The Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by mile Gaboriau

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'argent des autres
       II. La pche en eau trouble

Author: mile Gaboriau

Release Date: May 2, 2006 [EBook #18302]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES ***




Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)





L'ARGENT DES AUTRES

PAR

MILE GABORIAU

II

LA PCHE EN EAU TROUBLE

SEPTIME DITION
PARIS
E. DENTU, DITEUR,
LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLANS.
1875
Tous droits rservs.




LA PCHE EN EAU TROUBLE




I


L'aube du 1er novembre 1871 se levait ple et glace, blanchissant le
fate des toits. Une lueur livide et furtive glissait, comme au fond
d'un puits, le long des murs humides de l'troite cour de l'_Htel des
Folies_.

Dj montaient ces rumeurs confuses qui annoncent le rveil de Paris,
domines par le roulement sonore des voitures de laitiers, par le fracas
des portes brutalement refermes, par le claquement clair des pas htifs
sur le bitume des trottoirs.

Maxence avait ouvert sa fentre et s'y tait accoud mais bientt il fut
pris d'un frisson. Il referma la fentre, jeta du bois dans la chemine,
et s'allongea sur son fauteuil, prsentant les pieds  la flamme.

C'tait un vnement norme qui venait de tomber dans son existence, et
autant qu'il tait en lui, il s'efforait d'en mesurer la porte et d'en
calculer les consquences dans l'avenir.

Il ne pouvait revenir du rcit de cette fille trange, de sa franchise
hautaine  drouler certaines phases de sa vie, de son effrayante
impassibilit, de l'implacable mpris de l'humanit que trahissait
chacune de ses paroles.

O avait-elle appris cette dignit si simple et si noble, ce langage
mesur, cet admirable respect de soi qui lui avait permis de traverser
les cloaques sans y recevoir une claboussure?

Et encore sous l'impression de son attitude, de son accent et de son
regard:

--Quelle femme! murmurait-il.

Avant de la connatre, il l'aimait.

Maintenant, il tait boulevers par une de ses passions exclusives qui
s'emparent de l'tre entier.

Mme, il se sentait dj  ce point sous le charme, subjugu, domin,
fascin, il comprenait si bien qu'il allait cesser de s'appartenir, que
son libre arbitre lui chappait, que sa volont serait entre les mains
de Mlle Lucienne comme le bloc de cire entre les doigts du modeleur, il
se voyait si bien  la discrtion d'une nergie suprieure  la sienne,
que la peur le prenait presque.

--C'est mon avenir que je risque! pensait-il.

Et il n'tait pas de moyen terme.

Il lui fallait, ou fuir sur-le-champ, sans attendre le rveil de Mlle
Lucienne, fuir sans dtourner la tte... ou rester, et alors accepter
tous les hasards d'une incurable passion pour une femme qui ne
l'aimerait peut-tre jamais....

Et il restait pantelant entre ces deux partis, comme un voyageur qui,
tout  coup, verrait se bifurquer la route inconnue o il marche, et qui
ne saurait laquelle prendre des deux voies ouvertes devant lui, sachant
que l'une conduit au but et l'autre  un abme.

Seulement, le voyageur, s'il se trompe et s'il le reconnat, est
toujours libre de rebrousser chemin.

L'homme, dans la vie, ne peut plus revenir  son point de dpart. Chaque
pas qu'il fait est dfinitif. S'il s'est tromp, s'il s'est engag sur
la route fatale, tant pis!...

--Ah! n'importe! s'cria Maxence. Il ne sera pas dit que, par lchet,
j'aurai laiss s'envoler le bonheur qui passe  ma porte. Je reste....

Et aussitt, il se mit  examiner ce que raisonnablement il tait en
droit d'attendre.

Car il ne se mprenait pas aux intentions de Mlle Lucienne.

En lui disant: --Voulez-vous tre amis? C'est bien cela qu'elle avait
prtendu et voulu dire: uniquement amis.

--Et cependant, songeait Maxence, si je ne lui avais pas inspir un
intrt rel, se serait-elle si entirement confie  moi? Elle n'ignore
pas que je l'aime, et elle sait trop la vie pour supposer que je
cesserai de l'aimer lorsqu'elle m'aura permis une certaine intimit.

A cette ide, des bouffes d'esprance lui montaient au cerveau.

--Ma matresse, jamais, videmment, se disait-il. Mais ma femme...
pourquoi pas?...

Mais presque aussitt, le plus amer dcouragement s'emparait de lui. Il
rflchissait que Mlle Lucienne avait peut-tre,  le choisir ainsi
pour confident, quelque intrt dcisif qu'il ne souponnait pas. Et
pourquoi non?

Elle lui avait dit la vrit, il en tait sr, il l'et jur.

Lui avait-elle dit toute la vrit?

Assurment non, puisqu'elle lui avait tu les explications de l'officier
de paix. Quelles taient-elles?

A se rsigner au rle que lui avait impos Van-Klopen, qu'avait-elle
gagn? tait-elle plus avance? Avait-elle russi  soulever un coin du
voile qui recouvrait sa naissance? tait-elle sur les traces de ses
ennemis et avait-elle dcouvert le mobile de leur haine?

--Ne serais-je, pensait Maxence, qu'un des pions de la partie qu'elle
joue? Qui me dit que si elle la gagne, elle ne me plantera pas l?...

Peu  peu, malgr tout, le sommeil le gagnait, et lorsqu'il croyait
calculer, dj il dormait, en murmurant le nom de Lucienne.

Le grincement de sa porte qui s'ouvrait l'veilla en sursaut.

Il se dressa sur ses jambes.

Mlle Lucienne entra.

--Comment! lui dit-elle, vous ne vous tes pas couch?...

--Vous m'aviez recommand de rflchir, rpondit-il, j'ai rflchi....

Il consulta sa montre, elle marquait midi.

--Ce qui n'empche, ajouta-t-il, que je me suis endormi sur mon
fauteuil....

Tous les doutes qui l'assigeaient au moment o le sommeil s'tait
empar de lui, se reprsentaient  son esprit avec une douloureuse
vivacit.

--Et non-seulement j'ai dormi, reprit-il, mais j'ai rv.

La jeune fille arrta sur lui ses grands yeux noirs, et gravement:

--Pouvez-vous me dire votre rve? interrogea-t-elle.

Il hsita. S'il et eu une minute seulement de rflexion, peut-tre
n'et-il pas parl.

Mais il tait pris  l'improviste.

--J'ai rv, rpondit-il, que nous tions amis, dans l'acception la plus
pure et la plus noble de ce mot. Intelligence, coeur, volont, ce que je
suis et ce que je puis, je mettais tout  vos pieds. Vous acceptiez le
dvouement le plus entier qui ft jamais, le plus respectueux et le plus
tendre. Oui, nous tions bien amis, et sur une esprance  peine
entrevue, et jamais exprime, je btissais tout un avenir de bonheur....

Il s'arrta.

--Eh bien? interrogea-t-elle.

--Eh bien! au moment o je croyais toucher  la ralisation de mes
esprances, il arrivait que tout  coup le mystre de votre naissance
vous tait rvl.... Vous retrouviez une famille, noble, puissante,
riche.... Vous qui n'avez pas de nom, vous repreniez le nom illustre
qu'on vous avait vol.... Vos ennemis taient crass, et tous vos
droits vous taient rendus.... Ce n'tait plus le huit ressorts de chez
Brion qui s'arrtait devant la porte de l'_Htel des Folies_, mais une
voiture largement armorie.... Cette voiture, timbre  vos armes, tait
la vtre, et elle vous attendait pour vous conduire  votre htel du
faubourg Saint-Germain ou  votre chteau patrimonial.... Vous y preniez
place....

Il s'interrompit encore.

--Et vous? demanda la jeune fille.

Maxence matrisa un de ces spasmes nerveux qui se rsolvent en larmes,
et d'un air sombre:

--Moi, rpondit-il, debout sur le bord du trottoir, j'attendais de vous
un souvenir, un mot, un regard.... Vous aviez oubli jusqu' mon
existence.... Votre cocher enleva ses chevaux qui partirent au galop, et
bientt je vous perdis de vue.... Et une voix alors, la voix inexorable
de la ralit, me cria: Tu ne la reverras jamais!...

D'un mouvement superbe Mlle Lucienne s'tait redresse.

--Ce n'est pas avec votre coeur, je l'espre, que vous me jugez,
monsieur Maxence Favoral, pronona-t-elle.

Il trembla de l'avoir offense, et vivement:

--Je vous en conjure... commena-t-il.

Mais elle poursuivait, d'une voix o vibrait toute son me:

--Je ne suis pas de ceux qui lchement renient leur pass. Le jour o
l'officier de paix m'a tire des prisons de Versailles, je lui ai dit
que j'allais y rentrer, s'il ne me donnait pas sa parole de faire pour
mon amie tout ce qu'il et fait pour moi. Votre rve ne se ralisera
jamais, on ne voit de ces choses-l que dans les drames du boulevard.
S'il se ralisait pourtant, si la voiture armorie s'arrtait  la
porte, le compagnon des mauvais jours, l'ami qui pour payer ma dette m'a
offert l'argent de son mois, y aurait une place  mes cts....

C'tait plus de bonheur que n'osait en rver Maxence. Il et voulu
parler, inventer, pour traduire sa reconnaissance, des expressions
nouvelles, de ces mots qui semblent manquer aux situations excessives.
Mais il suffoquait, et, accumules par tant d'motions successives, les
larmes montaient  ses yeux....

D'un mouvement passionn, il saisit la main de Mlle Lucienne, et, la
portant  ses lvres, il la couvrit de baisers....

Doucement, mais rsolment elle se dgagea, et arrtant sur lui son beau
regard clair:

--Amis! pronona-t-elle.

Il et suffi de son accent pour dissiper, s'il en et eu, les illusions
prsomptueuses de Maxence. Mais il n'avait pas d'illusions.

--Uniquement amis, rpondit-il, jusqu'au jour o vous serez ma femme.
Vous ne pouvez me dfendre d'esprer. Vous n'aimez personne?...

--Personne.

--Eh bien! puisque nous allons marcher dans la vie, du mme pas et la
main dans la main, laissez-moi croire que nous trouverons l'amour  un
dtour de la route....

Elle ne rpondit pas.

Et ainsi se trouva scell entre eux un trait d'amiti auquel ils
devaient rester si exactement fidles, que jamais le mot d'amour ne
monta jusqu' leurs lvres.

En apparence leur existence n'en fut pas modifie.

Chaque matin, comme par le pass, ds sept heures, Mlle Lucienne se
rendait chez M. Van-Klopen, et une heure plus tard, Maxence partait pour
son bureau.

Le soir, ils se retrouvaient, et comme l'hiver tait venu, ils passaient
leur soire sous la mme lampe, au coin du feu.

Mais ce qu'il tait ais de prvoir arriva.

Nature indcise et faible, Maxence ne tarda pas  subir l'influence du
caractre nergique et obstin de la jeune fille. Elle lui infusa, en
quelque sorte dans les veines, un sang plus gnreux et plus chaud.
Petit  petit, elle le pntra de ses ides, et de sa volont lui en fit
une.

Il lui avait dit, en toute sincrit, son histoire, les misres de la
maison paternelle, les rigueurs exagres et la parcimonie de M.
Favoral, la timidit soumise de sa mre, le caractre dtermin de Mlle
Gilberte.

Il ne lui avait rien dissimul de son pass, de ses erreurs ni de ses
folies, s'accusant mme de celles de ses actions dont le souvenir lui
tait le plus pnible, comme d'avoir, par exemple, abus de l'affection
de sa mre et de sa soeur, pour leur extorquer tout l'argent qu'elles
gagnaient.

Il lui avait avou, enfin, qu'il ne travaillait qu' son corps
dfendant, contraint et forc par la ncessit, qu'il n'tait rien moins
que riche, que, bien qu'il prt son repas du soir chez ses parents, ses
appointements lui suffisaient  peine, et que mme il avait des dettes.

Mais il esprait bien, ajoutait-il, qu'il n'en serait pas toujours
ainsi, qu'il verrait le terme de tant de misres et de privations.

--Mon pre a, pour le moins, cinquante mille livres de rentes,
disait-il, tt ou tard je serai riche.

Loin de sourire  Mlle Lucienne, cette perspective lui fit froncer le
sourcil.

--Ah! votre pre est millionnaire! interrompit-elle. Eh bien! je
m'explique comment,  vingt-cinq ans, aprs avoir refus toutes les
positions qui vous ont t offertes, vous n'avez pas de position. Vous
comptiez sur votre pre et non sur vous. Jugeant qu'il travaillait assez
pour deux, vous vous tes bravement crois les bras, attendant que vous
choie la fortune qu'il amasse, que vous considrez comme vtre, et dont
il ne vous parat que l'administrateur....

Cette morale devait sembler un peu roide  Maxence.

--Je pense, commena-t-il, que du moment o l'on est le fils d'une
famille riche....

--On a le droit d'tre inutile, n'est-ce pas? acheva la jeune fille.

--Certainement non, mais....

--Il n'y a pas de mais qui tienne. Et la preuve que votre calcul a t
mauvais, c'est qu'il vous a conduit l o vous tes, et qu'il vous a
enlev votre libre arbitre et le droit de faire votre volont. Se mettre
 la discrtion d'un autre, cet autre ft-il un pre, est toujours
niais, et on est  la discrtion de celui dont on attend de l'argent
qu'on n'a pas gagn. Croyez bien que votre pre n'et pas t si dur
s'il et t bien convaincu que vous ne sauriez pas vous passer de
lui....

Il voulait discuter, elle l'arrta.

--Vous faut-il la preuve que vous tes  la merci de M. Favoral?
reprit-elle. Soit! Vous avez parl de m'pouser....

--Ah! si vous vouliez!...

--Eh bien, allez donc en parler  votre pre!...

--Je suppose....

--Vous ne supposez pas, vous tes parfaitement sr qu'il vous refuserait
tout net et sans rplique son consentement....

--Je saurais m'en passer....

--Vous lui feriez des sommations respectueuses, voulez-vous dire, et
vous passeriez outre. Je l'admets. Mais lui, savez-vous ce qu'il ferait?
il s'arrangerait de telle sorte que jamais vous n'auriez un centime de
sa fortune....

Maxence n'avait jamais song  cela.

--Donc, reprit gaiement la jeune fille, bien qu'il ne soit encore
aucunement question de mariage, sachez vous assurer l'indpendance,
c'est--dire de quoi vivre, et pour ce..., travaillons!...

C'est de ce moment que Mme Favoral put remarquer en son fils ce
changement qui l'avait si fort tonne.

Sous l'inspiration, sous l'impulsion de Mlle Lucienne, Maxence avait
t soudainement pris d'une ardeur de travail et d'un dsir de gagner
dont jamais on ne l'et cru capable.

Il n'arrivait plus trop tard  son bureau maintenant et n'avait plus 
la fin de chaque mois des dix et quinze francs d'amende  payer.

Sitt leve, tous les matins, Mlle Lucienne venait frapper  sa porte.

--Allons, debout! lui criait-elle.

Et vite il sautait  bas de son lit, et il s'habillait pour pouvoir la
saluer avant qu'elle ne partt.

Le soir, sitt la dernire bouche de son dner avale, il accourait se
mettre  copier les rles qu'il se procurait chez le successeur de Me
Chapelain.

Et souvent il travaillait fort avant dans la nuit, pendant que, prs de
lui, Mlle Lucienne s'appliquait  quelque ouvrage de broderie o elle
excellait, ouvrage bien rtribu, d'ailleurs, car la mode commenait 
venir, pour les femmes, de ces vtements brods  la main, si lgants
et si coteux.

La jeune fille tait le caissier de l'association, et elle apportait 
l'administration du capital social une si habile et une si svre
conomie, que Maxence eut bientt achev de dsintresser ses
cranciers.

--Savez-vous, lui disait-elle,  la fin de dcembre, qu' nous deux, ce
mois-ci, nous avons gagn plus de six cents francs!

Le dimanche, seulement, aprs une semaine dont pas une minute n'avait
t perdue, ils se permettaient quelques distractions.

Si le temps n'tait pas trop mauvais, ils sortaient ensemble, dnaient
dans quelque modeste restaurant, et terminaient leur journe au thtre,
 l'Opra-Comique, le plus souvent, car Mlle Lucienne avait gard une
vritable passion pour la musique, de ce temps o, aux Batignolles, elle
avait pour voisin un vieux compositeur.

Ayant ainsi une existence commune, jeunes tous deux, libres, n'ayant
leurs chambres spares que par la largeur du palier, il tait difficile
que l'on crt  l'innocence de leurs relations.

Les propritaires de l'_Htel des Folies_ y croyaient moins que
personne.

Mais comme le jour o la Fortin s'tait avise de dire son avis  ce
sujet, Maxence furieux l'avait menace de donner cong, elle n'en
soufflait plus mot devant lui, et se contentait de rire aux larmes avec
ses autres locataires, de ce qui leur paraissait la plus inutile et la
plus ridicule des hypocrisies.

Ils n'taient pas seuls de leur avis.

Mlle Lucienne ayant continu de se montrer au bois les jours o
l'aprs-midi tait belle, le nombre n'avait fait que crotre des
imbciles qui l'obsdaient, qui la suivaient ou qui la faisaient suivre.

Parmi les plus obstins se distinguait M. Costeclar, lequel se plaisait
 dclarer, sur sa parole d'honneur, avoir perdu le sommeil et le got
des affaires depuis le jour o, en compagnie de M. Saint-Pavin, il avait
aperu Mlle Lucienne.

Les dmarches de son valet de chambre et les lettres qu'il avait crites
tant demeures striles, M. Costeclar avait fini par prendre le parti
d'agir de sa personne, et galamment il tait venu se poster de faction
devant l'_Htel des Folies_.

Sa stupeur fut grande lorsqu'il en vit sortir Mlle Lucienne donnant le
bras  Maxence, et son dpit fut plus grand encore.

--Cette fille est stupide, pensa-t-il, de me prfrer un garon qui n'a
pas dix louis par mois  dpenser. Mais rira bien qui rira le
dernier....

Et comme il tait homme d'expdients, il s'en alla, ds le lendemain,
flner aux environs du _Comptoir du crdit mutuel_, et ayant rencontr,
par hasard, M. Favoral, il lui raconta que son fils, Maxence, se ruinait
pour une demoiselle dont les toilettes faisaient scandale, lui insinuant
dlicatement qu'il tait de son devoir,  lui, pre de famille, de
mettre ordre  cela.

C'tait l'poque, prcisment, o Maxence songeait  se faire admettre
dans les bureaux du _Comptoir de crdit mutuel_.

Il est vrai que l'ide n'tait pas de lui, et que mme, il l'avait
trs-vivement repousse, quand, pour la premire fois, Mlle Lucienne la
lui avait offerte.

--tre employ dans la mme administration que mon pre! s'tait-il
cri. Retrouver  mon bureau le despotisme intolrable de la maison
paternelle! J'aimerais mieux casser des pierres sur les chemins.

Mais la jeune fille n'tait pas d'une trempe  renoncer aisment  un
projet conu par elle, et longuement mdit.

Elle revint  la charge, avec cet art infini des femmes, qui s'entendent
si merveilleusement  tourner la volont qui, de front, leur rsiste.

De quelque ct que se rejett Maxence, il se trouva comme cern par
cette ide, qui sembla, ds lors, se dgager spontanment, et plus
pressante chaque fois, des moindres incidents de l'existence
quotidienne.

Qu'il lui chappt une plainte de la situation actuelle, ou qu'il
s'oublit  btir dans l'avenir quelque chteau en Espagne, la rponse
de Mlle Lucienne tait la mme:

--Nous aurions tort de nous plaindre, car malgr l'exigut de nos
ressources, notre position s'est amliore... mais nous aurions tort
galement de nous bercer d'esprances riantes, car nos gains sont si
modestes, qu'il nous faudra des annes avant d'amasser le capital
indispensable  la plus humble entreprise.

Conclusion: il faudrait chercher autre chose que cet emploi de chemin de
fer qui ne rapporte que deux cents francs par mois....

Si domin que ft Maxence, les continuelles attaques de la jeune fille
ne pouvaient lui chapper.

--Ah a! pensait-il, pourquoi, diable! tient-elle si fort  me voir,
avec mon pre, dans les bureaux de M. de Thaller?

Ce qui n'empche, que peu  peu, il finit par se persuader que ce parti
tait le seul raisonnable, le seul pratique, le seul qui lui offrt
quelques chances de fortune. Et un soir, surmontant ses dernires
rpugnances:

--Je vais en parler  mon pre, dit-il  Mlle Lucienne.

Mais soit que vritablement il et t influenc par la courageuse
rvlation de M. Costeclar, soit pour tout autre motif, M. Favoral
rejeta bien loin la requte de son fils, disant qu'il tait impossible
de confier un emploi  un garon qui tait en train de gter son avenir
pour une crature perdue.

Maxence tait devenu cramoisi de colre, en entendant traiter ainsi une
femme qu'il aimait perdment, et qui bien loin de le perdre, le
sauvait. Il avait essay de la dfendre, mais bien inutilement, et il
tait revenu  l'_Htel des Folies_ dans un tat d'exaspration
indescriptible.

--Voil o a abouti la dmarche que vous m'avez conseille, dit-il 
Mlle Lucienne, aprs lui avoir racont ce qui venait de se passer.

Elle n'en parut ni surprise ni irrite.

--C'est bien! rpondit-elle simplement.

Mais Maxence ne pouvait prendre si placidement son parti d'une si
cruelle dception, et,  mille lieues de souponner M. Costeclar:

--Voil pourtant, ajouta-t-il, le rsultat des cancans de tous ces
boutiquiers stupides, qui, ds que vous sortez en voiture, accourent sur
le seuil de leur porte....

Ddaigneusement la jeune fille haussa les paules.

--Je l'avais prvu, fit-elle, le jour o j'ai accept les offres de M.
Van-Klopen.

--Tout le monde vous croit ma matresse.

--Que m'importe, puisque ce n'est pas!

Ce que Maxence n'osait avouer, c'est que c'tait l prcisment ce qui
redoublait sa colre; c'est que songeant  ce terrible qu'en
dira-t-on, qui est la boussole des imbciles et des faibles, il se
demandait ce qu'on penserait de lui, si la vrit venait  tre connue,
et s'il ne serait pas couvert de ridicule.

--Nous devrions dmnager, reprit-il.

--A quoi bon! Partout o nous irions, ce serait la mme chose. Nos
relations offrent trop de prise  la calomnie pour qu'elle nous pargne.
Je tiens  ce quartier, d'ailleurs....

--Et moi je suis trop votre ami pour ne pas vous avouer que vous y tes
absolument perdue de rputation....

--Je n'ai de comptes  rendre  personne....

--Sauf  votre ami le commissaire de police, cependant.

Un ple sourire effleura les lvres de la jeune fille.

--Oh! lui, pronona-t-elle, il sait la vrit.

--Vous l'avez donc revu?

--Plusieurs fois.

--Depuis que nous nous connaissons?

--Oui.

--Et vous ne me l'avez pas dit!

--Je n'ai pas cru que ce ft ncessaire.

Maxence n'insista pas, mais  la douleur aigu qui le mordit au coeur,
il comprit combien Mlle Lucienne lui tait chre.

--Elle a des secrets pour moi, se disait-il, pour moi qui me serais fait
un crime d'en avoir pour elle!

Quels secrets? Lui avait-elle dissimul qu'elle poursuivait un but qui
tait, en quelque sorte, devenu celui de sa vie? Lui avait-elle cach
que soutenue, stimule et servie par son ami l'officier de paix, devenu
le commissaire de police du quartier, elle esprait pntrer le mystre
de sa naissance et se venger des misrables qui par trois fois avait
essay de se dfaire d'elle?

Jamais elle n'avait reparl de ses projets, mais il tait vident
qu'elle ne les avait pas abandonns, car elle et du mme coup renonc 
ses exhibitions au bois de Boulogne, qui lui taient un abominable
supplice.

Mais la passion ne raisonne ni ne discute:

--Elle se dfie de moi, qui donnerais ma vie pour elle! rptait
Maxence.

Et cette ide lui tait si pnible, qu'il rsolut de s'en claircir
cote que cote, prfrant le pire malheur  l'angoisse qui le
dchirait.

Et ds qu'il se retrouva seul avec Mlle Lucienne, s'armant de tout ce
qu'il avait de courage, et la regardant bien dans les yeux:

--Vous ne me parlez plus de vos ennemis? lui dit-il d'un ton brusque.

Elle dut deviner ce qui se passait en lui, et doucement:

--C'est que je n'en entends plus parler moi-mme, rpondit-elle, c'est
qu'ils ne donnent plus signe de vie....

--Alors vous avez renonc  vos desseins?

--Aucunement.

--Quelles sont donc vos esprances, et o en sont-elles?

--Si extraordinaire que cela doive vous paratre, je vous avouerai que
je n'en sais rien. Mon ami le commissaire de police a son plan, j'en
suis sre, et il le poursuit avec une obstination que rien ne lasse,
mais il ne me l'a pas confi. Je ne suis entre ses mains qu'un
instrument docile. Jamais je ne prends une dtermination sans le
consulter, et ce qu'il me dit de faire, je le fais.

Maxence tressauta sur sa chaise.

--Est-ce donc lui, fit-il d'un accent d'amre ironie, qui vous a suggr
l'ide de notre association... fraternelle?

Les sourcils de la jeune fille se froncrent. Le ton de cette espce
d'interrogatoire la blessait visiblement.

--Il ne l'a pas dsapprouve du moins, fit-elle.

Mais cette rponse tait juste assez vasive pour irriter l'inquitude
de Maxence.

--Est-ce de lui aussi, poursuivit-il, que vous est venue cette belle
inspiration de me faire entrer au _Comptoir de crdit mutuel_?

--Oui, c'est lui.

--Dans quel but?

--Il ne me l'a pas expliqu.

--Pourquoi ne m'avoir pas prvenu?

--Parce qu'il m'avait prie de ne pas vous prvenir.

De rouge qu'il tait au dbut, Maxence devint fort ple.

--Ainsi, reprit-il, c'est cet homme de police qui dcidment est
l'arbitre de ma destine, et si demain il vous commandait de rompre avec
moi....

Mlle Lucienne se dressa.

--Assez! interrompit-elle, d'une voix brve, assez! Il n'est pas dans ma
vie un acte qui donne  mon plus cruel ennemi le droit de suspecter ma
loyaut, et voici que vous m'accusez d'une lche trahison! Qu'avez-vous
 me reprocher? N'ai-je pas t toujours fidle au pacte d'alliance jur
entre nous? N'ai-je pas t toujours pour vous le meilleur des camarades
et le plus dvou des amis? Je me suis tue quand l'homme en qui j'avais
toute confiance me priait de me taire, mais il savait que si vous
m'interrogiez, je parlerais, il tait prvenu. M'avez-vous
interroge?... Et maintenant que vous faut-il de plus? Que je me
justifie d'une accusation absurde, que je m'abaisse jusqu' calmer les
soupons de votre esprit malade? C'est ce que je ne ferai pas....

Elle n'avait peut-tre pas absolument raison. Mais Maxence avait tort,
il le reconnut, il pleura, il implora un pardon qui lui fut accord, et
cette explication ne fit que resserrer les liens dj si forts qui
l'attachaient.

Il est vrai qu' dater de ce jour, usant de la permission qui lui avait
t donne, il s'informa sans cesse des dmarches et des esprances de
Mlle Lucienne.

Elle lui apprit que son ami le commissaire s'tait livr, 
Louveciennes, aux plus minutieuses investigations.

Elle lui apprit que dsormais le valet de pied qui l'accompagnait au
bois n'tait pas un valet de pied de chez Brion, mais bien un agent de
la sret.

Et enfin un jour:

--Mon ami le commissaire, dit-elle, prtend qu'il tient enfin la bonne
piste.




II


Telle tait exactement la situation de Maxence et de Mlle Lucienne, ce
samedi soir du mois d'avril 1872, o la police se prsenta rue
Saint-Gilles pour arrter M. Vincent Favoral, accus de dtournements et
de faux.

Si terrible fut le coup, si soudain et si imprvu, que Maxence, tout
d'abord, en perdit jusqu' la facult de rflchir.

Mais lorsqu'il eut assur l'vasion de son pre, aprs que le
commissaire de police eut achev ses perquisitions, ds que se furent
retirs les anciens amis du caissier du _Crdit mutuel_, M. Chapelain,
M. et Mme Desclavettes et le papa Dsormeaux, c'est vers Mlle Lucienne
que s'lancrent toutes les penses de Maxence.

Elle avait pris sur lui un si complet empire, il s'tait si
invinciblement accoutum  se reposer sur elle,  la consulter en tout,
 n'agir que d'aprs ses inspirations, que spar d'elle, au moment
d'une crise affreuse, il tait comme un corps sans me.

Il brlait de courir jusqu' l'_Htel des Folies_, raconter  Mlle
Lucienne ce qui se passait, en lui demandant des consolations, du
courage et des conseils.

Sur les instances de Mme Favoral et de Mlle Gilberte, il resta rue
Saint-Gilles.

Et c'tait un cruel sacrifice, car il songeait que Mlle Lucienne
l'attendait. Ils devaient, ce soir-l, aller ensemble au thtre, et ils
avaient projet de passer  la campagne la journe du lendemain. Et il
se disait:

--Que va-t-elle imaginer, en ne me voyant pas rentrer?...

Aussi, le lendemain, lorsqu'il vit sa mre s'apprter pour sortir et se
rendre, avec M. Chapelain, chez le Directeur du _Comptoir de Crdit
mutuel_, il n'y tint plus.

Et, sans se proccuper des inconvnients qu'il pouvait y avoir  laisser
sa soeur seule  la maison, il partit comme un fou.

Il tait dsespr, dchir d'angoisses, mais au-dessus de tout, se
dressait le souvenir de Mlle Lucienne.

C'est  elle qu'il pensait, lorsque arrivaient jusqu' lui, comme des
claboussures, les rflexions injurieuses des gens qui le regardaient
passer.

C'est d'elle qu'il s'inquitait, en lisant dans un journal qu'il venait
d'acheter au coin de la rue Charlot, les dtails scandaleux du crime de
son pre....

Et lorsqu'il fut arriv  l'_Htel des Folies_, c'est avec d'atroces
palpitations de coeur qu'il montait l'escalier, lorsqu'il reconnut la
voix de la jeune fille.

--Elle chante! murmura-t-il. Elle ne sait rien, la Fortin ne lui a rien
dit.

Elle tait, en tout cas, fort irrite, il le reconnut  son accent,
quand, ayant frapp  la porte de sa chambre, elle lui cria qu'elle
achevait de s'habiller, qu'il n'avait qu' rentrer chez lui, qu'elle ne
tarderait pas  l'y rejoindre.

Il gagna donc sa chambre, et c'est en proie au plus sombre dcouragement
qu'il se laissa tomber dans son fauteuil, meuble ami, o tant de fois il
s'tait oubli en ces vagues rveries d'avenir qui consolent des misres
prsentes....

Mlle Lucienne avait repris sa chanson, dont les paroles lui arrivaient
comme une amre raillerie:

Elle disait de sa voix claire:

    Espoir, mot doux et trompeur,
      Trop fausse monnaie,
    Bien fou qui de toi se paie,
    Et fait crdit au bonheur....
    Au-dessus de sa boutique,
    Chacun t'accroche et fait bien,
    O vieille enseigne ironique:
    On rase demain pour rien!...
      C'est joli de courrir,
    Mais mieux vaut encor tenir!...

--Que va-t-elle dire, songeait Maxence, quand elle apprendra l'horrible
dsastre!

Et il sentait comme une sueur glace lui perler aux tempes, en se
rappelant l'orgueil de Mlle Lucienne, et que l'honneur tait sa seule
croyance et la planche de salut o dsesprment elle s'tait
cramponne, au plus fort des orages de sa vie. Si elle allait s'loigner
de lui, maintenant que le nom qu'il portait tait dshonor!

Mais un pas rapide et lger, sur le palier, le tira de ses sombres
rflexions.

Sa porte s'ouvrit presque aussitt, et Mlle Lucienne entra....

Elle avait d se hter, car elle achevait d'agrafer sa robe, dont la
simplicit semblait une coquetterie, tant merveilleusement elle accusait
la souplesse de sa taille, les splendeurs de son corsage et les rares
perfections de ses paules et de son col....

Un vif mcontentement se lisait sur son beau visage; mais ds qu'elle
eut aperu Maxence, sa physionomie changea.

Et il ne fallait, en effet, que voir le morne affaissement de
l'infortun, le dsordre de ses vtements, sa pleur livide et l'clat
sinistre de ses yeux pour comprendre qu'un grand malheur le frappait.

D'une voix dont le trouble trahissait quelque chose de plus que
l'inquitude et la compassion d'une amie:

--Qu'avez-vous? Que vous arrive-t-il? interrogea la jeune fille.

--Ah! je suis bien malheureux!... rpondit-il.

Mais il hsitait. Il eut voulu pouvoir dire tout d'un coup. Et il ne
savait comment commencer.

--Je vous ai dit, reprit-il, que ma famille tait trs riche....

--Oui....

--Eh bien: nous ne possdons plus rien... plus rien exactement.

Elle parut respirer plus librement, et d'un accent o perait une
amicale ironie:

--Et c'est la perte de votre fortune, fit-elle, qui vous dsespre
ainsi?...

Pniblement il se dressa sur ses jambes, et tout bas, d'une voix sourde:

--C'est que l'honneur aussi est perdu! pronona-t-il.

--L'honneur?

--Oui. Mon pre a vol, mon pre a fait des faux!...

Elle tait devenue plus blanche que sa collerette.

--Votre pre!... balbutia-t-elle.

--Depuis des annes, il puisait  la caisse qui lui tait confie, 
pleines mains, sans mesure, follement, tel qu'un homme pris de
vertige.... Il y a puis douze millions....

--Mon Dieu!

--Et malgr l'normit de cette somme, il tait en ces derniers mois
rduit aux plus misrables expdients, il s'en allait, de porte en
porte, dans notre quartier, demander qu'on lui confit des fonds  faire
valoir, il en tait venu  escroquer bassement cinq cents francs  une
pauvre marchande de journaux....

--Mais c'est insens!...

--Oui, c'est  douter si on veille ou si on rve....

--Et comment avez-vous su?...

--Hier soir, on est venu pour l'arrter.... Par bonheur, nous tions
prvenus, et j'ai pu le faire fuir par une fentre de la chambre de ma
soeur, qui donne sur la cour d'une maison voisine....

--Et o est-il, maintenant?

--Qui le sait!

--Avait-il de l'argent?

--Tout le monde est persuad qu'il emporte des millions... je ne le
crois pas. Il n'a mme pas voulu prendre les quelques mille francs que
M. de Thaller lui avait apports pour faciliter sa fuite.

La jeune fille tressaillit.

--Vous avez vu M. de Thaller? interrogea-t-elle.

--Il est venu  la maison quelques moments avant l'arrive du
commissaire de police, et il y a eu, entre mon pre et lui, une scne
terrible.

--Que disait-il?

--Que mon pre le ruinait.

--Et votre pre?

--Il balbutiait des phrases incohrentes. Il tait comme un homme qui
vient de recevoir un coup de massue....

La contraction des traits de Mlle Lucienne trahissait l'effort de sa
pense.

--Et ces sommes normes, reprit-elle, o ont-elles pass?

Maxence hocha la tte.

--Nous ne pouvons que le souponner, rpondit-il. Mais nous avons
dcouvert des choses inoues. Mon pre, si svre  la maison, et si
parcimonieux, menait ailleurs joyeuse vie, et dpensait sans compter.
C'est pour une femme, qu'il pillait sa caisse....

--Et... cette femme, savez-vous qui elle est?

--Non, mais je le saurai.... Dans ce journal, que voici, et qui rend
compte de notre dsastre, un rdacteur dit qu'il la connat.... Lisez
plutt....

Mlle Lucienne prit le journal que lui tendait Maxence, mais c'est 
peine si elle daigna y jeter un coup d'oeil.

--En fin de compte, reprit-elle, et pour nous rsumer, avez-vous une
ide?

--Oui.

--Laquelle?...

--Je ne crois pas que mon pre soit innocent, mais je crois qu'il est
des gens plus coupables que lui, des gredins habiles et prudents dont il
n'a t que l'homme de paille, des misrables qui digreront
tranquillement leur part des millions, la plus grosse, ncessairement,
tandis qu'il ira au bagne....

Une fugitive rougeur colora les joues de Mlle Lucienne.

--Cela tant, interrompit-elle, que comptez-vous faire?...

--Venger mon pre, s'il se peut, et livrer ses complices s'il en a....

La jeune fille lui tendit la main.

--Bien, cela! fit-elle. Mais comment vous y prendrez-vous?...

--C'est ce que je ne sais pas encore. Je vais toujours courir aux
bureaux de ce journal demander l'adresse de la femme.

Mais Mlle Lucienne l'arrta.

--Non, pronona-t-elle, ce n'est pas l qu'il faut aller.

--Cependant....

--Il faut venir avec moi, chez mon ami le commissaire de police.

C'est par un mouvement de stupeur, presque d'effroi, que Maxence
accueillit la proposition de la jeune fille.

--Songez-vous bien  ce que vous me dites? s'cria-t-il.

--Parfaitement!

--Quoi! mon pre s'est soustrait au mandat d'amener lanc contre lui, il
est poursuivi, recherch, traqu, si on le prend, c'est le bagne,
peut-tre, et vous voulez que j'aille, moi, choisir pour confident de
mes dmarches et de mes esprances, un commissaire de police, un homme
dont le devoir serait de courir l'arrter s'il apprenait o il se
cache!...

Mais il s'interrompit et demeura un moment la bouche bante et les yeux
carquills, comme si tout  coup la vrit lui ft apparue,
blouissante d'vidence.

--Car mon pre n'a pas gagn l'tranger, reprit-il, c'est  Paris qu'il
se cache, je le parierais, j'en suis sr, vous l'avez vu!...

Positivement Mlle Lucienne crut que Maxence devenait fou.

--J'ai vu votre pre, moi? fit-elle.

--Oui, hier soir.... Mon Dieu! o donc avais-je tte d'oublier cela....
Pendant que vous m'attendiez en bas, dans la loge des Fortin, entre onze
heures et onze heures et demie, un homme d'un certain ge, grand,
maigre, vtu d'une longue redingote, est venu me demander, et a paru
trs-contrari quand on lui a rpondu que je n'tais pas rentr....

--Je me rappelle, en effet....

--Vous avez quitt la loge, cet homme est sorti presque sur vos talons,
et dans la cour, il vous a parl.

--C'est vrai.

--Que vous a-t-il dit?

Elle hsita, faisant un appel  sa mmoire: puis:

--Rien, rpondit-elle, rien qu'il n'et dj dit devant les Fortin:
qu'il tait trs-malheureux pour lui de ne vous pas trouver, parce qu'il
s'agissait d'une affaire assez grave. Ce qui m'tonnait un peu, c'est
qu'il semblait me connatre et savoir qu'il s'adressait  une amie 
vous. J'ai pens, ensuite, que c'tait quelqu'un de vos collgues du
chemin de fer,  qui vous aviez parl de moi....

Mais  mesure qu'elle racontait, quantit de petites circonstances qui
ne l'avaient pas claire sur le moment, se reprsentaient  son esprit.

Se frappant le front:

--Peut-tre avez-vous raison! poursuivit-elle. Peut-tre cet homme
tait-il votre pre.... Attendez donc!... Oui, assurment, il tait fort
troubl, et,  chaque moment, il tournait la tte du ct de
l'entre.... Il m'a dit qu'il lui serait impossible de revenir, mais
que vous sauriez pourquoi, qu'il vous crirait, qu'il aurait sans doute
besoin de vous et qu'il comptait sur votre dvouement....

Maxence trpignait sur place.

--Vous voyez-bien! s'cria-t-il.

--Quoi?

--Que c'tait mon pre, qu'il m'crira srement, qu'il reviendra
peut-tre, et que dans de telles conditions, m'adresser au commissaire
de police, appeler sur moi son attention serait une insigne folie,
presque une trahison....

Elle secouait la tte.

--Je crois, pronona-t-elle, que c'est une raison de plus de suivre mon
conseil.

--Oh!

--Vous tes-vous jamais repenti de m'avoir coute?

--Non. Mais vous pouvez vous tromper.

--Je ne me trompe pas.

Elle s'exprimait d'un tel accent d'absolue certitude, que Maxence, dans
le dsordre de son esprit, ne savait plus qu'imaginer ni que croire.

--Pour me presser ainsi, reprit-il, vous avez des raisons?...

--J'en ai.

--Pourquoi ne pas me les dire?

--Parce que je n'aurais pas de preuves  vous fournir de mes assertions.
Parce qu'il me faudrait entrer dans des dtails que vous ne comprendriez
pas. Parce qu'enfin, j'obis  un de ces pressentiments inexplicables
qui ne sauraient mentir....

Elle ne voulait pas, c'tait clair, dcouvrir toute sa pense, et
cependant Maxence se sentait terriblement branl.

--Songez  mon dsespoir, fit-il, si j'allais livrer mon pre....

--Le mien serait-il donc moindre? Un malheur peut-il vous atteindre qui
ne m'atteigne moi-mme?

Et comme il ne rpondait pas, dchir qu'il tait par les plus affreuses
perplexits:

--Raisonnons un peu, poursuivit la jeune fille. Que me disiez-vous, il
n'y a qu'un instant? Que certainement votre pre n'est pas si coupable
qu'on croit, qu'il ne l'est pas seul, en tous cas, qu'il n'a t que
l'instrument de coquins plus habiles et plus puissants que lui, et qu'il
n'a eu qu'une bien faible part des douze millions vols au _Comptoir de
crdit mutuel_.

--C'est ma conviction.

--Et vous voudriez livrer  la justice les misrables qui ont profit du
crime de votre pre, et qui se croient assurs de l'impunit?...

--Je ne sais ce que je donnerais pour y parvenir.

--Eh bien! comment y parviendrez-vous, isol comme vous l'tes, suspect
fatalement, sans moyens d'action, sans appui, sans relations, sans
argent....

Une larme de rage jaillit des yeux de Maxence.

--Voulez-vous donc m'enlever mon courage! murmura-t-il.

--Non, mais vous dmontrer la ncessit de la dmarche que je vous
conseille. Qui veut la fin veut les moyens, et nous n'avons pas le
choix. Venez, c'est  un honnte homme que je veux vous conduire,  un
ami prouv. Ne craignez rien. S'il se souvient qu'il est commissaire de
police, ce sera pour nous tre utile et non pas pour vous nuire. Vous
hsitez!... Peut-tre  cette heure, en sait-il dj plus que nous n'en
savons nous-mmes....

La rsolution de Maxence tait prise.

--Soit, dit-il, partons....

En moins de cinq minutes ils furent prts et ils partirent; et mme,
pour sortir, il leur fallut dranger la Fortin, qui devant la porte de
son htel, tait en grande confrence avec deux ou trois boutiquiers du
voisinage.

Ds que Maxence et Mlle Lucienne se furent loigns, remontant le
boulevard du Temple:

--Vous voyez ce jeune homme, dit  ses interlocuteurs l'honorable
propritaire de l'_Htel des Folies_, eh bien! c'est le fils de ce
fameux caissier qui vient de dcamper en emportant douze millions et en
mettant mille familles sur la paille. Vous croyez peut-tre que a le
gne? Ah! bien oui!... Le voil qui va passer une bonne journe avec sa
matresse, et lui payer un bon dner avec l'argent du papa!...

Maxence et Mlle Lucienne, cependant, arrivaient  la maison du
commissaire. Il tait chez lui, ils entrrent. Et ds qu'ils parurent:

--Je vous attendais! s'cria-t-il.

C'tait un homme d'un certain ge, dj, mais alerte encore et
vigoureux. Il avait l'air d'un notaire, avec sa cravate blanche, sa
redingote noire et ses gutres. Bnigne tait l'expression de sa
physionomie, mais il et t naf de s'y fier, on le devinait  l'clat
de ses petits yeux gris et  la mobilit de ses narines.

--Oui, je vous attendais, poursuivit-il, s'adressant autant  Maxence,
pour le moins, qu' Mlle Lucienne. C'est l'affaire du _Crdit mutuel_
qui vous amne?...

Maxence s'avana.

--Je suis le fils de Vincent Favoral, monsieur, rpondit-il. J'ai encore
ma mre, et une soeur... notre situation est affreuse. Mlle Lucienne
m'a fait esprer que vous consentiriez  me donner un conseil, et nous
voici....

Le commissaire sonna, et un garon de bureau s'tant prsent:

--Je n'y suis pour personne, dit-il.

Aprs quoi, revenant  Maxence:

--Mlle Lucienne a bien fait de vous amener, lui dit-il, car il se
pourrait bien que tout en lui rendant un grand service,  elle, que
j'estime et que j'aime... je vous en rende un,  vous aussi, qui tes un
brave garon.... Mais, je n'ai pas de temps  perdre, asseyez-vous et
contez-moi votre affaire....

C'est avec la plus scrupuleuse exactitude, qu'aprs avoir dit l'histoire
de sa famille, Maxence exposa les scnes, dont depuis vingt-quatre
heures, la maison de la rue Saint-Gilles avait t le thtre.

Pas une seule fois le commissaire ne l'interrompit, mais lorsqu'il eut
achev:

--Redites-moi, demanda-t-il, l'entrevue de votre pre et de M. de
Thaller, et surtout, n'omettez rien de ce que vous avez entendu et vu,
ni un mot ni un geste, ni un mouvement de physionomie.

Et Maxence ayant obi:

--Maintenant, reprit le commissaire, rptez-moi tout ce qu'a dit votre
pre, au moment de fuir.

Ce fut fait. Le commissaire de police prit quelques notes, puis:

--Quelles taient, demanda-t-il, les relations de votre famille et de la
famille de Thaller?

--Nous n'avions pas de relations.

--Quoi! jamais Mme ni Mlle de Thaller ne venaient chez vous?

--Jamais.

--Connaissez-vous le marquis de Trgars.?

Maxence ouvrit de grands yeux.

--Trgars!... rpta-t-il. C'est la premire fois que j'entends
prononcer ce nom.

Les justiciables ordinaires du commissaire de police eussent hsit  le
reconnatre, tant, peu  peu, s'tait dtendue sa roideur
professionnelle, tant sa rserve glaciale avait fait place  la plus
encourageante bonhomie.

--Cela tant, reprit-il, laissons l le marquis de Trgars, et
occupons-nous de la femme qui, selon vous, aurait caus la perte de M.
Favoral....

Sur la table, devant lui, Maxence apercevait, tout ouvert, le journal
qu'il avait achet le matin, et o il avait lu, avec des convulsions de
rage, le terrible article intitul: _Encore un dsastre financier_.

--Je ne sais rien de cette femme, rpondit-il, mais apprendre qui elle
est ne doit pas tre difficile, puisqu'un rdacteur du journal que voil
prtend la connatre....

Au lger sourire qui passa sur les lvres du commissaire, il fut ais de
voir que sa foi  la chose imprime n'tait pas prcisment absolue.

--Oui, j'ai lu, fit-il.

--On pourrait envoyer au bureau de ce journal, proposa Mlle Lucienne.

--J'y ai envoy, mon enfant.

Et sans paratre remarquer la stupeur de Maxence et de la jeune fille,
il sonna et demanda si son secrtaire tait rentr.

Il l'tait, et parut aussitt.

--Eh bien? interrogea le commissaire.

--La commission est faite, monsieur, rpondit-il. J'ai vu le reporter
qui a rdig l'article en question et aprs avoir bien tergivers, il a
fini par m'avouer qu'il s'tait peut-tre un peu avanc, qu'il n'avait
pas d'autres renseignements que ceux qu'il avait donns, et qu'il les
tenait de deux amis intimes du caissier du _Comptoir de crdit mutuel_,
M. Costeclar et M. Saint-Pavin.

--Il fallait courir chez ces messieurs.

--J'y ai couru.

--A la bonne heure!

--Malheureusement M. Costeclar venait de sortir.

--Et l'autre?

--J'ai trouv l'autre, M. Saint-Pavin, au bureau de son journal, le
_Pilote financier_. C'est un grossier personnage, qui m'a reu comme un
chien dans un jeu de quilles, et mme, si je m'tais cout....

--Passons....

--Alors donc, il tait en grande confrence avec un autre monsieur, un
banquier nomm Jottras, de la maison Jottras et son frre, et ils
taient dans une colre pouvantable, jurant  faire crouler le plafond,
disant que l'affaire de M. Favoral les ruinait, qu'ils taient jous
comme des imbciles, mais que cela ne se passerait pas ainsi, et qu'ils
allaient rdiger un article foudroyant....

Mais il s'arrta, clignant de l'oeil et montrant Maxence et Mlle
Lucienne qui coutaient de toutes leurs forces.

--Parlez, parlez! lui dit le commissaire, ne craignez rien....

--Eh bien! reprit-il, M. Saint-Pavin et M. Jottras disaient comme cela,
que ce ne serait pas  M. Favoral qu'ils s'en prendraient, que M.
Favoral n'tait qu'un pauvre niais, mais qu'ils sauraient bien trouver
les autres....

--Quels autres?...

--Ah! dame! ils ne les ont pas nomms.

Le commissaire haussa les paules.

--Quoi! s'cria-t-il, vous vous trouvez en prsence de deux hommes
furieux d'avoir t pris pour dupes, qui temptent, qui jurent, qui
menacent, et vous ne savez pas leur arracher un nom dont vous avez
besoin!... Dcidment, vous n'tes pas adroit, mon cher!...

Et comme le pauvre secrtaire, tout dcontenanc de l'algarade, baissait
le nez et gardait le silence:

--Leur avez-vous au moins demand, reprit-il, qui est cette femme sur
laquelle l'article promet des dtails et dont l'existence a t rvle
par eux au rdacteur?

--Assurment, monsieur....

--Que vous ont-ils rpondu?

--Que n'tant pas des mouchards, ils n'avaient rien  me rpondre.

--Peste!...

--M. Saint-Pavin, toutefois, a ajout qu'il avait dit cela en l'air,
uniquement parce qu'un jour il avait vu M. Favoral acheter un bracelet
de mille cus, et aussi parce qu'il lui paraissait impossible qu'un
homme dvort des millions sans y tre aid par une femme....

Le commissaire ne cachait pas sa mauvaise humeur.

--Naturellement! gronda-t-il. Depuis que Salomon a dit: Cherchez la
femme, car c'est le roi Salomon qui a dit cela le premier, tous les
matins il se trouve quelque gaillard pour dcouvrir qu'une femme
toujours se trouve au fond de toutes les actions d'un homme, et quantit
de gens se sont fait une rputation de profondeur, pour avoir mis, d'un
air fin, cette vrit, digne de M. de La Palisse.... Et aprs?

--M. Saint-Pavin m'a pri grossirement de lui... laisser la paix.

--Ah! il faudrait tout faire soi-mme, grommela le commissaire de
police.

Sur quoi il griffonna rapidement quelques lignes et les glissa dans une
enveloppe qu'il scella de son timbre et qu'il remit  son secrtaire en
disant:

--Il suffit.... Portez ceci vous-mme  la Prfecture.

Et le secrtaire sorti:

--Eh bien! monsieur Maxence, reprit-il, vous avez entendu?

Oui, assurment. Seulement Maxence tait bien moins proccup de ce
qu'il venait d'entendre, que de l'trange intrt que ce commissaire,
mme avant de l'avoir vu, avait pris  sa situation.

--Je pense, balbutia-t-il, qu'il est bien malheureux que cette femme ne
puisse tre retrouve....

Plein de confiance fut le geste du commissaire.

--Soyez tranquille, dit-il, on la retrouvera. Si grand apptit qu'ait
une femme, elle n'avale pas comme cela des millions toute seule; elle ne
les avale pas surtout, sans qu'on entende le bruit de ses mchoires.
Paris est grand, mais avec cinquante mille francs de luxe par an, une
femme attire l'attention, et avec cent mille, elle fait esclandre. Voyez
plutt ce qui arrive  notre pauvre Lucienne, pour dix louis par semaine
de luxe d'occasion que lui offre le sieur Van-Klopen, son patron....
Croyez-moi, nous retrouverons notre mangeuse de millions...  moins
que....

Il fit une pause, et lentement, en soulignant chacun de ses mots:

--A moins, ajouta-t-il, qu'elle n'ait derrire elle un homme trs-fort,
trs-habile et trs-prudent.... Ou  moins encore qu'elle ne soit dans
une situation telle que son luxe n'ait point fait scandale....

Mlle Lucienne tressauta sur sa chaise. Il lui sembla comprendre toute
la pense de son ami le commissaire de police, et entrevoir quelque
chose de la vrit.

--Mon Dieu! murmura-t-elle....

Mais Maxence, lui, ne remarqua rien, appliqu qu'il tait  suivre la
dduction du commissaire.

--Ou  moins, reprit-il, que mon pre n'ait presque rien eu, pour sa
part, des sommes normes enleves au _Crdit mutuel_,  moins, par
consquent, qu'il n'ait donn que peu de chose relativement  cette
femme.... M. Saint-Pavin lui-mme ne reconnat-il pas que mon pre a t
audacieusement jou?...

--Par qui?

Maxence hsita.

--Je pense, dit-il enfin, et plusieurs amis de ma famille, parmi
lesquels M. Chapelain, un ancien avou, pensent comme moi qu'il est bien
difficile que mon pre ait pu puiser des millions  la caisse du _Crdit
mutuel_, sans que le directeur en ait eu connaissance....

--Alors, selon vous, M. de Thaller serait complice?

Maxence ne rpondit pas.

--Soit, insista le commissaire, j'admets la complicit de M. de Thaller,
mais alors il faut supposer qu'il avait sur votre pre quelque
tout-puissant moyen d'action....

--Un directeur a toujours sur ses employs une grande influence....

--Une influence qui irait jusqu' les dterminer  risquer le bagne 
son profit? ce n'est gure vraisemblable. Il faudrait imaginer autre
chose encore....

--Je cherche... mais je ne vois pas....

--Ce n'est cependant pas tout. Comment expliquez-vous le silence de
votre pre lorsque M. de Thaller l'accablait des injures les plus
atroces....

--Mon pre tait comme foudroy.

--Et, au moment de fuir, s'il avait des complices, comment ne vous les
a-t-il pas nomms,  vous,  votre mre,  votre soeur?

--C'est que sans doute il n'avait pas de preuves  fournir de leur
complicit....

--Lui en auriez-vous donc demand?

--Oh! monsieur....

--Donc, tel n'est pas videmment le motif de son silence, et il faudrait
l'attribuer plutt  quelque secret espoir qui lui serait rest....

Le commissaire, cependant, avait dsormais tous les renseignements que,
volontairement ou non, pouvait lui fournir Maxence.

Il se leva, et du ton le plus bienveillant:

--Vous tes venu, lui dit-il, me demander un conseil; le voici:
Taisez-vous et sachez attendre. Laissez la justice et la police
poursuivre leur oeuvre. On n'arrte pas comme un simple filou le
puissant gredin qui a vol des millions.

Quels que soient vos soupons, cachez-les. Je ferai pour vous ce que je
ferais pour Lucienne que j'aime comme si elle tait ma fille, car il se
trouve qu'en vous servant c'est elle que je vais servir....

Il ne put s'empcher de rire de l'tonnement qui,  ces mots, se peignit
sur le visage de Maxence, et gaiement:

--Vous ne comprenez pas? ajouta-t-il.... Peu importe. Il n'est pas
ncessaire que vous compreniez.




III


Deux heures sonnaient, lorsque Mlle Lucienne et Maxence sortirent du
bureau du commissaire de police, elle, pensive et toute mue des
perspectives qu'elle venait d'entrevoir, lui, sombre et irrit....

Le temps, qui avait menac toute la matine, s'tait mis dcidment au
beau, une brise tide chassait  l'horizon les derniers nuages, et comme
il arrive, ds que par hasard survient un dimanche sans pluie, tout
Paris se prcipitait dehors, altr de grand air et de soleil.

Sur toute la ligne des boulevards, les boutiques fermaient  grand
bruit, les omnibus passaient complets, les cochers de fiacre pressaient
l'allure de leurs chevaux, et tout le long des trottoirs, les promeneurs
endimanchs s'en allaient par bandes, se htant pour arriver  la gare
du chemin de fer de Vincennes avant le dpart du train.

--N'est-il donc que nous de malheureux! grondait Maxence, dont toute
cette joie irritait la douleur.

--Ne faudrait-il pas, murmurait Mlle Lucienne, que Paris entier prt
le deuil, parce que nous souffrons!

C'est sans changer une parole de plus qu'ils arrivrent  _l'Htel des
Folies_.

La Fortin tait encore sur sa porte, prorant au milieu d'un groupe avec
une volubilit que rien ne lassait.

C'tait vritablement un coup de fortune, pour elle, que de loger le
fils de ce caissier qui avait vol douze millions, qui tait en ce
moment le sujet de toutes les conversations, et dont le nom tait dans
toutes les bouches.

Elle devait  cette circonstance d'tre tout  coup devenue un
personnage. Les boutiquiers du quartier qui, vu sa rputation suspecte,
ne l'avaient jamais salue jusqu'alors, l'accablaient de prvenances
depuis le matin, et la courtisaient bassement pour qu'elle leur donnt
des dtails.

Et sa cupidit ne s'panouissait gure moins que son amour-propre. Elle
calculait que lors du procs on prononcerait infailliblement le nom de
l'_Htel des Folies_, et que ce lui serait une rclame excellente et une
source de bnfices certains.

Dj mme, en prvision d'un surcrot de clientle, elle avait tenu
conseil avec le sieur Fortin, et agit la question de faire repeindre
l'escalier et d'augmenter tous les loyers de 25 pour cent.

Voyant arriver Maxence et Mlle Lucienne, elle abandonna le groupe dont
elle tait le centre, et les saluant de son plus obsquieux sourire:

--Dj finie, cette petite promenade? leur dit-elle.

Mais ils ne rpondirent pas, et s'tant engouffr dans l'troit
corridor, ils se htrent de regagner leur quatrime tage.

C'est avec un mouvement de rage, qu'en entrant dans sa chambre, Maxence
jeta son chapeau sur le lit; et, aprs s'tre un moment promen de long
en large, revenant se planter devant Mlle Lucienne:

--Eh bien! lui dit-il, vous tes contente, maintenant!

C'est d'un air de commisration profonde qu'elle le considrait, sachant
trop sa faiblesse pour s'irriter de son injustice.

--De quoi dois-je tre si satisfaite? demanda-t-elle doucement.

--J'ai fait ce que vous avez voulu.

--Ce que vous dictait la raison, mon ami.

--Soit! je ne chicanerai pas sur les termes. J'ai vu votre ami, le
commissaire de police. En suis-je plus avanc?

Imperceptiblement elle haussa les paules.

