The Project Gutenberg EBook of Scnes de la vie de jeunesse, by Henry Murger

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Title: Scnes de la vie de jeunesse
       Nouvelles

Author: Henry Murger

Release Date: June 8, 2006 [EBook #18537]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCNES DE LA VIE DE JEUNESSE ***




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Henry Murger

SCNES DE LA VIE DE JEUNESSE

Nouvelles

(1851)




Table des matires

Le souper des funrailles.
I.
II.
III.
IV.
La matresse aux mains rouges.
Le bonhomme Jadis.
Les amours d'Olivier.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
Un pote de gouttires.
Le manchon de Francine.
I.
II.




Le souper des funrailles




I


C'tait sous le dernier rgne. Au sortir du bal de l'opra, dans un
salon du caf de Foy, venaient d'entrer quatre jeunes gens accompagns
de quatre femmes vtues de magnifiques dominos. Les hommes portaient de
ces noms qui, prononcs dans un lieu public ou dans un salon du monde,
font relever toutes les ttes. Ils s'appelaient le comte de
Chabannes-Malaurie, le comte de Puyrassieux, le marquis de Sylvers, et
Tristan-Tristan tout court. Tous quatre taient jeunes, riches, menant
une belle vie seme d'aventures dont le rcit dfrayait hebdomadairement
les _Courriers de Paris,_ et n'avaient  peu prs d'autre profession que
d'tre heureux ou de le paratre. Quant aux femmes, qui taient presque
jeunes, elles n'avaient d'autre profession que d'tre belles, et elles
faisaient laborieusement leur mtier.

La carte, commande d'avance, aurait reu l'approbation de tous les
matres de la gourmandise.

En entrant dans le salon, les quatre femmes s'taient dmasques.
C'taient  vrai dire de magnifiques cratures, formant un quatuor qui
semblait chanter la symphonie de la forme et de la grce.

--Avant de nous mettre  table, messieurs, dit Tristan, permettez-moi de
faire dresser un couvert de plus.

--Vous attendez une femme? dirent les jeunes gens.

--Un homme? reprirent les femmes.

--J'attends ici un de mes amis qui fut de son vivant un charmant jeune
homme, dit Tristan.

--Comment? de son vivant! exclama M. de Puyrassieux.

--Que voulez-vous dire? ajouta M. de Sylvers.

--Je veux dire que mon ami est mort.

--Mort? firent en choeur les trois hommes.

--Mort? reprirent les femmes en dressant la tte.

--Quel conte de fes!

--Mort et enterr, messieurs.

--Comme Marlboroug?

--Absolument.

--Ah , mais que signifie cela? vous tes hiroglyphique comme une
inscription louqsorienne, ce soir, mon cher Tristan, dit le comte de
Chabannes.

--coutez, messieurs, rpliqua Tristan. La personne que j'attends ne
viendra pas avant une heure; j'aurai donc le temps de vous conter
l'aventure, qui est assez curieuse, et qui vous intressera d'autant
plus que vous allez en voir le hros tout  l'heure.

--Une histoire! C'est charmant. Contez! contez! s'cria-t-on de toutes
parts,  l'exception d'une des femmes, qui tait reste silencieuse
depuis son entre.

--Avant de commencer, dit Tristan, je crois qu'il serait bon d'absorber
le premier service. Je fais cette proposition  cause de mon
amour-propre de narrateur. Vous savez le proverbe....

--Non! non! dit Chabannes, l'histoire.

--Si! si! mangeons, cria-t-on d'un autre ct.

--Aux voix!--L'histoire!--Le djeuner!--L'histoire!

--Il n'y a qu'un moyen de sortir de l, dit Tristan; c'est de voter.

--Eh bien, votons.

--Que ceux qui sont d'avis d'couter l'histoire veuillent bien se
lever, dit Tristan. Les trois hommes se levrent.

--Trs bien, fit Tristan; que ceux qui sont d'avis de djeuner d'abord
veuillent bien se lever.

Trois des femmes se levrent, et parurent fort tonnes de voir leur
compagne rester assise.

--Tiens, dit l'une d'elles, Fanny s'abstient.

--Pourquoi donc? dit une autre.

--Je n'ai pas faim, rpondit Fanny.

--Eh bien, il fallait voter pour l'histoire, alors.

--Je ne suis pas curieuse, murmura Fanny avec indiffrence.

--En attendant, reprit Tristan, l'preuve n'a pas de rsultat, et nous
voil aussi embarrasss qu'auparavant. Pour sortir de l et pour
contenter tout le monde, je vais vous faire une proposition; c'est de
raconter en mangeant.

--Adopt! Adopt!

--D'abord, dit le comte de Chabannes, le nom de votre ami?

--Feu mon ami s'appelle Ulric-Stanislas de Rouvres.

--Ulric de Rouvres, dirent les convives, mais il est mort!

--Puisque je vous dis _feu_ mon ami, rpliqua tranquillement Tristan.

--Ah , demanda M. de Sylvers, ce n'tait donc pas une plaisanterie, ce
que vous disiez?

--En aucune faon. Mais laissez-moi raconter maintenant, dit Tristan; et
il commena.

--En ce temps l,--il y a environ un an,--Ulric de Rouvres tomba
subitement dans une grande tristesse et rsolut d'en finir avec la vie.

--Il y a un an, je me rappelle parfaitement, interrompit le comte de
Puyrassieux, il avait dj l'air d'un fantme.

--Mais quelle tait donc la cause de cette tristesse? demanda M. de
Chabannes. Ulric avait dans le monde une position magnifique; il tait
jeune, bien fait, assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies,
quelles qu'elles fussent. Il n'avait aucune raison raisonnable pour se
tuer.

--La raison qui vous fait faire une folie n'est jamais raisonnable, dit
entre ses dents M. de Sylvers.

--Folie ou raison, le motif qui dtermina Ulric  mourir est la seule
chose que je doive taire, continua Tristan. Ulric s'tait donc dcid 
mourir, et passa en Angleterre pour mettre fin  ses jours.

--Pourquoi en Angleterre? demanda un des convives.

--Parce que c'est la patrie du spleen, et que mon ami esprait qu'une
fois atteint de cette maladie, il n'oserait plus hsiter au bord de sa
rsolution. Ulric passa donc la Manche, et, aprs avoir demeur 
Londres quelques jours, il alla habiter dans un petit village du comt
de Sussex. L, il recueillit tous ses souvenirs; il passa en revue tous
ses jours passs, toutes ses heures de soleil et d'ombre. Il se rpta
qu'il n'avait plus rien  faire dans la vie; et aprs avoir mis ses
affaires en ordre, il prit un pistolet et s'aventura dans la campagne,
o il chercha longtemps un endroit convenable pour rendre son me 
Dieu. Au bout d'une heure de marche il trouva un lieu qui ralisait
parfaitement la mise en scne exige pour un suicide. Il tira alors de
sa poche son pistolet, qu'il arma rsolment, et dont il posa le canon
glac sur son front brlant. Il avait dj le doigt appuy sur la
dtente et s'apprtait  la lcher, quand il s'aperut qu'il n'tait pas
seul, et qu' dix pas de lui il avait un compagnon s'apprtant galement
 passer dans l'autre monde.

Ulric marcha vers ce malheureux, qui avait dj le cou engag dans le
noeud d'une corde attache  un arbre.

--Que faites-vous? lui demanda Ulric.

--Vous le voyez, dit l'autre, je vais me pendre. Seriez-vous assez bon
pour m'aider un peu; je crains de me manquer tout seul, n'ayant pas ici
les commodits ncessaires.

--Que dsirez-vous de moi, et en quoi puis-je vous tre utile, monsieur?
demanda Ulric.

--Je vous serais infiniment oblig, rpondit l'autre, si vous vouliez me
tirer de dessous les pieds ce tronc d'arbre, que je n'aurai peut-tre
pas la force de rouler loin de moi quand je serai suspendu en l'air. Je
vous prierai aussi de vouloir bien ne pas quitter ces lieux avant d'tre
bien sr que l'opration a compltement russi.

Ulric regarda avec tonnement celui qui lui parlait ainsi tranquillement
au moment de mourir. C'tait un homme de vingt-huit  trente ans, et
dont les traits, le costume, le langage attestaient une personne
appartenant aux classes distingues de la socit.

--Pardon, lui demanda Ulric, je suis entirement  vos ordres, prt 
vous rendre les petits services que vous rclamez de moi: il faut bien
s'entr'aider dans ce monde; mais pourrais-je savoir le motif qui vous
dtermine  mourir si jeune? Vous pouvez me le confier sans craindre
d'indiscrtion de ma part, attendu que moi-mme je me propose de me tuer
sous l'ombrage de ce petit bois.

Et Ulric montra son pistolet  l'Anglais.

--Ah! ah! dit celui-ci, vous voulez vous brler la cervelle, c'est un
bon moyen. On me l'avait recommand; mais je prfre la corde, c'est
plus national.

--Serait-ce  cause d'un chagrin d'amour? demanda Ulric en revenant 
son interrogatoire.

--Oh! non, dit l'Anglais, je ne suis pas amoureux.

--Une perte de fortune?

--Ah! non, je suis millionnaire.

--Peut-tre quelques esprances d'ambition dtruites?

--Je ne suis pas ambitieux.

--Ah! j'y suis, continua Ulric, c'est  cause du spleen, l'ennui....

--Ah! non, j'tais trs heureux, trs joyeux de vivre.

--Mais alors....

--Voici, monsieur, puisque cette confidence parat vous intresser, le
motif de ma mort. Il y a deux ans, au milieu d'un souper, j'ai pari
avec un de mes amis que je mourrais avant lui. La somme engage est trs
considrable, et le pari est connu dans les trois royaumes. Et comme la
mort n'a pas voulu venir  moi depuis ce temps, si je ne suis pas all 
elle dans une heure, j'aurai perdu mon pari.... Et je veux le gagner....
Voil pourquoi....

Ulric resta stupfait.

--Maintenant, monsieur, que vous avez reu ma confidence, je vous
rappellerai la promesse que vous m'avez faite, dit l'Anglais, qui, mont
sur le tronc d'arbre, venait de se remettre la corde au cou.

--Un instant, monsieur, de grce, je n'aurai jamais le courage.

--Eh! monsieur, dit l'autre, pourquoi donc m'avoir interrompu alors? Je
n'ai pas de temps  perdre si je veux gagner mon pari. Il est minuit
moins dix minutes, et  minuit il faut absolument que je sois mort.

En disant ces mots, voyant que l'aide d'Ulric allait lui faire dfaut,
l'Anglais chassa d'un coup de pied le tronc d'arbre qui l'attachait
encore  la terre et se trouva suspendu.

L'agonie commena sur-le-champ. Ulric ne put assister de sang froid 
cet horrible spectacle, et se sauva dans un champ voisin.

Au bout d'une demi-heure il revint prs de l'arbre chang en gibet, et
trouva l'Anglais roide, immobile, parfaitement mort. Cette vue donna 
penser  mon jeune ami. Il trouva la mort fort laide, et renona
soudainement  aller lui demander la consolation des maux que lui
faisait souffrir la vie. Seulement il se trouvait dans une situation
fort embarrasse; car il avait crit la veille  un de ses amis qu'il
avait mis fin  ses jours, et il considrait comme une lchet un retour
sur cette rsolution. Il s'effrayait du ridicule qui allait rejaillir
sur lui quand on apprendrait ce suicide avort, chose aussi pitoyable 
ses yeux qu'un duel sans rsultat.

Il en tait l de ses hsitations quand il aperut  terre le
portefeuille de l'Anglais pendu. Ulric l'ouvrit et y trouva une foule de
papiers, et entre autres un passeport d'une date rcente et pris au nom
de sir Arthur Sydney. Ces papiers taient ceux du dfunt; et ce nom
d'Arthur tait galement le sien; et voici l'ide qui vint  l'esprit
d'Ulric: il prit son portefeuille, qui contenait les papiers attestant
son identit  lui, et les glissa dans le portefeuille du mort, aprs en
avoir retir le passeport et les autres papiers, qu'il mit dans sa
poche.

Grce  ce stratagme, Ulric passa pour mort. Son suicide, annonc par
les feuilles anglaises, fut rpt par les journaux franais. Ulric
assista  son convoi funbre; et aprs s'tre rendu lui-mme les
derniers honneurs, il partit pour le Mexique sous le nom de sir Arthur
Sydney. Revenu  Londres il y a environ six semaines, il m'crivait les
dtails que je viens de vous raconter.

--Tout cela est, en vrit, trs merveilleux, dit Chabannes; mais si M.
Ulric de Rouvres revient  Paris, sa position y sera au moins
singulire. Sous quel nom prtend-il exister maintenant? Reprendra-t-il
le sien, ou conservera-t-il celui de Sydney?

--Je crois qu'il prendra un autre nom, rpondit Tristan.

--Mais, fit observer M. de Chabannes, ce sera inutile. Il ne tardera pas
 tre reconnu dans le monde.

--Il n'ira pas dans le monde, dit Tristan; je veux dire par l qu'il ne
frquentera pas cette partie de la socit parisienne qu'on appelle le
monde.

--Il aura tort, fit le comte de Puyrassieux. Dans les premiers jours son
aventure pourra lui attirer quelques regards, on chuchotera peut-tre
sur son passage; mais au bout d'une semaine on n'y pensera pas, et on
parlera d'autre chose. Sa position sera au contraire fort avantageuse.
Toutes les femmes vont se l'arracher.

--Ulric ne retournera plus dans le monde, messieurs, dit Tristan.

--Mais pourquoi? demandrent les jeunes gens.

--Pourquoi? dit tout  coup l'indiffrente Fanny, en chassant du bout de
ses doigts effils les boucles de cheveux qui semblaient par instant
faire  son visage un voile tram de fils d'or:--Pourquoi? C'est bien
simple. M. Ulric ne peut plus reparatre dans le monde, parce qu'il est
ruin.

--Ruin! dirent les jeunes gens.

--Ncessairement, continua Fanny. Il n'est pas mort, c'est vrai; mais on
l'a cru tel pendant six mois. Il y a eu un acte de dcs; et comme M.
Ulric de Rouvres n'avait d'autre parent que son oncle, le chevalier de
Neuil, toute la fortune de son neveu a d retourner entre les mains de
celui-ci.

--Eh bien, dit M. de Puyrassieux, l'oncle fera une restitution
d'hritage.

--Il ne le pourra plus, continua la blonde Fanny avec la mme
tranquillit.  l'heure o nous sommes, M. le chevalier de Neuil est
aussi pauvre que les vieillards qui sont aux Petits-Mnages.

--Ah! la bonne plaisanterie, dit M. de Chabannes; mais songez donc, ma
belle enfant, que ce vieillard, qui aurait remontr des ruses  tous les
avares de la comdie classique, avait en main propre au moins vingt
mille livres de rente; et si, comme on peut le supposer, il a hrit de
son neveu, celui-ci ayant cinquante mille livres de rente, M. de Neuil,
qui joue la bouillotte  un liard la carre, et qui est plus mal vtu que
son portier, est actuellement plus que millionnaire.

--J'ai dit ce que j'ai dit, rpta Fanny. M. le chevalier de Neuil n'a
plus le sou.

--Ah ! mais il avait donc un vice secret, ce vieillard? demanda
Chabannes.

--Il tait l'ami de madame de Villerey, rpondit Fanny; et, puisque vous
paraissez l'ignorer, messieurs, je vous dirai que madame de Villerey
avait pour habitude d'imposer  ses favoris l'obligation d'tre les
clients de son mari.

--Eh bien, la maison de banque de Villerey est une bonne maison, dit M.
de Puyrassieux.

--La maison de Villerey a perdu dix-sept millions  la bourse dans la
quinzaine dernire, dit Fanny; si l'un de vous a des fonds dans cette
maison, je lui conseille de mettre un crpe  son portefeuille: M. de
Villerey est en fuite.

--Il emporte vos regrets, n'est-il pas vrai, ma chre? fit M. de
Puyrassieux avec un sourire qui tait une allusion.

--Il m'emporte aussi soixante-quinze mille francs, c'est ce qui me rend
un peu maussade ce soir; mais c'est une leon, cela m'apprendra  faire
des conomies, ajouta la jeune femme.

En ce moment un garon du restaurant vint avertir Tristan qu'un monsieur
le faisait demander.

--C'est Ulric sans doute, dit Tristan; et, se retournant vers Fanny, il
lui dit tout bas  l'oreille:

--Ma chre enfant, vous vous tes trompe, mon ami Ulric n'est pas
ruin.

--Eh bien, qu'est-ce que cela me fait,  moi? dit Fanny.

--Remettez votre masque un instant, continua Tristan.

--Mais... pourquoi? demanda la jeune femme, en rattachant nanmoins son
loup de velours.

--Qui sait? dit Tristan, peut-tre pour regagner les soixante-quinze
mille francs que vous avez perdus.




II


Trois jours auparavant Ulric de Rouvres tait  Plymouth, et, sous le
nom d'Arthur Sydney, s'apprtait  partir pour l'Inde anglaise, o il
voulait aller faire la guerre sous les drapeaux de Sa Majest
britannique. Au moment de s'embarquer il reut de France une lettre dont
la lecture changea soudainement ses projets; car il alla sur-le-champ
faire une visite  l'amiraut, et il en sortit pour prendre ses
passeports pour la France, o il tait arriv aussi promptement que si
le paquebot et la chaise de poste qui l'avaient amen eussent eu des
ailes.

Voici quel tait le contenu de la lettre qui avait motiv cette arrive
si prompte:

Mon cher Ulric,

Vous savez si je suis votre ami. Je crois vous en avoir donn des
preuves en maintes circonstances. Je vous ai vu, il y a un an, bris par
le coup de tonnerre d'un grand malheur. C'tait votre premire passion
srieuse. Vous avez faibli sous les coups de ces violents ouragans qui
clatent au dbut de la jeunesse, et vous avez roul au fond de cet
abme o le dsespoir vertigineux a plong votre esprit dans de noirs
tourbillons. Selon l'usage, vous avez voulu mourir, et pour accomplir ce
projet vous tes all en Angleterre, la patrie du spleen. L, vous avez
mis fin  vos jours, et vous tes maintenant convenablement enterr dans
un cimetire du comt de Sussex. Selon vos voeux, on a mis sur votre
tombe un saule en larmes, et on a plant de ces petites fleurs bleues
qui toilent les rives des fleuves allemands. Vous tes on ne peut plus
mort, et vos amis ne vous attendent plus qu'au jugement dernier. Ayez
donc l'obligeance de ne point reparatre avant l'poque o les fanfares
de l'Apocalypse convoqueront le monde  une rsurrection officielle.
Vous pouvez, du reste, dormir en paix. J'ai scrupuleusement accompli les
ordres divers que vous avez bien voulu me donner dans votre testament.
Je dois, pour votre satisfaction, vous dclarer que vous avez t
gnralement regrett. Votre dcs a fait couler des larmes des plus
beaux yeux du monde. Vous tiez certainement le meilleur valseur qui ait
jamais gliss sur un parquet cir, au milieu du tourbillon circulaire
que dirige l'archet de Strauss. En apprenant votre dcs, ce grand
artiste a ressenti un chagrin profond; et au dernier bal qui a eu lieu
au Jardin d'hiver, il avait mis, pour tmoigner sa douleur, un crpe 
son bton de chef d'orchestre.

Ah! mon ami, si vous n'aviez pas eu d'aussi bonnes raisons, combien
vous auriez eu tort de mourir! Si vous ne vous tiez pas tant press,
peut-tre seriez-vous rest parmi nous; car je sais plusieurs mains
blanches qui se fussent tendues pour vous retenir dans la vie. Enfin,
comme on dit, ce qui est fait est fait: vous tes mort, et vous avez eu
l'agrment d'assister  votre convoi, car je prsume que vous vous tiez
adress une lettre d'invitation; vous avez rpandu des larmes sur votre
tombe, et vous vous tes regrett sincrement.  ce propos, mon cher
ami, puisque vous tes un citoyen de l'autre monde, ne pourriez-vous pas
me donner quelques dtails sur la faon dont on s'y comporte? La mort
est-elle une personne aimable, et fait-il bon  vivre sous son rgne?
Dans quelle zone souterraine est situ son royaume? Y a-t-il quatre
saisons et diffrent-elles des ntres? Quels sont, je vous prie, les
agrments dont jouissent les trpasss? Quel est le mode de
gouvernement? Quel est le code des lois d'outre-vie? Vous qui devez
tre,  l'heure qu'il est, instruit de toutes ces choses, vous devriez
bien me les communiquer. Au cas o je m'ennuierais par trop sous le
vieux soleil, j'irais peut-tre vous rejoindre l-bas, et je l'aurais
dj fait si je ne craignais de quitter le mal pour le pire.

Vous avez eu l'obligeance de vous inquiter de moi et de la faon dont
je menais l'existence depuis que vous m'aviez quitt. Je suis rest le
mme, mon ami; ce qu'on appelle un excentrique, je crois. Mes gots et
mes habitudes n'ont aucunement vari: je dors le jour et je veille la
nuit.  force de volont et de persvrance, je suis parvenu  arrter
compltement le mouvement intellectuel de mon tre, et je me trouve on
ne peut mieux de cette inertie qui me permet d'entendre un sot parler
trois heures, sans avoir comme autrefois le mchant dsir de le jeter
par la fentre. J'assiste avec indiffrence au spectacle de la vie, qui
a ses quarts d'heure d'agrment. J'ai t, il y a quelques jours, forc
de recourir  ma plume pour conserver mon cheval, attendu qu'une dpche
tlgraphique, arrive je ne sais d'o, avait ruin mon banquier, qui
m'avait fait collaborer  ses spculations. Mais heureusement, le
lendemain de ce dsastre, un parent  moi mourut dans un duel sans
tmoins, avec un pt de faisan; et comme, peu soigneux de son
caractre, il avait oubli de me dshriter, la loi naturelle m'a forc
 recueillir son bien, qui galait au moins la perte que m'avait cause
la pantomime du tlgraphe. Vous avez d, au reste, rencontrer cet
excellent homme, qui avait pour maxime que la vie est un festin.

Maintenant que je vous ai, trop longuement peut-tre, parl de moi, je
vais vous entretenir d'une circonstance trs bizarre qui est,  vrai
dire, le motif srieux de cette lettre.

Il y a environ huit jours, dans un souper de jeunes gens o j'avais t
convi, je suis rest foudroy par l'tonnement en me trouvant en face
d'une jeune femme qui est le fantme vivant de cette pauvre Rosette,
morte il y a un an  l'hpital, et que vous avez voulu suivre dans la
mort. Cette ressemblance tait si merveilleusement frappante, si
complte en tous points; cette crature enfin est tellement le sosie de
votre pauvre amie, qu'un instant je suis rest tout tourdi, presque
effray, et point loign de croire aux revenants. Mais le doute ne
m'tait pas permis: j'avais vu, comme vous, la pauvre Rosette tendue
sur le lit de marbre de l'amphithtre; avec vous, je l'avais vue clouer
dans le cercueil et descendre dans cette fosse que vous avez fait
ombrager de rosiers blancs, comme pour faire  l'me de la morte une
oasis parfume. J'ai alors interrog cette crature, qu'un caprice de la
nature a faite la jumelle de votre bien-aime dfunte; et supposant un
instant qu'elle tait peut-tre la soeur de Rosette, je lui ai demand
si elle l'avait connue. Avec une voix qui avait les douces notes de la
voix de votre amie, Fanny m'a rpondu qu'elle ne l'avait point connue,
et que d'ailleurs elle n'avait point de soeur. J'ai caus quelque temps
avec cette fille, qui est fort recherche dans le monde de la galanterie
officielle, et je me suis convaincu que sa ressemblance avec Rosette
s'arrtait  la forme.

Fanny est un tre de perdition, une crature vierge de toute vertu.
Appliquant  faire le mal une intelligence vraiment suprieure, cette
fille, roue comme un congrs de diplomates, grce  ses relations, qui
sont nombreuses, exerce dans la socit o elle vit une influence qui la
rend presque redoutable, et depuis qu'elle rgne avec toute
l'omnipotence de ses fatales perfections, elle a dj caus la ruine de
bien des avenirs et le dsastre de bien des jeunesses sans qu'une simple
fois son coeur, immobilis dans sa poitrine comme un glaon dans une mer
du ple, ait fait une infidlit  sa raison. C'est parce que je sais de
quel amour profond vous aimiez Rosette; c'est parce que moi, sceptique
et railleur  l'endroit des choses de sentiment, je suis convaincu que
le souvenir de cette pauvre fille, qui s'est presque immole pour vous,
comme Marguerite pour Faust, vivra autant que vous vivrez, que je vous
ai instruit de ma rencontre avec celle qui est sa copie. J'ai pens que
votre nature de pote trouverait peut-tre un certain charme mystrieux
 revoir, ne ft-ce qu'un instant, pare de toutes les grces de la vie
et dans tous les rayonnements de la jeunesse, la douce figure qu'il y a
un an nous avons pu voir ensemble disparatre sous le vtement des
trpasss. Au cas o, comme je le prsume, les dtails que je viens de
vous raconter exciteraient votre curiosit et vous amneraient  Paris,
je vous ai d'avance prpar une entrevue avec Fanny. Vous nous trouverez
samedi prochain, c'est--dire dans quatre jours, aprs la sortie du bal
de l'Opra, au caf de Foy, o vous rencontrerez d'anciennes
connaissances.

Pour ne pas effrayer l'assemble, il serait peut-tre convenable que
vous ne vinssiez pas avec votre linceul. Quittez donc ce nglig
mortuaire et mettez-vous  la mode des vivants. Pour des runions du
genre de celle o je vous convie, on s'habille volontiers de noir, avec
des gants et un gilet blancs. Je vous rappelle ces dtails au cas o
vous les auriez oublis dans l'autre monde, o les usages ne sont
peut-tre pas les mmes que dans celui-ci,

Tout  vous,

Tristan.




III


Pendant qu'Ulric de Rouvres se rend au rendez-vous que lui avait assign
Tristan, nous donnerons aux lecteurs quelques explications sur les
vnements qui avaient dtermin son suicide, si singulirement avort.

Entr de bonne heure dans la vie, car il avait t mis en possession de
sa fortune avant d'avoir atteint sa majorit, Ulric, bloui d'abord par
le soleil levant de sa vingtime anne, et tourdi par le bruit que
faisait ce monde o il tait appel  vivre, hsita un moment; et, comme
un voyageur qui, mettant pour la premire fois le pied sur un sol
inconnu, craint de s'y garer, il demanda un guide.

Il s'en prsenta cinquante pour un; car, ainsi qu'aux barrires des
villes qui renferment des curiosits, on trouve aux portes du monde une
foule de cicrones qui viennent bruyamment vous offrir leurs services.

Ulric, ivre de libert, voulut tout voir et tout savoir; nature ardente,
curieuse et impatiente, il aurait dsir pouvoir, dans une seule coupe
et d'un seul coup, boire toutes les jouissances et tous les plaisirs.

Il vit et il apprit rapidement; et,  vingt-quatre ans l'exprience lui
avait sign son diplme d'homme.

L'esprit plein d'une science amre, le coeur chang en un cercueil qui
renfermait les cendres de sa jeunesse, et l'me encore tourmente par
d'insatiables dsirs, il quitta ce monde o, quatre annes auparavant,
il tait entr l'oeil souriant et le front lev, en lui jetant la
maldiction dsole des fils d'Obermann et de Ren; et sinistre et
lamentable, il s'en retourna grossir le nombre de ceux qui panchent sur
toutes choses leurs doutes amers ou leurs audacieuses ngations.

La brutale disparition d'Ulric fut accueillie dans la socit par une
banale accusation de misanthropie; et au bout de huit jours, on n'en
parlait plus.

De toutes ses anciennes connaissances d'autrefois, Tristan fut le seul
avec qui Ulric conserva quelques relations. Un jour il vint le voir, et
lui tint des discours qui ne laissrent point de doute  Tristan sur les
ides de suicide qui germaient dj dans son esprit.

-- vingt-quatre ans, c'est bien tt, rpondit Tristan; en tout cas vous
me permettrez de ne pas vous accompagner.

--Ah! c'est donc vrai ce qu'on m'avait dit sur vous? Vous tes atteint
du mal du sicle, vous aurez trop lu _Faust_ et les esprits chagrins qui
sont venus  sa suite. C'est plutt l'influence de ces gens-l que tout
le reste qui vous amne au bord de ce moyen extrme. Vous vous croyez
mort, vous n'tes qu'engourdi, mon cher! Quand on a trop couru on est
fatigu, cela est naturel. Vous tes dans une poque de repos; mais,
demain ou aprs, vous jetterez par la fentre votre rsolution funeste
et vos pistolets anglais, ou vous en ferez cadeau  un pauvre diable de
pote incompris, qui n'aura pour se gurir des misres de ce monde que
le moyen extrme de s'en aller dans l'autre.

J'ai t comme vous; plus d'une fois j'ai mis la clef dans la serrure de
cette porte qui donne sur l'inconnu; mais je suis revenu sur mes pas, et
j'espre que vous ferez comme moi. Vous me rpondrez que vous n'avez
plus ni coeur ni me, et qu'il vous est impossible de croire  rien.
D'abord, on a toujours un coeur; et pourvu qu'il accomplisse sa fonction
de balancier, on n'a pas besoin de lui en demander davantage. Quant  ce
qui est de l'me, c'est un mot pour l'explication duquel on a crit dans
toutes les langues un million de volumes, ce qui fait qu'on est moins
fix que jamais sur son existence et sa signification. L'me est une
rime  _flamme,_ voil ce qu'il y a de plus vident jusqu'ici.

Pour ce qui touche les croyances, il en est de tellement naturelles
qu'on ne peut jamais les perdre; on ne peut nier ce qu'on voit, ce qu'on
touche et ce qu'on entend.  dfaut de sentiments, on a toujours des
sensations; et c'est n'tre point mort que de possder de bons yeux pour
voir le soleil, des oreilles pour entendre la musique, et des mains pour
les passer amoureusement dans la chevelure parfume d'une femme, qui, 
dfaut de ces vertus idales que rclament les jeunes gens de l'cole
romantique allemande, a au moins les qualits positives et plastiques de
sa beaut. Vous avez fini votre temps de posie et perdu les ailes qui
vous emportaient dans les olympes de l'imagination; mais il vous reste
des pieds pour marcher encore un bon bout de temps dans une prose
substantielle et nourrissante; et ce qui vous reste  faire est le
meilleur du chemin.

Mais en voyant que ces railleries, qui lui taient familires,  lui
pote du matrialisme et aptre du scepticisme, semblaient provoquer
Ulric au lieu de le calmer, Tristan quitta subitement le ton qu'il avait
pris d'abord, et le sermonna avec une loquence onctueuse, persuasive et
presque paternelle, qui eut, du moins un instant, pour rsultat de le
faire renoncer  son dessein de suicide.

Cependant,  compter de ce jour, Ulric ne revint plus voir Tristan, qui,
malgr tous les soins qu'il prit pour le dcouvrir, fut longtemps sans
savoir ce qu'il tait devenu.

Un jour Tristan faisait, en compagnie de quelques amis, une partie de
cheval dans une campagne des environs de Paris. Ce fut l que le hasard
lui fit rencontrer Ulric, aprs six mois de disparition. Ulric n'tait
pas seul; il donnait le bras  une jeune fille de dix-huit  vingt ans,
ayant le costume des ouvrires. Ulric aussi, Ulric, qui jadis avait
donn dans le monde l'initiative de l'lgance; Ulric, qui avait t
pendant un temps le thermomtre des variations de la mode et dont les
innovations, si audacieuses qu'elles fussent, taient toujours
acceptes; qui, s'il lui avait pris un jour l'ide de mettre des gants
rouges, en aurait fait porter  tout le _Jockey Club_, Ulric tait vtu
d'habits coups sur les modles trouvs sans doute dans les Herculanums
de mauvais got. Il tait mconnaissable. Cependant Tristan le reconnut
au premier regard et allait s'approcher de lui pour lui parler, quand
Ulric lui fit signe de ne pas l'aborder.

--Quel est ce mystre? murmura Tristan en s'loignant.

En voici l'explication:

Dans les nafs rcits des romanciers et des potes du moyen ge, on
rencontre beaucoup d'aventures de princes et de chevaliers mlancoliques
qui, fuyant les cours et les chteaux, se mettent un jour  courir le
pays, cachant leur naissance et leur fortune, et, dguiss en pauvres
trouvres, s'en vont, la guitare en main, chanter l'amour, et, parmi
toutes les femmes, en cherchent une qui _les aime pour eux-mmes_. Ils
donnent un soupir pour un sourire, et s'arrtent aussi volontiers sous
l'humble fentre des vassales que sous le balcon armori des
chtelaines.

Enfant de ce sicle, Ulric de Rouvres, qui comptait peut-tre des aeux
parmi ces hros, demi-potes, demi-paladins, dont sont peuples les
vieilles lgendes, semblait vouloir continuer la tradition de ces temps
barbares au milieu des moeurs civilises de notre poque.

Voici ce qu'Ulric avait fait pour rompre compltement avec un monde o
pendant quatre annes les dlicatesses trop exagres de sa nature
avaient t constamment froisses.

Aprs avoir ralis toute sa fortune en rentes sur l'tat, il en dposa
l'inscription entre les mains d'un notaire qui fut charg d'utiliser les
intrts comme il l'entendrait. Son mobilier, qui tait le dernier mot
du luxe et de l'lgance modernes, ses quipages et ses chevaux, dont
quelques-uns taient cits dans l'aristocratie hippique, furent vendus
aux enchres, et les sommes que produisirent ces ventes diverses
dposes chez le notaire qui avait la gestion de sa fortune. Ulric garda
deux cents francs seulement.

Huit jours aprs, les personnes qui vinrent le demander  son logement
de la Chausse d'Antin apprirent qu'il tait parti sans laisser
d'adresse.

Sous le nom de Marc Gilbert, Ulric avait t se loger dans une des plus
sombres rues du quartier Saint-Marceau. La maison o il habitait tait
une espce de caserne populaire o du matin au soir retentissait le
bruit de trois cents mtiers.

Habitu au confortable recherch au milieu duquel il avait toujours
vcu, Ulric passa sans transition de l'extrme opulence au dnuement
extrme. Sa chambre tait un de ces taudis humides et obscurs dans
lesquels le soleil n'ose pas aventurer un rayon, comme s'il craignait de
rester prisonnier dans ces cachots ariens. Le mobilier qui garnissait
cette chambre tait celui du plus pauvre artisan.

Ce fut l qu'Ulric vint se rfugier, ce fut l qu'il essaya de se
retremper dans une autre existence. En voyant ses voisins, les ouvriers,
partir le matin pour l'atelier la chanson aux lvres, en les voyant
rentrer le soir ploys en deux par la fatigue du labeur, mais ayant sur
le visage encore tremp de sueur ce reflet de contentement pacifique
qu'imprime l'accomplissement d'un devoir, Ulric s'tait dit:

--Ceci est le vrai peuple, le peuple honnte, qui travaille et ptrit de
sa main laborieuse le pain qu'il mange le soir. C'est l, ou jamais, que
je trouverai l'homme avec ses bons instincts. C'est l, ou jamais, que
je pourrai gurir cette invincible tristesse qui m'a suivi dans cette
mansarde, o j'ai retrouv le spectre du dgot assis au pied de mon
lit.

Son plan tait tout trac, et il le mit sur-le-champ  excution. Huit
jours aprs, Ulric, sous le nom de Marc Gilbert, avait revtu le sarreau
plbien, et entrait comme apprenti dans un grand atelier du voisinage.
Au bout de six mois, il savait assez son mtier pour tre employ comme
ouvrier.  dessein il avait choisi dans l'industrie une des professions
les plus fatigantes et exigeant plutt la force que l'intelligence. Il
s'tait fait mcanique vivante, outil de chair et d'os. Et, en voyant
ses doigts glorieusement mutils par les saintes cicatrices du travail,
c'est  peine s'il se reconnaissait lui-mme dans le robuste Marc
Gilbert, lui, l'lgant Ulric de Rouvres, dont la main aristocratique
aurait jadis pu mettre, sans le rompre, le gant de la princesse
Borghse.

Cependant, malgr le rude labeur quotidien auquel il s'tait vou, au
milieu mme de son atelier, et si bruyantes qu'elles fussent, les
clameurs qui l'environnaient ne pouvaient assourdir le choeur de voix
dsoles qui parlaient incessamment  son esprit.

Lorsqu'il rentrait le soir dans sa chambre, aprs une laborieuse
journe, Ulric ne pouvait mme pas trouver ce lourd sommeil qui habite
les grabats des proltaires. L'insomnie s'asseyait  son chevet; et,
quoi qu'il ft pour l'en dtourner, son esprit descendait au fond d'une
rverie dont l'abme se creusait chaque jour plus profondment, et d'o
il ressortait toujours avec une amertume de plus et une esprance de
moins.

Ulric avait au coeur cette lpre mortelle qui est l'amour du bien et du
bon, la haine du faux et de l'injuste; mais une trange fatalit, qui
semblait marcher dans ses pas, avait toujours donn un dmenti  ses
instincts et raill la posie de ses aspirations. Tout ce qu'il avait
touch lui avait laiss quelque fange aux mains, tout ce qu'il avait
connu lui avait grav un mpris ou un dgot dans l'esprit, et, comme
ces soldats qui comptent chaque combat par une blessure, chacun de ses
amours se comptait par une trahison.

Aussi, pendant ses heures de solitude, et quand il droulait devant sa
pense le panorama de sa vie passe, ne pouvait-il s'empcher de pousser
des plaintes sinistres.

On est majeur  tout ge pour les passions; mais le plus grand malheur
qui puisse arriver  un homme est sans contredit une majorit prcoce.
Celui qui vit trop jeune vit gnralement trop vite; et les privilgis
sont ceux-l qui, pareils aux coliers, peuvent prendre le long chemin
et n'arriver que le plus tard possible au but o la raison enseigne la
science de la vie. Mais chacun porte en soi son destin. Il est des tres
chez qui les facults se dveloppent avant l'heure, et qui, se htant
d'aller demander  la ralit ses logiques dmentis, toujours pleins de
dsenchantements, se dchirent aux pines de la vrit,  l'ge o l'on
commence  peine  respirer l'enivrant parfum des mensonges.

Lorsqu'on rencontre quelques-uns de ces malheureux mutils par
l'exprience, il faut les accueillir avec une piti secourable; on ne
peut interdire la plainte aux blesss, et l'ironie et le blasphme d'un
sceptique de vingt ans ne sont bien souvent que le rle de sa dernire
illusion.

