The Project Gutenberg EBook of La princesse de Clves, by 
Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette

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Title: La princesse de Clves

Author: Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette

Release Date: July 9, 2006 [EBook #18797]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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La Princesse de Clves

Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette

A PARIS

Chez Claude BARBIN, au Palais
sur le second Perron de la Sainte Chapelle.

M. DC. LXXXIX.

AVEC PRIVILEGE DU ROI




LE LIBRAIRE AU LECTEUR.


Quelque approbation qu'ait eu cette Histoire dans les lectures qu'on en
a faites, l'Auteur n'a p se resoudre  se dclarer, il a craint que son
nom ne diminut le succs de son Livre. Il sait par exprience, que l'on
condamne quelquefois les Ouvrages sur la mdiocre opinion qu'on a de
l'Auteur, et il sait aussi que la rputation de l'Auteur donne souvent
du prix aux Ouvrages. Il demeure donc dans l'obscurit o il est, pour
laisser les jugements plus libres & plus quitables, & il se montrera
nanmoins si cette Histoire est aussi agrable au Public que je
l'espre.




PREMIERE PARTIE


La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant
d'clat que dans les dernires annes du rgne de Henri second. Ce
prince tait galant, bien fait et amoureux; quoique sa passion pour
Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, et commenc il y avait plus
de vingt ans, elle n'en tait pas moins violente, et il n'en donnait pas
des tmoignages moins clatants.

Comme il russissait admirablement dans tous les exercices du corps, il
en faisait une de ses plus grandes occupations. C'taient tous les jours
des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues,
ou de semblables divertissements; les couleurs et les chiffres de madame
de Valentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-mme avec
tous les ajustements que pouvait avoir mademoiselle de La Marck, sa
petite-fille, qui tait alors  marier. La prsence de la reine
autorisait la sienne. Cette princesse tait belle, quoiqu'elle et pass
la premire jeunesse; elle aimait la grandeur, la magnificence et les
plaisirs. Le roi l'avait pouse lorsqu'il tait encore duc d'Orlans,
et qu'il avait pour an le dauphin, qui mourut  Tournon, prince que sa
naissance et ses grandes qualits destinaient  remplir dignement la
place du roi Franois premier, son pre.

L'humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande douceur 
rgner; il semblait qu'elle souffrt sans peine l'attachement du roi
pour la duchesse de Valentinois, et elle n'en tmoignait aucune
jalousie; mais elle avait une si profonde dissimulation, qu'il tait
difficile de juger de ses sentiments, et la politique l'obligeait
d'approcher cette duchesse de sa personne, afin d'en approcher aussi le
roi. Ce prince aimait le commerce des femmes, mme de celles dont il
n'tait pas amoureux: il demeurait tous les jours chez la reine 
l'heure du cercle, o tout ce qu'il y avait de plus beau et de mieux
fait, de l'un et de l'autre sexe, ne manquait pas de se trouver. Jamais
cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien
faits; et il semblait que la nature et pris plaisir  placer ce qu'elle
donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus
grands princes. Madame lisabeth de France, qui fut depuis reine
d'Espagne, commenait  faire paratre un esprit surprenant et cette
incomparable beaut qui lui a t si funeste. Marie Stuart, reine
d'cosse, qui venait d'pouser monsieur le dauphin, et qu'on appelait la
reine Dauphine, tait une personne parfaite pour l'esprit et pour le
corps: elle avait t leve  la cour de France, elle en avait pris
toute la politesse, et elle tait ne avec tant de dispositions pour
toutes les belles choses, que, malgr sa grande jeunesse, elle les
aimait et s'y connaissait mieux que personne. La reine, sa belle-mre,
et Madame, soeur du roi, aimaient aussi les vers, la comdie et la
musique. Le got que le roi Franois premier avait eu pour la posie et
pour les lettres rgnait encore en France; et le roi son fils aimant les
exercices du corps, tous les plaisirs taient  la cour. Mais ce qui
rendait cette cour belle et majestueuse tait le nombre infini de
princes et de grands seigneurs d'un mrite extraordinaire. Ceux que je
vais nommer taient, en des manires diffrentes, l'ornement et
l'admiration de leur sicle.

Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeur
de son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Il excellait
dans la guerre, et le duc de Guise lui donnait une mulation qui l'avait
port plusieurs fois  quitter sa place de gnral, pour aller combattre
auprs de lui comme un simple soldat, dans les lieux les plus prilleux.
Il est vrai aussi que ce duc avait donn des marques d'une valeur si
admirable et avait eu de si heureux succs, qu'il n'y avait point de
grand capitaine qui ne dt le regarder avec envie. Sa valeur tait
soutenue de toutes les autres grandes qualits: il avait un esprit vaste
et profond, une me noble et leve, et une gale capacit pour la
guerre et pour les affaires. Le cardinal de Lorraine, son frre, tait
n avec une ambition dmesure, avec un esprit vif et une loquence
admirable, et il avait acquis une science profonde, dont il se servait
pour se rendre considrable en dfendant la religion catholique qui
commenait d'tre attaque. Le chevalier de Guise, que l'on appela
depuis le grand prieur, tait un prince aim de tout le monde, bien
fait, plein d'esprit, plein d'adresse, et d'une valeur clbre par toute
l'Europe. Le prince de Cond, dans un petit corps peu favoris de la
nature, avait une me grande et hautaine, et un esprit qui le rendait
aimable aux yeux mme des plus belles femmes. Le duc de Nevers, dont la
vie tait glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu'il avait
eus, quoique dans un ge un peu avanc, faisait les dlices de la cour.
Il avait trois fils parfaitement bien faits: le second, qu'on appelait
le prince de Clves, tait digne de soutenir la gloire de son nom; il
tait brave et magnifique, et il avait une prudence qui ne se trouve
gure avec la jeunesse. Le vidame de Chartres, descendu de cette
ancienne maison de Vendme, dont les princes du sang n'ont point
ddaign de porter le nom, tait galement distingu dans la guerre et
dans la galanterie. Il tait beau, de bonne mine, vaillant, hardi,
libral; toutes ces bonnes qualits taient vives et clatantes; enfin,
il tait seul digne d'tre compar au duc de Nemours, si quelqu'un lui
et pu tre comparable. Mais ce prince tait un chef-d'oeuvre de la
nature; ce qu'il avait de moins admirable tait d'tre l'homme du monde
le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres
tait une valeur incomparable, et un agrment dans son esprit, dans son
visage et dans ses actions, que l'on n'a jamais vu qu' lui seul; il
avait un enjouement qui plaisait galement aux hommes et aux femmes, une
adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manire de
s'habiller qui tait toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir tre
imite, et enfin, un air dans toute sa personne, qui faisait qu'on ne
pouvait regarder que lui dans tous les lieux o il paraissait. Il n'y
avait aucune dame dans la cour, dont la gloire n'et t flatte de le
voir attach  elle; peu de celles  qui il s'tait attach se pouvaient
vanter de lui avoir rsist, et mme plusieurs  qui il n'avait point
tmoign de passion n'avaient pas laiss d'en avoir pour lui. Il avait
tant de douceur et tant de disposition  la galanterie, qu'il ne pouvait
refuser quelques soins  celles qui tchaient de lui plaire: ainsi il
avait plusieurs matresses, mais il tait difficile de deviner celle
qu'il aimait vritablement. Il allait souvent chez la reine dauphine; la
beaut de cette princesse, sa douceur, le soin qu'elle avait de plaire 
tout le monde, et l'estime particulire qu'elle tmoignait  ce prince,
avaient souvent donn lieu de croire qu'il levait les yeux jusqu' elle.
Messieurs de Guise, dont elle tait nice, avaient beaucoup augment
leur crdit et leur considration par son mariage; leur ambition les
faisait aspirer  s'galer aux princes du sang, et  partager le pouvoir
du conntable de Montmorency. Le roi se reposait sur lui de la plus
grande partie du gouvernement des affaires, et traitait le duc de Guise
et le marchal de Saint-Andr comme ses favoris. Mais ceux que la faveur
ou les affaires approchaient de sa personne ne s'y pouvaient maintenir
qu'en se soumettant  la duchesse de Valentinois; et quoiqu'elle n'et
plus de jeunesse ni de beaut, elle le gouvernait avec un empire si
absolu, que l'on peut dire qu'elle tait matresse de sa personne et de
l'tat.

Le roi avait toujours aim le conntable, et sitt qu'il avait commenc
 rgner, il l'avait rappel de l'exil o le roi Franois premier
l'avait envoy. La cour tait partage entre messieurs de Guise et le
conntable, qui tait soutenu des princes du sang. L'un et l'autre parti
avait toujours song  gagner la duchesse de Valentinois. Le duc
d'Aumale, frre du duc de Guise, avait pous une de ses filles; le
conntable aspirait  la mme alliance. Il ne se contentait pas d'avoir
mari son fils an avec madame Diane, fille du roi et d'une dame de
Pimont, qui se fit religieuse aussitt qu'elle fut accouche. Ce
mariage avait eu beaucoup d'obstacles, par les promesses que monsieur de
Montmorency avait faites  mademoiselle de Piennes, une des filles
d'honneur de la reine; et bien que le roi les et surmonts avec une
patience et une bont extrme, ce conntable ne se trouvait pas encore
assez appuy, s'il ne s'assurait de madame de Valentinois, et s'il ne la
sparait de messieurs de Guise, dont la grandeur commenait  donner de
l'inquitude  cette duchesse. Elle avait retard, autant qu'elle avait
pu, le mariage du dauphin avec la reine d'cosse: la beaut et l'esprit
capable et avanc de cette jeune reine, et l'lvation que ce mariage
donnait  messieurs de Guise, lui taient insupportables. Elle hassait
particulirement le cardinal de Lorraine; il lui avait parl avec
aigreur, et mme avec mpris. Elle voyait qu'il prenait des liaisons
avec la reine; de sorte que le conntable la trouva dispose  s'unir
avec lui, et  entrer dans son alliance, par le mariage de mademoiselle
de La Marck, sa petite fille, avec monsieur d'Anville, son second fils,
qui succda depuis  sa charge sous le rgne de Charles IX. Le
conntable ne crut pas trouver d'obstacles dans l'esprit de monsieur
d'Anville pour un mariage, comme il en avait trouv dans l'esprit de
monsieur de Montmorency; mais, quoique les raisons lui en fussent
caches, les difficults n'en furent gure moindres. Monsieur d'Anville
tait perdument amoureux de la reine dauphine, et, quelque peu
d'esprance qu'il et dans cette passion, il ne pouvait se rsoudre 
prendre un engagement qui partagerait ses soins. Le marchal de
Saint-Andr tait le seul dans la cour qui n'et point pris de parti. Il
tait un des favoris, et sa faveur ne tenait qu' sa personne: le roi
l'avait aim ds le temps qu'il tait dauphin; et depuis, il l'avait
fait marchal de France, dans un ge o l'on n'a pas encore accoutum de
prtendre aux moindres dignits. Sa faveur lui donnait un clat qu'il
soutenait par son mrite et par l'agrment de sa personne, par une
grande dlicatesse pour sa table et pour ses meubles, et par la plus
grande magnificence qu'on et jamais vue en un particulier. La
libralit du roi fournissait  cette dpense; ce prince allait jusqu'
la prodigalit pour ceux qu'il aimait; il n'avait pas toutes les grandes
qualits, mais il en avait plusieurs, et surtout celle d'aimer la guerre
et de l'entendre; aussi avait-il eu d'heureux succs et si on en excepte
la bataille de Saint-Quentin, son rgne n'avait t qu'une suite de
victoires. Il avait gagn en personne la bataille de Renty; le Pimont
avait t conquis; les Anglais avaient t chasss de France, et
l'empereur Charles-Quint avait vu finir sa bonne fortune devant la ville
de Metz, qu'il avait assige inutilement avec toutes les forces de
l'Empire et de l'Espagne. Nanmoins, comme le malheur de Saint-Quentin
avait diminu l'esprance de nos conqutes, et que, depuis, la fortune
avait sembl se partager entre les deux rois, ils se trouvrent
insensiblement disposs  la paix.

La duchesse douairire de Lorraine avait commenc  en faire des
propositions dans le temps du mariage de monsieur le dauphin; il y avait
toujours eu depuis quelque ngociation secrte. Enfin, Cercamp, dans le
pays d'Artois, fut choisi pour le lieu o l'on devait s'assembler. Le
cardinal de Lorraine, le conntable de Montmorency et le marchal de
Saint-Andr s'y trouvrent pour le roi; le duc d'Albe et le prince
d'Orange, pour Philippe II; et le duc et la duchesse de Lorraine furent
les mdiateurs. Les principaux articles taient le mariage de madame
lisabeth de France avec Don Carlos, infant d'Espagne, et celui de
Madame soeur du roi, avec monsieur de Savoie.

Le roi demeura cependant sur la frontire, et il y reut la nouvelle de
la mort de Marie, reine d'Angleterre. Il envoya le comte de Randan 
lisabeth, pour la complimenter sur son avnement  la couronne; elle le
reut avec joie. Ses droits taient si mal tablis, qu'il lui tait
avantageux de se voir reconnue par le roi. Ce comte la trouva instruite
des intrts de la cour de France, et du mrite de ceux qui la
composaient; mais surtout il la trouva si remplie de la rputation du
duc de Nemours, elle lui parla tant de fois de ce prince, et avec tant
d'empressement, que, quand monsieur de Randan fut revenu, et qu'il
rendit compte au roi de son voyage, il lui dit qu'il n'y avait rien que
monsieur de Nemours ne pt prtendre auprs de cette princesse, et qu'il
ne doutait point qu'elle ne ft capable de l'pouser. Le roi en parla 
ce prince ds le soir mme; il lui fit conter par monsieur de Randan
toutes ses conversations avec lisabeth, et lui conseilla de tenter
cette grande fortune. Monsieur de Nemours crut d'abord que le roi ne lui
parlait pas srieusement; mais comme il vit le contraire:

--Au moins, Sire, lui dit-il, si je m'embarque dans une entreprise
chimrique, par le conseil et pour le service de Votre Majest, je la
supplie de me garder le secret, jusqu' ce que le succs me justifie
vers le public, et de vouloir bien ne me pas faire paratre rempli d'une
assez grande vanit, pour prtendre qu'une reine, qui ne m'a jamais vu,
me veuille pouser par amour.

Le roi lui promit de ne parler qu'au conntable de ce dessein, et il
jugea mme le secret ncessaire pour le succs. Monsieur de Randan
conseillait  monsieur de Nemours d'aller en Angleterre sur le simple
prtexte de voyager; mais ce prince ne put s'y rsoudre. Il envoya
Lignerolles qui tait un jeune homme d'esprit, son favori, pour voir les
sentiments de la reine, et pour tcher de commencer quelque liaison. En
attendant l'vnement de ce voyage, il alla voir le duc de Savoie, qui
tait alors  Bruxelles avec le roi d'Espagne. La mort de Marie
d'Angleterre apporta de grands obstacles  la paix; l'assemble se
rompit  la fin de novembre, et le roi revint  Paris.

Il parut alors une beaut  la cour, qui attira les yeux de tout le
monde, et l'on doit croire que c'tait une beaut parfaite, puisqu'elle
donna de l'admiration dans un lieu o l'on tait si accoutum  voir de
belles personnes. Elle tait de la mme maison que le vidame de
Chartres, et une des plus grandes hritires de France. Son pre tait
mort jeune, et l'avait laisse sous la conduite de madame de Chartres,
sa femme, dont le bien, la vertu et le mrite taient extraordinaires.
Aprs avoir perdu son mari, elle avait pass plusieurs annes sans
revenir  la cour. Pendant cette absence, elle avait donn ses soins 
l'ducation de sa fille; mais elle ne travailla pas seulement  cultiver
son esprit et sa beaut; elle songea aussi  lui donner de la vertu et 
la lui rendre aimable. La plupart des mres s'imaginent qu'il suffit de
ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en
loigner. Madame de Chartres avait une opinion oppose; elle faisait
souvent  sa fille des peintures de l'amour; elle lui montrait ce qu'il
a d'agrable pour la persuader plus aisment sur ce qu'elle lui en
apprenait de dangereux; elle lui contait le peu de sincrit des hommes,
leurs tromperies et leur infidlit, les malheurs domestiques o
plongent les engagements; et elle lui faisait voir, d'un autre ct,
quelle tranquillit suivait la vie d'une honnte femme, et combien la
vertu donnait d'clat et d'lvation  une personne qui avait de la
beaut et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il
tait difficile de conserver cette vertu, que par une extrme dfiance
de soi-mme, et par un grand soin de s'attacher  ce qui seul peut faire
le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en tre aime.

Cette hritire tait alors un des grands partis qu'il y et en France;
et quoiqu'elle ft dans une extrme jeunesse, l'on avait dj propos
plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui tait extrmement glorieuse,
ne trouvait presque rien digne de sa fille; la voyant dans sa seizime
anne, elle voulut la mener  la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame
alla au-devant d'elle; il fut surpris de la grande beaut de
mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur
de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un clat que l'on n'a
jamais vu qu' elle; tous ses traits taient rguliers, et son visage et
sa personne taient pleins de grce et de charmes.

Le lendemain qu'elle fut arrive, elle alla pour assortir des pierreries
chez un Italien qui en trafiquait par tout le monde. Cet homme tait
venu de Florence avec la reine, et s'tait tellement enrichi dans son
trafic, que sa maison paraissait plutt celle d'un grand seigneur que
d'un marchand. Comme elle y tait, le prince de Clves y arriva. Il fut
tellement surpris de sa beaut, qu'il ne put cacher sa surprise; et
mademoiselle de Chartres ne put s'empcher de rougir en voyant
l'tonnement qu'elle lui avait donn. Elle se remit nanmoins, sans
tmoigner d'autre attention aux actions de ce prince que celle que la
civilit lui devait donner pour un homme tel qu'il paraissait. Monsieur
de Clves la regardait avec admiration, et il ne pouvait comprendre qui
tait cette belle personne qu'il ne connaissait point. Il voyait bien
par son air, et par tout ce qui tait  sa suite, qu'elle devait tre
d'une grande qualit. Sa jeunesse lui faisait croire que c'tait une
fille; mais ne lui voyant point de mre, et l'Italien qui ne la
connaissait point l'appelant madame, il ne savait que penser, et il la
regardait toujours avec tonnement. Il s'aperut que ses regards
l'embarrassaient, contre l'ordinaire des jeunes personnes qui voient
toujours avec plaisir l'effet de leur beaut; il lui parut mme qu'il
tait cause qu'elle avait de l'impatience de s'en aller, et en effet
elle sortit assez promptement. Monsieur de Clves se consola de la
perdre de vue, dans l'esprance de savoir qui elle tait; mais il fut
bien surpris quand il sut qu'on ne la connaissait point. Il demeura si
touch de sa beaut, et de l'air modeste qu'il avait remarqu dans ses
actions, qu'on peut dire qu'il conut pour elle ds ce moment une
passion et une estime extraordinaires. Il alla le soir chez Madame,
soeur du roi.

Cette princesse tait dans une grande considration, par le crdit
qu'elle avait sur le roi, son frre; et ce crdit tait si grand, que le
roi, en faisant la paix, consentait  rendre le Pimont, pour lui faire
pouser le duc de Savoie. Quoiqu'elle et dsir toute sa vie de se
marier, elle n'avait jamais voulu pouser qu'un souverain, et elle avait
refus pour cette raison le roi de Navarre lorsqu'il tait duc de
Vendme, et avait toujours souhait monsieur de Savoie; elle avait
conserv de l'inclination pour lui depuis qu'elle l'avait vu  Nice, 
l'entrevue du roi Franois premier et du pape Paul troisime. Comme elle
avait beaucoup d'esprit, et un grand discernement pour les belles
choses, elle attirait tous les honntes gens, et il y avait de certaines
heures o toute la cour tait chez elle.

Monsieur de Clves y vint  son ordinaire; il tait si rempli de
l'esprit et de la beaut de mademoiselle de Chartres, qu'il ne pouvait
parler d'autre chose. Il conta tout haut son aventure, et ne pouvait se
lasser de donner des louanges  cette personne qu'il avait vue, qu'il ne
connaissait point. Madame lui dit qu'il n'y avait point de personne
comme celle qu'il dpeignait, et que s'il y en avait quelqu'une, elle
serait connue de tout le monde. Madame de Dampierre, qui tait sa dame
d'honneur et amie de madame de Chartres, entendant cette conversation,
s'approcha de cette princesse, et lui dit tout bas que c'tait sans
doute mademoiselle de Chartres que monsieur de Clves avait vue. Madame
se retourna vers lui, et lui dit que s'il voulait revenir chez elle le
lendemain, elle lui ferait voir cette beaut dont il tait si touch.
Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant; elle fut reue
des reines avec tous les agrments qu'on peut s'imaginer, et avec une
telle admiration de tout le monde, qu'elle n'entendait autour d'elle que
des louanges. Elle les recevait avec une modestie si noble, qu'il ne
semblait pas qu'elle les entendt, ou du moins qu'elle en ft touche.
Elle alla ensuite chez Madame, soeur du roi. Cette princesse, aprs
avoir lou sa beaut, lui conta l'tonnement qu'elle avait donn 
monsieur de Clves. Ce prince entra un moment aprs.

--Venez, lui dit-elle, voyez si je ne vous tiens pas ma parole, et si en
vous montrant mademoiselle de Chartres, je ne vous fais pas voir cette
beaut que vous cherchiez; remerciez-moi au moins de lui avoir appris
l'admiration que vous aviez dj pour elle.

Monsieur de Clves sentit de la joie de voir que cette personne qu'il
avait trouve si aimable tait d'une qualit proportionne  sa beaut;
il s'approcha d'elle, et il la supplia de se souvenir qu'il avait t le
premier  l'admirer, et que, sans la connatre, il avait eu pour elle
tous les sentiments de respect et d'estime qui lui taient dus.

Le chevalier de Guise et lui, qui taient amis, sortirent ensemble de
chez Madame. Ils lourent d'abord mademoiselle de Chartres sans se
contraindre. Ils trouvrent enfin qu'ils la louaient trop, et ils
cessrent l'un et l'autre de dire ce qu'ils en pensaient; mais ils
furent contraints d'en parler les jours suivants, partout o ils se
rencontrrent. Cette nouvelle beaut fut longtemps le sujet de toutes
les conversations. La reine lui donna de grandes louanges, et eut pour
elle une considration extraordinaire; la reine dauphine en fit une de
ses favorites, et pria madame de Chartres de la mener souvent chez elle.
Mesdames, filles du roi, l'envoyaient chercher pour tre de tous leurs
divertissements. Enfin, elle tait aime et admire de toute la cour,
except de madame de Valentinois. Ce n'est pas que cette beaut lui
donnt de l'ombrage: une trop longue exprience lui avait appris qu'elle
n'avait rien  craindre auprs du roi; mais elle avait tant de haine
pour le vidame de Chartres, qu'elle avait souhait d'attacher  elle par
le mariage d'une de ses filles, et qui s'tait attach  la reine,
qu'elle ne pouvait regarder favorablement une personne qui portait son
nom, et pour qui il faisait paratre une grande amiti.

Le prince de Clves devint passionnment amoureux de mademoiselle de
Chartres, et souhaitait ardemment de l'pouser; mais il craignait que
l'orgueil de madame de Chartres ne ft bless de donner sa fille  un
homme qui n'tait pas l'an de sa maison. Cependant cette maison tait
si grande, et le comte d'Eu, qui en tait l'an, venait d'pouser une
personne si proche de la maison royale, que c'tait plutt la timidit
que donne l'amour, que de vritables raisons, qui causaient les craintes
de monsieur de Clves. Il avait un grand nombre de rivaux: le chevalier
de Guise lui paraissait le plus redoutable par sa naissance, par son
mrite, et par l'clat que la faveur donnait  sa maison. Ce prince
tait devenu amoureux de mademoiselle de Chartres le premier jour qu'il
l'avait vue; il s'tait aperu de la passion de monsieur de Clves,
comme monsieur de Clves s'tait aperu de la sienne. Quoiqu'ils fussent
amis, l'loignement que donnent les mmes prtentions ne leur avait pas
permis de s'expliquer ensemble; et leur amiti s'tait refroidie, sans
qu'ils eussent eu la force de s'claircir. L'aventure qui tait arrive
 monsieur de Clves, d'avoir vu le premier mademoiselle de Chartres,
lui paraissait un heureux prsage, et semblait lui donner quelque
avantage sur ses rivaux; mais il prvoyait de grands obstacles par le
duc de Nevers son pre. Ce duc avait d'troites liaisons avec la
duchesse de Valentinois: elle tait ennemie du vidame, et cette raison
tait suffisante pour empcher le duc de Nevers de consentir que son
fils penst  sa nice.

Madame de Chartres, qui avait eu tant d'application pour inspirer la
vertu  sa fille, ne discontinua pas de prendre les mmes soins dans un
lieu o ils taient si ncessaires, et o il y avait tant d'exemples si
dangereux. L'ambition et la galanterie taient l'me de cette cour, et
occupaient galement les hommes et les femmes. Il y avait tant
d'intrts et tant de cabales diffrentes, et les dames y avaient tant
de part, que l'amour tait toujours ml aux affaires, et les affaires 
l'amour. Personne n'tait tranquille, ni indiffrent; on songeait 
s'lever,  plaire,  servir ou  nuire; on ne connaissait ni l'ennui,
ni l'oisivet, et on tait toujours occup des plaisirs ou des
intrigues. Les dames avaient des attachements particuliers pour la
reine, pour la reine dauphine, pour la reine de Navarre, pour Madame,
soeur du roi, ou pour la duchesse de Valentinois. Les inclinations, les
raisons de biensance, ou le rapport d'humeur faisaient ces diffrents
attachements. Celles qui avaient pass la premire jeunesse et qui
faisaient profession d'une vertu plus austre taient attaches  la
reine. Celles qui taient plus jeunes et qui cherchaient la joie et la
galanterie faisaient leur cour  la reine dauphine. La reine de Navarre
avait ses favorites; elle tait jeune et elle avait du pouvoir sur le
roi son mari: il tait joint au conntable, et avait par l beaucoup de
crdit. Madame, soeur du roi, conservait encore de la beaut, et
attirait plusieurs dames auprs d'elle. La duchesse de Valentinois avait
toutes celles qu'elle daignait regarder; mais peu de femmes lui taient
agrables; et except quelques-unes qui avaient sa familiarit et sa
confiance, et dont l'humeur avait du rapport avec la sienne, elle n'en
recevait chez elle que les jours o elle prenait plaisir  avoir une
cour comme celle de la reine.

Toutes ces diffrentes cabales avaient de l'mulation et de l'envie les
unes contre les autres: les dames qui les composaient avaient aussi de
la jalousie entre elles, ou pour la faveur, ou pour les amants; les
intrts de grandeur et d'lvation se trouvaient souvent joints  ces
autres intrts moins importants, mais qui n'taient pas moins
sensibles. Ainsi il y avait une sorte d'agitation sans dsordre dans
cette cour, qui la rendait trs agrable, mais aussi trs dangereuse
pour une jeune personne. Madame de Chartres voyait ce pril, et ne
songeait qu'aux moyens d'en garantir sa fille. Elle la pria, non pas
comme sa mre, mais comme son amie, de lui faire confidence de toutes
les galanteries qu'on lui dirait, et elle lui promit de lui aider  se
conduire dans des choses o l'on tait souvent embarrasse quand on
tait jeune.

Le chevalier de Guise fit tellement paratre les sentiments et les
desseins qu'il avait pour mademoiselle de Chartres, qu'ils ne furent
ignors de personne. Il ne voyait nanmoins que de l'impossibilit dans
ce qu'il dsirait; il savait bien qu'il n'tait point un parti qui
convnt  mademoiselle de Chartres, par le peu de biens qu'il avait pour
soutenir son rang; et il savait bien aussi que ses frres
n'approuveraient pas qu'il se marit, par la crainte de l'abaissement
que les mariages des cadets apportent d'ordinaire dans les grandes
maisons. Le cardinal de Lorraine lui fit bientt voir qu'il ne se
trompait pas; il condamna l'attachement qu'il tmoignait pour
mademoiselle de Chartres, avec une chaleur extraordinaire; mais il ne
lui en dit pas les vritables raisons. Ce cardinal avait une haine pour
le vidame, qui tait secrte alors, et qui clata depuis. Il et plutt
consenti  voir son frre entrer dans tout autre alliance que dans celle
de ce vidame; et il dclara si publiquement combien il en tait loign,
que madame de Chartres en fut sensiblement offense. Elle prit de grands
soins de faire voir que le cardinal de Lorraine n'avait rien  craindre,
et qu'elle ne songeait pas  ce mariage. Le vidame prit la mme
conduite, et sentit, encore plus que madame de Chartres, celle du
cardinal de Lorraine, parce qu'il en savait mieux la cause.

Le prince de Clves n'avait pas donn des marques moins publiques de sa
passion, qu'avait fait le chevalier de Guise. Le duc de Nevers apprit
cet attachement avec chagrin. Il crut nanmoins qu'il n'avait qu'
parler  son fils, pour le faire changer de conduite; mais il fut bien
surpris de trouver en lui le dessein form d'pouser mademoiselle de
Chartres. Il blma ce dessein; il s'emporta et cacha si peu son
emportement, que le sujet s'en rpandit bientt  la cour, et alla
jusqu' madame de Chartres. Elle n'avait pas mis en doute que monsieur
de Nevers ne regardt le mariage de sa fille comme un avantage pour son
fils; elle fut bien tonne que la maison de Clves et celle de Guise
craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le dpit qu'elle eut
lui fit penser  trouver un parti pour sa fille, qui la mt au-dessus de
ceux qui se croyaient au-dessus d'elle. Aprs avoir tout examin, elle
s'arrta au prince dauphin, fils du duc de Montpensier. Il tait lors 
marier, et c'tait ce qu'il y avait de plus grand  la cour. Comme
madame de Chartres avait beaucoup d'esprit, qu'elle tait aide du
vidame qui tait dans une grande considration, et qu'en effet sa fille
tait un parti considrable, elle agit avec tant d'adresse et tant de
succs, que monsieur de Montpensier parut souhaiter ce mariage, et il
semblait qu'il ne s'y pouvait trouver de difficults.

Le vidame, qui savait l'attachement de monsieur d'Anville pour la reine
dauphine, crut nanmoins qu'il fallait employer le pouvoir que cette
princesse avait sur lui, pour l'engager  servir mademoiselle de
Chartres auprs du roi et auprs du prince de Montpensier, dont il tait
ami intime. Il en parla  cette reine, et elle entra avec joie dans une
affaire o il s'agissait de l'lvation d'une personne qu'elle aimait
beaucoup; elle le tmoigna au vidame, et l'assura que, quoiqu'elle st
bien qu'elle ferait une chose dsagrable au cardinal de Lorraine, son
oncle, elle passerait avec joie par-dessus cette considration, parce
qu'elle avait sujet de se plaindre de lui, et qu'il prenait tous les
jours les intrts de la reine contre les siens propres.

Les personnes galantes sont toujours bien aises qu'un prtexte leur
donne lieu de parler  ceux qui les aiment. Sitt que le vidame eut
quitt madame la dauphine, elle ordonna  Chtelart, qui tait favori de
monsieur d'Anville, et qui savait la passion qu'il avait pour elle, de
lui aller dire, de sa part, de se trouver le soir chez la reine.
Chtelart reut cette commission avec beaucoup de joie et de respect. Ce
gentilhomme tait d'une bonne maison de Dauphin; mais son mrite et son
esprit le mettaient au-dessus de sa naissance. Il tait reu et bien
trait de tout ce qu'il y avait de grands seigneurs  la cour, et la
faveur de la maison de Montmorency l'avait particulirement attach 
monsieur d'Anville. Il tait bien fait de sa personne, adroit  toutes
sortes d'exercices; il chantait agrablement, il faisait des vers, et
avait un esprit galant et passionn qui plut si fort  monsieur
d'Anville, qu'il le fit confident de l'amour qu'il avait pour la reine
dauphine. Cette confidence l'approchait de cette princesse, et ce fut en
la voyant souvent qu'il prit le commencement de cette malheureuse
passion qui lui ta la raison, et qui lui cota enfin la vie.

Monsieur d'Anville ne manqua pas d'tre le soir chez la reine; il se
trouva heureux que madame la dauphine l'et choisi pour travailler  une
chose qu'elle dsirait, et il lui promit d'obir exactement  ses
ordres; mais madame de Valentinois, ayant t avertie du dessein de ce
mariage, l'avait travers avec tant de soin, et avait tellement prvenu
le roi que, lorsque monsieur d'Anville lui en parla, il lui fit paratre
qu'il ne l'approuvait pas, et lui ordonna mme de le dire au prince de
Montpensier. L'on peut juger ce que sentit madame de Chartres par la
rupture d'une chose qu'elle avait tant dsire, dont le mauvais succs
donnait un si grand avantage  ses ennemis, et faisait un si grand tort
 sa fille.

La reine dauphine tmoigna  mademoiselle de Chartres, avec beaucoup
d'amiti, le dplaisir qu'elle avait de lui avoir t inutile:

--Vous voyez, lui dit-elle, que j'ai un mdiocre pouvoir; je suis si
hae de la reine et de la duchesse de Valentinois, qu'il est difficile
que par elles, ou par ceux qui sont dans leur dpendance, elles ne
traversent toujours toutes les choses que je dsire. Cependant,
ajouta-t-elle, je n'ai jamais pens qu' leur plaire; aussi elles ne me
hassent qu' cause de la reine ma mre, qui leur a donn autrefois de
l'inquitude et de la jalousie. Le roi en avait t amoureux avant qu'il
le ft de madame de Valentinois; et dans les premires annes de son
mariage, qu'il n'avait point encore d'enfants, quoiqu'il aimt cette
duchesse, il parut quasi rsolu de se dmarier pour pouser la reine ma
mre. Madame de Valentinois qui craignait une femme qu'il avait dj
aime, et dont la beaut et l'esprit pouvaient diminuer sa faveur,
s'unit au conntable, qui ne souhaitait pas aussi que le roi poust une
soeur de messieurs de Guise. Ils mirent le feu roi dans leurs
sentiments, et quoiqu'il hat mortellement la duchesse de Valentinois,
comme il aimait la reine, il travailla avec eux pour empcher le roi de
se dmarier; mais pour lui ter absolument la pense d'pouser la reine
ma mre, ils firent son mariage avec le roi d'cosse, qui tait veuf de
madame Magdeleine, soeur du roi, et ils le firent parce qu'il tait le
plus prt  conclure, et manqurent aux engagements qu'on avait avec le
roi d'Angleterre, qui la souhaitait ardemment. Il s'en fallait peu mme
que ce manquement ne ft une rupture entre les deux rois. Henri VIII ne
pouvait se consoler de n'avoir pas pous la reine ma mre; et, quelque
autre princesse franaise qu'on lui propost, il disait toujours qu'elle
ne remplacerait jamais celle qu'on lui avait te. Il est vrai aussi que
la reine ma mre tait une parfaite beaut, et que c'est une chose
remarquable que, veuve d'un duc de Longueville, trois rois aient
souhait de l'pouser; son malheur l'a donne au moindre, et l'a mise
dans un royaume o elle ne trouve que des peines. On dit que je lui
ressemble: je crains de lui ressembler aussi par sa malheureuse
destine, et, quelque bonheur qui semble se prparer pour moi, je ne
saurais croire que j'en jouisse.

Mademoiselle de Chartres dit  la reine que ces tristes pressentiments
taient si mal fonds, qu'elle ne les conserverait pas longtemps, et
qu'elle ne devait point douter que son bonheur ne rpondt aux
apparences.

Personne n'osait plus penser  mademoiselle de Chartres, par la crainte
de dplaire au roi, ou par la pense de ne pas russir auprs d'une
personne qui avait espr un prince du sang. Monsieur de Clves ne fut
retenu par aucune de ces considrations. La mort du duc de Nevers, son
pre, qui arriva alors, le mit dans une entire libert de suivre son
inclination, et, sitt que le temps de la biensance du deuil fut pass,
il ne songea plus qu'aux moyens d'pouser mademoiselle de Chartres. Il
se trouvait heureux d'en faire la proposition dans un temps o ce qui
s'tait pass avait loign les autres partis, et o il tait quasi
assur qu'on ne la lui refuserait pas. Ce qui troublait sa joie, tait
la crainte de ne lui tre pas agrable, et il et prfr le bonheur de
lui plaire  la certitude de l'pouser sans en tre aim.

Le chevalier de Guise lui avait donn quelque sorte de jalousie; mais
comme elle tait plutt fonde sur le mrite de ce prince que sur aucune
des actions de mademoiselle de Chartres, il songea seulement  tcher de
dcouvrir qu'il tait assez heureux pour qu'elle approuvt la pense
qu'il avait pour elle. Il ne la voyait que chez les reines, ou aux
assembles; il tait difficile d'avoir une conversation particulire. Il
en trouva pourtant les moyens, et il lui parla de son dessein et de sa
passion avec tout le respect imaginable; il la pressa de lui faire
connatre quels taient les sentiments qu'elle avait pour lui, et il lui
dit que ceux qu'il avait pour elle taient d'une nature qui le rendrait
ternellement malheureux, si elle n'obissait que par devoir aux
volonts de madame sa mre.

Comme mademoiselle de Chartres avait le coeur trs noble et trs bien
fait, elle fut vritablement touche de reconnaissance du procd du
prince de Clves. Cette reconnaissance donna  ses rponses et  ses
paroles un certain air de douceur qui suffisait pour donner de
l'esprance  un homme aussi perdument amoureux que l'tait ce prince:
de sorte qu'il se flatta d'une partie de ce qu'il souhaitait.

Elle rendit compte  sa mre de cette conversation, et madame de
Chartres lui dit qu'il y avait tant de grandeur et de bonnes qualits
dans monsieur de Clves, et qu'il faisait paratre tant de sagesse pour
son ge, que, si elle sentait son inclination porte  l'pouser, elle y
consentirait avec joie. Mademoiselle de Chartres rpondit qu'elle lui
remarquait les mmes bonnes qualits, qu'elle l'pouserait mme avec
moins de rpugnance qu'un autre, mais qu'elle n'avait aucune inclination
particulire pour sa personne.

Ds le lendemain, ce prince fit parler  madame de Chartres; elle reut
la proposition qu'on lui faisait, et elle ne craignit point de donner 
sa fille un mari qu'elle ne pt aimer, en lui donnant le prince de
Clves. Les articles furent conclus; on parla au roi, et ce mariage fut
su de tout le monde.

Monsieur de Clves se trouvait heureux, sans tre nanmoins entirement
content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de
mademoiselle de Chartres ne passaient pas ceux de l'estime et de la
reconnaissance, et il ne pouvait se flatter qu'elle en cacht de plus
obligeants, puisque l'tat o ils taient lui permettait de les faire
paratre sans choquer son extrme modestie. Il ne se passait gure de
jours qu'il ne lui en ft ses plaintes.

--Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n'tre pas heureux en
vous pousant? Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n'avez
pour moi qu'une sorte de bont qui ne peut me satisfaire; vous n'avez ni
impatience, ni inquitude, ni chagrin; vous n'tes pas plus touche de
ma passion que vous le seriez d'un attachement qui ne serait fond que
sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes de votre
personne.--Il y a de l'injustice  vous plaindre, lui rpondit-elle; je
ne sais ce que vous pouvez souhaiter au-del de ce que je fais, et il me
semble que la biensance ne permet pas que j'en fasse davantage.

--Il est vrai, lui rpliqua-t-il, que vous me donnez de certaines
apparences dont je serais content, s'il y avait quelque chose au-del;
mais au lieu que la biensance vous retienne, c'est elle seule qui vous
fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni
votre coeur, et ma prsence ne vous donne ni de plaisir ni de trouble.

--Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n'aie de la joie de vous
voir, et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez
douter aussi que votre vue ne me donne du trouble.

--Je ne me trompe pas  votre rougeur, rpondit-il; c'est un sentiment
de modestie, et non pas un mouvement de votre coeur, et je n'en tire que
l'avantage que j'en dois tirer.

Mademoiselle de Chartres ne savait que rpondre, et ces distinctions
taient au-dessus de ses connaissances. Monsieur de Clves ne voyait que
trop combien elle tait loigne d'avoir pour lui des sentiments qui le
pouvaient satisfaire, puisqu'il lui paraissait mme qu'elle ne les
entendait pas.

Le chevalier de Guise revint d'un voyage peu de jours avant les noces.
Il avait vu tant d'obstacles insurmontables au dessein qu'il avait eu
d'pouser mademoiselle de Chartres, qu'il n'avait pu se flatter d'y
russir; et nanmoins il fut sensiblement afflig de la voir devenir la
femme d'un autre. Cette douleur n'teignit pas sa passion, et il ne
demeura pas moins amoureux. Mademoiselle de Chartres n'avait pas ignor
les sentiments que ce prince avait eus pour elle. Il lui fit connatre,
 son retour, qu'elle tait cause de l'extrme tristesse qui paraissait
sur son visage, et il avait tant de mrite et tant d'agrments, qu'il
tait difficile de le rendre malheureux sans en avoir quelque piti.
Aussi ne se pouvait-elle dfendre d'en avoir; mais cette piti ne la
conduisait pas  d'autres sentiments: elle contait  sa mre la peine
que lui donnait l'affection de ce prince.

Madame de Chartres admirait la sincrit de sa fille, et elle l'admirait
avec raison, car jamais personne n'en a eu une si grande et si
naturelle; mais elle n'admirait pas moins que son coeur ne ft point
touch, et d'autant plus, qu'elle voyait bien que le prince de Clves ne
l'avait pas touche, non plus que les autres. Cela fut cause qu'elle
prit de grands soins de l'attacher  son mari, et de lui faire
comprendre ce qu'elle devait  l'inclination qu'il avait eue pour elle,
avant que de la connatre, et  la passion qu'il lui avait tmoigne en
la prfrant  tous les autres partis, dans un temps o personne n'osait
plus penser  elle.

Ce mariage s'acheva, la crmonie s'en fit au Louvre; et le soir, le roi
et les reines vinrent souper chez madame de Chartres avec toute la cour,
o ils furent reus avec une magnificence admirable. Le chevalier de
Guise n'osa se distinguer des autres, et ne pas assister  cette
crmonie; mais il y fut si peu matre de sa tristesse, qu'il tait ais
de la remarquer.