--Qu'espriez-vous donc de lui? fit-elle. Pensiez-vous qu'il ft en son
pouvoir de faire que ce qui est ne soit pas? Supposiez-vous que par le
seul acte de sa volont, il allait combler le dficit de la caisse du
_Crdit mutuel_ et rhabiliter votre pre?...

--Non, je ne suis pas fou encore.

--Eh bien! alors..., pouvait-il faire mieux que de vous promettre son
concours le plus ardent et le plus dvou?...

Mais il ne la laissa pas poursuivre.

--Et qui me prouve, s'cria-t-il, qu'il ne s'est pas moqu de moi! S'il
tait sincre, pourquoi ses rticences et ses nigmes? Il prtend que je
peux compter sur lui, parce que me servir, moi, c'est vous servir, vous.
Qu'est-ce que cela signifie? Quel rapport existe entre votre situation
et la mienne, entre vos ennemis et ceux de mon pre?... Et moi, j'ai
rpondu  toutes ses questions, je me suis livr!... Pauvre niais!...
Mais l'homme qui se noie se raccroche  un brin d'herbe, et je me noie,
moi, j'enfonce, je sombre....

Il s'affaissa sur une chaise, et cachant son visage entre ses mains:

--Ah! je souffre horriblement! gmit-il.

La jeune fille s'tait rapproche, et d'un accent svre en dpit de son
motion:

--Seriez-vous donc un lche! pronona-t-elle. Quoi! au premier malheur
qui vous frappe, car c'est le premier malheur rel de votre vie,
Maxence, vous dsesprez!... Un obstacle se dresse, et au lieu de
rassembler toute votre nergie pour le surmonter, vous vous asseyez et
vous pleurez comme une femme! Qui donc donnera du courage  votre mre
et  votre soeur, si vous vous abandonnez ainsi?...

A de telles paroles, prononces par cette voix qui avait tout pouvoir
sur son me, Maxence s'tait redress:

--Je vous remercie, mon amie, dit-il. C'est bien  vous de me rappeler
ce que je dois  ma mre et  ma soeur. Pauvres femmes. Elles se
demandent sans doute ce que je suis devenu....

--Il faut aller les retrouver, interrompit la jeune fille.

Rsolment il se leva.

--J'y vais! rpondit-il. Je serais indigne de vous si je ne savais pas
hausser mon nergie au niveau de la vtre....

Et ayant serr la main de Mlle Lucienne, il sortit.

Mais ce n'est pas par le chemin ordinaire qu'il regagna la rue
Saint-Gilles. La rue de Turenne, o tout le monde le connaissait, lui
faisait horreur. Il prit un grand dtour, pour rentrer sans rencontrer
personne....

--Enfin, vous voil! lui dit la servante en lui ouvrant la porte. Madame
tait joliment inquite, allez! Elle est au salon avec Mlle Gilberte et
M. Chapelain....

C'tait exact. Aprs sa dmarche infructueuse pour arriver jusqu' M. de
Thaller, l'ancien avou avait djeun rue Saint-Gilles, et il y tait
rest ayant, disait-il, besoin de voir Maxence.

Aussi, ds que le jeune homme parut, s'autorisant de son ge et d'une
vieille intimit:

--Comment, lui dit-il, osez-vous laisser votre mre et votre soeur
seules dans une maison o  tout moment peut tomber quelque crancier
brutal?

--J'ai tort, fit Maxence, qui aima mieux s'avouer coupable que d'entamer
une explication.

--Alors, ne recommencez plus, reprit M. Chapelain. Je vous attendais
pour vous dire que je n'ai pas pu parler  M. de Thaller, et que je ne
me soucie pas d'affronter une seconde fois l'impudence de ses valets. A
vous, donc, le soin de lui reporter les quinze mille francs qu'il avait
apports  votre pre... remettez-les-lui en mains propres, et ne les
lchez pas sans un reu....

Aprs quelques recommandations encore, il s'loigna, laissant enfin
seuls Mme Favoral et ses enfants.

Mme Favoral ouvrait la bouche pour demander  Maxence les raisons de
son absence, mais Mlle Gilberte l'interrompit.

--J'ai  te parler, ma mre, dit-elle avec une prcipitation singulire,
et  toi aussi, mon frre....

Et tout de suite, elle se mit  leur raconter la visite trange de M.
Costeclar, son incroyable audace, et ses offensantes dclarations....

Maxence se mordait les poings de colre.

--Et je ne me suis pas trouv l, s'criait-t-il, pour le jeter
dehors....

Mais un autre s'y tait trouv, et c'tait l qu'en voulait venir Mlle
Gilberte.... Mais l'aveu tait difficile, pnible mme, et son embarras
tait grand, et trs-visible la contrainte qu'elle s'imposait.

--Voici longtemps, ma mre, reprit-elle enfin, que vous m'avez
souponne de vous cacher quelque chose.... Interroge, je vous ai
menti.... Non, que j'eusse  rougir de rien, mais parce que je craignais
pour vous la colre de mon pre....

C'est d'un oeil hbt d'tonnement que la considraient sa mre et son
frre....

--Oui, j'avais un secret, reprit-elle. Hardiment, sans consulter
personne, me fiant aux seules inspirations de mon coeur, j'avais engag
ma vie  un inconnu.... J'avais choisi l'homme dont je voulais tre la
femme....

D'un geste perdu Mme Favoral levait les mains au ciel.

--Mais c'est de la folie!... rptait-elle.

--Malheureusement, poursuivait la jeune fille, entre cet homme, mon
fianc, devant Dieu, et moi, se dressait un obstacle terrible.... Il
tait pauvre, il croyait mon pre trs-riche, et il m'avait demand
trois ans pour conqurir une fortune qui lui permt de demander ma main.

Elle s'arrta, tout le sang de son coeur affluait  son visage.

--Ce matin, reprit-elle, au bruit de notre dsastre, il est venu....

--Ici? interrompit Maxence.

--Oui, mon frre, ici.... Il est arriv au moment o, insulte lchement
par M. Costeclar, je lui commandais de se retirer et o, au lieu de
sortir, il marchait sur moi les bras tendus....

--Il a os pntrer ici! murmurait Mme Favoral.

--Oui, ma mre, il est entr juste  temps pour saisir M. Costeclar au
collet et le jeter  mes pieds, blme de peur et demandant grce.... Il
venait, malgr l'horrible malheur qui nous frappe, malgr la ruine et
malgr la honte, m'offrir son nom, et me dire que dans la journe il
enverrait un ami de sa famille vous apprendre ses intentions....

Mais elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du
salon, annona:

--Monsieur le comte de Villegr!...

S'il tait venu  l'ide de Mme Favoral et de Maxence que Mlle
Gilberte avait t dupe de quelque lche intrigue et avait cd 
d'inavouables entranements, il dut suffire, pour les dsabuser, de la
seule prsence de l'homme qui entrait.

Il tait assez terrible d'aspect, avec sa tournure militaire, ses faons
brusques, sa grosse moustache blanche et la cicatrice qui lui balafrait
le front.

Mais pour tre rassur et se sentir confiance, il ne fallait que voir sa
large face,  la fois nergique et dbonnaire, son oeil clair o
clatait la loyaut de son me et ses lvres paisses et rouges, qui
jamais ne s'taient ouvertes pour profrer un mensonge.

En ce moment, cependant, il ne jouissait pas de tous ses moyens.

Ce vaillant homme, ce vieux soldat tait timide, et se ft senti plus 
l'aise et l'esprit beaucoup plus libre sous le feu d'une batterie que
dans cet humble salon de la rue Saint-Gilles, sous le regard inquiet de
Maxence et de Mme Favoral.

Ayant salu, ayant adress  Mlle Gilberte un signe d'amicale
reconnaissance, il tait rest court,  deux pas de la porte, son
chapeau  la main.

L'loquence n'tait pas son fort. La leon lui avait bien t faite 
l'avance, mais il avait beau tousser: hum! broum! Il avait beau passer
le doigt autour de son col pour lui donner du jeu, son commencement lui
restait dans la gorge.

Gardant assez de sang-froid pour comprendre combien il tait urgent de
lui venir en aide:

--Je vous attendais, monsieur, lui dit Mlle Gilberte.

Sur cet encouragement, il s'avana, et s'inclinant devant Mme Favoral:

--Je vois que ma prsence vous surprend, madame, commena-t-il, et je
dois avouer que... hum! elle ne m'tonne pas moins que vous. Mais les
circonstances anormales commandent les dmarches... broum!...
exceptionnelles. En toute autre occurrence, je ne tomberais pas chez
vous comme une bombe.... Mais nous n'avions pas de temps  gaspiller en
formalits crmonieuses.... Je vous demanderai donc la permission de me
prsenter moi-mme. Je suis le gnral comte de Villegr....

Maxence lui avait avanc un fauteuil.

--Je vous coute, monsieur, lui dit Mme Favoral.

Il s'assit, et aprs un nouvel effort:

--Je suppose, madame, reprit-il, que mademoiselle votre fille vous a
expliqu ce que notre situation a de bizarre... ainsi que j'avais
l'honneur de vous le dire... de dlicat... hum!... de peu conforme aux
usages reus....

Mlle Gilberte l'interrompit.

--Lorsque vous tes arriv, monsieur le comte, dit-elle, je commenais
seulement  exposer les faits  ma mre et  mon frre....

Au geste du vieux soldat et au mouvement de sa physionomie, il fut ais
de voir combien l'pouvantait la perspective d'une explication...
broum!... assez difficile.

Prenant nanmoins son parti en brave:

--C'est bien simple, dit-il, je viens au nom de M. de Trgars.

Maxence bondit sur sa chaise.

C'tait bien ce nom qu'il venait d'entendre prononcer pour la premire
fois par le commissaire de police.

--Trgars! rpta-t-il d'un ton d'immense tonnement.

--Oui, fit M. de Villegr. Le connatriez-vous?

--Non, monsieur, non!...

--Marius de Trgars est le fils du plus honnte homme que j'aie connu,
du meilleur ami que j'aie eu, du marquis de Trgars, enfin, qui est
mort, il y a quelques annes, mort de chagrin  la suite... hum!... de
revers de fortune tout  fait... broum!... inexplicables. Marius serait
mon fils qu'il ne me serait pas plus cher. Il n'a plus de famille, je
n'ai pas de parents, j'ai report sur lui tous les sentiments...
affectueux qui restaient encore au fond de mon vieux coeur.

Et j'ose dire que jamais garon ne fut plus digne d'tre aim. Je le
connais:  la plus haute fiert,  une loyaut suprieure,  une loyaut
incapable d'une transaction, il joint un esprit souple et dli, une
rare finesse, et tout autant de savoir-faire qu'il en faut pour battre
les gredins les plus retors. Il n'a pas de fortune par la raison qu'il
a... hum!... un peu lgrement abandonn tout ce qu'il possdait,  de
soi-disant cranciers de son pre. Mais quand il voudra tre riche, il
le sera, et mme... broum!... il est possible qu'il le soit avant peu...
je sais ses projets, ses esprances, ses ressources.

Mais comme s'il et reconnu qu'il s'aventurait sur un terrain dangereux,
le comte de Villegr s'arrta court....

Et aprs un moment employ  reprendre haleine:

--Bref, continua-t-il, Marius n'a pu voir Mlle Gilberte et apprcier
les rares qualits de son coeur et de son esprit sans l'aimer
perdument....

Mme Favoral eut un geste de protestation.

--Permettez, monsieur... commena-t-elle.

Mais il lui coupa la parole.

--Je vous entends, madame, reprit-il. Vous vous demandez comment M. de
Trgars a pu voir mademoiselle votre fille, la connatre, la juger, sans
que vous ayez jamais rien vu ni su.... Rien de si simple, et mme, si
j'ose le dire... hum!... de si naturel. Marius dissimulait, le pauvre
garon, bien contre son gr, je vous le jure, et uniquement parce qu'il
lui tait interdit, sous peine d'tre souponn de cupidit, d'aspirer,
lui qui n'avait rien,  la main d'une jeune fille dont le pre passait
pour trs-riche. Quel part prendre? S'adresser directement  Mlle
Gilberte.

C'est ce qu'il a fait. Et Mlle Gilberte ayant compris qu'il tait,
qu'il est digne d'elle, ils se sont entendus. Ce n'tait pas, je le
sais, parfaitement... hum!... rgulier, mais on est jeune, on s'aime et
quand on ne peut pas faire autrement, on ruse. Les vues de Marius
taient d'ailleurs parfaitement honorables, et la preuve, c'est que moi,
dans ma position,  mon ge, avec ma barbe blanche, j'ai consenti 
devenir son complice, et  lui servir... broum!... de compre, lorsque
pour la premire fois, sur la _Place-Royale_, il a dclar ses
intentions...  Mlle Gilberte.

Si jamais le comte de Villegr avait donn  Marius une preuve d'amiti,
c'tait certes en cette occasion.

Il tait  la torture, il suait, sous son habit noir de crmonie, il
peinait, il soufflait....

Mais il s'embarrassait dans ses phrases, il multipliait d'une faon
inquitante ses hum! et ses broum! ses explications n'expliquaient rien,
Mlle Gilberte eut piti de lui.

Prenant la parole, simplement et brivement, elle raconta son histoire
et celle de Marius.

Elle dit le serment qu'ils avaient chang, comment ils s'taient vus
deux fois, rue des Minimes et boulevard Beaumarchais, comment, enfin,
ils avaient toujours eu des nouvelles l'un de l'autre, par le
trs-innocent et trs-inconscient signor Gismondo Pulci.

Maxence et Mme Favoral taient abasourdis.

De toute autre bouche que de la bouche mme de Mlle Gilberte, un tel
rcit leur et paru inou, invraisemblable, absurde, et ils se fussent
rcris, et de toutes leurs forces ils eussent protest.

Mais c'tait bien elle qui parlait, toute rouge, il est vrai, et toute
confuse, et cependant, de cet accent de placidit qui tait un de ses
charmes les plus grands.

--Ah! mademoiselle ma soeur, pensait Maxence, qui jamais se ft dout de
cela  vous voir toujours si calme et si rsigne!...

Et de son ct:

--Est-il possible, se disait Mme Favoral, que j'aie t  ce point
aveugle et sourde! Quoi! l'homme qu'aimait ma fille venait s'asseoir 
deux pas de moi, et je ne souponnais pas sa prsence! Il lui parlait,
elle lui rpondait, et je n'entendais rien!...

Quant au comte de Villegr, c'est en vain qu'il et cherch des mots
pour traduire la reconnaissance qu'il devait  Mlle Gilberte de lui
avoir pargn ces difficiles explications.

--Je ne m'en serais, morbleu! pas tir comme elle, songeait-il, en homme
qui ne s'abuse pas sur son compte.

Mais ds qu'elle et achev, s'adressant  Mme Favoral:

--Maintenant, madame, reprit-il, vous savez tout, et vous pouvez
comprendre que l'irrparable malheur qui vous frappe a supprim
l'obstacle qui jusqu'ici avait retenu Marius.

Il se leva, et d'un ton solennel, sans hum! ni broum! cette fois:

--J'ai l'honneur, madame, pronona-t-il, de vous demander la main de
Mlle Gilberte Favoral, votre fille, pour mon ami, Yves-Marius de
Genost, marquis de Trgars....

Un profond silence suivit.

Mais ce silence, le comte de Villegr dut l'interprter en sa faveur,
car courant  la porte du salon, il l'ouvrit et appela:

--Marius!...

Ce qui venait de se passer, Marius de Trgars l'avait prvu, et
d'avance, et de point en point, annonc au comte de Villegr.

Il tait de ces hommes dont le sang-froid semble dominer les vnements,
tant aprs les avoir prpars ils excellent  en tirer parti.

tant donn le caractre de Mme Favoral, il savait ce qu'il fallait en
attendre. Il avait ses raisons de ne rien redouter de Maxence. Et s'il
se dfiait des talents diplomatiques de son ambassadeur, il comptait
absolument sur l'nergie de Mlle Gilberte.

Et il avait calcul si juste qu'il avait tenu  accompagner son vieil
ami rue Saint-Gilles, pour pouvoir apparatre au moment dcisif.

En arrivant, lorsque la servante tait venue leur ouvrir:

--Vous allez, lui avait-il dit, annoncer  vos matres, monsieur que
voici, qui est le comte de Villegr. Vous ne leur parlerez pas de moi
qui resterai  l'attendre dans la salle  manger....

Cet arrangement n'avait pas paru des plus naturels  cette fille, mais
la maison, depuis deux jours, tait le thtre d'vnements si
extraordinaires, qu'elle en tait toute ahurie, et dans des dispositions
 s'attendre  tout.

Puis, Marius lui parlait de ce ton qui n'admet pas de rplique.

Et enfin, elle reconnaissait en lui le monsieur qui dj tait venu dans
la matine, et qui avait eu, en prsence de Mlle Gilberte, une si
violente altercation avec M. Costeclar. Car elle connaissait vaguement
la scne. Son attention ayant t veille par de grands clats de voix,
elle n'avait pas t sans aller appliquer alternativement l'oeil et
l'oreille  la serrure du salon.

Ce qui n'empche qu'en annonant le comte de Villegr, elle avait
essay, des yeux et du geste, de prvenir Mlle Gilberte ou Maxence. Ils
taient trop bouleverss pour rien voir.

--Alors, tant pis! s'tait-elle dit avec cette admirable insouciance des
serviteurs parisiens....

Et comme de la journe elle n'avait eu une minute pour faire son
mnage, elle s'tait mise  la besogne, laissant Marius de Trgars seul
dans la salle  manger.

Il s'tait assis, impassible en apparence, rellement agit de cette
trpidation intrieure de l'incertitude, dont ne peuvent se dfendre les
hommes les plus forts, aux heures dcisives de leur vie.

Jusqu' un certain point, c'tait son avenir qui se dcidait de l'autre
ct de cette porte qui venait de se refermer sur M. de Villegr.

Aux intrts si chers de son amour, d'autres intrts taient lis qui
exigeaient un succs immdiat.

Et il et donn bonne chose pour entendre ce qui se disait. Il songeait
qu'un mot maladroit pouvait tout mettre en question et lui susciter de
nouveaux embarras. Comptant les secondes aux battements de son pouls, il
se disait:

--Comme ils tardent!...

Aussi, lorsque la porte s'ouvrit enfin, et que son vieil ami l'appela,
fut-il debout d'un bond.

Et rassemblant tout ce qu'il avait de sang-froid, il entra....

Maxence s'tait lev pour le recevoir, mais en l'apercevant, il recula,
et la pupille dilate par une immense surprise:

--Ah! mon Dieu!... fit-il d'une voix touffe.

Mais M. de Trgars ne sembla pas remarquer sa stupeur....

Trs-matre de soi, malgr son motion, il examinait d'un rapide regard
le comte de Villegr, Mme Favoral et Mlle Gilberte. A leur attitude et
 leur physionomie, il devina le point prcis o en taient les choses.

Et s'avanant vers Mme Favoral, et s'inclinant avec un respect qui
certes n'tait pas jou:

--Vous avez entendu le comte de Villegr, madame, pronona-t-il d'une
voix lgrement altre. J'attends mon arrt....

De sa vie, la pauvre femme n'avait t si affreusement trouble. Tous
ces vnements qui se succdaient avaient bris les faibles ressorts de
son me. Elle tait hors d'tat de rassembler ses ides, de prendre une
dtermination quelconque.

--En ce moment, monsieur, balbutia-t-elle, prise ainsi  l'improviste,
vous rpondre me serait impossible.... Accordez-moi quelques jours de
rflexion.... Nous avons d'anciens amis que je dois consulter....

Mais Maxence, remis de sa stupeur l'interrompit.

--Des amis, ma mre, s'cria-t-il, nous en reste-t-il donc encore?
Est-ce que les malheureux ont des amis! Quoi! lorsque nous prissons, un
homme de coeur nous tend la main et vous demandez  rflchir! A ma
soeur qui porte un nom dsormais fltri, le marquis de Trgars offre son
nom et vous songez  consulter....

La malheureuse femme secouait la tte.

--Je ne suis pas la matresse, mon fils, murmura-t-elle, et ton pre....

--Mon pre!... interrompit le jeune homme, mon pre! Quels droits
peut-il avoir sur nous, dsormais....

Et sans plus discuter, sans attendre une rponse, il prit la main de sa
soeur, et la mettant dans la main de M. de Trgars:

--Ah! qu'elle soit votre femme, monsieur! pronona-t-il; jamais, quoi
qu'elle fasse, elle n'acquittera la dette d'ternelle reconnaissance que
nous contractons envers vous!...

Un tressaillement qui les secoua, un long regard qu'ils changrent,
trahirent seuls les sensations de Marius et de Mlle Gilberte. Ils
avaient de la vie une trop cruelle exprience pour ne se pas dfier de
leur joie....

Revenant  Mme Favoral:

--Vous ne comprenez pas, madame, reprit-il, que j'aie choisi pour une
dmarche telle que la mienne le moment o vous frappe un irrparable
malheur.... Un mot vous expliquera tout.... Pouvant vous servir, je
voulais en avoir le droit....

Arrtant sur lui un regard o se lisait le plus morne dsespoir:

--Hlas! balbutia la pauvre femme, que pouvez-vous pour moi,
monsieur?...

Ma vie dsormais est finie.... Je n'ai plus qu'un dsir: savoir o se
cache mon mari. Ce n'est pas  moi de le juger. Il ne m'a pas donn le
bonheur que peut-tre j'tais en droit d'esprer, mais il est mon mari,
il est malheureux, mon devoir est de le rejoindre, o qu'il se soit
rfugi, et de partager ses souffrances....

Elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du salon
l'appelait:

--Madame! madame!...

--Qu'y a-t-il? demanda Maxence.

--Il faut que je parle  madame, tout de suite.

Faisant un effort pour se dresser et marcher, Mme Favoral sortit....

Elle ne fut dehors qu'une minute, et lorsqu'elle reparut, son dsordre
s'tait encore accru.

--Peut-tre est-ce un coup de la Providence! dit-elle.

Inquiets, les autres l'interrogeaient des yeux. Elle s'assit, en
s'adressant plus spcialement  M. de Trgars:

--Voici ce qui arrive, reprit-elle d'une voix faible. M. Favoral, qui
tait l'conomie mme... ici du moins, avait l'habitude, ds qu'il
rentrait, de changer de vtement. Comme toujours, hier soir, il en a
chang. Lorsqu'on s'est prsent pour l'arrter, il a oubli ce dtail,
et il s'est enfui avec la vieille redingote qu'il avait sur lui. Sa
redingote neuve tant reste accroche au porte-manteau de
l'antichambre, la domestique l'a prise tout  l'heure pour la brosser et
la serrer... et il en est tomb ce portefeuille qui ne quittait jamais
mon mari....

C'tait un vieux portefeuille de cuir de Russie, qui avait t rouge
jadis, mais noirci par l'usage, crasseux et tout raill. Il tait
gonfl de paperasses....

--Peut-tre, en effet, s'cria Maxence, y trouverons-nous une
indication....

Il l'ouvrit, et il l'avait dj plus d'aux trois-quarts vid, sans y
rien rencontrer que des papiers et des notes sans signification pour
lui, lorsque tout  coup, il poussa un cri.

Il venait de dplier un billet sans signature, d'une criture
visiblement dguise, et, d'un coup d'oeil, il avait lu:

Je ne conois rien  votre ngligence. Il faudrait en finir avec cette
affaire Van-Klopen. L est le danger...

--Qu'est-ce que ce billet? demanda M. de Trgars.

Maxence le lui tendit:

--Voyez, dit-il; vous ne comprendrez pas l'intrt immense qu'il a pour
moi....

Mais l'ayant parcouru:

--Vous vous trompez, fit Marius, je comprends, et je vous le
prouverai....

L'instant d'aprs, d'une autre poche du portefeuille, Maxence retirait
et lisait  haute voix la facture d'un magasin d'articles de voyage,
date de l'avant-veille, et ainsi conue:

Vendu ....

Deux malles, cuir, serrure de sret,  220 francs l'une, ci... 440...

M. de Trgars avait tressailli.

--Enfin! s'cria-t-il, voil sans doute le bout de fil qui,  travers ce
ddale d'iniquits, nous conduira  la vrit.

Et frappant sur l'paule de Maxence:

--Nous avons  causer, lui dit-il, et longuement.... Demain, avant de
reporter  M. de Thaller ses 15,000 francs, passez chez moi, je vous
attendrai.... Nous voici attels  une oeuvre commune, et quelque chose
me dit qu'avant qu'il soit longtemps, nous saurons ce qu'est devenu
l'argent qui a t pris dans la caisse du _Comptoir du crdit mutuel_.




IV


Quand je pense, disait Coldrige, que tous les matins,  Paris
seulement, trente mille gaillards s'veillent et se lvent avec l'ide
fixe et bien arrte de s'emparer de l'argent d'autrui, c'est avec une
nouvelle surprise que, chaque soir, en rentrant, je retrouve mon
porte-monnaie dans ma poche.

Ce n'est cependant pas ceux qui s'attaquent directement au porte-monnaie
qui sont les plus malhonntes ni les plus redoutables.

S'embusquer au coin d'une rue sombre, et se ruer sur le premier passant
venu en lui demandant:

--La bourse ou la vie... est un pauvre mtier, un mtier de dupe,
dpouill de prestige, et depuis longtemps abandonn aux natures
chevaleresques.

Il faut tre un peu plus que simple pour travailler encore sur les
grands chemins, expos aux avanies de la gendarmerie, quand l'industrie
et la finance offrent un champ si magnifiquement fertile  l'activit
des gens d'imagination.

Et pour se rendre bien compte de la faon dont on y opre, il suffit
d'ouvrir de temps  autre la _Gazette des Tribunaux_ et d'y lire, par
exemple, un procs comme celui du sieur Lefurteux, l'ex-directeur de la
_Socit pour le desschement et la mise en valeur des marais de
l'Orne_.

Ceci se passait, il n'y a pas un mois, en police correctionnelle:

LE PRSIDENT, _au prvenu_.--Votre profession?

LE SIEUR LEFURTEUX.--Directeur de la Socit....

_D_. Avant, que faisiez-vous?

_R_. Je faisais des affaires  la Bourse.

_D_. Vous tiez sans ressources?

_R_. Pardon, je gagnais de l'argent.

_D_. Et c'est dans ces conditions que vous avez eu l'audace de
constituer une compagnie, au capital de 3 millions diviss en actions de
500 francs.

_R_. Ayant trouv une ide, je ne croyais pas qu'il me ft interdit de
l'exploiter.

_D_. Qu'appelez-vous une ide?

_R_. Celle de desscher des marais et de les rendre  l'agriculture....

_D_. Quels marais? Les vtres n'ont jamais exist que dans vos
prospectus. Vous n'en possdez ni dans l'Orne, ni ailleurs. Vous avez
pouss l'impudence jusqu' ce point de fonder une socit pour
l'exploitation d'une chose qui n'existe pas.

_R_. Je comptais acheter des marais ds que j'aurais runi mon capital.

_D_. Et en attendant vous promettiez dix pour cent  vos souscripteurs?

_R_. C'est le moins que rapportent des desschements....

_D_. Vous avez fait de la publicit?

_R_. Ncessairement.

_D_. Pour quelle somme?

_R_. Pour environ soixante mille francs.

_D_. O les avez-vous pris?

_R_. J'ai commenc avec dix mille francs que m'avait prts un de mes
amis, j'ai continu avec les fonds qui me rentraient.

_D_. C'est--dire que vous employiez l'argent de vos premires dupes 
faire des dupes nouvelles!

_R_. Beaucoup de gens croyaient l'affaire bonne....

_D_. Lesquels? Ceux  qui vous adressiez vos prospectus o se voyait un
plan de vos prtendus marais?

_R_. Pardon, d'autres encore....

_D_. Enfin, des fonds vous ont t verss, car c'est quelque chose
d'inou que la crdulit publique. Combien avez-vous reu?

_R_. L'expert vous l'a dit: environ six cent mille francs.

_D_. Que vous avez dpenss!

_R_. Permettez!... Je n'ai jamais appliqu  mes besoins personnels que
les appointements que m'attribuaient les statuts.

_D_. Cependant, lorsqu'on vous a arrt, on n'a retrouv dans votre
caisse qu'une somme de 1,250 francs, qui vous avait t adresse par la
poste le matin mme. Qu'est devenu le reste?

_R_. Le reste a t dpens dans l'intrt de l'affaire

_D._ Naturellement. Vous aviez une voiture?

_R._ Elle m'tait alloue par l'article 27 des statuts.

_D._ Dans l'intrt de l'affaire, toujours?

_R._ Certainement. J'tais oblig  une certaine reprsentation. Le chef
d'une affaire importante doit s'appliquer  inspirer la confiance.

LE PRSIDENT, _d'un air ironique_: tait-ce aussi pour vous attirer
cette confiance que vous aviez une matresse pour laquelle vous
dpensiez des sommes considrables?

LE PRVENU, _de l'accent de la plus entire bonne foi_: Oui,
monsieur....

Aprs un moment de silence, le prsident reprend:

_D._ Vos bureaux taient magnifiques. Leur installation a d vous coter
trs-cher....

_R._ Presque rien, au contraire, monsieur. Tous les meubles qui les
garnissaient taient lous. On peut interroger le tapissier....

Le tapissier est mand, et sur les questions de M. le prsident:

--M. Lefurteux, rpond-il, a dit vrai. Ma spcialit est de louer des
agencements de bureaux pour socits financires et autres.... Je
fournis tout, depuis les pupitres des employs jusqu'aux meubles du
cabinet du directeur, depuis la caisse de fer forg jusqu' la livre
des garons. En vingt-quatre heures tout est en place, et l'actionnaire
peut se prsenter.... Ds qu'une affaire se monte, dans le genre de
celle de monsieur, on vient me trouver, je suis connu, et selon
l'importance du capital auquel on fait appel, je fournis une
installation plus ou moins luxueuse.... J'ai l'habitude, n'est-ce pas,
je sais ce qu'il faut....

Quand M. Lefurteux m'est arriv, j'ai tout de suite tois son
opration.... Trois millions de capital, des marais dans l'Orne, actions
de cinq cents francs, petits souscripteurs inquiets et criards....
Trs-bien, lui ai-je dit, c'est une affaire de six mois, ne vous mettez
pas des frais inutiles sur le dos, prenez du reps pour votre cabinet,
c'est assez bon!...

_LE PRSIDENT_, _d'un ton de surprise profonde_: Vous lui avez dit cela?

LE TAPISSIER, _de l'accent de simple franchise d'un honnte homme_:
Exactement comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur le prsident,
et il a suivi mon conseil, et je lui ai fourni toute chaude encore
l'installation de la Compagnie des Pcheries Fluviales, dont le grant
venait d'tre condamn  trois ans de prison.

Aprs de telles rvlations, qui de semaine en semaine se renouvellent,
avec d'instructives variantes, on serait presque en droit de se demander
comment la plus sre et la plus loyale affaire peut encore trouver un
souscripteur, si on ne savait que la ligne fconde de Gogo ne
s'teindra qu'avec l'espce humaine.

Les financiers d'imagination se plaignent amrement de l'actionnaire,
devenu, prtendent-ils, rcalcitrant et dfiant.... C'est une injustice
et une calomnie.

Si rudement trill qu'il ait t depuis cinquante ans, l'actionnaire
est rest le mme et sent toujours son coeur battre de convoitise  la
lecture du prospectus qui lui promet gravement dix pour cent de son
argent.

Il se peut qu'il recule devant une bonne opration. Devant une mauvaise,
jamais!

Tout comme jadis il est prt  se serrer le ventre pour courir porter
ses conomies aux _Mines de Tiffila_, aux _Terrains de Bretonche_ et
aux _Forts de Formanoir_, entreprises admirables, dont les directeurs
errent  l'tranger, victimes de l'ingratitude de leurs contemporains.

Comment, en de telles conditions, le _Comptoir de crdit mutuel_, et-il
manqu de souscripteurs?

C'tait une bien autre affaire que cette pauvre invention des _Marais de
l'Orne_, une affaire qui avait t admirablement lance  l'heure
propice du coup d'tat de dcembre,  un moment o les ides de
mutualit commenaient  pntrer dans le monde de la finance.

Ni les capitaux, ni les patronages puissants ne lui avaient manqu au
dbut, et il lui avait suffi de paratre pour tre admise aux honneurs
de la cote.

S'adressant  l'industrie, sous le prtexte de lui pargner
l'intermdiaire ruineux des banquiers ou les rigueurs parfois mortelles
de la Banque, le _Crdit mutuel_ avait eu, pendant ses premires annes,
une spcialit parfaitement dtermine.

Mais il avait peu  peu largi le cercle de ses oprations, remani ses
statuts, chang ses administrateurs, et vers la fin, ses souscripteurs
primitifs eussent t bien embarrasss de dire son genre d'affaires et
 quelles sources il puisait ses bnfices.

Ce qu'on savait, c'est qu'il donnait toujours de respectables
dividendes.

Ce qu'on-disait, c'est que son directeur, le baron de Thaller, avait une
fortune personnelle considrable, et qu'il tait bien trop habile pour
ne savoir point passer sans accroc  travers les articles du Code, de
mme que les clowns du cirque  travers leurs ronds de pipes....

Ce n'taient cependant ni les envieux ni les dtracteurs qui manquaient.

Vous rencontriez frquemment des gens qui, hochant la tte et clignant
de l'oeil, vous disaient d'un air capable:

--Prenez garde! Le _Crdit mutuel_ donne des bnfices magnifiques, mais
on sait ce que devient  la fin le capital de toutes ces compagnies, qui
distribuent des dividendes si beaux.

D'autres, plus perfides, attaquaient directement M. de Thaller.

--Ce qu'il y a d'inquitant, remarquaient-ils, c'est qu'il est de toutes
les spculations. Il ne se tripote pas une affaire vreuse qu'il n'y ait
la main. Il est possible qu'il soit trs-riche, il est sr qu'il mne un
train de prince. Son htel est un palais. Sa femme et sa fille ont les
plus luxueux quipages et les plus coteuses toilettes de Paris. Sa
matresse lui dpense des sommes folles. Enfin, pour brocher sur le
tout, il joue et il a la passion des bibelots, et on ne voit que lui 
l'Htel des Ventes, poussant avec fureur des porcelaines et des
tableaux....

Mais baste! les meilleures et les plus sres affaires ne sont-elles pas,
quand mme, amrement dcries!...

N'est-il pas archi-connu que les financiers de haut vol sont l'ternel
sujet des clabaudages et des calomnies de toute cette tourbe d'impudents
et avides tripoteurs qui rdent autour des grandes entreprises comme les
chacals autour du banquet des lions?

Quelle est la Socit dont on n'a pas un peu crit: C'est une
filouterie! Quel est le grant dont on n'a pas dit au moins une fois:
C'est un filou!

Le positif, c'est que les actions du _Comptoir du crdit mutuel_ taient
fort au-dessus du pair, et faisaient 580 francs, le samedi o,  l'issue
de la Bourse, le bruit se rpandit que le caissier, Vincent Favoral,
venait de s'enfuir en emportant douze millions.

--Quel coup de filet! pensa, non sans un mouvement de jalousie, plus
d'un boursier qui, pour le douzime seulement, et gament pass la
frontire....

Ce fut presque un vnement dans Paris.

On y est fort accoutum  de telles aventures, et  ce point blas, que
c'est  peine si, pour voir filer un caissier, on daignerait tourner la
tte. Mais en cette occasion, l'normit de la somme rehaussait la
vulgarit du procd:

On jugea gnralement que ce Favoral devait tre un homme fort, et
quelques amateurs dclarrent que prendre douze millions ce n'est
presque plus voler.

Le soir, en s'abordant sur le bitume, aux environs du passage de
l'Opra, les habitus de la petite Bourse taient tonns et presque
mus. Ils se consultaient entre eux.

--Thaller est-il de l'opration? S'entendait-il avec son caissier?

--Toute la question est l.

--Si oui, le _Crdit mutuel_ est en meilleure position que jamais.

--Si non, le voil coul.

--Thaller tait bien fin.

--Le Favoral l'tait peut-tre plus que lui.

Cette incertitude, pendant la premire demi-heure, soutint un peu les
cours.

Mais, vers neuf heures et demie, des nouvelles si dsastreuses se
rpandirent de tous cts, apportes on ne savait par qui, ni d'o, que
ce fut une panique irrsistible.

De 435 francs, o il s'tait maintenu, le _Crdit mutuel_ tomba
brusquement  300, puis  200, puis  150 francs....

Des amis de M. de Thaller, M. Costeclar, entre autres, avaient essay de
ragir, mais ils n'avaient pas tard  reconnatre l'inutilit de leurs
efforts, et bravement ils s'taient mis  faire comme les autres.

Trois messieurs qui taient alls s'installer au caf du Divan, au fond
du passage, semblaient diriger le mouvement et manoeuvraient comme il
est d'usage quand on veut couler une affaire. Ils avaient des agents sur
le boulevard, et de dix minutes en dix minutes, ils leur expdiaient un
missaire, un vieux bonhomme quelque peu boiteux et bossu, avec ordre de
vendre, de vendre encore et toujours et  tout prix.

Si bien qu' dix heures et demie on n'et pas trouv cinq cents francs
comptant de vingt actions du _Crdit mutuel_.

Le dimanche, ce fut une autre histoire.

Ds le matin, on donnait comme positive partout l'arrestation du baron
de Thaller et mme on l'enjolivait de quantit de dtails.

Cependant, le soir mme, le fait fut dmenti, par les gens qui tant
alls aux courses, y avaient rencontr Mme de Thaller et sa fille, plus
brillantes que jamais, trs-gaies et trs-causeuses.

Aux personnes qui allaient la saluer:

--Mon mari n'a pu venir, disait la baronne, tout occup qu'il est, avec
deux de ses employs,  dbrouiller les critures de ce malheureux
Favoral. C'est,  ce qu'il parat, un gchis inconcevable. Qui jamais
et cru cela d'un homme qui vivait de pain et de noix. Mais il jouait 
la Bourse, et il avait organis, grce  un prte-nom, une sorte de
banque o il a englouti, le plus sottement du monde, des sommes
considrables....

Et toute souriante, comme aprs un danger dfinitivement conjur:

--Heureusement, ajoutait-elle, le mal n'est pas aussi grand qu'on s'est
plu  le raconter, et cette fois encore, nous en serons quittes pour la
peur.

Mais ce n'taient pas les discours de la baronne qui pouvaient rassurer
les gens qui se sentaient en poche les titres sans valeur du _Crdit
mutuel_.

Et le lendemain, lundi, ds huit heures, ils arrivaient en bandes
demander des explications  M. de Thaller....

C'est rue du Quatre-Septembre que sont installs les bureaux du
_Comptoir de crdit mutuel_, dans une de ces maisons massives, qui sont
comme les forteresses de la fodalit financire.

D'un seul coup d'oeil, le passant y croit reconnatre un de ces
puissants tablissements qui remuent les millions par centaines de
mille.

Rien qu'en mettant le pied dans l'immense vestibule dall de marbre, 
hautes colonnes et  statues de bronze soutenant des candlabres,
l'actionnaire se sent mu.

Son motion se complique d'un bahissement respectueux lorsqu'il a
pouss les lourdes portes de glaces, et qu'il s'est engag dans le vaste
escalier de pierre  rampe dore, habill d'un tapis moelleux, et meubl
 chaque palier de banquettes de velours, larges et souples comme le lit
de repos d'une duchesse.

La timidit le prend lorsque, arriv au premier tage de ce palais de
l'argent... des autres, il lit, en lettres d'or, sur une porte de
palissandre: _Comptoir de crdit mutuel_.

Cependant, il rassemble tout son courage. Une inscription: T. L. B. S.
V. P., lui dit ce qu'il doit faire.

Il tourne le bouton, et il entre....

Mais il demeure interdit de se trouver en prsence d'un huissier tout de
noir habill, la chane d'acier au cou, lequel s'inclinant d'un air
grave, demande:

--Que dsire Monsieur?

D'une voix un peu trouble, il explique qu'il est venu pour souscrire,
et qu'il voudrait....

--Que Monsieur prenne la peine de me suivre  la caisse, interrompt
l'huissier.

Il prend cette peine, et tout en longeant un spacieux corridor, il a le
temps d'entrevoir des bureaux peupls d'employs, puis la salle du
conseil avec sa grande table recouverte d'un tapis, o brille la
sonnette du prsident, et plus loin, le cabinet de M. le directeur, avec
ses tentures de drap vert, ses meubles de chne, son bureau encombr de
papier et sa chemine monumentale surmonte d'une pendule  sujet
svre....

Et tout en marchant, il rougit du peu d'importance de sa souscription.
Il a honte de la modicit de la somme qu'il apporte  des caisses qui
lui semblent renfermer, sous leurs triples serrures, les trsors des
_Mille et une Nuits_. Autant porter une goutte d'eau au fleuve ou un
grain de sable aux dunes de l'Ocan. Il se demande presque si on ne va
pas lui rire au nez....

Mais non. C'est d'un air froid et morne que le caissier reoit sa
souscription et lui passe, en change, par le guichet troit, un titre
provisoire.

Il se retire alors, mais lentement.

Les six ou huit titres qu'il sent dans son portefeuille lui donnent de
l'assurance. Il lui semble que sur toutes les splendeurs qui
l'environnent il a un certain droit de proprit. C'est d'un pied plus
ferme et d'un jarret mieux tendu qu'il foule les marches de l'escalier.
Il y a du matre dans le geste dont il repousse la porte du
vestibule....

Et c'est l'esprit tranquille et le coeur content qu'il se retire, rvant
dj de ces dividendes fabuleux dont on se transmet le souvenir  la
Bourse, ou de ces hausses soudaines qui centuplent en trois ans le
capital vers et qui font qu'en 1872 on retire six mille livres de
rentes d'une action qu'on a paye cinq cents francs en 1833.

Beaucoup des actionnaires du _Comptoir de crdit mutuel_ avaient pass,
autrefois, par ces motions dlicieuses.

Elles ne leur rendaient que plus pnibles celles qui les agitaient en ce
moment, runis qu'ils taient au nombre d'une centaine environ, dans le
vestibule, le long de l'escalier et sur le palier du premier tage de la
maison de la rue du Quatre-Septembre.

Car on refusait de les admettre.

A tous ceux qui insistaient pour entrer, un grand diable de domestique,
plant devant la porte, rpondait invariablement:

--Les bureaux ne sont pas ouverts.... M. de Thaller n'est pas arriv.

Nerveux, quinteux, bizarre, le plus souvent bnin, mais quelquefois
froce, d'une crdulit stupide ou d'une dfiance idiote, tel est
l'actionnaire, cet infortun qui se sait traqu de toutes parts et
entour de piges, ce malheureux qui, possdant quelque argent, brle
de le risquer et tremble de le perdre.

Mais celui-l ne le connat pas, qui l'a vu seulement au dbut et  la
fin de sa carrire de dupe:

Le jour o, tout illumin d'espoir, il confie ses fonds  quelque
Socit nouvelle.

Et le jour o, dsespr, il dcouvre que ses fonds sont perdus.

Que d'alternatives entre ces deux termes extrmes et que de
palpitations! Quels accs de dcouragement ou de joie, selon que le
journal annonce une hausse ou une baisse!...

Mais le moment critique de l'actionnaire est celui o il commence 
souponner son malheur.

C'est de l'tonnement d'abord: quelque chose comme la stupeur du paysan
qui, ayant rompu son pacte avec le diable, voyait se changer en feuilles
sches les louis d'or du malin.

La colre ne vient que plus tard; la douleur d'avoir t dpouill d'un
argent pniblement gagn, la rage d'avoir t pris pour dupe.

C'est  ce point, prcisment, qu'en taient les actionnaires du
_Comptoir de crdit mutuel_.

Et comme la fureur de chacun d'eux s'augmentait de la fureur de tous,
comme ils s'exaltaient et s'animaient mutuellement, c'taient dans le
vestibule, le long de l'escalier et sur le palier, de telles
imprcations et de si terribles menaces, que le portier pouvant
s'tait blotti tout au fond de sa loge.

Il faut avoir vu une runion d'actionnaires au lendemain d'un dsastre,
il faut avoir vu les poings crisps, les faces convulses, les yeux hors
de la tte et les lvres franges d'cume, pour savoir  quelles
contorsions pileptiques la rancune de l'argent rduit des hommes
assembls.

Ceux-ci en taient  s'indigner de ce qui les avait enchants jadis.

Ils s'en prenaient de leur ruine  la splendeur de la maison, aux
somptuosits de l'escalier, aux candlabres du vestibule, aux tapis, aux
banquettes,  tout....

--C'est pourtant notre argent, criaient-ils, qui a pay tout ce luxe!...

Mont sur une banquette, un tout petit homme soulevait des transports
d'indignation en dcrivant les magnificences insolentes de l'htel de
Thaller, dont il avait t le fournisseur autrefois, avant de se retirer
du commerce.

Il avait compt jusqu' cinq voitures sous les remises, quinze chevaux
dans les curies, et il ne savait plus combien de domestiques.

Il n'tait jamais entr dans les appartements, mais il avait visit les
cuisines, et il dclarait avoir t tourdi et bloui du nombre et de
l'clat des casseroles, ranges par ordre de taille au-dessus des
fourneaux.

--C'est qu'il en faut, de ces casseroles, pour fricasser douze millions!
disait-il, arriv  ce degr o la fureur, faute d'expressions, tourne 
l'ironie....

Runis en groupe, dans le vestibule, les plus senss dploraient leur
imprudente confiance:

--Voil, concluait l'un, la fin de toutes ces affaires industrielles....

--C'est vrai.... Il n'y a que la Rente....

--Et encore!... Parlez-moi des placements de nos pres, de bons
placements sur premire hypothque, avec subrogation dans les droits de
la femme.... Si le dbiteur ne paye pas, on vend.... Voil le bon
systme, on y reviendra....

Mais ce qui les exasprait tous, c'tait de ne pouvoir tre admis auprs
de M. de Thaller, et de voir ce domestique en faction devant la porte.

--C'est tout de mme hardi, de nous laisser sur l'escalier, nous qui
sommes les matres! grondaient-ils.

--Qui sait o est M. de Thaller!...

--Il se cache, parbleu!

--N'importe, je le verrai, clamait un gros homme  face couleur de
brique, je le verrai, quand je devrais, nom de nom! ne pas bouger d'ici
de la semaine!

--Vous ne verrez rien, ricanait son voisin. Et les escaliers de service,
et les portes drobes! Croyez-vous qu'il en manque dans cette satane
boutique!...

Le gros homme roulait des yeux terribles.

--Ah! si je savais cela! disait-il d'une langue empte par le sang qui
lui montait  la tte. Jeter bas une porte, ce n'est pas la mer 
boire....

Et il montrait ses paules d'athlte, et il affirmait qu'il entrerait et
qu'il lui passerait quelqu'un par les mains....

Dj il toisait le valet d'un regard inquitant, quand un bonhomme 
mine discrte s'avana et lui demanda:

--Pardon!... Combien avez-vous d'actions?

--Trois! rpondit l'homme  figure brique.

L'autre soupira.

--Moi, j'en ai deux cent cinquante, dit-il. C'est pourquoi, tant aussi
intress que vous, pour le moins,  ne pas tout perdre, je vous conjure
de ne vous porter  aucune violence....

Il n'eut pas besoin d'insister.

La porte que gardait le domestique s'ouvrit. Un employ se montra,
faisant signe qu'il voulait parler.

--Messieurs, commena-t-il, M. de Thaller vient d'arriver, mais il est
en ce moment avec M. le juge d'instruction....

Des hues ayant couvert sa voix, il se retira prcipitamment.

--Si la justice s'en mle, murmura le monsieur discret, adieu paniers,
vendanges sont faites!...

--C'est vrai, ricana un autre, mais nous aurons le prcieux avantage
d'entendre condamner ce cher baron de Thaller  un an de prison et 
cinquante francs d'amende. C'est le tarif pour cinq cents familles mises
sur la paille. Il n'en serait pas quitte  si bon march, s'il avait
vol un pain  la porte d'un boulanger.

--Vous croyez donc  cette histoire de juge, vous!... interrompit
brutalement le gros homme....

Il fallut bien y croire, quand on le vit paratre suivi d'un commissaire
de police et d'un commissionnaire qui portait sur son crochet des
registres et des papiers....

On s'carta pour les laisser passer, mais nulle rflexion n'eut le temps
de se produire, car un nouvel employ se prsenta, qui dit:

--M. le baron de Thaller est  vos ordres, messieurs, veuillez
entrer....

Ce fut, alors, une terrible pousse, pour savoir  qui arriverait
premier  la salle du conseil, qu'on apercevait, toute grande
ouverte....

M. de Thaller s'y tenait, debout contre la chemine.

Il n'tait ni plus ple ni plus troubl que d'ordinaire. On sentait
l'homme matre de soi et sr de ses moyens.

Ds que le silence se fut rtabli:

--Avant tout, messieurs, commena-t-il, je dois vous dire que le conseil
va se runir, et qu'une assemble gnrale sera convoque....

Pas un murmure. Comme  un coup de baguette, les dispositions des
actionnaires semblaient changes.

--Je n'ai rien  vous apprendre, poursuivit-il. Ce qui arrive est un
malheur, mais non pas un dsastre. Il s'agissait, ayant tout, de sauver
la socit, et j'avais pens d'abord  un appel de fonds....

--Dame!... firent deux ou trois voix timides, s'il le fallait
absolument....

--J'ai reconnu qu'il n'en tait pas besoin....

--Ah! ah!...

--Et que j'assurerais le fonctionnement de nos services, en ajoutant 
notre fonds de rserve, ma fortune personnelle....

Ah! pour le coup, les bravos clatrent....

M. de Thaller les reut en homme qui les mrite, et plus lentement:

--C'tait un devoir d'honneur, continua-t-il.... Je vous l'avoue,
messieurs, le misrable qui nous a si indignement tromps avait toute ma
confiance.... Vous comprendrez mon aveuglement, lorsque vous saurez avec
quelle infernale adresse a procd le caissier infidle....

De tous cts, des imprcations s'levaient  l'adresse de Vincent
Favoral.... Mais dj le directeur du _Crdit mutuel_ poursuivait:

--Pour le moment, je n'ai  vous demander que du calme, et la
continuation de votre confiance....

--Oui! oui!...

--La panique d'avant-hier soir n'tait qu'une manoeuvre de Bourse,
organise par des tablissements rivaux, qui espraient s'emparer de
notre clientle. Leurs calculs seront djous, messieurs.... Ce qui
devait nous renverser dmontre victorieusement notre solidit.... Nous
sortirons de cette preuve plus puissants que par le pass.

C'tait fini. M. de Thaller savait son mtier. On lui votait des
remercments. Le sourire s'panouissait sur toutes les lvres l'instant
d'avant crispes par la colre....

Seul, un actionnaire ne semblait pas partager l'enthousiasme gnral, et
celui-l n'tait autre que M. Chapelain, l'ancien avou.

--Dcidment, grommelait-il, le Thaller est capable de s'en tirer.... Il
faut que je prvienne Maxence....




V


On a tous les courages, en France, et  un degr suprieur; tous,
hormis, cependant, celui de braver l'opinion des sots.

Peu d'hommes eussent os,  l'exemple de M. de Trgars, offrir leur nom
 la fille d'un misrable, accus de dtournements et de faux, et cela
au moment mme o le scandale du crime tait le plus bruyant.

Mais lorsque Marius jugeait une chose juste et bonne, il la faisait sans
le moindre souci de ce que penseraient les autres.

Aussi, avait-il suffi de sa seule prsence, rue Saint-Gilles, pour y
ramener l'esprance.

De ses desseins, il n'avait dit qu'un mot:

J'ai les moyens de vous servir; je prtends, en pousant Gilberte, en
acqurir le droit.

Mais ce mot avait suffi.

Mme Favoral et Maxence avaient compris que celui qui leur parlait ainsi
tait un de ces hommes de rsolution et de sang-froid que rien ne
dcourage ni ne dconcerte, et qui savent tirer parti des situations
les plus compromises.

Et lorsqu'il se fut retir avec le comte de Villegr:

--Je ne sais ce qu'il fera, disait Mlle Gilberte  sa mre et  son
frre, mais certainement il fera quelque chose, et soyez srs que si
russir est humainement possible, il russira....

Et avec quelle fiert elle s'exprimait ainsi! Le concours de Marius,
c'tait la justification de sa conduite. Elle tressaillait de joie en
songeant que ce serait, peut-tre,  l'homme que, seule, audacieusement,
elle avait choisi, que sa famille devrait son salut.

Hochant la tte et faisant allusion  des vnements dont il gardait le
secret:

--Je crois, en effet, approuvait Maxence, que M. de Trgars a pour
atteindre les ennemis de notre pre des moyens puissants.... Et quels
ils sont, nous ne tarderons pas  le savoir, puisque j'ai, demain,
rendez-vous avec lui....

Il vint enfin, ce lendemain, le lundi, qu'il avait attendu avec une
impatience que ne pouvaient souponner ni sa mre ni sa soeur.

Et sur les neuf heures et demie, il tait prt  sortir, lorsqu'on lui
annona M. Chapelain.

Tout irrit encore des scnes dont il venait d'tre tmoin rue du
Quatre-Septembre, l'ancien avou arrivait avec un visage lugubre.

--J'apporte de mauvaises nouvelles, commena-t-il. Je viens de voir le
baron de Thaller....

Il avait tant dit, la veille, qu'il ne voulait plus se mler de rien,
que Maxence ne put retenir un mouvement de surprise.

--Oh! ce n'est pas en tte--tte, que je l'ai vu, reprit M. Chapelain,
mais en compagnie d'une centaine, au moins, des actionnaires du _Crdit
mutuel_.

--Ils se remuent donc?

--Non. Ils ont seulement failli se remuer. Il fallait les voir, ce
matin, accourir furibonds, rue du Quatre-Septembre! Ils demandaient la
tte de M. de Thaller, ils voulaient tout casser, tout briser... c'tait
terrible! Mais M. de Thaller leur a fait la grce de les recevoir, et
ils sont devenus plus doux que des moutons. Il a daign parler, et ils
lui ont vot des remercments. C'est simple comme bonjour: on tient
l'homme dont on tient l'argent. Que voulez-vous que fassent des
actionnaires, si exasprs qu'on les suppose, quand un grant vient leur
dire:

Eh bien! oui, c'est vrai, vous tes vols, et vos fonds sont diablement
compromis... mais, si vous faites du bruit, si vous portez plainte, tout
est dfinitivement perdu!... Naturellement les actionnaires se taisent.
Il est si connu qu'une affaire qui se liquide judiciairement est une
affaire coule, que les actionnaires vols craignent la justice autant
que le grant voleur. Il n'est pas de financier infime qui ne sache cela
et qui n'en profite pour emplir ses poches de l'argent des autres....
D'un mot, je vous rsumerai la situation: Il n'y a pas une heure de
cela, devant moi, les actionnaires de M. de Thaller lui ont offert des
fonds pour combler le dficit....

Aprs un moment de silence:

--Mais ce n'est pas tout, reprit l'ancien avou. La justice est saisie
de l'affaire de votre pre, et M. de Thaller a pass la matine avec le
juge d'instruction....

--Eh bien?

--Eh bien! j'ai assez d'exprience pour vous affirmer que vous n'avez
pas  compter sur la justice plus que sur les actionnaires. A moins de
preuves trop videntes pour qu'il en existe, M. de Thaller ne sera pas
inquit....

--Oh!

--Pourquoi? Parce que, mon cher, dans toutes ces grosses affaires de
finance, la justice, le plus qu'elle peut, se bouche les yeux. Non par
corruption, grand Dieu! ni par une connivence coupable, mais par des
considrations d'ordre public et d'intrt gnral. Elle a peur
d'pouvanter les capitaux et d'branler le crdit. Si elle poursuivait,
le grant serait condamn  quelques annes de prison, mais les
actionnaires seraient du mme coup condamns  perdre ce qu'on ne leur a
pas pris, de sorte que les vols seraient plus durement punis que le
voleur. Dsole de son impuissance, la justice laisse faire.... Et cela
vous explique l'impudence et l'impunit de cette quantit de gredins de
haut vol que vous voyez se promener le front haut, la poche pleine de
l'argent d'autrui et la boutonnire chamarre de dcorations.

Maxence tait abasourdi.

--Et alors? fit-il.

--Alors, il est vident que votre pre est perdu. Qu'il ait ou non des
complices, il sera sacrifi seul. Il faut un bouc missaire, n'est-ce
pas,  gorger sur l'autel du crdit? Eh bien! on donnera cette
satisfaction aux actionnaires dpouills. Les douze millions seront
perdus, mais les actions du _Crdit mutuel_ remonteront et la morale
sera sauve....

Un peu mu de l'accent de l'ancien avou:

--Que me conseillez-vous donc, monsieur? interrogea Maxence.

--Le contraire prcisment de ce que, sur le premier moment, je vous ai
conseill.... C'est pour cela que je suis venu. Je vous disais hier:
Faites du tapage, agissez, criez.... Il est impossible que votre pre
soit seul coupable, attaquez M. de Thaller.... Aujourd'hui, aprs mre
dlibration, je vous dis: Taisez-vous, cachez-vous, laisser tomber le
scandale....

Un sourire amer crispa la lvre de Maxence.

--Ce n'est pas un conseil de brave que vous me donnez, dit-il.

--C'est le conseil d'un ami....

--Cependant....

--C'est le conseil d'un homme qui mieux que vous connat la vie. Pauvre
jeune homme!... Vous ignorez le pril de certaines luttes. Tous les
gredins se tiennent et se soutiennent. En attaquer un, c'est les
attaquer tous. Vous ne pouvez souponner les influences occultes dont
disposent les hommes qui manient des millions, et qui, en change d'une
complaisance, ont toujours un pot-de-vin  offrir ou une bonne
opration  proposer. Si du moins je vous voyais une chance de succs!
Mais vous n'en avez pas une. Jamais vous n'arriverez jusqu' M. de
Thaller, dsormais soutenu par ses actionnaires. Vous ne russirez qu'
vous faire un ennemi puissant, dont la rancune psera sur votre vie
entire....

--Que m'importe!...

M. Chapelain haussa les paules.

--Si vous tiez seul, reprit-il, je dirais comme vous: qu'importe! Mais
vous n'tes plus seul, vous allez avoir  votre charge votre mre et
votre soeur. Il faut songer  manger, avant de penser  se venger.
Combien gagnez-vous par mois? Deux cents francs. C'est peu, pour trois
personnes. Certes, je ne vous engagerai jamais  solliciter la
protection de M. de Thaller, mais il ne serait, peut-tre, pas inutile
de lui faire savoir qu'il n'a rien  craindre de vous.

