The Project Gutenberg EBook of Cits et ruines amricaines, by 
Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc

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Title: Cits et ruines amricaines
       Mitla, Palenqu, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal

Author: Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc

Release Date: April 18, 2008 [EBook #25097]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CITS ET RUINES AMRICAINES ***




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CITS ET RUINES AMRICAINES

MITLA, PALENQU, IZAMAL, CHICHEN-ITZA, UXMAL

RECUEILLIES ET PHOTOGRAPHIES

PAR DSIR CHARNAY

AVEC UN TEXTE

PAR M. VIOLLET-LE-DUC

ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT

SUIVI

DU VOYAGE ET DES DOCUMENTS DE L'AUTEUR

OUVRAGE DDI

 S. M. L'EMPEREUR NAPOLON III

ET PUBLI SOUS LE PATRONAGE DE SA MAJEST

PARIS

GIDE, DITEUR

5, RUE BONAPARTE

A. MOREL ET Ce

18, RUE VIVIENNE

PARIS.--IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,

55, QUAI DES AUGUSTINS.

1863

Tous droits rservs.


TABLE DES MATIRES



PRFACE                                                                I

ANTIQUITS AMRICAINES                                                 1
  Ruines d'Isamal                                                     46
  Ruines de Chichen-Itza                                              48
  Ruines d'Uxmal                                                      61
  Ruines de Palenqu                                                  72
  Ruines de Mitla                                                     74


LE MEXIQUE (1858-1861)                                               105

I. Dpart de Paris.--La Vera Cruz.--Saint-Jean d'Ulloa.--Aspect gnral
de la ville.--Le port.--Le mle.--Excursion aux environs.--Le nord 
Vera Cruz.--Le dpart.--Mdellin.--La route de Mexico                107

II. MEXICO.--La valle de Mexico.--La ville.--Le Mexicain.--Aspect
gnral.--Le saint-sacrement.--Le tremblement de terre.--La vie 
Mexico.--Les coutumes.--Le paseo.--L'alameda.--Les toros.--Le
thtre.--Les chanes                                                133

III. COUTUMES.--Le peuple  Mexico.--Les Indiens.--Las pulquerias.--Les
enterrements d'enfants.--Le clerg.--Les voleurs de grands
chemins.--Utilit d'un rabat.--Mexico et ses monuments.--La
banlieue.--Les ruines de Tlalmanalco                                 151

IV. ANECDOTES ET RFLEXIONS                                          177

V. TEHUACAN.--Dpart pour Mitla.--tat des routes.--Tehuacan.--Aventures
de Pedro.--La venta Salada.--Fcheuse rencontre.--Teotitlan del
valle.--La fonda.--Une nuit dans les bois.--Tetomabaca.--Le jaguar et le
torrent.--Quiotepec.--Le Huero Lopez et sa troupe.--Les
Talages.--Cuicatlan.--Don Domingillo.--Le cheval vol.--La valle
d'Oaxaca                                                             205

VI. Oaxaca.--La ville.--Les moeurs.--Le bal.--Le clerg.--L'histoire de
don Raphal.--Les passions politiques                                225

VII. Long sjour.--Phnomnes photographiques---Les trois
valles.--Santa Maria del Tule.--Le sabino.--Mitla.--Les ruines.--Le
village.--Les pitajas.--Clichs perdus.--Prise de la ville.--Mont
Alban.--Le vieux couvent.--Deuxime expdition.--Sige de la
ville.--Dpart pour Vera Cruz                                        247

VIII. Le rancho dans le bois.--Ouajimoloa.--L'escorte.--La
sierra.--Yxtlan.--Macuiltanguis.--Les Indiens et leurs
villages.--L'alcade officiant.--Le topil et le vieillard.--Osoc, le
fabricant d'orgues.--La descente de
Cuasimulco.--Yetla.--Tustepec.--Tlacotalpam.--Avarado.--Vera Cruz.--Le
sige                                                                271

IX. LE YUCATAN.--Dpart de Vera Cruz.--Le vapeur _Mexico_.--Sisal.--Les
Indiens prisonniers.--Mrida.--La semaine sainte  Mrida.--Types et
coutumes.--Premire expdition  Izamal.--L'antique voie indienne    301

X. CHICHEN-ITZA.--Seconde expdition.--Citaz.--Piste.--Le christ de
Piste.--Chichen-Itza.--Les ruines.--Le musicien indien.--Le retour.--Le
mdecin malgr lui                                                   323

XI. UXMAL.--Retour  Mrida.--Dpart pour Uxmal.--Uaialke.--Sakalun.--La
famille B.--Tikul.--L'hacienda de San Jose.--Uxmal.--Les ruines.--Le
retour.--L'orage.--Les Indiennes de San Jose                         351

XII. L'UZUMACINTA.--Campche.--La ville.--L'htel.--La canoa.--La
traverse.--Carmen.--Don Francisco Anizan.--L'Uzumacinta jusqu'
Palissada.-- Le Cajuco.--Quatre jours sur le fleuve.--Le rancho.--San
Pedro et la chasse aux crocodiles.--Les marais.--L'iguane.--Las
Playas                                                               383

XIII. De las Playas  Palenqu.--Le village de Santo Domingo.--Don
Agustin Gonzals.--Les deux bas-reliefs.--Les ruines.--Le palais et les
temples.--Travaux photographiques.--Insuccs.--Les nuits,
apparitions.--Les lucioles.--Les tigres.--Retour  Santo Domingo.    411

XIV. TUMBALA.--Dpart pour San Cristobal.--De Palenqu au
rancho.--Absence des Indiens.--Dpart pour le rancho de Nopa.--Chemins
affreux.--Dsespoir de Carlos.--Famine.--Les singes.--Nopa.--San
Pedro.--Trois jours d'attente.--Le cabildo.--Attitude hostile des
habitants.--Arrive des Indiens.--Leur abandon dans la nuit.--De San
Pedro  Tumbala.--Trois nuits dans la fort vierge.--Les
jaguars.--Arrive  Tumbala.                                         443

XV. SAN CRISTOBAL.--Tumbala.--Le cur.--La chasse aux
dindes.--Jajalun.--Chilon.--Citala.--Le dominicain et son ami.--Moeurs
indiennes.--Ouikatepec.--Cankuk.--Les Indiens porteurs.--Tnjapa.--San
Cristobal.--Hospitalit de M. Bordwin.--Les moeurs.--Les glises.--Le
psalterion.--Le gouvernement.--Ruines aux environs de Comitan.       467

XVI. TEHUANTEPEC.--La ville et la valle de Chiapas.--Les troupeaux dans
les bois.--La rivire.--Tuxtla.--Don Julio Lickens.--La fte du Corpus
(Fte-Dieu).-- Organisation nouvelle.--De Tuxtla  Tehuantepec.--La
compagnie amricaine.--Les patricios.--La poursuite.--Les plantes
grasses.--Totalapa.--Oaxaca.-- Histoire du voleurs.--Mexico.         489

XVII. LE POPOCATEPETL.--Ascension du Popocatepetl.--La ville
d'Amcamca.--La famille Perez.--Tomacoco.--Le rancho de
Tlamacas.--Excursions aux environs.--Le cimetire indien.--Le
volcan.--Retour  Amcamca.--Dpart pour Vera Cruz.--Rencontre de deux
partis.--Encore les voleurs.--Dolors Molina.--Son enlvement.--Vera
Cruz.--Retour en Europe.                                             513

NOTES.                                                               540
PLATES.

FIN DE LA TABLE.




PRFACE


Il y a cinq ans, lorsque je partis  la recherche de ces ruines
merveilleuses, mon intention tait d'en faire une tude approfondie et
de traiter le sujet moi-mme. Surpris de la manire incomplte avec
laquelle certains voyageurs avaient abord ce grand sujet, il me sembla
que dans une oeuvre aussi vaste, texte et gravure, tout tait  refaire.
Attribuant l'indiffrence du public pour une civilisation aussi
originale aux incertitudes qui la voilaient  demi, je voulus qu'on ne
pt rcuser l'exactitude de mes travaux, et je pris la photographie
comme tmoin.

Mais, lorsque je fus en prsence des matriaux, je me sentis accabl par
la grandeur du travail, et je ne me trouvai plus la force de l'achever.

La porte philosophique d'une tude de ce genre saisira tout le monde;
une pareille oeuvre touche aux questions vitales de l'humanit;
l'histoire des religions s'y trouve en cause aussi bien que
l'anthropologie. Ces monuments ne sont-ils pas appels  nous dire si
leurs fondateurs furent nos frres et nos contemporains, ou si cette
terre nouvelle eut une gense  part?

L'ouvrage, il faut bien le dire, peut fournir des matires  toutes les
hypothses et soutenir tous les systmes.

 Izamal, par exemple, vous trouvez, dans les bases des pyramides
artificielles que surmontaient les temples, des figures gigantesques
rappelant les sphinx de l'gypte.  Chichen-Itza, l'Inde pourrait
revendiquer les normes figures d'idole qui ornent la frise du palais
des Nonnes; le palais du gouverneur,  Uxmal, vous donne des grecques
admirablement dessines; Palenqu, dans quelques bas-reliefs, a des
intentions assyriennes, et les palais funraires de Mitla reproduisent
en certains cas l'ordonnance des demeures chinoises. Une immixtion de
races suffit-elle pour expliquer ces ressemblances? faut-il conclure 
l'action exclusive des vieilles civilisations et renoncer  l'hypothse
d'une race originale amricaine?

L'histoire et l'origine de ces peuples n'offrent donc qu'un vaste champ
d'hypothses. Les premiers historiens de ce monde nouveau n'taient
point des rudits; la religion, du reste, dfendait  cette poque, les
investigations trop savantes; leurs descriptions, voire celles du
conqurant lui-mme, ne se bornent qu' des comparaisons banales avec
les villes d'Espagne, o  et l percent quelques souvenirs romains.

Les traditions recueillies jusqu' ce jour (nous ne parlons point des
Aztques) ont un cachet apocryphe qui ne doit pas chapper  l'oeil de
l'observateur; il semble que des pisodes bibliques, mls dans les
premiers temps aux anciennes lgendes amricaines, nous reviennent dans
les traductions nouvelles, mlangs aux figures potiques de ces
peuples, mais empreints encore de leur parfum sacr. C'est ainsi que la
cration gensiaque, les luttes des gants, le dluge, se retrouvent
dans le _Popol-Vuh_, que nous a rcemment donn M. Brasseur de
Bourbourg.

Les Espagnols, aux jours de la conqute, avaient tout intrt  faire
disparatre les documents historiques des vaincus; ils durent les
modifier  leur gr, le faisant de bonne foi peut-tre, considrant les
religions de leurs nouveaux sujets comme des abominations qu'il fallait
balayer du sol et remplacer par la croyance catholique.

Premier bgayement de l'histoire, la tradition est aussi le premier pas
d'un peuple pour chapper  l'ignorance;  ce titre, elle est toujours
respectable. Mais cette tradition n'est, dans ce cas, qu'une aide de
plus dans le travail de l'historien; il doit s'en servir avec prudence
et se garder de rien affirmer par elle.

Pour moi, je m'tais dit qu'au commencement des choses, les hommes, en
quelque lieu de la terre qu'ils habitassent, n'ayant que des ides
simples et en petit nombre, devaient, en les formulant, se rencontrer
parfois.

Les posies primitives, riches on pauvres, suivant le gnie des peuples,
m'avaient offert dans leurs images des rapprochements de ce genre, et je
prtais  l'architecture le mme langage. Eus-je tort? Je m'arrte.

Je sais que l'ignorance est pleine d'affirmation et de certitude; le
doute raisonn, la grande discussion appartiennent  la science. Je
remets donc sans commentaire mon oeuvre entre ses mains;  elle seule de
crer une histoire et de combler cette lacune dans la filiation des
races.

Quant  l'tude architectonique des monuments, il fallait un talent
synthtique qui pt reconstruire le pass sur les ruines du prsent;
j'eus recours  M. Viollet-le-Duc,  qui rien n'est tranger de ce qui
regarde l'architecture, et qui m'accueillit avec cette bienveillance que
tous ceux qui l'approchent ont prouve comme moi.

Il appartenait  une imagination aussi fconde, aide d'une science
d'apprciation aussi merveilleuse que celle de M. Viollet-le-Duc, le
droit de donner sur ces monuments des aperus neufs et de lumineuses
expositions.

L'album des _Cits et Ruines amricaines_ complte, en les rectifiant
parfois, les vastes travaux entrepris sur ces matires par d'illustres
voyageurs.

La premire exploration date de 1787, et fut dirige par Antonio del
Rio; mais la publication des documents, retarde par l'opposition
systmatique du clerg mexicain, ne vit le jour qu'en 1822.

Dupaix vient en seconde ligne, de 1805  1808. Ses relations et les
dessins de Castaeda, remis entre les mains de M. Baradre, furent
publis en 1836, sous les auspices de MM. Thiers et Guizot.

Plus tard, les travaux de MM. de Waldeck, de Stephens et Catherwood, et
l'immense ouvrage de lord Kingsborough achevrent d'attirer l'attention
des Socits savantes sur ces empires oublis. Depuis, d'autres auteurs
ont dvou leur vie  faire connatre ces ruines tranges. En premire
ligne, il faut citer M. l'abb Brasseur de Bourbourg, qui sait joindre 
l'audacieuse ardeur d'un pionnier de la civilisation les persvrantes
recherches d'un bndictin.

Pour ce qui me regarde, ma tche est facile: je raconte ce que j'ai vu
et ce qu'il m'a t donn d'observer; c'est donc une simple relation que
j'offre au public; elle n'aura d'autre valeur que la vrit.

L'Empereur,  qui rien n'chappe de ce qui est utile, noble ou grand,
qui sait honorer le mrite comme encourager les plus modestes travaux, a
daign prendre sous son patronage l'album des _Cits et Ruines
amricaines_. C'est pntr d'une si haute faveur, que nous adressons
humblement  Sa Majest nos actions de grces et l'expression de notre
reconnaissance.

DSIR CHARNAY.




ANTIQUITS AMRICAINES


Depuis le commencement du sicle, les antiquits mexicaines ont
proccup, non sans raison, le monde savant. Des voyageurs ont parcouru
l'Amrique centrale aprs de Humboldt, et ont ajout leurs observations
 celles de l'illustre crivain, pour les confirmer plutt que pour les
modifier. Tel est, en effet, le privilge de ces grandes intelligences
qui, de temps  autre, viennent clairer l'humanit, que leurs
dcouvertes et mme leurs hypothses sont consacres par les recherches
et les travaux des patients explorateurs venus aprs eux. Si ces gnies
ont nglig ou effleur trop lgrement quelques dtails, si parfois ils
n'ont entrevu la vrit qu' travers un brouillard, leurs conclusions
sont en bloc toujours conformes  l'ordre gnral des faits moraux et
physiques. Les Cuvier, les Humboldt, les Arago, les Champollion n'ont
certes pas vu toute la vrit; mais ils ont fray la route  suivre, et
ne sont jamais tombs dans ces erreurs absolues qui pendant des annes
garent les savants venus aprs eux.

Le _nouveau_ monde est en effet nouveau, si on le compare  l'Asie et 
la vieille Europe, c'est--dire que l'homme civilis, ou plutt
civilisateur, est venu s'tablir sur ce continent longtemps aprs les
premiers sicles historiques de notre hmisphre; mais cependant toutes
les recherches rcemment faites portent  croire qu'une civilisation
avance dominait ces vastes contres bien avant l're chrtienne.
Relativement, les civilisations amricaines taient arrives  la
dcadence au moment o les Espagnols s'emparrent du Mexique, de
l'Yucatan et du Prou. Leur apoge remontait  plusieurs sicles avant
la conqute; ce fait ne peut tre mis en doute aujourd'hui. Mais 
quelle race appartenaient ces peuplades qui jetrent un si vif clat
vers le VIIe sicle de notre re? D'o venaient-elles? taient-elles
sorties des provinces septentrionales du Japon? venaient-elles de
l'Orient ou de l'Occident? appartenaient-elles aux races blanches pures
ou aux races touraniennes mlanges de blanc? Ces questions ne sont pas
rsolues, et nous n'avons pas la prtention de les rsoudre; toutefois,
sans sortir des limites que nous impose notre tche, en examinant avec
attention les monuments d'architecture photographis par M. Charnay,
peut-tre pourrons-nous jeter quelque lumire sur cette partie de la
grande histoire humaine.

Il est difficile d'admettre que _tous_ les hommes,  l'origine de leur
civilisation, aient employ les mmes mthodes, lorsqu'ils ont pu
produire des oeuvres sorties de leur cerveau; l'tude attentive des
monuments qui nous sont connus, en Asie, en gypte et en Europe,
dmentirait ce systme de production uniforme; cette tude conduit 
admettre que certaines mthodes appartiennent  certaines races. Ainsi,
par exemple: telles races n'ont jamais employ le mortier dans leurs
constructions; d'autres l'ont employ ds l'poque la plus recule;
celles-ci ont fait driver leur architecture de l'art de la
charpenterie; celles-l de la construction en terre, en pis ou en
brique. Les races jaunes ont une aptitude particulire pour extraire,
affiner, mlanger et travailler les mtaux; les races blanches, au
contraire, ne peuvent s'astreindre aux pnibles labeurs qu'exigent leur
extraction et leur mise en oeuvre. Il est des hommes qui aiment les bords
des fleuves, les marais, les lieux bas; il en est d'autres qui
s'tablissent sur les hauteurs. En cela, la nature physique est d'accord
avec l'instinct, et si un Chinois peut vivre au milieu des rizires et
des terrains paludens, le Caucasien y mourra de la fivre. Partant du
connu pour arriver  l'inconnu, nous pourrons donc tout d'abord dire:
tel monument appartient  telle race, parce que les mthodes employes
pour l'lever n'ont t pratiques sur les parties du globe, o les
documents historiques ne font pas dfaut, que par cette race seule.
Mais, il faut l'avouer, les mlanges de ces races entre elles modifient
les consquences de ce principe  l'infini; non pas  ce point,
cependant, que l'on ne puisse dcouvrir, dans les monuments mmes, les
origines diverses qui se sont confondues pour les lever. C'est l o
l'on ne saurait apporter un esprit d'analyse trop scrupuleux.

Il est ncessaire, avant d'entrer dans l'examen dtaill des monuments
que nous essayerons de dcrire, de jeter un coup d'oeil sur le continent
amricain. Spar de l'Europe et de l'Afrique, d'une part; des confins
de l'Asie, de l'autre, par deux ocans, il touche presque  l'Europe, au
nord-est, par le Groenland;  l'Asie, au nord-ouest, par le dtroit de
Behring. Vers l'ocan Pacifique, une chane de montagnes non
interrompue, comme un immense pli, courant du nord au sud, domine les
deux Amriques depuis les contres habites par les Esquimaux jusqu'au
dtroit de Magellan. Cette chane de montagnes ne laisse entre elle et
l'ocan Pacifique  l'ouest, qu'une langue de terre relativement
troite, tandis qu'au contraire, du ct de l'est, le continent s'tend,
se dcoupe, est sillonn par de larges fleuves et domin par des amas de
montagnes secondaires.

En admettant _ priori_ que les Amriques aient t occupes par des
peuplades venues du nord, celles qui se seraient prsentes par le
dtroit de Behring devaient naturellement suivre le pays situ  l'ouest
entre les montagnes et la mer, et descendre peu  peu, afin de trouver
des climats favorables, jusqu' la hauteur du 20e degr, c'est--dire
du Mexique; celles qui, tant sorties du Groenland, auraient dbarqu
sur la terre de Labrador devaient, toujours en cherchant un ciel plus
doux, descendre vers les tats de l'Ohio, occuper le littoral de la
Caroline, s'tendre jusque dans la pninsule des Florides, reconnatre
l'le de Cuba, et bientt l'Yucatan. Toujours en suivant notre
hypothse, si les peuplades venues du nord-ouest appartenaient aux races
touraniennes ou malayes, et si celles venues du nord-est appartenaient
aux races scandinaves ou indo-germaniques, il est certain qu'en
descendant l'une et l'autre vers le sud, elles devaient se rencontrer au
point le plus troit du continent amricain entre les deux mers,
c'est--dire sur les bords du golfe du Mexique. Si encore nous supposons
que l'une de ces deux migrations s'tait tablie avant l'autre sur le
territoire du Mexique, la seconde a d entamer avec celle-ci de longues
luttes pour devenir matresse du sol. Or si, en 1829, Cuvier ne croyait
pas pouvoir mettre une opinion sur la nature ethnique des nations
indignes de l'Amrique, on peut aujourd'hui, grce aux travaux des
derniers voyageurs et aux photographies, constater que peu de contres
du monde offrent une varit plus tendue de types appartenant  des
races diverses. On trouve de tout en Amrique, depuis le noir du Congo
jusqu'au blanc pur en passant par le touranien et la varit rouge.

Les rares documents historiques antrieurs  la conqute espagnole du
Mexique signalent en effet une suite d'immigrations, venant du nord-est,
puis retournant d'o elles taient venues, s'tendant jusqu'au Prou;
des luttes acharnes entre les conqurants et les anciens possesseurs du
sol, un mouvement prodigieux d'hommes, de races ou de tribus diverses,
se disputant la prdominance. Il n'y a donc pas lieu d'tre surpris si
aujourd'hui, au Mexique mme, on signale la prsence de races diverses
que d'ailleurs M. Flourens (nous ne saurions contester son opinion en
ces matires) considre comme ne prsentant aucune varit trangre 
celles qui occupent le reste du globe. Les photographies faites d'aprs
des individus ns au Mexique, que nous avons sous les yeux, ne peuvent
que confirmer cette opinion. Ces preuves nous montrent des sujets
appartenant  la race finnique, dont le caractre est parfaitement
reconnaissable; d'autres plus nobles, qui reproduisent les traits
saillants des figures sculptes  Palenqu; des mtisses malais,
mlangs de sang noir et de sang jaune, avec une dose trs-lgre de
blanc; puis des personnages dont le caractre ethnique rappelle les
beaux types blancs, quoique trs-trangers  la race celtibrienne ou
espagnole qui se distingue toujours au milieu de ces diverses peuplades
dsignes aujourd'hui indiffremment sous le nom de Mexicains. Avant
l'arrive des conqurants europens du XVIe sicle, il y avait donc
au Mexique des couches de races varies depuis la race jaune finnique ou
touranienne jusqu' la race blanche, dont l'origine apparat sur les
hauts plateaux septentrionaux de l'Inde. Je me garderai de trancher les
questions que la prsence de ces races diverses peut soulever; il
suffira de constater les faits. Quant  savoir quelle est, dans
l'Amrique centrale et au Mexique, la race aborigne, et s'il y a mme
une race aborigne, il ne semble pas que les observations recueillies
jusqu' prsent permettent de conclure. Toutefois il parat certain,
d'aprs l'examen des documents historiques et des monuments, que les
races jaunes ou fortement mlanges de sang jaune occupaient ces
contres bien avant la civilisation due aux Olmcas, aux Nahuas ou aux
Toltques. En cela, l'histoire primitive de l'Amrique ne diffrerait
pas de celle de l'Inde, de la Chine, du Japon et mme de la partie
occidentale de l'Europe. Les Amricains possdaient avant les voyages de
Colomb une criture phontique; le mmoire de M. Aubin sur la _peinture
didactique_ et l'_criture figurative des anciens Mexicains_ et les
travaux de M. Prescott ne laissent gure de doutes  cet gard. M.
l'abb Brasseur de Bourbourg prtend mme que les cartouches gravs sur
certains monuments de Palenqu, de Chichen-Itza et d'Uxmal
appartiennent, suivant toute apparence,  la langue maya ou  ses
dialectes. Quant aux Aztques, les derniers venus, ou plutt le rsultat
d'une fusion des migrants blancs avec les indignes, leur criture ne
consiste plus qu'en un systme graphique imparfait, fort infrieur aux
hiroglyphes et  l'criture phontique des Olmcas et des Nahuas,
Quichs ou Toltques. Au moment de la conqute des Espagnols, le Mexique
tait retomb dans un tat d'infriorit relative, comme si les tribus
civilisatrices qui avaient domin ces contres quelques sicles avant
notre re, et s'y taient maintenues jusqu'au XIIe, avaient t peu 
peu absorbes par une race indigne infrieure. L'loquence, ou pour
mieux dire un parlage nbuleux, y tait fort en honneur au moment de
l'arrive de Fernand Cortez. Les massacres hiratiques taient pratiqus
sans limites et sans scrupules. Ce n'tait plus le sacrifice humain que
nous trouvons chez les Scythes, chez les Grecs primitifs, chez les
Germains, mais une tuerie sans choix comme sans raison.

Il serait difficile de nier aujourd'hui l'existence des relations des
Scandinaves avec l'Amrique ds le IXe sicle de notre re. Ces
voyages, frquents alors et dans les sicles suivants, sont connus par
les Sagas islandaises et relats par divers chroniqueurs du nord[1]. On
sait qu' cette poque le Groenland tait habit; de nombreuses colonies
islandaises et scandinaves s'y taient tablies et y tenaient un
commerce florissant, qui s'teignit peu  peu  la suite du
refroidissement progressif de cette vaste contre. C'est dans ces
rgions septentrionales, dit M. l'abb Brasseur de Bourbourg[2],
qu'existait l'_ultima Thule_, dont parlent tous les gographes anciens,
longtemps avant l're chrtienne et que les commentateurs modernes ont
place alternativement en Danemark et en Islande.

Les relations indignes de l'Amrique prouvent, d'une manire
irrcusable, que ce nom avait t donn  plusieurs localits tout 
fait distinctes, et que chacune d'elles avait pu jouer un rle  part
dans l'histoire. Dans une mappemonde islandaise datant du milieu du
XIIe sicle, crit le savant Carl Rafn[3], on rencontre au
nord-ouest, loin des autres pays de l'Europe le nom d'_Island_, et plus
loin, vers l'ouest, on trouve le nom de _Tila_. Il s'ensuit donc que
l'ancien gographe islandais a appliqu le nom de Tile ou de Tula  une
des contres amricaines dcouvertes par les habitants du Nord. C'est
de Tula qu'un grand nombre de traditions indiennes font galement sortir
la race nahuatl, et voici ce que dit  ce sujet le manuscrit
_Cakchiquel_: Quatre personnes (_vinak_, gentes) vinrent de Tulan, du
ct o le soleil se lve, c'est un Tulan. Il y en a un autre en
Xibalbay[4], et un autre o le soleil se couche, et c'est l que nous
vnmes; et du ct o le soleil se couche, il y en a un autre o est le
dieu[5]: c'est pourquoi il y a quatre Tulan; et c'est l o le soleil se
couche que nous vnmes  Tulan, de l'autre ct de la mer o est ce
Tulan, et c'est l que nous avons t conus et engendrs par nos mres
et par nos pres. Ces quatre Tulan ne donnent-ils pas la suite des
tablissements faits par les Islandais ou Scandinaves, depuis leur
dpart du nord de l'Europe jusqu' leur arrive dans l'Amrique
centrale?

Quoi qu'il en soit, voici des documents recueillis, les uns au nord de
l'Europe, les autres dans les les et au centre de l'Amrique, qui
concident sur un point important, savoir: que les Europens
septentrionaux prtendaient avoir et avaient, en effet, des relations
avec une contre situe au nord-ouest et  l'ouest au del de l'Ocan,
et que les Mexicains nobles prtendaient tre venus d'une contre de
l'est au del des mers.

Des dcouvertes faites depuis le commencement du sicle, on peut dj
conclure que toute la valle de l'Ohio, depuis le pays des Illinois
jusqu'aux confins du Mexique, a t occupe par des races trangres 
celles qui habitaient ces contres  l'poque de leur dcouverte par les
colons franais du Canada et de la Louisiane. En effet, sur le cours de
cette valle, on a trouv quantit d'enceintes fortifies, des _tumuli_
en terre ou en pierres sches recouvrant des squelettes ne ressemblant
nullement aux Indiens d'aujourd'hui, des chemins couverts, sortes de
caponnires semblables aux ouvrages terrasss qui accompagnent les
_oppida_ de l'Europe occidentale, des souterrains faits avec de la
brique crue ou cuite, des silos, des puits, des coquilles tailles, des
roches couvertes de figures que l'on suppose tre des inscriptions, des
momies revtues de tissus, des objets de silex, d'os et de cuivre. Dans
la partie occidentale de l'tat de New-York, on trouve les vestiges
d'une cit dfendue par des forts et dont la superficie couvre plus de
500 acres. Le capitaine Carner a dcouvert, prs du lac Pepin et du
Missouri, par 45,50 latitude nord, une fortification de forme gnrale
circulaire de prs d'un mille d'tendue et pouvant contenir 5,000
hommes: Quoique ces ouvrages, dit Carner, aient t dgrads par le
temps, on en distingue nanmoins les angles, qui paraissent avoir t
tracs suivant les rgles de l'art militaire.  Marietta, tat de
l'Ohio, il existe des ouvrages en terre d'une grande importance qui
paraissent avoir d servir de dfense  une ville. Ces ouvrages
consistent en deux enceintes de forme carre, l'une plus grande que
l'autre; elles sont tablies sur un plateau situ au confluent de l'Ohio
et de la rivire Muskingum et entour de deux autres cours d'eau. Dans
la plus grande enceinte s'lvent deux sortes de forts composs d'une
suite d'angles rentrants et saillants. Prs de la petite enceinte se
trouve un tertre circulaire entour d'un parapet. Deux chemins couverts
donnent seuls le moyen d'arriver des bords de la rivire  la plus
grande enceinte.  l'intrieur de cette grande enceinte, prs de son
angle nord-ouest, est un tertre  base paralllogramme, de cent
quatre-vingt-huit pieds de long sur trente-deux de large et haut de
neuf. Le sommet est horizontal comme une plate-forme et les cts sont
presque verticaux. Au milieu de chacun des petits cts sont pratiqus
des degrs rguliers de six pieds de longueur environ. Prs de la partie
mridionale de la mme enceinte se trouve un autre tertre semblable. Or
la disposition de ces tertres doit attirer l'attention, comme nous le
verrons bientt.

Nous ne saurions voir dans ces vastes enceintes terrasses que des
tablissements temporaires, des campements de populations en cours
d'migration. Si, dans ces enceintes, il existait des habitations, elles
ne pouvaient tre qu'en bois, puisqu'il ne reste aucune trace de
constructions en pierre. En admettant que ces peuples fussent
aborignes, pour qu'ils se soient trouvs dans la ncessit d'lever des
fortifications de cette importance, il fallait qu'ils eussent 
combattre des armes venues d'ailleurs, multitudes qui seraient
parvenues  les refouler vers le sud. Que ces peuples primitifs de la
valle de l'Ohio, du Missouri, soient ns sur le sol amricain ou qu'ils
s'y soient transports  une poque fort ancienne,  quelle race
appartenaient-ils? D'une part, rien dans les restes des tablissements
de l'Amrique du Nord, non plus que dans ceux du Mexique, ne fait
supposer la prsence toujours caractrise de la race aryane pure;
d'autre part, tous les dbris trouvs, depuis les ustensiles les plus
ordinaires jusqu'aux grands monuments de l'Yucatan et du bas Mexique,
semblent appartenir  des drivs de races malayes fortement mlanges
de blanc; nous sommes contraints de reconnatre, en effet, dans ces
monuments ainsi que dans les coutumes religieuses des grands
civilisateurs du Mexique, un filon de race blanche. Hrodote[6] rapporte
que les Scythes sacrifient  ce qu'il suppose tre le dieu Mars, de
cette manire: Dans chaque _nome_, on lui lve un temple au milieu
d'un champ destin aux assembles de la nation. On entasse des fagots,
et on en fait une plate-forme de trois stades en longueur et largeur,
moins en hauteur. Sur cette plate-forme, on pratique une aire carre
dont trois cts sont abrupts; le quatrime est fait en pente de manire
 ce qu'on y puisse monter. On y entasse, tous les ans, cent cinquante
charretes de menu bois, pour maintenir le niveau de la plate-forme que
l'injure des saisons tend  rduire de hauteur. Au haut de cette
plate-forme, chaque tribu scythe plante une vieille pe de fer, qui
tient lieu de simulacre de Mars. Les Scythes offrent, tous les ans, 
ces pes des sacrifices de chevaux et d'animaux... Ils sacrifient aussi
le centime de tous les prisonniers qu'ils font sur leurs ennemis... Ils
font d'abord des libations avec du vin sur la tte de ces victimes
humaines, les gorgent ensuite sur un vase, portent ce vase au haut de
la terrasse, et en rpandent le sang sur l'pe... Le mme auteur[7]
explique comment les Scythes scalpaient leurs ennemis. Pour corcher
une tte, dit-il, le Scythe fait d'abord une incision  l'entour, vers
les oreilles; et, la prenant par le haut, il en arrache la peau en la
secouant. Dans ces deux passages, il est difficile de ne pas trouver
une analogie avec les pratiques des anciens habitants du Mexique: usage
d'lever des plates-formes pour offrir des sacrifices humains  la
divinit, sang des victimes recueilli et vers sur le symbole du dieu,
crnes scalps, corchement des humains et emploi de leur peau comme
vtements, nous trouvons tout cela dans les populations anciennes de
l'Amrique centrale. Hrodote rapporte encore que les Scythes rendent
les honneurs de la spulture  leurs rois dans un canton qu'on appelle
_Gerrhes_, situ vers le lieu o le Borysthne cesse d'tre navigable.

Arriv dans cette contre, aprs de longues prparations, on place le
corps sur un lit de verdure et de feuilles entasses. On plante
ensuite, autour du corps, des piquets, et l'on pose, en travers, des
pices de bois qu'on couvre de branches de saule. On met, dans l'espace
vide de cette fosse, une des concubines du roi, qu'on a trangle
auparavant, son chanson, son cuisinier, son cuyer, son ministre, un de
ses serviteurs, des chevaux; en un mot, les prmices de toutes les
autres choses  son usage, et des coupes d'or... Cela fait, les
assistants remplissent la fosse de terre, et travaillent tous  l'envi
l'un de l'autre,  lever, sur le lieu de la spulture, un tertre
trs-haut. Voil, certes des usages dont nous trouvons la trace chez
les populations qui ont occup une grande partie du nord de l'Europe;
nous les trouvons galement rpandus depuis la valle de l'Ohio
jusqu'au Mexique mme, tmoin les deux pyramides leves en l'honneur
de Hun-Ahpu  Teotihuacan et qui existent encore. De Tamoanchan, on
allait offrir[8] des sacrifices dans la ville de Teotihuacan... et
c'tait l qu'on lisait ceux qui devaient gouverner les autres. L
aussi on enterrait les princes et les seigneurs, et sur leurs spultures
ils commandaient d'lever des monticules de terre qu'on voit encore
aujourd'hui et qui paraissent comme des collines faites  la main...

Prescott[9] reconnat que les Mexicains n'taient pas les premiers
civilisateurs de l'empire de Montzuma. Les Toltques auraient t les
fondateurs de cet empire avant le Xe sicle de notre re, et, avant
les Toltques, les Olmcas seraient les constructeurs de ces vastes
difices dont les ruines prsentent un mystre difficile  pntrer
aujourd'hui. Qu'taient les Olmcas, d'o venaient-ils? Dans les Sagas
islandaises, toute la contre comprenant le Texas, la pninsule
floridienne et les bords du Mississipi, la Gorgie actuelle et les
Carolines, est dsigne sous le nom d'_Irland-ik-Mikla_, ou la
Grande-Irlande, et par celui de _Hvitramanaland_, ou la Terre des Hommes
blancs[10]. Au Xe sicle, disent les Sagas, une tempte y jeta
Ari[11]... Les Espagnols trouvrent sur les ctes des Florides des
nations nergiques qui formaient des tats florissants, et dont les
chefs possdaient plusieurs les de l'archipel des Antilles. Leurs
villes, dit M. l'abb Brasseur de Bourbourg, taient d'ordinaire
construites au bord des lacs ou des fleuves, et quelquefois au milieu
des marcages,--ce qui porterait  penser que ces populations
appartenaient  des races mlanges de sang jaune,--entoures
d'enceintes fortifies avec de larges et profonds fosss: l dominait,
au-dessus des huttes de la plbe, le tertre massif aux formes
pyramidales, sur l'esplanade duquel tait rige la demeure du chef
gardien du sanctuaire... Ces conqurants parlent d'tangs artificiels,
de routes, de canaux, (tous travaux qui appartiennent particulirement
aux races blanches mles de sang jaune), de vergers, de parcs clos, o
les princes runissaient des troupeaux considrables de cerfs privs,
et, ce qui est plus surprenant, de vaches domestiques, dont le lait
servait  faire du fromage (ici l'influence de la race blanche est
vidente); toutes choses qui annoncent une socit bien loigne de
l'tat barbare. Cependant, au moment de la conqute des Espagnols, les
Mexicains ne savaient pas rduire les animaux en domesticit; ils ne
connaissaient pas l'usage du lait, singularit que l'on signale chez
certaines peuplades jaunes; il y avait donc eu, chez ces peuples du
moins, un retour vers un tat relativement barbare, par la prdominance
d'une race infrieure.

Les mmes rcits des voyageurs du XVIe sicle[12] dcrivent la
poterie des nations floridiennes comme tant d'une remarquable finesse,
d'une richesse de couleurs et de formes galement admirables..... Les
villes d'_Aquera_, d'_Ocale_, de _Nandacaho_ et de _Has_, situes dans
les valles voisines du Mississipi, frapprent les Espagnols par leur
tendue... Les rois s'y faisaient porter en litire, comme ceux du
Mexique, par les seigneurs de la cour... Ce qui ajoute  la ressemblance
avec les contres d'origine toltque, c'est que les hommes y faisaient
l'office de portefaix et de btes de somme, exactement comme dans
l'Anahuac... L'agriculture y tait en honneur, pratique sur une grande
chelle, et, sur les bords du Mississipi, les chefs possdaient des
flottilles d'embarcations dont quelques-unes pouvaient contenir jusqu'
quatre-vingts hommes[13]. Mais voici qui indique chez ces populations
une forte dose de sang blanc: les femmes, dans la Floride, hritaient
quelquefois de l'autorit suprme, et disposaient alors des temples
nationaux et du produit des rcoltes publiques. Des vierges taient
charges de garder le sanctuaire du temple du Soleil et devaient y
entretenir un feu perptuel.  la mort des chefs, comme chez les Nahuas,
on gorgeait un grand nombre de serviteurs et de femmes destins  les
accompagner et  les servir dans l'autre monde. Chez les Natchez, au
commencement du XVIIIe sicle, la plupart de ces usages s'taient
conservs. Les voyageurs franais et anglais qui visitrent la cte des
tats-Unis et des Florides, ainsi que le pays des Natchez, sont d'accord
pour reconnatre que les habitants de ces contres prtendaient tre
venus occuper ces territoires depuis que l'Amrique centrale tait
occupe par les blancs, c'est--dire depuis le XVIe sicle. Or ces
dernires migrations ne savaient plus par qui avaient t construits
les monuments considrables et nombreux qui couvrent encore la valle du
Mississipi et principalement la rive orientale du fleuve, et cependant
ces monuments sont parents de ceux de l'Yucatan et du Mexique. Ils
consistent en des _tumuli_ levs, des plates-formes carres, des
pyramides revtues originairement de pierre et de brique. Ces ouvrages,
attribus par les archologues amricains aux _Allighwis_ (dnomination
qui n'apprend rien), appartiennent, par leur nature, aux races qui se
sont rpandues dans l'Amrique centrale et qui ont lev les grands
difices que nous allons examiner. En effet, on observe que ces
monuments du nord-ouest consistent en des ouvrages de terrassement
considrables; que si, sur certains territoires, ils ne prsentent aucun
travail de pierre, c'est que le sol tait compltement dpourvu de ces
matriaux; que, d'ailleurs, ces Allighwis savaient au besoin employer
la pierre, puisqu'on trouve des pierres sculptes dans l'intrieur de
leurs pyramides; que, dans le Missouri, il existe des palais en pierre
avec salles, dont les parois s'lvent en encorbellement afin de pouvoir
supporter un plafond terminal troit, et que, dans la Louisiane, on voit
encore des constructions comparables aux monuments _cyclopens_ du
Prou; que ces difices, comme le dit un auteur auquel nous faisons des
emprunts frquents[14], dont l'existence est constate dans l'tat de
New-York, s'tendent  la base occidentale des Allighwis, tournent 
l'est dans la Gorgie et atteignent les bords de l'Ocan  l'extrmit
la plus mridionale de la Floride; que, dans l'ouest, on les trouve en
grand nombre au bord de toutes les eaux occidentales, jusqu'aux sources
mmes du Mississipi, parpills le long du Missouri et de ses affluents,
et de l continuent jusqu'au golfe du Mexique, s'tendant mme au del
de la Rivire-Rouge, au nord-ouest du Texas. Or la distance qu'il y a de
la grande pyramide de la Rivire-Rouge aux premiers tocalli de la
Nouvelle-Espagne, dit M. Brakenridge[15], n'est pas si grande qu'on ne
puisse les considrer comme des monuments de la mme contre, ou plutt
appartenant  la mme race d'hommes.

La direction de ce courant d'migrations ayant laiss des traces sur le
sol part des rgions les plus froides du nord, ne touche sur aucun point
la cte de l'ocan Pacifique, et se dirige en ligne droite vers le
Mexique; ce qui ferait supposer que les peuplades qui ont rig les
grands monuments de l'Amrique centrale ne sont point parties du dtroit
de Behring, mais du Groenland, et qu'elles appartiennent aux races
scandinaves.

Aujourd'hui, le sjour ou le passage des Scandinaves dans le Groenland
ds le Xe sicle de notre re, et peut-tre avant cette poque, ne
saurait tre mis en doute. Le docteur Henri Rink, inspecteur du
Groenland mridional, a fait parvenir  la Socit royale des
antiquaires du Nord, en 1859[16], un fragment d'une pierre runique,
trouve  Igalikko, prs des ruines de Brattahlid. En 1824, le
Groenlandais Plinut avait trouv, dans l'le de Kingiktorsoak, au haut
de la mer de Baffin, presque vis--vis le dtroit de
Lancaster-et-Barrow, une pierre runique parfaitement grave, dont voici
la traduction: Erling, fils de Sigvat, et Biarne, fils de Thord, et
Endride, fils d'Odd, rigrent ces monceaux de pierres et dblayrent la
place le samedi avant le jour de Gagndag (le 25 avril), en 1135[17].

Les traditions mexicaines font descendre les conqurants, les Nahuas, de
la Floride, et ne remontent pas plus haut; mais, comme l'observe
trs-bien M. l'abb Brasseur, si la Floride avait t le lieu de leur
origine, ils auraient naturellement pouss leurs tablissements le long
de l'Atlantique; mais on ne trouve de ce ct aucune trace de leur
existence: aussi est-ce l ce qui a conduit les crivains amricains,
indistinctement,  penser que leurs migrations avaient d se diriger par
les grandes valles de l'ouest dans les contres mridionales jusqu' la
Floride.

[Illustration: Fig. 1.]

Il est  considrer d'ailleurs que les nombreuses traces
d'tablissements appartenant  une haute antiquit et visibles encore
dans les valles du Mississipi, du Missouri et de l'Ohio, bien qu'elles
occupent de larges surfaces, n'ont pas l'aspect monumental des ouvrages
observs dans le Mexique, et semblent plutt tre dus  des tribus ou
peuplades en cours d'migration: ces enceintes ont un caractre
transitoire; mais ds que l'on entre dans le Mexique, les ouvrages de
fortifications, les enceintes qui couronnent certains plateaux,
paraissent levs au contraire par des populations dfinitivement
tablies sur le sol et voulant s'y maintenir. Dans l'tat d'Oaxaca, 
Montalban, prs Oaxaca, sur les plateaux orientaux qui bordent cette
ville, on constate la prsence de grands travaux de fortification qui se
distinguent de ceux de l'Ohio et du Missouri, en ce que les remparts
sont faits, non plus en terre, ou briques crues, ou en pierrailles, mais
en blocages composs de petit moellon brut et de mortier. Ces
forteresses sont plantes sur un paralllogramme de 500 mtres de ct
sur 400 environ.  la base des remparts s'ouvrent des passages dont la
fig. 1 donne la section. Les grandes pierres qui forment la fermeture
triangulaire de ces passages sont couvertes de sculptures  l'intrieur,
reprsentant des personnages dont le type s'loigne visiblement des
types de Palenqu. Les figures sont lgrement modeles et creuses dans
la pierre, suivant la mthode de la sculpture gyptienne. Ces sortes de
grandes redoutes sur plan barlong consistent en des plateaux levs de
plusieurs mtres au-dessus du sol, et au milieu desquels on trouve des
amas de pierres tailles, mles de poteries fines, de menus objets en
agate et en or. Alentour sont levs des _tumuli_.  Mitla, dans l'tat
d'Oaxaca, mme disposition de forteresses prs de la ville antique, sur
la montagne.

Il est difficile cependant de ne pas admettre une analogie entre ces
forts permanents btis en blocages et les ouvrages en terre de
l'Amrique du Nord, dont nous avons parl tout  l'heure. Mais, sur le
territoire mexicain, nous le rptons, ces forteresses n'ont plus un
caractre transitoire; ce sont des tablissements fixes, faits soit pour
protger les villes contre des envahissements, soit, ce qui est plus
probable, pour maintenir des populations conquises dans l'obissance;
car des constructions aussi importantes que celles dont M. Charnay
rapporte des photographies, qui exigent le concours de tant de bras, des
efforts immenses, sont leves par des races infrieures soumises  un
rgime thocratique ou aristocratique.

Dans l'histoire du monde, nous ne voyons surgir ces prodigieuses
btisses que dans des conditions sociales identiques. Dans l'Inde, dans
l'Assyrie, en gypte, c'est toujours une race conqurante qui impose
ces labeurs aux peuples indignes: les races suprieures apportent leurs
gots, leurs traditions, leur gnie particulier; les populations donnent
leurs bras, leurs sueurs, les lments matriels. Ce sont elles qui
emploient ces procds de construction si intressants  observer pour
nous aujourd'hui, parce qu'ils nous indiquent des origines  peu prs
certaines. Ainsi, ni dans l'Yucatan ni dans le Mexique, nous ne voyons
de constructions en pierres sches; partout le mortier, les enduits sont
employs: or, quand le mortier apparat dans une construction, on peut
assurer que les hommes qui l'ont faite ont du sang touranien ou finnois
dans leurs veines. Il n'est donn qu'aux Aryans et aux Smites purs de
btir en pierre sche[18]. Mais la prsence du sang aryan  dose assez
forte apparat cependant de la manire la plus vidente dans les
constructions de l'Yucatan et du Mexique. S'il est donn aux Aryans
smitiss ou aux Smites seuls d'assembler les pierres sans mortier,
c'est aux Aryans purs que l'on doit attribuer les constructions de
charpenterie, et partout o nous voyons apparatre une tradition
indiquant une combinaison de bois assembls, nous pouvons tre assurs
que l'influence de la race aryane se fait sentir. Tous les monuments les
plus anciens de l'Inde, bien que taills dans le roc ou btis en pierre,
laissent voir une tradition appartenant  la construction de bois. Il en
est de mme des monuments assyriens, des monuments gyptiens et mme des
monuments ioniens.

