The Project Gutenberg EBook of La cit des eaux, by Henri de Rgnier

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Title: La cit des eaux

Author: Henri de Rgnier

Release Date: November 22, 2007 [EBook #23589]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CIT DES EAUX ***




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                             HENRI DE RGNIER

                                   La
                              Cit des Eaux

                             [Illustration]

                                 PARIS
                      SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE

                 XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV


                                 MCMII




DU MME AUTEUR

_Posie_

  PREMIERS POMES                                1 vol.
  POMES                                         1 vol.
  LES JEUX RUSTIQUES ET DIVINS                   1 vol.
  LES MDAILLES D'ARGILE                         1 vol.

_Roman_

  LA CANNE DE JASPE                              1 vol.
  LA DOUBLE MATRESSE                            1 vol.
  LE TRFLE BLANC                                1 vol.
  LES AMANTS SINGULIERS                          1 vol.
  LE BON PLAISIR                                 1 vol.

_Littrature_

  FIGURES ET CARACTRES                          1 vol.




IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

  _Cinq exemplaires sur japon imprial, numrots de 1  5;
  Vingt-neuf exemplaires sur papier de Hollande, numrots de 6  34
  Et trois exemplaires sur chine, marqus A. B. C._

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

[Illustration]

Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous pays, y
compris la Sude, la Norvge et le Danemark.




A JOS MARIA DE HEREDIA




LA CIT DES EAUX

                                           _Versailles, Cit des Eaux._

                                                     MICHELET.

_SALUT A VERSAILLES_

  _Celui dont l'me est triste et qui porte  l'automne
  Son coeur brlant encor des cendres de l't,
  Est le Prince sans sceptre et le Roi sans couronne
  De votre solitude et de votre beaut._

  _Car ce qu'il cherche en vous,  jardins de silence,
  Sous votre ombrage grave o le bruit de ses pas
  Poursuit en vain l'cho qui toujours le devance,
  Ce qu'il cherche en votre ombre,  jardins, ce n'est pas_

  _Le murmure secret de la rumeur illustre,
  Dont le sicle a rempli vos bosquets toujours beaux,
  Ni quelque vaine gloire accoude au balustre,
  Ni quelque jeune grce au bord des fraches eaux;_

  _Il ne demande pas qu'y passe ou qu'y revienne
  Le hros immortel ou le vivant fameux
  Dont la vie orgueilleuse, clatante et hautaine
  Fut l'astre et le soleil de ces augustes lieux._

  _Ce qu'il veut, c'est le calme et c'est la solitude,
  La perspective avec l'alle et l'escalier,
  Et le rond-point, et le parterre, et l'attitude
  De l'if pyramidal auprs du buis taill;_

  _La grandeur taciturne et la paix monotone
  De ce mlancolique et suprme sjour;
  Et ce parfum de soir et cette odeur d'automne
  Qui s'exhalent de l'ombre avec la fin du jour._

                                * * * * *

  _O toi que l'aube effraie,  toi qui crains l'aurore,
  Et que ne tentent plus la route et le chemin,
  Quitte la ville vaine, arrogante et sonore
  Qui parle avec des voix de soleil ou d'airain._

  _C'est l que l'homme fait sa boue et sa poussire
  Pour lever son mur autour de l'horizon;
  Mais toi, dont le dsir n'apporte plus sa pierre
  Au travail en commun qui btit la maison,_

  _Laisse ceux dont le bloc charge, sans qu'elle plie,
  L'paule et dont les bras sont propres aux fardeaux,
  Se construire sans toi les demeures de vie
  Et va vivre ton songe en la Cit des Eaux._

                                * * * * *

  _L'onde ne chante plus en tes mille fontaines,
  O Versailles, Cit des Eaux, Jardin des Rois!
  Ta couronne ne porte plus,  souveraine,
  Les clairs lys de cristal qui l'ornaient autrefois!_

  _La nymphe qui parlait par ta bouche s'est tue
  Et le temps a terni sous le souffle des jours
  Les fluides miroirs o tu t'es jadis vue
  Royale et souriante en tes jeunes atours._

  _Tes bassins endormis  l'ombre des grands arbres
  Verdissent en silence au milieu de l'oubli,
  Et leur tain qui s'encadre aux bordures de marbre
  Ne reconnatrait plus ta face d'aujourd'hui._

  _Qu'importe! ce n'est pas ta splendeur et ta gloire
  Que visitent mes pas et que veulent mes yeux;
  Et je ne monte pas les marches de l'histoire
  Au-devant du Hros qui survit en tes Dieux._

  _Il suffit que tes eaux gales et sans fte
  Reposent dans leur ordre et leur tranquillit,
  Sans que demeure rien en leur noble dfaite
  De ce qui fut jadis un spectacle enchant._

  _Que m'importent le jet, la gerbe et la cascade
  Et que Neptune  sec ait bris son trident,
  Ni qu'en son bronze aride un farouche Encelade
  Se soulve, une feuille morte entre les dents,_

  _Pourvu que faible, basse, et dans l'ombre incertaine,
  Du fond d'un vert bosquet qu'elle a pris pour tombeau,
  J'entende longuement ta dernire fontaine,
  O Versailles, pleurer sur toi, Cit des Eaux!_


LA FAADE

  Glorieuse, monumentale et monotone,
  La faade de pierre effrite au vent qui passe
  Son chapiteau friable et sa guirlande lasse
  En face du parc jaune o s'accoude l'Automne.

  Au mdaillon de marbre o Pallas la couronne,
  La double lettre encor se croise et s'entrelace;
  A porter le balcon l'Hercule se harasse;
  La fleur de lys s'effeuille au temps qui la moissonne.

  Le vieux Palais, mir dans ses bassins dserts,
  Regarde s'accroupir en bronze noir et vert
  La Solitude nue et le Pass dormant;

  Mais le soleil aux vitres d'or qu'il incendie
  Y semble rallumer intrieurement
  Le sursaut, chaque soir, de la Gloire engourdie.


L'ESCALIER

  Toute la Gloire avec le glaive et l'trier,
  Et la terre qui saigne et la mer qui cume,
  Le feutre balayant le parquet de sa plume,
  La Puissance et l'Amour, la rose et le laurier,

  De ce songe royal et de ce bruit guerrier,
  Soleil d'or qui s'efface bloui dans la brume,
  Il ne reste que l'oeuvre anonyme et posthume
  Du marteau d'un sculpteur dans le bloc du carrier;

  Et le marbre du buste arrogant et romain,
  Sans yeux pour regarder et pour prendre sans mains,
  Se dresse taciturne et solitaire, au haut

  De l'escalier qui garde  ses marches tasses,
  Dans le porphyre roux, la trace sans cho
  Du pas sanglant encor des Victoires passes.


PERSPECTIVE

  Le cuivre du trophe et le bronze du buste
  Juxtaposent l'or jaune et la patine verte;
  Le carquois se suspend prs de la corne ouverte,
  Crs en fleurs sourit  Diane robuste.

  Le parquet de bois clair mire la fresque inverse
  O trne le Hros que la Victoire illustre;
  L'clair silencieux rde de lustre en lustre,
  Et le soleil s'irise au cristal qu'il traverse.

  Le glorieux Pass, nu sous son laurier d'or,
  Par les fentres, voit se reflter encor,
  Dans l'chiquier verdi des portes de miroirs,

  Le lys mystrieux du jet d'eau, et, votifs,
  Dressant sur le ciel clair leur double bronze noir,
  Le cippe d'un cyprs et la stle d'un if.


L'ODEUR

  Si tu songes l'Amour, si tu rves la Mort,
  Si ton miroir est trouble  te sourire, coute
  Les feuilles, feuille  feuille, et l'onde, goutte  goutte,
  Tomber de la fontaine et de l'arbre. Tout dort.

  La rose de septembre et le tournesol d'or
  Ont dit l't qui brle et l'automne qui doute;
  Le bosquet s'entrelace et la grotte se vote,
  Le ddale et l'cho te tromperaient encor.

  Laisse l'alle oblique et le carrefour tratre
  Et ne regarde pas  travers la fentre
  Du pavillon ferm dont la clef est perdue.

  Silence! L'ombre est l; viens respirer plutt,
  Ainsi que les herms et les blanches statues,
  L'amre odeur du buis autour des calmes eaux.


LE BASSIN ROSE

  Si le jet d'eau s'est tu dans la vasque, si l'or
  De la statue en pleurs au centre du bassin
  S'caille sur la hanche et rougit sur le sein,
  Si le porphyre rose en l'onde saigne encor;

  C'est que tout, alentour, s'engourdit et s'endort
  D'avoir t charmant, mystrieux et vain,
  Et que l'cho muet dans l'ombre tend la main
  Au Silence  genoux auprs de l'Amour mort.

  L'alle est inquite o l'on ne passe plus;
  La terre peu  peu s'boule du talus;
  La porte attend la clef, le portique attend l'hte,

  Et le Temps, qui survit  ce qu'il a t
  Et se retrouve toujours tel qu'il s'est quitt,
  Fait l'eau trop anxieuse et les roses trop hautes.


LE BASSIN VERT

  Son bronze qui fut chair l'rige en l'eau verdie,
  Desse d'autrefois triste d'tre statue;
  La mousse peu  peu couvre l'paule nue,
  Et l'urne qui se tait pse  la main roidie;

  L'onde qui s'engourdit mire avec perfidie
  L'ombre que toute chose en elle est devenue,
  Et son miroir fluide o s'allonge une nue
  Imite inversement un ciel qu'il parodie.

  Le gazon toujours vert ressemble au bassin glauque.
  C'est le mme carr de verdure quivoque
  Dont le marbre ou le buis encadrent l'herbe ou l'eau.

  Et dans l'eau smaragdine et l'herbe d'meraude,
  Regarde, tour  tour, errer en ors rivaux
  La jaune feuille morte et le cyprin qui rde.


LE BASSIN NOIR

  Laisse le Printemps rire en sa gane de pierre
  Et l'Hiver qui sanglote au socle o il est pris
  Jusqu'au torse, et l't, grave en ses noeuds fleuris,
  Prs de l'Automne nu qui s'empampre et s'enlierre;

  Laisse la rose double et la rose trmire
  Et l'alle  dessins de sable jaune et gris
  Et l'cho qui rpond au rire que tu ris,
  Et viens te regarder dans une eau singulire.

  Elle occupe un bassin ovale et circonspecte;
  Nulle plume d'oiseau et nulle aile d'insecte
  Ne raie en le frlant l'bne du miroir,

  Et, de sa transparence o sommeillent des ors,
  Tu verrais merger d'entre son cristal noir
  Le Silence  mi-voix et l'Amour  mi-corps!


L'ENCELADE

  Les hauts buis d'alentour bordent un rond-point d'eau.
  Aux angles du bassin, devant leurs ombres graves,
  La Desse aux yeux durs et le Dieu aux yeux caves
  Tiennent l'un le trident et l'autre le marteau.

  Au centre, enseveli dans un vivant tombeau,
  Un Encelade tord, sous l'amas noir des laves,
  Son gigantesque corps qui, nu dans ses entraves,
  Sent peser la vengeance et le roc pour fardeau.

  Sa gorge horrible, tout le jour, a fait jaillir
  L'cume qui retombe autour de lui, soupir
  Monstrueux et grondant de sa rage enchane.

  Mais, avec le soir sombre et l'heure qui s'avance,
  A mesure, l'on voit, de sa bouche acharne,
  Le jet d'eau qui dcrot accrotre le silence.


LDA

  Au centre du bassin o le marbre arrondi
  Entoure une onde lthargique qui tressaille
  D'une ride qu'y fait, de son bec qui l'entaille,
  Un cygne se mirant  son miroir verdi,

  Elle cambre son corps qu'une attente roidit;
  Son pied nu touche l'eau que son orteil raille,
  Et sa langueur s'accoude  la rude rocaille,
  Et son geste s'tire au mtal engourdi.

  Les cygnes nonchalants qui nagent autour d'elle
  Approchent de la Nymphe et la frlent de l'aile
  Et caressent ses flancs de leurs cols onduleux;

  Et le bronze anxieux dans l'eau qui le reflte
  Semble encor palpiter de l'amour fabuleux
  Qui jusqu'en son sommeil trouble sa chair muette.


LA NYMPHE

  L'eau calme qui s'endort, dborde et se repose
  Au bassin de porphyre et dans la vasque en pleurs
  En son trouble sommeil et ses glauques pleurs
  Reflte le cyprs et reflte la rose.

  Le Dieu  la Desse en souriant s'oppose;
  L'un tient le sceptre et l'arc, l'autre l'urne et les fleurs,
  Et, dans l'alle entre eux, mlant son ombre aux leurs,
  L'Amour debout et nu se dresse et s'interpose.

  Les talus du gazon bordent le canal clair;
  L'if y mire son bloc, le houx son cne vert,
  Et l'oblisque alterne avec la pyramide;

  Un Dragon qui fait face  son Hydre ennemie,
  Tous deux du trou visqueux de leurs bouches humides
  Crachent un jet d'argent sur la Nymphe endormie.


LE SOCLE

  L'Amour qui souriait en son bronze d'or clair
  Au centre du bassin qu'enfeuille, soir  soir,
  L'automne, a chancel en se penchant pour voir
  En l'onde son reflet lui rire, inverse et vert.

  Le prestige mystrieux s'est entr'ouvert;
  Sa chute, par sa ride, a bris le miroir,
  Et dans la transparence en paix du cristal noir
  On l'aperoit qui dort sous l'eau qui l'a couvert.

  Le lieu est triste; l'if est dur; le cyprs nu.
  L'alle au loin s'enfonce o nul n'est revenu
  Dont le pas  jamais vibre au fond de l'cho;

  Et, de l'Amour tomb du socle qu'il dnude,
  Il reste un bloc gal qui semble le tombeau
  Du songe, du silence et de la solitude.


LATONE

  Le quinconce, le buis, les ifs et les cyprs,
  La rocaille coquette et la vasque pensive
  D'o s'panche ou jaillit l'onde dolente ou vive
  Qui fait l'alle en pleurs ou le carrefour frais;

  La fontaine qui jase et le bassin auprs
  Qui stagne et que tarit la fissure furtive,
  La statue et l'herms que la mousse enjolive
  Et le parc qui finit en lointains de forts;

  Le Silence qui songe et l'cho qui recule
  Bercent la douceur d'tre en ce beau crpuscule
  O, dans le souvenir, tout reste ce qu'il fut,

  Et, parmi l'eau verdie o s'effeuille l'automne,
  Toujours s'obstine, en or accroupi, le salut
  De l'obse grenouille  la svelte Latone.


