui-mme pour passer la nuit sur un fauteuil dans
un coin.

Voil qu'au milieu de la nuit la porte s'ouvre et grand Claus entre une
hache  la main. Il savait o se trouvait le lit de petit Claus, il s'y
dirige sur la pointe des pieds et frappe du ct de l'oreiller un
terrible coup avec sa hache; il fend la tte de la morte.

--Voil qui est fait, dit-il, maintenant tu ne te railleras plus de moi.

Et il rentre tout gaiement chez lui.

Quel mauvais caractre il a, ce grand Claus! se dit le petit, qui
n'avait pas boug ni souffl mot. Il voulait me tuer; et si ma
grand-mre n'avait pas t morte, c'est elle qu'il aurait assassine!

Il rajusta avec art la tte de sa grand-mre, et cacha la blessure sous
un bonnet  dentelles et  rubans. Il mit  la morte ses vtements du
dimanche. Puis il alla emprunter le cheval de son voisin et l'attela 
sa carriole; il y plaa au fond le corps de la vieille femme, monta sur
le sige et partit pour la ville.

Au lever du soleil il y arriva et s'arrta devant une grande auberge.

L'aubergiste tait trs riche et c'tait un excellent homme; mais il
avait un terrible dfaut: il tait colre  l'excs;  la moindre
contrarit, il clatait comme s'il n'avait t que poudre et salptre.

Il tait dj lev et debout sur le seuil de la porte.

--Bonjour, dit-il  petit Claus; te voil sorti de bien bonne heure!

--Oui, rpondit l'autre. Je m'en viens  la ville avec ma grand-mre
pour faire des emplettes. Mais elle ne veut pas descendre de la voiture;
elle est trs entte. Cependant si vous voulez lui porter un verre de
bon hydromel, je pense qu'elle le prendra volontiers. Mais il faut que
vous lui parliez de votre voix la plus forte; elle n'entend pas bien.

--Oh! elle ne refusera pas mon hydromel, dit l'aubergiste.

Et tandis que petit Claus entrait dans la salle, il alla remplir un
grand verre  son meilleur tonnelet et le porta  la vieille femme
morte, qu'il voyait assise debout au fond de la carriole.

--Voil un bon verre d'hydromel que vous envoie votre petit-fils,
cria-t-il. Pas de rponse; la morte ne bougea pas.

--N'entendez-vous pas? rpta-t-il en levant encore la voix, au point
que les vitres en tremblrent. Votre petit-fils vous envoie ce verre
d'hydromel; jamais vous n'en aurez bu de meilleur.

Et il recommena encore deux ou trois fois.  la fin la colre lui monta
au cerveau en voyant ddaigner son hydromel, dont il tait si fier; il
jeta, dans sa fureur, le verre  la tte de la vieille, qui sous le choc
tomba sur le ct.

Petit Claus, qui tait aux aguets derrire la fentre, se prcipita
dehors, et empoignant l'aubergiste au collet:

--Coquin, cria-t-il, tu as tu ma grand-mre! Regarde le trou que tu
lui as fait au front!

--Quel malheur! dit l'aubergiste en se tordant les mains de dsespoir.
Voil ce que c'est d'tre emport et violent. coute bien, cher petit
Claus; ne me dnonce pas et je te donnerai un boisseau plein d'argent,
et je ferai enterrer ta grand-mre avec autant de pompe que si c'tait
la mienne. Mais jamais tu ne souffleras mot sur ce qui vient de se
passer; la justice me couperait le cou, et c'est tout ce qu'il y a de
plus dsagrable.

Petit Claus accepta le march, reut un boisseau plein de beaux cus
neufs et sa grand-mre fut magnifiquement enterre.

Lorsqu'il fut de retour chez lui avec son magot, il envoya de nouveau un
gamin emprunter chez grand Claus un boisseau.

--Quelle est cette plaisanterie? se dit grand Claus. Est-ce que je ne
l'ai pas tu de ma propre main? Je m'en vais aller voir moi-mme ce que
cela signifie.

Et il accourut avec le boisseau. Il resta bouche bante et les yeux
carquills lorsqu'il aperut petit Claus qui avait mis tout son trsor
en un seul tas et qui y plongeait les mains avec amour.

--Cela t'tonne de me voir encore en vie, dit petit Claus; mais tu t'es
tromp et tu as assomm ma grand-mre. J'ai vendu son corps  un mdecin
qui m'en a donn plein un boisseau d'argent.

--C'est un fameux prix! dit grand Claus.

Et il courut chez lui encore plus vite qu'il n'tait venu, prit une
hache et tua d'un coup sa pauvre grand-mre. Il chargea son corps sur
une voiture et s'en fut  la ville trouver un apothicaire de sa
connaissance, pour lui demander s'il ne savait pas un mdecin qui voult
acheter un cadavre.

--Un cadavre! s'cria l'apothicaire. D'ou le tenez-vous et comment
avez-vous le droit de le vendre?

--Oh! il est bien  moi, rpondit grand Claus. C'est le corps de ma
grand-mre. Je viens de la tuer; elle n'avait plus grand amusement dans
ce monde, la pauvre femme, et l'on m'en donnera un boisseau plein
d'cus.

--Dieu de misricorde! dit l'autre, quelles abominables sornettes vous
nous contez! Ne rptez  personne ce que vous venez de me dire, vous
pourriez y perdre votre tte.

Et il lui expliqua que sa grand-mre avait beau tre infirme et
s'ennuyer sur la terre, il n'en avait pas moins commis un horrible
meurtre, et la justice, si elle l'apprenait, le punirait de mort. Grand
Claus fut pris d'effroi, il sortit  la hte sans dire adieu, sauta sur
la voiture, fouetta les chevaux et s'en retourna chez lui au galop.
L'apothicaire crut qu'il tait simplement devenu fou et qu'il n'avait
pas fait ce dont il s'tait vant; il le laissa partir sans informer la
justice.




Les habits neufs du grand-duc


Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs,
qu'il dpensait tout son argent  sa toilette. Lorsqu'il passait ses
soldats en revue, lorsqu'il allait au spectacle ou  la promenade, il
n'avait d'autre but que de montrer ses habits neufs.  chaque heure de
la journe, il changeait de vtements, et comme on dit d'un roi: Il
est au conseil, on disait de lui: Le grand-duc est  sa garde robe.

La capitale tait une ville bien gaie, grce  la quantit d'trangers
qui passaient; mais un jour il y vint deux fripons qui se donnrent
pour tisserands et dclarrent savoir tisser la plus magnifique toffe
du monde. Non seulement les couleurs et le dessin taient
extraordinairement beaux, mais les vtements confectionns avec cette
toffe possdaient une qualit merveilleuse: ils devenaient invisibles
pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui
avait l'esprit trop born.

Ce sont des habits impayables, pensa le grand-duc; grce  eux,
je pourrai connatre les hommes incapables de mon gouvernement: je
saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette toffe m'est
indispensable.

Puis il avana aux deux fripons une forte somme afin qu'ils pussent
commencer immdiatement leur travail. Ils dressrent en effet deux
mtiers, et firent semblant de travailler, quoiqu'il n'y et absolument
rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de
l'or magnifique; mais ils mettaient tout cela dans leur sac,
travaillant jusqu'au milieu de la nuit avec des mtiers vides.

Il faut cependant que je sache o ils en sont, se dit le grand-duc.
Mais il se sentait le coeur serr en pensant que les personnes niaises
ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l'toffe. Ce
n'tait pas qu'il doutt de lui-mme; toutefois il jugea  propos
d'envoyer quelqu'un pour examiner le travail avant lui.

Tous les habitants de la ville connaissaient la qualit merveilleuse de
l'toffe, et tous brlaient d'impatience de savoir combien leur voisin
tait born ou incapable.

Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre, pensa le
grand-duc, c'est lui qui peut le mieux juger l'toffe; il se
distingue autant par son esprit que par ces capacits.

L'honnte vieux ministre entra dans la salle o les deux imposteurs
travaillaient avec les mtiers vides.

Mon Dieu! pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, je ne vois rien.
Mais il n'en dit mot. Les deux tisserands l'invitrent  s'approcher,
et lui demandrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En
mme temps ils montrrent leurs mtiers, et le vieux ministre y fixa ses
regards; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu'il n'y avait
rien.

Bon Dieu! pensa-t-il serais-je vraiment born? Il faut que
personne ne s'en doute. Serais-je vraiment incapable? Je n'ose avouer
que l'toffe est invisible pour moi.

--Eh bien? qu'en dites-vous? dit l'un des tisserands.

--C'est charmant, c'est tout  fait charmant! rpondit le ministre en
mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs... oui, je dirai au
grand-duc que j'en suis trs content.

--C'est heureux pour nous, dirent les deux tisserands. Et ils se mirent
 lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant
des noms.

Le vieux ministre prta la plus grande attention, pour rpter au
grand-duc toutes leurs explications. Les fripons demandaient toujours de
l'argent de la soie et de l'or; il en fallait normment pour ce tissu.
Bien entendu qu'ils empochrent le tout; le mtier restait vide et ils
travaillaient toujours.

Quelques temps aprs, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnte
pour examiner l'toffe et voir si elle s'achevait. Il arriva  ce
nouveau dput la mme chose qu'au ministre; il regardait toujours,
mais ne voyait rien.

--N'est-ce pas que le tissu est admirable? demandrent les deux
imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles
couleurs qui n'existaient pas.

Cependant je ne suis pas niais! pensait l'homme.C'est donc que je
ne suis capable de remplir ma place? C'est assez drle, mais je
prendrai bien garde de la perdre. Puis il fit l'loge de l'toffe, et
tmoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.

--C'est d'une magnificence incomparable, dit-il au grand-duc, et toute
la ville parla de cette toffe extraordinaire.

Enfin, le grand-duc lui-mme voulut la voir pendant qu'elle tait encore
sur le mtier. Accompagn d'une foule d'hommes choisis, parmi lesquels
se trouvaient les deux honntes fonctionnaires, il se rendit auprs des
adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie et d'or, ni
aucune espce de fil.

--N'est-ce pas que c'est magnifique! dirent les deux honntes
fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse.

Et ils montrrent du doigt le mtier vide, comme si les autres avaient
pu y voir quelque chose.

Qu'est-ce donc? pensa le grand-duc, je ne vois rien. C'est
terrible. Est-ce que je ne serais qu'un niais? Est-ce que je serais
incapable de gouverner? Jamais rien ne pouvait arriver de plus
malheureux. Puis tout  coup il s'cria:

--C'est magnifique! J'en tmoigne ici toute ma satisfaction. Il hocha
la tte d'un air content, et regarda le mtier sans oser dire la vrit.