Monsieur de Clves ne trouva pas que mademoiselle de Chartres et chang
de sentiment en changeant de nom. La qualit de son mari lui donna de
plus grands privilges; mais elle ne lui donna pas une autre place dans
le coeur de sa femme. Cela fit aussi que pour tre son mari, il ne
laissa pas d'tre son amant, parce qu'il avait toujours quelque chose 
souhaiter au-del de sa possession; et, quoiqu'elle vct parfaitement
bien avec lui, il n'tait pas entirement heureux. Il conservait pour
elle une passion violente et inquite qui troublait sa joie; la jalousie
n'avait point de part  ce trouble: jamais mari n'a t si loin d'en
prendre, et jamais femme n'a t si loin d'en donner. Elle tait
nanmoins expose au milieu de la cour; elle allait tous les jours chez
les reines et chez Madame. Tout ce qu'il y avait d'hommes jeunes et
galants la voyaient chez elle et chez le duc de Nevers, son beau-frre,
dont la maison tait ouverte  tout le monde; mais elle avait un air qui
inspirait un si grand respect, et qui paraissait si loign de la
galanterie, que le marchal de Saint-Andr, quoique audacieux et soutenu
de la faveur du roi, tait touch de sa beaut, sans oser le lui faire
paratre que par des soins et des devoirs. Plusieurs autres taient dans
le mme tat; et madame de Chartres joignait  la sagesse de sa fille
une conduite si exacte pour toutes les biensances, qu'elle achevait de
la faire paratre une personne o l'on ne pouvait atteindre.

La duchesse de Lorraine, en travaillant  la paix, avait aussi travaill
pour le mariage du duc de Lorraine, son fils. Il avait t conclu avec
madame Claude de France, seconde fille du roi. Les noces en furent
rsolues pour le mois de fvrier.

Cependant le duc de Nemours tait demeur  Bruxelles, entirement
rempli et occup de ses desseins pour l'Angleterre. Il en recevait ou y
envoyait continuellement des courriers: ses esprances augmentaient tous
les jours, et enfin Lignerolles lui manda qu'il tait temps que sa
prsence vnt achever ce qui tait si bien commenc. Il reut cette
nouvelle avec toute la joie que peut avoir un jeune homme ambitieux, qui
se voit port au trne par sa seule rputation. Son esprit s'tait
insensiblement accoutum  la grandeur de cette fortune, et, au lieu
qu'il l'avait rejete d'abord comme une chose o il ne pouvait parvenir,
les difficults s'taient effaces de son imagination, et il ne voyait
plus d'obstacles.

Il envoya en diligence  Paris donner tous les ordres ncessaires pour
faire un quipage magnifique, afin de paratre en Angleterre avec un
clat proportionn au dessein qui l'y conduisait, et il se hta lui-mme
de venir  la cour pour assister au mariage de monsieur de Lorraine.

Il arriva la veille des fianailles; et ds le mme soir qu'il fut
arriv, il alla rendre compte au roi de l'tat de son dessein, et
recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qu'il lui restait  faire.
Il alla ensuite chez les reines. Madame de Clves n'y tait pas, de
sorte qu'elle ne le vit point, et ne sut pas mme qu'il ft arriv. Elle
avait ou parler de ce prince  tout le monde, comme de ce qu'il y avait
de mieux fait et de plus agrable  la cour; et surtout madame la
dauphine le lui avait dpeint d'une sorte, et lui en avait parl tant de
fois, qu'elle lui avait donn de la curiosit, et mme de l'impatience
de le voir.

Elle passa tout le jour des fianailles chez elle  se parer, pour se
trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisaient au Louvre.
Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beaut et sa parure; le bal commena,
et comme elle dansait avec monsieur de Guise, il se fit un assez grand
bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait, et 
qui on faisait place. Madame de Clves acheva de danser et pendant
qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre,
le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna, et vit un
homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir tre que monsieur de Nemours, qui
passait par-dessus quelques siges pour arriver o l'on dansait. Ce
prince tait fait d'une sorte, qu'il tait difficile de n'tre pas
surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-l,
o le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant
qui tait dans sa personne; mais il tait difficile aussi de voir madame
de Clves pour la premire fois, sans avoir un grand tonnement.

Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beaut, que, lorsqu'il
fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la rvrence, il ne put s'empcher
de donner des marques de son admiration. Quand ils commencrent 
danser, il s'leva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les
reines se souvinrent qu'ils ne s'taient jamais vus, et trouvrent
quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se
connatre. Ils les appelrent quand ils eurent fini, sans leur donner le
loisir de parler  personne, et leur demandrent s'ils n'avaient pas
bien envie de savoir qui ils taient, et s'ils ne s'en doutaient point.

--Pour moi, Madame, dit monsieur de Nemours, je n'ai pas d'incertitude;
mais comme madame de Clves n'a pas les mmes raisons pour deviner qui
je suis que celles que j'ai pour la reconnatre, je voudrais bien que
Votre Majest et la bont de lui apprendre mon nom.

--Je crois, dit madame la dauphine, qu'elle le sait aussi bien que vous
savez le sien.

--Je vous assure, Madame, reprit madame de Clves, qui paraissait un peu
embarrasse, que je ne devine pas si bien que vous pensez.

--Vous devinez fort bien, rpondit madame la dauphine; et il y a mme
quelque chose d'obligeant pour monsieur de Nemours,  ne vouloir pas
avouer que vous le connaissez sans l'avoir jamais vu.

La reine les interrompit pour faire continuer le bal; monsieur de
Nemours prit la reine dauphine. Cette princesse tait d'une parfaite
beaut, et avait paru telle aux yeux de monsieur de Nemours, avant qu'il
allt en Flandre; mais de tout le soir, il ne put admirer que madame de
Clves.

Le chevalier de Guise, qui l'adorait toujours, tait  ses pieds, et ce
qui se venait de passer lui avait donn une douleur sensible. Il prit
comme un prsage, que la fortune destinait monsieur de Nemours  tre
amoureux de madame de Clves; et soit qu'en effet il et paru quelque
trouble sur son visage, ou que la jalousie fit voir au chevalier de
Guise au-del de la vrit, il crut qu'elle avait t touche de la vue
de ce prince, et il ne put s'empcher de lui dire que monsieur de
Nemours tait bien heureux de commencer  tre connu d'elle, par une
aventure qui avait quelque chose de galant et d'extraordinaire.

Madame de Clves revint chez elle, l'esprit si rempli de tout ce qui
s'tait pass au bal, que, quoiqu'il ft fort tard, elle alla dans la
chambre de sa mre pour lui en rendre compte; et elle lui loua monsieur
de Nemours avec un certain air qui donna  madame de Chartres la mme
pense qu'avait eue le chevalier de Guise.

Le lendemain, la crmonie des noces se fit. Madame de Clves y vit le
duc de Nemours avec une mine et une grce si admirables, qu'elle en fut
encore plus surprise.

Les jours suivants, elle le vit chez la reine dauphine, elle le vit
jouer  la paume avec le roi, elle le vit courre la bague, elle
l'entendit parler; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous
les autres, et se rendre tellement matre de la conversation dans tous
les lieux o il tait, par l'air de sa personne et par l'agrment de son
esprit, qu'il fit, en peu de temps, une grande impression dans son
coeur.

Il est vrai aussi que, comme monsieur de Nemours sentait pour elle une
inclination violente, qui lui donnait cette douceur et cet enjouement
qu'inspirent les premiers dsirs de plaire, il tait encore plus aimable
qu'il n'avait accoutum de l'tre; de sorte que, se voyant souvent, et
se voyant l'un et l'autre ce qu'il y avait de plus parfait  la cour, il
tait difficile qu'ils ne se plussent infiniment.

La duchesse de Valentinois tait de toutes les parties de plaisir, et le
roi avait pour elle la mme vivacit et les mmes soins que dans les
commencements de sa passion. Madame de Clves, qui tait dans cet ge o
l'on ne croit pas qu'une femme puisse tre aime quand elle a pass
vingt-cinq ans, regardait avec un extrme tonnement l'attachement que
le roi avait pour cette duchesse, qui tait grand-mre, et qui venait de
marier sa petite-fille. Elle en parlait souvent  madame de Chartres:

--Est-il possible, Madame, lui disait-elle, qu'il y ait si longtemps que
le roi en soit amoureux? Comment s'est-il pu attacher  une personne qui
tait beaucoup plus ge que lui, qui avait t matresse de son pre,
et qui l'est encore de beaucoup d'autres,  ce que j'ai ou dire?

--Il est vrai, rpondit-elle, que ce n'est ni le mrite, ni la fidlit
de madame de Valentinois, qui a fait natre la passion du roi, ni qui
l'a conserve, et c'est aussi en quoi il n'est pas excusable; car si
cette femme avait eu de la jeunesse et de la beaut jointes  sa
naissance, qu'elle et eu le mrite de n'avoir jamais rien aim, qu'elle
et aim le roi avec une fidlit exacte, qu'elle l'et aim par rapport
 sa seule personne, sans intrt de grandeur, ni de fortune, et sans se
servir de son pouvoir que pour des choses honntes ou agrables au roi
mme, il faut avouer qu'on aurait eu de la peine  s'empcher de louer
ce prince du grand attachement qu'il a pour elle. Si je ne craignais,
continua madame de Chartres, que vous disiez de moi ce que l'on dit de
toutes les femmes de mon ge qu'elles aiment  conter les histoires de
leur temps, je vous apprendrais le commencement de la passion du roi
pour cette duchesse, et plusieurs choses de la cour du feu roi, qui ont
mme beaucoup de rapport avec celles qui se passent encore prsentement.

--Bien loin de vous accuser, reprit madame de Clves, de redire les
histoires passes, je me plains, Madame, que vous ne m'ayez pas
instruite des prsentes, et que vous ne m'ayez point appris les divers
intrts et les diverses liaisons de la cour. Je les ignore si
entirement, que je croyais, il y a peu de jours, que monsieur le
conntable tait fort bien avec la reine.

--Vous aviez une opinion bien oppose  la vrit, rpondit madame de
Chartres. La reine hait monsieur le conntable, et si elle a jamais
quelque pouvoir, il ne s'en apercevra que trop. Elle sait qu'il a dit
plusieurs fois au roi que, de tous ses enfants, il n'y avait que les
naturels qui lui ressemblassent.

--Je n'eusse jamais souponn cette haine, interrompit madame de Clves,
aprs avoir vu le soin que la reine avait d'crire  monsieur le
conntable pendant sa prison, la joie qu'elle a tmoigne  son retour,
et comme elle l'appelle toujours mon compre, aussi bien que le roi.

--Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, rpondit madame de
Chartres, vous serez souvent trompe: ce qui parat n'est presque jamais
la vrit.

Mais pour revenir  madame de Valentinois, vous savez qu'elle s'appelle
Diane de Poitiers; sa maison est trs illustre, elle vient des anciens
ducs d'Aquitaine, son aeule tait fille naturelle de Louis XI, et enfin
il n'y a rien que de grand dans sa naissance. Saint-Vallier, son pre,
se trouva embarrass dans l'affaire du conntable de Bourbon, dont vous
avez ou parler. Il fut condamn  avoir la tte tranche, et conduit
sur l'chafaud. Sa fille, dont la beaut tait admirable, et qui avait
dj plu au feu roi, fit si bien (je ne sais par quels moyens) qu'elle
obtint la vie de son pre. On lui porta sa grce, comme il n'attendait
que le coup de la mort; mais la peur l'avait tellement saisi, qu'il
n'avait plus de connaissance, et il mourut peu de jours aprs. Sa fille
parut  la cour comme la matresse du roi. Le voyage d'Italie et la
prison de ce prince interrompirent cette passion. Lorsqu'il revint
d'Espagne, et que mademoiselle la rgente alla au-devant de lui 
Bayonne, elle mena toutes ses filles, parmi lesquelles tait
mademoiselle de Pisseleu, qui a t depuis la duchesse d'tampes. Le roi
en devint amoureux. Elle tait infrieure en naissance, en esprit et en
beaut  madame de Valentinois, et elle n'avait au-dessus d'elle que
l'avantage de la grande jeunesse. Je lui ai ou dire plusieurs fois
qu'elle tait ne le jour que Diane de Poitiers avait t marie; la
haine le lui faisait dire, et non pas la vrit: car je suis bien
trompe, si la duchesse de Valentinois n'pousa monsieur de Brz, grand
snchal de Normandie, dans le mme temps que le roi devint amoureux de
madame d'tampes. Jamais il n'y a eu une si grande haine que l'a t
celle de ces deux femmes. La duchesse de Valentinois ne pouvait
pardonner  madame d'tampes de lui avoir t le titre de matresse du
roi. Madame d'tampes avait une jalousie violente contre madame de
Valentinois, parce que le roi conservait un commerce avec elle. Ce
prince n'avait pas une fidlit exacte pour ses matresses; il y en
avait toujours une qui avait le titre et les honneurs; mais les dames
que l'on appelait de la petite bande le partageaient tour  tour. La
perte du dauphin, son fils, qui mourut  Tournon, et que l'on crut
empoisonn, lui donna une sensible affliction. Il n'avait pas la mme
tendresse, ni le mme got pour son second fils, qui rgne prsentement;
il ne lui trouvait pas assez de hardiesse, ni assez de vivacit. Il s'en
plaignit un jour  madame de Valentinois, et elle lui dit qu'elle
voulait le faire devenir amoureux d'elle, pour le rendre plus vif et
plus agrable. Elle y russit comme vous le voyez; il y a plus de vingt
ans que cette passion dure, sans qu'elle ait t altre ni par le
temps, ni par les obstacles.

Le feu roi s'y opposa d'abord; et soit qu'il et encore assez d'amour
pour madame de Valentinois pour avoir de la jalousie, ou qu'il ft
pouss par la duchesse d'tampes, qui tait au dsespoir que monsieur le
dauphin ft attach  son ennemie, il est certain qu'il vit cette
passion avec une colre et un chagrin dont il donnait tous les jours des
marques. Son fils ne craignit ni sa colre, ni sa haine, et rien ne put
l'obliger  diminuer son attachement, ni  le cacher; il fallut que le
roi s'accoutumt  le souffrir. Aussi cette opposition  ses volonts
l'loigna encore de lui, et l'attacha davantage au duc d'Orlans, son
troisime fils. C'tait un prince bien fait, beau, plein de feu et
d'ambition, d'une jeunesse fougueuse, qui avait besoin d'tre modr,
mais qui et fait aussi un prince d'une grande lvation, si l'ge et
mri son esprit.

Le rang d'an qu'avait le dauphin, et la faveur du roi qu'avait le duc
d'Orlans, faisaient entre eux une sorte d'mulation, qui allait jusqu'
la haine. Cette mulation avait commenc ds leur enfance, et s'tait
toujours conserve. Lorsque l'Empereur passa en France, il donna une
prfrence entire au duc d'Orlans sur monsieur le dauphin, qui la
ressentit si vivement, que, comme cet Empereur tait  Chantilly, il
voulut obliger monsieur le conntable  l'arrter, sans attendre le
commandement du roi. Monsieur le conntable ne le voulut pas, le roi le
blma dans la suite, de n'avoir pas suivi le conseil de son fils; et
lorsqu'il l'loigna de la cour, cette raison y eut beaucoup de part.

La division des deux frres donna la pense  la duchesse d'tampes de
s'appuyer de monsieur le duc d'Orlans, pour la soutenir auprs du roi
contre madame de Valentinois. Elle y russit: ce prince, sans tre
amoureux d'elle, n'entra gure moins dans ses intrts, que le dauphin
tait dans ceux de madame de Valentinois. Cela fit deux cabales dans la
cour, telles que vous pouvez vous les imaginer; mais ces intrigues ne se
bornrent pas seulement  des dmls de femmes.

L'Empereur, qui avait conserv de l'amiti pour le duc d'Orlans, avait
offert plusieurs fois de lui remettre le duch de Milan. Dans les
propositions qui se firent depuis pour la paix, il faisait esprer de
lui donner les dix-sept provinces, et de lui faire pouser sa fille.
Monsieur le dauphin ne souhaitait ni la paix, ni ce mariage. Il se
servit de monsieur le conntable, qu'il a toujours aim, pour faire voir
au roi de quelle importance il tait de ne pas donner  son successeur
un frre aussi puissant que le serait un duc d'Orlans, avec l'alliance
de l'Empereur et les dix-sept provinces. Monsieur le conntable entra
d'autant mieux dans les sentiments de monsieur le dauphin, qu'il
s'opposait par l  ceux de madame d'tampes, qui tait son ennemie
dclare, et qui souhaitait ardemment l'lvation de monsieur le duc
d'Orlans.

Monsieur le dauphin commandait alors l'arme du roi en Champagne et
avait rduit celle de l'Empereur en une telle extrmit, qu'elle et
pri entirement, si la duchesse d'tampes, craignant que de trop grands
avantages ne nous fissent refuser la paix et l'alliance de l'Empereur
pour monsieur le duc d'Orlans, n'et fait secrtement avertir les
ennemis de surprendre pernay et Chteau-Thierry, qui taient pleins de
vivres. Ils le firent, et sauvrent par ce moyen toute leur arme.

Cette duchesse ne jouit pas longtemps du succs de sa trahison. Peu
aprs, monsieur le duc d'Orlans mourut  Farmoutier, d'une espce de
maladie contagieuse. Il aimait une des plus belles femmes de la cour, et
en tait aim. Je ne vous la nommerai pas, parce qu'elle a vcu depuis
avec tant de sagesse et qu'elle a mme cach avec tant de soin la
passion qu'elle avait pour ce prince, qu'elle a mrit que l'on conserve
sa rputation. Le hasard fit qu'elle reut la nouvelle de la mort de son
mari, le mme jour qu'elle apprit celle de monsieur d'Orlans; de sorte
qu'elle eut ce prtexte pour cacher sa vritable affliction, sans avoir
la peine de se contraindre.

Le roi ne survcut gure le prince son fils, il mourut deux ans aprs.
Il recommanda  monsieur le dauphin de se servir du cardinal de Tournon
et de l'amiral d'Annebauld, et ne parla point de monsieur le conntable,
qui tait pour lors relgu  Chantilly. Ce fut nanmoins la premire
chose que fit le roi, son fils, de le rappeler, et de lui donner le
gouvernement des affaires.

Madame d'tampes fut chasse, et reut tous les mauvais traitements
qu'elle pouvait attendre d'une ennemie toute-puissante; la duchesse de
Valentinois se vengea alors pleinement, et de cette duchesse et de tous
ceux qui lui avaient dplu. Son pouvoir parut plus absolu sur l'esprit
du roi, qu'il ne paraissait encore pendant qu'il tait dauphin. Depuis
douze ans que ce prince rgne, elle est matresse absolue de toutes
choses; elle dispose des charges et des affaires; elle a fait chasser le
cardinal de Tournon, le chancelier Ollivier, et Villeroy. Ceux qui ont
voulu clairer le roi sur sa conduite ont pri dans cette entreprise. Le
comte de Taix, grand matre de l'artillerie, qui ne l'aimait pas, ne put
s'empcher de parler de ses galanteries, et surtout de celle du comte de
Brissac, dont le roi avait dj eu beaucoup de jalousie; nanmoins elle
fit si bien, que le comte de Taix fut disgraci; on lui ta sa charge;
et, ce qui est presque incroyable, elle la fit donner au comte de
Brissac, et l'a fait ensuite marchal de France. La jalousie du roi
augmenta nanmoins d'une telle sorte, qu'il ne put souffrir que ce
marchal demeurt  la cour; mais la jalousie, qui est aigre et violente
en tous les autres, est douce et modre en lui par l'extrme respect
qu'il a pour sa matresse; en sorte qu'il n'osa loigner son rival, que
sur le prtexte de lui donner le gouvernement de Pimont. Il y a pass
plusieurs annes; il revint, l'hiver dernier, sur le prtexte de
demander des troupes et d'autres choses ncessaires pour l'arme qu'il
commande. Le dsir de revoir madame de Valentinois, et la crainte d'en
tre oubli, avait peut-tre beaucoup de part  ce voyage. Le roi le
reut avec une grande froideur. Messieurs de Guise qui ne l'aiment pas,
mais qui n'osent le tmoigner  cause de madame de Valentinois, se
servirent de monsieur le vidame, qui est son ennemi dclar, pour
empcher qu'il n'obtnt aucune des choses qu'il tait venu demander. Il
n'tait pas difficile de lui nuire: le roi le hassait, et sa prsence
lui donnait de l'inquitude; de sorte qu'il fut contraint de s'en
retourner sans remporter aucun fruit de son voyage, que d'avoir
peut-tre rallum dans le coeur de madame de Valentinois des sentiments
que l'absence commenait d'teindre. Le roi a bien eu d'autres sujets de
jalousie; mais ou il ne les a pas connus, ou il n'a os s'en plaindre.

Je ne sais, ma fille, ajouta madame de Chartres, si vous ne trouverez
point que je vous ai plus appris de choses, que vous n'aviez envie d'en
savoir.

--Je suis trs loigne, Madame, de faire cette plainte, rpondit madame
de Clves; et sans la peur de vous importuner, je vous demanderais
encore plusieurs circonstances que j'ignore.

La passion de monsieur de Nemours pour madame de Clves fut d'abord si
violente, qu'elle lui ta le got et mme le souvenir de toutes les
personnes qu'il avait aimes, et avec qui il avait conserv des
commerces pendant son absence. Il ne prit pas seulement le soin de
chercher des prtextes pour rompre avec elles; il ne put se donner la
patience d'couter leurs plaintes, et de rpondre  leurs reproches.
Madame la dauphine, pour qui il avait eu des sentiments assez
passionns, ne put tenir dans son coeur contre madame de Clves. Son
impatience pour le voyage d'Angleterre commena mme  se ralentir, et
il ne pressa plus avec tant d'ardeur les choses qui taient ncessaires
pour son dpart. Il allait souvent chez la reine dauphine, parce que
madame de Clves y allait souvent, et il n'tait pas fch de laisser
imaginer ce que l'on avait cru de ses sentiments pour cette reine.
Madame de Clves lui paraissait d'un si grand prix, qu'il se rsolut de
manquer plutt  lui donner des marques de sa passion, que de hasarder
de la faire connatre au public. Il n'en parla pas mme au vidame de
Chartres, qui tait son ami intime, et pour qui il n'avait rien de
cach. Il prit une conduite si sage, et s'observa avec tant de soin, que
personne ne le souponna d'tre amoureux de madame de Clves, que le
chevalier de Guise; et elle aurait eu peine  s'en apercevoir elle-mme,
si l'inclination qu'elle avait pour lui ne lui et donn une attention
particulire pour ses actions, qui ne lui permt pas d'en douter.

Elle ne se trouva pas la mme disposition  dire  sa mre ce qu'elle
pensait des sentiments de ce prince, qu'elle avait eue  lui parler de
ses autres amants; sans avoir un dessein form de lui cacher, elle ne
lui en parla point. Mais madame de Chartres ne le voyait que trop, aussi
bien que le penchant que sa fille avait pour lui. Cette connaissance lui
donna une douleur sensible; elle jugeait bien le pril o tait cette
jeune personne, d'tre aime d'un homme fait comme monsieur de Nemours
pour qui elle avait de l'inclination. Elle fut entirement confirme
dans les soupons qu'elle avait de cette inclination par une chose qui
arriva peu de jours aprs.

Le marchal de Saint-Andr, qui cherchait toutes les occasions de faire
voir sa magnificence, supplia le roi, sur le prtexte de lui montrer sa
maison, qui ne venait que d'tre acheve, de lui vouloir faire l'honneur
d'y aller souper avec les reines. Ce marchal tait bien aise aussi de
faire paratre aux yeux de madame de Clves cette dpense clatante qui
allait jusqu' la profusion.

Quelques jours avant celui qui avait t choisi pour ce souper, le roi
dauphin, dont la sant tait assez mauvaise, s'tait trouv mal, et
n'avait vu personne. La reine, sa femme, avait pass tout le jour auprs
de lui. Sur le soir, comme il se portait mieux, il fit entrer toutes les
personnes de qualit qui taient dans son antichambre. La reine dauphine
s'en alla chez elle; elle y trouva madame de Clves et quelques autres
dames qui taient le plus dans sa familiarit.

Comme il tait dj assez tard, et qu'elle n'tait point habille, elle
n'alla pas chez la reine; elle fit dire qu'on ne la voyait point, et fit
apporter ses pierreries afin d'en choisir pour le bal du marchal de
Saint-Andr, et pour en donner  madame de Clves,  qui elle en avait
promis. Comme elles taient dans cette occupation, le prince de Cond
arriva. Sa qualit lui rendait toutes les entres libres. La reine
dauphine lui dit qu'il venait sans doute de chez le roi son mari, et lui
demanda ce que l'on y faisait.

--L'on dispute contre monsieur de Nemours, Madame, rpondit-il; et il
dfend avec tant de chaleur la cause qu'il soutient, qu'il faut que ce
soit la sienne. Je crois qu'il a quelque matresse qui lui donne de
l'inquitude quand elle est au bal, tant il trouve que c'est une chose
fcheuse pour un amant, que d'y voir la personne qu'il aime.

--Comment! reprit madame la dauphine, monsieur de Nemours ne veut pas
que sa matresse aille au bal? J'avais bien cru que les maris pouvaient
souhaiter que leurs femmes n'y allassent pas; mais pour les amants, je
n'avais jamais pens qu'ils pussent tre de ce sentiment.

--Monsieur de Nemours trouve, rpliqua le prince de Cond, que le bal
est ce qu'il y a de plus insupportable pour les amants, soit qu'ils
soient aims, ou qu'ils ne le soient pas. Il dit que s'ils sont aims,
ils ont le chagrin de l'tre moins pendant plusieurs jours; qu'il n'y a
point de femme que le soin de sa parure n'empche de songer  son amant;
qu'elles en sont entirement occupes; que ce soin de se parer est pour
tout le monde, aussi bien que pour celui qu'elles aiment; que
lorsqu'elles sont au bal, elles veulent plaire  tous ceux qui les
regardent; que, quand elles sont contentes de leur beaut, elles en ont
une joie dont leur amant ne fait pas la plus grande partie. Il dit aussi
que, quand on n'est point aim, on souffre encore davantage de voir sa
matresse dans une assemble; que plus elle est admire du public, plus
on se trouve malheureux de n'en tre point aim; que l'on craint
toujours que sa beaut ne fasse natre quelque amour plus heureux que le
sien. Enfin il trouve qu'il n'y a point de souffrance pareille  celle
de voir sa matresse au bal, si ce n'est de savoir qu'elle y est et de
n'y tre pas.

Madame de Clves ne faisait pas semblant d'entendre ce que disait le
prince de Cond; mais elle l'coutait avec attention. Elle jugeait
aisment quelle part elle avait  l'opinion que soutenait monsieur de
Nemours, et surtout  ce qu'il disait du chagrin de n'tre pas au bal o
tait sa matresse, parce qu'il ne devait pas tre  celui du marchal
de Saint-Andr, et que le roi l'envoyait au-devant du duc de Ferrare.

La reine dauphine riait avec le prince de Cond, et n'approuvait pas
l'opinion de monsieur de Nemours.

--Il n'y a qu'une occasion, Madame, lui dit ce prince o monsieur de
Nemours consente que sa matresse aille au bal, qu'alors que c'est lui
qui le donne; et il dit que l'anne passe qu'il en donna un  Votre
Majest, il trouva que sa matresse lui faisait une faveur d'y venir,
quoiqu'elle ne semblt que vous y suivre; que c'est toujours faire une
grce  un amant, que d'aller prendre sa part a un plaisir qu'il donne;
que c'est aussi une chose agrable pour l'amant, que sa matresse le
voie le matre d'un lieu o est toute la cour, et qu'elle le voie se
bien acquitter d'en faire les honneurs.

--Monsieur de Nemours avait raison, dit la reine dauphine en souriant,
d'approuver que sa matresse allt au bal. Il y avait alors un si grand
nombre de femmes  qui il donnait cette qualit, que si elles n'y
fussent point venues, il y aurait eu peu de monde.

Sitt que le prince de Cond avait commenc  conter les sentiments de
monsieur de Nemours sur le bal, madame de Clves avait senti une grande
envie de ne point aller  celui du marchal de Saint-Andr. Elle entra
aisment dans l'opinion qu'il ne fallait pas aller chez un homme dont on
tait aime, et elle fut bien aise d'avoir une raison de svrit pour
faire une chose qui tait une faveur pour monsieur de Nemours; elle
emporta nanmoins la parure que lui avait donne la reine dauphine; mais
le soir, lorsqu'elle la montra  sa mre, elle lui dit qu'elle n'avait
pas dessein de s'en servir; que le marchal de Saint-Andr prenait tant
de soin de faire voir qu'il tait attach  elle, qu'elle ne doutait
point qu'il ne voult aussi faire croire qu'elle aurait part au
divertissement qu'il devait donner au roi, et que, sous prtexte de
faire l'honneur de chez lui, il lui rendrait des soins dont peut-tre
elle serait embarrasse.

Madame de Chartres combattit quelque temps l'opinion de sa fille, comme
la trouvant particulire; mais voyant qu'elle s'y opinitrait, elle s'y
rendit, et lui dit qu'il fallait donc qu'elle ft la malade pour avoir
un prtexte de n'y pas aller, parce que les raisons qui l'en empchaient
ne seraient pas approuves, et qu'il fallait mme empcher qu'on ne les
souponnt. Madame de Clves consentit volontiers  passer quelques
jours chez elle, pour ne point aller dans un lieu o monsieur de Nemours
ne devait pas tre; et il partit sans avoir le plaisir de savoir qu'elle
n'irait pas.

Il revint le lendemain du bal, il sut qu'elle ne s'y tait pas trouve;
mais comme il ne savait pas que l'on et redit devant elle la
conversation de chez le roi dauphin, il tait bien loign de croire
qu'il ft assez heureux pour l'avoir empche d'y aller.

Le lendemain, comme il tait chez la reine, et qu'il parlait  madame la
dauphine, madame de Chartres et madame de Clves y vinrent, et
s'approchrent de cette princesse. Madame de Clves tait un peu
nglige, comme une personne qui s'tait trouve mal; mais son visage ne
rpondait pas  son habillement.

--Vous voil si belle, lui dit madame la dauphine, que je ne saurais
croire que vous ayez t malade. Je pense que monsieur le prince de
Cond, en vous contant l'avis de monsieur de Nemours sur le bal, vous a
persuade que vous feriez une faveur au marchal de Saint-Andr d'aller
chez lui, et que c'est ce qui vous a empche d'y venir.

Madame de Clves rougit de ce que madame la dauphine devinait si juste,
et de ce qu'elle disait devant monsieur de Nemours ce qu'elle avait
devin.

Madame de Chartres vit dans ce moment pourquoi sa fille n'avait pas
voulu aller au bal; et pour empcher que monsieur de Nemours ne le
juget aussi bien qu'elle, elle prit la parole avec un air qui semblait
tre appuy sur la vrit.

--Je vous assure, Madame, dit-elle  madame la dauphine, que Votre
Majest fait plus d'honneur  ma fille qu'elle n'en mrite. Elle tait
vritablement malade; mais je crois que si je ne l'en eusse empche,
elle n'et pas laiss de vous suivre et de se montrer aussi change
qu'elle tait, pour avoir le plaisir de voir tout ce qu'il y a eu
d'extraordinaire au divertissement d'hier au soir.

Madame la dauphine crut ce que disait madame de Chartres, monsieur de
Nemours fut bien fch d'y trouver de l'apparence; nanmoins la rougeur
de madame de Clves lui fit souponner que ce que madame la dauphine
avait dit n'tait pas entirement loign de la vrit. Madame de Clves
avait d'abord t fche que monsieur de Nemours et eu lieu de croire
que c'tait lui qui l'avait empche d'aller chez le marchal de
Saint-Andr; mais ensuite elle sentit quelque espce de chagrin, que sa
mre lui en et entirement t l'opinion.

Quoique l'assemble de Cercamp et t rompue, les ngociations pour la
paix avaient toujours continu, et les choses s'y disposrent d'une
telle sorte que, sur la fin de fvrier, on se rassembla 
Cteau-Cambresis. Les mmes dputs y retournrent; et l'absence du
marchal de Saint-Andr dfit monsieur de Nemours du rival qui lui tait
plus redoutable, tant par l'attention qu'il avait  observer ceux qui
approchaient madame de Clves, que par le progrs qu'il pouvait faire
auprs d'elle.

Madame de Chartres n'avait pas voulu laisser voir  sa fille qu'elle
connaissait ses sentiments pour le prince, de peur de se rendre suspecte
sur les choses qu'elle avait envie de lui dire. Elle se mit un jour 
parler de lui; elle lui en dit du bien, et y mla beaucoup de louanges
empoisonnes sur la sagesse qu'il avait d'tre incapable de devenir
amoureux, et sur ce qu'il ne se faisait qu'un plaisir, et non pas un
attachement srieux du commerce des femmes. Ce n'est pas,
ajouta-t-elle, que l'on ne l'ait souponn d'avoir une grande passion
pour la reine dauphine; je vois mme qu'il y va trs souvent, et je vous
conseille d'viter, autant que vous pourrez, de lui parler, et surtout
en particulier, parce que, madame la dauphine vous traitant comme elle
fait, on dirait bientt que vous tes leur confidente, et vous savez
combien cette rputation est dsagrable. Je suis d'avis, si ce bruit
continue, que vous alliez un peu moins chez madame la dauphine, afin de
ne vous pas trouver mle dans des aventures de galanterie.

Madame de Clves n'avait jamais ou parler de monsieur de Nemours et de
madame la dauphine; elle fut si surprise de ce que lui dit sa mre, et
elle crut si bien voir combien elle s'tait trompe dans tout ce qu'elle
avait pens des sentiments de ce prince, qu'elle en changea de visage.
Madame de Chartres s'en aperut: il vint du monde dans ce moment, madame
de Clves s'en alla chez elle, et s'enferma dans son cabinet.

L'on ne peut exprimer la douleur qu'elle sentit, de connatre, par ce
que lui venait de dire sa mre, l'intrt qu'elle prenait  monsieur de
Nemours: elle n'avait encore os se l'avouer  elle-mme. Elle vit alors
que les sentiments qu'elle avait pour lui taient ceux que monsieur de
Clves lui avait tant demands; elle trouva combien il tait honteux de
les avoir pour un autre que pour un mari qui les mritait. Elle se
sentit blesse et embarrasse de la crainte que monsieur de Nemours ne
la voult faire servir de prtexte  madame la dauphine, et cette pense
la dtermina  conter  madame de Chartres ce qu'elle ne lui avait point
encore dit.

Elle alla le lendemain matin dans sa chambre pour excuter ce qu'elle
avait rsolu; mais elle trouva que madame de Chartres avait un peu de
fivre, de sorte qu'elle ne voulut pas lui parler. Ce mal paraissait
nanmoins si peu de chose, que madame de Clves ne laissa pas d'aller
l'aprs dne chez madame la dauphine: elle tait dans son cabinet avec
deux ou trois dames qui taient le plus avant dans sa familiarit.

--Nous parlions de monsieur de Nemours, lui dit cette reine en la
voyant, et nous admirions combien il est chang depuis son retour de
Bruxelles. Devant que d'y aller, il avait un nombre infini de
matresses, et c'tait mme un dfaut en lui; car il mnageait galement
celles qui avaient du mrite et celles qui n'en avaient pas. Depuis
qu'il est revenu, il ne connat ni les unes ni les autres; il n'y a
jamais eu un si grand changement; je trouve mme qu'il y en a dans son
humeur, et qu'il est moins gai que de coutume.

Madame de Clves ne rpondit rien; et elle pensait avec honte qu'elle
aurait pris tout ce que l'on disait du changement de ce prince pour des
marques de sa passion, si elle n'avait point t dtrompe. Elle se
sentait quelque aigreur contre madame la dauphine, de lui voir chercher
des raisons et s'tonner d'une chose dont apparemment elle savait mieux
la vrit que personne. Elle ne put s'empcher de lui en tmoigner
quelque chose; et comme les autres dames s'loignrent, elle s'approcha
d'elle, et lui dit tout bas:

--Est-ce aussi pour moi, Madame, que vous venez de parler, et
voudriez-vous me cacher que vous fussiez celle qui a fait changer de
conduite  monsieur de Nemours?

--Vous tes injuste, lui dit madame la dauphine; vous savez que je n'ai
rien de cach pour vous. Il est vrai que monsieur de Nemours, devant que
d'aller  Bruxelles, a eu, je crois, intention de me laisser entendre
qu'il ne me hassait pas; mais depuis qu'il est revenu, il ne m'a pas
mme paru qu'il se souvnt des choses qu'il avait faites, et j'avoue que
j'ai de la curiosit de savoir ce qui l'a fait changer. Il sera bien
difficile que je ne le dmle, ajouta-t-elle: le vidame de Chartres, qui
est son ami intime, est amoureux d'une personne sur qui j'ai quelque
pouvoir, et je saurai par ce moyen ce qui a fait ce changement.

Madame la dauphine parla d'un air qui persuada madame de Clves, et elle
se trouva, malgr elle, dans un tat plus calme et plus doux que celui
o elle tait auparavant.

Lorsqu'elle revint chez sa mre, elle sut qu'elle tait beaucoup plus
mal qu'elle ne l'avait laisse. La fivre lui avait redoubl, et, les
jours suivants, elle augmenta de telle sorte, qu'il parut que ce serait
une maladie considrable. Madame de Clves tait dans une affliction
extrme, elle ne sortait point de la chambre de sa mre; monsieur de
Clves y passait aussi presque tous les jours, et par l'intrt qu'il
prenait  madame de Chartres, et pour empcher sa femme de s'abandonner
 la tristesse, mais pour avoir aussi le plaisir de la voir; sa passion
n'tait point diminue.

Monsieur de Nemours, qui avait toujours eu beaucoup d'amiti pour lui,
n'avait pas cess de lui en tmoigner depuis son retour de Bruxelles.
Pendant la maladie de madame de Chartres, ce prince trouva le moyen de
voir plusieurs fois madame de Clves, en faisant semblant de chercher
son mari, ou de le venir prendre pour le mener promener. Il le cherchait
mme  des heures o il savait bien qu'il n'y tait pas, et sous le
prtexte de l'attendre, il demeurait dans l'antichambre de madame de
Chartres, o il y avait toujours plusieurs personnes de qualit. Madame
de Clves y venait souvent, et, pour tre afflige, elle n'en paraissait
pas moins belle  monsieur de Nemours. Il lui faisait voir combien il
prenait d'intrt  son affliction, et il lui en parlait avec un air si
doux et si soumis, qu'il la persuadait aisment que ce n'tait pas de
madame la dauphine dont il tait amoureux.

Elle ne pouvait s'empcher d'tre trouble de sa vue, et d'avoir
pourtant du plaisir  le voir; mais quand elle ne le voyait plus, et
qu'elle pensait que ce charme qu'elle trouvait dans sa vue tait le
commencement des passions, il s'en fallait peu qu'elle ne crt le har
par la douleur que lui donnait cette pense.

Madame de Chartres empira si considrablement, que l'on commena 
dsesprer de sa vie; elle reut ce que les mdecins lui dirent du pril
o elle tait, avec un courage digne de sa vertu et de sa pit. Aprs
qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde, et appeler madame
de Clves.

--Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle, en lui tendant la main;
le pril o je vous laisse, et le besoin que vous avez de moi,
augmentent le dplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de
l'inclination pour monsieur de Nemours; je ne vous demande point de me
l'avouer: je ne suis plus en tat de me servir de votre sincrit pour
vous conduire. Il y a dj longtemps que je me suis aperue de cette
inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de
vous en faire apercevoir vous-mme. Vous ne la connaissez que trop
prsentement; vous tes sur le bord du prcipice: il faut de grands
efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous
devez  votre mari; songez ce que vous vous devez  vous-mme, et pensez
que vous allez perdre cette rputation que vous vous tes acquise, et
que je vous ai tant souhaite. Ayez de la force et du courage, ma fille,
retirez-vous de la cour, obligez votre mari de vous emmener; ne craignez
point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles, quelque
affreux qu'ils vous paraissent d'abord; ils seront plus doux dans les
suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles
de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger  ce que je
souhaite, je vous dirais que, si quelque chose tait capable de troubler
le bonheur que j'espre en sortant de ce monde, ce serait de vous voir
tomber comme les autres femmes; mais si ce malheur vous doit arriver, je
reois la mort avec joie, pour n'en tre pas le tmoin.

Madame de Clves fondait en larmes sur la main de sa mre, qu'elle
tenait serre entre les siennes, et madame de Chartres se sentant
touche elle-mme:

--Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous
attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de
tout ce que je viens de vous dire.

Elle se tourna de l'autre ct en achevant ces paroles, et commanda  sa
fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'couter, ni parler davantage.
Madame de Clves sortit de la chambre de sa mre en l'tat que l'on peut
s'imaginer, et madame de Chartres ne songea plus qu' se prparer  la
mort. Elle vcut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus
revoir sa fille, qui tait la seule chose  quoi elle se sentait
attache.

Madame de Clves tait dans une affliction extrme; son mari ne la
quittait point, et sitt que madame de Chartres fut expire, il l'emmena
 la campagne, pour l'loigner d'un lieu qui ne faisait qu'aigrir sa
douleur. On n'en a jamais vu de pareille; quoique la tendresse et la
reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentait
qu'elle avait de sa mre, pour se dfendre contre monsieur de Nemours,
ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvait malheureuse
d'tre abandonne  elle-mme, dans un temps o elle tait si peu
matresse de ses sentiments, et o elle et tant souhait d'avoir
quelqu'un qui pt la plaindre et lui donner de la force. La manire dont
monsieur de Clves en usait pour elle lui faisait souhaiter plus
fortement que jamais, de ne manquer  rien de ce qu'elle lui devait.
Elle lui tmoignait aussi plus d'amiti et plus de tendresse qu'elle
n'avait encore fait; elle ne voulait point qu'il la quittt, et il lui
semblait qu' force de s'attacher  lui, il la dfendrait contre
monsieur de Nemours.

