The Project Gutenberg EBook of Contes, Tome II, by Marie-Catherine d'Aulnoy

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Title: Contes, Tome II

Author: Marie-Catherine d'Aulnoy

Release Date: May 10, 2006 [EBook #18368]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy

CONTES

Tome II

Table des matires

La Chatte Blanche.
Le Rameau d'Or.
Le Pigeon et la Colombe.
Le Prince Marcassin.
La Princesse Belle-toile.




La Chatte Blanche


Il tait une fois un roi qui avait trois fils bien faits et courageux;
il eut peur que l'envie de rgner ne leur prt avant sa mort; il courait
mme certains bruits qu'ils cherchaient  s'acqurir des cratures, et
que c'tait pour lui ter son royaume. Le roi se sentait vieux, mais son
esprit et sa capacit n'ayant point diminu, il n'avait pas envie de
leur cder une place qu'il remplissait si dignement; il pensa donc que
le meilleur moyen de vivre en repos, c'tait de les amuser par des
promesses dont il saurait toujours luder l'effet.

Il les appela dans son cabinet, et aprs leur avoir parl avec beaucoup
de bont, il ajouta: Vous conviendrez avec moi, mes chers enfants, que
mon grand ge ne permet pas que je m'applique aux affaires de mon tat
avec autant de soin que je le faisais autrefois. Je crains que mes
sujets n'en souffrent, je veux mettre ma couronne sur la tte de l'un de
vous autres; mais il est bien juste que, pour un tel prsent, vous
cherchiez les moyens de me plaire, dans le dessein que j'ai de me
retirer  la campagne. Il me semble qu'un petit chien adroit, joli et
fidle me tiendrait bonne compagnie: de sorte que sans choisir mon fils
an plutt que mon cadet, je vous dclare que celui des trois qui
m'apportera le plus beau petit chien sera aussitt mon hritier. Ces
princes demeurrent surpris de l'inclination de leur pre pour un petit
chien mais les deux cadets y pouvaient trouver leur compte, et ils
acceptrent avec plaisir la commission d'aller en chercher un; l'an
tait trop timide ou trop respectueux pour reprsenter ses droits. Ils
prirent cong du roi; il leur donna de l'argent et des pierreries,
ajoutant que dans un an sans y manquer ils revinssent, au mme jour et 
la mme heure, lui apporter leurs petits chiens.

Avant de partir, ils allrent dans un chteau qui n'tait qu' une lieue
de la ville. Ils y menrent leurs plus confidents, et firent de grands
festins, o les trois frres se promirent une amiti ternelle, qu'ils
agiraient dans l'affaire en question sans jalousie et sans chagrin, et
que le plus heureux ferait toujours part de sa fortune aux autres; enfin
ils partirent, rglant qu'ils se trouveraient  leur retour dans le mme
chteau, pour aller ensemble chez le roi; ils ne voulurent tre suivis
de personne, et changrent leurs noms pour n'tre pas connus.

Chacun prit une route diffrente: les deux ans eurent beaucoup
d'aventures; mais je ne m'attache qu' celles du cadet. Il tait
gracieux, il avait l'esprit gai et rjouissant, la tte admirable, la
taille noble, les traits rguliers, de belles dents, beaucoup d'adresse
dans tous les exercices qui conviennent  un prince. Il chantait
agrablement, il touchait le luth et le thorbe avec une dlicatesse qui
charmait, il savait peindre. En un mot, il tait trs accompli; et pour
sa valeur, elle allait jusqu' l'intrpidit.

Il n'y avait gure de jours qu'il n'achett des chiens, de grands, de
petits, des lvriers, des dogues, limiers, chiens de chasse, pagneuls,
barbets, bichons; ds qu'il en avait un beau, et qu'il en trouvait un
plus beau, il laissait aller le premier pour garder l'autre; car il
aurait t impossible qu'il et men tout seul trente ou quarante mille
chiens, et il ne voulait ni gentilshommes, ni valets de chambre, ni
pages  sa suite. Il avanait toujours son chemin, n'ayant point
dtermin jusqu'o il irait, lorsqu'il fut surpris de la nuit, du
tonnerre et de la pluie dans une fort, dont il ne pouvait plus
reconnatre les sentiers.

Il prit le premier chemin, et aprs avoir march longtemps, il aperut
un peu de lumire; ce qui lui persuada qu'il y avait quelque maison
proche, o il se mettrait  l'abri jusqu'au lendemain. Ainsi guid par
la lumire qu'il voyait, il arriva  la porte d'un chteau, le plus
superbe qui se soit jamais imagin. Cette porte tait d'or, couverte
d'escarboucles, dont la lumire vive et pure clairait tous les
environs. C'tait elle que le prince avait vue de fort loin; les murs
taient d'une porcelaine transparente, mle de plusieurs couleurs, qui
reprsentaient l'histoire de toutes les fes, depuis la cration du
monde jusqu'alors; les fameuses aventures de Peau-d'ne, de Finette, de
l'Oranger, de Gracieuse, de la Belle au bois dormant, de Serpentin-Vert,
et de cent autres, n'y taient pas oublies. Il fut charm d'y
reconnatre le prince Lutin, car c'tait son oncle  la mode de
Bretagne. La pluie et le mauvais temps l'empchrent de s'arrter
davantage dans un lieu o il se mouillait jusqu'aux os, outre qu'il ne
voyait point du tout aux endroits o la lumire des escarboucles ne
pouvait s'tendre.

Il revint  la porte d'or; il vit un pied de chevreuil attach  une
chane toute de diamant, il admira cette magnificence, et la scurit
avec laquelle on vivait dans le chteau. Car enfin, disait-il, qui
empche les voleurs de venir couper cette chane, et d'arracher les
escarboucles? Ils se feraient riches pour toujours.

Il tira le pied de chevreuil, et aussitt il entendit sonner une cloche,
qui lui parut d'or ou d'argent par le son qu'elle rendait; au bout d'un
moment la porte fut ouverte, sans qu'il apert autre chose qu'une
douzaine de mains en l'air, qui tenaient chacune un flambeau. Il demeura
si surpris qu'il hsitait  avancer, quand il sentit d'autres mains qui
le poussaient par derrire avec assez de violence. Il marcha donc fort
inquiet, et,  tout hasard, il porta la main sur la garde de son pe;
mais en entrant dans un vestibule tout incrust de porphyre et de lapis,
il entendit deux voix ravissantes qui chantaient ces paroles:

      Des mains que vous voyez ne prenez point d'ombrage,
      Et ne craignez, en ce sjour,
      Que les charmes d'un beau visage,
      Si votre coeur veut fuir l'amour.

Il ne put croire qu'on l'invitt de si bonne grce pour lui faire
ensuite du mal; de sorte que se sentant pouss vers une grande porte de
corail, qui s'ouvrit ds qu'il s'en fut approch, il entra dans un salon
de nacre de perle, et ensuite dans plusieurs chambres ornes
diffremment, et si riches par les peintures et les pierreries qu'il en
tait comme enchant. Mille et mille lumires attaches depuis la vote
du salon jusqu'en bas clairaient une partie des autres appartements,
qui ne laissaient pas d'tre remplis de lustres, de girandoles, et de
gradins couverts de bougies; enfin la magnificence tait telle qu'il
n'tait pas ais de croire que ce ft une chose possible.

Aprs avoir pass dans soixante chambres, les mains qui le conduisaient
l'arrtrent; il vit un grand fauteuil de commodit, qui s'approcha tout
seul de la chemine. En mme temps le feu s'alluma, et les mains qui lui
semblaient fort belles, blanches, petites, grassettes et bien
proportionnes le dshabillrent, car il tait mouill comme je l'ai
dj dit, et l'on avait peur qu'il ne s'enrhumt. On lui prsenta, sans
qu'il vt personne, une chemise aussi belle que pour un jour de noces,
avec une robe de chambre d'une toffe glace d'or, brode de petites
meraudes qui formaient des chiffres. Les mains sans corps approchrent
de lui une table, sur laquelle sa toilette fut mise. Rien n'tait plus
magnifique; elles le peignrent avec une lgret et une adresse dont il
fut fort content. Ensuite on le rhabilla, mais ce ne fut pas avec ses
habits, on lui en apporta de beaucoup plus riches. Il admirait
silencieusement tout ce qui se passait, et quelquefois il lui prenait de
petits mouvements de frayeur, dont il n'tait pas tout  fait le matre.

Aprs qu'on l'eut poudr, fris, parfum, par, ajust, et rendu plus
beau qu'Adonis, les mains le conduisirent dans une salle superbe par ses
dorures et ses meubles. On voyait autour l'histoire des plus fameux
chats: Rodillardus pendu par les pieds au conseil des rats, Chat bott
marquis de Carabas, le Chat qui crit, la Chatte devenue femme, les
sorciers devenus chats, le sabbat et toutes ses crmonies; enfin rien
n'tait plus singulier que ces tableaux.

Le couvert tait mis; il y en avait deux, chacun garni de son cadenas
d'or; le buffet surprenait par la quantit de vases de cristal de roche
et de mille pierres rares. Le prince ne savait pour qui ces deux
couverts taient mis, lorsqu'il vit des chats qui se placrent dans un
petit orchestre, mnag exprs; l'un tenait un livre avec des notes les
plus extraordinaires du monde, l'autre un rouleau de papier dont il
battait la mesure, et les autres avaient de petites guitares. Tout d'un
coup chacun se mit  miauler sur diffrents tons, et  gratter les
cordes des guitares avec ses ongles; c'tait la plus trange musique que
l'on et jamais entendue. Le prince se serait cru en enfer, s'il n'avait
pas trouv ce palais trop merveilleux pour donner dans une pense si peu
vraisemblable; mais il se bouchait les oreilles, et riait de toute sa
force, de voir les diffrentes postures et les grimaces de ces nouveaux
musiciens.

Il rvait aux diffrentes choses qui lui taient dj arrives dans ce
chteau, lorsqu'il vit entrer une petite figure qui n'avait pas une
coude de haut. Cette bamboche se couvrait d'un long voile de crpe
noir. Deux chats la menaient; ils taient vtus de deuil, en manteau, et
l'pe au ct; un nombreux cortge de chats venait aprs; les uns
portaient des ratires pleines de rats, et les autres des souris dans
des cages.

Le prince ne sortait point d'tonnement; il ne savait que penser. La
figurine noire s'approcha; et levant son voile, il aperut la plus belle
petite chatte blanche qui ait jamais t et qui sera jamais. Elle avait
l'air fort jeune et fort triste; elle se mit  faire un miaulis si doux
et si charmant qu'il allait droit au coeur; elle dit au prince: Fils de
roi, sois le bien venu, ma miaularde majest te voit avec
plaisir.--Madame la Chatte, dit le prince, vous tes bien gnreuse de
me recevoir avec tant d'accueil, mais vous ne me paraissez pas une
bestiole ordinaire; le don que vous avez de la parole, et le superbe
chteau que vous possdez, en sont des preuves assez videntes.--Fils de
roi, reprit Chatte Blanche, je te prie, cesse de me faire des
compliments, je suis simple dans mes discours et dans mes manires, mais
j'ai un bon coeur. Allons, continua-t-elle, que l'on serve, et que les
musiciens se taisent, car le prince n'entend pas ce qu'ils disent.--Et
disent-ils quelque chose, madame? reprit-il.--Sans doute,
continua-t-elle; nous avons ici des potes qui ont infiniment d'esprit,
et si vous restez un peu parmi nous, vous aurez lieu d'en tre
convaincu.--Il ne faut que vous entendre pour le croire, dit galamment
le prince; mais aussi, madame, je vous regarde comme une chatte fort
rare.

L'on apporta le souper, les mains dont les corps taient invisibles
servaient. L'on mit d'abord sur la table deux bisques, l'une de
pigeonneaux, et l'autre de souris fort grasses. La vue de l'une empcha
le prince de manger de l'autre, se figurant que le mme cuisinier les
avait accommodes: mais la petite chatte, qui devina par la mine qu'il
faisait ce qu'il avait dans l'esprit, l'assura que sa cuisine tait 
part, et qu'il pouvait manger de ce qu'on lui prsenterait avec
certitude qu'il n'y aurait ni rats, ni souris.

Le prince ne se le fit pas dire deux fois, croyant bien que la belle
petite chatte ne voudrait pas le tromper. Il remarqua qu'elle avait  sa
patte un portrait fait en table; cela le surprit. Il la pria de le lui
montrer, croyant que c'tait matre Minagrobis. Il fut bien tonn de
voir un jeune homme si beau qu'il tait  peine croyable que la nature
en pt former un semblable, et qui lui ressemblait si fort qu'on
n'aurait pu le peindre mieux. Elle soupira, et devenant encore plus
triste, elle garda un profond silence. Le prince vit bien qu'il y avait
quelque chose d'extraordinaire l-dessous; cependant il n'osa s'en
informer, de peur de dplaire  la chatte, ou de la chagriner. Il
l'entretint de toutes les nouvelles qu'il savait, et il la trouva fort
instruite des diffrents intrts des princes, et des autres choses qui
se passaient dans le monde.

Aprs le souper, Chatte Blanche convia son hte d'entrer dans un salon
o il y avait un thtre, sur lequel douze chats et douze singes
dansrent un ballet. Les uns taient vtus en Maures, et les autres en
Chinois. Il est ais de juger des sauts et des cabrioles qu'ils
faisaient, et de temps en temps ils se donnaient des coups de griffes;
c'est ainsi que la soire finit. Chatte Blanche donna le bonsoir  son
hte; les mains qui l'avaient conduit jusque-l le reprirent et le
menrent dans un appartement tout oppos  celui qu'il avait vu. Il
tait moins magnifique que galant; tout tait tapiss d'ailes de
papillons, dont les diverses couleurs formaient mille fleurs
diffrentes. Il y avait aussi des plumes d'oiseaux trs rares, et qui
n'ont peut-tre jamais t vus que dans ce lieu-l. Les lits taient de
gaze, rattachs par mille noeuds de rubans. C'taient de grandes glaces
depuis le plafond jusqu'au parquet, et les bordures d'or cisel
reprsentaient mille petits amours.

Le prince se coucha sans dire mot, car il n'y avait pas moyen de faire
la conversation avec les mains qui le servaient; il dormit peu, et fut
rveill par un bruit confus. Les mains aussitt le tirrent de son lit,
et lui mirent un habit de chasse. Il regarda dans la cour du chteau, il
aperut plus de cinq cents chats, dont les uns menaient des lvriers en
laisse, les autres sonnaient du cor; c'tait une grande fte. Chatte
Blanche allait  la chasse; elle voulait que le prince y vnt. Les
officieuses mains lui prsentrent un cheval de bois qui courait  toute
bride, et qui allait le pas  merveille; il fit quelque difficult d'y
monter, disant qu'il s'en fallait beaucoup qu'il ne ft chevalier errant
comme don Quichotte: mais sa rsistance ne servit de rien, on le planta
sur le cheval de bois. Il avait une housse et une selle en broderie d'or
et de diamants. Chatte Blanche montait un singe, le plus beau et le plus
superbe qui se soit encore vu; elle avait quitt son grand voile, et
portait un bonnet  la dragonne, qui lui donnait un air si rsolu que
toutes les souris du voisinage en avaient peur. Il ne s'tait jamais
fait une chasse plus agrable; les chats couraient plus vite que les
lapins et les livres; de sorte que, lorsqu'ils en prenaient, Chatte
Blanche faisait faire la cure devant elle, et il s'y passait mille
tours d'adresse trs rjouissants; les oiseaux n'taient pas de leur
ct trop en sret, car les chatons grimpaient aux arbres, et le matre
singe portait Chatte Blanche jusque dans les nids des aigles, pour
disposer  sa volont des petites altesses aiglonnes.

La chasse tant finie, elle prit un cor qui tait long comme le doigt,
mais qui rendait un son si clair et si haut qu'on l'entendait aisment
de dix lieues: ds qu'elle eut sonn deux ou trois fanfares, elle fut
environne de tous les chats du pays, les uns paraissaient en l'air,
monts sur des chariots, les autres dans des barques abordaient par eau,
enfin, il ne s'en est jamais tant vu. Ils taient presque tous habills
de diffrentes manires: elle retourna au chteau avec ce pompeux
cortge, et pria le prince d'y venir. Il le voulut bien, quoiqu'il lui
semblt que tant de chatonnerie tenait un peu du sabbat et du sorcier,
et que la chatte parlante l'tonnt plus que tout le reste.

Ds qu'elle fut rentre chez elle, on lui mit son grand voile noir; elle
soupa avec le prince, il avait faim, et mangea de bon apptit; l'on
apporta des liqueurs dont il but avec plaisir, et sur-le-champ elles lui
trent le souvenir du petit chien qu'il devait porter au roi. Il ne
pensa plus qu' miauler avec Chatte Blanche, c'est--dire,  lui tenir
bonne et fidle compagnie; il passait les jours en ftes agrables,
tantt  la pche ou  la chasse, puis l'on faisait des ballets, des
carrousels, et mille autres choses o il se divertissait trs bien;
souvent mme la belle chatte composait des vers et des chansonnettes
d'un style si passionn qu'il semblait qu'elle avait le coeur tendre, et
que l'on ne pouvait parler comme elle faisait sans aimer; mais son
secrtaire, qui tait un vieux chat, crivait si mal que, encore que ses
ouvrages aient t conservs, il est impossible de les lire.

Le prince avait oubli jusqu' son pays. Les mains dont j'ai parl
continuaient de le servir. Il regrettait quelquefois de n'tre pas chat,
pour passer sa vie dans cette bonne compagnie. Hlas! disait-il 
Chatte Blanche, que j'aurai de douleur de vous quitter; je vous aime si
chrement! ou devenez fille, ou rendez-moi chat. Elle trouvait son
souhait fort plaisant, et ne lui faisait que des rponses obscures, o
il ne comprenait presque rien.

Une anne s'coule bien vite quand on n'a ni souci ni peine, qu'on se
rjouit et qu'on se porte bien. Chatte Blanche savait le temps o il
devait retourner; et comme il n'y pensait plus, elle l'en fit souvenir.
Sais-tu, dit-elle, que tu n'as que trois jours pour chercher le petit
chien que le roi ton pre souhaite, et que tes frres en ont trouv de
fort beaux? Le prince revint  lui, et s'tonnant de sa ngligence:
Par quel charme secret, s'cria-t-il, ai-je oubli la chose du monde
qui m'est la plus importante? Il y va de ma gloire et de ma fortune; o
prendrai-je un chien tel qu'il le faut pour gagner un royaume, et un
cheval assez diligent pour faire tant de chemin? Il commena de
s'inquiter, et s'affligea beaucoup.

Chatte Blanche lui dit, en s'adoucissant: Fils de roi, ne te chagrine
point, je suis de tes amies; tu peux rester encore ici un jour, et
quoiqu'il y ait cinq cents lieues d'ici  ton pays, le bon cheval de
bois t'y portera en moins de douze heures.--Je vous remercie, belle
Chatte, dit le prince; mais il ne me suffit pas de retourner vers mon
pre, il faut que je lui porte un petit chien.--Tiens, lui dit Chatte
Blanche, voici un gland o il y en a un plus beau que la canicule.--Oh,
dit le prince, madame la Chatte, Votre Majest se moque de
moi.--Approche le gland de ton oreille, continua-t-elle, et tu
l'entendras japper. Il obit. Aussitt le petit chien fit jap, jap, et
le prince demeura transport de joie, car tel chien qui tient dans un
gland doit tre fort petit. Il voulait l'ouvrir, tant il avait envie de
le voir, mais Chatte Blanche lui dit qu'il pourrait avoir froid par les
chemins, et qu'il valait mieux attendre qu'il ft devant le roi son
pre. Il la remercia mille fois, et lui dit un adieu trs tendre. Je
vous assure, ajouta-t-il, que les jours m'ont paru si courts avec vous
que je regrette en quelque faon de vous laisser ici; et quoique vous y
soyez souveraine, et que tous les chats qui vous font la cour aient plus
d'esprit et de galanterie que les ntres, je ne laisse pas de vous
convier de venir avec moi. La Chatte ne rpondit  cette proposition
que par un profond soupir.

Ils se quittrent; le prince arriva le premier au chteau o le
rendez-vous avait t rgl avec ses frres. Ils s'y rendirent peu
aprs, et demeurrent surpris de voir dans la cour un cheval de bois qui
sautait mieux que tous ceux que l'on a dans les acadmies.

Le prince vint au-devant d'eux. Ils s'embrassrent plusieurs fois, et se
rendirent compte de leurs voyages; mais notre prince dguisa  ses
frres la vrit de ses aventures, et leur montra un mchant chien, qui
servait  tourner la broche, disant qu'il l'avait trouv si joli que
c'tait celui qu'il apportait au roi. Quelque amiti qu'il y et entre
eux, les deux ans sentirent une secrte joie du mauvais choix de leur
cadet: ils taient  table, et se marchaient sur le pied, comme pour se
dire qu'ils n'avaient rien  craindre de ce ct-l.

Le lendemain ils partirent ensemble dans un mme carrosse. Les deux fils
ans du roi avaient de petits chiens dans des paniers, si beaux et si
dlicats que l'on osait  peine les toucher. Le cadet portait le pauvre
tournebroche, qui tait si crott que personne ne pouvait le souffrir.
Lorsqu'ils furent dans le palais, chacun les environna pour leur
souhaiter la bienvenue; ils entrrent dans l'appartement du roi.
Celui-ci ne savait en faveur duquel dcider, car les petits chiens qui
lui taient prsents par ses deux ans taient presque d'une gale
beaut, et ils se disputaient dj l'avantage de la succession, lorsque
leur cadet les mit d'accord en tirant de sa poche le gland que Chatte
Blanche lui avait donn. Il l'ouvrit promptement, puis chacun vit un
petit chien couch sur du coton. Il passait au milieu d'une bague sans y
toucher. Le prince le mit par terre, aussitt il commena de danser la
sarabande avec des castagnettes, aussi lgrement que la plus clbre
Espagnole. Il tait de mille couleurs diffrentes, ses soies et ses
oreilles tranaient par terre. Le roi demeura fort confus, car il tait
impossible de trouver rien  redire  la beaut du toutou.

Cependant il n'avait aucune envie de se dfaire de sa couronne. Le plus
petit fleuron lui tait plus cher que tous les chiens de l'univers. Il
dit donc  ses enfants qu'il tait satisfait de leurs peines; mais
qu'ils avaient si bien russi dans la premire chose qu'il avait
souhaite d'eux qu'il voulait encore prouver leur habilet avant de
tenir parole; qu'ainsi il leur donnait un an  chercher par terre et par
mer une pice de toile si fine qu'elle passt par le trou d'une aiguille
 faire du point de Venise. Ils demeurrent tous trois trs affligs
d'tre en obligation de retourner  une nouvelle qute. Les deux
princes, dont les chiens taient moins beaux que celui de leur cadet, y
consentirent. Chacun partit de son ct, sans se faire autant d'amiti
que la premire fois, car le tournebroche les avait un peu refroidis.

Notre prince reprit son cheval de bois; et sans vouloir chercher
d'autres secours que ceux qu'il pourrait esprer de l'amiti de Chatte
Blanche, il partit en toute diligence, et retourna au chteau o elle
l'avait si bien reu. Il en trouva toutes les portes ouvertes; les
fentres, les toits, les tours et les murs taient bien clairs de cent
mille lampes, qui faisaient un effet merveilleux. Les mains qui
l'avaient si bien servi s'avancrent au-devant de lui, prirent la bride
de l'excellent cheval de bois, qu'elles menrent  l'curie, pendant que
le prince entrait dans la chambre de Chatte Blanche.

Elle tait couche dans une petite corbeille, sur un matelas de satin
blanc trs propre. Elle avait des cornettes ngliges, et paraissait
abattue; mais quand elle aperut le prince, elle fit mille sauts et
autant de gambades, pour lui tmoigner la joie qu'elle avait. Quelque
sujet que j'eusse, lui dit-elle, d'esprer ton retour, je t'avoue, fils
de roi, que je n'osais m'en flatter; et je suis ordinairement si
malheureuse dans les choses que je souhaite, que celle-ci me surprend.
Le prince reconnaissant lui fit mille caresses; il lui conta le succs
de son voyage, qu'elle savait peut-tre mieux que lui, et que le roi
voulait une pice de toile qui pt passer par le trou d'une aiguille;
qu' la vrit il croyait la chose impossible, mais qu'il n'avait pas
laiss de la tenter, se promettant tout de son amiti et de son secours.
Chatte Blanche, prenant un air plus srieux, lui dit que c'tait une
affaire  laquelle il fallait penser, que par bonheur elle avait dans
son chteau des chattes qui filaient fort bien, qu'elle-mme y mettrait
la griffe, et qu'elle avancerait cette besogne; qu'ainsi il pouvait
demeurer tranquille, sans aller bien loin chercher ce qu'il trouverait
plus aisment chez elle qu'en aucun lieu du monde.

Les mains parurent, elles portaient des flambeaux; et le prince les
suivant avec Chatte Blanche entra dans une magnifique galerie qui
rgnait le long d'une grande rivire, sur laquelle on tira un grand feu
d'artifice surprenant. L'on y devait brler quatre chats, dont le procs
tait fait dans les formes. Ils taient accuss d'avoir mang le rti du
souper de Chatte Blanche, son fromage, son lait, d'avoir mme conspir
contre sa personne avec Martafax et L'hermite, fameux rats de la contre,
et tenus pour tels par La Fontaine, auteur trs vritable: mais avec
tout cela, l'on savait qu'il y avait beaucoup de cabale dans cette
affaire, et que la plupart des tmoins taient suborns. Quoi qu'il en
soit, le prince obtint leur grce. Le feu d'artifice ne fit mal 
personne, et l'on n'a encore jamais vu de si belles fuses.

L'on servit ensuite une mdianoche trs propre, qui causa plus de
plaisir au prince que le feu, car il avait grand faim, et son cheval de
bois l'avait men si vite qu'il n'a jamais t de diligence pareille.
Les jours suivants se passrent comme ceux qui les avaient prcds,
avec mille ftes diffrentes, dont l'ingnieuse Chatte Blanche rgalait
son hte. C'est peut-tre le premier mortel qui se soit si bien diverti
avec des chats, sans avoir d'autre compagnie.

Il est vrai que Chatte Blanche avait l'esprit agrable, liant, et
presque universel. Elle tait plus savante qu'il n'est permis  une
chatte de l'tre. Le prince s'en tonnait quelquefois: Non, lui
disait-il, ce n'est point une chose naturelle que tout ce que je
remarque de merveilleux en vous: si vous m'aimez, charmante minette,
apprenez-moi par quel prodige vous pensez et vous parlez si juste qu'on
pourrait vous recevoir dans les acadmies fameuses des plus beaux
esprits?--Cesse tes questions, fils de roi, lui disait-elle, il ne m'est
pas permis d'y rpondre, et tu peux pousser tes conjectures aussi loin
que tu voudras, sans que je m'y oppose; qu'il te suffise que j'aie
toujours pour toi patte de velours, et que je m'intresse tendrement
dans tout ce qui te regarde.

Insensiblement cette seconde anne s'coula comme la premire, le prince
ne souhaitait gure de choses que les mains diligentes ne lui
apportassent sur-le-champ, soit des livres, des pierreries, des
tableaux, des mdailles antiques; enfin il n'avait qu' dire je veux un
tel bijou, qui est dans le cabinet du Mogol ou du roi de Perse, telle
statue de Corinthe ou de la Grce, il voyait aussitt devant lui ce
qu'il dsirait, sans savoir ni qui l'avait apport, ni d'o il venait.
Cela ne laisse pas d'avoir ses agrments; et pour se dlasser, l'on est
quelquefois bien aise de se voir matre des plus beaux trsors de la
terre.

Chatte Blanche, qui veillait toujours aux intrts du prince, l'avertit
que le temps de son dpart approchait, qu'il pouvait se tranquilliser
sur la pice de toile qu'il dsirait, et qu'elle lui en avait fait une
merveilleuse; elle ajouta qu'elle voulait cette fois-ci lui donner un
quipage digne de sa naissance, et sans attendre sa rponse, elle
l'obligea de regarder dans la grande cour du chteau. Il y avait une
calche dcouverte, d'or maill de couleur de feu, avec mille devises
galantes, qui satisfaisaient autant l'esprit que les yeux. Douze chevaux
blancs comme la neige, attachs quatre  quatre de front, la tranaient,
chargs de harnais de velours couleur de feu en broderie de diamants, et
garnis de plaques d'or. La doublure de la calche tait pareille, et
cent carrosses  huit chevaux, tous remplis de seigneurs de grande
apparence, trs superbement vtus, suivaient cette calche. Elle tait
encore accompagne par mille gardes du corps dont les habits taient si
couverts de broderie que l'on n'apercevait point l'toffe; ce qui tait
singulier, c'est qu'on voyait partout le portrait de Chatte Blanche,
soit dans les devises de la calche, ou sur les habits des gardes du
corps, ou attachs avec un ruban du justaucorps de ceux qui faisaient le
cortge, comme un ordre nouveau dont elle les avait honors.

Va, dit-elle au prince, va paratre  la cour du roi ton pre, d'une
manire si somptueuse que tes airs magnifiques servent  lui en imposer,
afin qu'il ne te refuse plus la couronne que tu mrites. Voil une noix,
ne la casse qu'en sa prsence, tu y trouveras la pice de toile que tu
m'as demande.--Aimable Blanchette, lui dit-il, je vous avoue que je
suis si pntr de vos bonts, que si vous y vouliez consentir, je
prfrerais de passer ma vie avec vous  toutes les grandeurs que j'ai
lieu de me promettre ailleurs.--Fils de roi, rpliqua-t-elle, je suis
persuade de la bont de ton coeur, c'est une marchandise rare parmi les
princes, ils veulent tre aims de tout le monde, et ne veulent rien
aimer; mais tu montres assez que la rgle gnrale a son exception. Je
te tiens compte de l'attachement que tu tmoignes pour une petite Chatte
Blanche, qui dans le fond n'est propre  rien qu' prendre des souris.
Le prince lui baisa la patte, et partit.

L'on aurait de la peine  croire la diligence qu'il fit, si l'on ne
savait dj de quelle manire le cheval de bois l'avait port en moins
de deux jours  plus de cinq cents lieues du chteau; de sorte que le
mme pouvoir qui anima celui-l pressa si fort les autres qu'ils ne
restrent que vingt-quatre heures sur le chemin; ils ne s'arrtrent en
aucun endroit, jusqu' ce qu'ils fussent arrivs chez le roi, o les
deux frres ans du prince s'taient dj rendus; de sorte que ne
voyant point paratre leur cadet, ils s'applaudissaient de sa
ngligence, et se disaient tout bas l'un  l'autre: Voil qui est bien
heureux, il est mort ou malade, il ne sera point notre rival dans
l'affaire importante qui va se traiter. Aussitt ils dployrent leurs
toiles, qui  la vrit taient si fines qu'elles passaient par le trou
d'une grosse aiguille, mais dans une petite, cela ne se pouvait; et le
roi, trs aise de ce prtexte de dispute, leur montra l'aiguille qu'il
avait propose et que les magistrats, par son ordre, apportrent du
trsor de la ville, o elle avait t soigneusement enferme.

Il y avait beaucoup de murmure sur cette dispute. Les amis des princes,
et particulirement ceux de l'an, car c'tait sa toile qui tait la
plus belle, disaient que c'tait l une franche chicane, o il entrait
beaucoup d'adresse et de normanisme. Les cratures du roi soutenaient
qu'il n'tait point oblig de tenir des conditions qu'il n'avait pas
proposes; enfin, pour les mettre tous d'accord, l'on entendit un bruit
charmant de trompettes, de timbales et de hautbois; c'tait notre prince
qui arrivait en pompeux appareil. Le roi et ses deux fils demeurrent
aussi tonns les uns que les autres d'une si grande magnificence.

Aprs qu'il eut salu respectivement son pre, embrass ses frres, il
tira d'une bote couverte de rubis la noix qu'il cassa; il croyait y
trouver la pice de toile tant vante; mais il y avait au lieu une
noisette. Il cassa encore, et demeura surpris de voir un noyau de
cerise. Chacun se regardait, le roi riait tout doucement, et se moquait
que son fils et t assez crdule pour croire apporter dans une noix
une pice de toile: mais pourquoi ne l'aurait-il pas cru, puisqu'il a
dj donn un petit chien qui tenait dans un gland? Il cassa donc le
noyau de cerise, qui tait rempli de son amande; alors il s'leva un
grand bruit dans la chambre, l'on n'entendait autre chose que: Le
prince cadet est la dupe de l'aventure. Il ne rpondit rien aux
mauvaises plaisanteries des courtisans; il ouvre l'amande, et trouve un
grain de bl puis dans le grain de bl un grain de millet. Oh! c'est la
vrit qu'il commena  se dfier, et marmotta entre ses dents: Chatte
Blanche, Chatte Blanche, tu t'es moque de moi. Il sentit dans ce
moment la griffe d'un chat sur sa main, dont il fut si bien gratign
qu'il saignait. Il ne savait si cette griffade tait faite pour lui
donner du coeur, ou lui faire perdre courage. Cependant il ouvrit le
grain de millet, et l'tonnement de tout le monde ne fut pas petit,
quand il en tira une pice de toile de quatre cents aunes, si
merveilleuse que tous les oiseaux, les animaux et les poissons y taient
peints avec les arbres, les fruits et les plantes de la terre, les
rochers, les rarets et les coquillages de la mer, le soleil, la lune,
les toiles, les astres et les plantes des cieux: il y avait encore le
portrait des rois et autres souverains qui rgnaient pour lors dans le
monde; celui de leurs femmes, de leurs matresses, de leurs enfants et
de tous leurs sujets, sans que le plus petit polisson y ft oubli.
Chacun dans son tat faisait le personnage qui lui convenait, et vtu 
la mode de son pays. Lorsque le roi vit cette pice de toile, il devint
aussi ple que le prince tait devenu rouge de la chercher si longtemps.
L'on prsenta l'aiguille, et elle y passa et repassa six fois. Le roi et
les deux princes ans gardaient un morne silence, quoique la beaut si
rare de cette toile les fort de temps en temps de dire que tout ce qui
tait dans l'univers ne lui tait pas comparable.

Le roi poussa un profond soupir, et se tournant vers ses enfants: Rien
ne peut, leur dit-il, me donner tant de consolation dans ma vieillesse
que de reconnatre votre dfrence pour moi, je souhaite donc que vous
vous mettiez  une nouvelle preuve. Allez encore voyager un an, et
celui qui au bout de l'anne ramnera la plus belle fille l'pousera, et
sera couronn roi  son mariage; c'est aussi bien une ncessit que mon
successeur se marie. Je jure, je promets, que je ne diffrerai plus 
donner la rcompense que j'ai promise.

Toute l'injustice roulait sur notre prince. Le petit chien et la pice
de toile mritaient dix royaumes plutt qu'un; mais il tait si bien n
qu'il ne voulut point contrarier la volont de son pre; et sans
diffrer, il remonta dans sa calche: tout son quipage le suivit, et il
retourna auprs de sa chre Chatte Blanche; elle savait le jour et le
moment qu'il devait arriver, tout tait jonch de fleurs sur le chemin,
mille cassolettes fumaient de tous cts, et particulirement dans le
chteau. Elle tait assise sur un tapis de Perse, et sous un pavillon de
drap d'or, dans une galerie o elle pouvait le voir revenir. Il fut reu
par les mains qui l'avaient toujours servi. Tous les chats grimprent
sur les gouttires pour le fliciter par un miaulage dsespr.

Eh bien, fils de roi, lui dit-elle, te voil donc encore revenu sans
couronne?--Madame, rpliqua-t-il, vos bonts m'avaient mis en tat de la
gagner: mais je suis persuad que le roi aurait plus de peine  s'en
dfaire que je n'aurais de plaisir  la possder.--N'importe, dit-elle,
il ne faut rien ngliger pour la mriter, je te servirai dans cette
occasion; et puisqu'il faut que tu mnes une belle fille  la cour de
ton pre, je t'en chercherai quelqu'une qui te fera gagner le prix;
cependant rjouissons-nous, j'ai ordonn un combat naval entre mes chats
et les terribles rats de la contre. Mes chats seront peut-tre
embarrasss, car ils craignent l'eau; mais aussi ils auraient trop
d'avantage, et il faut, autant qu'on le peut, galer toutes choses. Le
prince admira la prudence de madame Minette. Il la loua beaucoup, et fut
avec elle sur une terrasse qui donnait vers la mer.

Les vaisseaux des chats consistaient en de grands morceaux de lige, sur
lesquels ils voguaient assez commodment. Les rats avaient joint
plusieurs coques d'oeufs, et c'taient l leurs navires. Le combat
s'opinitra cruellement; les rats se jetaient dans l'eau, et nageaient
bien mieux que les chats; de sorte que vingt fois ils furent vainqueurs
et vaincus; mais Minagrobis, amiral de la flotte chatonique, rduisit la
gente ratonienne dans le dernier dsespoir. Il mangea  belles dents le
gnral de leur flotte; c'tait un vieux rat expriment, qui avait fait
trois fois le tour du monde dans de bons vaisseaux, o il n'tait ni
capitaine, ni matelot, mais seulement croque-lardon.

Chatte Blanche ne voulut pas qu'on dtruist absolument ces pauvres
infortuns. Elle avait de la politique, et songeait que s'il n'y avait
plus ni rats, ni souris dans le pays, ses sujets vivraient dans une
oisivet qui pourrait lui devenir prjudiciable. Le prince passa cette
anne comme il avait fait des autres, c'est--dire  la chasse,  la
pche, au jeu, car Chatte Blanche jouait fort bien aux checs. Il ne
pouvait s'empcher de temps en temps de lui faire de nouvelles
questions, pour savoir par quel miracle elle parlait. Il lui demandait
si elle tait fe, ou si par une mtamorphose on l'avait rendue chatte;
mais comme elle ne disait jamais que ce qu'elle voulait bien dire, elle
ne rpondait aussi que ce qu'elle voulait bien rpondre, et c'tait tant
de petits mots qui ne signifiaient rien qu'il jugea aisment qu'elle ne
voulait pas partager son secret avec lui.

Rien ne s'coule plus vite que des jours qui se passent sans peine et
sans chagrin, et si la chatte n'avait pas t soigneuse de se souvenir
du temps qu'il fallait retourner  la cour, il est certain que le prince
l'aurait absolument oubli. Elle l'avertit la veille qu'il ne tiendrait
qu' lui d'emmener une des plus belles princesses qui ft dans le monde,
que l'heure de dtruire le fatal ouvrage des fes tait  la fin arriv,
et qu'il fallait pour cela qu'il se rsolt  lui couper la tte et la
queue, qu'il jetterait promptement dans le feu. Moi, s'cria-t-il,
Blanchette! mes amours! moi, dis-je, je serais assez barbare pour vous
tuer? Ah! vous voulez sans doute prouver mon coeur, mais soyez certaine
qu'il n'est point capable de manquer  l'amiti et  la reconnaissance
qu'il vous doit.--Non, fils de roi, continua-t-elle, je ne te souponne
d'aucune ingratitude; je connais ton mrite, ce n'est ni toi, ni moi qui
rglons dans cette affaire notre destine. Fais ce que je souhaite, nous
recommencerons l'un et l'autre d'tre heureux, et tu connatras, foi de
chatte de bien et d'honneur, que je suis vritablement ton amie.

Les larmes vinrent deux ou trois fois aux yeux du jeune prince, de la
seule pense qu'il fallait couper la tte  sa petite chatonne qui tait
si jolie et si gracieuse. Il dit encore tout ce qu'il put imaginer de
plus tendre pour qu'elle l'en dispenst, elle rpondait opinitrement
qu'elle voulait mourir de sa main; et que c'tait l'unique moyen
d'empcher que ses frres n'eussent la couronne; en un mot, elle le
pressa avec tant d'ardeur qu'il tira son pe en tremblant, et, d'une
main mal assure, il coupa la tte et la queue de sa bonne amie la
chatte: en mme temps il vit la plus charmante mtamorphose qui se
puisse imaginer. Le corps de Chatte Blanche devint grand, et se changea
tout d'un coup en fille, c'est ce qui ne saurait tre dcrit, il n'y a
eu que celle-l d'aussi accomplie. Ses yeux ravissaient les coeurs, et
sa douceur les retenait: sa taille tait majestueuse, l'air noble et
modeste, un esprit liant, des manires engageantes; enfin, elle tait
au-dessus de tout ce qu'il y a de plus aimable.

Le prince en la voyant demeura si surpris, et d'une surprise si
agrable, qu'il se crut enchant. Il ne pouvait parler, ses yeux
n'taient pas assez grands pour la regarder, et sa langue lie ne
pouvait expliquer son tonnement; mais ce fut bien autre chose,
lorsqu'il vit entrer un nombre extraordinaire de dames et de seigneurs,
qui tenant tous leur peau de chattes ou de chats jete sur leurs paules
vinrent se prosterner aux pieds de la reine, et lui tmoigner leur joie
de la revoir dans son tat naturel. Elle les reut avec des tmoignages
de bont qui marquaient assez le caractre de son coeur. Et aprs avoir
tenu son cercle quelques moments, elle ordonna qu'on la laisst seule
avec le prince, et elle lui parla ainsi:

Ne pensez pas, seigneur, que j'aie toujours t chatte, ni que ma
naissance soit obscure parmi les hommes. Mon pre tait roi de six
royaumes. Il aimait tendrement ma mre, et la laissait dans une entire
libert de faire tout ce qu'elle voulait. Son inclination dominante
tait de voyager; de sorte qu'tant grosse de moi, elle entreprit
d'aller voir une certaine montagne, dont elle avait entendu dire des
choses surprenantes. Comme elle tait en chemin, on lui dit qu'il y
avait, proche du lieu o elle passait, un ancien chteau de fes, le
plus beau du monde, tout au moins qu'on le croyait tel par une tradition
qui en tait reste; car d'ailleurs comme personne n'y entrait, on n'en
pouvait juger, mais qu'on savait trs srement que ces fes avaient dans
leur jardin les meilleurs fruits, les plus savoureux et dlicats qui se
fussent jamais mangs.

Aussitt la reine ma mre eut une envie si violente d'en manger qu'elle
y tourna ses pas. Elle arriva  la porte de ce superbe difice, qui
brillait d'or et d'azur de tous les cts; mais elle y frappa
inutilement: qui que ce soit ne parut, il semblait que tout le monde y
tait mort; son envie augmentant par les difficults, elle envoya qurir
des chelles, afin que l'on pt passer par-dessus les murs du jardin, et
l'on en serait venu  bout si ces murs ne se fussent hausss  vue
d'oeil, bien que personne n'y travaillt; l'on attachait des chelles
les unes aux autres, elles rompaient sous le poids de ceux qu'on y
faisait monter, et ils s'estropiaient ou se tuaient.

La reine se dsesprait. Elle voyait de grands arbres chargs de fruits
qu'elle croyait dlicieux, elle en voulait manger ou mourir; de sorte
qu'elle fit tendre des tentes fort riches devant le chteau, et elle y
resta six semaines avec toute sa cour. Elle ne dormait ni ne mangeait,
elle soupirait sans cesse, elle ne parlait que des fruits du jardin
inaccessible; enfin elle tomba dangereusement malade, sans que qui que
ce soit pt apporter le moindre remde  son mal, car les inexorables
fes n'avaient pas mme paru depuis qu'elle s'tait tablie proche de
leur chteau. Tous ses officiers s'affligeaient extraordinairement: l'on
n'entendait que des pleurs et des soupirs, pendant que la reine mourante
demandait des fruits  ceux qui la servaient; mais elle n'en voulait
point d'autres que ceux qu'on lui refusait.

Une nuit qu'elle s'tait un peu assoupie, elle vit en se rveillant une
petite vieille, laide et dcrpite, assise dans un fauteuil au chevet de
son lit. Elle tait surprise que ses femmes eussent laiss approcher si
prs d'elle une inconnue, lorsque celle-ci lui dit: Nous trouvons Ta
Majest bien importune, de vouloir avec tant d'opinitret manger de nos
fruits; mais puisqu'il y va de ta prcieuse vie, mes soeurs et moi
consentons  t'en donner tant que tu pourras en emporter, et tant que tu
resteras ici, pourvu que tu nous fasses un don.--Ah! ma bonne mre,
s'cria la reine, parlez, je vous donne mes royaumes, mon coeur, mon
me, pourvu que j'aie des fruits, je ne saurais les acheter trop
cher.--Nous voulons, dit-elle, que Ta Majest nous donne la fille que tu
portes dans ton sein; ds qu'elle sera ne, nous la viendrons qurir;
elle sera nourrie parmi nous; il n'y a point de vertus, de beauts, de
sciences, dont nous ne la voulions douer: en un mot, ce sera notre
enfant, nous la rendrons heureuse; mais observe que Ta Majest ne la
reverra plus qu'elle ne soit marie. Si la proposition t'agre, je vais
tout  l'heure te gurir, et te mener dans nos vergers; malgr la nuit,
tu verras assez clair pour choisir ce que tu voudras. Si ce que je te
dis ne te plat pas, bonsoir, madame la reine, je vais dormir.--Quelque
dure que soit la loi que vous m'imposez, rpondit la reine, je l'accepte
plutt que de mourir; car il est certain que je n'ai pas un jour 
vivre, ainsi je perdrais mon enfant en me perdant. Gurissez-moi,
savante fe, continua-t-elle, et ne me laissez pas un moment sans jouir
du privilge que vous venez de m'accorder.

La fe la toucha avec une petite baguette d'or, en disant: Que Ta
Majest soit quitte de tous les maux qui la retiennent dans ce lit. Il
lui sembla aussitt qu'on lui tait une robe fort pesante et fort dure,
dont elle se sentait comme accable, et qu'il y avait des endroits o
elle tenait davantage. C'tait apparemment ceux o le mal tait le plus
grand. Elle fit appeler toutes ses dames, et leur dit avec un visage gai
qu'elle se portait  merveille, qu'elle allait se lever, et qu'enfin ces
portes si bien verrouilles et si bien barricades du palais de ferie
lui seraient ouvertes pour manger de beaux fruits, et pour en emporter
tant qu'il lui plairait.

Il n'y eut aucune de ses dames qui ne crt la reine en dlire, et que
dans ce moment elle rvait  ces fruits qu'elle avait tant souhaits; de
sorte qu'au lieu de lui rpondre, elles se prirent  pleurer, et firent
veiller tous les mdecins pour voir en quel tat elle tait. Ce
retardement dsesprait la reine; elle demandait promptement ses habits,
on les lui refusait; elle se mettait en colre, et devenait fort rouge.
L'on disait que c'tait l'effet de sa fivre; cependant les mdecins
tant entrs, aprs lui avoir touch le pouls, et fait leurs crmonies
ordinaires, ne purent nier qu'elle ft dans une parfaite sant. Ses
femmes qui virent la faute que le zle leur avait fait commettre
tchrent de la rparer en l'habillant promptement. Chacun lui demanda
pardon, tout fut apais, et elle se hta de suivre la vieille fe qui
l'avait toujours attendue.

Elle entra dans le palais o rien ne pouvait tre ajout pour en faire
le plus beau lieu du monde. Vous le croirez aisment, seigneur, ajouta
la reine Chatte Blanche, quand je vous aurai dit que c'est celui o nous
sommes; deux autres fes un peu moins vieilles que celle qui conduisait
ma mre les reurent  la porte, et lui firent un accueil trs
favorable. Elle les pria de la mener promptement dans le jardin, et vers
les espaliers o elle trouverait les meilleurs fruits. Ils sont tous
galement bons, lui dirent-elles, et si ce n'tait que tu veux avoir le
plaisir de les cueillir toi-mme, nous n'aurions qu' les appeler pour
les faire venir ici.--Je vous supplie, mesdames, dit la reine, que j'aie
la satisfaction de voir une chose si extraordinaire. La plus vieille
mit ses doigts dans sa bouche, et siffla trois fois, puis elle cria:
Abricots, pches, pavis, brugnons, cerises, prunes, poires, bigarreaux,
melons, muscats, pommes, oranges, citrons, groseilles, fraises,
framboises, accourez  ma voix.--Mais, dit la reine, tout ce que vous
venez d'appeler vient en diffrentes saisons.--Cela n'est pas ainsi dans
nos vergers, dirent-elles, nous avons de tous les fruits qui sont sur la
terre, toujours mrs, toujours bons, et qui ne se gtent jamais.

En mme temps, ils arrivrent roulants, rampants, ple-mle, sans se
gter ni se salir; de sorte que la reine, impatiente de satisfaire son
envie, se jeta dessus, et prit les premiers qui s'offrirent sous ses
mains; elle les dvora plutt qu'elle ne les mangea.

Aprs s'en tre un peu rassasie, elle pria les fes de la laisser aller
aux espaliers, pour avoir le plaisir de les choisir de l'oeil avant que
de les cueillir. Nous y consentons volontiers, dirent les trois fes;
mais souviens-toi de la promesse que tu nous as faite, il ne te sera
plus permis de t'en ddire.--Je suis persuade, rpliqua-t-elle, que
l'on est si bien avec vous, et ce palais me semble si beau, que si je
n'aimais pas chrement le roi mon mari, je m'offrirais d'y demeurer
aussi; c'est pourquoi vous ne devez point craindre que je rtracte ma
parole. Les fes, trs contentes, lui ouvrirent tous leurs jardins, et
tous leurs enclos; elle y resta trois jours et trois nuits sans en
vouloir sortir, tant elle les trouvait dlicieux. Elle cueillit des
fruits pour sa provision; et comme ils ne se gtent jamais, elle en fit
charger quatre mille mulets qu'elle emmena. Les fes ajoutrent  leurs
fruits des corbeilles d'or, d'un travail exquis, pour les mettre, et
plusieurs rarets dont le prix est excessif; elles lui promirent de
m'lever en princesse, de me rendre parfaite, et de me choisir un poux,
qu'elle serait avertie de la noce, et qu'elles espraient bien qu'elle y
viendrait.

Le roi fut ravi du retour de la reine; toute la cour lui en tmoigna sa
joie; ce n'taient que bals, mascarades, courses de bagues et festins,
o les fruits de la reine taient servis comme un rgal dlicieux. Le
roi les mangeait prfrablement  tout ce qu'on pouvait lui prsenter.
Il ne savait point le trait qu'elle avait fait avec les fes, et
souvent il lui demandait en quel pays elle tait alle pour rapporter de
si bonnes choses; elle lui rpondait qu'elles se trouvaient sur une
montagne presque inaccessible, une autre fois qu'elles venaient dans des
vallons, puis au milieu d'un jardin ou dans une grande fort. Le roi
demeurait surpris de tant de contrarits. Il questionnait ceux qui
l'avaient accompagne; mais elle leur avait tant dfendu de conter 
personne son aventure qu'ils n'osaient en parler. Enfin la reine
inquite de ce qu'elle avait promis aux fes, voyant approcher le temps
de ses couches, tomba dans une mlancolie affreuse, elle soupirait 
tout moment, et changeait  vue d'oeil. Le roi s'inquita, il pressa la
reine de lui dclarer le sujet de sa tristesse; et aprs des peines
extrmes, elle lui apprit tout ce qui s'tait pass entre les fes et
elle, et comme elle leur avait promis la fille qu'elle devait avoir.
Quoi! s'cria le roi, nous n'avons point d'enfants, vous savez  quel
point j'en dsire, et pour manger deux ou trois pommes, vous avez t
capable de promettre votre fille? Il faut que vous n'ayez aucune amiti
pour moi. L-dessus il l'accabla de mille reproches, dont ma pauvre
mre pensa mourir de douleur; mais il ne se contenta pas de cela, il la
fit enfermer dans une tour, et mit des gardes de tous cts pour
empcher qu'elle n'et commerce avec qui que ce ft au monde, que les
officiers qui la servaient, encore changea-t-il ceux qui avaient t
avec elle au chteau des fes.

La mauvaise intelligence du roi et de la reine jeta la cour dans une
consternation infinie. Chacun quitta ses riches habits pour en prendre
de conformes  la douleur gnrale. Le roi, de son ct, paraissait
inexorable; il ne voyait plus sa femme, et sitt que je fus ne, il me
fit apporter dans son palais pour y tre nourrie, pendant qu'elle
resterait prisonnire et fort malheureuse. Les fes n'ignoraient rien de
ce qui se passait; elles s'en irritrent, elles voulaient m'avoir, elles
me regardaient comme leur bien, et que c'tait leur faire un vol que de
me retenir. Avant que de chercher une vengeance proportionne  leur
chagrin, elles envoyrent une clbre ambassade au roi, pour l'avertir
de mettre la reine en libert, et de lui rendre ses bonnes grces, et
pour le prier aussi de me donner  leurs ambassadeurs, afin d'tre
nourrie et leve parmi elles. Les ambassadeurs taient si petits et si
contrefaits, car c'taient des nains hideux, qu'ils n'eurent pas le don
de persuader ce qu'ils voulaient au roi. Il les refusa rudement, et
s'ils n'taient partis en diligence, il leur serait peut-tre arriv
pis.

Quand les fes surent le procd de mon pre, elles s'indignrent autant
qu'on peut l'tre; et aprs avoir envoy dans ses six royaumes tous les
maux qui pouvaient les dsoler, elles lchrent un dragon pouvantable,
qui remplissait de venin les endroits o il passait, qui mangeait les
hommes et les enfants, et qui faisait mourir les arbres et les plantes
du souffle de son haleine.

Le roi se trouva dans la dernire dsolation: il consulta tous les sages
de son royaume sur ce qu'il devait faire pour garantir ses sujets des
malheurs, dont il les voyait accabls. Ils lui conseillrent d'envoyer
chercher par tout le monde les meilleurs mdecins et les plus excellents
remdes, et d'un autre ct, qu'il fallait promettre la vie aux
criminels condamns  la mort qui voudraient combattre le dragon. Le
roi, assez satisfait de cet avis, l'excuta, et n'en reut aucune
consolation, car la mortalit continuait, et personne n'allait contre le
dragon qu'il n'en ft dvor; de sorte qu'il eut recours  une fe dont
il tait protg ds sa plus tendre jeunesse. Elle tait fort vieille,
et ne se levait presque plus; il alla chez elle, et lui fit mille
reproches de souffrir que le destin le perscutt sans le secourir.
Comment voulez-vous que je fasse, lui dit-elle, vous avez irrit mes
soeurs; elles ont autant de pouvoir que moi, et rarement nous agissons
les unes contre les autres. Songez  les apaiser en leur donnant votre
fille, cette petite princesse leur appartient: vous avez mis la reine
dans une troite prison; que vous a donc fait cette femme si aimable
pour la traiter si mal? Rsolvez-vous de tenir la parole qu'elle a
donne, je vous assure que vous serez combl de biens.

Le roi mon pre m'aimait chrement; mais ne voyant point d'autre moyen
de sauver ses royaumes, et de se dlivrer du fatal dragon, il dit  son
amie qu'il tait rsolu de la croire, qu'il voulait bien me donner aux
fes, puisqu'elle assurait que je serais chrie et traite en princesse
de mon rang; qu'il ferait aussi revenir la reine, et qu'elle n'avait
qu' lui dire  qui il me confierait pour me porter au chteau de
ferie. Il faut, lui dit-elle, la porter dans son berceau sur la
montagne de fleurs; vous pourrez mme rester aux environs, pour tre
spectateur de la fte qui se passera. Le roi lui dit que dans huit
jours il irait avec la reine, qu'elle en avertt ses soeurs les fes,
afin qu'elles fissent l-dessus ce qu'elles jugeraient  propos.

Ds qu'il fut de retour au palais, il envoya qurir la reine avec autant
de tendresse et de pompe qu'il l'avait fait mettre prisonnire avec
colre et emportement. Elle tait si abattue et si change qu'il aurait
eu peine  la reconnatre, si son coeur ne l'avait pas assur que
c'tait cette mme personne qu'il avait tant chrie. Il la pria, les
larmes aux yeux, d'oublier les dplaisirs qu'il venait de lui causer,
l'assurant que ce seraient les derniers qu'elle prouverait jamais avec
lui. Elle rpliqua qu'elle se les tait attirs par l'imprudence qu'elle
avait eue de promettre sa fille aux fes; et que si quelque chose la
pouvait rendre excusable, c'tait l'tat o elle tait; enfin il lui
dclara qu'il voulait me remettre entre leurs mains. La reine  son tour
combattit ce dessein: il semblait que quelque fatalit s'en mlait, et
que je devais toujours tre un sujet de discorde entre mon pre et ma
mre. Aprs qu'elle eut bien gmi et pleur, sans rien obtenir de ce
qu'elle souhaitait (car le roi en voyait trop les funestes consquences,
et nos sujets continuaient de mourir, comme s'ils eussent t coupables
des fautes de notre famille), elle consentit  tout ce qu'il dsirait,
et l'on prpara tout pour la crmonie.

Je fus mise dans un berceau de nacre de perle, orn de tout ce que l'art
peut faire imaginer de plus galant. Ce n'taient que guirlandes de
fleurs et festons qui pendaient autour, et les fleurs en taient de
pierreries, dont les diffrentes couleurs, frappes par le soleil,
rflchissaient des rayons si brillants qu'on ne pouvait les regarder.
La magnificence de mon ajustement surpassait, s'il se peut, celle du
berceau. Toutes les bandes de mon maillot taient faites de grosses
perles, vingt-quatre princesses du sang me portaient sur une espce de
brancard fort lger; leurs parures n'avaient rien de commun, mais il ne
leur fut pas permis de mettre d'autres couleurs que du blanc, par
rapport  mon innocence. Toute la cour m'accompagna, chacun dans son
rang.

Pendant que l'on montait la montagne, on entendit une mlodieuse
symphonie qui s'approchait; enfin les fes parurent, au nombre de
trente-six; elles avaient pri leurs bonnes amies de venir avec elles;
chacune tait assise dans une coquille de perle, plus grande que celle
o Vnus tait lorsqu'elle sortit de la mer; des chevaux marins qui
n'allaient gure bien sur la terre les tranaient plus pompeuses que les
premires reines de l'univers; mais d'ailleurs vieilles et laides avec
excs. Elles portaient une branche d'olivier, pour signifier au roi que
sa soumission trouvait grce devant elles; et lorsqu'elles me tinrent,
ce furent des caresses si extraordinaires qu'il semblait qu'elles ne
voulaient plus vivre que pour me rendre heureuse.