FTE D'EAU

  Le dauphin, le triton et l'obse grenouille
  Diamantant d'cume et d'or Latone nue,
  Divinit marine au dos de la tortue,
  Dieu fluvial riant de l'eau qui le chatouille;

  La vasque qui retombe ou la gerbe qui mouille,
  La nappe qui dcrot, se gonfle ou diminue,
  Et la poussire humide irisant la statue
  Dont s'emperle la mousse ou s'avive la rouille;

  Toute la fte d'eau, de cristal et de joie
  Qui s'entrecroise, rit, s'parpille et poudroie,
  Dans le parc enchant s'est tue avec le soir;

  Et parmi le silence on voit jaillir, auprs
  Du tranquille bassin redevenu miroir,
  La fontaine de l'if et le jet du cyprs.


LES FEUILLES

  Ta robe lente, pas  pas, soulve et trane
  Un bruit de feuilles d'or et de roses fanes,
  Et dans le crpuscule o finit la journe
  L'automne est las d'avoir entendu les fontaines.

  Si tu passes le long des eaux vastes et vaines,
  La statue, anxieuse et la tte incline
  coutant dans l'cho le pas de l'autre Anne,
  Ne te reconnat plus et te regarde  peine.

  La Vestale au ciel gris lve ses yeux de marbre,
  L'Herms silencieux drobe d'arbre en arbre
  Son socle nu de terme et son masque de faune,

  Et, dans le miroir clair que tu tiens  la main,
  Tu portes, reflts, le parc morose et jaune
  Avec ses dieux, ses eaux et ses verts boulingrins.


LE REPOS

  Le bronze grave treint de son sommeil pesant
  Ton corps au geste las et ta face verdie;
  Et quelle douloureuse et douce tragdie
  T'a faite la statue o tu dors  prsent?

  Le marbre de ton socle est rouge et l'on y sent
  Partout la pourpre encor d'une tache agrandie;
  Est-ce la flche aigu ou la hache hardie
  Qui t'a couche ainsi plus belle dans ton sang?

  Le bronze jaune et vert qui souffre et qui suppure,
  Dont s'aigrit la patine et suinte la coulure,
  Sculpte de ton repos un cadavre ternel;

  Et la matire o tu survis te dcompose;
  Mais, puisque tendre fut ton Destin ou cruel,
  Laisse crotre  tes pieds la cigu ou la rose.


LA RAMPE

  La double rampe, auprs du bassin que surplombe
  La terrasse de marbre o le buis nu serpente,
  Incurve sa monte et courbe sa descente,
  Et de la vasque en pleurs sanglote l'eau qui tombe.

  La corneille criarde et la blanche colombe
  Alternent, l'une rauque et l'autre gmissante;
  Chaque cyprs, le long de cette double pente,
  Figure un cippe noir d'o le lierre retombe.

  Si tu descends  gauche et si je monte  droite,
  Nous verrons tous les deux, en l'onde dont miroite
  La patine d'or vert qu'teint le crpuscule,

  Toi, la Desse en fuite et moi le Dieu discret,
  Statue en marche qui s'avance ou qui recule,
  Glisser inversement de cyprs en cyprs.


LES STATUES

  Les feuilles, une  une, et le temps, heure  heure,
  Tombent dans le bassin dont le jet d'eau larmoie;
  Iphignie en sang prs d'Hlne de Troie,
  Dana, Antigone, Ariane qui pleure,

  Marbres purs que le vent soufflette ou qu'il effleure!
  Si le torse se cambre ou si la tte ploie,
  Hroque au destin qui caresse ou rudoie,
  La statue aux yeux blancs persvre ou demeure.

  L'ternelle beaut subsiste  jamais belle.
  Le Silence a ploy le crpe de son aile
  Et songe, assis, le coude au socle o il inscrit

  Le nom de l'hrone nergique ou morose
  Qui drobe un sourire ou cache un sein meurtri
  Derrire les cyprs ou derrire des roses.


TRIANON

  Un souvenir royal, mlancolique et tendre,
  Erre dans le palais et rde par l'alle,
  Destin  qui la Mort tragique s'est mle,
  Poudre et fard devenus du sang et de la cendre.

  Dans le jardin dsert j'entends la hache fendre
  Le saule o roucoula la colombe envole;
  Les roses ont fleuri l'ombre du mausole,
  Et le ruisseau s'attarde et le banc semble attendre.

  Un souvenir s'accoude au dossier des fauteuils;
  Un pas rsonne encor sur le marbre des seuils;
  Un fantme au miroir vient sourire et s'efface.

  Le bassin se tarit, et les feuilles au fond
  Dessinent, sous l'eau noire o leur or s'entrelace,
  La couronne d'un chiffre et la lettre d'un nom.


L'ABANDON

  Le carrosse d'or roux, la chaise, le sabot
  Qui piaffe au pav clair et sonne sur la dalle,
  N'animent plus la cour vaste, vide et royale
  O se sont tus les pas, le fouet et le grelot.

  La porte s'entrebille et le volet se clt;
  Le vent use, tout bas, la pierre jaune et ple;
  Le silence engourdi crispe de salle en salle
  Ses deux ailes de cendre et sa bouche d'cho.

  La fontaine qui chante en gouttes dans la vasque,
  Ni le faune qui rit sous le marbre du masque,
  Ni le vase fleuri, ni les blanches statues

  N'ont pu faire s'entresourire l'un  l'autre,
  Lui qui porte un miroir, elle qui s'y voit nue,
  La Solitude assise et le Pass qui rde.


INTRIEUR

  Le Temps sentencieux et le muet Amour
  Se tiennent cte  cte et debout devant l'tre,
  Et l'on voit se croiser dans le miroir verdtre
  La faulx vaine du Temps et l'aile de l'Amour.

  L'aile est lasse. Le Temps parfois parle  l'Amour;
  La voix douce reprend la voix acaritre;
  L'enfant rsiste et le vieillard s'opinitre,
  Et l'enfant ne veut pas comprendre, tant l'Amour.

  Rosaces au parquet et lustres au plafond,
  clair qui va tonner, roses qui fleuriront!
  Le miroir s'interroge et scrute le miroir.

  Le meuble se contracte et crispe ses pieds tors;
  La porte s'entrebille et l'on attend l'Espoir
  Qui de l'aile de cendre et fait une aile d'or.


LE PAVILLON

  La corbeille, la pannetire et le ruban
  Nouant la double flte  la houlette droite,
  Le mdaillon ovale o la moulure troite
  Encadre un profil gris dans le panneau plus blanc;

  La pendule htive et l'horloge au pas lent
  O l'heure, tour  tour, se contrarie et boite;
  Le miroir las qui semble une eau luisante et moite,
  La porte entrebille et le rideau tremblant;

  Quelqu'un qui est parti, quelqu'un qui va venir,
  La Mmoire endormie avec le Souvenir,
  Une approche qui tarde et date d'une absence,

  Une fentre, sur l'odeur du buis amer,
  Ouverte, et sur des roses d'o le vent balance
  Le lustre de cristal au parquet de bois clair.


LE BOUQUET

  Sur la rosace close au centre du parquet
  Pose ton pied lger, coute et sois furtive;
  La solitude parle  celle qui arrive;
  N'as-tu pas entendu le marbre qui craquait?

  La harpe tremble et vibre  ton pas indiscret,
  Le lustre se balance et son cristal s'avive;
  De ce qui semble mort crois-tu que rien ne vive?
  La glace a son fantme et tout a son secret.

  Le temps passe; tout fuit; les choses sont fidles,
  L'invisible silence vente de ses ailes
  La poussire pensive et l'ombre transparente;

  Et, sur la table nue o le marbre vein
  A quelque chair ancienne et ple s'apparente,
  Effeuille le bouquet que l'Amour t'a donn.


L'ILE

  L'le basse, parmi les eaux, isole en elle,
  Sous les pleurs du vieux saule et le frisson du tremble,
  Le pavillon carr dont la tristesse semble
  Enclore en son secret un silence fidle.

  Par les vitres, on voit, qui se dcharne, l'aile
  D'une harpe tendre ses cordes o il tremble
  Un peu du frlement des doigts qui l'ont ensemble
  Fait vibrer doucement jadis, sonore et grle.

  Et le blanc pavillon de marbre et de cristal
  S'est endormi, avec en lui l'accord final
  Que le silence embaume en son ombre engourdie;

  Et qui sait si le chant, par la fentre close,
  N'en filtre pas encor pour charmer l'eau verdie,
  Faire trembler le tremble et sangloter le saule?


FOND DE JARDIN

  Le noir lierre aux douces roses enlac
  Dcore le portique et son treillage vert,
  Et l'on voit s'entr'ouvrir le ptale de chair
  Prs du feuillage en coeur qui vers lui s'est gliss;

  Une amoureuse odeur de soir et de pass
  Se mle au dur parfum terrestrement amer;
  La fleur de sang sourit  la feuille de fer,
  Car de leur double poids son orgueil s'est lass.

  Un bassin,  l'cart, o rde, ombre d'or grave,
  Un cyprin, a et l, qu'une herbe glauque entrave,
  S'engourdit, et sa moire  jamais lthargique

  Mire un dauphin de saxe arqu sur son pidouche
  Et, seule, la plus haute au fate du portique,
  L'image, inverse en l'eau, d'une rose  sa bouche.


HOMMAGE

  Dcembre a noirci l'if et gel le bassin,
  Le buis silencieux est saupoudr de givre,
  L'aurore est d'acier clair et le couchant de cuivre,
  Le vent, qui rde, hurle et mord l'Amour au sein.

  La Desse frissonne et le lierre assassin
  touffe la statue  la gorge. Un Faune ivre
  Voit l'outre se durcir, et son pas qui veut suivre
  La Nymphe, sent monter la gaine qui l'treint.

  La fte est morte avec sa musique et sa joie!
  L'Hiver fait un vieillard de l't qu'il coudoie
  Et le parc semble mort qui fut jadis vivant.

  Mais, immortelle encor par la gamme et l'arpge,
  J'coute,  travers l'ombre et la mort et le vent,
  Une flte  mi-voix qui chante dans la neige.


LA NEIGE

  La neige astucieuse et le silence adroit
  Ont immobilis au bout de l'avenue
  Vulcain jaloux et Mars surpris et Vnus nue.
  La Desse est couche et l'Amant se tient droit.

  Les blancs flocons qui emmaillent le marbre froid
  Ont assourdi le guet, le pas et la venue
  Et sem des poils blancs dans la barbe chenue
  De l'poux outrag de sa honte qu'il voit;

  Et tous deux  jamais pris aux ruses du pige
  Dans l'enchevtrement du filet de la neige
  Restent, couple captif autour de qui Vulcain,

  Farouche et les bras nus sous le gel et le givre,
  A l'enclume de bronze et d'un ciseau d'airain,
  Martle un parc d'argent et forge un ciel de cuivre.


L'HEURE

  L'invariable buis et le cyprs constant
  Bordent l'alle gale et le parterre o songe
  Dans le bassin carr l'eau qui reflte et ronge
  Un Triton fatigu de sa conque qu'il tend;

  En sa gane de pierre aussi l'herms attend
  Que tourne autour de lui son socle qui s'allonge;
  Un Pgase cabr, le pied pris dans sa longe,
  Lve un sabot de bronze et gonfle un crin flottant.

  L'heure est longue pour ceux qui, figs en statues,
  Vol bris, saut captif, dont les voix se sont tues,
  Demeurent au jardin vaste et monumental;

  Et le Temps qui s'en va, hibou noir ou colombe,
  Dessine au vieux cadran de pierre et de mtal
  Une aile d'ombre oblique o fuit le jour qui tombe.




LA LOUANGE DES EAUX, DES ARBRES ET DES DIEUX


  Plus mme un cygne errant aux herbes qu'il remue
  Dans l'eau silencieuse et dserte aujourd'hui,
  De l'ombre de son aile en marquant l'heure aigu
  Ne trouble les bassins o rde son ennui.

  La source souterraine o le flot pur abonde
  Confond son frais cristal  leur tide torpeur,
  Et son onde secrte au lieu que vagabonde
  Se disperse, s'ajoute et se mle  la leur;

  Plutt que d'arroser les roses riveraines,
  De sourdre en les roseaux et, du soir au matin,
  De chanter et de rire aux gorges des fontaines,
  Elle entre au lourd sommeil des antiques bassins.

  Je sais bien que, parfois, pour un faste suprme,
  Le parc silencieux peut ranimer ses eaux
  Et d'un fluide, clair et mouvant diadme,
  Couronner sa tristesse et sacrer son repos;

  Alors s'panouit, monte, bifurque et fuse
  Le jet qui joue au ciel un clair bouquet vivant
  Et, bruine, pluie parse et poussire confuse,
  S'irise aux feux du prisme et se disperse au vent.

  Ce qui fut neige, clairs, cristal et pierreries
  Retombe et flotte encor sur le bassin troubl
  Et bave et rde autour des btes accroupies,
  Bantes de l'effort o leur col s'est enfl.

  Car l'eau, pour qu'elle darde, tincelle et jaillisse,
  A pass par leur gorge en hoquets lumineux,
  Lavant le bronze rauque et mouillant le plomb lisse
  O rampe un ventre mou prs d'un dos pineux.

  Je sais que pour dompter la horde fabuleuse
  Qui aboie en silence et qui hurle sans voix
  Et jette  leurs pieds nus sa colre cumeuse,
  Il est toujours des dieux debout et l'arc aux doigts.

  J'en ai vu qui dressaient sous la pluie irise
  Le sceptre, le trident, la massue et la faux
  Et, divins moissonneurs de la gerbe brise,
  Cassaient d'un geste dur la tige des jets d'eaux;

  D'autres, le pied au socle ou serrs dans la gane
  Qui porte leur stature ou qui leur monte au flanc,
  Et l'un d'eux dont la course ternellement vaine
  Prcipitait encor son immobile lan.

  Aucun n'a plus besoin, pour rduire au silence
  Les Dauphins de la vasque et les Dragons du bord,
  De lever le trident ou de brandir la lance
  Sur le mufle d'airain ou sur la gueule d'or.

