Project Gutenberg's Contes merveilleux, Tome II, by Hans Christian Andersen

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Title: Contes merveilleux, Tome II

Author: Hans Christian Andersen

Release Date: April 24, 2006 [EBook #18245]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME II ***




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Hans Christian Andersen

CONTES MERVEILLEUX

Tome II




Table des matires


L'ombre.
Le papillon.
Papotages d'enfants.
La pquerette.
La petite fille aux allumettes.
La petite Poucette.
La petite sirne.
La plume et l'encrier.
La princesse au petit pois.
La princesse et le porcher.
Quelque chose.
La reine des neiges.
   Premire Histoire Qui traite d'un miroir et de ses morceaux.
   Deuxime histoire Un petit garon et une petite fille.
   Troisime histoire Le jardin de la magicienne.
   Quatrime histoire Prince et princesse.
   Cinquime histoire La petite fille des brigands.
   Sixime histoire La femme lapone et la finnoise.
   Septime histoire Ce qui s'tait passe au chteau
     de la reine des neiges et ce qui eut lieu par la suite.
Une rose de la tombe d'Homre.
Le rossignol et l'Empereur.
Le sapin.
Le schilling d'argent
   I.
   II.
Le soleil raconte.
La Soupe  la brochette.
   I.
   II.  Ce que la premire souricelle avait vu et appris dans ses voyages
   III. Ce que raconta la seconde souricelle.
   IV.  Ce que dit la quatrime souris lorsqu'elle prit la parole avant
          la troisime
   V.   La merveilleuse recette.
Le stoque soldat de plomb.
La tirelire.
La vieille maison.
Le vieux rverbre.
Le vilain petit canard.
Les voisins.




L'ombre


Un jour, un savant homme des pays froids arriva dans une contre du Sud;
il s'tait rjoui d'avance de pouvoir admirer  son aise les beauts de
la nature que dveloppe dans ces rgions un climat fortun; mais quelle
dception l'attendait! Il lui fallut rester toute la journe comme
prisonnier  la maison, fentres fermes; et encore tait-on bien
accabl; personne ne bougeait; on aurait dit que tout le monde dormait
dans la maison, ou qu'elle tait dserte. Tout le jour, le soleil
dardait ses flammes sur la terrasse qui formait le toit; l'air tait
lourd, on se serait cru dans une fournaise: c'tait insupportable.

Le savant homme des pays froids tait jeune et robuste; mais sous ce
soleil torride, son corps se desschait et maigrissait  vue d'oeil; son
ombre mme se rtrcit et rapetissa, et elle ne reprenait de la vie et
de la force que lorsque le soleil avait disparu. C'tait un plaisir
alors de voir, ds qu'on apportait la lumire dans la chambre, cette
pauvre ombre se dtirer, et s'tendre le long de la muraille.

Le savant homme  ce moment se sentait aussi revivre; il se promenait
dans sa chambre pour ranimer ses jambes engourdies et allait sur son
balcon admirer le firmament toil. Sur tous ces balcons, il voyait
apparatre des gens qui venaient respirer l'air frais. La rue aussi
commenait  s'animer; les bourgeois s'installaient devant leurs portes;
des milliers de lumires scintillaient de toutes parts.

Il n'y avait qu'une maison o continut  rgner un complet silence;
c'tait celle en face de la demeure du savant tranger. Elle n'tait pas
inhabite cependant; sur le balcon verdissaient et fleurissaient de
belles plantes; il fallait que quelqu'un les arrost, le soleil sans
cela les aurait aussitt dessches.

La soire s'avanait; voil que la fentre du balcon s'entrouvrit un
peu; la chambre resta sombre; de l'intrieur arrivrent de doux sons
d'une musique que le savant tranger trouva dlicieuse, ravissante. Il
alla demander  son propritaire quelles taient les personnes qui
demeuraient en face; le brave homme lui rpondit qu'il n'en savait rien.

Une nuit, le savant tranger s'veilla; il avait, le soir, laiss la
fentre de son balcon ouverte; il regarda de ce ct et il crut
apercevoir une lueur extraordinaire rayonner du balcon de la maison d'en
face: les fleurs paraissaient briller comme de magnifiques flammes de
couleur, et au milieu d'elles se tenait une jeune fille d'une beaut
merveilleuse; elle semblait un tre thr, tout de feu.

Un autre soir, le savant tranger reposait sur son balcon; derrire lui,
dans la chambre, brlait une lumire, et, chose naturelle, il en
rsultait que son Ombre apparaissait sur la muraille de la maison d'en
face; l'tranger remua, l'Ombre bougea galement et la voil qui se
trouve entre les fleurs du balcon d'en face.

--Je crois, dit le savant tranger, que mon Ombre est en ce moment le
seul tre vivant de cette mystrieuse maison. Tiens, la fentre du
balcon est de nouveau entrouverte. Une ide! Si mon Ombre avait assez
d'esprit pour entrer voir ce qui se passe  l'intrieur et venir me le
redire.... Oui, continua-t-il, en s'adressant par plaisanterie  l'Ombre,
fais-moi donc le plaisir d'entrer l. Cela te va-t-il? Et en mme temps,
il fit un mouvement de tte que l'Ombre rpta comme si elle disait:
oui.

--Eh bien, c'est cela, reprit-il; mais ne t'oublie pas et reviens me
trouver.  ces mots, il se leva, rentra dans la chambre et laissa
retomber le rideau.

Alors, si quelqu'un s'tait trouv l, il aurait vu distinctement
l'Ombre pntrer lestement par la fentre d'en face et disparatre dans
l'intrieur.

Le lendemain, comme il ne faisait plus si chaud, le savant tranger
sortit. Le ciel tait couvert de nuages; mais voil qu'ils se dissipent,
le soleil reparat.

--Qu'est cela? s'crie l'tranger qui venait de se retourner pour
considrer un monument. Mais c'est affreux! Comment, je n'ai plus mon
Ombre! Elle m'a pris au mot; elle m'a quitt hier soir. Que vais-je
devenir?

Le soir, il se remit sur son balcon, la lumire derrire lui; il se
dressa de tout son haut, se baissa jusque par terre, fit mille
contorsions; puis il appela _hum hum_, et _pstt, pstt_; l'Ombre ne
reparut pas.

Dcidment, ce n'tait pas gai. Mais dans les pays chauds, la vgtation
est bien puissante; tout y pousse et prospre  merveille, et au bout de
huit jours, l'tranger aperut,  la lueur de sa lampe, un petit filet
d'ombre derrire lui.Quelle chance! se dit-il. La racine tait reste.

La nouvelle ombre grandit assez vite; au bout de trois semaines,
l'tranger s'enhardit  se montrer de jour en public, et lorsqu'il
repartit pour le Nord, sa patrie, on ne remarquait plus chez lui rien
d'extraordinaire.

De retour dans son pays, le savant homme crivit des livres sur les
vrits qu'il avait dcouvertes et sur ce qu'il avait vu dans ce monde
mridional.

Un soir qu'il tait dans sa chambre  mditer, il entend frapper
doucement  sa porte.Entrez! dit-il. Personne ne vint. Alors, il alla
ouvrir lui-mme la porte, et devant lui se trouva un homme d'une extrme
maigreur; mais il tait habill  la dernire mode: ce devait tre un
personnage de distinction.

-- qui ai-je l'honneur de parler? dit le savant.

--Oui, je le pensais bien, que vous ne me reconnatriez pas, rpondit
l'autre. Je ne suis pas bien gros, j'ai cependant maintenant un corps
vritable. Vous continuez  ne point me remettre? Mais, je suis votre
ancienne Ombre. Depuis que je vous ai quitt, acquis une belle fortune.
C'est ce qui me permettra de me racheter du servage o je me trouve
toujours vis--vis de vous.

--Non, permettez que je revienne de ma surprise, s'cria le savant.
Voyons, vous ne vous moquez pas de moi?

--Du tout, rpondit l'Ombre. Mon histoire n'est pas de celles qui se
passent tous les jours. Lorsque vous m'avez autorise  vous quitter,
j'en ai profit comme vous le savez. Cependant, au milieu de mon
bonheur, j'ai prouv le dsir de vous revoir encore une fois avant
votre mort, ainsi que ce pays. Je sais que vous avez une nouvelle ombre.
Ai-je  lui payer quelque chose parce qu'elle remplit mon service, et 
vous combien devrai-je si je veux me racheter?

--Comment, c'est vraiment toi? dit le savant. Jamais je n'aurais eu
l'ide qu'on pouvait retrouver son Ombre sous la forme d'un tre humain.

--Pardon si j'insiste, reprit l'Ombre. Quelle somme ai-je  vous verser
pour que vous renonciez  l'autorit que vous avez toujours sur moi?

--Laisse donc ces sornettes, dit le savant. Comment peut-il tre
question d'argent entre nous. Je t'affranchis et je te fais libre comme
l'air. Je suis enchant d'apprendre que tu as si bien fait ton chemin
dans ce monde. Seulement je te prie d'une chose; raconte-moi tes
aventures depuis le moment o tu t'es faufile par la fentre du balcon
dans la maison en face de celle que nous habitions.

--Je veux bien vous en faire le rcit, dit l'Ombre; mais promettez-moi
de n'en rien rvler, de ne pas apprendre aux gens que je n'ai t qu'un
tre impalpable. Il me peut venir l'ide de me marier, et je ne tiens
pas  ce qu'on me suppose sans consistance.

--C'est entendu, dit le savant.

Avant de commencer, l'Ombre s'installa  son aise. Elle tait toute
vtue de noir, ses vtements taient du drap le plus fin, ses bottes en
vernis; elle portait un chapeau  claque, dont par un ressort on pouvait
faire une simple galette: on venait d'inventer ce genre de coiffure, qui
n'tait encore d'usage que dans la plus haute socit.

Elle s'assit et posa ses bottes vernies sur la tte de la nouvelle ombre
qui lui avait succd et qui se tenait comme un fidle caniche aux pieds
du savant; celle-ci ne parut pas ressentir l'humiliation et ne bougea
pas, voulant couter attentivement comment la premire s'y tait prise
pour se dgager de son esclavage.

--Vous ignorez encore, commena l'Ombre parvenue, qui demeurait dans la
fameuse maison d'en face, qui vous intriguait l-bas dans les pays
chauds. C'tait ce qu'il y a de plus sublime au monde: la Posie en
personne. Je ne restai que trois semaines auprs d'elle, et j'appris
dans ces quelques jours sur les secrets de l'univers et le cours du
monde plus que si j'avais vcu autre part trois mille ans. Et
aujourd'hui je puis dire sans craindre d'tre mis  l'preuve: je sais
tout, j'ai tout vu.

--La Posie! s'cria le savant. Comment n'y ai-je pas pens? Mais oui,
dans les grandes villes, elle vit dans l'isolement, toute solitaire;
bien peu s'intressent  elle. Je ne l'ai aperue qu'un instant, et
encore n'tais-je qu' moiti veill. Elle se tenait sur le balcon;
autour d'elle une aurole brillait comme une de nos aurores borales;
elle tait au milieu d'un parterre de fleurs qu'on aurait prises pour
des flammes. Mais continue, continue: donc tu entras par la fentre du
balcon, et alors....

--Je me trouvai dans une antichambre o rgnait comme une sorte de
crpuscule; la porte qui tait ouverte donnait sur une longue enfilade
de superbes appartements qui communiquaient tous ensemble; la lumire y
tait blouissante, et m'aurait infailliblement tue si je m'y tais
aventure. Mais provenant de vous, j'avais suffisamment de votre sagesse
pour rester  l'abri et tout observer de mon petit coin. Dans le fond je
vis la Posie, assise sur son trne.

--Et ensuite? interrompit le savant. Ne me fais pas languir.

--Je vous l'ai dj dit, reprit l'Ombre, j'ai vu dfiler devant moi tout
ce qui existe: le pass et une partie de l'avenir. Mais, par parenthse,
je vous demanderai s'il n'est pas convenable que vous cessiez de me
tutoyer. J'en fais l'observation, non par orgueil, mais en raison de ma
science maintenant si suprieure  la vtre, et surtout  cause de ma
situation de fortune, chose qui ici-bas rgle partout les relations de
socit.

--Vous avez parfaitement raison, dit le savant. Excusez-moi de ne pas y
avoir song de moi-mme. Mais continuez, je vous prie.

--Je ne puis, reprit l'Ombre, que vous rpter: j'ai tout vu et je sais
tout.

--Mais enfin, dit le savant, ces magnifiques appartements, comment
taient-ils? tait-ce comme un temple sacr? ou bien s'y serait-on cru
sous le ciel toil? ou bien encore dans une fort mystrieuse? Ce sont
l les lieux o nous aimons  supposer que demeure la Posie.

--Maintenant que j'ai tout vu et que je connais tout, dit l'Ombre, il
m'est pnible d'entrer dans les menus dtails.

--Apprenez-moi au moins, dit le savant, si dans ces splendides salles
vous avez aperu les dieux des temps antiques, les hros des ges
passs? Les sylphides, les gentilles elfes n'y dansaient-elles pas des
rondes?

--Vous ne voulez donc pas comprendre que je ne puis vous en dire plus.
Si vous aviez t  ma place, dans ce sjour enchant, vous seriez pass
 l'tat d'tre suprieur  l'homme; moi qui n'tais qu'une ombre, j'ai
avanc jusqu' la condition d'homme. Or le propre de l'humanit c'est de
faire l'important, c'est de se prvaloir  l'excs de ses avantages.
Donc il est tout naturel qu'ayant tout vu, je ne vous communique rien de
ma science.

J'ai d'autant plus de raison de montrer quelque hauteur, qu'tant dans
l'antichambre du palais, j'ai saisi la ressemblance de mon tre intime
avec la Posie: tous deux nous sommes des reflets.

Lorsque, devenue homme, j'abandonnai la demeure de la Posie, vous
aviez quitt la ville. Je me trouvai un matin, dans les rues, richement
habille comme un prince. D'abord, l'tranget de ma nouvelle situation
me fit un singulier effet; et je me blottis tout le jour dans le coin
d'une ruelle carte.

Le soir je parcourus les rues au clair de lune: je grimpai tout en haut
des murailles, jusqu'au faite des toits et je regardai dans les maisons,
 travers les fentres des beaux salons et des humbles mansardes.
Personne ne se dfilait de moi, et je dcouvris toutes les vilaines
choses que disent et que font les hommes quand ils se croient  l'abri
de tout regard observateur. Si j'avais mis dans une gazette toutes les
noirceurs, les indignits, les intrigues, que je dcouvrais, on n'aurait
plus lu que ce journal dans tout l'univers. Mais quels ennemis cela
m'aurait procurs! Je prfrai profiter de ma clairvoyance, et je fis
par lettre particulire connatre aux gens que je savais leurs mfaits.
Partout o je passais, on vivait dans des transes terribles; on me
dtestait comme la mort, mais en face on me choyait, on me faisait fte,
on m'accablait de magnifiques cadeaux et d'honneurs. Les acadmiciens me
nommaient un des leurs, les tailleurs m'habillaient pour rien, les
fournisseurs me donnaient ce qu'ils avaient de mieux pour m'obliger 
taire leurs fraudes; les financiers me bourraient d'or; les femmes
disaient qu'on ne pouvait imaginer un plus bel homme que moi. Je me
laissais faire, c'est ainsi que je suis devenue le personnage que vous
voyez.

Maintenant je vous quitte pour aller  mes affaires. Au revoir. Voici
ma carte. Je demeure du ct du soleil; quand il pleut, vous me
trouverez toujours chez moi. Mais je vous prviens que je pars demain
pour faire mon tour du globe.

L'Ombre s'en fut. Le savant resta absorb dans ses rflexions sur cette
trange aventure. Des annes se passrent. Un beau jour l'Ombre reparut.

--Comment allez-vous? dit-elle.

--Pas trop bien, dit le savant. J'cris de mon mieux sur le Vrai, le
Beau et le Bien; mais mes livres n'intressent presque personne, et j'ai
la faiblesse de m'en affecter. Vous me voyez tout dsespr.

--Ce n'est gure mon cas, dit l'Ombre. Voyez comme j'engraisse et comme
j'ai bonne mine. C'est l le vrai but de la vie; vous ne savez pas
prendre le monde tel qu'il est, et exploiter ses dfauts. Cela vous
ferait du bien de voyager un peu. Justement, je vais repartir pour un
autre continent: voulez-vous m'accompagner? je vous dfraierai de tout;
nous aurons un train de grands seigneurs. Mais il y a une condition.
Vous savez, je n'ai pas d'ombre, moi: eh bien, vous remplirez cet emploi
auprs de moi.

--C'est trop fort ce que vous me proposez l, dit le savant; c'est
presque de l'impudence. Comment, je vous ai affranchie, sans rien vous
demander, et vous voulez faire de moi votre esclave?

--C'est le cours de ce monde, rpondit l'Ombre. Il y a des hauts et des
bas: les matres deviennent des valets; et quand les valets commandent,
ils font les tyrans. Vous ne voulez pas accepter;  votre aise!

L'Ombre repartit de nouveau.

Le pauvre savant alla de mal en pis; les peines et les chagrins vinrent
le harceler. Moins que jamais on faisait attention  ce qu'il crivait
sur le Vrai, le Beau et le Bien. Il finit par tomber malade.

--Mais comme vous maigrissez, lui dit-on, vous avez l'air d'une ombre!

Ces mots involontairement cruels firent tressaillir l'infortun savant.

--Il vous faut aller aux eaux, lui dit l'Ombre qui revint lui faire une
visite. Il n'y a pas d'autre remde pour votre sant. Vous avez dans le
temps refus l'offre que je vous faisais de vous prendre pour mon ombre.
Je vous la ritre en raison de nos anciennes relations. C'est moi qui
paye les frais de voyage; je suis aussi oblige d'aller aux eaux afin de
faire pousser ma barbe qui ne veut pas crotre suffisamment pour que
j'aie l'air de dignit qui convient  ma position. Donc vous serez mon
compagnon. Vous crirez la relation de nos prgrinations. Soyez cette
fois raisonnable et ne repoussez pas ma proposition.

Le savant, press par la ncessit, fit taire sa fiert et ils
partirent. L'Ombre avait toujours la place d'honneur; selon le soleil,
le savant avait  virer et  tourner, de faon  bien figurer une ombre.
Cela ne le peinait ni ne l'affectait mme pas; il avait trs bon coeur,
il tait trs doux et aimable et il se disait que si cette fantaisie
faisait plaisir  l'Ombre, autant valait la satisfaire. Un jour il lui
dit:

--Maintenant que nous voil redevenus intimes comme autrefois, ne
serait-il pas mieux de nous tutoyer de nouveau?

--Votre proposition est trs flatteuse, rpondit l'Ombre d'un air pinc
qui convenait  sa qualit de matre; mais comprenez bien ceci que je
vais vous dire en toute franchise. Je me sentirais tout boulevers, si
vous veniez me tutoyer de nouveau; cela me rappellerait trop mon
ancienne position subalterne. Mais je veux bien, moi, vous tutoyer: de
la sorte votre dsir sera accompli au moins  moiti.

Et ainsi fut fait. Le brave savant ne protesta pas.

Il parat que c'est le cours du monde, se dit-il, et il n'y pensa
plus.

Ils s'installrent dans une ville d'eaux o il y avait beaucoup
d'trangers de distinction, et entre autres la fille d'un roi,
merveilleusement belle; elle tait venue pour se faire gurir d'une
grave maladie: sa vue tait trop perante; elle voyait les choses trop
distinctement et cela lui enlevait toute illusion.

Elle remarqua que le seigneur nouvellement arriv n'tait pas un
seigneur ordinaire.

On prtend qu'il est ici, se dit-elle, pour que les eaux fassent
crotre sa barbe; moi je sais  quoi m'en tenir sur son infirmit, c'est
qu'il ne projette pas d'ombre.

Sa curiosit tait vivement veille, et  la promenade elle se fit
aussitt prsenter le seigneur tranger. En sa qualit de fille d'un
puissant roi, elle n'tait pas habitue  user de circonlocutions; aussi
dit-elle  brle-pourpoint:--Je connais votre maladie; vous souffrez de
ne pas avoir d'ombre.

--Vos paroles me remplissent de joie, rpondit l'Ombre, elles me
prouvent que Votre Altesse Royale est sur la voie de gurison et que
votre vue commence  se troubler et  vous abuser. Loin de ne pas avoir
d'ombre, j'en ai une tout extraordinaire; c'est dans ma nature de
rechercher tout ce qui est particulier, et je ne me suis pas contente
d'une de ces ombres comme en ont les hommes en gnral. J'ai pour ombre
un homme en chair et en os; qui plus est, de mme que souvent on donne 
ses domestiques pour leur livre un drap plus fin que celui qu'on porte
soi-mme, j'ai tant fait que cet tre a lui-mme une ombre. Cela m'est
revenu bien cher; mais encore une fois je raffole de ce qui est rare.

--Que me dites-vous l? s'cria la princesse. Oh! bonheur, mes yeux
commencent  me tromper! Ces eaux sont vraiment admirables.

Ils se sparrent avec les plus grands saluts.

Je pourrais cesser ma cure, se dit-elle; mais je veux encore rester
quelque temps. Ce prince m'intresse beaucoup...

Le soir, dans la grande salle de bal, la fille du roi et l'Ombre firent
un tour de danse. Elle tait lgre comme une plume; mais lui tait
lger comme l'air; jamais elle n'avait rencontr un pareil danseur. Elle
lui dit quel tait le royaume de son pre; l'Ombre connaissait le pays,
l'ayant visit dans le temps. La princesse alors en tait absente.
L'Ombre s'tait amuse, selon son ordinaire,  grimper aux murs du
palais du roi et  regarder par les fentres, par les ouvertures des
rideaux et mme par le trou des serrures; elle avait appris une foule de
petits secrets de la cour, auxquels, en causant avec la princesse, elle
fit de fines allusions.

Que d'esprit et de tact il a, ce jeune et galant prince! se dit la
princesse, et elle se sentit un grand penchant pour lui. L'Ombre s'en
aperut redoubla d'amabilit.  la troisime danse, la princesse fut sur
le point de lui avouer que son coeur tait touch; mais elle avait un
fond de raison et pensait  son royaume; elle se dit:

Ce prince est fort spirituel, sa conversation est trs intressante,
c'est fort bien; il danse divinement, c'est encore mieux. Mais, pour
qu'il puisse m'aider  gouverner mes millions de sujets, il faudrait
aussi qu'il et de solides connaissances: c'est trs important; aussi
vais-je lui faire subir un petit examen.

Et elle lui adressa une question si extraordinairement difficile,
qu'elle-mme n'aurait pas t en tat d'y rpondre. L'Ombre fit une
lgre moue.

--Vous ne connaissez pas la solution? dit-elle d'un air dsappoint.

--Ce n'est pas cela, dit l'Ombre; seulement je suis un peu dconcerte
parce que vous n'avez pas cru devoir m'interroger sur une matire un peu
plus ardue. Quant  cette question, je connais la rponse depuis ma
premire jeunesse, au point que mon ombre, qui se tient l-bas, pourrait
vous en dire la solution.

--Votre ombre! s'cria la princesse, mais ce serait un phnomne unique.

--Je ne l'assure pas entirement, dit l'Ombre, mais je crois qu'il en
est ainsi. Toute ma vie je me suis occupe de science et il est naturel
que mon ombre tienne de moi. Seulement, en raison mme des connaissances
qu'elle a pu acqurir, elle ne manque pas d'orgueil et elle a la
prtention d'tre traite comme un tre humain vritable. Je me
permettrai de prier votre Altesse Royale de tolrer sa manie, afin
qu'elle reste de bonne humeur et rponde convenablement.

--Rien de plus juste, dit la princesse.

Elle alla trouver le savant, qui se tenait contre la porte, et elle
causa avec lui du soleil et de la lune, des profondeurs des cieux et des
entrailles de la terre; elle l'interrogea sur les nations des contres
les plus loignes. Il ne resta pas court une seule fois, et il apprit 
la princesse les choses les plus intressantes.

Celui qui a une ombre aussi savante, se dit-elle, doit tre un
vritable phnix. Ce sera une bndiction pour mon peuple, que je le
choisisse pour partager mon trne: ma rsolution est prise.

Elle fit connatre ses intentions  l'Ombre, qui les accueillit avec une
grce et une dignit parfaites. Il fut convenu que la chose serait tenue
secrte, jusqu'au moment o l'on serait de retour dans le royaume de la
princesse.

--C'est cela, dit l'Ombre, nous ne laisserons rien deviner  personne,
pas mme  mon ombre.

Elle avait ses raisons particulires pour prendre cette prcaution.

--coute bien, mon ami, dit l'Ombre  son ancien matre le savant. Je
suis arrive au comble de la puissance et de la richesse et je pense 
faire ta fortune. Tu habiteras avec moi le palais du roi et tu auras
cent mille cus par an. Mais, prends en bien note, tu passeras plus que
jamais pour mon ombre, et tu ne rvleras  personne que tu as toujours
t un homme.

--Non, je ne veux pas tremper dans cette fourberie.  moi il serait gal
d'tre votre infrieur, mais je ne veux pas que vous trompiez tout un
peuple et la fille du roi par-dessus le march. Je dirai tout; que je
suis un homme, que vous n'tes qu'une ombre vtue d'habits d'homme, un
reflet, une chimre.

--Personne ne te croira, dit l'Ombre. Calme-toi, ou j'appelle la garde.

--Je m'en vais trouver la princesse, dit le savant, et tout lui rvler.

--J'y serai avant toi, dit l'Ombre, car tu vas aller tout droit en
prison.

La garde arriva et obit  celui qui tait connu comme le fianc de la
fille du roi. Le pauvre savant fut jet dans un noir cachot.

--Tu trembles, dit la princesse lorsqu'elle vit entrer l'Ombre.
Qu'est-il arriv?

--Je viens d'assister  un spectacle navrant, rpondit l'Ombre. Pense
donc, mon ombre a t prise de folie. Voil ce que c'est!  ma suite
elle s'est toujours occupe de hautes sciences, et la tte lui aura
tourn. Ne s'imagine-t-elle pas qu'elle a toujours t homme? Mais il y
a plus: elle prtend que je ne suis que son ombre!

--C'est pouvantable! s'cria la princesse. Elle est enferme, n'est-ce
pas?

--Oui certes, dit l'Ombre. Je crains bien qu'elle ne se remette jamais.

--Pauvre ombre! dit la princesse. Elle doit tre fort malheureuse: un
tre aussi mobile qui se trouve claquemur dans une troite cellule! Ce
serait probablement lui rendre un grand service que de la dlivrer de
son petit souffle de vie. Et puis dans ce temps de rvolutions, o l'on
voit les peuples toujours s'intresser  ceux que nous autres souverains
sommes censs perscuter, il est peut-tre sage de se dbarrasser d'elle
en secret.

--Cela me semble bien dur cependant, dit l'Ombre d'un air contrit et en
soupirant; elle m'a servie si fidlement!

--J'apprcie tes scrupules, dit la princesse, et je reconnais une fois
de plus combien tu as un noble caractre. Mais ceux qui sont chargs
d'une couronne ne peuvent pas couter leur coeur. Donc je m'en tiendrai
 ce que j'ai pens.

Le soir, toute la ville fut illumine splendidement;  chaque seconde
retentissait un coup de canon. Les cris de joie du peuple se mlaient
aux _boum boum_. C'tait magnifique. Un superbe feu d'artifice fut tir
devant le palais, et la fille du roi et son poux vinrent sur le balcon
recevoir les acclamations.

Le bruit tourdissant de la fte ne troubla pas le pauvre savant; il
tait dj mis  mort et enterr.




Le papillon


Le papillon veut se marier et, comme vous le pensez bien, il prtend
choisir une fleur jolie entre toutes les fleurs. Elles sont en grand
nombre et le choix dans une telle quantit est embarrassant. Le papillon
vole tout droit vers les pquerettes. C'est une petite fleur que les
Franais nomment aussi marguerite. Lorsque les amoureux arrachent ses
feuilles,  chaque feuille arrache ils demandent:

--M'aime-t-il ou m'aime-t-elle un peu, beaucoup, passionnment, pas du
tout? La rponse de la dernire feuille est la bonne. Le papillon
l'interroge:

--Chre dame Marguerite, dit-il, vous tes la plus avise de toutes les
fleurs. Dites-moi, je vous prie, si je dois pouser celle-ci ou
celle-l.

La marguerite ne daigna pas lui rpondre. Elle tait mcontente de ce
qu'il l'avait appele dame, alors qu'elle tait encore demoiselle, ce
qui n'est pas du tout la mme chose. Il renouvela deux fois sa question,
et, lorsqu'il vit qu'elle gardait le silence, il partit pour aller faire
sa cour ailleurs. On tait aux premiers jours du printemps. Les crocus
et les perce-neige fleurissaient  l'entour.

--Jolies, charmantes fleurettes! dit le papillon, mais elles ont encore
un peu trop la tournure de pensionnaires. Comme les trs jeunes gens, il
regardait de prfrence les personnes plus ges que lui.

Il s'envola vers les anmones; il les trouva un peu trop amres  son
got. Les violettes lui parurent trop sentimentales. La fleur de tilleul
tait trop petite et, de plus, elle avait une trop nombreuse parent. La
fleur de pommier rivalisait avec la rose, mais elle s'ouvrait
aujourd'hui pour prir demain, et tombait au premier souffle du vent; un
mariage avec un tre si dlicat durerait trop peu de temps. La fleur des
pois lui plut entre toutes; elle est blanche et rouge, frache et
gracieuse; elle a beaucoup de distinction et, en mme temps, elle est
bonne mnagre et ne ddaigne pas les soins domestiques. Il allait lui
adresser sa demande, lorsqu'il aperut prs d'elle une cosse 
l'extrmit de laquelle pendait une fleur dessche:

--Qu'est-ce cela? fit-il.

--C'est ma soeur, rpondit Fleur des Pois.

--Vraiment, et vous serez un jour comme cela! s'cria le papillon qui
s'enfuit.

Le chvrefeuille penchait ses branches en dehors d'une haie; il y avait
l une quantit de filles toutes pareilles, avec de longues figures au
teint jaune.

-- coup sr, pensa le papillon, il tait impossible d'aimer cela.

Le printemps passa, et l't aprs le printemps. On tait  l'automne,
et le papillon n'avait pu se dcider encore. Les fleurs talaient
maintenant leurs robes les plus clatantes; en vain, car elles n'avaient
plus le parfum de la jeunesse. C'est surtout  ce frais parfum que sont
sensibles les coeurs qui ne sont plus jeunes; et il y en avait fort peu,
il faut l'avouer, dans les dahlias et dans les chrysanthmes. Aussi le
papillon se tourna-t-il en dernier recours vers la menthe. Cette plante
ne fleurit pas, mais on peut dire qu'elle est fleur tout entire, tant
elle est parfume de la tte au pied; chacune de ses feuilles vaut une
fleur, pour les senteurs qu'elle rpand dans l'air.C'est ce qu'il me
faut, se dit le papillon; je l'pouse. Et il fit sa dclaration.

La menthe demeura silencieuse et guinde, en l'coutant.  la fin elle
dit:

--Je vous offre mon amiti, s'il vous plat, mais rien de plus. Je suis
vieille, et vous n'tes plus jeune. Nous pouvons fort bien vivre l'un
pour l'autre; mais quant  nous marier... sachons  notre ge viter le
ridicule.

C'est ainsi qu'il arriva que le papillon n'pousa personne. Il avait t
trop long  faire son choix, et c'est une mauvaise mthode. Il devint
donc ce que nous appelons un vieux garon.

L'automne touchait  sa fin; le temps tait sombre, et il pleuvait. Le
vent froid soufflait sur le dos des vieux saules au point de les faire
craquer. Il n'tait pas bon vraiment de se trouver dehors par ce
temps-l; aussi le papillon ne vivait-il plus en plein air. Il avait par
fortune rencontr un asile, une chambre bien chauffe o rgnait la
temprature de l't. Il y et pu vivre assez bien, mais il se dit: Ce
n'est pas tout de vivre; encore faut-il la libert, un rayon de soleil
et une petite fleur. Il vola vers la fentre et se heurta  la vitre.
On l'aperut, on l'admira, on le captura et on le ficha dans la bote
aux curiosits. Me voici sur une tige comme les fleurs, se dit le
papillon. Certainement, ce n'est pas trs agrable; mais enfin on est
cas: cela ressemble au mariage. Il se consolait jusqu' un certain
point avec cette pense.C'est une pauvre consolation, murmurrent
railleusement quelques plantes qui taient l dans des pots pour gayer
la chambre. Il n'y a rien  attendre de ces plantes bien installes
dans leurs pots, se dit le papillon; elles sont trop  leur aise pour
tre humaines.




Papotages d'enfants


Dans la maison d'un marchand, de nombreux enfants se runirent un jour,
des enfants de familles riches, des enfants de familles nobles. Monsieur
le marchand avait russi; c'tait un homme rudit puisque jadis, il
tait entr  l'Universit. Son pre qui avait commenc comme simple
commerant, mais honnte et entreprenant, lui avait fait lire des
livres. Son commerce rapportait bien et le marchand faisait encore
multiplier cette richesse. Il avait aussi bon coeur et la tte bien en
place, mais de cela on parlait bien moins souvent que de sa grosse
fortune. Se runissaient chez lui des gens nobles, comme on dit, par
leur titre, mais aussi par leur esprit, certains mme par les deux  la
fois mais d'autres ni par l'un ni par l'autre. En ce moment, une petite
soire d'enfants y avait lieu, on entendait des enfants papoter; et les
enfants n'y vont pas par quatre chemins. Il y avait par exemple une
petite fille trs mignonne mais terriblement prtentieuse; c'taient ses
domestiques qui le lui avaient appris, pas ses parents qui taient bien
trop raisonnables pour cela. Son pre tait majordome, c'tait une haute
fonction et elle le savait bien.

--Je suis une enfant de majordome, se vantait-elle.

Elle pouvait aussi bien tre la fille des Tartempion, on ne choisit pas
ses parents. Elle raconta aux autres qu'elle tait noble et affirma
que celui qui n'tait pas bien n n'arriverait jamais  rien dans la
vie. On pouvait travailler avec assiduit, si l'on n'est pas bien n on
n'arrivera  rien.

--Et ceux dont les noms se terminent par sen, proclama-t-elle, ne
pourront jamais russir dans la vie. Devant tous ces sen et sen, il n'y
a plus que poser ses mains sur les hanches et s'en tenir bien  l'cart!

Et aussitt elle posa ses jolies petites mains  sa taille, les coudes
bien pointus pour montrer aux autres comment il fallait traiter ces
gens-l. Quels jolis bras avait-elle! Une petite fille trs charmante!

Or, la fille de monsieur le Marchand se mit en colre. C'est que son
pre s'appelait Madsen et c'est aussi, hlas! un nom en sen; elle se
gonfla et dclara avec fiert:

--Seulement mon pre peut acheter pour cent cus d'or de friandises et
les jeter dans la rue! Et pas le tien!

--Ce n'est rien, mon pre  moi, se vanta la fillette d'un rdacteur,
peut mettre ton pre et ton pre et tous les pres dans le journal! Tout
le monde a peur de lui, dit maman, car c'est mon pre qui dirige le
journal.

Et elle leva son petit nez comme si elle tait une vraie princesse qui
doit pointer son nez en l'air.

Par la porte entrouverte, un garon pauvre regardait. Il tait d'une
famille si pauvre qu'il n'avait mme pas le droit d'entrer dans la
chambre. Il avait aid la cuisinire  faire tourner la broche et, en
rcompense, on l'autorisait  prsent  se placer pour un petit moment
derrire la porte pour regarder ces enfants nobles, pour voir comme ils
s'amusaient bien; c'tait un grand honneur pour lui.

--Oh, si je pouvais tre l'un d'eux! soupira-t-il.

Puis il entendit ce qu'il s'y disait et cela suffit  lui faire baisser
la tte. Chez lui, on n'avait pas un cu au fond du bahut, et on ne
pouvait pas se permettre d'acheter les journaux et encore moins d'y
crire. Et le pire de tout: le nom de son pre, et donc le sien aussi,
se terminait par sen, il n'arriverait donc jamais  rien dans la vie.
Quelle triste affaire! On ne pouvait pourtant pas dire qu'il n'tait pas
n, pas cela, il tait bel et bien n, sinon il ne serait pas l.

Quelle soire!

Quelques annes plus tard, les enfants devinrent adultes. Une magnifique
maison fut construite dans la ville. Dans cette maison, il y avait plein
d'objets somptueux, tout le monde voulait les voir, mme des gens qui
n'habitaient pas la ville, venaient pour les regarder. Devinez  quel
enfant de notre histoire appartenait cette maison? Et bien, la rponse
est facile... ou plutt pas si facile que a. Elle appartenait au pauvre
garon, parce qu'il tait quand mme devenu quelqu'un bien que son nom
se termint en sen, il s'appelait Thorvaldsen. Et les trois autres
enfants? Ces enfants remplis d'orgueil pour leur titre, l'argent ou
l'esprit? Ils n'avaient rien  s'envier les uns aux autres, ils taient
gaux... et comme ils avaient un bon fond, ils devinrent de bons et
braves adultes. Et ce qu'ils avaient pens et dit autrefois n'tait
que... papotage d'enfants.




La pquerette


coutez bien cette petite histoire.

 la campagne, prs de la grande route, tait situe une gentille
maisonnette que vous avez sans doute remarque vous-mme. Sur le devant
se trouve un petit jardin avec des fleurs et une palissade verte; non
loin de l, sur le bord du foss, au milieu de l'herbe paisse,
fleurissait une petite pquerette. Grce au soleil qui la chauffait de
ses rayons aussi bien que les grandes et riches fleurs du jardin, elle
s'panouissait d'heure en heure. Un beau matin, entirement ouverte,
avec ses petites feuilles blanches et brillantes, elle ressemblait  un
soleil en miniature entour de ses rayons. Qu'on l'apert dans l'herbe
et qu'on la regardt comme une pauvre fleur insignifiante, elle s'en
inquitait peu. Elle tait contente, aspirait avec dlices la chaleur du
soleil, et coutait le chant de l'alouette qui s'levait dans les airs.

Ainsi, la petite pquerette tait heureuse comme par un jour de fte, et
cependant c'tait un lundi. Pendant que les enfants, assis sur les bancs
de l'cole, apprenaient leurs leons, elle, assise sur sa tige verte,
apprenait par la beaut de la nature la bont de Dieu, et il lui
semblait que tout ce qu'elle ressentait en silence, la petite alouette
l'exprimait parfaitement par ses chansons joyeuses. Aussi regarda-t-elle
avec une sorte de respect l'heureux oiseau qui chantait et volait, mais
elle n'prouva aucun regret de ne pouvoir en faire autant.

Je vois et j'entends, pensa-t-elle; le soleil me rchauffe et le vent
m'embrasse. Oh! j'aurais tort de me plaindre.

En dedans de la palissade se trouvaient une quantit de fleurs roides et
distingues; moins elles avaient de parfum, plus elles se redressaient.
Les pivoines se gonflaient pour paratre plus grosses que les roses:
mais ce n'est pas la grosseur qui fait la rose. Les tulipes brillaient
par la beaut de leurs couleurs et se pavanaient avec prtention; elles
ne daignaient pas jeter un regard sur la petite pquerette, tandis que
la pauvrette les admirait en disant: Comme elles sont riches et belles!
Sans doute le superbe oiseau va les visiter. Dieu merci, je pourrai
assister  ce beau spectacle.

Et au mme instant, l'alouette dirigea son vol, non pas vers les
pivoines et les tulipes, mais vers le gazon, auprs de la pauvre
pquerette, qui, effraye de joie, ne savait plus que penser.

Le petit oiseau se mit  sautiller autour d'elle en chantant: Comme
l'herbe est moelleuse! Oh! la charmante petite fleur au coeur d'or et 
la robe d'argent!

On ne peut se faire une ide du bonheur de la petite fleur. L'oiseau
l'embrassa de son bec, chanta encore devant elle, puis il remonta dans
l'azur du ciel. Pendant plus d'un quart d'heure, la pquerette ne put se
remettre de son motion.  moiti honteuse, mais ravie au fond du coeur,
elle regarda les autres fleurs dans le jardin. Tmoins de l'honneur
qu'on lui avait rendu, elles devaient bien comprendre sa joie; mais les
tulipes se tenaient encore plus roides qu'auparavant; leur figure rouge
et pointue exprimait leur dpit. Les pivoines avaient la tte toute
gonfle. Quelle chance pour la pauvre pquerette qu'elles ne pussent
parler! Elles lui auraient dit bien des choses dsagrables. La petite
fleur s'en aperut et s'attrista de leur mauvaise humeur.

Quelques moments aprs, une jeune fille arme d'un grand couteau affil
et brillant entra dans le jardin, s'approcha des tulipes et les coupa
l'une aprs l'autre.

--Quel malheur! dit la petite pquerette en soupirant; voil qui est
affreux; c'en est fait d'elles.

Et pendant que la jeune fille emportait les tulipes, la pquerette se
rjouissait de n'tre qu'une pauvre petite fleur dans l'herbe.
Apprciant la bont de Dieu, et pleine de reconnaissance, elle referma
ses feuilles au dclin du jour, s'endormit et rva toute la nuit au
soleil et au petit oiseau.

Le lendemain matin, lorsque la pquerette eut rouvert ses feuilles 
l'air et  la lumire, elle reconnut la voix de l'oiseau, mais son chant
tait tout triste. La pauvre alouette avait de bonnes raisons pour
s'affliger: on l'avait prise et enferme dans une cage suspendue  une
croise ouverte. Elle chantait le bonheur de la libert, la beaut des
champs verdoyants et ses anciens voyages  travers les airs.

La petite pquerette aurait bien voulu lui venir en aide: mais comment
faire? C'tait chose difficile. La compassion qu'elle prouvait pour le
pauvre oiseau captif lui fit tout  fait oublier les beauts qui
l'entouraient, la douce chaleur du soleil et la blancheur clatante de
ses propres feuilles.

Bientt deux petits garons entrrent dans le jardin; le plus grand
portait  la main un couteau long et affil comme celui de la jeune
fille qui avait coup les tulipes. Ils se dirigrent vers la pquerette,
qui ne pouvait comprendre ce qu'ils voulaient.

--Ici nous pouvons enlever un beau morceau de gazon pour l'alouette, dit
l'un des garons, et il commena  tailler un carr profond autour de la
petite fleur.

--Arrache la fleur! dit l'autre.

 ces mots, la pquerette trembla d'effroi. tre arrache, c'tait
perdre la vie; et jamais elle n'avait tant bni l'existence qu'en ce
moment o elle esprait entrer avec le gazon dans la cage de l'alouette
prisonnire.

--Non, laissons-la, rpondit le plus grand; elle est trs bien place.

Elle fut donc pargne et entra dans la cage de l'alouette.

Le pauvre oiseau, se plaignant amrement de sa captivit, frappait de
ses ailes le fil de fer de la cage. La petite pquerette ne pouvait,
malgr tout son dsir, lui faire entendre une parole de consolation.

Ainsi se passa la matine.

--Il n'y a plus d'eau ici, s'cria le prisonnier; tout le monde est
sorti sans me laisser une goutte d'eau. Mon gosier est sec et brlant,
j'ai une fivre terrible, j'touffe! Hlas! il faut donc que je meure,
loin du soleil brillant, loin de la frache verdure et de toutes les
magnificences de la cration!

Puis il enfona son bec dans le gazon humide pour se rafrachir un peu.
Son regard tomba sur la petite pquerette; il lui fit un signe de tte
amical, et dit en l'embrassant:

--Toi aussi, pauvre petite fleur, tu priras ici! En change du monde
que j'avais  ma disposition, l'on m'a donn quelques brins d'herbe et
toi seule pour socit. Chaque brin d'herbe doit tre pour moi un arbre;
chacune de tes feuilles blanches, une fleur odorifrante. Ah! tu me
rappelles tout ce que j'ai perdu!

Si je pouvais le consoler?, pensait la pquerette, incapable de faire
un mouvement. Cependant le parfum qu'elle exhalait devint plus fort qu'
l'ordinaire; l'oiseau s'en aperut, et quoiqu'il langut d'une soif
dvorante qui lui faisait arracher tous les brins d'herbe l'un aprs
l'autre, il eut bien garde de toucher  la fleur.

Le soir arriva; personne n'tait encore l pour apporter une goutte
d'eau  la malheureuse alouette. Alors elle tendit ses belles ailes en
les secouant convulsivement, et fit entendre une petite chanson
mlancolique. Sa petite tte s'inclina vers la fleur, et son coeur bris
de dsir et de douleur cessa de battre.  ce triste spectacle, la petite
pquerette ne put, comme la veille, refermer ses feuilles pour dormir;
malade de tristesse, elle se pencha vers la terre.

Les petits garons ne revinrent que le lendemain.  la vue de l'oiseau
mort, ils versrent des larmes et lui creusrent une fosse. Le corps,
enferm dans une jolie bote rouge, fut enterr royalement, et sur la
tombe recouverte ils semrent des feuilles de roses.



Pauvre oiseau! pendant qu'il vivait et chantait, on l'avait oubli dans
sa cage et laiss mourir de misre; aprs sa mort, on le pleurait et on
lui prodiguait des honneurs.

Le gazon et la pquerette furent jets dans la poussire sur la grande
route; personne ne pensa  celle qui avait si tendrement aim le petit
oiseau.




La petite fille aux allumettes


Il faisait effroyablement froid; il neigeait depuis le matin; il faisait
dj sombre; le soir approchait, le soir du dernier jour de l'anne. Au
milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille
marchait dans la rue: elle n'avait rien sur la tte, elle tait pieds
nus. Lorsqu'elle tait sortie de chez elle le matin, elle avait eu de
vieilles pantoufles beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les
perdit-elle lorsqu'elle eut  se sauver devant une file de voitures; les
voitures passes, elle chercha aprs ses chaussures; un mchant gamin
s'enfuyait emportant en riant l'une des pantoufles; l'autre avait t
entirement crase.

Voil la malheureuse enfant n'ayant plus rien pour abriter ses pauvres
petits petons. Dans son vieux tablier, elle portait des allumettes: elle
en tenait  la main un paquet. Mais, ce jour, la veille du nouvel an,
tout le monde tait affair; par cet affreux temps, personne ne
s'arrtait pour considrer l'air suppliant de la petite qui faisait
piti. La journe finissait, et elle n'avait pas encore vendu un seul
paquet d'allumettes. Tremblante de froid et de faim, elle se tranait de
rue en rue.

Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde. De toutes
les fentres brillaient des lumires: de presque toutes les maisons
sortait une dlicieuse odeur, celle de l'oie, qu'on rtissait pour le
festin du soir: c'tait la Saint-Sylvestre. Cela, oui, cela lui faisait
arrter ses pas errants.

Enfin, aprs avoir une dernire fois offert en vain son paquet
d'allumettes, l'enfant aperoit une encoignure entre deux maisons, dont
l'une dpassait un peu l'autre. Harasse, elle s'y assied et s'y
blottit, tirant  elle ses petits pieds: mais elle grelotte et frissonne
encore plus qu'avant et cependant elle n'ose rentrer chez elle. Elle n'y
rapporterait pas la plus petite monnaie, et son pre la battrait.

L'enfant avait ses petites menottes toutes transies.Si je prenais une
allumette, se dit-elle, une seule pour rchauffer mes doigts? C'est ce
qu'elle fit. Quelle flamme merveilleuse c'tait! Il sembla tout  coup 
la petite fille qu'elle se trouvait devant un grand pole en fonte,
dcor d'ornements en cuivre. La petite allait tendre ses pieds pour
les rchauffer, lorsque la petite flamme s'teignit brusquement: le
pole disparut, et l'enfant restait l, tenant en main un petit morceau
de bois  moiti brl.

Elle frotta une seconde allumette: la lueur se projetait sur la muraille
qui devint transparente. Derrire, la table tait mise: elle tait
couverte d'une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe
vaisselle de porcelaine. Au milieu, s'talait une magnifique oie rtie,
entoure de compote de pommes: et voil que la bte se met en mouvement
et, avec un couteau et une fourchette fixs dans sa poitrine, vient se
prsenter devant la pauvre petite. Et puis plus rien: la flamme
s'teint.



L'enfant prend une troisime allumette, et elle se voit transporte prs
d'un arbre de Nol, splendide. Sur ses branches vertes, brillaient mille
bougies de couleurs: de tous cts, pendait une foule de merveilles. La
petite tendit la main pour saisir la moins belle: l'allumette s'teint.
L'arbre semble monter vers le ciel et ses bougies deviennent des
toiles: il y en a une qui se dtache et qui redescend vers la terre,
laissant une trane de feu.

Voil quelqu'un qui va mourir se dit la petite. Sa vieille grand-mre,
le seul tre qui l'avait aime et chrie, et qui tait morte il n'y
avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu'on voit une toile qui
file, d'un autre ct une me monte vers le paradis. Elle frotta encore
une allumette: une grande clart se rpandit et, devant l'enfant, se
tenait la vieille grand-mre.

--Grand-mre, s'cria la petite, grand-mre, emmne-moi. Oh! tu vas me
quitter quand l'allumette sera teinte: tu t'vanouiras comme le pole
si chaud, le superbe rti d'oie, le splendide arbre de Nol. Reste, je
te prie, ou emporte-moi.