Le dragon qui avait servi  les venger contre mon pre venait aprs
elles, attach avec des chanes de diamant: elles me prirent entre leurs
bras, me firent mille caresses, me dourent de plusieurs avantages, et
commencrent ensuite le branle des fes. C'est une danse fort gaie; il
n'est pas croyable combien ces vieilles dames sautrent et gambadrent;
puis le dragon qui avait mang tant de personnes s'approcha en rampant.
Les trois fes  qui ma mre m'avait promise, s'assirent dessus, mirent
mon berceau au milieu d'elles, et frappant le dragon avec une baguette,
il dploya aussitt ses grandes ailes cailles; plus fines que du
crpe, elles taient mles de mille couleurs bizarres: elles se
rendirent ainsi au chteau. Ma mre me voyant en l'air, expose sur ce
furieux dragon, ne put s'empcher de pousser de grands cris. Le roi la
consola, par l'assurance que son amie lui avait donne qu'il ne
m'arriverait aucun accident, et que l'on prendrait le mme soin de moi
que si j'tais reste dans son propre palais. Elle s'apaisa, bien qu'il
lui ft trs douloureux de me perdre pour si longtemps, et d'en tre la
seule cause; car si elle n'avait pas voulu manger les fruits du jardin,
je serais demeure dans le royaume de mon pre, et je n'aurais pas eu
tous les dplaisirs qui me restent  vous raconter.

Sachez donc, fils de roi, que mes gardiennes, avaient bti exprs une
tour, dans laquelle on trouvait mille beaux appartements pour toutes les
saisons de l'anne, des meubles magnifiques, des livres agrables, mais
il n'y avait point de porte, et il fallait toujours entrer par les
fentres, qui taient prodigieusement hautes. L'on trouvait un beau
jardin sur la tour, orn de fleurs, de fontaines et de berceaux de
verdure, qui garantissaient de la chaleur dans la plus ardente canicule.
Ce fut en ce lieu que les fes m'levrent avec des soins qui
surpassaient tout ce qu'elles avaient promis  la reine. Mes habits
taient des plus  la mode, et si magnifiques que si quelqu'un m'avait
vue, l'on aurait cru que c'tait le jour de mes noces. Elles
m'apprenaient tout ce qui convenait  mon ge et  ma naissance: je ne
leur donnais pas beaucoup de peine, car il n'y avait gure de choses que
je ne comprisse avec une extrme facilit: ma douceur leur tait fort
agrable, et comme je n'avais jamais rien vu qu'elles, je serais
demeure tranquille dans cette situation le reste de ma vie.

Elles venaient toujours me voir, montes sur le furieux dragon dont j'ai
dj parl; elles ne m'entretenaient jamais ni du roi, ni de la reine;
elles me nommaient leur fille, et je croyais l'tre. Personne au monde
ne restait avec moi dans la tour qu'un perroquet et un petit chien,
qu'elles m'avaient donns pour me divertir, car ils taient dous de
raison, et parlaient  merveille.

Un des cts de la tour tait bti sur un chemin creux, plein d'ornires
et d'arbres qui l'embarrassaient, de sorte que je n'y avais aperu
personne depuis qu'on m'avait enferme. Mais un jour, comme j'tais  la
fentre, causant avec mon perroquet et mon chien, j'entendis quelque
bruit. Je regardai de tous cts, et j'aperus un jeune chevalier qui
s'tait arrt pour couter notre conversation; je n'en avais jamais vu
qu'en peinture. Je ne fus pas fche qu'une rencontre inespre me
fournt cette occasion; de sorte que ne me dfiant point du danger qui
est attach  la satisfaction de voir un objet aimable, je m'avanai
pour le regarder, et plus je le regardais, plus j'y prenais de plaisir.
Il me fit une profonde rvrence, il attacha ses yeux sur moi, et me
parut trs en peine de quelle manire il pourrait m'entretenir; car ma
fentre tait fort haute, il craignait d'tre entendu, et il savait bien
que j'tais dans le chteau des fes.

La nuit vint presque tout d'un coup, ou, pour parler plus juste, elle
vint sans que nous nous en aperussions; il sonna deux ou trois fois du
cor, et me rjouit de quelques fanfares, puis il partit sans que je
pusse mme distinguer de quel ct il allait, tant l'obscurit tait
grande. Je restai trs rveuse; je ne sentis plus le mme plaisir que
j'avais toujours pris  causer avec mon perroquet et mon chien. Ils me
disaient les plus jolies choses du monde, car des btes fes deviennent
spirituelles, mais j'tais occupe, et je ne savais point l'art de me
contraindre. Perroquet le remarqua; il tait fin, il ne tmoigna rien de
ce qui roulait dans sa tte.

Je ne manquai pas de me lever avec le jour. Je courus  ma fentre; je
demeurai agrablement surprise d'apercevoir au pied de la tour le jeune
chevalier. Il avait des habits magnifiques; je me flattai que j'y avais
un peu de part, et je ne me trompais point. Il me parla avec une espce
de trompette qui porte la voix, et par son secours, il me dit qu'ayant
t insensible jusqu'alors  toutes les beauts qu'il avait vues, il
s'tait senti tout d'un coup si vivement frapp de la mienne qu'il ne
pouvait comprendre comment il se passerait sans mourir de me voir tous
les jours de sa vie. Je demeurai trs contente de son compliment, et
trs inquite de n'oser y rpondre; car il aurait fallu crier de toute
ma force, et me mettre dans le risque d'tre mieux entendue encore des
fes que de lui. Je tenais quelques fleurs que je lui jetai, il les
reut comme une insigne faveur; de sorte qu'il les baisa plusieurs fois,
et me remercia. Il me demanda ensuite si je trouverais bon qu'il vnt
tous les jours  la mme heure sous mes fentres, et que si je le
voulais bien, je lui jetasse quelque chose. J'avais une bague de
turquoise que j'tai brusquement de mon doigt, et que je lui jetai avec
beaucoup de prcipitation, lui faisant signe de s'loigner en diligence;
c'est que j'entendais de l'autre ct la fe Violente, qui montait sur
son dragon pour m'apporter  djeuner.

La premire chose qu'elle dit en entrant dans ma chambre, ce furent ces
mots: Je sens ici la voix d'un homme, cherche, dragon. Oh! que
devins-je! J'tais transie de peur qu'il ne passt par l'autre fentre,
et qu'il ne suivt le chevalier, pour lequel je m'intressais dj
beaucoup. En vrit, dis-je, ma bonne maman (car la vieille fe voulait
que je la nommasse ainsi), vous plaisantez, quand vous dites que vous
sentez la voix d'un homme: est-ce que la voix sent quelque chose? Et
quand cela serait, quel est le mortel assez tmraire pour hasarder de
monter dans cette tour?--Ce que tu dis est vrai, ma fille,
rpondit-elle, je suis ravie de te voir raisonner si joliment, et je
conois que c'est la haine que j'ai pour tous les hommes qui me persuade
quelquefois qu'ils ne sont pas loigns de moi. Elle me donna mon
djeuner et ma quenouille. Quand tu auras mang, ne manque pas de
filer, car tu ne fis rien hier, me dit-elle, et mes soeurs se
fcheront. En effet, je m'tais si fort occupe de l'inconnu qu'il
m'avait t impossible de filer.

Ds qu'elle fut partie, je jetai la quenouille d'un petit air mutin, et
montai sur la terrasse pour dcouvrir de plus loin dans la campagne.
J'avais une lunette d'approche excellente; rien ne bornait ma vue, je
regardais de tous cts, lorsque je dcouvris mon chevalier sur le haut
d'une montagne. Il se reposait sous un riche pavillon d'toffe d'or, et
il tait entour d'une fort grosse cour. Je ne doutai point que ce ne
ft le fils de quelque roi voisin du palais des fes. Comme je craignais
que, s'il revenait  la tour, il ne ft dcouvert par le terrible
dragon, je vins prendre mon perroquet, et lui dis de voler jusqu' cette
montagne, qu'il y trouverait celui qui m'avait parl, et qu'il le prit
de ma part de ne plus revenir, parce que j'apprhendais la vigilance de
mes gardiennes, et qu'elles ne lui fissent un mauvais tour.

Perroquet s'acquitta de sa commission en perroquet d'esprit. Chacun
demeura surpris de le voir venir  tire-d'aile se percher sur l'paule
du prince, et lui parler tout bas  l'oreille. Le prince ressentit de la
joie et de la peine de cette ambassade. Le soin que je prenais flattait
son coeur; mais les difficults qui se rencontraient  me parler
l'accablaient, sans pouvoir le dtourner du dessein qu'il avait form de
me plaire. Il fit cent questions  Perroquet, et Perroquet lui en fit
cent  son tour, car il tait naturellement curieux. Le roi le chargea
d'une bague pour moi,  la place de ma turquoise; c'en tait une aussi,
mais beaucoup plus belle que la mienne: elle tait taille en coeur avec
des diamants. Il est juste, ajoutait-il, que je vous traite en
ambassadeur: voil mon portrait que je vous donne, ne le montrez qu'
votre charmante matresse. Il lui attacha sous son aile son portrait,
et il apporta la bague dans son bec.

J'attendais le retour de mon petit courrier vert avec une impatience que
je n'avais point connue jusqu'alors. Il me dit que celui  qui je
l'avais envoy tait un grand roi, qu'il l'avait reu le mieux du monde,
et que je pouvais m'assurer qu'il ne voulait plus vivre que pour moi;
qu'encore qu'il y et beaucoup de pril  venir au bas de ma tour, il
tait rsolu  tout, plutt que de renoncer  me voir. Ces nouvelles
m'intrigurent fort, je me pris  pleurer. Perroquet et Toutou me
consolrent de leur mieux, car ils m'aimaient tendrement. Puis Perroquet
me prsenta la bague du prince, et me montra le portrait. J'avoue que je
n'ai jamais t si aise que je le fus de pouvoir considrer de prs
celui que je n'avais vu que de loin. Il me parut encore plus aimable
qu'il ne m'avait sembl; il me vint cent penses dans l'esprit, dont les
unes agrables, et les autres tristes, me donnrent un air d'inquitude
extraordinaire. Les fes qui vinrent me voir s'en aperurent. Elles se
dirent l'une  l'autre que sans doute je m'ennuyais, et qu'il fallait
songer  me trouver un poux de race fe. Elles parlrent de plusieurs,
et s'arrtrent sur le petit roi Migonnet, dont le royaume tait  cinq
cent mille lieues de leur palais; mais ce n'tait pas l une affaire.
Perroquet entendit ce beau conseil, il vint m'en rendre compte, et me
dit: Ah! que je vous plains, ma chre matresse, si vous devenez la
reine Migonnette! C'est un magot qui fait peur, j'ai regret de vous le
dire, mais en vrit le roi qui vous aime ne voudrait pas de lui pour
tre son valet de pied.--Est-ce que tu l'as vu, Perroquet--Je le crois
vraiment, continua-t-il, j'ai t lev sur une branche avec
lui.--Comment! Sur une branche? repris-je.--Oui, dit-il, c'est qu'il a
les pieds d'un aigle.

Un tel rcit m'affligea trangement; je regardais le charmant portrait
du jeune roi, je pensais bien qu'il n'en avait rgal Perroquet que pour
me donner lieu de le voir; et quand j'en faisais la comparaison avec
Migonnet, je n'esprais plus rien de ma vie, et je me rsolvais plutt 
mourir qu' l'pouser.

Je ne dormis point tant que la nuit dura. Perroquet et Toutou causrent
avec moi; je m'endormis un peu sur le matin; et comme mon chien avait le
nez bon, il sentit que le roi tait au pied de la tour. Il veilla
Perroquet: Je gage, dit-il, que le roi est l-bas. Perroquet rpondit:
Tais-toi, babillard, parce que tu as presque toujours les yeux ouverts
et l'oreille alerte, tu es fch du repos des autres.--Mais gageons, dit
encore le bon Toutou, je sais bien qu'il y est. Perroquet rpliqua. Et
moi, je sais bien qu'il n'y est point; ne lui ai-je pas dfendu d'y
venir de la part de notre matresse?--Ah! vraiment, tu me la donnes
belle avec tes dfenses, s'cria mon chien, un homme passionn ne
consulte que son coeur. L-dessus il se mit  lui tirailler si fort les
ailes que Perroquet se fcha. Je m'veillai aux cris de l'un et de
l'autre; ils me dirent ce qui en faisait le sujet, je courus, ou plutt
je volai  ma fentre; je vis le roi qui me tendait les bras, et qui me
dit avec sa trompette qu'il ne pouvait plus vivre sans moi, qu'il me
conjurait de trouver les moyens de sortir de ma tour, ou de l'y faire
entrer; qu'il attestait tous les dieux et tous les lments, qu'il
m'pouserait aussitt, et que je serais une des plus grandes reines de
l'univers.

Je commandai  Perroquet de lui aller dire que ce qu'il souhaitait me
semblait presque impossible; que cependant, sur la parole qu'il me
donnait et les serments qu'il avait faits, j'allais m'appliquer  ce
qu'il dsirait; que je le conjurais de ne pas venir tous les jours,
qu'enfin l'on pourrait s'en apercevoir, et qu'il n'y aurait point de
quartier avec les fes.

Il se retira combl de joie, dans l'esprance dont je le flattais; et je
me trouvai dans le plus grand embarras du monde, lorsque je fis
rflexion  ce que je venais de promettre. Comment sortir de cette tour,
o il n'y avait point de portes? Et n'avoir pour tout secours que
Perroquet et Toutou! tre si jeune, si peu exprimente, si craintive!
Je pris donc la rsolution de ne point tenter une chose o je ne
russirais jamais, et je l'envoyai dire au roi par Perroquet. Il voulut
se tuer  ses yeux; mais enfin il le chargea de me persuader, ou de le
venir voir mourir, ou de le soulager. Sire, s'cria l'ambassadeur
emplum, ma matresse est suffisamment persuade, elle ne manque que de
pouvoir.

Quand il me rendit compte de tout ce qui s'tait pass, je m'affligeai
plus encore. La fe Violente vint, elle me trouva les yeux enfls et
rouges; elle dit que j'avais pleur, et que si je ne lui en avouais le
sujet, elle me brlerait; car toutes ses menaces taient toujours
terribles. Je rpondis, en tremblant, que j'tais lasse de filer, et que
j'avais envie de petits filets pour prendre des oisillons qui venaient
becqueter sur les fruits de mon jardin. Ce que tu souhaites, ma fille,
me dit-elle, ne te cotera plus de larmes, je t'apporterai des
cordelettes tant que tu en voudras. En effet, j'en eus le soir mme:
mais elle m'avertit de songer moins  travailler qu' me faire belle,
parce que le roi Migonnet devait arriver dans peu. Je frmis  ces
fcheuses nouvelles, et ne rpliquai rien.

Ds qu'elle fut partie, je commenai deux ou trois morceaux de filets;
mais  quoi je m'appliquai, ce fut  faire une chelle de corde, qui
tait trs bien faite, sans en avoir jamais vu. Il est vrai que la fe
ne m'en fournissait pas autant qu'il m'en fallait, et sans cesse elle
disait: Mais ma fille, ton ouvrage est semblable  celui de Pnlope,
il n'avance point, et tu ne te lasses pas de me demander de quoi
travailler.--Oh! ma bonne maman! disais-je. Vous en parlez bien  votre
aise; ne voyez-vous pas que je ne sais comment m'y prendre, et que je
brle tout? Avez-vous peur que je vous ruine en ficelle? Mon air de
simplicit la rjouissait, bien qu'elle ft d'une humeur trs
dsagrable et trs cruelle.

J'envoyai Perroquet dire au roi de venir un soir sous les fentres de la
tour, qu'il y trouverait l'chelle, et qu'il saurait le reste quand il
serait arriv. En effet je l'attachai bien ferme, rsolue de me sauver
avec lui; mais quand il la vit, sans attendre que je descendisse, il
monta avec empressement, et se jeta dans ma chambre comme je prparais
tout pour ma fuite.

Sa vue me donna tant de joie, que j'en oubliai le pril o nous tions.
Il renouvela tous ses serments, et me conjura de ne point diffrer de le
recevoir pour poux: nous prmes Perroquet et Toutou pour tmoins de
notre mariage; jamais noces ne se sont faites, entre des personnes si
leves, avec moins d'clat et de bruit, et jamais coeurs n'ont t plus
contents que les ntres.

Le jour n'tait pas encore venu quand le roi me quitta, je lui racontai
l'pouvantable dessein des fes de me marier au petit Migonnet; je lui
dpeignis sa figure, dont il eut autant d'horreur que moi.  peine
fut-il parti que les heures me semblrent aussi longues que des annes:
je courus  la fentre, je le suivis des yeux malgr l'obscurit. Quel
fut mon tonnement de voir en l'air un chariot de feu tran par des
salamandres ailes, qui faisaient une telle diligence que l'oeil pouvait
 peine les suivre! Ce chariot tait accompagn de plusieurs gardes
monts sur des autruches. Je n'eus pas assez de loisir pour bien
considrer le magot qui traversait ainsi les airs; mais je crus aisment
que c'tait une fe ou un enchanteur.

Peu aprs la fe Violente entra dans ma chambre: Je t'apporte de bonnes
nouvelles, me dit-elle; ton amant est arriv depuis quelques heures,
prpare-toi  le recevoir: voici des habits et des pierreries.--Eh! qui
vous a dit, m'criai-je, que je voulais tre marie? Ce n'est point du
tout mon intention, renvoyez le roi Migonnet, je n'en mettrai pas une
pingle davantage; qu'il me trouve belle ou laide, je ne suis point pour
lui.--Ouais, ouais, dit la fe encore, quelle petite rvolte, quelle
tte sans cervelle! Je n'entends pas raillerie, et je te...--Que me
ferez-vous rpliquai-je, toute rouge des noms qu'elle m'avait donns?
Peut-on tre plus tristement nourrie que je le suis, dans une tour avec
un perroquet et un chien, voyant tous les jours plusieurs fois
l'horrible figure d'un dragon pouvantable?--Ah! petite ingrate, dit la
fe, mritais-tu tant de soins et de peines? Je ne l'ai que trop dit 
mes soeurs, que nous en aurions une triste rcompense. Elle fut les
trouver, elle leur raconta notre diffrend; elles restrent aussi
surprises les unes que les autres.

Perroquet et Toutou me firent de grandes remontrances, que si je faisais
davantage la mutine, ils prvoyaient qu'il m'en arriverait des cuisants
dplaisirs. Je me sentais si fire de possder le coeur d'un grand roi
que je mprisais les fes et les conseils de mes pauvres petits
camarades. Je ne m'habillai point, et j'affectai de me coiffer de
travers, afin que Migonnet me trouvt dsagrable. Notre entrevue se fit
sur la terrasse. Il y vint dans son chariot de feu. Jamais depuis qu'il
y a des nains, il ne s'en est vu un si petit. Il marchait sur ses pieds
d'aigle et sur les genoux tout ensemble, car il n'avait point d'os aux
jambes; de sorte qu'il se soutenait sur deux bquilles de diamant. Son
manteau royal n'avait qu'une demi-aune de long, et tranait plus d'un
tiers. Sa tte tait grosse comme un boisseau, et son nez si grand qu'il
portait dessus une douzaine d'oiseaux, dont le ramage le rjouissait: il
avait une si furieuse barbe que les serins de Canarie y faisaient leurs
nids, et ses oreilles passaient d'une coude au-dessus de sa tte; mais
on s'en apercevait peu,  cause d'une haute couronne pointue qu'il
portait pour paratre plus grand. La flamme de son chariot rtit les
fruits, scha les fleurs, et tarit les fontaines de mon jardin. Il vint
 moi, les bras ouverts pour m'embrasser, je me tins fort droite, il
fallut que son premier cuyer le hausst; mais aussitt qu'il
s'approcha, je m'enfuis dans ma chambre, dont je fermai la porte et les
fentres de sorte que Migonnet se retira chez les fes trs indign
contre moi.

Elles lui demandrent mille fois pardon de ma brusquerie, et pour
l'apaiser, car il tait redoutable, elles rsolurent de l'amener la nuit
dans ma chambre pendant que je dormirais, de m'attacher les pieds et les
mains, pour me mettre avec lui dans son brlant chariot, afin qu'il
m'emment. La chose ainsi arrte, elles me grondrent  peine des
brusqueries que j'avais faites. Elles dirent seulement qu'il fallait
songer  les rparer. Perroquet et Toutou restrent surpris d'une si
grande douceur. Savez-vous bien, ma matresse, dit mon chien, que le
coeur ne m'annonce rien de bon: mesdames les fes sont d'tranges
personnages, et surtout Violente. Je me moquai de ces alarmes, et
j'attendis mon cher poux avec mille impatiences: il en avait trop de me
voir pour tarder; je jetai l'chelle de corde, bien rsolue de m'en
retourner avec lui; il monta lgrement, et me dit des choses si tendres
que je n'ose encore les rappeler  mon souvenir.

Comme nous parlions ensemble avec la mme tranquillit que nous aurions
eue dans son palais, nous vmes tout d'un coup enfoncer les fentres de
ma chambre. Les fes entrrent sur leur terrible dragon, Migonnet les
suivait dans son chariot de feu, et tous ses gardes avec leurs
autruches. Le roi, sans s'effrayer, mit l'pe  la main, et ne songea
qu' me garantir de la plus furieuse aventure qui se soit jamais passe;
car enfin, vous le dirai-je, seigneur? ces barbares cratures poussrent
leur dragon sur lui, et  mes yeux il le dvora.

Dsespre de son malheur et du mien, je me jetai dans la gueule de cet
horrible monstre, voulant qu'il m'engloutt, comme il venait d'engloutir
tout ce que j'aimais au monde. Il voulait bien aussi; mais les fes
encore plus cruelles que lui ne le voulurent pas. Il faut,
s'crirent-elles, la rserver  de plus longues peines, une prompte
mort est trop douce pour cette indigne crature. Elles me touchrent,
je me vis aussitt sous la figure d'une chatte blanche; elles me
conduisirent dans ce superbe palais qui tait  mon pre; elles
mtamorphosrent tous les seigneurs et toutes les dames du royaume en
chats et en chattes; elles en laissrent  qui l'on ne voyait que les
mains, et me rduisirent dans le dplorable tat o vous me trouvtes,
me faisant savoir ma naissance, la mort de mon pre, celle de ma mre,
et que je ne serais dlivre de ma chatonique figure que par un prince
qui ressemblerait parfaitement  l'poux qu'elles m'avaient ravi. C'est
vous, seigneur, qui avez cette ressemblance, continua-t-elle, mmes
traits, mme air, mme son de voix; j'en fus frappe aussitt que je
vous vis; j'tais informe de tout ce qui devait arriver, et je le suis
encore de tout ce qui arrivera; mes peines vont finir.--Et les miennes,
belle reine, dit le prince, en se jetant  ses pieds, seront-elles de
longue dure?--Je vous aime dj plus que ma vie, seigneur, dit la
reine; il faut partir pour aller vers votre pre, nous verrons ses
sentiments pour moi, et s'il consentira  ce que vous dsirez.

Elle sortit, le prince lui donna la main, elle monta dans un chariot
avec lui: il tait beaucoup plus magnifique que ceux qu'il avait eus
jusqu'alors. Le reste de l'quipage y rpondait  tel point que tous les
fers des chevaux taient d'meraude, et les clous, de diamant. Cela ne
s'est peut-tre jamais vu que cette fois-l. Je ne dis point les
agrables conversations que la reine et le prince avaient ensemble; si
elle tait unique en beaut, elle ne l'tait pas moins en esprit, et le
jeune prince tait aussi parfait qu'elle; de sorte qu'ils pensaient des
choses toutes charmantes.

Lorsqu'ils furent prs du chteau, o les deux frres ans du prince
devaient se trouver, la reine entra dans un petit rocher de cristal,
dont toutes les pointes taient garnies d'or et de rubis. Il y avait des
rideaux tout autour, afin qu'on ne la vt point, et il tait port par
de jeunes hommes trs bien faits et superbement vtus. Le prince demeura
dans le chariot; il aperut ses frres qui se promenaient avec des
princesses d'une excellente beaut. Ds qu'ils le reconnurent, ils
s'avancrent pour le recevoir, et lui demandrent s'il amenait une
matresse: il leur dit qu'il avait t si malheureux, que dans tout son
voyage il n'en avait rencontr que de trs laides, que ce qu'il
apportait de plus rare, c'tait une petite chatte blanche. Ils se
prirent  rire de sa simplicit. Une chatte, lui dirent-ils, avez-vous
peur que les souris ne mangent notre palais? Le prince rpliqua qu'en
effet il n'tait pas sage de vouloir faire un tel prsent  son pre;
l-dessus chacun prit le chemin de la ville.

Les princes ans montrent avec leurs princesses dans des calches
toutes d'or et d'azur, leurs chevaux avaient sur leurs ttes des plumes
et des aigrettes; rien n'tait plus brillant que cette cavalcade. Notre
jeune prince allait aprs, et puis le rocher de cristal que tout le
monde regardait avec admiration.

Les courtisans s'empressrent de venir dire au roi que les trois princes
arrivaient: Amnent-ils des belles dames? rpliqua le roi.--Il est
impossible de rien voir qui les surpasse.  cette rponse il parut
fch. Les deux princes s'empressrent de monter avec leurs
merveilleuses princesses. Le roi les reut trs bien, et ne savait 
laquelle donner le prix; il regarda son cadet, et lui dit: Cette
fois-ci vous venez donc seul?--Votre Majest verra dans ce rocher une
petite chatte blanche, rpliqua le prince, qui miaule si doucement, et
qui fait si bien patte de velours, qu'elle lui agrera. Le roi sourit,
et fut lui-mme pour ouvrir le rocher; mais aussitt qu'il s'approcha,
la reine avec un ressort en fit tomber toutes les pices, et parut comme
le soleil qui a t quelque temps envelopp dans une nue; ses cheveux
blonds taient pars sur ses paules, ils tombaient par grosses boucles
jusqu' ses pieds; sa tte tait ceinte de fleurs, sa robe d'une lgre
gaze blanche, double de taffetas couleur de ros, elle se leva et fit
une profonde rvrence au roi, qui ne put s'empcher, dans l'excs de
son admiration, de s'crier: Voici l'incomparable, et celle qui mrite
ma couronne.

Seigneur, lui dit-elle, je ne suis pas venue pour vous arracher un
trne que vous remplissez si dignement, je suis ne avec six royaumes:
permettez que je vous en offre un, et que j'en donne autant  chacun de
vos fils. Je ne vous demande pour toute rcompense que votre amiti, et
ce jeune prince pour poux. Nous aurons encore assez de trois royaumes.
Le roi et toute la cour poussrent de longs cris de joie et
d'tonnement. Le mariage fut clbr aussitt, aussi bien que celui des
deux princes; de sorte que toute la cour passa plusieurs mois dans les
divertissements et les plaisirs. Chacun ensuite partit pour aller
gouverner ses tats; la belle Chatte Blanche s'y est immortalise,
autant par ses bonts et ses libralits que par son rare mrite et sa
beaut.




Le Rameau d'Or


Il tait une fois un roi dont l'humeur austre et chagrine inspirait
plutt de la crainte que de l'amour. Il se laissait voir rarement; et
sur les plus lgers soupons, il faisait mourir ses sujets. On le
nommait le roi Brun, parce qu'il fronait toujours le sourcil. Le roi
Brun avait un fils qui ne lui ressemblait point. Rien n'galait son
esprit, sa douceur, sa magnificence et sa capacit; mais il avait les
jambes tordues, une bosse plus haute que sa tte, les yeux de travers,
la bouche de ct; enfin c'tait un petit monstre, et jamais une si
belle me n'avait anim un corps si mal fait. Cependant, par un sort
singulier, il se faisait aimer jusqu' la folie des personnes auxquelles
il voulait plaire; son esprit tait si suprieur  tous les autres,
qu'on ne pouvait l'entendre avec indiffrence.

La reine sa mre voulut qu'on l'appelt Torticoli; soit qu'elle aimt ce
nom, ou qu'tant effectivement tout de travers, elle crt avoir
rencontr ce qui lui convenait davantage. Le roi Brun, qui pensait plus
 sa grandeur qu' la satisfaction de son fils, jeta les yeux sur la
fille d'un puissant roi, qui tait son voisin, et dont les tats, joints
aux siens, pouvaient le rendre redoutable  toute la terre. Il pensa que
cette princesse serait fort propre pour le prince Torticoli, parce
qu'elle n'aurait pas lieu de lui reprocher sa difformit et sa laideur,
puisqu'elle tait pour le moins aussi laide et aussi difforme que lui.
Elle allait toujours dans une jatte, elle avait les jambes rompues. On
l'appelait Trognon. C'tait la crature du monde la plus aimable par
l'esprit; il semblait que le ciel avait voulu la rcompenser du tort que
lui avait fait la nature.

Le roi Brun ayant demand et obtenu le portrait de la princesse Trognon,
le fit mettre dans une grande salle sous un dais, et il envoya qurir le
prince Torticoli, auquel il commanda de regarder ce portrait avec
tendresse, puisque c'tait celui de Trognon, qui lui tait destine.
Torticoli y jeta les yeux, et les dtourna aussitt avec un air de
ddain qui offensa son pre.

Est-ce que vous n'tes pas content? lui dit-il d'un ton aigre et fch.

--Non, seigneur, rpondit-il; je ne serai jamais content d'pouser un
cul-de-jatte.

--Il vous sied bien, dit le roi Brun, de trouver des dfauts en cette
princesse, tant vous-mme un petit monstre qui fait peur!

--C'est par cette raison, ajouta le prince, que je ne veux point
m'allier avec un autre monstre; j'ai assez de peine  me souffrir: que
serait-ce si j'avais une telle compagnie?

--Vous craignez de perptuer la race des magots, rpondit le roi d'un
air offensant; mais vos craintes sont vaines, vous l'pouserez. Il
suffit que je l'ordonne pour tre obi.

Torticoli ne rpliqua rien; il fit une profonde rvrence, et se retira.

Le roi Brun n'tait point accoutum  trouver la plus petite rsistance;
celle de son fils le mit dans une colre pouvantable. Il le fit
enfermer dans une tour qui avait t btie exprs pour les princes
rebelles, mais il ne s'en tait point trouv depuis deux cent ans; de
sorte que tout y tait en assez mauvais ordre. Les appartements et les
meubles y paraissaient d'une antiquit surprenante. Le prince aimait la
lecture. Il demanda des livres; on lui permit d'en prendre dans la
bibliothque de la tour. Il crut d'abord que cette permission suffisait.
Lorsqu'il voulut les lire, il en trouva le langage si ancien qu'il n'y
comprenait rien. Il les laissait, puis il les reprenait, essayant d'y
entendre quelque chose, ou tout au moins de s'amuser avec.

Le roi Brun, persuad que Torticoli se lasserait de sa prison, agit
comme s'il avait consenti  pouser Trognon; il envoya des ambassadeurs
au roi son voisin, pour lui demander sa fille,  laquelle il promettait
une flicit parfaite. Le pre de Trognon fut ravi de trouver une
occasion si avantageuse de la marier; car tout le monde n'est pas
d'humeur de se charger d'un cul-de-jatte. Il accepta la proposition du
roi Brun, quoiqu' dire vrai, le portrait du prince Torticoli, qu'on lui
avait apport, ne lui part pas fort touchant. Il le fit placer  son
tour dans une galerie magnifique; l'on y apporta Trognon. Lorsqu'elle
l'aperut, elle baissa les yeux et se mit  pleurer. Son pre, indign
de la rpugnance qu'elle tmoignait, prit un miroir. Le mettant
vis--vis d'elle:

Vous pleurez, ma fille, lui dit-il. Ah! regardez-vous, et convenez
aprs cela qu'il ne vous est pas permis de pleurer.

--Si j'avais quelque empressement d'tre marie, seigneur, lui dit-elle,
j'aurais peut-tre tort d'tre si dlicate; mais je chrirai mes
disgrces, si je les souffre toute seule; je ne veux partager avec
personne l'ennui de me voir. Que je reste toute ma vie la malheureuse
princesse Trognon, je serai contente, ou tout au moins je ne me
plaindrai point.

Quelque bonnes que pussent tre ses raisons, le roi ne les couta pas;
il fallut partir avec les ambassadeurs qui l'taient venus demander.

Pendant qu'elle fait son voyage dans une litire, o elle tait comme un
vrai Trognon, il faut revenir dans la tour, et voir ce que fait le
prince. Aucun de ses gardes n'osait lui parler. On avait ordre de le
laisser s'ennuyer, de lui donner mal  manger, et de le fatiguer par
toute sorte de mauvais traitements. Le roi Brun savait se faire obir:
si ce n'tait pas par amour, c'tait au moins par crainte; mais
l'affection qu'on avait pour le prince tait cause qu'on adoucissait ses
peines autant qu'on le pouvait.

Un jour qu'il se promenait dans une grande galerie, pensant tristement 
sa destine, qui l'avait fait natre si laid et si affreux, et qui lui
faisait rencontrer une princesse encore plus disgracie, il jeta les
yeux sur les vitres, qu'il trouva peintes de couleurs si vives, et les
dessins si bien exprims, qu'ayant un got particulier pour ces beaux
ouvrages, il s'attacha  regarder celui-l; mais il n'y comprenait rien,
car c'taient des histoires qui taient passes depuis plusieurs
sicles. Il est vrai que ce qui le frappa, ce fut de voir un homme qui
lui ressemblait si fort, qu'il paraissait que c'tait son portrait. Cet
homme tait dans le donjon de la tour, et cherchait dans la muraille, o
il trouvait un tire-bourre d'or, avec lequel il ouvrait un cabinet. Il y
avait encore beaucoup d'autres choses qui frapprent son imagination; et
sur la plupart des vitres, il voyait toujours son portrait. Par quelle
aventure, disait-il, me fait-on faire ici un personnage, moi qui n'tais
pas encore n? Et par quelle fatale ide le peintre s'est-il diverti 
faire un homme comme moi? Il voyait sur ces vitres une belle personne,
dont les traits taient si rguliers, et la physionomie si spirituelle,
qu'il ne pouvait en dtourner les yeux. Enfin il y avait mille objets
diffrents, et toutes les passions y taient si bien exprimes, qu'il
croyait voir arriver ce qui n'tait reprsent que par le mlange des
couleurs.

Il ne sortit de la galerie que lorsqu'il n'eut plus assez de jour pour
distinguer ces peintures. Quand il fut retourn dans sa chambre, il prit
un vieux manuscrit qui lui tomba le premier sous la main; les feuilles
en taient de vlin, peintes tout autour, et la couverture d'or maill
de bleu, qui formait des chiffres. Il demeura bien surpris d'y voir les
mmes choses qui taient sur les vitres de la galerie; il tchait de
lire ce qui tait crit; il n'en put venir  bout. Mais tout d'un coup
il vit que dans un des feuillets o l'on reprsentait des musiciens, ils
se mirent  chanter; et dans un autre feuillet, o il y avait des
joueurs de bassette et de trictrac, les cartes et les ds allaient et
venaient. Il tourna le vlin; c'tait un bal o l'on dansait; toutes les
dames taient pares, et d'une beaut merveilleuse. Il tourna encore le
feuillet: il sentit l'odeur d'un excellent repas: c'taient les petites
figures qui mangeaient. La plus grande n'avait pas un quartier de haut.
Il y en eut une qui se tournant vers le prince:  ta sant, Torticoli,
lui dit-elle, songe  nous rendre notre reine; si tu le fais, tu t'en
trouveras bien; si tu y manques, tu t'en trouveras mal.

 ces paroles, le prince fut saisi d'une si violente peur, car il y
avait dj quelque temps qu'il commenait  trembler, qu'il laissa
tomber le livre d'un ct, et il tomba de l'autre comme un homme mort.
Au bruit de sa chute, ses gardes accoururent; ils l'aimaient chrement,
et ne ngligrent rien pour le faire revenir de son vanouissement.
Lorsqu'il se trouva en tat de parler, ils lui demandrent ce qu'il
avait; il leur dit qu'on le nourrissait si mal qu'il n'y pouvait
rsister, et qu'ayant la tte pleine d'imaginations, il s'tait figur
de voir et d'entendre des choses si surprenantes dans ce livre, qu'il
avait t saisi de peur. Ses gardes affligs lui donnrent  manger,
malgr toutes les dfenses du roi Brun. Quand il eut mang, il reprit le
livre devant eux, et ne trouva plus rien de ce qu'il avait vu; cela lui
confirma qu'il s'tait tromp.

Il retourna le lendemain dans la galerie; il vit encore les peintures
sur les vitres, qui se remuaient, qui se promenaient dans des alles,
qui chassaient des cerfs et des livres, qui pchaient, ou qui
btissaient de petites maisons; car c'taient des miniatures fort
petites et son portrait tait toujours partout. Il avait un habit
semblable au sien, il montait dans le donjon de la tour, et il y
trouvait le tire-bourre d'or. Comme il avait bien mang, il n'y avait
plus lieu de croire qu'il entrt de la vision dans cette affaire. Ceci
est trop mystrieux, dit-il, pour que je doive ngliger les moyens d'en
savoir davantage; peut-tre que je les apprendrai dans le donjon. Il y
monta, et frappant contre le mur, il lui sembla qu'un endroit tait
creux; il prit un marteau, il dmaonna cet endroit, et trouva un
tire-bourre d'or fort proprement fait. Il ignorait encore  quel usage
il devait lui servir, lorsqu'il aperut dans un coin du donjon une
vieille armoire de mchant bois. Il voulut l'ouvrir, mais il ne put
trouver de serrures; de quelque ct qu'il la tournt, c'tait une peine
inutile. Enfin il vit un petit trou, et souponnant que le tire-bourre
lui serait utile, il l'y mit; puis tirant avec force, il ouvrit
l'armoire. Mais autant qu'elle tait vieille et laide par dehors, autant
tait-elle belle et merveilleuse par dedans; tous les tiroirs taient de
cristal de roche grav, ou d'ambre, ou de pierres prcieuses; quand on
en avait tir un, l'on en trouvait de plus petits aux cts, dessus,
dessous et au fond, qui taient spars par de la nacre de perle. On
tirait cette nacre, et les tiroirs ensuite; chacun tait rempli des plus
belles armes du monde, de riches couronnes, de portraits admirables. Le
prince Torticoli tait charm; il tirait toujours sans se lasser. Enfin
il trouva une petite clef, faite d'une seule meraude, avec laquelle il
ouvrit un guichet d'or qui tait dans le fond; il fut bloui d'une
brillante escarboucle qui formait une grande bote. Il la tira
promptement du guichet; mais que devint-il, lorsqu'il la trouva toute
pleine de sang, et la main d'un homme qui tait coupe, laquelle tenait
encore une bote de portrait.

 cette vue Torticoli frmit, ses cheveux se hrissrent, ses jambes mal
assures le soutenaient avec peine. Il s'assit par terre, tenant encore
la bote, dtournant les yeux d'un objet si funeste; il avait grande
envie de la remettre o il l'avait prise, mais il pensait que tout ce
qui s'tait pass jusqu'alors n'tait point arriv sans de grands
mystres. Il se souvenait de ce que la petite figure du livre lui avait
dit: Que selon qu'il en userait, il s'en trouverait bien ou mal. Il
craignait autant l'avenir que le prsent. Et venant  se reprocher une
timidit indigne d'une grande me, il fit un effort sur lui-mme; puis
attachant les yeux sur cette main:

 main infortune! dit-il, ne peux-tu par quelques signes m'instruire
de ta triste aventure? Si je suis en tat de te servir, assure-toi de la
gnrosit de mon coeur.

Cette main  ces paroles parut agite, et remuant les doigts, elle lui
fit des signes, dont il entendit aussi bien le discours, que si une
bouche intelligente lui et parl.

Apprends, dit la main, que tu peux tout pour celui dont la barbarie
d'un jaloux m'a spare. Tu vois dans ce portrait l'adorable beaut qui
est cause de mon malheur; va sans diffrer dans la galerie, prends garde
 l'endroit o le soleil darde ses plus ardents rayons; cherche, et tu
trouveras mon trsor.

La main cessa alors d'agir; le prince lui fit plusieurs questions, 
quoi elle ne rpondit point.

O vous remettrai-je? lui dit-il.

Elle lui fit de nouveaux signes; il comprit qu'il fallait la remettre
dans l'armoire: il n'y manqua pas. Tout fut referm; il serra le
tire-bourre dans le mme mur o il l'avait pris, et s'tant un peu
aguerri sur les prodiges, il descendit dans la galerie.

 son arrive les vitres commencrent  faire un cliquetis et un
trmoussement extraordinaires; il regarda o les rayons du soleil
donnaient; il vit que c'tait sur le portrait d'un jeune adolescent, si
beau et d'un si grand air qu'il en demeura charm. En levant ce tableau,
il trouva un lambris d'bne avec des filets d'or, comme dans tout le
reste de la galerie: il ne savait comment l'ter, et s'il devait l'ter.
Il regarda sur les vitres, il connut que le lambris se levait; aussitt
il le lve, et il se trouve dans un vestibule tout de porphyre, orn de
statues; il monte un large degr d'agate, dont la rampe tait d'or de
rapport; il entre dans un salon tout de lapis et traversant des
appartements sans nombre, o il restait ravi de l'excellence des
peintures et de la richesse des meubles, il arriva enfin dans une petite
chambre, dont tous les ornements taient de turquoise, et il vit sur un
lit de gaze bleue et or, une dame qui semblait dormir. Elle tait d'une
beaut incomparable; ses cheveux plus noirs que l'bne relevaient la
blancheur de son teint; elle paraissait inquite dans son sommeil; son
visage avait quelque chose d'abattu et d'une personne malade.

Le prince, craignant de la rveiller, s'approcha doucement; il entendit
qu'elle parlait, et prtant une grande attention  ses paroles, il out
ce peu de mots, entrecoups de soupirs: Penses-tu, perfide, que je
puisse t'aimer, aprs m'avoir loigne de mon aimable Trasimne? Quoi! 
mes yeux tu as os sparer une main si chre, d'un bras qui doit t'tre
toujours redoutable? Est-ce ainsi que tu prtends me prouver ton respect
et ton amour? Ah! Trasimne, mon cher amant, ne dois-je plus vous voir?
Le prince remarqua que les larmes cherchaient un passage entre ses
paupires fermes, et que coulant sur ses joues, elles ressemblaient aux
pleurs de l'aurore.

Il restait au pied de son lit comme immobile, ne sachant s'il devait
l'veiller ou la laisser plus longtemps dans un sommeil si triste; il
comprenait dj que Trasimne tait son amant, et qu'il en avait trouv
la main dans le donjon; il roulait mille penses confuses sur tant de
diffrentes choses, quand il entendit une musique charmante; elle tait
compose de rossignols et de serins, qui accordaient si bien leur
ramage, qu'ils surpassaient les plus agrables voix. Aussitt un aigle,
d'une grandeur extraordinaire, entra; il volait doucement, et tenait
dans ses serres un rameau d'or charg de rubis, qui formaient des
cerises. Il attacha fixement ses yeux sur la belle endormie; il semblait
voir son soleil; et dployant ses grandes ailes, il planait devant elle,
tantt s'levant, et tantt s'abaissant jusqu' ses pieds.

Aprs quelques moments, il se tourna vers le prince, et s'en approcha,
mettant dans sa main le rameau d'or ceris; les oiseaux qui chantaient
poussrent alors des tons qui percrent les votes du palais.
Le prince appliqua si bien son esprit aux diffrentes choses qui
s'entre-succdaient, qu'il jugea que cette dame tait enchante, et que
l'honneur d'une aventure si glorieuse lui tait rserv; il s'avance
vers elle, il met un genou en terre, il la frappe avec le rameau, lui
dit:

Belle et charmante personne, qui dormez par un pouvoir qui m'est
inconnu, je vous conjure au nom de Trasimne de rentrer dans toutes les
fonctions de la vie, qu'il semble que vous avez perdue.

La dame ouvre les yeux, aperoit l'aigle, et s'crie:

Arrtez, cher amant, arrtez.

Mais l'oiseau royal jette un cri aussi aigu que douloureux, et il
s'envole avec ses petits musiciens emplums.

La dame, se tournant en mme temps vers Torticoli:

J'ai cout mon coeur plutt que ma reconnaissance, lui dit-elle; je
sais que je vous dois tout, et que vous me rappelez  la lumire, que
j'ai perdue depuis deux cents ans. L'enchanteur qui m'aimait, et qui m'a
fait souffrir tant de maux, vous avait rserv cette grande aventure;
j'ai le pouvoir de vous servir, j'en ai un dsir passionn. Voyez ce que
vous souhaitez; j'emploierai l'art de ferie, que je possde
souverainement, pour vous rendre heureux.

--Madame, rpondit le prince, si votre science vous fait pntrer
jusqu'aux sentiments du coeur, il vous est ais de connatre que, malgr
les disgrces dont je suis accabl, je suis moins  plaindre qu'un
autre.

--C'est l'effet de votre bon esprit, ajouta la fe; mais enfin ne me
laissez pas la honte d'tre ingrate  votre gard. Que souhaitez-vous?
Je peux tout: demandez.

--Je souhaiterais, rpondit Torticoli, vous rendre le beau Trasimne,
qui vous cote de si frquents soupirs.

--Vous tes trop gnreux, lui dit-elle, de prfrer mes intrts aux
vtres; cette grande affaire s'achvera par une autre personne: je ne
m'explique pas davantage. Sachez seulement qu'elle ne vous sera pas
indiffrente; mais ne me refusez pas plus longtemps le plaisir de vous
obliger.

--Que dsirez-vous, madame? dit le prince, en se jetant  ses pieds,
vous voyez mon affreuse figure, on me nomme Torticoli par drision;
rendez-moi moins ridicule.

--Va, prince, lui dit la fe, en le touchant trois fois avec le rameau
d'or, va, tu seras si accompli et si parfait, que jamais homme, devant
ni aprs toi, ne t'galera; nomme-toi Sans-Pair, tu porteras ce nom 
juste titre.

Le prince reconnaissant embrassa ses genoux, et par un silence qui
expliquait sa joie, il lui laissait deviner ce qui se passait dans son
me. Elle l'obligea de se relever; il se mira dans les glaces qui
ornaient cette chambre, et Sans-Pair ne reconnut plus Torticoli. Il
tait grandi de trois pieds; il avait des cheveux qui tombaient par
grosses boucles sur ses paules, un air plein de grandeur et de grces,
des traits rguliers, des yeux d'esprit; enfin c'tait le digne ouvrage
d'une fe bienfaisante et sensible.

Que ne m'est-il permis, lui dit-elle, de vous apprendre votre destine!
de vous instruire des cueils que la fortune mettra en votre chemin! de
vous enseigner les moyens de les viter! Que j'aurais de satisfaction de
joindre ce bon office  celui que je viens de vous rendre! mais
j'offenserais le Gnie suprieur qui vous guide. Allez, prince, fuyez de
la tour, et souvenez-vous que la fe Bnigne sera toujours de vos
amies.

 ces mots, elle, le palais et les merveilles que le prince avait vues,
disparurent: il se trouva dans une paisse fort,  plus de cent lieues
de la tour o le roi Brun l'avait fait mettre.

Laissons-le revenir de son juste tonnement, et voyons deux choses;
l'une, ce qui se passe entre les gardes que son pre lui avait donns,
et l'autre, ce qui arrive  la princesse Trognon. Ces pauvres gardes,
surpris que leur prince ne demandt point  souper, entrrent dans sa
chambre, et ne l'ayant pas trouv, ils le cherchrent partout avec une
extrme crainte qu'il ne se ft sauv. Leur peine tant inutile, ils
pensrent se dsesprer; car ils apprhendaient que le roi Brun, qui
tait si terrible, ne les ft mourir. Aprs avoir agit tous les moyens
propres  l'apaiser, ils conclurent qu'il fallait qu'un d'entre eux se
mit au lit et ne se laisst point voir; qu'ils diraient que le prince
tait bien malade, que peu aprs ils le feindraient mort, et qu'une
bche ensevelie et enterre les tirerait d'intrigue. Ce remde leur
parut infaillible; sur-le-champ ils le mirent en pratique. Le plus petit
des gardes,  qui l'on fit une grosse bosse, se coucha. On fut dire au
roi que son fils tait bien malade; il crut que c'tait pour
l'attendrir, et ne voulut rien relcher de sa svrit: c'tait
justement ce que les timides gardes souhaitaient; et plus ils faisaient
paratre d'empressements, plus le roi Brun marquait d'indiffrence.

Pour la princesse Trognon, elle arriva dans une petite machine qui
n'avait qu'une coude de haut, et la machine tait dans une litire. Le
roi Brun alla au-devant d'elle; lorsqu'il la vit si difforme, dans une
jatte, la peau caille comme une morue, les sourcils joints, le nez
plat et large, et la bouche proche des oreilles, il ne put s'empcher de
lui dire:

En vrit, princesse Trognon, vous tes gracieuse de mpriser mon
Torticoli; sachez qu'il est bien laid, mais sans mentir il l'est moins
que vous.

--Seigneur, lui dit-elle, je n'ai pas assez d'amour-propre pour
m'offenser des choses dsobligeantes que vous me dites; je ne sais
cependant si vous croyez que ce soit un moyen sr pour me persuade
d'aimer votre charmant Torticoli; mais je vous dclare, malgr ma
misrable jatte, et les dfauts dont je suis remplie, que je ne veux
point l'pouser, et que je prfre le titre de princesse Trognon  celui
de reine Torticoli.

Le roi Brun s'chauffa fort de cette rponse.

Je vous assure, lui dit-il, que je n'en aurai pas le dmenti; le roi
votre pre doit tre votre matre, et je le suis devenu depuis qu'il
vous a mise entre mes mains.

--Il est des choses, dit-elle, sur lesquelles nous pouvons opter; c'est
en dpit de moi qu'on m'a conduite ici, je vous en avertis; et je vous
regarderai comme mon plus mortel ennemi, si vous me faites violence.

Le roi encore plus irrit la quitta et lui donna un appartement dans son
palais, avec des dames qui avaient ordre de lui persuader que le
meilleur parti  prendre, pour elle, tait d'pouser le prince.

Cependant les gardes, qui craignaient d'tre dcouverts, et que le roi
ne st que son fils s'tait sauv, se htrent de lui aller dire qu'il
tait mort.  ces nouvelles il ressentit une douleur dont on le croyait
incapable; il cria, il hurla, et se prenant  Trognon de la perte qu'il
venait de faire, il l'envoya dans la tour  la place de son cher dfunt.

La pauvre princesse demeura aussi triste qu'tonne de se trouver
prisonnire; elle avait du coeur, et elle parla comme elle devait d'un
procd si dur. Elle croyait qu'on le dirait au roi; mais personne n'osa
l'en entretenir. Elle croyait aussi qu'elle pouvait crire  son pre
les mauvais traitements qu'elle souffrait, et qu'il viendrait la
dlivrer. Ses projets de ce ct-l furent inutiles: on interceptait ses
lettres et on les donnait au roi Brun.

Comme elle vivait dans cette esprance, elle s'affligeait moins, et tous
les jours elle allait dans la galerie regarder les peintures qui taient
sur les vitres; rien ne lui paraissait plus extraordinaire que ce nombre
de choses diffrentes qui y taient reprsentes, et de s'y voir dans sa
jatte. Depuis que je suis arrive en ce pays-ci, les peintres,
disait-elle, ont pris un trange plaisir  me peindre; est-ce qu'il n'y
a pas assez de figures ridicules sans la mienne? ou veulent-ils par des
oppositions faire clater davantage la beaut de cette jeune bergre qui
me semble charmante? Elle regardait ensuite le portrait d'un berger
qu'elle ne pouvait assez louer. Que l'on est  plaindre, disait-elle,
d'tre disgracie de la nature au point que je le suis! Et que l'on est
heureuse quand on est belle! En disant ces mots, elle avait les larmes
aux yeux; puis se voyant dans un miroir, elle se tourna brusquement;
mais elle fut bien tonne de trouver derrire elle une petite vieille,
coiffe d'un chaperon, qui tait la moiti plus laide qu'elle; et la
jatte o elle se tranait avait plus de vingt trous, tant elle tait
use.

Princesse, lui dit cette vieillotte, vous pouvez choisir entre la vertu
et la beaut; vos regrets sont si touchants que je les ai entendus. Si
vous voulez tre belle, vous serez coquette, glorieuse et trs galante;
si vous voulez rester comme vous tes, vous serez sage, estime et fort
humble.

Trognon regarda celle qui lui parlait, et lui demanda si la beaut tait
incompatible avec la sagesse.

Non, lui dit la bonne femme; mais  votre gard il est arrt que vous
ne pouvez avoir que l'un des deux.

--H bien, s'cria Trognon d'un air ferme, je prfre ma laideur  la
beaut.

--Quoi! vous aimez mieux effrayer ceux qui vous voient? reprit la
vieille.

--Oui, madame, dit la princesse, je choisis plutt tous les malheurs
ensemble, que de manquer de vertu.

--J'avais apport exprs mon manchon jaune et blanc, dit la fe; en
soufflant du cot jaune, vous seriez devenue semblable  cette admirable
bergre qui vous a paru si charmante, et vous auriez t aime d'un
berger dont le portrait a arrt vos yeux plus d'une fois; en soufflant
du ct blanc, vous pourrez vous affermir encore dans le chemin de la
vertu, o vous entrez si courageusement.

--H! madame, reprit la princesse, ne me refusez pas cette grce, elle
me consolera de tout le mpris que l'on a pour moi.

La petite vieille lui donna le manchon de vertu et de beaut; Trognon ne
se mprit point, elle souffla par le ct blanc, et remercia la fe qui
disparut aussitt.

Elle tait ravie du bon choix qu'elle avait fait; et quelque sujet
qu'elle et d'envier l'incomparable beaut de la bergre peinte sur les
vitres, elle pensait, pour s'en consoler, que la beaut passe comme un
songe; que la vertu est un trsor ternel et une beaut inaltrable, qui
dure plus que la vie: elle esprait toujours que le roi son pre se
mettrait  la tte d'une grosse arme, et qu'il la tirerait de la tour.
Elle attendait le moment de le voir avec mille impatiences, et elle
mourait d'envie de monter au donjon pour voir arriver le secours qu'elle
attendait. Mais comment grimper si haut? Elle allait dans sa chambre
moins vite qu'une tortue; et pour monter, c'tait ses femmes qui la
portaient.

Cependant elle en trouva un moyen assez particulier. Elle sut que
l'horloge tait dans le donjon; elle ta les poids, et se mit  la
place. Lorsqu'on remonta l'horloge, elle fut guinde jusqu'en haut; elle
regarda promptement  la fentre qui donnait sur la campagne, mais elle
ne vit rien venir, et elle s'en retira pour se reposer un peu. En
s'appuyant contre le mur que Torticoli, ou pour mieux dire le prince
Sans-Pair, avait dfait et raccommod assez mal, le pltre tomba et le
tire-bourre d'or, qui fit tin, tin, prs de Trognon. Elle l'aperut, et
aprs l'avoir ramass, elle examina  quoi il pouvait servir. Comme elle
avait plus d'esprit qu'une autre, elle jugea bien vite que c'tait pour
ouvrir l'armoire, o il n'y avait point de serrure; elle en vint  bout,
et elle ne fut pas moins ravie que le prince l'avait t de tout ce
qu'elle y rencontra de rare et de galant. Il y avait quatre mille
tiroirs, tous remplis de bijoux antiques et modernes; enfin elle trouve
le guichet d'or, la bote d'escarboucle, et la main qui nageait dans le
sang. Elle en frmit, et voulut la jeter; mais il ne fut pas en son
pouvoir de la laisser aller, une puissance secrte l'en empchait.
Hlas! que vais-je faire? dit-elle tristement. J'aime mieux mourir que
de rester davantage avec cette main coupe. Dans ce moment elle
entendit une voix douce et agrable, qui lui dit:

Prends courage, princesse, ta flicit dpend de cette aventure.

--H! que puis-je faire? rpondit-elle en tremblant.

--Il faut, lui dit la voix, emporter cette main dans ta chambre la
cacher sous ton chevet; et, quand tu verras un aigle, la lui donner sans
tarder un moment.

Quelque effraye que ft la princesse, cette voix avait quelque chose de
si persuasif, qu'elle n'hsita pas  obir; elle replaa les tiroirs et
les rarets comme elle les avait trouvs, sans en prendre aucune. Ses
gardes, qui craignaient qu'elle ne leur chappt  son tour, ne l'ayant
point vue dans sa chambre, la cherchrent et demeurrent surpris de la
rencontrer dans un lieu o elle ne pouvait, disaient-ils, monter que par
enchantement.

Elle fut trois jours sans rien voir; elle n'osait ouvrir la belle bote
d'escarboucle, parce que la main coupe lui faisait trop grand peur.
Enfin, une nuit elle entendit du bruit contre sa fentre; elle ouvrit
son rideau, et elle aperut au clair de la lune un aigle qui voltigeait.
Elle se leva comme elle put, et se tranant dans la chambre, elle ouvrit
la fentre. L'aigle entra, faisant grand bruit avec ses ailes, en signe
de rjouissance; elle ne diffra pas  lui prsenter la main, qu'il prit
avec ses serres, et un moment aprs elle ne l'aperut plus; il y avait 
sa place un jeune homme, le plus beau et le mieux fait qu'elle et
jamais vu; son front tait ceint d'un diadme, son habit couvert de
pierreries. Il tenait dans sa main un portrait; et prenant le premier la
parole:

Princesse, dit-il  Trognon, il y a deux cents ans qu'un perfide
enchanteur me retient en ces lieux. Nous aimions l'un et l'autre
l'admirable fe Bnigne; j'tais souffert, il tait jaloux. Son art
surpassait le mien; et voulant s'en prvaloir pour me perdre, il me dit
d'un air absolu qu'il me dfendait de la voir davantage. Une telle
dfense ne convenait ni  mon amour, ni au rang que je tenais: je le
menaai; et la belle que j'adore se trouva si offense de la conduite de
l'enchanteur, qu'elle lui dfendit  son tour de l'approcher jamais. Ce
cruel rsolut de nous punir l'un et l'autre.

