The Project Gutenberg EBook of Nouvelle relation de l'Itinraire de
Napolon de Fontainebleau  l'le d'Elbe, by Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess

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Title: Nouvelle relation de l'Itinraire de Napolon de Fontainebleau  l'le d'Elbe

Author: Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess

Release Date: January 15, 2007 [EBook #20372]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ITINRAIRE DE NAPOLON ***




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           OUVELLE RELATION DE L'ITINRAIRE DE NAPOLON,
                 DE FONTAINEBLEAU  L'LE D'ELBE,
                           RDIG
                        PAR LE COMTE
DE WALDBOURG-TRUCHSESS, COMMISSAIRE NOMM, PAR S. M. LE ROI DE PRUSSE,
                     POUR L'ACCOMPAGNER.

                  OUVRAGE TRADUIT DE L'ALLEMAND,
             Sous les yeux de l'Auteur, et augment de
         plusieurs faits qui ne sont pas dans l'original.

                            PARIS,

                            Chez:

C.L.F. PANCKOUCKE, imprimeur-libraire, rue et htel Serpente, n. 16;
LENORMAND, rue de Seine;
DENTU, PETIT, DELAUNAY, PLISSIER, au Palais-Royal;
PILLET, rue Christine, n. 8; VERDIRES, quai des Augustins, n. 27;
Et tous les Marchands de nouveauts.

                            1815.

             DE L'IMPRIMERIE DE C. L. F. PANCKOUCKE.

       *       *       *       *       *




                           JOURNAL
                          DU COMTE
                    DE WALDBOURG-TRUCHSESS,

Commissaire nomm par S. M. le roi de Prusse, pour accompagner Napolon
Buonaparte.


LE 16 avril, j'arrivai le soir  Fontainebleau; le 17, je fis ma visite
au grand-marchal Bertrand, et au gnral Drouot, qui m'engagrent 
prendre un logement au chteau; ce que j'acceptai. Aprs la messe, les
commissaires nomms pour accompagner S. M. l'Empereur des Franais[1],
eurent une audience particulire. Le gnral Koller tait envoy pour
l'Autriche, le gnral Schuwaloff pour la Russie, le colonel Campbell
pour l'Angleterre, et moi pour la Prusse. Le major comte de
Clam-Martiniz avait t adjoint au gnral Koller, en qualit de premier
aide-de-camp.

[Note 1: Il nous tait particulirement recommand de lui donner le
titre d'Empereur, et de lui rendre tous les honneurs dus  son rang.]

Chacun de nous eut une audience particulire de Napolon. Il nous reut
assez froidement; mais son mcontentement et son embarras furent
extrmes, lorsqu'on lui annona un commissaire de la Prusse; car on ne
peut douter que Bonaparte, dans ses plans, n'et voulu faire disparatre
cette couronne du nombre des puissances. Il me demanda s'il y avait des
troupes prussiennes sur la route que nous avions  parcourir? Comme je
lui rpondis ngativement, il ajouta: _mais en ce cas, vous ne deviez
pas vous donner la peine de m'accompagner_. Je lui dis que ce n'tait
pas une peine, mais un honneur. Il persista dans son sentiment, et comme
je lui assurai qu'il m'tait impossible de me dmettre de l'honorable
commission dont S. M. avait bien voulu me charger, il ne me parla plus,
et me fit trs-mauvaise mine[2]. Il accueillit le colonel Campbell; il
lui demanda avec intrt des nouvelles de sa blessure, et  quelles
batailles il avait reu les ordres dont il tait dcor; et il prit
occasion de l, pour parler de la campagne d'Espagne, en donnant les
plus grands loges  lord Wellington. Il s'informa, avec les plus petits
dtails, de son caractre et de ses habitudes; demanda au colonel
Campbell de quel pays il tait; et comme celui-ci rpondit qu'il tait
n en cosse, l'Empereur se mit  louer les posies d'Ossian, et 
vanter surtout l'esprit guerrier de cet ouvrage.

[Note 2: Il tmoigna aussi son mcontentement au gnral Koller,
d'tre accompagn par un commissaire prussien; et comme le gnral lui
rappela que lui-mme avait demand des commissaires  toutes les
puissances allies, l'Empereur lui rpliqua vivement: _Pourquoi ne m'en
a-t-on pas envoy aussi un de Baden, et un de Darmstadt?_]

Ce jour mme tait fix pour le dpart; mais Napolon trouva un prtexte
pour le diffrer, parce que, disait-il, il ne voulait pas suivre la
route d'Auxerre, Lyon, Grenoble, Gap et Digne, mais celle de Briare,
Roanne, Lyon, Valence et Avignon. Le gnral Bertrand fut charg de
nous faire cette demande, et de la motiver sur ce que le chemin indiqu
tait trop mauvais pour les voitures et pour sa garde dont, suivant le
trait, Napolon devait tre accompagn; et parce que, de plus, ses
quipages, venus d'Orlans, s'taient dj dirigs sur Briare et l'y
attendaient; il y devait changer de voiture, et trouver pour le voyage
beaucoup de facilits, dont il tait priv en ce moment.

Il nous fallut envoyer  Paris pour obtenir ce que l'Empereur demandait.
Le gnral Caulaincourt[3] fut charg de ce message: aprs avoir pris
cong de S. M., il partit avec nos dpches auprs des autorits
franaises, afin d'obtenir un ordre direct pour le gouverneur de l'le
d'Elbe, l'Empereur ne voulant pas courir le risque de n'tre pas reu en
cette le. Nous emes, dans la nuit du 18 au 19, la permission de passer
par o l'Empereur dsirait, et l'ordre pour que le gouverneur remt
l'le. Cet ordre n'tait pas aussi clair que S. M. l'aurait voulu. Elle
craignait qu'on ne lui enlevt les moyens de dfense qui existaient dans
l'le; il fallut en consquence envoyer de nouveau  Paris. Le gnral
Koller assura  l'Empereur qu'on lui accordait tout ce qu'il demandait,
et le dpart fut enfin fix pour le 20. Napolon avait fait partir,
pendant la nuit, prs de cent voitures charges de munitions de guerre,
d'argent, de meubles, de bronzes, de tableaux, de statues, de livres, et
peut-tre tait-ce l la vraie cause des retards qu'il avait suscits?

[Note 3: Caulaincourt lui avait remis une somme de cinq cent mille
francs qu'il avait touche  Blois sur la liste civile.]

Le 19, l'Empereur fit venir le duc de Bassano; dans le cours de la
conversation nous remarqumes ces mots: _On vous reproche de m'avoir
constamment empch de faire la paix: qu'en dites-vous?_ Le duc de
Bassano lui rpondit: Votre Majest sait trs-bien qu'elle ne m'a
jamais consult, et qu'elle a toujours agi d'aprs sa propre sagesse,
sans prendre conseil des personnes qui l'entouraient: je ne me suis donc
pas trouv dans le cas de lui en donner, mais seulement d'obir  ses
ordres. _Je le sais bien_, dit l'Empereur satisfait, _mais je vous en
parle, pour vous faire connatre l'opinion qu'on a de vous_.

Les gnraux Belliard, Ornano, Petit, Dejean et Korsakowsky, les
colonels Montesquiou, Bussy, Delaplace, le chambellan de Turenne et le
ministre Bassano, sont les personnes les plus marquantes qui restrent
auprs de l'Empereur jusqu' son dpart[4].

[Note 4: Les gnraux de division comte Dejean, fils de
l'ex-ministre de l'administration de la guerre, et Montesquiou, fils du
grand-chambellan furent envoys  Paris par Napolon, un jour avant son
dpart. Le comte Dejean pouvait si peu cacher son chagrin sur l'tat
actuel des choses, qu' table il se frappa plusieurs fois le front, en
disant: _Ah mon Dieu, est-il possible!_ Et quand on lui adressait la
parole, il paraissait sortir de la plus profonde rverie; mais il
rpondait toujours avec une grande politesse.]

Les gnraux Bertrand et Drouot furent les seuls qui l'accompagnrent
pour rester avec lui et partager son sort. Le gnral Lefebvre-Desnouettes
alla l'attendre  Nevers, et ce fut l qu'il prit cong de lui.

Le mameluck Rustan, et son premier valet de chambre Constant, l'avaient
abandonn dj depuis deux jours, aprs avoir reu de lui une somme
considrable(_a_)[5].

[Note 5: Voyez les notes  la fin.]