Et l'enfant alluma une nouvelle allumette, et puis une autre, et enfin
tout le paquet, pour voir la bonne grand-mre le plus longtemps
possible. La grand-mre prit la petite dans ses bras et elle la porta
bien haut, en un lieu o il n'y avait plus ni de froid, ni de faim, ni
de chagrin: c'tait devant le trne de Dieu.



Le lendemain matin, cependant, les passants trouvrent dans l'encoignure
le corps de la petite; ses joues taient rouges, elle semblait sourire;
elle tait morte de froid, pendant la nuit qui avait apport  tant
d'autres des joies et des plaisirs. Elle tenait dans sa petite main,
toute raidie, les restes brls d'un paquet d'allumettes.

--Quelle sottise! dit un sans-coeur. Comment a-t-elle pu croire que cela
la rchaufferait? D'autres versrent des larmes sur l'enfant; c'est
qu'ils ne savaient pas toutes les belles choses qu'elle avait vues
pendant la nuit du nouvel an, c'est qu'ils ignoraient que, si elle avait
bien souffert, elle gotait maintenant dans les bras de sa grand-mre la
plus douce flicit.




La petite Poucette


Il y avait une fois, une femme qui aurait bien voulu avoir un tout petit
enfant, mais elle ne savait pas du tout comment elle pourrait se le
procurer; elle alla donc trouver une vieille sorcire, et lui dit:

--J'aurais grande envie d'avoir un petit enfant, ne veux-tu pas me dire
o je pourrais m'en procurer un?

--Si, nous allons bien en venir  bout! dit la sorcire. Tiens, voil un
grain d'orge, il n'est pas du tout de l'espce qui pousse dans le champ
du paysan, ou qu'on donne  manger aux poules, mets-le dans un pot, et
tu verras!

--Merci, dit la femme.

Et elle donna douze shillings  la sorcire, rentra chez elle, planta le
grain d'orge, et aussitt poussa une grande fleur superbe qui
ressemblait tout  fait  une tulipe, mais les ptales se refermaient,
serrs comme si elle tait encore en bouton.

--C'est une belle fleur, dit la femme.

Et elle l'embrassa sur les beaux ptales rouges et jaunes, mais au
moment mme de ce baiser, la fleur s'ouvrit avec un grand bruit
d'explosion. C'tait vraiment une tulipe, ainsi qu'il apparut alors,
mais au milieu d'elle, assise sur le sige vert, tait une toute petite
fille, mignonne et gentille, qui n'tait pas plus haute qu'un pouce, et
qui, pour cette raison, fut appele Poucette.

Elle eut pour berceau une coque de noix laque, des ptales bleus de
violettes furent ses matelas, et des ptales de roses son dredon; c'est
l qu'elle dormait la nuit, et le jour elle jouait sur la table, o la
femme avait pos une assiette entoure d'une couronne de fleurs dont les
tiges trempaient dans l'eau; un grand ptale de tulipe y flottait, o
Poucette pouvait se tenir et naviguer d'un bord  l'autre de l'assiette;
elle avait pour ramer deux crins de cheval blanc. C'tait charmant. Et
elle savait aussi chanter, et son chant tait doux et gentil, tel qu'on
n'avait jamais entendu le pareil ici.

Une nuit qu'elle tait couche dans son dlicieux lit, arriva une
vilaine grenouille qui sauta par la fentre; il y avait un carreau
cass. La grenouille tait laide, grosse et mouille, elle sauta sur la
table o Poucette tait couche et dormait sous l'dredon de feuilles de
roses rouges.

Ce serait une femme parfaite pour mon fils!! se dit la grenouille, et
elle s'empara de la coque de noix o Poucette dormait, et,  travers le
carreau, sauta dans le jardin avec elle.

Tout prs de l coulait un grand et large ruisseau; mais le bord en
tait bourbeux et marcageux; c'est l qu'habitait la grenouille avec
son fils. Hou! lui aussi tait laid et vilain, il ressemblait tout 
fait  sa mre; _koax, koax, brkkkex!_ c'est tout ce qu'il sut dire
quand il vit la jolie fille dans la coque de noix.

--Ne parle pas si haut, tu vas la rveiller! dit la vieille grenouille,
elle pourrait encore nous chapper, car elle est lgre comme duvet de
cygne; nous la mettrons sur une des larges feuilles de nnuphar, ce sera
pour elle, si petite et lgre, comme une le; de l, elle ne pourra pas
s'enfuir, pendant que nous prparerons la belle chambre, sous la vase,
o vous habiterez.

Dans le ruisseau poussaient beaucoup de nnuphars dont les larges
feuilles vertes semblaient flotter  la surface de l'eau; la feuille la
plus loigne tait aussi la plus grande de toutes; c'est l que la
vieille grenouille nagea et plaa la coque de noix avec Poucette.

La pauvre petite mignonne se rveilla de trs bonne heure le matin, et
lorsqu'elle vit o elle tait, elle se mit  pleurer amrement, car il y
avait de l'eau de tous les cts autour de la grande feuille verte, elle
ne pouvait pas de tout aller  terre.

La vieille grenouille tait au fonde de la vase et ornait la chambre
avec des roseaux et des boutons jaunes de nnuphar--il fallait que ce
ft tout  fait lgant pour sa nouvelle bru--et avec son vilain fils
elle nagea vers la feuille o tait Poucette afin de prendre  eux deux
le beau lit, et l'installer dans la chambre de l'pouse, avant qu'elle
y vnt elle-mme. La vieille grenouille s'inclina profondment dans
l'eau devant elle et dit:

--Voil, mon fils, il sera ton mari, et vous aurez un dlicieux logement
au fond de la vase.

--Koax, koax, brkkkex!

C'est tout ce que le fils put dire.

Et ils prirent le gentil petit lit et partirent avec  la nage, et
Poucette resta toute seule et pleura sur la feuille verte, car elle ne
voulait pas demeurer chez la vilaine grenouille, ni avoir son fils si
laid pour mari. Les petits poissons qui nageaient dans l'eau avait bien
vu la grenouille et entendu ce qu'elle avait dit, et ils sortirent la
tte de l'eau ils voulaient voir la petite fille. Aussitt qu'ils
l'eurent vue, ils la trouvrent charmante, et cela leur fit de la peine
qu'elle dt descendre chez la vilaine grenouille. Non, il ne le fallait
pas. Ils s'assemblrent sous l'eau tout autour de la tige qui tenait la
feuille, et mordillrent la tige, si bien que la feuille descendit le
cours du ruisseau, emportant Poucette loin, trs loin, o la grenouille
ne pouvait pas aller.

Poucette navigua, passa devant beaucoup d'endroits, et les petits
oiseaux perchs sur les arbustes la voyaient et chantaient: quelle
gentille demoiselle! La feuille avec elle, s'loigna de plus en plus;
c'est ainsi que Poucette partit pour l'tranger.

Un joli petit papillon blanc ne cessait de voler autour d'elle, et finit
par se poser sur la feuille, car Poucette lui plaisait, et elle tait
bien contente, car la grenouille ne pouvait plus l'atteindre, et le lieu
o elle naviguait tait trs agrable; le soleil luisait sur l'eau,
c'tait comme de l'or magnifique. Et elle dfit sa ceinture, en attacha
un bout au papillon, et fixa l'autre bout dans la feuille, et ainsi la
feuille prit une course beaucoup plus rapide, et elle avec, puisqu'elle
tait dessus.  ce moment arriva en volant un grand hanneton, il
l'aperut, et aussitt saisit dans ses pinces la taille grle de la
petit, qu'il emporta dans un arbre, mais la feuille verte continua de
descendre le courant, et le papillon de voler avec, car il tait attach
 la feuille et ne pouvait pas s'en librer.

Dieu! comme Poucette fut effraye lorsque le hanneton s'envola dans
l'arbre avec elle, mais surtout elle fut chagrine pour le beau papillon
blanc qu'elle avait attach  la feuille; s'il ne parvenait pas  se
librer, il allait mourir de faim. Mais c'tait bien gal au hanneton.
Avec elle il se plaa sur la plus grande feuille verte de l'arbre, lui
donna le pollen des fleurs  manger, et lui dit qu'elle tait trs
gentille, bien qu'elle ne ressemblt pas du tout  un hanneton. Ensuite
tous les autres hannetons qui habitaient l'arbre vinrent lui rendre
visite, ils regardrent Poucette, et les demoiselles hannetons
allongrent leurs antennes et dirent:

--Elle n'a tout de mme que deux pattes, c'est misrable, et elle n'a
pas d'antennes!

--Elle a la taille trop mince, fi! elle ressemble  l'espce humaine!
Qu'elle est laide!

Et pourtant le hanneton qui l'avait prise la trouvait trs gentille,
mais comme tous les autres disaient qu'elle tait vilaine, il finit par
le croire aussi, et ne voulut plus l'avoir!

Elle pouvait s'en aller o elle voulait. On vola en bas de l'arbre avec
elle, et on la posa sur une grande marguerite; l, elle pleura parce
qu'elle tait si laide que les hannetons ne voulaient pas d'elle, et
elle tait pourtant l'tre le plus dlicieux que l'on put imaginer,
dlicat et pur comme le plus beau ptale de rose.

La preuve, Poucette vcut toute seule tout l't dans la grande fort.
Elle se tressa un lit de brins d'herbe et l'accrocha sous une grande
feuille de patience, en sorte qu'il ne pouvait pleuvoir sur elle; elle
rcoltait le pollen des fleurs et s'en nourrissait, et elle buvait la
rose qui tait tous les matins sur les feuilles; ainsi passrent l't
et l'automne, mais vint alors l'hiver, le froid et long hiver. Tous les
oiseaux qui lui avaient chant de belles chansons s'en allrent, les
arbres et les fleurs se fanrent, la grande feuille de patience sous
laquelle elle avait habit se recroquevilla et devint un pdoncule jaune
fan, et elle eut terriblement froid, car ses vtements taient
dchirs, et elle-mme tait si petite et si frle, la pauvre Poucette,
qu'elle devait mourir de froid. Il se mit  neiger, et chaque flocon de
neige qui tombait sur elle tait comme un paquet de neige qu'on
jetterait sur nous, car nous sommes grands et elle n'avait qu'un pouce.
Alors elle s'enveloppa dans une feuille fane, mais cela ne pouvait pas
la rchauffer, elle tremblait de froid.

 l'ore de la fort, o elle tait alors parvenue, s'tendait un grand
champ de bl, mais le bl n'y tait plus depuis longtemps, seul le
chaume sec et nu se dressait sur la terre gele. C'tait pour elle comme
une fort qu'elle parcourait. Oh! comme elle tremblait de froid. Elle
arriva ainsi  la porte de la souris des champs. C'tait un petit trou
au pied des ftus de paille. La souris avait l sa bonne demeure tide,
toute sa chambre pleine de grain, cuisine et salle  manger. La pauvre
Poucette se plaa contre la porte, comme toute pauvre mendiante, et
demanda un petit morceau de grain d'orge, car depuis deux jours elle
n'avait rien eu du tout  manger.

--Pauvre petite, dit la souris, car c'tait vraiment une bonne vieille
souris des champs, entre dans ma chambre chaude manger avec moi!

Puis, comme Poucette lui plut, elle dit:

--Tu peux bien rester chez moi cet hiver, mais il faudra tenir ma
chambre tout  fait propre et me conter des histoires, car je les aime
beaucoup.

Et Poucette fit ce que demandait la bonne vieille souris, et vcut
parfaitement.

--Nous aurons bientt une visite, dit la souris des champs, mon voisin a
l'habitude de venir me voir tous les jours de la semaine. Il se tient
enferm encore plus que moi, il a de grandes salles et il porte une
dlicieuse pelisse de velours noir; si tu pouvais l'avoir pour mari, tu
n'aurais besoin de rien; mais il ne voit pas clair. Il faudra lui conter
les plus belles histoires que tu saches.

Mais Poucette ne se souciait pas d'avoir le voisin, qui tait une taupe.
Il vint rendre visite dans sa pelisse de velours noir. Il tait riche et
instruit, dit la souris des champs, son appartement tait aussi vingt
fois plus grand que celui de la souris, et il tait plein de science,
mais il ne pouvait supporter le soleil et les belles fleurs, il en
disait du mal, car il ne les avait jamais vues. Poucette dut chanter, et
elle chanta Hanneton, vole, vole et Le moine va aux champs, et la
taupe devint amoureuse d'elle  cause de sa belle voix, mais ne dit
rien, car c'tait une personne circonspecte.

Elle s'tait rcemment construit un long corridor dans la terre, de sa
demeure  celle de la souris, et elle permit  la souris et  Poucette
de s'y promener tant qu'elles voudraient. Mais elle leur dit de ne pas
avoir peur de l'oiseau mort qui gisait dans le corridor. C'tait un
oiseau entier avec bec et plumes, qui srement tait mort depuis peu, au
commencement de l'hiver, et avait t enterr juste  l'endroit o elle
avait fait son corridor.

La taupe prit dans sa bouche un morceau de mche, car cela brille comme
du feu dans l'obscurit, et elle marcha devant eux et les claira dans
le long couloir sombre; lorsqu'ils arrivrent  l'endroit o gisait
l'oiseau mort, la taupe dresse en l'air son large nez et heurta le
plafond, et cela fit un grand trou par lequel la lumire put briller.
Sur le sol gisait une hirondelle morte, ses jolies ailes plaques contre
son corps, les pattes et la tte caches sous les plumes. Le pauvre
oiseau tait videmment mort de froid. Poucette en eut de la peine, elle
aimait tant tous les petits oiseaux, qui avaient si joliment chant et
gazouill pour elle tout l't, mais la taupe donna un coup de ses
courtes pattes  l'hirondelle, et dit:

--Elle ne piaillera plus! a doit tre lamentable de natre petit
oiseau. Dieu merci, aucun de mes enfants ne sera ainsi, un oiseau pareil
n'a rien d'autre pour lui que son _qvivit_, et doit mourir de faim
l'hiver!

--Oui, vous pouvez le dire, vous qui tes prvoyant, dit la souris. Qu'a
l'oiseau pour tout son _qvivit_, quand vient l'hiver? Il doit avoir faim
et geler; mais ce _qvivit_ est tout de mme une grande chose!

Poucette ne dit rien, mais lorsque les deux autres eurent tourn le dos
 l'oiseau, elle se baissa, carta les plumes qui recouvraient la tte
de l'hirondelle, et la baisa sur ses yeux clos.C'est peut-tre celle
qui a si joliment chant pour moi cet t, se dit-elle, quelle joie il
m'a procure, le bel oiseau!

Puis la taupe boucha le trou par o le jour luisait, et les dames
l'accompagnrent  sa demeure. Mais la nuit, Poucette ne put dormir,
elle se leva de son lit et tressa une belle couverture de paille dont
elle alla envelopper l'oiseau mort, et elle mit du coton moelleux,
qu'elle avait trouv chez la taupe, autour du corps de l'oiseau, afin
qu'il put tre au chaud dans la terre froide.

--Adieu, beau petit oiseau, dit-elle. Adieu, et merci pour tes dlicieux
chants de cet t, lorsque tous les arbres taient verts et que le
soleil brillait si chaud au-dessus de nous!

Et elle posa sa tte sur la poitrine de l'oiseau, mais fut aussitt trs
effraye, car il y avait comme des battements  l'intrieur. C'tait le
coeur de l'oiseau. L'oiseau n'tait pas mort, il tait engourdi, et la
chaleur l'avait ranim.

 l'automne toutes les hirondelles s'envolent vers les pays chauds, mais
il en est qui s'attardent, et elles ont tellement froid qu'elles tombent
comme mortes, elles restent o elles sont tombes, et la froide neige
les recouvre.

Poucette tait toute tremblante de frayeur, car l'oiseau tait fort
grand,  ct d'elle qui n'avait qu'un pouce, mais elle rassembla son
courage, pressa davantage le coton autour de la pauvre hirondelle, et
alla chercher une feuille de menthe crpue, qu'elle avait eue elle-mme
comme couverture, et la passa sur la tte de l'oiseau.

La nuit suivante elle se glissa de nouveau vers lui, et il tait alors
tout  fait vivant, mais trs faible; il ne put ouvrir qu'un instant ses
yeux et voir Poucette, qui tait l, un morceau de mche  la main, car
elle n'avait pas d'autre lumire.

--Sois remercie, gentille enfant lui dit l'hirondelle malade, j'ai t
dlicieusement rchauff, bientt j'aurais repris des forces et de
nouveau je pourrai voler aux chauds rayons du soleil!

--Oh! dit Poucette, il fait froid dehors, il neige et il gle, reste
dans ton lit chaud, je te soignerai.

Elle apporta de l'eau dans un ptale de fleur  l'hirondelle, qui but et
raconta comment elle s'tait blesse l'aile  une ronce, et n'avait pas
pu voler aussi vite que les autres hirondelles, qui taient parties
loin, trs loin, vers les pays chauds. Elle avait fini par tomber 
terre, ensuite elle ne se rappelait plus rien, et ne savait pas du tout
comment elle tait venue l.

Tout l'hiver elle y restera, et Poucette fut bonne pour elle, et l'aima
beaucoup; ni la taupe ni la souris des champs ne s'en doutrent, car
elles ne pouvaient sentir la pauvre malheureuse hirondelle.

Ds que vint le printemps et que le soleil rchauffa la terre,
l'hirondelle dit adieu  Poucette, qui ouvrit le trou fait par la taupe
au-dessus. Le soleil rayonnait superbe au-dessus d'elles, et
l'hirondelle demanda  Poucette si elle ne voulait pas venir avec elle,
car elle pourrait se mettre sur son dos, elles s'envoleraient ensemble
loin dans la fort verte. Mais Poucette savait que cela ferait de la
peine  la vieille souris des champs, si elle la quittait ainsi.

--Non je ne peux pas, dit Poucette.

--Adieu, adieu, bonne et gentille fille, dit l'hirondelle en s'envolant
au soleil.

Poucette la suivit des yeux, et ses yeux se mouillrent, car elle aimait
beaucoup la pauvre hirondelle.

--Qvivit! qvivit! chanta l'oiseau.

Et il s'loigna dans la fort verte.

Poucette tait triste. Elle n'eut pas la permission de sortir au chaud
soleil: le bl, qui tait sem sur le champ au-dessus de la maison de la
souris, poussa d'ailleurs haut en l'air, c'tait une fort drue pour la
pauvre petite fille qui n'avait qu'un pouce.

--Cet t tu vas coudre ton costume, lui dit la souris, car sa voisine,
l'ennuyeuse taupe  la pelisse de velours noir, l'avait demand en
mariage. Tu n'auras de la laine et du linge. Tu auras de quoi t'asseoir
et te coucher, quand tu seras la femme de la taupe!

Poucette dut filer  la quenouille, et la souris embaucha quatre
araignes pour filer et tisser nuit et jour. Tous les soirs la taupe
venait en visite, et parlait toujours de la fin de l't, quand le
soleil serait beaucoup moins chaud, car pour le moment il brlait la
terre, qui tait comme une pierre; quand l't serait fini auraient lieu
les noces avec Poucette; mais la petite n'tait pas contente, car elle
n'aimait pas du tout l'ennuyeuse taupe. Tous les matins, quand le soleil
se levait, et tous les soirs quand il se couchait, elle se glissait
dehors  la porte, et si le vent cartait les sommets des tiges, de
faon qu'elle pouvait voir le ciel bleu, elle se disait que c'tait
clair et beau, l dehors, et elle dsirait bien vivement revoir sa chre
hirondelle; mais elle ne reviendrait jamais, elle volait srement trs
loin dans la fort verte.

Lorsque l'automne arriva, Poucette eut sa corbeille toute prte.

--Dans quatre semaines ce sera la noce, lui dit la souris.

Et Poucette pleura et dit qu'elle ne voulait pas de l'ennuyeuse taupe.

--Tatata, dit la souris, ne regimbe pas, sans quoi je te mords avec ma
dent blanche! C'est un excellent mari que tu auras, la reine elle-mme
n'a pas une pelisse de velours noir pareille. Il a cuisine et cave.
Remercie Dieu de l'avoir.

La noce devait donc avoir lieu. La taupe tait venue dj pour prendre
Poucette, qui devait habiter avec son mari au profond de la terre, ne
jamais sortir au chaud soleil qu'il ne pouvait pas supporter. La pauvre
enfant tait tout afflige, elle voulait dire adieu au beau soleil, que
du moins, chez la souris, il lui avait t permis de regarder de la
porte.

--Adieu, lumineux soleil! dit-elle, les bras tendus en l'air, et elle
fit quelques pas hors de la demeure de la souris, car le bl avait t
coup, il ne restait plus que le chaume sec. Adieu, adieu! dit-elle, et
elle entoura de ses bras une petite fleur rouge qui tait l! Salue de
ma part la petite hirondelle, si tu la vois.

--Qvivit! qvivit! dit-on  ce moment au-dessus de sa tte.

Elle regarda en l'air, c'tait la petite hirondelle, qui passait
justement. Aussitt qu'elle vit Poucette, elle fut ravie; la fillette
lui raconta qu'elle ne voulait pas du tout avoir pour mari la vilaine
taupe, et qu'elle habiterait ainsi au fond de la terre, o le soleil ne
brillerait jamais. De cela, elle ne pouvait s'empcher de pleurer.

--Voil le froid hiver qui vient, dit la petite hirondelle, je m'envole
au loin vers les pays chauds, veux-tu venir avec moi? Tu peux te mettre
sur mon dos, tu n'as qu' t'attacher fortement avec ta ceinture, et nous
nous envolerons loin de la vilaine taupe et de sa sombre demeure, bien
loin par-dessus les montagnes jusqu'aux pays chauds o le soleil luit,
plus beau qu'ici, o c'est toujours l't avec des fleurs exquises.
Viens voler avec moi, chre petite Poucette qui m'a sauv la vie lorsque
je gisais gele dans le sombre caveau de terre!

--Oui j'irais avec toi, dit Poucette, qui se mit sur le dos de l'oiseau,
les pieds sur ses ailes tendues, et attacha fortement sa ceinture  une
des plus grosses plumes.

Et ainsi l'hirondelle s'leva haut dans l'air, au-dessus de la fort et
au-dessus de la mer, haut au-dessus des grandes montagnes toujours
couvertes de neige, et Poucette eut froid dans l'air glac, mais elle se
recroquevilla sous les plumes chaudes de l'oiseau, et passa seulement sa
petite tte pour voir toute la splendeur tale sous elle.

Et elles arrivrent aux pays chauds. Le soleil y brillait, beaucoup plus
lumineux qu'ici. Le ciel tait deux fois plus lev, et dans des fosss
et sur des haies poussaient de dlicieux raisins blancs et bleus. Dans
les fort pendaient des citrons et des oranges, les myrtes et la menthe
crpue embaumaient, et sur la route couraient de dlicieux enfants qui
jouaient avec de grands papillons diaprs. Mais l'hirondelle vola plus
loin encore, et ce fut de plus en plus beau. Sous de magnifiques arbres
verts au bord de la mer bleue se trouvait un chteau de marbre d'une
blancheur clatante, fort ancien. Les ceps de vigne enlaaient les
hautes colonnes; tout en haut taient de nombreux nids d'hirondelle, et
dans l'un d'eux habitait celle qui portait Poucette.

--Voil ma maison, dit l'hirondelle, mais si tu veux te chercher une des
superbes fleurs qui poussent en bas, je t'y poserai, et tu seras aussi
bien que tu peux le dsirer.

--C'est parfait, dit Poucette, et ses petites mains battirent.

Il y avait par terre une grande colonne de marbre blanc qui tait tombe
et s'tait casse en trois morceaux, entre lesquels poussaient les plus
belles fleurs blanches.

L'hirondelle y vola et dposa Poucette sur l'une des larges ptales;
mais quelle surprise fut celle de la petite fille! Un petit homme tait
assis au milieu de la fleur, aussi blanc et transparent que s'il avait
t de verre; il avait sur la tte une belle couronne d'or et aux
paules de jolies ailes claires, et il n'tait pas plus grand que
Poucette. C'tait l'ange de la fleur. Dans chaque fleur habitait un
pareil ange, homme ou femme, mais celui-l tait le roi de tous.

--Oh! qu'il est beau, chuchota Poucette  l'hirondelle.

Le petit prince fut trs effray par l'hirondelle, car elle tait un
norme oiseau  ct de lui, qui tait si petit et menu, mais lorsqu'il
vit Poucette il fut enchant, c'tait la plus belle fille qu'il et
encore jamais vue. Aussi prit-il sur sa tte sa couronne d'or qu'il
plaa sur la sienne, lui demanda comment elle s'appelait et si elle
voulait tre sa femme, elle serait ainsi la reine de toutes les fleurs!
Oh! c'tait l un mari bien diffrent du fils de la grenouille et de la
taupe  la pelisse de velours noir. Elle dit donc oui au charmant
prince, et de chaque fleur arriva une dame ou un jeune homme, si gentil
que c'tait un plaisir des yeux; chacun apportait un cadeau  Poucette,
mais le meilleur de tous fut une couple de belles ailes d'une grande
mouche blanche; elles furent accroches au dos de Poucette, qui put
ainsi voler d'une fleur  l'autre; c'tait bien agrable, et la petite
hirondelle tait l-haut dans son nid et chantait du mieux qu'elle
pouvait, mais en son coeur elle tait afflige, car elle aimait beaucoup
Poucette, et aurait voulu ne jamais s'en sparer.

--Tu ne t'appelleras pas Poucette, lui dit l'ange de la fleur, c'est un
vilain nom, et tu es si belle. Nous t'appellerons Maia.

--Adieu, adieu! dit la petite hirondelle, qui s'envola de nouveau,
quittant les pays chaud pour aller trs loin, jusqu'en Danemark.

C'est l qu'elle avait un nid au-dessus de la fentre o habite l'homme
qui sait conter des contes, elle lui a chant son _qvivit, qvivit!_ et
c'est de l que nous tenons toute l'histoire.




La petite sirne


Au large dans la mer, l'eau est bleue comme les ptales du plus beau
bleuet et transparente comme le plus pur cristal, mais elle est si
profonde qu'on ne peut y jeter l'ancre et qu'il faudrait mettre l'une
sur l'autre bien des tours d'glise pour que la dernire merge  la
surface. Tout en bas, les habitants des ondes ont leur demeure.

Mais n'allez pas croire qu'il n'y a l que des fonds de sable nu blanc,
non il y pousse les arbres et les plantes les plus tranges dont les
tiges et les feuilles sont si souples qu'elles ondulent au moindre
mouvement de l'eau. On dirait qu'elles sont vivantes. Tous les poissons,
grands et petits, glissent dans les branches comme ici les oiseaux dans
l'air.

 l'endroit le plus profond s'lve le chteau du Roi de la Mer. Les
murs en sont de corail et les hautes fentres pointues sont faites de
l'ambre le plus transparent, mais le toit est en coquillages qui se
ferment ou s'ouvrent au passage des courants. L'effet en est ferique
car dans chaque coquillage il y a des perles brillantes dont une seule
serait un ornement splendide sur la couronne d'une reine.

Le Roi de la Mer tait veuf depuis de longues annes, sa vieille maman
tenait sa maison. C'tait une femme d'esprit, mais fire de sa noblesse;
elle portait douze hutres  sa queue, les autres dames de qualit
n'ayant droit qu' six. Elle mritait du reste de grands loges et cela
surtout parce qu'elle aimait infiniment les petites princesses de la
mer, filles de son fils. Elles taient six enfants charmantes, mais la
plus jeune tait la plus belle de toutes, la peau fine et transparente
tel un ptale de rose blanche, les yeux bleus comme l'ocan profond...
mais comme toutes les autres, elle n'avait pas de pieds, son corps se
terminait en queue de poisson.



Le chteau tait entour d'un grand jardin aux arbres rouges et bleu
sombre, aux fruits rayonnants comme de l'or, les fleurs semblaient de
feu, car leurs tiges et leurs ptales pourpres ondulaient comme des
flammes. Le sol tait fait du sable le plus fin, mais bleu comme le
soufre en flammes. Surtout cela planait une trange lueur bleutre, on
se serait cru trs haut dans l'azur avec le ciel au-dessus et en dessous
de soi, plutt qu'au fond de la mer.

Par temps trs calme, on apercevait le soleil comme une fleur de
pourpre, dont la corolle irradiait des faisceaux de lumire.

Chaque princesse avait son carr de jardin o elle pouvait bcher et
planter  son gr, l'une donnait  sa corbeille de fleurs la forme d'une
baleine, l'autre prfrait qu'elle figurt une sirne, mais la plus
jeune fit la sienne toute ronde comme le soleil et n'y planta que des
fleurs clatantes comme lui.



C'tait une singulire enfant, silencieuse et rflchie. Tandis que ses
soeurs ornaient leurs jardinets des objets les plus disparates tombs de
navires naufrags, elle ne voulut, en dehors des fleurs rouges comme le
soleil de l-haut, qu'une statuette de marbre, un charmant jeune garon
taill dans une pierre d'une blancheur pure, et choue, par suite d'un
naufrage, au fond de la mer. Elle planta prs de la statue un saule
pleureur rouge qui grandit  merveille. Elle n'avait pas de plus grande
joie que d'entendre parler du monde des humains. La grand-mre devait
raconter tout ce qu'elle savait des bateaux et des villes, des hommes et
des btes et, ce qui l'tonnait le plus, c'est que l-haut, sur la
terre, les fleurs eussent un parfum, ce qu'elles n'avaient pas au fond
de la mer, et que la fort y ft verte et que les poissons voltigeant
dans les branches chantassent si dlicieusement que c'en tait un
plaisir. C'taient les oiseaux que la grand-mre appelait poissons,
autrement les petites filles ne l'auraient pas comprise, n'ayant jamais
vu d'oiseaux.

--Quand vous aurez vos quinze ans, dit la grand-mre, vous aurez la
permission de monter  la surface, de vous asseoir au clair de lune sur
les rochers et de voir passer les grands vaisseaux qui naviguent et vous
verrez les forts et les villes, vous verrez!!!

Au cours de l'anne, l'une des soeurs eut quinze ans et comme elles se
suivaient toutes  un an de distance, la plus jeune devait attendre cinq
grandes annes avant de pouvoir monter du fond de la mer.

Mais chacune promettait aux plus jeunes de leur raconter ce qu'elle
avait vu de plus beau ds le premier jour, grand-mre n'en disait jamais
assez  leur gr, elles voulaient savoir tant de choses!

Aucune n'tait plus impatiente que la plus jeune, justement celle qui
avait le plus longtemps  attendre, la silencieuse, la pensive....

Que de nuits elle passait debout  la fentre ouverte, scrutant la
sombre eau bleue que les poissons battaient de leurs nageoires et de
leur queue. Elle apercevait la lune et les toiles plus ples il est
vrai  travers l'eau, mais plus grandes aussi qu' nos yeux. Si parfois
un nuage noir glissait au-dessous d'elles, la petite savait que c'tait
une baleine qui nageait dans la mer, ou encore un navire portant de
nombreux hommes, lesquels ne pensaient srement pas qu'une adorable
petite sirne, l, tout en bas, tendait ses fines mains blanches vers la
quille du bateau.

Vint le temps o l'ane des princesses eut quinze ans et put monter 
la surface de la mer.

 son retour, elle avait mille choses  raconter mais le plus grand
plaisir, disait-elle, tait de s'tendre au clair de lune sur un banc de
sable par une mer calme et de voir, tout prs de la cte, la grande
ville aux lumires scintillantes comme des centaines d'toiles,
d'entendre la musique et tout ce vacarme des voitures et des gens,
d'apercevoir tant de tours d'glises et de clochers, d'entendre sonner
les cloches. Justement, parce qu'elle ne pouvait y aller, c'tait de
cela qu'elle avait le plus grand dsir. Oh! comme la plus jeune soeur
l'coutait passionnment, et depuis lors, le soir, lorsqu'elle se tenait
prs de la fentre ouverte et regardait en haut  travers l'eau sombre
et bleue, elle pensait  la grande ville et  ses rumeurs, et il lui
semblait entendre le son des cloches descendant jusqu' elle.

L'anne suivante, il fut permis  la deuxime soeur de monter  la
surface et de nager comme elle voudrait. Elle mergea juste au moment du
coucher du soleil et ce spectacle lui parut le plus merveilleux.
Tout le ciel semblait d'or et les nuages--comment dcrire leur
splendeur?--pourpres et violets, ils voguaient au-dessus d'elle, mais,
plus rapide qu'eux, comme un long voile blanc, une troupe de cygnes
sauvages volaient trs bas au-dessus de l'eau vers le soleil qui
baissait. Elle avait nag de ce ct, mais il s'tait enfonc, il avait
disparu et la lueur rose s'tait teinte sur la mer et sur les nuages.

L'anne suivante, ce fut le tour de la troisime soeur. Elle tait la
plus hardie de toutes, aussi remonta-t-elle le cours d'un large fleuve
qui se jetait dans la mer. Elle vit de jolies collines vertes couvertes
de vignes, des chteaux et des fermes apparaissaient au milieu des
forts, elle entendait les oiseaux chanter et le soleil ardent
l'obligeait souvent  plonger pour rafrachir son visage brlant.

Dans une petite anse, elle rencontra un groupe d'enfants qui couraient
tout nus et barbotaient dans l'eau. Elle aurait aim jouer avec eux,
mais ils s'enfuirent effrays, et un petit animal noir--c'tait un
chien, mais elle n'en avait jamais vu--aboya si frocement aprs elle
qu'elle prit peur et nagea vers le large.

La quatrime n'tait pas si tmraire, elle resta au large et raconta
que c'tait l prcisment le plus beau. On voyait  des lieues autour
de soi et le ciel, au-dessus, semblait une grande cloche de verre. Elle
avait bien vu des navires, mais de trs loin, ils ressemblaient  de
grandes mouettes, les dauphins avaient fait des culbutes et les immenses
baleines avaient fait jaillir l'eau de leurs narines, des centaines de
jets d'eau.

Vint enfin le tour de la cinquime soeur. Son anniversaire se trouvait
en hiver, elle vit ce que les autres n'avaient pas vu. La mer tait
toute verte, de-ci de-l flottaient de grands icebergs dont chacun avait
l'air d'une perle.

Elle tait monte sur l'un d'eux et tous les voiliers s'cartaient
effrays de l'endroit o elle tait assise, ses longs cheveux flottant
au vent, mais vers le soir les nuages obscurcirent le ciel, il y eut des
clairs et du tonnerre, la mer noire levait trs haut les blocs de
glace scintillant dans le zigzag de la foudre. Sur tous les bateaux, on
carguait les voiles dans l'angoisse et l'inquitude, mais elle, assise
sur l'iceberg flottant, regardait la lame bleue de l'clair tomber dans
la mer un instant illumine.

La premire fois que l'une des soeurs mergeait  la surface de la mer,
elle tait toujours enchante de la beaut, de la nouveaut du
spectacle, mais, devenues des filles adultes, lorsqu'elles taient
libres d'y remonter comme elles le voulaient, cela leur devenait
indiffrent, elles regrettaient leur foyer et, au bout d'un mois, elles
disaient que le fond de la mer c'tait plus beau et qu'on tait si bien
chez soi!

Lorsque le soir les soeurs, se tenant par le bras, montaient  travers
l'eau profonde, la petite dernire restait toute seule et les suivait
des yeux; elle aurait voulu pleurer, mais les sirnes n'ont pas de
larmes et n'en souffrent que davantage.

--Hlas! que n'ai-je quinze ans! soupirait-elle. Je sais que moi
j'aimerais le monde de l-haut et les hommes qui y construisent leurs
demeures.

--Eh bien, tu vas chapper  notre autorit, lui dit sa grand-mre, la
vieille reine douairire. Viens, que je te pare comme tes soeurs. Elle
mit sur ses cheveux une couronne de lys blancs dont chaque ptale tait
une demi-perle et elle lui fit attacher huit hutres  sa queue pour
marquer sa haute naissance.

--Cela fait mal, dit la petite.

--Il faut souffrir pour tre belle, dit la vieille.

Oh! que la petite aurait aim secouer d'elle toutes ces parures et
dposer cette lourde couronne! Les fleurs rouges de son jardin lui
seyaient mille fois mieux, mais elle n'osait pas  prsent en changer.

--Au revoir, dit-elle, en s'levant aussi lgre et brillante qu'une
bulle  travers les eaux.

Le soleil venait de se coucher lorsqu'elle sortit sa tte  la surface,
mais les nuages portaient encore son reflet de rose et d'or et, dans
l'atmosphre tendre, scintillait l'toile du soir, si douce et si belle!
L'air tait pur et frais, et la mer sans un pli.

Un grand navire  trois mts se trouvait l, une seule voile tendue, car
il n'y avait pas le moindre souffle de vent, et tous  la ronde sur les
cordages et les vergues, les matelots taient assis. On faisait de la
musique, on chantait, et lorsque le soir s'assombrit, on alluma des
centaines de lumires de couleurs diverses. On et dit que flottaient
dans l'air les drapeaux de toutes les nations.

La petite sirne nagea jusqu' la fentre du salon du navire et, chaque
fois qu'une vague la soulevait, elle apercevait  travers les vitres
transparentes une runion de personnes en grande toilette. Le plus beau
de tous tait un jeune prince aux yeux noirs ne paraissant gure plus de
seize ans. C'tait son anniversaire, c'est pourquoi il y avait grande
fte.

Les marins dansaient sur le pont et lorsque Le jeune prince y apparut,
des centaines de fuses montrent vers le ciel et clatrent en
clairant comme en plein jour. La petite sirne en fut tout effraye et
replongea dans l'eau, mais elle releva bien vite de nouveau la tte et
il lui parut alors que toutes les toiles du ciel tombaient sur elle.
Jamais elle n'avait vu pareille magie embrase. De grands soleils
flamboyants tournoyaient, des poissons de feu s'lanaient dans l'air
bleu et la mer paisible rflchissait toutes ces lumires. Sur le
navire, il faisait si clair qu'on pouvait voir le moindre cordage et
naturellement les personnes. Que le jeune prince tait beau, il serrait
les mains  la ronde, tandis que la musique s'levait dans la belle
nuit!

Il se faisait tard mais la petite sirne ne pouvait dtacher ses regards
du bateau ni du beau prince. Les lumires colores s'teignirent, plus
de fuses dans l'air, plus de canons, seulement, dans le plus profond de
l'eau un sourd grondement. Elle flottait sur l'eau et les vagues la
balanaient, en sorte qu'elle voyait l'intrieur du salon. Le navire
prenait de la vitesse, l'une aprs l'autre on larguait les voiles, la
mer devenait houleuse, de gros nuages parurent, des clairs sillonnrent
au loin le ciel. Il allait faire un temps pouvantable! Alors, vite les
matelots replirent les voiles. Le grand navire roulait dans une course
folle sur la mer dmonte, les vagues, en hautes montagnes noires,
dferlaient sur le grand mt comme pour l'abattre, le bateau plongeait
comme un cygne entre les lames et s'levait ensuite sur elles.

Les marins, eux, si la petite sirne s'amusait de cette course,
semblaient ne pas la goter, le navire craquait de toutes parts, les
pais cordages ployaient sous les coups. La mer attaquait. Bientt le
mt se brisa par le milieu comme un simple roseau, le bateau prit de la
bande, l'eau envahit la cale.

Alors seulement la petite sirne comprit qu'il y avait danger, elle
devait elle-mme se garder des poutres et des paves tourbillonnant dans
l'eau.

Un instant tout fut si noir qu'elle ne vit plus rien et, tout  coup, le
temps d'un clair, elle les aperut tous sur le pont. Chacun se sauvait
comme il pouvait. C'tait le jeune prince qu'elle cherchait du regard
et, lorsque le bateau s'entrouvrit, elle le vit s'enfoncer dans la mer
profonde.

Elle en eut d'abord de la joie  la pense qu'il descendait chez elle,
mais ensuite elle se souvint que les hommes ne peuvent vivre dans l'eau
et qu'il ne pourrait atteindre que mort le chteau de son pre.

Non! il ne fallait pas qu'il mourt! Elle nagea au milieu des paves qui
pouvaient l'craser, plongea profondment puis remonta trs haut au
milieu des vagues, et enfin elle approcha le prince. Il n'avait presque
plus la force de nager, ses bras et ses jambes dj s'immobilisaient,
ses beaux yeux se fermaient, il serait mort sans la petite sirne.

Quand vint le matin, la tempte s'tait apaise, pas le moindre dbris
du bateau n'tait en vue; le soleil se leva, rouge et tincelant et
semblant ranimer les joues du prince, mais ses yeux restaient clos. La
petite sirne dposa un baiser sur son beau front lev et repoussa ses
cheveux ruisselants.

Elle voyait maintenant devant elle la terre ferme aux hautes montagnes
bleues couvertes de neige, aux belles forts vertes descendant jusqu'
la cte. Une glise ou un clotre s'levait l--elle ne savait au juste,
mais un btiment.

Des citrons et des oranges poussaient dans le jardin et devant le
portail se dressaient des palmiers. La mer creusait l une petite crique
 l'eau parfaitement calme, mais trs profonde, baignant un rivage
rocheux couvert d'un sable blanc trs fin. Elle nagea jusque-l avec le
beau prince, le dposa sur le sable en ayant soin de relever sa tte
sous les chauds rayons du soleil.

Les cloches se mirent  sonner dans le grand difice blanc et des jeunes
filles traversrent le jardin. Alors la petite sirne s'loigna  la
nage et se cacha derrire quelque haut rcif mergeant de l'eau, elle
couvrit d'cume ses cheveux et sa gorge pour passer inaperue et se mit
 observer qui allait venir vers le pauvre prince.

Une jeune fille ne tarda pas  s'approcher, elle eut d'abord grand-peur,
mais un instant seulement, puis elle courut chercher du monde. La petite
sirne vit le prince revenir  lui, il sourit  tous  la ronde, mais
pas  elle, il ne savait pas qu'elle l'avait sauv. Elle en eut
grand-peine et lorsque le prince eut t port dans le grand btiment,
elle plongea dsespre et retourna chez elle au palais de son pre.

Elle avait toujours t silencieuse et pensive, elle le devint bien
davantage. Ses soeurs lui demandrent ce qu'elle avait vu l-haut, mais
elle ne raconta rien.

Bien souvent le soir et le matin elle montait jusqu' la place o elle
avait laiss le prince. Elle vit mrir les fruits du jardin et elle les
vit cueillir, elle vit la neige fondre sur les hautes montagnes, mais le
prince, elle ne le vit pas, et elle retournait chez elle toujours plus
dsespre.

 la fin elle n'y tint plus et se confia  l'une de ses soeurs. Aussitt
les autres furent au courant, mais elles seulement et deux ou trois
autres sirnes qui ne le rptrent qu' leurs amies les plus intimes.
L'une d'elles savait qui tait le prince, elle avait vu aussi la fte 
bord, elle savait d'o il tait, o se trouvait son royaume.

--Viens, petite soeur, dirent les autres princesses.

Et, s'enlaant, elles montrent en une longue chane vers la cte o
s'levait le chteau du prince.

Par les vitres claires des hautes fentres on voyait les salons
magnifiques o pendaient de riches rideaux de soie et de prcieuses
portires. Les murs s'ornaient, pour le plaisir des yeux, de grandes
peintures. Dans la plus grande salle chantait un jet d'eau jaillissant
trs haut vers la verrire du plafond.

Elle savait maintenant o il habitait et elle revint souvent, le soir et
la nuit. Elle s'avanait dans l'eau bien plus prs du rivage qu'aucune
de ses soeurs n'avait os le faire, oui, elle entra mme dans l'troit
canal passant sous le balcon de marbre qui jetait une longue ombre sur
l'eau et l elle restait  regarder le jeune prince qui se croyait seul
au clair de lune.

Bien des nuits, lorsque les pcheurs taient en mer avec leurs torches,
elle les entendit dire du bien du jeune prince, elle se rjouissait de
lui avoir sauv la vie lorsqu'il roulait  demi mort dans les vagues.

Lui ne savait rien de tout cela, il ne pouvait mme pas rver d'elle. De
plus en plus elle en venait  chrir les humains, de plus en plus elle
dsirait pouvoir monter parmi eux, leur monde, pensait-elle, tait bien
plus vaste que le sien. Ne pouvaient-ils pas sur leurs bateaux sillonner
les mers, escalader les montagnes bien au-dessus des nuages et les pays
qu'ils possdaient ne s'tendaient-ils pas en forts et champs bien
au-del de ce que ses yeux pouvaient saisir?

Elle voulait savoir tant de choses pour lesquelles ses soeurs n'avaient
pas toujours de rponses, c'est pourquoi elle interrogea sa vieille
grand-mre, bien informe sur le monde d'en haut, comme elle appelait
fort justement les pays au-dessus de la mer.

--Si les hommes ne se noient pas, demandait la petite sirne,
peuvent-ils vivre toujours et ne meurent-ils pas comme nous autres ici
au fond de la mer?

--Si, dit la vieille, il leur faut mourir aussi et la dure de leur vie
est mme plus courte que la ntre. Nous pouvons atteindre trois cents
ans, mais lorsque nous cessons d'exister ici nous devenons cume sur les
flots, sans mme une tombe parmi ceux que nous aimons. Nous n'avons pas
d'me immortelle, nous ne reprenons jamais vie, pareils au roseau vert
qui, une fois coup, ne reverdit jamais.

Les hommes au contraire ont une me qui vit ternellement, qui vit
lorsque leur corps est retourn en poussire. Elle s'lve dans l'air
limpide jusqu'aux toiles scintillantes.

De mme que nous mergeons de la mer pour voir les pays des hommes, ils
montent vers des pays inconnus et pleins de dlices que nous ne pourrons
voir jamais.

--Pourquoi n'avons-nous pas une me ternelle? dit la petite, attriste;
je donnerais les centaines d'annes que j'ai  vivre pour devenir un
seul jour un tre humain et avoir part ensuite au monde cleste!

--Ne pense pas  tout cela, dit la vieille, nous vivons beaucoup mieux
et sommes bien plus heureux que les hommes l-haut.

--Donc, il faudra que je meure et flotte comme cume sur la mer et
n'entende jamais plus la musique des vagues, ne voit plus les fleurs
ravissantes et le rouge soleil. Ne puis-je rien faire pour gagner une
vie ternelle?

--Non, dit la vieille,  moins que tu sois si chre  un homme que tu
sois pour lui plus que pre et mre, qu'il s'attache  toi de toutes ses
penses, de tout son amour, qu'il fasse par un prtre mettre sa main
droite dans la tienne en te promettant fidlit ici-bas et dans
l'ternit. Alors son me glisserait dans ton corps et tu aurais part au
bonheur humain. Il te donnerait une me et conserverait la sienne. Mais
cela ne peut jamais arriver. Ce qui est ravissant ici dans la mer, ta
queue de poisson, il la trouve trs laide l-haut sur la terre. Ils n'y
entendent rien, pour tre beau, il leur faut avoir deux grossires
colonnes qu'ils appellent des jambes.

La petite sirne soupira et considra sa queue de poisson avec
dsespoir.

--Allons, un peu de gaiet, dit la vieille, nous avons trois cents ans
pour sauter et danser, c'est un bon laps de temps. Ce soir il y a bal 
la cour. Il sera toujours temps de sombrer dans le nant.

Ce bal fut, il est vrai, splendide, comme on n'en peut jamais voir sur
la terre. Les murs et le plafond, dans la grande salle, taient d'un
verre pais, mais clair. Plusieurs centaines de coquilles roses et vert
pr taient ranges de chaque ct et jetaient une intense clart de feu
bleue qui illuminait toute la salle et brillait  travers les murs de
sorte que la mer, au-dehors, en tait tout illumine. Les poissons
innombrables, grands et petits, nageaient contre les murs de verre,
luisants d'cailles pourpre ou tincelants comme l'argent et l'or.

Au travers de la salle coulait un large fleuve sur lequel dansaient
tritons et sirnes au son de leur propre chant dlicieux. La voix de la
petite sirne tait la plus jolie de toutes, on l'applaudissait et son
coeur en fut un instant clair de joie car elle savait qu'elle avait la
plus belle voix sur terre et sous l'onde.

Mais trs vite elle se reprit  penser au monde au-dessus d'elle, elle
ne pouvait oublier le beau prince ni son propre chagrin de ne pas avoir
comme lui une me immortelle. C'est pourquoi elle se glissa hors du
chteau de son pre et, tandis que l tout tait chants et gaiet, elle
s'assit, dsespre, dans son petit jardin. Soudain elle entendit le son
d'un cor venant vers elle  travers l'eau.

--Il s'embarque sans doute l-haut maintenant, celui que j'aime plus que
pre et mre, celui vers lequel vont toutes mes penses et dans la main
de qui je mettrais tout le bonheur de ma vie. J'oserais tout pour les
gagner, lui et une me immortelle. Pendant que mes soeurs dansent dans
le chteau de mon pre, j'irai chez la sorcire marine, elle m'a
toujours fait si peur, mais peut-tre pourra-t-elle me conseiller et
m'aider!