Au Japon, les difices sacrs les plus anciens sont faits de bois,
placs sur des minences ou plates-formes auxquelles on arrive par des
degrs. Si nous consultons les auteurs qui ont parl _de visu_ des
monuments sacrs des Japonais, nous serons frapps de certains rapports
qui existent entre ces monuments et ceux qui nous occupent. Le P.
Charlevoix[19] dcrit ainsi les temples japonais: Ils sont, dit-il,
appels _Mias_, c'est--dire les _demeures des mes vivantes_, et si
l'on en croit un voyageur, Kampfer, le nombre en est, dans tout
l'archipel japonais, de 27,700; mais il y a bien de l'apparence qu'il y
comprend les chapelles qui accompagnent les temples. On ne sera
peut-tre pas fch d'en avoir ici la description. Ils sont pour
l'ordinaire situs sur des minences; ils doivent du moins tre placs 
distance des terres communes et fouilles par les travaux vulgaires. Une
belle promenade, plante d'arbres et qui s'loigne du grand chemin, y
conduit, et,  l'entre de cette avenue, il y a une porte de pierre ou
de bois, avec une planche carre, d'environ un pied et demi, sur
laquelle est grav ou crit en caractres d'or le nom du dieu auquel le
Mia est consacr. Ces dehors semblent annoncer un temple considrable,
mais on y est presque toujours tromp: la plupart se sentent de
l'antique simplicit qui rgnait lorsqu'on a lev les premiers, sur le
modle desquels tous les autres sont construits. Ce ne sont, le plus
souvent, que de misrables difices de bois, cachs parmi les arbres et
les buissons, et n'ayant qu'une seule fentre grille, au travers de
laquelle on peut voir le dedans du temple. Ces intrieurs sont tout 
fait vides, ou orns d'un miroir de mtal plac dans le milieu et autour
duquel pendent des housses de paille bien travailles, ou de papier
blanc dcoup, qui sont attaches  une longue corde en faon de
franges; c'est, dit-on, un symbole de la puret et de la saintet du
lieu.

Comme les avenues qui conduisent  ces temples sont ordinairement
plantes de cyprs, si ces arbres ont eu autrefois, comme parmi les
anciens Romains, quelque chose de funbre, on pourrait dire que les Mias
taient  leur origine les tombeaux des Camis, les seuls dieux que les
Japonais ont adors pendant plusieurs sicles, et que les cyprs ne sont
devenus des arbres de bon augure que depuis que ces tombeaux sont
devenus des temples pour l'apothose de ceux dont ils renfermaient les
cendres[20]. On monte ordinairement aux Mias par un escalier de pierre
qui conduit  une espce d'esplanade, o l'on entre par une seconde
porte semblable  la premire, et sur laquelle il y a souvent plusieurs
de ces temples ou des chapelles qui accompagnent le temple
principal..... L'difice est soutenu sur des piliers de bois et
communment carr; les poutres en sont fort grosses, et il rgne tout
autour, en dehors, une galerie o l'on monte par quelques degrs..... Le
lieu prtendu saint est ordinairement ferm, si ce n'est les jours de
ftes; la plupart des sanctuaires ont un pronaos. Les portes et fentres
de ce pronaos sont grilles et le pav en est couvert de nattes fines.
Le toit des temples est couvert de tuiles de pierre ou de bois; il
avance assez de chaque ct pour couvrir la galerie, et il diffre de
celui des autres btiments en ce qu'il est recourb avec plus d'art et
compos de plusieurs couches de belles poutres dont l'arrangement a
quelque chose de fort singulier.  la cime du toit, il y a quelquefois
une poutre plus grosse que les autres; elle est pose de long; et  ses
extrmits, elle en reoit deux autres qui se croisent, et souvent une
troisime derrire qui est en travers.

Cette structure est faite sur le modle du premier temple, qui est 
Ix, o Jasanami, le dernier des sept grands esprits clestes et le pre
de Tensi Dai Dsin, a fait, dit-on, quelque temps sa rsidence. Quoique
cette structure soit trs-simple, elle est trs-ingnieuse et presque
inimitable. En effet, le poids et les liaisons de toutes ces poutres
entrelaces les unes dans les autres servent beaucoup  affermir tout
l'difice et le rendent moins sujet  tre renvers par les tremblements
de terre.....

Si les monuments du Mexique que nous allons examiner ne sont pas
construits en bois, il est impossible de ne pas reconnatre, dans leur
disposition gnrale et dans certains de leurs membres architectoniques,
la tradition des constructions de bois. Si,  ct de ces traditions,
nous constatons la prsence de types de figures humaines appartenant aux
races blanches, il faudra bien admettre que ces tranges monuments ont
t levs par des peuplades formes d'un mlange de races blanches
venues du nord-est et de races jaunes aborignes ou venues du
nord-ouest, celles-ci tablies sur le sol du Mexique avant l'arrive des
premires, soumises et prtant leurs bras  l'dification de ces vastes
constructions sous la domination de leurs nouveaux matres. Mais il ne
faudrait pas s'y tromper, il y a dans les monuments du Mexique et de
l'Yucatan photographis par M. Charnay deux poques, ou plutt deux
coles diffrentes qui paraissent tre l'expression d'art de deux
populations, produits de mlanges de races  doses ingales. Il y a
certainement dans les monuments de l'Yucatan une influence des races
blanches plus forte que dans ceux de Mitla et de Palenqu; c'est un fait
que nous pensons pouvoir claircir aux yeux de nos lecteurs. Encore
aujourd'hui, les indignes de l'Yucatan prsentent des types
remarquablement beaux relativement  ceux des populations trangement
mles des plateaux du Mexique. On observe galement des types de races
trs-diverses dans les vastes contres situes entre le golfe de la
Californie et le Nouveau-Mexique ou le Mexique du Nord. Certaines tribus
indiennes se composent d'individus de petite taille, agiles, aux membres
grles; d'autres, comme les Osages, sont grands, robustes; d'autres
encore, plus  l'est dans la prairie, sont presque blancs, les hommes
sont barbus, et le colonel Emory[21] signale des Indiens rappelant les
plus belles races blanches de l'Europe. Or le Nouveau-Mexique a t
sillonn par ces migrations venant du nord et se rendant vers les
rgions mridionales, et par celles postrieures, quittant le Mexique
proprement dit, pour revenir,  une poque plus rcente, vers le
Mississipi et dans la Floride. Ces diverses tribus ne sont-elles pas des
dbris, rests en chemin, de ces colonnes mobiles?

Les No-Mexicains, dit M. l'abb Brasseur de Bourbourg[22], paraissent
au premier abord parfaitement trangers aux peuples dont ils sont
entours aujourd'hui. Dernier reste d'un groupe antrieur, ils n'ont de
rapport qu'avec les races dj teintes ou dplaces. Leur industrie, si
suprieure  celle des nomades de la plaine[23], conservait, au XVIe
sicle, et mme aujourd'hui conserve encore quelque ressemblance avec
celle des Toltques, ainsi que des nations inconnues dont les
forteresses et les pyramides subsistent dans la rgion des lacs et sur
les deux rives du Mississipi. Mais la preuve la plus frappante de leur
anciennet, c'est que, hors de la contre qu'ils habitaient et de
quelques parages plus mridionaux de la basse Californie, de la Sonora
et de Chihuahua, les traces de leurs hautes constructions et de leurs
vastes souterrains n'ont t retrouves nulle part....

Castaeda, dans sa relation d'un voyage  Cibola[24], parlant du pays
d'o ces No-Mexicains prtendaient tre sortis, fournit de fortes
prsomptions en faveur d'une origine septentrionale: D'aprs la route
qu'ils ont suivie, dit-il, ils ont d venir de l'extrmit de l'Inde
orientale et d'une contre inconnue, qui, d'aprs la configuration des
ctes, serait situe trs-avant dans l'intrieur des terres, entre la
Chine et la Norvge. Il doit y avoir, en effet, une immense distance
d'une mer  l'autre, suivant la forme des ctes, comme l'a dcouvert le
capitaine Villalobos, qui alla dans cette direction  la recherche de la
Chine. Il en est de mme quand on suit la cte de la Floride; elle se
rapproche toujours de la Norvge, jusqu' ce que l'on soit arriv au
pays des Bacallaos[25].

Ouvrons le _Popol-Vuh_[26], le Livre sacr. Nous trouvons, dans ce
curieux rcit hroque de l'histoire des Quichs, des rapports frappants
avec les habitudes des races blanches des plateaux septentrionaux de
l'Inde, qui ont successivement pouss leurs conqutes jusqu' l'gypte
et dans toute l'Europe occidentale. Il s'agit de la cration d'une race
suprieure[27]; Celui qui engendre et Celui qui donne l'tre, le
Crateur et le Formateur pensent  faire sortir l'homme du nant.

Peu s'en fallait encore, dit le texte, que le soleil, la lune et les
toiles se manifestassent au-dessus d'eux, du Crateur et du Formateur.
C'est--dire que l'ordre des temps n'tait pas encore fix. En _Paxil_
et en _Cayala_, ainsi qu'on nomme (ce lieu)[28], vinrent les pis de
mas jaune et les pis de mas blanc.--Or, voici les noms des barbares
qui allrent chercher l'alimentation: le Renard, le Chacal, la Perruche
et le Corbeau, quatre barbares qui leur apprirent la nouvelle des pis
de mas jaune et des pis de mas blanc qui venaient en Paxil et qui
leur montrrent le chemin de Paxil[29]....

C'est dans le Paxil, c'est--dire dans la partie orientale du Mexique,
que ces premiers humains suprieurs trouvent leur nourriture et se
fortifient. Il y avait des aliments de toute sorte, aliments petits et
grands; plantes petites et grandes, dont le chemin leur avait t montr
par les barbares. Alors on commena  moudre le mas jaune, le mas
blanc, et Xmucan en composa neuf boissons.... Aussitt ils commencrent
 parler de faire (le Crateur et le Formateur), et de former notre
premire mre et notre premier pre... Les premiers hommes crs sont
au nombre de quatre[30]. Ces tres suprieurs, non engendrs par la
femme, apparaissent tout  coup; leur intelligence embrasse tout, leur
sagesse est infinie, leurs connaissances sans limites, ils mesurent et
voient ce qui est aux quatre angles dans le ciel et sur la terre.
L'dificateur et le Formateur en furent effrays: Ce n'est pas bien ce
que disent nos cratures. Elles savent toutes choses, grandes et
petites... Elles seront autant de dieux... Troublons un peu notre oeuvre,
afin qu'il leur manque quelque chose... Voudraient-ils par hasard
s'galer  nous qui les avons faits,  nous dont la sagesse s'tend au
loin et connat tout?... Alors un nuage leur fut souffl sur la prunelle
des yeux par le Coeur du Ciel, et elle se voila comme la face d'un miroir
qui se couvre de vapeur...; ils ne virent plus que ce qui tait
rapproch...--Ainsi fut dtruite leur sagesse ainsi que toute la science
des quatre hommes, son principe et son commencement. Ainsi furent forms
nos premiers aeux et pres par le Coeur du Ciel, le Coeur de la
Terre...--Alors existrent aussi leurs pouses, et leurs femmes furent
faites...--Ceux-ci engendrrent les hommes, les tribus petites et
grandes[31], et ceux-ci furent notre souche  nous, la nation _quiche_:
en grand nombre existrent en mme temps les sacrificateurs[32]; ils ne
furent pas seulement quatre, mais quatre seulement furent nos mres 
nous, la nation quiche... Suit le dnombrement des tribus de sang
noble ou plutt de la caste suprieure, qui vinrent ensemble d'Orient
et qui se propagrent dans les contres o le soleil se lve. Ces tribus
se multiplient durant l'obscurit, dit le texte. Alors ils ne se
servaient pas encore et ne soutenaient point (les autels des dieux);
seulement ils tournaient leur visage vers le ciel, et ils ne savaient
pas ce qu'ils taient venus faire de si loin.--L vivaient dans la joie
les _hommes noirs_ et les _hommes blancs_; doux tait l'aspect de ces
gens, doux le langage de ces peuples, et ils taient fort intelligents.
Mais voici ces tribus qui trouvent mauvais que des barbares parcourent
les montagnes, ne possdant point de maisons; elles insultent ces
peuples nomades.--Ainsi parlaient ceux de l-bas qui voyaient lever le
soleil. Or, tous n'avaient qu'une seule langue: ils n'invoquaient encore
ni _le bois_ ni _la pierre_; et ils ne se souvenaient que de la parole
du Crateur et du Formateur, du Coeur du Ciel et du Coeur de la Terre.--Et
ils parlaient en mditant sur ce qui cachait le lever du jour... Ils
parlaient, invoquant le retour de la lumire, et dans l'attente du lever
du soleil, ils contemplaient l'toile du matin.... Ces premires tribus
n'adoraient point des idoles de pierre ou de bois, et leur culte
consistait en une attente du lever du soleil: elles taient dj
nombreuses ces tribus d'Orient et on comptait parmi elles la nation des
_Yaqui_, des sacrificateurs. Ce titre de _Yaqui_ tait donn
primitivement aux populations parlant la langue nahuatl, aux Toltques.

Quatre personnages, _Balam-Quitz_, _Balam-Agab_, _Mahucutah_ et
_Iqi-Balam_, veulent partir pour aller chercher ce qui leur manque; une
_arche_ pour renfermer leurs symboles, le feu qui doit brler devant.
Une ville seule les suit. Ils arrivent  la ville des Sept-Grottes,
Sept-Ravins, _Tulan-Zuiva_. L, les quatre personnages reoivent un dieu
principal Tohil, trois autres dieux et le feu. D'autres tribus les
suivent et viennent  leur tour  Tulan rclamer les dieux et le feu.
Mais bientt Tohil, le dieu, rclame les sacrifices humains pour
accorder le feu; une seule tribu rsiste  la demande du dieu, toutes
les autres fournissent des victimes, elles partent de Tulan et se
dirigent vers l'ouest. Leur voyage est pnible, elles sjournent
longtemps sur la montagne _Chi Pixab_ portant leurs dieux avec elles.
Les tribus se sparent sur le conseil de Tohil, elles vont dans le bois
et placent leurs divinits sur des pyramides (mot  mot:  la cime d'une
maison de feu) et fondent des villes autour. Enfin l'aurore parat; le
soleil se lve en Tohil, en Avilix, en Hacavitz[33]. L'auteur du Livre
sacr[34] fait alors une description potique de cette apparition de
l'astre du jour. Ce chapitre, l'un des plus remarquables, est empreint
d'une certaine grandeur. Les animaux eux-mmes sortent des ravins, des
eaux, s'lvent sur les sommets et tournent leurs ttes du ct o
s'avance le soleil; les sacrificateurs sont prosterns; les nations sont
toutes dans l'attente. Mais voici un passage d'un grand intrt: Avant
que le soleil se manifestt, fangeuse et humide tait la surface de la
terre, et c'tait avant que part le soleil; et alors seulement le
soleil se leva semblable  un homme.--Mais sa chaleur n'avait point de
force, et il ne fit que se montrer lorsqu'il se leva; il ne resta que
comme (une image) dans un miroir, et ce n'est pas vritablement le mme
soleil qui parat aujourd'hui, dit-on dans les histoires.--Aussitt
aprs cela (le lever du soleil), Tohil, Avilix et Hacavitz se
ptrifirent, ainsi que les dieux du Lion, du Tigre et de la Vipre, du
Quanti, du Blanc Frotteur de Feu; leurs bras se cramponnrent aux
branches des arbres, au moment o se montrrent le soleil, la lune et
les toiles; de toutes parts devint pierre...

D'o sont venues ces traditions qui semblent remonter aux poques
antrieures  l'existence de l'homme? et ces dieux changs en pierre?
Est-ce une figure indiquant, par le lever de l'aurore, le commencement
d'une civilisation ou l'arrive des tribus sous une latitude moins
septentrionale, et, par la ptrification des divinits, l'origine d'un
culte des idoles de pierre substitues  l'adoration d'tres invisibles?
Il ne faut pas, il est vrai, prendre le _Livre sacr_ pour une oeuvre des
temps primitifs, mais pour une compilation de documents de diffrentes
poques rassembls sans ordre et sans critique; cependant ces documents
ont avec les monuments qui nous occupent des affinits si intimes que
l'on ne saurait les ngliger. Tous ceux qui s'occupent d'histoire et
d'archologie savent combien les traditions sont respectables et combien
elles doivent tre consultes lorsqu'on cherche la vrit; or, le
_Popol-Vuh_, le Livre national ou le Livre sacr, traduit avec tant de
soin et de conscience par M. l'abb Brasseur de Bourbourg, est sinon une
oeuvre originale, d'une antiquit incontestable, au moins un recueil de
traditions prcieuses. Certains passages de ce livre ont avec les
histoires hroques de l'Inde une singulire analogie.

Ainsi dans l'origine, les Hindous ne btissaient pas en l'honneur de la
divinit; aux yeux des castes suprieures primitives de l'Inde, toute
ralit extrieure est mauvaise et prissable. Dans la plus haute
expression de la sagesse, l'Hindou se replie au dedans de lui-mme et
reste abm dans la contemplation de l'esprit qui rside dans les plus
secrets replis du coeur. Le brahmane orthodoxe n'a pas besoin, pour prier
ou sacrifier, d'un lieu spcialement appropri au culte. Le vrai temple
de la divinit, c'est la fort silencieuse; le tabernacle, c'est le coeur
de l'homme o Dieu lui-mme est prsent. Le sage reste absorb en
lui-mme. Mais le peuple, qui ne saurait atteindre  la hauteur de cet
idalisme, a besoin de figures pour comprendre; il met  la place de
Brahma une srie de dieux crs qui sont les attributs divers du Dieu
crateur.

Nous trouvons, dans les traditions grossires du _Popol-Vuh_, ces
esprits suprieurs, comprenant tout, n'ayant pas de culte et vivant dans
la contemplation, l'attente de la lumire, le besoin d'un culte pour la
foule, la rvlation d'un Dieu suprieur et de dieux secondaires qui ne
sont que des attributs de la puissance suprme, les arches ou
tabernacles visibles de ces divinits. Les dieux sortent de la ville aux
_sept grottes_, et les arches qui les renferment ou les symbolisent sont
dposes au milieu des forts solitaires. De mme dans l'Inde, les
grottes sont les sanctuaires ou plutt les symboles de la divinit;
elles sont claires par des torches allumes au feu sacr, extrait du
bois qui le recle et ravi de force par le frottement. Ces grottes sont
un symbole du dieu obscur, nu et vide, dont les formes ne nous
apparaissent dans la cration, qui seule se rvle, qu' la clart
fugitive du Maya. Il est impossible de ne point tre frapp de
l'analogie qui existe entre les ides brahmaniques sur la divinit et
les passages du _Popol-Vuh_ cits plus haut.

Mais si nous consultons les traditions beaucoup plus rcentes,
conserves mme aprs l'tablissement du christianisme en Sude, nous
trouverons encore, entre les coutumes religieuses des populations de ces
contres et celles qui nous sont retraces dans le _Popol-Vuh_, plus
d'un rapport.

Adam de Brme, dans son _Histoire ecclsiastique_, parle ainsi des
peuples scandinaves[35]: La nation des Sudois a un temple clbre,
celui d'Upsal, non loin de la ville de Sictona ou Birka. Dans ce temple,
qui est tout orn d'or, le peuple vnre les statues de trois dieux,
dont le plus puissant, qui est Thor, occupe seul, au milieu, le
triclinium.  droite et  gauche sont Wodan et Fricco. Voici leur
signification: Thor, disent-ils, rgne dans l'air et gouverne les
tonnerres et les clairs[36], les vents et les pluies, les temps et les
productions de la terre. Le second, Wodan, c'est--dire le fort, prside
 la guerre et inspire le courage des hommes contre les ennemis. Le
troisime est Fricco, qui accorde aux mortels la paix et les plaisirs,
et qui est reprsent par un grand phalle. Quant  Wodan, ils le
faonnent tout arm, comme les ntres ont coutume de reprsenter Mars.
Thor, lui, avec son sceptre, semblait reproduire Jupiter. Ils honorent
aussi des hommes levs au rang des dieux et que, pour leurs grandes
actions, ils ont gratifis de l'immortalit[37], comme est dit avoir
fait le roi ric dans la vie de saint Ansgar, c'est--dire qu'ils
assignent  tous les dieux des prtres chargs d'offrir les sacrifices
du peuple. Si l'on est menac de la peste ou de la famine, on sacrifie 
l'idole de Thor; si c'est de la guerre, on sacrifie  Wodan; s'il s'agit
d'un mariage,  Fricco. Tous les neuf ans, on a coutume de clbrer une
solennit o se runissent toutes les provinces de la Sude: personne
n'est dispens de s'y rendre. Les rois et tout le peuple envoient leurs
offrandes  Upsal, et, ce qu'il y a de plus douloureux au monde, ceux
qui ont embrass le christianisme se rachtent par ces crmonies. Le
sacrifice consiste  offrir neuf ttes d'hommes ou d'animaux mles de
toute espce, par le sang desquels on a coutume de flchir ces dieux.
Leurs corps sont suspendus _dans le bois_ qui est voisin du temple[38].
Ce bois est tellement sacr pour les paens, qu'ils en croient tous les
arbres divins, comme tant nourris du sang des victimes. Il y a des
chiens suspendus avec des hommes: un chrtien m'a dit avoir vu
soixante-dix corps d'hommes ou d'animaux mls ensemble qui pendaient
aux arbres. Du reste, il se pratique dans ces crmonies une foule
d'autres choses pour la plupart dshonntes, et que, pour cela, nous
passerons sous silence[39]...

Soit que l'on considre les nombreuses migrations qui, du nord, sont
descendues vers l'Amrique centrale comme tant venues par le dtroit
de Behring ou par le Groenland, c'est--dire du nord-ouest ou du
nord-est, toujours est-il qu'il existe entre les ides religieuses, les
habitudes et les moeurs de ces tribus migrantes et celles des
populations antiques descendues des plateaux septentrionaux de l'Asie,
des rapports frappants.

Examinons donc les monuments. Nous avons dit prcdemment que ces
monuments ne pouvaient appartenir ni  une seule poque, ni  une seule
race.  nos yeux, les monuments de Palenqu seraient les plus anciens;
ils seraient dus  une race dj mle cependant d'aborignes ou
d'indignes jaunes et des premires migrations blanches, aux Olmcas.
Ceux de l'Yucatan auraient t levs aprs l'invasion de la puissante
migration blanche des Quichs dans l'empire de Xibalba; ceux de Mitla,
au dpart de certaines tribus quiches de Tulan et  leur tablissement
postrieur  la conqute de Xibalba. C'est ce que nous tenterons de
dmontrer, aprs avoir dcrit les curieuses ruines qui nous occupent.
Les monuments de l'Yucatan, quoique btis, pensons-nous, dans l'espace
d'un sicle  peine, prsentent entre eux des dissemblances de style qui
nous obligent  les classer sparment.




RUINES D'ISAMAL


 la base d'une des pyramides, seuls dbris de cette ville antique de
l'Yucatan, il existe, pl. XXV, une tte gigantesque modele au moyen
d'un ciment enveloppant des moellons irrguliers. C'est une sorte de
gros blocage dont les moellons, poss avec art par le sculpteur au
milieu d'un mortier trs-dur, ont form les joues, la bouche, le nez,
les yeux. Cette tte colossale est rellement une btisse enduite.
Autour, des enroulements enchevtrs, galement models en ciment,
forment un parement irrgulier. Le caractre de la tte ne rappelle pas
le type de celles des sculptures de Palenqu; les traits sont beaux, la
bouche est bien faite, les yeux grands sans tre saillants, le front,
couvert d'un ornement, ne semble point fuyant. Cette tte tait peinte
comme toute l'architecture mexicaine, et des traces de la peinture sont
encore trs-visibles dans la bouche. Ici, comme on le voit,
non-seulement le mortier est employ comme moyen d'agglutination des
matriaux, mais il sert  modeler; c'est une pte que le sculpteur met
en oeuvre, et cette pte, ce stuc a t appliqu par des ouvriers
trs-expriments, puisqu'il a rsist aux intempries pendant une
longue suite de sicles; or un peuple primitif, chez lequel les arts
sont  l'tat d'enfance, assemble du bois, ou accumule des blocs de
pierre  force de bras; mais il n'arrive que bien tard  mettre en oeuvre
avec succs une matire comme le mortier, qui demande non-seulement des
prparations diverses, mais une longue pratique et des observations
trs-dlicates; encore faut-il que ces constructeurs possdent les
aptitudes naturelles aux races qui, sur la surface du globe, semblent
spcialement destines  employer la chaux dans leurs constructions. Je
le rpte, ni les gyptiens, ni les Grecs mme, n'ont jamais employ la
chaux et le sable dans leurs btisses. Le mortier, la matire
agglutinante qui runit des pierres pour n'en former qu'un roc,
n'appartient qu'aux races touraniennes ou  celles qui ont reu du sang
jaune dans leurs veines.

La pl. XXIV prsente un ensemble de la pyramide au bas de laquelle est
modele la tte prcdente.

La pl. XXIII fait voir l'ensemble de la grande pyramide  deux tages
d'Isamal. La base de la plate-forme infrieure n'a pas moins de 250m
de ct; son plateau, 200m environ; sa hauteur totale est de 15 
20m. La pyramide suprieure a 20m environ. Il faut observer que
ces pyramides leves en pays plat sont entirement en maonnerie
pleine. Dans la pl. XXIII, on distingue parfaitement les escaliers qui
permettaient de monter jusqu' la plate-forme suprieure, prive
malheureusement de l'difice qui la couronnait.




RUINES DE CHICHEN-ITZA


 Chichen-Itza, nous voyons une de ces pyramides de maonnerie couronne
de son difice, pl. XXXII, auquel on donne aujourd'hui le nom du
chteau. Vu de prs, l'un de ces monuments, appel la Prison, pl. XXXI,
prsente une construction assez mal faite compose d'un blocage revtu
d'un parement en gros moellons irrgulirement taills et poss. On
observera que les baies de cet difice consistent en des pieds-droits
verticaux avec linteaux de pierre; que le couronnement prsente une
combinaison de mandres forms de petites pierres juxtaposes et
scelles au blocage au moyen du mortier. Des pierres plus fortes
soutiennent les angles; mais cet difice est un des moins bien
construits de l'Yucatan. Le monument de Chichen-Itza, connu sous le nom
du Cirque, pl. XXXIV, nous montre un appareil plus grand et dont une
partie est couverte de sculptures. Sur une frise, comprise entre deux
assises de rinceaux, sont figurs des tigres se suivant, ou affronts
deux par deux et spars par des couronnes, contenant de petits disques
percs. Bien que les parements de cet difice soient mieux faits que
ceux de la Prison, cependant on observera que les joints des pierres ne
sont pas _coups_ conformment  l'habitude des constructeurs
d'_appareils_, mais que les pierres, ne formant pas _liaison_,
prsentent plusieurs joints les uns au-dessus des autres et ne tiennent
que par l'adhrence des mortiers qui les runit au blocage intrieur.
Par le fait, ces parements ne sont autre chose qu'une dcoration, un
revtement coll devant un massif. Toutefois, rien dans cette
construction n'indique une tradition de structure en bois. C'est un
blocage revtu, tandis que dans la plupart des autres monuments de
l'Yucatan, la structure de bois apparat dans les btisses de pierre,
particulirement dans ceux d'Uxmal, que nous allons examiner tout 
l'heure.

On voit sur la face du btiment du Cirque, pl. XXXIV, au-dessous de
l'assise des entrelacs infrieurs, cinq trous circulaires. Ces trous,
que nous retrouverons plus apparents encore dans d'autres monuments du
Mexique, paraissent avoir t rservs pour recevoir des _boulins_ ou
grosses perches de bois, auxquelles taient attaches des bannes, afin
de former autour de l'difice un portique couvert d'toffes ou de
nattes. Mais une des salles intrieures du Cirque nous fournit un ample
sujet d'observations. Cette salle, pl. XXXIII, donne en coupe
transversale la section fig. 2. Les parements (mal appareills, comme
ceux de l'extrieur) sont entirement revtus d'une srie de sculptures
plates, reprsentant des hommes arms combattant des serpents et des
tigres. Si la signification de ce bas-relief est obscure, les types des
ttes, les costumes, les armes des personnages, donnent de prcieux
renseignements. On remarque tout d'abord que les traits de la plupart de
ces personnages ne rappellent nullement les profils des figures de
Palenqu, ou ceux que l'on prte aux races indignes du Mexique si
souvent reproduits par des terres cuites recueillies en grand nombre
dans ces contres. Ainsi, fig. 3, nous donnons une copie fidle de ces
terres cuites que M. Charnay a bien voulu dposer entre nos mains, et
fig. 3 _bis_, une tte d'un indigne, copie par une photographie. Il
est clair que ces deux types appartiennent  une mme race ou  un mme
mlange de sang. La terre cuite, qui est d'une poque fort ancienne, et
le sujet nouveau prsentent les mmes caractres; front troit,
naissance du nez mince et dprime, sourcils rapprochs, paupires
suprieures recouvrant fortement l'angle externe de l'oeil, os du nez
saillant, narines maigres, anguleuses, ouvertes; pommettes plutt
anguleuses que saillantes, joues plates, bouche large, abaisse vers
ses extrmits, lvres grosses et coupes nettement, os maxillaire se
relevant sous la bouche. Or, ce type de Mexicain, donn fig. 3 _bis_,
est frquent, et parmi nos photographies, nous en possdons plusieurs
qui conservent ce mme caractre bien tranch. Nous ne pouvons donc
mettre en doute l'exactitude des traits reproduits par cette terre
cuite, puisque, encore de nos jours, ce type s'est conserv.  ct de
ces types, nous donnons, fig. 4, le _fac-simile_ d'une photographie
faite  Mexico: c'est un jeune sujet femelle. Ici le caractre de la
race finnique est des plus prononcs; front bas, angle externe de l'oeil
relev, nez court, pommettes hautes, bouche large, lvre suprieure
paisse et coupe nettement, loigne du nez, menton fuyant, base du
visage large; et ce sujet n'est pas le seul, nous en possdons un
certain nombre qui prsentent les mmes caractres et qui tous
appartiennent  la plus basse classe de Mexico. Le sujet fig. 3 _bis_ se
rapproche du type des figures de Palenqu, quoique, dans celles-ci, les
angles externes des yeux soient relevs et le menton fuyant. Mais voici,
fig. 5, une copie faite  la loupe, aussi exactement que possible, d'une
des ttes les mieux conserves du bas-relief de Chichen-Itza[40]. Le
profil du guerrier reprsent ici se rapproche sensiblement des types du
nord de l'Europe, et l'influence toujours si apparente du sang jaune ne
s'y fait pas sentir. Dans le mme bas-relief, nous voyons cependant des
personnages dont les traits paraissent beaucoup moins purs. Quelques-uns
ont un appendice qui leur traverse le nez, l'un d'eux mme[41] semble
avoir devant les yeux une paire de besicles saillantes comme le seraient
de petites lorgnettes dites _jumelles_. En effet, dans la dissertation
de M. l'abb Brasseur de Bourbourg, sur le _Livre sacr_[42], nous
lisons ce passage.

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 3 _bis_.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

Dans l'inscription des divers calendriers d'origine nahuatl, le premier
aprs Cipactli (Imox)[43], c'est _Ehecatl_ (_Ig_, dans l'Amrique
centrale), l'esprit, le souffle qui anime tout, le vent de la nuit;
_Opu_ ou l'invisible, personnification, sans doute, de _Hurakan_,
l'ouragan, appel aussi le _Coeur de la Mer_, le _Coeur du Ciel_, le
_Centre de la Terre_, o il souffle la tempte. On lui prte, par
consquent, les mmes attributs qu' _Tlaloc_ (le _Fcondateur de la
terre_), reprsent la foudre  la main et commandant aux orages; puis
ceux de _Xiuhteuctli_ (le _Matre du feu_ ou _de l'anne_), et aussi
ceux de _Tetzcatlipoca_ (_celui du miroir fumant?_), lanant la foudre
et qui souvent parat avec de grandes lunettes devant les yeux.
Cependant, par l'effet d'une transition assez ordinaire dans cette
thogonie, _Ehecatl_, l'esprit ou le vent, se personnifie dans
Quetzalcohuatl; celui-ci devient alors le dieu de la pluie; ensuite il
se trouve charg de balayer les nuages devant Tetzcatlipoca, qui devient
le soleil, _Tonatiuh_ le resplendissant, dans la langue nahuatl.

Tous les personnages reprsents sur le bas-relief intrieur du Cirque
sont richement vtus, coiffs de casques orns de plumes et trs-varis
de forme. Dans la main gauche, ils portent un paquet de javelines, et
leur main droite tient une sorte de massue. Une garde, comme un pais
bracelet, entoure leur poignet. En examinant scrupuleusement ces masses
d'armes, on distingue  leur extrmit comme une pierre ou un morceau de
mtal engag dans une enveloppe volumineuse compose de deux parties
(voir la fig. 6 grossie  la loupe). De quelle matire taient ces
enveloppes? C'est ce qu'il est difficile de dire; leur bord est stri
comme pour indiquer une fourrure ou une masse de bois raye sur les
cts. Quelques-unes de ces armes sont munies d'un manche; d'autres ont
un anneau qui sert  les tenir avec deux doigts seulement.

Le _Livre sacr_, dont l'importance historique s'accrot en analysant
les planches de M. Charnay, nous fournit, au sujet de ces masses
d'armes, un renseignement curieux. Quatre tribus quiches sont
retranches sur le mont Hacavitz, personnifies en Balam-Quitz,
Balam-Agab, Mahucutah et Iqi-Balam. Les populations de la plaine se
runissent pour les attaquer; mais celles-ci, arrives au pied de la
montagne avant la nuit, font halte et s'endorment[44]. Tous ensemble
donc ils firent halte dans la route; et, sans qu'ils s'en aperussent,
tous finirent par s'endormir; aprs quoi on commena (les quatre
personnages quichs)  leur raser les sourcils avec leurs barbes; on
leur enleva le riche mtal de leur col, avec leurs couronnes et leurs
ornements; mais ce ne fut que la _poigne de leurs masses_ qu'ils
prirent en fait de mtal prcieux; on le fit pour humilier leurs faces
et pour les prendre au pige, en signe de la grandeur de la nation
quiche. Ensuite, s'tant rveills, ils cherchrent aussitt  prendre
leurs couronnes, avec la _poigne de leurs masses_, mais il n'y avait
plus d'argent ou d'or  la poigne, ni  leurs couronnes.....
Quelques-unes des masses d'armes reprsentes entre les mains des
personnages du bas-relief du Cirque de Chichen-Itza sont, en effet,
garnies d'ornements  la poigne.

[Illustration: Fig. 6.]

Pour la facilit des lecteurs, nous donnons, fig. 7, deux des casques ou
bonnets chargs de plumes de ces guerriers, soigneusement copis  la
loupe sur la photographie de M. Charnay. L'un de ces bonnets semble
couvert d'une fourrure crpue comme sont les bonnets ports par les
Persans de nos jours. Ces coiffures sont maintenues sous le menton au
moyen d'une jugulaire garnie d'une large oreillre ronde. Les ornements
qui sont attachs aux narines de quelques-uns des personnages de ce
bas-relief taient probablement en pierre, car on en conserve plusieurs,
dans les collections de Mexico, qui paraissent avoir t destins  cet
usage; ce sont des morceaux d'obsidienne finement taills. On observera
aussi que le personnage portant une paire de lunettes, arm galement
d'une massue, tient son paquet de javelines sous une cape. Tous les
guerriers sont trs-vtus, chausss de bottes longues et amples avec un
bourrelet  la hauteur de la cheville. Le caractre de cette sculpture
prsente un singulier mlange de barbarie comme dessin et de dlicatesse
comme excution. Les figures sont lourdes, leurs gestes sont gauchement
exprims, et les dtails de la sculpture indiquent un art avanc,
presque voisin de la dcadence. La porte d'une autre salle du mme
monument est termine,  sa partie suprieure, par deux linteaux d'un
bois dur, rougetre, et qui provient de l'arbre nomm en espagnol
_zapote colorado_. Ces linteaux, qui sont parfaitement conservs, grce
 l'extrme scheresse de l'atmosphre dans la pninsule de l'Yucatan,
sont couverts de gravures. L'intrieur est peint, et les couleurs
employes sont le rouge, le noir, le jaune et le blanc. Du reste,
presque toutes les baies des monuments de l'Yucatan sont ainsi termines
par des linteaux du mme bois; car les constructeurs de cette contre,
comme on peut le reconnatre facilement, n'employaient pas de matriaux
d'un fort volume; ils se fiaient  la bont de leurs mortiers pour
maintenir les parements extrieurs mal liaisonns et ces encorbellements
qui composent les salles. Ces mortiers sont faits avec une chaux
hydraulique presque pure, et ont une si complte adhrence, soit dans
les massifs, soit mme lorsqu'ils sont appliqus comme enduits, comme 
Palenqu, qu' peine si le marteau peut les entamer. On les employait
avec profusion, car il existe encore quelques routes antiques dont la
chausse est entirement revtue d'un ciment trs-dur.

[Illustration: Fig. 7.]

Les pl. XXVI, XXVII, XXVIII, XXIX et XXX, reprsentent les divers
aspects d'un des monuments de Chichen-Itza, dsign sous le nom de
_Palais des Nonnes_. L'architecture de cet difice est plus franche que
celle de la Prison et du Cirque. La faade, pl. XXX, est mme d'un beau
caractre, et la composition de la porte avec le bas-relief qui la
surmonte est pleine d'une grandeur sauvage, d'un effet saisissant. Mieux
trait que dans les exemples prcdents, l'appareil des parements est
plus rgulier, et il prsente cette particularit trs-remarquable qu'il
s'accorde exactement avec la dcoration. Ainsi, les mandres, les ttes
monstrueuses qui garnissent les parois et les angles, sont composs au
moyen de pierres juxtaposes formant chacune un membre de l'ornement. Le
menton, les moustaches, les joues, le nez, les prunelles des yeux, les
sourcils et le bandeau frontal sont autant de morceaux prsentant une
sorte de mosaque saillante et sculpte.

Nous allons retrouver cet ornement bizarre rpt  satit sur les
parois des monuments de l'Yucatan. Mentionnons, pl. XXVII et XXIX, ces
treillis de pierre qui figurent des claires-voies de bois sur un des
soubassements et sur une frise du Palais des Nonnes. Constatons aussi la
prsence de ces consoles sur le linteau de la porte, pl. XXX, qui
semblent figurer des bouts de solives. Ces caractres particuliers et la
perfection relative des tailles des parements doivent faire supposer que
ce Palais est d'une poque un peu postrieure  la Prison et au Cirque,
ou du moins qu'il a t lev sous une influence nouvelle. Mais
poursuivons l'examen des photographies, nous reviendrons ensuite sur les
observations que cet examen fait natre.




RUINES D'UXMAL


En se dirigeant  l'ouest de Chichen dans l'Yucatan, on dcouvre, non
loin de Mrida et de Ticul, les ruines d'une ville importante, Uxmal.
Voici, fig. 8, un plan gnral de ces ruines. Au nord, en A, est un
vaste palais, dit _Palais des Nonnes_, comprenant divers btiments
disposs  angles droits et contenant une cour avec deux citernes _aa_
et chemin revtu de ciment _e_. Le btiment _b_ est prcd d'une
esplanade surleve _c_ avec logements au-dessous. En B, vers le
sud-est, est un tocalli elliptique bti, avec large escalier, et
couronn par un temple connu aujourd'hui sous le nom de _Maison du
Nain_. Au sud, en C, est le palais dit _du Gouverneur_, et qui semble
galement avoir t un temple. L'ensemble de cette construction
consiste en une premire pyramide tronque, ou premire plate-forme
carre de plus de 200m de ct. Une seconde plate-forme s'lve en
retraite sur la premire; deux citernes _dd_ sont creuses sur le
plateau. Sur une troisime plate-forme _k_ est construit l'difice
dsign par les gens du pays comme tant la rsidence du gouverneur. Un
autel est plac en _g_, et une pierre en _h_, dite _Pierre du
Chtiment_. Vers la corne nord-ouest s'lve un petit btiment dit
_Maison des Tortues_.  l'extrmit sud-ouest est une autre pyramide D,
devant laquelle est bti un difice singulier, dit _Maison des
Colombes_. En E s'lve une autre pyramide couronne par des dbris.
Tout le sol situ entre ces constructions gigantesques est couvert de
ruines.

[Illustration: Fig. 8.]

Si l'on se place dans la cour du _Palais des Nonnes_, au point O,
regardant vers le sud, on dcouvre la vue gnrale donne dans la pl.
XLIX. Sur le devant apparat l'intrieur du btiment de face du _Palais
des Nonnes_, avec sa grande entre forme d'assises en encorbellement;
sur le second plan,  droite, la _Maison des Colombes_; au milieu, les
deux pyramides du sud, devant lesquelles se dtache la _Maison des
Tortues_; puis, sur la gauche, se dcoupant sur le ciel, le grand
_Palais du Gouverneur_, dont la longueur est de 100m environ. Si, du
mme point O, pl. XXXVI, on se tourne vers l'est, on dcouvre, au-dessus
du btiment K de cette cour, la _Maison du Nain_ ou _du Sorcier_, btie
sur un tumulus elliptique.

Mais examinons un instant cette faade intrieure du btiment K. Ici, la
tradition d'une structure de bois par empilage, avec claires-voies
interposes, est vidente. D'ailleurs, les linteaux de ces portes
carres sont en bois sous la maonnerie. Au-dessus de la porte centrale,
on retrouve ces ttes monstrueuses que nous avons dj vues 
Chichen-Itza. Entre les deux assises en saillie qui simulent des
sablires de charpente sur le soubassement, l'architecte a mme plac
comme une suite de rondins de bois juxtaposs. Il n'est pas douteux ici
que l'on a cherch  rappeler ces btisses primitives de bois qui, chez
les peuples prsentant un mlange de sang blanc et de sang jaune, ont
consist d'abord en un empilage de troncs d'arbres disposs en
encorbellement, afin de rserver de larges vides  leur base. Ces vides
sont ferms par des treillis imitant des claires-voies.

Pour rendre parfaitement comprhensibles ces structures par empilages,
encore en usage dans les contres o les deux sangs blanc et jaune sont
mls, il est utile de donner une figure de cette oeuvre primitive de
charpenterie.

En effet, fig. 9, supposons des piles ou murs de refend A; si l'on pose
 la tte des piles les premiers patins B, sur lesquels,  angle droit,
on embrvera les traverses C, puis les secondes pices B,les deuximes
traverses Cen encorbellement galement embrves, et ainsi de suite,
on obtient, au droit des ttes de piles ou murs de refend, des parois
verticales, et, dans le sens des ouvertures, des parois inclines
arrivant  porter les filires D avec potelets intercals. Si, d'une
pile  l'autre, on pose les linteaux E en arrire du nu des pices BB
et que sur ces linteaux on tablisse des treillis, on obtiendra une
construction de bois primitive, qui est videmment le principe de la
dcoration de la faade de pierre du btiment, pl. XXXIX. Mais cette
structure primitive n'tait plus comprise par les artistes qui levrent
ces faades, car on remarquera que les encorbellements de bois par
empilage sont indiffremment disposs sur les pleins et les vides, ce
qui est un contre-sens; on observera encore, fig. 10 donnant une portion
du plan de ce btiment, que les parois inclines des salles sont
disposes paralllement aux murs de face, comme l'indique le rabattement
G, et non perpendiculairement  ces murs de face. Ainsi donc les
traditions de la structure de bois, bien que conserves dans leur
apparence  Uxmal, n'taient plus admises autrement que comme une
dcoration, ce qui indique une longue priode d'art entre l'poque de
leur origine et celle de la construction de ces difices.

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

Un dtail de l'angle nord-ouest de ce btiment, pl. XXXIX, explique plus
clairement encore cette tradition de la construction de bois primitive.
La grande chelle de cette vue de dtail permet de constater le
caractre des ttes humaines qui semblent accroches au milieu des
empilages; ce ne sont pas l les types des figures de Palenqu, mais
bien plutt ceux des figures des monuments assyriens. Sur la frise
suprieure sont attaches des rosettes avec franges qui ont toute
l'apparence d'un objet en passementerie, et cependant,  l'angle comme
au centre du btiment, apparaissent ces ttes monstrueuses qui semblent
n'avoir avec le reste de cette faade aucun rapport, ni comme style, ni
comme ornementation.

La faade nord intrieure du _Palais des Nonnes_, pl. XXXVI, prsente
encore un bien autre mlange de style et de traditions. La structure de
bois est  peine observe, on n'en trouve plus que  et l quelques
vestiges. Les grosses ttes forment la principale dcoration des dessus
de portes; les treillis sont historis, les encorbellements empils
supprims. Ces amoncellements verticaux d'ornements rappellent certaines
dcorations des monuments de l'Inde septentrionale, tels que ceux, par
exemple, de la pagode Noire  Kanaruc.

Sous la dernire porte  gauche, pl. XXXVI, on distingue parfaitement
l'un des linteaux de bois dur dont nous avons parl et qui a flchi sous
la charge. Si l'on se retourne vers le btiment de l'entre et que l'on
regarde la faade intrieure, pl. XLII, on retrouve l encore la
tradition des constructions primitives en rondins. Ce sont des traves
entires de cylindres de pierre juxtaposs comme une palissade de troncs
d'arbre. Le treillis et les grosses ttes compltent la dcoration. 
la porte principale, que l'on voit  droite, c'tait bien le cas
d'adopter le parti figur des bois empils en encorbellement; cependant
l'architecte s'est content de deux parements de pierre inclins, comme
dans les constructions plasgiques. Ce fait seul prouverait que les
artistes qui ont construit ces difices subissaient l'influence de
traditions trs-diverses et les appliquaient indiffremment sans se
rendre compte de leurs origines; qu'ils venaient donc aprs des peuples
ayant laiss des traces de toutes ces traditions sur le sol de
l'Amrique centrale.

Sans sortir de cette cour si riche, et regardant vers l'ouest, on
aperoit la faade, fort ruine malheureusement, d'un btiment qui, dans
sa dcoration, prsente une particularit curieuse, pl. XL. On connat
aujourd'hui cette faade sous le nom du _Serpent_, et, en effet, un
serpent immense, formant des entrelacs, mais dont la tte et la queue
ont t prserves de la ruine, fait avec les ternelles grosses ttes,
tous les frais de la dcoration de cette faade.

Dans le Livre sacr de la nation quiche, les quatre sages ou hros
primitifs des tribus sont _Xmucan_ et _piyacoc_, puis _Tepeu_ (le
Dominateur) et _Gucumatz_ (le Serpent orn de plumes). Ces deux
derniers, dit M. l'abb Brasseur de Bourbourg, paraissent commander; les
deux premiers agissent. L'tat de ruine du btiment permet de voir en
coupe deux des salles qu'il contient et dont les parois intrieures
inclines supportaient un troit plafond de pierre.

La pl. XLI donne le dtail de la tte et de la queue du serpent. Un
ornement, imit d'une sorte de pompon en passementerie termin par une
frange, se voit au-dessus de la queue du reptile. On dcouvre galement
dans la frise ces rosettes franges comme celles signales dans le
btiment de l'est.

La pl. XLIV prsente une partie conserve des entrelacs forms par les
anneaux du serpent, et, au milieu d'une grecque, compose de pierres
juxtaposes, une figure humaine tenant un bton ou une arme. Nous
constaterons encore ici que le caractre de la tte de ce personnage ne
rappelle point les traits des figures de Palenqu.

La pl. XLVIII donne la vue extrieure du btiment dit _des Tortues_,
pos sur l'angle nord-ouest de la plate-forme du palais _du Gouverneur_.
La dcoration du parement de cet difice ne consiste qu'en une imitation
de palissade forme de rondins de bois. Sur la frise suprieure, des
tortues saillantes rompent seules les lignes horizontales. Au fond, sur
la gauche, on aperoit le btiment principal plant sur la plate-forme
la plus leve. Des linteaux de bois, briss aujourd'hui, et visibles
dans l'preuve photographique, couronnaient la porte de la salle _des
Tortues_.

Les pl. XLV et XLVI donnent la faade principale du palais dit _du
Gouverneur_. On remarquera le renfoncement termin par une vaste
construction en encorbellement, mur postrieurement mais faisant
apparatre au dehors la section ordinaire des salles.

