The Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Universelle depuis
Charlemagne jusques  Charlequint (Tome , by Voltaire

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Title: Abrg de l'Histoire Universelle depuis Charlemagne jusques  Charlequint (Tome Premier)

Author: Voltaire

Release Date: June 9, 2006 [EBook #18543]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABRG DE L'HISTOIRE ***




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                                  ABRG

                                    DE

                           L'HISTOIRE UNIVERSELLE

                  DEPUIS CHARLEMAGNE JUSQUES  CHARLEQUINT.

                                    par

                              Mr. de VOLTAIRE




                                TOME PREMIER.




                                  LA HAYE,
                             Chez JEAN NEAULME,
                                 MDCCLIII.




AVERTISSEMENT DU LIBRAIRE.


J'ai lieu de croire que Mr. de Voltaire ne sera pas fch de voir que son
Manuscrit, qu'il a intitul _Abrg de l'Histoire Universelle depuis
Charlemagne jusqu' Charles-Quint_, et qu'il dit tre entre les mains
de trente Particuliers, soit tomb entre les miennes. Il sait qu'il m'en
avait flatt ds l'anne 1742,  l'occasion de son Sicle de Louis XIV,
auquel je ne renonai en 1750, que parce qu'il me dit alors  Postdam,
o j'tais, qu'il l'imprimait lui-mme  ses propres dpens. Ainsi il ne
s'agit ici que de dire comment cet Abrg m'est tomb entre les mains, le
voici.

 mon retour de Paris, en Juin de cette anne 1753, je m'arrtai 
Bruxelles, o j'eus l'honneur de voir une Personne de mrite, qui en
tant le possesseur me le fit voir, et m'en fit aussi tout l'loge
imaginable, de mme que l'histoire du Manuscrit, et de tout ce qui s'tait
pass  l'occasion d'un _Avertissement_ qui se trouve insr dans le
_second Volume du mois de Juin 1752 du Mercure de France_, et rpt dans
l'_pilogueur du 31 Juillet de la mme anne_, avec la Rponse que l'on y
a faite, et qui se trouve dans le mme _pilogueur du 7 Aot suivant_:
toutes choses inutiles  relever ici, mais qui m'ont ensuite dtermin 
acheter des mains de ce Galant-Homme le Manuscrit aprs avoir t offert
 l'Auteur, bien persuad d'ailleurs qu'il tait effectivement de Mr. de
Voltaire; son gnie, son style, et surtout son orthographe s'y trouvant
partout. J'ai chang cette dernire, parce qu'il est notoire que le Public
a toutes les peines du monde  s'y accoutumer; et c'est ce que l'Auteur
est pri de vouloir bien excuser.[1]

Je dois encore faire remarquer que par la dernire priode de ce Livre,
il parat qu'elle fait la clture de cet Abrg, qui finit  _Charles VII
Roi de France_, au lieu que l'Auteur la promet par son Titre jusqu'
l'_Empereur Charles-Quint_. Ainsi il est  prsumer que ce qui devrait
suivre, est cette partie diffrente d'Histoire qui concerne _les Arts_,
qu'il serait  souhaiter que Mr. de Voltaire retrouvt, ou, pour mieux
dire, qu'il voult bien refaire, et la pousser jusqu'au _Sicle de
Louis XIV_, afin de remplir son plan, et de nous donner ainsi une suite
d'Histoire qui ferait grand plaisir au Public et aux Libraires.

[Note 1: Dans la prsente dition du project Gutenberg nous avons, 
quelques exceptions prs, rtabli l'orthographe actuelle, suivant ainsi
les conseils de l'cole Nationale des Chartes pour l'dition des textes du
XVIIIe sicle. (http://www.enc.sorbonne.fr/)]




TABLE DES ARTICLES CONTENUS DANS LE TOME PREMIER.


--Introduction.

--De la Chine.

--Des Indes, de la Perse, de l'Arabie, et du Mahomtisme.

--tat de l'Italie et de l'glise Chrtienne.

--Origine de la Puissance des Papes.

--tat de l'glise en Orient avant Charlemagne.

--Renouvellement de l'Empire en Occident.

--Des Usages du temps de Charlemagne.

--De la Religion.

--Suite des Usages du temps de Charlemagne, de la Justice, des Lois et
  Coutumes singulires.

--Louis le Dbonnaire.

--tat de l'Europe aprs la mort de Louis le Dbonnaire.

--Des Normands vers le IVe Sicle.

--De l'Angleterre vers le IVe Sicle.

--De l'Espagne et des Musulmans aux VIIIe et IXe Sicles.

--De l'Empire de Constantinople aux VIIIe et IXe Sicles.

--De l'Italie, des Papes, et des autres affaires de l'glise aux VIIIe
  et IXe Sicles.

--tat de l'Empire de l'Occident, de l'Italie, et de la Papaut sur la
  fin du IXe Sicle, dans le cours du Xe et dans la moiti du XIe jusqu'
  Henri III.

--De la Papaut au Xe Sicle.

--Suite de l'Empire d'Othon et de l'tat de l'Italie.

--De la France vers le temps de Hugues Capet.

--tat de la France aux Xe et XIe Sicles.

--Conqute de la Sicile par les Normands.

--Conqute de l'Angleterre par Guillaume Duc de Normandie.

--De l'tat o tait l'Europe aux Xe et XIe Sicles.

--De l'Espagne et des Mahomtans de ce Royaume, jusqu'au commencement
  du XIIe Sicle.

--De la Religion et de la Superstition de ces temps-l.




INTRODUCTION.


Plusieurs esprits infatigables ayant dbrouill autant qu'on le peut, le
chaos de l'Antiquit, et quelques Gnies loquents ayant crit l'Histoire
Universelle jusqu' Charlemagne, j'ai regrett qu'ils n'aient pas fourni
une carrire plus longue. J'ai voulu pour m'instruire de ce qu'ils ne
disent pas, mettre sous mes yeux un prcis de l'Histoire, laquelle nous
intresse,  mesure qu'elle devient plus moderne.[2]

[Note 2: Les lettres majuscules utilises dans l'dition de Jean Neaulme
pour les substantifs tels que Antiquit, Gnie, Histoire, etc. sont
conserves dans la prsente dition du project Gutenberg.]

Ma principale ide est de connatre autant que je pourrai, les moeurs
des Peuples, et d'tudier l'Esprit humain. Je regarderai l'ordre des
Successions des Rois et la Chronologie comme mes guides, mais non comme
le but de mon travail. Ce travail serait bien ingrat, si je me bornais 
vouloir apprendre seulement en quelle anne un Prince indigne d'tre connu,
succda  un Prince barbare.

Il semble en lisant les Histoires, que la Terre n'ait t faite que pour
quelques Souverains, et pour ceux qui ont servi leurs passions; tout le
reste est nglig. Les Historiens, semblables en cela aux Rois, sacrifient
le Genre-Humain  un seul homme. N'y a-t-il donc eu sur la Terre que
des Princes; et faut-il que presque tous les Inventeurs des Arts soient
inconnus, tandis qu'on a des suites chronologiques de tant d'hommes qui
n'ont fait aucun bien ou qui ont fait beaucoup de mal? Autant il faut
connatre les grandes actions des Souverains qui ont chang la face de la
Terre, et surtout de ceux qui ont rendu leurs Peuples meilleurs et plus
heureux; autant on doit ignorer le vulgaire des Rois, qui ne servirait
qu' charger la mmoire.

Je me propose de diviser mon tude par Sicles; mais je sens qu'en ne
prsentant  mon esprit que ce qui se fait prcisment dans le Sicle
que j'aurai sous les yeux, je serai oblig de trop partager mon attention
et de sparer en trop de parties les ides suivies que je veux me
faire, d'abandonner la recherche d'une Nation, ou d'un Art, ou d'une
Rvolution, que pour ne la reprendre que longtemps aprs. Je remonterai
donc quelquefois  la source loigne d'un Art, d'une Coutume importante,
d'une Loi, d'une Rvolution. J'anticiperai quelquefois, mais le moins que
je pourrai, et en vitant, autant que ma faiblesse me le permettra, la
confusion et la dispersion des ides. Je tcherai de prsenter  mon
esprit une peinture fidle de ce qui mrite d'tre connu dans l'Univers.

Avant de considrer l'tat o tait l'Europe vers le temps de Charlemagne,
et les dbris de l'Empire Romain, j'examine d'abord s'il n'y a rien qui
soit digne de mon attention dans le reste de notre Hmisphre. Ce reste
est douze fois plus tendu que la Domination Romaine, et m'apprend d'abord
que ces monuments des Empereurs de Rome, chargs des titres de Matres et
de Restaurateurs de l'Univers, sont des tmoignages immortels de vanit et
d'ignorance, non moins que de grandeur.

Frapps de l'clat de cet Empire, de ses accroissements et de sa chute,
nous avons dans la plupart de nos Histoires Universelles trait les autres
hommes comme s'ils n'existaient pas. La Province de la Jude, la Grce,
les Romains se sont empars de toute notre attention; et quand le clbre
Bossuet dit un mot des Mahomtans, il n'en parle que comme d'un dluge de
Barbares. Cependant beaucoup de ces Nations possdaient des Arts utiles,
que nous tenons d'elles: leurs Pays nous fournissaient des commodits et
des choses prcieuses, que la Nature nous a refuses, et vtus de leurs
toffes, nourris des productions de leurs terres, instruits par leurs
inventions, amuss mme par les jeux qui sont le fruit de leur industrie,
nous nous sommes fait avec trop d'injustice une loi de les ignorer.




                   ABRG DE L'HISTOIRE UNIVERSELLE.




DE LA CHINE.


En portant ma vue aux extrmits de l'Orient, je considre en premier
lieu l'Empire de la Chine, qui ds lors tait plus vaste que celui de
Charlemagne, surtout en joignant la Core et le Tonkin[3], Provinces alors
tributaires des Chinois, environ 29 degrs de longitude et 24 en latitude,
forment son tendue. Le corps de cet tat subsiste avec splendeur depuis
plus de 4000 ans, sans que les lois, les moeurs, le langage, la manire
mme de s'habiller aient souffert d'altration sensible.

Son Histoire incontestable et la seule qui soit fonde sur des
observations clestes, remonte par la Chronologie la plus sre, jusqu'
une clipse calcule 2155 ans avant notre re vulgaire, et vrifie par
les Mathmaticiens missionnaires, qui envoys dans les derniers sicles
chez cette Nation inconnue, l'ont admire et l'ont instruite. Le Pre
Gaubil a examin une suite de 36 clipses de Soleil, rapportes dans
les Livres de Confucius, et il n'en a trouv que deux douteuses et deux
fausses.

Il est vrai qu'Alexandre avait envoy de Babylone en Grce les
observations des Chaldens, qui remontaient  400 annes plus haut que les
Chinois, et c'est sans contredit le plus beau monument de l'Antiquit:
mais ces phmrides de Babylone n'taient point lies  l'Histoire des
faits: les Chinois au contraire ont joint l'Histoire du Ciel  celle de la
Terre, et ont ainsi justifi l'une par l'autre.

Deux cent trente ans au-del du jour de l'clipse (calcule 2155 ans
avant notre re vulgaire) leur Chronologie atteint sans interruption et
par les tmoignages les plus authentiques, jusqu' l'Empereur Hiao,
habile Mathmaticien pour son temps, qui travailla lui-mme  rformer
l'Astronomie, et qui dans un rgne d'environ 80 ans, chercha  rendre les
hommes clairs et heureux. Son nom est encore en vnration en la Chine,
comme l'est en Europe celui des Titus, des Trajans, et des Antonins.

Avant ce Grand-homme, on trouve encore six Rois ses prdcesseurs; mais
la dure de leur rgne est incertaine. Je crois qu'on ne peut mieux faire
dans ce silence de la Chronologie, que de recourir  la rgle de Newton,
qui ayant compos une anne commune des annes qu'ont rgn les Rois de
diffrents Pays, rduit chaque rgne  22 ans ou environ. Suivant ce
calcul, d'autant plus raisonnable qu'il est plus modr, ces six Rois
auront rgn  peu prs 130 ans, ce qui est bien plus conforme  l'ordre
de la nature, que les 250 ans qu'on donne, par exemple, aux sept Rois de
Rome; et que tant d'autres calculs dmentis par l'exprience de tous les
temps.

Le premier de ces Rois, nomm Fohi, rgnait donc 25 sicles au moins
avant l're vulgaire, au temps que les Babyloniens avaient dj une
suite d'observations astronomiques: et ds lors la Chine obissait 
un Souverain. Ses 15 Royaumes runis sous un seul homme, prouvent que
longtemps auparavant cet tat tait trs peupl, polic, partag en
beaucoup de Souverainets; car jamais un grand tat ne s'est form que de
plusieurs petits; c'est l'ouvrage du temps, de la politique et du courage.

La Chine tait au temps de Charlemagne comme longtemps auparavant,
et surtout aujourd'hui, plus peuple encore que vaste. Le dernier
dnombrement dont nous avons connaissance, fait seulement dans les 15
Provinces qui composent la Chine proprement dite, monte jusqu' prs de
60 millions d'hommes capables d'aller  la guerre; en ne comptant ni les
soldats vtrans, ni les vieillards au-dessus de 60 ans, ni la jeunesse
au-dessous de 20 ans, ni les Mandarins, ni la multitude des Lettrs, ni
les Bonzes, encore moins les Femmes qui sont partout en pareil nombre que
les hommes  un 13 ou 14 prs, selon les observations de ceux qui ont
calcul avec le plus d'exactitude ce qui concerne le Genre-humain.  ce
compte il parat impossible qu'il y ait moins de 130 millions d'habitants
 la Chine: notre Europe n'en a pas probablement beaucoup davantage, 
compter (en exagrant) 20 millions en France, 25 en Allemagne, et le reste
 proportion.

On ne doit donc pas tre surpris, si les Villes Chinoises sont immenses;
si Pkin,[3] la nouvelle Capitale de l'Empire, a prs de six de nos grandes
lieues de circonfrence, et renferme environ quatre millions de Citoyens:
si Nankin,[3] l'ancienne Mtropole, en avait autrefois davantage: si une
simple Bourgade nomme Quientzeng, o l'on fabrique la Porcelaine,
contient environ un million d'habitants.

[Note 3: Tonquin, Pequin et Nanquin: dans le texte ci-dessous la lettre
k sera de mme substitue aux deux lettres qu de l'dition originale
de Jean Neaulme.]

Les Forces de cet tat consistent selon les relations des hommes les plus
intelligents qui aient jamais voyag, dans une Milice d'environ 800000
soldats bien entretenus; cinq cent soixante et dix mille chevaux sont
nourris ou dans les curies ou dans les pturages de l'Empereur, pour
monter les gens de guerre, pour les voyages de la Cour, et pour les
courriers publics. Plusieurs Missionnaires, que l'Empereur Cang-hi dans
ces derniers temps approcha de sa personne par amour pour les Sciences,
rapportent qu'ils l'ont suivi dans ces chasses magnifiques vers la grande
Tartarie, o 100000 cavaliers et 60000 hommes de pied marchaient en ordre
de bataille.

Les Villes Chinoises n'ont jamais eu d'autres fortifications que
celles que le bon-sens a inspir  toutes les Nations, avant l'usage
de l'Artillerie. Un foss, un rempart, une forte muraille et des tours,
depuis mme que les Chinois se servent de canons, ils n'ont point suivi le
modle de nos Places de guerre; mais au-lieu qu'ailleurs on fortifie des
Places, les Chinois ont fortifi leur Empire. La grande muraille qui
sparait et dfendait la Chine des Tartares, btie cent trente-sept ans
avant notre re, subsiste encore dans un contour de 500 lieues, s'lve
sur des montagnes, descend dans des prcipices, ayant presque partout 20
de nos pieds de largeur sur plus de 30 de hauteur. Monument suprieur aux
Pyramides d'gypte par son utilit, comme par son immensit.

Ce rempart n'a pu empcher les Tartares de profiter dans la suite des
temps des divisions de la Chine, et de la subjuguer; mais la constitution
de l'tat n'en a t ni affaiblie ni change. Le Pays des Conqurants est
devenu une partie de l'tat conquis, et les Tartares Mandchous, matres
aujourd'hui de la Chine, n'ont fait autre chose que se soumettre les armes
 la main aux Lois du Pays dont ils ont envahi le Trne.

Le revenu ordinaire de l'Empereur se monte, selon les supputations
les plus vraisemblables,  deux cents millions d'onces d'argent. Il est
 remarquer que l'once d'argent ne vaut pas cent de nos sous valeur
intrinsque, comme le dit l'Histoire de la Chine; car il n'y a point de
valeur intrinsque numraire; mais  prendre le marc de notre argent 
50 de nos livres de compte, cette somme revient  1250 millions de notre
monnaie en 1740. Je dis en ce temps; car cette valeur arbitraire n'a que
trop chang parmi nous, et changera peut-tre encore: c'est  quoi ne
prennent pas assez garde les crivains plus instruits des livres que
des affaires, qui valuent souvent l'argent tranger d'une manire fort
fautive.

Ils ont eu des Monnaies d'or et d'argent frappes avec le coin, longtemps
avant que les Dariques fussent frapps en Perse. L'Empereur Cang-hi avait
rassembl une suite de 3000 de ces monnaies, parmi lesquelles il y en
avait beaucoup des Indes; autre preuve de l'anciennet des Arts dans
l'Asie; mais depuis longtemps l'or n'est plus une mesure commune  la
Chine, il y est marchandise comme en Hollande, l'argent n'y est plus
monnaie: le poids et le titre en font le prix; on n'y frappe plus que du
cuivre, qui seul dans ce Pays a une valeur arbitraire. Le Gouvernement
dans des temps difficiles a pass en papier, comme on a fait depuis dans
plus d'un tat de l'Europe; mais jamais la Chine n'a eu l'usage des
Banques publiques, qui augmentent les richesses d'une Nation, en
multipliant son crdit.

Ce Pays favoris de la Nature possde presque tous les fruits de notre
Europe, et beaucoup d'autres qui nous manquent. Le Bl, le Riz, la Vigne,
les Lgumes, les Arbres de toutes espces y couvrent la terre; mais les
Peuples n'ont jamais fait de Vin, satisfaits d'une liqueur assez forte
qu'ils savent tirer du riz.

L'Insecte prcieux qui produit la Soie, est originaire de la Chine; c'est
de-l qu'il passa en Perse assez tard avec l'Art de faire des toffes, du
duvet qui les couvre; et ces toffes taient si rares du temps mme de
Justinien, que la Soie se vendait en Europe au poids de l'or.

Le Papier fin et d'un blanc clatant tait fabriqu chez les Chinois de
temps immmorial, on en faisait avec les filets de bois de Bambou bouilli.
On ne connat pas la premire poque de la Porcelaine et de ce beau Vernis
qu'on commence  imiter et  galer en Europe.

Ils savent depuis 2000 ans fabriquer le Verre, mais moins beau et moins
transparent que le ntre.

L'Imprimerie y fut invente par eux du temps de Jules Csar. On sait
que cette Imprimerie est une gravure sur des planches de bois, telle
que Gutenberg la pratiqua le premier  Mayence au XIVe Sicle. L'Art de
graver les caractres sur le bois, est plus perfectionn  la Chine; notre
mthode d'employer les caractres mobiles et de fonte, beaucoup suprieure
 la leur, n'a point encore t adopte par eux, tant ils sont attachs 
leurs anciens usages.

Ils avaient un peu de Musique, mais si informe et si grossire, qu'ils
ignoraient les semi-tons.

L'usage des Cloches est chez eux de la plus haute antiquit. Ils ont
cultiv la Chimie, et sans devenir jamais bons Physiciens, ils ont invent
la poudre; mais ils ne s'en servaient que dans des Ftes, dans l'Art des
Feux d'artifice, o ils ont surpass les autres Nations. Ce furent les
Portugais qui dans ces derniers Sicles leur ont enseign l'usage de
l'Artillerie, et ce sont les Jsuites qui leur ont appris  fondre le
Canon. Si les Chinois ne s'appliquent pas  inventer ces instruments
destructeurs, il ne faut pas en louer leur vertu, puisqu'ils n'en ont pas
moins fait la guerre.

Jamais leur Gomtrie n'alla au-del des simples lments. Ils poussrent
plus loin l'Astronomie, en tant qu'elle est la science des yeux et le
fruit de la patience. Ils observrent le Ciel assidment, remarqurent
tous les phnomnes, et les transmirent  la postrit. Ils divisrent,
comme nous, le cours du Soleil en 365 parties. Ils connurent, mais
confusment, la prcision des quinoxes et des Solstices. Ce qui mrite
peut-tre le plus d'attention, c'est que de temps immmorial ils partagent
le mois en semaines de sept jours.

On montre encore les instruments dont se servit un de leurs fameux
Astronomes mille ans avant notre re, dans une Ville qui n'est que du
troisime ordre.

Nankin, l'ancienne Capitale, conserve un Globe de bronze, que trois
hommes ne peuvent embrasser, port sur un cube de cuivre qui s'ouvre, et
dans lequel on fait entrer un homme pour tourner ce Globe, sur lequel sont
tracs les mridiens et les parallles.

Pkin a un Observatoire rempli d'Astrolabes et de Sphres armillaires;
instruments -la-vrit infrieurs aux ntres pour l'exactitude, mais
tmoignages clbres de la supriorit des Chinois sur les autres Peuples
d'Asie.

La Boussole qu'ils connaissaient, ne servait pas  son vritable usage de
guider la route des Vaisseaux. Ils ne naviguaient que prs des ctes;
possesseurs d'une terre qui fournit tout, ils n'avaient pas besoin d'aller,
comme nous, au bout du Monde. La Boussole, ainsi que la Poudre  tirer,
tait pour eux une simple curiosit, et ils n'en taient pas plus 
plaindre.

Il est trange que leur Astronomie et leurs autres Sciences soient en mme
temps si anciennes chez eux et si bornes: ce qui est moins tonnant,
c'est la crdulit avec laquelle ces Peuples ont toujours joint leurs
erreurs de l'Astrologie judiciaire aux vraies Connaissances clestes.

Cette superstition a t celle de tous les hommes, et il n'y a pas
longtemps que nous en sommes guris, tant l'erreur semble faite pour le
Genre humain.

Si on cherche pourquoi tant d'Arts et de Sciences cultives sans
interruption depuis si longtemps  la Chine, ont cependant fait si peu de
progrs, il y en a peut-tre deux raisons; l'une est le respect prodigieux
que ces Peuples ont pour ce qui leur a t transmis par leurs Pres, et
qui rend parfait  leurs yeux tout ce qui est ancien, l'autre est la
nature de leur Langue, premier principe de toutes les connaissances.

L'Art de faire connatre ses ides par l'criture, qui devrait n'tre
qu'une mthode trs-simple, est chez eux ce qu'ils ont de plus difficile.
Chaque mot a des caractres diffrents: un Savant  la Chine est celui
qui connat le plus de ces caractres, quelques-uns sont arrivs  la
vieillesse avant de savoir bien crire.

Ce qu'ils ont le plus connu, le plus cultiv, le plus perfectionn,
c'est la Morale et les Lois. Le respect des enfants pour les Pres est le
fondement du Gouvernement Chinois. L'autorit paternelle n'y est jamais
affaiblie. Un fils ne peut plaider contre son Pre qu'avec le consentement
de tous les parents, des amis, et des Magistrats. Les Mandarins lettrs
y sont regards comme les Pres des Villes et des Provinces, et le Roi
comme le Pre de l'Empire. Cette ide enracine dans les coeurs, forme une
famille de cet tat immense.

Tous les vices y existent comme ailleurs, mais plus rprims par le frein
des Lois.

Les crmonies continuelles qui y gnent la socit, et dont l'amiti
seule se dfait dans l'intrieur des maisons, ont tabli dans toutes les
Nations une retenue et une honntet qui donne  la fois aux moeurs de
la gravit et de la douceur. Ces qualits s'tendent jusqu'au dernier du
peuple. Des Missionnaires racontent que souvent dans des Marchs publics,
au milieu de ces embarras et de ces confusions qui excitent dans nos
Contres des clameurs si barbares et des emportements si frquents et
si odieux, ils ont vu les Paysans se mettre  genoux les uns devant
les autres selon la coutume du Pays, se demander pardon de l'embarras
dont chacun s'accusait, s'aider l'un l'autre, et dbarrasser tout avec
tranquillit.

Dans les autres Pays les Lois punissent les Crimes;  la Chine elles font
plus, elles rcompensent la Vertu. Le bruit d'une action gnreuse et rare
se rpand-il dans une Province, le Mandarin est oblig d'en avertir
l'Empereur, et l'Empereur envoie une marque d'honneur  celui qui l'a si
bien mrit. Cette Morale, cette obissance aux Lois, jointe  l'adoration
d'un tre suprme, forment la Religion de la Chine, celle des Empereurs et
des Lettrs. L'Empereur est de temps immmorial le premier Pontife, c'est
lui qui sacrifie au _Tien_, au Souverain du Ciel et de la Terre. Il doit
tre le premier Philosophe, le premier Prdicateur de l'Empire; ses dits
sont presque toujours des instructions qui animent  la vertu.

Congfutse que nous appelons _Confucius_, qui vivait il y a 2300 ans,
un peu avant Pythagore, rtablit cette Religion, laquelle consiste  tre
juste. Il l'enseigna et la pratiqua dans la grandeur, dans l'abaissement,
tantt premier Ministre du Roi tributaire de l'Empereur, tantt exil,
fugitif et pauvre. Il eut de son vivant 5000 disciples, et aprs sa
mort ses disciples furent les Empereurs, les _Colao_, c'est--dire les
Mandarins, les Lettrs, et tout ce qui n'est pas peuple.

Sa famille subsiste encore, et dans un Pays o il n'y a d'autre Noblesse
que celle des services actuels, elle est distingue des autres familles en
mmoire de son Fondateur: pour lui, il a tous les honneurs, non pas les
honneurs divins qu'on ne doit  aucun homme, mais ceux que mrite un homme,
qui a donn de la Divinit les ides les plus saines que puisse former
l'esprit humain sans Rvlation.

Quelque temps avant lui, Lao-Kum avait introduit une Secte, qui croit aux
Esprits malins, aux Enchantements, aux Prestiges. Une Secte semblable
 celle d'picure fut reue et combattue  la Chine 500 ans avant
JSUS-CHRIST: mais dans le premier Sicle de notre re, ce Pays fut inond
de la superstition des Bonzes. Ils apportrent des Indes l'idole de _Fo_
ou de _Fo_, ador sous diffrents noms par les Japonais et les Tartares,
prtendu Dieu descendu sur la Terre,  qui on rend le culte le plus
ridicule, et par consquent le plus fait pour le Vulgaire. Cette Religion
ne dans les Indes prs de mille ans avant JSUS-CHRIST, a infect
l'Asie orientale; c'est ce Dieu que prchent les _Bonzes_  la Chine,
les _Talapoins_  Siam, les _Lamas_ en Tartarie. C'est en son nom qu'ils
promettent une vie ternelle, et que des milliers de Bonzes consacrent
leurs jours  des exercices de pnitence, qui effrayent la nature.
Quelques-uns passent leur vie nus et enchans; d'autres portent un carcan
de fer, qui plie leurs corps en deux et tient leur front toujours baiss
 terre. Leur fanatisme se subdivise  l'infini. Ils passent pour chasser
des Dmons, pour oprer des miracles; ils vendent aux peuples la rmission
des pchs. Cette Secte sduit quelquefois des Mandarins, et par une
fatalit qui montre que la mme superstition est de tous les Pays,
quelques Mandarins se sont fait tondre en Bonzes par pit.

Ce sont eux qui dans la Tartarie ont  leur tte le _Dailama_, Idole
vivante qu'on adore, et c'est l peut-tre le triomphe de la Superstition
humaine.

Ce _Dailama_, successeur et vicaire du Dieu _Fo_, passe pour immortel.
Les Prtres nourrissent toujours un jeune _Lama_ dsign successeur secret
du Souverain Pontife, qui prend sa place ds que celui-ci, qu'on croit
immortel, est mort. Les Princes Tartares ne lui parlent qu' genoux. Il
dcide souverainement tous les points de Foi sur lesquels les Lamas sont
diviss. Enfin il s'est depuis quelque temps fait Souverain du Tibet 
l'occident de la Chine. L'Empereur reoit ses Ambassadeurs, et lui en
envoie avec des prsents considrables.

Ces Sectes sont tolres  la Chine pour l'usage du Vulgaire, comme des
aliments grossiers faits pour le nourrir; tandis que les Magistrats et
les Lettrs spars en tout du peuple, se nourrissent d'une substance plus
pure. Confucius gmissait pourtant de cette foule d'erreurs: _Pourquoi_,
dit-il dans un de ses Livres, _y a-t-il plus de crimes chez la populace
ignorante que parmi les Lettrs? C'est que le peuple est gouvern par les
Bonzes_.

Beaucoup de Lettrs sont -la-vrit tombs dans le Matrialisme, mais
leur Morale n'en a point t altre. Ils pensent que la vertu est si
ncessaire aux hommes, et si aimable par elle-mme, qu'on n'a pas mme
besoin de la connaissance d'un Dieu pour la suivre.

On prtend que vers le VIIIe Sicle, du temps de Charlemagne, la Religion
Chrtienne tait connue  la Chine. On assure que nos Missionnaires ont
trouv dans la Province de Kinski une inscription en caractres Syriaques
et Chinois. Ce monument qu'on voit tout au long dans Kirker, atteste qu'un
vque nomm Olopuen, partit de Jude l'an de Notre Seigneur 636 pour
annoncer l'vangile; qu'aussitt qu'il fut arriv au faubourg de la Ville
Impriale, l'Empereur envoya un Colao au devant de lui, et lui fit btir
une glise Chrtienne, etc. La date de l'inscription est de l'anne 782.

Ce monument est peut-tre une de ces fraudes pieuses, qu'on s'est toujours
trop aisment permises. Ce nom d'_Olopuen_, qui est Espagnol, rend dj
le monument bien suspect. Cet empressement d'un Empereur de la Chine 
envoyer  cet Olopuen un Grand de sa Cour, est plus suspect encore dans
un Pays o il tait dfendu sous peine de mort aux trangers de passer
les frontires. La date de l'inscription ne porte-t-elle pas encore
le caractre du mensonge? Les Prtres et les vques de Jrusalem ne
comptaient point leurs annes au VIIe Sicle, comme on les compte dans
ce monument. L're Vulgaire de Denys le Petit n'est point reue chez les
Nations Orientales, et on ne commena mme  s'en servir en Occident
que vers le temps de Charlemagne. De plus, comment cet Olopuen aurait-il
pu, en arrivant, se faire entendre dans une Langue qu'on peut  peine
apprendre en dix annes; et comment un Empereur eut-il fait tout d'un coup
btir une glise Chrtienne en faveur d'un tranger qui aurait bgay par
interprte une Religion si nouvelle?

Il est donc probable qu'au temps de Charlemagne, la Religion Chrtienne
tait absolument inconnue  la Chine.

Je me rserve  jeter les yeux sur Siam, sur le Japon, et sur tout ce qui
est situ vers l'Orient et le Midi, lorsque je serai parvenu au temps o
l'industrie des Europens s'est ouvert un chemin facile  ces extrmits
de notre Hmisphre.




DES INDES, DE LA PERSE, DE L'ARABIE ET DU MAHOMTISME.


En me ramenant vers l'Europe, je trouve d'abord l'Inde ou l'Indoustan,
Contre un peu moins vaste que la Chine, et plus connue par les denres
prcieuses que l'industrie des Ngociants en a tir dans tous les temps,
que par des relations exactes.

Une chane de montagnes peu interrompues, semble en avoir fix les limites
entre la Chine, la Tartarie et la Perse. Le reste est entour de mers.
Cependant l'Inde en-de du Gange fut longtemps soumise aux Persans, et
voil pourquoi Alexandre, vengeur de la Grce et vainqueur de Darius,
poussa ses conqutes jusqu'aux Indes tributaires de son ennemi. Depuis
Alexandre les Indiens avaient vcu dans la libert et dans la mollesse
qu'inspirent la valeur du climat et la richesse de la terre.

Les Grecs y voyageaient avant Alexandre pour y chercher la Science. C'est
l que le clbre Pilpay crivit, il y a 2300 annes, ces _Fables Morales_,
traduites dans presque toutes les Langues du Monde. Le Jeu des checs y
fut invent. Les Chiffres dont nous nous servons, et que les Arabes nous
ont apport vers le temps de Charlemagne, nous viennent de l'Inde.
Peut-tre les anciennes Mdailles, dont les Curieux Chinois font tant de
cas, sont une preuve que les Arts furent cultivs aux Indes avant d'tre
connus des Chinois.

On y a de temps immmorial divis la route annuelle du Soleil en douze
parties. L'anne des Bracmanes et des plus anciens Gymnosophistes commena
toujours, quand le Soleil entrait dans la Constellation qu'ils nomment
_Moscham_, et qui est pour nous le Blier. Leurs Semaines furent toujours
de sept jours: division que les Grecs ne connurent jamais. Leurs Jours
portent les noms des sept Plantes. Le Jour du Soleil est appel chez
eux _Mitradinam_, reste  savoir si ce mot _Mitra_, qui chez les Perses
signifie aussi le Soleil, est originairement un terme de la Langue des
Mages, ou de celle des Sages de l'Inde. Il est bien difficile de dire,
laquelle des deux Nations enseigna l'autre; mais s'il s'agissait de
dcider entre les Indes et l'gypte, je croirais les Sciences bien plus
anciennes dans les Indes. Ma conjecture est fonde sur ce que le terrain
des Indes est bien plus aisment habitable que le terrain voisin du Nil,
dont les dbordements drent longtemps rebuter les premiers Colons, avant
qu'ils eussent dompt ce fleuve en creusant des canaux. Le sol des Indes
est d'ailleurs d'une fertilit bien plus varie, et qui a d exciter
davantage la curiosit et l'industrie humaine: mais il ne parat pas que
la Science du Gouvernement et de la Morale y ait t perfectionne autant
que chez les Chinois.

La Superstition y a ds longtemps touff les Sciences qu'on y venait
apprendre dans les temps reculs. Les Bonzes et les Bramins,[4] successeurs
des Bracmanes[4], y soutiennent la doctrine de la Mtempsycose. Ils y
rpandent d'ailleurs l'abrutissement avec l'erreur: ils engagent, quand
ils peuvent, les femmes  se brler sur le corps de leurs maris morts. Les
vastes Ctes de Coromandel sont en proie  ces coutumes affreuses, que le
Gouvernement Mahomtan n'a pu encore dtruire.

[Note 4: Orthographe originale de l'dition de Jean Neaulme (1753).]

Ces Bramins, qui entretiennent dans le peuple la plus stupide idoltrie,
ont pourtant entre leurs mains un des plus anciens Livres du Monde, crit
par leurs premiers Sages, dans lequel on ne reconnat qu'un seul tre
suprme. Ils conservent prcieusement ce tmoignage qui les condamne. Ils
prchent des erreurs qui leur sont utiles, et cachent une vrit qui ne
serait que respectable.

Dans ce mme Indoustan sur les Ctes de Malabar et de Coromandel, on est
surpris de trouver des Chrtiens tablis depuis environ 1200 ans. Ils se
nomment les Chrtiens de St. Thomas. Un Marchand Chrtien de Syrie nomm
_Mar Thomas_ (_Mar_ signifie _Monsieur_) y tablit sa religion avec son
commerce. Il y laissa une nombreuse famille, des Facteurs, des Ouvriers,
qui s'tant un peu multiplis, ont depuis douze Sicles conserv la
Religion de _Mar Thomas_, qu'on n'a pas manqu de prendre ensuite pour
St. Thomas l'Aptre.