Alors la petite sirne sortit de son jardin et nagea vers les
tourbillons mugissants derrire lesquels habitait la sorcire. Elle
n'avait jamais t de ce ct o ne poussait aucune fleur, aucune herbe
marine, il n'y avait l rien qu'un fond de sable gris et nu s'tendant
jusqu'au gouffre. L'eau y bruissait comme une roue de moulin,
tourbillonnait et arrachait tout ce qu'elle pouvait atteindre et
l'entranait vers l'abme. Il fallait  la petite traverser tous ces
terribles tourbillons pour arriver au quartier o habitait la sorcire,
et sur un long trajet il fallait passer au-dessus de vases chaudes et
bouillonnantes que la sorcire appelait sa tourbire. Au-del s'levait
sa maison au milieu d'une trange fort. Les arbres et les buissons
taient des polypes, mi-animaux mi-plantes, ils avaient l'air de
serpents aux centaines de ttes sorties de terre. Toutes les branches
taient des bras, longs et visqueux, aux doigts souples comme des vers
et leurs anneaux remuaient de la racine  la pointe. Ils s'enroulaient
autour de tout ce qu'ils pouvaient saisir dans la mer et ne lchaient
jamais prise.

Debout dans la fort la petite sirne s'arrta tout effraye, son coeur
battait d'angoisse et elle fut sur le point de s'en retourner, mais elle
pensa au prince,  l'me humaine et elle reprit courage. Elle enroula,
bien serrs autour de sa tte, ses longs cheveux flottants pour ne pas
donner prise aux polypes, croisa ses mains sur sa poitrine et s'lana
comme le poisson peut voler  travers l'eau, au milieu des hideux
polypes qui tendaient vers elle leurs bras et leurs doigts.

Elle arriva dans la fort  un espace visqueux o s'battaient de
grandes couleuvres d'eau montrant des ventres jauntres, affreux et
gras. Au milieu de cette place s'levait une maison construite en
ossements humains. La sorcire y tait assise et donnait  manger  un
crapaud sur ses lvres, comme on donne du sucre  un canari.

--Je sais bien ce que tu veux, dit la sorcire, et c'est bien bte de ta
part! Mais ta volont sera faite car elle t'apportera le malheur, ma
charmante princesse. Tu voudrais te dbarrasser de ta queue de poisson
et avoir  sa place deux moignons pour marcher comme le font les hommes
afin que le jeune prince s'prenne de toi, que tu puisses l'avoir, en
mme temps qu'une me immortelle.  cet instant, la sorcire clata d'un
rire si bruyant et si hideux que le crapaud et les couleuvres tombrent
 terre et grouillrent.

--Tu viens juste au bon moment, ajouta-t-elle, demain matin, au lever du
soleil, je n'aurais plus pu t'aider avant une anne entire. Je vais te
prparer un breuvage avec lequel tu nageras, avant le lever du jour,
jusqu' la cte et l, assise sur la grve, tu le boiras. Alors ta queue
se divisera et se rtrcira jusqu' devenir ce que les hommes appellent
deux jolies jambes, mais cela fait mal, tu souffriras comme si la lame
d'une pe te traversait. Tous, en te voyant, diront que tu es la plus
ravissante enfant des hommes qu'ils aient jamais vue. Tu garderas ta
dmarche aile, nulle danseuse n'aura ta lgret, mais chaque pas que
tu feras sera comme si tu marchais sur un couteau effil qui ferait
couler ton sang. Si tu veux souffrir tout cela, je t'aiderai.

--Oui, dit la petite sirne d'une voix tremblante en pensant au prince
et  son me immortelle.

--Mais n'oublie pas, dit la sorcire, que lorsque tu auras une apparence
humaine, tu ne pourras jamais redevenir sirne, jamais redescendre
auprs de tes soeurs dans le palais de ton pre. Et si tu ne gagnes pas
l'amour du prince au point qu'il oublie pour toi son pre et sa mre,
qu'il s'attache  toi de toutes ses penses et demande au pasteur d'unir
vos mains afin que vous soyez mari et femme, alors tu n'auras jamais une
me immortelle. Le lendemain matin du jour o il en pouserait une
autre, ton coeur se briserait et tu ne serais plus qu'cume sur la mer.

--Je le veux, dit la petite sirne, ple comme une morte.

--Mais moi, il faut aussi me payer, dit la sorcire, et ce n'est pas peu
de chose que je te demande. Tu as la plus jolie voix de toutes ici-bas
et tu crois sans doute grce  elle ensorceler ton prince, mais cette
voix, il faut me la donner. Le meilleur de ce que tu possdes, il me le
faut pour mon prcieux breuvage! Moi, j'y mets de mon sang afin qu'il
soit coupant comme une lame  deux tranchants.

--Mais si tu prends ma voix, dit la petite sirne, que me restera-t-il?

--Ta forme ravissante, ta dmarche aile et le langage de tes yeux,
c'est assez pour sduire un coeur d'homme. Allons, as-tu dj perdu
courage? Tends ta jolie langue, afin que je la coupe pour me payer et je
te donnerai le philtre tout puissant.

--Qu'il en soit ainsi, dit la petite sirne, et la sorcire mit son
chaudron sur le feu pour faire cuire la drogue magique.

--La propret est une bonne chose, dit-elle en rcurant le chaudron avec
les couleuvres dont elle avait fait un noeud.

Elle s'gratigna le sein et laissa couler son sang pais et noir. La
vapeur s'levait en silhouettes tranges, terrifiantes.  chaque instant
la sorcire jetait quelque chose dans le chaudron et la mixture se mit 
bouillir, on et cru entendre pleurer un crocodile. Enfin le philtre fut
 point, il tait clair comme l'eau la plus pure!

--Voil, dit la sorcire et elle coupa la langue de la petite sirne.
Muette, elle ne pourrait jamais plus ni chanter, ni parler.

--Si les polypes essayent de t'agripper, lorsque tu retourneras 
travers la fort, jette une seule goutte de ce breuvage sur eux et leurs
bras et leurs doigts se briseront en mille morceaux.

La petite sirne n'eut pas  le faire, les polypes reculaient effrays
en voyant le philtre lumineux qui brillait dans sa main comme une
toile. Elle traversa rapidement la fort, le marais et le courant
mugissant.

Elle tait devant le palais de son pre. Les lumires taient teintes
dans la grande salle de bal, tout le monde dormait srement, et elle
n'osa pas aller auprs des siens maintenant qu'elle tait muette et
allait les quitter pour toujours. Il lui sembla que son coeur se brisait
de chagrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du
parterre de chacune de ses soeurs, envoya de ses doigts mille baisers au
palais et monta  travers l'eau sombre et bleue de la mer. Le soleil
n'tait pas encore lev lorsqu'elle vit le palais du prince et gravit
les degrs du magnifique escalier de marbre. La lune brillait
merveilleusement claire. La petite sirne but l'pre et brlante
mixture, ce fut comme si une pe  deux tranchants fendait son tendre
corps, elle s'vanouit et resta tendue comme morte. Lorsque le soleil
resplendit au-dessus des flots, elle revint  elle et ressentit une
douleur aigu. Mais devant elle, debout, se tenait le jeune prince, ses
yeux noirs fixs si intensment sur elle qu'elle en baissa les siens et
vit qu' la place de sa queue de poisson disparue, elle avait les plus
jolies jambes blanches qu'une jeune fille pt avoir. Et comme elle tait
tout  fait nue, elle s'enveloppa dans sa longue chevelure.

Le prince demanda qui elle tait, comment elle tait venue l, et elle
leva vers lui doucement, mais tristement, ses grands yeux bleus puis
qu'elle ne pouvait parler.

Alors il la prit par la main et la conduisit au palais.  chaque pas,
comme la sorcire l'en avait prvenue, il lui semblait marcher sur des
aiguilles pointues et des couteaux aiguiss, mais elle supportait son
mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi lgre qu'une
bulle et lui-mme et tous les assistants s'merveillrent de sa dmarche
gracieuse et ondulante.

On lui fit revtir les plus prcieux vtements de soie et de mousseline,
elle tait au chteau la plus belle, mais elle restait muette. Des
esclaves ravissantes, pares de soie et d'or, venaient chanter devant le
prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle
encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors
une tristesse envahit la petite sirne, elle savait qu'elle-mme aurait
chant encore plus merveilleusement et elle pensait: Oh! si seulement
il savait que pour rester prs de lui, j'ai renonc  ma voix  tout
jamais!

La petite sirne n'eut pas  le faire, les polypes reculaient effrays
en voyant le philtre lumineux qui brillait dans sa main comme une
toile. Elle traversa rapidement la fort, le marais et le courant
mugissant.

Elle tait devant le palais de son pre. Les lumires taient teintes
dans la grande salle de bal, tout le monde dormait srement, et elle
n'osa pas aller auprs des siens maintenant qu'elle tait muette et
allait les quitter pour toujours. Il lui sembla que son coeur se brisait
de chagrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du
parterre de chacune de ses soeurs, envoya de ses doigts mille baisers au
palais et monta  travers l'eau sombre et bleue de la mer. Le soleil
n'tait pas encore lev lorsqu'elle vit le palais du prince et gravit
les degrs du magnifique escalier de marbre. La lune brillait
merveilleusement claire. La petite sirne but l'pre et brlante
mixture, ce fut comme si une pe  deux tranchants fendait son tendre
corps, elle s'vanouit et resta tendue comme morte. Lorsque le soleil
resplendit au-dessus des flots, elle revint  elle et ressentit une
douleur aigu. Mais devant elle, debout, se tenait le jeune prince, ses
yeux noirs fixs si intensment sur elle qu'elle en baissa les siens et
vit qu' la place de sa queue de poisson disparue, elle avait les plus
jolies jambes blanches qu'une jeune fille pt avoir. Et comme elle tait
tout  fait nue, elle s'enveloppa dans sa longue chevelure.

Le prince demanda qui elle tait, comment elle tait venue l, et elle
leva vers lui doucement, mais tristement, ses grands yeux bleus puis
qu'elle ne pouvait parler.



Alors il la prit par la main et la conduisit au palais.  chaque pas,
comme la sorcire l'en avait prvenue, il lui semblait marcher sur des
aiguilles pointues et des couteaux aiguiss, mais elle supportait son
mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi lgre qu'une
bulle et lui-mme et tous les assistants s'merveillrent de sa dmarche
gracieuse et ondulante.

On lui fit revtir les plus prcieux vtements de soie et de mousseline,
elle tait au chteau la plus belle, mais elle restait muette. Des
esclaves ravissantes, pares de soie et d'or, venaient chanter devant le
prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle
encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors
une tristesse envahit la petite sirne, elle savait qu'elle-mme aurait
chant encore plus merveilleusement et elle pensait: Oh! si seulement
il savait que pour rester prs de lui, j'ai renonc  ma voix  tout
jamais!

Puis les esclaves commencrent  excuter au son d'une musique
admirable, des danses lgres et gracieuses. Alors la petite sirne,
levant ses beaux bras blancs, se dressa sur la pointe des pieds et
dansa avec plus de grce qu'aucune autre. Chaque mouvement rvlait
davantage le charme de tout son tre et ses yeux s'adressaient au coeur
plus profondment que le chant des esclaves.

Tous en taient enchants et surtout le prince qui l'appelait sa petite
enfant trouve.

Elle continuait  danser et danser mais chaque fois que son pied
touchait le sol. C'tait comme si elle avait march sur des couteaux
aiguiss. Le prince voulut l'avoir toujours auprs de lui, il lui permit
de dormir devant sa porte sur un coussin de velours.

Il lui fit faire un habit d'homme pour qu'elle pt le suivre  cheval.
Ils chevauchaient  travers les bois embaums o les branches vertes lui
battaient les paules, et les petits oiseaux chantaient dans le frais
feuillage. Elle grimpa avec le prince sur les hautes montagnes et quand
ses pieds si dlicats saignaient et que les autres s'en apercevaient,
elle riait et le suivait l-haut d'o ils admiraient les nuages dfilant
au-dessous d'eux comme un vol d'oiseau migrateur partant vers des cieux
lointains.

La nuit, au chteau du prince, lorsque les autres dormaient, elle
sortait sur le large escalier de marbre et, debout dans l'eau froide,
elle rafrachissait ses pieds brlants. Et puis, elle pensait aux siens,
en bas, au fond de la mer.

Une nuit elle vit ses soeurs qui nageaient enlaces, elles chantaient
tristement et elle leur fit signe. Ses soeurs la reconnurent et lui
dirent combien elle avait fait de peine  tous. Depuis lors, elles lui
rendirent visite chaque soir, une fois mme la petite sirne aperut au
loin sa vieille grand-mre qui depuis bien des annes n'tait monte 
travers la mer et mme le roi, son pre, avec sa couronne sur la tte.
Tous deux lui tendaient le bras mais n'osaient s'approcher autant que
ses soeurs.

De jour en jour, elle devenait plus chre au prince; il l'aimait comme
on aime un gentil enfant tendrement chri, mais en faire une reine! Il
n'en avait pas la moindre ide, et c'est sa femme qu'il fallait qu'elle
devnt, sinon elle n'aurait jamais une me immortelle et, au matin qui
suivrait le jour de ses noces, elle ne serait plus qu'cume sur la mer.

--Ne m'aimes-tu pas mieux que toutes les autres? semblaient dire les
yeux de la petite sirne quand il la prenait dans ses bras et baisait
son beau front.

--Oui, tu m'es la plus chre, disait le prince, car ton coeur est le
meilleur, tu m'est la plus dvoue et tu ressembles  une jeune fille
une fois aperue, mais que je ne retrouverai sans doute jamais. J'tais
sur un vaisseau qui fit naufrage, les vagues me jetrent sur la cte
prs d'un temple desservi par quelques jeunes filles; la plus jeune me
trouva sur le rivage et me sauva la vie. Je ne l'ai vue que deux fois et
elle est la seule que j'eusse pu aimer d'amour en ce monde, mais toi tu
lui ressembles, tu effaces presque son image dans mon me puisqu'elle
appartient au temple. C'est ma bonne toile qui t'a envoye  moi. Nous
ne nous quitterons jamais.

Hlas! il ne sait pas que c'est moi qui ai sauv sa vie! pensait la
petite sirne. Je l'ai port sur les flots jusqu' la fort prs de
laquelle s'lve le temple, puis je me cachais derrire l'cume et
regardais si personne ne viendrait. J'ai vu la belle jeune fille qu'il
aime plus que moi.

La petite sirne poussa un profond soupir. Pleurer, elle ne le pouvait
pas.

--La jeune fille appartient au lieu saint, elle n'en sortira jamais pour
retourner dans le monde, ils ne se rencontreront plus, moi, je suis chez
lui, je le vois tous les jours, je le soignerai, je l'adorerai, je lui
dvouerai ma vie.

Mais voil qu'on commence  murmurer que le prince va se marier, qu'il
pouse la ravissante jeune fille du roi voisin, que c'est pour cela
qu'il arme un vaisseau magnifique.... On dit que le prince va voyager
pour voir les tats du roi voisin, mais c'est plutt pour voir la fille
du roi voisin et une grande suite l'accompagnera.... Mais la petite
sirne secoue la tte et rit, elle connat les penses du prince bien
mieux que tous les autres.

--Je dois partir en voyage, lui avait-il dit. Je dois voir la belle
princesse, mes parents l'exigent, mais m'obliger  la ramener ici, en
faire mon pouse, cela ils n'y russiront pas, je ne peux pas l'aimer
d'amour, elle ne ressemble pas comme toi  la belle jeune fille du
temple. Si je devais un jour choisir une pouse ce serait plutt toi,
mon enfant trouve qui ne dis rien, mais dont les yeux parlent.

Et il baisait ses lvres rouges, jouait avec ses longs cheveux et posait
sa tte sur son coeur qui se mettait  rver de bonheur humain et d'une
me immortelle.

--Toi, tu n'as srement pas peur de la mer, ma petite muette chrie! lui
dit-il lorsqu'ils montrent  bord du vaisseau qui devait les conduire
dans le pays du roi voisin.

Il lui parlait de la mer temptueuse et de la mer calme, des tranges
poissons des grandes profondeurs et de ce que les plongeurs y avaient
vu. Elle souriait de ce qu'il racontait, ne connaissait-elle pas mieux
que quiconque le fond de l'ocan? Dans la nuit, au clair de lune, alors
que tous dormaient  bord, sauf le marin au gouvernail, debout prs du
bastingage elle scrutait l'eau limpide, il lui semblait voir le chteau
de son pre et, dans les combles, sa vieille grand-mre, couronne
d'argent sur la tte, cherchant des yeux  travers les courants la
quille du bateau. Puis ses soeurs arrivrent  la surface, la regardant
tristement et tordant leurs mains blanches. Elle leur fit signe, leur
sourit, voulut leur dire que tout allait bien, qu'elle tait heureuse,
mais un mousse s'approchant, les soeurs replongrent et le garon
demeura persuad que cette blancheur aperue n'tait qu'cume sur l'eau.

Le lendemain matin le vaisseau fit son entre dans le port splendide de
la capitale du roi voisin. Les cloches des glises sonnaient, du haut
des tours on soufflait dans les trompettes tandis que les soldats sous
les drapeaux flottants prsentaient les armes.

Chaque jour il y eut fte; bals et rceptions se succdaient mais la
princesse ne paraissait pas encore. On disait qu'elle tait leve au
loin, dans un couvent o lui taient enseignes toutes les vertus
royales.

Elle vint, enfin!

La petite sirne tait fort impatiente de juger de sa beaut. Il lui
fallut reconnatre qu'elle n'avait jamais vu fille plus gracieuse. Sa
peau tait douce et ple et derrire les longs cils deux yeux fidles,
d'un bleu sombre, souriaient. C'tait la jeune fille du temple....

--C'est toi! dit le prince, je te retrouve--toi qui m'as sauv lorsque
je gisais comme mort sur la grve! Et il serra dans ses bras sa fiance
rougissante. Oh! je suis trop heureux, dit-il  la petite sirne. Voil
que se ralise ce que je n'eusse jamais os esprer. Toi qui m'aimes
mieux que tous les autres, tu te rjouiras de mon bonheur.

La petite sirne lui baisait les mains, mais elle sentait son coeur se
briser. Ne devait-elle pas mourir au matin qui suivrait les noces?
Mourir et n'tre plus qu'cume sur la mer!

Des hrauts parcouraient les rues  cheval proclamant les fianailles.
Bientt toutes les cloches des glises sonnrent, sur tous les autels
des huiles parfumes brlaient dans de prcieux vases d'argent, les
prtres balancrent les encensoirs et les poux se tendirent la main et
reurent la bndiction de l'vque.

La petite sirne, vtue de soie et d'or, tenait la trane de la marie
mais elle n'entendait pas la musique sacre, ses yeux ne voyaient pas la
crmonie sainte, elle pensait  la nuit de sa mort,  tout ce qu'elle
avait perdu en ce monde.

Le soir mme les poux s'embarqurent aux salves des canons, sous les
drapeaux flottants.

Au milieu du pont, une tente d'or et de pourpre avait t dresse,
garnie de coussins moelleux o les poux reposeraient dans le calme et
la fracheur de la nuit.

Les voiles se gonflrent au vent et le bateau glissa sans effort et sans
presque se balancer sur la mer limpide. La nuit venue on alluma des
lumires de toutes les couleurs et les marins se mirent  danser.

La petite sirne pensait au soir o, pour la premire fois, elle avait
merg de la mer et avait aperu le mme faste et la mme joie. Elle se
jeta dans le tourbillon de la danse, ondulant comme ondule un cygne
pourchass et tout le monde l'acclamait et l'admirait: elle n'avait
jamais dans si divinement. Si des lames aigus transperaient ses pieds
dlicats, elle ne les sentait mme pas, son coeur tait meurtri d'une
bien plus grande douleur. Elle savait qu'elle le voyait pour la dernire
fois, lui, pour lequel elle avait abandonn les siens et son foyer,
perdu sa voix exquise et souffert chaque jour d'indicibles tourments,
sans qu'il en et connaissance. C'tait la dernire nuit o elle
respirait le mme air que lui, la dernire fois qu'elle pouvait admirer
cette mer profonde, ce ciel plein d'toiles.

La nuit ternelle, sans pense et sans rve, l'attendait, elle qui
n'avait pas d'me et n'en pouvait esprer.

Sur le navire tout fut plaisir et rjouissance jusque bien avant dans la
nuit. Elle dansait et riait mais la pense de la mort tait dans son
coeur. Le prince embrassait son exquise pouse qui caressait les cheveux
noirs de son poux, puis la tenant  son bras il l'amena se reposer sous
la tente splendide.

Alors, tout fut silence et calme sur le navire. Seul veillait l'homme 
la barre. La petite sirne appuya ses bras sur le bastingage et chercha
 l'orient la premire lueur rose de l'aurore, le premier rayon du
soleil qui allait la tuer.

Soudain elle vit ses soeurs apparatre au-dessus de la mer. Elles
taient ples comme elle-mme, leurs longs cheveux ne flottaient plus au
vent, on les avait coups.

--Nous les avons sacrifis chez la sorcire pour qu'elle nous aide, pour
que tu ne meures pas cette nuit. Elle nous a donn un couteau. Le voici.
Regarde comme il est aiguis.... Avant que le jour ne se lve, il faut
que tu le plonges dans le coeur du prince et lorsque son sang tout chaud
tombera sur tes pieds, ils se runiront en une queue de poisson et tu
redeviendras sirne. Tu pourras descendre sous l'eau jusque chez nous et
vivre trois cents ans avant de devenir un peu d'cume sale. Hte-toi!
L'un de vous deux doit mourir avant l'aurore. Notre vieille grand-mre a
tant de chagrin qu'elle a, comme nous, laiss couper ses cheveux blancs
par les ciseaux de la sorcire. Tue le prince, et reviens-nous.
Hte-toi! Ne vois-tu pas dj cette trane rose  l'horizon? Dans
quelques minutes le soleil se lvera et il te faudra mourir.

Un soupir trange monta  leurs lvres et elles s'enfoncrent dans les
vagues. La petite sirne carta le rideau de pourpre de la tente, elle
vit la douce pouse dormant la tte appuye sur l'paule du prince.
Alors elle se pencha et posa un baiser sur le beau front du jeune homme.
Son regard chercha le ciel de plus en plus envahi par l'aurore, puis le
poignard pointu, puis  nouveau le prince, lequel, dans son sommeil,
murmurait le nom de son pouse qui occupait seule ses penses, et le
couteau trembla dans sa main. Alors, tout  coup, elle le lana au loin
dans les vagues qui rougirent  l'endroit o il toucha les flots comme
si des gouttes de sang jaillissaient  la surface. Une dernire fois,
les yeux voils, elle contempla le prince et se jeta dans la mer o elle
sentit son corps se dissoudre en cume.

Maintenant le soleil surgissait majestueusement de la mer. Ses rayons
tombaient doux et chauds sur l'cume glace et la petite sirne ne
sentait pas la mort. Elle voyait le clair soleil et, au-dessus d'elle,
planaient des centaines de charmants tres transparents.  travers eux,
elle apercevait les voiles blanches du navire, les nuages roses du ciel,
leurs voix taient mlodieuses, mais si immatrielles qu'aucune oreille
terrestre ne pouvait les capter, pas plus qu'aucun regard humain ne
pouvait les voir. Sans ailes, elles flottaient par leur seule lgret 
travers l'espace. La petite sirne sentit qu'elle avait un corps comme
le leur, qui s'levait de plus en plus haut au-dessus de l'cume.

--O vais-je? demanda-t-elle. Et sa voix, comme celle des autres tres,
tait si immatrielle qu'aucune musique humaine ne peut l'exprimer.

--Chez les filles de l'air, rpondirent-elles. Une sirne n'a pas d'me
immortelle, ne peut jamais en avoir,  moins de gagner l'amour d'un
homme. C'est d'une volont trangre que dpend son existence ternelle.
Les filles de l'air n'ont pas non plus d'me immortelle, mais elles
peuvent, par leurs bonnes actions, s'en crer une. Nous nous envolons
vers les pays chauds o les effluves de la peste tuent les hommes, nous
y soufflons la fracheur. Nous rpandons le parfum des fleurs dans
l'atmosphre et leur arme porte le rconfort et la gurison. Lorsque
durant trois cents ans nous nous sommes efforces de faire le bien, tout
le bien que nous pouvons, nous obtenons une me immortelle et prenons
part  l'ternelle flicit des hommes. Toi, pauvre petite sirne, tu as
de tout coeur cherch le bien comme nous, tu as souffert et support de
souffrir, tu t'es hausse jusqu'au monde des esprits de l'air,
maintenant tu peux toi-mme, par tes bonnes actions, te crer une me
immortelle dans trois cents ans.

Alors, la petite sirne leva ses bras transparents vers le soleil de
Dieu et, pour la premire fois, des larmes montrent  ses yeux.

Sur le bateau, la vie et le bruit avaient repris, elle vit le prince et
sa belle pouse la chercher de tous cts, elle les vit fixer tristement
leurs regards sur l'cume dansante, comme s'ils avaient devin qu'elle
s'tait prcipite dans les vagues. Invisible elle baisa le front de
l'poux, lui sourit et avec les autres filles de l'air elle monta vers
les nuages roses qui voguaient dans l'air.

--Dans trois cents ans, nous entrerons ainsi au royaume de Dieu.

Nous pouvons mme y entrer avant, murmura l'une d'elles. Invisibles nous
pntrons dans les maisons des hommes o il y a des enfants et, chaque
fois que nous trouvons un enfant sage, qui donne de la joie  ses
parents et mrite leur amour, Dieu raccourcit notre temps d'preuve.

Lorsque nous voltigeons  travers la chambre et que de bonheur nous
sourions, l'enfant ne sait pas qu'un an nous est soustrait sur les trois
cents, mais si nous trouvons un enfant cruel et mchant, il nous faut
pleurer de chagrin et chaque larme ajoute une journe  notre temps
d'preuve.




La plume et l'encrier


Que de choses dans un encrier! disait quelqu'un qui se trouvait chez un
pote; que de belles choses! Quelle sera la premire oeuvre qui en
sortira? Un admirable ouvrage sans doute.

--C'est tout simplement admirable, rpondit aussitt la voix de
l'encrier; tout ce qu'il y a de plus admirable! rpta-t-il, en prenant
 tmoin la plume et les autres objets placs sur le bureau. Que de
choses en moi... on a quelque peine  le concevoir.... Il est vrai que je
l'ignore moi-mme et que je serais fort embarrass de dire ce qui en
sort quand une plume vient de s'y plonger. Une seule de mes gouttes
suffit pour une demi-page: que ne contient pas celle-ci! C'est de moi
que naissent toutes les oeuvres du matre de cans. C'est dans moi qu'il
puise ces considrations subtiles, ces hros aimables, ces paysages
sduisants qui emplissent tant de livres. Je n'y comprends rien, et la
nature me laisse absolument indiffrent; mais qu'importe: tout cela n'en
a pas moins sa source en moi, et cela me suffit.

--Vous avez parfaitement raison de vous en contenter, rpliqua la plume;
cela prouve que vous ne rflchissez pas, car si vous aviez le don de la
rflexion, vous comprendriez que votre rle est tout diffrent de ce que
vous le croyez. Vous fournissez la matire qui me sert  rendre visible
ce qui vit en moi; vous ne contenez que de l'encre, l'ami, pas autre
chose. C'est moi, la plume, qui cris; il n'est pas un homme qui le
conteste et, cependant, beaucoup parmi les hommes s'entendent  la
posie autant qu'un vieil encrier.

--Vous avez le verbe bien haut pour une personne d'aussi peu
d'exprience; car, vous ne datez gure que d'une semaine, ma mie, et
vous voici dj dans un lamentable tat. Vous imagineriez-vous par
hasard que mes oeuvres sont les vtres? Oh! la belle histoire! Plumes
d'oie ou plumes d'acier, vous tes toutes les mmes et ne valez pas
mieux les unes que les autres.  vous le soin machinal de reporter sur
le papier ce que je renferme quand l'homme vient me consulter. Que
m'empruntera-t-il la prochaine fois? Je serais curieux de le savoir.

--Pataud! conclut la plume.

Cependant, le pote tait dans une vive surexcitation d'esprit lorsqu'il
rentra, le soir. Il avait assist  un concert et subi le charme
irrsistible d'un incomparable violoniste. Sous le jeu inspir de
l'artiste, l'instrument s'tait anim et avait exhal son me en
dbordantes harmonies.

Le pote avait cru entendre chanter son propre coeur, chanter avec une
voix divine comme en ont parfois des femmes. On et dit que tout vibrait
dans ce violon, les cordes, la chanterelle, la caisse, pour arriver 
une plus grande intensit d'expression. Bien que le jeu du virtuose ft
d'une science extrme, l'excution semblait n'tre qu'un enfantillage: 
peine voyait-on parfois l'archet effleurer les cordes; c'tait  donner
 chacun l'envie d'en faire autant avec un violon qui paraissait chanter
de lui-mme, un archet qui semblait aller tout seul. L'artiste tait
oubli, lui, qui pourtant les faisait ce qu'ils taient, en faisant
passer en eux une parcelle de son gnie. Mais le pote se souvenait et
s'asseyant  sa table, il prit sa plume pour crire ce que lui dictaient
ses impressions.

Combien ce serait folie  l'archet et au violon de s'enorgueillir de
leurs mrites! Et cependant nous l'avons cette folie, nous autres
potes, artistes, inventeurs ou savants. Nous chantons nos louanges,
nous sommes fiers de nos oeuvres, et nous oublions que nous sommes des
instruments dont joue le Crateur. Honneur  lui seul! Nous n'avons rien
dont nous puissions nous enorgueillir.

Sur ce thme, le pote dveloppa une parabole, qu'il intitula l'Ouvrier
et les instruments.

-- bon entendeur, salut! mon cher, dit la plume  l'encrier, aprs le
dpart du matre. Vous avez bien compris ce que j'ai crit et ce qu'il
vient de relire tout haut?

--Naturellement, puisque c'est chez moi que vous tes venue le chercher,
la belle. Je vous conseille de faire votre profit de la leon, car vous
ne pchez pas, d'ordinaire, par excs de modestie. Mais vous n'avez pas
mme senti qu'on s'amusait  vos dpens!

--Vieille cruche! rpliqua la plume.

--Vieux balai! riposta l'encrier.

Et chacun d'eux resta convaincu d'avoir rduit son adversaire au silence
par des raisons crasantes. Avec une conviction semblable, on a la
conscience tranquille et l'on dort bien; aussi s'endormirent-ils tous
deux du sommeil du juste.

Cependant, le pote ne dormait pas, lui; les ides se pressaient dans sa
tte comme les notes sous l'archet du violoniste, tantt fraches et
cristallines comme les perles grenes par les cascades, tantt
imptueuses comme les rafales de la tempte dans la fort. Il vibrait
tout entier sous la main du Matre Suprme. Honneur  lui seul!




La princesse au petit pois


Il tait une fois un prince qui voulait pouser une princesse, mais une
vraie princesse. Il fit le tour de la terre pour en trouver une mais il
y avait toujours quelque chose qui clochait; des princesses, il n'en
manquait pas, mais taient-elles de vraies princesses? C'tait difficile
 apprcier, toujours une chose ou l'autre ne lui semblait pas parfaite.

Il rentra chez lui tout triste, il aurait tant voulu avoir une vritable
princesse. Un soir par un temps affreux, clairs et tonnerre, cascades
de pluie que c'en tait effrayant, on frappa  la porte de la ville et
le vieux roi lui-mme alla ouvrir. C'tait une princesse qui tait l,
dehors. Mais grands dieux! de quoi avait-elle l'air dans cette pluie,
par ce temps! L'eau coulait de ses cheveux et de ses vtements, entrait
par la pointe de ses chaussures et ressortait par le talon... et elle
prtendait tre une vritable princesse!--Nous allons bien voir ,
pensait la vieille reine, mais elle ne dit rien.

Elle alla dans la chambre  coucher, retira toute la literie et mit un
petit pois au fond du lit; elle prit ensuite vingt matelas qu'elle
empila sur le petit pois et, par-dessus, elle mit encore vingt dredons
en plumes d'eider. C'est l-dessus que la princesse devait coucher cette
nuit-l.

Au matin, on lui demanda comment elle avait dormi.--Affreusement mal,
rpondit-elle, je n'ai presque pas ferm l'oeil de la nuit. Dieu sait ce
qu'il y avait dans ce lit. J'tais couch sur quelque chose de si dur
que j'en ai des bleus et des noirs sur tout le corps! C'est terrible!



Alors ils reconnurent que c'tait une vraie princesse puisque,  travers
les vingt matelas et les vingt dredons en plumes d'eider, elle avait
senti le petit pois. Une peau aussi sensible ne pouvait tre que celle
d'une authentique princesse.

Le prince la prit donc pour femme, sr maintenant d'avoir une vraie
princesse et le petit pois fut expos dans le cabinet des trsors d'art,
o on peut encore le voir si personne ne l'a emport. Et ceci est une
vraie histoire.




La princesse et le porcher


Il y avait une fois un prince pauvre. Son royaume tait tout petit mais
tout de mme assez grand pour s'y marier et justement il avait le plus
grand dsir de se marier.

Il y avait peut-tre un peu de hardiesse  demander  la fille de
l'empereur voisin: Veux-tu de moi? Il l'osa cependant car son nom
tait honorablement connu, mme au loin, et cent princesses auraient
accept en remerciant, mais allez donc comprendre celle-ci... coutez,
plutt:

Sur la tombe du pre du prince poussait un rosier, un rosier miraculeux.
Il ne donnait qu'une unique fleur tous les cinq ans, mais c'tait une
rose d'un parfum si doux qu' la respirer on oubliait tous ses chagrins
et ses soucis. Le prince avait aussi un rossignol qui chantait comme si
toutes les plus belles mlodies du monde taient enfermes dans son
petit gosier. Cette rose et ce rossignol, il les destinait  la
princesse, tous deux furent donc placs dans deux grands crins d'argent
et envoys chez elle.

L'empereur les fit apporter devant lui dans le grand salon o la
princesse jouait  la visite avec ses dames d'honneur--elles n'avaient
du reste pas d'autre occupation--et lorsqu'elle vit les grandes botes
contenant les cadeaux, elle applaudit de plaisir.

--Si seulement c'tait un petit minet, dit-elle. Mais c'est la
merveilleuse rose qui parut.

--Comment elle est joliment faite! s'crirent toutes les dames
d'honneur.

--Elle est plus jolie, surenchrit l'empereur, elle est la beaut mme.

Cependant la princesse la toucha du doigt et fut sur le point de
pleurer.

--Oh! papa, cria-t-elle, quelle horreur, elle n'est pas artificielle,
c'est une vraie!

--Fi donc! s'exclamrent toutes ces dames, c'est une vraie!

--Avant de nous fcher, regardons ce qu'il y a dans la deuxime bote,
opina l'empereur.

Alors le rossignol apparut et il se mit  chanter si divinement que tout
d'abord on ne trouva pas de critique  lui faire.

--Superbe! charmant! s'crirent toutes les dames de la cour, car
elles parlaient toutes franais, l'une plus mal que l'autre du reste.

--Comme cet oiseau me rappelle la bote  musique de notre dfunte
impratrice! dit un vieux gentilhomme. Mais oui, c'est tout  fait la
mme manire, la mme diction musicale!

--Eh oui! dit l'empereur. Et il se mit  pleurer comme un enfant.

--Mais au moins j'espre que ce n'est pas un vrai, dit la princesse.

--Mais si, c'est un vritable oiseau, affirmrent ceux qui l'avaient
apport.

--Ah! alors qu'il s'envole, commanda la princesse. Et elle ne voulut
pour rien au monde recevoir le prince.

Mais lui ne se laissa pas dcourager, il se barbouilla le visage de brun
et de noir, enfona sa casquette sur sa tte et alla frapper l-bas.

--Bonjour, empereur! dit-il, ne pourrais-je pas trouver du travail au
chteau?

--Euh! il y en a tant qui demandent, rpondit l'empereur, mais,
coutez... je cherche un valet pour garder les cochons car nous en avons
beaucoup.

Et voil le prince engag comme porcher imprial. On lui donna une
mauvaise petite chambre  ct de la porcherie et c'est l qu'il devait
se tenir. Cependant, il s'assit et travailla toute la journe, et le
soir il avait fabriqu une jolie petite marmite garnie de clochettes
tout autour. Quand la marmite se mettait  bouillir, les clochettes
tintaient et jouaient:

    _Ach, du lieber Augustin,_
    _Alles ist hin, hin, hin._

Mais le plus ingnieux tait sans doute que si l'on mettait le doigt
dans la vapeur de la marmite, on sentait immdiatement quel plat on
faisait cuire dans chaque chemine de la ville. a, c'tait autre chose
qu'une rose. Au cours de sa promenade avec ses dames d'honneur la
princesse vint  passer devant la porcherie, et lorsqu'elle entendit la
mlodie, elle s'arrta toute contente car elle aussi savait jouer _Ach,
du lieber Augustin_, c'tait mme le seul air qu'elle st et elle le
jouait d'un doigt seulement.

--C'est l'air que je sais, dit-elle, ce doit tre un porcher bien dou.
Entrez et demandez-lui ce que cote son instrument.

Une des dames de la cour fut oblige d'y aller mais elle mit des sabots.

--Combien veux-tu pour cette marmite? demanda-t-elle.

--Je veux dix baisers de la princesse!

--Grands dieux! s'cria la dame.

--C'est comme a et pas moins! insista le porcher.

--Eh bien! qu'est-ce qu'il dit? demanda la princesse.

--Je ne peux vraiment pas le dire, c'est trop affreux.

--Alors, dis-le tout bas.

La dame d'honneur le murmura  l'oreille de la princesse.

--Mais il est insolent, dit celle-ci, et elle s'en fut immdiatement.

Ds qu'elle eut fait un petit bout de chemin, les clochettes se mirent 
tinter.

--coute, dit la princesse, va lui demander s'il veut dix baisers de mes
dames d'honneur.

--Oh! que non, rpondit le porcher. Dix baisers de la princesse ou je
garde la marmite.

--Que c'est ennuyeux! dit la princesse. Alors il faut que vous teniez
toutes autour de moi afin que personne ne puisse me voir.

Les dames d'honneur l'entourrent en talant leurs jupes, le garon eut
dix baisers et elle emporta la marmite. Comme on s'amusa au chteau!
Toute la soire et toute la journe la marmite cuisait, il n'y avait pas
une chemine de la ville dont on ne st ce qu'on y prparait tant chez
le chambellan que chez le cordonnier. Les dames d'honneur dansaient et
battaient des mains.

--Nous savons ceux qui auront du potage sucr ou bien des crpes, ou
bien encore de la bouillie ou des ctelettes, comme c'est intressant!

--Suprieurement intressant! dit la Grande Matresse de la Cour.

--Oui, mais pas un mot  personne, car je suis la fille de l'empereur.

--Dieu nous en garde! firent-elles toutes ensemble.

Le porcher, c'est--dire le prince, mais personne ne se doutait qu'il
pt tre autre chose qu'un vritable porcher, ne laissa pas passer la
journe suivante sans travailler, il confectionna une crcelle.
Lorsqu'on la faisait tourner, rsonnaient en grinant toutes les valses,
les galops et les polkas connus depuis la cration du monde.

--Mais c'est superbe, dit la princesse lorsqu'elle passa devant la
porcherie. Je n'ai jamais entendu plus merveilleuse improvisation!
coutez, allez lui demander ce que cote cet instrument--mais je
n'embrasse plus!

--Il veut cent baisers de la princesse, affirma la dame d'honneur qui
tait alle s'enqurir.

--Je pense qu'il est fou, dit la princesse.

Et elle s'en fut. Mais aprs avoir fait un petit bout de chemin, elle
s'arrta.

--Il faut encourager les arts, dit-elle. Je suis la de l'empereur.
Dites-lui que je lui donnerai dix baisers, comme hier, le reste mes
dames d'honneur s'en chargeront.

--Oh! a ne nous plat pas du tout, dirent ces dernires.

--Quelle btise! rpliqua la princesse. Si moi je peux l'embrasser, vous
le pouvez aussi. Souvenez-vous que je vous entretiens et vous honore.

Et, encore une fois, la dame d'honneur dut aller s'informer.

--Cent baisers de la princesse, a-t-il dit, sinon il garde son bien.

--Alors, mettez-vous devant moi. Toutes les dames l'entourrent et
l'embrassade commena.

--Qu'est-ce que c'est que cet attroupement, l-bas, prs de la
porcherie! s'cria l'empereur.

Il tait sur sa terrasse o il se frottait les yeux et mettait ses
lunettes.

--Mais ce sont les dames de la cour qui font des leurs, il faut que j'y
aille voir.

Il releva l'arrire de ses pantoufles qui n'taient que des souliers
dont le contrefort avait lch....

Saperlipopette! comme il se dpchait....

Lorsqu'il arriva dans la cour, il se mit  marcher tout doucement. Les
dames d'honneur occupes  compter les baisers afin que tout se droule
honntement, qu'il n'en reoive pas trop, mais pas non plus trop peu, ne
remarqurent pas du tout l'empereur. Il se hissa sur les pointes:

--Qu'est-ce que c'est! cria-t-il quand il vit ce qui se passait. Et il
leur donna de sa pantoufle un grand coup sur la tte, juste au moment o
le porcher recevait le quatre-vingtime baiser.

--Hors d'ici! cria-t-il furieux.

La princesse et le porcher furent jets hors de l'empire.

Elle pleurait, le porcher grognait et la pluie tombait  torrents.

--Ah! je suis la plus malheureuse des cratures, gmissait la princesse.
Que n'ai-je accept ce prince si charmant! Oh! que je suis malheureuse!

Le porcher se retira derrire un arbre, essuya le noir et le brun de son
visage, jeta ses vieux vtements et s'avana dans ses habits princiers,
si charmant que la princesse fit la rvrence devant lui.

--Je suis venu pour te faire affront,  toi! dit le garon. Tu ne
voulais pas d'un prince plein de loyaut.

Tu n'apprciais ni la rose, ni le rossignol, mais le porcher tu voulais
bien l'embrasser pour un jouet mcanique! Honte  toi!

Il retourna dans son royaume, ferma la porte, tira le verrou.

Quant  elle, elle pouvait bien rester dehors et chanter si elle en
avait envie:

    _Ach, du lieber Augustin,_
    _Alles ist hin, hin, hin._




Quelque chose


Il faut que je devienne quelque chose, disait l'an de cinq frres; je
veux tre utile en ce monde. Si humble que soit mon mtier, si ce que je
fais sert  mes semblables, je serai quelque chose. Je veux me faire
briquetier. On ne saurait se passer de briques. Je pourrai dire que je
suis bon  quelque chose.

--Oui, dit le pun, mais l'ambition est trop basse. Qu'est-ce que faire
des briques? Moi, je prfre tre maon. Voil, du moins, une vritable
profession. On devient matre et bourgeois de la ville; on a sa bannire
et l'entre  l'auberge de la corporation; et, je finirai par avoir des
compagnons sous mes ordres, et ma femme sera appele madame la
matresse.

--C'est n'tre rien du tout, dit le troisime, que d'tre maon. Tu
auras beau devenir matre, tu ne sortiras pas du peuple et du commun.
Moi, je connais quelque chose de mieux: je deviendrai architecte. Je
vivrai par l'intelligence, par la pense: l'art sera mon domaine. Je
serai au premier rang dans le royaume de l'esprit. Il est vrai qu'il me
faudra commencer pniblement. Je serai d'abord apprenti menuisier; je
porterai la casquette, et non le chapeau de soie noire; j'irai qurir de
la bire et de l'eau-de-vie pour les compagnons; ces marauds se
permettront de me tutoyer; ce sera blessant. Mais je m'imaginerai que ce
n'est qu'une farce de carnaval, le monde  l'envers; et le lendemain,
c'est--dire quand je serai devenu compagnon, je suivrai mon chemin,
j'entrerai  l'Acadmie des beaux-arts, j'apprendrai  dessiner, et me
voil architecte! Quand on m'crira, on mettra sur l'adresse: Monsieur
un tel bien n, ou peut-tre mme trs bien n. Il n'est pas impossible
que l'on ajoute quelque chose  mon nom. Et je construirai, je
construirai, aussi bien que les autres ont construit avant moi! Et je
btirai ainsi ma fortune. C'est ce que j'appelle tre quelque chose.

--Ce que tu prends pour quelque chose, rpartit le quatrime frre, me
parat bien peu et presque rien. Moi, je ne veux pas suivre le chemin
battu par les autres; je ne veux pas tre un copiste. Je serai un gnie
original et crateur. J'inventerai un nouveau style d'architecture. Je
dresserai le plan des difices selon le climat du pays, les matriaux
qu'on y trouve, l'esprit national, le degr de civilisation.  tous les
tages qu'on a coutume d'lever, j'ajouterai un dernier tage auquel je
donnerai mon nom et qui ternisera ma renomme.

--Si ton climat et tes matriaux ne valent rien, tu ne feras rien qui
vaille, reprit le cinquime. Je vois bien, d'aprs tout ce que je viens
d'entendre, qu'aucun de vous ne sera vraiment quelque chose, quoi que
vous vous imaginiez. Pour tre quelque chose, il faut se mettre
au-dessus de toutes choses; faites  votre guise, travaillez selon vos
aptitudes et vos gots, moi je raisonnerai sur ce que vous ferez, je le
jugerai et le critiquerai. Il n'est rien en ce monde qui n'offre un ct
imparfait ou dfectueux, je le dcouvrirai, je le signalerai, et j'en
parlerai comme il faut.

C'est, en effet, ce qu'il fit et non sans succs. On disait de lui: Ce
garon est une forte tte, un homme entendu et capable, et cependant il
ne produit rien. C'tait justement parce qu'il ne produisait rien qu'on
le croyait quelque chose.

L'an, qui confectionnait des briques, remarqua bientt que pour chaque
brique il recevait une pice de monnaie de cuivre; et, quand il y en
avait une certaine quantit, cela faisait un cu blanc. Or, quand on
arrive avec un cu n'importe o, chez le boulanger, le boucher, etc., la
porte s'ouvre toute seule, et vous n'avez qu' demander ce que vous
dsirez. Voil ce que produisent les briques. Il en est qui se fendent,
qui se cassent, mais de celles-l mme on peut tirer parti.

Marguerite la pauvresse voulait se btir une maisonnette sur la digue
qui arrte les flots de la mer. Elle reut du briquetier les briques
manques et mal venues, auxquelles quelques-unes belles et entires
taient mles; car l'an des cinq frres, quoiqu'il ne s'levt jamais
plus haut que la fabrication des briques, avait bon coeur, et il avait
recommand de n'y regarder pas de trop prs. La pauvresse construisit
elle-mme sa maisonnette, qui fut basse et troite. Cette hutte tait du
moins un abri, et quelle vue on y avait! On voyait la mer immense, dont
les vagues venaient se briser avec fracas contre la digue et lancer leur
cume sale par-dessus la maisonnette. Depuis longtemps le brave homme
qui en avait confectionn les briques reposait dans le sein de la terre.

Le frre pun savait certes mieux maonner que la pauvre Marguerite,
car il avait appris comment il faut s'y prendre. Lorsqu'il eut pass son
examen pour devenir compagnon, il boucla sa valise et entonna le chant
de l'artisan:

Pendant que je suis jeune, je veux voyager. Je vais construire des
maisons  l'tranger. Je suis jeune, plein de force et de courage;
j'irai de ville en ville et verrai du pays. Et quand je reviendrai, j'ai
confiance en ma fiance, je la retrouverai fidle. Hourrah! le brave
tat que celui d'artisan! Matre, je le deviendrai bientt.

Il lui arriva, en effet, ce que dit la chanson.  son retour, il fut
reu matre. Il construisit plusieurs maisons l'une suivant l'autre, et
elles formrent une rue, qui n'tait pas une des moins belles de la
ville. Ces maisons finirent par lui en btir une  lui-mme. Les bonnes
gens du quartier te diront: Oui, vraiment, c'est la rue qui lui a
construit sa maison.

Ce n'tait pas une grande maison, sans doute. Elle tait dalle
d'argile; mais lorsqu'on y eut bien dans  sa noce, l'argile fut aussi
polie et luisante qu'un parquet. Les murs taient revtus de carreaux de
faence, dont chacun portait une fleur; et cela ornait mieux la chambre
que la plus riche draperie. C'tait, en somme, une jolie maison et un
couple heureux. Au fronton flottait la bannire de la corporation;
compagnons et apprentis, en passant devant, criaient: Hourrah pour
notre bon matre! Oui, il tait devenu quelque chose.

Le troisime frre, aprs avoir t apprenti menuisier, aprs avoir
port la casquette et fait les commissions des compagnons, tait entr,
comme il l'avait dit,  l'Acadmie des beaux-arts, et avait obtenu le
brevet d'architecte. Ds ce moment, quand on lui crivait, on mettait
sur l'adresse:  Monsieur le trs-bien et trs-hautement n, etc. Si
la rue que le maon avait btie lui avait rapport une maison, cette rue
reut le nom du troisime frre et la plus belle maison de cette rue lui
appartint. C'tait tre quelque chose,  coup sr, que d'avoir de beaux
titres  placer devant et aprs son nom. Sa femme tait une dame de
qualit, et ses enfants taient considrs comme des enfants de la haute
classe. Quand il mourut, son nom continua d'tre inscrit au coin de la
rue, et d'tre prononc par tous. Oui, celui-ci avait t quelque chose.