Ce prince vint voir monsieur de Clves  la campagne. Il fit ce qu'il
put pour rendre aussi une visite  madame de Clves; mais elle ne le
voulut point recevoir, et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empcher de
le trouver aimable, elle avait fait une forte rsolution de s'empcher
de le voir, et d'en viter toutes les occasions qui dpendraient d'elle.

Monsieur de Clves vint  Paris pour faire sa cour, et promit  sa femme
de s'en retourner le lendemain; il ne revint nanmoins que le jour
d'aprs.

--Je vous attendis tout hier, lui dit madame de Clves, lorsqu'il
arriva; et je vous dois faire des reproches de n'tre pas venu, comme
vous me l'aviez promis. Vous savez que si je pouvais sentir une nouvelle
affliction en l'tat o je suis, ce serait la mort de madame de Tournon,
que j'ai apprise ce matin. J'en aurais t touche quand je ne l'aurais
point connue; c'est toujours une chose digne de piti, qu'une femme
jeune et belle comme celle-l soit morte en deux jours; mais de plus,
c'tait une des personnes du monde qui me plaisait davantage, et qui
paraissait avoir autant de sagesse que de mrite.

--Je fus trs fch de ne pas revenir hier, rpondit monsieur de Clves;
mais j'tais si ncessaire  la consolation d'un malheureux, qu'il
m'tait impossible de le quitter. Pour madame de Tournon, je ne vous
conseille pas d'en tre afflige, si vous la regrettez comme une femme
pleine de sagesse, et digne de votre estime.

--Vous m'tonnez, reprit madame de Clves, et je vous ai ou dire
plusieurs fois qu'il n'y avait point de femme  la cour que vous
estimassiez davantage.

--Il est vrai, rpondit-il, mais les femmes sont incomprhensibles, et,
quand je les vois toutes, je me trouve si heureux de vous avoir, que je
ne saurais assez admirer mon bonheur.

--Vous m'estimez plus que je ne vaux, rpliqua madame de Clves en
soupirant, et il n'est pas encore temps de me trouver digne de vous.
Apprenez-moi, je vous en supplie, ce qui vous a dtromp de madame de
Tournon.

--Il y a longtemps que je le suis, rpliqua-t-il, et que je sais qu'elle
aimait le comte de Sancerre,  qui elle donnait des esprances de
l'pouser.

--Je ne saurais croire, interrompit madame de Clves, que madame de
Tournon, aprs cet loignement si extraordinaire qu'elle a tmoign pour
le mariage depuis qu'elle est veuve, et aprs les dclarations publiques
qu'elle a faites de ne se remarier jamais, ait donn des esprances 
Sancerre.

--Si elle n'en et donn qu' lui, rpliqua monsieur de Clves, il ne
faudrait pas s'tonner; mais ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'elle
en donnait aussi  Estouteville dans le mme temps; et je vais vous
apprendre toute cette histoire.




SECONDE PARTIE


Vous savez l'amiti qu'il y a entre Sancerre et moi; nanmoins il
devint amoureux de madame de Tournon, il y a environ deux ans, et me le
cacha avec beaucoup de soin, aussi bien qu' tout le reste du monde.
J'tais bien loign de le souponner. Madame de Tournon paraissait
encore inconsolable de la mort de son mari, et vivait dans une retraite
austre. La soeur de Sancerre tait quasi la seule personne qu'elle vit,
et c'tait chez elle qu'il en tait devenu amoureux.

Un soir qu'il devait y avoir une comdie au Louvre, et que l'on
n'attendait plus que le roi et madame de Valentinois pour commencer,
l'on vint dire qu'elle s'tait trouve mal, et que le roi ne viendrait
pas. On jugea aisment que le mal de cette duchesse tait quelque dml
avec le roi. Nous savions les jalousies qu'il avait eues du marchal de
Brissac, pendant qu'il avait t  la cour; mais il tait retourn en
Pimont depuis quelques jours, et nous ne pouvions imaginer le sujet de
cette brouillerie.

Comme j'en parlais avec Sancerre, monsieur d'Anville arriva dans la
salle, et me dit tout bas que le roi tait dans une affliction et dans
une colre qui faisaient piti; qu'en un raccommodement qui s'tait fait
entre lui et madame de Valentinois, il y avait quelques jours, sur des
dmls qu'ils avaient eus pour le marchal de Brissac, le roi lui avait
donn une bague, et l'avait prie de la porter; que pendant qu'elle
s'habillait pour venir  la comdie, il avait remarqu qu'elle n'avait
point cette bague, et lui en avait demand la raison; qu'elle avait paru
tonne de ne la pas avoir; qu'elle l'avait demande  ses femmes,
lesquelles par malheur, ou faute d'tre bien instruites, avaient rpondu
qu'il y avait quatre ou cinq jours qu'elles ne l'avaient vue.

Ce temps est prcisment celui du dpart du marchal de Brissac,
continua monsieur d'Anville; le roi n'a point dout qu'elle ne lui ait
donn la bague en lui disant adieu. Cette pense a rveill si vivement
toute cette jalousie, qui n'tait pas encore bien teinte, qu'il s'est
emport contre son ordinaire, et lui a fait mille reproches. Il vient de
rentrer chez lui, trs afflig; mais je ne sais s'il l'est davantage de
l'opinion que madame de Valentinois a sacrifi sa bague, que de la
crainte de lui avoir dplu par sa colre.

Sitt que monsieur d'Anville eut achev de me conter cette nouvelle, je
me rapprochai de Sancerre pour la lui apprendre; je la lui dis comme un
secret que l'on venait de me confier, et dont je lui dfendais d'en
parler.

Le lendemain matin, j'allai d'assez bonne heure chez ma belle-soeur; je
trouvai madame de Tournon au chevet de son lit. Elle n'aimait pas
madame de Valentinois, et elle savait bien que ma belle-soeur n'avait
pas sujet de s'en louer. Sancerre avait t chez elle au sortir de la
comdie. Il lui avait appris la brouillerie du roi avec cette duchesse,
et madame de Tournon tait venue la conter  ma belle-soeur, sans savoir
ou sans faire rflexion que c'tait moi qui l'avait apprise  son amant.

Sitt que je m'approchai de ma belle-soeur, elle dit  madame de
Tournon que l'on pouvait me confier ce qu'elle venait de lui dire, et
sans attendre la permission de madame de Tournon elle me conta mot pour
mot tout ce que j'avais dit  Sancerre le soir prcdent. Vous pouvez
juger comme j'en fus tonn. Je regardai madame de Tournon, elle me
parut embarrasse. Son embarras me donna du soupon; je n'avais dit la
chose qu' Sancerre, il m'avait quitt au sortir de la comdie sans m'en
dire la raison; je me souvins de lui avoir ou extrmement louer madame
de Tournon. Toutes ces choses m'ouvrirent les yeux, et je n'eus pas de
peine  dmler qu'il avait une galanterie avec elle, et qu'il l'avait
vue depuis qu'il m'avait quitt.

Je fus si piqu de voir qu'il me cachait cette aventure, que je dis
plusieurs choses qui firent connatre  madame de Tournon l'imprudence
qu'elle avait faite; je la remis  son carrosse, et je l'assurai, en la
quittant, que j'enviais le bonheur de celui qui lui avait appris la
brouillerie du roi et de madame de Valentinois.

Je m'en allai  l'heure mme trouver Sancerre, je lui fis des
reproches, et je lui dis que je savais sa passion pour madame de
Tournon, sans lui dire comment je l'avais dcouverte. Il fut contraint
de me l'avouer. Je lui contai ensuite ce qui me l'avait apprise, et il
m'apprit aussi le dtail de leur aventure; il me dit que, quoiqu'il ft
cadet de sa maison, et trs loign de pouvoir prtendre un aussi bon
parti, que nanmoins elle tait rsolue de l'pouser. L'on ne peut tre
plus surpris que je le fus. Je dis  Sancerre de presser la conclusion
de son mariage, et qu'il n'y avait rien qu'il ne dt craindre d'une
femme qui avait l'artifice de soutenir aux yeux du public un personnage
si loign de la vrit. Il me rpondit qu'elle avait t vritablement
afflige, mais que l'inclination qu'elle avait eue pour lui avait
surmont cette affliction, et qu'elle n'avait pu laisser paratre tout
d'un coup un si grand changement. Il me dit encore plusieurs autres
raisons pour l'excuser, qui me firent voir  quel point il en tait
amoureux; il m'assura qu'il la ferait consentir que je susse la passion
qu'il avait pour elle, puisque aussi bien c'tait elle-mme qui me
l'avait apprise. Il l'y obligea en effet, quoique avec beaucoup de
peine, et je fus ensuite trs avant dans leur confidence.

Je n'ai jamais vu une femme avoir une conduite si honnte et si
agrable  l'gard de son amant; nanmoins j'tais toujours choqu de
son affectation  paratre encore afflige. Sancerre tait si amoureux
et si content de la manire dont elle en usait pour lui, qu'il n'osait
quasi la presser de conclure leur mariage, de peur qu'elle ne crt qu'il
le souhaitait plutt par intrt que par une vritable passion. Il lui
en parla toutefois, et elle lui parut rsolue  l'pouser; elle commena
mme  quitter cette retraite o elle vivait, et  se remettre dans le
monde. Elle venait chez ma belle-soeur  des heures o une partie de la
cour s'y trouvait. Sancerre n'y venait que rarement; mais ceux qui y
taient tous les soirs, et qui l'y voyaient souvent, la trouvaient trs
aimable.

Peu de temps aprs qu'elle eut commenc  quitter la solitude, Sancerre
crut voir quelque refroidissement dans la passion qu'elle avait pour
lui. Il m'en parla plusieurs fois, sans que je fisse aucun fondement sur
ses plaintes; mais  la fin, comme il me dit qu'au lieu d'achever leur
mariage, elle semblait l'loigner, je commenai  croire qu'il n'avait
pas de tort d'avoir de l'inquitude. Je lui rpondis que quand la
passion de madame de Tournon diminuerait aprs avoir dur deux ans, il
ne faudrait pas s'en tonner; que quand mme sans tre diminue, elle ne
serait pas assez forte pour l'obliger  l'pouser, qu'il ne devrait pas
s'en plaindre; que ce mariage,  l'gard du public, lui ferait un
extrme tort, non seulement parce qu'il n'tait pas un assez bon parti
pour elle, mais par le prjudice qu'il apporterait  sa rputation;
qu'ainsi tout ce qu'il pouvait souhaiter, tait qu'elle ne le trompt
point et qu'elle ne lui donnt pas de fausses esprances. Je lui dis
encore que si elle n'avait pas la force de l'pouser, ou qu'elle lui
avout qu'elle en aimait quelque autre, il ne fallait point qu'il
s'emportt, ni qu'il se plaignt; mais qu'il devrait conserver pour elle
de l'estime et de la reconnaissance.

Je vous donne, lui dis-je, le conseil que je prendrais pour moi-mme;
car la sincrit me touche d'une telle sorte, que je crois que si ma
matresse, et mme ma femme, m'avouait que quelqu'un lui plt, j'en
serais afflig sans en tre aigri. Je quitterais le personnage d'amant
ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre.

Ces paroles firent rougir madame de Clves, et elle y trouva un certain
rapport avec l'tat o elle tait, qui la surprit, et qui lui donna un
trouble dont elle fut longtemps  se remettre.

Sancerre parla  madame de Tournon, continua monsieur de Clves, il lui
dit tout ce que je lui avais conseill, mais elle le rassura avec tant
de soin, et parut si offense de ses soupons, qu'elle les lui ta
entirement. Elle remit nanmoins leur mariage aprs un voyage qu'il
allait faire, et qui devait tre assez long; mais elle se conduisit si
bien jusqu' son dpart, et en parut si afflige, que je crus, aussi
bien que lui, qu'elle l'aimait vritablement. Il partit, il y a environ
trois mois pendant son absence, j'ai peu vu madame de Tournon; vous
m'avez entirement occup, et je savais seulement qu'il devait bientt
revenir.

Avant-hier, en arrivant  Paris, j'appris qu'elle tait morte;
j'envoyai savoir chez lui si on n'avait point eu de ses nouvelles. On me
manda qu'il tait arriv de la veille, qui tait prcisment le jour de
la mort de madame de Tournon. J'allai le voir  l'heure mme, me doutant
bien de l'tat o je le trouverais; mais son affliction passait de
beaucoup ce que je m'en tais imagin.

Je n'ai jamais vu une douleur si profonde et si tendre; ds le moment
qu'il me vit, il m'embrassa, fondant en larmes: Je ne la verrai plus, me
dit-il, je ne la verrai plus, elle est morte! je n'en tais pas digne,
mais je la suivrai bientt.

Aprs cela il se tut; et puis, de temps en temps redisant toujours:
Elle est morte, et je ne la verrai plus! il revenait aux cris et aux
larmes, et demeurait comme un homme qui n'avait plus de raison. Il me
dit qu'il n'avait pas reu souvent de ses lettres pendant son absence,
mais qu'il ne s'en tait pas tonn, parce qu'il la connaissait et qu'il
savait la peine qu'elle avait  hasarder de ses lettres. Il ne doutait
point qu'il ne l'et pouse  son retour; il la regardait comme la plus
aimable et la plus fidle personne qui et jamais t, il s'en croyait
tendrement aim; il la perdait dans le moment qu'il pensait s'attacher 
elle pour jamais. Toutes ces penses le plongeaient dans une affliction
violente, dont il tait entirement accabl; et j'avoue que je ne
pouvais m'empcher d'en tre touch.

Je fus nanmoins contraint de le quitter pour aller chez le roi; je lui
promis que je reviendrais bientt. Je revins en effet, et je ne fus
jamais si surpris, que de le trouver tout diffrent de ce que je l'avais
quitt. Il tait debout dans sa chambre, avec un visage furieux,
marchant et s'arrtant comme s'il et t hors de lui-mme.--Venez,
venez, me dit-il, venez voir l'homme du monde le plus dsespr; je suis
plus malheureux mille fois que je n'tais tantt, et ce que je viens
d'apprendre de madame de Tournon est pire que sa mort.

Je crus que la douleur le troublait entirement, et je ne pouvais
m'imaginer qu'il y et quelque chose de pire que la mort d'une matresse
que l'on aime, et dont on est aim. Je lui dis que tant que son
affliction avait eu des bornes, je l'avais approuve, et que j'y tais
entr; mais que je ne le plaindrais plus s'il s'abandonnait au
dsespoir, et s'il perdait la raison.

--Je serais trop heureux de l'avoir perdue, et la vie aussi,
s'cria-t-il: madame de Tournon m'tait infidle, et j'apprends son
infidlit et sa trahison le lendemain que j'ai appris sa mort, dans un
temps o mon me est remplie et pntre de la plus vive douleur et de
la plus tendre amour que l'on ait jamais senties; dans un temps o son
ide est dans mon coeur comme la plus parfaite chose qui ait jamais t,
et la plus parfaite  mon gard; je trouve que je suis tromp, et
qu'elle ne mrite pas que je la pleure; cependant j'ai la mme affection
de sa mort que si elle m'tait fidle, et je sens son infidlit comme
si elle n'tait point morte. Si j'avais appris son changement avant sa
mort, la jalousie, la colre, la rage m'auraient rempli, et m'auraient
endurci en quelque sorte contre la douleur de sa perte; mais je suis
dans un tat o je ne puis ni m'en consoler, ni la har.

Vous pouvez juger si je fus surpris de ce que me disait Sancerre; je
lui demandai comment il avait su ce qu'il venait de me dire. Il me conta
qu'un moment aprs que j'tais sorti de sa chambre, Estouteville, qui
est son ami intime, mais qui ne savait pourtant rien de son amour pour
madame de Tournon, l'tait venu voir; que d'abord qu'il avait t assis,
il avait commenc  pleurer et qu'il lui avait dit qu'il lui demandait
pardon de lui avoir cach ce qu'il lui allait apprendre; qu'il le priait
d'avoir piti de lui; qu'il venait lui ouvrir son coeur, et qu'il voyait
l'homme du monde le plus afflig de la mort de madame de Tournon.

Ce nom, me dit Sancerre, m'a tellement surpris, que, quoique mon
premier mouvement ait t de lui dire que j'en tais plus afflig que
lui, je n'ai pas eu nanmoins la force de parler. Il a continu, et m'a
dit qu'il tait amoureux d'elle depuis six mois; qu'il avait toujours
voulu me le dire, mais qu'elle le lui avait dfendu expressment, et
avec tant d'autorit, qu'il n'avait os lui dsobir; qu'il lui avait
plu quasi dans le mme temps qu'il l'avait aime; qu'ils avaient cach
leur passion  tout le monde; qu'il n'avait jamais t chez elle
publiquement; qu'il avait eu le plaisir de la consoler de la mort de son
mari; et qu'enfin il l'allait pouser dans le temps qu'elle tait morte;
mais que ce mariage, qui tait un effet de passion, aurait paru un effet
de devoir et d'obissance; qu'elle avait gagn son pre pour se faire
commander de l'pouser, afin qu'il n'y et pas un trop grand changement
dans sa conduite, qui avait t si loigne de se remarier.

Tant qu'Estouteville m'a parl, me dit Sancerre, j'ai ajout foi a ses
paroles, parce que j'y ai trouv de la vraisemblance, et que le temps o
il m'a dit qu'il avait commenc  aimer madame de Tournon est
prcisment celui o elle m'a paru change; mais un moment aprs, je
l'ai cru un menteur, ou du moins un visionnaire. J'ai t prt  le lui
dire; j'ai pass ensuite  vouloir m'claircir, je l'ai questionn, je
lui ai fait paratre des doutes; enfin j'ai tant fait pour m'assurer de
mon malheur, qu'il m'a demand si je connaissais l'criture de madame de
Tournon. Il a mis sur mon lit quatre de ses lettres et son portrait; mon
frre est entr dans ce moment. Estouteville avait le visage si plein de
larmes, qu'il a t contraint de sortir pour ne se pas laisser voir; il
m'a dit qu'il reviendrait ce soir requrir ce qu'il me laissait; et moi
je chassai mon frre, sur le prtexte de me trouver mal, par
l'impatience de voir ces lettres que l'on m'avait laisses, et esprant
d'y trouver quelque chose qui ne me persuaderait pas tout ce
qu'Estouteville venait de me dire. Mais hlas! que n'y ai-je point
trouv? Quelle tendresse! quels serments! quelles assurances de
l'pouser! quelles lettres! Jamais elle ne m'en a crit de semblables.
Ainsi, ajouta-t-il, j'prouve  la fois la douleur de la mort et celle
de l'infidlit; ce sont deux maux que l'on a souvent compars, mais qui
n'ont jamais t sentis en mme temps par la mme personne. J'avoue, 
ma honte, que je sens encore plus sa perte que son changement, je ne
puis la trouver assez coupable pour consentir  sa mort. Si elle vivait,
j'aurais le plaisir de lui faire des reproches, et de me venger d'elle
en lui faisant connatre son injustice. Mais je ne la verrai plus,
reprenait-il, je ne la verrai plus; ce mal est le plus grand de tous les
maux. Je souhaiterais de lui rendre la vie aux dpens de la mienne. Quel
souhait! si elle revenait elle vivrait pour Estouteville. Que j'tais
heureux hier! s'criait-il, que j'tais heureux! j'tais l'homme du
monde le plus afflig; mais mon affliction tait raisonnable, et je
trouvais quelque douceur  penser que je ne devais jamais me consoler.
Aujourd'hui, tous mes sentiments sont injustes. Je paye  une passion
feinte qu'elle a eue pour moi le mme tribut de douleur que je croyais
devoir  une passion vritable. Je ne puis ni har, ni aimer sa mmoire;
je ne puis me consoler ni m'affliger. Du moins, me dit-il, en se
retournant tout d'un coup vers moi, faites, je vous en conjure, que je
ne voie jamais Estouteville; son nom seul me fait horreur. Je sais bien
que je n'ai nul sujet de m'en plaindre; c'est ma faute de lui avoir
cach que j'aimais madame de Tournon; s'il l'et su il ne s'y serait
peut-tre pas attach, elle ne m'aurait pas t infidle; il est venu me
chercher pour me confier sa douleur; il me fait piti. Et! c'est avec
raison, s'criait-il; il aimait madame de Tournon, il en tait aim, et
il ne la verra jamais; je sens bien nanmoins que je ne saurais
m'empcher de le har. Et encore une fois, je vous conjure de faire en
sorte que je ne le voie point.

Sancerre se remit ensuite  pleurer,  regretter madame de Tournon, 
lui parler, et  lui dire les choses du monde les plus tendres; il
repassa ensuite  la haine, aux plaintes, aux reproches et aux
imprcations contre elle. Comme je le vis dans un tat si violent, je
connus bien qu'il me fallait quelque secours pour m'aider  calmer son
esprit. J'envoyai qurir son frre, que je venais de quitter chez le
roi; j'allai lui parler dans l'antichambre avant qu'il entrt, et je lui
contai l'tat o tait Sancerre. Nous donnmes des ordres pour empcher
qu'il ne vt Estouteville, et nous employmes une partie de la nuit 
tcher de le rendre capable de raison. Ce matin je l'ai encore trouv
plus afflig; son frre est demeur auprs de lui, et je suis revenu
auprs de vous.

--L'on ne peut tre plus surprise que je le suis, dit alors madame de
Clves, et je croyais madame de Tournon incapable d'amour et de
tromperie.

--L'adresse et la dissimulation, reprit monsieur de Clves, ne peuvent
aller plus loin qu'elle les a portes. Remarquez que quand Sancerre crut
qu'elle tait change pour lui, elle l'tait vritablement, et qu'elle
commenait  aimer Estouteville. Elle disait  ce dernier qu'il la
consolait de la mort de son mari, et que c'tait lui qui tait cause
qu'elle quittait cette grande retraite, et il paraissait  Sancerre que
c'tait parce que nous avions rsolu qu'elle ne tmoignerait plus d'tre
si afflige. Elle faisait valoir  Estouteville de cacher leur
intelligence, et de paratre oblige  l'pouser par le commandement de
son pre, comme un effet du soin qu'elle avait de sa rputation; et
c'tait pour abandonner Sancerre, sans qu'il et sujet de s'en plaindre.
Il faut que je m'en retourne, continua monsieur de Clves, pour voir ce
malheureux, et je crois qu'il faut que vous reveniez aussi  Paris. Il
est temps que vous voyiez le monde, et que vous receviez ce nombre
infini de visites, dont aussi bien vous ne sauriez vous dispenser.

Madame de Clves consentit  son retour, et elle revint le lendemain.
Elle se trouva plus tranquille sur monsieur de Nemours qu'elle n'avait
t; tout ce que lui avait dit madame de Chartres en mourant, et la
douleur de sa mort, avaient fait une suspension  ses sentiments, qui
lui faisait croire qu'ils taient entirement effacs.

Ds le mme soir qu'elle fut arrive, madame la dauphine la vint voir,
et aprs lui avoir tmoign la part qu'elle avait prise  son
affliction, elle lui dit que, pour la dtourner de ces tristes penses,
elle voulait l'instruire de tout ce qui s'tait pass  la cour en son
absence; elle lui conta ensuite plusieurs choses particulires.

--Mais ce que j'ai le plus d'envie de vous apprendre, ajouta-t-elle,
c'est qu'il est certain que monsieur de Nemours est passionnment
amoureux, et que ses amis les plus intimes, non seulement ne sont point
dans sa confidence, mais qu'ils ne peuvent deviner qui est la personne
qu'il aime. Cependant cet amour est assez fort pour lui faire ngliger
ou abandonner, pour mieux dire, les esprances d'une couronne.

Madame la dauphine conta ensuite tout ce qui s'tait pass sur
l'Angleterre.

--J'ai appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de monsieur
d'Anville; et il m'a dit ce matin que le roi envoya qurir, hier au
soir, monsieur de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande 
revenir, et qui crit au roi qu'il ne peut plus soutenir auprs de la
reine d'Angleterre les retardements de monsieur de Nemours; qu'elle
commence  s'en offenser, et qu'encore qu'elle n'et point donn de
parole positive, elle en avait assez dit pour faire hasarder un voyage.
Le roi lut cette lettre  monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler
srieusement, comme il avait fait dans les commencements, ne fit que
rire, que badiner, et se moquer des esprances de Lignerolles. Il dit
que toute l'Europe condamnerait son imprudence, s'il hasardait d'aller
en Angleterre comme un prtendu mari de la reine, sans tre assur du
succs. Il me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrais mal mon
temps, de faire ce voyage prsentement que le roi d'Espagne fait de si
grandes instances pour pouser cette reine. Ce ne serait peut-tre pas
un rival bien redoutable dans une galanterie; mais je pense que dans un
mariage Votre Majest ne me conseillerait pas de lui disputer quelque
chose.--Je vous le conseillerais en cette occasion, reprit le roi; mais
vous n'aurez rien  lui disputer; je sais qu'il a d'autres penses; et
quand il n'en aurait pas, la reine Marie s'est trop mal trouve du joug
de l'Espagne, pour croire que sa soeur le veuille reprendre, et qu'elle
se laisse blouir  l'clat de tant de couronnes jointes ensemble.--Si
elle ne s'en laisse pas blouir, repartit monsieur de Nemours, il y a
apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour. Elle a aim le
milord Courtenay, il y a dj quelques annes; il tait aussi aim de la
reine Marie, qui l'aurait pous du consentement de toute l'Angleterre,
sans qu'elle connt que la jeunesse et la beaut de sa soeur lisabeth
le touchaient davantage que l'esprance de rgner. Votre Majest sait
que les violentes jalousies qu'elle en eut la portrent  les mettre
l'un et l'autre en prison,  exiler ensuite le milord Courtenay, et la
dterminrent enfin  pouser le roi d'Espagne. Je crois qu'lisabeth,
qui est prsentement sur le trne, rappellera bientt ce milord et
qu'elle choisira un homme qu'elle a aim, qui est fort aimable, qui a
tant souffert pour elle, plutt qu'un autre qu'elle n'a jamais vu.--Je
serais de votre avis, repartit le roi, si Courtenay vivait encore; mais
j'ai su, depuis quelques jours, qu'il est mort  Padoue, o il tait
relgu. Je vois bien, ajouta-t-il, en quittant monsieur de Nemours,
qu'il faudrait faire votre mariage comme on ferait celui de monsieur le
dauphin, et envoyer pouser la reine d'Angleterre par des ambassadeurs.

Monsieur d'Anville et monsieur le vidame, qui taient chez le roi avec
monsieur de Nemours, sont persuads que c'est cette mme passion dont il
est occup, qui le dtourne d'un si grand dessein. Le vidame, qui le
voit de plus prs que personne, a dit  madame de Martigues que ce
prince est tellement chang qu'il ne le reconnat plus; et ce qui
l'tonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce, ni aucunes
heures particulires o il se drobe, en sorte qu'il croit qu'il n'a
point d'intelligence avec la personne qu'il aime; et c'est ce qui fait
mconnatre monsieur de Nemours de lui voir aimer une femme qui ne
rpond point  son amour.

Quel poison pour madame de Clves, que le discours de madame la
dauphine! Le moyen de ne se pas reconnatre pour cette personne dont on
ne savait point le nom? et le moyen de n'tre pas pntre de
reconnaissance et de tendresse, en apprenant, par une voie qui ne lui
pouvait tre suspecte, que ce prince, qui touchait dj son coeur,
cachait sa passion  tout le monde, et ngligeait pour l'amour d'elle
les esprances d'une couronne. Aussi ne peut-on reprsenter ce qu'elle
sentit, et le trouble qui s'leva dans son me. Si madame la dauphine
l'eut regarde avec attention, elle et aisment remarqu que les choses
qu'elle venait de dire ne lui taient pas indiffrentes; mais comme elle
n'avait aucun soupon de la vrit, elle continua de parler, sans y
faire de rflexion.

--Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle, qui, comme je vous viens de dire,
m'a appris tout ce dtail, m'en croit mieux instruite que lui; et il a
une si grande opinion de mes charmes, qu'il est persuad que je suis la
seule personne qui puisse faire de si grands changements en monsieur de
Nemours.

Ces dernires paroles de madame la dauphine donnrent une autre sorte
de trouble  madame de Clves, que celui qu'elle avait eu quelques
moments auparavant.

--Je serais aisment de l'avis de monsieur d'Anville, rpondit-elle; et
il y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins qu'une
princesse telle que vous, pour faire mpriser la reine d'Angleterre.

--Je vous l'avouerais si je le savais, repartit madame la dauphine, et
je le saurais s'il tait vritable. Ces sortes de passions n'chappent
point  la vue de celles qui les causent; elles s'en aperoivent les
premires. Monsieur de Nemours ne m'a jamais tmoign que de lgres
complaisances; mais il y a nanmoins une si grande diffrence de la
manire dont il a vcu avec moi,  celle dont il y vit prsentement, que
je puis vous rpondre que je ne suis pas la cause de l'indiffrence
qu'il a pour la couronne d'Angleterre.

Je m'oublie avec vous, ajouta madame la dauphine, et je ne me souviens
pas qu'il faut que j'aille voir Madame. Vous savez que la paix est quasi
conclue; mais vous ne savez pas que le roi d'Espagne n'a voulu passer
aucun article qu' condition d'pouser cette princesse, au lieu du
prince don Carlos, son fils. Le roi a eu beaucoup de peine  s'y
rsoudre; enfin il y a consenti, et il est all tantt annoncer cette
nouvelle  Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable; ce n'est pas une
chose qui puisse plaire d'pouser un homme de l'ge et de l'humeur du
roi d'Espagne, surtout  elle qui a toute la joie que donne la premire
jeunesse jointe  la beaut, et qui s'attendait d'pouser un jeune
prince pour qui elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si
le roi en elle trouvera toute l'obissance qu'il dsire; il m'a charge
de la voir parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il croit que j'aurai
quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai ensuite une autre visite bien
diffrente; j'irai me rjouir avec Madame, soeur du roi. Tout est arrt
pour son mariage avec monsieur de Savoie; et il sera ici dans peu de
temps. Jamais personne de l'ge de cette princesse n'a eu une joie si
entire de se marier. La cour va tre plus belle et plus grosse qu'on ne
l'a jamais vue, et, malgr votre affliction, il faut que vous veniez
nous aider  faire voir aux trangers que nous n'avons pas de mdiocres
beauts.

Aprs ces paroles, madame la dauphine quitta madame de Clves, et, le
lendemain, le mariage de Madame fut su de tout le monde. Les jours
suivants, le roi et les reines allrent voir madame de Clves. Monsieur
de Nemours, qui avait attendu son retour avec une extrme impatience, et
qui souhaitait ardemment de lui pouvoir parler sans tmoins, attendit
pour aller chez elle l'heure que tout le monde en sortirait, et
qu'apparemment il ne reviendrait plus personne. Il russit dans son
dessein, et il arriva comme les dernires visites en sortaient.

Cette princesse tait sur son lit; il faisait chaud, et la vue de
monsieur de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuait
pas sa beaut. Il s'assit vis--vis d'elle, avec cette crainte et cette
timidit que donnent les vritables passions. Il demeura quelque temps
sans pouvoir parler. Madame de Clves n'tait pas moins interdite, de
sorte qu'ils gardrent assez longtemps le silence. Enfin monsieur de
Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son affliction;
madame de Clves, tant bien aise de continuer la conversation sur ce
sujet, parla assez longtemps de la perte qu'elle avait faite; et enfin,
elle dit que, quand le temps aurait diminu la violence de sa douleur,
il lui en demeurerait toujours une si forte impression, que son humeur
en serait change.

--Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit monsieur
de Nemours, font de grands changements dans l'esprit; et pour moi, je ne
me reconnais pas depuis que je suis revenu de Flandre. Beaucoup de gens
ont remarqu ce changement, et mme madame la dauphine m'en parlait
encore hier.

--Il est vrai, repartit madame de Clves, qu'elle l'a remarqu, et je
crois lui en avoir ou dire quelque chose.

--Je ne suis pas fch, Madame, rpliqua monsieur de Nemours, qu'elle
s'en soit aperue; mais je voudrais qu'elle ne ft pas seule  s'en
apercevoir. Il y a des personnes  qui on n'ose donner d'autres marques
de la passion qu'on a pour elles, que par les choses qui ne les
regardent point; et, n'osant leur faire paratre qu'on les aime, on
voudrait du moins qu'elles vissent que l'on ne veut tre aim de
personne. L'on voudrait qu'elles sussent qu'il n'y a point de beaut,
dans quelque rang qu'elle pt tre, que l'on ne regardt avec
indiffrence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voult acheter
au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent d'ordinaire de la
passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu'on prend de
leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile
pour peu qu'elles soient aimables; ce qui est difficile, c'est de ne
s'abandonner pas au plaisir de les suivre; c'est de les viter, par la
peur de laisser paratre au public, et quasi  elles-mmes, les
sentiments que l'on a pour elles. Et ce qui marque encore mieux un
vritable attachement, c'est de devenir entirement oppos  ce que l'on
tait, et de n'avoir plus d'ambition, ni de plaisir, aprs avoir t
toute sa vie occup de l'un et de l'autre.

Madame de Clves entendait aisment la part qu'elle avait  ces paroles.
Il lui semblait qu'elle devait y rpondre, et ne les pas souffrir. Il
lui semblait aussi qu'elle ne devait pas les entendre, ni tmoigner
qu'elle les prt pour elle. Elle croyait devoir parler, et croyait ne
devoir rien dire. Le discours de monsieur de Nemours lui plaisait et
l'offensait quasi galement; elle y voyait la confirmation de tout ce
que lui avait fait penser madame la dauphine; elle y trouvait quelque
chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et
de trop intelligible. L'inclination qu'elle avait pour ce prince lui
donnait un trouble dont elle n'tait pas matresse. Les paroles les plus
obscures d'un homme qui plat donnent plus d'agitation que les
dclarations ouvertes d'un homme qui ne plat pas. Elle demeurait donc
sans rpondre, et monsieur de Nemours se ft aperu de son silence, dont
il n'aurait peut-tre pas tir de mauvais prsages, si l'arrive de
monsieur de Clves n'et fini la conversation et sa visite.

Ce prince venait conter  sa femme des nouvelles de Sancerre; mais elle
n'avait pas une grande curiosit pour la suite de cette aventure. Elle
tait si occupe de ce qui se venait de passer, qu' peine pouvait-elle
cacher la distraction de son esprit. Quand elle fut en libert de rver,
elle connut bien qu'elle s'tait trompe, lorsqu'elle avait cru n'avoir
plus que de l'indiffrence pour monsieur de Nemours. Ce qu'il lui avait
dit avait fait toute l'impression qu'il pouvait souhaiter, et l'avait
entirement persuade de sa passion. Les actions de ce prince
s'accordaient trop bien avec ses paroles, pour laisser quelque doute 
cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'esprance de ne le pas
aimer; elle songea seulement  ne lui en donner jamais aucune marque.
C'tait une entreprise difficile, dont elle connaissait dj les peines;
elle savait que le seul moyen d'y russir tait d'viter la prsence de
ce prince; et comme son deuil lui donnait lieu d'tre plus retire que
de coutume, elle se servit de ce prtexte pour n'aller plus dans les
lieux o il la pouvait voir. Elle tait dans une tristesse profonde; la
mort de sa mre en paraissait la cause, et l'on n'en cherchait point
d'autre.

Monsieur de Nemours tait dsespr de ne la voir presque plus; et
sachant qu'il ne la trouverait dans aucune assemble et dans aucun des
divertissements ou tait toute la cour, il ne pouvait se rsoudre d'y
paratre; il feignit une passion grande pour la chasse, et il en faisait
des parties les mmes jours qu'il y avait des assembles chez les
reines. Une lgre maladie lui servit longtemps de prtexte pour
demeurer chez lui, et pour viter d'aller dans tous les lieux o il
savait bien que madame de Clves ne serait pas.

Monsieur de Clves fut malade  peu prs dans le mme temps. Madame de
Clves ne sortit point de sa chambre pendant son mal; mais quand il se
porta mieux, qu'il vit du monde, et entre autres monsieur de Nemours
qui, sur le prtexte d'tre encore faible, y passait la plus grande
partie du jour, elle trouva qu'elle n'y pouvait plus demeurer; elle
n'eut pas nanmoins la force d'en sortir les premires fois qu'il y
vint. Il y avait trop longtemps qu'elle ne l'avait vu, pour se rsoudre
 ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de lui faire entendre par
des discours qui ne semblaient que gnraux, mais qu'elle entendait
nanmoins parce qu'ils avaient du rapport  ce qu'il lui avait dit chez
elle, qu'il allait  la chasse pour rver, et qu'il n'allait point aux
assembles parce qu'elle n'y tait pas.

Elle excuta enfin la rsolution qu'elle avait prise de sortir de chez
son mari, lorsqu'il y serait; ce fut toutefois en se faisant une extrme
violence. Ce prince vit bien qu'elle le fuyait, et en fut sensiblement
touch.

Monsieur de Clves ne prit pas garde d'abord  la conduite de sa femme:
mais enfin il s'aperut qu'elle ne voulait pas tre dans sa chambre
lorsqu'il y avait du monde. Il lui en parla, et elle lui rpondit
qu'elle ne croyait pas que la biensance voult qu'elle ft tous les
soirs avec ce qu'il y avait de plus jeune  la cour; qu'elle le
suppliait de trouver bon qu'elle ft une vie plus retire qu'elle
n'avait accoutum; que la vertu et la prsence de sa mre autorisaient
beaucoup de choses, qu'une femme de son ge ne pouvait soutenir.

Monsieur de Clves, qui avait naturellement beaucoup de douceur et de
complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui
dit qu'il ne voulait pas absolument qu'elle changet de conduite. Elle
fut prte de lui dire que le bruit tait dans le monde, que monsieur de
Nemours tait amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le
nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse
raison, et de dguiser la vrit  un homme qui avait si bonne opinion
d'elle. Quelques jours aprs, le roi tait chez la reine  l'heure du
cercle; l'on parla des horoscopes et des prdictions. Les opinions
taient partages sur la croyance que l'on y devait donner. La reine y
ajoutait beaucoup de foi; elle soutint qu'aprs tant de choses qui
avaient t prdites, et que l'on avait vu arriver, on ne pouvait douter
qu'il n'y et quelque certitude dans cette science. D'autres soutenaient
que, parmi ce nombre infini de prdictions, le peu qui se trouvaient
vritables faisait bien voir que ce n'tait qu'un effet du hasard.

--J'ai eu autrefois beaucoup de curiosit pour l'avenir, dit le roi;
mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je
suis demeur convaincu que l'on ne peut rien savoir de vritable. Il y a
quelques annes qu'il vint ici un homme d'une grande rputation dans
l'astrologie. Tout le monde l'alla voir; j'y allai comme les autres,
mais sans lui dire qui j'tais, et je menai monsieur de Guise, et
d'Escars; je les fis passer les premiers. L'astrologue nanmoins
s'adressa d'abord  moi, comme s'il m'et jug le matre des autres.
Peut-tre qu'il me connaissait; cependant il me dit une chose qui ne me
convenait pas, s'il m'et connu. Il me prdit que je serais tu en duel.
Il dit ensuite  monsieur de Guise qu'il serait tu par derrire et 
d'Escars qu'il aurait la tte casse d'un coup de pied de cheval.
Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette prdiction, comme si on l'et
accus de devoir fuir. D'Escars ne fut gure satisfait de trouver qu'il
devait finir par un accident si malheureux. Enfin nous sortmes tous
trs malcontents de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera  monsieur
de Guise et  d'Escars; mais il n'y a gure d'apparence que je sois tu
en duel. Nous venons de faire la paix, le roi d'Espagne et moi; et quand
nous ne l'aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je
le fisse appeler comme le roi mon pre fit appeler Charles-Quint.

Aprs le malheur que le roi conta qu'on lui avait prdit, ceux qui
avaient soutenu l'astrologie en abandonnrent le parti, et tombrent
d'accord qu'il n'y fallait donner aucune croyance.

--Pour moi, dit tout haut monsieur de Nemours, je suis l'homme du monde
qui dois le moins y en avoir; et se tournant vers madame de Clves,
auprs de qui il tait: On m'a prdit, lui dit-il tout bas, que je
serais heureux par les bonts de la personne du monde pour qui j'aurais
la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger,
Madame, si je dois croire aux prdictions.

Madame la dauphine qui crut par ce que monsieur de Nemours avait dit
tout haut, que ce qu'il disait tout bas tait quelque fausse prdiction
qu'on lui avait faite, demanda  ce prince ce qu'il disait  madame de
Clves. S'il et eu moins de prsence d'esprit, il et t surpris de
cette demande. Mais prenant la parole sans hsiter:

--Je lui disais, Madame, rpondit-il, que l'on m'a prdit que je serais
lev  une si haute fortune, que je n'oserais mme y prtendre.

--Si l'on ne vous a fait que cette prdiction, repartit madame la
dauphine en souriant, et pensant  l'affaire d'Angleterre, je ne vous
conseille pas de dcrier l'astrologie, et vous pourriez trouver des
raisons pour la soutenir.

Madame de Clves comprit bien ce que voulait dire madame la dauphine;
mais elle entendait bien aussi que la fortune dont monsieur de Nemours
voulait parler n'tait pas d'tre roi d'Angleterre.

Comme il y avait dj assez longtemps de la mort de sa mre, il fallait
qu'elle comment  paratre dans le monde, et  faire sa cour comme
elle avait accoutum. Elle voyait monsieur de Nemours chez madame la
dauphine, elle le voyait chez monsieur de Clves, o il venait souvent
avec d'autres personnes de qualit de son ge, afin de ne se pas faire
remarquer; mais elle ne le voyait plus qu'avec un trouble dont il
s'apercevait aisment.

Quelque application qu'elle et  viter ses regards, et  lui parler
moins qu' un autre, il lui chappait de certaines choses qui partaient
d'un premier mouvement, qui faisaient juger  ce prince qu'il ne lui
tait pas indiffrent. Un homme moins pntrant que lui ne s'en ft
peut-tre pas aperu; mais il avait dj t aim tant de fois, qu'il
tait difficile qu'il ne connt pas quand on l'aimait. Il voyait bien
que le chevalier de Guise tait son rival, et ce prince connaissait que
monsieur de Nemours tait le sien. Il tait le seul homme de la cour qui
et dml cette vrit; son intrt l'avait rendu plus clairvoyant que
les autres; la connaissance qu'ils avaient de leurs sentiments leur
donnait une aigreur qui paraissait en toutes choses, sans clater
nanmoins par aucun dml; mais ils taient opposs en tout. Ils
taient toujours de diffrent parti dans les courses de bague, dans les
combats,  la barrire et dans tous les divertissements o le roi
s'occupait; et leur mulation tait si grande, qu'elle ne se pouvait
cacher.