Le motif qui avait amen Ulric  quitter le monde pour venir se rfugier
dans la vie des proltaires tait moins une excentricit romanesque
qu'une tentative trs srieusement mdite, et sans doute inspire par
une espce de philosophie mystique particulire aux esprits tourments
par les fivres de l'inconnu.

Spectateur pouvant et victime souffrante de la corruption et de la
fausset qui rgnent dans les relations du monde; tromp  chaque pas
qu'il y faisait, comme ce voyageur qui, en traversant une contre
maudite, sentait se transformer sous sa dent, en cendre infecte ou en
fiel amer, les fruits magnifiques qui avaient tent son regard et excit
son envie, Ulric voyait, dans cette corruption et cette fausset mme,
un fait providentiel.

--Il est juste, pensait-il, que ceux qui, en arrivant dans la vie, y
sont accueillis par le sourire dor de la fortune et trouvent dans leurs
langes, brods par la main des fes protectrices, les talismans
enchants qui leur assurent d'avance toutes les jouissances et toutes
les flicits qu'on peut changer contre l'or; il est peut-tre juste
que ces privilgis, fatalement condamns au plaisir, soient dshrits
du bonheur, la seule chose qui ne s'achte pas et ne soit point
hrditaire.

Leur destin leur a dit en naissant: Toi, tu vivras parmi les puissants,
dans cette moiti du monde qui fait l'ternelle envie de l'autre moiti.
Tu auras la fortune et le rang. Enfant, tous tes caprices seront des
lois; jeune homme, tous les plaisirs feront cortge  ta jeunesse, et
chacune de tes fantaisies viendra s'panouir en fleur au premier appel
de ton dsir; homme, toutes les routes seront ouvertes  ton ambition.
Tu seras enfin ce qu'on appelle un heureux du monde. Mais ton bonheur
n'aura que des apparences, et chacune de tes joies sera double d'une
dception; car tu vas vivre dans une socit o la corruption est
presque une ncessit d'existence, et la perfidie une arme de dfense
personnelle qu'on doit toujours avoir  la main comme un soldat son
pe.

C'est ainsi qu'Ulric avait raisonn intrieurement, et cette singulire
philosophie l'avait conduit  rver cette singulire esprance.

En revanche, ajoutait-il, ceux-l qui naissent abandonns de la
fortune, les malheureux qui n'ont d'autre protection qu'eux-mmes et
traversent la vie attels  la glbe du travail, ceux-l du moins, au
milieu de la dure existence que leur impose leur destin, doivent
conserver les bons instincts dont ils sont dous nativement. La bonne
foi, la reconnaissance, toutes les nobles qualits humaines doivent
crotre dans les sillons qu'arrose la sueur du travail. L'ouvrier doit
pratiquer avec la rudesse de ses moeurs la fraternit; ne possdant
rien, il ne connat point les haines que dterminent les rivalits
d'intrt; ses sympathies et ses amitis sont spontanes et sincres, et
comme celles du monde, n'ont pas seulement la dure d'une paire de gants
ou d'un bouquet de bal. Ses amours ignorent les honteux alliages dont
sont composs les amours du monde, amours faits d'ambition, d'orgueil,
de haine mme quelquefois, mais jamais d'amour. L'ignorance du peuple
est une sauvegarde contre le mal, car le mal est un rsultat du savoir.
On fait le bien avec le coeur seulement; le mal exige la collaboration
de l'esprit et de la raison.

Mais cette suprme esprance,  laquelle Ulric s'tait obstinment
attach, ne survcut pas  sa tentative. Aprs avoir pendant six mois
vcu au milieu des hommes de labeur, l'tude et le contact des moeurs de
ce monde nouveau pour lui laissa Ulric encore plus dsol; et son
exprience l'amena  cette conclusion absolue que le bien et le bon
n'existaient pas, ou n'existaient qu' l'tat d'instincts dont
l'application et le dveloppement n'taient pas possibles.

Dans les classes leves de la socit, parmi le monde des cravates
blanches et des habits noirs, il avait rencontr toute la hideuse
famille des vices humains, mais ils taient du moins correctement vtus,
parlaient le beau langage promulgu par dcrets acadmiques, et
n'agissaient point une seule fois sans consulter le code des
convenances. Il avait souvent, dans un salon, serr avec joie la main
droite d'un homme qui le trahissait de la main gauche, mais cette main
tait irrprochablement gante. Souvent il avait cru au sourire de ces
trahisons vivantes qu'on appelle des femmes; il s'tait laiss mouvoir
par les solo de sensibilit qu'elles excutent en public aprs les avoir
longuement tudis, comme on fait d'une sonate de piano ou d'un air
d'opra, et il avait t dupe; mais, du moins, ces femmes qui le
trompaient taient vtues de soie et de velours; les perles et les
diamants, arrachs au mystrieux crin de la nature, luttaient de feux
et d'clairs avec les flammes de leurs regards et resplendissaient sur
leur front comme une constellation d'toiles terrestres. Ces femmes
taient les reines du monde; elles portaient des noms qui avaient eu
dj l'apothose de l'histoire, et quand elles traversaient un bal,
laissant derrire elles un sillage de parfums et de grces, tous les
hommes faisaient sur leur passage une haie d'admirations gnuflexes.

--Ulric ne tarda pas  se convaincre que les moeurs de l'atelier ne
valaient pas mieux que celles du salon.

En venant pour la premire fois  son travail, l'apparence chtive de sa
personne, la pleur distingue de son visage, la blancheur de ses mains,
jusque-l restes oisives, lui valurent, de la part de ses nouveaux
compagnons, un accueil plein d'ironie et d'insultes. Rsign d'abord aux
humbles fonctions d'apprenti, Ulric subit patiemment sans y rpondre
toutes les oppressions et toutes les injures dont on l'accablait  cause
de sa faiblesse apparente,  cause de sa faon de parler, qui n'avait
rien de commun avec le vocabulaire du cabaret. Plus tard, lorsque la
pratique de son tat eut dvelopp sa force, quand la rouille du travail
eut rendu ses mains calleuses et bruni son visage empreint d'un cachet
de mle virilit, ceux qui, en d'autres temps, avaient abus de leur
force pour l'opprimer, changrent subitement de langage et de manires
avec lui ds qu'ils s'aperurent que son bras frle soulevait les plus
lourds fardeaux aussi facilement que le souffle d'orage enlve une plume
du sol.

Au bout d'un an de sjour dans l'atelier, Ulric, dont l'intelligence
avait t remarque par ses chefs, fut nomm contrematre. Cette
nomination excita parmi tous ses compagnons un concert de rcriminations
honteuses et jalouses, et le jour o Ulric se prsenta pour la premire
fois  l'atelier avec son nouveau titre, la conspiration clata d'une
faon assez menaante pour ncessiter l'intervention des chefs.

--Qu'y a-t-il? demanda l'un d'eux en s'avanant au milieu des ouvriers
en rvolte.

--Il y a, dit un des ouvriers, que nous ne voulons pas de monsieur pour
contrematre, et il dsignait Ulric.

--Pourquoi n'en voulez-vous pas? dit le patron.

--Parce que c'est humiliant pour nous d'tre commands par quelqu'un
qui, il y a un an, tait encore notre apprenti.

--Eh bien, rpondit le matre, qu'est-ce que cela prouve?

--a prouve, continua l'ouvrier, qui commenait  balbutier, a prouve
que nous sommes tous gaux et qu'on ne doit pas faire d'injustice. Il y
a des gens qui travaillent depuis dix ans dans la maison, et a les vexe
de voir entrer un tranger comme a _tout de go_ dans la premire bonne
place qui se trouve vacante.

--Oui, c'est injuste! murmurrent tous les ouvriers, comme pour
encourager l'orateur qui discutait leurs intrts.

-- bas Marc Gilbert! s'crirent quelques voix,  bas le monsieur!

--D'ailleurs, continua l'ouvrier qui avait dj parl, pourquoi
avez-vous renvoy Pierre? C'tait un brave homme... qui faisait vivre sa
femme et ses enfants avec sa place.

--Silence! dit le matre d'une voix imprative, et qu'on n'ajoute plus
un mot. Je n'ai pas de compte  vous rendre, et je fais ce que je veux.
Si Pierre a perdu sa place, il est d'autant plus coupable de s'tre
expos  la perdre qu'il a une femme et des enfants. Pierre tait un
paresseux qui encourageait la paresse; c'tait un brave homme pour vous,
un bon enfant, et vous le regrettez parce qu'il vous comptait des heures
de travail que vous passiez au cabaret. Pour moi, Pierre tait un
voleur....

Un murmure, aussitt comprim par un geste du matre, s'leva parmi les
ouvriers.

--J'ai dit un voleur, et je le rpte, et tous ceux qui reoivent de
l'argent qu'ils n'ont pas gagn sont de malhonntes gens. Pierre a abus
de ma confiance; pourtant j'ai t patient, j'ai eu gard  sa position
de pre de famille.

Mais plus j'tais indulgent, et plus il s'est montr incorrigible.  mon
tour, j'eusse t coupable envers mes associs en conservant chez moi un
homme qui compromettait leurs intrts. L'honntet est dans le devoir;
j'ai fait le mien, donc j'ai t juste en renvoyant Pierre, et juste
encore en le remplaant par un homme honnte, laborieux, intelligent.
Est-ce ma faute si, parmi tous les ouvriers qui travaillent ici depuis
dix ans, je n'en ai pas trouv un runissant les qualits et les
capacits ncessaires pour remplir l'emploi vacant? Est-ce ma faute si
c'est justement l'apprenti  qui tout l'atelier commandait il y a un an
qui se trouve tre le seul aujourd'hui digne de commander  tout
l'atelier? Vous parliez d'galit tout  l'heure; eh bien, non, vous
tous qui parlez, vous n'tes pas les gaux de Marc Gilbert. Vous n'tes
pas gaux les uns aux autres, puisqu'il y en a parmi vous dont le
salaire est diffrent, et ceux-l qui vous prchent cette galit sont
des fous; et vous savez bien vous-mmes, quand vous venez recevoir votre
_paye_, que celui qui travaille le plus et le mieux doit tre pay
davantage que ceux dont le travail et l'habilet sont moindres.

Ainsi donc,  compter d'aujourd'hui, Marc Gilbert est votre
contrematre. C'est un autre moi-mme, et j'entends qu'on le respecte et
qu'on lui obisse comme  moi-mme. Et maintenant, ceux qui ne sont pas
contents peuvent s'en aller.

Pendant ce discours, tous les ouvriers taient silencieusement retourns
 leur travail.

--Cet homme est juste, pensa Ulric en regardant son patron.

--Monsieur Marc Gilbert, lui dit celui-ci, il y a un an vous tes entr
dans la maison en qualit d'apprenti; aujourd'hui, aprs moi, vous allez
y occuper la premire place. Ce n'est pas une faveur que je vous
accorde, comme je le disais tout  l'heure, c'est une justice. J'espre
que vous tes content, et qu'en une anne vous aurez fait du chemin.
Seulement, comme vous tes un peu jeune, et que vous n'auriez pas
peut-tre toute l'exprience ncessaire, nous ne vous donnerons d'abord
que les deux tiers des appointements que nous donnions  votre
prdcesseur. Nanmoins la part est encore belle, avouez-le.

Ulric resta profondment tonn par cette contradiction.

--Singulire justice, murmura-t-il quand il fut seul. On remplace un
homme paresseux, sans intelligence et sans probit, par un homme qu'on
sait tre intelligent, probe et dvou, et sans tenir compte du bnfice
que sa gestion loyale procurera  la maison, on paye l'honnte homme
moins cher qu'on ne payait le voleur!

Au bout de huit jours, les nouvelles fonctions et l'autorit dont elles
investissaient Ulric lui avaient attir dj une foule de courtisans, et
ceux-l qui se montraient les plus humbles et les plus empresss autour
de lui taient les mmes qui jadis s'taient montrs les plus durs et
les moins indulgents  son gard, les mmes qui s'taient le plus
ouvertement dclars hostiles  sa nomination. Il exprimenta alors sur
le vif ces _nobles qualits_ qui, disait-il autrefois, devaient crotre
dans les sillons arross par les sueurs du travail, et son coeur
s'emplit d'un nouveau dgot en voyant ces hommes qui, devant tre
pourtant lis par une commune solidarit, essayaient de se nuire les uns
aux autres en venant dnoncer les infractions qui se commettaient dans
l'atelier, esprant sans doute qu'Ulric leur payerait, en tolrant les
leurs, la dnonciation des fautes commises par ceux de leurs compagnons
dont ils se faisaient les espions.

-- fraternit! murmurait Ulric, fantme chimrique, mot sonore qu'on
fait retentir comme un tocsin pour ameuter les rvoltes. On peut
facilement t'inscrire sur les tendards et sur le fronton des monuments;
mais les sicles futurs ajouts aux sicles passs auront bien de la
peine  te graver dans le coeur de l'homme.

Ainsi donc, dans les classes infrieures de la socit, dans le monde
des blouses, Ulric avait retrouv la mme corruption, le mme esprit de
mensonge, la mme fureur d'oppression du fort contre le faible. L,
comme ailleurs, tous les vices rgnaient sous la prsidence de
l'gosme, matre souverain; tous les nobles instincts taient crucifis
sur les croix de l'intrt; l aussi, toute vertu avait son Judas et son
Pilate. L aussi, comme ailleurs et plus qu'ailleurs, Ulric put se
convaincre par sa propre exprience que l'ingratitude, celle qui de
toutes les plantes humaines a le moins besoin de culture, croissait en
plein coeur.

En haut, il avait trouv le mal hypocrite, rus, mais intelligent et
presque sducteur.

En bas, il le trouva de mme, mais cynique, brutal, et presque
repoussant.

Un soir Ulric tait seul dans sa chambre; plong dans une misanthropie
qui devenait chaque jour plus aigu, la tte pose entre ses mains, ses
yeux erraient machinalement sur un livre ouvert qui se trouvait sur une
table: c'tait l'_mile_ de Rousseau, et un signe marginal semblait
annoter ce passage:

Il faut tre heureux! c'est la fin de tout tre sensible; c'est le
premier dsir que nous imprima la nature et le seul qui ne nous quitte
jamais. Mais o est le bonheur? Chacun le cherche et nul ne le trouve;
on use sa vie  le poursuivre et on meurt sans l'avoir atteint.

Pour la millime fois au moins Ulric faisait en rflexion le tour de
cette phrase, dont la conclusion est si dsespre, lorsque des cris
perants qui retentissaient au dehors vinrent brusquement l'arracher 
sa rverie.

Ulric courut  sa fentre.

Des cris: au secours! Au secours! continuaient plus presss et plus
inquiets. Ils paraissaient sortir d'une croise faisant face au corps de
logis habit par Ulric, qui reconnut la voix d'une femme.

Il descendit en toute hte l'escalier, et en quelques secondes il tait
arriv sur le palier de l'tage suprieur, o les cris avaient atteint
le diapason de l'pouvante.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Ulric  quelques voisins assembls sur le
carr.

--Ah! dit une commre avec un accent de fausse piti, c'est la mre
Durand qui vient de trpasser, et c'est sa petite qui crie. Que c'est un
enfer dans la maison depuis quinze jours, que la vieille tousse son me
par petits morceaux du matin au soir; qu'on ne peut pas fermer l'oeil;
que c'est bien malheureux pour de pauvres gens qui ont si besoin de
repos; que la vieille n'a pas voulu aller  l'hpital, qu'elle tait
trop fire; qu'elle a mieux aim voir sa pauvre enfant s'abmer le
temprament  la veiller; qu'elle lui disait encore des sottises
par-dessus le march; qu'enfin nous en voil dbarrasse, et que nous
allons pouvoir dormir.

Ce speach avait t prononc d'un seul trait par une horrible femme,
dont la figure ignoble et la voix enroue taient ravages par
l'ivrognerie.

Ulric entra dans la chambre, o les sanglots avaient succd aux cris.
C'tait un taudis sinistre, dsol, obscur, humide, et dont
l'atmosphre treignait la gorge. Dans un coin, sur un grabat mal cach
par de misrables loques servant de rideaux, tait tendue la morte,
cadavre jaune et long, dont les membres roidis paraissaient encore
lutter contre les attaques de l'agonie, et dont la bouche horriblement
ouverte semblait vomir des blasphmes posthumes.

Au pied du lit, tenant dans ses mains une des mains de la trpasse,
une jeune fille en dsordre tait accroupie dans l'abrutissement de la
douleur et du dsespoir. Une femme du voisinage essayait de lui donner
de banales consolations.  l'entre d'Ulric la jeune fille avait  peine
lev la tte, et tait aussitt retombe dans son insensibilit.

--Madame, dit Ulric  la voisine, vous devriez emmener cette jeune fille
de cette chambre, ce spectacle la tue.

--C'est ce que je lui disais, mon cher monsieur, mais elle ne m'entend
pas.

--Il faudrait pourtant prendre auprs d'elle quelques informations, dit
Ulric, pour savoir le nom de ses parents, de ses amis, afin de les
avertir.

--Ah! la pauvre fille! je la crois bien abandonne, rpondit la voisine
en essayant de faire revenir l'orpheline au sentiment de la ralit.

Enfin elle rouvrit les yeux, qu'elle baissa aussitt en apercevant un
tranger, et murmura quelques paroles confuses. Puis les sanglots la
reprirent, et elle tomba de nouveau  genoux au pied du lit.

--Allons, ma petite, dit la voisine, ne vous dsolez donc pas comme a!
 quoi que a sert? Nous sommes tous mortels, d'ailleurs; et puis, aprs
tout, c'est un bien pour un mal. Elle n'tait pas bonne, la dfunte;
mchante, hargneuse et dpensire; on ne pouvait pas la souffrir dans la
maison, d'abord: demandez un peu aux voisins, vous verrez ce qu'ils vous
diront.

--Madame!... dit Ulric en jetant  la voisine un regard svre.

--Eh! c'est la vrit du bon Dieu, ce que je dis l, reprit-elle. Vous
ne vous figurez pas, mon cher monsieur, quelle mchante crature c'tait
que la mre Durand, et combien elle a fait souffrir la pauvre Rosette,
qui est bien un vritable ange de patience; qu'elle la battait comme
pltre, et lui prenait tout l'argent qu'elle gagnait pour aller boire
toute seule des liqueurs qui l'ont conduite insensiblement au tombeau;
que le mdecin l'avait bien dit, l! Aussi, moi je dis que a ne vaut
pas la peine de tant se chagriner, et que c'est un bon dbarras, comme
dit cet autre....

--Silence! madame! s'cria Ulric indign de pareils propos. Dans un tel
moment, devant ce lit, c'est odieux.

Et comme la voisine continuait, Ulric, ne pouvant davantage contenir sa
colre, la prit par le bras et la mit dehors.

Peu  peu Rosette sortit de son abattement, et lorsque, revenue presque
entirement  elle, elle aperut un jeune homme dans cette chambre o
elle se croyait seule, elle ne put retenir un cri d'tonnement.

--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Ulric trs doucement, si j'ai pris la
libert d'entrer chez vous....

--Je... ne... vous connais pas... je ne sais, monsieur... rpondit la
jeune fille en balbutiant.

--Tout  l'heure, reprit Ulric, j'ai entendu appeler au secours, et je
suis mont; voil comment vous me trouvez ici. Veuillez m'excuser si
j'ai pris la libert de rester; dans les circonstances douloureuses o
vous vous trouvez, et vous voyant seule, j'ai cru devoir rester pour me
mettre  votre disposition....

--Merci, monsieur, dit Rosette. Je....

--La mort de votre mre ncessite des dmarches  faire; il y a une
foule de dtails dont vous ne pouvez vous occuper vous-mme. Il faut
prvenir vos parents, vos amis, pour qu'ils viennent vous assister....
Toutes ces courses, je les ferai. Ce sont l de lgers services qui se
proposent et qui s'acceptent entre voisins, car je suis le vtre; je
m'appelle Marc Gilbert; je suis ouvrier et je travaille dans la
fabrique de M. Vincent....

--Je n'ai ni parents ni amis; je n'avais que ma mre. Ah! Mon Dieu!
Comment faire? Qu'est-ce que je vais devenir? s'cria Rosette en
pleurant.

Ce cri, qui rvlait un abandon et une misre si profonds, mut Ulric.

--S'il en est ainsi, mademoiselle, dit-il  Rosette, par amour mme pour
votre mre, vous devriez accepter mes propositions, et me laisser le
soin de veiller aux tristes devoirs qu'il reste  accomplir.

Aprs une longue hsitation, Rosette se laissa convaincre et accepta les
offres de service que lui faisait Ulric.

Le lendemain un modeste corbillard emmenait  l'glise le corps de la
mre Durand, et de l au cimetire, o Ulric avait acquis une fosse
particulire pour que l'orpheline pt y agenouiller son souvenir filial.

Deux jours aprs l'enterrement de sa mre, Rosette vint chez Ulric pour
le remercier de ce qu'il avait fait pour elle. Elle exprima sa
reconnaissance avec une franchise et une sincrit telles qu'Ulric resta
encore plus mu aprs cette seconde entrevue qu'il ne l'avait t lors
de sa premire rencontre avec la jeune fille.

Quelque temps aprs, comme il rentrait chez lui le soir, son portier lui
remit une lettre. Ulric, inquiet de savoir qui pouvait lui crire,
courut d'abord  la signature: il y trouva celle de Rosette. La lettre
contenait ces mots:

Monsieur Marc, Excusez-moi si je prends la libert de vous crire;
c'est que j'ai de mauvaises nouvelles  vous apprendre, et je ne puis
pas aller chez vous pour vous les dire. Il y a des mchantes gens dans
la maison, et on dit de vilaines choses sur nous deux  cause du service
que vous m'avez rendu. J'ai beaucoup de chagrin, et je voudrais vous
voir un moment. Ce soir, en revenant de mon ouvrage, je passerai par la
grande alle du jardin des plantes. Votre servante bien reconnaissante,
Rosette Durand.

Ulric courut au rendez-vous que lui donnait l'orpheline. Elle venait
seulement d'arriver. Sans parler, elle prit le bras d'Ulric, et le jeune
homme s'aperut que son coeur battait avec violence. Son visage tait
ple, fatigu, et laissait voir des traces d'une rose de larmes. Il la
conduisit dans une alle peu frquente, et la fit asseoir auprs de lui
sur un banc dsert.

--Qu'est-il arriv, Rosette? demanda Ulric.

--Ne l'avez-vous pas devin en lisant ma lettre? rpondit la jeune
fille en baissant les yeux. Oh! c'est horrible, ce qu'on a dit!
ajouta-t-elle prcipitamment, et une rougeur d'indignation empourpra son
visage.

--Et bien, dit Ulric, qu'a-t-on pu dire? que j'tais votre amant,
n'est-ce pas?

--Si on n'avait dit que cela, je ne souffrirais pas tant, continua
Rosette,--car ce serait seulement ma vertu qu'on attaquerait;--mais
c'est plus horrible. On a dit que nous avions jou tous les deux une
comdie, le jour mme o ma mre est morte. Ce service que vous m'avez
si gnreusement rendu sans me connatre, on a dit que c'tait une
spculation, un march... conclu et pay... devant le corps de ma
mre....

--C'est odieux! On a dit cela? fit Ulric.

--Et depuis quelques jours tout le monde le rpte dans la maison, dit
Rosette.

--Eh bien, ma pauvre enfant, que voulez-vous y faire? Ce que vous
m'apprenez ne m'tonne pas. Je comprends que vous vous soyez indigne
de cette monstrueuse calomnie; mais,  vrai dire, j'eusse t surpris
davantage si elle n'avait pas t faite. Il y a des gens qui ne peuvent
pas comprendre qu'on fasse le bien seulement pour le bien; nous avons
affaire  ces gens-l, et quoi que nous disions, quoi que nous fassions,
l'honntet de nos relations sera toujours criminelle  leurs yeux.

En ce moment une ombre passa rapidement devant le banc sur lequel ils
taient assis, et une voix leur jeta ces mots en passant: Bonsoir, les
amoureux!

Rosette tressaillit et se serra auprs d'Ulric.

Tous deux venaient de reconnatre la voix d'une de leurs voisines.




IV


Peu de jours aprs leur entrevue au jardin des plantes, Ulric et Rosette
quittaient ensemble la maison o ils s'taient connus, et emmnageaient
dans un logement commun, situ dans une des rues dsertes et tranquilles
qui avoisinent le Luxembourg.

Sa liaison avec Rosette n'avait t dans le principe pour Ulric que le
rsultat d'une affection tranquille et presque protectrice que la jeune
orpheline lui avait tout d'abord inspire. Mais peu  peu,  sa grande
surprise et  sa grande joie, comme un homme qui recouvre tout  coup
un sens perdu, il comprit qu'il aimait Rosette.

Alors une nouvelle existence commena pour lui. Cette misanthropie
amre, ce dgot obstin des hommes et des choses qui auparavant se
trahissaient dans toutes ses rflexions et dans ses moindres paroles,
s'adoucirent graduellement, et son esprit retrouva le chemin qui conduit
aux bonnes penses.

Cependant quelquefois, par une brusque transition, il lui arrivait de
retomber dans les ombres de l'incertitude, un souvenir importun des
jours passs apparaissait tout  coup devant lui, comme une fatale
prophtie de l'avenir. Il voyait alors se dresser devant lui le fantme
jaloux des femmes qu'il avait aimes jadis, et toutes lui criaient:
Souviens-toi de nos leons! Comme toutes celles qui ont tent de faire
battre ton coeur si bien ptrifi, ta nouvelle idole te prpare une
dception: fuis-la donc aussi, celle-l qui est notre soeur  nous
toutes, qui t'avons tromp. D'ailleurs, tu te trompes toi-mme en
croyant l'aimer:--les cadavres remuent quelquefois dans leur tombe;--tu
as pris un tressaillement de ton coeur pour une rsurrection, ton coeur
est bien mort...

Mais, en relevant la tte, Ulric apercevait devant lui Rosette, heureuse
et belle, Rosette, dont le coeur, gonfl d'amour et de juvnile gaiet,
semblait, comme un vase trop plein, dborder par ses lvres en flots de
sourires. Alors, en regardant ce doux visage, en coutant cette voix
vibrante d'une douceur sonore, Ulric croyait voir dans sa matresse la
fe souriante de sa vingtime anne, et il l'entendait lui dire:

--C'est moi qui suis ta jeunesse, ta jeunesse dont tu t'es si mal servi.
Tu m'as renvoye avant l'heure, et pourtant je reviens vers toi. J'ai de
grands trsors  prodiguer, et quand tu les auras dpenss, j'en aurai
encore d'autres. Laisse-toi conduire o je veux te mener: c'est 
l'amour. Tu t'es tromp, et l'on t'a tromp, toutes les fois que tu as
cru aimer; cette fois ne repousse pas l'amour sincre. Celle qui te
l'apporte a les mains pleines de bonheur, et elle veut partager avec
toi. Laisse-toi rendre heureux; il est bien temps.

Alors Ulric, couvrant de baisers insenss le visage et les mains de sa
petite Rosette, entrait dans une exaltation dont la jeune fille
s'tonnait et s'effrayait presque. Il lui parlait avec un langage dont
le lyrisme, souvent incomprhensible pour elle, faisait craindre 
Rosette que son amant ne ft devenu fou.

--Merci! mon dieu! s'criait Ulric, vous tes bon! La vie a longtemps
t pour moi un lourd fardeau, vous le savez. Il est arriv un moment o
nulle force humaine n'aurait pu le supporter; j'ai failli flchir et
m'en dbarrasser par un crime. Vous l'avez vu. J'ai dout un instant de
votre justice souveraine; puis au bord de l'abme o j'tais pench
dj, j'ai cri vers vous du fond de mon me: Ayez piti de moi! Vous
m'avez entendu, vous avez envoy cette femme  mon ct, et vous m'avez
sauv par elle. Merci! mon dieu! vous tes bon!

--Comme tu m'as aim  temps, ma pauvre Rosette! et comme tu as bien
fait de m'aimer! si tu savais.... Maintenant, je ne suis plus le mme
qu'autrefois. Le bain de jouvence de ton amour m'a mtamorphos. Dans
moi, hors moi, tout est chang. J'ai laiss au fond de mon pass
tnbreux tout ce que j'avais de fltri: passions mauvaises, instincts
haineux, mpris des hommes. Je renais  la lumire du jour, pur comme un
enfant; je salue la vie comme une bonne chose que j'ai longtemps
maudite, ddaigne; et cela, je le dis en vrit, parce que je t'aime,
et parce que tu m'aimes.

Rosette, dont l'esprit n'avait pas frquent le dictionnaire familier
aux passions exaltes, comme l'tait devenue celle d'Ulric, ne
comprenait peut-tre pas bien les mots dont il se servait, mais sous
l'obscurit du langage elle devinait le sens, et,  dfaut de paroles,
elle rpondait par des caresses.

Pendant prs d'un an ce fut une belle vie.

Ulric et Rosette continuaient  travailler chacun de son ct; et comme
ils menaient l'existence rgulire et tranquille des mnages d'ouvriers
laborieux et honntes, on les croyait maris, et plus d'une fois leurs
voisins leur firent des avances pour tablir entre eux des relations de
voisinage.

Mais l'un et l'autre avaient prfr rester dans la solitude de leur
amour, et s'taient obstinment efforcs  vivre en dehors de toute
relation avec les trangers.

Un jour, pendant l'absence de Rosette, Ulric reut la visite d'un jeune
homme qui lui apportait une lettre.

Cette lettre tait adresse  M. le comte Ulric de Rouvres.

En lisant cette suscription, Ulric ne put s'empcher de plir.

--Vous vous trompez, dit-il au jeune homme qui lui avait apport le
billet; cette lettre n'est pas pour moi.... Je m'appelle Marc Gilbert.

--Pardon, monsieur le comte, rpondit le jeune homme en souriant. Ne
craignez point d'indiscrtion de ma part. Je suis envoy par Me Morin,
votre notaire. Des motifs trs srieux l'ont mis dans l'obligation de
vous rechercher, et ce n'est qu'aprs bien des peines et des dmarches
que nous avons pu parvenir  vous dcouvrir.... Cette lettre, qui est
bien pour vous, car, ayant eu l'honneur de vous voir dans l'tude de mon
patron, je puis vous reconnatre, cette lettre vous apprendra, monsieur
le comte, les raisons qui ont forc Me Morin  troubler votre
incognito.

Ulric comprit qu'il tait inutile de feindre plus longtemps, et prit
lecture du billet que lui adressait son notaire.

Il ne contenait que ces quelques lignes:

Monsieur le comte, tant sur le point de vendre mon tude, je
dsirerais vivement avoir avec vous un entretien pour vous rendre compte
des fonds dont vous avez bien voulu me confier le dpt il y a dix-huit
mois. Depuis cette poque, les neuf cent mille francs dposs par vous
entre mes mains se sont presque augments d'un tiers, grce  des
placements avantageux et dont je puis garantir la sret pour l'avenir;
toute cette comptabilit est parfaitement en ordre, et je voudrais vous
la soumettre avant de rsigner mes fonctions. C'est pourquoi je vous
prie, monsieur le comte, de vouloir bien m'assigner un rendez-vous.
Selon qu'il vous plaira le mieux, j'aurai l'honneur de recevoir chez moi
M. le comte Ulric de Rouvres, ou je me rendrai chez M. Marc Gilbert.
Recevez, etc. Morin.

--Veuillez rpondre  M. Morin que j'irai le voir demain, dit Ulric au
clerc de son notaire quand il eut achev la lettre dont le contenu
venait brutalement lui rappeler un pass, une fortune et un nom qu'il
avait compltement oublis. Aussi la lecture de cette lettre le
jeta-t-elle dans un courant d'ides qui amenrent sur son front un nuage
de tristesse et d'inquitude dont Rosette s'aperut le soir en rentrant.

Aux interrogations de sa matresse Ulric rpondit par un banal prtexte
d'indisposition. Le lendemain il alla voir son notaire; et, aprs avoir
cout trs indiffremment les explications que M. Morin lui donna sur
l'administration de sa fortune, Ulric le pria de transmettre  son
successeur tous les pouvoirs qu'il lui avait donns; il insista surtout
pour qu' l'avenir, et sous aucun prtexte, on ne vnt dranger son
incognito, qu'il voulait encore conserver.

--Ne dsirez-vous pas que je vous remette quelque argent? demanda M.
Morin  son client singulier.

--De l'argent? dit Ulric; non, j'en gagne.... Il rentra chez lui
l'esprit plus libre, le front rassrn, et retrouva auprs de Rosette
la tranquille et charmante familiarit que l'incident de la veille avait
vaguement refroidie. Mais le malheur avait fait brche dans le mnage.
Peu de temps aprs la fabrique dans laquelle Ulric tait employ comme
contrematre fut ruine par un incendie. Ulric chercha de l'occupation
dans d'autres tablissements; il essaya de se placer seulement en
qualit d'ouvrier; mais on tait alors au milieu d'une crise
commerciale, et un grand relche s'tait opr dans les travaux de son
industrie. Les patrons avaient t dans la ncessit de mettre  pied
une partie de leurs ouvriers. Ulric se trouva les bras libres,--la
sinistre libert de la misre; et lui, _ultra-_millionnaire, il comprit
l'pouvante du pre de famille, pour qui la saison du chmage est aussi
l'poque de la famine.

--Pourtant, pensait-il au retour de ses courses infructueuses, je
n'aurais qu'un mot  dire....

Quant  Rosette, jamais peut-tre elle n'avait t plus gaie, jamais ses
dix-huit ans en fleur n'avaient embaum la maison d'un plus doux parfum
de jeunesse et d'amour. Seulement elle travaillait deux heures de plus
soir et matin; et le petit mnage vcut heureux encore un mois, malgr
les privations imposes par la ncessit.

 la ncessit succda la misre. Plusieurs fois, le soir,  la nuit
tombante, choisissant les rues dsertes, Rosette s'aventura dans ces
comptoirs d'usure patents vers lesquels les premiers vents de l'hiver
poussent une foule de misres frissonnantes, qui viennent, timides et
honteuses, demander au prt le maigre repas du soir ou le petit cotret
de bois vert qui doit pour une heure enfumer la mansarde humide.

Peu  peu tous les tiroirs se vidrent dans les magasins du
mont-de-pit. Et cependant, durant cette lutte avec la misre, Ulric
prouvait la volupt singulire qui, chez quelques natures, rsulte
d'un sentiment inconnu, ft-il mme douloureux. Son amour souffrait en
voyant la pauvre Rosette sortir le matin, par le brouillard et le froid,
vtue d'une pauvre robe bleue  petits pois blancs, relgue jadis pour
cause de vtust et devenue maintenant son unique vtement. Mais
l'esprit d'analyse l'emportait sur le coeur. La manie de l'exprience
touffait la voix de l'humanit, et il voulait savoir jusqu' combien de
degrs pourrait atteindre le dvouement de Rosette.

Un soir, comme il rentrait avec Rosette, qu'il allait chercher tous les
soirs dans la maison o elle travaillait, Ulric entendit deux femmes
marchant derrire lui, mises avec le somptueux mauvais got des lorettes
bourgeoises, railler la toilette de Rosette, qui faisait effectivement
une antithse avec la rigueur de la saison.

--Tiens, vois donc, disait l'une, une robe d'indienne; c'est original.

--Et un chapeau de paille, ajoutait l'autre, en novembre; c'est un peu
tt ou un peu tard.

Rosette avait entendu, mais elle ne le fit point paratre. Quant 
Ulric, il lana aux deux femmes un coup d'oeil charg de colre et de
mpris.

Quand ils furent rentrs chez eux, Ulric fut pris d'une crise violente
dont l'exaltation effraya Rosette, pourtant accoutume  ces explosions
d'amour. Il se jeta aux pieds de sa matresse, et embrassant  pleines
lvres la petite robe bleue dont elle tait vtue, il s'cria:

--Ma pauvre fille, tu es malheureuse avec moi, tu souffres; hier et
aujourd'hui tu as eu froid, demain tu auras faim peut-tre. Si tu
voulais, ta jeunesse pourrait s'panouir au milieu d'une existence de
joie et de plaisir, au lieu de rester emprisonne dans la misre. Mais
patience, les bons jours viendront. Toi aussi, tu seras belle, lgante,
pare, tu auras de la soie, du velours, de la dentelle, tout ce que tu
voudras, ma chre. Ah! quels trsors pourraient payer ton sourire? Tu
ne travailleras plus... tes pauvres mains, mordues tout le jour par
l'aiguille, elles ne feront plus rien que se laisser embrasser par mes
lvres. Oh! ma chre Rosette, ma pauvre fille!... patience, tu verras.

En cet instant Ulric tait bien dcid  aller le lendemain chercher de
l'argent chez son notaire.

Le lendemain, en effet, il se prsenta chez le successeur de M. Morin,
qui, prvenu d'avance sur les excentricits de son client, ne parut
point surpris du costume dlabr sous lequel il voyait le comte de
Rouvres.

--Monsieur, dit Ulric, je viens vous prier de me remettre quelque
argent.

--Je suis  votre disposition: quelle somme dsirez-vous, monsieur le
comte? demanda le notaire.

--J'ai besoin de cinq cents francs, rpondit Ulric. Le notaire entendit
cinq mille francs. Il ouvrit sa caisse et en tira cinq billets de
banque, qu'il posa sur son bureau en face d'Ulric.

--Pardon, monsieur, dit celui-ci, vous me donnez trop; c'est seulement
cinq cents francs que j'ai eu l'honneur de vous demander.

Le notaire resserra les billets, et compta vingt-cinq louis  Ulric, qui
les mit dans sa poche aprs avoir sign la quittance.

Mais en entendant le bruit de cet or, qui sonnait joyeusement, Ulric
fut pris de rflexions qui lui firent regretter la dmarche qu'il venait
de faire. Par quelles raisons pourrait-il expliquer  Rosette la
possession de cette somme, qui aurait, pour la pauvre fille, l'apparence
d'une fortune? Ulric lui avait trop souvent rpt qu'il n'avait aucune
connaissance, aucun ami, aucune protection, pour qu'il pt prtexter un
emprunt fait  quelque personne. Mais ce n'tait pas encore l le vrai
motif qui inquitait Ulric: le motif rel avait sa cause dans l'gosme
dont tait ptri l'amour violent qu'il prouvait pour Rosette. Ulric se
savait, plus que tout autre, habile  se crer des tourments
imaginaires. Enclin  faire ce qu'on pourrait appeler de la chimie
morale, il ne pouvait s'empcher de soumettre tous ses sentiments,
toutes ses sensations aux exprimentations d'une logique impitoyable. Il
avait remarqu que son amour pour Rosette, amour n d'ailleurs dans des
conditions particulires, avait acquis une violence nouvelle depuis
qu'une misre, chaque jour plus agressive, avait assailli le mnage.

 ce dnment Rosette avait toujours oppos non une rsignation muette,
tristement placide et faisant la moue, mais au contraire une
indiffrence en apparence si vraie, un oubli si complet, un si profond
ddain du lendemain, qu'Ulric prouvait un charme trange  voir cette
crature si insolente avec le malheur.