Pourquoi ne le lui donneriez-vous pas  entendre, en lui reportant les
quinze mille francs que vous avez  lui. Si, comme il y a tout lieu de
le croire, il est le complice de votre pre, il sera certainement mu de
la dtresse de votre famille, et s'il lui reste un peu de coeur, il
s'arrangera de faon  vous faire obtenir, sans paratre s'en mler, une
situation plus en rapport avec vos besoins. Je ne me dissimule pas ce
que cette dmarche peut avoir de pnible, mais je vous le rpte, mon
cher enfant, vous n'avez plus  penser qu' vous seul, et ce qu' aucun
prix on ne ferait pour soi, on le fait pour une mre et pour une
soeur....

Maxence se taisait.

Non qu'il ft, en aucune faon, touch des considrations que lui
soumettait l'ancien avou, mais parce qu'il se demandait s'il devait lui
confier les vnements qui s'taient succd depuis vingt-quatre heures
et qui avaient si brusquement modifi la situation.

Il ne s'y crut pas autoris.

Marius de Trgars n'avait pas demand le secret, mais une indiscrtion
pouvait avoir de funestes consquences.

Et aprs un moment de rflexion:

--Je vous remercie, monsieur, rpondit-il vasivement, de l'intrt que
vous nous tmoignez, et vos avis nous seront toujours prcieux.... Mais
pour le moment, je vous demanderai la permission de vous laisser avec ma
mre et ma soeur. J'ai un rendez-vous avec... un ami.

Et sans attendre une rponse, glissant dans sa poche les quinze mille
francs de M. de Thaller, il se hta de sortir.

Mais ce n'est pas chez M. de Trgars, c'est  l'_Htel des Folies_ qu'il
courut tout d'abord.

--Mademoiselle Lucienne vient de rentrer, avec un gros paquet, dit, de
son air le plus gracieux, la Fortin  Maxence, lorsqu'elle le vit sortir
de l'ombre du corridor.

Depuis vingt-quatre heures, l'honorable htesse guettait son locataire
avec l'espoir d'en obtenir quelques renseignements  communiquer aux
voisins.

Il ne daigna mme pas lui rpondre: merci! impolitesse dont elle fut
violemment froisse. Il traversa d'un bond l'troite cour de l'htel et
s'lana dans l'escalier....

La chambre de Mlle Lucienne tait ouverte; il entra.

Et tout essouffl de sa course:

--Heureusement je vous trouve! s'cria-t-il.

La jeune fille achevait de disposer sur son lit une robe de soie
trs-claire, garnie de ruches et de passementeries, un pardessus pareil,
de coupe bizarre, et un chapeau de forme risque, surcharg de plumes et
de fleurs clatantes.

--Vous voyez pourquoi je suis ici, rpondit-elle. Je rentre m'habiller.
A deux heures, la voiture de Brion viendra me prendre, pour me conduire
au bois, o je dois exhiber cette toilette, une des plus ridicules
assurment dont m'ait affuble M. Van-Klopen....

Un sourire effleura les lvres de Maxence.

--Qui sait, dit-il, si ce n'est pas la dernire fois que vous avez 
subir cette corve odieuse. Ah! mon amie, depuis que je ne vous ai vue,
que d'vnements!...

--Heureux!

--Vous allez en juger.

Il ferma soigneusement la porte, et revenant se placer devant Mlle
Lucienne:

--Connaissez-vous le marquis de Trgars? interrogea-t-il.

--Pas plus que vous. C'est hier, chez le commissaire de police, que,
pour la premire fois, j'ai entendu prononcer son nom.

--Eh bien! avant un mois, M. de Trgars sera le mari de Mlle Gilberte
Favoral!

La plus vive surprise se peignit sur les traits charmants de la jeune
fille.

--Est-ce possible? fit-elle.

Mais au lieu de lui rpondre:

--Vous m'avez racont, reprit Maxence, qu'autrefois, en un jour de
dtresse suprme, vous trouvant sans asile et sans pain, vous vous tes
prsente  l'htel de Thaller, sollicitant un secours, alors que
lgitimement une indemnit vous tait due, puisque la voiture de la
baronne vous avait renverse et blesse grivement....

--C'est la vrit.

--Pendant que vous attendiez dans le vestibule la rponse  votre lettre
qu'un domestique tait all porter, le baron de Thaller est entr, et en
vous apercevant, il n'a pu matriser un mouvement de stupeur, presque
d'effroi....

--C'est encore vrai.

--Ce trouble de M. de Thaller est toujours rest pour vous une
nigme....

--Inexplicable.

--Eh bien! je crois que moi, aujourd'hui, je puis vous l'expliquer.

--Vous?...

Baissant la voix, car il savait qu' l'_Htel des Folies_ il y avait
toujours  redouter quelque oreille indiscrte:

--Oui, moi, rpondit-il, et par cette raison qu'hier, quand M. de
Trgars est entr dans le salon de ma mre, je n'ai pu retenir un cri
d'tonnement.... Par cette raison, Lucienne, qu'entre Marius de Trgars
et vous, une ressemblance existe, dont il est impossible de n'tre pas
frapp....

La jeune fille tait devenue fort ple.

--Que supposez-vous donc? demanda-t-elle.

--Je crois, mon amie, que nous sommes bien prs de pntrer, du mme
coup, le mystre de votre naissance et le secret de cette haine obstine
qui vous poursuit depuis le jour o vous avez mis le pied  l'htel de
Thaller....

Si admirablement matresse de soi que ft, ordinairement, Mlle
Lucienne, le tremblement de ses lvres trahissait, en ce moment,
l'intensit de son motion.

Aprs plus d'une minute de mditation profonde:

--Jamais, reprit-elle, le commissaire de police ne m'a dit que
trs-vaguement ses esprances.... Il m'en a dit assez, toutefois, pour
que j'aie lieu de penser qu'il a dj eu quelques-uns de vos soupons.

--Parbleu! M'et-il, sans cela, questionn au sujet de M. de Trgars?...

La jeune fille hocha la tte.

--Et cependant, fit-elle, mme aprs vos explications, c'est vainement
que je cherche en quoi et comment je puis troubler la scurit de M. de
Thaller jusqu' ce point qu'il ait cherch  se dfaire de moi....

Maxence eut un geste d'insouciance superbe.

--J'avoue que je ne le vois pas non plus, dit-il, mais qu'importe! Sans
pouvoir en expliquer le pourquoi, je sens que le baron de Thaller est
l'ennemi commun, le vtre, le mien, celui de mon pre et de M. de
Trgars. Et quelque chose me dit, qu'avec l'aide de M. de Trgars, nous
triompherons. Vous partageriez ma confiance, Lucienne, si vous le
connaissiez. Celui-l est un homme, et ma soeur n'a pas fait un choix
vulgaire. S'il a dit  ma mre qu'il a les moyens de la servir, c'est
qu'il les a certainement....

Il s'arrta, et aprs un instant de silence:

--Peut-tre, reprit-il, le commissaire de police serait-il  mme de
comprendre ce que je ne fais que souponner vaguement, mais jusqu'
nouvel ordre, il nous est interdit de recourir  lui. Ce n'est pas mon
secret que je viens de vous dire, et si je suis accouru vous le confier,
c'est qu'il me semble que c'est un grand bonheur qui nous arrive, et
qu'il n'est pas de joie pour moi, si vous ne la partagez....

Mlle Lucienne et eu bien des dtails encore  demander. Mais, tirant
sa montre:

--Dix heures et demie! s'cria-t-il. Et M. de Trgars qui m'attend....

Et rptant une fois encore  la jeune fille:

--Allons,  ce soir, bon espoir et bon courage! Il s'lana dehors....

Dans la cour, deux hommes de mauvaise mine causaient avec les poux
Fortin. Mais les poux Fortin causaient souvent avec des hommes de
mauvaise mine. Il n'y prit garde et gagna le boulevard. Un fiacre vide
passait, il s'y lana en criant au cocher:

--Rue Laffitte, 70, et bon train, je paye la course trois francs.

C'est rue Laffitte, en effet, qu'tait all s'installer Marius de
Trgars, le jour o sa dtermination avait t bien arrte de faire
rendre gorge aux audacieux gredins qui avaient dpouill son pre.

Il y occupait  l'entre-sol un petit appartement, simplement meubl,--le
pied--terre de l'homme d'action, la tente o on s'abrite la veille de
la bataille,--et il avait, pour le servir, un vieux valet de sa famille,
qu'il avait retrouv sur le pav, et qui lui tait dvou de ce
dvouement obtus et ttu des serviteurs bretons.

C'est ce brave homme qui, au premier coup de sonnette de Maxence, vint
ouvrir. Et ds que Maxence lui et dit son nom:

--Ah! monsieur, s'cria-t-il, monsieur vous attend avec une fire
impatience!...

C'tait si vrai, que M. de Trgars parut au mme moment et que ce fut
lui qui introduisit Maxence dans la petite pice qui lui servait de
cabinet de travail. Et tout en lui serrant la main:

--Sans reproche, lui dit-il, vous tes en retard de prs d'une heure....

Maxence avait, entre autres, ce dtestable dfaut, indice certain d'un
caractre faible, de ne jamais vouloir avoir tort et de tenir toujours
une excuse toute prte. L'excuse ici tait trop tentante pour qu'il la
laisst chapper, et bien vite il se mit  raconter comment il avait t
retenu par M. Chapelain, et comment il avait appris de l'ancien avou,
ce qui venait de se passer rue du Quatre-Septembre, au _Crdit mutuel_.

--Je savais la scne, dit M. de Trgars....

Et fixant Maxence, d'un air d'amicale raillerie:

--Seulement, ajouta-t-il, j'attribuais votre inexactitude  une autre
raison, brune, celle-l, et trs-jolie....

Un nuage de pourpre s'tendit sur les joues de Maxence.

--Quoi? balbutia-t-il, vous savez?...

--Je pensais que vous aviez eu hte d'aller raconter  une... personne
de vos connaissances, pourquoi, en m'apercevant hier, vous avez laiss
chapper un cri.

Pour le coup, Maxence perdit contenance.

--Comment, fit-il, vous savez aussi?...

M. de Trgars souriait.

--Je sais beaucoup de choses, mon cher monsieur Maxence, rpondit-il, et
cependant, comme je ne veux pas que vous me souponniez de sorcellerie,
je vais vous dire d'o me vient ma science. Au temps o votre maison
m'tait ferme, aprs avoir longtemps cherch un moyen de me procurer
des nouvelles de votre soeur, je finis par dcouvrir qu'elle avait pour
matre de musique un vieil Italien, le signer Gismondo Pulci. J'allai
demander des leons  ce brave homme, et je devins son lve. Mais dans
les commencements, il me regardait avec une persistance singulire. Je
lui en demandai la cause, et il me rpondit que cela tenait  ce
qu'autrefois il avait eu pour voisine une jeune ouvrire qui me
ressemblait prodigieusement....

--Aux Batignolles, n'est-ce pas?

--Oui, aux Batignolles. Je ne fis point attention  cette circonstance,
et je l'avais mme totalement oublie, lorsque tout dernirement
Gismondo me dit qu'il venait de voir son ancienne voisine, de la voir 
votre bras, qui plus est, et que vous tiez entrs tous deux  l'_Htel
des Folies_. Comme il me reparla encore, et avec plus d'insistance que
jamais, de cette fameuse ressemblance, je voulus en avoir le coeur net:
j'piai, et je constatai _de visu_, que mon vieil Italien n'avait pas
tout  fait tort, et que je venais, peut-tre, de trouver enfin l'arme
que je cherchais....

La bouche bante et les yeux dmesurment carquills, Maxence semblait
un homme qui tombe des nues.

--Ah! vous avez pi!... fit-il.

D'un geste insouciant, M. de Trgars fit claquer ses doigts.

--Il est certain, rpondit-il, que je fais, depuis un mois, un singulier
mtier. Mais ce n'est pas en restant dans mon fauteuil  dclamer contre
la corruption du sicle, que j'atteindrai mon but. Qui veut la fin veut
les moyens. C'est une duperie des honntes gens, que de laisser
triompher effrontment les gredins, sous le prtexte sentimental de ne
pas daigner employer leurs armes....

Mais un honorable scrupule tourmentait Maxence.

--Et vous vous croyez bien renseign, monsieur? interrogea-t-il. Vous
connaissez Lucienne?...

--Assez pour savoir qu'elle n'est pas ce qu'elle parat tre, ce que
toute autre probablement serait,  sa place. Assez pour tre sr que si
deux ou trois fois par semaine elle se montre en voiture, autour du lac,
ce n'est pas pour son plaisir.

Assez encore pour tre persuad, qu'en dpit des apparences, elle n'est
pas votre matresse, et que, bien loin d'avoir troubl votre vie et
compromis votre avenir, elle vous a remis dans le droit chemin au moment
o, peut-tre, vous alliez vous jeter dans la traverse....

Dcidment, dans l'esprit de Maxence, Marius de Trgars prenait des
proportions fantastiques.

--Comment avez-vous fait, balbutia-t-il, pour arriver ainsi  la vrit?

--A qui a du temps et de l'argent, tout est possible....

--Pour vous proccuper ainsi de Lucienne, il vous fallait de bien graves
raisons....

--Trs-graves, en effet.

--Vous savez qu'elle a t lchement abandonne lorsqu'elle tait toute
enfant....

--Parfaitement.

--Et qu'elle a t leve par charit....

--Par de braves marachers de Louveciennes, oui, je sais tout cela....

Maxence tressaillait de joie, il lui semblait que ses plus
blouissantes esprances allaient se raliser, l,  l'instant.

Saisissant les mains de Marius de Trgars:

--Ah! vous connaissez la famille de Lucienne! s'cria-t-il.

Mais M. de Trgars secoua la tte.

--J'ai des soupons, rpondit-il, mais jusqu'ici, je vous l'affirme, je
n'ai que des soupons....

--Cette famille existe, cependant; c'est elle videmment qui,  trois
reprises dj, a essay de se dfaire de la pauvre fille....

--Je le pense comme vous, seulement il faut des preuves.... Oh! soyez
tranquille, nous en trouverons. La recherche de la maternit n'est pas
interdite en France.

Il eut la parole coupe par le bruit de la porte qui s'ouvrait.

Son vieux domestique entra, et s'avanant jusqu'au milieu de la pice,
d'un air mystrieux et  voix basse:

--Madame la baronne de Thaller... dit-il.

Marius de Trgars tressauta.

--L? interrogea-t-il.

--Elle est en bas, dans sa voiture, rpondit le domestique, c'est son
valet de pied qui est l, et qui demande si Monsieur est chez lui et si
elle peut monter....

Les sourcils de M. de Trgars se fronaient.

--Aurait-elle eu vent de quelque chose? murmura-t-il.

Et aprs une seconde de rflexion:

--Raison de plus pour la voir, ajouta-t-il vivement. Qu'elle monte,
qu'on la prie de me faire l'honneur de monter....

Ce dernier incident bouleversait de fond en comble toutes les ides de
Maxence. Il ne savait plus qu'imaginer.

--Vite, lui dit M. de Trgars, vite, disparaissez, et quoi que vous
entendiez, pas un mot.

Et il le poussa dans sa chambre  coucher, spare du cabinet de travail
par une simple portire de tapisserie.

Il tait temps, on entendait dj dans l'antichambre un grand
froissement de soie et de jupons empess.

Mme de Thaller parut.

C'tait toujours la mme femme, d'une beaut provocante et brutale, que
seize ans plus tt, Mme Favoral avait vue  sa table. Le temps avait
pass, sans presque l'effleurer de son aile. Ses chairs avaient gard
leur blancheur blouissante, ses cheveux d'un noir bleu leur
merveilleuse opulence, ses lvres leur carmin, et ses yeux leur clat.

Sa taille seulement s'tait paissie, ses traits s'taient empts, et
sa nuque et son col avaient perdu leurs ondulations et la puret de
leurs contours.

Mais ni les annes, ni les millions, ni l'intimit des femmes les plus 
la mode, n'avaient pu la parer de ces dons qui ne s'acquirent pas: la
grce, la distinction et le got.

S'il tait une femme accoutume  la toilette, c'tait elle. On et
mont un magasin de nouveauts splendide rien qu'avec ce qui lui tait
pass sur les paules de soie et de velours, de satin et de cachemire,
de dentelles, et enfin de tous les tissus connus. Elle tait d'une
lgance cite et copie. Et cependant, quand mme, et toujours, il se
dgageait d'elle comme un parfum de parvenue. Son geste restait trivial,
sa voix commune et vulgaire....

Se laissant, ds son entre, tomber dans un fauteuil, et clatant de
rire:

--Avouez, mon cher marquis, dit-elle, que vous tes furieusement tonn
de me voir comme cela; tomber chez vous, sans crier gare,  onze heures
du matin....

Le sourire aux lvres, M. de Trgars s'inclinait.

--Je suis surtout furieusement flatt, rpondit-il.

D'un rapide regard, elle examinait le cabinet de travail, les meubles
modestes, les papiers entasss sur le bureau, comme si elle et espr
que le logis allait lui rvler quelque chose des ides et des projets
du matre.

--Je sors de chez Van-Klopen, reprit-elle. Passant devant chez vous,
fantaisie m'a pris de monter vous relancer... et me voil.

Homme du monde, et du meilleur, le marquis de Trgars avait trop
l'habitude de garder le secret de ses impressions pour qu'on en pt rien
lire sur son visage. Et cependant,  quelqu'un qui l'et bien connu, une
certaine contraction de ses paupires et rvl une vive contrarit et
une grande proccupation.

--Comment se porte le baron? interrogea-t-il.

--Comme un chne, rpondit Mme de Thaller, malgr les soucis et les
fatigues que vous pouvez imaginer.... Vous savez ce qui nous arrive?

--J'ai lu que le caissier du _Crdit mutuel_ a disparu....

--Et ce n'est que trop vrai! Ce misrable Vincent Favoral nous emporte
une somme norme.

--Douze millions, m'a-t-on dit?

--Quelque chose comme cela.... Un homme  qui on et donn le bon Dieu
sans confession, un puritain, un austre.... Fiez-vous donc aprs cela 
la mine des gens! il ne m'tait jamais revenu, je l'avoue, mais M. de
Thaller ne jurait que par lui. Quand il avait parl de son Favoral, il
n'y avait plus qu' tirer l'chelle. Enfin, il a dcamp, laissant sa
famille sans ressources, une famille trs-intressante,  ce qu'il
parat, une femme qui est la bont mme, et une fille dlicieuse,  ce
que prtend Costeclar qui en est trs-amoureux.

Le visage de M. de Trgars demeurait immobile, tel que celui d'un homme
 qui on parle de gens qui lui sont inconnus et dont il n'a nul souci.

Ce que voyant:

--Mais ce n'est pas pour vous conter tout cela que je suis monte,
reprit-elle. C'est un motif intress qui m'amne.... Nous avons,
quelques-unes de mes amies et moi, organis une loterie, une oeuvre de
bienfaisance, mon cher marquis, et tout  fait patriotique, au profit
des Alsaciens, j'ai des masses de billets  placer, et... j'ai jet mon
dvolu sur votre bourse....

Plus que jamais souriant:

--Je suis  vos ordres, madame, rpondit Marius, mais de grce,
mnagez-moi....

Elle tirait des billets d'un petit portefeuille d'caille.

--Vingt,  dix francs, dit-elle, ce n'est pas trop, n'est-ce pas?

--C'est beaucoup pour mes modestes ressources....

Elle empocha les dix louis qu'il lui tendait, et d'un ton d'ironique
compassion....

--Vous tes donc bien pauvre, fit-elle, bien pauvre?...

--Dame! je ne suis ni boursier, ni banquier....

Elle s'tait leve, et de la main dplissait sa robe.

--Eh bien! mon cher marquis, reprit-elle, ce n'est certes pas moi qui
vous plaindrai. Quand un homme de votre ge et de votre nom reste
pauvre, c'est qu'il le veut bien.... Manque-t-il donc d'hritires?...

--J'avoue que je n'en ai pas cherch encore.

Elle le regarda bien dans les yeux, puis tout  coup, clatant de rire:

--Cherchez autour de vous, dit-elle, et je gage que vous ne tarderez pas
 dcouvrir une belle jeune fille, trs-blonde, qui serait ravie d'tre
marquise de Trgars, et qui apporterait dans son tablier douze ou quinze
cent mille francs de dot, en bonnes valeurs, en valeurs que les Favoral
n'emportent pas.... Rflchissez et venez nous voir, vous savez que M.
de Thaller vous aime beaucoup, et aprs le dsagrment que nous venons
d'prouver, vous nous devez une visite....

Ayant dit, elle sortit, et M. de Trgars descendit la reconduire jusqu'
sa voiture.

Mais en remontant:

--Alerte! cria-t-il  Maxence, car il est clair que les Thaller se
doutent de quelque chose....




VI


C'tait une rvlation, que cette visite de la baronne de Thaller, et
point n'tait besoin d'une grande perspicacit pour deviner son angoisse
sous ses clats de rire, pour comprendre que c'tait un march qu'elle
tait venue proposer.

Il tait donc vident que Marius de Trgars tenait entre les mains les
fils principaux de cette intrigue embrouille qui venait d'aboutir  ce
vol de douze millions....

Mais saurait-il en tirer parti? Quels taient ses desseins et ses moyens
d'action?

C'est ce que Maxence n'et su pressentir, alors mme qu'il et eu plus
de libert d'esprit que ne lui en laissait le choc incessant des
vnements.

Il n'eut pas le temps d'interroger.

--A table! lui dit M. de Trgars, dont l'agitation tait manifeste, 
table et djeunons, nous n'avons pas une minute  perdre....

Et pendant que son domestique apportait le modeste repas:

--J'attends M. d'Escajoul, lui dit-il, fais-le entrer ds qu'il se
prsentera.

Si  l'cart du monde o se tripote l'argent des autres qu'il et t
tenu par son pre, Maxence n'tait pas sans connatre Octave d'Escajoul.

Qui ne le connat, d'ailleurs!

Qui ne l'a vu souriant et florissant, l'oeil vif et la lvre vermeille,
malgr ses cinquante ans, promener sur le boulevard, du ct du soleil,
sa jaquette bleu de roi et l'ternel gilet blanc qui sangle son ventre
prospre.

Il aime de passion la bonne chre, les belles et le jeu, toutes ses
aises et tout ce qui fait la vie plus facile et plus douce,--et comme il
est millionnaire, comme il a son coin chez Bignon et au caf Anglais,
comme il est bien vu des dames et que jamais le baccarat ne lui a tenu
rigueur, comme son appartement est un chef-d'oeuvre de comfort et son
coup le plus moelleux qui soit  Paris, il est et se plat  se
dclarer le plus heureux des hommes.

Avec tant d'avantages on ne le jalouse pas, ou du moins il a su imposer
silence  l'envie.

Aller de la Chausse-d'Antin  la rue Vivienne sans rcolter cinquante
saluts et autant de poignes de main, lui serait impossible.

Il est si bon enfant et si dispos toujours  rendre service, il a le
rire si communicatif et la poche si facile, il se laisse si volontiers
tutoyer et appeler Octave tout court!...

Et quand on demande:

--Que fait-il?

Invariablement on rpond:

--Lui! Il fait des affaires.

Expliquer quelles affaires, serait peut-tre assez malais....

Il est dans le monde des coquins, certains coquins plus redoutables que
les autres et bien autrement habiles, qui chappent toujours  l'action
de la justice. Ceux-l ne sont pas si nafs que d'oprer eux-mmes. Ce
n'est pas eux qui jamais s'aventureraient  pntrer de nuit, avec
escalade et effraction, dans une maison habite,  forcer une caisse, ou
 dvaliser la boutique d'un bijoutier....

Vivant en bourgeois corrects, estims dans leur quartier, ils se
contentent de surveiller et d'pier les camarades.

Un bon coup s'est-il fait? On les voit apparatre au moment du partage,
rclamant imprieusement leur part. Et comme c'est sous peine de
dnonciation qu'ils rclament, il faut bien en passer par o ils
veulent, et leur laisser empocher le plus clair du profit.

Eh bien! dans une sphre plus leve, dans le monde de la spculation,
sans comparaison, c'est prcisment cette honorable et lucrative
industrie qu'exerce M. d'Escajoul.

Matre de son terrain, dou d'un flair suprieur et d'une patience
imperturbable, toujours en veil et continuellement  l'afft, c'est 
coup sr qu'il opre.

Bien avant qu'une affaire ne soit prsente au public, il la connat,
il l'a tudie et analyse, il en a calcul le fort et le faible, il
sait o elle ira et ce qu'elle fera, ce qu'elle peut durer de temps et
si elle finira en police correctionnelle....

Et il veille, et il attend....

Et le jour o le grant d'une socit quelconque s'est mis en
contravention, a donn une entorse  la loi ou un croc-en-jambe  ses
statuts, il peut tre assur de voir M. d'Escajoul arriver, lui demander
quelques petits... avantages, et lui promettre en change une discrtion
 toute preuve, et mme ses bons offices.

Deux ou trois de ses amis lui ont entendu dire:

--Qui oserait me blmer? C'est trs-moral ce que je fais!

Ce qui est positif, c'est que sur toutes les affaires vreuses, sur
toutes les oprations suspectes, il prlve une dme; c'est qu'il vit de
ceux qui vivent de l'argent des autres; c'est qu'il ne se commet pas une
escroquerie de quelque importance dont il ne tire ranon.

Aussi est-il l'homme de Paris qui connat le mieux son code financier et
les lois spciales et fort compliques qui rgissent les socits. Et
ds qu'il se prsente un cas difficile ou douteux, et sur lequel les
jurisconsultes ne sont pas d'accord, c'est lui que l'on va trouver en
dernier ressort.

Il n'est pas mdiocrement fier de son savoir, et,  ses moments perdus,
il aime  lester de ses conseils ces dbutants qui ont des dispositions,
tous ces jeunes financiers qui brlent de prendre leur vol.

Il leur explique comment il faut bien se garder de tomber sous le coup
de tel article funeste qui conduit droit en cour d'assises, tandis que
tel autre ne mne qu'en police correctionnelle.

Il leur apprend  distinguer le dtournement de bonne compagnie du vol
grossier, l'escroquerie brutale du doux abus de confiance, la bnigne
altration d'criture du redoutable faux....

Tel est l'homme qui, au moment o Maxence et Marius de Trgars venaient
de se mettre  table, entra souriant et ramenant vers les tempes, d'une
main potele, ses cheveux devenus rares.

M. de Trgars s'tait lev pour le recevoir.

--Vous djeunez avec nous? lui dit-il.

--Merci, rpondit M. d'Escajoul, j'ai djeun  onze heures prcises,
comme toujours. L'exactitude est une politesse qu'un honnte homme doit
 son estomac.... Mais je prendrai volontiers une larme de cette vieille
eau-de-vie dont vous m'avez offert l'autre soir.

On lui en servit un verre, sur le coin de la nappe, et lorsqu'il se fut
assis:

--Je viens de voir notre homme, dit-il.

C'tait, Maxence le comprit, de M. de Thaller qu'il parlait.

--Eh bien? interrogea M. de Trgars.

--Impossible de le boucler. J'ai eu beau le tourner et le retourner dans
tous les sens... rien.

--En vrit!

--C'est comme cela.... Et vous savez si je m'y entends!... Mais que
voulez-vous dire  un homme qui vous rpond tout le temps: La justice
est saisie, des experts sont nomms, je n'ai rien  redouter des
investigations les plus minutieuses.

Au regard que Marius de Trgars tenait riv sur M. d'Escajoul, il tait
ais de voir que sa confiance en lui n'tait pas sans bornes.

Il le comprit, car faisant une grimace:

--Me souponneriez-vous, dit-il, de m'tre laiss bander les yeux par de
Thaller?

Et comme M. de Trgars se taisait,--ce qui tait la plus loquente des
rponses:

--Parole d'honneur! insista-t-il, vous auriez tort de douter de moi.
Est-ce vous qui tes venu me chercher? Non. C'est moi qui, sachant par
Marcolet l'histoire de votre fortune, suis venu vous dire: Voulez-vous
un moyen de couler de Thaller? Et les raisons que j'avais de souhaiter
que de Thaller ft coul, je les ai toujours. Il s'est moqu de moi, il
m'a jou, il faut qu'il lui en cuise, car si on venait  se persuader
qu'on peut me rouler impunment, c'en serait fait de mon crdit sur la
place.

Aprs un instant de rflexion:

--Croyez-vous donc, interrogea M. de Trgars, que M. de Thaller est
innocent?

--Peut-tre.

--Ce serait curieux....

--Ou que ses mesures sont si bien prises qu'il n'a rien  craindre
absolument. Si Favoral endosse tout, que voulez-vous qu'on dise 
l'autre? S'ils se sont entendus, le coup tait prpar depuis longtemps,
et vous devez penser que leurs mesures sont bien prises, et qu'avant de
se mettre  pcher, ils ont si bien troubl l'eau que la justice n'y
verra rien.

--Et vous ne voyez personne qui puisse nous fixer?...

--Favoral....

A la grande surprise de Maxence, M. de Trgars haussa les paules.

--Celui-l est loin, fit-il. Et l'et-on sous la main, il est clair que
s'il s'est entendu avec M. de Thaller, il ne parlerait pas....

--Juste.

--Cela tant, que faire?...

--Attendre....

M. de Trgars eut un geste de dcouragement.

--Autant renoncer  la lutte, fit-il, et essayer de transiger....

--Pourquoi donc? on ne sait pas ce qui peut arriver.... Ne bougez pas,
patientez, je suis l, moi, et je veille au grain....

Il s'tait lev, et s'apprtait  se retirer:

--Vous avez plus d'exprience que moi, fit M. de Trgars, et du moment
que c'est votre avis....

M. d'Escajoul avait repris toute sa bonne humeur.

--Eh bien! voil qui est entendu, dit-il en serrant la main de M. de
Trgars, je veille pour nous deux, et ds que j'aperois une occasion,
j'accours et vous agissez....

Mais la porte extrieure n'tait pas referme, que soudainement la
physionomie de Marius de Trgars changea.

Secouant celle de ses mains que venait de toucher M. d'Escajoul:

--Pouah!... fit-il d'un air d'insurmontable dgot, pouah!...

Et ne pouvant s'empcher de sourire de l'bahissement de Maxence:

--Ne comprenez-vous donc pas, lui dit-il, que ce vieux misrable m'a t
dpch par M. de Thaller pour sonder mes intentions et m'garer par de
faux renseignements. C'est le compre charg d'indiquer les cartes du
joueur qu'on est en train de dpouiller. Je l'avais flair, par bonheur;
si l'un de nous est dupe de l'autre, j'ai tout lieu d'esprer que ce
n'est pas moi....

Ils achevaient de djeuner; M. de Trgars appela son domestique.

--Es-tu all me chercher une voiture? lui demanda-t-il.

--Elle est  la porte, monsieur....

--Alors, en route!...

Maxence avait du moins ce bon esprit, le plus rare de tous, peut-tre,
de ne point s'en faire accroire. Persuad qu' lui seul il n'arriverait
 rien, il tait absolument rsolu  s'en remettre aveuglment  Marius
de Trgars.

Il le suivit donc, et c'est seulement lorsqu'ils furent en voiture, et
que le cocher et fouett son cheval, qu'il se hasarda  demander:

--O allons-nous?

--Ne m'avez-vous donc pas entendu, rpondit M. de Trgars, commander au
cocher de nous conduire au Palais-de-Justice....

--Pardonnez-moi, et c'est ce que nous allons y faire que je voudrais
savoir....

--Vous y allez, mon cher ami, demander une audience au juge
d'instruction charg de l'affaire de votre pre, et dposer entre ses
mains les quinze mille francs que vous avez en poche....

--Quoi! vous voulez?...

--Je pense que mieux vaut remettre cet argent  la justice, qui
apprciera votre dmarche, qu' M. de Thaller qui n'en soufflerait mot.
Nous sommes dans une situation  ne rien ngliger, et cet argent peut
devenir un indice....

Mais ils arrivaient. M. de Trgars guida Maxence  travers le ddale des
corridors du Palais, jusqu' ce qu'enfin, avisant un huissier assis 
l'entre d'une longue galerie, un journal  la main, il lui demanda:

--M. Barban d'Avranchel?

--Il est  son cabinet, rpondit l'huissier.

--Veuillez savoir s'il consentirait  recevoir une dposition importante
au sujet de l'affaire Favoral....

Abandonnant son journal, l'huissier se leva d'un air de mauvaise grce,
et pendant qu'il s'loignait:

--Vous allez entrer seul, dit  Maxence M. de Trgars. Je ne dois pas
paratre, et il est important que mon nom ne soit mme pas prononc.
Mais surtout retenez bien jusqu'aux moindres paroles du juge
d'instruction, car c'est sur ce qu'il vous aura dit que je rglerai ma
conduite.

L'huissier reparaissait.

--M. D'Avranchel, fit-il, consent  vous recevoir.

Et conduisant Maxence  l'extrmit de la galerie, il lui ouvrit une
petite porte et le poussa en disant:

--Entrez, c'est l!

C'tait une petite pice, basse de plafond et pauvrement meuble. La
tenture fltrie et le tapis qui montrait la corde, disaient que bien des
juges s'y taient succd, et que des lgions de prvenus y avaient
tran leurs pieds.

Devant une table, deux hommes, l'un vieux, le juge d'instruction,
l'autre jeune, le greffier, classaient et paraphaient des papiers.

Et ces papiers taient relatifs  l'affaire Favoral, car sur tous on
lisait, en grosses lettres: _Comptoir de crdit mutuel_.

Ds que parut Maxence, le juge se leva, et aprs l'avoir tois d'un
regard froid et clair:

--Qui tes-vous? interrogea-t-il.

D'une voix lgrement trouble, Maxence dclina ses noms.

--Ah! vous tes le fils de Vincent Favoral, interrompit le juge, et
c'est vous qui l'avez aid  s'vader par une fentre.... J'allais
aujourd'hui mme vous adresser une assignation.... Puisque vous voici,
tant mieux. Vous avez, m'a-t-on dit, une communication importante  me
faire?

Trs-peu de gens, mme parmi les plus strictement honntes, peuvent se
dfendre d'un sentiment pnible lorsque, passant le seuil du
Palais-de-Justice, ils se trouvent en prsence d'un juge. Plus que tout
autre, Maxence devait tre accessible  ce sentiment de vague et
inexplicable contrainte. Cependant faisant un effort:

--Samedi soir, rpondit-il, quelques moments avant le commissaire de
police, M. le baron de Thaller est venu  la maison. Aprs avoir accabl
mon pre de reproches, il l'a engag  passer  l'tranger, et pour
faciliter sa fuite, il lui a remis une somme assez importante, quinze
mille francs....

Il avait tir les billets de banque de sa poche, il les posa sur la
table.

--Voici ces quinze mille francs, poursuivit-il. Mon pre les a repousss
avec horreur, et avant de s'enfuir, il m'a bien recommand de les
restituer  M. de Thaller. J'ai pens que mieux valait vous les
rapporter, monsieur.

--Pourquoi?

--Parce que je tenais  ce que la justice st que M. de Thaller avait
offert cet argent, et que mon pre l'avait refus.

D'un geste qui lui tait familier, M. Barban d'Avranchel caressait ses
favoris d'un roux ardent, autrefois, maintenant presque blancs.

--Est-ce une insinuation  l'adresse du directeur du _Crdit mutuel_?
fit-il.

Maxence ne baissa pas les yeux.

--Je n'accuse personne, rpondit-il, d'un ton qui affirmait prcisment
le contraire.

--C'est que je dois vous prvenir, reprit le juge, que M. de Thaller
lui-mme m'a rvl cette circonstance. Lorsqu'il s'est prsent chez
vous, il ignorait l'importance des dtournements et il esprait encore
pouvoir touffer l'affaire. Voil pourquoi il et voulu que son caissier
passt en Belgique. Ce systme de soustraire des coupables au chtiment
de leur faute est amrement dplorable, mais il est tout  fait dans les
habitudes des gens de finance, qui aiment mieux envoyer se faire pendre
 l'tranger un employ infidle que de risquer d'branler leur crdit
en disant qu'ils ont t vols....

Maxence et eu beaucoup  dire, mais M. de Trgars lui avait recommand
la plus extrme rserve; il garda le silence.

--D'un autre ct, reprit M. d'Avranchel, ce refus d'accepter le subside
qui lui tait si gnreusement offert, n'est pas  l'avantage de Vincent
Favoral....

--Cependant....

--Peut-on l'attribuer  un sentiment d'honorable dlicatesse? videmment
non. Qu'un honnte homme repousse une aumne, alors mme qu'elle lui
serait le plus ncessaire, on le conoit. Mais un caissier qui a puis
des millions  la caisse qui lui tait confie ne saurait avoir de ces
scrupules....

--Mais, monsieur....

--Donc, si votre pre a ddaign ces quinze mille francs, c'est que ses
prcautions taient prises. Il n'ignorait pas, quand il s'est enfui, que
pour gagner la frontire, pour se drober aux recherches, pour se cacher
 l'tranger, il lui faudrait de l'argent, beaucoup d'argent....

Des larmes de colre et de honte roulaient dans les yeux de Maxence.

--Je suis sr, monsieur, s'cria-t-il, que mon pre s'est enfui sans un
sou!...

--Oh!

--Et j'en ai presque la preuve. Depuis longtemps, il en tait rduit aux
plus misrables expdients. Depuis des mois, dj, dans notre voisinage,
parmi nos amis et chez nos fournisseurs, il empruntait des sommes
insignifiantes. Il en tait descendu jusqu' cette extrmit de se faire
remettre par une pauvre vieille marchande de journaux cinq cents francs,
toute sa fortune.

M. d'Avranchel demeurait impassible.

--Que sont donc devenus les millions vols? demanda-t-il froidement.

Maxence hsita. Pourquoi ne pas dire ses soupons? Il n'osa.

--Mon pre jouait  la Bourse, balbutia-t-il....

--Et il menait une conduite scandaleuse....

--Monsieur....

--Il entretenait, hors de son mnage, des liaisons qui ont d absorber
des sommes immenses....

--Jamais nous n'en avons rien su, monsieur, et le premier soupon qui
nous en est venu nous a t inspir par le commissaire de police....

Mais le juge n'insista pas. Et d'un ton qui trahissait une de ces
questions qu'on fait pour l'acquit de sa conscience, et sans attacher la
moindre importance  la rponse:

--Vous tes sans nouvelles de votre pre? demanda-t-il.

--Sans nouvelles.

--Vous n'avez pas ide de la retraite qu'il a choisie?

--Pas la moindre.

Dj M. d'Avranchel s'tait rinstall  son bureau et recommenait 
classer ses papiers.

--Vous pouvez vous retirer, dit-il, vous serez averti lorsque j'aurai
besoin de vous....

Le dcouragement de Maxence tait grand lorsqu'il rejoignit M. de
Trgars qui l'attendait  l'entre de la galerie.

--Ce juge est convaincu de la parfaite innocence de M. de Thaller, lui
dit-il....

Mais ds qu'il et racont, et avec une exactitude qui faisait honneur 
sa mmoire, ce qui venait de se passer:

--Rien n'est dsespr, dclara M. de Trgars.

Et tirant de sa poche l'adresse du magasin o avaient t achetes les
deux malles dont la facture s'tait trouve dans le portefeuille de M.
Favoral:

--C'est l, dit-il, que nous connatrons notre sort.

M. de Trgars et Maxence jouaient de bonheur. Ils avaient un cocher
habile et un bon cheval. Ils ne mirent pas vingt minutes  franchir la
distance qui spare le Palais-de-Justice du boulevard des Capucines.

Ds que le fiacre s'arrta:

--Allons, il faut en passer par l! dit M. de Trgars.

Et de l'air d'un homme qui a pris son parti d'une besogne qui lui
rpugne trangement, il sauta  terre, et suivi de Maxence il entra dans
le magasin d'articles de voyage.

C'tait un tablissement modeste. Et les gens qui le tenaient, le mari
et la femme, voyant deux clients leur arriver, se prcipitrent  leur
rencontre avec ce sourire accueillant qui fleurit sur la lvre de tous
les boutiquiers parisiens.

--Que faut-il  ces messieurs?...

Et avec une surprenante volubilit, ils numraient  l'envi
tout ce qu'ils avaient  vendre dans leur boutique, depuis le
ncessaire-indispensable qui renferme soixante-dix-sept pices en
argent et qui cote deux cents louis, jusqu' l'humble sac de nuit de
trente-neuf sous.

Mais Marius de Trgars se hta de les interrompre, et leur montrant leur
facture:

--C'est bien chez vous, leur demanda-t-il, qu'ont t achetes les deux
malles que je vois portes l?...

--Oui, monsieur, rpondirent ensemble le mari et la femme.

--Quand ont-elles t livres?...

--Notre garon est all les livrer moins de deux heures aprs qu'elles
ont t achetes....

--O?...

Dj les boutiquiers changeaient un regard inquiet.

--Pourquoi nous demandez-vous cela? fit la femme, d'un accent qui
annonait l'intention bien arrte de ne rpondre qu' bon escient.

Obtenir le renseignement le plus simple n'est pas toujours aussi ais
qu'on le pourrait supposer. La dfiance du ngociant parisien s'veille
vite. Et comme il a la cervelle farcie d'histoires de mouchards et de
voleurs, ds qu'on le questionne, la peur le prend et il devient aussi
muet qu'une tanche.

Mais M. de Trgars n'avait pas t sans prvoir des difficults.

--Je vous prie de croire, madame, reprit-il, que mes questions ne me
sont pas dictes par une vaine curiosit. Voici les faits: un de nos
parents, un homme d'un certain ge, que nous aimons beaucoup, et qui a
la tte un peu faible, a depuis quarante-huit heures abandonn sa
famille; nous le cherchons, et nous esprons, si nous retrouvons ses
malles, le retrouver du mme coup.

Du coin de l'oeil, le mari et la femme se consultaient.

--C'est que, dirent-ils, nous ne voudrions  aucun prix commettre une
indiscrtion qui pourrait tre prjudiciable  un client....

M. de Trgars eut un joli geste d'insouciance.

--Soyez sans crainte, fit-il. Si nous n'avons pas eu recours  la
police, c'est que, vous savez, on n'aime pas  fourrer la police dans
ses affaires. Si, cependant, vous trouviez trop d'inconvnients  me
satisfaire, j'aurais recours au commissaire....

L'argument fut dcisif.

--Si c'est ainsi, rpondit la femme, je suis prte  vous dire ce que je
sais....

--Eh bien, madame, que savez-vous?

--Ces deux malles nous ont t achetes dans l'aprs-midi du vendredi
par un homme d'un certain ge, assez grand, trs-maigre,  visage
svre, et qui tait vtu d'une longue redingote....

--Plus de doute! murmura Maxence, c'tait bien lui!...

--Maintenant que vous venez de me dire que votre parent a la tte
faible, reprit la marchande, je me rappelle que ce monsieur avait l'air
tout extraordinaire, et qu'il allait et qu'il venait dans le magasin,
comme s'il et eu des fourmis dans les jambes. Et difficile, qu'il
tait, et minutieux! Jamais il ne trouvait de cuir assez beau ni assez
solide. Il tenait aussi beaucoup aux serrures de sret, ayant,
disait-il,  serrer des objets trs-prcieux, des papiers, des
valeurs.... Si bien qu'il est rest prs d'une heure avant de choisir
ses deux malles, qui sont, du reste, tout ce qui se fait de beau.

--Et o vous a-t-il dit de les lui envoyer?

--Rue du Cirque, chez une dame... madame... j'ai son nom sur le bout de
la langue....

--Vous devez l'avoir aussi sur vos livres, observa M. de Trgars.

Le mari n'avait pas attendu l'observation. Dj il feuilletait son
brouillard.

--Du 26 avril 1872, disait-il, du 26... voil!... Deux malles, cuir,
serrures de sret, Mme Zlie Cadelle, 49, rue du Cirque....

Sans trop d'affectation M. de Trgars s'tait rapproch du boutiquier,
et il lisait par-dessus son paule.

--Qu'est-ce que je vois l, demanda-t-il, crit au-dessous de
l'adresse?...

--a, monsieur, c'est une recommandation du client. Lisez plutt:
Imprimer en grosses lettres sur chaque ct des malles: _Rio de
Janeiro_...

Maxence ne put retenir une exclamation:

--Oh!...

Mais le ngociant s'y mprit, et saisissant cette occasion magnifique de
faire preuve d'rudition:

--Rio de Janeiro est la capitale du Brsil, dit-il d'un ton capable, et
monsieur votre parent avait videmment l'intention de s'y rendre. Et
s'il n'a pas chang d'ide, je doute que vous puissiez le rejoindre....

Il s'interrompit, et aprs avoir consult une affiche placarde au fond
du magasin, il ajouta:

--Oui, j'en doute, car le paquebot du Brsil a d partir du Havre hier
dimanche....

Quelles que fussent ses impressions, M. de Trgars conservait un calme
inaltrable:

--Cela tant, dit-il aux boutiquiers, je pense que je ferai bien de
renoncer  mes recherches.... Je ne vous en suis pas moins oblig de vos
renseignements....

Mais une fois dehors:

--Croyez-vous donc vraiment, demanda Maxence, que mon pre a quitt la
France?

M. de Trgars hocha la tte:

--Je vous donnerai mon opinion, pronona-t-il, quand nous aurons vu rue
du Cirque.

Leur voiture les y conduisit en moins de rien, et comme ils s'taient
fait arrter  l'entre de la rue, c'est  pied qu'ils passrent devant
le numro 49.

C'tait un petit htel, d'un tage seulement, bti entre une cour sable
et un jardin, dont les grands arbres dpassaient le toit. Aux fentres
se voyaient des rideaux de soie claire, galante enseigne, qui trahit le
nid d'une jolie femme....

Pendant quelques minutes, Marius de Trgars resta en observation, et
comme rien ne paraissait:

--Il nous faut cependant quelques indications! fit-il avec une sorte de
colre.

Et, avisant au numro 62 un grand magasin d'picerie, il s'y dirigea,
toujours escort de Maxence.

C'tait l'heure de la journe o les clients sont rares. Debout, au
milieu de sa boutique, l'picier, un gros homme  l'air important,
surveillait ses garons occups  tout mettre en ordre.

M. de Trgars le tira  l'cart, et d'un accent de mystre:

--Je suis, lui dit-il, le commis de M. Drayton, le bijoutier de la rue
de la Paix, et je viens vous demander un de ces services qu'on se doit
entre ngociants....

L'autre avait fronc les sourcils. Peut-tre trouvait-il que M. Drayton
avait des employs de bien haute mine. Peut-tre s'imaginait-il voir
poindre quelqu'une de ces escroqueries dont  chaque instant les
boutiquiers sont victimes.

--Parlez, fit-il.

--Je vais de ce pas, reprit M. de Trgars, livrer une bague qu'une dame
nous a achete hier. Elle n'est pas notre cliente et ne nous a pas donn
de rfrences. Si elle ne paye pas, dois-je laisser le bijou? Mon patron
m'a dit: Consultez quelque notable commerant du quartier, et suivez
ses conseils...

Notable commerant!... La vanit dlicatement chatouille riait dans
l'oeil de l'picier.

--Comment appelez-vous votre dame? interrogea-t-il.

--Mme Zlie Cadelle.

L'picier clata de rire.

--En ce cas, mon garon, fit-il en frappant familirement sur l'paule
du soi-disant commis, qu'elle paye ou non, lchez l'objet.

La familiarit n'tait peut-tre pas fort du got du marquis de Trgars.
N'importe.

--Elle est donc riche, cette dame, fit-il?

--Personnellement, non. Mais elle est protge par un vieux fou qui lui
passe toutes ses fantaisies....

--Vraiment?

--C'est--dire que c'est scandaleux, et qu'on ne peut pas se faire une
ide de ce qui se dpense d'argent dans cette maison: chevaux, voitures,
domestiques, toilettes, bals, grands dners, jeu d'enfer toute la nuit,
carnaval perptuel, ce doit tre une ruine....

M. de Trgars ne bronchait pas.

--Et le vieux monsieur qui paye, demanda-t-il, le connaissez-vous?

--Je l'ai vu passer; c'est un grand, sec, vieux, qui n'a, ma foi! pas
l'air cossu.... Mais pardon, voil une cliente qu'il faut que je
serve....

Ayant entran Maxence dans la rue:

--Nous allons nous sparer, lui dclara M. de Trgars.

--Quoi! vous voulez....

--Vous allez vous rendre dans ce caf, l-bas, au coin de la rue, et m'y
attendre. Je veux voir cette Zlie Cadelle et lui parler....

Et sans permettre une objection  Maxence, marchant rsolment 
l'htel, il sonna....

Au branle de la sonnette, tire de main de matre, sortit de l'htel un
de ces domestiques comme il s'en fabrique, on ne sait o, pour le
service spcial des demoiselles qui ont un train de maison, un grand
drle au teint blme et aux cheveux plats,  l'oeil cynique et au
sourire bassement impudent.

--Monsieur demande? fit-il  travers la grille.

--Que vous m'ouvriez d'abord, pronona M. de Trgars d'un tel air et
d'un tel accent que l'autre obit immdiatement.

Puis, la grille ouverte:

--Maintenant, dit-il, annoncez-moi  Mme Zlie Cadelle.

--Madame est sortie, rpondit le valet....

Et voyant le haussement d'paules de M. de Trgars:

--Parole d'honneur, insista-t-il, elle est au bois avec une de ses
amies. Si Monsieur ne veut pas me croire, il peut interroger mes
camarades....

Et il montrait deux serviteurs de sa trempe, que l'on apercevait sous la
remise, attabls devant des bouteilles et jouant aux cartes.

Mais il ne convenait pas  M. de Trgars de s'en laisser imposer. Il
tait sr que le domestique mentait. Au lieu donc de discuter:

--Vous allez me conduire prs de votre matresse, commanda-t-il d'un ton
qui n'admettait plus d'objection, sinon j'irai la trouver seul....

Il tait homme  faire comme il disait, envers et contre tous, de force
au besoin, cela se voyait. C'est pourquoi, renonant  dfendre la
porte:

--Venez donc, puisque vous y tenez tant, dit le valet, nous allons
parler  la femme de chambre....

Et ayant introduit M. de Trgars dans le vestibule, il appela:

--Mam'selle Amanda!...

Une femme ne tarda pas  paratre, qui tait le digne pendant du valet.

Elle devait avoir une quarantaine d'annes, et la plus inquitante
duplicit se lisait sur son visage ravag par la petite vrole. Elle
portait une robe prtentieuse, un tablier de soubrette d'opra-comique
et un bonnet  grandes brides, pavois de fleurs et de rubans.

--Voil un monsieur qui veut absolument voir Madame, lui dit le
domestique, arrangez-vous avec lui.

Mieux que son camarade, Mlle Amanda savait son monde et se connaissait
en physionomies. Il lui suffit de toiser ce visiteur obstin pour
comprendre qu'il n'tait pas de ceux qu'on conduit.

Lui souriant donc de son meilleur sourire, qui dcouvrait ses dents
caries:

--C'est que Monsieur va beaucoup dranger Madame, observa-t-elle.

--Je m'excuserai.

--Je vais tre gronde....

Au lieu de lui rpondre, M. de Trgars tira de sa poche et lui campa
dans la main deux billets de vingt francs.

--Que Monsieur prenne donc la peine de me suivre au salon, dit-elle avec
un gros soupir.

Ainsi fit M. de Trgars, non sans tout observer autour de lui avec
l'attentive perspicacit d'un huissier-priseur charg de dresser un
inventaire.

tant double, l'htel de la rue du Cirque tait beaucoup plus spacieux
qu'on ne l'et cru de la rue, et amnag avec cette science du comfort
qui est le gnie des architectes modernes.

Le luxe y clatait partout, non ce luxe solide, tranquille et doux 
l'oeil, qui est le rsultat de longues annes d'opulence, mais ce luxe
brutal, criard et superficiel du parvenu, avide de jouir vite, press de
possder tout ce qu'il a convoit chez les autres.

Le vestibule tait une folie, avec ses plantes exotiques, grimpant le
long de treillages de cristal, et ses jardinires de Svres et de Chine
remplies d'azales gigantesques. Et tout le long de l'escalier,  rampe
dore, les marbres et les bronzes s'tageaient au milieu de massifs de
fleurs.

--Il faut vingt mille francs par an rien que pour entretenir cette
serre, pensait M. de Trgars....

Cependant, la vieille soubrette lui ouvrit une porte de citronnier 
serrure d'argent.

--Voil le salon, lui dit-elle, asseyez-vous pendant que je vais
prvenir Madame.

Dans ce salon, tout avait t combin pour blouir. Meubles, tapis,
tentures, tout tait riche, trop riche, furieusement, incontestablement,
manifestement riche. Le lustre tait une pice d'orfvrerie, la pendule
une oeuvre originale et unique. Les tableaux accrochs aux murs taient
tous signs de noms clbres....

--A juger du reste par ce que j'ai vu, calculait M. de Trgars, on n'a
pas dpens moins de quatre ou cinq cent mille francs dans cet htel....

Et bien qu'il ft choqu par quantit de dtails qui trahissaient un
manque absolu de got, il avait peine  se persuader que le caissier du
_Crdit mutuel_ ft le matre de cette somptueuse demeure, et il se
demandait presque s'il n'avait pas suivi une fausse piste lorsqu'une
circonstance vint lever tous ses doutes.

Sur la chemine, dans un petit cadre de velours, tait le portrait de
Vincent Favoral....

Depuis quelques minutes dj M. de Trgars s'tait assis, et il
rassemblait ses ides un peu en dsordre, quand un grincement lger de
porte et un froissement d'toffes le firent se dresser.

Mme Zlie Cadelle entrait....

C'tait une femme de vingt-cinq  vingt-six ans, assez grande, svelte et
bien dcouple. D'pais cheveux bruns encadraient son visage pli et
fatigu, et s'parpillaient sur son cou et sur ses paules. Elle avait
l'air  la fois railleur et bon enfant, impudent et naf, avec ses yeux
ptillants, son nez retrouss et sa bouche largement fendue et meuble
de dents saines et blanches comme celles d'un jeune chien....

Sa toilette ne lui avait pas demand de longs apprts, car elle est
vtue d'un simple peignoir de cachemire bleu, retenu  la taille par une
sorte d'charpe de soie pareille....

Ds le seuil:

--Ah! mon Dieu, fit-elle, c'est singulier....

M. de Trgars s'avana.

--Quoi? interrogea-t-il.

--Rien, rpondit-elle, rien!...

Et sans cesser de le considrer d'un oeil surpris, mais changeant
brusquement de ton:

--Ainsi, monsieur, reprit-elle, mes domestiques n'ont pu vous empcher
de pntrer chez moi?...

M. de Trgars s'inclina.

--J'espre, madame, dit-il, que vous excuserez mon insistance.... Il
s'agit d'une affaire qui ne saurait souffrir de retard.

Elle le regardait toujours obstinment.

--Qui tes-vous? interrogea-t-elle.

--Mon nom ne vous apprendra rien, madame.... Je suis le marquis de
Trgars.

Levant la tte vers le plafond comme pour y chercher une inspiration:

--Trgars!... rpta-t-elle, sur deux tons diffrents, Trgars!...
Dcidment, connais pas....

Et se laissant tomber sur un fauteuil:

--Enfin, monsieur, reprit-elle, que me voulez-vous? Parlez.

Il avait pris place prs d'elle, et tenait les yeux rivs sur les siens.

--Je suis venu, madame, rpondit-il, vous demander de me fournir les
moyens de parler  l'homme dont la photographie est l sur la
chemine....

Il pensait la surprendre, et que par un tressaillement, par un geste,
elle trahirait son secret. Point.

--tes-vous donc des amis de M. Vincent? demanda-t-elle tranquillement.

M. de Trgars comprit, ce qui devait lui tre plus tard confirm, que
c'tait sous son seul prnom de Vincent que le caissier du _Crdit
mutuel_ tait connu rue du Cirque.

--Oui, je suis son ami, rpondit-il, et si je pouvais le voir je lui
rendrais probablement un trs-grand service....

--Eh bien, vous arrivez trop tard.

--Pourquoi?

--Parce que voil vingt-quatre heures que M. Vincent a fil.

--Vous en tes sre?

--Comme une personne qui, hier matin,  cinq heures, est alle le
conduire  la gare Saint-Lazare avec tous ses bagages.

--Vous l'avez vu partir?

--Comme je vous vois.

--O se rendait-il?

--Au Havre, prendre le paquebot du Brsil qui partait le jour mme....
De sorte qu' cette heure, il doit avoir un mal de mer soign....

--Rellement, vous pensez que son intention tait de gagner le Brsil?

--Dame! il me l'a dit. C'tait crit sur ses trente-six colis, en
lettres d'un demi-pied. Enfin, il m'a montr son billet de passage.

--Souponnez-vous le motif qui a pu le dterminer  s'expatrier ainsi, 
son ge?

--Il m'a racont qu'il avait mang tout son argent, et aussi celui des
autres, qu'il tait au bout de son rouleau, qu'il craignait d'tre mis
en prison, et qu'il filait pour tre tranquille, l-bas, et refaire sa
fortune.

Mme Zlie tait-t-elle de bonne foi? Le lui demander et t naf. Mais
on pouvait essayer de s'en assurer.

Voilant d'un flegme imperturbable l'tranget de ses impressions et
l'importance extraordinaire qu'il attachait  cet entretien:

--Je vous plains, madame, reprit M. de Trgars, et sincrement, car vous
devez tre fort afflige de ce brusque dpart de M. Vincent....

--Moi! fit-elle, d'un accent qui partait du coeur, je m'en moque un
peu!...

Marius de Trgars connaissait assez les dames de la classe  laquelle
appartenait, pensait-il, Mme Zlie Cadelle, pour ne se point tonner de
cette franche dclaration.

--C'est pourtant lui, dit-il, qui vous donnait ce luxe princier qui vous
entoure....

--Naturellement.

--Lui parti, et dans les conditions que vous dites, pourrez-vous
conserver votre train?

Se dressant  demi:

--Ah! je n'en ai mme pas l'intention! s'cria-t-elle vivement. Jamais,
au grand jamais, je ne me suis tant ennuye que depuis cinq mois que je
suis dans cette cage dore. Quelle scie! mes frres. Je bille encore
rien qu'en songeant  ce que j'y ai bill.

Le geste de surprise de M. de Trgars fut d'autant plus naturel que sa
surprise tait immense.

--Vous vous ennuyez ici! fit-il.

--A mort!

--Et vous n'y tes que depuis cinq mois?

--Mon Dieu!... oui. Eh bien par hasard, encore. Vous allez voir: c'tait
 Versailles, au commencement de dcembre dernier, un matin qu'il
faisait un froid de loup. Je sortais... mais que vous importe, d'o je
sortais! Toujours est-il que je ne possdais pas un centime, et que je
n'avais sur le dos qu'un mchant caraco tout rapic et une jupe
d'indienne. Brrr; j'en souffle encore dans mes doigts. Et pour comble
de bonheur, mon saint-frusquin ayant pri pendant la Commune, ou ayant
t donn par moi, je ne savais o me rfugier. Je n'tais donc pas
d'une gaiet folle, et je m'en allais le nez baiss, le long des rues,
quand je sens qu'on me suit. Du coin de l'oeil, sans me retourner, je
regarde derrire moi, et j'aperois un vieux monsieur, l'air
respectable, vtu d'une longue redingote....