L'affaire d'Angleterre revenait souvent dans l'esprit de madame de
Clves: il lui semblait que monsieur de Nemours ne rsisterait point aux
conseils du roi et aux instances de Lignerolles. Elle voyait avec peine
que ce dernier n'tait point encore de retour, et elle l'attendait avec
impatience. Si elle et suivi ses mouvements, elle se serait informe
avec soin de l'tat de cette affaire, mais le mme sentiment qui lui
donnait de la curiosit l'obligeait  la cacher, et elle s'enqurait
seulement de la beaut, de l'esprit et de l'humeur de la reine
lisabeth. On apporta un de ses portraits chez le roi, qu'elle trouva
plus beau qu'elle n'avait envie de le trouver; et elle ne put s'empcher
de dire qu'il tait flatt.

--Je ne le crois pas, reprit madame la dauphine, qui tait prsente;
cette princesse a la rputation d'tre belle, et d'avoir un esprit fort
au-dessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a propose toute ma vie
pour exemple. Elle doit tre aimable, si elle ressemble  Anne de
Boulen, sa mre. Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrment
dans sa personne et dans son humeur. J'ai ou dire que son visage avait
quelque chose de vif et de singulier, et qu'elle n'avait aucune
ressemblance avec les autres beauts anglaises.

--Il me semble aussi, reprit madame de Clves, que l'on dit qu'elle
tait ne en France.

--Ceux qui l'ont cru se sont tromps, rpondit madame la dauphine, et je
vais vous conter son histoire en peu de mots.

Elle tait d'une bonne maison d'Angleterre. Henri VIII avait t
amoureux de sa soeur et de sa mre, et l'on a mme souponn qu'elle
tait sa fille. Elle vint ici avec la soeur de Henri VII, qui pousa le
roi Louis XII. Cette princesse, qui tait jeune et galante, eut beaucoup
de peine  quitter la cour de France aprs la mort de son mari; mais
Anne de Boulen, qui avait les mmes inclinations que sa matresse, ne se
put rsoudre  en partir. Le feu roi en tait amoureux, et elle demeura
fille d'honneur de la reine Claude. Cette reine mourut, et madame
Marguerite soeur du roi, duchesse d'Alenon, et depuis reine de Navarre,
dont vous avez vu les contes, la prit auprs d'elle, et elle prit auprs
de cette princesse les teintures de la religion nouvelle. Elle retourna
ensuite en Angleterre et y charma tout le monde; elle avait les manires
de France qui plaisent  toutes les nations; elle chantait bien, elle
dansait admirablement; on la mit fille de la reine Catherine d'Aragon,
et le roi Henri VIII en devint perdument amoureux. Le cardinal de
Wolsey, son favori et son premier ministre, avait prtendu au
pontificat; et mal satisfait de l'Empereur, qui ne l'avait pas soutenu
dans cette prtention, il rsolut de s'en venger, et d'unir le roi, son
matre,  la France. Il mit dans l'esprit de Henri VIII que son mariage
avec la tante de l'Empereur tait nul, et lui proposa d'pouser la
duchesse d'Alenon, dont le mari venait de mourir. Anne de Boulen, qui
avait de l'ambition, regarda ce divorce comme un chemin qui la pouvait
conduire au trne. Elle commena  donner au roi d'Angleterre des
impressions de la religion de Luther, et engagea le feu roi  favoriser
 Rome le divorce de Henri, sur l'esprance du mariage de madame
d'Alenon. Le cardinal de Wolsey se fit dputer en France sur d'autres
prtextes, pour traiter cette affaire; mais son matre ne put se
rsoudre  souffrir qu'on en ft seulement la proposition et il lui
envoya un ordre  Calais, de ne point parler de ce mariage.

Au retour de France, le cardinal de Wolsey fut reu avec des honneurs
pareils  ceux que l'on rendait au roi mme; jamais favori n'a port
l'orgueil et la vanit  un si haut point. Il mnagea une entrevue entre
les deux rois, qui se fit  Boulogne. Franois premier donna la main 
Henri VIII, qui ne la voulait point recevoir. Ils se traitrent tour 
tour avec une magnificence extraordinaire, et se donnrent des habits
pareils  ceux qu'ils avaient fait faire pour eux-mmes. Je me souviens
d'avoir ou dire que ceux que le feu roi envoya au roi d'Angleterre
taient de satin cramoisi, chamarr en triangle, avec des perles et des
diamants, et la robe de velours blanc brod d'or. Aprs avoir t
quelques jours  Boulogne, ils allrent encore  Calais. Anne de Boulen
tait loge chez Henri VIII avec le train d'une reine, et Franois
premier lui fit les mmes prsents et lui rendit les mmes honneurs que
si elle l'et t. Enfin, aprs une passion de neuf annes, Henry
l'pousa sans attendre la dissolution de son premier mariage, qu'il
demandait  Rome depuis longtemps. Le pape pronona les fulminations
contre lui avec prcipitation et Henri en fut tellement irrit, qu'il se
dclara chef de la religion, et entrana toute l'Angleterre dans le
malheureux changement o vous la voyez.

Anne de Boulen ne jouit pas longtemps de sa grandeur; car lorsqu'elle
la croyait plus assure par la mort de Catherine d'Aragon, un jour
qu'elle assistait avec toute la cour  des courses de bague que faisait
le vicomte de Rochefort, son frre, le roi en fut frapp d'une telle
jalousie, qu'il quitta brusquement le spectacle, s'en vint  Londres, et
laissa ordre d'arrter la reine, le vicomte de Rochefort et plusieurs
autres, qu'il croyait amants ou confidents de cette princesse. Quoique
cette jalousie part ne dans ce moment, il y avait dj quelque temps
qu'elle lui avait t inspire par la vicomtesse de Rochefort, qui, ne
pouvant souffrir la liaison troite de son mari avec la reine, la fit
regarder au roi comme une amiti criminelle; en sorte que ce prince, qui
d'ailleurs tait amoureux de Jeanne Seymour, ne songea qu' se dfaire
d'Anne de Boulen. En moins de trois semaines, il fit faire le procs 
cette reine et  son frre, leur fit couper la tte, et pousa Jeanne
Seymour. Il eut ensuite plusieurs femmes, qu'il rpudia, ou qu'il fit
mourir, et entre autres Catherine Howard, dont la comtesse de Rochefort
tait confidente, et qui eut la tte coupe avec elle. Elle fut ainsi
punie des crimes qu'elle avait supposs  Anne de Boulen, et Henri VIII
mourut tant devenu d'une grosseur prodigieuse.

Toutes les dames, qui taient prsentes au rcit de madame la dauphine,
la remercirent de les avoir si bien instruites de la cour d'Angleterre,
et entre autres madame de Clves, qui ne put s'empcher de lui faire
encore plusieurs questions sur la reine lisabeth.

La reine dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les
belles personnes de la cour, pour les envoyer  la reine sa mre. Le
jour qu'on achevait celui de madame de Clves, madame la dauphine vint
passer l'aprs-dne chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y
trouver; il ne laissait chapper aucune occasion de voir madame de
Clves, sans laisser paratre nanmoins qu'il les chercht. Elle tait
si belle, ce jour-l, qu'il en serait devenu amoureux quand il ne
l'aurait pas t. Il n'osait pourtant avoir les yeux attachs sur elle
pendant qu'on la peignait, et il craignait de laisser trop voir le
plaisir qu'il avait  la regarder.

Madame la dauphine demanda  monsieur de Clves un petit portrait qu'il
avait de sa femme, pour le voir auprs de celui que l'on achevait; tout
le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre, et madame de Clves
ordonna au peintre de raccommoder quelque chose  la coiffure de celui
que l'on venait d'apporter. Le peintre, pour lui obir, ta le portrait
de la bote o il tait, et, aprs y avoir travaill, il le remit sur la
table.

Il y avait longtemps que monsieur de Nemours souhaitait d'avoir le
portrait de madame de Clves. Lorsqu'il vit celui qui tait  monsieur
de Clves, il ne put rsister  l'envie de le drober  un mari qu'il
croyait tendrement aim; et il pensa que, parmi tant de personnes qui
taient dans ce mme lieu, il ne serait pas souponn plutt qu'un
autre.

Madame la dauphine tait assise sur le lit, et parlait bas  madame de
Clves, qui tait debout devant elle. Madame de Clves aperut, par un
des rideaux qui n'tait qu' demi ferm, monsieur de Nemours, le dos
contre la table, qui tait au pied du lit, et elle vit que, sans tourner
la tte, il prenait adroitement quelque chose sur cette table. Elle
n'eut pas de peine  deviner que c'tait son portrait, et elle en fut si
trouble, que madame la dauphine remarqua qu'elle ne l'coutait pas, et
lui demanda tout haut ce qu'elle regardait. Monsieur de Nemours se
tourna  ces paroles; il rencontra les yeux de madame de Clves, qui
taient encore attachs sur lui, et il pensa qu'il n'tait pas
impossible qu'elle et vu ce qu'il venait de faire.

Madame de Clves n'tait pas peu embarrasse. La raison voulait qu'elle
demandt son portrait; mais en le demandant publiquement, c'tait
apprendre  tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle,
et en le lui demandant en particulier, c'tait quasi l'engager  lui
parler de sa passion. Enfin elle jugea qu'il valait mieux le lui
laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui
pouvait faire, sans qu'il st mme qu'elle la lui faisait. Monsieur de
Nemours, qui remarquait son embarras, et qui en devinait quasi la cause
s'approcha d'elle, et lui dit tout bas:

--Si vous avez vu ce que j'ai os faire, ayez la bont, Madame, de me
laisser croire que vous l'ignorez, je n'ose vous en demander davantage.

Et il se retira aprs ces paroles, et n'attendit point sa rponse.

Madame la dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les
dames, et monsieur de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant
soutenir en public la joie d'avoir un portrait de madame de Clves. Il
sentait tout ce que la passion peut faire sentir de plus agrable; il
aimait la plus aimable personne de la cour, il s'en faisait aimer malgr
elle, et il voyait dans toutes ses actions cette sorte de trouble et
d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la premire jeunesse.

Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin; comme on trouvait
la bote o il devait tre, l'on ne souponna point qu'il et t
drob, et l'on crut qu'il tait tomb par hasard. Monsieur de Clves
tait afflig de cette perte, et, aprs qu'on eut encore cherch
inutilement, il dit  sa femme, mais d'une manire qui faisait voir
qu'il ne le pensait pas, qu'elle avait sans doute quelque amant cach, 
qui elle avait donn ce portrait, ou qui l'avait drob, et qu'un autre
qu'un amant ne se serait pas content de la peinture sans la bote.

Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans
l'esprit de madame de Clves. Elles lui donnrent des remords; elle fit
rflexion  la violence de l'inclination qui l'entranait vers monsieur
de Nemours; elle trouva qu'elle n'tait plus matresse de ses paroles et
de son visage; elle pensa que Lignerolles tait revenu; qu'elle ne
craignait plus l'affaire d'Angleterre; qu'elle n'avait plus de soupons
sur madame la dauphine; qu'enfin il n'y avait plus rien qui la pt
dfendre, et qu'il n'y avait de sret pour elle qu'en s'loignant.
Mais comme elle n'tait pas matresse de s'loigner, elle se trouvait
dans une grande extrmit et prte  tomber dans ce qui lui paraissait
le plus grand des malheurs, qui tait de laisser voir  monsieur de
Nemours l'inclination qu'elle avait pour lui. Elle se souvenait de tout
ce que madame de Chartres lui avait dit en mourant, et des conseils
qu'elle lui avait donns de prendre toutes sortes de partis, quelque
difficiles qu'ils pussent tre, plutt que de s'embarquer dans une
galanterie. Ce que monsieur de Clves lui avait dit sur la sincrit, en
parlant de madame de Tournon, lui revint dans l'esprit; il lui sembla
qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de
Nemours. Cette pense l'occupa longtemps; ensuite elle fut tonne de
l'avoir eue, elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne
savoir quel parti prendre.

La paix tait signe; madame lisabeth, aprs beaucoup de rpugnance,
s'tait rsolue  obir au roi son pre. Le duc d'Albe avait t nomm
pour venir l'pouser au nom du roi catholique, et il devait bientt
arriver. L'on attendait le duc de Savoie, qui venait pouser Madame,
soeur du roi, et dont les noces se devaient faire en mme temps. Le roi
ne songeait qu' rendre ces noces clbres par des divertissements o il
pt faire paratre l'adresse et la magnificence de sa cour. On proposa
tout ce qui se pouvait faire de plus grand pour des ballets et des
comdies, mais le roi trouva ces divertissements trop particuliers, et
il en voulut d'un plus grand clat. Il rsolut de faire un tournoi, o
les trangers seraient reus, et dont le peuple pourrait tre
spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrrent avec joie
dans le dessein du roi, et surtout le duc de Ferrare, monsieur de Guise,
et monsieur de Nemours, qui surpassaient tous les autres dans ces sortes
d'exercices. Le roi les choisit pour tre avec lui les quatre tenants du
tournoi.

L'on fit publier par tout le royaume, qu'en la ville de Paris le pas
tait ouvert au quinzime juin, par Sa Majest Trs Chrtienne, et par
les princes Alphonse d'Este, duc de Ferrare, Franois de Lorraine, duc
de Guise, et Jacques de Savoie, duc de Nemours pour tre tenu contre
tous venants:  commencer le premier combat  cheval en lice, en double
pice, quatre coups de lance et un pour les dames; le deuxime combat, 
coups d'pe, un  un, ou deux  deux,  la volont des matres du camp;
le troisime combat  pied, trois coups de pique et six coups d'pe;
que les tenants fourniraient de lances, d'pes et de piques, au choix
des assaillants; et que, si en courant on donnait au cheval, on serait
mis hors des rangs; qu'il y aurait quatre matres de camp pour donner
les ordres, et que ceux des assaillants qui auraient le plus rompu et le
mieux fait, auraient un prix dont la valeur serait  la discrtion des
juges; que tous les assaillants, tant franais qu'trangers, seraient
tenus de venir toucher  l'un des cus qui seraient pendus au perron au
bout de la lice, ou  plusieurs, selon leur choix; que l ils
trouveraient un officier d'armes, qui les recevrait pour les enrler
selon leur rang et selon les cus qu'ils auraient touchs; que les
assaillants seraient tenus de faire apporter par un gentilhomme leur
cu, avec leurs armes, pour le pendre au perron trois jours avant le
commencement du tournoi; qu'autrement, ils n'y seraient point reus sans
le cong des tenants.

On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venait du
chteau des Tournelles, qui traversait la rue Saint-Antoine, et qui
allait se rendre aux curies royales. Il y avait des deux cts des
chafauds et des amphithtres, avec des loges couvertes, qui formaient
des espces de galeries qui faisaient un trs bel effet  la vue, et qui
pouvaient contenir un nombre infini de personnes. Tous les princes et
seigneurs ne furent plus occups que du soin d'ordonner ce qui leur
tait ncessaire pour paratre avec clat, et pour mler dans leurs
chiffres, ou dans leurs devises, quelque chose de galant qui et rapport
aux personnes qu'ils aimaient.

Peu de jours avant l'arrive du duc d'Albe, le roi fit une partie de
paume avec monsieur de Nemours, le chevalier de Guise, et le vidame de
Chartres. Les reines les allrent voir jouer, suivies de toutes les
dames, et entre autres de madame de Clves. Aprs que la partie fut
finie, comme l'on sortait du jeu de paume, Chtelart s'approcha de la
reine dauphine, et lui dit que le hasard lui venait de mettre entre les
mains une lettre de galanterie qui tait tombe de la poche de monsieur
de Nemours. Cette reine, qui avait toujours de la curiosit pour ce qui
regardait ce prince, dit  Chtelart de la lui donner, elle la prit, et
suivit la reine sa belle-mre, qui s'en allait avec le roi voir
travailler  la lice. Aprs que l'on y et t quelque temps, le roi fit
amener des chevaux qu'il avait fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne
fussent pas encore dresss, il les voulut monter, et en fit donner 
tous ceux qui l'avaient suivi. Le roi et monsieur de Nemours se
trouvrent sur les plus fougueux; ces chevaux se voulurent jeter l'un 
l'autre. Monsieur de Nemours, par la crainte de blesser le roi, recula
brusquement, et porta son cheval contre un pilier du mange, avec tant
de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut  lui, et on le
crut considrablement bless. Madame de Clves le crut encore plus
bless que les autres. L'intrt qu'elle y prenait lui donna une
apprhension et un trouble qu'elle ne songea pas  cacher; elle
s'approcha de lui avec les reines, et avec un visage si chang, qu'un
homme moins intress que le chevalier de Guise s'en ft aperu: aussi
le remarqua-t-il aisment, et il eut bien plus d'attention  l'tat o
tait madame de Clves qu' celui o tait monsieur de Nemours. Le coup
que ce prince s'tait donn lui causa un si grand blouissement, qu'il
demeura quelque temps la tte penche sur ceux qui le soutenaient. Quand
il la releva, il vit d'abord madame de Clves; il connut sur son visage
la piti qu'elle avait de lui, et il la regarda d'une sorte qui pt lui
faire juger combien il en tait touch. Il fit ensuite des remerciements
aux reines de la bont qu'elles lui tmoignaient, et des excuses de
l'tat o il avait t devant elles. Le roi lui ordonna de s'aller
reposer.

Madame de Clves, aprs s'tre remise de la frayeur qu'elle avait eue,
fit bientt rflexion aux marques qu'elle en avait donnes. Le chevalier
de Guise ne la laissa pas longtemps dans l'esprance que personne ne
s'en serait aperu; il lui donna la main pour la conduire hors de la
lice.

--Je suis plus  plaindre que monsieur de Nemours. Madame, lui dit-il;
pardonnez-moi si je sors de ce profond respect que j'ai toujours eu pour
vous, et si je vous fais paratre la vive douleur que je sens de ce que
je viens de voir: c'est la premire fois que j'ai t assez hardi pour
vous parler, et ce sera aussi la dernire. La mort, ou du moins un
loignement ternel, m'teront d'un lieu o je ne puis plus vivre,
puisque je viens de perdre la triste consolation de croire que tous ceux
qui osent vous regarder sont aussi malheureux que moi.

Madame de Clves ne rpondit que quelques paroles mal arranges, comme
si elle n'et pas entendu ce que signifiaient celles du chevalier de
Guise. Dans un autre temps elle aurait t offense qu'il lui et parl
des sentiments qu'il avait pour elle; mais dans ce moment elle ne sentit
que l'affliction de voir qu'il s'tait aperu de ceux qu'elle avait pour
monsieur de Nemours. Le chevalier de Guise en fut si convaincu et si
pntr de douleur que, ds ce jour, il prit la rsolution de ne penser
jamais  tre aim de madame de Clves. Mais pour quitter cette
entreprise qui lui avait paru si difficile et si glorieuse, il en
fallait quelque autre dont la grandeur pt l'occuper. Il se mit dans
l'esprit de prendre Rhodes, dont il avait dj eu quelque pense; et
quand la mort l'ta du monde dans la fleur de sa jeunesse, et dans le
temps qu'il avait acquis la rputation d'un des plus grands princes de
son sicle, le seul regret qu'il tmoigna de quitter la vie fut de
n'avoir pu excuter une si belle rsolution, dont il croyait le succs
infaillible par tous les soins qu'il en avait pris.

Madame de Clves, en sortant de la lice, alla chez la reine, l'esprit
bien occup de ce qui s'tait pass. Monsieur de Nemours y vint peu de
temps aprs, habill magnifiquement et comme un homme qui ne se sentait
pas de l'accident qui lui tait arriv. Il paraissait mme plus gai que
de coutume; et la joie de ce qu'il croyait avoir vu lui donnait un air
qui augmentait encore son agrment. Tout le monde fut surpris lorsqu'il
entra, et il n'y eut personne qui ne lui demandt de ses nouvelles,
except madame de Clves, qui demeura auprs de la chemine sans faire
semblant de le voir. Le roi sortit d'un cabinet o il tait et, le
voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son aventure.
Monsieur de Nemours passa auprs de madame de Clves et lui dit tout
bas:

--J'ai reu aujourd'hui des marques de votre piti, Madame; mais ce
n'est pas de celles dont je suis le plus digne.

Madame de Clves s'tait bien doute que ce prince s'tait aperu de la
sensibilit qu'elle avait eue pour lui, et ses paroles lui firent voir
qu'elle ne s'tait pas trompe. Ce lui tait une grande douleur, de voir
qu'elle n'tait plus matresse de cacher ses sentiments, et de les avoir
laiss paratre au chevalier de Guise. Elle en avait aussi beaucoup que
monsieur de Nemours les connt; mais cette dernire douleur n'tait pas
si entire, et elle tait mle de quelque sorte de douceur.

La reine dauphine, qui avait une extrme impatience de savoir ce qu'il y
avait dans la lettre que Chtelart lui avait donne, s'approcha de
madame de Clves:

--Allez lire cette lettre, lui dit-elle; elle s'adresse  monsieur de
Nemours, et, selon les apparences, elle est de cette matresse pour qui
il a quitt toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire prsentement,
gardez-la; venez ce soir  mon coucher pour me la rendre, et pour me
dire si vous en connaissez l'criture.

Madame la dauphine quitta madame de Clves aprs ces paroles, et la
laissa si tonne et dans un si grand saisissement, qu'elle fut quelque
temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble o
elle tait ne lui permirent pas de demeurer chez la reine; elle s'en
alla chez elle; quoiqu'il ne ft pas l'heure o elle avait accoutum de
se retirer. Elle tenait cette lettre avec une main tremblante; ses
penses taient si confuses, qu'elle n'en avait aucune distincte, et
elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable, qu'elle ne
connaissait point, et qu'elle n'avait jamais sentie. Sitt qu'elle fut
dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre, et la trouva telle:

LETTRE

Je vous ai trop aim pour vous laisser croire que le changement qui
vous parat en moi soit un effet de ma lgret; je veux vous apprendre
que votre infidlit en est la cause. Vous tes bien surpris que je vous
parle de votre infidlit; vous me l'aviez cache avec tant d'adresse,
et j'ai pris tant de soin de vous cacher que je la savais, que vous avez
raison d'tre tonn qu'elle me soit connue. Je suis surprise moi-mme,
que j'aie pu ne vous en rien faire paratre. Jamais douleur n'a t
pareille  la mienne. Je croyais que vous aviez pour moi une passion
violente; je ne vous cachais plus celle que j'avais pour vous, et dans
le temps que je vous la laissais voir tout entire, j'appris que vous me
trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les
apparences, vous me sacrifiez  cette nouvelle matresse. Je le sus le
jour de la course de bague; c'est ce qui fit que je n'y allais point. Je
feignis d'tre malade pour cacher le dsordre de mon esprit; mais je le
devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente
agitation. Quand je commenai  me porter mieux, je feignis encore
d'tre fort mal, afin d'avoir un prtexte de ne vous point voir et de ne
vous point crire. Je voulus avoir du temps pour rsoudre de quelle
sorte j'en devais user avec vous; je pris et je quittai vingt fois les
mmes rsolutions; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma
douleur, et je rsolus de ne vous la point faire paratre. Je voulus
blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion
s'affaiblissait d'elle-mme. Je crus diminuer par l le prix du
sacrifice que vous en faisiez; je ne voulus pas que vous eussiez le
plaisir de montrer combien je vous aimais pour en paratre plus aimable.
Je rsolus de vous crire des lettres tides et languissantes, pour
jeter dans l'esprit de celle  qui vous les donniez, que l'on cessait de
vous aimer. Je ne voulus pas qu'elle eut le plaisir d'apprendre que je
savais qu'elle triomphait de moi, ni augmenter son triomphe par mon
dsespoir et par mes reproches. Je pensais que je ne vous punirais pas
assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerais qu'une lgre
douleur si je cessais de vous aimer lorsque vous ne m'aimiez plus. Je
trouvai qu'il fallait que vous m'aimassiez pour sentir le mal de n'tre
point aim, que j'prouvais si cruellement. Je crus que si quelque chose
pouvait rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi, c'tait de
vous faire voir que les miens taient changs; mais de vous le faire
voir en feignant de vous le cacher, et comme si je n'eusse pas eu la
force de vous l'avouer. Je m'arrtai  cette rsolution; mais qu'elle me
fut difficile  prendre, et qu'en vous revoyant elle me parut impossible
 excuter! Je fus prte cent fois  clater par mes reproches et par
mes pleurs; l'tat o j'tais encore par ma sant me servit  vous
dguiser mon trouble et mon affliction. Je fus soutenue ensuite par le
plaisir de dissimuler avec vous, comme vous dissimuliez avec moi;
nanmoins, je me faisais une si grande violence pour vous dire et pour
vous crire que je vous aimais, que vous vtes plus tt que je n'avais
eu dessein de vous laisser voir, que mes sentiments taient changs.
Vous en ftes bless; vous vous en plaigntes. Je tchais de vous
rassurer; mais c'tait d'une manire si force, que vous en tiez encore
mieux persuad que je ne vous aimais plus. Enfin, je fis tout ce que
j'avais eu intention de faire. La bizarrerie de votre coeur vous fit
revenir vers moi,  mesure que vous voyiez que je m'loignais de vous.
J'ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance; il m'a paru
que vous m'aimiez mieux que vous n'aviez jamais fait, et je vous ai fait
voir que je ne vous aimais plus. J'ai eu lieu de croire que vous aviez
entirement abandonn celle pour qui vous m'aviez quitte. J'ai eu aussi
des raisons pour tre persuade que vous ne lui aviez jamais parl de
moi; mais votre retour et votre discrtion n'ont pu rparer votre
lgret. Votre coeur a t partag entre moi et une autre, vous m'avez
trompe; cela suffit pour m'ter le plaisir d'tre aime de vous, comme
je croyais mriter de l'tre, et pour me laisser dans cette rsolution
que j'ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous tes si surpris.

Madame de Clves lut cette lettre et la relut plusieurs fois, sans
savoir nanmoins ce qu'elle avait lu. Elle voyait seulement que monsieur
de Nemours ne l'aimait pas comme elle l'avait pens, et qu'il en aimait
d'autres qu'il trompait comme elle. Quelle vue et quelle connaissance
pour une personne de son humeur, qui avait une passion violente, qui
venait d'en donner des marques  un homme qu'elle en jugeait indigne, et
 un autre qu'elle maltraitait pour l'amour de lui! Jamais affliction
n'a t si piquante et si vive: il lui semblait que ce qui faisait
l'aigreur de cette affliction tait ce qui s'tait pass dans cette
journe, et que, si monsieur de Nemours n'et point eu lieu de croire
qu'elle l'aimait, elle ne se ft pas soucie qu'il en et aim une
autre. Mais elle se trompait elle-mme; et ce mal qu'elle trouvait si
insupportable tait la jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut
tre accompagne. Elle voyait par cette lettre que monsieur de Nemours
avait une galanterie depuis longtemps. Elle trouvait que celle qui avait
crit la lettre avait de l'esprit et du mrite; elle lui paraissait
digne d'tre aime; elle lui trouvait plus de courage qu'elle ne s'en
trouvait  elle-mme, et elle enviait la force qu'elle avait eue de
cacher ses sentiments  monsieur de Nemours. Elle voyait, par la fin de
la lettre, que cette personne se croyait aime; elle pensait que la
discrtion que ce prince lui avait fait paratre, et dont elle avait t
si touche, n'tait peut-tre que l'effet de la passion qu'il avait pour
cette autre personne,  qui il craignait de dplaire. Enfin elle
pensait tout ce qui pouvait augmenter son affliction et son dsespoir.
Quels retours ne fit-elle point sur elle-mme! quelles rflexions sur
les conseils que sa mre lui avait donns! Combien se repentit-elle de
ne s'tre pas opinitre  se sparer du commerce du monde, malgr
monsieur de Clves, ou de n'avoir pas suivi la pense qu'elle avait eue
de lui avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de Nemours! Elle
trouvait qu'elle aurait mieux fait de la dcouvrir  un mari dont elle
connaissait la bont, et qui aurait eu intrt  la cacher, que de la
laisser voir  un homme qui en tait indigne, qui la trompait, qui la
sacrifiait peut-tre, et qui ne pensait  tre aim d'elle que par un
sentiment d'orgueil et de vanit. Enfin, elle trouva que tous les maux
qui lui pouvaient arriver, et toutes les extrmits o elle se pouvait
porter, taient moindres que d'avoir laiss voir  monsieur de Nemours
qu'elle l'aimait, et de connatre qu'il en aimait une autre. Tout ce qui
la consolait tait de penser au moins, qu'aprs cette connaissance, elle
n'avait plus rien  craindre d'elle-mme, et qu'elle serait entirement
gurie de l'inclination qu'elle avait pour ce prince.

Elle ne pensa gure  l'ordre que madame la dauphine lui avait donn de
se trouver  son coucher; elle se mit au lit et feignit de se trouver
mal, en sorte que quand monsieur de Clves revint de chez le roi, on lui
dit qu'elle tait endormie; mais elle tait bien loigne de la
tranquillit qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre
chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avait entre les mains.

Madame de Clves n'tait pas la seule personne dont cette lettre
troublait le repos. Le vidame de Chartres, qui l'avait perdue, et non
pas monsieur de Nemours, en tait dans une extrme inquitude; il avait
pass tout le soir chez monsieur de Guise, qui avait donn un grand
souper au duc de Ferrare, son beau-frre, et  toute la jeunesse de la
cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies lettres. Le vidame
de Chartres dit qu'il en avait une sur lui, plus jolie que toutes celles
qui avaient jamais t crites. On le pressa de la montrer: il s'en
dfendit. Monsieur de Nemours lui soutint qu'il n'en avait point, et
qu'il ne parlait que par vanit. Le vidame lui rpondit qu'il poussait
sa discrtion  bout, que nanmoins il ne montrerait pas la lettre; mais
qu'il en lirait quelques endroits, qui feraient juger que peu d'hommes
en recevaient de pareilles. En mme temps, il voulut prendre cette
lettre, et ne la trouva point; il la chercha inutilement, on lui en fit
la guerre; mais il parut si inquiet, que l'on cessa de lui en parler. Il
se retira plus tt que les autres, et s'en alla chez lui avec
impatience, pour voir s'il n'y avait point laiss la lettre qui lui
manquait. Comme il la cherchait encore, un premier valet de chambre de
la reine le vint trouver, pour lui dire que la vicomtesse d'Uzs avait
cru ncessaire de l'avertir en diligence, que l'on avait dit chez la
reine qu'il tait tomb une lettre de galanterie de sa poche pendant
qu'il tait au jeu de paume; que l'on avait racont une grande partie de
ce qui tait dans la lettre; que la reine avait tmoign beaucoup de
curiosit de la voir; qu'elle l'avait envoy demander  un de ses
gentilshommes servants, mais qu'il avait rpondu qu'il l'avait laisse
entre les mains de Chtelart.

Le premier valet de chambre dit encore beaucoup d'autres choses au
vidame de Chartres, qui achevrent de lui donner un grand trouble. Il
sortit  l'heure mme pour aller chez un gentilhomme qui tait ami
intime de Chtelart; il le fit lever, quoique l'heure ft
extraordinaire, pour aller demander cette lettre, sans dire qui tait
celui qui la demandait, et qui l'avait perdue. Chtelart, qui avait
l'esprit prvenu qu'elle tait  monsieur de Nemours, et que ce prince
tait amoureux de madame la dauphine, ne douta point que ce ne ft lui
qui la faisait redemander. Il rpondit avec une maligne joie, qu'il
avait remis la lettre entre les mains de la reine dauphine. Le
gentilhomme vint faire cette rponse au vidame de Chartres. Elle
augmenta l'inquitude qu'il avait dj, et y en joignit encore de
nouvelles; aprs avoir t longtemps irrsolu sur ce qu'il devait faire,
il trouva qu'il n'y avait que monsieur de Nemours qui pt lui aider 
sortir de l'embarras o il tait.

Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour ne
commenait qu' paratre. Ce prince dormait d'un sommeil tranquille; ce
qu'il avait vu, le jour prcdent, de madame de Clves, ne lui avait
donn que des ides agrables. Il fut bien surpris de se voir veill
par le vidame de Chartres; et il lui demanda si c'tait pour se venger
de ce qu'il lui avait dit pendant le souper, qu'il venait troubler son
repos. Le vidame lui fit bien juger par son visage, qu'il n'y avait rien
que de srieux au sujet qui l'amenait.

--Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui
dit-il. Je sais bien que vous ne m'en devez pas tre oblig, puisque
c'est dans un temps o j'ai besoin de votre secours; mais je sais bien
aussi que j'aurais perdu de votre estime, si je vous avais appris tout
ce que je vais vous dire, sans que la ncessit m'y et contraint. J'ai
laiss tomber cette lettre dont je parlais hier au soir; il m'est d'une
consquence extrme, que personne ne sache qu'elle s'adresse  moi. Elle
a t vue de beaucoup de gens qui taient dans le jeu de paume o elle
tomba hier; vous y tiez aussi et je vous demande en grce, de vouloir
bien dire que c'est vous qui l'avez perdue.

--Il faut que vous croyiez que je n'ai point de matresse, reprit
monsieur de Nemours en souriant, pour me faire une pareille proposition,
et pour vous imaginer qu'il n'y ait personne avec qui je me puisse
brouiller en laissant croire que je reois de pareilles lettres.

--Je vous prie, dit le vidame, coutez-moi srieusement. Si vous avez
une matresse, comme je n'en doute point, quoique je ne sache pas qui
elle est, il vous sera ais de vous justifier, et je vous en donnerai
les moyens infaillibles; quand vous ne vous justifieriez pas auprs
d'elle, il ne vous en peut coter que d'tre brouill pour quelques
moments. Mais moi, par cette aventure, je dshonore une personne qui m'a
passionnment aim, et qui est une des plus estimables femmes du monde;
et d'un autre ct, je m'attire une haine implacable, qui me cotera ma
fortune, et peut-tre quelque chose de plus.

--Je ne puis entendre tout ce que vous me dites rpondit monsieur de
Nemours; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de
l'intrt qu'une grande princesse prenait  vous ne sont pas entirement
faux.

--Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres; et plt 
Dieu qu'ils le fussent: je ne me trouverais pas dans l'embarras o je me
trouve; mais il faut vous raconter tout ce qui s'est pass, pour vous
faire voir tout ce que j'ai  craindre.

Depuis que je suis  la cour, la reine m'a toujours trait avec
beaucoup de distinction et d'agrment, et j'avais eu lieu de croire
qu'elle avait de la bont pour moi; nanmoins, il n'y avait rien de
particulier, et je n'avais jamais song  avoir d'autres sentiments pour
elle que ceux du respect. J'tais mme fort amoureux de madame de
Thmines; il est ais de juger en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup
d'amour pour elle quand on en est aim; et je l'tais. Il y a prs de
deux ans que, comme la cour tait  Fontainebleau, je me trouvai deux ou
trois fois en conversation avec la reine,  des heures o il y avait
trs peu de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisait, et qu'elle
entrait dans tout ce que je disais. Un jour entre autres, on se mit 
parler de la confiance. Je dis qu'il n'y avait personne en qui j'en
eusse une entire; que je trouvais que l'on se repentait toujours d'en
avoir, et que je savais beaucoup de choses dont je n'avais jamais parl.
La reine me dit qu'elle m'en estimait davantage, qu'elle n'avait trouv
personne en France qui et du secret, et que c'tait ce qui l'avait le
plus embarrasse, parce que cela lui avait t le plaisir de donner sa
confiance; que c'tait une chose ncessaire dans la vie, que d'avoir
quelqu'un  qui on pt parler, et surtout pour les personnes de son
rang. Les jours suivants, elle reprit encore plusieurs fois la mme
conversation; elle m'apprit mme des choses assez particulires qui se
passaient. Enfin, il me sembla qu'elle souhaitait de s'assurer de mon
secret, et qu'elle avait envie de me confier les siens. Cette pense
m'attacha  elle, je fus touch de cette distinction, et je lui fis ma
cour avec beaucoup plus d'assiduit que je n'avais accoutum. Un soir
que le roi et toutes les dames s'taient alls promener  cheval dans la
fort, o elle n'avait pas voulu aller parce qu'elle s'tait trouve un
peu mal, je demeurai auprs d'elle; elle descendit au bord de l'tang,
et quitta la main de ses cuyers pour marcher avec plus de libert.
Aprs qu'elle eut fait quelques tours, elle s'approcha de moi, et
m'ordonna de la suivre. Je veux vous parler, me dit-elle; et vous
verrez par ce que je veux vous dire, que je suis de vos amies. Elle
s'arrta  ces paroles, et me regardant fixement: Vous tes amoureux,
continua-t-elle, et parce que vous ne vous fiez peut-tre  personne,
vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il est connu, et mme des
personnes intresses. On vous observe, on sait les lieux o vous voyez
votre matresse, on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle
est; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir
des malheurs o vous pouvez tomber. Voyez, je vous prie, quel pige me
tendait la reine, et combien il tait difficile de n'y pas tomber. Elle
voulait savoir si j'tais amoureux; et en ne me demandant point de qui
je l'tais, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire
plaisir, elle m'tait la pense qu'elle me parlt par curiosit ou par
dessein.

Cependant, contre toutes sortes d'apparences, je dmlai la vrit.
J'tais amoureux de madame de Thmines; mais quoiqu'elle m'aimt, je
n'tais pas assez heureux pour avoir des lieux particuliers  la voir,
et pour craindre d'y tre surpris; et ainsi je vis bien que ce ne
pouvait tre elle dont la reine voulait parler. Je savais bien aussi que
j'avais un commerce de galanterie avec une autre femme moins belle et
moins svre que madame de Thmines, et qu'il n'tait pas impossible que
l'on et dcouvert le lieu o je la voyais; mais comme je m'en souciais
peu, il m'tait ais de me mettre  couvert de toutes sortes de prils
en cessant de la voir. Ainsi je pris le parti de ne rien avouer  la
reine, et de l'assurer au contraire, qu'il y avait trs longtemps que
j'avais abandonn le dsir de me faire aimer des femmes dont je pouvais
esprer de l'tre, parce que je les trouvais quasi toutes indignes
d'attacher un honnte homme, et qu'il n'y avait que quelque chose fort
au-dessus d'elles qui pt m'engager. Vous ne me rpondez pas
sincrement, rpliqua la reine; je sais le contraire de ce que vous me
dites. La manire dont je vous parle vous doit obliger  ne me rien
cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle; mais je ne
veux pas, en vous donnant cette place, ignorer quels sont vos
attachements. Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les
apprendre: je vous donne deux jours pour y penser; mais aprs ce
temps-l, songez bien  ce que vous me direz, et souvenez-vous que si,
dans la suite, je trouve que vous m'ayez trompe, je ne vous le
pardonnerai de ma vie.

La reine me quitta aprs m'avoir dit ces paroles sans attendre ma
rponse. Vous pouvez croire que je demeurai l'esprit bien rempli de ce
qu'elle me venait de dire. Les deux jours qu'elle m'avait donns pour y
penser ne me parurent pas trop longs pour me dterminer. Je voyais
qu'elle voulait savoir si j'tais amoureux, et qu'elle ne souhaitait pas
que je le fusse. Je voyais les suites et les consquences du parti que
j'allais prendre; ma vanit n'tait pas peu flatte d'une liaison
particulire avec une reine, et une reine dont la personne est encore
extrmement aimable. D'un autre ct, j'aimais madame de Thmines, et
quoique je lui fisse une espce d'infidlit pour cette autre femme dont
je vous ai parl, je ne me pouvais rsoudre  rompre avec elle. Je
voyais aussi le pril o je m'exposais en trompant la reine, et combien
il tait difficile de la tromper; nanmoins, je ne pus me rsoudre 
refuser ce que la fortune m'offrait, et je pris le hasard de tout ce que
ma mauvaise conduite pouvait m'attirer. Je rompis avec cette femme dont
on pouvait dcouvrir le commerce, et j'esprai de cacher celui que
j'avais avec madame de Thmines.

Au bout des deux jours que la reine m'avait donns, comme j'entrais
dans la chambre o toutes les dames taient au cercle, elle me dit tout
haut, avec un air grave qui me surprit: Avez-vous pens  cette affaire
dont je vous ai charg, et en savez-vous la vrit?--Oui, Madame, lui
rpondis-je, et elle est comme je l'ai dite  Votre Majest.--Venez ce
soir  l'heure que je dois crire, rpliqua-t-elle, et j'achverai de
vous donner mes ordres. Je fis une profonde rvrence sans rien
rpondre, et ne manquai pas de me trouver  l'heure qu'elle m'avait
marque. Je la trouvai dans la galerie o tait son secrtaire et
quelqu'une de ses femmes. Sitt qu'elle me vit, elle vint  moi,
et me mena  l'autre bout de la galerie. Eh bien! me dit-elle, est-ce
aprs y avoir bien pens que vous n'avez rien  me dire? et la manire
dont j'en use avec vous ne mrite-t-elle pas que vous me parliez
sincrement?--C'est parce que je vous parle sincrement, Madame, lui
rpondis-je, que je n'ai rien  vous dire; et je jure  Votre Majest,
avec tout le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour
aucune femme de la cour.--Je le veux croire, repartit la reine, parce
que je le souhaite; et je le souhaite, parce que je dsire que vous
soyez entirement attach  moi, et qu'il serait impossible que je fusse
contente de votre amiti si vous tiez amoureux. On ne peut se fier 
ceux qui le sont; on ne peut s'assurer de leur secret. Ils sont trop
distraits et trop partags, et leur matresse leur fait une premire
occupation qui ne s'accorde point avec la manire dont je veux que vous
soyez attach  moi. Souvenez-vous donc que c'est sur la parole que vous
me donnez, que vous n'avez aucun engagement, que je vous choisis pour
vous donner toute ma confiance. Souvenez-vous que je veux la vtre tout
entire; que je veux que vous n'ayez ni ami, ni amie, que ceux qui me
seront agrables, et que vous abandonniez tout autre soin que celui de
me plaire. Je ne vous ferai pas perdre celui de votre fortune; je la
conduirai avec plus d'application que vous-mme, et, quoi que je fasse
pour vous, je m'en tiendrai trop bien rcompense, si je vous trouve
pour moi tel que je l'espre. Je vous choisis pour vous confier tous mes
chagrins, et pour m'aider  les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne
sont pas mdiocres. Je souffre en apparence, sans beaucoup de peine,
l'attachement du roi pour la duchesse de Valentinois; mais il m'est
insupportable. Elle gouverne le roi, elle le trompe, elle me mprise,
tous mes gens sont  elle. La reine, ma belle-fille, fire de sa beaut
et du crdit de ses oncles, ne me rend aucun devoir. Le conntable de
Montmorency est matre du roi et du royaume; il me hait, et m'a donn
des marques de sa haine, que je ne puis oublier. Le marchal de
Saint-Andr est un jeune favori audacieux, qui n'en use pas mieux avec
moi que les autres. Le dtail de mes malheurs vous ferait piti; je n'ai
os jusqu'ici me fier  personne, je me fie  vous; faites que je ne
m'en repente point, et soyez ma seule consolation. Les yeux de la reine
rougirent en achevant ces paroles; je pensai me jeter  ses pieds, tant
je fus vritablement touch de la bont qu'elle me tmoignait. Depuis ce
jour-l, elle eut en moi une entire confiance, elle ne fit plus rien
sans m'en parler, et j'ai conserv une liaison qui dure encore.