Un jour que j'tais auprs d'elle, charm du portrait qu'elle m'avait
donn, et que je regardais, le trouvant mille fois moins beau que
l'original, il parut, et d'un coup de sabre il spara ma main de mon
bras. La fe Bnigne (c'est le nom de ma reine) ressentit plus vivement
que moi la douleur de cet accident; elle tomba vanouie sur son lit, et
sur-le-champ je me sentis couvert de plumes; je fus mtamorphos en
aigle. Il m'tait permis de venir tous les jours voir la reine, sans
pouvoir en approcher ni la rveiller; mais j'avais la consolation de
l'entendre sans cesse pousser de tendres soupirs, et parler en rvant de
son cher Trasimne. Je savais encore qu'au bout de deux cents ans un
prince rappellerait Bnigne  la lumire, et qu'une princesse, en me
rendant ma main coupe, me rendrait ma premire forme. Une fe qui
s'intresse  votre gloire a voulu que cela ft ainsi; c'est elle qui a
si soigneusement enferm ma main dans l'armoire du donjon; c'est elle
qui m'a donn le pouvoir de vous marquer aujourd'hui ma reconnaissance.
Souhaitez, princesse, ce qui peut vous faire le plus de plaisir, et
sur-le-champ vous l'obtiendrez.

--Grand roi, rpliqua Trognon (aprs quelques moments de silence), si je
ne vous ai pas rpondu promptement, ce n'est point que j'hsite; mais je
vous avoue que je ne suis pas aguerrie sur des aventures aussi
surprenantes que celle-ci, et je me figure que c'est plutt un rve
qu'une vrit.

--Non, madame, rpondit Trasimne, ce n'est point une illusion; vous en
ressentirez les effets ds que vous voudrez me dire quel don vous
dsirez.

--Si je demandais tous ceux dont j'aurais besoin pour tre parfaite,
dit-elle, quelque pouvoir que vous ayez, il vous serait difficile d'y
satisfaire; mais je m'en tiens au plus essentiel: rendez mon me aussi
belle que mon corps est laid et difforme.

--Ah! princesse, s'cria le roi Trasimne, vous me charmez par un choix
si juste et si lev; mais qui est capable de le faire est dj
accomplie: votre corps va donc devenir aussi beau que votre me et que
votre esprit.

Il toucha la princesse avec le portrait de la fe; elle entend cric,
croc dans tous ses os; ils s'allongent, ils se rembotent; elle se lve,
elle est grande, elle est belle, elle est droite, elle a le teint plus
blanc que du lait, tous les traits rguliers, un air majestueux et
modeste, une physionomie fine et agrable.

Quel prodige! s'crie-t-elle. Est-ce moi? Est-ce une chose possible?

--Oui, madame, reprit Trasimne, c'est vous; le sage choix que vous avez
fait de la vertu vous attire l'heureux changement que vous prouvez.
Quel plaisir pour moi, aprs ce que je vous dois, d'avoir t destin
pour y contribuer! Mais quittez pour toujours le nom de Trognon; prenez
celui de Brillante, que vous mritez par vos lumires et par vos
charmes.

Dans ce moment il disparut; et la princesse, sans savoir par quelle
voiture elle tait alle, se trouva au bord d'une petite rivire, dans
un lieu ombrag d'arbres, le plus agrable de la terre.

Elle ne s'tait point encore vue; l'eau de cette rivire tait si claire
qu'elle connut avec une surprise extrme qu'elle tait la mme bergre
dont elle avait tant admir le portrait sur les vitres de la galerie. En
effet, elle avait comme elle un habit blanc, garni de dentelles fines,
le plus propre qu'on et jamais vu  aucune bergre; sa ceinture tait
de petites roses et de jasmins, ses cheveux orns de fleurs; elle trouva
une houlette peinte et dore auprs d'elle, avec un troupeau de moutons
qui paissaient le long du rivage, et qui entendaient sa voix; jusqu'au
chien du troupeau, il semblait la connatre, et la caressait.

Quelles rflexions ne faisait-elle point sur des prodiges si nouveaux!
Elle tait ne, et elle avait vcu jusqu'alors, la plus laide de toutes
les cratures; mais elle tait princesse. Elle devenait plus belle que
l'astre du jour; elle n'tait plus qu'une bergre, et la perte de son
rang ne laissait pas de lui tre sensible.

Ces diffrentes penses l'agitrent jusqu'au moment o elle s'endormit.
Elle avait veill toute la nuit (comme je l'ai dj dit), et le voyage
qu'elle avait fait, sans s'en apercevoir, tait de cent lieues: de sorte
qu'elle s'en trouvait un peu lasse. Ses moutons et son chien, rassembls
 ses cts, semblaient la garder, et lui donner les soins qu'elle leur
devait. Le soleil ne pouvait l'incommoder, quoiqu'il ft dans toute sa
force; les arbres touffus l'en garantissaient; et l'herbe frache et
fine, sur laquelle elle s'tait laisse tomber, paraissait orgueilleuse
d'une charge si belle. C'est l

      Qu'on voyait les violettes,
       l'envi des autres fleurs,
      S'lever sur les herbettes
      Pour rpandre leurs odeurs.

Les oiseaux y faisaient de doux concerts, et les zphirs retenaient leur
haleine, dans la crainte de l'veiller. Un berger, fatigu de l'ardeur
du soleil, ayant remarqu de loin cet endroit, s'y rendit en diligence;
mais lorsqu'il vit la jeune Brillante, il demeura si surpris, que sans
un arbre contre lequel il s'appuya, il serait tomb de toute sa hauteur.
En effet, il la reconnut pour cette mme personne dont il avait admir
la beaut sur les vitres de la galerie et dans le livre de vlin; car le
lecteur ne doute pas que ce berger ne soit le prince Sans-Pair. Un
pouvoir inconnu l'avait arrt dans cette contre; il s'tait fait
admirer de tous ceux qui l'avaient vu. Son adresse en toutes choses, sa
bonne mine et son esprit, ne le distinguaient pas moins entre les autres
bergers, que sa naissance l'aurait distingu ailleurs.

Il attacha ses yeux sur Brillante avec une attention et un plaisir qu'il
n'avait point ressentis jusqu'alors. Il se mit  genoux auprs d'elle;
il examinait cet assemblage de beaut qui la rendait toute parfaite; et
son coeur fut le premier qui paya le tribut qu'aucun autre depuis n'osa
lui refuser. Comme il rvait profondment, Brillante s'veilla; et
voyant Sans-Pair proche d'elle avec un habit de pasteur extrmement
galant, elle le regarda, et rappela aussitt son ide, parce qu'elle
avait vu son portrait dans la tour.

Aimable bergre, lui dit-il, quelle heureuse destine vous conduit ici?
Vous y venez, sans doute, pour recevoir notre encens et nos voeux. Ah!
je sens dj que je serai le plus empress  vous rendre mes hommages.

--Non, berger, lui dit-elle, je ne prtends point exiger des honneurs
qui ne me sont pas dus; je veux demeurer simple bergre, j'aime mon
troupeau et mon chien. La solitude a des charmes pour moi, je ne cherche
qu'elle.

--Quoi! jeune bergre, en arrivant en ces lieux vous y apportez le
dessein de vous cacher aux mortels qui les habitent! Est-il possible,
continua-t-il, que vous nous vouliez tant de mal? Tout du moins
exceptez-moi, puisque je suis le premier qui vous ai offert ses
services.

--Non, reprit Brillante, je ne veux point vous voir plus souvent que les
autres, quoique je sente dj une estime particulire pour vous; mais
enseignez-moi quelque sage bergre chez qui je puisse me retirer; car
tant inconnue ici, et dans un ge  ne pouvoir demeurer seule, je serai
bien aise de me mettre sous sa conduite.

Sans-Pair fut ravi de cette commission. Il la mena dans une cabane si
propre qu'elle avait mille agrments dans sa simplicit. Il y avait une
petite vieillotte qui sortait rarement, parce qu'elle ne pouvait presque
plus marcher.

Tenez, ma bonne mre, dit Sans-Pair en lui prsentant Brillante, voici
une fille incomparable dont la seule prsence vous rajeunira.

La vieille l'embrassa, et lui dit d'un air affable qu'elle tait la
bienvenue; qu'elle avait de la peine de la loger si mal, mais que tout
au moins elle la logerait fort bien dans son coeur.

Je ne pensais pas, dit Brillante, trouver ici un accueil si favorable,
et tant de politesse; je vous assure, ma bonne mre, que je suis ravie
d'tre auprs de vous. Ne me refusez pas, continua-t-elle, en
s'adressant au berger, de me dire votre nom, pour que je sache  qui je
suis oblige d'un tel service.

--On m'appelle Sans-Pair, rpondit le prince; mais  prsent je ne veux
point d'autre nom que celui de votre esclave.

--Et moi, dit la petite vieille, je souhaite aussi de savoir comment on
appelle la bergre pour qui j'exerce l'hospitalit.

La princesse lui dit qu'on la nommait Brillante. La vieille parut
charme d'un si aimable nom, et Sans-Pair dit cent jolies choses
l-dessus.

La vieille bergre, ayant peur que Brillante n'et faim, lui prsenta
dans une terrine fort propre, du lait doux, avec du pain bis, des oeufs
frais, du beurre nouveau battu et un fromage  la crme. Sans-Pair
courut dans sa cabane; il en apporta des fraises, des noisettes, des
cerises et d'autres fruits, tout entours de fleurs; et pour avoir lieu
de rester plus longtemps auprs de Brillante, il lui demanda permission
d'en manger avec elle. Hlas! qu'il lui aurait t difficile de la lui
refuser. Elle le voyait avec un plaisir extrme; et quelque froideur
qu'elle affectt, elle sentait bien que sa prsence ne lui serait point
indiffrente.

Lorsqu'il l'eut quitte, elle pensa encore longtemps  lui, et lui 
elle. Il la voyait tous les jours, il conduisait son troupeau dans le
lieu o elle faisait patre le sien, il chantait auprs d'elle des
paroles passionnes: il jouait de la flte et de la musette pour la
faire danser, et elle s'en acquittait avec une grce et une justesse
qu'il ne pouvait assez admirer. Chacun de son ct faisait rflexion 
cette suite surprenante d'aventures qui leur taient arrives, et chacun
commenait  s'inquiter. Sans-Pair la cherchait soigneusement partout.

      Enfin, toutes les fois qu'il la trouva seulette,
      Il lui parla tant d'amourette,
      Il lui peignit si bien son feu, sa passion,
      Et ce qui de deux coeurs fait la douce union,
      Qu'elle reconnut dans son me
      Que ce petit je ne sais quoi
      Qu'elle sentait pour lui, sans bien savoir pourquoi,
      tait une amoureuse flamme.
      Alors connaissant le danger
      O, pour son peu d'exprience,
      Elle exposait son innocence,
      Elle vite avec soin cet aimable berger;
      Mais ce fut pour elle
      Une peine cruelle!
      Et que souvent son coeur, soupirant en secret,
      Lui reprocha de fuir un amant si discret!
      Sans-Pair, qui ne pouvait comprendre
      Ce qui causait ce cruel changement,
      Cherche partout un moment pour l'apprendre,
      Mais il le cherche vainement;
      Brillante ne veut plus l'approcher ni l'entendre.

Elle l'vitait avec soin et se reprochait sans cesse ce qu'elle
ressentait pour lui. Quoi! j'ai le malheur d'aimer, disait-elle, et
d'aimer un malheureux berger! Quelle destine est la mienne? J'ai
prfr la vertu  la beaut: il semble que le ciel, pour me rcompenser
de ce choix, m'avait voulu rendre belle; mais que je m'estime
malheureuse de l'tre devenue! Sans ces inutiles attraits, le berger que
je fuis ne serait point attach  me plaire, et je n'aurais pas la honte
de rougir des sentiments que j'ai pour lui. Ses larmes finissaient
toujours par de si douloureuses rflexions, et ses peines augmentaient
par l'tat o elle rduisait son aimable berger.

Il tait de son ct accabl de tristesse; il avait envie de dclarer 
Brillante la grandeur de sa naissance, dans la pense qu'elle serait
peut-tre pique d'un sentiment de vanit, et qu'elle l'couterait plus
favorablement; mais il se persuadait ensuite qu'elle ne le croirait pas,
et que si elle lui demandait quelque preuve de ce qu'il lui dirait, il
tait hors d'tat de lui en donner. Que mon sort est cruel!
s'criait-il. Quoique je fusse affreux, je devais succder  mon pre.
Un grand royaume rpare bien des dfauts. Il me serait  prsent inutile
de me prsenter  lui ni  ses sujets, il n'y en a aucun qui puisse me
reconnatre; et tout le bien que m'a fait la fe Bnigne, en m'tant mon
nom et ma laideur, consiste  me rendre berger, et  me livrer aux
charmes d'une bergre inexorable, qui ne peut me souffrir. toile
barbare, disait-il en soupirant, deviens-moi plus propice, ou rends-moi
ma difformit avec ma premire indiffrence!

Voil les tristes regrets que l'amant et la matresse faisaient sans se
connatre. Mais comme Brillante s'appliquait  fuir Sans-Pair, un jour
qu'il avait rsolu de lui parler, pour en trouver un prtexte qui ne
l'offenst point, il prit un petit agneau, qu'il enjoliva de rubans et
de fleurs; il lui mit un collier de paille peinte, travaill si
proprement que c'tait une espce de chef-d'oeuvre; il avait un habit de
taffetas couleur de rose, couvert de dentelles d'Angleterre, une
houlette garnie de rubans, une panetire; et en cet tat tous les
Cladons du monde n'auraient os paratre devant lui. Il trouva
Brillante assise au bord d'un ruisseau qui coulait lentement dans le
plus pais du bois; ses moutons y paissaient pars. La profonde
tristesse de la bergre ne lui permettait pas de leur donner ses soins.
Sans-Pair l'aborda d'un air timide; il lui prsenta le petit agneau; et
la regardant tendrement:

Que vous ai-je donc fait, belle bergre, lui dit-il, qui m'attire de si
terribles marques de votre aversion? Vous reprochez  vos yeux le
moindre de leurs regards; vous me fuyez. Ma passion vous parat-elle si
offensante? En pouvez-vous souhaiter une plus pure et plus fidle? Mes
paroles, mes actions n'ont-elles pas toujours t remplies de respect et
d'ardeur? Mais, sans doute, vous aimez ailleurs; votre coeur est prvenu
pour un autre.

Elle lui repartit aussitt:

      Berger, lorsque je vous vite,
      Devez-vous vous en alarmer?
      On connat assez par ma fuite
      Que je crains de vous trop aimer.
      Je fuirais avec moins de peine,
      Si la haine me faisait fuir;
      Mais lorsque la raison m'entrane,
      L'amour cherche  me retenir.
      Tout m'alarme; en ce moment mme,
      Je sens que vos regards affaiblissent mon coeur.
      Je reste toutefois; quand l'amour est extrme,
      Berger, que le devoir parat plein de rigueur!
      Et qu'on fuit lentement, quand on fuit ce qu'on aime!
      Adieu; si vous m'aimez, hlas!
      Mon repos en dpend, gardez-vous de me suivre.
      Peut-tre que sans vous, je ne pourrai plus vivre;
      Mais toutefois, berger, ne suivez point mes pas.

En achevant ces mots, Brillante s'loigna. Le prince amoureux et
dsespr voulut la suivre; mais sa douleur devint si forte qu'il tomba
sans connaissance au pied d'un arbre. Ah! vertu svre et trop farouche,
pourquoi redoutez-vous un homme qui vous a chrie ds sa plus tendre
enfance? Il n'est point capable de vous mconnatre, et sa passion est
toute innocente. Mais la princesse se dfiait autant d'elle que de lui;
elle ne pouvait s'empcher de rendre justice au mrite de ce charmant
berger, et elle savait bien qu'il faut viter ce qui nous parat trop
aimable.

On n'a jamais tant pris sur soi qu'elle y prit dans ce moment; elle
s'arrachait  l'objet le plus tendre et le plus chrement aim qu'elle
et vu de sa vie. Elle ne put s'empcher de tourner plusieurs fois la
tte pour regarder s'il la suivait; elle l'aperut tomber demi-mort.
Elle l'aimait et elle se refusa la consolation de le secourir.
Lorsqu'elle fut dans la plaine, elle leva pitoyablement les yeux; et
joignant ses bras l'un sur l'autre:  vertu!  gloire,  grandeur! je
te sacrifie mon repos, s'cria-t-elle.  destin!  Trasimne! je renonce
 ma fatale beaut; rends-moi ma laideur, ou rends-moi, sans que j'en
puisse rougir, l'amant que j'abandonne! Elle s'arrta  ces mots,
incertaine si elle continuerait de fuir, ou si elle retournerait sur ses
pas. Son coeur voulait qu'elle rentrt dans le bois o elle avait laiss
Sans-Pair; mais sa vertu triompha de sa tendresse. Elle prit la
gnreuse rsolution de ne le plus voir.

Depuis qu'elle avait t transporte dans ces lieux, elle avait entendu
parler d'un clbre enchanteur, qui demeurait dans un chteau qu'il
avait bti avec sa soeur aux confins de l'le. On ne parlait que de leur
savoir; c'tait tous les jours de nouveaux prodiges. Elle pensa qu'il ne
fallait pas moins qu'un pouvoir magique pour effacer de son coeur
l'image du charmant berger; et sans en rien dire  sa charitable
htesse, qui l'avait reue et qui la traitait comme sa fille, elle se
mit en chemin, si occupe de ses dplaisirs qu'elle ne faisait aucune
rflexion au pril qu'elle courait, tant belle et jeune, de voyager
toute seule. Elle ne s'arrtait ni jour ni nuit; elle ne buvait ni ne
mangeait, tant elle avait envie d'arriver au chteau pour gurir de sa
tendresse. Mais en passant dans, un bois, elle out quelqu'un qui
chantait; elle crut entendre prononcer son nom, et reconnatre la voix
d'une de ses compagnes. Elle s'arrta pour l'couter; elle entendit ces
paroles:

      Sans-Pair, de son hameau,
      Le mieux fait, le plus beau,
      Aimait la bergre Brillante,
      Aimable, jeune et belle, enfin toute charmante.
      Par mille petits soins, ce berger, chaque jour,
      Lui dclarait assez ce qu'il sentait pour elle,
      Mais la jeune rebelle
      Ignorait ce que c'est qu'amour.
      Son coeur plein de tristesse
      Soupirait toutefois loin du berger absent:
      Ce qui marque de la tendresse,
      Et ce qu'on ne fait pas pour un indiffrent.
      Il est vrai qu' notre bergre,
      De tels chagrins n'arrivaient gure;
      Car son amant la suivait en tous lieux
      (Elle ne demandait pas mieux).
      Souvent couchs dessus l'herbette,
      Il lui chantait des vers de sa faon;
      La belle avec plaisir coutait sa musette,
      Et mme apprenait sa chanson.

Ah! c'en est trop, dit-elle, en versant des larmes; indiscret berger,
tu t'es vant des faveurs innocentes que je t'ai accordes! Tu as os
prsumer que mon faible coeur serait plus sensible  ta passion qu' mon
devoir! Tu as fait confidence de tes injustes dsirs, et tu es cause que
l'on me chante dans les bois et dans les plaines! Elle en conut un
dpit si violent, qu'elle se crut en tat de le voir avec indiffrence,
et peut-tre avec de la haine. Il est inutile, continua-t-elle, que
j'aille plus loin pour chercher des remdes  ma peine; je n'ai rien 
craindre d'un berger en qui je connais si peu de mrite. Je vais
retourner au hameau avec la bergre que je viens d'entendre. Elle
l'appela de toute sa force, sans que personne lui rpondit, et cependant
elle entendait de temps en temps chanter assez proche d'elle.
L'inquitude et la peur la prirent. En effet, ce bois appartenait 
l'enchanteur, et l'on n'y passait point sans avoir quelque aventure.

Brillante, plus incertaine que jamais, se hta de sortir du bois. Le
berger que je craignais, disait-elle, m'est-il devenu si peu redoutable,
que je doive m'exposer  le revoir? N'est-ce point plutt que mon coeur,
d'intelligence avec lui, cherche  me tromper? Ah! fuyons, fuyons, c'est
le meilleur parti pour une princesse aussi malheureuse que moi. Elle
continua son chemin vers le chteau de l'enchanteur; elle y parvint, et
elle y entra sans obstacle. Elle traversa plusieurs grandes cours, o
l'herbe et les ronces taient si hautes qu'il semblait qu'on n'y avait
pas march depuis cent ans; elle les rangea avec ses mains, qu'elle
gratigna en plus d'un endroit. Elle entra dans une salle o le jour ne
venait que par un petit trou: elle tait tapisse d'ailes de
chauves-souris. Il y avait douze chats pendus au plancher, qui servaient
de lustres, et qui faisaient un miaulis  faire perdre patience; et sur
une longue table, douze grosses souris attaches par la queue, qui
avaient chacune devant elles un morceau de lard, o elles ne pouvaient
atteindre; de sorte que les chats voyaient les souris sans les pouvoir
manger; les souris craignaient les chats, et se dsespraient de faim
prs d'un bon morceau de lard.

La princesse considrait le supplice de ces animaux, lorsqu'elle vit
entrer l'enchanteur avec une longue robe noire. Il avait sur sa tte un
crocodile qui lui servait de bonnet; et jamais il n'a t une coiffure
si effrayante. Ce vieillard portait des lunettes et un fouet  la main
d'une vingtaine de longs serpents tous en vie. Oh! que la princesse eut
de peur! qu'elle regretta dans ce moment son berger, ses moutons et son
chien! Elle ne pensa qu' fuir; et sans dire mot  ce terrible homme,
elle courut vers la porte; mais elle tait couverte de toiles
d'araignes. Elle en leva une, et elle en trouva une autre, qu'elle leva
encore, et  laquelle une troisime succda; elle la lve, il en parat
une nouvelle, qui tait devant une autre; enfin ces vilaines portires
de toiles d'araignes taient sans compte et sans nombre. La pauvre
princesse n'en pouvait plus de lassitude; ses bras n'taient pas assez
forts pour soutenir ces toiles. Elle voulut s'asseoir par terre afin de
se reposer un peu, elle sentit de longues pines qui la pntraient.
Elle fut bientt releve, et se mit encore en devoir de passer; mais
toujours il paraissait une toile sur l'autre. Le mchant vieillard, qui
la regardait, faisait des clats de rire  s'en engouer.  la fin il
l'appela et lui dit:

Tu passerais l le reste de ta vie sans en venir  bout; tu me sembles
jeune et plus belle que tout ce que j'ai vu de plus beau; si tu veux, je
t'pouserai. Je te donnerai ces douze chats que tu vois pendus au
plancher, pour en faire tout ce que tu voudras, et ces douze souris qui
sont sur cette table seront tiennes aussi. Les chats sont autant de
princes, et les souris autant de princesses. Les friponnes, en
diffrents temps, avaient eu l'honneur de me plaire (car j'ai toujours
t aimable et galant); aucune d'elles ne voulut m'aimer. Ces princes
taient mes rivaux, et plus heureux que moi. La jalousie me prit; je
trouvai le moyen de les attirer ici, et  mesure que je les ai attraps,
je les ai mtamorphoss en chats et en souris. Ce qui est plaisant,
c'est qu'ils se hassent autant qu'ils se sont aims, et que l'on ne
peut trouver une vengeance plus complte.

--Ah! seigneur, s'cria Brillante, rendez-moi souris; je ne le mrite
pas moins que ces pauvres princesses.

--Comment, dit le magicien, petite bergeronnette, tu ne veux donc pas
m'aimer?

--J'ai rsolu de n'aimer jamais, dit-elle.

--Oh! que tu es simple! continua-t-il. Je te nourrirai  merveille, je
te ferai des contes, je te donnerai les plus beaux habits du monde; tu
n'iras qu'en carrosse et en litire, tu t'appelleras madame.

--J'ai rsolu de n'aimer jamais, rpondit encore la princesse.

--Prends garde  ce que tu dis, s'cria l'enchanteur en colre; tu t'en
repentiras pour longtemps.

--N'importe, dit Brillante, j'ai rsolu de n'aimer jamais.

--Ho bien, trop indiffrente crature, dit-il en la touchant, puisque tu
ne veux pas aimer, tu dois tre d'une espce particulire: tu ne seras
donc  l'avenir ni chair ni poisson, tu n'auras ni sang ni os, tu seras
verte, parce que tu es encore dans ta verte jeunesse; tu seras lgre et
fringante, tu vivras dans les prairies comme tu vivais; on t'appellera
sauterelle.

Au mme moment, la princesse Brillante devint la plus jolie sauterelle
du monde; et jouissant de la libert, elle se rendit promptement dans le
jardin.

Ds qu'elle fut en tat de se plaindre, elle s'cria douloureusement;
Ah! ma jatte, ma chre jatte, qu'tes-vous devenue? Voil donc l'effet
de vos promesses, Trasimne? Voil donc ce qu'on me gardait depuis deux
cents ans avec tant de soin? Une beaut aussi peu durable que les fleurs
du printemps; et pour conclusion, un habit de crpe vert, une petite
figure singulire, qui n'est ni chair ni poisson, qui n'a ni os ni sang.
Je suis bien malheureuse! Hlas! une couronne aurait cach tous mes
dfauts, j'eusse trouv un poux digne de moi; et si j'tais reste
bergre, l'aimable Sans-Pair ne souhaitait que la possession de mon
coeur: il n'est que trop veng de mes injustes ddains. Me voil
sauterelle, destine  chanter jour et nuit, quand mon coeur rempli
d'amertume m'invite  pleurer! C'est ainsi que parlait la sauterelle,
cache entre les herbes fines qui bordaient un ruisseau.

Mais que faisait le prince Sans-Pair, absent de son adorable bergre? La
duret avec laquelle elle l'avait quitt le pntra si vivement qu'il
n'eut pas la force de la suivre. Avant qu'il l'et jointe, il
s'vanouit, et il resta longtemps sans aucune connaissance au pied de
l'arbre o Brillante l'avait vu tomber. Enfin la fracheur de la terre,
ou quelque puissance inconnue, le fit revenir  lui: il n'osa aller ce
jour-l chez elle; et repassant dans son esprit les derniers vers
qu'elle lui avait dits:

      Et pour fuir un amant
      Tendre, jeune et confiant,
      On ne prend gure tant de peine,
      Quand on ne le fait que par haine.

Il en prit des esprances assez flatteuses; et il se promit du temps et
de ses soins un peu de reconnaissance. Mais que devint-il, lorsque,
ayant t chez la vieille bergre o Brillante se retirait, il apprit
qu'elle n'avait point paru depuis la veille? Il pensa mourir
d'inquitude. Il s'loigna, accabl de mille penses diffrentes; il
s'assit tristement au bord de la rivire: il fut prs cent fois de s'y
jeter et de chercher dans la fin de sa vie celle de ses malheurs. Enfin
il prit un poinon et grava ces vers sur l'corce d'un alisier:

      Belle fontaine, clair ruisseau,
      Vallons dlicieux, et vous, fertiles plaines,
      Sjour que je trouvais si beau,
      Hlas! vous augmentez mes peines.
      Le tendre objet de mon amour,
      Dont vous empruntez tous vos charmes,
      Pour fuir un malheureux, vous quitte sans retour.
      Vous ne me verrez plus que rpandre des larmes.
      Quand l'aurore aux mortels vient annoncer le jour,
      Elle me voit plong dans ma douleur profonde;
      Le soleil chaque instant est tmoin de mes pleurs,
      Et quand il est cach dans l'onde,
      Je n'interromps point mes douleurs.
       toi! tendre arbrisseau, pardonne les blessures
      Que pour graver mes maux j'ose faire  ton sein;
      Ce sont de lgres peintures,
      De ce qu'a fait au mien cet objet inhumain.
      La pointe de ce fer ne t'te point la vie;
      Des chiffres de son nom tu paratras plus beau.
      Mais, hlas! ma plus chre envie,
      Lorsque je perds Brillante, est d'entrer au tombeau.

Il n'en put crire davantage, parce qu'il fut abord par une petite
vieille, qui avait une fraise au cou, un vertugadin, un moule sous ses
cheveux blancs, un chaperon de velours; et son antiquit avait quelque
chose de vnrable.

Mon fils, lui dit-elle, vous poussez des regrets bien amers; je vous
prie de m'en apprendre le sujet.

--Hlas! ma bonne mre, lui dit Sans-Pair, je dplore l'loignement
d'une aimable bergre qui me fuit; j'ai rsolu de l'aller chercher par
toute la terre, jusqu' ce que je l'aie trouve.

--Allez de ce ct-l, mon enfant, lui dit-elle, en lui montrant le
chemin du chteau o la pauvre Brillante tait devenue sauterelle. J'ai
un pressentiment que vous ne la chercherez pas longtemps.

Sans-Pair la remercia, et pria l'Amour de fui tre favorable.

Le prince n'eut aucune rencontre sur sa route digne de l'arrter, mais
en arrivant dans le bois, proche le chteau du magicien et de sa soeur,
il crut voir sa bergre; il se hta de la suivre: elle s'loigna.

Brillante, lui criait-il, Brillante que j'adore, arrtez un peu,
daignez m'entendre.

Le fantme fuyait encore plus fort; et dans cet exercice, le reste du
jour se passa. Lorsque la nuit fut venue, il vit beaucoup de lumires
dans le chteau: il se flatta que sa bergre y pouvait tre. Il y court;
il entre sans aucun empchement. Il monte et trouve dans un salon
magnifique une grande et vieille fe d'une horrible maigreur. Ses yeux
ressemblaient  deux lampes teintes; on voyait le jour au travers de
ses joues. Ses bras taient comme des lattes, ses doigts comme des
fuseaux, une peau de chagrin noir couvrait son squelette; avec cela elle
avait du rouge, des mouches, des rubans verts et couleur de rose; un
manteau de brocart d'argent, une couronne de diamants sur sa tte et des
pierreries partout.

Enfin, prince, lui dit-elle, vous arrivez dans un lieu o je vous
souhaite depuis longtemps. Ne songez plus  votre petite bergre; une
passion si disproportionne vous doit faire rougir. Je suis la reine des
Mtores; je vous veux du bien et je puis vous en faire d'infinis si
vous m'aimez.

--Vous aimer, s'cria le prince, en la regardant d'un oeil indign, vous
aimer, madame! H! suis-je matre de mon coeur! Non, je ne saurais
consentir  une infidlit; et je sens mme que si je changeais l'objet
de mes amours, ce ne serait pas vous qui le deviendriez. Choisissez dans
vos Mtores quelque influence qui vous accommode; aimez l'air, aimez
les vents, et laissez les mortels en paix.

La fe tait fire et colre; en deux coups de baguette elle remplit la
galerie de monstres affreux, contre lesquels il fallut que le jeune
prince exert son adresse et sa valeur. Les uns paraissaient avec
plusieurs ttes et plusieurs bras, les autres avaient la figure d'un
centaure ou d'une sirne, plusieurs lions  la face humaine, des sphinx
et des dragons volants. Sans-Pair n'avait que sa seule houlette, et un
petit pieu, dont il s'tait arm en commenant son voyage. La grande
fe faisait cesser de temps en temps le chamaillis et lui demandait s'il
voulait l'aimer. Il disait toujours qu'il se vouait  l'amour fidle,
qu'il ne pouvait changer. Lasse de sa fermet, elle ft paratre
Brillante:

H bien, lui dit-elle, tu vois ta matresse au fond de cette galerie,
songe  ce que tu vas faire; si tu refuses de m'pouser, elle sera
dchire et mise en pices  tes yeux par des tigres.

--Ah! madame, s'cria le prince en se jetant  ses pieds, je me dvoue
volontiers  la mort pour sauver ma chre matresse; pargnez ses jours
en abrgeant les miens.

--Il n'est pas question de ta mort, rpliqua la fe; tratre, il est
question de ton coeur et de ta main.

Pendant qu'ils parlaient, le prince entendait la voix de sa bergre qui
semblait se plaindre.

Voulez-vous me laisser dvorer? lui disait-elle. Si vous m'aimez,
dterminez-vous  faire ce que la reine vous ordonne.

Le pauvre prince hsitait: H quoi! Bnigne, s'cria-t-il, m'avez-vous
donc abandonn, aprs tant de promesses? Venez, venez nous secourir.
Ces mots furent  peine prononcs qu'il entendit une voix dans les airs,
qui prononait distinctement ces paroles:

      Laisse agir le destin; mais sois fidle, et cherche le Rameau d'Or.

La grande fe, qui s'tait crue victorieuse par le secours de tant de
diffrentes illusions, pensa se dsesprer de trouver en son chemin un
aussi puissant obstacle que la protection de Bnigne.

Fuis ma prsence, s'cria-t-elle, prince malheureux et opinitre;
puisque ton coeur est rempli de tant de flamme, tu seras un grillon, ami
de la chaleur et du feu.

Sur-le-champ, le beau et merveilleux prince Sans-Pair devint un petit
grillon noir, qui se serait brl tout vif dans la premire chemine ou
le premier four, s'il ne s'tait pas souvenu de la voix favorable qui
l'avait rassur. Il faut, dit-il, chercher le Rameau d'Or, peut-tre
que je me dgrillonnerai. Ah! si j'y trouvais ma bergre, que
manquerait-il  ma flicit?

Le grillon se hta de sortir du fatal palais; et sans savoir o il
fallait aller, il se recommanda aux soins de la belle fe Bnigne, puis
partit sans quipage et sans bruit; car un grillon ne craint ni les
voleurs ni les mauvaises rencontres. Au premier gte, qui fut dans le
trou d'un arbre, il trouva une sauterelle fort triste; elle ne chantait
point. Le grillon ne s'avisant pas de souponner que ce ft une personne
toute pleine d'esprit et de raison, lui dit:

O va ainsi ma commre la sauterelle?

Elle lui rpondit aussitt:

Et vous, mon compre le grillon, o allez-vous?

Cette rponse surprit trangement l'amoureux grillon.

Quoi! vous parlez? s'cria-t-il.

--H! vous parlez bien! s'cria-t-elle. Pensez-vous qu'une sauterelle
ait des privilges moins tendus qu'un grillon?

--Je puis bien parler, dit le grillon, puisque je suis un homme.

--Et par la mme rgle, dit la sauterelle, je dois encore plus parler
que vous, puisque je suis une fille.

--Vous avez donc prouv un sort semblable au mien? dit le grillon.

--Sans doute, dit la sauterelle. Mais encore, o allez-vous?

--Je serais ravi, ajouta le grillon, que nous fussions longtemps
ensemble. Une voix qui m'est inconnue, rpliqua-t-il, s'est fait
entendre dans l'air. Elle a dit:

      Laisse agir le destin, et cherche le Rameau d'Or.

Il m'a sembl que cela ne pouvait tre dit que pour moi. Sans hsiter,
je suis parti, quoique j'ignore o je dois aller.

Leur conversation fut interrompue par deux souris qui couraient de toute
leur force, et qui, voyant un trou au pied de l'arbre, se jetrent
dedans la tte la premire, et pensrent touffer le compre grillon et
la commre sauterelle. Ils se rangrent de leur mieux dans un petit
coin.

Ah! madame, dit la plus grosse souris, j'ai mal au ct d'avoir tant
couru; comment se porte votre altesse?

--J'ai arrach ma queue, rpliqua la plus jeune souris; car sans cela je
tiendrais encore sur la table de ce vieux sorcier. Mais as-tu vu comme
il nous a poursuivies? Que nous sommes heureuses d'tre sauves de son
palais infernal!

--Je crains un peu les chats et les ratires, ma princesse, continua la
grosse souris, et je fais des voeux ardents pour arriver bientt au
Rameau d'Or.

--Tu en sais donc le chemin? dit l'altesse sourissonne.

--Si je le sais, madame! comme celui de ma maison, rpliqua l'autre. Ce
Rameau est merveilleux; une seule de ses feuilles suffit pour tre
toujours riche; elle fournit de l'argent, elle dsenchante, elle rend
belle, elle conserve la jeunesse; il faut, avant le jour, nous mettre en
campagne.

--Nous aurons l'honneur de vous accompagner, un honnte grillon que
voici et moi, si vous le trouvez bon, mesdames, dit la sauterelle; car
nous sommes, aussi bien que vous, plerins du Rameau d'Or.

Il y eut alors beaucoup de compliments faits de part et d'autre; les
souris taient des princesses que ce mchant enchanteur avait lies sur
la table; et pour le grillon et la sauterelle, ils avaient une politesse
qui ne se dmentait jamais.

Chacun d'eux s'veilla trs matin; ils partirent de compagnie fort
silencieusement, car ils craignaient que des chasseurs  l'afft les
entendant parler, ne les prissent pour les mettre en cage. Ils
arrivrent ainsi au Rameau d'Or. Il tait plant au milieu d'un jardin
merveilleux; au lieu de sable, les alles taient remplies de petites
perles orientales plus rondes que des pois; les roses taient de
diamants incarnats, et les feuilles d'meraudes; les fleurs de grenades,
de grenats; les soucis, de topazes; les jonquilles, de brillants jaunes;
les violettes, de saphirs; les bluets, de turquoises; les tulipes,
d'amthystes, opales et diamants; enfin, la quantit et la diversit de
ces belles fleurs brillaient plus que le soleil.

C'tait donc l (comme je l'ai dj dit) qu'tait le Rameau d'Or, le
mme que le prince Sans-Pair reut de l'aigle, et dont il toucha la fe
Bnigne lorsqu'elle tait enchante. Il tait devenu aussi haut que les
plus grands arbres, et tout charg de rubis qui formaient des cerises.
Ds que le grillon, la sauterelle et les deux souris s'en furent
approchs, ils reprirent leur forme naturelle. Quelle joie! quels
transports ne ressentit point l'amoureux prince  la vue de sa belle
bergre? Il se jeta  ses pieds; il allait lui dire tout ce qu'une
surprise si agrable et si peu espre lui faisait ressentir, lorsque la
reine Bnigne et le roi Trasimne parurent dans une pompe sans pareille;
car tout rpondait  la magnificence du jardin. Quatre Amours arms de
pied en cap, l'arc au ct, le carquois sur l'paule, soutenaient avec
leurs flches un petit pavillon de brocart or et bleu, sous lequel
paraissaient deux riches couronnes.

Venez, aimables amants, s'cria la reine, en leur tendant les bras,
venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre
naissance et votre fidlit mritent; vos travaux vont se changer en
plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible 
votre coeur est le prince qui vous fut destin par votre pre et par le
sien. Il n'est point mort dans la tour. Recevez-le pour poux, et me
laissez le soin de votre repos et de votre bonheur.

La princesse, ravie, se jeta au cou de Bnigne; et lui laissant voir les
larmes qui coulaient de ses yeux, elle connut par son silence que
l'excs de sa joie lui tait l'usage de la parole. Sans-Pair s'tait mis
aux genoux de cette gnreuse fe; il baisait respectueusement ses
mains, et disait mille choses sans ordre et sans suite. Trasimne lui
faisait de grandes caresses, et Bnigne leur conta, en peu de mots,
qu'elle ne les avait presque point quitts; que c'tait elle qui avait
propos  Brillante de souffler dans le manchon jaune et blanc; qu'elle
avait pris la figure d'une vieille bergre pour loger la princesse chez
elle; que c'tait encore elle qui avait enseign au prince de quel cte
il fallait suivre sa bergre.  la vrit, continua-t-elle, vous avez
eu des peines que je vous aurais vites si j'en avais t la matresse;
mais, enfin, les plaisirs d'amour veulent tre achets.

L'on entendit aussitt une douce symphonie qui retentit de tous cts;
les Amours se htrent de couronner les jeunes amants. L'hymen se fit;
et pendant cette crmonie, les deux princesses qui venaient de quitter
la figure de souris conjurrent la fe d'user de son pouvoir, pour
dlivrer du chteau de l'enchanteur les souris et les chats infortuns
qui s'y dsespraient.

Ce jour-ci est trop clbre, dit-elle, pour vous rien refuser.

En mme temps elle frappe trois fois le Rameau d'Or, et tous ceux qui
avaient t retenus dans le chteau parurent; chacun sous sa forme
naturelle y retrouva sa matresse. La fe, librale, voulant que tout se
ressentt de la fte, leur donna l'armoire du donjon  partager entre
eux. Ce prsent valait plus que dix royaumes de ce temps-l. Il est ais
d'imaginer leur satisfaction et leur reconnaissance. Bnigne et
Trasimne achevrent ce grand ouvrage par une gnrosit qui surpassait
tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors, dclarant que le palais et le
jardin du Rameau d'Or seraient  l'avenir au roi Sans-Pair et  la reine
Brillante; cent autres rois en taient tributaires et cent royaumes en
dpendaient.

      Lorsqu'une fe offrait son secours  Brillante,
      Qui ne l'tait pas trop pour lors;
      Elle pouvait, d'une beaut charmante,
      Demander les rares trsors;
      C'est une chose bien tentante!
      Je n'en veux prendre pour tmoins,
      Que les embarras et les soins.
      Dont pour la conserver le sexe se tourmente.
      Mais Brillante n'couta pas
      Le dsir sducteur d'obtenir des appas;
      Elle aima mieux avoir l'esprit et l'me belle:
      Les roses et les lis d'un visage charmant,
      Comme les autres fleurs, passent en un moment,
      Et l'me demeure immortelle.




Le Pigeon et la Colombe


Il tait une fois un roi et une reine qui s'aimaient si chrement, que
cette union servait d'exemple dans toutes les familles; et l'on aurait
t bien surpris de voir un mnage en discorde dans leur royaume. Il se
nommait le royaume des Dserts.

La reine avait eu plusieurs enfants; il ne lui restait qu'une fille,
dont la beaut tait si grande, que si quelque chose pouvait la consoler
de la perte des autres, c'tait les charmes que l'on remarquait dans
celle-ci. Le roi et la reine l'levaient comme leur unique esprance;
mais le bonheur de la famille royale dura peu. Le roi tant  la chasse
sur un cheval ombrageux, il entendit tirer quelques coups; le bruit et
le feu l'effrayrent, il prit le mors aux dents, il partit comme un
clair; il voulut l'arrter au bord d'un prcipice; il se cabra, et
s'tant renvers sur lui, la chute fut si rude qu'il le tua avant qu'on
ft en tat de le secourir.

Des nouvelles si funestes rduisirent la reine  l'extrmit: elle ne
put modrer sa douleur; elle sentit bien qu'elle tait trop violente
pour y rsister, et elle ne songea plus qu' mettre ordre aux affaires
de sa fille, afin de mourir avec quelque sorte de repos. Elle avait une
amie qui s'appelait la fe Souveraine, parce qu'elle avait une grande
autorit dans tous les empires, et qu'elle tait fort habile. Elle lui
crivit, d'une main mourante, qu'elle souhaitait de rendre les derniers
soupirs entre ses bras; qu'elle se htt de venir, si elle voulait la
trouver en vie, et qu'elle avait des choses de consquence  lui dire.

Quoique la fe ne manqut pas d'affaires, elle les quitta toutes, et
montant sur son chameau de feu, qui allait plus vite que le soleil, elle
arriva chez la reine, qui l'attendait impatiemment; elle lui parla de
plusieurs choses qui regardaient la rgence du royaume, la priant de
l'accepter et de prendre soin de la petite princesse Constancia.

Si quelque chose, ajouta-t-elle, peut soulager l'inquitude que j'ai de
la laisser orpheline dans un ge si tendre, c'est l'esprance que vous
me donnerez en sa personne des marques de l'amiti que vous avez
toujours eue pour moi; qu'elle trouvera en vous une mre qui peut la
rendre bien plus heureuse et plus parfaite que je n'aurais fait, et que
vous lui choisirez un poux assez aimable pour qu'elle n'aime jamais que
lui.

--Tu souhaites tout ce qu'il faut souhaiter, grande reine, lui dit la
fe, je n'oublierai rien pour ta fille; mais j'ai tir son horoscope, il
semble que le destin est irrit contre la nature, d'avoir puis tous
ses trsors en la formant; il a rsolu de la faire souffrir, et ta
royale majest doit savoir qu'il prononce quelquefois des arrts sur un
ton si absolu, qu'il est impossible de s'y soustraire.

--Tout au moins, reprit la reine, adoucissez ses disgrces, et n'oubliez
rien pour les prvenir: il arrive souvent que l'on vite de grands
malheurs, lorsqu'on y fait une srieuse attention.

La fe Souveraine lui promit tout ce qu'elle souhaitait, et la reine
ayant embrass cent et cent fois sa chre Constancia, mourut avec assez
de tranquillit.

La fe lisait dans les astres avec la mme facilit qu'on lit  prsent
les contes nouveaux qui s'impriment tous les jours. Elle vit que la
princesse tait menace de la fatale passion d'un gant, dont les tats
n'taient pas fort loigns du royaume des Dserts; elle connaissait
bien qu'il fallait sur toutes choses l'viter, et elle n'en trouva pas
de meilleur moyen que d'aller cacher sa chre lve  un des bouts de la
terre, si loign de celui o le gant rgnait, qu'il n'y avait aucune
apparence qu'il vnt y troubler leur repos.

Ds que la fe Souveraine eut choisi des ministres capables de gouverner
l'tat qu'elle voulait leur confier, et qu'elle eut tabli des lois si
judicieuses, que tous les sages de la Grce n'auraient pu rien faire
d'approchant, elle entra une nuit dans la chambre de Constancia; et sans
la rveiller, elle l'emporta sur son chameau de feu, puis partit pour
aller dans un pays fertile, o l'on vivait sans ambition et sans peine;
c'tait une vraie valle de Temp: l'on n'y trouvait que des bergers et
des bergres, qui demeuraient dans des cabanes dont chacun tait
l'architecte.

Elle n'ignorait pas que si la princesse passait seize ans sans voir le
gant, elle n'aurait plus qu' retourner en triomphe dans son royaume;
mais que s'il la voyait plus tt, elle serait expose  de grandes
peines. Elle tait trs soigneuse de la cacher aux yeux de tout le
monde, et pour qu'elle part moins belle, elle l'avait habille en
bergre, avec de grosses cornettes toujours abattues sur son visage;
mais telle que le soleil, qui, envelopp d'une nue, la perce par de
longs traits de lumire, cette charmante princesse ne pouvait tre si
bien couverte, que l'on n'apert quelques-unes de ses beauts; et
malgr tous les foins de la fe, on ne parlait plus de Constancia que
comme d'un chef-d'oeuvre des cieux qui ravissait tous les coeurs.

Sa beaut n'tait pas la seule chose qui la rendait merveilleuse:
Souveraine l'avait doue d'une voix si admirable, et de toucher si bien
tous les instruments dont elle voulait jouer, que sans jamais avoir
appris la musique, elle aurait pu donner des leons aux muses, et mme
au cleste Apollon.

Ainsi elle ne s'ennuyait point, la fe lui avait expliqu les raisons
qu'elle avait de l'lever dans une condition si obscure. Comme elle
tait toute pleine d'esprit, elle y entrait avec tant de jugement, que
Souveraine s'tonnait qu' un ge si peu avanc, l'on pt trouver tant
de docilit et d'esprit. Il y avait plusieurs mois qu'elle n'tait alle
au royaume des Dserts, parce qu'elle ne la quittait qu'avec peine; mais
sa prsence y tait ncessaire, l'on n'agissait que par ses ordres, et
les ministres ne faisaient pas galement bien leur devoir. Elle partit,
lui recommandant fort de s'enfermer jusqu' son retour.

Cette belle princesse avait un petit mouton qu'elle aimait chrement,
elle se plaisait  lui faire des guirlandes de fleurs; d'autres fois,
elle le couvrait de noeuds de rubans. Elle l'avait nomm Ruson. Il tait
plus habile que tous ses camarades, il entendait la voix et les ordres
de sa matresse, il y obissait ponctuellement: Ruson, lui disait-elle,
allez qurir ma quenouille; il courait dans sa chambre, et la lui
apportait en faisant mille bonds. Il sautait autour d'elle, il ne
mangeait plus que les herbes qu'elle avait cueillies, et il serait
plutt mort de soif que de boire ailleurs que dans le creux de sa main.
Il savait fermer la porte, battre la mesure quand elle chantait, et
bler en cadence. Ruson tait aimable, Ruson tait aim; Constancia lui
parlait sans cesse et lui faisait mille caresses.

Cependant une jolie brebis du voisinage plaisait pour le moins autant 
Ruson que sa princesse. Tout mouton est mouton, et la plus chtive
brebis tait plus belle aux yeux de Ruson que la mre des amours.
Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries: Petit libertin,
disait-elle, ne saurais-tu rester auprs de moi? Tu m'es si cher, je
nglige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette
galeuse pour me plaire. Elle l'attachait avec une chane de fleurs;
alors il semblait se dpiter, et tirait tant et tant qu'il la rompait:
Ah! lui disait Constancia en colre, la fe m'a dit bien des fois que
les hommes sont volontaires comme toi, qu'ils fuient le plus lger
assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins.
Puisque tu veux leur ressembler, mchant Ruson, va chercher ta belle
bte de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mang; je ne pourrai
peut-tre pas te secourir.

Le mouton amoureux ne profita point des avis de Constancia. tant tout
le jour avec sa chre brebis, proche de la maisonnette o la princesse
travaillait toute seule, elle l'entendit bler si haut et si
pitoyablement, qu'elle ne douta point de sa funeste aventure. Elle se
lve bien mue, sort, et voit un loup qui emportait le pauvre Ruson:
elle ne songea plus  tout ce que la fe lui avait dit en partant; elle
courut aprs le ravisseur de son mouton, criant: Au loup! Au loup!
Elle le suivait, lui jetant des pierres avec sa houlette sans qu'il
quittt sa proie; mais, hlas! en passant proche d'un bois, il en sortit
bien un autre loup: c'tait un horrible gant.  la vue de cet
pouvantable colosse, la princesse transie de peur leva les vers le ciel
pour lui demander du secours, et pria la terre de l'engloutir. Elle ne
fut coute ni du ciel ni de la terre; elle mritait d'tre punie de
n'avoir pas cru la fe Souveraine.

Le gant ouvrit les bras pour l'empcher de passer outre; mais quelque
terrible et furieux qu'il ft, il ressentit les effets de sa beaut.

Quel rang tiens-tu parmi les desses? lui dit-il d'une voix qui faisait
plus de bruit que le tonnerre, car ne pense pas que je m'y mprenne, tu
n'es point une mortelle; apprends-moi seulement ton nom, et si tu es
fille ou femme de Jupiter? qui sont tes frres? quelles sont tes soeurs?
Il y a longtemps que je cherche une desse pour l'pouser, te voil
heureusement trouve.

La princesse sentait que la peur avait li sa langue, et que les paroles
mouraient dans sa bouche.

Comme il vit qu'elle ne rpondait pas  ses galantes questions:

Pour une divinit, lui dit-il, tu n'as gure d'esprit.

Sans autre discours, il ouvrit un grand sac et la jeta dedans.

La premire chose qu'elle aperut au fond, ce fut le mchant loup et le
pauvre mouton. Le gant s'tait diverti  les prendre  la course:

Tu mourras avec moi, mon cher Ruson, lui dit-elle en le baisant, c'est
une petite consolation, il vaudrait bien mieux nous sauver ensemble.

Cette triste pense la fit pleurer amrement, elle soupirait et
sanglotait fort haut; Ruson blait, le loup hurlait; cela rveilla un
chien, un chat, un coq et un perroquet qui dormaient. Ils commencrent
de leur ct  faire un bruit dsespr: voil un trange charivari dans
la besace du gant. Enfin, fatigu de les entendre, il pensa tout tuer;
mais il se contenta de lier le sac, et de le jeter sur le haut d'un
arbre, aprs l'avoir marqu pour le venir reprendre; il allait se battre
en duel contre un autre gant, et toute cette crierie lui dplaisait.

La princesse se douta bien que pour peu qu'il marcht il s'loignerait
beaucoup, car un cheval courant  toute bride n'aurait pu l'attraper
quand il allait au petit pas: elle tira ses ciseaux et coupa la toile de
la besace, puis elle en fit sortir son cher Ruson, le chien, le chat, le
coq, le perroquet, elle se sauva ensuite, et laissa le loup dedans, pour
lui apprendre  manger les petits moutons. La nuit tait fort obscure,
c'tait une trange chose de se trouver seule au milieu d'une fort,
sans savoir de quel ct tourner ses pas, ne voyant ni le ciel ni la
terre, et craignant toujours de rencontrer le gant.

Elle marchait le plus vite qu'elle pouvait; elle serait tombe cent et
cent fois, mais tous les animaux qu'elle avait dlivrs, reconnaissants
de la grce qu'ils en avaient reue, ne voulurent point l'abandonner, et
la servirent utilement dans son voyage. Le chat avait les yeux si
tincelants qu'il clairait comme un flambeau; le chien qui jappait
faisait sentinelle; le coq chantait pour pouvanter les lions; le
perroquet jargonnait si haut, qu'on aurait jug,  l'entendre, que vingt
personnes causaient ensemble, de sorte que les voleurs s'loignaient
pour laisser le passage libre  notre belle voyageuse, et le mouton qui
marchait quelques pas devant elle, la garantissait de tomber dans de
grands trous, dont il avait lui-mme bien de la peine  se retirer.

Constancia allait  l'aventure, se recommandant  sa bonne amie la fe,
dont elle esprait quelque secours, quoiqu'elle se reprocht beaucoup de
n'avoir pas suivi ses ordres; mais quelquefois elle craignait d'en tre
abandonne. Elle aurait bien souhait que sa bonne fortune l'et
conduite dans la maison o elle avait t secrtement leve: comme elle
n'en savait point le chemin, elle n'osait point se flatter de la
rencontrer sans un bonheur particulier.

Elle se trouva,  la pointe du jour, au bord d'une rivire qui arrosait
la plus agrable prairie du monde; elle regarda autour d'elle, et ne vit
ni chien, ni chat, ni coq, ni perroquet; le seul Ruson lui tenait
compagnie. Hlas! o suis-je? dit-elle. Je ne connais point ces beaux
lieux, que vais-je devenir? qui aura soin de moi? Ah! petit mouton, que
tu me cotes cher! si je n'avais pas couru aprs toi, je serais encore
chez la fe Souveraine, je ne craindrais ni le gant, ni aucune aventure
fcheuse. Il semblait,  l'air de Ruson, qu'il l'coutait en tremblant,
et qu'il reconnaissait sa faute: enfin la princesse abattue et fatigue
cessa de le gronder, elle s'assit au bord de l'eau; et comme elle tait
lasse, et que l'ombre de plusieurs arbres la garantissait des ardeurs du
soleil, ses yeux fermrent doucement, elle se laissa tomber sur l'herbe,
et s'endormit d'un profond sommeil.

Elle n'avait point d'autres gardes que le fidle Ruson, il marcha sur
elle, il la tirailla; mais quel fut son tonnement de remarquer  vingt
pas d'elle un jeune homme qui se tenait derrire quelques buissons? Il
s'en couvrait pour la voir sans tre vu: la beaut de sa taille, celle
de sa tte, la noblesse de son air et la magnificence de ses habits
surprirent si fort la princesse, qu'elle se leva brusquement, dans la
rsolution de s'loigner. Je ne sais quel charme secret l'arrta; elle
jetait les yeux d'un air craintif sur cet inconnu, le gant ne lui avait
presque pas fait plus de peur, mais la peur part de diffrentes causes:
leurs regards et leurs actions marquaient assez les sentiments qu'ils
avaient dj l'un pour l'autre.

Ils seraient peut-tre demeurs longtemps sans se parler que des yeux,
si le prince n'avait pas entendu le bruit des cors et celui des chiens
qui s'approchaient; il s'aperut qu'elle en tait tonne:

Ne craignez rien, belle bergre, lui dit-il, vous tes en sret dans
ces lieux: plt au ciel que ceux qui vous y voient y pussent tre de
mme!

--Seigneur, dit-elle, j'implore votre protection, je suis une pauvre
orpheline qui n'ai point d'autre parti  prendre que d'tre bergre;
procurez-moi un troupeau, j'en aurai grand soin.

--Heureux les moutons, dit-il en souriant, que vous voudrez conduire au
pturage! mais enfin, aimable bergre, si vous le souhaitez, j'en
parlerai  la reine ma mre, et je me ferai un plaisir de commencer ds
aujourd'hui  vous rendre mes services.

--Ah! seigneur, dit Constancia, je vous demande pardon de la libert que
j'ai prise, je n'aurais os le faire si j'avais su votre rang.

Le prince l'coutait avec le dernier tonnement, il lui trouvait de
l'esprit et de la politesse, rien ne rpondait mieux  son excellente
beaut; mais rien ne s'accordait plus mal avec la simplicit de ses
habits et l'tat de bergre. Il voulut mme essayer de lui faire prendre
un autre parti:

Songez-vous, lui dit-il, que vous serez expose, toute seule
dans un bois ou dans une campagne, n'ayant pour compagnie que
vos innocentes brebis? Les manires dlicates que je vous remarque
s'accommoderont-elles de la solitude? Qui sait d'ailleurs si vos
charmes, dont le bruit se rpandra dans cette contre, ne vous
attireront point mille importuns? Moi-mme, adorable bergre, moi-mme
je quitterai la cour pour m'attacher  vos pas; et ce que je ferai,
d'autres le feront aussi.

--Cessez, lui dit-elle, seigneur, de me flatter par des louanges que je
ne mrite point; je suis ne dans un hameau; je n'ai jamais connu que la
vie champtre, et j'espre que vous me laisserez garder tranquillement
les troupeaux de la reine, si elle daigne me les confier; je la
supplierai mme de me mettre sous quelque bergre plus exprimente que
moi; et comme je ne la quitterai point, il est bien certain que je ne
m'ennuierai pas.