Le 20 avril,  dix heures du matin, toutes les voitures taient prtes
dans la cour du chteau de Fontainebleau, lorsque l'Empereur fit venir
le gnral Koller, et lui dit ces mots: _J'ai rflchi sur ce qui me
restait  faire, je me suis dcid  ne pas partir. Les allis ne sont
pas fidles aux engagemens qu'ils ont pris avec moi; je puis donc aussi
rvoquer mon abdication, qui n'tait toujours que conditionnelle. Plus
de mille adresses me sont parvenues cette nuit: l'on m'y conjure de
reprendre les rnes du gouvernement. Je n'avais renonc  tous mes
droits  la couronne que pour pargner  la France les horreurs d'une
guerre civile, n'ayant jamais eu d'autre but que sa gloire et son
bonheur; mais, connaissant aujourd'hui le mcontentement qu'inspirent
les mesures prises par le nouveau gouvernement; voyant de quelle
manire on remplit les promesses qui m'ont t faites, je puis expliquer
maintenant  mes gardes quels sont les motifs qui me font rvoquer mon
abdication, et je verrai comment on m'arrachera le coeur de mes vieux
soldats. Il est vrai que le nombre des troupes sur lesquelles je pourrai
compter, n'excdera gure 30,000 hommes; mais il me sera facile de les
porter en peu de jours jusqu' 130,000. Sachez que je pourrai tout aussi
bien, sans compromettre mon honneur, dire  mes gardes que, ne
considrant que le repos et le bonheur de la patrie, je renonce  tous
mes droits, et les exhorte  suivre, ainsi que moi, le voeu de la
nation._

Le gnral Koller, qui n'avait pas interrompu l'Empereur, se recueillit
un moment, et lui dit que son sacrifice au repos de la patrie tait une
des plus belles choses qu'il et faites; qu'il prouvait par l qu'il
tait capable de tout ce qui tait grand et noble; et il le pria de lui
dire en quoi les allis avaient manqu au trait. _En ce que l'on
empche l'Impratrice de m'accompagner jusqu' Saint-Tropez, comme il
tait convenu_, lui dit l'Empereur. Je vous assure, reprit le gnral,
que S. M. n'est pas retenue, et que c'est par sa propre volont qu'elle
s'est dcide  ne pas vous accompagner. _Eh bien, je veux bien rester
encore fidle  ma promesse; mais si j'ai de nouvelles raisons de me
plaindre, je me verrai dgag de tout ce que j'ai promis._

Il tait onze heures, et M. de Bussy, aide-de-camp de l'Empereur, vint
lui dire que le grand-marchal lui faisait annoncer que tout tait prt
pour le dpart. _Le grand-marchal ne me connat-il donc pas?_ dit
l'Empereur  l'aide-de-camp, _depuis quand dois-je me rgler d'aprs sa
montre? Je partirai quand je voudrai et peut-tre pas du tout._ Le
colonel Bussy sortit, et Napolon, se promenant en long et en large dans
la chambre, parla sans cesse des injustices qu'on lui faisait; il accusa
l'Empereur d'Autriche d'tre un homme sans religion, et de travailler
tant qu'il pouvait au divorce de sa fille, au lieu de remplir son
devoir, en maintenant la bonne intelligence parmi ses enfans. Il se
plaignit aussi du manque de dlicatesse de l'empereur de Russie  son
gard, et dit qu'il tait, lui seul, cause que l'Impratrice n'avait pas
conserv la rgence, et trouva ses visites  Rambouillet trs-dplaces;
accusa l'empereur Alexandre et le roi de Prusse d'y aller insulter  son
malheur. Le gnral Koller s'effora de lui prouver que ces deux
souverains n'avaient eu d'autre intention que de prouver leurs gards 
l'impratrice; mais Napolon ne voulut se dpartir en rien de ses
plaintes, relativement au roi de Prusse, contre lequel il laissait
toujours percer sa haine. Il cherchait  convaincre le gnral Koller,
que l'Autriche, par sa position politique actuelle envers la Russie et
la Prusse, se trouvait beaucoup plus en danger qu'elle ne l'tait
auparavant avec la France, qui, par sa prpondrance, arrtait la Russie
dans ses plans de conqute; que le trait de Francfort tait avantageux
pour l'Autriche, et que celui d'aujourd'hui, quoiqu'il donnt plus
d'tendue  son territoire, l'exposait aux plus grands dangers avec ses
ennemis naturels, la Russie et la Prusse, dont les cabinets ont toujours
t connus par leur manque de foi et leurs projets astucieux, au lieu
qu'avec lui, Napolon, on pouvait certainement compter sur tout ce qu'il
promettait. Il dit aussi que depuis la campagne de Russie il n'avait pas
eu d'autre but que de conclure la paix telle que les allis l'avaient
propose  Francfort; que le gnral Caulaincourt, qui avait sans doute
eu de bonnes intentions, avait abus de ses pleins-pouvoirs, en laissant
esprer que le souverain de la France signerait jamais les conditions
prescrites par les allis  Chtillon, quoiqu'il et renonc, depuis
quelque temps,  ses prtentions sur l'Allemagne et sur l'Italie. Le
gnral Koller tmoigna  l'Empereur son tonnement de ce qu'il n'avait
pas fait la paix  Prague ou  Dresde, o on lui avait fait des
propositions bien plus avantageuses qu' Francfort. _Que voulez-vous_,
rpondit l'Empereur sans faire attention qu'il se contredisait, _j'ai eu
tort; mais j'avais alors d'autres vues, parce que j'avais encore
beaucoup de ressources......_ Puis, changeant tout  coup de discours;
_Mais, dites-moi, gnral, si je ne suis pas reu  l'le d'Elbe, que me
conseillez-vous de faire?_ Le gnral pensa qu'il n'y avait aucun motif
de craindre qu'il ne ft pas reu; que d'ailleurs, dans tous les cas, le
chemin de l'Angleterre lui restait toujours ouvert. _C'est ce que j'ai
pens aussi; mais comme je leur ai voulu faire tant de mal, les Anglais
m'en conserveront toujours du ressentiment._--Comme vous n'avez pas
excut vos plans d'anantissement de l'Angleterre, dit le gnral, vous
n'avez rien  redouter de cette puissance. Il fit encore observer 
l'Empereur qu'il s'exposait  perdre tous les avantages qui lui taient
assurs par le trait du 11 avril, s'il continuait  faire difficult de
partir: alors Napoleon le congdia en lui disant: _Vous le savez, je
n'ai jamais manqu  ma parole; ainsi je ne le ferai pas plus  prsent;
 moins qu'on ne m'y force par de mauvais traitemens._ Plusieurs ides
remarquables lui chapprent dans cette conversation, nous citons celles
qui paraissent le plus dignes d'attention. Il savait qu'on lui faisait
un grand reproche de ne s'tre pas donn la mort: _Je ne vois rien de
grand  finir sa vie comme quelqu'un qui a perdu toute sa fortune au
jeu. Il y a beaucoup plus de courage de survivre  son malheur non
mrit. Je n'ai pas craint la mort, je l'ai prouv dans plus d'un
combat, et encore dernirement  Arcis-sur-Aube o on m'a tu quatre
chevaux sous moi_ (la vrit est qu'il n'a eu qu'un seul cheval
lgrement bless dans cette journe). Il dit aussi: _Je n'ai pas de
reproches  me faire; je n'ai point t usurpateur, parce que je n'ai
accept la couronne que d'aprs le voeu unanime de toute la nation,
tandis que Louis XVIII l'a usurpe, n'tant appel au trne que par un
vil snat, dont plus de dix membres ont vot la mort de Louis XVI. Je
n'ai jamais t la cause de la perte de qui que ce soit; quant  la
guerre, c'est diffrent; mais j'ai d la faire parce que la nation
voulait que j'aggrandisse la France._

Il congdia le gnral Koller et fit venir le colonel Campbell; il lui
parla beaucoup du plan qu'il avait de se mettre sous la protection des
Anglais.

Il accorda ensuite des audiences trs-courtes au gnral Schuwaloff et 
moi; il n'y parla que de choses indiffrentes, et  midi il descendit
dans la cour du chteau, o taient rangs en ligne les grenadiers de sa
garde. Il fut aussitt entour de tous les officiers et des soldats; il
pronona un discours avec tant de dignit et de chaleur, que tous ceux
qui taient prsens en furent touchs(_b_). Ensuite il pressa le gnral
Petit dans ses bras, embrassa l'aigle impriale, et dit, d'une voix
entrecoupe: _Adieu, mes enfans! mes voeux vous accompagneront toujours;
conservez mon souvenir._ Il donna sa main  baiser aux officiers qui
l'entouraient, et monta dans sa voiture avec le grand-marchal.

Le gnral Drouot prcdait, dans une voiture  quatre places, ferme;
immdiatement aprs tait la voiture de l'Empereur; ensuite le gnral
Koller; aprs lui le gnral Schuwaloff, puis le colonel Campbell, et
enfin moi, chacun de nous dans sa calche; un aide-de-camp du gnral
Schuwaloff venait derrire moi, et huit voitures de l'Empereur, avec
tout son monde, terminaient notre cortge. Il fut accueilli partout aux
cris de _vive l'Empereur_! et nous emes beaucoup  souffrir des injures
que le peuple nous adressait.

Ce qui est trs-remarquable, c'est que Napolon exprimait toujours au
gnral Koller ses regrets sur l'impertinence du peuple, tandis qu'il
coutait avec une joie maligne, et se plaisait  rpter les traits
dirigs contre le commissaire du roi de Prusse. Il fut accompagn
jusqu' Briare par sa garde. Il partit la nuit de cet endroit; cinq de
ses voitures prirent les devants, parce que le manque de chevaux nous
fora de voyager en deux convois.

L'Empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21 vers
midi, aprs avoir eu encore, avec le gnral Koller, un long entretien
dont voici le rsum: _Eh bien! vous avez entendu hier mon discours  la
vieille garde; il vous a plu, et vous avez vu l'effet qu'il a produit.
Voil comme il faut parler et agir avec eux, et si Louis XVIII ne suit
pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat franais._ Il loua
beaucoup l'empereur Alexandre et la manire amicale avec laquelle il lui
avait offert un asile en Russie: procd qu'il avait, vainement
disait-il, attendu de son beau-pre avec plus de droit. Il dit ensuite
qu'il ne pardonnerait jamais au roi de Prusse d'avoir donn, le premier,
l'exemple de l'apostasie contre lui, et demanda comment on tait parvenu
 exasprer ainsi la nation prussienne, nation  laquelle il rendait
d'ailleurs toute espce de justice. Il revint encore sur le danger que
l'Autriche courait avec un semblable voisin, qui tait li d'intrt
avec la Russie, si troitement, que ces deux tats n'en formaient pour
ainsi dire qu'un seul.

Il retint, ce jour l, le colonel Campbell  djener, et lui parla
beaucoup de la guerre d'Espagne, loua extrmement la nation anglaise et
le lord Wellington; et ensuite il s'entretint, en la prsence du lord et
sans gard pour lui, avec le colonel Delaplace, son officier
d'ordonnance, sur la dernire campagne.