Ces Chrtiens ne connaissaient ni la Suprmatie de Rome, ni la
Transubstantiation, ni plusieurs Sacrements, ni le Purgatoire, ni le Culte
des Images. Nous verrons en son temps comment de nouveaux Missionnaires
leur ont appris ce qu'ils ignoraient.

En remontant vers la Perse, on y trouve un peu avant le temps qui me
sert d'poque, la plus grande et la plus prompte rvolution que nous
connaissions sur la Terre.

Une nouvelle Domination, une Religion et des Moeurs jusqu'alors inconnues,
avaient chang la face de ces Contres; et ce changement s'tendait dj
fort avant en Asie, en Afrique et en Europe.

Pour me faire une ide du Mahomtisme qui a donn une nouvelle forme 
tant d'Empires, je me rappellerai d'abord les parties du Monde qui lui
furent les premires soumises.

La Perse avait tendu sa domination avant Alexandre, de l'gypte  la
Bactriane au-del du Pays o est aujourd'hui Samarcande, et de la Thrace
jusqu'au Fleuve de l'Inde.

Divise et resserre sous les Sleucides, elle avait repris des
accroissements sous Arsaces le Parthien 250 ans avant JSUS-CHRIST. Les
Arsacides n'eurent ni la Syrie, ni les Contres qui bordent le Pont-Euxin;
mais ils disputrent avec les Romains de l'Empire de l'Orient, et leur
opposrent toujours des barrires insurmontables.

Du temps d'Alexandre Svre, vers l'an 226, Artaxare enleva ce Royaume et
rtablit l'Empire des Perses, dont l'tendue ne diffrait gures alors de
ce qu'elle est de nos jours.

Au milieu de toutes ces rvolutions, l'ancienne Religion des Mages
s'tait toujours soutenue en Perse, et ni les Dieux des Grecs, ni d'autres
Divinits n'avaient prvalu.

Noushirvan ou Cosros le Grand, sur la fin du VIe Sicle, avait tendu
son empire dans une partie de l'Arabie ptre et de celle qu'on nommait
heureuse. Il en avait chass des Abyssins Chrtiens, qui l'avaient
envahie. Il proscrivit autant qu'il le put le Christianisme de ses propres
tats, forc  cette svrit par le crime d'un fils de sa femme, qui
s'tant fait Chrtien, se rvolta contre lui.

La dernire anne du rgne de ce fameux Roi, naquit Mahomet  la Mecque
dans l'Arabie ptre en 570. Son Pays dfendait alors sa libert contre
les Perses et contre ces Princes de Constantinople, qui retenaient
toujours le nom d'Empereurs Romains.

Les enfants du Grand Noushirvan, indignes d'un tel Pre, dsolaient la
Perse par des guerres civiles et par des parricides. Les successeurs du
sage Justinien avilissaient le nom de l'Empire. Maurice venait d'tre
dtrn par les armes de Phocas, et par les intrigues du Patriarche
Ciriaque et de quelques vques, que Phocas punit ensuite de l'avoir
servi. Le sang de Maurice et de ses cinq fils avait coul sous la main
du bourreau; et le Pape Grgoire le Grand, ennemi des Patriarches de
Constantinople, tchait d'attirer le Tyran Phocas dans son parti, en lui
prodiguant des louanges, et en condamnant la mmoire de Maurice, qu'il
avait lou pendant sa vie.

L'Empire de Rome en Occident tait ananti, un dluge de Barbares, Goths,
Hrules, Huns, Vandales inondaient l'Europe, quand Mahomet jetait dans les
Dserts de l'Arabie les fondements de la Religion et de la Puissance
Musulmane.

On sait que Mahomet tait le cadet d'une famille pauvre, qu'il fut
longtemps au service d'une femme de la Mecque, nomme Caditscha, laquelle
exerait le ngoce; qu'il l'pousa, et qu'il vcut obscur jusqu' l'ge
de quarante ans. Il ne dploya qu' cet ge les talents qui le rendaient
suprieur  ses compatriotes. Il avait une loquence vive et forte,
dpouille d'art et de mthode, telle qu'il la fallait  des Arabes; un
air d'autorit et d'insinuation, anim par des yeux perants et par une
physionomie heureuse; l'intrpidit d'Alexandre, sa libralit, et la
sobrit dont Alexandre aurait eu besoin pour tre un grand-homme en tout.

L'amour, qu'un temprament ardent lui rendait ncessaire, et qui lui
donna tant de femmes et de concubines, n'affaiblit ni son courage, ni
son application, ni sa sant. C'est ainsi qu'en parlent les Arabes
contemporains, et ce portrait est justifi par ses actions.

Aprs avoir bien connu le caractre de ses concitoyens, leur ignorance,
leur crdulit et leur disposition  l'enthousiasme, il vit qu'il
pouvait s'riger en Prophte. Il feignit des rvlations, il parla, il
se fit croire d'abord dans sa maison, ce qui tait probablement le plus
difficile. En trois ans il eut quarante-deux disciples persuads; Omar,
son perscuteur, devint son Aptre; au bout de cinq ans il en eut 114.

Il enseignait aux Arabes adorateurs des toiles, qu'il ne fallait adorer
que le Dieu qui les a faites: que les Livres des Juifs et des Chrtiens
s'tant corrompus et falsifis, on devait les avoir en horreur: qu'on
tait oblig sous peine de chtiment ternel de prier cinq fois par jour;
de donner l'aumne; et surtout, en ne reconnaissant qu'un seul Dieu, de
croire en Mahomet son dernier Prophte; enfin de hasarder sa vie pour sa
foi.

Il dfendit l'usage du Vin, parce que l'abus en est trop dangereux. Il
conserva la Circoncision pratique par les Arabes, ainsi que par les
anciens gyptiens, institue probablement pour prvenir ces abus de la
premire pubert, qui nervent souvent la jeunesse. Il permit aux hommes
la pluralit des femmes, usage immmorial de tout l'Orient. Il n'altra
en rien la Morale, qui a toujours t la mme dans le fond chez tous les
hommes, et qu'aucun Lgislateur n'a jamais corrompue.

Il proposait pour rcompense une Vie ternelle, o l'me serait enivre
de tous les plaisirs spirituels, et o le Corps ressuscit avec ses sens
goterait par ces sens mme toutes les volupts qui lui sont propres.

Sa Religion s'appela l'_Islamisme_,[5] qui signifie _rsignation
 la volont de Dieu_. Le Livre qui la contient, s'appela _Coran_,
c'est--dire le _Livre_, ou l'_criture_, ou _la Lecture par excellence_.

[Note 5: crit Ismamisme dans l'dition originale de Jean Neaulme
(1753).]

Tous les Interprtes de ce Livre conviennent que sa morale est contenue
dans ces paroles: _Recherchez qui vous chasse; donnez  qui vous offense;
pardonnez  qui vous offense; faites du bien  tous; ne contestez point
avec les Ignorants_.

Parmi les dclamations incohrentes, dont ce Livre est rempli selon le
got Oriental, on ne laisse pas de trouver des morceaux qui peuvent
paratre sublimes. Mahomet, par exemple, en parlant de la cessation du
Dluge, s'exprime ainsi. _Dieu dit, Terre engloutis tes eaux, Ciel puise
les ondes que tu a verses: le Ciel et la Terre obirent_.

Sa dfinition de Dieu est d'un genre plus vritablement sublime.
On lui demandait quel tait cet _Alla_ qu'il annonait: _C'est celui_,
rpondit-il, _qui tient l'tre de soi-mme, et de qui les autres le
tiennent; qui n'engendre point, et qui n'est point engendr; et  qui
rien n'est semblable dans toute l'tendue des tres_.

Il est vrai que les contradictions, les absurdits, les anachronismes sont
rpandues en foule dans ce Livre. On y voit surtout une ignorance profonde
de la Physique la plus simple et la plus connue. C'est-l la pierre de
touche des Livres que les fausses Religions prtendent crits par la
Divinit; car Dieu n'est ni absurde ni ignorant; mais le Vulgaire qui ne
voit point ces fautes, les adore, et les Docteurs emploient un dluge de
paroles pour les pallier.

Quelques personnes ont cru sur un passage quivoque de l'Alcoran, que
Mahomet ne savait ni lire ni crire; ce qui ajouterait encore aux prodiges
de ses succs: mais il n'est pas vraisemblable qu'un homme qui avait t
ngociant si longtemps, ne st pas ce qui est si ncessaire au ngoce:
encore moins est-il probable, qu'un homme si instruit des Histoires et des
Fables de son Pays, ignort ce que savaient tous les enfants de sa Patrie.
D'ailleurs les Auteurs Arabes rapportent qu'en mourant, Mahomet demanda
une plume et de l'encre.

Perscut  la Mecque, sa fuite qu'on nomme _gire_, devint l'poque de sa
gloire et de la fondation de son Empire. De fugitif il devint conqurant;
rfugi  Mdine, il y persuada le peuple et l'asservit: il battit d'abord
avec 113 hommes les Mecquois, qui taient venus fondre sur lui au nombre
de mille. Cette victoire, qui fut un miracle aux yeux de ses Sectateurs,
les persuada que Dieu combattait pour eux, comme eux pour lui. Ds la
premire victoire, ils esprrent la conqute du Monde. Mahomet prit la
Mecque, vit ses perscuteurs  ses pieds, conquit en neuf ans par la
parole et par les armes toute l'Arabie, Pays aussi grand que la Perse,
et que les Perses ni les Romains n'avaient pu conqurir.

Ds ses premiers succs il avait crit au Roi de Perse Cosros Second, 
l'Empereur Hraclius, au Prince des Coptes Gouverneur d'gypte, au Roi des
Abyssins,  un Roi nomm Mandar, qui rgnait dans une Province prs du
Golfe Persique.

Il osa leur proposer d'embrasser sa Religion; et ce qui est trange, c'est
que de ces Princes il y en eut deux qui se firent Mahomtans. Ce furent
le Roi d'Abyssinie et ce Mandar. Cosros dchira la Lettre de Mahomet avec
indignation. Hraclius rpondit par des prsents. Le Prince des Coptes lui
envoya une Fille qui passait pour un chef-d'oeuvre de la Nature, et qu'on
appelait _La belle Marie_.

Mahomet au bout de neuf ans se croyant assez fort pour tendre sa conqute
et sa religion dans l'Empire Grec et Persan, commena par attaquer la
Syrie soumise alors  Hraclius, et lui prit quelques Villes. Cet Empereur
entt de disputes mtaphysiques de Religion, et qui avait pris le
parti des Monothlites, essuya en peu de temps deux propositions bien
singulires; l'une de la part de Cosros Second, qui l'avait longtemps
vaincu, et l'autre de la part de Mahomet. Cosros voulait qu'Hraclius
embrasst la Religion des Mages, et Mahomet qu'il se ft Musulman.

Enfin Mahomet matre de l'Arabie, et redoutable  tous ses voisins,
attaqu d'une maladie mortelle  Mdine  l'ge de 63 ans, voulut que ses
derniers moments parussent ceux d'un Hros et d'un Juste: _Que celui  qui
j'ai fait violence et injustice paraisse_, s'cria-t-il, _et je suis prt
de lui faire rparation_. Un homme se leva, qui lui redemanda quelque
argent; Mahomet le lui fit donner, et expira peu de temps aprs, regard
comme un grand-homme par ceux mmes qui savaient qu'il tait un imposteur,
et rvr comme un Prophte par tout le reste.

Sa dernire volont ne fut point excute. Il avait nomm Aly son gendre
et Fatime sa fille pour les hritiers de son Empire. Mais l'ambition
qui l'emporte sur le fanatisme mme, engagea les Chefs de son Arme 
dclarer Calife, c'est--dire Vicaire du Prophte, le vieux Abubker son
beau-pre, dans l'esprance qu'ils pourraient bientt eux-mmes partager
la succession. Aly resta dans l'Arabie, attendant le temps de se signaler.

Abubker rassembla d'abord en un corps les feuilles parses de l'Alcoran.
On lut en prsence de tous les Chefs les chapitres de ce Livre, et on
tablit son authenticit invariable.

Bientt Abubker mena ses Musulmans en Palestine, et y dfit le frre
d'Hraclius. Il mourut peu aprs avec la rputation du plus gnreux de
tous les hommes, n'ayant jamais pris pour lui qu'environ quarante sous de
notre monnaie par jour de tout le butin qu'on partageait, et ayant fait
voir combien le mpris des petits intrts peut s'accorder avec l'ambition
que les grands intrts inspirent.

Omar lu aprs lui fut un des plus rapides Conqurants qui aient dsol la
Terre. Il prend d'abord Damas, clbre par la fertilit de son territoire,
par les ouvrages d'acier les meilleurs de l'Univers, par ces toffes de
Soie qui portent encore son nom. Il chasse de la Syrie et de la Phnicie
les Grecs qu'on appelait Romains. Il reoit  composition aprs un long
sige, la Ville de Jrusalem toujours occupe par des trangers, qui se
succdrent les uns aux autres, depuis que David l'eut enleve  ses
anciens citoyens.

Dans le mme temps les Lieutenants d'Omar s'avanaient en Perse. Le
dernier des Rois Persans, que nous appelons Hormisdas IV, livre bataille
aux Arabes  quelques lieues de Madain, devenue la Capitale de cet Empire.
Il perd la bataille et la vie. Les Perses passent sous la domination
d'Omar, plus facilement qu'ils n'avaient subi le joug d'Alexandre.

Alors tomba cette ancienne Religion des Mages, que le Vainqueur de Darius
avait respecte; car il ne toucha jamais au culte des Peuples vaincus.

Les Mages fonds par Zoroastre et rforms ensuite par un autre Zoroastre
du temps de Darius, fils d'Hydaspes, adorateurs d'un seul Dieu, ennemis
de tout simulacre, rvraient dans le Feu qui donne la vie  la Nature,
l'emblme de la Divinit. Ils reconnaissaient de tout temps un mauvais
Principe,  qui Dieu permettait de faire le mal, ils le nommaient _Satan_,
et c'est parmi eux que Manns avait puis sa Doctrine des deux Principes.
Ils regardaient leur Religion comme la plus ancienne et la plus pure.
La connaissance qu'ils avaient des Mathmatiques, de l'Astronomie et de
l'Histoire, augmentait leur mpris pour leurs vainqueurs alors ignorants.
Ils ne purent abandonner une Religion consacre par tant de sicles pour
une Secte ennemie qui venait de natre.

Ils se retirrent aux extrmits de la Perse et de l'Inde. C'est l qu'ils
vivent aujourd'hui sous le nom de _Gavres_ ou de _Gubres_, ne se mariant
qu'entre eux, entretenant le Feu sacr, fidles  ce qu'ils connaissent
de leur ancien culte, mais ignorants, mpriss et,  leur pauvret prs,
semblables aux Juifs si longtemps disperss sans s'allier aux autres
Nations, et plus encore aux Banians, qui ne sont tablis et disperss que
dans l'Inde.

Tandis qu'un Lieutenant d'Omar subjugue la Perse, un autre enlve l'gypte
entire aux Romains et une grande partie de la Lybie. C'est dans cette
conqute qu'est brle la fameuse Bibliothque d'Alexandrie, monument des
connaissances et des erreurs des hommes, commence par Ptolme[6]
Philadelphe, et augmente par tant de Rois. Alors les Sarrasins ne
voulaient de Science que l'Alcoran.

[Note 6: crit Ptolome dans l'dition originale de Jean Neaulme (1753).]

Aprs Omar tu par un Esclave Perse, Aly ce gendre de Mahomet que les
Persans rvrent aujourd'hui, et dont ils suivent les principes en
opposition  ceux d'Omar, obtint enfin le Califat, et transfra le Sige
des Califes dans la Ville de Mdine, o Mahomet est enseveli dans la Ville
de Couffa sur les bords de l'Euphrate:  peine en reste-t-il aujourd'hui
des ruines. C'est le sort de Babylone, de Sleucie, et de toutes les
anciennes Villes de la Chalde, qui n'taient bties que de briques.

Aprs le rgne de seize Califes de la Maison des Ommiades, rgnrent les
Califes Abassides. C'est Abougrafar Almanzor, second Calife Abasside, qui
fixa le Sige de ce grand Empire  Bagdad[7] au-del de l'Euphrate dans
la Chalde. Les Turcs disent qu'il en jeta les fondements. Les Persans
assurent qu'elle tait trs-ancienne, et qu'il ne fit que la rparer.
C'est cette Ville qu'on appelle quelquefois Babylone, et qui a t le
sujet de tant de guerres entre la Perse et la Turquie.

[Note 7: crit Bagdat dans l'dition originale de Jean Neaulme (1753).]

La domination des Califes dura 655 ans, despotiques dans la Religion,
comme dans le Gouvernement. Ils n'taient point adors, ainsi que le grand
Lama; mais ils avaient une autorit plus relle, et dans les temps mme de
leur dcadence, ils furent respects des Princes qui les perscutaient.
Tous ces Sultans Turcs, Arabes, Tartares, reurent l'investiture des
Califes, avec bien moins de contestation, que plusieurs Princes Chrtiens
n'en ont reu des Papes. On ne baisait point les pieds du Calife, mais on
se prosternait sur le seuil de son Palais.

Si jamais Puissance a menac toute la Terre, c'est celle de ces Califes,
car ils avaient le droit du Trne et de l'Autel, du Glaive et de
l'Enthousiasme. Leurs ordres taient autant d'oracles, et leurs soldats
autant de fanatiques.

Ds l'an 671 ils assigrent Constantinople, qui devait un jour devenir
Mahomtane; les divisions presque invitables parmi tant de Chefs froces,
n'arrtrent pas leurs conqutes. Ils ressemblrent en ce point aux
anciens Romains, qui parmi leurs guerres civiles avaient subjugu l'Asie
mineure.

On les voit en 711 passer d'gypte en Espagne, soumise aisment tour 
tour, par les Carthaginois, par les Romains, par les Goths et Vandales,
et enfin par ces Arabes qu'on nomme Maures. Ils y tablissent d'abord le
Royaume de Cordoue. Le Sultan d'gypte secoue -la-vrit le joug du grand
Calife de Bagdag, et Abdrame, Gouverneur de l'Espagne conquise, ne
reconnat plus le Sultan d'gypte; cependant tout plie encore sous les
Armes Musulmanes.

Cet Abdrame, petit-fils du Calife Htham, prend les Royaumes de Castille,
de Navarre, de Portugal, d'Aragon, il tablit les siens en Languedoc, il
s'empare de la Guyenne et du Poitou; et sans Charles Martel, qui lui ta
la victoire et la vie, la France tait une Province Mahomtane.

 mesure que les Mahomtans devinrent puissants, ils se polirent. Ces
Califes toujours reconnus pour Souverains de la Religion, et en apparence
de l'Empire, par ceux qui ne reoivent plus leurs ordres de si loin,
tranquilles dans leur nouvelle Babylone, y font enfin renatre les
Arts. Aaron Rachild contemporain de Charlemagne, plus respect que ses
prdcesseurs, et qui sut se faire obir jusqu'en Espagne et aux Indes,
ranima les Sciences, fit fleurir les Arts agrables et utiles, attira les
Gens-de-Lettres, composa des vers, et fit succder dans ses vastes tats
la Politique  la Barbarie. Sous lui les Arabes qui adoptaient dj les
Chiffres Indiens, nous les apportrent. Nous ne connmes en Allemagne et
en France le cours des Astres, que par le moyen de ces mmes Arabes. Le
mot seul d'_Almanach_ en est encore un tmoignage.

L'Almageste de Ptolme fut alors traduit du Grec en Arabe par l'astronome
Benhonain. Ce Calife Almanon fit mesurer gomtriquement un degr du
Mridien pour dterminer la grandeur de la Terre. Opration qui n'a
t faite en France que plus de 900 ans aprs, sous Louis XIV. Ce mme
Astronome Benhonain poussa les observations assez loin, reconnut ou
que Ptolme avait fix la plus grande dclinaison du Soleil trop au
septentrion, ou que l'obliquit de l'cliptique avait chang. Il vit mme
que le priode de trente-six mille ans qu'on avait assign au mouvement
prtendu des toiles fixes d'Occident en Orient, devait tre beaucoup
racourcie.

La Chimie et la Mdecine taient cultives par les Arabes. La Chimie
perfectionne par nous, ne nous fut connue que par eux. Nous leur devons
de nouveaux remdes, qu'on nomme les _minoritifs_, plus doux et plus
salutaires que ceux qui taient auparavant en usage dans l'cole
d'Hippocrate et de Galien. Enfin ds le second Sicle de Mahomet, il
fallut que les Chrtiens d'Occident s'instruisissent chez les Musulmans.




TAT DE L'ITALIE ET DE L'GLISE CHRTIENNE.


Plus l'Empire de Mahomet fleurissait, plus Constantinople et Rome
taient avilies, Rome ne s'tait jamais releve du coup fatal que lui
porta Constantin en transfrant le Sige de l'Empire. La gloire, l'amour
de la Patrie n'animrent plus les Romains. Il n'y eut plus de fortune 
esprer pour les habitants de l'ancienne Capitale; le courage s'nerva,
les Arts tombrent; on ne connut plus dans le sjour des Scipions et des
Csars que des contestations entre les Juges Sculiers et l'vque. Prise
et reprise, saccage tant de fois par les Barbares, elle obissait encore
aux Empereurs. Depuis Justinien un Vice-Roi sous le nom d'Exarque,
la gouvernait, mais ne daignait plus la regarder comme la Capitale de
l'Italie. Il demeurait  Ravenne, et del il envoyait ses ordres aux
Romains. L'vque dans ces temps de Barbarie augmentait de jour en jour
son autorit par l'avilissement mme de la Ville. Les richesses de son
glise se multipliaient. Le Prfet de Rome ne pouvait pas s'opposer
sans-cesse aux prtentions de l'vque, toujours appuyes de la saintet
du Ministre. En vain l'glise de Ravenne contestait mille droits 
celle de Rome. On reconnaissait l'glise de Rome dans tout l'Occident
Chrtien comme la Mre commune. On la consultait, on lui demandait des
Millionnaires, et dans la servitude de la Ville l'vque dominait au
dehors.

Le reste de l'Italie citrieure obissait aux Rois Lombards, qui rgnaient
dans Pavie, ils se frayaient toujours le chemin  la conqute de Rome,
et le Peuple Romain aurait voulu n'tre fourni ni aux Lombards, ni aux
Empereurs Grecs. Les Papes conurent dans ce VIIIe Sicle le dessein de
se rendre eux-mmes matres de Rome; ils virent avec prudence, que ce qui
dans d'autres temps n'et t qu'une rvolte et une sdition impuissante,
pouvait devenir une rvolution excusable par la ncessit, et illustre par
le succs.




ORIGINE DE LA PUISSANCE DES PAPES.


Le Pape Grgoire III fut le premier qui imagina de se servir du bras des
Franais pour ter l'Italie aux Empereurs et aux Lombards. Son Successeur
Zacharie reconnut Ppin usurpateur du Royaume de France pour Roi lgitime.
On a prtendu que Ppin, qui n'tait que premier Ministre, fit demander
d'abord au Pape, quel tait le vrai Roi, ou de celui qui n'en avait que le
droit et le nom, ou de celui qui en avait l'autorit et le mrite? Et que
le Pape dcida que le Ministre devait tre Roi. Il n'a jamais t prouv
qu'on ait jou cette Comdie; mais ce qui est vrai, c'est que le Pape
tienne III appela Ppin  son secours, qu'il feignit une Lettre de St.
Pierre, adresse du Ciel  Ppin et  ses fils, qu'il vint en France,
qu'il donna dans St. Denis l'Onction Royale  Ppin, premier Roi sacr
en Europe. Non seulement ce premier usurpateur reut l'Onction Sacre
du Pape, aprs l'avoir reue de St. Boniface, qu'on appelait l'_Aptre
d'Allemagne_, mais tienne III dfendit sous peine d'excommunication aux
Franais de se donner jamais des Rois d'une autre race. Tandis que cet
vque chass de sa patrie et suppliant dans une terre trangre, avait le
courage de donner des Lois, sa politique prenait une autorit qui assurait
celle de Ppin, et ce Prince pour mieux jouir de ce qui ne lui tait pas
d, laissait au Pape des droits qui ne lui appartenaient pas.

Hugues Capet fit voir depuis ce que valait une telle dfense et une
telle excommunication. Les fruits de cette union avec Ppin furent
l'anantissement du pouvoir des Empereurs dans Rome, la rvolution de
l'Occident, et la puissance de l'glise Romaine.

Les Lombards venaient de s'emparer de l'Exarcat de Ravenne. Ppin aprs
les avoir vaincus et leur avoir t le reste du domaine des Empereurs,
fit prsent au Pape d'une partie des biens qu'il avait conquis. Il donna
Ravenne, Boulogne, Incola, Fuenza, Forli, Ferrare, Rimini, Pezaro, Ancone,
Urbin; Rome n'y fut pas comprise, et l'vque n'osa pas s'emparer de la
Capitale de son Souverain. Le peuple alors ne l'et pas souffert, tant le
nom de Rome et ses dbris imprimaient encore de respect  ses citoyens.

Cet vque fut le premier Prtre Chrtien qui devint Seigneur temporel, et
qu'on pt mettre au rang des Princes; aucun ne le fut jamais en Orient.
Sous les yeux du Matre les sujets restent sujets; mais loin du Souverain
et dans le temps de trouble, il fallait bien que de nouvelles Puissances
s'tablissent dans un Pays abandonn; mais il ne faut pas croire que les
Papes jouirent paisiblement de cette donation; non seulement les Terres
furent bientt reprises par les Lombards, mais lorsqu'ensuite Charlemagne
eut confirm cette Donation, et ajout encore tant de nouveaux domaines au
Patrimoine de St. Pierre, les Seigneurs de ces Patrimoines, ou ceux qui
les envahirent, ne regardrent pas la Donation de Charlemagne comme un
droit incontestable. L'autorit spirituelle des Papes, dj grande dans
l'Occident qui tenait d'eux la Religion Chrtienne, ne dominait point
ainsi en Orient. Les Papes ne convoqurent point les six premiers Conciles
OEcumniques, et ds le VIe Sicle on voit que Jean le Jeneur, Patriarche
de Constantinople, reconnu pour Saint chez les Grecs, prenait le titre
d'vque universel; titre qui semblait permis au Pasteur de la Ville
Impriale. On voit au VIIIe Sicle ce Patriarche se nommer Pape dans
un Acte public. Au IIe Concile de Nice on appelait ce Patriarche
_Trs-Saint Pre_. Le Pape tait toujours nomm le premier, except dans
quelques Actes passs entre lui et le Patriarche  Constantinople; mais
cette primaut purement spirituelle n'avait rien de la Souverainet; le
Pape tait le premier des vques, et n'tait le matre d'aucun vque.




TAT DE L'GLISE EN ORIENT AVANT CHARLEMAGNE.


En Orient les Chefs de la Religion ne pouvant se faire une domination
temporelle, y excitrent d'autres troubles par ces querelles interminables,
fruit de l'esprit sophistique des Grecs et de leurs Disciples.

Depuis que Constantin eut donn une libert entire aux Chrtiens auxquels
on ne pouvait plus l'ter, et dont le parti l'avait mis sur le Trne,
cette libert tait devenue une source intarissable de querelles; car le
Fondateur de la Religion n'ayant rien crit, et les hommes voulant tout
savoir, chaque mystre fit natre des opinions, et chaque opinion cota du
sang.

Fallut-il dcider si le Fils tait consubstantiel au Pre? le Monde
Chrtien fut partag, et la moiti perscuta l'autre. Voulut-on savoir si
la Mre de Jsus-Christ tait la Mre de Dieu, ou de Jsus? si le Christ
avait deux natures et deux volonts dans une mme personne, ou deux
personnes et une volont, ou une volont et une personne? Toutes ces
disputes nes dans Constantinople, dans Antioche, dans Alexandrie,
excitrent des sditions. Un parti anathmatisait l'autre, la faction
dominante condamnait  l'exil,  la prison,  la mort, et aux peines
ternelles aprs la mort l'autre faction qui se vengeait  son tour par
les mmes armes.

De pareils troubles n'avaient point t connus dans le Paganisme, la
raison en est que les Paens dans leurs erreurs grossires, n'avaient point
de dogmes, et que les Prtres des Idoles, encore moins les Sculiers, ne
s'assemblrent jamais juridiquement pour disputer.

Dans le VIIIe Sicle on agita dans les glises d'Orient s'il fallait
rendre un culte aux Images. La Loi de Mose les avait expressment
dfendues, cette Loi n'avait jamais t rvoque, et les premiers
Chrtiens pendant plus de 200 ans n'en avaient jamais souffert dans leurs
assembles.

Peu  peu la coutume s'introduisit partout d'avoir chez soi des Crucifix.
Ensuite on eut les portraits vrais ou faux des Martyrs ou des Confesseurs.
Il n'y avait point encore d'Autels rigs pour les Saints, point de Messes
clbres en leur nom seulement  la vue d'un Crucifix et de l'image d'un
homme de bien. Le coeur qui surtout dans ces climats a besoin d'objets
sensibles, s'excitait  la vertu.

Cet usage s'introduisit dans les glises. Quelques vques ne l'adoptrent
pas. On voit qu'en 393 St. piphane arracha d'une glise de Syrie une
Image devant laquelle on priait. Il dclara que la Religion Chrtienne ne
permettait pas ce culte, et la svrit ne causa point de Schisme.

Enfin cette pratique pieuse dgnra en abus, comme toutes les choses
humaines. Le Peuple toujours grossier ne distingua point Dieu et les
Images. Bientt on en vint jusqu' leur attribuer des vertus et des
miracles. Chaque Image gurissait une maladie. On les mla mme aux
Sortilges, qui ont presque toujours sduit la crdulit du Vulgaire.
Je dis non seulement le vulgaire du Peuple, mais celui des Princes et
des Savants.

En 727 l'Empereur Lon l'Isaurien voulut,  la persuasion de quelques
vques, draciner l'abus; mais par un abus encore plus grand, il
fit effacer toutes les peintures. Il abattit les statues et les
reprsentations de JSUS-CHRIST et des Saints, en tant ainsi tout d'un
coup aux Peuples les objets de leur culte; il les rvolta, on dsobit,
il perscuta, il devint Tyran, parce qu'il avait t imprudent.

Son Fils Constantin Copronime fit passer en Loi Civile et Ecclsiastique
l'abolition des Images. Il tint  Constantinople un Concile de 338 vques;
ils proscrivirent d'une commune voix ce culte reu dans plusieurs glises,
et surtout  Rome.

Cet Empereur et voulu abolir aussi aisment les Moines, qu'il avait
en horreur, et qu'il n'appelait que les abominables; mais il ne put y
russir: ces Moines dj fort riches dfendirent plus habilement leurs
biens, que les Images de leurs Saints.

Le Pape Grgoire III et ses successeurs, ennemis secrets des Empereurs,
et opposs ouvertement  leur doctrine, ne lancrent pourtant point
ces sortes d'excommunications, depuis si frquemment et si lgrement
employes. Mais soit que ce vieux respect pour les successeurs des Csars
contnt encore les Mtropolitains de Rome, soit plutt qu'ils vissent
combien ces excommunications, ces interdits et dispenses du serment de
fidlit seraient mpriss dans Constantinople, o l'glise Patriarcale
s'galait au moins  celle de Rome, les Papes se contentrent d'un Concile
en 732, o l'on dcida que tout ennemi des Images serait excommuni,
sans rien de plus, et sans parler de l'Empereur. Il parat que les Papes
songrent plutt  ngocier qu' disputer, et qu'en agissant aux dehors en
vques fermes, mais modrs, ils se conduisirent en vrais politiques, et
prparrent la rvolution d'Occident.




RENOUVELLEMENT DE L'EMPIRE EN OCCIDENT.


Le Royaume de Ppin s'tendait du Rhin aux Pyrnes et aux Alpes;
Charlemagne son fils an recueillit cette succession toute entire car
un de ses frres tait mort aprs le partage, et l'autre s'tait fait
Moine auparavant au Monastre de St. Sylvestre. Une espce de pit qui
se mlait  la barbarie de ces temps, enferma plus d'un Prince dans le
Clotre; ainsi Rachis Roi des Lombards, Carloman frre de Ppin, un Duc
d'Aquitaine, avaient pris l'habit de Bndictin. Il n'y avait presque
alors que cet Ordre dans l'Occident. Les Couvents taient riches,
puissants, respects. C'taient des asiles honorables pour ceux qui
cherchaient une vie paisible. Bientt aprs ces asiles furent les prisons
des Princes dtrns.

Ppin n'avait pas  beaucoup prs le domaine direct de tous ces tats:
l'Aquitaine, la Bavire, la Provence, la Bretagne Pays nouvellement
conquis, rendaient hommage et payaient tribut.

Deux Voisins pouvaient tre redoutables  ce vaste tat, les Germains
Septentrionaux et les Sarrasins. L'Angleterre, conquise par les
Anglo-Saxons partage en sept dominations, toujours en guerre avec
l'Albanie qu'on nomme cosse, et avec les Danois, tait sans politique
et sans puissance. L'Italie faible et dchire n'attendait qu'un nouveau
Matre qui voult s'en emparer.

Les Germains Septentrionaux taient alors appels Saxons. On connaissait
sous ce nom tous ces Peuples qui habitaient les bords du Weser et ceux de
l'Elbe, de Hambourg  la Moravie, et de Mayence  la Mer Baltique. Ils
taient Paens, ainsi que tout le Septentrion. Leurs Moeurs et leurs Lois
taient les mmes que du temps des Romains. Chaque Canton se gouvernait en
Rpublique, mais ils lisaient un Chef pour la Guerre. Leurs Lois taient
simples comme leurs moeurs: leur Religion grossire: ils sacrifiaient dans
les grands dangers, des hommes  la Divinit, ainsi que tant d'autres
Nations; car c'est le caractre des Barbares, de croire la Divinit
malfaisante, les hommes font Dieu  leur image. Les Franais, quoique
dj Chrtiens, eurent sous Thodebert cette superstition horrible, ils
immolrent des victimes humaines en Italie au rapport de Procope, et les
Juifs avaient commis quelquefois ces sacrilges par pit. D'ailleurs ces
Peuples cultivaient la justice, ils mettaient leur gloire et leur bonheur
dans la libert. Ce sont eux qui sous le nom de Cattes, de Chruskes et de
Bructres avaient vaincu Varus, et que Germanicus avait ensuite dfait.

Une partie de ces Peuples vers le Ve Sicle appele par les Bretons
insulaires contre les habitants de l'cosse, subjugua la Bretagne qui
touche  l'cosse, et lui donna le nom d'Angleterre. Ils y avaient dj
pass au IIIe Sicle; car au temps de Constantin les ctes de cette le
taient appeles les Ctes Saxoniques.

Charlemagne, le plus ambitieux, le plus politique et le plus grand
guerrier de son Sicle, fit la guerre aux Saxons trente annes avant de
les assujettir pleinement. Leur Pays n'avait point encore ce qui tente
aujourd'hui la cupidit des Conqurants. Les riches Mines de Goflar,
dont on a tir tant d'argent, n'taient point dcouvertes, elles ne le
furent que sous Henri l'Oiseleur. Point de richesses accumules par une
longue industrie, nulle Ville digne de l'ambition d'un Usurpateur. Il ne
s'agissait que d'avoir pour esclaves des millions d'hommes qui cultivaient
la terre sous un climat triste, qui nourrissaient leurs troupeaux, et qui
ne voulaient point de Matres.