Toutes les gens de sa suite regardrent de mme, les uns aprs les
autres, mais sans rien voir, et ils rptaient comme le grand-duc:
C'est magnifique! Ils lui conseillrent mme de revtir cette
nouvelle toffe  la premire grande procession.C'est magnifique!
c'est charmant! c'est admirable! exclamaient toutes les bouches, et
la satisfaction tait gnrale. Les deux imposteurs furent dcors, et
reurent le titre de gentilshommes tisserands. Toute la nuit qui prcda
le jour de la procession, ils veillrent et travaillrent  la clart de
seize bougies. La peine qu'ils se donnaient tait visible  tout le
monde. Enfin, ils firent semblant d'ter l'toffe du mtier, couprent
dans l'air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil,
aprs quoi ils dclarrent que le vtement tait achev. Le grand-duc,
suivi de ses aides de camp, alla examiner, et les filous, levant un bras
en l'air comme s'ils tenaient quelque chose, dirent:

--Voici le pantalon, voici l'habit, voici le manteau. C'est lger comme
de la toile d'araigne. Il n'y a pas danger que cela vous pse sur le
corps, et voil surtout en quoi consiste la vertu de cette toffe.

--Certainement, rpondirent les aides de camp, mais ils ne voyaient
rien, puisqu'il n'y avait rien.

--Si Votre Altesse daigne se dshabiller, dirent les fripons, nous lui
essayerons les habits devant la grande glace. Le grand-duc se
dshabilla, et les fripons firent semblant de lui prsenter une pice
aprs l'autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque
chose. Il se tourna et se retourna devant la glace.

--Grand Dieu! que cela va bien! quelle coupe lgante! s'crirent
tous les courtisans. Quel dessin! quelles couleurs! quel prcieux
costume! Le grand matre des crmonies entra.

--Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister  la procession est 
la porte, dit-il.

--Bien! je suis prt, rpondit le grand-duc. Je crois que je ne suis
pas mal ainsi. Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien
regarder l'effet de sa splendeur.

Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser
quelque chose par terre; puis ils levrent les mains, ne voulant pas
convenir qu'ils ne voyaient rien du tout. Tandis que le grand-duc
cheminait firement  la procession sous son dais magnifique, tous les
hommes, dans la rue et aux fentres, s'criaient:

--Quel superbe costume! Comme la queue en est gracieuse! Comme la
coupe en est parfaite! Nul ne voulait laisser voir qu'il ne voyait rien;
il aurait t dclar niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais
les habits du grand-duc n'avaient excit une telle admiration.

--Mais il me semble qu'il n'a pas du tout d'habit, observa un petit
enfant.

--Seigneur Dieu, entendez la voix de l'innocence! dit le pre. Et
bientt on chuchota dans la foule en rptant les paroles de l'enfant:

--Il y a un enfant qui dit que le grand-duc n'a pas d'habit du tout!

--Il n'a pas du tout d'habit! s'cria enfin tout le peuple. Le
grand-duc en fut extrmement mortifi, car il lui semblait qu'ils
avaient raison. Cependant, sans perdre son sang-froid, il se raisonna et
prit sa rsolution:

--Quoi qu'il en soit, il faut que je reste jusqu' la fin! Puis, il se
redressa plus firement encore pour en imposer  son peuple, et les
chambellans continurent  porter avec respect la queue qui n'existait
pas.




Hans le balourd


Il y avait dans la campagne un vieux manoir et, dans ce manoir, un vieux
seigneur qui avait deux fils si pleins d'esprit qu'avec la moiti ils en
auraient dj eu assez. Ils voulaient demander la main de la fille du
roi mais ils n'osaient pas car elle avait fait savoir qu'elle pouserait
celui qui saurait le mieux plaider sa cause. Les deux garons se
prparrent pendant huit jours--ils n'avaient pas plus de temps devant
eux--, mais c'tait suffisant car ils avaient des connaissances
pralables fort utiles. L'un savait par coeur tout le lexique latin et
trois annes compltes du journal du pays, et cela en commenant par le
commencement ou en commenant par la fin; l'autre avait tudi les
statuts de toutes les corporations et appris tout ce que devait
connatre un matre jur, il pensait pouvoir discuter de l'tat et, de
plus, il s'entendait  broder les harnais car il tait fin et adroit de
ses mains.

--J'aurai la fille du roi, disaient-ils tous les deux.

Leur pre donna  chacun d'eux un beau cheval, noir comme le charbon
pour celui  la mmoire impeccable, blanc comme neige pour le matre en
sciences corporatives et broderie, puis ils se graissrent les
commissures des lvres avec de l'huile de foie de morue pour rendre leur
parole plus fluide.

Tous les domestiques taient dans la cour pour les voir monter  cheval
quand soudain arriva le troisime frre--ils taient trois, mais le
troisime ne comptait absolument pas, il n'tait pas instruit comme les
autres, on l'appelait Hans le Balourd.

--O allez-vous ainsi en grande tenue? demanda-t-il.

-- la cour, gagner la main de la princesse par notre conversation. Tu
n'as pas entendu ce que le tambour proclame dans tout le pays?

Et ils le mirent au courant.

--Parbleu! il faut que j'en sois! fit Hans le Balourd.

Ses frres se moqurent de lui et partirent.

--Pre, donne-moi aussi un cheval, cria Hans le Balourd, j'ai une
terrible envie de me marier. Si la princesse me prend, c'est bien, et si
elle ne me prend pas, je la prendrai quand mme.

--Btises, fit le pre, je ne te donnerai pas de cheval, tu ne sais rien
dire, tes frres, eux, sont gens d'importance.

--Si tu ne veux pas me donner de cheval, rpliqua Hans le Balourd, je
monterai mon bouc, il est  moi et il peut bien me porter.

Et il se mit  califourchon sur le bouc, l'peronna de ses talons et
prit la route  toute allure. Ah! comme il filait!

--J'arrive, criait-il.

Et il chantait d'une voix claironnante.

Les frres avanaient tranquillement sur la route sans mot dire, ils
pensaient aux bonnes rparties qu'ils allaient lancer, il fallait que ce
soit longuement mdit.

--Hol! hol! criait Hans, me voil! Regardez ce que j'ai trouv sur
la route.

Et il leur montra une corneille morte qu'il avait ramasse.

--Balourd! qu'est-ce que tu vas faire de a?

--Je l'offrirai  la fille du roi.

--C'est parfait! dirent les frres.

Et ils continurent leur route en riant.

--Hol! hol! voyez ce que j'ai trouv maintenant! Ce n'est pas tous
les jours qu'on trouve a sur la route.

Les frres tournrent encore une fois la tte.

--Balourd! c'est un vieux sabot dont le dessus est parti. Est-ce aussi
pour la fille du roi?

--Bien sr! dit Hans.

Et les frres de rire et de prendre une grande avance.

--Hol! hol! a devient de plus en plus beau! Hol! c'est
merveilleux!

--Qu'est-ce que tu as encore trouv?

--Oh! elle va tre joliment contente, la fille du roi!

--Pfuu! mais ce n'est que de la boue qui vient de jaillir du foss!

--Oui, oui, c'est a, et de la plus belle espce, on ne peut mme pas la
tenir dans la main.

L-dessus il en remplit sa poche.

Les frres chevauchrent  bride abattue et arrivrent avec une heure
d'avance aux portes de la ville. L, les prtendants recevaient l'un
aprs l'autre un numro et on les mettait en rang six par six, si serrs
qu'ils ne pouvaient remuer les bras et c'tait fort bien ainsi, car sans
cela ils se seraient peut-tre battus rien que parce que l'un tait
devant l'autre.

Tous les autres habitants du pays se tenaient autour du chteau, juste
devant les fentres pour voir la fille du roi recevoir les prtendants.
 mesure que l'un d'eux entrait dans la salle, il ne savait plus que
dire.

--Bon  rien, disait la fille du roi, sortez!

Vint le tour du frre qui savait le lexique par coeur, mais il l'avait
compltement oubli pendant qu'il faisait la queue. Le parquet craquait
et le plafond tait tout en glace, de sorte qu'il se voyait  l'envers
marchant sur la tte.  chaque fentre se tenaient trois
secrtaires-journalistes et un matre jur (surveillant) qui
inscrivaient tout ce qui se disait afin que cela paraisse aussitt dans
le journal que l'on vendait au coin pour deux sous. C'tait affreux. De
plus, on avait charg le pole au point qu'il tait tout rouge.

--Quelle chaleur! disait le premier des frres.

--C'est parce qu'aujourd'hui mon pre rtit des poulets, dit la fille du
roi.

Euh! le voil pris, il ne s'attendait pas  a. Il aurait voulu
rpondre quelque chose de drle et ne trouvait rien. Euh!...

--Bon  rien. Sortez!

L'autre frre entra.

--Il fait terriblement chaud ici, commena-t-il....

--Oui, nous rtissons des poulets aujourd'hui.

--Comment? Quoi? Quoi? dit-il.

Et tous les journalistes crivaient: Comment? quoi? quoi?

--Bon  rien! Sortez!

Vint le tour de Hans le Balourd. Il entra sur son bouc jusqu'au milieu
de la salle.

--Quelle fournaise! dit-il.

--Oui, nous rtissons des poulets aujourd'hui.

--Quelle chance! fit Hans le Balourd, alors je pourrai sans doute me
faire rtir une corneille.

--Mais bien sr dit la princesse, mais as-tu quelque chose pour la faire
rtir, car moi je n'ai ni pot ni pole.

--Et moi j'en ai, dit Hans, voil une casserole cercle d'tain.

Et il sortit le vieux sabot et posa la corneille au milieu.

--Voil tout un repas, dit la fille du roi, mais o prendrons-nous la
sauce?

--Dans ma poche, dit Hans le Balourd. J'en ai tant que je veux!

Et il fit couler un peu de boue de sa poche.

--a, a me plat! dit la fille du roi. Toi, tu as rponse  tout et tu
sais parler et je te veux pour poux. Mais sais-tu que chaque mot que
nous avons dit paratra demain matin dans le journal?  chaque fentre
se tiennent trois secrtaires-journalistes et un vieux matre jur
(surveillant) et ce vieux-l est pire encore que les autres car il ne
comprend rien de rien.

Elle disait cela pour lui faire peur. Tous les secrtaires-journalistes,
par protestation, firent des taches d'encre sur le parquet.

--Voil du beau monde! dit Hans le Balourd. Je vois qu'il faut que je
m'en mle et que je donne  leur patron tout ce que j'ai de mieux.

Il retourna sa poche et lana au matre jur le reste de la boue en
pleine figure.

--a, c'est du beau travail! dit la princesse, je n'en aurais pas fait
autant.... Mais j'apprendrai  mon tour  les traiter comme ils le
mritent.

C'est ainsi que Hans le Balourd devint roi, il eut une femme et une
couronne et s'assit sur un trne et c'est le journal qui nous en
informa... mais peut-on vraiment se fier aux journaux?