TROISIEME PARTIE


Cependant, quelque rempli et quelque occup que je fusse de cette
nouvelle liaison avec la reine, je tenais  madame de Thmines par une
inclination naturelle que je ne pouvais vaincre. Il me parut qu'elle
cessait de m'aimer, et, au lieu que, si j'eusse t sage, je me fusse
servi du changement qui paraissait en elle pour aider  me gurir, mon
amour en redoubla, et je me conduisais si mal, que la reine eut quelque
connaissance de cet attachement. La jalousie est naturelle aux personnes
de sa nation, et peut-tre que cette princesse a pour moi des sentiments
plus vifs qu'elle ne pense elle-mme. Mais enfin le bruit que j'tais
amoureux lui donna de si grandes inquitudes et de si grands chagrins
que je me crus cent fois perdu auprs d'elle. Je la rassurai enfin 
force de soins, de soumissions et de faux serments; mais je n'aurais pu
la tromper longtemps, si le changement de madame de Thmines ne m'avait
dtach d'elle malgr moi. Elle me fit voir qu'elle ne m'aimait plus; et
j'en fus si persuad, que je fus contraint de ne la pas tourmenter
davantage, et de la laisser en repos. Quelque temps aprs, elle
m'crivit cette lettre que j'ai perdue. J'appris par l qu'elle avait su
le commerce que j'avais eu avec cette autre femme dont je vous ai parl,
et que c'tait la cause de son changement. Comme je n'avais plus rien
alors qui me partaget, la reine tait assez contente de moi; mais comme
les sentiments que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature  me rendre
incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas amoureux par
sa volont, je le suis devenu de madame de Martigues, pour qui j'avais
dj eu beaucoup d'inclination pendant qu'elle tait Villemontais, fille
de la reine dauphine. J'ai lieu de croire que je n'en suis pas ha; la
discrtion que je lui fais paratre, et dont elle ne sait pas toutes les
raisons, lui est agrable. La reine n'a aucun soupon sur son sujet;
mais elle en a un autre qui n'est gure moins fcheux. Comme madame de
Martigues est toujours chez la reine dauphine, j'y vais aussi beaucoup
plus souvent que de coutume. La reine s'est imagin que c'est de cette
princesse que je suis amoureux. Le rang de la reine dauphine qui est
gal au sien, et la beaut et la jeunesse qu'elle a au-dessus d'elle,
lui donnent une jalousie qui va jusqu' la fureur, et une haine contre
sa belle-fille qu'elle ne saurait plus cacher. Le cardinal de Lorraine,
qui me parat depuis longtemps aspirer aux bonnes grces de la reine, et
qui voit bien que j'occupe une place qu'il voudrait remplir, sous
prtexte de raccommoder madame la dauphine avec elle, est entr dans les
diffrends qu'elles ont eu ensemble. Je ne doute pas qu'il n'ait dml
le vritable sujet de l'aigreur de la reine, et je crois qu'il me rend
toutes sortes de mauvais offices, sans lui laisser voir qu'il a dessein
de me les rendre. Voil l'tat o sont les choses  l'heure que je vous
parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai perdue, et que
mon malheur m'a fait mettre dans ma poche, pour la rendre  madame de
Thmines. Si la reine voit cette lettre, elle connatra que je l'ai
trompe, et que presque dans le temps que je la trompais pour madame de
Thmines, je trompais madame de Thmines pour une autre; jugez quelle
ide cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais se fier  mes
paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que lui dirai-je? Elle sait
qu'on l'a remise entre les mains de madame la dauphine; elle croira que
Chtelart a reconnu l'criture de cette reine, et que la lettre est
d'elle; elle s'imaginera que la personne dont on tmoigne de la jalousie
est peut-tre elle-mme; enfin, il n'y a rien qu'elle n'ait lieu de
penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses penses.
Ajoutez  cela que je suis vivement touch de madame de Martigues;
qu'assurment madame la dauphine lui montrera cette lettre qu'elle
croira crite depuis peu; ainsi je serai galement brouill, et avec la
personne du monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde que
je dois le plus craindre. Voyez aprs cela si je n'ai pas raison de vous
conjurer de dire que la lettre est  vous, et de vous demander, en
grce, de l'aller retirer des mains de madame la dauphine.

--Je vois bien, dit monsieur de Nemours, que l'on ne peut tre dans un
plus grand embarras que celui o vous tes, et il faut avouer que vous
le mritez. On m'a accus de n'tre pas un amant fidle, et d'avoir
plusieurs galanteries  la fois; mais vous me passez de si loin, que je
n'aurais seulement os imaginer les choses que vous avez entreprises.
Pouviez-vous prtendre de conserver madame de Thmines en vous engageant
avec la reine? et espriez-vous de vous engager avec la reine et de la
pouvoir tromper? Elle est italienne et reine, et par consquent pleine
de soupons, de jalousie et d'orgueil; quand votre bonne fortune, plutt
que votre bonne conduite, vous a t des engagements o vous tiez, vous
en avez pris de nouveaux, et vous vous tes imagin qu'au milieu de la
cour, vous pourriez aimer madame de Martigues, sans que la reine s'en
apert. Vous ne pouviez prendre trop de soins de lui ter la honte
d'avoir fait les premiers pas. Elle a pour vous une passion violente:
votre discrtion vous empche de me le dire, et la mienne de vous le
demander; mais enfin elle vous aime, elle a de la dfiance, et la vrit
est contre vous.

--Est-ce  vous  m'accabler de rprimandes, interrompit le vidame, et
votre exprience ne vous doit-elle pas donner de l'indulgence pour mes
fautes? Je veux pourtant bien convenir que j'ai tort; mais songez, je
vous conjure,  me tirer de l'abme o je suis. Il me parat qu'il
faudrait que vous vissiez la reine dauphine sitt qu'elle sera veille,
pour lui redemander cette lettre, comme l'ayant perdue.

--Je vous ai dj dit, reprit monsieur de Nemours, que la proposition
que vous me faites est un peu extraordinaire, et que mon intrt
particulier m'y peut faire trouver des difficults; mais de plus, si
l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me parat difficile de
persuader qu'elle soit tombe de la mienne.

--Je croyais vous avoir appris, rpondit le vidame, que l'on a dit  la
reine dauphine que c'tait de la vtre qu'elle tait tombe.

--Comment! reprit brusquement monsieur de Nemours, qui vit dans ce
moment les mauvais offices que cette mprise lui pouvait faire auprs de
madame de Clves, l'on a dit  la reine dauphine que c'est moi qui ai
laiss tomber cette lettre?

--Oui, reprit le vidame, on le lui a dit. Et ce qui a fait cette
mprise, c'est qu'il y avait plusieurs gentilshommes des reines dans une
des chambres du jeu de paume o taient nos habits, et que vos gens et
les miens les ont t qurir. En mme temps la lettre est tombe; ces
gentilshommes l'ont ramasse et l'ont lue tout haut. Les uns ont cru
qu'elle tait  vous, et les autres  moi. Chtelart qui l'a prise et 
qui je viens de la faire demander, a dit qu'il l'avait donne  la reine
dauphine, comme une lettre qui tait  vous; et ceux qui en ont parl 
la reine ont dit par malheur qu'elle tait  moi; ainsi vous pouvez
faire aisment ce que je souhaite, et m'ter de l'embarras o je suis.

Monsieur de Nemours avait toujours fort aim le vidame de Chartres, et
ce qu'il tait  madame de Clves le lui rendait encore plus cher.
Nanmoins il ne pouvait se rsoudre  prendre le hasard qu'elle entendt
parler de cette lettre, comme d'une chose o il avait intrt. Il se mit
 rver profondment, et le vidame se doutant  peu prs du sujet de sa
rverie:

--Je crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec
votre matresse, et mme vous me donneriez lieu de croire que c'est avec
la reine dauphine, si le peu de jalousie que je vous vois de monsieur
d'Anville ne m'en tait la pense; mais, quoi qu'il en soit, il est
juste que vous ne sacrifiez pas votre repos au mien, et je veux bien
vous donner les moyens de faire voir  celle que vous: voil un billet
de madame d'Amboise, qui est amie de madame de Thmines, et  qui elle
s'est fie de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi. Par ce billet
elle me redemande cette lettre de son amie, que j'ai perdue; mon nom est
sur le billet; et ce qui est dedans prouve sans aucun doute que la
lettre que l'on me redemande est la mme que l'on a trouve. Je vous
remets ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez 
votre matresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne perdre pas
un moment, et d'aller ds ce matin chez madame la dauphine.

Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, et prit le billet
de madame d'Amboise; nanmoins son dessein n'tait pas de voir la reine
dauphine, et il trouvait qu'il avait quelque chose de plus press 
faire. Il ne doutait pas qu'elle n'et dj parl de la lettre  madame
de Clves, et il ne pouvait supporter qu'une personne qu'il aimait si
perdument et lieu de croire qu'il et quelque attachement pour une
autre.

Il alla chez elle  l'heure qu'il crut qu'elle pouvait tre veille, et
lui fit dire qu'il ne demanderait pas  avoir l'honneur de la voir  une
heure si extraordinaire, si une affaire de consquence ne l'y obligeait.
Madame de Clves tait encore au lit, l'esprit aigri et agit de tristes
penses, qu'elle avait eues pendant la nuit. Elle fut extrmement
surprise, lorsqu'on lui dit que monsieur de Nemours la demandait;
l'aigreur o elle tait ne la fit pas balancer  rpondre qu'elle tait
malade, et qu'elle ne pouvait lui parler.

Ce prince ne fut pas bless de ce refus, une marque de froideur dans un
temps o elle pouvait avoir de la jalousie n'tait pas un mauvais
augure. Il alla  l'appartement de monsieur de Clves, et lui dit qu'il
venait de celui de madame sa femme: qu'il tait bien fch de ne la
pouvoir entretenir, parce qu'il avait  lui parler d'une affaire
importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en peu de mots 
monsieur de Clves la consquence de cette affaire, et monsieur de
Clves le mena  l'heure mme dans la chambre de sa femme. Si elle n'et
point t dans l'obscurit, elle et eu peine  cacher son trouble et
son tonnement de voir entrer monsieur de Nemours conduit par son mari.
Monsieur de Clves lui dit qu'il s'agissait d'une lettre, o l'on avait
besoin de son secours pour les intrts du vidame, qu'elle verrait avec
monsieur de Nemours ce qu'il y avait  faire, et que, pour lui, il s'en
allait chez le roi qui venait de l'envoyer qurir.

Monsieur de Nemours demeura seul auprs de madame de Clves, comme il le
pouvait souhaiter.

--Je viens vous demander, Madame, lui dit-il, si madame la dauphine ne
vous a point parl d'une lettre que Chtelart lui remit hier entre les
mains.

--Elle m'en a dit quelque chose, rpondit madame de Clves; mais je ne
vois pas ce que cette lettre a de commun avec les intrts de mon oncle,
et je vous puis assurer qu'il n'y est pas nomm.

--Il est vrai, Madame, rpliqua monsieur de Nemours, il n'y est pas
nomm, nanmoins elle s'adresse  lui, et il lui est trs important que
vous la retiriez des mains de madame la dauphine.

--J'ai peine  comprendre, reprit madame de Clves, pourquoi il lui
importe que cette lettre soit vue, et pourquoi il faut la redemander
sous son nom.

--Si vous voulez vous donner le loisir de m'couter, Madame, dit
monsieur de Nemours, je vous ferai bientt voir la vrit, et vous
apprendrez des choses si importantes pour monsieur le vidame, que je ne
les aurais pas mme confies  monsieur le prince de Clves, si je
n'avais eu besoin de son secours pour avoir l'honneur de vous voir.

--Je pense que tout ce que vous prendriez la peine de me dire serait
inutile, rpondit madame de Clves avec un air assez sec, et il vaut
mieux que vous alliez trouver la reine dauphine et que, sans chercher de
dtours, vous lui disiez l'intrt que vous avez  cette lettre, puisque
aussi bien on lui a dit qu'elle vient de vous.

L'aigreur que monsieur de Nemours voyait dans l'esprit de madame de
Clves lui donnait le plus sensible plaisir qu'il et jamais eu, et
balanait son impatience de se justifier.

--Je ne sais, Madame, reprit-il, ce qu'on peut avoir dit  madame la
dauphine; mais je n'ai aucun intrt  cette lettre, et elle s'adresse 
monsieur le vidame.

--Je le crois, rpliqua madame de Clves; mais on a dit le contraire 
la reine dauphine, et il ne lui paratra pas vraisemblable que les
lettres de monsieur le vidame tombent de vos poches. C'est pourquoi 
moins que vous n'ayez quelque raison que je ne sais point,  cacher la
vrit  la reine dauphine, je vous conseille de la lui avouer.

--Je n'ai rien  lui avouer, reprit-il, la lettre ne s'adresse pas 
moi, et s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader, ce n'est pas
madame la dauphine. Mais Madame, comme il s'agit en ceci de la fortune
de monsieur le vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choses qui
sont mme dignes de votre curiosit.

Madame de Clves tmoigna par son silence qu'elle tait prte 
l'couter, et monsieur de Nemours lui conta le plus succinctement qu'il
lui fut possible, tout ce qu'il venait d'apprendre du vidame. Quoique ce
fussent des choses propres  donner de l'tonnement, et  tre coutes
avec attention, madame de Clves les entendit avec une froideur si
grande qu'il semblait qu'elle ne les crt pas vritables, ou qu'elles
lui fussent indiffrentes. Son esprit demeura dans cette situation,
jusqu' ce que monsieur de Nemours lui parlt du billet de madame
d'Amboise, qui s'adressait au vidame de Chartres et qui tait la preuve
de tout ce qu'il lui venait de dire. Comme madame de Clves savait que
cette femme tait amie de madame de Thmines, elle trouva une apparence
de vrit  ce que lui disait monsieur de Nemours, qui lui fit penser
que la lettre ne s'adressait peut tre pas  lui. Cette pense la tira
tout d'un coup et malgr elle, de l froideur qu'elle avait eue
jusqu'alors. Ce prince, aprs lui avoir lu ce billet qui faisait sa
justification, le lui prsenta pour le lire et lui dit qu'elle en
pouvait connatre l'criture; elle ne put s'empcher de le prendre, de
regarder le dessus pour voir s'il s'adressait au vidame de Chartres, et
de le lire tout entier pour juger si la lettre que l'on redemandait
tait la mme qu'elle avait entre les mains. Monsieur de Nemours lui dit
encore tout ce qu'il crut propre  la persuader; et comme on persuade
aisment une vrit agrable, il convainquit madame de Clves qu'il
n'avait point de part  cette lettre.

Elle commena alors  raisonner avec lui sur l'embarras et le pril o
tait le vidame,  le blmer de sa mchante conduite,  chercher les
moyens de le secourir; elle s'tonna du procd de la reine, elle avoua
 monsieur de Nemours qu'elle avait la lettre, enfin sitt qu'elle le
crut innocent, elle entra avec un esprit ouvert et tranquille dans les
mmes choses qu'elle semblait d'abord ne daigner pas entendre. Ils
convinrent qu'il ne fallait point rendre la lettre  la reine dauphine,
de peur qu'elle ne la montrt  madame de Martigues, qui connaissait
l'criture de madame de Thmines et qui aurait aisment devin par
l'intrt qu'elle prenait au vidame, qu'elle s'adressait  lui. Ils
trouvrent aussi qu'il ne fallait pas confier  la reine dauphine tout
ce qui regardait la reine, sa belle-mre. Madame de Clves, sous le
prtexte des affaires de son oncle, entrait avec plaisir  garder tous
les secrets que monsieur de Nemours lui confiait.

Ce prince ne lui et pas toujours parl des intrts du vidame, et la
libert o il se trouvait de l'entretenir lui et donn une hardiesse
qu'il n'avait encore os prendre, si l'on ne ft venu dire  madame de
Clves que la reine dauphine lui ordonnait de l'aller trouver. Monsieur
de Nemours fut contraint de se retirer; il alla trouver le vidame pour
lui dire qu'aprs l'avoir quitt, il avait pens qu'il tait plus 
propos de s'adresser  madame de Clves qui tait sa nice, que d'aller
droit  madame la dauphine. Il ne manqua pas de raisons pour faire
approuver ce qu'il avait fait et pour en faire esprer un bon succs.

Cependant madame de Clves s'habilla en diligence pour aller chez la
reine. A peine parut-elle dans sa chambre, que cette princesse la fit
approcher et lui dit tout bas:

--Il y a deux heures que je vous attends, et jamais je n'ai t si
embarrasse  dguiser la vrit que je l'ai t ce matin. La reine a
entendu parler de la lettre que je vous donnai hier; elle croit que
c'est le vidame de Chartres qui l'a laiss tomber. Vous savez qu'elle y
prend quelque intrt: elle a fait chercher cette lettre, elle l'a fait
demander  Chtelart; il a dit qu'il me l'avait donne: on me l'est venu
demander sur le prtexte que c'tait une jolie lettre qui donnait de la
curiosit  la reine. Je n'ai os dire que vous l'aviez, je crus qu'elle
s'imaginerait que je vous l'avais mise entre les mains  cause du vidame
votre oncle, et qu'il y aurait une grande intelligence entre lui et moi.
Il m'a dj paru qu'elle souffrait avec peine qu'il me vt souvent, de
sorte que j'ai dit que la lettre tait dans les habits que j'avais hier,
et que ceux qui en avaient la clef taient sortis. Donnez-moi
promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la lui envoie, et
que je la lise avant que de l'envoyer pour voir si je n'en connatrai
point l'criture.

Madame de Clves se trouva encore plus embarrasse qu'elle n'avait
pens.

--Je ne sais, Madame comment vous ferez, rpondit-elle; car monsieur de
Clves,  qui je l'avais donne  lire, l'a rendue  monsieur de Nemours
qui est venu ds ce matin le prier de vous la redemander. Monsieur de
Clves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avait, et il a eu la
faiblesse de cder aux prires que monsieur de Nemours lui a faites de
la lui rendre.

--Vous me mettez dans le plus grand embarras o je puisse jamais tre,
repartit madame la dauphine, et vous avez tort d'avoir rendu cette
lettre  monsieur de Nemours; puisque c'tait moi qui vous l'avais
donne, vous ne deviez point la rendre sans ma permission. Que
voulez-vous que je dise  la reine, et que pourra-t-elle s'imaginer?
Elle croira et avec apparence que cette lettre me regarde, et qu'il y a
quelque chose entre le vidame et moi. Jamais on ne lui persuadera que
cette lettre soit  monsieur de Nemours.

--Je suis trs afflige, rpondit madame de Clves, de l'embarras que je
vous cause. Je le crois aussi grand qu'il est; mais c'est la faute de
monsieur de Clves et non pas la mienne.

--C'est la vtre, rpliqua madame la dauphine, de lui avoir donn la
lettre, et il n'y a que vous de femme au monde qui fasse confidence 
son mari de toutes les choses qu'elle sait.

--Je crois que j'ai tort, Madame, rpliqua madame de Clves; mais songez
 rparer ma faute et non pas  l'examiner.

--Ne vous souvenez-vous point,  peu prs, de ce qui est dans cette
lettre? dit alors la reine dauphine.

--Oui, Madame, rpondit-elle, je m'en souviens, et l'ai relue plus d'une
fois.

--Si cela est, reprit madame la dauphine, il faut que vous alliez tout 
l'heure la faire crire d'une main inconnue. Je l'enverrai  la reine:
elle ne la montrera pas  ceux qui l'ont vue. Quand elle le ferait, je
soutiendrai toujours que c'est celle que Chtelart m'a donne, et il
n'oserait dire le contraire.

Madame de Clves entra dans cet expdient, et d'autant plus qu'elle
pensait qu'elle enverrait qurir monsieur de Nemours pour ravoir la
lettre mme, afin de la faire copier mot  mot, et d'en faire  peu prs
imiter l'criture, et elle crut que la reine y serait infailliblement
trompe. Sitt qu'elle fut chez elle, elle conta  son mari l'embarras
de madame la dauphine, et le pria d'envoyer chercher monsieur de
Nemours. On le chercha; il vint en diligence. Madame de Clves lui dit
tout ce qu'elle avait dj appris  son mari, et lui demanda la lettre;
mais monsieur de Nemours rpondit qu'il l'avait dj rendue au vidame de
Chartres qui avait eu tant de joie de la ravoir et de se trouver hors
du pril qu'il aurait couru, qu'il l'avait renvoye  l'heure mme 
l'amie de madame de Thmines. Madame de Clves se retrouva dans un
nouvel embarras, et enfin aprs avoir bien consult, ils rsolurent de
faire la lettre de mmoire. Ils s'enfermrent pour y travailler; on
donna ordre  la porte de ne laisser entrer personne, et on renvoya tous
les gens de monsieur de Nemours. Cet air de mystre et de confidence
n'tait pas d'un mdiocre charme pour ce prince, et mme pour madame de
Clves. La prsence de son mari et les intrts du vidame de Chartres la
rassuraient en quelque sorte sur ses scrupules. Elle ne sentait que le
plaisir de voir monsieur de Nemours, elle en avait une joie pure et sans
mlange qu'elle n'avait jamais sentie: cette joie lui donnait une
libert et un enjouement dans l'esprit que monsieur de Nemours ne lui
avait jamais vus, et qui redoublaient son amour. Comme il n'avait point
eu encore de si agrables moments, sa vivacit en tait augmente; et
quand madame de Clves voulut commencer  se souvenir de la lettre et 
l'crire, ce prince, au lieu de lui aider srieusement, ne faisait que
l'interrompre et lui dire des choses plaisantes. Madame de Clves entra
dans le mme esprit de gaiet, de sorte qu'il y avait dj longtemps
qu'ils taient enferms, et on tait dj venu deux fois de la part de
la reine dauphine pour dire  madame de Clves de se dpcher, qu'ils
n'avaient pas encore fait la moiti de la lettre.

Monsieur de Nemours tait bien aise de faire durer un temps qui lui
tait si agrable, et oubliait les intrts de son ami. Madame de Clves
ne s'ennuyait pas, et oubliait aussi les intrts de son oncle. Enfin 
peine,  quatre heures, la lettre tait-elle acheve, et elle tait si
mal, et l'criture dont on la fit copier ressemblait si peu  celle que
l'on avait eu dessein d'imiter, qu'il et fallu que la reine n'et gure
pris de soin d'claircir la vrit pour ne la pas connatre. Aussi n'y
fut-elle pas trompe, quelque soin que l'on prt de lui persuader que
cette lettre s'adressait  monsieur de Nemours. Elle demeura convaincue,
non seulement qu'elle tait au vidame de Chartres; mais elle crut que la
reine dauphine y avait part, et qu'il y avait quelque intelligence entre
eux. Cette pense augmenta tellement la haine qu'elle avait pour cette
princesse, qu'elle ne lui pardonna jamais, et qu'elle la perscuta
jusqu' ce qu'elle l'et fait sortir de France.

Pour le vidame de Chartres, il fut ruin auprs d'elle, et soit que le
cardinal de Lorraine se ft dj rendu matre de son esprit, ou que
l'aventure de cette lettre qui lui fit voir qu'elle tait trompe lui
aidt  dmler les autres tromperies que le vidame lui avait dj
faites, il est certain qu'il ne put jamais se raccommoder sincrement
avec elle. Leur liaison se rompit, et elle le perdit ensuite  la
conjuration d'Amboise o il se trouva embarrass.

Aprs qu'on eut envoy la lettre  madame la dauphine, monsieur de
Clves et monsieur de Nemours s'en allrent. Madame de Clves demeura
seule, et sitt qu'elle ne fut plus soutenue par cette joie que donne la
prsence de ce que l'on aime, elle revint comme d'un songe; elle regarda
avec tonnement la prodigieuse diffrence de l'tat o elle tait le
soir, d'avec celui o elle se trouvait alors; elle se remit devant les
yeux l'aigreur et la froideur qu'elle avait fait paratre  monsieur de
Nemours, tant qu'elle avait cru que la lettre de madame de Thmines
s'adressait  lui; quel calme et quelle douceur avaient succd  cette
aigreur, sitt qu'il l'avait persuade que cette lettre ne le regardait
pas. Quand elle pensait qu'elle s'tait reproch comme un crime, le jour
prcdent, de lui avoir donn des marques de sensibilit que la seule
compassion pouvait avoir fait natre et que, par son aigreur, elle lui
avait fait paratre des sentiments de jalousie qui taient des preuves
certaines de passion, elle ne se reconnaissait plus elle-mme. Quand
elle pensait encore que monsieur de Nemours voyait bien qu'elle
connaissait son amour, qu'il voyait bien aussi que malgr cette
connaissance elle ne l'en traitait pas plus mal en prsence mme de son
mari, qu'au contraire elle ne l'avait jamais regard si favorablement,
qu'elle tait cause que monsieur de Clves l'avait envoy qurir, et
qu'ils venaient de passer une aprs-dne ensemble en particulier, elle
trouvait qu'elle tait d'intelligence avec monsieur de Nemours, qu'elle
trompait le mari du monde qui mritait le moins d'tre tromp, et elle
tait honteuse de paratre si peu digne d'estime aux yeux mme de son
amant. Mais ce qu'elle pouvait moins supporter que tout le reste, tait
le souvenir de l'tat o elle avait pass la nuit, et les cuisantes
douleurs que lui avait causes la pense que monsieur de Nemours aimait
ailleurs et qu'elle tait trompe.

Elle avait ignor jusqu'alors les inquitudes mortelles de la dfiance
et de la jalousie; elle n'avait pens qu' se dfendre d'aimer monsieur
de Nemours, et elle n'avait point encore commenc  craindre qu'il en
aimt une autre. Quoique les soupons que lui avait donns cette lettre
fussent effacs, ils ne laissrent pas de lui ouvrir les yeux sur le
hasard d'tre trompe, et de lui donner des impressions de dfiance et
de jalousie qu'elle n'avait jamais eues. Elle fut tonne de n'avoir
point encore pens combien il tait peu vraisemblable qu'un homme comme
monsieur de Nemours, qui avait toujours fait paratre tant de lgret
parmi les femmes, ft capable d'un attachement sincre et durable. Elle
trouva qu'il tait presque impossible qu'elle pt tre contente de sa
passion. Mais quand je le pourrais tre, disait-elle, qu'en veux-je
faire? Veux-je la souffrir? Veux-je y rpondre? Veux-je m'engager dans
une galanterie? Veux-je manquer  monsieur de Clves? Veux-je me manquer
 moi-mme? Et veux-je enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux
mortelles douleurs que donne l'amour? Je suis vaincue et surmonte par
une inclination qui m'entrane malgr moi. Toutes mes rsolutions sont
inutiles; je pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui, et je fais
aujourd'hui tout le contraire de ce que je rsolus hier. Il faut
m'arracher de la prsence de monsieur de Nemours; il faut m'en aller 
la campagne, quelque bizarre que puisse paratre mon voyage; et si
monsieur de Clves s'opinitre  l'empcher ou  en vouloir savoir les
raisons, peut-tre lui ferai-je le mal, et  moi-mme aussi, de les lui
apprendre. Elle demeura dan cette rsolution, et passa tout le soir
chez elle, sans aller savoir de madame la dauphine ce qui tait arriv
de la fausse lettre du vidame.

Quand monsieur de Clves fut revenu, elle lui dit qu'elle voulait aller
 la campagne, qu'elle se trouvait mal et qu'elle avait besoin de
prendre l'air. Monsieur de Clves,  qui elle paraissait d'une beaut
qui ne lui persuadait pas que ses maux fussent considrables, se moqua
d'abord de la proposition de ce voyage, et lui rpondit qu'elle oubliait
que les noces des princesses et le tournoi s'allaient faire, et qu'elle
n'avait pas trop de temps pour se prparer  y paratre avec la mme
magnificence que les autres femmes. Les raisons de son mari ne la
firent pas changer de dessein; elle le pria de trouver bon que pendant
qu'il irait  Compigne avec le roi, elle allt  Coulommiers, qui tait
une belle maison  une journe de Paris, qu'ils faisaient btir avec
soin. Monsieur de Clves y consentit; elle y alla dans le dessein de
n'en pas revenir sitt, et le roi partit pour Compigne, o il ne devait
tre que peu de jours.

Monsieur de Nemours avait eu bien de la douleur de n'avoir point revu
madame de Clves depuis cette aprs-dne qu'il avait passe avec elle
si agrablement et qui avait augment ses esprances. Il avait une
impatience de la revoir qui ne lui donnait point de repos, de sorte que
quand le roi revint  Paris, il rsolut d'aller chez sa soeur, la
duchesse de Mercoeur, qui tait  la campagne assez prs de Coulommiers.
Il proposa au vidame d'y aller avec lui, qui accepta aisment cette
proposition; et monsieur de Nemours la fit dans l'esprance de voir
madame de Clves et d'aller chez elle avec le vidame.

Madame de Mercoeur les reut avec beaucoup de joie, et ne pensa qu' les
divertir et  leur donner tous les plaisirs de la campagne. Comme ils
taient  la chasse  courir le cerf, monsieur de Nemours s'gara dans
la fort. En s'enqurant du chemin qu'il devait tenir pour s'en
retourner, il sut qu'il tait proche de Coulommiers. A ce mot de
Coulommiers, sans faire aucune rflexion et sans savoir quel tait son
dessein, il alla  toute bride du ct qu'on le lui montrait. Il arriva
dans la fort, et se laissa conduire au hasard par des routes faites
avec soin, qu'il jugea bien qui conduisaient vers le chteau. Il trouva
au bout de ces routes un pavillon, dont le dessous tait un grand salon
accompagn de deux cabinets, dont l'un tait ouvert sur un jardin de
fleurs, qui n'tait spar de la fort que par des palissades, et le
second donnait sur une grande alle du parc. Il entra dans le pavillon,
et il se serait arrt  en regarder la beaut, sans qu'il vit venir par
cette alle du parc monsieur et madame de Clves, accompagns d'un grand
nombre de domestiques. Comme il ne s'tait pas attendu  trouver
monsieur de Clves, qu'il avait laiss auprs du roi, son premier
mouvement le porta  se cacher: il entra dans le cabinet qui donnait sur
le jardin de fleurs, dans la pense d'en ressortir par une porte qui
tait ouverte sur la fort; mais voyant que madame de Clves et son mari
s'taient assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuraient dans
le parc, et qu'ils ne pouvaient venir  lui sans passer dans le lieu o
taient monsieur et madame de Clves, il ne put se refuser le plaisir de
voir cette princesse, ni rsister  la curiosit d'couter la
conversation avec un mari qui lui donnait plus de jalousie qu'aucun de
ses rivaux.

Il entendit que monsieur de Clves disait  sa femme:

--Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir  Paris? Qui vous peut
retenir  la campagne? Vous avez depuis quelque temps un got pour la
solitude qui m'tonne et qui m'afflige parce qu'il nous spare. Je vous
trouve mme plus triste que de coutume, et je crains que vous n'ayez
quelque sujet d'affliction.

--Je n'ai rien de fcheux dans l'esprit, rpondit-elle avec un air
embarrass; mais le tumulte de la cour est si grand, et il y a toujours
un si grand monde chez vous, qu'il est impossible que le corps et
l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche du repos.

--Le repos, rpliqua-t-il, n'est gure propre pour une personne de votre
ge. Vous tes chez vous et dans la cour, d'une sorte  ne vous pas
donner de lassitude, et je craindrais plutt que vous ne fussiez bien
aise d'tre spare de moi.

--Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pense, reprit-elle
avec un embarras qui augmentait toujours; mais je vous supplie de me
laisser ici. Si vous y pouviez demeurer, j'en aurais beaucoup de joie,
pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y
avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais.

--Ah! Madame! s'cria monsieur de Clves, votre air et vos paroles me
font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'tre seule, que je
ne sais point, et je vous conjure de me les dire.

Il la pressa longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger; et
aprs qu'elle se ft dfendue d'une manire qui augmentait toujours la
curiosit de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux
baisss; puis tout d'un coup prenant la parole et le regardant:

--Ne me contraignez point, lui dit-elle,  vous avouer une chose que je
n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le
dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de
mon ge, et matresse de sa conduite, demeure expose au milieu de la
cour.

--Que me faites-vous envisager, Madame! s'cria monsieur de Clves. Je
n'oserais vous le dire de peur de vous offenser.

Madame de Clves ne rpondit point; et son silence achevant de confirmer
son mari dans ce qu'il avait pens:

--Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe
pas.

--Eh bien, Monsieur, lui rpondit-elle en se jetant  ses genoux, je
vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait  son mari, mais
l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il
est vrai que j'ai des raisons de m'loigner de la cour, et que je veux
viter les prils o se trouvent quelquefois les personnes de mon ge.
Je n'ai jamais donn nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas
d'en laisser paratre, si vous me laissiez la libert de me retirer de
la cour, ou si j'avais encore madame de Chartres pour aider  me
conduire.

Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec
joie pour me conserver digne d'tre  vous. Je vous demande mille
pardons, si j'ai des sentiments qui vous dplaisent, du moins je ne vous
dplairai jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais,
il faut avoir plus d'amiti et plus d'estime pour un mari que l'on en a
jamais eu; conduisez-moi, ayez piti de moi, et aimez-moi encore, si
vous pouvez.

Monsieur de Clves tait demeur pendant tout ce discours, la tte
appuye sur ses mains, hors de lui-mme, et il n'avait pas song  faire
relever sa femme. Quand elle eut cess de parler, qu'il jeta les yeux
sur elle qu'il la vit  ses genoux le visage couvert de larmes, et d'une
beaut si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la
relevant:

--Ayez piti de moi, vous-mme, Madame, lui dit-il, j'en suis digne; et
pardonnez si dans les premiers moments d'une affliction aussi violente
qu'est la mienne, je ne rponds pas, comme je dois,  un procd comme
le vtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout
ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde; mais aussi je me trouve le
plus malheureux homme qui ait jamais t. Vous m'avez donn de la
passion ds le premier moment que je vous ai vue, vos rigueurs et votre
possession n'ont pu l'teindre: elle dure encore; je n'ai jamais pu vous
donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un
autre. Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette
crainte? Depuis quand vous plat-il? Qu'a-t-il fait pour vous plaire?
Quel chemin a-t-il trouv pour aller  votre coeur? Je m'tais consol
en quelque sorte de ne l'avoir pas touch par la pense qu'il tait
incapable de l'tre. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire.
J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant; mais il
est impossible d'avoir celle d'un mari aprs un procd comme le vtre.
Il est trop noble pour ne me pas donner une sret entire; il me
console mme comme votre amant. La confiance et la sincrit que vous
avez pour moi sont d'un prix infini: vous m'estimez assez pour croire
que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, Madame, je n'en
abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez
malheureux par la plus grande marque de fidlit que jamais une femme
ait donne  son mari. Mais, Madame, achevez et apprenez-moi qui est
celui que vous voulez viter.

--Je vous supplie de ne me le point demander, rpondit-elle; je suis
rsolue de ne vous le pas dire, et je crois que la prudence ne veut pas
que je vous le nomme.

--Ne craignez point, Madame, reprit monsieur de Clves, je connais trop
le monde pour ignorer que la considration d'un mari n'empche pas que
l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit har ceux qui le sont, et non
pas s'en plaindre; et encore une fois, Madame, je vous conjure de
m'apprendre ce que j'ai envie de savoir.

--Vous m'en presseriez inutilement, rpliqua-t-elle; j'ai de la force
pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai
fait n'a pas t par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer
cette vrit que pour entreprendre de la cacher.

Monsieur de Nemours ne perdait pas une parole de cette conversation; et
ce que venait de dire madame de Clves ne lui donnait gure moins de
jalousie qu' son mari. Il tait si perdument amoureux d'elle, qu'il
croyait que tout le monde avait les mmes sentiments. Il tait
vritable aussi qu'il avait plusieurs rivaux; mais il s'en imaginait
encore davantage, et son esprit s'garait  chercher celui dont madame
de Clves voulait parler. Il avait cru bien des fois qu'il ne lui tait
pas dsagrable, et il avait fait ce jugement sur des choses qui lui
parurent si lgres dans ce moment, qu'il ne put s'imaginer qu'il et
donn une passion qui devait tre bien violente pour avoir recours  un
remde si extraordinaire. Il tait si transport qu'il ne savait quasi
ce qu'il voyait, et il ne pouvait pardonner  monsieur de Clves de ne
pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu'elle lui cachait.

Monsieur de Clves faisait nanmoins tous ses efforts pour le savoir;
et, aprs qu'il l'en eut presse inutilement:

--Il me semble, rpondit-elle, que vous devez tre content de ma
sincrit; ne m'en demandez pas davantage, et ne me donnez point lieu de
me repentir de ce que je viens de faire. Contentez-vous de l'assurance
que je vous donne encore, qu'aucune de mes actions n'a fait paratre mes
sentiments, et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser.


--Ah! Madame, reprit tout d'un coup monsieur de Clves, je ne vous
saurais croire. Je me souviens de l'embarras o vous ftes le jour que
votre portrait se perdit. Vous avez donn, Madame, vous avez donn ce
portrait qui m'tait si cher et qui m'appartenait si lgitimement. Vous
n'avez pu cacher vos sentiments; vous aimez, on le sait; votre vertu
vous a jusqu'ici garantie du reste.

--Est-il possible, s'cria cette princesse, que vous puissiez penser
qu'il y ait quelque dguisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune
raison ne m'obligeait  vous faire! Fiez-vous  mes paroles; c'est par
un assez grand prix que j'achte la confiance que je vous demande.
Croyez, je vous en conjure, que je n'ai point donn mon portrait: il est
vrai que je le vis prendre; mais je ne voulus pas faire paratre que je
le voyais, de peur de m'exposer  me faire dire des choses que l'on ne
m'a encore os dire.

--Par o vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimait, reprit monsieur
de Clves, et quelles marques de passion vous a-t-on donnes?

--pargnez-moi la peine, rpliqua-t-elle, de vous redire des dtails
qui me font honte  moi-mme de les avoir remarqus, et qui ne m'ont que
trop persuade de ma faiblesse.

--Vous avez raison, Madame, reprit-il; je suis injuste. Refusez-moi
toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses; mais ne vous
offensez pourtant pas si je vous les demande.

Dans ce moment plusieurs de leurs gens, qui taient demeurs dans les
alles, vinrent avertir monsieur de Clves qu'un gentilhomme venait le
chercher de la part du roi, pour lui ordonner de se trouver le soir 
Paris.

Monsieur de Clves fut contraint de s'en aller, et il ne put rien dire 
sa femme, sinon qu'il la suppliait de venir le lendemain, et qu'il la
conjurait de croire que quoiqu'il ft afflig, il avait pour elle une
tendresse et une estime dont elle devait tre satisfaite.

Lorsque ce prince fut parti, que madame de Clves demeura seule,
qu'elle regarda ce qu'elle venait de faire, elle en fut si pouvante,
qu' peine put-elle s'imaginer que ce ft une vrit. Elle trouva
qu'elle s'tait t elle-mme le coeur et l'estime de son mari, et
qu'elle s'tait creus un abme dont elle ne sortirait jamais. Elle se
demandait pourquoi elle avait fait une chose si hasardeuse, et elle
trouvait qu'elle s'y tait engage sans en avoir presque eu le dessein.
La singularit d'un pareil aveu, dont elle ne trouvait point d'exemple,
lui en faisait voir tout le pril.

Mais quand elle venait  penser que ce remde, quelque violent qu'il
ft, tait le seul qui la pouvait dfendre contre monsieur de Nemours,
elle trouvait qu'elle ne devait point se repentir, et qu'elle n'avait
point trop hasard. Elle passa toute la nuit, pleine d'incertitude, de
trouble et de crainte, mais enfin le calme revint dans son esprit. Elle
trouva mme de la douceur  avoir donn ce tmoignage de fidlit  un
mari qui le mritait si bien, qui avait tant d'estime et tant d'amiti
pour elle, et qui venait de lui en donner encore des marques par la
manire dont il avait reu ce qu'elle lui avait avou.

Cependant monsieur de Nemours tait sorti du lieu o il avait entendu
une conversation qui le touchait si sensiblement, et s'tait enfonc
dans la fort. Ce qu'avait dit madame de Clves de son portrait lui
avait redonn la vie, en lui faisant connatre que c'tait lui qu'elle
ne hassait pas. Il s'abandonna d'abord  cette joie; mais elle ne fut
pas longue, quand il fit rflexion que la mme chose qui lui venait
d'apprendre qu'il avait touch le coeur de madame de Clves le devait
persuader aussi qu'il n'en recevrait jamais nulle marque, et qu'il tait
impossible d'engager une personne qui avait recours  un remde si
extraordinaire. Il sentit pourtant un plaisir sensible de l'avoir
rduite  cette extrmit. Il trouva de la gloire  s'tre fait aimer
d'une femme si diffrente de toutes celles de son sexe; enfin, il se
trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble. La nuit le surprit
dans la fort, et il eut beaucoup de peine  retrouver le chemin de chez
madame de Mercoeur. Il y arriva  la pointe du jour. Il fut assez
embarrass de rendre compte de ce qui l'avait retenu; il s'en dmla le
mieux qu'il lui fut possible, et revint ce jour mme  Paris avec le
vidame.