Le prince ne put lui rpondre; ceux qui l'avaient suivi  la chasse
parurent sur un coteau.

Je vous quitte, charmante personne, lui dit-il d'un air empress; il ne
faut pas que tant de gens partagent le bonheur que j'ai de vous voir;
allez au bout de cette prairie, il y a une maison o vous pourrez
demeurer en sret, aprs que vous aurez dit que vous y venez ma part.

Constancia, qui aurait eu de la peine  se trouver en si grande
compagnie, se hta de marcher vers le lieu que Constancio (c'est ainsi
que s'appelait le prince) lui avait enseign.

Il la suivit des yeux, il soupira tendrement, et remontant  cheval, il
se mit  la tte de sa troupe sans continuer la chasse. En entrant chez
la reine, il la trouva fort irrite contre une vieille bergre qui lui
rendait un assez mauvais compte de ses agneaux. Aprs que la reine eut
bien grond, elle lui dit de ne paratre jamais devant elle.

Cette occasion favorisa le dessein de Constancio; il lui conta qu'il
avait rencontr une jeune fille qui dsirait passionnment d'tre 
elle, qu'elle avait l'air soigneux, et qu'elle ne paraissait pas
intresse. La reine gota fort ce que lui disait son fils, elle accepta
la bergre avant de l'avoir vue, et dit au prince de donner ordre qu'on
la ment avec les autres dans les pacages de la couronne. Il fut ravi
qu'elle la dispenst de venir au palais: certains sentiments empresss
et jaloux lui faisaient craindre des rivaux, bien qu'il n'y en et
aucuns qui pussent lui rien disputer ni sur le rang, ni sur le mrite;
il est vrai qu'il craignait moins les grands seigneurs que les petits,
il pensait qu'elle aurait plus de penchant pour un simple berger que
pour un prince qui tait si proche du trne.

Il serait difficile de raconter toutes les rflexions dont celle-ci
tait suivie: que ne reprochait-il pas  son coeur, lui qui jusqu'alors
n'avait rien aim, et qui n'avait trouv personne digne de lui! Il se
donnait  une fille d'une naissance si obscure, qu'il ne pourrait jamais
avouer sa passion sans rougir: il voulut la combattre; et se persuadant
que l'absence tait un remde immanquable, particulirement sur une
tendresse naissante, il vita de revoir la bergre; il suivit son
penchant pour la chasse et pour le jeu: en quelque lieu qu'il apert
des moutons, il s'en dtournait comme s'il et rencontr des serpents;
de sorte qu'avec un peu de temps, le trait qui l'avait bless lui parut
moins sensible. Mais un jour des plus ardents de la canicule,
Constancio, fatigu d'une longue chasse, se trouvant au bord de la
rivire, il en suivit le cours  l'ombre des alisiers qui joignaient
leurs branches  celles des saules, et rendaient cet endroit aussi frais
qu'agrable. Une profonde rverie le surprit, il tait seul, il ne
songeait plus  tous ceux qui l'attendaient, quand il fut frapp tout
d'un coup par les charmants accents d'une voix qui lui parut cleste; il
s'arrta pour l'couter, et ne demeura pas mdiocrement surpris
d'entendre ces paroles:

      Hlas! j'avais promis de vivre sans ardeur;
      Mais l'amour prend plaisir  me rendre parjure;
      Je me sens dchirer d'une vive blessure,
      Constancio devient le matre de mon coeur.
      L'autre jour je le vis dans cette solitude,
      Fatigu du travail qu'il trouve en ces forts;
      Il chantait son inquitude,
      Assis sous ces ombrages frais.
      Jamais rien de si beau ne s'offrit  ma vue;
      Je demeurai longtemps immobile, perdue;
      De la main de l'Amour je vis partir les traits
      Que je porte au fond de mon me.
      Le mal que je ressens a pour moi trop d'attraits;
      Je vois par l'ardeur qui m'enflamme,
      Que je n'en gurirai jamais.

Sa curiosit l'emporta sur le plaisir qu'il avait d'entendre chanter si
bien: il s'avana diligemment; le nom de Constancio l'avait frapp, car
c'tait le sien; mais cependant un berger pouvait le porter aussi bien
qu'un prince, et ainsi il ne savait si c'tait pour lui ou pour quelque
autre que ces paroles avaient t faites. Il eut  peine mont sur une
petite minence couverte d'arbres, qu'il aperut au pied la belle
Constancia: elle tait assise sur le bord d'un ruisseau, dont la chute
prcipite faisait un bruit si agrable, qu'elle semblait y vouloir
accorder sa voix. Son fidle mouton, couch sur l'herbe, se tenait comme
un mouton favori bien plus prs d'elle que les autres; Constancia lui
donnait de temps en temps de petits coups de sa houlette, elle le
caressait d'un air enfantin, et toutes les fois qu'elle le touchait, il
baisait sa main, et la regardait avec des yeux tout plein d'esprit. Ah!
que tu serais heureux, disait le prince tout bas, si tu connaissais le
prix des caresses qui te sont faites! H quoi! cette bergre est encore
plus belle que lorsque je la rencontrai! Amour! Amour! que veux-tu de
moi? dois-je l'aimer, ou plutt suis-je encore en tat de m'en dfendre?
Je l'avais vite soigneusement, parce que je sentais bien tout le
danger qu'il y a de la voir; quelles impressions, grands dieux, ces
premiers mouvements ne firent-ils pas sur moi! Ma raison essayait de me
secourir, je fuyais un objet si aimable: hlas! je le trouve, mais celui
dont elle parle est l'heureux berger qu'elle a choisi!

Pendant qu'il raisonnait ainsi, la bergre se leva pour rassembler son
troupeau, et le faire passer dans un autre endroit de la prairie o elle
avait laiss ses compagnes. Le prince craignit de perdre cette occasion
de lui parler; il s'avana vers elle d'un air empress: Aimable
bergre, lui dit-il, ne voulez-vous pas bien que je vous demande si le
petit service que je vous ai rendu vous a fait quelque plaisir?  sa
vue, Constancia rougit, son teint parut anim des plus vives couleurs:

Seigneur, lui dit-elle, j'aurais pris soin de vous faire mes trs
humbles remerciements, s'il convenait  une pauvre fille comme moi d'en
faire  un prince comme vous; mais encore que j'aie manqu, le ciel
m'est tmoin que je n'en suis point ingrate, et que je prie les dieux de
combler vos jours de bonheur.

--Constancia, rpliqua-t-il, s'il est vrai que mes bonnes intentions
vous aient touche au point que vous le dites, il vous est ais de me le
marquer.

--H! que puis-je faire pour vous, seigneur? rpliqua-t-elle d'un air
empress.

--Vous pouvez me dire, ajouta-t-il, pour qui sont les paroles que vous
venez de chanter.

--Comme je ne les ai pas faites, repartit-elle, il me serait difficile
de vous apprendre rien l-dessus.

Dans le temps qu'elle parlait, il l'examinait, il la voyait rougir, elle
tait embarrasse et tenait les yeux baisss.

Pourquoi me cacher vos sentiments, Constancia? lui dit-il; votre visage
trahit le secret de votre coeur, vous aimez? Il se tut et la regarda
encore avec plus d'application.

--Seigneur, lui dit-elle, les choses o j'ai quelque intrt mritent si
peu qu'un grand prince s'en informe, et je suis si accoutume  garder
le silence avec mes chres brebis, que je vous supplie de me pardonner
si je ne rponds point  vos questions. Elle s'loigna si vite qu'il
n'eut pas le temps de l'arrter.

La jalousie sert quelquefois de flambeau pour rallumer l'amour: celui du
prince prit dans ce moment tant de forces qu'il ne s'teignit jamais; il
trouva mille grces nouvelles dans cette jeune personne, qu'il n'avait
point remarques la premire fois qu'il la vit; la manire dont elle le
quitta lui fit croire, autant que les paroles, qu'elle tait prvenue
pour quelque berger. Une profonde tristesse s'empara de son me, il
n'osa la suivre, bien qu'il et une extrme envie de l'entretenir; il se
coucha dans le mme lieu qu'elle venait de quitter, et aprs avoir
essay de se souvenir des paroles qu'elle venait de chanter, il les
crivit sur ses tablettes, et les examina avec attention. Ce n'est que
depuis quelques jours, disait-il, qu'elle a vu ce Constancio qui
l'occupe: faut-il que je me nomme comme lui, et que je sois si loign
de sa bonne fortune? qu'elle m'a regard froidement! Elle me parat plus
indiffrente aujourd'hui que lorsque je la rencontrai la premire fois;
son plus grand soin a t de chercher un prtexte pour s'loigner de
moi. Ces penses l'affligrent sensiblement, car il ne pouvait
comprendre qu'une simple bergre pt tre si indiffrente pour un grand
prince.

Ds qu'il fut de retour, il fit appeler un jeune garon qui tait de
tous ses plaisirs; il avait de la naissance, il tait aimable; il lui
ordonna de s'habiller en berger, d'avoir un troupeau, et de le conduire
tous les jours aux pacages de la reine, afin de voir ce que faisait
Constancia, sans lui tre suspect. Mirtain (c'est ainsi qu'il se
nommait) avait trop envie de plaire  son matre pour en ngliger une
occasion qui paraissait l'intresser; il lui promit de s'acquitter fort
bien de ses ordres, et ds le lendemain, il fut en tat d'aller dans la
plaine: celui qui en prenait soin ne l'y aurait pas reu s'il n'et
montr un ordre du prince, disant qu'il tait son berger, et qu'il
l'avait charg de ses moutons.

Aussitt on le laissa venir parmi la troupe champtre; il tait galant,
il plut sans peine aux bergres; mais  l'gard de Constancia, il lui
trouvait un air de fiert si fort au-dessus de ce qu'elle paraissait
tre, qu'il ne pouvait accorder tant de beaut, d'esprit et de mrite
avec la vie rustique et champtre qu'elle menait; il la suivait
inutilement, il la trouvait toujours seule au fond des bois, qui
chantait d'un air occup; il ne voyait aucuns bergers qui osassent
entreprendre de lui plaire, la chose semblait trop difficile. Mirtain
tenta cette grande aventure, il se rendit assidu auprs d'elle, et
connut par sa propre exprience qu'elle ne voulait point d'engagement.

Il rendait compte tous les soirs au prince de la situation des choses;
tout ce qu'il lui apprenait ne servait qu' le dsesprer.

Ne vous y trompez pas, seigneur, lui dit-il un jour, cette belle fille
aime; il faut que ce soit en son pays.

--Si cela tait, reprit le prince, ne voudrait-elle pas y retourner?

--Que savons-nous, ajouta Mirtain, si elle n'a point quelques raisons
qui l'empchent de revoir sa patrie, elle est peut-tre en colre contre
son amant?

--Ah! s'cria le prince, elle chante trop tendrement les paroles que
j'ai entendues.

--Il est vrai, continua Mirtain, que tous les arbres sont couverts de
chiffres de leurs noms; et puisque rien ne lui plat ici, sans doute
quelque chose lui a plu ailleurs.

--prouve, dit le prince, ses sentiments pour moi, dis-en du bien,
dis-en du mal, tu pourras connatre ce qu'elle pense.

Mirtain ne manqua pas de chercher une occasion de parler  Constancia.

Qu'avez-vous, belle bergre? lui dit-il. Vous paraissez mlancolique
malgr toutes les raisons que vous avez d'tre plus gaie qu'une autre?

--Et quels sujets de joie me trouvez-vous, lui dit-elle; je suis rduite
 garder des moutons; loigne de mon pays, je n'ai aucunes nouvelles de
mes parents, tout cela est-il fort agrable?

--Non, rpliqua-t-il, mais vous tes la plus aimable personne du monde,
vous avez beaucoup d'esprit, vous chantez d'une manire ravissante, et
rien ne peut galer votre beaut.

--Quand je possderais tous ces avantages, ils me toucheraient peu,
dit-elle, en poussant un profond soupir.

--Quoi donc, ajouta Mirtain, vous avez de l'ambition, vous croyez qu'il
faut tre ne sur le trne et du sang des dieux, pour vivre contente?
Ah! dtrompez-vous de cette erreur, je suis au prince Constancio, et
malgr l'ingalit de nos conditions, je ne laisse pas de l'approcher
quelquefois, je l'tudie, je pntre ce qui se passe dans son me, et je
sais qu'il n'est point heureux.

--H! qui trouble son repos? dit la princesse.

--Une passion fatale, continua Mirtain.

--Il aime, reprit-elle d'un air inquiet, hlas! que je le plains! mais
que dis-je? continua-t-elle en rougissant. Il est trop aimable pour
n'tre pas aim.

--Il n'ose s'en flatter, belle bergre, dit-il; et si vous vouliez bien
le mettre en repos l-dessus, il ajouterait plus de foi  vos paroles
qu' aucune autre.

--Il ne me convient pas, dit-elle, de me mler des affaires d'un si
grand prince; celles dont vous me parlez sont trop particulires pour
que je m'avise d'y entrer. Adieu, Mirtain, ajouta-t-elle, en le quittant
brusquement, si vous voulez m'obliger, ne me parlez plus de votre prince
ni de ses amours.

Elle s'loigna tout mue, elle n'avait pas t indiffrente au mrite du
prince; le premier moment qu'elle le vit ne s'effaa plus de sa pense,
et sans le charme secret qui l'arrtait malgr elle, il est certain
qu'elle aurait tout tent pour retrouver la fe Souveraine. Au reste,
l'on s'tonnera que cette habile personne qui savait tout ne vnt pas la
chercher, mais cela ne dpendait plus d'elle. Aussitt que le gant eut
rencontr la princesse, elle fut soumise  la fortune pour un certain
temps, il fallait que sa destine s'accomplt, de sorte que la fe se
contentait de la venir voir dans un rayon du soleil; les yeux de
Constancia ne le pouvaient regarder assez fixement pour l'y remarquer.

Cette aimable personne s'tait aperue avec dpit que le prince l'avait
si fort nglige, qu'il ne l'aurait pas revue si le hasard ne l'et
conduit dans le lieu o elle chantait; elle se voulait un mal mortel des
sentiments qu'elle avait pour lui; et s'il est possible d'aimer et de
har en mme temps, je puis dire qu'elle le hassait parce qu'elle
l'aimait trop. Combien de larmes rpandait-elle en secret! Le seul Ruson
en tait tmoin; souvent elle lui confiait ses ennuis comme s'il avait
t capable de l'entendre; et lorsqu'il bondissait dans la plaine avec
les brebis: Prends garde, Ruson, prends garde, s'criait-elle, que
l'amour ne t'enflamme; de tous les maux c'est le plus grand, et si tu
aimes sans tre aim, pauvre petit mouton, que feras-tu?

Ces rflexions taient suivies de mille reproches qu'elle se faisait sur
ses sentiments pour un prince indiffrent; elle avait bien envie de
l'oublier, lorsqu'elle le trouva qui s'tait arrt dans un lieu
agrable pour y rver avec plus de libert  la bergre qu'il fuyait.
Enfin, accabl de sommeil, il se coucha sur l'herbe; elle le vit, et son
inclination pour lui prit de nouvelles forces; elle ne put s'empcher de
faire les paroles qui donnrent lieu  l'inquitude du prince. Mais de
quel ennui ne fut-elle pas frappe  son tour, lorsque Mirtain lui dit
que Constancio aimait! Quelque attention qu'elle et faite sur
elle-mme, elle n'avait pas t matresse de s'empcher de changer
plusieurs fois de couleur. Mirtain, qui avait ses raisons pour
l'tudier, le remarqua, il en fut ravi, et courut rendre compte  son
matre de ce qui s'tait pass.

Le prince avait bien moins de disposition  se flatter que son
confident; il ne crut voir que de l'indiffrence dans le procd de la
bergre, il en accusa l'heureux Constancio qu'elle aimait, et ds le
lendemain il fut la chercher. Aussitt qu'elle l'aperut, elle s'enfuit
comme si elle et vu un tigre ou un lion; la fuite tait le seul remde
qu'elle imaginait  ses peines. Depuis sa conversation avec Mirtain,
elle comprit qu'elle ne devait rien oublier pour l'arracher de son
coeur, et que le moyen d'y russir, c'tait de l'viter.

Que devint Constancio, quand sa bergre s'loigna si brusquement?
Mirtain tait auprs de lui.

Tu vois, lui dit-il, tu vois l'heureux effet de tes soins, Constancia
me hait, je n'ose la suivre pour m'claircir moi-mme de ses sentiments.

--Vous avez trop d'gards pour une personne si rustique, rpliqua
Mirtain; et, si vous le voulez, seigneur, je vais lui ordonner de votre
part de venir vous trouver.

--Ah! Mirtain, s'cria le prince, qu'il y a de diffrence entre l'amant
et le confident! Je ne pense qu' plaire  cette aimable fille, je lui
ai trouv une sorte de politesse qui s'accommoderait mal des airs
brusques que tu veux prendre; je consens  souffrir plutt qu' la
chagriner.

En achevant ces mots, il fut d'un autre ct, avec une si profonde
mlancolie, qu'il pouvait faire piti  une personne moins touche que
Constancia.

Ds qu'elle l'eut perdu de vue, elle revint sur ses pas, pour avoir le
plaisir de se trouver dans l'endroit qu'il venait de quitter. C'est
ici, disait-elle, o il s'est arrt, c'est l qu'il m'a regarde; mais,
hlas! dans tous ces lieux il n'a que de l'indiffrence pour moi, il y
vient pour rver en libert  ce qu'il aime: cependant, continuait-elle,
ai-je raison de me plaindre? Par quel hasard voudrait-il s'attacher 
une fille qu'il croit si fort au-dessous de lui? Elle voulait
quelquefois lui apprendre ses aventures; mais la fe Souveraine lui
avait dfendu si absolument de n'en point parler, que pour lors son
obissance prvalut sur ses propres intrts, et elle prit la rsolution
de garder le silence.

Au bout de quelques jours le prince revint encore; elle l'vita
soigneusement, il en fut afflig, et chargea Mirtain de lui en faire des
reproches; elle feignit de n'y avoir pas fait rflexion, mais puisqu'il
daignait s'en apercevoir, elle y prendrait garde. Mirtain, bien content
d'avoir tir cette parole d'elle, en avertit son matre; ds le
lendemain il vint la chercher.  son abord elle parut interdite; quand
il lui parla de ses sentiments, elle le fut bien davantage: quelque
envie qu'elle et de le croire, elle apprhendait de se tromper, et que
jugeant d'elle par ce qu'il en voyait, il ne voult peut-tre se faire
un plaisir de l'blouir par une dclaration qui ne convenait point  une
pauvre bergre. Cette pense l'irrita, elle en parut plus fire, et
reut si froidement les assurances qu'il lui donnait de sa passion,
qu'il se confirma tous ses soupons. Vous tes touche, lui dit-il; un
autre a su vous charmer; mais j'atteste les dieux que si je peux le
connatre, il prouvera tout mon courroux.

--Je ne vous demande grce pour personne, seigneur, rpliqua-t-elle; si
vous tes jamais inform de mes sentiments, vous les trouverez bien
loigns de ceux que vous m'attribuez.

Le prince,  ces mots, reprit quelque esprance, mais elle fut bientt
dtruite par la suite de leur conversation; car elle lui protesta
qu'elle avait un fond d'indiffrence invincible, et qu'elle sentait bien
qu'elle n'aimerait de sa vie. Ces dernires paroles le jetrent dans une
douleur inconcevable, il se contraignit pour ne lui pas montrer toute sa
douleur.

Soit la violence qu'il s'tait faite, soit l'excs de sa passion, qui
avait pris de nouvelles forces par les difficults qu'il envisageait, il
tomba si dangereusement malade, que les mdecins ne connaissant rien 
la cause de son mal, dsesprrent bientt de sa vie. Mirtain, qui tait
toujours demeur par son ordre auprs de Constancia, lui en apprit les
fcheuses nouvelles; elle les entendit avec un trouble et une motion
difficiles  exprimer.

Ne savez-vous point quelque remde, lui dit-il, pour la fivre et pour
les grands maux de tte et de coeur?

--J'en sais un, rpliqua-t-elle, ce sont des simples avec des fleurs;
tout consiste dans la manire de les appliquer.

--Ne viendrez-vous pas au palais pour cela? ajouta-t-il.

--Non, dit-elle, en rougissant, je craindrais trop de ne pas russir.

--Quoi! vous pourriez ngliger quelque chose pour nous le rendre?
continua-t-il. Je vous croyais bien dure, mais vous l'tes encore cent
fois plus que je ne l'avais imagin.

Les reproches de Mirtain faisaient plaisir  Constancia, elle tait
ravie qu'il la presst de voir le prince: ce n'tait que pour se
procurer cette satisfaction, qu'elle s'tait vante de savoir un remde
propre  le soulager, car il est vrai qu'elle n'en avait aucun.

Mirtain se rendit auprs de lui; il lui conta ce que la bergre avait
dit, et avec quelle ardeur elle souhaitait le retour de sa sant. Tu
cherches  me flatter, lui dit Constancio, mais je te le pardonne, et je
voudrais (duss-je tre tromp) pouvoir penser que cette belle fille a
quelque amiti pour moi. Va chez la reine, dis-lui qu'une de ses
bergres a un secret merveilleux, qu'elle pourra me gurir, obtiens
permission de l'amener: cours, vole, Mirtain, les moments vont me
paratre des sicles.

La reine n'avait pas encore vu la bergre quand Mirtain lui en parla;
elle dit qu'elle n'ajoutait point foi  ce que de petites ignorantes se
piquaient de savoir, et que c'tait l une folie.

Certainement, madame, lui dit-il, l'on peut quelquefois trouver plus de
soulagement dans l'usage des simples que dans tous les livres
d'Esculape. Le prince souffre tant, qu'il souhaite d'prouver tout ce
que cette jeune fille propose.

--Volontiers, dit la reine; mais si elle ne le gurit pas, je la
traiterai si rudement qu'elle n'aura plus l'audace de se vanter mal 
propos.

Mirtain retourna vers son matre, il lui rendit compte de la mauvaise
humeur de la reine, et qu'il en craignait les effets pour Constancia.

J'aimerais mieux mourir, s'cria le prince; retourne sur tes pas, dis 
ma mre que je la prie de laisser cette belle fille auprs de ses
innocentes brebis: quel paiement, continua-t-il, pour la peine qu'elle
prendrait! je sens que cette ide redouble mon mal.

Mirtain courut chez la reine, lui dire de la part du prince de ne point
faire venir Constancia; mais comme elle tait naturellement fort
prompte, elle se mit en colre de ses irrsolutions:

Je l'ai envoy qurir, dit-elle: si elle gurit mon fils, je lui
donnerai quelque chose; si elle ne le gurit pas, je sais ce que j'ai 
faire. Retournez auprs de lui, et tchez de le divertir, il est dans
une mlancolie qui me dsole.

Mirtain lui obit, et se garda bien de dire  son matre la mauvaise
humeur o il l'avait trouve, car il serait mort d'inquitude pour sa
bergre.

Le pacage royal tait si proche de la ville, qu'elle ne tarda pas
longtemps  s'y rendre, sans compter qu'elle tait guide par une
passion qui fait aller ordinairement bien vite. Lorsqu'elle fut au
palais, on vint le dire  la reine, mais elle ne daigna pas la voir,
elle se contenta de lui mander qu'elle prt bien garde  ce qu'elle
allait entreprendre; que si elle manquait de gurir le prince, elle la
ferait coudre dans un sac, et jeter dans la rivire.  cette menace la
belle princesse plit, son sang se glaa.

Hlas! dit-elle en elle-mme, ce chtiment m'est bien d, j'ai fait un
mensonge lorsque je me suis vante d'avoir quelque science, et mon envie
de voir Constancio n'est pas assez raisonnable pour que les dieux me
protgent.

Elle baissa doucement la tte, laissant couler des larmes sans rien
rpondre.

Ceux qui taient autour d'elle l'admiraient; elle leur paraissait plutt
une fille du ciel qu'une personne mortelle.

De quoi vous dfiez-vous, aimable bergre? lui dirent-ils. Vous portez
dans vos yeux la mort et la vie, un seul de vos regards peut conserver
notre jeune prince; venez dans sa chambre, essuyez vos pleurs, et
employez vos remdes sans crainte.

La manire dont on lui parlait, et l'extrme dsir qu'elle avait de le
voir, lui redonnrent de la confiance: elle pria qu'on la laisst entrer
dans le jardin pour cueillir elle-mme tout ce qui lui tait ncessaire,
elle prit du myrte, du trfle, des herbes et des fleurs, les unes
ddies  Cupidon, les autres  sa mre; les plumes d'une colombe, et
quelques gouttes de sang d'un pigeon: elle appela  son secours toutes
les dits et toutes les fes. Ensuite, plus tremblante que la
tourterelle quand elle voit un milan, elle dit qu'on pouvait la mener
dans la chambre du prince. Il tait couch, son visage tait ple et ses
yeux languissants; mais aussitt qu'il l'aperut, il prit une meilleure
couleur, elle le remarqua avec une extrme joie.

Seigneur, lui dit-elle, il y a dj plusieurs jours que je fais des
voeux pour le retour de votre sant; mon zle m'a mme engage  dire 
l'un de vos bergers que je savais quelques petits remdes, et que
volontiers j'essayerais de vous soulager; mais la reine m'a mand que si
le ciel m'abandonne dans cette prise, elle veut qu'on me noie si vous ne
gurissez pas; jugez, seigneur, des alarmes o je suis, et soyez
persuad que je m'intresse plus  votre conservation par rapport  vous
que par rapport  moi.

--Ne craignez rien, charmante bergre, lui dit-il; les souhaits
favorables que vous faites pour ma vie vont me la rendre si chre que
j'en serai occup trs srieusement. Je ngligeais mes jours: hlas! en
puis-je avoir d'heureux, quand je me souviens de ce que je vous ai
entendu chanter pour Constancio! Ces fatales paroles et vos froideurs
m'ont rduit au triste tat o vous me voyez; mais, belle bergre, vous
m'ordonnez de vivre, vivons et ne vivons que pour vous.

Constancia ne cachait qu'avec peine le plaisir que lui causait une
dclaration si obligeante; cependant, comme elle apprhendait que
quelqu'un n'coutt ce que lui disait le prince, elle demanda s'il ne
trouverait pas bon qu'elle lui mt un bandeau et des bracelets, des
herbes qu'elle avait cueillies. Il lui tendit les bras d'une manire si
tendre qu'elle lui attacha promptement un des bracelets, de peur qu'on
ne pntrt ce qui se passait entre eux; et aprs avoir bien fait de
petites crmonies pour en imposer  toute la cour de ce prince, il
s'cria au bout de quelques moments que son mal diminuait. Cela tait
vrai, comme il le disait: on appela ses mdecins, ils demeurrent
surpris de l'excellence d'un remde dont les effets taient si prompts;
mais quand ils virent la bergre qui l'avait appliqu, ils ne
s'tonnrent plus de rien, et dirent en leur jargon qu'un de ses regards
tait plus puissant que toute la pharmacie ensemble.

La bergre tait si peu touche de toutes les louanges qu'on lui
donnait, que ceux qui ne la connaissaient pas, prenaient pour stupidit
ce qui avait une source bien diffrente: elle se mit dans un coin de la
chambre, se cachant  tout le monde, hors  son malade, dont elle
s'approchait de temps en temps pour lui toucher la tte ou le pouls, et
dans ces petits moments ils se disaient mille jolies choses o le coeur
avait encore plus de part que l'esprit.

J'espre, lui dit-elle, seigneur, que le sac qu'a fait faire la reine
pour me noyer, ne servira point  un usage si funeste; votre sant, qui
m'est prcieuse, va se rtablir.

--Il ne tiendra qu' vous, aimable Constancia, rpondit-il; un peu de
part dans votre coeur peut tout faire pour mon repos et pour la
conservation de ma vie.

Le prince se leva, et fut dans l'appartement de la reine. Lorsqu'on lui
dit qu'il entrait, elle ne voulut pas le croire; elle s'avana
brusquement, et demeura bien surprise de le trouver  la porte de sa
chambre.

Quoi! c'est vous, mon fils, mon cher fils! s'cria-t-elle.  qui
dois-je une rsurrection si merveilleuse?  vos bonts, madame, lui dit
le prince, vous m'avez envoy chercher la plus habile personne qui soit
dans l'univers; je vous supplie de la rcompenser d'une manire
proportionne au service que j'en ai reu.

--Cela ne presse pas, rpondit la reine d'un air rude; c'est une pauvre
bergre, qui s'estimera heureuse de garder toujours mes moutons.

Dans ce moment le roi arriva, on lui tait all annoncer la bonne
nouvelle de la gurison du prince; il entrait chez la reine, la premire
chose qui frappa ses yeux, ce fut Constancia: sa beaut, semblable au
soleil qui brille de mille feux, l'blouit  tel point, qu'il demeura
quelques instants sans pouvoir demander  ceux qui taient prs de lui,
ce qu'il voyait de si merveilleux, et depuis quand les desses
habitaient dans son palais; enfin il rappela ses esprits, il s'approcha
d'elle, et sachant qu'elle tait l'enchanteresse qui venait de gurir
son fils, il l'embrassa, et dit galamment qu'il se trouvait fort mal, et
qu'il la conjurait de le gurir aussi.

Il entra, et elle le suivit. La reine ne l'avait point encore vue; son
tonnement ne se peut reprsenter; elle poussa un grand cri, et tomba en
faiblesse, jetant sur la bergre des regards furieux. Constancio et
Constancia en demeurrent effrays. Le roi ne savait  quoi attribuer un
mal si subit, toute la cour tait consterne; enfin la reine revint 
elle. Le roi lui demanda plusieurs fois ce qu'elle avait vu pour se
trouver si abattue: elle dissimula son inquitude, dit que c'taient des
vapeurs; mais le prince, qui la connaissait bien, en demeura fort
inquiet; elle parla  la bergre avec quelque sorte de bont, disant
qu'elle voulait la garder auprs d'elle, pour avoir soin des fleurs de
son parterre. La princesse ressentit de la joie, de penser qu'elle
restait dans un lieu o elle pourrait voir tous les jours Constancio.

Cependant le roi obligea la reine d'entrer dans son cabinet; il lui
demanda tendrement ce qui pouvait la chagriner.

Ah! sire, s'cria-t-elle, j'ai fait un rve affreux, je n'avais jamais
vu cette jeune bergre, quand mon imagination me l'a si bien
reprsente, qu'en jetant les yeux sur son visage, je l'ai reconnue:
elle pousait mon fils; je suis trompe si cette malheureuse paysanne ne
me donne bien de la douleur.

--Vous ajoutez trop de foi  la chose du monde la plus incertaine, lui
dit le roi; je vous conseille de ne point agir sur de tels principes;
renvoyez la bergre garder vos troupeaux, et ne vous affligez point mal
 propos.

Le conseil du roi fcha la reine; bien loigne de le suivre, elle ne
s'appliqua plus qu' pntrer les sentiments de son fils pour
Constancia.

Ce prince profitait de toutes les occasions de la voir. Comme elle avait
soin des fleurs, elle tait souvent dans le jardin  les arroser; et il
semblait que lorsqu'elle les avait touches, elles en taient plus
brillantes et plus belles. Ruson lui tenait compagnie, elle lui parlait
quelquefois du prince, quoiqu'il ne pt lui rpondre; et lorsqu'il
l'abordait, elle demeurait si interdite, que ses yeux lui dcouvraient
assez le secret de son coeur. Il en tait ravi, et lui disait tout ce
que la passion la plus tendre peut inspirer.

La reine, sur la foi de son rve, et bien davantage sur l'incomparable
beaut de Constancia, ne pouvait plus dormir en repos. Elle se levait
avant le jour; elle se cachait tantt derrire des palissades, tantt au
fond d'une grotte, pour entendre ce que son fils disait  cette belle
fille; mais ils avaient l'un et l'autre la prcaution de parler si bas,
qu'elle ne pouvait agir que sur des soupons. Elle en tait encore plus
inquite; elle ne regardait le prince qu'avec mpris, pensant jour et
nuit que cette bergre monterait sur le trne.

Constancio s'observait autant qu'il lui tait possible, quoique, malgr
lui, chacun s'apert qu'il aimait Constancia, et que soit qu'il la
lout par l'habitude qu'il avait  l'admirer, ou qu'il la blmt exprs,
il s'acquittait de l'un et de l'autre en homme intress. Constancia, de
son ct, ne pouvait s'empcher de du prince  ses compagnes: comme elle
chantait souvent les paroles qu'elle avait faites pour lui, la reine qui
les entendit, ne demeura pas moins surprise de sa merveilleuse voix, que
du sujet de sa posie:

Que vous ai-je donc fait, justes dieux! disait-elle, pour me vouloir
punir par la chose du monde qui m'est la plus sensible? Hlas! je
destinais mon fils  ma nice, et je vois, avec un mortel dplaisir,
qu'il s'attache  une malheureuse bergre, qui le rendra peut-tre
rebelle  mes volonts.

Pendant qu'elle s'affligeait, et qu'elle prenait mille desseins furieux
pour punir Constancia d'tre si belle et si charmante, l'amour faisait
sans cesse de nouveaux progrs sur nos jeunes amants. Constancia,
convaincue de la sincrit du prince, ne put lui cacher la grandeur de
sa naissance et ses sentiments pour lui. Un aveu si tendre et une
confidence si particulire le ravirent  tel point, qu'en tout autre
lieu que dans le jardin de la reine, il se serait jet  ses pieds pour
l'en remercier. Ce ne fut pas mme sans peine qu'il s'en empcha; il ne
voulut plus combattre sa passion, il avait aim Constancia bergre, il
est ais de croire qu'il l'adora lorsqu'il sut son rang; et s'il n'eut
pas de peine  se laisser persuader sur une chose aussi extraordinaire
que de voir une grande princesse errante par le monde, tantt bergre et
tantt jardinire, c'est qu'en ce temps-l ces sortes d'aventures
taient trs communes, et qu'il lui trouvait un air et des manires qui
lui taient caution de la sincrit de ses paroles.

Constancio, touch d'amour et d'estime, jura une fidlit ternelle  la
princesse: elle ne la lui jura pas moins de son ct; ils se promirent
de s'pouser ds qu'ils auraient fait agrer leur mariage aux personnes
de qui ils dpendaient. La reine s'aperut de toute la force de cette
passion naissante: sa confidente, qui ne cherchait pas moins qu'elle 
dcouvrir quelque chose pour faire sa cour, vint lui dire un jour que
Constancia envoyait Ruson tous les matins dans l'appartement du prince;
que ce petit mouton portait deux corbeilles; qu'elle les emplissait de
fleurs, et que Mirtain le conduisait. La reine,  ces nouvelles, perdit
patience: le pauvre Ruson passait, elle fut l'attendre elle-mme; et
malgr les prires de Mirtain, elle l'emmena dans sa chambre, elle mit
les corbeilles et les fleurs en pices, et chercha tant, qu'elle trouva
dans un gros oeillet, qui n'tait pas encore fleuri, un petit morceau de
papier, que Constancia y avait gliss avec beaucoup d'adresse; elle
faisait de tendres reproches au prince, sur les prils o il s'exposait
presque tous les jours  la chasse. Son billet contenait ces vers:

      Parmi tous mes plaisirs j'prouve des alarmes;
      Mon prince, chaque jour, vous chassez dans ces lieux.
      Ciel! pouvez-vous trouver des charmes
       suivre des forts les htes furieux?
      Tournez plutt, tournez vos armes
      Contre les tendres coeurs qui cdent  vos coups:
      Des ours et des lions vitez le courroux.

Pendant que la reine s'emportait contre la bergre, Mirtain tait all
rendre compte  son matre de la mauvaise aventure du mouton. Le prince,
inquiet, accourut dans l'appartement de sa mre; mais elle tait dj
passe chez le roi.

Voyez, seigneur, lui dit-elle, voyez les nobles inclinations de votre
fils; il aime cette malheureuse bergre, qui nous a persuads qu'elle
savait des remdes srs pour le gurir: hlas! elle n'en sait que trop;
en effet, continua-t-elle, c'est l'amour qui l'a instruite, elle ne lui
a rendu la sant que pour lui faire de plus grands maux; et si nous ne
prvenons les malheurs qui nous menacent, mon songe ne se trouvera que
vritable.

Vous tes naturellement rigoureuse, lui dit le roi; vous voudriez que
votre fils ne songet qu' la princesse que vous lui destinez; la chose
n'est pas aise, il faut que vous ayez un peu d'indulgence pour son ge.

Je ne puis souffrir votre prvention en sa faveur, s'cria la reine;
vous ne pouvez jamais le blmer; tout ce que je vous demande, seigneur,
c'est de consentir que je l'loigne pour quelque temps; l'absence aura
plus de pouvoir que toutes mes raisons.

Le roi aimait la paix, il donna les mains  ce que sa femme dsirait, et
sur-le-champ elle revint dans son appartement.

Elle y trouva le prince, il l'attendait avec la dernire inquitude:

Mon fils, lui dit-elle, avant qu'il pt lui parler, le roi vient de me
montrer des lettres du roi son frre; il le conjure de vous envoyer dans
sa cour, afin que vous connaissiez la princesse qui vous est destine
depuis votre enfance, et qu'elle vous connaisse aussi; n'est-il pas
juste que vous jugiez vous-mme de son mrite, et que vous l'aimiez
avant de vous unir ensemble pour jamais?

--Je ne dois pas souhaiter des rgles particulires pour moi, lui dit le
prince: ce n'est point la coutume, madame, que les souverains passent
les uns chez les autres, et qu'ils consultent leur coeur plutt que les
raisons d'tat qui les engagent  faire une alliance; la personne que
vous me destinez sera belle ou laide, spirituelle ou bte, je ne vous
obirai pas moins.

--Je t'entends, sclrat, s'cria la reine, en clatant tout d'un coup;
je t'entends; tu adores une indigne bergre, tu crains de la quitter: tu
la quitteras, ou je la ferai mourir  tes yeux; mais si tu pars sans
balancer, et que tu travailles  l'oublier, je la garderai auprs de
moi, et l'aimerai autant que je la hais.

Le prince, aussi ple que s'il et t sur le point de perdre la vie,
consultait dans son esprit quel parti il devait prendre; il ne voyait de
tous cts que des peines affreuses, il savait que sa mre tait la plus
cruelle et la plus vindicative princesse du monde, il craignit que la
rsistance ne l'irritt, et que sa chre matresse n'en ressentt le
contre-coup; enfin press de dire s'il voulait partir, il y consentit,
comme un homme consent  boire un verre de poison qui va le tuer.

Il eut  peine donn sa parole, que sortant de la chambre de sa mre, il
entra dans la sienne le coeur si serr, qu'il pensa expirer. Il raconta
son affliction au fidle Mirtain, et dans l'impatience d'en faire part 
Constancia, il fut la chercher; elle tait au fond d'une grotte, o elle
se mettait lorsque les ardeurs du soleil la brlaient dans le parterre;
il y avait un petit lit de gazon au bord d'un ruisseau, qui tombait du
haut d'un rocher de rocaille. En ce lieu paisible, elle dfit les nattes
de ses cheveux, ils taient d'un blond argent, plus fins que la soie et
tout onds; elle mit ses pieds nus dans l'eau, dont le murmure agrable,
joint  la fatigue du travail, la livrrent insensiblement aux douceurs
du sommeil. Bien que ses yeux fussent ferms, ils conservaient mille
attraits; de longues paupires noires faisaient clater toute la
blancheur de son teint; les grces et les amours semblaient s'tre
rassembls autour d'elle, la modestie et la douceur augmentaient sa
beaut.

C'est en ce lieu que l'amoureux prince la trouva: il se souvint que la
premire fois qu'il l'avait vue elle dormait aussi; mais les sentiments
qu'elle lui avait inspirs depuis taient devenus si tendres qu'il
aurait volontiers donn la moiti de sa vie pour passer l'autre auprs
d'elle; il la regarda quelque temps avec un plaisir qui suspendit ses
ennuis; ensuite parcourant ses beauts, il aperut son pied plus blanc
que la neige: il ne se lassait pas de l'admirer, et s'approchant, il se
mit  genoux et lui prit la main; aussitt elle s'veilla, elle parut
fche de ce qu'il avait vu son pied, elle le cacha, en rougissant comme
une rose vermeille qui s'panouit au lever de l'aurore.

Hlas! que cette belle couleur lui dura peu; elle remarqua une nouvelle
tristesse sur le visage de son prince:

Qu'avez-vous, seigneur? lui dit-elle, tout effraye, je connais dans
vos yeux que vous tes afflig.

--Ah! qui ne le serait, ma chre princesse, lui dit-il en versant des
larmes qu'il n'eut pas la force de retenir, l'on va nous sparer, il
faut que je parte, ou que j'expose vos jours  toutes les violences de
la reine: elle sait l'attachement que j'ai pour vous, elle a mme vu le
billet que vous m'avez crit, une de ses femmes me l'a dit; et sans
vouloir entrer dans ma juste douleur, elle m'envoie inhumainement chez
le roi son frre.

--Que me dites-vous, prince, s'cria-t-elle, vous tes sur le point de
m'abandonner, et vous croyez que cela est ncessaire pour conserver ma
vie? pouvez-vous en imaginer un tel moyen? laissez-moi mourir  vos
yeux, je serai moins  plaindre que de vivre loigne de vous.

Une conversation si tendre ne pouvait manquer d'tre souvent interrompue
par des sanglots et par des larmes; ces jeunes amants ne connaissaient
point encore les rigueurs de l'absence, ils ne les avaient pas prvues;
et c'est ce qui ajoutait de nouveaux ennuis  ceux dont ils avaient t
traverss. Ils se firent mille serments de ne changer jamais: le prince
promit  Constancia de revenir avec la dernire diligence:

Je ne pars, lui dit-il, que pour choquer mon oncle et sa fille, afin
qu'il ne pense plus  me la donner pour femme, je ne travaillerai qu'
dplaire  cette princesse et j'y russirai.

Ne vous montrez donc pas, lui dit Constancia; car vous serez  son gr,
quelques soins que vous preniez pour le contraire.

Ils pleuraient tous deux si amrement; ils se regardaient avec une
douleur si touchante; ils se faisaient des promesses rciproques si
passionnes, que ce leur tait un sujet de consolation, de pouvoir se
persuader toute l'amiti qu'ils avaient l'un pour l'autre, et que rien
n'altrait des sentiments si tendres et si vifs.

Le temps s'tait pass dans cette douce conversation avec tant de
rapidit, que la nuit tait dj fort obscure avant qu'ils eussent pens
 se sparer; mais la reine voulant consulter le prince sur l'quipage
qu'il mnerait, Mirtain se hta de le venir chercher; il le trouva
encore aux pieds de sa matresse, retenant sa main dans les siennes.
Lorsqu'ils l'aperurent, ils se saisirent  tel point, qu'ils ne
pouvaient presque plus parler: il dit  son matre que la reine le
demandait, il fallut obir  ses ordres; la princesse s'loigna de son
ct.

La reine trouva le prince si mlancolique et si chang, qu'elle devina
aisment ce qui en tait la cause; elle ne voulut plus lui en parler, il
suffisait qu'il partt. En effet, tout fut prpar avec une telle
diligence, qu'il semblait que les fes s'en mlaient.  son gard il
n'tait occup que de ce qui avait quelque rapport  sa passion. Il
voulut que Mirtain restt  la cour, pour lui mander tous les jours des
nouvelles de sa princesse; il lui laissa ses plus belles pierreries, en
cas qu'elle en et besoin, et sa prvoyance n'oublia rien dans une
occasion qui l'intressait tant.

Enfin il fallut partir. Le dsespoir de nos jeunes amants ne saurait
tre exprim; si quelque chose pouvait le rendre moins violent, c'tait
l'espoir de se revoir bientt. Constancia comprit alors toute la
grandeur de son infortune: tre fille de roi, avoir des tats
considrables, et se trouver entre les mains d'une cruelle reine, qui
loignait son fils dans la crainte qu'il ne l'aimt, elle qui ne lui
tait infrieure en rien, et qui devait tre ardemment dsire des
premiers souverains de l'univers; mais l'toile en avait dcid ainsi.

La reine, ravie de voir son fils absent, ne songea plus qu' surprendre
les lettres qu'on lui crivait: elle y russit, et connut que Mirtain
tait son confident; elle donna ordre qu'on l'arrtt sur un faux
prtexte, et l'envoya dans un chteau o il souffrait une rude prison.
Le prince,  ces nouvelles, s'irrita beaucoup; il crivit au roi et  la
reine, pour leur demander la libert de son favori: ses prires n'eurent
aucun effet; mais ce n'tait pas en cela seul qu'on voulait lui faire de
la peine.

Un jour que la princesse se leva ds l'aurore, elle entra pour cueillir
des fleurs, dont on couvrait ordinairement la toilette de la reine; elle
aperut le fidle Ruson qui marchait assez loin devant elle, et qui
retourna sur ses pas tout effray; comme elle s'avanait pour voir ce
qui lui causait tant de peur, qu'il la tirait par sa robe, afin de l'en
empcher (car il tait tout plein d'esprit) elle entendit les
sifflements aigus de plusieurs serpents; aussitt elle fut environne de
crapauds, de vipres, de scorpions, d'aspics et de serpents qui
l'entourrent sans la piquer; ils s'lanaient en l'air pour se jeter
sur elle, et retombaient toujours dans la mme place, ne pouvant
avancer.

Malgr la frayeur dont elle tait saisie, elle ne laissa pas de
remarquer ce prodige, et elle ne put l'attribuer qu' une bague
constelle qui venait de son amant. De quelque ct qu'elle se tournt,
elle voyait accourir ces venimeuses btes, les alles en taient
pleines, il y en avait sur les fleurs et sous les arbres. La belle
Constancia ne savait que devenir, elle aperut la reine  sa fentre qui
riait de sa frayeur; elle connut alors qu'elle ne devait pas se
promettre d'tre secourue par ses ordres.

Il faut mourir, dit-elle gnreusement, ces affreux monstres qui
m'environnent ne sont point venus tout seuls ici; c'est la reine qui les
y a fait apporter, la voil qui veut tre spectatrice de la dplorable
fin de ma vie; certainement elle a t jusqu' cette heure si
malheureuse, que je n'ai pas lieu de l'aimer, et si j'en regrette la
perte, les dieux, les justes dieux me sont tmoins de ce qui me touche
en cette occasion.

Aprs avoir parl ainsi, elle s'avana, tous les serpents et leurs
camarades s'loignaient d'elle,  mesure qu'elle marchait vers eux; elle
sortit de cette manire avec autant d'tonnement qu'elle en causait  la
reine; il y avait longtemps qu'on apprtait ces dangereuses btes pour
faire prir la bergre par leurs piqres; elle pensait que son fils n'en
serait point surpris, qu'il attribuerait sa mort  une cause naturelle,
et qu'elle serait  couvert de ses reproches; mais son projet ayant
manqu, elle eut recours  un autre expdient.

Il y avait au bout de la fort une fe d'un abord inaccessible, car elle
avait des lphants qui couraient sans cesse autour de la fort, et qui
dvoraient les pauvres voyageurs, leurs chevaux, et jusqu'aux fers dont
ils taient ferrs, tant ils avaient bon apptit. La reine tait
convenue avec elle, que si par un hasard presque inou, quelqu'un de sa
part arrivait jusqu' son palais, elle le chargerait de quelque chose de
mortel pour lui rapporter.

Elle appela Constancia, elle lui donna ses ordres et lui dit de partir:
elle avait entendu parler  toutes ses compagnes du pril qu'il y avait
d'aller dans cette fort; et mme une vieille bergre lui avait racont
qu'elle s'en tait tire heureusement par le secours d'un petit mouton
qu'elle avait men avec elle; car quelque furieux que soient les
lphants, lorsqu'ils voient un agneau, ils deviennent aussi doux que
lui: cette mme bergre lui avait encore dit, qu'ayant t charge de
rapporter une ceinture brlante  la reine, dans la crainte qu'elle ne
la lui ft mettre, elle en avait entour des arbres qui en avaient t
consums, et qu'ensuite la ceinture ne lui fit plus le mal que la reine
avait espr.

Lorsque la princesse coutait ce conte, elle ne croyait pas qu'il lui
serait un jour utile; mais quand la reine lui eut prononc ses ordres
(d'un air si absolu, que l'arrt en tait irrvocable) elle pria les
dieux de la favoriser: elle prit Ruson avec elle, et partit pour la
fort prilleuse. La reine fut ravie:

Nous ne verrons plus, dit-elle au roi, l'objet odieux des amours de
notre fils, je l'ai envoye dans un lieu o mille comme elle ne feraient
pas le quart du djeuner des lphants.

Le roi lui dit qu'elle tait trop vindicative, et qu'il ne pouvait
s'empcher d'avoir regret  la plus belle fille qu'il et jamais vue:

Vraiment, rpliqua-t-elle, je vous conseille de l'aimer, et de rpandre
des larmes pour sa mort, comme l'indigne Constancio en rpand pour son
absence.

Cependant Constancia fut  peine dans la fort, qu'elle se vit entoure
d'lphants: ces horribles colosses, ravis de voir le beau mouton qui
marchait plus hardiment que sa matresse, le caressaient aussi doucement
avec leurs formidables trompes, qu'une dame aurait pu le faire avec sa
main; la princesse avait tant de peur que les lphants ne sparassent
ses intrts d'avec ceux de Ruson, qu'elle le prit entre ses bras
quoiqu'il ft dj lourd: de quelque ct qu'elle se tournt, elle le
leur montrait toujours; ainsi elle s'avanait diligemment vers le palais
de cette inaccessible vieille.

Elle y parvint avec beaucoup de crainte et de peine: ce lui parut fort
nglig; la fe qui l'habitait ne l'tait pas moins: elle cachait une
partie de son tonnement de la voir chez elle, car il y avait bien
longtemps qu'aucunes cratures n'avaient pu y parvenir.

Que demandez-vous, la belle fille? lui dit-elle.

La princesse lui fit humblement les recommandations de la reine, et la
pria de sa part de lui envoyer la ceinture d'amiti:

Elle ne sera pas refuse, dit-elle; sans doute c'est pour vous.

--Je ne sais point, madame, rpliqua-t-elle.

--Oh! pour moi, je le sais bien.

Et prenant dans sa cassette une ceinture de velours bleu, d'o pendaient
de longs cordons pour mettre une bourse, des ciseaux et un couteau, elle
lui fit ce beau prsent:

Tenez, lui dit-elle, cette ceinture vous rendra tout aimable, pourvu
que vous la mettiez aussitt que vous serez dans la fort.

Aprs que Constancia l'eut remercie, elle se chargea de Ruson qui lui
tait plus ncessaire que jamais; les lphants lui firent fte, et la
laissrent passer malgr leur inclination dvorante: elle n'oublia pas
de mettre la ceinture d'amiti autour d'un arbre; en mme temps il se
prit  brler, comme s'il et t dans le plus grand feu du monde; elle
en ta la ceinture, et fut la porter ainsi d'arbre en arbre, jusqu' ce
qu'elle ne les brlt plus; ensuite elle arriva au palais, fort lasse.

Quand la reine la vit, elle demeura si surprise, qu'elle ne put s'en
taire.

Vous tes une friponne, lui dit-elle; vous n'avez point t chez mon
amie la fe?

--Vous me pardonnerez, madame, rpondit la belle Constancia, je vous
rapporte la ceinture d'amiti que je lui ai demande de votre part.

--Ne l'avez-vous pas mise? ajouta la reine.

--Elle est trop riche pour une pauvre bergre comme moi,
rpliqua-t-elle.

--Non, non, dit la reine, je vous la donne pour votre peine, ne manquez
pas de vous en parer. Mais, dites-moi, qu'avez-vous rencontr sur le
chemin?

--J'ai vu, dit-elle, des lphants si spirituels, et qui ont tant
d'adresse, qu'il n'y a point de pays o l'on ne prt plaisir  les voir;
il semble que cette fort est leur royaume, et qu'il y en a entre eux de
plus absolus les uns que les autres.

La reine tait bien chagrine, et ne disait pas tout ce qu'elle pensait;
mais elle esprait que la ceinture brlerait la bergre, sans que rien
au monde pt l'en garantir. Si les lphants t'ont fait grce,
disait-elle tout bas, la ceinture me vengera: tu verras, malheureuse,
quelle amiti j'ai pour toi, et le profit que tu recevras d'avoir su
plaire  mon fils!

Constancia s'tait retire dans sa petite chambre, o elle pleurait
l'absence de son cher prince; elle n'osait lui crire, parce que la
reine avait des espions en campagne qui arrtaient les courriers, et
elle avait pris de cette manire les lettres de son fils. Hlas!
Constancio, disait-elle, vous recevrez bientt de tristes nouvelles de
moi; vous ne deviez point partir, m'abandonner aux fureurs de votre
mre; vous m'auriez dfendue, ou vous auriez reu mes derniers soupirs;
au lieu que je suis livre  son pouvoir tyrannique, et que je me trouve
sans aucune consolation.

Elle alla au point du jour dans le jardin travailler  son ordinaire;
elle y trouva encore mille btes venimeuses, dont sa bague la garantit:
elle avait mis la ceinture de velours bleu; et quand la reine l'aperut,
qui cueillait des fleurs aussi tranquillement que si elle n'avait eu
qu'un fil autour d'elle, il n'a jamais t un dpit gal au sien.
Quelle puissance s'intresse pour cette bergre? s'cria-t-elle. Par
ses attraits elle enchante mon fils, et par des simples innocents elle
lui rend la sant; les serpents, les aspics rampent  ses pieds sans la
piquer: les lphants  sa vue deviennent obligeants et gracieux; la
ceinture qui devrait l'avoir brle par le pouvoir de ferie, ne sert
qu' la parer: il faut donc que j'aie recours  des remdes plus
certains.

Elle envoya aussitt au port le capitaine de ses gardes, en qui elle
avait beaucoup de confiance, pour voir s'il n'y avait point de navires
prts  partir pour les rgions les plus loignes; il en trouva un qui
devait mettre  la voile au commencement de la nuit: la reine en eut
grande joie, elle fit parler au patron, on lui proposa d'acheter la plus
belle esclave qui ft au monde. Le marchand ravi le voulut bien: il vint
au palais; et sans que la pauvre Constancia en st rien, il la vit dans
le jardin; il demeura surpris des charmes de cette incomparable fille,
et la reine qui savait tout mettre  profit, parce qu'elle tait trs
avare, la vendit fort cher.

Constancia ignorait les nouveaux dplaisirs qu'on lui prparait, elle se
retira de bonne heure dans sa petite chambre, pour avoir le plaisir de
rver sans tmoins  Constancio, et de faire rponse  une de ses
lettres qu'elle avait enfin reue: elle la lisait, sans pouvoir quitter
une lecture si agrable, lorsqu'elle vit entrer la reine. Cette
princesse avait une clef qui ouvrait toutes les serrures du palais: elle
tait suivie de deux muets et de son capitaine des gardes; les muets lui
mirent un mouchoir dans la bouche, lirent ses mains et l'enlevrent.
Ruson voulut suivre sa chre matresse, la reine se jeta sur lui et l'en
empcha, car elle craignait que ses blements ne fussent entendus; elle
voulait que tout se passt avec beaucoup de secret et de silence. Ainsi
Constancia n'ayant aucun secours, fut transporte dans le vaisseau:
comme l'on n'attendait qu'elle pour partir, il cingla aussitt en haute
mer.

Il faut lui laisser faire son voyage. Telle tait sa triste fortune, car
la fe Souveraine n'avait pu flchir le Destin en sa faveur; et tout ce
qu'elle pouvait, c'tait de la suivre partout dans une nue obscure o
personne ne la voyait. Cependant le prince Constancio occup de sa
passion, ne gardait point de mesure avec la princesse qu'on lui avait
destine: bien qu'il ft naturellement le plus poli de tous les hommes,
il ne laissait pas de lui faire mille brusqueries; elle s'en plaignait
souvent  son pre, qui ne pouvait s'empcher d'en quereller son neveu;
ainsi le mariage se reculait fort. Quand la reine trouva  propos
d'crire au prince que Constancia tait  l'extrmit, il en ressentit
une douleur inexprimable; il ne voulut plus garder de mesures dans une
rencontre o sa vie courait pour le moins autant de risque celle de sa
matresse, et il partit comme un clair.

Quelque diligence qu'il pt faire, il arriva trop tard. La reine, qui
avait prvu son retour, fit dire pendant quelques jours que Constancia
tait malade; elle mit aprs d'elle des femmes qui savaient parler et se
taire, comme il leur tait ordonn. Le bruit de sa mort se rpandit
ensuite, et l'on enterra une figure de cire, disant que c'tait elle. La
reine, qui cherchait tous les moyens possibles de convaincre le prince
de cette mort, fit sortir Mirtain de prison, pour qu'il assistt  ses
funrailles; de sorte que le jour de son enterrement ayant t su de
tout le monde, chacun y vint pour regretter cette charmante fille; et la
reine qui composait son visage comme elle voulait, feignit de sentir
cette perte par rapport au prince.

Il arriva avec toute l'inquitude qu'on peut se figurer; quand il entra
dans la ville, il ne put s'empcher de demander au premier qu'il trouva,
des nouvelles de sa chre Constancia: ceux qui lui rpondirent ne la
connaissaient point; et n'tant prpars sur rien, ils lui dirent
qu'elle tait morte.  ces funestes paroles il ne fut plus le matre de
sa douleur; il tomba de cheval sans pouls, sans voix. On s'assembla;
l'on vit que c'tait le prince, chacun s'empressa de le secourir, et on
le porta presque mort au palais.

Le roi ressentit vivement le pitoyable tat de son fils; la reine s'y
tait prpare, elle crut que le temps et la perte de ses tendres
esprances le guriraient; mais il tait trop touch pour se consoler:
son dplaisir bien loin de diminuer augmentait  tous moments: il passa
deux jours sans voir ni parler  personne; il alla ensuite dans la
chambre de la reine, les yeux pleins de larmes, la vue gare, le visage
ple. Il lui que c'tait elle qui avait fait mourir sa chre Constancia,
mais qu'elle en serait bientt punie puisqu'il allait mourir, et qu'il
voulait aller au lieu o elle tait enterre.