L'heureuse famille


La plus grande feuille dans ce pays est certainement la feuille de
bardane. Si on la tient devant son petit estomac, on croit avoir un
vritable tablier et si, les jours de pluie, on la pose sur sa tte,
elle vaut presque un parapluie, tant elle est immense. Jamais une
bardane ne pousse isole; o il y en a une, il y en a beaucoup d'autres
et c'est une nourriture vritablement dlicieuse pour les escargots. Je
parle des grands escargots blancs que les gens distingus faisaient
autrefois prparer en fricasse. Il y avait un vieux chteau o l'on ne
mangeait plus d'escargots, ils avaient presque disparu, mais la bardane,
elle, tait plus vivace que jamais, elle envahissait les alles et les
plates-bandes; on ne pouvait en venir  bout, c'tait une vraie fort.
De-ci, de-l s'levait un prunier ou un pommier, sans lesquels on
n'aurait jamais cru que ceci avait t un jardin. Tout tait bardane...
et l-dedans vivaient les deux derniers et trs vieux escargots. Ils ne
savaient pas eux-mmes quel ge ils pouvaient avoir, mais ils se
souvenaient qu'ils avaient t trs nombreux, qu'ils taient d'une
espce venue de l'tranger, et que c'est pour eux que toute la fort
avait t plante. Ils n'en taient jamais sortis, mais ils savaient
qu'il y avait dans le monde quelque chose qui s'appelait le chteau,
o l'on tait apport pour tre cuit, ce qui avait pour effet de vous
faire devenir tout noir, puis on tait pos sur un plat d'argent, sans
que l'on puisse savoir ce qui arrivait par la suite. tre cuit, devenir
tout noir et couch sur un plat d'argent, ils ne s'imaginaient pas ce
que cela pouvait tre, mais ce devait tre trs agrable et
suprieurement distingu. Ni la taupe, ni le crapaud, ni le ver de terre
interrogs, ne pouvaient donner l-dessus le moindre renseignement,
aucun d'eux n'avait t cuit. Les vieux escargots blancs savaient qu'ils
taient les plus nobles de tous, la fort existait  leur usage unique
et le chteau tait l afin qu'ils puissent tre cuits et mis sur un
plat d'argent. Ils vivaient trs solitaires, mais heureux et comme ils
n'avaient pas d'enfants, ils avaient recueilli un petit colimaon tout
ordinaire, qu'ils levaient comme s'il tait leur propre fils. Le petit
ne grandissait gure parce qu'il tait d'une espce trs vulgaire. Un
jour, une forte pluie tomba.

--coutez comme a tape sur les feuilles de bardane! dit le pre.

--Et les gouttes transpercent tout, dit la mre. Il y en a qui
descendent mme le long des tiges. Tout va tre mouill. Quelle chance
d'avoir chacun une bonne maison et le petit aussi. On a fait plus pour
nous que pour toutes les autres cratures, on voit bien que nous sommes
les matres du monde! Ds notre naissance, nous avons notre propre
maison et la fort de bardanes seme pour notre usage. Je me demande ce
qu'il y a au-del.

--Il n'y a rien au-del, dit le pre. Nulle part, on pourrait tre mieux
que chez nous et je n'ai rien  dsirer.

--Si, dit la mre, je voudrais tre porte au chteau, tre cuite et
mise sur un plat d'argent. Tous nos anctres l'ont t et, crois-moi, ce
doit tre quelque chose d'extraordinaire.

--Le chteau est sans doute croul, dit le pre, ou bien la fort a
pouss par-dessus, et les hommes n'ont plus pu en sortir. Du reste, il
n'y a rien d'urgent  le savoir. Mais tu es toujours si agite et le
petit commence  l'tre aussi--ne grimpe-t-il pas depuis trois jours le
long de cette tige?--Ne le gronde pas, dit la mre, il grimpe si
prudemment; tu verras, nous en aurons de la satisfaction, et nous
autres vieux n'avons pas d'autre raison d'exister. Mais une chose me
proccupe: comment lui trouver une femme? Crois-tu que, au loin dans
la fort, on trouverait encore une jeune fille de notre race?

--Oh! des limaces noires, a je crois qu'il y en a encore, mais sans
coquille et vulgaires! Et avec a, elles ont des prtentions. Nous
pourrions en parler aux fourmis qui courent de tous les cts, comme si
elles avaient quelque chose  faire. Peut-tre qu'elles connatraient
une femme pour notre petit?

--Je connais la plus belle des belles, dit la fourmi, mais je crains
qu'elle ne fasse pas l'affaire; c'est une reine!

--Qu'est-ce que a fait, dit le pre, a-t-elle une maison?

--Un chteau qu'elle a, dit la fourmi, un merveilleux chteau de
fourmis, avec sept cents couloirs.

--Merci bien, dit la mre, notre fils n'ira pas dans une fourmilire. Si
vous n'avez rien de mieux  nous offrir, nous nous adresserons aux
moustiques blancs; ils volent de tous cts sous la pluie et dans le
soleil et connaissent la fort.

--Nous avons une femme pour lui, susurrrent les moustiques.  cent pas
humains d'ici se tient, sur un groseillier, une petite fille escargot 
coquille qui est l toute seule et en ge de se marier.

--Qu'elle vienne vers lui, dit le pre; il possde une fort de
bardanes, elle n'a qu'un simple buisson.... Alors les moustiques
allrent chercher la petite jeune fille escargot. On l'attendit huit
jours, ce qui prouve qu'elle tait bien de leur race. Ensuite, la noce
eut lieu. Six vers luisants tincelrent de leur mieux. Du reste, tout
se passa trs calmement, le vieux mnage escargots ne supportant ni la
bombance, ni le chahut. Maman escargot tint un mouvant discours--le
pre tait trop mu--, et c'est toute la fort de bardanes que le jeune
mnage reut en dot, les parents disant, comme ils l'avaient toujours
dit, que c'tait l ce qu'il y avait de meilleur au monde, et que si les
jeunes vivaient dans l'honntet et la droiture et se multipliaient, eux
et leurs enfants auraient un jour l'honneur d'tre ports au chteau,
cuits et mis sur un plat d'argent. Aprs ce discours, les vieux
rentrrent dans leur coquille et n'en sortirent plus jamais. Ils
dormaient. Le jeune couple rgna sur la fort et eut une grande
descendance, mais ils ne furent jamais cuits et ils n'eurent jamais
l'honneur du plat d'argent. Ils en conclurent que le chteau s'tait
croul, que tous les hommes sur la terre taient morts. La pluie
battait sur les feuilles de bardane pour leur offrir un concert de
tambours, le soleil brillait afin de donner une belle couleur aux
feuilles de bardane. Ils en taient trs heureux, oui, toute la famille
vivait heureuse.




Le jardinier et ses matres


 une petite lieue de la capitale se trouvait un chteau; ses murailles
taient paisses; ses tours avaient des crneaux et des toits pointus.
C'tait un ancien et superbe chteau. L rsidait, mais pendant l't
seulement, une noble et riche famille. De tous les domaines qu'elle
possdait, ce chteau tait la perle et le joyau. On l'avait rcemment
restaur extrieurement, orn et dcor si bien qu'il brillait d'une
nouvelle jeunesse.  l'intrieur rgnait le confortable joint 
l'agrable; rien n'y laissait  dsirer. Au-dessus de la grande porte
tait sculpt le blason de la famille. De magnifiques guirlandes de
roses ciseles dans la pierre entouraient les animaux fantastiques des
armoiries. Devant le chteau s'tendait une vaste pelouse. On y voyait,
s'lanant au milieu du vert gazon, des bouquets d'aubpine rouge,
d'pine blanche, des parterres de fleurs rares, sans parler des
merveilles que renfermait une grande serre bien entretenue. La noble
famille possdait un fameux jardinier; aussi tait-ce un plaisir de
parcourir le jardin aux fleurs, le verger, le potager. Au bout de ce
dernier, il existait encore un reste du jardin des anciens temps.
C'taient des buissons de buis et d'ifs, taills en forme de pyramides
et de couronnes. Derrire, s'levaient deux vieux arbres normes; ils
taient si vieux qu'il n'y poussait presque plus de feuilles. On aurait
pu s'imaginer qu'un ouragan ou une trombe les avaient couverts de tas de
boue et de fumier, mais c'taient des nids d'oiseaux qui occupaient
presque toutes les branches. L nichait, de temps immmorial, toute une
bande de corneilles et de choucas. Cela formait comme une cit. Ces
oiseaux avaient lu domicile en ce lieu avant tout le monde; ils
pouvaient s'en prtendre les vritables seigneurs; et de fait ils
avaient l'air de mpriser fort les humains qui taient venus usurper
leur domaine. Toutefois, quand ces tres d'espce infrieure, incapables
de s'lever de dessus terre, tiraient quelque coup de fusil dans le
voisinage, corneilles et choucas se sentaient froid dans le dos et
s'enfuyaient  tire-d'aile en criant: rak, rak. Le jardinier parlait
souvent  ses matres de ces vieux arbres, prtendant qu'ils gtaient la
perspective, conseillant de les abattre; on aurait, en outre,
l'avantage d'tre ainsi dbarrass de ces oiseaux aux cris discordants,
qui seraient forcs d'aller nicher ailleurs. Les matres n'entendaient
nullement de cette oreille-l. Ils ne voulaient pas que les arbres ni
les corneilles disparussent. C'est, disaient-ils, un vestige de la
vnrable antiquit qu'il ne faut pas dtruire. Voyez-vous, cher Larsen,
ajoutaient-ils, ces arbres sont l'hritage de ces oiseaux, nous aurions
tort de le leur enlever. Larsen, comme vous le saisissez parfaitement,
tait le nom du jardinier. N'avez-vous donc pas assez d'espace,
continuaient les matres, pour dployer vos talents? vous avez un grand
jardin aux fleurs, une vaste serre, un immense potager. Que feriez-vous
de plus d'espace? En effet, ce n'tait pas le terrain qui lui
manquait. Il le cultivait, du reste, avec autant d'habilet que de zle.
Les matres le reconnaissaient volontiers. Ils ne lui cachaient pas
cependant qu'ils avaient parfois vu et got, chez d'autres, des fleurs
et des fruits qui surpassaient ceux qu'ils trouvaient dans leur jardin.
Le brave homme se chagrinait de cette remarque, car il faisait de son
mieux, il ne pensait qu' satisfaire ses matres, et il connaissait 
fond son mtier. Un jour ils le mandrent au salon et lui dirent, avec
toute la douceur et la bienveillance possible, que la veille, dnant au
chteau voisin, ils avaient mang des pommes et des poires si parfumes,
si savoureuses, si exquises, que tous les convives en avaient exprim
leur admiration. Ces fruits, poursuivirent les matres, ne sont
probablement pas des produits de ce pays-ci; ils viennent certainement
de l'tranger. Mais il faudrait tcher de se procurer l'espce d'arbre
qui les porte et l'acclimater. Ils avaient t achets,  ce qu'on nous
a dit, chez le premier fruitier de la ville. Montez  cheval, allez le
trouver pour savoir d'o il a tir ces fruits. Nous ferons venir des
greffes de cette sorte d'arbre, et votre habilet fera le reste. Le
jardinier connaissait parfaitement le fruitier; c'tait prcisment 
lui qu'il vendait le superflu des fruits de son verger. Il partit 
cheval pour la ville et demanda au fruitier d'o provenaient ces poires
et ces pommes dlicieuses qu'on avait manges au chteau de X.... Elles
venaient de votre propre jardin, rpondit le fruitier; et il lui
montra les pommes et les poires pareilles, que le jardinier reconnut
aussitt pour les siennes. Combien il en fut rjoui, vous pouvez
aisment le deviner. Il accourut au plus vite et raconta  ses matres
que ces fameuses pommes et ces poires dlicieuses taient les fruits des
arbres de leur jardin. Les matres se refusaient  le croire: Ce
n'est pas possible, mon bon Larsen. Tenez, je gage que le fruitier se
garderait bien de vous l'attester par crit. Le lendemain, Larsen
apporta l'attestation signe du fruitier: C'est tout ce qu'il y a de
plus extraordinaire! dirent les matres. De ce moment, tous les jours
on plaa sur la table de pleines corbeilles de ces pommes et de ces
poires. On en expdia aux amis de la ville et de la campagne, mme aux
amis des pays trangers. Ces prsents faisaient plaisir  tout le monde,
 ceux qui les recevaient et  ceux qui les donnaient. Mais pour que
l'orgueil du jardinier n'en ft point trop exalt, on eut soin de lui
faire remarquer combien l't avait t favorable aux fruits, qui
avaient partout russi  merveille. Quelque temps se passa. La noble
famille fut invite  dner  la cour. Le lendemain, le jardinier fut de
nouveau appel au salon. On lui dit que des melons d'un parfum et d'un
got merveilleux avaient t servis sur la table du roi. Ils viennent
des serres de Sa Majest. Il faudrait, cher Larsen, obtenir du jardinier
du roi quelques ppins de ces fruits incomparables.