--M. Vincent?

--En personne naturelle, et qui marchait, qui marchait.... Sans faire
semblant de rien, je ralentis le pas, et ds que nous arrivons  un
endroit o il n'y avait presque plus de monde, le voil qui se met 
marcher  mes cts....

Il avait d se passer  ce moment quelque chose de comique que Mme
Zlie ne disait pas, car elle riait du meilleur coeur, d'un rire sonore
et franc....

--Donc il m'aborde, reprit-elle, et tout de suite il se met 
m'expliquer que ma physionomie lui rappelle une personne qu'il aimait
tendrement et qu'il vient d'avoir le malheur de perdre, ajoutant qu'il
s'estimerait le plus heureux des hommes si je voulais lui permettre de
s'occuper de moi et de m'assurer une position brillante....

--Voyez-vous, ce diable de Vincent! dit M. de Trgars, pour dire quelque
chose.

Mme Zlie hochait la tte.

--Vous le connaissez, reprit-elle. Il n'est pas jeune, il n'est pas
beau, il n'est pas drle. Il ne me revenait pas du tout. Et si j'avais
su seulement o aller coucher, je l'aurais envoy promener, avec sa
position brillante. Mais n'ayant pas mme de quoi m'acheter un petit
pain, ce n'tait pas le moment de faire la renchrie. Je lui rponds
donc que j'accepte. Il va chercher un fiacre, nous y montons et il nous
fait conduire tout droit ici.

Positivement, il fallait  M. de Trgars toute sa puissance sur soi pour
dissimuler l'intensit de sa curiosit.

--Cet htel tait donc dj ce qu'il est aujourd'hui? interrogea-t-il.

--Absolument. Sauf qu'il ne s'y trouvait en fait de domestiques que la
femme de chambre, Amanda, qui est la confidente de M. Vincent. Tous les
autres avaient t renvoys, et c'tait le palefrenier d'un mange des
Champs-Elyses qui venait panser les chevaux....

--Et alors?

--Alors vous pouvez vous imaginer si je brillais, au milieu de toute
cette richesse, avec mes savates et mon jupon de quatre sous! Je faisais
l'effet d'une tache de cambouis sur une robe de satin. M. Vincent n'en
semblait pas moins ravi. Il avait expdi Amanda m'acheter du linge et
un peignoir tout fait, et en attendant, il me promenait de la cave au
grenier et jusque dans les curies, en me disant que tout tait  ma
disposition, et que, ds le lendemain, j'aurais un bataillon de
domestiques pour me servir....

C'tait visiblement en toute franchise qu'elle parlait, et avec ce
plaisir qu'on prouve  raconter une aventure extraordinaire.

Mais soudain, elle s'arrta court, comme si elle se ft aperue qu'elle
se laissait entraner plus loin qu'il ne convenait.

Et ce n'est qu'aprs un moment de rflexion qu'elle reprit:

--Dame! c'tait comme une ferie. Je n'avais jamais tt de l'opulence
des grands, moi, et je n'avais jamais eu d'argent que celui que je
gagnais. Aussi, dans les premiers jours, je ne faisais que monter et
descendre, tourner, virer, regarder. Je voulais toucher tout de mes
mains, pour m'assurer que je ne rvais pas. J'essayais les fauteuils, je
respirais la bonne odeur des fleurs, je me mirais dans les glaces, je
sonnais pour faire venir les domestiques, et quand ils arrivaient je
leur clatais de rire au nez. Je passais des heures  essayer des robes
qu'on m'apportait par trois ou quatre. Je commandais d'atteler et
j'allais faire ma tte au bois, tendue, tenez, comme a, sur les
coussins de ma voiture. Ou bien, je me faisais conduire dans des
magasins, et j'achetais des tas de bibelots. M. Vincent me donnait plus
d'argent que je n'en voulais, et Amanda tait toujours  me dire que je
ne dpensais pas assez, que l'autre avant moi s'y entendait bien mieux,
et que les vieux sont faits pour payer.... Enfin j'tais comme une
folle....

Cependant le visage de Mme Zlie s'assombrissait.

Changeant brusquement de ton:

--Malheureusement, continua-t-elle, on se lasse tout. Aprs deux
semaines, je connaissais la maison  fond, et au bout d'un mois, j'avais
plein le dos de cette existence. C'est pourquoi, un soir, voil que je
m'habille.--O voulez-vous aller? me demanda Amanda.--A
l'lyse-Montmartre, donc, danser un quadrille.--Impossible!--Pourquoi?--Parce
que Monsieur ne veut pas que vous sortiez.--C'est ce que nous verrons!...
C'tait tout vu. Je raconte cela  M. Vincent, le lendemain, et aussitt
le voil  froncer le sourcil et  me dire qu'Amanda a trs-bien fait de
me retenir, qu'une femme dans ma position ne frquente pas les bals publics,
que si je sors le soir, ce sera pour ne plus rentrer.... As-tu fini!...
Non, ce n'tait pas l'envie de filer qui me manquait. J'ai toujours fait
mes quatre volonts, moi, et je me brlais le sang de me voir au caprice
d'un homme. Mais quoi! Ma belle voiture me tenait au coeur. Je n'osai pas
dsobir, mais le dgot me prit, et il grandit si bien de jour en jour
que si M. Vincent n'tait pas parti, j'allais le camper l.

--Pour aller o?

--N'importe o!... Ah ! est-ce que vous vous figurez que j'ai besoin
d'un homme pour manger, moi!... Dieu merci, non! La petite Zlie, que
voil, n'a qu' se prsenter chez n'importe quelle couturire, et on
sera trs-content de lui donner quatre francs par jour pour faire rouler
la mcanique. Et elle sera libre, au moins, et elle pourra rire et
danser tout son content!...

M. de Trgars s'tait mpris, et il n'tait pas  le reconnatre. Mme
Zlie Cadelle,  coup sr, n'tait pas une vertu, mais elle tait bien
loin d'tre la femme qu'il s'attendait  rencontrer.

--Enfin, dit-il, vous avez bien fait de patienter....

--Je ne le regrette pas.

--Si cet htel vous reste....

D'un grand clat de rire, elle lui coupa la parole.

--Cet htel! s'cria-t-elle. Il y a beaux jours qu'il est vendu, avec
tout ce qu'il renferme, meubles, chevaux, batterie de cuisine, tout
enfin, except moi. C'est un jeune monsieur bien mis qui l'a achet,
pour y installer une grande fille qui a l'air d'une oie, sche comme un
cotteret, avec des cheveux rouges pour plus de mille francs sur la
tte....

--Vous en tes sre?

--Comme de mon existence. Ayant de mes yeux vu le jeune cocods et sa
rouge compter  M. Vincent des tas de billets de banque. C'est
aprs-demain qu'ils s'installent, et mme, je suis invite  pendre la
crmaillre. Mais n, i, ni, c'est fini. J'en ai par-dessus les yeux de
ce monde-l! et la preuve, c'est que je suis en train de faire mes
paquets; car j'en ai, de ces nippes, et de la toilette, et du linge, et
des bijoux! Tout de mme, c'tait un bon enfant que le pre Vincent! Il
m'a donn de quoi m'acheter des meubles, j'ai lou un appartement rue
Saint-Lazare, et je vais m'tablir entrepreneuse. Et on rira, et je vais
m'en payer de ce plaisir, pour rattraper le temps perdu!... Allons, les
enfants, en place pour le quadrille!...

Et bondissant de son fauteuil, elle se mit  esquisser un de ces en
avant-deux qui tonnent les sergents de ville.

--Bravo! faisait M. de Trgars, se forant  sourire, bravo! bravo!

Maintenant, il voyait clairement quelle femme tait Mme Zlie Cadelle,
comment il devait lui parler et quelles cordes il pouvait esprer faire
encore vibrer en elle.

Il discernait la fille de Paris, fantasque et nerveuse, qui, au milieu
des dsordres les moins avouables, conserve une instinctive fiert, qui
place son indpendance bien au-dessus de tout l'argent du monde, qui se
donne plutt qu'elle ne se vend, qui ne connat de loi que son caprice,
de morale que le sergent de ville, de religion que le plaisir.

Ds qu'elle se rassit:

--Vous dansez gaiement, reprit-il, et ce pauvre Vincent,  l'heure qu'il
est, se dsespre sans doute, d'tre spar de vous!...

--Ah! je le plaindrais si j'avais le temps! dit-elle.

--Il vous aimait....

--Oui, parlons-en.

--S'il ne vous et pas aime, il ne vous et pas installe ici....

Mme Zlie eut une moue quivoque.

--Fameuse preuve! murmura-t-elle.

--Il n'et pas dpens pour vous des sommes considrables....

Mais elle se rebiffa sur ces mots.

--Pour moi! pour moi!... Que lui ai-je donc tant cot, s'il vous
plat? Est-ce pour moi qu'il a fait btir cet htel, et qu'il l'a
meubl, et qu'il l'a rempli de plantes rares, de statues et de tableaux?
Est-ce pour moi qu'il a achet les chevaux que vous avez vus dans les
curies et les voitures qui sont sous les remises? Il m'a installe ici
comme il y et install toute autre femme, jeune, vieille, brune ou
blonde, laide ou belle. Il avait la cage, il y a mis un oiseau, le
premier venu....

--Cependant....

--Quant  ce que j'ai pu lui dpenser ici, c'est une plaisanterie en
comparaison de ce que l'autre avant moi, dpensait. Amanda ne se gnait
pas pour me rpter que je n'tais qu'une imbcile.... Vous pouvez donc
me croire, quand je vous promets que M. Vincent ne mouillera pas
beaucoup de mouchoirs avec les larmes qu'il pleurera en pensant 
moi....

--Lorsqu'il vous a aborde, cependant, c'est que votre physionomie
l'attirait....

--Il me l'a dit, mais il mentait. Et la preuve....

Elle s'arrta net. Et son silence se prolongeant:

--Et la preuve? interrogea M. de Trgars.

--Suffit, je m'entends, rpondit-elle d'un ton de mauvaise humeur, comme
si elle se ft repentie d'en avoir dj trop dit.

Mais M. de Trgars avait, pensait-il, un moyen de lui dlier la langue.

--Seriez-vous donc jalouse de l'autre? fit-il d'un ton ironique.

--De quelle autre?

--De celle que vous avez remplace ici, pour qui toutes les grosses
dpenses ont t faites, qui s'entendait si bien  jeter l'argent par
les fentres?

Elle protesta d'un geste d'insouciance ddaigneuse.

--Je m'en soucie comme de l'an quarante! dclara-t-elle.

--Savez-vous qui elle tait? du moins, ce qu'elle est devenue; si elle
est vivante ou morte? enfin, par suite de quelles circonstances la cage,
comme vous dites, s'est trouve libre?

Mais au lieu de rpondre, Mme Zlie enveloppait Marius de Trgars d'un
regard souponneux. Et, au bout d'un moment seulement!

--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-elle.

--J'aimerais  savoir....

Elle ne le laissa pas poursuivre. Se dressant vivement, elle se
rapprocha, et d'un accent de sombre dfiance:

--Ne seriez-vous pas de la police? interrogea-t-elle.

Si elle tait inquite, c'est qu'videmment elle avait des sujets
d'inquitude qu'elle avait dissimuls. Si  deux ou trois reprises elle
s'tait tout  coup interrompue, c'est que manifestement elle avait un
secret  garder. Si cette ide de police lui venait, c'est que
trs-probablement on lui avait recommand de se dfier de la police.

M. de Trgars comprit tout cela, et aussi qu'il avait voulu aller trop
vite.

--Ai-je donc la mine d'un policier! demanda-t-il d'un accent de gaiet
force.

Elle le considrait de toute la force de sa pntration.

--Pas du tout, rpondit-elle, je l'avoue. Mais les gens de police sont
si fins! Si vous n'en tes pas, comment venez-vous chez moi, que vous ne
connaissez ni d've ni d'Adam, me faire des tas de questions auxquelles
je suis bien bte de rpondre?

--Je vous l'ai dit, je suis l'ami de M. Favoral....

--Qui a, Favoral?

--M. Vincent, madame, dont c'est le vrai nom.

Elle ouvrait des yeux immenses.

--Vous devez vous tromper, jamais je ne l'ai entendu appeler que
Vincent.

--C'est qu'il avait des motifs imprieux de dissimuler sa personnalit.
L'argent qu'il dpensait ici ne lui appartenait pas, il le puisait, il
le volait  la caisse du _Comptoir de crdit mutuel_, dont il tait le
caissier....

--Allons donc!...

--Et o il laisse un dficit de douze millions.

Mme Zlie recula comme si elle et mis le pied sur un serpent.

--C'est impossible! s'cria-t-elle.

--C'est l'exacte vrit. Vous n'avez donc pas vu, dans les journaux,
l'affaire de Vincent Favoral, caissier du _Crdit mutuel_?

Et tirant un journal de sa poche, il le prsenta  la jeune femme en
disant:

--Lisez....

Mais elle le repoussa, non sans rougir lgrement.

--Oh! je vous crois!...

Le fait est, et Marius le comprit, qu'elle ne lisait pas
trs-couramment.

--Ce qu'il y a de plus affreux dans la conduite de M. Vincent Favoral,
reprit-il, c'est que pendant qu'il jetait ici l'argent  pleines mains,
il imposait  sa famille les plus cruelles privations.

--Oh!...

--Il refusait le ncessaire  sa femme, la meilleure et la plus digne
des femmes, jamais il ne donnait un sou  son fils, il privait sa fille
de tout!...

--Ah! si j'avais pu me douter de cela! murmurait Mme Zlie,
confondue....

--Enfin, pour couronner sa conduite, il est parti laissant sa femme et
ses enfants sans pain....

Transporte d'indignation:

--Ah ! mais c'est une horrible canaille que cet homme-l! s'cria la
jeune femme.

C'est  ce point que la voulait amener M. de Trgars.

--Et maintenant, reprit-il, vous devez vous expliquer l'intrt norme
que nous aurions  savoir ce qu'il est devenu....

--Je vous l'ai dit.

M. de Trgars,  son tour, s'tait lev. Prenant les mains de Mme Zlie
et la regardant d'un de ces regards aigus qui vont chercher la vrit
jusqu'aux plus intimes replis des conscience:

--Voyons, ma chre enfant, commena-t-il d'une voix pntrante, vous
tes une brave et digne fille, vous! Laisserez-vous dans la plus
pouvantable des angoisses une famille dsespre qui s'adresse  votre
coeur! Croyez bien que rien de mal n'arrivera par notre fait  Vincent
Favoral!...

Elle leva la main, comme pour prter serment en justice, et d'un accent
solennel:

--Je vous jure, pronona-t-elle, que je suis alle conduire M. Vincent 
la gare, qu'il m'a affirm qu'il se rendait au Brsil, qu'il avait son
billet de passage, et que sur toutes ses caisses il y avait crit: Rio
de Janeiro.

La dception tait rude. Un mouvement de dpit chappa  M. de Trgars.

--Au moins, insista-t-il, apprenez-moi qui tait la femme dont vous avez
pris ici la place....

Dj s'tait vanoui l'clair de sensibilit de la jeune femme et ses
dfiances la reprenaient.

--Est-ce que je le sais! rpondit-elle. Comment voulez-vous que je le
sache? Adressez-vous  Amanda.... Moi je n'ai pas de comptes  vous
rendre.... Et puis, vous savez, on m'attend pour finir mes malles....
Ainsi, bien du plaisir!

Et elle sortit si prcipitamment qu'elle surprit, agenouille derrire
la porte, Amanda, la femme de chambre....

--Ah! cette fille nous coutait! se dit M. de Trgars, inquiet et
mcontent.

Mais c'est en vain qu'il supplia Mme Zlie de revenir, d'couter un
mot encore, elle disparut; et il lui fallut bien se rsigner  ne rien
apprendre de plus pour le moment, et  quitter l'htel de la rue du
Cirque.

Il y tait rest fort longtemps, et tout en gagnant la rue, il se
demandait si Maxence, impatient, n'aurait pas quitt le petit caf
borgne o il l'avait envoy l'attendre....

Point. Maxence tait rest fidle au poste.

Et lorsque Marius de Trgars vint s'asseoir prs de lui, tout en lui
criant:

--Enfin, vous voil!

--Attention! lui disait-il du geste.

Et du coin de l'oeil il lui dsignait deux hommes, installs  la table
voisine devant un bol de vin chaud.

Sr que M. de Trgars resterait sur le qui-vive, Maxence,  poing ferm,
tapait sur la table pour appeler le garon de l'tablissement, lequel
faisait la sourde oreille, tout occup qu'il tait  jouer au billard
avec un client.

Et lorsque, enfin, trs-mcontent, comme de juste, d'tre drang, il
s'approcha pour savoir ce qu'on lui voulait:

--Donnez-nous deux bocks, commanda Maxence, et apportez-nous un jeu de
piquet....

M. de Trgars comprenait bien qu'il tait survenu quelque chose
d'extraordinaire, mais ne pouvant deviner quoi, il se pencha vers son
compagnon:

--Qu'est-ce? demanda-t-il  voix basse.

--Il faut entendre ce que disent ces deux hommes prs de nous.

--Ah!

--Et le piquet va nous servir de contenance.

Le garon revenait, apportant deux verres d'un liquide trouble, un tapis
dont la couleur disparaissait sous une paisse couche de crasse et des
cartes horriblement molles et grasses.

--A moi de faire! dit Maxence.

Et il se mit  battre et  donner, pendant que M. de Trgars examinait
les buveurs de vin chaud de la table voisine.

En l'un d'eux, encore jeune, vtu d'un gilet ray  manches de lustrine,
il lui semblait reconnatre un des mauvais drles qu'il avait entrevus
sous la remise de Mme Zlie Cadelle.

L'autre, un vieux, dont le teint enflamm et le nez bourgeonn
trahissaient d'anciennes habitudes d'ivrognerie, devait tre quelque peu
cocher sans place. La bassesse et la ruse s'panouissaient sur son
visage, et l'clat de ses petits yeux avins rendait plus inquitant le
sourire sournoisement obsquieux fig sur ses lvres blmes et minces.

Ils taient si compltement absorbs par leur conversation, qu'ils ne
faisaient aucune attention  ce qui se passait autour d'eux.

--Alors, poursuivait le vieux, c'est bien fini?

--Absolument, l'htel est vendu.

--Et le bourgeois?

--Parti pour les colonies.

--Comme cela, tout d'un coup?

--Non. Nous nous doutions qu'il devait faire un grand voyage, car tous
les jours, depuis le commencement de la semaine, on apportait des malles
et des caisses, mais personne ne savait quand il se mettrait en route.
Mais voil que dans la nuit de samedi  dimanche, il tombe comme une
bombe  l'htel, et dare, dare, fait lever tout le monde.--Je pars,
nous dit-il. Aussitt nous attelons, nous chargeons ses bagages, nous le
conduisons au chemin de fer de l'Ouest... et bon voyage, mon ami
Vincent!

--Et la bourgeoise?

--Il faut qu'elle dguerpisse d'ici vingt-quatre heures.

--Elle ne doit pas rire.

--Baste! elle s'en moque. Les plus fchs, c'est encore nous....

--Pas possible!

--C'est comme a. C'tait une bonne fille et nous n'en retrouverons pas
de sitt une pareille. Ah! elle ne faisait pas  sa tte, elle! Le soir,
quand elle s'ennuyait, et c'tait quasiment tous les soirs, elle
descendait  l'office, histoire de rire un moment avec nous, et en
faisant une partie de chien vert.... Seulement, pour garder son rang,
elle se laissait tricher...

Le vieux semblait dsol.

--Pas de chance! grommelait-il. Je me serais plu dans cette maison-l,
moi!

--Oh! pour a, oui!

--Et plus moyen d'y rentrer?

--On ne sait pas. Il faudra voir les autres, qui ont achet. Mais je
m'en dfie, ils ont l'air trop btes pour n'tre pas mchants.

Tout  la conversation de ces deux hommes, c'est machinalement et au
hasard que M. de Trgars et Maxence jetaient leurs cartes sur le tapis
et prononaient les formules consacres au jeu de piquet:

--Cinq cartes!... Quatrime majeure!... Trois as!...

Le vieux domestique poursuivait:

--Qui sait si M. Vincent ne reviendra pas?

--Pas de danger!

--Pourquoi?

L'autre regarda autour de lui, et n'apercevant que deux joueurs enfoncs
dans leur partie:

--Parce que, rpondit-il, M. Vincent est ruin de fond en comble,  ce
qu'il parat, qu'il a mang toute sa fortune et aussi celle des
autres....

--Oh! oh!

--C'est Amanda, la femme de chambre, qui nous l'a dit, et elle doit le
savoir, car elle tait l'me damne du bourgeois.

--Tu le disais si riche!

--Il l'tait. Mais  force de prendre dans un sac, si gros qu'il soit,
on en trouve le fond.

--Alors il dpensait beaucoup?

--C'est--dire que ce n'tait pas croyable. Je n'ai jamais servi que
chez des dames... seules, moi, et j'en ai rencontr d'aucunes qui
n'taient pas regardantes. Eh bien! nulle part, jamais, je n'ai vu
l'argent filer comme depuis cinq mois que je suis dans cette maison. Un
vrai pillage, quoi! Prenait la clef de la cave qui voulait. Quand on
avait envie de n'importe quoi, on allait le prendre chez les
fournisseurs, et on leur disait de le marquer sur le compte. Et ni vu,
ni connu, c'tait pay avec le reste....

--Alors, oui, en effet, l'argent devait filer! fit le vieux d'un air
convaincu.

--Eh bien! reprit l'autre, ce n'tait encore rien.

--Bah!...

--Et il parat que dans le temps, les cus dansaient une bien autre
danse encore. Amanda, la femme de chambre, qui est  la maison depuis
quinze ans, nous a cont des histoires  casser bras et jambes. Zlie
n'tait pas une mangeuse, elle, mais il parat que les autres!...

Il fallait  Maxence et  M. de Trgars un trs-srieux effort, non pour
jouer, mais seulement pour paratre jouer, et pour continuer  compter
des points imaginaires.

--Un, deux, trois, quatre....

Le cocher au nez rouge, du reste, semblait fort empoign.

--Quelles autres? interrogea-t-il.

--Est-ce que je le sais, moi! rpondit le jeune valet. Mais tu peux
bien penser qu'il a d en passer plus d'une dans ce petit htel de la
rue du Cirque, pendant des annes que M. Vincent en a t propritaire.
Un homme qui n'avait pas son pareil pour aimer les femmes, et qui
possdait des millions!...

--Et que faisait-il de son tat?

--Ah! a, ni moi non plus.

--Quoi! vous tiez dix domestiques dans la maison, et vous ne saviez
pas la profession de l'homme qui payait?

--Nous tions tous nouveaux....

--La femme de chambre, Amanda, devait le savoir.

--Quand on le lui demandait, elle rpondait qu'il tait ngociant....
Ce qui est sr, c'est que c'tait un drle de particulier.

Si intress tait le vieux cocher, que voyant le bol de vin chaud vide,
il en fit servir un second.

Son camarade ne pouvait manquer de reconnatre cette politesse.

--Ah! oui, reprit-il, le papa Vincent tait un fier original, et
jamais,  le voir, on ne se serait dout qu'il faisait ses farces comme
cela, et qu'il jetait l'argent  pleines mains....

--Vraiment?

--Dame! Figure-toi un homme d'une cinquantaine d'annes, roide comme un
piquet, l'air aimable d'une porte de prison, voil le bourgeois. t
comme hiver, il portait des souliers lacs, des bas bleus, un pantalon
gris trop court, une cravate de coton et une redingote qui lui battait
les mollets. Dans la rue, tu l'aurais pris pour un bonnetier retir
avant fortune faite.

--Ah! par exemple!...

--Non, jamais homme n'a tant ressembl  un vieux grigou. Tu crois
peut-tre qu'il nous arrivait en voiture? Ah bien! oui! c'est en omnibus
qu'il venait, mon cher, et sur l'impriale, encore, pour ses trois sous.
Quand il pleuvait, il ouvrait son parapluie. Je suis sr que dans son
commerce il coupait les liards en quatre. Mais, ds qu'il avait pass le
seuil de l'htel, changement de dcor. Le grippe-sou devenait pacha. Il
campait l ses frusques pour passer une robe de chambre de velours bleu,
et alors il n'y avait plus rien d'assez beau, d'assez bon, ni d'assez
cher pour lui. Sans me vanter, j'ai vu dans les maisons o j'ai servi
des particuliers qui avaient de drles de fantaisies. Jamais comme
celui-l. Et quand il avait bien fait le mylord dans son htel, il
remettait ses vieilles frusques, il reprenait sa figure de porte de
prison, et il s'en retournait comme il tait venu, sur l'omnibus, qu'il
allait attendre au coin de la rue du Faubourg-Saint-Honor....

--Et a ne vous tonnait pas, tous tant que vous tiez, une existence
pareille?

--normment.

--Et vous ne vous disiez pas que ces caprices singuliers cachaient
certainement quelque chose?

--Ah! mais, si!

--Et vous n'avez pas cherch  dcouvrir ce que pouvait tre ce quelque
chose?

--Comment cela?

--T'tait-il bien difficile de suivre ton bourgeois et de savoir o il
se rendait en quittant la rue du Cirque?...

--Assurment, non; mais aprs?...

Le cocher au nez rouge haussa les paules.

--Aprs, rpondit-il, tu aurais fini par savoir son secret, tu serais
all le trouver, et tu lui aurais dit: Donnez-moi tant, ou je dis
tout!...




VII


Cette histoire de M. Vincent, telle que la racontaient ces deux honntes
compagnons, c'tait en quelque sorte la lgende vulgaire de l'argent des
autres si prement convoit et si furieusement disput.

Ce qui vient par la flte s'en va par le tambour. L'argent vol a des
pentes fatales et c'est irrsistiblement qu'il va au jeu, aux
palefreniers, aux filles,  toutes les fantaisies ruineuses,  tous les
assouvissements malsains.

Ils sont rares, parmi les dtrousseurs effronts de la spculation, ceux
 qui vritablement profite le bien d'autrui, si rares qu'on les cite et
qu'on se les montre, et qu'on pourrait les compter, comme on compte les
filles qui, sautant une nuit du trottoir dans un appartement de cinq
cents louis, savent s'y maintenir.

Les autres ont leur destine fixe d'avance.

Saisis du vertige des richesses soudaines, ils perdent toute mesure et
toute prudence. Qu'ils croient leur veine inpuisable, ou qu'ils se
dfient d'un revers soudain, ils se htent de jouir, mettant, en
quelque sorte, les morceaux doubles, comme les voyageurs de l'express
pendant une station de cinq minutes  un buffet.

Et ils remplissent les restaurants en renom, les grands cafs, les
thtres, les cercles, le terrain des courses du mouvement de leur
impudente personnalit, de l'clat de leur voix, du luxe de leurs
matresses, du tapage de leurs dpenses et des ridicules de leur
vanit....

Et ils vont, ils vont, prodiguant l'argent des autres, jusqu'au quart
d'heure fatal d'une de ces liquidations dsastreuses qui terrifient le
parquet et la coulisse, et qui font blmir les figures et grincer les
dents au passage de l'Opra.

Jusqu'au moment o, en prsence d'un effroyable dficit, ils ont 
choisir entre le coup de pistolet qu'ils ne choisissent jamais, la
police correctionnelle qu'ils tchent d'viter, et un voyage 
l'tranger....

Que deviennent-ils ensuite? Jusqu' quels ruisseaux roulent-ils de chute
en chute?...

Sait-on ce que deviennent les filles qui tout  coup disparaissent aprs
deux ou trois ans de folies et de splendeurs!

Mais il arrive parfois qu'en descendant de voiture devant un thtre, on
se demande o on a dj vu la physionomie de l'ignoble ouvreur de
portires qui, d'une voix enroue, rclame ses deux sous.

On l'a vue au caf Riche, pendant les six mois que cet ouvreur de
portires a t un gros financier....

D'autres fois, dans la foule, on saisit les bribes d'une conversation
trange entre deux crapuleux gredins.

--C'tait du temps, dit l'un, o j'avais cet attelage alezan brl, que
j'avais achet mille louis au fils an du duc de Sermeuse.

--Il m'en souvient, rpond l'autre, car c'est  ce moment que je
donnais six mille francs par mois  la petite Cabirole, des
Dlassements.

Et si invraisemblable que semble ce qu'ils disent, c'est la vrit pure,
car l'un a t le grant d'une socit industrielle qui a englouti six
millions, et l'autre tait  la tte d'une opration financire qui a
ruin cinq cents familles.

C'est vrai, car ils ont eu un htel comme celui de la rue du Cirque, et
des matresses plus coteuses que Mme Zlie Cadelle, et des domestiques
pareils  ceux qui s'entretenaient dans ce piteux caf,  deux pas de
Maxence et de M. de Trgars.

Domestiques philosophes, d'ailleurs, et sachant leur monde, et la
preuve, c'est que le plus vieux, le cocher au nez rouge, disait  son
jeune camarade:

--Enfin, cette affaire de M. Vincent doit te servir de leon. Si jamais
tu te retrouves dans une maison o il se dpense tant d'argent que cela,
rappelle-toi bien qu'il n'a pas donn grand mal  gagner, et arrange-toi
de faon  en avoir, n'importe comment, la meilleure part possible....

--C'est ce que j'ai toujours fait partout o j'ai servi.

--Et surtout, hte-toi de remplir ton sac, parce que, vois-tu, dans des
maisons pareilles, on ne sait jamais la veille si le lendemain le
bourgeois ne sera pas  Mazas et la bourgeoise  Saint-Lazare.

Leurs confidences taient termines et ils avaient vid leur second bol
de vin chaud.

--Ainsi, c'est convenu, reprit le vieux, s'il fallait un cocher aux
cocods qui viennent d'acheter l'htel, tu songerais  moi.

--Sois tranquille, rpondit l'autre, je sais que tu es des bons!

Sur quoi, ils payrent et sortirent....

Et Maxence et M. de Trgars purent enfin dposer leurs cartes.

Maxence tait fort ple, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

--Quelle honte! murmura-t-il. Voil donc le revers de l'existence de mon
pre! Voil donc comment il dpensait les millions qu'il puisait  sa
caisse, pendant que rue Saint-Gilles il privait sa famille du
ncessaire!

Et d'un accent d'affreux dcouragement:

--Maintenant, c'est bien fini, ajouta-t-il, et poursuivre nos recherches
est inutile. Mon pre est certainement coupable....

Mais M. de Trgars n'tait pas homme  abandonner ainsi une partie.

--Coupable, oui, dit-il. Mais dupe, aussi....

--Dupe de qui?

--C'est ce que nous saurons bientt.

--Quoi! aprs ce que nous venons d'entendre?...

--J'espre plus que jamais.

--C'est donc que Mme Zlie Cadelle vous a rvl quelque chose?

--Rien que ne vous ait appris la conversation de ces deux mauvais
drles.

Dix questions encore se pressaient sur les lvres de Maxence, mais M. de
Trgars lui coupa la parole.

--C'est surtout ici, mon cher ami, poursuivit-il, le cas de ne pas se
fier aux apparences. Laissez-moi parler. Votre pre tait-il un homme
naf? Non. Son habilet  dissimuler pendant des annes une double
existence, prouve, au contraire, une duplicit suprieure. Comment donc,
en ces derniers temps, sa conduite est-elle si extraordinaire et si
absurde? Vous m'allez dire qu'elle a sans doute t toujours telle. Mais
je vous rpondrai que non, parce qu'alors son secret n'en et pas t un
pendant seulement un an. On nous raconte que bien des femmes ont habit
l'htel de la rue du Cirque, et qu'elles taient autrement ruineuses que
Mme Zlie Cadelle, mais ce n'est l qu'un bruit. Qu'taient ces femmes?
On ne sait. Que sont-elles devenues? On l'ignore. Ont-elles seulement
exist? Rien ne me le prouve.

Tous les domestiques ayant t changs  propos, la femme de chambre
Amanda est la seule qui connaisse la vrit, et elle se garderait bien
de la dire. Donc, nos renseignements positifs ne remontent qu' cinq
mois. Que nous apprennent-ils? Que votre pre semblait prendre  tche
de faire parler de lui dans le quartier. Que ses profusions taient si
extravagantes que les domestiques eux-mmes s'en tonnaient. Cachait-il
au moins soigneusement l'origine de l'argent qu'il prodiguait ainsi? Pas
le moins du monde. Il racontait  Mme Zlie qu'il tait au bout de son
rouleau, et qu'aprs avoir dissip sa fortune, il dissipait celle des
autres. Dj, depuis plusieurs jours, il annonait son dpart. Il avait
vendu l'htel et en avait reu le prix. Enfin, au dernier moment, que
fait-il?

Rsolu  fuir,  ce qu'il prtend, il raconte  tout le monde o il va.
Il le dit au marchand d'articles de voyage,  Mme Cadelle, aux
domestiques,  tout le monde. Il ne se contente pas de le crier sur les
toits, il l'crit sur toutes ses malles en lettres d'un demi-pied. Il se
sait poursuivi, et au lieu de s'esquiver comme un caissier qui a
dvalis sa caisse, c'est en grand appareil, avec une femme, des
domestiques, plusieurs voitures et je ne sais combien de colis, qu'il se
rend au chemin de fer. Tient-il donc  tre repris? Non, mais  crer
une fausse piste. Donc, tout, dans son esprit, tait d'avance arrang et
calcul, et la catastrophe a t loin de le surprendre. Donc, sa scne
avec M. de Thaller tait prpare. Donc, c'est bien  dessein qu'il
avait laiss son portefeuille dans la poche de sa redingote et
trs-volontairement qu'il y avait laiss la facture qui devait nous
conduire ici tout droit.... Donc, tout ce que nous avons vu n'est qu'une
comdie grossire monte  notre intention et destine  masquer la
vrit, et  faire prendre le change  la justice....

Mais Maxence n'tait pas encore compltement convaincu.

--Cependant, observa-t-il, ces dpenses si considrables....

M. de Trgars haussa les paules.

--Vous doutez-vous, dit-il, de ce qu'on peut paratre, et surtout faire
de folies, avec un million?... Mettons que votre pre en ait dpens
deux.... Mettons qu'il en ait dpens quatre!... Il en a t vol douze
au _Comptoir de crdit mutuel_.... O sont les huit autres?...

Et comme Maxence se taisait:

--C'est ces huit millions que je veux, poursuivit-il, qu'il me faut, et
que j'aurai. C'est  Paris, j'en suis sr, que votre pre se cache; nous
le retrouverons, et il faudra bien qu'il avoue la vrit que je
souponne, et qu'il nous fournisse les moyens d'atteindre ses
complices....

Ayant dit, il jeta sur la table le prix de la bire qu'il n'avait pas
bue, et il sortit du caf, entranant Maxence....

--Enfin! vous voil, bourgeois!... leur cria le cocher qui, depuis
tantt trois heures, les attendait au coin de la rue, et dont l'accent
disait de quelles inquitudes il avait t agit.

Mais M. de Trgars tait press. Faisant monter Maxence dans le fiacre,
il s'y lana aprs lui, en criant au cocher:

--24, rue Joquelet... cent sous de pourboire!...

Le cocher qui attend cent sous de pourboire a toujours, au moins pour
cinq minutes, un cheval de la vitesse de Flageolet.

Tandis que le fiacre roulait avec des cahots terribles sur les pavs
ingaux du faubourg Saint-Honor:

--Ce qui importe maintenant, disait M. de Trgars  Maxence, c'est de
savoir au juste o en est la crise du _Comptoir de crdit mutuel_, et le
sieur Lattermann, de la rue Joquelet, est l'homme de Paris le mieux 
mme de nous renseigner....

Quiconque a perdu ou gagn seulement dix louis  la Bourse, connat le
sieur Lattermann, lequel, depuis la guerre, se prtend Alsacien, et
maudit, avec un accent terrible la _parparie_ prussienne.

Cet estimable spculateur s'intitule modestement changeur, mais il
serait naf de lui venir demander de la monnaie. Ce n'est pas le change
qui lui procure les cent mille cus de bnfices qu'il encaisse chaque
anne.

Lorsqu'une socit est tombe en dconfiture, que sa liquidation est
judiciairement termine, que les souscripteurs dpouills ont reu deux
ou trois du cent pour tout potage, et que le grant est en fuite ou
tresse des chaussons de lisire  Poissy, on s'imagine assez
gnralement que les titres de ladite socit, si bien imprims qu'ils
puissent tre, ne sont plus bons qu' allumer le feu.

C'est une erreur.

Bien aprs que la socit a sombr, ses titres surnagent, comme ces
paves sinistres que, bien des mois encore aprs un naufrage, la mer
rejette sur la grve.

Ces titres, le sieur Lattermann les recueille et les emmagasine.

Entrez dans ses bureaux et il vous montrera d'innombrables cartons
bonds des actions et des obligations qui, depuis une vingtaine d'annes
seulement, ont enlev douze cents millions, selon quelques statistiques,
et selon certaines autres deux milliards de la fortune publique.

Dites un mot, et ses employs vous offriront des Terrains de
Bretonnche, des Socit Franco-Serbe, des Compagnie Marseillaise de
navigation  vapeur, des Socit houillre et mtallurgique des
Asturies, des Compagnie Franco-Amricaine, des Forts de Formanoir,
des Salines de Maumusson, des Compagnie franaise de roulage et de
messagerie, des Mines de cuivre de Rossdorff (prs Darmstadt), et des
Mines de Tiffila, et des Mines de Mouzaa, et des Mines de
Cherchell et Tils...

Et si dans tout cet assortiment, pourtant si remarquable, rien ne vous
sduisait, rien ne vous agrait, les mmes employs se feraient un
plaisir de vous offrir encore:

Des Usines de Bastange, par Romoeuf, des Produits cramiques et des
Mutualit, des Gastronomie et des Chaudronnerie, des Ancre Paule
et des Garantie industrielle, des Transcontinental Memphis el Paso
(Amrique) et des Ardoisires de Caumont, des Banque Catholique et
du Crdit cantonal, des pargnes des Paroisses et des Orphelinat
des Arts-et-Mtiers, et des Trfileries runies, et des Cabotage
International...

Tous ces titres, et bien d'autres encore, illustrs de vignettes
allchantes, qu'on trouve chez M. Lattermann, n'ont pour le commun des
martyrs d'autre valeur que celle du vieux papier, qui se vend couramment
de trois  cinq sous la livre.

Mais c'est la gloire de notre temps et le gnie de la spculation de
tirer parti de ce qui ne semble bon  rien, de donner du prix  ce qui
semble n'en plus avoir aucun. Dans une socit bien ordonne, rien ne se
perd. Et il se trouve des agioteurs pour se disputer ces chiffons....

Autour du tapis vert de Saxon et de Monaco, on voit des hommes  face
blme, juste assez proprement vtus pour tre admis dans les salons, qui
suivent d'un oeil ardent les volutions de la roulette, et qui sans
ponter jamais pointent d'une ardeur sans pareille les coups qui se
succdent.

Ceux-l sont les dcavs.

Comme ils n'ont plus en poche la pice de deux ou de cinq francs qui est
le minimum de la mise, ils parient entre eux, deux sous, six sous, dix
sous, et selon que sort la rouge ou la noire, on voit les uns sourire et
les autres faire la grimace.

C'est que plus leur enjeu est minime, plus poignante est leur motion.
C'est du dner et du gte qu'il s'agit pour la plupart. Si une couleur
passe dix fois, il y en a qui iront dormir le ventre vide  la belle
toile.

Eh bien! de mme que la roulette, la Bourse a ses dcavs, des excuts
dont on ne veut plus au passage de l'Opra, qui ne trouveraient pas un
coulissier vreux pour leur prendre un ordre de cinq louis....

Doivent-ils, parce qu'ils n'ont plus la mise exige, renoncer aux
dlirantes motions de la hausse et de la baisse,  l'espoir de se
refaire, au bonheur de remuer de l'argent avec la langue faute d'en
pouvoir remuer avec les mains!

Ce serait trop cruel! Et forcs d'abandonner la rente, c'est bien le
moins qu'il leur soit permis de se rejeter sur les valeurs qui n'en sont
plus.

Il est  la Bourse des recoins ignors o grouille tout une population
htroclite de vieux  barbe pointue et de jeunes messieurs trop bien
mis, et o on trafique de toutes choses vendables et de quelques autres
encore. L se tiennent des ngociants tranges, qui vous proposeront des
fonds de commerce, des parties de marchandises provenant de faillites,
des lots de bonnes crances  recouvrer, et qui,  la fin, tireront
rsolment de leur poche une lorgnette dont ils vous vanteront la
monture, une montre apporte de Genve en contrebande, un revolver ou un
flacon d'eau sans pareille pour faire repousser les cheveux.

C'est  ce march qu'aboutissent tous ces titres destins jadis 
reprsenter des millions, et qui ne reprsentent plus rien qu'une preuve
incontestable de l'audace des fripons et de la crdulit des dupes.

C'est l que se ngocient toujours des Gastronomie  1,75 et des
Forts de Formanoir  2,25.

C'est l qu'il y a des clats de joie, parce que les Houillres des
Asturies sont en hausse de vingt sous, et des grincements de colre,
parce que la Compagnie franaise de Roulage et de Messagerie vient de
baisser de dix centimes.

Et cependant, il ne faudrait pas croire que le hasard seul dcide les
fluctuations de ces valeurs fantaisistes.

De mme que tout ce qui se vend et s'achte, elles subissent les lois de
l'offre et de la demande....

Car on les demande, car on les recherche....

Et c'est ici qu'apparat l'utilit de l'industrie dont le sieur
Lattermann est un des plus recommandables reprsentants.

Un commerant,  la veille de dposer son bilan, veut-il priver ses
cranciers d'une partie de son avoir, masquer des dtournements ou
dissimuler des dpenses exagres? C'est rue Joquelet qu'il se rend tout
droit. Il y achte un assortiment de Crdit cantonal, de Mines de
Rossdorff (prs Darmstadt), ou de Salines de Maumusson, et
prcieusement, il les serre dans sa caisse.

Et quand se prsente le syndic:

--Voil, lui dit-il, mon actif; j'en ai l, comme vous le pouvez voir,
pour vingt, pour cinquante, pour cent mille francs, au prix d'mission,
le tout ne vaut plus cent sous; mais est-ce ma faute? Je croyais le
placement bon. Et si je n'ai pas vendu quand on pouvait encore vendre,
c'est que j'esprais toujours que l'affaire reviendrait sur l'eau.

Et on lui accorde son concordat, parce qu'en vrit, il serait trop
cruel de punir un homme de ce qu'il n'a pas su placer son argent.

--Il est dj assez malheureux de l'avoir perdu, pensent les
cranciers....

C'est rue Joquelet, pareillement, que s'adressent les estimables
industriels qui se font livrer des marchandises contre un dpt
d'actions sans valeur, et ceux qui obtiennent des crdits sur
consignation de titres bons  jeter au panier, et bien d'autres encore,
dont la _Gazette des Tribunaux_ ne se lasse pas d'enregistrer les
exploits et de dnoncer l'imagination trop fertile.

M. Lattermann, du reste, sait mieux que personne  quel emploi on
destine les valeurs sans valeur qu'on lui vient acheter.

Il le sait si bien, qu'il donne des consultations aux clients qui se
prsentent, et qu' un futur failli, par exemple, il conseille de
prendre telles actions plutt que telles autres, parce qu'elles
paratront plus vraisemblables et qu'on trouvera plus naturel qu'il les
ait achetes lors de leur mission.

Il ne s'en vante pas moins d'tre un parfait honnte homme.

--Le commerce que je fais est-il dfendu? rpond-il firement  ceux qui
l'appellent voleur.

Et si on insiste, il dclare qu'il n'est pas plus responsable des vols
qui se commettent avec ses titres, qu'un armurier ne l'est du meurtre
commis avec un fusil qu'il a vendu....

--Mais il nous apprendra srement o en est le _Comptoir de crdit
mutuel_, rptait  Maxence M. de Trgars....

Quatre heures sonnaient lorsque leur voiture s'arrta rue Joquelet.

La Bourse venait de finir: on voyait encore cependant quelques groupes
de coulissiers attards sur la place, et autour des grilles des gens qui
rdaient, comme des affams qui auraient cherch pour les ramasser les
miettes de quelque festin gigantesque.

--Pourvu que le sieur Lattermann soit chez lui, dit Maxence.

Ils montrent, car c'est au second que cet honorable trafiquant a ses
bureaux.

Et, lorsqu'ils se prsentrent:

--Monsieur est dans son cabinet, en confrence avec un client, leur
rpondit un commis... veuillez attendre.

L'office du sieur Lattermann ressemblait  toutes les cavernes de ce
genre.

Un fort troit espace y tait rserv au public, et tout autour,
derrire un pais treillage de fil de fer, on apercevait des employs,
qui, fivreusement, alignaient des chiffres ou comptaient des coupons.

A droite, au-dessus d'un large guichet, se lisait le mot magique:
CAISSE.

Une petite porte,  gauche, conduisait au cabinet du patron.

Il y avait loin de cette simplicit sordide aux splendeurs du _Comptoir
de crdit mutuel_. Mais le luxe qui attire les actionnaires ne retient
pas l'argent. C'est dans des bouges que s'amassent les grosses fortunes.

Patiemment, M. de Trgars et Maxence s'taient assis sur une dure
banquette de cuir, rouge autrefois, et ils regardaient et ils
coutaient.

Le mouvement ne laissait pas que d'tre considrable.

A tout moment, des jeunes gens bien mis arrivaient d'un air important et
empress, et tirant un carnet de leur poche, ils bredouillaient quelques
phrases de ce patois hriss de chiffres qui est la langue des affaires.

Au bout d'un gros quart d'heure:

--M. Lattermann en a-t-il encore pour longtemps? demanda M. de Trgars.

--Je ne sais pas, rpondit un employ.

Les clients se succdaient, gens de mine htroclite pour la plupart,
d'allures inquites ou inquitantes, faces blmes d'usuriers, visages
rubiconds de maquignons, nez allongs de dupes. Quelques-uns taient si
misrablement vtus qu'on leur et donn un sou dans la rue, et que
certainement ils l'eussent accept, et cependant ce n'taient pas les
plus mal reus, tant il est vrai qu'aux alentours de la Bourse, surtout,
l'habit ne fait pas le moine. Il y en avait qui passaient  la caisse,
et qui versaient ou recevaient de l'argent. D'autres, les familiers de
l'office, videmment, entraient la tte jusqu'aux paules dans un
guichet, et ploys en deux, les mains appuyes sur la tablette, ils
restaient en grande confrence avec les employs.

Par instants, une voix s'levait, qui, dominant le murmure confus des
conversations, criait:

--Combien ont fait les _Tiffila_?

--Sept vingt-cinq, rpondait une autre voix sur le mme ton.

--Et les _pargnes des Paroisses_?

--Trois trente....

A la fin, cependant, la petite porte de gauche s'ouvrit, et on vit
sortir le client qui, depuis si longtemps, accaparait M. Lattermann.

Ce client n'tait autre que M. Costeclar....

Apercevant M. de Trgars et Maxence, qui s'taient levs au bruit de la
porte, il parut on ne peut plus dsagrablement surpris; il plit mme
lgrement, et fit un pas en arrire comme pour rentrer prcipitamment
dans la pice qu'il quittait.

Car le cabinet du sieur Lattermann, de mme que celui de tous les
brasseurs d'affaires, a plusieurs issues, sans compter celle qui donne
sur la police correctionnelle.

Mais M. de Trgars ne lui laissa pas le loisir de battre en retraite.

--Eh bien? lui demanda-t-il d'un ton o perait la menace.

Le brillant financier avait daign retirer son chapeau, d'ordinaire riv
sur sa tte, et avec le sourire contraint du gredin pris en flagrant
dlit:

--Je ne m'attendais pas  vous rencontrer ici, monsieur le marquis,
dit-il.

A ce titre de marquis, toutes les plumes s'taient arrtes et tous les
nez s'taient levs.

--Je le crois sans peine, fit M. de Trgars. Mais moi, je vous demande
o en est l'affaire?

--Elle se corse, la justice marche....

--En vrit!...

--C'est positif; Jules Jottras, de la maison Jottras et son frre, a t
arrt ce tantt, au moment o il arrivait  la Bourse.

--Pourquoi?

--Parce qu'il tait, parat-il, le complice de Vincent Favoral, et que
c'tait lui qui vendait les titres enlevs  la caisse du _Crdit
mutuel_....

D'un regard, M. de Trgars commanda le silence  Maxence, qui, au nom de
son pre, avait tressailli, et d'un accent ironique:

--Fameuse capture! murmura-t-il, et qui prouve la clairvoyance de la
justice.

--Mais ce n'est pas tout, reprit vivement M. Costeclar. On croit
Saint-Pavin, vous savez, le rdacteur du _Pilote financier_, fortement
compromis. Le bruit courait, en clture, qu'un mandat d'amener allait ou
venait d'tre lanc contre lui.

--Et le baron de Thaller?

Les employs ne pouvaient assez s'tonner de la patience dont M.
Costeclar faisait preuve.

--Le baron, rpondit-il, a paru  la Bourse ce tantt, et il y a t
l'objet d'une vritable ovation....

--C'est admirable! Et que disait-il?

--Que tout tait rpar.

--Alors les actions du _Crdit mutuel_ ont remont?

--Malheureusement non. Elles n'ont pu franchir cent dix francs.

--Et cela ne vous a pas tonn?

--Pas trop, parce que, voyez-vous, je suis un homme d'affaires, moi, et
je sais comment les choses se passent. En quittant M. de Thaller, ce
matin, les actionnaires du _Crdit mutuel_ se sont runis, et ils se
sont engags sur l'honneur  ne pas vendre, pour ne pas assommer les
cours. C'est pourquoi, ds qu'ils ont t spars, chacun  part soi,
s'est dit: Si je vendais, puisque les autres qui sont des imbciles
vont garder! Or, comme ils ont t trois ou quatre cents  se tenir ce
raisonnement, la place a t inonde de titres....

Regardant bien dans les yeux le brillant financier, si visiblement
troubl que les employs ne pouvaient s'empcher de rire:

--Et vous? interrompit M. de Trgars.

--Moi?... balbutia-t-il.

--Oui, je vous demande si vous avez t plus fidle  votre parole que
les actionnaires dont vous parlez, et si vous avez fait ce dont nous
tions convenus?

--Assurment. Et si vous me trouvez ici....

Mais M. de Trgars, lui posant la main sur l'paule, l'arrta net.

--Je crois savoir ce que vous y tes venu faire, pronona-t-il, et dans
un moment je serai fix....

--Je vous jure....

--Ne jurez pas. Si je me trompe, tant mieux pour vous. Si je ne me
trompe pas, je vous prouverai qu'il est dangereux de jouer au fin avec
moi... quoique je ne sois pas homme d'affaires....

Cependant, le sieur Lattermann, ne voyant pas de client venir remplacer
celui qui le quittait, finit par s'impatienter et apparut sur le seuil
de son cabinet....

C'tait un homme encore jeune, petit, trapu, commun; on n'apercevait de
lui d'abord que son ventre, un gros, grand et large ventre, sige de ses
penses et tabernacle de ses aspirations, un ventre de parvenu que
battait une double chane d'or charge de breloques.

Sur un cou apoplectique, rouge comme celui d'un dindon, se dressait sa
tte toute petite, garnie de rudes cheveux roux taills en brosse. Une
barbe touffue, en ventail encadrait sa large face de pleine lune,
coupe en deux par un nez cras comme celui d'un kalmouk, et claire
par deux petits yeux en coulisse o clatait la plus insigne
fourberie....

Ceux qui le connaissaient le mieux affirmaient que personne jamais
n'avait fait impunment une affaire avec lui. Mais il la faisait  la
rondeur, selon son expression, tapant sur le ventre des gens, et
mettant  excuter les malheureux tombs entre ses griffes cette
bonhomie sinistre, qui est le trait distinctif des Allemands.

Voyant M. de Trgars et M. Costeclar en grande conversation:

--Tiens! vous vous connaissez! fit-il.

M. de Trgars s'avana.

--Nous sommes mme... amis intimes, rpondit-il, et il est fort heureux
que nous nous soyons rencontrs. Je suis amen par la mme affaire que
ce cher Costeclar, et j'tais en train de lui expliquer qu'il s'est trop
ht, et que mieux vaudrait attendre encore trois ou quatre jours....

--C'est justement ce que je lui ai dit, appuya l'honorable patron de
l'office de la rue Joquelet.

Maxence ne comprenait qu'une chose, c'est que M. de Trgars avait
pntr les desseins de M. Costeclar, et il ne pouvait assez admirer son
sang-froid et son habilet  saisir une occasion unique.

--Heureusement il n'y a rien de fait! reprit le sieur Lattermann.

--Et qu'il est encore temps de revenir sur ce qui a t convenu, ajouta
M. de Trgars.

Et s'adressant  M. Costeclar:

--Venez, ajouta-t-il, nous allons nous entendre avec monsieur....

Mais l'autre, qui se souvenait de la scne de la rue Saint-Gilles, et
qui avait ses raisons pour craindre, et saut par la fentre plutt.

--Je suis attendu, balbutia-t-il, entendez-vous tous les deux....

--Alors vous me laissez carte blanche.

Ah! si le brillant financier et os!... Mais il sentait rivs sur lui
des yeux si menaants, qu'il n'osa mme pas hasarder un geste de
dngation....

--Ce que vous ferez sera bien fait! dit-il, de l'accent d'un homme qui
se sent perdu....

Et pendant qu'il gagnait la porte, M. de Trgars entrait dans le cabinet
du sieur Lattermann.

Il n'y resta que cinq minutes, et quand il rejoignit Maxence qu'il avait
pri de l'attendre:

--Je crois que nous les tenons, lui dit-il en l'entranant....

C'est chez M. Saint-Pavin que se rendaient M. de Trgars et Maxence, et
ils y furent en moins de rien, car c'est  l'entre de la rue Vivienne
que sont installs les bureaux du _Pilote financier_,--au deuxime
au-dessus de l'entre-sol, ainsi que l'indiquent un cusson clou sur la
porte et une main  l'index tendu peinte sur le mur de l'escalier.

Il n'est personne qui n'ait au moins aperu un exemplaire de cette
feuille, dont la vignette ingnieuse reprsente un hardi marin
conduisant  pleines voiles un timide passager vers le port _Million_, 
travers une mer orageuse, toute hrisse des cueils de la faillite et
des rcifs de la ruine.

Les bureaux du _Pilote_ sont moins ceux d'un journal que ceux de la
premire agence d'affaires venue.

De mme que chez le sieur Lattermann, on y voit des employs griffonnant
derrire des grillages, des guichets, une caisse, et, sur une immense
ardoise, le cours, crit  la craie, de la Rente et des valeurs
franaises et trangres.

C'est qu'en vrit, le _Pilote financier_ n'est que le porte-voix d'une
usine de tripotages.

Comme il dpense chaque anne une centaine de mille francs en publicit
pour racoler des abonns, comme d'autre part il ne cote que trois
francs par an, il est clair que ce n'est pas sur les abonnements qu'il
ralise des bnfices.

Il a d'autres sources de revenu. Ses courtages, d'abord. Car il vend et
achte, et excute, disent ses prospectus, tous les ordres de Bourse
gnralement quelconques au mieux de l'intrt du client.

Et la besogne ne lui manque pas.

Les petits capitalistes de province ont des fantaisies singulires. Ils
pourraient, lorsqu'ils ont des fonds disponibles, les porter  quelque
banquier de leur ville,  un homme connu, dont ils savent la vie et la
fortune, dont ils estiment le caractre et respectent la probit.

Mais non; ce serait trop simple et trop sr.

Ils aiment mieux envoyer leur argent  Saint-Pavin, qu'ils ne
connaissent ni d've ni d'Adam, uniquement pour cette raison qu'un beau
matin la poste leur a apport gratis un numro du _Pilote financier_, o
ils ont lu que ledit Saint-Pavin est le premier homme du monde pour
manoeuvrer les capitaux, en tirer des intrts fabuleux et enrichir ses
clients.

Et ils sont nombreux les gens que Saint-Pavin grise de ses articles,
qu'il blouit de ses chiffres, qu'il prend aux miroitements des primes
et des reports.

--J'ai cinquante mille abonns! dit-il firement.

Et c'est absolument exact. Il y a de par la France, cinquante mille
bonnes mes qui payent trois francs par an la prose de Saint-Pavin, et
il en est bien sur ce nombre huit ou dix mille qui se laissent piloter
par lui, vendant quand il conseille de vendre, achetant ds qu'il dit
d'acheter....

Mais aux courtages opulents, il convient d'ajouter la rclame: autre
mine.

Pas d'affaires sans le _Pilote financier_.

Six fois sur dix, le jour o une affaire s'organise, les organisateurs
ont mand Saint-Pavin. Honntes ou fripons, il leur faut passer par ses
mains; ils le savent et s'y sont d'avance rsigns.

--Nous avons compt sur vous, lui disent-ils.

Et lui:

--Quels avantages faites-vous?

On discute alors l'opration: ce que peut rapporter la socit  lancer
et ce qu'exige Saint-Pavin avant d'emboucher la trompette.

Si pour cent mille francs il promet des accs de lyrisme et de chauffer
sa clientle  blanc, pour cinquante mille il ne sera qu'enthousiaste. A
vingt mille francs, il fera de l'affaire un loge raisonnable;  dix
mille, il gardera simplement la neutralit.

Et si ladite socit refuse tout avantage au _Pilote_?

--Ah! prenez garde! dit Saint-Pavin.

Et ds le numro suivant, il commence sa campagne.

Il est modr, d'abord, et se rserve le moyen de revenir. Il n'met que
des doutes: L'affaire, hum! il ne la connat pas bien.... Elle est
peut-tre excellente, il se peut qu'elle soit dtestable.... Le plus sr
est d'attendre, de voir venir...

C'est la premire sommation.

Si elle est infructueuse, il empoigne derechef sa bonne plume financire
et accentue ses dfiances.

Habile  viter les procs en diffamation, il insinue que les calculs
ne sont peut-tre pas exacts, qu'on a, oh! bien involontairement, enfl
le chapitre des bnfices probables et diminu celui des dpenses
certaines...

Il sait son mtier, c'est incontestable, il s'entend  grouper les
chiffres,  dmontrer, selon les besoins de sa thse, que deux et deux
font trois ou font cinq.

Il est rare qu'avant le troisime article, la socit vise ne mette pas
les pouces:

--Nous nous rendons, voil tant.