La reine ne pouvant l'en dtourner, prit le parti de le conduire
elle-mme dans un bois plant de cyprs, o elle avait fait lever le
tombeau. Quand le prince se trouva au lieu o sa matresse reposait pour
toujours, il dit des choses si tendres et si passionnes, que jamais
personne n'a parl comme lui. Malgr la duret de la reine, elle fondait
en larmes: Mirtain s'affligeait autant que son matre, et tous ceux qui
l'entendaient partageaient son dsespoir. Enfin tout d'un coup pouss
par sa fureur il tira son pe, et s'approchant du marbre qui couvrait
ce beau corps, il allait se tuer, si la reine et Mirtain ne lui eussent
arrt le bras.

Non, dit-il, rien au monde ne m'empchera de mourir et de rejoindre ma
chre princesse.

Le nom de princesse qu'il donnait  la bergre surprit la reine: elle ne
savait si son fils rvait, et elle lui aurait cru l'esprit perdu, s'il
n'avait parl juste dans tout ce qu'il disait.

Elle lui demanda pourquoi il nommait Constancia princesse; il rpliqua
qu'elle l'tait, que son royaume s'appelait le royaume des Dserts,
qu'il n'y avait point d'autre hritire, et qu'il n'en aurait jamais
parl s'il et eu encore des mesures  garder.

Hlas! mon fils, dit la reine, puisque Constancia est d'une naissance
convenable  la vtre, consolez-vous, car elle n'est point morte. Il
faut vous avouer, pour adoucir vos douleurs, que je l'ai vendue  des
marchands, ils l'emmnent esclave.

--Ah! s'cria le prince, vous me parlez ainsi, pour suspendre le dessein
que j'ai form de mourir; mais ma rsolution est fixe, rien ne peut m'en
dtourner.

--Il faut, ajouta la reine, vous en convaincre par vos yeux.

Aussitt elle commanda que l'on dterrt la figure de cire. Comme il
crut en la voyant d'abord que c'tait le corps de son aimable princesse,
il tomba dans une grande dfaillance, dont on eut bien de la peine  le
retirer. La reine l'assurait inutilement que Constancia n'tait point
morte; aprs le mauvais tour qu'elle lui avait fait, il ne pouvait la
croire: mais Mirtain sut le persuader de cette vrit; il connaissait
l'attachement qu'il avait pour lui, et qu'il ne serait pas capable de
lui dire un mensonge.

Il sentit quelque soulagement, parce que de tous les malheurs le plus
terrible c'est la mort, et il pouvait encore se flatter du plaisir de
revoir sa matresse. Cependant o la chercher? On ne connaissait point
les marchands qui l'avaient achete; ils n'avaient pas dit o ils
allaient: c'taient l de grandes difficults; mais il n'en est gure
qu'un vritable amour ne surmonte, il aimait mieux prir en courant
aprs les ravisseurs de sa matresse, que de vivre sans elle.

Il fit mille reproches  la reine sur son implacable duret; il ajouta
qu'elle aurait le temps de se repentir du mauvais tour qu'elle lui avait
jou, qu'il allait partir, rsolu de ne revenir jamais; qu'ainsi,
voulant en perdre une, elle en perdrait deux. Cette mre afflige se
jeta au cou de son fils, lui mouilla le visage de ses larmes, et le
conjura par la vieillesse de son pre et par l'amiti qu'elle avait pour
lui, de ne pas les abandonner; que s'il les privait de la consolation de
le voir, il serait cause de leur mort; qu'il tait leur unique
esprance, s'ils venaient  manquer; que leurs voisins et leurs ennemis
s'empareraient du royaume. Le prince l'couta froidement et
respectueusement; mais il avait toujours devant les yeux la duret
qu'elle avait eue pour Constancia: sans elle, tous les royaumes de la
terre ne l'auraient point touch; de sorte qu'il persista avec une
fermet surprenante dans la rsolution de partir le lendemain.

Le roi essaya inutilement de le faire rester, il passa la nuit  donner
des ordres  Mirtain, il lui confia le fidle mouton pour en avoir soin.
Il prit une grande quantit de pierreries, et dit  Mirtain de garder
les autres, et qu'il serait le seul qui recevrait de ses nouvelles, 
condition de les tenir secrtes, parce qu'il voulait faire ressentir 
sa mre toutes les peines de l'inquitude.

Le jour ne paraissait pas encore, lorsque l'impatient Constancio monta 
cheval, se dvouant  la fortune, et la priant de lui tre assez
favorable pour lui faire retrouver sa matresse. Il ne savait de quel
ct tourner ses pas; mais comme elle tait partie dans un vaisseau, il
crut qu'il devait s'embarquer pour la suivre. Il se rendit au plus
fameux port; et sans tre accompagn d'aucun de ses domestiques, ni
connu de personne, il s'informa du lieu le plus loign o l'on pouvait
aller, et ensuite de toutes les ctes, plages et ports o ils
surgiraient; puis il s'embarqua dans l'esprance qu'une passion aussi
pure et aussi forte que la sienne ne serait pas toujours malheureuse.

Ds que l'on approchait de terre, il montait dans la chaloupe, et venait
parcourir le rivage, criant de tous cts: Constancia, belle
Constancia, o tes-vous? Je vous cherche et je vous appelle en vain:
serez-vous encore longtemps loigne de moi? Ses regrets et ses
plaintes taient perdus dans le vague de l'air, il revenait dans le
vaisseau, le coeur pntr de douleur, et les yeux pleins de larmes.

Un soir que l'on avait jet l'ancre derrire un grand rocher, il vint 
son ordinaire prendre terre sur le rivage; et comme le pays tait
inconnu, et la nuit fort obscure, ceux qui l'accompagnaient ne voulurent
point s'avancer, dans la crainte de prir en ce lieu. Pour le prince,
qui faisait peu de cas de sa vie, il se mit  marcher, tombant et se
relevant cent fois;  la fin il dcouvrit une grande lueur qui lui parut
provenir de quelque feu;  mesure qu'il s'en approchait, il entendait
beaucoup de bruit et des marteaux qui donnaient des coups terribles.
Bien loin d'avoir peur, il se hta d'arriver  une grande forge ouverte
de tous les cts, o la fournaise tait si allume, qu'il semblait que
le soleil brillait au fond: trente gants, qui n'avaient chacun qu'un
oeil au milieu du front, travaillaient en ce lieu  faire des armes.

Constancio s'approcha d'eux, et leur dit:

Si vous tes capables de piti parmi le fer et le feu qui vous
environnent, si par hasard vous avez vu aborder dans ces lieux la belle
Constancia, que des marchands emmnent captive, que je sache o je
pourrai la trouver, demandez-moi tout ce que j'ai au monde, je vous le
donnerai de tout mon coeur.

Il eut  peine cess sa petite harangue, que le bruit avait cess  son
arrive, recommena avec plus de force.

Hlas! dit-il, vous n'tes point touchs de ma douleur, barbares, je ne
dois rien attendre de vous!

Il voulut aussitt tourner ses pas ailleurs, quand il entendit une douce
symphonie qui le ravit; et regardant vers la fournaise, il vit le plus
bel enfant que l'imagination puisse jamais se reprsenter: il tait plus
brillant que le feu dont il sortit. Lorsqu'il eut considr ses charmes,
le bandeau qui couvrait ses yeux, l'arc et les flches qu'il portait, il
ne douta point que ce ne ft Cupidon. C'tait lui en effet qui lui cria:

Arrte, Constancio, tu brles d'une flamme trop pure pour que je te
refuse mon secours; je m'appelle l'amour vertueux; c'est moi qui t'ai
bless pour la jeune Constancia; et c'est moi qui la dfends contre le
gant qui la perscute. La fe Souveraine est mon intime amie; nous
sommes unis ensemble pour te la garder, mais il faut que j'prouve ta
passion avant que de te dcouvrir o elle est.

--Ordonne, Amour, ordonne tout ce qu'il te plaira s'cria le prince, je
n'omettrai rien pour t'obir.

--Jette-toi dans ce feu, rpliqua l'enfant, et souviens-toi que si tu
n'aimes pas uniquement et fidlement, tu es perdu.

--Je n'ai aucun sujet d'avoir peur, dit Constancio.

Aussitt il se jeta dans la fournaise, il perdit toute connaissance, ne
sachant o il tait, ni ce qu'il tait lui-mme.

Il dormit trente heures, et se trouva  son rveil le plus beau pigeon
qui ft au monde; au lieu d'tre dans cette horrible fournaise, il tait
couch dans un petit nid de roses, de jasmins et de chvrefeuilles. Il
fut aussi surpris qu'on peut jamais l'tre; ses pieds pattus, les
diffrentes couleurs de ses plumes, et ses yeux tout de feu l'tonnaient
beaucoup; il se mirait dans un ruisseau, et voulant se plaindre, il
trouva qu'il avait perdu l'usage de la parole, quoiqu'il et conserv
celui de son esprit.

Il envisagea cette mtamorphose comme le comble de tous les malheurs:
Ah! perfide Amour, pensait-il en lui-mme, quelle rcompense donnes-tu
au plus parfait de tous les amants? Faut-il tre lger, tratre et
parjure pour trouver grce devant toi? J'en ai bien vu de ce caractre
que tu as couronns, pendant que tu affliges ceux qui sont vritablement
fidles: que puis-je me promettre, continua-t-il, d'une figure aussi
extraordinaire que la mienne? Me voil pigeon: encore si je pouvais
parler, comme parla autrefois l'oiseau Bleu (dont j'ai toute ma vie aim
le conte), je volerais si loin et si haut, je chercherais sous tant de
climats diffrents ma chre matresse, et je m'en informerais  tant de
personnes, que je la trouverais; mais je n'ai pas la libert de
prononcer son nom; et l'unique remde qu'il m'est permis de tenter,
c'est de me prcipiter dans quelque abme pour y mourir.

Occup de cette funeste rsolution, il vola sur une haute montagne d'o
il voulut se jeter en bas; mais ses ailes le soutinrent malgr lui; il
en fut tonn; car n'ayant pas encore t pigeon, il ignorait de quel
secours peuvent tre des plumes; il prit la rsolution de se les
arracher toutes, et sans quartier il commena de se plumer.

Ainsi dpouill, il allait tenter une nouvelle cabriole du sommet d'un
rocher, quand deux filles survinrent. Ds qu'elles virent cet infortun
oiseau, l'une se dit  l'autre:

D'o vient cet infortun pigeon? Sort-il des serres aigus de quelque
oiseau de proie, ou de la gueule d'une belette?

--J'ignore d'o il vient, rpondit la plus jeune, mais je sais bien o
il ira; et se jetant sur la pacifique bestiole, il ira, continua-t-elle,
tenir compagnie  cinq de son espce, dont je veux faire une tourte pour
la fe Souveraine.

Le prince Pigeon l'entendant parler ainsi, bien loin de fuir, s'approcha
pour qu'elle lui ft la grce de le tuer promptement: mais ce qui devait
causer sa perte le garantit; car ces filles le trouvrent si poli et si
familier, qu'elles rsolurent de le nourrir. La plus belle l'enferma
dans une corbeille couverte o elle mettait ordinairement son ouvrage,
et elles continurent leur promenade.

Depuis quelques jours, disait l'une d'elles, il semble que notre
matresse a bien des affaires, elle monte  tout moment sur son chameau
de feu, et va jour et nuit d'un ple  l'autre sans s'arrter.

--Si tu tais discrte, repartit sa compagne, je t'en apprendrais la
raison, car elle a bien voulu me l'apprendre.

--Va, je saurai me taire, s'cria celle qui avait dj parl, assure-toi
de mon secret.

--Sache donc, reprit-elle, que sa princesse Constancia, qu'elle aime si
fort, est perscute d'un gant qui veut l'pouser: il l'a mise dans une
tour; et pour l'empcher d'achever ce mariage, il faut qu'elle fasse des
choses surprenantes.

Le prince coutait leur conversation du fond de son panier: il avait cru
jusqu'alors que rien ne pouvait augmenter ses disgrces; mais il connut
avec une extrme douleur qu'il s'tait bien tromp; et l'on peur assez
juger par tout ce que j'ai racont de sa passion, et par les
circonstances o il se trouvait, d'tre devenu pigeonneau dans le temps
o son secours tait si ncessaire  sa princesse, qu'il ressentit un
vritable dsespoir; son imagination ingnieuse  le tourmenter lui
reprsentait Constancia dans la fatale tour, assige par les
importunits, les violences et les emportements d'un redoutable gant:
il apprhendait qu'elle craignt, et qu'elle ne donnt les mains  son
mariage. Un moment aprs, il apprhendait qu'elle ne craignt pas, et
qu'elle n'expost sa vie aux fureurs d'un tel amant. Il serait difficile
de reprsenter l'tat o il tait.

La jeune personne qui le portait dans sa manette, tant de retour avec
sa compagne au palais de la fe qu'elles servaient, la trouvrent qui se
promenait dans une alle sombre de son jardin. Elles se prosternrent
d'abord  ses pieds, et lui dirent ensuite:

Grande reine, voici un pigeon que nous avons trouv; il est doux, il
est familier et s'il avait des plumes, il serait fort beau; nous avons
rsolu de le nourrir dans notre chambre; mais si vous l'agrez, il
pourra quelquefois vous divertir dans la vtre.

La fe prit la corbeille o il tait enferm, elle l'en tira, et fit des
rflexions srieuses sur les grandeurs du monde; car il tait
extraordinaire de voir un prince tel que Constancio sous la figure d'un
pigeon prt  tre rti ou bouilli; et quoique ce ft elle qui et
jusqu'alors conduit cette mtamorphose, et que rien n'arrivt que par
ses ordres; cependant, comme elle moralisait volontiers sur tous les
vnements, celui-l la frappa fort. Elle caressa le pigeonneau, et de
sa part il n'oublia rien pour s'attirer son attention, afin qu'elle
voult le soulager dans sa triste aventure: il lui faisait la rvrence
 la pigeonne, en tirant un peu le pied; il la becquetait d'un air
caressant: bien qu'il ft pigeon novice, il en savait dj plus que les
vieux pres et les vieux ramiers.

La fe Souveraine le porta dans son cabinet, en ferma la porte, et lui
dit:

Prince, le triste tat o je te trouve aujourd'hui ne m'empche pas de
te connatre et de t'aimer,  cause de ma fille Constancia, qui est
aussi peu indiffrente pour toi que tu l'es pour elle: n'accuse personne
que moi de ta mtamorphose; je t'ai fait entrer dans la fournaise pour
prouver la candeur de ton amour: il est pur, il est ardent, il faut que
tu aies tout l'honneur de l'aventure.

Le pigeon baissa trois fois la tte en signe de reconnaissance, et il
couta ce que la fe voulait lui dire.

La reine ta mre, reprit-elle, eut  peine reu l'argent et les
pierreries en change de la princesse, qu'elle l'envoya avec la dernire
violence aux marchands qui l'avaient achete; et sitt qu'elle fut dans
le vaisseau, ils firent voile aux grandes Indes, o ils taient bien
srs de se dfaire avec beaucoup de profit du prcieux joyau qu'ils
emmenaient. Ses pleurs et ses prires ne changrent point leur
rsolution: elle disait inutilement que le prince Constancio la
rachterait de tout ce qu'il possdait au monde. Plus elle leur faisait
valoir ce qu'ils en pouvaient attendre, plus ils se htaient de le fuir,
dans la crainte qu'il ne ft averti de son enlvement, et qu'il ne vnt
leur arracher cette proie.

Enfin aprs avoir couru la moiti du monde, ils se trouvrent battus
d'une furieuse tempte. La princesse, accable de sa douleur et des
fatigues de la mer, tait mourante; ils apprhendaient de la perdre, et
se sauvrent dans le premier port; mais comme ils dbarquaient, ils
virent venir un gant d'une grandeur pouvantable; il tait suivi de
plusieurs autres, qui tous ensemble dirent qu'ils voulaient voir ce
qu'il y avait de plus rare dans leur vaisseau. Le gant tant entr, le
premier objet qui frappa sa vue, ce fut la jeune princesse; ils se
reconnurent aussitt l'un et l'autre. Ah! petite sclrate,
s'cria-t-il, les dieux justes et pitoyables te ramnent donc sous mon
pouvoir: te souvient-il du jour que je te trouvai, et que tu coupas mon
sac? Je me trompe si tu me joues le mme tour  prsent. En effet, il
la prit comme un aigle prend un poulet, et malgr sa rsistance et les
prires des marchands, il l'emporta dans ses bras, courant de toute sa
force jusqu' sa grande tour.

Cette tour est sur une haute montagne: les enchanteurs qui l'ont btie
n'ont rien oubli pour la rendre belle et curieuse. Il n'y a point de
porte, l'on y monte par les fentres qui sont trs hautes; les murs de
diamants brillent comme le soleil, et sont d'une duret  toute preuve.
En effet, ce que l'art et la nature peuvent rassembler de plus riche est
au-dessous de ce qu'on y voit. Quand le furieux gant tint la charmante
Constancia, il lui dit qu'il voulait l'pouser, et la rendre la plus
heureuse personne de l'univers; qu'elle serait matresse de tous ses
trsors, qu'il aurait la bont de l'aimer, et qu'il ne doutait point
qu'elle ne ft ravie que sa bonne fortune l'et conduite vers lui. Elle
lui fit connatre par ses larmes et par ses lamentations l'excs de son
dsespoir; et comme je conduisais tout secrtement, malgr le destin,
qui avait jur la perte de Constancia, j'inspirai au gant des
sentiments de douceur qu'il n'avait connus de sa vie; de sorte qu'au
lieu de se fcher, il dit  la princesse qu'il lui donnait un an,
pendant lequel il ne lui ferait aucunes violences; mais que si elle ne
prenait pas dans ce temps la rsolution de le satisfaire, il
l'pouserait malgr elle, et qu'ensuite il la ferait mourir; qu'ainsi
elle pouvait voir ce qui l'accommoderait le mieux.

Aprs cette funeste dclaration, il fit enfermer avec elle les plus
belles filles du monde pour lui tenir compagnie, et la retirer de cette
profonde tristesse o elle s'abmait. Il mit des gants aux environs de
la tour pour empcher que qui que ce ft en approcht: et en effet, si
l'on avait cette tmrit, l'on en recevrait bientt la punition, car ce
sont des gardes bien redoutables et bien cruels.

Enfin la pauvre princesse ne voyant aucune apparence d'tre secourue,
et qu'il ne reste plus qu'un jour pour achever l'anne, se prpare  se
prcipiter du haut de la tour dans la mer. Voil, seigneur Pigeon,
l'tat o elle est rduite; le seul remde que j'y trouve, c'est que
vous voliez vers elle, tenant dans votre bec une petite bague que voil;
sitt qu'elle l'aura mise  son doigt, elle deviendra colombe, et vous
vous sauverez heureusement.

Le pigeonneau tait dans la dernire impatience de partir, il ne savait
comment le faire comprendre; il tirailla la manchette et le tablier en
falbala de la fe, il s'approcha ensuite des fentres, o il donna
quelques coups de bec contre les vitres. Tout cela voulait dire en
langage pigeonnique: Je vous supplie, madame, de m'envoyer avec votre
bague enchante pour soulager notre belle princesse. Elle entendit son
jargon, et rpondant  ses dsirs:

Allez, volez, charmant pigeon, lui dit-elle, voici la bague qui vous
guidera; prenez grand soin de ne pas la perdre, car il n'y a que vous au
monde qui puissiez retirer Constancia du lieu o elle est.

Le prince Pigeon, comme je l'ai dj dit, n'avait point de plumes, il se
les tait arraches dans son extrme dsespoir. La fe le frotta d'une
essence merveilleuse, qui lui en fit revenir de si belles et si
extraordinaires, que les pigeons de Vnus n'taient pas dignes d'entrer
en aucune comparaison avec lui. Il fut ravi de se voir remplum; et
prenant l'essor, il arriva au lever de l'aurore sur le haut de la tour,
dont les murs de diamants brillaient  un tel point, que le soleil a
moins de feu dans son plus grand clat. Il y avait un spacieux jardin
sur le donjon, au milieu duquel s'levait un oranger charg de fleurs et
de fruits; le reste du jardin tait fort curieux, et le prince Pigeon
n'aurait pas t indiffrent au plaisir de l'admirer, s'il n'avait t
occup de choses bien plus importantes.

Il se percha sur l'oranger, il tenait dans son bec la bague, et
ressentait une terrible inquitude, lorsque la princesse entra: elle
avait une longue robe blanche, sa tte tait couverte d'un grand voile
noir brod d'or, il tait abattu sur son visage, et tranait de tous
cts. L'amoureux pigeon aurait pu douter que c'tait elle, si la
noblesse de sa taille et son air majestueux eussent pu tre dans une
autre  un point si parfait. Elle vint s'asseoir sous l'oranger, et
levant son voile tout d'un coup, il en demeura pour quelque temps
bloui.

Tristes regrets, tristes penses! s'cria-t-elle. Vous tes  prsent
inutiles, mon coeur afflig a pass un an entier entre la crainte et
l'esprance; mais le terme fatal est arriv! c'est aujourd'hui; c'est
dans quelques heures qu'il faut que je meure, ou que j'pouse le gant:
hlas, est-il possible que la fe Souveraine et le prince Constancio
m'aient si fort abandonne! que leur ai-je fait? Mais  quoi me servent
ces rflexions? Ne vaut-il pas mieux excuter le noble dessein que j'ai
conu?

Elle se leva d'un air plein de hardiesse pour se prcipiter: cependant,
comme le moindre bruit lui faisait peur, et qu'elle entendit le
pigeonneau qui s'agitait sur l'arbre, elle leva les yeux pour voir ce
que c'tait; en mme temps il vola sur elle, et posa dans son sein
l'importante petite bague. La princesse surprise des caresses de ce bel
oiseau et de son charmant plumage, ne le fut pas moins du prsent qu'il
venait de lui faire. Elle considra la bague, elle y remarqua quelques
caractres mystrieux, et elle la tenait encore, lorsque le gant entra
dans le jardin, sans qu'elle l'et mme entendu venir.

Quelques-unes des femmes qui la servaient taient alles rendre compte 
ce terrible amant du dsespoir de la princesse, et qu'elle voulait se
tuer, plutt que de l'pouser. Lorsqu'il sut qu'elle tait monte si
matin au haut de la tour, il craignit une funeste catastrophe: son coeur
qui jusqu'alors n'avait t capable que de barbarie, tait tellement
enchant des beaux yeux de cette aimable personne, qu'il l'aimait avec
dlicatesse.  dieux, que devint-elle quand elle le vit! elle apprhenda
qu'il ne lui tt les moyens qu'elle cherchait de mourir. Le pauvre
pigeon n'tait pas mdiocrement effray de ce formidable colosse. Dans
le trouble o elle tait, elle mit la bague  son doigt, et
sur-le-champ,  merveille! elle fut mtamorphose en colombe, et
s'envola  tire d'ailes avec le fidle pigeon.

Jamais surprise n'a gal celle du gant. Aprs avoir regard sa
matresse devenue colombe, qui traversait le vaste espace de l'air, il
demeura quelque temps immobile, puis il poussa des cris et fit des
hurlements qui branlrent les montagnes, et ne finirent qu'avec sa vie:
il la termina au fond de la mer, o il tait bien plus juste qu'il se
noyt que la charmante princesse. Elle s'loignait donc trs diligemment
avec son guide; mais lorsqu'ils eurent fait un assez long chemin pour ne
plus rien craindre, ils s'abattirent doucement dans un bois fort sombre
par la quantit d'arbres, et fort agrable  cause de l'herbe verte et
des fleurs qui couvraient la terre. Constancia ignorait encore que le
pigeon ft son vritable amant. Il tait trs afflig de ne pouvoir
parler pour lui en rendre compte, quand il sentit une main invisible qui
lui dliait la langue; il en eut une sensible joie, et dit aussitt  la
princesse:

Votre coeur ne vous a-t-il pas appris, charmante colombe, que vous tes
avec un pigeon qui brle toujours des mmes feux que vous allumez?

--Mon coeur souhaitait le bonheur qui m'arrive, rpliqua-t-elle, mais il
n'osait s'en flatter: hlas, qui l'aurait pu imaginer! j'tais sur le
point de prir sous les coups de ma bizarre fortune; vous tes venu
m'arracher d'entre les bras de la mort, ou d'un monstre que je redoutais
plus qu'elle.

Le prince, ravi d'entendre parler sa colombe, et de la retrouver aussi
tendre qu'il la dsirait, lui dit tout ce que la passion la plus
dlicate et la plus vive peut inspirer; il lui raconta ce qui s'tait
pass depuis le triste moment de son absence, particulirement la
rencontre surprenante de l'amour Forgeron et de la fe dans son palais:
elle eut une grande joie de savoir que sa meilleure amie tait toujours
dans ses intrts.

Allons la trouver, mon cher prince, dit-elle  Constancio, et la
remercier de tout le bien qu'elle nous fait: elle nous rendra notre
premire figure; nous retournerons dans votre royaume ou dans le mien.

--Si vous m'aimez autant que je vous aime, rpliqua-t-il, je vous ferai
une proposition o l'amour seul a part. Mais, aimable princesse, vous
m'allez dire que je suis un extravagant.

--Ne mnagez point la rputation de votre esprit aux dpens de votre
coeur, reprit-elle; parlez sans crainte; je vous entendrai toujours avec
plaisir.

--Je serais d'avis, continua-t-il, que nous ne changeassions point de
figure; vous colombe, et moi pigeon, pouvons brler des mmes feux qui
ont brl Constancio et Constancia. Je suis persuad qu'tant
dbarrasss du soin de nos royaumes, n'ayant ni conseil  tenir, ni
guerre  faire, ni audiences  donner, exempts de jouer sans cesse un
rle importun sur le grand thtre du monde, il nous sera plus ais de
vivre l'un pour l'autre dans cette aimable solitude.

--Ah! s'cria la colombe, que votre dessein renferme de grandeur et de
dlicatesse! Quelque jeune que je sois, hlas! j'ai tant prouv de
disgrces; la fortune, jalouse de mon innocente beaut, m'a perscute
si opinitrement, que je serai ravie de renoncer  tous les biens
qu'elle donne, afin de ne vivre que pour vous. Oui, mon cher prince, j'y
consens: choisissons un pays agrable, et passons sous cette
mtamorphose nos plus beaux jours; menons une vie innocente, sans
ambition et sans dsirs, que ceux qu'un amour vertueux inspire.

--C'est moi qui veux vous guider, s'cria l'Amour en descendant du plus
haut de l'Olympe. Un dessein si tendre mrite ma protection.

--Et la mienne aussi, dit la fe Souveraine qui parut tout d'un coup. Je
viens vous chercher pour m'avancer de quelques moments le plaisir de
vous voir.

Le pigeon et la colombe eurent autant de joie que de surprise de ce
nouvel vnement.

Nous nous mettons sous votre conduite, dit Constancia  la fe.

--Ne nous abandonnez pas, dit Constancio  l'Amour.

--Venez, dit-il,  Paphos, l'on y respecte encore ma mre, et l'on y
aime toujours les oiseaux qui lui taient consacrs.

--Non, rpondit la princesse, nous ne cherchons point le commerce des
hommes: heureux qui peut y renoncer! il nous faut seulement une belle
solitude.

La fe aussitt frappa la terre de sa baguette. L'Amour la frappa d'une
flche dore. Ils virent en mme temps le plus beau dsert de la nature
et le mieux orn de bois, de fleurs, de prairies et de fontaines.

Restez-y des millions d'annes, s'cria l'Amour. Jurez-vous une
fidlit ternelle en prsence de cette merveilleuse fe.

--Je le jure  ma colombe, s'cria le pigeon.

--Je le jure  mon pigeon, s'cria la colombe.

--Votre mariage, dit la fe, ne pouvait tre fait par un dieu plus
capable de le rendre heureux. Au reste, je vous promets que si vous vous
lassez de cette mtamorphose, je ne vous abandonnerai point, et je vous
rendrai votre premire figure.

Pigeon et colombe en remercirent la fe; mais ils l'assurrent qu'ils
ne l'appelleraient point pour cela; qu'ils avaient trop prouv les
malheurs de la vie: ils la prirent seulement de leur faire venir Ruson,
en cas qu'il ne ft pas mort.

Il a chang d'tat, dit l'Amour, c'est moi qui l'avait condamn  tre
mouton. Il m'a fait piti, je l'ai rtabli sur le trne d'o je l'avais
arrach.

 ces nouvelles, Constancia ne fut plus surprise des jolies choses
qu'elle lui avait vu faire. Elle conjura l'Amour de lui apprendre les
aventures d'un mouton qui lui avait t si cher.

Je viendrai vous les dire, rpliqua-t-il obligeamment. Pour
aujourd'hui, je suis attendu et souhait en tant d'endroits, que je ne
sais o j'irai en premier. Adieu, continua-t-il, heureux et tendres
poux, vous pouvez vous vanter d'tre les plus sages de mon empire.

La fe Souveraine resta quelque temps avec les nouveaux maris. Elle ne
pouvait assez louer le mpris qu'ils faisaient des grandeurs de la
terre; mais il est bien certain qu'ils prenaient le meilleur parti pour
la tranquillit de la vie. Enfin elle les quitta; l'on a su par elle et
par l'Amour, que le prince Pigeon et la princesse Colombe se sont
toujours aims fidlement.

      D'un amour pur nous voyons le destin:
      Des troubles renaissants, un espoir incertain,
      De tristes accidents, de fatales traverses
      Affligent quelquefois les plus parfaits amants.
      L'amour, qui nous unit par des noeuds si charmants,
      Pour conduire au bonheur, a des routes diverses:
      Le ciel, en les troublant, assure nos dsirs.
      Jeunes coeurs, il est vrai, des preuves si rudes
      Vous arrachent des pleurs, vous cotent des soupirs;
      Mais quand l'amour est pur! peines, inquitudes,
      Sont autant de garants des plus charmants plaisirs.




Le Prince Marcassin


Il tait une fois un roi et une reine qui vivaient dans une grande
tristesse, parce qu'ils n'avaient point d'enfants: la reine n'tait plus
jeune, bien qu'elle ft encore belle, de sorte qu'elle n'osait s'en
promettre: cela l'affligeait beaucoup; elle dormait peu, et soupirait
sans cesse, priant les dieux et toutes les fes de lui tre favorables.
Un jour qu'elle se promenait dans un petit bois, aprs avoir cueilli
quelques violettes et des roses, elle cueillit aussi des fraises; mais
aussitt qu'elle en eut mang, elle fut saisie d'un si profond sommeil,
qu'elle se coucha au pied d'un arbre et s'endormit.

Elle rva, pendant son sommeil, qu'elle voyait passer en l'air trois
fes qui s'arrtaient au-dessus de sa tte. La premire la regardant en
piti, dit:

Voil une aimable reine,  qui nous rendrions un service bien
essentiel, si nous la voulions douer d'un enfant.

--Volontiers, dit la seconde, douez-la, puisque vous tes notre ane.

--Je la doue, continua-t-elle, d'avoir un fils, le plus beau, le plus
aimable, et le mieux aim qui soit au monde.

--Et moi, dit l'autre, je la doue de voir ce fils heureux dans ses
entreprises, toujours puissant, plein d'esprit et de justice.

Le tour de la troisime tant venu pour douer, elle clata de rire, et
marmotta plusieurs choses entre ses dents, que la reine n'entendit
point.

Voil le songe qu'elle fit. Elle se rveilla au bout de quelques
moments; elle n'aperut rien en l'air ni dans le jardin. Hlas!
dit-elle, je n'ai point assez de bonne fortune pour esprer que mon rve
se trouve vritable: quels remerciements ne ferais-je pas aux dieux et
aux bonnes fes si j'avais un fils! Elle cueillit encore des fleurs, et
revint au palais plus gaie qu' l'ordinaire. Le roi s'en aperut, il la
pria de lui en dire la raison; elle s'en dfendit, il la pressa
davantage.

Ce n'est point, lui dit-elle, une chose qui mrite votre curiosit; il
n'est question que d'un rve, mais vous me trouverez bien faible d'y
ajouter quelque sorte de foi.

Elle lui raconta qu'elle avait vu en dormant trois fes en l'air, et ce
que deux avaient dit; que la troisime avait clat de rire, sans
qu'elle et pu entendre ce qu'elle marmottait.

Ce rve, dit le roi, me donne comme  vous de la satisfaction; mais
j'ai de l'inquitude de cette fe de belle humeur, car la plupart sont
malicieuses, et ce n'est pas toujours bon signe quand elles rient.

--Pour moi, rpliqua la reine, je crois que cela ne signifie ni bien ni
mal; mon esprit est occup du dsir que j'ai d'avoir un fils, et il se
forme l-dessus cent chimres: que pourrait-il mme lui arriver, en cas
qu'il y et quelque chose de vritable dans ce que j'ai song? Il est
dou de tout ce qui se peut de plus avantageux? plt au ciel que j'eusse
cette consolation!

Elle se prit  pleurer l-dessus; il l'assura qu'elle lui tait si
chre, qu'elle lui tenait lieu de tout.

Au bout de quelques mois, la reine s'aperut qu'elle tait grosse: tout
le royaume fut averti de faire des voeux pour elle; les autels ne
fumaient plus que des sacrifices qu'on offrait aux dieux pour la
conservation d'un trsor si prcieux. Les tats assembls dputrent
pour aller complimenter leurs majests; tous les princes du sang, les
princesses et les ambassadeurs se trouvrent aux couches de la reine; la
layette pour ce cher enfant tait d'une beaut admirable; la nourrice
excellente. Mais que la joie publique se changea bien en tristesse,
quand au lieu d'un beau prince, l'on vit natre un petit Marcassin! Tout
le monde jeta de grands cris qui effrayrent fort la reine. Elle demanda
ce que c'tait; on ne voulut pas le lui dire, crainte qu'elle ne mourt
de douleur: au contraire, on l'assura qu'elle tait mre d'un beau
garon, et qu'elle avait sujet de s'en rjouir.

Cependant le roi s'affligeait avec excs; il commanda que l'on mt le
Marcassin dans un sac, et qu'on le jett au fond de la mer, pour perdre
entirement l'ide d'une chose si fcheuse: mais ensuite il en eut
piti; et pensant qu'il tait juste de consulter la reine l-dessus, il
ordonna qu'on le nourrt, et ne parla de rien  sa femme, jusqu' ce
qu'elle ft assez bien, pour ne pas craindre de la faire mourir par un
grand dplaisir. Elle demandait tous les jours  voir son fils: on lui
disait qu'il tait trop dlicat pour tre transport de sa chambre  la
sienne, et l-dessus elle se tranquillisait.

Pour le prince Marcassin, il se faisait nourrir en Marcassin qui a
grande envie de vivre: il fallut lui donner six nourrices, dont il y en
avait trois sches,  la mode d'Angleterre. Celles-ci lui faisaient
boire  tous moments du vin d'Espagne et des liqueurs, qui lui apprirent
de bonne heure  se connatre aux meilleurs vins. La reine impatiente de
caresser son marmot, dit au roi qu'elle se portait assez bien pour aller
jusqu' son appartement, et qu'elle ne pouvait plus vivre sans voir son
fils. Le roi poussa un profond soupir; il commanda qu'on apportt
l'hritier de la couronne. Il tait emmaillot comme un enfant, dans des
langes de brocart d'or. La reine le prit entre ses bras, et levant une
dentelle frise qui couvrait sa hure, hlas! que devint-elle  cette
fatale vue? Ce moment pensa tre le dernier de sa vie; elle jetait de
tristes regards sur le roi, n'osant lui parler.

Ne vous affligez point, ma chre reine, lui dit-il, je ne vous impute
rien de notre malheur; c'est ici, sans doute, un tour de quelque fe
malfaisante, si vous voulez y consentir, je suivrai le premier dessein
que j'ai eu de faire noyer ce petit monstre.

--Ah! sire, lui dit-elle, ne me consultez point pour une action si
cruelle, je suis la mre de cet infortun Marcassin, je sens ma
tendresse qui sollicite en sa faveur; de grce, ne lui faisons point de
mal, il en a dj trop, ayant d natre homme, d'tre n sanglier.

Elle toucha si fortement le roi par ses larmes et par ses raisons, qu'il
lui promit ce qu'elle souhaitait; de sorte que les dames qui levaient
Marcassinet, commencrent d'en prendre encore plus de soin; car on
l'avait regard jusqu'alors comme une bte proscrite, qui servirait
bientt de nourriture aux poissons. Il est vrai que malgr sa laideur,
on lui remarquait des yeux tout pleins d'esprit; on l'avait accoutum 
donner son petit pied  ceux qui venaient le saluer, comme les autres
donnent leur main; on lui mettait des bracelets de diamants, et il
faisait toutes ces choses avec assez de grce.

La reine ne pouvait s'empcher de l'aimer; elle l'avait souvent entre
ses bras, le trouvant joli dans le fond de son coeur, car elle n'osait
le dire, de crainte de passer pour folle; mais elle avouait  ses amies
que son fils lui paraissait aimable; elle le couvrait de mille noeuds de
nonpareilles couleur de roses; ses oreilles taient perces; il avait
une lisire avec laquelle on le soutenait, pour lui apprendre  marcher
sur les pieds de derrire; on lui mettait des souliers et des bas de
soie attachs sur le genou, pour lui faire paratre la jambe plus
longue; on le fouettait quand il voulait gronder: enfin on lui tait,
autant qu'il tait possible, les manires marcassines.

Un soir que la reine se promenait et qu'elle le portait  son cou, elle
vint sous le mme arbre o elle s'tait endormie, et o elle avait rv
tout ce que j'ai dj dit; le souvenir de cette aventure lui revint
fortement dans l'esprit: Voil donc, disait-elle, ce prince si beau, si
parfait et si heureux que je devais avoir?  songe trompeur, vision
fatale!  fes, que vous avais-je fait pour vous moquer de moi? Elle
marmottait ces paroles entre ses dents, lorsqu'elle vit crotre tout
d'un coup un chne, dont il sortit une dame fort pare, qui, la
regardant d'un air affable, lui dit:

Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donn le jour  Marcassinet;
je t'assure qu'il viendra un temps o tu le trouveras aimable.

La reine la reconnut pour une des trois fes, qui passant en l'air
lorsqu'elle dormait, s'taient arrtes et lui avaient souhait un fils.

J'ai de la peine  vous croire, madame, rpliqua-t-elle; quelque esprit
que mon fils puisse avoir, qui pourra l'aimer sous une telle figure?

La fe lui rpliqua encore une fois:

Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donn le jour  Marcassinet,
je t'assure qu'il viendra un temps o tu le trouveras aimable.

Elle se remit aussitt dans l'arbre, et l'arbre rentra en terre, sans
qu'il part mme qu'il y en et eu en cet endroit.

La reine, fort surprise de cette nouvelle aventure, ne laissa pas de se
flatter que les fes prendraient quelque soin de l'altesse Bestiole:
elle retourna promptement au palais pour en entretenir le roi; mais il
pensa qu'elle avait imagin ce moyen pour lui rendre son fils moins
odieux.

Je vois fort bien, lui dit-elle,  l'air dont vous m'coutez, que vous
ne me croyez pas; cependant rien n'est plus vrai que tout ce que je
viens de vous raconter.

--Il est fort triste, dit le roi, d'essuyer les railleries des fes: par
o s'y prendront-elles pour rendre notre enfant autre chose qu'un
sanglier? Je n'y songe jamais sans tomber dans l'accablement.

La reine se retira plus afflige qu'elle l'et encore t; elle avait
espr que les promesses de la fe adouciraient le chagrin du roi;
cependant il voulait  peine les couter. Elle se retira, bien rsolue
de ne lui plus rien dire de leur fils, et de laisser aux dieux le soin
de consoler son mari.

Marcassin commena de parler, comme font tous les enfants, il bgayait
un peu; mais cela n'empchait pas que la reine n'et beaucoup de plaisir
 l'entendre, car elle craignait qu'il ne parlt de sa vie. Il devenait
fort grand, et marchait souvent sur les pieds de derrire. Il portait de
longues vestes qui lui couvraient les jambes; un bonnet  l'anglaise de
velours noir, pour cacher sa tte, ses oreilles, et une partie de son
groin.  la vrit il lui venait des dfenses terribles; ses soies
taient furieusement hrisses; son regard fier, et le commandement
absolu. Il mangeait dans une auge d'or, o on lui prparait des truffes,
des glands, des morilles, de l'herbe, et l'on n'oubliait rien pour le
rendre propre et poli. Il tait n avec un esprit suprieur, et un
courage intrpide. Le roi connaissant son caractre, commena  l'aimer
plus qu'il n'avait fait jusque-l. Il choisit de bons matres pour lui
apprendre tout ce qu'on pourrait. Il russissait mal aux danses
figures, mais pour le passe-pied et le menuet, o il fallait aller vite
et lgrement, il y faisait des merveilles.  l'gard des instruments,
il connut bien que le luth et le thorbe ne lui convenaient pas; il
aimait la guitare, et jouait joliment de la flte. Il montait  cheval
avec une disposition et une grce surprenantes; il ne se passait gure
de jours qu'il n'allt  la chasse, et qu'il ne donnt de terribles
coups de dents aux btes les plus froces et les plus dangereuses. Ses
matres lui trouvaient un esprit vif, et toute la facilit possible  se
perfectionner dans les sciences. Il ressentait bien amrement le
ridicule de sa figure marcassine; de sorte qu'il vitait de paratre aux
grandes assembles.

Il passait sa vie dans une heureuse indiffrence, lorsqu'tant chez la
reine, il vit entrer une dame de bonne mine, suivie de trois jeunes
filles trs aimables. Elle se jeta aux pieds de la reine; elle lui dit
qu'elle venait la supplier de les recevoir auprs d'elle; que la mort de
son mari et de grands malheurs l'avaient rduite  une extrme pauvret;
que sa naissance et son infortune taient assez connues de sa majest,
pour esprer qu'elle aurait piti d'elle. La reine fut attendrie de les
voir ainsi  ses genoux, elle les embrassa, et leur dit qu'elle recevait
avec plaisir ses trois filles. L'ane s'appelait Ismne, la seconde
Zlonide, et la cadette Marthesie; qu'elle en prendrait soin; qu'elle ne
se dcouraget point; qu'elle pouvait rester dans le palais, o l'on
aurait beaucoup d'gards pour elle et qu'elle comptt sur son amiti. La
mre, charme des bonts de la reine, baisa mille fois ses mains, et se
trouva tout d'un coup dans une tranquillit qu'elle ne connaissait pas
depuis longtemps.

La beaut d'Ismne fit du bruit  la cour, et toucha sensiblement un
jeune chevalier, nomm Coridon, qui ne brillait pas moins de son ct
qu'elle brillait du sien. Ils furent frapps presque en mme temps d'une
secrte sympathie qui les attacha l'un  l'autre. Le chevalier tait
infiniment aimable; il plut, on l'aima. Et comme c'tait un parti trs
avantageux pour Ismne, la reine s'aperut avec plaisir des soins qu'il
lui rendait, et du compte qu'elle lui en tenait. Enfin on parla de leur
mariage; tout semblait y concourir. Ils taient ns l'un pour l'autre,
et Coridon n'oubliait rien de toutes ces ftes galantes, et de tous ces
soins empresss qui engagent fortement un coeur dj prvenu.

Cependant le prince avait ressenti le pouvoir d'Ismne ds qu'il l'avait
vue, sans oser lui dclarer sa passion. Ah! Marcassin, Marcassin,
s'criait-il en se regardant dans un miroir, serait-il bien possible
qu'avec une figure si disgracie, tu osasses te promettre quelque
sentiment favorable de la belle Ismne? Il faut se gurir, car de tous
les malheurs, le plus grand, c'est d'aimer sans tre aim. Il vitait
trs soigneusement de la voir; et comme il n'en pensait pas moins 
elle, il tomba dans une affreuse mlancolie: il devint si maigre que les
os lui peraient la peau. Mais il eut une grande augmentation
d'inquitude, quand il apprit que Coridon recherchait ouvertement
Ismne; qu'elle avait pour lui beaucoup d'estime, et qu'avant qu'il ft
peu, le roi et la reine feraient la fte de leurs noces.

 ces nouvelles, il sentit que son amour augmentait, et que son
esprance diminuait, car il lui semblait moins difficile de plaire 
Ismne indiffrente, qu' Ismne prvenue pour Coridon. Il comprit
encore que son silence achevait de le perdre; de sorte qu'ayant cherch
un moment favorable pour l'entretenir, il le trouva. Un jour qu'elle
tait assise sous un agrable feuillage, o elle chantait quelques
paroles que son amant avait faites pour elle, Marcassin l'aborda tout
mu, et s'tant plac auprs d'elle, il lui demanda s'il tait vrai,
comme on lui avait dit, qu'elle allait pouser Coridon? Elle rpliqua
que la reine lui avait ordonn de recevoir ses assiduits, et
qu'apparemment cela devait avoir quelque suite.

Ismne, lui dit-il, en se radoucissant, vous tes si jeune, que je ne
croyais pas que l'on penst  vous marier; si je l'avais su, je vous
aurais propos le fils unique d'un grand roi, qui vous aime, et qui
serait ravi de vous rendre heureuse.

 ces mots, Ismne plit: elle avait dj remarqu que Marcassin, qui
tait naturellement assez farouche, lui parlait avec plaisir; qu'il lui
donnait toutes les truffes que son instinct marcassinique lui faisait
trouver dans la fort, et qu'il la rgalait des fleurs dont son bonnet
tait ordinairement orn. Elle eut une grande peur qu'il ne ft le
prince dont il parlait, et elle lui rpondit:

Je suis bien aise, seigneur, d'avoir ignor les sentiments du fils de
ce grand roi; peut-tre que ma famille, plus ambitieuse que je ne le
suis, aurait voulu me contraindre  l'pouser; et je vous avoue
confidemment que mon coeur est si prvenu pour Coridon, qu'il ne
changera jamais.

--Quoi! rpliqua-t-il, vous refuseriez une tte couronne qui mettrait
sa fortune  vous plaire?

--Il n'y a rien que je ne refuse, lui dit-elle; j'ai plus de tendresse
que d'ambition; et je vous conjure, seigneur, puisque vous avez commerce
avec ce prince, de l'engager  me laisser en repos.

--Ah! sclrate, s'cria l'impatient Marcassin, vous ne connaissez que
trop le prince dont je vous parle! Sa figure vous dplat; vous ne
voudriez pas avoir le nom de reine Marcassine; vous avez jur une
fidlit ternelle  votre chevalier; songez cependant, songez  la
diffrence qui est entre nous; je ne suis pas un Adonis, j'en conviens,
mais je suis un sanglier redoutable; la puissance suprme vaut bien
quelques petits agrments naturels: Ismne, pensez-y, ne me dsesprez
pas.

En disant ces mots, ses yeux paraissaient tout de feu, et ses longues
dfenses faisaient l'une contre l'autre un bruit dont cette pauvre fille
tremblait.

Marcassin se retira. Ismne, afflige, rpandit un torrent de larmes,
lorsque Coridon se rendit auprs d'elle. Ils n'avaient connu, jusqu' ce
jour, que les douceurs d'une tendresse mutuelle; rien ne s'tait oppos
 ses progrs, et ils avaient lieu de se promettre qu'elle serait
bientt couronne. Que devint ce jeune amant, quand il vit la douleur de
sa belle matresse! Il la pressa de lui en apprendre le sujet. Elle le
voulut bien, et l'on ne saurait reprsenter le trouble que lui causa
cette nouvelle.

Je ne suis point capable, lui dit-il, d'tablir mon bonheur aux dpens
du vtre; l'on vous offre une couronne, il faut que vous l'acceptiez.

--Que je l'accepte, grands dieux! s'cria-t-elle. Que je vous oublie, et
que j'pouse un monstre? Que vous ai-je fait, hlas! pour vous obliger
de me donner des conseils si contraires  notre amiti et  notre
repos?

Coridon tait saisi  un tel point, qu'il ne pouvait lui rpondre; mais
les larmes qui coulaient de ses yeux, marquaient assez l'tat de son
me. Ismne, pntre de leur commune infortune, lui dit cent et cent
fois qu'elle ne changerait pas, quand il s'agirait de tous les rois de
la terre; et lui, touch de cette gnrosit, lui dit cent et cent fois
qu'il fallait le laisser mourir de chagrin, et monter sur le trne qu'on
lui offrait.

Pendant que cette contestation se passait entre eux, Marcassin tait
chez la reine,  laquelle il dit que l'esprance de gurir de la passion
qu'il avait prise pour Ismne l'avait oblig  se taire, mais qu'il
avait combattu inutilement; qu'elle tait sur le point d'tre marie;
qu'il ne se sentait pas la force de soutenir une telle disgrce, et
qu'enfin il voulait l'pouser ou mourir. La reine fut bien surprise
d'entendre que le sanglier tait amoureux.

Songes-tu  ce que tu dis? lui rpliqua-t-elle. Qui voudra de toi, mon
fils, et quels enfants peux-tu esprer?

--Ismne est si belle, dit-il, qu'elle ne saurait avoir de vilains
enfants; et quand ils me ressembleraient, je suis rsolu  tout, plutt
que de la voir entre les bras d'un autre.

--As-tu si peu de dlicatesse, continua la reine, que de vouloir une
fille dont la naissance est infrieure  la tienne?

--Et qui sera la souveraine, rpliqua-t-il, assez peu dlicate pour
vouloir un malheureux cochon comme moi?

--Tu te trompes, mon fils, ajouta la reine; les princesses moins que les
autres ont la libert de choisir; nous te ferons peindre plus beau que
l'amour mme. Quand le mariage sera fait, et que nous la tiendrons, il
faudra bien qu'elle nous reste.

--Je ne suis pas capable, dit-il, de faire une telle supercherie: je
serais au dsespoir de rendre ma femme malheureuse.

--Peux-tu croire, s'cria la reine, que celle que tu veux ne le soit pas
avec toi? Celui qui l'aime est aimable; et si le rang est diffrent
entre le souverain et le sujet, la diffrence n'est pas moins entre un
sanglier et l'homme du monde le plus charmant.

--Tant pis pour moi, madame, rpliqua Marcassin, ennuy des raisons
qu'elle lui allguait; j'ose dire que vous devriez moins qu'un autre me
reprsenter mon malheur: pourquoi m'avez-vous fait cochon? N'y a-t-il
pas de l'injustice  me reprocher une chose dont je ne suis pas la
cause?

--Je ne te fais point de reproches, ajouta la reine tout attendrie, je
veux seulement te reprsenter que si tu pouses une femme qui ne t'aime
pas, tu seras malheureux, et tu feras son supplice: si tu pouvais
comprendre ce qu'on souffre dans ces unions forces, tu ne voudrais
point en courir le risque: ne vaut-il pas mieux demeurer seul en paix?

--Il faudrait avoir plus d'indiffrence que je n'en ai, madame, lui
dit-il; je suis touch pour Ismne; elle est douce, et je me flatte
qu'un bon procd avec elle, et la couronne qu'elle doit esprer, la
flchiront: quoi qu'il en soit, s'il est de ma destine de n'tre point
aim, j'aurai le plaisir de possder une femme que j'aime.

La reine le trouva si fortement attach  ce dessein, qu'elle perdit
celui de l'en dtourner; elle lui promit de travailler  ce qu'il
souhaitait, et sur-le-champ, elle envoya qurir la mre d'Ismne: elle
connaissait son humeur; c'tait une femme ambitieuse, qui aurait
sacrifi ses filles  des avantages au-dessous de celui de rgner. Ds
que la reine lui eut dit qu'elle souhaitait que Marcassin poust
Ismne, elle se jeta  ses pieds, et l'assura que ce serait le jour
qu'elle voudrait choisir.

Mais, lui dit la reine, son coeur est engag, nous lui avons ordonn de
regarder Coridon comme un homme qui lui tait destin.

--Eh bien, madame, rpondit la vieille mre, nous lui ordonnerons de le
regarder  l'avenir comme un homme qu'elle n'pousera pas.

--Le coeur ne consulte pas toujours la raison, ajouta la reine; quand il
s'est une fois dtermin, il est difficile de le soumettre.

--Si son coeur avait d'autres volonts que les miennes, dit-elle, je le
lui arracherais sans misricorde.

La reine la voyant si rsolue, crut bien qu'elle pouvait se reposer sur
elle du soin de faire obir sa fille.

En effet, elle courut dans la chambre d'Ismne. Cette pauvre fille ayant
su que la reine avait envoy qurir sa mre, attendait son retour avec
inquitude; et il est ais d'imaginer combien elle augmenta, quand elle
lui dit d'un air sec et rsolu, que la reine l'avait choisie pour en
faire sa belle-fille, qu'elle lui dfendait de parler jamais  Coridon,
et que si elle n'obissait pas, elle l'tranglerait. Ismne n'osa rien
rpondre  cette menace, mais elle pleurait amrement, et le bruit se
rpandit aussitt qu'elle allait pouser le marcassin royal, car la
reine, qui l'avait fait agrer au roi, lui envoya des pierreries pour
s'en parer quand elle viendrait au palais.

Coridon, accabl de dsespoir, vint la trouver et lui parla, malgr
toutes les dfenses qu'on avait faites de le laisser entrer. Il parvint
jusqu' son cabinet; il la trouva couche sur un lit de repos, le visage
tout couvert de ses larmes. Il se jeta  genoux auprs d'elle, et lui
prit la main.

Hlas, dit-il, charmante Ismne! vous pleurez mes malheurs!

--Ils sont communs entre nous, rpondit-elle; vous savez, cher Coridon,
 quoi je suis condamne; je ne puis viter la violence qu'on veut me
faire que par ma mort. Oui, je saurai mourir, je vous en assure, plutt
que de n'tre pas  vous.

--Non, vivez, lui dit-il, vous serez reine, peut-tre vous
accoutumerez-vous avec cet affreux prince.

--Cela n'est pas en mon pouvoir, lui dit-elle, je n'envisage rien au
monde de plus terrible qu'un tel poux; sa couronne n'adoucit point mes
douleurs.

--Les dieux, continua-t-il, vous prservent d'une rsolution si funeste,
aimable Ismne! elle ne convient qu' moi. Je vais vous perdre; vous
n'tes pas capable de rsister  ma juste douleur.

--Si vous mourez, reprit-elle, je ne vous survivrai pas, et je sens
quelque consolation  penser qu'au moins la mort nous unira.

Ils parlaient ainsi, lorsque Marcassin les vint surprendre. La reine lui
ayant racont ce qu'elle avait fait en sa faveur, il courut chez Ismne
pour lui dcouvrir sa joie; mais la prsence de Coridon la troubla au
dernier point. Il tait d'humeur jalouse et peu patiente. Il lui ordonna
d'un air o il entrait beaucoup du sanglier de sortir, et de ne jamais
paratre  la cour.

Que prtendez-vous donc, cruel prince? s'cria Ismne, en arrtant
celui qu'elle aimait. Croyez-vous le bannir de mon coeur comme de ma
prsence? Non! il y est trop bien grav. N'ignorez donc plus votre
malheur, vous qui faites le mien: voil celui seul qui peut m'tre cher;
je n'ai que de l'horreur pour vous.

--Et moi, barbare, dit Marcassin, je n'ai que de l'amour pour toi; il
est inutile que tu me dcouvres toute ta haine, tu n'en seras pas moins
ma femme, et tu en souffriras davantage.

Coridon, au dsespoir d'avoir attir  sa matresse ce nouveau
dplaisir, sortit dans le moment que la mre d'Ismne venait la
quereller; elle assura le prince que sa fille allait oublier Coridon
pour jamais, et qu'il ne fallait point retarder des noces si agrables.
Marcassin, qui n'en avait pas moins d'envie qu'elle, dit qu'il allait
rgler le jour avec la reine, parce que le roi lui laissait le soin de
cette grande fte. Il est vrai qu'il n'avait pas voulu s'en mler, parce
que ce mariage lui paraissait dsagrable et ridicule, tant persuad
que la race marcassinique allait se perptuer dans la maison royale. Il
tait afflig de la complaisance aveugle que la reine avait pour son
fils.

Marcassin craignait que le roi ne se repentt du consentement qu'il
avait donn  ce qu'il souhaitait; ainsi l'on se hta de prparer tout
pour cette crmonie. Il se fit faire des rhingraves, des canons, un
pourpoint parfum; car il avait toujours une petite odeur que l'on
soutenait avec peine. Son manteau tait brod de pierreries, sa perruque
d'un blond d'enfant, et son chapeau couvert de plumes. Il ne s'est
peut-tre jamais vu une figure plus extraordinaire que la sienne; et 
moins que d'tre destine au malheur de l'pouser, personne ne pouvait
le regarder sans rire. Mais, hlas, que la jeune Ismne en avait peu
d'envie; on lui promettait inutilement des grandeurs, elle les
mprisait, et ne ressentait que la fatalit de son toile.

Coridon la vit passer pour aller au temple: on l'et prise pour une
belle victime que l'on va gorger. Marcassin, ravi, la pria de bannir
cette profonde tristesse dont elle paraissait accable, parce qu'il
voulait la rendre si heureuse, que toutes les reines de la terre lui
porteraient envie.

J'avoue, continua-t-il, que je ne suis pas beau; mais l'on dit que tous
les hommes ont quelque ressemblance avec des animaux: je ressemble plus
qu'un autre  un sanglier, c'est ma bte: il ne faut pas pour cela m'en
trouver moins aimable, car j'ai le coeur plein de sentiments, et touch
d'une forte passion pour vous.

Ismne, sans lui rpondre, le regardait d'un air si ddaigneux; elle
levait les paules, et lui laissait deviner tout ce qu'elle ressentait
d'horreur pour lui. Sa mre tait derrire elle, qui lui faisait mille
menaces:

Malheureuse! lui disait-elle, tu veux donc nous perdre en te perdant;
ne crains-tu point que l'amour du prince ne se tourne en fureur?