Le quatrime frre, l'homme de gnie qui prtendait crer un style
nouveau et original et orner les difices d'un dernier tage qui devait
l'immortaliser, n'atteignit pas tout  fait son but. En faisant
construire cet tage de nouvelle forme, il tomba et se rompit le cou.
Mais on lui fit un magnifique enterrement avec musique et bannires; les
rues o passa son cercueil furent jonches de fleurs et de joncs. On
pronona sur sa tombe trois oraisons funbres l'une plus longue que
l'autre, et la gazette s'encadra de noir ce jour-l. Il et apprci
hautement ces avantages, s'il avait pu en tre tmoin, car il aimait
par-dessus tout qu'on parlt de lui. Il eut son monument funraire, et
c'tait toujours quelque chose.

Il tait donc mort, et ses trois frres ans taient aussi trpasss.
Il ne survivait que le cinquime, le grand raisonneur. En ceci, il tait
dans son rle, car son affaire  lui tait d'avoir toujours le dernier
mot. Il s'tait acquis, comme nous l'avons dit, la rputation d'un homme
entendu et capable, quoiqu'il n'et fait que gloser sur les ouvrages des
autres. C'est une bonne tte, disait-on communment. Celui-ci tait-il
devenu quelque chose?

Son heure sonna aussi, il mourut et arriva  la porte du ciel. L, on
entre toujours deux  deux. Il avait  ct de lui une autre me qui
demandait aussi  passer la porte. C'tait justement Marguerite, la
pauvresse de la maison de la digue.

--C'est assurment un contraste frappant, dit le raisonneur, que moi et
cette me misrable nous nous prsentions ensemble.

--Qui tes-vous, brave femme, qui voulez entrer au paradis?

La bonne vieille pensait que c'tait saint Pierre qui lui parlait.

--Je ne suis qu'une pauvresse, dit-elle, seule et sans famille. C'est
moi qu'on nommait la vieille Marguerite de la maison de la digue.

--Qu'avez-vous donc fait de bon et d'utile pendant votre vie sur la
terre?

--Je n'ai rien fait pour mriter qu'on m'ouvre cette porte. Ce sera une
bien grande grce, si l'on me permet de me glisser inaperue dans le
paradis.

--Comment avez-vous donc quitt l'autre monde? reprit-il pour causer et
se distraire un peu, car il s'ennuyait beaucoup qu'on le fit ainsi
attendre.

--Comment je suis sortie de l'autre monde, je n'en sais trop rien.
Pendant mes dernires annes, j'ai t malade et bien misrable, allez.
Tout  coup, je me suis trane hors de mon lit, et j'ai t saisie par
un froid glacial. C'est ce qui m'aura fait mourir. Votre Grandeur se
rappelle sans doute combien l'hiver a t rigoureux; heureusement que je
n'ai plus  en souffrir! Pendant quelques jours il n'y eut pas de vent,
mais le froid continuait de plus belle. Aussi loin qu'on pouvait voir,
la mer tait couverte d'une couche de glace.

Tous les gens de la ville allrent se promener sur ce miroir uni. Les
uns couraient en traneau; les autres dansaient sous la tente; d'autres
se rgalaient dans les buvettes qui s'y taient installes. De ma pauvre
chambrette o j'tais cloue, j'entendais les sons de la musique et les
cris de joie.

Cela dura ainsi jusqu'au soir. La lune s'tait leve, elle tait belle;
pourtant elle n'avait point tout son clat. De mon lit je regardais
par-dessus la mer immense. Tout  coup, l o elle touchait le ciel,
surgit un nuage blanc, d'un aspect singulier. Je le considrais avec
attention, et j'y aperus un point noir qui grandit de plus en plus. Je
sus alors ce que cela annonait. Je suis vieille et j'ai de
l'exprience. Bien qu'on voie rarement ce signe de malheur, je le
connaissais et le frisson me prit. Deux fois dj dans ma vie je l'avais
vu; je savais que ce nuage amnerait une tempte pouvantable et une
haute mare qui engloutirait tous ces pauvres gens ne pensant qu' se
divertir, chantant et buvant, et pleins d'allgresse. Jeunes et vieux,
toute la ville tait l sur la glace. Qui les avertirait? Quelqu'un
remarquerait-il comme moi l'affreux nuage, et comprendrait-il ce qu'il
prsageait? Je me demandai cela avec angoisse, et je me sentis plus de
vie et de force que je n'en avais eu depuis bien longtemps. Je parvins 
sortir de mon lit et  gagner la fentre. Je ne pus me traner plus
loin.

Je russis cependant  ouvrir la fentre. Je vis tout ce monde courir
et sauter sur la glace. Que de beaux drapeaux il y avait l, qui
voltigeaient au souffle du vent! Les jeunes garons criaient hourrah!
Servantes et domestiques dansaient en rond et chantaient. Ils
s'amusaient de tout coeur. Mais le nuage blanc avec le point noir.... Je
criai tant que je pus; personne ne m'entendit, j'tais trop loin d'eux.
Bientt la tourmente allait clater; la glace, souleve par la mer, se
briserait, et tous, tous seraient perdus. Personne ne pourrait les
secourir!

Je criai encore de toutes mes forces. Ma voix ne fut pas plus entendue
que la premire fois. Impossible d'aller  eux. Comment donc les ramener
 terre?

Le bon Dieu m'inspira alors l'ide de mettre le feu  mon lit, et
d'incendier ma maison plutt que de laisser prir misrablement tous ces
pauvres gens. J'excutais aussitt ce dessein. Les flammes rouges
commencrent  s'lever. C'tait comme un phare que je leur allumai. Je
franchis la porte, mais je restai l par terre. Mes forces taient
puises. Le feu sortait par le toit, par les fentres, par la porte:
des langues de flammes venaient jusqu' moi comme pour me lcher.

La population qui tait sur la glace aperut la clart; tous
accoururent pour sauver une pauvre crature qui, pensaient-ils, allait
tre brle vivante. Il n'y en eut pas un qui ne se prcipitt vers la
digue. Puis la mare monta, souleva la glace et la brisa en mille
morceaux. Mais il n'y avait plus personne, tout le monde tait accouru
vers la digue. Je les avais tous sauvs.

La frayeur, l'effort que je dus faire, le froid glacial qui me saisit,
achevrent ma triste existence, et c'est ainsi que me voil arrive  la
porte du ciel.

La porte du paradis s'ouvrit, et un ange y introduisit la pauvre
vieille. Elle laissa tomber un brin de paille, un de ceux qui taient
dans son lit lorsqu'elle y mit le feu. Cette paille se changea en or
pur, grandit en un moment, poussa des branches, des feuilles et des
fleurs, et fut comme un arbre d'or splendide.

--Tu vois, dit l'ange au raisonneur, ce que la pauvresse a apport. Et
toi, qu'apportes-tu? Rien, je le sais, tu n'as rien produit en toute ta
vie. Tu n'as pas mme faonn une brique. Si encore tu pouvais retourner
sur terre pour en confectionner une seule, elle serait srement mal
faite; mais ce serait du moins une preuve de bonne volont, et la bonne
volont, c'est quelque chose.

Alors la vieille petite mre de la maison de la digue:

--Je le reconnais, dit-elle, c'est son frre qui m'a donn les briques
et les dbris de briques avec lesquels j'ai bti ma maisonnette. Quel
bienfait ce fut pour moi, la pauvresse! Est-ce que tous ces morceaux de
briques ne pourraient pas tenir lieu de la brique qu'il aurait 
fournir? Ce serait un acte de grce.

--Tu le vois, reprit l'ange, le plus humble de tes frres, celui que tu
estimais moins encore que les autres, et dont l'honnte mtier te
paraissait si mprisable, c'est lui qui pourra te faire entrer au
paradis. Toutefois tu n'entreras pas avant que tu aies quelque chose 
faire valoir pour suppler  ta relle indigence.

Tout ce qu'il dit l, pensa en lui-mme le raisonneur, aurait pu tre
exprim avec plus d'loquence. Mais il garda sa remarque pour lui seul.




La reine des neiges




Premire Histoire

Qui traite d'un miroir et de ses morceaux


Voil! Nous commenons. Lorsque nous serons  la fin de l'histoire, nous
en saurons plus que maintenant, car c'tait un bien mchant sorcier, un
des plus mauvais, le diable en personne.

Un jour il tait de fort bonne humeur: il avait fabriqu un miroir dont
la particularit tait que le Bien et le Beau en se rflchissant en lui
se rduisaient  presque rien, mais que tout ce qui ne valait rien, tout
ce qui tait mauvais, apparaissait nettement et empirait encore. Les
plus beaux paysages y devenaient des pinards cuits et les plus jolies
personnes y semblaient laides  faire peur, ou bien elles se tenaient
sur la tte et n'avaient pas de ventre, les visages taient si dforms
qu'ils n'taient pas reconnaissables, et si l'on avait une tache de
rousseur, c'est toute la figure (le nez, la bouche) qui tait crible de
son. Le diable trouvait a trs amusant.

Lorsqu'une pense bonne et pieuse passait dans le cerveau d'un homme, la
glace ricanait et le sorcier riait de sa prodigieuse invention.

Tous ceux qui allaient  l'cole des sorciers--car il avait cr une
cole de sorciers--racontaient  la ronde que c'est un miracle qu'il
avait accompli l. Pour la premire fois, disaient-ils, on voyait
comment la terre et les tres humains sont rellement. Ils couraient de
tous cts avec leur miroir et bientt il n'y eut pas un pays, pas une
personne qui n'eussent t dforms l-dedans.

Alors, ces apprentis sorciers voulurent voler vers le ciel lui-mme,
pour se moquer aussi des anges et de Notre-Seigneur. Plus ils volaient
haut avec le miroir, plus ils ricanaient. C'est  peine s'ils pouvaient
le tenir et ils volaient de plus en plus haut, de plus en plus prs de
Dieu et des anges, alors le miroir se mit  trembler si fort dans leurs
mains qu'il leur chappa et tomba dans une chute vertigineuse sur la
terre o il se brisa en mille morceaux, que dis-je, en des millions, des
milliards de morceaux, et alors, ce miroir devint encore plus dangereux
qu'auparavant. Certains morceaux n'tant pas plus grands qu'un grain de
sable voltigeaient  travers le monde et si par malheur quelqu'un les
recevait dans l'oeil, le pauvre accident voyait les choses tout de
travers ou bien ne voyait que ce qu'il y avait de mauvais en chaque
chose, le plus petit morceau du miroir ayant conserv le mme pouvoir
que le miroir tout entier. Quelques personnes eurent mme la malchance
qu'un petit clat leur sautt dans le coeur et, alors, c'tait affreux:
leur coeur devenait un bloc de glace. D'autres morceaux taient, au
contraire, si grands qu'on les employait pour faire des vitres, et il
n'tait pas bon dans ce cas de regarder ses amis  travers elles.
D'autres petits bouts servirent  faire des lunettes, alors tout allait
encore plus mal. Si quelqu'un les mettait pour bien voir et juger d'une
chose en toute quit, le Malin riait  s'en faire clater le ventre, ce
qui le chatouillait agrablement.

Mais ce n'tait pas fini comme a. Dans l'air volaient encore quelques
parcelles du miroir!

coutez plutt.




Deuxime histoire

Un petit garon et une petite fille


Dans une grande ville o il y a tant de maisons et tant de monde qu'il
ne reste pas assez de place pour que chaque famille puisse avoir son
petit jardin, deux enfants pauvres avaient un petit jardin. Ils
n'taient pas frre et soeur, mais s'aimaient autant que s'ils l'avaient
t. Leurs parents habitaient juste en face les uns des autres, l o le
toit d'une maison touchait presque le toit de l'autre, spars seulement
par les gouttires. Une petite fentre s'ouvrait dans chaque maison, il
suffisait d'enjamber les gouttires pour passer d'un logement  l'autre.
Les familles avaient chacune devant sa fentre une grande caisse o
poussaient des herbes potagres dont elles se servaient dans la cuisine,
et dans chaque caisse poussait aussi un rosier qui se dveloppait
admirablement. Un jour, les parents eurent l'ide de placer les caisses
en travers des gouttires de sorte qu'elles se rejoignaient presque
d'une fentre  l'autre et formaient un jardin miniature. Les tiges de
pois pendaient autour des caisses et les branches des rosiers grimpaient
autour des fentres, se penchaient les unes vers les autres, un vrai
petit arc de triomphe de verdure et de fleurs. Comme les caisses taient
places trs haut, les enfants savaient qu'ils n'avaient pas le droit
d'y grimper seuls, mais on leur permettait souvent d'aller l'un vers
l'autre, de s'asseoir chacun sur leur petit tabouret sous les roses, et
ils ne jouaient nulle part mieux que l. L'hiver, ce plaisir-l tait
fini. Les vitres taient couvertes de givre, mais alors chaque enfant
faisait chauffer sur le pole une pice de cuivre et la plaait un
instant sur la vitre gele. Il se formait un petit trou tout rond 
travers lequel piait  chaque fentre un petit oeil trs doux, celui du
petit garon d'un ct, celui de la petite fille de l'autre. Lui
s'appelait Kay et elle Gerda.

L't, ils pouvaient d'un bond venir l'un chez l'autre; l'hiver il
fallait d'abord descendre les nombreux tages d'un ct et les remonter
ensuite de l'autre. Dehors, la neige tourbillonnait.

--Ce sont les abeilles blanches qui papillonnent, disait la grand-mre.

--Est-ce qu'elles ont aussi une reine? demanda le petit garon.

--Mais bien sr, dit grand-mre. Elle vole l o les abeilles sont les
plus serres, c'est la plus grande de toutes et elle ne reste jamais sur
la terre, elle remonte dans les nuages noirs.

--Nous avons vu a bien souvent, dirent les enfants.

Et ainsi ils surent que c'tait vrai.

--Est-ce que la Reine des Neiges peut entrer ici? demanda la petite
fille.

--Elle n'a qu' venir, dit le petit garon, je la mettrai sur le pole
brlant et elle fondra aussitt.

Le soir, le petit Kay,  moiti dshabill, grimpa sur une chaise prs
de la fentre et regarda par le trou d'observation. Quelques flocons de
neige tombaient au-dehors et l'un de ceux-ci, le plus grand, atterrit
sur le rebord d'une des caisses de fleurs. Ce flocon grandit peu  peu
et finit par devenir une dame vtue du plus fin voile blanc fait de
millions de flocons en forme d'toiles. Elle tait belle, si belle,
faite de glace aveuglante et scintillante et cependant vivante. Ses yeux
tincelaient comme deux toiles, mais il n'y avait en eux ni calme ni
repos. Elle fit vers la fentre un signe de la tte et de la main. Le
petit garon, tout effray, sauta  bas de la chaise, il lui sembla
alors qu'un grand oiseau, au-dehors, passait en plein vol devant la
fentre.

Le lendemain fut un jour de froid clair, puis vint le dgel et le
printemps.

Cet t-l les roses fleurirent magnifiquement. Gerda avait appris un
psaume o l'on parlait des roses, cela lui faisait penser  ses propres
roses et elle chanta cet air au petit garon qui lui-mme chanta avec
elle:

Les roses poussent dans les valles o l'enfant Jsus vient nous parler.

Les deux enfants se tenaient par la main, ils baisaient les roses,
admiraient les clairs rayons du soleil de Dieu et leur parlaient comme
si Jsus tait l. Quels beaux jours d't o il tait si agrable
d'tre dehors sous les frais rosiers qui semblaient ne vouloir jamais
cesser de donner des fleurs!

Kay et Gerda taient assis  regarder le livre d'images plein de btes
et d'oiseaux--l'horloge sonnait cinq heures  la tour de l'glise--quand
brusquement Kay s'cria:

--Ae, quelque chose m'a piqu au coeur et une poussire m'est entre
dans l'oeil. La petite le prit par le cou, il cligna des yeux, non, on
ne voyait rien.

--Je crois que c'est parti, dit-il.

Mais ce ne l'tait pas du tout! C'tait un de ces clats du miroir
ensorcel dont nous nous souvenons, cet affreux miroir qui faisait que
tout ce qui tait grand et beau, rflchi en lui, devenait petit et
laid, tandis que le mal et le vil, le dfaut de la moindre chose prenait
une importance et une nettet accrues.

Le pauvre Kay avait aussi reu un clat juste dans le coeur qui serait
bientt froid comme un bloc de glace. Il ne sentait aucune douleur, mais
le mal tait fait.

--Pourquoi pleures-tu? cria-t-il, tu es laide quand tu pleures, est-ce
que je me plains de quelque chose? Oh! cette rose est dvore par un ver
et regarde celle-l qui pousse tout de travers, au fond ces roses sont
trs laides.

Il donnait des coups de pied dans la caisse et arrachait les roses.

--Kay, qu'est-ce que tu fais? cria la petite.

Et lorsqu'il vit son effroi, il arracha encore une rose et rentra vite
par sa fentre, laissant l la charmante petite Gerda.

Quand par la suite elle apportait le livre d'images, il dclarait qu'il
tait tout juste bon pour les bbs et si grand-mre gentiment racontait
des histoires, il avait toujours  redire, parfois il marchait derrire
elle, mettait des lunettes et imitait,  la perfection du reste, sa
manire de parler; les gens en riaient.

Bientt il commena  parler et  marcher comme tous les gens de sa rue
pour se moquer d'eux.

On se mit  dire: Il est intelligent ce garon-l! Mais c'tait la
poussire du miroir qu'il avait reue dans l'oeil, l'clat qui s'tait
fich dans son coeur qui taient la cause de sa transformation et de ce
qu'il taquinait la petite Gerda, laquelle l'aimait de toute son me.

Ses jeux changrent compltement, ils devinrent beaucoup plus rflchis.
Un jour d'hiver, comme la neige tourbillonnait au-dehors, il apporta une
grande loupe, tala sa veste bleue et laissa la neige tomber dessus.

--Regarde dans la loupe, Gerda, dit-il.

Chaque flocon devenait immense et ressemblait  une fleur splendide ou 
une toile  dix cts.

--Comme c'est curieux, bien plus intressant qu'une vritable fleur, ici
il n'y a aucun dfaut, ce seraient des fleurs parfaites--si elles ne
fondaient pas.

Peu aprs Kay arriva portant de gros gants, il avait son traneau sur le
dos, il cria aux oreilles de Gerda:

--J'ai la permission de faire du traneau sur la grande place o les
autres jouent! Et le voil parti.

Sur la place, les garons les plus hardis attachaient souvent leur
traneau  la voiture d'un paysan et se faisaient ainsi traner un bon
bout de chemin. C'tait trs amusant. Au milieu du jeu ce jour-l arriva
un grand traneau peint en blanc dans lequel tait assise une personne
enveloppe d'un manteau de fourrure blanc avec un bonnet blanc
galement. Ce traneau fit deux fois le tour de la place et Kay put y
accrocher rapidement son petit traneau.

Dans la rue suivante, ils allaient de plus en plus vite. La personne qui
conduisait tournait la tte, faisait un signe amical  Kay comme si elle
le connaissait. Chaque fois que Kay voulait dtacher son petit traneau,
cette personne faisait un signe et Kay ne bougeait plus; ils furent
bientt aux portes de la ville, les dpassrent mme.

Alors la neige se mit  tomber si fort que le petit garon ne voyait
plus rien devant lui, dans cette course folle, il saisit la corde qui
l'attachait au grand traneau pour se dgager, mais rien n'y fit. Son
petit traneau tait solidement fix et menait un train d'enfer derrire
le grand. Alors il se mit  crier trs fort mais personne ne l'entendit,
la neige le cinglait, le traneau volait, parfois il faisait un bond
comme s'il sautait par-dessus des fosss et des mottes de terre. Kay
tait pouvant, il voulait dire sa prire et seule sa table de
multiplication lui venait  l'esprit.

Les flocons de neige devenaient de plus en plus grands,  la fin on et
dit de vritables maisons blanches; le grand traneau fit un cart puis
s'arrta et la personne qui le conduisait se leva, son manteau et son
bonnet n'taient faits que de neige et elle tait une dame si grande et
si mince, tincelante: la Reine des Neiges.

--Nous en avons fait du chemin, dit-elle, mais tu es glac, viens dans
ma peau d'ours.

Elle le prit prs d'elle dans le grand traneau, l'enveloppa du manteau.
Il semblait  l'enfant tomber dans des gouffres de neige.

--As-tu encore froid? demanda-t-elle en l'embrassant sur le front.

Son baiser tait plus glac que la glace et lui pntra jusqu'au coeur
dj  demi glac. Il crut mourir, un instant seulement, aprs il se
sentit bien, il ne remarquait plus le froid.

Mon traneau, n'oublie pas mon traneau. C'est la dernire chose dont
se souvint le petit garon.

Le traneau fut attach  une poule blanche qui vola derrire eux en le
portant sur son dos. La Reine des Neiges posa encore une fois un baiser
sur le front de Kay, alors il sombra dans l'oubli total, il avait oubli
Gerda, la grand-mre et tout le monde  la maison.

--Tu n'auras pas d'autre baiser, dit-elle, car tu en mourrais.

Kay la regarda. Qu'elle tait belle, il ne pouvait s'imaginer visage
plus intelligent, plus charmant, elle ne lui semblait plus du tout de
glace comme le jour o il l'avait aperue de la fentre et o elle lui
avait fait des signes d'amiti!  ses yeux elle tait aujourd'hui la
perfection, il n'avait plus du tout peur, il lui raconta qu'il savait
calculer de tte, mme avec des chiffres dcimaux, qu'il connaissait la
superficie du pays et le nombre de ses habitants. Elle lui souriait....
Alors il sembla  l'enfant qu'il ne savait au fond que peu de chose et
ses yeux s'levrent vers l'immensit de l'espace. La reine l'entranait
de plus en plus haut. Ils volrent par-dessus les forts et les ocans,
les jardins et les pays. Au-dessous d'eux le vent glac sifflait, les
loups hurlaient, la neige tincelait, les corbeaux croassaient, mais
tout en haut brillait la lune, si grande et si claire. Au matin, il
dormait aux pieds de la Reine des Neiges.




Troisime histoire

Le jardin de la magicienne


Mais que disait la petite Gerda, maintenant que Kay n'tait plus l? O
tait-il? Personne ne le savait, personne ne pouvait expliquer sa
disparition. Les garons savaient seulement qu'ils l'avaient vu attacher
son petit traneau  un autre, trs grand, qui avait tourn dans la rue
et tait sorti de la ville. Nul ne savait o il tait, on versa des
larmes, la petite Gerda pleura beaucoup et longtemps, ensuite on dit
qu'il tait mort, qu'il tait tomb dans la rivire coulant prs de la
ville. Les jours de cet hiver-l furent longs et sombres.

Enfin vint le printemps et le soleil.

--Kay est mort et disparu, disait la petite Gerda.

--Nous ne le croyons pas, rpondaient les rayons du soleil.

--Il est mort et disparu, dit-elle aux hirondelles.

--Nous ne le croyons pas, rpondaient-elles.

 la fin la petite Gerda ne le croyait pas non plus.

--Je vais mettre mes nouveaux souliers rouges, dit-elle un matin, ceux
que Kay n'a jamais vus et je vais aller jusqu' la rivire l'interroger.

Il tait de bonne heure, elle embrassa sa grand-mre qui dormait, mit
ses souliers rouges et toute seule sortit par la porte de la ville, vers
le fleuve.

--Est-il vrai que tu m'as pris mon petit camarade de jeu? Je te ferai
cadeau de mes souliers rouges si tu me le rends.

Il lui sembla que les vagues lui faisaient signe, alors elle enleva ses
souliers rouges, ceux auxquels elle tenait le plus, et les jeta tous les
deux dans l'eau, mais ils tombrent tout prs du bord et les vagues les
repoussrent tout de suite vers elle, comme si la rivire ne voulait pas
les accepter, puisqu'elle n'avait pas pris le petit Kay. Gerda crut
qu'elle n'avait pas lanc les souliers assez loin, alors elle grimpa
dans un bateau qui tait l entre les roseaux, elle alla jusqu'au bout
du bateau et jeta de nouveau ses souliers dans l'eau. Par malheur le
bateau n'tait pas attach et dans le mouvement qu'elle fit il s'loigna
de la rive, elle s'en aperut aussitt et voulut retourner  terre, mais
avant qu'elle n'y et russi, il tait dj loin sur l'eau et il
s'loignait de plus en plus vite.

Alors la petite Gerda fut prise d'une grande frayeur et se mit 
pleurer, mais personne ne pouvait l'entendre, except les moineaux, et
ils ne pouvaient pas la porter, ils volaient seulement le long de la
rive, en chantant comme pour la consoler: Nous voici! Nous voici! Le
bateau s'en allait  la drive, la pauvre petite tait l tout immobile
sur ses bas, les petits souliers rouges flottaient derrire mais ne
pouvaient atteindre la barque qui allait plus vite.

Peut-tre la rivire va-t-elle m'emporter auprs de Kay, pensa Gerda
en reprenant courage. Elle se leva et durant des heures admira la beaut
des rives verdoyantes. Elle arriva ainsi  un grand champ de cerisiers
o se trouvait une petite maison avec de drles de fentres rouges et
bleues et un toit de chaume. Devant elle, deux soldats de bois
prsentaient les armes  ceux qui passaient. Gerda les appela croyant
qu'ils taient vivants, mais naturellement ils ne rpondirent pas, elle
les approcha de tout prs et le flot poussa la barque droit vers la
terre.

Gerda appela encore plus fort, alors sortit de la maison une vieille,
vieille femme qui s'appuyait sur un bton  crochet, elle portait un
grand chapeau de soleil orn de ravissantes fleurs peintes.

--Pauvre petite enfant, dit la vieille, comment es-tu venue sur ce fort
courant qui t'emporte loin dans le vaste monde?

La vieille femme entra dans l'eau, accrocha le bateau avec le crochet de
son bton, le tira  la rive et en fit sortir la petite fille.

Gerda tait bien contente de toucher le sol sec mais un peu effraye par
cette vieille femme inconnue.

--Viens me raconter qui tu es et comment tu es ici, disait-elle.

La petite lui expliqua tout et la vieille branlait la tte en faisant
Hm! Hm! et comme Gerda, lui ayant tout dit, lui demandait si elle
n'avait pas vu le petit Kay, la femme lui rpondit qu'il n'avait pas
pass encore, mais qu'il allait sans doute venir, qu'il ne fallait en
tout cas pas qu'elle s'en attriste mais qu'elle entre goter ses
confitures de cerises, admirer ses fleurs plus belles que celles d'un
livre d'images; chacune d'elles savait raconter une histoire.

Alors elle prit Gerda par la main et elles entrrent dans la petite
maison dont la vieille femme ferma la porte.

Les fentres taient situes trs haut et les vitres en taient rouges,
bleues et jaunes, la lumire du jour y prenait des teintes tranges mais
sur la table il y avait de dlicieuses cerises. Gerda en mangea autant
qu'il lui plut. Tandis qu'elle mangeait, la vieille peignait sa
chevelure avec un peigne d'or et ses cheveux blonds bouclaient et
brillaient autour de son aimable petit visage, tout rond, semblable 
une rose.

--J'avais tant envie d'avoir une si jolie petite fille, dit la vieille,
tu vas voir comme nous allons bien nous entendre!

 mesure qu'elle peignait les cheveux de Gerda, la petite oubliait de
plus en plus son camarade de jeu, car la vieille tait une magicienne,
mais pas une mchante sorcire, elle s'occupait un peu de magie, comme
a, seulement pour son plaisir personnel et elle avait trs envie de
garder la petite fille auprs d'elle.

C'est pourquoi elle sortit dans le jardin, tendit sa canne  crochet
vers tous les rosiers et, quoique chargs des fleurs les plus
ravissantes, ils disparurent dans la terre noire, on ne voyait mme plus
o ils avaient t. La vieille femme avait peur que Gerda, en voyant les
roses, ne vint  se souvenir de son rosier  elle, de son petit camarade
Kay et qu'elle ne s'enfuie.

Ensuite, elle conduisit Gerda dans le jardin fleuri. Oh! quel parfum
dlicieux! Toutes les fleurs et les fleurs de toutes les saisons taient
l dans leur plus belle floraison, nul livre d'images n'aurait pu tre
plus vari et plus beau. Gerda sauta de plaisir et joua jusqu'au moment
o le soleil descendit derrire les grands cerisiers. Alors on la mit
dans un lit dlicieux garni d'dredons de soie rouge bourrs de
violettes bleues, et elle dormit et rva comme une princesse au jour de
ses noces.

Le lendemain elle joua encore parmi les fleurs, dans le soleil--et les
jours passrent. Gerda connaissait toutes les fleurs par leur nom, il y
en avait tant et tant et cependant il lui semblait qu'il en manquait
une, laquelle? Elle ne le savait pas.

Un jour elle tait l, assise, et regardait le chapeau de soleil de la
vieille femme avec les fleurs peintes o justement la plus belle fleur
tait une rose. La sorcire avait tout  fait oubli de la faire
disparatre de son chapeau en mme temps qu'elle faisait descendre dans
la terre les vraies roses. On ne pense jamais  tout!

--Comment, s'cria Gerda, il n'y pas une seule rose ici? Elle sauta au
milieu de tous les parterres, chercha et chercha, mais n'en trouva
aucune. Alors elle s'assit sur le sol et pleura, mais ses chaudes larmes
tombrent prcisment  un endroit o un rosier s'tait enfonc, et
lorsque les larmes mouillrent la terre, l'arbre reparut soudain plus
magnifiquement fleuri qu'auparavant. Gerda l'entoura de ses bras et
pensa tout d'un coup  ses propres roses de chez elle et  son petit ami
Kay.

--Oh comme on m'a retarde, dit la petite fille. Et je devais chercher
Kay! Ne savez-vous pas o il est? demanda-t-elle aux roses. Croyez-vous
vraiment qu'il soit mort et disparu?

--Non, il n'est pas mort, rpondirent les roses, nous avons t sous la
terre, tous les morts y sont et Kay n'y tait pas!

--Merci, merci  vous, dit Gerda allant vers les autres fleurs. Elle
regarda dans leur calice en demandant:

--Ne savez-vous pas o se trouve le petit Kay?

Mais chaque fleur debout au soleil rvait sa propre histoire, Gerda en
entendit tant et tant, aucune ne parlait de Kay.

Mais que disait donc le lis rouge?

--Entends-tu le tambour: Boum! boum! deux notes seulement, boum! boum!
coute le chant de deuil des femmes, l'appel du prtre. Dans son long
sari rouge, la femme hindoue est debout sur le bcher, les flammes
montent autour d'elle et de son poux dfunt, mais la femme hindoue
pense  l'homme qui est vivant dans la foule autour d'elle,  celui dont
les yeux brlent, plus ardents que les flammes, celui dont le regard
touche son coeur plus que cet incendie qui bientt rduira son corps en
cendres. La flamme du coeur peut-elle mourir dans les flammes du bcher?

--Je n'y comprends rien du tout, dit la petite Gerda.

--C'est l mon histoire, dit le lis rouge.

Et que disait le liseron?

--L-bas, au bout de l'troit sentier de montagne est suspendu un vieux
castel, le lierre pais pousse sur les murs rongs, feuille contre
feuille, jusqu'au balcon o se tient une ravissante jeune fille. Elle se
penche sur la balustrade et regarde au loin sur le chemin. Aucune rose
dans le branchage n'est plus frache que cette jeune fille, aucune fleur
de pommier que le vent arrache  l'arbre et emporte au loin n'est plus
lgre. Dans le froufrou de sa robe de soie, elle s'agite: Ne vient-il
pas?.

--Est-ce de Kay que tu parles? demanda Gerda.

--Je ne parle que de ma propre histoire, de mon rve, rpondit le
liseron.

Mais que dit le petit perce-neige?

--Dans les arbres, cette longue planche suspendue par deux cordes, c'est
une balanoire. Deux dlicieuses petites filles--les robes sont
blanches, de longs rubans verts flottent  leurs chapeaux--y sont
assises et se balancent. Le frre, plus grand qu'elles, se met debout
sur la balanoire, il passe un bras autour de la corde pour se tenir, il
tient d'une main une petite coupe, de l'autre une pipe d'cume et il
fait des bulles de savon. La balanoire va et vient, les bulles de savon
aux teintes irises s'envolent, la dernire tient encore  la pipe et se
penche dans la brise. La balanoire va et vient. Le petit chien noir
aussi lger que les bulles de savon se dresse sur ses pattes de derrire
et veut aussi monter, mais la balanoire vole, le chien tombe, il aboie,
il est furieux, on rit de lui, les bulles clatent. Voil! une planche
qui se balance, une cume qui se brise, voil ma chanson....

--C'est peut-tre trs joli ce que tu dis l, mais tu le dis tristement
et tu ne parles pas de Kay.

Que dit la jacinthe?

--Il y avait trois soeurs dlicieuses, transparentes et dlicates, la
robe de la premire tait rouge, celle de la seconde bleue, celle de la
troisime toute blanche. Elles dansaient en se tenant par la main prs
du lac si calme, au clair de lune. Elles n'taient pas filles des elfes
mais bien enfants des hommes. L'air embaumait d'un exquis parfum, les
jeunes filles disparurent dans la fort. Le parfum devenait de plus en
plus fort--trois cercueils o taient couches les ravissantes filles
glissaient d'un fourr de la fort dans le lac, les vers luisants
volaient autour comme de petites lumires flottantes. Dormaient-elles
ces belles filles? taient-elles mortes? Le parfum des fleurs dit
qu'elles sont mortes, les cloches sonnent pour les dfuntes.

--Tu me rends malheureuse, dit la petite Gerda. Tu as un si fort parfum,
qui me fait penser  ces pauvres filles. Hlas! le petit Kay est-il
vraiment mort? Les roses qui ont t sous la terre me disent que non.

--Ding! Dong! sonnrent les clochettes des jacinthes. Nous ne sonnons
pas pour le petit Kay, nous ne le connaissons pas. Nous chantons notre
chanson, c'est la seule que nous sachions.

Gerda se tourna alors vers le bouton d'or qui brillait parmi les
feuilles vertes, luisant.

--Tu es un vrai petit soleil! lui dit Gerda. Dis-moi si tu sais o je
trouverai mon camarade de jeu?

Le bouton d'or brillait tant qu'il pouvait et regardait aussi la petite
fille. Mais quelle chanson savait-il? On n'y parlait pas non plus de
Kay:

--Dans une petite ferme, le soleil brillait au premier jour du
printemps, ses rayons frappaient le bas du mur blanc du voisin, et tout
prs poussaient les premires fleurs jaunes, or lumineux dans ces chauds
rayons. Grand-mre tait assise dehors dans son fauteuil, sa petite
fille, la pauvre et jolie servante rentrait d'une courte visite, elle
embrassa la grand-mre. Il y avait de l'or du coeur dans ce baiser bni.
De l'or sur les lvres, de l'or au fond de l'tre, de l'or dans les
claires heures du matin. Voil ma petite histoire, dit le bouton d'or.

--Ma pauvre vieille grand-mre, soupira Gerda. Elle me regrette srement
et elle s'inquite comme elle s'inquitait pour Kay. Mais je rentrerai
bientt et je ramnerai Kay. Cela ne sert  rien que j'interroge les
fleurs, elles ne connaissent que leur propre chanson, elles ne savent
pas me renseigner.

Elle retroussa sa petite robe pour pouvoir courir plus vite, mais le
narcisse lui fit un croc-en-jambe au moment o elle sautait par-dessus
lui. Alors elle s'arrta, regarda la haute fleur et demanda:

--Sais-tu par hasard quelque chose?

Elle se pencha trs bas pour tre prs de lui. Et que dit-il?

--Je me vois moi-mme, je me vois moi-mme! Oh! Oh! quel parfum je
rpands! L-haut dans la mansarde,  demi vtue, se tient une petite
danseuse, tantt sur une jambe, tantt sur les deux, elle envoie
promener le monde entier de son pied, au fond elle n'est qu'une illusion
visuelle, pure imagination. Elle verse l'eau de la thire sur un
morceau d'toffe qu'elle tient  la main, c'est son corselet--la
propret est une bonne chose--la robe blanche est suspendue  la patre,
elle a aussi t lave dans la thire et sche sur le toit. Elle met
la robe et un fichu jaune safran autour du cou pour que la robe paraisse
plus blanche. La jambe en l'air! dresse sur une longue tige, c'est moi,
je me vois moi-mme.

--Mais je m'en moque, cria Gerda, pourquoi me raconter cela?

Elle courut au bout du jardin. La porte tait ferme, mais elle remua la
charnire rouille qui cda, la porte s'ouvrit. Alors la petite Gerda,
sans chaussures, s'lana sur ses bas dans le monde.

Elle se retourna trois fois, mais personne ne la suivait;  la fin,
lasse de courir, elle s'assit sur une grande pierre. Lorsqu'elle regarda
autour d'elle, elle vit que l't tait pass, on tait trs avanc dans
l'automne, ce qu'on ne remarquait pas du tout dans le jardin enchant o
il y avait toujours du soleil et toutes les fleurs de toutes les
saisons.

--Mon Dieu que j'ai perdu de temps! s'cria la petite Gerda. Voil que
nous sommes en automne, je n'ai pas le droit de me reposer.

Elle se leva et repartit.

Comme ses petits pieds taient endoloris et fatigus! Autour d'elle tout
tait froid et hostile, les longues feuilles du saule taient toutes
jaunes et le brouillard s'gouttait d'elles, une feuille aprs l'autre
tombait  terre, seul le prunellier avait des fruits cres  vous en
resserrer toutes les gencives. Oh! que tout tait gris et lourd dans le
vaste monde!




Quatrime histoire

Prince et princesse


Encore une fois, Gerda dut se reposer, elle s'assit. Alors sur la neige
une corneille sautilla auprs d'elle, une grande corneille qui la
regardait depuis un bon moment en secouant la tte. Elle fit Kra! Kra!
bonjour, bonjour. Elle ne savait dire mieux, mais avait d'excellentes
intentions. Elle demanda  la petite fille o elle allait ainsi, toute
seule,  travers le monde.

Le mot seule, Gerda le comprit fort bien, elle sentait mieux que
quiconque tout ce qu'il pouvait contenir, elle raconta toute sa vie  la
corneille et lui demanda si elle n'avait pas vu Kay.

La corneille hochait la tte et semblait rflchir.

--Mais, peut-tre bien, a se peut....

--Vraiment! tu le crois? cria la petite fille.

Elle aurait presque tu la corneille tant elle l'embrassait.

--Doucement, doucement, fit la corneille. Je crois que ce pourrait bien
tre Kay, mais il t'a sans doute oublie pour la princesse.

--Est-ce qu'il habite chez une princesse? demanda Gerda.

--Oui, coute, mais je m'exprime si mal dans ta langue. Si tu comprenais
le parler des corneilles, ce me serait plus facile.

--Non, a je ne l'ai pas appris, dit Gerda, mais grand-mre le savait,
elle savait tout. Si seulement je l'avais appris!

--a ne fait rien, je raconterai comme je pourrai, trs mal srement.

Et elle se mit  raconter.

Dans ce royaume o nous sommes, habite une princesse d'une intelligence
extraordinaire.

L'autre jour qu'elle tait assise sur le trne--ce n'est pas si amusant
d'aprs ce qu'on dit-elle se mit  fredonner Pourquoi ne pas me
marier?

--Tiens, a me donne une ide! s'cria-t-elle. Et elle eut envie de se
marier, mais elle voulait un mari capable de rpondre avec esprit quand
on lui parlait de toutes choses.

--Chaque mot que je dis est la pure vrit, interrompit la corneille.
J'ai une fiance qui est apprivoise et se promne librement dans le
chteau, c'est elle qui m'a tout racont.

Sa fiance tait naturellement aussi une corneille, car une corneille
mle cherche toujours une fiance de son espce.

Tout de suite les journaux parurent avec une bordure de coeurs et
l'initiale de la princesse. On y lisait que tout jeune homme de bonne
apparence pouvait monter au chteau et parler  la princesse, et celui
qui parlerait de faon que l'on comprenne tout de suite qu'il tait bien
 sa place dans un chteau, que celui enfin qui parlerait le mieux, la
princesse le prendrait pour poux.

--Oui! oui! tu peux m'en croire, c'est aussi vrai que me voil, dit la
corneille, les gens accouraient, quelle foule, quelle presse, mais sans
succs le premier, ni le second jour. Ils parlaient tous trs facilement
dans la rue, mais quand ils avaient dpass les grilles du palais, vu
les gardes en uniforme brod d'argent, les laquais en livre d'or sur
les escaliers et les grands salons illumins, ils taient tout
dconcerts, ils se tenaient devant le trne o la princesse tait
assise et ne savaient que dire sinon rpter le dernier mot qu'elle
avait prononc, et a elle ne se souciait nullement de l'entendre
rpter. On aurait dit que tous ces prtendants taient tombs en
lthargie--jusqu' ce qu'ils se retrouvent dehors, dans la rue, alors
ils retrouvaient la parole. Il y avait queue depuis les portes de la
ville jusqu'au chteau, affirma la corneille. Quand ils arrivaient au
chteau, on ne leur offrait mme pas un verre d'eau.

Les plus aviss avaient bien apport des tartines mais ils ne
partageaient pas avec leurs voisins, ils pensaient:

S'il a l'air affam, la princesse ne le prendra pas.

--Mais Kay, mon petit Kay, quand m'en parleras-tu? tait-il parmi tous
ces gens-l?--Patience! patience! nous y sommes. Le troisime jour
arriva un petit personnage sans cheval ni voiture, il monta d'un pas
dcid jusqu'au chteau, ses yeux brillaient comme les tiens, il avait
de beaux cheveux longs, mais ses vtements taient bien pauvres.

--C'tait Kay, jubila Gerda. Enfin je l'ai trouv.

Et elle battit des mains.

--Il avait un petit sac sur le dos, dit la corneille.

--Non, c'tait srement son traneau, dit Gerda, il tait parti avec.

--Possible, rpondit la corneille, je n'y ai pas regard de si prs,
mais ma fiance apprivoise m'a dit que lorsqu'il entra par le grand
portail, qu'il vit les gardes en uniforme brod d'argent, les laquais
des escaliers vtus d'or, il ne fut pas du tout intimid, il les salua,
disant:

--Comme ce doit tre ennuyeux de rester sur l'escalier, j'aime mieux
entrer. Les salons taient brillamment illumins, les Conseillers
particuliers et les Excellences marchaient pieds nus et portaient des
plats en or, c'tait quelque chose de trs imposant. Il avait des
souliers qui craquaient trs fort, mais il ne se laissa pas
impressionner.

--C'est srement Kay, dit Gerda, je sais qu'il avait des souliers neufs
et je les entendais craquer dans la chambre de grand-maman.

Mais plein d'assurance, il s'avana jusque devant la princesse qui tait
assise sur une perle grande comme une roue de rouet.

Toutes les dames de la cour avec leurs servantes et les servantes de
leurs servantes, et tous les chevaliers avec leurs serviteurs et les
serviteurs de leurs serviteurs qui eux-mmes avaient droit  un petit
valet, se tenaient debout tout autour et plus ils taient prs de la
porte, plus ils avaient l'air fier. Le valet du domestique du premier
serviteur qui se promne toujours en pantoufles, on ose  peine le
regarder tellement il a l'air fier debout devant la porte.

--Mais est-ce que Kay a tout de mme eu la princesse?

--Si je n'tais pas corneille, je l'aurais prise. Il tait dcid et
charmant, il n'tait pas venu en prtendant mais seulement pour juger de
l'intelligence de la princesse et il la trouva remarquable... et elle le
trouva trs bien aussi.

--C'tait lui, c'tait Kay, s'cria Gerda, il tait si intelligent, il
savait calculer de tte mme avec les chiffres dcimaux. Oh! conduis-moi
au chteau....

--C'est vite dit, rpartit la corneille, mais comment? J'en parlerai 
ma fiance apprivoise, elle saura nous conseiller car il faut bien que
je te dise qu'une petite fille comme toi ne peut pas entrer l
rgulirement.

--Si, j'irai, dit Gerda. Quand Kay entendra que je suis l il sortira
tout de suite pour venir me chercher.

--Attends-moi l prs de l'escalier.

Elle secoua la tte et s'envola.

Il faisait nuit lorsque la corneille revint.

--Kra! Kra! fit-elle. Ma fiance te fait dire mille choses et voici pour
toi un petit pain qu'elle a pris  la cuisine. Ils ont assez de pain
l-dedans et tu dois avoir faim. Il est impossible que tu entres au
chteau--tu n'as pas de chaussures--les gardes en argent et les laquais
en or ne le permettraient pas, mais ne pleure pas, tu vas tout de mme y
aller. Ma fiance connat un petit escalier drob qui conduit  la
chambre  coucher et elle sait o elle peut en prendre la cl.

Alors la corneille et Gerda s'en allrent dans le jardin, dans les
grandes alles o les feuilles tombaient l'une aprs l'autre, puis au
chteau o les lumires s'teignaient l'une aprs l'autre et la
corneille conduisit Gerda jusqu' une petite porte de derrire qui tait
entrebille.

Oh! comme le coeur de Gerda battait d'inquitude et de dsir, comme si
elle faisait quelque chose de mal, et pourtant elle voulait seulement
savoir s'il s'agissait bien de Kay--oui, ce ne pouvait tre que lui,
elle pensait si intensment  ses yeux intelligents,  ses longs
cheveux, elle le voyait vraiment sourire comme lorsqu'ils taient  la
maison sous les roses. Il serait srement content de la voir, de savoir
quel long chemin elle avait fait pour le trouver.

Les voil dans l'escalier o brlait une petite lampe sur un buffet; au
milieu du parquet se tenait la corneille apprivoise qui tournait la
tte de tous les cts et considrait Gerda, laquelle fit une rvrence
comme grand-mre le lui avait appris.

--Mon fianc m'a dit tant de bien de vous, ma petite demoiselle, dit la
corneille apprivoise, du reste votre curriculum vitae, comme on dit,
est si touchant. Voulez-vous tenir la lampe, je marcherai devant. Nous
irons tout droit, ici nous ne rencontrerons personne.

--Il me semble que quelqu'un marche juste derrire nous, dit Gerda.
Quelque chose passa prs d'elle en bruissant, sur les murs glissaient
des ombres: chevaux aux crinires flottantes et aux jambes fines, jeunes
chasseurs, cavaliers et cavalires.

--Rves que tout cela, dit la corneille. Ils viennent seulement orienter
vers la chasse les rves de nos princes, nous pourrons d'autant mieux
les contempler dans leur lit. Mais autre chose: si vous entrez en grce
et prenez de l'importance ici, vous montrerez-vous reconnaissante?

--Ne parlons pas de a, dit la corneille de la fort.

Ils entrrent dans la premire salle tendue de satin rose  grandes
fleurs, les rves les avaient dpasss et couraient si vite que Gerda ne
put apercevoir les hauts personnages. Les salles se succdaient l'une
plus belle que l'autre, on en tait impressionn... et ils arrivrent 
la chambre  coucher.

Le plafond ressemblait  un grand palmier aux feuilles de verre
prcieux, et au milieu du parquet se trouvaient, accrochs  une tige
d'or, deux lits qui ressemblaient  des lis, l'un tait blanc et la
princesse y tait couche, l'autre tait rouge et c'est dans celui-l
que Gerda devait chercher le petit Kay. Elle carta quelques ptales
rouges et aperut une nuque brune.

--Oh! c'est Kay! cria-t-elle tout haut en levant la lampe vers lui.

Les rves  cheval bruissaient dans la chambre. Il s'veilla, tourna la
tte vers elle--et ce n'tait pas le petit Kay....

Le prince ne lui ressemblait que par la nuque mais il tait jeune et
beau.

Alors la petite Gerda se mit  pleurer, elle raconta toute son histoire
et ce que les corneilles avaient fait pour l'aider.

--Pauvre petite, s'exclamrent le prince et la princesse. Ils lourent
grandement les corneilles, dclarant qu'ils n'taient pas du tout fchs
mais qu'elles ne devaient tout de mme pas recommencer. Cependant ils
voulaient leur donner une rcompense.

--Voulez-vous voler librement? demanda la princesse, ou voulez-vous
avoir la charge de corneilles de la cour ayant droit  tous les dchets
de la cuisine?

Les deux corneilles firent la rvrence et demandrent une charge fixe;
elles pensaient  leur vieillesse et qu'il est toujours bon d'avoir
quelque chose de sr pour ses vieux jours.

Le prince se leva de son lit et permit  Gerda d'y dormir. Il ne pouvait
vraiment faire plus. Elle joignit ses petites mains et pensa:

Comme il y a des tres humains et aussi des animaux qui sont bons!
L-dessus elle ferma les yeux et s'endormit dlicieusement.

Tous les rves voltigrent  nouveau autour d'elle, cette fois ils
avaient l'air d'anges du Bon Dieu, ils portaient un petit traneau sur
lequel tait assis Kay qui saluait. Mais tout ceci n'tait que rve et
disparut ds qu'elle s'veilla.

Le lendemain on la vtit de la tte aux pieds de soie et de velours,
elle fut invite  rester au chteau et  couler des jours heureux mais
elle demanda seulement une petite voiture attele d'un cheval et une
paire de petites bottines, elle voulait repartir de par le monde pour
retrouver Kay.