  Tout s'est tu. Le soleil aux jointures des dalles
  Chauffe la mousse droite et, tournant autour d'eux,
  Allonge doublement les ombres ingales
  Des buis pyramidaux et des ifs anguleux;

  Mais toi, las des jardins somnolents et superbes
  O le bronze verdit  l'abri du cyprs,
  Laisse l'alle aride et marche dans les herbes
  Loin du parc mort taill au milieu des forts;

  Si ta bouche dsire une eau qui dsaltre
  Et non l'onde croupie aux feuilles des bassins,
  Couche-toi sur le ventre et pose contre terre
  Ton oreille attentive aux appels souterrains;

  Car toute la fort chante de sources vives
  Dont le murmure pars circule au sol vivant,
  Et leur sombre fracheur, nourricire et furtive,
  En elle s'insinue et partout se rpand.

  Ce sont elles qui font du tissu des racines
  Surgir le htre droit et le chne aux durs noeuds,
  Et c'est vers leur attrait que se penche et s'incline
  Le bouleau jaune et blanc parmi les saules bleus.

  Ce sont elles qui font, sur les mousses des sentes,
  Errer les mmes dieux  longs traits enivrs
  D'avoir rebu la vie aux eaux adolescentes
  O se sont rajeunis leurs corps rgnrs.

  Salut,  vous, amis des sources forestires!
  Nul ne vous a sculpt des visages d'airain,
  Ni des torses de bronze ou des hanches de pierre;
  Aucun marbre immortel ne vous a faits divins.

  Le chne vous bauche en son tronc nergique.
  Vous tes  la fois partout o la fort
  Pousse des profondeurs de la terre magique
  Son aspect surhumain o le vtre apparat.

  Elle vous a prt ses formes et ses forces;
  Votre souffle est en elle et le sien vous meut,
  Et par vos muscles sourds qui bombent les corces,
  Chaque arbre porte en lui la stature d'un dieu.

                                                     Janvier-Mars 1896.




LE SANG DE MARSYAS

                                   _A la Mmoire de Stphane Mallarm._


_DDICACE_

                                               _1842-1898._

  _Ceux-ci, las ds l'aurore et que tenta la vie,
  S'arrtent pour jamais sous l'arbre qui leur tend
  Sa fleur dlicieuse et son fruit clatant
  Et cueillent leur destin  la branche mrie._

  _Ceux-l, dans l'onyx dur et que la veine strie,
  Aprs s'tre penchs sur l'eau la refltant
  Dans la pierre vivante et qui dj l'attend
  Gravent le profil vu de leur propre effigie._

  _D'autres n'ont rien cueilli et ricanent dans l'ombre
  En arrachant la ronce aux pentes du dcombre,
  Et la haine est le fruit de leur obscurit._

  _Mais vous, Matre, certain que toute gloire est nue,
  Vous marchiez dans la vie et dans la vrit
  Vers l'invisible toile en vous-mme apparue._


LE SANG DE MARSYAS

                        Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux.

                                  VICTOR HUGO. _Le Satyre._

  Chaque arbre a dans le vent sa voix, humble ou hautaine,
  Comme l'eau diffrente est diverse aux fontaines.
  coute-les. Chaque arbre a sa voix dans le vent.
  Le tronc muet confie au feuillage vivant
  Le secret souterrain de ses sourdes racines.
  La fort tout entire est une voix divine;
  coute-la. Le chne gronde et le bouleau
  Chuchote, puis se tait quand le htre, plus haut,
  Murmure; l'orme gmit; le frisson du saule,
  Incertain et lger, est presque une parole,
  Et, fort d'un pre bruit et d'un souffle marin,
  Mystrieusement se lamente le pin
  De qui l'corce  vif et le tronc corch
  Semblent rouges du sang d'un satyre attach......

  Marsyas!
  Je l'ai connu
  Marsyas
  Dont la flte hardie a confondu la lyre;
  Je l'ai vu nu,
  Li par les pieds et les mains
  Au tronc du pin;
  Je puis vous dire
  Ce qui advint
  Du Dieu jaloux et du Satyre,
  Car je l'ai vu,
  Sanglant et nu,
  Li au pin.

  Il tait doux, pensif, secret et taciturne;
  Petit et robuste sur ses jambes,
  L'oreille longue, pointue et grande;
  La barbe brune
  Avec des poils d'argent;
  Ses dents
  taient blanches, gales, et son rire
  Rare et bref lui montait aux yeux
  En une clart triste et soudaine,
  Silencieux...
  Il marchait d'un pas sec, brusque et dansant
  Comme quelqu'un qui porte en soi-mme
  Quelque joie clatante et pourtant taciturne,
  Car s'il souriait rarement il parlait peu
  Et toujours en caressant sa barbe brune
  A poils d'argent.

  Aux jours d'automne
  O les satyres ftent le vin
  Et boivent  l'outre en chantant le fruit divin,
  O gronde et tonne
  Le tambourin;
  Aux jours d'automne,
  O ils dansent d'un pied sur l'autre
  Autour du pressoir rouge et de l'amphore haute,
  Le pampre aux cornes,
  La torche aux mains;
  Aux jours d'automne,
  O ils sont ivres,
  On voyait Marsyas en leur troupe les suivre
  A petits pas
  Lgers, et ne se mlant pas
  A leur orgie.
  Le vin ne coulait point sur sa barbe rougie
  A pourpre claire.
  Il cueillait une grappe et, grave, assis  terre,
  La mangeait dlicatement, grain  grain,
  Et dans sa main
  Jusqu'au bout, une  une, il crachait les peaux vides.

  Il vivait  l'cart auprs d'un bois de pins.

  Sa grotte tait creuse et basse,
  Ouverte au flanc d'un rocher, prs d'une source,
  On y voyait un lit de mousse,
  Une coupe
  D'argile,
  Une tasse
  De htre,
  Un escabeau
  Et dans un coin une gerbe de roseaux.

  Dehors,  l'abri du vent,
  Il avait construit, tant habile
  Dans l'art de tresser la paille
  Et gourmand
  De miel nouveau, des ruches pleines dont l'essaim
  Mlait un bruit d'abeille au murmure des pins.

  C'est ainsi que vivait Marsyas le satyre.

  Le jour,
  Il s'en allait  travers champs partout o sourd
  L'eau mystrieuse et souterraine;
  Il connaissait toutes les fontaines:
  Celles qui filtrent du rocher goutte  goutte,
  Toutes,
  Celles qui naissent du sable ou jaillissent dans l'herbe,
  Celles qui perlent
  Ou qui bouillonnent,
  Brusques ou faibles,
  Celles d'o sort un fleuve et d'o part un ruisseau,
  Celles des bois et de la plaine,
  Sources rustiques ou sacres,
  Il connaissait toutes les eaux
  De la contre.

  Marsyas tait habile au mtier
  Roseaux!
  De vous tailler:
  A chaque bout de la tige, il coupait juste
  Au bon endroit
  Ce qu'il fallait pour qu'elle devnt,
  Syrinx ou flte;
  Il y perait des trous pour y poser les doigts
  Et un autre plus grand
  Par o l'on souffle
  Avec la bouche
  L'humble haleine qui, tout  coup, au bois divin
  Chante mystrieuse, inattendue et pure,
  S'enfle, rit, se lamente ou s'irrite ou murmure.
  Marsyas tait habile et patient.
  Il travaillait parfois  l'aube ou sous la lune
  En caressant
  Sa barbe brune
  A poils d'argent.

  Il savait mille choses sur les faons
  De tailler les roseaux courts ou longs
  Et sur les sons
  Et comment il fallait unir les lvres et faire
  Jaillir la note aigu et claire
  Ou grave, ou douce, ou brve, ou basse,
  Et mnager son souffle afin qu'il ne se lasse,
  Et comment il faut tenir son corps,
  Tenir ses bras,
  Le coude en bas,
  Que sais-je encor?...

  Il n'aimait pas chanter quand on pouvait l'entendre.
  De sa grotte jamais on ne le vit descendre,
  Et, comme le faisaient les satyres souvent,
  Dfier les bergers  des luttes de chant.
  Mais le soir, quand partout les hommes et les btes
  Dormaient, il se glissait sans bruit dans l'herbe frache
  Et, seul, il s'en allait, parfois, jusqu'au matin,
  Sur la pente du mont s'asseoir parmi les pins,
  En face de la nuit, du silence et de l'ombre.
  La chanson de sa flte emplissait le bois sombre.
  O merveille, on et dit que chaque arbre et chant!
  Et c'est ainsi, enfant, que je l'ai cout....
  C'tait vaste, charmant, mystrieux et beau
  Cette fort vivante en ce petit roseau,
  Avec son me, et ses feuilles, et ses fontaines,
  Avec le ciel, avec la terre, avec le vent...

  Mais ceux qui l'avaient entendu
  Raillaient disant:
  Ce Marsyas est un peu fou
  Son chant rit puis pleure tout  coup,
  Se tait, reprend,
  Sans qu'on sache pourquoi
  Et cesse et pleure encor.
  --Il ne sait pas jouer selon les lois
  Et fait bien de chanter pour les arbres des bois.
  Ainsi parlait Ags, le faune,
  Chanteur fameux et rival non sans envie.
  Il tait vieux et n'avait qu'une corne.
  Il n'aimait pas
  Marsyas.

  Ce fut alors
  Qu'Apollon, traversant le pays d'Arcadie,
  S'arrta quelque temps chez les gens de Cellne.
  La moisson faite, la vendange tait prochaine,
  Et, comme les grappes taient lourdes
  Et que les granges taient pleines
  Et qu'on tait heureux,
  On accueillit gament le Dieu
  Porteur de lyre.

  Il tait beau  voir debout dans le soleil,
  Touchant sa lyre d'or d'un grand geste vermeil,
  Magnifique, hautain, solennel et content,
  Auguste; il s'essuyait le front de temps en temps.
  Les cordes de mtal vibraient, fortes et douces,
  Et l'caille ronflait et sonnait sous son pouce,
  Et l'hymne s'levait sur un mode sacr,
  En cadence, dans l'air pacifique et pourpr,
  gale, harmonieuse et large; et, comme en feu,
  La lyre d'or chantait sous le geste du Dieu.

  Nous tions tous autour de lui,
  Pasteurs, ptres, bergers, pcheurs et bcherons,
  Assis en rond
  Autour de lui;
  Et moi seul, qui suis vieux, vis encore aujourd'hui
  De ceux qui, jadis, entendirent
  La grande Lyre.
  Et les faunes, et les sylvains, et les satyres
  Des bois, de la plaine et du mont
  taient venus au-devant d'Apollon.
  Marsyas seul tait rest
  L-haut,
  Dans sa grotte,
  Couch,
  A couter les pins, les abeilles, le vent...

  O Marsyas! c'est l qu'ils te vinrent chercher.
  La lyre s'tant tue, ils voulurent aussi
  Faire entendre au Chanteur notre chanson d'ici.
  Chacun sur sa syrinx, sa flte ou son pipeau
  A leurs diverses voix fit retentir l'cho.
  Chacun avait son tour et faisait de son mieux,
  Et ces airs arrivaient  l'oreille du Dieu,
  Rauques, gauches, nafs, maladroits ou rustiques.
  Deux des joueurs parfois se donnaient la rplique,
  Et leurs chants alterns, tour  tour, et rivaux
  Se succdaient boiteux parfois et souvent faux.
  Apollon coutait ces gens avec bont,
  Silencieux, toujours debout dans la clart,
  Attentif aux bergers ainsi qu'aux aegypans,
  Sans fatigue, impassible et toujours indulgent
  Jusqu' ce que part enfin Ags, le faune.
  Il tait vieux, rid, poussif et presque aphone.
  Il avait bien t, dit-on, jadis adroit
  A la flte, mais l'ge avait lass ses doigts,
  Et, quand il y souffla d'une bouche dente,
  Un son rauque sortit de sa flte vante,
  Tellement suraigu et strident qu'Apollon,
  A cette abeille ainsi transforme en frelon,
  En feignant d'arranger une corde  sa lyre,
  Et malgr lui, ne put s'empcher de sourire
  D'Ags qui achevait le rythme commenc.

  Le vieil Ags vit ce sourire et fut vex.
  Puisqu'il sourit de moi, il rirait srement
  De Marsyas, se dit Ags, et doucement
  Au Dieu qui l'coutait il parla du satyre...
  Comme le got du miel fait oublier la cire
  On oublierait que le Chanteur avait souri
  D'Ags, quand il rirait du pauvre Marsyas.

  Il vint.
  On s'cartait sur son chemin.
  Il marchait vite
  De son petit pas sec et prompt,
  Comme quelqu'un qui veut en avoir fini vite.
  Il avait apport sa flte
  La plus petite
  Et la plus juste,
  Faite d'un seul roseau
  Egal et rond,

  Puis il s'assit en face d'Apollon,
  Modeste et les yeux cligns
  Devant le Dieu magnifique et vermeil
  Avec sa lyre d'or debout dans le soleil.

  Marsyas chanta.
  Ce fut d'abord un chant lger
  Comme la brise parse aux feuilles d'un verger,
  Comme l'eau sur le sable et l'onde sous les herbes.
  Puis on et dit l'onde et la pluie et l'averse,
  Puis on et dit le vent, puis on et dit la mer.
  Puis il se tut, et sa flte reprit plus clair
  Et nous entendions vibrer  nos oreilles
  Le murmure des pins et le bruit des abeilles,
  Et, pendant qu'il chantait vers le soleil tourn,
  L'astre plus bas avait peu  peu dclin;
  Maintenant Apollon tait debout dans l'ombre,
  Et ddor, et d'clatant devenu sombre,
  Il semblait tre entr tout  coup dans la nuit,
  Tandis que Marsyas  son tour, devant lui,
  Caress maintenant d'un suprme rayon
  Qui lui pourprait la face et brlait sa toison,
  Marsyas bloui et qui chantait encor
  A ses lvres semblait unir un roseau d'or.

  Tous coutaient chanter Marsyas le satyre;
  Et tous, la bouche ouverte, ils attendaient le rire
  Du Dieu et regardaient le visage divin
  Qui semblait  prsent une face d'airain.
  Quand, ses yeux clairs fixs sur lui, Marsyas le fou
  Brisa sa flte en deux morceaux sur son genou.

  Alors ce fut, immense, pre et continue,
  Une clameur brusque de joie, une hue
  De plaisir trpignant et battant des talons.
  Puis tout, soudainement, se tut, car Apollon,
  Farouche et seul, parmi les rires et les cris,
  Silencieux, ne riait pas, ayant compris.