Ce prince tait si rempli de sa passion, et si surpris de ce qu'il avait
entendu, qu'il tomba dans une imprudence assez ordinaire, qui est de
parler en termes gnraux de ses sentiments particuliers, et de conter
ses propres aventures sous des noms emprunts. En revenant il tourna la
conversation sur l'amour, il exagra le plaisir d'tre amoureux d'une
personne digne d'tre aime. Il parla des effets bizarres de cette
passion et enfin ne pouvant renfermer en lui-mme l'tonnement que lui
donnait l'action de madame de Clves, il la conta au vidame, sans lui
nommer la personne, et sans lui dire qu'il y et aucune part; mais il la
conta avec tant de chaleur et avec tant d'admiration que le vidame
souponna aisment que cette histoire regardait ce prince. Il le pressa
extrmement de le lui avouer. Il lui dit qu'il connaissait depuis
longtemps qu'il avait quelque passion violente, et qu'il y avait de
l'injustice de se dfier d'un homme qui lui avait confi le secret de sa
vie. Monsieur de Nemours tait trop amoureux pour avouer son amour; il
l'avait toujours cach au vidame, quoique ce ft l'homme de la cour
qu'il aimt le mieux. Il lui rpondit qu'un de ses amis lui avait cont
cette aventure et lui avait fait promettre de n'en point parler, et
qu'il le conjurait aussi de garder ce secret. Le vidame l'assura qu'il
n'en parlerait point; nanmoins monsieur de Nemours se repentit de lui
en avoir tant appris.

Cependant, monsieur de Clves tait all trouver le roi, le coeur
pntr d'une douleur mortelle. Jamais mari n'avait eu une passion si
violente pour sa femme, et ne l'avait tant estime. Ce qu'il venait
d'apprendre ne lui tait pas l'estime; mais elle lui en donnait d'une
espce diffrente de celle qu'il avait eue jusqu'alors. Ce qui
l'occupait le plus tait l'envie de deviner celui qui avait su lui
plaire. Monsieur de Nemours lui vint d'abord dans l'esprit, comme ce
qu'il y avait de plus aimable  la cour, et le chevalier de Guise et le
marchal de Saint-Andr, comme deux hommes qui avaient pens  lui
plaire et qui lui rendaient encore beaucoup de soins; de sorte qu'il
s'arrta  croire qu'il fallait que ce ft l'un des trois. Il arriva au
Louvre, et le roi le mena dans son cabinet pour lui dire qu'il l'avait
choisi pour conduire Madame en Espagne; qu'il avait cru que personne ne
s'acquitterait mieux que lui de cette commission, et que personne aussi
ne ferait tant d'honneur  la France que madame de Clves. Monsieur de
Clves reut l'honneur de ce choix comme il le devait, et le regarda
mme comme une chose qui loignerait sa femme de la cour, sans qu'il
part de changement dans sa conduite. Nanmoins le temps de ce dpart
tait encore trop loign pour tre un remde  l'embarras o il se
trouvait. Il crivit  l'heure mme  madame de Clves, pour lui
apprendre ce que le roi venait de lui dire, et lui manda encore qu'il
voulait absolument qu'elle revnt  Paris. Elle y revint comme il
l'ordonnait, et lorsqu'ils se virent, ils se trouvrent tous deux dans
une tristesse extraordinaire.

Monsieur de Clves lui parla comme le plus honnte homme du monde, et le
plus digne de ce qu'elle avait fait.

--Je n'ai nulle inquitude de votre conduite, lui dit-il; vous avez plus
de force et plus de vertu que vous ne pensez. Ce n'est point aussi la
crainte de l'avenir qui m'afflige. Je ne suis afflig que de vous voir
pour un autre des sentiments que je n'ai pu vous donner.

--Je ne sais que vous rpondre, lui dit-elle; je meurs de honte en vous
en parlant. pargnez-moi, je vous en conjure, de si cruelles
conversations; rglez ma conduite; faites que je ne voie personne. C'est
tout ce que je vous demande. Mais trouvez bon que je ne vous parle plus
d'une chose qui me fait paratre si peu digne de vous, et que je trouve
si indigne de moi.

--Vous avez raison, Madame, rpliqua-t-il; j'abuse de votre douceur et
de votre confiance. Mais aussi ayez quelque compassion de l'tat o vous
m'avez mis, et songez que, quoi que vous m'ayez dit, vous me cachez un
nom qui me donne une curiosit avec laquelle je ne saurais vivre. Je ne
vous demande pourtant pas de la satisfaire; mais je ne puis m'empcher
de vous dire que je crois que celui que je dois envier est le marchal
de Saint-Andr, le duc de Nemours ou le chevalier de Guise.

--Je ne vous rpondrai rien, lui dit-elle en rougissant, et je ne vous
donnerai aucun lieu, par mes rponses, de diminuer ni de fortifier vos
soupons. Mais si vous essayez de les claircir en m'observant, vous me
donnerez un embarras qui paratra aux yeux de tout le monde Au nom de
Dieu, continua-t-elle, trouvez bon que, sur le prtexte de quelque
maladie, je ne voie personne.

--Non, Madame, rpliqua-t-il, on dmlerait bientt que ce serait une
chose suppose; et de plus, je ne me veux fier qu' vous-mme: c'est le
chemin que mon coeur me conseille de prendre, et la raison me conseille
aussi. De l'humeur dont vous tes, en vous laissant votre libert, je
vous donne des bornes plus troites que je ne pourrais vous en
prescrire.

Monsieur de Clves ne se trompait pas: la confiance qu'il tmoignait 
sa femme la fortifiait davantage contre monsieur de Nemours, et lui
faisait prendre des rsolutions plus austres qu'aucune contrainte
n'aurait pu faire. Elle alla donc au Louvre et chez la reine dauphine 
son ordinaire; mais elle vitait la prsence et les yeux de monsieur de
Nemours avec tant de soin, qu'elle lui ta quasi toute la joie qu'il
avait de se croire aim d'elle. Il ne voyait rien dans ses actions qui
ne lui persuadt le contraire. Il ne savait quasi si ce qu'il avait
entendu n'tait point un songe, tant il y trouvait peu de vraisemblance.
La seule chose qui l'assurait qu'il ne s'tait pas tromp tait
l'extrme tristesse de madame de Clves, quelque effort qu'elle ft pour
la cacher: peut-tre que des regards et des paroles obligeantes
n'eussent pas tant augment l'amour de monsieur de Nemours que faisait
cette conduite austre.

Un soir que monsieur et madame de Clves taient chez la reine,
quelqu'un dit que le bruit courait que le roi mnerait encore un grand
seigneur de la cour, pour aller conduire Madame en Espagne. Monsieur de
Clves avait les yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce
serait peut-tre le chevalier de Guise ou le marchal de Saint-Andr. Il
remarqua qu'elle n'avait point t mue de ces deux noms, ni de la
proposition qu'ils fissent ce voyage avec elle. Cela lui fit croire que
pas un des deux n'tait celui dont elle craignait la prsence et voulant
s'claircir de ses soupons, il entra dans le cabinet de la reine, o
tait le roi. Aprs y avoir demeur quelque temps, il revint auprs de
sa femme, et lui dit tout bas qu'il venait d'apprendre que ce serait
monsieur de Nemours qui irait avec eux en Espagne.

Le nom de monsieur de Nemours et la pense d'tre expose  le voir tous
les jours pendant un long voyage en prsence de son mari, donna un tel
trouble  madame de Clves, qu'elle ne le put cacher; et voulant y
donner d'autres raisons:

--C'est un choix bien dsagrable pour vous, rpondit-elle, que celui de
ce prince. Il partagera tous les honneurs, et il me semble que vous
devriez essayer de faire choisir quelque autre.

--Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit monsieur de Clves, qui vous
fait apprhender que monsieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin
que vous en avez vient d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que
j'aurais appris d'une autre femme, par la joie qu'elle en aurait eue.
Mais ne craignez point; ce que je viens de vous dire n'est pas
vritable, et je l'ai invent pour m'assurer d'une chose que je ne
croyais dj que trop.

Il sortit aprs ces paroles, ne voulant pas augmenter par sa prsence
l'extrme embarras o il voyait sa femme.

Monsieur de Nemours entra dans cet instant et remarqua d'abord l'tat o
tait madame de Clves. Il s'approcha d'elle, et lui dit tout bas qu'il
n'osait par respect lui demander ce qui la rendait plus rveuse que de
coutume. La voix de monsieur de Nemours la fit revenir, et le regardant
sans avoir entendu ce qu'il venait de lui dire, pleine de ses propres
penses et de la crainte que son mari ne le vt auprs d'elle:

--Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez-moi en repos.

--Hlas! Madame, rpondit-il, je ne vous y laisse que trop; de quoi
pouvez-vous vous plaindre? Je n'ose vous parler, je n'ose mme vous
regarder: je ne vous approche qu'en tremblant. Par o me suis-je attir
ce que vous venez de me dire, et pourquoi me faites-vous paratre que
j'ai quelque part au chagrin o je vous vois?

Madame de Clves fut bien fche d'avoir donn lieu  monsieur de
Nemours de s'expliquer plus clairement qu'il n'avait fait en toute sa
vie. Elle le quitta, sans lui rpondre, et s'en revint chez elle,
l'esprit plus agit qu'elle ne l'avait jamais eu. Son mari s'aperut
aisment de l'augmentation de son embarras. Il vit qu'elle craignait
qu'il ne lui parlt de ce qui s'tait pass. Il la suivit dans un
cabinet o elle tait entre.

--Ne m'vitez point, Madame, lui dit-il, je ne vous dirai rien qui
puisse vous dplaire; je vous demande pardon de la surprise que je vous
ai faite tantt. J'en suis assez puni, par ce que j'ai appris. Monsieur
de Nemours tait de tous les hommes celui que je craignais le plus. Je
vois le pril o vous tes; ayez du pouvoir sur vous pour l'amour de
vous-mme, et s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne vous le
demande point comme un mari, mais comme un homme dont vous faites tout
le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente
que celui que votre coeur lui prfre.

Monsieur de Clves s'attendrit en prononant ces dernires paroles, et
eut peine  les achever. Sa femme en fut pntre et fondant en larmes
elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur qui le mirent dans un
tat peu diffrent du sien. Ils demeurrent quelque temps sans se rien
dire, et se sparrent sans avoir la force de se parler.

Les prparatifs pour le mariage de Madame taient achevs. Le duc d'Albe
arriva pour l'pouser. Il fut reu avec toute la magnificence et toutes
les crmonies qui se pouvaient faire dans une pareille occasion. Le roi
envoya au-devant de lui le prince de Cond, les cardinaux de Lorraine et
de Guise, les ducs de Lorraine, de Ferrare, d'Aumale, de Bouillon, de
Guise et de Nemours. Ils avaient plusieurs gentilshommes, et grand
nombre de pages vtus de leurs livres. Le roi attendit lui-mme le duc
d'Albe  la premire porte du Louvre, avec les deux cents gentilshommes
servants, et le conntable  leur tte. Lorsque ce duc fut proche du
roi, il voulut lui embrasser les genoux; mais le roi l'en empcha et le
fit marcher  son ct jusque chez la reine et chez Madame,  qui le duc
d'Albe apporta un prsent magnifique de la part de son matre. Il alla
ensuite chez madame Marguerite soeur du roi, lui faire les compliments
de monsieur de Savoie, et l'assurer qu'il arriverait dans peu de jours.
L'on fit de grandes assembles au Louvre, pour faire voir au duc d'Albe,
et au prince d'Orange qui l'avait accompagn, les beauts de la cour.

Madame de Clves n'osa se dispenser de s'y trouver, quelque envie
qu'elle en et, par la crainte de dplaire  son mari qui lui commanda
absolument d'y aller. Ce qui l'y dterminait encore davantage tait
l'absence de monsieur de Nemours. Il tait all au-devant de monsieur de
Savoie et aprs que ce prince fut arriv, il fut oblig de se tenir
presque toujours auprs de lui, pour lui aider  toutes les choses qui
regardaient les crmonies de ses noces. Cela fit que madame de Clves
ne rencontra pas ce prince aussi souvent qu'elle avait accoutum, et
elle s'en trouvait dans quelque sorte de repos.

Le vidame de Chartres n'avait pas oubli la conversation qu'il avait eue
avec monsieur de Nemours. Il lui tait demeur dans l'esprit que
l'aventure que ce prince lui avait conte tait la sienne propre, et il
l'observait avec tant de soin, que peut-tre aurait-il dml la vrit,
sans que l'arrive du duc d'Albe et celle de monsieur de Savoie firent
un changement et une occupation dans la cour, qui l'empcha de voir ce
qui aurait pu l'clairer. L'envie de s'claircir, ou plutt la
disposition naturelle que l'on a de conter tout ce que l'on sait  ce
que l'on aime, fit qu'il redit  madame de Martigues l'action
extraordinaire de cette personne, qui avait avou  son mari la passion
qu'elle avait pour un autre. Il l'assura que monsieur de Nemours tait
celui qui avait inspir cette violente passion, et il la conjura de lui
aider  observer ce prince. Madame de Martigues fut bien aise
d'apprendre ce que lui dit le vidame; et la curiosit qu'elle avait
toujours vue  madame la dauphine pour ce qui regardait monsieur de
Nemours lui donnait encore plus d'envie de pntrer cette aventure.

Peu de jour avant celui que l'on avait choisi pour la crmonie du
mariage, la reine dauphine donnait  souper au roi son beau-pre et  la
duchesse de Valentinois. Madame de Clves, qui tait occupe 
s'habiller, alla au Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle
trouva un gentilhomme qui la venait qurir de la part de madame la
dauphine. Comme elle entrait dans la chambre, cette princesse lui cria,
de dessus son lit o elle tait, qu'elle l'attendait avec une grande
impatience.

--Je crois, Madame, lui rpondit-elle, que je ne dois pas vous remercier
de cette impatience, et qu'elle est sans doute cause par quelque autre
chose que par l'envie de me voir.

--Vous avez raison, rpliqua la reine dauphine; mais nanmoins vous
devez m'en tre oblige; car je veux vous apprendre une aventure que je
suis assure que vous serez bien aise de savoir.

Madame de Clves se mit  genoux devant son lit, et par bonheur pour
elle, elle n'avait pas le jour au visage.

--Vous savez, lui dit cette reine, l'envie que nous avions de deviner ce
qui causait le changement qui parat au duc de Nemours: je crois le
savoir, et c'est une chose qui vous surprendra. Il est perdument
amoureux et fort aim d'une des plus belles personnes de la cour.

Ces paroles, que madame de Clves ne pouvait s'attribuer, puisqu'elle ne
croyait pas que personne st qu'elle aimait ce prince, lui causrent une
douleur qu'il est ais de s'imaginer.

--Je ne vois rien en cela, rpondit-elle, qui doive surprendre d'un
homme de l'ge de monsieur de Nemours et fait comme il est.

--Ce n'est pas aussi, reprit madame la dauphine, ce qui vous doit
tonner; mais c'est de savoir que cette femme qui aime monsieur de
Nemours ne lui en a jamais donn aucune marque, et que la peur qu'elle a
eue de n'tre pas toujours matresse de sa passion a fait qu'elle l'a
avoue  son mari, afin qu'il l'tt de la cour. Et c'est monsieur de
Nemours lui-mme qui a cont ce que je vous dis.

Si madame de Clves avait eu d'abord de la douleur par la pense qu'elle
n'avait aucune part  cette aventure, les dernires paroles de madame la
dauphine lui donnrent du dsespoir, par la certitude de n'y en avoir
que trop. Elle ne put rpondre, et demeura la tte penche sur le lit
pendant que la reine continuait de parler, si occupe de ce qu'elle
disait qu'elle ne prenait pas garde  cet embarras. Lorsque madame de
Clves fut un peu remise:

--Cette histoire ne me parat gure vraisemblable, Madame,
rpondit-elle, et je voudrais bien savoir qui vous l'a conte.

--C'est madame de Martigues, rpliqua madame la dauphine, qui l'a
apprise du vidame de Chartres. Vous savez qu'il en est amoureux; il la
lui a confie comme un secret, et il la sait du duc de Nemours lui-mme.
Il est vrai que le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la dame, et
ne lui a pas mme avou que ce ft lui qui en ft aim; mais le vidame
de Chartres n'en doute point.

Comme la reine dauphine achevait ces paroles, quelqu'un s'approcha du
lit. Madame de Clves tait tourne d'une sorte qui l'empchait de voir
qui c'tait; mais elle n'en douta pas, lorsque madame la dauphine se
rcria avec un air de gaiet et de surprise.

--Le voil lui-mme, et je veux lui demander ce qui en est.

Madame de Clves connut bien que c'tait le duc de Nemours, comme ce
l'tait en effet. Sans se tourner de son ct, elle s'avana avec
prcipitation vers madame la dauphine, et lui dit tout bas qu'il fallait
bien se garder de lui parler de cette aventure; qu'il l'avait confie au
vidame de Chartres; et que ce serait une chose capable de les brouiller.
Madame la dauphine lui rpondit, en riant, qu'elle tait trop prudente,
et se retourna vers monsieur de Nemours. Il tait par pour l'assemble
du soir, et, prenant la parole avec cette grce qui lui tait si
naturelle:

--Je crois, Madame, lui dit-il, que je puis penser sans tmrit, que
vous parliez de moi quand je suis entr, que vous aviez dessein de me
demander quelque chose, et que madame de Clves s'y oppose.

--Il est vrai, rpondit madame la dauphine; mais je n'aurai pas pour
elle la complaisance que j'ai accoutum d'avoir. Je veux savoir de vous
si une histoire que l'on m'a conte est vritable, et si vous n'tes pas
celui qui tes amoureux, et aim d'une femme de la cour, qui vous cache
sa passion avec soin et qui l'a avoue  son mari.

Le trouble et l'embarras de madame de Clves taient au-del de tout ce
que l'on peut s'imaginer, et si la mort se ft prsente pour la tirer
de cet tat, elle l'aurait trouve agrable. Mais monsieur de Nemours
tait encore plus embarrass, s'il est possible. Le discours de madame
la dauphine, dont il avait eu lieu de croire qu'il n'tait pas ha, en
prsence de madame de Clves, qui tait la personne de la cour en qui
elle avait le plus de confiance, et qui en avait aussi le plus en elle,
lui donnait une si grande confusion de penses bizarres, qu'il lui fut
impossible d'tre matre de son visage. L'embarras o il voyait madame
de Clves par sa faute, et la pense du juste sujet qu'il lui donnait de
le har, lui causa un saisissement qui ne lui permit pas de rpondre.
Madame la dauphine voyant  quel point il tait interdit:

--Regardez-le, regardez-le, dit-elle  madame de Clves, et jugez si
cette aventure n'est pas la sienne.

Cependant monsieur de Nemours revenant de son premier trouble, et voyant
l'importance de sortir d'un pas si dangereux, se rendit matre tout d'un
coup de son esprit et de son visage.

--J'avoue, Madame, dit-il, que l'on ne peut tre plus surpris et plus
afflig que je le suis de l'infidlit que m'a faite le vidame de
Chartres, en racontant l'aventure d'un de mes amis que je lui avais
confie. Je pourrais m'en venger, continua-t-il en souriant avec un air
tranquille, qui ta quasi  madame la dauphine les soupons qu'elle
venait d'avoir. Il m'a confi des choses qui ne sont pas d'une mdiocre
importance; mais je ne sais, Madame, poursuivit-il, pourquoi vous me
faites l'honneur de me mler  cette aventure. Le vidame ne peut pas
dire qu'elle me regarde, puisque je lui ai dit le contraire. La qualit
d'un homme amoureux me peut convenir; mais pour celle d'un homme aim,
je ne crois pas, Madame, que vous puissiez me la donner.

Ce prince fut bien aise de dire quelque chose  madame la dauphine, qui
et du rapport  ce qu'il lui avait fait paratre en d'autres temps,
afin de lui dtourner l'esprit des penses qu'elle avait pu avoir. Elle
crut bien aussi entendre ce qu'il disait; mais sans y rpondre, elle
continua  lui faire la guerre de son embarras.

--J'ai t troubl, Madame, lui rpondit-il, pour l'intrt de mon ami,
et par les justes reproches qu'il me pourrait faire d'avoir redit une
chose qui lui est plus chre que la vie. Il ne me l'a nanmoins confie
qu' demi, et il ne m'a pas nomm la personne qu'il aime. Je sais
seulement qu'il est l'homme du monde le plus amoureux et le plus 
plaindre.

--Le trouvez-vous si  plaindre, rpliqua madame la dauphine, puisqu'il
est aim?

--Croyez-vous qu'il le soit, Madame, reprit-il, et qu'une personne, qui
aurait une vritable passion, pt la dcouvrir  son mari? Cette
personne ne connat pas sans doute l'amour, et elle a pris pour lui une
lgre reconnaissance de l'attachement que l'on a pour elle. Mon ami ne
se peut flatter d'aucune esprance; mais, tout malheureux qu'il est, il
se trouve heureux d'avoir du moins donn la peur de l'aimer, et il ne
changerait pas son tat contre celui du plus heureux amant du monde.

--Votre ami a une passion bien aise  satisfaire, dit madame la
dauphine, et je commence  croire que ce n'est pas de vous dont vous
parlez. Il ne s'en faut gure, continua-t-elle, que je ne sois de l'avis
de madame de Clves, qui soutient que cette aventure ne peut tre
vritable.

--Je ne crois pas en effet qu'elle le puisse tre, reprit madame de
Clves qui n'avait point encore parl; et quand il serait possible
qu'elle le ft, par o l'aurait-on pu savoir? Il n'y a pas d'apparence
qu'une femme, capable d'une chose si extraordinaire, et la faiblesse de
la raconter; apparemment son mari ne l'aurait pas raconte non plus, ou
ce serait un mari bien indigne du procd que l'on aurait eu avec lui.

Monsieur de Nemours, qui vit les soupons de madame de Clves sur son
mari, fut bien aise de les lui confirmer. Il savait que c'tait le plus
redoutable rival qu'il et  dtruire.

--La jalousie, rpondit-il, et la curiosit d'en savoir peut-tre
davantage que l'on ne lui en a dit peuvent faire faire bien des
imprudences  un mari.

Madame de Clves tait  la dernire preuve de sa force et de son
courage, et ne pouvant plus soutenir la conversation, elle allait dire
qu'elle se trouvait mal, lorsque, par bonheur pour elle, la duchesse de
Valentinois entra, qui dit  madame la dauphine que le roi allait
arriver. Cette reine passa dans son cabinet pour s'habiller. Monsieur de
Nemours s'approcha de madame de Clves, comme elle la voulait suivre.

--Je donnerais ma vie, Madame, lui dit-il, pour vous parler un moment;
mais de tout ce que j'aurais d'important  vous dire, rien ne me le
parat davantage que de vous supplier de croire que si j'ai dit quelque
chose o madame la dauphine puisse prendre part, je l'ai fait par des
raisons qui ne la regardent pas.

Madame de Clves ne fit pas semblant d'entendre monsieur de Nemours;
elle le quitta sans le regarder et se mit  suivre le roi qui venait
d'entrer. Comme il y avait beaucoup de monde, elle s'embarrassa dans sa
robe, et fit un faux pas: elle se servit de ce prtexte pour sortir d'un
lieu o elle n'avait pas la force de demeurer, et, feignant de ne se
pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle.

Monsieur de Clves vint au Louvre et fut tonn de n'y pas trouver sa
femme: on lui dit l'accident qui lui tait arriv. Il s'en retourna 
l'heure mme pour apprendre de ses nouvelles; il la trouva au lit, et il
sut que son mal n'tait pas considrable. Quand il eut t quelque temps
auprs d'elle, il s'aperut qu'elle tait dans une tristesse si
excessive qu'il en fut surpris.

--Qu'avez-vous, Madame? lui dit-il. Il me parat que vous avez quelque
autre douleur que celle dont vous vous plaignez?

--J'ai la plus sensible affliction que je pouvais jamais avoir,
rpondit-elle; quel usage avez-vous fait de la confiance extraordinaire
ou, pour mieux dire, folle que j'ai eue en vous? Ne mritais-je pas le
secret, et quand je ne l'aurais pas mrit, votre propre intrt ne vous
y engageait-il pas? Fallait-il que la curiosit de savoir un nom que je
ne dois pas vous dire vous obliget  vous confier  quelqu'un pour
tcher de le dcouvrir? Ce ne peut tre que cette seule curiosit qui
vous ait fait faire une si cruelle imprudence, les suites en sont aussi
fcheuses qu'elles pouvaient l'tre. Cette aventure est sue, et on me la
vient de conter, ne sachant pas que j'y eusse le principal intrt.

--Que me dites-vous, Madame? lui rpondit-il. Vous m'accusez d'avoir
cont ce qui s'est pass entre vous et moi, et vous m'apprenez que la
chose est sue? Je ne me justifie pas de l'avoir redite; vous ne le
sauriez croire, et il faut sans doute que vous ayez pris pour vous ce
que l'on vous a dit de quelque autre.

--Ah! Monsieur, reprit-elle, il n'y a pas dans le monde une autre
aventure pareille  la mienne; il n'y a point une autre femme capable de
la mme chose. Le hasard ne peut l'avoir fait inventer; on ne l'a jamais
imagine, et cette pense n'est jamais tombe dans un autre esprit que
le mien. Madame la dauphine vient de me conter toute cette aventure;
elle l'a sue par le vidame de Chartres, qui la sait de monsieur de
Nemours.

--Monsieur de Nemours! s'cria monsieur de Clves, avec une action qui
marquait du transport et du dsespoir. Quoi! monsieur de Nemours sait
que vous l'aimez, et que je le sais?

--Vous voulez toujours choisir monsieur de Nemours plutt qu'un autre,
rpliqua-t-elle: je vous ai dit que je ne vous rpondrai jamais sur vos
soupons. J'ignore si monsieur de Nemours sait la part que j'ai dans
cette aventure et celle que vous lui avez donne; mais il l'a conte au
vidame de Chartres et lui a dit qu'il la savait d'un de ses amis, qui ne
lui avait pas nomm la personne. Il faut que cet ami de monsieur de
Nemours soit des vtres, et que vous vous soyez fi  lui pour tcher de
vous claircir.

--A-t-on un ami au monde  qui on voult faire une telle confidence,
reprit monsieur de Clves, et voudrait-on claircir ses soupons au prix
d'apprendre  quelqu'un ce que l'on souhaiterait de se cacher 
soi-mme? Songez plutt Madame,  qui vous avez parl. Il est plus
vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit
chapp. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras o vous vous
tes trouve, et vous avez cherch le soulagement de vous plaindre avec
quelque confidente qui vous a trahie.

--N'achevez point de m'accabler, s'cria-t-elle, et n'ayez point la
duret de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en
souponner, et puisque j'ai t capable de vous parler, suis-je capable
de parler  quelque autre?

L'aveu que madame de Clves avait fait  son mari tait une si grande
marque de sa sincrit, et elle niait si fortement de s'tre confie 
personne, que monsieur de Clves ne savait que penser. D'un autre ct,
il tait assur de n'avoir rien redit; c'tait une chose que l'on ne
pouvait avoir devine, elle tait sue; ainsi il fallait que ce ft par
l'un des deux. Mais ce qui lui causait une douleur violente, tait de
savoir que ce secret tait entre les mains de quelqu'un, et
qu'apparemment il serait bientt divulgu.

Madame de Clves pensait  peu prs les mmes choses, elle trouvait
galement impossible que son mari et parl, et qu'il n'et pas parl.
Ce qu'avait dit monsieur de Nemours que la curiosit pouvait faire faire
des imprudences  un mari, lui paraissait se rapporter si juste 
l'tat de monsieur de Clves, qu'elle ne pouvait croire que ce ft une
chose que le hasard et fait dire; et cette vraisemblance la dterminait
 croire que monsieur de Clves avait abus de la confiance qu'elle
avait en lui. Ils taient si occups l'un et l'autre de leurs penses,
qu'ils furent longtemps sans parler, et ils ne sortirent de ce silence,
que pour redire les mmes choses qu'ils avaient dj dites plusieurs
fois, et demeurrent le coeur et l'esprit plus loigns et plus altrs
qu'ils ne les avaient encore eus.

Il est ais de s'imaginer en quel tat ils passrent la nuit. Monsieur
de Clves avait puis toute sa constance  soutenir le malheur de voir
une femme qu'il adorait, touche de passion pour un autre. Il ne lui
restait plus de courage; il croyait mme n'en devoir pas trouver dans
une chose o sa gloire et son honneur taient si vivement blesss. Il ne
savait plus que penser de sa femme; il ne voyait plus quelle conduite il
lui devait faire prendre, ni comment il se devait conduire lui-mme; et
il ne trouvait de tous cts que des prcipices et des abmes. Enfin,
aprs une agitation et une incertitude trs longues, voyant qu'il devait
bientt s'en aller en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pt
augmenter les soupons ou la connaissance de son malheureux tat. Il
alla trouver madame de Clves, et lui dit qu'il ne s'agissait pas de
dmler entre eux qui avait manqu au secret; mais qu'il s'agissait de
faire voir que l'histoire que l'on avait conte tait une fable o elle
n'avait aucune part; qu'il dpendait d'elle de le persuader  monsieur
de Nemours et aux autres; qu'elle n'avait qu' agir avec lui, avec la
svrit et la froideur qu'elle devait avoir pour un homme qui lui
tmoignait de l'amour; que par ce procd elle lui terait aisment
l'opinion qu'elle et de l'inclination pour lui; qu'ainsi, il ne fallait
point s'affliger de tout ce qu'il aurait pu penser, parce que, si dans
la suite elle ne faisait paratre aucune faiblesse, toutes ses penses
se dtruiraient aisment, et que surtout il fallait qu'elle allt au
Louvre et aux assembles comme  l'ordinaire.

Aprs ces paroles, monsieur de Clves quitta sa femme sans attendre sa
rponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit, et
la colre o elle tait contre monsieur de Nemours lui fit croire
qu'elle trouverait aussi beaucoup de facilit  l'excuter; mais il lui
parut difficile de se trouver  toutes les crmonies du mariage, et d'y
paratre avec un visage tranquille et un esprit libre; nanmoins comme
elle devait porter la robe de madame la dauphine, et que c'tait une
chose o elle avait t prfre  plusieurs autres princesses, il n'y
avait pas moyen d'y renoncer, sans faire beaucoup de bruit et sans en
faire chercher des raisons. Elle se rsolut donc de faire un effort sur
elle-mme; mais elle prit le reste du jour pour s'y prparer, et pour
s'abandonner  tous les sentiments dont elle tait agite. Elle
s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux, celui qui se
prsentait  elle avec le plus de violence, tait d'avoir sujet de se
plaindre de monsieur de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le
justifier. Elle ne pouvait douter qu'il n'et cont cette aventure au
vidame de Chartres; il l'avait avou, et elle ne pouvait douter aussi,
par la manire dont il avait parl, qu'il ne st que l'aventure la
regardait. Comment excuser une si grande imprudence, et qu'tait devenue
l'extrme discrtion de ce prince dont elle avait t si touche?

Il a t discret, disait-elle, tant qu'il a cru tre malheureux; mais
une pense d'un bonheur, mme incertain, a fini sa discrtion. Il n'a pu
s'imaginer qu'il tait aim, sans vouloir qu'on le st. Il a dit tout ce
qu'il pouvait dire; je n'ai pas avou que c'tait lui que j'aimais, il
l'a souponn, et il a laiss voir ses soupons. S'il et eu des
certitudes, il en aurait us de la mme sorte. J'ai eu tort de croire
qu'il y et un homme capable de cacher ce qui flatte sa gloire. C'est
pourtant pour cet homme, que j'ai cru si diffrent du reste des hommes,
que je me trouve comme les autres femmes, tant si loigne de leur
ressembler. J'ai perdu le coeur et l'estime d'un mari qui devait faire
ma flicit. Je serai bientt regarde de tout le monde comme une
personne qui a une folle et violente passion. Celui pour qui je l'ai ne
l'ignore plus; et c'est pour viter ces malheurs que j'ai hasard tout
mon repos et mme ma vie.

Ces tristes rflexions taient suivies d'un torrent de larmes; mais
quelque douleur dont elle se trouvt accable, elle sentait bien qu'elle
aurait eu la force de les supporter, si elle avait t satisfaite de
monsieur de Nemours.

Ce prince n'tait pas dans un tat plus tranquille. L'imprudence, qu'il
avait faite d'avoir parl au vidame de Chartres, et les cruelles suites
de cette imprudence lui donnaient un dplaisir mortel. Il ne pouvait se
reprsenter, sans tre accabl, l'embarras, le trouble et l'affliction
o il avait vu madame de Clves. Il tait inconsolable de lui avoir dit
des choses sur cette aventure, qui bien que galantes par elles-mmes,
lui paraissaient, dans ce moment, grossires et peu polies, puisqu'elles
avaient fait entendre  madame de Clves qu'il n'ignorait pas qu'elle
tait cette femme qui avait une passion violente et qu'il tait celui
pour qui elle l'avait. Tout ce qu'il et pu souhaiter, et t une
conversation avec elle; mais il trouvait qu'il la devait craindre
plutt que de la dsirer.

Qu'aurais-je  lui dire? s'criait-il. Irai-je encore lui montrer ce
que je ne lui ai dj que trop fait connatre? Lui ferai-je voir que je
sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai jamais seulement os lui dire que je
l'aimais? Commencerai-je  lui parler ouvertement de ma passion, afin de
lui paratre un homme devenu hardi par des esprances? Puis-je penser
seulement  l'approcher, et oserais-je lui donner l'embarras de soutenir
ma vue? Par o pourrais-je me justifier? Je n'ai point d'excuse, je suis
indigne d'tre regard de madame de Clves, et je n'espre pas aussi
qu'elle me regarde jamais. Je ne lui ai donn par ma faute de meilleurs
moyens pour se dfendre contre moi que tous ceux qu'elle cherchait et
qu'elle et peut-tre cherchs inutilement. Je perds par mon imprudence
le bonheur et la gloire d'tre aim de la plus aimable et de la plus
estimable personne du monde; mais si j'avais perdu ce bonheur, sans
qu'elle en et souffert, et sans lui avoir donn une douleur mortelle,
ce me serait une consolation; et je sens plus dans ce moment le mal que
je lui ai fait que celui que je me suis fait auprs d'elle.

Monsieur de Nemours fut longtemps  s'affliger et  penser les mmes
choses. L'envie de parler  madame de Clves lui venait toujours dans
l'esprit. Il songea  en trouver les moyens, il pensa  lui crire; mais
enfin, il trouva qu'aprs la faute qu'il avait faite, et de l'humeur
dont elle tait, le mieux qu'il pt faire tait de lui tmoigner un
profond respect par son affliction et par son silence, de lui faire voir
mme qu'il n'osait se prsenter devant elle, et d'attendre ce que le
temps, le hasard et l'inclination qu'elle avait pour lui, pourraient
faire en sa faveur. Il rsolut aussi de ne point faire de reproches au
vidame de Chartres de l'infidlit qu'il lui avait faite, de peur de
fortifier ses soupons.

Les fianailles de Madame, qui se faisaient le lendemain, et le mariage
qui se faisait le jour suivant, occupaient tellement toute la cour que
madame de Clves et monsieur de Nemours cachrent aisment au public
leur tristesse et leur trouble. Madame la dauphine ne parla mme qu'en
passant  madame de Clves de la conversation qu'elles avaient eue avec
monsieur de Nemours, et monsieur de Clves affecta de ne plus parler 
sa femme de tout ce qui s'tait pass: de sorte qu'elle ne se trouva pas
dans un aussi grand embarras qu'elle l'avait imagin. Les fianailles se
firent au Louvre, et, aprs le festin et le bal, toute la maison royale
alla coucher  l'vch comme c'tait la coutume. Le matin, le duc
d'Albe, qui n'tait jamais vtu que fort simplement, mit un habit de
drap d'or ml de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de
pierreries, et il avait une couronne ferme sur la tte. Le prince
d'Orange, habill aussi magnifiquement avec ses livres, et tous les
Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d'Albe  l'htel de
Villeroi, o il tait log, et partirent, marchant quatre  quatre, pour
venir  l'vch. Sitt qu'il fut arriv, on alla par ordre  l'glise:
le roi menait Madame, qui avait aussi une couronne ferme, et sa robe
porte par mesdemoiselles de Montpensier et de Longueville. La reine
marchait ensuite, mais sans couronne. Aprs elle, venait la reine
dauphine, Madame soeur du roi, madame de Lorraine, et la reine de
Navarre, leurs robes portes par des princesses. Les reines et les
princesses avaient toutes leurs filles magnifiquement habilles des
mmes couleurs qu'elles taient vtues: en sorte que l'on connaissait 
qui taient les filles par la couleur de leurs habits. On monta sur
l'chafaud qui tait prpar dans l'glise, et l'on fit la crmonie des
mariages. On retourna ensuite dner  l'vch et, sur les cinq heures,
on en partit pour aller au palais, o se faisait le festin, et o le
parlement, les cours souveraines et la maison de ville taient pris
d'assister. Le roi, les reines, les princes et princesses mangrent sur
la table de marbre dans la grande salle du palais, le duc d'Albe assis
auprs de la nouvelle reine d'Espagne. Au-dessous des degrs de la table
de marbre et  la main droite du roi, tait une table pour les
ambassadeurs, les archevques et les chevaliers de l'ordre, et de
l'autre ct, une table pour messieurs du parlement.

Le duc de Guise, vtu d'une robe de drap d'or fris, servait le Roi de
grand-matre, monsieur le prince de Cond, de panetier, et le duc de
Nemours, d'chanson. Aprs que les tables furent leves, le bal
commena: il fut interrompu par des ballets et par des machines
extraordinaires. On le reprit ensuite; et enfin, aprs minuit, le roi et
toute la cour s'en retournrent au Louvre. Quelque triste que ft madame
de Clves, elle ne laissa pas de paratre aux yeux de tout le monde, et
surtout aux yeux de monsieur de Nemours, d'une beaut incomparable. Il
n'osa lui parler, quoique l'embarras de cette crmonie lui en donnt
plusieurs moyens; mais il lui fit voir tant de tristesse et une crainte
si respectueuse de l'approcher qu'elle ne le trouva plus si coupable,
quoiqu'il ne lui et rien dit pour se justifier. Il eut la mme conduite
les jours suivants, et cette conduite fit aussi le mme effet sur le
coeur de madame de Clves.

Enfin, le jour du tournoi arriva. Les reines se rendirent dans les
galeries et sur les chafauds qui leur avaient t destins. Les quatre
tenants parurent au bout de la lice, avec une quantit de chevaux et de
livres qui faisaient le plus magnifique spectacle qui et jamais paru
en France.

Le roi n'avait point d'autres couleurs que le blanc et le noir, qu'il
portait toujours  cause de madame de Valentinois qui tait veuve.
Monsieur de Ferrare et toute sa suite avaient du jaune et du rouge;
monsieur de Guise parut avec de l'incarnat et du blanc. On ne savait
d'abord par quelle raison il avait ces couleurs; mais on se souvint que
c'taient celles d'une belle personne qu'il avait aime pendant qu'elle
tait fille, et qu'il aimait encore, quoiqu'il n'ost plus le lui faire
paratre. Monsieur de Nemours avait du jaune et du noir; on en chercha
inutilement la raison. Madame de Clves n'eut pas de peine  le deviner:
elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimait le jaune, et
qu'elle tait fche d'tre blonde, parce qu'elle n'en pouvait mettre.
Ce prince crut pouvoir paratre avec cette couleur, sans indiscrtion,
puisque madame de Clves n'en mettant point, on ne pouvait souponner
que ce ft la sienne.

Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenants en firent
paratre. Quoique le roi ft le meilleur homme de cheval de son royaume,
on ne savait  qui donner l'avantage. Monsieur de Nemours avait un
agrment dans toutes ses actions qui pouvait faire pencher en sa faveur
des personnes moins intresses que madame de Clves. Sitt qu'elle le
vit paratre au bout de la lice, elle sentit une motion extraordinaire
et  toutes les courses de ce prince, elle avait de la peine  cacher sa
joie, lorsqu'il avait heureusement fourni sa carrire.

Sur le soir, comme tout tait presque fini et que l'on tait prs de se
retirer, le malheur de l'tat fit que le roi voulut encore rompre une
lance. Il manda au comte de Montgomery qui tait extrmement adroit,
qu'il se mt sur la lice. Le comte supplia le roi de l'en dispenser, et
allgua toutes les excuses dont il put s'aviser, mais le roi quasi en
colre, lui fit dire qu'il le voulait absolument. La reine manda au roi
qu'elle le conjurait de ne plus courir; qu'il avait si bien fait, qu'il
devait tre content, et qu'elle le suppliait de revenir auprs d'elle.
Il rpondit que c'tait pour l'amour d'elle qu'il allait courir encore,
et entra dans la barrire. Elle lui renvoya monsieur de Savoie pour le
prier une seconde fois de revenir; mais tout fut inutile. Il courut, les
lances se brisrent, et un clat de celle du comte de Montgomery lui
donna dans l'oeil et y demeura. Ce prince tomba du coup, ses cuyers et
monsieur de Montmorency, qui tait un des marchaux du camp, coururent 
lui. Ils furent tonns de le voir si bless; mais le roi ne s'tonna
point. Il dit que c'tait peu de chose, et qu'il pardonnait au comte de
Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un
accident si funeste dans une journe destine  la joie. Sitt que l'on
eut port le roi dans son lit, et que les chirurgiens eurent visit sa
plaie, ils la trouvrent trs considrable. Monsieur le conntable se
souvint dans ce moment, de la prdiction que l'on avait faite au roi,
qu'il serait tu dans un combat singulier; et il ne douta point que la
prdiction ne ft accomplie.

Le roi d'Espagne, qui tait alors  Bruxelles, tant averti de cet
accident, envoya son mdecin, qui tait un homme d'une grande
rputation; mais il jugea le roi sans esprance.