_Sans cet animal de gnral_, dit-il, _qui m'a fait accroire que c'tait
Schwartzenberg qui me poursuivait  Saint-Dizier, tandis que ce n'tait
que Wintzingerode, et sans cette autre bte qui fut cause que je courus
aprs  Troyes, o je comptais manger quarante mille Autrichiens et n'y
trouvai pas un chat, j'eusse march sur Paris; j'y serais arriv avant
les allis, et je n'en serais pas o j'en suis; mais j'ai toujours t
mal entour: et puis ces flagorneurs de prfets qui m'assuraient que la
leve en masse se faisait avec le plus grand succs; enfin, ce tratre
de Marmont qui a achev la chose.... Mais il y a encore d'autres
marchaux tout aussi mal intentionns, entre autres Suchet, que j'ai, au
reste, toujours connu, lui et sa femme, pour des intrigans[6]._

[Note 6: Toutes les paroles de Napolon sont en franais dans
l'original.]

Il parla encore longtemps des torts et de la mauvaise conduite du snat
envers lui et envers la France; accusa particulirement le nouveau
gouvernement de ce qu'il n'employait pas la caisse, qu'on lui avait
enleve, pour payer l'arme, mais de ce que ce gouvernement considrait
cet argent comme appartenant  la couronne, et se l'appropriait.

 quelque distance de Briare, nous rencontrmes les quipages de cour de
Napolon, plusieurs voitures de munitions lourdement charges, et des
chevaux de selle, qui, d'aprs son ordre, devaient aller en avant, par
Auxerre, Lyon et Grenoble,  Savonne, o ils devaient s'embarquer pour
l'le d'Elbe. Il ne pouvait cependant pas se servir, dans ce pays, de
ces quipages d'apparat qui n'taient bons tout au plus qu' montrer aux
habitans comme objets de curiosit, les chemins y tant impraticables.

Ce jour nous allmes jusqu' Nevers; l'accueil qu'on nous fit en cet
endroit fut le mme qui nous avait t fait dans les villes prcdentes;
on jurait aprs nous, on nous adressait mille invectives jusque sous nos
fentres, tandis qu'au contraire on ne se lassait pas de crier _vive
l'Empereur_!

Le 22,  six heures du matin, nous partmes. Le major Clamm arriva de
Paris, avec les ordres nouveaux des autorits franaises, pour le
gouverneur de l'le d'Elbe, qui assuraient  l'Empereur la proprit de
tout ce qui tait relatif  la dfense militaire, de toute l'artillerie
et de toutes les munitions de guerre qui se trouvaient dans cette le.
Le comte Clamm se runit au gnral Koller et continua le voyage avec
nous. Les derniers dtachemens de la garde, qui devaient accompagner
l'Empereur, se trouvaient  Nevers, ils l'escortrent encore jusqu'
Villeneuve-sur-Allier, et ds-lors Napolon ne trouva plus que des corps
kosaques et autrichiens destins  l'escorter. Il refusa d'tre
accompagn par ces soldats trangers pour n'avoir pas l'air d'un
prisonnier d'tat, et dit: _Vous voyez bien que je n'en ai aucunement
besoin._ Il passa la nuit  Beaune, et partit, le 23,  9 heures du
matin.

Les cris de _vive l'Empereur_ cessrent ds que les troupes franaises
ne furent plus avec nous.  Moulins, nous vmes les premires cocardes
blanches et les habitans nous reurent aux acclamations de _vivent les
allis_! Le colonel Campbell partit de Lyon en avant, pour aller
chercher  Toulon ou  Marseille une frgate anglaise qui pt, d'aprs
le voeu de Napolon, le conduire dans son le.

 Lyon, o nous passmes vers les onze heures du soir, il s'assembla
quelques groupes qui crirent _vive Napolon_! Le 24, vers midi, nous
rencontrmes le marchal Augereau prs de Valence. L'Empereur et le
marchal descendirent de voiture; Napolon ta son chapeau, et tendit
les bras  Augereau qui l'embrassa, mais sans le saluer. _O vas-tu
comme-a_? lui dit l'Empereur, en le prenant par le bras, _tu vas  la
cour?_ Augereau rpondit que pour le moment il allait  Lyon: ils
marchrent prs d'un quart d'heure ensemble, en suivant la route de
Valence. Je sais de bonne source le rsultat de cet entretien.
L'Empereur fit au marchal des reproches sur sa conduite envers lui et
lui dit: _Ta proclamation est bien bte; pourquoi des injures contre
moi? il fallait simplement dire: le voeu de la nation s'tant prononc
en faveur d'un nouveau souverain, le devoir de l'arme est de s'y
conformer. Vive le Roi! vive Louis XVIII_(_c_). Augereau alors se mit
aussi  tutoyer Buonaparte, et lui fit  son tour d'amers reproches sur
son insatiable ambition,  laquelle il avait tout sacrifi, mme le
bonheur de la France entire. Ce discours fatiguant Napolon, il se
tourna avec brusquerie du ct du marchal, l'embrassa, lui ta encore
son chapeau, et se jeta dans sa voiture.

Augereau, les mains derrire le dos, ne drangea pas sa casquette de
dessus sa tte, et seulement, lorsque l'Empereur fut remont dans sa
voiture, il lui fit un geste mprisant de la main, en lui disant adieu.
En s'en retournant, il adressa un salut trs-gracieux aux commissaires.

L'Empereur, toujours fidle  son amour pour la vrit, dit au gnral
Koller, une heure aprs: _Je viens d'apprendre,  l'instant mme,
l'infme proclamation d'Augereau; si je l'eusse connue, lorsque je l'ai
rencontr, je lui aurais bien lav la tte._

Nous trouvmes,  Valence, des troupes franaises du corps d'Augereau,
qui avaient arbor la cocarde blanche, et qui cependant rendirent 
l'Empereur tous les honneurs dus  son rang. Le mcontentement des
soldats se manifesta visiblement lorsqu'ils nous virent  sa suite. Mais
ce fut l son dernier triomphe, car, nulle part ailleurs, il n'entendit
plus de _vivat_.

Le 25, nous arrivmes  Orange; nous fmes reus aux cris de _Vive le
Roi! Vive Louis XVIII!_

Napolon, jusque l, avait t d'une humeur trs-gaie, et plaisantait
souvent lui-mme sur sa situation. Entre autres choses, il disait un
jour aux commissaires, aprs avoir retrac avec beaucoup de franchise
les diffrens degrs qu'il avait parcourus dans sa carrire, depuis
vingt-cinq ans: _Au bout du compte, je n'y perds rien; car j'ai commenc
la partie avec un cu de six francs dans ma poche et j'en sors fort
riche_[7].

[Note 7: Cette anecdote n'est pas dans l'original, et a t
communique au traducteur par le comte de Truchsess, ainsi que plusieurs
autres faits.]

Le mme jour, le matin, l'Empereur trouva un peu en avant d'Avignon, 
l'endroit o l'on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple
rassembl, qui l'attendait  son passage, et qui nous accueillit aux
cris de _vive le Roi! Vivent les Allis!  bas Nicolas!  bas le tyran,
le coquin, le mauvais gueux!..._ Cette multitude vomit encore contre lui
mille invectives.

Nous fmes tout ce que nous pmes, pour arrter ce scandale, et diviser
la foule qui assaillait sa voiture; nous ne pmes obtenir de ces
forcens qu'ils cessassent d'insulter l'homme qui, disaient-ils, les
avait rendus si malheureux, et qui n'avait d'autre dsir que d'augmenter
encore leur misre. Enfin, d'aprs nos remontrances, ils se rendirent et
crurent tre trs-modrs en ne lui faisant plus entendre que les cris
de _Vivent les allis, nos librateurs, le gnreux empereur de Russie,
et le bon roi Frdric Guillaume!_ Ils voulurent mme forcer le cocher
de l'Empereur  crier _vive le Roi!_ Il s'y refusa, et alors, un de ces
hommes qui tait arm, tira le sabre contre lui; heureusement on
l'empcha de frapper, et, les chevaux se trouvant alors attels, on les
fit partir au grand galop et si vite que nous ne pmes rejoindre
l'Empereur qu' un quart de lieue d'Avignon. Dans tous les endroits que
nous traversmes, il fut reu de la mme manire.  Orgon, petit village
o nous changemes de chevaux, la rage du peuple tait  son comble;
devant l'auberge mme o il devait s'arrter, on avait lev une potence
 laquelle tait suspendu un mannequin, en uniforme franais, couvert de
sang, avec une inscription place sur la poitrine et ainsi conue: _Tel
sera tt ou tard le sort du tyran_(_d_).

Le peuple se cramponait  la voiture de Napolon et cherchait  le voir
pour lui adresser les plus fortes injures. L'Empereur se cachait
derrire le gnral Bertrand le plus qu'il pouvait; il tait ple et
dfait, ne disait pas un mot.  force de prorer le peuple, nous
parvnmes  le sortir de ce mauvais pas.