MARSYAS PARLE:

  Tant pis! Si j'ai vaincu le Dieu. Il l'a voulu!
  Salut, terre o longtemps Marsyas a vcu,
  Et vous, bois paternels, et vous,  jeunes eaux,
  Prs de qui je cueillais la tige du roseau
  O mon haleine tremble, pleure, s'enfle ou court,
  Forte ou paisible, aigu ou rauque, tour  tour,
  Telle un sanglot de source ou le bruit du feuillage!
  Vous ne reverrez plus se pencher mon visage
  Sur votre onde limpide ou se lever mes jeux
  Vers la cime au ciel pur de l'arbre harmonieux:
  Car le Dieu redoutable a puni le Satyre.

  Ma peau velue et douce, au fer qui la dchire,
  Va saigner; Marsyas mourra, mais c'est en vain
  Que l'Envieux cleste et le Rival divin
  Essaiera sur ma flte inutile  ses doigts
  De retrouver mon souffle et d'apprendre ma voix;
  Et maintenant liez mon corps et, nu, qu'il sorte
  De sa peau corche et vide, car, qu'importe
  Que Marsyas soit mort, puisqu'il sera vivant
  Si le pin rouge et vert chante encor dans le vent!




QUATRE POMES D'ITALIE


URBS

  Sois nombreux par le Verbe et fort par la Parole,
  Actif comme la ruche et comme la cit;
  Imite tour  tour avec fcondit
  La foule qui demeure et l'essaim qui s'envole.

  Travaille, cros, grandis! que ta hauteur t'isole,
  Et dresse dans le ciel sur le monde dompt
  Ta rumeur obie et ton bruit cout;
  Vis. Entasse la pierre et creuse l'alvole.

  Ce soir, Rome debout chante dans ta pense
  Le chant d'or et d'airain de sa gloire passe,
  Et la Louve dans l'ombre allaite les Jumeaux.

  N'as-tu pas bu comme eux aux sources de la vie
  Le dsir d'tre seul qui les rendit rivaux
  Jusques au sang vers sur la terre rougie?


VRONE

  O Vrone! cit de vengeance et d'amour,
  Ton Adige verdi coule une onde fielleuse
  Sous ton pont empourpr, dont l'arche qui se creuse
  Fait l'eau de bile amre et de sang tour  tour!

  Le dme, le crneau, la muraille, la tour,
  Le cyprs dur jailli de la fente argileuse,
  Et tes tombeaux guerriers et ta tombe amoureuse
  Te parent orgueilleusement d'un noble atour.

  C'est en vain que plus tard ta Soeur adriatique,
  Dans la rouge paroi de ton palais de brique,
  Incrusta son lion de pierre comme un sceau;

  Son grondement ail s'est tu dans l'air sonore
  O roucoule toujours et se lamente encore
  La colombe plaintive et chre  Romo.


LES SCALIGER

  Ils dorment dans l'armure et couchs sur le dos,
  Leurs mains jointes, pourtant, ont l'air prtes encore
  A l'pe, et leurs yeux que l'ombre eut peine  clore
  Gotent sournoisement un sommeil sans repos.

  Et celui-l, debout, questre, tout en haut
  Du pinacle ouvrag que son bronze dcore,
  Semble guetter au loin quelque tragique aurore
  Que l'Adige au pont rouge annonce dans ses eaux.

  La vie a si longtemps, furieuse et farouche,
  Menac par leur geste et cri par leur bouche
  Que l'cho vibre encor du nom des Scaliger;

  Et, pour que de la mort ils ne reviennent plus
  Fouler tes dalles,  Vrone, il a fallu
  Entourer leurs tombeaux d'une grille de fer.


PROMENADE

          Sur l'eau verte, bleue ou grise,
          Des canaux et du canal,
          Nous avons couru Venise
          De Saint-Marc  l'Arsenal.

          Au vent vif de la lagune
          Qui l'oriente  son gr
          J'ai vu tourner ta Fortune,
          O Dogana di Mare!

          Souffle de l'Adriatique,
          Brise molle ou sirocco,
          Tant pis, si son doigt m'indique
          La C d'Or ou San Rocco!

          La gondole nous balance
          Sous le felze, et, de sa main,
          Le fer coupe le silence
          Qui dormait dans l'air marin.

          Le soleil chauffe les dalles
          Sur le quai des Esclavons;
          Tes dtours et tes ddales,
          Venise, nous les savons!

          L'eau luit; le marbre s'brche;
          Les rames se font cho
          Quand on passe  l'ombre frache
          Du Palais Rezzonico.




FUNRAILLES

            Oh! quel farouche bruit font dans le crpuscule
            Les chnes qu'on abat pour le bcher d'Hercule!

                                               VICTOR HUGO.


FUNRAILLES

  Le bcher dress l pour ce nouvel Hercule,
  Emplit l'horizon et le ciel empourpr;
  Et la nuit s'illumine et tout entire brle
  A l'ardente splendeur de ce couchant sacr.

  Au brasier fraternel o se tordent ensemble
  Le laurier odorant et le chne fumeux,
  Une foule sans cris se hte et se rassemble
  Afin d'en emporter le reflet en ses yeux;

  Et quelques-uns, penchs sur la flamme fconde,
  Y viennent allumer leur torche et leur flambeau,
  Pour clairer encor les tnbres du monde
  Quand le bcher noirci ne sera qu'un tombeau.

  Et c'est ainsi qu'ayant emprunt l'tincelle
  A l'norme incendie en sa gloire croul
  Ils s'en repasseront la clart mutuelle,
  Et l'une brillera quand l'autre aura brl,

  Jusqu' l'heure o ce feu vacillant et dbile
  Ne soit plus au regard du passant incertain
  Que le dernier rayon de la lampe d'argile
  Que mnage le pas et que couvre la main.

                                * * * * *

  Qu'il blouisse l'ombre ou couve sous la cendre,
  Au geste de l'Amour comme aux doigts de Psych,
  Qu'il monte la montagne ou qu'il la redescende,
  Qu'il soit lampe, foyer, flambeau, torche ou bcher,

  Sa flamme inextinguible, ternelle et divine,
  Ira jusques au fond des sicles  venir.
  Que le souffle la courbe ou que le vent l'incline,
  Car elle est immortelle et ne peut pas finir;

  Puisque l'me de l'homme en elle se consume
  Et qu'elle est ne en lui de ce jour enchant
  O, sereine et debout devant son amertume,
  Apparut  ses yeux ton image,  Beaut!

  Ton doigt blanc s'est pos sur son coeur qui palpite
  Et qui bat  jamais et qui brle en son sein,
  Et depuis lors un Dieu mystrieux l'habite,
  Et l'clair a jailli qui ne s'est plus teint.

                                * * * * *

  Et maintenant bcher, gronde, rougeoie, clate.
  Change la feuille en flamme et la branche en tison
  Et dresse les cent noeuds de ton hydre carlate
  Dont les langues d'or clair dvorent l'horizon!

  Celui qui rassembla ta masse formidable
  A dtourn le fleuve  travers la fort
  Et, comme au seuil des temps son frre de la Fable,
  Une course ternelle a tendu son jarret.

  Le lion a rugi sous sa massue ardente;
  Il empoigna le noir sanglier par son crin
  Et, du fauve farouche  la bte fumante,
  Ses pieds nus ont rejoint la biche aux pieds d'airain;

  Mais, au lieu de percer de sa flche intrpide
  L'engeance aux rauques cris du lac aux noires eaux
  Et de saisir, fougueux, l'talon par la bride,
  Il a forc les Sons, il a dompt les Mots.

  Ils ont autour de lui dans comme des Faunes.
  Les Nymphes ont souri de sa tmrit
  Et, grave, il a tress d'immortelles couronnes
  Et des guirlandes d'or au front de la Beaut.

  Sa main forte a cueilli les pommes  la branche
  Du jardin bleu gard par le Dragon rampant.
  La neige de l'hiver fleurit sa barbe blanche,
  Et sa lyre d'ivoire a des cordes d'argent.

  Plutt que de dormir sous le marbre et sous l'herbe,
  O flamme, prends sa chair et consume ses os;
  Donne  cet autre Hercule et qui dompta le Verbe
  Le bcher mrit par ses Mille Travaux!




ODE ET POSIES


ODE

  O vous que j'ai aime aux jours de ma jeunesse
                  D'un sombre amour,
  O Fort, vous tiez la soeur de ma tristesse
                  Et son sjour!

  Lorsque le renouveau de vos feuilles naissantes
                  Chantait au vent,
  Que l'Automne parait vos cimes bruissantes
                  D'un or mouvant,

  Quand, frache d'esprance et lourde encor de gloire,
                  Votre beaut
  Paraissait tour  tour l'annonce ou la mmoire,
                  De votre Et,

  Au lieu d'unir mon coeur  votre me profonde
                  Mle en lui,
  Je vous portais mes pleurs et ma peine infconde
                  Et mon ennui.

  Je ne respirais pas votre odeur saine et forte,
                  A plein poumon;
  Il me semblait partout traner des feuilles mortes
                  A mon talon.

  Vous tiez patiente au bruit sous la rame
                  De mon pas lourd;
  Pardon de vous avoir,  ma Fort, aime
                  D'un sombre amour!

  Ce n'est plus celui-l maintenant que j'prouve,
                  Ce n'est plus lui,
  Et, lorsque dans votre ombre encor je me retrouve,
                  Comme aujourd'hui,

  Je sens votre vigueur, vos baumes et vos forces
                  Entrer en moi,
  Et le Dieu qui l'habite entr'ouvre votre corce
                  Avec son doigt.

  Comme vous, chne dur, je garde dans la terre
                  Qui la nourrit
  Ma racine secrte, obscure et ncessaire;
                  Mais mon esprit,

  Au-dessus de mon corps qui pousse son tronc rude,
                  Balance au vent
  Sa ramure dj que l'automne dnude...
                  Arbre vivant,

  Qu'importe que le temps ou l'hiver ou la hache,
                  Par son milieu,
  L'attaque, si dj sous l'corce se cache,
                  En l'homme, un Dieu!


LA LUNE JAUNE

  Ce long jour a fini par une lune jaune
  Qui monte mollement entre les peupliers,
  Tandis que se rpand parmi l'air qu'elle embaume
  L'odeur de l'eau qui dort entre les joncs mouills.

  Savions-nous, quand, tous deux, sous le soleil torride
  Foulions la terre rouge et le chaume blessant,
  Savions-nous, quand nos pieds sur les sables arides
  Laissaient leurs pas empreints comme des pas de sang,

  Savions-nous, quand l'amour brlait sa haute flamme
  En nos coeurs dchirs d'un tourment sans espoir,
  Savions-nous, quand mourait le feu dont nous brlmes
  Que sa cendre serait si douce  notre soir,

  Et que cet pre jour qui s'achve et qu'embaume
  Une odeur d'eau qui songe entre les joncs mouills
  Finirait mollement par cette lune jaune
  Qui monte et s'arrondit entre les peupliers?


LE BONHEUR

  Sois heureuse! qu'importe  tes yeux l'horizon
  Et l'aurore et la nuit et l'heure et la saison,
  Que ta fentre tremble aux souffles de l'hiver
  Ou que, l't, le vent du val ou de la mer
  Semble quelqu'un qui veut entrer et qu'on accueille.
  Sois heureuse. La source murmure. Une feuille
  Dj jaunie un peu tombe sur le sentier;
  Une abeille s'est prise aux fils de ton mtier,
  Car le lin qu'il emploie est roux comme du miel;
  Un nuage charmant est seul dans tout le ciel;
  La pluie est douce; l'ombre est moite. Sois heureuse.
  Le chemin est boueux et l'ornire se creuse,
  Que t'importe la terre o mnent les chemins!
  Sois heureuse d'hier et sre de demain;
  N'as-tu pas, par ta chair divine et parfume,
  L'ineffable pouvoir de pouvoir tre aime?


LE CYPRS

  Ce haut cyprs! c'est l qu'un soir est mort l'Amour,
  Dans l'ombre chaude encor de sa rouge journe,
  C'est l que, contre lui sa pointe retourne,
  Il est tomb, perc de sa flche  son tour.

  O lieu cher et cruel et triste, o, de ce jour,
  Mystrieuse et qui ne s'est jamais fane,
  De son sang a fleuri une rose obstine
  Dont semble encor la pourpre attendre son retour.

  Et quelquefois, la main dans la main, ma Tristesse
  Et moi, qui ne veux plus, hlas! qu'elle me laisse,
  Nous montons jusqu'ici, son pas auprs du mien.

  Elle aime cette rose et moi le cyprs sombre:
  Elle espre peut-tre encor, mais je sais bien
  Qu'o l'Amour est tomb ne revient pas son Ombre!


LA COLLINE

  Cette colline est belle, incline et pensive;
  Sa ligne sur le ciel est pure  l'horizon.
  Elle est un de ces lieux o la vie indcise
  Voudrait planter sa vigne et btir sa maison.

  Nul pourtant n'a choisi sa pente solitaire
  Pour y vivre ses jours, un  un, au penchant
  De ce souple coteau doucement tutlaire
  Vers qui monte la plaine et se hausse le champ.

  Aucun toit n'y fait luire, au soleil qui l'irise
  Ou l'empourpre, dans l'air du soir ou du matin,
  Sa tuile rougeoyante ou son ardoise grise...
  Et personne jamais n'y fixa son destin

  De tous ceux qui, passant, un jour, devant la grce
  De ce site charmant et qu'ils auraient aim,
  En ont senti renatre en leur mmoire lasse
  La forme pacifique et le songe embaum.

  C'est ainsi que chacun rapporte du voyage
  Au fond de son coeur triste et de ses yeux en pleurs
  Quelque vaine, ternelle et fugitive image
  De silence, de paix, de rve et de bonheur.

  Mais, sur la pente verte et lentement dclive,
  Qui donc plante sa vigne et btit sa maison?
  Hlas! et la colline incline et pensive
  Avec le souvenir demeure  l'horizon!


L'OMBRE NUE

  J'ai fait de mon Amour cette blanche statue.
  Regarde-la. Elle est debout, pensive et nue,
  Au milieu du bassin o la mire son eau
  Qui l'entoure d'un double et symbolique anneau
  De pierre invariable et de cristal fidle.
  La colombe en passant la frle de son aile,
  Car l'Amour est vivant en ce marbre vein
  Qui de son long regard que rien n'a dtourn,
  Contemple, autour de lui dans l'eau proche apparue,
  La fracheur de son ombre humide, vaine et nue.