Quelquefois cependant, ayant remarqu la pleur maladive qui peu  peu
avait envahi le visage amaigri de la jeune fille, en coutant cette voix
dont la frache srnit tait souvent altre par des clats
mtalliques, Ulric se demandait avec inquitude si ces fanfares de
gaiet immodre, ces fuses de rires fous qui s'chappaient sans motifs
des lvres de sa matresse, n'tait point semblables aux lumires
fantastiques des lampes mourantes dont les flammes, qui s'lancent par
bonds capricieux et ingaux, ne rpandent jamais une clart plus vive
que lorsqu'elles vont s'teindre.

Alors son coeur se fendait de piti. Il s'pouvantait lui-mme de ce
dplorable gosme qui s'obstinait  prolonger une situation misrable
uniquement  cause d'un sentiment qui caressait son amour-propre plus
encore que son amour.

Dans ces instants o il tait sous l'impression d'un esprit de justice,
il s'emportait contre lui-mme en de violentes accusations.

--Ce que je fais est lche, pensait-il, je joue avec cette malheureuse
fille une comdie d'autant plus horrible qu'elle court le danger d'en
rester victime. J'en fais froidement un holocauste  ma vanit. Pour
moi, sa jeunesse s'puise, sa sant s'altre. J'assiste tranquillement 
ce martyre quotidien, et tandis qu'elle tremble sous les frissons de la
fivre, je me rchauffe  la chaleur de son sourire.--Qu'ai-je besoin
d'attendre plus longtemps? ajoutait Ulric; ne suis-je pas sr qu'elle
m'aime comme je voulais tre aim? Cet amour n'a-t-il pas subi le
contrle de toutes les expriences, et de toutes les preuves n'a-t-il
pas travers sans s'altrer la plus dangereuse,--la misre? Que me
faut-il de plus?--Et si Marc Gilbert a trouv sa perle, pourquoi Ulric
de Rouvres ne s'en parerait-il pas?--Comme Lindor, errant sous le
manteau d'un pauvre bachelier, j'ai rencontr ma Rosine; pourquoi ne
ferais-je pas comme lui? Pourquoi,  la fin de la comdie,
n'carterais-je pas le manteau qui cache le comte Almaviva? Rosette n'en
sera-t-elle pas moins Rosette? Non, sans doute... et pourtant j'hsite;
pourtant je perptue volontairement une existence dangereuse et presque
mortelle pour cette pauvre fille.... Et pour mon chtiment, si Dieu
voulait qu'elle mourt, je l'aurais tue moi-mme avec prmditation! Et
pourtant j'hsite...--pourquoi?...

Alors une voix qui sortait de lui-mme lui rpondait:

--Tu hsites, parce que tu sais bien qu'aussitt aprs avoir rvl qui
tu es rellement  ta matresse, ton amour sera empoisonn par les
mchantes penses que te soufflera l'esprit de doute. Ton coeur n'a pas
pu se soustraire  la tutelle de ta raison, et ta raison trouvera une
loquence pleine de sophismes cruels pour te prouver que Rosette ne
t'aime plus qu' cause de ton nom, de ta fortune; tu te laisseras
persuader qu'elle tait lasse de toi, et qu'elle t'aurait quitt si tu
ne t'tais pas fait connatre; bien plus, tu arriveras  croire qu'elle
ne t'a jamais aim, qu'elle jouait la comdie de l'amour, comme tu
jouais la comdie de la misre, parce qu'elle savait qui tu tais avant
mme que tu la connusses. Voil pourquoi tu hsites.

En coutant cette voix qui l'expliquait si bien lui-mme, Ulric ne
pouvait s'empcher de rpondre:

--C'est vrai! Alors il concluait de cette faon laconiquement goste:

--L'amour de Rosette est la seule chose qui me rattache  la vie; je
l'aime, et je crois  son amour, parce que je ne suis pour elle qu'un
ouvrier, que son dvouement me parat sincre. Mais si je lui rvle mon
nom, mon amour sera frapp de mort, parce que je ne croirai plus 
celui de Rosette. Et je ne veux pas que mon amour meure; car c'est mon
amour que j'aime.

Telles taient les rflexions d'Ulric en revenant de chez son notaire.
Comme il passait sur un pont, une neige paisse commena  tomber,
disperse par un vent glac. Une pauvre femme qui mendiait lui tendit la
main en disant:

--Mon bon monsieur, la charit; j'ai ma fille malade, elle a froid, et
j'ai faim.

--Pauvre Rosette! murmura Ulric, elle aussi elle a froid.... Et il mit
dans la main de la mendiante le rouleau qui contenait les vingt-cinq
louis. Deux jours aprs les craintes d'Ulric se trouvaient ralises.
Rosette tomba srieusement malade. Aux premires atteintes du mal, Ulric
la fit conduire dans un hpital.

Quand il revint  la maison et qu'il se trouva seul dans la chambre
dserte, Ulric tomba dans une prostration dans laquelle son tre tout
entier demeura ananti.

Ce fut son coeur qui sortit le premier de cet anantissement.

Au milieu de cette chambre qui avait pendant si longtemps t un
paradis, il entendit s'veiller le choeur des souvenirs qui chantaient
la joie des jours passs. Comme un tableau fantasmagorique, il vit
bientt se drouler devant lui tous les pisodes du pome de son amour.
Il vit Rosette, ptulante et gaie, tournant, chantant dans la chambre,
donnant ses soins au mnage, ou prparant le repas du soir qu'on prenait
en commun, assis au coin du feu, l'un auprs de l'autre, et toujours 
porte de lvres.

Chaque meuble, chaque objet, lui venait rappeler la grande fte
domestique dont son acquisition avait t la cause. Toutes ces choses
muettes semblaient prendre une voix pour parler et lui dire avec un doux
accent de reproche:

--O donc est-elle--celle-l qui avait un si grand soin de nous? Et
qu'as-tu fait de ta jeune amie?

--Ne reviendra-t-elle plus? disait la petite glace entoure d'un humble
cadre de bois de sapin verni, ne reviendra-t-elle plus celle-l qui,
coquette pour toi seul, venait me demander des conseils? J'tais
l'innocent complice de sa beaut modeste, et quand elle ondulait devant
moi ses cheveux blonds, j'aimais  lui dire: Tu es belle, ma pauvre
fille du peuple; le printemps de la jeunesse sourit dans tes yeux bleus
comme le ciel d'une aube de mai, et l'amour qui bat dans ton coeur fait
monter  ton front une pourpre charmante. Tu regardes tes mains, et tu
fais une petite moue en voyant tes doigts mutils par l'aiguille et les
travaux du mnage. Ah! ne les cache pas ces marques de ton labeur
diligent, sois-en fire et montre-les; pour celui qui t'aime elles te
parent plus que les bijoux les plus chers.--Hlas! ne reviendra-t-elle
pas, et ne rflchirai-je plus son image?

--O donc est-elle, demandait la commode, o donc est-elle l'enfant
soigneuse et conome, qui jadis tait si heureuse en rangeant les frles
trsors de sa coquetterie? Il fut un temps o mes tiroirs taient
pleins, et sa joie tait grande  cette poque de prosprit et
d'abondance o elle avait peine  me faire contenir toutes ces petites
choses qui la rendaient si heureuse. Mais tour  tour sont partis et le
beau chle d'hiver, et la chaude robe de laine, et l'charpe aux
couleurs vives qui semblait un arc-en-ciel flottant, et les petits
peignoirs d't qu'elle mettait le dimanche pour aller cueillir les
roses dans les plaines fleuries de Fontenay. Puis un jour mes tiroirs
se sont trouvs vides, et ne contenaient plus que les papiers gris du
mont-de-pit, contre lesquels toutes ces pauvres richesses avaient t
changes. Hlas! O donc est-elle, et ne reviendra-t-elle plus, la
fille sage et conome qui avait si soin de nous?

Et comme Ulric, pour fuir ces voix qui l'emplissaient de tristesse,
s'tait rfugi sur la terrasse, il aperut, au milieu du petit jardin
plant par son amie, un oranger en caisse dont il lui avait fait cadeau
le jour de sa fte, et il entendit le frle arbuste qui disait: O donc
est-elle, celle  qui tu m'as donn par un beau jour de fte? Il faut
qu'elle soit malade ou morte, pour m'avoir oubli toute une nuit sur
cette terrasse, o la neige glaciale m'a vtu de blanc comme d'un
linceul. Hier au matin je l'ai vue encore; elle m'avait mis l parce
qu'il faisait un peu de soleil, et que j'avais froid dans la chambre o
l'on ne faisait plus de feu. O donc est-elle, pour m'avoir oubli, elle
qui m'aimait tant et que j'ai rendue si heureuse  l'poque de ma
floraison? Hlas! le froid de la nuit m'a tu et je ne refleurirai plus,
et quand reviendra le printemps, ses premires brises trouveront mes
rameaux morts et mes feuilles fanes. Hlas! o donc est-elle celle, 
qui tu m'as donn par un beau jour de fte?

Sous l'impression des sentiments qu'il prouvait en ce moment, Ulric
s'pouvanta lui-mme en voyant dgag de tout raisonnement sophistique,
le monstrueux gosme qui lui servait de mobile.

--Je suis fou, s'cria-t-il; ma conduite avec cette pauvre fille est
plus que stupide, elle est odieuse.... Je vais la perdre, et avec elle
tout le bonheur, toute la jeunesse qu'elle avait su me rendre par cet
amour dvou qui ne s'est pas dmenti jusqu'au dernier moment. Oh! non!
non! ma pauvre Rosette, tu ne mourras pas!

Ulric courut tout d'une haleine chez son notaire, et le rencontra au
moment mme o celui-ci se disposait  aller en soire.

--Monsieur, lui dit Ulric, les raisons pour lesquelles j'avais quitt
le monde n'existent plus; je quitte mon incognito et je rentre dans la
socit; je reprends possession de ma fortune; je vous prie donc, dans
le plus court dlai qui vous sera possible, de runir les fonds que j'ai
dposs chez vous. En attendant, et pour l'heure prsente, de quelle
somme pouvez-vous disposer?

--Monsieur le comte, rpondit le notaire, je puis sur-le-champ vous
remettre vingt-cinq mille francs.

--C'est bien, dit Ulric: je vais vous en signer la quittance. Mais ce
n'est pas tout, j'ai un autre service  vous demander.

--Je suis entirement  vos ordres.

--Il faut, dit Ulric, que d'ici  deux jours vous m'ayez procur un
appartement habitable pour deux personnes. Comme je n'ai pas le temps de
m'occuper de tous ces dtails, je vous prierai galement de me trouver
un homme d'affaires intelligent, qui s'occupera de l'ameublement. Je
veux que tout y soit sur le pied le plus confortable, qu'on n'pargne
rien. Je ne puis pas accorder plus de deux jours.

--Je prends l'engagement de ne point dpasser ce dlai d'une heure,
rpondit le notaire; dans deux jours, j'aurai l'honneur de vous faire
prvenir.

Le lendemain matin Ulric courut  l'hpital pour voir sa matresse, et
lui avouer qui il tait. Elle tait hors d'tat de le comprendre; la
fivre crbrale s'tait dclare pendant la nuit, et elle avait le
dlire.

Ulric voulait l'emmener, mais les mdecins s'opposrent au transport;
nanmoins ils donnrent quelque esprance.

Au jour fix, l'appartement du comte Ulric de Rouvres tait prpar.
Ulric y donna rendez-vous pour le soir mme  trois des plus clbres
mdecins de Paris. Puis il courut chercher Rosette.

Elle venait de mourir depuis une heure. Ulric revint  son nouveau
logement, o il trouva son ancien ami Tristan, qu'il avait fait appeler,
et qui l'attendait avec les trois mdecins.

--Vous pouvez vous retirer, messieurs, dit Ulric  ceux-ci. La personne
pour laquelle je dsirais vous consulter n'existe plus.

Tristan, rest seul avec le comte Ulric, n'essaya pas de calmer sa
douleur, mais il s'y associa fraternellement. Ce fut lui qui dirigea les
splendides obsques qu'on fit  Rosette, au grand tonnement de tout
l'hpital. Il racheta les objets que la jeune fille avait emports avec
elle, et qui, aprs sa mort, taient devenus la proprit de
l'administration. Parmi ces objets se trouvait la petite robe bleue, la
seule qui restt  la pauvre dfunte. Par ses soins aussi, l'ancien
mobilier d'Ulric, quand il demeurait avec Rosette, fut transport dans
une pice de son nouvel appartement.

Ce fut peu de jours aprs qu'Ulric, dcid  mourir, partait pour
l'Angleterre.

Tels taient les antcdents de ce personnage au moment o il entrait
dans les salons du caf de Foy.

L'arrive d'Ulric causa un grand mouvement dans l'assemble. Les hommes
se levrent et lui adressrent le salut courtois des gens du monde.
Quant aux femmes, elles tinrent effrontment pendant cinq minutes le
comte de Rouvres presque embarrass sous la batterie de leurs regards,
curieux jusqu' l'indiscrtion.

--Allons, mon cher trpass, dit Tristan en faisant asseoir Ulric  la
place qui lui avait t rserve auprs de Fanny, signalez par un toast
votre rentre dans le monde des vivants. Madame, ajouta Tristan en
dsignant Fanny, immobile sous son masque, madame vous fera raison. Et
vous, dit-il tout bas  l'oreille de la jeune femme, n'oubliez pas ce
que je vous ai recommand.

Ulric prit un grand verre rempli jusqu'au bord et s'cria:

--Je bois....

--N'oubliez pas que les toasts politiques sont interdits, lui cria
Tristan.

--Je bois  la Mort, dit Ulric en portant le verre  ses lvres, aprs
avoir salu sa voisine masque.

--Et moi, rpondit Fanny en buvant  son tour... je bois  la jeunesse,
 l'amour. Et comme un clair qui dchire un nuage, un sourire de
flamme s'alluma sous son masque de velours.

En entendant cette voix Ulric tressaillit sur sa chaise, et, prenant
dans sa main la main que Fanny lui abandonna, il lui dit:

--Rptez, rptez, madame....

Fanny reprit son verre, qu'elle n'avait achev qu' demi, et rpta avec
un accent d'enthousiasme juvnile:

--Je bois  la jeunesse, je bois  l'amour!

--C'est impossible.... Cette voix, d'o vient-elle? Ce n'est pas cette
femme qui a parl. De quelle tombe est sortie cette voix? Quelle est
cette femme? murmura Ulric en interrogeant du regard Tristan, qui se
borna  lui rpondre: Vous avais-je menti?

Mais tout  coup, sur un geste de Tristan, Fanny laissa tomber le
capuchon de son domino en mme temps qu'elle dtachait son masque, et
avec une grce adorable elle se retourna vers Ulric, et lui dit en lui
parlant de si prs qu'il sentit la fracheur de son haleine:

--Me ferez-vous raison, monsieur le comte?

En voyant le visage de Fanny, Ulric resta muet, foudroy, presque
pouvant.

Fanny tait admirablement belle ce soir-l.

Une couronne de petites roses naturelles tait pose sur son front comme
une aurole printanire, et les brins de son feuillage faisaient une
alliance charmante avec ses beaux cheveux blonds, dont les crpelures
avaient l'clat lumineux de l'or en fusion. C'tait, comme idalise par
un pote mystique, une de ces adorables figures qui sourient si
doucement dans les toiles de Greuze.

--Rosette! ma Rosette!... c'est Rosette!... s'cria Ulric  demi fou.

--Pour tout le monde je m'appelle Fanny, dit la jeune femme en inoculant
 Ulric une exaltation qui croissait  chaque coup de son regard bleu,
je m'appelle Fanny; j'ai dix-huit ans, et je suis une des dix femmes de
Paris pour qui les hommes les plus considrables marcheraient  deux
pieds sur tous les articles du code pnal. La porte par o l'on sort de
mon boudoir ouvre sur le bagne ou sur le cimetire, et pour y pntrer,
il y a des pres qui ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont
ruin leur pre. Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent pas sur
un chemin de cadavres, et pendant une lieue sur un chemin pav d'or;
pour l'instant o je vous parle, je suis presque ruine  cause d'un
accs de confiance que j'ai eu dans un moment d'ennui. Aussi, pendant
un mois, vais-je coter trs cher. Voil quelle femme je suis, monsieur
le comte, ajouta Fanny en terminant son cynique programme, et, par un
dernier coup d'oeil provocateur, elle sembla dire  Ulric:

--Maintenant, monsieur, que dsirez-vous de moi?

Mais celui-ci avait  peine cout ce qu'elle avait dit; il n'avait
entendu que le son de la voix sans prter d'attention aux paroles; il
regardait fixement Fanny, comme on regarde un phnomne, et
n'interrompait sa contemplation que pour murmurer de temps en temps:

--Rosette! Rosette!

--Eh bien! vint lui demander tout bas son ami Tristan, ce que vous avez
vu ne vaut-il pas la peine du voyage que je vous ai fait faire?

--Mais, maintenant que je suis venu, je ne pourrai plus repartir, dit
Ulric en montrant Fanny, qui feignait d'tre indiffrente  la
conversation des deux hommes, bien qu'elle n'en perdt pas un mot.

--Enfin, dit Tristan en tirant Ulric  l'cart, que voulez-vous faire?

Ulric parla longuement, en baissant la voix,  l'oreille de Tristan, et
quand il eut achev, Fanny, qui redoublait d'attention, entendit Tristan
qui rpondait  son ami:

--Je vous assure qu'elle acceptera.

--Que d'affaires pour une chose si simple! murmura la crature en
elle-mme; mais elle ne put dissimuler une certaine inquitude en voyant
que le comte de Rouvres se disposait  se retirer. En effet, Ulric ne
pouvant pas contenir l'motion qu'il avait prouve en se trouvant en
face du fantme vivant de sa matresse morte, avait rapidement salu
tous les convives et venait de sortir, reconduit jusqu'au dehors par son
ami Tristan.

--Eh bien! ma chre, dirent les autres femmes en voyant la mine dpite
de Fanny, voil une conqute manque!

--Je sais bien pourquoi, rpondit celle-ci. Je l'ai mis au pied du mur.
Il est ruin.

--Encore une fois, vous tes dans l'erreur, ma belle, dit Tristan qui
venait de rentrer dans le salon.

--Eh bien! alors, je ne vous fais pas compliment, mon cher, rpliqua
Fanny. Malgr toute la mise en scne et la bonne volont que j'y ai mise
pour ma part, votre plan me parat compltement manqu. Votre ami ne m'a
pas mme fait l'honneur de demander  tre reu chez moi.

--Mon ami est un homme bien lev et un homme de sens! il ne s'amuse pas
 faire des demandes inutiles. Vous n'tes pour lui qu'une curiosit, un
objet d'art, un portrait, et rien de plus, ma chre, rpondit
insolemment Tristan. Il m'a charg d'tre son homme d'affaires, et voil
ce qu'il vous propose par mon entremise.

--Ah! voyons un peu.

--Je vous prviens d'avance qu'on ne vous a jamais fait de proposition
semblable.

--Mais parlez donc, dirent les femmes, nous sommes sur le gril de
l'impatience.

--Nous y voici. coutez, dit Tristan en s'adressant particulirement 
Fanny. Le comte Ulric de Rouvres renouvelle votre mobilier.

--Le mien a six mois. Soit, dit Fanny.

--C'est presque sculaire, ajouta un des hommes.

--Le comte Ulric vous loue, dans une rue qu'il a choisie lui-mme, une
chambre de 160 francs.--Ne m'interrompez pas.--Dans cette chambre il
fait disposer un charmant mnage d'occasion, qu'il tient cach en
quelque endroit. Les meubles seront garnis de tous les objets de
toilette qui vous seront ncessaires; mais je vous prviens que toute
cette garde-robe est d'occasion comme les meubles, et la robe la plus
chre ne vaut pas vingt francs.

--Aprs? dit Fanny.

--Aprs, continua Tristan, le comte Ulric vous trouvera, dans une maison
 lui connue, une occupation qui vous rapportera quarante sous par jour.

--Quelle occupation? demanda Fanny.

--Je n'en sais rien. Au reste, vous ne travaillerez qu'autant que cela
pourra vous amuser; seulement vous aurez soin de vous faire sur le bout
des doigts des piqres d'aiguille. Vous irez dans cette maison depuis le
matin jusqu'au soir. Mon ami, M. le comte de Rouvres, ira vous chercher
pour vous reconduire au sortir de votre besogne et vous ramnera  votre
chambre, o vous passerez la soire avec lui.  dix heures vous serez
libre de votre personne; mais le lendemain, ds sept heures, vous serez
 la disposition de M. de Rouvres, qui vous conduira  votre travail. Le
dimanche, quand le temps sera beau, vous irez avec lui  la campagne
manger du lait et cueillir des fraises. En outre, vous appellerez M. de
Rouvres _Marc_, et vous apprendrez, pour les lui chanter, quelques
chansons qu'il aime  entendre. Vous lui prparerez aussi vous-mme
certaine cuisine dont il vous indiquera le menu.

--Est-ce tout? demanda Fanny qui ne savait pas si Tristan se moquait
d'elle.

--Ce n'est pas tout, reprit celui-ci. Pendant deux mois de l'hiver vous
irez travailler,--ou du moins dans la maison o vous serez cense
travailler,--vtue seulement d'une vieille petite robe d'indienne bleue
seme de pois blancs.

--Mais j'aurai froid.

--Certainement, d'autant plus que pendant ces deux mois d'hiver vous ne
ferez pas de feu dans votre chambre.

--Ah! dit Fanny, j'ai connu des gens singuliers, mais votre ami les
surpasse; le comte de Rouvres me parat un tre ridicule. Pourquoi ne me
propose-t-il pas tout de suite de me couper la tte pour la faire
encadrer comme tant le portrait de sa matresse?

--Il y a pens, dit tranquillement Tristan.

--Et aprs? reprit Fanny. Est-ce l tout?

--C'est tout, dit Tristan.

--Voil ce qu'il exige? Et moi, que puis-je exiger en change de cette
comdie, si je consens  la jouer?

--Le comte de Rouvres vous offre le traitement d'un ministre: cent mille
francs par an!

--C'est srieux? s'cria Fanny.

--Trs srieux. On passera, si vous l'exigez, un acte notari.

--Mais il est donc dcidment bien riche?

--Il a plus d'un million de fortune.

--Et combien de temps durera cette fantaisie?

--Tant que vous le voudrez. Ah! j'oubliais de vous dire qu'en acceptant
ces conditions, vous changez de nom, comme mon ami. Il s'appellera Marc
Gilbert, et vous vous nommerez Rosette.

--Eh bien! Fanny, demanda  celle-ci une de ses compagnes, qu'en dis-tu?

--Mesdames, rpondit Fanny, je ne vous connais plus. Je m'appelle
Rosette, et je suis la matresse vertueuse de M. Marc Gilbert.

Le lendemain soir, dans l'ancienne chambre de la rue de l'Ouest, o
Ulric avait habit pendant un an avec Rosette, Fanny, vtue de la petite
robe bleue  pois blancs, attendait la premire visite du comte de
Rouvres, qui ne tarda pas  arriver, revtu de son ancien costume
d'ouvrier.

Pendant la premire heure, et pour mieux faire comprendre  Fanny
l'esprit du personnage dont elle devait jouer le rle, Ulric raconta 
Fanny ses amours avec Rosette.

--Ce que je vous demande avant tout, dit-il, c'est de ne jamais me
parler de ma fortune, et, le plus que vous pourrez feindre de l'ignorer
vous-mme sera le mieux.

--Alors, monsieur, rpondit Fanny en tirant de la poche de sa petite
robe bleue un papier qu'elle prsenta  Ulric, reprenez cette lettre qui
vous appartient; car, en la trouvant sous mes yeux, je ne pourrais pas
m'empcher de me rappeler que vous n'tes pas M. Marc Gilbert, mais bien
M. le comte de Rouvres.

Ulric, tonn et ne comprenant pas, prit la lettre et l'ouvrit.

C'tait la lettre qu'il avait reue de son ancien notaire, M. Morin,
quand celui-ci, prt  vendre son tude, lui demandait s'il voulait
rentrer dans la possession de sa fortune, dont les chiffres se
trouvaient tablis dans cette lettre.

--Vous avez trouv cette lettre dans la poche de cette robe? demanda
Ulric en plissant.

--Oui, rpondit-elle, et voyant qu'elle vous tait adresse, j'ai cru
devoir vous la remettre.

--Mais, continua Ulric, cette robe appartenait  Rosette, et pour que ma
lettre s'y trouvt, il fallait bien qu'elle en et pris connaissance.

Fanny rpondit par un sourire.

--Alors, continua Ulric, Rosette savait qui j'tais,--elle savait que
j'tais riche,--et son amour... ah! malheureux! Et il tomba ananti sur
le carreau.

Environ un mois aprs, comme Fanny, revenue dans son appartement,
s'apprtait  aller au bal masqu, elle vit entrer chez elle Tristan,
qui tenait  la main un petit paquet.

--Que m'apportez-vous l,--un cadeau?

--C'est un legs que vous a fait avant de mourir mon ami le comte de
Rouvres.

--Voyons, dit Fanny.

Mais elle devint furieuse en apercevant la petite robe bleue.

--Votre ami est un tre ridicule, mort ou vivant; il m'a fait
banqueroute de cent mille francs.

--Ne vous pressez pas de le calomnier, dit Tristan; et il tira de la
poche de la robe un portefeuille qui contenait cent billets de banque.




La matresse aux mains rouges


Depuis quelque temps Thodore tait beaucoup plus assidu chez sa tante
la lingre qu'aux cours de l'cole de mdecine; on ne le voyait plus au
caf et il n'allait plus au bal.

Quel tait ce mystre?

Thodore tait tout simplement amoureux d'une ouvrire entre depuis peu
dans l'atelier de sa tante. Jolie, douce, laborieuse et ne manquant
point d'un certain esprit naturel,--telle tait Clmence. Elle arrivait
de sa province, o elle avait t leve fort rigoureusement par une
parente vieille et dvote.

Et la premire fois qu'il vit cette jeune fille, Thodore, qui en amour
tait un garon trs improvisateur, en tait tomb subitement pris.
Mais Clmence n'tait pas une fille  ranger au nombre des conqutes
faciles, comme il s'en fait tant les soirs de bal,  l'aide de deux ou
trois lieux communs madrigaliss et d'une bouteille d'A frappe. Aussi
Thodore comprit qu'il devait cette fois laisser de ct la devise
_Veni, vidi, vici,_ qu'il avait coutume d'arborer dans ses campagnes
galantes.

Voici donc notre amoureux forc d'tudier la gographie du pays de
Tendre, qu'il avait jusque-l fort peu parcouru. Nanmoins Thodore ne
se dsespra pas... et tous les jours il venait passer de longues
heures chez sa tante, et, de ses yeux chargs d'une mitraille d'amour,
il assigeait le coeur de la petite provinciale... qui tchait de se
dfendre de son mieux.

Cependant la situation commenait  devenir critique. Clmence avait
dix-huit ans, ge o les rves des jeunes filles ont ordinairement des
moustaches,--brunes ou blondes. Clmence jura de se dfendre. Mais
d'avance elle sentait qu'elle tait vaincue. Elle avait beau baisser les
yeux devant Thodore, elle le voyait mieux, et le jeune homme de se dire
tout bas: Voici qui va bien,  bientt l'assaut dfinitif! En effet, le
moment tait venu o il ne pouvait tre tent qu'avec succs.

Malgr toutes les prcautions qu'elle prenait pour le fermer, Clmence
oublia un jour la clef sur la porte de son coeur,--et l'amour entra.

Quelque temps plus loin, Clmence oubliait une autre clef sur une
porte,--celle de sa chambre, et un matin on en vit sortir Thodore.

Thodore fut pendant trois mois trs enthousiasm de sa matresse; mais
au bout de ce temps, son amour tomba  quelques degrs au-dessous de
l'estime sincre,--point qui, au thermomtre de la passion, quivaut 
l'indiffrence.

Pourtant, Clmence tait toujours la mme, soumise, aimante, fidle et
coquette, juste ce qu'il fallait pour plaire  Thodore, qui, de son
ct, devenait de plus en plus insensible  ses coquetteries.

Enfin, rsolu d'en finir avec cet amour, Thodore fit un soir  sa
matresse un de ces outrages que toute autre femme n'et jamais
pardonn. Au milieu d'une conversation paradoxale d'art et d'amour
compars, et devant une nombreuse compagnie, Thodore dclara qu'il lui
tait impossible d'aimer une femme qui n'aurait pas les mains blanches
et les ongles opaliss. Cette brutale pigramme adresse aux mains
rouges et meurtries de la pauvre Clmence lui entra plus avant et plus
douloureusement dans le coeur que ne l'et fait un coup de poignard;
car cette mchancet aigu atteignait plus encore son amour que son
amour-propre.

Cependant, comme elle avait beaucoup d'orgueil, son parti fut pris
sur-le-champ. Elle rsolut de quitter l'tudiant avant qu'il lui et
fait comprendre d'une manire plus significative que leur liaison devait
avoir une fin.

Le lendemain, pendant que Thodore tait au cours, Clmence runit en un
paquet tous les objets qui lui appartenaient et les fit transporter dans
un htel des environs, o elle avait choisi une chambre. Cependant,
comme elle ne se sentait pas le courage de quitter Thodore avant de
l'avoir revu, la jeune fille attendit son retour. Peut-tre
esprait-elle qu'il essayerait de lui faire oublier l'offense de la
veille; et, si banale qu'et t l'excuse, la pauvre enfant tait toute
prte  l'accueillir par un pardon.

 minuit Thodore fit prvenir qu'il ne rentrerait pas. Il voulait en
effet viter d'avoir avec sa matresse une de ces explications qui, sans
qu'on le veuille, vous acheminent si souvent  un raccommodement.

Clmence comprit que tout tait fini. Elle crivit  la hte un mot
d'adieu, et sortit de sa chambre en jetant au portrait de Thodore, qui
au moins avait l'air de lui sourire, un long regard humide de larmes.

Le matin, en rentrant, Thodore trouva le billet de sa matresse.

--Vive la libert! s'cria-t-il quand il l'eut achev; et il courut dans
un caf rejoindre ses amis et leur raconter de quelle faon ferme et
brillante il venait de rompre sa chane.

Cependant, les premiers jours qui suivirent sa sparation d'avec
Clmence, Thodore trouva que sa petite chambre tait bien grande, et
les premires nuits il lui sembla que son lit tait bien large. Mais au
bout de deux semaines la lacune tait comble.

Cependant Clmence n'avait pas de nouvel amour et se souvenait encore de
Thodore. Elle avait du reste conserv l'esprance que son amant
reviendrait  elle; et pour un pas qu'il et fait, elle tait toute
dispose  en faire dix. Dans cet espoir d'un rapprochement prochain, la
pauvre dlaisse s'tait surtout attache  corriger, autant qu'il lui
serait possible, le dfaut physique que Thodore lui avait si
brutalement reproch. Elle tenait  montrer  l'ingrat qu'elle pouvait
avoir les mains aussi blanches que n'importe quelle lionne de n'importe
quelle aristocratie. Elle commena donc  prendre des soins qu'elle
avait ngligs jusqu'alors. Elle eut des savons, des poudres, des eaux
qui lui cotaient le plus clair de son gain modique. Enfin elle alla
mme jusqu' mettre des gants la nuit, elle qui en mettait  peine le
jour.

Chaque matin, en se levant, elle regardait avec inquitude le progrs de
ses _remdes_. Hlas! Ils n'opraient pas vite! Les soins du mnage,
qu'elle tenait sur un point de propret flamande; les travaux de couture
surtout, tout cela neutralisait l'action de ses soins coquets; et si ses
mains avaient gagn quelque dlicatesse comme forme, elles taient
restes, comme devant,--rouges, ainsi que des cerises.

La pauvre Clmence ignorait que la meilleure pte pour blanchir les
mains s'appelle l'oisivet, et l'et-elle su d'ailleurs, elle n'et
point pu en faire usage. C'tait l un remde qui lui et cot trop
cher.

Elle resta donc avec ses mains rouges.

Un soir Clmence se rappela que, dans le beau temps de leur amour, elle
avait promis  Thodore de lui broder une bourse pour le jour de sa
fte,--et ce jour n'tait pas loign.

--Ah! pensa la jeune fille en recueillant avec bonheur ce souvenir,
j'aurai encore le temps; en recevant mon cadeau, il verra que je ne l'ai
pas oubli, et il reviendra peut-tre. Ds le lendemain elle se mit 
l'oeuvre.

Il lui restait presque toute une semaine devant elle pour ce travail;
c'tait plus qu'il ne fallait, si elle avait pu disposer de tout son
temps. Mais comme ses journes ne lui appartenaient point, huit jours
devaient  peine suffire. Clmence travailla la nuit.

On tait dans l'hiver,--il faisait grand froid,--et le budget de la
jeune ouvrire ne lui permettait pas de faire grand feu; souvent mme
n'en faisait-elle point du tout. C'est alors que ses pauvres mains
devenaient rouges, grand Dieu! Mais quand au matin elle avait avanc sa
bourse de quelques mailles, elle oubliait froid et fatigue, et trouvait
dans l'esprance qu'elle avait d'une rconciliation prochaine de
nouvelles forces pour aller  son travail du jour. Cependant ses
veilles prolonges, dans une chambre humide et mal close, les motions
qui l'avaient agite depuis quelque temps, altraient visiblement la
sant de la jeune fille, qui n'y apportait aucune attention.

Enfin le petit chef-d'oeuvre de patience et de bon got sortit achev de
ses mains, hlas! toujours aussi rouges que les mains de l'Aurore quand
elle ouvre les portes d'un ciel d'hiver. En admirant cette bourse, dans
laquelle elle avait mis tant de superstitieuses esprances, Clmence eut
un bon moment de joie. Elle jeta un coup d'oeil sur les murs tristes de
cette chambre o elle vivait dolente et solitaire, et elle ne put
s'empcher de dire:

--Avant peu, je n'y serai plus--ou je n'y serai pas seule! La veille de
la Saint-Thodore, Clmence enveloppa soigneusement sa bourse dans une
bote garnie de coton et alla chez une bouquetire prendre un bouquet o
elle fit entrer toutes les fleurs qu'elle savait prfres par Thodore;
elle fit ajouter aussi toutes celles dont le langage emblmatique
pouvait veiller le souvenir.--Hlas! rveille-t-on les morts?

Au coin d'une rue, Clmence confia son cadeau  un commissionnaire.

--Y a-t-il une rponse? demanda celui-ci.

--Non, rpondit la jeune fille.--Thodore viendra lui-mme,
pensait-elle.

Comme elle rentrait chez elle, elle rencontra en chemin un jeune homme
qu'elle avait vu quelquefois chez son amant.

--Tiens, vous voil, Clmence, lui dit l'tudiant; que devenez-vous
donc?

--Vous savez bien ce qui est arriv, rpondit-elle.

--Ah oui, c'est vrai! vous tes fche avec Thodore.

--Fche! dit Clmence, oh! fche!

--Ah! c'est gal... il vous regrette, allez.

--Il me regrette? fit la jeune fille, en rougissant de plaisir: il vous
l'a dit?

--Non, pas prcisment, mais je le devine.--Nous allons ce soir au bal
de l'Opra, ajouta l'tudiant. Thodore y sera. Viendrez-vous?

--Oh! dit Clmence. Je ne crois pas.... Adieu.

--Adieu, dit l'tudiant, qui continua son chemin en sifflant.

--Il me regrette! murmura Clmence quand elle fut rentre, j'en tais
bien sre, moi!--Quand il verra que je me souviens encore de lui, il
reviendra;--c'est l'amour-propre qui l'aura empch de revenir plus
tt... il ne voulait point faire le premier pas... tous les hommes sont
orgueilleux....

Et Clmence se mit  chanter d'une voix souvent interrompue par une toux
douloureuse la jolie chanson:

Rosine  moi revient fidle.

Seulement, sans s'inquiter de la mutilation qu'elle faisait subir au
vers, elle y substitua le nom de Thodore.

Vers le milieu de la journe,--heure  laquelle elle savait l'tudiant
libre,--Clmence fit une jolie toilette. Elle soigna surtout ses mains,
qu'elle avait du moins su prserver des engelures.

--Ah! disait-elle en les regardant, elles ne sont pas trop rouges
aujourd'hui. Et elle attendit.

Or, pendant qu'elle attendait, la nouvelle matresse de Thodore, qui en
ce moment tait seule chez l'tudiant, recevait l'envoi de Clmence.
Mademoiselle Coralie, qui tait une personne ruse, devina de suite que
ces cadeaux venaient d'une femme, et en voyant le C qui tait brod sur
la bourse avec un T, elle pensa que cette femme devait tre
Clmence,--qu'elle avait du reste connue.

--Elle veut revenir. C'est bon, dit Coralie. Je sais ce que j'ai 
faire.

Et elle se mit  machiner tout bas une de ces vengeances doubles de
fourberie,--comme savent en trouver les femmes qui ont une rivale en
face de leur amour ou de leur vanit.

Une heure aprs Thodore entra. En l'entendant monter, Coralie s'tait
cache derrire les rideaux de l'alcve, aprs avoir eu soin de laisser
en vidence le bouquet et la bourse, pour qu'ils tombassent d'abord sous
les yeux de Thodore,--ce qui arriva.

--Tiens, fit le jeune homme tonn, qu'est-ce que c'est que a?

--Quoi, tu ne le devines pas? s'cria Coralie en venant lui sauter au
cou; quel jour sommes-nous aujourd'hui? Thodore songea  sa fte.

--Comment, c'est toi?... tu t'es souvenue, dit-il en regardant sa
matresse, qui ne baissa pas les yeux.

--Et qui donc veux-tu que ce soit? fit-elle.

--Allons, se dit Thodore en lui-mme, je ne pouvais pas manquer d'avoir
une bourse, cette pauvre Clmence m'en avait promis une. Mais,
demanda-t-il  Coralie, quand donc as-tu fait cela?

--Eh bien donc, et ma surprise? rpondit Coralie. J'ai fait la bourse
pendant la nuit--quand tu dormais. J'ai eu joliment froid va....
Regarde donc... il y a un C et un T... nos deux noms....