Une cour aussi partage et aussi remplie d'intrts opposs n'tait pas
dans une mdiocre agitation  la veille d'un si grand vnement;
nanmoins, tous les mouvements taient cachs, et l'on ne paraissait
occup que de l'unique inquitude de la sant du roi. Les reines, les
princes et les princesses ne sortaient presque point de son antichambre.

Madame de Clves, sachant qu'elle tait oblige d'y tre, qu'elle y
verrait monsieur de Nemours, qu'elle ne pourrait cacher  son mari
l'embarras que lui causait cette vue, connaissant aussi que la seule
prsence de ce prince le justifiait  ses yeux, et dtruisait toutes
ses rsolutions, prit le parti de feindre d'tre malade. La cour tait
trop occupe pour avoir de l'attention  sa conduite, et pour dmler si
son mal tait faux ou vritable. Son mari seul pouvait en connatre la
vrit, mais elle n'tait pas fche qu'il la connt. Ainsi elle demeura
chez elle, peu occupe du grand changement qui se prparait; et, remplie
de ses propres penses, elle avait toute la libert de s'y abandonner.
Tout le monde tait chez le roi. Monsieur de Clves venait  de
certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservait avec elle le
mme procd qu'il avait toujours eu, hors que, quand ils taient seuls,
il y avait quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne
lui avait point reparl de tout ce qui s'tait pass; et elle n'avait
pas eu la force, et n'avait pas mme jug  propos de reprendre cette
conversation.

Monsieur de Nemours, qui s'tait attendu  trouver quelques moments 
parler  madame de Clves, fut bien surpris et bien afflig de n'avoir
pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du roi se trouva si
considrable, que le septime jour il fut dsespr des mdecins. Il
reut la certitude de sa mort avec une fermet extraordinaire, et
d'autant plus admirable qu'il perdait la vie par un accident si
malheureux, qu'il mourait  la fleur de son ge, heureux, ador de ses
peuples, et aim d'une matresse qu'il aimait perdument. La veille de
sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa soeur, avec monsieur de
Savoie, sans crmonie. L'on peut juger en quel tat tait la duchesse
de Valentinois. La reine ne permit point qu'elle vt le roi, et lui
envoya demander les cachets de ce prince et les pierreries de la
couronne qu'elle avait en garde. Cette duchesse s'enquit si le roi tait
mort; et comme on lui eut rpondu que non:

--Je n'ai donc point encore de matre, rpondit-elle, et personne ne
peut m'obliger  rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains.

Sitt qu'il fut expir au chteau des Tournelles, le duc de Ferrare, le
duc de Guise et le duc de Nemours conduisirent au Louvre la reine mre,
le roi et la reine sa femme. Monsieur de Nemours menait la reine mre.
Comme ils commenaient  marcher, elle se recula de quelques pas, et dit
 la reine sa belle-fille, que c'tait  elle  passer la premire; mais
il fut ais de voir qu'il y avait plus d'aigreur que de biensance dans
ce compliment.




QUATRIEME PARTIE


Le cardinal de Lorraine s'tait rendu matre absolu de l'esprit de la
reine mre; le vidame de Chartres n'avait plus aucune part dans ses
bonnes grces, et l'amour qu'il avait pour madame de Martigues et pour
la libert l'avait mme empch de sentir cette perte, autant qu'elle
mritait d'tre sentie. Ce cardinal, pendant les dix jours de la maladie
du roi, avait eu le loisir de former ses desseins et de faire prendre 
la reine des rsolutions conformes  ce qu'il avait projet; de sorte
que sitt que le roi fut mort, la reine ordonna au conntable de
demeurer aux Tournelles auprs du corps du feu roi, pour faire les
crmonies ordinaires. Cette commission l'loignait de tout, et lui
tait la libert d'agir. Il envoya un courrier au roi de Navarre pour le
faire venir en diligence, afin de s'opposer ensemble  la grande
lvation o il voyait que messieurs de Guise allaient parvenir. On
donna le commandement des armes au duc de Guise, et les finances au
cardinal de Lorraine. La duchesse de Valentinois fut chasse de la cour;
on fit revenir le cardinal de Tournon, ennemi dclar du conntable, et
le chancelier Olivier, ennemi dclar de la duchesse de Valentinois.
Enfin, la cour changea entirement de face. Le duc de Guise prit le mme
rang que les princes du sang  porter le manteau du roi aux crmonies
des funrailles: lui et ses frres furent entirement les matres, non
seulement par le crdit du cardinal sur l'esprit de la reine, mais parce
que cette princesse crut qu'elle pourrait les loigner, s'ils lui
donnaient de l'ombrage, et qu'elle ne pourrait loigner le conntable,
qui tait appuy des princes du sang.

Lorsque les crmonies du deuil furent acheves, le conntable vint au
Louvre et fut reu du roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui
parler en particulier; mais le roi appela messieurs de Guise, et lui dit
devant eux, qu'il lui conseillait de se reposer; que les finances et le
commandement des armes taient donns, et que lorsqu'il aurait besoin
de ses conseils, il l'appellerait auprs de sa personne. Il fut reu de
la reine mre encore plus froidement que du roi, et elle lui fit mme
des reproches de ce qu'il avait dit au feu roi, que ses enfants ne lui
ressemblaient point. Le roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reu.
Le prince de Cond, moins endurant que son frre, se plaignit hautement;
ses plaintes furent inutiles, on l'loigna de la cour sous le prtexte
de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir
au roi de Navarre une fausse lettre du roi d'Espagne, qui l'accusait de
faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses
terres; enfin, on lui inspira le dessein de s'en aller en Barn. La
reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de madame
lisabeth, et l'obligea mme  partir devant cette princesse; et ainsi
il ne demeura personne  la cour qui pt balancer le pouvoir de la
maison de Guise.

Quoique ce ft une chose fcheuse pour monsieur de Clves de ne pas
conduire madame lisabeth, nanmoins il ne put s'en plaindre par la
grandeur de celui qu'on lui prfrait; mais il regrettait moins cet
emploi par l'honneur qu'il en et reu, que parce que c'tait une chose
qui loignait sa femme de la cour, sans qu'il part qu'il et dessein de
l'en loigner.

Peu de jours aprs la mort du roi, on rsolut d'aller  Reims pour le
sacre. Sitt qu'on parla de ce voyage, madame de Clves, qui avait
toujours demeur chez elle, feignant d'tre malade, pria son mari de
trouver bon qu'elle ne suivt point la cour, et qu'elle s'en allt 
Coulommiers prendre l'air et songer  sa sant. Il lui rpondit qu'il ne
voulait point pntrer si c'tait la raison de sa sant qui l'obligeait
 ne pas faire le voyage, mais qu'il consentait qu'elle ne le ft
point. Il n'eut pas de peine  consentir  une chose qu'il avait dj
rsolue: quelque bonne opinion qu'il et de la vertu de sa femme, il
voyait bien que la prudence ne voulait pas qu'il l'expost plus
longtemps  la vue d'un homme qu'elle aimait.

Monsieur de Nemours sut bientt que madame de Clves ne devait pas
suivre la cour; il ne put se rsoudre  partir sans la voir, et la
veille du dpart, il alla chez elle aussi tard que la biensance le
pouvait permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son
intention. Comme il entra dans la cour, il trouva madame de Nevers et
madame de Martigues qui en sortaient, et qui lui dirent qu'elles
l'avaient laisse seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui
ne se peut comparer qu' celui qu'eut madame de Clves, quand on lui dit
que monsieur de Nemours venait pour la voir. La crainte qu'elle eut
qu'il ne lui parlt de sa passion, l'apprhension de lui rpondre trop
favorablement, l'inquitude que cette visite pouvait donner  son mari,
la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se
prsentrent en un moment  son esprit, et lui firent un Si grand
embarras, qu'elle prit la rsolution d'viter la chose du monde qu'elle
souhaitait peut-tre le plus. Elle envoya une de ses femmes  monsieur
de Nemours, qui tait dans son antichambre, pour lui dire qu'elle
venait de se trouver mal, et qu'elle tait bien fche de ne pouvoir
recevoir l'honneur qu'il lui voulait faire. Quelle douleur pour ce
prince de ne pas voir madame de Clves, et de ne la pas voir parce
qu'elle ne voulait pas qu'il la vt! Il s'en allait le lendemain; il
n'avait plus rien  esprer du hasard. Il ne lui avait rien dit depuis
cette conversation de chez madame la dauphine, et il avait lieu de
croire que la faute d'avoir parl au vidame avait dtruit toutes ses
esprances; enfin il s'en allait avec tout ce qui peut aigrir une vive
douleur.

Sitt que madame de Clves fut un peu remise du trouble que lui avait
donn la pense de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui
avaient fait refuser disparurent; elle trouva mme qu'elle avait fait
une faute, et si elle et os ou qu'il et encore t assez  temps,
elle l'aurait fait rappeler.

Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez elle, allrent
chez la reine dauphine; monsieur de Clves y tait. Cette princesse leur
demanda d'o elles venaient; elles lui dirent qu'elles venaient de chez
monsieur de Clves, o elles avaient pass une partie de l'aprs-dne
avec beaucoup de monde, et qu'elles n'y avaient laiss que monsieur de
Nemours. Ces paroles, qu'elles croyaient si indiffrentes, ne l'taient
pas pour monsieur de Clves. Quoiqu'il dt bien s'imaginer que monsieur
de Nemours pouvait trouver souvent des occasions de parler  sa femme,
nanmoins la pense qu'il tait chez elle, qu'il y tait seul et qu'il
lui pouvait parler de son amour, lui parut dans ce moment une chose si
nouvelle et si insupportable, que la jalousie s'alluma dans son coeur
avec plus de violence qu'elle n'avait encore fait. Il lui fut impossible
de demeurer chez la reine; il s'en revint, ne sachant pas mme pourquoi
il revenait, et s'il avait dessein d'aller interrompre monsieur de
Nemours. Sitt qu'il approcha de chez lui, il regarda s'il ne verrait
rien qui lui pt faire juger si ce prince y tait encore: il sentit du
soulagement en voyant qu'il n'y tait plus, et il trouva de la douceur 
penser qu'il ne pouvait y avoir demeur longtemps. Il s'imagina que ce
n'tait peut-tre pas monsieur de Nemours, dont il devait tre jaloux:
et quoiqu'il n'en doutt point, il cherchait  en douter; mais tant de
choses l'en auraient persuad, qu'il ne demeurait pas longtemps dans
cette incertitude qu'il dsirait. Il alla d'abord dans la chambre de sa
femme, et aprs lui avoir parl quelque temps de choses indiffrentes,
il ne put s'empcher de lui demander ce qu'elle avait fait et qui elle
avait vu; elle lui en rendit compte. Comme il vit qu'elle ne lui nommait
point monsieur de Nemours, il lui demanda, en tremblant, si c'tait tout
ce qu'elle avait vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince et de
n'avoir pas la douleur qu'elle lui en ft une finesse. Comme elle ne
l'avait point vu, elle ne le lui nomma point, et monsieur de Clves
reprenant la parole avec un ton qui marquait son affliction:

--Et monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu, ou
l'avez-vous oubli?

--Je ne l'ai point vu, en effet, rpondit-elle; je me trouvais mal, et
j'ai envoy une de mes femmes lui faire des excuses.

--Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit monsieur de
Clves. Puisque vous avez vu tout le monde, pourquoi des distinctions
pour monsieur de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre?
Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous
voir que vous la craignez? Pourquoi lui faites-vous connatre que vous
vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui? Oseriez-vous
refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il distingue vos rigueurs
de l'incivilit? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour
lui? D'une personne comme vous, Madame, tout est des faveurs hors
l'indiffrence.

--Je ne croyais pas, reprit madame de Clves, quelque soupon que vous
ayez sur monsieur de Nemours, que vous pussiez me faire des reproches de
ne l'avoir pas vu.

--Je vous en fais pourtant, Madame, rpliqua-t-il, et ils sont bien
fonds: Pourquoi ne le pas voir s'il ne vous a rien dit? Mais, Madame,
il vous a parl; si son silence seul vous avait tmoign sa passion,
elle n'aurait pas fait en vous une si grande impression. Vous n'avez pu
me dire la vrit tout entire; vous m'en avez cach la plus grande
partie; vous vous tes repentie mme du peu que vous m'avez avou et
vous n'avez pas eu la force de continuer. Je suis plus malheureux que je
ne l'ai cru, et je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous tes
ma femme, je vous aime comme ma matresse, et je vous en vois aimer un
autre. Cet autre est le plus aimable de la cour, et il vous voit tous
les jours, il sait que vous l'aimez. Eh! j'ai pu croire, s'cria-t-il,
que vous surmonteriez la passion que vous avez pour lui. Il faut que
j'aie perdu la raison pour avoir cru qu'il ft possible.

--Je ne sais, reprit tristement madame de Clves, si vous avez eu tort
de juger favorablement d'un procd aussi extraordinaire que le mien;
mais je ne sais si je ne me suis trompe d'avoir cru que vous me feriez
justice?

--N'en doutez pas, Madame, rpliqua monsieur de Clves, vous vous tes
trompe; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que
celles que j'attendais de vous. Comment pouviez-vous esprer que je
conservasse de la raison? Vous aviez donc oubli que je vous aimais
perdument et que j'tais votre mari? L'un des deux peut porter aux
extrmits: que ne peuvent point les deux ensemble? Eh! que ne font-ils
point aussi! continua-t-il, je n'ai que des sentiments violents et
incertains dont je ne suis pas le matre. Je ne me trouve plus digne de
vous; vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous
hais; je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire, j'ai
honte de vous admirer. Enfin il n'y a plus en moi ni de calme ni de
raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis que vous me parltes 
Coulommiers, et depuis le jour que vous apprtes de madame la dauphine
que l'on savait votre aventure. Je ne saurais dmler par o elle a t
sue, ni ce qui se passa entre monsieur de Nemours et vous sur ce sujet:
vous ne me l'expliquerez jamais, et je ne vous demande point de me
l'expliquer. Je vous demande seulement de vous souvenir que vous m'avez
rendu le plus malheureux homme du monde.

Monsieur de Clves sortit de chez sa femme aprs ces paroles et partit
le lendemain sans la voir; mais il lui crivit une lettre pleine
d'affliction, d'honntet et de douceur. Elle y fit une rponse si
touchante et si remplie d'assurances de sa conduite passe et de celle
qu'elle aurait  l'avenir, que, comme ses assurances taient fondes sur
la vrit et que c'tait en effet ses sentiments, cette lettre fit de
l'impression sur monsieur de Clves, et lui donna quelque calme; joint
que monsieur de Nemours allant trouver le roi aussi bien que lui, il
avait le repos de savoir qu'il ne serait pas au mme lieu que madame de
Clves. Toutes les fois que cette princesse parlait  son mari, la
passion qu'il lui tmoignait, l'honntet de son procd, l'amiti
qu'elle avait pour lui, et ce qu'elle lui devait, faisaient des
impressions dans son coeur qui affaiblissaient l'ide de monsieur de
Nemours; mais ce n'tait que pour quelque temps; et cette ide revenait
bientt plus vive et plus prsente qu'auparavant.

Les premiers jours du dpart de ce prince, elle ne sentit quasi pas son
absence; ensuite elle lui parut cruelle. Depuis qu'elle l'aimait, il ne
s'tait point pass de jour qu'elle n'et craint ou espr de le
rencontrer et elle trouva une grande peine  penser qu'il n'tait plus
au pouvoir du hasard de faire qu'elle le rencontrt.

Elle s'en alla  Coulommiers; et en y allant, elle eut soin d'y faire
porter de grands tableaux qu'elle avait fait copier sur des originaux
qu'avait fait faire madame de Valentinois pour sa belle maison d'Anet.
Toutes les actions remarquables qui s'taient passes du rgne du roi
taient dans ces tableaux. Il y avait entre autres le sige de Metz, et
tous ceux qui s'y taient distingus taient peints fort ressemblants.
Monsieur de Nemours tait de ce nombre, et c'tait peut-tre ce qui
avait donn envie  madame de Clves d'avoir ces tableaux.

Madame de Martigues, qui n'avait pu partir avec la cour, lui promit
d'aller passer quelques jours  Coulommiers. La faveur de la reine
qu'elles partageaient ne leur avait point donn d'envie ni d'loignement
l'une de l'autre; elles taient amies, sans nanmoins se confier leurs
sentiments. Madame de Clves savait que madame de Martigues aimait le
vidame; mais madame de Martigues ne savait pas que madame de Clves
aimt monsieur de Nemours, ni qu'elle en ft aime. La qualit de nice
du vidame rendait madame de Clves plus chre  madame de Martigues; et
madame de Clves l'aimait aussi comme une personne qui avait une
passion aussi bien qu'elle, et qui l'avait pour l'ami intime de son
amant.

Madame de Martigues vint  Coulommiers, comme elle l'avait promis 
madame de Clves; elle la trouva dans une vie fort solitaire. Cette
princesse avait mme cherch le moyen d'tre dans une solitude entire,
et de passer les soirs dans les jardins, sans tre accompagne de ses
domestiques. Elle venait dans ce pavillon o monsieur de Nemours l'avait
coute; elle entrait dans le cabinet qui tait ouvert sur le jardin.
Ses femmes et ses domestiques demeuraient dans l'autre cabinet, ou sous
le pavillon, et ne venaient point  elle qu'elle ne les appelt. Madame
de Martigues n'avait jamais vu Coulommiers; elle fut surprise de toutes
les beauts qu'elle y trouva et surtout de l'agrment de ce pavillon.
Madame de Clves et elle y passaient tous les soirs. La libert de se
trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissait
pas finir la conversation entre deux jeunes personnes, qui avaient des
passions violentes dans le coeur; et quoiqu'elles ne s'en fissent point
de confidence, elles trouvaient un grand plaisir  se parler. Madame de
Martigues aurait eu de la peine  quitter Coulommiers, si, en le
quittant, elle n'et d aller dans un lieu o tait le vidame. Elle
partit pour aller  Chambord, o la cour tait alors.

Le sacre avait t fait  Reims par le cardinal de Lorraine, et l'on
devait passer le reste de l't dans le chteau de Chambord, qui tait
nouvellement bti. La reine tmoigna une grande joie de revoir madame de
Martigues; et aprs lui en avoir donn plusieurs marques, elle lui
demanda des nouvelles de madame de Clves, et de ce qu'elle faisait  la
campagne. Monsieur de Nemours et monsieur de Clves taient alors chez
cette reine. Madame de Martigues, qui avait trouv Coulommiers
admirable, en conta toutes les beauts, et elle s'tendit extrmement
sur la description de ce pavillon de la fort et sur le plaisir qu'avait
madame de Clves de s'y promener seule une partie de la nuit. Monsieur
de Nemours, qui connaissait assez le lieu pour entendre ce qu'en disait
madame de Martigues, pensa qu'il n'tait pas impossible qu'il y pt voir
madame de Clves, sans tre vu que d'elle. Il fit quelques questions 
madame de Martigues pour s'en claircir encore; et monsieur de Clves
qui l'avait toujours regard pendant que madame de Martigues avait
parl, crut voir dans ce moment ce qui lui passait dans l'esprit. Les
questions que fit ce prince le confirmrent encore dans cette pense; en
sorte qu'il ne douta point qu'il n'et dessein d'aller voir sa femme. Il
ne se trompait pas dans ses soupons. Ce dessein entra si fortement dans
l'esprit de monsieur de Nemours, qu'aprs avoir pass la nuit  songer
aux moyens de l'excuter, ds le lendemain matin, il demanda cong au
roi pour aller  Paris, sur quelque prtexte qu'il inventa.

Monsieur de Clves ne douta point du sujet de ce voyage; mais il rsolut
de s'claircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans
une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en mme temps que
monsieur de Nemours, et de venir lui-mme cach dcouvrir quel succs
aurait ce voyage; mais craignant que son dpart ne part extraordinaire,
et que monsieur de Nemours, en tant averti, ne prt d'autres mesures,
il rsolut de se fier  un gentilhomme qui tait  lui, dont il
connaissait la fidlit et l'esprit. Il lui conta dans quel embarras il
se trouvait. Il lui dit quelle avait t jusqu'alors la vertu de madame
de Clves, et lui ordonna de partir sur les pas de monsieur de Nemours,
de l'observer exactement, de voir s'il n'irait point  Coulommiers, et
s'il n'entrerait point la nuit dans le jardin.

Le gentilhomme qui tait trs capable d'une telle commission, s'en
acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il suivit monsieur de
Nemours jusqu' un village,  une demi-lieue de Coulommiers, o ce
prince s'arrta, et le gentilhomme devina aisment que c'tait pour y
attendre la nuit. Il ne crut pas  propos de l'y attendre aussi; il
passa le village et alla dans la fort,  l'endroit par o il jugeait
que monsieur de Nemours pouvait passer; il ne se trompa point dans tout
ce qu'il avait pens. Sitt que la nuit fut venue, il entendit marcher,
et quoiqu'il ft obscur, il reconnut aisment monsieur de Nemours. Il le
vit faire le tour du jardin, comme pour couter s'il n'y entendrait
personne, et pour choisir le lieu par o il pourrait passer le plus
aisment. Les palissades taient fort hautes, et il y en avait encore
derrire, pour empcher qu'on ne pt entrer; en sorte qu'il tait assez
difficile de se faire passage. Monsieur de Nemours en vint  bout
nanmoins; sitt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine 
dmler o tait madame de Clves. Il vit beaucoup de lumires dans le
cabinet, toutes les fentres en taient ouvertes; et, en se glissant le
long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une motion
qu'il est ais de se reprsenter. Il se rangea derrire une des
fentres, qui servait de porte, pour voir ce que faisait madame de
Clves. Il vit qu'elle tait seule; mais il la vit d'une si admirable
beaut, qu' peine fut-il matre du transport que lui donna cette vue.
Il faisait chaud, et elle n'avait rien sur sa tte et sur sa gorge, que
ses cheveux confusment rattachs. Elle tait sur un lit de repos, avec
une table devant elle, o il y avait plusieurs corbeilles pleines de
rubans; elle en choisit quelques-uns, et monsieur de Nemours remarqua
que c'taient des mmes couleurs qu'il avait portes au tournoi. Il vit
qu'elle en faisait des noeuds  une canne des Indes, fort
extraordinaire, qu'il avait porte quelque temps, et qu'il avait donne
 sa soeur,  qui madame de Clves l'avait prise sans faire semblant de
la reconnatre pour avoir t  monsieur de Nemours. Aprs qu'elle eut
achev son ouvrage avec une grce et une douceur que rpandaient sur son
visage les sentiments qu'elle avait dans le coeur, elle prit un flambeau
et s'en alla proche d'une grande table, vis--vis du tableau du sige de
Metz, o tait le portrait de monsieur de Nemours; elle s'assit, et se
mit  regarder ce portrait avec une attention et une rverie que la
passion seule peut donner.

On ne peut exprimer ce que sentit monsieur de Nemours dans ce moment.
Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne
qu'il adorait; la voir sans qu'elle st qu'il la voyait, et la voir tout
occupe de choses qui avaient du rapport  lui et  la passion qu'elle
lui cachait, c'est ce qui n'a jamais t got ni imagin par nul autre
amant.

Ce prince tait aussi tellement hors de lui-mme, qu'il demeurait
immobile  regarder madame de Clves, sans songer que les moments lui
taient prcieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devait
attendre  lui parler qu'elle allt dans le jardin; il crut qu'il le
pourrait faire avec plus de sret, parce qu'elle serait plus loigne
de ses femmes; mais voyant qu'elle demeurait dans le cabinet, il prit la
rsolution d'y entrer. Quand il voulut l'excuter, quel trouble
n'eut-il point! Quelle crainte de lui dplaire! Quelle peur de faire
changer ce visage o il y avait tant de douceur, et de le voir devenir
plein de svrit et de colre!

Il trouva qu'il y avait eu de la folie, non pas  venir voir madame de
Clves sans tre vu, mais  penser de s'en faire voir; il vit tout ce
qu'il n'avait point encore envisag. Il lui parut de l'extravagance dans
sa hardiesse de venir surprendre au milieu de la nuit, une personne 
qui il n'avait encore jamais parl de son amour. Il pensa qu'il ne
devait pas prtendre qu'elle le voult couter, et qu'elle aurait une
juste colre du pril o il l'exposait, par les accidents qui pouvaient
arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut prt plusieurs fois 
prendre la rsolution de s'en retourner sans se faire voir. Pouss
nanmoins par le dsir de lui parler, et rassur par les esprances que
lui donnait tout ce qu'il avait vu, il avana quelques pas, mais avec
tant de trouble qu'une charpe qu'il avait s'embarrassa dans la fentre,
en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Clves tourna la tte, et, soit
qu'elle et l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il ft dans un lieu o
la lumire donnait assez pour qu'elle le pt distinguer, elle crut le
reconnatre et sans balancer ni se retourner du ct o il tait, elle
entra dans le lieu o taient ses femmes. Elle y entra avec tant de
trouble qu'elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu'elle se
trouvait mal; et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour
donner le temps  monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut
fait quelque rflexion, elle pensa qu'elle s'tait trompe, et que
c'tait un effet de son imagination d'avoir cru voir monsieur de
Nemours. Elle savait qu'il tait  Chambord, elle ne trouvait nulle
apparence qu'il et entrepris une chose si hasardeuse; elle eut envie
plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d'aller voir dans le
jardin s'il y avait quelqu'un. Peut-tre souhaitait-elle, autant qu'elle
le craignait, d'y trouver monsieur de Nemours; mais enfin la raison et
la prudence l'emportrent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva
qu'il valait mieux demeurer dans le doute o elle tait, que de prendre
le hasard de s'en claircir. Elle fut longtemps  se rsoudre  sortir
d'un lieu dont elle pensait que ce prince tait peut-tre si proche, et
il tait quasi jour quand elle revint au chteau.

Monsieur de Nemours tait demeur dans le jardin, tant qu'il avait vu de
la lumire; il n'avait pu perdre l'esprance de revoir madame de Clves,
quoiqu'il ft persuad qu'elle l'avait reconnu, et qu'elle n'tait
sortie que pour l'viter; mais, voyant qu'on fermait les portes, il
jugea bien qu'il n'avait plus rien  esprer. Il vint reprendre son
cheval tout proche du lieu o attendait le gentilhomme de monsieur de
Clves. Ce gentilhomme le suivit jusqu'au mme village, d'o il tait
parti le soir. Monsieur de Nemours se rsolut d'y passer tout le jour,
afin de retourner la nuit  Coulommiers, pour voir si madame de Clves
aurait encore la cruaut de le fuir, ou celle de ne se pas exposer 
tre vue; quoiqu'il et une joie sensible de l'avoir trouve si remplie
de son ide, il tait nanmoins trs afflig de lui avoir vu un
mouvement si naturel de le fuir.

La passion n'a jamais t si tendre et si violente qu'elle l'tait alors
en ce prince. Il s'en alla sous des saules, le long d'un petit ruisseau
qui coulait derrire la maison o il tait cach. Il s'loigna le plus
qu'il lui fut possible, pour n'tre vu ni entendu de personne; il
s'abandonna aux transports de son amour, et son coeur en fut tellement
press qu'il fut contraint de laisser couler quelques larmes; mais ces
larmes n'taient pas de celles que la douleur seule fait rpandre, elles
taient mles de douceur et de ce charme qui ne se trouve que dans
l'amour.

Il se mit  repasser toutes les actions de madame de Clves depuis qu'il
en tait amoureux; quelle rigueur honnte et modeste elle avait toujours
eue pour lui, quoiqu'elle l'aimt. Car, enfin, elle m'aime, disait-il;
elle m'aime, je n'en saurais douter; les plus grands engagements et les
plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assures que celles que
j'en ai eues. Cependant je suis trait avec la mme rigueur que si
j'tais ha; j'ai espr au temps, je n'en dois plus rien attendre; je
la vois toujours se dfendre galement contre moi et contre elle-mme.
Si je n'tais point aim, je songerais  plaire; mais je plais, on
m'aime, et on me le cache. Que puis-je donc esprer, et quel changement
dois-je attendre dans ma destine? Quoi! je serai aim de la plus
aimable personne du monde, et je n'aurai cet excs d'amour que donnent
les premires certitudes d'tre aim, que pour mieux sentir la douleur
d'tre maltrait! Laissez-moi voir que vous m'aimez, belle princesse,
s'cria-t-il, laissez-moi voir vos sentiments; pourvu que je les
connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez
pour toujours ces rigueurs dont vous m'accablez. Regardez-moi du moins
avec ces mmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon
portrait; pouvez-vous l'avoir regard avec tant de douceur, et m'avoir
fui moi-mme si cruellement? Que craignez-vous? Pourquoi mon amour vous
est-il si redoutable? Vous m'aimez, vous me le cachez inutilement;
vous-mme m'en avez donn des marques involontaires. Je sais mon
bonheur; laissez-m'en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il
possible, reprenait-il, que je sois aim de madame de Clves, et que je
sois malheureux? Qu'elle tait belle cette nuit! Comment ai-je pu
rsister  l'envie de me jeter  ses pieds? Si je l'avais fait, je
l'aurais peut-tre empche de me fuir, mon respect l'aurait rassure;
mais peut-tre elle ne m'a pas reconnu; je m'afflige plus que je ne
dois, et la vue d'un homme,  une heure si extraordinaire, l'a
effraye.

Ces mmes penses occuprent tout le jour monsieur de Nemours; il
attendit la nuit avec impatience; et quand elle fut venue, il reprit le
chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de monsieur de Clves, qui s'tait
dguis afin d'tre moins remarqu, le suivit jusqu'au lieu o il
l'avait suivi le soir d'auparavant, et le vit entrer dans le mme
jardin. Ce prince connut bientt que madame de Clves n'avait pas voulu
hasarder qu'il essayt encore de la voir; toutes les portes taient
fermes. Il tourna de tous les cts pour dcouvrir s'il ne verrait
point de lumires; mais ce fut inutilement.

Madame de Clves s'tant doute que monsieur de Nemours pourrait
revenir, tait demeure dans sa chambre; elle avait apprhend de
n'avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n'avait pas voulu se
mettre au hasard de lui parler d'une manire si peu conforme  la
conduite qu'elle avait eue jusqu'alors.

Quoique monsieur de Nemours n'et aucune esprance de la voir, il ne put
se rsoudre  sortir si tt d'un lieu o elle tait si souvent. Il passa
la nuit entire dans le jardin, et trouva quelque consolation  voir du
moins les mmes objets qu'elle voyait tous les jours. Le soleil tait
lev devant qu'il penst  se retirer; mais enfin la crainte d'tre
dcouvert l'obligea  s'en aller.

Il lui fut impossible de s'loigner sans voir madame de Clves; et il
alla chez madame de Mercoeur, qui tait alors dans cette maison qu'elle
avait proche de Coulommiers. Elle fut extrmement surprise de l'arrive
de son frre. Il inventa une cause de son voyage, assez vraisemblable
pour la tromper, et enfin il conduisit si habilement son dessein, qu'il
l'obligea  lui proposer d'elle-mme d'aller chez madame de Clves.
Cette proposition fut excute ds le mme jour, et monsieur de Nemours
dit  sa soeur qu'il la quitterait  Coulommiers, pour s'en retourner en
diligence trouver le roi. Il fit ce dessein de la quitter  Coulommiers,
dans la pense de l'en laisser partir la premire; et il crut avoir
trouv un moyen infaillible de parler  madame de Clves.

Comme ils arrivrent, elle se promenait dans une grande alle qui borde
le parterre. La vue de monsieur de Nemours ne lui causa pas un mdiocre
trouble, et ne lui laissa plus douter que ce ne ft lui qu'elle avait vu
la nuit prcdente. Cette certitude lui donna quelque mouvement de
colre, par la hardiesse et l'imprudence qu'elle trouvait dans ce qu'il
avait entrepris. Ce prince remarqua une impression de froideur sur son
visage qui lui donna une sensible douleur. La conversation fut de choses
indiffrentes; et nanmoins, il trouva l'art d'y faire paratre tant
d'esprit, tant de complaisance et tant d'admiration pour madame de
Clves, qu'il dissipa malgr elle une partie de la froideur qu'elle
avait eue d'abord.

Lorsqu'il se sentit rassur de sa premire crainte, il tmoigna une
extrme curiosit d'aller voir le pavillon de la fort. Il en parla
comme du plus agrable lieu du monde et en fit mme une description si
particulire, que madame de Mercoeur lui dit qu'il fallait qu'il y et
t plusieurs fois pour en connatre si bien toutes les beauts.

--Je ne crois pourtant pas, reprit madame de Clves, que monsieur de
Nemours y ait jamais entr; c'est un lieu qui n'est achev que depuis
peu.

--Il n'y a pas longtemps aussi que j'y ai t, reprit monsieur de
Nemours en la regardant, et je ne sais si je ne dois point tre bien
aise que vous ayez oubli de m'y avoir vu.

Madame de Mercoeur, qui regardait la beaut des jardins, n'avait point
d'attention  ce que disait son frre. Madame de Clves rougit, et
baissant les yeux sans regarder monsieur de Nemours:

--Je ne me souviens point, lui dit-elle, de vous y avoir vu; et si vous
y avez t, c'est sans que je l'aie su.

--Il est vrai, Madame, rpliqua monsieur de Nemours, que j'y ai t sans
vos ordres, et j'y ai pass les plus doux et les plus cruels moments de
ma vie.

Madame de Clves entendait trop bien tout ce que disait ce prince, mais
elle n'y rpondit point; elle songea  empcher madame de Mercoeur
d'aller dans ce cabinet, parce que le portrait de monsieur de Nemours y
tait, et qu'elle ne voulait pas qu'elle l'y vt. Elle fit si bien que
le temps se passa insensiblement, et madame de Mercoeur parla de s'en
retourner. Mais quand madame de Clves vit que monsieur de Nemours et
sa soeur ne s'en allaient pas ensemble, elle jugea bien  quoi elle
allait tre expose; elle se trouva dans le mme embarras o elle
s'tait trouve  Paris et elle prit aussi le mme parti. La crainte que
cette visite ne ft encore une confirmation des soupons qu'avait son
mari ne contribua pas peu  la dterminer; et pour viter que monsieur
de Nemours ne demeurt seul avec elle, elle dit  madame de Mercoeur
qu'elle l'allait conduire jusqu'au bord de la fort, et elle ordonna que
son carrosse la suivt. La douleur qu'eut ce prince de trouver toujours
cette mme continuation des rigueurs en madame de Clves fut si violente
qu'il en plit dans le mme moment. Madame de Mercoeur lui demanda s'il
se trouvait mal; mais il regarda madame de Clves, sans que personne
s'en apert, et il lui fit juger par ses regards qu'il n'avait d'autre
mal que son dsespoir. Cependant il fallut qu'il les laisst partir sans
oser les suivre, et aprs ce qu'il avait dit, il ne pouvait plus
retourner avec sa soeur; ainsi, il revint  Paris, et en partit le
lendemain.

Le gentilhomme de monsieur de Clves l'avait toujours observ: il revint
aussi  Paris, et, comme il vit monsieur de Nemours parti pour Chambord,
il prit la poste afin d'y arriver devant lui, et de rendre compte de son
voyage. Son matre attendait son retour, comme ce qui allait dcider du
malheur de toute sa vie.

Sitt qu'il le vit, il jugea, par son visage et par son silence, qu'il
n'avait que des choses fcheuses  lui apprendre. Il demeura quelque
temps saisi d'affliction, la tte baisse sans pouvoir parler; enfin, il
lui fit signe de la main de se retirer:

--Allez, dit-il, je vois ce que vous avez  me dire; mais je n'ai pas la
force de l'couter.

--Je n'ai rien  vous apprendre, rpondit le gentilhomme, sur quoi on
puisse faire de jugement assur. Il est vrai que monsieur de Nemours a
entr deux nuits de suite dans le jardin de la fort, et qu'il a t le
jour d'aprs  Coulommiers avec madame de Mercoeur.

--C'est assez, rpliqua monsieur de Clves, c'est assez, en lui faisant
encore signe de se retirer, et je n'ai pas besoin d'un plus grand
claircissement.

Le gentilhomme fut contraint de laisser son matre abandonn  son
dsespoir. Il n'y en a peut-tre jamais eu un plus violent, et peu
d'hommes d'un aussi grand courage et d'un coeur aussi passionn que
monsieur de Clves ont ressenti en mme temps la douleur que cause
l'infidlit d'une matresse et la honte d'tre tromp par une femme.

Monsieur de Clves ne put rsister  l'accablement o il se trouva. La
fivre lui prit ds la nuit mme, et avec de si grands accidents, que
ds ce moment sa maladie parut trs dangereuse. On en donna avis 
madame de Clves; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il tait
encore plus mal, elle lui trouva quelque chose de si froid et de si
glac pour elle, qu'elle en fut extrmement surprise et afflige. Il lui
parut mme qu'il recevait avec peine les services qu'elle lui rendait;
mais enfin, elle pensa que c'tait peut-tre un effet de sa maladie.

D'abord qu'elle fut  Blois, o la cour tait alors, monsieur de Nemours
ne put s'empcher d'avoir de la joie de savoir qu'elle tait dans le
mme lieu que lui. Il essaya de la voir, et alla tous les jours chez
monsieur de Clves, sur le prtexte de savoir de ses nouvelles; mais ce
fut inutilement. Elle ne sortait point de la chambre de son mari, et
avait une douleur violente de l'tat o elle le voyait. Monsieur de
Nemours tait dsespr qu'elle ft si afflige; il jugeait aisment
combien cette affliction renouvelait l'amiti qu'elle avait pour
monsieur de Clves, et combien cette amiti faisait une diversion
dangereuse  la passion qu'elle avait dans le coeur. Ce sentiment lui
donna un chagrin mortel pendant quelque temps; mais l'extrmit du mal
de monsieur de Clves lui ouvrit de nouvelles esprances. Il vit que
madame de Clves serait peut-tre en libert de suivre son inclination,
et qu'il pourrait trouver dans l'avenir une suite de bonheur et de
plaisirs durables. Il ne pouvait soutenir cette pense, tant elle lui
donnait de trouble et de transports, et il en loignait son esprit par
la crainte de se trouver trop malheureux, s'il venait  perdre ses
esprances.

Cependant monsieur de Clves tait presque abandonn des mdecins. Un
des derniers jours de son mal, aprs avoir pass une nuit trs fcheuse,
il dit sur le matin qu'il voulait reposer. Madame de Clves demeura
seule dans sa chambre; il lui parut qu'au lieu de reposer, il avait
beaucoup d'inquitude. Elle s'approcha et se vint mettre  genoux devant
son lit le visage tout couvert de larmes. Monsieur de Clves avait
rsolu de ne lui point tmoigner le violent chagrin qu'il avait contre
elle; mais les soins qu'elle lui rendait, et son affliction, qui lui
paraissait quelquefois vritable, et qu'il regardait aussi quelquefois
comme des marques de dissimulation et de perfidie, lui causaient des
sentiments si opposs et si douloureux, qu'il ne les put renfermer en
lui-mme.

--Vous versez bien des pleurs, Madame, lui dit-il, pour une mort que
vous causez, et qui ne vous peut donner la douleur que vous faites
paratre. Je ne suis plus en tat de vous faire des reproches,
continua-t-il avec une voix affaiblie par la maladie et par la douleur;
mais je meurs du cruel dplaisir que vous m'avez donn. Fallait-il
qu'une action aussi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me
parler  Coulommiers et si peu de suite? Pourquoi m'clairer sur la
passion que vous aviez pour monsieur de Nemours, si votre vertu n'avait
pas plus d'tendue pour y rsister? Je vous aimais jusqu' tre bien
aise d'tre tromp, je l'avoue  ma honte; j'ai regrett ce faux repos
dont vous m'avez tir. Que ne me laissiez-vous dans cet aveuglement
tranquille dont jouissent tant de maris? J'eusse, peut-tre, ignor
toute ma vie que vous aimiez monsieur de Nemours. Je mourrai,
ajouta-t-il; mais sachez que vous me rendez la mort agrable, et
qu'aprs m'avoir t l'estime et la tendresse que j'avais pour vous, la
vie me ferait horreur. Que ferais-je de la vie, reprit-il, pour la
passer avec une personne que j'ai tant aime, et dont j'ai t si
cruellement tromp, ou pour vivre spar de cette mme personne, et en
venir  un clat et  des violences si opposes  mon humeur et  la
passion que j'avais pour vous? Elle a t au-del de ce que vous en
avez vu, Madame; je vous en ai cach la plus grande partie, par la
crainte de vous importuner, ou de perdre quelque chose de votre estime,
par des manires qui ne convenaient pas  un mari. Enfin je mritais
votre coeur; encore une fois, je meurs sans regret, puisque je n'ai pu
l'avoir, et que je ne puis plus le dsirer. Adieu, Madame, vous
regretterez quelque jour un homme qui vous aimait d'une passion
vritable et lgitime. Vous sentirez le chagrin que trouvent les
personnes raisonnables dans ces engagements, et vous connatrez la
diffrence d'tre aime comme je vous aimais,  l'tre par des gens qui,
en vous tmoignant de l'amour, ne cherchent que l'honneur de vous
sduire. Mais ma mort vous laissera en libert, ajouta-t-il, et vous
pourrez rendre monsieur de Nemours heureux, sans qu'il vous en cote des
crimes. Qu'importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne serai plus,
et faut-il que j'aie la faiblesse d'y jeter les yeux!

Madame de Clves tait si loigne de s'imaginer que son mari pt avoir
des soupons contre elle, qu'elle couta toutes ces paroles sans les
comprendre, et sans avoir d'autre ide, sinon qu'il lui reprochait son
inclination pour monsieur de Nemours; enfin, sortant tout d'un coup de
son aveuglement:

--Moi, des crimes! s'cria-t-elle; la pense mme m'en est inconnue. La
vertu la plus austre ne peut inspirer d'autre conduite que celle que
j'ai eue; et je n'ai jamais fait d'action dont je n'eusse souhait que
vous eussiez t tmoin.

--Eussiez-vous souhait, rpliqua monsieur de Clves, en la regardant
avec ddain, que je l'eusse t des nuits que vous avez passes avec
monsieur de Nemours? Ah! Madame, est-ce de vous dont je parle, quand je
parle d'une femme qui a pass des nuits avec un homme?