On lui donna de petites bottines et un manchon, on l'habilla  ravir et
au moment de partir un carrosse d'or pur attendait devant la porte. La
corneille de la fort, marie maintenant, les accompagna pendant trois
lieues, assise  ct de la petite fille car elle ne pouvait supporter
de rouler  reculons, la deuxime corneille, debout  la porte, battait
des ailes, souffrant d'un grand mal de tte pour avoir trop mang depuis
qu'elle avait obtenu un poste fixe, elle ne pouvait les accompagner. Le
carrosse tait bourr de craquelins sucrs, de fruits et de pains
d'pice.

--Adieu! Adieu! criaient le prince et la princesse.

Gerda pleurait, la corneille pleurait, les premires lieues passrent
ainsi, puis la corneille fit aussi ses adieux et ce fut la plus dure
sparation. Elle s'envola dans un arbre et battit de ses ailes noires
aussi longtemps que fut en vue la voiture qui rayonnait comme le soleil
lui-mme.




Cinquime histoire

La petite fille des brigands


On roulait  travers la sombre fort et le carrosse luisait comme un
flambeau. Des brigands qui se trouvaient l en eurent les yeux blesss,
ils ne pouvaient le supporter.

--De l'or! de l'or! criaient-ils.

S'lanant  la tte des chevaux, ils massacrrent les petits
postillons, le cocher et les valets et tirrent la petite Gerda hors de
la voiture.

--Elle est grassouillette, elle est mignonne et nourrie d'amandes, dit
la vieille brigande qui avait une longue barbe broussailleuse et des
sourcils qui lui tombaient sur les yeux. C'est joli comme un petit
agneau gras, ce sera dlicieux  manger.

Elle tira son grand couteau et il luisait d'une faon terrifiante.

--Aie! criait en mme temps cette mgre.

Sa propre petite fille qu'elle portait sur le dos et qui tait sauvage
et mal leve  souhait, venait de la mordre  l'oreille.

--Sale petite! fit la mre.

Elle n'eut pas le temps de tuer Gerda, sa petite fille lui dit:

--Elle jouera avec moi, qu'elle me donne son manchon, sa jolie robe et
je la laisserai coucher dans mon lit.

Elle mordit de nouveau sa mre qui se dbattait et se tournait de tous
les cts. Les brigands riaient.

--Voyez comme elle danse avec sa petite!

--Je veux monter dans le carrosse, dit la petite fille des brigands.

Et il fallut en passer par o elle voulait, elle tait si gte et si
difficile. Elle s'assit auprs de Gerda et la voiture repartit
par-dessus les souches et les broussailles plus profondment encore dans
la fort. La fille des brigands tait de la taille de Gerda mais plus
forte, plus large d'paules, elle avait le teint sombre et des yeux
noirs presque tristes. Elle prit Gerda par la taille, disant:

--Ils ne te tueront pas tant que je ne serai pas fche avec toi. Tu es
srement une princesse.

--Non, rpondit Gerda.

Et elle lui raconta tout ce qui lui tait arriv et combien elle aimait
le petit Kay.

La fille des brigands la regardait d'un air srieux, elle fit un signe
de la tte.

Elle essuya les yeux de Gerda et mit ses deux mains dans le manchon.
Qu'il tait doux!

Le carrosse s'arrta, elles taient au milieu de la cour d'un chteau de
brigands, tout lzard du haut en bas, des corbeaux, des corneilles
s'envolaient de tous les trous et les grands bouledogues, qui avaient
chacun l'air capable d'avaler un homme, bondissaient mais n'aboyaient
pas, cela leur tait dfendu.

Dans la grande vieille salle noire de suie, brlait sur le dallage de
pierres un grand feu, la fume montait vers le plafond et cherchait une
issue, une grande marmite de soupe bouillait et sur des broches
rtissaient livres et lapins.

--Tu vas dormir avec moi et tous mes petits animaux prfrs! dit la
fille des brigands.

Aprs avoir bu et mang elles allrent dans un coin o il y avait de la
paille et des couvertures. Au-dessus, sur des lattes et des barreaux se
tenaient une centaine de pigeons qui avaient tous l'air de dormir mais
ils tournrent un peu la tte  l'arrive des fillettes.

--Ils sont tous  moi, dit la petite fille des brigands.

Elle attrapa un des plus proches, le tint par les pattes.

--Embrasse-le! cria-t-elle en le claquant  la figure de Gerda.

--Et voil toutes les canailles de la fort, continua-t-elle, en
montrant une quantit de barreaux masquant un trou trs haut dans le
mur.

--Ce sont les canailles de la fort, ces deux-l, ils s'envolent tout de
suite si on ne les enferme pas bien. Et voici le plus chri, mon vieux
Be!

Elle tira par une corne un renne qui portait un anneau de cuivre poli
autour du cou et qui tait attach.

--Il faut aussi l'avoir  la chane celui-l, sans quoi il bondit et
s'en va. Tous les soirs je lui caresse le cou avec mon couteau aiguis,
il en a une peur terrible, ajouta-t-elle.

Elle prit un couteau dans une fente du mur et le fit glisser sur le cou
du pauvre renne qui ruait, mais la fille des brigands ne faisait qu'en
rire. Elle entrana Gerda vers le lit.

--Est-ce que tu le gardes prs de toi pour dormir? demanda Gerda.

--Je dors toujours avec un couteau, dit la fille des brigands. On ne
sait jamais ce qui peut arriver. Mais rpte-moi ce que tu me racontais
de Kay.

Tandis que la petite Gerda racontait, les pigeons de la fort
roucoulaient l-haut dans leur cage, les autres pigeons dormaient. La
fille des brigands dormait et ronflait, une main passe autour du cou de
Gerda et le couteau dans l'autre, mais Gerda ne put fermer l'oeil, ne
sachant si elle allait vivre ou mourir.

Alors, les pigeons de la fort dirent:

--Crouou! Crouou! nous avons vu le petit Kay. Une poule blanche portait
son traneau, lui tait assis dans celui de la Reine des Neiges, qui
volait bas au-dessus de la fort, nous tions dans notre nid, la Reine a
souffl sur tous les jeunes et tous sont morts, sauf nous deux. Crouou!
Crouou!

--Que dites-vous l-haut? cria Gerda. O la Reine des Neiges est-elle
partie?

--Elle allait srement vers la Laponie o il y a toujours de la neige et
de la glace. Demande au renne qui est attach  la corde.

--Il y a de glace et de la neige, c'est agrable et bon, dit le renne.
L, on peut sauter, libre, dans les grandes plaines brillantes, c'est l
que la Reine des Neiges a sa tente d't, mais son vritable chteau est
prs du ple Nord, sur une le appele Spitzberg.

--Oh! mon Kay, mon petit Kay, soupira Gerda.

--Si tu ne te tiens pas tranquille, dit la fille des brigands  demi
rveille, je te plante le couteau dans le ventre.

Au matin Gerda raconta  la fillette ce que les pigeons, le renne, lui
avaient dit et la fille des brigands avait un air trs srieux, elle
disait:

--a m'est gal! a m'est gal!

--Sais-tu o est la Laponie? demanda-t-elle au renne.

--Qui pourrait le savoir mieux que moi, rpondit l'animal dont les yeux
tincelrent. C'est l que je suis n, que j'ai jou et bondi sur les
champs enneigs.

--coute, dit la fille des brigands  Gerda, tu vois que maintenant tous
les hommes sont partis, la mre est toujours l et elle restera, mais
bientt elle va se mettre  boire  mme cette grande bouteille l-bas
et elle se paiera ensuite un petit somme supplmentaire--alors je ferai
quelque chose pour toi.

Lorsque la mre eut bu la bouteille et se fut rendormie, la fille des
brigands alla vers le renne et lui dit:

--Cela m'aurait amus de te chatouiller encore souvent le cou avec mon
couteau aiguis car tu es si amusant quand tu as peur, mais tant pis, je
vais te dtacher et t'aider  sortir pour que tu puisses courir jusqu'en
Laponie mais il faudra prendre tes jambes  ton cou et m'apporter cette
petite fille au chteau de la Reine des Neiges o est son camarade de
jeu. Tu as srement entendu ce qu'elle a racont, elle parlait assez
fort et tu es toujours  couter.

Le renne sauta en l'air de joie. La fille des brigands souleva Gerda et
prit la prcaution de l'attacher fermement sur le dos de la bte, elle
la fit mme asseoir sur un petit coussin.

--a m'est gal, dit-elle. Prends tes bottines fourres car il fera
froid, mais le manchon je le garde, il est trop joli. Et comme je ne
veux pas que tu aies froid, voil les immense moufles de ma mre, elles
te monteront jusqu'au coude, fourre-moi tes mains l-dedans. Et voil,
par les mains tu ressembles  mon affreuse mre.

Gerda pleurait de joie.

--Assez de pleurnicheries, je n'aime pas a, tu devrais avoir l'air
contente au contraire, voil deux pains et un jambon, tu ne souffriras
pas de la faim.

Elle attacha les deux choses sur le renne, ouvrit la porte, enferma les
grands chiens, puis elle coupa avec son couteau la corde du renne et lui
dit:

--Va maintenant, cours, mais fais bien attention  la petite fille.

Gerda tendit ses mains gantes des immenses moufles vers la fille des
brigands pour dire adieu et le renne dtala par-dessus les buissons et
les souches,  travers la grande fort par les marais et par la steppe,
il courait tant qu'il pouvait. Les loups hurlaient, les corbeaux
croassaient. Le ciel faisait pfut! pfut! comme s'il ternuait rouge.

--C'est la chre vieille aurore borale, dit le renne, regarde cette
lumire!

Et il courait, il courait, de jour et de nuit.

On mangea les pains, et le jambon aussi. Et ils arrivrent en Laponie.




Sixime histoire

La femme lapone et la finnoise


Ils s'arrtrent prs d'une petite maison trs misrable, le toit
descendait jusqu' terre et la porte tait si basse que la famille
devait ramper sur le ventre pour y entrer. Il n'y avait personne au
logis qu'une vieille femme lapone qui faisait cuire du poisson sur une
lampe  huile de foie de morue. Le renne lui raconta toute l'histoire de
Gerda, mais d'abord la sienne qui semblait tre beaucoup plus importante
et Gerda tait si transie de froid qu'elle ne pouvait pas parler.

--Hlas! pauvres de vous, s'cria la femme, vous avez encore beaucoup 
courir, au moins cent lieues encore pour atteindre le Finmark, c'est l
qu'est la maison de campagne de la Reine des Neiges, et les aurores
borales s'y allument chaque soir. Je vais vous crire un mot sur un
morceau de morue, je n'ai pas de papier, et vous le porterez  la femme
finnoise l-haut, elle vous renseignera mieux que moi.

Lorsque Gerda fut un peu rchauffe, quand elle eut bu et mang, la
femme lapone crivit quelques mots sur un morceau de morue sche,
recommanda  Gerda d'y faire bien attention, attacha de nouveau la
petite fille sur le renne--et en route! Pfut! pfut! entendait-on dans
l'air, la plus jolie lumire bleue brlait l-haut.

Ils arrivrent au Finmark et frapprent  la chemine de la finnoise car
l il n'y avait mme pas de porte.

Quelle chaleur dans cette maison! la Finnoise y tait presque nue,
petite et malpropre. Elle dfit rapidement les vtements de Gerda, lui
enleva les moufles et les bottines pour qu'elle n'ait pas trop chaud,
mit un morceau de glace sur la tte du renne et commena  lire ce qui
tait crit sur la morue sche. Elle lut et relut trois fois, ensuite,
comme elle le savait par coeur, elle mit le morceau de poisson  cuire
dans la marmite, c'tait bon  manger et elle ne gaspillait jamais rien.

Le renne raconta d'abord sa propre histoire puis celle de Gerda. La
Finnoise clignait de ses yeux intelligents mais ne disait rien.

--Tu es trs remarquable, dit le renne, je sais que tu peux attacher
tous les vents du monde avec un simple fil  coudre, si le marin dfait
un noeud il a bon vent. S'il dfait un second noeud, il vente fort, et
s'il dfait le troisime et le quatrime, la tempte est si terrible que
les arbres des forts sont renverss. Ne veux-tu pas donner  cette
petite fille un breuvage qui lui assure la force de douze hommes et lui
permette de vaincre la Reine des Neiges?

--La force de douze hommes, dit la Finnoise, oui, a suffira bien.

Elle alla vers une tablette, y prit une grande peau roule, la droula.
D'tranges lettres y taient graves, la Finnoise les lisait et des
gouttes de sueur tombaient de son front.

Le renne la pria encore si fort pour Gerda et la petite la regarda avec
des yeux si suppliants, si pleins de larmes que la Finnoise se remit 
cligner des siens. Elle attira le renne dans un coin et lui murmura
quelque chose tout en lui mettant de la glace frache sur la tte.

--Le petit Kay est en effet chez la Reine des Neiges et il y est
parfaitement heureux, il pense qu'il se trouve l dans le lieu le
meilleur du monde, mais tout ceci vient de ce qu'il a reu un clat de
verre dans le coeur et une poussire de verre dans l'oeil, il faut que
ce verre soit extirp sinon il ne deviendra jamais un homme et la Reine
des Neiges conservera son pouvoir sur lui.

--Mais ne peux-tu faire prendre  Gerda un breuvage qui lui donnerait un
pouvoir magique sur tout cela?

--Je ne peux pas lui donner un pouvoir plus grand que celui qu'elle a
dj. Ne vois-tu pas comme il est grand, ne vois-tu pas comme les hommes
et les animaux sont forcs de la servir, comment pieds nus elle a russi
 parcourir le monde? Ce n'est pas par nous qu'elle peut gagner son
pouvoir qui rside dans son coeur d'enfant innocente et gentille. Si
elle ne peut pas par elle-mme entrer chez la Reine des Neiges et
arracher les morceaux de verre du coeur et des yeux de Kay, nous, nous
ne pouvons l'aider.

Le jardin de la Reine commence  deux lieues d'ici, conduis la petite
fille jusque-l, fais-la descendre prs du buisson qui, dans la neige,
porte des baies rouges, ne tiens pas de parlotes inutiles et reviens au
plus vite.

Ensuite la femme finnoise souleva Gerda et la replaa sur le dos du
renne qui repartit  toute allure.

--Oh! Je n'ai pas mes bottines, je n'ai pas mes moufles, criait la
petite Gerda, s'en apercevant dans le froid cuisant.

Le renne n'osait pas s'arrter, il courait, il courait.... Enfin il
arriva au grand buisson qui portait des baies rouges, l il mit Gerda 
terre, l'embrassa sur la bouche. De grandes larmes brillantes roulaient
le long des joues de l'animal et il se remit  courir, aussi vite que
possible pour s'en retourner.

Et voil! la pauvre Gerda, sans chaussures, sans gants, dans le terrible
froid du Finmark.

Elle se mit  courir en avant aussi vite que possible mais un rgiment
de flocons de neige venaient  sa rencontre, ils ne tombaient pas du
ciel qui tait parfaitement clair et o brillait l'aurore borale, ils
couraient sur la terre et  mesure qu'ils s'approchaient, ils devenaient
de plus en plus grands. Gerda se rappelait combien ils taient grands et
bien faits le jour o elle les avait regards  travers la loupe, mais
ici ils taient encore bien plus grands, effrayants, vivants, l'avant
garde de la Reine des Neiges. Ils prenaient les formes les plus
bizarres, quelques uns avaient l'air de grands hrissons affreux,
d'autres semblaient des noeuds de serpents avanant leurs ttes,
d'autres ressemblaient  de gros petits ours au poil luisant. Ils
taient tous d'une clatante blancheur.

Alors la petite Gerda se mit  dire sa prire. Le froid tait si intense
que son haleine sortait de sa bouche comme une vraie fume, cette
haleine devint de plus en plus dense et se transforma en petits anges
lumineux qui grandissaient de plus en plus en touchant la terre, ils
avaient tous des casques sur la tte, une lance et un bouclier dans les
mains, ils taient de plus en plus nombreux. Lorsque Gerda eut fini sa
prire ils formaient une lgion autour d'elle. Ils combattaient de leurs
lances les flocons de neige et les faisaient clater en mille morceaux
et la petite Gerda s'avana d'un pas assur, intrpide. Les anges lui
tapotaient les pieds et les mains, elle ne sentait plus le froid et
marchait rapidement vers le chteau.

Maintenant il nous faut d'abord voir comment tait Kay. Il ne pensait
absolument pas  la petite Gerda, et encore moins qu'elle pt tre l,
devant le chteau.




Septime histoire

Ce qui s'tait passe au chteau de la reine des neiges et ce qui eut
lieu par la suite


Les murs du chteau taient faits de neige pulvrise, les fentres et
les portes de vents coupants, il y avait plus de cent salles formes par
des tourbillons de neige. La plus grande s'tendait sur plusieurs
lieues, toutes taient claires de magnifiques aurores borales, elles
taient grandes, vides, glacialement froides et tincelantes.

Aucune gaiet ici, pas le plus petit bal d'ours o le vent aurait pu
souffler et les ours blancs marcher sur leurs pattes de derrire en
prenant des airs distingus. Pas la moindre partie de cartes amenant des
disputes et des coups, pas la moindre invitation au caf de ces
demoiselles les renardes blanches, les salons de la Reine des Neiges
taient vides, grands et glacs. Les aurores borales luisaient si
vivement et si exactement que l'on pouvait prvoir le moment o elles
seraient  leur apoge et celui o, au contraire, elles seraient  leur
dcrue la plus marque. Au milieu de ces salles neigeuses, vides et sans
fin, il y avait un lac gel dont la glace tait brise en mille
morceaux, mais en morceaux si identiques les uns aux autres que c'tait
une vritable merveille. Au centre trnait la Reine des Neiges quand
elle tait  la maison. Elle disait qu'elle sigerait l sur le miroir
de la raison, l'unique et le meilleur au monde.

Le petit Kay tait bleu de froid, mme presque noir, mais il ne le
remarquait pas, un baiser de la reine lui avait enlev la possibilit de
sentir le frisson du froid et son coeur tait un bloc de glace--ou tout
comme. Il cherchait  droite et  gauche quelques morceaux de glace
plats et coupants qu'il disposait de mille manires, il voulait obtenir
quelque chose comme nous autres lorsque nous voulons obtenir une image
en assemblant de petites plaques de bois dcoupes (ce que nous appelons
jeu chinois ou puzzle). Lui aussi voulait former des figures et les plus
compliques, ce qu'il appelait le jeu de glace de la raison qui
prenait  ses yeux une trs grande importance, par suite de l'clat de
verre qu'il avait dans l'oeil. Il formait avec ces morceaux de glace un
mot mais n'arrivait jamais  obtenir le mot exact qu'il aurait voulu, le
mot ternit. La Reine des Neiges lui avait dit:

--Si tu arrives  former ce mot, tu deviendras ton propre matre, je
t'offrirai le monde entier et une paire de nouveaux patins. Mais il n'y
arrivait pas....

--Maintenant je vais m'envoler vers les pays chauds, dit la Reine, je
veux jeter un coup d'oeil dans les marmites noires.

Elle parlait des volcans qui crachent le feu, l'Etna et le Vsuve.

--Je vais les blanchir; un peu de neige, cela fait partie du voyage et
fait trs bon effet sur les citronniers et la vigne.

Elle s'envola et Kay resta seul dans les immenses salles vides. Il
regardait les morceaux de glace et rflchissait, il rflchissait si
intensment que tout craquait en lui, assis l raide, immobile, on
aurait pu le croire mort, gel.

Et c'est  ce moment que la petite Gerda entra dans le chteau par le
grand portail fait de vents aigus. Elle rcita sa prire du soir et le
vent s'apaisa comme s'il allait s'endormir. Elle entra dans la grande
salle vide et glace.... Alors elle vit Kay, elle le reconnut, elle lui
sauta au cou, le tint serr contre elle et elle criait:

--Kay! mon gentil petit Kay! je te retrouve enfin.

Mais lui restait immobile, raide et froid--alors Gerda pleura de chaudes
larmes qui tombrent sur la poitrine du petit garon, pntrrent
jusqu' son coeur, firent fondre le bloc de glace, entranant l'clat de
verre qui se trouvait l.

Il la regarda, elle chantait le psaume:

    _Les roses poussent dans les valles_
    _O l'enfant Jsus vient nous parler._

Alors Kay clata en sanglots. Il pleura si fort que la poussire de
glace coula hors de son oeil. Il reconnut Gerda et cria dbordant de
joie:

--Gerda, chre petite Gerda, o es-tu reste si longtemps? Ou ai-je t
moi-mme? Il regarda alentour.

--Qu'il fait froid ici, que tout est vide et grand.

Il se serrait contre sa petite amie qui riait et pleurait de joie. Un
infini bonheur s'panouissait, les morceaux de glace eux-mmes dansaient
de plaisir, et lorsque les enfants s'arrtrent, fatigus, ils formaient
justement le mot que la Reine des Neiges avait dit  Kay de composer:
ternit. Il devenait donc son propre matre, elle devait lui donner
le monde et une paire de patins neufs.

Gerda lui baisa les joues et elles devinrent roses, elle baisa ses yeux
et ils brillrent comme les siens, elle baisa ses mains et ses pieds et
il redevint sain et fort. La Reine des Neiges pouvait rentrer, la lettre
de franchise de Kay tait l crite dans les morceaux de glace
tincelants: ternit....

Alors les deux enfants se prirent par la main et sortirent du grand
chteau. Ils parlaient de grand-mre et des rosiers sur le toit, les
vents s'apaisaient, le soleil se montrait. Ils atteignirent le buisson
aux baies rouges, le renne tait l et les attendait. Il avait avec lui
une jeune femelle dont le pis tait plein, elle donna aux enfants son
lait chaud et les baisa sur la bouche.

Les deux animaux portrent Kay et Gerda d'abord chez la femme finnoise
o ils se rchauffrent dans sa chambre, et qui leur donna des
indications pour le voyage de retour, puis chez la femme lapone qui leur
avait cousu des vtements neufs et avait prpar son traneau.

Les deux rennes bondissaient  ct d'eux tandis qu'ils glissaient sur
le traneau, ils les accompagnrent jusqu' la frontire du pays o se
montraient les premires verdures: l ils firent leurs adieux aux rennes
et  la femme lapone.

--Adieu! Adieu! dirent-ils tous.

Les premiers petits oiseaux se mirent  gazouiller, la fort tait
pleine de pousses vertes. Et voil que s'avanait vers eux sur un
magnifique cheval que Gerda reconnut aussitt (il avait t attel
devant le carrosse d'or), s'avanait vers eux une jeune fille portant un
bonnet rouge et tenant des pistolets devant elle, c'tait la petite
fille des brigands qui s'ennuyait  la maison et voulait voyager,
d'abord vers le nord, ensuite ailleurs si le nord ne lui plaisait pas.

--Tu t'y entends  faire trotter le monde, dit-elle au petit Kay, je me
demande si tu vaux la peine qu'on coure au bout du monde pour te
chercher.

Gerda lui caressa les joues et demanda des nouvelles du prince et de la
princesse.

--Ils sont partis  l'tranger, dit la fille des brigands.

--Et la corneille? demanda Gerda.

--La corneille est morte, rpondit-elle. Sa chrie apprivoise est veuve
et porte un bout de laine noire  la patte, elle se plaint
lamentablement, quelle btise! Mais raconte-moi ce qui t'est arriv et
comment tu l'as retrouv?

Gerda et Kay racontaient tous les deux en mme temps.

--Et patati, et patata, dit la fille des brigands, elle leur serra la
main  tous les deux et promit, si elle traversait leur ville, d'aller
leur rendre visite... et puis elle partit dans le vaste monde.

Kay et Gerda allaient la main dans la main et tandis qu'ils marchaient,
un printemps dlicieux plein de fleurs et de verdure les enveloppait.
Les cloches sonnaient, ils reconnaissaient les hautes tours, la grande
ville o ils habitaient. Il allrent  la porte de grand-mre, montrent
l'escalier, entrrent dans la chambre o tout tait  la mme place
qu'autrefois. La pendule faisait tic-tac, les aiguilles tournaient, mais
en passant la porte, ils s'aperurent qu'ils taient devenus des grandes
personnes.

Les rosiers dans la gouttire tendaient leurs fleurs  travers les
fentres ouvertes. Leurs petites chaises d'enfants taient l. Kay et
Gerda s'assirent chacun sur la sienne en se tenant toujours la main, ils
avaient oubli, comme on oublie un rve pnible, les splendeurs vides du
chteau de la Reine des Neiges. Grand-mre tait assise dans le clair
soleil de Dieu et lisait la Bible  voix haute: Si vous n'tes pas
semblables  des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu.

Kay et Gerda se regardrent dans les yeux et comprirent d'un coup le
vieux psaume:

    _Les roses poussent dans les valles_
    _O l'enfant Jsus vient nous parler._

Ils taient assis l, tous deux, adultes et cependant enfants, enfants
par le coeur....

C'tait l't, le doux t bni.




Une rose de la tombe d'Homre


Dans tous les chants d'Orient on parle de l'amour du rossignol pour la
rose. Dans les nuits silencieuses, le troubadour ail chante sa srnade
 la fleur suave.

Non loin de Smyrne, sous les hauts platanes, l o le marchand pousse
ses chameaux chargs de marchandises qui lvent firement leurs longs
cous et foulent maladroitement la terre sacre, j'ai vu une haie de
rosiers en fleurs. Des pigeons sauvages volaient entre les branches des
hauts arbres et leurs ailes scintillaient dans les rayons de soleil
comme si elles taient nacres.

Une rose de la haie vivante tait la plus belle de toutes, et c'est 
elle que le rossignol chanta sa douleur. Mais la rose se tut, pas une
seule goutte de rose en guise de larme de compassion ne glissa sur ses
ptales, elle se pencha seulement sur quelques grandes pierres.

--Ci-gt le plus grand chanteur de ce monde, dit la rose. Au-dessus de
sa tombe je veux rpandre mon parfum, et sur sa tombe je veux taler mes
ptales quand la tempte me les arrachera. Le chanteur de l'Iliade est
devenu poussire de cette terre o je suis ne. Moi, rose de la tombe
d'Homre, suis trop sacre pour fleurir pour n'importe quel pauvre
rossignol.

Et le rossignol chanta  en mourir.

Le chamelier arriva avec ses chameaux chargs et ses esclaves noirs. Son
jeune fils trouva l'oiseau mort et enterra le petit chanteur dans la
tombe du grand Homre; et la rose frissonna dans le vent. Le soir, la
rose s'panouit comme jamais et elle rva que c'tait un beau jour
ensoleill. Puis un groupe de Francs, en plerinage  la tombe d'Homre,
s'approcha. Il y avait parmi eux un chanteur du nord, du pays du
brouillard et des aurores borales. Il cueillit la rose, l'insra dans
son livre et l'emporta ainsi sur un autre continent, dans son pays
lointain. La rose fana de chagrin et demeura aplatie dans le livre.
Lorsque le chanteur revint chez lui, il ouvrit le livre et dit: Voici
une rose de la tombe d'Homre.

Tel fut le rve de la petite rose lorsqu'elle s'veilla et tressaillit
de froid. Des gouttes de rose tombrent de ses ptales et, lorsque le
soleil se leva, elle s'panouit comme jamais auparavant. Les journes
torrides taient l, puisqu'elle tait dans son Asie natale. Soudain,
des pas rsonnrent, les Francs trangers qu'elle avait vus dans son
rve arrivaient, et parmi eux le pote du nord. Il cueillit la rose,
l'embrassa et l'emporta avec lui dans son pays du brouillard et des
aurores borales.

Telle une momie la fleur morte repose dsormais dans son Iliade et comme
dans un rve elle entend le pote dire lorsqu'il ouvre le livre: Voici
une rose de la tombe d'Homre.




Le rossignol et l'Empereur


En Chine, vous le savez dj, l'empereur est un Chinois, et tous ses
sujets sont des Chinois. Cette histoire s'est passe il y a bien des
annes, et c'est pourquoi il vaut la peine de l'couter, avant qu'elle
ne tombe dans l'oublie.

Le chteau de l'empereur tait le chteau plus magnifique du monde. Il
tait entirement fait de la plus fine porcelaine, si coteuse, si
cassante et fragile au toucher qu'on devait y faire trs attention. Dans
le jardin, on pouvait voir les fleurs les plus merveilleuses; et afin
que personne ne puisse passer sans les remarquer, on avait attach aux
plus belles d'entre-elles des clochettes d'argent qui tintaient
dlicatement. Vraiment, tout tait magnifique dans le jardin de
l'empereur, et ce jardin s'tendait si loin, que mme le jardinier n'en
connaissait pas la fin. En marchant toujours plus loin, on arrivait 
une merveilleuse fort, o il y avait de grands arbres et des lacs
profonds. Et cette fort s'tendait elle-mme jusqu' la mer, bleue et
profonde. De gros navires pouvaient voguer jusque sous les branches o
vivait un rossignol. Il chantait si divinement que mme le pauvre
pcheur, qui avait tant d'autres choses  faire, ne pouvait s'empcher
de s'arrter et de l'couter lorsqu'il sortait la nuit pour retirer ses
filets.Mon Dieu! Comme c'est beau!, disait-il. Mais comme il devait
s'occuper de ses filets, il oubliait l'oiseau. Les nuits suivantes,
quand le rossignol se remettait  chanter, le pcheur redisait  chaque
fois: Mon Dieu! Comme c'est beau!

Des voyageurs de tous les pays venaient dans la ville de l'empereur et
s'merveillaient devant le chteau et son jardin; mais lorsqu'ils
finissaient par entendre le Rossignol, ils disaient tous: Voil ce qui
est le plus beau! Lorsqu'ils revenaient chez eux, les voyageurs
racontaient ce qu'ils avaient vu et les rudits crivaient beaucoup de
livres  propos de la ville, du chteau et du jardin. Mais ils
n'oubliaient pas le rossignol: il recevait les plus belles louanges et
ceux qui taient potes rservaient leurs plus beaux vers pour ce
rossignol qui vivaient dans la fort, tout prs de la mer.

Les livres se rpandirent partout dans le monde, et quelques-uns
parvinrent un jour  l'empereur. Celui-ci s'assit dans son trne d'or,
lu, et lu encore.  chaque instant, il hochait la tte, car il se
rjouissait  la lecture des loges qu'on faisait sur la ville, le
chteau et le jardin.Mais le rossignol est vraiment le plus beau de
tout!, y tait-il crit.

Quoi?, s'exclama l'empereur.Mais je ne connais pas ce rossignol! Y
a-t-il un tel oiseau dans mon royaume, et mme dans mon jardin? Je n'en
ai jamais entendu parler!

Il appela donc son chancelier. Celui-ci tait tellement hautain que,
lorsque quelqu'un d'un rang moins lev osait lui parler ou lui poser
une question, il ne rpondait rien d'autre que: P! Ce qui ne voulait
rien dire du tout.

Il semble y avoir ici un oiseau de plus remarquables qui s'appellerait
Rossignol!, dit l'empereur.On dit que c'est ce qu'il y de plus beau
dans mon grand royaume; alors pourquoi ne m'a-t-on rien dit  ce sujet?
Je n'ai jamais entendu parler de lui auparavant, dit le chancelier.Il
ne s'est jamais prsent  la cour!

Je veux qu'il vienne ici ce soir et qu'il chante pour moi!, dit
l'empereur.Le monde entier sait ce que je possde, alors que moi-mme,
je n'en sais rien!

Je n'ai jamais entendu parler de lui auparavant, redit le
chancelier.Je vais le chercher, je vais le trouver!

Mais o donc le chercher? Le chancelier parcourut tous les escaliers de
haut en bas et arpenta les salles et les couloirs, mais aucun de ceux
qu'il rencontra n'avait entendu parler du rossignol. Le chancelier
retourna auprs de l'empereur et lui dit que ce qui tait crit dans le
livre devait srement n'tre qu'une fabulation.Votre Majest Impriale
ne devrait pas croire tout ce qu'elle lit; il ne s'agit l que de
posie!

Mais le livre dans lequel j'ai lu cela, dit l'empereur, m'a t expdi
par le plus grand Empereur du Japon; ainsi ce ne peut pas tre une
fausset. Je veux entendre le rossignol; il doit tre ici ce soir! Il a
ma plus haute considration. Et s'il ne vient pas, je ferai pitiner le
corps de tous les gens de la cour aprs le repas du soir.

Tsing-pe!, dit le chancelier, qui s'empressa de parcourir de nouveau
tous les escaliers de haut en bas et d'arpenter encore les salles et les
couloirs. La moiti des gens de la cour alla avec lui, car l'ide de se
faire pitiner le corps ne leur plaisaient gure. Ils s'enquirent du
remarquable rossignol qui tait connu du monde entier, mais inconnu  la
cour.

Finalement, ils rencontrrent une pauvre fillette aux cuisines. Elle
dit: Mon Dieu, Rossignol? Oui, je le connais. Il chante si bien! Chaque
soir, j'ai la permission d'apporter  ma pauvre mre malade quelques
restes de table; elle habite en bas, sur la rive. Et lorsque j'en
reviens, fatigue, et que je me repose dans la fort, j'entends
Rossignol chanter. Les larmes me montent aux yeux; c'est comme si ma
mre m'embrassait!

Petite cuisinire, dit le chancelier, je te procurerai un poste
permanent aux cuisines et t'autoriserai  t'occuper des repas de
l'empereur, si tu nous conduis auprs de Rossignol; il doit chanter ce
soir.

Alors, ils partirent dans la fort, l o Rossignol avait l'habitude de
chanter; la moiti des gens de la cour suivit. Tandis qu'ils allaient
bon train, une vache se mit  meugler.

Oh!, dit un hobereau.Maintenant, nous l'avons trouv; il y a l une
remarquable vigueur pour un si petit animal! Je l'ai srement dj
entendu!

Non, dit la petite cuisinire, ce sont des vaches qui meuglent. Nous
sommes encore loin de l'endroit o il chante.

Puis, les grenouilles croassrent dans les marais.Merveilleux!,
s'exclama le prvt du chteau.L, je l'entends; cela ressemble
justement  de petites cloches de temples.

Non, ce sont des grenouilles!, dit la petite cuisinire.Mais je pense
que bientt nous allons l'entendre!  ce moment, Rossignol se mit 
chanter.

C'est lui, dit la petite fille. coutez! coutez! Il est l! Elle
montra un petit oiseau gris qui se tenait en haut dans les branches.

Est-ce possible?, dit le chancelier.Je ne l'aurais jamais imagin
avec une apparence aussi simple. Il aura srement perdu ses couleurs 
force de se faire regarder par tant de gens!

Petit Rossignol, cria la petite cuisinire, notre gracieux Empereur
aimerait que tu chantes devant lui!

Avec le plus grand plaisir, rpondit Rossignol. Il chanta et ce fut un
vrai bonheur.C'est tout  fait comme des clochettes de verre!, dit le
chancelier.Et voyez comme sa petite gorge travaille fort! C'est
tonnant que nous ne l'ayons pas aperu avant; il fera grande impression
 la cour! Dois-je chanter encore pour l'Empereur?, demanda
Rossignol, croyant que l'empereur tait aussi prsent.

Mon excellent petit Rossignol, dit le chancelier, j'ai le grand plaisir
de vous inviter  une fte ce soir au palais, o vous charmerez sa
Gracieuse Majest Impriale de votre merveilleux chant!

Mon chant s'entend mieux dans la nature!, dit Rossignol, mais il les
accompagna volontiers, sachant que c'tait le souhait de l'empereur.

Au chteau, tout fut nettoy; les murs et les planchers, faits de
porcelaine, brillaient sous les feux de milliers de lampes d'or. Les
fleurs les plus magnifiques, celles qui pouvaient tinter, furent places
dans les couloirs. Et comme il y avait l des courants d'air, toutes les
clochettes tintaient en mme temps, de telle sorte qu'on ne pouvait mme
plus s'entendre parler.

Au milieu de la grande salle o l'empereur tait assis, on avait plac
un perchoir d'or, sur lequel devait se tenir Rossignol. Toute la cour
tait l; et la petite fille, qui venait de se faire nommer cuisinire
de la cour, avait obtenu la permission de se tenir derrire la porte.
Tous avaient revtu leurs plus beaux atours et regardaient le petit
oiseau gris, auquel l'empereur fit un signe.

Le rossignol chanta si magnifiquement, que l'empereur en eut les larmes
aux yeux. Les larmes lui coulrent sur les joues et le rossignol chanta
encore plus merveilleusement; cela allait droit au coeur. L'empereur fut
bloui et dclara que Rossignol devrait porter au coup une pantoufle
d'or. Le Rossignol l'en remercia, mais rpondit qu'il avait dj t
rcompens: J'ai vu les larmes dans les yeux de l'Empereur et c'est
pour moi le plus grand des trsors! Oui! J'ai t largement rcompens!
L-dessus, il recommena  chanter de sa voix douce et magnifique.

C'est la plus adorable voix que nous connaissons!, dirent les dames
tout autour. Puis, se prenant pour des rossignols, elles se mirent de
l'eau dans la bouche de manire  pouvoir chanter lorsqu'elles parlaient
 quelqu'un. Les serviteurs et les femmes de chambres montrrent eux
aussi qu'ils taient joyeux; et cela voulait beaucoup dire, car ils
taient les plus difficiles  rjouir. Oui, vraiment, Rossignol amenait
beaucoup de bonheur.



 partir de l, Rossignol dut rester  la cour, dans sa propre cage,
avec, comme seule libert, la permission de sortir et de se promener
deux fois le jour et une fois la nuit. On lui assigna douze serviteurs
qui le retenaient grce  des rubans de soie attachs  ses pattes. Il
n'y avait absolument aucun plaisir  retirer de telles excursions.

Un jour, l'empereur reut une caisse, sur laquelle tait inscrit: Le
rossignol.

Voil sans doute un nouveau livre sur notre fameux oiseau!, dit
l'empereur. Ce n'tait pas un livre, mais plutt une oeuvre d'art place
dans une petite bote: un rossignol mcanique qui imitait le vrai, mais
tout sertis de diamants, de rubis et de saphirs. Aussitt qu'on l'eut
remont, il entonna l'un des airs que le vrai rossignol chantait,
agitant la queue et brillant de mille reflets d'or et d'argent. Autour
de sa gorge, tait nou un petit ruban sur lequel tait inscrit: Le
rossignol de l'Empereur du Japon est bien humble compar  celui de
l'Empereur de Chine.

Tous s'exclamrent: C'est magnifique! Et celui qui avait apport
l'oiseau reu aussitt le titre de Suprme Porteur Imprial de
Rossignol.

Maintenant, ils doivent chanter ensembles! Comme ce sera plaisant!

Et ils durent chanter en duo, mais a n'allait pas. Car tandis que le
vrai rossignol chantait  sa faon, l'automate, lui, chantait des
valses.Ce n'est pas de sa faute!, dit le maestro, il est
particulirement rgulier, et tout  fait selon mon cole! Alors
l'automate dut chanter seul. Il procura autant de joie que le vritable
et s'avra plus adorable encore  regarder; il brillait comme des
bracelets et des pinglettes.

Il chanta le mme air trente-trois fois sans se fatiguer; les gens
auraient bien aim l'entendre encore, mais l'empereur pensa que ce
devait tre au tour du vritable rossignol de chanter quelque chose.
Mais o tait-il? Personne n'avait remarqu qu'il s'tait envol par la
fentre, en direction de sa fort verdoyante.

Mais que se passe-t-il donc?, demanda l'empereur, et tous les
courtisans grognrent et se dirent que Rossignol tait un animal
hautement ingrat.Le meilleur des oiseaux, nous l'avons encore!,
dirent-ils, et l'automate dut recommencer  chanter. Bien que ce ft la
quarante-quatrime fois qu'il jouait le mme air, personne ne le savait
encore par coeur; car c'tait un air trs difficile. Le maestro fit
l'loge de l'oiseau et assura qu'il tait mieux que le vrai, non
seulement grce  son apparence externe et les nombreux et magnifiques
diamants dont il tait serti, mais aussi grce  son mcanisme
intrieur.Voyez, mon Souverain, Empereur des Empereurs! Avec le vrai
rossignol, on ne sait jamais ce qui en sortira, mais avec l'automate,
tout est certain: on peut l'expliquer, le dmonter, montrer son
fonctionnement, voir comment les valses sont rgles, comment elles sont
joues et comment elles s'enchanent!

C'est tout  fait notre avis!, dit tout le monde, et le maestro reu
la permission de prsenter l'oiseau au peuple le dimanche suivant. Le
peuple devait l'entendre, avait ordonn l'empereur, et il l'entendit. Le
peuple tait en liesse, comme si tous s'taient enivrs de th, et tous
disaient: Oh!, en pointant le doigt bien haut et en faisant des
signes. Mais les pauvres pcheurs, ceux qui avaient dj entendu le vrai
rossignol, dirent: Il chante joliment, les mlodies sont ressemblantes,
mais il lui manque quelque chose, nous ne savons trop quoi!

Le vrai rossignol fut banni du pays et de l'empire. L'oiseau mcanique
eut sa place sur un coussin tout prs du lit de l'empereur, et tous les
cadeaux que ce dernier reu, or et pierres prcieuses, furent poss tout
autour. L'oiseau fut lev au titre de Suprme Rossignol Chanteur
Imprial et devint le Numro Un  la gauche de l'empereur--l'empereur
considrant que le ct gauche, celui du coeur, tait le plus distingu,
et qu'un empereur avait lui aussi son coeur  gauche. Le maestro rdigea
une oeuvre en vingt-cinq volumes sur l'oiseau. C'tait trs savant, long
et remplis de mots chinois parmi les plus difficiles; et chacun
prtendait l'avoir lu et compris, craignant de se faire prendre pour un
idiot et de se faire pitiner le corps.

Une anne entire passa. L'empereur, la cour et tout les chinois
connaissaient par coeur chacun des petits airs chants par l'automate.
Mais ce qui leur plaisait le plus, c'est qu'ils pouvaient maintenant
eux-mmes chanter avec lui, et c'est ce qu'ils faisaient. Les gens de la
rue chantaient: Ziziiz! Kluckkluckkluck!, et l'empereur aussi. Oui,
c'tait vraiment magnifique!

Mais un soir, alors que l'oiseau mcanique chantait  son mieux et que
l'empereur, tendu dans son lit, l'coutait, on entendit un cric
venant de l'intrieur; puis quelque chose sauta: crac! Les rouages
s'emballrent, puis la musique s'arrta.

L'empereur sauta immdiatement hors du lit et fit appeler son mdecin.
Mais que pouvait-il bien y faire? Alors on amena l'horloger, et aprs
beaucoup de discussions et de vrifications, il russit  remettre
l'oiseau dans un certain tat de marche. Mais il dit que l'oiseau devait
tre mnag, car les chevilles taient uses, et qu'il tait impossible
d'en remettre de nouvelles. Quelle tristesse!  partir de l, on ne put
faire chanter l'automate qu'une fois l'an, ce qui tait dj trop. Mais
le maestro tint un petit discourt, tout plein de mots difficiles, disant
que ce serait aussi bien qu'avant; et ce fut aussi bien qu'avant.

Puis, cinq annes passrent, et une grande tristesse s'abattit sur tout
le pays. L'empereur, qui occupait une grande place dans le coeur de tous
les chinois, tait maintenant malade et devait bientt mourir. Dj, un
nouvel empereur avait t choisi, et le peuple, qui se tenait dehors
dans la rue, demandait au chancelier comment se portait son vieil
empereur.

P!, disait-il en secouant la tte.

L'empereur, froid et blme, gisait dans son grand et magnifique lit.
Toute la cour le croyait mort, et chacun s'empressa d'aller accueillir
le nouvel empereur; les serviteurs sortirent pour en discuter et les
femmes de chambres se rassemblrent autour d'une tasse de caf. Partout
autour, dans toutes les salles et les couloirs, des draps furent tendus
sur le sol, afin qu'on ne puisse pas entendre marcher; ainsi, c'tait
trs silencieux. Mais l'empereur n'tait pas encore mort: il gisait,
ple et glac, dans son magnifique lit aux grands rideaux de velours et
aux passements en or massif. Tout en haut, s'ouvrait une fentre par
laquelle les rayons de lune clairaient l'empereur et l'oiseau
mcanique.

Le pauvre empereur pouvait  peine respirer; c'tait comme si quelque
chose ou quelqu'un tait assis sur sa poitrine. Il ouvrit les yeux, et
l, il vit que c'tait la Mort. Elle s'tait coiffe d'une couronne
d'or, tenait dans une main le sabre de l'empereur, et dans l'autre, sa
splendide bannire. De tous les plis du grand rideau de velours
surgissaient toutes sortes de ttes, au visage parfois laid, parfois
aimable et doux. C'taient les bonnes et les mauvaises actions de
l'empereur qui le regardaient, maintenant que la Mort tait assise sur
son coeur.

Te souviens-tu d'elles?, dit la Mort. Puis, elle lui raconta tant de
ses actions passes, que la sueur en vint  lui couler sur le front.

Cela je ne l'ai jamais su!, dit l'empereur.De la musique! De la
musique! Le gros tambour chinois, cria l'empereur, pour que je ne
puisse entendre tout ce qu'elle dit!

Mais la Mort continua de plus belle, en faisant des signes de tte 
tout ce qu'elle disait.

De la musique! De la musique!, criait l'empereur.Toi, cher petit
oiseau d'or, chante donc, chante! Je t'ai donn de l'or et des objets de
grande valeur, j'ai suspendu moi-mme mes pantoufles d'or  ton cou;
chante donc, chante!

Mais l'oiseau n'en fit rien; il n'y avait personne pour le remonter,
alors il ne chanta pas. Et la Mort continua  regarder l'empereur avec
ses grandes orbites vides. Et tout tait calme, terriblement calme.

Tout  coup, venant de la fentre, on entendit le plus merveilleux des
chants: c'tait le petit rossignol, plein de vie, qui tait assis sur
une branche. Ayant entendu parler de la dtresse de l'empereur, il tait
venu lui chanter rconfort et espoir. Et tandis qu'il chantait, les
visages fantmes s'estomprent et disparurent, le sang se mit  circuler
toujours plus vite dans les membres fatigus de l'empereur, et mme la
Mort couta et dit: Continue, petit rossignol! Continue!

Bien, me donnerais-tu le magnifique sabre d'or? Me donnerais-tu la
riche bannire? Me donnerais-tu la couronne de l'empereur?

La Mort donna chacun des joyaux pour un chant, et Rossignol continua 
chanter. Il chanta le tranquille cimetire o poussent les roses
blanches, o les lilas embaument et o les larmes des survivants
arrosent l'herbe frache. Alors la Mort eut la nostalgie de son jardin,
puis elle disparut par la fentre, comme une brume blanche et froide.

Merci, merci! dit l'empereur.Toi, divin petit oiseau, je te connais
bien! Je t'ai banni de mon pays et de mon empire, et voil que tu
chasses ces mauvais esprits de mon lit, et que tu sors la Mort de mon
coeur! Comment pourrais-je te rcompenser?

Tu m'as rcompens!, rpondit Rossignol.J'ai fait couler des larmes
dans tes yeux, lorsque j'ai chant la premire fois. Cela, je ne
l'oublierai jamais; ce sont l les joyaux qui rjouissent le coeur d'un
chanteur. Mais dors maintenant, et reprend des forces; je vais continuer
 chanter!

Il chanta, et l'empereur glissa dans un doux sommeil; un sommeil doux et
rparateur!

Le soleil brillait dj par la fentre lorsque l'empereur se rveilla,
plus fort et en bonne sant. Aucun de ses serviteurs n'tait encore
venu, car ils croyaient tous qu'il tait mort. Mais Rossignol tait
toujours l et il chantait. Tu resteras toujours auprs de moi! dit
l'empereur. Tu chanteras seulement lorsqu'il t'en plaira, et je briserai
l'automate en mille morceaux.

Ne fait pas cela, rpondit Rossignol.Il a apport beaucoup de bien,
aussi longtemps qu'il a pu; conserve-le comme il est. Je ne peux pas
nicher ni habiter au chteau, mais laisse moi venir quand j'en aurai
l'envie. Le soir, je viendrai m'asseoir  la fentre et je chanterai
devant toi pour tu puisses te rjouir et rflchir en mme temps. Je
chanterai  propos de bonheur et de la misre, du bien et du mal, de ce
qui, tout autour de toi, te reste cach. Un petit oiseau chanteur vole
loin, jusque chez le pauvre pcheur, sur le toit du paysan, chez celui
qui se trouve loin de toi et de ta cour. J'aime ton coeur plus que ta
couronne, mme si la couronne a comme une odeur de saintet autour
d'elle. Je reviendrai et chanterai pour toi! Mais avant, tu dois me
promettre!

Tout ce que tu voudras!, dit l'empereur. Il se tenait l, dans son
costume imprial, qu'il venait d'enfiler, et pressait son sabre d'or
massif sur son coeur.Je te demande seulement une chose: ne dit 
personne que tu as un petit oiseau qui te raconte tout; tout ira
beaucoup mieux ainsi!

Puis, Rossignol s'envola.

Lorsque les serviteurs entrrent, croyant constater le dcs de leur
empereur, ils se figrent, stupfaits, et l'empereur leur dit:
Bonjour!




Le sapin


L-bas, dans la fort, il y avait un joli sapin. Il tait bien plac, il
avait du soleil et de l'air; autour de lui poussaient de plus grands
camarades, pins et sapins. Mais lui tait si impatient de grandir qu'il
ne remarquait ni le soleil ni l'air pur, pas mme les enfants de paysans
qui passaient en bavardant lorsqu'ils allaient cueillir des fraises ou
des framboises.