--Mais c'est de moi-mme que le jardinier tient la graine de ces melons!
dit joyeusement le jardinier.

--Il faut donc, rpartit le seigneur, que cet homme ait su les
perfectionner singulirement par sa culture, car je n'en ai jamais mang
de si savoureux. L'eau m'en vient  la bouche en y songeant.

--H bien, dit le jardinier, voil de quoi me rendre fier. Il faut donc
que Votre Seigneurie sache que le jardinier du roi n'a pas t heureux
cette anne avec ses melons. Ces jours derniers il est venu me voir; il
a vu combien les miens avaient bonne mine, et aprs en avoir got, il
m'a pri de lui en envoyer trois pour la table de Sa Majest.

--Non, non, mon brave Larsen, ne vous imaginez pas que ces divins fruits
que nous avons mangs hier proviennent de votre jardin.

--J'en suis parfaitement certain, rpondit Larsen, et je vous en
fournirai la preuve. Il alla trouver le jardinier du roi et se fit
donner par lui un certificat d'o il rsultait que les melons qui
avaient figur au dner de la cour avaient bien rellement pouss dans
les serres de ses matres. Les matres ne pouvaient revenir de leur
surprise. Ils ne firent pas un mystre de l'vnement. Bien loin de l,
ils montrrent ce papier  qui le voulut voir. Ce fut  qui leur
demanderait alors des ppins de leurs melons et des greffes de leurs
arbres fruitiers. Les greffes russirent de tous cts. Les fruits qui
en naquirent reurent partout le nom des propritaires du chteau, de
sorte que ce nom se rpandit en Angleterre, en Allemagne et en France.
Qui se serait attendu  rien de pareil? Pourvu que notre jardinier
n'aille pas concevoir une trop haute opinion de lui-mme! se disaient
les matres. Leur apprhension tait mal fonde. Au lieu de
s'enorgueillir et de se reposer sur sa renomme, Larsen n'en eut que
plus d'activit et de zle. Chaque anne il s'attacha  produire quelque
nouveau chef-d'oeuvre. Il y russit presque toujours. Mais il ne lui en
fallut pas moins entendre souvent dire que les pommes et les poires de
la fameuse anne taient les meilleurs fruits qu'il et obtenus. Les
melons continuaient sans doute  bien venir, mais ils n'avaient plus
tout  fait le mme parfum. Les fraises taient excellentes, il est
vrai, mais pas meilleures que celles du comte Z. Et lorsqu'une anne les
petits radis manqurent, il ne fut plus question que de ces dtestables
petits radis. Des autres lgumes, qui taient parfaits, pas un mot. On
aurait dit que les matres prouvaient un vritable soulagement 
pouvoir s'crier: Quels atroces petits radis! Vraiment, cette anne
est bien mauvaise: rien ne vient bien cette anne! Deux ou trois
fois par semaine, le jardinier apportait des fleurs pour orner le salon.
Il avait un art particulier pour faire les bouquets; il disposait les
couleurs de telle sorte qu'elles se faisaient valoir l'une l'autre et il
obtenait ainsi des effets ravissants. Vous avez bon got, cher Larsen,
disaient les matres. Vraiment oui. Mais n'oubliez pas que c'est un don
de Dieu. On le reoit en naissant; par soi-mme on n'en a aucun mrite.
Un jour le jardinier arriva au salon avec un grand vase o parmi des
feuilles d'iris s'talait une grande fleur d'un bleu clatant. C'est
superbe! s'cria Sa Seigneurie enchante: on dirait le fameux lotus
indien! Pendant la journe, les matres la plaaient au soleil o
elle resplendissait; le soir on dirigeait sur elle la lumire au moyen
d'un rflecteur. On la montrait  tout le monde; tout le monde
l'admirait. On dclarait qu'on n'avait jamais vu une fleur pareille,
qu'elle devait tre des plus rares. Ce fut l'avis notamment de la plus
noble jeune fille du pays, qui vint en visite au chteau: elle tait
princesse, fille du roi; elle avait, en outre, de l'esprit et du coeur,
mais, dans sa position, ce n'est l qu'un dtail oiseux. Les seigneurs
tinrent  honneur de lui offrir la magnifique fleur, ils la lui
envoyrent au palais royal. Puis il allrent au jardin en chercher une
autre pour le salon. Ils le parcoururent vainement jusque dans les
moindres recoins; ils n'en trouvrent aucune autre, non plus que dans
la serre. Ils appelrent le jardinier et lui demandrent o il avait
pris la fleur bleue: Si vous n'en avez pas trouv, dit Larsen, c'est
que vous n'avez pas cherch dans le potager. Ah! ce n'est pas une fleur
 grande prtention, mais elle est belle tout de mme: c'est tout
simplement une fleur d'artichaut!

--Grand Dieu! Une fleur d'artichaut! s'crirent Leurs Seigneuries.
Mais, malheureux, vous auriez d nous dire cela tout d'abord. Que va
penser la princesse? Que nous nous sommes moqus d'elle. Nous voil
compromis  la cour. La princesse a vu la fleur dans notre salon, elle
l'a prise pour une fleur rare et exotique; elle est pourtant instruite
en botanique, mais la science ne s'occupe pas des lgumes. Quelle ide
avez-vous eue, Larsen, d'introduire dans nos appartements une fleur de
rien! Vous nous avez rendus impertinents ou ridicules. On se garda
bien de remettre au salon une de ces fleurs potagres. Les matres se
firent  la hte excuser auprs de la princesse, rejetant la faute sur
leur jardinier qui avait eu cette bizarre fantaisie, et qui avait reu
une verte remontrance. C'est un tort et une injustice, dit la
princesse. Comment! il a attir nos regards sur une magnifique fleur
que nous ne savions pas apprcier; il nous a fait dcouvrir la beaut
o nous ne nous avisions pas de la chercher; et on l'en blmerait!
Tous les jours, aussi longtemps que les artichauts seront fleuris, je le
prie de m'apporter au palais une de ces fleurs. Ainsi fut-il fait. Les
matres de Larsen s'empressrent, de leur ct, de rinstaller la fleur
bleue dans leur salon, et de la mettre bien en vidence, comme la
premire fois. Oui, elle est magnifique, dirent-ils; on ne peut le
nier. C'est curieux, une fleur d'artichaut! Le jardinier fut
compliment. Oh! les compliments, les loges, voil ce qu'il aime!
disaient les matres; il est comme un enfant gt. Un jour d'automne
s'leva une tempte pouvantable; elle ne fit qu'aller en augmentant
toute la nuit. Sur la lisire du bois, une range de grands arbres
furent arrachs avec leurs racines. Les deux arbres couverts de nids
d'oiseaux furent aussi renverss. On entendit jusqu'au matin les cris
perants, les piaillements aigus des corneilles effares, dont les ailes
venaient frapper les fentres.Vous voil satisfait, Larsen, dirent les
matres, voil ces pauvres vieux arbres par terre. Maintenant il ne
reste plus ici de trace des anciens temps, tout est dtruit, comme vous
le dsiriez. Ma foi, cela nous a fait de la peine. Le jardinier ne
rpondit rien: il rflchit aussitt  ce qu'il ferait de ce nouvel
emplacement, bien situ au soleil. En tombant, les deux arbres avaient
abm les buis taills en pyramides, ils furent enlevs. Larsen les
remplaa par des arbustes et des plantes pris dans les bois et dans les
champs de la contre. Jamais jardinier n'avait encore eu cette ide. Il
runit l le genvrier de la bruyre du Jutland, qui ressemble tant au
cyprs d'Italie, le houx toujours vert, les plus belles fougres
semblables aux palmiers, de grands bouillons blancs qu'on prendrait pour
des candlabres d'glise. Le sol tait couvert de jolies fleurs des prs
et des bois. Cela formait un charmant coup d'oeil.  la place des vieux
arbres fut plant un grand mt au haut duquel flottait l'tendard du
Danebrog, et tout autour se dressaient des perches o, en t, grimpait
le houblon. En hiver,  Nol, selon un antique usage, une gerbe d'avoine
fut suspendue  une perche, pour que les oiseaux prissent part  la fte:
Il devient sentimental sur ses vieux jours, ce bon Larsen, disaient
les matres; mais ce n'en est pas moins un serviteur fidle et dvou.
Vers le nouvel an, une des feuilles illustres de la capitale publia
une gravure du vieux chteau. On y voyait le mt avec le Danebrog, et la
gerbe d'avoine au bout d'une perche. Et dans le texte, on faisait
ressortir ce qu'avait de touchant cette ancienne coutume de faire
participer les oiseaux du bon Dieu  la joie gnrale des ftes de Nol:
on flicitait ceux qui l'avaient remise en pratique. Vraiment, tout
ce que fait ce Larsen, on le tambourine aussitt, dirent les matres. Il
a de la chance. Nous devons presque tre fiers qu'il veuille bien rester
 notre service. Ce n'tait l qu'une faon de parler. Ils n'en
taient pas fiers du tout, et n'oubliaient pas qu'ils taient les
matres et qu'ils pouvaient, s'il leur plaisait, renvoyer leur
jardinier, ce qui et t sa mort, tant il aimait son jardin. Aussi ne
le firent-ils pas. C'taient de bons matres. Mais ce genre de bont
n'est pas fort rare et c'est heureux pour les gens comme Larsen.