Et il faut le donner poliment, ce tant, avec des gards et comme chose
due. Saint-Pavin est susceptible,  ses heures. Il se bat, il s'est
battu. Il a rudement tran sur le terrain le fils d'un financier
puissant qui lui avait tendu dix mille francs au bout d'une paire de
pincettes.

Si cependant la socit tympanise ne met pas les pouces, oh! alors, il
devient terrible, il casse les vitres et n'ayant plus rien  esprer, il
ne mnage rien.

Mais il est rare qu'il soit forc d'en venir  ces extrmits.

Son influence est trs-relle, trs-positive, et on le sait.

Il ne se vante pas, quand il raconte comme quoi, lors de l'emprunt de
New-Sestos, une des plus immenses floueries de ce temps, il tira de sa
clientle la somme norme de deux millions cinq cent mille francs, dont
le dixime resta dans les caisses du _Pilote_.

Aussi Saint-Pavin serait-il depuis longtemps millionnaire, s'il tait
l'unique propritaire du journal qu'il rdige.

Il ne l'est pas, malheureusement.

Qu'une msaventure advienne, qu'il faille rpondre  la justice ou tenir
tte  des clients trop durement trills, oh! il est seul en nom, seul
responsable.

S'agit-il de partager les bnfices? C'est une autre paire de manches,
les commanditaires arrivent.

Car, hlas! Saint-Pavin a des commanditaires, ou plutt il n'est qu'un
instrument dont jouent impitoyablement trois ou quatre de ces fins
matois de la finance qui ont un pied dans toutes les affaires, un oeil
dans tous les tripotages et une main dans toutes les poches. A
Saint-Pavin le pril et la peine,  eux le profit. On tient en pitre
estime le directeur du _Pilote financier_; mais eux, haut cots sur la
place, considrs, recherchs, dcors, ils avancent les lvres d'un air
d'insurmontable dgot ds qu'on prononce devant eux le vilain mot de
chantage.

--J'aurai ma revanche, gronde-t-il quelquefois.

Il ne l'aura jamais; car il lui manque les deux qualits essentielles 
la Bourse, la discrtion et le sang-froid.

Au rebours de ses compatriotes du Midi, qui restent de glace
intrieurement tout en jetant feu et flammes, Saint-Pavin s'chauffe
pour tout de bon. Grand hbleur, il finit si bien par prendre ses
hbleries au srieux, qu'on a pu dire de lui qu'il n'avait jamais mis
personne dedans sans s'y tre mis lui-mme.

Jusqu' ce point qu'au moment de l'emprunt de New-Sestos, ayant reu
pour ses articles dix mille francs de prime, il les plaa dans ledit
emprunt; dupe des raisons qu'il avait accumules depuis un mois pour
dmontrer les avantages de cette audacieuse piperie.

Avec ce temprament, vivant dans ce milieu dangereux de gens qui souvent
n'ont pas le sou, qui sont toujours srs de gagner leur million fin
courant, Saint-Pavin se trouve avoir une existence singulire.

--C'est la misre, dit-il... tempre par des pots-de-vin.

On l'a vu rouler voiture au commencement d'un mois, et le trente n'avoir
plus de souliers  se mettre aux pieds.

Il tait jeune alors. En vieillissant, ennuy de ces alternatives de
misre et de luxe, il a fini par adopter, pour ne s'en plus dpartir, le
dbraill d'un homme revenu de toutes les illusions, et qui n'attache
plus d'importance qu'aux jouissances positives et immdiates.

Son appartement est un taudis o on marche sur une litire de bouts de
cigares, mais il mange dans les restaurants en renom, ne boit que du
meilleur et ne fume que des havanes de choix.

Bon compagnon, d'ailleurs, obligeant  l'occasion, convive solide,
causeur spirituel, d'une impudence rare et d'un cynisme renversant, il a
fini par se faire admettre partout, en rptant toujours: Je suis comme
cela, et il faut me prendre comme je suis.

Tout Paris le connat, et il a beaucoup d'amis.

Aussi, les bureaux du _Pilote financier_ taient-ils pleins, lorsque M.
de Trgars et Maxence y arrivrent, pleins de cette foule de gens qui
vivent de la Bourse, spculateurs, remisiers, intermdiaires, venus l
aux nouvelles et pour discuter les fluctuations du jour et les
probabilits du march du soir....

--M. Saint-Pavin est occup, leur dit un garon de bureau taill en
force.

On entendait sa voix brutale, car il tait, non pas dans son cabinet,
mais dans le bureau mme, derrire les grillages garnis de rideaux
verts....

Bientt il se montra, reconduisant un vieux bonhomme, qui semblait
confondu de l'algarade, et auquel il criait:

--Non, monsieur, non, le _Pilote financier_ ne se charge pas
d'excutions pareilles, et je vous trouve bien hardi de me venir
proposer des gredineries de deux sous....

Mais apercevant Maxence:

--M. Favoral!... fit-il. Parbleu! c'est ma bonne toile qui vous
amne.... Passez dans mon cabinet, cher monsieur, passez, nous allons
rire!...

Beaucoup, parmi les gens qui se trouvaient dans les bureaux du _Pilote_,
avaient un mot  dire  M. Saint-Pavin, un conseil  lui demander, un
ordre  lui transmettre ou une nouvelle  lui communiquer.

Ils s'taient donc avancs et l'entouraient, lui souriant et lui tendant
amicalement la main.

Il les cartait avec sa brusquerie ordinaire.

--Tout  l'heure! Je suis occup! Laissez-moi!

Et poussant Maxence vers la porte de son cabinet, qu'il venait d'ouvrir:

--Entrez donc, vous! faisait-il d'un ton d'impatience extraordinaire.

Mais M. de Trgars entrait aussi, et comme il ne le connaissait pas:

--Ah a! qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il brutalement.

Maxence se retourna.

--Monsieur est mon meilleur ami, pronona-t-il, et je n'ai pas de secret
pour lui....

--Qu'il passe donc; mais, sacrebleu! faisons vite.

Fort somptueux autrefois, le cabinet de M. le directeur du _Pilote
financier_ tait peu  peu tomb dans un tat de sordide dlabrement. Si
le garon de bureau avait reu l'ordre de n'y jamais promener le plumeau
ni le balai, il obissait ponctuellement. Le dsordre et la malpropret
y rgnaient. Les cartons en lambeaux pendaient misrablement hors des
cartonniers, et sur les larges divans schait depuis des mois la boue
des bottes de tous les visiteurs qui s'y taient vautrs. Sur la
chemine, au milieu d'une demi-douzaine de verres crasseux, se dressait
une bouteille de vin de Madre  moiti vide. Enfin, devant l'tre, sur
le tapis, et le long de tous les meubles, s'amoncelaient  profusion les
bouts de cigares et de cigarettes....

Ds qu'il eut ferm au verrou la porte de son cabinet, venant se planter
droit devant Maxence:

--Qu'est devenu votre pre? demanda brusquement M. Saint-Pavin.

Maxence tressaillit. S'il s'attendait  une question, ce n'tait certes
pas  celle-l.

--Je l'ignore, rpondit-il.

Le directeur du _Pilote_ haussa les paules.

--Que vous rpondiez cela au commissaire de police, dit-il, aux juges et
 tous les ennemis de Favoral, je le comprends, c'est votre devoir.
Qu'ils vous croient, je le comprends encore, parce qu'au fond, que leur
importe! Mais  moi, qui suis un ami, sans que vous vous en doutiez, 
moi qui ai des raisons de n'tre pas crdule....

--Je vous jure que nous ne savons pas o il s'est rfugi.

Maxence disait cela d'un tel accent de sincrit, qu'il n'y avait pas 
douter. Aussi, une vive surprise se peignit-elle sur les traits de M.
Saint-Pavin.

--Quoi! fit-il, votre pre a fil, comme cela, sans s'assurer le moyen
d'avoir des nouvelles de sa famille....

--Oui.

--Sans dire un mot de ses intentions  votre mre,  votre soeur, 
vous-mme....

--Sans un mot.

--Sans laisser d'argent, peut-tre....

--On n'a trouv aprs son dpart qu'une somme insignifiante, que le
commissaire a tenu  laisser  ma mre.

Le directeur du _Pilote financier_ eut un geste d'ironique admiration.

--Allons, c'est complet, fit-il, et Vincent est dcidment un homme
trs-fort!...

--Monsieur!...

--Ou plutt, ses satanes femmes lui tenaient au coeur beaucoup plus
qu'on ne le supposait.

Silencieux jusqu'alors et rest  l'cart, M. de Trgars s'avana.

--Quelles femmes? interrogea-t-il.

Le dpit de M. Saint-Pavin tait manifeste.

--Est-ce que je le sais! rpondit-il brutalement. Est-ce que personne
jamais a rien su des affaires d'un mtin plus hermtiquement boutonn
dans sa redingote qu'un jsuite dans sa soutane!...

--M. Costeclar....

--Encore un joli coco, celui-l! Cependant, oui, il avait peut-tre
dcouvert quelque chose de l'existence de Vincent, car il le faisait
drlement aller. N'a-t-il pas d pouser Mlle Favoral?...

--Mme malgr elle, oui.

--Alors, vous avez raison, il avait surpris quelque chose. Mais si vous
comptez sur lui pour vous apprendre quoi que ce soit, vous comptez sans
votre hte....

--Qui sait! murmura M. de Trgars.

Mais M. Saint-Pavin ne l'entendit pas.

En proie  une agitation surprenante, il arpentait son cabinet:

--Ah! ces hommes d'apparence froide, grondait-il, ces hommes  mine
discrte, ces rogneurs de liards, ces calculateurs, ces moralistes,
quand ils se mettent  faire des sottises!... Qui peut imaginer 
quelle insanit on aura pouss celui-ci, et quel parti il aura pris,
sous l'empire de quelque passion enrage....

Et frappant furieusement du pied, ce qui dgageait du tapis des nuages
de poussire:

--Il faut pourtant que je le dniche, jurait-il, et, par le tonnerre du
ciel! o qu'il se cache, je le dnicherai!...

C'est d'un oeil perspicace que M. de Trgars observait le directeur du
_Pilote_.

--Vous avez donc, fit-il, un grand intrt  le retrouver?

L'autre s'arrta court:

--J'y ai l'intrt, rpondit-il, d'un homme qui se croyait un malin, et
qui se voit jou comme un enfant et dup comme un sot! D'un homme  qui
on avait promis monts et merveilles, et qui voit sa situation menace!
D'un homme qui est las de travailler  la fortune d'une bande de
brigands qui entassent millions sur millions et qui, pour toute
rcompense, lui offrent la police correctionnelle et la perspective
d'une retraite  Poissy, pour ses vieux jours! L'intrt, enfin, d'un
homme qui veut se venger, et qui, par le saint nom de Dieu! se
vengera....

--De qui?

--De M. le baron de Thaller, monsieur!

Et reprenant sa promenade:

--Comment a-t-il pu, poursuivait-il, contraindre Favoral  endosser la
responsabilit de tout, et  disparatre? Quelle somme norme lui a-t-il
donne?...

--Monsieur, interrompit vivement Maxence, mon pre est parti sans un
sou!...

M. Saint-Pavin clata de rire.

--Et les douze millions, demanda-t-il, qu'en a-t-on fait? Pensez-vous
qu'on les a distribus en bonnes oeuvres?

Et sans attendre d'autres objections:

--Cependant, continua-t-il, ce n'est pas avec de l'argent seulement
qu'on peut dcider un homme  se dshonorer et  se perdre pour un
autre,  s'avouer voleur et faussaire,  braver le bagne,  tout
abandonner, pays, famille, amis! videmment, le baron de Thaller avait
d'autres moyens d'action, il tenait Favoral....

M. de Trgars l'arrta.

--Vous parlez, lui dit-il, comme si vous tiez absolument sr de la
complicit de M. de Thaller....

--Parbleu!...

--Pourquoi ne le dnoncez-vous pas?

Le directeur du _Pilote_ eut un violent mouvement de recul.

--Fourrer, moi-mme, le nez de la justice dans mes affaires!
s'cria-t-il. Peste! comme vous y allez! A quoi cela m'avancerait-il,
d'ailleurs? Ai-je des preuves  fournir de mes allgations! Croyez-vous
donc que Thaller n'a pas pris ses prcautions et ne m'a pas li les
mains? Qu'on se crve un oeil pour crever les deux yeux d'un ennemi,
trs-bien! Mais s'borgner pour la gloire, ce serait trop bte. Sans
Favoral, rien  faire....

--Supposez-vous donc que vous le dcideriez  se livrer  la justice?...

--Non, mais  me fournir les preuves qui me manquent pour envoyer
Thaller l o dj ils ont envoy ce pauvre Jottras....

Et s'animant de plus en plus:

--Mais ce n'est pas dans un mois qu'il me les faudrait, ces preuves,
poursuivait M. Saint-Pavin, ni mme dans quinze jours, mais demain, mais
 l'instant mme.... Avant la fin de la semaine, Thaller aura fait son
coup, ralis on ne sait combien de millions, et tout remis si bien en
ordre, que la justice qui, en matire de finances, n'est pas de premire
force, n'y verra que du feu. Si Thaller va jusque-l, il est sauv: le
voil sacr financier de premier ordre et hors d'atteinte. Alors, o ne
montera-t-il pas! Dj, il parle de se faire nommer dput, et il
raconte partout qu'il a trouv pour pouser sa fille un gentilhomme qui
porte un des plus vieux noms de France, le marquis de Trgars....

Montrant Marius:

--Mais c'est monsieur qui est le marquis de Trgars! s'cria Maxence.

Pour la premire fois, M. Saint-Pavin prit la peine d'examiner son
visiteur, et lui qui avait trop pratiqu la vie pour ne se pas connatre
en hommes, il parut tonn....

--Veuillez m'excuser, monsieur, pronona-t-il avec une politesse fort
loigne de ses habitudes, et... permettez-moi de vous demander si vous
souponnez les raisons qu'a M. de Thaller de tenir prodigieusement 
vous avoir pour gendre....

--Je pense, rpondit froidement M. de Trgars, que M. de Thaller serait
heureux de m'enlever le droit de rechercher les causes de la ruine de
mon pre....

Mais il fut interrompu par un grand bruit de voix dans la pice voisine,
et presque aussitt on frappa rudement  la porte, et quelqu'un dit:

--Au nom de la loi!...

Le directeur du _Pilote financier_ tait devenu plus blanc que sa
chemise.

Il dit:

--Voil ce que je craignais; Thaller m'a gagn de vitesse!

Et encore:

--Je suis peut-tre perdu!

Cependant, il ne perdit pas la tte.

D'un mouvement prompt comme la pense, il sortit d'un tiroir une liasse
de lettres qu'il lana dans la chemine et auxquelles il mit le feu, en
disant d'une voix enroue par l'motion et par la colre:

--On n'entrera pas qu'elles ne soient brles.

Mais elles mettaient  s'enflammer une lenteur dsesprante.

Il faut avoir, en un moment critique, ananti des documents
compromettants, pour savoir avec quelles difficults inoues le papier
en masse brle. Du bois vert serait plus vite consum.

Du dehors, on secouait la porte, et on criait:

--Ouvrez!

Agenouill devant l'tre, M. Saint-Pavin remuait et parpillait ses
paperasses.

--Et maintenant, lui dit M. de Trgars, hsiterez-vous  livrer  la
justice le baron de Thaller?...

Il se retourna les yeux tincelants.

--Maintenant, rpondit-il, si je veux tre sauv, il faut que je le
sauve. Ne comprenez-vous pas qu'il me tient!...

Et voyant que les derniers feuillets de sa correspondance flambaient:

--Vous pouvez ouvrir  prsent, dit-il  Maxence.

Maxence obit, et un commissaire de police, ceint de son charpe, se
prcipita dans le cabinet, pendant que ses hommes, non sans peine,
contenaient la foule de la premire pice.

C'est qu'elle tait terriblement mue, cette foule.

Il n'tait pas un des boursiers qui s'y trouvait ml qui ne frmt
d'une catastrophe dont vaguement il se sentait menac dans l'avenir. Le
terrain de la spculation est si glissant, l'occasion si perfide! Il
n'en tait pas un qui, regardant Saint-Pavin, ne se dt intrieurement:

--Aujourd'hui, lui. Demain, moi, peut-tre....

Le commissaire de police, cependant, un vieux routier, qui en tait  sa
centime expdition de ce genre, avait, d'un coup d'oeil, examin le
cabinet:

Apercevant dans la chemine des dbris carboniss, sur lesquels
voltigeait encore une flamme mourante:

--Voil donc, dit-il, pourquoi on tardait tant  m'ouvrir?

Un sourire goguenard effleura les lvres du directeur du _Pilote_.

--On a ses affaires personnelles, rpondit-il, des affaires de femme....

--Ce sera une preuve morale contre vous, monsieur.

--Je la prfre  une preuve matrielle.

Ne daignant pas relever l'impertinence, le commissaire, d'un regard
souponneux, toisait Maxence et M. de Trgars.

--Qui sont ces messieurs qui taient enferms avec vous? demanda-t-il 
M. Saint-Pavin....

--Des visiteurs. Monsieur que voici, est M. Favoral....

--Le fils du caissier du _Crdit mutuel_?

--Prcisment. Et Monsieur est M. le marquis de Trgars....

--En entendant frapper au nom de la loi, ces messieurs auraient d
ouvrir, grommela le commissaire.

Mais il n'insista pas.

Tirant de sa poche un papier, il le dplia, et le prsentant au
directeur du _Pilote financier_:

--Je suis charg de vous arrter, reprit-il. Voici le mandat d'amener.

D'un geste insouciant l'autre le repoussa.

--A quoi bon lire! fit-il. Quand j'ai appris l'arrestation de ce pauvre
Jottras, j'ai compris ce qui me pendait au nez. Il s'agit, j'imagine du
vol du _Crdit mutuel_?

--Prcisment.

--J'y suis aussi absolument tranger que vous-mme, monsieur, et je
n'aurai pas de peine  le dmontrer. Mais cela ne vous regarde pas, et
vous allez, je suppose, apposer les scells sur mes papiers....

--Sauf sur ceux que vous avez brls....

M. Saint-Pavin clata de rire. Il avait repris son impudence et son
sang-froid, et semblait aussi  l'aise que s'il se ft agi de la chose
la plus naturelle du monde.

--Me sera-t-il permis, demanda-t-il, de parler  mes employs, et de
leur donner mes instructions?

--Oui, rpondit le commissaire, mais en ma prsence.

Appels, les employs parurent; la consternation peinte sur le visage,
mais la joie ptillant dans les yeux. Rellement, ils taient ravis de
la msaventure de leur patron. De mme que M. Saint-Pavin reprochait 
M. de Thaller de spculer sur lui, ils accusaient M. Saint-Pavin de les
exploiter indignement.

--Vous voyez ce qui m'arrive, mes enfants, leur dit-il. Mais
rassurez-vous, il en sera cette fois comme la dernire: avant
quarante-huit heures, on aura reconnu l'erreur dont je suis victime ou
je serai relch sous caution. Quoi qu'il en soit, je puis compter sur
vous, n'est-ce pas?...

Tous lui jurrent qu'ils allaient redoubler de zle.

Et alors, s'adressant  son caissier, qui tait son homme de confiance
et le bras droit des commanditaires:

--Quant  vous, Besnard, reprit-il, vous allez courir chez M. de Thaller
et lui apprendre ce qui se passe.

Qu'il prpare des fonds, car ds demain tous les gens qui ont de
l'argent chez nous vont venir le retirer. Vous passerez ensuite 
l'imprimerie, vous ferez dcomposer mon article sur le _Crdit mutuel_,
et vous le remplacerez par des nouvelles financires que vous couperez
dans les journaux. Ne parlez pas de mon arrestation surtout,  moins que
M. de Thaller ne l'exige. Allez, et que le _Pilote_ paraisse comme 
l'ordinaire, c'est l'important....

Il avait, tout en parlant, allum un cigare. L'homme de bien, victime de
l'iniquit humaine, n'a pas une contenance plus ferme ni plus
tranquille.

--La justice, dit-il au commissaire qui furetait dans les tiroirs du
bureau, la justice ne sait pas l'irrparable mal qu'elle peut faire en
arrtant aussi lgrement un homme charg comme je le suis d'immenses
intrts. C'est la fortune de dix ou douze mille petits capitalistes
qu'elle compromet....

Dj les tmoins de l'arrestation s'taient retirs un  un, pour en
aller donner la nouvelle tout le long du boulevard, et aussi pour songer
au parti  en tirer, car une nouvelle,  la Bourse, c'est de l'argent.

A leur tour, M. de Trgars et Maxence sortirent.

--Surtout, n'allez pas raconter ce que je vous ai dit! leur criait
encore M. Saint-Pavin, au moment o ils passaient la porte.

M. de Trgars ne rpondit pas. Il avait le visage contract et les
lvres serres d'un homme en train de peser quelque grave dtermination
sur laquelle il ne lui sera plus possible de revenir.

Une fois dans la rue, et lorsque dj Maxence ouvrait la portire de
leur fiacre:

--Nous allons nous sparer ici, lui dit-il, de cette voix brve qui
annonce un parti dfinitivement arrt. J'en sais assez, maintenant,
pour me prsenter chez M. de Thaller. C'est l, seulement, que je verrai
comment frapper le coup dcisif. Rentrez rue Saint-Gilles, rassurer
votre mre et Gilberte; vous me verrez, je vous le promets, dans la
soire....

Et sans attendre une rplique, il s'lana dans le fiacre qui partit
aussitt.

Mais ce n'est pas rue Saint-Gilles que se rendit Maxence.

Il tenait  voir d'abord Mlle Lucienne,  lui apprendre les vnements
de cette journe, la plus remplie de son existence,  lui dire ses
dcouvertes, ses tonnements, ses angoisses et ses esprances....

A sa grande surprise, il ne la trouva pas  _l'Htel des Folies_. Sortie
en voiture  trois heures, lui dit la Fortin, elle n'tait pas encore
rentre.

Elle ne pouvait tarder, il est vrai, car dj le jour baissait.

Maxence ressortit donc pour aller  sa rencontre. Suivant le trottoir,
il tait arriv  cet escalier qui rend impraticable une partie du
boulevard du Temple, quand, au loin, sur la place du Chteau-d'Eau, il
lui sembla apercevoir un tumulte inaccoutum.

Presque aussitt, des cris de terreur retentirent. Des gens affols se
mirent  fuir dans toutes les directions, et une voiture lance  fond
de train passa devant lui comme un clair.

Mais si vite qu'elle et pass, il avait eu le temps d'y reconnatre
Mlle Lucienne, ple et dsesprment cramponne aux coussins.

perdu, il se mit  courir de toutes ses forces.

Il tait clair que le cocher n'tait plus matre de ses chevaux, qui
galopaient d'un galop furieux.... Un sergent de ville qui essaya de les
arrter fut renvers.... Dix pas plus loin, une roue de derrire de la
voiture accrochant la roue d'une lourde charrette, volait en clats, et
Mlle Lucienne tait lance sur la chausse, pendant que le cocher,
prcipit de son sige, roulait jusque sur le trottoir....




VIII


Le baron de Thaller tait un homme trop pratique pour habiter la maison
et mme le quartier o taient installs ses bureaux.

Vivre au centre de ses affaires, s'assujettir  l'incessant contact de
ses employs, se rsigner  l'espionnage et aux commentaires
malveillants d'un monde de subordonns, s'exposer de gaiet de coeur 
des tracas de toutes les heures,  des sollicitations nervantes, aux
rclamations et aux ternelles criailleries des actionnaires et des
clients, fi! pouah! Plutt renoncer au mtier!

Aussi, le jour mme o il avait tabli le _Comptoir de crdit mutuel_
rue du Quatre-Septembre, M. de Thaller s'tait-il achet un htel rue de
la Ppinire,  deux pas du faubourg Saint-Honor.

C'tait un htel tout battant neuf, dont les pltres n'avaient pas t
essuys encore, et qui venait d'tre bti par un entrepreneur qui fut
presque clbre, vers 1856, au moment des grandes transformations de
Paris, lorsque des quartiers entiers s'croulaient sous le pic des
dmolisseurs ou surgissaient si vite que c'tait  se demander si les
maons, au lieu de truelle, n'employaient pas la baguette d'un
enchanteur.

Cet entrepreneur, nomm Parcimieux, venu du Limousin en 1860 avec ses
outils pour toute ressource, avait en moins de six ans amass, au bas
mot, six millions.

Seulement, c'tait un enrichi modeste et timide, qui mettait 
dissimuler sa fortune et  n'offusquer personne, le mme soin que les
parvenus mettent  taler leur argent et  clabousser les gens.

Encore bien qu'il st  peine signer son nom, il connaissait et mettait
en pratique la maxime du philosophe grec, qui pourrait bien tre le
secret du bonheur: cache ta vie.

Et il n'tait pas de ruses auxquelles il n'et recours pour la cacher.

Au temps de sa plus grande prosprit, par exemple, ayant besoin d'une
voiture, pour ses affaires autant que pour ses plaisirs, c'est le
directeur des petites voitures, M. Ducoux, son compatriote, qu'il alla
trouver.

--Pourriez-vous, monsieur, lui demanda-t-il, me louer deux fiacres 
l'anne?

--Volontiers.

--C'est que je les souhaiterais dans de certaines conditions.

--Si elles sont excutables....

--Je le crois.

--Veuillez donc me les exposer.

--Voici: quand je dis que je veux deux fiacres, j'entends deux voitures
qui, extrieurement, soient en tout et pour tout pareilles aux grands
fiacres que vous employez au service des chemins de fer, qui aient des
lanternes semblables, un numro, et mme sur l'impriale cette galerie
destine  retenir les colis.... Quant  l'intrieur, ce serait une
autre chanson: je le voudrais luxueux, sans tre voyant, et qu'on y
runt tout ce que le progrs de la carrosserie a invent de recherch
et de confortable. Naturellement, il faudrait commander ces fiacres,
mais je suis prt  verser la somme ncessaire.

--C'est faisable, dit M. Ducoux.

--Pardon! je n'ai pas fini encore.... Je dsirerais pour ces fiacres des
chevaux de premier ordre, ne payant pas de mine, mais capables de
m'enlever dix lieues en deux heures. Ils seraient harnachs comme les
chevaux de la compagnie, ni mieux ni plus mal. Comme je ne regarderai
pas au prix....

--Cela se peut encore....

--Excusez!... Je termine: je souhaiterais pour conduire mes fiacres deux
cochers que vous auriez l'extrme obligeance de me trier sur le volet,
parmi les meilleurs et les plus honntes de votre administration. Je les
rtribuerais gnreusement,  la condition de porter toujours l'uniforme
de la compagnie et de se maintenir dans un tat de malpropret
raisonnable....

M. Ducoux, qui avait t prfet de police, regardait son homme dans le
blanc des yeux.

--En un mot, lui dit-il, vous vous proposez d'avoir chevaux et voitures
sans qu'on puisse le souponner.

--Juste.

--Pourquoi?

--C'est que, rpondit modestement l'entrepreneur, je serais dsol
d'humilier mes confrres....

--Vous tes donc bien riche?

--Monsieur, j'ai cent cinquante mille livres de rentes au moins, et je
ne sais comment cela se fait, je gagne tout ce que je veux.

Moyennant vingt-cinq mille francs de premire mise et une somme annuelle
de tant, la convention fut conclue et signe sance tenante.

Et tant que M. Parcimieux resta dans les affaires, on ne le vit jamais
rouler qu'en fiacre crott. Les confrres disaient:

--Il a de la chance, mais il n'en abuse pas, c'est un homme de moeurs
simples et de gots modestes....

Ayant voiture, le digne entrepreneur voulut avoir maison monte,--une
maison  lui, btie par lui.

C'taient de bien autres prcautions  prendre.

--Car, vous devez bien le penser, expliquait-il  ses amis, on ne gagne
pas tout l'argent que j'ai gagn sans se faire des ennemis cruels,
acharns, irrconciliables. J'ai contre moi tous les hommes du btiment
qui n'ont pas russi, les sous-entrepreneurs que j'occupe, et qui
prtendent que je spcule sur leur pauvret, les milliers d'ouvriers que
je fais travailler et qui m'accusent de les exploiter et de mettre leur
sueur  la caisse d'pargne. Tous ces gens-l constituent une arme.
Dj ils m'appellent brigand, ngrier, voleur, sangsue. Que serait-ce,
s'ils me voyaient dans un bel htel  moi appartenant! Ils diraient que
si je n'avais pas commis des crimes je n'aurais pas une si grosse
fortune, et que je devrais me rappeler, avant de faire le seigneur, que
j'ai port l'oiseau comme les camarades, et que si on battait mes
habits de drap d'Elbeuf, on ferait encore sortir la poussire des
pltres qui m'ont enrichi. Sans compter que me construire un superbe
immeuble sur la rue, ce serait, en cas d'meute, ouvrir des fentres aux
pierres de tous les mauvais gars que j'ai employs....

Voil quelles taient les proccupations de M. Parcimieux, lorsque,
selon son expression, il se rsolut  faire btir maison.

Un terrain tait  vendre rue de la Ppinire, il en fit l'acquisition
et acheta du mme coup l'immeuble voisin, une vieille baraque qu'il fit
dmolir.

Cette opration le rendait matre d'un vaste emplacement, de mdiocre
largeur, mais trs profond, puisqu'il s'tendait jusqu' la rue de La
Beaume.

Aussitt les travaux commencrent, sur un plan que son architecte et lui
avaient mis six mois  mrir.

A l'alignement de la rue s'leva une maison d'apparences aussi modestes
que possible, de deux tages seulement, avec une trs-large et
trs-haute porte cochre pour le passage des voitures.

C'tait le trompe-l'oeil--le fiacre banal  lanternes numrotes
dissimulant le confortable du coup de matre.

A l'abri de cette maison, vritable rideau de thtre, entre une cour
spacieuse et un vaste jardin, fut construit l'htel qu'avait rv M.
Parcimieux, et ce fut une btisse vritablement exceptionnelle, tant par
l'excellence des matriaux employs que par le soin qui prsida aux plus
infimes dtails.

L'entrepreneur y dploya tout son savoir. Pas une pierre ne fut mise en
place qu'il n'et fait sonner, dont il n'et tudi le grain. C'est
d'Afrique, d'Italie et de Corse qu'il tira les marbres du vestibule et
de l'escalier. Il fit venir des ouvriers de Rome pour les mosaques.
C'est  de vritables artistes qu'il confia la menuiserie et la
serrurerie.

Rptant  qui voulait l'entendre qu'il travaillait pour un grand
seigneur tranger, dont chaque matin il allait prendre les ordres, il
pouvait s'abandonner  toutes ses fantaisies, sans craindre les
railleries ni les rflexions malveillantes.

Et il fallait le voir se frotter les mains, lorsque conduisant quelqu'un
de ses amis rue de la Ppinire, et s'arrtant devant la maison de
faade, il lui disait:

--Hein! se douterait-on qu'il y a de l'autre ct un des plus charmants
petits htels de Paris? Bientt nous pendrons la crmaillre....

Pauvre brave homme!... Le jour o le dernier ouvrier eut plant le
dernier clou, une attaque d'apoplexie l'emporta, sans seulement lui
laisser le temps de dire: Ouf!

Mais ds le surlendemain, de mme qu'une bande de loups, fondaient 
Paris tous ses parents du Limousin. Six millions tombs du ciel 
partager! Il y eut procs. L'htel fut mis en vente  la chambre des
notaires....

Dj,  cette poque, M. de Thaller tait un habile et patient guetteur
d'affaires, professant cette thorie, parfaitement accepte d'ailleurs,
qu'il n'y a, pour s'enrichir, qu' savoir profiter des folies d'autrui.

Il faut aussi de l'argent comptant. M. de Thaller en avait. Il se
prsenta  la vente, et l'htel lui fut adjug moyennant deux cent
soixante-quinze mille francs, le tiers environ de ce qu'il avait cot.

Un mois aprs il y tait install, et il n'tait bruit  la Bourse que
des dpenses qu'il faisait pour se procurer un mobilier digne de
l'immeuble. Le crdit d'un autre en et souffert peut-tre; le sien,
non; sa rputation tait tablie de ne faire de folies que celles qui
rapportent de l'argent.

Et cependant il n'tait pas compltement satisfait de son acquisition.
Il s'en fallait du tout au tout qu'il et pour le luxe incognito la
passion de M. Parcimieux.

Quoi! il possdait un de ces ravissants petits htels qui sont
l'merveillement et l'envie du passant, et cet htel tait masqu par
une construction mesquine qui semblait une maison de rapport.

--Il faudra pourtant que je fasse jeter bas cette bicoque, disait-il de
temps  autre....

Puis il pensait  autre chose, et cette bicoque tait encore debout le
soir o, en quittant Maxence, M. de Trgars se prsenta  l'htel de
Thaller.

La leon des valets avait t faite, car ds qu'apparut Marius sous le
porche de la maison de faade, le concierge--non, le Suisse s'avana,
l'chine en cerceau et la bouche fendue jusqu'aux oreilles par le plus
obsquieux sourire.

Sans attendre une question:

--Monsieur le baron n'est pas encore rentr, dit-il, mais il ne saurait
tarder, et certainement madame la baronne y est pour monsieur le
marquis. Si donc monsieur le marquis veut bien prendre la peine de
passer....

Et s'tant effac, il frappa un coup sur l'norme gong plac prs de sa
loge, un seul coup sec, destin  rveiller les valets de pied du
vestibule et  leur annoncer un visiteur d'importance.

Lentement, et non sans tout observer du coin de la paupire, M. de
Trgars traversa la cour sable de sable fin--on l'et poudre de sable
d'or, si on l'et os--et tout entoure de corbeilles de bronze o
s'panouissaient d'admirables rhododendrons.

Il allait tre six heures, le directeur du _Crdit mutuel_ dnait 
sept, l'htel s'animait pour le service du soir.

On entendait piaffer les chevaux appelant la botte. Dans la sellerie,
les gens prparaient les harnais. Des palefreniers, sous les remises,
lustraient avec des peaux le glacis de la voiture qui devait, aprs le
dner, conduire Mme la baronne  l'Opra.

Par les larges fentres de la salle  manger, on apercevait M. le
matre d'htel prsidant  la mise du couvert. M. le sommelier remontait
de la cave charg de bouteilles. Enfin, par les soupiraux du sous-sol,
montaient les apptissants parfums de cuisines exquises.

De combien d'affaires fallait-il le tribut pour soutenir un train
pareil, pour taler ce luxe  faire blmir d'envie un de ces
principicules allemands qui ont chang la couronne de leurs anctres
contre une livre prussienne, dore avec l'or de la France--l'argent des
autres.

Cependant, le coup frapp sur le gong par le Suisse avait produit son
effet.

Devant M. de Trgars montant le perron, semblrent s'ouvrir seules les
portes du vestibule,--de ce vestibule qui tait tout ce que Mlle
Lucienne connaissait de l'htel de Thaller, et dont elle avait dcrit 
Maxence les splendeurs si surprenantes pour elle.

Il est de fait qu'il et t digne de l'attention d'un artiste, si on
lui et laiss la simplicit grandiose et l'harmonie svre qu'avait
cherches et obtenues l'architecte de M. Parcimieux.

Mais M. de Thaller, ainsi qu'il se plaisait  le dire, avait horreur de
la simplicit. Et partout o il dcouvrait une place vide, large
seulement comme la main, il y accrochait un tableau, un bronze, une
faence, n'importe quoi, n'importe comment.

Les deux valets de pied de service taient debout quand M. de Trgars
entra.

Sans lui rien demander:

--Que Monsieur le marquis daigne me suivre, dit le plus jeune.

Et ouvrant les portes de glace du fond, il se mit  prcder M. de
Trgars le long d'un escalier  rampe de marbre, dont les lgantes
proportions taient absolument gtes par une ridicule profusion
d'objets d'art de toute nature et de toute provenance.

Cet escalier aboutissait  un vaste palier semi-circulaire, sur lequel,
entre des colonnes de marbre prcieux, ouvraient trois larges portes 
huisserie et  entablement de bronze.

Le valet de pied ouvrit la porte du milieu qui donnait sur la galerie de
tableaux du baron de Thaller, galerie clbre dans le monde financier,
et qui lui avait valu une rputation d'amateur clair.

Les soixante ou quatre-vingts toiles qui la composaient n'taient pas,
il s'en fallait, galement remarquables; mais toutes portaient une
signature illustre, certifie authentique par les experts, toutes
avaient t conquises  des prix ridicules au feu des enchres.

Car M. de Thaller avait prcisment le got aussi sr et aussi pur que
ses confrres et rivaux MM. les amateurs.

Le plus volontiers du monde, il donnait mille ou quinze cents louis d'un
barbouillage quelconque, attribu par les truqueurs de la rue Drouot 
Raphal ou  Velasquez,  Murillo ou  Rembrandt....

Il n'et pas donn cent sous d'un chef-d'oeuvre sign d'un peintre de
gnie, mais non cot encore  cette bourse pitoyable et grotesque, o
des Auvergnats, jadis chaudronniers ou ferrailleurs, font et dfont ce
qu'ils appellent les rputations marchandes....

Mais M. de Trgars n'eut pas le temps de donner un coup d'oeil  cette
galerie, que d'ailleurs il connaissait.

Le valet le fit entrer dans le petit salon de la baronne, un salon
bouton d'or, rehauss de crpines et de torsades de satin cramoisi.

--Que monsieur le marquis prenne la peine de s'asseoir, dit-il, je cours
prvenir madame la baronne de la visite de monsieur le marquis....

C'est  pleine bouche, avec une pompe singulire, et comme s'il en et
rejailli sur lui quelque lustre, que le valet de pied prononait ces
titres nobiliaires. Nanmoins, il tait manifeste que marquis sonnait 
son oreille beaucoup mieux que baronne.

Rest seul, M. de Trgars s'assit.

Bris par les motions de la journe et par une contention d'esprit
extraordinaire, il bnissait la destine de lui accorder ce moment de
rpit, qui lui permettait, au moment d'une dmarche dcisive, de se
recueillir et de rassembler tout ce qu'il avait d'nergie et de
sang-froid.

Et, au bout de deux minutes, il tait si profondment enfonc dans ses
rflexions, qu'il tressauta comme un dormeur brusquement veill, au
claquement de la serrure d'une porte qui s'ouvrait.

Tout en mme temps retentissait un lger cri de surprise:

--Ah!...

C'est qu'au lieu de Mme la baronne de Thaller, c'tait sa fille, Mlle
Csarine, qui entrait.

S'avanant jusqu'au milieu du salon, et rpondant par un geste familier
au trs-respectueux salut de M. de Trgars:

--On prvient le monde, dit-elle. Je viens ici chercher ma mre et c'est
vous que je trouve! Vous m'avez fait une peur! Quel trac, princesse!...

Et prenant la main du jeune homme et l'appuyant contre sa poitrine:

--Regardez comme mon coeur bat, ajouta-t-elle.

Plus jeune que Mlle Gilberte, Mlle Csarine de Thaller avait une
rputation de beaut si solidement tablie, que la discuter et paru un
crime  ses nombreux admirateurs.

Et vritablement, c'tait une belle personne. Assez grande et bien
dcouple, elle avait de larges hanches, la taille large et souple comme
une baguette d'acier et la gorge splendide. Son cou tait un peu fort et
un peu court, mais sur sa nuque robuste s'parpillaient et bouclaient en
mches folles ces cheveux indisciplins qui se drobent au peigne.

Elle tait blonde, ou plutt rousse, mais de ce roux presque aussi fonc
que l'acajou, que recherchait le Titien et que les belles Vnitiennes
obtenaient par des pratiques passablement rpugnantes, et en s'exposant,
en plein midi, au soleil, sur la terrasse de leurs palais. Son teint
avait les pleurs dores de l'ambre. Ses lvres, rouges comme le sang,
s'entr'ouvraient sur des dents blouissantes. Dans ses grands yeux 
fleur de tte, d'un bleu laiteux comme les ciels du Nord, riait
l'ternelle ironie des mes blases qui ne croient plus  rien.

Plus soucieuse de sa renomme d'lgante que du bon got, elle tait
vtue d'une robe de nuance fausse gonfle d'un pouff extravagant et
boutonne de biais sur la poitrine, selon cette mode ridicule et
disgracieuse imagine par les femmes plates et bossues.

Se laissant choir sur un fauteuil et posant cavalirement le pied sur
une chaise, ce qui lui dcouvrait la jambe, qu'elle avait admirable:

--Savez-vous que c'est patant de vous voir ici, dit-elle  M. de
Trgars. Examinez un peu la tte que va faire, en vous apercevant, le
baron Trois francs soixante-huit.

C'tait son pre qu'elle appelait ainsi, depuis le jour o il lui avait
t rvl qu'il existe une monnaie allemande nomme thaler, qui
reprsente trois francs soixante-huit centimes de la monnaie franaise.
Et chacun autour d'elle d'admirer son esprit et son gnie, et de
rire....

--Vous savez, reprit-elle, que papa vient d'tre refait?

M. de Trgars s'excusait en termes vagues, mais c'tait une des
habitudes de Mlle Csarine de n'couter jamais les rponses qu'on
faisait  ses questions.

--Favoral, poursuivit-elle, le caissier de papa, vient de se payer un
courant d'air international!... Le connaissiez-vous?

--Fort peu....

--C'tait un vieux, toujours vtu comme un bedeau de campagne, et qui la
faisait  celui qui tire  cinq.... Et le baron Trois francs
soixante-huit qui donnait l-dedans, lui, un roublard! Car il y
donnait. Il fallait voir sa figure de Monsieur qui a le feu  sa
chemine quand il est venu nous dire,  maman et  moi: Favoral
m'emporte douze millions!...

--Il a emport rellement cette somme norme!...

--Pas intacte, bien entendu, vu que ce n'est pas d'avant-hier qu'il
faisait des trous  la lune du _Crdit mutuel_.... Il y avait des annes
que cet aimable gommeux menait une existence... panache, avec des dames
un peu... drles, vous savez.... Et comme il n'tait pas prcisment
bti pour tre ador au pair, dame!... a cotait bon aux actionnaires
de papa. Mais, n'importe, il doit avoir lev un joli magot....

Et bondissant jusqu'au piano, et s'accompagnant avec une nergie  fler
les vitres, elle se mit  chanter le refrain, qui faisait alors fureur,
de la ronde des _Demoiselles de Pantin_:

        Caissier, t'as l'sac,
        Vite, un p'tit bac,
    Et puis, en rout' pour la Belgique...

Tout autre que Marius de Trgars et t, sans nul doute, trangement
surpris des faons de Mlle de Thaller.

Mais il la connaissait depuis assez longtemps dj, il savait son
pass, ses habitudes, ses gots et ses prtentions.

Jusqu' quinze ans, Mlle Csarine tait reste claquemure dans un de
ces aimables pensionnats parisiens o on initie les jeunes filles au
grand art de la toilette, et d'o elles sortent armes de thories
foltres, sachant voir sans paratre regarder et mentir effrontment
sans rougir, c'est--dire mres pour le monde.

La directrice de ce pensionnat, une dame de la socit qui avait eu des
malheurs, et qui tenait bien plus de la couturire que de
l'institutrice, disait de Mlle Csarine, qui lui payait trois mille
cinq cents francs de pension:

--Elle donne les plus hautes esprances, et j'en ferai certainement une
femme suprieure.

On ne lui en laissa pas le loisir.

La baronne de Thaller, un beau matin, dcouvrit qu'il lui tait
impossible de vivre sans sa fille, et que son coeur maternel tait
dchir par une sparation qui allait  l'encontre des lois sacres de
la nature.

Elle la reprit donc, dclarant que rien dsormais, pas mme le mariage,
ne l'en sparerait, et qu'elle achverait elle-mme l'ducation de cette
chre enfant.

Ds ce moment, en effet, qui voyait la baronne apercevait, marchant dans
son ombre, Mlle Csarine.

C'est un commode chaperon qu'une fillette de quinze ans, discrte et
bien style, un chaperon qui permet  une femme de se montrer hardiment
l o elle n'et pas os s'aventurer seule. Devant une mre suivie de sa
fille, la mdisance, dconcerte, hsite et se tait.

Sous le prtexte que Csarine n'tait encore qu'une gamine sans
consquence, Mme de Thaller la tranait partout, au bois, aux courses,
en visite, au bal, aux eaux ou  la mer, au restaurant et dans les
magasins, et  toutes les premires reprsentations du Palais-Royal et
des Bouffes, des Dlassements et des Varits.

C'est donc au thtre surtout que se paracheva l'ducation si
heureusement commence de Mlle de Thaller.

A seize ans, elle possdait  fond le rpertoire de toutes les scnes de
genre et disait avec des intonations surprenantes et des gestes
stupfiants les rondes  succs de Blanche d'Antigny et les couplets les
plus sals de Thrsa. Avec une bien autre perfection que Silly, elle
imitait Schneider et une dbutante, Judic, qu'elle n'avait cependant vue
encore que deux fois, aux Folies-Bergre, o la baronne l'avait conduite
au bras de M. Costeclar.

Entre temps, elle tudiait les journaux de modes et formait son style 
la lecture de la _Vie parisienne_, dont les articles les plus
nigmatiques n'avaient pas d'allusions assez obscures pour chapper  sa
pntration.

Le plus lgitime succs devait rcompenser ses efforts.

Une nuit, au bal, chez M. Marcolet, il lui fut donn de recueillir la
conversation de deux jeunes messieurs.

--Elle est patante! disait l'un.

--Oui, rpondait l'autre, elle a du chien.

Elle en tressaillit d'aise, et la vanit triomphante illumina son
visage.

Pour avoir du chien--on ne disait pas encore du zing,--que
n'et-elle pas tent, encourage qu'elle tait par la baronne!

Elle apprit  monter  cheval, fit des armes, s'exera au pistolet et
brilla au tir aux pigeons. Elle eut un livret pour inscrire ses paris,
fit preuve d'estomac  Monaco au trente-et-quarante et connut le fin
du baccarat. A Trouville, elle bahissait les gens par la dsinvolture
de ses costumes de bain, et quand elle se voyait un cercle raisonnable
de badauds, elle se jetait  l'eau avec une crnerie qui lui valait les
applaudissements des matres baigneurs. Elle grillait volontiers une
cigarette, vidait lestement une coupe de champagne, et une fois sa mre
fut oblige de la rentrer coucher bien vite, parce qu'elle avait voulu
tter de l'absinthe et que sa conversation devenait par trop
excentrique.

Grce aux jeunes messieurs de la coulisse, qui formaient l'escadron
d'escorte ordinaire de la baronne de Thaller, Mlle Csarine avait
appris son Paris, et le monde qui s'amuse n'avait plus pour elle de
mystres.

Elle tait insatiable de renseignements, et s'il arrivait qu'on recult
devant une de ses questions par trop scabreuses:

--Baste! disait-elle, rpondez-moi en javanais.

Car elle parlait le javanais--suprieurement, et pensait sans doute que
ce spirituel argot a les privilges du latin.

Aussi connaissait-elle toutes les demoiselles un peu en renom, depuis
Jenny Fancy jusqu' Rosa Mariolle, si dlicatement surnomme Fleur de
Bitume, et s'intressait-elle passionnment  leurs faits et gestes,
sachant au juste ce qu'elles dpensaient par an et  qui, comment
c'tait chez elles, si elles taient drles, o elles s'habillaient et
ce que pouvaient valoir leurs diamants.

Un matin qu'elle montait  cheval au bois de Boulogne, surprise par la
pluie, elle s'tait rfugie sous un chalet-abri; le hasard, l'instant
d'aprs, y avait amen Cora Pearl; elle lui avait parl la premire;
elles s'taient entretenues longuement... et 'avait t, de son aveu,
une des plus dlicates motions qu'elle et ressenties.

Avec un tel genre de vie, il tait difficile que l'opinion mnaget
ternellement Mme et Mlle de Thaller.

Il se trouva des sceptiques pour donner  entendre que cette inaltrable
amiti de la mre et de la fille ressemblait fort  la liaison de deux
femmes qu'unit la complicit d'un secret pareil.

Un boursier raconta qu'un soir, une nuit plutt, car il tait prs de
deux heures, passant devant le Moulin-Rouge, il en avait vu sortir la
baronne et Mlle Csarine, accompagnes d'un gentleman de lui inconnu
mais qui, trs-certainement, n'tait pas le baron de Thaller.

On avait attribu  un enfantillage devenu impossible  dissimuler
certain voyage que la mre et la fille avaient fait en plein hiver, et
qui n'avait pas dur moins de deux mois. Elles taient alles en Italie,
disaient-elles au retour, mais personne ne les y avait rencontres.

Cependant, comme l'existence de Mme de Thaller et de Mlle Csarine
tait en somme celle de beaucoup de femmes qui passaient pour
excessivement honntes, comme on n'articulait aucun fait positif et
palpable, comme on ne citait aucun nom, quantit de gens haussaient les
paules et rpondaient:

--Pures calomnies....

Et pourquoi pas, puisque le baron de Thaller, le vritable intress, se
tenait pour satisfait!...

Aux amis assez mal aviss pour risquer certaines allusions aux bruits
qui couraient, il rpondait selon son humeur:

--Ma fille peut bien faire les quatre cents coups si bon lui semble,
comme je donne un million de dot, elle trouvera toujours un mari!...

Ou encore:

--Et aprs? Les jeunes filles amricaines ne jouissent-elles pas d'une
libert illimite; ne les voit-on pas, journellement, faire des parties
de campagne avec des jeunes gens, se promener et voyager seules,
dcoucher des semaines entires?... En sont-elles moins honntes que
nos filles, que nous tenons en chartre prive, en sont-elles de moins
fidles pouses et de moins excellentes mres de famille? L'hypocrisie
n'est pas la vertu!

Jusqu' un certain point, le directeur du _Crdit mutuel_ avait raison.

Dj Mlle Csarine de Thaller avait eu  se prononcer sur plusieurs
partis, en vrit fort convenables, qui s'taient prsents.

Elle les avait carrment repousss....

--Un mari!... avait-elle rpondu  chaque fois, merci, il n'en faut pas,
j'ai d'assez bonnes dents pour manger ma dot moi-mme. Plus tard, nous
verrons, quand il me sera venu des dents de sagesse, et que je serai
lasse de ma bonne vie de garon....

Elle ne semblait pas prs de s'en lasser, encore bien qu'elle se
prtendt revenue de toutes les illusions et absolument blase,
affirmant qu'elle avait puis toutes les sensations et que la vie ne
lui pouvait dsormais rserver aucune surprise.

C'tait donc une des moindres excentricits de Mlle Csarine que son
accueil  M. de Trgars, et cette fantaisie qui lui prenait,
soudainement, d'appliquer  la situation une des rondes les plus idiotes
de son rpertoire:

    Caissier t'as l'sac,
    Vite un p'tit bac...

Elle ne fit d'ailleurs pas grce d'un couplet, et lorsqu'elle s'arrta:

--Je vois avec plaisir, lui dit M. de Trgars, que le dtournement dont
votre pre est victime n'altre en rien votre bonne humeur....

Elle haussa les paules.

--Voulez-vous pas que je pleure, fit-elle, parce que les actionnaires du
baron Trois francs soixante-huit sont vols! Consolez-vous, ils y sont
habitus....

Et comme M. de Trgars ne rpondait pas:

--Et dans tout cela, reprit-elle, je ne vois  plaindre que la femme et
la fille de ce vieux gommeux de Favoral.

--Elles sont fort  plaindre, en effet.

--On dit la mre une bonne maman pot-au-feu.

--C'est une femme excellente.

--Et la fille? Costeclar en tait toqu, dans le temps. Il faisait des
yeux de carpe pme en nous disant  maman et  moi: C'est un ange,
mesdames, un ange!... Et quand je lui aurai donn un peu de chien!...
Est-elle vraiment si bien que cela?

--Elle est trs-bien.

--Mieux que moi?

--Ce n'est pas la mme chose, mademoiselle.

Mlle de Thaller avait daign cess de chanter, mais elle ne s'tait pas
loigne du piano.

A demi tourne vers M. de Trgars, elle promenait distraitement une main
sur le clavier, y plaquant un accord, de ci et de l, comme pour
ponctuer ses phrases.

--Ah! trs-joli! s'cria-t-elle, et du dernier galant surtout. Vrai, si
vous risquez souvent des dclarations pareilles, les mres ont bien
tort de vous laisser seul avec leurs filles....

--Vous m'avez mal compris, mademoiselle....

--Admirablement, au contraire. Je vous ai demand si je suis mieux que
Mlle Favoral, et dlicatement vous m'avez rpondu que ce n'est pas la
mme chose....

--C'est qu'en effet, mademoiselle, il n'y a pas de comparaison possible
entre vous, qui tes une riche hritire et dont la vie est un perptuel
enchantement, et une pauvre petite bourgeoise, bien humble, bien
modeste, qui va en omnibus et qui fait ses robes elle-mme....

Un ddaigneux sourire plissait les lvres de Mlle Csarine.

--Pourquoi non! interrompit-elle. Les hommes ont de si drles de
gots!...

Et se retournant brusquement, elle se mit  s'accompagner une ronde non
moins fameuse que la premire, et emprunte cette fois au troisime acte
des _Petites Blanchisseuses_:

    Qu'importe la qualit,
    La beaut seule a la pomme,
    Et les femmes, devant l'homme
    Rclament l'galit...

Fort attentivement, M. de Trgars l'observait.

Il n'avait pas t dupe de la grande surprise qu'elle avait tmoigne de
le trouver install dans le petit salon. Qui veut trop prouver ne prouve
rien. Le cri de pensionnaire affarouche qu'elle avait pouss tait un
trop flagrant dmenti  son caractre rsolu pour ne pas veiller la
dfiance.

--Elle me savait ici, pensait Marius de Trgars, et c'est sa mre qui me
l'a dpche. Mais pourquoi, dans quel but?...

Elle finissait:

--Avec tout cela, reprit-elle, je vois la douce Mme Favoral et sa
fille, si modeste, dans un drle de ptrin. Quelle dche, marquis!...

--Elles ont du courage, mademoiselle.

--Naturellement. Mais ce qui vaut mieux, c'est que la fille a une voix
superbe,  ce que son professeur a dit  Costeclar. Pourquoi
n'entrerait-elle pas au thtre? On gagne de l'argent,  jouer la
comdie. Papa l'aidera, si elle veut. Il est trs-influent dans les
thtres, papa; il y a pour plus de cent mille francs par an de
relations....

--Madame et mademoiselle Favoral ont des amis....

--Ah! oui, Costeclar....

--D'autres encore....

--Pardon! il me semble que celui-l suffit pour commencer.... Il est
galant, Costeclar, excessivement galant... sans compter qu'il est
gnreux comme un grand seigneur, dont il a, d'ailleurs, la tournure et
les faons.... Pourquoi ne ferait-il pas un sort  la timide jeune
personne, un joli coquin de sort, acajou et bois de rose.... Nous
aurions, comme cela, le plaisir de la rencontrer autour du lac....

Elle se reprit  chanter, avec une lgre variante:

    Manon, qui le mois pass,
    Portait le linge aux pratiques,
    Vit des gains problmatiques
    D'un Costeclar insens...

--Ah! cette grande fille rousse est terriblement agaante! pensait M. de
Trgars.

Mais comme il ne discernait pas encore clairement o elle en voulait
venir, il se tenait sur ses gardes et restait plus froid que marbre.

Dj elle s'tait de nouveau dtourne.

--Quelle drle de tte vous faites! lui dit-elle. Seriez-vous par hasard
jaloux du bouillant Costeclar?

--Non, mademoiselle, non!...

--Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que sa flamme soit couronne? Elle
le sera, vous verrez. Vingt-cinq louis pour Costeclar! Les tenez-vous?
Non? Tant pis, c'est vingt-cinq louis que je manque  gagner. Je sais
bien que dans le temps mademoiselle.... Comment l'appelez-vous?

--Gilberte.

--Tiens! un joli nom, pour une fille de caissier. Donc, je n'ignore pas
qu'autrefois Mlle Gilberte avait envoy ce cher Costeclar porter ses
hommages  Chaillot. Mais elle avait des ressources, alors. Tandis que
maintenant.... C'est bte comme tout, mais il faut manger....

--Il y a encore des femmes, mademoiselle, qui sauraient mourir de
faim....

M. de Trgars, dsormais, se croyait fix.

Il lui paraissait manifeste qu'on avait eu vent, rue de la Ppinire, de
ses intentions; que Mlle de Thaller lui avait t envoye pour les
pressentir, et qu'elle n'attaquait Mlle Gilberte que pour l'irriter et
l'amener dans un moment de colre,  se dclarer.

--Baste! fit-elle, Mlle Favoral est comme toutes les autres, si elle
avait  choisir entre l'aimable Costeclar et un rchaud de charbon, ce
n'est pas le rchaud qu'elle choisirait.

De tout temps, Mlle Csarine avait eu le don de dplaire souverainement
 Marius de Trgars, mais en cet instant, sans l'imprieux dsir qu'il
avait de voir le baron et la baronne de Thaller, il se serait retir.

--Croyez-moi, mademoiselle, pronona-t-il froidement, mnagez une pauvre
jeune fille que frappe le plus cruel malheur. Il peut vous arriver
pis....

--A moi! Eh! que voulez-vous qui m'arrive?...

--Qui sait!...

Elle se dressa si brusquement que le tabouret du piano en fut renvers.

--Quoi que ce puisse tre, s'cria-t-elle, d'avance je dis: tant
mieux!...

Et comme M. de Trgars tournait la tte:

--Oui, tant mieux! rpta-t-elle, parce que ce serait un changement, et
que j'en ai assez de la vie que je mne.... Ah! mais oui, j'en ai assez,
j'en ai trop, parce que d'tre ternellement et invariablement heureuse
d'un mme inaltrable bonheur, cela donne des nauses,  la fin!...

Et dire qu'il y a des idiots qui croient que je m'amuse et qui envient
mon sort.... Dire que souvent, quand je passe en voiture dans les rues,
j'entends des grisettes s'crier en me regardant: A-t-elle de la
chance! Petites btes! Je voudrais les voir  ma place!... Elles
vivent, elles; leurs joies se succdent sans se ressembler, elles ont
des angoisses et des esprances, des hauts et des bas, des heures de
pluie et des jours de soleil. Tandis que moi!... Toujours calme plat,
toujours le baromtre au beau fixe.... Quelle scie! Savez-vous ce que
j'ai fait aujourd'hui? Juste la mme chose qu'hier, et je ferai demain
la mme chose qu'aujourd'hui.

Un bon dner, c'est excellent, mais toujours le mme bon dner, sans
extra, sans supplment, pouah! Trop de truffes, je rclame un miroton!
C'est que je sais la carte par coeur, voyez-vous. L'hiver: bal et
thtre; l't: courses et bains de mer; t comme hiver, stations dans
les magasins, promenades au bois, visites, essayages de robes, sances
du coiffeur, adorations perptuelles des amis de ma mre, tous gens de
coeur et d'esprit, auxquels l'ide de ma dot donne la jaunisse....
Excusez-moi de biller  me dcrocher la mchoire, c'est que je songe 
leurs conversations....