Oh! si j'tais grand comme les autres, soupirait le petit sapin, je
pourrais tendre largement ma verdure et, de mon sommet, contempler le
vaste monde. Les oiseaux btiraient leur nid dans mes branches et,
lorsqu'il y aurait du vent, je pourrais me balancer avec grce comme
font ceux qui m'entourent.

Le soleil ne lui causait aucun plaisir, ni les oiseaux, ni les nuages
roses qui, matin et soir, naviguaient dans le ciel au-dessus de sa tte.

L'hiver, lorsque la neige tincelante entourait son pied de sa
blancheur, il arrivait souvent qu'un livre bondissait, sautait
par-dessus le petit arbre--oh! que c'tait agaant! Mais, deux hivers
ayant pass, quand vint le troisime, le petit arbre tait assez grand
pour que le livre ft oblig de le contourner. Oh! pousser, pousser,
devenir grand et vieux, c'tait l, pensait-il, la seule joie au monde.

En automne, les bcherons venaient et abattaient quelques-uns des plus
grands arbres. Cela arrivait chaque anne et le jeune sapin, qui avait
atteint une bonne taille, tremblait de crainte, car ces arbres
magnifiques tombaient  terre dans un fracas de craquements.

O allaient-ils? Quel devait tre leur sort?

Au printemps, lorsque arrivrent l'hirondelle et la cigogne, le sapin
leur demanda:

--Savez-vous o on les a conduits? Les avez-vous rencontrs?

Les hirondelles n'en savaient rien, mais la cigogne eut l'air de
rflchir, hocha la tte et dit:

--Oui, je crois le savoir, j'ai rencontr beaucoup de navires tout neufs
en m'envolant vers l'gypte, sur ces navires il y avait des matres-mts
superbes, j'ose dire que c'taient eux, ils sentaient le sapin.

--Oh! si j'tais assez grand pour voler au-dessus de la mer! Comment
est-ce au juste la mer?  quoi cela ressemble-t-il?

--Euh! c'est difficile  expliquer, rpondit la cigogne.

Et elle partit.

--Rjouis-toi de ta jeunesse, dirent les rayons du soleil, rjouis-toi
de ta fracheur, de la jeune vie qui est en toi.

Le vent baisa le jeune arbre, la rose versa sur lui des larmes, mais il
ne les comprit pas.

Quand vint l'poque de Nol, de tout jeunes arbres furent abattus,
n'ayant souvent mme pas la taille, ni l'ge de notre sapin, lequel,
sans trve ni repos, dsirait toujours partir. Ces jeunes arbres taient
toujours les plus beaux, ils conservaient leurs branches, ceux-l, et on
les couchait sur les charrettes que les chevaux tiraient hors de la
fort.

--O vont-ils? demanda le sapin, ils ne sont pas plus grands que moi, il
y en avait mme un beaucoup plus petit. Pourquoi leur a-t-on laiss leur
verdure?

--Nous le savons, nous le savons, gazouillrent les moineaux. En bas,
dans la ville, nous avons regard  travers les vitres, nous savons o
la voiture les conduit. Oh! ils arrivent au plus grand scintillement, au
plus grand honneur que l'on puisse imaginer.  travers les vitres, nous
les avons vus, plants au milieu du salon chauff et garnis de
ravissants objets, pommes dores, gteaux de miel, jouets et des
centaines de lumires.

--Suis-je destin  atteindre aussi cette fonction? dit le sapin tout
enthousiasm. C'est encore bien mieux que de voler au-dessus de la mer.
Je me languis ici, que n'est-ce dj Nol! Je suis aussi grand et
dvelopp que ceux qui ont t emmens l'anne dernire. Je voudrais
tre dj sur la charrette et puis dans le salon chauff, au milieu de
ce faste. Et, ensuite... il arrive srement quelque chose d'encore
mieux, de plus beau, sinon pourquoi nous dcorer ainsi. Cela doit tre
quelque chose de grandiose et de merveilleux! Mais quoi?... Oh! je
m'ennuie... je languis....

--Sois heureux d'tre avec nous, dirent l'air et la lumire du soleil.
Rjouis-toi de ta frache et libre jeunesse.

Mais le sapin n'arrivait pas  se rjouir. Il grandissait et
grandissait. Hiver comme t, il tait vert, d'un beau vert fonc et les
gens qui le voyaient s'criaient: Quel bel arbre!

Avant Nol il fut abattu, le tout premier. La hache trancha d'un coup,
dans sa moelle; il tomba, poussant un grand soupir, il sentit une
douleur profonde. Il dfaillait et souffrait.

L'arbre ne revint  lui qu'au moment d'tre dpos dans la cour avec les
autres. Il entendit alors un homme dire:

--Celui-ci est superbe, nous le choisissons.

Alors vinrent deux domestiques en grande tenue qui apportrent le sapin
dans un beau salon. Des portraits ornaient les murs et prs du grand
pole de cramique vernie il y avait des vases chinois avec des lions
sur leurs couvercles. Plus loin taient placs des fauteuils  bascule,
des canaps de soie, de grandes tables couvertes de livres d'images et
de jouets! pour un argent fou--du moins  ce que disaient les enfants.

Le sapin fut dress dans un petit tonneau rempli de sable, mais on ne
pouvait pas voir que c'tait un tonneau parce qu'il tait envelopp
d'une toffe verte et pos sur un grand tapis  fleurs! Oh! notre arbre
tait bien mu! Qu'allait-il se passer?

Les domestiques et des jeunes filles commencrent  le garnir. Ils
suspendaient aux branches de petits filets dcoups dans des papiers
glacs de couleur, dans chaque filet on mettait quelques fondants, des
pommes et des noix dores pendaient aux branches comme si elles y
avaient pouss, et plus de cent petites bougies rouges, bleues et
blanches taient fixes sur les branches. Des poupes qui semblaient
vivantes--l'arbre n'en avait jamais vu--planaient dans la verdure et
tout en haut, au sommet, on mit une toile clinquante de dorure.

C'tait splendide, incomparablement magnifique.

--Ce soir, disaient-ils tous, ce soir ce sera beau.

Oh! pensa le sapin, que je voudrais tre ici ce soir quand les bougies
seront allumes! Que se passera-t-il alors? Les arbres de la fort
viendront-ils m'admirer? Les moineaux me regarderont-ils  travers les
vitres? Vais-je rester ici, ainsi dcor, l'hiver et l't?

On alluma les lumires. Quel clat! Quelle beaut! Un frmissement
parcourut ses branches de sorte qu'une des bougies y mit le feu: une
srieuse flambe.

--Mon Dieu! crirent les demoiselles en se dpchant d'teindre.

Le pauvre arbre n'osait mme plus trembler. Quelle torture! Il avait si
peur de perdre quelqu'une de ses belles parures, il tait compltement
tourdi dans toute sa gloire.... Alors, la porte s'ouvrit  deux
battants, des enfants en foule se prcipitrent comme s'ils allaient
renverser le sapin, les grandes personnes les suivaient posment. Les
enfants s'arrtaient--un instant seulement--, puis ils se mettaient 
pousser des cris de joie--quel tapage!--et  danser autour de l'arbre.
Ensuite, on commena  cueillir les cadeaux l'un aprs l'autre.

Qu'est-ce qu'ils font? se demandait le sapin. Qu'est-ce qui va se
passer?

Les bougies brlrent jusqu'aux branches, on les teignait  mesure,
puis les enfants eurent la permission de dpouiller l'arbre
compltement. Ils se jetrent sur lui, si fort, que tous les rameaux en
craquaient, s'il n'avait t bien attach au plafond par le ruban qui
fixait aussi l'toile, il aurait t renvers.

Les petits tournoyaient dans le salon avec leurs jouets dans les bras,
personne ne faisait plus attention  notre sapin, si ce n'est la vieille
bonne d'enfants qui jetait de-ci de-l un coup d'oeil entre les branches
pour voir si on n'avait pas oubli une figue ou une pomme.

--Une histoire! une histoire! criaient les enfants en entranant vers
l'arbre un gros petit homme ventru.

Il s'assit juste sous l'arbre.

--Comme a, nous sommes dans la verdure et le sapin aura aussi intrt 
nous couter, mais je ne raconterai qu'une histoire. Voulez-vous celle
d'Ivde-Avde ou celle de Dumpe-le-Ballot qui roula en bas des
escaliers, mais arriva tout de mme  s'asseoir sur un trne et 
pouser la princesse?

L'homme racontait l'histoire de Dumpe-le-Ballot qui tomba du haut des
escaliers, gagna tout de mme le trne et pousa la princesse. Les
enfants battaient des mains. Ils voulaient aussi entendre l'histoire
d'Ivde-Avde, mais ils n'en eurent qu'une. Le sapin se tenait coi et
coutait.

Oui, oui, voil comment vont les choses dans le monde, pensait-il. Il
croyait que l'histoire tait vraie, parce que l'homme qui la racontait
tait lgant.

--Oui, oui, sait-on jamais! Peut-tre tomberai-je aussi du haut des
escaliers et pouserai-je une princesse!

Il se rjouissait en songeant que le lendemain il serait de nouveau orn
de lumires et de jouets, d'or et de fruits.

Il resta immobile et songeur toute la nuit.

Au matin, un valet et une femme de chambre entrrent.

--Voil la fte qui recommence! pensa l'arbre. Mais ils le tranrent
hors de la pice, en haut des escaliers, au grenier... et l, dans un
coin sombre, o le jour ne parvenait pas, ils l'abandonnrent.

--Qu'est-ce que cela veut dire? Que vais-je faire ici?

Il s'appuya contre le mur, rflchissant. Et il eut le temps de beaucoup
rflchir, car les jours et les nuits passaient sans qu'il ne vnt
personne l-haut et quand, enfin, il vint quelqu'un, ce n'tait que pour
dposer quelques grandes caisses dans le coin. Elles cachaient l'arbre
compltement. L'avait-on donc tout  fait oubli?

C'est l'hiver dehors, maintenant, pensait-il. La terre est dure et
couverte de neige. On ne pourrait mme pas me planter; c'est sans doute
pour cela que je dois rester  l'abri jusqu'au printemps. Comme c'est
raisonnable, les hommes sont bons! Si seulement il ne faisait pas si
sombre et si ce n'tait si solitaire! Pas le moindre petit livre.
C'tait gai, l-bas, dans la fort, quand sur le tapis de neige le
livre passait en bondissant, oui, mme quand il sautait par-dessus moi;
mais, dans ce temps-l, je n'aimais pas a. Quelle affreuse solitude,
ici!

Pip! pip! fit une petite souris en apparaissant au mme instant, et
une autre la suivait. Elles flairrent le sapin et furetrent dans ses
branches.

--Il fait terriblement froid, dit la petite souris. Sans quoi on serait
bien ici, n'est-ce pas, vieux sapin?

--Je ne suis pas vieux du tout, rpondit le sapin. Il en y a beaucoup de
bien plus vieux que moi.

--D'o viens-tu donc? demanda la souris, et qu'est-ce que tu as 
raconter?

Elles taient horriblement curieuses.

--Parle-nous de l'endroit le plus exquis de la terre. Y as-tu t? As-tu
t dans le garde-manger?

--Je ne connais pas a, dit l'arbre, mais je connais la fort o brille
le soleil, o l'oiseau chante.

Et il parla de son enfance. Les petites souris n'avaient jamais rien
entendu de semblable. Elles coutaient de toutes leurs oreilles.

--Tu en as vu des choses! Comme tu as t heureux!

--Moi! dit le sapin en songeant  ce que lui-mme racontait. Oui, au
fond, c'tait bien agrable.

Mais, ensuite, il parla du soir de Nol o il avait t garni de gteaux
et de lumires.

--Oh! dirent encore les petites souris, comme tu as t heureux, vieux
sapin.

--Mais je ne suis pas vieux du tout, ce n'est que cet hiver que j'ai
quitt ma fort; je suis dans mon plus bel ge, on m'a seulement
replant dans un tonneau.

--Comme tu racontes bien, dirent les petites souris.

La nuit suivante, elles amenrent quatre autres souris pour entendre ce
que l'arbre racontait et,  mesure que celui-ci parlait, tout lui
revenait plus exactement.

C'tait vraiment de bons moments, pensait-il. Mais ils peuvent revenir,
ils peuvent revenir! Dumpe-le-Ballot est tomb du haut des escaliers,
mais il a tout de mme eu la princesse; peut-tre en aurai-je une
aussi.

Il se souvenait d'un petit bouleau qui poussait l-bas, dans la fort,
et qui avait t pour lui une vritable petite princesse.

--Qui est Dumpe-le-Ballot? demandrent les petites souris.

Alors le sapin raconta toute l'histoire, il se souvenait de chaque mot;
un peu plus, les petites souris grimpaient jusqu'en haut de l'arbre, de
plaisir.

La nuit suivante, les souris taient plus nombreuses encore, et le
dimanche il vint mme deux rats, mais ils dclarrent que le conte
n'tait pas amusant du tout, ce qui fit de la peine aux petites souris;
de ce fait, elles-mmes l'apprcirent moins.

--Eh bien, merci, dirent les rats en rentrant chez eux. Les souris
finirent par s'en aller aussi, et le sapin soupirait.

--C'tait un vrai plaisir d'avoir autour de moi ces petites souris
agiles,  couter ce que je racontais. C'est fini, a aussi, mais
maintenant, je saurai goter les plaisirs quand on me ressortira. Mais
quand?

Ce fut un matin, des gens arrivrent et remurent tout dans le grenier.
Ils dplacrent les caisses, tirrent l'arbre en avant. Bien sr, ils le
jetrent un peu durement  terre, mais un valet le trana vers
l'escalier o le jour clairait.

Voil la vie qui recommence, pensait l'arbre, lorsqu'il sentit l'air
frais, le premier rayon de soleil... et le voil dans la cour.

Tout se passa si vite! La cour se prolongeait par un jardin en fleurs.
Les roses pendaient fraches et odorantes par-dessus la petite barrire,
les tilleuls taient fleuris et les hirondelles voletaient en chantant:
Quivit, quivit, mon homme est arriv! Mais ce n'tait pas du sapin
qu'elles voulaient parler.

--Je vais revivre, se disait-il, enchant, tendant largement ses
branches. Hlas! elles taient toutes fanes et jaunies. L'toile de
papier dor tait reste fixe  son sommet et brillait au soleil....
Dans la cour jouaient quelques enfants joyeux qui,  Nol, avaient dans
autour de l'arbre et s'en taient rjouis. L'un des plus petits s'lana
et arracha l'toile d'or.

--Regarde ce qui tait rest sur cet affreux arbre de Nol, s'cria-t-il
en pitinant les branches qui craquaient sous ses souliers.

L'arbre regardait la splendeur des fleurs et la frache verdure du
jardin puis, enfin, se regarda lui-mme. Comme il et prfr tre rest
dans son coin sombre au grenier! Il pensa  sa jeunesse dans la fort, 
la joyeuse fte de Nol, aux petites souris, si heureuses d'entendre
l'histoire de Dumpe-le-Ballot.

Fini! fini! Si seulement j'avais su tre heureux quand je le pouvais.

Le valet dbita l'arbre en petits morceaux, il en fit tout un grand tas
qui flamba joyeusement sous la chaudire. De profonds soupirs s'en
chappaient, chaque soupir clatait. Les enfants qui jouaient au-dehors
entrrent s'asseoir devant le feu et ils criaient: Pif! Paf!  chaque
craquement, le sapin, lui, songeait  un jour d't dans la fort ou 
une nuit d'hiver quand les toiles tincellent. Il pensait au soir de
Nol,  Dumpe-le-Ballot, le seul conte qu'il et jamais entendu et qu'il
avait su rpter... et voil qu'il tait consum....

Les garons jouaient dans la cour, le plus jeune portait sur la poitrine
l'toile d'or qui avait orn l'arbre au soir le plus heureux de sa vie.
Ce soir tait fini, l'arbre tait fini, et l'histoire, aussi, finie,
finie comme toutes les histoires.




Le schilling d'argent




I


Il y avait une fois un schilling. Lorsqu'il sortit de la Monnaie, il
tait d'une blancheur blouissante; il sauta, tinta: Hourrah! dit-il,
me voil parti pour le vaste monde! Et il devait, en effet, parcourir
bien des pays. Il passa dans les mains de diverses personnes. L'enfant
le tenait ferme avec ses menottes chaudes. L'avare le serrait
convulsivement dans ses mains froides. Les vieux le tournaient, le
retournaient, Dieu sait combien de fois, avant de le lcher. Les jeunes
gens le faisaient rouler avec insouciance. Notre schilling tait
d'argent de bon aloi, presque sans alliage. Il y avait dj un an qu'il
trottait par le monde, sans avoir quitt encore le pays o on l'avait
monnay. Un jour enfin il partit en voyage pour l'tranger. Son
possesseur l'emportait par mgarde. Il avait rsolu de ne prendre dans
sa bourse que de la monnaie du pays o il se rendait. Aussi fut-il
surpris de retrouver, au moment du dpart, ce schilling gar.Ma foi,
gardons-le, se dit-il, l-bas il me rappellera le pays! Il laissa donc
retomber au fond de la bourse le schilling, qui bondit et rsonna
joyeusement. Le voil donc parmi une quantit de camarades trangers qui
ne faisaient qu'aller et venir. Il en arrivait toujours de nouveaux avec
des effigies nouvelles, et ils ne restaient gure en place. Notre
schilling, au contraire, ne bougeait pas. On tenait donc  lui: c'tait
une honorable distinction. Plusieurs semaines s'taient coules: le
schilling avait fait dj bien du chemin  travers le monde, mais il ne
savait pas du tout o il se trouvait. Les pices de monnaie qui
survenaient lui disaient les unes qu'elles taient franaises, les
autres qu'elles taient italiennes. Telle qui entrait lui apprit qu'on
arrivait en telle ville; telle autre qu'on arrivait dans telle autre
ville. Mais c'tait insuffisant pour se faire une ide du beau voyage
qu'il faisait. Au fond du sac on ne voit rien, et c'tait le cas de
notre schilling. Il s'avisa un jour que la bourse n'tait pas ferme. Il
glissa vers l'ouverture pour tcher d'apercevoir quelque chose. Mal lui
prit d'tre trop curieux. Il tomba dans la poche du pantalon; quand le
soir son matre se dshabilla, il en retira sa bourse, mais y laissa le
schilling. Le pantalon fut mis dans l'antichambre, avec les autres
habits, pour tre bross par le garon d'htel. Le schilling s'chappa
de la poche et roula par terre; personne ne l'entendit, personne ne le
vit. Le lendemain, les habits furent rapports dans la chambre. Le
voyageur les revtit, quitta la ville, laissant l le schilling perdu.
Quelqu'un le trouva et le mit dans son gousset, pensant bien s'en
servir. Enfin, dit le schilling, je vais donc circuler de nouveau et
voir d'autres hommes, d'autres moeurs et d'autres usages que ceux de mon
pays! Lorsqu'il fut sur le point de passer en de nouvelles mains, il
entendit ces mots: Qu'est-ce que cette pice? Je ne connais pas cette
monnaie. C'est probablement une pice fausse; je n'en veux pas: elle ne
vaut rien. C'est en ce moment que commencent en ralit les aventures
du schilling, et voici comme il racontait plus tard  ses camarades les
traverses qu'il avait essuyes.




II


Elle est fausse, elle ne vaut rien!  ces mots, disait le schilling,
je vibrai d'indignation. Ne savais-je pas bien que j'tais de bon
argent, que je sonnais bien et que mon empreinte tait loyale et
authentique? Ces gens se trompent, pensais-je; ou plutt ce n'est pas de
moi qu'ils parlent. Mais non, c'tait bien de moi-mme qu'il s'agissait,
c'tait bien moi qu'ils accusaient d'tre une pice fausse! Je la
passerai ce soir  la faveur de l'obscurit, se dit l'homme qui m'avait
ramass. C'est ce qu'il fit en effet; le soir on m'accepta sans mot
dire. Mais le lendemain on recommena  m'injurier de plus belle:
Mauvaise pice, disait-on, tchons de nous en dbarrasser. Je
tremblais entre les doigts des gens qui cherchaient  me glisser
furtivement  autrui.Malheureux que je suis! m'criais-je.  quoi me
sert-il d'tre si pur de tout alliage, d'avoir t si nettement frapp!
On n'est donc pas estim, dans le monde,  sa juste valeur, mais d'aprs
l'opinion qu'on se forme de vous. Ce doit tre bien affreux d'avoir la
conscience charge de fautes, puisque, mme innocent, on souffre  ce
point d'avoir seulement l'air coupable! Chaque fois qu'on me produisait
 la lumire pour me mettre en circulation, je frmissais de crainte. Je
m'attendais  tre examin, scrut, pes, jet sur la table, ddaign et
injuri comme l'oeuvre du mensonge et de la fraude. J'arrivai ainsi
entre les mains d'une pauvre vieille femme. Elle m'avait reu pour
salaire d'une rude journe de travail. Impossible de tirer parti de moi!
Personne ne voulait me recevoir. C'tait une perte srieuse pour la
pauvre vieille. Me voil donc rduite, se dit-elle,  tromper quelqu'un
en lui faisant accepter cette pice fausse. C'est bien contre mon gr,
mais je ne possde rien et je ne puis me permettre le luxe de conserver
un mauvais schilling. Ma foi, je vais le donner au boulanger qui est si
riche: cela lui fera moins de tort qu' n'importe qui. C'est mal
nanmoins ce que je fais. Faut-il que j'aie encore le malheur de peser
sur la conscience de cette brave femme! me dis-je en soupirant. Ah! qui
aurait suppos, en me voyant si brillant dans mon jeune temps, qu'un
jour je descendrais si bas? La vieille femme entra chez l'opulent
boulanger; celui-ci connaissait trop bien les pices ayant cours pour se
laisser prendre: il me jeta  la figure de la pauvre vieille, qui s'en
alla honteuse et sans pain. C'tait pour moi le comble de l'humiliation!
J'tais dsol et navr, comme peut l'tre un schilling mpris, dont
personne ne veut. La bonne femme me reprit pourtant, et, de retour chez
elle, elle me regarda de son regard bienveillant: Non, dit-elle, je ne
veux plus chercher  attraper personne; je vais te trouer pour que
chacun voie bien que tu es une pice fausse. Mais l'ide m'en vient tout
 coup: qui sait? Ne serais-tu pas une de ces pices de monnaie qui
portent bonheur? J'en ai comme un pressentiment. Oui, c'est cela, je
vais te percer au milieu, et passer un ruban par le trou; je
t'attacherai au cou de la petite fille de la voisine et tu lui porteras
bonheur. Elle me transpera comme elle l'avait dit, et ce ne fut pas
pour moi une sensation agrable. Toutefois, de ceux dont l'intention est
bonne on supporte bien des choses. Elle passa le ruban par le trou: me
voil transform en une sorte de mdaillon, et l'on me suspend au cou de
la petite qui, toute joyeuse, me sourit et me baise. Je passai la nuit
sur le sein innocent de l'enfant. Le matin venu, sa mre me prit entre
les doigts, me regarda bien. Elle avait son ide sur moi, je le devinai
aussitt. Elle prit des ciseaux et coupa le ruban. Ah! tu es un
schilling qui porte bonheur! dit-elle. C'est ce que nous verrons. Elle
me plongea dans du vinaigre. Oh, le bain pnible que je subis! J'en
devins verdtre. Elle mit ensuite du mastic dans le trou, et, sur le
crpuscule, alla chez le receveur de la loterie afin d'y prendre un
billet. Je m'attendais  un nouvel affront. On allait me rejeter avec
ddain, et cela devant une quantit de pices fires de leur clat.
J'chappai  cet affront. Il y avait beaucoup de monde chez le receveur;
il ne savait qui entendre; il me lana parmi les autres pices, et,
comme je rendis un bon son d'argent, tout fut dit. J'ignore si le billet
de la voisine sortit au premier tirage, mais ce que je sais bien, c'est
que, le lendemain, je fus reconnu de nouveau pour une mauvaise pice et
mis  part pour tre pass en fraude. Mes misrables prgrinations
recommencrent. Je roulai de main en main, de maison en maison, insult,
mal vu de tout le monde. Personne n'avait confiance en moi, et je finis
par douter de ma propre valeur. Dieu, quel affreux temps ce fut l!
Arrive un voyageur tranger. On s'empresse naturellement de lui passer
la mauvaise pice, qu'il prend sans la regarder. Mais quand il veut me
donner  son tour, chacun se rcrie: Elle est fausse, elle ne vaut
rien! Voil les affligeantes paroles que je fus condamn pour la
centime fois  entendre. On me l'a pourtant donne pour bonne, dit
l'tranger en me considrant avec attention. Un sourire s'panouit tout
 coup sur ses lvres. C'tait extraordinaire; toute autre tait
l'impression que je produisais habituellement sur ceux qui me
regardaient.Tiens! s'cria-t-il, c'est une pice de mon pays, un brave
et honnte schilling. On l'a trou; on l'a trait comme une pice
fausse. Je vais le garder et je le remporterai chez nous. Je fus, 
ces mots, pntr de la joie la plus vive. Depuis longtemps je n'tais
plus accoutum  recevoir des marques d'estime. On m'appelait un brave
et honnte schilling, et bientt je retournerais dans mon pays, o tout
le monde me ferait fte comme autrefois. Je crois que, dans mon
transport, j'aurais lanc des tincelles si ma substance l'avait
permis. Je fus envelopp dans du beau papier de soie, afin de ne plus
tre confondu avec les autres monnaies; et lorsque mon possesseur
rencontrait des compatriotes, il me montrait  eux; tous disaient du
bien de moi, et l'on prtendait mme que mon histoire tait
intressante. Enfin j'arrivai dans ma patrie. Toutes mes peines furent
finies, et je repris un nouveau plaisir  l'existence. Je n'prouvais
plus de contrarits; je ne subissais plus d'affronts. J'avais
l'apparence d'une pice fausse  cause du trou dont j'tais perc; mais
cela n'y faisait rien; on s'assurait tout de suite que j'tais de bon
aloi et l'on me recevait partout avec plaisir. Ceci prouve qu'avec la
patience et le temps, on finit toujours par tre apprci  sa vritable
valeur. C'est vraiment ma conviction, dit le schilling en terminant
son rcit.




Le soleil raconte


Maintenant, c'est moi qui raconte! dit le vent.

--Non, si vous permettez, protesta la pluie, c'est mon tour  prsent!
Cela fait des heures que vous tes post au coin de la rue en train de
souffler de votre mieux.

--Quelle ingratitude! soupira le vent. En votre honneur, je retourne les
parapluies, j'en casse mme plusieurs et vous me brusquez ainsi!

--C'est moi qui raconte, dit le rayon de soleil. Il s'exprima si
fougueusement et en mme temps avec tant de noblesse que le vent se
coucha et cessa de mugir et de grogner; la pluie le secoua en
rousptant: Est-ce que nous devons nous laisser faire! Il nous suit
tout le temps. Nous n'allons tout de mme pas l'couter. Cela n'en vaut
pas la peine. Mais le rayon de soleil raconta: Un cygne volait
au-dessus de la mer immense et chacune de ses plumes brillait comme de
l'or. Une plume tomba sur un grand navire marchand qui voguait toutes
voiles dehors. La plume se posa sur les cheveux boucls d'un jeune homme
qui surveillait la marchandise; on l'appelait _supercargo_. La plume de
l'oiseau de la fortune toucha son front, se transforma dans sa main en
plume  crire, et le jeune homme devint bientt un commerant riche qui
pouvait se permettre d'acheter des perons d'or et changer un tonneau
d'or contre un blason de noblesse. Je le sais parce que je l'clairais,
ajouta le rayon de soleil. Le cygne survola un pr vert. Un petit berger
de sept ans venait juste de se coucher  l'ombre d'un vieil arbre. Le
cygne embrassa une des feuilles de l'arbre, laquelle se dtacha et tomba
dans la paume de la main du garon. Et la feuille se multiplia en trois,
dix feuilles, puis en tout un livre. Ce livre apprit au garon les
miracles de la nature, sa langue maternelle, la foi et le savoir. Le
soir, il reposait sa tte sur lui pour ne pas oublier ce qu'il y avait
lu, et le livre l'amena jusqu'aux bancs de l'cole et  la table du
grand savoir. J'ai lu son nom parmi les noms des savants, affirma le
soleil. Le cygne descendit dans la fort calme et se reposa sur les lacs
sombres et silencieux, parmi les nnuphars et les pommiers sauvages qui
les bordent, l o nichent les coucous et les pigeons sauvages. Une
pauvre femme ramassait des ramilles dans la fort et comme elle les
ramenait  la maison sur son dos en tenant son petit enfant dans ses
bras, elle aperut un cygne d'or, le cygne de la fortune, s'lever des
roseaux prs de la rive. Mais qu'est-ce qui brillait l? Un oeuf d'or.
La femme le pressa contre sa poitrine et l'oeuf resta chaud, il y avait
sans doute de la vie  l'intrieur; oui, on sentait des coups lgers. La
femme les perut mais pensa qu'il s'agissait des battements de son
propre coeur.  la maison, dans sa misrable et unique pice, elle posa
l'oeuf sur la table. Tic, tac entendit-on  l'intrieur. Lorsque
l'oeuf se fendilla, la tte d'un petit cygne comme emplum d'or pur en
sortit. Il avait quatre anneaux autour du cou et comme la pauvre femme
avait quatre fils, trois  la maison et le quatrime qui tait avec elle
dans la fort, elle comprit que ces anneaux taient destins  ses
enfants.  cet instant le petit oiseau d'or s'envola. La femme embrassa
les anneaux, puis chaque enfant embrassa le sien; elle appliqua chaque
anneau contre son coeur et le leur mit au doigt. Un des garons prit une
motte de terre dans sa main et la fit tourner entre ses doigts jusqu'
ce qu'il en sortt la statue de Jason portant la toison d'or. Le
deuxime garon courut sur le pr o s'panouissaient des fleurs de
toutes les couleurs. Il en cueillit une pleine poigne et les pressa
trs fort. Puis il trempa son anneau dans le jus. Il sentit un
fourmillement dans ses penses et dans sa main. Un an et un jour aprs,
dans la grande ville, on parlait d'un grand peintre. Le troisime des
garons mit l'anneau dans sa bouche o elle rsonna et fit retentir un
cho du fond du coeur. Des sentiments et des penses s'levrent en
sons, comme des cygnes qui volent, puis plongrent comme des cygnes dans
la mer profonde, la mer profonde de la pense. Le garon devint le
matre des sons et chaque pays au monde peut dire  prsent: oui, il
m'appartient. Le quatrime, le plus petit, tait le souffre-douleur de
la famille. Les gens se moquaient de lui, disaient qu'il avait la ppie
et qu' la maison on devrait lui donner du beurre et du poivre comme aux
poulets malades; il y avait tant de poison dans leurs paroles. Mais moi,
je lui ai donn un baiser qui valait dix baisers humains. Le garon
devint un pote, la vie lui donna des coups et des baisers, mais il
avait l'anneau du bonheur du cygne de la fortune. Ses penses
s'levaient librement comme des papillons dors, symboles de
l'immortalit.

--Quel long rcit! bougonna le vent.

--Et si ennuyeux! ajouta la pluie. Soufflez sur moi pour que je m'en
remette. Et le vent souffla et le rayon de soleil raconta:

--Le cygne de la fortune vola au-dessus d'un golfe profond o des
pcheurs avaient tendu leurs filets. Le plus pauvre d'entre eux songeait
 se marier, et aussi se maria-t-il bientt. Le cygne lui apporta un
morceau d'ambre. L'ambre a une force attractive et il attira dans sa
maison la force du coeur humain. Tous dans la maison vcurent heureux
dans de modestes conditions. Leur vie fut claire par le soleil.

--Cela suffit maintenant, dit le vent. Le soleil raconte depuis bien
longtemps. Je me suis ennuy! Et nous, qui avons cout le rcit du
rayon de soleil, que dirons-nous? Nous dirons: Le rayon de soleil a
fini de raconter.




La Soupe  la brochette




I


coutez quel festin exquis nous avons fait hier! dit une vieille souris
 une de ses commres qui n'avait pas assist au repas. Je me trouvais
la vingtime  gauche de notre vieux roi; j'espre que c'tait l une
place honorable. Cela doit vous intresser de connatre le menu. Les
entres se suivaient dans un ordre parfait: du pain moisi, de la
couenne, du suif, et, pour le dessert, des saucisses entires; et puis
cela recommena une seconde fois. C'est comme si nous avions eu deux
repas. On tait tous de joyeuse humeur; on disait des niaiseries. Tout
fut dvor; il ne resta que les brochettes des saucisses. Une de mes
voisines rappela la locution proverbiale: soupe  la brochette, qu'on
appelle aussi soupe au caillou dans d'autres pays. Tout le monde en
avait entendu parler; personne n'en avait got, et encore moins ne
savait le prparer. On porta un toast fort spirituellement tourn 
l'inventeur de cette soupe. Le vieux roi se leva alors, et dclara que
celle des jeunes souris qui saurait faire cette soupe de la faon la
plus apptissante deviendrait son pouse, serait reine: il donna un
dlai d'un an et un jour pour se prparer  l'preuve.

--L'ide n'est vraiment pas mauvaise, dit la commre. Mais comment
peut-on prparer cette bienheureuse soupe?

--Oui-da, comment s'y prendre? C'est ce que se demandent toutes nos
jeunes demoiselles de la gent souricire, et les vieilles aussi. Toutes
voudraient bien tre reine; mais ce qui les effraye, c'est que, pour
trouver la fameuse recette, il faut quitter pre et mre et se lancer, 
l'aventure,  travers le vaste monde. Qui sait si,  l'tranger, on
trouve tous les jours son content de crotes de fromage ou de couennes?
Il est probable qu'on y doit souffrir la faim; puis l'on risque fort
d'tre croqu par le chat. Et, en effet, cette vilaine perspective
refroidit vite l'ardeur des jeunes souricelles; il n'y en eut que quatre
qui se prsentrent pour tenter l'exprience. Elles taient jeunes,
gentilles et alertes, mais pauvres. Chacune se dirigea vers un des
points cardinaux; on leur souhaita  toutes bonne chance. Elles
partirent au commencement de mai; elles ne revinrent que juste un an
aprs, mais trois seulement; la quatrime manquait; elle n'avait pas non
plus donn de ses nouvelles. Le jour fix tait arriv.

--Tout plaisir est ml de quelque peine, dit le roi; la pauvre petite
aura pri. Puis il donna l'ordre de convoquer, dans une vaste cuisine,
toutes les souris  bien des lieues  la ronde. Les trois souricelles
taient places  part, sur le mme rang;  ct d'elles, une brochette
recouverte d'un voile noir, en souvenir de la quatrime, qui n'avait pas
reparu. Il fut ordonn que personne ne pourrait mettre un avis sur ce
qui allait se dire, avant que le roi et exprim son opinion.




II

Ce que la premire souricelle avait vu et appris dans ses voyages


Je commenai par m'embarquer sur un navire qui vogua vers le nord. Je
m'tai laiss dire que le matre queux tait un habile homme, qui savait
se tirer d'affaire, et que sur mer, en effet, il fallait pouvoir faire
la cuisine avec peu de chose. Peut-tre, m'tais-je dit, sera-t-il
oblig de faire la soupe avec une brochette; nous verrons alors comme il
s'y prendra. Mais, pas du tout; il y avait l quantit de tranches de
lard, de gros tonneaux de viande sale et de belle farine. Ma foi, je
vcus dans l'abondance; il ne fut pas question de faire de la soupe  la
brochette. Nous navigumes bien des nuits et des jours; le navire
dansait effroyablement. Enfin nous arrivmes  destination, tout 
l'extrme nord. Je quittai le navire et m'lanai  terre. Je vis devant
moi de grandes et paisses forts de sapins et de bouleaux; une forte
odeur de rsine s'en dgageait. D'abord je crus que cela sentait le
saucisson; je me prcipitai vers le bois; mais tout ce que j'y gagnai,
ce fut un rude ternuement. En m'avanant, je trouvai de grands lacs. De
loin, on croyait que c'tait une immense mare d'encre; mais, de prs,
l'eau en tait claire et limpide. Une troupe de cygnes s'y tenait
immobile. D'abord je pensai que c'tait un amas d'cume; mais ils
sortirent de l'eau, et je les reconnus. Moi, je me tins aux btes de mon
espce. Je me liai avec des souris des champs et des bois; mais elles ne
savent pas grand-chose, surtout en matire d'art culinaire. Lorsque je
leur parlai de la soupe  la brochette elles dclarrent que la chose
tait une pure impossibilit; je vis bien qu'elles ne connaissaient pas
le secret que je poursuivais. Mais elles m'apprirent pourquoi l'odeur
tait si forte dans la fort, pourquoi plantes et fleurs taient si
aromatiques. Nous tions au mois de mai, en plein printemps. Prs de la
lisire de la fort, s'levait une grande perche, haute comme le mt
d'un navire; tout en haut, des couronnes de fleurs, des rubans de
couleur taient attachs: c'tait l'arbre de mai. Les garons de ferme
et les servantes dansaient autour, au son d'un violon qu'ils
accompagnaient en chantant  tue-tte. J'allai me blottir  l'cart,
dans une touffe de belle mousse bien douce; la lune donnait en plein sur
ce tapis vert, couleur qui repose les yeux quand on les a fatigus. Tout
 coup je vis surgir autour de moi toute une troupe de charmantes
petites cratures; elles taient conformes comme des hommes, mais mieux
proportionnes. C'taient des elfes: ils portaient de magnifiques
habits, taills dans les feuilles des plus belles fleurs, garnis avec
les ailes des plus brillants scarabes; c'tait une dlicieuse varit
de couleurs. Ils avaient tous l'air de chercher quelque chose dans
l'herbe; quelques-uns s'approchrent de moi.

--Voil juste ce qu'il nous faut, dit un des plus gentils de ces elfes,
en montrant ma brochette, que je tenais dans ma patte. Et, plus il
regardait mon bton de voyage, plus il en paraissait enchant.

--Je veux bien le prter, dis-je, mais il faudra me le rendre.

--Rendre! rendre! s'crirent-ils en choeur. Et ils saisirent la
brochette, que je leur abandonnai. Ils s'en allrent en dansant vers un
endroit o la mousse n'tait pas trop touffue. L ils fichrent en terre
ma brochette. Maintenant je compris ce qu'ils voulaient: c'tait d'avoir
aussi leur arbre de mai. Ils se mirent  le dcorer; jamais je ne vis
pareille magnificence. Des petites araignes vinrent couvrir le petit
bton de fils d'or, et y suspendirent des bannires finement tisses,
qui volaient au vent; au clair de la lune, la blancheur en tait si
resplendissante, que j'en eus les yeux blouis. Puis ces industrieuses
bestioles allrent prendre les couleurs les plus clatantes aux ailes
des papillons endormis, et vinrent en barioler leurs charmants tissus.
Quelques ptales de fleurs, quelques gouttes de rose qui brillaient
comme des diamants, furent placs  et l avec got. Je ne
reconnaissais plus ma brochette; jamais il n'y eut sur cette terre
d'arbre de mai comparable  celui-l. On alla qurir les elfes pour qui
on avait prpar toutes ces merveilles, les seigneurs et les belles
dames; ceux que j'avais d'abord vus n'taient que des serviteurs. On
m'invita  m'approcher pour jouir de la fte, mais pas trop prs, car,
en remuant, j'aurais pu craser de mon poids quelqu'un de la socit.
Les danses commencrent. Quelle dlicieuse musique j'entendis alors! 
travers tout le bois rsonnaient des chants d'oiseaux. C'tait un son
plein et harmonieux, et fort comme celui d'un millier de cloches de
verre. Le tout tait accompagn du doux susurrement des branches
d'arbre; je distinguai aussi le tintement des clochettes bleues qui
taient suspendues  ma brochette, qui, elle-mme, frappe avec une tige
de fleur par un des elfes, rendait le son le plus mlodieux. Jamais je
n'aurais cru la chose possible. Ce petit bton devenait un instrument de
musique: tout dpend de la faon dont on s'y prend. J'tais transporte,
touche jusqu'aux larmes; quoique je ne sois qu'une petite souris, j'ai
la sensibilit vive, et je pleurai de joie. Que la nuit me parut courte!
Mais en cette saison, il n'y a pas  dire, le soleil se lve de bon
matin.  l'aurore vint un coup de vent, qui emporta dans les airs toute
cette splendide dcoration de l'arbre de mai; encore un instant, et tout
cela disparut. Six elfes vinrent poliment me rapporter ma brochette, me
remerciant beaucoup, et ils demandrent si, en retour du service que je
leur avais rendu, je ne voulais pas exprimer un voeu; que, s'il tait en
leur pouvoir de l'accomplir, ils le feraient bien volontiers. Je saisis
la balle au bond, et je les priai de me dire comment se prpare la soupe
 la brochette.

--Mais tu viens de le voir, rpondit le chef de la bande. Tu ne
reconnaissais plus ton petit bton; tu as bien vu tout le parti que nous
en avons tir.

--Mais je ne parle pas an figur, rpliquai-je. C'est d'une vritable
soupe qu'il s'agit. Et je leur contai toute l'histoire.

--Vous voyez bien, ajoutai-je, que le roi des souris ni son puissant
empire ne sauraient tirer aucun profit de toutes les belles choses dont
vous avez orn ma brochette, mme si je pouvais les reproduire; ce
serait un charmant spectacle, mais bon seulement pour le dessert, quand
on n'a plus faim. Alors le petit elfe plongea son petit doigt dans le
calice d'une violette et le promena ensuite sur la brochette:

--Fais attention, dit-il. Quand tu seras de retour auprs de ton roi,
touche son museau de ton bton, sur lequel tu verras clore, mme au
plus froid de l'hiver, les plus belles violettes. Comme cela je t'aurai
au moins fait un petit don en rcompense de ta complaisance, et mme j'y
ajouterai encore quelque chose.  ces mots, la souricelle approcha la
brochette de l'auguste museau de son souverain et, en effet, le petit
bton se trouva entour du plus joli bouquet de violettes; c'tait une
odeur dlicieuse; mais elle n'tait pas du got de la gent souricire,
et le roi ordonna aux souris qui taient prs du foyer de mettre leurs
queues sur les restes du feu, pour remplacer cette fade senteur, bonne,
dit-il, pour les hommes tout au plus, par une agrable odeur de roussi.

--Mais, dit alors le roi, le petit elfe n'avait-il pas promis encore
autre chose?

--Oui, rpondit la souris, il a tenu parole. C'est encore une jolie
surprise du plus bel effet: Les violettes, dit-il, c'est pour la vue et
l'odorat, je vais maintenant t'accorder quelque chose pour l'oue. Et
la souris retourna sa brochette. Les fleurs avaient disparu; il ne
restait plus que le petit morceau de bois. Elle se mit  le mouvoir
comme un bton de chef d'orchestre et  battre la mesure. Dieu! quelle
drle de musique on entendit! Ce n'taient plus les sons divins qui
avaient retenti dans la fort pour le bal des elfes; c'taient tous les
bruits imaginables qui peuvent se produire dans une cuisine. Les souris
taient tout oreille. On entendait le ptillement des sarments, le
ronflement du four, le bouillonnement de la soupe, le crpitement de la
graisse, le bruit continu d'une pice de viande qui rtit et se rissole.
Soudain on aurait dit qu'un coup de vent venait d'activer le feu, de
faon que pots et casseroles dbordrent, et ce qui en tomba sur les
charbons fit un grand tintamarre. Puis plus rien, silence complet. Peu 
peu commena un lger bruit, comme un chant doux et plaintif; c'est la
bouilloire qui s'chauffe: le son devient plus fort, l'eau entre en
bullition. C'est de nouveau un bacchanal produit par une douzaine de
casseroles, les unes en majeur, les autres en mineur. La petite souris
brandit son bton avec une rapidit de plus en plus grande: les pots
cument, jettent de gros bouillons qui produisent un gargouillement
bruyant; tout dborde, tout se sauve, c'est comme un sifflement
infernal. Puis un nouveau coup de vent passe par la chemine. Hou! hah!
quel fracas! La petite souris, effraye, laisse tomber son bton. On
n'entend plus rien.

--En voil une fameuse cuisson! dit le roi. Allons, qu'on serve la
soupe!

--Mais c'est l tout, rpondit la souris; la soupe est partie tout
entire dans le feu.

--C'est une mauvaise plaisanterie, dit le roi. Allons,  la suivante.




III

Ce que raconta la seconde souricelle


Je suis ne dans la bibliothque du chteau, dit la seconde petite
souris. Il y a comme un sort sur notre famille: presque aucune de nous
n'a le bonheur de pntrer jusqu' la salle  manger ou jusqu'
l'office, objet de tous nos dsirs. C'est aujourd'hui pour la premire
fois que j'entre dans cette cuisine. Cependant, pendant mon voyage, j'ai
frquent plusieurs de ces lieux de dlices. Dans cette fameuse
bibliothque qui fut mon berceau, nous emes souvent  souffrir de la
faim; mais nous y acqumes une belle instruction. La nouvelle du
concours ouvert par ordre du roi, pour la dcouverte de la recette de la
soupe  la brochette, arriva jusqu' nous. Ma vieille grand-mre se
souvint qu'un jour elle avait entendu un des serviteurs de la
bibliothque lire tout haut, dans un des livres, ce passage: Le pote
est un magicien; il peut faire de la soupe rien qu'avec une brochette.
Ma grand-mre me demanda si je me sentais pote; je ne savais mme pas
ce que cela pouvait tre.

--Allons, me dit-elle, il te faut voyager, et tcher d'apprendre comment
l'on devient pote.

--C'est au-dessus de mes moyens, rpliquai-je. Mais ma grand-mre, qui
avait souvent cout ce qu'on lisait dans la bibliothque, me dit que,
d'aprs les plus savantes autorits, il y avait trois ingrdients pour
faire un pote: de l'intelligence, de l'imagination et du sentiment.

--Si tu te procures ces trois choses, dit-elle, tu seras pote, et alors
il te sera facile de prparer cette fameuse soupe. Je partis donc en
voyage,  la qute de ces trois qualits; je me dirigeai vers l'ouest.
L'intelligence, m'tais-je dit, est la principale des trois; les deux
autres sont bien moins estimes dans ce monde: donc je m'attachai 
acqurir d'abord l'intelligence. Mais o la trouver? Regarde la fourmi,
et tu apprendras la sagesse, a dit un certain roi des Isralites, comme
ma grand-mre l'avait encore entendu lire. Donc je marchai sans
m'arrter, jusqu' ce que j'eusse rencontr la premire grande
fourmilire. L, je me mis aux aguets, pour saisir la sagesse au gte.
Les fourmis sont un petit peuple bien respectable; elles ne sont
qu'intelligence d'outre en outre. Tout, chez elles, se passe comme un
problme de mathmatique qui se rsout bien mthodiquement. Travailler,
travailler sans cesse et pondre des oeufs, c'est l, disent-elles,
remplir ses devoirs vis--vis du prsent et de l'avenir, et elles ne
font pas autre chose. Elles se divisent en suprieures et en
infrieures; le rang est marqu par un numro d'ordre; la reine porte le
numro un. Son opinion est la seule vraie; elle possde infuse la
quintessence de la sagesse. C'tait de la plus haute importance pour
moi; il ne s'agissait plus que de reconnatre la reine au milieu de ces
milliers de petites btes. J'entendis rapporter plusieurs propos d'elle
qui tmoignaient en effet d'une raison suprieure; car ils apparurent
absurdes  ma pauvre cervelle. Elle prtendait que sa fourmilire tait
ce qu'il y avait de plus lev dans ce monde. Cependant, tout  ct se
trouvait un arbre qui dpassait la fourmilire d'une centaine de pieds;
mais on n'en parlait jamais et, comme les fourmis sont aveugles, le dire
de la reine passait pour la vrit mme. Un soir, une fourmi gare se
mit  grimper sur l'arbre et, sans monter jusqu' la cime, parvint
cependant plus haut qu'aucune de ses soeurs n'tait jamais monte.
Lorsqu'elle fut de retour, elle parla de son ascension, et dclara que
l'arbre lui semblait bien plus lev que la fourmilire; cela fut
regard comme une offense  l'honneur de la communaut, et la pauvre
fourmi se vit condamne aux travaux les plus pnibles, tels que charrier
les insectes morts, etc. Mais quelque temps aprs, une autre fourmi se
fourvoya galement sur l'arbre. Rentre au bercail, elle parla de son
excursion avec prudence et amphibologie, laissant cependant deviner, 
qui voulait comprendre, que l'arbre tait plus haut que la fourmilire.
Comme elle tait trs considre, qu'elle tait une des dignitaires de
la cour, loin de la perscuter comme la premire, on plaa sur sa tombe,
lorsqu'elle mourut, une coquille d'oeuf en guise de monument, pour
terniser le souvenir de son courage et de sa science. Avec tout cela,
je n'avais pu encore dcouvrir la reine, et j'tais toujours en
observation. Je remarquai que les fourmis portaient de temps en temps
leurs oeufs  l'air pour les mettre au soleil. Un jour j'en vis une qui
ne pouvait plus ramasser son oeuf pour le rentrer. Deux autres
accoururent pour l'aider; mais elles taient elles-mmes charges
chacune d'un oeuf; en secourant leur compagne, elles faillirent laisser
tomber leur fardeau. Aussitt elles s'en furent, laissant la pauvrette
dans l'embarras.