--Non, Monsieur, reprit-elle; non, ce n'est pas de moi dont vous parlez.
Je n'ai jamais pass ni de nuits ni de moments avec monsieur de Nemours.
Il ne m'a jamais vue en particulier; je ne l'ai jamais souffert, ni
cout, et j'en ferais tous les serments...

--N'en dites pas davantage, interrompit monsieur de Clves; de faux
serments ou un aveu me feraient peut-tre une gale peine.

Madame de Clves ne pouvait rpondre; ses larmes et sa douleur lui
taient la parole; enfin, faisant un effort:

--Regardez-moi du moins; coutez-moi, lui dit-elle. S'il n'y allait que
de mon intrt, je souffrirais ces reproches; mais il y va de votre vie.
coutez-moi, pour l'amour de vous-mme: il est impossible qu'avec tant
de vrit, je ne vous persuade mon innocence.

--Plt  Dieu que vous me la puissiez persuader! s'cria-t-il; mais que
me pouvez-vous dire? Monsieur de Nemours n'a-t-il pas t  Coulommiers
avec sa soeur? Et n'avait-il pas pass les deux nuits prcdentes avec
vous dans le jardin de la fort?

--Si c'est l mon crime, rpliqua-t-elle, il m'est ais de me justifier.
Je ne vous demande point de me croire; mais croyez tous vos domestiques,
et sachez si j'allai dans le jardin de la fort la veille que monsieur
de Nemours vint  Coulommiers, et si je n'en sortis pas le soir
d'auparavant deux heures plus tt que je n'avais accoutum.

Elle lui conta ensuite comme elle avait cru voir quelqu'un dans ce
jardin. Elle lui avoua qu'elle avait cru que c'tait monsieur de
Nemours. Elle lui parla avec tant d'assurance, et la vrit se persuade
si aisment lors mme qu'elle n'est pas vraisemblable, que monsieur de
Clves fut presque convaincu de son innocence.

--Je ne sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller  vous croire. Je
me sens si proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me
pourrait faire regretter la vie. Vous m'avez clairci trop tard; mais ce
me sera toujours un soulagement d'emporter la pense que vous tes digne
de l'estime que j'aie eue pour vous. Je vous prie que je puisse encore
avoir la consolation de croire que ma mmoire vous sera chre, et que,
s'il et dpendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que
vous avez pour un autre.

Il voulut continuer; mais une faiblesse lui ta la parole. Madame de
Clves fit venir les mdecins; ils le trouvrent presque sans vie. Il
languit nanmoins encore quelques jours, et mourut enfin avec une
constance admirable.

Madame de Clves demeura dans une affliction si violente, qu'elle perdit
quasi l'usage de la raison. La reine la vint voir avec soin, et la mena
dans un couvent, sans qu'elle st o on la conduisait. Ses belles-soeurs
la ramenrent  Paris, qu'elle n'tait pas encore en tat de sentir
distinctement sa douleur. Quand elle commena d'avoir la force de
l'envisager, et qu'elle vit quel mari elle avait perdu, qu'elle
considra qu'elle tait la cause de sa mort, et que c'tait par la
passion qu'elle avait eue pour un autre qu'elle en tait cause,
l'horreur qu'elle eut pour elle-mme et pour monsieur de Nemours ne se
peut reprsenter.

Ce prince n'osa dans ces commencements lui rendre d'autres soins que
ceux que lui ordonnait la biensance. Il connaissait assez madame de
Clves, pour croire qu'un plus grand empressement lui serait
dsagrable; mais ce qu'il apprit ensuite lui fit bien voir qu'il devait
avoir longtemps la mme conduite.

Un cuyer qu'il avait lui conta que le gentilhomme de monsieur de
Clves, qui tait son ami intime, lui avait dit, dans sa douleur de la
perte de son matre, que le voyage de monsieur de Nemours  Coulommiers
tait cause de sa mort. Monsieur de Nemours fut extrmement surpris de
ce discours; mais aprs y avoir fait rflexion, il devina une partie de
la vrit, et il jugea bien quels seraient d'abord les sentiments de
madame de Clves et quel loignement elle aurait de lui, si elle croyait
que le mal de son mari et t caus par la jalousie. Il crut qu'il ne
fallait pas mme la faire sitt souvenir de son nom; et il suivit cette
conduite, quelque pnible qu'elle lui part.

Il fit un voyage  Paris, et ne put s'empcher nanmoins d'aller  sa
porte pour apprendre de ses nouvelles. On lui dit que personne ne la
voyait, et qu'elle avait mme dfendu qu'on lui rendt compte de ceux
qui l'iraient chercher. Peut-tre que ces ordres si exacts taient
donns en vue de ce prince, et pour ne point entendre parler de lui.
Monsieur de Nemours tait trop amoureux pour pouvoir vivre si absolument
priv de la vue de madame de Clves. Il rsolut de trouver des moyens,
quelque difficiles qu'ils pussent tre, de sortir d'un tat qui lui
paraissait si insupportable.

La douleur de cette princesse passait les bornes de la raison. Ce mari
mourant, et mourant  cause d'elle et avec tant de tendresse pour elle,
ne lui sortait point de l'esprit. Elle repassait incessamment tout ce
qu'elle lui devait, et elle se faisait un crime de n'avoir pas eu de la
passion pour lui, comme si c'et t une chose qui et t en son
pouvoir. Elle ne trouvait de consolation qu' penser qu'elle le
regrettait autant qu'il mritait d'tre regrett, et qu'elle ne ferait
dans le reste de sa vie que ce qu'il aurait t bien aise qu'elle et
fait s'il avait vcu.

Elle avait pens plusieurs fois comment il avait su que monsieur de
Nemours tait venu  Coulommiers; elle ne souponnait pas ce prince de
l'avoir cont, et il lui paraissait mme indiffrent qu'il l'et redit,
tant elle se croyait gurie et loigne de la passion qu'elle avait eue
pour lui. Elle sentait nanmoins une douleur vive de s'imaginer qu'il
tait cause de la mort de son mari, et elle se souvenait avec peine de
la crainte que monsieur de Clves lui avait tmoigne en mourant qu'elle
ne l'poust; mais toutes ces douleurs se confondaient dans celle de la
perte de son mari, et elle croyait n'en avoir point d'autre.

Aprs que plusieurs mois furent passs, elle sortit de cette violente
affliction o elle tait, et passa dans un tat de tristesse et de
langueur. Madame de Martigues fit un voyage  Paris, et la vit avec soin
pendant le sjour qu'elle y fit. Elle l'entretint de la cour et de tout
ce qui s'y passait; et quoique madame de Clves ne part pas y prendre
intrt, madame de Martigues ne laissait pas de lui en parler pour la
divertir.

Elle lui conta des nouvelles du vidame, de monsieur de Guise, et de tous
les autres qui taient distingus par leur personne ou par leur mrite.

--Pour monsieur de Nemours, dit-elle, je ne sais si les affaires ont
pris dans son coeur la place de la galanterie; mais il a bien moins de
joie qu'il n'avait accoutum d'en avoir, il parat fort retir du
commerce des femmes. Il fait souvent des voyages  Paris, et je crois
mme qu'il y est prsentement.

Le nom de monsieur de Nemours surprit madame de Clves et la fit rougir.
Elle changea de discours, et madame de Martigues ne s'aperut point de
son trouble.

Le lendemain, cette princesse, qui cherchait des occupations conformes 
l'tat o elle tait, alla proche de chez elle voir un homme qui faisait
des ouvrages de soie d'une faon particulire; et elle y fut dans le
dessein d'en faire faire de semblables. Aprs qu'on les lui eut
montrs, elle vit la porte d'une chambre o elle crut qu'il y en avait
encore; elle dit qu'on la lui ouvrt. Le matre rpondit qu'il n'en
avait pas la clef, et qu'elle tait occupe par un homme qui y venait
quelquefois pendant le jour pour dessiner de belles maisons et des
jardins que l'on voyait de ses fentres.

--C'est l'homme du monde le mieux fait, ajouta-t-il; il n'a gure la
mine d'tre rduit  gagner sa vie. Toutes les fois qu'il vient cans,
je le vois toujours regarder les maisons et les jardins; mais je ne le
vois jamais travailler.

Madame de Clves coutait ce discours avec une grande attention. Ce que
lui avait dit madame de Martigues, que monsieur de Nemours tait
quelquefois  Paris, se joignit dans son imagination  cet homme bien
fait qui venait proche de chez elle, et lui fit une ide de monsieur de
Nemours, et de monsieur de Nemours appliqu  la voir, qui lui donna un
trouble confus, dont elle ne savait pas mme la cause. Elle alla vers
les fentres pour voir o elles donnaient; elle trouva qu'elles voyaient
tout son jardin et la face de son appartement. Et, lorsqu'elle fut dans
sa chambre, elle remarqua aisment cette mme fentre o l'on lui avait
dit que venait cet homme. La pense que c'tait monsieur de Nemours
changea entirement la situation de son esprit; elle ne se trouva plus
dans un certain triste repos qu'elle commenait  goter, elle se sentit
inquite et agite. Enfin ne pouvant demeurer avec elle-mme, elle
sortit, et alla prendre l'air dans un jardin hors des faubourgs, o elle
pensait tre seule. Elle crut en y arrivant qu'elle ne s'tait pas
trompe; elle ne vit aucune apparence qu'il y et quelqu'un, et elle se
promena assez longtemps.

Aprs avoir travers un petit bois, elle aperut, au bout d'une alle,
dans l'endroit le plus recul du jardin, une manire de cabinet ouvert
de tous cts, o elle adressa ses pas. Comme elle en fut proche, elle
vit un homme couch sur des bancs, qui paraissait enseveli dans une
rverie profonde, et elle reconnut que c'tait monsieur de Nemours.
Cette vue l'arrta tout court. Mais ses gens qui la suivaient firent
quelque bruit, qui tira monsieur de Nemours de sa rverie. Sans regarder
qui avait caus le bruit qu'il avait entendu, il se leva de sa place
pour viter la compagnie qui venait vers lui, et tourna dans une autre
alle, en faisant une rvrence fort basse, qui l'empcha mme de voir
ceux qu'il saluait.

S'il et su ce qu'il vitait, avec quelle ardeur serait-il retourn sur
ses pas! Mais il continua  suivre l'alle, et madame de Clves le vit
sortir par une porte de derrire o l'attendait son carrosse. Quel effet
produisit cette vue d'un moment dans le coeur de madame de Clves!
Quelle passion endormie se ralluma dans son coeur, et avec quelle
violence! Elle s'alla asseoir dans le mme endroit d'o venait de sortir
monsieur de Nemours; elle y demeura comme accable. Ce prince se
prsenta  son esprit, aimable au-dessus de tout ce qui tait au monde,
l'aimant depuis longtemps avec une passion pleine de respect jusqu' sa
douleur, songeant  la voir sans songer  en tre vu, quittant la cour,
dont il faisait les dlices, pour aller regarder les murailles qui la
refermaient, pour venir rver dans des lieux o il ne pouvait prtendre
de la rencontrer; enfin un homme digne d'tre aim par son seul
attachement, et pour qui elle avait une inclination si violente, qu'elle
l'aurait aim, quand il ne l'aurait pas aime; mais de plus, un homme
d'une qualit leve et convenable  la sienne. Plus de devoir, plus de
vertu qui s'opposassent  ses sentiments; tous les obstacles taient
levs, et il ne restait de leur tat pass que la passion de monsieur de
Nemours pour elle, et que celle qu'elle avait pour lui.

Toutes ces ides furent nouvelles  cette princesse. L'affliction de la
mort de monsieur de Clves l'avait assez occupe, pour avoir empch
qu'elle n'y et jet les yeux. La prsence de monsieur de Nemours les
amena en foule dans son esprit; mais, quand il en eut t pleinement
rempli, et qu'elle se souvint aussi que ce mme homme, qu'elle regardait
comme pouvant l'pouser, tait celui qu'elle avait aim du vivant de son
mari, et qui tait la cause de sa mort, que mme en mourant, il lui
avait tmoign de la crainte qu'elle ne l'poust, son austre vertu
tait si blesse de cette imagination, qu'elle ne trouvait gure moins
de crime  pouser monsieur de Nemours qu'elle en avait trouv  l'aimer
pendant la vie de son mari. Elle s'abandonna  ces rflexions si
contraires  son bonheur; elle les fortifia encore de plusieurs raisons
qui regardaient son repos et les maux qu'elle prvoyait en pousant ce
prince. Enfin, aprs avoir demeur deux heures dans le lieu o elle
tait, elle s'en revint chez elle, persuade qu'elle devait fuir sa vue
comme une chose entirement oppose  son devoir.

Mais cette persuasion, qui tait un effet de sa raison et de sa vertu,
n'entranait pas son coeur. Il demeurait attach  monsieur de Nemours
avec une violence qui la mettait dans un tat digne de compassion, et
qui ne lui laissa plus de repos; elle passa une des plus cruelles nuits
qu'elle et jamais passes. Le matin, son premier mouvement fut d'aller
voir s'il n'y aurait personne  la fentre qui donnait chez elle; elle y
alla, elle y vit monsieur de Nemours. Cette vue la surprit, et elle se
retira avec une promptitude qui fit juger  ce prince qu'il avait t
reconnu. Il avait souvent dsir de l'tre, depuis que sa passion lui
avait fait trouver ces moyens de voir madame de Clves; et lorsqu'il
n'esprait pas d'avoir ce plaisir, il allait rver dans le mme jardin
o elle l'avait trouv.

Lass enfin d'un tat si malheureux et si incertain, il rsolut de
tenter quelque voie d'claircir sa destine. Que veux-je attendre?
disait-il; il y a longtemps que je sais que j'en suis aim; elle est
libre, elle n'a plus de devoir  m'opposer. Pourquoi me rduire  la
voir sans en tre vu, et sans lui parler? Est-il possible que l'amour
m'ait si absolument t la raison et la hardiesse, et qu'il m'ait rendu
si diffrent de ce que j'ai t dans les autres passions de ma vie? J'ai
d respecter la douleur de madame de Clves; mais je la respecte trop
longtemps, et je lui donne le loisir d'teindre l'inclination qu'elle a
pour moi.

Aprs ces rflexions, il songea aux moyens dont il devait se servir pour
la voir. Il crut qu'il n'y avait plus rien qui l'obliget  cacher sa
passion au vidame de Chartres; il rsolut de lui en parler, et de lui
dire le dessein qu'il avait pour sa nice.

Le vidame tait alors  Paris: tout le monde y tait venu donner ordre 
son quipage et  ses habits, pour suivre le roi, qui devait conduire la
reine d'Espagne. Monsieur de Nemours alla donc chez le vidame, et lui
fit un aveu sincre de tout ce qu'il lui avait cach jusqu'alors,  la
rserve des sentiments de madame de Clves dont il ne voulut pas
paratre instruit.

Le vidame reut tout ce qu'il lui dit avec beaucoup de joie, et l'assura
que sans savoir ses sentiments, il avait souvent pens, depuis que
madame de Clves tait veuve, qu'elle tait la seule personne digne de
lui. Monsieur de Nemours le pria de lui donner les moyens de lui parler,
et de savoir quelles taient ses dispositions.

Le vidame lui proposa de le mener chez elle; mais monsieur de Nemours
crut qu'elle en serait choque parce qu'elle ne voyait encore personne.
Ils trouvrent qu'il fallait que monsieur le vidame la prit de venir
chez lui, sur quelque prtexte, et que monsieur de Nemours y vnt par
un escalier drob, afin de n'tre vu de personne. Cela s'excuta comme
ils l'avaient rsolu: madame de Clves vint; le vidame l'alla recevoir,
et la conduisit dans un grand cabinet, au bout de son appartement.
Quelque temps aprs, monsieur de Nemours entra, comme si le hasard l'et
conduit. Madame de Clves fut extrmement surprise de le voir: elle
rougit, et essaya de cacher sa rougeur. Le vidame parla d'abord de
choses diffrentes, et sortit, supposant qu'il avait quelque ordre 
donner. Il dit  madame de Clves qu'il la priait de faire les honneurs
de chez lui, et qu'il allait rentrer dans un moment.

L'on ne peut exprimer ce que sentirent monsieur de Nemours et madame de
Clves, de se trouver seuls et en tat de se parler pour la premire
fois. Ils demeurrent quelque temps sans rien dire; enfin, monsieur de
Nemours rompant le silence:

--Pardonnerez-vous  monsieur de Chartres, Madame, lui dit-il, de
m'avoir donn l'occasion de vous voir, et de vous entretenir, que vous
m'avez toujours si cruellement te?

--Je ne lui dois pas pardonner, rpondit-elle, d'avoir oubli l'tat o
je suis, et  quoi il expose ma rputation.

En prononant ces paroles, elle voulut s'en aller; et monsieur de
Nemours, la retenant:

--Ne craignez rien, Madame, rpliqua-t-il, personne ne sait que je suis
ici, et aucun hasard n'est  craindre. coutez-moi, Madame, coutez-moi;
si ce n'est par bont, que ce soit du moins pour l'amour de vous-mme,
et pour vous dlivrer des extravagances o m'emporterait infailliblement
une passion dont je ne suis plus le matre.

Madame de Clves cda pour la premire fois au penchant qu'elle avait
pour monsieur de Nemours, et le regardant avec des yeux pleins de
douceur et de charmes:

--Mais qu'esprez-vous, lui dit-elle, de la complaisance que vous me
demandez? Vous vous repentirez, peut-tre, de l'avoir obtenue, et je me
repentirai infailliblement de vous l'avoir accorde. Vous mritez une
destine plus heureuse que celle que vous avez eue jusqu'ici, et que
celle que vous pouvez trouver  l'avenir,  moins que vous ne la
cherchiez ailleurs!

--Moi, Madame, lui dit-il, chercher du bonheur ailleurs! Et y en a-t-il
d'autre que d'tre aim de vous? Quoique je ne vous aie jamais parl, je
ne saurais croire, Madame, que vous ignoriez ma passion, et que vous ne
la connaissiez pour la plus vritable et la plus violente qui sera
jamais. A quelle preuve a-t-elle t par des choses qui vous sont
inconnues? Et  quelle preuve l'avez-vous mise par vos rigueurs?

--Puisque vous voulez que je vous parle, et que je m'y rsous, rpondit
madame de Clves en s'asseyant, je le ferai avec une sincrit que vous
trouverez malaisment dans les personnes de mon sexe. Je ne vous dirai
point que je n'ai pas vu l'attachement que vous avez eu pour moi;
peut-tre ne me croiriez-vous pas quand je vous le dirais. Je vous avoue
donc, non seulement que je l'ai vu, mais que je l'ai vu tel que vous
pouvez souhaiter qu'il m'ait paru.

--Et si vous l'avez vu, Madame, interrompit-il, est-il possible que
vous n'en ayez point t touche? Et oserais-je vous demander s'il n'a
fait aucune impression dans votre coeur?

--Vous en avez d juger par ma conduite, lui rpliqua-t-elle; mais je
voudrais bien savoir ce que vous en avez pens.

--Il faudrait que je fusse dans un tat plus heureux pour vous l'oser
dire, rpondit-il; et ma destine a trop peu de rapport  ce que je vous
dirais. Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c'est que j'ai
souhait ardemment que vous n'eussiez pas avou  monsieur de Clves ce
que vous me cachiez, et que vous lui eussiez cach ce que vous m'eussiez
laiss voir.

--Comment avez-vous pu dcouvrir, reprit-elle en rougissant, que j'aie
avou quelque chose  monsieur de Clves?

--Je l'ai su par vous-mme, Madame, rpondit-il; mais, pour me pardonner
la hardiesse que j'ai eue de vous couter, souvenez-vous si j'ai abus
de ce que j'ai entendu, si mes esprances en ont augment, et si j'ai eu
plus de hardiesse  vous parler.

Il commena  lui conter comme il avait entendu sa conversation avec
monsieur de Clves; mais elle l'interrompit avant qu'il et achev.

--Ne m'en dites pas davantage, lui dit-elle; je vois prsentement par o
vous avez t si bien instruit. Vous ne me le partes dj que trop chez
madame la dauphine, qui avait su cette aventure par ceux  qui vous
l'aviez confie.

Monsieur de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la chose tait
arrive.

--Ne vous excusez point, reprit-elle; il y a longtemps que je vous ai
pardonn, sans que vous m'ayez dit de raison. Mais puisque vous avez
appris par moi-mme ce que j'avais eu dessein de vous cacher toute ma
vie, je vous avoue que vous m'avez inspir des sentiments qui m'taient
inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j'avais mme si peu
d'ide, qu'ils me donnrent d'abord une surprise qui augmentait encore
le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de
honte, parce que je le fais dans un temps o je le puis faire sans
crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas t rgle par mes
sentiments.

--Croyez-vous, Madame, lui dit monsieur de Nemours, en se jetant  ses
genoux, que je n'expire pas  vos pieds de joie et de transport?

--Je ne vous apprends, lui rpondit-elle en souriant, que ce que vous ne
saviez dj que trop.

--Ah! Madame, rpliqua-t-il, quelle diffrence de le savoir par un effet
du hasard, ou de l'apprendre par vous-mme, et de voir que vous voulez
bien que je le sache!

--Il est vrai, lui dit-elle, que je veux bien que vous le sachiez, et
que je trouve de la douceur  vous le dire. Je ne sais mme si je ne
vous le dis point, plus pour l'amour de moi que pour l'amour de vous.
Car enfin cet aveu n'aura point de suite, et je suivrai les rgles
austres que mon devoir m'impose.

--Vous n'y songez pas, Madame, rpondit monsieur de Nemours; il n'y a
plus de devoir qui vous lie, vous tes en libert; et si j'osais, je
vous dirais mme qu'il dpend de vous de faire en sorte que votre devoir
vous oblige un jour  conserver les sentiments que vous avez pour moi.

--Mon devoir, rpliqua-t-elle, me dfend de penser jamais  personne, et
moins  vous qu' qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous
sont inconnues.

--Elles ne me le sont peut-tre pas, Madame, reprit-il; mais ce ne sont
point de vritables raisons. Je crois savoir que monsieur de Clves m'a
cru plus heureux que je n'tais, et qu'il s'est imagin que vous aviez
approuv des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans
votre aveu.

--Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle, je n'en saurais
soutenir la pense; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop
douloureuse par les suites qu'elle a eues. Il n'est que trop vritable
que vous tes cause de la mort de monsieur de Clves; les soupons que
lui a donns votre conduite inconsidre lui ont cot la vie, comme si
vous la lui aviez te de vos propres mains. Voyez ce que je devrais
faire, si vous en tiez venus ensemble  ces extrmits, et que le mme
malheur en ft arriv. Je sais bien que ce n'est pas la mme chose 
l'gard du monde; mais au mien il n'y a aucune diffrence, puisque je
sais que c'est par vous qu'il est mort, et que c'est  cause de moi.

--Ah! Madame, lui dit monsieur de Nemours, quel fantme de devoir
opposez-vous  mon bonheur? Quoi! Madame, une pense vaine et sans
fondement vous empchera de rendre heureux un homme que vous ne hassez
pas? Quoi! j'aurais pu concevoir l'esprance de passer ma vie avec vous;
ma destine m'aurait conduit  aimer la plus estimable personne du
monde; j'aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable
matresse; elle ne m'aurait pas ha, et je n'aurais trouv dans sa
conduite que tout ce qui peut tre  dsirer dans une femme? Car enfin,
Madame, vous tes peut-tre la seule personne en qui ces deux choses se
soient jamais trouves au degr qu'elles sont en vous. Tous ceux qui
pousent des matresses dont ils sont aims, tremblent en les pousant,
et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles
ont eue avec eux; mais en vous, Madame, rien n'est  craindre, et on ne
trouve que des sujets d'admiration. N'aurais-je envisag, dis-je, une si
grande flicit, que pour vous y voir apporter vous-mme des obstacles?
Ah! Madame, vous oubliez que vous m'avez distingu du reste des hommes,
ou plutt vous ne m'en avez jamais distingu: vous vous tes trompe, et
je me suis flatt.

--Vous ne vous tes point flatt, lui rpondit-elle; les raisons de mon
devoir ne me paratraient peut-tre pas si fortes sans cette distinction
dont vous vous doutez, et c'est elle qui me fait envisager des malheurs
 m'attacher  vous.

--Je n'ai rien  rpondre, Madame, reprit-il, quand vous me faites voir
que vous craignez des malheurs; mais je vous avoue qu'aprs tout ce que
vous avez bien voulu me dire, je ne m'attendais pas  trouver une si
cruelle raison.

--Elle est si peu offensante pour vous, reprit madame de Clves, que
j'ai mme beaucoup de peine  vous l'apprendre.

--Hlas! Madame, rpliqua-t-il, que pouvez-vous craindre qui me flatte
trop, aprs ce que vous venez de me dire?

--Je veux vous parler encore avec la mme sincrit que j'ai dj
commenc, reprit-elle, et je vais passer par-dessus toute la retenue et
toutes les dlicatesses que je devrais avoir dans une premire
conversation, mais je vous conjure de m'couter sans m'interrompre.

Je crois devoir  votre attachement la faible rcompense de ne vous
cacher aucun de mes sentiments, et de vous les laisser voir tels qu'ils
sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la
libert de vous les faire paratre; nanmoins je ne saurais vous avouer,
sans honte, que la certitude de n'tre plus aime de vous, comme je le
suis, me parat un si horrible malheur, que, quand je n'aurais point des
raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me rsoudre 
m'exposer  ce malheur. Je sais que vous tes libre, que je le suis, et
que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-tre pas
sujet de vous blmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions
ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans
ces engagements ternels? Dois-je esprer un miracle en ma faveur et
puis-je me mettre en tat de voir certainement finir cette passion dont
je ferais toute ma flicit? Monsieur de Clves tait peut-tre l'unique
homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma
destine n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur; peut-tre
aussi que sa passion n'avait subsist que parce qu'il n'en aurait pas
trouv en moi. Mais je n'aurais pas le mme moyen de conserver la vtre:
je crois mme que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez
assez trouv pour vous animer  vaincre; et mes actions involontaires,
ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donn assez
d'esprance pour ne vous pas rebuter.

--Ah! Madame, reprit monsieur de Nemours, je ne saurais garder le
silence que vous m'imposez: vous me faites trop d'injustice, et vous me
faites trop voir combien vous tes loigne d'tre prvenue en ma
faveur.

--J'avoue, rpondit-elle, que les passions peuvent me conduire; mais
elles ne sauraient m'aveugler. Rien ne me peut empcher de connatre que
vous tes n avec toutes les dispositions pour la galanterie, et toutes
les qualits qui sont propres  y donner des succs heureux. Vous avez
dj eu plusieurs passions, vous en auriez encore; je ne ferais plus
votre bonheur; je vous verrais pour une autre comme vous auriez t pour
moi. J'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas mme assure
de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour
vous cacher que vous me l'avez fait connatre, et que je souffris de si
cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de
Thmines, que l'on disait qui s'adressait  vous, qu'il m'en est demeur
une ide qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux.

Par vanit ou par got, toutes les femmes souhaitent de vous attacher.
Il y en a peu  qui vous ne plaisiez; mon exprience me ferait croire
qu'il n'y en a point  qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais
toujours amoureux et aim, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet
tat nanmoins, je n'aurais d'autre parti  prendre que celui de la
souffrance; je ne sais mme si j'oserais me plaindre. On fait des
reproches  un amant; mais en fait-on  un mari, quand on n'a  lui
reprocher que de n'avoir plus d'amour? Quand je pourrais m'accoutumer 
cette sorte de malheur, pourrais-je m'accoutumer  celui de croire voir
toujours monsieur de Clves vous accuser de sa mort, me reprocher de
vous avoir aim, de vous avoir pous et me faire sentir la diffrence
de son attachement au vtre? Il est impossible, continua-t-elle, de
passer par-dessus des raisons si fortes: il faut que je demeure dans
l'tat o je suis, et dans les rsolution que j'ai prises de n'en sortir
jamais.

--H! croyez-vous le pouvoir, Madame? s'cria monsieur de Nemours.
Pensez-vous que vos rsolutions tiennent contre un homme qui vous adore,
et qui est assez heureux pour vous plaire? Il est plus difficile que
vous ne pensez, Madame, de rsister  ce qui nous plat et  ce qui nous
aime. Vous l'avez fait par une vertu austre, qui n'a presque point
d'exemple; mais cette vertu ne s'oppose plus  vos sentiments, et
j'espre que vous les suivrez malgr vous.

--Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que
j'entreprends, rpliqua madame de Clves; je me dfie de mes forces au
milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir  la mmoire de monsieur
de Clves serait faible, s'il n'tait soutenu par l'intrt de mon
repos; et les raisons de mon repos ont besoin d'tre soutenues de celles
de mon devoir. Mais quoique je me dfie de moi-mme, je crois que je ne
vaincrai jamais mes scrupules, et je n'espre pas aussi de surmonter
l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me
priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en cote. Je vous
conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune
occasion de me voir. Je suis dans un tat qui me fait des crimes de tout
ce qui pourrait tre permis dans un autre temps, et la seule biensance
interdit tout commerce entre nous.

Monsieur de Nemours se jeta  ses pieds, et s'abandonna  tous les
divers mouvements dont il tait agit. Il lui fit voir, et par ses
paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont
un coeur ait jamais t touch. Celui de madame de Clves n'tait pas
insensible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les
larmes:

--Pourquoi faut-il, s'cria-t-elle, que je vous puisse accuser de la
mort de monsieur de Clves? Que n'ai-je commenc  vous connatre depuis
que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'tre
engage? Pourquoi la destine nous spare-t-elle par un obstacle si
invincible?

--Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprit monsieur de Nemours. Vous
seule vous opposez  mon bonheur; vous seule vous imposez une loi que
la vertu et la raison ne vous sauraient imposer.

--Il est vrai, rpliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup  un devoir qui
ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra
faire. Monsieur de Clves ne fait encore que d'expirer, et cet objet
funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes.
Ayez cependant le plaisir de vous tre fait aimer d'une personne qui
n'aurait rien aim, si elle ne vous avait jamais vu; croyez que les
sentiments que j'ai pour vous seront ternels, et qu'ils subsisteront
galement, quoi que je fasse. Adieu, lui dit-elle; voici une
conversation qui me fait honte: rendez-en compte  monsieur le vidame;
j'y consens, et je vous en prie.

Elle sortit en disant ces paroles, sans que monsieur de Nemours pt la
retenir. Elle trouva monsieur le vidame dans la chambre la plus proche.
Il la vit si trouble qu'il n'osa lui parler, et il la remit en son
carrosse sans lui rien dire. Il revint trouver monsieur de Nemours, qui
tait si plein de joie, de tristesse, d'tonnement et d'admiration,
enfin, de tous les sentiments que peut donner une passion pleine de
crainte et d'esprance, qu'il n'avait pas l'usage de la raison. Le
vidame fut longtemps  obtenir qu'il lui rendit compte de sa
conversation. Il le fit enfin; et monsieur de Chartres, sans tre
amoureux, n'eut pas moins d'admiration pour la vertu, l'esprit et le
mrite de madame de Clves, que monsieur de Nemours en avait lui-mme.
Ils examinrent ce que ce prince devait esprer de sa destine; et,
quelques craintes que son amour lui pt donner, il demeura d'accord avec
monsieur le vidame qu'il tait impossible que madame de Clves demeurt
dans les rsolutions o elle tait. Ils convinrent nanmoins qu'il
fallait suivre ses ordres, de crainte que, si le public s'apercevait de
l'attachement qu'il avait pour elle, elle ne fit des dclarations et ne
prt engagements vers le monde, qu'elle soutiendrait dans la suite, par
la peur qu'on ne crt qu'elle l'et aim du vivant de son mari.

Monsieur de Nemours se dtermina  suivre le roi. C'tait un voyage dont
il ne pouvait aussi bien se dispenser, et il rsolut  s'en aller, sans
tenter mme de revoir madame de Clves du lieu o il l'avait vue
quelquefois. Il pria monsieur le vidame de lui parler. Que ne lui dit-il
point pour lui dire? Quel nombre infini de raisons pour la persuader de
vaincre ses scrupules! Enfin, une partie de la nuit tait passe devant
que monsieur de Nemours songet  le laisser en repos.

Madame de Clves n'tait pas en tat d'en trouver: ce lui tait une
chose si nouvelle d'tre sortie de cette contrainte qu'elle s'tait
impose, d'avoir souffert, pour la premire fois de sa vie, qu'on lui
dt qu'on tait amoureux d'elle, et d'avoir dit elle-mme qu'elle
aimait, qu'elle ne se connaissait plus. Elle fut tonne de ce qu'elle
avait fait; elle s'en repentit; elle en eut de la joie: tous ses
sentiments taient pleins de trouble et de passion. Elle examina encore
les raisons de son devoir qui s'opposaient  son bonheur; elle sentit de
la douleur de les trouver si fortes, et elle se repentit de les avoir si
bien montres  monsieur de Nemours. Quoique la pense de l'pouser lui
ft venue dans l'esprit sitt qu'elle l'avait revu dans ce jardin, elle
ne lui avait pas fait la mme impression que venait de faire la
conversation qu'elle avait eue avec lui; et il y avait des moments o
elle avait de la peine  comprendre qu'elle pt tre malheureuse en
l'pousant. Elle et bien voulu se pouvoir dire qu'elle tait mal
fonde, et dans ses scrupules du pass, et dans ses craintes de
l'avenir. La raison et son devoir lui montraient, dans d'autres moments,
des choses tout opposes, qui l'emportaient rapidement  la rsolution
de ne se point remarier et de ne voir jamais monsieur de Nemours. Mais
c'tait une rsolution bien violente  tablir dans un coeur aussi
touch que le sien, et aussi nouvellement abandonn aux charmes de
l'amour. Enfin, pour se donner quelque calme, elle pensa qu'il n'tait
point encore ncessaire qu'elle se ft la violence de prendre des
rsolutions; la biensance lui donnait un temps considrable  se
dterminer; mais elle rsolut de demeurer ferme  n'avoir aucun commerce
avec monsieur de Nemours. Le vidame la vint voir, et servit ce prince
avec tout l'esprit et l'application imaginables. Il ne la put faire
changer sur sa conduite, ni sur celle qu'elle avait impose  monsieur
de Nemours. Elle lui dit que son dessein tait de demeurer dans l'tat
o elle se trouvait; qu'elle connaissait que ce dessein tait difficile
 excuter; mais qu'elle esprait d'en avoir la force. Elle lui fit si
bien voir  quel point elle tait touche de l'opinion que monsieur de
Nemours avait caus la mort  son mari, et combien elle tait persuade
qu'elle ferait une action contre son devoir en l'pousant, que le vidame
craignit qu'il ne ft malais de lui ter cette impression.

Il ne dit pas  ce prince ce qu'il pensait, et en lui rendant compte de
sa conversation, il lui laissa toute l'esprance que la raison doit
donner  un homme qui est aim.

Ils partirent le lendemain, et allrent joindre le roi. Monsieur le
vidame crivit  madame de Clves,  la prire de monsieur de Nemours,
pour lui parler de ce prince; et, dans une seconde lettre qui suivit
bientt la premire, monsieur de Nemours y mit quelques lignes de sa
main. Mais madame de Clves, qui ne voulait pas sortir des rgles
qu'elle s'tait imposes, et qui craignait les accidents qui peuvent
arriver par les lettres, manda au vidame qu'elle ne recevrait plus les
siennes, s'il continuait  lui parler de monsieur de Nemours; et elle
lui manda si fortement, que ce prince le pria mme de ne le plus nommer.

La cour alla conduire la reine d'Espagne jusqu'en Poitou. Pendant cette
absence, madame de Clves demeura  elle-mme, et,  mesure qu'elle
tait loigne de monsieur de Nemours et de tout ce qui l'en pouvait
faire souvenir, elle rappelait la mmoire de monsieur de Clves, qu'elle
se faisait un honneur de conserver. Les raisons qu'elle avait de ne
point pouser monsieur de Nemours lui paraissaient fortes du ct de son
devoir, et insurmontables du ct de son repos. La fin de l'amour de ce
prince, et les maux de la jalousie qu'elle croyait infaillibles dans un
mariage, lui montraient un malheur certain o elle s'allait jeter; mais
elle voyait aussi qu'elle entreprenait une chose impossible, que de
rsister en prsence au plus aimable homme du monde, qu'elle aimait et
dont elle tait aime, et de lui rsister sur une chose qui ne choquait
ni la vertu, ni la biensance. Elle jugea que l'absence seule et
l'loignement pouvaient lui donner quelque force; elle trouva qu'elle en
avait besoin, non seulement pour soutenir la rsolution de ne se pas
engager, mais mme pour se dfendre de voir monsieur de Nemours; et
elle rsolut de faire un assez long voyage, pour passer tout le temps
que la biensance l'obligeait  vivre dans la retraite. De grandes
terres qu'elle avait vers les Pyrnes lui parurent le lieu le plus
propre qu'elle pt choisir. Elle partit peu de jours avant que la cour
revnt; et, en partant, elle crivit  monsieur le vidame, pour le
conjurer que l'on ne songet point  avoir de ses nouvelles, ni  lui
crire.

Monsieur de Nemours fut afflig de ce voyage, comme un autre l'aurait
t de la mort de sa matresse. La pense d'tre priv pour longtemps de
la vue de madame de Clves lui tait une douleur sensible, et surtout
dans un temps o il avait senti le plaisir de la voir, et de la voir
touche de sa passion. Cependant il ne pouvait faire autre chose que
s'affliger, mais son affliction augmenta considrablement. Madame de
Clves, dont l'esprit avait t si agit, tomba dans une maladie
violente sitt qu'elle fut arrive chez elle; cette nouvelle vint  la
cour. Monsieur de Nemours tait inconsolable; sa douleur allait au
dsespoir et  l'extravagance. Le vidame eut beaucoup de peine 
l'empcher de faire voir sa passion au public; il en eut beaucoup aussi
 le retenir, et  lui ter le dessein d'aller lui-mme apprendre de ses
nouvelles. La parent et l'amiti de monsieur le vidame fut un prtexte
 y envoyer plusieurs courriers; on sut enfin qu'elle tait hors de cet
extrme pril o elle avait t; mais elle demeura dans une maladie de
langueur, qui ne laissait gure d'esprance de sa vie.

Cette vue si longue et si prochaine de la mort fit paratre  madame de
Clves les choses de cette vie de cet oeil si diffrent dont on les voit
dans la sant. La ncessit de mourir, dont elle se voyait si proche,
l'accoutuma  se dtacher de toutes choses, et la longueur de sa maladie
lui en fit une habitude. Lorsqu'elle revint de cet tat, elle trouva
nanmoins que monsieur de Nemours n'tait pas effac de son coeur, mais
elle appela  son secours, pour se dfendre contre lui, toutes les
raisons qu'elle croyait avoir pour ne l'pouser jamais. Il se passa un
assez grand combat en elle-mme. Enfin, elle surmonta les restes de
cette passion qui tait affaiblie par les sentiments que sa maladie lui
avait donns. Les penses de la mort lui avaient reproch la mmoire de
monsieur de Clves. Ce souvenir, qui s'accordait  son devoir, s'imprima
fortement dans son coeur. Les passions et les engagements du monde lui
parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus
grandes et plus loignes. Sa sant, qui demeura considrablement
affaiblie, lui aida  conserver ses sentiments; mais comme elle
connaissait ce que peuvent les occasions sur les rsolutions les plus
sages, elle ne voulut pas s'exposer  dtruire les siennes, ni revenir
dans les lieux o tait ce qu'elle avait aim. Elle se retira, sur le
prtexte de changer d'air, dans une maison religieuse, sans faire
paratre un dessein arrt de renoncer  la cour.

A la premire nouvelle qu'en eut monsieur de Nemours, il sentit le poids
de cette retraite, et il en vit l'importance. Il crut, dans ce moment,
qu'il n'avait plus rien  esprer; la perte de ses esprances ne
l'empcha pas de mettre tout en usage pour faire revenir madame de
Clves. Il fit crire la reine, il fit crire le vidame, il l'y fit
aller; mais tout fut inutile. Le vidame la vit: elle ne lui dit point
qu'elle et pris de rsolution. Il jugea nanmoins qu'elle ne
reviendrait jamais. Enfin monsieur de Nemours y alla lui-mme, sur le
prtexte d'aller  des bains. Elle fut extrmement trouble et surprise
d'apprendre sa venue. Elle lui fit dire par une personne de mrite
qu'elle aimait et qu'elle avait alors auprs d'elle, qu'elle le priait
de ne pas trouver trange si elle ne s'exposait point au pril de le
voir, et de dtruire par sa prsence des sentiments qu'elle devait
conserver; qu'elle voulait bien qu'il st, qu'ayant trouv que son
devoir et son repos s'opposaient au penchant qu'elle avait d'tre  lui,
les autres choses du monde lui avaient paru si indiffrentes qu'elle y
avait renonc pour jamais; qu'elle ne pensait plus qu' celles de
l'autre vie, et qu'il ne lui restait aucun sentiment que le dsir de le
voir dans les mmes dispositions o elle tait.

Monsieur de Nemours pensa expirer de douleur en prsence de celle qui
lui parlait. Il la pria vingt fois de retourner  madame de Clves, afin
de faire en sorte qu'il la vt; mais cette personne lui dit que madame
de Clves lui avait non seulement dfendu de lui aller redire aucune
chose de sa part, mais mme de lui rendre compte de leur conversation.
Il fallut enfin que ce prince repartt, aussi accabl de douleur que le
pouvait tre un homme qui perdait toutes sortes d'esprances de revoir
jamais une personne qu'il aimait d'une passion la plus violente, la plus
naturelle et la mieux fonde qui ait jamais t. Nanmoins il ne se
rebuta point encore, et il fit tout ce qu'il put imaginer de capable de
la faire changer de dessein. Enfin, des annes entires s'tant passes,
le temps et l'absence ralentirent sa douleur et teignirent sa passion.
Madame de Clves vcut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle
pt jamais revenir. Elle passait une partie de l'anne dans cette maison
religieuse, et l'autre chez elle; mais dans une retraite et dans des
occupations plus saintes que celles des couvents les plus austres; et
sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables.






End of the Project Gutenberg EBook of La princesse de Clves, by 
Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette

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Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
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Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