Et elle billait, en effet.

--Et penser, poursuivait-elle, que ce sera mon existence, jusqu'au jour
o je me dciderai  choisir un mari!... car il faudra bien que j'en
vienne l, moi aussi!... Le baron Trois soixante-huit me prsentera un
gommeux quelconque allch par mon argent; je rpondrai: Autant lui
qu'un autre, et il sera admis  l'honneur de me faire sa cour.... Tous
les matins il m'enverra un bouquet superbe; tous les soirs, aprs la
Bourse, il m'arrivera gant de frais, la bouche en coeur comme son
gilet. Dans l'aprs-midi, il se prendra aux cheveux avec papa, au sujet
de la dot.... Enfin, le grand jour arrivera. Vous voyez a d'ici: messe
en musique, dner, bal, le baron Trois soixante-huit ne me fera pas
grce d'une crmonie.... Le mariage de la fille du directeur du _Crdit
mutuel_ doit fatalement tre une rclame. Les journaux imprimeront le
nom des tmoins et des invits....

Il est vrai que papa aura un nez d'une aune, ayant eu, la veille, 
verser la dot; maman aura la figure toute renverse par l'ide de
devenir grand'mre; le mari sera d'une humeur massacrante, parce qu'il
aura des bottes trop troites, et moi j'aurai l'air d'une grue, parce
que je serai en blanc, et que le blanc est une couleur bte qui ne me va
pas du tout.... Charmante fte de famille!... Quinze jours aprs, mon
mari aura de moi plein le dos et j'aurai de lui par dessus les yeux. Un
mois plus tard, nous serons  couteaux tirs, il retournera  son cercle
et chez ses matresses, et moi.... Ah! moi, j'aurai conquis le droit de
sortir seule, et je recommencerai  aller au bois et au bal, aux eaux,
aux courses, partout o va ma mre; je dpenserai un argent fou pour ma
toilette et je ferai des dettes que papa payera.... Voil la vie absurde
que fatalement je dois mener.

Encore bien que de Mlle Csarine on pt s'attendre  tout, M. de
Trgars, visiblement, tait surpris....

Et elle, riant de sa surprise:

--Voil le programme invariable, continua-t-elle, et voil pourquoi je
dis: tant mieux!  l'ide d'un changement, quel qu'il soit. Vous me
reprochez de ne pas plaindre Mlle Gilberte, comment voulez-vous que je
la plaigne, alors que je l'envie! Elle est heureuse, elle, son avenir
n'est pas d'avance arrt, trac, fix. Elle est pauvre, mais elle est
libre. Elle a vingt ans, elle est jolie, elle a une voix admirable, elle
peut entrer au thtre demain, et tre avant six mois une des
comdiennes adores de Paris.... Quelle existence alors!... Ah! c'est
celle que je rve, c'est celle que j'aurais choisie si j'avais t
matresse de ma destine....

Mais elle fut interrompue par le claquement de la porte qui s'ouvrait
brusquement....

La baronne de Thaller entrait:

Comme elle devait, aussitt le dner, se rendre  l'Opra, et ensuite 
une soire que donnait la vicomtesse de Bois-d'Ardon, elle tait
habille.

Elle portait une robe audacieusement dcollete, de satin gris
trs-clair, coupe de bandes de taffetas cerise, encadres de dentelle.
Dans les cheveux, retrousss trs-haut sur la nuque, elle avait un
puff de fuschias, dont les branches flexibles, lies par un gros noeud
de diamants, retombaient jusque sur ses paules, blanches et fermes
comme le marbre.

Mais, encore bien qu'elle se contraignt  sourire, sa physionomie
n'tait pas celle des jours de fte, et le regard tait charg de
menaces, dont elle enveloppa sa fille et Marius de Trgars.

D'une voix dont elle essayait en vain de matriser le tremblement:

--C'est bien aimable  vous, marquis, commena-t-elle, de vous tre
rendu si vite  mon invitation de ce matin. Je suis vritablement
dsole de vous avoir fait attendre, mais je m'habillais.... Aprs ce
qui est arriv  M. de Thaller, il faut absolument que je sorte, que je
me montre, si je ne veux pas que demain nos ennemis s'en aillent
raconter partout que je suis en Belgique  prparer les logements de mon
mari....

Et tout de suite, changeant de ton:

--Mais que vous disait donc cette folle de Csarine? interrogea-t-elle.

C'est avec une stupeur profonde que M. de Trgars dcouvrait que
l'entente cordiale qu'il souponnait entre la mre et la fille
n'existait pas, en ce moment du moins.

Voilant d'un ton lger les conjectures tranges qu'veillait en lui
cette dcouverte inattendue:

--Mlle Csarine, rpondit-il, qui est excessivement  plaindre, comme
chacun sait, me disait ses malheurs....

Elle l'interrompit:

--Ne prenez pas la peine de mentir, monsieur le marquis, fit-elle, ce
que je disais, maman le sait aussi bien que vous, car elle coutait  la
porte....

--Csarine!... s'cria Mme de Thaller.

--Et si elle est entre comme cela, tout  coup, c'est qu'elle a jug
qu'il n'tait que temps de couper court  mes confidences....

Un flot de pourpre montait au visage de la baronne.

--Cette petite devient folle! fit-elle.

Cette petite clata de rire.

--Voil comment je suis, reprit-elle. Il ne fallait pas m'envoyer ici...
par hasard et malgr moi. Tu l'as voulu, ne t'en plains pas! Tu
soutenais que je n'avais qu' paratre, et que M. de Trgars, perdu
d'amour, allait tomber  mes pieds. Joliment! J'ai paru, et... tu as vu
l'effet par le trou de la serrure?...

La face contracte, les yeux tincelants, tordant son mouchoir de
dentelle entre ses mains charges de bagues:

--C'est inou! rptait Mme de Thaller. Elle perd la tte, dcidment.

Saluant sa mre d'une rvrence ironique:

--Merci du compliment! dit la jeune fille. Le malheur est que jamais je
n'ai si compltement joui de tout ce que j'ai de bon sens, chre maman.
Que me disais-tu, il n'y a qu'un instant: Cours, le marquis de Trgars
vient demander ta main, c'est une affaire convenue. Et moi Inutile de
me dranger: Au lieu d'un million de dot, papa m'en donnerait deux, il
m'en donnerait quatre, il me donnerait les milliards pays par la France
 la Prusse, que M. de Trgars ne voudrait pas de moi pour femme...

Et regardant Marius bien en face:

--N'est-ce pas, monsieur le marquis, interrogea-t-elle, que j'ai raison,
et que vous ne voudriez de moi  aucun prix?... Voyons, la main sur la
conscience, rpondez....

La situation de M. de Trgars ne laissait pas que d'tre embarrassante,
entre ces deux femmes, dont la colre tait pareille, quoiqu'elle se
manifestt diffremment. videmment, c'tait une discussion entame hors
de sa prsence, qui continuait.

--Je crois, mademoiselle, commena-t-il, que vous vous tes calomnie 
plaisir....

--Oh! je vous jure bien que non! reprit-elle. Et si maman n'tait pas
survenue, vous en auriez entendu bien d'autres.... Mais ce n'est pas
rpondre....

Et comme M. de Trgars se taisait, se retournant vers la baronne:

--Hein! tu vois, lui dit-elle. Qui tait folle de nous deux? Ah! vous
vous figurez, vous autres ici, que l'argent est tout, et que tout est 
vendre, et que tout s'achte! Eh bien! non. Il y a encore des hommes,
qui pour tout l'or du monde, ne donneraient pas leur nom  Csarine de
Thaller. C'est bizarre, mais c'est comme cela, chre maman, et il faut
en prendre son parti.

Et se retournant vers Marius, et appuyant sur chaque syllabe, comme si
elle et craint que l'allusion lui chappt:

--Les hommes dont je parle, ajouta-t-elle, pousent les filles qui
sauraient mourir de faim....

Connaissant assez sa fille pour savoir qu'elle ne russirait pas  lui
imposer silence, la baronne de Thaller s'tait laisse choir sur un
fauteuil; elle et voulu paratre ne pas couter sa fille, ou du moins
n'attacher aucune importance  ce qu'elle disait, mais  chaque moment
un geste menaant ou une exclamation sourde trahissait l'orage furieux
qui grondait en elle.

--Va, pauvre folle! disait-elle. Va, continue....

Elle continuait en effet.

--Enfin, si M. de Trgars voulait de moi, c'est moi qui ne voudrais pas
de lui, parce qu'alors....

Une fugitive rougeur colora ses pommettes, ses yeux hardis vacillrent,
et baissant la voix:

--Parce qu'alors, ajouta-t-elle, il ne serait plus ce qu'il est, parce
que je sens bien que fatalement, je mpriserai le mari que papa
m'achtera.... Et si je suis venue ici m'exposer  un affront que je
prvoyais, c'est que je voulais m'assurer d'un fait qu'un mot de
Costeclar, il y a quelques jours, m'avait laiss entrevoir, d'un fait
que tu ne souponnes peut-tre pas, chre mre, malgr ton tonnante
perspicacit. J'ai voulu connatre le secret de M. de Trgars... et je
le connais.

C'est avec un plan arrt d'avance que Marius s'tait prsent  l'htel
de Thaller. Longtemps il avait rflchi avant de dcider ce qu'il ferait
et ce qu'il dirait, et comment il entamerait la lutte dcisive.

Ce qui arrivait lui dmontrait l'inanit de ses conjectures, et par
suite dmolissait son plan.

S'abandonner au hasard des vnements et en tirer parti le plus
habilement possible tait dsormais le plus sage.

--Croyez-moi assez de pntration, mademoiselle, pronona-t-il, pour
avoir bien discern vos intentions. Il n'tait pas besoin de dtours,
parce que je n'ai rien  cacher. Vous n'aviez qu' m'interroger, je vous
aurais rpondu franchement: Oui, c'est vrai, j'aime Mlle Gilberte, et
avant qu'il soit un mois, elle sera la marquise de Trgars...

Mme de Thaller,  ces mots, s'tait dresse, repoussant si violemment
son fauteuil, qu'il roula jusqu'au mur.

--Vous pouseriez Gilberte Favoral, s'cria-t-elle, vous!

--Moi!

--La fille d'un caissier infidle, d'un homme dshonor que la justice
poursuit et que le bagne attend!...

--Oui!

Et d'un accent qui fit passer un frisson sur les blanches paules de la
baronne de Thaller:

--Quel qu'ait t, pronona-t-il, le crime de Vincent Favoral, qu'il ait
ou non vol les douze millions qui manquent  la caisse du _Crdit
mutuel_, qu'il soit seul coupable ou qu'il ait des complices, qu'il soit
un sclrat ou un fou, un fourbe ou une dupe, Mlle Gilberte n'est pas
responsable....

--Vous connaissez donc la famille Favoral?...

--Assez pour que sa cause soit la mienne, dsormais!

Le trouble de la baronne tait trop grand pour qu'elle tentt mme de le
dissimuler.

--Une fille de rien!... dit-elle.

--Je l'aime!

--Sans le sou!...

Mlle Csarine eut un geste superbe.

--Eh! c'est parce qu'elle est pauvre qu'on peut l'pouser!
s'cria-t-elle.

Et tendant la main  M. de Trgars:

--C'est bien, ce que vous faites l, dit-elle, c'est trs-bien!...

Il y avait de l'garement dans les yeux de la baronne.

--Malheureuse! interrompit-elle, folle! Si ton pre venait  savoir....

--Qui donc lui rapportera notre conversation? M. de Trgars? Il ne le
voudrait pas. Toi? tu n'oserais!...

Se redressant de toute la hauteur de sa taille, la poitrine gonfle de
colre, la tte rejete en arrire, l'oeil flamboyant:

--Csarine! commanda Mme de Thaller, le bras tendu vers la porte,
Csarine, sortez, je vous l'ordonne!...

Mais immobile  sa place, la jeune fille toisait sa mre d'un regard de
dfi.

--Allons, calme-toi, fit-elle d'un ton d'crasante ironie, ou tu vas
avoir le teint gt pour toute la soire. Est-ce que je me plains, moi,
est-ce que je me monte la tte? Et cependant a qui la faute, si
l'honneur me fait un devoir de crier  un honnte homme qui voudrait
m'pouser: Casse-cou! Que Gilberte se marie, qu'elle soit heureuse et
qu'elle ait beaucoup d'enfants, c'est son rle de repriseuse de
chaussettes et d'cumeuse de pot-au-feu. Le ntre,  nous, chre mre,
celui que tu m'as appris, est de nous amuser et de rire, tout le temps,
nuit et jour,  mort!...

Un valet de pied qui entra lui coupa la parole.

Remettant une carte de visite  Mme de Thaller:

--Le monsieur qui me l'a donne est l, dit-il, dans le grand salon....

La baronne tait devenue fort ple:

--Oh!... faisait-elle, en tournant la carte entre ses doigts, oh!...

Puis, tout  coup, elle s'lana dehors, en criant:

--Je reviens!...

Un silence embarrassant, pnible, devait suivre, et en effet, suivit le
dpart prcipit de la baronne de Thaller.

Mlle Csarine s'tait rapproche de la chemine, et elle s'y tenait
accoude, le front dans la main, toute palpitante et tout mue.
Intimide pour la premire fois de sa vie, peut-tre, elle dtournait
ses grands yeux d'un bleu ple, comme si elle et craint qu'on n'y vt
passer l'ombre de ses penses.

M. de Trgars, lui, demeurait  sa place, n'ayant pas trop de cette
puissance sur soi que donne la longue habitude du monde, pour dissimuler
ses impressions. S'il avait un ridicule, ce n'tait pas la fatuit; mais
Mlle de Thaller avait t trop explicite pour qu'il lui ft possible de
douter.

Tout ce qu'elle avait dit se rsumait en une phrase:

Mes parents espraient que je deviendrais votre femme, je vous avais
assez bien jug pour comprendre leur erreur.... Prcisment parce que je
vous aime, je me reconnais indigne de vous et je tiens  ce que vous
sachiez que si vous m'aviez demand ma main,  moi qui ai un million de
dot, j'aurais cess de vous estimer...

Qu'un tel sentiment et pu germer et clore dans l'me dessche par la
vanit et blase par le plaisir de Mlle Csarine, c'tait comme un
miracle. C'tait, en tous cas, une tonnante preuve d'amour qu'elle
donnait, que de se montrer telle qu'elle tait rellement, et Marius de
Trgars n'et pas t homme, s'il n'en et pas t profondment remu.

Tout  coup:

--Quelle misrable je fais!... pronona-t-elle.

--Vous voulez dire malheureuse!... fit doucement M. de Trgars.

--Que devez-vous penser de ma sincrit? Vous la trouvez trange, sans
doute, impudente, grotesque....

Il protestait du geste, car elle ne lui laissait pas le temps de placer
une parole.

--Et cependant, continuait-elle, ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis
honteuse de moi et assaillie de sinistres ides. J'tais persuade jadis
que cette existence folle qui est la mienne est la seule enviable, la
seule qui puisse donner le bonheur... et voici que je dcouvre que ce
n'est pas la bonne route que j'ai suivie, ou plutt qu'on m'a fait
prendre.... Et pas de retour possible!

Elle plissait, et d'un accent de sombre dsespoir:

--Tout me manque, disait-elle; il me semble que je roule dans des abmes
sans fond, o pas une branche ne pousse, o me raccrocher? Autour de
moi, c'est le vide, la nuit, le nant. Je n'ai pas vingt ans et il me
semble que j'ai vcu des milliers d'annes et que j'ai puis tout ce
que la vie a de sensations. J'ai tout vu, tout appris, tout expriment,
et je suis lasse de tout et rassasie jusqu' la nause. J'ai l'air,
comme cela, d'une vapore, d'une folle; je chante, je plaisante, je
parle argot, ma gaiet tonne... en ralit, je m'ennuie, oh!
mortellement. Ce que j'prouve, je ne saurais l'exprimer, il n'y a pas
de mot pour traduire le dgot absolu. Quelquefois je me dis: C'est
stupide d'tre triste comme cela, que te manque-t-il? N'es-tu pas jeune,
belle, riche?...

Il faut pourtant qu'il me manque quelque chose, pour que je sois ainsi
agite, nerveuse, inquite, incapable de tenir en place, tourmente
d'aspirations confuses et de dsirs que je ne saurais formuler. Que
faire? M'tourdir? J'y tche, je russis une heure... mais
l'tourdissement se dissipe comme la mousse du champagne, la lassitude
revient, et pendant que je continue de rire, en dedans de moi je pleure
des larmes de sang qui me brlent le coeur. Que devenir, moi qui n'ai
pas dans le pass un souvenir, dans l'avenir un espoir o reposer ma
pense....

Et clatant en sanglots:

--Ah! je suis effroyablement malheureuse! s'cria-t-elle, et je voudrais
tre morte!...

Plus mu qu'il n'et peut-tre voulu l'avouer, M. de Trgars se leva:

--Je vous raillais, il n'y a qu'un moment, mademoiselle, dit-il, de sa
voix grave et vibrante, pardonnez-moi.... C'est sincrement et du plus
profond de mon me que je vous plains.

Elle le considrait d'un air de doute timide, et de grosses larmes
tremblaient entre ses longs cils.

--Bien vrai? interrogea-t-elle.

--Sur mon honneur!

--Et vous n'emporterez pas de moi une opinion trop mauvaise?

--Je garderai cette conviction que, lorsque vous n'tiez encore qu'une
enfant, vous avez t abuse par des thories insenses....

D'un geste doux et triste elle passait et repassait sa main sur son
front.

--Oui, c'est bien cela, murmura-t-elle.... A quinze ans, comment
rsisterait-on  des exemples venant de certaines personnes?... Quand on
se voit comme dans un nuage d'encens, comment ne serait-on pas
enivre?... Comment douterait-on de soi, quand on ne recueille, quoi
qu'on fasse, que louanges et applaudissements?... Et puis, il y a
l'argent qui dprave quand il vient d'une certaine faon,  flots.... On
se lasse de n'avoir rien  souhaiter, on rve l'extraordinaire,
l'impossible, l'inou!

Elle se tut, mais le silence qui recommena ne tarda pas  tre troubl
par un bruit qui venait de la pice voisine.

Machinalement, M. de Trgars regarda autour de lui....

Le petit salon bouton d'or o il se trouvait, n'tait spar du grand
salon de l'htel de Thaller que par une haute et large porte qui tait
reste ouverte et dont les portires taient releves.

Or, telle tait la disposition des glaces des deux pices que, dans la
glace de la chemine du petit salon, M. de Trgars voyait se reflter le
grand salon presque tout entier....

Un homme d'apparences suspectes et vtu d'habits sordides s'y tenait
debout.

Et plus M. de Trgars le considrait, plus il lui semblait qu'il avait
dj vu quelque part cette physionomie inquite, ce regard cauteleux, ce
sourire mchant errant sur des lvres plates et minces....

Mais, brusquement, l'homme s'inclina profondment. Il tait probable que
Mme de Thaller, qui avait fait le tour par la galerie pour gagner le
grand salon, y entrait.

Presque aussitt, en effet, elle apparut dans le champ de la glace.

Elle semblait fort agite, et du doigt pos sur les lvres, elle
recommandait  l'homme d'tre prudent et de parler bas.

C'est donc tout bas, si bas qu'il n'en arrivait mme pas un vague
murmure jusqu'au petit salon, que l'homme pronona quelques mots....

Ils furent tels que la baronne se rejeta en arrire comme si elle et vu
un abme s'ouvrir sous ses pieds, et  son mouvement, il fut ais de
comprendre qu'elle devait dire:

--Est-ce possible!...

De la voix qu'on n'entendait toujours pas, et du geste qu'on voyait,
l'homme videmment rpondait:

--Rien de plus vrai, je l'affirme....

Et se penchant vers Mme de Thaller, sans qu'elle part choque de
sentir les lvres de ce rpugnant personnage lui effleurer l'oreille, il
se mit  lui parler.

L'tonnement qu'prouvait M. de Trgars de cette sorte de vision tait
grand, mais ne l'empchait pas de rflchir.

Que signifiait cette scne? Comment cet homme suspect avait-il t
introduit sans difficult dans le grand salon? Pourquoi la baronne, en
recevant sa carte, tait-elle devenue plus blanche que ses dentelles?
Quelle nouvelle apportait-il, qui avait produit une si vive impression?
Que racontait-il, qui semblait en mme temps pouvanter et ravir Mme de
Thaller?

Mais elle ne tarda pas  interrompre l'homme.

Elle lui fit signe d'attendre, disparut l'espace d'une minute, et quand
elle reparut, elle tenait  la main une liasse de billets de banque
qu'elle se mit  compter sur la table du salon.

Elle en compta vingt-cinq qui, autant qu'en put juger M. de Trgars,
devaient tre des billets de cent francs.

L'homme les prit, les recompta, les glissa dans sa poche avec une
grimace de satisfaction et parut dispos  se retirer....

La baronne le retint, et  son tour se penchant vers lui, se mit  lui
exposer, ou plutt,  en croire son attitude,  lui demander quelque
chose. Ce devait tre grave, car il branlait la tte et remuait les
bras, comme s'il et dit:

--Diable! diable!

Les doutes les plus bizarres tressaillaient dans l'esprit de M. de
Trgars.

Qu'tait-ce que ce march, auquel le hasard des glaces le faisait
assister? Car c'tait un march, il n'y avait pas  s'y mprendre.
L'homme ayant reu une mission, l'avait remplie et tait venu en toucher
le prix. Et maintenant, on lui proposait une commission nouvelle....

Mais l'attention de M. de Trgars fut distraite par Mlle Csarine.

Secouant la torpeur qui l'avait envahie:

--Mais  quoi bon se dsoler et maudire? reprit-elle, rpondant aux
objections de son esprit bien plus qu'elle ne s'adressait  M. de
Trgars. Ferai-je que ce qui est ne soit pas!... Ah! s'il en tait des
fautes de la vie comme du linge sale qu'on accumule dans une armoire et
qu'on donne  blanchir d'un coup! Mais rien ne lave le pass, pas mme
le repentir, quoi qu'on en dise. Il est de ces ides qu'il faut
repousser. Un prisonnier doit se dfendre de songer  la libert....

Elle haussa les paules.

--Et cependant, fit-elle, un prisonnier a toujours l'espoir de s'vader,
tandis que moi!...

L'effort tait visible, qu'elle faisait pour reprendre ses faons
accoutumes.

--Bast! reprit-elle, c'est assez la faire au sentiment comme cela!... Et
je ferais bien mieux, au lieu de rester l  vous scier le dos, de
monter m'habiller, car je vais  l'Opra avec ma bonne mre, et de l au
bal.... Vous devriez venir.... J'ai une toilette d'un chic patant....
C'est chez Mme de Bois d'Ardon, le bal, une de nos amies qui est dans
le mouvement. Il y a chez elle un fumoir pour les femmes... est-ce assez
renversant! Voyons, venez-vous? nous boirons du champagne et nous
rirons.... Non?... Zut alors, et bien des choses chez vous....

Cependant, au moment de se retirer, le coeur lui manqua:

--C'est sans doute la dernire fois que je vous vois, monsieur de
Trgars, lui dit-elle. Adieu!... Vous savez maintenant pourquoi moi, qui
ai un million de dot, j'enviais Gilberte Favoral!... Encore adieu!... Et
quoi qu'il vous arrive d'heureux dans la vie, rappelez-vous que Csarine
vous l'aura souhait....

Et elle sortit au moment mme o la baronne de Thaller rentrait....




IX


--Csarine! appela Mme de Thaller d'une voix o il y avait  la fois de
la prire et de la menace.

--Je cours m'habiller, maman, rpondit la jeune fille.

--Revenez!...

--Pour que tu me grondes, n'est-ce pas, si je ne suis pas prte quand tu
voudras partir....

--Je vous ordonne de revenir, Csarine!...

Pas de rponse; elle tait loin dj!...

Mme de Thaller referma la porte du petit salon et s'asseyant prs de M.
de Trgars:

--Quelle fille singulire!... fit-elle.

Lui suivait dans la glace ce qui se passait de l'autre ct, dans le
grand salon. L'homme  mine suspecte y tait encore, seul. Un domestique
lui avait apport une plume, de l'encre et du papier, et assis devant un
guridon, d'une main rapide il crivait....

--Comment le laisse-t-on l, seul? se demandait Marius.

Et il cherchait sur la physionomie de la baronne une rponse aux
pressentiments confus qui s'agitaient en lui.

Mais il n'tait plus question du trouble, que, prise  l'improviste,
elle avait laiss paratre. Ayant eu le loisir de la rflexion, elle
s'tait compos un visage impntrable.

Un peu surprise du silence de M. de Trgars:

--Je vous disais, reprit-elle, que Csarine est une fille trange.

Toujours absorb par la scne du grand salon:

--trange, en effet, murmura-t-il.

La baronne soupira.

--Voil, pourtant, dit-elle, le rsultat de la faiblesse de M. de
Thaller et surtout de la mienne....

--Ah!...

--Nous n'avons d'enfant que Csarine, et lorsqu'elle tait toute petite,
sa sant nous inspirait les plus cruelles inquitudes. Les mdecins nous
donnaient  entendre qu'elle n'atteindrait pas vingt ans. Cela explique
son caractre. Nous tions, eh! mon Dieu! nous sommes encore  genoux
devant ses volonts. Sa fantaisie est notre unique loi. Jamais je ne lui
ai laiss le temps de formuler un dsir, elle n'a pas parl qu'elle est
obie....

Elle soupirait encore et plus profondment que la premire fois.

--Vous venez de voir, poursuivait-elle, le rsultat de cette ducation
insense. Et cependant il ne faudrait pas se fier aux apparences.
Csarine n'est pas, croyez-le bien, l'extravagante qu'elle parat tre.
Ses qualits sont relles, et de celles que demande un homme  la femme
dont il veut faire sa compagne.

Cette pauvre enfant, si sceptique  ce qu'elle prtend, si
dsillusionne et si positive, est au fond extraordinairement
romanesque, nave et d'une exquise sensibilit. En elle s'agitent
confusment toutes sortes d'ides gnreuses et d'une chevalerie qui
n'est plus de notre temps....

Sans quitter la glace des yeux:

--Je vous crois, madame, dit M. de Trgars....

--Elle est avec son pre, avec moi surtout, capricieuse, volontaire,
emporte; mais un mari qu'elle aimerait l'aurait vite assouplie  toutes
ses volonts.... Elle qui me dpense vingt mille francs par an, pour sa
toilette, elle irait gaiement vtue de bure, si elle croyait plaire
ainsi  celui que son coeur aurait choisi.

L'homme du salon avait achev sa lettre, et avec un sourire quivoque,
il la relisait.

--Croyez, madame, rpondit M. de Trgars, que j'ai su dmler ce qu'il y
avait de forfanterie nave dans tout ce que me disait Mlle Csarine.

--Alors, bien vrai, vous ne la jugez pas trop mal....

--Votre coeur n'a pas pour elle plus d'indulgence que le mien....

--Et cependant, c'est de vous que lui vient son premier chagrin
vritable.

--De moi?...

La baronne eut un hochement de tte mlancolique destin  traduire ses
tendresses et ses angoisses maternelles.

--Oui, de vous, mon cher marquis, rpondit-elle, de vous seul.... C'est
du jour o vous tes devenu de nos amis que le caractre de Csarine a
chang....

Ayant relu sa lettre, l'homme du grand salon l'avait plie et glisse
dans sa poche, et s'tant lev, il semblait attendre quelque chose.

Ses moindres mouvements, M. de Trgars les piait dans la glace, avec
une pre curiosit....

Et nanmoins, comme il sentait la ncessit, ne ft-ce que pour ne pas
veiller l'attention de la baronne, de parler, de dire quelque chose:

--Quoi! fit-il, le caractre de Mlle Csarine a chang ainsi!...

--Du soir au lendemain....

--Oh!...

--N'avait-elle pas rencontr ce hros que rvent les jeunes filles, un
homme de trente ans, qui porte un des plus beaux noms de France....

Elle s'interrompit, attendant une rponse, un mot, une exclamation.

Mais comme le marquis de Trgars demeurait bouche close:

--Vous ne vous tes donc aperu de rien? demanda-t-elle.

--De rien....

--Si je vous disais, moi, que ma pauvre Csarine, hlas! vous aime?

M. de Trgars tressauta. Moins proccup du personnage du grand salon,
il n'et certes pas laiss la conversation s'engager ainsi.

Il comprit sa faute, et d'un ton glac:

--Permettez-moi de croire que vous raillez, madame, fit-il.

--Et si je disais vrai?

--J'en serais au dsespoir....

--Monsieur....

--Par cette raison, que je vous ai dite, que j'aime Mlle Gilberte
Favoral du plus profond et du plus pur amour, et que depuis trois ans
elle est ma fiance devant Dieu....

Il passa comme une flamme de colre dans les yeux de Mme de Thaller.

--Et moi, s'cria-t-elle, je vous rpterai que ce mariage est
insens....

--Je voudrais qu'il le ft plus encore, pour mieux montrer  Gilberte
jusqu' quel point elle m'est chre.

Calme en apparence, la baronne gratignait de ses ongles le satin du
fauteuil o elle tait assise.

--Alors, reprit-elle, votre rsolution est prise....

--Irrvocablement....

--Cependant, l, voyons, entre nous... qui ne sommes plus des enfants,
si M. de Thaller doublait la dot de Csarine... s'il la triplait?

Une expression d'insurmontable dgot contractait l'nergique visage de
Marius de Trgars.

--Ah! plus un mot, madame! interrompit-il.

Nul espoir ne restait, Mme de Thaller le comprit  son accent.... Elle
demeura pensive plus d'une minute, et tout  coup, comme une personne
qui prend une rsolution dfinitive, elle sonna.

Un valet de pied accourut.

--Faites ce que je vous ai dit! commanda-t-elle.

Et ds que le valet se fut retir, se retournant vers M. de Trgars:

--Hlas! reprit-elle, qui jamais et pens que je maudirais le jour o
vous tes entr dans notre maison!...

Mais tandis qu'elle parlait, M. de Trgars apercevait dans la glace le
rsultat de l'ordre qu'elle venait de donner:

Le valet de pied entra dans le grand salon, pronona quelques mots, et
tout aussitt l'homme  mine inquitante campa sur sa tte son chapeau
crasseux et sortit....

--C'est trange! pensa M. de Trgars.

La baronne poursuivait.

--Si vos intentions sont  ce point irrvocables, comment tes-vous ici?
Vous avez trop l'exprience du monde pour n'avoir pas, ce matin, compris
le but de ma visite et mes allusions....

Bien heureusement, M. de Trgars tait dbarrass des distractions que
lui causait la glace. Le moment dcisif tait venu. Le gain de la partie
qu'il jouait allait peut-tre dpendre de son sang-froid.

--C'est parce que j'ai compris, madame, et mieux que vous ne le
supposez, que je suis ici.

--En vrit!...

--Je venais rsolu  n'avoir affaire qu' M. de Thaller.... Ce qui
arrive modifie mes desseins.... C'est  vous que je parlerai d'abord.

La tranquille assurance de Mme de Thaller ne se dmentait pas, mais
elle se dressa. Sentant venir l'orage, elle voulait tre debout, pour
lui tenir tte.

--C'est bien de l'honneur! fit-elle, avec un sourire ironique.

Il n'tait plus, dsormais, de puissance humaine capable de dtourner
Marius de Trgars de son but.

--C'est  vous que je parlerai, reprit-il, parce que, aprs m'avoir
entendu, peut-tre jugerez-vous qu'il est de votre intrt de vous
joindre  moi pour obtenir de votre mari ce que je demande, ce que
j'exige, ce que je veux!...

D'un air de surprise merveilleusement jou, s'il n'tait pas rel, la
baronne le considrait.

--Mon pre, continuait-il, le marquis de Trgars, tait riche de
plusieurs millions, autrefois.... Et cependant, lorsque j'ai eu la
douleur de le perdre, il y a trois ans, il tait  ce point ruin, que
pour rassurer les scrupules de son honneur et lui faire une mort plus
douce, j'ai abandonn  ses cranciers ce que je possdais.... O avait
pass la fortune de mon pre? Quel philtre lui avait-on vers, pour le
dcider  se lancer dans des spculations hasardeuses, lui, un
gentilhomme breton, entt jusqu' l'absurde des prjugs de la
noblesse?... Voil ce que j'ai voulu savoir....

--Ah!...

--Et aujourd'hui, madame, je--le--sais!

C'tait une matresse femme que Mme la baronne de Thaller.

Elle avait couru tant d'aventures en sa vie, ctoy tant de prcipices,
dissimul tant d'angoisses, que le danger tait comme son lment, et
que mme  l'instant dcisif d'une partie presque dsespre, elle
pouvait rester souriante,  l'exemple de ces vieux joueurs dont rien ne
trahit les affreuses motions au moment o ils hasardent leur suprme
enjeu.

Pas un des muscles de son visage ne tressaillit, et il se ft agi d'une
autre, qu'elle n'et pas dit d'un calme plus imperturbable:

--Je vous coute.... Ce doit tre fort curieux!

Ce n'tait pas le moyen de disposer M. de Trgars  l'indulgence.

D'une voix brve et dure:

--Lorsque mon pre mourut, reprit-il, j'tais jeune.... J'ignorais ce
que j'ai appris depuis, que c'est en quelque sorte se faire le complice
des gredins que de contribuer  assurer leur impunit.... Et c'est y
contribuer que de se taire.... Celui-l a rendu un fier service aux
fripons qui le premier a dit: L'honnte homme dup s'loigne et ne dit
rien!... L'honnte homme doit parler, au contraire, et signaler aux
autres, pour qu'ils l'vitent, le pige o il est tomb.

Il arrive tous les jours que, sous peine de passer pour un personnage
sans ducation, on est condamn  subir un rcit assommant.... On
coute, alors, mais de quel air!...

La baronne avait prcisment cet air-l:

--Voil un sombre prambule! fit-elle.

M. de Trgars ne releva pas l'interruption.

--De tout temps, poursuivit-il, mon pre a paru fort insoucieux de ses
affaires; il devait, pensait-il, cette affectation au nom qu'il portait.
Son dsordre n'tait qu'apparent. Je pourrais citer de lui des traits
qui feraient honneur au bourgeois le plus mthodique.... Il avait, par
exemple, l'habitude de conserver toutes les lettres de quelque
importance qu'il recevait.... J'en ai retrouv chez lui douze ou quinze
cartons pleins  rompre.... Elles taient soigneusement classes par
annes, et beaucoup portaient en marge une annotation rappelant en peu
de mots quelle rponse y avait t faite....

touffant  demi un billement:

--C'est, en effet, de l'ordre, ou je ne m'y connais pas, dit la
baronne....

--Sur le premier moment, rsolu  ne point rveiller le pass, je
n'attachai  ces lettres aucune importance, et elles auraient t
certainement brles, sans un vieil ami de la famille, le comte de
Villegr, qui fit porter les cartons chez lui.... Mais plus tard, sous
l'empire de certaines circonstances qu'il serait trop long de vous dire,
je regrettai mon inertie et je songeai que peut-tre je trouverais dans
cette correspondance de quoi dissiper ou justifier certains soupons qui
m'taient venus....

--De sorte que, en fils respectueux, vous l'avez lue?

M. de Trgars, crmonieusement, s'inclina.

--Je crois, dit-il, que c'est rendre hommage  la mmoire d'un pre, que
de le venger des impostures dont il a t victime de son vivant.... Oui,
madame, j'ai lu toute cette correspondance, et avec un intrt que vous
allez comprendre.... J'avais dj trs-inutilement dpouill plusieurs
cartons, lorsque dans la liasse de 1852, une anne o mon pre habitait
Paris, des lettres attirrent mon attention. Elles taient crites sur
un papier grossier, d'une criture toute primitive, et fourmillaient de
fautes d'orthographe. Elles taient signes tantt Phrasie, tantt
marquise de Javelle. Quelques-unes donnaient l'adresse: Rue des Bergers,
3, Paris-Grenelle.

D'un geste familier, Mme de Thaller remontait les paulettes de sa robe
de bal.

--Rue des Bergers, ricana-t-elle, nous voil en pleine pastorale....

--Ces lettres ne me laissaient aucun doute sur ce qui avait d se
passer.... Mon pre avait rencontr une ouvrire d'une rare beaut, il
s'en tait pris, et comme il tait tourment de la crainte de n'tre
aim que pour son argent, il s'tait fait passer pour un pauvre employ
de ministre....

--Trs-touchant, ce petit roman d'amour!... interrompit la baronne.

Mais il n'tait pas d'impertinence capable d'altrer le sang-froid de
Marius de Trgars.

--Roman, peut-tre, dit-il, mais d'argent alors, et non pas d'amour....
Cette Phrasie, cette marquise de Javelle, annonce bientt dans une de
ses lettres qu'elle est enceinte, et, en effet, dans le courant de
fvrier 1853, elle accouche d'une fille qu'elle confie, crit-elle, 
une de ses parentes qui demeure dans le Midi, prs de Toulouse.... Ce
fut cet vnement, sans doute, qui dcida mon pre  se dcouvrir. Il
avoue qu'il n'est pas un pauvre employ, mais bien le marquis de
Trgars, riche de plus de cent mille livres de rentes.... Aussitt le
ton de la correspondance change: la marquise de Javelle s'ennuie, rue
des Bergers; les voisins lui reprochent sa faute, son travail lui abme
les mains, qu'elle a charmantes.... Rsultat: moins de quinze jours
aprs la naissance de sa fille, mon pre installe sa jolie matresse,
87, rue de Bourgogne, sous le nom de Mme Devil; elle a un appartement
ravissant; quinze cents francs par mois, des domestiques, une
voiture....

Ce n'tait plus des marques d'ennui, c'tait des signes d'impatience,
que donnait Mme de Thaller....

Son geste semblait dire:

--Qu'est-ce que tout cela peut me faire, bon Dieu!

Impassible, M. de Trgars poursuivait:

--Libres dsormais de se voir chaque jour, mon pre et sa matresse
cessent de s'crire. Mais Mme Devil ne perd pas son temps. En moins de
huit mois, de fvrier  septembre, elle dtermine mon pre  disposer,
non en sa faveur, elle est bien trop dsintresse pour cela, mais en
faveur de leur fille, d'une somme de plus de cinq cent mille francs. En
septembre, la correspondance reprend. Mme Devil dcouvre qu'elle n'est
pas heureuse, et l'avoue dans une lettre dont l'criture meilleure et
l'orthographe moins fantaisiste prouvent qu'elle a pris des leons.

Elle se plaint de sa situation prcaire et gmit de n'tre qu'une fille
entretenue; l'avenir l'pouvante, elle a soif de considration....
Pendant trois mois, c'est l'incessant refrain: elle regrette le temps o
elle tait ouvrire; pourquoi a-t-elle t si faible! Ah! qu'elle paye
cher sa faute! Puis enfin, dans un billet qui trahit de longs dbats et
d'orageuses discussions, elle annonce qu'il se prsente pour elle un
parti inespr: un galant homme qui, si elle avait seulement deux cent
mille francs, lui donnerait son nom et reconnatrait sa fille, sa pauvre
chre petite fille adore.... Longtemps mon pre hsite, sa jolie
matresse lui tient au coeur.... Mais elle le presse si vivement et avec
une habilet si rare; elle lui dmontre si bien que ce mariage assurera
le bonheur de leur fille, que mon pre se rsout au sacrifice.... Et
dans une note, en marge d'une dernire lettre, il crit qu'il vient de
donner deux cent mille francs  Mme Devil, qu'il ne la reverra plus, et
qu'il retourne vivre en Bretagne, o il veut,  force d'conomies,
rparer la brche qu'il vient de faire  sa fortune....

D'un ton lger:

--Ainsi finissent toutes ces histoires d'amour! dit Mme de Thaller.

--Pardon!... celle-ci n'est pas finie encore. Pendant de longues annes,
mon pre se tint parole et ne quitta pas notre domaine de Trgars. Mais
l'ennui le prit  la longue, au fond de sa solitude; il revint 
Paris.... Chercha-t-il  revoir son ancienne matresse? Je ne le crois
pas. Je suppose que le hasard les rapprocha, ou plutt, sachant son
arrive, elle s'arrangea pour le rencontrer sur son chemin. Il la
retrouvait plus sduisante que jamais, et d'aprs ce qu'elle lui
crivait, riche et considre, car son mari tait devenu un personnage.
Elle et t compltement heureuse, ajoutait-elle, s'il lui et t
possible d'oublier l'homme qu'elle avait tant aim autrefois, qui avait
eu les prmices de son coeur, et auquel elle devait sa position....

J'ai cette lettre. L'criture lgante, le style et la parfaite
correction disent mieux que tout les transformations de la marquise de
Javelle.

Seulement, elle n'est pas signe. La petite ouvrire est devenue
prudente; elle a beaucoup  perdre, elle craint de se compromettre....

A huit jours de l, par un billet laconique et qu'on jurerait arrach 
la passion, elle supplie mon pre de la venir voir chez elle.

Il s'y rend. Il y trouve une toute jeune fille qu'il croit tre la
sienne, et qu'il se met  idoltrer!...

Et tout est dit. De nouveau il retombe sous le charme, il cesse de
s'appartenir; son ancienne matresse peut disposer de sa fortune et de
sa volont!...

Mais voyez le malheur! Le mari ne s'avise-t-il pas de prendre ombrage
des visites de mon pre! Dans une lettre, qui est un chef-d'oeuvre de
diplomatie, la jeune femme expose ses angoisses. Il a des soupons,
crit-elle,  quelles extrmits ne se porterait-il pas s'il venait 
dcouvrir la vrit! Et avec un art infini, elle insinue qu'il est pour
mon pre un moyen peut-tre de justifier sa continuelle prsence. Que ne
s'associe-t-il avec ce jaloux....

C'est avec un empressement d'enfant que mon pre saisit ce moyen unique.
Mais il faut de l'argent. Il vend ses proprits et annonce partout
qu'il a de grandes ides financires et qu'il va dcupler sa fortune.

Le voil l'associ du mari de son ancienne matresse, lanc dans les
spculations, grant d'une socit. Il croit ses affaires excellentes,
il est persuad qu'il gagne un argent fou. Pauvre honnte homme! On lui
prouve un matin qu'il est ruin et de plus compromis. Et cela semble si
bien la vrit, que j'interviens et que je paye les cranciers. Nous
voil dpouills, mais l'honneur tait sauf. A quelques semaines de l,
mon pre mourait dsespr....

Avec cet empressement qui trahit la joie d'chapper enfin  un gneur
impitoyable, la baronne de Thaller s'tait  demi leve.

Un regard de M. de Trgars la cloua sur son fauteuil, lui glaant aux
lvres la plaisanterie qui dj y montait.

--Je n'ai pas achev! dit-il d'un ton rude.

Et sans souffrir d'interruption:

--De cette correspondance, reprit-il, rsultait la preuve irrcusable,
flagrante, d'une intrigue honteuse, depuis longtemps souponne par mon
vieil ami le gnral comte de Villegr. Il devenait vident pour moi,
que mon pauvre pre avait t jou comme un enfant, par cette matresse
si jolie et tant aime, et plus tard dpouill par le mari de cette
matresse. Je n'en tais pas plus avanc. Ignorant la vie de mon pre et
ses relations, les lettres ne me livrant ni un nom ni un dtail prcis,
je ne savais qui accuser. Pour accuser, d'ailleurs, il faut  tout le
moins un commencement de preuve matrielle.

La baronne s'tait rassise, et tout en elle, la pose, le geste et le
mouvement des lvres semblait dire:

--Vous tes chez moi, la civilit a ses exigences, je vous subis, mais,
en vrit, vous abusez.

Il poursuivait:

--A ce moment, j'tais encore une manire de sauvage, tout proccup de
mes expriences, ne sortant presque jamais de mon laboratoire....
J'tais indign, je souhaitais ardemment retrouver et punir les
misrables qui avaient dup mon pre et qui nous avaient dpouills;
mais je ne savais comment m'y prendre, ni o chercher des
renseignements. L'impunit des misrables tait peut-tre assure, sans
un brave et digne homme, commissaire de police aujourd'hui, auquel j'ai
rendu un lger service autrefois, un soir d'meute, qu'il tait serr de
fort prs par cinq ou six dangereux chenapans. Je lui exposai ma
situation, il s'y intressa, me promit son concours et me traa ma
conduite.

Mme de Thaller s'agitait sur son fauteuil.

--Je vous avouerai, commena-t-elle, que je ne suis pas absolument
matresse de mon temps; je suis habille, comme vous le voyez, et j'ai 
sortir....

Si elle avait gard l'esprance d'ajourner l'explication qu'elle sentait
venir, elle dut la perdre, rien qu' l'accent dont M. de Trgars
l'interrompit:

--Vous sortirez demain!...

Et sans se hter:

--Conseill comme je viens de vous dire, continua-t-il, et arm de
l'exprience d'un homme du mtier, je me rendis  Grenelle, au n 3 de
la rue des Bergers. J'y rencontrai de vieilles gens, le contrematre
d'une fabrique voisine et sa femme, qui habitaient la maison depuis
tantt vingt-cinq ans. Ds mes premires questions, ils changrent un
regard et se mirent  rire. Ils se souvenaient, on ne peut mieux, de la
marquise de Javelle. C'tait, me rpondirent-ils, une jeune
blanchisseuse trs-jolie, qui devait son surnom  sa beaut ddaigneuse,
 ses ides ambitieuses et aussi  son tat, o l'eau de javelle joue un
rle considrable. Elle avait demeur pendant dix-huit mois sur le mme
palier qu'eux, et ils lui avaient connu un amant qui se faisait passer
pour un employ, mais qui, d'aprs ce qu'elle leur avait confi, devait
tre un grand seigneur immensment riche, dont elle esprait tirer bon
parti. Ils ajoutaient qu'elle tait accouche d'une fille, et que mme
ils l'avaient soigne pendant ses couches. Mais la semaine suivante, la
mre et l'enfant avaient disparu, et jamais plus ils n'en avaient
entendu parler....

M. de Trgars s'arrta, et aprs une pause:

--Par ces vieilles gens, reprit-il, j'ai su que la marquise de Javelle
s'appelait de son vrai nom Euphrasie Taponnet, qu'elle tait de Paris et
n'avait pas de parents prs de Toulouse. Lorsque je les ai quitts, ils
m'ont dit: Si vous connaissez Phrasie, vous n'avez qu' lui parler du
pre et de la mre Chandour, et elle se rappellera bien de nous,
allez!...

Pour la premire fois, Mme de Thaller eut un tressaillement. Mais ce
fut presque imperceptible.

--De Grenelle, poursuivait M. de Trgars, c'est rue de Bourgogne, 87,
que je me rendis. Je jouais de bonheur: la concierge y tait la mme
qu'en 1853. Aussitt je lui parlai de Mme Devil, elle me rpondit
qu'elle l'avait si peu oublie qu'elle la reconnatrait entre mille.
C'tait, dclarait-elle, une des plus jolies petites dames qu'elle et
vues, et jamais en sa vie de portire, elle n'avait rencontr une
locataire aussi gnreuse. Je compris. Et moyennant deux louis que je
lui donnai, cette femme m'apprit tout ce qu'elle savait. Cette jolie
Mme Devil, qui tait une fine mouche, me dit-elle, avait non pas un
amant, mais deux: l'un en titre, qu'elle affichait, qui tait le matre
et l'officier payeur; l'autre anonyme, qu'elle cachait, qui s'esquivait
par l'escalier de service, et qui ne payait pas, lui, bien au contraire.
Le premier, la recette, s'appelait le marquis de Trgars. Du second, la
dpense, la concierge n'avait jamais su que le prnom: Frdric....
J'insistai pour savoir ce qu'tait devenue Mme Devil, et j'appuyai mon
insistance d'une nouvelle pice de vingt francs. Mais la portire me
jura ses grands dieux qu'elle l'ignorait absolument.

Un beau matin, telle qu'une personne qui s'expatrie ou qui veut faire
perdre ses traces, Mme Devil avait envoy chercher un marchand de
meubles et une marchande  la toilette, et elle leur avait vendu tout ce
qu'elle possdait: son mobilier, son linge et jusqu' ses nippes. En
moins d'une heure, le march avait t conclu, et elle tait partie
n'emportant que ses bijoux et son argent dans un petit sac de cuir....

Si la baronne de Thaller suait dans son corset, sous son harnais de bal,
elle n'en faisait pas moins bonne contenance encore.

Aprs l'avoir considre un moment avec une sorte de curiosit avide,
Marius de Trgars reprit:

Lorsque je fis part de ces renseignements au commissaire de police, mon
ami, il hocha la tte: Il y a deux ans, dit-il, je vous aurais rpondu:
En voil plus qu'il n'en faut et nous tenons nos gens, car les registres
de l'tat civil nous livreront le dernier mot de cette nigme  demi
dchiffre. Mais nous avons eu la guerre et la Commune, et les registres
de l'tat civil ont t incendis.... Cependant, il ne faut pas perdre
courage: un dernier espoir me reste et je sais un homme capable de le
raliser.

Ds le surlendemain, en effet, il me mit en rapport avec un brave garon
nomm Victor Chupin, en qui je pouvais avoir la plus entire confiance,
car il m'tait recommand par un des hommes que j'aime et que j'estime
le plus: le duc de Champdoce. Renonant du premier coup  s'adresser
aux mairies, Victor Chupin avec une patience et une tnacit de sauvage
suivant une piste, se mit  battre les quartiers de Grenelle, de
Vaugirard et des Invalides. Et ce ne fut pas en vain. Aprs huit jours
d'investigations, il m'amena une sage-femme, demeurant rue de
l'Universit, laquelle se rappelait trs-bien avoir accouch autrefois
une jeune fille remarquablement jolie, demeurant rue des Bergers, et
surnomme la marquise de Javelle.

C'tait mme ce surnom singulier qui avait fix sa mmoire. Et comme
c'tait une femme d'ordre et qui, de tout temps, avait tenu un compte
fort exact de ses recettes, elle m'apporta un petit registre o je lus:
Accouchement d'Euphrasie Taponnet, dite la marquise de Javelle, une
fille, reu cent francs.... Et ce n'est pas tout. Cette sage-femme
m'apprit qu'elle avait t charge de prsenter l'enfant  la mairie, et
qu'elle l'y avait dclare sous les noms d'Euphrasie-Csarine Taponnet,
ne d'Euphrasie Taponnet, blanchisseuse, et d'un pre inconnu. Enfin,
persuade que mes dmarches avaient pour objet une reconstitution d'tat
civil, elle mettait  ma disposition et son livre de comptes et son
tmoignage....

Bande outre mesure, l'nergie de la baronne commenait  la trahir,
elle blmissait sous sa poudre de riz.

Toujours du mme accent glac:

--Vous devez le comprendre, disait Marius de Trgars, le tmoignage de
cette sage-femme, joint aux lettres que je possde, me met  mme
d'tablir devant un tribunal la date exacte de la naissance d'une fille
que mon pre a eue de sa matresse. Ce n'est cependant rien encore. Avec
une ardeur nouvelle, Victor Chupin avait repris ses investigations; il
s'tait mis  dpouiller les registres de mariages de toutes les
paroisses de Paris, et ds la semaine suivante, il dcouvrait 
Notre-Dame-de-Lorette l'acte de mariage de demoiselle Euphrasie Taponnet
et du sieur Frdric de Thaller....

Encore bien qu'elle dt s'attendre  ce nom, la baronne se dressa d'un
bloc, livide, l'oeil hagard....

--C'est faux!... commena-t-elle d'une voix trangle.

Un sourire d'ironique piti effleurait les lvres de Marius.

--Cinq minutes de rflexion vous prouveront qu'il est inutile de nier,
interrompit-il.... Mais attendez: sur le livre des baptmes de cette
mme glise, Victor Chupin a trouv enregistr le baptme d'une fille du
sieur et de la dame de Thaller, d'une fille qui porte les mmes prnoms
que la premire: Euphrasie-Csarine.

Convulsivement, la baronne haussait les paules. Accable par
l'vidence, elle essayait encore de payer d'audace....

--Qu'est-ce que cela prouve?... dit-elle.

--Cela prouve, madame, l'intention bien arrte de substituer un enfant
 l'autre; cela prouve qu'on a impudemment tromp mon pre, lorsqu'on
lui a fait croire que la seconde Csarine tait sa fille, la fille en
faveur de laquelle autrefois il avait dispos de plus de cinq cent mille
francs.... Cela prouve qu'il y a de par le monde une malheureuse que sa
mre, la marquise de Javelle, devenue la baronne de Thaller, a lchement
abandonne....

perdue de colre et de peur:

--Vous en avez menti! s'cria la baronne.

M. de Trgars s'inclina.

--La preuve que je dis vrai, fit-il froidement, je la trouverai 
Louveciennes, et  l'_Htel des Folies_, boulevard du Temple,  Paris.

La nuit venait: un valet de pied entra, apportant des lampes qu'il posa
sur la chemine.

En tout, il ne resta pas une minute dans le petit salon bouton d'or,
mais cette minute suffit  la baronne de Thaller pour ressaisir son
sang-froid et rassembler ses ides.

Lorsque le valet se retira, elle avait pris un parti, avec cette
promptitude des gens accoutums aux situations extrmes; elle renonait
 discuter.

Se rapprochant de M. de Trgars:

--Assez d'allusions comme cela, reprit-elle, parlons-nous franc et en
face. Que voulez-vous?

Mais le changement tait trop brusque pour n'veiller pas les dfiances
de Marius.

--J'exige beaucoup de choses, rpondit-il.

--Encore faut-il spcifier.

--Eh bien! je rclame d'abord les cinq cent mille francs dont mon pre
avait dispos en faveur de sa fille, de la fille que vous avez
abandonne....

--Et ensuite?

--Je veux de plus la fortune de mon pre et la mienne, cette fortune
dont M. de Thaller, avec votre assistance, nous a dpouills....

--Est-ce au moins tout?

M. de Trgars secoua la tte.

--Ce n'est rien encore, rpondit-il.

--Oh!...

--Il nous reste  nous occuper des affaires de Vincent Favoral.

Un avou qui dbat les intrts d'un client dont il se soucie peu, n'est
ni plus calme ni plus froid que ne l'tait en ce moment Mme de Thaller.

--Les affaires du caissier de mon mari me regardent donc? fit-elle avec
une nuance d'ironie.

--Beaucoup, oui, madame.

--Je suis bien aise de l'apprendre.

--Moi, je le sais de source certaine, parce qu'en revenant de
Louveciennes, je me suis rendu rue du Cirque, o j'ai parl  une
demoiselle Zlie Cadelle.

Il pensait qu' ce nom la baronne aurait au moins un tressaillement.
Point. D'un air de profonde surprise:

--Rue du Cirque, rpta-t-elle, comme si elle et fait un prodigieux
effort de mmoire, rue du Cirque!... Zlie Cadelle!... Dcidment, je ne
comprends pas.

Mais au coup d'oeil que lui jeta M. de Trgars, elle dut comprendre
qu'elle ne lui arracherait pas aisment les dtails qu'il s'tait promis
de taire.

--Je crois au contraire, pronona-t-il, que vous comprenez
admirablement.

--Si vous y tenez, soit! Que demandez-vous pour Favoral....

--Je demande, non pour Favoral, mais pour les actionnaires, impudemment
dups, les douze millions qui manquent  la caisse du _Crdit mutuel_.

Mme de Thaller clata de rire.

--Rien que cela? fit-elle.

--Oui, rien que cela.

--Eh bien! mais il me semble que c'est  M. Favoral qu'il faut prsenter
vos rclamations. Vous avez le droit de courir aprs.

--C'est inutile....

--Cependant....

--Par la raison que ce n'est pas lui, le pauvre fou, qui a emport les
millions....

--Qui donc les a?

--M. le baron de Thaller, sans doute.

De cet accent de piti qu'on prend pour rpondre  une proposition
absurde:

--Vous tes fou, mon pauvre marquis, dit Mme de Thaller.

--Vous ne le pensez pas.

--Si c'tait mon dernier mot, cependant?

Il arrta sur elle un regard o elle put lire une dtermination
irrvocable, et lentement:

--J'ai horreur du scandale, rpondit-il, et, comme vous le voyez, je
cherche  tout arranger sans bruit, sous le manteau de la chemine,
entre nous. Mais si je n'obtiens rien ainsi, je m'adresserai aux
tribunaux.

--Et des preuves?

--Soyez tranquille, j'en puis fournir  toutes mes allgations.

Nonchalamment la baronne s'tait allonge sur un fauteuil.

--Peut-on les connatre? demanda-t-elle.

Cette imperturbable assurance de Mme de Thaller finissait par inquiter
Marius. Qu'esprait-elle? Entrevoyait-elle donc une issue  une
situation en apparence si dsespre?

Rsolu  lui prouver qu'elle tait perdue et qu'elle n'avait plus qu'
se rendre:

--Oh! je sais, madame, reprit-il, que vos prcautions sont bien prises.
Mais quand la Providence s'en mle, voyez-vous, la prudence humaine est
bien peu de chose. Voyez plutt ce qui arrive, pour votre premire
fille, celle que vous avez eue quand vous n'tiez encore que la marquise
de Javelle.

L'ayant abandonne avec des marachers de Louveciennes, auxquels vous
aviez eu la prvoyance de ne pas donner votre nom, vous pensiez en tre
 tout jamais dbarrasse, et lorsque mon pre vous retrouvait, aprs
des annes de sparation, c'est sans l'ombre d'un soupon qu'il
acceptait comme sienne Mlle Csarine.... Mais voil qu'un jour, prs de
la porte Saint-Martin, votre voiture renverse une pauvre servante, qui
s'en allait dans Paris en qute d'une place qui lui donnt du pain... et
il se trouve que cette malheureuse est votre premire fille, celle 
laquelle mon pre, sur vos instances, avait assur un capital de cinq
cent mille francs. Vous en tes-vous doute sur le moment?

Je ne crois pas, car trs-certainement, en ce cas, vous n'eussiez pas
laiss votre adresse  un des sergents de ville tmoins de l'accident.
Mais  quelques jours de l, cette malheureuse vous ayant adress de
l'hpital, o on l'avait transporte, une touchante supplique o elle
vous racontait toute son histoire, vous n'avez plus eu de doutes. En ne
rpondant pas, vous espriez que tout serait dit. Non. A quelques mois
de l, elle se prsentait ici, l'infortune, M. de Thaller l'apercevait,
il la devinait sous ses haillons,  sa ressemblance avec moi, et
aussitt, dans son trouble, il lui donnait tout l'argent qu'il avait sur
lui et recommandait  ses laquais de la chasser, si jamais elle se
prsentait.