La pl. XLVII montre l'entre du btiment dit _du Gouverneur_.  travers
ces grands mandres forms par l'appareil se montrent, ici encore, la
tradition des constructions de bois par empilages, en encorbellement et
le treillis. Cette construction est une des plus soignes parmi celles
d'Uxmal; les parements sont dresss avec art et la dcoration pleine de
grandeur.

Le palais _du Nain_ ou _du Sorcier_ est reprsent sur la pl. XXXV.
Ainsi que l'indique le plan gnral, ce temple (car c'est videmment un
temple) est bti au sommet d'un tocalli trs-lev,  base elliptique,
et entirement compos d'un blocage de maonnerie revtu de gros
moellons parements. Dans la vue photographique, la porte s'ouvrant  la
base de l'difice est oppose  l'emmarchement qui permet de monter au
temple. Cette porte, surmonte de la tte monstrueuse, tait donc
destine  faire voir au peuple assembl les sacrifices offerts  la
divinit. C'tait comme la _montre_ du temple dont l'intrieur n'tait
ouvert qu'aux sacrificateurs. La base de la colline factice est revtue
d'un parement vertical avec une frise dans laquelle on retrouve
l'imitation des rondins de bois, surmonts d'une sorte de balustrade
presque entirement dtruite.

La pl. XLIII donne l'extrmit d'un des btiments du palais des Nonnes.

 ces vingt-cinq planches, si compltes d'ailleurs, se borne la
collection des monuments du plateau de Yucatan recueillis par M.
Charnay. Elles suffisent, et au del, pour dmontrer aux moins
clairvoyants que ces monuments n'ont pu tre levs que par un peuple
chez lequel la civilisation tait arrive  un dveloppement
considrable; que ce peuple avait d subir des influences trs-diverses,
parmi lesquelles il est difficile de ne point reconnatre celles des
races blanches du nord de l'Inde, soit que ces influences aient t
produites par des migrations venues du nord du Japon ou des contres
Scandinaves: mais nous reviendrons plus tard sur ces diffrentes
origines, continuons la description des monuments.

Aujourd'hui encore, la sierra qui borde le golfe est occupe par une
population vivant isole au milieu des bois; pas de villes; les
habitants qui, de temps immmorial, se nourrissent d'un peu de mas, ne
se livrent ni au commerce ni  l'industrie, le point saillant de leur
caractre moral est l'indpendance; ils ont les trangers en aversion,
et ne reconnaissent d'autre autorit que celle du prtre local. La
configuration du sol, couvert de montagnes amonceles confusment, sans
grandes valles, sans plateaux, ne se prte pas d'ailleurs 
l'tablissement des villes.

Les habitants de l'tat de Chiapas n'entretiennent de relations qu'avec
ceux de l'Yucatan, bien que ces derniers possdent des villes, et aient
comparativement une existence beaucoup plus voisine de celle des
Europens. Or, les traditions les plus anciennes laissent supposer que
cette contre de Chiapas n'a jamais t qu'un centre religieux, le noyau
des traditions thocratiques du Mexique et de l'Yucatan. Lors de la
conqute des Espagnols, l'tat de Chiapas tait un dsert couvert de
forts comme aujourd'hui, si bien que Fernand Corts prouva les plus
grandes difficults pour le traverser, et que sa petite arme faillit y
prir de faim et de misre,  peu de distance de Palenqu.




RUINES DE PALENQU


L'tablissement le plus important de ce territoire, au point vue
archologique est Palenqu. Oublis au milieu des forts, les monuments
de Palenqu ont chapp  la fureur de destruction des conqurants
europens. Les difices, ni comme plan, ni comme construction, ni comme
dcoration, ne ressemblent  ceux de la pninsule yucatque. L'difice
principal de Palenqu, bti au sommet d'une plate-forme, se compose
d'une succession de grosses piles portant une vote en encorbellement.
Bties en blocages, ces piles sont revtues de stucs trs-durs orns de
sculptures autrefois peintes. Cependant les artistes qui ont lev ces
difices savaient sculpter la pierre, et le bas-relief dit _de la
croix_, ainsi que plusieurs autres, en est la preuve certaine. Ce
bas-relief _de la croix_ a soulev plus d'une question que je ne
chercherai point  discuter ici; je me bornerai  l'examiner au point de
vue gnral de l'art. M. Charnay en a photographi la partie principale
et la seule qui soit encore  Palenqu[45], pl. XXI. Grce  cette
reproduction, dont on ne peut discuter l'exactitude, il est facile de
voir que le personnage debout  ct de la croix, et qui semble faire
une offrande au coq qui la surmonte, ne prsente nullement les traits
des figures d'Isamal, de Chichen-Itza et d'Uxmal; son front dprim, ses
yeux saillants, son nez busqu, la distance norme qui spare le menton
des narines, la compression de l'occiput, tablissent un caractre de
race trangre  celles qui sont reproduites dans les sculptures de
l'Yucatan. Sous la croix cependant, on retrouve la tte monstrueuse si
souvent figure  Uxmal et  Chichen-Itza. Le style de la sculpture
diffre de celui des monuments que nous avons dj examins; s'il
indique un art plus savant, si les proportions du corps humain sont
observes avec plus de soin et d'exactitude, on s'aperoit que le
_faire_ est mou, rond, et qu'il accuse plutt une priode de dcadence
que l'pret des premiers temps d'un art. Les mmes observations peuvent
s'appliquer aux fragments de personnages reprsents sur les pl. XIX et
XX, et qui proviennent galement du grand palais de Palenqu. Nous
prions nos lecteurs de ne point oublier ces observations sommaires; nous
aurons l'occasion de les dvelopper. Il semble prfrable en ce moment,
de continuer notre examen.




RUINES DE MITLA


Nous traversons l'tat de Chiapas, nous dirigeant vers l'ouest, nous
abandonnons les montagnes qui ferment la presqu'le yucatque et nous
trouvons dans l'tat d'Oaxaca une autre contre montagneuse, au milieu
de laquelle sont construits les vastes monuments de Mitla, non loin de
la ville d'Oaxaca. Les ruines de ces immenses difices sont peut-tre
les plus imposantes du Mexique; elles font reconnatre encore
l'existence de quatre grands palais et d'un tocalli ou colline
artificielle, dont la plate-forme suprieure est occupe par une
chapelle espagnole qui a remplac le temple antique.

La pl. XVII donne une vue gnrale de ces ruines assises  mi-cte, le
long de montagnes peu leves, mais dont les lignes rappellent celles
des horizons de la Grce. Le plus grand de ces palais et le mieux
conserv, celui que l'on voit  gauche sur la photographie, prsente en
plan des dispositions gnrales analogues  celles des palais d'Uxmal,
fig. 11, mais dont les dtails diffrent sensiblement de ceux-ci.

Comme  Uxmal, la cour est borne, mais non ferme, par quatre btiments
indpendants les uns des autres; celui du fond consiste en une grande
salle avec une pine de colonnes au milieu, puis en une annexe contenant
une petite cour intrieure entoure de salles troites. De la grande
salle  colonnes, on ne communique  cette cour intrieure que par un
passage dtourn. Le btiment de droite ne renferme qu'une seule salle,
de mme avec une pine de colonnes; celui antrieur et celui de gauche
ne laissent plus voir qu'un amas de ruines; tout indique qu'ils taient
disposs comme l'difice de droite.

La magnifique vue photographique, pl. V et VI, donne la faade du
btiment principal du ct de la cour. On distingue parfaitement les
trois portes, en partie mures postrieurement  la construction, qui
donnent entre dans la grande salle  colonnes. Au sommet des piles qui
forment les pieds-droits de ces portes, on remarquera quatre trous
ronds, destins trs-vraisemblablement  recevoir quatre _boulins_
supportant une banne en toffe.

[Illustration: Fig. 11.]

Les monuments de la Grce et ceux de Rome, de la meilleure poque,
galent seuls la beaut de l'appareil de ce grand difice. Les parements
dresss avec une rgularit parfaite, les joints bien coups, les _lits_
irrprochables, les artes d'une puret sans gale indiquent, de la part
des constructeurs, du savoir et une longue exprience. Dans ce monument,
les linteaux ne sont plus en bois, mais en grandes pierres, comme ceux
des difices de l'gypte et de la Grce. Le grand appareil forme une
suite d'encadrements alterns, sertissant un appareil trs-dli,
compos de petites pierres parfaitement tailles et de la dimension
d'une brique, formant par leur assemblage des mandres, des treillis
d'un bon got et tous varis dans leurs combinaisons. Comme dans les
autres monuments que nous avons dj examins, ces parements masquent un
blocage en mortier et moellons.

Les pl. VI, VII et VIII donnent l'aspect extrieur de ce palais, du ct
occidental, avec l'angle rentrant que forme l'annexe accole  la grande
salle.

Si nous franchissons les portes ouvertes sur la faade principale, nous
entrons dans la grande salle  colonnes, pl. X. Les murs de cette salle
sont revtus d'un enduit fort dur, ainsi que le pav; les colonnes,
tailles dans un calcaire poreux, sont monolithes et dpourvues de
chapiteaux; leurs fts, lgrement fusels, sont termins  la partie
suprieure par des cnes tronqus (voir la coupe A de la fig. 11, faite
sur la ligne _ba_ du plan). Ces formes rappellent certaines colonnes de
rserve des hypoges de l'Inde.  Mitla, les colonnes, disposes en
pine, taient destines  diminuer la porte des poutres soutenant la
couverture de la salle; car ici les parois verticales laissaient  ces
poutres une porte considrable, eu gard  la charge qu'elles taient
destines  soutenir. La fig. 12, donnant la coupe restaure de la salle
principale, fera comprendre l'utilit des colonnes.

Aujourd'hui, la construction, drase au niveau A, ne laisse plus voir
que les portions des blocages qui taient comprises entre les solives.
Il y a tout lieu de croire que les colonnes portaient deux chapeaux en
bois (B dans la coupe transversale et B dans la portion de coupe
longitudinale), lesquels recevaient les deux autres chapeaux (C dans la
coupe transversale, C dans la coupe longitudinale), soulageant les
portes des deux filires (D dans la coupe transversale, D dans la
coupe longitudinale). Sur ces filires passaient les solives E,
engages,  leurs extrmits, dans les murs, et soulages encore par les
corbelets en bois F. Un pais plancher de solives jointives fermait le
tout et recevait un btonnage couvert d'un enduit. La petitesse des
matriaux de pierre accumuls  l'intrieur ou  l'extrieur du palais
de Mitla ne peut faire supposer que ces colonnes aient jamais support
des linteaux de pierre. D'ailleurs ce genre de construction a beaucoup
d'analogie avec certains monuments du nord de l'Inde et du Japon. Trois
petites niches carres s'ouvrent dans le mur du fond, en face des trois
portes, et une porte troite et basse donne entre dans le couloir qui
communique de cette salle  la cour intrieure, dont la pl. XI nous
prsente une vue. C'est le mme systme d'appareil que celui des dehors:
grands linteaux au-dessus de la porte[46], fortement accuss par un
large encadrement.

[Illustration: Fig. 12.]

Mais la partie la plus curieuse de cet difice est peut-tre la salle
donnant sur cette cour et dont M. Charnay a pu faire la photographie,
pl. IX. Cette salle est entirement tapisse au moyen de cet appareil de
petites pierres en forme de briques composant des dessins de mandres
trs-varis. Comme la grande salle, cette pice tait couverte par un
solivage en bois et ne recevait de jour que par la porte. C'tait l, il
faut en convenir, un singulier intrieur, surtout si l'on se figure ces
mosaques saillantes, revtues de peintures; mais les salles des palais
gyptiens n'taient ni plus ouvertes ni d'un aspect moins svre.

Du btiment situ du ct oriental de la grande cour du palais, il ne
reste plus, pl. XII, qu'une porte et deux colonnes. Cette construction
rappelle exactement celle du grand btiment. Il faut dire que l'aire de
la grande cour est entirement revtue d'un ciment trs-rsistant.

La pl. XIII donne la vue d'un des autres palais ruins de Mitla et dont
la construction ne diffre du prcdent qu'en ce qu'un vaste souterrain
est rserv sous la salle. L encore, les trois portes avec les trous
dans les pieds-droits, les trois niches dans le mur du fond, le grand et
bel appareil.

Les autres planches reproduisent certains aspects des palais plus ou
moins ruins de Mitla, mais qui prsentent tous les mmes caractres que
nous observons dans le premier dcrit. Les deux colonnes qui sont poses
devant une porte ouverte depuis peu dans le mur du palais, pl. III,
proviennent d'ailleurs et ne sont point l  leur place. Ces colonnes
taient toujours poses en pine dans les intrieurs des grandes salles.

Le tocalli de Mitla, dpouill malheureusement de son temple antique,
est reprsent dans la pl. II. Son large emmarchement est encore
conserv.

La photographie du clbre calendrier mexicain conserv  Mexico, pl. I,
commence la srie des planches qui composent la collection des monuments
recueillis par M. Charnay. Nous retrouvons dans cette sculpture le
_faire_ de celle de Palenqu.

Il y a certainement une analogie de style entre tous les monuments que
nous venons de dcrire, et cependant on ne peut les considrer comme
appartenant les uns et les autres aux mmes coles d'art, partant aux
mmes races et aux mmes traditions.

Ainsi, habituellement, dans la pninsule yucatque, la tradition de la
structure en bois est visible, le got exagr de l'ornementation se
fait sentir, les constructions  parois inclines pour les intrieurs
sont gnrales, la sculpture est abondante, et la reproduction de la
figure humaine trs-frquente; tandis qu' Mitla, pas de sculpture,
aucune ornementation autre que celle donne par l'assemblage de
l'appareil, les parois intrieures des salles sont verticales, les
colonnes sont employes, la construction est parfaite, et le bois
n'apparat dans ces btisses que pour la couverture, sans que rien fasse
apercevoir, dans les formes de la maonnerie, une imitation d'une
structure primitive en bois. Si les Yucatques cherchent la varit en
levant les divers btiments d'un mme palais, les Zapotques de Mitla
semblent au contraire avoir adopt un type, une forme premire dont il
leur est interdit de s'carter. D'ailleurs, dans tous ces monuments,
temples ou palais, qu'ils s'lvent sur le sol mexicain ou sur le
plateau de l'Yucatan, il est impossible de ne pas reconnatre
l'influence d'un art hiratique, riv  certaines formes consacres par
une civilisation essentiellement thocratique; or, les arts hiratiques
ne se dveloppent jamais que dans certaines conditions sociales, comme
les institutions thocratiques elles-mmes. Les civilisations fondes
sur une thocratie n'ont jamais pu s'tablir que l o se manifestait la
prsence d'une race suprieure au milieu d'une race infrieure, et o
cette dernire tait assez nombreuse et assez forte pour ne pas tre
anantie. La thocratie n'existe qu'avec le principe des castes, et les
castes ne se sont institues  l'tat d'ordre social que dans les
contres o une invasion aryane avait t assez puissante pour soumettre
par la force des populations finniques, touraniennes, ou noires, ou
mtisses. Mais les Aryans, ou si l'on aime mieux, les hommes blancs
sortis des vastes contres septentrionales de l'Inde, n'ont d'aptitude
pour les arts plastiques qu' l'tat latent, dirai-je; pour que cette
aptitude arrive  se dvelopper au point de produire, il faut qu'il se
fasse un mlange entre le sang blanc et le sang noir ou jaune. Cette
sorte de fermentation ncessaire  la production des oeuvres d'art se
manifeste diffremment si le mlange se fait  doses ingales, et
surtout s'il se fait entre l'aryan et le touranien, ou entre l'aryan et
le mlanien. L, par exemple, o le mlange se fait entre l'aryan et le
noir, apparaissent les constructions en grand appareil sans l'aide du
ciment ou du mortier, les monolithes. L les lois les plus simples de la
statique sont seules admises, comme dans l'architecture gyptienne, et
mme plus tard dans l'architecture de l'Ionie et de l'Hellade. Mais si
l'on trouve dans un monument des traces de mortier, de blocages, de
pierres agglutines par une pte, on peut tre assur que le sang
touranien ou finnois s'est ml au sang aryan. Alors la population
conquise laisse, jusqu'aux poques les plus loignes de la conqute, la
trace de sa prsence, car c'est elle qui construit, c'est elle qui
taille la pierre et qui la pose, c'est elle qui emploie les mthodes
propres  sa race. Cependant l'aryan, pour qui la structure de bois est
un souvenir, une tradition des premiers temps, un signe de la
supriorit de caste; l'aryan, dis-je, entend que, quelle que soit la
mthode de btir admise par la race asservie, elle laisse subsister la
trace de cette sculpture sacre de bois, considre comme ayant servi de
demeure aux hros primitifs.

Aussi, dans l'Inde, en Asie Mineure, en gypte mme, comme dans
l'Yucatan, retrouve-t-on partout, dans l'architecture de pierre, et
quelle que soit la mthode employe par les constructeurs, la tradition
de la structure de bois, comme tant celle qui rappelle l'origine noble
de la race suprieure et conqurante.  cette rgle, les _tumuli_,
pyramides, tocalli font seuls exception; mais c'est que ces amas de
terre ou de pierre, ces montagnes factices que l'on rencontre dans la
Sibrie mridionale, dans l'Inde, en Asie Mineure, en gypte, en
Amrique, depuis les contres septentrionales jusqu'au Prou, en Europe,
et particulirement l o les invasions venues de l'Orient ont pntr,
sont partout des monuments funraires dans l'origine, levs sur la
dpouille des hros, des demi-dieux, et sur lesquels plus tard, comme en
Amrique, on btit le temple.

L'ide de la divinit rsidant sur les montagnes appartient
particulirement  la race aryane, qui place toujours ses monuments
sacrs sur des hauteurs naturelles, et,  leur dfaut, sur des hauteurs
factices. La montagne et la fort sont les conditions essentielles au
culte des races aryanes, et c'est, encore une fois, un souvenir des
origines divines que se donne cette race sortie des montagnes et des
forts septentrionales du continent asiatique. Quelques savants de notre
temps[47] pensent, non sans de fortes raisons, que la race jaune,
originaire du vaste continent amricain, se serait rpandue au nord de
l'Asie, chassant devant elle, vers le sud-est et l'ouest, des races
mlaniennes qui alors occupaient ces immenses contres. Mle  cette
race noire, elle aurait form la grande famille malaye le long des ctes
orientales de l'Asie, et se serait tendue par la Sibrie jusque vers
l'Europe, alors dserte. Que cette bifurcation de la race jaune ait eu
lieu en effet, l'histoire ne remonte pas si haut; elle ne commence 
poindre qu'avec les races civilisatrices, et la civilisation ne pouvait
procder de ce mlange des deux races infrieures. Plus de cinq mille
ans avant notre re, des plateaux septentrionaux de l'Inde descendent,
au milieu de cet amas de peuplades grossires, les hommes blancs,
possdant une cosmogonie savante, puisque toutes les religions n'ont
fait depuis qu'en recueillir les dbris. Forts, se considrant comme
suprieurs aux autres humains, entreprenants, particulirement aptes 
gouverner, ils poussent devant eux, descendant vers le sud-ouest, ces
flots de noirs et de mtis,  travers les plaines du Tourn, et
s'tablissent dans l'Asie Mineure[48]. Depuis lors, le courant ne
s'arrte plus jusque vers les premiers sicles du christianisme. Ce
grand rservoir de la race blanche s'panche,  plusieurs reprises, par
le Tourn et le Caucase, sur l'Asie Mineure et jusqu'en gypte, dans la
pninsule indienne, en Perse, le long de la mer Caspienne, du Bosphore,
jusqu' la Grce et sur toute l'Europe occidentale. Il jette des
dominateurs civilisateurs sur la Chine et sur le Japon. Seul, le
continent amricain serait-il rest en dehors de l'influence de ces
incessantes migrations? Est-il possible d'admettre cet isolement,
lorsque sur le continent amricain nous retrouvons des monuments qui
indiquent la trace de ces peuplades indo-septentrionales? lorsque nous
retrouvons dans le Mexique des armes et des ustensiles qui rappellent
par leur forme et leur matire ceux que l'on dcouvre en Asie Mineure,
tels, par exemple, que ces flches en obsidienne, ces vases en terre
revtus de peintures[49], et mieux que tout cela, sur les monuments
existants, des figures qui conservent le type des peuplades blanches
indo-septentrionales? lorsque tous les monuments btis, figurs ou
crits, nous laissent entrevoir les enseignements, altrs il est vrai,
d'une mme cosmogonie? Il s'lve cependant contre l'hypothse d'une
migration blanche indo-septentrionale en Amrique, soit par le dtroit
de Behring, soit par le Groenland, de graves objections. Nulle part on
ne constate, dans l'Amrique centrale, avant l'arrive des Espagnols, la
trace de chevaux, par exemple. Or le cheval est le compagnon insparable
de l'Aryan.

Les peuples blancs, l o ils pntrent, combattent sur des chars, chez
les Hindous, chez les Assyriens, les Perses et les Mdes, en gypte, en
Grce, en Italie, dans le nord de la Gaule, en Bretagne, en Germanie et
en Scandinavie. Or, au Mexique, le cheval n'est reprsent nulle part
sur les monuments. Les bas-reliefs si curieux de Chichen-Itza nous
montrent les guerriers combattant  pied des serpents et des tigres.
Nous ne trouvons sur ces monuments figurs, pas plus que dans les
textes, la trace de pasteurs. Dans le _Popol-Vuh_, l'animal domestique
n'existe pas, les habitudes des pasteurs ne laissent aucune trace; le
principe de la famille, si puissant chez tous les peuples aryans ou
issus d'aryans, le patriarcat est confus; toutefois la caste existe,
ainsi que la noblesse du sang.

Si, dans la Floride, les Espagnols ont vu des troupeaux de bestiaux
domestiques, il ne parat pas que les Mexicains en aient jamais
possds; or l'aryan est pasteur. On ne conoit gure mme comment des
difices aussi considrables que ceux du Mexique ont pu tre construits
sans le concours de btes de somme. Quant  ce dernier point, n'oublions
pas que, dans l'empire de Montzuma, des hommes, considrs comme
appartenant  une race infrieure, taient soumis aux travaux imposs
aux brutes, et que l'ide de la supriorit de caste est tellement
vidente dans le _Popol-Vuh,_ par exemple, que le _peuple_, c'est--dire
la masse trangre aux tribus quiches, n'est jamais dsign que sous
des noms d'animaux; ce sont les fourmis, les rats, les singes, les
oiseaux, les tortues, les abeilles, etc.  chaque instant, dans ce
livre, ces btes sont charges, par les nobles quichs, de messages,
d'entreprises; c'est avec leur aide que les Xibalbades sont dtruits,
et ce sont mme les animaux allis qui sont chargs d'assurer les suites
de la conqute.

N'y a-t-il pas l un signe vident de la race blanche au milieu de
populations regardes par elle comme trs-infrieures? Quant aux
chevaux, si les tribus blanches qui ont envahi le Mexique ne sont
arrives du nord, comme tout porte  le croire, qu'aprs une suite
d'tapes prolonges peut-tre pendant plusieurs sicles, et aprs un ou
plusieurs voyages  travers l'Ocan, il ne serait pas surprenant,
qu'arrivs sous le 20e degr de latitude, ils n'eussent plus possd
un seul cheval, qu'ils eussent perdu mme le souvenir de ces compagnons
de leurs expditions. D'ailleurs, il parat vident que ces migrations
blanches taient, relativement  ce qu'elles furent en Asie et en
Europe, peu nombreuses. Leur disparition presque totale et le peu de
fixit de leurs tablissements en Amrique en serait une preuve.

Doit-on conclure de l'tat sauvage actuel d'une grande partie des
populations de l'Amrique que ces peuples ne sont pas encore civiliss
ou qu'ils nous laissent voir les restes de civilisations depuis
longtemps touffes? Cette dernire hypothse est adopte par Guillaume
de Humboldt, et elle parat trs-voisine de la vrit, si l'on considre
qu' l'poque de la conqute des Espagnols, Fernand Cortez trouva en
Amrique des tats polics l o l'on ne rencontre plus que des
populations misrables, clair-semes au milieu des dserts, et que ces
tats avaient atteint dj l're de leur dcadence.

Mais telle est la puissance de la race blanche que, si faible qu'elle
soit numriquement parlant, elle laisse des traces indlbiles, et que
seule elle possde ce privilge d'inaugurer les civilisations. En l'tat
de mlange o se rencontrent les grandes races humaines sur la surface
du globe aujourd'hui, il est assez difficile de distinguer les aptitudes
premires de chacune d'elles; cependant, l o le noir est sans mlange,
il n'existe pas,  proprement parler, une civilisation; il n'y a ni
progrs ni dcadence: c'est un tat normal barbare o la force
matrielle et la ruse gouvernent seules; l o la race touranienne ou
finnique est reste pure, si les moeurs sont moins grossires, si l'on
trouve une apparence d'autorit morale, il n'y a point cependant de
progrs et de variations sensibles dans l'tat social. L'industrie, le
commerce se dveloppent jusqu' un certain point; le bien-tre matriel
et la discipline peuvent rgner, mais jamais l'amour du beau, le
dvouement raisonn, l'attrait de la gloire ne remuent ces populations
paisibles, attaches  la satisfaction des besoins matriels de chaque
jour. L'lment blanc seul donne la vie  ces masses inertes et
obscures; il apporte sa cosmogonie, l'observation des temps, sa passion
pour la renomme, son besoin incessant d'activit; il veut vivre dans
l'avenir et crit l'histoire. Les traditions ou souvenirs crits de ce
monde datent de l'invasion de l'lment aryan; or, les Mexicains avaient
une histoire, tous les auteurs espagnols l'ont reconnu, et Las
Casas[50], entre autres, le dit de la manire la plus formelle.

Dans les rpubliques de ces contres, dans les royaumes de la
Nouvelle-Espagne et ailleurs, entre autres professions et gens qui en
avaient la charge taient ceux qui faisaient les fonctions de
chroniqueurs ou d'historiens. Ils avaient la connaissance des origines
et de toutes les choses touchant  la religion, aux dieux et  leur
culte, comme aussi des fondateurs des villes et des cits. Ils savaient
comment avaient commenc les rois et les seigneurs, ainsi que leurs
royaumes, leurs modes d'lection et de succession; le nombre et la
qualit des princes qui avaient pass; leurs travaux, leurs actions et
faits mmorables, bons et mauvais; s'ils avaient gouvern bien ou mal;
quels taient les hommes vertueux ou les hros qui avaient exist;
quelles guerres ils avaient eu  soutenir et comment ils s'y taient
signals; quelles avaient t leurs coutumes antiques et les premires
populations; les changements heureux ou les dsastres qu'ils avaient
subis; enfin tout ce qui appartient  l'histoire, afin qu'il y et
raison et mmoire des choses passes.

Ces chroniqueurs tenaient le comput des jours, des mois et des annes.
Quoiqu'ils n'eussent point une criture comme nous, ils avaient,
toutefois, leurs figures et caractres,  l'aide desquels ils
entendaient tout ce qu'ils voulaient, et de cette manire ils avaient
leurs grands livres composs avec un artifice si ingnieux et si habile,
que nous pourrions dire que nos lettres ne leur furent pas d'une bien
grande utilit... Il ne manquait jamais de ces chroniqueurs; car, outre
que c'tait une profession qui passait de pre en fils et fort
considre dans la rpublique, toujours il arrivait que celui qui en
tait charg instruisait deux ou trois frres ou parents de la mme
famille en tout ce qui concernait ces histoires; il les y exerait
continuellement durant sa vie, et c'tait  lui qu'ils avaient recours
lorsqu'il y avait du doute sur quelque point de l'histoire. Mais ce
n'tait pas seulement ces nouveaux chroniqueurs qui lui demandaient
conseil, c'taient _les rois_, _les princes_, _les prtres
eux-mmes_...

Ces chroniqueurs, ces juges, consults par les princes, avaient plus
d'un rapport avec les mages; ce texte ne laisse  cet gard aucun doute,
et il est difficile de leur chercher une autre souche que celle d'o
sortaient ces personnages essentiels de la socit antique de l'Asie.
Les traditions mexicaines donnent aux populations de ces contres trois
origines. Elles prtendent que toutes vinrent du nord et de l'orient;
les premires, les _Chichimques_, taient des sauvages vivant de chasse
et n'ayant ni villes ni cultures; les secondes, les _Colhuas_, qui
enseignrent  cultiver la terre et donnrent les premires notions de
la vie civilise; les dernires, venues longtemps aprs, furent les
_Nahuas_, qui institurent un gouvernement, apportrent une religion et
un culte. Les _Colhuas_ seraient arrivs,  travers l'Ocan, de
l'orient, neuf ou dix sicles avant l're chrtienne, et leurs
descendants seraient les fondateurs de ces monuments merveilleux de
Palenqu et de Mayapan. Quant aux _Nahuas_, descendus par le nord-est,
ils se seraient, aprs des luttes acharnes, empars du Mexique. Nation
guerrire, important avec elle un culte farouche, mais intelligente et
superbe, elle aurait impos un joug thocratique aux habitants de ces
contres. Ces immigrations du nord-est paraissent n'avoir pas cess
jusqu'au XIIe sicle de notre re. Ces _Nahuas_ procdent vis--vis
les possesseurs du pays comme le faisaient les nations belliqueuses du
nord en face du vieil empire romain. Ils demandent d'abord un territoire
pour tablir une colonie et pour vivre; ils acceptent l'tat de vassaux
et de tributaires; puis, quand ils se sentent assez forts, ils attaquent
la puissance suzeraine.

L'tat de Guatmala et de Chiapas, de Xibalba dans le _Popol-Vuh_, tait
le centre de la domination des Quinams ou Colhuas[51]. Le _Livre sacr_
reprsente le roi de ces contres et ses fils comme des gants; l'un se
dit l'gal du soleil et de la lune, ses enfants roulent des montagnes.
C'est contre cette race orgueilleuse que les _Nahuas_ ouvrent la lutte,
personnifis en deux frres, Zaki-Nim-Ak (le grand Sanglier blanc), et
Zaki-Nima-Tzyiz (le grand-blanc-piqueur d'pines)[52]. Les gants sont
vaincus et crass. Cependant (toujours d'aprs le _Popol-Vuh_) la
guerre continue et se termine  l'avantage des _Nahuas_. L'auteur du
_Livre sacr_, aprs une sorte d'anathme jet aux gens de Xibalba,
porte sur eux ce jugement suprme... Mais leur clat ne fut jamais bien
grand auparavant; seulement ils aimaient  faire la guerre aux hommes;
et vritablement on ne les nommait pas non plus des dieux anciennement;
mais leur aspect inspirait l'effroi; ils taient mchants hiboux,
inspirant le mal et la discorde.--Ils taient galement de mauvaise foi,
en mme temps _blancs et noirs_, hypocrites et tyranniques, disait-on.
En outre, ils se peignaient le visage et s'oignaient avec de la
couleur[53]...

Les traditions toltques, conserves par Ixtlilxochitl[54], prsentent
les princes nahuas comme souverains de villes riches, puissantes et 
peu prs indpendantes des rois chichimques. Leur cit principale,
_Tlachiatzin_, avait t fonde par des hommes sages et d'une grande
habilet dans les arts, ce qui avait fait donner  cette ville le surnom
de _Toltecatl_, qui, dans la langue nahuatl, signifie ouvrier ou
artiste[55].

D'aprs les mmes traditions conserves par Ixtlilxochitl et Veytia[56],
le soulvement des Toltques ou Nahuas et leurs victoires auraient eu
lieu  la fin du IIIe sicle de notre re[57]. Leur domination ne
dura pas toutefois plus d'un sicle. Vaincus  leur tour par la race
asservie, ils auraient recommenc une longue srie d'migrations vers
l'ouest, puis vers le nord, jusqu' la hauteur de la Californie, puis
vers les contres du centre et le Prou, laissant partout des traces de
leur passage, fondant des villes, civilisant des pays, mais regrettant
toujours le lieu de leur domination, ainsi que le constate le _Livre
sacr_.

La race nahuatl, quelques sicles avant l're chrtienne et jusqu'au
moment de la chute de Xibalba, aurait occup le pays montagneux situ
dans les tats de Chiapas et de Guatmala. Le Tulan dont parlent les
traditions guatmaliennes tait situ entre les ruines de Palenqu et la
ville moderne de Comitan; aussi les mythes qui personnifient les
vainqueurs de Xibalba sont-ils prsents comme descendant des degrs
pour combattre leurs oppresseurs; mais les hros quichs Hun-Ahpu et
Xbalanqu, de race nahuatl pure, ayant fait appel aux _animaux_, aux
_brutes_, pour dtruire l'empire de Xibalba, sont reus froidement par
leurs concitoyens, lorsqu'ils reviennent aprs la victoire, car ils ont
vaincu avec l'aide des races infrieures, des barbares. La mention de
ces animaux que les mythes quichs appellent  leur aide dans toutes les
circonstances graves, animaux gagns par des menaces ou des promesses,
indiquerait assez que la race nahuatl pure tait peu nombreuse et
dominait sur des vassaux indignes considrs comme appartenant  une
race infrieure; les frres de Hun-Ahpu et de Xbalanqu, vous aux
travaux d'art, changs en singes au moment de la lutte et assimils
ainsi aux brutes, montrent que les arts taient pratiqus, non par la
fodalit nahuatl, mais par ses vassaux de race mtisse probablement.
Il paratrait donc que les difices de Palenqu, dj ruins et oublis
au moment de la conqute des Espagnols, appartiendraient  la race
indigne au milieu de laquelle des tribus quiches de race suprieure
seraient venues s'tablir quelques sicles avant notre re; mais que les
monuments de l'Yucatan, tels que ceux d'Isamal, de Chichen-Itza et
d'Uxmal, auraient t levs,  la suite de la destruction de l'empire
xibalbade, par les Nahuas.

En effet, entre les monuments de Palenqu et ceux de l'Yucatan, il y a
des diffrences profondes; le systme de construction,  Palenqu, ne
consiste pas, comme  Chichen-Itza ou  Uxmal, en des revtements
d'appareil devant des massifs en blocage, mais en des enduits de stucs
orns et de grandes dalles recouvrant les blocages. Le caractre de la
sculpture,  Palenqu, est loin d'avoir l'nergie de celle que nous
voyons dans des difices de l'Yucatan; les types des personnages
reprsents diffrent plus encore; ils accusent des traits loigns de
ceux de la race aryane  Palenqu, s'en rapprochent sensiblement 
Chichen-Itza. Enfin, ce n'est que dans les monuments de l'Yucatan
qu'apparaissent ces traditions si sensibles de la structure de bois.

On se souvient de l'analyse trs-sommaire de l'origine des Quichs
donne plus haut d'aprs le _Livre sacr_. C'est  Tulan que les Quichs
arrivent et qu'ils viennent chercher l'arche qui personnifie la
divinit. Jusqu' leur arrive  Tulan, les Quichs n'ont pas de culte
apparent, ils adorent le soleil, les splendeurs clestes. Il leur faut
un signe _pour le peuple_. Ces migrants d'une race suprieure, arrivant
du nord-est, n'auraient-ils pas trouv  Tulan un culte tabli par une
race moins leve, et ne l'auraient-ils pas en partie adopt, puisque
c'est  dater de leur sjour  Tulan que le dieu Tohil exige les
sacrifices humains, et que toutes les tribus toltques, sauf une seule,
se soumettent  cette nouveaut, entranes probablement par l'exemple
des traditions puissantes, qui existaient dans le pays avant leur
arrive? Ces tribus qui viennent ainsi, dit le _Livre sacr_, s'tablir
au milieu d'un pays o vivaient des hommes noirs et des hommes blancs,
ayant un doux langage, d'un aspect agrable, et prsentant tous les
caractres d'un tat social avanc, ces tribus qui se considrent comme
issues des dieux, ne nous montrent-elles pas l'introduction d'une race
blanche relativement peu nombreuse chez des peuples dj trs-civiliss,
protgeant les arts, possdant un culte et forant ainsi les nouveaux
venus  se faonner aux moeurs du pays? Mais, bien que se considrant
toujours comme appartenant  une caste suprieure, les Quichs font
alliance avec les peuples tributaires de Xibalba, ils se mettent  leur
tte et les entranent contre leurs oppresseurs vers le IIIe sicle
de notre re. Vainqueurs, ils fondent des villes sur la pninsule
yucatque, et btissent les monuments tranges que nous y trouvons
encore aujourd'hui, se servant naturellement des artistes et ouvriers du
pays pour lever ces normes constructions; ils leur imposent cependant
un got nouveau; eux aussi, les Quichs, ont leurs traditions, la
structure de bois[58]; ils aiment les toffes riches, les plumes, les
bijoux, et, en moins d'un sicle probablement, surgissent ces monuments
dont nous voyons les ruines entoures de villes considrables. Sur un
sol o l'on ne peut trouver d'eau pendant neuf mois de l'anne, ils font
creuser d'immenses citernes enduites avec soin, ou profitent des
excavations naturelles qui laissent passer des cours d'eau sous une
paisse couche calcaire.

Cependant les conqurants de Xibalba, les Quichs ou Toltques, ainsi
qu'alors on les dsigne, vivant sous une sorte de rgime fodal, car
l'esprit de la tribu ne s'teint pas, se livrent  des querelles
incessantes, sont peu  peu chasss du pays, et recommencent une longue
srie d'migrations jusqu' une poque voisine de la conqute espagnole.

De Tulan, d'aprs le _Livre sacr_, trois migrations principales
auraient eu lieu, l'une vers _Mexico_, les deux autres vers _Tepeu_ et
_Oliman_[59]. L'empire de Mexico acquit une grande puissance en peu de
temps et penchait dj vers la dcadence au moment de l'arrive de
Fernand Cortez.  Mexico mme, il ne reste pas un seul monument des
Toltques; mais ceux de Mitla, dont une partie est si bien conserve,
nous paraissent appartenir  la civilisation quiche, quoique
postrieurs  ceux de l'Yucatan. La perfection de l'appareil, les
parements verticaux des salles avec leurs pines de colonnes portant la
charpente du comble, l'absence complte d'imitation de la construction
de bois dans la dcoration extrieure ou intrieure, l'ornementation
obtenue seulement par l'assemblage des pierres sans sculpture, donnent
aux difices de Mitla un caractre particulier qui les distingue
nettement de ceux de l'Yucatan et qui indiquerait aussi une date plus
rcente. Une seule tribu, partie de Tulan, s'tablit  Mexico, c'est
dire qu'elle venait civiliser une contre dj peuple, mais qu'elle se
trouvait numriquement peu importante, au milieu de populations
indignes qui dj possdaient des arts. L'influence des Toltques ne
put donc exercer, dans le Mexique proprement dit, une action aussi
complte que dans l'Yucatan, o ils taient relativement nombreux, et
l'architecture devait participer davantage des moeurs et des habitudes
appartenant aux indignes.

Nous voyons que les Quichs avaient une aptitude particulire pour la
sculpture et la peinture; les frres de Hun-Ahpu et de Xbalanqu
s'adonnent aux arts du dessin. Les sacrificateurs rfugis sur le mont
Hacavitz peignent des toffes[60]. Quand, aprs la mort des trois hros
Balam-Quitz, Balam-Agab et Mahucutah, les tribus victorieuses se
sparent, elles fondent partout o elles migrent des villes pleines de
monuments, de palais magnifiques btis de pierre et de chaux[61]. Mais
ces difices, qui demandaient le concours de tant de bras, taient
ncessairement construits par les nations indignes soumises et devaient
se ressentir des traditions et habitudes locales, suivant que les
tribus conqurantes et civilisatrices formaient une caste plus ou moins
considrable. Il y aurait donc lieu de voir dans les difices de Mitla,
loigns dj du centre de la domination primitive des Toltques, un art
ayant conserv plus que dans l'Yucatan des traditions trangres  cette
domination et appartenant aux populations indignes. Cette faon de
construire par compartiments de dessins forms de petites pierres
imitant la structure en brique, ces terrasses en charpente tablies sur
des colonnes et des murs verticaux, et jusqu'aux mandres composs par
le petit appareil, rappellent les monuments anciens de la race malaye
beaucoup plus que ceux de l'Yucatan.

Remarquons, d'ailleurs, qu'aujourd'hui encore les habitants de l'Yucatan
sont d'une race beaucoup plus belle et se rapprochant plus du type blanc
que ceux des plateaux du Mexique, qui, comme nous l'avons dit en
commenant, prsentent un mlange assez confus de races diverses o
cependant le type de la race malaye semble dominer.

Pour nous rsumer donc en peu de mots, il y a tout lieu de croire que
l'Amrique centrale, le Mexique et l'Yucatan taient occups, quelques
sicles avant notre re, par une race ou un mlange de races participant
surtout des races jaunes; que ces populations, de moeurs assez douces,
arrives  ce degr de civilisation matrielle  laquelle les jaunes
sont particulirement aptes, tout en pratiquant cependant les
sacrifices humains et des preuves religieuses cruelles, ce qui n'est
pas incompatible chez ces peuples avec une organisation trs-parfaite,
avec le culte des arts et les habitudes de bien-tre; que ces
populations, disons-nous, virent s'implanter au milieu d'elles des
tribus d'une race blanche venue du nord-est, possdant  un degr
beaucoup plus lev les aptitudes civilisatrices; que ces nouveaux
venus, guerriers, braves, se seraient bientt empars du pouvoir,
auraient institu un rgime thocratique, et, avec cette prodigieuse
activit qui distingue les races blanches, auraient fond quantit de
villes, soumis le pays  une sorte de gouvernement fodal ou plutt de
castes suprieures, et lev ces immenses monuments qui nous surprennent
aujourd'hui par leur grandeur et leur caractre trange.

Nous rangerions ainsi les difices de Palenqu dans la srie des
monuments construits par les indignes, avant la soumission de Xibalba,
ceux de l'Yucatan sitt aprs la domination des Quichs, de la race
conqurante et suprieure, et ceux de Mitla parmi les drivs de
l'influence quiche, postrieurement  la sparation des tribus runies
 Tulan. Les monuments dont les restes se voient encore dans l'Amrique
centrale, que notre ami M. Daly a visits et dont nous attendons une
description, seraient dus au retour des tribus quiches vers le nord et
le nord-est, aprs la chute de leur domination sur la pninsule
yucatque, affaiblies qu'elles taient par leurs querelles et un
soulvement de l'antique population indigne. Peut-tre sommes-nous
arrivs au moment o une intervention europenne au Mexique permettra de
dchirer les voiles qui couvrent encore l'histoire de cette belle
contre. M. Charnay a rendu un service signal  l'tude de
l'archologie en offrant au public cette collection de photographies
recueillies  travers mille prils et aux dpens de sa fortune prive.
Nous ne pouvons que souhaiter le voir complter ces renseignements dj
si curieux pendant un second voyage que, cette fois, nous l'esprons du
moins, il entreprendrait sous la protection de la France. Mais ces
tudes ne seront compltes que lorsqu'on aura pu faire, dans l'Amrique
centrale, dans celle du Nord et dans le Prou, une srie de
photographies entreprises avec mthode, des relevs de plans dresss
avec exactitude et ces observations comparatives  l'aide desquelles
l'archologie peut formuler des conclusions certaines.  nos yeux,
l'architecture antique du Mexique se rapproche, sur bien des points, de
celle de l'Inde septentrionale; mais comment ces rapports se sont-ils
tablis? Est-ce par le nord-est? est-ce par le nord-ouest? C'est une
question rserve jusqu'au moment o la connaissance de ces monuments
indo-septentrionaux sera complte.

VIOLLET-LE-DUC.




LE MEXIQUE

1858-1861

SOUVENIRS ET IMPRESSIONS DE VOYAGE

     Un pays est un livre que chaque voyageur a le droit de commenter 
     sa manire, en s'appuyant sur la vrit.




CHAPITRE PREMIER

     Dpart de Paris.--La Vera-Cruz.--Saint-Jean d'Ulloa.--Aspect
     gnral de la ville--Le port.--Le mle.--Excursion aux
     environs.--Le nord  Vera-Cruz.--Le dpart.--Mdellin.--La route de
     Mexico.


Charg d'une mission par le ministre d'tat,  l'effet d'explorer les
ruines amricaines, je quittai Paris le 7 avril 1857, me dirigeant sur
Liverpool par New-Haven et Londres: deux amis m'accompagnaient. Le
lendemain, nous tions  bord de l'_America_, paquebot transatlantique
de la compagnie Cunard, en partance pour Boston.

Je l'avoue humblement, quoiqu'ayant beaucoup voyag, je ne m'embarque
jamais sans une certaine apprhension; je n'aime point l'Ocan, il me
fait peur. Je suis peut-tre moins pote qu'homme de mer, et, ds
l'instant du dpart, je ne rve qu'au jour de l'arrive. Voyez  quoi
peut tenir une question d'art? En mer, j'ai le coeur sensible, un autre
ne l'a point; il admire tout, rien n'est beau pour moi; je suis malade,
il est bien portant.

Je ne dirai rien d'un sjour de huit mois aux tats-Unis: c'est pourtant
un beau voyage que celui qui vous montre New-York et Boston, le
Saint-Laurent, ses chutes et ses rapides, les grands lacs, le Niagara,
les plaines de l'Ouest et le parcours prodigieux du Mississipi. Je
rserve  ces belles choses une tude  part, et j'arrive  Vera-Cruz,
o nous abordmes  la fin de novembre.

On donne gnralement  Vera-Cruz une physionomie orientale; quelques
coupoles assez basses pourraient seules rappeler le style des mosques,
mais il faudrait une bonne volont singulire pour prter  ses lourds
clochers l'lgance des minarets. Quant  ces bouquets de verdure qui
distinguent et rjouissent les villes d'Orient, on ne trouve  la porte
de Mexico que cinq  six palmiers rabougris, seuls chantillons de
l'espce; encore n'existent-ils plus aujourd'hui.

Vu de la mer, l'aspect de Vera-Cruz est des moins flatteurs; c'est une
ligne monotone de maisons basses, noircies par les pluies et par les
vents du nord. Les btiments de la douane, d'un style moderne, et la
porte monumentale qui les dcore sont, en fait d'architecture, ce que la
ville offre de plus remarquable.

Les glises sont pauvres, comparativement  la richesse qu'elles
dploient dans toute la rpublique; elles y sont mal suivies, et la
population de Vera-Cruz ne brille point par sa pit. Essentiellement
commerante, entrept de toutes les marchandises qui montent 
l'intrieur, Vera-Cruz est peuple d'un grand nombre d'trangers; les
affaires lui font oublier l'glise; comme partout au monde, l'amour du
lucre loigne de Dieu.

Assise sur les sables de la mer, entoure de dunes arides et de lagunes
croupissantes, Vera-Cruz est pour l'tranger le sjour le plus malsain
de la rpublique. La fivre jaune y rgne en permanence, et, quand un
centre d'migration lui fournit de nouveaux aliments, elle devient alors
pidmique et d'une violence extrme.

En fait de port, Vera-Cruz n'a qu'un mauvais mouillage o les btiments
de commerce ne sont point en sret; l'abri du fort est leur seule
dfense contre les vents du nord, et souvent, dans les temptes, ils
drapent et sont jets  la cte. Les gros btiments et les navires de
guerre vont mouiller  Sacrificios,  quatre kilomtres au sud, ou bien
 l'le Verte,  plus de deux lieues de distance. Quand vient le vent
du nord, rien ne peut donner une ide de sa violence; il souffle par
terribles rafales, soulevant des tourbillons de sable qui pntre les
habitations les mieux closes; aussi, tout se ferme aux premiers
symptmes: les barques rentrent, on les enchane, les navires doublent
leurs ancres, le port se vide, tout mouvement est suspendu, la ville
parat dserte et inhabite. Un froid subit envahit l'atmosphre, le
_Cargador_ s'enveloppe grelottant dans sa couverture, le paletot de
laine remplace la jaquette de toile, on gle; le mle disparat sous les
vagues monstrueuses que soulve la tempte; les vaisseaux se heurtent
dans le port, heureux quand la tourmente ne les jette pas  la cte.
Nanmoins, le vent du nord est un bienfait pour la ville; sa premire
venue est le signe d'une poque plus saine qui ramne l'tranger dans
ses murs; le _vomito_ diminue de violence, quelquefois disparat et
n'offre que rarement des cas mortels.