Ismne occupe de son dplaisir, ne faisait pas mme attention  ces
paroles. Marcassin, qui la menait par la main, ne pouvait s'empcher de
sauter et de danser, lui disant  l'oreille mille douceurs. Enfin, la
crmonie tant acheve, aprs que l'on eut cri trois fois: Vive le
prince Marcassin, vive la princesse Marcassine, l'poux ramena son
pouse au palais, o tout tait prpar pour faire un repas magnifique.
Le roi et la reine s'tant placs, la marie s'assit vis--vis du
Sanglier, qui la dvorait des yeux, tant il la trouvait belle; mais elle
tait ensevelie dans une si profonde tristesse, qu'elle ne voyait rien
de ce qui se passait, et elle n'entendait point la musique qui faisait
grand bruit.

La reine la tira par la robe, et lui dit  l'oreille:

Ma fille, quittez cette sombre mlancolie, si vous voulez nous plaire;
il semble que c'est moins ici le jour de vos noces que celui de votre
enterrement.

--Plaise aux dieux, madame, lui dit-elle, que ce soit le dernier de ma
vie! vous m'aviez ordonn d'aimer Coridon, il avait plutt reu mon
coeur de votre main que de mon choix: mais, hlas! si vous avez chang
pour lui, je n'ai point chang comme vous.

--Ne parlez pas ainsi, rpliqua la reine, j'en rougis honte et de dpit;
souvenez-vous de l'honneur que vous fait mon fils, et de la
reconnaissance que vous lui devez.

Ismne ne rpondit rien, elle laissa doucement tomber sa tte sur son
sein, et s'ensevelit dans sa premire rverie.

Marcassin tait trs afflig de connatre l'aversion que sa femme avait
pour lui; il y avait bien des moments o il aurait souhait que son
mariage n'et pas t fait: il voulait mme le rompre sur-le-champ, mais
son coeur s'y opposait. Le bal commena; les soeurs d'Ismne y
brillrent fort; elles s'inquitaient peu de ses chagrins, et elles
concevaient avec plaisir l'clat que leur donnait cette alliance. La
marie dansa avec Marcassin; et c'tait effectivement une chose
pouvantable de voir sa figure, et encore plus pouvantable d'tre sa
femme. Toute la cour tait si triste, que l'on ne pouvait tmoigner de
joie. Le bal dura peu; l'on conduisit la princesse dans son appartement;
aprs qu'on l'eut dshabille en crmonie, la reine se retira.
L'amoureux Marcassin se mit promptement au lit. Ismne dit qu'elle
voulait crire une lettre, et elle entra dans son cabinet, dont elle
ferma la porte, quoique Marcassin lui crit qu'elle crivt promptement,
et qu'il n'tait gure l'heure de commencer des dpches.

Hlas! en entrant dans ce cabinet, quel spectacle se prsenta tout d'un
coup aux yeux d'Ismne! C'tait l'infortun Coridon, qui avait gagn une
de ses femmes pour lui ouvrir la porte du degr drob, par o il entra.
Il tenait un poignard dans sa main.

Non, dit-il, charmante princesse, je ne viens point ici pour vous faire
des reproches de m'avoir abandonn: vous juriez dans le commencement de
nos tendres amours, que votre coeur ne changerait jamais: vous avez,
malgr cela, consenti  me quitter, et j'en accuse les dieux plutt que
vous; mais ni vous, ni les dieux ne pouvez me faire supporter un si
grand malheur: en vous perdant, princesse, je dois cesser de vivre.

 peine ces derniers mots taient profrs, qu'il s'enfona son poignard
dans le coeur.

Ismne n'avait pas eu le temps de lui rpondre.

Tu meurs, cher Coridon, s'cria-t-elle douloureusement, je n'ai plus
rien  mnager dans le monde; les grandeurs me seraient odieuses; la
lumire du jour me deviendrait insupportable.

Elle ne dit que ce peu de paroles; puis du mme poignard qui fumait
encore du sang de Coridon, elle se donna un coup dans le sein, et tomba
sans vie.

Marcassin attendait trop impatiemment la belle Ismne, pour ne se pas
apercevoir qu'elle tardait longtemps  revenir; il l'appelait de toute
sa force, sans qu'elle lui rpondt. Il se fcha beaucoup, et se levant
avec sa robe de chambre, il courut  la porte du cabinet, qu'il fit
enfoncer. Il y entra le premier: hlas! quelle fut sa surprise, de
trouver Ismne et Coridon dans un tat si dplorable; il pensa mourir de
tristesse et de rage; ses sentiments, confondus entre l'amour et la
haine, le tourmentaient tour  tour. Il adorait Ismne, mais il
connaissait qu'elle ne s'tait tue que pour rompre tout d'un coup
l'union qu'ils venaient de contracter. L'on courut dire au roi et  la
reine ce qui se passait dans l'appartement du prince; tout le palais
retentt de cris; Ismne tait aime, et Coridon estim. Le roi ne se
releva point; il ne pouvait entrer aussi tendrement que la reine dans
les aventures de Marcassin: il lui laissa le soin de le consoler.

Elle fit mettre au lit; elle mla ses larmes aux siennes; et quand il
lui laissa le temps de parler, et qu'il cessa pour un moment ses
plaintes, elle tcha de lui faire concevoir qu'il tait heureux d'tre
dlivr d'une personne qui ne l'aurait jamais aim, et qui avait le
coeur rempli d'une forte tendresse; qu'il est presque impossible de bien
effacer une grande passion, et qu'elle tait persuade qu'il devait se
trouver heureux l'avoir perdue.

N'importe, s'cria-t-il, je voudrais la possder, dt-elle m'tre
infidle; je ne peux dire qu'elle ait cherch  me tromper par des
caresses feintes; elle m'a toujours montr son horreur pour moi, je suis
cause de sa mort; et que n'ai-je pas  me reprocher l-dessus?

La reine le vit si afflig, qu'elle laissa auprs de lui les personnes
qui lui taient les plus agrables, et elle se retira dans sa chambre.

Lorsqu'elle fut couche, elle rappela dans son esprit tout ce qui lui
tait arriv depuis le rve o elle avait vu les trois fes. Que leur
ai-je fait, disait-elle, pour les obliger  m'envoyer des afflictions si
amres? J'esprais un fils aimable et charmant, elles l'ont dou de
marcassinerie, c'est un monstre dans la nature: la malheureuse Ismne a
mieux aim se tuer que de vivre avec lui. Le roi n'a pas eu un moment de
joie depuis la naissance de ce prince infortun; et pour moi, je suis
accable de tristesse toutes les fois que je le vois.

Comme elle parlait ainsi en elle-mme, elle aperut une grande lueur
dans sa chambre, et reconnut prs de son lit la fe qui tait sortie du
tronc d'un arbre dans le bois, qui lui dit:

 reine! pourquoi ne veux-tu pas me croire? Ne t'ai-je pas assure que
tu recevras beaucoup de satisfaction de ton Marcassin? Doutes-tu de ma
sincrit?

--H! qui n'en douterait, dit-elle; je n'ai encore rien vu qui rponde 
la moindre de vos paroles! Que ne me laissiez-vous le reste de ma vie
sans hritier, plutt que de m'en faire avoir un comme celui-l?

--Nous sommes trois soeurs, rpliqua la fe; il y en a deux bonnes,
l'autre gte presque toujours le bien que nous faisons: c'est elle que
tu vis rire lorsque tu dormais; sans nous, tes peines seraient encore
plus longues, mais elles auront un terme.

--Hlas! ce sera par la fin de ma vie, ou par celle de mon Marcassin!
dit la reine.

--Je ne puis t'en instruire, reprit la fe; il m'est seulement permis de
te soulager par quelque esprance.

Aussitt elle disparut. La chambre demeura parfume d'une odeur
agrable, et la reine se flatta de quelque changement favorable.

Marcassin prit le grand deuil: il passa bien des jours enferm dans son
cabinet, et griffonna plusieurs cahiers, qui contenaient de sensibles
regrets pour la perte qu'il avait faite; il voulut mme que l'on gravt
ces vers sur le tombeau de sa femme:

      Destin rigoureux, loi cruelle!
      Ismne, tu descends dans la nuit ternelle:
      Tes yeux, dont tous les coeurs devaient tre charms,
      Tes yeux sont pour jamais ferms.
      Destin rigoureux, loi cruelle!
      Ismne, tu descends dans la nuit ternelle.

Tout le monde fut surpris qu'il conservt un souvenir si tendre pour une
personne qui lui avait tmoign tant d'aversion. Il entra peu  peu dans
la socit des dames, et fut frapp des charmes de Zlonide: c'tait la
soeur d'Ismne, qui n'tait pas moins agrable qu'elle, et qui lui
ressemblait beaucoup; cette ressemblance le flatta. Lorsqu'il
l'entretint, il lui trouva de l'esprit et de la vivacit; il crut que si
quelque chose pouvait le consoler de la perte d'Ismne, c'tait la jeune
Zlonide. Elle lui faisait mille honntets, car il ne lui entrait pas
dans l'esprit qu'il voult l'pouser; mais cependant il en prit la
rsolution. Et un jour que la reine tait seule dans son cabinet, il s'y
rendit avec un air plus gai qu' son ordinaire:

Madame, lui dit-il, je viens vous demander une grce, et vous supplier
en mme temps de ne me point dtourner de mon dessein; car rien au monde
ne saurait m'ter l'envie de me remarier; donnez-y les mains, je vous en
conjure: je veux pouser Zlonide; parlez-en au roi, afin que cette
affaire ne tarde pas.

--Ah! mon fils, dit la reine, quel est donc ton dessein? as-tu dj
oubli le dsespoir d'Ismne, et sa mort tragique? comment te promets-tu
que sa soeur t'aimera davantage? es-tu plus aimable que tu n'tais,
moins sanglier, moins affreux? Rends-toi justice, mon fils, ne donne
point tous les jours des spectacles nouveaux: quand on est fait comme
toi, l'on doit se cacher.

J'y consens, madame, rpondit Marcassin, c'est pour me cacher que je
veux une compagne; les hiboux trouvent des chouettes, les crapauds des
grenouilles, les serpents des couleuvres; suis-je donc au-dessous de ces
vilaines btes? mais vous cherchez  m'affliger; il me semble cependant
qu'un Marcassin a plus de mrite que tout ce que je viens de nommer.

--Hlas! mon cher enfant, dit la reine, les dieux me sont tmoins de
l'amour que j'ai pour toi, et du dplaisir dont je suis accable en
voyant ta figure! Lorsque je t'allgue tant de raisons, ce n'est point
que je cherche  t'affliger; je voudrais, quand tu auras une femme,
qu'elle ft capable de t'aimer autant que je t'aime; mais il y a de la
diffrence entre les sentiments d'une pouse et ceux d'une mre.

--Ma rsolution est fixe, dit Marcassin; je vous supplie, madame, de
parler ds aujourd'hui au roi et  la mre de Zlonide, afin que mon
mariage se fasse au plus tt.

La reine lui en donna sa parole; mais quand elle en entretint le roi, il
lui dit qu'elle avait des faiblesses pitoyables pour son fils; qu'il
tait bien certain de voir arriver encore quelques catastrophes d'un
mariage si mal rgl. Bien que la reine en ft aussi persuade que lui,
elle ne se rendit pas pour cela, voulant tenir  son fils la parole
qu'elle lui avait donne; de sorte qu'elle pressa si fort le roi, qu'en
tant fatigu, il lui dit qu'elle ft donc ce qu'elle voulait faire; que
s'il lui en arrivait du chagrin, elle n'en accuserait que sa
complaisance.

La reine tant revenue dans son appartement, y trouva Marcassin qui
l'attendait avec la dernire impatience; elle lui dit qu'il pouvait
dclarer ses sentiments  Zlonide; que le roi consentait  ce qu'elle
dsirait, pourvu qu'elle y consentt elle-mme, parce qu'il ne voulait
pas que l'autorit dont il tait revtu servt  faire des malheureux.

Je vous assure, madame, lui dit Marcassin avec un air fanfaron, que
vous tes la seule qui pensiez si dsavantageusement de moi; je ne vois
personne qui ne me loue, et ne me fasse apercevoir que j'ai mille bonnes
qualits.

--Tels sont les courtisans, dit la reine, et telle est la condition des
princes, les uns louent toujours, les autres sont toujours lous;
comment connatre ses dfauts dans un tel labyrinthe? Ah! que les grands
seraient heureux, s'ils avaient des amis plus attachs  leur personne
qu' leur fortune!

--Je ne sais, madame, repartit Marcassin, s'ils seraient heureux de
s'entendre dire des vrits dsagrables; de quelque condition qu'on
soit, l'on ne les aime point; par exemple,  quoi sert que vous me
mettiez toujours devant les yeux qu'il n'y a point de diffrence entre
un sanglier et moi, que je fais peur, que je dois me cacher? n'ai-je pas
de l'obligation  ceux qui adoucissent l-dessus ma peine, qui me font
des mensonges favorables, et qui me cachent les dfauts que vous tes si
soigneuse de me dcouvrir?

-- source d'amour-propre! s'cria la reine, de quelque ct qu'on jette
les yeux, on en trouve toujours. Oui, mon fils, vous tes beau, vous
tes joli, je vous conseille encore de donner pension  ceux qui vous en
assurent.

--Madame, dit Marcassin, je n'ignore point mes disgrces; j'y suis
peut-tre plus sensible qu'un autre; mais je ne suis point le matre de
me faire ni plus grand ni plus droit; de quitter ma hure de sanglier
pour prendre une tte d'homme, orne de longs cheveux: je consens qu'on
me reprenne sur la mauvaise humeur, l'ingalit, l'avarice, enfin sur
toutes les choses qui peuvent se corriger: mais  l'gard de ma
personne, vous conviendrez, s'il vous plat, que je suis  plaindre, et
non pas  blmer.

La reine voyant qu'il se chagrinait, lui dit que puisqu'il tait si
entt de se marier, il pouvait voir Zlonide, et prendre des mesures
avec elle.

Il avait trop envie de finir la conversation, pour demeurer davantage
avec sa mre. Il courut chez Zlonide: il entra sans faon dans sa
chambre; et l'ayant trouve dans son cabinet, il l'embrassa, et lui dit:

Ma petite soeur, je viens t'apprendre une nouvelle, qui sans doute ne
te dplaira pas; je veux te marier.

--Seigneur, lui dit-elle, quand je serai marie de votre main, je
n'aurai rien  souhaiter.

--Il s'agit, continua-t-il, d'un des plus grands seigneurs du royaume;
mais il n'est pas beau.

--N'importe, dit-elle, ma mre a tant de duret pour moi, que je serai
trop heureuse de changer de condition.

--Celui dont je te parle, ajouta le prince, me ressemble beaucoup.

Zlonide le regarda avec attention, et parut tonne.

--Tu gardes le silence, ma petite soeur, lui dit-il, est-ce de joie ou
de chagrin?

--Je ne me souviens point, seigneur, rpliqua-t-elle, d'avoir vu
personne  la cour qui vous ressemble.

--Quoi! dit-il, tu ne peux deviner que je veux te parler de moi? Oui, ma
chre enfant, je t'aime, et je viens t'offrir de partager mon coeur et
la couronne avec toi.

-- dieux! qu'entends-je? s'cria douloureusement Zlonide.

--Ce que tu entends, ingrate, dit Marcassin, tu entends la chose du
monde qui devrait te donner le plus de satisfaction; peux-tu jamais
esprer d'tre reine? J'ai la bont de jeter les yeux sur toi; songe 
mriter mon amour, et n'imite pas les extravagances d'Ismne.

--Non, lui dit-elle, ne craignez pas que j'attente sur mes jours comme
elle: mais, seigneur, il y a tant de personnes plus aimables et plus
ambitieuses que moi; que n'en choisissez-vous une qui comprenne mieux
que je ne fais l'honneur que vous me destinez? Je vous avoue que je ne
souhaite qu'une vie tranquille et retire, laissez-moi la matresse de
mon sort.

--Tu ne mrites gure les violences que je te fais, s'cria-t-il, pour
t'lever sur le trne; mais une fatalit qui m'est inconnue, me force 
t'pouser.

Zlonide ne lui rpondit que par ses larmes.

Il la quitta rempli de douleur, et alla trouver sa belle-mre pour lui
dcouvrir ses intentions, afin qu'elle dispost Zlonide  faire de
bonne grce ce qu'il dsirait. Il lui raconta ce qui venait de se passer
entre eux, et la rpugnance qu'elle avait tmoigne pour un mariage qui
faisait sa fortune et celle de toute sa maison. L'ambitieuse mre
comprit assez les avantages qu'elle en pouvait recevoir; et
lorsqu'Ismne se tua, elle en fut bien plus afflige par rapport  ses
intrts, que par rapport  la tendresse qu'elle avait pour elle. Elle
ressentit une extrme joie, que le crasseux Marcassin voult prendre une
nouvelle alliance dans sa famille. Elle se jeta  ses pieds; elle
l'embrassa, et lui rendit mille grces pour un honneur qui la touchait
si sensiblement. Elle l'assura que Zlonide lui obirait, ou qu'elle la
poignarderait  ses yeux.

Je vous avoue, dit Marcassin, que j'ai de la peine  lui faire
violence; mais si j'attends qu'on me jette des coeurs  la tte,
j'attendrai le reste de ma vie; toutes les belles me trouvent laid: je
suis cependant rsolu de n'pouser qu'une fille aimable.

--Vous avez raison, seigneur, rpliqua la maligne vieille, il faut vous
satisfaire; si elles sont mcontentes, c'est qu'elles ne connaissent
point leurs vritables avantages.

Elle fortifia si fort Marcassin, qu'il lui dit que c'tait donc une
chose rsolue, et qu'il serait sourd aux larmes et aux prires de
Zlonide. Il retourna chez lui choisir tout ce qu'il avait de plus
magnifique, et l'envoya  sa matresse. Comme sa mre tait prsente
lorsqu'on lui offrit des corbeilles d'or remplies de bijoux, elle n'osa
les refuser; mais elle marqua une grande indiffrence pour ce qu'on lui
prsentait, except pour un poignard, dont la garde tait garnie de
diamants. Elle le prit plusieurs fois, et le mit  sa ceinture, parce
que les dames en ce pays-l en portaient ordinairement.

Puis elle dit:

Je suis trompe si ce n'est ce mme poignard qui a perc le sein de ma
pauvre soeur?

--Nous ne le savons point, madame, lui dirent ceux  qui elle parlait;
mais si vous avez cette opinion, il ne faut jamais le voir.

--Au contraire, dit-elle, je loue son courage; heureuse qui en a assez
pour l'imiter!

--Ah! ma soeur, s'cria Marthesie, quelles funestes penses roulent dans
votre esprit! voulez-vous mourir?

--Non! rpondit Zlonide d'un air ferme, l'autel n'est pas digne d'une
telle victime; mais j'atteste les dieux que...

Elle n'en put dire davantage, ses larmes touffrent ses plaintes et sa
voix.

L'amoureux Marcassin ayant t inform de la manire dont Zlonide avait
reu son prsent, s'indigna si fort contre elle, qu'il fut sur le point
de rompre, et de ne la revoir de sa vie. Mais soit par tendresse, soit
par gloire, il ne voulut pas le faire, et rsolut de suivre son premier
dessein avec la dernire chaleur. Le roi et la reine lui remirent le
soin de cette grande fte. Il l'ordonna magnifique; cependant il y avait
toujours dans ce qu'il faisait un certain got de Marcassin trs
extraordinaire: la crmonie se fit dans une vaste fort, o l'on dressa
des tables charges de venaison pour toutes les btes froces et
sauvages qui voudraient y manger, afin qu'elles se ressentissent du
festin.

C'est en ce lieu que Zlonide, ayant t conduite par sa mre et par sa
soeur, trouva le roi, la reine, leur fils Sanglier, et toute la cour,
sous des rames paisses et sombres, o les nouveaux poux se jurrent
un amour ternel. Marcassin n'aurait point eu de peine  tenir sa
parole. Pour Zlonide, il tait ais de connatre qu'elle obissait avec
beaucoup de rpugnance: ce n'est point qu'elle ne st se contraindre, et
cacher une partie de ses dplaisirs. Le prince, aimant  se flatter, se
figura qu'elle cderait  la ncessit, et qu'elle ne penserait plus
qu' lui plaire. Cette ide lui rendit toute la belle humeur qu'il avait
perdue. Et dans le temps que l'on commenait le bal, il se hta de se
dguiser en astrologue, avec une longue robe. Deux dames de la cour
taient seulement de la mascarade. Il avait voulu que tout ft si pareil
qu'on ne pt les reconnatre: et l'on n'eut pas mdiocrement de peine 
faire ressembler des femmes bien faites  un vilain cochon comme lui.

Il y avait une de ces dames qui tait la confidente de Zlonide;
Marcassin ne l'ignorait point; ce n'tait que par curiosit qu'il
mnagea ce dguisement. Aprs qu'ils eurent dans une petite entre de
ballet fort courte, car rien ne fatiguait davantage le prince, il
s'approcha de sa nouvelle pouse, et lui fit: certains signes, en
montrant un des astrologues masqus, qui persuadrent  Zlonide, que
c'tait son amie qui tait auprs d'elle, et qu'elle lui montrait
Marcassin:

Hlas! lui dit-elle, je n'entends que trop, voil ce monstre que les
dieux irrits m'ont donn pour mari; mais si tu m'aimes, nous en
purgerons la terre cette nuit.

Marcassin comprit, par ce qu'elle lui disait, qu'il s'agissait d'un
complot o il avait grande part. Il dit fort bas  Zlonide:

Je suis rsolue  tout pour votre service.

--Tiens donc, reprit-elle, voil un poignard qu'il m'a envoy, il faut
que tu te caches dans ma chambre, et que tu m'aides  l'gorger.

Marcassin lui rpliqua peu de chose, de crainte qu'elle ne reconnt son
jargon, qui tait assez extraordinaire: il prit doucement le poignard,
et s'loigna d'elle pour un moment.

Il revint ensuite sans masque lui faire des amitis, qu'elle reut d'un
air assez embarrass, car elle roulait dans son esprit le dessein de le
perdre; et dans ce moment il n'avait gure moins d'inquitude qu'elle.
Est-il possible, disait-il en lui-mme, qu'une personne si jeune et si
belle soit si mchante? Que lui ai-je fait pour l'obliger  me vouloir
tuer? Il est vrai que je ne suis pas beau, que je mange malproprement,
que j'ai quelques dfauts, mais qui n'en a pas? Je suis homme sous la
figure d'une bte. Combien y a-t-il de btes sous la figure d'hommes!
Cette Zlonide que je trouvais si charmante, n'est-elle pas elle-mme
une tigresse et une lionne? Ah! que l'on doit peu se fier aux
apparences! Il marmottait tout cela entre ses dents, quand elle lui
demanda ce qu'il avait.

Vous tes triste, Marcassin. Ne vous repentez-vous pas de l'honneur que
vous m'avez fait?

--Non, lui dit-il, je ne change pas aisment, je pensais au moyen de
faire finir bientt le bal: j'ai sommeil.

La princesse fut ravie de le voir assoupi, pensant qu'elle en aurait
moins de peine  excuter son projet. La fte finit. L'on ramena
Marcassin et sa femme dans un chariot pompeux. Tout le palais tait
illumin de lampes, qui formaient de petits cochons. L'on fit de grandes
crmonies pour coucher le Sanglier et la marie. Elle ne doutait point
que sa confidente ne ft derrire la tapisserie; de sorte qu'elle se mit
au lit avec un cordon de soie sous son chevet, dont elle voulait venger
la mort d'Ismne, et la violence qu'on lui avait faite en la
contraignant  faire un mariage qui lui dplaisait si fort. Marcassin
profita du profond silence qui rgnait; il fit semblant de dormir, et
ronflait  faire trembler tous les meubles de sa chambre.

Enfin tu dors, vilain porc, dit Zlonide, voici le terme arriv de
punir ton coeur de sa fatale tendresse, tu priras dans cette obscure
nuit. Elle se leva doucement, et courut  tous les coins appeler sa
confidente; mais elle n'avait garde d'y tre, puisqu'elle ne savait
point le dessein de Zlonide.

Ingrate amie! s'criait-elle d'une voix basse, tu m'abandonnes; aprs
m'avoir donn une parole si positive, tu ne me la tiens pas; mais mon
courage me servira au besoin. En achevant ces mots, elle passa
doucement le cordon de soie autour du cou de Marcassin, qui n'attendait
que cela pour se jeter sur elle. Il lui donna deux coups de ses grandes
dfenses dans la gorge, dont elle expira peu aprs.

Une telle catastrophe ne pouvait se passer sans beaucoup de bruit. L'on
accourut, et l'on vit avec la dernire surprise Zlonide mourante; on
voulait la secourir, mais il se mit au devant d'un air furieux. Et
lorsque la reine, qu'on tait all qurir, fut arrive, il lui raconta
ce qui s'tait pass, et ce qui l'avait port  la dernire violence
contre cette malheureuse princesse.

La reine ne put s'empcher de la regretter.

Je n'avais que trop prvu, dit-elle, les disgrces attaches  votre
alliance: qu'elles servent au moins  vous gurir de la frnsie qui
vous possde de vous marier; il n'y aurait pas moyen de voir toujours
finir un jour de noce par une pompe funbre.

Marcassin ne rpondit rien; il tait occup d'une profonde rverie; il
se coucha sans pouvoir dormir; il faisait des rflexions continuelles
sur ses malheurs; il se reprochait en secret la mort des deux plus
aimables personnes du monde; et la passion qu'il avait eue pour elles se
rveillait  tous moments pour le tourmenter.

Infortun que je suis! disait-il  un jeune seigneur qu'il aimait; je
n'ai jamais got aucune douceur dans le cours de ma vie. Si l'on parle
du trne que je dois remplir, chacun rpond que c'est un grand dommage
de voir possder un si beau royaume par un monstre. Si je partage ma
couronne avec une pauvre fille, au lieu de s'estimer heureuse, elle
cherche les moyens de mourir ou de me tuer. Si je cherche quelques
douceurs auprs de mon pre et de ma mre, ils m'abhorrent, et ne me
regardent qu'avec des yeux irrits. Que faut-il donc faire dans le
dsespoir qui me possde? Je veux abandonner la cour. J'irai au fond des
forts, mener la vie qui convient  un sanglier de bien et d'honneur. Je
ne ferai plus l'homme galant. Je ne trouverai point d'animaux qui me
reprochent d'tre plus laid qu'eux. Il me sera ais d'tre leur roi, car
j'ai la raison en partage, qui me fera trouver le moyen de les
matriser. Je vivrai plus tranquillement avec eux que je ne vis dans une
cour destine  m'obir, et je n'aurai point le malheur d'pouser une
laie qui se poignarde, ou qui me veuille trangler. Ha! fuyons, fuyons
dans les bois, mprisons une couronne dont on me croit indigne.

Son confident voulut d'abord le dtourner d'une rsolution si
extraordinaire; cependant il le voyait si accabl des continuels coups
de la fortune, que dans la suite il ne le pressa plus de demeurer; et
une nuit que l'on ngligeait de faire la garde autour de son palais, il
se sauva sans que personne le vt, jusqu'au fond de la fort, o il
commena  faire tout ce que ses confrres les marcassins faisaient.

Le roi et la reine ne laissrent pas d'tre touchs d'un dpart dont le
seul dsespoir tait la cause; ils envoyrent des chasseurs le chercher:
mais comment le reconnatre? L'on prit deux ou trois furieux sangliers
que l'on amena avec mille prils, et qui firent tant de ravages  la
cour, qu'on rsolut de ne se plus exposer  de telles mprises. Il y eut
un ordre gnral de ne plus tuer de sangliers, de crainte de rencontrer
le prince.

Marcassin, en partant, avait promis  son favori de lui crire
quelquefois; il avait emport une critoire; et en effet, de temps en
temps, l'on trouvait une lettre fort griffonne  la porte de la ville,
qui s'adressait  ce jeune seigneur; cela consolait la reine; elle
apprenait par ce moyen que son fils tait vivant.

La mre d'Ismne et de Zlonide ressentait vivement la perte de ses deux
filles: tous les projets de grandeurs qu'elle avait faits s'taient
vanouis par leur mort: on lui reprochait que sans son ambition elles
seraient encore au monde; qu'elle les avait menaces pour les obliger 
consentir d'pouser Marcassin. La reine n'avait plus pour elle les mmes
bonts. Elle prit la rsolution d'aller en campagne avec Marthesie, sa
fille unique. Celle-ci tait beaucoup plus belle que ses soeurs ne
l'avaient t, et sa douceur avait quelque chose de si charmant, qu'on
ne la voyait point avec indiffrence. Un jour qu'elle se promenait dans
la fort, suivie de deux femmes qui la servaient (car la maison de sa
mre n'en tait pas loigne), elle vit tout d'un coup  vingt pas
d'elle un sanglier, d'une grandeur pouvantable; celles qui
l'accompagnaient l'abandonnrent et s'enfuirent. Pour Marthesie, elle
eut tant de frayeur, qu'elle demeura immobile comme une statue, sans
avoir la force de se sauver.

Marcassin, c'tait lui-mme, la reconnut aussitt, et jugea par son
tremblement qu'elle mourait de peur. Il ne voulut pas l'pouvanter
davantage; mais s'tant arrt, il lui dit:

Marthesie, ne craignez rien, je vous aime trop pour vous faire du mal,
il ne tiendra qu' vous que je vous fasse du bien; vous savez les sujets
de dplaisirs que vos soeurs m'ont donns, c'est une triple rcompense
de ma tendresse: je ne laisse pas d'avouer que j'avais mrit leur haine
par mon opinitret  vouloir les possder malgr elles. J'ai appris,
depuis que je suis habitant de ces forts, que rien au monde ne doit
tre plus libre que le coeur; je vois que tous les animaux sont heureux,
parce qu'ils ne se contraignent point. Je ne savais pas alors leurs
maximes, je les sais  prsent, et je sens bien que je prfrerais. La
mort  un hymen forc. Si les dieux irrits contre moi voulaient enfin
s'apaiser; s'ils voulaient vous toucher en ma faveur, je vous avoue,
Marthesie, que je serais ravi d'unir ma fortune  la vtre; mais hlas!
qu'est-ce que je vous propose? Voudriez-vous venir avec un monstre comme
moi dans le fond de ma caverne?

Pendant que Marcassin parlait, Marthesie reprenait assez de force pour
lui rpondre.

Quoi! seigneur, s'cria-t-elle, est-il possible que je vous voie dans
un tat si peu convenable  votre naissance? La reine, votre mre, ne
passe aucun jour sans donner des larmes  vos malheurs.

-- mes malheurs! dit Marcassin, en l'interrompant; n'appelez point
ainsi l'tat o je suis; j'ai pris mon parti, il m'en a cot, mais cela
est fait. Ne croyez pas, jeune Marthesie, que ce soit toujours une
brillante cour qui fasse notre flicit la plus solide, il est des
douceurs plus charmantes, et je vous le rpte. Vous pourriez me les
faire trouver, si vous tiez d'humeur  devenir sauvage avec moi.

--Et pourquoi, dit-elle, ne voulez-vous plus revenir dans un lieu o
vous tes toujours aim?

--Je suis toujours aim? s'cria-t-il. Non, non, l'on n'aime pas les
princes accabls de disgrces; comme l'on se promet deux mille biens,
lorsqu'ils ne sont pas en tat d'en faire, on les rend responsables de
leur mauvaise fortune: on les hait enfin plus que tous les autres.

Mais  quoi m'amus-je? s'cria-t-il. Si quelques ours ou quelques
lions de mon voisinage passent par ici, et qu'ils m'entendent parler, je
suis un Marcassin perdu. Rsolvez-vous donc  venir sans autre vue que
celle de passer vos beaux jours dans une troite solitude avec un
monstre infortun, qui ne le sera plus, s'il vous possde.

--Marcassin, lui dit-elle, je n'ai eu jusqu' prsent aucun sujet de
vous aimer, j'aurais encore sans vous deux soeurs qui m'taient chres,
laissez-moi du temps pour prendre une rsolution si extraordinaire.

--Vous me demandez peut-tre du temps, lui dit-il, pour me trahir?

--Je n'en suis pas capable, rpliqua-t-elle, et je vous assure ds 
prsent que personne ne saura que je vous ai vu.

--Reviendrez-vous ici? lui dit-il.

--N'en doutez pas, continua-t-elle.

--Ah! votre mre s'y opposera, on lui contera que vous avez rencontr un
sanglier terrible; elle ne voudra plus vous y exposer. Venez donc,
Marthesie, venez avec moi.

--En quel lieu me mnerez-vous? dit-elle.

--Dans une profonde grotte, rpliqua-t-il; un ruisseau plus clair que du
cristal y coule lentement: ses bords sont couverts de mousse et d'herbes
fraches; cent chos y rpondent  l'envi  la voix plaintive de bergers
amoureux et maltraits.

--C'est l que nous vivrons ensemble; ou pour mieux dire, reprit-elle,
c'est l que je serai dvore par quelqu'un de vos meilleurs amis. Ils
viendront pour vous voir, ils me trouveront, ce sera fait de ma vie.
Ajoutez que ma mre, au dsespoir de m'avoir perdue, me fera chercher
partout; ces bois sont trop voisins de sa maison, l'on m'y trouverait.

--Allons o vous voudrez, lui dit-il, l'quipage d'un pauvre sanglier
est bientt fait.

--J'en conviens, dit-elle, mais le mien est plus embarrassant; il me
faut des habits pour toutes les saisons, des rubans, des pierreries.

--Il vous faut, dit Marcassin, une toilette pleine de mille bagatelles,
et de mille choses inutiles. Quand on a de l'esprit et de la raison, ne
peut-on pas se mettre au-dessus de ces petits ajustements? Croyez-moi,
Marthesie, ils n'ajouteront rien  votre beaut, et je suis certain
qu'ils en terniront l'clat. Ne cherchez point d'autre chose pour votre
teint que l'eau frache et claire des fontaines; vous avez les cheveux
tout friss, d'une couleur charmante, et plus fins que les rets o
l'araigne prend l'innocent moucheron; servez-vous-en pour votre parure;
vos dents sont mieux ranges et aussi blanches que des perles;
contentez-vous de leur clat et laissez les babioles aux personnes moins
aimables que vous.

--Je suis trs satisfaite de tout ce que vous me dites, rpliqua-t-elle,
mais vous ne pourrez me persuader de m'ensevelir au fond d'une caverne,
n'ayant pour compagnie que des lzards et des limaons. Ne vaut-il pas
mieux que vous veniez avec moi chez le roi votre pre? Je vous promets
que s'ils consentent  notre mariage, j'en serai ravie. Et si vous
m'aimez, ne devez-vous pas souhaiter de me rendre heureuse, et de me
mettre dans un rang glorieux?

--Je vous aime, belle matresse, reprit-il, mais vous ne m'aimez pas;
l'ambition vous engagerait  me recevoir pour poux, j'ai trop de
dlicatesse pour m'accommoder de ces sentiments-l.

--Vous avez une disposition naturelle, repartit Marthesie,  juger mal
de notre sexe; mais, seigneur Marcassin, c'est pourtant quelque chose
que de vous promettre une sincre amiti. Faites-y rflexion, vous me
verrez dans peu de jours en ces mmes lieux.

Le prince prit cong d'elle, et se retira dans sa grotte tnbreuse,
fort occup de tout ce qu'elle lui avait dit. Sa bizarre toile l'avait
rendu si hassable aux personnes qu'il aimait, que jusqu' ce jour, il
n'avait pas t flatt d'une parole gracieuse, cela le rendait bien plus
sensible  celles de Marthesie; et son amour ingnieux lui ayant inspir
le dessein de la rgaler, plusieurs agneaux, des cerfs et des chevreuils
ressentirent la force de sa dent carnassire. Ensuite il les arrangea
dans sa caverne, attendant le moment o Marthesie lui tiendrait parole.

Elle ne savait de son ct quelle rsolution prendre; quand Marcassin
aurait t aussi beau qu'il tait laid, quand ils se seraient aims
autant qu'Astre et Cladon s'aimaient, c'est tout ce qu'elle aurait pu
faire que de passer ainsi ses beaux jours dans une affreuse solitude;
mais qu'il s'en fallait que Marcassin ft Cladon! Cependant elle
n'tait point engage; personne n'avait eu jusqu'alors l'avantage de lui
plaire, et elle tait dans la rsolution de vivre parfaitement bien avec
le prince, s'il voulait quitter sa fort.

Elle se droba pour lui venir parler; elle le trouva au lieu du
rendez-vous: il ne manquait jamais d'y aller plusieurs fois par jour,
dans la crainte de perdre le moment o elle y viendrait. Ds qu'il
l'aperut, il courut au-devant d'elle, et s'humiliant  ses pieds, il
lui fit connatre que les sangliers ont, quand ils veulent, des manires
de saluer fort galantes.

Ils se retirrent ensuite dans un lieu cart, et Marcassin la regardant
avec des petits yeux pleins de feu et de passion:

Que dois-je esprer, lui dit-il, de votre tendresse?

--Vous pouvez en esprer beaucoup, rpliqua-t-elle, si vous tes dans le
dessein de revenir  la cour; mais je vous avoue que je ne me sens pas
la force de passer le reste de ma vie loigne de tout commerce.

--Ah! lui dit-il, c'est que vous ne m'aimez point; il est vrai que je ne
suis point aimable, mais je suis malheureux, et vous devriez faire pour
moi, par piti et par gnrosit, ce que vous feriez pour un autre par
inclination.

--Eh! qui vous dit, rpondit-elle, que ces sentiments n'ont point de
part  l'amiti que je vous tmoigne; croyez-moi, Marcassin, je fais
encore beaucoup de vouloir vous suivre chez le roi votre pre.

--Venez dans ma grotte, lui dit-il, venez juger vous-mme de ce que vous
voulez que j'abandonne pour vous.

 cette proposition elle hsita un peu, elle craignait qu'il ne la
retnt malgr elle; il devina ce qu'elle pensait.

Ah! ne craignez point, lui dit-il, je ne serai jamais heureux par des
moyens violents!

Marthesie se fia  la parole qu'il lui donnait; il la fit descendre au
fond de sa caverne; elle y trouva tous les animaux qu'il avait gorgs
pour la rgaler. Cette espce de boucherie lui fit mal au coeur; elle en
dtourna d'abord les yeux, et voulut sortir au bout d'un moment; mais
Marcassin prenant l'air et le ton d'un matre, lui dit:

Aimable Marthesie, je ne suis pas assez indiffrent pour vous laisser
la libert de me quitter; j'atteste les dieux que vous serez toujours
souveraine de mon coeur; des raisons invincibles m'empchent de
retourner chez le roi mon pre; acceptez ici mon amour et ma foi, que ce
ruisseau fugitif, que les pampres toujours verts, que le roc, que les
bois, que les htes qui les habitent soient tmoins de nos serments
mutuels.

Elle n'avait pas la mme envie que lui de s'engager; mais elle tait
enferme dans la grotte sans en pouvoir sortir. Pourquoi y tait-elle
alle? ne devait-elle pas prvoir ce qui lui arriva? Elle pleura et fit
des reproches  Marcassin.

Comment pourrai-je me fier  vos paroles, lui dit-elle, puisque vous
manquez  la premire que vous m'avez donne?

--Il faut bien, lui dit-il en souriant  la Marcassine, qu'il y ait un
peu de l'homme ml avec le sanglier; ce dfaut de parole que vous me
reprochez, cette petite finesse o je mnage mes intrts, c'est
justement l'homme qui agit; car pour parler sans faon, les animaux ont
plus d'honneur entre eux que les hommes.

--Hlas! rpondit-elle, vous avez le mauvais de l'un et de l'autre, le
coeur d'un homme, et la figure d'une bte; soyez donc ou tout un, ou
tout autre, aprs cela je me rsoudrai  ce que vous souhaitez.

--Mais, belle Marthesie, lui dit-il, voulez-vous demeurer avec moi sans
tre ma femme, car vous pouvez compter que je ne vous permettrai point
de sortir d'ici?

Elle redoubla ses pleurs et ses prires, il n'en fut point touch; et
aprs avoir contest longtemps, elle consentit  le recevoir pour poux,
et l'assura qu'elle l'aimerait aussi chrement que s'il tait le plus
aimable prince du monde.

Ces manires obligeantes le charmrent, il baisa mille fois ses mains,
et l'assura  son tour qu'elle ne serait peut-tre pas si malheureuse
qu'elle avait lieu de le croire. Il lui demanda ensuite si elle
mangerait des animaux qu'il avait tus.

Non, dit-elle, cela n'est pas de mon got; si vous pouvez m'apporter
des fruits, vous me ferez plaisir.

Il sortit, et ferma si bien l'entre de la caverne, qu'il tait
impossible  Marthesie de se sauver; mais elle avait pris l-dessus son
parti, et elle ne l'aurait pas fait, quand elle aurait pu le faire.

Marcassin chargea trois hrissons d'oranges, de limes douces, de citrons
et d'autres fruits; il les piqua dans les pointes dont ils sont
couverts, et la provision vint trs commodment jusqu' la grotte, il y
entra, et pria Marthesie d'en manger.

Voil un festin de noces, lui dit-il, qui ne ressemble point  celui
que l'on fit pour vos deux soeurs; mais j'espre que, encore qu'il y ait
moins de magnificence, nous y trouverons plus de douceurs.

--Plaise aux dieux de le permettre ainsi! rpliqua-t-elle.

Ensuite elle puisa de l'eau dans sa main, elle but  la sant du
sanglier, dont il fut ravi.

Le repas ayant t aussi court que frugal, Marthesie rassembla toute la
mousse, l'herbe et les fleurs que Marcassin lui avait apportes, elle en
composa un lit assez dur, sur lequel le prince et elle se couchrent.
Elle eut grand soin de lui demander s'il voulait avoir tte haute ou
basse, s'il avait assez de place, de quel ct il dormait le mieux? Le
bon Marcassin la remercia tendrement, et il s'criait de temps en temps:
Je ne changerais pas mon sort avec celui des plus grands hommes; j'ai
enfin trouv ce que je cherchais; je suis aim de celle que j'aime; il
lui dit cent jolies choses, dont elle ne fut point surprise, car il
avait de l'esprit; mais elle ne laissa pas de se rjouir que la solitude
o il vivait n'en et rien diminu.

Ils s'endormirent l'un et l'autre, et Marthesie s'tant rveille, il
lui sembla que son lit tait meilleur que lorsqu'elle s'y tait mise;
touchant ensuite doucement Marcassin, elle trouvait que sa hure tait
faite comme la tte d'un homme, qu'il avait de longs cheveux, des bras
et des mains; elle ne put s'empcher de s'tonner; elle se rendormit, et
lorsqu'il fut jour, elle trouva que son mari tait aussi Marcassin que
jamais.

Ils passrent cette journe comme la prcdente. Marthesie ne dit point
 son mari ce qu'elle avait souponn pendant la nuit. L'heure de se
coucher vint: elle toucha sa hure pendant qu'il dormait, et elle y
trouva la mme diffrence qu'elle y avait trouve. La voil bien en
peine, elle ne dormait presque plus, elle tait dans une inquitude
continuelle, et soupirait sans cesse. Marcassin s'en aperut avec un
vritable dsespoir.

Vous ne m'aimez point, lui dit-il, ma chre Marthesie, je suis un
malheureux dont la figure vous dplat; vous allez me causer la mort.

--Dites plutt, barbare, que vous serez cause de la mienne,
rpliqua-t-elle; l'injure que vous me faites me touche si sensiblement
que je n'y pourrai rsister.

--Je vous fais une injure, s'cria-t-il, et je suis un barbare?
Expliquez-vous, car assurment vous n'avez aucun sujet de vous plaindre.

--Croyez-vous, lui dit-elle, que je ne sache pas que vous cdez toutes
les nuits votre place  un homme?

--Les sangliers, lui dit-il, et particulirement ceux qui me
ressemblent, ne sont pas de si bonne composition; n'ayez point une
pense si offensante pour vous et pour moi, ma chre Marthesie, et
comptez que je serais jaloux des dieux mmes; mais peut-tre qu'en
dormant vous vous forgez cette chimre.

Marthesie, honteuse de lui avoir parl d'une chose qui avait si peu de
vraisemblance, rpondit qu'elle ajoutait tant de foi  ses paroles,
qu'encore qu'elle et tout sujet de croire qu'elle ne dormait pas quand
elle touchait des bras, des mains et des cheveux, elle soumettait son
jugement, et qu' l'avenir elle ne lui en parlerait plus.

En effet, elle loignait de son esprit tous les sujets de soupon qui
venaient. Six mois s'coulrent avec peu de plaisirs de la part de
Marthesie; car elle ne sortait pas de la caverne, de peur d'tre
rencontre par sa mre ou par ses domestiques. Depuis que cette pauvre
mre avait perdu sa fille, elle ne cessait point de gmir, elle faisait
retentir les bois de ses plaintes et du nom de Marthesie.  ces accents,
qui frappaient presque tous les jours ses oreilles, elle soupirait en
secret de causer tant de douleur  sa mre, et de n'tre pas matresse
de la soulager; mais Marcassin l'avait fortement menace, et elle le
craignait autant qu'elle l'aimait.

Comme sa douceur tait extrme, elle continuait de tmoigner beaucoup de
tendresse au sanglier, qui l'aimait aussi avec la dernire passion; elle
tait grosse, et quand elle se figurait que la race marcassine allait se
perptuer, elle ressentait une affliction sans pareille.

Il arriva qu'une nuit qu'elle ne dormait point et qu'elle pleurait
doucement, elle entendit parler si proche d'elle, qu'encore que l'on
parlt tout bas, elle, ne perdait pas un mot de ce qu'on disait. C'tait
le bon Marcassin qui priait une personne de lui tre moins rigoureuse,
et de lui accorder la permission qu'il lui demandait depuis longtemps.
On lui rpondit toujours: Non, non, je ne le veux pas. Marthesie
demeura plus inquite que jamais. Qui peut entrer dans cette grotte?
disait-elle, mon mari ne m'a point rvl ce secret. Elle n'eut garde
de se rendormir, elle tait trop curieuse. La conversation finie, elle
entendit que la personne qui avait parl au prince sortait de la
caverne, et peu aprs il ronfla comme un cochon. Aussitt elle se leva,
voulant voir s'il tait ais d'ter la pierre qui fermait l'entre de la
grotte, mais elle ne put la remuer. Comme elle revenait, doucement et
sans aucune lumire, elle sentit quelque chose sous ses pieds, elle
s'aperut que c'tait la peau d'un sanglier; elle la prit et la cacha,
puis elle attendit l'vnement de cette affaire sans rien dire.

L'aurore paraissait  peine lorsque Marcassin se leva, elle entendit
qu'il cherchait de tous cts; pendant qu'il s'inquitait, le jour vint;
elle le vit si extraordinairement beau et bien fait, que jamais surprise
n'a t plus grande ni plus agrable que la sienne.

Ah! s'cria-t-elle, ne me faites plus un mystre de mon bonheur, je le
connais et j'en suis pntre, mon cher prince! par quelle bonne fortune
tes-vous devenu le plus aimable de tous les hommes?

Il fut d'abord surpris d'tre dcouvert; mais se remettant ensuite:

Je vais, lui dit-il, vous en rendre compte, ma chre Marthesie, et vous
apprendre en mme temps que c'est  vous que je dois cette charmante
mtamorphose.

Sachez que la reine ma mre dormait un jour  l'ombre de quelques
arbres, lorsque trois fes passrent en l'air; elles la reconnurent,
elles s'arrtrent. L'ane la doua d'tre mre d'un fils spirituel et
bien fait. La seconde renchrit sur ce don, elle ajouta en ma faveur
mille qualits avantageuses. La cadette lui dit en clatant de rire: Il
faut un peu diversifier la matire, le printemps serait moins agrable
s'il n'tait prcd par l'hiver: afin que le prince que vous souhaitez
charmant, le paraisse davantage, je le doue d'tre Marcassin, jusqu' ce
qu'il ait pous trois femmes, et que la troisime trouve sa peau de
sanglier.  ces mots les trois fes disparurent. La reine avait entendu
les deux premires trs distinctement;  l'gard de celle qui me faisait
du mal, elle riait si fort qu'elle n'y put rien comprendre.

Je ne sais moi-mme tout ce que je viens de vous raconter que du jour
de notre mariage; comme j'allais vous chercher, tout occup de ma
passion, je m'arrtai pour boire  un ruisseau qui coule proche de ma
grotte: soit qu'il ft plus clair qu' l'ordinaire, ou que je m'y
regardasse avec plus d'attention, par rapport au dsir que j'avais de
vous plaire, je me trouvai si pouvantable, que les larmes m'en vinrent
aux yeux. Sans hyperbole, j'en versai assez pour grossir le cours du
ruisseau, et me parlant  moi-mme, je me disais qu'il n'tait pas
possible que je pusse vous plaire!

Tout dcourag de cette pense, je pris la rsolution de ne pas aller
plus loin. Je ne puis tre heureux, disais-je, si je ne suis aim, et
je ne puis tre aim d'aucune personne raisonnable. Je marmottais ces
paroles, quand j'aperus une dame qui s'approcha de moi avec une
hardiesse qui me surprit, car j'ai l'air terrible pour ceux qui ne me
connaissent point. Marcassin, me dit-elle, le temps de ton bonheur
s'approche si tu pouses Marthesie, et qu'elle puisse t'aimer fait comme
tu es; assure-toi qu'avant qu'il soit peu tu seras dmarcassinn. Ds la
nuit mme de tes noces, tu quitteras cette peau qui te dplat si fort,
mais reprends-la avant le jour, et n'en parle point  ta femme; sois
soigneux d'empcher qu'elle ne s'en aperoive, jusqu'au temps o cette
grande affaire se dcouvrira.

Elle m'apprit, continua-t-il, tout ce que je vous ai dj racont de la
reine ma mre: je lui fis de trs humbles remerciements pour les bonnes
nouvelles qu'elle me donnait; j'allai vous trouver avec une joie mle
d'esprance que je n'avais point encore ressentie. Et lorsque je fus
assez heureux pour recevoir des marques de votre amiti, ma satisfaction
augmenta de toute manire, et mon impatience tait violente de pouvoir
partager mon secret avec vous. La fe, qui ne l'ignorait pas, me venait
menacer la nuit des plus grandes disgrces si je ne savais me taire.
Ah! lui disais-je, madame, vous n'avez sans doute jamais aim, puisque
vous m'obligez  cacher une chose si agrable  la personne du monde que
j'aime le plus? Elle riait de ma peine, et me dfendait de m'affliger,
parce que tout me devenait favorable. Cependant, ajouta-t-il, rendez-moi
ma peau de sanglier, il faut bien que je la remette, de peur d'irriter
les fes.

--Quel que vous puissiez devenir, mon cher prince, lui dit Marthesie, je
ne changerai jamais pour vous; il me demeurera toujours une ide
charmante de votre mtamorphose.

--Je me flatte, dit-il, que les fes ne voudront pas nous faire souffrir
longtemps; elles prennent soin de nous; ce lit qui vous parat de
mousse, est d'excellent duvet et de laine fine: ce sont elles qui
mettaient  l'entre de la grotte tous les beaux fruits que vous avez
mangs.

Marthesie ne se lassait point de remercier les fes de tant de grces.

Pendant qu'elle leur adressait ses compliments, Marcassin faisait les
derniers efforts pour remettre la peau de sanglier; mais elle tait
devenue si petite, qu'il n'y avait pas de quoi couvrir une de ses
jambes. Il la tirait en long, en large, avec les dents et les mains,
rien n'y faisait. Il tait bien triste et dplorait son malheur; car il
craignait, avec raison, que la fe qui l'avait si bien marcassin ne
vnt la lui remettre pour longtemps.

Hlas! ma chre Marthesie, disait-il, pourquoi avez-vous cach cette
fatale peau? C'est peut-tre pour nous en punir que je ne puis m'en
servir comme je faisais. Si les fes sont en colre, comment les
apaiserons-nous?

Marthesie pleurait de son ct; c'tait l un sujet d'affliction bien
singulier de pleurer, parce qu'il ne pouvait plus devenir Marcassin.

Dans ce moment la grotte trembla, puis la vote s'ouvrit; ils virent
tomber six quenouilles charges de soie, trois blanches et trois noires,
qui dansaient ensemble. Une voix sortit d'entre elles, qui dit:

Si Marcassin et Marthesie devinent ce que signifient ces quenouilles
blanches et noires, ils seront heureux.

Le prince rva un peu, et dit ensuite:

Je devine que les trois quenouilles blanches, signifient les trois fes
qui m'ont dou  ma naissance.

--Et pour moi, s'cria Marthesie, je devine que ces trois noires
signifient mes deux soeurs et Coridon.

En mme temps les fes parurent  la place des quenouilles blanches.
Ismne, Zlonide et Coridon parurent aussi. Rien n'a jamais t si
effrayant que ce retour de l'autre monde.

Nous ne venons pas de si loin que vous le pensez, dirent-ils 
Marthesie; les prudentes fes ont eu la bont de nous secourir. Et dans
le temps que vous pleuriez notre mort, elles nous conduisaient dans un
bateau o rien n'a manqu  nos plaisirs, que celui de vous voir avec
nous.

--Quoi! dit Marcassin, je n'ai pas vu Ismne et son amant sans vie, et
ce n'est pas de ma main que Zlonide a perdu la sienne?

--Non, dirent les fes, vos yeux fascins ont t la dupe de nos soins:
tous les jours ces sortes d'aventures arrivent. Tel croit avoir sa femme
au bal, quand elle est endormie dans son lit: tel croit avoir une belle
matresse, qui n'a qu'une guenuche; et tel autre croit avoir tu son
ennemi, qui se porte bien dans un autre pays.

--Vous m'allez jeter dans d'tranges doutes, dit le prince Marcassin; il
semble,  vous entendre, qu'il ne faut pas mme croire ce qu'on voit.

--La rgle n'est pas toujours gnrale, rpliqurent les fes: mais il
est indubitable que l'on doit suspendre son jugement sur bien des
choses, et penser qu'il peut entrer quelque dose de ferie dans ce qui
nous parat de plus certain.

Le prince et sa femme remercirent les fes de l'instruction qu'elles
venaient de leur donner, et de la vie qu'elles avaient conserve  des
personnes qui leur taient si chres:

Mais, ajouta Marthesie, en se jetant  leurs pieds, ne puis-je esprer
que vous ne ferez plus reprendre cette vilaine peau de sanglier  mon
fidle Marcassin?

--Nous venons vous en assurer, dirent-elles, car il est temps de
retourner  la cour.

Aussitt la grotte prit la figure d'une superbe tente, o le prince
trouva plusieurs valets de chambre qui l'habillrent magnifiquement.
Marthesie trouva de son ct des dames d'atour, et une toilette d'un
travail exquis, o rien ne manquait pour la coiffer et pour la parer;
ensuite le dner fut servi comme un repas ordonn par les fes. C'est en
dire assez.

Jamais joie n'a t plus parfaite; tout ce que Marcassin avait souffert
de peine, n'galait point le plaisir de se voir non seulement homme,
mais un homme infiniment aimable. Aprs que l'on fut sorti de table,
plusieurs carrosses magnifiques, attels des plus beaux chevaux du
monde, vinrent  toute bride. Ils y montrent avec le reste de la petite
troupe. Des gardes  cheval marchaient devant et derrire les carrosses.
C'est ainsi que Marcassin se rendit au palais.

On ne savait  la cour d'o venait ce pompeux quipage, et l'on savait
encore moins qui tait dedans, lorsqu'un hraut le publia  haute voix,
au son des trompettes et des timbales: tout le peuple ravi accourut pour
voir son prince. Tout le monde en demeura charm, et personne ne voulut
douter de la vrit d'une aventure qui paraissait pourtant bien
douteuse.

Ces nouvelles tant parvenues au roi et  la reine, ils descendirent
promptement jusque dans la cour. Le prince Marcassin ressemblait si fort
 son pre, qu'il aurait t difficile de s'y mprendre. On ne s'y
mprit pas: aussi jamais allgresse n'a t plus universelle. Au bout de
quelques mois elle augmenta encore par la naissance d'un fils, qui
n'avait rien du tout de la figure ni de l'humeur marcassine.

      Le plus grand effort de courage,
      Lorsque l'on est bien amoureux,
      Est de pouvoir cacher  l'objet de ses voeux
      Ce qu' dissimuler le devoir nous engage:
      Marcassin sut par l mriter l'avantage
      De rentrer triomphant dans une auguste cour.
      Qu'on blme, j'y consens, sa trop faible tendresse,
      Il vaut mieux manquer  l'amour,
      Que de manquer  la sagesse.




La Princesse Belle-toile


Il tait une fois une princesse  laquelle il ne restait plus rien de
ses grandeurs passes que son dais et son cadenas; l'un tait de
velours, en broderies de perles, et l'autre d'or, enrichi de diamants.
Elle les garda tant qu'elle put; mais l'extrme ncessit o elle se
trouvait rduite, l'obligeait de temps en temps  dtacher une perle, un
diamant, une meraude, et cela se vendait secrtement pour nourrir son
quipage. Elle tait veuve, charge de trois filles trs jeunes et trs
aimables. Elle comprit que si elle les levait dans un air de grandeur
et de magnificence convenable  leur rang, elles se ressentiraient
davantage dans la suite de leurs disgrces. Elle prit donc la rsolution
de vendre le peu qui lui restait, et de s'en aller bien loin avec ses
trois filles s'tablir dans quelque maison de campagne, o elles
feraient une dpense convenable  leur petite fortune. En passant dans
une fort trs dangereuse, elle fut vole, de sorte qu'il ne lui resta
presque plus rien. Cette pauvre princesse, plus chagrine de ce dernier
malheur que de tous ceux qui l'avaient prcd, connut bien qu'il
fallait gagner sa vie ou mourir de faim. Elle avait aim autrefois la
bonne chre, et savait faire des sauces excellentes. Elle n'allait
jamais sans sa petite cuisine d'or, que l'on venait voir de bien loin.
Ce qu'elle avait fait pour se divertir, elle le fit alors pour
subsister. Elle s'arrta proche d'une grande ville, dans une maison fort
jolie; elle y faisait des ragots merveilleux; l'on tait friand dans ce
pays-l, de sorte que tout le monde accourait chez elle. L'on ne parlait
que de la bonne fricasseuse,  peine lui donnait-on le temps de
respirer. Cependant ses trois filles devenaient grandes; et leur beaut
n'aurait pas fait moins de bruit que les sauces de la princesse, si elle
ne les avait caches dans une chambre, d'o elles sortaient trs
rarement.