Le comte Schuwaloff,  ct de la voiture de Buonaparte, harangua la
populace en ces termes: N'avez-vous pas honte d'insulter  un
malheureux sans dfense? Il est assez humili par la triste situation o
il se trouve, lui qui s'imaginait donner des lois  l'univers et qui se
voit aujourd'hui  la merci de votre gnrosit! Abandonnez-le 
lui-mme; regardez-le: vous voyez que le mpris est la seule arme que
vous devez employer contre cet homme, qui a cess d'tre dangereux. Il
serait au dessous de la nation franaise d'en prendre une autre
vengeance! Le peuple applaudissait  ce discours, et Buonaparte, voyant
l'effet qu'il produisait, faisait des signes d'approbation au comte
Schuwaloff, et le remercia ensuite du service qu'il lui avait rendu.

 un quart de lieue en de d'Orgon, il crut indispensable la prcaution
de se dguiser: il mit une mauvaise redingotte bleue, un chapeau rond
sur sa tte avec une cocarde blanche, et monta un cheval de poste pour
galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi pour un courrier. Comme
nous ne pouvions le suivre, nous arrivmes  Saint-Canat, bien aprs
lui. Ignorant les moyens qu'il avait pris pour se soustraire au peuple,
nous le croyions dans le plus grand danger, car nous voyions sa voiture
entoure de gens furieux qui cherchaient  ouvrir les portires: elles
taient heureusement bien fermes, ce qui sauva le gnral Bertrand. La
tnacit des femmes nous tonna le plus; elles nous suppliaient de le
leur livrer, disant: Il l'a si bien mrit par ses torts envers nous et
envers vous-mmes, que nous ne vous demandons qu'une chose juste.

 une demi-lieue de Saint-Canat, nous atteignmes la voiture de
l'Empereur, qui, bientt aprs, entra dans une mauvaise auberge situe
sur la grande route, et appele _la Calade_. Nous l'y suivmes; et ce
n'est qu'en cet endroit que nous apprmes et le travestissement dont il
s'tait servi, et son arrive dans cette auberge  la faveur de ce
bizarre accoutrement; il n'avait t accompagn que d'un seul courrier;
sa suite, depuis le gnral jusqu'au marmiton, tait pare de cocardes
blanches, dont ils paraissaient s'tre approvisionns  l'avance. Son
valet de chambre qui vint au devant de nous, nous pria de faire passer
l'Empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en arrivant il s'tait
annonc pour tel  l'htesse. Nous prommes de nous conformer  ce
dsir, et j'entrai le premier dans une espce de chambre, o nous fmes
frapps de trouver le ci-devant souverain du monde plong dans de
profondes rflexions, la tte appuye dans ses mains.

Je ne le reconnus pas d'abord, et je m'approchai de lui. Il se leva en
sursaut en entendant quelqu'un marcher, et me laissa voir son visage
arros de larmes. Il me fit signe de ne rien dire, me fit asseoir prs
de lui, et tout le temps que l'htesse fut dans la chambre, il ne me
parla que de choses indiffrentes. Mais, lorsqu'elle sortit, il reprit
sa premire position. Je jugeai convenable de le laisser seul; il nous
fit cependant prier de passer de temps en temps dans sa chambre pour ne
pas faire souponner sa prsence.

Nous lui fmes savoir qu'on tait instruit que le colonel Campbell avait
pass la veille justement par cet endroit, pour se rendre  Toulon. Il
rsolut aussitt de prendre le nom de lord Burghersh.

On se mit  table, mais comme ce n'taient pas ses cuisiniers qui
avaient prpar le dner, il ne pouvait se rsoudre  prendre aucune
nourriture dans la crainte d'tre empoisonn. Cependant nous voyant
manger de bon apptit, il eut honte de nous faire voir les terreurs qui
l'agitaient et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant d'y
goter, mais il renvoyait les mets sans y toucher; quelquefois, il
jetait dessous la table ce qu'il avait accept pour faire croire qu'il
l'avait mang. Son dner fut compos d'un peu de pain et d'un flacon de
vin, qu'il fit retirer de sa voiture et qu'il partagea mme avec nous.

Il parla beaucoup, et fut d'une amabilit trs-remarquable avec nous.
Lorsque nous fmes seuls, et que l'htesse qui nous servait fut sortie,
il nous ft connatre combien il croyait sa vie en danger; il tait
persuad que le gouvernement franais avait pris des mesures pour le
faire enlever ou assassiner dans cet endroit.

Mille projets se croisaient dans sa tte sur la manire dont il pourrait
se sauver; il rvait aussi aux moyens de tromper le peuple d'Aix, car on
l'avait prvenu qu'une trs-grande foule l'attendait  la poste. Il nous
dclara donc que ce qui lui semblait le plus convenable, c'tait de
retourner jusqu' Lyon, et de prendre de-l une autre route pour
s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en aucun cas, consentir  ce
projet, et nous cherchmes  le persuader de se rendre directement 
Toulon ou d'aller par Digne  Frjus. Nous tachmes de le convaincre
qu'il tait impossible que le gouvernement franais pt avoir des
intentions si perfides  son gard, sans que nous en fussions instruits,
et que la populace, malgr les indcences auxquelles elle se portait, ne
se rendrait pas coupable d'un crime de cette nature.

Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver jusqu' quel point ses
craintes, selon lui, taient fondes, il nous raconta ce qui s'tait
pass entre lui et l'htesse, qui ne l'avait pas reconnu. Eh! bien, lui
avait-elle dit, avez-vous rencontr Buonaparte? _Non_, avait-il
rpondu. Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il pourra se
sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer: aussi faut-il
convenir qu'il l'a bien mrit, ce coquin-l! Dites-moi donc, on va
l'embarquer pour son le?--_Mais, oui._--On le noyera, n'est-ce pas? _Je
l'espre bien_! lui rpliqua Napolon. _Vous voyez donc_, ajouta-t-il,
_ quel danger je suis expos._

Alors il recommena  nous fatiguer de ses inquitudes et de ses
irrsolutions. Il nous pria mme d'examiner s'il n'y avait pas quelque
part une porte cache par laquelle il pourrait s'chapper, ou si la
fentre dont il avait fait fermer les volets en arrivant, n'tait pas
trop leve pour pouvoir sauter et s'vader ainsi.

La fentre tait grille en dehors, et je le mis dans un embarras
extrme en lui communiquant cette dcouverte. Au moindre bruit il
tressaillait et changeait de couleur.

Aprs dner nous le laissmes  ses rflexions, et comme, de temps en
temps, nous entrions dans sa chambre, d'aprs le dsir qu'il en avait
tmoign, nous le trouvions toujours en pleurs.

Il s'tait rassembl dans cette auberge beaucoup de personnes: la
plupart taient venues d'Aix, souponnant que notre long sjour tait
occasionn par la prsence de l'Empereur Napolon. Nous tchions de leur
faire accroire qu'il avait pris les devants; mais elles ne voulaient pas
ajouter foi  nos discours. Elles nous assuraient qu'elles ne voulaient
pas lui faire de mal, mais seulement le contempler, pour voir quel effet
produisait sur lui le malheur; qu'elles lui feraient tout au plus, de
vive voix, quelques reproches, ou qu'elles lui diraient la vrit qu'il
avait si rarement entendue.

Nous fmes tout ce que nous pmes pour les dtourner de ce dessein, et
nous parvnmes  les calmer. Un individu, qui nous parut un homme de
marque, s'offrit de faire maintenir l'ordre et la tranquillit  Aix, si
nous voulions le charger d'une lettre pour le maire de cette ville. Le
gnral Koller communiqua cette proposition  l'Empereur qui
l'accueillit avec plaisir. Cette personne fut donc envoye avec une
lettre auprs du magistrat. Il revint avec l'assurance que les bonnes
dispositions du maire empcheraient tout tumulte d'avoir lieu.

L'aide-de-camp du gnral Schuwaloff vint dire que le peuple qui tait
ameut dans la rue tait presqu'entirement retir. L'Empereur rsolut
de partir  minuit.

Par une prvoyance exagre, il prit encore de nouveaux moyens, pour
n'tre pas reconnu.

Par ses instances, il contraignit l'aide-de-camp du gnral Schuwaloff
de se vtir de la redingotte bleue et du chapeau rond, avec lesquels il
tait arriv dans l'auberge, afin sans doute, qu'en cas de ncessit,
l'aide-de-camp ft insult, ou mme assassin  sa place[8].

[Note 8: Comme il n'est arriv aucun mal  l'aide-de-camp qui jouait
le rle de Buonaparte, il est suffisamment prouv que Napolon n'avait
plus rien  craindre et que son dguisement n'tait nullement
ncessaire; il ne servit rellement qu' le rendre ridicule et
mprisable.]

Buonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel autrichien,
mit l'uniforme du gnral Koller, se dcora de l'ordre de
Sainte-Thrse, que portait le gnral, mit ma casquette de voyage sur
sa tte, et se couvrit du manteau du gnral Schuwaloff.

Aprs que les commissaires des puissances allies l'eurent ainsi quip,
les voitures avancrent; mais, avant de descendre, nous fmes une
rptition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous devions
marcher. Le gnral Drouot ouvrait le cortge; venait ensuite le
soi-disant empereur, l'aide-de-camp du gnral Schuwaloff, ensuite le
gnral Koller, l'Empereur, le gnral Schuwaloff et moi, qui avais
l'honneur de faire partie de l'arrire-garde,  laquelle se joignit la
suite de l'Empereur.

Nous traversmes ainsi la foule bahie qui se donnait une peine extrme
pour tcher de dcouvrir parmi nous celui qu'elle appelait _son tyran_.

L'aide-de-camp de Schuwaloff (le major Olewieff) prit la place de
Napolon dans sa voiture, et Napolon partit avec le gnral Koller dans
sa calche.

Quelques gendarmes dpchs  Aix par ordre du maire, dissiprent le
peuple qui cherchait  nous entourer, et notre voyage se continua fort
paisiblement.

Une circonstance que je voudrais omettre, mais que ma qualit
d'historien ne me permet pas de passer sous silence, c'est que notre
intimit avec l'Empereur auprs duquel nous tions sans cesse dans la
mme chambre, nous fit dcouvrir qu'il tait attaqu d'une maladie
galante; il s'en cachait si peu, qu'il employait en notre prsence les
remdes ncessaires; et nous apprmes de son mdecin, que nous
questionnmes, qu'il en avait t attaqu  son dernier voyage  Paris.

Partout nous trouvmes des rassemblemens qui nous recevaient aux cris
les plus vifs de _vive le Roi_! On vocifrait aussi des injures contre
Napolon, mais il n'y eut aucune tentative inquitante.

Toutefois l'Empereur ne se rassurait pas, il restait toujours dans la
calche du gnral autrichien, et il commanda au cocher de fumer, afin
que cette familiarit pt dissimuler sa prsence. Il pria mme le
gnral Koller de chanter, et comme celui-ci lui rpondit, qu'il ne
savait pas chanter, Buonaparte lui dit de siffler.