L'HEURE

          Rapide, aigu et furtive,
          L'aiguille sur le cadran
          Perce l'heure o elle arrive
          De son dard indiffrent.

          La rose, de ses ptales,
          Compte l'instant qui se suit
          En minutes ingales
          Qui s'effeuillent sans un bruit.

          Le temps pour toi se divise
          Selon que tu l'as pens!
          Qu'il s'abrge ou s'ternise
          Il deviendra ton pass.

          Et, lorsqu'un jour de ta cendre
          Les roses refleuriront,
          Tu ne pourras plus entendre
          Les aiguilles qui feront,

          Sur le cadran  demeure,
          Leur travail minutieux
          De percer encore l'heure
          Que ne verront plus tes yeux.


STANCES

  Si je vous dis, ce soir, en respirant ces roses
  Qui ressemblent au sang que l'on rpand pour lui:
  L'Amour est l dans l'ombre et son pied nu se pose
  Sur le rivage obscur du fleuve de la nuit.

  Si je vous dis: l'Amour est ivre et taciturne
  Et son geste ambigu nous trompe, car souvent
  Il crase une grappe au bord rougi de l'urne
  Dont il verse la cendre aux corbeilles du vent.

  Successif ouvrier de bonheur et de peine,
  Il ourdit tour  tour sur le mme fuseau
  Les deux fils alterns de l'une et l'autre laine
  Qu'il emmle, dbrouille et confond de nouveau.

  Prenez garde, l'Amour est vain et n'est qu'une ombre,
  Qu'il soit nu de lumire ou soit drap de nuit,
  Et redoutez sa vue tincelante ou sombre
  Lorsque sur le chemin vous passez prs de lui.

  Fermez vos yeux prudents, si vous croyez l'entendre
  Marcher sur l'herbe douce ou sur le sable amer,
  Pour couter en vous gronder et se rpandre
  Le bruit de la fort et le bruit de la mer.


PIGRAMME

  Pour que ton rire pur, jeune, tendre et lger,
          S'panouisse en fleur sonore,
  Il faut qu'avril verdisse aux pousses du verger,
          Plus vertes d'aurore en aurore,

  Il faut que l'air gal annonce le printemps
          Et que la premire hirondelle
  Rase d'un vol aigu les roseaux de l'tang
          Qui mire son retour fidle!

  Mais, quoique l'cho rie  ton rire avec toi,
          Goutte  goutte et d'une eau lointaine,
  N'entends-tu pas gmir et rpondre  ta voix
          La plainte faible des fontaines?


L'IMAGE

  Que pour d'autres l'amour rende triste l'aurore
  Du regret frissonnant d'avoir hier aim!
  Pour nous, dans l'air palpite et se rpand encore
  La tnbreuse odeur dont tu l'as parfum.

  N'as-tu pas vu, en nous, se lever de l'treinte
  Un dieu n de notre me et fait de notre chair,
  Et qui, debout au seuil de la maison teinte,
  En la jeune clart sourit au matin clair?

  Amour, prends aujourd'hui nos formes dans la tienne,
  Prte-nous pour marcher dans l'herbe tes pieds nus
  Et que, ce soir, tes pas par les ntres reviennent
  Au seuil mystrieux o nous t'aurons connu;

  Et laisse-nous, durant ce jour que tu nous donnes,
  Sentir en lui ton feu, ta force et ta beaut
  Et mirer dans les eaux qui refltent l'automne
  L'image en un seul corps de notre double t.


LE VOEU

  N'avez-vous pas tenu en vos mains souveraines
  La souplesse de l'eau et la force du vent?
  Le nombreux univers en vous fut plus vivant
  Qu'en ses fleuves, ses flots, ses fleurs et ses fontaines.

  C'est vrai. Ma bouche a bu aux sources souterraines;
  La sve s'est mle  la fleur de mon sang
  Et, d'un cours rgulier, naturel et puissant,
  Toute l'me terrestre a coul dans mes veines.

  Aussi, riche et joyeux du fruit de ma moisson
  Et du quadruple soir de mes quatre saisons,
  Je te donne ma cendre,  terre maternelle,

  Pour renatre plus vif, plus vaste et plus vivant
  Et vivre de nouveau la Vie universelle,
  Dans la fuite de l'Eau et la force du Vent.


LGIE

  Je ne vous parlerai que lorsqu'en l'eau profonde
  Votre visage pur se sera reflt
  Et lorsque la fracheur fugitive de l'onde
  Vous aura dit le peu que dure la beaut.

  Il faudra que vos mains pour en tre odorantes,
  Aient cueilli le bouquet des heures et, tout bas,
  Qu'en ayant respir les mes diffrentes
  Vous soupiriez encore et ne souriiez pas;

  Il faudra que le bruit des divines abeilles
  Qui volent dans l'air tide et psent sur les fleurs
  Ait longuement vibr au fond de vos oreilles
  Son rustique murmure et sa chaude rumeur;

  Je ne vous parlerai que quand l'odeur des roses
  Fera frmir un peu votre bras sur le mien
  Et lorsque la douceur qu'pand le soir des choses
  Sera entre en vous avec l'ombre qui vient;

  Et vous ne saurez plus, tant l'heure sera tendre
  Des baumes de la nuit et des senteurs du jour,
  Si c'est le vent qui rde ou la feuille qui tremble,
  Ma voix ou votre voix ou la voix de l'Amour...


OMBRE D'EAU

          Cette statue est charmante
          De la femme qu'elle fut
          Avant que cette eau dormante
          Refltt son marbre nu;

          Mais dans l'eau qui la reflte
          Au bassin ovale et clair
          Son ombre me semble faite
          Du souvenir de sa chair;

          Et la pense incertaine
          Est telle ou telle, suivant
          Que la voix de la fontaine
          Se mle  la voix du vent...


INVOCATION

  Ombres de mes sept Soeurs et de mes sept Penses!
  Toi, par la flche, et toi, par la pierre lance
  Au travers de la haie et par-dessus le mur;
  Toi, par la fleur tendue, et toi, par le fruit mr
  Offerts l'un  ma bouche et l'autre  mon sourire;
  Toi que la nuit endort, toi que l'aurore tire,
  Toi qui ruisselles d'eau, toi qui coules de sang,
  Vous toutes qui parlez, passantes, au passant,
  Assises dans le soir ou debout dans l'aurore,
  Le long du fleuve calme ou de la mer sonore,
  Le pied sur l'herbe haute ou sur le rocher nu,
  Sur la lande dserte o danse un bouc cornu
  Ou dans le verger clair o chante une colombe
  Tandis que l'heure, hlas! marque d'un fruit qui tombe
  Son invisible fuite et son muet retour;
  Vous qui tes la Mort, vous qui tes l'Amour
  O flamboyantes,  lgres,  glaces,
  En vous voyant marcher dans mon me, Penses
  Qui descendez en moi les pentes de l'oubli,
  Pour que vous les miriez en son lac d'or pli
  J'ai fait  vos sept fronts  jamais sept couronnes
  Avec des fleurs d't, avec des fleurs d'automne,
  Avec l'algue du fleuve et l'algue de la mer
  Et des feuillages durs immortellement verts
  Et des feuilles de lierre et des feuilles d'orties,
  Avec des cailloux noirs et des gemmes polies;
  Et, pour qu'en ma mmoire il se revive encor,
  J'ai couronn en vous mon Rve sept fois mort.


LES CLOCHES

  Ce matin est si clair, si pur et si limpide
  Que les cloches, qui l'ont  l'aurore veill
  En sa douceur soyeuse et en sa fracheur vive,
  Semblent tinter au ciel, o longtemps elle vibre,
  Une gamme d'argent et de cristal mouill.

  Midi. Le fort soleil accable la ramure
  Et verse ses rayons sur les choses et pleut
  Sa lumire clatante, impitoyable et dure;
  Et les cloches, dans l'air qui brle leur murmure,
  Semblent fondre les gouttes d'or de l'heure en feu.

  Les cloches de ce soir ont des rumeurs de bronze
  Comme si se heurtaient entre eux des fruits d'airain
  Et, mres maintenant pour la nuit et pour l'ombre,
  Elles sonnent au fond d'un ciel d'o filtre et tombe
  La cendre qui succde au crpuscule teint.

  Le jour renatra-t-il de la nuit taciturne?
  La vie est-elle morte avec lui sourdement?
  Vous entendrai-je encore,  cloches, une  une,
  Recommencer--Espoir, Amour, Regret--chacune
  Votre bruit tour  tour d'or, de bronze et d'argent?


LE PASS

  Avec des mains de haine et de colre, Amour!
  J'ai rompu rudement  mon genou farouche
  Le beau cep qui porta la grappe dont toujours
  Le got voluptueux se ravive  ma bouche;

  Et j'ai fait, tout ce jour, des treilles de ma vie
  Brler le sarment sec et la feuille sche
  Pour qu'il n'en reste au soir que la cendre et la suie
  Qui demeurent aprs une vaine fume.

  Et c'est ainsi qu'avant que s'teignt dans l'ombre
  Ce feu dont les tisons ont mordu la nuit sombre,
  O Pass, j'ai voulu que ta flamme suprme

  Couronnt et rougt une dernire fois,
  Comme d'un clatant et pourpre diadme,
  Le visage brlant que je penchais sur toi.


CHANSON

      J'ai fleuri l'ombre odorante
      Et j'ai parfum la nuit
      De la senteur expirante
      De ces roses d'aujourd'hui.

      En elles se continue,
      Ptale  ptale, un peu
      Du charme de t'avoir vue
      Les cueillir toutes en feu.

      Est-ce moi, si ce sont elles?
      Tout change et l'on cherche en vain
      A faire une heure ternelle
      D'un instant qui fut divin;

      Mais tant qu'elles sont vivantes
      De ce qui reste de lui
      Respire l'ombre odorante
      De ces roses d'aujourd'hui.


LE FLEUVE

  Emporte dans tes yeux la couleur de ses eaux.
  Soit que son onde lasse aux sables se rpande
  Ou que son flot divers, mine, contourne ou fende
  La pierre qui rsiste ou cde  ses travaux;

  Car, sonore aux rocs durs et plaintif aux roseaux,
  Le fleuve, toujours un, qu'il gmisse ou commande,
  Dirige par le val et conduit par la lande
  La bave des torrents et les pleurs des ruisseaux.

  Regarde-le. Il vient  pleins bords, et sa course
  Mne jusqu' la mer la fontaine et la source
  Et le lac tout entier qu'il a pris en ses bras.

  Sois ce fleuve, Passant! que ta pense entrane
  En son cours o toi-mme, un jour, tu les boiras,
  Ta source intrieure et tes eaux souterraines.


LIED

          Dors lentement avec des rves
          Lgers de l'air pur respir
          Le long des rives fraternelles
          O nos pas doubles ont err.

          Dors doucement avec des songes
          Parfums des fleurs du chemin
          Qui ce soir encore dans l'ombre
          Sont odorantes de tes mains.

          Dors seule en rve avec toi-mme.
          Sois ton propre songe; il n'est pas
          D'autre couronne pour ta tte
          Que le cercle nu de tes bras.


L'URNE

  Spulcre de silence et tombeau de beaut,
  La Tristesse conserve en cendres dans son urne
  Les grappes de l'automne et les fruits de l't,
  Et c'est ce cher fardeau qui la rend taciturne,

  Car sa mmoire encore y retrouve sa vie
  Et l'heure disparue avec la saison morte
  Et tout ce dont jadis, enivre et fleurie,
  Elle a senti l'odeur fconde, saine et forte;

  Et c'est pourquoi tu vas, en ta sombre jeunesse,
  Portant en l'urne d'or les cendres de l't
  Et que je te salue,  passante, Tristesse,
  Spulcre de silence et tombeau de beaut!


CRPUSCULE

  C'est un jour dont le soir a la beaut d'un songe,
  Tant l'air que l'on respire est pur en ces beaux lieux;
  Et, sous le doigt lev du Temps silencieux,
  La lumire s'attarde et l'heure se prolonge...
  Gardes-en longuement la mmoire en tes yeux.

  Si la source a la voix de sa Nymphe limpide,
  Le frne sous l'corce tire son Sylvain:
  Un lent souffle palpite au feuillage incertain;
  Le ruisseau qui s'esquive est comme un pas rapide,
  Et, nocturne, le bois va s'veiller divin!

  Mais nous, nous n'avons pas en cette nuit mortelle
  Qui dj nous entoure et qui rampe  nos pieds
  De fontaine loquente et de dieux forestiers;
  Nous avons peur de l'ombre, et nous redoutons d'elle
  L'impassible sommeil qui nous prend tout entiers.


LA COURSE

  Vous m'avez dit:
  Laisse-les vivre
  L-bas...
  Que t'importent leurs bonds ou leurs pas
  Sur l'herbe de l'aurore ou l'herbe de midi,
  M'avez-vous dit?

  C'est vrai. Ma maison est haute et belle sur la place.
  C'est vrai que ma maison est haute et belle et vaste,
  Faite de marbre avec un toit de tuiles d'or;
  J'y vis; j'y dors;

  Mon pas y trane sur les dalles
  Le cuir taill de mes sandales,
  Et mon manteau sur le pav
  Frle son bruit de laine souple.
  J'ai des amis, le poing lev,
  Qui heurtent, en chantant, leurs coupes
  A la beaut!
  On entre; on sort.
  Ma maison est vaste sous son toit de tuiles d'or,
  Chacun dit: Notre hte est heureux.
  Et moi aussi je dis comme eux,
  Tout bas:
  A quoi bon vivre,
  L-bas,
  A quoi bon vivre ailleurs qu'ici...

  Puis le soir vient et je suis seul alors dans l'ombre
  Et je ferme les yeux...