La malle volante


Il tait une fois un marchand, si riche qu'il et pu paver toute la rue
et presque une petite ruelle encore en pices d'argent, mais il ne le
faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s'il dpensait
un _skilling_[2], c'est qu'il savait gagner un _daler_[3].
Voil quelle sorte de marchand c'tait--et puis, il mourut.

[Note 2: Schilling: Unit montaire principale de l'Autriche (code
international: ATS), divise en 100 groschen.]

[Note 3: Thaler: Ancienne monnaie d'argent, en usage dans les pays
germaniques  partir du XVIe sicle.]

Son fils hrita de tout cet argent et il mena joyeuse vie; il allait
chaque nuit au bal masqu, et faisait des ricochets sur la mer avec des
pices d'or  la place de pierres plates.  ce train, l'argent filait
vite...  la fin, le garon ne possdait plus que quatre shillings et
ses seuls vtements taient une paire de pantoufles et une vieille robe
de chambre.

Ses amis l'abandonnrent puisqu'il ne pouvait plus se promener avec eux
dans la rue. Mais l'un d'entre eux, qui tait bon, lui envoya une
vieille malle en lui disant: Fais tes paquets!

C'tait vite dit, il n'avait rien  mettre dans la malle. Alors, il s'y
mit lui-mme.

Quelle drle de malle! si on appuyait sur la serrure, elle pouvait
voler.

C'est ce qu'elle fit, et pfut! elle s'envola avec lui  travers la
chemine, trs haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond
craquait, notre homme craignait qu'il ne se brise en morceaux, il aurait
fait une belle culbute! Grand Dieu!... et puis, il arriva au pays des
Turcs. Il cacha la malle dans la fort, sous des feuilles sches, et
entra tel qu'il tait, dans la ville, ce qu'il pouvait bien se permettre
puisque, en Turquie, tout le monde se promne en robe de chambre et en
pantoufles.

Il rencontra une nourrice avec un petit enfant.

--coute un peu, nourrice turque, dit-il, qu'est-ce que c'est que ce
grand chteau prs de la ville? Les fentres en sont si hautes!

--C'est l qu'habite la fille du roi, rpondit-elle. Il lui a t prdit
qu'elle serait trs malheureuse par le fait d'un fianc, c'est pourquoi
personne ne doit aller chez elle sans que le roi et la reine soient
prsents.

--Merci, dit le fils du marchand.

Il retourna dans la fort, s'assit dans la malle, vola jusqu'au toit du
chteau et se glissa par la fentre chez la princesse.

Elle tait couche sur le sofa et dormait. Elle tait si adorable que le
fils du marchand ne put se retenir de lui donner un baiser. Elle
s'veilla, effraye, mais il lui affirma qu'il tait le dieu des Turcs
et qu'il tait venu vers elle  travers les airs, ce qui plut beaucoup 
la demoiselle.

Ils s'assirent l'un  ct de l'autre et il lui raconta des histoires:
ses yeux taient les plus beaux lacs sombres sur lesquels les penses
nageaient comme des sirnes, son front tait un mont neigeux aux salles
magnifiques, pleines d'images. Il parla aussi des cigognes qui apportent
les mignons bbs. Quelles belles histoires! alors, il demanda sa main
 la princesse, et elle dit oui tout de suite.

--Mais revenez ici samedi, lui dit-elle, car le roi et la reine viennent
prendre le th chez moi. Ils seront trs fiers de me voir pouser le
dieu des Turcs, mais sachez leur raconter un trs beau conte car ils les
aiment normment; ma mre les veut moraux et distingus, mais pre les
apprcie trs gais, que l'on puisse rire.

--Bien! Je n'apporterai d'autre cadeau de mariage qu'un conte,
rpondit-il.

L-dessus, ils se quittrent aprs que la princesse lui eut donn un
sabre incrust de pices d'or, et c'est cela surtout qui pouvait lui
tre utile.

Il s'envola, s'acheta une nouvelle robe de chambre et s'assit dans la
fort pour composer un conte. Il devait tre termin samedi, et ce n'est
pas si facile. Pourtant, quand vint le samedi, c'tait fait.

Le roi, la reine et toute la cour prenaient le th chez la princesse et
l'attendaient. Il fut reu avec beaucoup de gentillesse.

--Voulez-vous nous raconter une histoire? demanda la reine, une
histoire d'un esprit profond et instructif.

--Mais qui fait quand mme rire, dit le roi.

--Je veux bien, dit-il. Et il se mit  raconter.

Il y avait une fois un paquet d'allumettes, trs fires de leur origine.
Leur anctre, un grand sapin, dont elles taient toutes nes, avait t
un grand, vieil arbre, dans la fort. Les allumettes se trouvaient
maintenant sur une tablette entre un briquet et une vieille marmite de
fer, et elles parlaient de leur jeunesse.

--Quand nous tions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles, on peut
dire que c'tait la belle vie. C'tait matin et soir th de diamants
--la rose--toute la journe le soleil quand il brillait--et les
oiseaux pour nous raconter des histoires.

Et nous nous sentions riches! Les arbres  feuillage n'taient vtus
que l't. Nous, nous avions les moyens d'tre habilles de vert t
comme hiver. Mais les bcherons sont venus et a a t la grande
rvolution: notre famille fut disperse.

Notre pre le tronc fut plac comme grand mt sur un splendide navire
qui pouvait faire le tour du monde, s'il le voulait; les autres
branches furent utilises ailleurs, et notre sort,  nous, est
maintenant d'allumer les lumires pour les gens du commun. C'est
pourquoi nous, gens de qualit, avons chou  la cuisine.

--Mon histoire est toute diffrente, dit la marmite. Depuis que je suis
venue au monde, on m'a rcure et fait bouillir tant de fois! Je
pourvois au substantiel et suis rellement la personne la plus
importante de la maison. Ma seule joie c'est, aprs le repas, de
m'tendre propre et rcure sur une planche et de tenir la conversation
avec les camarades. Mais  l'exception du seau d'eau qui, de temps en
temps, descend dans la cour, nous vivons trs renferms. Notre seul
agent d'information est le panier  provisions, mais il parle avec tant
d'agitation du gouvernement et du peuple! Oui, l'autre jour, un vieux
pot, effray de l'entendre, est tomb et s'est cass en mille morceaux
--il a des ides terriblement avances, vous savez!

--Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre  fusil qui
lana des tincelles. Tchons plutt de passer une soire un peu gaie.

--Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les gens du plus
haut rang.

--Non, je n'aime pas  parler de moi, dit le pot de terre, ayons une
soire de simple causerie. Je commencerai. Racontons quelque chose que
chacun a vcu, c'est bien facile et si amusant.

--Au bord de la Baltique, sous les htres danois....

--Quel charmant dbut! interrompirent les assiettes. Nous sentons que
nous aimerons cette histoire!

--Oui, j'ai pass l ma jeunesse dans une paisible famille. Les meubles
taient cirs, les parquets lavs, les rideaux changs tous les quinze
jours.

--Comme vous racontez d'une manire intressante! dit le balai 
poussire. On se rend compte tout de suite que c'est une femme qui parle;
il y a quelque chose de si propre dans votre rcit.

--Oui, a se sent, dit le seau d'eau. Et, de plaisir, il fit un petit
bond et l'on entendit platch sur le parquet.

Le pot de terre continua son rcit dont la fin tait aussi bonne que le
commencement. Les assiettes s'entrechoquaient d'admiration, et le balai
prit un peu de persil et en couronna le pot parce qu'il savait que cela
vexerait les autres, et aussi parce qu'il pensait: Si je le couronne
aujourd'hui, il me couronnera demain.

--Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette.

Et elle dansa. Grand Dieu! comme elle savait lancer la jambe! La
vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d'intrt devant ce
spectacle.

--Est-ce que je serai couronne? demanda la pincette. Et elle le fut.

--Comme elle est vulgaire, pensrent les allumettes.

C'tait au tour de la bouilloire  th de chanter, mais elle prtendait
avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu'au moment de bouillir. Ce
n'tait qu'une poseuse qui ne voulait se produire que sur la table des
matres.

Sur la fentre, il y avait une vieille plume dont la servante se servait
pour crire. Elle n'avait rien de remarquable sinon qu'elle avait t
plonge trop profondment dans l'encrier, ce dont elle tirait grande
vanit.

--Si la bouilloire  th ne veut pas chanter, dit-elle, elle n'a qu'
s'abstenir. Il y a l dehors, dans une cage, un rossignol. Lui sait
chanter quoiqu'il n'ait jamais appris. Il nous suffira pour ce soir.

--Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui tait la cantatrice
de la cuisine, qu'un oiseau tranger se produise ici. Est-ce patriotique?
J'en fais juge le panier  provisions.

--Je suis vex, dit le panier  provisions, plus que vous ne le pensez
peut-tre! Est-ce une manire convenable de passer la soire? Ne
vaudrait-il pas mieux rformer toute la maison, mettre chacun  sa place?
Je dirigerais le mouvement. Ce serait autre chose.

--Oui, faisons du chahut! s'crirent-ils tous.

 cet instant, la porte s'ouvrit, la servante entra. Tous devinrent
muets. Personne ne broncha, mais il n'y avait pas un seul petit pot qui
ne ft conscient de ses possibilits et de sa distinction.

Si j'avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment pu tre une
soire trs gaie. La servante prit les allumettes et les gratta. Comme
elles crpitaient et flambaient!

--Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les premires.
Quel clat! Quelle lumire! Ayant dit, elles s'teignirent.

--Quel charmant conte, dit la reine. Je croyais tre  la cuisine avec
les allumettes. Oui, tu auras notre fille.

--Bien sr, dit le roi, tu auras notre fille lundi.

Ils le tutoyaient dj puisqu'il devait entrer dans la famille.

Le mariage fut fix. La veille au soir toute la ville fut illumine, les
petits pains mollets et les croquignoles volaient de tous cts, les
gamins des rues se tenaient sur la pointe des pieds, criaient Bravo!
et sifflaient dans leurs doigts. Une belle soire!

Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien, pensa le fils du
marchand.

Il acheta des raquettes, des fuses, des ptards et tous les feux
d'artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et s'envola dans les
airs.

Pfutt! Quelles gerbes et quels crpitements tombaient du ciel!

Tous les Turcs sautaient en l'air, leurs pantoufles volant par-dessus
leurs oreilles. Ils n'avaient jamais rien vu de si beau. Ils taient
bien persuads que c'tait le dieu des Turcs lui-mme qui allait pouser
la princesse.

Aussitt que le fils du marchand fut redescendu dans la fort, il se dit:

Je vais aller en ville pour savoir comment tout s'est pass en bas, et
ce qu'on a pens de mon feu d'artifice.

Et c'tait assez naturel qu'il ft curieux de le savoir. Non ce que les
gens pouvaient en dire! chacun avait vu la chose  sa faon, mais tous
l'avaient vivement apprcie.

--J'ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l'un, il avait des yeux
brillants comme des toiles et une barbe comme l'cume de la mer.