Ils taient mal arms; car je vois dans les Capitulaires de Charlemagne
une dfense rigoureuse de vendre des cuirasses aux Saxons. Cette
diffrence des armes, jointe  la discipline, avait rendu les Romains
vainqueurs de tant de Peuples, elle fit triompher enfin Charlemagne.

Le Gnral de la plupart de ces Peuples tait ce fameux Vitiking, dont on
fait aujourd'hui descendre les principales Maisons de l'Empire; Homme tel
qu'Arminius, mais qui eut enfin plus de faiblesse. Charles prend d'abord
la fameuse Bourgade d'Eresbourg; car ce lieu ne mritait ni le nom de
Ville, ni celui de Forteresse. Il fait gorger les habitants. Il y pille
et rase ensuite le principal Temple du Pays, lev autrefois au Dieu
_Tanfana_, Principe universel, et ddi alors au Dieu Irminsul; Temple
rvr en Saxe comme celui de Sion chez les Juifs. On y massacra les
Prtres sur les dbris de l'Idole renverse. On pntra jusqu'au Weser
avec l'arme victorieuse. Tous ces Cantons se soumirent. Charlemagne
voulut les lier  son joug par le Christianisme, tandis qu'il court
 l'autre bout de ses tats  d'autres conqutes, il leur laisse des
Missionnaires pour les persuader, et des soldats pour les forcer. Presque
tous ceux qui habitaient vers le Weser, se trouvrent en un an Chrtiens
et esclaves.

Vitiking retir chez les Danois qui tremblaient dj pour leur libert
et pour leurs Dieux, revient au bout de quelques annes. Il ranime ses
compatriotes, il les rassemble. Il trouve dans Brme, Capitale du Pays
qui porte ce nom, un vque, une glise, et ses Saxons dsesprs, qu'on
trane  des autels nouveaux. Il chasse l'vque, qui a le temps de fuir
et de s'embarquer. Il dtruit le Christianisme, qu'on n'avait embrass
que par la force. Il vient jusqu'auprs du Rhin suivi d'une multitude de
Germains. Il bat les Lieutenants de Charlemagne.

Ce Prince accourt. Il dfait  son tour Vitiking, mais il traite de
rvolte cet effort courageux de libert. Il demande aux Saxons tremblants
qu'on lui livre leur Gnral, et sur la nouvelle qu'ils l'ont laiss
retourner en Danemark, il fait massacrer 4500 prisonniers au bord de la
petite Rivire d'Aire. Si ces prisonniers avaient t des sujets rebelles,
un tel chtiment aurait t une svrit horrible; mais traiter ainsi
des hommes qui combattaient pour leur libert et pour leurs lois, c'est
l'action d'un Brigand, que d'illustres succs et des qualits brillantes
ont d'ailleurs fait Grand-homme.

Il fallut encore trois victoires avant d'accabler ces Peuples sous le
joug. Enfin le sang cimenta le Christianisme et la Servitude. Vitiking
lui-mme lass de ses malheurs fut oblig de recevoir le baptme, et de
vivre dsormais tributaire de son Vainqueur. Le Roi pour mieux s'assurer
du Pays, transporta des Colonies Saxonnes jusqu'en Italie, et tablit des
Colonies de Francs dans les terres des vaincus, mais il joignit  cette
politique sage la cruaut de faire poignarder par des espions les Saxons
qui voulaient retourner  leur culte. Souvent les Conqurants ne sont
cruels que dans la guerre. La paix amne des moeurs et des lois plus
douces. Charlemagne au contraire fit des lois qui tenaient de l'inhumanit
de ses conqutes.

Ayant vu comment ce Conqurant traita les Allemands idoltres, voyons
comment il se conduisit avec les Mahomtans d'Espagne. Il arrivait dj
parmi eux ce qu'on vit bientt aprs, en Allemagne, en France et en
Italie. Les Gouverneurs se rendaient indpendants. Les mirs de Barcelone
et ceux de Saragosse s'taient mis sous la protection de Ppin. L'mir de
Saragosse en 778 vient jusqu' Paderborne prier Charlemagne de le soutenir
contre son Souverain. Le Prince Franais prit le parti de ce Musulman,
mais il se donna bien garde de le faire Chrtien. D'autres intrts,
d'autres soins. Il s'allie avec des Sarrasins contre des Sarrasins; mais
aprs quelques avantages sur les frontires d'Espagne, son arrire-garde
est dfaite  Roncevaux, vers les montagnes des Pyrnes par les Chrtiens
mmes de ces montagnes, mls aux Musulmans. C'est l que prit Roland son
neveu. Ce malheur est l'origine de ces fables qu'un Moine crivit au IIe
Sicle, sous le nom de l'Archevque Turpin, et qu'ensuite l'imagination de
l'Arioste a embellies. On ne sait point en quel temps Charles essuya cette
disgrce, et on ne voit point qu'il ait tir vengeance de sa dfaite.
Content d'assurer ses frontires contre des ennemis trop aguerris, il
n'embrasse que ce qu'il peut retenir, et rgle son ambition sur les
conjonctures qui la favorisent.

C'est  Rome et  l'Empire d'Occident que cette ambition aspirait.
La puissance des Rois de Lombardie tait le seul obstacle; l'glise de
Rome et toutes les glises sur lesquelles elle influait, les Moines dj
puissants, les Peuples dj gouverns par eux, tout appelait Charlemagne
 l'Empire de Rome. Le Pape Adrien n Romain, homme d'un gnie adroit et
ferme, aplanit la route. D'abord il l'engage  rpudier la fille du Roi
Lombard Didier, et Charlemagne la rpudie aprs un an de mariage, sans
en donner d'autre raison, sinon qu'elle ne lui plaisait pas. Didier qui
voit cette union fatale du Roi et du Pape contre lui, prend un parti,
courageux. Il veut surprendre Rome et s'assurer de la personne du Pape,
mais l'vque habile fait tourner la guerre en ngociation. Charles envoie
des Ambassadeurs pour gagner du temps. Enfin il passe les Alpes, une
partie des troupes de Didier l'abandonne. Ce Roi malheureux s'enferme dans
Pavie sa Capitale, Charlemagne l'y assige au milieu de l'hiver. La Ville
rduite  l'extrmit se rend aprs un sige de six mois. Didier pour
toute condition obtient la vie. Ainsi finit ce Royaume des Lombards qui
avaient dtruit en Italie la puissance Romaine, et qui avaient substitu
leurs lois  celles des Empereurs. Didier le dernier de ces Rois fut
conduit en France dans le Monastre de Corbie, o il vcut et mourut
captif et Moine, tandis que son fils allait inutilement demander des
secours dans Constantinople  ce fantme d'Empire Romain dtruit en
Occident par ses anctres. Il faut remarquer que Didier ne fut pas le
seul Souverain que Charlemagne enferma, il traita ainsi un Duc de Bavire
et ses enfants.

Charlemagne n'osait pas encore se faire Souverain de Rome. Il ne prit que
le titre de Roi d'Italie, tel que le portaient les Lombards. Il se fit
couronner comme eux dans Pavie d'une couronne de fer qu'on garde encore
dans la petite Ville de Monza. La justice s'administrait toujours 
Rome au nom de l'Empereur Grec. Les Papes mme recevaient de lui la
confirmation de leur lection. Charlemagne prenait seulement ainsi que
Ppin le titre de _Patrice_, que Thodoric et Attila avaient aussi daign
prendre; ainsi ce nom d'Empereur, qui dans son origine ne dsignait qu'un
Gnral d'arme, signifiait encore le Matre de l'Orient et de l'Occident.
Tout vain qu'il tait, on le respectait, on craignait de l'usurper, on
n'affectait que celui de _Patrice_, qui autrefois voulait dire Snateur
Romain.

Les Papes dj trs puissants dans l'glise, trs-grands Seigneurs  Rome
et Princes temporels dans un petit Pays, n'avaient dans Rome mme qu'une
autorit prcaire et chancelante. Le Prfet, le Peuple, le Snat, dont
l'ombre subsistait, s'levaient souvent contre eux. Les inimitis des
familles qui prtendaient au Pontificat, remplissaient Rome de confusion.

Les deux neveux d'Adrien conspirrent contre Lon III son successeur,
lu Pape selon l'usage par le Peuple et le Clerg Romain. Ils l'accusent
de beaucoup de crimes, ils animent les Romains contre lui: on trane en
prison, on accable de coups  Rome celui qui tait si respect partout
ailleurs. Il s'vade, il vient se jeter aux genoux du Patrice Charlemagne
 Paderborne. Ce Prince qui agissait dj en matre absolu, le renvoya
avec une escorte et des Commissaires pour le juger. Ils avaient ordre
de le trouver innocent. Enfin Charlemagne, matre de l'Italie comme de
l'Allemagne et de la France, juge du Pape, arbitre de l'Europe vient 
Rome en 801. Il se fait reconnatre et couronner Empereur d'Occident,
titre qui tait teint depuis prs de 500 annes.

Alors rgnait en Orient cette Impratrice Irne, fameuse par son courage
et par ses crimes, qui avait fait mourir son fils unique, aprs lui avoir
arrach les yeux. Elle et voulu prendre Charlemagne; mais trop faible
pour lui faire la guerre, elle voulut l'pouser et runir ainsi les deux
Empires. Tandis qu'on mnageait ce mariage, une rvolution chassa Irne
d'un trne qui lui avait tant cot. Charles n'eut donc que l'Empire
d'Occident. Il ne possda presque rien dans les Espagnes; car il ne faut
pas compter pour domaine le vain hommage de quelques Sarrasins. Il n'avait
rien sur les ctes d'Afrique, tout le reste tait sous sa domination.

S'il et fait de Rome sa Capitale, si ses Successeurs y eussent fix
leur principal sjour, et surtout si l'usage de partager ses tats  ses
enfants n'et point prvalu chez les Barbares, il est vraisemblable qu'on
et vu renatre l'Empire Romain. Tout concourut depuis  dmembrer ce
vaste corps, que la valeur et la fortune de Charlemagne avait form, mais
rien n'y contribua plus que ses descendants.

Il n'avait point de Capitale, seulement Aix-la-Chapelle tait le sjour
qui lui plaisait le plus. Ce fut-l qu'il donna des audiences avec
le faste le plus imposant aux Ambassadeurs des Califes et  ceux de
Constantinople. D'ailleurs il tait toujours en guerre ou en voyage, ainsi
que vcut Charlequint longtemps aprs lui. Il partagea ses tats et mme
de son vivant, comme tous les Rois de ce temps-l.

Mais enfin quand de ses fils qu'il avait dsigns pour rgner, il n'y
resta plus que ce Louis si connu sous le nom de _Dbonnaire_, auquel il
avait dj donn le Royaume d'Aquitaine, il l'associa  l'Empire dans
Aix-la-chapelle et lui commanda de prendre lui-mme sur l'autel la
Couronne Impriale, pour faire voir au monde que cette Couronne n'tait
due qu' la valeur du Pre et au mrite du fils, et comme s'il et
pressenti qu'un jour les Ministres de l'autel voudraient disposer de ce
diadme.

Il avait raison de dclarer son fils Empereur de son vivant; car cette
Dignit acquise par la fortune de Charlemagne, n'tait point assure au
fils par le droit d'hritage; mais en laissant l'Empire  Louis, et en
donnant l'Italie  Bernard fils de son fils Ppin, ne dchirait-il pas
lui-mme cet Empire qu'il voulait conserver  sa postrit? N'tait-ce pas
armer ncessairement ses successeurs les uns contre les autres? tait-il 
prsumer que le neveu Roi d'Italie obirait  son oncle Empereur, ou que
l'Empereur voudrait bien n'tre pas le Matre en Italie?

Il parat que dans les dispositions de sa famille, il n'agit ni en Roi
ni en Pre; Partager les tats, est-il d'un sage Conqurant? Et puisqu'il
les partageait, laisser trois autres enfants sans aucun hritage,  la
discrtion de Louis, tait-il d'un Pre juste?

Il est vrai qu'on a cru que ces trois enfants ainsi abandonns, nomms
Drogon, Thierri et Hugues, taient btards; mais on l'a cru sans preuve.
D'ailleurs les enfants des concubines hritaient alors. Le grand Charles
Martel tait btard, et n'avait point t dshrit.

Quoi qu'il en soit, Charlemagne mourut en 813, avec la rputation d'un
Empereur aussi heureux qu'Auguste, aussi guerrier qu'Adrien, mais non tel
que les Trajans et les Antonins, auxquels nul Souverain n'a t comparable.

Il y avait alors en Orient un Prince qui l'galait en gloire comme en
puissance; c'tait le clbre Calife Aaron Rachild, qui le surpassa
beaucoup en justice, en science, en humanit.

J'ose presque ajouter  ces deux hommes illustres le Pape Adrien, qui dans
un rang moins lev, dans une fortune presque prive, et avec des vertus
moins hroques, montra une prudence  laquelle ses successeurs ont d
leur agrandissement.

La curiosit des hommes qui pntre dans la vie prive des Princes, a
voulu savoir jusqu'au dtail de la vie de Charlemagne et au secret de ses
plaisirs. On a crit qu'il avait pouss l'amour des femmes jusqu' jouir
de ses propres filles. On en a dit autant d'Auguste: mais qu'importe au
Genre-humain le dtail de ces faiblesses, qui n'ont influ en rien sur les
affaires publiques!

J'envisage son rgne par un endroit plus digne de l'attention d'un
citoyen. Les Pays qui composent aujourd'hui la France et l'Allemagne
jusqu'au Rhin, furent tranquilles pendant prs de cinquante ans, et
l'Italie pendant treize, depuis l'avnement  l'Empire. Point de
rvolution en France, point de calamit pendant ce demi-Sicle, qui par
l est unique. Un bonheur si long ne suffit pas pourtant pour rendre aux
hommes la Politesse et les Arts. La rouille de la Barbarie tait trop
forte, et les ges suivants l'paissirent encore.




DES USAGES DU TEMPS DE CHARLEMAGNE


Je m'arrte  cette clbre poque pour considrer les Usages, les Lois,
la Religion, les Moeurs, l'Esprit qui rgnaient alors.

J'examine d'abord l'Art de la guerre, par lequel Charlemagne tablit cette
puissance que perdirent ses enfants.

Je trouve peu de nouveaux rglements, mais une grande fermet  faire
excuter les anciens. Voici  peu prs les lois en usage, que sa valeur
fit servir  tant de succs, et que sa prudence perfectionna.

Des Ducs amovibles gouvernaient les Provinces, et levaient les troupes 
peu prs comme aujourd'hui les Beglierbeis des Turcs. Ces Ducs avaient t
institus en Italie par Diocltien. Les Comtes dont l'origine me parat
du temps de Thodose, commandaient sous les Ducs, et assemblaient les
troupes, chacun dans son Canton. Les Mtairies, les Bourgs, les Villages
fournissaient un nombre de soldats proportionn  leurs forces. Douze
Mtairies donnaient un cavalier arm d'un casque et d'une cuirasse, les
autres soldats n'en portaient point, mais tous avaient le bouclier carr
long, la hache d'armes, le javelot et l'pe. Ceux qui se servaient de
flches, taient obligs d'en avoir au moins douze dans leur carquois.
Leur habit me parat ressembler  celui des troupes Prussiennes
d'aujourd'hui. La Province qui fournissait la milice, lui distribuait du
bl et les provisions ncessaires pour six mois, le Roi en fournissait
pour le reste de la campagne. On faisait la revue au premier de Mars ou
au premier de Mai. C'est d'ordinaire dans ces temps qu'on tenait les
Parlements. Dans les siges de Ville on employait le blier, la baliste,
la tortue, et la plupart des machines des Romains. Les Seigneurs nomms
Barons, leudes richeomes, composaient avec leurs suivants le peu de
cavalerie qu'on voyait alors dans les armes. Les Musulmans d'Afrique
et d'Espagne avaient plus de cavaliers.

Charles avait des forces navales aux embouchures de toutes les grandes
Rivires de son Empire; avant lui on ne les connaissait pas chez les
Barbares, aprs lui on les ignora longtemps. Par ce moyen et par la police
guerrire il arrta ces inondations des peuples du Nord, il les contint
dans leurs climats glacs, mais sous ses faibles descendants ils se
rpandirent dans l'Europe.

Les affaires gnrales se rglaient dans des assembles, qui
reprsentaient la Nation. Sous lui ses Parlements n'avaient d'autre volont
que celle d'un Matre qui savait commander et persuader.

Il fit fleurir le Commerce, parce qu'il tait le Matre des Mers;
ainsi les Marchands des Ctes de Toscane, et ceux de Marseille allaient
trafiquer  Constantinople chez les Chrtiens et au Port d'Alexandrie chez
les Musulmans, qui les recevaient, et dont ils tiraient les richesses de
l'Asie.

Venise et Gnes, si puissantes depuis par le Ngoce, n'attiraient pas
encore  elles les richesses des Nations; mais Venise commenait 
s'enrichir et  s'agrandir. Rome, Ravenne, Milan, Lyon, Arles, Tours,
avaient beaucoup de Manufactures d'toffes de laine. On damasquinait le
Fer  l'exemple de l'Asie. On fabriquait le Verre, mais les toffes de
Soie n'taient tisses dans aucune Ville de l'Empire d'Occident.

Les Vnitiens commenaient  les tirer de Constantinople, mais ce ne fut
que prs de quatre cents ans aprs Charlemagne que les Princes Normands
tablirent  Palerme une Manufacture de Soie. Le Linge tait peu commun.
Saint Boniface dans une Lettre  un vque d'Allemagne, lui mande qu'il
lui envoie du drap  longs poils pour se laver les pieds. Probablement ce
manque de linge tait la cause de toutes ces maladies de la peau, connues
sous le nom de _lpre_, si gnrales alors; car les Hpitaux nomms
_Lproseries_ taient dj trs nombreux.

La Monnaie avait  peu prs la mme valeur que celle de l'Empire Romain
depuis Constantin. Le Sou d'or tait le _solidum romanum_. Ce sou d'or
quivalait  quarante deniers d'argent. Ces deniers tantt plus forts,
tantt plus faibles, pesaient l'un portant l'autre trente grains.

Le sou d'or vaudrait aujourd'hui 1740 environ quinze francs, le denier
d'argent trente sous de compte.

Il faut toujours en lisant les Histoires, se ressouvenir qu'outre ces
monnaies relles d'or et d'argent, on se servait dans le calcul d'une
autre dnomination. On s'exprimait souvent en monnaie de compte, monnaie
fictive, qui n'tait comme aujourd'hui qu'une manire de compter.

Les Asiatiques et les Grecs comptaient par Mines et par Talens; les
Romains par grands Sesterces, sans qu'il y et aucune monnaie qui valt un
grand sesterce ou un talent.

La Livre numraire du temps de Charlemagne, tait rpute le poids d'une
livre d'argent de douze onces. Cette livre se divisait numriquement comme
aujourd'hui en vingt parties. Il y avait -la-vrit des sous d'argent
semblables  nos cus, dont chacun pesait la 20. ou 22. ou 24. partie
d'une livre de douze onces, et ce sou se divisait comme le ntre en douze
deniers. Mais Charlemagne ayant ordonn que le sou d'argent serait
prcisment la 20. partie de douze onces, on s'accoutuma  regarder dans
les comptes numraires 20 sous pour une livre.

Pendant deux Sicles les Monnaies restrent sur le pied o Charlemagne
les avait mis; mais petit  petit les Rois dans leurs besoins tantt
chargrent les sous d'alliage, tantt en diminurent le poids; de sorte
que par un changement qui est presque la honte des Gouvernements de
l'Europe, ce sou qui tait autrefois ce qu'est  peu prs un cu d'argent,
n'est plus qu'une lgre pice de cuivre avec un 11e d'argent tout au
plus; et la livre qui tait le signe reprsentatif de douze onces d'argent,
n'est plus en France que le signe reprsentatif de 20 de nos sous
de cuivre. Le Denier qui tait la 124. partie d'une livre d'argent,
n'est plus que le tiers de cette vile monnaie qu'on appelle un liard:
suppos donc qu'une Ville de France dt  une autre 120 livres de
rente, c'est--dire 1440 onces d'argent du temps de Charlemagne, elle
s'acquitterait aujourd'hui de sa dette en payant ce que nous appelons un
cu de six francs.

La Livre de compte des Anglais, celle des Hollandais, ont moins vari.
Une Livre sterling d'Angleterre vaut environ 22 francs de France, et une
Livre de compte Hollandaise vaut environ 12 francs de France; ainsi les
Hollandais se sont carts moins que les Franais de la Loi primitive, et
les Anglais encore moins.

Toutes les fois donc que l'Histoire nous parle de Monnaie sous le nom de
livres, nous n'avons qu' examiner ce que valait la livre au temps et dans
le Pays dont on parle, et la comparer  la valeur de la ntre. Nous devons
avoir la mme attention en lisant l'Histoire Grecque et Romaine. C'est par
exemple un trs-grand embarras pour le Lecteur, d'tre oblig de rformer
 chaque page les comptes qui se trouvent dans l'Histoire ancienne d'un
clbre Professeur de l'Universit de Paris, et dans tant d'autres
Auteurs. Quand ils veulent exprimer en Monnaie de France les talens, les
mines, les sesterces, ils se servent toujours de l'valuation que quelques
Savants ont fait avant la mort du grand Colbert. Mais le Marc de 8 onces,
qui valait sous ce Ministre 26 francs et dix sous, vaut depuis longtemps
49 francs, ce qui fait une diffrence de prs de la moiti. Ces fautes
donnent une ide des forces des anciens Gouvernements, de leur Commerce,
de la paye de leurs Soldats, extrmement contraire  la vrit.

Il parat qu'il y avait alors autant d'argent  peu prs en France,
en Italie et vers le Rhin, qu'il y en a aujourd'hui. On n'en peut juger
que par le prix des denres, et je le trouve presque le mme; 24 livres
de pain blanc valaient un denier d'argent par les Capitulaires de
Charlemagne. Ce denier tait la 40. partie d'un sou d'or, qui valait
environ 15 francs de notre Monnaie; ainsi la livre de pain revenait  prs
de cinq liards, ce qui ne s'loigne pas du prix ordinaire dans les bonnes
annes.

Dans les Pays Septentrionaux l'argent tait beaucoup plus rare, le prix
d'un boeuf fut fix par exemple  un sou d'or. Nous verrons dans la suite
comment le commerce et les richesses se sont tendues de proche en proche.
En voil dj trop pour un abrg.




DE LA RELIGION.


La querelle des Images est ce qui s'offre de plus singulier en matire
de Religion. Je vois d'abord que l'Impratrice Irne, Tutrice de son
malheureux fils Constantin Porphyrognte, pour se frayer le chemin 
l'Empire, flatte le Peuple et les Moines,  qui le Culte des Images
proscrit par tant d'Empereurs depuis Lon l'Isaurien plaisait encore. Elle
y tait elle-mme attache, parce que son mari les avait eu en horreur. On
avait persuad  Irne que pour gouverner son mari, il fallait mettre sur
le chevet de son lit les Images de certaines Saintes. La plus ridicule
crdulit entre dans les esprits politiques. L'Empereur son mari en avait
puni les auteurs. Irne aprs la mort de son mari donne un libre cours 
son got et  son ambition. Voil ce qui assemble en 786 le second Concile
de Nice, septime Concile OEcumnique, commenc d'abord  Constantinople.
Elle fait lire pour Patriarche un Lac Secrtaire d'tat, nomm Taraise.
Il y avait eu autrefois quelques exemples de Sculiers levs ainsi 
l'vch, sans passer par les autres grades; mais alors cette coutume ne
subsistait plus.

Ce Patriarche ouvrit le Concile. La conduite du Pape Adrien est
trs-remarquable. Il n'anathmatise pas ce Secrtaire d'tat qui se fait
Patriarche. Il proteste seulement avec modestie dans ses Lettres  Irne
contre le titre de Patriarche Universel, mais il insiste qu'on lui rende
les patrimoines de la Sicile. Il redemande hautement ce peu de bien,
tandis qu'il arrachait ainsi que ses prdcesseurs le domaine utile de
tant de belles Terres donnes par Ppin et par Charlemagne. Cependant le
Concile OEcumnique de Nice, auquel prsident les Lgats du Pape et ce
Ministre Patriarche, rtablit le Culte des Images.

C'est une chose avoue de tous les sages Critiques, que les Pres de ce
Concile, qui taient au nombre de 350, y rapportrent beaucoup de Pices
videmment fausses; beaucoup de Miracles, dont le rcit n'aurait que
scandalis dans d'autres temps; beaucoup de Livres apocryphes. Mais ces
Pices fausses ne firent point de tort aux vraies, sur lesquelles on
dcida.

Mais quand il fallut faire recevoir ce Concile par Charlemagne et par les
glises de France, quel fut l'embarras du Pape? Charles s'tait dclar
hautement contre les Images. Il venait de faire crire les Livres qu'on
nomme _Carolins_, dans lesquels ce culte est anathmatis. Il assemblait
en 794 un Concile  Francfort, compos de 300 vques ou Abbs tant
d'Italie que de France, qui rejetait d'un consentement unanime le service
et l'adoration des Images. Ce mot quivoque d'adoration tait la source de
tous ces diffrends, car si les hommes dfinissaient les mots dont ils
se servent, il y aurait moins de dispute, et plus d'un Royaume a t
boulevers pour un mal-entendu.

Tandis que le Pape Adrien envoyait en France les Actes du second Concile
de Nice, il reoit les Livres Carolins opposs  ce Concile, et
on le presse au nom de Charles de dclarer hrtique l'Empereur de
Constantinople et sa mre. On voit assez par cette conduite de Charles,
qu'il voulait se faire un nouveau droit de l'hrsie prtendue de
l'Empereur, pour lui enlever Rome sous couleur de justice.

Le Pape partag entre le Concile de Nice qu'il adoptait et Charlemagne
qu'il mnageait, prit, me semble, un temprament politique qui devrait
servir d'exemple dans toutes ces malheureuses disputes qui ont toujours
divis les Chrtiens. Il explique les Livres Carolins d'une manire
favorable au Concile de Nice, et par l rfute le Roi sans lui dplaire;
il permet qu'on ne rende point de culte aux Images; ce qui tait trs
raisonnable chez les Germains  peine sortis de l'Idoltrie, et chez
les Franais grossiers qui avaient peu de Sculpteurs et de Peintres.
Il exhorte en mme temps  ne point briser ces mmes Images. Ainsi il
satisfait tout le monde, et laisse au temps  confirmer ou  abolir un
culte encore douteux. Attentif  mnager les hommes et  faire servir la
Religion  ses intrts, il crit  Charlemagne. Je ne peux dclarer
Irne et son fils hrtiques aprs le Concile de Nice, mais je les
dclarerai tels s'ils ne me rendent les biens de Sicile.

On voit la mme prudence de ce Pape dans une dispute encore plus dlicate,
et qui seule et suffi en d'autres temps pour allumer des guerres civiles.
On avait voulu savoir si le St. Esprit procde du Pre et du Fils, ou
du Pre seulement? Toute l'glise Grecque avait toujours cru qu'il ne
procdait que du Pre. Tout l'Empire de Charlemagne croyait la procession
du Pre et du Fils. Ces mots du Symbole _qui ex patre filioque procedit_,
taient sacrs pour les Franais, mais ces mmes mots n'avaient jamais
t adopts  Rome. On presse de la part de Charlemagne le Pape de le
dclarer. Le Pape rpond qu'il est de l'avis du Roi, mais ne change rien
au Symbole de Rome: Il apaise la dispute en ne dcidant rien, en laissant
 chacun ses usages. Il traite en un mot les affaires spirituelles en
Prince, et trop de Princes les ont trait en vques.

Ds lors la politique profonde des Papes tablissait peu  peu leur
puissance. Ce mme Adrien fait paratre adroitement au jour un recueil des
faux Actes connus aujourd'hui sous le nom de _fausses Dcretales_. Il ne
se hasarde pas  les donner lui mme. C'est un Espagnol nomm Isidore qui
les digre. Ce sont les vques Allemands, dont la bonne foi fut trompe,
qui les rpandent et les font valoir. Dans ces fausses Dcretales on
suppose d'anciens Canons, qui ordonnent qu'on ne tiendra jamais un seul
Concile Provincial sans la permission du Pape; et que toutes les Causes
Ecclsiastiques ressortiront  lui. On y fait parler les successeurs
immdiats des Aptres. On leur suppose des crits. Il est vrai que tout
tant de ce mauvais style du VIIe Sicle, tout tant plein de fautes
contre l'Histoire et la Gographie, l'artifice tait grossier; mais
c'tait des hommes grossiers qu'on trompait. Ces fausses Dcretales ont
abus les hommes pendant huit Sicles; et enfin quand l'erreur a t
reconnue, les usages par elle tablis, ont subsist dans une partie de
l'glise: l'antiquit leur a tenu lieu de vrit.

Ds ces temps les vques d'Occident taient des Seigneurs temporels,
et possdaient plusieurs Terres en fief, mais aucun n'tait Souverain
indpendant. Les Rois de France nommaient aux vchs; plus hardis en cela
et plus politiques que les Empereurs des Grecs, et les Rois de Lombardie,
qui se contentaient d'interposer leur autorit dans les lections.

Les premires glises Chrtiennes s'taient gouvernes en Rpubliques sur
le modle des Synagogues. Ceux qui prsidaient  ces assembles, avaient
pris insensiblement le titre d'vque, d'un mot Grec, dont les Grecs
appelaient les Gouverneurs de leurs Colonies. Les Anciens de ces
assembles se nommaient Prtres, qui signifie en Grec _Vieillard_.

Charlemagne dans sa vieillesse accorda aux vques un droit dont son
propre fils devint la victime. Ils firent accroire  ce Prince que dans
le Code rdig sous Thdose une loi portait que si de deux Sculiers en
procs, l'un prenait un vque pour juge, l'autre tait oblig de se
soumettre  ce jugement sans en pouvoir appeler. Cette loi qui jamais
n'avait t excute, passe chez tous les Critiques pour suppose. Elle a
excit une guerre civile sourde entre les Tribunaux de la Justice et les
Ministres du Sanctuaire, mais comme en ce temps-l tout ce qui n'tait
pas Clerg tait en Occident d'une ignorance profonde, il faut s'tonner
qu'on n'ait pas donn encore plus d'empire  ceux qui seuls tant un peu
instruits, semblaient seuls mriter de juger les hommes.

Ainsi que les vques disputaient l'autorit aux Sculiers, les Moines
commenaient  la disputer aux vques, qui pourtant taient leurs matres
par les Canons. Ces Moines taient dj trop riches pour obir. Cette
clbre Formule de Marculfe tait dj bien souvent mise en usage, _moi,
pour le repos de mon me, et pour n'tre pas plac aprs ma mort parmi
les boucs, je donne  tel Monastre, etc_. Elle avait enrichi ceux qui
s'taient consacrs  la pauvret. Des Abbs Bndictins longtemps
avant Charlemagne taient assez puissants pour se rvolter. Un Abb de
Fontenelle avait os se mettre  la tte d'un parti contre Charles Martel,
et assembler des troupes. Le Hros fit trancher la tte au Religieux;
excution juste, qui ne contribue pas peu  toutes ces rvlations que
tant de Moines eurent depuis de la damnation de Charles Martel.

Avant ce temps on voit un Abb de St. Rmy de Reims[8] et l'vque de
cette Ville susciter une guerre civile contre Childebert au VIe Sicle:
crime qui n'appartient qu'aux hommes puissants.

[Note 8: Rheims dans l'dition originale de Jean Neaulme (1753).]

Les vques et les Abbs avaient beaucoup d'esclaves. On reproche  l'Abb
Alewin d'en avoir eu jusqu' vingt mille. Ce nombre n'est pas incroyable.
Alewin avait trois Abbayes, dont les terres pouvaient tre habites au
moins par vingt mille hommes. Ces esclaves connus sous le nom de _serfs_,
ne pouvaient se marier ni changer de demeure sans la permission de l'Abb.
Ils taient obligs de marcher 50 lieues avec leurs charrettes, quand il
l'ordonnait. Ils travaillaient pour lui trois jours de la semaine, et il
partageait tous les fruits de la terre.

En France et en Allemagne plus d'un vque allait au combat avec ses
serfs. Charlemagne dans une Lettre  une de ses femmes, nomme Frastade,
lui parle d'un vque qui a vaillamment combattu auprs de lui, dans une
bataille contre les Avares, Peuples descendus des Scytes, qui habitaient
vers le Pays qu'on nomme  prsent l'Autriche. Je vois de son temps 14
Monastres qui doivent fournir des Soldats; pour peu qu'un Abb ft
guerrier, rien ne l'empchait de les conduire lui-mme. Il est vrai
qu'en 603 un Parlement se plaignit  Charlemagne du trop grand nombre de
Prtres qu'on avait tu  la guerre. Il fut dfendu alors aux Ministres de
l'Autel d'aller aux combats. Il n'tait pas permis de se dire Clerc sans
l'tre, de porter la tonsure sans appartenir  un vque. De tels Clercs
s'appelaient _acphales_. On les punissait comme vagabonds. On ignorait
cet tat aujourd'hui si commun, qui n'est ni Sculier ni Ecclsiastique.
Le titre d'Abb, qui signifie Pre, n'appartenait qu'aux Chefs des
Monastres.

Les Abbs avaient ds lors le Bton Pastoral que portaient les vques,
et qui avait t autrefois la marque de la Dignit Pontificale dans Rome
Paenne. Telle tait la puissance de ces Abbs sur les Moines, qu'ils
condamnaient quelquefois aux peines afflictives les plus cruelles. Ils
furent les premiers qui prirent le barbare usage des Empereurs Grecs,
de faire brler les yeux; et il fallut qu'un Concile leur dfendt cet
attentat, qu'ils commenaient  regarder comme un droit.

La Messe tait diffrente de ce qu'elle est aujourd'hui, et plus encore de
ce qu'elle tait dans les premiers temps.

La Confession Auriculaire commenait  s'introduire. Les vques exigrent
d'abord que les Chanoines se confessassent  eux. Les Abbs fournirent
leurs Moines  ce joug, et les Sculiers peu  peu le portrent. La
Confession publique ne fut jamais en usage dans l'Occident; car lorsque
les Barbares embrassrent le Christianisme, les abus et les scandales
qu'elle entranait aprs elle, l'avaient abolie en Orient, sous le
Patriarche Nectaire,  la fin du IVe Sicle; mais souvent les Pcheurs
publics faisaient des pnitences publiques dans les glises d'Occident,
surtout en Espagne, o l'invasion des Sarrasins redoublait la ferveur des
Chrtiens humilis.

La Religion Chrtienne ne s'tait point encore tendue au Nord plus loin
que les conqutes de Charlemagne. La Scandinavie, le Danemark, qu'on
appelait le _Pays des Normands_, taient plongs dans une idoltrie
grossire. Ils adoraient Odin, et ils se figuraient qu'aprs leur mort le
bonheur de l'homme consistait  boire dans la salle d'Odin de la bire
dans le crne de ses ennemis. On a encore de leurs anciennes chansons
traduites, qui expriment cette ide. C'tait beaucoup pour eux que de
croire une autre Vie. La Pologne n'tait ni moins barbare, ni moins
idoltre. Les Moscovites, plus sauvages que le reste de la grande Tartarie,
en savaient  peine assez pour tre Paens; mais tous ces Peuples
vivaient en paix dans leur ignorance: heureux d'tre inconnus 
Charlemagne, qui vendait si cher la connaissance du Christianisme!