C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, cach dans un des coins de la
calche, faisant semblant de dormir, berc par l'agrable musique du
gnral et encens par la fume du cocher.

En pleine campagne, il recommena  causer avec le gnral et
l'entretint du nouveau plan qu'il avait form: c'tait de dpossder le
roi de Naples actuel, de replacer la vritable dynastie sur le trne, de
faire du roi de Sardaigne le roi d'Italie, et d'aller s'tablir lui-mme
dans l'le de Sardaigne; puis tout--coup, abandonnant cette ide,
_Non_, dit-il, _je renonce maintenant tout--fait au monde politique, et
ne m'intresse plus  tout ce qui peut arriver_. Et alors il s'tendit
beaucoup sur la manire tranquille dont il voulait couler ses jours, et
dit qu' Porto-Ferrajo il voulait vivre heureux, en ne s'occupant plus
que des sciences. Il ajouta mme, que si on lui offrait la couronne de
l'Europe, il la refuserait. _Je n'ai jamais estim les hommes, dit-il,
et je les ai toujours traits comme ils le mritent; mais cependant les
procds des Franais envers moi sont d'une si grande ingratitude, que
je suis entirement dgot de l'ambition de vouloir gouverner_[9].

[Note 9: Il parat certain qu'il avait quelques plans qu'il voulait
excuter  l'aide du vice-roi d'Italie. Ce qui le prouve, c'est une
lettre qui a t trouve et dont voici un passage: Je vous crirai
d'Elbe, je vous ferai part de mes projets futurs; jusque l, je vous
prie, tenez-vous bien tranquille.]

 Saint-Maximin il djena avec nous. Comme il entendit dire que le
sous-prfet d'Aix tait en cet endroit, il le fit appeler, et
l'apostropha en ces termes: _Vous devez rougir de me voir en uniforme
autrichien, j'ai d le prendre pour me mettre  l'abri des insultes des
Provenaux. J'arrivais avec pleine confiance au milieu de vous, tandis
que j'aurais pu emmener avec moi six mille hommes de ma garde. Je ne
trouve ici que des tas d'enrags qui menacent ma vie. C'est une mchante
race que les Provenaux; ils ont commis toutes sortes d'horreurs et de
crimes dans la rvolution et sont tout prts  recommencer; mais quand
il s'agit de se battre avec courage, alors ce sont des lches; jamais
la Provence ne m'a fourni un seul rgiment, dont j'aurais pu tre
content. Mais ils seront peut-tre demain aussi acharns contre Louis
XVIII, qu'ils le paraissent aujourd'hui contre moi; ils croyent qu'ils
n'auront plus rien  payer; et quand ils verront que les contributions
ne changeront que de nom, ils seront tout aussi enclins  la rvolte que
dans l'anne 1790.--Vous n'avez donc pas pu contenir cette
populace?_--Le prfet ne sachant comment rpondre, ni s'il devait
s'excuser devant nous, se contenta de lui dire: J'en suis tout confus,
Sire. L'Empereur lui demanda ensuite si les droits runis taient dj
abolis, et si la leve en masse aurait t difficile  oprer? Une
leve en masse! Sire, rpliqua le prfet, je n'ai jamais pu runir la
moiti du contingent qu'on devait fournir pour la conscription.
Napolon recommena alors ses invectives contre les Provenaux et
congdia le prfet.

Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne ferait
jamais rien de la nation franaise, s'il la traitait avec trop de
mnagement. _Puis_, continua-t-il, _il faut ncessairement qu'il lve
des impts considrables, et ces mesures lui attireront aussitt la
haine de ses sujets._

Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait t envoy en ce
pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour dlivrer deux royalistes
qui devaient tre pendus, pour avoir port la cocarde blanche. _Je les
sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces enrags; et aujourd'hui_,
continua-t-il, _ces hommes recommenceraient les mmes excs contre celui
d'entre eux qui se refuserait  porter la cocarde blanche! Telle est
l'inconstance du peuple franais!_

Nous apprmes qu'il y avait au Luc deux escadrons de hussards
autrichiens; et, d'aprs la demande de Napolon, nous envoymes l'ordre
au commandant d'y attendre notre arrive pour escorter l'Empereur
jusqu' Frjus. Cette caution le tranquillisa singulirement; mais
malgr cela il garda toujours le plus strict incognito.

Il fut surtout trs-content de ce que le gnral Koller consentit 
passer pour lui dans une conversation que ce gnral eut avec un
officier corse au service de France. Il lui fit plusieurs questions, que
Buonaparte lui soufflait dans l'oreille, et l'officier fut persuad que
c'tait  l'Empereur lui-mme qu'il parlait; car il ne pouvait concevoir
qu'un gnral autrichien, quelque instruit qu'il ft, pt avoir des
notions aussi justes sur l'le de Corse. Napolon, voyant son erreur,
pria le gnral de ne pas le dsabuser.

Nous arrivmes aprs le dner dans la maison de M. Charles, lgislateur.
Cette campagne est situe prs de Luc; la princesse Pauline Borghse,
soeur de l'Empereur, y sjournait depuis quelque temps. Elle frissonna
au rcit des dangers que son frre avait courus dans son voyage, et ne
pouvait croire aux dguisemens qu'il avait t oblig d'employer. Ds ce
moment, elle rsolut de l'accompagner  l'le d'Elbe et de ne plus
l'abandonner.

Elle avait eu d'abord beaucoup de peine  se persuader les grands
vnemens qui venaient d'avoir lieu, et enfin lorsqu'il lui fut
impossible de se refuser  leur authenticit, elle s'cria: Mais, en
ce cas, mon frre est mort? On la convainquit que l'Empereur se portait
bien, qu'on lui avait assur un trs-beau traitement, et qu'il tait en
route pour se rendre  sa nouvelle destination. Comment, dit-elle, il a
pu survivre  tout cela? C'est-l la plus mauvaise des nouvelles que
vous venez de me donner. Elle tomba alors sans connaissance, et ne
revint  elle que beaucoup plus souffrante qu'elle ne l'tait
ordinairement: l'entrevue qu'elle eut ce jour mme avec son frre,
augmenta encore son tat de mauvaise sant.

Elle partit le soir pour Muy, afin de n'avoir le jour suivant que deux
lieues  faire pour se rendre  Frjus. Avant de partir, elle nous fit
prier de venir chez elle. Nous lui fmes prsents par le gnral
Bertrand; elle nous entretint avec la grce qui lui est connue, puis
elle nous quitta en disant qu'elle esprait nous voir le lendemain 
Frjus[10].

[Note 10: Elle a exprim combien elle avait eu de plaisir 
rencontrer ici son frre, parce qu'elle l'avait empch d'excuter un
projet dont il tait imbu, et qui sans doute l'aurait prcipit dans
l'abme. Ce projet tait peut-tre relatif  la lettre dont nous avons
parl plus haut.]

Nous y arrivmes effectivement le 27, sans aucun encombre. Les hussards
autrichiens qui nous avaient escorts, depuis cet endroit jusqu'
Frjus, continurent le service auprs de l'Empereur. Ds qu'il se vit
ainsi entour de troupes, il reprit quelque courage, remit son uniforme
et se replaa dans sa voiture. Ses quipages taient aussi arrivs, non
sans peine, un jour plus tt que nous  Frjus. Ils avaient travers la
ville d'Avignon le dimanche 24 avril. Ceux qui les conduisaient
n'avaient pu chapper au danger d'tre pills qu'en cachant tout ce qui
pouvait faire souponner qu'ils taient de la suite de Napolon: ils
trent leurs habits de livre, mirent des cocardes blanches, et
jetrent de l'argent au peuple, en criant, comme lui: _Vive le Roi! vive
Louis XVIII!  bas l'Empereur!  bas Nicolas!_ On avait trouv le moyen
d'avertir l'Empereur de cette scne, et c'est pourquoi il avait pris
tant de prcautions.

Plusieurs personnes de sa suite l'avaient quitt au Luc, et il est
probable que c'est l'une de ces personnes, qui trouva bon de
s'approprier la cassette du matre d'htel de l'Empereur, qui tait
charg des dpenses du voyage, et auquel il restait  peu prs soixante
mille francs. Ce vol se fit dans la nuit du 26 au 27.

Nous trouvmes  Frjus le colonel Campbell, qui tait arriv de
Marseille avec la frgate anglaise _the Undounted_ (l'Indompt). Ce
btiment tait command par le capitaine Asher, et tait destin 
escorter l'Empereur, pour garantir son vaisseau de toute espce
d'attaque. Selon le trait, Buonaparte devait tre conduit dans une
corvette, et il fut trs-mcontent de ne trouver que le brick nomm
l'_Inconstant_, qui devait recevoir son souverain dtrn et lui rester
en toute proprit.

Aprs mille indcisions, nous le vmes avec plaisir se rsoudre enfin 
s'embarquer sur une frgate anglaise, et  ne faire aucun usage du
brick qui lui tait destin. _Si le gouvernement, dit-il, et su ce
qu'il se doit  lui-mme, il m'aurait envoy un btiment  trois ponts,
et non pas un vieux brick pourri[11],  bord duquel il serait au-dessous
de ma dignit de monter._

[Note 11: Ce brick n'tait nullement en mauvais tat: j'appris  mon
passage  Toulon, qu'il ne s'tait point trouv, dans le port, de
corvette lorsque l'ordre du gouvernement arriva, et que celle qui lui
tait destine l'attendait  Saint-Tropez.]

Le capitaine franais, scandalis du peu de cas que l'Empereur faisait
de son btiment, repartit sur le champ pour Toulon.