--Pauvre chrie... dit Thodore.... Elle est charmante, ta bourse.... Je
veux que tu l'trennes ce soir au bal.... Tiens, voil pour la
garnir.... Et comme il venait de recevoir sa pension, Thodore donna 
Coralie une belle pice d'or....

--Ah! pensa celle-ci en prenant les vingt francs, j'ai une fire
ide.... En effet, le cerveau de cette fille, qui tait une fine
mcanique  perfidie, venait d'inventer quelque chose de bien noir sans
doute, car les yeux de Coralie brillrent d'un clat extraordinaire....
Oh! la bonne ide, fit-elle encore tout bas.--La vipre se rjouissait
de son abondance de venin.

Cependant Clmence attendait toujours...  minuit elle attendait
encore...  une heure du matin, n'y pouvant plus tenir, elle se dcida 
aller au bal de l'Opra,--o on lui avait dit qu'elle trouverait
Thodore. Elle voulait le voir... il fallait qu'elle le vt....

Elle prit un peu d'argent--le reste de ses conomies--et sortit pour
aller louer un domino. Comme elle passait devant la loge du portier,
celui-ci l'appela.

--Mademoiselle, j'ai quelque chose  vous remettre.--Clmence tait dj
dans la rue.

 deux heures elle entrait au bal de l'Opra, le visage soigneusement
cach par un loup de velours. Comme elle traversait la salle, elle
aperut d'abord  quelques pas d'elle deux masques qui s'apprtaient 
se mler  un quadrille... c'taient Thodore et Coralie, et Clmence
avait reconnu son amant. Elle poussa un cri sourd et s'appuya contre une
banquette pour ne point tomber. Mais elle fit tant d'efforts qu'elle
parvint  comprimer la souffrance atroce qui venait de se mettre  crier
au fond de son coeur, et seule elle en entendit le bruit....

Thodore avait donn la bourse et le bouquet qu'elle lui avait envoys 
sa matresse nouvelle.... En effet, la bourse pendait  la ceinture de
Coralie, et le bouquet fleurissait sa main gante de blanc.

Clmence resta cinq minutes  regarder Coralie et Thodore danser devant
elle.-- chaque figure du quadrille ils s'embrassaient.--Au moment de
s'lancer pour le galop, Coralie laissa tomber le bouquet  terre. Elle
voulut se baisser pour le ramasser, mais Thodore l'enleva dans ses
bras.

--Il tait tout fan, lui dit-il, je t'en achterai un plus beau.... Et
ils s'envolrent dans le tourbillon. Clmence vit son bouquet foul sous
les mille pieds du gigantesque galop.

Elle sortit du bal avec prcipitation--la tte perdue, le coeur bris,
ne sachant pas d'o elle sortait, ignorant o elle allait.... Au bout de
deux heures de marche par une neige abondante et glace, le hasard
ramena Clmence dans sa rue et devant sa porte.

--Tiens! vous voil, mademoiselle, lui dit le portier; j'ai quelque
chose pour vous depuis hier. Je voulais vous le remettre quand vous tes
partie pour le bal, mais vous ne m'avez pas rpondu.... C'est un
commissionnaire qui m'a apport cela de la part de M. Thodore.

--Thodore! dit Clmence; donnez vite, et elle arracha une petite bote
des mains du portier.

 peine arrive dans sa chambre, elle ouvrit la bote et y trouva un
papier dans lequel tait enveloppe une pice d'or toute neuve, qui
s'en alla rouler  terre avec un bruit sonore. Sur le papier ces mots
avaient t crits au crayon:--_J'ai reu votre bourse, voici pour vos
peines._

C'tait la belle ide de mademoiselle Coralie.

Clmence tomba  terre en poussant un gmissement. Une voisine
l'entendit et vint lui porter secours. Elle eut toutes les peines du
monde  retenir la jeune fille, qui, prise du dlire, voulait se jeter
par la fentre.

Le soir un mdecin fut appel. En voyant Clmence il secoua la tte:

--Ceci est grave, dit-il, mais il est encore temps. Le lendemain
Clmence se rveillait dans un hpital. Pendant huit jours, on eut des
esprances. Mais le matin du neuvime, en faisant sa visite, le mdecin
se pencha  l'oreille de la soeur de charit, qui s'approcha tristement
du lit de Clmence.

--Je sais ce que vous voulez me dire, ma soeur... murmura la malade. Et
elle demanda les sacrements.

Le soir, comme la religieuse s'apprtait  quitter la salle, Clmence la
fit appeler.

--Tenez, ma soeur, lui dit-elle en lui mettant dans la main une pice
d'or qui tait cache sous son oreiller, vous mettrez ceci dans le tronc
des pauvres malades. C'est toute ma fortune. Adieu!

--Couvrez-vous, mon enfant, lui dit la soeur, en voyant qu'elle gardait
ses bras hors du lit. Vous allez avoir froid.

--Oh! qu'est-ce que cela fait maintenant? dit Clmence. Et elle se prit
 sourire en regardant ses mains que la maladie avait rendues ples et
transparentes.--Si Thodore me voyait! murmura-t-elle. Puis elle
s'endormit et fit son dernier rve.

Vers le milieu de la nuit elle se rveilla pour mourir. L'agonie fut
brve. On avait, comme d'habitude, envoy chercher l'interne de garde
pour y assister. Quand l'infirmier vint le demander, il achevait une
partie avec un de ses camarades.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il.

--C'est la jeune fille du numro 15 qui se meurt.

--C'est bon, j'y vais.... Thodore, prends donc ma partie. Dix minutes
aprs, l'interne remontait.

--Eh bien, lui dit Thodore, qui tait venu passer cette nuit avec ses
amis les carabins, et le numro 15?

--La petite est morte, dit l'interne en reprenant son jeu: _le roi_!...
c'est dommage, elle tait bien jolie;--_valet_... dix-huit ans;--_passe
trfle_...; des yeux noirs et des mains blanches... oh! mais
blanches.... Tiens,  propos, elle s'appelait Clmence, comme ton
ancienne matresse, je crois, Thodore.

--Ah! reprit celui-ci, Clmence! celle qui avait les mains rouges. Je ne
sais pas ce qu'elle est devenue.--_Atout, atout_ et _atout_. Mon petit,
a me fait la _vole_ et le point.




Le bonhomme Jadis


 l'poque du terme d'avril, un jeune homme appel Octave vint prendre
possession d'une chambre qu'il avait quelques jours auparavant arrte
dans une maison de la rue de la Tour d'Auvergne. Il avait l'air si
honnte, que le portier n'avait point voulu se dranger pour aller aux
renseignements, comme c'est l'usage, et lui avait lou de confiance.

Le logement d'Octave tait situ au quatrime et dernier tage. C'tait
une petite chambre si basse de plafond, qu'un homme d'une taille un peu
leve n'aurait pas pu y garder son chapeau. Elle tait claire d'un
ct par une petite fentre donnant sur la cour, et d'o l'on
apercevait les hauteurs de Montmartre. Un autre jour tait pratiqu au
fond, c'tait un chssis mobile ouvrant sur les jardins d'un pensionnat
de jeunes demoiselles. De l on apercevait une partie du panorama de
Paris.

Octave passa la journe  mettre ses affaires en ordre. Ce n'tait
pourtant pas une longue besogne, car il n'avait bien juste que le
ncessaire, et  la vue de son mobilier de modeste apparence, le
portier de la maison avait fait une grimace, et s'tait presque repenti
de lui avoir lou sans aller aux informations.

Son installation termine, Octave se mit machinalement  sa fentre pour
juger ce que serait la vue. En levant les yeux, il aperut  la croise
qui faisait face  la sienne un petit vieillard, occup  couper les
branches mortes de quelques arbustes plants dans des caisses et
formant un jardin suspendu. Le vieux voisin, qui venait d'apercevoir
Octave, s'interrompit dans sa besogne; puis, aprs l'avoir examin
quelques instants, il souleva le bonnet de laine qui couvrait ses
cheveux dj blancs, et faisant au jeune homme un geste amical, il lui
dit en souriant:

--Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer. Permettez-moi de vous
souhaiter la bienvenue dans cette maison.

Octave, un peu tonn, salua le vieillard et rpondit  sa politesse.
Puis, comme le voisin s'tait remis  son jardinage, Octave ferma sa
fentre et descendit pour aller dner.

Comme il dposait sa clef chez le portier, celui-ci le prvint qu'il
tait d'habitude dans la maison de ne point rentrer aprs minuit, et
que, pass cette heure, on payait une amende.

Octave rpondit qu'il ne se trouverait jamais dans ce cas-l, et que
d'ailleurs il sortait fort rarement le soir.

Avec une foule de prcautions oratoires, qui rendirent son avertissement
trs difficile  comprendre, le portier informa en outre Gustave qu'il
tait libre de recevoir des femmes chez lui,  la condition que ce
seraient des personnes dcentes qui ne troubleraient jamais la
tranquillit de la maison, habite par des petits rentiers et des
ouvriers en famille.

Octave rpondit qu'il recevrait peu de visites; mais que srement il ne
recevrait jamais de femmes chez lui.

Le portier conclut en lui demandant s'il dsirait que son pouse prt
soin de son mnage, comme elle faisait pour quelques clibataires. Mais
Octave le remercia en disant que son mnage tait trop peu de chose, et
qu'il avait l'habitude de le faire lui-mme.

Octave rentra de trs bonne-heure. Il lut toute la soire et se coucha
 minuit. Le lendemain il sortit  dix heures le matin, rentra  quatre,
ressortit  six heures et revint  sept. Il lut toute la soire, comme
il avait fait la veille, et se coucha  la mme heure.

Tous les jours il faisait ainsi de mme, avec la plus parfaite
rgularit. Chaque matin il apercevait son vieux voisin qui jardinait 
la fentre; ils se saluaient et changeaient quelques paroles sur
l'tat du temps.

Depuis un mois Octave habitait la maison, et on n'avait pu remarquer
aucun changement dans son existence. Non seulement il ne s'tait
prsent aucune visite pour lui, mais encore il n'avait reu aucune
lettre. On causait de lui quelquefois dans la loge du portier, et on
s'tonnait un peu de l'isolement dans lequel il vivait.

Octave avait vingt ans. Son histoire tait fort courte. Son pre tait
un petit ngociant qu'une mauvaise spculation avait ruin. Il tait
mort foudroy par ce dsastre. La mre d'Octave, ne pouvant plus payer
sa pension au collge, l'en retira avant qu'il et achev ses tudes.
Ils vcurent dans un grand dnment l'un et l'autre pendant une anne.
Au bout de ce temps la mre, qui tranait en langueur depuis la mort de
son mari, tomba malade, et mourut elle-mme aprs quinze jours de
maladie. Quand Octave eut fait enterrer sa mre avec le produit de la
rente qu'il possdait,  peine lui restait-il assez pour entourer son
chapeau d'un crpe. Il tait orphelin  seize ans, et n'avait au monde
aucun parent, aucun ami qui pt le secourir, mme d'un conseil. Il alla
au hasard chez un notaire qui jadis avait fait les affaires de son pre.
C'tait un homme honnte et charitable. Il eut compassion d'Octave, lui
prta un peu d'argent et promit de s'intresser  lui. En effet, il ne
tarda pas  le placer en qualit de secrtaire chez un de ses
clients.--Depuis quatre ans Octave occupait cette place, qui lui
rapportait douze cents francs par an. C'tait peu; mais Octave tait
sobre, conome, et sut encore mettre de ct quelques centaines de
francs, qui devaient lui servir quand il commencerait l'tude du
droit,--car il voulait raliser le dsir que son pre avait eu de le
destiner au barreau. En attendant, il se prparait  passer son examen
de bachelier, et travaillait dans ce but avec une grande assiduit.
Depuis la mort de sa mre il n'avait fait aucune connaissance. Il
n'allait jamais ni au spectacle, ni au bal, ni au caf. Ses distractions
se bornaient  quelques promenades faites le dimanche dans les environs
de Paris.

Un dimanche soir, Octave lisait auprs de sa fentre, quand il aperut
son vieux voisin, dont la tte blanche s'encadrait dans un berceau de
chvrefeuille et de plantes grimpantes. Ils se salurent l'un l'autre
par une inclination de tte. C'tait au commencement de mai. La soire
tait magnifique; l'air doux promenait des odeurs de feuilles vertes et
de lilas, et des refrains joyeux que chantaient des ouvriers se rendant
par bandes aux barrires. De temps en temps, et suivant les variations
du vent, on entendait, tantt distinctement, et tantt comme des rumeurs
confuses, les orchestres des guinguettes qui peuplent les boulevards
extrieurs.

--Eh! jeune homme, s'cria tout  coup le vieux voisin, dont le visage
venait de se fendre par un large sourire,--entendez-vous?

Octave leva les yeux de dessus son livre et regarda le vieillard.

--Entendez-vous, continua celui-ci, entendez-vous les violons? et en
avant deux, allez donc! ajouta-t-il en se dandinant.

Et comme une bouffe de musique, apporte par le vent, venait
prcisment de lui secouer une gamme dans les oreilles, Octave rpondit
qu'il entendait en effet.

--Eh bien, continua le voisin, est-ce que cela ne vous donne pas envie
de fermer votre livre? Octave sourit, et dtourna la tte en signe
ngatif.

 cette rponse, le sourire du vieillard s'teignit sur sa figure.

--Vraiment, reprit-il, a ne vous fait rien?

--Rien! dit Octave.

--Quel ge avez-vous donc?

--J'ai vingt ans....

--Vingt ans... et a ne vous fait rien? prodigieux! Ah! jeune homme, si
vous pouviez me prter vos jambes, comme je les prendrais  mon cou pour
courir o sont les violons. Et vous avez vingt ans? dit le voisin avec
un accent tonn.

--Je les ai eus prcisment aujourd'hui, rpondit Octave, qui se
rappelait que ce jour tait son anniversaire de naissance.

--Aujourd'hui! dit le vieillard en frappant dans ses deux mains.
Aujourd'hui! prodigieux! trange en vrit! Vingt ans; eh bien, moi,
jeune homme, moi qui vous parle, aujourd'hui, ce matin, j'ai eu
soixante-cinq ans.

--On ne vous les donnerait pas, dit Octave, pour rpondre.

--Oui, mais le bon Dieu me les a donns, lui, et je ne le tiens pas
quitte. Il voudrait m'en donner encore autant, que a ne serait pas de
refus. Au reste, quand il lui plaira d'arrter les frais, je suis tout
prt; au moins je n'aurai pas loin  aller. Montmartre est  deux pas,
ce sera commode, j'entendrai les violons de plus prs.

Octave avait ferm son livre et regardait son voisin avec plus de
curiosit qu'il ne l'avait fait jusque-l. C'tait un petit homme d'une
physionomie  la fois douce et fire. Son front,  demi couvert de
cheveux parfaitement blancs, n'avait pas une seule ride; sa bouche tait
spirituelle et fine, et l'clat de ses yeux vifs jetait sur tout son
visage une clart gaie qui lui enlevait,  premire vue, au moins un
tiers de son ge.

--Monsieur, dit-il tout  coup pendant qu'Octave l'examinait,
permettez-moi de vous faire une proposition; vous la trouverez peut-tre
indiscrte, mais je me risque; aprs cela vous tes libre de ne la point
accepter... ce qui me ferait de la peine, je vous l'avoue.... Voil,
monsieur, ce que je voulais vous proposer, fit le vieillard avec un
charmant sourire. Vous m'avez dit tout  l'heure que vous aviez vingt
ans aujourd'hui mme. Par un singulier rapport, il se trouve que ce jour
est l'anniversaire de ma naissance; ordinairement,  cette occasion,
j'ai toujours eu un convive ou deux, des jeunes gens toujours.--Ah! la
jeunesse! dit le vieillard en se frappant le front avec un geste et un
accent indescriptibles, la jeunesse!--Enfin, monsieur, toutes les autres
annes, j'ai eu un visage ami  ma table.--On riait, on causait; au
dessert on chantait des chansons, les nouvelles et celles de jadis, et
on arrosait les chansons avec un vieux vin qui est de mon ge et que
j'ai got, quand il tait raisin, dans un petit clos bourguignon. On
l'a mis en bouteille le jour o on m'a mis une culotte. J'en ai encore
une quarantaine de flacons dans ma cave, et je n'en bois qu'aux jours de
fte, comme aujourd'hui par exemple.--Eh bien, dit le bonhomme, je suis
sr que j'userai la provision. Mais je reviens  ma proposition,
monsieur, car je vous ennuie en bavardant l:--C'tait pour vous dire
qu'aujourd'hui je suis tout seul  dner, tout  fait seul. L'anne
dernire j'avais un voisin, un jeune homme qui logeait prcisment dans
la chambre o vous tes, et sa femme, jolie fille; quand je dis sa
femme, non, ce ne l'tait pas, le pauvre garon, puisqu'il s'est mari
avec une autre. La petite tait drle, gaie comme un pinson, et chantait
du matin au soir. Je passais ma vie  regarder ce joli mnage. Le jeune
homme est parti, comme je vous le disais, et la petite s'est marie d'un
autre ct.--Elle doit tre par l-bas  danser, ajouta le vieillard en
tendant la main du ct d'o venait la musique du bal. Enfin, monsieur,
j'ai t tout triste quand j'ai vu la chambre vide.--Qu'est-ce qui va
venir loger l? me demandais-je tous les jours avec inquitude.--Une
vieille femme peut-tre?--Ah, voyez-vous, cette ide-l me faisait
trembler. Moi qui suis vieux, je ne peux pas regarder ce qui me
ressemble. C'est prodigieux, monsieur; mais les vieilles femmes et les
enterrements, je ne peux pas voir a. a m'empche de boire pendant huit
jours. C'est pourquoi je me suis log sur le derrire. Sur le devant,
j'aurais trop t expos  voir les corbillards qui passent dans cette
rue du matin au soir, parce que c'est le chemin pour aller au cimetire.
Je n'aurais pu me mettre  la fentre.  chaque voiture qui serait
passe, j'aurais eu peur d'entendre le cocher m'appeler pour m'emmener.
Merci, je ne suis pas press, c'est moi qui enterrerai les autres.
Enfin, monsieur, quand vous tes emmnag, j'ai t ravi.--Un jeune
homme! bon, voil un jeune homme, me suis-je dit; je ferai sa
connaissance, et je me suis intress  vous du premier jour o je vous
ai vu. C'est pourquoi, monsieur, je vous invite  dner avec moi pour
clbrer mon jour de naissance, qui est aussi le vtre,  moins que vous
n'ayez dispos de votre temps.

Sans savoir pourquoi, Octave fut mu de ce bavardage plein de franchise,
de bonne humeur et de gaiet. Le vieux bonhomme paraissait attendre avec
anxit sa rponse, et il poussa un vritable cri de joie quand Octave
lui eut rpondu qu'il acceptait.

Octave descendit de chez lui et monta chez son voisin, qui lui avait
indiqu par o il devait passer.

Le portier ayant aperu Octave qui montait l'escalier du devant, lui
demanda o il allait.

--Je vais chez mon voisin d'en face, dit Octave.

--C'est drle, fit le portier  sa femme, voil M. Octave qui va chez le
bonhomme Jadis. Et cet vnement fut toute la soire un thme de
causerie dans la loge.

Quand Octave entra chez le vieillard, celui-ci l'accueillit avec une
cordialit toute juvnile, qui semblait vouloir abrger tout prambule
de politesse et les mettre sur-le-champ dans l'intimit.

--Attendez-moi un instant, dit le voisin en faisant asseoir Octave, je
vais faire un bout de toilette.

--Je vous en supplie, monsieur, dit Octave en se levant, ne faites point
de _crmonies_  cause de moi.

--Eh! monsieur, s'cria le vieillard avec un sourire, c'est aujourd'hui
fte; on sort la croix et la bannire, comme on dit; je ne puis point
rester comme je suis l. Ne voyez-vous pas que je suis en cuisinier?
ajouta-t-il en montrant un tablier qui tait serr autour de son corps;
depuis ce matin je suis auprs de mes fourneaux  prparer ma petite
_noce_; nous avons un joli petit dner; je suis gourmand, fils de
_gueulards_, comme nous disions dans le temps jadis. Enfin, vous
verrez. J'avais bien peur de le manger tout seul, mon pauvre dner; mais
j'ai eu la bonne ide de vous inviter. Attendez-moi, je suis  vous dans
un instant; je vous mnage une surprise; je parie que vous ne me
reconnatrez pas tout  l'heure. Ah! bah! Vous direz que je suis un
vieux fou; mais c'est gal, je n'ai pas de perruque et je ne porte pas
lunettes. Mon vin est bon, mes verres sont grands, et nous allons rire.

Et il passa dans une chambre voisine, laissant Octave tout stupfait.

En attendant le retour de son hte, Octave examina la pice o il se
trouvait. C'tait un petit salon tendu de papier de couleur gaie et
garni de meubles d'un autre ge. Les fauteuils, dont les housses taient
enleves, racontaient de galantes histoires et des bergeries dans le
style de Boucher et de Watteau: bergers et bergres, chaumires
fleuries, troupeaux enrubanns, Colins et Colettes, tout le monde
charmant de la pastorale. Au-dessus d'une petite glace au cadre histori
qui se trouvait pose sur la chemine, on voyait dans un autre cadre un
parchemin jauni sur lequel tait appos le grand sceau de l'empire:
c'tait un brevet de chevalier de la lgion d'honneur. Au-dessous
tincelait la croix, attache  un bout de ruban.  ct de la croix,
des paulettes de laine noircies par la fume de la poudre, et, pour
complter ce trophe, un sabre d'honneur dont la lame avait brill au
soleil des grandes batailles impriales. Aux murailles taient accrochs
quelques tableaux, ou plutt de simples lithographies colories, dont
les sujets taient emprunts  des histoires d'amour d'une littrature
qui florissait jadis au bruit du canon. Le parquet de ce petit salon
tait recouvert d'une assez belle tapisserie reprsentant l'enlvement
d'Hlne.

Au bout d'un quart d'heure d'absence,--et comme Octave avait achev son
examen,--le vieux voisin entra dans le salon. Comme il en avait prvenu
Octave, celui-ci ne le reconnut pas sur-le-champ, tant il tait chang.

Le vieux voisin avait un costume d'il y a soixante ans: c'tait un habit
complet de paysan endimanch.

La veste en surcot marron, culotte en velours olive, gilet de
basin,--laissant voir une chemise  petits plis, agrafe au col par un
anneau d'argent; cravate  pointes brodes, des breloques en graines
d'Amrique battant sur le ventre, des bas chins et des souliers 
boucles;--un gros bouquet comme en ont les maris de campagne tait
attach  la veste.

Il s'avana en souriant et d'un air leste vers Octave, qui tait au
comble de l'tonnement.

--Ah! ah! fit-il, vous ne me reconnaissez pas. Je vous l'avais bien dit;
a me fait plaisir tout de mme. C'est l'habit de ma jeunesse,
voyez-vous. Je ne le mets plus qu'une fois par an, au jour de ma
naissance. a vous fait rire!... Ah! jeune homme... quand je mets cet
habit-l, voyez-vous, il me semble que je change de peau... et que mes
cheveux redeviennent blonds.

Et comme il disait ces paroles, ses gestes, son accent, son
regard,--tout cela n'avait que vingt ans.

Octave ne comprenait rien  cette mtamorphose subite.

--Allons, dit le vieillard... passons dans la salle  manger; tout est
prt, la table est mise, et nous n'aurons point  nous dranger. Je me
sers moi-mme, mon jeune ami. Autrefois j'avais une servante jeune et
jolie; c'tait la fille d'une pauvre femme; mais on jasait dans la
maison, et quand on rencontrait ma domestique, on lui chantait sur
l'escalier:

Allons, Babet, un peu de complaisance. J'ai entendu a un jour et a
m'a fch. La pauvre fille tait innocente. Je lui ai pay un an de
gages et je l'ai renvoye; j'ai prfr rester seul plutt que d'avoir
une servante vieille.

--Allons, dit le vieux voisin en faisant entrer Octave dans une petite
salle  manger--o un apptissant dner tait prpar,--allons, jeune
homme, asseyez-vous l,--en face de moi, et pour commencer,
buvons,--buvons  nos vingt ans!

Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux vin, contemporain
de son enfance, le voisin en versa deux verres et trinqua avec Octave,
qui se plaa en face de lui.

--Comment vous nommez-vous? demanda tout  coup le voisin.

--Je m'appelle Octave, dit celui-ci.

--Et moi... dit le voisin. Au fait, ajouta-t-il en riant, appelez-moi
comme tout le monde... le bonhomme Jadis... et votre matresse, comment
se nomme-t-elle? dites, que nous buvions  sa sant.

--Je n'ai pas de matresse, dit Octave en rougissant presque.

Ah! ciel!--fit le bonhomme Jadis. Vous tes sr.... Ordinairement
l'approche de la jeunesse a toutes les douceurs souriantes d'une aube
d't, et, comme l'oiseau qui va tenter sa premire vole et se penche
au bord du nid pour saluer d'un chant joyeux le rayon matinal, le coeur
de ceux qui arrivent  l'ge juvnile s'emplit de murmures: mille voix
pleines de charmantes promesses s'veillent dans leur me, et leurs
lvres, o fleurit un beau sourire, saluent d'un cri d'esprance le
soleil levant de leur vingtime anne.

Il n'en tait pas de mme pour Octave, qui avait trouv le malheur
assis au seuil de son adolescence. Aussi la jeunesse lui
apparaissait-elle  travers une brumeuse tristesse, et il aurait voulu
pouvoir franchir d'un seul pas, et dans un seul jour, cet ge qui spare
l'poque o l'on rve de l'poque o l'on se souvient.  vingt ans, il
ne savait donc rien d'exact et de prcis sur les choses de la vie.
C'tait une de ces natures tardives qui atteignent quelquefois le milieu
de la jeunesse sans que rien ait tressailli dans leur coeur, recouvert
d'une cuirasse de placidit. Aussi avait-il paru tonn et presque
effray quand son vieux voisin lui avait demand le nom de sa matresse.

Mais le vieillard parut encore surpris davantage lorsque Octave lui
rpondit qu'il n'tait pas amoureux. Un sourire d'incrdulit courut sur
ses lvres, et il fit un petit geste qui voulait dire:

--Allons donc!

Mais Octave rpta sa rponse, et, en quelques mots, raconta son pass
et sa situation prsente. Le vieillard l'avait cout, les coudes sur la
table et la tte appuye dans ses mains.

--Pas de matresse! C'est prodigieux! murmurait-il. Mais alors, jeune
homme, qu'est-ce que vous faites donc de vos vingt ans?

--Je suis pauvre, j'ai mon avenir  assurer, et pour moi le travail est
un devoir, dit Octave.

--Le premier devoir de la jeunesse, c'est le plaisir, et l'amour en est
la premire vertu, dit le bonhomme Jadis en vidant son verre. Moi, j'ai
t vertueux. Ma conscience est en repos, ajouta-t-il avec un large
rire.

Ces maximes d'une philosophie avance, inconnue  Octave,
l'effarouchrent au point qu'il se leva de dessus sa chaise, comme s'il
s'apprtait  sortir.

--Eh! l l, dit en souriant le bonhomme Jadis, n'ayez point peur, mon
jeune ami, je ne suis point le diable, rassurez-vous.--Ah! dit le
vieillard, voil qui est certainement bien trange. D'aprs ce que vous
m'avez dit, vous vivez dans l'isolement, fuyant exprs toute socit,
dans la crainte qu'elle ne vous induise  mal. Je suis sans doute la
seule personne avec laquelle vous ayez consenti  avoir des relations,
et c'est probablement mon ge qui m'a valu cette prfrence. Vous
m'aurez pris pour un marchand de morale, un bon _pre sermon_ bien
radoteur, et vous vous serez dit: Voil mon affaire. De mme que moi,
lorsque je vous ai vu arriver ici pour la premire fois, je me suis dit
de mon ct: mon nouveau voisin est jeune, a doit faire un gaillard; il
amnera un rgiment de colombes dans son pigeonnier, ajouta le bonhomme
en indiquant du doigt la chambre d'Octave, a me rjouira la vue; et ce
soir, quand je vous ai vu  votre fentre et que j'ai eu l'ide de vous
inviter  partager mon dner pour clbrer ensemble notre jour de
naissance, je me suis dit encore: Bon, a va tre gai, nous nous
conterons nos fredaines. Et puis... pas du tout, voil que nous sommes
tromps tous deux: c'est moi qui suis le jeune homme, et c'est vous qui
avez des cheveux blancs. C'est prodigieux, n'est-ce pas? acheva le vieux
bonhomme en regardant Octave, qui ne put s'empcher de sourire.

--Voyons, dit le bonhomme Jadis en frappant sur l'paule d'Octave,
avouez que je vous fais peur, que vous me prenez pour un libertin, pour
un fou tout au moins. Ah! fit le vieillard avec un autre accent et en
levant les yeux vers le ciel, fou... oui, je le suis peut-tre, et Dieu
me la conserve, cette chre et douce folie qui ne fait de mal  personne
et qui me fait du bien  moi. Eh! mais, dit-il en relevant la tte aprs
un court silence, nous boudons les bouteilles,  ce que je crois, jeune
homme.

Et dbouchant un second flacon, il versa du vin dans les verres.

Octave avait d'abord eu l'ide de chercher une excuse pour se retirer;
mais un vague instinct de curiosit le retint prs de ce singulier
vieillard: il but le verre que le bonhomme venait de remplir.

--Ah! bon vin de mon pays, disait celui-ci en buvant lentement, tu as
baptis mon premier amour; et quand tu coules dans ma poitrine, il me
semble que mon coeur prend un bain de jeunesse, bon vin de mon pays!
Comme a, dit tout  coup le vieillard en regardant son convive dans les
yeux, vous n'aurez rien  me conter? Au fait, qu'est-ce que vous me
pourriez dire? vous ne savez rien, puisque vous vivez dans un trou.

--Ah! c'est bien triste, autant vaudrait avoir pour voisin un
sminariste. Quel funbre compagnon vous faites! Dieu vous punira, jeune
homme.

Octave releva la tte et regarda son hte, dont le visage s'animait de
plus en plus.

--Dieu me punira! dit Octave, qu'est-ce que je fais donc de mal?
pourquoi?

-- quoi bon vous le dire? reprit le vieillard, vous ne me comprendriez
pas. Vous ne croyez pas  mon vangile; c'est pourtant un livre honnte,
car il conseille le bonheur, qui est la sant de l'me. Aprs tout,
continua le bonhomme, vous n'avez que vingt ans; vous tes en retard,
c'est vrai, mais vous pouvez vous convertir. Cependant vous aurez perdu
le meilleur temps. Pour moi, je vais dmnager; cette maison m'attriste
maintenant. Je ne peux plus mettre le nez  la fentre sans apercevoir
une vieille figure. Je comptais sur votre voisinage; mais.... Bah! n'en
parlons plus. J'irai loger de l'autre ct de l'eau, dans le quartier
latin, c'est plein de jeunes gens; quelquefois je vais m'y promener. Je
monte dans les maisons, sous le prtexte de louer un logement, j'entre
partout, je regarde, j'coute. Quelles jolies filles, quelle bonne
humeur! comme tout ce monde-l est heureux! Seulement ils ont le tort de
boire trop de bire; c'est mauvais, a glace le sang. Parlez-moi du vin,
 la bonne heure. Et il se versa une nouvelle rasade.

En ce moment, le vent qui soufflait des hauteurs de Montmartre secouait
 la fentre de la salle  manger les lambeaux d'une vieille ronde
populaire nouvellement arrange en quadrille; et un musicien d'alentour,
qui faisait  sa croise des exercices de hautbois, se mit  rpter
comme un cho l'air excut par l'orchestre de la barrire.

Le bonhomme Jadis, qui s'tait subitement tu quand il avait entendu les
sons lointains de cette musique, tressaillit et se leva prcipitamment
lorsque le hautbois du voisinage rpta l'air, dont pas une note
n'tait perdue.

Comme Octave faisait quelque bruit en se remuant sur sa chaise, le
vieillard, qui avait l'oreille tendue dans la direction o l'on
entendait l'instrument, se retourna vers le jeune homme et lui dit
presque brutalement:

--Chut! taisez-vous donc.

Mais le hautbois avait cess. Il s'tait mis  jouer des fragments de
musique emprunts aux opras nouveaux.

--Il faudra que je dcouvre ce musicien, dit le bonhomme Jadis; et il
allait verser  boire, quand le hautbois capricieux laissa de ct la
musique moderne et recommena le vieil air populaire.

--Ah! le bon musicien, fit le bonhomme Jadis en se levant tout  fait et
en se mettant  danser dans la chambre; le bon musicien! comme c'est
bien a.--a vous tonne, jeune homme, dit-il  Octave, qui paraissait
de plus en plus surpris.

--Je vais vous dire, j'ai beaucoup aim sur cet air-l autrefois, au
temps o cette culotte, que vous me voyez, tait neuve, l'habit aussi et
mes mollets aussi, dit en riant le bonhomme en frappant sur ses jambes
grles. Ah! les pauvres quilles; elles se sont joliment trmousses sur
cet air-l. Et pourtant, si j'avais ma pauvre Jacqueline et que nous
fussions sous le marronnier avec le gros Blaise, mont sur un tonneau et
raclant sur son violon ce vieil air, je ne m'en tirerais pas encore
trop mal. Ah! Jacqueline, voil une fille; on l'appelait _la belle aux
cent amoureux._ Et ce n'tait pas assez dire, tout le pays en tenait
pour elle; il y avait  l'arme une compagnie de gens qui s'taient
faits soldats  cause d'elle; j'en ai fait partie  mon tour.

Pour cette fois, Octave ne douta plus que son vieux voisin ne ft fou.

Une nouvelle bouffe de vent apporta les sons de l'orchestre de la
guinguette, o l'on dansait encore le vieux quadrille dont le principal
motif avait t rpt par le hautbois.

Le bonhomme Jadis ne put pas y rsister cette fois.

--Encore un coup, dit-il en vidant la bouteille, buvons et en route!

--En route! dit Octave, pendant que son voisin mettait son chapeau. O
allons-nous?

--Eh! parbleu,--nous allons  la danse. Ces diables de violons qui
s'avisent de jouer cet air-l justement aujourd'hui, quand je suis dans
mes ides. Il me semble que c'est Jacqueline qui m'appelle. Allons,
jeune homme, en avant!

Octave hsitait, mais la curiosit l'emporta.

--Je vous accompagnerai, dit-il.

--Encore un coup, fit le vieillard en montrant les verres, a donnera
des jambes.

--Encore un coup, donc, dit Octave en trinquant avec le bonhomme Jadis.

--Et en route! fit celui-ci. Vous voyez que je marche droit et sans
canne, dit-il  Octave. Au bout d'une demi-heure, le vieillard et le
jeune homme couraient toutes les guinguettes de la barrire.

Dans chaque bal o il entrait suivi de son compagnon, le costume
singulier du bonhomme Jadis lui attirait de bruyantes ovations mles de
rires et de quolibets; mais le vieillard ne se fchait pas et savait
toujours rpondre  ceux qui l'agaaient, quelque repartie qui mettait
les rieurs de son ct.

--C'est bien fcheux, disait le bonhomme  Octave, je n'entends plus
mon air, j'aurais volontiers dans.

--Vous oseriez... devant le monde! fit Octave avec inquitude.

--Et pourquoi non? J'ai bien os d'autres choses sur cet air-l. Tenez,
quand je me suis fait soldat,  cause de Jacqueline, vous savez, j'avais
 peu prs votre ge, et je n'tais certainement pas la valeur en
personne. La premire fois que je me suis trouv en face des
Autrichiens, dans les plaines de la Lombardie, j'ai joliment regrett ma
Bourgogne et le violon du gros Blaise; et si on m'avait offert mon
cong, je l'aurais bien accept. Quand j'ai entendu le premier coup de
canon,--c'tait un tapage horrible, de la fume, des cris de mort!--je
n'tais pas  mon aise. Notre commandant nous crie: Braves soldats,
c'est notre tour! en avant! en avant! C'tait justement du ct des
canons. Tous mes camarades partent comme s'ils couraient  la fte; moi,
je manquais d'enthousiasme.--Mais voil que la musique d'un rgiment qui
tait en position s'avise justement de jouer mon air... _Tra deri dera,
deri dera;_ moi, si doux et si paisible, j'avais  peine entendu la
ritournelle, que je me mtamorphosai en hros, je devins un vrai lion,
il me poussait une crinire, et me voil en avant de mon escadron,
engag dans une charge avec les cuirassiers autrichiens. Le sabre au
poing, jurant, tapant comme un sourd, et fredonnant mon petit air _Tra
deri dera, deri dera, la la,_--j'allais comme le diable.--Tout  coup je
rencontre sur mon chemin un grand gaillard tout dor, qui tenait un
drapeau. _Tra deri,_ a ferait une jolie robe pour Jacqueline, que je me
dis, et je lui tombe dessus, _deri dera_.--Je le coupe en deux,--_Tra
deri_;--je lui enlve son drapeau, _deri deri_,--Le gnral m'embrasse,
on met mon nom  l'ordre du jour de l'arme... et la rpublique me fait
cadeau d'un sabre d'honneur. _Tra deri dera, la la deri_,--En 1812 un
aide de camp de Murat vient nous prier trs poliment de nous donner la
peine d'entrer dans la redoute de la Moskowa. Notre colonel salue l'aide
de camp et lui rpond: On y va. En arrivant sous les murs de la redoute,
nous n'tions plus que quarante de notre escadron, et le canon
tonnait... l'on aurait dit un tremblement de terre. C'est pour le coup
que je regrettais le violon du gros Blaise.--Mes camarades et moi, nous
hsitions un peu, et je me disais  moi-mme en regardant la terrible
redoute:--Bien sr, c'est imprudent d'entrer l-dedans. Mais voil-t-il
pas qu'une musique loigne se met  jouer mon air, _tra deri..._ Je
pars en avant, les miens me suivent, et nous tombons dans la redoute,
terribles et rapides comme des boulets vivants.... Un rgiment presque
entier nous suit, puis deux, puis trois. On fait un hachis de Russes,
et j'attrape la croix d'honneur, toujours sur mon air _Tra deri deri
dera_,--et aprs a, comment diable voulez-vous que j'aie peur de danser
dans un bal?

Comme le bonhomme achevait son rcit, l'orchestre commena prcisment
le quadrille en vogue dans lequel se trouvait l'air sur lequel le vieux
soldat avait accompli ses exploits guerriers.