Les Anglais commenaient  recevoir la Religion Chrtienne. Elle y avait
t apporte un peu auparavant par Constance Chlore, protecteur secret de
cette Religion alors perscute. Elle n'y domina point, l'Idoltrie eut
le dessus encore longtemps. Quelques Missionnaires des Gaules cultivrent
grossirement un petit nombre de ces Insulaires. Le fameux Plage, trop
zl dfenseur de la Nature Humaine, tait n en Angleterre; mais il n'y
fut point lev, et il faut le compter parmi les Romains.

L'Irlande qu'on appelait _cosse_ et l'cosse connue alors sous le nom
d'_Albanie_, ou du _Pays des Pictes_, avait reu aussi quelques semences
du Christianisme, touffes toujours par l'idoltrie, qui dominait. Le
Moine Colombon n en Irlande, tait du VIe Sicle; mais il parat par sa
retraite en France, et par les Monastres qu'il fonda en Bourgogne, qu'il
y avait peu  faire et beaucoup  craindre pour ceux qui cherchaient en
Irlande et en Angleterre de ces tablissements riches et tranquilles,
qu'on trouvait ailleurs  l'abri de la Religion.

Aprs une extinction presque totale du Christianisme dans l'Angleterre,
l'cosse et l'Irlande, la tendresse conjugale l'y fit renatre. Etherbert,
un des Rois Barbares Anglo-Saxons de l'Eptarchie d'Angleterre, qui avait
son petit Royaume dans la Province de Kent, o est Cantorbery, voulut
s'allier avec un Roi de France. Il pousa la fille de Chrbert Roi de
Paris. Cette Princesse Chrtienne, qui passa la mer avec un vque de
Soissons, disposa son mari  recevoir le baptme, comme Clotilde avait
soumis Clovis. Le Pape Grgoire le Grand envoya Augustin avec d'autres
Moines Romains en 598. Ils firent peu de conversions; car il faut au-moins
entendre la langue du Pays, pour en changer la Religion; mais favoriss
par la Reine ils btirent un Monastre.

Ce fut proprement la Reine qui convertit le petit Royaume de Cantorbery.
Ses sujets Barbares, qui n'avaient point d'opinions, suivirent aisment
l'exemple de leurs Souverains. Cet Augustin n'eut pas de peine  se faire
dclarer Primat par Grgoire le Grand. Il et voulu mme l'tre des Gaules;
mais Grgoire lui crivit qu'il ne pouvait lui donner de juridiction que
sur l'Angleterre. Il fut donc premier Archevque de Cantorbery, premier
Primat de l'Angleterre. Il donna  l'un de ses Moines le titre d'vque
de Londres,  l'autre celui de Rochester. On ne peut mieux comparer ces
vchs, qu' ceux d'Antioche et de Babylone, qu'on appelle vques in
_partibus infidelium_. Mais avec le temps, la Hirarchie d'Angleterre
se forma. Les Monastres surtout taient trs-riches au VIIIe et au IXe
Sicle. Ils mettaient au catalogue des Saints tous les grands Seigneurs
qui leur avaient donn des terres, d'o vient que l'on trouve parmi
leurs Saints de ce temps-l, sept Rois, sept Reines, huit Princes, seize
Princesses. Leurs Chroniques disent que dix Rois et onze Reines finirent
leurs jours dans des Clotres; mais il est croyable que ces dix Rois et
ces onze Reines se firent seulement revtir  leur mort d'habits religieux,
et peut-tre porter  leurs dernires maladies dans des Couvents, mais
non pas qu'en effet ils aient en sant renonc aux affaires publiques,
pour vivre en Cnobites.




SUITE DES USAGES DU TEMPS DE CHARLEMAGNE,

DE LA JUSTICE, DES LOIS ET COUTUMES SINGULIRES.


La Justice se rendait ordinairement par les Comtes nomms par le Roi.
Ils avaient leurs districts assigns. Ils devaient tre instruits des
Lois, qui n'taient ni si difficiles ni si nombreuses, que les ntres.
La procdure tait simple, chacun plaidait sa cause en France et en
Allemagne. Rome seule et ce qui en dpendait, avait encore retenu beaucoup
de Lois et de formalits de l'Empire Romain. Les Lois Lombardes avaient
lieu dans le reste de l'Italie citrieure.

Chaque Comte avait sous lui un Lieutenant, nomm _Viguier_, sept
Assesseurs, _Scabini_, et un Greffier, _Notarius_. Les Comtes publiaient
dans leur juridiction l'ordre des marches pour la guerre, enrlaient les
soldats sous des Centeniers, les menaient aux rendez-vous, et laissaient
alors leurs Lieutenants faire les fonctions de Juge.

Les Rois envoyaient des Commissaires avec Lettres expresses, _missi
Dominici_, qui examinaient la conduite des Comtes. Ni ces Commissaires, ni
ces Comtes ne condamnaient presque jamais  la mort, ni  aucun supplice;
car si on en excepte la Saxe, o Charlemagne fit des Lois de sang, presque
les dlits se rachetaient dans le reste de son Empire. Le seul crime de
rbellion tait puni de mort, et les Rois s'en rservaient le jugement. La
Loi Salique, celle des Lombards, celle de Ripuaires, avaient valu  prix
d'argent la plupart des autres attentats.

Leur Jurisprudence qui parat humaine, tait en effet plus cruelle que
la ntre. Elle laissait la libert de mal faire  quiconque pouvait la
payer. La plus douce loi est celle qui mettant le frein le plus terrible
 l'iniquit, prvient ainsi le plus de crimes.

Par les anciennes _Lois Ripuaires_ rdiges sous Thodoric, et depuis sous
le Roi des Francs Dagobert, il en cotait cent sous pour avoir coup une
oreille  un homme, et si la surdit ne suivait pas, on tait quitte pour
cinquante sous.

Le troisime Chapitre de la _Loi Ripuaire_ permettait au meurtrier d'un
vque de racheter son crime avec autant d'or qu'en pouvait peser une
tunique de plomb, de la hauteur du coupable, et d'une paisseur dtermine.

La _Loi Salique_ remise en vigueur sous Charlemagne, fixe le prix de la
vie d'un vque  neuf cents sous d'or.

On donnait la question, mais seulement aux esclaves; et celui qui avait
fait mourir dans les tourments de la question l'esclave innocent d'un
autre Matre, tait oblig de lui en donner deux pour toute satisfaction.

Charlemagne qui corrigea les _Lois Saliques_ et _Lombardes_, ne fit que
hausser le prix des crimes. Ils taient tous spcifis. On distinguait ce
que valait un coup qui avait t seulement un os de la tte, d'avec un
coup qui laissait voir la cervelle.

Je trouve qu'une Sorcire convaincue d'avoir mang de la chair humaine,
tait condamne  deux cents sous: et cet article est un tmoignage bien
humiliant pour la Nature Humaine.

Il en cotait sept cents sous pour le meurtre d'une Femme grosse, deux
cents pour celui d'une Fille non encore adulte.

Tous les outrages  la pudicit avaient aussi leurs prix fixes. Le rapt
d'une Femme non marie ne valait que deux cents sous. Si on avait viol
une Fille sur le grand-chemin on ne payait que quarante sous, et on
la rendait  son Matre. De ces lois barbares la plus svre tait
prcisment celle qui devait tre la plus douce. Charlemagne lui-mme au
VIe Livre de ses _Capitulaires_, dit que d'pouser sa Comre est un crime
digne de mort, et qui ne peut se racheter qu'en passant toute sa vie en
plerinage.

Parmi ces _Lois Saliques_, il s'en trouve une qui marque bien expressment
dans quel mpris taient tombs les Romains chez les Peuples barbares.
Le Franc qui avait tu un Citoyen Romain, ne payait que mille cinquante
deniers, et le Romain payait pour le sang d'un Franc deux mille cinq cents
deniers.

Dans les Causes criminelles indcises, on se purgeait par serment. Il
fallait non seulement que la partie accuse jurt, mais elle tait oblige
de produire un certain nombre de tmoins qui juraient avec elle. Quand les
deux parties opposaient serment  serment, on permettait quelquefois le
combat, mais ce combat n'tait point ce qu'on appela depuis _combat 
outrance_.

Ces combats taient appels, comme on sait, _le jugement de Dieu_;
c'est aussi le nom qu'on donnait  une des plus dplorables folies de ce
Gouvernement barbare. Les accuss taient fournis  l'preuve de l'eau
froide, de l'eau bouillante, ou du fer ardent. Le clbre tienne Baluze
a rassembl toutes les anciennes crmonies de ces preuves. Elles
commenaient par la Messe, on y communiait l'accus. On bnissait l'eau
froide, on l'exorcisait. Ensuite l'accus tait jet, garrott, dans
l'eau. S'il tombait au fond, il tait rput innocent. S'il surnageait, il
tait jug coupable. Mr. de Fleury dans son _Histoire Ecclsiastique_ dit
que c'tait une manire sre de ne trouver personne criminel. J'ose croire
que c'tait une manire de faire prir beaucoup d'innocents. Il y a bien
des gens qui ont la poitrine assez large et les poumons assez lgers, pour
ne point enfoncer, lorsqu'une grosse corde qui les lie avec plusieurs
tours, fait avec leur corps un volume moins pesant qu'une pareille
quantit d'eau. Cette malheureuse coutume, proscrite depuis dans les
grandes Villes, s'est conserve jusqu' nos jours dans beaucoup de
Provinces. On y a trs-souvent assujetti mme par sentence de Juge, ceux
qu'on faisait passer pour Sorciers: car rien ne dure si longtemps que la
Superstition, et il en a cot la vie  plus d'un malheureux.

Le jugement de Dieu par l'eau chaude s'excutait en faisant plonger le
bras nu de l'accus dans une cuve d'eau bouillante. Il fallait prendre
au fond de la cuve un anneau bni. Le Juge en prsence des Prtres et du
Peuple enfermait dans un sac le bras du patient, scellait le sac de son
cachet, et si trois jours aprs il ne paraissait sur le bras aucune marque
de brlure, l'innocence tait reconnue.

Tous les Historiens rapportent l'exemple de la Reine Teutberge, bru de
l'Empereur Lothaire petit-fils de Charlemagne, accuse d'avoir commis un
inceste avec son frre Moine et Sous-diacre. Elle nomma un champion qui se
soumit pour elle  l'preuve de l'eau bouillante, en prsence d'une Cour
nombreuse. Il prit l'anneau bni sans se brler. Plusieurs hommes crdules,
fonds sur de telles histoires, pensent qu'il y a des secrets qui peuvent
rendre la peau insensible  l'action de l'eau bouillante; mais il n'y en a
aucun; et tout ce qu'on peut dire sur cette aventure, et sur toutes celles
qui lui ressemblent, c'est qu'elles ne sont pas vraies, ou que les Juges
fermaient les yeux sur les artifices dont on se servait, pour faire croire
qu'on plongeait la main dans l'eau chaude, car on pouvait aisment faire
une cuve  double fond, l'air chauff pouvait par des tuyaux soulever
l'eau  peine tide et la faire paratre bouillante. Il y a bien des
manires de tromper, mais aucune d'tre invulnrable.

La troisime preuve tait celle d'une barre de fer ardent, qu'il fallait
porter dans la main l'espace de neuf pas. Il tait plus difficile de
tromper dans cette preuve que dans les autres, aussi je ne vois personne
qui s'y soit soumis dans ces Sicles grossiers.

 l'gard des Lois Civiles, voici ce qui me parat de plus remarquable. Un
homme qui n'avait point d'enfants, pouvait en adopter. Les poux pouvaient
se rpudier en Justice, et aprs le divorce il leur tait permis de passer
 d'autres noces. Nous avons dans Marculfe le dtail de ces lois.

Mais ce qui paratra peut-tre plus tonnant, et ce qui n'en est pas moins
vrai, c'est qu'au Livre II de ces Formules de Marculfe, on trouve que
rien n'tait plus permis ni plus commun que de droger  cette fameuse
_Loi Salique_, par laquelle les Filles n'hritaient pas. On amenait sa
fille devant le Comte ou le Commissaire, et on disait ma chre fille, un
usage ancien et impie te parmi nous toute portion paternelle aux filles,
mais ayant considr cette impit, j'ai vu que, comme vous m'avez t
donns tous de Dieu galement, je dois vous aimer de mme; ainsi, ma chre
fille, je veux que vous hritiez par portion gale avec vos frres dans
toutes mes Terres, etc.

On ne connaissait point chez les Francs qui vivaient suivant la _Loi
Salique et Ripuaire_, cette distinction de Nobles et de Roturiers, de
Nobles de nom et d'armes, et de Nobles _ab avo_ ou gens vivant noblement.
Il n'y avait que deux ordres de Citoyens, les Libres et les Serfs,  peu
prs comme aujourd'hui dans les Empires Mahomtans et  la Chine.




LOUIS LE DBONNAIRE.


L'Histoire des grands vnements de ce Monde n'est gure que l'Histoire
des crimes. Je ne vois point de Sicle que l'ambition des Sculiers et des
Ecclsiastiques n'ait rempli d'horreurs.

 peine Charlemagne est-il au tombeau, qu'une guerre civile dsole sa
Famille et l'Empire.

Les Archevques de Milan et de Crmone allumrent les premiers feux.
Leur prtexte est que Bernard, Roi d'Italie, est le Chef de la Maison
Carolingienne[9], le fils de l'an de Charlemagne. On voit assez la
vritable raison dans cette fureur de remuer et dans cette frnsie
d'ambition, qui s'autorise toujours des lois mme faites pour la rprimer.
Un vque d'Orlans entre dans leurs intrigues, l'oncle et le neveu lvent
des armes. On est prt d'en venir aux mains  Chlons sur Sane, mais
le parti de l'Empereur gagne par argent et par promesses la moiti de
l'arme d'Italie. On ngocie, c'est--dire on veut tromper. Le Roi est
assez imprudent pour venir dans le camp de son oncle. Louis qu'on a nomm
_le Dbonnaire_, parce qu'il tait faible, et qui fut cruel par faiblesse,
fait crever les yeux  son neveu, qui lui demandait grce  genoux. Le
malheureux Roi meurt dans les tourments du corps et de l'esprit, trois
jours aprs cette excution cruelle. Alors Louis fait tondre et enfermer
dans un Monastre ses trois frres, dans la crainte qu'un jour le sang de
Charlemagne, trop respect en eux, ne suscitt des guerres. Ce ne fut pas
tout. L'empereur fait arrter tous les partisans de Bernard, que ce Roi
avait nomms sous l'espoir de sa grce. Ils prouvent le mme supplice que
le Roi. Les Ecclsiastiques sont excepts de la sentence. On les pargne,
eux qui taient les auteurs de la guerre. La dposition ou l'exil sont
leur seul chtiment. Louis mnageait l'glise, et l'glise fit bientt
sentir qu'il faut tre ferme pour tre respect.

[Note 9: Carlovingienne dans l'dition originale de Jean Neaulme (1753).]

Ds l'an 817 Louis avait suivi le mauvais exemple de son pre, en donnant
des Royaumes  ses enfants; et n'ayant ni le courage d'esprit de son pre,
ni l'autorit que ce courage donne, il s'exposait  l'ingratitude. Oncle
barbare et frre trop dur, il fut un pre trop facile.

Ayant associ  l'Empire son fils an, Lothaire, donn l'Aquitaine au
second nomm Ppin, la Bavire  Louis son troisime fils, il lui restait
un jeune enfant d'une nouvelle femme. C'est ce Charles le Chauve, qui fut
depuis Empereur. Il voulut aprs le partage, ne pas laisser sans tat cet
enfant d'une femme qu'il aimait.

Une des sources du malheur de Louis le Dbonnaire, et de tant de dsastres
plus grands qui depuis ont afflig l'Europe, fut cet abus qui commenait 
natre, d'accorder de la puissance dans le monde  ceux qui ont renonc au
monde.

Cette scne mmorable commena par un Moine nomm Vala: c'tait un de
ces hommes qui prennent la duret pour la vertu, et l'opinitret pour
la confiance; qui fiers d'une dvotion mal entendue se croient en droit
d'clater avec scandale contre des abus moins grands que celui qui leur
laisse cette libert; et qui factieux par zle pensent remplir leur devoir
en faisant le mal avec un air de Christianisme.

Dans un Parlement tenu en 823  Aix-la-chapelle, Parlement o taient
entrs les Abbs, parce qu'ils taient Seigneurs de grandes Terres, ce
Vala reproche publiquement  l'Empereur tous les dsordres de l'tat:
c'est vous, lui dit-il, qui en tes coupable. Il parle ensuite en
particulier  chaque membre du Parlement avec plus de sdition. Il ose
accuser l'Impratrice Judith d'adultre. Il veut prvenir et empcher les
dons que l'Empereur veut faire  ce fils, qu'il a eu de l'Impratrice. Il
dshonore et trouble la Famille Royale, et par consquent l'tat, sous
prtexte du bien de l'tat mme.

Enfin l'Empereur irrit renvoie Vala dans son Monastre, dont il n'et
jamais d sortir. Il se rsout pour satisfaire sa femme,  donner  son
fils une petite partie de l'Allemagne vers le Rhin, le Pays des Suisses et
la Franche-Comt.

Si dans l'Europe les Lois avaient t fondes sur la puissance paternelle;
si les esprits eussent t pntrs de la ncessit du respect filial
comme du premier de tous les devoirs, ainsi que je l'ai remarqu de la
Chine; les trois enfants de l'Empereur, qui avaient reu de lui des
couronnes, ne se seraient point rvolt contre leur pre, qui donnait un
hritage  un enfant du second lit.

D'abord ils se plaignirent: aussitt le Moine de Corbie se joint  l'Abb
de Saint Denis, plus factieux encore, et qui ayant les Abbayes de Saint
Mdard, de Soissons et de Saint-Germain-des-Prs[10], pouvait lever des
troupes, et en leva ensuite. Les vques de Vienne, de Lyon, d'Amiens,
unis  ces Moines, poussent les Princes  la guerre civile, en dclarant
rebelles  Dieu,  l'glise, ceux qui ne seront pas de leur parti. En vain
Louis le Dbonnaire, au lieu d'assembler des armes, convoque quatre
Conciles, dans lesquels on fait de bonnes et d'inutiles lois. Ses trois
fils prennent les armes. C'est, je crois, la premire fois qu'on a vu
trois enfants soulevs ensemble contre leur pre. L'Empereur arme  la
fin. On voit deux camps remplis d'vques, d'Abbs et de Moines. Mais du
ct des Princes est le Pape Grgoire IV dont le nom donne un grand poids
 leur parti. C'tait dj l'intrt des Papes d'abaisser les Empereurs.
Dj un tienne, prdcesseur de Grgoire, s'tait install dans la Chaire
Pontificale sans l'agrment de Louis le Dbonnaire. Brouiller le pre avec
les enfants, semblait le moyen de s'agrandir sur leurs ruines. Le Pape
Grgoire vient donc en France, et menace l'Empereur de l'excommunier.
Cette crmonie d'excommunication n'emportait pas encore l'ide qu'on
voulut lui attacher depuis. On n'osait pas prtendre qu'un excommuni dt
tre priv de ses biens par la seule excommunication. Mais on croyait
rendre un homme excrable, et rompre par ce glaive tous les liens qui
peuvent attacher les hommes  lui.

[Note 10: Saint Germain des-prez dans l'dition originale de Jean
Neaulme (1753).]

Les vques du parti de l'Empereur se servirent de leur droit, et font
dire courageusement  l'vque, SI EXCOMMUNICATURUS VENIET, EXCOMMUNICATUS
ABIBIT, _S'il vient pour excommunier, il retournera excommuni lui-mme_.
Ils lui crivent avec fermet, en le traitant -la-vrit de Pape, mais en
mme temps de Frre. Grgoire plus fier encore leur mande le terme de
Frre sent trop l'galit, tenez-vous en  celui de Pape, reconnaissez ma
supriorit, sachez que l'autorit de ma chaire est au-dessus de celle du
trne de Louis. Enfin il lude dans cette Lettre le serment qu'il a fait
 l'Empereur son Matre.

Au milieu de cette guerre on ngocie. La supriorit devait donc tre du
ct du Pape. Il tait Prtre et Italien, Louis tait faible. Le Pontife
le va trouver dans son camp. Il y a le mme avantage que Louis avait
autrefois sur Bernard. Il sduit ses troupes.  peine le Pape est-il sorti
du camp, que la nuit mme la moiti des Troupes Impriales passe du ct
de Lothaire son fils. Cette dsertion arriva prs de Ble, et la Plaine o
le Pape avait ngoci, s'appelle encore le _Champ du mensonge_. Alors le
Monarque malheureux se rend prisonnier  ses fils rebelles, avec sa femme
Judith, objet de leur haine. Il leur livre son fils Charles g de dix ans,
prtexte innocent de la guerre. Dans des temps plus barbares, comme sous
Clovis et ses enfants, ou dans des Pays tel que Constantinople, je ne
serais point surpris qu'on et fait prir Judith et son fils, et mme
l'Empereur. Les Vainqueurs se contentrent de faire raser l'Impratrice,
de la mettre en prison en Lombardie, de renfermer le jeune Charles dans le
Couvent de Prum, au milieu de la Fort des Ardennes, et de dtrner leur
pre. Il me semble, qu'en lisant le dsastre de ce pre trop bon, on
ressent au moins une satisfaction secrte, quand on voit que ses fils ne
furent gure moins ingrats envers cet Abb Vala, le premier auteur de ces
troubles, et envers le Pape qui les avait si bien soutenus. On voit avec
plaisir le Pape retourner  Rome, mpris des Vainqueurs, et Vala se
renfermer dans un Monastre en Italie.

Lothaire d'autant plus coupable qu'il tait associ  l'Empire, trane
son pre prisonnier  Compigne. Il y avait alors un abus funeste,
introduit dans l'glise, qui dfendait de porter les armes et d'exercer
les fonctions civiles pendant le temps de la pnitence publique.
Ces pnitences taient rares, et ne tombaient gure que sur quelques
malheureux de la lie du peuple. On rsolut de faire subir  l'Empereur ce
supplice infamant, sous le voile d'une humiliation Chrtienne et
volontaire, et de lui imposer une pnitence perptuelle, qui le
dgraderait pour toujours.

Louis est intimid. Il a la lchet de condescendre  cette proposition
qu'on a la hardiesse de lui faire. Un Archevque de Reims, nomm Elbon,
tir de la condition servile, malgr les lois lev  cette dignit
par Louis mme, dpose ainsi son Souverain et son bienfaiteur. On fait
comparatre le Souverain entour de trente vques, de Chanoines, de
Moines, dans l'glise de Notre Dame de Soissons. Lothaire son fils prsent
y jouit de l'humiliation de son pre. On fait tendre un cilice devant
l'autel. L'Archevque ordonne  l'Empereur d'ter son baudrier, son pe,
son habit, et de se prosterner sur ce cilice. Louis le visage contre terre,
demande lui-mme la pnitence publique, qu'il ne mritait que trop en s'y
soumettant. L'Archevque le force de lire  haute voix un papier, dans
lequel il s'accuse de sacrilge et d'homicide. Le malheureux lit posment
la liste de ses crimes, parmi lesquels il est spcifi qu'il avait fait
marcher ses troupes en Carme, et indiqu un Parlement un Jeudi Saint.
On dresse un procs verbal de toute cette action: monument encore
subsistant d'insolence et de bassesse. Dans ce procs verbal on ne daigne
pas seulement nommer Louis du nom d'Empereur: il y est appel DOMINUS
LUDOVICUS, _noble homme, vnrable homme_.

Louis fut enferm un an dans une cellule du Couvent de Saint Mdard de
Soissons, vtu du sac de pnitent, sans domestiques, sans consolation,
mort pour le reste du monde. S'il n'avait eu qu'un fils, il tait perdu
pour toujours; mais ses trois enfants disputant ses dpouilles, leur
dsunion rendit au pre sa libert et sa couronne.

En 834, transfr  Saint Denis, deux de ses fils, Louis et Ppin, vinrent
le rtablir, et remettre entre ses bras sa femme et son fils Charles.

En 835, l'Assemble de Soissons est anathmatise par une autre 
Thionville; mais il n'en cota  l'Archevque de Reims que la perte de
son Sige, encore fut-il jug dpos dans la Sacristie. L'Empereur l'avait
t en public aux pieds de l'Autel. Quelques vques furent dposs aussi.
L'Empereur ne put ou n'osa les punir davantage.

Bientt aprs un de ces mmes enfants qui l'avaient rtabli, Louis de
Bavire, se rvolta encore. Le malheureux pre mourut de chagrin dans une
tente auprs de Mayence, en disant, _Je pardonne  Louis, mais qu'il sache
qu'il m'a donn la mort_. (20 Juin 840)

Il confirma solennellement par son testament la donation de Ppin et de
Charlemagne  l'glise de Rome. Il y ajouta la Corse, la Sardaigne et la
Sicile. Dons inutiles autant que pieux: les Mahomtans, comme je le dirai,
envahissaient dj ces Provinces.

Les prsents de l'Istrie, de Bnvent, du Territoire de Venise, faits
par Charlemagne, n'ont pas eu plus d'effet. Ils taient occups par des
Seigneurs particuliers, qui s'en disputaient la proprit. C'tait en
effet donner aux Papes des Terres  conqurir.




TAT DE L'EUROPE APRS LA MORT DE LOUIS LE DBONNAIRE.


Bientt aprs la mort du fils de Charlemagne son Empire prouva ce qui
tait arriv  celui d'Alexandre, et que nous verrons bientt tre la
destine de celui des Califes. Fond avec prcipitation, il s'croula de
mme, les guerres intestines le divisrent.

Il n'est pas surprenant que des Princes qui avaient dtrn leur pre,
se soient voulu exterminer l'un l'autre. C'tait  qui dpouillerait son
frre. Lothaire, Empereur, voulait tout. Charles le Chauve Roi de France
et Louis Roi de Bavire s'unissent contre lui.

En 841, un fils de Ppin, ce Roi d'Aquitaine fils du Dbonnaire, et devenu
Roi aprs la mort de son pre, se joint  Lothaire. Ils dsolent l'Empire,
ils l'puisent de soldats.

Enfin deux Rois contre deux Rois, dont trois sont frres, et dont l'autre
est leur neveu, se livrent une bataille  Fontenay dans l'Auxerrois, dont
l'horreur est digne de guerres civiles. (842)

Plusieurs Auteurs assurent qu'il y prit cent mille hommes. Il est vrai
que ces Auteurs ne sont pas contemporains, et que du moins il est permis
de douter que tant de sang ait t rpandu. L'Empereur Lothaire fut
vaincu. Il donna alors au monde l'exemple d'une politique toute contraire
 celle de Charlemagne.

Le Vainqueur des Saxons les avait assujettis au Christianisme comme  un
frein ncessaire. Quelques rvoltes et de frquents retours  leur culte
avaient marqu leur horreur pour une Religion qu'ils regardaient comme
leur chtiment. Lothaire pour se les attacher, leur donne une libert
entire de conscience. La moiti du Pays redevint idoltre, mais fidle
 son Roi. Cette conduite et celle de Charlemagne son grand-pre, firent
voir aux hommes combien diversement les Princes plient la Religion  leurs
intrts.

Les disgrces de Lothaire en fournirent un autre exemple: ses deux frres,
Charles le Chauve et Louis de Bavire, assemblrent un Concile d'vques
et d'Abbs  Aix-la-chapelle. (842)

Ces Prlats d'un commun accord dclarrent Lothaire dchu de son droit 
la couronne, et ses sujets dlis du serment de fidlit: _promettez-vous
de mieux gouverner que lui?_ disent-ils aux deux frres Charles et Louis:
_nous le promettons_, rpondirent les deux Rois: _et nous_, dit l'vque
qui prsidait, _nous vous permettons par l'autorit divine, et nous vous
commandons de rgner  sa place_.

En voyant les vques ainsi donner les couronnes, on se tromperait, si
on croyait qu'ils fussent alors tels que des lecteurs de l'Empire. Ils
taient puissants -la-vrit, mais aucun n'tait Souverain. L'autorit de
leur caractre et le respect des peuples taient des instruments dont les
Rois se servaient  leur gr. Il y avait dans ces Ecclsiastiques bien
plus de faiblesse que de grandeur  dcider ainsi du droit des Rois
suivant les ordres du plus fort.

On ne doit pas tre surpris, que quelques annes aprs un Archevque de
Sens avec vingt autres vques ait os dans des conjonctures pareilles
dposer Charles le Chauve, Roi de France. (859)

Cet attentat fut commis pour plaire  Louis de Bavire. Ces Monarques,
aussi mchants Rois que frres dnaturs, ne pouvant se faire prir l'un
l'autre, se faisaient anathmatiser tour  tour; mais ce qui surprend,
c'est ce que ce mme Charles le Chauve exprime dans un crit qu'il daigna
publier contre l'Archevque de Sens: _au moins cet Archevque ne devait
pas me dposer avant que j'eusse comparu devant les vques qui m'avaient
sacr Roi: il fallait qu'auparavant j'eusse subi leur jugement, ayant
toujours t prt  me soumettre  leurs corrections paternelles et  leur
chtiment_. La race de Charlemagne rduite  parler ainsi, marchait
visiblement  sa ruine.

Je reviens  Lothaire, qui avait toujours un grand parti en Germanie, et
qui tait matre paisible en Italie. Il passe les Alpes, fait couronner
son fils Louis, qui vient juger dans Rome le Pape Sergius II. (844)

Le Pontife comparat, rpond juridiquement aux accusations d'un vque
de Metz, se justifie, et prte ensuite serment de fidlit  ce mme
Lothaire dpos par ses vques. Lothaire mme fit cette clbre et
inutile Ordonnance, que pour viter les sditions trop frquentes,
le Pape _ne sera plus lu par le Peuple_, et que l'on avertira l'Empereur
de la vacance du Saint Sige.

Leur sentence ne fut qu'un scandale de plus ajout aux dsolations de
l'Europe. Les Provinces depuis les Alpes au Rhin ne savaient plus  qui
elles devaient obir. Les Villes changeaient chaque jour de tyrans,
les Campagnes taient ravages tour  tour par diffrents partis. On
n'entendait parler que de combats, et dans ces combats il y avait toujours
des Moines, des Abbs, des vques qui prissaient les armes  la main.
Hugues, un des fils de Charlemagne, forc jadis  tre Moine, et depuis
Abb de Saint Quentin, fut tu devant Toulouse avec l'Abb de Ferrire,
deux vques y furent faits prisonniers.

Cet incendie s'arrta un moment, pour recommencer avec fureur. Les trois
frres Lothaire, Charles et Louis firent de nouveaux partages, qui ne
furent que de nouveaux sujets de division et de guerre.

L'Empereur Lothaire, aprs avoir boulevers l'Europe sans sujet et sans
gloire, se sentant affaibli, vint se faire Moine dans l'Abbaye de Pram.
Il ne vcut dans le froc que six jours, et mourut imbcile aprs avoir
vcu en tyran.

 la mort de ce troisime Empereur d'Occident il s'leva de nouveaux
Royaumes en Europe, comme des monceaux de terre aprs les secousses d'un
grand tremblement.

Un autre Lothaire, fils de cet Empereur, donna son nom de _Lotharinge_ 
une assez grande tendue de Pays nomm depuis par contraction _Lorraine_,
entre le Rhin, l'Escaut, la Meuse et la Mer. Le Brabant fut appel
_la basse Lorraine_, le reste fut connu sous le nom de _la haute_.
Aujourd'hui de cette haute Lorraine il ne reste qu'une petite Province de
ce nom, engloutie depuis peu dans le Royaume de France.

Un second fils de l'Empereur Lothaire, nomm Charles, eut la Savoie, le
Dauphin, une partie du Lyonnais, de la Provence et du Languedoc. Cet tat
composa le Royaume d'Arles du nom de la Capitale, Ville autrefois opulente
et embellie par les Romains; mais alors petite et pauvre, ainsi que toutes
les Villes en-de des Alpes.

Un Barbare, qu'on nomme _Salomon_, se fit bientt aprs Roi de la Bretagne,
dont une partie tait encore Paenne; mais tous ces Royaumes tombrent
aussi promptement qu'ils furent levs.

Le fantme d'Empire Romain subsistait. Louis, second fils de Lothaire,
qui avait eu en partage une partie de l'Italie, fut proclam Empereur
par Sergius II en 855. Il fut le seul de tous ces Empereurs qui fixa son
sjour  Rome; mais il ne possdait pas la neuvime partie de l'Empire de
Charlemagne, et n'avait en Italie qu'une autorit conteste par les Papes
et par les Ducs de Bnvent, qui possdaient alors un tat considrable.

Aprs sa mort arrive en 875, si la Loi Salique avait t en vigueur dans
la Maison de Charlemagne, c'tait  l'an de la Maison qu'appartenait
l'Empire. Louis de Bavire, an de Charlemagne, devait succder  son
neveu mort sans enfants; mais des troupes et de l'argent firent les droits
de Charles le Chauve. Il ferma les passages des Alpes  son frre, et se
hta d'aller  Rome avec quelques troupes. Reginus, les Annales de Metz et
de Fulden assurent qu'il acheta l'Empire du Pape Jean VIII. Le Pape non
seulement se fit payer, mais profitant de la conjoncture il donna l'Empire
en Souverain, et Charles le reut en Vassal, protestant qu'il le tenait du
Pape, ainsi qu'il avait protest auparavant en France en 859, qu'il devait
subir le jugement des vques, laissant toujours avilir sa dignit pour en
jouir.

Sous lui l'Empire Romain tait donc compos de la France et de l'Italie.
On dit qu'il mourut empoisonn de son Mdecin, un Juif nomm Sdcias;
mais personne n'a jamais dit par quelle raison ce Mdecin commit ce crime.
Que pouvait-il gagner en empoisonnant son Matre? Auprs de qui et-il
trouv une plus belle fortune? Aucun Auteur ne parle du supplice de ce
Mdecin. Il faut donc douter de l'empoisonnement, et faire rflexion
seulement, que l'Europe Chrtienne tait si ignorante, que les Rois
taient obligs de chercher pour leurs Mdecins des Juifs et des Arabes.

On voulait toujours saisir cette ombre d'Empire Romain, et Louis le Bgue
Roi de France, fils de Charles le Chauve, le disputait aux autres
descendants de Charlemagne. C'tait toujours au Pape qu'on le demandait.
Un Duc de Spolte, un Marquis de Toscane, investis de ces tats par
Charles le Chauve, se saisirent du Pape Jean VIII et pillrent une partie
de Rome, pour forcer, disaient-ils,  donner l'Empire au Roi de Bavire,
Carloman l'an de la race de Charlemagne. Non seulement le Pape Jean
VIII tait ainsi perscut dans Rome par des Italiens, mais venait
en 877 de payer vingt-cinq mille livres pesant d'argent aux Mahomtans
possesseurs de la Sicile et du Carillan. C'tait l'argent dont Charles le
Chauve avait achet l'Empire. Il passa bientt des mains du Pape en celles
des Sarrasins, et le Pape mme signa un Trait authentique de leur en
payer autant tous les ans.

Cependant ce Pontife tributaire des Musulmans et prisonnier dans Rome,
s'chappe, s'embarque, passe en France. Il vient sacrer Empereur Louis le
Bgue dans la Ville de Troyes,  l'exemple de Lon III, d'Adrien et
d'tienne III perscut chez eux, et donnant ailleurs des couronnes.