--Voil qui est bien agi, c'est la sagesse mme, entendis-je une voix
s'crier; chacun est son plus proche prochain. Nous autres fourmis, nous
ne nous y trompons jamais; nous naissons toutes raisonnables. Cependant,
parmi nous toutes, c'est moi qui ai la plus haute raison.  ces mots je
vis, au milieu de la foule qui grouillait, une fourmi se dresser
orgueilleusement sur ses pattes de derrire. Il n'y avait pas  s'y
tromper, c'tait la reine. Je la happai d'un coup de langue et je
l'avalai. Je possdais donc la sagesse et l'intelligence. Ce n'tait pas
assez. Je me mis  mon tour  grimper sur l'arbre qui ombrageait la
fourmilire: c'tait un beau chne, dj plus que sculaire; il avait 
sa cime une magnifique couronne. Je savais par ma grand-mre que les
arbres sont habits par des tres particuliers, des dryades, une nymphe
qui nat avec l'arbre et qui meurt avec lui. En effet, au sommet, dans
un creux de l'arbre, se trouvait une jeune fille d'une beaut
surhumaine, ce qui ne l'empcha pas de pousser un cri d'effroi en
m'apercevant. Comme toutes les femmes, elle avait peur des souris; de
plus, elle savait que j'aurais pu ronger l'corce de l'arbre auquel son
existence tait attache. Je lui dis de bonnes paroles et la rassurai
sur mes intentions; elle me prit dans la main et me caressa doucement.
Je lui contai pourquoi je m'tais hasarde  courir le monde. Elle me
promit que le soir mme, peut-tre, je possderais une des deux choses
qui me manquaient pour devenir pote.

--Le beau Phantasus, dit-elle, le dieu de l'imagination, vient souvent
se reposer sur ce chne, dont il aime le tronc noueux et puissant, les
fortes racines, la majestueuse couronne qui, en hiver, brave la tempte
et les neiges, et en t, forme ce magnifique dme de verdure d'o l'on
domine le vaste paysage que tu vois devant toi. Les oiseaux, qui y
abondent, chantent leurs aventures dans les contres lointaines; la
cigogne dont le nid est accroch l-bas,  la seule branche morte, nous
raconte mme les merveilles du pays des Pyramides. Tout cela plat 
Phantasus; il aime aussi  m'entendre faire le rcit de ma vie. Tout 
l'heure il doit venir me voir. Cache-toi en bas, sous cette touffe de
muguet; je trouverai bien moyen, pendant qu'il sera perdu dans ses
rveries, de lui arracher une petite plume de son aile; jamais pote
n'en aura eu de pareille. Et, en effet, le brillant Phantasus arriva;
la bonne dryade lui enleva une plume de ses ailes aux mille couleurs, et
me la donna. Je la mis dans l'eau pour la rendre moins coriace, puis,
avec assez de peine encore, je la rongeai. Je me trouvai donc possder
intelligence et imagination; restait le sentiment. Je retournai  la
bibliothque; je savais qu'elle contenait beaucoup de ces bons romans
qui sont destins  dlivrer les humains de leur trop plein de larmes,
et qui sont comme des ponges pour pomper les sentiments. Je me
souvenais qu'on les reconnaissait  l'air apptissant du papier. J'en
attaquai un, puis un second; je commenai  ressentir dans tout mon tre
des tressaillements tranges. J'en dvorai un troisime: j'tais pote;
il n'y avait plus  en douter. J'avais des maux de tte, des maux de
ventre, des douleurs partout; j'tais dans une agitation continuelle.
Et, maintenant, comment faire la soupe  la brochette? Mon imagination
me fournit force situations, histoires, anecdotes, proverbes o se
trouve une brochette, ou ce qui y ressemble, un btonnet, un petit
morceau de bois. Rien de plus amusant et de plus rcratif; c'est bien
mieux qu'une vraie soupe. Ainsi, je vais commencer par narrer  Votre
Majest le conte o, d'un coup d'une petite baguette, la bonne fe
transforma Cendrillon et tous les objets de la cuisine; demain ce sera
une autre histoire, et ainsi de suite.

--Assez de toutes ces fadaises, ce sont viandes creuses! s'cria le roi.
 la suivante!

--Psch, psch! entendit-on tout  coup. Une petite souris, la quatrime
de la bande, celle qu'on avait crue morte, venait d'entrer dans la
cuisine. Elle se prcipita comme une flche au milieu de l'assemble,
renversant la brochette couverte d'un crpe, qui avait t place l en
son souvenir.




IV

Ce que dit la quatrime souris lorsqu'elle prit la parole avant la
troisime


Je me suis tout d'abord rendue dans la capitale d'un vaste pays, pensant
que dans une grande ville je trouverais plus facilement des
renseignements utiles. Comme je n'ai pas la mmoire des noms, j'ai
oubli celui de cette ville. J'avais fait le voyage dans la charrette
d'un contrebandier; elle fut saisie et conduite au palais de justice. Je
me glissai en bas et me faufilai dans la loge du portier. Je l'entendis
causer d'un homme qu'on venait d'amener en prison pour quelques propos
inconsidrs contre l'autorit.

--Il n'y a pas l de quoi fouetter un chat, dit le portier. C'est de
l'eau claire comme la soupe  la brochette: mais cela peut lui coter la
tte.  ces mots je dressai les oreilles; je me dis que j'tais
peut-tre sur la bonne piste pour apprendre la recette. Du reste, le
pauvre prisonnier m'inspirait de l'intrt, et je me mis en qute de sa
cellule. Je la trouvai et j'y pntrai par un trou. Le prisonnier tait
ple; avait une longue barbe et de grands yeux brillants. Le prisonnier
gravait des vers et des dessins; il avait l'air de bien s'ennuyer, et je
fus la bienvenue auprs de lui. Il me jeta des miettes de pain, me donna
de douces paroles et sifflota pour me faire approcher; mes gentillesses
le distrayaient; je pris peu  peu entire confiance en lui, et nous
devnmes une paire d'amis. Il partageait son pain avec moi, et de son
fromage il me donnait mieux que la crote; nous avions aussi quelquefois
du saucisson: bref, je faisais bombance. Mais ce n'tait pas tout cela
qui me faisait plaisir; j'tais fire et heureuse de l'attachement de
cet excellent homme. Il me caressait et me choyait; il avait une vraie
affection pour moi, et je le lui rendais bien. J'en oubliai le but de
mon grand voyage; je ne fis plus attention  ma brochette qui, un beau
jour, glissa dans la fente du plancher, o elle est encore. Je restai
donc, me disant que, moi partie, le pauvre prisonnier n'aurait plus
personne avec qui partager son pain et son fromage, ce qui paraissait
lui faire tant de plaisir. Ce fut lui qui s'en alla. La dernire fois
que je le vis, tout triste qu'il avait l'air, il me cajola avec
tendresse et me donna toute une tranche de pain et la plus grosse moiti
de son fromage. En sortant de sa cellule, il regarda en arrire et
m'envoya un baiser de la main. Il ne revint plus; je n'ai jamais su ce
qu'il est devenu. Soupe  la brochette, disait le concierge quand il
tait question de lui. Ces mots me rappelrent l'objet de mon voyage, et
je retournai dans la loge. Habitue aux bonts du prisonnier, je ne me
mfiais plus assez des hommes, je me montrais imprudemment. Le concierge
m'attrapa, me caressa aussi, mais pour ensuite me fourrer dans une cage.
Quelle horrible prison! On a beau courir, courir, on ne fait que tourner
sans avancer, et l'on rit de vous aux clats. Le vilain portier m'avait
enferme pour servir d'amusement  sa petite fille. Un jour, me voyant
toute dsole et essouffle aprs une galopade dsespre que j'avais
faite dans la roue de ma cage: Pauvre petite crature, dit-elle, et,
tirant le verrou, elle me laissa sortir. J'attendis que la nuit ft
devenue bien sombre; alors, par les toits du palais de justice, je
gagnai une vieille tour qui y tait attenante; elle n'tait habite que
par un veilleur de nuit et un hibou. Le hibou valait mieux que sa mine;
il tait vieux, il avait beaucoup d'exprience et d'entregent. Il
croyait descendre du fameux hibou, oiseau favori de Minerve, la desse
de la sagesse; le fait est qu'il connaissait l'envers et l'endroit des
choses. Quand ses petits mettaient quelque opinion inconsidre:
Allons donc! disait-il; ne faites donc pas de soupe  la brochette.
Quand ils entendaient cela, les jeunes savaient qu'ils avaient dit une
sottise. Le hibou me donna la bienvenue et me promit de me protger
contre tous les animaux malfaisants; mais il me prvint que, si l'hiver
tait dur, il me croquerait. Comme je vous ai dit, c'tait un animal
trs avis, et rien ne lui en imposait.

--Tenez, me dit-il une fois, le veilleur de nuit s'imagine tre un
personnage parce que, quand il y a un incendie, il rveille toute la
ville avec les fanfares qu'il tire de son cor; mais il ne sait
absolument rien faire au monde que de sonner de la trompe. Tout cela,
c'est de la soupe  la brochette. Je l'interrompis pour le prier de me
donner la recette de ce mets:

--Comment! dit-il, vous ne savez pas que c'est une faon de parler
inventer par les hommes? Chacun la prend plus ou moins dans son sens;
mais au fond ce n'est que l'quivalent de rien du tout.

--Bien! m'criai-je frappe de cette explication. Ce que vous dites l
anantit toutes mes illusions sur cette fameuse soupe; mais aprs tout,
c'est bien la vrit, et la vrit est ce qu'il y a de plus prcieux au
monde. Et je quittai la tour et je me htai de revenir parmi vous, vous
apportant non pas la soupe, mais quelque chose de bien plus estimable,
la vrit. Les souris, me disais-je, passent avec raison pour une race
claire; et notre roi, renomm pour son esprit, sera enchant de
possder la vrit, et il me fera reine.

--Ta vrit n'est que mensonge! s'cria la troisime souris qui n'avait
pas eu son tour de parole. Je sais prparer la soupe, vous allez le voir
de vos yeux.




V

La merveilleuse recette


Moi, continua la troisime souris, je ne suis pas alle chercher des
renseignements  l'tranger; je suis reste dans notre pays, qui en vaut
bien un autre et o l'on trouve tout ce qu'on veut. J'ai tout tir de
mon propre fonds, de mes longues rflexions. Voici ce que j'ai trouv:
Placez une marmite sur le feu; bien. Versez-y de l'eau, encore plus,
tout plein jusqu'au bord. Voyons maintenant, activez bien le feu. Du
bois, du charbon: il faut que cela cuise  gros bouillons. C'est cela!
Le moment est venu. Jetez-y la brochette. Dans cinq minutes ce sera
prt. Il ne manque plus qu'une chose. Que notre gracieux souverain
daigne remuer le liquide bouillant avec son auguste queue, pendant deux
minutes au moins; mais, pour que le rgal soit parfait, il faut bien
tourner une minute de plus.

--Faut-il que ce soit justement ma queue? demanda le roi.

--Oui, sire! rpondit la souris. Les queues de vos sujets n'ont pas
cette vertu unique dont est doue celle de Votre Majest! L'eau
continuait  bouillonner bruyamment. Le roi s'approcha de la marmite
avec l'air le plus digne et le plus courageux qu'il put prendre, et
tendit sa queue en rond, comme quand les souris crment un pot  lait,
pour ensuite lcher leur queue. Mais  peine eut-il ressenti la chaleur
et la vapeur, qu'il sauta en bas du foyer et s'cria:

--Oui, c'est bien cela! c'est la vraie recette. Tu seras la reine. Quant
 la soupe, nous la prparerons une autre fois, quand nous clbrerons
nos noces d'or. Alors, en l'honneur de ce beau jour, nous en rgalerons
 gogo tous nos pauvres pendant une semaine. Et le mariage fut aussitt
clbr en grande pompe. Lorsque tout fut mang et bu, et que chacun
s'en retourna chez soi, plusieurs souris, entre autres les amies et
parentes des trois vinces, marmottaient entre elles:

--Ce n'est pas l du tout de la soupe  la brochette; c'est de la soupe
 la queue de souris. Quant aux rcits qu'elles avaient entendus, elles
trouvaient telle aventure intressante, telle autre insipide et mal
raconte. De mme, lorsque l'histoire se rpandit dans le monde, les
avis furent trs partags; les uns la dclaraient amusante, d'autres n'y
voyaient que des fadaises. Enfin la voil telle quelle: la critique, en
gnral, n'est que de la soupe  la brochette.




Le stoque soldat de plomb


Il y avait une fois vingt cinq soldats de plomb, tous frres, tous ns
d'une vieille cuiller de plomb: l'arme au bras, la tte droite, leur
uniforme rouge et bleu n'tait pas mal du tout.

La premire parole qu'ils entendirent en ce monde, lorsqu'on souleva le
couvercle de la bote fut: des soldats de plomb! Et c'est un petit
garon qui poussa ce cri en tapant des mains. Il les avait reus en
cadeau pour son anniversaire et tout de suite il les aligna sur la
table.

Les soldats se ressemblaient exactement, un seul tait un peu diffrent,
il n'avait qu'une jambe, ayant t fondu le dernier quand il ne restait
plus assez de plomb. Il se tenait cependant sur son unique jambe aussi
fermement que les autres et c'est  lui, justement, qu'arriva cette
singulire histoire.

Sur la table o l'enfant les avait aligns, il y avait beaucoup d'autres
jouets, dont un joli chteau de carton qui frappait tout de suite le
regard.  travers les petites fentres on pouvait voir jusque dans
l'intrieur du salon. Au-dehors, de petits arbres entouraient un petit
miroir figurant un lac sur lequel voguaient et se miraient des cygnes de
cire. Tout l'ensemble tait bien joli, mais le plus ravissant tait une
petite demoiselle debout sous le portail ouvert du chteau. Elle tait
galement dcoupe dans du papier, mais portait une large jupe de fine
batiste trs claire, un troit ruban bleu autour de ses paules en guise
d'charpe sur laquelle scintillait une paillette aussi grande que tout
son visage. La petite demoiselle tenait les deux bras levs, car c'tait
une danseuse, et elle levait aussi une jambe en l'air, si haut, que
notre soldat ne la voyait mme pas. Il crut que la petite danseuse
n'avait qu'une jambe, comme lui-mme.

Voil une femme pour moi, pensa-t-il, mais elle est de haute condition,
elle habite un chteau, et moi je n'ai qu'une bote dans laquelle nous
sommes vingt-cinq, ce n'est gure un endroit digne d'elle. Cependant,
tchons de lier connaissance.

Il s'tendit de tout son long derrire une tabatire qui se trouvait sur
la table; de l, il pouvait admirer  son aise l'exquise petite
demoiselle qui continuait  se tenir debout sur une jambe sans perdre
l'quilibre.

Lorsque la soire s'avana, tous les autres soldats rintgrrent leur
bote et les gens de la maison allrent se coucher. Alors les jouets se
mirent  jouer  la visite,  la guerre, au bal.

Les soldats de plomb s'entrechoquaient bruyamment dans la bote, ils
voulaient tre de la fte, mais n'arrivaient pas  soulever le
couvercle. Le casse-noisettes faisait des culbutes et la craie
batifolait sur l'ardoise. Au milieu de ce tapage, le canari s'veilla et
se mit  gazouiller et cela en vers, s'il vous plat. Les deux seuls 
ne pas bouger de leur place taient le soldat de plomb et la petite
danseuse, elle toujours droite sur la pointe des pieds, les deux bras
levs; lui, bien ferme sur sa jambe unique. Pas un instant il ne la
quittait des yeux. L'horloge sonna minuit. Alors, clac! le couvercle de
la tabatire sauta, il n'y avait pas le moindre brin de tabac dedans
(c'tait une attrape), mais seulement un petit diable noir.

--Soldat de plomb, dit le diablotin, veux-tu bien mettre tes yeux dans
ta poche? Mais le soldat de plomb fit semblant de ne pas entendre.

--Attends voir seulement jusqu' demain, dit le diablotin.

Le lendemain matin, quand les enfants se levrent, le soldat fut plac
sur la fentre. Tout  coup--par le fait du petit diable ou par suite
d'un courant d'air--, la fentre s'ouvrit brusquement, le soldat piqua,
tte la premire, du troisime tage. Quelle quipe! Il atterrit la
jambe en l'air, tte en bas, sur sa casquette, la baonnette fiche
entre les pavs.

La servante et le petit garon descendirent aussitt pour le chercher.
Ils marchaient presque dessus, mais ne le voyaient pas. Bien sr! Si le
soldat de plomb avait cri: Je suis l, ils l'auraient dcouvert. Mais
lui ne trouvait pas convenable de crier trs haut puisqu'il tait en
uniforme.

La pluie se mit  tomber de plus en plus fort, une vraie trombe! Quand
elle fut passe, deux gamins des rues arrivrent.

--Dis donc, dit l'un d'eux, voil un soldat de plomb, on va lui faire
faire un voyage. D'un journal, ils confectionnrent un bateau, placrent
le soldat au beau milieu, et le voil descendant le ruisseau, les deux
garons courant  ct et battant des mains. Dieu! Quelles vagues dans
ce ruisseau! Et quel courant! Bien sr, il avait plu  verse! Le bateau
de papier montait et descendait et tournoyait sur lui-mme  faire
trembler le soldat de plomb, mais il demeurait stoque, sans broncher,
et regardait droit devant lui, l'arme au bras.

Soudain le bateau entra sous une large planche couvrant le ruisseau. Il
y faisait aussi sombre que s'il avait t dans sa bote.

O cela va-t-il me mener? pensa-t-il. C'est srement la faute du diable
de la bote. Hlas! Si la petite demoiselle tait seulement assise 
ct de moi dans le bateau, j'accepterais bien qu'il y ft deux fois
plus sombre.

 ce moment surgit un gros rat d'gout qui habitait sous la planche.

--Passeport! cria-t-il, montre ton passeport, vite!

Le soldat de plomb demeura muet, il serra seulement un peu plus fort son
fusil. Le bateau continuait sa course et le rat lui courait aprs en
grinant des dents et il criait aux pingles et aux brins de paille en
drive.

--Arrtez-le, arrtez-le, il n'a pas pay de douane, ni montr son
passeport!

Mais le courant devenait de plus en plus fort. Dj, le soldat de plomb
apercevait la clart du jour l o s'arrtait la planche, mais il
entendait aussi un grondement dont mme un brave pouvait s'effrayer. Le
ruisseau, au bout de la planche, se jetait droit dans un grand canal.
C'tait pour lui aussi dangereux que pour nous de descendre en bateau
une longue chute d'eau.

Il en tait maintenant si prs que rien ne pouvait l'arrter. Le bateau
fut projet en avant, le pauvre soldat de plomb se tenait aussi raide
qu'il le pouvait, personne ne pourrait plus tard lui reprocher d'avoir
seulement clign des yeux. L'esquif tournoya deux ou trois fois,
s'emplit d'eau jusqu'au bord, il allait sombrer. Le soldat avait de
l'eau jusqu'au cou et le bateau s'enfonait toujours davantage, le
papier s'amollissait de plus en plus, l'eau passa bientt par-dessus la
tte du navigateur. Alors, il pensa  la ravissante petite danseuse
qu'il ne reverrait plus jamais, et  ses oreilles tinta la chanson:

Tu es en grand danger, guerrier!

Tu vas souffrir la malemort!

Le papier se dchira, le soldat passa au travers... mais, au mme
instant, un gros poisson l'avala.

Non! Ce qu'il faisait sombre l-dedans! Encore plus que sous la planche
du ruisseau, et il tait bien  l'troit, notre soldat, mais toujours
stoque il resta couch de tout son long, l'arme au bras.

Le poisson s'agitait, des secousses effroyables le secouaient. Enfin, il
demeura parfaitement tranquille, un clair sembla le traverser. Puis, la
lumire l'inonda d'un seul coup et quelqu'un cria:

Un soldat de plomb!

Le poisson avait t pch, apport au march, vendu, mont  la cuisine
o la servante l'avait ouvert avec un grand couteau. Elle saisit entre
deux doigts le soldat par le milieu du corps et le porta au salon o
tout le monde voulait voir un homme aussi remarquable, qui avait voyag
dans le ventre d'un poisson, mais lui n'tait pas fier. On le posa sur
la table....

Comme le monde est petit!... Il se retrouvait dans le mme salon o il
avait t primitivement, il revoyait les mmes enfants, les mmes jouets
sur la table, le chteau avec l'exquise petite danseuse toujours debout
sur une jambe et l'autre dresse en l'air; elle aussi tait stoque.

Le soldat en tait tout mu, il allait presque pleurer des larmes de
plomb, mais cela ne se faisait pas... il la regardait et elle le
regardait, mais ils ne dirent rien. Soudain, un des petits garons prit
le soldat et le jeta dans le pole sans aucun motif, srement encore
sous l'influence du diable de la tabatire. Le soldat de plomb tout
bloui sentait en lui une chaleur effroyable. tait-ce le feu ou son
grand amour? Il n'avait plus ses belles couleurs, tait-ce le voyage ou
le chagrin? Il regardait la petite demoiselle et elle le regardait, il
se sentait fondre, mais stoque, il restait debout, l'arme au bras.
Alors, la porte s'ouvrit, le vent saisit la danseuse et, telle une
sylphide, elle s'envola directement dans le pole prs du soldat. Elle
s'enflamma... et disparut. Alors, le soldat fondit, se rduisit en un
petit tas, et lorsque la servante, le lendemain, vida les cendres, elle
y trouva comme un petit coeur de plomb. De la danseuse, il ne restait
rien que la paillette, toute noircie par le feu, noire comme du charbon.




La tirelire


Il y avait une quantit de jouets dans la chambre d'enfants. Tout en
haut de l'armoire trnait la tirelire sous la forme d'un cochon en terre
cuite; il avait naturellement une fente dans le dos, et cette fente
avait t largie  l'aide d'un couteau pour pouvoir y glisser aussi de
grosses pices. On en avait dj gliss deux dedans, en plus de
nombreuses menues monnaies.

Le cochon tait si bourr que l'argent ne pouvait plus tinter dans son
ventre et c'est bien le maximum de ce que peut esprer un
cochon-tirelire. Il se tenait tout en haut de l'armoire et regardait les
jouets en bas, dans la chambre; il savait bien qu'avec ce qu'il avait
dans le ventre il aurait pu les acheter tous et cela lui donnait quelque
orgueil.

Les autres le savaient aussi mme s'ils n'en parlaient pas, ils avaient
d'autres sujets de conversation. Le tiroir de la commode tait
entrouvert et une poupe un peu vieille et le cou raccommod regardait
au-dehors. Elle dit:

--Je propose de jouer aux grandes personnes, ce sera une occupation!

Alors, il y eut tout un remue-mnage, les tableaux eux-mmes se
retournrent contre le mur ils savaient pourtant qu'ils avaient un
envers--mais ce n'tait pas pour protester.

On tait au milieu de la nuit; la lune, dont les rayons entraient par la
fentre, offrait un clairage gratuit. Le jeu allait commencer et tous
taient invits, mme la voiture de poupe bien qu'elle appartnt aux
jouets dits vulgaires.

Chacun est utile  sa manire, disait-elle; tout le monde ne peut pas
appartenir  la noblesse, il faut bien qu'il y en ait qui travaillent.

Le cochon-tirelire seul reut une invitation crite. On craignait que,
plac si haut, il ne pt entendre une invitation orale. Il se jugea trop
important pour donner une rponse et ne vint pas. S'il voulait prendre
part au jeu, ce serait de l-haut, chez lui; les autres s'arrangeraient
en consquence. C'est ce qu'ils firent.

Le petit thtre de marionnettes fut mont de sorte qu'il pt le voir
juste de face. Il devait y avoir d'abord une comdie, puis le th,
ensuite des exercices intellectuels. Mais c'est par ceux-ci qu'on
commena tout de suite.

Le cheval  bascule parla d'entranement et de pur-sang, la voiture de
poupe de chemins de fer et de traction  vapeur: cela se rapportait
toujours  leur spcialit. La pendule parla politique--tic, tac--elle
savait quelle heure elle avait sonn, mais les mauvaises langues
disaient qu'elle ne marchait pas bien.

La canne se tenait droite, fire de son pied ferr et de son pommeau
d'argent; sur le sofa s'talaient deux coussins brods, ravissants mais
stupides. La comdie pouvait commencer.

Tous taient assis et regardaient. On les pria d'applaudir, de claquer
ou de gronder suivant qu'ils seraient satisfaits ou non. La cravache
dclara qu'elle ne claquait jamais pour les vieux, mais seulement pour
les jeunes non encore fiancs.

--Moi, j'clate pour tout le monde, dit le ptard.

--tre l ou ailleurs... dclarait le crachoir. Et c'tait bien
l'opinion de tous sur cette ide de jouer la comdie.

La pice ne valait rien, mais elle tait bien joue. Les acteurs
prsentaient toujours au public leur ct peint, ils taient faits pour
tre vue de face, pas de dos. Tous jouaient admirablement, tout  fait
en avant et mme hors du thtre, car leurs fils taient trop longs,
mais ils n'en taient que plus remarquables.

La poupe raccommode tait si mue qu'elle se dcolla et le
cochon-tirelire, boulevers  sa faon, dcida de faire quelque chose
pour l'un des acteurs, par exemple: le mettre sur son testament pour
qu'il soit couch prs de lui dans un monument funraire quand le moment
serait venu.

Tous taient enchants, de sorte qu'on renona au th et on s'en tint 
l'intellectualit. On appelait cela jouer aux grandes personnes et
c'tait sans mchancet puisque ce n'tait qu'un jeu. Chacun ne pensait
qu' soi-mme et aussi  ce que pensait le cochon-tirelire et lui
pensait plus loin que les autres:  son testament et  son enterrement.
Quand en viendrait l'heure? Toujours plus tt qu'on ne s'y attend....

Patatras! Le voil tomb de l'armoire. Le voil gisant par terre en
mille morceaux; les pices dansent et sautent  travers la pice, les
plus petites ronflent, les plus grandes roulent, surtout le daler
d'argent qui avait tant envie de voir le monde. Il y alla, bien sr;
toutes les pices y allrent, mais les restes du cochon allrent dans la
poubelle.

Le lendemain, sur l'armoire, se tenait un nouveau cochon-tirelire en
terre vernie.

Il ne contenait encore pas la moindre monnaie, et rien ne tintait en
lui. En cela, il ressemblait  son prdcesseur. Il n'tait qu'un
commencement et, pour nous, ce sera la fin du conte.




La vieille maison


Au beau milieu de la rue se trouvait une antique maison, elle avait plus
de trois cents ans: c'est l ce qu'on pouvait lire sur la grande poutre,
o au milieu de tulipes et de guirlandes de houblon tait grave l'anne
de la construction. Et on y lisait encore des versets tirs de la Bible
et des bons auteurs profanes; au-dessus de chaque fentre taient
sculptes des figures qui faisaient toute espce de grimaces. Chacun des
tages avanait sur celui d'en dessous; le long du toit courait une
gouttire, orne de gros dragons, dont la gueule devait cracher l'eau
des pluies; mais elle sortait aujourd'hui par le ventre de la bte; par
suite des ans, il s'tait fait des trous dans la gouttire.

Toutes les autres maisons de la rue taient neuves et belles  la mode
rgnante; les carreaux de vitre taient grands et toujours bien propres;
les murailles taient lisses comme du marbre poli. Ces maisons se
tenaient bien droites sur leurs fondations, et l'on voyait bien  leur
air qu'elles n'entendaient rien avoir de commun avec cette construction
des sicles barbares.

N'est-il pas temps, se disaient-elles, qu'on dmolisse cette btisse
suranne, dont l'aspect doit scandaliser tous les amateurs du beau?
Voyez donc toutes ces moulures qui s'avancent et qui empchent que de
nos fentres on distingue ce qui se passe dans la baraque. Et l'escalier
donc qui est aussi large que si c'tait un chteau! que d'espace perdu!
Et cette rampe en fer forg, est-elle assez prtentieuse! Comme ceux qui
s y appuient doivent avoir froid aux mains! Comme tout cela est
sottement imagin!

Dans une des maisons neuves, bien propres, d'un got bien prosaque,
celle qui tait juste en face, se tenait souvent  la fentre un petit
garon aux joues fraches et roses; ses yeux vifs brillaient
d'intelligence. Lui, il aimait  contempler la vieille maison; elle lui
plaisait beaucoup, qu'elle ft claire par le soleil ou par la lune. Il
pouvait rester des heures  la considrer, et alors il se reprsentait
les temps o, comme il l'avait vu sur une vieille gravure, toutes les
maisons de la rue taient construites dans ce mme style, avec des
fentres en ogive, des toits pointus, un grand escalier menant  la
porte d'entre, des dragons et autres terribles gargouilles tout autour
des gouttires; et, au milieu de la rue, passaient des archers, des
soldats en cuirasse, arms de hallebardes.

C'tait vraiment une maison qu'on pouvait contempler pendant des heures.
Il y demeurait un vieillard qui portait des culottes de peau et un habit
 grands boutons de mtal, tout  fait  l'ancienne mode; il avait aussi
une perruque, mais une perruque qui paraissait bien tre une perruque,
et qui ne servait pas  simuler habilement de vrais cheveux. Tous les
matins, un vieux domestique venait, nettoyait, faisait le mnage et les
commissions, puis s'en allait.

Le vieillard  culottes de peau habitait tout seul la vieille maison.
Parfois il s'approchait de la fentre; un jour, le petit garon lui fit
un gentil signe de tte en forme de salut; le vieillard fit de mme; le
lendemain ils se dirent de nouveau bonjour, et bientt ils furent une
paire d'amis, sans avoir jamais chang une parole.

Le petit garon entendit ses parents se dire: Le vieillard d'en face a
de bien grandes richesses; mais c'est affreux comme il vit isol de tout
le monde.

Le dimanche d'aprs, l'enfant enveloppa quelque chose dans un papier,
sortit dans la rue et accostant le vieux domestique qui faisait les
commissions, il lui dit: coute! Veux-tu me faire un plaisir et donner
cela de ma part  ton matre? J'ai deux soldats de plomb; en voil un;
je le lui envoie pour qu'il ait un peu de socit; je sais qu'il vit
tellement isol de tout le monde, que c'est lamentable.

Le vieux domestique sourit, prit le papier et porta le soldat de plomb 
son matre. Un peu aprs, il vint trouver les parents, demandant si le
petit garon ne voulait pas venir rendre visite au vieux monsieur. Les
parents donnrent leur permission, et le petit partit pour la vieille
maison.

Les trompettes sculptes sur la porte, ma foi, avaient les joues plus
bouffies que d'ordinaire, et si on avait bien prt l'oreille, on les
aurait entendus, qui soufflaient dans leurs instruments:
Schnetterendeng! Ta-ra-ra-ta: le voil, le voil, le petit
schnetterendeng!

La grande porte s'ouvrit. Le vestibule tait tout garni de vieux
portraits de chevaliers revtus de cuirasses, de chtelaines en robes de
damas et de brocart; l'enfant crut entendre les cuirasses rsonner et
les robes rendre un lger froufrou. Il arriva  un grand escalier, avec
une belle rampe en fer tout ouvrage, et orne de grosses boules de
cuivre, o on pouvait se mirer; elles brillaient comme si on venait de
les nettoyer pour fter la visite du petit garon, la premire depuis
tant d'annes.

Aprs avoir mont bien des marches, l'enfant aperut, donnant sur une
vaste cour, un grand balcon; mais les planches avaient des fentes et des
trous en quantit; elles taient couvertes de mousse, d'herbe, de sedum,
et toute la cour et les murailles taient de mme vertes de plantes
sauvages qui poussaient l sans que personne s'en occupt. Sur le balcon
se trouvaient de grands pots de fleurs, en vieille et prcieuse faence;
ils avaient la forme de ttes fantastiques,  oreilles d'ne en guise
d'anses; il y poussait des plantes rares; c'taient des touffes de
feuilles, sans presque aucune fleur. Il y avait l un pot d'oeillet tout
en verdure, et il chantait  voix basse: Le vent m'a caress, le soleil
m'a donn une petite fleur, une petite fleur pour dimanche.

Ensuite, le petit garon passa par une grande salle; les murs taient
recouverts de cuir gaufr,  fleurs et arabesques toutes dores, mais
ternies par le temps.

La dorure passe, le cuir reste, marmottaient les murailles.

Puis l'enfant fut conduit dans la chambre o se tenait le vieux
monsieur, qui l'accueillit avec un doux sourire, et lui dit: Merci pour
le soldat de plomb, mon petit ami; et merci encore de ce que tu es venu
me voir.

Et les hauts fauteuils en chne, les grandes armoires et les autres
meubles en bois des les craquaient, et disaient: knick, knack, ce qui
pouvait bien vouloir dire: Bien le bonjour!

 la muraille pendait un tableau, reprsentant une belle dame, jeune, au
visage gracieux et avenant; elle tait habille d'une robe vaste et
raide, tenue par des paniers; ses cheveux taient poudrs. De ses doux
yeux elle regardait l'enfant.

Qui cela peut-il donc tre; dit-il. D'o vient cette belle madame?

--De chez le marchand de bric--brac, rpondit le vieux monsieur. Il a
souvent des portraits  vendre et pas chers. Les originaux sont morts et
enterrs; personne ne s'occupe d'eux. Cette dame, je l'ai connue toute
jeune; voil un demi-sicle qu'elle a quitt ce monde; j'ai retrouv son
portrait chez le marchand et je l'ai achet.

Au-dessous du portrait, se trouvait sous verre un bouquet de fleurs
fanes; elles avaient tout l'air d'avoir t cueillies juste cinquante
ans auparavant.

On dit chez nous, reprit l'enfant, que tu es toujours seul, et que cela
fait de la peine, rien que d'y penser.

--Mais pas tant que cela, dit le vieux monsieur. Je reois la visite de
mes penses d'autrefois, et je revois passer devant moi tous ceux que
j'ai connus. Et, maintenant, toi tu es venu me rendre visite; je me sens
trs heureux.

Il tira alors d'une armoire un grand livre  images, et les montra au
petit garon; c'taient des ftes et processions des sicles passs;
d'normes carrosses tout dors, des soldats qui ressemblaient au valet
de trfle de nos cartes; des bourgeois, habills tous diffremment selon
leurs mtiers et professions. Les tailleurs avaient une bannire o se
voyaient des ciseaux, tenus par deux lions; celle des cordonniers
reprsentait un aigle  deux ttes, parce que chez eux il faut toujours
la paire. Oui, c'taient de fameuses images, et le petit s'en amusait
tout plein.

Le vieux monsieur alors alla chercher dans l'office des gteaux, des
confitures, des fruits. Qu'on tait bien dans cette vieille maison!

Je n'y tiens plus, s'cria tout  coup le soldat de plomb qui tait sur
la chemine. Non, c'est par trop triste ici, celui qui a got de la vie
de famille ne peut s'habituer  une pareille solitude. J'en ai assez. Le
jour dj ne semble pas vouloir finir; mais la soire sera encore plus
affreuse. Ce n'est pas comme chez toi, mon matre; ton pre et ta mre
causent joyeusement; toi et tes frres et soeurs vous faites un
dlicieux tapage d'enfer. On se sent vivre au milieu de ce bruit. Le
vieux, ici, jamais on ne lui donne de baisers, ni d'arbre de Nol. On
lui donnera un jour un cercueil et ce sera fini. Non, j'en ai assez.

--Il ne faut pas voir les choses du mauvais ct, rpondit le petit
garon.  moi, tout ici me parat magnifique, et encore n'ai-je pas vu
toutes les belles choses que les vieux souvenirs font passer devant les
yeux du matre de cans.

--Moi non plus, je ne les aperois, ni ne les verrai jamais, reprit le
soldat de plomb. Je te prie, emporte-moi.

--Non, dit le petit, il faut que tu restes pour tenir compagnie  ce bon
vieux monsieur.

Le vieillard, qui paraissait tout rajeuni et avait l'air tout heureux,
revint avec d'excellents gteaux, des confitures dlicieuses, des
pommes, des noix et autres friandises; il plaa tout devant son petit
ami, qui, ma foi, ne pensa plus aux peines du soldat de plomb.

L'enfant retourna chez lui, s'tant diverti  merveille. Le lendemain,
il tait  sa fentre, et il fit un signe de tte au vieux monsieur, qui
le lui rendit en souriant. Une neuvaine se passa, et alors on revint
prendre le petit garon pour le mener  la vieille maison.

Les trompettes entonnrent leur _schnetterendeng_, _ta-ta-ra-ta_. Les
chevaliers et les belles dames se penchrent hors de leur cadre pour
voir passer ce petit tre, si jeune; les fauteuils dbitrent leur
_knik-knak_; le cuir des murailles dclara qu'il tait plus durable que
la dorure; enfin tout se passa comme la premire fois; rien ne changeait
dans la vieille maison.

Oh! Que je me sens malheureux, s'cria le soldat de plomb. C'est 
prir ici. Laisse-moi plutt partir pour la guerre, duss-je y perdre
bras et jambes, ce serait au moins un changement. Oh, emmne-moi!
Maintenant je sais ce que c'est que de recevoir la visite de ses vieux
souvenirs, et ce n'est pas amusant du tout  la longue.

Je vous revoyais tous  la maison, comme si j'tais encore au milieu de
vous. C'tait un dimanche matin, et vous autres enfants vous tiez
runis, et les mains jointes vous chantiez un psaume; ton pre et ta
mre coutaient pieusement. Voil que la porte s'ouvre et que ta petite
soeur Maria, qui n'a que deux ans, fait son entre. Elle est si vive et
elle est toujours prte  danser quand elle entend n'importe quelle
musique. Cette fois vos chants la mirent en mouvement, mais cela
n'allait gure en mesure; la mlodie marchait trop lentement; l'enfant
levait sa petite jambe, mais il lui fallait la tenir trop longtemps en
l'air; cependant elle dandinait comme elle pouvait de la tte. Vous
gardiez votre srieux, c'tait pourtant bien difficile. Moi, je ris
tant, qu'au moment o une grosse voiture vint branler la maison, je
perdis l'quilibre et je tombai  terre, j'en ai encore une bosse. Cela
me fit bien mal; mais j'aimerais encore mieux tomber dix fois par jour,
chez vous, que de rester ici, hant par ces vieux souvenirs.

Dis-moi, chantez-vous encore les dimanches? Raconte-moi quelque chose de
la petite Maria! Et mon bon camarade, l'autre soldat de plomb? Doit-il
tre heureux, lui! Ne pourrait-il pas venir me relever de faction? Oh,
emmne-moi!

--Tu n'es plus  moi, rpondit le petit garon. Tu sais bien que je t'ai
donn en cadeau au vieux monsieur. Il faut te faire une raison.

Cette fois le vieillard montra  son petit ami des cassettes o il y
avait toutes sortes de jolis bibelots des temps passs; des cartes 
jouer, grandes et toutes dores, comme on n'en voit mme plus chez le
roi. Le vieux monsieur ouvrit le clavecin, qui,  l'intrieur, tait
orn de fines peintures, de beaux paysages avec des bergers et des
bergres; il joua un ancien air; l'instrument n'tait gure d'accord, et
les sons taient comme enrous. Mais on aurait dit que le portrait de la
belle dame, celui qui avait t achet chez le marchand de bric--brac,
s'animait en entendant cette antique mlodie; le vieux monsieur la
regardait, ses yeux brillaient comme ceux d'un jeune homme; un doux
sourire passa sur ses lvres.

Je veux partir en guerre, en guerre!, s'cria le soldat de plomb de
toutes ses forces; mais,  ce moment, le vieux monsieur vint prendre
quelque chose sur la chemine et il renversa le soldat qui roula par
terre. O tait-il tomb? Le vieillard chercha, le petit garon chercha;
ils ne purent le trouver. Disparu le soldat de plomb!Je le retrouverai
demain, dit le vieux monsieur. Mais, jamais, il ne le revit. Le
plancher tait rempli de fentes et de trous; le soldat avait pass 
travers, et il gisait l, sous les planches, comme enterr vivant.

Malgr cet incident la journe se passa gaiement, et, le soir, le petit
garon rentra chez lui. Des semaines s'coulrent, et l'hiver arriva.
Les fentres taient geles, et l'enfant tait oblig de souffler
longtemps sur les carreaux, pour y faire un rond par lequel il pt
apercevoir la vieille maison. Les sculptures de la porte, les tulipes,
les trompettes, on les voyait  peine, tant la neige les recouvrait. La
vieille maison paraissait encore plus tranquille et silencieuse que
d'ordinaire; et, en effet, il n'y demeurait absolument plus personne: le
vieux monsieur tait mort, il s'tait doucement teint.

Le soir, comme c'tait l'usage dans le pays, une voiture tendue de noir
s'arrta devant la porte; on y plaa un cercueil, qu'on devait porter
bien loin, pour le mettre dans un caveau de famille. La voiture se mit
en marche; personne ne suivait que le vieux domestique; tous les amis du
vieux monsieur taient morts avant lui. Le petit garon pleurait, et il
envoyait de la main des baisers d'adieu au cercueil.

Quelques jours aprs, la vieille maison fut pleine de monde, on y
faisait la vente de tout ce qui s'y trouvait. Et, de la fentre, le
petit garon vit partir, dans tous les sens, les chevaliers, les
chtelaines, les pots de fleurs en faence, les fauteuils qui poussaient
des _knik-knak_ plus forts que jamais. Le portrait de la belle dame
retourna chez le marchand de bric--brac; si vous voulez le voir, vous
le trouverez encore chez lui; personne ne l'a achet, personne n'y a
fait attention.

Au printemps, on dmolit la vieille maison. Ce n'est pas dommage qu'on
fasse disparatre cette antique baraque, dirent les imbciles, et ils
taient nombreux comme partout. Et, pendant que les maons donnaient des
coups de pioche, qui fendaient le coeur du petit garon, on voyait, de
la rue, pendre des lambeaux de la tapisserie en cuir dor, et les
tulipes volaient en clats, et les trompettes tombaient par terre,
lanant un dernier _schnetterendeng_.

Enfin, on enleva tous les dcombres et on construisit une grande belle
maison  larges fentres et  murailles bien lisses, proprement peintes
en blanc. Par devant, on laissa un espace pour un gentil petit jardin
qui, sur la rue, tait entour d'une jolie grille neuve: Que tout cela
a bonne faon! disaient les voisins. Dans le jardin, il y avait des
alles bien droites, et des massifs bien ronds; les plantes taient
alignes au cordeau, et ne poussaient pas  tort et  travers comme
autrefois, dans la cour de la vieille maison.

Les gens s'arrtaient  la grille et regardaient avec admiration. Les
moineaux par douzaines, perchs sur les arbustes et la vigne vierge qui
couvrait les murs de ct babillaient de toutes sortes de choses, mais
pas de la vieille maison; aucun d'eux ne l'avait jamais vue: car il
s'tait pass, depuis lors, bien du temps, oui, tant d'annes que, dans
l'intervalle, le petit garon tait devenu un homme, et un homme
distingu qui faisait la joie de ses vieux parents.

Il s'tait mari et il habitait, avec sa jeune femme, justement la belle
maison dont nous venons de parler.

Un jour, ils taient dans le jardin, et la jeune dame plantait une fleur
des champs qu'elle avait rapporte de la promenade, et qu'elle trouvait
aussi belle qu'une fleur de serre. Elle raffermissait, de ses petites
mains, la terre autour de la racine, lorsqu'elle se sentit comme pique
aux doigts.

Ae! s'crie-t-elle, et elle aperoit quelque chose qui brille.
Qu'tait-ce? Devinez-vous? C'tait le soldat de plomb, que le vieux
monsieur avait cherch vainement et qui tait tomb l pendant les
dmolitions, se trouvait sous terre depuis tant d'annes.

La jeune dame le retira, et, sans lui en vouloir de ce qu'il l'avait
pique, elle le nettoya avec une feuille humide de rose, et le scha
avec son mouchoir fin, qui sentait bon. Et le soldat de plomb tait bien
aise, comme s'il se rveillait d'un long vanouissement.

Laisse-moi le voir, dit le jeune homme, en souriant. Puis il hocha la
tte et continua: Non, ce ne peut pas tre le mme; mais il me rappelle
un autre soldat de plomb que j'avais lorsque j'tais petit.

Et il raconta l'histoire de la vieille maison, et du vieux monsieur,
auquel il avait envoy, pour lui tenir compagnie, son soldat de plomb.
La jeune dame fut touche jusqu'aux larmes de ce rcit, surtout quand il
fut question du portrait qui avait t achet chez le marchand de
bric--brac.

Il serait cependant possible, dit-elle, que ce ft le mme soldat de
plomb. Je veux le garder avec soin; il me rappellera ce que tu viens de
me conter. Tu me conduiras, n'est-ce pas, sur la tombe du vieux
monsieur?

--Je ne sais pas o elle se trouve, rpondit-il; j'ai demand  la voir,
personne n'a pu me l'indiquer. Tous ses amis taient morts. Je sais
seulement que c'est trs loin d'ici; au moment o on a emport le
cercueil, je n'ai pas questionn; j'tais trop petit pour aller si loin
y porter des fleurs.

--Oh! Comme il a t seul, dans sa tombe galement! dit la dame,
personne n'en aura pris soin.

--Moi aussi, j'ai t longtemps bien seul, se dit le soldat de plomb;
mais, quelle compensation aujourd'hui; je ne suis pas oubli!

Comme la dame l'emportait dans la maison, il jeta un dernier regard sur
l'endroit o il tait rest tant d'annes; que vit-il, ressemblant  de
la vulgaire terre? Un morceau de la belle tapisserie. La dorure, elle,
avait entirement disparu. Et, de sa fine oreille, le soldat entendit un
murmure o il distinguait ces paroles:

La dorure passe, mais le cuir reste.

S'il avait pu, il aurait volontiers hauss les paules; chez lui,
couleur et dorure taient restes.




Le vieux rverbre


Il tait une fois un honnte vieux rverbre qui avait rendu de bons et
loyaux services pendant de longues, longues annes, et on s'apprtait 
le remplacer. C'tait le dernier soir qu'il tait sur son poteau et
clairait la rue; il se sentit un peu comme un vieux figurant de ballet
qui danse pour la dernire fois et sait que ds le lendemain il sera mis
au rancart. Le rverbre redoutait terriblement ce lendemain. Il savait
qu'on l'amnerait  la mairie o trente-six sages de la ville
l'examineraient pour dcider s'il tait encore bon pour le service ou
pas. C'est l qu'on dciderait s'il devait clairer un pont ou une usine
 la campagne. Il se pouvait aussi qu'on l'envoyt directement dans une
fonderie pour l'y faire fondre et dans ce cas il pouvait devenir
vraiment n'importe quoi d'autre.

Quel que ft son sort, il ferait ses adieux au vieux gardien de nuit et
 sa femme. Il les considrait comme sa propre famille. Il tait devenu
rverbre en mme temps que l'homme tait devenu veilleur de nuit. La
femme,  l'poque, avait un comportement altier et ne s'occupait du
rverbre que le soir, quand elle passait par l, mais jamais dans la
journe. Au cours des dernires annes, depuis qu'ils avaient vieilli
tous les trois, le veilleur, sa femme et le rverbre, la femme du
veilleur s'en occupait elle aussi, nettoyait la lampe et y versait de
l'huile. C'taient de braves gens, l'un comme l'autre.

Ainsi le rverbre tait dans la rue pour son dernier soir et demain il
irait  la mairie. Ces deux sombres penses le hantaient et vous vous
imaginez sans doute comment il brlait. Mais d'autres ides encore lui
passaient par la tte. Il ne lui viendrait jamais  l'esprit d'en parler
 haute voix, car c'tait un rverbre bien lev qui ne voulait blesser
personne. Mais que de souvenirs! Par moments, sa flamme montait
brusquement, comme si le rverbre avait soudainement senti: Oui, il y a
quelqu'un qui se souvient de moi. Par exemple ce beau garon
autrefois.... Oh, oui, bien des annes ont pass depuis! Il tait venu
vers moi avec une lettre sur papier rose ple, si fin et  bordure
dore, et si joliment crite; c'tait une criture de femme. Il lut la
lettre deux fois puis l'embrassa. Ensuite, il leva la tte, me regarda
et ses yeux disaient: Je suis le plus heureux des hommes! Oui, lui et
moi, nous tions les seuls  savoir ce que la premire lettre de sa
bien-aime contenait.... Je me rappelle aussi d'une autre paire d'yeux;
c'est curieux comme mes penses sautent d'un sujet  l'autre. Un
magnifique cortge funbre passa dans la rue. Dans le cercueil gisait,
sur la voiture couverte de soie, une jeune et jolie femme. Que de
fleurs, de couronnes et de torches brlantes! J'en fus presque souffl.
Sur le trottoir il y avait plein de gens qui suivaient lentement le
cortge. Lorsque les torches furent hors de vue, je regardai autour de
moi, un homme se tenait encore l et pleurait. Jamais je n'oublierai la
tristesse de ces yeux qui me regardaient!