--Ah! enfin, dit le vieillard, nous y voil.... Et, quittant le bras
d'Octave, qui ne put le retenir, il fit le tour du bal pour aller
inviter une danseuse. Il s'arrta devant une jeune fille de dix-huit ou
vingt ans, vtue d'une toilette de couleur claire. Elle avait de jolis
yeux gris bleu, des cheveux cendrs chastement arrangs en bandeaux et
un grand air d'honntet sur son visage.

--Elle est charmante, dit le vieillard. Et, s'approchant de la jeune
fille, qui paraissait tre venue seule au bal, le bonhomme Jadis ta son
petit chapeau rond, se ploya en deux comme un arc, et enchssa son
invitation dans un compliment qui avait une tournure tout  fait
galante.

La jeune fille leva les yeux sur ce cavalier singulier, et ne put
s'empcher de sourire en voyant le costume du vieux bonhomme, qui
ressemblait  un Colin d'opra-comique.

--Mais, monsieur, rpondit-elle d'une voix douce, je ne sais pas danser.

--Vous ne savez pas danser!... fit le bonhomme. Ah! ciel! c'est
prodigieux... mais moi, j'ai su danser avant de savoir lire.

--Du moins, je ne sais pas danser comme on danse aujourd'hui, rpondit
la jeune fille.

--Oh! ni moi... rpliqua le vieillard, ni moi.... On va un peu plus
loin, en effet, aujourd'hui... ce sont presque des tours de force....
Cependant je n'ai pas oubli les figures... dit-il; et sur cet air
qu'on joue en ce moment, je suis sr de me tirer d'affaire.... Si vous
voulez que nous essayions... fit le bonhomme Jadis en revenant  la
charge.

--Oh! non merci, monsieur... dit la demoiselle. Je ne suis pas venue
dans l'intention de danser. Je suis entre ici par curiosit... un
moment... parce que c'tait sur mon chemin.... Je n'ai pas l'habitude
d'aller au bal.... Merci....

--Cependant... fit le bonhomme en insistant, sur cet air-l, qui est si
joli... coutez-donc... _Tra deri, deri dera._ Hein! Comme c'est gai...
_deri, dera_.... a ne vous donne pas envie? ajouta-t-il en battant fort
prestement un entrechat.

--Merci, monsieur, merci, rpondit la jeune fille en se cachant la
figure pour ne pas rire.--D'ailleurs il va pleuvoir, dit-elle.

En effet, le ciel s'tait charg, l'air tait lourd, le ciel se coupait
d'clairs par intervalles; et le quadrille tait  peine commenc,
qu'une grosse pluie vint disperser les danseurs, qui se rfugirent dans
le caf, o il n'y eut bientt plus assez de place.

Pendant le dialogue de son vieux voisin avec la jeune fille, Octave
s'tait tenu  quelque distance. Mais quand l'orage avait clat, il
s'approcha du bonhomme Jadis et lui dit:

--Il faut nous retirer. Il est tard, d'ailleurs.

--O diable voulez-vous que nous allions, dit le vieillard, par ce
temps affreux? Un vrai dluge! Il faut entrer quelque part... prendre
quelque chose. Nous ne pouvons pas rester l. Voil dj que je
ressemble  une ponge...--Ah! mon dieu! fit-il en se retournant vers la
jeune fille.... Mais vous, mademoiselle, vous ne pouvez pas rester
dehors.... Vous allez gter votre jolie toilette. Venez avec nous vous
mettre un instant  l'abri.

--Merci, monsieur, dit-elle, je vais m'en aller... je prendrai une
voiture... je ne demeure pas loin d'ailleurs, rue Rochechouart... c'est
 ct....

Et, mal abrite sous un petit acacia faisant dme, elle regardait
tristement la pluie qui commenait  mouiller sa robe.

--Rue Rochechouart, dit le bonhomme Jadis, mais alors nous sommes
voisins, mademoiselle.--Monsieur, fit-il en montrant Octave, qui ne
levait pas les yeux, et moi, nous habitons rue de la Tour-d'Auvergne,
numro....

--Tiens, fit la jeune fille, nos maisons se touchent... moi j'habite le
pensionnat de demoiselles....

--Ah! fit Octave en levant les yeux. J'ai une fentre qui donne sur le
jardin.

--Eh bien, c'est a! fit le bonhomme Jadis, nous sommes tous voisins....
Alors mademoiselle n'a plus de raisons pour refuser de se mettre avec
nous  l'abri; nous attendrons la fin du mauvais temps, et nous
reconduirons mademoiselle; il sera un peu tard... comme elle est
seule....

--En effet... ce serait plus prudent... dit Octave. La jeune fille garda
le silence. Le bonhomme Jadis regarda les deux jeunes gens; un sourire
courut sur ses lvres, et il chantonna tout bas le refrain de son vieil
ami: _Tra deri, dera, dera._

--Allons, dit-il, voil qui est entendu... entrons l-dedans. Et il se
dirigea vers le caf du jardin champtre, laissant derrire lui la jeune
fille et Octave, trs embarrasss tous les deux.

--Eh bien, venez-vous? s'cria le vieillard, sur la porte du caf.

--Nous voici, dit Octave, qui, aprs une courte hsitation se dcida 
offrir la main  sa compagne pour l'aider  franchir une petite mare
d'eau.

Ce fut seulement bien aprs minuit que l'on put songer  se retirer.
L'orage n'avait point cess, et il avait plu  torrents.

--Nous allons tre  l'amende, disait le bonhomme Jadis  Octave, en
entendant sonner une heure du matin comme ils passaient  la barrire.

--Une heure... dj... mon Dieu! fit la jeune fille avec pouvante.--Si
on n'allait pas m'ouvrir....

--Hi! hi! hi! fit le bonhomme Jadis en lui-mme. a serait drle... _Tra
deri_,--trs drle... _deri dera_....

--Rassurez-vous, mademoiselle, disait Octave  sa compagne, dont il
sentait le coeur battre sous son bras, nous voici arrivs; dans un
moment nous serons  votre porte....

Et il pressait le pas, tandis que le vieux voisin ralentissait exprs sa
marche, en murmurant des mots dcousus, comme:

--Il sera trop tard... pauvre fille... rester  la porte...  la belle
toile...--Ah! bah! _tra deri..._ si mon jeune ami savait s'y prendre...
l'hospitalit... de mon temps... _deri dera_... je sais bien ce que
j'aurais fait... pas de matresse...  vingt ans... _tra deri..._ c'est
prodigieux, _deri dera_....

--Tiens! Tiens! on n'ouvre pas, dit-il en s'arrtant tout  fait 
quelque distance des deux jeunes gens, qui taient arrts devant une
maison de la rue Rochechouart faisant angle avec celle de la rue de la
tour d'Auvergne.

Trois ou quatre coups de marteau retentirent violemment dans le silence
et furent rpts par tous les chos de la rue dserte.

--C'est qu'on n'ouvre pas... tout de mme, continuait le bonhomme Jadis
en se rapprochant. Comment vont-ils se tirer de l?

Trois nouveaux coups branlrent la porte, qui resta close.

--Eh bien, fit le vieillard en s'approchant, ils sont donc sourds?

--Ah! mon Dieu, disait la jeune fille, qui paraissait en proie  une
grande agitation, qu'est-ce que madame va dire? Et le portier qui
n'entend pas!

--Madame? Qui a, madame? demanda le bonhomme.

--La directrice de la pension o je suis sous-matresse; je devais tre
de retour  dix heures. Mon Dieu! je vous en prie, ajouta-t-elle en
parlant  Octave, frappez plus fort, on entendra peut-tre.

Octave frappa, mais plus doucement qu'il n'avait fait, et tout en
frappant il regardait la jeune fille, dont l'inquitude tait  son
comble, et il aperut une larme qui roulait sur sa joue. Ces pleurs
dans ses yeux bleus causrent au jeune homme une telle impression qu'il
n'avait plus la force de frapper.

--On n'entend pas, dit-il, c'est inutile. Comment faire? Et il regarda
sa compagne.

--Ah! mon Dieu, reprit le bonhomme Jadis d'une voix ironiquement
dolente, comment faire?

--Comment faire? dit doucement la jeune fille.

--Ah! s'cria-t-elle en relevant la tte, j'entends du bruit... on a
entendu.

--C'est impossible, s'cria Octave, tout le monde dort.

--Mais on s'est rveill.... Vous avez frapp trop fort, jeune homme,
lui dit  l'oreille le bonhomme Jadis. C'est gal, la partie est bien
engage, mes compliments.

--Je ne vous comprends pas, fit Octave.

--_Tra deri dera_, chantonna le vieillard.

Pendant ce temps-l une petite fentre en oeil-de-boeuf venait de
s'ouvrir au-dessus de la porte cochre.

--Qui est l? dit une voix.

--C'est moi, rpondit presque  voix basse la jeune fille.

--Qui, vous? demanda la voix; a n'est pas un nom a.

--Mademoiselle Clarisse, de chez Madame Hubert, la matresse de pension;
ouvrez.

--Ah! c'est vous, rpliqua la voix. C'est vous qui rentrez  des heures
pareilles.... C'est du joli! Excusez....

--Mais ouvrez donc, s'cria Octave avec vivacit; voil une heure que
nous sommes  la porte.

--Chut! dit doucement Clarisse en mettant sa main sur la bouche du
jeune homme, ne le fchez pas, il est mchant et serait capable de ne
pas m'ouvrir.

--Ouvrirez-vous,  la fin? cria Octave d'une voix de tonnerre.

Le bonhomme Jadis avait entendu la recommandation faite tout bas par la
jeune fille; et voyant de quelle faon le jeune homme lui avait obi,
il s'approcha d'Octave et lui glissa  l'oreille:

--Trs bien! Je vous les ritre, mes compliments.

--Puisque c'est comme a qu'on me parle, reprit la voix du portier, je
n'ouvrirai pas;  cette heure-ci les honntes gens sont couchs, il n'y
a que les vagabonds qui sont dehors.

--Vous voyez, fit Clarisse  Octave.... Je vous l'avais bien dit, il est
fch; j'en tais bien sre, on va me laisser  la porte, et demain
Madame Hubert ne voudra plus me recevoir. Qu'est-ce que je deviendrai?
Et elle se mit  fondre en larmes.

--Voyons, mon brave homme, dit le bonhomme Jadis au portier... vous ne
laisserez pas cette pauvre petite  la porte. Vous avez la voix
grosse... mais vous tes sensible, le coeur est bon.... Allons! ajouta
le bonhomme, le cordon, s'il vous plat.

Le portier crut qu'on se raillait de lui; et il s'apprtait  refermer
la fentre, quand il entendit les pas d'une patrouille qui s'avanait
dans la rue; il craignit qu'on ne l'appelt, et, sans rpondre, il tira
le cordon.

Au moment o elle s'y attendait le moins, Clarisse, qui tait appuye
contre la porte, la sentit flchir sous elle....

--Il a ouvert! Il a ouvert. Merci, messieurs, je rentre bien vite....
Ah! j'ai eu bien peur, ajouta-t-elle en regardant Octave, qui
paraissait tout stupfait. Adieu! dit-elle; et elle disparut, fermant la
porte derrire elle.

--Eh bien, dit le bonhomme Jadis  Octave, qui ne bougeait pas, est-ce
que nous allons coucher l, mon jeune ami?

--Non, non, rpondit machinalement Octave en regardant toujours la
porte; le portier avait pourtant dit qu'il n'ouvrirait pas, ajouta-t-il.

--Oui, mais il a ouvert; c'est gal, dit le vieillard, vous tes en bon
chemin maintenant. C'est toujours tout droit; et comme vous allez d'un
assez bon pas,  ce que j'ai pu voir, vous arriverez. Et maintenant,
allons nous coucher.

Arrivs  leur porte, Octave et le bonhomme Jadis recommencrent le mme
mange qu'ils venaient de faire  la porte de Mademoiselle Clarisse. Ce
ne fut qu'au bout d'un grand quart d'heure que le portier consentit 
leur ouvrir.

Octave se jeta sur son lit et ne dormit presque pas. Le lendemain, ds
le matin,--il tait install  la petite fentre donnant sur le jardin
de l'institution de demoiselles.  l'heure de la rcration des lves,
Octave aperut enfin mademoiselle Clarisse. Elle tait assise sur un
petit banc appuy au mur, et justement situ dans une perpendiculaire
directe au-dessous de la fentre du jeune homme. Tout  coup un petit
papier attach  un petit morceau de bois tomba sur le livre qu'elle
tenait  la main. La jeune fille releva la tte et aperut Octave;--elle
lui sourit en mettant un doigt sur sa bouche, ramassa le petit papier
et le mit dans sa poche; puis, la cloche ayant sonn pour la rentre en
classe, elle disparut avec ses lves. Octave sauta en bas de la fentre
et excuta une danse folle.

--Bravo!... bravo! cria une voix qui venait d'une fentre de la cour.

Octave courut  sa croise--qui tait rest ouverte--et il aperut le
bonhomme Jadis qui jardinait comme de coutume.

--Eh bien, nous savons donc danser maintenant? dit le vieillard.

Octave lui rpondit par un sourire accompagn par un geste amical.

Le soir du mme jour, le portier monta tout essouffl et tout
effar....

--Monsieur Octave, dit-il... c'est extraordinaire... ce qui arrive....

--Quoi donc? demanda le jeune homme avec inquitude.

--Une lettre... une lettre pour vous!... C'est une dame qui l'a
apporte.... Nous en avons t saisis, ma femme et moi....

--Donnez donc vite, s'cria Octave en prenant la lettre des mains du
portier, sur qui il referma sa porte.

Quelques jours aprs,--le matin,--comme le bonhomme Jadis arrosait ses
fleurs, il entendit un duo d'clats de rire qui s'chappait de la
chambre d'Octave.

--Ah! dit le bonhomme en se frottant les mains, je n'ai plus besoin de
dmnager; j'ai mon affaire en face de moi, a me rappellera Jacqueline.
Vingt ans! et pas d'amourettes! c'tait trop fort aussi...  la bonne
heure, maintenant.--Il faut bien se ranger. _Tra deri, deri dera._




Les amours d'Olivier




I


Olivier avait vingt ans. La posie n'avait d'abord t chez lui qu'une
maladie de la premire jeunesse, qu'un premier amour avait fort
envenime, et que plus tard la frquentation de jeunes gens vous 
l'art avait rendue chronique. Le pre d'Olivier, homme trs rigide et
trs positif, voulait faire suivre  son fils la carrire du commerce,
et dans cette intention il avait envoy Olivier prendre des leons de
tenue de livres chez un professeur du quartier. C'tait un homme dj
vieux, ayant men longtemps la vie des joueurs et des dbauchs, et le
moins habile physionomiste aurait lu facilement sur sa figure la carte
de tous les mauvais penchants.  quarante-cinq ans cet homme, qui
s'appelait M. Duchampy, avait pous une jeune fille qu'il avait
sduite.  l'poque o Olivier vint prendre des leons chez lui, M.
Duchampy tait mari depuis quelques annes; sa femme avait vingt-quatre
ans. C'tait une femme de cette race frle et maladive, o les potes de
l'cole poitrinaire vont ordinairement chercher leur idal. Madame
Duchampy possdait toutes les grces langoureuses et attractives de ces
sortes de tempraments, hypocrites quelquefois, et qui, sous une
apparence de faiblesse, cachent de grandes provisions de force et
d'ardeur. Ses yeux d'un bleu indcis s'allumaient parfois d'un clair
fugace aux lueurs duquel son visage, ordinairement calme et ple,
s'animait et se colorait  la fois. Mais ce n'taient l que de rares
accidents, de passagres ruptions de vie, rsultant peut-tre d'un flux
de jeunesse et de passion comprimes. Sans tre prcisment un appel 
la piti, son sourire excitait l'intrt, et paraissait accuser
confusment une vie de souffrances ignores dont la confidence, faite de
sa voix lente et douce, pouvait tre souhaite par un jeune homme
enclin  l'lgie. Madame Duchampy restait souvent le soir dans la salle
d'tude o Olivier venait prendre sa leon quotidienne. Elle travaillait
 quelque ouvrage de tapisserie ou donnait ses soins  une petite fille
de deux ans, qui, dans les bras de sa mre, semblait une fleur mourante
attache  un arbrisseau malade. Pendant que son professeur s'occupait
auprs de ses autres lves, Olivier dtournait les yeux de ses cahiers
noirs de chiffres, et regardait Madame Duchampy, qui s'arrangeait
toujours de faon  tre surprise dans quelque attitude de coquetterie
maternelle.

Il arriva une chose bien simple: c'est qu'Olivier n'apprit aucunement la
tenue des livres, et qu'il devint parfaitement amoureux de la femme de
son professeur. Un soir madame Duchampy se trouvant seule avec Olivier,
elle lui fit ses confidences. C'tait quelques jours aprs la mort de
sa petite fille. Olivier tomba  ses genoux et laissa couler sur ses
mains ces larmes toutes chaudes de sincrit qui gonflent les coeurs
nafs. Il eut toute l'loquence de l'inexprience. Il exprima la passion
relle avec l'accent vrai, et il fut cout d'autant plus qu'il tait
attendu.  compter de ce jour-l Madame Duchampy s'appela Marie pour
Olivier.

Cependant, quoi qu'il et fait pour enrayer ses progrs, afin d'avoir
un prtexte pour venir dans la maison, au bout de six mois de leons
Olivier en savait assez pour entrer dans n'importe quel comptoir
commercial. Son professeur le lui dclara un jour; mais il ajouta:
J'espre nanmoins que cela ne vous empchera pas de venir nous voir,
et le plus souvent sera le mieux. Olivier vint hardiment tous les
jours.

Le professeur ne paraissait aucunement s'inquiter de cette assiduit.
Il en connaissait parfaitement le motif; mais il savait  quoi s'en
tenir sur les relations de ce jeune homme avec sa femme, et se tenait
rassur sur l'innocence de cette passion, qui vivait dans l'outre-mer du
platonisme le plus pur. Un jour M. Duchampy surprit une lettre que le
pote crivait  Marie. Cette ptre, que le pudique Joseph lui-mme
aurait signe sans difficult, commenait par ces mots: Ma soeur! M.
Duchampy poussa un grossier clat de rire.

--Et vous, demanda-t-il  sa femme, le nommez-vous mon frre? Cela
serait curieux. Mais en vous appelant ainsi de ces noms fraternels, ne
savez-vous point que vous semez tout simplement de la graine d'inceste
dans le terrain de l'adultre?

--Olivier est un enfant, dit Marie; c'est de l'amiti qu'il a pour moi,
c'est de la piti que j'ai pour lui. Voil tout, vraiment; mais, si vous
le dsirez, je le renverrai.

--Non pas! rpliqua le mari.  moins qu'il ne vous ennuie trop avec son
amour bleu de ciel. Gardez-le, cela m'est gal.

Au fond, M. Duchampy tait rellement fort indiffrent. Il n'aimait sa
femme que comme un tre docile et silencieux sur lequel il pouvait 
loisir pancher ses colres quand il avait perdu au jeu. D'un autre
ct, l'assiduit d'Olivier lui servait de prtexte pour s'chapper de
son mnage et courir de honteux guilledous.

Les amours de Marie avec Olivier durrent dix-huit mois, pendant
lesquels ils ne s'cartrent point des pures rgions du sentiment. Au
bout de ce temps, des pertes successives faites au jeu engagrent M.
Duchampy dans d'assez mchantes affaires, compliques de faux. Il fut
forc de fuir en Angleterre pour viter des poursuites. Sa femme resta 
Paris, sans ressources. Olivier, qui jusqu'alors n'tait rest avec
Marie que du matin jusqu'au soir, y resta une fois du soir jusqu'au
matin: c'tait une nuit d'hiver, une de ces longues nuits, si longues
et si dures pour les pauvres, si courtes et si douces pour ceux qui les
passent les bras au cou d'une femme aime. Mais le rveil de cette nuit
fut terrible. Madame Duchampy tait avertie qu'elle allait tre
poursuivie comme complice de son mari, affili  une socit de gens
suspects. Voyant la libert de sa matresse menace, et sans rflchir
un seul moment qu'il pouvait se compromettre en la drobant aux
poursuites dont elle tait l'objet, Olivier voulut sauver celle qui
n'avait dsormais d'autre appui que lui. Comme il ne pouvait l'emmener
dans la maison de son pre, o il logeait, Olivier pensa  un jeune
peintre de ses amis qui, outre l'atelier o il travaillait, possdait
dans un quartier voisin une chambre qui lui servait seulement pour
coucher. Urbain consentit  cder cette chambre  Olivier, qui vint y
cacher sa matresse. Urbain venait quelquefois passer la soire avec les
deux jeunes gens  qui il donnait l'hospitalit. Aprs plusieurs
visites il revint un jour pendant l'absence d'Olivier, et passa beaucoup
de temps avec Marie; le lendemain il revint de nouveau, et aussi le
surlendemain. Le troisime jour, en rentrant le soir, Olivier ne trouva
plus personne dans la chambre:--Marie tait partie, laissant pour
Olivier une lettre trs laconique.

Elle lui apprenait qu'ayant reu avis qu'on avait dcouvert son refuge,
elle avait d en chercher un autre chez une parente. Olivier ne lui en
connaissait pas. Dans sa lettre Marie conseillait  son amant de ne
point compromettre sa sret en cherchant  la voir, et lui ajournait 
huit jours de l une entrevue, le soir, place Saint-Sulpice.

Olivier courut  l'atelier d'Urbain, pour lui apprendre ce qui lui
arrivait.

Le peintre le reut avec un air embarrass.

--J'tais all dans ma chambre tantt pour prendre quelque chose dont
j'avais besoin, dit Urbain. J'ai trouv Marie en moi: elle venait de
recevoir l'avis dont elle parle dans la lettre; elle est partie
sur-le-champ.... Je l'ai accompagne, ajouta-t-il maladroitement.

--Alors, tu sais o elle est? dit Olivier avec vivacit.

-- peu prs, rpondit le peintre, mais ce secret n'est point le mien,
et je ne puis rien te dire. Qu'il te suffise de savoir que Marie est en
sret; et comprends bien que, pour un certain temps, toi, qui es
peut-tre surveill aussi, suivi sans doute, il importe, et la prudence
l'exige, que tu cesses de voir Marie. Au reste, ajouta Urbain, je suis
tout  toi, et je ferai auprs de ta matresse toutes les commissions
dont tu me chargeras.

Olivier n'eut aucun soupon. Au jour que lui avait indiqu Marie, il se
trouva le soir place Saint-Sulpice; l'heure dsigne avait dj sonn et
Marie n'tait pas encore arrive. Au moment o il commenait  perdre
patience, il aperut venir Urbain.

--Marie est malade et ne peut sortir ce soir, dit le peintre.

--Malade! fit Olivier, ple d'angoisse. Conduis-moi vers elle.

--Non, reprit Urbain, elle me l'a dfendu. Olivier regarda son ami, qui,
malgr lui, baissa les yeux.

--Je veux voir Marie absolument, dit Olivier, entends-tu cela? ce soir,
tout de suite, sans retard. Arrange-toi comme tu voudras; qu'elle vienne
ou que j'aille la trouver. Choisis, il faut que je la voie.

--C'est bien, dit Urbain, qui paraissait inquiet. Je vais aller dire 
Marie, malade, brle par la fivre, qu'elle quitte son lit pour courir
la rue, sous les frissons d'un ciel noir; je lui dirai que, dt-elle
arriver en rampant sur le pav et tomber morte sur cette place, il faut
qu'elle vienne.

--Pourquoi ne veux-tu pas me conduire chez elle? dit Olivier doucement.

--Parce qu'elle ne peut point te recevoir l o elle est; ce n'est pas
chez elle.

--Mais elle te reoit bien, toi.

--Je ne suis pas son amant, moi, je ne suis que son ami  peine, et le
tien; le trait d'union qui vous unit, voil tout ce que je suis. Que
dcides-tu? Demain... aprs... dans quelques jours Marie pourra sortir
sans danger pour sa sant et pour sa libert. Attends.

--Je n'attendrai pas une minute, dit Olivier; va chercher Marie.

--C'est bien, rpondit Urbain, j'y vais. Une ide terrible traversa
l'esprit d'Olivier. Marie est chez Urbain, lui cria un instinct
prophtique; et il s'lana sur les traces du peintre, le rejoignit, et
sans avoir t aperu, le vit entrer chez lui. Olivier se cacha dans un
angle obscur du voisinage pour surprendre Urbain au moment o il
sortirait. Au bout de quelques instants le peintre sortit de la maison
o tait son atelier; il n'tait point seul, quelqu'un l'accompagnait,
c'tait un jeune homme.

Olivier respira plus librement, seulement son inquitude n'avait pas
cess.

Comment Urbain, qui l'avait quitt pour aller chercher Marie,
revenait-il avec un jeune homme et non avec Marie? et si 'avait t
elle, comment et pourquoi se serait-elle trouve chez Urbain? Olivier se
posait toutes ces questions en rejoignant  la hte la place
Saint-Sulpice par un chemin plus abrg que celui pris par Urbain.
Aussi arriva-t-il quelques secondes avant lui.

--Et Marie? cria Olivier en voyant Urbain s'avancer sur la place, o
est-elle, Marie?

--Me voil, rpondit une voix, la voix du compagnon d'Urbain, qui
n'tait autre que Marie sous des habits d'homme.

--Ah! fit Olivier.... C'tait donc toi, tout  l'heure!

--Mais le cri de sa matresse, la rvlation subite de la trahison
d'Urbain, avaient frapp Olivier au coeur,--il chancela comme un homme
qui vient de recevoir une balle, et sans l'appui d'un arbre qui se
trouvait derrire lui, il serait tomb sur le pav.

--Le malheureux! s'cria Marie, en se prcipitant vers Olivier.

--Allons, bon! dit Urbain avec impatience, allons-nous faire des scnes
en public,  prsent? Pourquoi tes-vous venue? Laissez-moi seul avec
Olivier, nous nous expliquerons, c'est impossible devant vous; allez...
retournez  la maison.

Jamais les plus orageuses colres de son mari n'avaient autant pouvant
la jeune femme que cette brutalit froide. L'attitude cruelle d'Urbain
la trouva sans rsistance, et sous son regard impratif elle ploya comme
un saule sous l'ouragan. Aprs une courte hsitation elle se retira
lentement, laissant Urbain et Olivier seuls sur la place dj dserte.

La fracheur de l'air tira un instant Olivier de son presque
vanouissement. Il regarda autour de lui.

--O est Marie? demanda-t-il.

--Elle est retourne chez elle, chez moi, rpondit Urbain brivement.

--Chez elle... chez toi... murmura machinalement Olivier.... C'est donc
vrai... chez elle... chez toi?...

--Eh bien, oui, puisque nous demeurons ensemble. Aprs?... Est-ce tout
ce que tu as  me dire?

Olivier parut chercher une rponse, mais sa pense tait pour ainsi dire
asphyxie par sa douleur, et sa parole, noye dans les larmes,
n'arrivait pas jusqu' sa bouche.

--Que dire  cela? murmura Urbain, j'aimerais mieux une querelle. Mais
des pleurs ici, des pleurs l-bas sans doute; que le diable les emporte
tous les deux!--Si ce qui arrive est arriv, c'est autant la faute de
Marie que la mienne;--d'ailleurs--_c'tait dans ma chambre._ Voyons,
dit-il en secouant Olivier, parle-moi, accuse-moi.... Je me dfendrai si
je veux.... Marie est ma matresse, eh bien, oui! c'est vrai... elle
tait bien la tienne!

Olivier n'entendait pas,--il avait un millier de cloches dans la tte,
qui toutes lui donnaient ce nom, Marie. Sa bouche se contractait
horriblement, et il paraissait souffrir comme s'il et mch des
charbons ardents. C'tait une espce d'apoplexie du dsespoir.

--Mais parle-moi donc! s'cria Urbain.

--Oh! oh! fit Olivier... en tombant aux genoux du peintre... je t'en
supplie... mne-moi voir Marie;--et il retomba dans son insensibilit.

--Allons, dit Urbain, il n'y a rien  faire.

Un cabriolet passait. Urbain appela le cocher, lui paya sa course
d'avance, lui donna l'adresse d'Olivier, qui sanglotait comme une fille,
et fit monter celui-ci dans la voiture.

--Il est malade, le bourgeois, dit le cocher, il pleure.

--Il est ivre, dit Urbain.

--Ah! oui, il sue son boire par les yeux, moi j'ai pas le vin tendre.
Hue, la blonde! ajouta le cocher, en allongeant un coup de fouet  sa
rosse.




II


Pendant la course Olivier retrouva graduellement un peu de calme. En
arrivant chez lui il alla dire bonsoir  son pre, qui le reut fort
mal. Puis il monta dans sa chambre. Sans mme songer  fermer la
fentre, par o soufflait une bise aigu dont les baisers, qui pouvaient
tre des caresses mortelles, glissaient sur son front humide d'une sueur
brlante, Olivier s'assit prs d'une table, la tte pose entre ses
mains.

Avez-vous vu dans un hpital faire  un homme l'amputation d'un membre?
On tend le malade sur une haute table recouverte d'un drap blanc. Tout
autour se rangent le chirurgien et les lves, qui, en les tirant de la
trousse, font cliqueter l'arsenal des instruments de chirurgie.  ce
bruit sinistre le sujet dtourne la tte, pouvant comme un cerf qui
entend l'aboi des chiens prts  le dchirer. Sur le seuil de la salle,
les autres malades de l'hpital viennent voir _comme cela se joue._ Le
chirurgien retrousse le parement de son habit, choisit un joli
instrument  manche d'ivoire ou de nacre, et, s'il est habile, fend d'un
seul coup l'piderme. Une rose pourpre vient tacher le drap.
L'opration est commence. Le patient crie; ce n'est rien encore. Voici
tous les bistouris, tous les couteaux et les scalpels, toute la meute de
fer et d'acier qui se prcipite  la cure et ouvre dans la chair une
brche sanglante au passage de la scie qui s'en va mordre l'os. Le
chirurgien continue son excution; et, si c'est un jour de clinique,
tche de se distinguer, comme un musicien qui joue un solo dans un
concert  son bnfice. Le patient hurle plus fort, la scie a entam
l'os. Pendant ce temps-l, et tout en prparant les ligatures et les
tampons pour tancher le sang, les lves rient et causent entre eux de
l'actrice en vogue et de la pice siffle. Cependant le patient pousse
un cri suprme: la scie a donn son dernier coup de dent; et le membre,
dtach du tronc, tombe dans une mare de sang.

Le chirurgien essuie ses outils, lave ses mains, rabat les manches de
son habit, et dit au malade:

--Adieu, mon brave homme. Vous n'aurez plus la goutte  cette jambe-l;
ou vous n'aurez plus d'engelures  cette main-l, si c'est un bras qu'on
vient de couper, car il y a une plaisanterie spciale et approprie 
chaque genre d'opration.

Quant au malade, on le transporte dans son lit:--il meurt ou il gurit.
Mais, dans ce dernier cas, il est bien sr que sa jambe ou son bras
coup ne lui repousseront pas--et qu'il n'aura plus  subir le martyre
d'une nouvelle amputation.

Mais si, au lieu d'un membre, il s'agit d'un sentiment, d'une passion,
d'une amiti rompue, d'un amour trahi; si c'est surtout la premire de
nos illusions qu'il s'agit d'amputer, c'est autre chose de bien plus
terrible, ma foi! D'ailleurs tout n'est pas fini et l'opration n'a pas
le rsultat brutal de l'acier du chirurgien, qui coupe et retranche 
jamais.  cette amiti rompue succdera une amiti nouvelle;  cet amour
trahi un amour nouveau, qui doivent, l'une se rompre encore et l'autre
tre encore trahi. Et de nouveau l'exprience viendra vous dire: Je
t'avais pourtant prvenu: pourquoi n'es-tu pas encore guri? et elle
recommencera ses terribles oprations; mais  peine partie, arrivera
derrire elle l'esprance, cette ternelle perscutrice, qui dchirera
l'appareil pos par l'exprience et dtruira son ouvrage; et ainsi
toujours, jusqu' la fin de la fin.

Il est des natures qui ne survivent pas  la mort de leur premire
illusion: ce sont les natures privilgies. Il en est d'autres chez qui
l'esprance perptue la douleur.

Olivier avait dix-huit ans. Son premier amour et sa premire amiti
gisaient fltris sur le champ de sa jeunesse. Un peu plus tt, un peu
plus tard, qu'importe! son heure tait venue. Subissant le sort commun,
il allait  son tour s'tendre sur le sinistre chevalet de torture o,
venant lui porter son premier coup de griffe et lui donner sa premire
leon, l'exprience allait le mutiler avec tous ses scalpels et tous ses
couteaux.

 cette heure mme, dans une chambre voisine de la sienne, une compagnie
de jeunes gens et de jeunes femmes, buvant  plein verre le vin, qui est
le jus du plaisir, chantaient ce refrain connu:

Dans un grenier qu'on est bien  vingt ans.

Mchant mensonge qu'on croirait crit par un propritaire pour faire
une rclame  ses mansardes! Triste paradoxe qui montre les coudes comme
un habit us! Mauvais vers au milieu des vers de ce pote qui, pour
avoir trop consomm de lauriers pendant sa vie, n'en aura peut-tre plus
assez pour indiquer sa tombe.

Toute la moiti de la nuit Olivier resta immobile  la mme place, se
crucifiant sur la croix des souvenirs et buvant la douleur  pleine
coupe jusqu' ce que son coeur lui crit: assez!

Pareilles aux corbeaux qui flairent les cadavres, les sinistres penses
qui rdent autour du dsespoir voltigeaient autour d'Olivier, et lui
soufflaient au coeur la haine de la vie et l'amour de cette haine; son
cerveau branl battait sous son crne comme le marteau d'une cloche:
c'tait le tocsin qui sonnait la mort prochaine de sa jeunesse.

On chantait toujours dans la chambre voisine, et chaque vers de ces
joyeux couplets, comme une flche de gaiet acre, s'enfonait dans le
coeur moribond du jeune homme.

Enfin, sortant de cette muette immobilit, il prit du papier et crivit
rapidement jusqu'au jour levant.

Il crivit deux longues lettres, l'une  Urbain, l'autre  Marie. Ces
lettres termines, il runit dans un seul paquet toutes les petites
choses que sa matresse lui avait donnes _au temps de l'autrefois._ Il
ferma ce paquet en rptant une strophe d'un des pomes les plus
lamentables d'Alfred de Musset:

        _Je rassemblais des lettres de la veille,_
        _Des cheveux, des dbris d'amour;_
        _Tout ce pass me criait  l'oreille_
        _Ses ternels serments d'un jour,_

        _Je contemplais ces reliques sacres_
        _Qui me faisaient trembler la main,_
        _Larmes du coeur par le coeur dvores,_
        _Et que les yeux qui les avaient pleures,_
        _Ne reconnatront plus demain._

Au matin, la servante de son pre monta pour faire le mnage.

--O est mon pre? demanda Olivier.

--Il est sorti pour toute la journe, rpondit la bonne femme.

Olivier profita de cette absence pour envoyer la servante chez le
pharmacien de la maison avec une ordonnance qu'il avait faite lui-mme.
Il la chargea aussi de mettre  la poste les deux lettres pour Urbain
et Marie.

--Monsieur, dit la servante en rapportant un demi-rouleau de sirop de
pavots, vous prendrez bien garde: le pharmacien m'a bien recommand de
vous dire de ne boire a que par cuilleres, de deux heures en deux
heures. Il parat que c'est _de la poison_ tout de mme. C'est pour
faire dormir, pas vrai?

--Oui, dit Olivier, pour faire dormir, et il renvoya sa bonne.

En moins d'une heure il avait bu entirement le sirop de pavots.




III


Depuis prs de deux jours le pre d'Olivier ne l'avait pas vu. Pris de
quelque inquitude, il monta  la chambre de son fils pour savoir ce que
celui-ci pouvait faire. Ne trouvant point, comme d'habitude, la clef
sur la porte, qui tait intrieurement ferme au double tour, il frappa
violemment et appela plusieurs fois  haute voix. On ne lui rpondit
pas. Ce silence obstin augmenta son inquitude et l'effraya presque. Il
alla chercher de l'aide dans la maison et revint enfoncer la porte, qui
cda  la fin. Suivi de deux ou trois voisins, il se prcipita dans la
chambre. Olivier se rveilla  tout ce bruit; il avait dormi trente
heures. L'norme dose de soporifique qu'il avait prise, mortelle pour
des natures moins robustes que la sienne ne l'avait point tu, et le
premier mot qui vint caresser sa lvre  son rveil fut le nom de Marie.

En apercevant son pre, Olivier avait essay de se lever du lit o il
s'tait couch tout habill, mais il ne put faire un pas.

Sa tte tait de plomb, et il avait un enfer dans l'estomac.

--Qu'est-ce que tu as? lui demanda son pre, rest seul avec lui.

--J'ai mal  la tte, dit Olivier. Et comme ses yeux venaient de
rencontrer le rouleau de sirop, il murmura: Il n'y en avait pas assez!
Il y en avait trop, au contraire, et c'tait cela qui l'avait sauv.

Ce fut seulement en voyant cette fiole que le pre d'Olivier comprit sa
tentative de suicide. Il allait commencer un interrogatoire lorsqu'on
entendit marcher dans le corridor. Olivier tressaillit: il avait reconnu
le pas qui s'approchait.

--Mon pre, dit-il, laissez-moi seul avec la personne qui va entrer.

--Mais tu souffres, lui dit son pre; il faut envoyer chercher un
mdecin.

--Non, fit Olivier avec vivacit. N'ayez point de crainte; je me suis
bien manqu. Et d'ailleurs j'ai l'ide que la personne qui vient
m'apporte le meilleur des contre-poisons. Je vous en prie, laissez-moi
seul... aprs, tantt... plus tard, nous causerons... je vous dirai
tout ce que vous voudrez.

En ce moment on frappa  la porte.

--Entrez, dit Olivier.

La porte s'ouvrit. Urbain entra. Le pre d'Olivier sortit. Les deux
rivaux restrent seuls.

--Et Marie? s'cria Olivier, en essayant de se soulever sur son lit.

--Et toi? rpondit Urbain.

--Ne me parle pas de moi, rpliqua Olivier, parle-moi de Marie. Lui
as-tu remis ma lettre seulement? Tiens, ajouta-t-il en montrant la
fiole de sirop, je ne mentais pas, va... j'ai bu....

Puis il rpta encore.... Mais il n'y en avait pas assez. Qu'a-t-elle
dit, Marie?

--Marie n'a point reu ta lettre; mais au moment o tu lui crivais elle
_nous_ crivait aussi; au moment o tu voulais mourir, comme toi elle
tentait le suicide... et comme toi elle n'est point morte, ajouta Urbain
avec vivacit.