Vera-Cruz est, pour l'homme d'affaires, la ville la plus dsirable comme
rsidence; la vie y est plus facile et sinon plus confortable,  cause
des grandes chaleurs, du moins plus grande, plus large, plus abondante.
Les vins y sont aussi communs qu'en France, le golfe abonde en poissons
dlicieux: toutes choses considres comme luxe et que les gens riches
hsitent  s'offrir dans l'intrieur de la rpublique. Le march abonde
en fruits des tropiques et l'Indien y apporte toute la famille des
oiseaux du soleil, depuis le moqueur et le perroquet jusqu'au grand ara
rouge de Tabasco. Le caractre des habitants est plus liant, moins
gourm, et l'on se sent au milieu d'eux plus vite chez soi.

Puis, cette alle et venue des navires europens, cet change de
nouvelles qui vous tient sans cesse au courant de la politique du vieux
monde et des fluctuations de la littrature dans la mre patrie,
rapprochent Vera-Cruz de la France; il semble qu'on puisse partir 
toute heure. Ajoutez  cela le golfe et ses eaux bleues, les bains de
mer, ce mle, si modeste qu'il soit, o l'on va rver le soir sous un
magnifique dais d'toiles, o, le jour, on pie la marche incertaine
d'une voile  l'horizon: imaginez ce ciel merveilleux, dont parfois
l'azur vous lasse; animez-le de ces bandes criardes d'oiseaux de mer et
de ces petits vautours noirs qui le virgulent  des hauteurs
prodigieuses; voyez  vos pieds ces deux plicans vnrables, antiques
habitus du port, qui plongent silencieusement, s'lvent et replongent
pour venir se reposer pleins d'une burlesque majest sur la hampe du
drapeau de la douane, et vous aurez la plage de Vera-Cruz.

Ce qui donne  la ville une physionomie toute particulire, c'est la
foule innombrable de ces petits vautours noirs qui encombrent les rues,
couvrent les maisons et les difices. Ils se drangent  peine quand
vous passez, et lorsque les mnagres viennent dposer sur le devant des
portes les immondices de la maison, ils se prcipitent avec acharnement;
c'est une mle gnrale, une dispute, des tiraillements, un vritable
combat, o les chiens se mlent et dont ils ne sortent point toujours
vainqueurs. Les _zopilotes_ sont chargs de l'dilit de la ville; aussi
chacun les respecte; une amende assez forte est mme inflige  qui les
tue.

 la porte de Mexico se trouve une petite promenade, dserte la semaine,
et qui n'offre une certaine animation que le dimanche. Dans le faubourg,
qui le suit, les matelots et les gens du port viennent danser le soir,
en mme temps qu'offrir  quelque danseuse mrite des hommages vivement
disputs. Le couteau joue souvent un rle actif dans ces runions de
famille; la danse, mene par la guitare et le chant monotone de
l'instrumentiste, n'est qu'un pitinement cadenc, accompagn de
mouvements lascifs propres  exciter les passions de la galerie; aussi
le triomphe de la danseuse n'est complet que consacr par quelque
sanglante dispute.

Si vous sortez de Vera-Cruz, la cte nord ne vous offre qu'une vaste
plaine de sable. Au sud, vous avez le cimetire, puis les abattoirs; un
peu plus loin, vous entrez dans les dunes et vous tombez au milieu de
marais couverts de garzas, de hrons et de canards sauvages. Les les
sont peuples d'iguanes et de serpents; la perspective se continue
couverte d'affreuses broussailles, et rien n'anime ces solitudes
mortelles, que les cris de quelques fauves, le passage d'un aigle
pcheur ou le tournoiement du vautour en qute d'une proie facile.

Certains romanciers en vogue ont cependant choisi ces dserts sablonneux
comme sige d'aventures impossibles. Ils peuplent,  l'envi, ces marais
fangeux d'habitations dlicieuses, de palais magiques o s'agitent, au
milieu des luxes runis de la nature et de l'art, d'enivrantes cratures
et des hros dignes de l'Arioste.  capitaine Maine-Read, que
d'affreuses bourdes vous racontez  vos indulgents lecteurs!

Pour trouver la vgtation tropicale, il faut franchir quatre ou cinq
lieues au moins de ces broussailles marcageuses; ou bien, remontant la
rivire de Boca del Rio, vous arriverez, par une suite de charmants
paysages, jusqu' Mdellin, village dlicieux au milieu des bois, et
dont la fte patronale attire  ses jeux toute la population de la
Vera-Cruz et des environs.

Deux diligences vont de Vera-Cruz  Mexico: l'une passant par Jalapa,
l'autre par Orizaba; c'est la route la plus courte, mais la plus
ennuyeuse. Il reste au touriste les chariots. Les chariots partent
ordinairement par convois de douze, vingt-quatre ou trente-six, et ce
n'est pas une des choses les moins pittoresques de la route que le
spectacle de cette immense file de voitures et les soins qu'un tel
matriel comporte. Ces convois ont une organisation parfaite: une
douzaine possde d'habitude un majordome, un sergent, puis un caporal;
chaque voiture a dans la marche une place spciale, un numro qu'elle
doit conserver jusqu'au jour de l'arrive. Le conducteur, toujours 
cheval sur la timonire de gauche, a quatorze mules qui sont les siennes
et rien n'gale l'instinct extraordinaire qui lui permet de distinguer
dans l'obscurit et de reconnatre, au milieu d'un troupeau de deux
cents mules qui paraissent  peu prs de la mme couleur, les mules de
son chariot. Je me rappelle,  ce sujet, une anecdote qui prouve  quel
point un _arriero_ possde cette facult presque divinatoire.

Un Franais de mes amis, se rendant avec sa famille de Tehuantepec  San
Cristobal, dans l'tat de Chiapas, voyageait avec des mules qui lui
appartenaient, une douzaine au moins, sous la conduite d'un arriero, son
domestique. La course est longue et c'est un grand voyage que quinze
journes de marche avec femme et enfants.

L, point de routes royales, mais d'troits sentiers coupant la plaine
ou longeant les prcipices de la Cordillre. Le voyageur n'a souvent
pour auberge qu'un abri de chaume et pour ses mules d'autres ressources
que les broussailles de la fort. Chaque soir, il faut donc donner aux
btes la libert d'errer o bon leur semble, et chaque matin les
reprendre au lasso, ce qui n'est pas toujours facile besogne. On
comprend que cette manire de voyager ne soit pas des plus expditives
et que, pour une famille, un dplacement lointain est chose
considrable.

Il arriva donc que l'une des mules s'gara, disparut dans quelque abme
ou fut vole; en tout cas, les recherches pour la retrouver furent
vaines et l'on dut repartir sans elle.

M. L... vivait depuis deux ans  Tuxtla, quand, se trouvant sur la place
de Chiapas avec son domestique, ils entendirent au loin les
hennissements d'une mule.

--_Aqu est la mula, seor_, s'cria celui-ci. Voil votre mule
monsieur.

--Quelle mule? rpondit le matre, car ds longtemps il avait oubli
l'aventure de la bte perdue.

--Eh parbleu! reprit le domestique, la mule que nous perdmes, il y a
deux ans, lorsque vous vntes en ce pays.

--Tu plaisantes?

--Oh! non pas, mon matre, fit l'Indien; je reconnais sa voix. C'est
bien elle, et du reste vous allez voir.

Il disparut aussitt dans la direction des hennissements et revint, une
demi-heure aprs, tranant une mule aprs lui.

--Caramba! fit M. L..., c'est bien elle.

En effet, outre la physionomie et la couleur de la mule en question,
celle-ci avait bien encore les deux lettres J. L., marque et initiales
de mon ami.

Comme notre voyage n'avait d'autre but que de bien voir, et qu'en
diligence on ne voit rien; que de plus, nous tions lgers d'argent et
qu'il et fallu prs de trois mois pour faire venir d'Europe les fonds
qui nous manquaient, nous suivmes, le fusil sur l'paule, les chariots
qui transportaient nos dix-huit cents kilos de bagage. La premire tape
est celle de la Tejeria. Le chemin de fer s'en charge; au del, vous
trouvez la plaine coupe de taillis et d'arbustes pineux.

Nous tions  la fin de novembre, et les prairies avaient une toison
verte encore; les bois taient feuillus; aussi, la campagne avait cet
aspect dlicieux et jeune qu'elle ne saurait garder longtemps dans ce
pays de pluies priodiques, o pendant neuf mois la terre est prive
d'eau. La chaleur tait forte, la marche pnible, et parfois nous nous
couchions dans les hautes herbes pour attendre que les mules nous
rejoignissent. Nous tions donc mollement tendus, la paupire  demie
ferme, dans le doux _farniente_ d'un homme qui repose, quand le galop
d'un cheval se fit entendre: ne sachant comment expliquer une course
semblable, nous crmes  la poursuite de quelque malheureux par des
coureurs de route, et nous nous levmes aussitt pour le secourir. Le
cavalier tait  dix pas de nous; il tait seul, nul ne le poursuivait;
 l'aspect de trois hommes arms, surgissant des hautes herbes  son
approche, d'un effort dsespr il s'arrta court, la figure pleine
d'pouvante, fit volte-face et disparut, nous laissant bahis; persuad
qu'il tait tomb sur trois audacieux brigands, auxquels il n'avait
chapp que par miracle; voil comment les meilleures intentions sont
dnatures. Ainsi donc,  notre premier pas sur la terre mexicaine, nous
passmes pour des voleurs! Quelle clatante revanche ces messieurs
prirent par la suite, et que de fois il nous fallut retourner nos poches
sur la poussire des grands chemins!

Le convoi n'atteignit Zopilote qu' cinq heures du soir: c'tait un
simple _rancho_, avec parc pour les mules et une _tienda_. Nous passmes
la nuit sous une veranda de chaume, exposs  la voracit des moustiques
qui sont, en Terre Chaude, les plus terribles tourmenteurs.  minuit,
les chariots se mirent en marche. L'tape est longue de _Zopilote_ 
_Paso de Ovegas_; l'obscurit rendait la marche difficile dans des
chemins dmantels, coups de profondes ornires; mais le matin
ddommage et les levers de soleil sont splendides: comme d'habitude,
nous prmes les devants; les bois devenaient plus touffus, les arbres
plus levs et des nues de perruches, aux cris perants, s'levaient de
toutes parts; nous courions comme des enfants aprs elles, sans pouvoir
les atteindre; souvent nous quittions la route, nous enfonant dans les
bois  la poursuite d'une poule de Montzuma, au risque d'en sortir
dvors par les _pinolillos_ ou couverts de _garrapatas_; mais la chasse
tait maigre et nous n'avions que des perroquets verts  tte jaune, des
toucans au grand bec et de ces jolies tourterelles, grosses comme des
moineaux et qui fourmillent sur les routes.

 midi, nous tions  _San Juan_, o la Terre Chaude dploie toutes ses
splendeurs et, vers les quatre heures, nous arrivmes  Paso de Ovegas,
moulus de fatigue, couverts de poussire et le corps enfl de piqres
d'insectes. Aussi, nous htmes-nous d'aller prendre un bain dans la
rivire qui traverse le village. Un compatriote nous offrit
l'hospitalit, c'est--dire une planche et un tabli pour nous tendre.
C'tait un menuisier,  qui la fortune ne semblait pas sourire, et qui
depuis plusieurs annes tranait dans cette pauvre bourgade une vie de
misre. On rencontre, sur tous les chemins du globe, de ces pauvres
clopps de la civilisation, que des esprances trompeuses amnent dans
les pays lointains et qui ne forment qu'un voeu, souvent strile, celui
de revoir la France.

Celui-ci s'informait avec une fivreuse curiosit des nouvelles de son
pays, des grandes victoires que nous avions remportes en Orient; il
semblait pour lui que tout tait nouveau, et des vnements oublis en
Europe avaient  ses yeux la fracheur d'une chose rcente. Cependant il
fallait nous reposer, mais d'affreuses dmangeaisons rendaient la chose
impossible; l'un de nous prouvait aux pieds quelques picotements
inquitants.--Auriez-vous des _niguas_, nous dit notre hte.

Des _niguas_! Nous ne savions ce que cela voulait dire, mais nous
l'apprmes aussitt; nous en avions, hlas! La _nigua_ est un des plus
terribles insectes parmi les parasites de Terre Chaude: c'est un petit
tre imperceptible, qui se loge sous les ongles des doigts de pied, dans
le pouce surtout; il s'y creuse un nid, dpose ses oeufs sous la forme
d'une boule blanche; puis une fois clos, ceux-ci fondent  l'entour des
colonies semblables; de telle sorte, qu'un beau jour, quand vous y
pensez le moins, il vous tombe une phalange.

Cet insecte est d'autant plus dangereux qu'il ne trahit sa prsence que
par un picotement insignifiant, auquel l'tranger ne prend pas garde; le
travail tnbreux s'accomplit sans douleur, et les Indiens eux-mmes en
sont souvent victimes. Pour viter le danger, il faut, au premier
symptme, ouvrir le pouce  l'endroit du picotement; l'on dcouvre alors
une petite boule de la grosseur d'un pois, qu'il faut enlever de la
plaie, puis remplir l'espace de cendres de tabac: c'est du moins la
mthode suivie sur place. Je fis mieux, je remplis les cavits, car j'en
avais plusieurs au pied droit, d'ammoniaque, afin d'anantir toute la
gnration. La trbenthine les chasse galement; il est bon, dans ce
cas, d'en imbiber la chaussure  l'intrieur.

De _Paso de Ovegas_ on passe  la _Rinconada_ pour tomber  _Puente
Nacional_. _Puente Nacional_ se trouve au bas d'une gorge pittoresque,
et de l'autre ct d'un torrent, que traverse un pont magnifique
reconstruit par Santa-Anna. Point fortifi de la route de Vera-Cruz 
Mexico, c'est un passage des plus faciles  dfendre. Mille hommes
dtermins arrteraient une arme; mais le Mexicain, qui se bat bien 
l'abri des murailles, ne sait pas rsister en rase campagne; l'ardeur
lui manque et les chefs ne payent pas d'exemple. Comment les Amricains
forcrent-ils _Puente Nacional_ dfendu par une arme aussi nombreuse
que la leur? On ne peut le comprendre. Outre la difficult des lieux, le
dfil se trouve balay par des batteries d'un petit fort plac  gauche
sur un rocher  pic, qui, de tous cts, domine la route. Une autre
batterie, sur la droite, appuyait les feux de la premire; le site est
d'un sauvage grandiose. Santa-Anna s'y tait fait btir une magnifique
habitation, aujourd'hui abandonne; sous son administration, le village
tait riche, et quoi qu'on ait  lui reprocher sous le rapport de la
tyrannie de son gouvernement et de l'impudeur de ses concussions, du
moins les routes taient sres, le commerce florissant; chaque village
rpondait des vols ou des attentats commis sur son territoire; de telle
sorte que les coureurs de routes avaient disparu, et que de Vera-Cruz 
Mexico on pouvait voyager sans crainte. Il n'en est plus ainsi.

Le village porte l'empreinte de la misre; la guerre civile qui dsole
la rpublique a fait de ce lieu naturellement fortifi un camp de
guerillas: aussi, les Indiens s'enfuient-ils chaque jour, et vous ne
rencontrez aujourd'hui que maisons vides et cabanes dsertes. Voil
_Plan del rio_, situ comme _Puente Nacional_, moins gai, moins riant,
plus sauvage encore: la route alors tourne brusquement, traverse des
bois pais et monte sans cesse avant d'aboutir  _Cerro Gordo_, premier
village de la Terre Tempre, autre tmoin de la victoire des Amricains
en 47, et de la dfaite de Santa-Anna; tout auprs se trouve la
_barranca de Cerro Gordo_.

Les barrancas sont des ravins dus  l'action des eaux, et qui, dans
certaines parties du Mexique, prennent des proportions gigantesques;
celle de Cerro Gordo, sans tre une des plus considrables, est
nanmoins fort importante.

En obliquant  droite de la route, et pntrant dans le _monte_, le
voyageur tonn voit tout  coup le plateau se drouler sous ses pas
pour faire place  un norme ravin presque  pic, dont il distingue 
peine le fond, et dont le bord oppos se trouve  plus d'un kilomtre.
Le bruit d'un torrent monte jusqu' lui, mais il l'aperoit  peine
dans la profondeur. S'il veut descendre, il lui faut s'ouvrir un passage
au milieu des arbustes et des broussailles pineuses; le sol s'boule et
des quartiers de roc, une fois branls, bondissent, entranant avec eux
toute une avalanche de pierres. Il y a des barrancas de plusieurs mille
pieds de profondeur. Vous tes dans la zone tempre, le fond du
prcipice est terre chaude; du haut d'un plateau o croissent tous les
produits de terre froide, vous voyez  vos pieds la verdure des
bananiers, des orangers chargs de fruits, et toute la vgtation
tropicale.  partir de _Corral falso_, la route, de plateau en plateau,
et par des pentes toujours plus rapides s'lve jusqu' Jalapa, la reine
des terres tempres.

Mollement tendue sur l'un des contre-forts de la Cordillre, _Jalapa_
s'panouit au soleil dans un climat dlicieux. Peu de villes au monde
runissent comme elle les productions des trois zones. Le voisinage des
montagnes lui amne, quelle que soit la saison, des ondes bienfaisantes
qui temprent les ardeurs de l'atmosphre et lui donnent cette robe
d'ternelle verdure. Le caf, cependant, n'y arrive pas  maturit
complte, et l'humidit permanente entrane avec elle des fivres
dangereuses. L'tranger doit s'y prserver de la fracheur des nuits.

Aprs avoir gravi la dernire pente qui drobe la ville  ses yeux, le
voyageur l'aperoit tout  coup  ses pieds  demi cache sous des
flots de verdure. Le coup d'oeil est charmant et grandiose, c'est un nid
de colombes dans les branches d'un laurier-rose; au loin, l'horizon est
ferm par les lignes svres de la sierra que dominent sur la gauche le
pic neigeux de l'_Orizaba_ et les cimes plus rapproches du _coffre de
Perote_. Les pentes lointaines, bleuies par la distance, passent, en se
rapprochant, au vert sombre sous les sapins qui les couvrent, pour
arriver au vert tendre des chnes d'Europe. Dans le fond des valles,
quelques fermes aux murs blanchis animent le paysage un peu dsert;
quant au chemin qui vous conduit  la ville, c'est un fouillis de roses
grimpantes, de cafiers aux baies rouges et de dahlias arborescents;
d'normes daturas agitent  la brise leurs grandes fleurs blanches au
parfum pntrant et des bosquets de bananiers abritent  l'ombre de
leurs feuilles gigantesques les rgimes de leurs fruits succulents. Les
maisons places en amphithtre sont blanches et propres, ornes de ces
balcons espagnols en fer ou en bois, qui leur donnent un air de dfiance
jalouse. Les cours intrieures sont entoures de portiques, garnies
d'habitude d'une fontaine et plantes d'orangers et de grenadiers
fleuris. Partout vous entendez le bourdonnement de l'oiseau-mouche; des
cages pleines de moqueurs et de _sensontlis_ se suspendent aux votes,
pendant qu'un perroquet, vieux favori de la maison, trane au hasard sa
marche bancale, en poussant quelques clats de son parler ventriloque.

Les femmes de Jalapa ont une rputation de beaut mrite, et se
distinguent par une grce toute crole. Les forts qui entourent la
ville sont peuples d'oiseaux rares, la chasse y est abondante et
l'amateur peut y runir de magnifiques collections. On s'loigne 
regret de cette ville charmante pour s'enfoncer dans les gorges de la
Cordillre; le paysage change graduellement et s'assombrit; les valles
se rtrcissent, des pentes abruptes s'lvent de toutes parts et
semblent barrer la route; vous tes alors en pleine sierra; ainsi vous
arrivez au village de _Pajarito_. Mais ce qui surprend le plus, c'est le
changement subit qui s'opre dans les populations.

 partir de Jalapa, il faut renoncer  la gracieuse et lgre cabane de
roseau pour le _jacal_ dlabr, d'aspect sombre; il faut dire adieu 
ces beaux types d'Indiennes et de mtis que vous avez si souvent
admirs; vous laissez derrire vous les teintes claires, la superbe
beaut des chairs, et vous ne retrouverez plus ces femmes en chemisettes
brodes, laissant voir leurs bras, deviner leur sein robuste, talant
sur des paules pleines les longues nattes de leurs cheveux noirs; plus
de grces, plus de rires, plus de beaux enfants nus, se roulant 
l'entour des mres souriantes; vous n'avez plus devant les yeux que des
femelles hideuses, aux crins hrisss, aux seins pendants, recouvertes
de lambeaux d'toffes de couleur sombre. Des hommes, les mles, au
buste nu, marchant en silence, courbs sous le poids d'un fardeau, tout
cela, noir, misrable et sale  faire peur. C'est l'Indien de la
montagne, vieil esclave affranchi, sans le savoir, des tyrannies de
l'Espagne. Du reste, les types se croisent, se modifient, changent d'un
village  l'autre, et, nulle part au monde, il ne serait possible de
trouver dans un diamtre aussi restreint une telle diversit de races.

Mais la route poursuit, contournant les escarpements de la montagne, et
vous arrivez  _San Miguel del Soldado_; l s'teignent les dernires
traces de la vgtation tempre; un pas de plus, vous tes en Terre
Froide. Avant d'atteindre _la Hoya_, jetez un regard derrire vous; le
coup d'oeil est admirable. De cette hauteur, de 3,000 mtres environ,
vous voyez se drouler tout le panorama du versant du golfe. Au premier
plan, les maisons de San Miguel; autour de vous, sur les plateaux
d'alentour, quelques villages perchs comme des nids d'aigles, avec
leurs clochers tincelant au soleil; plus loin, l'oeil suit, sous les
vapeurs transparentes comme au travers d'un voile, le cours sinueux des
torrents; plus bas, les divers plateaux tages se fondent par la
distance en une vaste plaine d'o surgissent a et l les sommets des
derniers contre-forts ou que sillonnent en lignes fonces les
profondeurs des _barrancas_; quelques claircies de champs cultivs
varient les couleurs, et tout  l'horizon qui va s'teindre dans le
ciel, des miroitements lointains laissent deviner la mer.

Aprs avoir travers la Hoya, village pauvre et froid, plac comme tape
pour les convois qui vont et reviennent de Mexico, le voyageur s'enfonce
dans des gorges pittoresques et sauvages, qu'il serait difficile
d'enlever  une poigne d'hommes rsolus; la route s'ouvre alors sur des
champs de lave refroidie, s'enfonce sous les sapins et dbouche, par une
descente rapide, sur le versant de l'Anahuac, en passant par _las Bigas_
et _Cruz Blanca_. En cet endroit, le chemin se bifurque;  gauche, il
mne  la ville de _Perote_; la droite conduit  _Cruleum_.

En temps de guerre, les partis qui veulent viter le fort de Perote,
dont les feux dfendent l'entre de la ville, prennent cette dernire
direction. La forteresse, btie par des ingnieurs amricains, est une
des plus importantes et la mieux construite du Mexique. Lors de la
guerre de 1847, les Amricains ne s'en emparrent qu'avec difficult. La
ville de Perote est triste et dserte; les nuits y sont froides et
glaciales, surtout en arrivant de Jalapa; le contraste est brusque,
violent, inattendu; vous passez de la puissante vgtation de la zone
tempre et des grandes forts pleines de bruits et de chansons,  la
plus dsolante aridit; on se croirait transport dans les steppes
arides de la Russie.

Il tait tard quand, aprs avoir travers la ville, nous arrivmes au
_mezon_ de San Antonio, vaste enclos pour les mules, premier abri des
caravanes qui s'engagent dans le dsert.

Nous tions harasss de fatigue, et, rouls dans nos couvertures, nous
nous tendmes autour des feux de bivouac allums dans l'intrieur de la
cour.  trois heures, tout se prparait pour le dpart. Il rgnait une
animation extraordinaire; dans la demi-obscurit de la nuit,  la flamme
vacillante des feux mourants, on voyait des multitudes d'hommes s'agiter
et courir, tandis que des mules rtives fuyaient en tous sens les
atteintes du lasso. Cependant le jour commenait  poindre, et la cime
neigeuse de l'Orizaba se teignait rapidement d'une nuance pourpre qui du
sommet s'tendit bientt  la base. Ces levers de soleil sont
splendides.

L'intrieur du _mezon_ offrit alors un curieux tableau: des milliers de
mules, ranges par troupes ou _atajos_, attendaient, frissonnantes et
les yeux bands, que les ballots de marchandises, symtriquement rangs
devant les normes bts qui les soutiennent, fussent hisss sur leur
dos. C'taient alors des luttes d'hommes et de btes, une mle, une
foule incroyable, o les appels de l'un  l'autre, les cris, les jurons,
les hennissements composaient un concert de clameurs impossibles.

Les mules une fois charges, la jument conductrice, la clochette au cou,
prenait les devants, et chacune la suivait, ployant sous la charge,
gmissant, lanant ruades et ptarades. Le dfil dura deux heures.

Le dsert de Perote s'tend sur un diamtre de vingt-cinq lieues au
moins. Il n'a d'autre vgtation que des nopals rabougris: de nombreuses
trombes de poussire le sillonnent; le sol est sem de scories
volcaniques et de ponces, coup de marais couverts de canards et de
nues de bcassines; on y remarque de frquents effets de mirage. Pour
les voyageurs, comme pour les convois, deux pauvres villages se trouvent
chelonns dans la plaine; gtes souvent assaillis par les voleurs,
_Tepeahualco_ et _Ojo de Agua_. Quelques kilomtres au del, la contre
monte et perd cet aspect marcageux; les efflorescences salines ennemies
de toute vgtation disparaissent, et les sables se fertilisent jusqu'
prsenter aux regards des champs d'orge rabougri, de mas nains et de
gigantesques agaves. La culture de cette dernire plante devient l'une
des principales industries du pays, et la petite ville de _Nopaluca_
n'offre, en fait de plantation et de culture, que de vastes champs
d'alos.

Au sortir de _Nopaluca_, les convois n'avancent plus qu'avec dfiance;
des hommes  cheval clairent leur marche et vont sonder  l'avant les
plis du terrain: le front du majordome se rembrunit; nous approchons du
_Pinal_ et de la barranca _Del Aguila_. Vingt annes de vol, de pillage
et d'assassinat ont fait, des environs du _Pinal_, l'un des endroits le
plus redout de la rpublique. Le terrain, bris, hriss de
monticules, coup de ravins, est essentiellement propice aux attaques 
main arme; la route se perd dans ce ddale, et le voleur, surpris la
main dans le sac ou le poignard sur la gorge de sa victime, a dix
chances pour une d'chapper.

Le paysage a toute la physionomie de sa triste rputation:  droite, les
sommets dnuds de la _Malincha_ talent sur leurs flancs arides
quelques fermes clair-semes;  gauche et devant vous, la plaine dserte
s'tend  perte de vue, sans autre vgtation que de grands _magueyes_,
dont les profils svres rompent seuls la monotonie dsesprante. La
route, toujours ensable, semble retenir dans le sol mobile le pied du
voyageur press de fuir ces lieux sombres; de distance en distance, des
monticules de pierre surmonts de croix attristent l'me par les
rminiscences de leurs tableaux de mort et demandent  l'tranger tantt
un souvenir de commisration pour la victime et tantt une prire de
pardon pour l'assassin.

La rencontre d'un corps de troupes nous permit de franchir le dfil
sans crainte, et nous atteignmes Amozoc sans accident.

Quatre lieues au del, nous traversons la _Puebla de los Angeles_, la
seconde ville de la rpublique, la plus propre et la mieux btie; son
nom de ville des anges indique assez la tendance de ses moeurs et de son
esprit. Centre d'action du parti clrical, les corporations religieuses
et le clerg possdent ou possdaient les trois quarts au moins des
proprits mobilires.

Du haut de la colline de Guadalupe qui la domine, la ville tale,
orgueilleuse, le panorama de ses quatre-vingts glises et de ses
innombrables clochers. La cathdrale, immense difice d'un style noble
et svre, le dispute en magnificence  celle de Mexico; la place est
plus belle, mieux orne, et, du milieu des arbres qui l'ombragent, l'oeil
peut se perdre sur les pics lointains du _Popocatepetl_ et de
l'_Ixtaccihuatl_. De magnifiques maisons aux corniches normes, plaques
de faences aux milles couleurs reproduisant soit des mosaques, soit
des figures humaines, tmoignent de la richesse des habitants. Les deux
forts de _Loretto_ et de _Guadalupe_ dfendent et matrisent Puebla.

En se dirigeant vers Mexico, les alentours de la ville sont peupls de
fabriques de _rebozos_, toffe de coton, produit essentiellement
mexicain. Le _rebozo_ est une espce d'charpe troite et longue, dans
laquelle les femmes se drapent avec une certaine lgance. Puebla
fournit cet article  la rpublique et l'exporte jusque dans l'Amrique
du Sud.

Mais nous passons _Rio Prieto_, _Puente Quebrado_, de sinistre mmoire,
et, laissant sur la gauche la pyramide de _Cholula_, nous arrivons 
_San Martin_. En se rapprochant des montagnes, la plaine prend un aspect
des plus riants; de nombreux villages disperss  et l donnent l'ide
d'une grande population.

Artificiellement arrose par les cours d'eau de la Cordillre, cultive
comme un jardin, la terre n'offre partout que l'image d'une admirable
fcondit. Le mas, le froment, le frijol et la fve s'y succdent tour
 tour. Les gracieuses ondulations des bls, le bruissement de la brise
dans les hauts mas rappellent les cultures de France: moins dboise,
la plaine de Puebla offrirait le plus dlicieux aspect.

Avant d'arriver  Mexico, il nous reste  gravir toute la haute chane
de _Rio Frio_.

D'habitude, la route est garde; de nombreuses escortes glissent ou
bivouaquent dans les bois, car une fois le voyageur engag dans les
gorges, les hauts sapins sont remplis de terribles mystres, et souvent
 la plainte du vent dans le feuillage sombre se mlent les gmissements
de victimes inconnues. Dans la partie la plus leve de la sierra,
quelques Indiens se sont groups en village; presque tous occups 
l'abatage du bois dans la fort, ils ne cultivent que des champs
d'avoine et de seigle, qui mrissent pniblement par cette latitude
leve.

Un matre d'htel franais tient table ouverte pour tous les voyageurs
que la fatigue et la faim rendent ses tributaires. Le malheureux n'y
fait point fortune, et le plus clair de ses bnfices passe en
impositions forces, en dons involontaires sollicits par les sourires
menaants des chefs de bandes.




II

MEXICO

     La valle de Mexico.--La ville.--Le Mexicain.--Aspect gnral.--Le
     saint Sacrement.--Le tremblement de terre.--La vie  Mexico.--Les
     coutumes.--Le paseo.--L'alameda.--Les toros.--Le thtre.--Les
     chanes.


En quittant _Rio Frio_, passage culminant de la chane qui spare Puebla
de Mexico, le voyageur ne voit pas sans apprhension la diligence
s'engager au triple galop dans la terrible descente qui le mne au grand
plateau de l'Anahuac. Au milieu de cahots effroyables, lancs de
l'arrire  l'avant et de l'avant  l'arrire, les malheureux
_passagers_ ne franchissent ce dangereux dfil, endroit chri des
_salteadores_, que grce  des prodiges d'quilibre,  la protection
toute spciale de la Providence, et du reste briss, moulus, prts 
rendre l'me.

Mais la premire claircie dans les noirs sapins de la route ddommage
amplement le touriste des souffrances passes: la diligence, abandonnant
la fort, se trouve tout  coup au milieu de landes arides, parsemes
de pommiers sauvages et de quelques champs cultivs.

De l, l'oeil embrasse toute la valle, et c'est, je vous assure, un
magnifique spectacle.

 gauche, sur le second plan, par-dessus les sapins de la montagne,
l'_Ixtaccihuatl_ (la Femme de neige) vous blouit de l'clat de sa
rverbration; le pic est  quatre lieues au moins, et pourtant il
semblerait, grce  la puret de l'atmosphre, qu'on le puisse toucher
de la main.

Plus loin, sur la mme ligne, le _Popocatepetl_, la plus haute cime du
Mexique et le volcan le plus lgant du globe, lve  prs de dix-huit
mille pieds sa tte orgueilleuse. Aux pieds de ces deux rois de la
Cordillre s'tend la magnifique plaine d'Amcamca, seme de moissons
toujours vertes;  et l surgissent, rompant la monotonie des lignes,
ces pitons extraordinaires, produits volcaniques  la tte couronne de
sapins, isols dans la plaine de Mexico et sans rapport avec la
Cordillre.

Voil le _Sacro Monte_ d'Amca, les monticules de Tlalmanalco, village
abandonn, mais riche en ruines.

Plus bas, vous voyez Chalco se mirant au soleil dans les eaux de sa
lagune;  vos pieds, _Cordova_, _Buena Vista_;--Ayotla que la politique
a rendu clbre;--au loin, le _Peon_, la grande chausse qui spare la
lagune d'Ayotla du lac de Texcoco; puis enfin la reine des colonies
espagnoles, Mexico, dont les murailles blanchissent au soleil, et dont
les dmes tincellent.

Au-dessus, le regard se perd sur les coteaux o s'panouissent San
Agustin, San Angel et Tacubaya; un peu sur la gauche, le voile de
Nuestra Seora de Guadalupe se dtache sur le fond noir de la montagne,
et, traversant le lac, l'ombre de la grande Texcoco vous arrache un
dernier coup d'oeil.

Ce n'est partout que villages, villas, lagunes; un panorama splendide,
un miroitement incroyable, une richesse de lignes inoue; sur le tout,
un soleil clatant jette  profusion des teintes  dsesprer un
peintre; en un mot, c'est une dbauche de couleurs qui blouit l'oeil et
ravit l'me; ajoutez  cela qu'on arrive.

Mais hlas! vous descendez, et l'illusion tombe; vous approchez, les
couleurs s'effacent et le mirage s'vanouit.

Au lieu de la plaine fertile, des palmiers verts qu'on attend, des lacs
dlicieux chargs de _chinampas_ fleuris (les flottantes), le voyageur
harass ne traverse que plaines brles et striles; le paysage devient
morne et triste;  chaque pas en avant, la ferie disparat. Le village
est ruin, le palmier n'est qu'un nain rabougri, le lac un marais
fangeux aux exhalaisons ftides, couvert de nuages de mouches
empoisonnes.

L'entre de Mexico n'est que celle d'un bouge, et rien ne fait encore
prsager la grande ville; les rues sont sales, les maisons basses, le
peuple dguenill; mais bientt la diligence dbouche sur la place
d'Armes, borde d'un ct par le palais, de l'autre par la cathdrale.
Vous devinez alors une capitale; vous passez rapidement, et l'ancien
palais de l'empereur Iturbide vous prte, sous ses lambris autrefois
dors, l'hospitalit banale de l'htel.

Mexico perd tous les jours quelque chose de sa physionomie trangre:
les colonies allemande, anglaise et franaise ont europanis la cit;
l'on ne trouve plus gure de couleur locale que dans les _barrios_
(faubourgs).

Qu'on me pardonne ici une digression:

Les gographes prtent  Mexico deux cent mille habitants: c'est
beaucoup trop; nous croyons tre plus prs de la vrit en ne lui en
donnant que cent cinquante mille. Nous avons, du reste, en fait de
gographie, de graves erreurs  nous reprocher, et nous manquons
totalement de gographie commerciale.

En admettant les deux cent mille habitants de Mexico, ne serait-il pas
utile de dire comment se compose cette population? Ne serait-il pas
ncessaire d'avertir l'migrant ou l'homme d'affaires, que sur ce
chiffre de deux cent mille, qui constitue en Europe une grande ville
pour ce qui regarde la consommation, vous n'avez pas  Mexico plus de
vingt-cinq  trente mille individus qui consomment? Le surplus se
compose de _leperos_, mendiants, portefaix, voleurs, et autres sans
profession aucune, sans moyens d'existence et vivant au jour le jour.
Cette classe, loin de rien apporter  la circulation, tend  l'arrter
chaque jour, et ne vit qu'aux dpens de la communaut.

Combien de gens, en Europe, croient n'avoir affaire, au Mexique, qu'
des sauvages  l'tat de nature, et s'imaginent encore voir un peuple
vivant sous des palmiers, la tte et la ceinture ornes de plumes! Les
mauvaises gravures font plus de mal qu'on ne pense; elles parlent plus
vivement  l'esprit du peuple que des livres qu'il ne lit gure, et
perptuent dans la population des erreurs dplorables. On cite, 
Mexico, l'histoire d'un malheureux qui vint  Vera-Cruz avec une
pacotille de verroteries, de miroirs et de petits couteaux:
naturellement il fut ruin.

Mais reprenons notre rcit.

Le Mexicain est une figure complexe, difficile  peindre: hautain, fier,
insolent dans la bonne fortune, il est plat et servile dans la mauvaise;
cependant il est de relations faciles, surtout si vous lui imposez. Sa
politesse exagre ressemble trop  la politesse obsquieuse des gens
faux; il est bon, cependant, et d'une obligeance rare; mais, homme
d'instinct avant tout, il s'engage volontiers par des promesses
mtaphoriques que le vent emporte, et dont il ne se souvient jamais.

Il a conserv de l'Espagnol cette nave locution qu'il vous dbite sans
cesse: _Es tambin de Vd Seor_, cela est  vous, monsieur; ou
bien: _a la disposicin de Vd_,  votre disposition.--La belle
montre! dites-vous en admirant un bijou remarquable.--Elle est  vous,
rpond-il immdiatement.--Le beau cheval!-- votre disposition.

Ils appliquent  tout cette malheureuse formule; mais honni soit qui les
prendrait au mot.

Me trouvant au bal, dans la ville d'Oaxaca, j'admirais une jeune fille
dlicieusement jolie: Ah! la belle enfant! m'criai-je; quelle est donc
cette charmante personne?--C'est ma soeur, rpondit mon voisin, _muy a la
disposicin de Vd_. Je rougis et je me tus.

Sans souci du lendemain, le Mexicain dpense l'argent qui lui vient du
jeu avec la mme facilit que celui de son travail; il semble qu' ses
yeux l'un n'ait pas plus de valeur que l'autre, preuve vidente de
dmoralisation! Habitu, en matire de gouvernement, aux changements 
vue, le fait accompli lui devient loi; tmoin jaloux des fortunes
scandaleuses de quelques traitants, faussaire hont des monnaies
publiques, la politique le perd, la paresse le corrompt, le jeu le
dprave. N'ayant reu qu'une ducation toute superficielle (je ne parle
pas des jeunes gens levs en France), gardant de l'Espagnol une fiert
malheureuse, il mprise gnralement le commerce pour crever de misre
dans quelque administration. Il est volontiers soldat, et l'affaire est
bonne quand on le paye, ce qui est trs-rare par le temps qui court;
j'ai vu de malheureux colonels me demander 2 fr. 50 c. pour dner.

Mais, en toute extrmit, il reste  l'employ, comme au soldat, une
ressource: le _pronunciamento_.

Nous avons tous une ide du pronunciamento.

Je perds ma place, et naturellement le gouvernement ne me convient plus:
je me _prononce_;

Je suis mis en demi-solde: je me prononce.

Colonel mcontent, gnral  la retraite, ministre dgomm, prsident en
expectative: je me _prononce_, je me prononce, je me prononce;

J'mets un plan, je groupe autour de moi quelques mcontents dsoeuvrs,
je runis quelques dguenills, je forme noyau: j'arrte une diligence,
j'impose un malheureux village, je dpouille une _hacienda_: je suis
_prononc_;

J'agis pour le plus grand bien de la rpublique. Qu'avez-vous  dire?

Je fais boule, la paresse grossit mes rangs, le hasard me protge, je me
bats bien, la fortune arrive, et je me trouve, un peu surpris je
l'avoue, sur le sige de la prsidence.

Hier j'tais valet dans un consulat, je suis gnral aujourd'hui; je
faisais il y a cinq ans le saut de carpe dans un cirque, je commande la
place de Mexico; il y a deux ans, j'tais simple lieutenant, me voil
substitut-prsident; je n'ai rien, les ressources manquent, mes troupes
dsertent; j'enfonce les caisses du consulat d'Angleterre. Que
voulez-vous de mieux?

C'est ce qu'on voit tous les jours.

Mais le portrait du Mexicain a t trac par notre honorable ami le
docteur Jourdanet, dans son remarquable ouvrage _les Altitudes de
l'Amrique tropicale, compares au niveau des mers_[62]. Qu'on nous
permette de le citer:

Le Mexicain est de taille moyenne; sa physionomie porte l'empreinte de
la douceur et de la timidit; il a le pied mignon, la main parfaite. Son
oeil est noir, le dessin en est dur, et cependant, sous les longs cils
qui le voilent, et par l'habitude de l'affabilit, l'expression en est
d'une douceur extrme; la bouche est un peu grande et le trait en est
mal dfini; mais, sous ces lvres toujours prtes  vous accueillir d'un
sourire, les dents sont blanches et bien ranges. Le nez est presque
toujours droit, quelquefois un peu aplati, rarement aquilin. Les cheveux
sont noirs, souvent plats, et couvrent trop amplement un front qu'on
regrette de voir si dprim. Ce n'est pas l un modle acadmique, et
pourtant, quand la suave expression fminine vous prsente cette forme
amricaine que l'cole traiterait peut-tre d'incorrecte, vous imposez
silence aux exigences du dessin et vos sympathies approuvent le nouveau
modle.

Le Mexicain des hauteurs a l'aspect calme d'un homme matre de lui; il
a la dmarche aise, les manires polies, l'oeil attentif  vous plaire.
Il pourra vous har, mais il ne saurait vous manquer d'gards en vous
parlant. Quoi que vous ayez fait contre lui, quoi qu'il mdite contre
vous, son habitude de l'urbanit vous assure toujours une politesse
exquise en dehors du cercle de ses ressentiments.

Beaucoup de gens appellent cela de la fausset de caractre; je les
laisse dire et je ne m'en plais pas moins  vivre parmi des hommes qui,
par la douceur de leur sourire, l'amnit de leurs manires et leur
obstination  me plaire, m'entourent de tous les dehors de l'amiti et
de la plus cordiale bienveillance.

Le Mexicain aime  jouir, mais il jouit sans calcul; il prpare sa
ruine sans inquitude et se soumet avec calme au malheur. Ce dsir du
bien-tre et cette indiffrence dans la souffrance sont deux nuances du
caractre mexicain bien dignes de remarque; ces hommes craignent la
mort, mais ils se rsignent facilement quand elle approche: mlange
trange de stocisme et de timidit.

Dans la basse classe, le mpris de la mort est de bon ton, et, comme
les gladiateurs romains, ils aiment  poser en mourant. C'est pour cela
qu'ils font change de coups de poignard, comme nous donnerions des
chiquenaudes. Et puis,  l'hpital, ils vous disent avec calme, au
milieu de leurs mortelles souffrances: Bien touch! rendant hommage
avant d'expirer  l'adresse de leurs adversaires.

Dans le fond, cet lgant portrait n'est pas aussi doux qu'il en a
l'air.

Quoi qu'il en soit, on ne peut, en voyant l'tat des choses au Mexique,
s'empcher de jeter un coup d'oeil sur la rpublique amricaine sa
voisine, dont le gouvernement, au dire d'un crivain clbre (M. de
Tocqueville), n'est qu'une heureuse anarchie, et qui, nanmoins, marche
 pas de gant dans les voies les plus avances du progrs matriel,
soutenu par cette seule force moralisatrice, le travail.

Le Mexique est mieux dou; il a tous les climats, toutes les
productions, toutes les richesses: il dprit; je n'accuse point son
organisation, je n'accuse que l'homme: il a le travail en horreur.

Ce qui surprend dans toutes les villes mexicaines, c'est le nombre
prodigieux des glises, signe incontestable de la toute-puissance du
clerg. Ce ne sont partout que moines gris, noirs, blancs et bleus,
couvents de femmes, tablissements religieux, chapelles miraculeuses. 
toute heure du jour, on voit s'ouvrir les portes du _sagrario_; un
prtre en sort tenant  la main le saint viatique: une voiture dore,
attele de deux mules pies l'attend au dehors, il y monte; une espce
de _lepero_ le prcde portant sur sa tte une petite table,  la main
une cloche qu'il agite  chaque instant; aussitt le poste du palais
court aux armes, les tambours battent aux champs, la circulation
s'arrte, les mes pieuses s'agenouillent, l'tranger se dcouvre; le
nouvel arriv s'tonne, interroge, hsite, jusqu' ce qu'une voix du
peuple vienne le rappeler au respect de la coutume. Ce ne serait point
sans danger pour sa personne qu'il se hasarderait  la braver.

Quelquefois ce n'est pas seulement une voiture simplement dore, la
voiture de tous les jours, et qui ne porte qu'aux proltaires les
derniers secours de la religion. Le riche, comme partout, demande 
l'glise le luxe de ses pompes; vivant ou mort, il rclame galement
l'hommage, ou tout au moins l'tonnement de la multitude.

Alors le prtre, en habits sacerdotaux, flanqu de deux diacres, monte
en un superbe carrosse de gala rappelant les quipages de Louis XIV; une
foule bigarre l'accompagne, divise en deux longues files. Chaque
individu portant un cierge allum psalmodie d'une voix tranarde des
prires, des psaumes ou l'office des agonisants.

Le prix de semblables crmonies monte quelquefois  des sommes normes;
tout le monde y perd, sauf l'glise.

Le Mexicain conserve encore une coutume charmante, tout imprgne du
parfum des vieux ges.  six heures sonne la _Oracin_, l'Angelus; tous
les habitants s'arrtent, se dcouvrent et se souhaitent mutuellement
_la buena noche_. Dans l'intrieur de chaque maison, la mme scne se
rpte, et dans les champs aussi, les nombreux serviteurs de l'hacienda
viennent humblement baiser la main de leur matre.

 Mexico, les maisons sont  terrasse et admirablement construites; les
murs sont pais et gnralement surmonts d'une large corniche. Les
encoignures sont ornes de niches enjolives d'arabesques et meubles
d'une statue de saint ou de la Vierge. Le toit, charg d'une paisse et
lourde couche de terre glaise, prte  la btisse un appui contre les
tremblements de terre si frquents sur les hauteurs. On en compte en
moyenne deux par anne.

Je fus tmoin, pendant mon sjour, d'un de ces effroyables phnomnes.
Le tremblement de terre du 12 au 15 juillet 1858 fut l'un des plus
terribles qu'on ait jamais ressentis. Les Mexicains en garderont le
souvenir.

Un bruit souterrain l'annonce, bruit sourd, grondant, indescriptible;
l'oscillation commence, lente d'abord, puis bientt longue, prcipite,
terrible; l'pouvante vous prend  la gorge et vous assistez, sans le
bien analyser,  un cataclysme pouvantable; il semble qu'un vertige
affreux fasse danser  vos yeux les difices, se briser les arbres et
s'crouler les maisons. Dans la rue, le peuple  genoux se tord dans
les convulsions de la peur, l'air se remplit de clameurs lugubres, de
cris dsesprs, de prires et de formules pieuses arraches par
l'pouvante; une minute (un sicle!) passe, et vous vous tonnez de
vivre, de voir les palais debout et les temples rsister  l'effroyable
branlement de ces ouragans souterrains!

Cette anne-l nanmoins, le dommage fut grand, et l'on estimait  plus
de dix millions les dsastres de la journe.

Nous avons dit qu' Mexico, le centre de la ville tait europen,
presque franais. Dans les rues Plateros, San Francisco, de la Professa,
del Espiritu Santo, etc., on entend aussi souvent le franais que
l'espagnol; presque tous les gens bien levs parlent notre langue.