  Alors:
  Il me semble que l'ombre informe, peu  peu,
  Tressaille, tremble, vibre et s'anime et se meut
  Et sourdement s'agite en son silence obscur;
  J'entends craquer la poutre et se fendre le mur

  Et voici, par sa fente invisible et soudaine,
  Que, sournoise d'abord et perceptible  peine,
  Une odeur de fort, d'eau vive et d'herbe chaude,
  Pntre, se rpand, rampe, circule et rde
  Et, plus forte, plus ample et plus universelle,
  S'accrot, se multiplie et m'apporte avec elle
  Les diverses senteurs que la terre sacre,
  Forestire, rustique, aride ou laboure,
  Mle au vent de la nuit, du soir ou de l'aurore;
  Et bientt, peu  peu, toute l'ombre est sonore.
  Elle bourdonne ainsi qu'une ruche veille
  Qui murmure au soleil  travers la feuille,
  Aprs la pluie oblique et l'averse pesante;
  Voici que maintenant toute l'ombre est vivante
  Et que la nuit bourgeonne et la tnbre pousse.
  Le sige o je m'appuie est tout velu de mousse.
  Je me penche: de l'herbe a verdi sur le marbre;
  La colonne soudain vgte, et c'est un arbre
  Qui jusqu' moi tend sa branche. Je me sens
  Environn partout de souffles frmissants
  Qui me chauffent la nuque et me brlent la joue.
  L'ombre hennit; l'ombre danse; l'ombre s'broue,
  Palpite, nat, fleurit, germe, frmit, clt.
  Je n'ai pas peur. Le vent chante dans les roseaux;

  Je sens sourdre  mes pieds des sources; je respire
  La rsine, le fruit, la vendange, la cire
  Et je devine au fond de l'ombre et parmi elle
  Comme un cercle incertain de faces fraternelles.
  La Vie autour de moi murmure, vibre, bat;
  Je la sens dans cette ombre o je ne la vois pas;
  Sa rumeur est lointaine ou proche, brusque ou douce;
  Un invisible rire erre de bouche en bouche,
  D'arbre en arbre, de feuille en feuille. Tout frissonne.
  Et je sais qu'ils sont l, si je ne vois personne.
  C'est en vain qu'on se tait; j'entends, j'entends, j'entends!

  Puisque l'arbre, la source et la feuille et le vent
  Sont venus jusqu' moi et m'apportent en eux
  Leurs obscures odeurs et leurs bruits tnbreux,
  tes-vous l, fils de la glbe et du sillon,
  Htes de la fort, de la plaine et du mont,
  O formes  demi terrestres et divines?
  Toi, Faune, qui cueillais les grappes  ma vigne,
  Et toi, Satyre, qui dansais sur mon chemin,
  Et toi, qu'on entrevoit entre les troncs, Sylvain?
  O vous tous, avec qui, dans l'antre et le hallier,
  J'ai vcu, de chacun longuement familier,
  N'tes-vous pas venus avec le vent et l'arbre
  Me chercher sous le toit de ma maison de marbre
  Pour me prendre la main et courir  l'aurore?

  Ce sera toi. Salut, Matre! Salut, Centaure!
  Salut, de qui le pas foule l'herbe et le sable,
  Librateur,  Bienvenu,  Vnrable,
  Dont la barbe est d'argent et le sabot d'airain!
  La croupe de cheval qui prolonge tes reins
  Te fait homme  la fois et bte,  Dieu. Ton torse
  Ajoute  ton poitrail le surcrot de sa force.
  Te voil donc. Je t'attendais. Oh viens plus prs!
  Et maintenant prends-moi, Centaure, je suis prt.
  Je vais sentir ton poing me saisir  plein corps
  Et, d'un geste puissant et d'un facile effort,
  Me soulever de terre et m'asseoir sur ton dos!

  Il m'a pris. J'ai senti son souffle sur ma peau.
  Je serre son flanc rude et je m'accroche  lui;
  Ma tte lourde a son paule pour appui;
  De mes deux bras j'treins sa poitrine. La Ville
  Qu'il traverse est silencieuse et dort tranquille.
  Son pas gal rsonne aux dalles de la rue.
  Voici le mur, la porte et la campagne nue.
  Il part; son ongle dur maintenant bat la terre,
  Et toute la nuit vaste, immense et solitaire
  Et l'ombre aventureuse et l'espace incertain
  S'ouvrent au cabrement de son galop divin.

  O vertige! L'lan du nocturne Coureur
  M'emporte. La tnbre est sourde et sans lueur.
  Le sol tantt s'boule et tantt s'affermit;
  L'air rapide m'enivre et m'touffe  demi;
  Le Centaure tantt se cabre et tantt fonce;
  C'est en vain qu'en passant, la haie avec sa ronce
  Le retient au poitrail ou le griffe  la croupe,
  Sa course furieuse et brusque s'entrecoupe
  Du foss qu'il enjambe ou du ravin qu'il saute.
  Ici, le sable mou cde; l, l'herbe haute
  L'entrave; le caillou roule et ronfle avec bruit
  Derrire ce passant qui dfonce la nuit;
  Le terrain sous son pied s'branle, gronde ou sonne;
  Une monte en vain l'essouffle et l'poumonne
  Que sa pente le rue et redouble l'lan
  Du Centaure qui va, passe, monte, descend
  Et, d'une fougue gale et d'un mme jarret,
  Sort ruisselant du fleuve et boueux du marais,
  Et, franchissant taillis, plaines, bois et vallons,
  Parcourt perdument l'ombre sans horizon,
  Tandis que moi, uni  sa force mouvante,
  Ivre d'air qui m'touffe et de vent qui m'vente,
  Je respire en sa triple et formidable odeur
  Le Dieu terrestre, l'homme et la bte en sueur.

  Encor, longtemps, toujours et d'chos en chos
  L'espace retentit sous les quatre sabots.
  Voici l'aube pourtant, bien qu'il soit nuit encore.
  La tnbre blmit et l'ombre se colore.
  La montagne dresse abrupte, d'un seul bloc,
  Entasse ses cailloux, ses pierres et ses rocs.
  Le Centaure hennit vers la cime lointaine;
  Il s'puise; son flanc palpite  son haleine;
  Il glisse, butte, tombe et sa force est  bout.
  Il boite. Le sang rompt les veines de son cou.
  Mais il monte toujours et sous moi je le sens
  D'un effort monstrueux arquer son rein puissant;
  J'entends rler sa gorge et craquer ses jointures.
  Le pic vertigineux qui l'attire s'azure;
  Nous allons vers le jour et la nuit reste en bas.
  Le Centaure s'acharne et monte; chaque pas
  Le hasarde  la chute et le risque  l'abme,
  Mais tout  coup, d'un bond furieux,  la cime,
  Sur le rocher troit du suprme plateau,
  D'aplomb, il a pos son quadruple sabot,
  Et, tout fumant encor de sa course sacre,
  Tournant sa tte en feu vers sa croupe dore,
  Prodigieux, arien, pourpre et vermeil,
  Il se dresse debout et rit dans le soleil.




LA PLAINTE DU CYCLOPE


  Toi qui dans l'air lger lances d'un souffle pur
  La chanson de ta flte en gammes vers l'azur
  Et qui, longtemps assis devant la mer sacre,
  L'admires, tour  tour, rose  peine ou pourpre,
  Quand le soleil se lve ou tombe  l'horizon;
  O toi, qui, pour rentrer, le soir, en ta maison,
  Suis ce sentier charmant qui va par la prairie
  Et qui s'arrte au seuil de ta porte fleurie,
  Sache au moins tre heureux de ta flicit
  Et combien purs et beaux tes jours auront t,
  Car ton chien est fidle et ton troupeau docile,
  Et tu peux oublier que la verte Sicile,
  Sous ses bls jaunissants et ses hautes forts,
  En son sein tnbreux cache un obscur secret;
  Mais, dans le ciel noirci que son sommet embrume,
  Regarde quelquefois, au loin, l'Etna qui fume,
  Et, quelquefois aussi, lorsque tu t'en reviens,
  Laisse aller devant toi tes chvres et ton chien;
  Couche-toi sur le sol et pose ton oreille
  Contre terre. Entends-tu, qui, peu  peu, s'veille
  Et qui gmit et gronde avec un bruit d'airain,
  La sonore rumeur d'un cho souterrain?

  C'est nous qui, sous la terre mue  notre haleine,
  En cadence frappons l'enclume souterraine
  Dont l'Etna porte au ciel la nocturne lueur.
  Nous sommes l, couverts d'une chaude sueur,
  Occups dans la nuit furieuse et sans astres
  A fondre le mtal que nos marteaux vont battre.
  Il court, fusible et clair, s'allonge et s'trcit;
  Brlant, il tincelle, et froid, il se durcit.
  La flamboyante orgie clate. L'on est ivre
  De l'arme du fer et de l'odeur du cuivre.
  Voici de l'or qui fond et de l'argent qui bout;
  L'alliage subtil les mle en un seul tout.

  Notre peuple travaille, accouple, unit et forge!
  La colre  forger nous saisit  la gorge
  Et nous gonfle le muscle et nous brle le sang.
  Notre souffle ingal suit notre bras puissant,
  Car, de tout ce mtal qu'il martle sans trve,
  S'aiguisent par milliers les lances et les glaives,
  Et la bataille sort de notre antre guerrier.
  Notre oeil unique, c'est ton orbe,  bouclier!
  Et nos torses fumants que la scorie encrasse
  Ont servi de modle  mouler la cuirasse,
  Et c'est nous, de qui l'oeuvre obscur et souterrain
  Pour la ville aux dieux d'or fait des portes d'airain.

  Condamns  la nuit, Cyclopes, nous aurions,
  Comme d'autres, aim le jour et les rayons,
  Le soleil, la clart, l'air vaste, la lumire,
  Mais notre race, hlas! de l'ombre est prisonnire.
  C'est ainsi. La sueur nous coule de la peau
  Tandis que court la source et glisse le ruisseau,
  Furtive entre les joncs et pensif sous les chnes,
  Et que la Nymphe rit d'tre nue aux fontaines!
  Le vent frais et sch nos corps laborieux.
  La terre est belle. Non. Les fleurs pour tous les yeux
  Multicolores et charmantes sont closes,
  Un sang divin triomphe en la pourpre des roses,
  Mais l'oeil dshrit qui s'ouvre  notre front
  N'tait pas fait pour voir ce que d'autres verront,
  Et, lorsque l'un de nous en rampant sur le ventre
  Se hasarde au dehors debout au seuil de l'antre,
  Le chien hurle  sa vue et le troupeau s'enfuit;
  Chacun en le voyant s'carte devant lui.
  C'est en vain qu'un instant au soleil il s'tire.
  On a peur. Les oiseaux s'envolent, et le rire
  Des femmes s'interrompt en un cri, et l'on voit,
  L'une dans le verger et l'autre vers le bois,
  Se cacher Lycoris et courir Galate;
  La flte du berger se tait, pouvante,
  Si le pas du Cyclope a troubl l'air divin.

  Bien plus. Les Faunes mme et mme les Sylvains
  Nous lancent des cailloux et nous jettent des pierres,
  Et notre oeil attrist sous sa lourde paupire
  Les fait rire de nous dans leurs barbes. C'est vrai
  Que l'ombre nous a faits rauques, gauches et laids.
  Le marteau a rendu gourdes nos mains difformes;
  L'pre feu nous a cuit le visage. Nous sommes
  Tout haletants encor du labeur souterrain,
  Et notre souffle gronde en nos gorges d'airain.

  Laisse donc le printemps fleurir la terre douce.
  Ne te hasarde plus vers ce qui te repousse,
  Bon Cyclope! Reprends en bas ton oeuvre obscur;
  Le four ronfle; la cuve est pleine et bout. L'azur
  Du ciel est souriant, l-haut, aux bls que dore
  Ce soleil qui pour toi n'aura pas eu d'aurore.
  Retourne  ta caverne et rentre dans ta nuit;
  Descends vers la rumeur et descends vers le bruit,
  Et ne t'occupe plus de l'homme et de la terre.
  Sue et peine et, parfois, pourtant, pour te distraire,
  Songe que ton Destin, noir Ouvrier, est beau.
  O Forgeron, tu as pour sceptre le marteau!
  Ta couronne terrestre est un Etna qui fume;
  Et, lorsque  tour de bras tu frappes sur l'enclume,
  Pense donc que tu fais aussi, toi, comme un dieu,
  Natre des fleurs de flamme et des roses de feu.




PAN


  C'tait au temps
  O les grands Dieux de marbre et d'or
  Ne vivaient plus qu'en leurs statues;
  On les voyait encor,
  Debout et nues,
  Au seuil des temples clairs
  A tuiles d'or,
  Avec la mer
  Derrire eux, clatante, innombrable et sereine,
  A l'horizon...

  C'est ainsi que je les ai vus, tant petit,
  Figures vaines
  Dont on m'apprit,
  Sans doute en riant d'eux, les formes et les noms;
  Et je riais, enfant,  les voir et de voir
  Celui-l, le plus grand, dont l'ombre, vers le soir,
  S'allongeait  ses pieds, lourde et grave,
  Parce que sa statue tait faite d'airain:
  C'tait le Matre Souverain,
  Que nul ne brave,
  Zeus!

  Et comme, ainsi que je l'ai dit,
  Son ombre tait norme et moi petit,
  Je m'asseyais dans sa fracheur dj nocturne
  Et je jouais avec des pierres, une  une,
  Mais l'aigle courrouc qui veillait prs de lui
  Me regardait et j'avais peur, tant petit.

  Et c'est ainsi que j'ai connu lui et les autres.
  Apollon
  Avec sa lyre; Herms, les ailes aux talons
  Et deux ailes de mme encore  son ptase;
  Mars qui brandit le glaive; et, nu, la barbe rase,
  Le torse blanc, la chair heureuse et dans sa main
  Portant le thyrse double et la pomme de pin,
  Bacchus qui, couronn de pampre et toujours beau,
  A sa tempe sans ride assure son bandeau,
  Et Neptune barbu d'algues et dont l'oreille
  Compare dans le vent qui l'apporte pareille
  La rumeur de la mer  celle des forts;
  Et les Desses et Cypris au rire frais
  Dont fleurissent les seins et dont mrit la bouche,
  Et la grande Junon, srieuse et farouche,
  Et Diane hautaine et farouche comme elle,
  Et Minerve casque et l'antique Cyble,
  Tous ceux que l'univers honora d'ge en ge...
  Mais tous n'taient plus rien que de vaines images,
  Et, qu'ils fussent sculpts dans le marbre ou dans l'or,
  La figure des Dieux survivait aux Dieux morts.