--Il portait un manteau de feu, disait l'autre, les anges les plus
ravissants montraient leur tte dans ses plis. Tout cela tait fort
agrable!--et le lendemain, le mariage devait avoir lieu.

Il retourna dans la fort pour remonter dans sa malle. O tait-elle
donc? Elle avait brl; une tincelle du feu d'artifice y avait mis le
feu et la malle tait en cendres. Il ne pouvait plus voler, il ne
pouvait plus se prsenter devant sa fiance.

Elle l'attendit toute la journe sur le toit de son palais. Elle l'y
attend encore, tandis que lui court le monde en racontant des histoires,
mais elles ne sont plus aussi amusantes que celle des allumettes.




Le montreur de marionnettes


Sur le paquebot il y avait un homme d'un autre temps, au visage si
radieux qu' le voir on pouvait croire qu'il s'agissait de l'homme le
plus heureux de la Terre. C'est d'ailleurs lui-mme qui me l'avait dit.
C'tait un compatriote, un Danois comme moi, et il tait directeur de
thtre. Il promenait toute sa troupe avec lui, dans une petite caisse,
car c'tait un marionnettiste. Dj de nature gaie, il tait devenu un
homme totalement heureux, disait-il, grce  un jeune ingnieur. Je
n'avais pas tout de suite compris ce qu'il disait, et il me raconta donc
son histoire. Et la voici pour vous.

--Cela se passait dans la ville de Slagelse, commena-t-il, j'y donnais
un spectacle  l'htel La Cour de la Poste. C'tait une trs belle salle
et il y avait un excellent public, compos d'enfants et d'adolescents, 
part quelques vieilles dames. Et tout  coup, entra un homme vtu de
noir,  l'allure d'tudiant, qui s'assit, rit aux bons moments,
applaudit quand il le fallait, bref, un spectateur peu ordinaire! Il
fallait que je sache qui c'tait. J'appris qu'il s'agissait d'un jeune
ingnieur et qu'il tait envoy par l'cole centrale pour faire des
confrences  la campagne. J'eus fini mon spectacle  huit heures. Vous
le savez bien, les enfants doivent aller au lit de bonne heure et le
thtre doit veiller  satisfaire le public.  neuf heures, l'ingnieur
commena sa confrence avec des expriences et, cette fois-ci, j'tais
dans le rle du spectateur. Quel rgal de l'couter et de l'observer!
La plupart du temps cela me paraissait de l'hbreu et pourtant je me
disais: nous, les hommes, sommes capables d'inventer beaucoup de
choses, pourquoi alors ne trouvons-nous rien pour rallonger la dure de
notre vie? Il ne prsentait que de petits miracles mais il le faisait
si vite et avec tant de dextrit, et en respectant les rgles de la
nature. Au temps de Mose et des prophtes l'ingnieur aurait fait
partie des sages du pays, et, au Moyen Age il aurait t brl sur le
bcher. J'ai pens  lui pendant toute la nuit et lors de mon spectacle,
le soir suivant, je n'ai t de bonne humeur que lorsque j'ai vu que
l'ingnieur tait  nouveau l, dans la salle. Un jour, un acteur
m'avait dit que, lorsqu'il jouait le rle d'un jeune premier, il pensait
toujours  une seule femme dans la salle et il jouait pour elle en
oubliant les autres. Pour moi, ce soir-l, l'ingnieur tait elle,
la spectatrice pour laquelle je jouais. Lorsque le spectacle fut termin
et que toutes les marionnettes eurent bien remerci leur public, je fus
invit par l'ingnieur chez lui pour boire un verre. Il me parla de ma
comdie et je lui parlai de sa science, et je pense que nous nous
amusmes aussi bien l'un que l'autre. Mais moi, je posais tout de mme
plus de questions, car dans ses expriences il y avait beaucoup de
choses qu'il ne savait expliquer. Par exemple, le fer qui passe 
travers une sorte de spirale et se magntise. Que devient-il? Le
morceau de fer est-il visit par un esprit? Mais d'o ce dernier
vient-il? C'est comme avec les hommes, me suis-je dit. Le bon Dieu les
fait passer par la spirale du temps o ils rencontrent un esprit et tout
 coup nous avons un Napolon, un Luther et tant d'autres. Le monde
n'est qu'une longue suite de miracles, acquiesa le jeune ingnieur, et
nous y sommes si habitus qu'ils ne nous tonnent mme plus. Et il
parla et expliqua jusqu' ce que j'eusse l'impression de tout
comprendre. Je lui avouai que si je n'tais pas si vieux, je
m'inscrirais immdiatement  l'cole centrale pour comprendre le monde
et cela bien que je fusse l'un des hommes les plus heureux. "Un des
plus heureux.... dit-il, comme s'il se dlectait de ces mots. Vous tes
heureux?" demanda-t-il. Oui, rpondis-je, je suis heureux et o que
j'aille avec ma compagnie, je suis accueilli  bras ouverts. J'ai
nanmoins un grand souhait. C'est parfois comme un cauchemar et il
trouble ma bonne humeur. Je vais vous dire ce que c'est: je voudrais
diriger une troupe d'acteurs vivants. Vous souhaiteriez que vos
marionnettes s'animent d'elles-mmes, qu'elles deviennent des acteurs en
chair et en os, et vous voudriez tre leur directeur? demanda
l'ingnieur. Et pensez-vous que cela vous rendrait heureux? Il ne le
pensait pas, mais je le pensais, et on en discuta alors longtemps, sans
jamais vraiment rapprocher nos ides, aucun de nous ne sachant
convaincre l'autre. Nous buvions du bon vin, mais il devait y avoir de
la magie en lui, autrement cette histoire ne raconterait que mon tat
d'brit. Non, je n'tais pas saoul, je voyais tout trs clairement. La
chambre tait inonde de soleil, le visage de l'ingnieur s'y refltait
et je pensais aux dieux ternellement jeunes des temps anciens,
lorsqu'il y en avait encore. Je le lui dis aussitt et il sourit.
Croyez-moi,  cet instant j'aurais jur qu'il tait un dieu dguis ou
un de leurs proches. Et il dit aussi que mon plus grand souhait allait
se raliser: les marionnettes s'animeraient et je serais le directeur
d'une vraie troupe d'acteurs vivants. Nous trinqumes et il rangea
toutes les marionnettes dans la petite caisse, me l'attacha sur le dos
et me fit passer  travers une spirale. Je me vois encore tombant par
terre. Et mon souhait se ralisa! Toute ma troupe sortit de la petite
caisse. Toutes les marionnettes avaient t visites par un esprit,
toutes devinrent d'excellents artistes, c'est en tout cas ce qu'elles
pensaient, et j'tais leur directeur. Tout fut immdiatement prt pour
le premier spectacle et tous les acteurs, et mme les spectateurs,
voulurent me parler sans tarder. La ballerine prtendit que le thtre
allait s'crouler si elle n'arrivait pas  tenir sur une seule pointe.
C'tait une trs grande artiste et voulait qu'on agisse avec elle en
consquence. La marionnette qui jouait l'impratrice exigea qu'on la
considrt comme telle mme en dehors de la scne pour mieux entrer dans
la peau de son personnage. L'acteur dont le rle consistait  porter une
lettre sur la scne se sentit brusquement aussi important que le jeune
premier car, selon lui, dans une cration artistique les petits rles
taient aussi importants que les grands. L-dessus, le hros principal
demanda que son rle ne se compose que de rpliques de sortie, car elles
taient toujours suivies d'applaudissements. La princesse voulut jouer
uniquement  la lumire rouge et surtout pas la bleue, car la rouge lui
allait mieux au teint et moi, j'tais au centre de tout cela puisque
j'tais leur directeur. J'en eus le souffle coup, je ne savais plus o
donner de la tte, j'en tais ananti. Je me suis retrouv avec une
nouvelle espce humaine et je souhaitais les voir tous rentrer dans la
bote, et n'avoir jamais t leur directeur. Je leur dis qu'en fait ils
taient tous des marionnettes, et ils me battirent  mort. J'tais
couch dans ma petite chambre, dans mon lit. Comment je m'y tais
retrouv? L'ingnieur devait le savoir; moi, je ne le savais pas. Le
plancher tait clair par la lune, la bote des marionnettes tait l,
renverse, et toutes les marionnettes en taient tombes et gisaient au
sol, les unes sur les autres. Je repris immdiatement conscience, sortis
de mon lit et jetai les marionnettes dans la bote, n'importe comment,
sans ordre, jusqu' la dernire. Je refermai le couvercle et m'assis sur
la bote. Vous imaginez le tableau? Moi, oui. Vous resterez o vous
tes, ai-je dit, et je ne souhaiterai plus jamais que vous deveniez
des acteurs en chair et en os! Cela m'avait soulag, ma bonne
humeur tait revenue, j'tais l'homme le plus heureux de la terre. Si
heureux que je m'endormis sur la bote. Et le matin... en fait il tait
midi, je dormis plus longtemps que d'habitude... j'y tais encore
assis, heureux, car j'avais compris que mon unique souhait d'autrefois
tait stupide. Je partis  la recherche de l'ingnieur, mais il avait
disparu, ainsi que les dieux grecs et romains. Et depuis lors, je suis
l'homme le plus heureux au monde. Je suis un directeur combl, ma troupe
ne me contredit pas, les spectateurs non plus, ils s'amusent de bon
coeur et moi, je compose mes pices librement et  ma guise. De toutes
le comdies, je choisis la meilleure, selon mes gots et personne n'y
trouve  redire. Les pices que les grands thtres actuels mprisent,
mais qui taient, il y a trente ans, de grands succs et faisaient
pleurer tout le monde, je les joue aujourd'hui aux petits et aux grands.
Elles font pleurer les petits comme elles faisaient pleurer leurs pres
et leurs mres il y a trente ans. J'ai au programme Jeanne Montfaucon et
Dyveke dans sa version courte, parce que les petits n'aiment pas les
grandes scnes d'amour. Ils veulent de la tragdie et bien vite, ds le
dbut. J'ai sillonn le Danemark en long et en large, je connais tout le
monde et tout le monde me connat. Je suis en ce moment en route pour la
Sude et si j'y ai du succs et gagne suffisamment d'argent, je
deviendrai Scandinave, sinon, non. Je vous le dis comme  un
compatriote.Et moi, en tant que compatriote, je transmets le message.




Une semaine du petit elfe Ferme-l'oeil


Dans le monde entier, il n'est personne qui sache autant d'histoires que
Ole Ferme-l'oeil. Lui, il sait raconter....

Vers le soir, quand les enfants sont assis sagement  table ou sur leur
petit tabouret, Ole Ferme-l'oeil arrive, il monte sans bruit l'escalier
--il marche sur ses bas--il ouvre doucement la porte et pfutt! il
jette du lait doux dans les yeux des enfants, un peu seulement, mais
assez cependant pour qu'ils ne puissent plus tenir les yeux ouverts ni
par consquent le voir; il se glisse juste derrire eux et leur souffle
dans la nuque, alors leur tte devient lourde, lourde--mais a ne fait
aucun mal, car Ole Ferme-l'oeil ne veut que du bien aux enfants--il
veut seulement qu'ils se tiennent tranquilles, et ils le sont surtout
quand on les a mis au lit.