L'Empereur n'invita  dner que les commissaires, le comte Clamm et le
capitaine du vaisseau anglais Asher. Il reprit alors toute la dignit
impriale; il s'entretint beaucoup avec le capitaine Asher; et, comme
celui-ci ne parlait pas trs-facilement franais, Campbell leur servit
d'interprte. Il nous parla avec une rare franchise des plans
d'agrandissement qu'il avait encore pour la France,  nos propres
dpens; il nous expliqua comment il voulait faire de Hambourg un second
Anvers, et rendre le port de Cuxhaven semblable  celui de Cherbourg: il
voulut aussi nous faire connatre ce que personne n'avait encore
remarqu, c'est que l'Elbe avait la mme profondeur que l'Escaut, et
qu'on pouvait construire  son embouchure un port semblable  celui dont
il avait enrichi la Belgique. Il avait aussi le projet tout form de
faire dans ses tats une conscription pour la marine, de mme que celle
qui avait lieu pour les armes de terre. _Et_, dit-il, _si j'avais
employ les moyens dont je me suis servi sur le Continent, contre
l'Angleterre, je l'aurais renverse en deux ans de temps. Car_,
disait-il, _c'tait-l mon unique but. Dans la position o je me trouve
maintenant, je puis bien parler de tout cela, puisqu'il m'est impossible
de rien excuter._ Il s'exprimait avec tant de passion et de vivacit en
parlant de ses flottes de Toulon, de Brest et d'Anvers, de son arme de
Hambourg et des mortiers qui se trouvaient  Hyres, avec lesquels il
pouvait jeter des bombes  trois mille pas, que l'on et cru que tout
cela lui appartenait encore.

Aprs le dner, il prit cong du gnral Schuwaloff et de moi; il nous
remercia des soins que nous lui avions donns pendant son voyage, et
parla ensuite avec beaucoup de mpris du gouvernement franais. Il se
plaignit surtout au gnral Koller des injustices dont on l'accablait;
de ce qu'on ne lui avait laiss qu'un seul service en argent, que six
douzaines de chemises, et qu'on lui avait retenu le reste de son linge
et de son argenterie, ainsi qu'une quantit de meubles et de choses
qu'il avait acquises de son propre argent, et de ce qu'on ne voulait pas
reconnatre son droit exclusif sur le _rgent_, qu'il avait retir de
Berlin avec ses propres fonds, moyennant quatre millions. Ce diamant
avait t en effet mis en gage pour 400,000 cus, chez les juifs de
Berlin par le gouvernement franais. Il pria le gnral de porter sa
plainte  son Empereur et  celui de Russie, esprant qu'avec l'aide de
ces princes, justice lui serait rendue.

Ce mme soir, nous crivmes encore deux fois au gouverneur franais de
l'le d'Elbe, pour obtenir de lui qu'il se rendt aux ordres qu'on lui
envoyait, et pour qu'il livrt la place sans difficults  Napolon.

Le 28 au matin, l'Empereur aurait voulu partir et faire embarquer ses
quipages; mais il se trouva incommod, et partit seulement  neuf
heures du soir, aprs avoir encore demand  parler, au gnral
Schuwaloff et  moi. Comme le gnral avait dj pris les devants pour
se rendre au port un des premiers, l'Empereur ne prit cong que de moi
seul; il me remercia encore une fois des attentions particulires que
j'avais eues pour lui, mais ne me dit pas un mot pour le roi de Prusse.
Le gnral Schuwaloff se rendit  bord de la frgate, comme Napolon y
tait dj, et l'Empereur le chargea de prsenter ses hommages 
l'empereur Alexandre.

Les hussards autrichiens l'accompagnrent jusqu'au port de Saint-Raphau,
le mme o il avait abord, quatorze ans auparavant,  son retour
d'gypte. Il fut reu avec les honneurs militaires, et vingt-quatre
coups de canon furent tirs[12].

[Note 12: Ces coups de canon ne furent pas tirs pour lui, mais
douze en l'honneur du feld-marchal-lieutenant baron Koller, et douze
pour le gnral comte Schuwaloff. On laissa Buonaparte dans son erreur,
afin qu'il ne ft pas de nouvelles difficults pour s'embarquer s'il
connaissait l'intention du capitaine Asher de le recevoir comme simple
particulier et non comme empereur.]

Deux heures aprs, la frgate cingla. Le gnral Koller, le colonel
Campbell, le comte Clamm et l'aide-de-camp du gnral Koller,
accompagnrent l'Empereur jusqu' l'le d'Elbe. Sa suite se composait
des gnraux Bertrand et Drouot, le major polonais Ferzmanofsky, deux
fouriers du palais, un officier payeur, M. Peyruche; un mdecin, M.
Fourrau; deux secrtaires, un matre d'htel, un valet de chambre, deux
cuisiniers et six domestiques.

Le gnral Bertrand ne put cacher combien le sacrifice lui cotait, et
ne dissimula pas qu'il ne le faisait que pour remplir son devoir envers
l'Empereur.

Le gnral Drouot, au contraire, montra constamment le mme courage et
la mme gat. On m'a assur que l'Empereur avait voulu lui donner cent
mille francs, et qu'il les avait refuss, en lui disant que s'il
acceptait de l'argent de lui, on n'attribuerait alors son sincre
dvouement qu' un vil intrt. Le reste de son monde ne paraissait le
suivre que pour conserver son traitement.

Le gnral Schuwaloff et moi partmes, la mme nuit, de Frjus, et je
revins directement  Paris par Toulon et Marseille.




SUITE DE L'ITINRAIRE DE NAPOLON;

D'aprs le rcit que m'a fait, lui-mme, le gnral Koller.


LE gnral Koller et le colonel Campbell, qui avaient la mission
d'accompagner Napolon jusqu' l'le d'Elbe, eurent l'occasion de
considrer de plus prs cet homme extraordinaire. Pendant les cinq jours
qu'ils furent obligs de passer sur mer, parce que les vents contraires,
les orages, et les calmes dont ils furent surpris, les empchrent
d'arriver plutt, Napolon fut toujours de bonne humeur, d'une
prvenance et d'une politesse parfaites. Il tmoignait cependant une
grande impatience d'arriver au lieu de sa destination. Les deux
commissaires, le capitaine Asher, le comte Clamm et le lieutenant de
vaisseau anglais Smith, furent tous les jours admis  sa table; mais il
accorda toujours une prfrence marque au gnral Koller. Il lui
tmoignait combien tout ce qui s'tait pass dans les derniers jours de
son voyage lui faisait de peine. _Quant  vous, mon cher gnral_, lui
dit-il, _je me suis montr cul-nu; mais, dites-moi franchement, si vous
ne croyez pas aussi que toutes ces scnes scandaleuses aient t
sourdement excites par le gouvernement franais_[13]? Le gnral
l'assura qu'il tait bien loign de partager cette pense, et que le
gouvernement franais ne se serait sans doute pas permis une conduite si
contraire aux intentions des puissances allies. L'Empereur manifestait
cependant toujours l'inquitude de n'tre pas reu  l'le d'Elbe.

[Note 13: Toutes les paroles de l'Empereur sont en franais dans
l'original.]

Le 3 mai, lorsqu'on aperut l'le, le gnral Drouot, le comte Clamm et
le lieutenant Smith furent envoys en parlementaires; le premier, en
qualit de commissaire de l'Empereur, les deux autres taient chargs de
l'ordre du gouvernement franais, et d'un certificat sign par nous,
pour inviter le gnral Dalesme, gouverneur d'Elbe, de remettre le
commandement, la possession de l'le, de tous ses forts et munitions de
guerre au gnral Drouot, plnipotentiaire de l'Empereur.

Les dputs trouvrent les Elbois dans une anarchie complette. 
Porto-Ferrajo flottait le drapeau blanc,  Porto-Lungone l'tendard aux
trois couleurs; le reste de l'le voulait proclamer son indpendance.
Lorsque la nouvelle de l'arrive de Buonaparte se rpandit, et surtout
celle des trsors qu'il apportait, tous les partis se runirent, pour
venir au devant de leur nouveau matre.

Le gnral Drouot reut du gouverneur les clefs de la ville, le fort,
tout ce qu'il contenait d'artillerie, et trois cent-vingt-cinq canons
qui en faisaient partie: tout fut remis sans difficults(_e_).

Aprs que le nouveau drapeau imprial fut pos sur les tours de
Porto-Ferrajo, le comte Clamm et le lieutenant Smith retournrent 
bord de l'_Indompt_, pour apprendre  l'Empereur l'issue de leur
mission. Dj le capitaine Asher avait salu,  son arrive, la garnison
de Porto-Ferrajo des coups de canon d'usage, la garnison y avait
rpondu: politesse que Napolon s'attribua encore faussement. Mais
lorsque le gnral Drouot fut gouverneur, il donna l'ordre de tirer cent
coups de canon qui furent alors bien certainement tirs en l'honneur de
l'Empereur.

Lorsque Buonaparte mit pied  terre, la municipalit et les corps de
l'tat vinrent le recevoir et le haranguer. Napolon leur rpondit  peu
prs en ces termes: _La douceur de votre climat, les sites romantiques
de votre le m'ont dcid  la choisir, entre tous mes vastes tats,
pour mon sjour; j'espre que vous saurez apprcier cette prfrence, et
que vous m'aimerez comme des enfans soumis; aussi me trouverez-vous
toujours dispos  avoir pour vous toute la sollicitude d'un pre._

Trois violons, et deux basses, qui avaient accompagn la dputation,
surprirent ce tendre pre de leurs sons harmonieux. On le conduisit,
sous un dais orn de papier dor et de vieux morceaux d'carlate, dans
le lieu de sa rsidence. C'tait  l'Htel-de-Ville qu'il devait loger.
On avait orn la salle qui servait ordinairement pour les bals publics
avec quelques petits tableaux, des candlabres en glaces, et un trne
imprial avait t lev  la hte et par aussi de beaucoup de papier
d'or et de morceaux carlates. La musique de la chapelle l'accompagna
jusque-l et fit retentir des sons si touchans, que le Prince, tout mu,
demanda bien vite  tre conduit dans son appartement. Il le trouva si
misrablement meubl qu'il prit des arrangemens avec le gnral Koller
sur les moyens de faire venir de Lucques et Piombino le mobilier de sa
soeur liza. Le gnral crivit  la grande-duchesse de Toscane qui
envoya aussitt ce qui lui tait demand sur de petits btimens: c'est
ce qui a donn lieu au faux bruit qui a couru que Napolon s'tait
empar d'un vaisseau appartenant  son beau-frre, l'avait confisqu et
dclar de bonne prise.