Sous Charles le Gros, Empereur et Roi de France, la dsolation de l'Europe
redoubla. Plus le sang de Charlemagne s'loignait de sa source, et plus
il dgnrait. Charles le Gros fut dclar incapable de rgner par une
assemble de Seigneurs Franais et Allemands, qui le dposrent auprs de
Mayence dans une Dite convoque par lui-mme. Ce ne sont point ici des
vques, qui en servant la passion d'un Prince, semblent disposer d'une
couronne; ce furent les principaux qui crurent avoir le droit de nommer
celui qui devait les gouverner, et combattre  leur tte. On dit que le
cerveau de Charles le Gros tait affaibli. Il le fut toujours sans-doute,
puisqu'il se mit au point d'tre dtrn sans rsistance, de perdre 
la fois l'Allemagne, la France et l'Italie, et de n'avoir enfin pour
subsistance que la charit de l'Archevque de Mayence, qui daigna le
nourrir. Il parat bien qu'alors l'ordre de la succession tait compt
pour rien, puisqu'Arnould, btard de Carloman, fils de Louis le Bgue, fut
dclar Empereur, et qu'Eudes ou Odon Comte de Paris fut Roi de France.
Il n'y avait alors ni droit de naissance, ni droit d'lection reconnu.
L'Europe tait un chaos dans lequel le plus fort s'levait sur les ruines
du plus faible, pour tre ensuite prcipit par d'autres.




DES NORMANDS VERS LE IVe SICLE.


Il est difficile de dire quel Pays de l'Europe tait alors plus mal
gouvern et plus malheureux. Tout tant divis, tout tait faible. Cette
confusion ouvrit un passage aux Peuples de la Scandinavie et aux habitants
des bords de la Mer Baltique. Ces Sauvages trop nombreux n'ayant 
cultiver que des terres ingrates, manquant de Manufactures et privs
d'Arts, ne cherchaient qu' se rpandre loin de leur patrie. Le brigandage
et la piraterie leur tait ncessaire, comme le carnage aux btes froces.
En Allemagne on les appelait _Normands, Hommes du Nord_, sans distinction,
comme nous disons encore en gnral les _Corsaires de Barbarie_. Ds le
IVe Sicle ils se mlrent aux flots des autres Barbares, qui portrent
la dsolation jusqu' Rome et en Afrique. On a vu que resserrs sous
Charlemagne, ils craignirent l'esclavage. Ds le temps de Louis le
Dbonnaire ils recommencrent leurs courses. Les forts dont ces Pays
taient hrisss, leur fournissaient assez de bois pour construire leurs
barques  deux voiles  rames. Environ cent hommes tenaient dans ces
btiments, avec leurs provisions de bire, de biscuit de mer, de fromage,
et de viande sale. Ils ctoyaient les ctes, descendaient o ils ne
trouvaient point de rsistance, et retournaient chez eux avec leur butin,
qu'ils partageaient ensuite selon les lois du brigandage, ainsi qu'il se
pratique  Tunis. Ds l'an 843 ils entrrent en France par l'embouchure
de la Rivire de la Seine, et mirent la Ville de Rouen au pillage. Une
autre flotte entra par la Loire, et dvasta tout jusqu'en Touraine. Ils
emmenaient en esclavage les hommes, ils partageaient entre eux les femmes
et les filles, prenant jusqu'aux enfants pour les lever dans leur mtier
de pirates. Les bestiaux, les meubles, tout tait emport. Ils vendaient
quelquefois sur une cte ce qu'ils avaient pill sur une autre. Leurs
premiers gains excitrent la cupidit de leurs compatriotes indigents. Les
habitants des ctes Germaniques et Gauloises se joignirent  eux, ainsi
que tant de rengats de Provence et de Sicile ont servi sur les vaisseaux
d'Alger.

En 844 ils couvrirent la mer de vaisseaux. On les vit descendre presqu'
la fois en Angleterre, en France et en Espagne. Il faut que le Gouvernement
des Franais et des Anglais ft moins bon que celui des Mahomtans, qui
rgnaient en Espagne; car il n'y eut nulle mesure prise par les Franais
ni par les Anglais, pour empcher ces irruptions; mais en Espagne les
Arabes gardrent leurs ctes, et repoussrent enfin les Pirates.

En 845 les Normands pillrent Hambourg, et pntrrent avant dans
l'Allemagne. Ce n'tait plus alors un ramassis[11] de Corsaires sans ordre,
c'tait une flotte de six cents bateaux, qui portait une arme formidable.
Un Roi de Danemark, nomm Eric, tait  leur tte. Il gagna deux batailles
avant de se rembarquer. Ce Roi des Pirates aprs tre retourn chez
lui avec les dpouilles Allemandes, envoie en France un des Chefs des
Corsaires,  qui les Histoires donnent le nom de Rgner. Il remonte la
Seine  cent vingt voiles. Il n'y a point d'apparence que ces cent vingt
voiles portaient dix mille hommes. Cependant avec un nombre probablement
infrieur, il pille Rouen une seconde fois, et vient jusqu' Paris. Dans
de pareilles invasions, quand la faiblesse du Gouvernement n'a pourvu 
rien, la terreur du peuple augmente le pril, et le plus grand nombre fuit
devant le plus petit. Les Parisiens qui se dfendirent dans d'autres temps
avec tant de courage, abandonnrent alors leur Ville, et les Normands n'y
trouvrent que des maisons de bois qu'ils brlrent. Le malheureux Roi,
Charles le Chauve, retranch  Saint Denis avec peu de troupes, au lieu
de s'opposer  ces Barbares, acheta de quatorze mille marcs d'argent la
retraite qu'ils daignrent faire. On est indign quand on lit dans nos
Auteurs que plusieurs de ces Barbares furent punis de mort subite pour
avoir pill l'glise de Saint-Germain-des-Prs. Ni les Peuples, ni leurs
Saints ne se dfendirent, mais les vaincus se donnent toujours la honteuse
consolation de supposer des miracles oprs contre leurs vainqueurs.

[Note 11: crit ramas dans l'dition originale de Jean Neaulme (1753).]

Charles le Chauve, en achetant ainsi la paix, ne faisait que donner 
ces Pirates de nouveaux moyens de faire la guerre, et s'ter celui de la
soutenir. Les Normands se servirent de cet argent pour aller assiger
Bordeaux, qu'ils pillrent. Pour comble d'humiliation et d'horreur,
un descendant de Charlemagne, Ppin Roi d'Aquitaine, n'ayant pu leur
rsister, s'unit avec eux, et alors la France vers l'an 858 fut
entirement ravage. Les Normands fortifis de tout ce qui se joignait
 eux, dsolrent longtemps l'Allemagne, la Flandres, l'Angleterre. Nous
avons vu depuis peu des armes de cent mille hommes pouvoir  peine
prendre deux Villes aprs des victoires signales; tant l'Art de fortifier
les places et de prparer des ressources a t perfectionn; mais alors
des Barbares combattant d'autres Barbares dsunis, ne trouvaient aprs
le premier succs, presque rien qui arrtt leurs courses. Vaincus
quelquefois, ils reparaissaient avec de nouvelles forces.

Godefroi, Roi de Danemark,  qui Charles le Gros cda enfin une partie
de la Hollande en 882, pntre de la Hollande en Flandres, ses Normands
passent de la Somme  l'Oise sans rsistance, prennent et brlent Pontoise,
et arrivent par eau et par terre devant Paris, en 885.

Les Parisiens qui s'attendaient alors  l'irruption des Barbares,
n'abandonnrent point la Ville, comme autrefois. Le Comte de Paris, Ode
ou Eudes, que sa valeur leva depuis sur le trne de France, mit dans la
Ville un ordre qui anima les courages, et qui leur tint lieu de tours et
de remparts. Sigefroi, Chef des Normands, pressa le sige avec une fureur
opinitre, mais non destitue d'arts. Les Normands se servirent du blier
pour battre les murs. Ils firent brche, et donnrent trois assauts. Les
Parisiens les soutinrent avec un courage inbranlable. Ils avaient  leur
tte non seulement le Comte Eudes, mais encore leur vque Goflin, qui
chaque jour aprs avoir donn la bndiction  son peuple, se mettait sur
la brche, le casque en tte, un carquois sur le dos, et une hache  sa
ceinture, et ayant plant la croix sur le rempart, combattait  sa vue. Il
parat que cet vque avait dans la Ville autant d'autorit pour le moins
que le Comte Eudes, puisque ce fut  lui que Sigefroy s'tait d'abord
adress, pour entrer par sa permission dans Paris. Ce Prlat mourut de ses
fatigues au milieu du sige, laissant une mmoire respectable et chre;
car s'il arma des mains que la Religion rservait seulement au ministre
de l'Autel, il les arma pour cet autel mme et pour des citoyens dans
la cause la plus juste, et pour la dfense la plus ncessaire, qui est
toujours au-dessus des lois. Ses confrres ne s'taient arms que dans des
Guerres Civiles et contre des Chrtiens. Peut-tre, si l'apothose est due
 quelques hommes, et-il mieux valu mettre dans le Ciel ce Prlat qui
combattit et mourut pour son Pays, que tant d'hommes obscurs, dont la
vertu, s'ils en ont eu, a t pour le moins inutile au Monde.

Les Normands tinrent la Ville assige une anne et demie, les Parisiens
prouvrent toutes les horreurs qu'entranent dans un long sige la famine
et la contagion, qui en sont les suites, et ne furent point branls. Au
bout de ce temps l'Empereur Charles le Gros, Roi de France, parut enfin 
leurs secours sur le Mont de Mars, qu'on appelle aujourd'hui Montmartre,
mais il n'osa pas attaquer les Normands, il ne vint que pour acheter
encore une trve honteuse. Ces Barbares quittrent Paris pour aller
assiger Sens et piller la Bourgogne, tandis que Charles alla dans Mayence
assembler ce Parlement qui lui ta un trne dont il tait si indigne.

Les Normands continurent leurs dvastations, mais quoiqu'ennemis du Nom
Chrtien il ne leur vint jamais en pense de forcer personne  renoncer au
Christianisme. Ils taient  peu prs tels que les Francs, les Goths, les
Alains, les Huns, les Hrules, qui en cherchant au IVe Sicle de nouvelles
Terres, loin d'imposer une Religion aux Romains, s'accommodrent aisment
de la leur: ainsi les Turcs en pillant l'Empire des Califes, se sont
fournis  la Religion Mahomtane.

Enfin Rolon ou Raoul, le plus illustre de ces Brigands du Nord, aprs
avoir t chass du Danemark, ayant rassembl en Scandinavie tous ceux
qui voulurent s'attacher  sa fortune, tenta de nouvelles aventures, et
fonda l'esprance de sa grandeur sur la faiblesse de l'Europe. Il aborda
l'Angleterre, o ses compatriotes taient dj tablis; mais aprs deux
victoires inutiles il retourna du ct de la France, que d'autres Normands
savaient ruiner, mais qu'ils ne savaient pas asservir.

Rolon fut le seul de ces Barbares qui cessa d'en mriter le nom, en
cherchant un tablissement fixe. Matre de Rouen sans peine, au lieu de
la dtruire, il en fit relever les murailles et les tours. Rouen devint
sa place d'armes, de-l il volait tantt en Angleterre, tantt en France,
faisant la guerre avec politique, comme avec fureur. La France tait
expirante sous le rgne de Charles le Simple, Roi de nom, et dont la
Monarchie tait encore plus dmembre par les Ducs, par les Comtes et par
les Barons ses sujets, que par les Normands. Charles n'avait donn que
de l'or aux Barbares, Charles le Simple offrit  Rolon sa fille et des
provinces.

Raoul demanda d'abord la Normandie, et on fut trop heureux de la lui
cder. Il demanda ensuite la Bretagne, on disputa, mais il fallut la cder
encore avec des clauses que le plus fort explique toujours  son avantage.
Ainsi la Bretagne qui tait tout  l'heure un Royaume, devint un Fief de
la Neustrie; et la Neustrie qu'on s'accoutuma bientt  nommer Normandie
du nom de ses usurpateurs, fut un tat spar, dont les Ducs rendaient un
vain hommage  la couronne de France.

L'Archevque de Rouen sut persuader  Rolon de se faire Chrtien. Ce
Prince embrassa volontiers une Religion qui affermissait sa puissance.

Les vritables Conqurants sont ceux qui savent faire des lois. Leur
puissance est stable, les autres sont des torrents qui passent. Rolon
paisible fut le seul Lgislateur de son temps dans le Continent Chrtien.
On sait avec quelle inflexibilit il rendit la justice. Il abolit le vol
chez ses Danois, qui n'avaient jusques-l vcu que de rapine. Longtemps
aprs lui son nom seul prononc, tait un ordre aux Officiers de Justice
d'accourir pour rprimer la violence, et de-l est venu cet usage de la
clameur de _Haro_, si connue en Normandie. Le sang des Danois et des
Francs mls ensemble produisit ensuite dans ce Pays ces Hros qu'on verra
conqurir l'Angleterre et la Sicile.




DE L'ANGLETERRE VERS LE IVe SICLE.


L'Angleterre aprs avoir t divise en sept petits Royaumes, s'tait
presque runie sous le Roi Egbert, lorsque ces mmes Pirates vinrent la
ravager aussi bien que la France. On prtend qu'en 852 ils remontrent la
Tamise avec trois cents Voiles. Les Anglais ne se dfendirent gure mieux
que les Francs. Ils payrent, comme eux, leurs vainqueurs. Un Roi nomm
Ethelbert suivit le malheureux exemple de Charles le Chauve. Il donna de
l'argent; la mme faute eut la mme punition. Les Pirates se servirent
de cet argent pour mieux subjuguer le Pays. Ils conquirent la moiti de
l'Angleterre. Il fallait que les Anglais, ns courageux et dfendus par
leur situation, eussent dans leur Gouvernement des vices bien essentiels,
puisqu'ils furent toujours assujettis par des Peuples qui ne devaient pas
aborder impunment chez eux. Ce qu'on raconte des horribles dvastations
qui dsolrent cette le, surpasse encore ce qu'on vient de voir en
France. Il y a des temps o la Terre entire n'est qu'un thtre de
carnage, et ces temps sont trop frquents.

Il me semble que le Lecteur respire enfin un peu, lorsque dans ces
horreurs il voit s'lever quelque grand-homme qui tire sa patrie de la
servitude, et qui le gouverne en bon Roi.

Je ne sais s'il y a jamais eu sur la Terre un homme plus digne des
respects de la postrit qu'Alfred le Grand, qui rendit ses services  sa
patrie.

En 872 il succdait  son frre Ethelred I qui ne lui laissa qu'un droit
contest sur l'Angleterre, partage plus que jamais en Souverainets, dont
plusieurs taient possdes par les Danois. De nouveaux Pirates venaient
encore, presque chaque anne, disputer aux premiers usurpateurs le peu de
dpouilles qui pouvaient rester.

Alfred n'ayant pour lui qu'une Province de l'Ouest, fut vaincu d'abord
en bataille range par ces Barbares, et abandonn de tout le monde il ne
se retira point  Rome dans le Collge Anglais, comme Butred son oncle,
devenu Roi d'une petite Province et chass par les Danois; mais seul et
sans secours, il voulut prir ou venger sa patrie. Il se cacha six mois
chez un Berger dans une chaumire environne de marais. Le seul Comte de
Devon qui dfendait encore un faible chteau, savait son secret. Enfin
ce Comte ayant rassembl des troupes et gagn quelque avantage, Alfred
couvert de haillons d'un Berger, osa se rendre dans le camp des Danois, en
jouant de la harpe: voyant ainsi par ses yeux la situation du camp et ses
dfauts, instruit d'une fte que les Barbares devaient clbrer, il court
au Comte de Devon qui avait des milices prtes, il revient aux Danois avec
une petite troupe mais dtermine, il les surprend et gagne une victoire
complte. La discorde divisait alors les Danois. Alfred sut ngocier comme
combattre; et ce qui est trange, les Anglais et les Danois le reconnurent
unanimement pour Roi. Il n'y avait plus  rduire que Londres, il la
prit, la fortifia, l'embellit, quipa des flottes, contint les Danois
d'Angleterre, s'opposa aux descentes des autres, et s'appliqua ensuite
pendant douze annes d'une possession paisible,  policer sa patrie. Ses
lois furent douces, mais svrement excutes. C'est lui qui fonda les
Jurs, qui partagea l'Angleterre en Shires ou Comts, et qui le premier
encouragea ses sujets  commercer. Il prta des vaisseaux et de l'argent
 des hommes entreprenants et sages, qui allrent jusqu' Alexandrie,
et de-l passant l'Isthme de Suez, trafiqurent dans la Mer de Perse. Il
institua des Milices, il tablit divers Conseils, mit partout la rgle et
la paix qui en est la suite.

Il me semble qu'il n'y a point de vritablement grand-homme, sans avoir un
bon esprit. Alfred fonda l'Acadmie d'Oxford. Il fit venir des livres de
Rome. L'Angleterre toute barbare n'en avait presque point. Il se plaignait
qu'il n'y et pas alors un Prtre Anglais qui st le Latin. Pour lui, il
le savait. Il tait mme assez bon Gomtre pour ce temps-l. Il possdait
l'Histoire. On dit mme qu'il faisait des vers en Anglo-Saxon. Les moments
qu'il ne donnait pas aux soins de l'tat, il les donnait  l'tude.
Une sage conomie le mit en tat d'tre libral. On voit qu'il rebtit
plusieurs glises, mais aucun Monastre. Il pensait sans-doute que dans
un tat dsol, qu'il fallait repeupler, il et mal servi sa patrie, en
favorisant trop ces familles immenses sans pre et sans enfants, qui se
perptuent aux dpens de la Nation: aussi ne fut-il pas au nombre des
Saints; mais l'Histoire, qui d'ailleurs ne lui reproche ni dfaut ni
faiblesse, le met au premier rang des Hros utiles au Genre-humain, qui
sans ces hommes extraordinaires et toujours t semblable aux btes
farouches.




DE L'ESPAGNE ET DES MUSULMANS AUX VIIIe ET IXe SICLES.


Je vois dans l'Espagne des malheurs et des rvolutions d'un autre genre,
qui mritent une attention particulire. Il faut remonter en peu de mots 
la source, et se souvenir que les Goths usurpateurs de ce Royaume, devenus
Chrtiens et toujours barbares, furent chasss au VIIIe Sicle par les
Musulmans d'Afrique. Je crois que l'imbcillit du Roi Vamba qu'on enferma
dans un Clotre, fut l'origine de la dcadence de ce Royaume. C'est  sa
faiblesse qu'on doit les fureurs de ses successeurs. Vitiza, Prince plus
insens encore que Vamba, puisqu'il tait cruel, fit dsarmer ses sujets
qu'il craignait, mais par-l il se priva de leur secours.

Rodrigue dont il avait assassin le pre, l'assassina  son tour, et fut
encore plus mchant que lui. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause
de la supriorit des Musulmans en Espagne. Je ne sais s'il est bien vrai
que Rodrigue et viol Florinde, nomme la _Cava_ ou la _Mchante_, fille
malheureusement clbre du Comte Julien, et si ce fut pour venger son
honneur que ce Comte appela les Maures. Peut-tre l'aventure de la Cava
est copie en partie sur celle de Lucrce, et ni l'une ni l'autre ne
parat appuye sur des monuments bien authentiques. Il parat que pour
appeler les Africains on n'avait pas besoin du prtexte d'un viol, qui
est d'ordinaire aussi difficile  prouver qu' faire. Dj sous le Roi
Vamba, le Comte Hervig, depuis Roi, avait fait venir une arme de Maures.
Opas Archevque de Sville, qui fut le principal instrument de la grande
rvolution, avait des intrts plus chers  soutenir que ceux de la pudeur
d'une fille. Cet vque, fils de l'usurpateur Vitiza dtrn et assassin
par l'usurpateur Rodrigue, fut celui dont l'ambition fit venir les Maures
pour la seconde fois. Le Comte Julien, gendre de Vitiza, trouvait dans
cette seule alliance assez de raisons pour se soulever contre le tyran.
Un autre vque nomm Torizo, entra dans la conspiration d'Opas et du
Comte. Y a-t-il apparence que deux vques se fussent ligus ainsi avec
les ennemis du Nom Chrtien, s'il ne s'tait agi que d'une fille?

Quoi qu'il en soit, les Mahomtans taient matres comme ils le sont
encore, de toute cette partie de l'Afrique qui avait appartenu aux Romains,
ils venaient d'y fonder la Ville de Maroc prs du Mont Atlas. Le Calife
Valid Almanzor, matre de cette belle partie de la Terre, rsidait  Damas
en Syrie. Son Vice-roi Muzza, qui gouvernait l'Afrique, fit par un de ses
Lieutenants la conqute de toute l'Espagne. Il y envoya d'abord son
Gnral Tarif, qui gagna en 714 cette clbre bataille o Rodrigue perdit
la vie. On prtend que les Sarrasins ne tinrent pas leurs promesses 
Julien, dont ils se dfiaient sans-doute. L'Archevque Opas fut plus
satisfait d'eux. Il prta serment de fidlit aux Mahomtans, et conserva
sous eux beaucoup d'autorit sur les glises Chrtiennes, que les
vainqueurs tolraient.

Pour le Roi Rodrigue, il fut si peu regrett que sa veuve Egilone pousa
publiquement le jeune Abdalis, fils du Sultan Muzza, dont les armes
avaient fait prir son mari, et rduit en servitude son Pays et sa
Religion.

L'Espagne avait t soumise en quatorze mois  l'Empire des Califes,  la
rserve des cavernes et des rochers de l'Asturie. Plage Teudomer, parent
du dernier Roi Rodrigue, cach dans ces retraites, y conserva sa libert.
Je ne sais comment on a pu donner le nom de Roi  ce Prince, qui en tait
en effet digne, mais dont toute la Royaut se borna  n'tre point captif.
Les Historiens Espagnols et ceux qui les ont suivis, lui font remporter de
grandes victoires, imaginent des miracles en sa faveur, lui tablissent
une Cour, lui donnent son fils Favilla et son gendre Alphonse pour
successeurs tranquilles dans ce prtendu Royaume. Mais comment dans ce
temps-l mme les Mahomtans, qui sous Abdrame vers l'an 734 subjugurent
la moiti de la France, auraient-ils laiss subsister derrire les
Pyrnes ce Royaume des Asturies? C'tait beaucoup pour les Chrtiens
de pouvoir se rfugier dans ces montagnes et d'y vivre de leurs courses,
en payant tribut aux Mahomtans. Ce ne fut que vers l'an 759 que les
Chrtiens commencrent  tenir tte  leurs vainqueurs affaiblis par les
victoires de Charles Martel et par leurs divisions; mais eux-mmes plus
diviss entre eux que les Mahomtans, retombrent bientt sous le joug.

En 783, Maurgat,  qui il a pl aux Historiens de donner le titre de Roi,
eut la permission de gouverner les Asturies et quelques Terres voisines,
en rendant hommage et en payant tribut. Il se soumit surtout de fournir
cent belles filles tous les ans pour le srail d'Abdrame.

On donne pour successeur  ce Maurgat un Diacre nomm Vrmon, Chef de
ces Montagnards rfugis, faisant le mme hommage et payant le mme nombre
de filles qu'il tait oblig de payer souvent. Est-ce-l un Royaume, et
sont-ce-l des Rois?

Aprs la mort de cet Abdrame, les mirs des Provinces d'Espagne voulurent
tre indpendants. On a vu dans l'article de Charlemagne, qu'un d'eux,
nomm Ibna Larabi, eut l'imprudence d'appeler ce conqurant  son
secours. S'il y avait eu alors un vritable Royaume Chrtien en Espagne,
Charles n'et-il pas protg ce Royaume par ses armes, plutt que de se
joindre  des Mahomtans? Il prit cet mir sous sa protection, et se fit
rendre hommage des Terres qui sont entre l'Ebre et les Pyrnes, que les
Musulmans gardrent. On voit en 794 le Maure Abutar rendre hommage  Louis
le Dbonnaire, qui gouvernait l'Aquitaine sous son pre avec le titre de
Roi.

Quelque temps aprs, les divisions augmentrent chez les Maures d'Espagne.
Le Conseil de Louis le Dbonnaire en profita, ses troupes assigrent
deux ans Barcelone, et Louis y entra en triomphe en 796. Voil l'poque
de la dcadence des Maures. Ces vainqueurs n'taient plus soutenus par
les Africains et par les Califes dont ils avaient secou le joug. Les
successeurs d'Abdrame ayant tabli le sige de leur Royaume  Cordoue,
taient mal obis des Gouverneurs des autres Provinces.

Alfonse de la race de Plage commena dans ces conjonctures heureuses 
rendre considrables les Chrtiens Espagnols retirs dans les Asturies.
Il refusa le tribut ordinaire  des Matres contre lesquels il pouvait
combattre; et aprs quelques victoires il se vit matre paisible des
Asturies et de Lon au commencement du IXe Sicle.

C'est par lui qu'il faut commencer de retrouver en Espagne des Rois
Chrtiens. Cet Alfonse tait artificieux et cruel. On l'appelle le Chaste,
parce qu'il fut le premier qui refusa les cent filles aux Maures. On ne
songe pas qu'il ne soutint point la guerre pour avoir refus ce tribut,
mais que voulant se soustraire  la domination des Maures et ne plus tre
tributaire, il fallait bien qu'il refust les cent filles ainsi que le
reste.

Les succs d'Alfonse qui, malgr beaucoup de traverses, enhardit les
Chrtiens de Navarre  se donner un Roi. Les Aragonais levrent l'tendard
sous un Comte: ainsi sur la fin de Louis le Dbonnaire, ni les Maures, ni
les Franais n'eurent plus rien dans ces Contres striles, mais le reste
de l'Espagne obissait aux Rois Musulmans. Ce fut alors que les Normands
ravagrent les ctes de l'Espagne, mais tant repousss, ils retournrent
piller la France et l'Angleterre.

On ne doit point tre surpris que les Espagnols des Asturies, de Lon,
d'Aragon, aient t alors des barbares. La guerre qui avait succd 
la servitude, ne les avait pas polis. Ils taient dans une si profonde
ignorance, qu'Alfonse Roi de Lon et des Asturies, surnomm le Grand,
fut oblig de donner  son fils des Prcepteurs Mahomtans.

Je ne cesse d'tre tonn, quand je vois quels titres les Historiens
prodiguent aux Rois. Cet Alfonse qu'ils appellent le Grand, fit crever
les yeux  ses quatre frres; sa vie n'est qu'un tissu de cruauts et de
perfidies. Ce Roi finit par faire rvolter contre lui ses Sujets, et fut
oblig de cder son petit Royaume  son fils vers l'an 910.

Cependant les Mahomtans qui perdaient cette partie de l'Espagne qui
confine  la France, s'tendaient partout ailleurs. Si j'envisage leur
Religion, je la vois embrasse par toutes les Indes, et par les ctes
orientales de l'Afrique o ils trafiquaient. Si je regarde leurs conqutes,
 d'abord le Calife Aaron Rachild impose un tribut de soixante et dix mille
cus d'or par an  l'Impratrice Irne. L'Empereur Nicphore ayant ensuite
refus de payer le tribut, Aaron prend l'le de Chypre et vient ravager la
Grce. Almamon son petit-fils, Prince d'ailleurs si recommandable par son
amour pour les Sciences et par son savoir, s'empare par ses Lieutenants de
l'le de Crte en 825. Les Musulmans y firent btir la Ville de Candie.

En 826 les mmes Africains qui avaient subjugu l'Espagne et fait des
incursions dans cette le fertile, encourags par un Sicilien nomm
Euphmiris, qui ayant,  l'exemple de son Empereur Michel, pous une
Religieuse, et poursuivi par les lois que l'Empereur s'tait rendu
favorables, fit  peu prs en Sicile ce que le Comte Julien avait fait
en Espagne.

Ni les Empereurs Grecs, ni ceux d'Occident ne purent alors chasser de
Sicile les Musulmans, tant l'Orient et l'Occident taient mal gouverns.
Ces Conqurants allaient se rendre matres de l'Italie, s'ils avaient t
unis; mais leurs fautes sauvrent Rome, comme celle des Carthaginois la
sauvrent autrefois. Ils partent de Sicile en 846 avec une flotte
nombreuse. Ils entrent par l'embouchure du Tibre, et ne trouvant qu'un
Pays, presque dsert, ils vont assiger Rome. Ils prirent les dehors, et
ayant pill la riche glise de Saint Pierre hors des murs, ils levrent le
sige pour aller combattre une arme de Franais, qui venait secourir Rome
sous un Gnral de l'Empereur Lothaire. L'arme Franaise fut battue, mais
la Ville rafrachie fut manque; et cette expdition qui devait tre une
conqute, ne devint par leur msintelligence qu'une incursion de Barbares.
Ils revinrent bientt aprs avec une arme formidable, qui semblait devoir
dtruire l'Italie et faire une Bourgade Mahomtane de la Capitale du
Christianisme. Le Pape Lon IV prenant dans ce danger une autorit que
les Gnraux de l'Empereur Lothaire semblaient abandonner, se montra digne
en dfendant Rome, d'y commander en Souverain. Il avait employ les
richesses de l'glise  rparer les murailles,  lever des tours, 
tendre des chanes sur le Tibre. Il arma les milices  ses dpens, engagea
les habitants de Naples et de Gayette  venir dfendre les ctes et le
port d'Ostie, sans manquer  la sage prcaution de prendre d'eux des
otages, sachant bien que ceux qui sont assez puissants pour nous secourir,
le sont assez pour nous nuire. Il visita lui-mme tous les postes et reut
les Sarrasins  leur descente, non pas en quipage de guerrier, ainsi
qu'en avait us Goflin vque de Paris dans une occasion encore plus
pressante, mais comme un Pontife qui exhortait un Peuple Chrtien, et
comme un Roi qui veillait  la sret de ses Sujets. Il tait n Romain.
Le courage des premiers ges de la Rpublique revivait en lui dans un
temps de lchet et de corruption, tel qu'un des beaux monuments de
l'ancienne Rome qu'on trouve quelquefois dans les ruines de la nouvelle.
Son courage et ses soins furent seconds.

En 849, on reut les Sarrasins courageusement  leur descente, et la
tempte ayant dissip la moiti de leurs vaisseaux, une partie de ces
conqurants chapps au naufrage fut mise  la chane. Le Pape rendit sa
victoire utile, en faisant travailler aux fortifications de Rome et  ses
embellissements les mmes mains qui devaient les dtruire. Les Mahomtans
restrent cependant matres du Garillan entre Capoue et Gayette, mais
plutt comme une Colonie de Corsaires indpendants, que comme des
Conqurants disciplins.

Je vois donc au IXe Sicle les Musulmans redoutables  la fois  Rome et
 Constantinople, matres de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie, et de
toutes les Ctes d'Afrique jusqu'au Mont Atlas, et des trois quarts de
l'Espagne. Mais ces Conqurants ne forment pas une Nation, comme les
Romains tendus presqu'autant qu'eux, n'avaient fait qu'un seul Peuple.

Sous le fameux Calife Almamon vers l'an 815, un peu aprs la mort de
Charlemagne, l'gypte devint indpendante, et le Grand-Caire fut la
rsidence d'un Soudan. Le Prince de la Mauritanie Tangitane, sous le titre
de Misamolin, tait matre absolu de l'Empire de Maroc. La Nubie et la
Lybie obissaient  un autre Soudan. Les Abdrames qui avaient fond le
Royaume de Cordoue, ne purent empcher d'autres Mahomtans de fonder celui
de Tolde. Toutes ces nouvelles Dynasties rvraient dans le Calife le
successeur de leur Prophte. Ainsi que les Chrtiens allaient en foule en
plerinage  Rome, les Mahomtans de toutes les parties du Monde allaient
 la Mecque, gouverne par un Shrif que nommait le Calife; et c'tait
principalement par ce plerinage que le Calife matre de la Mecque tait
vnrable  tous les Princes de sa croyance. Mais ces Princes distinguant
la Religion de leurs intrts, dpouillaient le Calife en lui rendant
hommage.




DE L'EMPIRE DE CONSTANTINOPLE, AUX VIIIe et IXe SICLES.


Tandis que l'Empire de Charlemagne se dmembrait, que les inondations
des Sarrasins et des Normands dsolaient l'Occident, l'Empire de
Constantinople subsistait comme un grand arbre, vigoureux encore. Mais
dj vieux, dpouill de quelques racines, et assailli de tous cts par
la tempte, cet Empire n'avait plus rien en Afrique, la Syrie et une
partie de l'Asie Mineure lui taient enleves. Il dfendait contre les
Musulmans ses frontires vers l'orient de la Mer Noire, et tantt vaincu,
tantt vainqueur, il aurait pu au moins se fortifier contre eux par cet
usage continuel de la guerre. Mais du ct du Danube et vers le bord
occidental de la Mer Noire, d'autres ennemis le ravageaient. Une Nation
de Scythes, nomme les Abares ou Avares, les Bulgares, autres Scythes,
dont la Bulgarie tient son nom, dsolaient tous ces beaux climats de la
Roumanie[12], o Adrien et Trajan avaient construit de si belles Villes,
et ces grands-chemins desquels il ne subsiste plus que quelques chausses.

[Note 12: Romanie dans l'dition originale de Jean Neaulme (1753).]

Les Abares surtout rpandus dans la Hongrie et dans l'Autriche se jetaient
tantt sur l'Empire d'Orient, tantt sur celui de Charlemagne. Ainsi des
frontires de la Perse  celles de la France, la Terre tait en proie 
des incursions presque continuelles.

Si les frontires de l'Empire Grec taient toujours resserres et toujours
dsoles, la Capitale tait le thtre des rvolutions et des crimes. Un
mlange de l'artifice des Grecs et de la frocit des Thraces, formait le
caractre qui rgnait  la Cour. En effet quel spectacle nous reprsente
Constantinople? Maurice et ses cinq enfants massacrs: Phocas assassin
pour prix de ses meurtres et de ses incestes: Constantin empoisonn par
l'Impratrice Martine,  qui on arrache la langue tandis qu'on coupe
le nez  Hraclonas son fils: Constans assomm dans un bain par ses
domestiques: Constantin Pogonate qui fait crever les yeux  ses deux
frres: Justinien II son fils prt  faire  Constantinople ce que
Thodose fit  Thessalonique, surpris, mutil et enchan par Lonce au
moment qu'il allait faire gorger les principaux Citoyens: Lonce bientt
trait lui-mme comme il avait trait Justinien II, ce Justinien rtabli,
faisant couler sous ses yeux dans la Place publique le sang de ses ennemis,
et prissant enfin sous la main d'un bourreau: Philippe Bardans dtrn
et condamn  perdre les yeux: Lon l'Isaurien et Constantin Copronyme
morts -la-vrit dans leur lit, mais aprs un rgne sanguinaire, aussi
malheureux pour le Prince que pour les Sujets. L'Impratrice Irne,
la premire femme qui monta sur le trne des Csars, et la premire qui
fit prir son fils pour rgner: Nicphore son successeur, dtest de
ses Sujets, pris par les Bulgares, dcoll, servant de pture aux
btes, tandis que son crne sert de coupe  son vainqueur. Enfin Michel
Curopalate contemporain de Charlemagne, confin dans un Clotre,
et mourant ainsi moins cruellement, mais plus honteusement que ses
prdcesseurs. C'est ainsi que l'Empire est gouvern pendant 200 ans.
Quelle histoire de brigands obscurs punis en Place publique pour leurs
crimes, est plus horrible et plus dgotante? Cependant il faut voir
au IXe Sicle Lon l'Armnien, brave guerrier, mais ennemi des Images,
assassin  la Messe dans le temps qu'il chantait une Antienne: ses
assassins s'aplaudissant d'avoir tu un hrtique, vont tirer de prison un
Officier, nomm Michel le Bgue, condamn  la mort par le Snat, et qui
au lieu d'tre excut, reut la Pourpre Impriale. Ce fut lui qui tant
amoureux d'une Religieuse, se fit prier par le Snat de l'pouser, sans
qu'aucun vque ost tre d'un sentiment contraire. Ce fait est d'autant
plus digne d'attention, que presqu'en mme temps on voit Euphemius en
Sicile, poursuivi criminellement pour un semblable mariage; et quelque
temps aprs, on avait condamn  Constantinople le mariage trs-lgitime
de l'Empereur Lon.