Quand les enfants dorment, Ole Ferme-l'oeil s'assied sur leur lit. Il
est bien habill, son habit est de soie, mais il est impossible d'en
dire la couleur, il semble vert, rouge ou bleu selon qu'il se tourne, il
tient un parapluie sous chaque bras, l'un dcor d'images et celui-l il
l'ouvre au-dessus des enfants sages qui rvent alors toute la nuit des
histoires ravissantes, et sur l'autre parapluie il n'y a rien. Il
l'ouvre au-dessus des enfants mchants, alors ils dorment si lourdement
que le matin en s'veillant ils n'ont rien rv du tout.

Et maintenant nous allons vous dire comment Ole Ferme-l'oeil, durant
toute une semaine, vint tous les soirs chez un petit garon qui
s'appelait Hjalmar. Cela fait en tout sept histoires puisqu'il y a sept
jours dans la semaine.




Lundi


--coute un peu, dit Ole Ferme-l'oeil le soir lorsqu'il eut mis Hjalmar
au lit, maintenant je vais dcorer ta chambre. Et voil que toutes les
fleurs en pots devinrent de grands arbres tendant leurs branches
jusqu'au plafond et le long des murs, de sorte que la pice avait l'air
d'une jolie tonnelle. Toutes les branches taient couvertes de fleurs
chacune plus belle qu'une rose embaumant dlicieusement, et s'il vous
prenait envie de la manger, elle tait plus sucre que de la confiture.
Les fruits brillaient comme de l'or et il y avait aussi des petits pains
mollets, bourrs de raisins, c'tait merveilleux. Mais tout  coup, des
gmissements lamentables se firent entendre dans le tiroir de la table
o Hjalmar rangeait ses livres de classe.

--Qu'est-ce que c'est? dit Ole.

Il alla vers la table, ouvrit le tiroir. C'tait l'ardoise qui se
trouvait mal parce qu'un chiffre faux s'tait introduit dans le calcul,
le crayon d'ardoise sautait et s'agitait au bout de sa ficelle comme
s'il tait un petit chien, il aurait voulu corriger le calcul mais il
n'y arrivait pas. Et puis il y avait le cahier d'criture de Hjalmar, il
se lamentait en dedans que a faisait mal de l'entendre! Sur chaque
page il y avait des lettres majuscules modles, chacune avec une petite
lettre  ct d'elle formant une range modle du haut en bas, et  ct
de celles-l, il y en avait qui croyaient tre semblables aux modles,
c'taient celles que Hjalmar avait crites, celles-l allaient tout de
travers comme si elles avaient trbuch sur le trait de crayon o elles
auraient d se poser.

--Regardez! Voil comment il faut vous tenir, disait le modle, comme
a,  ct de moi, d'un seul trait.

--Oh! nous voudrions bien, disaient les lettres de Hjalmar, mais nous
n'y arrivons pas, nous sommes trs malades.

--Alors, il faut vous purger, disait Ole Ferme-l'oeil.

--Oh! non, non, criaient-elles.

Et les voil debout toutes droites que c'en tait un plaisir de les
voir.

--Mais maintenant nous n'allons pas raconter d'histoire, dit Ole
Ferme-l'oeil. Il faut que je leur fasse faire l'exercice!

Un deux, un deux! il fit faire l'exercice aux lettres. Elles se
tenaient aussi droites, taient aussi bien constitues que n'importe
quel modle, mais une fois Ole Ferme-l'oeil parti, quand Hjalmar alla
les voir, elles taient aussi lamentables qu'auparavant.




Mardi


Aussitt que Hjalmar fut au lit, Ole Ferme-l'oeil toucha de sa petite
seringue magique tous les meubles de la chambre, aussitt ils se mirent
tous  bavarder, mais ils ne parlaient que d'eux-mmes, sauf le crachoir
qui restait muet mais s'irritait de les voir si vaniteux, ne s'occupant
que d'eux mmes, ne pensant qu' eux-mmes et n'ayant pas la plus petite
pense pour lui qui, modestement, restait dans son coin et tolrait
qu'on lui crache dessus.

Au-dessus de la commode tait suspendue une grande peinture dans un
cadre dor, on y voyait un paysage avec de grands vieux arbres, des
fleurs dans l'herbe, une pice d'eau et une rivire qui coulait derrire
le bois, passait devant de nombreux chteaux et se jetait au loin dans
la mer libre.

Ole Ferme-l'oeil toucha le tableau de sa seringue, alors les oiseaux
peints commencrent  chanter, les branches des arbres ondulrent et les
nuages coururent dans le ciel, on pouvait voir leur ombre se dplacer
sur le paysage.

Ole Ferme-l'oeil souleva Hjalmar jusqu'au cadre et le petit garon posa
ses jambes dans la peinture et le voil debout dans l'herbe haute, le
soleil brillait sur lui  travers la ramure.

Il courut jusqu' l'eau, s'assit dans la barque peinte en rouge et
blanc, les voiles brillaient comme de l'argent et six cygnes portant
chacun un collier d'or autour du cou et une toile bleue tincelante sur
la tte, tiraient le bateau au long de la verte fort o les arbres
parlaient de brigands et de sorcires et les fleurs de ravissants petits
elfes et de ce que les papillons leur avaient racont.

De beaux poissons aux cailles d'or et d'argent nageaient derrire la
barque, de temps en temps ils faisaient un saut et l'eau clapotait, les
oiseaux rouges et blancs, grands et petits, volaient derrire en deux
longues ranges, les moustiques dansaient, les hannetons bourdonnaient,
ils voulaient tous accompagner Hjalmar et ils avaient tous une histoire
 raconter.

Ah! ce fut une belle promenade en bateau! Par moments, les bois
taient pais et sombres, puis ils devenaient des jardins ensoleills et
fleuris, avec de grands chteaux de cristal et de marbre. Sur les
balcons se tenaient des princesses qui taient toutes des petites filles
connues de Hjalmar avec lesquelles il avait dj jou. Elles tendaient
la main et tendaient chacune le petit cochon de sucre le plus exquis
qu'aucun confiseur n'et jamais vendu. Hjalmar au passage saisissait par
un bout le petit cochon, la petite fille tenait ferme de l'autre, en
sorte que chacun en avait un morceau, elle le plus petit, Hjalmar de
beaucoup le plus gros.

Devant chaque chteau de petits princes montaient la garde, ils
portaient armes avec des sabres d'or et faisaient pleuvoir des raisins
secs et des soldats de plomb. C'taient de vritables princes!

Hjalmar naviguait tantt  travers des forts, tantt  travers
d'immenses salles ou  travers une ville. Il lui arriva mme de
traverser la ville o habitait sa bonne d'enfant, celle qui le portait
dans ses bras quand il tait tout petit et qui l'aimait tant. Elle lui
fit des signes et lui sourit et chanta cet air charmant qu'elle avait,
elle-mme, compos pour lui:


    _Je pense  toi  toute heure_
    _Mon cher petit Hjalmar chri._
    _C'est moi qui baisais ta petite bouche_
    _Et aussi ton front, tes joues vermeilles._
    _Je t'ai entendu dire tes premiers mots_
    _Et puis il a fallu te quitter._
    _Que Notre-Seigneur te bnisse ici-bas_
    _Mon bel ange descendu des cieux._


Tous les oiseaux chantaient avec elle, les fleurs dansaient sur leur
tige et les vieux arbres dodelinaient de la tte comme si Ole
Ferme-l'oeil et aussi, pour eux, racont cette histoire.




Mercredi


Oh! comme la pluie tombait au-dehors. Hjalmar l'entendait mme dans son
sommeil et quand Ole Ferme-l'oeil entrouvrit une fentre, il vit que
l'eau montait jusqu'au ras du chambranle. Un vrai lac. Mais un
magnifique navire mouillait devant la maison.

--Viens-tu avec nous, petit Hjalmar? dit Ole Ferme-l'oeil. Tu pourras
voyager cette nuit dans les pays trangers et tre de retour demain
matin.

Et voil Hjalmar, dans son costume du dimanche, debout sur le magnifique
navire.

Le temps devint aussitt radieux. Ils navigurent de par les rues,
croisrent devant l'glise et bientt ils furent en pleine mer. On alla
si loin qu'on ne voyait plus aucune terre, mais seulement une troupe de
cigognes qui venaient aussi du Danemark et allaient vers les pays
chauds. Elles se suivaient l'une derrire l'autre et avaient dj vol
si longtemps, si longtemps! L'une d'elles tait trs fatigue, ses
ailes ne pouvaient plus la porter, elle tait la dernire de la file.
Bientt elle fut loin derrire les autres, elle volait de plus en plus
bas, donna encore quelques faibles coups d'ailes, mais en vain, elle
toucha de ses pieds le cordage du bateau, glissa le long de la voile et
poum! la voil sur le pont.

Le mousse la prit et l'enferma dans le poulailler avec les poules, les
canards et les dindons; la pauvre cigogne tait toute confuse de cette
compagnie.

--En voil un drle d'oiseau, dirent les poules.

--Nous sommes bien tous d'accord, elle est stupide.

--Bien sr, elle est stupide, gloussa le dindon.

Alors la cigogne se tut et rva de son Afrique.

--Comme vous avez l de jolies longues jambes maigres, dit la dinde.
Combien en vaut l'une?

--Coin, coin, coin, ricanaient les canards.

Mais la cigogne fit celle qui n'a rien entendu.

--Vous pourriez bien rire avec nous, dit le dindon, car c'tait trs
spirituel ou bien peut-tre n'tait-ce pas d'un got assez relev pour
vous, si haut perche! Glouglou, madame n'aime pas la plaisanterie.
Alors, soyons spirituels entre nous.

Et les poules de glousser et les canards de cancaner. Coin! Coin! Coin!
C'tait extraordinaire comme ils se trouvaient drles.

Mais Hjalmar alla droit au poulailler, ouvrit la porte, appela la
cigogne qui sautilla sur le pont jusqu' lui; elle s'tait repose et
saluait Hjalmar comme pour le remercier, puis elle tendit ses ailes et
s'envola vers les pays chauds tandis que les poules gloussaient, que les
canards faisaient coin, coin, et que la tte du dindon devenait toute
rouge.

--Demain on fera une soupe de vous tous, disait Hjalmar et il s'veilla,
couch dans son petit lit.

C'tait un voyage extraordinaire qu'Ole Ferme-l'oeil lui avait fait
faire....




Jeudi


--Attends! dit Ole Ferme-l'oeil, n'aie pas peur, tu vas voir une petite
souris.

Et il tendit vers lui sa main o tait assise la jolie petite bte. Elle
est venue t'inviter au mariage de deux petites souris qui vont entrer en
mnage cette nuit. Elles habitent sous le garde-manger de ta mre, il
parat que c'est un appartement incomparable.

--Mais comment pourrai-je passer dans le petit trou de souris du parquet?
demanda Hjalmar.