Mais de cet instant, c'en tait fait de votre scurit, madame, et de
celle de M. de Thaller. Vous compreniez qu'il suffisait d'un hasard pour
que cette malheureuse dcouvrt qui elle tait et se dresst
soudainement, rclamant sa fortune. Aussi, pour la faire disparatre,
avez-vous tent l'impossible. C'est un homme  vous, que vous lui
dpchez d'abord, et qui essaye de l'entraner  New-York. Vous vous
disiez: Quand elle sera en Amrique, elle n'en reviendra pas.
Malheureusement pour votre tranquillit, les promesses les plus
blouissantes ne la dcident pas  quitter Paris.

Vous cherchez autre chose alors, et l'ide vous vient de la signaler 
la prfecture de police, au bureau des moeurs, esprant ainsi la pousser
 l'abme et qu'elle roulera si bas que ce sera comme si elle tait
morte. On l'arrte, en effet, et elle serait perdue, sans un honnte
homme, un officier de paix, qui prend en piti sa jeunesse, qui s'assure
qu'elle a t misrablement calomnie et qui la sauve. C'est une
tentative avorte. Et comme il est des pentes fatales, et sur lesquelles
il est impossible de se retenir, vous finissez par mettre un couteau aux
mains d'un vil assassin, que vous envoyez, de nuit, au coin d'une ruelle
dserte, attendre votre fille. Cette fois encore, elle est
miraculeusement prserve.

Allez-vous pardonner? Non. Au lendemain de la Commune, vous la dnoncez;
on la jette avec d'immondes ptroleuses dans les prisons de Versailles,
et sans un ami dvou, elle serait en Caldonie,  cette heure, ou au
fond de quelque prison centrale....

Il s'arrta, attendant une rponse, une protestation.

Et Mme de Thaller se taisant:

--Vous me regardez, madame, reprit-il, et vous vous demandez comment
j'ai pu dcouvrir tout cela. Un mot vous l'expliquera. L'officier de
paix qui a sauv votre fille et qui depuis a veill sur elle, est celui
prcisment auquel il m'a t donn de rendre un service autrefois. En
compltant les uns par les autres nos renseignements, nous sommes
arrivs jusqu' la vrit, jusqu' vous, madame.... Reconnaissez-vous
maintenant que j'ai plus de preuves qu'il n'en faut pour m'adresser  la
justice?...

Qu'elle le reconnt ou non, elle ne daigna pas discuter.

--Aprs? fit-elle froidement.

Mais M. de Trgars tait trop sur ses gardes pour s'exposer, en
continuant de la sorte,  livrer le secret de ses desseins.

Et d'ailleurs, s'il tait absolument fix quant aux manoeuvres employes
pour dpouiller son pre, il n'en tait encore qu'aux prsomptions pour
ce qui concernait Vincent Favoral.

--Permettez-moi de n'ajouter plus un mot, madame, rpondit Marius. Je
vous en ai dit assez pour vous mettre  mme de juger de la valeur de
mes armes....

Elle dut sentir qu'elle ne le ferait pas changer d'avis, car elle se
leva.

--Il suffit, pronona-t-elle. Je vais rflchir, et, demain, je vous
rendrai une rponse....

Elle se disposait  sortir, mais vivement M. de Trgars se jeta entre
elle et la porte.

--Excusez-moi, dit-il; mais ce n'est pas demain qu'il me faut une
rponse, c'est ce soir,  l'instant....

Ah!... si elle et pu l'anantir d'un regard.

--Mais c'est de la violence! fit-elle d'une voix qui trahissait
l'incroyable effort qu'elle faisait pour se matriser....

--Elle m'est impose par les circonstances, madame....

--Vous seriez moins exigeant, si mon mari tait l....

Il devait tre  porte d'entendre, car brusquement la porte s'ouvrit et
il parut sur le seuil.

Il est des gens pour lesquels l'imprvu ne compte pas, que nul vnement
ne saurait dconcerter. Ayant tout risqu, ils s'attendent  tout.

Tel tait le baron de Thaller.

D'un coup d'oeil sagace, il examina sa femme et M. de Trgars, et d'un
ton de cordiale bonhomie:

--On n'est donc pas d'accord, ici! fit-il.

--Heureusement te voil! s'cria la baronne.

--Qu'y a-t-il donc?

--Il y a que M. de Trgars abuse odieusement de certaines misres de
notre pass....

M. de Thaller riait.

--Voil bien l'exagration des femmes! dit-il.

Et tendant la main  Marius:

--Je vais faire votre paix, mon cher marquis, ajouta-t-il, c'est dans
mes attributions de mari....

Mais, au lieu de prendre cette main qui lui tait tendue, M. de Trgars
recula.

--Il n'est plus de paix possible, monsieur, je suis un ennemi....

Si la stupeur de M. de Thaller n'tait pas relle, elle tait
merveilleusement joue.

--Un ennemi! rpta-t-il.

--Oui, interrompit la baronne, et il faut que je te parle  l'instant,
Frdric. Viens, M. de Trgars t'attendra....

Et elle entrana son mari dans la pice voisine, non sans adresser 
Marius un regard o tincelait la haine triomphante.

Rest seul, M. de Trgars s'assit.

Loin de le contrarier, cette soudaine intervention du directeur du
_Crdit mutuel_ lui paraissait un coup de fortune. Elle lui pargnait
une explication plus pnible encore que la premire, et ce supplice
d'avoir  confondre un misrable en lui prouvant son infamie.

--Et d'ailleurs, pensait-il, quand le mari et la femme se seront
consults, ils reconnatront qu'il n'y a pas  lutter et que mieux vaut
se rendre.

La dlibration fut courte.

Dix minutes ne s'taient pas coules quand M. de Thaller reparut, seul.
Il tait ple, et son visage exprimait bien cette douleur de l'honnte
homme qui reconnat trop tard qu'il a mal plac sa confiance.

--Ma femme m'a tout dit! monsieur, commena-t-il....

M. de Trgars s'tait lev.

--Eh bien? interrogea-t-il.

--Vous me voyez navr. Ah! monsieur le marquis, devais-je m'attendre 
cela de vous? Comment imaginer qu'un jour viendrait o vous regreteriez
votre conduite si noble et si dsintresse lors de la mort de votre
pre? C'est cette conduite cependant qui vous avait valu mon estime. Car
je vous estimais, monsieur, et beaucoup, et il me semble vous l'avoir
prouv lorsque M. Marcolet vous prsenta chez moi. Rappelez-vous
l'accueil que je vous fis et mon empressement  vous ouvrir ma maison
et  vous faire asseoir  ma table! C'est que je savais combien votre
situation tait prcaire, depuis l'abandon que vous aviez fait de tous
vos biens. C'est que ds lors je cherchais un moyen de rparer
l'injustice de la fortune  votre gard....

Dcidment, M. de Thaller se posait en bienfaiteur mconnu, et pour bien
peu il et accus Marius de la plus noire ingratitude.

Toujours du mme ton paterne:

--Ce moyen, poursuivit-il, je l'avais trouv: c'tait de vous donner ma
fille, avec une dot assez ronde pour vous permettre de porter
brillamment votre nom. Et je pensais que vous aviez pntr mes
intentions. Et je me rjouissais en constatant que ma fille n'tait pas
insensible  vos assiduits....

Il tait hardi de parler des assiduits de Marius qui, de tout temps,
s'tait tudi  garder prs de Mlle Csarine une rserve glace.

--Ainsi donc, continuait le baron, j'avais le droit de vous croire et je
vous croyais mon ami. Et c'est vous cependant qui, au lendemain du
malheur qui me frappe, essayez de me porter le coup de grce. C'est vous
qui voudriez m'craser sous des calomnies ramasses au ruisseau....

D'un geste, M. de Trgars l'arrta.

--Pour que vous prononciez ce mot de calomnie, il faut que Mme de
Thaller ne vous ait pas rapport exactement mes paroles....

--Elle me les a rapportes sans y rien changer.

--C'est qu'alors elle ne vous a pas dit la valeur des preuves que j'ai
entre les mains....

Le baron persistait, et dit Mlle Csarine,  la faire 
l'attendrissement.

--Il n'est gure de famille, reprit-il, o il ne se trouve quelqu'un de
ces secrets douloureux qu'on s'efforce de drober  la mchancet du
monde. Il en est un, dans la mienne: oui, c'est vrai, ma femme avant
notre mariage avait eu une fille que la misre l'avait force
d'abandonner.... Depuis, tout ce qui est humainement possible, nous
l'avons fait pour retrouver cette enfant, mais nos efforts sont demeurs
striles. C'est un grand malheur et qui a pes sur toute notre vie, ce
n'est pas un crime. Si pourtant vous croyez qu'il soit de votre intrt
de divulguer notre secret et de dshonorer une femme, libre  vous, je
ne puis vous en empcher. Mais je vous le dclare, ce fait est tout ce
qu'il y a de rel parmi vos accusations. Votre pre, dites-vous, a t
dup et dpouill. De qui vous est venue cette ide?

De Marcolet, sans doute, un homme tar, devenu mon ennemi mortel depuis
le jour o, jouant au fin avec moi, il ne s'est pas trouv le plus fin?
De Costeclar, peut-tre, qui ne me pardonne pas de lui avoir refus ma
fille et qui me hait parce que je sais qu'il a fait des faux, autrefois,
et qu'il serait au bagne sans l'excessive indulgence de votre pre? Eh
bien! Costeclar et Marcolet vous ont tromp. Si le marquis de Trgars
s'est ruin, c'est qu'il avait entrepris un mtier qu'il ignorait, et
qu'il a spcul  tort et  travers. On perd trs-vite une fortune sans
que les voleurs y soient pour rien.

Quant  prtendre que j'ai profit des dtournements de mon caissier,
c'est inepte, et il ne peut y avoir  le soutenir que Jottras et
Saint-Pavin, deux mauvais drles que dix fois j'ai eu l'occasion
d'envoyer en police correctionnelle et qui taient les complices de
Favoral. La justice d'ailleurs est saisie de l'affaire, et je prouverai
au grand jour de l'audience, comme je l'ai prouv dans le cabinet du
juge d'instruction, que pour sauver le _Crdit mutuel_, j'ai sacrifi
plus de la moiti de ma fortune....

Impatient par ce plaidoyer dont le but manifeste tait de l'amener 
discuter et  se dcouvrir:

--Concluez, monsieur, interrompit durement M. de Trgars.

Toujours du mme ton placide:

--Conclure est ais, rpondit le baron. Vous allez, m'a dit ma femme,
pouser une jeune fille que vous aimez, la fille de mon ancien caissier,
qui est d'une exquise beaut, mais qui n'a pas le sou.... Il lui
faudrait une dot....

--Monsieur!...

--Jouons cartes sur table. Je suis dans une passe difficile. Vous savez
ma situation et vous voulez l'exploiter.... Eh bien! nous pouvons nous
entendre.... Que diriez-vous si je donnais  Mlle Gilberte la dot que
je destinais  ma fille....

Tout le sang de M. de Trgars lui sauta  la face.

--Ah! plus un mot! s'cria-t-il avec un geste d'une violence inoue.

Mais se matrisant presque aussitt:

--Je veux, ajouta-t-il, la fortune de mon pre; je veux que vous
remettiez dans la caisse du _Crdit mutuel_ les douze millions qui y ont
t vols....

--Sinon?

--Je m'adresserai  la justice.

Ils restrent un moment face  face, les yeux dans les yeux, puis:

--Avez-vous rflchi? demanda M. de Trgars.

Sans souponner peut-tre que son offre tait une nouvelle injure:

--J'irai jusqu' quinze cent mille francs, rpondit M. de Thaller..., et
je paie comptant.

--C'est votre dernier mot?

--Oui.

--Si je porte plainte, avec les preuves que je puis fournir, vous tes
perdu....

--C'est ce que nous verrons.

Insister et t puril.

--Soit nous verrons! dit M. de Trgars.

Et il sortit, et en remontant dans son fiacre qui l'attendait  la porte
de l'htel, il se demandait d'o pouvait venir l'assurance du baron de
Thaller, et s'il ne s'tait pas tromp dans ses conjectures....

Il allait tre huit heures, et Maxence, Mme Favoral et Mlle Gilberte
devaient l'attendre avec une fivreuse impatience; mais il n'avait rien
pris depuis le matin, il se fit arrter devant un des restaurants du
boulevard.

Il venait de se faire servir  dner, quand  la table voisine vint
s'asseoir un homme d'un certain ge dj, mais alerte et vigoureux
encore,  tournure militaire, portant moustache et la boutonnire
pavoise d'ordres multicolores.

En moins d'un quart d'heure M. de Trgars eut expdi un potage et une
tranche de boeuf, et il se htait de sortir, lorsque son pied, sans
qu'il pt s'expliquer comment, heurta le pied du dneur son voisin.

Bien persuad que la faute ne venait pas de lui, il s'empressa nanmoins
de s'excuser, mais le dneur se mit  se fcher tout rouge, et si haut
que tout le monde se retournait....

Si agac qu'il ft, Marius renouvela ses excuses....

Mais l'autre, pareil  ces poltrons qui croient avoir trouv plus
poltron qu'eux, s'tait dress et se rpandait en injures grossires.

M. de Trgars levait le bras pour lui infliger la correction mrite,
lorsque soudain se reprsenta  son esprit la scne du grand salon de
l'htel de Thaller. Il revit, comme dans la glace, l'homme de mauvaise
mine coutant d'un air inquiet les propositions de Mme de Thaller et se
mettant ensuite  crire....

--C'est cela! s'cria-t-il, clair par une foule de circonstances, qui,
sur le moment, lui avaient chapp.

Et sans plus rflchir, saisissant son adversaire  la gorge, il le
renversa, les reins sur la table, le maintenant du genou.

--Je suis sr qu'il a la lettre sur lui, disait-il aux gens qui
l'entouraient.

Et en effet, de la poche de ct du misrable, il tira une lettre qu'il
dplia et qu'il se mit  lire  haute voix:

Je vous attends, mon cher commandant; arrivez vite, car la chose
presse. Il s'agit de faire tenir tranquille un monsieur gnant, ce sera
pour vous l'affaire d'un coup d'pe, et pour nous l'occasion de
partager une somme assez ronde...

--Et voil pourquoi il me provoquait, ajouta M. de Trgars.

Deux garons s'taient empars du misrable, qui se dbattait
furieusement; et on parlait de le livrer aux sergents de ville....

--A quoi bon!... fit Marius, j'ai sa lettre, cela suffit, la police
saura bien o le prendre....

Et l'homme ayant t lch, M. de Trgars regagna son fiacre:

--Rue Saint-Gilles, commanda-t-il au cocher, et bon train s'il se
peut!...




X


Rue Saint-Gilles, les heures se tranaient lentes et mornes....

Aprs le dpart de Maxence courant au rendez-vous de M. de Trgars, Mme
Favoral et sa fille taient restes seules avec M. Chapelain et avaient
eu  subir le flot de sa colre et de ses interminables dolances.

C'tait certes un homme excellent que l'ancien avou, et trop juste pour
faire retomber sur Mlle Gilberte et sa mre la responsabilit des actes
de Vincent Favoral. Il ne mentait pas lorsqu'il leur affirmait avoir
pour elles une affection sincre et qu'elles pouvaient compter sur son
dvouement. Mais il perdait cent soixante mille francs, et quand on perd
une si grosse somme on est de mchante humeur et peu dispos 
l'optimisme.

Le plus cruel ennemi des pauvres femmes les et moins impitoyablement
tortures que cet ami dvou.

Il ne leur pargna pas un dtail attristant de cette runion de la rue
du Quatre-Septembre d'o il sortait. Il leur exagrait l'assurance
superbe du directeur du _Crdit mutuel_, et la bnignit confiante des
actionnaires.

--Ce baron de Thaller, leur disait-il, est bien le plus impudent drle
et le plus habile gredin que j'aie vu en ma vie. Il s'en tirera, vous
verrez, les chausses nettes et les poches pleines. Qu'il ait ou non des
complices, Vincent sera le bouc missaire, il faut en faire notre
deuil....

Son intention formelle tait de consoler Mme Favoral et Mlle Gilberte.
Il et jur de les dsesprer qu'il ne s'y ft pas pris autrement.

--Pauvres femmes! ajoutait-il, qu'allez-vous devenir! Maxence est un bon
et loyal garon, j'en suis sr, mais si faible, si tourdi, si avide de
plaisir!... Il a dj bien du mal  se tirer seul d'affaire. De quel
secours vous sera-t-il?

Puis venaient les conseils:

Mme Favoral, dclarait-il, ne devait pas hsiter  demander une
sparation que le tribunal lui accorderait certainement. Faute de cette
prcaution, elle resterait toute sa vie sous le coup des dettes de son
mari, et incessamment expose aux avanies des cranciers.

Et toujours son refrain tait:

--Qui jamais se ft attendu  cela de Vincent!... Un ami de vingt
ans!... Cent soixante mille francs! A qui se fier dsormais!

De grosses larmes roulaient silencieusement le long des joues fltries
de Mme Favoral.

Mais Mlle Gilberte tait de celles pour qui la piti d'autrui est le
pire malheur et la plus poignante souffrance.

Vingt fois elle fut sur le point de s'crier:

--Rservez votre compassion, monsieur, nous ne sommes ni si  plaindre
ni si abandonnes que vous le pensez.... Notre malheur nous a rvl un
ami vritable, qui ne parle pas, lui, qui agit....

Enfin, comme midi sonnait, M. Chapelain se retira, en annonant qu'il
reviendrait le lendemain savoir des nouvelles et apporter encore des
consolations.

--Enfin, Dieu merci! nous voil seules! dit Mlle Gilberte  sa mre.

Elles n'eurent pas la paix pour cela.

Si grand qu'et t le bruit du dsastre de Vincent Favoral, il n'avait
pas veill sur le coup tous les gens qui lui avaient confi leurs
conomies. Tant que dura le jour il y eut, pendus  la sonnette, des
cranciers prvenus tardivement.

Ils entraient, malgr la servante, rouges de colre, promenant de tous
cts des regards avides, comme s'ils eussent cherch un gage 
emporter.

Tous voulaient voir M. Favoral, prtendant qu'il devait tre cach
quelque part dans la maison, qu'ils le savaient de source sre, et en se
retirant, ils profraient des injures grossires et toutes sortes de
menaces.

Puis le papier timbr pleuvait.

La vieille portire, qui ne se ft pas drange pour une lettre presse,
retrouvait ses jambes de vingt ans pour monter les sommations que les
huissiers apportaient par trois et quatre  l'heure.

Mme Favoral en perdait tout courage:

--Quelle honte!... gmissait-elle. Sera-ce donc toujours ainsi
dsormais!

Et elle s'puisait en conjectures inutiles sur les causes de la
catastrophe, cherchant dans le pass les indices qui eussent d la
prvenir et qu'elle n'avait pas discerns.

Car elle tait superstitieuse, comme toutes les mes faibles dont le
malheur a bris les ressorts et qui jamais n'ont essay de ragir contre
la destine.

Elle rappelait que le mois d'avril lui avait de tout temps t funeste,
et que c'tait toujours un samedi qu'elle avait eu ses grands sujets
d'affliction.

C'tait un samedi qu'elle avait perdu sa mre, un samedi qu'elle avait
t marie, un samedi qu'elle avait vu M. de Thaller pour la premire
fois et que Vincent Favoral tait entr au _Crdit mutuel_....

Tels taient l'affaissement de son esprit et le dsordre de sa pense,
qu'elle ne savait plus qu'esprer ni que craindre, et que d'une minute 
l'autre elle souhaitait les choses les plus contradictoires.

Elle et voulu savoir son mari en sret  l'tranger, et cependant elle
se ft estime moins malheureuse si elle l'et su cach prs d'elle,
dans Paris. Il avait eu bien raison, disait-elle, de s'enfuir, et
nanmoins elle en tait  envier le sort de ces pauvres femmes dont le
mari est  Mazas et qui obtiennent la permission de le visiter plusieurs
fois la semaine.

Et obstinment les mmes questions lui revenaient aux lvres:

--O est-il en ce moment? que fait-il?  quoi pense-t-il? Comment a-t-il
l'affreux courage de nous laisser sans nouvelles? Est-il possible que ce
soit une femme qui l'ait pouss  l'abme?... Et si oui, quelle est
cette femme?...

Bien autres taient les penses de Mlle Gilberte....

Le grand malheur qui atteignait sa famille venait d'amener la brusque
ralisation de ses esprances. La catastrophe de son pre lui avait
donn l'occasion d'prouver l'homme qu'elle aimait et de le trouver
suprieur  ce qu'elle et oser rver. Le nom de Favoral tait  jamais
fltri, mais elle allait tre la femme de Marius, la marquise de
Trgars....

Et dans la candeur de son honntet, elle s'accusait de ne pas prendre
assez de part  la douleur de sa mre, et elle s'indignait de sentir au
dedans d'elle-mme des tressaillements de joie....

--O est Maxence, demandait cependant Mme Favoral, o est M. de
Trgars? Comment ne nous ont-ils rien dit de leurs dmarches....

--Ils rentreront sans doute pour dner, rpondait Mlle Gilberte.

C'tait si bien sa conviction, qu'elle avait donn des ordres  la
servante pour que le dner ft un peu meilleur que de coutume, et tout
ce qu'elle avait de sang lui affluait au coeur  l'ide qu'elle allait
tre bientt assise prs de Marius, entre sa mre et son frre.

Vers six heures, un violent coup de sonnette retentit.

--C'est lui! fit la jeune fille, en se levant toute palpitante.

Non. C'tait encore la portire. Elle apportait, cette fois, une
assignation qui enjoignait  Mme Favoral, sous les peines dictes par
la loi, d'avoir  se prsenter le lendemain,  une heure prcise, devant
le juge d'instruction Barban d'Avranchel, en son cabinet, au
Palais-de-Justice.

La pauvre femme faillit se trouver mal.

--Vincent serait-il arrt? balbutia-t-elle.

Et tout de suite:

--Que veut de moi ce juge? ajouta-t-elle. Il devrait tre dfendu
d'appeler en tmoignage une femme contre son mari, des enfants contre
leur pre....

--M. de Trgars te dira comment rpondre, maman, fit Mlle Gilberte.

Mais sept heures sonnrent, puis huit heures, ni M. de Trgars, ni
Maxence ne paraissaient.

L'inquitude s'emparait de la mre et de la fille, quand enfin, un peu
avant neuf heures, elles entendirent des pas dans l'antichambre.

Marius de Trgars parut presque aussitt.

Il tait ple, et son visage portait les traces des crasantes fatigues
de la journe, des soucis qui l'agitaient et des rflexions que lui
avait inspires la provocation dont il avait failli tre dupe l'instant
d'avant.

--Maxence n'est pas ici? demanda-t-il tout d'abord.

--Nous ne l'avons pas vu, rpondit Mlle Gilberte.

Il parut si surpris que Mme Favoral, pouvante, se dressa.

--Qu'est-ce encore, mon Dieu! s'cria-t-elle.

--Rien, madame, dit M. de Trgars, rien qui doive vous inquiter. Forc
il y a une couple d'heures de me sparer de Maxence, je lui avais donn
rendez-vous ici.... S'il n'y est pas, c'est qu'il aura t retenu... je
sais o, et je vous demande la permission d'y courir....

Il sortit, en effet, mais Mlle Gilberte le suivit dans l'antichambre,
et lui prenant la main:

--Que vous tes bon, commena-t-elle, et comment vous remercier
jamais....

Il l'arrta:

--Oh! vous ne me devez pas de remercments, ma bien-aime, car il y a
dans mon fait plus d'gosme que vous ne croyez. C'est ma cause encore
plus que la vtre que je dfends.... Du reste, tout va bien, ayez
confiance!...

Et sans vouloir s'expliquer davantage, il reprit sa course.

C'est qu'en effet il croyait bien savoir o retrouver Maxence. Il ne
doutait pas que Maxence en le quittant n'et couru  l'_Htel des
Folies_, rendre compte  Mlle Lucienne des dmarches de la journe. Et
s'il tait contrari qu'il s'y ft attard,  la rflexion il ne s'en
tonnait pas.

C'est donc  l'_Htel des Folies_ qu'il se rendait. Maintenant qu'il
avait dmasqu ses batteries et engag la lutte, il ne lui dplaisait
pas de se trouver en face de Mlle Lucienne.

En moins de cinq minutes il eut atteint le boulevard du Temple.

Devant l'troit couloir des honorables poux Fortin, une douzaine de
badauds stationnaient et causaient le nez en l'air.

M. de Trgars s'avana, prtant l'oreille.

--C'est un pouvantable accident, disait l'un, une si jolie fille, toute
jeune!...

--Moi, dclarait un autre, c'est le cocher que je plains, car enfin, si
cette jolie coquine tait dans cette voiture, c'tait pour son plaisir,
tandis que le pauvre cocher faisait son tat, lui!...

De tout temps le Parisien a t curieux et quelque peu badaud.

Huit jours aprs qu'une femme s'est jete par la fentre, il y a encore
des groupes devant la maison, des gens qui restent des heures, plants
sur leurs jambes, mesurant de l'oeil la hauteur de l'tage, ttant le
pav du bout de leur canne et piloguant sur les circonstances du drame.

M. de Trgars savait cela, mais un pressentiment confus lui serrait le
coeur.

S'adressant  l'un de ces braves bourgeois:

--Avez-vous des dtails? lui demanda-t-il.

Flatt de la confiance:

--Certes, j'en ai, rpondit-il, tant ngociant du quartier.... Je n'ai
pas vu la chose personnellement de mes yeux, mais ma femme l'a vue....
C'tait terrible.... La voiture, une superbe voiture de matre, ma foi!
venait du ct de la Madeleine. Les chevaux taient emports et dj il
y avait eu un malheur, place du Chteau-d'Eau, une vieille femme avait
t renverse.... Tout  coup, tenez, l-bas, en face du magasin de
jouets, qui est le mien, voil que la roue de la voiture accroche la
roue d'un norme camion, et aussitt, patatras! le cocher est jet 
terre et aussi la dame qu'il conduisait, qui est une belle fille qui
demeure dans cet htel....

--Plantant l le complaisant narrateur, M. de Trgars se prcipita dans
l'troit couloir de l'_Htel des Folies_.

Et au moment o il arriva dans la cour, il se trouva en prsence de
Maxence....

Blme, la tte nue, les yeux gars, secou par un horrible tremblement
nerveux, le pauvre garon semblait un fou....

Apercevant M. de Trgars:

--Ah! mon ami, s'cria-t-il, quel malheur!...

--Lucienne?

--Morte, peut-tre.... Le mdecin ne rpond pas d'elle.... Je cours chez
le pharmacien faire excuter une ordonnance....

Il fut interrompu par le commissaire de police dont la bienveillante
protection avait jusqu' ce jour prserv Mlle Lucienne.

Il sortait de la petite pice du rez-de-chausse qui servait aux poux
Fortin de chambre, de bureau et de salle  manger....

A la lueur du bec de gaz qui clairait la cour, il avait reconnu Marius
de Trgars. Il vint  lui, et lui serrant la main:

--Eh bien! fit-il, vous savez....

--Oui.

--C'est ma faute, monsieur le marquis, c'est ma trs-grande faute, car
nous tions prvenus.... Je savais si bien que l'existence de Lucienne
tait menace, j'attendais si positivement une nouvelle tentative, que
chaque fois qu'elle sortait en voiture, c'tait un de mes hommes, revtu
d'une livre de valet de pied, qui montait sur le sige, prs du
cocher.... Aujourd'hui, mon homme avait tant de besogne, que je me suis
dit: Bast, pour une fois!... Vous voyez ce qui en est rsult....

C'est avec un inexprimable tonnement que Maxence coutait. C'est avec
une stupeur profonde qu'il dcouvrait entre Marius et le commissaire
cette intimit srieuse qui rsulte de longues relations, d'une estime
relle et d'esprances communes.

--Ainsi, reprit M. de Trgars, ce n'est pas un accident?

--Non.

--Le cocher a parl, sans doute?

--Non, le misrable a t tu sur le coup....

Et sans attendre une nouvelle question:

--Mais ne restons pas l, reprit le commissaire. Pendant que Maxence va
courir chez le pharmacien, entrons dans le bureau des poux Fortin.

Il ne s'y trouvait que le mari, la femme tant en ce moment prs de
Mlle Lucienne.

--Faites-moi le plaisir d'aller vous promener un quart d'heure, lui dit
le commissaire de police, nous avons  causer, monsieur et moi....

Humblement, sans souffler mot, en homme qui se rend justice et qui a
conscience des gards qui lui sont dus, le sieur Fortin s'esquiva.

Et tout aussitt:

--Il est clair, monsieur le marquis, reprit le commissaire, il est
manifeste qu'un crime a t commis. coutez et jugez:

Je sortais de table, lorsqu'on est venu me prvenir de ce qu'on appelait
l'accident de notre pauvre Lucienne. Sans mme prendre le temps de
changer de vtements, j'accours. La voiture gisait en mille pices sur
la chausse. Deux sergents de ville maintenaient les chevaux dont ils
s'taient rendus matres. Je m'informe: on m'apprend que Lucienne,
releve par Maxence, a pu se traner jusqu' l'_Htel des Folies_, et
que le cocher a t port chez le pharmacien le plus proche. Dsespr
de ma ngligence et tourment de vagues soupons, c'est chez le
pharmacien que je me rends en toute hte. Le cocher tait dans
l'arrire-boutique, tendu sur un matelas.

Sa tte ayant port contre l'angle du trottoir, il avait le crne ouvert
et venait de rendre le dernier soupir. C'tait, en apparence,
l'anantissement de l'espoir que j'avais de m'clairer en interrogeant
cet homme. Cependant, j'ordonne qu'on le fouille. On ne dcouvre sur lui
aucun papier de nature  tablir son identit. Mais dans une des poches
de son pantalon, savez-vous ce qu'on trouve? Vingt billets de banque de
cent francs soigneusement envelopps dans un fragment de journal.

M. de Trgars avait tressailli.

--Quelle rvlation!... murmura-t-il.

Ce n'tait pas aux circonstances actuelles que s'appliquait ce mot.

Mais le commissaire de police devait s'y mprendre.

--Oui, c'tait une rvlation, reprit-il. Pour moi, ces deux mille
francs valaient un aveu; ils ne pouvaient tre que les arrhes d'un
crime. Aussi, sans perdre une minute, je saute dans un fiacre et je me
fais conduire chez Brion. Tout le monde y tait sens dessus dessous, car
on venait d'y ramener les chevaux. J'interroge, et ds les premiers mots
la justesse de mes prsomptions m'est dmontre. Le misrable qui venait
de mourir n'tait pas un cocher de Brion. Voici ce qui tait arriv. A
deux heures, lorsque la voiture commande par M. Van-Klopen avait d
sortir pour venir prendre Lucienne, on avait d envoyer chercher le
cocher et le valet de pied, qui s'taient attards  boire dans un
cabaret voisin, avec un individu qui tait venu les voir dans la
matine. Ils taient un peu avins, mais pas assez pour qu'il ft
imprudent de leur confier des chevaux, et mme on devait croire que le
grand air les dgriserait. Ils taient donc partis, mais ils n'taient
pas alls fort loin, car un de leurs camarades les avait vus arrter la
voiture devant un marchand de vins et y rejoindre ce mme individu avec
lequel ils avaient ribot toute la matine....

--Et qui n'tait autre que l'homme qui est mort?

--Attendez. Ces renseignements obtenus, je me fais indiquer le marchand
de vins, j'y cours et je demande le cocher et le valet de pied de Brion.
Ils y taient encore, et on me les montre, dans un cabinet particulier,
tendus  terre et dormant.... J'essaie de les rveiller, inutile! Je
commande de les arroser largement, peine perdue! Un broc d'eau frache
qu'on leur lance  la face ne leur arrache qu'un grognement
inarticul.... Je devine sur-le-champ ce qu'on leur a fait prendre.
J'envoie chercher un mdecin et je demande au marchand de vins des
explications. C'est son garon et sa femme qui me rpondent. Ils me
racontent que vers deux heures est entr chez eux un homme qui leur a
dit tre un employ de Brion, et qui leur a command de servir trois
verres pour lui et deux camarades qui vont venir.

Ils servent, et l'instant d'aprs, une voiture s'arrte  la porte et un
cocher et un valet de pied en descendent. Ils taient, prtendaient-ils,
trs-presss et ne voulaient qu'avaler une tourne. Ils en avalent trois
coup sur coup, puis ils font venir un litre.... Ils oubliaient
videmment leurs chevaux qu'ils avaient donn  tenir au commissionnaire
du coin. Bientt l'homme propose une partie. Les autres acceptent, et
les voil installs dans le cabinet, tapant du poing sur la table pour
demander du vin bouch. La partie dura bien vingt minutes. Au bout de ce
temps, l'homme qui s'est prsent le premier reparat, l'air
trs-contrari, disant que c'est bien dsagrable, ce qui arrive, que
ses camarades sont ivres-morts, qu'ils vont manquer leur service et que
le patron, qui tient  contenter ses pratiques, les chassera
certainement. Bien qu'il et bu autant et mme plus que les autres, il
avait tout son sang-froid. Aprs avoir rflchi un moment:

--Il me vient une ide, fait-il.... Entre amis on doit s'entr'aider,
n'est-ce pas?... Je vais prendre la livre du cocher et conduire  sa
place.... Justement je connais la pratique qu'il allait chercher, c'est
une vieille dame trs-bonne, et je lui conterai un mensonge pour
expliquer l'absence du valet de pied...

Persuads qu'ils ont affaire  un employ de Brion, la femme du marchand
de vins et son garon ne trouvent rien  redire  ce beau projet.

Le bandit revt la livre du cocher endormi, monte sur le sige  sa
place et part aprs avoir dit qu'il reviendra prendre ses camarades ds
que son service sera fini, que sans doute  ce moment ils seront
dgriss.

M. de Trgars connaissait assez le savoir-faire du commissaire de police
pour ne pas s'tonner de sa promptitude  obtenir des renseignements
prcis.

Dj il poursuivait:

--Juste comme je terminais mon interrogatoire, le mdecin arrive. Je lui
montre mes ivrognes, et immdiatement il reconnat que j'ai devin juste
et que ces hommes ont t endormis avec un de ces narcotiques dont se
servent certains voleurs pour dpouiller leurs victimes. Une potion
qu'il leur administre, en leur desserrant les dents avec une lame de
couteau, les tire de leur lthargie. Ils ouvrent les yeux et bientt
sont en tat de rpondre  mes questions. Ils sont furieux du tour qui
leur a t jou, mais ils ne connaissent pas l'homme. Ils l'ont vu, me
jurent-ils, pour la premire fois le matin mme, et ils ignorent jusqu'
son nom....

Il n'tait plus de doute possible aprs de si compltes explications.

Le commissaire de police avait bien vu et il le prouvait.

Ce n'tait pas d'un vulgaire accident que venait d'tre victime Mlle
Lucienne, mais d'un crime laborieusement conu et excut avec une
audace inoue, d'un de ces crimes comme il ne s'en commet que trop, dont
les combinaisons, neuf fois sur dix, cartent jusqu'au soupon et
djouent tous les efforts de la justice humaine.

Comment les choses s'taient passes, M. de Trgars dsormais le
discernait aussi clairement que s'il lui et t donn de recueillir
l'aveu des coupables.

Un homme s'tait trouv pour excuter ce prilleux programme:

Lancer des chevaux  fond de train, jusqu' les faire s'emporter, et
accrocher quelque lourde charrette.

Le misrable jouait sa vie,  ce jeu, la lgre voiture devant
infailliblement tre brise en mille pices. Mais il avait d compter
sur son adresse et son sang-froid pour viter le choc, pour sauter 
terre sain et sauf, pendant que Mlle Lucienne, lance sur le pav,
serait probablement tue sur le coup....

L'vnement avait tromp ses calculs, et il avait t victime de sa
sclratesse, mais sa mort tait un malheur.

--Car maintenant, reprit le commissaire de police, voil rompu entre nos
mains le fil qui infailliblement nous et conduit  la vrit. Qui a
command et pay le crime? Nous le savons, puisque nous savons  qui le
crime profite. Cela ne nous suffit pas: il faut  la justice plus que
des preuves morales. Vivant, ce bandit et parl. Sa mort assure
l'impunit des misrables dont il n'tait que l'instrument.

--Peut-tre! dit M. de Trgars.

Et ce disant, il sortait de sa poche et montrait le billet trouv dans
le portefeuille de Vincent Favoral, ce billet si obscur la veille, et 
cette heure si terriblement clair:

Je ne conois rien  votre ngligence. Il faudrait en finir avec
l'affaire Van-Klopen... l est le danger...

Le commissaire de police n'y jeta qu'un coup d'oeil, et rpondant aux
objections de sa vieille exprience, bien plus qu'il ne s'adressait  M.
de Trgars:

--On ne saurait le contester, murmura-t-il, c'est au crime d'aujourd'hui
qu'ont trait ces recommandations si pressantes; et adresses  Vincent
Favoral, elles attestent sa complicit. C'est lui qui s'tait charg
d'en finir avec l'affaire Van-Klopen, c'est--dire avec Lucienne. C'est
lui, j'en mettrais la main au feu, qui avait trait avec le faux cocher.

Il demeura plus d'une minute plong dans ses rflexions, puis:

--Mais qui adressait ces recommandations  Vincent Favoral? reprit-il.
Le savez-vous, monsieur le marquis?...

Ils se regardaient, et le mme nom leur montait aux lvres:

--La baronne de Thaller....

Ce nom, cependant, ils ne le prononcrent pas....

Le commissaire de police s'tait rapproch du bec de gaz qui clairait
le bureau des poux Fortin, et chaussant ses lunettes, il examinait le
billet avec la plus mticuleuse attention, tudiant le grain et la
transparence du papier, l'encre, les caractres....

Et  la fin:

--Ce billet, dclara-t-il, ne saurait constituer une preuve manifeste,
matrielle, telle qu'il nous la faut pour obtenir, d'un juge
d'instruction, un mandat d'amener....

Et Marius se rcriant:

--Ce billet, insista-t-il, est crit de la main gauche, avec de l'encre
ordinaire, sur du papier colier, tel qu'il s'en trouve partout.... Or,
toutes les critures de la main gauche se ressemblent.... Concluez.

Mais M. de Trgars ne se tenait pas pour battu.

--Attendez! interrompit-il.

Et brivement, bien qu'avec la dernire exactitude, il se mit  raconter
sa visite  l'htel de Thaller, son entretien avec Mlle Csarine, avec
la baronne ensuite, et enfin avec le baron.

C'est d'une faon saisissante qu'il retraait la scne qui avait eu lieu
dans le grand salon, entre Mme de Thaller et un homme de mine plus que
suspecte, cette scne dont une glace lui avait livr jusqu'au moindre
dtail....

Le sens en clatait, dsormais, plus clair que le jour.

Cet homme de mine suspecte avait t un des entremetteurs du meurtre, de
l le trouble de la baronne quand il lui avait fait passer sa carte, et
sa prcipitation  le rejoindre. Si elle avait eu un mouvement d'effroi
lorsqu'il lui avait adress la parole, c'est qu'il lui annonait
l'accomplissement du crime. Si elle avait eu ensuite un geste de joie,
c'est qu'il lui apprenait que le cocher avait t tu du mme coup et
qu'elle se trouvait ainsi dbarrasse d'un complice dangereux....

Le commissaire de police hochait la tte.

--Tout cela est probable, murmurait-il, mais ce n'est que probable....

De nouveau M. de Trgars l'arrta.

--Je n'ai pas termin, fit-il.

Et il poursuivit plus vite, disant  quel guet-apens il venait
d'chapper, comment tout  coup, dans un restaurant, il avait t
brutalement provoqu par un inconnu, comment il s'tait prcipit sur
cet abject drle et lui avait arrach une lettre accablante et qui ne
pouvait laisser de doutes sur la mission dont il s'tait charg.

Les yeux du commissaire de police tincelaient.

--Cette lettre! s'cria-t-il, cette lettre!...

Et ds qu'il l'eut parcourue:

--Ah! cette fois, reprit-il, je crois que nous l'emportons.... Il
s'agit de faire tenir tranquille un monsieur gnant.... Le marquis de
Trgars, parbleu! qui est sur la bonne piste.... Ce sera pour vous
l'affaire d'un coup d'pe.... Naturellement, les morts ne gnent
personne.... Ce sera pour nous l'occasion de partager une somme assez
ronde... Honnte commerce, en vrit!...

L'excellent homme se frottait les mains  s'enlever l'piderme.

--Enfin, nous tenons un fait positif, continuait-il, une base o asseoir
nos accusations.... Soyez tranquille: cette lettre va nous livrer le
gredin qui vous a provoqu, qui nous livrera l'entremetteur, qui ne
manquera pas de nous livrer la baronne de Thaller.... Lucienne sera
venge!... Si avec cela nous pouvions mettre la main sur Vincent
Favoral!... Mais bast! on finira bien par le dnicher. J'ai vu ce tantt
le juge d'instruction charg de l'affaire du _Crdit mutuel_, et sur un
mot de lui, la prfecture a mis en campagne deux gaillards qui ont un
flair suprieur et qui savent leur mtier....

Mais il fut interrompu par Maxence qui rentrait hors d'haleine, tenant 
la main les mdicaments qu'il tait all chercher....

--J'ai cru, dit-il, que ce pharmacien n'en finirait jamais!

Et dsol d'tre rest si longtemps absent, inquiet et press de
remonter:

--Ne voulez-vous pas voir Lucienne? ajouta-t-il, s'adressant  M. de
Trgars bien plus qu'au commissaire de police.

Pour toute rponse, ils le suivirent.

C'tait un pauvre logis que la chambre de Mlle Lucienne, sans autres
meubles qu'un troit lit de fer, une commode boiteuse, quatre chaises de
paille et une petite table. Au lit et aux fentres taient des rideaux
de calicot blanc, dont la bordure, jadis bleue, tait devenue jaune  la
lessive.

Souvent Maxence avait suppli son amie de prendre un logement plus
confortable, toujours elle avait refus.

--Il faut conomiser, rpondait-elle; cette chambre me suffit, et
d'ailleurs j'y suis habitue.

Lorsque M. de Trgars et le commissaire y arrivrent, la matresse de
l'_Htel des Folies_, l'estimable Mme Fortin, tait acroupie devant la
chemine o elle avait allum du feu et o elle surveillait une tisane.

Entendant des pas, elle se dressa, et le doigt sur les lvres:

--Chut! fit-elle, prenez garde de la rveiller!

Prcaution inutile:

--Je ne dors pas, fit Mlle Lucienne d'une voix faible; mais qui donc
est l?

--Moi, rpondit Maxence en s'avanant vers le lit.

Il ne fallait que voir la pauvre jeune fille pour comprendre les
pouvantables angoisses de Maxence. Elle tait plus blanche que le
drap, et la fivre, cette fivre horrible qui suit les graves blessures,
donnait  ses yeux un clat sinistre.

--Vous n'tes pas seul, Maxence, reprit-elle.

--Je suis avec lui, mon enfant, rpondit le commissaire. Je viens vous
demander pardon de vous avoir si mal protge....

D'un geste triste et doux, elle hochait la tte:

--C'est moi qui ai manqu de prudence, interrompit-elle, car
aujourd'hui, en route, il m'avait sembl m'apercevoir de quelque
chose.... J'ai eu peur d'avoir peur pour rien!... Mais bast! ce qui est
arriv ce soir serait quand mme arriv un jour ou l'autre.... Les
misrables qui depuis tant d'annes s'acharnent aprs moi doivent tre
contents.... Ils vont tre dbarrasss de moi....

--Lucienne!... fit douloureusement Maxence.

M. de Trgars,  son tour, s'tait approch.

--Vous vivrez, mademoiselle, pronona-t-il d'une voix mue, vous vivrez
pour apprendre  aimer la vie....

Et comme elle arrtait sur lui ses grands yeux surpris:

--Vous ne me connaissez pas, ajouta-t-il.

Timidement, et comme si elle et dout de la ralit:

--Vous, fit-elle, le marquis de Trgars....

--Oui, mademoiselle... votre frre....

Arbitre des vnements, Marius de Trgars ne se ft, certainement, ni si
vite, ni si compltement dcouvert.

Mais comment demeurer matre de soi, devant ce lit o une pauvre fille
allait mourir peut-tre, sacrifie aux terreurs et aux convoitises de la
misrable qui tait sa mre, mourir  vingt ans, victime du plus lche
et du plus odieux des crimes! Comment se dfendre d'une immense piti, 
la vue de cette infortune qui avait endur tout ce que peut souffrir
une crature humaine, dont la vie n'avait t qu'une lutte douloureuse,
dont le courage s'tait hauss au-dessus de toutes les adversits, et
qui avait su traverser sans une souillure toutes les fanges
parisiennes!...

Marius d'ailleurs n'tait pas de ces hommes qui se dfient de leur
premier mouvement; qui ne s'meuvent qu' bon escient; qui rflchissent
et calculent avant de s'abandonner aux inspirations de leur coeur.

Lucienne tait bien la fille du marquis de Trgars, il en avait acquis
la certitude absolue; il savait que le mme sang coulait dans leurs
veines.... Il le lui dit.

Et il le lui dit surtout parce qu'il la jugeait en danger et qu'il
voulait, si elle venait  mourir, qu'elle et eu du moins cette joie
suprme.

Pauvre Lucienne.... Jamais elle n'avait os rver un tel bonheur. Tout
son sang afflua  ses joues, et d'un accent o vibrait toute son me:

--Ah! maintenant, oui, pronona-t-elle, oui, je voudrais vivre!

Le commissaire de police, lui aussi, tait mu:

--Soyez sans inquitude, mon enfant, dit-il de sa bonne voix, avant
quinze jours vous serez sur pieds; M. de Trgars est un fameux mdecin!

Cependant elle avait essay de se soulever sur ses oreillers, et ce seul
mouvement lui avait arrach un cri de douleur:

--Mon Dieu! que je souffre!

--Voil ce que c'est que de ne pas vous tenir tranquille, ma chrie, fit
la Fortin, d'un ton de gronderie maternelle. Oubliez-vous donc que le
docteur vous a expressment dfendu de bouger?

C'est que c'tait une femme de tte, que l'htesse de l'_Htel des
Folies_, et dont rien n'tait capable d'altrer l'admirable sang-froid.
En ce moment mme, elle se creusait la cervelle  chercher quel profit
elle pourrait bien tirer de cette aventure.

Appelant dans l'embrasure de la fentre le commissaire de police, M. de
Tregars et Maxence, elle se mit  leur expliquer avec force soupirs
qu'il tait fort imprudent de troubler le repos de Mlle Lucienne. Elle
tait bien malade, la chre fille, affirmait l'estimable htelire, bien
plus malade que ces messieurs ne l'imaginaient. Elle avait t
horriblement meurtrie, une de ses paules tait luxe, et le mdecin
redoutait quelqu'une de ces lsions internes dont les symptmes mortels
ne se rvlent que plus tard....

Son avis tait donc qu'on se htt d'envoyer chercher une garde-malade.

Certes, il lui et t doux de passer la nuit au chevet de sa chre
locataire; mais elle n'y devait pas songer, rclame qu'elle tait par
les soins de son htel, car elle ne pouvait se reposer en rien sur son
mari, le sieur Fortin tant d'une sant trs-dlicate et ayant un
sommeil si profond qu'on pouvait bien briser toutes les sonnettes sans
l'veiller assez pour tirer le cordon.

Heureusement elle connaissait dans le voisinage une veuve qui tait
l'honntet mme, et qui n'avait pas sa pareille pour soigner les
malades.... Devait-elle la faire prvenir?... Car il tait absolument
ncessaire que Mlle Lucienne et une femme prs d'elle....

C'est d'un regard inquiet et suppliant que Maxence consultait M. de
Trgars. Dans ses yeux se lisait la proposition qui lui brlait les
lvres:

--Si j'allais chercher Gilberte?

Cette proposition, il n'eut pas le temps de la formuler.

Si bas qu'on et parl, Mlle Lucienne avait entendu.

--J'ai une amie, dit-elle, qui, certainement, me rendrait ce triste
service de me veiller.

Les autres se rapprochrent.

--Quelle amie? interrogea le commissaire de police.

--Vous la connaissez bien, monsieur, c'est cette pauvre fille qui
m'avait recueillie chez elle, aux Batignolles,  ma sortie de l'hpital,
qui m'est venue en aide pendant la Commune, et que vous avez tire des
prisons de Versailles....

--Savez-vous donc ce qu'elle est devenue?...

--Je le sais depuis hier que j'ai reu une lettre d'elle. Oh! une lettre
bien amicale. Elle m'crit qu'elle a trouv de l'argent pour monter un
atelier de couturire et qu'elle compte sur moi pour l'aider et
surveiller ses ouvrires. C'est rue Saint-Lazare qu'elle va s'tablir,
ces jours-ci, et en attendant, elle demeure rue du Cirque....

M. de Trgars et Maxence avaient tressailli.

--Comment donc s'appelle votre amie? demandrent-ils vivement.

--Zlie Cadelle.

Ignorant les dtails de la visite des deux jeunes gens rue du Cirque, le
commissaire de police ne pouvait s'expliquer leur trouble.

--Je crois, dit-il, qu'il serait peu convenable de s'adresser maintenant
 cette fille.

--C'est  elle seule, au contraire, que nous devons recourir,
interrompit M. de Trgars.

Et comme il avait ses raisons de se dfier de la Fortin, il entrana le
commissaire hors de la chambre, sur le palier, et l, en deux mots, il
lui expliqua que cette Zlie tait prcisment la femme qu'il avait
trouve rue du Cirque, dans ce somptueux htel o Vincent Favoral, sous
le nom de M. Vincent, menait, au dire des voisins, un train de prince.

Le commissaire de police tait confondu.

Comment n'avait-il pas su cela plus tt!... A quoi tiennent cependant
les destines!... Enfin, mieux valait tard que jamais.

--Ah! vous avez raison cent fois, monsieur le marquis, dclara-t-il.
Cette fille, videmment, doit connatre le secret de Vincent Favoral, le
mot de l'nigme que nous cherchons en vain.... Ce qu'elle n'a pas dit 
vous, un tranger, elle le dira  Lucienne, son amie....

Maxence s'offrait pour courir chercher Zlie Cadelle.

--Non, lui rpondit Marius, elle n'aurait qu' vous connatre, elle se
dfierait, elle refuserait de venir.

C'est donc le sieur Fortin qui fut expdi rue du Cirque, et qui partit
en maugrant, encore bien qu'on lui et donn cent sous pour sa course
et cent sous pour prendre une voiture....

--Et maintenant, dit le commissaire de police  Maxence, nous allons,
vous et moi, nous retirer, moi parce que ma qualit de commissaire
effaroucherait Mme Cadelle, vous parce qu'tant le fils de Vincent
Favoral vous la gneriez certainement....

Ils sortirent donc, mais M. de Trgars ne resta pas longtemps seul avec
Mlle Lucienne.

Le sieur Fortin avait eu la dlicatesse de ne pas muser en route.

Onze heures sonnaient, lorsque Zlie Cadelle entra comme un tourbillon
dans la chambre de son amie.

Telle avait t sa hte d'accourir, qu'elle n'avait pas pens  sa
toilette. Elle avait camp sur ses cheveux dpeigns le premier chapeau
qui lui tait tomb sous la main, et jet un chle sur le vieux peignoir
que Marius lui avait vu le tantt.

--Comment, ma pauvre Lucienne, s'cria-t-elle, tu serais si malade que
cela!...

Mais elle s'arrta court; elle venait de reconnatre M. de Trgars; et
d'un ton souponneux:

--Voil une rencontre!... fit-elle.

Marius s'inclina.

--Vous connaissez Lucienne?

Ce qu'elle entendait par l, il le comprit.

--Lucienne est ma soeur, madame, dit-il froidement.

Elle haussa les paules.

--Quelle blague!...

--C'est la vrit, affirma Mlle Lucienne, je te le jure, et tu sais que
je ne mens jamais....

Mme Zlie tombait des nues.

--Puisque tu le dis!... grommela-t-elle.... Mais c'est gal, c'est
raide....

D'un geste, M. de Trgars lui imposa silence:

--C'est mme parce que Lucienne est ma soeur, reprit-il, que vous la
voyez l, sur ce lit.... On a tent aujourd'hui de l'assassiner....

--Oh!...

--C'est sa mre qui a essay de se dfaire d'elle, pour s'emparer de la
fortune que mon pre lui avait lgue.... Et il y a tout lieu de croire
que le guet-apens a t combin par Vincent Favoral....

Mme Zlie ne comprenait pas bien, mais lorsque Marius et Mlle Lucienne
lui eurent appris ce qu'il tait utile qu'elle st:

--Ah a, mais, s'cria-t-elle, c'est une affreuse canaille que le papa
Vincent!

Et comme M. de Trgars restait muet:

--Ce tantt, reprit-elle, je ne vous ai pas menti, mais je ne vous ai
pas tout dit....

Elle s'arrta, et aprs un moment de dlibration:

--Tant pis pour le pre Vincent! poursuivit-elle. Ah! il a voulu tuer
Lucienne. Eh bien! vous allez savoir tout ce que je sais. Primo, il ne
m'tait rien de rien.... Dame! ce n'est pas trs-flatteur pour moi, mais
c'est comme cela.... Jamais il ne m'a seulement embrass le bout du
doigt.... Il disait comme cela qu'il m'aimait, mais qu'il me respectait
encore plus parce que je ressemblais  une fille qu'il avait perdue....
Vieux farceur! Et moi qui le croyais! Car je le croyais, parole
d'honneur! dans les commencements.... Mais on n'est pas si bte qu'on en
a l'air.... Je n'ai pas tard  reconnatre qu'il se moquait de moi, et
qu'il ne m'avait que pour dtourner les soupons d'une autre femme....

--De quelle femme?...

--Ah! dame, ni moi non plus! Tout ce que je sais, c'est qu'elle est
marie, qu'il en est fou, et qu'elle doit filer avec lui....

--Il n'est donc pas parti?

Le visage de Mme Cadelle s'tait assombri, et pendant une bonne minute
elle parut hsiter.

--Savez-vous, dit-elle enfin, que ma rponse va me coter gros. On m'a
promis le Prou, mais je ne le tiens pas... si je parle, bonsoir, je
n'aurai rien.

M. de Trgars ouvrait la bouche pour la rassurer, elle lui coupa la
parole:

--Eh bien! non, fit-elle, le pre Vincent n'est pas parti. Il a mont
une comdie pour dpister,  ce qu'il m'a dit, le mari de sa belle, il a
fait filer des tas de bagages  l'tranger, mais il est rest  Paris.

--Et vous savez o il se cache?

--Rue Saint-Lazare, parbleu! dans le logement que j'ai lou il y a
quinze jours....

D'une voix que faisait trembler l'motion d'un succs presque certain:

--Consentiriez-vous  m'y conduire? demanda M. de Trgars.

--Quand vous le voudrez... ds demain.




XI


En sortant de la chambre de Mlle Lucienne:

--Rien ne me retient plus  l'_Htel des Folies_, dit le commissaire de
police  Maxence. Tout ce qui est possible sera fait et bien fait par le
marquis de Trgars. Donc, je regagne mon logis et je vous emmne, j'ai
de la besogne par-dessus la tte, vous me donnerez un coup de main....

Ce n'tait rien moins qu'exact, ce qu'il disait l; mais il craignait
que Maxence, dont la tte tait absolument perdue, ne commt quelque
imprudence et ne compromt le succs de la mission de M. de Trgars.

Il s'efforait de penser  tout, de livrer au hasard le moins possible,
en homme qui a vu les entreprises les mieux combines chouer faute
d'une futile prcaution.

Une fois dans la cour, il ouvrit la porte de la loge o les honorables
poux Fortin dlibraient et changeaient leurs conjectures au lieu de
songer  se mettre au lit. Car ils taient extraordinairement intrigus
de tous ces vnements qui se succdaient, et inquiets de tant d'alles
et de venues. Et leur locataire, Lucienne, qui tout  coup se trouvait
la soeur d'un marquis!...

--Je rentre chez moi, leur dit le commissaire, mais avant, coutez une
recommandation: vous ne laisserez monter personne, vous m'entendez bien,
personne d'tranger prs de Mlle Lucienne. Et rappelez-vous que je
n'admettrais aucune excuse, et qu'il ne s'agirait pas de venir me dire
aprs: Ce n'est pas notre faute, on ne voit pas tous les gens qui
entrent, et autres niaiseries....

Il s'exprimait de ce ton dur et imprieux dont les hommes de police ont
le secret, lorsqu'ils s'adressent  des gens que leur conduite a fait
tomber sous leur dpendance....

--Nous allons fermer notre porte, rpondirent les estimables hteliers.
Monsieur le commissaire peut tre tranquille....

--Je le suis, parce que si vous veniez  me dsobir j'en serais averti,
et qu'il en rsulterait pour vous les plus graves dsagrments.... Outre
que votre htel serait ferm sans misricorde, vous vous trouveriez
impliqus dans une trs-mauvaise affaire....

La plus ardente curiosit flambait dans les petits yeux de la Fortin.

--J'ai bien compris tout de suite, commena-t-elle, qu'il se passait
quelque chose d'extraordinaire....

Mais le commissaire lui coupa la parole.

--Je n'ai pas fini. Il se peut que ce soir ou demain il se prsente
quelqu'un qui vous demande des nouvelles de Mlle Lucienne....

--Et alors?

--Vous rpondrez qu'elle est au plus mal, et qu'elle n'a ni prononc une
parole ni repris connaissance depuis sa chute, et que certainement elle
ne passera pas la journe....

L'effort que s'imposait la Fortin, pour garder le silence, donnait mieux
que tout la mesure de la frayeur que lui inspirait le commissaire.

--Ce n'est pas tout, poursuivit-il. Ds que le quelqu'un en question se
retirera, vous le suivrez sans affectation jusqu' la porte de la rue,
et vous le dsignerez du doigt, tenez, comme cela,  un de mes agents
qui se trouvera par hasard sur le boulevard....

--Et s'il ne s'y trouvait pas?...

--Il s'y trouvera, rassurez-vous....

Les regards de dtresse qu'changeaient les honorables hteliers
n'annonaient pas une conscience bien tranquille.

--C'est--dire que nous voil en surveillance, gmit le sieur Fortin.
Qu'avons-nous fait pour qu'on se dfie ainsi de nous?...

Lui rpondre et t plus long que difficile.

--Faites ce que je vous dis, insista durement le commissaire, et ne vous
occupez pas du reste. Et sur ce, bonne nuit!...

Il avait raison de se porter garant de l'exactitude de son agent, car
aussitt qu'il sortit de l'troit couloir de l'_Htel des Folies_, un
homme passa prs de lui qui, sans paratre s'adresser  lui ni seulement
le connatre, dit  demi-voix:

--Quoi de nouveau?

--Rien, rpondit-il, sinon que la Fortin a le mot. La souricire est
bien tendue,  toi d'ouvrir l'oeil et de filer quiconque viendrait
s'informer de Mlle Lucienne.