Un jour des plus beaux de l'anne, il entra chez elle une petite
vieille, qui paraissait bien lasse; elle s'appuyait sur un bton, son
corps tait tout courb, et son visage plein de rides.

Je viens, dit-elle, afin que vous me fassiez un bon repas, car je veux,
avant que d'aller en l'autre monde, pouvoir m'en vanter en celui-ci.

Elle prit une chaise de paille, se mit auprs du feu et dit  la
princesse de se hter. Comme elle ne pouvait pas tout faire, elle appela
ses trois filles: l'ane avait nom Roussette, la seconde Brunette, et
la dernire Blondine. Elle leur avait donn ces noms par rapport  la
couleur de leurs cheveux. Elles taient vtues en paysannes, avec des
corsets et des jupes de diffrentes couleurs. La cadette tait la plus
belle et la plus douce. Leur mre commanda  l'une d'aller qurir de
petits pigeons dans la volire,  l'autre de tuer des poulets,  l'autre
de faire la ptisserie. Enfin, en moins d'un moment, elles mirent devant
la vieille un couvert trs propre, du linge fort blanc, de la vaisselle
de terre bien vernisse, et on la servit  plusieurs services. Le vin
tait bon, la glace n'y manquait pas, les verres rincs  tous moments
par les plus belles mains du monde; tout cela donnait de l'apptit  la
vieille petite bonne femme. Si elle mangea bien, elle but encore mieux.
Elle se mit en pointe de vin; elle disait mille choses, o la princesse,
qui ne faisait pas semblant d'y prendre garde, trouvait beaucoup
d'esprit.

Le repas finit aussi gaiement qu'il avait commenc; la vieille se leva,
elle dit  la princesse:

Ma grande amie, si j'avais de l'argent, je vous paierais, mais il y a
si longtemps que je suis ruine; j'avais besoin de vous trouver pour
faire si bonne chre: tout ce que je puis vous promettre, c'est de vous
envoyer de meilleures pratiques que la mienne.

La princesse se prit  sourire, et lui dit gracieusement:

Allez, ma bonne mre, ne vous inquitez point, je suis toujours assez
paye quand je fais quelque plaisir.

--Nous avons t ravies de vous servir, dit Blondine, et si vous vouliez
souper ici, nous ferions encore mieux.

--Oh! que l'on est heureux, s'cria la vieille, lorsqu'on est n avec un
coeur si bienfaisant! mais croyez-vous n'en pas recevoir la rcompense?
Soyez certaines, continua-t-elle, que le premier souhait que vous ferez
sans songer  moi, sera accompli.

En mme temps elle disparut, et elles n'eurent pas lieu de douter que ce
ne ft une fe.

Cette aventure les tonna: elles n'en avaient jamais vu: elles taient
peureuses; de sorte que pendant cinq ou six mois elles en parlrent; et
sitt qu'elles dsiraient quelque chose, elles pensaient  elle. Rien ne
russissait, dont elles taient fortement en colre contre la fe. Mais
un jour que le roi allait  la chasse, il passa chez la bonne
fricasseuse, pour voir si elle tait aussi habile qu'on disait; et comme
il approchait du jardin avec grand bruit, les trois soeurs qui
cueillaient des fraises l'entendirent.

Ah! dit Roussette, si j'tais assez heureuse pour pouser monseigneur
l'amiral, je me vante que je ferais avec mon fuseau et ma quenouille
tant de fil, et de ce fil tant de toile, qu'il n'aurait plus besoin d'en
acheter pour les voiles de ses navires.

--Et moi, dit Brunette, si la fortune m'tait assez favorable pour me
faire pouser le frre du roi, je me vante qu'avec mon aiguille, je lui
ferais tant de dentelles, qu'il en verrait son palais rempli.

--Et moi, ajouta Blondine, je me vante que si le roi m'pousait,
j'aurais, au bout de neuf mois, deux beaux garons et une belle fille;
que leurs cheveux tomberaient par anneaux, rpandant de fines pierres,
avec une brillante toile sur le front, et le cou entour d'une riche
chane d'or.

Un des favoris du roi, qui s'tait avanc pour avertir l'htesse de sa
venue, ayant entendu parler dans le jardin, s'arrta sans faire aucun
bruit, et fut bien surpris de la conversation de ces trois belles
filles. Il alla promptement la redire au roi pour le rjouir; il en rit
en effet, et commanda qu'on les ft venir devant lui.

Elles parurent aussitt d'un air et d'une grce merveilleux. Elles
salurent le roi avec beaucoup de respect et de modestie; et lorsqu'il
demanda s'il tait vrai qu'elles venaient de s'entretenir des poux
qu'elles dsiraient, elles rougirent et baissrent les yeux: il les
pressa encore davantage de l'avouer; elles en convinrent, et il s'cria
aussitt:

Certainement je ne sais quelle puissance agit sur moi, mais je ne
sortirai pas d'ici que je n'aie pous la belle Blondine.

--Sire, dit le frre du roi, je vous demande permission de me marier
avec cette jolie brunette.

--Accordez-moi la mme grce, ajouta l'amiral, car la rousse me plat
infiniment.

Le roi, bien aise d'tre imit par les plus grands de son royaume, leur
dit qu'il approuvait leur choix, et demanda  la mre si elle le voulait
bien. Elle rpondit que c'tait la plus grande joie qu'elle pt jamais
avoir. Le roi l'embrassa, le prince et l'amiral n'en firent pas moins.

Quand le roi fut prt  dner, on vit descendre par la chemine une
table de sept couverts d'or, et tout ce qu'on peut imaginer de plus
dlicat pour faire un bon repas. Cependant le roi hsitait  manger, il
craignait que l'on n'et accommod les viandes au sabbat; et cette
manire de servir par la chemine lui tait un peu suspecte.

Le buffet s'arrangea, l'on ne voyait que bassins et vases d'or, dont le
travail surpassait la matire. En mme temps un essaim de mouches  miel
parut dans des ruches de cristal, et commena la plus charmante musique
qui se puisse imaginer. Toute la salle tait pleine de frelons, de
mouches, de gupes et de moucherons, et d'autres bestiolinettes de cette
espce, qui servaient le roi avec une adresse surnaturelle. Trois ou
quatre mille bibets lui apportaient  boire, sans qu'un seul ost se
noyer dans le vin, ce qui est d'une modration et d'une discipline
tonnantes. La princesse et ses filles pntraient assez que tout ce qui
se passait ne pouvait s'attribuer qu' la petite vieille: elles
bnissaient l'heure o elles l'avaient connue.

Aprs le repas, qui fut si long que la nuit surprit la compagnie 
table, dont sa majest ne laissa pas d'avoir un peu de honte, car il
semblait que dans cet hymen, Bacchus avait pris la place de Cupidon, le
roi se leva, et dit:

Achevons la fte par o elle devait commencer.

Il tira sa bague de son doigt, et la mit dans celui de Blondine, le
prince et l'amiral l'imitrent. Les abeilles redoublrent leurs chants.
L'on dansa, l'on se rjouit; et tous ceux qui avaient suivi le roi
vinrent saluer la reine et la princesse. Pour l'amirale, on ne lui
faisait pas tant de crmonies, dont elle se dsesprait, car elle tait
l'ane de Brunette et de Blondine, et se trouvait moins bien marie.

Le roi envoya son grand cuyer apprendre  la reine sa mre ce qui
venait de se passer, et pour faire venir ses plus magnifiques chariots,
afin d'emmener la reine Blondine avec ses deux soeurs. La reine-mre
tait la plus cruelle de toutes les femmes, et la plus emporte. Quand
elle sut que son fils s'tait mari sans sa participation, et surtout 
une fille d'une naissance si obscure, et que le prince en avait fait
autant, elle entra dans une telle colre, qu'elle effraya toute la cour.
Elle demanda au grand cuyer quelle raison avait pu engager le roi  un
si indigne mariage? Il lui dit que c'tait l'esprance d'avoir deux
garons et une fille dans neuf mois, qui natraient avec de grands
cheveux boucls, des toiles sur la tte, et chacun une chane d'or au
cou, et que des choses si rares l'avaient charm. La reine-mre sourit
ddaigneusement de la crdulit de son fils; elle dit l-dessus bien des
choses offensantes, qui marquaient assez sa fureur.

Les chariots taient dj arrivs  la petite maisonnette. Le roi convia
sa belle-mre  le suivre, et lui promit qu'elle serait regarde avec
toute sorte de distinction. Mais elle pensa aussitt que la cour est une
mer toujours agite.

Sire, lui dit-elle, j'ai trop d'exprience des choses du monde pour
quitter le repos que je n'ai acquis qu'avec beaucoup de peine.

--Quoi! rpliqua le roi, voulez-vous continuer  tenir htellerie?

--Non, dit-elle, vous me ferez quelque bien pour vivre.

--Souffrez au moins, ajouta-t-il, que je vous donne un quipage et des
officiers.

--Je vous en rends grce, dit-elle; quand je suis seule, je n'ai point
d'ennemis qui me tourmentent; mais si j'avais des domestiques, je
craindrais d'en trouver en eux.

Le roi admira l'esprit et la modration d'une femme qui pensait et qui
parlait comme un philosophe.

Pendant qu'il pressait sa belle-mre de venir avec lui, l'amirale Rousse
faisait cacher au fond de son chariot tous les beaux bassins et les
vases d'or du buffet, voulant en profiter sans rien laisser; mais la fe
qui voyait tout, bien que personne ne la vt, les changea en cruches de
terre. Lorsqu'elle fut arrive, et qu'elle voulut les emporter dans son
cabinet, elle ne trouva rien qui en valt la peine.

Le roi et la reine embrassrent tendrement la sage princesse, et
l'assurrent qu'elle pourrait disposer  sa volont de tout ce qu'ils
avaient. Ils quittrent le sjour champtre, et vinrent  la ville,
prcds des trompettes, des hautbois, des timbales et des tambours qui
se faisaient entendre bien loin. Les confidents de la reine-mre lui
avaient conseill de cacher sa mauvaise humeur, parce que le roi s'en
offenserait, et que cela pourrait avoir des suites fcheuses: elle se
contraignit donc, et ne ft paratre que de l'amiti  ses deux
belles-filles, leur donnant des pierreries et des louanges
indiffremment sur tout ce qu'elles faisaient bien ou mal.

La reine Blondine et la princesse Brunette taient troitement unies;
mais  l'gard de l'amirale Rousse, elle les hassait mortellement.

Voyez, disait-elle, la bonne fortune de mes deux soeurs: l'une est
reine, l'autre princesse du sang, leurs maris les adorent; et moi, qui
suis l'ane, qui me trouve cent fois plus belle qu'elles, je n'ai qu'un
amiral pour poux, dont je ne suis point chrie comme je devrais
l'tre.

La jalousie qu'elle avait contre ses soeurs, la rangea du parti de la
reine-mre; car l'on savait bien que la tendresse qu'elle tmoignait 
ses belles-filles n'tait qu'une feinte, et qu'elle trouverait avec
plaisir l'occasion de leur faire du mal.

La reine et la princesse devinrent grosses, et par malheur une grande
guerre tant survenue, il fallut que le roi partt pour se mettre  la
tte de son arme. La jeune reine et la princesse tant obliges de
rester sous le pouvoir de la reine-mre, la prirent de trouver bon
qu'elles retournassent chez leur mre, afin de se consoler avec elle
d'une si cruelle absence. Le roi n'y put consentir. Il conjura sa femme
de rester au palais, il l'assura que sa mre en userait bien. En effet,
il la pria avec la dernire instance d'aimer sa belle-fille, et d'en
avoir soin. Il ajouta qu'elle ne pouvait l'obliger plus sensiblement,
qu'il esprait lui avoir de beaux enfants, et qu'il en attendait les
nouvelles avec beaucoup d'inquitude. Cette mchante reine, ravie de ce
que son fils lui confiait sa femme, lui promit de ne songer qu' sa
conservation, et l'assura qu'il pouvait partir avec un entier repos
d'esprit. Ainsi il s'en alla dans une si forte envie de revenir bientt,
qu'il hasardait ses troupes en toutes rencontres; et son bonheur faisait
non seulement que sa tmrit lui russissait toujours, mais encore
qu'il avanait fort ses affaires. La reine accoucha avant son retour. La
princesse sa soeur eut le mme jour un beau garon, elle mourut
aussitt.

L'amirale Rousse tait fort occupe des moyens de nuire  la jeune
reine. Quand elle lui vit des enfants si jolis, et qu'elle n'en avait
point, sa fureur augmenta; elle prit la rsolution de parler promptement
 la reine-mre, car il n'y avait pas de temps  perdre.

Madame, lui dit-elle, je suis si touche de l'honneur que votre majest
m'a fait en me donnant quelque part dans ses bonnes grces, que je me
dpouille volontiers de mes propres intrts pour mnager les vtres; je
comprends tous les dplaisirs dont vous tes accable depuis les
indignes mariages du roi et du prince. Voil quatre enfants qui vont
terniser la faute qu'ils ont commise: notre pauvre mre est une pauvre
villageoise qui n'avait pas de pain quand elle s'est avise de devenir
fricasseuse; croyez-moi, madame, faisons une fricasse aussi de tous ces
petits marmots, et les tons du monde avant qu'ils vous fassent rougir.

--Ah! ma chre amirale, dit la reine en l'embrassant, que je t'aime
d'tre si quitable, et de partager, comme tu fais, mes justes
dplaisirs! J'avais dj rsolu d'excuter ce que tu me proposes, il n'y
a que la manire qui m'embarrasse.

--Que cela ne vous fasse point de peine, reprit la Rousse, ma doguine
vient de faire deux chiens et une chienne; ils ont chacun une toile sur
le front, avec une marque autour du cou, qui fait une espce de chane.
Il faut faire accroire  la reine qu'elle est accouche de toutes ces
petites btes, et prendre les deux fils, la fille et le fils de la
princesse, que l'on fera mourir.

--Ton dessein me plat infiniment, s'cria-t-elle, j'ai dj donn des
ordres l-dessus  Feintise, sa dame d'honneur, de sorte qu'il faut
avoir les petits chiens.

--Les voil, dit l'amirale, je les ai apports.

Aussitt elle ouvrit une grande bourse qu'elle avait toujours  son
ct, elle en tira trois doguines btes, que la reine et elle
emmaillotrent comme les enfants de la reine auraient d tre, et tout
ornes de dentelles et de langes brochs d'or. Elles les arrangrent
dans une corbeille couverte, puis cette mchante reine, suivie de la
rousse, se rendit auprs de la reine.

Je viens vous remercier, lui dit-elle, des beaux hritiers que vous
donnez  mon fils, voil des ttes bien faites pour porter une couronne.
Je ne m'tonne pas si vous promettiez  votre mari deux fils et une
fille avec des toiles sur le front, de longs cheveux, et des chanes
d'or au cou. Tenez, nourrissez-les, car il n'y a point de femme qui
veuille donner  tter  des chiens.

La pauvre reine, qui tait accable du mal qu'elle avait souffert, pensa
mourir de douleur quand elle aperut ces trois chiennes de btes, et
qu'elle vit cette espce de doguinerie qui faisait sur son lit un bruit
dsespr: elle se mit  pleurer amrement, puis joignant ses mains:

Hlas! madame, dit-elle, n'ajoutez point des reproches  mon
affliction, elle ne peut assurment tre plus grande. Si les dieux
avaient permis ma mort avant que j'eusse reu l'affront de me voir mre
de ces petits monstres, je me serais estime trop heureuse: hlas! que
ferai-je? Le roi va me har autant qu'il m'a aime.

Les soupirs et les sanglots touffrent sa voix, elle n'eut plus de
force pour parler; et la reine-mre, continuant  lui dire des injures,
eut le plaisir de passer ainsi trois heures au chevet de son lit.

Elle s'en alla ensuite; et sa soeur, qui feignait de partager ses
dplaisirs, lui dit qu'elle n'tait pas la premire  qui semblable
malheur tait arriv; qu'on voyait bien que c'tait l un tour de cette
vieille fe qui leur avait promis tant de merveilles; mais que comme il
serait peut-tre dangereux pour elle de voir le roi, elle lui
conseillait de s'en aller chez leur pauvre mre avec ses trois enfants
de chien. La reine ne lui rpondit que par ses larmes. Il fallait avoir
le coeur bien dur, pour n'tre pas touch de l'tat o elles la
rduisaient! Elle donna  tter  ces vilains chiens, croyant en tre la
mre.

La reine commanda  Feintise de prendre les enfants de la reine avec le
fils de la princesse, de les trangler et de les enterrer si bien, qu'on
n'en st jamais rien. Comme elle tait sur le point d'excuter cet
ordre, et qu'elle tenait dj le cordeau fatal, elle jeta les yeux sur
eux, et les trouva si merveilleusement beaux, et vit qu'ils marquaient
tant de choses extraordinaires par les toiles qui brillaient  leur
front, qu'elle n'osa porter ses criminelles mains sur un sang si
auguste.

Elle fit amener une chaloupe au bord de la mer, elle y mit les quatre
enfants dans un mme berceau et quelques chanes de pierreries, afin que
si la fortune les conduisait entre les mains d'une personne assez
charitable pour les vouloir nourrir, elle en trouvt aussitt sa
rcompense.

La chaloupe pousse par un grand vent s'loigna si vite du rivage, que
Feintise la perdit de vue; mais en mme temps les vagues s'enflrent, et
le soleil se cacha, les nues se fondirent en eau, mille clats de
tonnerre faisaient retentir tous les environs. Elle ne douta point que
la petite barque ne ft submerge; et elle ressentit de la joie de ce
que ces pauvres innocents taient pris, car elle aurait toujours
apprhend quelque vnement extraordinaire en leur faveur.

Le roi, sans cesse occup de sa chre pouse et de l'tat o il l'avait
laisse, ayant une trve pour peu de temps, revint en poste: il arriva
douze heures aprs qu'elle fut accouche. Quand la reine-mre le sut,
elle alla au-devant de lui avec un air compos de douleur; elle le tint
longtemps serr entre ses bras, lui mouillant le visage de larmes; il
semblait que sa douleur l'empchait de parler. Le roi, tout tremblant,
n'osait demander ce qui tait arriv, car il ne doutait pas que ce ne
fussent de fort grands malheurs. Enfin elle fit un effort pour lui
raconter que sa femme tait accouche de trois chiens: aussitt Feintise
les prsenta, et l'amirale toute en pleurs se jetant aux pieds du roi,
le supplia de ne point faire mourir la reine, et de se contenter de la
renvoyer chez sa mre, qu'elle y tait dj rsolue, et qu'elle
recevrait ce traitement comme une grande grce.

Le roi tait si perdu, qu'il pouvait  peine respirer: il regardait les
doguins, et remarquait avec surprise cette toile qu'ils avaient au
milieu du front, et la couleur diffrente qui faisait le tour de leur
cou. Il se laissa tomber sur un fauteuil, roulant dans son esprit mille
penses, et ne pouvant prendre une rsolution fixe; mais la reine-mre
le pressa si fort, qu'il pronona l'exil de l'innocente reine. Aussitt
on la mit dans une litire avec ses trois chiens; et sans avoir aucuns
gards pour elle, on la conduisit chez sa mre, o elle arriva presque
morte.

Les dieux avaient regard d'un oeil de piti la barque o les trois
princes taient avec la princesse. La fe qui les protgeait fit tomber,
au lieu de pluie, du lait dans leurs petites bouches; ils ne souffrirent
point de cet orage pouvantable qui s'tait lev si promptement. Enfin
ils vogurent sept jours et sept nuits; ils taient en pleine mer aussi
tranquilles que sur un canal, lorsqu'ils furent rencontrs par un
vaisseau corsaire. Le capitaine ayant t frapp, quoique d'assez loin,
du brillant clat des toiles qu'ils avaient sur le front, aborda la
chaloupe, persuad qu'elle tait pleine de pierreries. Il y en trouva en
effet; et ce qui le toucha davantage, ce fut la beaut des quatre
merveilleux enfants. Le dsir de les conserver l'engagea  retourner
chez lui pour les donner  sa femme qui n'en avait point, et qui en
souhaitait depuis longtemps.

Elle s'inquita fort de le voir revenir si promptement, car il allait
faire un voyage de long cours; mais elle fut transporte de joie quand
il remit entre ses mains un trsor si considrable; ils admirrent
ensemble la merveille des toiles, la chane d'or qui ne pouvait s'ter
de leur cou, et leurs longs cheveux. Ce fut bien autre chose lorsque
cette femme les peigna, car il en tombait  tous moments des perles, des
rubis, des diamants, des meraudes de diffrentes grandeurs et toutes
parfaites: elle en parla  son mari, qui ne s'en tonna pas moins
qu'elle.

Je suis bien las, lui dit-il, du mtier de corsaire; si les cheveux de
ces petits enfants continuent  nous donner des trsors, je ne veux plus
courir les mers, et mon bien sera aussi considrable que celui de nos
plus grands capitaines.

La femme du corsaire, qui se nommait Corsine, fut ravie de la rsolution
de son mari, elle en aima davantage ces quatre enfants; elle nomme la
princesse, Belle-toile; son frre an, Petit-Soleil, le second,
Heureux, et le fils an de la princesse, Chri. Il tait si fort
au-dessus des deux autres pour sa beaut, qu'encore qu'il n'et ni
toile, ni chane, Corsine l'aimait plus que les autres.

Comme elle ne pouvait les lever sans le secours de quelque nourrice,
elle pria son mari, qui aimait beaucoup la chasse, de lui attraper des
faons tout petits; il en trouva le moyen, car la fort o ils
demeuraient tait fort spacieuse. Corsine les ayant, elle les exposa du
ct du vent; les biches, qui les sentirent, accoururent pour leur
donner  tter. Corsine les cacha, et mit  la place les enfants, qui
s'accommodrent  merveille du lait de biche. Tous les jours deux fois
elles venaient quatre de compagnie jusque chez Corsine, chercher les
princes et la princesse, qu'elles prenaient pour les faons.

C'est ainsi que se passa la tendre jeunesse des princes: le corsaire et
sa femme les aimaient si passionnment qu'ils leur donnaient tous leurs
soins. Cet homme avait t bien lev: c'tait moins par inclination que
par bizarrerie de la fortune qu'il tait devenu corsaire. Il avait
pous Corsine chez une princesse o son esprit s'tait heureusement
cultiv; elle savait vivre, et quoiqu'elle se trouvt dans une espce de
dsert, o ils ne subsistaient que des larcins qu'il faisait dans ses
courses, elle n'avait point encore oubli l'usage du monde; ils avaient
la dernire joie de n'tre plus en obligation de s'exposer  tous les
prils attachs au mtier de corsaire, ils devenaient assez riches sans
cela. De trois en trois jours, il tombait, comme je l'ai dj dit, des
cheveux de la princesse et de ses frres, des pierreries considrables,
que Corsine allait vendre  la ville la plus proche, et elle en
rapportait mille gentillesses pour ses quatre marmots.

Quand ils furent sortis de la premire enfance, le corsaire s'appliqua
srieusement  cultiver le beau naturel dont le ciel les avait dous; et
comme il ne doutait point qu'il n'y et de grands mystres cachs dans
leur naissance et dans la rencontre qu'il en avait faite, il voulut
reconnatre par leur ducation ce prsent des dieux; de sorte qu'aprs
avoir rendu sa maison plus logeable, il attira chez lui des personnes de
mrite, qui leur apprirent diverses sciences avec une facilit qui
surprenait tous ces grands matres.

Le corsaire et sa femme n'avaient jamais dit l'aventure des quatre
enfants. Ils passaient pour tre les leurs, quoiqu'ils marquassent, par
toutes leurs actions, qu'ils sortaient d'un sang plus illustre. Ils
taient trs unis entre eux; il s'y trouvait du naturel et de la
politesse, mais le prince Chri avait pour la princesse Belle-toile des
sentiments plus empresss et plus vifs que les deux autres; ds qu'elle
souhaitait quelque chose, il tentait jusqu' l'impossible pour la
satisfaire; il ne la quittait presque jamais; lorsqu'elle allait  la
chasse, il l'accompagnait; quand elle n'y allait point, il trouvait
toujours des excuses pour se dfendre de sortir. Petit-Soleil et
Heureux, qui taient frres, lui parlaient avec moins de tendresse et de
respect. Elle remarqua cette diffrence, elle en tint compte  Chri, et
elle l'aima plus que les autres.

 mesure qu'ils avanaient en ge, leur mutuelle tendresse augmentait;
ils n'en eurent d'abord que du plaisir.

Mon tendre frre, lui disait Belle-toile, si mes dsirs suffisaient
pour vous rendre heureux, vous seriez un des plus grands rois de la
terre.

--Hlas! ma soeur, rpliquait-il, ne m'enviez pas le bonheur que je
gote auprs de vous; je prfrerais de passer une heure o vous tes 
toute l'lvation que vous me souhaitez.

Quand elle disait la mme chose  ses frres, ils rpondaient
naturellement qu'ils en seraient ravis; et pour les prouver davantage,
elle ajoutait:

Oui, je voudrais que vous remplissiez le premier trne du monde,
duss-je ne vous voir jamais.

Ils disaient aussitt:

Vous avez raison, ma soeur, l'un vaudrait bien mieux que l'autre.

--Vous consentiriez donc, rpliquait-elle,  ne me plus voir?

--Sans doute, disaient-ils, il nous suffirait d'apprendre quelquefois de
vos nouvelles.

Lorsqu'elle se trouvait seule, elle examinait ces diffrentes manires
d'aimer, et elle sentait son coeur dispos tout comme les leurs: car
encore que Petit-Soleil et Heureux lui fussent chers, elle ne souhaitait
point de rester avec eux toute sa vie; et  l'gard de Chri, elle
fondait en larmes, quand elle pensait que leur pre l'enverrait
peut-tre cumer les mers, ou qu'il le mnerait  l'arme. C'est ainsi
que l'amour, masqu du nom spcieux d'un excellent naturel,
s'tablissait dans ces jeunes coeurs. Mais  quatorze ans Belle-toile
commena de se reprocher l'injustice qu'elle croyait faire  ses frres,
de ne les pas aimer galement. Elle s'imagina que les soins et les
caresses de Chri en taient la cause. Elle lui dfendit de chercher
davantage les moyens de se faire aimer.

Vous ne les avez que trop trouvs, lui disait-elle agrablement, et
vous tes parvenu  me faire mettre une grande diffrence entre vous et
eux.

Quelle joie ne ressentait-il pas lorsqu'elle lui parlait ainsi! Bien
loin de diminuer son empressement, elle l'augmentait: il lui faisait
chaque jour une galanterie nouvelle.

Ils ignoraient encore jusqu'o allait leur tendresse, et ils n'en
connaissaient point l'espce, lorsqu'un jour on apporta  Belle-toile
plusieurs livres nouveaux: elle prit le premier qui tomba sous sa main;
c'tait l'histoire de deux jeunes amants, dont la passion avait commenc
se croyant frre et soeur, ensuite ils avaient t reconnus par leurs
proches, et aprs des peines infinies ils s'taient pouss. Comme Chri
lisait parfaitement bien, qu'il entendait tout finement, et qu'il se
faisait entendre de mme, elle le pria de lire auprs d'elle pendant
qu'elle achverait un ouvrage de lacis qu'elle avait envie de finir.

Il lut cette aventure, et ce ne fut pas sans une grande inquitude qu'il
y vit une peinture nave de tous ses sentiments. Belle-toile n'tait
pas moins surprise; il semblait que l'auteur avait lu tout ce qui se
passait dans son me. Plus Chri lisait, plus il tait touch; plus la
princesse l'coutait, plus elle tait attendrie; quelque effort qu'elle
pt faire, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage en tait
couvert. Chri se faisait de son ct une violence inutile; il
plissait, il changeait de couleur et de ton de voix: ils souffraient
l'un et l'autre tout ce que l'on peut souffrir.

Ah, ma soeur, s'cria-t-il en la regardant tristement, et laissant
tomber son livre! ah, ma soeur, qu'Hippolyte fut heureux de n'tre pas
le frre de Julie!

--Nous n'aurons pas une semblable satisfaction, rpondit-elle. Hlas,
nous est-elle moins due!

En achevant ces mots, elle connut qu'elle en avait trop dit, elle
demeura interdite; et si quelque chose put consoler le prince, ce fut
l'tat o il la vit. Depuis ce moment ils tombrent l'un et l'autre dans
une profonde tristesse, sans s'expliquer davantage: ils pntraient une
partie de ce qui se passait dans leurs mes; ils s'tudirent pour
cacher  tout le monde un secret qu'ils auraient voulu ignorer
eux-mmes, et duquel ils ne s'entretenaient point. Cependant il est si
naturel de se flatter, que la princesse ne laissait pas de compter pour
beaucoup que Chri seul n'et point d'toile ni de chane au cou; car
pour les longs cheveux et le don de rpandre des pierreries quand on les
peignait, il les avait comme ses cousins.

Les trois princes tant alls un jour  la chasse, Belle-toile
s'enferma dans un petit cabinet, qu'elle aimait parce qu'il tait
sombre, et qu'elle y rvait avec plus de libert qu'ailleurs: elle ne
faisait aucun bruit. Ce cabinet n'tait spar de la chambre de Corsine
que par une cloison, et cette femme la croyait  la promenade; elle
l'entendit qui disait au corsaire:

Voil Belle-toile en ge d'tre marie: si nous savions qui elle est,
nous tcherions de l'tablir d'une manire convenable  son rang; ou si
nous pouvions croire que ceux qui passent pour ses frres ne le sont
pas, nous lui en donnerions un, car que peut-elle jamais trouver d'aussi
parfait qu'eux?

--Lorsque je les rencontrai, dit le corsaire, je ne vis rien qui pt
m'instruire de leur naissance; les pierreries qui taient attaches sur
leur berceau, faisaient connatre que ces enfants appartenaient  des
personnes riches; ce qu'il y aurait de singulier, c'est qu'ils fussent
tous jumeaux: car ils paraissaient de mme ge, et il n'est pas
ordinaire qu'on en ait quatre.

--Je souponne aussi, dit Corsine, que Chri n'est pas leur frre, il
n'a ni toile ni chane au cou.

--Il est vrai, rpliqua son mari; mais les diamants tombent de ses
cheveux comme de ceux des autres, et aprs toutes les richesses que nous
avons amasses par le moyen de ces chers enfants, il ne me reste plus
rien  souhaiter que de dcouvrir leur origine.

--Il faut laisser agir les dieux, dit Corsine, ils nous les ont donns,
et sans doute quand il en sera temps ils dvelopperont ce qui nous est
cach.

Belle-toile coutait attentivement cette conversation. L'on ne peut
exprimer la joie qu'elle eut de pouvoir esprer qu'elle sortait d'un
sang illustre; car encore qu'elle n'et jamais manqu de respect pour
ceux dont elle croyait tenir le jour, elle n'avait pas laiss de
ressentir de la peine d'tre fille d'un corsaire. Mais ce qui flattait
davantage son imagination, c'tait de penser que Chri n'tait peut-tre
point son frre: elle brlait d'impatience de l'entretenir, et de leur
dire  tous une aventure si extraordinaire.

Elle monta sur un cheval isabelle, dont les crins noirs taient
rattachs avec des boucles de diamants, car elle n'avait qu' se peigner
une seule fois pour en garnir tout un quipage de chasse: sa housse de
velours vert tait chamarre de diamants et brode de rubis; elle monta
promptement  cheval, et fut dans la fort chercher ses frres. Le bruit
des cors et des chiens lui fit assez entendre o ils taient: elle les
joignit au bout d'un moment.  sa vue, Chri se dtacha et vint
au-devant d'elle plus vite que les autres.

Quelle agrable surprise, lui cria-t-il, Belle-toile! Vous venez enfin
 la chasse, vous que l'on ne peut distraire pour un moment des plaisirs
que vous donnent la musique et les sciences que vous apprenez?

--J'ai tant de choses  vous dire, rpliqua-t-elle, que voulant tre en
particulier, je suis venue vous chercher.

Hlas! ma soeur, dit-il en soupirant, que me voulez-vous aujourd'hui? Il
semble qu'il y a longtemps que vous ne me voulez plus rien.

Elle rougit, puis baissant les yeux, elle demeura sur son cheval, triste
et rveuse, sans lui rpondre.

Enfin ses deux frres arrivrent: elle se rveilla  leur vue comme d'un
profond sommeil, et sauta  terre marchant la premire: ils la suivirent
tous; et quand elle fut au milieu d'une petite pelouse ombrage
d'arbres:

Mettons-nous ici, leur dit-elle, et apprenez ce que je viens
d'entendre.

Elle leur raconta exactement la conversation du corsaire avec sa femme,
et comme quoi ils n'taient point leurs enfants. Il ne se peut rien
ajouter  la surprise des trois princes: ils agitrent entre eux ce
qu'ils devaient faire. L'un voulait partir sans rien dire; l'autre ne
voulait point partir du tout, et l'autre voulait partir et le dire. Le
premier soutenait que c'tait le moyen le plus sr, parce que le gain
qu'ils faisaient en les peignant les obligerait de les retenir; l'autre
rpondait qu'il aurait t bon de les quitter si l'on avait su un lieu
fixe o aller, et de quelle condition l'on tait, mais que le titre
d'errants dans le monde n'tait pas agrable; le dernier ajoutait qu'il
y aurait de l'ingratitude de les abandonner sans leur agrment; qu'il y
aurait de la stupidit de vouloir rester davantage avec eux au milieu
d'une fort, o ils ne pourraient apprendre qui ils taient, et que le
meilleur parti c'tait de leur parler, et de les faire consentir  leur
loignement. Ils gotrent tous cet avis. Aussitt ils montrent 
cheval pour venir trouver le corsaire et Corsine.

Le coeur de Chri tait flatt par tout ce que l'esprance peut offrir
de plus agrable pour consoler un amant afflig: son amour lui faisait
deviner une partie des choses futures: il ne se croyait plus le frre de
Belle-toile; sa passion contrainte prenant un peu l'essor, lui
permettait mille tendres ides qui le charmaient. Ils joignirent le
corsaire et Corsine avec un visage ml de joie et d'inquitude.

Nous ne venons pas, dit Petit-Soleil (car il portait la parole), pour
vous dnier l'amiti, la reconnaissance et le respect que nous vous
devons; bien que nous soyons informs de la manire que vous nous
trouvtes sur la mer, et que vous n'tes ni notre pre ni notre mre, la
piti avec laquelle vous nous avez sauvs, la noble ducation que vous
nous avez donne, tant de soins et de bonts que vous avez eus pour
nous, sont des engagements si indispensables, que rien au monde ne peut
nous affranchir de votre dpendance. Nous venons donc vous renouveler
nos sincres remerciements; vous supplier de nous raconter un vnement
si rare, et de nous conseiller, afin que nous conduisant par vos sages
avis, nous n'ayons rien  nous reprocher.

Le corsaire et Corsine furent bien surpris qu'une chose qu'ils avaient
cache avec tant de soin et t dcouverte.

On vous a trop bien informs, dirent-ils, et nous ne pouvons vous celer
que vous n'tes point en effet nos enfants, et que la fortune seule vous
a fait tomber entre nos mains. Nous n'avons aucune lumire sur votre
naissance; mais les pierreries qui taient dans votre berceau peuvent
marquer que vos parents sont ou grands seigneurs ou fort riches: au
reste, que pouvons-nous vous conseiller? Si vous consultez l'amiti que
nous avons pour vous, sans doute vous resterez avec nous, et vous
consolerez notre vieillesse par votre aimable compagnie; si le chteau
que nous avons bti en ces lieux ne vous plat pas, ou que le sjour de
cette solitude vous chagrine, nous irons o vous voudrez, pourvu que ce
ne soit point  la cour; une longue exprience nous en a dgots, et
vous en dgoterait peut-tre, si vous tiez informs des agitations
continuelles, des feintes, de l'envie, des ingalits, des vritables
maux et des faux biens que l'on y trouve: nous vous en dirions
davantage, mais vous croiriez que nos conseils sont intresss; ils le
sont aussi, mes enfants: nous dsirons de vous arrter dans cette
paisible retraite, quoique vous soyez matres de la quitter quand vous
le voudrez. Ne laissez pourtant pas de considrer que vous tes au port,
et que vous allez sur une mer orageuse; que les peines y surpassent
presque toujours les plaisirs; que le cours de la vie est limit; qu'on
la quitte souvent au milieu de sa carrire; que les grandeurs du monde
sont de faux brillants dont on se laisse blouir par une fatalit
trange, et que le plus solide de tous les biens, c'est de savoir se
borner, jouir de sa tranquillit, et se rendre sage.

Le corsaire n'aurait pas fini si tt ses remontrances, s'il n'et t
interrompu par le prince Heureux.

Mon cher pre, lui dit-il, nous avons trop d'envie de dcouvrir quelque
chose de notre naissance, pour nous ensevelir au fond d'un dsert: la
morale que vous tablissez est excellente, et je voudrais que nous
fussions capables de la suivre, mais je ne sais quelle fatalit nous
appelle ailleurs; permettez que nous remplissions le cours de notre
destine, nous reviendrons vous revoir et vous rendre compte de toutes
nos aventures.

 ces mots le corsaire et sa femme se prirent  pleurer. Les princes
s'attendrirent fort, particulirement Belle-toile, qui avait un naturel
admirable, et qui n'aurait jamais pens  quitter le dsert, si elle
avait t sre que Chri ft toujours rest avec elle.

Cette rsolution tant prise, ils ne songrent plus qu' faire leur
quipage pour s'embarquer; car ayant t trouvs sur la mer, ils avaient
quelque esprance qu'ils y recevraient des lumires de ce qu'ils
voulaient savoir. Ils firent entrer dans leur petit vaisseau un cheval
pour chacun d'eux; et aprs s'tre peigns jusqu' s'en corcher pour
laisser plus de pierreries  Corsine, ils la prirent de leur donner en
change les chanes de diamants qui taient dans leur berceau. Elle alla
les qurir dans son cabinet, o elle les avait soigneusement gardes, et
elle les attacha toutes sur l'habit de Belle-toile qu'elle embrassait
sans cesse, lui mouillant le visage de ses larmes.

Jamais sparation n'a t si triste: le corsaire et sa femme en
pensrent mourir: leur douleur ne provenait point d'une source
intresse; car ils avaient amass tant de trsors qu'ils n'en
souhaitaient plus. Petit-Soleil, Heureux, Chri et Belle-toile
montrent dans le vaisseau. Le corsaire l'avait fait faire trs bon et
trs magnifique: le mt tait d'bne et de cdre; les cordages de soie
verte mle d'or; les voiles de drap d'or et vert, et les peintures
excellentes. Quand il commena  voguer, Cloptre avec son Antoine, et
mme toute la chiourme de Vnus, auraient baiss le pavillon devant lui.
La princesse tait assise sous un riche pavillon, vers la poupe, ses
deux frres et son cousin se tenaient prs d'elle, plus brillants que
les astres, et leurs toiles jetaient de longs rayons de lumire qui
blouissaient. Ils rsolurent d'aller au mme endroit o le corsaire les
avait trouvs, et en effet ils s'y rendirent. Ils se prparrent  faire
l un grand sacrifice aux dieux et aux fes, pour obtenir leur
protection, et qu'ils fussent conduits dans le lieu de leur naissance.
On prit une tourterelle pour l'immoler: la princesse pitoyable la trouva
si belle qu'elle lui sauva la vie; et pour la garantir de pareil
accident, elle la laissa aller.

Pars, lui dit-elle, petit oiseau de Vnus; et si j'ai quelque jour
besoin de toi, n'oublie pas le bien que je te fais.

La tourterelle s'envola: le sacrifice tant fini, ils commencrent un
concert si charmant, qu'il semblait que toute la nature gardait un
profond silence pour les couter: les flots de la mer ne s'levaient
point; le vent ne soufflait pas; Zphyre seul agitait les cheveux de la
princesse, et mettait son voile un peu en dsordre. Dans le moment il
sortit de l'eau une Sirne qui chantait si bien que la princesse et ses
frres l'admirrent. Aprs avoir dit quelques airs, elle se tourna vers
eux, et leur cria:

Cessez de vous inquiter; laissez aller votre vaisseau; descendez o il
s'arrtera, et que tous ceux qui s'aiment continuent de s'aimer.

Belle-toile et Chri ressentirent une joie extraordinaire de ce que la
Sirne venait de dire. Ils ne doutrent point que ce ne ft pour eux; et
se faisant un signe d'intelligence, leurs coeurs se parlrent sans que
Petit-Soleil et Heureux s'en aperussent. Le navire voguait au gr des
vents et de l'onde; leur navigation n'eut rien d'extraordinaire; le
temps tait toujours beau, et la mer toujours calme. Ils ne laissrent
pas de rester trois mois entiers dans leur voyage, pendant lesquels
l'amoureux prince Chri s'entretenait souvent avec la princesse.

Que j'ai de flatteuses esprances, lui dit-il un jour, charmante
toile! Je ne suis point votre frre; ce coeur qui reconnat votre
pouvoir, et qui n'en reconnatra jamais d'autre, n'est pas n pour les
crimes: c'en serait un de vous aimer comme je fais, si vous tiez ma
soeur; mais la charitable Sirne qui nous est venue conseiller, m'a
confirm ce que j'avais l-dessus dans l'esprit.

--Ah! mon frre, rpliqua-t-elle, ne vous fiez point trop  une chose
qui est encore si obscure que nous ne pouvons la pntrer! Quelle serait
notre destine, si nous irritions les dieux par des sentiments qui
pourraient leur dplaire? La Sirne s'est si peu explique, qu'il faut
avoir bien envie de deviner pour nous appliquer ce qu'elle a dit.

--Vous vous en dfendez, cruelle, dit le prince afflig, bien moins par
le respect que vous avez pour les dieux, que par aversion pour moi.

Belle-toile ne lui rpliqua rien; et levant les yeux au ciel, elle
poussa un profond soupir, qu'il ne put s'empcher d'expliquer en sa
faveur.

Ils taient dans la saison o les jours sont longs et brlants: vers le
soir la princesse et ses frres montrent sur le tillac pour voir
coucher le soleil dans le sein de l'onde; elle s'assit, les princes se
placrent auprs d'elle; ils prirent des instruments et commencrent
leur agrable concert. Cependant le vaisseau pouss par un vent frais
semblait voguer plus lgrement, et se htait de doubler un petit
promontoire qui cachait une partie de la plus belle ville du monde; mais
tout d'un coup elle se dcouvrit, son aspect tonna notre aimable
jeunesse: tous les palais en taient de marbre, les couvertures dores,
et le reste des maisons de porcelaines fort fines; plusieurs arbres
toujours verts mlaient l'mail de leurs feuilles aux diverses couleurs
du marbre, de l'or et des porcelaines; de sorte qu'ils souhaitaient que
leur vaisseau entrt dans le port; mais ils doutaient d'y pouvoir
trouver place, tant il y en avait d'autres dont les mts semblaient
composer une fort flottante.

Leurs dsirs furent accomplis, ils abordrent, et le rivage en un moment
se trouva couvert du peuple, qui avait aperu la magnificence du navire:
celui que les Argonautes avaient construit pour la conqute de la toison
ne brillait pas tant; les toiles et la beaut des merveilleux enfants
ravissaient ceux qui les voyaient; l'on courut dire au roi cette
nouvelle: comme il ne pouvait la croire, et que la grande terrasse du
palais donnait jusqu'au bord de la mer, il s'y rendit promptement; il
vit que les princes Petit-Soleil et Chri, tenant la princesse entre
leurs bras, la portrent  terre, qu'ensuite l'on fit sortir leurs
chevaux, dont les riches harnais rpondaient bien  tout le reste.
Petit-Soleil en montait un plus noir que du jais; celui d'Heureux tait
gris; Chri avait le sien blanc comme neige, et la princesse son
isabelle. Le roi les admirait tous quatre sur leurs chevaux qui
marchaient si firement qu'ils cartaient tous ceux qui voulaient
s'approcher.

Les princes ayant entendu que l'on disait voil le roi, levrent les
yeux, et l'ayant vu d'un air plein de majest, aussitt ils lui firent
une profonde rvrence, et passrent doucement, tenant les yeux attachs
sur lui. De son ct, il les regardait, et n'tait pas moins charm de
l'incomparable beaut de la princesse que de la bonne mine des jeunes
princes. Il commanda  son cuyer de leur aller offrir sa protection, et
toutes les choses dont ils pourraient avoir besoin dans un pays o ils
taient apparemment trangers. Ils reurent l'honneur que le roi leur
faisait avec beaucoup de respect et de reconnaissance, et lui dirent
qu'ils n'avaient besoin que d'une maison o ils pussent tre en
particulier; qu'ils seraient bien aises qu'elle ft  une ou deux lieues
de la ville, parce qu'ils aimaient fort la promenade. Sur-le-champ le
premier cuyer leur en ft donner une des plus magnifiques o ils
logrent commodment avec tout leur train.

Le roi avait l'esprit si rempli des quatre enfants qu'il venait de voir,
que sur-le-champ il alla dans la chambre de la reine sa mre lui dire la
merveille des toiles qui brillaient sur leurs fronts, et tout ce qu'il
avait admir en eux. Elle en fut tout interdite; elle lui demanda sans
aucune affectation quel ge ils pouvaient avoir; il rpondit quinze ou
seize ans: elle ne tmoigna point son inquitude, mais elle craignait
terriblement que Feintise ne l'et trahie. Cependant le roi se promenait
 grands pas, et disait:

Qu'un pre est heureux d'avoir des fils si parfaits et une fille si
belle! Pour moi, infortun souverain, je suis pre de trois chiens;
voil d'illustres successeurs, et ma couronne est bien affermie!

La reine-mre coutait ces paroles avec une inquitude mortelle. Les
toiles brillantes, et l'ge  peu prs de ces trangers, avaient tant
de rapport  celui des princes et de leur soeur, qu'elle eut de grands
soupons d'avoir t trompe par Feintise, et qu'au lieu de tuer les
enfants du roi, elle ne les et sauvs. Comme elle se possdait
beaucoup, elle ne tmoigna rien de ce qui se passait dans son me; elle
ne voulut pas mme envoyer ce jour-l s'informer de bien des choses
qu'elle avait envie de savoir; mais le lendemain elle commanda  son
secrtaire d'y aller, et que sous prtexte de donner des ordres dans la
maison pour leur commodit, il examint tout, et s'ils avaient des
toiles sur le front.

Le secrtaire partit assez matin; il arriva comme la princesse se
mettait  sa toilette: en ce temps-l l'on n'achetait point son teint
chez les marchands; qui tait blanche restait blanche; qui tait noire
ne devenait point blanche; de sorte qu'il la vit dcoiffe. On la
peignait; ses cheveux blonds, plus fins que des filets d'or,
descendaient par boucles jusqu' terre; il y avait plusieurs corbeilles
autour d'elle, afin que les pierreries qui tombaient de ses cheveux ne
fussent pas perdues; son toile sur le front jetait des feux qu'on avait
peine  soutenir; et la chane d'or de son cou n'tait pas moins
extraordinaire que les prcieux diamants qui roulaient du haut de sa
tte. Le secrtaire avait bien de la peine  croire ce qu'il voyait;
mais la princesse ayant choisi la plus grosse perle, elle le pria de la
garder pour se souvenir d'elle; c'est la mme que les rois d'Espagne
estiment tant sous le nom de   Peregrina, qui veut dire Plerine, parce
qu'elle vient d'une voyageuse.

Le secrtaire, confus d'une si grande libralit, prit cong d'elle, et
salua les trois princes, avec lesquels il demeura longtemps pour tre
inform d'une partie de ce qu'il dsirait savoir. Il retourna en rendre
compte  la reine-mre, qui se confirma dans les soupons qu'elle avait
dj. Il lui dit que Chri n'avait point d'toile, mais qu'il tombait
des pierreries de ses cheveux comme de ceux de ses frres, et qu' son
gr c'tait le mieux fait; qu'ils venaient de fort loin; que leur pre
et leur mre ne leur avaient donn qu'un certain temps, afin de voir les
pays trangers. Cet article droutait un peu la reine, et elle se
figurait quelquefois que ce n'tait point les enfants du roi.

Elle flottait ainsi entre la crainte et l'esprance, quand le roi, qui
aimait fort la chasse, alla du ct de leur maison; le grand cuyer, qui
l'accompagnait, lui dit en passant que c'tait l qu'il avait log
Belle-toile et ses frres par son ordre.

La reine m'a conseill, repartit le roi, de ne les pas voir; elle
apprhende qu'ils viennent de quelque pays infect de la peste, et
qu'ils n'en apportent le mauvais air.

--Cette jeune trangre, repartit le premier cuyer, est en effet trs
dangereuse; mais, Sire, je craindrais plus ses yeux que le mauvais air.

--En vrit, dit le roi, je le crois comme vous.

Et poussant aussitt son cheval, il entendit des instruments et des
voix; il s'arrta proche d'un grand salon, dont les fentres taient
ouvertes; et aprs avoir admir la douceur de cette symphonie, il
s'avana.

Le bruit des chevaux obligea les princes  regarder; ds qu'ils virent
le roi, ils le salurent respectueusement, et se htrent de sortir,
l'abordant avec un visage gai et tant de marques de soumission qu'ils
embrassaient ses genoux; la princesse lui baisait les mains comme s'ils
l'eussent reconnu pour tre leur pre. Il les caressa fort, et sentait
son coeur si mu qu'il n'en pouvait deviner la cause. Il leur dit qu'ils
ne manquassent pas de venir au palais, qu'il voulait les entretenir et
les prsenter  sa mre. Ils le remercirent de l'honneur qu'il leur
faisait, et lui dirent qu'aussitt que leurs habits et leurs quipages
seraient achevs, ils ne manqueraient pas de lui faire leur cour.

Le roi les quitta pour achever la chasse qui tait commence; il leur en
envoya obligeamment la moiti, et porta l'autre  la reine sa mre.

Quoi! lui dit-elle, est-il possible que vous ayez fait une si petite
chasse? Vous tuez ordinairement trois fois plus de gibier.

--Il est vrai, repartit le roi, mais j'en ai rgal les beaux trangers;
je sens pour eux une inclination si parfaite, que j'en suis surpris
moi-mme, et si vous aviez moins peur de l'air contagieux, je les aurais
dj fait venir loger dans le palais.

La reine-mre se fcha beaucoup: elle l'accusait de manquer d'gards
pour elle, et lui fit des reproches de s'exposer si lgrement.

Ds qu'il l'eut quitte, elle envoya dire  Feintise de lui venir
parler; elle s'enferma avec elle dans son cabinet, et la prit d'une main
par les cheveux, lui portant un poignard sur la gorge:

Malheureuse, dit-elle, je ne sais quel reste de bont m'empche de te
sacrifier  mon juste ressentiment: tu m'as trahie; tu n'as point tu
les quatre enfants que j'avais remis entre tes mains pour en tre
dfaite; avoue au moins ton crime, et peut-tre que je te le
pardonnerai.

Feintise, demi-morte de peur, se jeta  ses pieds, et lui dit comme la
chose s'tait passe; qu'elle croyait impossible que les enfants fussent
encore en vie, parce qu'il s'tait lev une tempte si effroyable,
qu'elle avait pens tre accable de la grle; mais qu'enfin elle lui
demandait du temps, et qu'elle trouverait le moyen de la dfaire d'eux
l'un aprs l'autre, sans que personne au monde pt l'en souponner.

La reine, qui ne voulait que leur mort, s'apaisa un peu; elle lui dit de
n'y perdre pas un moment; et en effet la vieille Feintise, qui se voyait
en grand pril, ne ngligea rien de ce qui dpendait d'elle: elle pia
le temps que les trois princes taient  la chasse, et portant sous son
bras une guitare, elle alla s'asseoir vis--vis des fentres de la
princesse, o elle chanta ces paroles:

      La beaut peut tout surmonter,
      Heureux qui sait en profiter!
      La beaut s'efface,
      L'ge de glace
      Vient en ternir toutes les fleurs.
      Qu'on a de douleurs
      Quand on repasse
      Les attraits que l'on a perdus!
      On se dsespre,
      Et l'on prend pour plaire
      Des soins superflus.
      Jeunes coeurs, laissez-vous charmer;
      Dans le bel ge l'on doit aimer.
      La beaut s'efface,
      L'ge de glace
      Vient en ternir toutes les fleurs.
      Qu'on a de douleurs
      Quand on repasse
      Les attraits que l'on a perdus!
      On se dsespre,
      Et l'on prend pour plaire
      Des soins superflus.

Belle-toile trouva ces paroles assez plaisantes; elle s'avana sur un
balcon pour voir celle qui les chantait; aussitt qu'elle parut,
Feintise, qui s'tait habille fort proprement, lui fit une grande
rvrence; la princesse la salua  son tour; et comme elle tait gaie,
elle lui demanda si les paroles qu'elle venait d'entendre avaient t
faites pour elle.

Oui, charmante personne, rpliqua Feintise, elles sont pour moi; mais
afin qu'elles ne soient jamais pour vous, je viens vous donner un avis
dont vous ne devez pas manquer de profiter.

--Et quel est-il? dit Belle-toile.

--Ds que vous m'aurez permis de monter dans votre chambre,
ajouta-t-elle, vous le saurez.

--Vous y pouvez venir, repartit la princesse.

Aussitt la vieille se prsenta avec un certain air de cour que l'on ne
perd point quand on l'a une fois.

Ma belle fille, dit Feintise, sans perdre un moment (car elle craignait
qu'on ne vnt l'interrompre), le ciel vous a faite tout aimable; vous
tes doue d'une toile brillante sur votre front, et l'on raconte bien
d'autres merveilles de vous; mais il vous manque encore une chose qui
vous est essentiellement ncessaire; si vous ne l'avez, je vous plains.

--Et que me manque-t-il? rpliqua-t-elle.

--L'eau qui danse, ajouta notre maligne vieille: si j'en avais eu, vous
ne verriez pas un cheveu blanc sur ma tte, pas une ride sur mon front;
j'aurais les plus belles dents du monde, avec un air enfantin qui
charmerait. Hlas! j'ai su ce secret trop tard, mes attraits taient
dj effacs; profitez de mes malheurs, ma chre enfant, ce sera une
consolation pour moi, car je me sens pour vous des mouvements de
tendresse extraordinaires.

--Mais o prendrai-je cette eau qui danse? repartit Belle-toile.

--Elle est dans la fort lumineuse, dit Feintise: vous avez trois
frres, est-ce que l'un d'eux ne vous aimera pas assez pour l'aller
qurir? Vraiment ils ne seraient gure tendres; enfin il n'y va pas de
moins que d'tre belle cent ans aprs votre mort.

--Mes frres me chrissent, dit la princesse, il y en a un entre autres
qui ne me refusera rien. Certainement si cette eau fait tout ce que vous
dites, je vous donnerai une rcompense proportionne  son mrite.

La perfide vieille se retira en diligence, ravie d'avoir si bien russi;
elle dit  Belle-toile qu'elle serait soigneuse de la venir voir.

Les princes revinrent de la chasse, l'un apporta un marcassin, l'autre
un livre, et l'autre un cerf; tout fut mis aux pieds de leur soeur;
elle regarda cet hommage avec une espce de ddain; elle tait occupe
de l'avis de Feintise, elle en paraissait mme inquite, et Chri, qui
n'avait point d'autre occupation que de l'tudier, ne fut pas un quart
d'heure, avec elle sans le remarquer.

Qu'avez-vous, ma chre toile, lui dit-il, le pays o nous sommes n'est
peut-tre pas  votre gr? Si cela est, partons-en tout  l'heure;
peut-tre encore que notre quipage n'est pas assez grand, les meubles
assez beaux, la table assez dlicate: parlez, de grce, afin que j'aie
le plaisir de vous obir le premier, et de vous faire obir par les
autres.

--La confiance que vous me donnez de vous dire ce qui se passe dans mon
esprit, rpliqua-t-elle, m'engage  vous dclarer que je ne saurais plus
vivre, si je n'ai l'eau qui danse; elle est dans la fort lumineuse; je
n'aurai avec elle rien  craindre de la fureur des ans.

--Ne vous chagrinez point, mon aimable toile, ajouta-t-il, je vais
partir et je vous en apporterai, ou vous saurez par ma mort qu'il est
impossible d'en avoir.

--Non, dit-elle, j'aimerais mieux renoncer  tous les avantages de la
beaut; j'aimerais mieux tre affreuse que de hasarder une vie si chre;
je vous conjure de ne plus penser  l'eau qui danse, et mme, si j'ai
quelque pouvoir sur vous, je vous le dfends.

Le prince feignit de lui obir; mais aussitt qu'il la vit occupe, il
monta sur son cheval blanc, qui n'allait que par bonds et par
courbettes; il prit de l'argent et un riche habit; pour des diamants, il
n'en avait pas besoin, car ses cheveux lui en fournissaient assez, et
trois coups de peigne en faisaient tomber quelquefois pour un million. 
la vrit cela n'tait pas toujours gal; l'on a mme su que la
disposition de leur esprit et celle de leur sant rglaient assez
l'abondance des pierreries; il ne mena personne avec lui pour tre plus
en libert, et afin que si l'aventure tait prilleuse, il pt se
hasarder sans essuyer les remontrances d'un domestique zl et craintif.