Dans ces quartiers, le paletot et la redingote dominent, le chapeau noir
est bien port; les jeunes gens y sont mis  la dernire mode. Chaque
mois le packet anglais les claire  ce sujet; aussi les tailleurs
font-ils fortune.

Le Mexicain d'un accs si facile dans la rue, point trop poseur, est
liant, mais jusqu' la porte de sa maison. Il laisse difficilement
l'tranger pntrer dans l'intrieur de sa famille. La table, qui chez
nous est l'instrument sociable par excellence, la salle  manger, le
lieu o se dclarent le plus volontiers les vives sympathies, o, les
coudes appuys, se prolongent les longues causeries, n'existent pas pour
le Mexicain. La table semble chose honteuse qu'il cache au besoin. Il
s'y asseoit solitaire.

La femme, demi-nue jusqu' une heure avance, laisse flotter sur ses
paules une chevelure gnralement abondante, mais grossire, qu'elle
lave tous les jours. Dans bien des maisons, la Mexicaine, mme riche,
s'accroupit plus volontiers sur son _petate_ (paillasson), devant
quelque fricot piment, un plat de _frigoles_ (haricots) et la tortille
 la main, qu'elle ne s'asseoit  une table lgamment servie. Le matin,
la Mexicaine est chrysalide; le soir, c'est un papillon; elle en a les
ailes lgres, les riches couleurs et la grce. Alors la crature que
vous avez regarde sans la voir, dans le dsordre de son intrieur, est
le soir une femme lgante dont vous admirez les fraches toilettes et
le luxe blouissant.

L'heure du _paseo_ approche, et comment vivre sans _paseo_? Qu'il
pleuve, qu'il vente ou qu'il tonne, elle part, son carrosse l'attend;
elle court taler ses grces, sourire  son amant, saluer de la main
l'amie qui passe, craser une rivale.

Comme elle, le Mexicain n'est plus le soir l'homme du matin; vous avez
rencontr sur le trottoir un dandy du boulevard de Gand, vous le
retrouvez  cheval; cavalier remarquable, il monte une bte de prix,
couverte d'une selle de luxe.

Pour lui, ses jambes sont emprisonnes dans des _calzoneras_ dont chaque
bouton d'argent est un petit chef-d'oeuvre, et lorsque le temps n'est
pas sr, des _chaparreras_ de peau de tigre lui descendent du genou au
cou-de-pied. Une veste bien coupe fait valoir sa taille gracieuse que
ceint un filet de soie rouge. Le vaste sombrero aux ailes galonnes, 
la toquille d'or, a remplac l'ignoble chapeau noir. Quand il pleut, le
zarape aux mille couleurs est ngligemment jet sur ses paules, et
quand il fait beau, fix sur l'arrire de la selle.

Puis il va, faisant caracoler sa monture, alternant du pas au galop,
distribuant des poignes de main  droite, un salut  gauche, et jetant,
comme le tambour-major de la fable, un regard satisfait  quelque
fentre privilgie.

Deux heures environ, il va, vient, passe et repasse, repart, s'arrte et
voit dfiler devant lui les quipages de la cit. Mais sept heures
sonnent, la nuit tombe, les visiteurs deviennent rares; alors,
abandonnant  regret son exercice favori, il rentre, et la journe du
lendemain sera celle de la veille.

L'hiver, le thtre, dont tout Mexicain  son aise est l'abonn, lui
dpense trois soires par semaines: quant  la Mexicaine, elle y vient
toujours lgante et pare comme les ladies de Hay-Market ou de
Drury-Lane. Chaque reprsentation exige une toilette nouvelle, et elle
se soumet  l'exigence, vous le pensez, avec bonheur.

L't, c'est le cirque, les combats de taureaux, combats anodins, o la
victime, toujours la mme, vient rgulirement s'enferrer sur la lame de
l'_espada_.

Le jeu des taureaux n'a vritablement d'attrait que la premire fois
qu'on y assiste. L'oeil s'amuse de cette mise en scne brillante, des
costumes lgants et lgers des _banderilleras_, de leurs voiles
multicolores, de la tenue matamoresque des _picadores_ et des
chamarrures de l'_espada_.

L'entre du taureau vous meut; il semble que rien ne doive rsister 
l'lan de la bte furieuse, et le _picador_ imprudent qui l'oserait
affronter serait culbut sans merci; mais tourment par les
_banderilleras_, aveugl par leurs voiles trompeurs, il puise en vain
sa rage contre d'insaisissables ennemis; le _picador_ n'arrive que
lorsque, cumant, essouffl,  demi vaincu, il ne se prcipite plus
qu'en un choc souvent impuissant sur la rosse qu'on lui sacrifie
d'avance. Souvent aussi le directeur du cirque ne lance sur l'arne que
des taureaux en bas ge, roquets de taureaux dont le peuple hue l'entre
(_fuera la vacca!_  la porte la vache!), et qu'on remplace quelquefois
pour le satisfaire.

L'Alameda est un joli parc situ au centre de Mexico; de beaux ombrages,
des fleurs malgr l'incurie des gardiens, de l'eau vive, une fontaine,
en font un lieu de promenade assez agrable, mais presque uniquement 
l'usage des enfants et des gens paisibles. L, l'homme studieux arrive
avec son livre, la _china_ (grisette) y donne ses rendez-vous, quelques
dames aussi parfois. Le Franais y domine. Ceci me rappelle que je ne
dois pas oublier mes compatriotes.

La socit franaise  Mexico est compose de gens nergiques qui,
partis de bas, sont arrivs  la fortune grce  un travail obstin et 
des facults incontestables. Presque tous libraux, ils infusent au
Mexique des principes qui ne sont point du got des conservateurs: aussi
ont-ils les vives sympathies des uns et la haine envenime des autres.
La colonie franaise a grandement souffert sous la prsidence de
Miramon, dont les emprunts forcs se renouvelaient chaque jour. Comme
partout  l'tranger, les Franais de Mexico se dnigrent entre eux, les
femmes s'y jalousent avec fureur, et la colonie n'y est gure qu'un
immense foyer de cancans.

La promenade des Chanes qui s'tend au pied de la cathdrale n'est
frquente que le soir; la socit s'y rend au clair de lune, si
brillante en ces climats; les toilettes y sont belles, le chle port
sur la tte y abrite les belles seoras contre la fracheur de la nuit.
Les accroche-coeurs y font quelques captifs, et le _caballero_ quelques
conqutes.




III

COUTUMES

     Le peuple  Mexico.--Les Indiens.--Las pulquerias.--Les
     enterrements d'enfants.--Le clerg.--Les voleurs de grands
     chemins.--Utilit d'un rabat--Mexico et ses monuments.--La
     banlieue.--Les ruines de Tlalmanalco.


Le peuple de Mexico est compos de mtis de toutes les teintes, et de
quelques Indiens fournissant au commerce les domestiques mles ou
femelles, les _cargadores_ et les porteurs d'eau. Dans les faubourgs,
c'est une fourmilire de femmes et d'enfants en guenilles, d'ignobles
bouges d'o s'chappent des odeurs mphitiques. Tous ces tres, rongs
de vermine, les cheveux pars, ne prsentent que l'aspect d'une
population tiole par le mauvais air, la mauvaise nourriture et la
dbauche. Souvent, sur la porte des masures, une femme accroupie tient
entre ses genoux la tte d'un enfant; elle semble s'efforcer, mais en
vain, d'arrter la fcondit de la population parasite qui le dvore;
quelquefois c'est un heureux soldat qui jouit de ce doux privilge. En
vrit, cela rappelle les singes du Jardin des Plantes.

Les _barrios_ ou faubourgs sont des quartiers qu'un tranger, la nuit
venue, ne peut parcourir sans danger. Les habitants nous portent une
haine froce, en grande partie inspire, il faut bien le dire, par les
prdications du clerg.

 leurs yeux, nous ne sommes que des _hereges_, hrtiques sans foi ni
loi: notre prsence n'est pour la rpublique qu'un sujet de troubles, de
discordes et de malheurs mrits: nous modifions leurs habitudes, nous
rions de leurs crmonies religieuses, nous bafouons leurs ministres;
c'en est assez, malgr la fausset d'une accusation si absolue et si
gnrale, pour attirer sur nous les poignards.

Le jour, les _pulquerias_ ou dbits de _pulque_, liqueur tire du
maguey, espce de boisson paisse, blanchtre et fort vineuse, ne
cessent de verser au mtis comme  l'Indien une ivresse abrutissante.
Vous les voyez alors se traner, l'oeil mort, la bouche bavante,
murmurant des paroles incomprhensibles; d'autres se prcipitent sous
l'impulsion d'une folie furieuse, et d'autres, rouls dans la fange,
offrent au passant le plus dplorable des spectacles.

Cette population des faubourgs est en mme temps le rservoir o vient
puiser chaque parti pour s'en faire de vaillants soldais. C'est la chair
 pt de l'arme, et telle est la soumission ou l'abrutissement de ces
malheureux, que deux recruteurs cernant une _pulqueria_, ou pntrant
dans une de ces cours populeuses, ramnent avec la plus grande facilit
tout un troupeau de ces pauvres cratures. On les conduit au palais, et
l, mettant entre les mains de chacun un sabre brch et quelque
carabine impossible, le malheureux est fait soldat par la grce du
commandant de place et pour le plus grand malheur de la rpublique.
Chaque nouvel engagement de l'arme demandant des contingents nouveaux,
_la leva_, la leve recommence.

La campagne ouverte, la femme suit l'homme et le nourrit en campagne;
aussi rien de plus original qu'une arme mexicaine: les femmes, les
enfants, les chiens la font ressembler  une migration; c'est l'arme
de Xerxs en guenilles. Il est facile de comprendre qu'au premier
tournant de la route, au premier bois qui peut dguiser sa fuite, le
soldat improvis reprend le chemin de son faubourg ou de son _jacal_; il
lui arrive ainsi d'un moment  l'autre de servir coup sur coup les deux
partis contraires.

Quelquefois il vend son quipage, fusil, sabre et giberne, le tout pour
une piastre; le gouvernement le rachte pour dix ou quinze. C'est un
commerce assez heureusement pratiqu, et dont le bnfice pour la
rpublique est des plus clairs. Malgr la beaut de son climat,
l'inaltrable srnit de son ciel et l'tat de fainantise dans lequel
il semble croupir avec dlices, le _lepero_ de Mexico considre la vie
comme une terrible preuve, puisqu'il se rjouit de la mort des siens.
Il rappelle alors ces tribus des Thraces qui jetaient des cris de
dsespoir  la naissance de leurs enfants, et chantaient  leur mort des
actions de grce.  Mexico, la basse classe semble avoir hrit de cette
barbarie.

Un enfant meurt, on le couche dans une bire ouverte, puis on
l'ensevelit sous les fleurs; sa pauvre petite figure livide est seule
visible au milieu des hliotropes, des jasmins et des roses. Un parent,
quelquefois le pre lui-mme, charge le cadavre sur sa tte; puis il
part suivi des siens qui causent gaiement et se promettent une belle
journe. L'on arrive  quelque logis o la fte funbre doit avoir lieu;
les libations commencent, les jeux s'organisent, la partie s'chauffe,
les danses enivrent; l'orgie est si douce, qu'on oublie parfois le petit
mort sur une table, ou qu'on trouve au matin le cadavre profan loin de
sa bire, au milieu des dbris de toutes sortes. Pauvres mres! Combien
doivent hurler de dsespoir, crases par la tyrannie des coutumes!

Gabriel Ferry, dans ses tudes sur le Mexique, nous a cont ces
enterrements scandaleux, en mme temps qu'il nous laissait de
magnifiques types de moines qui disparaissent chaque jour. On ne saurait
faire rien de mieux ni de plus exact.

Les moines et les _padres_ forment, avec les _leperos_, une alliance
indissoluble. Ils se traitent de pre  fils, et ces derniers habitent
presque tous des maisons appeles _de vecindad_ et qui appartiennent aux
corporations religieuses ou au clerg. L'un est toujours le dbiteur de
l'autre; mais celui qui reoit le plus n'est pas celui qu'on pense:
aussi le _padre_ peut-il impunment traverser des routes infestes de
voleurs; on le dpouille rarement, et quelques esprits forts se
hasardent seuls  lui demander la bourse ou la vie. On appelle
ordinairement les voleurs du nom familier de compres, _compadres_.

En revenant de Tehuacan de las Granadas, nous fmes arrts contre toute
vraisemblance aux portes de la ville mme par un monsieur fort bien
vtu, accompagn de son domestique. C'tait, je crois, un colonel de la
brigade Cobos qui, sachant qu'il y avait deux trangers dans la
diligence, crut  une bonne aubaine. Cet aimable officier nous demanda
cinquante piastres d'une voix terrible. Je fis la qute, et nous ne
pmes, malgr toute notre bonne volont, en runir plus de dix  onze.

Je les lui offris le plus gracieusement du monde, fort dsol de ne
pouvoir mieux faire, et sur son refus de les prendre, allguant que nous
voulions le tromper, je les remis tranquillement dans ma poche. Il
visita la diligence, et voyant qu'en somme il se pourrait bien que nous
n'eussions pas davantage, il se dcida, maugrant et jurant,  les
accepter.

Ce vol insolite tait une vritable surprise: on n'avait jamais arrt
la diligence en cet endroit, les _compadres_ ayant marqu la route par
tapes comme une chose rgle d'avance.

De Tehuacan  Puebla, il fallut se rsigner trois fois  l'aimable
invitation de retourner ses poches.

Nous avions parmi nos compagnons de route un homme grand et sec, porteur
d'une figure entirement rase, auquel il ne manquait que la tonsure
pour laisser deviner un cur de village. Le lecteur doit tre averti que
les prtres au Mexique, surtout  la campagne, portent rarement le
costume ecclsiastique. Un simple rabat nomm _cuello_, garni de perles
ou simplement bord d'un lisr blanc, suffit pour distinguer un membre
du clerg.

 peine remis de notre msaventure, mon voisin, c'tait l'homme en
question, se tourna vers moi, et tirant de sa poche un rabat assez sale,
me dit en me le montrant: _Amigo_, voici mon arme, et vous verrez
qu'elle en vaut bien une autre. Il m'expliqua son stratagme, mit son
rabat et attendit.

Je m'inquitais peu des voleurs pour mon compte. Je n'avais rien 
perdre. En sortant de Tecamachalco, deux ou trois milles au del, nous
vmes un petit berger dans un champ, qui de loin nous faisait signe, en
nous dsignant le lit encaiss d'une rivire  sec. En effet, deux
compres  cheval, la figure voile par des mouchoirs  carreaux,
enjoignirent au postillon d'arrter, et aux voyageurs de descendre. Le
respect de l'autorit me parat tre, en principe, une vertu; aussi
nous htmes-nous d'obir. Mais en voyant nos poches vides, ces
gentilshommes de grande route jetrent des cris de paon; jamais
l'indignation vertueuse d'un galant homme, arrt dans la plus louable
entreprise, n'gala celle de ces dlicieux dtrousseurs.

On nous avait dj vols! C'tait indigne, cela ne s'tait jamais
fait; ils n'en voulaient rien croire, et le conducteur lui-mme fut
oblig de donner sa parole d'honneur que le fait, tout extraordinaire
qu'il ft, tait exact. Il fallut se rejeter sur les bagages, chose
assurment fort dsagrable: le volume est gros, la valeur
problmatique, la vente difficile, enfin!

En ce moment l'un d'eux aperut le _cuello_, le rabat de notre ami: sa
figure rbarbative s'adoucit aussitt d'un sourire. Je vois encore la
scne. L'autre voleur tait fourr sous la bche de la voiture, se
faisant ouvrir et visitant en toute scurit les coffres qu'elle
abritait.

Ah! _padrecito_ (petit pre), s'cria celui d'en bas, avez-vous aussi
des bagages? Et comme son acolyte demandait, en montrant une mallette:
 qui cela?--La mienne, rpondit l'homme au rabat.--La vtre, petit
pre? rpond le voleur. H! l-haut! laisse cette malle, mon ami: c'est
celle du _padrecito_.

Puis se retournant vers le _padre_ de circonstance:

Ah! _padrecito_, lui dit-il, nous ne sommes point des voleurs; vous
n'en croyez rien, n'est-ce pas? Mais les temps sont si durs! Nous avons
des enfants  nourrir. Cher pre, donnez-moi votre bndiction, nous
sommes d'honntes gens, je vous le jure.

L'homme au rabat s'empressa de lui octroyer une faveur si humblement
demande et qui lui cotait si peu. La diligence repartit. Le tour est
jou, me dit mon vis--vis. Pour moi, je ne pus qu'clater de rire.

Ce respect du peuple et de la classe moyenne pour les _padres_ est si
tenace que, quoi que beaucoup de ces derniers fassent pour l'loigner
d'eux, par leur conduite et la publicit d'une vie scandaleuse, ils ne
peuvent y parvenir. Chacun sait aussi bien que moi que le clerg
mexicain n'offre pas le modle de toutes les vertus.

Malgr tout, rien ne peut dessiller des yeux si aveuglment prvenus.
Aussi quand, par suite d'une rvolution quelconque, les moines sont en
masse expulss d'une ville, la route de l'exil est seme de femmes 
genoux qui viennent accompagner de leurs larmes le dpart de leurs chers
confesseurs. Elles s'empressent  baiser la tunique du martyr et
remplissent  l'envi la main du cordelier de pices de monnaie, ou 
dfaut, de bijoux de toute valeur.

Quand ils reviennent, c'est un triomphe.

Mais laissons l'tude des hommes, et consacrons quelques lignes aux
monuments de Mexico et de ses environs.

Le premier, le plus important, sans contredit, est la cathdrale.

La cathdrale forme le ct nord de la place d'Armes, dont le palais
forme l'est, la Dputation le sud, et le _Portal de las Damas_ l'ouest.
Commence sous le rgne de Philippe II, en 1573, elle ne fut
vritablement termine qu'en 1791, au prix de 2,446,000 piastres, soit
12,330,000 fr.

Vu de la place, l'difice se prsente sous l'aspect majestueux des
glises de la seconde moiti du seizime sicle. La faade est
remarquable par le contraste frappant de la simplicit qui la distingue
des autres difices religieux de la ville. Elle a trois portes places
entre des colonnes doriques; ces portes communiquent avec la grande nef
et les deux nefs latrales.

Au-dessus de la porte principale, deux tages superposs et orns de
colonnes doriques et corinthiennes supportent un petit clocher de forme
lgante, couronn de trois statues, reprsentant les vertus
thologales. De chaque ct s'lvent les tours, d'un style svre,
termines en coupole, et dont la hauteur est de 78 mtres.

L'intrieur est tout or. Un choeur immense remplit toute la grande nef et
se relie, par une galerie de composition prcieuse, au matre-autel,
imit, m'a-t-on dit, de celui de Saint-Pierre de Rome.

Les deux nefs latrales sont destines aux fidles, et l'on n'y voit ni
chaises ni bancs d'aucune sorte. Les Mexicaines, qui s'empressent 
l'office divin, s'agenouillent ou s'asseyent sur les dalles humides, la
ferveur leur dfendant probablement une position moins humilie
qu'exigerait pourtant leur sant dlicate. Les hommes ont le loisir de
se tenir debout; ils sont rares, du reste,  l'intrieur de l'glise;
ils s'arrtent plutt  la porte, o ils attendent en causant l'arrive
des dames et la fin du service, se trouvant rcompenss au del de leur
patience par une oeillade discrte ou par un gracieux salut.

Parmi les objets d'art que renferme la cathdrale, il faut rappeler une
petite toile de Murillo, connue sous le nom de _Vierge de Belen_, et qui
n'est pas une des meilleures du grand peintre. L'glise la considre
comme son joyau le plus prcieux. La toile est en assez mauvais tat et
le tableau demanderait un rentoilement immdiat.

Il faut citer encore une Assomption de la Vierge en or massif, du poids
de 1,116 onces.

La lampe en argent massif suspendue devant le sanctuaire a cot 350,000
francs.

Le tabernacle, galement en argent massif, est estim 800,000 francs.

Citons encore des monceaux de diamants, d'meraudes, de rubis,
d'amthystes, de perles et de saphirs, une quantit prodigieuse de vases
sacrs en or et en argent, pour une somme inimaginable.

La cathdrale renferme le tombeau d'Iturbide, le plus terrible ennemi de
l'indpendance, son soutien plus tard.

Contre le mur de la tour gauche et regardant l'ouest, se trouve le
fameux calendrier aztque, dcouvert le 17 dcembre 1790, tandis qu'on
travaillait  la nouvelle esplanade de l'Impedradillo. Il fut enchss
dans les murs de la cathdrale par ordre du vice-roi, qui en fit prendre
soin comme du monument le plus prcieux de l'antiquit indienne. Nous
pourrions donner ici un rsum de l'oeuvre de Gama en ce qui concerne le
calendrier; mais, faute de place, nous sommes forc de nous abstenir,
nous rservant de publier plus tard des documents aussi intressants. En
tout cas, voici le titre de l'ouvrage o chacun pourra puiser d'amples
renseignements:

_Description historique et chronologique de deux pierres indiennes
trouves  Mexico en 1790_, par D. Antonio de Leon y Gama.--Mexico,
1832.

Le _sagrario_ est une immense chapelle formant dpendance de la
cathdrale. L se font les mariages, les enterrements et les baptmes,
et le saint Sacrement y reste sans cesse expos  la vnration des
fidles.

Il est impossible de ne point s'arrter devant la porte du _sagrario_,
et quoique l'ensemble soit d'assez mauvais got, on ne saurait
s'empcher d'admirer le luxe inou de ses sculptures et de son
ornementation.

Nous avons parl de la coutume religieuse qui impose encore aujourd'hui
 chaque piton de s'agenouiller dans la rue, ou tout au moins de
s'arrter et de se dcouvrir au passage du saint Sacrement; nous
trouvons dans certaines chroniques de l'poque qu'il fallait jadis se
joindre  la procession et accompagner le saint viatique jusqu' la
demeure du malade, si bien que la foule, grossissant  chaque pas,
finissait par constituer une masse norme. Le vice-roi lui-mme n'en
tait pas exempt, et plusieurs fois il se vit oblig de prendre la tte
de la colonne.

En sortant de Mexico par la porte de Belen, et suivant l'aqueduc qui se
dirige du ct de Tacubaya, on arrive au chteau de Chapultepec.

Vritable oasis dans la valle, Chapultepec s'lve sur un monticule
volcanique d'environ deux cents pieds; il est entour d'eaux vives et
couvert d'une vgtation splendide, le voyageur peut y admirer  son gr
une vue panoramique des plus dlicieuses. On y remarque de magnifiques
_sabinos_, espces de cyprs dont quelques-uns atteignent
soixante-quinze et quatre vingts pieds de circonfrence, et dont la
vieillesse vigoureuse brave les ravages des sicles.

Chapultepec est un des plus anciens souvenirs du Mexique. Au VIIIe
sicle, suivant de vieilles chroniques, la colline tait dj le sige
d'une colonie d'habitants industrieux et remarquables par leur
civilisation.

Pendant une longue priode, les peuples nomades venant du Nord, se
pressent, se succdent et se mlent sur ce terrain si souvent disput,
jusqu' ce que l'avant-garde des hordes mexicaines accueillies par
_Jolotl_, roi des Chichimques, obtint la permission de s'tablir 
Chapultepec.

Depuis la fondation dfinitive de Mexico, Chapultepec s'est converti en
un lieu de plerinage. Plus tard, la dvotion populaire se
refroidissant, les rois aztques en firent un muse historique, et ses
rocs furent destins  transmettre  la postrit la physionomie des
grands souverains du Mexique.

Axayacatl, suivant Tezozomoc, fit placer sa statue sur un rocher de la
colline, et le P. Acosta prtend avoir vu de beaux portraits en
bas-relief, de Montzuma II et de ses fils, sur pierre vive.

Au temps de Montzuma II, Chapultepec devint rsidence impriale.

Le chteau moderne lev par les soins du vice-roi Mathias de Galvez,
s'est transform, en 1841, en cole militaire, et dernirement Miramon,
aprs l'avoir restaur, en avait fait sa rsidence.

Mais revenons  Mexico.

Sur la place de la Douane, place toujours encombre d'attelages de mules
et de chariots vides, se trouve le couvent de Santo Domingo, bien dchu
de son ancienne splendeur. Il sert, en temps de guerre civile, de
forteresse aux prononcs qui, du haut des clochers, fusillent  leur
aise leurs ennemis logs sur les _azoteas_ des maisons, ou sur les tours
des couvents voisins.  dfaut, l'on choisit pour point de mire le
piton hasardeux que la ncessit chasse de son logis, l'tranger
surtout quand on le reconnat au loin.

Aussi le clotre de Santo Domingo ne prsente plus que l'aspect de la
dsolation. Les tableaux qui ornaient les galeries sont  moiti crevs,
et les murailles sont noires de la fume des camps. Les beaux jours de
Santo Domingo remontent  l'inquisition, dont il fut le sige. Les
annales font remonter  l'an 1646 les ftes qui clbrrent le premier
auto-da-f de Mexico. Quarante-huit personnes succombrent 
l'inauguration du terrible tribunal dont les dcrets s'excutrent
jusqu'au commencement du sicle.

Autre chose est le couvent de San Francisco. Plac entre la rue du mme
nom, celle San Juan de Letran et Zuletta, il couvrait une superficie de
prs de soixante mille mtres carrs. Coup de clotres magnifiques, de
cours et de jardins, c'tait,  notre avis, le plus considrable et le
plus riche de Mexico.

Deux glises, dont les intrieurs sont couverts de gigantesques autels
de bois sculpt et dor, trois chapelles dlicieuses, des clotres
couverts de tableaux, en faisaient un monument des plus remarquables;
mais la politique a renvers le couvent, perc des rues au travers des
clotres et vendu les jardins. Les garnisons qui occuprent l'difice
aux jours de lutte ont, comme  Santo Domingo, laiss les tristes
marques de leur passage; le couvent est dans un tat dplorable.

La faade qui regarde la rue de San Francisco prsente un portail
magnifique.

Cette porte est un compos bizarre de pilastres renaissance, couverts de
figures en bas-relief, surmonts de chapiteaux composites, et spars
par des niches ornes de statues. Le tout est d'une richesse
d'ornementation extraordinaire, d'un got peut-tre douteux, mais d'un
remarquable fini de dtail, et l'on admire d'autant plus ces sculptures
que, au dire de la chronique, elles ne sont point dues au ciseau de
l'artiste, mais au pic grossier du tailleur de pierre.

Aujourd'hui, m'a-t-on dit, la porte de San Francisco n'existe plus; le
couvent est dmoli, les matriaux disperss, le terrain vendu.

On regrette que le gouvernement libral, dans sa hte de dtruire les
couvents, n'ait point su conserver ce magnifique chantillon de l'art
mexicain.

Le couvent de la Mercie n'est qu'une immense btisse dont rien, ni
l'glise, ni la faade, ne peut attirer l'attention du passant; mais son
clotre est le plus admirable de Mexico.

De blanches colonnes aux arceaux dentels forment d'immenses galeries
encerclant une cour dalle, dont une fontaine bien modeste orne le
centre. Ces colonnes lgres et les dentelures finement dcoupes
rappellent le style grenadin qu'on voit se dvelopper avec tant de
splendeur dans la cour de l'Alhambra.

Plac au centre d'un faubourg des plus populeux, le clotre, par sa
solitude et son silence, forme un contraste frappant avec le tumulte et
l'agitation du dehors. Rien ne peut se comparer  la tristesse qui rgne
dans ses murs. De temps  autre un _aguador_ vient remplir  la fontaine
ses _cantaros_ et ses _chochocoles_ (urnes et pots qui lui servent 
transporter l'eau). Quelquefois la tunique blanche d'un religieux vient
animer une seconde le dsert des galeries, pour disparatre aussitt
dans l'ombre des vastes corridors, peupls de cellules dsertes pour la
plupart.

Aux murailles des galeries sont suspendus de nombreux cadres avec
personnages grandeur nature, reprsentant des scnes religieuses, les
martyrs de l'ordre, et les saints qui l'ont rendu clbre. Toutes ces
physionomies muettes, dans l'extase de la prire ou de la douleur,
n'offrent aux yeux que poses violentes et tableaux d'horreur. Ce ne sont
que dislocations, bchers, supplices de tous genres.

Parmi ces personnages, les uns lvent au ciel leur tte coupe dont le
sang les inonde, d'autres vous tendent  l'envi leurs moignons sanglants
ou leurs membres calcins. Un dgot invincible envahit tout votre tre;
vous vous reportez  ces temps de sainte fureur o l'on batifiait la
souffrance, o l'on avait soif de supplice et vous bnissez le ciel de
vous avoir fait natre dans un sicle moins barbare, o Dieu se contente
d'hommages plus faciles et de moins horribles sacrifices.

La Mercie possde encore une belle bibliothque o l'amateur pourrait
dcouvrir des trsors; et le choeur de l'glise, compos d'une centaine
de siges en chne sculpt, est un des plus beaux que je connaisse.

Le Salto del Agua est la seule fontaine monumentale que possde Mexico.
Plac en dehors des grandes voies de circulation et dans le centre d'un
faubourg, il termine l'aqueduc qui, partant de Chapultepec, amne 
Mexico les eaux de ses sources. C'est une construction oblongue, orne
d'une faade fort mdiocre. Au centre, un aigle, aux ailes dployes,
soutient un cu meubl des armes de la ville. De chaque ct, des
colonnes torses avec chapiteaux corinthiens supportent deux figures
symboliques de l'Amrique et de l'Europe, qu'accompagnent huit vases 
moiti briss. Suivant les historiens de la conqute et les anciens
auteurs mexicains, le Salto del Agua et l'aqueduc qu'il termine avaient
remplac l'ancien aqueduc de Montzuma, bti par Netzahualcoyotl, roi de
Texcoco, sous le rgne de Izcoatl, c'est--dire de 1427  1440. Nous
lisons aussi dans Clavijero, que deux aqueducs amenaient l'eau de
Chapultepec  la capitale. La btisse tait un mlange de pierre et de
mortier, la hauteur des aqueducs de cinq pieds, la largeur de deux pas.
Ces aqueducs occupaient une chausse qui leur tait exclusivement
rserve, et amenaient l'eau jusqu' la ville et de l dans les palais
impriaux.

Quoique l'aqueduc ft double, l'eau n'tait fournie que par un seul  la
fois, facilitant ainsi la rparation de l'autre, afin que l'eau arrivt
toujours pure. Il faut avouer que les Mexicains d'autrefois avaient plus
de prudence et plus de soin de leurs monuments que ceux de nos jours,
qui laissent tomber les leurs en ruine.

En parcourant les environs de Mexico, on trouve  Popotlan,  deux
lieues environ de la ville, l'un des plus potiques souvenirs de la
conqute. Ce fut  l'ombre du vieil _ahuahuete_ (cyprs) que Cortez vint
reposer ses membres endoloris et pleurer son effroyable dfaite du
1er juillet. L'arbre fut appel depuis: Arbre de la nuit triste.

Rappelons rapidement les causes qui amenrent ce dplorable vnement.

Montzuma tait prisonnier des Espagnols, et la noblesse mexicaine,
voulant encore fter son roi dans les fers, offrit au monarque
malheureux un bal, dans le palais mme qui lui servait de prison.
Alvarado commandait en l'absence de Cortez, mais il ne voulut permettre
la runion qu' la condition expresse que les Mexicains s'y rendraient
sans armes. Le palais se remplit,  l'heure fixe, des nobles mexicains
vtus de leurs plus riches parures et couverts de leurs joyaux les plus
prcieux. C'tait un ocan de plumes aux vives couleurs, une richesse
incroyable de plaques d'or, un amas prodigieux de perles, de diamants et
de pierres prcieuses.  l'aspect de tant de richesse, les Espagnols
furent blouis, leur convoitise s'veilla terrible, leurs regards
s'allumrent, la soif de l'or les enivra, et l'assurance de l'impunit
leur fit commettre la plus infme des trahisons. D'un commun accord, ils
se prcipitrent comme des tigres sur la noblesse sans dfense, et se
gorgrent  l'envi de carnage et d'or.

La nation frmit  la nouvelle de cet attentat sans nom, mais le respect
inspir par le roi prisonnier la maintint encore. Cortez, du reste,
tait absent, et l'on comptait sur sa justice et le chtiment des
coupables.

Cependant, il arrivait vainqueur de Narvaez et son entre fut
triomphale. Aveugl par le succs, Cortez se borna  quelques
rprimandes, esprant que le temps apaiserait l'indignation populaire.

Mais le dsespoir et la colre des Mexicains arrivrent  leur
paroxysme, et la mort de Montzuma ne permit plus l'esprance d'aucun
arrangement. Ce fut alors une guerre  mort, sans trve ni merci. Les
arquebuses et les couleuvrines furent impuissantes contre ce flot
toujours renouvel d'assaillants dsesprs. Les Espagnols indcis,
troubls, durent songer  la retraite. Cortez lui-mme perdit en cette
circonstance la prsence d'esprit qui ne l'avait jamais abandonn.
Devant l'normit du pril, son courage chancela; il voulut fuir et crut
dguiser sa retraite  la faveur d'une nuit pluvieuse.

La troupe espagnole, suivie des Tlascaltecas ses allis, abandonna donc
cette ville, tmoin de tant de triomphes. Chaque soldat charg d'or
suivait pniblement la route obscure; nul danger apparent n'arrtait sa
marche, la ville tait silencieuse. Quelques heures encore tout tait
sauv. Mais au moment de franchir les ponts de la rue de Tlacopan, des
milliers de guerriers surgirent de tous cts. Ce fut une mle
horrible, un mlange pouvantable de cris de douleur et de hurlements de
rage, un combat sans nom, o l'lite de la troupe espagnole prit sans
gloire dans les eaux bourbeuses des fosss et sous la hache impitoyable
des Mexicains. Cortez, Ordaz, Alvarado, Olid et Sandoval chappent avec
peine, suivis d'une poigne des leurs. Ils fuient et s'loignent
dsesprs, n'osant rappeler cette nuit sanglante.

Ils arrivrent ainsi jusqu' Popotlan o Cortez, pleurant, dit-on, vint
s'tendre sous le vieux cyprs.

 Cortez! s'crie un de nos compatriotes, Alvarado et vous tous,
valeureux comme Thse, mais insatiables comme Cacus, vous ne mritez
pas des statues de marbre, mais d'argile! Loin d'tre les aptres de la
civilisation, votre valeur n'a servi qu' l'abrutissement du peuple dont
vous deviez amliorer le sort en l'initiant aux mystres d'une destine
suprieure.

Que reste-t-il de vos actions hroques? Un peuple dchu de son
ancienne splendeur, d'un christianisme douteux, et s'enfonant chaque
jour dans une abjecte barbarie: quelques pages glorieuses, mais impures;
une rue du nom d'Alvarado, un vieil arbre dcrpit et solitaire, devant
bientt mler ses cendres  celles des malheureux dont il rappelle le
souvenir funbre.

C'est encore  notre savant ami, M. Jules Laverrire, que le voyageur de
la valle de Mexico doit la dcouverte des ruines de Tlalmanalco et
quelques renseignements sur leur origine. Du reste, nul mieux que lui ne
connat le plateau, et personne n'est plus capable de le mieux
dpeindre.  une lieue et demie de Chalco, le touriste se dirigeant vers
les volcans, monte une petite cte, passe devant la magnifique filature
de Miraflores, et se trouve,  quelques milles au del, devant le
village  demi ruin de Tlalmanalco. Au milieu du cimetire, prs de
l'glise moderne, s'lvent les superbes arceaux dont la cration
remonte aux premiers temps de la conqute. Ces ruines, selon M.
Laverrire, sont les restes d'un couvent de franciscains, dont les
travaux restrent inachevs.

L'architecture de ces arceaux est vraiment extraordinaire, et la forme
des colonnes, les chapiteaux et les sculptures tiennent du mauresque, du
gothique et de la renaissance. La cration est toute espagnole et
reporte l'imagination de la cathdrale de Burgos  l'Alhambra.
L'ornementation porte un cachet mexicain, riche, capricieux, fantastique
et mi-symbolique.

Mais si le dessin est espagnol, l'excution est toute mexicaine, et
l'ensemble de l'oeuvre a l'empreinte des deux civilisations. Les ruines
de Tlalmanalco sont uniques dans leur genre au Mexique, et l'on ne
retrouve nulle part rien qui leur puisse tre compar.

Il reste au voyageur, pour bien connatre la valle,  faire une
excursion  San Agustin,  Tacubaya et  Nuestra Seora de Guadalupe.
San Agustin est un assez joli village  quatre lieues au sud de Mexico.
Toute sa clbrit lui vient du jeu qui,  la fte patronale, attire les
Mexicains et les trangers qui viennent y tenter la fortune. Il faut
avoir, au moins une fois dans sa vie, assist  cette runion
extraordinaire, o la dignit la plus exquise prside aux arrts de
l'aveugle desse.

Dans une salle immense s'tend un vaste tapis vert, disparaissant sous
des amas d'or. On y joue au _monte_, espce de lansquenet. Le banquier
n'a qu'une chance raisonnable, et les probabilits sont bien partages,
 l'oppos des jeux de Hombourg, qui sont une vritable duperie.

L'enjeu est considrable; rien ne vient contrarier la chance du joueur,
la ponte tant illimite.

Vous pouvez en principe, si vous en avez les moyens, ponter le total de
la banque sur table, c'est--dire de quatre  cinq cent mille francs.
Cela s'appelle _tapar el monte_. Il faut ajouter que ce cas est rare,
mais un bonheur quelque peu suivi peut amener ce rsultat.

Entrons, la salle est pleine; l'or seul est admis. Les cartes s'talent
et s'appellent. Perdants ou gagnants reoivent ou repontent sans qu'un
geste malheureux ou qu'une parole dplace vienne interrompre la partie
qui se continue. Au milieu de cette assemble o se droulent  chaque
instant les pripties de la plus terrible des passions humaines, on
entendrait voler une mouche, le silence est absolu. Combien, cependant,
s'loignent dsesprs!

On parle d'un _padre_ riche, qui quelquefois arrive suivi d'un
domestique porteur d'une _talegue_ d'or (quatre-vingt-cinq mille
francs). Il s'arrte, regarde un instant les coups, combine, observe,
calcule et se dcidant pour une carte qui lui plat, dpose comme enjeu
la somme entire.

Le croupier appelle, il coute sans motion apparente, gagne ou perd
avec le mme calme, allume tranquillement une cigarette et se retire.

Les ftes de Tacubaya n'ont point la mme clbrit; on y joue comme
partout au Mexique, mais la merveille de Tacubaya, c'est la proprit
de don Manuel Escandon, rsidence dlicieuse, entoure d'eau, coupe de
lacs et de cascades, et contenant toutes les flores du globe. Un
horticulteur mrite en dirige l'entretien, et nous rendons hommage 
l'urbanit charmante du propritaire de la villa et de son neveu don
Pepe Amor, qui en font les honneurs avec tant de grce.

Guadalupe est un village  deux lieues au nord de Mexico. Un chemin de
fer vous y mne en quelques minutes.

Guadalupe est le grand plerinage du Mexique, et l'glise se trouve sur
le Tepeyac mme o Tonantzin, la mre des dieux mexicains, respirait les
vapeurs du copal, aux lieux o fumait le sang des victimes humaines. La
Vierge y possde une chapelle privilgie o les miracles se succdent
sans relche. Place au sommet d'une pointe de rocher reli  la chane
principale et qui fait promontoire dans la plaine, la chapelle regarde
Mexico et permet au voyageur de parcourir de l'oeil tout le panorama de
la valle.

Au pied du rocher, une fontaine merveilleuse, couverte d'un dme
magnifique, prodigue moyennant redevance,  tous les infirmes du globe,
les vertus curatives de ses eaux sacres.

Chaque jour, l'Indien crdule y vient renouveler sa provision puise,
rciter ses humbles prires aux pieds de la Vierge, et s'en retourne
satisfait d'avoir un instant contempl la divine image. Les jours de
fte, c'est une masse norme de population accourue de tous les points
du Mexique; tous les costumes y sont runis, tous les types s'y
confondent: ce ne sont partout que cris de joie et bruit de cloches. Les
marchands de toute espce talent aux yeux des promeneurs des fruits de
tous les climats; l'Indienne y fabrique des tortilles et de grandes
galettes  la graisse rance, dont l'odeur vous prend  la gorge. Le
_pulque_ coule  plein bord. Vous vous retirez fatigu de ces bruits, la
tte embarrasse par ces parfums de rtisseur, couvert de poussire, et
vous rentrez avec une vague rminiscence de la foire aux jambons de
Paris.




IV

ANECDOTES ET RFLEXIONS


Il peut sembler curieux, par le temps qui court, de tracer quelques
esquisses mexicaines et de conter des anecdotes qui mettent le lecteur
au fait de coutumes qu'il ne connat gure.

Mon dessein, en crivant ces lignes, n'est point de faire de la
politique pas plus actuelle que rtrospective; car, malgr tout mon
dsir d'tre juste dans mes apprciations, il se pourrait que, malgr
moi, mes sympathies se dclarassent pour tel ou tel, chose bien gale au
lecteur assurment.

Non, je parlerai de l'un et de l'autre, taisant quelquefois les noms, et
tout aussi indpendant envers le parti de l'glise, que je respecte,
qu'envers le parti libral, qu'on blme aujourd'hui. Des deux cts,
les hommes se valent; ils sont Mexicains. Quant aux principes, c'est
une affaire d'apprciation.

Je ne dirai que ce que j'ai vu, et cela suffira, je pense; car, au
Mexique, le possible n'est gure vraisemblable, et les on dit pourraient
m'attirer des contradictions.

Je laisse dormir le pass. Il m'est dur nanmoins de ne pouvoir faire
preuve d'rudition sur la conqute, les vice-rois, l'indpendance; sur
l'empereur Iturbide, qu'on fusilla comme un chien, et Santa-Anna, qui
jouit tranquillement de ses rentes.

J'arrive  Comonfort, qui, chacun le sait, se retira tranquillement 
Vera-Cruz, il y a quelque cinq ans, chass par Zuloaga son ami, Osollo,
un charmant garon, et le jeune Miramon, qui voyage aujourd'hui pour son
plaisir.  cette poque, j'arrivais prcisment  Mexico, et j'avais 
peine eu le temps de me choisir un gte, lorsque j'aperus quelques
_leperos_ amoncelant des pavs dans la rue.

Il y avait l-dedans une intention de barricade qui m'intrigua, et,
m'informant aussitt, j'appris avec tonnement que nous tions en
rvolution. Je ne m'en doutais vraiment pas.

En effet, la citadelle s'tait prononce; elle avait pour elle le
couvent de Santo Domingo et celui de San Agustin; quelques guerillas, en
outre, arrivaient  toute vapeur.

Comonfort tenait le palais, la cathdrale et San Francisco.

J'ai dit, au prcdent chapitre, ce qu'est un _pronunciamento_; c'est
une charge de mauvais got, qui, malheureusement, au Mexique se
renouvelle trop souvent. Ces messieurs s'amusent, et c'est affaire entre
eux; mais les trangers en souffrent et leurs intrts sont cruellement
compromis.

Bref, chacun fit ses barricades, face  face,  courte distance les uns
des autres, sans plus se dranger que s'il se ft agi du barrage d'un
ruisseau ou du dpavage d'une rue: s'arrtant, prenant haleine,
soulevant un pav, se lanant une injure, quelque chose d'norme, par
exemple, et que je ne saurais redire, car leurs jurements sont fort
orduriers. Quant au fusil, pendant deux jours il n'en fut pas question,
et l'on n'entendit siffler des balles que lorsque les barricades
termines, chacun se trouvait parfaitement  l'abri.

Comme on le voit, cela peut s'appeler faire la guerre en amateur.

Pour les principes nouveaux proclams par Zuloaga et Ce, je me
dispenserai d'en parler; je n'ai jamais rien pu comprendre  tous les
plans (car cela s'appelle un plan) de ces messieurs.

Je les ai vus monter au pouvoir, en descendre, y remonter encore, moins
lgers, je vous prie de le croire,  la descente qu' la monte: c'est
l certainement le seul et vritable plan, s'enrichir; et il est bon,
soyez-en sr, car on ne recommencerait pas aussi souvent.

En somme, et avec de la bonne volont, je me suis aperu d'une chose:
c'est que le clerg et l'arme voulaient conserver le privilge d'tre
jugs par leurs pairs (cela s'appelle les _fueros_), et qu'une partie
intelligente et claire de la nation n'entendait pas de cette oreille.

C'est peut-tre mauvaise volont de sa part, enttement ou mauvaise
entente de ses intrts. Je me rappelle cependant qu'en France,
autrefois, on avait rclam contre cette manire de faire. De plus, le
clerg veut conserver ses biens; il possde comme les deux tiers du
Mexique. On les lui a donns, n'est-il pas juste qu'il les garde?

Voil toute la guerre; et depuis tantt quarante ans, l'un tire  hue et
l'autre  dia: Je les garderai... tu ne les garderas pas.

Il y avait donc des barricades; une entre autres au pied de ma maison:
j'tais aux premires loges. San Agustin tirait sur nous; quand je dis
nous, c'est une figure, et c'est de la barricade que je veux parler.
Chacun faisait son devoir et tirait, en dtournant la tte, sur des
ennemis absents, car on ne pouvait distinguer personne et je
n'apercevais pas le plus petit plumet  l'horizon.

Nanmoins, je fus oblig de me retirer de ma loge d'avant-scne: une
balle, puis deux frapprent la console de la fentre, une autre entra
dans l'appartement. Je compris que c'tait bien  moi que s'adressait
cette plaisanterie. Je me retirai. C'est l, du reste, le ct plaisant
de cette sorte de guerre; on se tue rarement entre soi, mais le passant
ou l'tranger risque fort d'attraper une balle gare.

Ce fut alors que, pour la premire fois, j'aperus le prsident
Comonfort; il inspectait les barricades, payant de sa personne et
encourageant les siens. Malgr tout, l'enthousiasme baissait
visiblement, car la paye devenait rare, et la victoire est au dernier
cu.

Comonfort est un gros bonhomme tirant  l'obsit, un peu mou, m'a-t-on
dit, mais plein de coeur et trop clment. Ceux qui le chassrent furent
tous ses obligs.

Les partis taient en prsence depuis huit jours: cela devenait gnant
et menaait de se prolonger encore: toutefois on prenait son temps et
l'on se reposait mutuellement de tant de fatigues. Chaque jour, de huit
 onze heures du matin, on avait vacance. C'tait alors des visites de
l'un  l'autre, une poigne de main par-ci, une injure par-l, et
cependant, les cuisinires allaient aux provisions, de manire que
personne ne souffrait de la faim, ce qui ne manquait pas de charit des
deux parts.

De plus, chaque parti s'adressait des cartels et des dfis; l'un d'eux,
je ne sais plus lequel, proposa donc  l'autre une bataille en rase
campagne. Ne vous semble-t-il pas voir deux champions prudents se toiser
avec fureur et s'criant: Sortons, monsieur, sortons, et ne sortant
jamais. Cela me fit cet effet-l, car ni l'un ni l'autre ne voulut
sortir, se trouvant bien o il tait; jusqu' ce que, je l'ai dit plus
haut, les partisans de Comonfort, n'ayant plus le sou, passrent 
l'ennemi qui en avait.

Comonfort se retira donc sans tre inquit. Ces messieurs entrrent au
palais; il y avait foule; les cloches sonnaient  toute vole, et ce fut
vraiment un beau jour pour nous, qui, depuis trois semaines, ne pouvions
sortir du logis. On s'embrassait sur la place du Palais; c'taient des
cris de triomphe et des hourras, et viva Miramon, et viva Zuloaga! puis
les courbettes de ces jours, les dvouements et les protestations, toute
la comdie du succs. Comme il y avait beaucoup de moines sur la place
et que les grands chapeaux  la Basile s'agitaient avec enthousiasme, je
compris que le clerg devait avoir gagn quelque chose, et je m'en
rjouis fort.