Les affaires de l'glise sont si mles avec celles de l'tat, que je peux
rarement les sparer, comme je voudrais.

Cette ancienne querelle des Images troublait toujours l'Empire. La Cour
tait tantt favorable, tantt contraire  leur culte, selon qu'elle
voyait pencher l'esprit du plus grand nombre. Michel le Bgue commena
par les consacrer, et finit par les abattre.

Son successeur Thophile, qui rgna environ douze ans depuis 829 jusqu'
842, se dclara contre ce culte. On a crit qu'il ne croyait point la
Rsurrection, qu'il niait l'existence des Dmons, et qu'il n'admettait
pas Jsus-Christ pour Dieu. Il se peut faire qu'un Empereur penst ainsi;
mais faut-il croire, je ne dis pas sur les Princes seulement, mais sur
les particuliers, des ennemis qui sans prouver aucun fait, dcrient la
religion et les moeurs des hommes qui n'ont pas pens comme eux?

Ce Thophile fils de Michel le Bgue fut presque le seul Empereur qui
eut succd paisiblement  son pre depuis deux Sicles. Sous lui les
adorateurs des Images furent plus perscuts que jamais. On connat
aisment par ces longues perscutions, que tous les citoyens taient
diviss.

Il est remarquable, que deux femmes aient rtabli les Images. L'une est
l'Impratrice Irne veuve de Lon IV et l'autre l'Impratrice Thodora
veuve de Thophile.

Thodora, matresse de l'Empire d'Orient sous le jeune Michel son fils,
perscuta  son tour les ennemis des Images. Elle porta son zle ou sa
politique plus loin. Il y avait encore dans l'Asie Mineure un grand nombre
de Manichens qui vivaient paisibles, parce que la fureur d'enthousiasme,
qui n'est gure que dans les sectes naissantes, tait passe. Ils taient
riches par le commerce. Soit qu'on en voult  leurs opinions ou  leurs
biens, on fit contre eux des dits svres, qui furent excuts avec
cruaut. La perscution leur rendit leur premier fanatisme. On en fit
prir des milliers dans les supplices. Le reste dsespr se rvolta. Il
en passa plus de 40000 chez les Musulmans, et ces Manichens auparavant
si tranquilles, devinrent des ennemis irrconciliables, qui joints aux
Sarrasins ravagrent l'Asie Mineure jusqu'aux portes de la Ville Impriale,
dpeuple par une peste horrible en 842, et devenue un objet de piti.

La peste proprement dite, est une maladie particulire aux Peuples de
l'Afrique, comme la petite-vrole. C'est de ces Pays qu'elle vient
toujours par des Vaisseaux marchands. Elle inonderait l'Europe sans
les sages prcautions qu'on prend dans nos Ports, et probablement
l'inattention du Gouvernement laissa entrer la contagion dans la Ville
Impriale.

Cette mme inattention exposa l'Empire  un autre flau. Les Russes
s'embarqurent vers le Port qu'on nomme aujourd'hui Azoph sur la Mer Noire,
et vinrent ravager tous les rivages du Pont Euxin. Les Arabes d'un autre
ct poussrent encore leurs conqutes par-del l'Armnie et dans l'Asie
Mineure. Enfin Michel le Jeune, aprs un rgne cruel et infortun, fut
assassin par Basile, qu'il avait tir de la plus basse condition pour
l'associer  l'Empire.

L'administration de Basile ne fut gure plus heureuse. C'est sous son
rgne qu'est l'poque du grand Schisme, qui divisa l'glise Grecque de la
Latine.

Les malheurs de l'Empire ne furent pas beaucoup rpars sous Lon, qu'on
appela le Philosophe; non qu'il ft un Antonin, un Marc-Aurle, un Julien,
un Aaron Rachild, un Alfred, mais parce qu'il tait savant. Il passe pour
avoir le premier ouvert un chemin aux Turcs, qui si longtemps aprs ont
pris Constantinople.

Les Turcs qui combattirent depuis les Sarrasins et qui mls  eux,
furent leur soutien et les destructeurs de l'Empire Grec, avaient-ils
dj envoy des Colonies dans ces contres voisines du Danube? On n'a
gure d'histoires vritables de ces migrations des Barbares.

Il n'y a que trop d'apparence que les hommes ont ainsi vcu longtemps.
 peine un Pays tait un peu cultiv, qu'il tait envahi par une Nation
affame, chasse  son tour par une autre. Les Gaulois n'taient-ils pas
descendus en Italie, n'avaient-ils pas t jusque dans l'Asie Mineure?
Vingt Peuples de la Grande Tartarie n'ont-ils pas cherch de nouvelles
Terres?

Malgr tant de dsastres, Constantinople fut encore longtemps la Ville
Chrtienne la plus opulente, la plus peuple, la plus recommandable par
les Arts. Sa situation seule par laquelle elle domine sur deux Mers, la
rendait ncessairement commerante. La peste de 842, toute destructive
qu'elle avait t, ne fut qu'un flau passager. Les Villes de commerce et
o la Cour rside, se repeuplent toujours par l'affluence des voisins. Les
Arts mcaniques et les beaux Arts mme ne prissent point dans une vaste
Capitale qui est le sjour des riches.

Toutes ces rvolutions subites du Palais, les crimes de tant d'Empereurs
gorgs les uns par les autres, sont des orages qui ne tombent gure sur
des hommes cachs, qui cultivent en paix des professions qu'on n'envie
point.

Les richesses n'taient point puises: on dit qu'en 857 Thodora mre de
Michel, en se dmettant malgr elle de la Rgence, et traite  peu prs
par son fils comme Marie de Mdicis le fut de nos jours par Louis XIII
fit voir  l'Empereur, qu'il y avait dans le trsor cent neuf mille livres
pesant d'Or et trois cents mille livres d'Argent.

Un Gouvernement sage pouvait donc encore maintenir l'Empire dans sa
puissance. Il tait resserr, mais non dmembr, changeant d'Empereurs,
mais toujours uni sous celui qui se revtait de la pourpre. Enfin plus
riche, plus plein de ressources, plus puissant que celui d'Allemagne.
Cependant il n'est plus, et l'Empire d'Allemagne subsiste encore.




DE L'ITALIE, DES PAPES, ET DES AUTRES AFFAIRES DE L'GLISE
AUX VIIIe et IXe SICLES.


On a vu avec quelle prudence les Papes se conduisirent sous Ppin et sous
Charlemagne, comme ils assoupirent habilement les querelles de Religion,
et comme chacun d'eux tablit sourdement les fondements de la grandeur
Pontificale.

Leur pouvoir tait dj trop grand, puisque Grgoire IV rebtit le Port
d'Ostie et que Lon IV fortifia Rome  ses dpens. Mais tous les Papes ne
pouvaient tre de grands-hommes, et toutes les conjonctures ne pouvaient
leur tre favorables. Chaque vacance de sige causait presque autant de
troubles que l'lection d'un Roi en Pologne. Le Pape lu avait  mnager
 la fois le Snat Romain, le Peuple et l'Empereur. La Noblesse Romaine
avait grande part au Gouvernement, elle lisait alors deux Consuls tous
les ans. Elle crait un Prfet, qui tait une espce de Tribun du Peuple.
Il y avait un Tribunal de douze Snateurs, et c'tait ces Snateurs qui
nommaient les principaux Officiers du Duch de Rome. Ce Gouvernement
municipal avait tantt plus, tantt moins d'autorit. Les Papes avaient
 Rome plutt un grand crdit qu'une puissance lgislative.

S'ils n'taient pas Souverains de Rome, ils ne perdaient aucune occasion
d'agir en Souverains de l'glise d'Occident.

Nicolas I crivait ainsi  Hincmar, Archevque de Reims en 863: Nous
avons appris par le rapport de plusieurs personnes fidles, que vous avez
dpos notre cher frre Rothade absent; c'est pourquoi nous vous mandons
de venir incessamment  Rome avec ses accusateurs et le Prtre qui a t
le sujet de sa dposition. Si dans un mois aprs la rception de cette
Lettre vous ne rtablissez pas Rothade, je vous dfends de clbrer la
Messe, etc.

On rsistait toujours  ces entreprises des Papes, mais pour peu que de
tant d'vques un seul vnt  flchir, sa soumission tait regarde  Rome
comme un devoir: il fallait donc ncessairement que l'glise de Rome,
suprieure d'ailleurs aux autres, ft presque leur Souveraine  force de
vouloir l'tre.

Gontier Archevque de Cologne, dpos par le mme Nicolas I pour avoir
t d'un avis contraire au Pape dans un Concile tenu  Metz en 864,
crivit  toutes les glises, Quoique le Seigneur Nicolas qu'on nomme
Pape, et qui se compte Pape et Empereur, nous ait excommunis, nous avons
rsist  sa folie. Ensuite dans son crit s'adressant au Pape mme,
Nous ne recevons point, dit-il, votre maudite sentence, nous la mprisons,
nous vous rejetons vous-mme de notre Communion, nous contentant de celle
des vques nos frres que vous mprisez, etc.

Un frre de l'Archevque de Cologne porta lui-mme cette protestation
 Rome, et la mit sur le tombeau de Saint Pierre, l'pe  la main.
Mais bientt aprs l'tat politique des affaires ayant chang, ce mme
Archevque changea aussi. Il vint au Mont Cassin se jeter aux genoux du
Pape Adrien successeur de Nicolas. Je dclare, dit-il, devant Dieu et
devant ses Saints,  vous Monseigneur Adrien, Souverain Pontife, aux
vques qui vous sont soumis, et  toute l'Assemble, que je supporte
humblement la sentence de dposition donne canoniquement contre moi
par le Pape Nicolas, etc. On sent combien un exemple de cette espce
affermissait les prtentions de l'glise Romaine, et les conjonctures
rendaient ces exemples frquents.

Le mme Nicolas I excommunia la femme de Lothaire Roi de Lorraine, fils
de l'Empereur Lothaire. Il n'tait pas bien dcid si elle tait pouse
lgitime; mais il tait moins dcid encore, si le Mtropolitain de Rome
devait se mler du lit d'un Souverain; ce n'tait pas-l que se bornaient
leurs prtentions.

En 876, Le Pape Jean VIII dans une sentence qu'il pronona
contre Formose vque de Porto, qui fut depuis Pape, dit positivement
qu'il a lu et ordonn Empereur son cher fils Charles le Chauve.

Je passe beaucoup d'entreprises de cette nature, qui rempliraient des
volumes. Il suffit de voir quel tait l'esprit de Rome.

La plus grande affaire que l'glise eut alors, et qui en est encore une
trs-importante aujourd'hui, fut l'origine de la sparation totale des
Grecs et des Latins. La Chaire Patriarcale de Constantinople tant, ainsi
que le Trne, l'objet de l'ambition, tait sujette aux mmes rvolutions.
L'Empereur mcontent du Patriarche Ignace, l'obligea  signer lui-mme
sa dposition, et mit  sa place Photius, Eunuque du Palais, homme d'une
grande qualit, d'un vaste gnie, et d'une science universelle. Il tait
Grand-cuyer et Ministre d'tat. Les vques pour l'ordonner Patriarche,
le firent passer en six jours par tous les degrs. Le premier jour on
le fit Moine, parce que les Moines taient alors regards comme faisant
partie de la Hirarchie. Le second jour il fut Lecteur, le troisime
Sous-Diacre, puis Diacre, Prtre, et enfin Patriarche le jour de Nol
en 858.

Le Pape Nicolas prit le parti d'Ignace, et excommunia Photius. Il lui
reprochait surtout d'avoir pass de l'tat Lac  celui d'vque avec
tant de rapidit; mais Photius rpondait avec raison, que Saint Ambroise,
Gouverneur de Milan et  peine Chrtien, avait joint la dignit d'vque
 celle de Gouverneur plus rapidement encore. Photius excommunia donc le
Pape  son tour, et le dclara dpos. Il prit le titre de Patriarche
OEcumnique, et accusa hautement d'hrsie les vques d'Occident de la
communion du Pape. Le plus grand reproche qu'il leur faisait, roulait sur
la procession du Pre et du Fils. Les autres sujets d'anathme taient que
les Latins se servaient de pain non lev pour l'Eucharistie, mangeaient
des oeufs en Carme, et que leurs Prtres se faisaient raser la barbe.
tranges raisons pour brouiller l'Occident avec l'Orient.

L'Empereur Basile, assassin de Michel son bienfaiteur et des protecteurs
de Photius, dposa ce Patriarche dans le temps qu'il jouissait de sa
victoire. Rome profita de cette conjoncture pour faire assembler, en 869,
 Constantinople, le huitime Concile OEcumnique, compos de trois cents
vques. Il est  remarquer que les Lgats qui prsidaient ne savaient
pas un mot de Grec, et que parmi les autres vques trs peu savaient le
Latin. Photius y fut universellement condamn comme intrus, et soumis 
la pnitence publique. On signa pour les cinq Patriarches avant de signer
pour le Pape. Mais en tout cela les questions qui partageaient l'Orient et
l'Occident, ne furent point agites, on ne voulait que dposer Photius.

Quelques temps aprs, le vrai Patriarche, Ignace, tant mort, Photius eut
l'adresse de se faire rtablir par l'Empereur Basile. Le Pape Jean VIII
le reut  sa communion, le reconnut, lui crivit, et malgr ce huitime
Concile OEcumnique, qui avait anathmatis ce Patriarche, le Pape envoya
ses Lgats  un autre Concile, en 879,  Constantinople, dans lequel
Photius fut reconnu innocent par quatre cents vques, dont trois cents
l'avaient auparavant condamn. Les Lgats de ce mme sige de Rome,
qui l'avaient anathmatis, servirent eux-mmes  casser le huitime
Concile OEcumnique. On a beaucoup blm cette condescendance du Pape Jean
VIII mais on n'a pas assez song que ce Pontife avait alors besoin de
l'Empereur Basile. Un Roi de Bulgarie, nomm Bogoris, gagn par l'habilet
de sa femme qui tait Chrtienne, s'tait converti  l'exemple de Clovis
et du Roi Egbert. Il s'agissait de savoir de quel Patriarcat cette
nouvelle Province Chrtienne dpendrait. Constantinople et Rome se
la disputaient. La dcision dpendait de l'Empereur Basile. Voil en
partie le sujet des complaisances qu'eut l'vque de Rome pour celui de
Constantinople.

Il ne faut pas oublier que dans ce Concile, ainsi que dans le prcdent,
il y eut des _Cardinaux_. On nommait ainsi des Prtres et des Diacres qui
servaient de Conseils aux Mtropolitains. Il y en avait  Rome comme dans
d'autres glises. Ils taient dj distingus, mais ils signaient aprs
les vques et les Abbs.

Le Pape donna par ses Lettres et par ses Lgats le titre de _Votre
saintet_ au Patriarche Photius. Les autres Patriarches sont aussi
appels _Papes_ dans ce Concile. C'est un nom Grec, commun  tous les
Prtres, et qui peu  peu est devenu le terme distinctif du Mtropolitain
de Rome.

On eut encore l'adresse de ne point parler dans ce Concile des points
qui divisaient les glises d'Orient et d'Occident. Le Pape crivit au
Patriarche, qu'il tait convenable de suspendre la grande querelle sur le
_qui ex Patre Filioque procedit_; et que l'usage immmorial tant  Rome
de chanter dans le Symbole _qui ex Patre procedit_, il fallait s'en tenir
 cet usage, sans blmer ceux qui ajoutaient _ex Filio_.

Il parat que Jean VIII se conduisait avec prudence; car ses successeurs
s'tant brouills avec l'Empire Grec, et ayant alors adopt le huitime
Concile OEcumnique de 869, et rejet l'autre, qui absolvait Photius,
la paix tablie par Jean VIII fut alors rompue. Photius clata contre
l'glise Romaine, la traita d'hrtique au sujet de cet article du
_Filioque procedit_, des oeufs en Carme, de l'Eucharistie faite avec du
pain sans levain, et de plusieurs autres usages. Mais le grand point de la
division tait la Primatie. Photius et ses successeurs voulaient tre les
premiers vques du Christianisme, et ne pouvaient souffrir que l'vque
de Rome, d'une Ville qu'ils regardaient alors comme barbare, spare
de l'Empire par sa rbellion, et en proie  qui voudrait s'en emparer,
disputt la prfrence  l'vque de la Ville Impriale. Le temps a dcid
la supriorit de Rome et l'humiliation de Constantinople.

Photius qui eut dans sa vie plus de revers que de gloire, fut dpos par
des intrigues de Cour, et mourut malheureux, mais ses successeurs attachs
 ses prtentions, les soutinrent avec vigueur.

Le Dogme ne troubla point encore l'glise d'Occident;  peine a-t-on
conserv la mmoire d'une petite dispute excite en 814 par un nomm Jean
Godescale sur la Prdestination et sur la Grce; et je ne ferai nulle
mention d'une folie pidmique, qui saisit le peuple de Dijon en 844, 
l'occasion d'une Sainte Bnigne qui donnait, disait-on, des convulsions 
ceux qui priaient sur son tombeau; je ne parlerais pas, dis-je, de cette
superstition populaire, si elle ne s'tait renouvelle de nos jours avec
fureur dans des circonstances toutes pareilles. Les mmes folies semblent
destines  reparatre de temps en temps sur la scne du Monde: mais aussi
le bon-sens est le mme dans tous les temps, et on n'a rien dit de si sage
sur les miracles modernes de Saint Mdard de Paris, que ce que dit en 844
un vque de Lyon sur ceux de Dijon. Voil un trange Saint, qui estropie
ceux qui ont recours  lui: il me semble que les miracles devraient tre
faits pour gurir les maladies, et non pour en donner.

Ces minuties ne troublaient point la paix en Occident, et les querelles
Thologiques n'taient point ce  quoi Rome s'attachait; on travaillait 
augmenter la puissance temporelle. Elles firent plus de bruit en Orient,
parce que les Ecclsiastiques y taient sans puissance temporelle. Il y a
encore une autre cause de la paix en Occident, c'est la grande ignorance
des Ecclsiastiques.




TAT DE L'EMPIRE DE L'OCCIDENT, DE L'ITALIE, ET DE LA PAPAUT
SUR LA FIN DU IXe SICLE, DANS LE COURS DU Xe ET DANS LA MOITI
DU XIe JUSQU' HENRI III.


Aprs la dposition de Charles le Gros, l'Empire d'Occident ne subsista
plus que de nom. Arnould, Arnolfe ou Arnold, btard de Carloman et d'une
fille nomme Carantine, se rendit matre de l'Allemagne; mais l'Italie
tait partage entre deux Seigneurs, tous deux du sang de Charlemagne par
les femmes; l'un tait un Duc de Spolte, nomm Gui; l'autre Brenger Duc
de Frioul. Tous deux investis de ces Duchs par Charles le Chauve, tous
prtendants  l'Empire aussi bien qu'au Royaume de France. Arnould en
qualit d'Empereur, regardait aussi la France comme lui appartenant de
droit, tandis que la France dtache de l'Empire tait partage entre
Charles le Simple qui la perdait et le Roi Eudes grand-oncle de Hugues
Capet, qui l'usurpait.

Un Bozon, Roi d'Arles, disputait encore l'Empire. Le Pape Formose, vque
peu accrdit de la malheureuse Rome, ne pouvait que donner l'Onction
Sacre au plus fort. Il couronna en 892 ce Gui de Spolte. L'anne d'aprs
il couronna Brenger vainqueur, et deux autres annes aprs il fut forc
de couronner cet Arnoud qui vint assiger Rome et la prit d'assaut. Le
serment quivoque, que reut Arnoud des Romains, prouve que dj les Papes
prtendaient  la souverainet de Rome. Tel tait ce serment: Je jure
par les Saints Mystres que sauf mon honneur, ma loi et ma fidlit 
Monseigneur Formose Pape, je serai fidle  l'Empereur Arnoud.

Les Papes taient alors en quelque sorte semblables aux Califes de Bagdad,
qui rvrs dans tous les tats Musulmans comme les Chefs de la Religion,
n'avaient plus gure d'autre droit que celui de donner les investitures
des Royaumes  ceux qui les demandaient les armes  la main; mais il y
avait entre ces Califes et ces Papes cette diffrence, que les Califes
taient tombs, et que les Papes s'taient levs.

Il n'y avait rellement plus d'Empire, ni de droit ni de fait. Les Romains
qui s'taient donns  Charlemagne par acclamation, ne voulaient plus
reconnatre des btards, des trangers,  peine matres d'une partie de
la Germanie.

Le Peuple Romain dans son abaissement, dans son mlange avec tant
d'trangers, conservait encore comme aujourd'hui cette fiert secrte que
donne la grandeur passe. Il trouvait insupportable que des Bructres, des
Cattes, des Marcomans, se disent les successeurs des Csars, et que les
rives du Main et la fort Hercynie fussent le centre de l'Empire de Titus
et de Trajan.

On frmissait  Rome d'indignation, et on riait en mme temps de piti,
lorsqu'on apprenait qu'aprs la mort d'Arnoud, son fils Hiludovic, que
nous appelons Louis, avait t cr Empereur des Romains  l'ge de
trois ou quatre ans dans un Village barbare, nomm Fourkem, par quelques
Seigneurs et vques Germains. C'tait en effet un trange Empire Romain
que ce Gouvernement qui n'avait alors ni les Pays entre le Rhin et la
Meuse, ni la France, ni la Bourgogne, ni l'Espagne, ni rien enfin dans
l'Italie, et pas mme une Maison dans Rome qu'on pt dire appartenir 
l'Empereur.

Du temps de ce Louis, dernier Empereur du sang de Charlemagne par
btardise, mort en 912, l'Empire Romain resserr en Allemagne, fut ce
qu'tait la France, une Contre dvaste par les guerres civiles et
trangres, sous un Prince lu en tumulte et mal obi.

Tout est rvolution dans les Gouvernements: c'en est une frappante que de
voir ces Saxons, sauvages traits par Charlemagne comme les Ilotes par les
Lacdmoniens, donner ou prendre au bout de 112 ans cette mme dignit,
qui n'tait plus dans la maison de leur vainqueur. Othon[13], Duc de Saxe,
aprs la mort de Louis, met par son crdit la couronne d'Allemagne sur
la tte de Conrad Duc de Franconie; et aprs la mort de Conrad, le fils
du Duc Othon de Saxe, Henri l'Oiseleur est lu. Tous ceux qui s'taient
fait Princes hrditaires en Germanie, joints aux vques, faisaient ces
lections.

[Note 13: Dans l'dition de Jean Neaulme ce nom se trouve sous deux
orthographes, Otton ou Othon, nous avons retenu cette dernire.]

Dans la dcadence de la famille de Charlemagne, la plupart des Gouverneurs
des Provinces s'taient rendus absolus. Mais ce qui d'abord tait
usurpation, devint bientt un droit hrditaire.

Les vques de plusieurs grands siges, dj puissants par leur dignit,
n'avaient plus qu'un pas  faire pour tre Princes, et ce pas fut bientt
fait. De-l vient la puissance sculire des vques de Mayence, de
Cologne, de Trves, de Wurtzbourg, et de tant d'autres en Allemagne et
en France. Les Archevques de Reims, de Lyon, de Beauvais, de Langres,
de Laon, s'attriburent les droits rgaliens. Cette puissance des
Ecclsiastiques ne dura pas en France, mais en Allemagne elle est affermie
pour longtemps. Enfin les Moines eux-mmes devinrent Princes, les Abbs de
Fulde, de Saint Gal, de Kempten, de Corbie, etc. Ils taient de petits
Rois dans les Pays o 80 ans auparavant ils dfrichaient avec leurs mains
quelques terres que des propritaires charitables leur avaient donnes.
Tous ces Seigneurs, Ducs, Comtes, Marquis, vques, Abbs, rendaient
hommage au Souverain. On a longtemps cherch l'origine de ce Gouvernement
Fodal. Il est  croire qu'elle n'en a point d'autre que l'ancienne
coutume de toutes les Nations, d'imposer un hommage et un tribut au plus
faible. On sait qu'ensuite les Empereurs Romains donnrent des Terres 
perptuit  de certaines conditions. On en trouve des exemples dans les
vies d'Alexandre Svre et de Probus. Les Lombards furent les premiers qui
rigrent des Duchs relevant en fief de leur Royaume. Spolte et Bnvent
furent sous les Rois Lombards des Duchs hrditaires.

Avant Charlemagne, Tassillon possdait le Duch de Bavire  condition
d'un hommage, et ce Duch et appartenu  ses descendants, si Charlemagne
ayant vaincu ce Prince, n'et dpouill le pre et les enfants.

Point de Villes libres alors en Allemagne, ainsi point de commerce, point
de grandes richesses. Les Villes n'avaient pas mme de murailles. Cet tat
qui pouvait tre si puissant, tait devenu si faible par le nombre et la
division de ses Matres, que l'Empereur Conrad fut oblig de promettre
un tribut annuel aux Hongrois, Huns ou Pannoniens, si bien contenus par
Charlemagne, et si humilis par les Empereurs de la Maison d'Autriche.
Mais alors ils semblaient tre ce qu'ils avaient t sous Attila. Ils
ravageaient l'Allemagne, les Frontires de la France. Ils descendaient en
Italie par le Tyrol, aprs avoir pill la Bavire, et revenaient ensuite
avec les dpouilles de tant de Nations.

C'est au rgne d'Henri l'Oiseleur que se dbrouilla un peu le chaos de
l'Allemagne. Ses limites taient alors le Fleuve de l'Oder, la Bohme, la
Moravie, la Hongrie, les rivages du Rhin, de l'Escaut, de la Moselle, de
la Meuse, et vers le Septentrion la Pomranie et le Holstein taient ses
barrires.

Il faut que Henri l'Oiseleur ft un des Rois des plus dignes de rgner.
Sous lui les Seigneurs de l'Allemagne si diviss sont runis. Le premier
fruit de cette runion est l'affranchissement du tribut qu'on payait aux
Hongrois, et une grande victoire remporte sur cette Nation terrible (936).
Il fit entourer de murailles la plupart des Villes d'Allemagne. Il
institua des Milices. On lui attribua mme l'invention de quelques Jeux
militaires, qui donnaient quelques ides des Tournois. Enfin l'Allemagne
respirait, mais il ne parat pas qu'elle prtendt tre l'Empire Romain.
L'Archevque de Mayence avait sacr Henri l'Oiseleur. Aucun Lgat du Pape,
aucun Envoy des Romains n'y avait assist. L'Allemagne sembla pendant
tout ce rgne oublier l'Italie.

Il n'en fut pas ainsi sous Othon le Grand, que les Princes Allemands,
les vques et les Abbs lurent unanimement aprs la mort d'Henri son
pre. L'hritier reconnu d'un Prince puissant, qui a fond ou rtabli
un tat, est toujours plus puissant que son pre, s'il ne manque pas de
courage; car il entre dans une carrire dj ouverte, il commence o son
prdcesseur a fini. Ainsi Alexandre avait t plus loin que Philippe son
pre, Charlemagne plus loin que Ppin, et Othon le Grand passa beaucoup
Henri l'Oiseleur.

Les Italiens toujours factieux et faibles ne pouvaient ni obir 
leurs compatriotes, ni tre libres, ni se dfendre  la fois contre les
Sarrasins et les Hongrois, dont les incursions infestaient encore leur
Pays.




DE LA PAPAUT AU DIXIME SICLE AVANT QU'OTHON LE GRAND
SE RENDIT MATRE DE ROME.


Le Pape Formose, fils du Prtre Lon, tant vque de Porto, avait t 
la tte d'une faction contre Jean VIII et deux fois excommuni par ce
Pape; mais ces excommunications qui furent bientt aprs si terribles aux
Ttes couronnes, le furent si peu pour Formose qu'il se fit lire Pape
en 890.

tienne VI aussi fils de Prtre, successeur de Formose, homme qui
joignait l'esprit du fanatisme  celui de la faction, ayant toute sa vie
ha Formose, fit dterrer son corps qui tait embaum, et l'ayant revtu
des habits pontificaux, le fit comparatre dans un Concile assembl pour
juger sa mmoire. On donna au mort un Avocat, on lui fit son procs en
forme, le cadavre fut dclar coupable d'avoir chang d'vch, et d'avoir
quitt celui de Porto pour celui de Rome; et pour rparation de ce crime,
on lui trancha la tte par la main du bourreau, on lui coupa trois doigts,
et on le jeta dans le Tibre.

Le Pape tienne VI se rendit si odieux par cette farce aussi horrible que
folle, que les amis de Formose ayant soulev les citoyens, les chargrent
de fers, et l'tranglrent en prison.

La faction ennemie de cet tienne fit repcher le corps de Formose, et le
fit enterrer pontificalement une seconde fois.

Cette querelle chauffait les esprits. Sergius III qui remplissait Rome
de ses brigues pour se faire Pape, fut exil par son rival Jean IX ami
de Formose; mais reconnu Pape aprs la mort de Jean IX il fit jeter une
seconde fois Formose dans le Tibre. Dans ces troubles Thodora mre de
Marozie qu'elle maria depuis au Marquis de Toscane, et d'une autre
Thodora, toutes trois, clbres par leurs galanteries, avait  Rome
la principale autorit. Sergius n'avait t lu que par les intrigues
de Thodora la mre. Il eut tant Pape un fils de Marozie qu'il leva
publiquement dans son Palais. Il ne parat pas qu'il ft ha des Romains,
qui naturellement voluptueux suivaient ses exemples plus qu'ils ne les
blmaient.

Aprs sa mort les deux soeurs Marozie et Thodora procurrent la Chaire de
Rome  un de leurs favoris, nomm Landon, mais ce Landon tant mort, la
jeune Thodora fit lire Pape son Amant Jean X vque de Bologne, puis
de Ravenne, et enfin de Rome. On ne lui reprocha point comme  Formose,
d'avoir chang d'vch. Ces Papes condamns par la postrit comme
vques peu religieux, n'taient point d'indignes Princes. Il s'en faut
beaucoup. Ce Jean X que l'amour fit Pape, tait un homme de gnie et de
courage; il fit ce que tous les Papes ses prdcesseurs n'avaient pu faire;
il chassa les Sarrasins de cette partie de l'Italie nomme le _Garillan_.

Pour russir dans cette expdition, il eut l'adresse d'obtenir des troupes
de l'Empereur de Constantinople, quoique cet Empereur et  se plaindre
autant des Romains rebelles que des Sarrasins. Il fit armer le Comte de
Capoue. Il obtint des milices de Toscane, et marcha lui-mme  la tte
de cette arme, menant avec lui un jeune fils de Marozie et du Marquis
Adelbert: ayant chass les Mahomtans du voisinage de Rome, il voulait
aussi dlivrer l'Italie des Allemands et des autres trangers.

L'Italie tait envahie presqu' la fois par les Brengers, par un Roi de
Bourgogne, par un Roi d'Arles. Il les empcha tous de dominer dans Rome.
Mais au bout de quelques annes Guido, frre utrin de Hugo Roi d'Arles,
Tyran de l'Italie, ayant pous Marozie toute puissante  Rome, cette mme
Marozie conspira contre le Pape si longtemps Amant de sa soeur. Il fut
surpris, mis aux fers, et touff entre deux matelas.

Marozie, matresse de Rome, fit lire Pape un nomm Lon, qu'elle fit
mourir en prison au bout de quelques mois. Ensuite ayant donn le sige
de Rome  un homme obscur, qui ne vcut que deux ans, elle mit enfin sur
la Chaire Pontificale Jean XI son propre fils, qu'elle avait eu de son
adultre avec Sergius III.

Jean XI n'avait que 24 ans quand sa mre le fit Pape; elle ne lui confra
cette dignit qu' condition qu'il s'en tiendrait uniquement aux fonctions
d'vque, et qu'il ne serait que le Chapelain de sa mre.

On prtend que Marozie empoisonna alors son mari Guido, Marquis de
Toscane. Ce qui est vrai, c'est qu'elle pousa le frre de son mari Hugo
Roi de Lombardie, et le mit en possession de Rome, se flattant d'tre avec
lui Impratrice; mais un fils du premier lit de Marozie se mit alors  la
tte des Romains contre sa mre, chassa Hugues de Rome, renferma Marozie
et le Pape son fils dans le Chteau Saint Ange. On prtend que Jean XI y
mourut empoisonn.

Un tienne VII Allemand de naissance, lu en 939, fut par cette naissance
seule si odieux aux Romains, que dans une sdition le peuple lui balafra
le visage au point qu'il ne put jamais depuis paratre en public.

Quelque temps aprs un petit-fils de Marozie, nomm Octavien, fut lu Pape
 l'ge de 18 ans par le crdit de sa famille. Il prit le nom de Jean XII
en mmoire de Jean XI son oncle. C'est le premier Pape qui ait chang son
nom  son avnement au Pontificat. Il n'tait point dans les Ordres quand
sa famille le fit Pontife. C'tait un jeune-homme qui vivait en Prince,
aimant les armes et les plaisirs. On s'tonne que sous tant de Papes
si scandaleux et si peu puissants, l'glise Romaine ne perdit ni ses
prrogatives, ni ses prtentions; mais alors presque toutes les autres
glises taient ainsi gouvernes. Le Clerg d'Italie pouvait mpriser les
Papes, mais il respectait la Papaut, d'autant plus qu'ils y aspiraient;
enfin dans l'opinion des hommes la place tait sacre, quand la personne
tait excrable.

Pendant que Rome et l'glise taient ainsi dchires, Brenger qu'on
appelle _le Jeune_, disputait l'Italie  Hugues d'Arles. Les Italiens,
comme le dit Luitprand contemporain, voulaient toujours avoir deux Matres
pour n'en avoir rellement aucun: fausse et malheureuse politique, qui
les faisait changer de tyrans et de malheurs. Tel tait l'tat dplorable
de ce beau Pays, lorsqu'Othon le Grand y fut appel par les plaintes de
presque toutes les Villes, et mme par ce jeune Pape Jean XII rduit 
faire venir les Allemands qu'il ne pouvait souffrir.




SUITE DE L'EMPIRE D'OTHON ET DE L'TAT DE L'ITALIE


Othon entra en Italie, et il s'y conduisit comme Charlemagne. Il vainquit
Brenger, qui en affectait la Souverainet. Il se fit sacrer et couronner
Empereur des Romains par les mains du Pape, prit le nom de Csar et
d'Auguste, et obligea le Pape  lui faire serment de fidlit sur le
tombeau dans lequel on dit que repose le corps de St. Pierre. On dressa un
instrument authentique de cet Acte. Le Clerg et la Noblesse Romaine se
soumettent  ne jamais lire de Pape qu'en prsence des Commissaires de
l'Empereur. Dans cet Acte Othon confirme les donations de Ppin, de
Charlemagne, de Louis le Dbonnaire, sauf en tout notre puissance, dit-il,
et celle de notre fils et de nos descendants. Cet Instrument crit en
lettres d'or, souscrit par sept vques d'Allemagne, cinq Comtes, deux
Abbs et plusieurs Prlats Italiens, est gard encore au Chteau Saint
Ange; la date est du 13 Fvrier 962.