Aussitt aprs son arrive, l'Empereur visita les fortifications, et
assura d'un air de contentement que moyennant les amliorations qu'il
mditait, il pourrait se dfendre contre toute espce de tentative de la
part des habitans du continent.

Le gnral Koller resta dix jours  l'le d'Elbe et gagna de plus en
plus la confiance de l'Empereur, qui n'entreprenait absolument rien sans
le consulter. Il lui confia un jour que, dans l'espace de vingt-quatre
heures, il aurait  ses ordres plus de trois  quatre mille hommes,
parce qu'il avait fait une proclamation  la garnison franaise qui se
trouvait dans l'le, que ceux qui voudraient prendre du service seraient
 sa solde, et qu'il avait appris que l'affluence tait si grande que
plusieurs milliers s'taient dj proposs. Koller blma ouvertement
cette mesure, qui naturellement devait jeter une grande dfiance sur ses
projets pacifiques. _Qu'est-ce que cela me fait_, rpartit Napolon?
_j'ai examin les fortifications, et je dfie qu'on puisse m'attaquer
ici avec le moindre succs._ Je le crois, reprit le gnral; mais je
crois aussi que le gouvernement franais saisirait bien vite ce prtexte
pour ne pas vous payer la pension convenue. _Croyez-vous_, interrompit
brusquement l'Empereur? _diable, cela ne m'arrangerait pas du tout. Mais
que faire  prsent?_ Il faut, dit le gnral, publier une nouvelle
proclamation o vous dclarerez que cette invitation ne devait
s'appliquer qu'aux soldats Elbois qui servaient la France et qui
dsireraient rester dans leur pays natal. Aussitt l'Empereur adopta ce
conseil, et remercia beaucoup ce gnral, qui l'avait dj habitu 
s'entendre dire patiemment qu'il avait tort. Ds les premiers jours du
voyage de Fontainebleau, il lui avait dit en plusieurs circonstances
Votre Majest a tort. Napolon peu accoutum  cette franchise, lui
avait rpondu avec vivacit: _Vous me dites toujours que j'ai tort, et
continuellement que j'ai tort; parlez-vous donc aussi comme cela  votre
Empereur?_ Le gnral l'assura que son Empereur serait trs-fch contre
lui, s'il souponnait qu'il ne lui dit pas toujours bien franchement sa
faon de penser. _En ce cas_, reprit l'Empereur radouci, _votre matre
est bien mieux servi que je ne l'ai jamais t._

Napolon s'occupait sans relche et avec une activit incroyable: tantt
il allait visiter les petites les voisines de l'le d'Elbe. Pianosa,
l'une d'elles et la plus remarquable, est embellie par la vgtation la
plus riche; des sites tout  fait romantiques et beaucoup de chevaux
sauvages animent cette dlicieuse contre. D'autres fois, il parcourait
l'le  cheval dans tous les sens. Le gnral Koller l'accompagna
constamment. L'Empereur lui contait tous ses projets d'embellissement
pour Porto-Ferrajo. Il voulait faire construire un palais, et y fonder
plusieurs institutions librales. Tous ses plans sont vastes, et s'il
vient  bout de les excuter, sa prsence sera un grand bienfait pour ce
pays, dont il doublera certainement la population. Elle s'value en ce
moment  douze mille personnes; mais l'tendue et la richesse du pays
suffiraient pour en nourrir trente mille. Les mines de fer, d'aimant, de
sel, la pche du thon offrent des sources de richesses considrables et
rapportaient au gouvernement 600,000 fr. Avec les plans que l'Empereur a
forms, s'il a le temps et la force de les excuter, je ne doute pas
qu'il ne vienne  bout de doubler le produit.

Pour gagner l'affection des Elbois, il leur fit donner, le second jour
de son arrive, soixante mille francs pour faire des routes dont les
projets existaient depuis long-temps, mais qui n'avaient pu tre
effectus faute d'argent.

Il avait fait changer cette somme, qu'il possdait en or, en pices
d'argent, afin que cela ft beaucoup plus d'effet lorsque ses gens
transporteraient,  travers les rues, ces sacs du chteau  la
Maison-de-Ville.

Cet artifice eut tout le succs qu'il en attendait, on ne parla plus
d'autre chose que de ses immenses trsors et de sa grande libralit.

La pche du thon avait t, jusqu' son arrive, afferme  un riche
Gnois, qui, pour faciliter son commerce, avait fait btir une maison 
Porto-Ferrajo; comme cette maison gnait Buonaparte dans ses projets
d'embellissemens, il la fit jeter bas, sans autre forme de procs, et
sans vouloir seulement en parler au propritaire; celui-ci poussa les
hauts cris et s'leva fortement contre l'injustice de ce procd. Alors
l'Empereur lui fit savoir que, malgr le bail qui existait, son
intention tait d'affermer de nouveau la pche au plus offrant, et qu'il
voulait avoir vingt mille francs de plus qu'elle ne rapportait par an.
Le malheureux entrepreneur fut si effray, qu'il fit dire  l'Empereur
qu'il paierait tout ce qu'il voudrait et qu'il ne serait plus question
de la maison abattue. Napolon se laissa pourtant un peu attendrir, lui
rabattit quelque chose des vingt mille francs, et le Gnois leva
jusqu'aux nues la gnrosit impriale.

Buonaparte conclut un trait de commerce avec Livourne, et lorsque le
gnral Koller le quitta, il le chargea de dpches pour Gnes, afin de
ngocier un semblable trait, qui eut lieu effectivement. L'Empereur lui
fit des adieux affectueux, et le pria de venir bientt le revoir.

       *       *       *       *       *

Pendant mon voyage de Toulon  Paris, je me convainquis  quel point
tout le pays tait irrit contre Buonaparte. Si nous avions t obligs
d'y passer, je doute fort que nous eussions pu le sauver de la rage du
peuple. On m'assura que cette manire de voir tait la mme dans tout le
Languedoc, la Guyenne, la Gascogne, et particulirement  Toulouse, 
Nmes et  Montpellier.

Je fus reu  Toulon par le marchal Massna, avec la plus grande
politesse. Il me dit combien il tait charm du renversement de
Buonaparte, et il me fit mme connatre le sujet de la haine qu'il lui
avait voue: et pour nous prouver la manire indigne dont l'ex-Empereur
avait agi envers lui, il nous raconta qu'un jour de chasse, Napolon,
soit qu'il l'et fait exprs ou non, le blessa d'un coup de fusil 
l'oeil et le lui creva. Il ne fit pas mme semblant de l'apercevoir, et,
aprs la chasse, il vint voir le marchal et lui dit tout bas: _C'est le
prince Guillaume de Prusse qui vous a crev l'oeil_, et chercha  lui
persuader que le prince l'avait fait  dessein. Puis il s'informa avec
une apparente sensibilit, s'il avait prouv une forte douleur. Massna
nous dclara qu'il avait rpondu que ce malheureux coup n'avait pas t
dirig par le prince Guillaume.

Lorsque je visitai la flotte de Toulon, je trouvai une nouvelle preuve
de la cruaut avec laquelle Napolon traitait les Prussiens. Sur le
vaisseau Amiral, deux matelots, misrablement vtus, s'approchrent de
moi et me parlrent en allemand. Ils me supplirent, au nom de Dieu, de
les tirer d'esclavage, eux et trois cents de leurs compatriotes qui
taient dtenus dans le bagne. La plupart tait du corps de Schill, et
les autres avaient t faits prisonniers  Dantzick dans l'anne 1807.
On les avait, malgr le trait de paix, conduits d'Anvers  Toulon,
attachs  la chane comme de vils galriens. Sur ma demande, les deux
matelots qui s'taient prsents d'abord  moi furent mis aussitt en
libert; et, lorsque je fus arriv  Paris, je fus assez heureux pour
dlivrer les autres prisonniers prussiens.




NOTES.


(_a_) Dans la _Gazette de France_ du 29 avril, Roustan a publi la
lettre suivante:

MONSIEUR,

On rpand, depuis quelque temps, les bruits les plus dsavantageux sur
ma personne; on va jusqu' dire que c'est aprs avoir reu une somme
considrable de Buonaparte, mon matre, que je suis parti de
Fontainebleau.

Je me dois  moi-mme, de dclarer ici la vrit, et de me disculper
d'une action qui ne serait pas d'un brave homme, ce dont je suis
incapable. Depuis seize ans que je servais Napolon, ma conduite a
toujours t irrprochable, et devait seule prvenir toute accusation
injurieuse.

La vrit est qu'aprs m'tre comport en homme d'honneur  la journe
d'Arcis-sur-Aube, et m'tre battu en brave sous les yeux de mon matre,
j'ai reu de lui une gratification comme rcompense de ma conduite; mais
je dclare que, depuis le moment o il a t question de sa dchance,
je n'ai reu de lui aucun bienfait, et je dfie mme qui que ce soit de
prouver le contraire de ce que j'avance.

Quant  tout ce que l'on pourrait dire sur ce que je ne l'ai pas suivi
 l'le d'Elbe, je ne dois aucune explication  ce sujet. MM. les
gnraux comtes Bertrand et Drouot sont dpositaires des justes motifs
qui m'ont retenu prs de ma famille.