--Oh! dit Olivier dans un mouvement de joie goste, Marie a voulu
mourir parce qu'elle me croyait mort... elle n'avait pas cess de
m'aimer alors... et tu as menti.  Marie! ma pauvre Marie! Je lui
pardonne... je l'embrasserai encore... je la reverrai... je
l'entendrai. As-tu remarqu, Urbain, as-tu remarqu avec quelle douceur
elle dit certains mots... _mon ami_, par exemple... et _vois-tu_?...
C'est bien peu de chose, ces deux mots-l... pourtant, _mon ami_,
_vois-tu_!...  douce musique de la voix aime!...  Marie! ma pauvre
Marie!...

--Je t'ai dit, reprit tranquillement Urbain, que Marie n'avait point
reu ta lettre.

--Mais pourquoi ne la lui as-tu pas remise, toi?...

--Parce que je n'ai point revu Marie depuis le moment o je t'ai quitt,
avant-hier soir, place Saint-Sulpice.

--Comment cela? demanda Olivier. Elle n'est donc point rentre chez
toi?

--Elle y est rentre, dit Urbain. J'avais lou sur le mme carr o
tait mon atelier une chambre toute meuble, c'est l qu'elle habitait.

--Seule? dit Olivier.

--C'est l qu'elle habitait, continua Urbain. C'est l qu'on est venu
l'arrter au moment o elle rentrait aprs nous avoir quitts tous les
deux sur la place Saint-Sulpice. Je te disais bien, Olivier, qu'il tait
dangereux pour elle de sortir.... Malgr la prcaution que j'avais eue
de la vtir en homme, elle a t reconnue sans doute par les gens qui
l'piaient.

Enfin, quand je suis rentr, j'ai trouv la chambre vide et sur la
table cette lettre qu'on lui avait permis d'crire avant de l'emmener.
La voici. Et Urbain tendit  Olivier la lettre de Marie. Elle tait
crite sur du papier et avec du crayon  dessin.

Monsieur Urbain, je vous remercie de vos bonts pour moi; votre
hospitalit a prolong ma libert de quelques jours. Au moment o je
vous cris, on vient m'arrter sur un mandat du juge d'instruction. Je
ne sais pas de quoi l'on peut m'accuser, je vous assure. J'ignorais les
affaires de mon mari. Mais, quoi qu'il arrive, j'ai pris mes prcautions
pour ne point paratre devant la justice.... Dans la crainte d'tre
arrte un jour ou l'autre, j'avais sur moi un petit flacon plein de
cette eau bleue qui vous servait pour graver...

--De l'acide sulfurique, dit Urbain. Heureusement il tait vent.
Olivier continua  lire la lettre de Marie:

Je boirai cette eau, qui est du poison, et a sera fini. Je n'ai pas eu
le temps de vous aimer, Urbain, parce que je n'avais pas eu le temps
d'oublier Olivier.

En cet endroit de la lettre, il y avait quelques mots raturs avec de
l'encre et non point du crayon, comme l'criture de la lettre. Cette
suppression avait t faite par Urbain; mais Olivier n'en dchiffra pas
moins l'alina supprim. Il continua:

que j'ai aim pendant si longtemps. Vous lui donnerez mes cheveux, que
j'ai coups le jour o vous m'aviez fait dguiser en homme. MARIE.

--Urbain, resta confondu en voyant son ami lire presque couramment ce
passage, malgr la rature qui le recouvrait.

--Pourquoi as-tu ray cela? demanda Olivier.

--Je voulais garder les cheveux de Marie, rpondit Urbain; je te les
donnerai.

--coute, dit Olivier, si tu veux me donner cette lettre, nous
partagerons les cheveux.

--Oui, rpondit Urbain. coute le reste... le lendemain du jour o Marie
a t arrte, j'ai couru au palais de justice, o je connais quelqu'un;
c'est l que j'ai appris que Marie avait en effet tent de se suicider.
Mais, comme je te l'ai dit, l'acide qu'elle avait employ tait vent:
elle ne mourra pas.... Maintenant je vais te dire adieu; aprs ce qui
est arriv, il est probable que nous ne pouvons plus avoir de relations.
J'ai aim Marie malgr moi, et pour une matresse de huit jours, je
perds un ami de longue date; j'ai du malheur.

--Pourquoi ne plus nous revoir? dit Olivier avec un sourire
mlancolique; et, tendant la main  Urbain, il ajouta: Il faut bien que
je te revoie...  qui donc veux-tu que je parle d'ELLE?

Comme Urbain sortait de chez Olivier, le pre de celui-ci y rentrait.
Rest sur le carr, l'oreille colle  la porte, il avait entendu tout
l'entretien des deux jeunes gens. Il se doutait bien que la tentative de
suicide faite par son fils avait sa source dans quelque amourette
contrarie. Mais en apprenant que sa matresse tait en tat
d'arrestation, il craignit que les relations d'Olivier avec cette femme
n'eussent des suites compromettantes. Sans aucun prambule conciliateur,
il aborda la discussion avec une violente colre, que le calme d'Olivier
ne fit qu'irriter. Il fut impitoyable pour son fils, et plus impitoyable
encore pour la matresse de celui-ci, qu'il traita de femme perdue.

Trahi par cette femme, pour laquelle il avait frapp aux portes de la
mort, Olivier ne put l'entendre injurier par son pre; celui-ci avait
t sans piti, Olivier fut sans respect. Cette scne horrible se
prolongea deux heures. Elle se termina par cette pouvantable accusation
que le fils en dlire jeta au visage du pre en courroux:

--Vous avez t le bourreau de ma mre, morte lentement sous vos
colres.

--Malheureux! s'cria son pre, en levant sa main, qu'il laissa aussitt
retomber.

--Si je suis sacrilge, que Dieu vous venge! rpondit Olivier.

--Retire les affreuses paroles que tu viens de dire, reprit son pre.

--Retirez les injures que vous avez jetes  Marie,  une femme
malheureuse, mourante peut-tre en ce moment.

--Cette femme est une misrable, elle te perdra.

--Ma mre est morte de chagrin, dit Olivier avec un regard sinistre.
Encore une fois, si j'ai menti, qu'elle me maudisse, et si je dis vrai
qu'elle vous pardonne!

Le pre tait blanc de fureur; et comme il venait d'apercevoir sur la
chemine, parmi les souvenirs que Marie avait donns  Olivier, un
portrait d'elle au daguerrotype, il le prit et s'cria:

--La voil donc la crature pour qui tu m'insultes, malheureux!

Et jetant le portrait  terre, il l'crasa sous son pied.

--Mon pre, dit Olivier en se dressant sur son lit et en tendant sa
main vers la porte, pas un mot de plus... sortez.

--Pourquoi n'est-ce pas elle que j'ai l sous mon pied? continuait le
pre en crasant les morceaux dj briss du portrait.

Il n'avait pas achev, que son fils tait debout devant lui, terrible,
l'oeil hagard, la voix trangle.

--Mon pre, murmura-t-il en paroles haches par le claquement de ses
dents... vous voyez bien cette arme... et il montrait un petit pistolet,
dit _coup de poing_, qu'il venait de dcrocher du mur, vous voyez cette
arme... je n'ai pas os m'en servir hier quand je voulais mourir... j'ai
prfr le poison, qui ne fait pas de bruit....

--Aprs? lui dit son pre froidement, en portant la main sur les autres
souvenirs de Marie.

--Aprs? continua Olivier... qui armait son pistolet.... Si vous dites
un mot de plus sur Marie... si vous touchez  ces choses qui lui ont
appartenu, eh bien, mon pre, je me brle la cervelle devant vous... et
ceux qui vous connaissent diront ceci: Il avait mis vingt ans  tuer la
mre... mais il a tu le fils d'un seul coup.

Son pre le regarda un moment... et saisissant rapidement parmi les
souvenirs un petit bouquet de fleurs fanes, il le jeta  terre....

Comme il mettait le pied dessus, Olivier porta le pistolet  son front
et lcha la dtente.

On entendit le bruit sec caus par la chute du chien sur la chemine.

--Oh! malheur! s'cria Olivier en retombant sur son lit la tte entre
ses mains... la mort ne veut pas de moi!

Dans une visite domiciliaire faite dans la chambre huit jours
auparavant, le pistolet avait t trouv par son pre, qui l'avait
dcharg.

Olivier tait rest seul. Cinq minutes aprs sa sortie, son pre lui
envoyait la servante avec une lettre et un petit rouleau d'argent.

La lettre contenait seulement ces mots: Voil cent francs. Sois parti
demain.

--Dites  mon pre que je serai parti ce soir, rpondit Olivier, et
allez me chercher une voiture.

Il jeta au hasard dans une malle ses habits, son linge, tous ses
papiers; il ramassa tous les souvenirs de Marie, parpills par
l'ouragan de la colre paternelle, les enveloppa soigneusement, et ayant
fait monter le cocher, il lui fit transporter sa malle dans la voiture.

En descendant l'escalier bien lentement, car il tait faible et bris
par toutes ces motions, il rencontra son pre.

Ils s'arrtrent en face l'un de l'autre, et changrent cet adieu plein
de voeux qui durent pouvanter le ciel:

--Va-t'en, dit le pre.... Je t'abandonne et te laisse  la honte,  la
misre.

--Je sors encore vivant de cette maison, d'o ma mre est sortie morte.
Adieu, mon pre, dit Olivier, je vous laisse  vos remords.

Olivier monta dans la voiture et se fit conduire chez Urbain. Il tait
onze heures du soir. Le peintre tait seul dans son atelier.

--Qu'y a-t-il donc? s'cria-t-il en voyant Olivier, suivi du cocher qui
portait sa malle.

--Il y a, rpondit Olivier quand ils furent seuls, que mon pre m'a
chass, et pour la seconde fois je viens te demander l'hospitalit.

Urbain n'avait plus cette chambre du voisinage qu'autrefois il avait
prte  Olivier pour cacher Marie. Le lendemain du jour o la matresse
du pote tait devenue la sienne, il avait quitt son second logement et
vendu les meubles pour faire vivre Marie.

--Mais,  propos, demanda Olivier, o couches-tu donc? Je ne vois pas
de lit.

--Je suis pauvre, rpondit Urbain, et montrant derrire une grande toile
qui sparait l'atelier en deux, une paillasse jete  terre, et
recouverte d'un lambeau de laine, il ajouta: Je couche l-dessus et j'y
dors.

--J'ai des meubles chez moi. Si tu veux que je demeure avec toi, je les
ferai transporter ici, dit Olivier. Et si mon pre me les refuse, nous
achterons un lit, au moins. J'ai cent francs.

--Pourquoi faire acheter un lit? pour le revendre dans huit jours la
moiti de ce qu'il nous aura cot?  mon ami! ne sois pas si fier pour
une pile d'cus que tu as dans ta poche.... Cent francs... c'est bien
joli, mais ce n'est pas ternel, et ton pauvre magot sera bien vite
fondu, quoiqu'il ne fasse pas chaud ici, ajouta Urbain. Au reste, ton
argent est  toi; et si tu es si dlicat qu'un grabat de paille
t'effraye, il y a la chambre d'en face, la chambre garnie o logeait
Marie.... Le lit est doux; mais moi je n'aime pas les douceurs, et c'est
seulement  cause de Marie que j'avais lou cette chambre.... Tu peux la
prendre si tu la veux; j'ai encore la clef. Demain, tu t'arrangeras avec
le propritaire, qui la loue.

--Je la prendrai, dit Olivier; viens m'y conduire. Urbain le mena dans
une petite chambre assez propre, et qui n'avait pas t range. Tout y
tait dans le mme tat o Marie l'avait laiss.

--Bonsoir, dit Urbain, en laissant Olivier seul. Les regards du jeune
homme tombrent d'abord sur le lit, o se trouvaient deux oreillers. Sur
l'un d'eux se dtachait un petit bonnet de femme, oubli sans doute par
Marie. Sur l'autre, une sorte de calotte, de forme dite _grecque_,
qu'Olivier avait vue plusieurs fois sur la tte d'Urbain. Cette vue
porta un coup terrible au coeur d'Olivier: son dernier doute venait de
s'vanouir. Il ferma prcipitamment les rideaux pour ne plus voir.




IV


Autant Olivier avait d'abord souhait tre dans cette chambre o Marie
avait habit, autant il souhaita en tre dehors lorsqu'au premier regard
qu'il y jeta, ce lieu vint lui rappeler la trahison de sa matresse.

Mais o aller  une heure du matin par cette froide nuit d'hiver?
D'ailleurs Olivier tait dans un tat horrible. La terrible journe
qu'il avait passe, succdant  la lutte terrible qu'il avait soutenue
contre le poison, avait ananti toutes ses forces. Chauff  outrance
par la fivre ardente  laquelle il tait en proie depuis deux jours,
son sang tait presque en bullition et grondait dans ses veines,
tellement gonfles, que celles du front s'accusaient en relief comme des
coutures bleutres. Au fond de sa poitrine, et flottant dans un ocan de
larmes, son coeur assassin par la souffrance se dbattait en criant au
secours.

Esprant qu' dfaut de l'oubli il trouverait peut-tre, pour une heure
ou deux, l'inertie du sommeil, qui est encore l'oubli, il se jeta sur
une chaise aprs avoir teint la lumire. Mais le sommeil ne vint pas.
Les tnbres appeles par Olivier se mirent  flamboyer; il eut beau
mettre ses mains sur ses yeux, et sur ses yeux abattre ses paupires, il
voyait comme en plein jour. Les rideaux du lit qu'il venait de fermer
s'entr'ouvrirent d'eux-mmes; et sur les deux oreillers il aperut deux
ttes, toutes deux jeunes, belles, souriantes, toutes deux les regards
humides, blouis, perdus, et les lvres unies par un incessant baiser;
c'taient les deux ttes d'Urbain et de Marie.

Olivier se trana en rampant vers la chemine et ralluma la chandelle.
La clart chassa les fantmes. Olivier se rassit sur la chaise; mais, 
terreur! voici que derrire les rideaux de ce lit, qui taient pourtant
bien ferms, Olivier entendit deux voix qui parlaient, deux voix jeunes,
tremblantes, enivres, murmurant le dialogue ternel que l'humanit
rpte depuis sa cration, et dont le moindre mot est une mlodie, mme
dans les langues les plus barbares. Les chos de la chambre redisaient
l'un aprs l'autre ces tranges paroles, qui sont les clefs du ciel. Ces
deux jeunes voix jumelles taient la voix de Marie et la voix d'Urbain.

Il y a, je crois, un dicton proverbial qui compare le mal d'amour au mal
de dents. La comparaison est peut-tre vulgaire, mais elle est vraie, du
moins par beaucoup de cts. Cette souffrance aigu, que les bonnes gens
appellent _des peines de coeur,_ agit sur la partie morale de l'tre
avec une violence insupportable, comme l'affection  laquelle on la
compare agit sur la partie physique. L'un et l'autre de ces maux, si
diffrents et pourtant si semblables, vous plongent dans les braises
d'un enfer o l'on se rougit les lvres  lancer des blasphmes qui
forment le rpertoire des damns. On se roule par terre avec des
torsions d'enrag, on s'ouvre le front aux angles des murs, et si l'une
et l'autre de ces douleurs n'avaient point leurs intermittences et se
prolongeaient trop longtemps, elles achemineraient  la folie.

Ce qui justifie en outre la comparaison tablie entre ces deux
affections, de nature si oppose, c'est l'indiffrent intrt, les
consolations banales que rencontrent et recueillent ceux-l qui les
prouvent. On s'inquitera beaucoup autour d'un homme qui aura une
fluxion de poitrine, ou qui aura eu le malheur de perdre son pre ou sa
mre; mais s'il a perdu sa matresse, ou s'il a mal aux dents, on
haussera les paules en disant: Bon, ce n'est que cela, on n'en meurt
pas! O la comparaison cesse d'tre possible, c'est  l'application du
remde. Le mal de dents mne chez le dentiste, qui vous arrache
quelquefois la douleur avec la dent. Mais le mal d'amour? On n'a pas
encore invent de chirurgie morale pour arracher la douleur; et c'est
tant pis. Ce serait une industrie trs productive, car celui qui la
pratiquerait aurait toute l'humanit pour clientle.

--Ce qu'on a trouv de mieux jusqu' prsent pour gurir des peines
d'amour--et bien longtemps avant l'homopathie,--c'est l'amour lui-mme.
Il y a bien encore la posie. Mais alors le remde est pire que le mal,
car c'est le mal lui-mme devenu chronique, pass dans le sang, pass
dans l'me; on meurt avec.

Comme il s'tait bouch les yeux pour ne point voir, Olivier se boucha
les oreilles pour ne point entendre. Mais le son des voix lui arrivait
toujours, comme si elles eussent parl en lui-mme. Il se roula sur le
carreau froid, en se mordant les poings, et il entendait toujours ces
mmes mots, dont les syllabes lui peraient le coeur comme les dards
d'une couve de serpents. Il se heurta le front au mur... et il entendit
encore. Alors il se prcipita vers la fentre de la chambre, l'ouvrit,
et se jeta la tte dans la neige paissie qui couvrait le rebord. Sous
le poids de son front la neige fondit et fuma, ainsi que l'eau dans
laquelle on plonge un fer rouge.

C'tait l de quoi mourir. Pourtant ce bain glacial eut pour un moment
un rsultat salutaire. Il dtermina une raction dans la crise
dsespre qu'Olivier venait de subir. L'hallucination cessa subitement,
les fantmes s'envolrent, les bruits de voix s'teignirent. Il tait
seul, dans l'isolement de la nuit, accoud au bord de la fentre, et
regardant autour de lui la ville silencieuse endormie sous la neige, qui
tombait toujours lente et molle comme le duvet des colombes. Aucun bruit
ne troublait le calme de cette nuit polaire, ni le pas assourdi d'un
passant attard, ni l'aboi vague et lointain d'un chien errant,
indfiniment rpt par de lamentables chos; le vol des bises, paralys
par le froid, ne tourmentait pas les girouettes des toits voisins,
recouverts d'une fourrure d'hermine, et aucune lumire ne brillait aux
fentres des maisons. Aprs avoir contempl quelques instants ce repos
de toutes choses, qui avait autant l'aspect de la mort que celui du
sommeil, Olivier referma sa croise, aux carreaux de laquelle le givre
avait burin les tranges caprices d'une mosaque irise.

--Tout dort, murmura-t-il avec l'accent de regret et d'envie dont
Macbeth s'crie: J'ai perdu le sommeil, le doux baume! Puis, l'esprit
travers soudainement par une ide singulire, il sortit de sa chambre
sans faire de bruit, et, se collant l'oreille  la porte de l'atelier
d'Urbain, il couta attentivement. Il ne put rien entendre d'abord; mais
peu  peu il distingua une respiration lente et rgulire. Urbain
dormait sur sa paille.

--Il dort, dit Olivier avec un sourire ironique.  Marie, il dort, et il
dit qu'il t'a aime!

Olivier rentra dans sa chambre: il se sentait si fatigu, il avait la
tte si lourde, les yeux si brlants, qu'il espra de nouveau pouvoir,
lui aussi, dormir un instant. Aprs avoir encore une fois teint la
chandelle, il entr'ouvrit les rideaux du lit, et se jeta dessus tout
habill. Mais sa tte n'tait point depuis deux minutes sur l'oreiller,
qu'un vague parfum vint l'tourdir, et il sentit son coeur, un moment
immobilis, qui se remettait  trembler. Ce parfum tait celui que Marie
employait ordinairement pour ses cheveux, un vague arme tait rest sur
cet oreiller o elle avait dormi, et sur lequel Olivier venait de poser
sa tte.




V


--Je ne puis rester ici, s'cria Olivier; et se jetant hors du lit, il
s'enveloppa dans un manteau, descendit l'escalier d'un seul trait, et se
trouva dans la rue. Sans savoir o il allait, il marcha au hasard devant
lui. Il s'asseyait sur les bornes, comptait les becs de gaz, et
ptrissait des boules de neige qu'il lanait contre les murs. Aprs ces
grandes crises, les distractions les plus puriles suffisent quelquefois
pour dtourner l'esprit de la pense qui alimente la douleur, et pour
amener, au moins momentanment, une trve durant laquelle l'tre tout
entier se plonge pour ainsi dire dans un bain d'insensibilit. Ce n'est
point l'absence de la douleur, c'en est le sommeil, mais un sommeil
furtif qui s'enfuit ds que le moindre accident effleure l'esprit
engourdi et le remet en face de la pense qui fait son tourment. Alors
tout est fini. L'esprit rveill s'en va rveiller le coeur, et la
souffrance renat plus active et plus aigu.

Olivier tait donc dans cet tat de quasi-idiotisme qui suit les
prostrations. Il tait parvenu  s'isoler de lui-mme, et au bout d'une
heure sa course sans but l'avait conduit  la halle: trois heures du
matin sonnaient  l'glise Saint-Eustache.

Comme il tait arrt sur la place des Innocents, examinant l'aspect
fantastique de la fontaine de Jean Goujon, que la neige amoncele avait
revtue d'une housse blanche, Olivier fut distrait de son attention par
un grand bruit de voix qui s'levait auprs de lui; il dtourna la tte,
et voyant  deux pas un groupe d'o s'levaient des cris et des rires,
il s'en approcha: un incident bien vulgaire tait la cause de toutes ces
rumeurs, c'tait un grand chien de chasse,  robe noire et aux pattes
blanches, qui venait d'engager un duel terrible avec un norme matou
appartenant  une marchande dont l'talage tait voisin. L'objet de la
querelle tait un morceau de viande avarie. Aux miaulements de son
chat, la marchande tait arrive, tombant  coups de balai sur le chien,
qui ne voulait pas lcher prise.

--Gredin, filou, assassin, tu seras donc toujours le mme, criait la
marchande, en faisant pleuvoir une grle de coups sur le chien, qui ne
s'mouvait non plus que si on l'et caress avec des marabouts.

--Qu'est-ce qu'il y a l-bas? dit une voix en dehors du groupe qui
faisait galerie.

 cette voix Olivier, qui examinait le chien, comme s'il et cherch 
le reconnatre, leva les yeux pour voir qui avait parl.

--C'est encore votre bte froce de chien qui veut meurtrir mon pauvre
mouton, dit la marchande.

--Allons, ici, Diane, dit le jeune homme; ici tout de suite.  l'appel
de son matre, le chien lcha prise et reut un dernier coup de balai de
la marchande, qui l'appela Lacenaire!

--Je ne me trompe pas, murmura Olivier  lui-mme, en regardant plus
attentivement le matre du chien,--c'est Lazare,--et s'approchant du
jeune homme au moment o il allait se retirer, il lui frappa sur
l'paule.

--Olivier! dit Lazare en se retournant et en rougissant beaucoup; vous
ici, la nuit, par cet horrible temps, continua-t-il avec un accent
embarrass; quel singulier hasard!... est-ce qu'il y a longtemps... que
vous m'avez vu... ici, acheva-t-il avec une certaine inquitude.

-- l'instant mme, rpondit Olivier. Mais, vous-mme, comment se
fait-il que je vous rencontre ici?

--Oh! moi, rpondit Lazare, qui paraissait plus rassur... c'est par
curiosit. Vous savez mon tableau de Samson, dont je vous ai parl, je
l'achve pour le prochain salon, et parmi les gens qui travaillent ici
le matin, les _forts_, j'ai pens que je trouverais peut-tre mon type.
Mais vous, reprit Lazare, vous qui tes si dlicat, qu'est-ce que vous
faites ici? Ne seriez-vous pas en aventure galante?... et comme Olivier,
en mettant la main dans sa poche, venait de faire sonner une pile
d'cus, Lazare ajouta en riant:

--Diable... vous avez de la pluie pour les Danas.... Mais, dit-il, je
vous croyais en mnage...  ce que nous avait cont Urbain....

Comme Lazare disait ces mots, une marchande de mare, qui prparait son
talage, regardait Olivier avec admiration.

--Regarde donc, s'cria-t-elle en parlant  une commre, sa voisine, 
qui elle dsignait Olivier du doigt, regarde donc ce joli chrubin,
Marie....

--Ah! quel amour!... rpondit sa voisine en levant sa lanterne....

Dans tout ce dialogue dont il tait l'objet, Olivier ne distingua qu'un
mot: Marie! et ce nom seul, arrivant juste au mme instant o Lazare lui
parlait de sa matresse, le rendit au sentiment de la ralit.

--Eh bien, dit Lazare... en le voyant tressaillir, qu'est-ce qui vous
prend?

--Il est gel, le pauvre enfant, fit la marchande de poisson...--Eh! la
barbiche, ajouta-t-elle, en faisant signe  Lazare, qu'elle voulait
dsigner... amne-le un peu ici, ton ami.... Sa mre est donc folle, 
ce pauvre coeur, de le laisser courir comme a la nuit, a fait piti,
quoi... amne-le, Barbiche.... Marie... va lui donner un peu de
bouillon, a le rchauffera. Pauvre petit, va! il a une figure de
cire.... Eh! Marie, fais chauffer un bol.

--Oh!... murmurait Olivier, Marie... elle est donc ici, Lazare, mon
ami... je vous en prie... laissez-moi la chercher... on vient de
l'appeler... je la trouverai bien.... Laissez-moi....

--Bon, murmura Lazare... en lui-mme et dans son langage pittoresque, je
comprends, j'ai fait un beau coup, _j'aurai march sur ses cors_.

--Eh bien, viens-tu donc? s'cria la marchande, qui tenait  la main une
tasse de bouillon tout fumant.

--Merci, la mre, dit Lazare, en emmenant Olivier, c'est autre chose
qu'il lui faut.

--C'est de bon coeur, tout de mme, fit la brave femme... il a tort s'il
fait le fier... pas vrai, Marie!

--Eh! oui donc, rpondit la voisine et du bouillon que le roi n'en a pas
de meilleur, encore!

Cinq minutes aprs, Olivier tait assis en face de Lazare, dans le
cabinet d'un petit cabaret. Entre eux, sur la table, se trouvait une
bouteille  demi pleine d'eau-de-vie.

--Voyons, dit Lazare, contez-moi un peu vos chagrins. Dire  un amoureux
de raconter ses amours, c'est inviter un auteur tragique  vous lire sa
tragdie. Olivier raconta toute son histoire  Lazare.... Lorsqu'il
arriva  la trahison d'Urbain, Lazare frappa sur la table et fit une
grimace de dgot. Toujours le mme! murmura-t-il.  la fin de
l'histoire... la bouteille d'eau-de-vie tait vide, Olivier tait ivre
et rcitait des lambeaux de vers qu'il avait jadis faits pour Marie.

En ce moment trois ou quatre _dchargeurs_ entrrent dans le cabinet et
changrent des poignes de mains avec Lazare.

--Tiens! Barbiche, dit l'un d'eux, voil ta paye que tu m'as dit de
prendre pour toi, et tirant une grande bourse de cuir, il en sortit
quatre pices de cent sous qu'il remit  Lazare....

Lazare, robuste gaillard, taill en hercule, s'tait fait dchargeur 
la halle au beurre, afin de gagner quelque argent pour procurer aux
membres d'une socit d'artistes dont il faisait partie--la socit _des
Buveurs d'eau_, (Voir les _Scnes de la Bohme)_--les moyens de
travailler pour la prochaine exposition. Seulement, comme il n'avait pas
de mdaille, il travaillait en remplaant, quand un des forts du march
tait malade. On l'appelait Barbiche,  cause d'un bouquet de poils roux
qui lui cachait le menton. Olivier l'avait rencontr plusieurs fois 
l'atelier de son ami Urbain, qu'on n'avait pas voulu admettre dans la
socit dont Lazare tait le prsident.

 six heures du matin Lazare fit monter Olivier dans un fiacre et le
reconduisit  l'adresse d'Urbain, que le pote avait su lui indiquer au
milieu de son ivresse.

En rentrant dans la chambre o Lazare l'avait accompagn, car il n'tait
pas en tat de se soutenir lui-mme, Olivier, abruti par l'ivresse,
tomba sur le lit comme une masse inerte, et cette fois s'endormit
profondment.

--Hlas! murmurait Lazare en fermant les rideaux, moi aussi j'ai eu ma
Marie, et mon coeur, si ptrifi qu'il soit, garde encore la trace des
clous qui l'ont crucifi.... Ah bah! ajouta-t-il en faisant claquer ses
doigts, tout a, c'est l'histoire ancienne d'un beau temps tomb dans le
puits. Et aprs cette oraison funbre et philosophique de sa jeunesse,
Lazare sortit de la chambre. Trouvant la clef sur la porte de l'atelier
d'Urbain, il y entra.

--Qu'est-ce qui t'amne si matin, dit le peintre  moiti endormi en
voyant Lazare? Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau?

--Non, rpondit Lazare brutalement, les mauvais temps ne sont pas
devenus meilleurs, ni toi non plus. Et, sans laisser  Urbain le temps
de l'interrompre, il ajouta: Je connais ton histoire avec Olivier et
Marie, a ne m'tonne pas de ta part, tu as une triste et incorrigible
nature.

--Qui est-ce qui t'a dit?... fit Urbain.

--C'est Olivier, ou plutt c'est son ivresse, rpondit Lazare, et il
raconta  Urbain sa rencontre nocturne avec le pote.

Comme Urbain cherchait  s'excuser  propos de l'aventure avec Marie,
Lazare lui ferma la bouche par cette rude sortie:

--Mon cher, lui dit-il, je ne suis pas un puritain. Je ne mourrai pas
d'une indigestion de vertu, mais il y a des choses qui me soulvent le
coeur. Bien que j'y sois personnellement tranger, il y a des actes qui
m'indignent jusqu' la colre, et me donnent des envies de me laver les
mains si elles ont touch la main de ceux qui les ont commis. Ton cas
est du nombre.

--Mais au moins, interrompit Urbain, laisse-moi me justifier; tu ne sais
pas comment les choses se sont passes.

--Si tu avais pour toi l'excuse d'une passion sincre, j'aurais pu,
jusqu' un certain point, comprendre que dans un moment d'oubli,
d'exaltation, tu aies pu tenter d'enlever Marie  Olivier; mais la lui
prendre chez toi, en abusant de l'hospitalit que tu lui avais offerte,
pour satisfaire une mchante fantaisie, c'est l un acte qui ne peut
pas se justifier. a s'appelle lchet dans toutes les langues
d'honntes gens. Si tu m'avais jou un tour semblable, je t'aurais
simplement cass les reins avec la premire chose venue: voil mon
opinion. Maintenant, a ne m'tonne pas qu'Olivier ait pass l-dessus
aussi tranquillement: c'est une de ces natures faibles et pacifiques qui
n'ont ni haine, ni colre, ni aucun des sentiments virils de rsistance
 l'oppression, des lgies et non des hommes. Je l'ai trouv cette nuit
sur le carreau de la halle, pleurant comme une fontaine, c'tait
pitoyable. J'ai cautris son dsespoir avec l'ivresse. Il dort
maintenant, mais quand il va se rveiller, a sera pis. Je suis venu
pour te prvenir et te dire de le surveiller; j'ai peur qu'il ne fasse
un mauvais coup.

--Il a dj essay, mais il s'est manqu, dit Urbain.

--J'ignorais cela, reprit Lazare... il s'est manqu, tant pis. Si la
mort n'en a pas voulu, c'est que le malheur a des vues sur lui. Il est
mr de bonne heure.

--Marie aussi a tent le suicide, fit Urbain, que le dur langage de
Lazare pntrait malgr lui, mais elle s'est manque aussi.

--Qu'est-ce que tu aurais fait entre ces deux tombes-l? dit Lazare en
regardant Urbain en face.

--Qui sait? rpondit celui-ci; j'aurais creus la mienne, peut-tre.

--Ceci est un mot de mlodrame, fit Lazare avec ironie. Ta mauvaise
nature n'a pas mme la franchise, qui est la vertu de certains vices. Ce
n'est pas toi qu'un remords empcherait de digrer la vie. Allons donc!
Entre ces deux tombes de deux tres morts pour toi, tu aurais roul ton
lit chaud de nouvelles amours.  la bonne heure, dis-moi cela, et je te
croirai. Maintenant, bonjour, je n'ai plus rien  te dire. Et Lazare
sortit sans tendre sa main  celle que lui offrait Urbain.

--Ah bah! fit celui-ci, quand il se trouva seul, il est toujours le
mme, celui-l. Et il se rendormit tranquillement pour ne se lever qu'
deux heures de l'aprs-midi.

Olivier dormit toute la journe et s'veilla seulement le soir. D'abord
il ne put se rendre un compte bien exact de ce qui tait arriv. Peu 
peu cependant les souvenirs lui revinrent; il se rappela son horrible
nuit d'angoisses, sa rencontre avec Lazare, et le moyen employ par
celui-ci pour le faire _oublier_; Olivier se leva, la tte encore
lourde, et alla trouver Urbain, qui s'apprtait  venir chez lui.

--O vas-tu? lui demanda-t-il.

--Il est six heures, c'est l'_angelus_ de l'apptit; je vais dner,
rpondit le peintre.

--O cela?

--Par l,  droite ou  gauche; je te le dirai en revenant.  propos, tu
as vu Lazare?

--Oui, en effet, rpondit Olivier, je l'ai rencontr  la halle cette
nuit.

--Qu'est-ce que tu allais faire  la halle cette nuit?

--Je ne sais pas. J'tais sorti parce que je me trouvais malade.... Je
ne pouvais pas dormir dans cette chambre.... Tu comprends... malgr moi.
Je pensais....

--Oui, je comprends en effet, dit Urbain. C'est pourquoi je te rpterai
encore qu'il faut cesser de nous voir, pour ton repos, pour le mien.
Nous avons  oublier l'un et l'autre, et ce n'est point en demeurant
ensemble que nous pourrions y parvenir. Sparons-nous. Va-t'en!

--Mais o veux-tu que j'aille? rpondit Olivier avec une vivacit
croissante.

--C'est dans cette chambre que Marie a vcu avec moi pendant une
semaine. En y restant, tu te rappelleras toujours que Marie a t ma
matresse, continua Urbain.

--Je le sais bien, s'cria Olivier, mais n'importe, je veux rester dans
cette chambre, toute peuple de souvenirs. Je la prfre  une autre
dont les murs seraient muets et ne me comprendraient pas, quand je
parlerai _d'elle_. Si cette chambre t'ennuie, tu n'y viendras pas, toi,
ce ne sera pas difficile de n'y pas venir.... Oh! l'isolement! la
solitude.... Mais je deviendrais fou, et la folie, c'est l'oubli. Elle a
t ta matresse, c'est vrai.... Mais quand cela est arriv, elle avait
perdu la tte. Son coeur dormait quand elle m'a tromp; tu sais bien ce
qu'elle crivait: Je n'ai pas eu le temps de vous aimer, parce que je
n'avais pas eu le temps d'oublier Olivier; et puis elle a voulu mourir
pour moi.... Qu'est-ce que cela me fait; une infidlit? elle a t ta
matresse huit jours, mais auparavant, pendant les dix-huit mois que je
l'ai aime, elle tait bien la femme de son mari. Ah! vois-tu, la
jalousie ne sert  rien, quand elle ne tue pas l'amour; et le plus
souvent c'est une blessure qui le rend ternel. Ah! ma pauvre Marie....
Non, Urbain, je ne m'en irai pas, je resterai dans cette chambre.

Malgr l'gosme dont il tait cuirass, Urbain fut mu un moment par
l'explosion de cette passion exalte. Mais, dit-il, en pressant dans ses
mains celles d'Olivier, c'est absurde de rester ici, encore une fois,
songes-y, c'est perptuer ton chagrin.

--Mais je ne veux pas oublier, encore une fois! s'cria Olivier.
Comprends donc cela, je veux me souvenir, et longtemps, et toujours.

--Alors, si tu te dcides  rester ici, c'est moi qui m'en irai, reprit
Urbain.

--Je te gne donc, pourquoi veux-tu t'en aller?

--Parce que je ne veux pas rester avec toi. Cette malheureuse affaire va
fournir des cancans sur mon compte pendant six mois. Lazare et ses amis
ne m'aiment gure. Je les crois jaloux de moi, parce que j'ai eu plus de
chance qu'eux. Lazare m'a dj fait une scne terrible ce matin. Si tu
restais avec moi, comme ils savent que tu as un peu d'argent, ils diront
et feront redire que je t'exploite aprs t'avoir tromp. Je ne veux pas.
J'en ai assez de ces amitis-l. D'ailleurs, malgr toi, tu finirais par
penser comme eux.

--Je leur dirai qu'ils se trompent, reprit Olivier, qui tremblait  la
seule ide de voir Urbain le laisser seul; ne t'en va pas. Qu'est-ce que
cela te fait de rester? Je ne t'en veux pas, moi, ajouta-t-il en prenant
les mains d'Urbain. Reste, nous parlerons de Marie, je te dirai les
choses qu'elle me disait. Je n'ai pas pu tout te dire encore... car elle
m'aimait bien, va. Toi aussi, tu me raconteras ce qu'elle te disait, et
tu verras que ce n'taient plus les mmes choses qu' moi. Ah! je serais
trop malheureux tout seul. Je n'avais au monde qu'elle et toi.

--C'est bien, dit Urbain. Puisque tu le veux, je resterai.

--Ah! merci! fit Olivier. Et il fora le peintre  venir dner avec lui.




VI


Ils allrent dans un restaurant du quartier latin, o ils firent un
robuste repas largement arros. Olivier, qui n'avait presque rien pris
depuis trois jours, mangea non pas comme un amant dsol, mais comme un
portefaix mis  la dite. Quant  Urbain, qui, dans l'tat normal, avait
toujours l'apptit d'un moine  la fin du carme, il mangea de faon 
se faire faire des compliments par Gargantua. Seulement lorsqu'on
apporta la carte, qui montait  une quinzaine de francs, il poussa un
cri terrible, et recommena plusieurs fois l'addition, ne pouvant jamais
croire qu'il ft possible d'atteindre ce chiffre fabuleux pour un seul
repas.

Les deux amis quittrent la table dans la position de gens qui se sont
attards avec les bouteilles.

En mettant le pied dans la rue, bien qu'il ft soigneusement envelopp
dans son manteau, Olivier se plaignit du froid; Urbain le sentait en
effet frissonner sous son bras, et de temps en temps il entendait
claquer ses dents:

--Es-tu malade? demanda le peintre; il faudrait rentrer et te coucher.

--Non, non, dit Olivier... pas encore... je voudrais que tu vinsses avec
moi.

--O cela? fit Urbain.

--C'est un peu loin, dit Olivier, mais il fait beau temps, cela nous
promnera.

--Allons o tu voudras.

Et il se laissa guider par le pote, qui le mena jusqu' la barrire de
l'toile.