--Laisse-moi faire! dit Ole Ferme-l'oeil, je vais te rendre tout petit.

De sa seringue magique il toucha Hjalmar qui aussitt devint de plus en
plus petit jusqu' n'tre pas plus grand qu'un doigt.

--Maintenant tu peux emprunter ses vtements au soldat de plomb, je
crois qu'ils t'iront bien.

--Allons-y, fit Hjalmar.

Et en un instant le voil habill comme le plus mignon petit soldat de
plomb.

--Voulez-vous avoir la bont de vous asseoir dans le d  coudre de
votre mre, dit la souris, j'aurai l'honneur de vous tirer.

--Mon Dieu, mademoiselle, allez-vous prendre cette peine? dit Hjalmar.

Et les voil partis au mariage de souris.

D'abord, ils passrent sous le parquet dans un long couloir, juste assez
haut pour que l'attelage du d  coudre pt y passer.

--Est-ce que a ne sent pas bon ici? dit la souris, tout le couloir a
t enduit de couenne, on ne peut pas faire mieux.

Puis ils arrivrent dans la salle du mariage.  droite se tenaient
toutes les souris femelles; elles susurraient et chuchotaient comme si
elles se moquaient les unes des autres,  gauche se tenaient les mles,
ils se lissaient la moustache avec leur patte. Au milieu de la salle se
tenaient les maris, debout dans une crote de fromage vide, et ils
s'embrassaient  bouche que veux-tu, devant tout le monde, puisqu'ils
taient fiancs et allaient se marier dans un instant.

Il arrivait de plus en plus d'invits et les souris taient serres 
s'craser, les maris taient placs au beau milieu de la porte, de
sorte qu'on ne pouvait ni entrer ni sortir. La salle tant frotte  la
couenne, on n'offrait rien d'autre  manger, mais comme dessert on
apporta un pois dans lequel une souris de la famille avait, de ses
petites dents, grav le nom des maris ou du moins leurs initiales.
C'tait tout  fait splendide.

Toutes les souris furent d'accord pour dire que c'tait un beau mariage.




Vendredi


--C'est inou combien de gens d'un certain ge voudraient m'avoir auprs
d'eux, dit Ole Ferme-l'oeil, surtout ceux qui ont quelque chose  se
reprocher. Mon bon petit Ole, me disent-ils, nous ne pouvons nous
endormir et toute la nuit nous sommes l  voir dfiler nos mauvaises
actions qui comme d'affreux petits dmons s'asseyent sur notre lit et
nous aspergent d'eau bouillante. Ne voudrais-tu pas venir les chasser
que nous puissions dormir d'un bon somme? Ils soupirent et ajoutent
tout bas: Nous te paierons bien. Bonsoir Ole, l'argent est sur le
bord de la fentre. Mais je ne fais pas a pour de l'argent, terminait
Ole Ferme-l'oeil.

--Qu'est-ce qui va arriver cette nuit? demanda Hjalmar.

--Eh bien! je ne sais pas si tu as envie de venir encore ce soir  un
mariage d'un tout autre genre que celui d'hier. La grande poupe de ta
soeur, celle qui a l'air d'un homme et qu'on appelle Hermann va pouser
la poupe Bertha, c'est d'ailleurs l'anniversaire de la poupe, il y
aura donc beaucoup de cadeaux.

--Oui, je connais a! dit Hjalmar, quand les poupes ont besoin de
robes neuves, ma soeur dcide que c'est leur anniversaire ou qu'elles se
marient. C'est arriv plus de cent fois.

--Oui, mais cette nuit, c'est le cent unime mariage et quand le cent
unime est termin, tout est fini. C'est pourquoi celui-ci sera
splendide. Regarde un peu!

Hjalmar regarda vers la table, la petite maison de carton tait l avec
ses fentres claires et tous les soldats de plomb prsentaient armes.
Les couples de fiancs taient assis par terre, le dos appuy au pied de
la table, trs songeurs, et ils avaient sans doute pour cela de bonnes
raisons. Ole Ferme-l'oeil, vtu de la jupe noire de grand-mre, les
bnit. Aprs la bndiction tous les meubles de la chambre entonnrent
la jolie chanson que voici, crite par le crayon sur l'air de la
retraite:


    _Notre chanson arrive comme le vent_
    _Sur le couple nuptial dans la chambre_
    _Tous deux raides comme des baguettes_
    _Ils sont faits de peau de gants_
    _Bravo, bravo pour la peau et les baguettes_
    _Nous le chantons  tous les vents._

Puis on leur offrit tous les cadeaux, ils avaient demand qu'il n'y et
rien de comestible car leur amour leur suffisait.

--Allons-nous rester dans le pays ou voyager  l'tranger? demanda le
mari. Ils prirent conseil de l'hirondelle qui avait beaucoup voyag et
de la vieille poule de la basse-cour qui avait couv cinq fois des
poussins.

L'hirondelle parla des pays chauds o le raisin pend en grandes et
lourdes grappes, o l'air est doux et o les montagnes ont des couleurs
qu'on ne connat pas du tout ici.

--Mais ils n'ont pas nos choux verts, dit la poule. J'ai pass un t 
la campagne avec mes poussins, il y avait un coin de gravier o nous
pouvions gratter, et puis il y avait une sortie vers un potager plein de
choux verts. Oh! qu'ils taient verts. Je ne peux rien m'imaginer de
plus beau.

--Mais un chou est pareil  un autre, dit l'hirondelle, et puis il fait
souvent si mauvais temps ici.

--Oui mais on y est bien habitu.

--Et puis il fait froid, on gle ici.

--Cela fait beaucoup de bien au chou. D'ailleurs, il arrive que nous
ayons chaud. Il y a quatre ans, nous avons eu un t qui a dur cinq
semaines o il faisait si chaud qu'on suffoquait. Et puis, nous n'avons
pas de ces btes venimeuses qu'ils ont l-bas et nous n'avons pas de
brigands. C'est une honte de ne pas trouver notre pays le plus beau du
monde. Vous ne mriteriez pas d'y vivre.

--Moi aussi, j'ai voyag. J'ai fait plus de douze lieues en voiture,
dans un panier, et je vous assure qu'un voyage n'a rien d'agrable.

--La poule est une femme raisonnable, dit la poupe Bertha. Moi non plus
je n'aime pas voyager dans les montagnes pour monter et descendre tout
le temps! Nous allons tout simplement nous installer l-bas sur le
gravier et nous nous promnerons dans le jardin aux choux.

Et on en resta l.




Samedi


--Vas-tu me raconter des histoires maintenant? dit le petit Hjalmar.

--Nous n'avons pas le temps ce soir, dit Ole en ouvrant au-dessus du
petit son plus beau parapluie. Regarde ces Chinois!

Et tout le parapluie ressemblait  une grande coupe chinoise orne
d'arbres bleus et de ponts arqus sur lesquels des petits Chinois
hochaient la tte.

--Il faut que le monde entier soit astiqu pour demain, dit encore Ole,
car c'est dimanche. Mon plus grand travail sera de descendre toutes les
toiles pour les astiquer aussi. Je les prends toutes dans mon tablier
mais il faut d'abord les numroter et mettre le mme chiffre dans les
trous o elles sont fixes l-haut afin de les remettre  leur bonne
place.

--Non, coutez Monsieur Ferme-l'oeil, vous exagrez, s'cria un portrait
accroch sur le mur contre lequel dormait le petit garon. Je suis
l'arrire grand-pre de Hjalmar. Merci de lui raconter des histoires,
mais vous ne devriez pas lui fausser ses notions. On ne peut pas
dcrocher les toiles et les polir.

--Merci  toi, vieil arrire-grand-pre, mais moi je suis encore plus
ancien que toi, je suis un vieux paen, les Romains et les Grecs
m'appelaient le dieu des Rves. J'ai toujours frquent les plus nobles
maisons et j'y vais encore; je sais parler aux petits et aux grands!
Tu n'as qu' raconter  ton ide maintenant.

Ole Ferme-l'oeil partit l-dessus en emportant son parapluie.




Dimanche


--Bonsoir, dit Ole Ferme-l'oeil, et Hjalmar le salua, puis il se leva et
retourna contre le mur le portrait de l'arrire-grand-pre afin qu'il ne
prt pas part  la conversation comme la veille.

--Voil! tu vas me raconter des histoires, celle des Cinq pois verts
qui habitaient la mme cosse, celle de l'Os de coq qui faisait la
cour  l'os de poule, celle de l'Aiguille  repriser si fire
d'elle-mme qu'elle se figurait tre une aiguille  coudre.

--Il ne faut pas abuser des meilleures choses! dit Ole Ferme-l'oeil, je
vais plutt te montrer quelqu'un; je vais te montrer mon frre, il
s'appelle aussi Ole Ferme-l'oeil mais ne vient jamais plus d'une fois
chez quelqu'un et quand il vient, il le prend avec lui sur son cheval et
il raconte: oh! quelles histoires! Il n'en sait que deux: une si
merveilleusement belle que personne au monde ne pourrait l'imaginer, une
si affreuse et si cruelle--impossible de la dcrire.

Et puis il leva dans ses bras le petit Hjalmar jusqu' la fentre et
lui dit:

--Regarde! voil mon frre, l'autre Ole Ferme-l'oeil qu'on appelle
aussi la Mort. Tu vois, il n'a pas du tout l'air mchant comme dans les
livres d'images o il n'est qu'un squelette, non, son costume est brod
d'argent et c'est un bel uniforme de hussard, une cape de velours noir
flotte derrire lui sur le cheval et il va au galop!

Hjalmar vit comment Ole Ferme-l'oeil galopait en entranant des jeunes
et des vieux sur son cheval, il en plaait certains devant lui et
d'autres derrire, mais toujours d'abord il demandait:

--Et comment est ton carnet de notes?

Tous rpondaient: Excellent.

--Faites-moi voir a! disait-il et il fallait lui montrer le carnet.

Ceux qui avaient Trs bien ou Excellent venaient devant et ils
entendaient une merveilleuse histoire, ceux qui n'avaient que Passable
ou Mdiocre, allaient derrire et entendaient l'histoire horrible.
Ils tremblaient et pleuraient, ils voulaient sauter  bas du cheval mais
ils ne le pouvaient plus, ils taient enchans  l'animal.

--Mais la Mort est un trs gentil Ole Ferme-l'oeil numro deux, dit
Hjalmar, je n'en ai pas peur du tout.

--Il ne faut pas en avoir peur, dit Ole, il faut seulement veiller 
avoir un bon carnet de notes.

--a, c'est un bon enseignement! murmura le portrait de
l'arrire-grand-pre, il est toujours utile de donner son avis!

Et il tait fort satisfait.

Et ceci est l'histoire d'Ole Ferme-l'oeil, il viendra srement ce soir
vous en raconter lui-mme bien davantage.






End of the Project Gutenberg EBook of Contes merveilleux, Tome I, by 
Hans Christian Andersen

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*** START: FULL LICENSE ***

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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