Et il pressa le pas, toujours suivi de Maxence, qui s'en allait comme un
corps sans me, tortur par les plus effroyables angoisses.

Comme le commissaire avait t absent toute la soire, quatre ou cinq
personnes l'attendaient  son bureau pour des affaires courantes. Il les
expdia en moins de rien, aprs quoi, s'adressant  un agent de service:

--Ce soir, lui dit-il, vers neuf heures, dans un des restaurants du
boulevard, une rixe a eu lieu.... Un consommateur en a provoqu
grossirement un autre....

Vous allez vous rendre dans ce restaurant; vous vous ferez expliquer ce
qui s'est pass, et vous me saurez qui est au juste ce provocateur, son
nom, sa profession, son domicile....

En homme accoutum  de telles commissions:

--Peut-on avoir son signalement? demanda l'agent.

--Oui. C'est un homme d'un certain ge dj, tournure militaire, grosses
moustaches, chapeau sur l'oreille....

--Un crneur, quoi! Je vois a d'ici.

--Eh bien! allez, je ne me coucherai pas que vous ne soyez de retour....
Ah! j'oubliais: sachez aussi ce qu'on pensait ce soir  la petite Bourse
de l'affaire du _Crdit mutuel_, et ce qu'on disait de l'arrestation du
sieur Saint-Pavin, directeur du _Pilote financier_, et d'un banquier
nomm Jottras....

--Peut-on prendre une voiture?

--Prenez.

L'agent prit ses jambes  son cou, et il n'tait pas hors de la maison,
que le commissaire ouvrant une porte qui donnait dans un petit cabinet
de travail, appela:

--Flix!

C'tait son secrtaire, un garon d'une trentaine d'annes, blond, 
l'air doux et timide, ayant dans sa longue redingote les allures d'un
ancien sminariste. Il parut tout aussitt.

--Vous m'appelez, monsieur?

--Mon cher Flix, reprit le commissaire, je vous ai vu autrefois imiter
fort joliment toutes sortes d'critures....

Le secrtaire rougit, beaucoup sans doute  cause de Maxence, qu'il
voyait assis prs de son patron. C'tait un garon trs-honnte, mais il
est de ces petits talents dont on n'aime pas  s'entendre louer, et le
talent de contrefaire l'criture d'autrui est de ce nombre, par la
raison que, fatalement et tout de suite, il veille des ides de
faux....

--C'est en m'amusant que je faisais cela, monsieur! balbutia-t-il.

--Seriez-vous ici s'il en tait autrement? fit le commissaire. Seulement
il s'agit cette fois non de vous amuser, mais de me rendre service.

Et tirant de son portefeuille la lettre arrache par M. de Trgars 
l'homme du restaurant:

--Examinez-moi cette criture, reprit-il, et dites-moi si vous tes de
force  l'imiter passablement.

talant la lettre sous la lampe, en pleine lumire, le secrtaire resta
bien deux minutes  l'tudier avec la minutieuse attention d'un expert.
Et en mme temps, il grommelait:

--Pas commode du tout!... Fichue criture  contrefaire.... Pas un trait
saillant, pas un signe caractristique!... Rien qui frappe l'oeil et
saisisse l'attention!... Ce doit tre quelque ancien huissier qui a
griffonn cela....

En dpit de ses proccupations, le commissaire souriait.

--Vous pourriez bien avoir devin, dit-il.

Ainsi encourag:

--Enfin, je vais essayer, dclara Flix.

Il prit une plume, et aprs une douzaine de tentatives:

--Est-ce cela? demanda-t-il, en tendant une feuille de papier.

Soigneusement le commissaire compara l'original et la copie.

--Ce n'est pas parfait, murmura-t-il, mais la nuit, l'imagination
trouble par un grand pril.... Ne faut-il pas risquer quelque chose,
d'ailleurs....

--Si j'avais quelques heures pour m'exercer....

--Vous ne les avez pas.... Allons, reprenez la plume, et crivez de
cette mme criture ce que je vais vous dire.

Et aprs un moment de rflexion, il dicta:

Tout va bien. T... provoqu, se bat demain  l'pe. Seulement, notre
homme, que je ne quitte pas, refuse de marcher si on ne lui compte pas
deux mille francs avant l'affaire. Je ne les ai pas. Remettez-les au
porteur, qui a l'ordre de vous attendre.

Le commissaire suivait, pench sur l'paule de son secrtaire, et le
dernier mot crit:

--Parfait! s'cria-t-il. Vite l'adresse: Madame la baronne de Thaller,
rue de la Ppinire....

Il est des professions qui teignent chez ceux qui les exercent, toute
curiosit. C'est avec la plus profonde indiffrence et sans une
question, que le secrtaire avait fait ce qu'on lui avait demand.

--Maintenant, reprit le commissaire, vous allez, mon cher Flix, vous
donner autant que possible la tournure d'un garon de restaurant, et
porter cette lettre  son adresse....

--A cette heure....

--Oui. La baronne de Thaller est en soire. Vous direz  ses domestiques
que vous lui apportez la rponse de l'affaire de tantt. Ils ne
comprendront pas, mais ils vous permettront d'attendre leur matresse
chez le concierge. Ds qu'elle rentrera, vous lui remettrez la lettre,
en disant que la rponse est attendue par deux messieurs qui soupent
dans votre restaurant. Il se peut qu'elle s'crie que vous tes un
drle, qu'elle ne sait pas ce que cela signifie... c'est que nous
aurions t prvenus.

En ce cas, dguerpissez sans demander votre reste. Mais il y a bien des
chances pour qu'elle vous donne les deux mille francs, et alors il
faudra vous arranger de faon  ce qu'on la voie bien vous les
donner.... C'est bien entendu?

--Trs-bien.

--En route alors, et ne perdez une minute. J'attends....

Loin de Mlle Lucienne, Maxence, peu  peu, avait t rappel au
sentiment de la situation, et c'est avec une curiosit mle
d'tonnement qu'il regardait agir et s'empresser le commissaire de
police.

L'excellent homme retrouvait son activit de vingt ans et cette fivre
d'espoir et cette impatience du succs qu'teignent les annes.

Il y avait si longtemps que cette affaire tait sa constante
proccupation!...

Il n'tait encore qu'officier de paix lorsqu'il avait eu l'occasion de
soustraire Mlle Lucienne aux suites dsastreuses d'une dnonciation
infme. De ce jour, il s'y tait attach,  mesure qu'il l'avait mieux
connue.

Pour un homme de sa profession, confident oblig de toutes les hontes
secrtes et de toutes les fltrissures ignores, condamn  laver le
linge sale d'une socit corrompue, c'tait un rare phnomne et digne
d'tude que cette jeune fille d'une exquise beaut, livre  elle-mme,
et qui conservait intact le pur sentiment de l'honneur, qui savait se
dfendre de toutes les sductions, rsister  des tentations presque
irrsistibles et repousser mme les pouvantables suggestions de la
misre et de la faim.

Ds cette poque, il s'tait demand:

--Qui donc peut lui en vouloir? Qui donc gne-t-elle?

Mais il n'avait que de vagues soupons. Plus tard seulement, lors de
l'attaque de nuit, il avait eu la certitude d'une machination ayant pour
but de se dfaire de Mlle Lucienne.

Qu'y avait-il au fond de ce crime avort?...

--Je le saurai, dit-il, je saurai quels gens ont un si puissant intrt
 supprimer ma protge.

Ce devint, en effet, sa proccupation habituelle, quelque chose comme
une de ces innocentes manies qui bouchent tous les vides de l'existence.

Quand il avait fait son mtier, comme il disait, expdi toutes ces
affaires banales, stupides, ridicules ou ignobles, qui sont du ressort
d'un commissaire, c'est  l'nigme qu'il s'tait jur de dchiffrer
qu'il songeait.

Pour guider ses recherches, il n'avait rien que le rcit que lui avait
fait de sa vie Mlle Lucienne. C'tait assez pour qu'il en tirt des
dductions dont l'vnement devait dmontrer la justesse.

Aisment les hommes de police se laissent aller aux conjectures les plus
aventures. Ils ont vu si souvent l'impossible se raliser, qu'il n'est
pas pour eux de combinaisons inadmissibles. Les plus bizarres
conceptions des romanciers ne sauraient surprendre des gens qui ont
tudi les complications des intrts, les carts des passions, tous les
vertiges de l'esprit et des sens.

--Lucienne a t abandonne par ses parents, pensait le digne homme,
c'est eux qu'elle gne, et c'est eux qu'il s'agit de retrouver.

C'tait ais  dire, non  excuter. O prendre le bout de fil qui
pouvait conduire  la vrit?

Des recherches qu'il fit  Louveciennes n'amenrent aucun rsultat.

Aprs la Commune, lorsque Lucienne fut dnonce en mme temps que son
amie Zlie et conduite  Versailles, alors seulement le brave
commissaire eut un indice. On lui confia la lettre qui avait motiv
l'arrestation. C'tait peu de chose, pour le moment; ce pouvait devenir
dcisif, car c'tait un moyen de vrification.

C'est pourquoi, lorsque Van-Klopen proposa  Mlle Lucienne de devenir
en quelque sorte l'enseigne vivante de sa maison, le commissaire de
police, combattant ses rpugnances, la dtermina  accepter cette offre.

Il tait persuad que parmi le beau monde qui frquente le bois de
Boulogne, elle rencontrerait ses parents, et qu'un mouvement de
physionomie les trahirait.

Et chaque fois que Mlle Lucienne se rendait au bois, il faisait monter
sur le sige, vtu d'une livre de valet de pied, un homme  lui, un
observateur intelligent et subtil.

L'exprience ne devait pas tre inutile.

Ds la fin de la seconde semaine, cet observateur tait venu lui dire.

--Il est une femme qui, toutes les fois que sa voiture croise la ntre,
dtourne la tte ou regarde Mlle Lucienne avec des yeux enflamms de
haine et de colre.... Cette femme est la baronne de Thaller.

Le commissaire, aussitt, s'tait procur des lettres de la baronne et
de son mari. Dception cruelle! Leur criture ne se rapprochait en rien
de celle de la dnonciation.

Voil exactement o il en tait de ses investigations, lorsque Marius de
Trgars, qu'il avait perdu de vue depuis plus de deux ans, vint lui
confier la rsolution qu'il avait prise de revendiquer la fortune de son
pre, et lui demander conseil.

En le revoyant, clair soudainement par sa ressemblance avec Mlle
Lucienne:

--J'ai trouv! s'cria-t-il.

Et, en effet, grce aux renseignements que lui apportait Marius, ce
n'avait t qu'un jeu, pour lui, de remonter jusqu' la marquise de
Javelle, et de reconstituer le pass de Mme de Thaller.

Matre de la vrit, il n'avait plus qu' rechercher les moyens de la
dmontrer, lorsque arriva le dsastre du _Crdit mutuel_.

Il ne crut pas une minute  l'innocence de Vincent Favoral, mais il fut
persuad qu'il n'tait pas seul coupable, que ce n'tait pas  lui
qu'tait revenue la plus grosse part des douze millions vols, et
qu'enfin il avait t dupe des mmes gredins qui avaient, si
audacieusement autrefois, dpouill le marquis de Trgars....

--Et je le prouverai! s'tait-il cri....

Il se voyait  la veille de tenir parole, et de l lui venait cette
exaltation joyeuse dont Maxence s'tonnait.

--Maintenant que nous voil seuls, reprit-il, examinons un peu nos
pices de conviction.

Ayant dit, il tira d'un carton la dnonciation qui lui avait t
confie, et il la rapprocha de la lettre arrache par M. de Trgars 
son adversaire.

Manifestement l'criture tait la mme.

--Ce qui prouve, s'cria le commissaire, que ce n'est pas d'hier que
l'homme suspect du grand salon est l'me damne de Mme de Thaller....
Aux mmes procds, il m'avait bien sembl reconnatre les mmes
intrigants.... Si M. de Trgars pouvait russir!... D'un seul coup de
filet, nous prendrions toute la bande!...

Le claquement de la porte brusquement ouverte lui coupa la parole. M. de
Trgars entrait, tout essouffl d'avoir couru:

--Zlie a parl! dit-il.

Et tout de suite, s'adressant  Maxence:

--Vous, mon cher ami, reprit-il, vous allez courir l'_Htel des
Folies_....

--Lucienne serait-elle plus mal!...

--Non. Ce n'est pas de Lucienne qu'il s'agit. Zlie a parl, mais rien
ne nous prouve qu' la rflexion elle ne s'en repentira pas. Rien ne
nous dit que l'ide ne lui viendra pas d'aller donner l'veil. Donc,
vous allez rentrer et ne pas la perdre de vue jusqu'au moment o j'irai
la prendre, demain matin. Si elle voulait sortir, vous l'en empcheriez.

Le commissaire avait compris l'importance de la prcaution.

--Vous l'en empcherez, ft-ce de force, insista-t-il. Et au besoin, je
vous autorise  requrir l'agent que j'ai en observation devant l'_Htel
des Folies_, et que je vais faire prvenir.

Maxence sortit en courant.

--Pauvre garon, murmura Marius, je sais o est ton pre; maintenant
qu'allons-nous apprendre?...

Il avait  peine eu le temps de rapporter les renseignements qu'il
venait d'obtenir de Mme Cadelle, lorsque reparut le premier des
missaires du commissaire de police.

--La commission est faite, dit-il, du ton de suffisance d'un homme qui a
men  bien une tche difficile.

--Vous avez le nom de l'individu qui a provoqu M. de Trgars?

--C'est un nomm Corvi, dont la rputation est faite dans toutes les
tables d'hte o il y a des femmes et o on taille un petit bac de sant
aprs le dner. Je ne connais que lui. C'est un mauvais gars, qui se
donne pour un ancien officier suprieur de l'arme italienne....

--Son adresse?

--Il demeure rue de la Michodire..., chez une dame qui loue des
chambres meubles. J'y suis all, le portier m'a rpondu que mon homme
venait de sortir avec un particulier de mauvaise mine, et qu'ils
devaient tre  un petit caf borgne au coin de la rue. J'y ai couru,
et, en effet, j'ai vu mes deux gaillards attabls devant des bocks....

--Ne nous glisseront-ils pas entre les doigts?...

--Pas de danger, ils sont boucls!...

--Comment cela?...

--C'est une ide qui m'est venue. Je me suis dit: s'ils allaient filer!
Et tout de suite, je suis all avertir des sergents de ville. Je suis
alors revenu m'embusquer prs du caf. Justement on le fermait. Mes deux
particuliers sont sortis, je leur ai cherch une querelle d'Allemand...
et maintenant ils sont au poste, bien recommands....

Le commissaire fronait les sourcils.

--C'est peut-tre beaucoup de zle, murmura-t-il. Enfin, puisque c'est
fait!... Vous tes-vous inform de M. Saint-Pavin et du banquier
Jottras?...

--Je n'ai pas eu le temps, il tait trop tard.... Monsieur le
commissaire oublie qu'il est prs de deux heures.

Comme il finissait, le secrtaire qui avait t envoy rue de la
Ppinire reparut.

--Eh bien? interrogea le commissaire de police, non sans une visible
anxit.

--J'ai attendu Mme de Thaller plus d'une heure, rpondit-il. Quand
elle est rentre en voiture, je lui ai remis la lettre, elle l'a lue et
m'a donn les deux mille francs que voici, en prsence de plusieurs
domestiques....

A la vue des billets de banque, le commissaire de police s'tait dress
d'un bond.

--C'est fini! s'cria-t-il de l'accent du triomphe, voil la preuve qui
nous manquait!...




XII


Il tait plus de quatre heures, lorsqu'il fut enfin permis  Marius de
Trgars de regagner son logis.

Il s'tait longuement et minutieusement concert avec le commissaire de
police, il s'tait efforc de prvoir toutes les ventualits, sa
conduite tait parfaitement trace, et il emportait cette certitude
qu'en ce jour, qui se levait, serait dfinitivement gagne ou perdue
l'trange partie qu'il jouait.

Lorsqu'il arriva chez lui:

--Enfin, vous voici, monsieur! s'cria son fidle domestique.

C'tait l'inquitude, videmment, qui avait tenu ce brave homme sur pied
toute la nuit, mais telle tait la proccupation de Marius, qu'il n'y
prit pas garde.

--Personne n'est venu en mon absence? interrogea-t-il.

--Pardonnez-moi.... Un monsieur s'est prsent dans la soire, M.
Costeclar, qui a paru trs-contrari de ne pas trouver monsieur.... Il
venait,  ce qu'il m'a dit, pour une affaire trs-importante que
monsieur sait bien, et il m'a charg de prier monsieur de l'attendre
demain... c'est--dire aujourd'hui, avant midi....

M. Costeclar tait-il envoy par M. de Thaller?

Le directeur du _Crdit mutuel_ avait-il rflchi et se dcidait-il 
accepter les conditions qu'il avait d'abord refuses?...

Il tait, en ce cas, trop tard. Il n'tait plus au pouvoir de qui que ce
ft de suspendre l'action de la justice.

Sans plus s'inquiter de cette visite:

--Je suis cras de fatigue, dit M. de Trgars  son domestique, et je
vais me jeter sur mon lit. A huit heures prcises, tu m'veilleras....

Mais c'est en vain qu'il demanda au sommeil quelques instants de rpit.

Depuis quarante-huit heures que son esprit restait tendu outre mesure,
ses nerfs s'taient monts  un degr d'exaltation presque intolrable.
Ds qu'il fermait les yeux, c'est avec une implacable prcision que son
imagination lui reprsentait tous les vnements qui s'taient succd
depuis cette aprs-midi de la place Royale, o il avait os avouer son
amour  Mlle Gilberte.

Qui lui et dit, alors, qu'il engagerait cette lutte, dont l'issue
fatalement allait tre quelque scandale abominable o son nom serait
ml!...

Qui lui et dit qu'insensiblement, et par la force mme des choses, il
en arriverait  surmonter toutes ses rpugnances et  rivaliser de ruses
et de combinaisons tortueuses avec les misrables qu'il prtendait
atteindre!

Mais il n'tait pas de ceux qui, une fois engags, regrettent, hsitent
et reculent. Sa conscience ne lui reprochait rien, c'tait pour la
justice et le droit qu'il combattait, et Mlle Gilberte devait tre la
rcompense du succs....

Huit heures sonnrent; son domestique entra.

--Cours me chercher une voiture, commanda-t-il, en un tour de main je
suis prt....

Il tait prt, en effet, quand le vieux serviteur reparut, et comme il
avait en poche de ces arguments qui donnent des jambes aux pires chevaux
de fiacre, moins de dix minutes plus tard, il arrivait  l'_Htel des
Folies_.

--Comment va Mlle Lucienne? demanda-t-il tout d'abord aux honorables
hteliers.

L'intervention du commissaire de police avait rendu le sieur Fortin et
son pouse plus souples que des gants et plus doux que miel.

--La pauvre chre fille va beaucoup mieux, rpondit la Fortin, et le
mdecin, qui sort d'ici, rpond d'elle dsormais. Seulement, il y a du
grabuge l-haut!...

--Du grabuge?

--Oui. Cette dame que vous avez envoy chercher, hier soir, par mon
mari, voudrait absolument s'en aller et M. Maxence la retient, de sorte
qu'ils sont en train de se disputer. coutez plutt!...

On entendait, en effet, les clats de voix d'une violente altercation.

M. de Trgars s'lana dans l'escalier, et sur le palier du second
tage, il trouva Maxence obstinment cramponn  la rampe, tandis que
Mme Zlie Cadelle, plus rouge qu'une pivoine, prtendait le forcer 
lui livrer passage et l'accablait des injures les plus sales de son
riche rpertoire.

Apercevant Marius:

--Est-ce vous, lui cria-t-elle, qui avez ordonn qu'on me retnt ici
malgr moi?... De quel droit? Suis-je votre prisonnire?...

L'irriter encore et t imprudent.

--Pourquoi vouloir partir, fit doucement M. de Trgars, juste au moment
o vous saviez que j'allais venir vous prendre?

Mais elle lui coupa la parole, et haussant les paules:

--Avouez donc la vrit, fit-elle, avouez donc que vous vous tes dfis
de moi!...

--Oh!

--Vous avez eu tort! Quand j'ai promis, je tiens. Si je voulais rentrer
chez moi, c'tait pour m'habiller. Puis-je me montrer dans la rue telle
que je suis?

Et elle talait son peignoir, tout pass en effet, et tout couvert de
taches.

--J'ai une voiture en bas, dit Marius, personne ne nous verra.

Sans aucun doute, elle comprit qu'hsiter serait inutile.

--Comme vous voudrez!... fit-elle.

M. de Trgars attira Maxence un peu  l'cart, et  voix basse et
trs-vite:

--Vous allez, lui dit-il, vous rendre rue Saint-Gilles, et, de ma part,
prier votre soeur de vous accompagner.... Vous prendrez une voiture
ferme, et vous irez attendre rue Saint-Lazare, en face du numro 25....
Il se peut que le secours de Gilberte me devienne indispensable.... Et
comme Lucienne ne doit pas rester seule, vous demanderez  Mme Fortin
de monter prs d'elle.

Et sans attendre une rponse:

--Partons, dit-il  Mme Cadelle.

Ils se mirent en route, mais la verve effronte de la jeune femme
s'tait absolument teinte. Il tait clair qu'elle regrettait amrement
de s'tre tant engage et de n'avoir pu s'esquiver au dernier moment. A
mesure que le fiacre roulait, elle plissait, et ses sourcils se
fronaient.

--C'est gal, commena-t-elle, ce n'est pas propre, ce que je fais.

--Vous repentez-vous donc de m'aider  punir les assassins de votre
amie? fit M. de Trgars.

Elle secoua la tte:

--Je sais bien que le pre Vincent est une vieille canaille, mais il
s'tait fi  moi, et je le trahis, je le livre....

--Vous vous trompez, madame.... Me fournir le moyen de parler  M.
Favoral est si peu le livrer, que je ferai tout au monde pour qu'il
puisse se soustraire aux recherches de la police et passer 
l'tranger....

--Quelle plaisanterie!...

--C'est l'exacte vrit, je vous en donne ma parole d'honneur.

Elle parut un peu rassure, et lorsque la voiture tourna rue
Saint-Lazare:

--Faites arrter, dit-elle  M. de Trgars.

--Pourquoi?

--Pour que j'achte le djeuner du pre Vincent. Il ne peut pas
descendre au restaurant, cet homme, et il a t convenu que je lui
porterais  manger....

Les dfiances de Marius taient loin d'tre dissipes et cependant il ne
crut pas devoir refuser, se promettant bien de ne pas quitter Mme Zlie
d'une semelle. Il la suivit donc chez le boulanger et chez le
charcutier, et lorsqu'elle eut fini son march, il entra avec elle dans
la maison de modeste apparence o elle avait son appartement.

Dj ils montaient l'escalier, lorsque la portire sortit en courant de
sa loge.

--Madame! appelait-elle, madame!...

Mme Cadelle s'arrta.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Une lettre pour vous.

--Pour moi?

--La voil! C'est une dame qui l'a apporte, il n'y a pas cinq minutes.
Vrai, elle avait l'air bien contrarie de ne pas vous rencontrer. Mais
elle va repasser. Elle savait que vous deviez venir ce matin.

M. de Trgars lui aussi s'tait arrt.

--Comment est cette dame? interrogea-t-il.

--Tout en noir, avec une voilette paisse sur la figure.

--Je vous remercie, c'est bien.

La portire ayant regagn sa loge, Mme Zlie rompit le cachet. La
premire enveloppe en contenait une autre, sur laquelle elle pela, car
elle ne lisait pas trs-couramment:

    _Pour remettre  M. Vincent._

--On sait qu'il se cache chez moi! murmura-t-elle abasourdie. Qui peut
le savoir?...

--Qui? la femme dont M. Favoral tenait si fort  mnager la rputation,
quand il vous a installe rue du Cirque.

Il n'tait pas de souvenir qui irritt plus violemment la jeune femme.

--Vous avez raison, fit-elle. M'a-t-il assez fait poser, le vieux
sclrat! Mais il va me le payer.

Ce qui n'empche qu'en arrivant  son tage, le troisime, au moment de
glisser la clef dans la serrure, ses perplexits la reprirent.

--S'il allait arriver un malheur! gmit-elle.

--Que craignez-vous?

--Le pre Vincent a toutes sortes d'armes. Il m'a jur que le premier
qui pntrerait dans l'appartement, il le tuerait comme un chien. S'il
allait tirer sur nous!...

Elle avait peur, une peur terrible, elle tait blme et ses dents
claquaient.

--Voulez-vous que je passe le premier? proposa M. de Trgars.

--Non.... Seulement, si vous tiez un bon garon vous feriez ce que je
vais vous demander... dites voulez-vous?...

--Si c'est faisable....

--Oh! certainement.... Voil la chose. Nous entrons ensemble, n'est-ce
pas, seulement vous ne faites aucun bruit.... Moi, j'avance seule,
j'attire le pre Vincent dans la grande pice qui sera mon atelier, je
lui remets ses provisions et la lettre, et je le prpare  vous
recevoir.... Vous, pendant ce temps, vous restez dans un grand cabinet
vitr, d'o on peut tout voir et tout entendre, et au bon moment, v'lan,
vous paraissez....

C'tait, en somme, fort raisonnable.

--Accept! fit Marius.

--Alors, dit-elle, tout ira bien. La porte du cabinet vitr est  droite
en entrant. Marchez doucement, surtout!...

Et elle ouvrit.




XIII


L'appartement tait bien tel que le faisaient supposer les indications
de Mme Cadelle.

Dans l'antichambre troite et  demi-obscure, trois portes s'ouvraient:
 gauche, celle de la salle  manger, au milieu, celle d'un salon et
d'une chambre  coucher qui se commandaient;  droite, celle du cabinet
vitr.

C'est par cette dernire que M. de Trgars se glissa sans bruit, et
immdiatement, il reconnut que Mme Zlie ne l'avait pas tromp, et
qu'il allait tout voir et tout entendre de ce qui se passerait dans le
salon.

Il vit la jeune femme y entrer. Elle posa ses provisions sur une table
et appela:

--Vincent!

L'ancien caissier du _Crdit mutuel_ parut aussitt, sortant de la
chambre  coucher.

Il tait chang  ce point que sa femme et ses enfants eussent hsit 
le reconnatre. Il avait abattu sa barbe, pil presque compltement
ses pais sourcils et cach ses cheveux plats et rudes sous une perruque
brune. A sa redingote de marguillier de campagne--selon l'expression de
Mlle Csarine-- ses pantalons trop courts et  ses souliers lacs, il
avait substitu des bottes vernies, le pantalon  la prussienne,
trs-vas par le bas, et un de ces vestons  longs poils, courts et 
larges manches, emprunts par l'lgance franaise aux palefreniers
anglais.

Il faisait effort pour paratre calme, insouciant, enjou.... Mais la
contraction de ses lvres trahissait d'horribles angoisses et son regard
avait l'trange mobilit de l'oeil des btes fauves, quand,  demi
forces, elles s'arrtent un instant, coutant les hurlements de la
meute.

--Je commenais  craindre que vous ne me fissiez faux-bond, dit-il 
Mme Zlie....

--Il m'a fallu du temps pour acheter votre djeuner....

--Et c'est la seule cause de votre retard?

--La portire aussi m'a retarde.... Elle m'a remis une lettre dans
laquelle j'en ai trouv une pour vous, que voici....

--Une lettre!... s'cria Vincent Favoral.

Et se jetant dessus, comme sur une proie, il en arracha l'enveloppe.

Mais  peine l'eut-il parcourue:

--C'est monstrueux! reprit-il en froissant le papier entre ses mains
crispes, c'est une trahison infme, ignoble!...

Un violent coup de sonnette,  la porte d'entre, l'interrompit.

--Qui peut venir?... balbutia Mme Cadelle.

--Je le sais, rpondit l'ancien caissier, je le sais, ouvrez vite....

Elle obit et presque aussitt une femme se prcipita dans le salon,
pauvrement vtue d'une robe de laine noire.

D'un mouvement brusque elle arracha sa voilette, et M. de Trgars
reconnut la baronne de Thaller.

--Laissez-nous! commanda-t-elle  Mme Zlie, d'un ton qu'on n'oserait
prendre pour parler  une servante de cabaret....

L'autre en fut rvolte:

--Hein! de quoi! commena-t-elle, je suis chez moi, ici....

--Sortez! rpta M. Favoral avec un geste menaant, sortez! sortez!...

Elle sortit, mais ce fut pour venir se rfugier prs de M. de Trgars.

--Vous entendez comme ils me traitent!... lui dit-elle d'une voix
sourde.

Il ne lui rpondit pas. Tout ce qu'il avait d'attention se concentrait
sur le salon.

La baronne de Thaller et l'ex-caissier du _Crdit mutuel_ se tenaient
debout, l'un devant l'autre, immobiles, se mesurant du regard comme deux
adversaires au moment d'un duel.

--Je viens de lire votre lettre, commena enfin Vincent Favoral.

Froidement la baronne fit:

--Ah!...

--C'est une raillerie, sans doute?

--Non.

--Vous refusez de partir avec moi?

--Formellement.

--C'tait bien convenu, cependant. Je n'ai agi comme je l'ai fait que
conseill, pouss, harcel par vous. Combien de fois m'avez-vous rpt
que vivre prs de votre mari vous tait devenu un supplice intolrable!
Combien de fois m'avez-vous jur que vous vouliez n'tre plus qu' moi
seul, me conjurant de me procurer une grosse somme et de fuir avec
vous....

--J'tais de bonne foi, alors. J'ai reconnu, au dernier moment, qu'il me
serait impossible d'abandonner ainsi mon pays, mes relations, ma
fille....

--Nous pouvons emmener Csarine.

--N'insistez pas....

Il la considrait d'un air de morne hbtement, tel qu'un homme qui
soudainement verrait tout s'effondrer autour de lui.

--Alors, bgaya-t-il, ces larmes, ces prires, ces serments....

--J'ai rflchi....

--Ce n'est pas possible!... Si vous disiez vrai, vous ne seriez pas
ici....

--J'y suis, pour vous faire comprendre qu'il nous faut renoncer  des
projets irralisables. Il est de ces conventions sociales qu'on ne
dchire pas.

Comme si ce qu'elle disait n'et pu lui entrer dans l'entendement, il
rpta:

--Des conventions sociales!...

Et tout  coup s'abattant aux pieds de Mme de Thaller, la tte rejete
en arrire et les mains jointes:

--Tu mens, reprit-il, avoue-moi que tu mens et que c'est une dernire
preuve que tu m'imposes!... Tu ne m'aurais donc jamais aim!... C'est
impossible, tu me le dirais que je ne te croirais pas.... Une femme qui
n'aime pas un homme n'est pas pour lui ce que tu as t pour moi; elle
ne se donne ni si joyeusement ni si compltement! As-tu donc tout
oubli? Se peut-il que tu ne te souviennes plus de nos soires divines
de la rue du Cirque, des nuits dont le seul souvenir allume des flammes
dans mes veines et dans mon cerveau?

Il tait pouvantable  voir, effrayant et en mme temps ridicule. Comme
il voulait prendre les mains de Mme de Thaller, elle reculait, et il la
poursuivait, se tranant sur les genoux.

--O trouverais-tu, continuait-il, un homme qui t'adore comme moi, d'une
passion ardente, absolue, aveugle, folle?... Qu'as-tu  me reprocher?...
Ne t'ai-je pas, sans un murmure, sacrifi tout ce qu'un homme peut
sacrifier ici-bas, fortune, famille, honneur?... Pour subvenir  ton
luxe, pour prvenir tes moindres fantaisies, pour te donner de l'or 
rpandre  flots, n'ai-je pas laiss les miens aux prises avec la
misre?... J'aurais arrach le pain de la bouche de mes enfants pour
acheter des roses  effeuiller sous tes pas! Et pendant des annes,
est-ce que jamais un mot de moi a trahi le secret de nos amours?... Que
n'ai-je pas endur!... Tu me trompais, je le savais et je me taisais.
Sur un mot de toi, je m'effaais devant l'heureux que faisait ton
caprice d'un jour. Tu m'as dit: vole, j'ai vol. Tu m'as dit: tue, j'ai
essay de tuer....

Il venait de saisir une des mains de la baronne, mais elle se dgagea
vivement, et d'un accent d'insurmontable dgot:

--Oh!... assez! fit-elle.

Dans le cabinet vitr, Marius de Trgars sentait frissonner  ses cts
Mme Zlie Cadelle.

--Quelle misrable, que cette femme! murmura-t-elle, et lui, quel
lche!...

L'ancien caissier restait prostern, battant le parquet de son front.

--Et tu voudrais m'abandonner, gmissait-il, quand nous sommes lis par
un pass tel que le ntre!... Comment me remplacerais-tu? O
trouverais-tu un esclave plus dvou de toutes tes volonts?...

L'impatience semblait gagner la baronne.

--Cessez, interrompit-elle, cessez ces dmonstrations inutiles et
ridicules....

Cette fois il se redressa comme sous un coup de fouet.

--Que voulez-vous donc que je devienne? demanda-t-il.

--Fuyez. On n'est jamais embarrass, quand on a, comme vous, douze cent
mille francs en or, en billets de banque et en bonnes valeurs....

--Et ma femme, et mes enfants!...

--Maxence est en ge d'aider sa mre. Gilberte trouvera un mari, soyez
tranquille. Rien ne vous empche d'ailleurs de leur envoyer de l'argent.

--Ils n'en voudraient pas.

--Vous serez toujours naf, mon cher!...

A la stupeur premire de Vincent Favoral et  son indigne faiblesse, une
colre terrible succdait. Tout son sang s'tait retir de son visage,
ses yeux flamboyaient:

--Alors, reprit-il, tout est bien fini?

--Eh! oui!

--Alors je suis jou misrablement, comme tous les autres, comme ce
pauvre marquis de Trgars, que vous aviez rendu fou, lui aussi!...
Malheureux! Il a du moins sauv son honneur, lui!... Tandis que moi!...
Et je suis sans excuse, car je devais bien savoir, car je savais bien
que vous tiez l'amorce que le baron de Thaller tendait  ses dupes....

Il attendait une rponse, mais elle gardait un ddaigneux silence.

--Alors vous croyez, fit-il, avec un rire menaant, que tout est dit
comme cela!

--Que pouvez-vous?...

--Il y a une justice, j'imagine, et des juges. Je puis me constituer
prisonnier et tout rvler....

Elle haussait les paules.

--Ce serait vous jeter bien inutilement dans la gueule du loup,
pronona-t-elle. Vous devez savoir mieux que personne que les
prcautions ont t assez habilement prises pour dfier toutes les
dnonciations.... Je n'ai rien  craindre!...

--En tes-vous bien sre?...

--Fiez-vous  moi! fit-elle avec le sourire de la scurit parfaite.

L'ancien caissier du _Crdit mutuel_ eut un geste terrible, mais tout
aussitt, se matrisant:

--C'est ce que nous allons voir, dit-il.

Et fermant  double tour la porte du salon qui donnait sur
l'antichambre, il mit la clef dans sa poche, et, d'un pas roide comme
celui d'un automate, il disparut dans la chambre  coucher.

--Il va chercher une arme! murmura Mme Cadelle.

C'est ce que Marius avait cru comprendre.

--Descendez vite, dit-il  Mme Zlie, dans un fiacre, en face du n 25,
Mlle Gilberte Favoral attend.... Qu'elle vienne....

Et se prcipitant dans le salon:

--Fuyez! dit-il  Mme de Thaller.

Mais elle tait comme ptrifie de cette apparition.

--M. de Trgars....

--Oui, moi, mais partez, htez-vous.

Et il la poussa dans le cabinet vitr.

Il tait temps. Vincent Favoral reparaissait sur le seuil de la chambre
 coucher.

Si c'tait une arme qu'il tait all chercher, ce n'tait pas celle que
supposaient Marius et Mme Cadelle. C'tait une liasse de papiers qu'il
tenait  la main.

Apercevant M. de Trgars et non plus Mme de Thaller, un cri
d'tonnement et de terreur s'touffa dans sa gorge.

Il dmlait si vaguement ce qui s'tait pass, qu'il avait oubli le
cabinet vitr et que l'homme qu'il voyait l s'y tenait cach et venait
de faire vader la baronne.

--Ah! la misrable! bgaya-t-il d'une langue paissie par la rage,
l'infme! Elle me trahissait, elle m'a livr, je suis perdu!

Matrisant la plus terrible motion qu'il et jamais ressentie:

--Non, vous n'tes pas livr, pronona M. de Trgars.

Rassemblant tout ce que lui avait laiss d'nergie la dvorante passion
qui avait dvast son existence, l'ancien caissier du _Crdit mutuel_
fit quelques pas en avant.

--Qui donc tes-vous? demanda-t-il.

--Ne me connaissez-vous pas?... Je suis le fils de ce malheureux marquis
de Trgars dont vous parliez il n'y a qu'un instant. Je suis le frre de
Lucienne.

Tel qu'un homme qui reoit un coup de massue, Vincent Favoral s'affaissa
lourdement sur une chaise.

--Il sait tout!... gmit-il.

--Oui, tout!

--Vous devez me har mortellement....

--Je vous plains.

L'ancien caissier en tait  cet instant o toutes les facults exaltes
 un degr insoutenable dfaillent; o l'homme le plus fort s'abandonne
et pleure comme un enfant.

--Ah! je suis le dernier des misrables! s'cria-t-il.

Il avait cach son visage entre ses mains et en une seconde, comme il
arrive, dit-on, aux mourants, sur le seuil de l'ternit, il revit son
existence tout entire.

--Et cependant, reprit-il, je n'avais pas l'me d'un sclrat.... Je
voulais m'enrichir, mais honntement, par mon travail et  force de
privations.... Et j'y serais parvenu. J'avais cent cinquante mille
francs  moi, lorsque j'ai rencontr le baron de Thaller. Hlas!
pourquoi l'ai-je rencontr! C'est lui qui, le premier, m'a fait entendre
que travailler et conomiser est stupide, quand,  la Bourse, avec un
peu de bonheur, on peut en six mois devenir millionnaire....

Il s'interrompit, secoua la tte, et tout  coup:

--Connaissez-vous le baron de Thaller? demanda-t-il.

Et sans attendre la rponse de Marius:

--C'est un Allemand, continua-t-il, un Prussien.... Son pre tait
cocher de fiacre  Berlin, et sa mre servait dans les brasseries.... A
dix-huit ans, une escroquerie le fora de s'expatrier, et c'est en
France qu'il vint s'tablir,  Paris.... Admis dans les bureaux d'un
agent de change, il vivait misrablement, quand il fit connaissance
d'une blanchisseuse nomme Euphrasie, qui avait pour amant un grand
seigneur trs-riche, le marquis de Trgars, dont la faiblesse tait de
se faire passer pour un pauvre employ. Euphrasie et Thaller taient
faits pour s'entendre, ils s'entendirent et s'associrent, apportant 
l'association, elle sa beaut, lui son gnie d'intrigue, tous deux leur
corruption et leurs vices. Elle tait enceinte alors. Quand elle
accoucha, elle confia son enfant, une fille,  de pauvres gens de
Louveciennes, avec la rsolution bien arrte de l'y abandonner.

Et cependant c'est sur cette fille, dont ils espraient bien n'entendre
plus parler jamais, que les deux complices btissaient leur fortune.

C'est au nom de cette fille qu'Euphrasie arracha au marquis de Trgars
des sommes considrables. Ds que Thaller et elle se virent  la tte de
six cent mille francs, ils congdirent le marquis et se marirent.
Alors dj, Thaller avait pris le titre de baron, et menait un certain
train.... Mais ses premires spculations ne furent pas heureuses; la
rvolution acheva de le ruiner, et il allait tre excut  la Bourse
quand il me trouva sur son chemin, moi, pauvre imbcile qui m'en allais
de tous cts, demandant comment placer avantageusement mes cent
cinquante mille francs....

C'est d'une voix rauque qu'il parlait, et, de son poing crisp dans le
vide, il menaait... le baron de Thaller sans doute.

--Malheureusement, reprit-il, ce n'est que bien plus tard que j'ai su
tout cela. Sur le moment, M. de Thaller m'blouit. Ses amis, Saint-Pavin
et les banquiers Jottras, le proclamaient l'homme le plus fort et le
plus honnte de France.... Je n'aurais cependant pas lch mon argent
sans la baronne.... La premire fois que je lui fus prsent et qu'elle
arrta sur moi ses grands yeux noirs, je me sentis remu jusqu'au fond
de l'me.... Pour la revoir, je l'invitai avec son mari et les amis de
son mari,  dner chez moi, entre ma femme et mes enfants.... Elle vint.
Son mari me fit signer tout ce qu'il voulut, mais en me quittant elle me
serra la main....

Il en frissonnait encore, le malheureux!...

--Le lendemain, continua-t-il, je remis  Thaller tout ce que je
possdais, et, en change, il me donna la place de caissier du _Crdit
mutuel_ qu'il venait de fonder. Il me traitait en subalterne, et ne
m'admettait pas dans son intrieur, mais j'en riais: la baronne m'avait
permis de la revoir, et presque toutes les aprs-midi, je la rencontrais
aux Tuileries, et j'avais os lui dire que je l'aimais perdment.... Si
bien qu'un soir elle consentit  accepter, pour le surlendemain, un
rendez-vous dans un appartement que j'avais lou.... La veille de ce
jour, et pendant que j'tais comme fou de joie, la veille de ce premier
rendez-vous, le baron de Thaller me demanda de l'aider, au moyen de
certaines irrgularits d'criture,  masquer un dficit, provenant de
fausses spculations.... Comment refuser  l'homme que je m'apprtais,
pensais-je,  tromper? Je fis ce qu'il voulait.... Le lendemain, Mme de
Thaller tait ma matresse, et j'tais perdu....

Cherchait-il  se disculper?

Obissait-il  ce sentiment imprieux, plus fort que la volont, plus
puissant que la raison, qui pousse le misrable  rvler le secret qui
l'obsde?...

--De ce jour, poursuivit-il, commena pour moi le supplice de la double
existence que j'ai soutenue pendant des annes. Ainsi le voulait ma
matresse. Dur, avare, morose avec les miens, je devais, prs d'elle, me
montrer toujours souriant, et d'une prodigalit folle.... Mais j'aurais
pay de mon sang et du sang des miens, ses baisers et ses caresses. De
nouveau, M. de Thaller m'avait demand d'altrer mes critures, et je
l'avais fait sans hsiter. Bientt ce fut pour mon compte que je les
altrai.

J'avais donn  ma matresse tout ce que je possdais, et elle tait
insatiable. Il lui fallait de l'argent, quand mme, toujours,  flots.
Elle avait voulu un htel pour nos rendez-vous, et j'en avais achet un,
rue du Cirque.... Si bien qu'entre les exigences du mari et celles de la
femme, je devenais fou. Je puisais  ma caisse comme  une mine
inpuisable, et comme je sentais qu'un jour viendrait o tout se
dcouvrirait, je portais toujours sur moi un revolver charg, pour me
faire sauter la cervelle, quand on m'arrterait.

Et, en effet, il tirait  demi de sa poche, et montrait  Marius un
revolver.

--Si encore elle m'et t fidle! continuait-il, en s'animant peu 
peu. Mais que n'ai-je pas endur! Quand le marquis de Trgars est revenu
 Paris, et qu'il s'est agi de le dpouiller, ne s'est-elle pas donne 
lui! Elle me disait: Es-tu bte! Je n'en veux qu' son argent, c'est
toi que j'aime!... Mais lui mort, elle en a pris d'autres. Notre htel
de la rue du Cirque tait, pour elle et pour sa fille Csarine, comme
un lieu de dbauche. Et moi, misrable lche, je souffrais tout, tant je
tremblais de la perdre, tant je craignais d'tre sevr des semblants
d'amour dont elle payait mes sacrifices inous!...

Et aujourd'hui, elle me trahirait, elle m'abandonnerait! Car tout ce qui
est arriv a t inspir par elle, pour me procurer une somme qui nous
permt de fuir, de vivre  l'tranger, en Amrique. C'est elle qui m'a
souffl l'ignoble comdie que j'ai joue, pour endosser la
responsabilit de tout. M. de Thaller a eu des millions, pour sa part;
je n'ai eu, moi, que douze cent mille francs.

De grands frissons le secouaient, sa face s'empourprait....

Il se dressa, et brandissant les lettres qu'il tait all chercher:

--Mais tout n'est pas dit! s'cria-t-il. J'ai l des preuves que ne me
savent ni le baron ni sa femme!.. J'ai la preuve de l'indigne
escroquerie dont le marquis de Trgars a t dupe.... J'ai la preuve de
la comdie joue par M. de Thaller et par moi pour dpouiller les
actionnaires du _Crdit mutuel_....

--Qu'esprez-vous?... interrogea Marius.

Il riait d'un air stupide.

--Moi? je vais me cacher dans quelque faubourg de Paris et crire 
Euphrasie de venir.... Elle me sait douze cent mille francs, elle
viendra.... Elle reviendra tant que j'aurai de l'argent, et quand je
n'en aurai plus....

Mais il s'interrompit, se rejetant en arrire, les bras tendus comme
pour carter une terrifiante apparition....

Mlle Gilberte entrait.

--Ma fille!... bgaya le misrable, Gilberte!...

--La marquise de Trgars, pronona Marius.

Une indicible expression de terreur et d'angoisse convulsait les traits
de Vincent Favoral, il comprenait que c'tait la fin....

--Que voulez-vous de moi?... balbutia-t-il.

--L'argent que vous avez vol, mon pre, rpondit la jeune fille, d'un
accent inexorable, les douze cent mille francs que vous avez ici, puis
les preuves que vous possdez, et enfin... vos armes.

Il tremblait de tous ses membres:

--Me prendre mon argent, fit-il, c'est me livrer... veux-tu me voir au
bagne?...

--Le dshonneur en rejaillirait sur vos enfants, monsieur, dit M. de
Trgars, nous ferons tout au monde, au contraire, pour vous soustraire
aux recherches de la police....

--Eh bien!... alors oui.... Mais demain.... Il faut que j'crive 
Euphrasie, que je la voie....

--Vous avez perdu la raison, mon pre, reprit Mlle Gilberte, revenez 
vous.... Faites ce que je vous demande....

Il se redressa de toute sa hauteur.

--Et si je ne voulais pas?

Mais ce fut le dernier clair de sa volont brise.

Non sans d'horribles dchirements, non sans une lutte dsolante, il
cda, et l'argent, et les preuves, et ses armes, il remit tout  sa
fille.

Et lorsqu'elle se retira au bras de M. de Trgars:

--Mais envoie-moi ta mre, supplia-t-il, elle me comprendra, elle ne
sera pas impitoyable, elle. C'est ma femme, qu'elle vienne vite, je ne
veux pas, je ne peux pas rester seul!




XIV


C'est avec une hte convulsive que la baronne de Thaller franchit la
distance qui spare la rue Saint-Lazare de la rue de la Ppinire.

La soudaine intervention de M. de Trgars confondait toutes ses ides.
Les plus sinistres pressentiments tressaillaient en elle.

Dans la cour de son htel, tous ses domestiques runis en un groupe
causaient. Ils ne daignrent pas se dranger quand elle passa, et mme
elle put surprendre des sourires et des ricanements ironiques.

Elle en reut un coup terrible. Que se passait-il? Que savait-on? La
joie insolente des valets prsage le dsastre du matre.

Dans le magnifique vestibule, un homme tait assis quand elle entra.

C'tait ce mme homme de mine louche que Marius de Trgars avait aperu
dans le grand salon, en mystrieuse confrence avec la baronne.

--Fcheuses nouvelles, dit-il d'un air piteux.

--Quoi?

--Cette coquine de Lucienne a l'me cheville dans le corps, elle n'est
que blesse, elle en reviendra....

--Il s'agit bien de Lucienne!... M. de Trgars....

--Oh! lui, c'est un fin merle. Au lieu de rpondre  la provocation de
notre homme, il lui a pris le billet que je lui crivais....

Mme de Thaller eut un soubresaut.

--Alors, interrogea-t-elle, que signifie votre lettre de cette nuit, o
vous me disiez de remettre deux mille francs au porteur?

L'homme devint tout ple....

--Vous avez reu une lettre, balbutia-t-il, cette nuit, de moi....

--Oui, de vous, et j'ai donn l'argent....

L'homme se frappa le front.

--Je comprends tout! s'cria-t-il.

--Dites....

--On voulait des preuves. On a imit mon criture, et vous avez donn
dans le panneau. Voil donc pourquoi j'ai t consign au poste, cette
nuit. Et si on m'a relch ce matin, c'tait pour savoir o j'irais; je
suis suivi, on me file.... Nous sommes flambs, madame la baronne....
Sauve qui peut!

Et il s'lana dehors....

De plus en plus trouble, Mme de Thaller gagna le premier tage....

Dans le petit salon bouton d'or, l'attendaient le baron de Thaller et sa
fille.... Allonge sur un fauteuil, les jambes croises, le bout du pied
 la hauteur de l'oeil, Mlle Csarine suivait d'un air curieux et
narquois son pre, qui blme et secou de tressaillements nerveux, se
promenait de long en large, comme la bte fauve dans sa loge.

Ds que la baronne parut:

--Cela va mal, lui dit son mari, trs-mal.... Notre partie est
diablement compromise.

--Vous croyez?

--Je n'en suis que trop sr! Un coup si bien mont! Mais tout est contre
nous!... Devant le juge d'instruction, Jottras s'est bien tenu, mais
Saint-Pavin a parl. Ce misrable drle n'tait pas satisfait de la part
que je lui avais faite. Sur ses dnonciations, Costeclar a t arrt ce
matin. Et Costeclar sait tout, puisqu'il a t votre confident, celui de
Vincent Favoral et le mien. Quand on a, comme lui, dans son pass, deux
ou trois affaires de faux, on parle toujours. Il parlera. Peut-tre
a-t-il dj parl, puisque la justice s'est transporte chez Lattermann,
de la rue Joquelet, avec lequel j'avais organis la panique et la
dgringolade des actions du _Crdit mutuel_. Comment parer ce coup!

D'un coup d'oeil plus sr que celui de son mari, Mme de Thaller
mesurait la situation.

--N'essayez pas de parer, fit-elle, ce serait inutile.

--Parce que....

--Parce que M. de Trgars a retrouv Vincent Favoral, parce qu' l'heure
qu'il est, ils sont ensemble, en train de se concerter....

Le baron eut un geste terrible.

--Ah! tonnerre du ciel! s'cria-t-il, je l'avais bien dit que cet
imbcile de Favoral nous perdrait.... Il vous tait si facile de lui
trouver l'occasion de se brler la cervelle....

--Vous tait-il si difficile d'accepter les conditions de M. de
Trgars?...

--C'est vous qui n'avez pas voulu.

--Est-ce moi aussi qui tenais tant  me dbarrasser de Lucienne?...

Il y avait des annes que Mlle Csarine n'avait paru s'amuser autant,
et  demi voix elle chantonnait l'air fameux de _La Perle de Pontoise_:

    Touchant accord.... Heureux mnage!...

--Mais  quoi bon rcriminer, reprit Mme de Thaller, aprs un moment de
silence: il s'agit de prendre un parti....

Dsesprment le baron faisait appel  son sang-froid.

--Sans doute, reprit-il, mais lequel? De toutes faons il va falloir
restituer les cinq cent mille francs de Lucienne, et peut-tre deux
millions de la fortune du marquis de Trgars.... J'ai bien eu la
prvoyance de mettre  l'abri les fonds du dernier coup de filet; mais
on peut les retrouver....

--Le temps presse, monsieur....

--Eh! je le sens bien, mais que faire? Filer? On obtiendrait mon
extradition.... Rester? Ce serait peut-tre encore le plus sage. En
somme, je n'ai pas fait de faux, moi! Pourquoi serais-je poursuivi?
Pour escroquerie, pour manoeuvres frauduleuses?... Ce serait cinq ans,
au maximum. On ne meurt pas de cinq ans de prison.... Si on ne met pas
la main sur mes capitaux, je serai encore dix fois millionnaire, mon
temps fini.... Si on les dcouvre, eh bien! il me restera encore notre
fortune personnelle, pour recommencer les affaires....

Mais la baronne pinait les lvres.

--De quelle fortune voulez-vous parler? fit-elle. De la mienne?

--N'est-elle pas mienne aussi? Aviez-vous le million de dot que je vous
ai reconnu? N'est-ce pas de mon argent, que j'ai plac, sous votre nom,
douze ou quinze cent mille francs?... Nous sommes spars de biens,
c'est autant de sauv....

Elle hochait la tte.

--Ne comptez pas sur cet argent, pronona-t-elle. Je l'ai bien gagn, il
est  moi, je le garde....

Lui la regardait, d'un air d'inconcevable stupeur, comme s'il n'et pu
lui entrer dans l'esprit qu'elle parlait srieusement....

--Quoi! balbutia-t-il, vous ne me donneriez pas....

--Pas un sou, mon cher, pas un centime....

Les traits dcomposs par une pouvantable colre, l'oeil inject de
sang et l'cume  la bouche:

--Ah! misrable femme! s'cria le directeur du _Crdit mutuel_,
excrable crature; c'est  moi que tu prtends refuser ce qui est 
moi?...

Mlle Csarine ne riait plus.

--Pas de btises!... fit-elle.

Mais la baronne ricanait d'un air de dfi.

--Tu me crois donc aussi lche que tes amants! clamait le baron, aussi
stupide que Trgars, aussi ridicule que Favoral!... Ici mme, 
l'instant, tu vas me signer un abandon en rgle....

Il avanait pour la saisir, elle reculait, le sachant peut-tre capable
de tout, lorsque brutalement on frappa  la porte.

--Au nom de la loi!...

C'tait un commissaire de police, avec deux mandats d'amener, dcerns,
l'un contre le baron, l'autre contre la baronne de Thaller.

Et pendant qu'entours d'agents, ils montaient dans un fiacre:

--Orpheline de pre et de mre! murmurait Mlle Csarine. Me voil
libre. On va pouvoir rire un peu.

       *       *       *       *       *

A cette heure-l mme, M. de Trgars et Mlle Gilberte arrivaient rue
Saint-Gilles.

En apprenant que son mari tait retrouv:

--Je veux le voir! s'cria Mme Favoral.

Et quoi qu'on pt lui dire, jetant un chle sur ses paules, elle partit
avec Mlle Gilberte.

Lorsqu'elles pntrrent dans l'appartement de Mme Zlie, dont elles
avaient une clef, elles aperurent dans le salon, leur tournant le dos,
Vincent Favoral, assis  une table, le haut du corps pench en avant et
semblant crire....

Sur la pointe du pied, Mme Favoral s'approcha, et par-dessus l'paule
de son mari, elle lut la lettre qu'il venait de commencer:

Euphrasie, ma bien-aime, matresse ternellement adore, me
pardonneras-tu? L'argent que je gardais pour toi, ma chrie, les preuves
qui vont accabler ton mari, on m'a tout pris... lchement, de force. Et
c'est ma fille...

Il en tait rest l. tonne de son immobilit, Mme Favoral appela:

--Vincent!...

Il ne rpondit pas.

Elle le poussa du doigt.... Il roula  terre, il tait mort!...

       *       *       *       *       *

Trois mois plus tard, se droulait devant la sixime chambre l'affaire
du _Crdit mutuel_. Le scandale fut grand, mais la curiosit publique
fut trangement dsappointe. Ainsi que dans presque tous ces procs
financiers, la justice, tout en constatant les plus audacieuses
filouteries, n'avait pas su en dmler le secret....

Elle sut du moins tendre la main sur tout ce qu'avait espr mettre 
l'abri le baron de Thaller, lequel fut condamn  cinq ans de prison.

M. Costeclar en fut quitte pour trois ans, et M. Jottras pour deux ans.
M. Saint-Pavin fut acquitt....

Poursuivie pour tentative de meurtre, l'ancienne marquise de Javelle, la
baronne de Thaller, fut relche faute de preuves suffisantes. Mais
implique dans le procs de son mari, elle est aux trois quarts ruine
et vit avec sa fille, dont on annonce les dbuts aux Bouffes ou aux
Dlassements-Comiques....

       *       *       *       *       *

Dj, avant cette poque, Mlle Lucienne, compltement rtablie, avait
pous Maxence Favoral.

Des cinq cent mille francs qui lui furent restitus, elle consacra trois
cent mille francs  payer des dettes de son beau-pre, et avec le reste,
elle dcida son mari  s'expatrier.

Paris leur tait devenu odieux,  l'un et  l'autre.

       *       *       *       *       *

C'est au chteau de Trgars,  trois lieues de Quimper, que Marius et
Mlle Gilberte, devenue marquise de Trgars, sont alls se fixer, suivis
dans leur retraite par Mme veuve Favoral et le comte de Villegr.

La plus notable partie de la fortune de son pre, Marius l'a employe 
dsintresser tous les cranciers personnels de l'ancien caissier du
_Crdit mutuel_, tous les fournisseurs, et aussi M. Chapelain, le papa
Dsormeaux et les poux Desclavettes....

Il ne reste gure plus au marquis et  la marquise de Trgars qu'une
vingtaine de mille livres de rentes, et s'ils les perdent jamais, ce ne
sera pas  la Bourse....

Le _Crdit mutuel_ fait 467 25....

FIN.

       *       *       *       *       *

EN VENTE  LA LIBRAIRIE DE E. DENTU

OUVRAGES DU MME AUTEUR

=La Dgringolade.=--3e dition, 2 vol, grand in-18   7 fr.
=La Vie infernale.=--4e dition, 2 vol. grand in-18  7
=L'Affaire Lerouge.=--12e dition, 1 vol. gr. in-18  3 50
=Le Dossier n 113.=--9e dition, 1 vol. gr. in-18   3 50
=Le Crime d'Orcival.=--7e dition, 1 vol. gr. in-18  3 50
=Les Esclaves de Paris.=--4e dit., 2 vol. gr. in-18 7
=Le 13e Hussards.=--19e dition, 1 vol. grand in-18  3 50
=Monsieur Lecoq.=--6e dition, 2 vol. grand in-18    7
=Les Cotillons clbres.=--6e dition, orne
   de portraits, 2 vol. grand in-18                  7
=Les Comdiennes adores.=--Nouvelle dit., 1 vol.   3 50
=Les Gens de Bureau.=--3e dit., 1 vol. gr. in-18    3 50
=La Clique dore.=--4e dition, 1 vol. grand in.-18  3 50
=Mariages d'aventure.=--Nouvelle dition, 1 vol.     3 50
=La Corde au cou.=--4e dition, 1 vol. grand in-18   3 50

Paris-Imp. PAUL DUPONT, 41, rue Jean-Jacques-Rousseau.






End of the Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by mile Gaboriau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES ***

***** This file should be named 18302-8.txt or 18302-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/3/0/18302/

Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