Ce n'tait partout que proclamation sur proclamation. J'avais lu les
autres et je lus celles-l; c'est toujours, on le sait, la mme
histoire: anarchistes, voleurs, incendiaires, etc.; ce sont douceurs que
chaque parti s'adresse, et vraiment entre les deux le coeur balance, car
tous deux volent impunment.

Les rues de Mexico, pendant ces jours de fte, offraient un spectacle
vraiment singulier; la foule se composait surtout de _leperos_, tous
plus ou moins chargs de pices de coton ou d'indienne gagnes dans
leur zle  rtablir la circulation; il faut ajouter que quelques
barricades taient faites avec des ballots d'toffes et que ces
dpouilles taient trangres et ne cotaient rien  la nation.

Il y avait, parsemant la foule, un grand nombre de moines et de
_padres_. Chacun d'eux jouit d'une physionomie toute particulire, et
j'en veux dire quelque chose.

Le pre de la Mercie est sombre d'habitude; il porte en lui quelque
chose de la dsolation de son couvent et s'occupe de science. On le voit
rarement faire l'oeil aux passantes.

L'augustin a quelque chose de dgag dans sa marche et de guerrier dans
son attitude; cela n'a point droit de surprendre; il a vu tant de
_pronunciamentos_, ses clotres ont si souvent servi de casernes et ses
clochers de forteresses, que le soldat a dteint sur lui.

Le dominicain regrette l'inquisition; mais, quant au franciscain, c'est
la perle des moines, il est tout a l'amour. Bien des fois je l'ai vu
poursuivant les belles filles dans les rues; indiffrent  l'ge; au
type,  la naissance, il a pour toutes des sourires aussi bien que des
bndictions.

Quelques dames cependant n'acceptent pas comme pain bnit des
propositions au moins dplaces, et je puis parler d'une charmante
Franaise qui n'chappa qu'avec peine aux obsessions de l'un d'eux.
L'enrag, car il faut tre enrag vraiment, ne se rebutait point devant
l'indignation de notre compatriote; il continuait  lui sourire malgr
ses gestes d'horreur, et, croyant mieux faire ou se rappelant peut-tre
le _vous m'en direz tant_ d'une femme clbre, il tira de sa poche une
poigne d'onces; nouvelle galanterie qui fora la dame en question  se
rfugier chez moi. Pour lui, inbranlable dans sa persvrance et
sachant du ciel que frappant on vous ouvre, il se planta devant la porte
et attendit.

--Tenez, le voil, me disait cette pauvre femme, me montrant son
perscuteur; le voil, le monstre, s'criait-elle avec indignation.

Pour lui, touchant effet de la charit chrtienne, il lui rendait baiser
pour injure.

Mais il ne suffit pas de chanter victoire, et rien n'est fait, s'il
reste quelque chose  faire; on connat la phrase, elle a beaucoup
servi, et Miramon, qui s'efforait de copier l'immortel gnral de
l'arme d'Italie, en bourra plus tard ses proclamations. Voil comme on
abuse des plus belles choses.

Une fois donc le pouvoir organis, c'est--dire Zuloaga nomm prsident,
les factieux de la veille poursuivirent les rebelles du lendemain; ces
changements sont de tous les sicles, de tous les pays et ne blessent
personne. Osollo fut donc nomm gnral en chef de l'expdition; il
partit. C'tait un charmant garon qui donnait  tous de grandes
esprances; une victoire le rendit clbre, mais il ne fit que passer,
on l'oublia. trange chose que la renomme! il avait l'me gnreuse,
l'ducation franaise, les ides librales; quelques paroles imprudentes
le trahirent, une colique l'emporta en quelques jours. Miramon lui
succda. Vous avez peut-tre entendu prononcer ce nom-l; nous en dirons
quelque chose tout  l'heure, j'ai hte d'arriver  Zuloaga.

Je ne puis parler qu'avec respect d'un aussi haut personnage, un
prsident n'est pas un homme ordinaire, et celui-ci moins que tout
autre. M. Zuloaga fut croupier de jeu dans un tablissement de _monte_
puis gnral; ici, j'ai quelque doute: fut-il premirement gnral et
croupier par la suite; le cas est incertain, je crois qu'il cumulait.
Arriv  la prsidence, il y russit peu, et son passage aux affaires
n'a de saillant que deux aventures que l'on croira difficilement, et qui
sont parfaitement vraies.

On clbrait la fte de l'indpendance et Zuloaga prsidait  l'Alameda
une assemble de dputs et de fonctionnaires publics; on parlait des
jours immortels, des hros de l'indpendance, Hidalgo, Morelos,
Iturbide, beaux discours et vaines paroles; quand un inconnu s'avana
tenant  la main un jeu de cartes sale, et le jeta  la figure du
prsident: la crmonie se trouva, on le comprend, interrompue. Chacun
s'empressa autour du premier fonctionnaire de l'tat; mais lui, en homme
qui sait vivre et qui connat les cartes, et qui sait tout ce qu'on
peut attendre de leurs bizarres caprices, s'essuya la figure avec le
calme d'une grande me, et la sance continua. Quant  l'audacieux, il
avait disparu.

Plus tard, lorsque Miramon lui fut adjoint comme substitut-prsident,
Zuloaga le suivit en campagne, et fut escamot six mois. Escamot?
dira-t-on, c'est par trop fort, un prsident escamot, cela ne s'est
jamais vu; en vrit, je rclame pour le Mexique, cela s'est vu, cela
s'est fait, et le plus extraordinaire de la chose, c'est qu'on n'y fit
pas attention. Quinze jours aprs la disparition de la victime, deux
officiers rapportrent  sa femme en deuil, l'un son pe, l'autre ses
pistolets, tout comme dans Marlborough, mais l s'arrte la comparaison.
On le crut mort. Six mois plus tard, Zuloaga reparut et le pays fut
assez ingrat pour ne point clbrer ce grand jour! On ne s'en occupa
mme pas. Soyez donc prsident pour si peu! Miramon, qui lui succda,
est un garon de trente-deux  trente-quatre ans, brave, cela n'est pas
douteux, mais, m'a-t-on dit, de peu de moyens. Pouss par une femme
ambitieuse, de beaucoup d'esprit, dit-on, et bas-bleu par-dessus le
march, il a fait son chemin et rapidement, car en dix-huit mois il
devint, de capitaine, prsident.

Je ne connais madame qu'indirectement, mais je puis donner sur son
compte une anecdote qui peindra mieux que toute chose au monde les
tranges moeurs de ce pays. Je tiens la chose de premire main de madame
X... elle-mme.

Madame X... tient  la porte de Mexico un charmant petit cabaret, avec
ombrage et jeu de boule. On dne parfaitement chez elle; de plus, elle
est polie et avenante, ce qui ne gte rien. Elle eut pour _commadre_,
commre, madame Miramon, alors qu'elle n'tait que mademoiselle Concha
de Lombardo, ne songeant point assurment qu'un jour elle se verrait
assise sur le fauteuil prsidentiel du Mexique.  coup du sort! vanit
des vanits! je pourrais  ce sujet me livrer  de longues
considrations philosophiques, je suis bon prince, et je passe; la loi
de succession au fauteuil est rapide au Mexique. Miramon n'est plus
prsident, et madame n'est plus prsidente.

Ce fut  son passage au pouvoir que se rapporte _mon histoire_: en bonne
princesse qu'elle tait, en charmante femme qu'elle est toujours, madame
Miramon venait visiter sa bonne amie, sa commre, madame X...

Celle-ci, honore, comme vous le pensez bien, d'une condescendance aussi
grande, abandonnait  la hte casseroles et pole  frire, pour entamer
avec la prsidente de longues causeries, o la politique n'tait point
trangre:

--Tu devrais bien, disait madame X... (vous voyez l'intimit!) tu
devrais bien dire  ton mari qu'il fasse telle ou telle chose, cela nous
irait, et si cela continue il perdra nos sympathies. Les impositions
forces nous touffent, tche donc d'arranger cela.

--Et dis-moi, ajoutait madame X.., que feras-tu quand ton mari ne sera
plus prsident? car il faudra bien un jour faire place  quelque autre.

--Ah! rpondait ingnument la prsidente, j'irais  Paris et  Londres
voir l'impratrice et la reine.

Et la conversation roulait intressante de la cuisine  la politique,
pour revenir aux chiffons.

M. Gavarni pourrait introduire l'anecdote dans son _Histoire de
politiquer_.

La biographie de Miramon ne manque pas galement de traits d'un haut
comique; alors que substitut-prsident, et de fait, chef de la
rpublique, il se livrait  l'exercice de la savate ou de la boxe avec
des ouvriers franais qui chantaient la _Marseillaise_ dans un cabaret
aux portes de Mexico, la chose est vraie. Voyez-vous d'ici le prsident
rentrant au palais avec l'oeil au beurre noir! Plus tard, on ne l'a pas
oubli, quelque temps avant sa chute, Miramon forait en plein jour le
coffre-fort du consulat d'Angleterre pour enlever trois millions;
j'tais prsent, il y avait foule et murmures et indignation, mais ce
fut tout, et l'Angleterre ne fit que protester, et Miramon se promne
sans doute sur nos boulevards! Voil qui est profondment triste.

Ce que je viens de raconter des Mexicains et les anecdotes qui vont
suivre n'ont point pour but de faire mpriser un peuple dont j'ai reu
de vives marques de sympathie: loin de moi l'ide de dverser le
ridicule sur des natures bonnes au fond, mais dplorablement perverties.

Le Mexicain a, pour toutes ses faiblesses, au besoin pour tous ses
crimes, une excuse: le manque d'ducation, le dfaut absolu
d'organisation sociale. Mais, en nous reportant au moyen ge, au temps
de nos guerres religieuses, et mme au rgne de Louis XV, nous
trouverions chez nous plus de misres et de violences de toutes sortes.
C'est l'histoire des deux chiens de Lycurgue.

Au Mexique, on ne peut s'tonner que d'une chose, c'est que, dans l'tat
o se trouve la rpublique, il n'y ait pas plus de vols et plus
d'assassinats. Enlevez  Paris sa garde de police,  la France sa
gendarmerie, et vous m'en direz des nouvelles!

Quoi qu'on dise, notre nature est plus violente que celle des peuples
qui habitent les pays chauds. Au Mexique, point de suicide par amour,
jamais il ne m'en fut cit d'exemple; l'homme d'affaires rsiste en
stoque au dsespoir que peut amener une faillite, et le suicide du
ngociant est plus rare encore que celui de l'amoureux. Le duel, qui
vous prsente la mort comme un Anglais son ami, avec la froide politesse
d'un homme bien lev, ne lui sourit gure. La rixe, voil son lment;
le couteau marche, l'un d'eux succombe, il meurt, c'est fort bien: il
n'a pas eu le temps d'y songer.

Serait-ce que le sentiment de l'honneur est moins dvelopp chez eux?
S'ils tiennent davantage  la vie, c'est peut-tre que la leur est plus
douce que la ntre; c'est peut-tre encore une affaire d'ducation. Les
Romains s'injuriaient comme des crocheteurs et ne se battaient pas.

Ce que l'on raconte des guerres incessantes des Mexicains, de leur
sang-froid dans la vengeance, de leur cruaut dans les excutions
sommaires, ne peut qu'amener l'erreur sur le jugement que mrite la
nation.

Les passions et les haines enfantes par les discordes civiles couvrent
des instincts meilleurs. Le chtiment le plus lgitime reoit rarement
son excution, s'il n'est promptement appliqu. On en est chaque jour
tmoin parmi ces revirements soudains de la politique locale. Faites
qu' travers les cris de mort au tratre, l'homme engag dans la
tourmente chappe un moment aux premiers lans du triomphe, sa vie est
assure.

Cela prouve, en somme, que le Mexicain manque d'nergie. Il aime trop la
paix, c'est pour cela qu'il a toujours la guerre. Une vingtaine d'hommes
turbulents bouleversent l'empire: la loi de Lynch et quelques excutions
rapides rduiraient tous ces coureurs de route, et ces loups froces se
changeraient en mouton paisibles.

Cette trange apathie  laisser faire et  souffrir, leur avait attir
d'un journaliste franais l'apostrophe suivante qui ne manque pas
d'loquence et qu'ils ne lui pardonnrent jamais.

Ce n'tait pas de l'_atole_, leur disait-il, qui coulait dans les
veines de la Convention. L'_atole_ est une solution fade et liquide de
farine de mas et d'eau.

Quelle que soit donc la frocit que nous ayons vue rgner dans les
trois dernires annes de lutte, ne faisons point retomber sur les
instincts nationaux les scnes dsolantes dont le Mexique a t le
thtre: ce serait plus injuste encore que d'inscrire au compte de la
moralit des gens de bien et donner pour type du caractre social en
France les monstrueuses horreurs de nos mauvais jours.

Le voleur, au Mexique, ne peut tre considr sous le mme point de vue
que chez nous: ce n'est pas un sclrat, c'est un homme comme tout le
monde... au Mexique. Certes, me disait un ami, je n'ai nul got 
m'approprier sans faon le bien d'autrui; mais j'ai souvent envi le
sort du voleur: il est le roi de la situation; pour peu qu'il mette
d'entrain et d'adresse aux exploits de son art, il est partout vant,
combl d'loges, et les salons comme les ruelles mal fames
applaudissent  ses ingnieux hauts faits.

Le Mexicain aime  conter les aventures o il a figur comme victime; il
ne s'en plaint pas; les grands vnements l'intressent, les petits
accidents l'amusent. J'ai vu, dans les rues de Mexico, des gens bien
levs se montrer du doigt, en touffant de rire, un apprenti filou qui
escamotait,  vingt pas de leur cercle, le mouchoir d'un passant, auquel
ils allaient ensuite en se moquant, demander des nouvelles de sa poche
dserte.

Les voleurs de mrite sont bien connus: on les rencontre parfois dans la
rue; on les salue affectueusement, plusieurs mme s'empressent  leur
serrer la main. Dans les circonstances graves, les juges trouvent
difficilement des tmoignages pour condamner un coupable: personne n'a
jamais rien vu; on craint de se faire une querelle avec l'accus devenu
libre ou avec ses amis; on se laisse voler, dans la crainte de se faire
un mauvais parti.

Au Mexique, le jeu est dans les moeurs, comme le vol. Les maisons de
_monte_ sont tenues par les gens les plus honorables, qui parlent
volontiers de leurs occupations incessantes et qui tonnent contre
l'oisivet, mre de tous les vices. Dans les grandes ftes du tripot, 
San Agustin par exemple, on rencontre des familles au complet, grands
parents et petits-enfants, qui s'encouragent mutuellement  tenter les
hasards du sort et qui trouveront toujours une bourse ouverte pour les
aider  conjurer les malheurs de la fortune.

En 1854, un sacristain de San Francisco, bien connu pour sa dvotion,
eut l'ide suivante: il feignit avoir gagn le lot de vingt mille
piastres (cent mille francs)  la loterie de la Havane. Le bruit s'en
rpandit et chacun de fliciter l'heureux sacristain. Lui, cependant,
voulut rendre grce au ciel d'une faveur si grande; il organisa donc une
crmonie religieuse d'une pompe exceptionnelle: le haut clerg serait
prsent et l'vque (moyennant salaire) devait y faire un sermon sur la
bienveillance du Seigneur s'tendant  la russite des gens pieux;
c'tait de circonstance.

La grande socit de la ville tait invite; mais pour une fte aussi
prne, le mobilier des glises ne devait point suffire, et le
sacristain s'en fut quter, dans toutes les maisons riches, les objets
de luxe servant au culte particulier de chacun. On s'empressa de lui
fournir chandeliers d'or et d'argent massif, parures de la Vierge et de
l'Enfant Jsus, broderies prcieuses, perles et diamants: il y en eut
pour une somme considrable.

Tout se passa bien; le sermon de monseigneur fut des plus loquents, la
crmonie splendide.

Le soir, pour couronner la fte, le sacristain ft disparaissait avec
toutes les richesses d'emprunt qu'on ne put jamais retrouver. Le tour
passa pour bien jou, l'on ne fit qu'en rire. Voil de la tolrance.

Un prtre me racontait qu'il existe,  San Hypolito (l'hpital des fous
 Mexico), une image de la Vierge, d'un caractre particulier: elle est
fort laide et presque noire, se rapprochant du type indien. Les filles
publiques de la ville l'ont en grande vnration et viennent chaque jour
la supplier de leur accorder pour la nuit une ample moisson d'amants.
Lorsque le hasard a favoris le commerce de ces malheureuses et qu'elles
se trouvent satisfaites du produit de leurs charmes, elles s'empressent
auprs de la Vierge pour la remercier de ses faveurs, et lui offrent en
reconnaissance, une partie de leur gain, la priant de leur continuer sa
toute-puissante protection.

Voil, certes, vis--vis de l'Immacule-Conception, un singulier genre
de pit.

Pendant mon sjour  Mexico, un Mexicain ou un Espagnol se prit de
querelle avec un Franais. La scne se passait au caf, devant de
nombreux tmoins. Il y eut voies de fait, une rencontre fut dcide. On
prit rendez-vous, pour le lendemain cinq heures,  l'Alameda. Notre
compatriote attendait son adversaire en retard et dsesprait dj de le
voir arriver. Au moment de partir, celui-ci parut  cheval, suivi d'un
domestique: il mit pied  terre et s'approcha; un ample manteau le
couvrait en entier, de manire  cacher ses mouvements. Il aborda le
Franais en souriant, et quand il fut  deux pas du malheureux qui
s'attendait  des excuses, il le renversa d'un coup de pistolet qu'il
avait sous son manteau: le misrable n'avait pas mme os montrer son
arme. L'homme  terre, l'assassin remonta tranquillement  cheval et
disparut. Voil du courage.

Au temps de nos dmls avec le Mexique, lors de l'occupation de
Vera-Cruz par l'amiral Baudin et de la prise de San Juan de Ulloa par le
prince de Joinville, Mexico se trouvait dans une agitation
extraordinaire.

Il y avait des lans de patriotisme et des bravades insolentes 
l'adresse de nos malheureux compatriotes. Un jour, au caf de la Gran
Sociedad, trois officiers, parlant de l'arme franaise d'occupation,
s'taient chauffs outre mesure, et les motions les plus bizarres se
succdaient sans relche.

--Moi, disait l'un, que Santa-Anna me donne un rgiment, et je me charge
de mettre tous ces _gavachos_ (terme de mpris)  la raison.--Moi,
disait l'autre, j'irai les lasser jusque sur leurs vaisseaux.--Par la
sambleu! s'cria le troisime, vous n'tes que deux bravaches; je
voudrais, moi, les tenir l, leur enfoncer mon pe dans le coeur et me
la passer fumante sur les lvres!

--Toi, lui dit un Franais bien connu pour ses aventures extraordinaires
et mort depuis peu, toi, mon bonhomme, tu passerais avec dlices sur tes
lvres une pe teinte de sang franais? Tiens, voil ce que tu te
passeras. Et, joignant le geste  la parole, il lui cira deux fois la
moustache avec son doigt. Le Mexicain, stupfait, garda l'outrage.
Voil de la forfanterie.

 propos d'officiers, il est avr qu'au Mexique, pour une arme de
trente ou quarante mille soldats, le nombre des gnraux suffirait aux
cadres de deux millions d'hommes; quant  l'tat-major, colonels,
lieutenants colonels, etc., le chiffre paratrait improbable. La fortune
de tous ces parvenus est du reste singulire; pour quelques chefs sortis
de l'cole militaire de _Chapultepec_, la statistique, s'il y avait
lieu, fournirait une quantit prodigieuse d'officiers suprieurs sortis
des classes les plus infimes, dont quelques-uns ne savent pas crire, et
dont la majeure partie ne doit ses paulettes  grains d'pinard qu'
des exploits peu chevaleresques, accomplis sur les grandes routes de la
rpublique: de ce nombre, il faut citer C..., ancien picier d'Orizaba,
dont la renomme au Mexique est des plus impopulaires, et dont les
exactions sont devenues proverbiales. Il paya, dit-on, 500,000 fr. 
M... le droit d'expdition contre la ville librale d'Oaxaca qu'il
abandonna ruine aprs trois mois d'occupation. Marquez, dont on vante
les talents militaires et dont la cruaut au-dessus de tout loge reut
une clatante conscration dans les massacres de Tacubaya.

L'un voiturier, l'autre chapelier, un autre, ancien laquais 
l'ambassade de Guatmala, conquit en une anne son titre de gnral, et
gouvernait en dictateur la valle de Mexico. Le plus remarquable de
tous, paillasse mrite dans un cirque de province, se trouvait, cinq
ans plus tard, gouverneur de la capitale, sous la prsidence de M...
Jamais la fortune inconstante ne distribua plus au hasard distinction
plus immrite.

Tous ces hommes  demi-solde, ou sans autre paye que de rares
gratifications, ne reculent devant aucune violence pour assurer une
existence prcaire (en campagne du moins): dnus de principes, sans
autre ducation que celle donne par le frottement des villes, privs de
sens moral qu'on perdrait  moins, leurs expditions dans les provinces
rappellent les razzias des Bdouins ou les rafles des boucaniers de la
Tortue. Gnreux comme des voleurs, dirait Beaumarchais, ils satisfont
largement aux caprices des leurs; les coffres vides, ils demandent au
crdit les satisfactions d'une prodigalit sans pudeur, quitte  nier
leurs dettes avec une assurance impassible, trop souvent justifie par
la complaisance d'un juge ami ou de tmoins sans vergogne. L'audace
nanmoins russit quelquefois  les confondre, et l'intimidation sait
arracher de leurs mains ce que la sentence d'un jugement ne saurait
obtenir.

Je peux donner  l'appui l'anecdote suivante: Mr M... avait depuis
longtemps, auprs du gnral Valencia, une facture en souffrance;
dmarches, visites, citations, tout tait vain: Son Excellence
invisible se refusait  tout accommodement comme  tout  compte; son
palais cependant retentissait de cliquetis joyeux et de bruits de fte;
bals et dners s'y succdaient sans relche; mais Son Excellence ne
payait pas. Mr M...,  bout de patience, pntre un soir sans
invitation dans la salle de bal, arm de sa terrible facture. Il y avait
foule: on jouait, on dansait, et le gnral faisait avec grandeur les
honneurs de sa maison; en apercevant Mr M..., sa figure perdit de sa
srnit, mais trop bien appris pour laisser rien voir de la surprise
que lui causait l'intempestive apparition de son crancier, ou plutt
craignant un clat, il s'empressa prs de son nouvel hte.

--Eh! mon fils, quel honneur! voil qui est bien, et je ne m'attendais
pas  pareille fortune. Puis appelant un domestique:

--Hol! Pablo, s'cria-t-il, du champagne par ici.

--Gnral, rpond Mr M..., je ne suis point ici pour danser, mais
pour exiger le montant de ma facture; voil vingt fois qu'au palais et
chez vous on me refuse votre porte: vous avez t jusqu' ce jour
insolvable et introuvable  la fois, il me faut mon argent.

L'Excellence plit affreusement, et le menaa tout bas de le faire jeter
par la fentre; mais le crancier levant la voix, il le pria poliment
de passer dans son cabinet, et fermant la porte  clef:

-- nous deux, lui dit-il, d'une voix terrible, et, mlant  ses menaces
d'affreux blasphmes, il saisit une canne: on et dit que le dernier
jour de Mr M... tait arriv. Mais, sans se dconcerter le moins du
monde, le crancier s'approcha d'un air rsolu, et saisissant Son
Excellence au collet:

--Mettez bas cette canne, lui dit-il, et surtout payez, ou, par la
corbleu! je vous trangle comme un poulet. L'Excellence lcha le bton,
et du ton le plus naturel et le plus amical:

--Allons! mauvaise tte, lui dit-il, pas de scandale, voil ton argent;
et, fouillant dans un tiroir, il paya le tout en or au crancier presque
pouvant de son succs.

Depuis lors, ils furent toujours amis, et le gnral, ou payait
comptant, ou faisait des dupes ailleurs.

La composition des cours de justice est aussi remarquable que celle de
l'arme, et je ne sais si l'pithte de vnale est suffisante pour
caractriser les manoeuvres de certains juges.

L'anecdote suivante en peut donner une ide; je fus tmoin de la chose
et je puis parler _de visu_: Un de mes amis se trouvait en procs avec
un avocat de la plus dplorable rputation; il s'agissait d'une somme
rclame par ce dernier, et qu' tort ou raison, il prtendait ne pas
devoir; les antcdents de mon ami plaidaient en sa faveur: c'tait la
premire fois qu'il se trouvait en discussion pour affaire de ce genre,
et l'avocat bien connu pour ses chantages avrs, comme pour une
conduite des plus compromettantes; une simple information devait
clairer la religion du tribunal.

Le jour de la citation, et en prsence du juge, X. dclara sous serment
ne pas devoir, expliquant l'origine du dbat, et se proposant de citer
trois tmoins  l'appui de son dire. L'adversaire affirmait et jurait de
mme; mais il ne pouvait offrir que son affirmation personnelle.
L'affaire fut renvoye  huitaine. X. s'en fut tranquille: les tmoins
taient connus, honorables, et la cause lui paraissait gagne. Pendant
l'intervalle, il reut la visite du juge en personne, qui, tout en
causant art, commerce et thtre, sut adroitement amener l'objet du
procs.

--Ami, disait-il, nous connaissons votre adversaire: il est coutumier du
fait, et vos tmoins sont inutiles.

Il s'tendit alors en pithtes vigoureuses sur la conduite de l'avocat,
et partit en accablant X. de louanges mtaphoriques.

--Adieu, lui dit-il en se retirant, envoyez simplement votre homme
d'affaire pour entendre le prononc du jugement.

Huit jours aprs, mon trop confiant ami tait condamn  payer la somme
en question, plus les frais, etc. Toute rflexion serait ici superflue:
les deux fripons avaient partag.

En vivant au milieu de cette population mexicaine, si passionne pour
les ftes et le jeu, si attache  ses vieilles superstitions et  ses
vieilles coutumes, si fatalement ignorante et prtentieuse, si
voluptueusement ennemie d'un travail et d'un joug quelconque, sans
administration, sans police, sans moeurs et sans lois, il vous passe
d'tranges ides sur le sort rserv  cette immense rpublique.

Quarante annes de luttes, de guerres civiles et de dvastations
effroyables, n'ont pu tarir la source de ses richesses. Quelques mois
d'arrt lui donnent une nouvelle vigueur, et tout semble revivre au
moment que tout doit succomber.

C'est une belle proie pour qui saura la prendre. Mais nous ne sommes
plus au sicle des conqutes, l'on jette en vain sur le vieux monde un
regard interrogateur; le Mexicain lui-mme ne saurait  quelle puissance
s'adresser pour fonder, dans sa patrie dvaste, un ordre rgulier et
des institutions qui lui manquent.

Il abhorre l'Espagnol dont les tyrannies lui sont toujours prsentes; il
aime le Franais et respecte l'Anglais; quant  l'Amricain, il en
prouve une terreur indfinissable: il semble qu'il devine en lui le
futur envahisseur de sa patrie, le dominateur de sa race.

Tout faisait prsager ce rsultat, et quoique le nombre des Amricains
soit fort rduit dans ses provinces, le Mexique nanmoins, encercl dans
les vastes bras de l'Union, en subissait l'irrsistible ascendant.

Au nord, la Californie, dans son incroyable prosprit, menaait dj
ses frontires et convoitait la Sonora; au nord-est et  l'est le
Nouveau-Mexique et le Texas cds par Santa-Anna, avaient jet jusqu'au
centre l'influence de la civilisation yankee, et Minatitlan au sud
n'tait plus qu'une colonie amricaine.

Il tait rserv  la France de secouer le Mexique de son
engourdissement. Mais il a fallu des circonstances extraordinaires: le
cataclysme d'un grand peuple et le gnie d'un grand prince, pour
l'arracher  la pente fatale qui l'entranait  l'Amrique.

La scission des tats-Unis rejette pour un longtemps le Mexique sous
l'influence europenne, et l'expdition actuelle assure  la France une
prpondrance sans conteste sur cette contre la plus riche du globe.

 son origine, l'expdition allie, dirige dans le simple but d'une
rclamation de crance, s'engageait dans une entreprise impraticable, et
ne pouvait que se heurter contre l'impuissance d'un dbiteur insolvable.
Le Mexique, dans l'tat o l'a rduit la guerre civile, priv de
ressources et malgr la meilleure volont du monde, n'aurait pu
rembourser la moindre chance, et la saisie de ses douanes ne pouvait
que le prcipiter dans de nouveaux dsordres. Mais il semble que la
Providence ouvre  ce pays une perspective nouvelle.

Aujourd'hui le Mexique lui-mme ne peut qu'applaudir au succs et au
dveloppement de l'expdition franaise. Librale, la France ne peut que
lui imposer un rgime libral, et les clameurs des partis n'en
imposeront point  la clairvoyance de l'empereur.

L'Amrique seule protestera; mais, abattue dj par l'effroyable guerre
qui la dvore, rduite  l'impuissance par la reconnaissance probable du
Sud, elle ne pourra qu'assister d'un oeil jaloux  la renaissance du
magnifique empire qui lui chappe.

Matresse des grandes villes de la rpublique, Vera-Cruz, Puebla,
Mexico, Queretaro, etc., la France verra le Mexique, reconstitu par ses
soins et son influence, enrichi de voies ferres, dcuplant en quelques
mois ses immenses richesses, assurer  nos manufactures l'coulement de
leurs produits, verser entre nos mains les trsors mtalliques dont il
regorge, et s'lancer dans l'avenir vers une prosprit qu'il n'et
jamais rve. Comme compensation, n'est-il point permis de penser que
l'isthme de Tehuantepec doit nous revenir un jour? Ne serait-ce pas une
admirable possession que celle qui mettrait en nos mains la grande voie
de transit du golfe au Pacifique? Magnifique pendant  la vaste
entreprise de l'isthme de Suez.




V

TEHUACAN

     Dpart pour Mitla.--tat des routes.--Tehuacan.--Aventures de
     Pedro.--La venta salada.--Fcheuse rencontre.--Teotitlan del
     valle.--La fonda.--Une nuit dans les bois.--Tetomabaca.--Le jaguar
     et le torrent.--Quiotepec.--Le huero Lopez et sa troupe.--Les
     Talages.--Cuicatlan.--Don Domingillo.--Le cheval vol.--La valle
     d'Oaxaca.


Quelques mois de sjour  Mexico m'avaient donn de la langue espagnole
une habitude suffisante pour me permettre d'affronter sans crainte les
embarras d'une expdition lointaine. La saison des pluies tirait  sa
fin; je partis aux derniers jours de septembre. J'emportais avec moi
tout mon bagage artistique, et les escortes qui surveillent la route
jusqu' Puebla me garantissaient un voyage tranquille. Pour ce qui
regarde l'embranchement de Tehuacan, il n'en est pas de mme: la
contre, peuple de voleurs, n'est point garde; des attentats
quotidiens arrtent toute circulation. Je suivis donc les conseils
d'amis prudents, et je laissai aux mains des muletiers qui font le
voyage par les montagnes le gros de mon bagage, c'est--dire trois
caisses, ne me rservant que l'indispensable pour un sjour de quelques
semaines; le tout, m'assurait-on, devant me parvenir  Oaxaca quelque
vingt jours aprs mon arrive. J'avais en outre dans cette dernire
ville, des instruments et divers produits qui, en cas de besoin,
devaient me permettre de mener  bonne fin les travaux que je me
proposais d'y faire.

J'avais avec moi mes botes  glaces et divers objets; en tout, la
charge d'une mule. Un Mexicain de mes amis m'accompagnait. J'avais 
Tehuacan deux chevaux qui m'attendaient; j'tais donc sr d'arriver sans
encombre. C'est ce que nous allons voir.

Par un hasard singulier, la diligence de Puebla  Tehuacan ne fut point
arrte. On expliquait ce phnomne par la fin tragique de deux voleurs
imprudents qui, la veille, avaient eu la maladresse de s'adresser  une
forte troupe d'_arrieros_. Ceux-ci s'taient dfendus,  la profonde
surprise des _compadres_, qu'ils laissrent sur place.

Ma premire visite, en arrivant  Tehuacan, fut pour nos montures; deux
mois de repos devaient leur avoir procur un embonpoint respectable et
prt de nouvelles forces pour un voyage de longue dure; mais
j'prouvai en les retrouvant une amre dsillusion. Il n'avait fallu
rien moins qu'un jene de quarante jours pour amener les pauvres btes 
l'tat de maigreur, de dessiccation o elles taient rduites. Je
craignis un instant qu'elles ne pussent nous porter.

Je fis au brigand qui les avait en garde les plus violents reproches sur
son indigne conduite; mais lui me tendit, en protestant de ses bons
traitements, une note d'apothicaire qu'il fallut payer.

Puis, comme la ville n'avait rien de bien intressant  m'offrir, je
louai une mule, j'arrtai un domestique pour nous accompagner, et je
disposai tout pour le dpart.

Il deviendrait banal de parler de guerre civile: c'est l'tat normal de
la rpublique. Donc, le gnral commandant la place de Tehuacan,
concevant quelque doute sur la moralit de mon compagnon de voyage, et
le prenant pour un factieux allant rejoindre les rvolts d'Oaxaca, se
mit en tte de nous retenir. De plus, le pauvre Pedrito (c'tait le nom
de mon ami) fut arrt et mis au secret. La chose s'tait faite en mon
absence, et je me htai d'aller trouver le gnral. Pedrito n'tait pas
 coup sr un homme dangereux; je le connaissais de longue main; c'tait
un bavard comme on en trouve tant, parlant de tout au hasard, mlant la
politique aux lgrets de langage d'un gamin et aux bouffonneries d'un
clown. J'expliquai au commandant de place le caractre de mon compagnon;
je l'assurai qu'il y avait quiproquo et qu'il confondait le Pedrito
qu'il tenait entre ses mains avec un autre Pedrito compromis dans
certaines intrigues  Mexico. L'Excellence ne crut point  mes
allgations, et, devant la persistance et la vivacit de mes
observations, menaait de m'arrter moi-mme.

L'affaire de Pedro s'envenimait, des dnonciations et des inimitis
particulires indisposaient le gnral; on parlait de le renvoyer 
Mexico.

Quant  Pedro, qui se prenait au srieux, comme tous les gens de son
esprit, et qui ayant approch quelques hommes du gouvernement, jouait
volontiers  la mouche du coche, il adressait  son gelier les
supplications les plus tendres et les plus basses, si elles n'eussent
t bouffonnes; puis, me prenant  part:

--Ami, me disait-il d'un air tragique et les yeux en larmes, tu porteras
 mon pre la nouvelle de ma mort, car ces brigands mditent de
m'assassiner: deux d'entr'eux seront aposts sur la route, et je serai
fusill dans l'ombre, martyr de mes saintes convictions.

En fait de convictions, Pedro n'en avait aucune; mais qui n'aime  se
poser en martyr  l'occasion! Quand je vis que la dtention se
prolongeait, et que Pedrito maigrissait  vue d'oeil, j'crivis  Puebla
avec ordre de tlgraphier  Mexico, afin d'obtenir un mot de
recommandation du commandant de place, pour son confrre de Tehuacan. Il
fallut trois jours pour la rponse; il tait temps: l'esprit craintif de
Pedro commenait  se dtraquer. Nous partmes enfin aprs huit jours de
retard.

Tehuacan se trouve en Terre Tempre, et le chemin d'Oaxaca suit en
pente douce jusqu'en Terre Chaude. La premire journe se passa sans
encombre; les chevaux, quoique rappelant la clbre monture du hros de
la Manche, se soutenaient encore, grce  leur jeunesse et aux huit
jours d'abondance dont ils avaient joui lors de la dtention de Pedro.
Le soir, nous couchions  San Sebastian,  huit lieues de Tehuacan.

Nous tions en Terre Chaude, et des champs de cannes se rencontraient a
et l sur le passage des ruisseaux; les habitations changeaient aussi
d'aspect;  ct des maisons toujours massives des Espagnols, on
retrouvait le jacal de roseaux de l'Indien, remplaant la hutte en terre
des hauts plateaux, et c'est une chose trange assurment de rencontrer
en Terre Chaude les races indiennes d'une teinte jaune clair, compares
 la teinte fonce des Indiens du nord; c'est, du reste, toujours la
mme attitude soumise, la mme application au travail des champs; le
niveau de l'oppression a pass sur toutes ces races en leur donnant un
caractre commun. Ce n'est que dans les pres hauteurs de la sierra que
l'homme reprend un aspect plus noble, et semble avoir respir dans l'air
de ses montagnes inaccessibles le souffle vivifiant de la libert.

 Venta Salada, nous donnmes aux mules quelques instants de repos. La
plaine coupe de ravins qui s'tendait devant nous jouissait d'un assez
mauvais renom; quelques dserteurs battaient la campagne. N'tant point
arms, nous avions tout  redouter d'une rencontre avec eux; nous
cheminions cependant, sondant de l'oeil les plis du terrain, et rien de
suspect jusqu'alors n'tait venu confirmer nos craintes, lorsqu'au
dtour d'un sentier nous nous trouvmes nez  nez avec un malheureux en
chemise, assis  poil sur un vieux cheval corch.

Il pleurait  chaudes larmes et ses deux poignets portaient l'empreinte
sanglante d'une corde.

--Eh! l'ami, d'o venez-vous, lui dis-je, et qui vous rduisit  cet
affreux tat?

--Ah! monsieur, rpondit-il en sanglotant, n'allez pas plus loin; tenez,
vous voyez d'ici le lit dessch de cette rivire, ils taient l trois
pandours; je revenais de San Antonio; ils m'ont tout pris, mon zarape,
mon cheval, mon argent, mes belles calzoneras  boutons d'acier, tout;
et voyez mes bras: ils m'ont pendu par les poignets, et pour mon alezan
dor, ils m'ont donn cette vieille rosse que vous voyez. Jsus!
monsieur, retournez.

Pedrito se grattait la tte, et mon domestique me regardait d'un air
piteux; je ne me sentais point  l'aise, je l'avoue. Nous tnmes
conseil. La majorit se prononait pour une retraite immdiate; mais le
lendemain offrait les mmes inconvnients, moins de chance peut-tre; il
fallait ou passer ou renoncer au voyage. Euss-je eu vingt troupes de
voleurs  mes trousses, je voulais passer. En cas de besoin, nous
aurions pu fuir; mais, outre le dsagrment de la chose, la mule charge
et toujours t capture; aussi, pensant avec raison que ces messieurs
avaient d dtaler pour partager leur butin et que le malheureux
dpouill serait par le fait notre sauvegarde, je fis signe au
domestique d'avancer, et nous nous mmes en route.

--_Vaya se Vd con Dios_, me cria l'homme en chemise; que Dieu vous
garde! et il disparut.

Le ravin tait dsert; pas le moindre voleur  l'horizon. Nous arrivmes
 Teotitlan sans encombre autre que quelques fausses alertes que nos
esprits impressionns par l'accident du matin taient tout disposs 
accueillir.

Teotitlan est une petite ville perche sur un mamelon escarp, d'une
dfense facile et que les partis se disputent sans cesse. Il y avait
garnison, et le fortin, au midi de la place, sur l'minence qui la
domine, montrait firement deux pices de petit calibre.

Les maisons, caches sous la feuille des grands zapotes, des pacaniers
et des grenadiers couverts de fruits, respiraient le bien-tre et le
mystre. J'allai frapper  la porte d'une _tienda_ de belle apparence,
o je demandai le vivre et le couvert pour nos chevaux et pour nous.

Le domestique s'empressa de dcharger nos btes et de leur verser une
abondante provende. Pour nous, couchs  l'ombre et rconforts par une
coupe de mezcal, nous attendions dans une douce impatience que le repas
ft servi.

Nous devions partir  trois heures du matin pour atteindre, avant la
grande chaleur, _Totamabaca_, but de l'tape, en passant par _San
Martin_ et _los Cuises_.

L'arrive de deux trangers dans un village offre toujours un nouvel
aliment  la nave curiosit des habitants; aussi la porte de la tienda
tait-elle encombre. Je remarquai un individu de mauvaise mine qui
semblait s'attacher au domestique avec une persistance inquitante; nous
tions assurment l'objet de la conversation, et je craignais quelque
confidence indiscrte. Le drle n'y avait pas manqu. Je l'appelai, lui
demandant ce qu'il avait  faire avec l'homme en question, il me
rpondit ingnument qu'on l'avait interrog sur notre voyage, qui nous
tions, d'o nous venions, o nous allions, et qu'il avait rpondu de
faon  satisfaire l'inquisition en personne. Je le rprimandai pour sa
sottise, et je compris qu'il nous fallait changer notre itinraire et
l'heure du dpart.

Je lui demandai s'il connaissait bien le pays, et, sur sa rponse
affirmative, la lune tant dans son plein, nous partmes  minuit,
prenant par le _monte_ (le bois).

_Pancho_ connaissait si bien son affaire, qu'une demi-heure aprs nous
tions gars  ne pas nous retrouver. Nous errions, depuis deux
heures, au milieu des ronces, des plantes grasses aux pointes d'acier et
d'pais taillis, sans pouvoir trouver un sentier convenable; il fallut
descendre de cheval pour soulager nos btes. Tantt le hurlement d'un
chien nous guidait  gauche, et tantt le cri d'un coq nous attirait 
droite; nous finmes cependant par apercevoir,  la lueur incertaine de
la lune, les murailles blanchissantes d'une habitation.

Aprs un quart d'heure de cris d'appel veillant les aboiements des
chiens, au milieu d'un vacarme  rveiller un mort, un Indien de
mauvaise humeur vint nous demander la cause d'un tel bruit. Je lui
exposai mon cas, mais il fallut parlementer longtemps pour le dcider 
nous ouvrir en grommelant. Il se radoucit nanmoins  la vue d'une pice
blanche, et voulut bien, moyennant quatre raux, et s'clairant d'une
torche, nous remettre dans le bon chemin.

Au petit jour, nous tions loin dj, hors de toute atteinte; seulement
nos chevaux s'taient blesss dans le bois et tous deux boitaient
affreusement. Je dus faire la moiti de la route  pied, chose dure en
tout pays, mais dplorable par un soleil de plus de cinquante degrs.

Pedro, en vrai Mexicain qu'il tait, resta plus longtemps sur sa bte;
mais comme elle menaait chute  chaque pas, il lui fallut aussi
descendre. Il faisait une triste figure vraiment, et nous arrivmes en
piteux tat au village de Tetomabaca.

Les chevaux demandaient un repos forc. Un Indien du village, expert
dans l'art de gurir, vint examiner les malades; j'en fus quitte pour
lui payer sa visite; le lendemain les chevaux n'allaient gure mieux, et
comme il n'y en avait point  vendre dans le village, au grand dsespoir
de Pedro, nous nous mmes en route.

Quatre lieues seulement nous sparaient de Quiotepec; mais au del, cinq
journes encore pour atteindre Oaxaca.

La perspective tait des plus dsolantes. Six journes de marche! pas un
pouce d'ombre dans le sentier, le paysage est d'une scheresse extrme,
et le _monte_ n'offre en fait de vgtation que de pauvres mezquites au
maigre feuillage; les chevaux boitaient de plus belle. Pedro poussait
des soupirs dchirants, nous tions tous deux rouges comme des homards
et inonds de sueur; nous remontions cependant pour passer les rivires,
et ce fut ainsi, clopin clopant, tantt ports, tantt portant, que nous
dbouchmes sur la rivire de Quiotepec, torrent imptueux et profond
qu'on traverse en pirogue et dont un Indien a le monopole. Il tait
tard, six heures au moins, et dj nous entendions le bruit sourd de la
rivire, quand un jaguar norme bondit derrire nous, dans le chemin
creux o nous tions engags. La mule, quoique charge, fit un bond
prodigieux, et les chevaux oublieux de leurs blessures s'lancrent en
avant. Le jaguar cependant nous adressa le sourire flin qu'imite si
bien le chat faisant le gros dos au chien qui le guette, puis passa
tranquillement, franchit le talus, et disparut. J'avais prouv  son
aspect une motion bien sentie, c'tait ma premire rencontre de ce
genre, et faite dans une circonstance dsagrable; j'en vis et en
entendis d'autres par la suite, et je m'aguerris avec le temps. Mes deux
suivants, non plus rassurs que moi, allumrent un feu sur le bord de la
rivire, car la nuit se faisait sombre et le jaguar est alors mauvais
coucheur. L'Indien du bateau n'tait pas  son poste, et comme le
village se trouve  une certaine distance, nous nous gosillmes en vain
 l'appeler un quart d'heure durant. Une nuit  la belle toile, sans
souper, ne nous offrait qu'une perspective des moins attrayantes. Je me
dshabillai donc, j'attachai mes vtements sur ma tte et enfourchant
mon malheureux cheval, je risquai le passage, parfaitement assur, grce
 mon talent de nageur, d'atteindre l'autre bord, si ma monture se
laissait emporter.

Il n'en fut rien heureusement; j'arrivai au village, et le passeur s'en
vint immdiatement chercher mes compagnons d'infortune.

Une surprise nous attendait  Quiotepec. J'avanais au hasard dans une
obscurit profonde, lorsqu'un nergique _Quien vive_? Qui vive? m'arrta
court: Ami, rpondis-je, et j'avanai. Deux hommes arms gardaient le
sentier; ils me demandrent d'o je venais, o j'allais, et l'un d'eux
me conduisit au quartier gnral, c'est--dire dans une bicoque, o le
chef d'une troupe en guenilles sigeait au milieu de son tat-major.
J'ignorais  qui j'avais affaire.

Le chef en question me demanda de nouveau qui j'tais, o j'allais, et
mes papiers. Je lui tendis une lettre du ministre de France constatant
ma qualit d'envoy du gouvernement en mission artistique: mon
interlocuteur prit la lettre  l'envers, eut l'air d'y jeter un coup
d'oeil d'autorit, puis passa la missive  moins ignare que lui.
J'ajoutai que j'avais un compagnon, plus un domestique, et que l'Indien
passeur tait all les chercher. C'est bien, dit-il, asseyez-vous, nous
verrons vos compagnons. Il y avait bien, tant dehors que dedans, une
troupe de cent cinquante hommes d'une mine des moins rassurantes.

Sur ces entrefaites, arriva Pedro, suivi du bagage.

--Eh! Pedrito, comment vas-tu? s'cria l'un des assistants, et
l-dessus, coup de thtre, reconnaissance, tableau! Il y eut des
_abrazos_ et des serrements de main: je fus prsent, ce qui me permit
d'apprendre que je ne me trouvais rien moins qu'en prsence du _Huero
Lopez_; _huero_ veut dire blond, et comme Lopez avait les cheveux et la
barbe de cette couleur, on lui avait donn le surnom de _Huero_.
C'tait un homme de trente-six  quarante ans, jeune encore, et dont la
physionomie n'avait rien de froce; il avait cependant, dans un rayon
des plus tendus, une terrible rputation. Le _Huero Lopez_ tait un
chef de voleurs mrite, autour duquel cinq ou six ans de brigandages
impunis avaient group la fleur des sacripants de la province; la troupe
variait de cent  deux cents hommes, et comme elle commenait  devenir
respectable, le chef, depuis peu rentr en grce auprs du gouvernement
libral, avait fait sa paix avec le monde. Il n'tait plus corvable de
la potence; loin de l, le gouvernement constitutionnel lui avait
octroy le grade de commandant. La carrire des honneurs lui tait
ouverte, il n'avait plus qu' poursuivre.

Le _Huero Lopez_ avait dirig sa premire expdition contre Teotitlan
que nous avions quitt la veille, et dont il s'tait empar aprs un
assaut des plus opinitres.