  Cependant l'tendue agreste de la terre
  N'tait point tout  fait encore solitaire.
  Des tres fabuleux et  demi divins
  Se cachaient dans les bois et hantaient les ravins,
  Fuyant l'homme et craignant sa ruse et son danger.
  Dans un monde nouveau maintenant trangers,
  Ils piaient les voix, les bruits, les pas: Centaures,
  Dans la gorge des monts hennissant  l'aurore
  Et qui, le soir, boiteux et lointains, du galop
  De leur fuite ingale inquitaient l'cho;
  Faunes roux habitant les grottes et Satyres
  Rdant d'un pied furtif prs des ruches  cire,
  Tritons de qui la conque offusquait l'air marin,
  Fausse et rauque parfois  leur souffle incertain;
  Des Dryades souffraient sous l'corce des chnes;
  Des Nymphes taient l'onde encore des fontaines,
  Et, parfois, l'on voyait, dit-on, au crpuscule
  A cette heure indistincte o la vue est crdule,
  Errer un grand Cheval, au pas effarouch,
  Qui, de loin et d'un bond, sans qu'on pt l'approcher,
  S'envolait en ouvrant ses deux ailes de flamme!

  On racontait cela, il m'en souvient,
  A la veille,
  Auprs du feu;
  Les femmes
  Riaient quand on parlait du Satyre et du Faune,
  Et j'coutais de mes oreilles merveilles.
  C'tait l'automne,
  Et l'on se ressemblait, dj, autour du feu
  O nous jetions
  Des feuilles sches et des pommes
  De pin
  Dans les tisons
  A pleines mains...

  Il y avait aussi quelqu'un d'autre
  Dont on parlait souvent:
  C'tait avant
  Qu'une voix, le long de la cte,
  Et couru sur la mer en criant
  Qu'il tait mort.
  C'tait au temps
  O le Dieu Pan
  Vivait encor...

  Il tait invisible et prsent dans les choses,
  Mystrieux, informe, innombrable et sacr,
  Et le printemps naissait avec toutes ses roses
  De l'air fcond soudain qu'il avait respir;

  C'est lui qui, de la terre, en pis ou en paille,
  Faisait pousser le bl et grandir la moisson,
  Et qui, roi des troupeaux que l'table embercaille,
  Leur fait crotre la corne et friser la toison;

  C'est lui qui surveillait la vendange et la cueille,
  Conduisait la charrue et guidait le labour,
  Et qui, dans les vergers, abrite sous la feuille
  Le fruit qui, mr enfin, sera graine  son tour;

  Les eaux, o sourdement s'abreuvent les semences,
  Ainsi que le soleil, la nue et le vent
  Et l'ombre qui finit et la nuit qui commence
  Et l'aurore et le soir, sont  lui qui est Pan.

  Et, tandis que les dieux ont quitt leurs statues,
  Lui seul est demeur quand les autres sont morts,
  Et sa forme multiple, parse et jamais vue
  Subsiste universelle et vit partout encor.

  Mon pre,
  Homme pieux,
  Savait ces choses,
  Les ayant apprises du sien,
  Vieillard
  Vers dans la science des Dieux
  Et blanchi  l'ombre des sanctuaires;
  Ce fut mon pre
  Qui m'enseigna ce qui peut plaire
  Au survivant,
  A Pan,
  Le dernier Dieu,
  Disant:

  N'allume pas pour lui le bcher ni la torche;
  Le grand Pan ne veut pas les brebis qu'on corche,
          Ni le jeune taureau,
  Ni la blanche gnisse et la plaintive agnelle
  Dont la gorge entr'ouverte au sang qui en ruisselle
          Rle sous le couteau.

  Ne choisis pas non plus pour charger ta corbeille
  Le fruit de l'espalier ni le fruit de la treille,
          Epargne  ta moisson
  D'en prlever pour lui sa gerbe la plus ronde;
  Pas plus que le miel roux ou que la cire blonde
          Pan n'aime la toison

  Des btes que poursuit le vol clair de la flche
  Ou que prend en ses lacs, cach sous l'herbe frache,
          Le pige secret,
  Ni l'caille diverse, incertaine et changeante
  De celles que ramne aux mailles qu'elle argente
          La nasse ou le filet.

  Non, mais va simplement au bord de cette source
  Au milieu du bois frais et, sans suivre sa course
          Qui la change en ruisseau
  Dont le murmure nu s'tire sous les feuilles,
  Penche-toi sur son onde,  mon fils et y cueille
          La tige d'un roseau.

  Car Pan, le dernier Dieu de la terre vieillie,
  Car Pan qui va mourir et qui dj oublie
          Qu'il est encor vivant,
  Aime entendre monter au fond du crpuscule
  Le chant mystrieux que disperse et module
          La flte dans le vent.




INSCRIPTIONS LUES AU SOIR TOMBANT


LE SOMMEIL

  Penses-tu que ces fleurs, ces feuilles et ces fruits,
  Et cet pre laurier plus amer que la cendre,
  Penses-tu que mes mains pour eux les aient cueillis?

  Si j'ai ml tout bas  l'onde des fontaines
  Les larmes que leur eau pleure encore aujourd'hui,
  Crois-tu que j'ignorais combien elles sont vaines?

  Si, debout, j'ai march sur le sable changeant,
  tait-ce pour marquer mon pas sur son arne,
  Puisqu'il n'en reste rien quand a pass le vent?

  Et pourtant j'ai voulu tre un homme et me vivre
  Et faire tour  tour ce que font les vivants;
  J'ai nou la sandale  mon pied pour les suivre.

  Amour, haine, colre, ivresse, j'ai voulu,
  Par la flte de buis comme au clairon de cuivre,
  Entendre dans l'cho ce que je n'tais plus.

  Si j'ai drap mon corps de pourpres et de bures,
  N'en savais-je pas moins que mon corps tait nu
  Et que ma chair n'tait que sa cendre future?

  Non, ce laurier sans joie et ces fruits sans dsir,
  Et la vaine rumeur dont toute vie est faite,
  Non, tout cela, c'tait pour pouvoir mieux dormir

  L'ombre dfinitive et la nuit satisfaite!


INSCRIPTION

  Si haut que ta racine ait pouss vers l'azur
  Ta cime panouie et vivante, sois sr,
  Cher arbre, que, malgr l'ombre que sur la mousse
  Etend autour de toi ta feuille ample et douce,
  Et bien que les oiseaux y chantent et qu'en bas
  Un choeur de dieux sylvains dfendent de leurs bras
  La Dryade pensive au creux de ton corce,
  O bel arbre, debout encore dans ta force,
  Sois sr et pense que le temps et les destins
  Qui font les soir jaloux natre de nos matins
  Ne t'pargneront pas, car toute vie est telle.
  L'invitable lierre et l'automne mortelle.


AUTRE INSCRIPTION

  Crois-moi. N'emprunte rien des hommes. Que tes yeux
  Ne le conduisent point sur leur pas anxieux.
  N'asservis pas ta faim  la faim d'autres bouches.
  Au contraire, sois libre et, s'il le faut, farouche;
  Et plutt mords ton poing et frappe du talon,
  Pour les mieux loigner, ceux qui te parleront,
  Puis, quand tu seras seul, regarde, coute et veille.
  Si le vent passe auprs de toi, prte l'oreille,
  Car il sait les secrets de la nuit et du jour.
  Marche ou trbuche, tombe ou rampe, monte ou cours
  Ou reste l; l'aurore est pareille  l'aurore,
  Ici ou l. Partout, sa graine fait clore
  Une semblable fleur  celle que tu tiens;
  L'odeur qu'elle rpand en parfums te revient
  Dans l'air qui l'emporta et qui te le rapporte;
  Demeure ou pars, attends ou cherche, va, qu'importe!
  Ou remonte le fleuve, ou prends la route, ou suis
  D'autres chemins. L'cho garde tes pas en lui
  Comme pour te prouver, rtrograde et contraire,
  Que ta marche est inverse et retourne en arrire.
  Demeure donc. Pourquoi partir? Est-ce que l'eau
  N'est pas la mme au fleuve et la mme au ruisseau,
  Qu'elle gronde ou murmure et que, rapide ou lente,
  Etroite ou large, elle bifurque, aille ou serpente?
  Si la Mer est trop loin coute la Fort.
  Sois attentif, sois docile et surtout sois prt
  A saisir la rumeur vivante parse en elle
  Et, debout, sens en toi la force universelle
  Sourdre, crotre, grandir et monter  son but
  En ta stature d'homme ainsi qu'en l'arbre nu.


L'AUTOMNE

  Si l'automne fut douce au soir de ta beaut,
  Rends-en grces aux dieux qui veulent qu' l't
  Succde la saison qui lui ressemble encore,
  Ainsi que le couchant imite une autre aurore
  Et comme elle s'empourpre et comme elle rpand
  Au ciel mystrieux des roses et du sang!
  Ce sont les dieux, vois-tu, qui font les feuilles mortes
  D'un or flexible et tide au vent qui les emporte,
  Et dont l'ordre divin veut que les verts roseaux
  Deviennent tour  tour, uniques ou jumeaux,
  Et, selon que dcrot leur taille  la range,
  L'ingale syrinx ou la flte allonge.

  Ce sont eux qui, des fleurs de ton t, couronnent
  Ta jeunesse mrie  peine par l'automne
  Et qui veulent encor que le parfum enfui
  De la fleur se retrouve encore au got du fruit
  Et que, devant la mer qui baisse et se retire,
  Une femme soit belle et puisse encor sourire.


LA FLEUR DU SOIR

  Ne crois pas,  passant,  me voir, quand tu passes,
  Les mains vides, assis  mon seuil o s'enlace,
  Au-dessus de ma tte et de mes cheveux blancs,
  A soi-mme le lierre gal et permanent,
  Que je ne sache plus que la terre ternelle,
  De saisons en saisons toujours se renouvelle.
  Je n'ignore pas plus ces choses qu'autrefois
  Quand, pour louer les dieux qui revivaient en moi,
  Ou pour en couronner les nymphes des fontaines,
  Toutes les fleurs tentaient mes deux mains incertaines.
  Mais aujourd'hui, plus sage et de mon seuil, j'attends
  Que l't moins htif succde au court printemps,

  Et, lorsque vient l'automne, aux dernires closes,
  Je choisis longuement ma rose entre les roses,
  Car peut-tre il faudra que cette fleur cueillie
  Parfume jusqu'au soir le reste de ma vie.


HLNE AU CHEVAL

  Le cheval gigantesque est debout; un grand rire
  L'entoure. Entends grincer le cble qui le tire,
  Et la foule le trane et le pousse au jarret.
  Un dard qui vibre encor tremble  son flanc secret,
  Et quel mystre noir lui gonfle ainsi la panse?
  Obse et monstrueux, il oscille et s'avance.
  Et chacun rit tout haut de la bte de bois.
  Le seul Laocoon a maudit par trois fois
  Le don douteux du Grec que le Troyen rapporte
  Et l'a frapp d'un trait quand il passa la porte
  A peine haute assez pour son chine, au bruit
  Des boucliers d'airain que heurtaient devant lui
  Les guerriers, lance au poing et le glaive  la hanche.
  En le voyant, Priam rit dans sa barbe blanche
  Et svelte, et souriante, et belle, s'avanant
  Droit au monstre stupide, immobile et pesant,
  Qui, muet, la regarde  lui venir, Hlne
  Vers les rouges naseaux lve ses deux mains pleines
  L'une de bl de cuivre et l'autre d'orge d'or.
  Mais la vaste rumeur qui dilate et qui tord
  Du remous de sa danse et du cri de sa joie,
  Les femmes, les enfants et les hommes de Troie
  L'empche en s'approchant d'entendre au ventre obscur
  Sourdre le stratagme et le flau futur,
  Et, d'un brusque sursaut de la Bte applaudie,
  Le meurtre s'brouer et hennir l'incendie.


MASQUE

          Avec la laideur rustique
          De ton masque biscornu,
          O le regard raille, oblique,
          La bouche au rire dentu,

          Avec tes cornes pareilles,
          Faune, en pointes  ton front,
          Ton nez et tes deux oreilles,
          On a fait un mascaron

          Qu'on a sculpt dans un marbre
          D'un ocre vein de sang,
          Qui ressemble aux feuilles d'arbre
          De l'automne finissant.

          Mais dj tu peux  l'ombre,
          Des pins hauts et des cyprs,
          Avant que la feuille tombe
          Des cimes de la fort,

          Venir boire  la fontaine
          O ta bouche jette une eau
          Frache, pure, gale et saine
          A puiser quand il fait chaud.

          Et tu verras dans la vasque
          Te sourire, en son reflet,
          D'un sourire vrai, le masque
          De ce Faune que tu es!


LE SOUVENIR

  Qu'un autre, en arrivant au soir de son destin,
  Voie au fond de sa vie, clatant et hautain,
  Celui qu'il fut jadis et dont le pas sonore
  Sur la route parvient  son oreille encore
  Et dont il se rappelle avoir vcu les jours.
  La gloire a couronn son front heureux. L'amour
  Au laurier toujours vert mle son myrte sombre
  Qui parfume la nuit et qui sent bon dans l'ombre;
  La Fortune riante et qui lve un flambeau,
  En riant, l'a tir par le pan du manteau;
  La toile s'est change en pourpre  son paule;
  Les abeilles, au creux de la ruche et du saule,
  Ont toujours eu pour lui quelque miel rserv.
  Ce qu'il fut est si beau qu'il peut l'avoir rv
  Et dans son souvenir, il s'apparat pareil
  A quelqu'un qui marcha longtemps dans le soleil
  Et qu'au seuil de la nuit accueilleraient encor
  Des torches de lumire et des trompettes d'or!

  Mais moi, si je regarde au fond de ma pense
  D'aujourd'hui jusqu'au bout de ma route passe,
  Toujours je me retrouve et toujours je me vois
  Toujours le mme, assis toujours au mme endroit.
  Sur le sable jaillit mon unique fontaine
  O ma bouche  son eau rafrachit mon haleine.
  L-bas, prs du pin rouge et rauque, dans le vent,
  C'est l que je me vois et de l que j'entends
  Encore, dans l'air pur, au matin de ma vie,
  De ma flte, monter de mes lvres unies,
  Sonore, harmonieux, humble, tremblant et beau,
  Mon premier souffle juste  mon premier roseau.


LE SILENCE

  Le silence est peut-tre une voix qui s'est tue
  Comme le dieu se tait debout en sa statue,
  Et par elle n'a plus de vivant aujourd'hui
  Que son ombre, au soleil, qui tourne autour de lui.
  Le silence est peut-tre une voix qui sait tout
  Comme un dieu taciturne en son marbre debout,
  Dont le geste ternel fait signe qu'on coute
  Ce que dira son ombre aux passants de la route,
  Qui regardent, d'en bas et le genou pli,
  L'ordre silencieux du dieu ptrifi.