Des penses diverses venaient ainsi au vieux rverbre qui clairait la
rue ce soir pour la dernire fois. Le factionnaire que l'on relve
connat la personne qui va le remplacer et peut mme changer quelques
paroles avec elle. Le rverbre ne savait pas qui allait le remplacer et
pourtant, il tait  mme de donner  son remplaant quelques bons
conseils, sur la pluie et la rouille par exemple ou sur la lune qui
claire le trottoir ou encore sur la direction du vent.

Trois candidats s'taient prsents sur le bord de la rigole, croyant
que c'tait le rverbre lui-mme qui attribuait l'emploi. Le premier
tait une tte de hareng. Comme elle luisait dans l'obscurit elle
pensait que si c'tait elle qui montait sur le poteau, cela ferait
conomiser de l'huile. Le deuxime tait un morceau de bois pourri, qui
brillait lui aussi, et certainement bien mieux que n'importe quelle
morue sale, comme il le fit entendre. D'autre part, il tait le dernier
morceau d'un arbre qui avait t autrefois la gloire de la fort. Le
troisime tait un ver luisant. Le rverbre ne savait pas d'o il tait
venu, mais il tait l, et mme si bien l, qu'il luisait. Mais la tte
de hareng et le bois pourri jurrent qu'il ne luisait que de temps en
temps et que ds lors il ne pouvait tre pris en considration. Le vieux
rverbre dit qu'aucun d'eux n'clairait assez pour tre rverbre.
videmment, ils ne voulurent pas l'admettre, et lorsqu'ils apprirent que
le rverbre lui-mme ne pouvait attribuer sa fonction  personne, ils
se rjouirent et dirent qu'ils en taient trs heureux puisque de toute
faon le rverbre tait vraiment bien trop snile et donc incapable de
choisir son remplaant.

 ce moment, le vent arriva du coin de la rue, il passa au travers de la
mitre du vieux rverbre et lui dit:

--Comment, j'apprends que tu vas partir demain? Je te vois donc ici ce
soir pour la dernire fois? Il faut absolument que je te fasse un
cadeau! Je vais souffler de l'air en toi et tu te rappelleras ensuite
nettement ce que tu auras vu et entendu; tu auras la tte si claire que
tu entendras tout ce que l'on dira ou lira.

--C'est formidable, marmonna le vieux rverbre, merci beaucoup. Pourvu
seulement que je ne sois pas fondu!

--Tu ne le seras pas encore, le rassura le vent. Je te rafrachirai
maintenant la mmoire, et si on t'offre plusieurs petits cadeaux de ce
genre, tu auras une vieillesse plutt gaie.

--Pourvu que je ne sois pas fondu, rpta le rverbre. Est-ce que dans
ce cas l aussi, je me rappellerai tout?

--Vieux rverbre, sois raisonnable, souffla le vent.

La lune apparut  cet instant.

--Et vous, que donnez-vous? demanda le vent.

--Je ne donnerai rien, rpondit la lune. Je suis sur le dclin. Les
rverbres n'ont jamais lui pour moi, c'est toujours moi qui ai lui pour
eux.

La lune se cacha derrire les nuages, elle ne voulait pas tre ennuye.
Une goutte d'eau tomba alors directement sur la mitre du rverbre. On
aurait pu penser qu'elle venait du toit, mais la goutte expliqua qu'elle
tait un cadeau envoy par les nuages gris, et un cadeau peut-tre
meilleur que tous les autres.

--Je pntrerai en toi et tu auras la facult, une nuit, quand tu le
souhaiteras, de rouiller, de t'effondrer et de devenir poussire.

Mais le rverbre trouva que c'tait un bien mauvais cadeau et le vent
fut du mme avis:

--N'aurais-tu rien de mieux  proposer? Souffla-t-il de toutes ses
forces.

 cet instant, ils virent une toile filante suivie d'une longue et fine
trane.

--Qu'est-ce que c'tait? s'cria la tte de hareng. N'tait-ce pas une
toile? Je pense qu'elle est entre directement dans le rverbre! Si
cet emploi est convoit par de si importants personnages, il n'y a pas
de place pour moi.

L-dessus, elle s'en alla et les autres aussi. Le vieux rverbre brilla
soudain avec une force tonnante:

--Quel beau cadeau! Moi, pauvre vieux rverbre, remarqu par ces
toiles tincelantes qui m'avaient toujours tellement ravi et qui
brillent avec tant d'clat. Moi-mme je n'ai jamais russi  briller si
fort malgr tous mes efforts, et j'aurais pourtant tant voulu! Elles
m'ont envoy une des leurs avec un cadeau, et dsormais tout ce que je
me rappellerai et tout ce que moi-mme verrai nettement, pourra tre vu
galement par tous ceux que j'aime. Et c'est cela le vrai bonheur, car
si je n'ai personne avec qui la partager, ma joie n'est pas complte.

--C'est en effet une ide trs estimable, dit le vent. Mais tu n'as pas
l'air de savoir que pour cela il te faudrait une bougie de cire. Si
aucune bougie n'est allume en toi, personne n'y verra rien. Et cela,
les petites toiles n'y ont pas song. Elles pensent sans doute que tout
ce qui brille a au moins une bougie  l'intrieur. Mais je suis fatigu,
dclara le vent. Je vais me coucher.

Le jour suivant... bah! le jour suivant ne nous intresse pas. Le soir
suivant donc, le rverbre tait sur un fauteuil et o?... Chez le vieux
veilleur de nuit. Il avait russi  garder le rverbre en rcompense de
ses longs et loyaux services. Les trente-six hommes s'taient moqus de
lui, mais ils le lui avaient donn, puisqu'il le dsirait tant. 
prsent, le rverbre tait couch sur le fauteuil prs du pole chaud.
Il prenait presque tout le fauteuil, comme si la chaleur l'avait fait
grandir. Les vieux poux taient  table en train de dner et, mus,
jetaient de temps en temps un regard sur le vieux rverbre; ils
auraient voulu qu'il vienne s'installer  table avec eux. Ils
habitaient, il est vrai, en sous-sol,  deux aunes sous terre et pour
accder au logement il fallait passer par une entre pave; mais il y
faisait bien bon car la porte tait calfeutre avec des bouts de tissu.
Tout y tait propre et rang, le lit tait couvert d'un baldaquin, de
petits rideaux dcoraient les fentres et, derrire eux, il y avait deux
pots de fleurs tranges. Christian, le marin, les avait apports des
Indes orientales ou occidentales, ils ne savaient plus exactement.
C'taient deux lphants en terre, et on mettait la terre dans leurs dos
ouverts. Dans l'un d'eux poussait une trs belle ciboulette--il servait
de potager aux petits vieux--dans l'autre fleurissait un grand
granium--c'tait leur jardin. Au mur tait accroche une image
colorie, c'tait le Congrs de Vienne, de sorte qu'ils avaient dans
leur chambre toute la cour royale et impriale! Une pendule  lourds
poids de plomb faisait tic-tac. Elle tait toujours en avance, mais
aprs tout cela valait mieux que si elle retardait, disaient les vieux.
Le rverbre avait l'impression que le monde entier tait  l'envers.
Mais lorsque le vieux veilleur de nuit le regarda et se mit  raconter
tout ce qu'ils avaient vcu ensemble, par la pluie et la rouille, dans
les nuits d't courtes et claires ou dans les temptes de neige et
comme il faisait bon de rentrer dans le petit logement du sous-sol, tout
se remit en place pour le vieux rverbre. Il eut l'impression de sentir
 nouveau le vent; oui, comme si le vent l'avait rallum.

Les petits vieux taient si travailleurs, si assidus, qu'ils ne
passaient pas une seule petite heure  somnoler. Le dimanche aprs-midi,
ils sortaient un livre, un rcit de voyage de prfrence, et le veilleur
de nuit lisait  haute voix les pages sur les forts vierges et les
lphants sauvages qui courent  travers l'Afrique, et la vieille femme
coutait avec beaucoup d'attention, jetant des coups d'oeil sur leurs
lphants en terre qui servaient de pots de fleurs.

--C'est presque comme si j'y tais, disait-elle.

Et le rverbre souhaitait ardemment qu'il y et une bougie de cire 
porte de main et que quelqu'un songe  l'allumer et  la placer en lui,
afin que la vieille femme puisse voir exactement tout comme le rverbre
le voyait, les grands arbres aux branches enlaces les unes aux autres,
les hommes  cheval, noirs et nus, et des troupeaux entiers d'lphants
crasant les joncs et les broussailles.

-- quoi bon tous mes talents sans la moindre petite bougie de cire,
soupirait le rverbre. Ils n'ont ici que de l'huile et une chandelle,
cela ne suffit pas!

Un jour pourtant, un petit tas de restes de bougies apparut dans le
petit appartement du sous-sol. Les plus grands bouts servaient 
clairer, les petits taient utiliss par la vieille femme pour cirer
son fil  coudre. La bougie de cire existait donc bel et bien, mais
personne n'eut l'ide d'en mettre ne serait-ce qu'un petit bout dans le
rverbre.

--Et voil! Je suis ici avec mes talents rares, se lamenta doucement le
rverbre, j'ai tant de choses en moi et je ne peux pas les partager
avec eux. Je peux transformer leurs murs blancs en superbes tentures, en
forts profondes, en tout ce qu'ils pourraient souhaiter.... Et ils
l'ignorent!

Le rverbre, propre et bien astiqu, tait dans un coin o il se
faisait toujours remarquer. Les gens disaient, il est vrai, que ce
n'tait qu'une vieillerie  mettre au rancart, mais les vieux aimaient
leur rverbre et laissaient les gens parler.

Un jour, le jour d'anniversaire du vieil homme, la vieille femme
s'approcha du rverbre, sourit doucement et dit:

--Aujourd'hui je l'allumerai.

Le rverbre grina de son couvercle car il se dit: Enfin, la lumire
leur vient!

Mais la veille femme ne lui donna pas de bougie, elle y versa de
l'huile. Le rverbre brilla toute la soire, mais il savait maintenant
que le cadeau des toiles, le plus magnifique de tous les cadeaux ne
serait pour lui, dans cette vie-l, qu'un trsor perdu. Et soudain il
rva que les petits vieux taient morts et qu'on l'amenait dans une
fonderie pour y tre fondu. Bien qu'il et la facult de s'effondrer en
rouille et en poussire quand il le voudrait, il ne le fit pas. Il
arriva dans la fonderie et fut transform en bougeoir en fer, le plus
beau de tous les bougeoirs pour bougies de cire. Il avait la forme d'un
ange portant un bouquet dans ses mains, et on plaait la bougie de cire
au milieu du bouquet. Il avait sa place sur un bureau vert, dans une
chambre bien agrable. Il y avait de nombreux livres et de beaux
tableaux sur les murs. C'tait la chambre d'un pote, et tout ce qu'il
imaginait et crivait apparaissait tout autour. La chambre se
transformait en fort sombre et profonde ou en pr ensoleill travers
gravement par une cigogne ou en pont d'un navire sur une mer agite.

--Que j'ai de talents! s'tonna le vieux rverbre en se rveillant.
J'aurais presque envie d'tre fondu! Mais non, cela ne doit pas arriver
tant que les petits vieux sont de ce monde. Ils m'aiment tel que je
suis. C'est comme si j'tais leur enfant, ils m'ont astiqu, m'ont donn
de l'huile et j'ai ici une place aussi honorable que le Congrs de
Vienne, et il n'y a pas plus noble que lui.

Et depuis ce temps, il tait plus serein. Le vieux rverbre l'avait
bien mrit.




Le vilain petit canard


Comme il faisait bon dans la campagne! C'tait l't. Les bls taient
dors, l'avoine verte, les foins coups embaumaient, ramasss en tas
dans les prairies, et une cigogne marchait sur ses jambes rouges, si
fines et si longues et claquait du bec en gyptien (sa mre lui avait
appris cette langue-l).

Au-del, des champs et des prairies s'tendaient, puis la fort aux
grands arbres, aux lacs profonds.

En plein soleil, un vieux chteau s'levait entour de fosss, et au
pied des murs poussaient des bardanes aux larges feuilles, si hautes que
les petits enfants pouvaient se tenir tout debout sous elles. L'endroit
tait aussi sauvage qu'une paisse fort, et c'est l qu'une cane
s'tait installe pour couver. Elle commenait  s'ennuyer beaucoup.
C'tait bien long et les visites taient rares les autres canards
prfraient nager dans les fosss plutt que de s'installer sous les
feuilles pour caqueter avec elle.

Enfin, un oeuf aprs l'autre craqua. _Pip, pip_, tous les jaunes d'oeufs
taient vivants et sortaient la tte.

--Coin, coin, dit la cane, et les petits se dgageaient de la coquille
et regardaient de tous cts sous les feuilles vertes. La mre les
laissait ouvrir leurs yeux trs grands, car le vert est bon pour les
yeux.

--Comme le monde est grand, disaient les petits.

Ils avaient bien sr beaucoup plus de place que dans l'oeuf.

--Croyez-vous que c'est l tout le grand monde? dit leur mre, il
s'tend bien loin, de l'autre ct du jardin, jusqu'au champ du
pasteur--mais je n'y suis jamais alle.

tes-vous bien l, tous? Elle se dressa. Non, le plus grand oeuf est
encore tout entier. Combien de temps va-t-il encore falloir couver? J'en
ai par-dessus la tte.

Et elle se recoucha dessus.

--Eh bien! comment a va? demanda une vieille cane qui venait enfin
rendre visite.

--a dure et a dure, avec ce dernier oeuf qui ne veut pas se briser.
Mais regardez les autres, je n'ai jamais vu des canetons plus
ravissants. Ils ressemblent tous  leur pre, ce coquin, qui ne vient
mme pas me voir.

--Montre-moi cet oeuf qui ne veut pas craquer, dit la vieille. C'est,
sans doute, un oeuf de dinde, j'y ai t prise moi aussi une fois, et
j'ai eu bien du mal avec celui-l. Il avait peur de l'eau et je ne
pouvais pas obtenir qu'il y aille. J'avais beau courir et crier.
Fais-moi voir. Oui, c'est un oeuf de dinde, srement. Laisse-le et
apprends aux autres enfants  nager.

--Je veux tout de mme le couver encore un peu, dit la mre. Maintenant
que j'y suis depuis longtemps.

--Fais comme tu veux, dit la vieille, et elle s'en alla.

Enfin, l'oeuf se brisa.

--Pip, pip, dit le petit en roulant dehors.

Il tait si grand et si laid que la cane tonne, le regarda.

--En voil un norme caneton, dit-elle, aucun des autres ne lui
ressemble. Et si c'tait un dindonneau, eh bien, nous allons savoir a
au plus vite.

Le lendemain, il faisait un temps splendide. La cane avec toute la
famille S'approcha du foss. Plouf! elle sauta dans l'eau. Coin! coin!
commanda-t-elle, et les canetons plongrent l'un aprs l'autre, mme
l'affreux gros gris.

--Non, ce n'est pas un dindonneau, s'exclama la mre. Voyez comme il
sait se servir de ses pattes et comme il se tient droit. C'est mon petit
 moi. Il est mme beau quand on le regarde bien. Coin! coin: venez avec
moi, je vous conduirai dans le monde et vous prsenterai  la cour des
canards. Mais tenez-vous toujours prs de moi pour qu'on ne vous marche
pas dessus, et mfiez-vous du chat.

Ils arrivrent  l'tang des canards o rgnait un effroyable vacarme.
Deux familles se disputaient une tte d'anguille. Ce fut le chat qui
l'attrapa.

--Ainsi va le monde! dit la cane en se pourlchant le bec.

Elle aussi aurait volontiers mang la tte d'anguille.

--Jouez des pattes et tchez de vous dpcher et courbez le cou devant
la vieille cane, l-bas, elle est la plus importante de nous tous. Elle
est de sang espagnol, c'est pourquoi elle est si grosse. Vous voyez
qu'elle a un chiffon rouge  la patte, c'est la plus haute distinction
pour un canard. Cela signifie qu'on ne veut pas la manger et que chacun
doit y prendre garde. Ne mettez pas les pattes en dedans, un caneton
bien lev nage les pattes en dehors comme pre et mre. Maintenant,
courbez le cou et faites coin!

Les petits obissaient, mais les canards autour d'eux les regardaient et
s'exclamaient  haute voix:

--Encore une famille de plus, comme si nous n'tions pas dj assez. Et
il y en a un vraiment affreux, celui-l nous n'en voulons pas.

Une cane se prcipita sur lui et le mordit au cou.

--Laissez le tranquille, dit la mre. Il ne fait de mal  personne.

--Non, mais il est trop grand et mal venu. Il a besoin d'tre ross.

--Elle a de beaux enfants, cette mre! dit la vieille cane au chiffon
rouge, tous beaux,  part celui-l: il n'est gure russi. Si on pouvait
seulement recommencer les enfants rats!

--Ce n'est pas possible, Votre Grce, dit la mre des canetons; il n'est
pas beau mais il est trs intelligent et il nage bien, aussi bien que
les autres, mieux mme. J'espre qu'en grandissant il embellira et
qu'avec le temps il sera trs prsentable.

Elle lui arracha quelques plumes du cou, puis le lissa:

--Du reste, c'est un mle, alors la beaut n'a pas tant d'importance.

--Les autres sont adorables, dit la vieille. Vous tes chez vous, et si
vous trouvez une tte d'anguille, vous pourrez me l'apporter.

Cependant, le pauvre caneton, trop grand, trop laid, tait la rise de
tous. Les canards et mme les poules le bousculaient. Le dindon--n avec
des perons--et qui se croyait un empereur, gonflait ses plumes comme
des voiles. Il se prcipitait sur lui en poussant des glouglous de
colre. Le pauvre caneton ne savait o se fourrer. La fille de
basse-cour lui donnait des coups de pied. Ses frres et soeurs,
eux-mmes, lui criaient:

--Si seulement le chat pouvait te prendre, phnomne!

Et sa mre:

--Si seulement tu tais bien loin d'ici!

C'en tait trop! Le malheureux, d'un grand effort s'envola par-dessus la
haie, les petits oiseaux dans les buissons se sauvaient  tire d'aile.

Je suis si laid que je leur fais peur, pensa-t-il en fermant les yeux.

Il courut tout de mme jusqu'au grand marais o vivaient les canards
sauvages. Il tombait de fatigue et de chagrin et resta l toute la nuit.

Au matin, les canards en voyant ce nouveau camarade s'crirent:

--Qu'est-ce que c'est que celui-l?

Notre ami se tournait de droite et de gauche, et saluait tant qu'il
pouvait.

--Tu es affreux, lui dirent les canards sauvages, mais cela nous est
bien gal pourvu que tu n'pouses personne de notre famille.

Il ne songeait gure  se marier, le pauvre! Si seulement on lui
permettait de coucher dans les roseaux et de boire l'eau du marais.

Il resta l deux jours. Vinrent deux oies sauvages, deux jars plutt,
car c'taient des mles, il n'y avait pas longtemps qu'ils taient
sortis de l'oeuf et ils taient trs dsinvoltes.

--coute, camarade, dirent-ils, tu es laid, mais tu nous plais. Veux-tu
venir avec nous et devenir oiseau migrateur? Dans un marais  ct il y
a quelques charmantes oiselles sauvages, toutes demoiselles bien
capables de dire coin, coin (oui, oui), et laid comme tu es, je parie
que tu leur plairas.

Au mme instant, il entendit _Pif! Paf!_, les deux jars tombrent raides
morts dans les roseaux, l'eau devint rouge de leur sang. Toute la troupe
s'gailla et les fusils claqurent de nouveau.

Des chasseurs passaient, ils cernrent le marais, il y en avait mme
grimps dans les arbres. Les chiens de chasse couraient dans la vase.
_Platch! Platch!_ Les roseaux volaient de tous cts; le pauvre caneton,
pouvant, essayait de cacher sa tte sous son aile quand il vit un
immense chien terrifiant, la langue pendante, les yeux tincelants. Son
museau, ses dents pointues taient dj prts  le saisir quand--_Klap!_
il partit sans le toucher.

--Oh! Dieu merci! je suis si laid que mme le chien ne veut pas me
mordre.

Il se tint tout tranquille pendant que les plombs sifflaient et que les
coups de fusils claquaient.

Le calme ne revint qu'au milieu du jour, mais le pauvre n'osait pas se
lever, il attendit encore de longues heures, puis quittant le marais il
courut  travers les champs et les prs, malgr le vent qui l'empchait
presque d'avancer.

Vers le soir, il atteignit une pauvre masure paysanne, si misrable
qu'elle ne savait pas elle-mme de quel ct elle avait envie de tomber,
alors elle restait debout provisoirement. Le vent sifflait si fort qu'il
fallait au caneton s'asseoir sur sa queue pour lui rsister. Il
s'aperut tout  coup que l'un des gonds de la porte tait arrach, ce
qui laissait un petit espace au travers duquel il tait possible de se
glisser dans la cabane. C'est ce qu'il fit.

Une vieille paysanne habitait l, avec son chat et sa poule. Le chat
pouvait faire le gros dos et ronronner. Il jetait mme des tincelles si
on le caressait  rebrousse-poil. La poule avait les pattes toutes
courtes, elle pondait bien et la femme les aimait tous les deux comme
ses enfants.

Au matin, ils remarqurent l'inconnu. Le chat fit _chum_ et la poule fit
_cotcotcot_.

--Qu'est-ce que c'est que a! dit la femme.

Elle n'y voyait pas trs clair et crut que c'tait une grosse cane
gare.

Bonne affaire, pensa-t-elle, je vais avoir des oeufs de cane. Pourvu
que ce ne soit pas un mle. Nous verrons bien.

Le caneton resta  l'essai, mais on s'aperut trs vite qu'il ne pondait
aucun oeuf. Le chat tait le matre de la maison et la poule la
matresse. Ils disaient: Nous et le monde, ils pensaient bien en tre
la moiti, du monde, et la meilleure. Le caneton tait d'un autre avis,
mais la poule ne supportait pas la contradiction.



--Sais-tu pondre? demandait-elle.

--Non.

--Alors, tais-toi.

Et le chat disait:

--Sais-tu faire le gros dos, ronronner?

--Non.

--Alors, n'mets pas des opinions absurdes quand les gens raisonnables
parlent. Le caneton, dans son coin, tait de mauvaise humeur; il avait
une telle nostalgie d'air frais, de soleil, une telle envie de glisser
sur l'eau. Il ne put s'empcher d'en parler  la poule.

--Qu'est-ce qui te prend, rpondit-elle. Tu n'as rien  faire, alors tu
te montes la tte. Tu n'as qu' pondre ou  ronronner, et cela te
passera.

--C'est si dlicieux de glisser sur l'eau, dit le caneton, si exquis
quand elle vous passe par-dessus la tte et de plonger jusqu'au fond!

--En voil un plaisir, dit la poule. Tu es compltement fou. Demande au
chat, qui est l'tre le plus intelligent que je connaisse, s'il aime
glisser sur l'eau ou plonger la tte dedans. Je ne parle mme pas de
moi. Demande  notre htesse, la vieille paysanne. Il n'y a pas plus
intelligent. Crois-tu qu'elle a envie de nager et d'avoir de l'eau
par-dessus la tte?

--Vous ne me comprenez pas, soupirait le caneton.

--Alors, si nous ne te comprenons pas, qui est-ce qui te comprendra! Tu
ne vas tout de mme pas croire que tu es plus malin que le chat ou la
femme... ou moi-mme! Remercie plutt le ciel de ce qu'on a fait pour
toi. N'es-tu pas l dans une chambre bien chaude avec des gens capables
de t'apprendre quelque chose? Mais tu n'es qu'un vaurien, et il n'y a
aucun plaisir  te frquenter. Remarque que je te veux du bien et si je
te dis des choses dsagrables, c'est que je suis ton amie. Essaie un
peu de pondre ou de ronronner!

--Je crois que je vais me sauver dans le vaste monde, avoua le caneton.

--Eh bien! vas-y donc.

Il s'en alla.

L'automne vint, les feuilles dans la fort passrent du jaune au brun,
le vent les faisait voler de tous cts. L'air tait froid, les nuages
lourds de grle et de neige, dans les haies nues les corbeaux
croassaient _kr! kru! kr!_ oui, il y avait de quoi grelotter. Le
pauvre caneton n'tait gure heureux.

Un soir, au soleil couchant, un grand vol d'oiseaux sortit des buissons.
Jamais le caneton n'en avait vu de si beaux, d'une blancheur si
immacule, avec de longs cous ondulants. Ils ouvraient leurs larges
ailes et s'envolaient loin des contres glaces vers le midi, vers les
pays plus chauds, vers la mer ouverte. Ils volaient si haut, si haut,
que le caneton en fut impressionn; il tournait sur l'eau comme une
roue, tendait le cou vers le ciel... il poussa un cri si trange et si
puissant que lui-mme en fut effray.

Jamais il ne pourrait oublier ces oiseaux merveilleux! Lorsqu'ils furent
hors de sa vue, il plongea jusqu'au fond de l'eau et quand il remonta 
la surface, il tait comme hors de lui-mme. Il ne savait pas le nom de
ces oiseaux ni o ils s'envolaient, mais il les aimait comme il n'avait
jamais aim personne. Il ne les enviait pas, comment aurait-il rv de
leur ressembler....

L'hiver fut froid, terriblement froid. Il lui fallait nager constamment
pour empcher l'eau de geler autour de lui. Mais, chaque nuit, le trou
o il nageait devenait de plus en plus petit. La glace craquait, il
avait beau remuer ses pattes,  la fin, puis, il resta pris dans la
glace.

Au matin, un paysan qui passait le vit, il brisa la glace de son sabot
et porta le caneton  la maison o sa femme le ranima.

Les enfants voulaient jouer avec lui, mais lui croyait qu'ils voulaient
lui faire du mal, il s'lana droit dans la terrine de lait claboussant
toute la pice; la femme criait et levait les bras au ciel. Alors, il
vola dans la baratte o tait le beurre et, de l, dans le tonneau 
farine. La paysanne le poursuivait avec des pincettes; les enfants se
bousculaient pour l'attraper... et ils riaient... et ils criaient.
Heureusement, la porte tait ouverte! Il se prcipita sous les buissons,
dans la neige molle, et il y resta ananti.

Il serait trop triste de raconter tous les malheurs et les peines qu'il
dut endurer en ce long hiver. Pourtant, un jour enfin, le soleil se
leva, dj chaud, et se mit  briller. C'tait le printemps.

Alors, soudain, il leva ses ailes qui bruirent et le soulevrent, et
avant qu'il pt s'en rendre compte, il se trouva dans un grand jardin
plein de pommiers en fleurs. L, les lilas embaumaient et leurs longues
branches vertes tombaient jusqu'aux fosss.

Comme il faisait bon et printanier! Et voil que, devant lui, sortant
des fourrs trois superbes cygnes blancs s'avanaient. Il bouriffaient
leurs plumes et nageaient si lgrement, et il reconnaissait les beaux
oiseaux blancs. Une trange mlancolie s'empara de lui.

--Je vais voler jusqu' eux et ils me battront  mort, moi si laid,
d'avoir l'audace de les approcher! Mais tant pis, plutt mourir par eux
que pinc par les canards, piqu par les poules ou par les coups de pied
des filles de basse-cour!

Il s'lana dans l'eau et nagea vers ces cygnes pleins de noblesse. 
son tonnement, ceux-ci, en le voyant, se dirigrent vers lui.

--Tuez-moi, dit le pauvre caneton en inclinant la tte vers la surface
des eaux.

Et il attendit la mort.

Mais alors, qu'est-ce qu'il vit, se refltant sous lui, dans l'eau
claire? C'tait sa propre image, non plus comme un vilain gros oiseau
gris et lourdaud... il tait devenu un cygne!!!

Car il n'y a aucune importance  tre n parmi les canards si on a t
couv dans un oeuf de cygne!

Il ne regrettait pas le temps des misres et des preuves puisqu'elles
devaient le conduire vers un tel bonheur! Les grands cygnes blancs
nageaient autour de lui et le caressaient de leur bec.

Quelques enfants approchaient, jetant du pain et des graines. Le plus
petit s'cria:--Oh! il y en a un nouveau.

Et tous les enfants de s'exclamer et de battre des mains et de danser en
appelant pre et mre.

On lana du pain et des gteaux dans l'eau. Tous disaient: Le nouveau
est le plus beau, si jeune et si gracieux. Les vieux cygnes
s'inclinaient devant lui.

Il tait tout confus, notre petit canard, et cachait sa tte sous
l'aile, il ne savait lui-mme pourquoi. Il tait trop heureux, pas du
tout orgueilleux pourtant, car un grand coeur ne connat pas l'orgueil.
Il pensait combien il avait t pourchass et ha alors qu'il tait le
mme qu'aujourd'hui o on le dclarait le plus beau de tous! Les lilas
embaumaient dans la verdure, le chaud soleil tincelait. Alors il gonfla
ses plumes, leva vers le ciel son col flexible et de tout son coeur
combl il cria: Aurais-je pu rver semblable flicit quand je n'tais
que le vilain petit canard!




Les voisins


On aurait vraiment pu croire que la mare aux canards tait en pleine
rvolution; mais il ne s'y passait rien. Pris d'une folle panique, tous
les canards qui, un instant avant, se prlassaient avec indolence sur
l'eau ou y barbotaient gaiement, la tte en bas, se mirent  nager comme
des perdus vers le bord, et, une fois  terre, s'enfuirent en se
dandinant, faisant retentir les chos d'alentour de leurs cris les plus
discordants. La surface de l'eau tait tout agite. Auparavant elle
tait unie comme une glace; on y voyait tous les arbres du verger, la
ferme avec son toit et le nid d'hirondelles; au premier plan, un grand
rosier tout en fleur qui, adoss au mur, se penchait au-dessus de la
mare. Maintenant on n'apercevait plus rien; le beau paysage avait
disparu subitement comme un mirage.  la place il y avait quelques
plumes que les canards avaient perdues dans leur fuite prcipite; une
petite brise les balanait et les poussait vers le bord. Survint une
accalmie, et elles restrent en panne. La tranquillit rtablie, l'on
vit apparatre de nouveau les roses. Elles taient magnifiques; mais
elles ne le savaient pas. La lumire du soleil passait  travers leurs
feuilles dlicates; elles rpandaient la plus dlicieuse senteur.

--Que l'existence est donc belle! dit l'une d'elles. Il y a pourtant une
chose qui me manque. Je voudrais embrasser ce cher soleil, dont la douce
chaleur nous fait panouir; je voudrais aussi embrasser les roses qui
sont l dans l'eau. Comme elles nous ressemblent! Il y a encore l-haut
les gentils petits oiseaux que je voudrais caresser. Comme ils
gazouillent joliment quand ils tendent leurs ttes mignonnes hors de
leur nid! Mais il est singulier qu'ils n'aient pas de plumes, comme leur
pre et leur mre. Quels excellents voisins cela fait! Ces jeunes
oiseaux taient des moineaux; leurs parents aussi taient des moineaux;
ils s'taient installs dans le nid que l'hirondelle avait confectionn
l'anne d'avant: ils avaient fini par croire que c'tait leur proprit.

--Sont-ce des pices pour faire des habits aux canards? demanda l'un des
petits moineaux, en apercevant les plumes sur l'eau.

--Comment pouvez-vous dire des sottises pareilles? dit la mre. Ne
savez-vous donc pas qu'on ne confectionne pas des vtements aux oiseaux
comme aux hommes? Ils nous poussent naturellement. Les ntres sont bien
plus fins que ceux des canards.  propos, je voudrais bien savoir ce qui
a pu tant effrayer ces lourdes btes. Je me rappelle que j'ai pouss
quelques _pip, pip_ nergiques en vous grondant tout  l'heure.
Serait-ce cela? Ces grosses roses, qui taient aux premires loges,
devraient le savoir; mais elles ne font attention  rien; elles sont
perdues dans la contemplation d'elles-mmes. Quels ennuyeux voisins! Les
petits marmottrent quelques lgers _pip_ d'approbation.

--Entendez-vous ces amours d'oiseaux! dirent les roses. Ils s'essayent 
chanter; cela ne va pas encore; mais dans quelque temps ils fredonneront
gaiement. Que ce doit tre agrable de savoir chanter! on fait plaisir 
soi-mme et aux autres. Que c'est charmant d'avoir de si joyeux voisins!
Tout  coup deux chevaux arrivrent au galop; on les menait boire  la
mare. Un jeune paysan montait l'un; il n'avait sur lui que son pantalon
et un large chapeau de paille. Le garon sifflait mieux qu'un moineau;
il fit entrer ses chevaux dans l'eau jusqu' l'endroit le plus profond.
En passant prs du rosier, il en cueillit une fleur et la mit  son
chapeau. Il n'tait pas peu fier de cet ornement. Les autres roses, en
voyant s'loigner leur soeur, se demandrent l'une  l'autre:

--O peut-elle bien aller? Aucune ne le savait.

--Parfois je souhaite de pouvoir me lancer  travers le monde, dit l'une
d'elles; mais rellement je me trouve trs bien ici: le jour, le soleil
y donne en plein; et la nuit, je puis admirer le bel clat lumineux du
ciel  travers les petits trous du grand rideau bleu. C'est ainsi que
dans sa simplicit elle dsignait les toiles.

--Nous apportons ici l'animation et la gaiet, reprit la mre moineau.
Les braves gens croient qu'un nid d'hirondelles porte bonheur, c'est
pourquoi l'on ne nous tracasse pas; on nous aime au contraire, et l'on
nous jette de temps en temps quelques bonnes miettes. Mais nos voisins,
 quoi peuvent-ils tre utiles? Ce grand rosier, l contre le mur, ne
fait qu'y attirer l'humidit. Qu'on l'arrache donc et qu' sa place on
sme un peu de bl. Voil une plante profitable. Mais les roses, ce
n'est que pour la vue et l'odorat. Elles se fanent l'une aprs l'autre.
Alors, m'a appris ma mre, la femme du fermier en recueille les
feuilles. On les met ensuite sur le feu pour que cela sente bon.
Jusqu'au bout de leur existence, elles ne sont bonnes que pour flatter
les yeux et le nez. Lorsque le soir approcha et que des myriades
d'insectes se mirent  danser des rondes dans les vapeurs lgres que le
soleil couchant colore en rose, le rossignol arriva et chanta pour les
roses ses plus dlicieux airs: le refrain tait que le beau est aussi
ncessaire au monde que le rayon de soleil. Les fleurs pensaient que
l'oiseau faisait allusion  ses propres mlodies; elles n'avaient pas
l'ide qu'il chantait leur beaut. Elles n'en taient pas moins ravies
de ses harmonieuses roulades: elles se demandaient si les petits
moineaux du toit deviendraient aussi un jour des rossignols.

--J'ai fort bien compris le chant de cet oiseau des bois, dit l'un
d'eux, sauf un mot qui n'a pas de sens pour moi: le beau: qu'est-ce
cela?

-- vrai dire, ce n'est rien du tout, rpondit-elle; c'est si fragile!
Tenez, l-bas au chteau, o se trouve le pigeonnier dont les habitants
reoivent tous les jours pois et avoine  gogo (j'y vais quelquefois
marauder et y prsenterai un jour), donc, au chteau ils ont deux
normes oiseaux au cou vert et portant une crte sur la tte: ces btes
peuvent faire de leur queue une roue aux couleurs tellement clatantes
qu'elles font mal aux yeux: c'est l ce qu'il y a de plus beau au monde.
Eh bien, je vous demande un peu: si l'on arrachait les plumes  ces
paons (c'est ainsi qu'on appelle ces animaux si fiers), auraient-ils
meilleure faon que nous? Je leur aurais depuis longtemps enlev leur
parure, s'ils n'taient pas si gros. Mais c'est pour vous dire que le
beau tient  peu de chose.

--Attendez, c'est moi qui leur arracherai leurs plumes! s'cria le petit
moineau, qui n'avait lui-mme encore qu'un mince duvet. Dans la maison
habitaient un jeune fermier et sa femme; c'taient de bien braves gens,
ils travaillaient ferme; tout chez eux avait un air propre et gai. Tous
les dimanches matin, la fermire allait cueillir un bouquet des plus
belles roses et les mettait dans un vase plein d'eau sur le grand
bahut.Voil mon vritable almanach, disait le mari; c'est  cela que je
vois que c'est bien aujourd'hui dimanche. Et il donnait  sa femme un
gros baiser.

--Que c'est fastidieux, toujours des roses! dit la mre moineau. Tous
les dimanches on renouvelait le bouquet; mais pour cela le rosier ne
dgarnissait pas de fleurs. Dans l'intervalle il tait pouss des plumes
aux petits moineaux; ils demandrent un jour  accompagner leur maman au
fameux pigeonnier; mais elle ne le permit pas encore. Elle partit pour
aller leur chercher  manger; la voil tout  coup prise au lacet que
des gamins avaient tendu sur une branche d'arbre. La pauvrette avait ses
pattes entortilles dans le crin qui la serrait horriblement. Les
gamins, qui guettaient sous un bosquet, accoururent et saisirent
l'oiseau brusquement.

--Ce n'est qu'un pierrot! dirent-ils. Mais ils ne le relchrent pas
pour cela. Ils l'emportrent  la maison, et chaque fois que le
malheureux oiseau se dmenait et criait, ils le secouaient. Chez eux ils
trouvrent un vieux colporteur, qui tait en tourne. C'tait un rieur;
 l'aide de ses plaisanteries il vendait force morceaux de savon et pots
de pommade. Les galopins lui montrrent le moineau.

--coutez, dit-il, nous allons le faire bien beau, il ne se reconnatra
plus lui-mme. L'infortune maman moineau frissonna de tous ses membres.
Le vieux prit dans sa balle un morceau de papier dor qu'il dcoupa
artistement; il enduisit l'oiseau de toutes parts avec du blanc d'oeuf,
et colla le papier dessus. Les gamins battaient des mains en voyant le
pierrot dor sur toutes les coutures; mais lui ne songeait gure  sa
toilette resplendissante, il tremblait comme une feuille. Le vieux
loustic coupa ensuite un petit morceau d'toffe rouge, y tailla des
zigzags pour imiter une crte de coq, et l'ajusta sur la tte de
l'oiseau.

--Maintenant, vous allez voir, dit-il, quel effet il produira quand il
va voler! Et il laissa partir le moineau qui, perdu de frayeur, se mit
 tourner en rond, ne sachant plus o il tait. Comme il brillait  la
lumire du soleil! Toute la gent volatile, mme une vieille corneille
fut d'abord effare  l'aspect de cet tre extraordinaire. Le moineau
s'tait un peu remis et avait pris son vol vers son nid; mais toute la
bande des moineaux d'alentour, les pinsons, les bouvreuils et aussi la
corneille se mirent  sa poursuite pour apprendre de quel pays il
venait. Au milieu de ce tohu-bohu, il se troubla de nouveau, l'pouvante
commenait  paralyser ses ailes, son vol se ralentissait. Plusieurs
oiseaux l'avaient rattrap et lui donnaient des coups de bec; les autres
faisaient un ramage terrible. Enfin le voil devant son nid. Les petits,
attirs par tout ce tapage, avaient mis la tte  la fentre.

--Tiens, se dirent-ils l'un  l'autre, c'est certainement un jeune paon.
L'clat de son plumage fait mal aux yeux. Te rappelles-tu ce que la mre
nous a dit: C'est le beau.  bas le beau! Sus, sus! Et de leurs petits
becs ils frapprent l'oiseau puis qui n'avait plus assez de souffle
pour dire _pip_, ce qui l'aurait peut-tre fait reconnatre. Ils
barrrent l'entre du nid  leur mre. Les autres oiseaux alors se
jetrent sur elle et lui arrachrent une plume aprs l'autre; elle finit
par tomber sanglante au milieu du rosier.

--Pauvre petite bte! dirent les roses. Cache-toi bien. Ils n'oseront
pas te poursuivre plus loin. Notre pre te dfendra avec ses pines.
Repose ta tte sur nous. Mais le pauvre moineau tait dans les dernires
convulsions, il tendit les ailes, puis les resserra; il tait mort.
Dans le nid, c'taient des _pip, pip_ continuels.

--O peut donc rester la mre si longtemps? dit l'an des petits.
Serait-ce avec intention qu'elle ne rentre pas? peut-tre veut-elle nous
signifier que nous sommes assez grands pour pourvoir nous-mmes  notre
entretien? Oui, ce doit tre cela. Elle nous abandonne le nid. Nous
pouvons y loger tous trois maintenant; mais plus tard, quand nous aurons
de la famille,  qui sera-t-il?

--Moi, je vous ferai bien dcamper, dit le plus jeune, quand je viendrai
installer ici ma niche.

--Tais-toi, blanc-bec, dit le second, je serai mari bien avant toi, et
avec ma femme et mes petits je te ferai une belle conduite si tu viens
ici.

--Et moi, je ne compte donc pour rien? s'cria l'an. La querelle
s'envenima, ils se mirent  se battre des ailes,  se donner des coups
de bec; les voil tous trois hors du nid dans la gouttire, ils
restrent  plat quelque temps, clignotant des yeux de l'air le plus
niais. Enfin ils se relevrent, ils savaient un peu voleter, et les deux
ans, se sentant le dsir de voir le monde, laissrent le nid au plus
jeune. Avant de se sparer, ils convinrent d'un signe pour se
reconnatre plus tard: c'tait un _pip_ prolong, accompagn de trois
grattements avec la patte gauche; ils devaient apprendre ce moyen de
reconnaissance  leurs petits. Le plus jeune se carrait avec dlices
dans le nid, qui tait maintenant  lui seul. Mais ds la nuit suivante
le feu prit au toit, qui tait de chaume; il flamba en un instant et le
moineau fut grill. Lorsque le soleil apparut, il ne restait plus debout
que quelques poutres  moiti calcines, appuyes contre un pan de mur.
Les dcombres fumaient encore.  ct des ruines, le rosier tait rest
aussi frais, aussi fleuri que la veille; l'image de ses riches bouquets
se refltait toujours dans l'eau.

--Quel effet pittoresque font ces fleurs panouies devant ces ruines!
s'cria un passant. Il me faut dessiner cela. Et il tira d'un cahier une
feuille de papier et se mit  tracer un croquis: c'tait un peintre. Il
dessina les restes de la maison, la chemine qui menaait de s'crouler,
les dbris de toute sorte, et en avant le magnifique rosier couvert de
fleurs. Ce contraste entre la nature, toujours belle et vivante, et
l'oeuvre de l'homme, si prissable, tait saisissant. Dans la journe,
les deux jeunes moineaux envols de la veille vinrent faire un tour aux
lieux de leur naissance.

--Qu'est devenue la maison? s'crirent-ils. Et le nid? Tout a pri, et
notre frre le querelleur aussi. C'est bien fait pour lui. Mais faut-il
que ces maudites roses aient seules chapp au feu! Et le malheur des
autres ne les chagrine pas, ni ne les fait maigrir, elles ont toujours
leurs grosses joues bouffies!

--Je ne puis les voir, dit l'an. Allons-nous-en, c'est maintenant un
sjour affreux. Et ils s'envolrent. Par une belle journe d'automne,
une bande de pigeons, noirs, blancs, tachets, sautillaient dans la
basse-cour du chteau. Leur plumage bien liss brillait au soleil. On
venait de leur jeter des pois et des graines. Ils couraient  et l en
dsordre.

--En groupes! en groupes! dit une vieille mre pigeonne.

--Quelles sont ces petites btes grises qui gambadent toujours derrire
nous? demanda un jeune pigeon au plumage rouge et vert.

--Venez, gris-gris. Ce sont des moineaux. Comme notre race a la
rputation d'tre douce et affable, nous les laissons picorer quelques
graines. En effet, voil que deux des moineaux qui venaient d'arriver de
cts diffrents se mirent pour se saluer,  gratter trois fois de la
patte gauche et  pousser un _pip_ en point d'orgue.

--On fait bombance ici, se dirent-ils. Les pigeons d'un air protecteur
se rengorgeaient et se promenaient fiers et hautains. Quand on les
observe de prs, on les trouve remplis de dfauts; entre eux, quand ils
se croient seuls, ils sont toujours  se quereller,  se donner de
furieux coups de bec.

--Regarde un peu celui qui a une si grosse gorge! dit un des jeunes
pigeons  la vieille grand-mre. Comme il avale des pois! son jabot en
crve presque! Allons, donnez-lui une racle. Courez, courez, courez! Et
les yeux scintillants de mchancet, deux jeunes se jetrent sur le
pigeon  grosse gorge qui, la crte souleve de colre, les bouscula
l'un aprs l'autre.

--En groupes! s'cria la vieille. Venez, gris-gris! Courez, courez,
courez! Les moineaux faisaient ripaille; ils avaient mis de ct leur
effronterie native, et se tenaient convenablement pour qu'on les
tolrt; ils se plaaient mme dans les groupes au commandement de la
vieille. Une fois bien repus, ils dguerpirent; quand ils furent un peu
loin, ils changrent leurs ides sur les pigeons, dont ils se moqurent
 plaisir. Ils allrent, pour faire la sieste, se reposer sur le rebord
d'une fentre: elle tait ouverte. Quand on a le ventre plein, on se
sent hardi; aussi l'un d'eux se risqua bravement dans la chambre.

--Pip, pip, dit le second, j'en ferais bien autant et mme plus. Et il
s'avana jusqu'au milieu de l'appartement. Il ne s'y trouvait personne
en ce moment. En furetant  droite et  gauche, les voil tout au fond
de la chambre.

--Tiens! qu'est cela? s'crirent-ils. Devant eux se trouvait un rosier
dont les centaines de fleurs se refltaient dans l'eau;  ct, quelques
poutres calcines taient adosses contre un reste de chemine;
derrire, un bouquet de bois et un ciel splendide. Les moineaux prirent
leur lan pour voler vers les arbres; mais ils vinrent se cogner contre
une toile. Tout ce paysage n'tait qu'un beau et grand tableau;
l'artiste l'avait peint d'aprs le croquis qu'il avait dessin.

--Pip! dit un des moineaux. Ce n'est rien qu'une pure apparence. Pip,
pip! C'est peut-tre le beau? C'est ainsi que le dfinissait notre
aeule, une personne des plus remarquables de son temps. Quelqu'un
entra, les oiseaux s'envolrent. Des jours, des annes se passrent. Les
familles de nos deux moineaux avaient prospr malgr les durs hivers;
en t, on se rattrapait et l'on engraissait. Quand on se rencontrait,
on se reconnaissait au signal convenu: trois grattements de la patte
gauche. Presque tous s'tablissaient jeunes, se mariaient et faisaient
leur nid non loin les uns des autres. Mais une petite pierrette alerte
et aventureuse, trop volontaire pour se mettre en mnage, partit un jour
pour les contres lointaines et elle vint s'installer  Copenhague.

--Comme tout cela brille! dit la pierrette en voyant le soleil se
reflter dans les vastes fentres du chteau. Ne serait-ce pas le beau?
Dans notre famille on sait le reconnatre. Seulement, ce que je vois l,
c'est autrement grand qu'un paon. Et ma mre m'a dit que cet animal
tait le type du beau. Et la pierrette descendit dans la cour de
l'difice; sur les murs taient peintes des fresques; au milieu tait un
grand rosier qui tendait ses branches fraches et fleuries sur un
tombeau. La pierrette voleta de ce ct; trois moineaux sautillaient de
compagnie. Elle fit les trois grattements et lana un _pip_ de poitrine;
les moineaux firent de mme. On se complimenta, on se salua de nouveau,
et l'on causa. Deux des moineaux se trouvaient tre les frres ns dans
le nid d'hirondelles; sur leurs vieux jours ils avaient eu la curiosit
de voir la capitale. La nouvelle venue leur communiqua ses doutes sur la
nature du beau.

--Oh! c'est bien ici qu'il se trouve, dit l'an des frres. Tout est
solennel; les visiteurs sont graves, et il n'y a rien  manger. Ce n'est
que pure apparence. Des personnes qui venaient d'admirer les oeuvres
sublimes du matre approchrent du tombeau o il repose. Leurs figures
taient encore illumines par les impressions qu'ils venaient de
recevoir dans ce sanctuaire de l'art. C'taient de grands personnages
venus de loin, d'Angleterre, de France, d'Italie; la fille de l'un
d'eux, une charmante enfant, cueillit une des roses en souvenir du
clbre sculpteur, et la mit dans son sein. Les moineaux, en voyant le
muet hommage qu'on venait rendre au rosier, pensrent que l'difice
tait construit en son honneur; cela leur parut exorbitant; mais, pour
ne point paratre trop campagnards, ils firent comme tout le monde et
salurent  leur faon. En regardant de prs, ils remarqurent que
c'tait leur ancien voisin. Le peintre qui avait dessin le rosier au
pied de la maison brle avait demand la permission de l'enlever, et
l'avait donn  l'architecte qui avait construit l'difice. Celui-ci en
avait trouv les fleurs si admirables, qu'il l'avait plac sur le
tombeau de Thorwaldsen, o ces roses taient comme l'emblme du beau; on
les emportait bien loin en souvenir des motions que produit la
sublimit de l'art.

--Tiens, dirent les moineaux, vous avez trouv un bon emploi en ville.
Les roses reconnurent leurs voisins et rpondirent:

--Quelle joie de revoir d'anciens amis! Il ne manquait plus que cela 
notre bonheur. Que l'existence est belle! Tous les jours ici sont des
jours de fte.






End of the Project Gutenberg EBook of Contes merveilleux, Tome II, by 
Hans Christian Andersen

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME II ***

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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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