Aussi, la soire se passa-t-elle  raconter les hauts faits de ses
officiers, la mort du gnral un tel, dont voici le vainqueur, me
disait-il, en me montrant un de ses acolytes. On avait fait tant de
butin, fusill tant de ractionnaires; l'un tait mort bravement,
l'autre s'tait fait tirer l'oreille; tous dtails fort intressants et
qui soulvaient le coeur.

Cependant il s'inquitait de notre voyage, s'tonnant que nous fussions
arrivs jusqu' lui sans accident; puis, en bon prince, et avec une
galanterie merveilleuse, il s'informa si nous avions faim, et, sur
l'affirmative de nos estomacs aux abois, il commanda deux tasses de
chocolat qu'on apporta chaud et mousseux  faire plaisir, nous
promettant pour le lendemain quelque chose de plus substantiel.

Voyant mon hte en si belle humeur, je lui contai la msaventure de nos
btes et le priai de vouloir bien me changer mes deux chevaux invalides
contre deux autres en meilleur tat, me proposant de payer la
diffrence. Il y acquiesa de tout coeur, et remit au lendemain la
ngociation de l'affaire. Il n'y a vraiment plus vertueux qu'un coquin
parvenu.

Malgr tout le charme d'une rception si flatteuse, je crus prudent
d'viter  ses hommes des tentatives inhospitalires  l'endroit de mes
bagages; aussi, le tout fut-il empil dans la cabane mme o sommeillait
le chef. De notre ct, nous dmes songer  trouver un gte.

Le temps tait couvert, la nuit orageuse, la chaleur asphyxiante;
impossible de songer  dormir sous un abri quelconque; j'tendis donc
mon manteau de gutta-percha dans la cour, sur la terre nue, je pris ma
selle pour oreiller et je m'endormis.

Toute la nuit, cependant, je fus agit, tourment par des dmangeaisons
effroyables, et de gauche et de droite, Pancho mon domestique, et Pedro
mon ami, s'agitaient comme moi. Quel rveil, hlas! Tous trois avions 
la figure des marques rouges et sanglantes de deux centimtres de
largeur; les bras et les jambes en portaient galement, et c'tait une
fureur de picotements  n'y pas tenir.

Le _talaje_, tel est le nom du charmant inconnu qui nous avait
martyriss, est une espce de petit ver qui, la nuit, s'attaque  tout
tre tendu sur la terre; aussi les habitants de Quiotepec couchent-ils
sur des planches leves de quelques pouces au-dessus du sol.

Au petit jour, un trompette avait sonn la _diane_, et chaque soldat,
avec l'aplomb des troupes rgulires, s'tait align pour passer une
inspection; sitt qu'elle fut termine, je rappelai au commandant sa
promesse de la veille, et l'on s'occupa de me choisir deux chevaux; les
miens taient vritablement jeunes et vigoureux, quelques jours de repos
les remettraient infailliblement, et ce n'tait pas en somme une
mauvaise affaire que je proposais l.

Guid par un lieutenant du Huero, je fixai mon choix sur un alezan bas
sur jambes mais trapu, de huit  dix ans d'ge, et sur un gris pommel
plus jeune, grande et jolie bte, gracieuse sous le harnais, et d'une
prestance remarquable. Je montai les deux, et fis avec chacun un temps
de galop; ils me parurent doux, dociles, et je me confondis en
remercments. Ne voulant pas, de mon ct, tre en reste de gnrosit
avec mes htes, je donnai cinq piastres d'trenne au garon qui me les
sella.  dix heures, aprs un djeuner copieux, j'allai prendre cong du
futur gnral et je partis.

Ah! la belle chose qu'un bon cheval, pour courir le monde  travers les
sentiers d'un pays inconnu! Joyeux et fiers nous avancions, nous faisant
un jeu des plus pres montes, et nous livrant dans les plaines  des
_fantasias_ cheveles.

Ah! la belle chose qu'un bon cheval! Ah! la potique chose! alors que
dans une course rapide, le souffle du zphyr vous fouette la figure
comme un vent de tempte! le doux tre qu'un coursier soumis, esclave de
son frein, calme  la voix du matre ou se prcipitant comme l'aquilon!

Ainsi nous chantions, Pedro et moi, clbrant les vertus de nos
compagnons nouveaux et bnissant la main qui nous les donna.

La journe fut belle assurment, et la pauvre mule fut seule  la
trouver longue.  midi, nous tions  Cuicatlan, dlicieux village cach
sous la verdure aux pieds de montagnes  pic. Le soir,  six heures,
nous entrions au galop dans la rue de Don Domingillo; mais,  terreur!
d'affreux murmures nous poursuivent; en peu d'instants les cris
augmentent, le village entier, l'alcade en tte, est  nos trousses; au
voleur! arrtez, au voleur! Je regardais Pedro, Pedro me regardait, nous
cherchions vainement  qui pouvaient s'adresser ces cris et ces
clameurs,

    Nous tions seuls dans la carrire,
    Aveuglant de flots de poussire
    Nos acharns perscuteurs.

En vrit, l'illusion n'tait plus permise, il fallut s'arrter.

Ce cheval m'appartient, dit un Indien dsignant l'alezan; il me fut vol
la semaine dernire, et je le rclame; tout le village m'est tmoin.
Pedro se trouvait dmont. Je protestai de toutes mes forces allguant
l'change que j'avais fait le matin mme, et le retour que j'avais
donn. Nous parvnmes, mais au pas, jusqu' la _fonda_, o deux
Espagnols et leurs femmes taient arrivs avant nous; je les pris pour
juges de l'affaire. Le Huero Lopez tait une autorit reconnue, je
croyais avoir fait un change honnte, et je protestai de nouveau de la
puret de mes intentions. Ce cheval est  moi, rptait l'Indien, je
veux mon cheval; cette raison valait mieux que toutes les miennes; en
fin de compte, il me fallut parlementer.

Venez avec moi, dis-je au froce propritaire, n'est-il pas juste que
j'achve ma route, et forcerez-vous ce pauvre homme  faire vingt-cinq
lieues  pied. Pedro m'appuyait, on le comprend sans peine: Venez avec
moi jusqu' la ville, vous ramnerez votre cheval, et je payerai vos
peines.

L'alcade trouva la proposition acceptable, et le march fut conclu. Je
compris alors la gnrosit du bon Lopez; le commandant avait troqu
deux chevaux vols et qu'on pouvait lui rclamer  chaque instant, pour
deux chevaux lgalement acquis et que personne ne pouvait revendiquer
comme siens; il a d bien rire de ma simplicit. Le tour tait bon
nanmoins, je ne pouvais qu'en rire moi-mme; Pedro criait: Vertu, tu
n'es qu'un nom!

De Don Domingillo, deux routes conduisent  la valle d'Oaxaca; la
premire, grande et belle, acheve sous l'administration de Juarez,
alors qu'il tait gouverneur de la province, contourne les hauts sommets
de la Cordillre pour aboutir  la naissance de la premire des trois
valles qui composent le _Marquesado_; l'autre est un simple sentier
suivant le _rio de las Vueltas_, petite rivire aux mille dtours
courant enchane dans des montagnes  pic; impraticable pendant la
saison des pluies, ce sentier n'est suivi qu'en temps de scheresse: la
rivire tant alors guable dans tout son parcours, le voyageur y gagne
une journe de marche. Nous suivmes ce dernier.

Notre petite troupe formait une caravane de dix personnes en y
comprenant les domestiques et l'Indien du cheval. C'est avec bonheur
qu'on s'enfonce dans ces gorges profondes o les eaux du torrent
entretiennent une fracheur dlicieuse et une ternelle verdure; le
sentier se perd  chaque instant sous l'ombre des grands arbres,
traverse la rivire, se perd de nouveau, puis la traverse encore:
soixante et dix fois, dans un parcours de deux lieues nous traversmes
le torrent. Le sentier s'lve alors, la valle s'largit, quelques
haciendas de cannes,  et l de pauvres villages, puis la montagne aux
escarpements rapides o souvent le cavalier est forc de mettre pied 
terre pour soulager sa monture: le matin, nous tions en Terre Chaude et
le soir nous parcourions les forts de chnes et de sapins des hauts
sommets.  sept heures, nous arrivions  Etla, dans la plaine, et le
lendemain nous tions  Oaxaca.




VI

     Oaxaca.--La ville.--Les moeurs.--Le bal.--Le clerg.--L'histoire de
     don Raphal.--Les passions politiques.


Oaxaca, comme toutes les villes de la Nouvelle-Espagne, est divise en
carrs parfaits, presque toujours orients,  savoir chaque faade
regardant un des points cardinaux. Quoique ayant moins souffert de la
guerre civile que les villes du nord, par suite de son loignement des
centres rvolutionnaires et de la difficult des chemins qui la relient
aux provinces voisines, Oaxaca n'en est pas moins dchue de son ancienne
prosprit. Il m'tait rserv de voir achever sa ruine.

Admirablement situe au point d'intersection de trois valles fertiles
prodiguant  l'envi les produits des deux mondes, elle offre, en fait de
monuments, une charmante glise avec portail renaissance mlang de
mauresque d'une richesse extrme, mais que dparent deux clochers
btards; la cathdrale, construction massive qui n'a rien pour attirer
le regard, et le couvent de Santo Domingo, colossal tablissement avec
clotres magnifiques et des escaliers d'un grandiose qui ne le cde en
rien au plus monumental de nos escaliers royaux.

La place, attenant  une promenade ombreuse, est de belle dimension,
flanque d'un ct par le palais, difice de construction moderne; elle
est borde des trois autres par des _portales_, galeries couvertes, 
piliers ou  colonnes. Le march, o se pressent des Indiens de toutes
nuances, est d'une richesse incroyable en lgumes et en fruits de toutes
sortes; les poires, les pches, les raisins y sont amoncels auprs
d'normes _cherimoias_, d'ananas et de bananes: aussi la vie est-elle
facile, et l'on ne rencontre dans la ville, en fait de mendiants, que
quelques estropis et des aveugles. La grande scheresse de l'atmosphre
et la lumire blouissante du plateau y causent de nombreuses affections
ophthalmiques; je fus oblig moi-mme de renoncer  toute lecture devant
les accidents inquitants auxquels ma vue devenait sujette.

Presque toutes les maisons d'Oaxaca n'ont qu'un rez-de-chausse; il ne
faut point leur demander d'architecture, les rues n'offrent aux regards
de l'tranger que de simples murs percs de fentres avec grilles, sans
sculpture et sans ornementation aucune. L'dilit de la ville exige que
toutes les maisons soient peintes en couleurs fonces ou peu
photogniques; hors le blanc, vous y trouverez toutes les couleurs de la
palette. Si l'extrieur des habitations est ingrat et nu, l'intrieur
est presque toujours charmant; un vaste _saguan_, porte cochre, vous
introduit dans une cour carre, entoure pour l'ordinaire d'un portique
assez gracieux, et plante de grenadiers, d'orangers et d'une espce de
cdrats  fruits ronds nomms _toronjo_, et dont la tige atteint des
proportions normes. Des parterres de fleurs s'panouissent  l'ombre
des arbustes, et des roses grimpantes s'allongent autour des colonnes.

Tout cela est propre, bien tenu, plein de fracheur, de gazouillement
d'oiseaux et de senteurs enivrantes.

La vie, on le comprend, se passe toute au dehors, dans ces pays du
soleil.

La galerie sert  la fois de salle  manger et de salon.

Ces petits jardins, qui sont la joie de la vie intrieure, sont d'un
entretien difficile et coteux; chaque fleur exige, comme premire
condition d'existence; un pot isol au moyen d'une sbile en terre
pleine d'eau, de manire  former une le. Les arbustes sont galement
entours d'un anneau concave en ciment, qui les isole.

Cette prcaution est prise contre les _arrieras_, espce de fourmis 
corselet pineux nommes charretires, qui atteignent une grosseur
remarquable, et dont la rage de destruction est sans gale. Ces fourmis
sont une plaie pour les maisons. Comme les voleurs et autres gents
malfaisantes, elles ne travaillent gure que la nuit, ce qui leur assure
ordinairement l'impunit. Leur tablissement principal est toujours 
une distance considrable du thtre de leurs dgts; aussi est-il
impossible de les dtruire, et la longueur de leurs galeries les met
hors d'atteinte de toute espce de chtiment. Leur nombre est si
extraordinaire et leur organisation si merveilleuse, qu'il leur arrive
de dpouiller, en une nuit, de ses bourgeons, de ses fleurs et de ses
feuilles, un oranger de grande dimension; les unes montent et dcoupent
les feuilles par grandeur voulue, tandis que d'autres attendent au pied
de l'arbre la besogne des dcoupeuses; et tel est l'instinct de ces
petits animaux, qu'ils savent attendre que l'arbre soit raisonnablement
charg de feuilles, de manire que la moisson en vaille la peine. Je les
ai vues surveiller un rosier que j'affectionnais, et ne le dpouiller
qu'au moment o les boutons allaient s'panouir.

Les tremblements de terre sont annuels  Oaxaca, et les murs de ces
maisons si basses ont la plupart jusqu' deux mtres d'paisseur. Ces
tremblements, sur un sol rocailleux, n'agissent point par oscillation
comme dans la plaine mobile de Mexico, mais par trpidation, mouvement
plus dangereux s'il est possible, et qui, par des branlements
successifs, dtruit en un clin d'oeil les difices les plus solides. 
Oaxaca comme  Mexico, je fus tmoin d'un de ces terribles phnomnes;
il fut violent, mais de courte dure; assez long cependant pour
pouvanter l'me la plus rsolue et me donner le temps de me prcipiter
dans la cour. L'instinct de la conservation bannit toute convenance et
toute pudeur: je trouvai le personnel de la maison, hommes et femmes,

    Dans le simple appareil......

d'aucunes enveloppes dans un drap et d'autres parfaitement nues; tout
ce monde clatant en prires ferventes, je vous assure, et en
supplications passionnes.

Dieu n'a besoin que d'une petite secousse pour constater le nombre de
ses fidles.

Le danger pass, une vieille domestique de la famille expliquait
tranquillement  son fils une formule au moyen de laquelle on pouvait
prvenir tout dsastre.

Le palais et la cathdrale en furent tous deux pour une corniche dont la
chute ne blessa personne, et des crevasses qu'on s'empressa de combler.

Au sud-ouest de la ville se trouve le mont Alban, qui se relie  la
chane de la Misteca; au nord-ouest la sierra Madre envoie jusqu'aux
maisons du faubourg le prolongement de ses derniers contre-forts. Le
San Felipe, point culminant de la sierra, borne l'horizon de la ville au
nord, et lui prodigue en tout temps des eaux fraches et limpides. Ainsi
place, Oaxaca ne doit rien envier aux plus belles villes de la
rpublique.

Tout fdral que soit le Mexique, le lien qui unit chacune de ses
parties est des plus faibles, et l'on peut dire qu'il n'y a d'autre
nationalit que la nationalit de province. L'habitant de Puebla est un
Poblano, celui de Chiapas un Chiapaneco, nul ne vous dira qu'il est
Mexicain. Cet esprit de clocher se retrouve partout, mais nulle part il
n'clate avec autant de violence que dans la jolie ville d'Oaxaca.

Rien n'est bon, n'est beau, n'est bien, n'est admirable en dehors de ce
petit tat, et quoique tirant toute chose du dehors, pour ce qui regarde
la mode, l'industrie et les arts, il semble que ce soit un tribut que
l'univers lui paye et dont il ne doive aucune reconnaissance.

Quelques habitants poussent cette faiblesse jusqu'au ridicule le plus
insens; il n'est pas jusqu' leurs femmes qu'ils ne dotent des
avantages les plus singuliers et des vertus les plus extraordinaires.
Mon sjour ne m'a rien appris  cet gard, et je laisse  d'autres plus
heureux le soin de les dcouvrir.

Il faut attribuer cet amour-propre excessif  la concentration d'une
existence toute locale, que des relations plus suivies avec le monde
viendront sans aucun doute modifier un jour.

Le besoin de socit, l'esprit de runion sont fort dvelopps  Oaxaca.
L'on arrive promptement  l'intimit avec des gens qui se livrent avec
abandon, et le mme jour vous donne presque autant d'amis que de
connaissances; je n'affirmerai point pour cela qu'il faille compter sur
eux dans une circonstance difficile: le dvouement est une fleur rare
par toute la terre; mais ils s'empresseront pour une dmarche, vous
combleront d'avances, de lettres de recommandation, vous couvriront de
leur influence, s'il y a lieu, dployant une affabilit constante et une
bienveillance infatigable.

La causerie est vive et anime, l'esprit agressif et mordant des petites
villes y droule avec complaisance les mille et un riens d'une chronique
passablement scandaleuse, qu'entretient une morale relche. La
politique, dans laquelle les femmes jouent un rle considrable, jette
en pture  la conversation des petits cercles un aliment toujours
nouveau.

Cette tendance est naturelle dans un pays o la bureaucratie absorbe
toutes les ambitions: tre ou n'tre pas employ, c'est pour eux une
question de vie ou de mort; aussi les partis y sont-ils toujours sur la
brche pour attaquer ou pour dfendre: quoi de plus simple que la guerre
civile dans de telles conditions?

Il n'est pas rare de rencontrer parmi ces jeunes ambitieux des talents
remarquables, une instruction solide, fruit d'un travail obstin, et le
don de deux ou trois langues qu'ils parlent avec facilit.

Comment expliquer qu'une fois au pouvoir, ces brillantes qualits
disparaissent pour faire place  une nullit dsesprante? C'est qu'ils
trouvent  leur tour, chez les autres, cette opposition systmatique
qu'ils pratiquaient eux-mmes avec une si dplorable obstination; c'est
que tout est paralys chez eux, et que leurs facults suffisent  peine
 dfendre contre leurs agresseurs les positions qu'ils viennent si
pniblement d'acqurir. Les beaux projets de rforme sont oublis, le
service public abandonn, la dsorganisation se prcipite, la gangrne
arrive  sa dernire priode, l'tat se meurt: voil le Mexique.
Ractionnaires et libraux se reprochent mutuellement, dans ce langage
qu'on connat, leurs fautes rciproques; tous deux sont galement
coupables et travaillent avec une mulation impie  l'anantissement
complet de leur beau pays.

Le prsident Juarez est une des illustrations de l'tat d'Oaxaca: de
sang indien pur, il est fils de ses oeuvres et doit tout  lui-mme. On
le voit passer du barreau d'une ville de province au gouvernement de
l'tat, arriver  la prsidence de la cour suprme et s'asseoir, honnte
homme, sur le fauteuil prsidentiel. Son administration, comme
gouverneur de l'tat d'Oaxaca, a laiss derrire lui un parfum de
probit qu'on respire rarement au Mexique, et les amliorations qu'il
s'effora de rpandre dans le service public donnent une preuve de son
dvouement au bien-tre de ses concitoyens. L'organisation des villages
indiens de la sierra qui font partie de la province, et dont il est
originaire, lui fait le plus grand honneur: on est surpris d'y trouver
des coles obligatoires, d'o sortent des Indiens sachant lire, crire
et compter; on en croit  peine ses oreilles, alors que les sons de
l'orgue des temples ou les fanfares des instruments de cuivre vous
rappellent les gots de votre patrie lointaine au milieu du sauvage
aspect de la montagne.

Je ne sais si le Mexique placera Juarez au nombre de ses grands hommes;
mais c'est  coup sr une personnalit remarquable. Au milieu de la
pnurie de talents qui l'entoure, il a pour lui cette probit si
mritante en son pays, une constance glorieuse  ne point dsesprer de
sa cause, une obstination molle, mais infatigable  lasser la fortune,
une douceur de caractre que travestissent ceux qui l'ont peu connu.
Plusieurs m'en ont dit du bien; chaque fois que je le vis, il me rendit
service.

Parmi les personnalits remarquables d'Oaxaca, il faut rappeler une
pauvre vieille, dernire descendante de Montzuma. Le gouvernement,
m'a-t-on dit, lui faisait autrefois une pension suffisante pour assurer
une existence honorable  cette princesse dchue, et les Indiens, une
fois l'an, venaient rendre hommage  l'arrire-petite-fille du grand
roi.

La seora Silva, sur un trne, entoure du prestige inoffensif de sa
haute naissance, recevait des Indiens prosterns la muette expression
d'un religieux respect. Mais la pension se rduisit insensiblement
suivant les fluctuations des finances; aujourd'hui, le dernier rejeton
d'une race impriale s'teint dans la solitude et la misre.

J'ai dit que les moeurs taient relches: l'intimit des familles entre
elles prte  la familiarit des jeunes gens des proportions
dangereuses.

Les amourettes naissent comme des fleurs sous ce ciel merveilleux. Si
les fentres ont des grilles, les maisons sont basses, et le diable est
leste. L'amour, au Mexique, a conserv de sa tournure espagnole: il
lance des madrigaux, fait jouer la srnade, improvise sur la guitare,
et ne craint pas d'employer la gazette pour envoyer un sonnet  sa
belle. Il s'accroche encore, mais rarement,  l'chelle de soie.

Le mariage consacre pour l'ordinaire ces unions anticipes; mais
lorsqu'un inconstant porte  d'autres idoles l'encens d'un coeur volage
et que la dlaisse ne peut dissimuler le fruit de sa faute, le monde
n'impose  la pcheresse qu'une rprobation indulgente. _Hubo una
desgracia_, dit-on: elle eut une msaventure. Quelques mois
d'loignement arrangent les choses; de temps  autre cependant la
comdie tourne au drame, drame atroce, vengeance de cannibale. Telle est
l'histoire du seor Eusebio. J'ai connu les personnages, j'ai assist au
dnoment, j'essayerai de vous la dire.

Don Eusebio peut avoir de quarante-cinq  cinquante ans; il parat jeune
encore; ses paules larges et trapues, sa marche facile et lgre malgr
l'embonpoint qui commence  l'envahir, lui donnent l'apparence d'une
force peu commune; sa tte est grosse sur un cou charnu; les lvres sont
paisses, la bouche est grande; tout le bas de la figure dnote des
instincts o la violence le dispute  la sensualit; ses yeux sont
jaunes tirant sur le vert et pleins d'une expression jalouse et
mchante.

Il jouit d'une rputation douteuse, et son pass renferme des mystres.

Sa maison, place au nord de la cathdrale, n'a rien qui la distingue
des demeures voisines: elle se trouve parallle  un couvent de femmes
qui fait le coin du carr suivant, et s'ouvre de ce ct par deux
fentres  grillage en bois.

Don Eusebio n'a pas d'amis, et sa maison fut pour ainsi dire dserte
jusqu'au jour o ses filles devinrent de grandes personnes. Il en a
trois. Hlna, la premire, ressemble  don Eusebio et parat en avoir
tous les instincts. C'est une grande et superbe fille chez qui la vie
dborde; elle a toutes les beauts provocatrices: la hanche saillante,
des bras robustes et ronds, des paules grasses, une gorge audacieuse,
des lvres rouges et ce teint ple et mat des natures passionnes; ses
yeux noirs avaient une fixit embarrassante.  l'poque dont nous
parlons, la chronique s'tait dj maintes fois occupe d'elle; mais
elle n'avait point eu de _desgracias_.

Une cour nombreuse se disputait ses sourires, et quelques robes noires
se mlaient  la foule. Le pre autorisait, cherchant un gendre. Oaxaca
respirait dans un entr'acte de guerre civile, et les runions se
succdaient sans relche. Sur ces entrefaites, un jeune homme de Mexico
vint passer quelque temps dans le Marquesado, vivant chez son pre,
voisin de don Eusebio, et dont la maison occupait,  cinquante mtres
plus bas, le milieu du carr de face.

La famille de don Rafael se composait de doa Marianita, sa femme, de
Louisito, un fils tard venu, le Benjamin, et du nouvel arrivant.

Henrique rapportait de la capitale une tournure dgage, cet air de
suffisance qui plat aux femmes et des prtentions de blas que les sots
affichent volontiers; une moustache longue et pointue lui donnait un
petit genre matamore qui ne messeyait point; il avait l'oeil d'un bleu
tendre, et sa chevelure blonde, naturellement boucle, tait fort belle.

En somme, on le disait beau cavalier, il le croyait plus que tout autre;
mais,  mes yeux; il perdait la moiti de ses avantages par un rire
bte qu'il lanait ternellement et  tout propos, ce qui chez bien des
gens lui avait fait une renomme de bel esprit.

On lui prtait mille aventures; c'tait pour Hlna une conqute 
faire. La famille d'Henrique possdait quelque bien; c'tait pour don
Eusebio le mari demand.

Du reste, la chose allait de soi. Henrique renoua sans difficult des
relations d'enfance, et, malgr les avertissements de son pre qui
n'estima jamais don Eusebio, il fut en quelques jours du nombre des
intimes.

 premire vue, il fut bloui. On ne pouvait rver plus belle matresse.
Pour Hlna, jeune et coquette, elle prouva quelque satisfaction de
l'effet produit et ne demanda pas mieux que de plaire.

Il fut bientt vident qu'Henrique tait le prfr. Aussi le cercle des
adorateurs diminua chaque jour; quelques-uns seulement cherchrent 
disputer au Mexicain une conqute si belle; mais ils n'eurent plus qu'
se retirer devant la persistance de ses succs.

D'autres tournrent bride et dposrent aux pieds de la soeur des
hommages dont l'ane ne voulait plus.

Rien de moins platonique que cette passion facile; mais la jeunesse
verse sur toutes choses un tel torrent de fleurs, qu'on se mprend
volontiers sur des liaisons qu'on croit ternelles et qui ne sont que
d'un jour.

Henrique me raconta souvent les premiers bonheurs de son amour naissant.
Il me parlait de ses promenades solitaires dans la valle, de ses
rencontres fortuites  San Felipe, de ces charmants dners  Santa Maria
del Tule sous les ombrages du vieux Sabino; mais l'amour-propre chez lui
l'emportait sur l'amour, et son oeil brillait plus encore en me disant
ses triomphes, le dpit de ses rivaux repousss; et l'clatante
satisfaction que lui valaient les prfrences d'une aussi belle
personne.

Don Rafael fermait les yeux et voyait tout.

Cependant le tte--tte est difficile dans une maison ouverte  tout
venant, o se croisent et s'battent une foule de domestiques et
d'enfants; il fallait un dnoment; mais Henrique ne pensait point au
mariage. Il y eut alors d'humbles demandes, des supplications et des
rsistances: toute cette habile et nave comdie de l'amour  laquelle
nous croyons si facilement et dont, en somme, les femmes sont presque
toujours victimes. Henrique, dsespr, parlait de dpart;  cette
poque, il tait vraiment pris. Hlna cda.

Par une nuit obscure, Henrique escaladait la grille de bois d'une
fentre, s'accrochait  la corniche et bondissait sur l'_azotea_ (toit
plat). Hlna, tremblante, l'attendait sous un bosquet de jasmins. Don
Eusebio avait tout vu.

Un mois de srnades, d'entrevues mystrieuses, de rendez-vous dangereux
pleins de poignantes motions, prolongea le dlire de cette premire
nuit d'amour.

Les observations de don Rafael n'arrtrent point l'heureux Henrique.

On jasait cependant, et les rivaux conduits surent lui dire,  mots
couverts, qu'il n'tait pas le seul heureux, et qu'en tout cas il
n'avait pas t le premier.

Henrique refusa d'y croire, et sa position compromettante; peut-tre son
courage, ne lui permirent pas d'imposer silence  ces bruits insultants;
mais son amour baissa; il ne se montra plus aussi souvent dans la maison
de don Eusebio: les nuits le surprirent plus rarement sous ce bosquet
parfum tmoin de ses premiers soupirs, et l'escalade de l'_azotea_ lui
sembla d'une prodigieuse difficult.

La fire jeune fille lui demanda compte de son insultante froideur;
Henrique se dfendit faiblement, protesta, balbutia et voulut se
retirer. Il y eut alors une scne de violence qui l'pouvanta; mais
voyant qu'elle allait perdre son amant, Hlna devint tout  coup
tendre, pressante, suppliante; elle le prit comme un enfant dans ses
bras, le couvrit de baisers et de caresses passionnes.

--Que deviendrai-je sans toi, lui disait-elle; je t'aime et n'adore que
toi; je suis seule au monde; tu l'as vu, je n'ai plus d'amis: tous se
sont loigns. Ton amour, mon Henrique, c'est ma seule joie sur terre,
c'est mon avenir, ma vie, mon seul bonheur. Ne m'abandonne pas! Et puis,
ajouta-t-elle en le voyant se fondre devant ces tmoignages passionns,
je n'osais te le dire, Henrique, je suis mre. Que devenir si tu t'en
vas? Mon pre, oh! mon pre me tuerait.

Cette confession terrifia le pauvre amant. Il revint nanmoins, mais
sombre, craintif, dsillusionn, ne sachant plus comment rompre des
liens de fer.

Don Eusebio jugea prudent d'intervenir. Il surprit Henrique chez Hlna,
obtint une confession complte, et ne permit au malheureux de s'loigner
que sous serment d'pouser sa fille.

Il fallut tout dire  don Rafael. Devant de pareils faits, toute
observation tait inutile, et la confrence se termina par un refus
nergique de jamais consentir  ce mariage.

Henrique n'aimait plus; la nuit venue,  l'heure o si souvent il
s'agenouillait prs d'elle, il sella son cheval et partit.

Le lendemain, don Eusebio aux aguets, fut tonn de ne point le voir; il
s'informa, connut le dpart, rentra. Il tait calme, quiconque l'et
rencontr n'et point devin ce qui se passait en lui; il croisa
plusieurs personnes auxquelles il rpondit, en souriant, aux compliments
banals, insultes dguises que chacun lui adressait, car tout se savait
dj.

Une fois chez lui, l'orage fit explosion; il brisait, en les touchant,
les meubles qui tombaient sous sa main, ses yeux taient sanglants, il
pouvanta les siens, on n'osa lui rien dire. Hlna pleurait en silence.

Cependant, il reprit quelque pouvoir sur lui-mme, et voilant sa fureur,
il sella son cheval et sortit la cigarette  la bouche comme en un jour
de _paseo_.

Henrique n'avait que deux chemins  prendre, la route de la sierra par
Vera Cruz, c'est--dire faire un dtour de plus de cent lieues, et le
chemin de Tehuacan le plus facile et le plus rapide. Le doute n'tait
pas possible, une fois hors de la ville, don Eusebio mit son cheval au
galop et fit presque huit lieues d'une traite; il sut qu'Henrique tait
arriv le matin et s'tait repos trois heures. C'tait une demi-journe
d'avance.--Fils de chien, je t'atteindrai, murmurait-il. Il rafrachit
les naseaux de son cheval, et prit par le rio de las Vueltas.

Henrique, croyant le sentier coup par le torrent, avait pris la route
presque carrossable de la montagne; du reste, ignorant la poursuite, il
prenait son temps; le cheval de don Eusebio, vigoureux et fort, dvorait
l'espace.

Henrique arriva, vers les quatre heures du soir,  Don Domingillo, et
fut se loger  tout hasard  l'entre du village chez un Indien qu'il
connaissait, fit renfermer son cheval et ne sortit qu' la nuit
tombante, sans s'loigner cependant et fumant un cigare.

Il lui sembla tout  coup entendre le galop prcipit d'un cheval; un
frisson terrible le saisit, il reut, me racontait-il, comme un coup
d'pe en pleine poitrine, et, se dissimulant derrire une cloison, il
vit dboucher du sentier de las Vueltas don Eusebio lui-mme, couvert de
poussire, son cheval haletant et rendu. Il passa prs de lui et mit
pied  terre  deux cents mtres environ  la seule _fonda_ du village.

Henrique rentra dans la cabane de l'Indien auquel il conta partie de son
histoire, lui donna dix piastres pour se taire, et fut s'ensevelir au
milieu des pis de mas dans une espce de grenier suspendu sur quatre
pieux. Le mors de son cheval, sa selle et son zarape, lui furent jets
d'en bas. Il attendit.

Don Eusebio apprit, en blasphmant, qu'Henrique n'avait point paru; il
voulut cependant s'en assurer, visiter la _fonda_ du haut en bas, et
s'en fut errer comme un chacal dans le village: aucune trace, rien qui
pt le guider. Il remonta et se dirigea du ct de la cabane en
question. Au dbouch de la route, Henrique le vit venir et se crut
perdu. Don Eusebio entra, donna le signalement du cheval et de
l'individu, dposa une piastre dans la main de l'Indien, et lui fit
dtailler toutes personnes qui avaient d passer devant lui.

--C'est un ami que je dsire rejoindre, disait don Eusebio, et nous
devions nous trouver en ce village; je suis en vrit bien tonn de ne
le point voir. Il examinait avec soin l'intrieur de la cabane, saisit
avec violence un mors suspendu dans l'obscurit, l'examina, et ne le
reconnut point.

--N'as-tu point de cheval, l'ami? demanda-t-il encore.

--Si, monsieur, une vieille jument couche l-bas dans le _patio_, si
vous voulez de la lumire; nous l'irons voir.

--C'est inutile, rpondit don Eusebio, que droutait l'assurance de
l'Indien. Il s'approcha nanmoins, jeta un coup d'oeil dans la cour, et
comme l'animal tait couch, que la nuit tait assez sombre, il ne le
reconnut pas non plus; Henrique, la mort dans l'me, suivait du haut de
son observatoire suspendu tous les mouvements de son ennemi.

--Maudit! s'cria don Eusebio, en partant. Il a d suivre jusqu'
Cuicatlan, ajouta-t-il tout bas,  demain. Cuicatlan n'tait qu' deux
lieues. Henrique fut sauv, mais ne dormit pas de la nuit.

Vers les trois heures, il entendit le trot d'un cheval s'loignant dans
la direction de Tehuacan, c'tait don Eusebio continuant sa poursuite.
Henrique attendit une heure environ, et suivit le mme chemin; mais, 
deux kilomtres du village, il laissa sur la droite la rivire que
venait de traverser don Eusebio, prit  gauche, et s'enfona dans la
Misteca. Deux jours aprs, don Eusebio rentrait  Oaxaca, et reprenait
ses occupations. L'enfant ne vint jamais au monde.

Don Rafael nanmoins sentait la vengeance planer au-dessus de sa tte,
divers guet-apens dont il se tira par bonheur, laissaient deviner la
main de son ennemi: le temps, pensait-il apaiserait l'affaire. Il n'en
fut rien.

Deux ans aprs, les vnements que nous venons de raconter, C... prit la
ville; ses troupes occupaient le palais, la cathdrale et le couvent qui
se trouvait sur l'alignement des deux maisons ennemies; de temps 
autre, les partis tiraillaient entre eux. Don Rafael, portes et fentres
closes, ne permettait  aucun des siens le moindre coup d'oeil au dehors,
sa tendresse de pre lui faisait craindre un malheur. Pour don Eusebio,
toujours  l'afft comme un tigre guettant sa proie, il quittait
rarement sa fentre observatrice. Un jour, sur le midi, comme de la
matine on n'avait entendu le son d'un coup de fusil, doa Marianita
ouvrit la fentre. Louisito s'y prcipita pour regarder, elle-mme ne
put se dfendre d'un moment de curiosit. Pour Dieu! s'cria le pre,
retirez-vous. Au mme instant une explosion isole se fit entendre, et
l'enfant, une balle au front, tombait dans les bras de sa mre.

--Jsus! fit-elle. Ah! Jsus! mon fils! mon fils! Ah! Dieu! elle
s'affaissa, on la crut morte aussi.

Elle tenait l'enfant dans ses bras; tous deux couverts de sang formaient
un pouvantable tableau; don Rafael, muet, hagard, pouvant, se
prcipita sur eux: il tait bien mort, le doux enfant.

Don Rafael trane depuis ce jour une vie  demi-teinte, quant  doa
Marianita, elle est folle.

Le clerg encourage par son exemple cette dissolution de moeurs qui se
retrouve un peu partout dans le Mexique; mais il est difficile de
trouver une province o il affiche avec plus de navet le relchement
de ses moeurs.

La premire fois qu'il me fut donn d'observer cette trange manire de
vivre, c'tait au bal o l'on me prsenta  mademoiselle X..., fille du
cur X..., qui lui-mme, en habit de ville, se trouvait prsent.

Je sus depuis que grand nombre de ces messieurs avaient famille, que
plusieurs d'entre eux menaient grand train, donnant bals et banquets,
qu'un autre, exception il est vrai, entretenait trois soeurs  la fois,
desquelles il avait des filles, dont chacune tait dote sur les
privilges de telle ou telle glise dont il tait cur.

Plus tard, me trouvant dans une maison de jeu d'assez bas tage, j'y
rencontrai deux prtres en soutane, et l'un, tutoyant ponteurs et
croupiers, jurant comme un damn, tenait sur ses genoux une fille
publique avec laquelle il s'tait associ; il y avait l cinquante
personnes peut-tre, et de tout ce monde j'tais le seul que la chose
tonnt.

Quand, chez un peuple, le sens moral est  ce point perverti, que de
pareils exemples ne soulvent que les plaintes discrtes des honntes
gens et que toute indignation est morte, il faut se voiler la face et
dsesprer du salut de ce peuple.




VII

     Long sjour.--Phnomnes photographiques.--Les trois
     valles.--Santa Lucia.--Santa Maria del Tule.--Le
     Sabino.--Mitla.--Les ruines.--Le village.--Les pitajas.--Clichs
     perdus.--Prise de la ville.--Mont Alban.--Le vieux
     couvent.--Deuxime expdition.--Sige de la ville.--Dpart pour
     Vera Cruz.


J'attendais mes bagages depuis deux mois, ils n'arrivaient pas; je
craignis que l'tat des routes ne permit pas  l'expditeur de me les
envoyer, il fallut donc me mettre  l'oeuvre avec les ressources que
m'offrait la ville. Je fabriquai du nitrate et du fulmicoton, j'avais
des glaces et l'un de mes instruments; je trouvai de l'ther et de
l'alcool. Pour dvelopper l'image il me fallut employer le sulfate de
fer qu'on trouve partout.

Mes premiers essais ne furent pas heureux, les clichs des monuments de
la ville taient mauvais. Quelques jours aprs j'en fis d'autres
meilleurs, presque satisfaisants. Je prparai donc mon expdition de
Mitla, car je devais retourner au Yucatan, remonter  Palenqu,
traverser la sierra et faire le tour de la province de Chiapas, en
passant par Tehuantepec pour revenir  Oaxaca. J'aurais voulu faire ce
long voyage avant la saison des pluies s'il tait possible, et le temps
pressait.

Mais quand je voulus partir, je m'aperus que mes produits ne marchaient
plus.

Pendant huit jours, je fis les essais les plus varis, je me servis de
bains vieux et nouveaux, j'avais une douzaine de collodions diffrents,
j'employai tous les dveloppants et tous les fixateurs; peine inutile.
Le collodion arriva mme jusqu' perdre toute sensibilit. Avec une
exposition de cinq minutes au soleil, et un instrument double, je
n'obtenais qu'une tache blanche  l'endroit du col.

Dsesprant de russir je mlangeai tous les collodions et j'attendis.

Quelques jours aprs, je voulus tenter un nouvel essai, je fis un clich
le matin  sept heures, il tait bon:  sept heures et demie,
insensibilit. Le lendemain, j'en fis deux, sans pouvoir en russir un
troisime; le surlendemain trois et, par progression, chaque jour en
faisant un de plus, mais pas davantage. Tout  coup le collodion ne
m'apportait que des positifs sur verre; un autre jour des ngatifs, et
cela sans qu'il me ft possible de faire l'un ou l'autre  mon choix.
J'ai vainement cherch la clef de phnomnes aussi curieux et je laisse
aux photographes rudits le soin d'en trouver les causes. Ma position
tait des plus embarrassantes, je craignis un moment de ne pouvoir
russir. J'aurai donc fait, me disais-je, trois mille lieues dans le but
de rapporter en Europe l'image de ces ruines merveilleuses, si peu
connues, si intressantes, pour me trouver devant elles impuissant  les
reproduire!

J'prouvai pendant ces jours de sombres dcouragements et de terribles
dfaillances; j'tais sans nouvelles de mes bagages, et l'tat de la
province allait empirant chaque jour. Je fus sur le point de faiblir et
d'abandonner la partie. Je parvins cependant  remonter ce moral
affaibli, et, quoi qu'il dt m'en coter, je voulus achever mon oeuvre.
Attendre! Que la patience est une belle chose pour qui sait la
pratiquer!

Les valles m'offraient une longue srie de courses et d'observations;
j'avais mon cheval, et chaque jour, seul le plus souvent, je parcourais
l'une ou l'autre, indiffrent aux aventures prilleuses de ces
excursions solitaires.

La valle de l'ouest, la premire en venant de Mexico, n'offre au
voyageur que des terres cultives, des villages et des haciendas,
quelques lvations douteuses o la science n'a rien  prendre, et le
touriste rien  copier: c'est la moins riche de ces trois valles et la
moins intressante. Dans la seconde se trouve un vaste couvent, commenc
par Cortez, inachev aujourd'hui et fond sur l'emplacement d'un temple
indien dont quelques murailles d'_adobes_ (briques en terre cuite au
soleil) subsistent encore. Il semble que les constructeurs de l'difice
moderne se soient servis de ces murailles pour remplacer les
chafaudages dans leur construction. Ces murailles de terre sont en
effet au milieu de la nef et soutiennent encore diverses parties d'un
clocher moderne. L'_adobe_ a pris la consistance de la pierre, les murs
paraissent devoir rsister  l'action du temps aussi bien que l'difice
espagnol, et, dans la suite des sicles, ne formant qu'une seule et mme
ruine, le voyageur tonn de cette cration trange confondra l'oeuvre de
marbre des vainqueurs et l'humble monument des vaincus.

Ces ruines confondues n'offrent-elles pas  l'esprit de l'observateur
une image saisissante de cette civilisation espagnole du nouveau monde,
qui n'a laiss derrire elle que souvenirs perdus, solitude et
dsolation? Ce mur de terre, humble mais solide encore, soutenant cet
difice incomplet, n'est-ce point l'image vivante de cette race
indienne, humble aussi, soumise et opprime, gmissant depuis trois
sicles sous le poids accablant d'une civilisation menteuse, ruine
aujourd'hui d'un monument inachev?

La route qui conduit  ce vieux temple domine la valle; couverte de
_tumuli_ vierges jusqu' ce jour de toute profanation, elle offre 
l'antiquaire des tmoignages prcieux de la civilisation indienne.

Ces minences, selon toute probabilit, sont des tombeaux d'o l'on
pourrait exhumer de riches trsors scientifiques. Je m'efforai, mais
vainement, de faire des fouilles: les Indiens se sont fait une religion,
de ne point laisser toucher  ces vieux souvenirs de leurs anctres. Il
m'et fallu l'appui du gouvernement que l'agitation des esprits et la
menace d'un sige m'empchrent d'obtenir.

 l'ouest d'Oaxaca, touchant la ville, se trouve le mont Alban, montagne
aux pentes rapides comme toutes celles de la Cordillre, et surmonte
d'un plateau d'une demi-lieue carre au moins.

Ce plateau, qui semble travaill de main d'homme, n'offre plus
aujourd'hui qu'une arne bouleverse, des masses imposantes de mortier
de pierres, perces de souterrains troits, des forts, des esplanades,
des contre-forts et de gigantesques pierres sculptes. Les souterrains
sont forms par des dalles de grandes dimensions  murailles parallles,
et dont la vote est remplace par deux immenses pierres s'appuyant
l'une sur l'autre. Ces pierres sont revtues de sculptures offrant des
ttes de profil qui rappellent un type tranger, le passage lui-mme est
troit, ne permettant qu' une seule personne de s'avancer  la fois.

Les plus grandes masses se trouvent au sud du plateau. Elles affectent
en gnral la forme carre et se composent d'une pyramide tronque 
talus fort rapide, d'une hauteur de vingt-cinq pieds environ; d'une
enceinte qu'on peut suivre encore, et d'normes monceaux de maonneries
ruines, autrefois demeures, palais, temples ou forteresses de ces
nations disparues.

Le tout est sem de dbris de poteries d'une finesse extrme et d'un
vernis rouge et brillant. Un Italien de Mexico fit, il y a quelques
annes, pratiquer des ouvertures dans ces monceaux de pierres; il en
retira des colliers d'agate, des obsidiennes travailles, et divers
bijoux d'or d'un fini merveilleux.

Quel muse n'enrichiraient pas des fouilles faites avec soin!

Le mont Alban est,  notre avis, l'un des restes les plus prcieux et
bien certainement le plus ancien des civilisations amricaines. Nulle
part nous n'avons retrouv ces profils tranges d'une originalit si
frappante, que vous leur cherchez en vain quelque chose d'analogue, dans
les souvenirs du vieux monde.

Ces ruines n'ont rien de commun avec les ruines de la valle, non plus
qu'avec celles de Mitla; les matriaux ne sont point les mmes et
l'architecture est diffrente. Ici vous ne trouvez que l'_adobe_, de la
terre;  Mitla, un mlange de terre battue et de gros cailloux plaqus
de briquettes de diffrentes grandeurs; dans les forts qui dfendaient
les palais, l'_adobe_ encore: au mont Alban, vous n'avez que des
constructions en pierre, relies par le ciment et le mortier de chaux.

Les murs des temples taient perpendiculaires aux plafonds, se coupant 
angle droit; Mitla prsente la mme architecture.

Au mont Alban, au contraire, vous retrouvez la construction dite _de
Boveda_, c'est--dire deux murs perpendiculaires jusqu' hauteur
d'appui, et s'inclinant l'un vers l'autre jusqu' ne plus former qu'un
cartement de vingt-cinq centimtres, ferm par une dalle. Il semble, en
vrit, que les fondateurs de ces ruines, chasss autrefois par des
migrations du nord, aient poursuivi leur retraite vers le sud, travers
la _sierra_ de Chiapas, et, se divisant en deux branches, l'une suivant
jusqu' Guatmala, l'autre aboutissant aux plaines du golfe, fond les
palais de Palenqu et plus tard les monuments du Yucatan, qui ont avec
les ruines du mont Alban plus d'un point de ressemblance.

Quoi qu'il en soit de cette supposition, nous croyons pouvoir affirmer
que le Marquesado offre aux voyageurs le plus vaste et le plus riche
sujet d'tude.

Partout des tumuli, des temples, des palais, des ruines, un
amoncellement trange de terres runies, des masses ruines de
maonneries, en un mot, des traces irrcusables d'envahissements
successifs et de luttes effroyables!

Le Marquesado, avec ses valles fertiles, devait offrir aux migrations
des peuples un sjour facile dans leur marche vers le sud; il semble
avoir t, dans cet univers, le grand chemin de l'homme, o chaque race,
 son tour, laissa tomber quelqu'un de ses souvenirs[63].

Je dus suspendre mes promenades dans la campagne: l'arme librale
envoye contre Cobos, alors  Teotitlan, s'tait disperse sans combat;
Oaxaca pouvait encore se dfendre avec douze cents hommes formant la
garnison de la ville; le gouvernement avait de l'argent et des
munitions, il jugea plus prudent de dcamper dans la nuit, laissant la
ville sans autorit, sans police et sans protection contre les
faubourgs.

On craignait un pillage, et tous les intresss, c'est--dire les
commerants et les gens riches, organisrent un comit de vigilance.
Chacun dut prendre les armes pour veiller  la sret publique. On
expdia sur-le-champ au chef de l'arme ractionnaire un exprs pour
hter l'arrive de ses troupes, et chacun, en attendant, monta sa garde
et fit patrouille. J'offris mon bras comme chacun, et du reste tout se
passa bien ou  peu prs, la premire nuit fut seule orageuse; il y eut
quelques fusillades, deux ou trois arrestations, plus un assassinat.

Le malheureux tait un prfet des environs, qui revenait charg de la
capitation de son village, et qui ne savait rien des vnements de la
ville. Hlas! il en fut la premire victime.  l'entre d'un faubourg,
il reut un coup de feu qui le renversa de son cheval; laiss pour mort,
on le dpouilla des 1,500 fr. qu'il portait, de son zarape, de son
cheval et de son chapeau.