LE JARDIN

  Tu m'as vu bien souvent, de ton verger voisin
  O le pampre vineux annonce le raisin,
  Bien souvent, tu m'as vu, par-dessus cette haie
  Que l'pine hrisse et que rougit la baie,
  Tout un jour, de l'aurore au soir, en mon enclos...
  Il est humble, petit, mlancolique et clos;
  Sa porte  claire-voie ouvre sur la grand'route;
  Une fontaine au fond s'puise goutte  goutte
  Et ne remplit jamais qu' demi le bassin;
  La ruche, dans un coin, bourdonne d'un essaim
  Qui rentre sous son toit ds que les fleurs sont closes.
  Tout est calme. Un rosier balance quelques roses
  Qui s'empourprent dans l'ombre auprs d'un vieux laurier.
  Il fait beau. Sur la route, avec son chevrier,
  Le troupeau qui pitine en la poussire chaude;
  Son bton  la main, un mendiant qui rde;
  Une femme qui rit et que l'on ne voit pas;
  Quelqu'un qui passe: rien, ni la voix, ni les pas
  Ne te semblent pouvoir de lui-mme distraire
  Cet hte, aux yeux baisss, du jardin solitaire.
  Ai-je l'air de vouloir tre ailleurs qu'o je suis?
  Le jour s'en va, rayon  rayon, bruit  bruit;
  Et la ruche incertaine et la rose indistincte
  Sont l'une d'or pli, l'autre de pourpre teinte;
  Le crpuscule est  genoux devant le soir;
  Le laurier lentement se bronze et devient noir,
  Et je reste debout dans l'ombre, et c'est  peine
  Si l'on entend tout bas un peu plus la fontaine,
  Et j'coute  mon coeur en larmes dans mes yeux
  L'loquente rumeur de mon sang furieux.


LE CENTAURE BLESS

                      Le cri qu'il nous arrache est un hennissement.

                                                   J. M. DE HEREDIA.

  Je t'ai vu devant moi surgir. Tu tais beau.
  Le soleil au dclin, de la croupe aux sabots,
  T'empourprait tout entier de sa splendeur farouche.
  Ardent de ta vitesse et cabr de ta course,
  Tu dressais, sur le ciel derrire toi sanglant,
  Homme et cheval, le double effort de ton lan
  O le poitrail de bte et la poitrine humaine
  Respiraient d'un seul souffle et d'une seule haleine.
  Alors, dans ce ciel rouge o tu m'es apparu,
  Comme un fatal prsage,  Centaure, j'ai cru
  Voir monter tout  coup, en un reflet lointain,
  La tragique rougeur du fabuleux festin
  O, sous les yeux d'Hercule et de sa blanche pouse,
  Votre troupe avine et brusquement jalouse
  Mla, dans un combat fameux et hennissant,
  A la pourpre du vin la pourpre de son sang!

  J'ai trembl. Ton galop remplissait mon oreille,
  Sonore de l'cho de sa rumeur vermeille,
  Et j'ai tendu mon arc en invoquant les Dieux!
  Et l'air porta vers toi mon trait victorieux...
  Tu tombas. Maintenant je maudis ma prire,
  Ma flche trop certaine et ma peur meurtrire,
  Cher monstre! je te pleure et je revois encore
  Ta main d'homme presser  ton flanc,  Centaure,
  Ta blessure et j'entends, au fond du soir, j'entends
  Le cri humain jailli de ton hennissement!


L'OUBLI SUPRME

  Que m'importe le soir puisque mon me est pleine
  De la vaste rumeur du jour o j'ai vcu!
  Que d'autres en pleurant maudissent la fontaine
  D'avoir entre leurs doigts coul son eau vaine
  O brille au fond l'argent de quelque anneau perdu.

  Tous les bruits de ma vie emplissent mes oreilles
  De leur cho lointain dj et proche encor;
  Une rouge saveur aux grappes de ma treille
  Bourdonne sourdement son ivresse d'abeilles,
  Et du pampre de pourpre clate un raisin d'or

  Le souvenir unit en ma longue mmoire
  La volupt rieuse au souriant amour,
  Et le Pass debout me chante, blanche ou noire,
  Sur sa flte d'bne ou sa flte d'ivoire,
  Sa tristesse ou sa joie, au pas lger ou lourd.

  Toute ma vie en moi toujours chante ou bourdonne;
  Ma grappe a son abeille et ma source a son eau;
  Que m'importe le soir, que m'importe l'automne,
  Si l't fut fcond et si l'aube fut bonne,
  Si le dsir fut fort et si l'amour fut beau.

  Ce ne sera pas trop du Temps sans jours ni nombre
  Et de tout le silence et de toute la nuit
  Qui sur l'homme  jamais pse au spulcre sombre,
  Ce ne sera pas trop, vois-tu, de toute l'ombre
  Pour lui faire oublier ce qui vcut en lui.




L'HOMME ET LES DIEUX


  La terre est chaude encor de son pass divin.
  Les dieux vivent dans l'homme, ainsi que dans le vin
  L'ivresse couve, attend, palpite, songe et bout
  Avant de se dresser dans le buveur debout
  Qui sent monter en lui, de sa gorge  son front,
  Et d'un seul trait, sa flamme brusque et son feu prompt.
  Les dieux vivent en l'homme et sa chair est leur cendre.
  Leur silence prodigieux se fait entendre
  A qui sait couter leurs bouches dans le vent.
  Tant que l'homme vivra, les dieux seront vivants;
  C'est pourquoi va, regarde, coute, pie et sache
  Voir la torche clatante au poing que l'ombre cache.
  Contemple, qu'elle fuie ou qu'elle dorme, l'eau,
  Qu'elle soit source ou fleuve et fontaine on ruisseau,
  Jusqu' ce que s'tire ou se rveille en elle
  La Naade natale et la Nymphe ternelle.
  Observe si longtemps le pin, l'orme ou le rouvre
  Que le tronc se spare et que l'corce s'ouvre
  Sur la Dryade nue et qui rt d'en sortir!
  L'univers obit  ton vaste dsir.
  Si ton me est farouche et pleine de rumeurs
  Hautaines, tu verras dans le soleil qui meurt,
  Parmi son sang qui coule et sa pourpre qui brle,
  Le bcher toujours rouge o monte encor Hercule,
  Lorsque tressaille en nous, en un songe enflamm,
  La justice pour qui son bras fort fut arm.
  C'est ainsi que dans tout, le feu, l'eau, l'arbre, l'air,
  Le vent qui vient du mont ou qui va vers la mer,
  Tu trouveras l'cho de ce qui fut divin,
  Car l'argile  jamais garde le got du vin;
  Et tu pourras,  ton oreille, entendre encore
  La Sirne chanter et hennir le Centaure,
  Et, quand tu marcheras, ivre du vieux mystre
  Dont s'est par jadis le pass de la terre,
  Regarde devant toi ce qui reste de lui
  Dans la clart de l'aube et l'ombre de la nuit,
  Et sache que tu peux, au gr de ton dlire,
  Faire du bouc barbu renatre le Satyre,
  Que ce cheval, l-bas, qui peine sous le joug
  Au dur sillon, si tu le veux, peut tout  coup,
  Frappant d'un sabot d'or la motte qu'il crase,
  Arien, ail, vivant, tre Pgase:
  Car tu es homme et l'homme a gard dans ses yeux
  Le pouvoir ternel de refaire des dieux.




PILOGUE


  Une dernire fois reviens en mes penses,
                O jeunesse aux yeux clairs,
  Et, dans mes mains encor, pose tes mains glaces.
                Le soir parfume l'air.

  Souviens-toi des matins o tous deux, cte  cte,
                Notre ombre nous suivant,
  Sur le sable fragile et parmi l'herbe haute
                Nous allions dans le vent.

  Ce que je veux de toi, ce n'est pas,  jeunesse,
                De me rendre les lieux
  O nous avons err ensemble. Je te laisse
                Tes courses et tes jeux.

  Je ne veux point de toi ces rires dont tu charmes
                Mon souvenir encor:
  Je te laisse tes pas, tes dtours et tes larmes,
                Ton ge d'aube et d'or,

  Ton me tour  tour voluptueuse ou sombre
                Et ton coeur incertain,
  Et ce geste charmant dont tu joignais dans l'ombre
                La couple de tes mains.

  Ce que je veux de toi, c'est ta jeune colre
                Qui te montait au front,
  C'est le sang qui roulait en toi sa pourpre claire,
                Lorsque d'un vain talon,

  Tu frappais  durs coups, frntique et penche,
                Le sol sec et ardent,
  Comme pour qu'en jaillt quelque source cache
                Que tu savais dedans;

  C'est cela que je veux de toi, car je veux boire
                A pleine bouche, un jour,
  L'eau souterraine encore  ta fontaine,  gloire,
                Quand ce sera mon tour!

  Et, si le temps ingrat m'accorde pour salaire
                L'opprobre meurtrier,
  Je veux m'asseoir du moins  l'ombre que peut faire
                La branche du laurier.




TABLE


_LA CIT DES EAUX_

  SALUT A VERSAILLES                                 7
  LA FAADE                                         15
  L'ESCALIER                                        16
  PERSPECTIVE                                       17
  L'ODEUR                                           18
  LE BASSIN ROSE                                    19
  LE BASSIN VERT                                    20
  LE BASSIN NOIR                                    21
  L'ENCELADE                                        22
  LDA                                              23
  LA NYMPHE                                         24
  LE SOCLE                                          25
  LATONE                                            26
  FTE D'EAU                                        27
  LES FEUILLES                                      28
  LE REPOS                                          29
  LA RAMPE                                          30
  LES STATUES                                       31
  TRIANON                                           32
  L'ABANDON                                         33
  INTRIEUR                                         34
  LE PAVILLON                                       35
  LE BOUQUET                                        36
  L'ILE                                             37
  FOND DE JARDIN                                    38
  HOMMAGE                                           39
  LA NEIGE                                          40
  L'HEURE                                           41
  LA LOUANGE DES EAUX, DES ARBRES ET DES DIEUX      43

_LE SANG DE MARSYAS_

  DDICACE                                          53
  LE SANG DE MARSYAS                                55
  MARSYAS PARLE                                     68

_QUATRE POMES D'ITALIE_

  URBS                                              73
  VRONE                                            74
  LES SCALIGER                                      75
  PROMENADE                                         76

_FUNRAILLES_

  FUNRAILLES                                       81

_ODE ET POSIES_

  ODE                                               89
  LA LUNE JAUNE                                     93
  LE BONHEUR                                        95
  LE CYPRS                                         97
  LA COLLINE                                        98
  L'OMBRE NUE                                      100
  L'HEURE                                          101
  STANCES                                          103
  PIGRAMME                                        105
  L'IMAGE                                          107
  LE VOEU                                          109
  LGIE                                           110
  OMBRE D'EAU                                      112
  INVOCATION                                       114
  LES CLOCHES                                      116
  LE PASS                                         118
  CHANSON                                          119
  LE FLEUVE                                        121
  LIED                                             122
  L'URNE                                           124
  CRPUSCULE                                       126

_LA COURSE_

  LA COURSE                                        131

_LA PLAINTE DU CYCLOPE_

  LA PLAINTE DU CYCLOPE                            141

_PAN_

  PAN                                              149

_INSCRIPTIONS LUES AU SOIR TOMBANT_

  LE SOMMEIL                                       159
  INSCRIPTION                                      161
  AUTRE INSCRIPTION                                162
  L'AUTOMNE                                        164
  LA FLEUR DU SOIR                                 166
  HLNE AU CHEVAL                                 168
  MASQUE                                           170
  LE SOUVENIR                                      172
  LE SILENCE                                       174
  LE JARDIN                                        175
  LE CENTAURE BLESS                               177
  L'OUBLI SUPRME                                  179

_L'HOMME ET LES DIEUX_

  L'HOMME ET LES DIEUX                             183

_PILOGUE_

  PILOGUE                                         189




_ACHEV D'IMPRIMER_ Le dix octobre mil neuf cent deux PAR BLAIS ET ROY
A POITIERS pour le MERCVRE DE FRANCE




MERCVRE DE FRANCE

XV, RVE DE L'CHAVD.--PARIS

parat tous les mois en livraisons de 300 pages, et forme dans l'anne
4 volumes in-8, avec tables.

Rdacteur en chef: ALFRED VALLETTE.

Littrature, Posie, Thtre, Musique, Peinture, Sculpture, Philosophie,
Histoire, Sociologie, Sciences, Voyages, Bibliophilie, Sciences occultes,
Critique, Littratures trangres.

REVUE DU MOIS

  _Epilogues_ (actualit): Rmy de Gourmont.
  _Les Pomes_: Pierre Quillard.
  _Les Romans_: Rachilde.
  _Littrature_: H. de Rgnier, R. de Gourmont.
  _Littrature dramatique_: Georges Polti.
  _Histoire_: Marcel Collire, Edmond Barthlemy.
  _Philosophie_: Louis Weber.
  _Psychologie_: Gaston Danville.
  _Science sociale_: Henri Mazel.
  _Sciences_: Dr Albert Prieur.
  _Archologie, Voyages_: Charles Merki.
  _Questions coloniales_: Carl Siger.
  _Romania, Folklore_: J. Drexelius.
  _Bibliophilie_: Pierre Dauze.
  _sotrisme et Spiritisme_: Jacques Brieu.
  _Chronique universitaire_: L. Blugou.
  _Les Revues_: Charles-Henry Hirsch.
  _Les Journaux_: R. de Bury.
  _Les Thtres_: A.-Ferdinand Herold.
  _Musique_: Jean Marnold.
  _Art moderne_: Andr Fontainas.
  _Art ancien_: Virgile Josz.
  _Publications d'art_: Y. Rambosson.
  _Le Meuble et la Maison_: Les XIII.
  _Chronique de Bruxelles_: G. Eekhoud.
  _Lettres allemandes_: Henri Albert.
  _Lettres anglaises_: Henry.-D. Davray.
  _Lettres italiennes_: Luciano Zuccoli.
  _Lettres espagnoles_: Ephrem Vincent.
  _Lettres portugaises_: Philas Lebesgue.
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  _Lettres no-grecques_: Giorgios Lambeletis.
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  _Lettres scandinaves_: Peer Eketrae.
  _Lettres hongroises_: Zrinyi Jnos.
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  _Varits_: X...
  _Publications rcentes_: Mercure.
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Victor-Hugo.





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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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