                    ROUSTAN.

       *       *       *       *       *

(_b_) Voici le discours qu'il adressa, au moment de son dpart, aux
troupes de la vieille garde qui taient restes prs de lui:

Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde, je vous fais
mes adieux.

Depuis vingt ans que je vous commande, je suis content de vous, et je
vous ai toujours trouvs sur le chemin de la gloire.

Les puissances allies ont arm toute l'Europe contre moi; une partie
de l'arme a trahi ses devoirs, et la France a cd  des intrts
particuliers.

Avec vous et les braves qui me sont rests fidles, j'aurais pu
entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France et t
malheureuse: ce qui tait contraire au but que je m'tais propos. Je
devais donc sacrifier mon intrt personnel  son bonheur: ce que j'ai
fait.

Soyez fidles au nouveau souverain que la France s'est choisi;
n'abandonnez point cette chre patrie, trop long-temps malheureuse. Ne
plaignez point mon sort; je serai toujours heureux quand je saurai que
vous l'tes. J'aurais pu mourir: rien ne m'tait plus facile; mais non,
je suivrai toujours le chemin de l'honneur; j'crirai ce que nous avons
fait.

Je ne puis vous embrasser tous, mais je vais embrasser votre chef.
Venez, gnral (il embrasse le gnral Petit); qu'on m'apporte l'aigle,
et en l'embrassant il dit: Cher aigle, que ces baisers retentissent dans
le coeur de tous les braves!

Adieu, mes enfans! adieu mes braves! entourez-moi encore une fois.

       *       *       *       *       *


_Proclamation de S. Exc. le marchal Augereau  son arme._

           Soldats!

(_c_) Le snat, interprte de la volont nationale, lass du joug
tyrannique de Napolon Buonaparte, a prononc, le 2 avril, sa dchance
et celle de sa famille.

Une nouvelle constitution monarchique, forte et librale, et un
descendant de nos anciens Rois, remplacent Buonaparte et son despotisme.

Vos grades, vos honneurs et vos distinctions vous sont assurs.

Le corps-lgislatif, les grands dignitaires, les marchaux, les gnraux
et tous les corps de la grande arme, ont adhr aux dcrets du snat,
et Buonaparte lui-mme a, par un acte dat de Fontainebleau, le 11
avril, abdiqu pour lui et ses hritiers, les trnes de France et
d'Italie.

Soldats, vous tes dlis de vos sermens; vous l'tes par la nation en
qui rside la souverainet; vous l'tes encore, s'il tait ncessaire,
par l'abdication mme _d'un homme qui, aprs avoir immol des millions
de victimes  sa cruelle ambition, n'a pas su mourir en soldat_.

La nation appelle Louis XVIII sur le trne: n Franais, il sera fier de
votre gloire, et s'entourera avec orgueil de vos chefs; fils d'Henri IV,
il en aura le coeur: il aimera le soldat et le peuple.

Jurons donc fidlit  Louis XVIII et  la constitution qui nous le
prsente; arborons la couleur vraiment franaise, qui fait disparatre
tout emblme d'une rvolution qui est fixe, et bientt vous trouverez
dans la reconnaissance et dans l'admiration de votre Roi et de votre
patrie, une juste rcompense de vos nobles travaux.

Au quartier-gnral de Valence, le 16 avril 1814.

                    Le marchal AUGEREAU.

       *       *       *       *       *

(_d_) _ Orgon_. Dans l'itinraire de Buonaparte, qui a t publi en
1814, on cite une lettre particulire o il est dit: On brle en sa
prsence son effigie, on lui en prsente d'autres qui ont le sein
dchir et qui sont teintes de sang. D'aprs les observations faites 
nous-mmes par le comte Waldbourg-Truchsess, nous pouvons assurer que ce
fait est controuv, ainsi qu'un trs-grand nombre d'autres qu'il serait
trop long de rapporter.

       *       *       *       *       *

(_e_) Le nouveau pavillon de l'le, adopt par Napolon, fut arbor, ce
qui fut constat par le procs-verbal suivant:

Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napolon, ayant pris
possession de l'le d'Elbe, le gnral Drouot, gouverneur de l'le au
nom de l'Empereur, a fait arborer, sur les forts, le pavillon de l'le,
fond blanc, travers diagonalement d'une bande rouge seme de trois
abeilles fond d'or. Ce pavillon a t salu par les batteries des forts
de la cte, de la frgate anglaise l'_Undounted_, et des btimens de
guerre franais, qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi, nous,
commissaires des puissances allies, avons sign le procs-verbal avec
le gnral Drouot, gouverneur de l'le, et le gnral Dalesme,
commandant suprieur de l'le.

         Fait  Porto-Ferrajo, le 4 mai 1814.


Dans le mme temps, le gnral Dalesme fit afficher la proclamation
suivante:

             Habitans de l'le d'Elbe,

Les vicissitudes humaines ont conduit au milieu de vous l'empereur
Napolon, et son choix vous le donne pour souverain. Avant d'entrer dans
vos murs, votre auguste et nouveau monarque m'a adress les paroles
suivantes que je m'empresse de vous faire connatre, parce qu'elles sont
le gage de votre bonheur  venir:

_Gnral! j'ai sacrifi mes droits aux intrts de la patrie, et je me
suis rserv la souverainet et proprit de l'le d'Elbe, ce qui a t
consenti par toutes les puissances. Veuillez faire connatre ce nouvel
tat de choses aux habitans, et le choix que j'ai fait de leur le pour
mon sjour, en considration de la douceur de leurs moeurs et de leur
climat. Dites-leur qu'ils seront l'objet constant de mes plus vifs
intrts!_

Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'tre commentes; elles fixent
votre destine. L'empereur vous a bien jugs. Je vous dois cette
justice, et je vous la rends.

Habitans de l'le d'Elbe! je m'loignerai bientt de vous. Cet
loignement me sera pnible, parce que je vous aime sincrement; mais
l'ide de votre bonheur adoucit l'amertume de mon dpart; et en quelque
lieu que je puisse tre, je me rapprocherai toujours de cette le par le
souvenir des vertus de ses habitans, et par les voeux que je formerai
pour eux.

Porto-Ferrajo, 4 mai 1814.

          _Le gnral de brigade_ DALESME.


Deux jours aprs la date de cette pice parut le mandement que donna le
vicaire-gnral de l'le d'Elbe, Joseph-Philippe Arrighi, parent de
Buonaparte.

       *       *       *       *       *


MANDEMENT.

Joseph-Philippe ARRIGHI, chanoine honoraire de la cathdrale de Pise et
de l'glise mtropolitaine de Florence, etc. (Sous l'vque d'Ajaccio,
vicaire-gnral de l'le d'Elbe et de la principaut de Piombino).

 nos bien-aims dans le Seigneur, nos frres composant le clerg, et 
tous les fidles de l'le, salut et bndiction.

La divine providence qui, dans sa bienveillance, dispose
irrsistiblement de toutes choses, et assigne aux nations leurs
destines, a voulu qu'au milieu des changemens politiques de l'Europe,
nous fussions  l'avenir les sujets de _Napolon-le-Grand_.

L'le d'Elbe, dj clbre par ses productions naturelles, va devenir
dsormais illustre dans l'histoire des nations, par l'hommage qu'elle
rend  son nouveau prince dont la gloire est immortelle. L'le d'Elbe
prend en effet un rang parmi les nations, et son troit territoire est
ennobli par le nom de son souverain.

leve  un honneur aussi sublime, elle reoit, dans son sein, l'_oint
du Seigneur_, et les autres personnes distingues qui l'accompagnent.

Lorsque S. M. I. et R. fit choix de cette le pour sa retraite, elle
annona  l'univers quelle tait pour elle sa prdilection.

Quelles richesses vont inonder notre pays! quelles multitudes
accourront de tous cots pour contempler _un hros_!

Le premier jour qu'il mit le pied sur ce rivage, il proclama notre
destine et notre bonheur: _Je serai un bon pre_, dit-il, _soyez mes
enfans chris!_

Chers catholiques, quelles paroles de tendresse! quelles expressions de
bienveillance! quel gage de notre _flicit future_! que ces paroles
charment donc dlicieusement vos penses, et qu'imprimes fortement dans
vos mes, elles y soient une source inpuisable de _consolations_!

Que les pres les rptent  leurs enfans; que le souvenir de ces
paroles, qui assurent la gloire et la prosprit de l'le d'Elbe, se
perptue de gnration en gnration.

Heureux habitans de Porto-Ferrajo, c'est dans ces murs qu'habitera la
_personne sacre_ de S. M. I. et R. Renomms de tout temps par la
douceur de votre caractre et par votre affection pour vos princes,
Napolon-le-Grand rside parmi vous; n'oubliez jamais l'ide favorable
qu'il s'est forme de ses fidles sujets.

Et vous tous, fidles en Jsus-Christ, conformez-vous  la destine:
_non sint schismata inter vos, pacem habete, et Deus pacis et
directionis erit vobiscum!_

Que la fidlit, la gratitude, la soumission, rgnent dans vos coeurs!
Unissez-vous tous dans des sentimens respectueux d'amour pour votre
prince, qui est plutt votre bon pre que votre souverain. Clbrez avec
une joie sainte la bont du Seigneur, qui de toute ternit vous a
rservs  cet heureux vnement.

En consquence, nous ordonnons que dimanche prochain, dans toutes les
glises, il soit chant un _Te Deum_ solennel, en action de grces au
Tout-puissant, pour la faveur qu'il nous a accorde dans l'abondance de
sa misricorde.

Donn au palais piscopal de l'le d'Elbe, le
6 mai 1814.

                    Le vicaire-gnral ARRIGHI;
                FRANCESCO ANGIOLETTI, _secrtaire_.





End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelle relation de l'Itinraire de
Napolon de Fontainebleau  l'le d'Elbe, by Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess

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     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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