On dit, et Mzray le dit aprs d'autres, que Lothaire Roi de France et
Hugues Capet depuis Roi, assistrent  ce couronnement. Les Rois de France
taient en effet alors si faibles, qu'ils pouvaient servir d'ornement au
Sacre d'un Empereur; mais le nom de Lothaire et de Hugues Capet ne se
trouve pas dans les signatures de cet Acte.

Le Pape s'tant ainsi donn un Matre, quand il ne voulait qu'un
Protecteur, lui fut bientt infidle. Il se ligua contre l'Empereur avec
Brenger mme, rfugi chez des Mahomtans qui venaient de se cantonner
sur les ctes de Provence. Il fit venir le fils de Brenger  Rome, tandis
qu'Othon tait  Pavie. Il envoya chez les Hongrois pour les solliciter 
rentrer en Allemagne, mais il n'tait pas assez puissant pour soutenir
cette action hardie, mais l'Empereur l'tait assez pour le punir.

Othon revint donc de Pavie  Rome, et s'tant assur de la Ville, il tint
un Concile, dans lequel il fit juridiquement le procs au Pape. Au lieu de
le juger militairement, on assembla les Seigneurs Allemands et Romains,
40 vques, 17 Cardinaux dans l'glise de Saint Pierre, et l en prsence
de tout le peuple on accusa le Saint Pre d'avoir joui de plusieurs femmes,
et surtout d'une nomme tiennette, qui tait morte en couche. Les autres
chefs d'accusation taient d'avoir fait vque de Tody un enfant de dix
ans, d'avoir vendu les Ordinations et les Bnfices, d'avoir fait crever
les yeux  son parrain, d'avoir chtr un Cardinal, et ensuite de l'avoir
fait mourir; enfin de ne pas croire en JSUS-CHRIST, et d'avoir invoqu le
Diable: deux choses qui semblent se contredire. On mlait donc, comme il
arrive presque toujours, de fausses accusations  de vritables; mais on
ne parla point du tout de la seule raison pour laquelle le Concile tait
assembl. L'Empereur craignait sans doute de rveiller cette rvolte et
cette conspiration dans laquelle les accusateurs mme du Pape avaient
tremp. Ce jeune Pontife qui avait alors vingt-sept ans, parut dpos pour
ses incestes et ses scandales, et le fut en effet pour avoir voulu ainsi
que tous les Romains, dtruire la puissance Allemande dans Rome.

Othon ne put se rendre matre de sa personne, ou s'il le put, il fit une
faute en le laissant libre.  peine avait-il fait lire le Pape Lon VIII
qui, si l'on en croit le discours d'Arnoud vque d'Orlans, n'tait ni
Ecclsiastique, ni mme Chrtien.  peine en avait-il reu l'hommage, et
avait-il quitt Rome, dont probablement il ne devait pas s'carter, que
Jean XII eut le courage de faire soulever les Romains, et opposant alors
Concile  Concile, on dposa Lon VIII. On ordonna que jamais l'infrieur
ne pourrait ter le rang  son suprieur.

Le Pape par cette dcision n'entendait pas seulement, que jamais les
vques et les Cardinaux ne pourraient dposer le Pape, mais on dsignait
aussi l'Empereur, que les vques de Rome regardaient toujours comme un
sculier, qui devait  l'glise l'hommage et les serments qu'il exigeait
d'elle. Le Cardinal nomm Jean, qui avait crit et lu les accusations
contre le Pape, eut la main droite coupe. On arracha la langue, on coupa
le nez et deux doigts  celui qui avait servi de Greffier au Concile de
dposition.

Au reste dans tous ces Conciles o prsidaient la faction et la vengeance,
on citait toujours l'vangile et les Pres, on implorait les lumires du
Saint Esprit, on parlait en son nom, on faisait mme des rglements utiles;
et qui lirait ces Actes sans connatre l'Histoire, croirait lire les
Actes des Saints.

Tout cela se faisait presque sous les yeux de l'Empereur; et qui sait
jusqu'o le courage et le ressentiment du jeune Pontife, le soulvement
des Romains en sa faveur, la haine des autres Villes d'Italie contre les
Allemands, eussent pu porter cette rvolution? Mais le Pape Jean XII fut
assassin trois mois aprs, entre les bras d'une femme marie par les
mains du mari qui vengeait sa honte. (964)

Il avait tellement anim les Romains, qu'ils osrent, mme aprs sa mort,
soutenir un sige, et ne se rendirent qu' l'extrmit. Othon deux fois
vainqueur de Rome, fut le matre de l'Italie comme de l'Allemagne.

Le Pape Lon cr par lui, le Snat, les principaux du Peuple, le Clerg
de Rome solennellement assembls dans Saint Jean de Latran, confirmrent
 l'Empereur le droit de se choisir un Successeur au Royaume d'Italie,
d'tablir le Pape et de donner l'investiture aux vques. Aprs tant de
Traits et de serments forms par la crainte, il fallait des Empereurs qui
demeurassent  Rome pour les faire observer.

 peine l'Empereur Othon tait retourn en Allemagne, que les Romains
voulurent tre libres. Ils mirent en prison leur nouveau Pape, crature
de l'Empereur. Le Prfet de Rome, les Tribuns, le Snat, voulurent faire
revivre les anciennes lois; mais ce qui dans un temps est une entreprise
de hros, devient dans d'autres une rvolte de sditieux. Othon revole en
Italie, fait pendre une partie du Snat, et le Prfet de Rome qui avait
voulu tre un Brutus, fut fouett dans les carrefours, promen nu sur un
ne, et jet dans un cachot, o il mourut de faim.

Tel fut  peu prs l'tat de Rome sous Othon le Grand, Othon II et
Othon III. Les Allemands tenaient les Romains subjugus, et les Romains
brisaient leurs fers ds qu'ils le pouvaient.

Un Consul nomm Crescentius, fils du Pape Jean X et de la fameuse Marozie,
prenant avec ce titre de Consul la haine de la Royaut, arma Rome contre
Othon II. Il fit mourir en prison Benot VI crature de l'Empereur; et
l'autorit d'Othon quoiqu'loign, ayant dans ces troubles donn la Chaire
Romaine au Chancelier de l'Empire en Italie, qui fut Pape sous le nom de
Jean XIV ce malheureux Pape fut une nouvelle victime que le Parti Romain
immola. Le Pape Boniface VIII crature du Consul Crescentius dj souill
du sang de Benot VI fit encore prir Jean XIV. Les temps de Caligula, de
Nron, de Vitellius, ne produisirent ni des infortunes plus dplorables,
ni de plus grandes barbaries; mais les horreurs de ces Papes sont obscures
comme eux. Ces tragdies sanglantes se jouaient sur le thtre de Rome,
mais petit et ruin; et celles des Csars avaient pour thtre le Monde
connu.

Crescentius maintint quelque temps l'ombre sur la Rpublique Romaine.
Il chassa du sige Pontifical Grgoire IV neveu de l'Empereur Othon III.
Mais enfin Rome fut encore assige et prise. Crescentius attir hors du
Chteau Saint Ange sur l'esprance d'un accommodement et sur la foi des
serments de l'Empereur, eut la tte tranche. Son corps fut pendu par les
pieds, et le nouveau Pape lu par les Romains, sous le nom de Jean XV
eut les yeux crevs et le nez coup. On le jetta en cet tat du haut du
Chteau Saint Ange dans la Place.

Les Romains renouvellrent alors  Othon III les serments faits 
Othon Ier et  Charlemagne.

Aprs les trois Othon, ce combat de la domination Allemande, et de
la libert Italique, resta longtemps dans les mmes termes. Sous les
Empereurs Henri II de Bavire, Conrad II le Salique, ds qu'un Empereur
tait occup en Allemagne, il s'levait un parti en Italie. Henri II y
vint comme les Othons dissiper des factions, confirmer aux Papes les
donations des Empereurs, et recevoir les mmes hommages. Cependant la
Papaut tait  l'encan, ainsi que presque tous les autres vchs.

Benot VIII Jean XIX l'achetrent publiquement l'un aprs l'autre: ils
taient frres de la maison des Marquis de Toscane, toujours puissante 
Rome depuis le temps de Marozie.

En 1034, aprs leur mort, pour perptuer le Pontificat dans leur maison
on acheta encore les suffrages pour un enfant de douze ans. C'tait
Benot IX qui eut l'vch de Rome de la mme manire, qu'on voit encore
aujourd'hui tant de familles acheter, mais en secret, des Bnfices pour
des enfants.

Ce dsordre n'eut point de bornes. On vit sous le Pontificat de ce Benot
IX deux autres Papes lus  prix d'argent, et trois Papes dans Rome
s'excommunier rciproquement; mais par un accord heureux qui touffa une
guerre civile, ces trois Papes s'accordrent  partager les revenus de
l'glise, et  vivre en paix, chacun avec sa Matresse.

Ce Triumvirat pacifique et singulier ne dura qu'autant qu'ils eurent de
l'argent; et enfin, quand ils n'en eurent plus, chacun vendit sa part de
la Papaut au Diacre Gratien, homme de qualit, fort riche. Mais comme
le jeune Benot IX avait t lu longtemps avant les deux autres, on lui
laissa par un accord solennel la jouissance du tribut que l'Angleterre
payait alors  Rome, qu'on appelait le _Denier de Saint Pierre_,  quoi
un Roi Danois d'Angleterre, nomm Etelvolft, Edelvolf ou Ethelulfe s'tait
soumis en 852.

En 1046, ce Gratien qui prit le nom de Grgoire VI et qui passe pour
s'tre conduit trs-sagement, jouissait paisiblement du Pontificat,
lorsque l'Empereur Henri III fils de Conrad II le Salique, vint  Rome.

Jamais Empereur n'y exera plus d'autorit. Il dposa Grgoire VI que les
Romains aimaient, et nomma Pape Suidger son Chancelier vque de Bamberg
sans qu'on ost murmurer.

En 1048, aprs la mort de cet Allemand qui parmi les Papes est appel
Clment II, l'Empereur qui tait en Allemagne, y cra Pape un Bavarois
nomm Popon: c'est Damaze II qui avec le Brevet de l'Empereur alla se
faire reconnatre  Rome. Il le fut malgr ce Benot IX qui voulait
encore rentrer dans la Chaire Pontificale aprs l'avoir vendue.

Ce Bavarois tant mort vingt-trois jours aprs son intronisation,
l'Empereur donna la Papaut  son cousin Brunon de la Maison de Lorraine,
qu'il transfra de l'vch de Toul  celui de Rome avec une autorit
absolue.




DE LA FRANCE VERS LE TEMPS DE HUGUES CAPET.


Pendant que l'Allemagne commenait  prendre ainsi une nouvelle forme
d'administration, et que Rome et l'Italie n'en avaient aucune, la France
devenait comme l'Allemagne un Gouvernement entirement fodal.

Ce Royaume s'tendait des environs de l'Escaut et de la Meuse jusqu' la
Mer Britannique et des Pyrnes au Rhne. C'tait alors ses bornes; car
quoique tant d'Historiens prtendent que ce grand Fief de la France allait
par-del les Pyrnes jusqu' l'Ebre, il ne parat point du tout que les
Espagnols de ces Provinces entre l'Ebre et les Pyrnes fussent soumis au
faible Gouvernement de France en combattant contre les Mahomtans.

La France, dans laquelle ni la Provence ni le Dauphin n'taient compris,
tait un assez grand Royaume, mais il s'en fallait beaucoup que le Roi
de France ft un grand Souverain. Louis, le dernier des descendants de
Charlemagne, n'avait plus pour tout domaine que les Villes de Laon, de
Soissons, et quelques Terres qu'on lui contestait. L'hommage rendu par la
Normandie, ne servait qu' faire un Roi vassal qui aurait pu soudoyer son
Matre. Chaque Province avait ou ses Comtes ou ses Ducs hrditaires,
celui qui n'avait pu se saisir que de deux ou trois Bourgades, rendait
hommage aux usurpateurs d'une Province; et qui n'avait qu'un Chteau,
relevait de celui qui avait usurp une Ville.

Le temps et la ncessit tablirent que les Seigneurs des grands Fiefs
marcheraient avec des troupes au secours du Roi. Tel Seigneur devait 40
jours de service, tel autre 25; les arrires-vassaux marchaient aux ordres
de leurs Seigneurs immdiats. Mais si tous ces Seigneurs particuliers
servaient l'tat quelques jours, ils se faisaient la guerre entre eux
presque toute l'anne. En vain les Conciles, qui dans ces temps de crimes
ordonnrent souvent des choses justes, avaient rgl qu'on ne se battrait
point depuis le jeudi jusqu'au point du jour du lundi, et dans les temps
de Pques et dans d'autres solennits, ces rglements n'tant point
appuys d'une justice coercitive, taient sans vigueur. Chaque Chteau
tait la Capitale d'un petit tat de Brigands, chaque Monastre tait en
armes: leurs Avocats qu'on appelait Avoyers, institus dans les premiers
temps pour prsenter leurs requtes au Prince et mnager leurs affaires,
taient les Gnraux de leurs troupes: les Moissons taient ou brles, ou
coupes avant le temps, ou dfendues, l'pe  la main: les Villes presque
rduites en solitude, et les Campagnes dpeuples par de longues famines.

Il semble que ce Royaume sans Chef, sans police, sans ordre, dt tre la
proie de l'tranger; mais une anarchie presque semblable dans tous les
Royaumes, fit sa sret; et quand sous les Othons l'Allemagne fut plus 
craindre, les guerres intestines l'occuprent.

C'est de ces temps barbares que nous tenons l'usage de rendre hommage pour
une Maison et pour un Bourg au Seigneur d'un autre Village. Un Praticien,
un Marchand qui se trouve possesseur d'un ancien Fief, reoit foi et
hommage d'un autre Fermier ou d'un Pair du Royaume qui aura achet un
arrire-fief dans sa censive. Les lois de Fiefs ne subsistent plus, mais
ces vieilles coutumes de mouvances, d'hommages, de redevances subsistent
encore: dans la plupart des Tribunaux on admet cette maxime, _nulle Terre
sans Seigneur_, comme si ce n'tait pas assez d'appartenir  la Patrie.

Quand la France, l'Italie et l'Allemagne furent ainsi partages sous un
nombre innombrable de petits Tyrans, les armes dont la principale force
avait t l'Infanterie sous Charlemagne, ainsi que sous les Romains, ne
furent plus que de la Cavalerie. On ne connut plus que les Gens d'armes;
les Gens de pied n'avaient pas ce nom, parce qu'en comparaison des hommes
de cheval ils n'taient point arms.

Les moindres possesseurs de Chatellenies ne se mettaient en campagne
qu'avec le plus de chevaux qu'ils pouvaient, et le faste consistait alors
 mener avec soi des cuyers qu'on appela _vaslets_ du mot _vassalet_,
petit vassal. L'honneur tant donc mis  ne combattre qu' cheval, on prit
l'habitude de porter une armure complte de fer, qui et accabl un homme
 pied de son poids. Les brassards, les cuissards furent une partie de
l'habillement. On prtend que Charlemagne en avait eu, mais ce fut vers
l'an mille que l'usage en fut commun.

Quiconque tait riche devint presqu'invulnrable  la guerre, et c'tait
alors qu'on se servit plus que jamais de massues pour assommer ces
Chevaliers que les pointes ne pouvaient percer. Le plus grand commerce
alors fut en cuirasses, en boucliers, en casques orns de plumes.

Les Paysans qu'on tranait  la guerre, seuls exposs et mpriss,
servaient de pionniers plutt que de combattants. Les chevaux plus estims
qu'eux, furent bards de fer, leur tte fut arme de champfrain.

On ne connut gure alors de lois que celles que les plus puissants
firent pour le service des Fiefs. Tous les autres objets de la justice
distributive furent abandonns au caprice des Matres-d'htel, Prvts,
Baillis, nomms par les possesseurs des Terres.

Les Snats de ces Villes qui sous Charlemagne et sous les Romains avaient
joui du gouvernement municipal, furent abolis presque partout. Le mot de
_Senior_, _Seigneur_, affect longtemps  ces principaux du Snat des
Villes, ne fut plus donn qu'aux possesseurs des Fiefs.

Le terme de Pair commenait alors  s'introduire dans la Langue
Gallo-Tudesque, qu'on parlait en France. Il venait du mot Latin _par_,
qui signifie _gal_ ou _confrre_. On ne s'en tait servi que dans ce sens
sous la premire et la seconde Race des Rois de France. Les enfants de
Louis le Dbonnaire s'appellrent _pares_ dans une de leurs entrevues
l'an 851; et longtemps auparavant Dagobert donne le nom de _pairs_  des
Moines. Godegrand, vque de Metz du temps de Charlemagne, appelle _Pairs_
des vques et des Abbs, ainsi que le marque le savant Du Cange.

Les Vassaux d'un mme Seigneur s'accoutumrent donc  s'appeler _Pairs_.

Alfred le Grand avait tabli en Angleterre les Jurs, c'tait des Pairs
dans chaque profession. Un homme dans une cause criminelle choisissait
douze hommes de sa profession pour tre juges. Quelques Vassaux en France
en usrent ainsi, mais le nombre des Pairs n'tait pas pour cela dtermin
 douze. Il y en avait dans chaque Fief autant que de Barons qui
relevaient du mme Seigneur, et qui taient Pairs entre eux, mais non
Pairs de leur Seigneur fodal.

Les Princes qui rendaient un hommage immdiat  la Couronne, tels que les
Ducs de Guyenne, de Normandie, de Bourgogne, les Comtes de Flandres, de
Toulouse, taient donc en effet des Pairs de France.

Hugues Capet n'tait pas le moins puissant. Il possdait depuis longtemps
le Duch de France, qui s'tendait jusqu'en Touraine. Il tait Comte de
Paris. De vastes domaines en Picardie et en Champagne lui donnaient encore
une grande autorit dans ces Provinces. Son frre avait ce qui compose
aujourd'hui le Duch de Bourgogne. Son grand-pre Robert le Fort, et son
grand-oncle Eudes ou Odon, avaient tous deux port la couronne du temps de
Charles le Simple. Hugues son pre, surnomm l'Abb  cause des Abbayes
de St. Denis, de St. Martin de Tours, de St. Germain des Prez, et de tant
d'autres qu'il possdait, avait branl et gouvern la France. Ainsi l'on
peut dire, que depuis l'anne 810, o le Roi Eudes commena son rgne, sa
Maison a gouvern sans interruption; et que si on excepte Hugues l'Abb
qui ne voulut pas prendre la Couronne Royale, elle forme une suite de
Souverains de plus de 850 ans, filiation unique parmi les Rois.

On sait comment Hugues Capet, Duc de France, Comte de Paris, enleva la
couronne au Duc Charles oncle du dernier Roi Louis V. Si les suffrages
eussent t libres, le sang de Charlemagne respect, et le droit de
succession aussi sacr qu'aujourd'hui, Charles aurait t Roi de France.
Ce ne fut point un Parlement de la Nation qui le priva du droit de ses
anctres; ce fut ce qui fait et dfait les Rois, la force aide de la
prudence.

Tandis que Louis, ce dernier Roi du Sang Carolingien, tait prt  finir 
l'ge de 23 ans sa vie obscure par une maladie de langueur, Hugues Capet
assemblait dj ses forces; et loin de recourir  l'autorit d'un
Parlement, il sut dissiper avec des troupes un Parlement qui se tenait
 Compigne pour assurer la succession  Charles. La lettre de Gerbert,
depuis Archevque de Reims et Pape sous le nom de Sylvestre II dterre
par Duchesne, en est un tmoignage authentique.

Charles Duc de Brabant et de Hainaut, tats qui composaient la basse
Lorraine, succomba sous un rival plus puissant et plus heureux que lui;
trahi par l'vque de Laon, surpris et livr  Hugues Capet, il mourut
captif dans la tour d'Orlans; et deux enfants mles qui ne purent le
venger, mais dont l'un eut cette basse Lorraine, furent les derniers
Princes de la postrit masculine de Charlemagne. Hugues Capet devenu Roi
de ses Pairs, n'en eut pas un plus grand domaine.




TAT DE LA FRANCE AUX Xe et XIe SICLES.


La France dmembre languit dans des malheurs obscurs depuis Charles le
Gros jusqu' Philippe Ier arrire-petit-fils de Hugues Capet, prs de 250
annes. Nous verrons si les Croisades qui signalrent le rgne de Philippe
Ier  la fin de l'XIe Sicle, rendirent la France plus florissante. Mais
dans l'espace de temps dont je parle, tout ne fut que confusion, tyrannie,
barbarie et pauvret. Chaque Seigneur un peu considrable faisait battre
monnaie, mais c'tait  qui l'altrerait. Les belles Manufactures taient
en Grce et en Italie. Les Franais ne pouvaient les imiter dans des
Villes sans privilge, et dans un Pays sans union.

De tous les vnements de ce temps, le plus digne de l'attention d'un
Citoyen est l'excommunication du Roi Robert. Il avait pous Berthe sa
cousine au quatrime degr; mariage en soi lgitime, et de plus ncessaire
au bien de l'tat. Nous avons vu de nos jours des particuliers pouser
leurs nices, et acheter au prix ordinaire les dispenses  Rome, comme
si Rome avait des droits sur des mariages qui se font  Paris. Le Roi
de France n'prouva pas autant d'indulgence. L'glise Romaine dans
l'avilissement et les scandales o elle tait plonge, osa imposer au Roi
une pnitence de sept ans, lui ordonna de quitter sa femme, l'excommunia
en cas de refus. Le Pape interdit tous les vques qui avaient assist
 ce mariage, et leur ordonna de venir  Rome lui demander pardon. Tant
d'audace parat incroyable, mais l'ignorante superstition de ces temps
peut l'avoir souffert, et la politique peut l'avoir cause. Grgoire V
qui fulmina cette excommunication, tait Allemand, et gouvern par
Gerbert ci-devant Archevque de Reims, ennemi de la Maison de France.
L'Empereur Othon III peu ami de Robert, assista lui-mme au Concile o
l'excommunication fut prononce; tout cela fait croire que la Raison
d'tat eut autant de part  cet attentat, que le fanatisme.

Les Historiens disent que cette excommunication fit en France tant d'effet,
que tous les Courtisans du Roi et ses propres Domestiques l'abandonnrent,
et qu'il ne lui resta que deux Serviteurs qui jetaient au feu le reste
de ses repas, ayant horreur de ce qu'avait touch un excommuni. Quelque
dgrade que ft alors la Raison humaine, il n'y a pas d'apparence que
l'absurdit pt aller si loin. Le premier Auteur qui a crit cet excs
de l'abrutissement de la Cour de France, est le Cardinal Pierre Damien,
qui n'crivit que 64 ans aprs. Il rapporte qu'en punition de cet
inceste prtendu, la Reine accoucha d'un monstre; mais il n'y eut rien de
monstrueux dans toute cette affaire, que l'audace du Pape, et la faiblesse
du Roi qui se spara de sa femme.

Les excommunications, les interdits sont des foudres qui n'embrasent un
tat que quand ils trouvent des matires combustibles. Il n'y en avait
point alors, mais peut-tre Robert craignit-il qu'il ne s'en formt.

La condescendance du Roi Robert enhardit tellement les Papes, que son
petit-fils Philippe Ier fut excommuni comme lui. D'abord le fameux
Grgoire VII le menaa de le dposer en 1075, s'il ne se justifiait de
l'accusation de simonie devant ses Nonces. Un autre Pape l'excommunia en
effet, Philippe s'tait dgot de sa femme, et tait amoureux de Bertrade
pouse du Comte d'Anjou. Il se servit du ministre des Lois pour casser
son mariage sous prtexte de parent, et Bertrade sa Matresse fit casser
le sien avec le Comte d'Anjou sous le mme prtexte.

Le Roi et sa Matresse furent ensuite maris solennellement par les mains
d'un vque de Bayeux. Ils taient condamnables, mais ils avaient au moins
rendu ce respect aux lois, que de se servir d'elles pour couvrir leurs
fautes. Quoi qu'il en soit, un Pape avait excommuni Robert pour avoir
pous sa parente, et un autre Pape excommunia Philippe pour avoir quitt
sa parente. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'Urbain II qui
pronona cette sentence, la pronona dans les propres tats du Roi, 
Clermont en Auvergne, o il venait chercher un asile, et dans ce mme
Concile o nous verrons qu'il prcha la Croisade.

Cependant il ne parat point que Philippe excommuni ait t en horreur 
ses Sujets; c'est une raison de plus pour douter de cet abandon gnral,
o l'on dit que le Roi Robert avait t rduit.

Ce qu'il y eut d'assez remarquable, c'est le mariage du Roi Henri pre
de Philippe avec une Princesse Moscovite. Les Moscovites ou Russes
commenaient  tre Chrtiens, mais ils n'avaient aucun commerce avec
le reste de l'Europe. Ils habitaient au-del de la Pologne,  peine
Chrtienne elle-mme, et sans aucune correspondance avec la France.
Cependant le Roi Henri envoya jusqu'en Russie demander la fille du
Souverain,  qui les autres Europens donnaient le titre de Duc, aussi
bien qu'au Chef de la Pologne. Les Russes le nommaient dans leur langage
_Tzar_, dont on a fait depuis le mot de _Czar_. On prtend que Henri
se dtermina  ce mariage, dans la crainte d'essuyer des querelles
Ecclsiastiques. De toutes les superstitions de ces temps-l, ce n'tait
pas la moins nuisible au bien des tats, que celle de ne pouvoir pouser
sa parente au septime degr. Presque tous les Souverains de l'Europe
taient parents de Henri. Quoi qu'il en soit, Anne fille de Jaraflau Czar
de Moscovie fut Reine de France, et il est  remarquer qu'aprs la mort de
son mari, elle n'eut point la Rgence et n'y prtendit point.

Les Lois changent selon les temps. Ce fut le Comte de Flandres, un des
Vassaux du Royaume, qui en fut Rgent. La Reine veuve se remaria  un
Comte de Crpi. Tout cela serait singulier aujourd'hui, et ne le fut point
alors.

Ni Henri, ni Philippe Ier ne firent rien de mmorable, mais de leur temps
leurs Vassaux et Arrires-vassaux conquirent des Royaumes.




CONQUTE DE LA SICILE PAR LES NORMANDS.


Le got des plerinages et aventures rgnait alors. Quelques Normands
ayant t en Palestine vers l'an 983, passrent  leur retour sur la Mer
de Naples dans la Principaut de Salerne. Les Seigneurs de ce petit tat
l'avaient usurp sur les Empereurs de Constantinople. Gaimar, Prince
de Salerne, tait assig dans sa Capitale par les Mahomtans. Les
Aventuriers Normands lui offrirent leurs services, et l'aidrent  faire
lever le sige. De retour chez eux, combls des prsents du Prince, ils
engagrent d'autres Aventuriers  chercher leur fortune  son service. Peu
 peu les Normands reprirent l'habitude de leurs pres de passer les mers.
Un d'eux, nomm Raoul, alla l'an 1016 avec une troupe choisie offrir au
Pape Benot VIII ses services contre les Mahomtans. Le Pape le pria de
le secourir plutt contre l'Empereur d'Orient, qui dpouill de tout en
Occident soutenait encore quelques droits contre l'glise dans la Calabre
et dans la Pouille. Les Normands auxquels il tait trs-indiffrent de se
battre contre des Musulmans, ou contre des Chrtiens, servirent trs-bien
le Pape contre leur ancien Souverain. Bientt aprs Tancrde de Hauteville,
du territoire de Coutance en Normandie, alla dans la Pouille avec
plusieurs de ses enfants, vendant toujours leurs services  qui les payait
le mieux. Ils passrent des petites armes du Duc de Capoue  celles du
Duc de Salerne; ils servirent contre les Sarrasins, s'armrent ensuite
contre les Grecs, et enfin contre les Papes, ayant pour ennemi tous ceux
qu'ils pouvaient dpouiller.

Le Pape Lon IX se servit contre eux d'excommunications. Guillaume
Fierabra fils de Tancrde, et ses frres Humfroy, Robert et Richard, Chefs
de ces Normands, aprs avoir vaincu la petite arme du Pape, l'assigrent
dans un Chteau prs de Bnvent, le prirent prisonnier, le gardrent plus
d'une anne, et ne le relchrent que quand il fut attaqu d'une maladie,
dont il alla mourir  Rome.

Il fallut bientt que la Cour de Rome plit sous ces nouveaux usurpateurs.
Elle leur cda une partie des patrimoines que les Empereurs d'Occident lui
avaient donn sans en tre les matres.

Le Pape Nicolas II alla lui-mme dans la Pouille trouver ces Normands,
toujours excommunis et toujours donnant la loi. Il cda  Richard la
Principaut de Capoue,  Robert Guichard la Pouille, la Calabre et la
Sicile entire, que Robert Guichard commenait  conqurir sur les
Sarrasins. Robert se soumit de son ct envers le Pape  la redevance
perptuelle de douze deniers monnaie de Pavie pour chaque paire de boeufs
dans tous les Pays qu'on lui cdait, et lui fit hommage de ce que ses
frres et lui avaient conquis sur les Chrtiens et sur les Mahomtans.
Enfin en 1101 Roger, petit-fils de Tancrde et frre de ce Boemond si
clbre dans les Croisades, acheva de conqurir sur les Mahomtans toute
la Sicile, dont les Papes sont demeurs toujours Seigneurs Suzerains.




CONQUTE DE L'ANGLETERRE PAR GUILLAUME DUC DE NORMANDIE


Tandis que de simples Citoyens de Normandie fondaient si loin des Royaumes,
leurs Ducs en acquraient un plus beau, sur lequel les Papes osrent
prtendre le mme droit que sur la Sicile. La Nation Britannique tait,
malgr sa fiert, destine  se voir toujours gouverne par des trangers.
Aprs la mort d'Alfred arrive en 900, l'Angleterre retomba dans la
confusion et la barbarie. Les anciens Anglo-Saxons ses premiers vainqueurs,
et les Danois ses usurpateurs nouveaux, s'en disputaient toujours la
possession, et de nouveaux Pirates Danois venaient encore souvent partager
les dpouilles. Ces Pirates continuaient d'tre si terribles et les
Anglais si faibles, que vers l'anne 1000 on ne put se racheter d'eux
qu'en payant quarante-huit mille livres sterling. On imposa pour lever
cette somme, une taxe qui dura depuis assez longtemps en Angleterre, ainsi
que la plupart des autres taxes qu'on continue toujours de lever aprs le
besoin. Ce tribut humiliant fut appel Argent Danois, _Danngeld_.

Canut Roi de Danemark qu'on a nomm le Grand, et qui n'a fait que de
grandes cruauts, remit sous sa domination en 1017 le Danemark et
l'Angleterre. Les naturels Anglais furent traits alors comme des
esclaves. Les Auteurs de ce temps avouent que quand un Anglais rencontrait
un Danois, il fallait qu'il s'arrtt jusqu' ce que le Danois et pass.

La race de Canut ayant manqu en 1041, les tats du Royaume reprenant
leur libert, dfrrent la couronne  douard, un descendant des anciens
Anglo-Saxons, qu'on appelle le Saint et le Confesseur. Une des grandes
fautes ou un des grands malheurs de ce Roi, fut de n'avoir point d'enfants
de sa femme dithe, fille du plus puissant Seigneur du Royaume. Il
hassait sa femme ainsi que sa propre mre pour des raisons d'tat, et
les fit loigner l'une et l'autre. La strilit de son mariage servit  sa
canonisation. On prtendit qu'il avait fait voeu de chastet: voeu tmraire
dans un mari, et absurde dans un Roi qui avait besoin d'hritiers. Ce voeu,
s'il fut rel, prpara de nouveaux fers  l'Angleterre.

Les moeurs et les usages de ce temps-l ne ressemblent en rien aux ntres.
Guillaume VIII Duc de Normandie, qui conquit l'Angleterre, loin d'avoir
aucun droit sur ce Royaume, n'en avait pas mme sur la Normandie, si la
naissance donnait les droits. Son pre le Duc Robert qui ne s'tait jamais
mari, l'avait eu de la fille d'un Pletier de Falaise, que l'Histoire
appelle _Harlot_, terme qui signifiait et signifie encore aujourd'hui en
Anglais _concubine_ ou femme publique. Ce btard reconnu du vivant de son
pre pour hritier lgitime, se maintint par son habilet et par sa valeur
contre tous ceux qui lui disputaient son Duch. Il rgnait paisiblement
en Normandie, et la Bretagne lui rendait hommage. Lorsqu'douard le
Confesseur tant mort, il prtendit au Royaume d'Angleterre, le droit
de succession ne paraissait alors tabli dans aucun tat de l'Europe. La
couronne d'Allemagne tait lective, l'Espagne tait partage entre les
Chrtiens et les Musulmans. La Lombardie changeait chaque jour de Matre.
La Race Carolingienne dtrne en France, faisait voir ce que peut la
force contre le droit du sang. douard le Confesseur n'avait point joui
du trne  titre d'hritage. Harald successeur d'douard n'tait point
de sa race, mais il avait le plus incontestable de tous les droits, les
suffrages de toute la Nation. Guillaume le Btard n'avait pour lui ni le
droit d'lection, ni celui d'hritage, ni mme aucun parti en Angleterre.
Il prtendit que dans un voyage qu'il fit autrefois dans cette le, le Roi
douard avait fait en sa faveur un testament que personne ne vit jamais.
Il disait encore qu'autrefois il avait dlivr de prison Harold, et qu'il
lui avait cd ses droits sur l'Angleterre. Il appuya ses faibles raisons
d'une forte arme.

Les Barons de Normandie assembls en forme d'tats, refusrent de l'argent
 leur Duc pour cette expdition, parce que s'il ne russissait pas, la
Normandie en resterait appauvrie, et qu'un heureux succs la rendrait
Province d'Angleterre; mais plusieurs Normands hasardrent leur fortune
avec leur Duc. Un seul Seigneur nomm Fiz Othbern quipa quarante
vaisseaux  ses dpens. Le Comte de Flandres, beau-pre du Duc Guillaume,
le secourut de quelque argent. Le Pape mme entra dans ses intrts. Il
excommunia tous ceux qui s'opposeraient aux desseins de Guillaume. Enfin
il partit de Saint Valery avec une flotte nombreuse. On ne sait combien il
avait de vaisseaux, ni de soldats. Il aborda sur les ctes de Sussex, et
bientt aprs se donna dans cette Province la fameuse bataille de Hastings
(14 Octobre 1066), qui dcida seule du sort de l'Angleterre. Les Anglais
ayant leur Roi Harold  leur tte, et les Normands conduits par leur Duc,
combattirent pendant douze heures. La gendarmerie qui commenait  faire
ailleurs la force des armes, ne parat pas avoir t employe dans cette
bataille. Les Chefs y combattirent  pied, Harold et deux de ses frres
y furent tus. Le vainqueur s'approcha de Londres, portant devant lui
une bannire bnite, que le Pape lui avait envoye. Cette bannire fut
l'tendard auquel tous les vques se rallirent en sa faveur. Ils vinrent
aux portes avec le Magistrat de Londres lui offrir la couronne qu'on ne
pouvait refuser au vainqueur.