Quand l'heure du souper fut venue, et que la princesse ne vit point
paratre son frre Chri, l'inquitude la saisit  tel point qu'elle ne
pouvait ni boire ni manger: elle donna des ordres pour le faire chercher
partout. Les deux princes, ne sachant rien de l'eau qui danse, lui
disaient qu'elle se tourmentait trop, qu'il ne pouvait tre loign,
qu'elle savait qu'il s'abandonnait volontiers  de profondes rveries,
et que sans doute il s'tait arrt dans la fort. Elle prit donc un peu
de tranquillit jusqu' minuit; mais alors elle perdit toute patience,
et dit en pleurant  ses frres que c'tait elle qui tait cause de
l'loignement de Chri, qu'elle lui avait tmoign un dsir extrme
d'avoir l'eau qui danse de la fort lumineuse, que sans doute il en
avait pris le chemin.  ces nouvelles ils rsolurent d'envoyer aprs lui
plusieurs personnes, et elle les chargea de lui dire qu'elle le
conjurait de revenir.

Cependant la mchante Feintise tait fort intrigue pour savoir l'effet
de son conseil, lorsqu'elle apprit que Chri tait dj en campagne;
elle en eut une sensible joie, ne doutant pas qu'il ne ft plus de
diligence que ceux qui le suivaient, et qu'il ne lui en arrivt malheur;
elle courut au palais, toute fire de cette esprance; elle rendit
compte  la reine-mre de ce qui s'tait pass.

J'avoue, madame, lui dit-elle, que je ne puis douter que ce ne soient
les trois princes et leur soeur; ils ont des toiles sur le front, des
chanes, d'or au cou; leurs cheveux sont d'une beaut ravissante, il en
tombe  tous moments des pierreries; j'en ai vu  la princesse que
j'avais mises sur son berceau, dont elle se pare, quoiqu'elles ne
vaillent pas celles qui tombent de ses cheveux: de sorte qu'il m'est pas
permis de douter de leur retour, malgr les soins que je croyais avoir
pris pour l'empcher; mais, madame, je vous en dlivrerai; et comme
c'est le seul moyen qui me reste de rparer ma faute, je vous supplie
seulement de m'accorder du temps; voil dj un des princes qui est
parti pour aller chercher l'eau qui danse, il prira sans doute dans
cette entreprise; ainsi je leur prpare plusieurs occasions de se
perdre.

--Nous verrons, dit la reine, si le succs rpondra  votre attente,
mais comptez que cela seul peut vous drober  ma juste fureur.

Feintise se retira plus alarme que jamais, cherchant dans son esprit
tout ce qui pouvait les faire prir.

Le moyen qu'elle en avait trouv  l'gard du prince Chri, tait un des
plus certains, car l'eau qui danse ne se puisait pas aisment; elle
avait fait tant de bruit par les malheurs qui taient arrivs  ceux qui
la cherchaient, qu'il n'y avait personne qui n'en st le chemin. Son
cheval blanc allait d'une vitesse surprenante; il le pressait sans
quartier, parce qu'il voulait revenir promptement auprs de
Belle-toile, et lui donner la satisfaction qu'elle se promettait de son
voyage. Il ne laissa pas de marcher huit nuits de suite sans se reposer
ailleurs que dans le bois, sous le premier arbre, sans manger autre
chose que les fruits qu'il trouvait sur son chemin, et sans laisser 
son cheval qu' peine le temps de brouter l'herbe. Enfin au bout de ce
temps-l, il se trouva dans un pays dont l'air tait si chaud, qu'il
commena de souffrir beaucoup: ce n'tait pas que le soleil et plus
d'ardeur; il ne savait  quoi en attribuer la cause, lorsque du haut
d'une montagne il aperut la fort lumineuse; tous les arbres brlaient
sans se consumer, et jetaient des flammes en des lieux si loigns, que
la campagne tait aride et dserte: l'on entendait dans cette fort
siffler les serpents et rugir les lions, ce qui tonna beaucoup le
prince; car il semblait qu'aucun animal, except la salamandre, ne
pouvait vivre dans cette espce de fournaise.

Aprs avoir considr une chose si pouvantable, il descendit, rvant 
ce qu'il allait faire, et il se dit plus d'une fois qu'il tait perdu.
Comme il approchait de ce grand feu, il mourait de soif; il trouva une
fontaine qui sortait de la montagne, et qui tombait dans un grand bassin
de marbre; il mit pied  terre, s'en approcha, et se baissait pour
puiser de l'eau dans un petit vase d'or qu'il avait apport, afin d'y
mettre celle que la princesse souhaitait, quand il aperut une
tourterelle qui se noyait dans cette fontaine; ses plumes taient toutes
mouilles; elle n'avait plus de force, et coulait au fond du bassin.
Chri en eut piti, il la sauva; il la pendit d'abord par les pieds;
elle avait tant bu, qu'elle en tait enfle; ensuite il la rchauffa; il
essuya ses ailes avec un mouchoir fin, il la secourut si bien que la
pauvre tourterelle se trouva au bout d'un moment plus gaie qu'elle
n'avait t triste.

Seigneur Chri, lui dit-elle d'une voix douce et tendre, vous n'avez
jamais oblig petit animal plus reconnaissant que moi; ce n'est pas
d'aujourd'hui que j'ai reu des faveurs essentielles de votre famille,
je suis ravie de pouvoir vous tre utile  mon tour. Ne croyez donc pas
que j'ignore le sujet de votre voyage; vous l'avez entrepris un peu
tmrairement, car l'on ne saurait nombrer les personnes qui sont pries
ici. L'eau qui danse est la huitime merveille du monde pour les dames;
elle embellit, elle rajeunit, elle enrichit; mais si je ne vous sers de
guide, vous n'y pourrez arriver, car la source sort  gros bouillons du
milieu de la fort, et s'y prcipite dans un gouffre: le chemin est
couvert de branches d'arbres qui tombent tout embrases, et je ne vois
gure d'autre moyen que d'y aller par-dessous terre; reposez-vous donc
ici sans inquitude, je vais ordonner ce qu'il faut.

En mme temps la tourterelle s'lve en l'air, va, vient, s'abaisse,
vole et revole tant et tant, que sur la fin du jour elle dit au prince
que tout tait prt. Il prend l'officieux oiseau, il le baise, il le
caresse, le remercie, et le suit sur son beau cheval blanc.  peine
eut-il fait cent pas, qu'il voit deux longues files de renards,
blaireaux, taupes, escargots, fourmis, et de toutes les sortes de btes
qui se cachent dans la terre: il y en avait une si prodigieuse quantit,
qu'il ne comprenait point par quel pouvoir ils s'taient ainsi
rassembls.

C'est par mon ordre, lui dit la tourterelle, que vous voyez en ces
lieux ce petit peuple souterrain; il vient de travailler pour votre
service, et faire une extrme diligence; vous me ferez plaisir de les en
remercier.

Le prince les salua, et leur dit qu'il voudrait les tenir dans un lieu
moins strile, qu'il les rgalerait avec plaisir: chaque bestiole parut
contente.

Chri tant  l'entre de la vote, y laissa son cheval; puis,
demi-courb, il chemina avec la bonne tourterelle, qui le conduisit trs
heureusement jusqu' la fontaine: elle faisait un si grand bruit, qu'il
en serait devenu sourd, si elle ne lui avait pas donn deux de ses
plumes blanches dont il se boucha les oreilles. Il fut trangement
surpris de voir que cette eau dansait avec la mme justesse que si
Favier et Pecout lui avaient montr. Il est vrai que ce n'tait que de
vieilles danses, comme la Bocane, la Marie et la Sarabande. Plusieurs
oiseaux qui voltigeaient en l'air chantaient les airs que l'eau voulait
danser. Le prince en puisa plein son vase d'or, il en but deux traits,
qui le rendirent cent fois plus beau qu'il n'tait, et qui le
rafrachirent si bien, qu'il s'apercevait  peine que de tous les
endroits du monde le plus chaud c'est la fort lumineuse.

Il en partit par le mme chemin par lequel il tait venu: son cheval
s'tait loign; mais fidle  sa voix, ds qu'il l'appela il vint au
grand galop. Le prince se jeta lgrement dessus, tout fier d'avoir
l'eau qui danse.

Tendre tourterelle, dit-il  celle qu'il tenait, j'ignore encore par
quel prodige vous avez tant de pouvoir en ces lieux; les effets que j'en
ai ressentis m'engagent  beaucoup de reconnaissance; et comme la
libert est le plus grand des biens, je vous rends la vtre, pour galer
par cette faveur celles que vous m'avez faites.

En achevant ces mots, il la laissa aller. Elle s'envola d'un petit air
aussi farouche que si elle et rest avec lui contre son gr.

Quelle ingalit! dit-il alors, tu tiens plus de l'homme que de la
tourterelle; l'un est inconstant, l'autre ne l'est point.

La tourterelle lui rpondit du haut des airs:

Eh! savez-vous qui je suis?

Chri s'tonna que la tourterelle et rpondu ainsi  sa pense, il
jugea bien qu'elle tait trs habile; il fut fch de l'avoir laisse
aller: Elle m'aurait peut-tre t utile, disait-il, et j'aurais appris
par elle bien des choses qui contribueraient au repos de ma vie.
Cependant il convint avec lui-mme qu'il ne faut jamais regretter un
bienfait accord; il se trouvait son redevable, quand il pensait aux
difficults qu'elle lui avait aplanies pour avoir l'eau qui danse. Son
vase d'or tait ferm de manire que l'eau ne pouvait ni se perdre, ni
s'vaporer. Il pensait agrablement au plaisir qu'aurait Belle-toile en
la recevant et la joie qu'il aurait de la revoir, lorsqu'il vit venir 
toute bride plusieurs cavaliers, qui ne l'eurent pas plus tt aperu,
que poussant de grands cris, ils se le montrrent les uns aux autres. Il
n'eut point de peur, son me avait un caractre d'intrpidit qui
s'alarmait peu des prils. Cependant il ressentit beaucoup de chagrin
que quelque chose l'arrtt; il poussa brusquement son cheval vers eux,
et resta agrablement surpris de reconnatre une partie de ses
domestiques qui lui prsentrent de petits billets, ou pour mieux dire
des ordres dont la princesse les avait chargs pour lui, afin qu'il ne
s'expost point aux dangers de la fort lumineuse: il baisa l'criture
de Belle-toile; il soupira plus d'une fois, et se htant de retourner
vers elle, il la retira de la plus sensible peine que l'on puisse
prouver.

Il la trouva en arrivant assise sous quelques arbres, o elle
s'abandonnait  toute son inquitude. Quand elle le vit  ses pieds,
elle ne savait quel accueil lui faire; elle voulait le gronder d'tre
parti contre ses ordres; elle voulait le remercier du charmant prsent
qu'il lui faisait; enfin sa tendresse fut la plus forte; elle embrassa
son cher frre, et les reproches qu'elle lui fit n'eurent rien de
fcheux.

La vieille Feintise, qui ne s'endormait pas, sut par ses espions que
Chri tait de retour plus beau qu'il n'tait avant son dpart; et que
la princesse ayant mis sur son visage l'eau qui danse, tait devenue si
excessivement belle, qu'il n'y avait pas moyen de soutenir le moindre de
ses regards, sans mourir de plus d'une demi-douzaine de morts.

Feintise fut bien tonne et bien afflige, car elle avait fait son
compte que le prince prirait dans une si grande entreprise; mais il
n'tait pas temps de se rebuter: elle chercha le moment que la princesse
allait  un petit temple de Diane, peu accompagne; elle l'aborda, et
lui dit d'un air plein d'amiti:

Que j'ai de joie, madame, de l'heureux effet de mes avis! Il ne faut
que vous regarder pour savoir que vous avez  prsent l'eau qui danse;
mais si j'osais vous donner un conseil, vous songeriez  vous rendre
matresse de la pomme qui chante. C'est tout autre chose encore; car
elle embellit l'esprit  tel point, qu'il n'y a rien dont on ne soit
capable: veut-on persuader quelque chose? il n'y a qu' tenir la pomme
qui chante; veut-on parler en public, faire des vers, crire en prose,
divertir, faire rire ou faire pleurer? la pomme a toutes ces vertus; et
elle chante si bien et si haut, qu'on l'entend de huit lieues sans en
tre tourdi.

--Je n'en veux point, s'cria la princesse, vous avez pens faire prir
mon frre avec votre eau qui danse, vos conseils sont trop dangereux.

--Quoi! madame, rpliqua Feintise, vous seriez fche d'tre la plus
savante et la plus spirituelle personne du monde? En vrit vous n'y
pensez pas.

--Ah! qu'aurais-je fait, continua Belle-toile, si l'on m'avait rapport
le corps de mon cher frre mort ou mourant?

--Celui-l, dit la vieille, n'ira plus, les autres sont obligs de vous
servir  leur tour, et l'entreprise est moins prilleuse.

--N'importe, ajouta la princesse, je ne suis pas d'humeur  les exposer.

--En vrit, je vous plains, dit Feintise, de perdre une occasion si
avantageuse, mais vous y ferez rflexion; adieu, madame.

Elle se retira aussitt, trs inquite du succs de sa harangue, et
Belle-toile demeura aux pieds de la statue de Diane, irrsolue sur ce
qu'elle devait faire; elle aimait ses frres, elle s'aimait bien aussi;
elle comprenait que rien ne pouvait lui faire un plus sensible plaisir
que d'avoir la pomme qui chante.

Elle soupira longtemps, puis elle se prit  pleurer. Petit-Soleil
revenait de la chasse, il entendit du bruit dans le temple, il y entra,
et vit la princesse qui se couvrait le visage de son voile, parce
qu'elle tait honteuse d'avoir les yeux tout humides; il avait dj
remarqu ses larmes, et s'approchant d'elle, il la conjura instamment de
lui dire pourquoi elle pleurait. Elle s'en dfendit, rpliquant qu'elle
en avait honte elle-mme; mais plus elle lui refusait son secret, plus
il avait envie de le savoir.

Enfin elle lui dit que la mme vieille qui lui avait conseill d'envoyer
 la conqute de l'eau qui danse, venait de lui dire que la pomme qui
chante tait encore plus merveilleuse, parce qu'elle donnait tant
d'esprit, qu'on devenait une espce de prodige! qu' la vrit elle
aurait donn la moiti de sa vie pour une telle pomme, mais qu'elle
craignait qu'il n'y et trop de danger  l'aller chercher.

Vous n'aurez pas peur pour moi, je vous en assure, lui dit son frre en
souriant, car je ne me trouve aucune envie de vous rendre ce bon office;
h quoi! n'avez-vous pas assez d'esprit? Venez, venez, ma soeur,
continua-t-il, et cessez de vous affliger.

Belle-toile le suivit, aussi triste de la manire dont il avait reu sa
confidence, que de l'impossibilit qu'elle trouvait  possder la pomme
qui chante. L'on servit le souper, ils se mirent tous quatre  table;
elle ne pouvait manger. Chri, l'aimable Chri, qui n'avait d'attention
que pour elle, lui servit ce qui tait de meilleur, et la pressa d'en
goter: au premier morceau son coeur se grossit; les larmes lui vinrent
aux yeux; elle sortit de table en pleurant. Belle-toile pleurait! 
dieux, quel sujet d'inquitude pour Chri! Il demanda donc ce qu'elle
avait: Petit-Soleil le lui dit, en raillant d'une manire assez
dsobligeante pour sa soeur; elle en fut si pique qu'elle se retira
dans sa chambre et ne voulut parler  personne de tout le soir.

Ds que Petit-Soleil et Heureux furent couchs, Chri monta sur son
excellent cheval blanc, sans dire  personne o il allait; il laissa
seulement une lettre pour Belle-toile, avec ordre de la lui donner 
son rveil; et tant que la nuit fut longue, il marcha  l'aventure, ne
sachant point o il prendrait la pomme qui chante.

Lorsque la princesse fut leve, on lui prsenta la lettre du prince: il
est ais de s'imaginer tout ce qu'elle ressentit d'inquitude et de
tendresse dans une occasion comme celle-l: elle courut dans la chambre
de ses frres leur en faire la lecture, ils partagrent ses alarmes, car
ils taient fort unis; et aussitt ils envoyrent presque tous leurs
gens aprs lui, pour l'obliger de revenir sans tenter cette aventure,
qui sans doute devait tre terrible.

Cependant le roi n'oubliait point les beaux enfants de la fort, ses pas
le guidaient toujours de leur ct, et quand il passait proche de chez
eux, et qu'il les voyait, il leur faisait des reproches de ce qu'ils ne
venaient point  son palais; ils s'en taient excuss, d'abord, sur ce
qu'ils faisaient travailler  leur quipage: ils s'en excusrent sur
l'absence de leur frre, et l'assurrent qu' son retour ils
profiteraient soigneusement de la permission qu'il leur donnait, de lui
rendre leurs trs humbles respects.

Le prince Chri tait trop press de sa passion pour manquer  faire
beaucoup de diligence; il trouva  la pointe du jour un jeune homme bien
fait, qui se reposant sous des arbres, lisait dans un livre; il l'aborda
d'un air civil, et lui dit:

Trouvez bon que je vous interrompe pour vous demander si vous ne savez
point en quel lieu est la pomme qui chante.

Le jeune homme haussa les yeux, et souriant gracieusement:

En voulez-vous faire la conqute? lui dit-il.

--Oui, s'il m'est possible, repartit le prince.

--Ah! Seigneur, ajouta l'tranger, vous n'en savez donc pas tous les
prils: voil un livre qui en parle, sa lecture effraye.

--N'importe, dit Chri, le danger ne sera point capable de me rebuter,
enseignez-moi seulement o je pourrai la trouver.

--Le livre marque, continua cet homme, qu'elle dans un vaste dsert en
Libye; qu'on l'entend chanter de huit lieues, et que le dragon qui la
garde a dj dvor cinq cent mille personnes qui ont eu la tmrit d'y
aller.

--Je serai la cinq cent mille et unime, rpondit prince en souriant 
son tour.

Et le saluant, il prit son chemin du ct des dserts de Libye; son beau
cheval qui tait de race zphyrienne, car Zphyre tait son aeul,
allait aussi vite que le vent, de sorte qu'il fit une diligence
incroyable.

Il avait beau couter, il n'entendait d'aucun ct chanter la pomme; il
s'affligeait de la longueur du chemin, de l'inutilit du voyage,
lorsqu'il aperut une pauvre tourterelle qui tombait  ses pieds; elle
n'tait pas encore morte, mais il ne s'en fallait gure. Comme il ne
voyait personne qui pt l'avoir blesse, il crut qu'elle tait peut-tre
 Vnus, et que s'tant chappe de son colombier, ce petit mutin
d'Amour, pour essayer ses flches, l'avait tire. Il en eut piti, il
descendit de cheval; il la prit, il essuya ses plumes blanches, dj
teintes de sang vermeil; et tirant de sa poche un flacon d'or, o il
portait un baume admirable pour les blessures, il en eut  peine mis sur
celle de la tourterelle malade, qu'elle ouvrit les yeux, leva la tte,
dploya les ailes, s'plucha; puis regardant le prince:

Bonjour, beau Chri, lui dit-elle, vous tes destin  me sauver la
vie, et je le suis peut-tre  vous rendre de grands services. Vous
venez pour conqurir la pomme qui chante; l'entreprise est difficile et
digne de vous, car elle est garde par un dragon affreux, qui a douze
pieds, trois ttes, six ailes, et tout le corps de bronze.

--Ah! ma chre tourterelle, lui dit le prince, quelle joie pour moi de
te revoir, et dans un temps o ton secours m'est si ncessaire! Ne me le
refuse pas, ma belle petite, car je mourrais de douleur, si j'avais la
honte de retourner sans la pomme qui chante; et puisque j'ai eu l'eau
qui danse par ton moyen, j'espre que tu en trouveras encore quelqu'un
pour me faire russir dans mon entreprise.

--Vous me touchez, repartit tendrement la tourterelle, suivez-moi, je
vais voler devant vous, j'espre que tout ira bien.

Le prince la laissa aller; aprs avoir march tout le jour, ils
arrivrent proche d'une montagne de sable.

Il faut creuser ici, lui dit la tourterelle.

Le prince aussitt, sans se rebuter de rien, se mit  creuser, tantt
avec ses mains, tantt avec son pe. Au bout de quelques heures il
trouva un casque, une cuirasse, et le reste de l'armure, avec l'quipage
pour son cheval, entirement de miroirs.

Armez-vous, dit la tourterelle, et ne craignez point le dragon; quand
il se verra dans tous ces miroirs, il aura tant de peur, que, croyant
que ce sont des monstres comme lui, il s'enfuira.

Chri approuva beaucoup cet expdient, il s'arma des miroirs, et
reprenant la tourterelle, ils allrent ensemble toute la nuit. Au point
du jour, ils entendirent une mlodie ravissante. Le prince pria la
tourterelle de lui dire ce que c'tait.

Je suis persuade, dit-elle, qu'il n'y a que la pomme qui puisse tre
si agrable, car elle fait seule toutes les parties de la musique, et
sans toucher aucuns instruments, il semble qu'elle en joue d'une manire
ravissante.

Ils s'approchaient toujours; le prince pensait en lui-mme qu'il
voudrait bien que la pomme chantt quelque chose qui convnt  la
situation o il tait; en mme temps il entendit ces paroles:

      L'amour peut surmonter le coeur le plus rebelle:
      Ne cessez point d'tre amoureux,
      Vous qui suivez les lois d'une beaut cruelle,
      Aimez, persvrez, et vous serez heureux.

Ah! s'cria-t-il, rpondant  ces vers, quelle charmante prdiction! Je
puis esprer d'tre un jour plus content que je ne le suis; l'on vient
de me l'annoncer.

La tourterelle ne lui dit rien l-dessus, elle n'tait pas ne
babillarde, et ne parlait que pour les choses indispensablement
ncessaires.  mesure qu'il avanait, la beaut de la musique
augmentait; et quelque empressement qu'il et, il tait quelquefois si
ravi, qu'il s'arrtait sans pouvoir penser  rien qu' couter: mais la
vue du terrible dragon, qui parut tout d'un coup avec ses douze pieds et
plus de cent griffes, les trois ttes et son corps de bronze, le retira
de cette espce de lthargie: il avait senti le prince de fort loin, et
l'attendait pour le dvorer comme tous les autres, dont il avait fait
des repas excellents; leurs os taient rangs autour du pommier o tait
la belle pomme; ils s'levaient si haut qu'on ne pouvait la voir.

L'affreux animal s'avana en bondissant; il couvrit la terre d'une cume
empoisonne trs dangereuse; il sortait de sa gueule infernale du feu et
de petits dragonneaux, qu'il lanait comme des dards dans les yeux et
les oreilles des chevaliers errants qui voulaient emporter la pomme.
Mais lorsqu'il vit son effrayante figure, multiplie cent et cent fois
dans tous les miroirs du prince, ce fut lui  son tour qui eut peur; il
s'arrta, et regardant firement le prince charg de dragons, il ne
songea plus qu' s'enfuir. Chri s'apercevant de l'heureux effet de son
armure, le poursuivit jusqu' l'entre d'une profonde caverne, o il se
prcipita pour l'viter: il en ferma bien vite l'entre, et se dpcha
de retourner vers la pomme qui chante.

Aprs avoir mont par-dessus tous les os qui l'entouraient, il vit ce
bel arbre avec admiration; il tait d'ambre, les pommes de topaze; et la
plus excellente de toutes, qu'il cherchait avec tant de soins et de
prils, paraissait au haut, faite d'un seul rubis, avec une couronne de
diamants dessus. Le prince, transport de joie de pouvoir donner un
trsor si parfait et si rare  Belle-toile, se hta de casser la
branche d'ambre; et tout fier de sa bonne fortune, il monta sur son
cheval blanc, mais il ne trouva plus la tourterelle; ds que ses soins
lui furent inutiles, elle s'envola. Sans perdre de temps en regrets
superflus, comme il craignait que le dragon, dont il entendait les
sifflements, ne trouvt quelque route pour venir  ces pommes, il
retourna avec la sienne vers la princesse.

Elle avait perdu l'usage de dormir depuis son absence; elle se
reprochait sans cesse son envie d'avoir plus d'esprit que les autres;
elle craignait plus la mort de Chri que la sienne. Ah! malheureuse!
s'criait-elle, en poussant de profonds soupirs, fallait-il que j'eusse
cette vaine gloire? Ne me suffisait-il pas de penser et de parler assez
bien, pour ne faire et ne dire rien d'impertinent? Je serai bien punie
de mon orgueil, si je perds ce que j'aime! Hlas, continua-t-elle,
peut-tre que les dieux, irrits des sentiments que je ne puis me
dfendre d'avoir pour Chri, veulent me l'ter par une fin tragique.

Il n'y avait rien que son coeur afflig n'imagint, quand, au milieu de
la nuit, elle entendit une musique si merveilleuse, qu'elle ne put
s'empcher de se lever, et de se mettre  sa fentre pour l'couter
mieux; elle ne savait que s'imaginer. Tantt elle croyait que c'tait
Apollon et les Muses, tantt Vnus, les Grces et les Amours; la
symphonie s'approchait toujours, et Belle-toile coutait.

Enfin le prince arriva; il faisait un grand clair de lune; il s'arrta
sous le balcon de la princesse qui s'tait retire, quand elle aperut
de loin un cavalier; la pomme chanta aussitt:

    Rveillez-vous, belle endormie.

La princesse, curieuse, regarda promptement qui pouvait chanter si bien,
et reconnaissant son cher frre, elle pensa se prcipiter de sa fentre
en bas pour tre plus tt auprs de lui; elle parla si haut, que tout le
monde s'tant veill, l'on vint ouvrir la porte  Chri. Il entra avec
un empressement que l'on peut assez se figurer. Il tenait dans sa main
la branche d'ambre, au bout de laquelle tait le merveilleux fruit; et
comme il l'avait sentie souvent, son esprit tait augment  tel point,
que rien dans le monde ne pouvait lui tre comparable.

Belle-toile courut au-devant de lui avec une grande prcipitation.

Pensez-vous que je vous remercie, mon cher frre? lui dit-elle, en
pleurant de joie. Non, il n'est point de bien que je n'achte trop cher
quand vous vous exposez pour me l'acqurir.

--Il n'est point de prils, lui dit-il, auxquels je ne veuille toujours
me hasarder pour vous donner la plus petite satisfaction. Recevez,
Belle-toile, continua-t-il, recevez ce fruit unique, personne au monde
ne le mrite si bien que vous; mais, que vous donnera-t-il que vous
n'ayez dj!

Petit-Soleil et son frre vinrent interrompre cette conversation; ils
eurent un sensible plaisir de revoir le prince, il leur raconta son
voyage, et cette relation les mena jusqu'au jour.

La mauvaise Feintise tait revenue dans sa petite maison, aprs avoir
entretenu la reine-mre de ses projets, elle avait trop d'inquitude
pour dormir tranquillement; elle entendit le doux chant de la pomme, que
rien dans la nature ne pouvait galer. Elle ne douta point que la
conqute n'en ft faite! Elle pleura, elle gmit, elle s'gratigna le
visage, elle s'arracha les cheveux; sa douleur tait extrme, car au
lieu de faire du mal aux beaux enfants, comme elle l'avait projet, elle
leur faisait du bien, quoiqu'il n'entrt que de la perfidie dans ses
conseils.

Ds qu'il fut jour, elle apprit que le retour du prince n'tait que trop
vrai; elle retourna chez la reine-mre.

H bien, lui dit cette princesse, Feintise, m'apportes-tu de bonnes
nouvelles? Les enfants ont-ils pri?

--Non, madame, dit-elle, en se jetant  ses pieds, mais que Votre
Majest ne s'impatiente point, il me reste des moyens infinis de vous en
dlivrer.

--Ah! malheureuse, dit la reine, tu n'es au monde que pour me trahir, tu
les pargnes.

La vieille protesta bien le contraire; et quand elle l'eut un peu
apaise, elle s'en revint pour rver  ce qu'il fallait faire.

Elle laissa passer quelques jours sans paratre, au bout desquels elle
pia si bien, qu'elle trouva dans une route de la fort la princesse qui
se promenait seule, attendant le retour de ses frres.

Le ciel vous comble de biens, lui dit cette sclrate en l'abordant:
charmante toile, j'ai appris que vous possdez la pomme qui chante:
certainement quand cette bonne fortune me serait arrive, je n'en aurais
pas plus de joie; car il faut avouer que j'ai pour vous une inclination
qui m'intresse  tous vos avantages: cependant, continua-t-elle, je ne
peux m'empcher de vous donner un nouvel avis.

--Ah! gardez vos avis, s'cria la princesse en s'loignant d'elle,
quelques biens qu'ils m'apportent, ils ne sauraient me payer
l'inquitude qu'ils m'ont cause.

--L'inquitude n'est pas un si grand mal, repartit-elle en souriant, il
en est de douces et de tendres.

--Taisez-vous, ajouta Belle-toile, je tremble quand j'y pense.

Il est vrai, dit la vieille, que vous tes fort  plaindre, d'tre la
plus belle et la plus spirituelle fille de l'univers; je vous en fais
mes excuses.

--Encore un coup, rpliqua la princesse, je sais suffisamment l'tat o
l'absence de mon frre m'a rduite.

--Il faut malgr cela que je vous dise, continua Feintise, qu'il vous
manque encore le petit oiseau Vert qui dit tout; vous seriez informe
par lui de votre naissance, des bons et des mauvais succs de la vie; il
n'y a rien de si particulier qu'il ne nous dcouvrit; et lorsqu'on dira
dans le monde: Belle-toile a l'eau qui danse, et la pomme qui chante;
l'on dira en mme temps: elle n'a pas le petit oiseau Vert qui dit tout;
et il vaudrait presque autant qu'elle n'et rien.

Aprs avoir dbit ainsi ce qu'elle avait dans l'esprit, elle se retira.
La princesse, triste et rveuse, commena  soupirer amrement: Cette
femme a raison, disait-elle; de quoi me servent les avantages que je
reois de l'eau et de la pomme, puisque j'ignore d'o je suis, qui sont
mes parents, et par quelle fatalit mes frres et moi avons t exposs
 la fureur des ondes? Il faut qu'il y ait quelque chose de bien
extraordinaire dans notre naissance pour nous abandonner ainsi, et une
protection bien vidente du ciel pour nous avoir sauvs de tant de
prils: quel plaisir n'aurai-je point de connatre mon pre et ma mre,
de les chrir, s'ils sont encore vivants, et d'honorer leur mmoire
s'ils sont morts! L-dessus les larmes vinrent avec abondance couvrir
ses joues, semblables aux gouttes de la rose qui parat le matin sur
les lys et sur les roses.

Chri, qui avait toujours plus d'impatience de la voir que les autres,
s'tait ht aprs la chasse de revenir; il tait  pied, son arc
pendait ngligemment  son ct, sa main tait arme de quelques
flches, ses cheveux rattachs ensemble; il avait en cet tat un air
martial qui plaisait infiniment. Ds que la princesse l'aperut, elle
entra dans une alle sombre, afin qu'il ne vt pas les impressions de
douleur qui taient sur son visage; mais une matresse ne s'loigne pas
si vite, qu'un amant bien empress ne la joigne. Le prince l'aborda; il
eut  peine jet les yeux sur elle, qu'il connut qu'elle avait quelque
peine. Il s'en inquite, il la prie, il la presse de lui en apprendre le
sujet; elle s'en dfend avec opinitret: enfin il tourne la pointe
d'une de ses flches contre son coeur:

Vous ne m'aimez point, Belle-toile, lui dit-il, je n'ai plus qu'
mourir.

La manire dont il lui parla la jeta dans la dernire alarme; elle n'eut
plus la force de lui refuser son secret: mais elle ne le lui dit qu'
condition qu'il ne chercherait de sa vie les moyens de satisfaire le
dsir qu'elle avait; il lui promit tout ce qu'elle exigeait, et ne
marqua point qu'il voult entreprendre ce dernier voyage.

Aussitt qu'elle se fut retire dans sa chambre, et les princes dans les
leurs, il descendit en bas, tira son cheval de l'curie, monta dessus,
et partit sans en parler  personne. Cette nouvelle jeta la belle
famille dans une trange consternation. Le roi, qui ne pouvait les
oublier, les envoya prier de venir dner avec lui; ils rpondirent que
leur frre venait de s'absenter, qu'ils ne pouvaient avoir de joie ni de
repos sans lui, et qu' son retour, ils ne manqueraient pas d'aller au
palais. La princesse tait inconsolable: l'eau qui danse et la pomme qui
chante n'avaient plus de charmes pour elle; sans Chri, rien ne lui
tait agrable.

Le prince s'en alla, errant par le monde; il demandait  ceux qu'il
rencontrait o il pourrait trouver le petit oiseau Vert qui dit tout: la
plupart l'ignoraient; mais il rencontra un vnrable vieillard, qui
l'ayant fait entrer dans sa maison, voulut bien prendre la peine de
regarder sur un globe qui faisait une partie de son tude et de son
divertissement. Il lui dit ensuite qu'il tait dans un climat glac, sur
la pointe d'un rocher affreux, et il lui enseigna la route qu'il devait
tenir. Le prince, par reconnaissance, lui donna plein un petit sac de
grosses perles qui taient tombes de ses cheveux, et prenant cong de
lui, il continua son voyage.

Enfin, au lever de l'aurore, il aperut le rocher, fort haut et fort
escarp; et sur le sommet, l'oiseau qui parlait comme un oracle, disant
des choses admirables. Il comprit qu'avec un peu d'adresse il tait ais
de l'attraper, car il ne paraissait point farouche; il allait et venait,
sautant lgrement d'une pointe sur l'autre. Le prince descendit de
cheval; et montant sans bruit, malgr l'pret de ce mont, il se
promettait le plaisir d'en faire un sensible  Belle-toile. Il se
voyait si proche de l'oiseau Vert, qu'il croyait le prendre, lorsque le
rocher s'ouvrant tout d'un coup, il tomba dans une spacieuse salle,
aussi immobile qu'une statue; il ne pouvait ni remuer, ni se plaindre de
sa dplorable aventure. Trois cents chevaliers qui l'avaient tente
comme lui, taient au mme tat; ils s'entre-regardaient, c'tait la
seule chose qui leur tait permise.

Le temps semblait si long  Belle-toile, que ne voyant point revenir
son Chri, elle tomba dangereusement malade. Les mdecins connurent bien
qu'elle tait dvore par une profonde mlancolie; ses frres l'aimaient
tendrement; ils lui parlrent de la cause de son mal: elle leur avoua
qu'elle se reprochait nuit et jour l'loignement de Chri, qu'elle
sentait bien qu'elle mourrait, si elle n'apprenait pas de ses nouvelles:
ils furent touchs de ses larmes, et pour la gurir, Petit-Soleil
rsolut d'aller chercher frre.

Le prince partit, il sut en quel lieu tait le fameux oiseau; il y fut,
il le vit, il s'en approcha avec les mmes esprances; et dans ce moment
le rocher l'engloutit, il tomba dans la grande salle; la premire chose
qui arrta ses regards, ce fut Chri, mais il ne put lui parler.

Belle-toile tait un peu convalescente; elle esprait  chaque moment
de voir revenir ses deux frres: mais ses esprances tant dues, son
affliction prit de nouvelles forces: elle ne cessait plus jour et nuit
de se plaindre; elle s'accusait du dsastre de ses frres; et le prince
Heureux n'ayant pas moins piti d'elle, que d'inquitude pour les
princes, prit  son tour la rsolution de les aller chercher. Il le dit
 Belle-toile; elle voulut d'abord s'y opposer: mais il rpliqua qu'il
tait bien juste qu'il s'expost pour trouver les personnes du monde qui
lui taient les plus chres; l-dessus il partit aprs avoir fait de
tendres adieux  la princesse: elle resta seule en proie  la plus vive
douleur.

Quand Feintise sut que le troisime prince tait en chemin, elle se
rjouit infiniment; elle en avertit la reine-mre, et lui promit plus
fortement que jamais de perdre toute cette infortune famille: en effet,
Heureux eut une aventure semblable  Chri et  Petit-Soleil; il trouva
le rocher, il vit le bel oiseau, et il tomba comme une statue dans la
salle, o il reconnut les princes qu'il cherchait, sans pouvoir leur
parler; ils taient tous arrangs dans des niches de cristal; ils ne
dormaient jamais, ne mangeaient point, et restaient enchants d'une
manire bien triste, car ils avaient seulement la libert de rver, et
de dplorer leur aventure.

Belle-toile, inconsolable, ne voyant revenir aucun de ses frres, se
reprocha d'avoir tard si longtemps  les suivre. Sans hsiter
davantage, elle donna ordre  tous ses gens de l'attendre six mois: mais
que si ses frres ou elle ne revenaient pas dans ce temps, ils
retournassent apprendre leur mort au corsaire et  sa femme; ensuite
elle prit un habit d'homme, trouvant qu'il y avait moins  risquer pour
elle, ainsi travestie dans son voyage, que si elle tait alle en
aventurire courir le monde. Feintise la vit partir dessus son beau
cheval; elle se trouva alors comble de joie, et courut au palais
rgaler la reine-mre de cette bonne nouvelle.

La princesse s'tait arme seulement d'un casque, dont elle ne levait
presque jamais la visire, car sa beaut tait si dlicate et si
parfaite, qu'on n'aurait pas cru, comme elle le voulait, qu'elle tait
un cavalier. La rigueur de l'hiver se faisait ressentir, et le pays o
tait le petit oiseau qui dit tout, ne recevait en aucune saison les
heureuses influences du soleil.

Belle-toile avait un trange froid, mais rien ne pouvait la rebuter,
lorsqu'elle vit une tourterelle qui n'tait gure moins blanche et gure
moins froide que la neige, laquelle tait tendue. Malgr toute son
impatience d'arriver au rocher, elle ne voulut pas la laisser mourir, et
descendant de cheval, elle la prit entre ses mains, la rchauffa de son
haleine, puis la mit dans son sein; la pauvre petite ne remuait plus.
Belle-toile pensait qu'elle tait morte, elle y avait regret; elle la
tira, et la regardant, elle lui dit, comme si elle et pu l'entendre:

Que ferai-je, bien aimable tourterelle, pour te sauver la vie?

--Belle-toile, rpondit la bestiole, un doux baiser de votre bouche
peut achever ce que vous avez si charitablement commenc.

--Non pas un, dit la princesse, mais cent, s'il les faut.

Elle la baisa; et la tourterelle, reprenant courage, lui dit gaiement:

Je vous connais, malgr votre dguisement; sachez que vous entreprenez
une chose qui vous serait impossible sans mon secours; faites donc ce
que je vais vous conseiller. Ds que vous serez arrive au rocher, au
lieu de chercher le moyen d'y monter, arrtez-vous au pied, et commencez
la plus belle chanson et la plus mlodieuse que vous sachiez. L'oiseau
Vert qui dit tout, vous coutera, et remarquera d'o vient cette voix,
ensuite vous feindrez de vous endormir: je resterai auprs de vous;
quand il me verra, il descendra de la pointe du rocher pour me bqueter:
c'est dans ce moment que vous le pourrez prendre.

La princesse, ravie de cette esprance, arriva presque aussitt au
rocher; elle reconnut les chevaux de ses frres qui broutaient l'herbe:
cette vue renouvela toutes ses douleurs; elle s'assit, et pleura
longtemps amrement. Mais le petit oiseau Vert disait de si belles
choses, et si consolantes pour les malheureux, qu'il n'y avait point de
coeur afflig qu'il ne rjout; de sorte qu'elle essuya ses larmes, et
se mit  chanter si haut et si bien, que les princes au fond de leur
salle enchante eurent le plaisir de l'entendre.

Ce fut le premier moment o ils sentirent quelque esprance. Le petit
oiseau Vert qui dit tout coutait et regardait d'o venait cette voix;
il aperut la princesse, qui avait t son casque pour dormir plus
commodment, et la tourterelle qui voltigeait autour d'elle.  cette
vue, il descendit doucement, et vint la bqueter; mais il ne lui avait
pas arrach trois plumes, qu'il tait dj pris.

Ah! que me voulez-vous? lui dit-il. Que vous ai-je fait pour venir de
si loin me rendre si malheureux? Accordez-moi ma libert, je vous en
conjure; voyez ce que vous souhaitez en change, il n'y a rien que je ne
fasse.

--Je dsire, lui dit Belle-toile, que tu me rendes mes trois frres, je
ne sais o ils sont, mais leurs chevaux qui paissent prs de ce rocher
me font connatre que tu les retiens en quelque lieu.

--J'ai, sous l'aile gauche, une plume incarnate; arrachez-la, lui
dit-il, servez-vous-en pour toucher le rocher.

La princesse fut diligente  ce qu'il lui avait command; en mme temps
elle vit des clairs, et elle entendit un bruit de vents et de tonnerre
mls ensemble, qui lui firent une crainte extrme. Malgr sa frayeur,
elle tint toujours l'oiseau Vert, craignant qu'il ne lui chappt; elle
toucha encore le rocher avec la plume incarnate, et la troisime fois,
il se fendit depuis le sommet jusqu'au pied; elle entra d'un air
victorieux dans la salle o les trois princes taient avec beaucoup
d'autres: elle courut vers Chri, il ne la reconnaissait point avec son
habit et son casque, et puis l'enchantement n'tait pas encore fini, de
sorte qu'il ne pouvait ni parler ni agir. La princesse, qui s'en
aperut, fit de nouvelles questions  l'oiseau Vert, auxquelles il
rpondit qu'il fallait avec la plume incarnate frotter les yeux et la
bouche de tous ceux qu'elle voudrait dsenchanter: elle rendit ce bon
office  plusieurs rois,  plusieurs souverains, et particulirement 
nos trois princes.

Touchs d'un si grand bienfait, ils se jetrent tous  ses genoux, le
nommant le librateur des rois. Elle s'aperut alors que ses frres,
tromps par ses habits, ne la reconnaissaient point; elle ta
promptement son casque, elle leur tendit les bras, les embrassa cent
fois, et demanda aux autres princes avec beaucoup de civilit, qui ils
taient; chacun lui dit son aventure particulire, et ils s'offrirent 
l'accompagner partout o elle voudrait aller. Elle rpondit qu'encore
que les lois de la chevalerie pussent lui donner quelque droit sur la
libert qu'elle venait de leur rendre, elle ne prtendait point s'en
prvaloir. L-dessus elle se retira avec les princes, pour se rendre
compte les uns aux autres de ce qui leur tait arriv depuis leur
sparation.

Le petit oiseau Vert qui dit tout les interrompit pour prier
Belle-toile de lui accorder sa libert; elle chercha aussitt la
tourterelle, afin de lui en demander avis, mais elle ne la trouva plus.
Elle rpondit  l'oiseau qu'il lui avait cot trop de peines et
d'inquitudes pour jouir si peu de sa conqute. Ils montrent tous
quatre  cheval, et laissrent les empereurs et les rois  pied, car
depuis deux ou trois cents ans qu'ils taient l, leurs quipages
avaient pri.

La reine-mre, dbarrasse de toute l'inquitude que lui avait cause le
retour des beaux enfants, renouvela ses instances auprs du roi pour le
faire remarier, et l'importuna si fort, qu'elle lui fit choisir une
princesse de ses parentes. Et comme il fallait casser le mariage de la
pauvre reine Blondine, qui tait toujours demeure auprs de sa mre, 
leur petite maison de campagne, avec les trois chiens qu'elle avait
nomms Chagrin, Mouron et Douleur,  cause de tous les ennuis qu'ils lui
avaient causs, la reine-mre l'envoya qurir; elle monta en carrosse,
et prit les doguins, tant vtue de noir, avec un long voile qui tombait
jusqu' ses pieds.

En cet tat, elle parut plus belle que l'astre du jour, quoiqu'elle ft
devenue ple et maigre, car elle ne dormait point, et ne mangeait que
par complaisance. Pour sa mre, tout le monde en avait grande piti; le
roi en fut si attendri qu'il n'osait jeter les yeux sur elle; mais quand
il pensait qu'il courait risque de n'avoir point d'autres hritiers que
des doguins, il consentait  tout.

Le jour tant pris pour la noce, la reine-mre, prie par l'amirale
Rousse (qui hassait toujours son infortune soeur), dit qu'elle voulait
que la reine Blondine part  la fte; tout tait prpar pour la faire
grande et somptueuse; et comme le roi n'tait pas fch que les
trangers vissent sa magnificence, il ordonna  son premier cuyer
d'aller chez les beaux enfants, les convier  venir, et lui commanda
qu'en cas qu'ils ne fussent pas encore venus, il laisst de bons ordres
afin qu'on les avertt  leur retour.

Le premier cuyer les alla chercher, et ne les trouva point; mais
sachant le plaisir que le roi aurait de les voir, il laissa un de ses
gentilshommes pour les attendre, afin de les amener sans aucun
retardement. Cet heureux jour venu, qui tait celui du grand banquet,
Belle-toile et les trois princes arrivrent; le gentilhomme leur apprit
l'histoire du roi, comme il avait autrefois pous une pauvre fille,
parfaitement belle et sage, qui avait eu le malheur d'accoucher de trois
chiens; qu'il l'avait chasse pour ne la plus voir; que, cependant, il
l'aimait tant, qu'il avait pass quinze ans sans vouloir couter aucune
proposition de mariage; que la reine-mre et ses sujets l'ayant
fortement press, il s'tait rsolu  pouser une princesse de la cour,
et qu'il fallait promptement y venir pour assister  toute la crmonie.

En mme temps Belle-toile prit une robe de velours, couleur de rose,
toute garnie de diamants brillants; elle laissa tomber ses cheveux par
grosses boucles sur les paules; ils taient renous de rubans, l'toile
qu'elle avait sur le front jetait beaucoup de lumire, et la chane
d'or qui tournait autour de son cou, sans qu'on la pt ter, semblait
tre d'un mtal plus prcieux que l'or mme. Enfin jamais rien de si
beau ne parut aux yeux des mortels. Ses frres n'taient pas moins bien,
entre autres le prince Chri; il avait quelque chose qui le distinguait
trs avantageusement. Ils montrent tous quatre dans un chariot d'bne
et d'ivoire, dont le dedans tait de drap d'or, avec des carreaux de
mme, brods de pierreries; douze chevaux blancs le tranaient: le reste
de leur quipage tait incomparable. Lorsque Belle-toile et ses frres
parurent, le roi ravi les vint recevoir avec toute sa cour, au haut de
l'escalier. La pomme qui chante se faisait entendre d'une manire
merveilleuse, l'eau qui danse, dansait, et le petit oiseau qui dit tout,
parlait mieux que les oracles: ils se baissrent tous quatre jusqu'aux
genoux du roi, et lui prenant la main, ils la baisrent avec autant de
respect que d'affection. Il les embrassa, et leur dit:

Je vous suis oblig, aimables trangers, d'tre venus aujourd'hui;
votre prsence me fait un plaisir sensible.

En achevant ces mots, il entra avec eux dans un grand salon, o les
musiciens jouaient de toutes sortes d'instruments, et plusieurs tables
servies splendidement ne laissaient rien  souhaiter pour la bonne
chre.

La reine-mre vint, accompagne de sa future belle-fille, de l'amirale
Rousse, et de toutes les dames, entre lesquelles on amenait la pauvre
reine, lie par le cou, avec une longe de cuir, et les trois chiens
attachs de mme. On la fit avancer jusqu'au milieu du salon, o tait
un chaudron plein d'os et de mauvaises viandes, que la reine-mre avait
ordonns pour leur dner.

Quand Belle-toile et les princes la virent si malheureuse, bien qu'ils
ne la connussent point, les larmes leur vinrent aux yeux, soit que la
rvolution des grandeurs du monde les toucht, ou qu'ils fussent mus
par la force du sang qui se fait souvent ressentir. Mais que pensa la
mauvaise reine d'un retour si peu espr et si contraire  ses desseins?
Elle jeta un regard furieux sur Feintise, qui dsirait ardemment alors
que la terre s'ouvrt pour s'y prcipiter.

Le roi prsenta les beaux enfants  sa mre, lui disant mille biens
d'eux; et malgr l'inquitude dont elle tait saisie, elle ne laissa pas
de leur parler avec un air riant, et de leur jeter des regards aussi
favorables que si elle les et aims, car la dissimulation tait en
usage ds ce temps-l. Le festin se passa fort gaiement, quoique le roi
et une extrme peine de voir manger sa femme avec ses doguins, comme la
dernire des cratures; mais ayant rsolu d'avoir de la complaisance
pour sa mre, qui l'obligeait  se remarier, il la laissait ordonner de
tout.

Sur la fin du repas, le roi adressant la parole  Belle-toile:

Je sais, lui dit-il, que vous tes en possession de trois trsors qui
sont incomparables; je vous en flicite, et je vous prie de nous
raconter ce qu'il a fallu faire pour les conqurir.

--Sire, dit-elle, je vous obirai avec plaisir: l'on m'avait dit que
l'eau qui danse me rendrait belle, et que la pomme qui chante me
donnerait de l'esprit; j'ai souhait les avoir par ces deux raisons. 
l'gard du petit oiseau Vert qui dit tout, j'en ai eu une autre; c'est
que nous ne savons rien de notre fatale naissance: nous sommes des
enfants abandonns de nos proches, qui n'en connaissons aucun; j'ai
espr que ce merveilleux oiseau nous claircirait sur une chose qui
nous occupe jour et nuit.

-- juger de votre naissance par vous, rpliqua le roi, elle doit tre
des plus illustres; mais parlez sincrement, qui tes-vous?

--Sire, lui dit-elle, mes frres et moi avons diffr de l'interroger
jusqu' notre retour: en arrivant nous avons reu vos ordres pour venir
 vos noces; tout ce que j'ai pu faire, 'a t de vous apporter ces
trois rarets pour vous divertir.

--J'en suis trs aise, s'cria le roi, ne diffrons pas une chose si
agrable.

Vous vous amusez  toutes les bagatelles qu'on vous propose, dit la
reine-mre en colre; voil de plaisants marmousets, avec leurs rarets:
en vrit, le nom seul fait assez connatre que rien n'est plus
ridicule: fi! fi! je ne veux pas que de petits trangers, apparemment de
la lie du peuple, aient l'avantage d'abuser de votre crdulit; tout
cela consiste en quelques tours de gibecire et de gobelets; et sans
vous, ils n'auraient pas eu l'honneur d'tre assis  ma table.

Belle-toile et ses frres entendant un discours si dsobligeant, ne
savaient que devenir; leur visage tait couvert de confusion et de
dsespoir, d'essuyer un tel affront devant toute cette grande cour. Mais
le roi ayant rpondu  sa mre que son procd l'outrait, pria les beaux
enfants de ne s'en point chagriner, et leur tendit la main en signe
d'amiti. Belle-toile prit un bassin de cristal de roche, dans lequel
elle versa toute l'eau qui danse; on vit aussitt que cette eau
s'agitait, sautait en cadence, allait et venait, s'levait comme une
petite mer irrite, changeait de mille couleurs, et faisait aller le
bassin de cristal le long de la table du roi; puis il s'en lana tout
d'un coup quelques gouttes sur le visage du premier cuyer,  qui les
enfants avaient de l'obligation. C'tait un homme d'un mrite rare, mais
sa laideur ne l'tait pas moins, et il en avait mme perdu un oeil. Ds
que l'eau l'eut touch, il devint si beau qu'on ne le reconnaissait
plus, et son oeil se trouva guri. Le roi, qui l'aimait chrement, eut
autant de joie de cette aventure que la reine-mre en ressentit de
dplaisir, car elle ne pouvait entendre les applaudissements qu'on
donnait aux princes. Aprs que le grand bruit fut cess, Belle-toile
mit sur l'eau qui danse la pomme qui chante, faite d'un seul rubis,
couronne de diamants, avec sa branche d'ambre; elle commena un concert
si mlodieux que cent musiciens se seraient fait moins entendre. Cela
ravit le roi et toute sa cour, et l'on ne sortait point d'admiration,
quand Belle-toile tira de son manchon une petite cage d'or, d'un
travail merveilleux, o tait l'oiseau Vert qui dit tout; il ne se
nourrissait que de poudre de diamants, et ne buvait que de l'eau de
perles distilles. Elle le prit bien dlicatement, et le posa sur la
pomme, qui se tut par respect, afin de lui donner le temps de parler: il
avait ses plumes d'une si grande dlicatesse, qu'elles s'agitaient quand
on fermait les yeux et qu'on les rouvrait proche de lui; elles taient
de toutes les nuances de vert que l'on peut imaginer: il s'adressa au
roi, et lui demanda ce qu'il voulait savoir.

Nous souhaitons tous d'apprendre, rpliqua le roi, qui sont cette belle
fille et ces trois cavaliers.

-- roi, rpondit l'oiseau Vert, avec une voix forte et intelligible,
elle est ta fille, et deux de ces princes sont tes fils; le troisime,
appel Chri, est ton neveu.

L-dessus il raconta avec une loquence incomparable toute l'histoire,
sans ngliger la moindre circonstance.

Le roi fondait en larmes, et la reine afflige, qui avait quitt son
chaudron, ses os et ses chiens, s'tait approche doucement: elle
pleurait de joie et d'amour pour son mari et pour ses enfants; car
pouvait-elle douter de la vrit de cette histoire, quand elle leur
voyait toutes les marques qui pouvaient les faire reconnatre? Les trois
princes et Belle-toile se levrent  la fin de leur histoire; ils
vinrent se jeter aux pieds du roi, ils embrassaient ses genoux, ils
baisaient ses mains; il leur tendait les bras, il les serrait contre son
coeur; l'on n'entendait que des soupirs, hlas! des cris de joie. Le roi
se leva, et voyant la reine sa femme qui demeurait toujours craintive
proche de la muraille, d'un air humili, il alla  elle, et lui faisant
mille caresses, il lui prsenta lui-mme un fauteuil auprs du sien, et
l'obligea de s'y asseoir.

Ses enfants lui baisrent mille fois les pieds et les mains; jamais
spectacle n'a t plus tendre ni plus touchant: chacun pleurait en son
particulier, et levait les mains et les yeux au ciel, pour lui rendre
grce d'avoir permis que des choses si importantes et si obscures
fussent connues. Le roi remercia la princesse qui avait eu le dessein de
l'pouser, il lui laissa une grande quantit de pierreries. Mais 
l'gard de la reine-mre, de l'amirale et de Feintise, que n'aurait-il
pas fait contre elles, s'il n'avait cout que son ressentiment? Le
tonnerre de sa colre commenait  gronder, lorsque la gnreuse reine,
ses enfants et Chri le conjurrent de s'apaiser, et de vouloir rendre
contre elles un jugement plus exemplaire que rigoureux: il fit enfermer
la reine-mre dans une tour; mais pour l'amirale et Feintise, on les
jeta ensemble dans un cachot noir et humide, o elles ne mangeaient
qu'avec les trois doguins appels Chagrin, Mouron et Douleur, lesquels,
ne voyant plus leur bonne matresse, mordaient celles-ci  tous moments;
elles y finirent leur vie, qui fut assez longue pour leur donner le
temps de se repentir de tous leurs crimes.

Ds que la reine-mre, l'amirale Rousse et Feintise eurent t emmenes,
chacune dans le lieu que le roi avait ordonn, les musiciens
recommencrent  chanter et  jouer des instruments. La joie tait sans
pareille; Belle-toile et Chri en ressentaient plus que tout le reste
du monde ensemble; ils se voyaient  la veille d'tre heureux. En effet,
le roi trouvant son neveu le plus beau et le plus spirituel de toute sa
cour, lui dit qu'il ne voulait pas qu'un si grand jour se passt sans
faire des noces, et qu'il lui accordait sa fille. Le prince, transport
de joie, se jeta  ses pieds, Belle-toile ne tmoigna gure moins de
satisfaction.

Mais il tait bien juste que la vieille princesse, qui vivait dans la
solitude depuis tant d'annes, la quittt pour partager l'allgresse
publique. Cette mme petite fe, qui tait venue dner chez elle et
qu'elle reut si bien, y entra tout d'un coup, pour lui raconter ce qui
se passait  la cour.

Allons-y, continua-t-elle, je vous apprendrai pendant le chemin les
soins que j'ai pris de votre famille.

La princesse reconnaissante monta dans son chariot; il tait brillant
d'or et d'azur, prcd par des instruments de guerre, et suivi de six
cents gardes du corps, qui paraissaient de grands seigneurs. Elle
raconta  la princesse toute l'histoire de ses petits-fils, et lui dit
qu'elle ne les avait point abandonns; que sous la forme d'une sirne,
sous celle d'une tourterelle, enfin, de mille manires, elle les avait
protgs.

Vous voyez, ajouta la fe, qu'un bienfait n'est jamais perdu.

La bonne princesse voulait  tous moments baiser ses mains pour lui
marquer sa reconnaissance; elle ne trouvait point de termes qui ne
fussent au-dessous de sa joie. Enfin elles arrivrent. Le roi les reut
avec mille tmoignages d'amiti. La reine Blondine et les beaux enfants
s'empressrent, comme on le peut croire,  tmoigner de l'amiti  cette
illustre dame; et lorsqu'ils surent ce que la fe avait fait en leur
faveur, et qu'elle tait la gracieuse tourterelle qui les avait guids,
il ne se peut rien ajouter  tout ce qu'ils lui dirent. Pour achever de
combler le roi de satisfaction, elle lui apprit que sa belle-mre, qu'il
avait toujours prise pour une pauvre paysanne, tait ne princesse
souveraine. C'tait peut-tre la seule chose qui manquait au bonheur de
ce monarque. La fte s'acheva par le mariage de Belle-toile avec le
prince Chri. L'on envoya qurir le corsaire et sa femme, pour les
rcompenser encore de la noble ducation qu'ils avaient donne aux beaux
enfants. Enfin, aprs de longues peines, tout le monde fut satisfait.

      L'amour, n'en dplaise aux censeurs,
      Est l'origine de la gloire;
      Il fait animer les grands coeurs
       braver le pril,  chercher la victoire.
      C'est lui, qui, dans tout l'univers,
      A du prince Chri conserv la mmoire;
      Et qui lui fit tenter tous les exploits divers
      Que l'on remarque en son histoire.
      Du moment qu'au beau sexe on veut faire sa cour,
      Il faut se prparer  servir ses caprices;
      Mais un coeur ne craint pas les plus grands prcipices,
      S'il a, pour l'animer, et la gloire et l'amour.






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even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
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are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
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the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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with this eBook or online at www.gutenberg.org

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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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- You comply with all other terms of this agreement for free
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