--Mais, demanda Urbain tonn, quand ils furent au bout des
Champs-lyses, o diable me mnes-tu, chez qui allons-nous, si loin, 
la campagne?

--Tu vas voir; nous arrivons, ce n'est plus bien loin, murmurait
Olivier, qui tremblait de plus en plus.

En ce moment ils avaient laiss l'arc de triomphe derrire eux, et
s'engageaient dans l'avenue de Saint-Cloud, qui conduit au bois de
Boulogne. La neige glace criait sous leurs pas, et un vent glacial
courait des bordes dans ces lieux dserts et dgarnis de maisons.

--Ah! a, dit Urbain un peu inquiet, o allons-nous, encore une fois?
Nous allons nous faire gorger par ici; chez qui me mnes-tu?... je ne
vois pas de maison....

Et le peintre s'arrta un instant, comme s'il hsitait  aller plus
loin.

Ils taient alors dans une espce de rond-point o viennent aboutir
l'avenue de Saint-Cloud, celles de Passy, de Chaillot et deux ou trois
autres routes. Au milieu de ce rond-point se trouve une petite fontaine
entoure d'un grillage circulaire en bois, et en face, une habitation de
fantaisie, moiti renaissance et moiti gothique.

--Est-ce que c'est l que nous allons? dit Urbain, en montrant la
maison, dont la lune clairait tous les dtails: Qui diable peut loger
dans ce joujou? N'importe, entrons, j'ai hte de voir du feu, il me
semble que je nage dans la Brzina.

--Je ne connais personne dans cette maison, fit Olivier tranquillement.

--Mais alors, fit Urbain impatient, o me mnes-tu? il n'y a point
d'autres maisons. Cette fois je ne vais pas plus loin.

--C'est inutile, dit Olivier, nous sommes arrivs.

--Arrivs... o?

-- la fontaine, dit le pote, tu vas l'entendre chanter....

--Sacrebleu! dit Urbain, te moques-tu de moi? Me faire faire deux
lieues,  dix heures du soir, pour me montrer une fontaine gele, au
risque de me faire assassiner avec toi!...

--C'est ici que je venais avec Marie, dit doucement Olivier, dans les
beaux jours. Et, tendant sa main vers un immense espace, il ajouta:
Voil les champs et les arbres! Vois-tu, dit-il  Urbain, j'ai regard
de cette place de trs beaux soleils couchants; le ciel tait en feu
derrire le calvaire, on et dit une copie de Marilhat. Souvent nous
allions jusqu'au bois de Boulogne en prenant par ce chemin bord d'une
haie; il y a aussi des acacias blancs, le chemin tait tout blanc de
fleurs tombes des arbres. C'tait pendant l't alors, maintenant c'est
la neige qui blanchit le chemin. Ma pauvre plaine! Je l'ai vue si gaie
au mois d'aot dernier, il n'y a pas trs longtemps, tu vois. C'tait un
dimanche, un jour de fte aux environs, j'tais couch dans l'herbe,
prs de ces peupliers, les bls venaient d'tre fauchs, on entendait
les cigales, et au loin les tambours et les violons de la fte, la
fontaine coulait en chantant, et de bonnes odeurs couraient dans l'air
comme des fumes d'encens. Marie est venue par ce chemin o il y a un
grand noyer, je l'ai aperue de loin; elle avait une robe blanche et une
ombrelle bleue, et son voile flottait au vent; quand elle est arrive,
ses cheveux taient dfaits, elle avait dchir sa robe aux buissons.
Nous sommes rests ensemble jusqu'au soir. Ah! la belle journe! J'ai
t bien heureux ce jour-l. Pourquoi me l'as-tu prise? acheva Olivier,
qui, pendant ses ressouvenirs, avait oubli Urbain et le trouvait tout 
coup devant lui. Non, reprit-il aussitt, ne te fche pas, ne parlons
plus de cela.... Je ne veux me rappeler du pass que les bonnes choses.
J'ai voulu revoir cet endroit. C'est bien triste, c'est comme un
linceul, les cigales sont mortes et la fontaine est gele. Mais c'est
gal... je suis content d'tre venu. Maintenant nous nous en irons si tu
veux.

--_Si tu veux_ est joli, pensa Urbain, qui n'eut cependant pas le
courage de railler tout haut.

Ils rentrrent chez eux fort tard. Le tremblement d'Olivier avait
redoubl. Urbain fit grand feu dans la chemine, et comme son ami ne
parvenait pas  se rchauffer, le peintre lui proposa de prendre un peu
de punch chaud.

--Ah! oui, dit Olivier... oui, je veux bien. Fais vite! Comme cela je
dormirai cette nuit, ajouta-t-il, pendant qu'Urbain tait all chercher
de l'eau-de-vie.

Ainsi qu'il l'avait espr, Olivier dormit cette nuit-l. Mais le
lendemain il se rveillait avec une fivre crbrale. Urbain, effray,
alla chez le pre d'Olivier, qui le reut trs froidement et se borna 
lui donner l'adresse de son mdecin. Urbain y courut aussitt, et,
l'ayant heureusement trouv, le ramena auprs d'Olivier. Le mdecin fit
un mauvais signe de tte, crivit une prescription, ordonna les plus
grands soins, et alla redire au pre d'Olivier que son fils tait en
pril. Laissez-moi son adresse, dit le pre au mdecin; j'irai le voir.
Il se mit en route en effet, mais  moiti du chemin il revint sur ses
pas, et envoya seulement savoir de ses nouvelles par la bonne.

--M. Olivier est trs mal, vint lui redire la servante. On a t oblig
de l'attacher sur son lit; il passe son temps  mordre une grosse
poigne de cheveux et crie  faire peur: Marie! Marie!...

--Ah! dit le pre, Marie, c'est le nom de cette femme. Mal d'amour... a
n'est pas mortel. Qu'est-ce qui le soigne?

--Un de ses amis, rpondit la servante, celui qui est venu ici, il est
trs inquiet....

Au bout de huit jours Olivier n'allait pas mieux. Urbain vint trouver le
pre et lui demanda de l'argent. Celui-ci lui en remit un peu, mais avec
un air si maussade, qu'Urbain lui dit trs schement:

--Le mdecin ne rpond pas de votre fils. En cas de malheur, devrai-je
vous prvenir pour l'enterrement, monsieur?

--Sans doute, rpondit tranquillement le pre.

Lazare et les autres artistes ayant appris la maladie d'Olivier taient
accourus, et se relayaient pour venir auprs de lui la nuit. Urbain
tait dsespr; il avait racont au mdecin l'histoire d'Olivier et de
Marie, la part qu'il y avait eue, et le long dsespoir dont son ami
avait t atteint quand il s'tait trouv spar de sa matresse.

--Ds qu'il sera un peu mieux, dit le mdecin, il faudra le retirer de
cette chambre et l'loigner de tout ce qui pourrait lui rappeler cette
femme. Au bout d'une dizaine de jours le dlire devint moins frquent.
On transporta Olivier au logement de Lazare, situ prs de la maison
d'Urbain. Les _Buveurs d'eau_ mirent leur habitation sens dessus dessous
pour laisser une chambre libre au malade. Enfin le mdecin commena 
donner des esprances. D'aprs les conseils de Lazare, Urbain avait
cess de venir ds l'poque o Olivier avait commenc  retrouver un peu
de raison. Quand Olivier, hors de danger, demanda aprs lui, Lazare
rpondit qu'Urbain tait en voyage. Cependant avec la vie le souvenir de
Marie commenait  renatre dans le coeur d'Olivier; mais ce souvenir
n'tait dj plus la douleur ni le dsespoir, c'tait la mlancolie,
muse rveuse et caressante. La convalescence d'Olivier, hte par les
soins fraternels de ses amis, fut entoure de toutes les distractions
qui pouvaient loigner son coeur d'une rechute. Enfin le jour de la
premire sortie arriva. C'tait au commencement de mars; Lazare et
Valentin conduisirent Olivier dans le jardin du Luxembourg. Des choeurs
d'oiseaux, perchs dans les arbres verdissants, rcitaient le prologue
de la saison nouvelle, dont ce beau jour tait comme le premier sourire.

En ce moment,  quelques pas du banc o ils taient assis, un jeune
homme passait avec une jeune femme, se tenant par le bras et riant tout
haut. Leurs clats de rire firent tourner la tte  Olivier. Avant que
Lazare et Valentin eussent eu le temps de le retenir, il s'tait lev de
son banc et avait couru aprs Urbain.

--Olivier! s'cria Urbain en reconnaissant son ancien ami; et sur un
signe que lui fit Lazare il ajouta: Je suis arriv de voyage seulement
hier: je devais aller te voir... mais je savais de tes nouvelles.

La compagne d'Urbain s'tait retire un peu  l'cart.

--Et Marie? demanda Olivier, dont le coeur avait tout d'abord trembl en
rencontrant le peintre son ami avec une femme.

--Mais, dit Urbain, j'ai t absent de Paris. D'ailleurs je ne m'en suis
point inquit. J'ai l'oubli prompt. Voici qui doit te le prouver,
ajouta Urbain en montrant du doigt la jeune femme qui tait avec lui.

--Oh! fit Olivier avec un clair de regard qui trahissait la joie
intrieure, j'tais bien sr que tu ne l'aimais pas.

--Celle-l aussi s'appelle Marie, dit Urbain en indiquant sa nouvelle
matresse, et je l'aime beaucoup depuis hier. Marie est morte, Vive
Marie!

--J'irai vous voir, dit Olivier en quittant Urbain.

Cette rencontre le laissa calme, et il rentra  la maison presque gai.
Le lendemain, accompagn de Lazare, Olivier alla pour voir son pre et
lui demander de l'argent qui lui revenait. Son pre tait absent, mais
il trouva la servante.

--Ah! monsieur, lui dit-elle, je suis bien contente de vous revoir.
Voici une lettre pour vous. C'est une dame qui l'a apporte pendant que
votre pre n'y tait pas, heureusement! Car il l'aurait dchire comme
il a fait des autres. Il tait bien en colre aprs cette dame, et il
m'a menac de me renvoyer si je lui donnais votre adresse.

Olivier avait dj ouvert la lettre. Elle tait de Marie et ne contenait
que ces mots:

Depuis quinze jours que je suis libre, je vous ai crit trois fois:
Vous ne m'avez pas rpondu, Olivier! Vous avez cru comme tant d'autres,
sans doute, en me voyant arrte, que j'tais coupable. Pourtant on ne
voulait de moi que des renseignements sur mon mari. Je ne savais rien,
je n'ai pu rien dire. On m'a remise en libert. Voil quinze jours que
je vous attends. Vous ne m'avez pas pardonn sans doute. Je vous
attendrai encore deux jours  mon ancien logement. Si je ne vous vois
pas je quitterai Paris. Mon dpart est arrt: j'ai vendu mes meubles.
Je voudrais seulement vous dire adieu, et aprs vous resterez libre. Je
vous jure que je n'ai pas revu Urbain et que je ne l'ai jamais aim.
J'ai souvent attendu, bien avant dans la nuit, devant la maison de votre
pre, comptant vous voir rentrer.... Mais vous ne rentriez pas.... C'est
la dernire fois que je vous cris, et dans deux jours je serai partie.
Au revoir, ou pour toujours, adieu.

--Quand vous a-t-on remis cette lettre? demanda Olivier  la servante.

--Il y a cinq ou six jours, rpondit celle-ci.

--Il est trop tard! s'cria Olivier. Oh! mon pre! Cependant il fora
Lazare  l'accompagner  l'ancienne demeure de Marie.

--Madame Duchampy est partie depuis quatre jours, dit le portier.

--J'aime mieux a! murmura Lazare; et il emmena Olivier.

--Au moins Urbain ne l'a pas revue, pensa Olivier, dont l'amour
commenait  tourner  la posie.




Un pote de gouttires


Il y a maintenant  Paris plus de potes que de becs de gaz. Et si la
police n'y met ordre, le nombre ira encore en croissant de jour en jour.
Peu de maisons de la capitale sont prives d'un _vates_ quelconque.
Perch dans les mansardes, il empche ses voisins de dormir par les
convulsions et les coliques d'un lyrisme nocturne. C'est dans le nid
d'un de ces oiseaux de gouttire qui pondent, bon an, mal an, deux ou
trois milliers de vers, que nous introduirons le lecteur.

Melchior (il s'appelait Melchior) habitait rue de la Tour-d'Auvergne une
chambre de cent francs dans laquelle il faisait de la posie lyrique.
Cette chambre tait meuble d'un de ces mobiliers qui sont la terreur
des propritaires, aux approches du terme surtout. Melchior avait dans
un bureau une place qui lui rapportait quarante francs par mois, et ne
lui prenait que trois heures par jour. Ce fut  la suite d'un premier
amour trs fcond en orages qu'il s'tait dcid  prendre la lyre.

Ses amis encouragrent sa dplorable manie en le comparant  Lamartine,
et, dans le tte--tte, avec sa modestie qui, comme celle de tant
d'autres, n'tait que l'hypocrisie de l'orgueil, Melchior s'avouait, 
part lui, qu'il pourrait bien un jour justifier la comparaison. Il
avait, du reste, une foi inbranlable en lui-mme, et croyait
entirement au _nascuntur poetae_ de l'orateur romain. Si parfois il lui
venait quelques doutes sur sa vocation, il se htait de les dissiper par
la lecture d'un de ses pomes, et devant cette oeuvre de son coeur il
entrait en des ravissements infinis. Il pleurait, il sanglotait, il
battait des mains, il allait se regarder dans la glace pour voir s'il
n'avait pas une aurole au front, et il en voyait une. Dans ces
moments-l, Melchior aurait voulu pouvoir se ddoubler, afin qu'une
moiti de lui-mme s'inclint devant l'autre. Et tout cela de bonne foi,
sincrement, rellement, croyant bien qu'il ne se rendait pas la moiti
des honneurs qui lui taient dus.

Au reste, ces ridicules n'taient pas inhrents  la nature de Melchior.
Ils lui avaient t inoculs par les amis au milieu desquels il vivait,
et qui lui assuraient chaque jour qu'il tait appel  de hautes
destines potiques. Si les personnes senses qui s'intressaient  lui
essayaient de lui montrer dans quelle voie fausse il s'engageait aussi
gratuitement, Melchior se rcriait. Il rpondait qu'il avait une mission
 remplir, que les potes sont les prtres de l'humanit, et que, dt-il
mourir en route, il ne renierait pas son culte, etc. Melchior avait
d'ailleurs une ide fixe. Il voulait lever  la mmoire de son premier
amour un superbe monument potique au front duquel il placerait le nom
de sa matresse, pour le faire passer  la postrit  ct des noms de
Laure et de Batrix. Depuis deux ans il travaillait  ce pome, et
n'crivait pas une strophe o il ne plantt deux saules et n'allumt une
aurole. Chaque fois qu'il avait ajout une centaine de nouveaux vers 
son pome d'amour, il runissait ses amis dans des soires o l'on
buvait de l'eau non filtre, et il leur lisait ses nouvelles lgies
qu'on applaudissait avec fureur.

Ces lectures taient ordinairement accompagnes d'une mise en scne dont
les ridicules taient peut-tre excusables  cause du sentiment profond
et sincre o ils avaient leur source. Ainsi, Melchior lisait les
fragments de son pome d'amour sur une table o il avait d'avance
dispos symtriquement toutes les reliques qui lui taient restes de
cette grande passion. Des vieux gants blancs, des rubans sales, un
masque de bal, des bouquets fans, etc., tout cet attirail sentimental
tait ordinairement accroch au fond de son alcve. Au milieu se
dtachait son masque  lui, moul en pltre et entour d'un lambeau
d'toffe noire qui le mettait plus en saillie. Ces purilits taient du
reste gravement acceptes par les amis de Melchior, qui, pendant plus de
deux ans, pratiqua avec une scrupuleuse fidlit la religion du
souvenir. Une des autres manies de ce singulier garon tait celle-ci:
il achetait tous les volumes de vers  couvertures multicolores qui,
deux fois l'an, au printemps et  l'automne, viennent s'abattre sur les
rampes des quais. Il ne se publiait pas un seul hmistiche qu'il n'en
et connaissance; un de ses amis, garon de bon sens, qui appelait ce
genre de recueil les _Punaises de la librairie_, lui ayant demand
pourquoi il dpensait son argent  d'aussi btes acquisitions, Melchior
lui rpondit qu'il fallait bien se tenir au courant des progrs de
l'art. Le fait est qu'il voulait simplement juger s'il tait de la force
des auteurs des _Soupirs nocturnes_, _Matutina_ et autres _Brises de
mai_. Chaque fois qu'il paraissait un de ces abominables recueils,
Melchior se le procurait et assemblait tout le clan des potereaux de sa
connaissance pour leur donner lecture du pome nouveau, et lorsque de
son avis et de celui de ses admirateurs la comparaison tournait  son
avantage, il tait content et acceptait sans conteste la supriorit
qu'on lui accordait. C'tait un spectacle vraiment bien curieux que ces
runions o un tas de gueux, paresseux comme des lazaroni, jouaient sans
rire avec les plus graves questions d'art et se drapaient
prtentieusement dans le manteau de leur _sainte misre_: ces soires se
terminaient ordinairement par une lecture  haute voix du _Chatterton_
de M. Alfred de Vigny. C'est avec ce livre que Melchior avait achev de
se griser l'esprit; et combien de jeunes gens comme lui ont bu le poison
de l'amour-propre dans ces pages brlantes!

Le drame de _Chatterton_ est certainement une belle oeuvre, mais son
succs a d souvent peser lourd comme un remords sur la conscience de
son auteur, qui aurait pourtant d prvoir la dangereuse influence que
ce drame pourrait exercer sur les esprits faibles et les vanits
ambitieuses. _Chatterton_ est une de ces crations qui ont tout
l'attrait de l'abme, et cette pice, qui n'est aprs tout, sous forme
dramatique, que l'apothose de l'orgueil et de la mdiocrit, avec le
suicide pour conclusion, a peut-tre ouvert bien des tombes. Mais  coup
sr les reprsentations de _Chatterton_ ont cr cette lamentable cole
de potes pleurards et fatalistes, contre laquelle la critique n'a pas
svi avec assez de violence. Je l'ai dit dj, Melchior et ses amis
faisaient partie de cette bande, et ils avaient invent pour leur usage
cette maxime singulire que la misre est l'engrais du talent. Bien
que plusieurs occasions se fussent prsentes qui auraient aid Melchior
 sortir de sa mauvaise situation, il s'obstinait  y demeurer; cette
misre, disait-il, tait une ombre o rayonnaient mieux ces deux pures
toiles: la posie et le souvenir de son premier amour. Et puis la
misre! la misre, cela prte si bien  l'lgie et au dithyrambe! cela
fournit naturellement de si glorieux parallles! Melchior, lui, ne
trouvait mme pas la sienne assez complte. Martyr,  sa couronne il
manquait une pine, comme il le chantait quelquefois, en implorant la
fatalit qui se montrait si clmente  son gard, aprs avoir t si
rigoureuse pour ses frres. Enfin, le croirait-on, Melchior ambitionnait
l'hpital, et ne dsirait rien tant qu'une bonne maladie qui lui
permettrait d'aller  son tour chanter un hymne  la douleur sur un
grabat de l'Htel-Dieu. Mais cette satisfaction lui tait refuse par le
sort, et malgr les privations de toute nature qu'il subissait, et
s'imposait mme parfois, sa robuste sant donnait un rubicond dmenti 
ses allures de pote lgiaque. Mais Melchior tait obstin, et voyant
que le sort lui refusait la _gloire d'aller souffrir dans le lit de
Gilbert,_ il imagina une combinaison aussi ridicule que prilleuse pour
s'ouvrir la porte de _l'asile des douleurs._ Il se mit pendant quinze
jours  un rgime qui aurait rendu Atlas pulmonique. Et ayant pris un
livre de mdecine, il tudia, pour les simuler autant que possible, les
symptmes d'une maladie qui,  son dbut, ne se manifeste que par un
affaiblissement gnral accompagn d'une toux lgre et frquente.
Lorsqu'il crut savoir assez convenablement son rle de phtisique pour
affronter l'examen de la science, Melchior rsolut d'aller se prsenter
 la consultation de l'Htel-Dieu. La veille du jour qu'il avait choisi,
il fit par un temps affreux une course d'environ dix lieues dans les
environs de Paris, et lorsqu'il arriva  l'hpital, la fatigue l'avait
si bien grim et le froid l'avait si bien enrhum, qu'il avait l'air
d'un poitrinaire authentique.... Quand son tour fut venu de passer  la
visite, Melchior aurait bien donn cent de ses plus beaux vers pour
cracher un peu le sang. Mais il avait une mine si pouvantable, et la
peur de voir sa ruse dcouverte lui avait procur une si belle fivre,
que le mdecin lui signa sur-le-champ un bulletin d'admission.

--Quelle est votre profession? lui demanda-t-il  titre de
renseignement.

--Je suis pote, monsieur, rpondit Melchior en prenant une pose fatale;
c'est--dire un de ces malheureux que la brutalit du sicle abandonne
sans piti  toutes les misres, et que....

--C'est bon! C'est bon! Allez vous coucher, mon ami; vous n'en mourrez
pas cette fois-ci.

Un candidat acadmique qui vient d'tre lu n'est pas plus heureux, en
s'asseyant pour la premire fois dans son fauteuil, que ne le fut
Melchior lorsqu'il entra dans la salle de l'hpital.

--Enfin, se disait-il en se couchant dans un lit bien blanc, me voil
donc sur cet affreux grabat des misres humaines, et sur-le-champ il
commena une ode _ l'hpital._ Voici quel tait son but: une fois cette
ode acheve, et il tait bien convenu qu'elle serait sublime, Melchior
la datait du _Lieu des douleurs_, et il l'adressait  la _Revue des
Deux-Mondes_, qui s'empressait de l'imprimer, cela tait encore convenu.
L'ode imprime excitait l'admiration gnrale. La presse, le public,
tout le monde s'inquitait de ce pote martyr, de cet autre Gilbert, de
ce frre de Moreau, qui agonisait sur un _infme grabat_, etc., etc. Et
alors, cela tait toujours bien convenu, on venait voir Melchior sur son
_lit de souffrance_. Les femmes du monde arrivaient en quipage et
voulaient jeter sur les blessures de son me le baume de leurs
consolations. La chambre des dputs elle-mme s'mouvait; le ministre
tait interpell et donnait une pension  Melchior pour faire taire les
criailleries des journaux libraux qui hurleraient: _Encore un grand
pote qui se meurt de misre!_ Les diteurs accouraient en foule et se
disputaient l'honneur d'imprimer les vers de Melchior. La clbrit
chantait son nom dans tous les carrefours de l'univers, et il faisait
renchrir le laurier. Tel tait srieusement le plan combin par
Melchior. Pendant huit jours il travailla donc  son ode, qui,
lorsqu'elle fut termine ne comptait pas moins de trois cents vers.
C'tait un ramassis de vulgarits et de prtentions, une lgie
dithyrambique encadre dans une forme poncive et crite dans un style
mdiocre. Le pote l'adressa  une grande revue, et s'endormit, sr de
son affaire.

Mais les choses ne se passrent point comme le pote l'avait espr. La
grande revue n'imprima point son ode; l'univers entier ignora qu'il
tait  l'hpital; les femmes du monde allrent au bois,  l'Opra et au
bal; les journaux ne publirent aucun premier-Paris sur le nouveau
Gilbert, et le ministre ne lui accorda aucune pension. Seulement, comme
on tait alors en hiver, poque o les malades sont plus nombreux et les
lits d'hpitaux plus recherchs, le mdecin, voyant que la maladie de
Melchior n'avait rien de srieux, lui donna  entendre qu'il et 
demander son _exeat_, s'il ne prfrait pas qu'on le lui offrt. Il
retourna donc chez lui; mais, durant son sjour  l'hpital, l'ennui,
les drogues et les tisanes qu'il avait t forc de prendre pour faire
croire  cette fausse maladie, en avaient dtermin une vraie, et cette
leon le fit un peu revenir sur le bonheur qu'on prouve  _souffrir
dans le lit de Gilbert._ Lorsqu'il fut guri il alla  la _Revue_ savoir
ce qu'on pensait de son ode et  quelle poque on l'imprimerait. On lui
rpondit qu'on ne l'imprimerait pas, et il parut tonn.

Cependant cette msaventure ne fit point renoncer Melchior  son
systme: il commena de nouveau  se _monter des coups_, comme on dit,
et il ne se passait gure de jours o il ne s'ouvrt en rve de radieux
chemins qui le conduisaient aux astres, et plus que jamais surtout il
caressait son ide fixe, qui tait, comme on le sait, d'lever un
monument potique  celle qui avait eu les prmices de son coeur. Il ne
lui manquait plus que cinq cents francs pour raliser ce beau rve, en
faisant imprimer son volume d'lgies. Un beau matin il ne lui manqua
plus rien: un oncle qu'il avait en Bourgogne mourut subitement, et une
somme de douze cents francs dgringola avec un grand fracas du testament
de l'oncle jusqu'au milieu de la misre du neveu, qui, sans faire ni une
ni deux, courut chez un imprimeur s'entendre pour l'impression de son
livre.

Le jour o il devait recevoir l'preuve de la premire feuille de son
livre, Melchior convoqua ses amis  une grande soire littraire et les
pria d'amener leurs matresses. Il avait, disait-il, besoin surtout d'un
auditoire de femmes. Les amis ne se firent pas prier, et au jour et 
l'heure convenus ils arrivaient, chacun suivi de sa chacune. Melchior
tait en habit noir et en cravate blanche  noeud mlancolique; il
allait commencer, aprs une petite allocution aux dames, la lecture du
pome, dj lu tant de fois, lorsqu'un nouveau couple retardataire entra
subitement au milieu de l'assemble. C'tait un ami de Melchior,
accompagn de sa matresse de la veille.

En voyant cette femme Melchior poussa un grand cri: Il venait de
reconnatre son idole, sa premire matresse, qu'il croyait morte depuis
deux ans en Angleterre, o l'avait entrane un mari barbare et jaloux.
La dame, en ralit, avait bien t en Angleterre; mais elle n'avait
point tard  jeter son contrat de mariage par-dessus les moulins, et
aprs deux annes de sjour parmi les brouillards de Londres, elle
tait depuis trois mois revenue faire de la bohme galante sous le
soleil de Paris. Pour le moment elle n'tait pas trs heureuse, et donna
clairement  entendre  son ancien amant, avec qui elle tait reste
seule, qu'elle prfrait une robe et des bottines  tous les pomes du
monde.

Le lendemain Melchior alla retirer son manuscrit de chez l'imprimeur....

--Comment, mon pauvre chri, tu as crit tout cela pour moi...
pendant... que.... Ah! ah! c'est bien drle, fit la dame.

--Oui, dit Melchior, je t'ai aime en vers pendant deux ans; maintenant
je vais t'aimer en prose. Il l'aima ainsi pendant six semaines, aprs
quoi il employa le reste de son argent  apprendre la tenue des livres,
afin de pouvoir entrer comme commis chez un agent de change, o il est
actuellement, aussi possd de la fivre des chiffres qu'il le fut jadis
de la fivre des rimes.




Le manchon de Francine




I


Parmi les vrais bohmiens de la vraie bohme, j'ai connu autrefois un
garon nomm Jacques D...; il tait sculpteur, et promettait d'avoir un
jour un grand talent. Mais la misre ne lui a pas donn le temps
d'accomplir ses promesses. Il est mort d'puisement au mois de mars
1844,  l'hpital Saint-Louis, salle Sainte-Victoire, lit 14.

J'ai connu Jacques  l'hpital, o j'tais moi-mme dtenu par une
longue maladie. Jacques avait, comme je l'ai dit, l'toffe d'un grand
talent, et pourtant il ne s'en faisait point accroire. Pendant les deux
mois que je l'ai frquent, et durant lesquels il se sentait berc dans
les bras de la mort, je ne l'ai point entendu se plaindre une seule
fois, ni se livrer  ces lamentations qui ont rendu si ridicule
l'artiste incompris. Il est mort sans _pose_, en faisant l'horrible
grimace des agonisants. Cette mort me rappelle mme une des scnes les
plus atroces que j'aie jamais vues dans ce caravansrail des douleurs
humaines. Son pre, instruit de l'vnement, tait venu pour rclamer le
corps et avait longtemps marchand pour donner les trente-six francs
rclams par l'administration. Il avait marchand aussi pour le service
de l'glise, et avec tant d'instance, qu'on avait fini par lui rabattre
six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bire, l'infirmier
enleva la serpillire de l'hpital et demanda  un des amis du dfunt
qui se trouvait l de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui
n'avait pas le sou, alla trouver le pre de Jacques, qui entra dans une
colre atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'ennuyer.

La soeur novice qui assistait  ce monstrueux dbat jeta un regard sur
le cadavre et laissa chapper cette tendre et nave parole:

--Oh! monsieur, on ne peut pas l'enterrer comme cela, ce pauvre garon:
il fait si froid, donnez-lui au moins une chemise, qu'il n'arrive pas
tout nu devant le bon Dieu.

Le pre donna cinq francs  l'ami pour avoir une chemise; mais il lui
recommanda d'aller chez un fripier de la rue Grange aux Belles qui
vendait du linge d'occasion.

--Cela cotera moins cher, ajouta-t-il. Cette cruaut du pre de Jacques
me fut explique plus tard; il tait furieux que son fils et embrass
la carrire des arts, et sa colre ne s'tait pas apaise, mme devant
un cercueil. Mais je suis bien loin de mademoiselle Francine et de son
manchon. J'y reviens: mademoiselle Francine avait t la premire et
unique matresse de Jacques, qui n'tait pourtant pas mort vieux, car il
avait  peine vingt-trois ans  l'poque o son pre voulait le laisser
mettre tout nu dans la terre. Cet amour m'a t cont par Jacques
lui-mme, alors qu'il tait le numro 14 et moi le numro 16 de la salle
Sainte-Victoire, un vilain endroit pour mourir. Ah! tenez, lecteur,
avant de commencer ce rcit, qui serait une belle chose si je pouvais le
raconter tel qu'il m'a t fait par mon ami Jacques, laissez-moi fumer
une pipe dans la vieille pipe de terre qu'il m'a donne le jour o le
mdecin lui en avait dfendu l'usage. Pourtant la nuit, quand
l'infirmier dormait, mon ami Jacques m'empruntait sa pipe et me
demandait un peu de tabac: on s'ennuie tant la nuit dans ces grandes
salles, quand on ne peut pas dormir et qu'on souffre!

--Rien qu'une ou deux bouffes, me disait-il, et je le laissais faire,
et la soeur Sainte-Genevive n'avait point l'air de sentir la fume
lorsqu'elle passait faire sa ronde. Ah! bonne soeur! que vous tiez
bonne, et comme vous tiez belle aussi quand vous veniez nous jeter
l'eau bnite! On vous voyait arriver de loin, marchant doucement sous
les votes sombres, drape dans vos voiles blancs, qui faisaient de si
beaux plis, et que mon ami Jacques admirait tant. Ah! bonne soeur! vous
tiez la Batrice de cet enfer. Si douces taient vos consolations,
qu'on se plaignait toujours pour se faire consoler par vous. Si mon ami
Jacques n'tait pas mort un jour qu'il tombait de la neige, il vous
aurait sculpt une petite bonne Vierge pour mettre dans votre cellule,
bonne soeur Sainte-Genevive!

UN LECTEUR. Eh bien, et le manchon? je ne vois pas le manchon, moi.

AUTRE LECTEUR. Et mademoiselle Francine? o est-elle donc?

PREMIER LECTEUR. Ce n'est point trs gai, cette histoire!

DEUXIME LECTEUR. Nous allons voir la fin.

--Je vous demande bien pardon, messieurs, c'est la pipe de mon ami
Jacques qui m'a entran dans ces digressions. Mais d'ailleurs je n'ai
point jur de vous faire rire absolument. Ce n'est point gai tous les
jours, la bohme.

Jacques et Francine s'taient rencontrs dans une maison de la rue de la
Tour-d'Auvergne, o ils taient emmnags en mme temps au terme
d'avril.

L'artiste et la jeune fille restrent huit jours avant d'entamer ces
relations de voisinage qui sont presque toujours forces lorsqu'on
habite sur le mme carr; cependant, sans avoir chang une seule
parole, ils se connaissaient dj l'un l'autre. Francine savait que son
voisin tait un pauvre diable d'artiste, et Jacques avait appris que sa
voisine tait une petite couturire sortie de sa famille pour chapper
aux mauvais traitements d'une belle-mre. Elle faisait des miracles
d'conomie pour mettre, comme on dit, les deux bouts ensemble; et comme
elle n'avait jamais connu le plaisir, elle ne l'enviait point. Voici
comment ils en vinrent tous deux  passer par la commune loi de la
cloison mitoyenne. Un soir du mois d'avril, Jacques rentra chez lui
harass de fatigue,  jeun depuis le matin et profondment triste, d'une
de ces tristesses vagues qui n'ont point de cause prcise et qui vous
prennent partout,  toute heure, espce d'apoplexie du coeur  laquelle
sont particulirement sujets les malheureux qui vivent solitaires.
Jacques, qui se sentait touffer dans son troite cellule, ouvrit la
fentre pour respirer un peu. La soire tait belle, et le soleil
couchant dployait ses mlancoliques feries sur les collines de
Montmartre. Jacques resta pensif  sa croise, coutant le choeur ail
des harmonies printanires qui chantaient dans le calme du soir, et cela
augmenta sa tristesse. En voyant passer devant lui un corbeau qui jeta
un croassement, il songea au temps o les corbeaux apportaient du pain 
lie, le pieux solitaire, et il fit cette rflexion que les corbeaux
n'taient plus si charitables. Puis, n'y pouvant plus tenir, il ferma sa
fentre, tira le rideau; et comme il n'avait pas de quoi acheter de
l'huile pour sa lampe, il alluma une chandelle de rsine qu'il avait
rapporte d'un voyage  la Grande-Chartreuse. Toujours de plus en plus
triste, il bourra sa pipe.

--Heureusement que j'ai encore assez de tabac pour cacher le pistolet,
murmura-t-il, et il se mit  fumer.

Il fallait qu'il ft bien triste ce soir-l, mon ami Jacques, pour qu'il
songet  cacher le pistolet. C'tait sa ressource suprme dans les
grandes crises, et elle lui russissait assez ordinairement. Voici en
quoi consistait ce moyen: Jacques fumait du tabac sur lequel il
rpandait quelques gouttes de laudanum, et il fumait jusqu' ce que le
nuage de fume qui sortait de sa pipe ft devenu assez pais pour lui
drober tous les objets qui taient dans sa petite chambre, et surtout
un pistolet accroch au mur. C'tait l'affaire d'une dizaine de pipes.
Quand le pistolet tait entirement devenu invisible, il arrivait
presque toujours que la fume et le laudanum combins endormaient
Jacques, et il arrivait aussi souvent que sa tristesse l'abandonnait au
seuil de ses rves. Mais, ce soir-l, il avait us tout son tabac, le
pistolet tait parfaitement cach, et Jacques tait toujours amrement
triste. Ce soir-l, au contraire, mademoiselle Francine tait
extrmement gaie en rentrant chez elle, et sa gaiet tait en cause,
comme la tristesse de Jacques: c'tait une de ces joies qui tombent du
ciel et que le bon Dieu jette dans les bons coeurs. Donc, mademoiselle
Francine tait en belle humeur, et chantonnait en montant l'escalier.
Mais, comme elle allait ouvrir sa porte, un coup de vent entr par la
fentre ouverte du carr teignit brusquement sa chandelle.

--Mon Dieu, que c'est ennuyeux! exclama la jeune fille, voil qu'il faut
encore descendre et monter six tages.

Mais ayant aperu de la lumire  travers la porte de Jacques, un
instant de paresse, ent sur un sentiment de curiosit, lui conseilla
d'aller demander de la lumire  l'artiste. C'est un service qu'on se
rend journellement entre voisins, pensait-elle, et cela n'a rien de
compromettant. Elle frappa donc deux petits coups  la porte de Jacques,
qui ouvrit, un peu surpris de cette visite tardive. Mais  peine
eut-elle fait un pas dans la chambre, que la fume qui l'emplissait la
suffoqua tout d'abord, et, avant d'avoir pu prononcer une parole, elle
glissa vanouie sur une chaise et laissa tomber  terre son flambeau et
sa clef. Il tait minuit, tout le monde dormait dans la maison. Jacques
ne jugea point  propos d'appeler du secours; il craignait d'abord de
compromettre sa voisine. Il se borna donc  ouvrir la fentre pour
laisser pntrer un peu d'air; et, aprs avoir jet quelques gouttes
d'eau au visage de la jeune fille, il la vit ouvrir les yeux et revenir
 elle peu  peu. Lorsqu'au bout de cinq minutes elle eut entirement
repris connaissance, Francine expliqua le motif qui l'avait amene chez
l'artiste, et elle s'excusa beaucoup de ce qui tait arriv.

--Maintenant que je suis remise, ajouta-t-elle, je puis rentrer chez
moi.

Et elle avait dj ouvert la porte du cabinet, lorsqu'elle s'aperut que
non seulement elle oubliait d'allumer sa chandelle, mais encore qu'elle
n'avait pas la clef de sa chambre.

--tourdie que je suis, dit-elle en approchant son flambeau du cierge de
rsine, je suis entre ici pour avoir de la lumire, et j'allais m'en
aller sans.

Mais au mme instant le courant d'air tabli dans la chambre par la
porte et la fentre, qui taient restes entr'ouvertes, teignit
subitement le cierge, et les deux jeunes gens restrent dans
l'obscurit.

--On croirait que c'est un fait exprs, dit Francine. Pardonnez-moi,
monsieur, tout l'embarras que je vous cause, et soyez assez bon pour
faire de la lumire, pour que je puisse retrouver ma clef.

--Certainement, mademoiselle, rpondit Jacques en cherchant des
allumettes  ttons.

Il les eut bien vite trouves. Mais une ide singulire lui traversa
l'esprit; il mit les allumettes dans sa poche en s'criant:

--Mon Dieu! mademoiselle, voici bien un autre embarras. Je n'ai point
une seule allumette ici, j'ai employ la dernire quand je suis rentr.

J'espre que voil une ruse crnement bien machine! pensa-t-il en
lui-mme.

--Mon Dieu! mon Dieu! disait Francine, je puis bien encore rentrer chez
moi sans chandelle: la chambre n'est pas si grande pour qu'on puisse s'y
perdre. Mais il me faut ma clef; je vous en prie, monsieur, aidez-moi 
chercher, elle doit tre  terre.