Guillaume sut gouverner comme il sut conqurir. Plusieurs rvoltes
touffes, des irruptions des Danois rendues inutiles, des lois
rigoureuses durement excutes signalrent son rgne. Anciens Bretons,
Danois, Anglo-Saxons, tous furent confondus dans le mme esclavage. Les
Normands qui avaient eu part  sa victoire, partagrent par ses bienfaits,
les terres des vaincus. De-l toutes ces Familles Normandes, dont les
descendants ou du-moins les noms subsistent encore en Angleterre. Il fit
faire un dnombrement exact de tous les biens des Sujets, de quelque
nature qu'ils fussent. On prtend qu'il en profita pour se faire en
Angleterre un revenu de quatre cents mille livres sterling; ce qui ferait
aujourd'hui environ cinq millions sterling, et plus de cent millions de
France. Il est vident qu'en cela les Historiens se sont tromps. L'tat
d'Angleterre d'aujourd'hui, qui comprend l'cosse et l'Irlande, n'a pas
un si gros revenu, si vous en dduisez ce qu'on paye pour les anciennes
dettes du Gouvernement. Ce qui est sr, c'est que Guillaume abolit toutes
les Lois du Pays pour y introduire celles de Normandie. Il ordonna qu'on
plaidt en Normand, et depuis lui tous les Actes furent expdis en cette
langue jusqu' douard III. Il voulut que la langue des vainqueurs ft
la seule du Pays. Des coles de la Langue Normande furent tablies dans
toutes les Villes et les Bourgades. Cette langue tait le Franais ml
d'un peu de Danois: idiome barbare, qui n'avait aucun avantage sur celui
qu'on parlait en Angleterre. On prtend qu'il traitait non seulement la
Nation vaincue avec duret, mais qu'il affectait encore des caprices
tyranniques. On en donne pour exemple la _Loi du couvre-feu_, par laquelle
il fallait au son de la cloche teindre le feu dans chaque maison  huit
heures du soir. Mais cette loi bien loin d'tre tyrannique, n'est qu'une
ancienne police Ecclsiastique, tablie presque dans tous les anciens
Clotres du Pays du Nord. Les maisons taient bties de bois, et la
crainte du feu tait un objet des plus importants de la Police gnrale.

On lui reproche encore d'avoir dtruit tous les Villages qui se trouvaient
dans un circuit de quinze lieues, pour en faire une Fort, dans laquelle
il pt goter le plaisir de la chasse. Une telle action est trop insense
pour tre vraisemblable. Les Historiens ne font pas attention qu'il faut
au moins vingt annes pour qu'un nouveau plan d'arbres devienne une Fort
propre  la chasse. On lui fait semer cette Fort en 1080, il avait alors
63 ans. Quelle apparence y a-t-il qu'un homme raisonnable ait  cet ge
dtruit des Villages pour semer quinze lieues en bois dans l'esprance d'y
chasser un jour?

Le Conqurant de l'Angleterre fut la terreur du Roi de France Philippe Ier
qui voulut abaisser trop tard un Vassal si puissant, se jeta sur le Maine,
qui dpendait alors de la Normandie. Guillaume repassa la mer, reprit le
Maine, et contraignit le Roi de France  demander la paix.

Les prtentions de la Cour de Rome n'clatrent jamais plus singulirement
qu'avec ce Prince. Le Pape Grgoire VII prit le temps qu'il faisait la
guerre  la France pour demander qu'il lui rendt hommage du Royaume
d'Angleterre. Cet hommage tait fond sur cet ancien Denier de Saint
Pierre, qu'une partie de l'Angleterre payait  l'glise de Rome. Il
revenait  environ trois livres de notre monnaie par chaque maison,
aumne trop forte que les Papes regardaient comme un tribut. Guillaume le
Conqurant fit dire au Pape, qu'il pourrait bien continuer l'aumne, mais
au lieu de faire hommage il fit dfense en Angleterre de ne reconnatre
d'autre Pape que celui qu'il approuverait. La proposition de Grgoire VII
devint par-l ridicule  force d'tre audacieuse. C'est ce mme Grgoire
VII qui bouleversait l'Europe pour lever le Sacerdoce au-dessus de
l'Empire; mais avant de parler de cette querelle mmorable et des
Croisades qui prirent naissance dans ces temps, il faut voir en peu de
mots en quel tat taient les autres Pays de l'Europe.




DE L'TAT O TAIT L'EUROPE AUX Xe ET XIe SICLES


La Russie avait embrass le Christianisme  la fin du VIIIe Sicle. Les
femmes taient destines  convertir les Royaumes. Une soeur des Empereurs
Basile et Constantin, marie au pre de ce Czar Jaraslau, dont j'ai parl,
obtint de son mari qu'il se ferait baptiser. Les Russes esclaves de leur
Matre l'imitrent, mais ils ne prirent du Rite Grec que les superstitions.

Environ dans ce temps-l une femme attira encore la Pologne au
Christianisme. Miceslas Duc de Pologne fut converti par sa femme soeur du
Duc de Bohme. J'ai dj remarqu que les Bulgares avaient reu la foi de
la mme manire. Giselle soeur de l'Empereur Henri fit encore Chrtien son
mari Roi de Hongrie dans la premire anne du XIe Sicle; ainsi il est
trs-vrai que la moiti de l'Europe doit aux femmes son Christianisme.

La Sude chez qui elle avait t prche ds le IXe Sicle, tait
redevenue idoltre. La Bohme et tout ce qui est au Nord de l'Elbe,
renona au Christianisme en 1013. Toutes les Ctes de la Mer Baltique vers
l'Orient taient Paennes. Les Hongrois en 1047 retournrent au Paganisme.
Mais toutes ces Nations taient beaucoup plus loin encore d'tre polies,
que d'tre Chrtiennes.

La Sude, probablement depuis longtemps puise d'habitants par ces
anciennes migrations dont l'Europe fut inonde, parat dans le VIIIe,
IXe, Xe et XIe Sicles comme ensevelie dans sa barbarie, sans guerre et
sans commerce avec ses voisins; elle n'a part  aucun grand vnement, et
n'en fut probablement que plus heureuse.

La Pologne beaucoup plus barbare que Chrtienne conserva jusqu'au XIIIe
Sicle toutes les coutumes des anciens Sarmates, de tuer leurs enfants qui
naissaient imparfaits, et les vieillards invalides. Qu'on juge par-l du
reste du Nord.

L'Empire de Constantinople n'tait ni plus resserr ni plus agrandi que
nous l'avons vu au IXe Sicle.  l'Occident il se dfendait contre les
Bulgares,  l'Orient et au Nord contre les Turcs et les Arabes.

On a vu en gnral ce qu'tait l'Italie: des Seigneurs particuliers
partageaient tout le Pays depuis Rome jusqu' la Mer de la Calabre; et
les Normands en avaient la plus grande partie. Florence, Milan, Pavie, se
gouvernaient par leurs Magistrats sous des Comtes ou sous des Ducs nomms
par les Empereurs. Bologne tait plus libre.

La Maison de Maurienne dont descendent les Ducs de Savoie, Rois de
Sardaigne, commenait  s'tablir. Elle possdait comme Fief de l'Empire
la Comt hrditaire de Savoie et de Maurienne, depuis que Humbert
aux blanches mains, tige de cette Maison, avait eu en 888 ce petit
dmembrement du Royaume de Bourgogne.

Les Suisses et les Grisons dtachs aussi de ce mme Royaume, obissaient
aux Baillis que les Empereurs nommaient.

Deux Villes maritimes d'Italie commenaient  s'lever non par ces
invasions subites qui ont fait les droits de presque tous les Princes
qui ont pass en revue, mais par une industrie sage qui dgnra aussi
bientt en esprit de conqute. Ces deux Villes taient Gnes et Venise.
Gnes clbre du temps des Romains, regardait Charlemagne comme son
restaurateur. Cet Empereur l'avait rebtie quelque temps aprs que les
Goths l'avaient dtruite. Gouverne par des Comtes sous Charlemagne et ses
premiers descendants, elle fut saccage au Xe Sicle par les Mahomtans,
et presque tous ses citoyens furent emmens en servitude. Mais comme
c'tait un Port commerant, elle fut bientt repeuple. Le Ngoce qui
l'avait fait fleurir, servit  la rtablir. Elle devint alors une
Rpublique. Elle prit l'le de Corse sur les Arabes, qui s'en taient
empars. C'est ici qu'il faut se souvenir que Louis le Dbonnaire avait
donn la Corse aux Papes. Ils exigrent un tribut des Gnois pour cette
le. Les Gnois payrent ce tribut au commencement de l'XIe Sicle, mais
bientt aprs ils s'en affranchirent sous le Pontificat de Lucius II.
Enfin leur ambition croissant avec leurs richesses, de Marchands ils
voulurent devenir Conqurants.

La Ville de Venise bien moins ancienne que Gnes affectait le frivole
honneur d'une plus ancienne libert, et jouissait de la gloire solide
d'une puissance bien suprieure. Ce ne fut d'abord qu'une retraite de
pcheurs et de quelques fugitifs, qui s'y rfugirent au commencement du
Ve Sicle, quand les Goths ravageaient l'Italie. Il n'y avait pour toute
Ville que des cabanes sur le Rialto. Le nom de Venise n'tait point encore
connu. Ce Rialto bien loin d'tre libre, fut pendant trente annes une
simple Bourgade appartenant  la Ville de Padoue, qui le gouvernait par
des Consuls. La vicissitude des choses a mis depuis Padoue sous le joug de
Venise.

Il n'y a aucune preuve que sous les Rois Lombards Venise ait eu une
libert reconnue. Il est plus vraisemblable que ses habitants furent
oublis dans leurs marais.

Le Rialto et les petites les voisines ne commencrent qu'en 709  se
gouverner par leurs Magistrats. Ils furent alors indpendants de Padoue,
et se regardrent comme une Rpublique.

C'est en 709 qu'ils eurent leur premier Doge, qui ne fut qu'un Tribun du
Peuple lu par des Bourgeois. Plusieurs familles qui donnrent leur voix 
ce premier Doge, subsistent encore. Elles sont les plus anciens Nobles de
l'Europe, sans en excepter aucune Maison; et prouvent que la Noblesse peut
s'acqurir autrement qu'en possdant un Chteau, ou en payant des Patentes
 un Souverain.

Hracle fut le premier sige de cette Rpublique jusqu' la mort de son
troisime Doge. Ce ne fut que vers la fin du IXe Sicle que ces Insulaires
retirs plus avant dans leurs lagunes, donnrent  cet assemblage de
petites les qui formrent une Ville, le nom de Venise, du nom de cette
cte, qu'on appelait _terrae Venetorum_. Les habitants de ces marais ne
pouvaient subsister que par leur commerce. La ncessit fut l'origine de
leur puissance. Il n'est pas assurment bien dcid que cette Rpublique
ft alors indpendante. On voit que Brenger reconnu quelque temps
Empereur en Italie, accorda l'an 950 au Doge le privilge de battre
monnaie. Ces Doges mme taient obligs d'envoyer aux Empereurs en
redevance un manteau de drap d'or tous les ans, et Othon III leur remit
en 998 cette espce de petit tribut. Mais ces lgres marques de vassalit
n'taient rien  la vritable puissance de Venise; car tandis que les
Vnitiens payaient un manteau d'toffe d'or aux Empereurs, ils acquirent
par leur argent et par leurs armes toute la Province d'Istrie, et presque
toutes les ctes de Dalmatie, Spalatro, Raguse, Narenta. Leur Doge prenait
vers le milieu du Xe Sicle le titre de _Duc de Dalmatie_; mais ces
conqutes enrichissaient moins Venise que le Commerce, dans lequel elle
surpassait encore les Gnois; car tandis que les Barons d'Allemagne et de
France btissaient des donjons et opprimaient les peuples, Venise attirait
leur argent, en leur fournissant toutes les denres de l'Orient. Les Mers
taient dj couvertes de leurs vaisseaux, et elle s'enrichissait de
l'ignorance et de la barbarie des Nations Septentrionales de l'Europe.




DE L'ESPAGNE ET DES MAHOMTANS DE CE ROYAUME,
JUSQU'AU COMMENCEMENT DU XIIe SICLE.


L'Espagne tait toujours partage entre les Mahomtans et les Chrtiens,
mais les Chrtiens n'en avaient pas la quatrime partie, et ce coin de
terre tait la Contre la plus strile. L'Asturie dont les Princes
prenaient le titre de _Roi de Leon_, une partie de la vieille Castille
gouverne par des Comtes, Barcelone et la moiti de la Catalogne aussi
sous un Comte, la Navarre qui avait un Roi, une partie de l'Aragon
unis quelque temps  la Navarre, voil ce qui composait les tats des
Chrtiens. Les Arabes possdaient le Portugal, la Murcie, l'Andalousie,
Valence, Grenade, Tortose, et s'tendaient au milieu des terres par-del
les montagnes de la Castille et de Saragosse. Le sjour des Rois
Mahomtans tait toujours  Cordoue. Ils y avaient bti cette grande
Mosque, dont la vote est soutenue de 365 Colonnes de marbre prcieux,
et qui porte encore parmi les Chrtiens le nom de la _Mosqueta_, Mosque,
quoiqu'elle soit devenue Cathdrale.

Les Arts y fleurissaient, les plaisirs recherchs, la magnificence, la
galanterie rgnaient  la Cour des Rois Maures. Les Tournois, les Combats
 la barrire sont peut-tre de l'invention de ces Arabes. Ils avaient des
Spectacles, des Thtres, qui tout grossiers qu'ils taient, montraient
du-moins que les autres Peuples taient moins polis que ces Mahomtans.
Cordoue tait le seul Pays de l'Occident o la Gomtrie, l'Astronomie,
la Chimie, la Mdecine fussent cultives. Sanche le Gros, Roi de Leon, fut
oblig de s'aller mettre  Cordoue en 956 entre les mains de ce fameux
Mdecin Arabe, qui invit par le Roi voulut que le Roi vnt  lui.

Cordoue est un Pays de dlices arros par le Guadalquivir, o des forts
de citronniers, d'orangers, de grenadiers parfument l'air, et o tout
invite  la mollesse.

Le luxe et le plaisir corrompirent enfin les Rois Musulmans. Leur
domination fut au Xe Sicle, comme celle de presque tous les Princes
Chrtiens, partage en petits tats. Tolde, Murcie, Valence, Huelca mme,
eurent leurs Rois. C'tait le temps d'accabler cette puissance divise,
mais les Chrtiens d'Espagne taient plus diviss encore. Ils se faisaient
une guerre continuelle, se runissaient pour se trahir, et s'alliaient
souvent avec les Musulmans. Alphonse V Roi de Leon, donna mme l'anne
1000 sa soeur Thrse en mariage au Sultan Abdala Roi de Tolde.

Les jalousies produisent plus de crimes entre les petits Princes qu'entre
les grands Souverains. La guerre seule peut dcider du sort des vastes
tats; mais les surprises, les perfidies, les assassinats, les
empoisonnements sont plus communs entre des rivaux voisins, qui ayant
beaucoup d'ambition et peu de ressources, mettent en oeuvre tout ce qui
peut suppler  la force. C'est ainsi qu'un Sancho Garcias Comte de
Castille empoisonna sa mre  la fin du Xe Sicle, et que son fils Don
Garcie fut poignard par trois Seigneurs du Pays dans le temps qu'il
allait se marier.

Enfin en 1035 Ferdinand, fils de Sanche Roi de Navarre et d'Aragon, runit
sous sa puissance la vieille Castille, dont la famille avait hrit par
le meurtre de ce Don Garcie, et le Royaume de Leon dont il dpouilla son
beau-frre, qu'il tua dans une bataille (1036).

Alors la Castille devint un Royaume, et Leon en fut une Province. Ce
Ferdinand, non content d'avoir t la couronne de Leon et la vie 
son beau-frre, enleva aussi la Navarre  son propre frre, qu'il fit
assassiner dans une bataille qu'il lui livra. C'est ce Ferdinand  qui les
Espagnols ont prodigu le nom de _grand_, apparemment pour dshonorer ce
titre trop prodigu aux usurpateurs.

Son pre Don Sanche, surnomm aussi le Grand pour avoir succd aux
Comtes de Castille, et pour avoir mari un de ses fils  la Princesse des
Asturies, s'tait fait proclamer Empereur, et Don Ferdinand voulut aussi
prendre ce titre. Il est sr qu'il n'y a, ni ne peut y avoir de titre
affect aux Souverains, que ceux qu'ils veulent prendre, et que l'usage
leur donne. Le nom d'Empereur signifiait partout l'hritier des Csars et
le matre de l'Empire Romain, ou du-moins celui qui prtendait l'tre. Il
n'y a pas d'apparence que cette appellation pt tre le titre distinctif
d'un Prince mal affermi, qui gouvernait la quatrime partie de l'Espagne.

L'Empereur Henri III et non Henri II comme le disent tant d'Auteurs,
mortifia la fiert Espagnole, en demandant  Ferdinand l'hommage de ses
petits tats comme d'un Fief de l'Empire. Il est difficile de dire quelle
tait la plus mauvaise prtention, celle de l'Empereur Allemand, ou
celle de l'Espagnol. Ces ides vaines n'eurent aucun effet, et l'tat
de Ferdinand resta un petit Royaume libre.

C'est sous le rgne de ce Ferdinand que vivait Rodrigue surnomm le Cid,
qui en effet pousa depuis Chimne, dont il avait tu le pre. Tous ceux
qui ne connaissent cette histoire que par la tragdie si clbre dans le
Sicle pass, croient que le Roi Don Ferdinand possdait l'Andalousie.

Les fameux exploits du Cid furent d'abord d'aider Don Sanche fils an de
Ferdinand  dpouiller ses frres et ses soeurs de l'hritage que leur
avait laiss leur pre. Mais Don Sanche ayant t assassin dans une de
ces expditions injustes, ses frres rentrrent dans leurs tats. (1073)

Ce fut alors qu'il y eut prs de vingt Rois en Espagne soit Chrtiens soit
Musulmans, et outre ces vingt Rois un nombre considrable de Seigneurs
indpendants, qui venaient  cheval, arms de toutes pices, et suivis de
quelques cuyers offrir leurs services aux Princes ou aux Princesses qui
taient en guerre. Cette coutume, dj rpandue en Europe, ne fut nulle
part plus accrdite qu'en Espagne. Les Princes  qui ces Chevaliers
s'engageaient, leur ceignaient le baudrier, et leur faisaient prsent
d'une pe, dont ils leur donnaient un coup lger sur l'paule. Les
Chevaliers Chrtiens ajoutrent d'autres crmonies  l'accolade. Ils
faisaient la veille des armes devant un autel de la Vierge. Les Musulmans
se contentaient de se faire ceindre un cimeterre. Ce fut-l l'origine des
Chevaliers errants, et de tant de combats particuliers. Le plus clbre
fut celui qui se fit aprs la mort du Roi Don Sanche, assassin en
assigeant sa soeur Ouraca dans la Ville de Zamore. Trois Chevaliers
soutinrent l'innocence de l'Infante contre Don Digue de Lare qui
l'accusait. Ils combattirent l'un aprs l'autre en champ clos, en prsence
des Juges nomms de part et d'autre. Don Digue renversa et tua deux des
Chevaliers de l'Infante, et le cheval du troisime ayant les rnes coupes
et emportant son Matre hors des barrires, le combat fut jug indcis.

Parmi tant de Chevaliers le Cid fut celui qui se distingua le plus contre
les Musulmans. Plusieurs Chevaliers se rangrent sous sa bannire, et
tous ensemble avec leurs cuyers et leurs Gendarmes composaient une
arme couverte de fer, monte sur les plus beaux chevaux du Pays. Le Cid
vainquit plus d'un petit Roi Maure, et s'tant ensuite fortifi dans la
Ville d'Alcosar, il s'y forma une Souverainet.

Enfin il persuada  son Matre Alfonse VI Roi de la vieille Castille
d'assiger la Ville de Tolde, et lui offrit tous ses Chevaliers pour
cette entreprise. Le bruit de ce sige et la rputation du Cid, appelrent
de l'Italie et de la France beaucoup de Chevaliers et de Princes. Raimond
Comte de Toulouse, et deux Princes du sang de France de la branche de
Bourgogne, vinrent  ce sige. Le Roi Mahomtan nomm Hiaja, tait fils
d'un des plus gnreux Princes dont l'Histoire ait conserv le nom.
Almamon son pre avait donn dans Tolde un asile  ce mme Roi Alfonse
que son frre Sanche perscutait alors. Ils avaient vcu longtemps
ensemble dans une amiti peu commune, et Almamon loin de le retenir, quand
aprs la mort de Sanche il devint Roi et par consquent  craindre, lui
avait fait part de ses trsors. On dit mme qu'ils s'taient spars en
pleurant. Plus d'un Chevalier Mahomtan sortirent des murs pour reprocher
au Roi Alfonse son ingratitude envers son bienfaiteur, et il y eut plus
d'un combat singulier sous les murs de Tolde.

Le sige dura une anne. Enfin Tolde capitula, mais  condition que l'on
traiterait les Musulmans comme ils en avaient us avec les Chrtiens;
qu'on leur laisserait leur Religion et leurs Lois. Promesse qu'on tint
d'abord, et que le temps fit violer. Toute la Castille neuve se rendit
ensuite au Cid, qui en prit possession au nom d'Alfonse; et Madrid,
petite Place qui devait un Jour tre la Capitale de l'Espagne, fut pour
la premire fois au pouvoir des Chrtiens.

Plusieurs familles vinrent de France s'tablir dans Tolde. On leur donna
des privilges qu'on appelle mme encore en Espagne _fransches_. Le Roi
Alfonse fit aussitt une assemble d'vques, laquelle sans le concours du
peuple autrefois ncessaire, lut pour vque de Tolde un Prtre nomm
Bernard,  qui le Pape Grgoire VII confra la Primatie d'Espagne 
la prire du Roi. La conqute fut presque toute pour l'glise, mais le
premier soin du Primat fut d'en abuser, en violant les conditions que
le Roi avait jures aux Maures. La grande Mosque devait rester aux
Mahomtans. L'Archevque pendant l'absence du Roi, en fit une glise, et
excita contre lui une sdition. Alfonse revint  Tolde, irrit contre
l'indiscrtion du Prlat. Il allait mme le punir, et il fallut que les
Mahomtans  qui le Roi eut la sagesse de rendre la Mosque, demandassent
la grce de l'Archevque.

Alfonse augmenta encore par un mariage les tats qu'il gagnait par l'pe
du Cid. Soit politique, soit got, il pousa Zad fille de Benabat nouveau
Roi Maure d'Andalousie, et reut en dot plusieurs Villes.

On lui reproche d'avoir conjointement avec son beau-pre appel en Espagne
d'autres Mahomtans d'Afrique. Il est difficile de croire qu'il ait fait
une si trange faute contre la politique, mais tous les Rois se conduisent
quelquefois contre la vraisemblance. Quoi qu'il en soit, une arme de
Maures vient fondre d'Afrique, en Espagne, et augmenter la confusion o
tout tait alors. Le Miramolin qui rgnait  Maroc, et dont la race y
rgne encore, envoie son Gnral Abnana au secours du Roi d'Andalousie.
Ce Gnral trahit non seulement ce Roi mme  qui il tait envoy, mais
encore le Miramolin au nom duquel il venait. Enfin le Miramolin irrit
vient lui-mme combattre son Gnral perfide, qui faisait la guerre aux
autres Mahomtans, tandis que les Chrtiens taient aussi diviss entre
eux.

L'Espagne tait dchire par tant de Nations Mahomtanes et Chrtiennes,
lorsque le Cid Don Rodrigue  la tte de sa Chevalerie subjugua le Royaume
de Valence. Il y avait en Espagne peu de Rois plus puissants que lui,
mais il n'en prit pas le nom, soit qu'il prfrt le titre de Cid, soit
que l'esprit de Chevalerie le rendt fidle au Roi Alfonse son Matre.
Cependant il gouverna Valence avec l'autorit d'un Souverain, recevant des
Ambassadeurs, et respect de toutes les Nations. Aprs sa mort, arrive
l'an 1096, les Rois de Castille et d'Aragon continurent toujours leurs
guerres contre les Maures. L'Espagne ne fut jamais plus sanglante et plus
dsole. Triste effet de l'ancienne conspiration de l'Archevque Opas et
du Comte Julien, qui faisait au bout de 400 ans et fit encore longtemps
aprs les malheurs de l'Espagne.




DE LA RELIGION ET DE LA SUPERSTITION DE CES TEMPS-L.


Les hrsies semblent tre le fruit d'un peu de science et de loisir.
On a vu que l'tat o tait l'glise au Xe Sicle, ne permettait gure
le loisir ni l'tude. Tout le monde tait arm, et on ne se disputait
que des richesses. Cependant en France, du temps du Roi Robert, il y eut
quelques Prtres, et entre autres un nomm tienne, Confesseur de la Reine
Constance, accuss d'hrsie. On les appela Manichens, pour leur donner
un nom plus odieux; car ils n'enseignaient rien des dogmes de Mans.
C'tait probablement des enthousiastes, qui tendaient  une perfection
outre, pour dominer sur les esprits. C'est le caractre de tous les Chefs
de Sectes. On leur imputa des crimes horribles et des sentiments dnaturs,
dont on charge toujours ceux dont on ne connat pas les dogmes.

En 1028, ils furent juridiquement accuss de rciter les Litanies 
l'honneur des Diables, d'teindre ensuite les lumires, de se mler
indiffremment, et de brler le premier des enfants qui naissaient de ces
incestes, pour en avaler les cendres. Ce sont  peu prs les reproches
qu'on faisait aux premiers Chrtiens. Je crois que cette calomnie des
Paens contre eux, tait fonde sur ce que les Chrtiens faisaient
quelquefois la Cne, en mangeant d'un pain fait en forme de petits enfants
pour reprsenter JSUS-CHRIST, comme il se pratique encore dans quelques
glises Grecques. Ce qu'on peut recueillir de certain concernant les
opinions des Hrtiques dont je parle, c'est qu'ils enseignaient que Dieu
n'tait point en effet venu sur la Terre, n'tait ni mort ni ressuscit,
et que du pain et du vin ne pouvaient devenir son corps et son sang.
Le Roi Robert et sa femme Constance se transportrent  Orlans, o
se tenaient quelques assembles de ceux qu'on appelait Manichens.
Les vques firent brler treize de ces malheureux. Le Roi, la Reine,
assistrent  ce spectacle indigne de leur majest. Jamais avant cette
excution on n'avait en France livr au supplice aucun de ceux qui
dogmatisent sur ce qu'ils n'entendent point. Il est vrai que Priscillien
au IVe Sicle avait t condamn  la mort dans Trves avec sept de ses
disciples. Mais la Ville de Trves qui tait alors dans les Gaules, n'est
plus annexe  la France depuis la dcadence de la famille de Charlemagne.
Ce qu'il faut observer, c'est que Saint Martin de Tours ne voulut point
communiquer avec les vques qui avaient demand le sang de Priscillien.
Il disait hautement qu'il tait horrible de condamner des hommes  la mort,
parce qu'ils se trompent. Il ne se trouva point de Saint Martin du temps
du Roi Robert.

Il s'levait alors quelques lgers nuages sur l'Eucharistie, mais ils ne
formaient point encore d'orages. Je ne sais comment ce sujet de querelle
avait chapp  l'imagination ardente des Chrtiens Grecs. Il fut
probablement nglig, parce qu'il ne laissait nulle prise  cette
mtaphysique cultive par les Docteurs depuis qu'ils eurent adopt les
ides de Platon. Ils avaient trouv de quoi exercer cette philosophie
dans l'explication de la Trinit, dans la consubstantialit du Verbe, dans
l'union des deux Natures et des deux Volonts, enfin dans l'abme de la
Prdestination. La question, Si du pain et du vin sont changs en la
seconde personne de la Trinit, et par consquent en Dieu? Si on mange
et on boit cette seconde personne par la foi seulement? cette question,
dis-je, tait d'un autre genre, qui ne paraissait pas soumis  la
philosophie de ces temps. Aussi on se contenta de faire la Cne le soir
dans les premiers ges du Christianisme, et de communier  la Messe sous
les deux espces au temps dont je parle, sans avoir une ide fixe et
dtermine sur ce mystre. Il parat que dans beaucoup d'glises, et
surtout en Angleterre, on croyait qu'on ne mangeait et qu'on ne buvait
JSUS-CHRIST que spirituellement. On trouve dans la Bibliothque
Bodlienne une Homlie du Xe Sicle, dans laquelle sont ces propres
mots, C'est vritablement par la conscration le corps et le sang de
JSUS-CHRIST, non corporellement, mais spirituellement. Le corps dans
lequel JSUS-CHRIST souffrit et le corps Eucharistique sont entirement
diffrents. Le premier tait compos de chair et d'os anims par une me
raisonnable; mais ce que nous nommons Eucharistie n'a ni sang, ni os, ni
me. Nous devons donc l'entendre dans un sens spirituel.

Jean Scot, surnomm Eugne parce qu'il tait d'Irlande, avait longtemps
auparavant sous le rgne de Charles le Chauve, et mme,  ce qu'il dit par
ordre de cet Empereur, soutenu la mme opinion.

Du temps de Jean Scot, Ratram Moine de Corbie et d'autres avaient crit
sur ce mystre d'une manire  laisser au moins douter s'ils croyaient
ce qu'on appela depuis la _Prsence relle_. Car Ratram dans son crit
adress  l'Empereur Charles le Chauve, dit en termes exprs C'est
le corps de JSUS-CHRIST qui est vu, reu, et mang non par les sens
corporels, mais par les yeux de l'esprit fidle.

On avait crit contre eux, et le sentiment le plus commun tait sans-doute
qu'on mangeait le vritable corps de JSUS-CHRIST, puisqu'on disputait
pour savoir, si on le digrait et si on le rendait avec les excrments.

Enfin Brenger, Archidiacre de Tours, enseigna vers 1050 par crit et dans
la chaire, que le corps vritable de Jsus-Christ n'est point et ne peut
tre dans du pain et dans du vin. Cette proposition rvolta d'autant plus
alors, que Brenger ayant une trs-grande rputation avait d'autant plus
d'ennemis. Celui qui se distingua le plus contre lui, fut Lanfranc de race
Lombarde, n  Pavie, qui tait venu chercher une fortune en France. Il
balanait la rputation de Brenger. Voici comme il s'y prenait pour le
confondre dans son Trait _de corpore Domini_.

On peut dire avec vrit que le Corps de Notre Seigneur dans
l'Eucharistie est le mme qui est sorti de la Vierge, et que ce n'est pas
le mme. C'est le mme quant  l'essence et aux proprits de la vritable
nature, et ce n'est pas le mme quant aux espces du pain et du vin; de
sorte qu'il est le mme quant  la substance, et qu'il n'est pas le mme
quant  la forme.

Ce sentiment de Lanfranc parut tre celui de toute l'glise. Brenger fut
condamn au Concile de Paris en 1050, condamn encore  Rome en 1079, et
oblig de prononcer sa rtractation; mais cette rtractation force ne fit
que graver plus avant ces sentiments dans son coeur. Il mourut dans son
opinion, qui ne fit alors ni schisme ni guerre civile. Le temporel seul
tait le grand objet qui occupait l'ambition des hommes. L'autre source
qui devait faire verser tant de sang, n'tait pas encore ouverte.

On croit bien que l'ignorance de ces temps affermissait les superstitions
populaires. J'en rapporterai quelques exemples, qui ont longtemps exerc
la crdulit humaine. On prtend que l'Empereur Othon III fit prir sa
femme Marie d'Aragon pour cause d'adultre. Il est trs possible qu'un
Prince cruel et dvot, tel qu'on peint Othon III envoie au supplice
sa femme moins dbauche que lui. Mais vingt Auteurs ont crit, et
Maimbourg a rpt aprs eux, et d'autres ont rpt aprs Maimbourg,
que l'Impratrice ayant fait des avances  un jeune Comte Italien, qui
les refusa par vertu, elle accusa ce Comte auprs de l'Empereur de l'avoir
voulu sduire, et que le Comte fut puni de mort. La veuve du Comte,
dit-on, vint la tte de son mari  la main demander justice et prouver son
innocence. Cette veuve demanda d'tre admise  l'preuve du fer ardent.
Elle tint tant qu'on voulut une barre de fer toute rouge dans ses mains
sans se brler; et ce prodige servant de preuve juridique, l'Impratrice
fut condamne  tre brle vive.

Maimbourg aurait d faire rflexion que cette fable est rapporte par des
Auteurs qui ont crit trs-longtemps aprs le rgne d'Othon III qu'on ne
nomme pas seulement les noms de ce Comte Italien, et de cette veuve qui
maniait si impunment des barres de fer rouge. Enfin quand mme des
Auteurs contemporains auraient authentiquement rendu compte d'un tel
vnement, ils ne mriteraient pas plus de croyance que les Sorciers qui
dposent en justice qu'ils ont assist au Sabbat.

L'aventure de la barre de fer doit faire rvoquer en doute le supplice
de l'Impratrice Marie d'Aragon rapport dans tant de Dictionnaires,
d'Histoires, o dans chaque page le mensonge est joint  la vrit.

Le second vnement est du mme genre. On prtend que Henri II successeur
d'Othon III prouva la fidlit de sa femme Cunegunde, en la faisant
marcher pieds nus sur neuf socs de charrue rougis au feu. Cette histoire
rapporte dans tant de Martyrologes, mrite la mme rponse que celle de
la femme d'Othon.

Didier Abb du Mont Cassin et plusieurs autres crivains rapportent un
fait  peu prs semblable. En 1063 des Moines de Florence, mcontents de
leur vque, allrent crier  la Ville et  la Campagne Notre vque est
un simoniaque et un sclrat. Et ils eurent, dit-on, la hardiesse de
promettre qu'ils prouveraient cette accusation par l'preuve du feu. On
prit donc jour pour cette crmonie, et ce fut le mercredi de la premire
semaine du Carme. Deux bchers furent dresss, chacun de dix pieds de
long sur cinq de large, spars par un sentier d'un pied et demi de
largeur, rempli de bois sec. Les deux bchers ayant t allums et cet
espace rduit en charbons, un Moine Minime, nomm Aldobrandin, passe 
travers sur ce sentier  pas graves et mesurs, et revient mme prendre au
milieu des flammes son manipule qu'il avait laiss tomber. Voil ce que
plusieurs Historiens disent, qu'on ne peut nier qu'en renversant tous les
fondements de l'Histoire; mais il est sr qu'on ne peut le croire sans
renverser tous les fondements de la Raison.

Il se peut faire sans-doute qu'un homme passe trs-rapidement entre deux
bchers et mme sur des charbons, sans tre tout--fait brl; mais y
passer et y repasser d'un pas grave pour reprendre son manipule, c'est
une de ces aventures de la _Lgende Dore_, dont il n'est plus permis de
parler  des hommes raisonnables.

La dernire preuve que je rapporterai, est celle dont on se servit
pour dcider en Espagne aprs la prise de Tolde, si on devait rciter
l'Office Romain, ou celui qu'on appelait Mozarabique. On convint d'abord
unanimement de terminer la querelle par le duel. Deux champions arms de
toutes pices combattirent dans toutes les rgles de la Chevalerie. Don
Ruis de Montania, Chevalier du Missel Mozarabique, fit perdre les arons 
son adversaire, et le renversa mourant. Mais la Reine qui avait beaucoup
d'inclination pour le Missel Romain, voulut qu'on tentt l'preuve du feu.
Toutes les Lois de la Chevalerie s'y opposaient. Cependant on jeta au
feu les deux Missels, qui probablement furent brls; et le Roi pour ne
mcontenter personne, fit en sorte que quelques glises prieraient Dieu
selon le Rituel Romain, et que d'autres garderaient le Mozarabique. Dans
la plupart des choses que je viens de rapporter, on croirait lire une
relation des Hottentots ou de Ngres; et il faut l'avouer, nous leur
ressemblons encore en quelque chose.

Fin du premier Tome.






End of the Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Universel
e depuis Charlemagne jusques  , by Voltaire

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABRG DE L'HISTOIRE ***

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