--Cherchons, mademoiselle, dit Jacques.

Et les voil tous deux dans l'obscurit en qute de l'objet perdu;
mais, comme s'ils eussent t guids par le mme instinct, il arriva que
pendant ces recherches leurs mains, qui ttonnaient dans le mme
endroit, se rencontraient dix fois par minute. Et, comme ils taient
aussi maladroits l'un que l'autre, ils ne trouvrent point la clef.

--La lune, qui est masque par les nuages, donne en plein dans ma
chambre, dit Jacques. Attendons un peu. Tout  l'heure elle pourra
clairer nos recherches.

Et, en attendant le lever de la lune, ils se mirent  causer. Une
causerie au milieu des tnbres, dans une chambre troite, par une nuit
de printemps; une causerie qui, d'abord frivole et insignifiante, aborde
le chapitre des confidences, vous savez o cela mne.... Les paroles
deviennent peu  peu confuses, pleines de rticences; la voix baisse,
les mots s'alternent de soupirs.... Les mains qui se rencontrent
achvent la pense, qui, du coeur, monte aux lvres, et.... Cherchez la
conclusion dans vos souvenirs,  jeunes couples! Rappelez-vous, jeune
homme, rappelez-vous, jeune femme, vous qui marchez aujourd'hui la main
dans la main, et qui ne vous tiez jamais vus il y a deux jours!

Enfin la lune se dmasqua, et sa lueur claire inonda la chambrette;
mademoiselle Francine sortit de sa rverie en jetant un petit cri.

--Qu'avez-vous? lui demanda Jacques, en lui entourant la taille de ses
bras.

--Rien, murmura Francine; j'avais cru entendre frapper. Et, sans que
Jacques s'en apert, elle poussa du pied, sous un meuble, la clef
qu'elle venait d'apercevoir.

Elle ne voulait pas la retrouver.

PREMIER LECTEUR. Je ne laisserai certainement pas cette histoire entre
les mains de ma fille.

SECOND LECTEUR. Jusqu' prsent je n'ai point encore vu un seul poil du
manchon de mademoiselle Francine; et, pour cette jeune fille, je ne sais
pas non plus comment elle est faite, si elle est brune ou blonde.

Patience,  lecteurs! patience. Je vous ai promis un manchon, et je vous
le donnerai  la fin, comme mon ami Jacques fit  sa pauvre amie
Francine, qui tait devenue sa matresse, ainsi que je l'ai expliqu
dans la ligne en blanc qui se trouve au-dessus. Elle tait blonde,
Francine, blonde et gaie, ce qui n'est pas commun. Elle avait ignor
l'amour jusqu' vingt ans; mais un vague pressentiment de sa fin
prochaine lui conseilla de ne plus tarder si elle voulait le connatre.

Elle rencontra Jacques et elle l'aima. Leur liaison dura six mois. Ils
s'taient pris au printemps, ils se quittrent  l'automne. Francine
tait poitrinaire, elle le savait, et son ami Jacques le savait aussi:
quinze jours aprs s'tre mis avec la jeune fille, il l'avait appris
d'un de ses amis qui tait mdecin. Elle s'en ira aux feuilles jaunes,
avait dit celui-ci.

Francine avait entendu cette confidence, et s'aperut du dsespoir
qu'elle causait  son ami.

--Qu'importent les feuilles jaunes? lui disait-elle, en mettant tout son
amour dans un sourire; qu'importe l'automne, nous sommes en t et les
feuilles sont vertes: profitons-en, mon ami.... Quand tu me verras prte
 m'en aller de la vie, tu me prendras dans tes bras en m'embrassant et
tu me dfendras de m'en aller. Je suis obissante, tu sais, et je
resterai.

Et cette charmante crature traversa ainsi pendant cinq mois les misres
de la vie de bohme, la chanson et le sourire aux lvres. Pour Jacques,
il se laissait abuser. Son ami lui disait souvent: Francine va plus
mal, il lui faut des soins. Alors Jacques battait tout Paris pour
trouver de quoi faire faire l'ordonnance du mdecin; mais Francine n'en
voulait point entendre parler, et elle jetait les drogues par les
fentres. La nuit, lorsqu'elle tait prise par la toux, elle sortait de
la chambre et allait sur le carr pour que Jacques ne l'entendt point.

Un jour qu'ils taient alls tous les deux  la campagne, Jacques
aperut un arbre dont le feuillage tait jaunissant. Il regarda
tristement Francine, qui marchait lentement et un peu rveuse.

Francine vit Jacques plir, et elle devina la cause de sa pleur.

--Tu es bte, va, lui dit-elle en l'embrassant, nous ne sommes qu'en
juillet; jusqu' octobre, il y a trois mois; en nous aimant nuit et
jour, comme nous faisons, nous doublerons le temps que nous avons 
passer ensemble. Et puis, d'ailleurs, si je me sens plus mal aux
feuilles jaunes, nous irons demeurer dans un bois de sapins: les
feuilles sont toujours vertes.

       *       *       *       *       *

Au mois d'octobre Francine fut force de rester au lit. L'ami de Jacques
la soignait.... La petite chambrette o ils logeaient tait situe tout
au haut de la maison et donnait sur une cour o s'levait un arbre, qui
chaque jour se dpouillait davantage. Jacques avait mis un rideau  la
fentre pour cacher cet arbre  la malade; mais Francine exigea qu'on
retirt le rideau.

-- mon ami, disait-elle  Jacques, je te donnerai cent fois plus de
baisers qu'il n'a de feuilles.... Et elle ajoutait: Je vais beaucoup
mieux, d'ailleurs.... Je vais sortir bientt; mais comme il fera froid,
et que je ne veux pas avoir les mains rouges, tu m'achteras un manchon.

Pendant toute la maladie, ce manchon fut son rve unique. La veille de
la Toussaint, voyant Jacques plus dsol que jamais, elle voulut lui
donner du courage; et, pour lui prouver qu'elle allait mieux, elle se
leva. Le mdecin arriva au mme instant: il la fit recoucher de force.

--Jacques, dit-il  l'oreille de l'artiste, du courage! Tout est fini,
Francine va mourir. Jacques fondit en larmes.

--Tu peux lui donner tout ce qu'elle demandera maintenant, continua le
mdecin: il n'y a plus d'espoir.

Francine _entendit des yeux_ ce que le mdecin avait dit  son amant.

--Ne l'coute pas, s'cria-t-elle en tendant les bras vers Jacques, ne
l'coute pas, il ment. Nous sortirons ensemble demain... c'est la
Toussaint; il fera froid, va m'acheter un manchon.... Je t'en prie, j'ai
peur des engelures pour cet hiver.

Jacques allait sortir avec son ami; mais Francine retint le mdecin
auprs d'elle.

--Va chercher mon manchon, dit-elle  Jacques, prends-le beau, qu'il
dure longtemps.

Et quand elle fut seule, elle dit au mdecin:

-- monsieur, je vais mourir, et je le sais.... Mais avant de m'en
aller, trouvez-moi quelque chose qui me donne des forces pour une nuit,
je vous en prie; rendez-moi belle pour une nuit encore, et que je meure
aprs, puisque le bon Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps....

Comme le mdecin la consolait de son mieux, un vent de bise secoua dans
la chambre et jeta sur le lit de la malade une feuille jaune, arrache 
l'arbre de la petite cour.

Francine ouvrit le rideau et vit l'arbre dpouill compltement.

--C'est la dernire, dit-elle en mettant la feuille sous son oreiller.

--Vous ne mourrez que demain, lui dit le mdecin, vous avez une nuit 
vous.

--Ah! quel bonheur! fit la jeune fille... une nuit d'hiver... elle sera
longue. Jacques rentra; il apportait un manchon. Il est bien joli, dit
Francine; je le mettrai pour sortir. Elle passa la nuit avec Jacques.

Le lendemain, jour de la Toussaint,  l'_Angelus_ de midi, elle fut
prise par l'agonie et tout son corps se mit  trembler.

--J'ai froid aux mains, murmura-t-elle; donne-moi mon manchon. Et elle
plongea ses pauvres mains dans la fourrure.

--C'est fini, dit le mdecin  Jacques; va l'embrasser. Jacques colla
ses lvres  celles de son amie. Au dernier moment on voulait lui
retirer le manchon, mais elle y cramponna ses mains.

--Non, non, dit-elle; laissez-le-moi: nous sommes dans l'hiver; il fait
froid. Ah! mon pauvre Jacques.... Ah! mon pauvre Jacques... qu'est-ce
que tu vas devenir? Ah! mon Dieu!

Et le lendemain Jacques tait seul.

PREMIER LECTEUR. Je le disais bien que ce n'tait point gai, cette
histoire.

--Que voulez-vous, lecteur? on ne peut pas toujours rire.




II


C'tait le matin du jour de la Toussaint: Francine venait de mourir.

Deux hommes veillaient au chevet: l'un, qui se tenait debout, tait le
mdecin; l'autre, agenouill prs du lit, collait ses lvres aux mains
de la morte, et semblait vouloir les y sceller dans un baiser dsespr:
c'tait Jacques, l'amant de Francine. Depuis plus de six heures il tait
plong dans une douloureuse insensibilit. Un orgue de Barbarie qui
passa sous les fentres vint l'en tirer.

Cet orgue jouait un air que Francine avait l'habitude de chanter le
matin en s'veillant.

Une de ces esprances insenses qui ne peuvent natre que dans les
grands dsespoirs traversa l'esprit de Jacques. Il recula d'un mois dans
le pass,  l'poque o Francine n'tait encore que mourante; il oublia
l'heure prsente, et s'imagina un moment que la trpasse n'tait
qu'endormie, et qu'elle allait s'veiller tout  l'heure la bouche
ouverte  son refrain matinal.

Mais les sons de l'orgue n'taient pas encore teints que Jacques tait
dj revenu  la ralit. La bouche de Francine tait ternellement
close pour les chansons, et le sourire qu'y avait amen sa dernire
pense s'effaait de ses lvres, o la mort commenait  natre.

--Du courage! Jacques, dit le mdecin, qui tait l'ami du sculpteur.

Jacques se releva et dit en regardant le mdecin:

--C'est fini, n'est-ce pas, il n'y a plus d'esprance?

Sans rpondre  cette triste folie, l'ami alla fermer les rideaux du
lit; et, revenant ensuite vers le sculpteur, il lui tendit la main.

--Francine est morte... dit-il, il fallait nous y attendre. Dieu sait
que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la sauver. C'tait
une honnte fille, Jacques, qui t'a beaucoup aim, plus et autrement que
tu ne l'aimais toi-mme; car son amour n'tait fait que d'amour, tandis
que le tien renfermait un alliage. Francine est morte... mais tout n'est
pas fini, il faut maintenant songer  faire les dmarches ncessaires
pour l'enterrement. Nous nous en occuperons ensemble, et pendant notre
absence nous prierons la voisine de veiller ici.

Jacques se laissa entraner par son ami. Toute la journe ils coururent,
 la mairie, aux pompes funbres, au cimetire. Comme Jacques n'avait
point d'argent, le mdecin engagea sa montre, une bague et quelques
effets d'habillement pour subvenir aux frais du convoi, qui fut fix au
lendemain.

Ils rentrrent tous deux fort tard le soir; la voisine fora Jacques 
manger un peu.

--Oui, dit-il, je le veux bien; j'ai froid, et j'ai besoin de prendre un
peu de force, car j'aurai  travailler cette nuit.

La voisine et le mdecin ne comprirent pas.

Jacques se mit  table et mangea si prcipitamment quelques bouches
qu'il faillit s'touffer. Alors il demanda  boire. Mais en portant son
verre  sa bouche, Jacques le laissa tomber  terre. Le verre qui
s'tait bris avait rveill sa douleur un instant engourdie. Le jour o
Francine tait venue pour la premire fois chez lui, la jeune fille, qui
tait dj souffrante, s'tait trouve indispose, et Jacques lui avait
donn  boire un peu d'eau sucre dans ce verre. Plus tard, lorsqu'ils
demeurrent ensemble, ils en avaient fait une relique d'amour.

Dans les rares instants de richesse, l'artiste achetait pour son amie
une ou deux bouteilles d'un vin fortifiant dont l'usage lui tait
prescrit, et c'tait dans ce verre que Francine buvait la liqueur o sa
tendresse puisait une gaiet charmante.

Jacques resta plus d'une demi-heure  regarder, sans rien dire, les
morceaux pars de ce fragile et cher souvenir, et il lui sembla que son
coeur aussi venait de se briser et qu'il en sentait les clats dchirer
sa poitrine. Lorsqu'il fut revenu  lui, il ramassa les dbris du verre
et les jeta dans un tiroir. Puis il pria la voisine d'aller lui chercher
deux bougies et de faire monter un seau d'eau par le portier.

--Ne t'en va pas, dit-il au mdecin, qui n'y songeait aucunement,
j'aurai besoin de toi tout  l'heure.

On apporta l'eau et les bougies; les deux amis restrent seuls.

--Que veux-tu faire? dit le mdecin en voyant Jacques qui, aprs avoir
vers de l'eau dans une sbile en bois, y jetait du pltre fin 
poignes gales.

--Ce que je veux faire, dit l'artiste, ne le devines-tu pas? je vais
mouler la tte de Francine; et comme je manquerais de courage si je
restais seul, tu ne t'en iras pas.

Jacques alla ensuite tirer les rideaux du lit et abaissa le drap qu'on
avait jet sur la figure de la morte. La main de Jacques commena 
trembler, et un sanglot touff monta jusqu' ses lvres.

--Apporte les bougies, cria-t-il  son ami, et viens me tenir la sbile.
L'un des flambeaux fut pos  la tte du lit, de faon  rpandre toute
sa clart sur le visage de la poitrinaire; l'autre bougie fut place au
pied.  l'aide d'un pinceau tremp dans l'huile d'olive, l'artiste
oignit les sourcils, les cils et les cheveux, qu'il arrangea ainsi que
Francine faisait le plus habituellement.

--Comme cela elle ne souffrira pas quand nous lui enlverons le masque,
murmura Jacques  lui-mme.

Ces prcautions prises, et aprs avoir dispos la tte de la morte dans
une attitude favorable, Jacques commena  couler le pltre par couches
successives jusqu' ce que le moule et atteint l'paisseur ncessaire.
Au bout d'un quart d'heure l'opration tait termine et avait
compltement russi.

Par une trange particularit un changement s'tait opr sur le visage
de Francine. Le sang, qui n'avait pas eu le temps de se glacer
entirement, rchauff sans doute par la chaleur du pltre, avait afflu
vers les rgions suprieures, et un nuage aux transparences roses se
mlait graduellement aux blancheurs mates du front et des joues. Les
paupires, qui s'taient souleves lorsqu'on avait enlev le moule,
laissaient voir l'azur tranquille des yeux, dont le regard paraissait
receler une vague intelligence; et des lvres, entr'ouvertes par un
sourire commenc, semblait sortir, oublie dans le dernier adieu, cette
dernire parole qu'on entend seulement avec le coeur.

Qui pourrait affirmer que l'intelligence finit absolument l o commence
l'insensibilit de l'tre? Qui peut dire que les passions s'teignent et
meurent juste avec la dernire pulsation du coeur qu'elles ont agit?
L'me ne pourrait-elle pas rester quelquefois volontairement captive
dans le corps vtu dj pour le cercueil, et, du fond de sa prison
charnelle, pier un moment les regrets et les larmes? Ceux qui s'en vont
ont tant de raisons pour se dfier de ceux qui restent!

Au moment o Jacques songeait  conserver ses traits par les moyens de
l'art, qui sait? une pense d'outre-vie tait peut-tre revenue
rveiller Francine dans son premier sommeil du repos sans fin. Peut-tre
s'tait-elle rappel que celui qu'elle venait de quitter tait un
artiste en mme temps qu'un amant; qu'il tait l'un et l'autre, parce
qu'il ne pouvait tre l'un sans l'autre; que pour lui l'amour tait
l'me de l'art, et que, s'il l'avait tant aime, c'est qu'elle avait su
tre pour lui une femme et une matresse, un sentiment dans une forme.
Et alors peut-tre Francine, voulant laisser  Jacques l'image humaine
qui tait devenue pour lui un idal incarn, avait su, morte, dj
glace, revtir encore une fois son visage de tous les rayonnements de
l'amour et de toutes les grces de la jeunesse; elle ressuscitait objet
d'art.

Et peut-tre aussi la pauvre fille avait pens vrai; car il existe parmi
les vrais artistes de ces Pygmalions singuliers qui, au contraire de
l'autre, voudraient pouvoir changer en marbre leurs Galates vivantes.

Devant la srnit de cette figure, o l'agonie n'offrait plus de
traces, nul n'aurait pu croire aux longues souffrances qui avaient servi
de prface  la mort. Francine paraissait continuer un rve d'amour; et
en la voyant ainsi, on et dit qu'elle tait morte de beaut.

Le mdecin, bris par la fatigue, dormait dans un coin.

Quant  Jacques, il tait de nouveau retomb dans ses doutes. Son esprit
hallucin s'obstinait  croire que celle qu'il avait tant aime allait
se rveiller; et comme de lgres contractions nerveuses, dtermines
par l'action rcente du moulage, rompaient par intervalles l'immobilit
du corps, ce simulacre de vie entretenait Jacques dans son heureuse
illusion, qui dura jusqu'au matin,  l'heure o un commissaire vint
constater le dcs et autoriser l'inhumation.

Au reste, s'il avait fallu toute la folie du dsespoir pour douter de sa
mort en voyant cette belle crature, il fallait aussi pour y croire
toute l'infaillibilit de la science.

Pendant que la voisine ensevelissait Francine on avait entran Jacques
dans une autre pice, o il trouva quelques-uns de ses amis, venus pour
suivre le convoi. Les bohmes s'abstinrent vis--vis de Jacques, qu'ils
aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne
font qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si
difficiles  trouver et si pnibles  entendre, ils allaient tour  tour
serrer silencieusement la main de leur ami.

--Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l'un d'eux.

--Oui, rpondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre
de bonne heure toutes les rbellions de la jeunesse en leur imposant
l'inflexibilit d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par
touffer l'homme, oui; mais un malheur qu'il a volontairement introduit
dans sa vie. Depuis qu'il connat Francine, Jacques est bien chang.

--Elle l'a rendu heureux, dit un autre.

--Heureux! reprit Lazare, qu'appelez-vous heureux? Comment nommez-vous
bonheur une passion qui met un homme dans l'tat o Jacques est en ce
moment? Qu'on aille lui montrer un chef-d'oeuvre: il ne dtournerait pas
les yeux; et pour revoir encore une fois sa matresse, je suis sr qu'il
marcherait sur un Titien ou sur un Raphal. Ma matresse  moi est
immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s'appelle
_Joconde_.

Au moment o Lazare allait continuer ses thories sur l'art et le
sentiment on vint avertir qu'on allait partir pour l'glise.

Aprs quelques basses prires le convoi se dirigea vers le cimetire....
Comme c'tait prcisment le jour de la fte des Morts, une foule
immense encombrait l'asile funbre. Beaucoup de gens se retournaient
pour regarder Jacques, qui marchait la tte nue derrire le corbillard.

--Pauvre garon! disait l'un, c'est sa mre sans doute.

--C'est son pre, disait un autre.

--C'est sa soeur, disait-on autre part. Venu l pour tudier l'attitude
des regrets  cette fte des souvenirs, qui se clbre une fois l'an
sous le brouillard de novembre, seul, un pote, en voyant passer
Jacques, devina qu'il suivait les funrailles de sa matresse.

Quand on fut arriv prs de la fosse rserve, les bohmiens, la tte
nue, se rangrent autour. Jacques se mit sur le bord; son ami le mdecin
le tenait par le bras.

Les hommes du cimetire taient presss et voulurent faire vivement les
choses.

--Il n'y a pas de discours, dit l'un d'eux. Allons! tant mieux. Houp!
camarade! allons, l!

Et la bire, tire hors de la voiture, fut lie avec des cordes et
descendue dans la fosse. L'homme alla retirer les cordes et sortit du
trou; puis, aid d'un de ses camarades, il prit une pelle et commena 
jeter de la terre. La fosse fut bientt comble. On y planta une petite
croix de bois.

Au milieu de ses sanglots le mdecin entendit Jacques qui laissait
chapper ce cri d'gosme:

-- ma jeunesse! c'est vous qu'on enterre!

Jacques faisait partie d'une socit appele _les Buveurs d'eau_, et qui
paraissait avoir t fonde en vue d'imiter le fameux cnacle de la rue
des Quatre-Vents, dont il est question dans le beau roman du _Grand
homme de province_. Seulement il existait une grande diffrence entre le
hros du cnacle et les _Buveurs d'eau_, qui, comme tous les imitateurs,
avaient exagr le systme qu'ils voulaient mettre en application. Cette
diffrence se comprendra par ce fait seul que, dans le livre de M. de
Balzac, les membres du cnacle finissent par atteindre le but qu'ils se
proposaient et prouvent que tout systme est bon qui russit; tandis
qu'aprs plusieurs annes d'existence la socit des _Buveurs d'eau_
s'est dissoute naturellement par la mort de tous ses membres, sans que
le nom d'aucun soit rest attach  une oeuvre qui pt attester de leur
existence.

Pendant sa liaison avec Francine, les rapports de Jacques avec la
socit des _Buveurs d'eau_ devinrent moins frquents. Les ncessits
d'existence avaient forc l'artiste  violer certaines conditions,
signes et jures solennellement par les _Buveurs d'eau_ le jour o la
socit avait t fonde.

Perptuellement juchs sur les chasses d'un orgueil absurde, ces jeunes
gens avaient rig en principe souverain, dans leur association, qu'ils
ne devraient jamais quitter les hautes cimes de l'art, c'est--dire que,
malgr leur misre mortelle, aucun d'eux ne voulait faire de concession
 la ncessit. Ainsi le pote Melchior n'aurait jamais consenti 
abandonner ce qu'il appelait sa lyre pour crire un prospectus
commercial ou une profession de foi. C'tait bon pour le pote Rodolphe,
un propre  rien, qui tait bon  tout, et qui ne laissait jamais passer
une pice de cent sous devant lui sans tirer dessus, n'importe avec
quoi. Le peintre Lazare, orgueilleux porte-haillons, n'et jamais voulu
salir ses pinceaux  faire le portrait d'un tailleur tenant un perroquet
sur ses doigts, comme notre ami le peintre Marcel avait fait une fois en
change de ce fameux habit surnomm _Mathusalem_, et que la main de
chacune de ses amantes avait toil de reprises. Tout le temps qu'il
avait vcu en communion d'ides avec les _Buveurs d'eau_, le sculpteur
Jacques avait subi la tyrannie de l'acte de socit; mais ds qu'il
connut Francine, il ne voulut pas associer la pauvre enfant, dj
malade, au rgime qu'il avait accept tout le temps de sa solitude.
Jacques tait par-dessus tout une nature probe et loyale. Il alla
trouver le prsident de la socit, l'exclusif Lazare, et lui annona
que dsormais il accepterait tout travail qui pourrait lui tre
productif.

--Mon cher, lui rpondit Lazare, ta dclaration d'amour tait ta
dmission d'artiste. Nous resterons tes amis, si tu veux, mais nous ne
serons plus tes associs. Fais du mtier tout  ton aise; pour moi, tu
n'es plus un sculpteur, tu es un gcheur de pltre. Il est vrai que tu
pourras boire du vin, mais nous, qui continuerons  boire notre eau et 
manger notre pain de munition, nous resterons des artistes.

Quoi qu'en et dit Lazare, Jacques resta un artiste. Mais pour conserver
Francine auprs de lui il se livrait, quand les occasions se
prsentaient,  des travaux productifs. C'est ainsi qu'il travaillt
longtemps dans l'atelier de l'ornemaniste Romagnsi. Habile dans
l'excution, ingnieux dans l'invention, Jacques aurait pu, sans
abandonner l'art srieux, acqurir une grande rputation dans ces
composition de genre qui sont devenues un des principaux lments du
commerce de luxe. Mais Jacques tait paresseux comme tous les vrais
artistes, et amoureux  la faon des potes. La jeunesse en lui s'tait
veille tardive, mais ardente; et avec un pressentiment de sa fin
prochaine, il voulait tout entire l'puiser entre les bras de Francine.
Aussi il arriva souvent que les bonnes occasions de travail venaient
frapper  sa porte sans que Jacques voult y rpondre, parce qu'il
aurait fallu se dranger, et qu'il se trouvait trop bien  rver aux
lueurs des yeux de son amie.

Lorsque Francine fut morte, le sculpteur alla revoir ses anciens amis
les Buveurs. Mais l'esprit de Lazare dominait dans ce cercle, o chacun
des membres vivait ptrifi dans l'gosme de l'art. Jacques n'y trouva
pas ce qu'il venait y chercher. On ne comprenait gure son dsespoir,
qu'on voulait calmer par des raisonnements; et voyant ce peu de
sympathie, Jacques prfra isoler sa douleur plutt que de la voir
expose  la discussion. Il rompit donc compltement avec les _Buveurs
d'eau_ et s'en alla vivre seul.

Cinq ou six jours aprs l'enterrement de Francine, Jacques alla trouver
un marbrier du cimetire Montparnasse, et lui offrit de conclure avec
lui le march suivant: le marbrier fournirait au tombeau de Francine un
entourage que Jacques se rservait de dessiner, et donnerait en outre 
l'artiste un morceau de marbre blanc, moyennant quoi Jacques se mettrait
pendant trois mois  la disposition du marbrier, soit comme ouvrier
tailleur de pierres, soit comme sculpteur. Le marchand de tombeaux avait
alors plusieurs commandes extraordinaires; il alla visiter l'atelier de
Jacques, et, devant plusieurs travaux commencs, il acquit la preuve que
le hasard qui lui livrait Jacques tait une bonne fortune pour lui. Huit
jours aprs la tombe de Francine avait un entourage, au milieu duquel la
croix de bois avait t remplace par une croix de pierre, avec le nom
grav en creux.

Jacques avait heureusement affaire  un honnte homme, qui comprit que
cent kilos de fer fondu et trois pieds carrs de marbre des Pyrnes ne
pouvaient point payer trois mois de travaux de Jacques, dont le talent
lui avait rapport plusieurs milliers d'cus. Il offrit  l'artiste de
l'attacher  son entreprise moyennant un intrt, mais Jacques ne
consentit point. Le peu de varit des sujets  traiter rpugnait  sa
nature inventive; d'ailleurs il avait ce qu'il voulait, un gros morceau
de marbre, des entrailles duquel il voulait faire sortir un
chef-d'oeuvre qu'il destinait  la tombe de Francine.

Au commencement du printemps la situation de Jacques devint meilleure:
son ami le mdecin le mit en relation avec un grand seigneur tranger
qui venait se fixer  Paris et y faisait construire un magnifique htel
dans un des plus beaux quartiers. Plusieurs artistes clbres avaient
t appels  concourir au luxe de ce petit palais. On commanda 
Jacques une chemine de salon. Il me semble encore voir les cartons de
Jacques; c'tait une chose charmante: tout le pome de l'hiver tait
racont dans ce marbre qui devait servir de cadre  la flamme. L'atelier
de Jacques tant trop petit, il demanda et obtint, pour excuter son
oeuvre, une pice dans l'htel, encore inhabit. On lui avana mme une
assez forte somme sur le prix convenu de son travail. Jacques commena
par rembourser  son ami le mdecin l'argent que celui-ci lui avait
prt lorsque Francine tait morte; puis il courut au cimetire, pour y
faire cacher sous un champ de fleurs la terre o reposait sa matresse.

Mais le printemps tait venu avant Jacques, et sur la tombe de la jeune
fille mille fleurs croissaient au hasard parmi l'herbe verdoyante.
L'artiste n'eut pas le courage de les arracher, car il pensa que ces
fleurs renfermaient quelque chose de son amie. Comme le jardinier lui
demandait ce qu'il devait faire des roses et des penses qu'il avait
apportes, Jacques lui ordonne de les planter sur une fosse voisine
nouvellement creuse, pauvre tombe d'un pauvre, sans clture, et n'ayant
pour signe de reconnaissance qu'un morceau de bois piqu en terre, et
surmont d'une couronne de fleurs en papier noirci, pauvre offrande de
la douleur d'un pauvre. Jacques sortit du cimetire tout autre qu'il n'y
tait entr. Il regardait avec une curiosit pleine de joie ce beau
soleil printanier, le mme qui avait tant de fois dor les cheveux de
Francine lorsqu'elle courait dans la campagne, fauchant les prs avec
ses blanches mains. Tout un essaim de bonnes penses chantait dans le
coeur de Jacques. En passant devant un petit cabaret du boulevard
extrieur, il se rappela qu'un jour, ayant t surpris par l'orage, il
tait entr dans ce bouchon avec Francine, et qu'ils y avaient dn.
Jacques entra et se fit servir  dner sur la mme table. On lui donna
du dessert dans une soucoupe  vignettes; il reconnut la soucoupe et se
souvint que Francine tait reste une demi-heure  deviner le rbus qui
y tait peint; et il se ressouvint aussi d'une chanson qu'avait chante
Francine, mise en belle humeur par un petit vin violet qui ne cote pas
bien cher, et qui contient plus de gaiet que de raisin. Mais cette crue
de doux souvenirs rveillait son amour sans rveiller sa douleur.
Accessible  la superstition, comme tous les esprits potiques et
rveurs, Jacques s'imagina que c'tait Francine qui, en l'entendant
marcher tout  l'heure auprs d'elle, lui avait envoy cette bouffe de
bons souvenirs  travers sa tombe, et il ne voulut par les mouiller
d'une larme. Et il sortit du cabaret pied leste, front haut, oeil vif,
coeur battant, presque un sourire aux lvres, et murmurant en chemin ce
refrain de la chanson de Francine:

    L'amour rde dans mon quartier,
    Il faut tenir ma porte ouverte.

Ce refrain dans la bouche de Jacques, c'tait encore un souvenir, mais
aussi c'tait dj une chanson; et peut-tre, sans s'en douter, Jacques
fit-il ce soir-l le premier pas dans ce chemin de transition qui de la
tristesse mne  la mlancolie, et de l  l'oubli. Hlas! quoi qu'on
veuille et quoi qu'on fasse, l'ternelle et juste loi de la mobilit le
veut ainsi.

De mme que les fleurs qui, nes peut-tre du corps de Francine, avaient
pouss sur sa tombe, des sves de jeunesse fleurissaient dans le coeur
de Jacques, o les souvenirs de l'amour ancien veillaient de vagues
aspirations vers de nouvelles amours. D'ailleurs Jacques tait de cette
race d'artistes et de potes qui font de la passion un instrument de
l'art et de la posie, et dont l'esprit n'a d'activit qu'autant qu'il
est mis en mouvement par les forces motrices du coeur. Chez Jacques,
l'invention tait vraiment fille du sentiment, et il mettait une
parcelle de lui-mme dans les plus petites choses qu'il faisait. Il
s'aperut que les souvenirs ne lui suffisaient plus, et que, pareil 
la meule qui s'use elle-mme quand le grain lui manque, son coeur
s'usait faute d'motion. Le travail n'avait plus de charmes pour lui;
l'invention, jadis fivreuse et spontane, n'arrivait plus que sous
l'effort de la patience; Jacques tait mcontent, et enviait presque la
vie de ses anciens amis les _Buveurs d'eau_.

Il chercha  se distraire, tendit la main aux plaisirs, et se cra de
nouvelles liaisons. Il frquenta le pote Rodolphe, qu'il avait
rencontr dans un caf, et tous deux se prirent d'une grande sympathie
l'un pour l'autre. Jacques lui avait expliqu ses ennuis; Rodolphe ne
fut pas bien longtemps  en comprendre le motif.

--Mon ami, lui dit-il, je connais a... et lui frappant la poitrine 
l'endroit du coeur, il ajouta: Vite et vite, il faut rallumer le feu
l-dedans; bauchez sans retard une petite passion, et les ides vous
reviendront.

--Ah! dit Jacques, j'ai trop aim Francine.

--a ne vous empchera pas de l'aimer toujours. Vous l'embrasserez sur
les lvres d'une autre.

--Oh! dit Jacques; seulement si je pouvais rencontrer une femme qui lui
ressemblt!... Et il quitta Rodolphe tout rveur.

       *       *       *       *       *

Six semaines aprs, Jacques avait retrouv toute sa verve, rallume aux
doux regards d'une jolie fille qui s'appelait Marie, et dont la beaut
maladive rappelait un peu celle de la pauvre Francine. Rien de plus joli
en effet que cette jolie Marie, qui avait dix-huit ans moins six
semaines, comme elle ne manquait jamais de le dire. Ses amours avec
Jacques taient nes au clair de la lune, dans le jardin d'un bal
champtre, au son d'un violon aigre, d'une contrebasse phtisique et
d'une clarinette qui sifflait comme un merle. Jacques l'avait rencontre
un soir o il se promenait gravement autour de l'hmicycle rserv  la
danse. En le voyant passer roide, dans son ternel habit noir boutonn
jusqu'au cou, les bruyantes et jolies habitues de l'endroit, qui
connaissaient l'artiste de vue, se disaient entre elles:

--Que vient faire ici ce croque-mort? Y a-t-il donc quelqu'un 
enterrer?

Et Jacques marchait toujours isol, se faisant intrieurement saigner le
coeur aux pines d'un souvenir dont l'orchestre augmentait la vivacit,
en excutant une contredanse joyeuse qui sonnait aux oreilles de
l'artiste, triste comme un _De profundis_. Ce fut au milieu de cette
rverie qu'il aperut Marie qui le regardait dans un coin, et riait
comme une folle en voyant sa mine sombre. Jacques leva les yeux, et
entendit  trois pas de lui cet clat de rire en chapeau rose. Il
s'approcha de la jeune fille, et lui adressa quelques paroles auxquelles
elle rpondit; il lui offrit son bras pour faire un tour de jardin: elle
accepta. Il lui dit qu'il la trouvait jolie comme un ange, elle se le
fit rpter deux fois; il lui vola des pommes vertes qui pendaient aux
arbres du jardin, elle les croqua avec dlices en faisant entendre ce
rire sonore qui semblait tre la ritournelle de sa constante gaiet.
Jacques pensa  la Bible et songea qu'on ne devait jamais dsesprer
avec aucune femme, et encore moins avec celles qui aimaient les pommes.
Il fit avec le chapeau rose un nouveau tour de jardin, et c'est ainsi
qu'tant arriv seul au bal il n'en tait point revenu de mme.

Cependant Jacques n'avait pas oubli Francine: suivant les paroles de
Rodolphe, il l'embrassait tous les jours sur les lvres de Marie, et
travaillait en secret  la figure qu'il voulait placer sur la tombe de
la morte.

Un jour qu'il avait reu de l'argent, Jacques acheta une robe  Marie,
une robe noire. La jeune fille fut bien contente; seulement elle trouva
que le noir n'tait pas gai pour l't. Mais Jacques lui dit qu'il
aimait beaucoup le noir, et qu'elle lui ferait plaisir en mettant cette
robe tous les jours. Marie lui obit.

Un samedi, Jacques dit  la jeune fille:

--Viens demain de bonne heure, nous irons  la campagne.

--Quel bonheur! fit Marie. Je te mnage une surprise, tu verras; demain
il fera du soleil.

Marie passa la nuit chez elle  achever une robe neuve qu'elle avait
achete sur ses conomies, une jolie robe rose.

Et le dimanche elle arriva, vtue de sa pimpante emplette,  l'atelier
de Jacques.

L'artiste la reut froidement, brutalement presque.

--Moi qui croyais te faire plaisir en me faisant cadeau de cette
toilette rjouie! dit Marie, qui ne s'expliquait pas la froideur de
Jacques.

--Nous n'irons pas  la campagne, rpondit celui-ci, tu peux t'en aller,
j'ai  travailler.

Marie s'en retourna chez elle le coeur gros. En route, elle rencontra un
jeune homme qui savait l'histoire de Jacques, et qui lui avait fait la
cour,  elle.

--Tiens, mademoiselle Marie, vous n'tes donc plus en deuil? lui dit-il.

--En deuil, dit Marie, et de qui?

--Quoi! vous ne savez pas? C'est pourtant bien connu; cette robe noire
que Jacques vous a donne....

--Eh bien? dit Marie.

--Eh bien, c'tait le deuil: Jacques vous faisait porter le deuil de
Francine.

 compter de ce jour Jacques ne revit plus Marie.

Cette rupture lui porta malheur. Les mauvais jours revinrent: il n'eut
plus de travaux et tomba dans une si affreuse misre, que, ne sachant
plus ce qu'il allait devenir, il pria son ami le mdecin de le faire
entrer dans un hpital. Le mdecin vit du premier coup d'oeil que cette
admission n'tait pas difficile  obtenir. Jacques, qui ne se doutait
pas de son tat, tait en route pour aller rejoindre Francine.

On le fit entrer  l'hpital Saint-Louis.

Comme il pouvait encore agir et marcher, Jacques pria le directeur de
l'hpital de lui donner une petite chambre dont on ne se servait point,
pour qu'il pt y aller travailler. On lui donna la chambre, et il y fit
apporter une selle, des bauchoirs et de la terre glaise. Pendant les
quinze premiers jours il travailla  la figure qu'il destinait au
tombeau de Francine. C'tait un grand ange aux ailes ouvertes. Cette
figure, qui tait le portrait de Francine, ne fut pas entirement
acheve, car Jacques ne pouvait plus monter l'escalier, et bientt il ne
put plus quitter son lit.

Un jour le cahier de l'externe lui tomba entre les mains, et Jacques, en
voyant les remdes qu'on lui ordonnait, comprit qu'il tait perdu; il
crivit  sa famille et fit appeler la soeur Sainte-Genevive, qui
l'entourait de tous ses soins charitables.

--Ma soeur, lui dit Jacques, il y a l-haut, dans la chambre que vous
m'avez fait prter, une petite figure en pltre; cette statuette, qui
reprsente un ange, tait destine  un tombeau, mais je n'ai pas le
temps de l'excuter en marbre. Pourtant j'en ai un beau morceau chez
moi, du marbre blanc vein de rose. Enfin... ma soeur, je vous donne ma
petite statuette pour mettre dans la chapelle de la communaut.

Jacques mourut peu de jours aprs. Comme le convoi eut lieu le jour mme
de l'ouverture du _salon_, les _Buveurs d'eau_ n'y assistrent pas.
L'art avant tout, avait dit Lazare.

La famille de Jacques n'tait pas riche, et l'artiste n'eut pas de
terrain particulier. Il fut enterr quelque part.






End of Project Gutenberg's Scnes de la vie de jeunesse, by Henry Murger

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