Ranim par la fracheur de la nuit, il eut le courage de faire plus d'un
kilomtre. Je le rencontrai titubant comme un homme ivre; ses
gmissements m'attirrent prs de lui, et je n'arrivai que pour le voir
s'affaisser vanoui. J'appelai, on vint, et nous le transportmes dans
la boutique d'un picier, o on l'tendit mourant sur quelques sacs
vides. La balle avait d traverser le poumon; le mdecin appel ne le
regarda mme pas: il n'avait que peu de temps  vivre.

Une femme arriva, sa matresse, me dit-on. Un prtre tait l, qui lui
jeta  la hte une absolution de circonstance; puis il se passa une
comdie qu'on pourrait appeler la comdie de la mort ou du testament.

La femme se penchait  l'oreille du bless qui ne l'entendait plus:

 qui donnes-tu la maison? Puis, plaant  son tour son oreille sur la
bouche du mourant, elle prenait  tmoin le prtre et les personnes
prsentes, que telle maison lui tait donne. Le prtre approuvait, un
complaisant rdigeait.

 qui telle valeur?--Au clerg, fit-elle sur un signe du confesseur.

 qui telle proprit? Et le testament, termin de cette manire, on
fit circuler le papier pour que chacun signt. Quelques personnes
s'abstinrent et je fus du nombre. Le testament fut-il reconnu valable?
Je l'ignore. Le lendemain, les troupes ractionnaires firent en
triomphe, au son des cloches et des fanfares, leur entre dans la ville.
Je pouvais donc continuer mes excursions.

 l'entre de la troisime valle au sortir d'Oaxaca, se trouve le
village de Santa Lucia, clbre par ses combats de coqs. Deux lieues
plus loin, sous des bosquets de goyaviers, de cherimoias et de
grenadiers, se cache le joli village de Santa Maria del Tule. Le vieux
arbre appel _Sabino_, qui ombrage la cour d'une petite chapelle, est
connu dans toute la rpublique; de loin, le dme de verdure qui couronne
son norme tronc ferait croire  l'existence d'un petit bois. De prs,
il frappe de stupeur et d'admiration par son prodigieux
dveloppement[64].

Le tronc, dans son plus grand diamtre, mesure quarante pieds; sur une
autre face, il peut en avoir trente.  vingt pieds au-dessus du sol, il
conserve les mmes dimensions.  cette hauteur, il se bifurque et ses
branches vigoureuses, semblables  des chnes centenaires, portent 
cent pieds de l l'ombre de leurs rameaux protecteurs. Il n'est pas
aussi haut que le comporterait l'normit de son diamtre, et je ne
suppose point qu'il dpasse cent cinquante pieds.

Outre la taille du gant, ce qui surprend le visiteur, c'est l'tonnante
vigueur qui le distingue; il est plein, et les incisions faites dans
l'corce ne rsistent pas au del d'une anne. Que de chiffres
entrelacs, que de serments prirent le vieil arbre  tmoin d'ternelles
amours! Mais, image du temps qu'il personnifie, son corce mobile les
raye  jamais de sa surface, comme le temps du coeur qui les dicta.

Les Indiens veillent cependant  ce qu'aucune main profane ne s'attaque
au vieux monument; comme pour tout ce qui tient  leur pass, ils
entourent le sabino d'une superstitieuse vnration; nul ne le visite
que sous leur surveillance; ils balayent et nettoient chaque jour le
pied de l'arbre, et ne souffriraient pas qu'on en brist le moindre
branchage. L'Indien a la religion du souvenir, et peut-tre, dans les
nuits d'orage, entend-il gmir la voix des anctres dans les rameaux
centenaires du vieux sabino.

Quelques voyageurs expliquent ce phnomne de vgtation par la runion
de trois troncs divers. Nous l'avons examin avec soin, et nous n'avons
pu y dcouvrir qu'une seule souche,  laquelle sa vigueur mnage encore
des sicles d'existence. Nous avons entendu des horticulteurs et des
savants affirmer que l'arbre de Santa Maria del Tule devait avoir au
moins de deux mille cinq cents  trois mille ans. Or, ce serait une
preuve de plus de l'antiquit de la civilisation dans la valle, car le
sabino est un arbre cultiv, on ne le trouve que prs des ruines, comme
aujourd'hui dans les lieux de plaisance des rois aztques, 
Chapultepec, Culloacan, Texcoco, etc. Trois mille ans! nous remontons 
la priode gyptienne; il y avait donc dans cette valle des hommes, une
civilisation, des palais. Quels horizons pour les esprits chercheurs, et
quelles consquences peut en tirer la philosophie!

En poursuivant  l'est, la valle se resserre; vous traversez Tlacolula,
vous longez les collines aux pieds desquelles des carrires  ciel
ouvert prsentent encore des blocs  moiti taills par les anciens
constructeurs de Mitla.

En obliquant  droite, vous arrivez jusqu' San-Dionysio, dernier
village de la plaine qui s'arrte brusquement, pour dboucher sur
Totalapa.

La valle de Tlacolula, comme celle qui se dirige au sud, est le centre
d'une riche culture; nous voulons parler de la cochenille. Depuis trois
sicles, l'Indien retire de ce produit des sommes immenses; il cultive
en outre le mas, la canne  sucre, le bl qui vient parfaitement; il
exploite des mines d'or et d'argent que lui seul connat; rien ne lui
manque pour s'assurer une vie heureuse, abondante et facile. Grand
nombre d'entre eux pourraient, au besoin, se permettre un certain luxe:
il n'en est rien.

Comme tout peuple ignorant, l'Indien est imbu de superstitions, mais je
n'ai trouv que dans le Marquesado, l'avarice passe  l'tat de vice
national. Dans toutes les parties du monde, l'homme cache le numraire,
mais il en jouit et sait s'en servir au besoin. L'Indien ne jouit
jamais; il produit et ne consomme pas. Quelle que soit sa fortune, ses
richesses enfouies, la somme de ses productions, il vit de la mme
manire; sa cabane ne se distingue point de celle du pauvre, il a pour
ternel vtement l'ample pantalon de cotonnade grossire et le gros
zarape de laine; pour nourriture, la tortille et le _frijol_ aiguis de
_chile_ (poivre rouge).

L'Indien voyage avec ses vivres, sa bourse meuble de quelques raux
pour la _copita de mezcal_, car il adore l'alcool; mais voil tout.
Jamais un Indien ne pourra vous rendre sur une piastre, il faut le payer
en monnaie; il ne pourrait changer.

Je vis un jour un Indien demander quatre raux  un commerant auquel il
avait vendu, la veille, pour 1,500 fr. de cochenille dont il avait reu
l'argent.

--Que diable as-tu fait de ton argent? lui demandait l'acheteur.

--_Ah! seor est colocado_, il est plac, rpondit-il. Cela voulait
dire qu'il tait enterr; mais o? chacun l'ignore, sa femme la
premire, ses enfants ne le savent pas davantage. Quand il meurt, son
secret s'teint avec lui. Riche, il ne lgue aux siens que la misre,
avec la mme inutile passion d'acqurir. Si par hasard il dcouvre un
trsor inconnu, il respecte le secret du propritaire quel qu'il soit,
et, loin d'y toucher, le recouvre religieusement.

J'ai rencontr un manoeuvre souvent sans ouvrage, qui m'affirmait avoir
dcouvert deux cachettes renfermant des sommes importantes auxquelles il
s'tait gard de rien enlever. Indique-les moi, lui dis-je, et je te
payerai cher. Sans s'attacher  la navet de ma demande, il me
rpondit qu'il ne le pouvait pas; et comme je m'efforais d'apprendre
l'origine d'une superstition aussi bizarre: Cela ne se doit pas,
dit-il.

On a calcul que les valles doivent renfermer, en numraire enfoui,
quelque chose comme quinze cents millions!

Quelle effroyable perte pour la socit, qu'une telle somme enleve  la
circulation!

Je n'ai connu qu'une exception  cette rgle. C'tait  Mitla, prs des
ruines; une vieille Indienne d'une fortune immense, mais suspecte (car
on l'attribuait  la dcouverte de plusieurs trsors), s'tait fait
btir une maison magnifique, avec cour plante d'arbres d'agrment et de
fleurs rares. Elle avait toute une basse-cour d'oiseaux trangers, des
paons, des hoccos, des oies de Barbarie, des cygnes, etc.; ses
appartements taient pleins de meubles modernes en acajou; mais je
m'aperus qu'elle n'avait rien  faire avec ce luxe, et que son gendre,
un mtis ambitieux, porterait, devant les dieux indiens, la peine
d'avoir drog  une habitude aussi invtre.

Pour elle, son petit palais n'tait qu'une espce de muse, au milieu
duquel elle restait parfaitement trangre; jamais un lit d'acajou
n'avait abrit son sommeil; elle couchait  terre, sur un paillasson;
son costume tait celui des siens, une pice de laine attache autour de
la taille, et toute sa vie se passait dans une petite _tienda_ occupant
le coin de sa maison, o elle dbitait  ses compatriotes le mas, le
mezcal et le coton.

Mitla, o une charrette  boeufs avait transport mon matriel, se trouve
dans la partie la plus inculte et la plus ingrate de la valle. Adoss
aux montagnes, il y rgne sans cesse un vent violent qui dessche tout;
la vgtation y est presque nulle et ne prsente gure que des plantes
grasses appeles _pitayales_, qui servent aux cltures et dont le fruit
est dlicieux; il atteint la grosseur d'un oeuf de cygne, la pulpe est
jaune-rouge, piquete de points noirs, et d'une saveur comparable 
celle de la fraise. C'est un rafrachissant fort  la mode dans les
chaleurs, et les habitants en tirent un assez joli revenu sur les
marchs d'Oaxaca.

Les ruines de Mitla[65] qui occupaient, au temps de la conqute, un
immense emplacement, ne prsentent plus aujourd'hui que l'ensemble de
six palais et trois pyramides ruines.

La place du village contient une btisse en carr long dont les
revtements de pierre n'offrent aucune sculpture; d'une longueur de
trente mtres sur une largeur de quatre environ, elle n'a qu'une seule
ouverture, sur l'un des petits cts. La destination funraire des
palais de Mitla pourrait aussi lui tre applique, en admettant, vu sa
simplicit, que cette spulture tait rserve  quelques personnages de
second ordre.

La maison du cur est le premier difice au nord, sur la dclivit de la
colline. C'est un enchevtrement de cours et de btisses, avec parements
orns de mosaques en relief, du dessin le plus pur. Sous les saillies
des encadrements, on retrouve des traces de peintures toutes primitives
o la ligne droite n'est pas mme respecte: ce sont de grossires
figures d'idoles et des lignes formant des mandres dont la
signification nous chappe.

Ces peintures se reproduisent avec la mme imperfection, dans tout
palais o un abri quelconque sut les prserver des atteintes du temps.

L'incorrection de ces dessins accols  des palais d'une architecture si
correcte, orns de panneaux de mosaque d'un si merveilleux travail,
jette l'esprit dans d'tranges pensers: ne pourrait-on trouver
l'explication de ce phnomne dans l'occupation de ces palais par une
race moins avance que celle des premiers fondateurs? C'est une simple
hypothse que j'mets.

J'ai donn  cette premire ruine l'appellation de _maison du cur_, car
le vnrable prtre qui l'occupe depuis un demi-sicle sut profiter des
murs inbranlables de l'difice ancien, pour se mnager une retraite
vaste et confortable, recouverte aujourd'hui d'un toit moderne.

L'glise du village, attenant  cette construction, est tout entire
compose des matriaux du vieux palais.

Au-dessous,  gauche, se trouve la pyramide tronque d'origine indienne,
surmonte d'une chapelle moderne. La pyramide est en adobes avec
escalier de pierre. Les Espagnols eurent soin de faire disparatre
jusqu'au moindre vestige de l'ancien temple qui devait la surmonter. Le
grand palais, dont l'ensemble est encore entier et dont la toiture seule
est absente, se compose d'une immense btisse en forme de _tau_, dont la
faade principale regardant le sud est la plus belle, la plus
considrable et la mieux conserve des divers monuments de Mitla. Elle a
quarante mtres de face et enveloppe une pice de mme tendue, dont six
colonnes monolithes d'environ quatorze pieds soutenaient la couverture.
Trois portes larges et basses donnaient accs dans la pice, dont le sol
tait couvert d'une paisse couche de ciment.

Sur la droite, un couloir obscur communique avec une cour intrieure
galement cimente, dont les murs, comme la faade principale, sont
couverts de panneaux de mosaque et de dessins avec encadrements de
pierre. La cour est carre et donne jour  quatre pices troites et
longues, couvertes du haut en bas de mosaques en reliefs dont les
dessins en bandes se superposent en variant jusqu' la toiture.

Les linteaux des portes sont d'normes blocs qui atteignent cinq et six
mtres.

Le second palais a t un des plus maltraits de Mitla, parmi ceux qui
existent encore. La porte seule est debout avec son linteau sculpt, et
deux colonnes  l'intrieur tmoignent de la mme ordonnance observe
dans la grande pice dj dcrite.

Le quatrime palais se distingue dans sa faade orientale par des
panneaux beaucoup plus allongs. Quatre palais, les plus importants
peut-tre, se trouvent au sud-ouest de ceux que reproduisent nos
photographies; ils sont  moiti rass et enterrs, car les murailles ne
s'lvent plus qu' trois ou quatre pieds au-dessus du sol: les normes
assises, les blocs immenses qui les distinguent, leur prtent une
importance plus considrable que celle des palais debout aujourd'hui.
Les Indiens se sont empars de ces ruines, ont fix leurs demeures au
milieu des cours, et les murailles leur servent de clture.

Les matriaux employs, nous l'avons dit, sont la terre battue, mle de
gros cailloux et revtue de pierres. Des souterrains s'tendent
au-dessous des ruines: une fois dj ils ont t ouverts, mais
l'attitude hostile des Indiens les fit refermer avant qu'on ait pu les
parcourir et en retirer les trsors qu'ils renferment. Je voulus
vainement poursuivre la mme entreprise; il m'et fallu l'appui d'une
cinquantaine d'hommes au moins pour protger mes travaux, et je ne pus
l'obtenir d'un gouvernement dsorganis qui ne pouvait se soutenir
lui-mme.

On n'arrivera jamais  la connaissance parfaite de ces monuments, tant
que dureront au Mexique ces bouleversements perptuels; la vie des
voyageurs est sans cesse  la merci du premier pandour venu, comme  la
discrtion des populations indiennes; il lui arrive tous les jours,
comme cela m'arriva, de se voir enlever le fruit de six mois de travail,
d'une dpense norme et de fatigues sans nombre: j'eus des clichs
briss et presque toutes mes notes enleves.

Du reste, les ruines vont se dtriorant chaque jour: les Indiens htent
cet anantissement dj trop rapide, et, pousss par une superstition
des plus bizarres, ils accourent par bandes des plus lointains villages
et s'emparent de ces petites pierres tailles en brique qui composent
les mosaques, persuads qu'entre leurs mains, elles se changeront en
or. L'administration locale devrait bien mettre un terme  ce vandalisme
stupide; il suffirait pour cela d'un ordre  l'alcade du village, et
d'un gardien qu'on relverait chaque jour.

Les caprices du collodion avaient bien voulu me permettre de russir
les reproductions des ruines; j'en avais une vingtaine que je fis
transporter  dos d'homme, et que je m'empressai de vernir  mon retour
 Oaxaca. Comme je n'avais pas de vernis Soehn, j'en fis un  l'ambre et
au chloroforme, qui ne me russit point; je rsolus alors de les
protger provisoirement avec une couche d'albumine, recette donne par
Van Monckhoven, dans son _Trait de photographie_.

Les clichs vernis, je les mis scher au soleil, et m'occupai dj du
jour de mon dpart: il devait en tre autrement.

J'allai dans la ville rendre quelques visites, me proposant au retour de
dposer religieusement mes clichs dans leurs botes  rainures.

Ah! monsieur Monckhoven qu'avez-vous fait! Je rentrai; de loin les
glaces me parurent d'une transparence extraordinaire, je m'approchai:
quelle fut ma stupfaction de voir que tout avait disparu, la
contraction de l'albumine avait tout enlev.

Certes, c'tait un grand malheur; mes produits et mes ressources puiss
me faisaient dsesprer de russir; ajoutez  cela que les troupes
librales, chasses trois mois auparavant, venaient  leur tour assiger
les ractionnaires. La ville allait tre ferme; il y avait plus de cinq
mois que j'attendais, et pas de nouvelles de mes bagages!

La position tait dsastreuse; j'appelai  mon aide tout mon courage,
et je me rendis une seconde fois  Mitla.

Je ne pus trouver que mon vieux charretier pour m'accompagner: les
chemins taient coups par des bandes armes, et chacun restait chez
soi.

J'tais seul, compltement seul; mais j'y mis une telle persistance et
une telle nergie qu'en cinq jours, ne dormant pas et passant la nuit 
prparer mes glaces et mes produits, j'achevai de nouveau mon ouvrage;
il tait temps: mes forces taient  bout, et j'eus toutes les peines du
monde  regagner la ville. Les troupes ennemies couronnaient dj les
hauteurs; les rues taient coupes de barricades, le feu commenait. Le
danger n'existait  vrai dire pour personne, et l'ennemi nous offrait
plutt le spectacle d'un feu d'artifice que celui d'un bombardement;
nuit et jour, une batterie de deux pices de douze et deux mortiers,
place sur la colline, lanait boulets et bombes sur le couvent de Santo
Domingo, o s'taient renfermes les troupes de Cobos; mais les bombes
clataient presque toujours  quelques centaines de pieds au-dessus de
l'difice, de manire que les habitants, du haut des terrasses de leurs
maisons, pouvaient juger en toute scurit de la valeur des coups, et
suivre de l'oeil les clats des bombes.

Lorsque, de l'un ou de l'autre camp, un boulet atteignait
approximativement le but, alors c'taient des hourras, des hurlements de
sauvages, et l'habile tireur tait mis  l'ordre du jour. Cependant la
vue de cette guerre inoffensive n'avait que peu d'attrait  mes yeux, et
j'attendais avec impatience qu'elle se termint; mais huit jours se
passrent, puis quinze, et la discussion n'avait pas fait un pas: chaque
parti conservait prudemment sa position, l'un sans faire de sortie,
l'autre sans tenter d'assaut. Il fallait en finir. J'allai faire mes
visites d'adieu, et serrer la main des personnes qui voulurent bien me
montrer quelque amiti pendant mon long sjour. Je dois  la
reconnaissance de rappeler avec quelle grce je fus reu chez M. Lanon,
ngociant franais, avec quelle amabilit madame Lanon sut me faire
l'honneur de sa dlicieuse retraite, mettant  ma disposition les
ressources d'une bibliothque choisie,  laquelle je dus d'chapper 
l'ennui de bien des jours. Il est si rare d'unir, comme madame Lanon,
tant de vertus prives  une aussi solide instruction, que le souvenir
de sa bienveillante hospitalit est insparable chez moi de l'admiration
que j'prouve pour ses mrites. Puissent ces quelques lignes lui porter
un jour le tmoignage de ma sincre gratitude!

Mes prparatifs de dpart termins, j'eus toutes les peines du monde 
trouver des mules et un domestique qui consentt  me suivre; il fallait
en outre, qu'il connt la sierra, et qu'il entendt le mtier
d'_arriero_, ce qui n'est pas facile. Une mule mal charge s'corche et
se tue en quelques jours de marche, surtout dans les montagnes o
descentes et montes impriment aux ballots un mouvement de va-et-vient
des plus pnibles pour l'animal. Je payai deux mules et un mulet avec
leurs appareils, espces d'normes bts, 150 piastres (750 fr.) et
c'taient d'assez pauvres animaux.

Quant  Jos, je dus lui promettre le double de la paye ordinaire, 20
fr. par jour. Pour moi, j'avais comme monture le cheval gris, objet de
mon change avec le Huero Lopez et que personne ne m'avait heureusement
rclam.




VIII

     Le rancho dan le bois.--Ouajimoloa.--L'escorte.--La
     sierra.--Yxtlan.--Macuiltanguis.--Les Indiens et leurs
     villages.--L'alcade officiant.--Le topil et le vieillard.--Osoc, le
     fabricant d'orgues.--La descente de
     Cuasimulco--Yetla.--Tustepec.--Tlacotalpam.--Alvarado.--Vera
     Cruz.--Le sige.


Quoique porteur de passes des deux partis, je n'tais pas sans
apprhension du ct de mes vues. Mes bagages et l'argent qui me restait
m'importaient peu: mais pour quelques voleurs bien levs, on en
rencontre une foule, de manires dtestables, faisant main-basse sur
tout objet d'une valeur quelconque, et brisant ce qu'ils jugent inutile
d'emporter. J'tais bien rsolu  dfendre mon trsor au prix de ma vie;
mais j'tais seul, et le rsultat d'un engagement contre plusieurs,
tait au moins douteux. Jos se serait clips sans remords, je le
savais bien; aussi ne comptais-je pas sur lui.

J'avais pris le chemin de la montagne, et j'allais faire un dtour de
plus de cent lieues pour viter les compadres qui occupaient la route
de Mexico: il et t pnible assurment de tomber ainsi de Charybde en
Scylla, rien de plus probable cependant. La premire partie de la
journe se passa bien, ou  peu prs: solitude complte, de loin
quelques chos affaiblis du canon de la ville, la joie d'un succs
relatif aux difficults de l'excution, le dpart considr comme une
dlivrance, ne me jetaient dans l'esprit que des ides riantes.

Outre Jos, j'avais, pour compagnon de route, un ami dont les
gentillesses charmaient mon isolement. L'ami en question tait un
magnifique ara rouge admirablement apprivois. Je l'avais apport de
Chiapas lors d'un premier voyage, et depuis lors il ne m'avait plus
quitt. Fait aux expditions lointaines, il avait une telle habitude des
voyages, qu'il se tenait libre et  son aise sur la charge d'une mule,
se promenant jacassant tout le jour, et s'accrochant du bec dans les
moments difficiles; quelquefois, il demandait  venir auprs de moi; je
le mettais alors sur le pommeau de ma selle, mais il prfrait mon
paule, et me contait alors une foule de jolies choses en me mordillant
l'oreille. Il avait ses ailes entires; il pouvait partir et s'envoler,
et n'avait pour le retenir prs de moi qu'une longue habitude aide
d'une grande et vritable affection.

Quant  Jos, je m'aperus bientt que j'avais  faire au plus affreux
hbleur qui fut jamais; il ne connaissait pas plus le pays, qu'il ne
savait charger une mule, et je dus faire avec lui mon apprentissage
d'_arriero_.

 chaque instant, il fallait mettre pied  terre, resserrer telle
charge, en redresser une autre, et parfois tout refaire; les
rcriminations eussent t vaines en pareil cas: je pris mon mal en
patience, mais nous n'avancions gure.

De plus, messire Jos n'avait point eu la valeur en partage; il
tremblait  chaque rencontre, et je le voyais toujours sur le point de
lcher pied. Comme je m'extasiais devant cette timidit froce, il se
redressa comme un capitan et prtendit me prouver qu'il tait l'homme le
plus courageux du monde;  cet effet, il m'expliqua que, s'il tremblait
parfois, c'tait de crainte d'tre pris comme dserteur et rincorpor,
qu'il avait quitt son corps  la vrit, mais en vue de venir en aide 
sa mre veuve et dont il tait l'unique soutien. Je devais assurment
l'approuver, disait-il; il ajoutait que, pour preuve de sa valeur, il
m'allait montrer ses blessures. L-dessus, Jos se mit en devoir
d'ouvrir sa chemise et de quitter son pantalon. Je le suppliai de n'en
rien faire, et lui ordonnai au besoin de s'en tenir l de ses
dmonstrations  l'appui, l'assurant que je le croyais sur parole.

--_Un cobarde!_ un poltron, moi! ajouta-t-il; j'ai deux coups de lance
dans le dos. J'clatai de rire  cette preuve sans rplique: ce qui
m'attira de mon fidle suivant une mauvaise humeur qui ne tint pas
devant un verre de _mezcal_.

Cependant nous tions arrivs au pied de la sierra, et les mules
n'avanaient plus qu'avec peine dans un sentier rapide. Il est, du
reste, dans la coutume de ne jamais forcer une mule le premier jour de
marche; il faut qu'elle se fasse petit  petit et qu'elle se brise  la
fatigue.

En vertu de ce principe, nous nous arrtmes, sur le midi, dans un petit
_rancho_ cach dans un ravin de la sierra. Le propritaire tait un
montagnard de bonne mine, qui m'engagea fortement  ne pas poursuivre;
le bois tait plein de dserteurs, auxquels il me serait difficile
d'chapper.

--Reposez-vous, me dit-il, voil ma cabane; en attendant, comme nous
avons un poste dans le haut du goulet, je vais aller, si cela vous
convient, chercher deux hommes auxquels je me joindrai pour vous servir
d'escorte; nous partirons au milieu de la nuit, et vous arriverez de
bonne heure  Uajimoloia.

Je consentis de grand coeur  cet arrangement, qui me donnait une
scurit si prcieuse; une fois dans la sierra, je n'avais plus rien 
redouter; on n'y avait jamais connu de voleurs.

Mon homme partit donc, et nous dchargemes les mules. Le _jacal_ tait
tellement petit que nous ne pmes nous y loger. Ce n'tait, au dire de
sa femme, qu'une habitation provisoire, qu'une maison de campagne, o
tous deux venaient surveiller la rcolte d'un magnifique verger de
pchers.

L'Indienne nous prpara quelques morceaux de _tasajo_ (lanires de
viande sche) et un plat de frigoles; j'avais apport du pain. Quant au
repos, il me fut impossible d'en goter; une fois entr sous l'abri de
cette affreuse cabane, je fus envahi par une nue d'insectes de toutes
sortes, pinolillos, puces, scorpions, etc.; il en pleuvait, et j'eus
beau m'tendre au dehors, il me fut impossible de m'en dlivrer.

Vers minuit, l'Indien, de retour avec ses deux amis, me rveilla; les
mules furent charges et nous nous mmes en route. La nuit tait sans
lune, l'obscurit profonde et la pente tellement rapide que j'tais 
moiti couch sur mon cheval; de temps en temps il fallait arrter et
donner aux mules un instant de repos; leur respiration tait bruyante,
saccade, haletante: je craignais  tout moment de les voir rouler dans
les gouffres qu'on devinait  droite et  gauche. Pour moi, je descendis
de cheval et prfrai laisser ma bte libre suivre sans fardeau les
mules qui nous prcdaient. Cependant le froid augmentait en raison de
notre ascension, jusqu' devenir incommode. Les bois retentissaient des
sifflements mystrieux de quelques maraudeurs, et, de loin en loin, on
voyait briller les feux d'un campement de charbonniers.

Le jour commenait  poindre quand un: Qui vive! nous arrta: c'tait le
poste libral d'o deux de mes guides taient descendus me chercher; on
vint nous reconnatre, et quelques minutes aprs je me chauffais
voluptueusement au feu du bivouac.

Ils taient l une cinquantaine d'hommes gardant un dfil et ne
permettant  personne l'entre de la sierra. Cinq d'entre eux se
dtachrent donc pour me remettre,  Uajimoloia, entre les mains du
commandant des divers postes chelonns dans ces hauteurs. Le soleil
tait au-dessus de l'horizon et le froid avait disparu. Nous parcourions
de magnifiques forts de sapins, nous engageant parfois au milieu de
chaos de roches croules rappelant les gorges d'Apremont; les sites
taient beaux, grandioses, sauvages, et dans des claircies de verdure,
 quelques mille pieds au-dessous, l'oeil se perdait dans les profondeurs
de la valle.

Le _rancho_ de Uajimoloia, o nous arrivmes  dix heures, est un
tablissement d'Indiens charbonniers, compos d'une ferme et de trois ou
quatre cabanes; la culture de la pomme de terre, qui atteint  peine la
grosseur d'un oeuf, et l'levage d'un troupeau de vaches sont les seules
occupations des habitants.

Le commandant, jeune officier de vingt-cinq ans au plus, me parut ne pas
goter les charmes de sa solitude; il demandait un changement  grands
cris. Puis, s'tant inform des nouvelles du sige, ayant constat ma
qualit d'tranger, il me donna le laisser-passer ncessaire, et je lui
souhaitai meilleure fortune.

La descente est  pic, et ce ne fut que par mille dtours et presque
toujours  pied que j'arrivai, le soir fort tard, au premier village de
la sierra. J'tais rompu de fatigue, et je m'tendis avec dlices sur
les bancs du _cabildo_ (maison destine aux voyageurs), laissant  Jos
le soin de procurer  nos malheureuses btes le fourrage et le mas dont
elles avaient si grand besoin. Pour moi, je m'endormis sans manger, le
sommeil avait tu la faim. Aussi fmes-nous la grasse matine. Il tait
tard quand nous nous dirigemes vers Ixtlan, la capitale de la montagne.

L'ara, enchant d'avoir abandonn les hauteurs glaces du rancho pour un
climat plus doux, jacassait comme une pie; mais les mules faisaient
piteuse figure.

Comme je l'avais prvu, toutes trois taient corches; le _macho_ (le
mulet) surtout avait l'chine dans un tat dplorable, et les choses ne
pouvaient qu'empirer jusqu'au jour de l'arrive.

De mes trois animaux, ce mulet m'avait paru le plus intelligent; aussi
l'avais-je charg du fardeau le plus prcieux, mes caisses de clichs.
Les mules ses compagnes, plus jeunes et mieux dcouples, allaient un
peu  la lgre, et plusieurs fois je les vis glisser et ne devoir qu'
un rare bonheur de ne point rouler au fond des prcipices; mais le mulet
avait un grand dfaut, et la prudence qui le faisait n'avancer que
parfaitement sr de son point d'appui donnait  sa faon de faire toute
l'apparence d'une paresse invtre; aussi me tenais-je volontiers
derrire lui pour exciter son amour-propre au moyen de quelques coups de
pied bien appliqus; depuis longtemps, j'avais renonc  la cravache
dont il se souciait comme d'une figue.

En vrit, le mrite a toujours quelque faiblesse qui lui fait
contre-poids; on a les dfauts de ses qualits. Outre sa paresse, mon
animal avait la mauvaise habitude de se plaindre sans cesse, ce qui lui
avait valu de Jos, son chef de file, le surnom de _pujador_
(soupireur). En effet, il poussait  tout moment des soupirs
pouvantables, des soupirs  mouvoir les rochers de la route; ah! quels
soupirs! et notez que sa charge ne pesait pas soixante kilos: c'tait
paresse toute pure.

Me voulant assurer si sa charge tait mal assise et le gnait, malgr sa
lgret relative, nous le dchargemes, ce qui parut lui causer un
sensible plaisir, et pendant que Jos resserrait son bt, il se mit 
geindre de plus belle, quoique n'ayant aucun fardeau. C'tait dcidment
une manie; qui n'a les siennes? On le rechargea et nous partmes; mais
le _pujador_ avait un vice, un vice, hlas! dont je fis la douloureuse
exprience: il tait sournois et rancunier.

Comme j'tais  cheval, les encouragements que je lui prodiguais
touchaient  l'endroit sensible, et j'avais la bonhomie de croire 
l'impunit. Il m'observait nanmoins de temps  autre, tudiant la
position et mitonnant sa vengeance. Il finit sans doute par trouver
l'instant favorable: au moment o je m'y attendais le moins, et comme je
me prparais  lui administrer une nouvelle correction, il fit
brusquement un bond de ct et me lana fort adroitement une ruade qui
m'atteignit au gras de la jambe.

    Cet animal est fort mchant,
    Quand on l'attaque il se dfend.

Je n'avais rien  dire, et je laissai  Jos le soin de mnager un
animal aussi susceptible.

Le chemin qui conduit  Ixtlan ctoie des tablissements miniers d'or et
d'argent, o de grosses meules de pierre, mises en mouvement par des
mules, broyaient le minerai. Les habitations des propritaires sont
magnifiques et les cabanes indiennes, dissmines alentour, respirent
une aisance et un bien-tre rares dans la rpublique. C'est que la
sierra jouit,  l'abri de ses rochers impraticables, d'une tranquillit
qu'on ne trouve nulle part. Nous tions encore dans les bas-fonds, et la
vue trs-borne, ne nous permettait pas d'admirer les panoramas
splendides qui se droulent devant l'habitant des hauteurs; ce ne fut
qu'en approchant d'Jxtlan que je pus juger de la grandeur du paysage et
de la profondeur des horizons.

Je trouvai runis, dans le chef-lieu de la sierra, les membres de
l'ancien gouvernement d'Oaxaca; il y avait affluence de troupes, et des
convois d'Indiens et de mules, porteurs de vivres et de munitions, se
htaient dans la direction de la valle. On ne doutait pas de la prise
de la ville en quelques jours; mais je sus plus tard que le sige avait
dur quatre mois, ce qui est un long temps pour une place sans murailles
et sans dfense. Il est vrai d'ajouter que les assigs taient plus
nombreux que les assigeants, ce qui arrive parfois au Mexique.

 Jxtlan, je pris un guide pour nous conduire  Macuiltanguis, car
dcidment Jos m'aurait gar dans ce labyrinthe de sentiers qui
croisent en tous sens la montagne.

Plus nous avancions et plus la nature dployait de beauts. C'tait, 
chaque pas, des sites enchanteurs et varis; une culture des plus riches
talait sous nos pas un tapis de verdure o les teintes les plus
diverses se succdaient tour  tour. C'tait l'orge, le mas, le
froment, des prairies artificielles, des bouquets de bois et,  et l,
les cabanes indiennes entoures d'orangers, de limons doux et de
grenadiers en fleurs. Cette nature est joie et fte; la sierra possde
toutes les beauts: la grandeur dans les lignes, le sauvage dans ses
roches escarpes, la navet dans ses villages, le vierge dans ses
hauteurs, et, par-dessus tout, son ciel d'un bleu si pur et cette
atmosphre transparente qui enveloppe toutes choses du voile magique de
ses colorations.

Parfois, le son d'une cloche d'glise montait des profondeurs jusqu'
nous comme une fume d'encens et rpandait une rose de prire au milieu
de ces splendeurs.

Un torrent grondait  nos pieds, perdu dans l'invisible, et le village
qui nous regardait d'en face semblait  porte de la voix: il fallait
trois heures pour l'atteindre.

Quelle journe pleine et rapide je passai, et combien ces douze heures
de marche me parurent courtes!

Il tait six heures quand j'atteignis Macuiltanguis, perch comme un nid
d'aigle sur un plateau escarp. Je me fis enseigner le _cabildo_, maison
commune destine aux voyageurs. Chaque village doit en avoir une. Mon
arrive avait t signale  l'alcade, qui m'envoya l'un de ses
_topils_.

L'alcade, dans les villages indiens, est toujours assist de deux
_topils_, qui ont ordre de se mettre  la disposition des voyageurs pour
fournir, moyennant un prix fix, du mas et du fourrage aux chevaux et
la nourriture que peut offrir le village.

Le _topil_ en question me fournit immdiatement ce dont mes btes
avaient besoin, et, pour ce qui me regardait, une mtis, voisine de la
_casa real_, me servit en quelques minutes le repas le plus confortable
que pt dsirer un estomac affam. J'eus du pain blanc comme la neige,
un _mole de huajolote_ admirablement russi (dinde en ragout avec pure
de poivre long), un plat de frigoles, du fromage et des fruits. J'avais
pour boisson du _pulque_ mousseux et une demi-bouteille d'_aguardiente_.

Je soupai, ma foi, dlicieusement, et ne craignis pas un verre de trop;
le _topil_, du reste, me faisait les honneurs de chez lui avec un
empressement qu'galait seule ma gnrosit  lui verser rasade sur
rasade; aussi se leva-t-il lgrement mu, mais enchant d'avoir fait ma
connaissance. Il me parlait de son village avec enthousiasme et voulut
me donner des preuves de sa haute instruction. Il lisait parfaitement et
possdait quelques ides gographiques; mais il pataugea horriblement
dans l'histoire et se perdit tout  fait en abordant la politique. Sur
ces entrefaites, quelques curieux des deux sexes s'taient assembls
dans la cour du _cabildo_. Un mendiant aveugle vint les rejoindre,
portant en bandoulire une guitare invalide.

C'tait le mntrier du village, et sa vieille figure ride, o se
jouaient encore quelques sourires, rappelait l'aveugle de Bagnolet. Il
rptait, comme lui, les refrains de sa jeunesse; il mettait dans ses
chants toute la posie des regrets, et savait arracher de cette guitare
fle des sons touchants. Peut-tre tais-je le jouet de mes illusions,
peut-tre aussi le souvenir des merveilles que j'avais parcourues,
disposait mon me aux admirations faciles, et sans doute j'eusse trouv
ravissants les cris les plus discordants.

Nanmoins, tout s'agitait autour de moi, le vieillard avait abandonn
les chants mlancoliques du pass, pour entonner des chansons modernes,
et l'entranement de la danse avait saisi tout le monde. Garons et
filles,  l'envi, frappaient en cadence la mesure du _zapatero_, mon
_topil_ faisait mille extravagances, et se trmoussait comme un dmon.

Je m'tonnai bien un peu qu'un homme aussi grave, qu'une lumire de la
science, se compromt  ce point, et j'tais dispos  le rappeler au
respect de sa dignit, quand je rflchis qu'un rien m'et entran dans
le mme abme. Je me contentai d'applaudir et de faire circuler 
profusion les rafrachissements les plus propres  entretenir
l'enthousiasme; il fallut se quitter cependant, et le vieux barde se
retira satisfait, comme tout le monde. Le lendemain, le spectacle se
dployait  mes yeux, grandiose comme celui de la veille, sans jamais
lasser mon admiration. Le soir, j'arrivai aux pieds d'une montagne dont
les plateaux, disposs en amphithtre et spars par des pentes  pic,
figuraient un escalier de titans; trois villages se trouvaient
chelonns sur ces hauteurs; je m'arrtai au dernier, c'tait le village
d'Ozoc. Les mules taient dans un tat dplorable et rendues de fatigue,
le repos d'un jour leur tait ncessaire.

Je pris gte dans la maisonnette d'un charpentier instrumentiste, dont
la renomme, comme fabricant d'orgues, tait universelle dans la sierra.

J'allais m'engager au del dans des sentiers plus difficiles encore, car
une fois sur le versant du golfe, les pentes, aussi rapides que celles
que j'avais parcourues, taient glissantes et dangereuses. Je voulais
m'adjoindre un ou deux Indiens pour leur confier mes clichs, n'osant
mme plus m'en rapporter au _pujador_. Je passai donc le jour tout
entier dans le village. C'tait un dimanche, et de bonne heure,
j'entendis le son des cloches; il y avait affluence aux portes de
l'glise place  vingt mtres au-dessous de mon logis; je voulus
assister  la crmonie religieuse. Je fus surpris, en entrant dans le
temple, de n'y point apercevoir le prtre: sans doute, il allait venir;
du reste, la tenue des Indiens tait difiante, et rien ne faisait
prvoir le dnoment burlesque de la crmonie. L'officiant n'arrivait
pas, quand,  ma grande surprise, je vis un Indien revtu du surplis,
entonner prs de l'autel des chants religieux pendant que d'autres se
livraient  divers exercices dont je ne pouvais saisir la signification.

Ce doit tre le sacristain, pensai-je, et ses acolytes; mais point.

Comme toutes les glises, celle du village possdait un choix vari de
saints, placs dans des niches et sur des estrades. Les officiants
saisirent deux de ces statues, les placrent sur des brancards, et
commencrent en dedans, puis au dehors, une srie de processions
accompagnes de chants, le tout d'un air grave et dans un recueillement
parfait; je n'avais pas aperu le _padre_; dsesprant de le voir
arriver, je laissai la procession et remontai  la cabane de mon hte.
Ma premire question fut pour m'informer de l'absence du cur et de
cette trange manire de clbrer le service divin; il me rpondit que
le _padre_ s'tait retir devant des dmonstrations malveillantes, et
que, dans bien des villages de la sierra, les curs avaient abandonn
leurs glises pour les mmes motifs. Je trouvai la chose fort mal et lui
exprimai la rprobation que m'inspirait une impit si grande.

--Baste! me rpondit-il, nous nous passons fort bien de _padre_, tantt
l'alcade, tantt un autre, se charge de dire la messe. (L'impie appelait
cela dire la messe!) Et vous avez vu que tout se passe parfaitement.
D'ailleurs, ajouta-t-il, le _padre_ nous cotait, bon an mal an, quelque
chose comme 4,000 piastres, (20,000 fr.). Son absence nous est donc une
grande conomie.

Le dcret de Juarez tablissant le mariage civil avait, je crois, amen
ce bouleversement dans la montagne.

--Je suis le seul  perdre dans cette affaire, reprit mon hte, mon
commerce ne marche plus aussi bien, et les villages sans cur regardent
 la dpense d'un orgue; mais, comme ils sont fous de musique, il est
probable que les commandes reviendront. Je remarquai que l'exil du
_padre_ n'enlevait rien aux sentiments religieux des Indiens; ils
observent sans infraction le repos dominical, nul ne travaillait aux
champs, et le jour entier se passa pour eux en crmonies dans l'glise.
L'Indien est l'tre le plus essentiellement thocratique de la cration,
et nul ne s'incline avec plus de respect devant le nom du Seigneur; du
sorcier des peaux rouges au grand lama, du bonze au pape, quiconque lui
parle au nom de la divinit, lui impose ses lois.

Comment expliquer chez ces montagnards de la sierra ce besoin d'ides et
de crmonies religieuses allies  cette indiffrence du prtre?

Je ne me trouvais certes pas au milieu d'un peuple de philosophes: qui
donc leur apprit que la religion est indpendante des fautes de ses
ministres, que l'ide de Dieu est ternellement belle, jeune et pure
quel que soit celui qui la rpand?

Il me semble avoir remarqu que partout o le cultivateur est riche, o
le paysan possde, le fidle a moins de ferveur. Le propritaire
travaille le dimanche, le manoeuvre s'y refuse et se rend  l'glise;
l'un a la rage d'augmenter son avoir, l'autre dsespre de jamais
acqurir. En cela s'explique parfaitement l'indiffrence de l'Indien de
ces montagnes pour le prtre, chacun est propritaire d'un lopin du sol,
il n'aime point  donner, il lui semble doux de pouvoir se marier sans
frais devant l'alcade, au lieu de payer au _padre_ 125 fr. pour une
bndiction nuptiale. L'Indien de l'Anahuac, serf presque toujours, ne
possdant rien que ses deux bras, se rfugie tout entier dans l'ide
religieuse et personnifie son Dieu dans le _padre_ qui le dirige; il lui
donnera tout au besoin, il a si peu de chose, et l'aumne du vieux
martyr n'est pas un des moindres revenus du clerg dans cette partie de
la rpublique; mais tout cela ne rsout pas la question, et je ne puis
me rendre compte de cette trange anomalie.

La chose la plus remarquable  noter, c'est que les Indiens de la sierra
paraissent former une masse homogne, prsentant les mmes types, ayant
les mmes aptitudes, formant un corps de nation,  l'encontre de la
diversit des races qui les entourent.

Grands et bien faits, d'une teinte jaune clair, dous d'une intelligence
remarquable et d'une instruction peu commune, ils se trouvent sans
conteste placs en premire ligne parmi les nations aborignes du
Mexique, et l'historien qui cherche les origines de la civilisation
teinte que reprsentent les palais de Mitla, pourrait trouver au milieu
d'eux quelque tradition perdue ou quelque prcieux document. Pour moi,
je ne quittai pas sans regret ces montagnes enchantes; les huit jours
que j'ai passs au milieu de ces populations hospitalires resteront
comme l'un de mes plus charmants souvenirs.

Les sommets de la montagne de Cuasimulco sont presque toujours glacs;
une couche de neige couvrait la terre quand nous y arrivmes, ma troupe
et moi. Nous formions caravane; plusieurs Indiens, chargs de fardeaux
divers, se rendaient dans la plaine.  partir de ce point lev, le coup
d'oeil change brusquement, c'est le dsert  la porte de la civilisation,
les champs cultivs ont disparu, et la fort vierge tend,  perte de
vue, le manteau de son paisse vgtation.

Aux sapins des sommets se mlent dj des chnes rabougris; quelque cent
mtres plus bas, vous trouvez les arbres de la Terre Chaude, vous entrez
pour de longues heures dans la demi-obscurit d'un ombrage que ne perce
jamais un rayon de soleil, l'humidit vous pntre, les orchides se
mlent aux lianes, et les fourrs deviennent impntrables.

La descente qui conduit aux plaines du golfe est si rapide et si
glissante, qu'il a fallu de distance en distance tayer la terre du
sentier, au moyen de pices de bois transversales, de manire  simuler
un immense escalier; la mme inclinaison se continue prs de huit
lieues, avec quelques alternatives de montes et de descentes, avant
d'arriver  la plaine. Pas une habitation dans tout le trajet; des
torrents qu'il faut traverser avec prudence, et de temps  autre des
claircies o le soleil et l'ombre, se jouant au milieu de cette
vgtation splendide, produisent les plus magnifiques dcors.

Cuasimulco est un misrable rancho, peupl de _Sambos_, mtis de ngres
et d'Indiens.

Il est impossible de trouver un contraste plus frappant que celui qui
existe entre les industrieux habitants de la sierra et la race dgnre
au milieu de laquelle je me trouvais. Place dans des conditions
merveilleuses pour tout produire, possdant une terre fertile au del de
toute expression, et qui n'offre, comme difficult de culture que la
rapidit des pentes, elle croupit dans une pouvantable misre, fruit
d'une paresse sans excuse.

Ces malheureux ne produisent que le mas ncessaire  leur consommation,
et quand la rcolte manque, il leur faut aller mendier au loin; mais ils
ont soin d'entretenir un vaste champ de cannes dont ils distillent de
l'eau-de-vie; aussi s'enivrent-ils perptuellement. J'eus toutes les
peines du monde  me procurer un peu de mas pour le cheval et les
mules. Je dus faire venir l'alcade auquel je fis une rude semonce sur
son indiffrence  l'gard d'un tranger, et le menaai de me plaindre
aux autorits de Tustepec. Il finit par m'envoyer quelques mesures de
grains, et, comme fourrage, deux paquets de jeunes cannes  sucre dont
les btes se dgotrent aussitt.

Le _cabildo_ tait  l'unisson de l'entourage; c'tait un toit de chaume
ouvert  tous les vents, o je m'installai de mauvaise humeur, car
j'avais fait la route  pied, et cette journe de douze lieues, dont
plus de huit par une descente de 40 degrs, m'avait mis les jambes dans
un tat pitoyable. Mais la journe suivante fut plus terrible encore;
c'tait une suite de petites montes o l'on n'avanait que pour reculer
d'autant; il fallait littralement marcher  quatre pattes. Je vis
combien j'avais eu raison de m'aider d'un Indien pour le transport de
mes clichs; les mules trbuchaient et s'acculaient  chaque instant. Le
_pujador_ lui-mme vit chouer tous les efforts de sa prudence; enfin,
l'une des mules manqua des deux pieds de droite et disparut. Je poussai
un cri d'effroi; on entendait dans le fond du ravin mugir les eaux d'un
torrent, je la crus perdue. Les Indiens qui m'accompagnaient dposrent
aussitt leurs fardeaux et, s'aidant du _machete_, ils s'ouvrirent un
passage dans le taillis o la mule s'tait engouffre. Je les suivis, et
 cinquante pas au-dessous du sentier nous trouvmes l'animal tendu sur
le ct; un arbuste assez fort le soutenait par le milieu du ventre et
l'avait empch d'aller plus loin.

La pauvre bte avait eu plus de peur que de mal, elle en fut quitte pour
quelques corchures sans gravit,  la tte et  l'une des jambes de
derrire. On eut toutes les peines du monde  la mettre sur pied,
l'ayant pralablement dcharge: mais ce fut bien autre chose pour la
tirer de l et atteindre la hauteur. Nous perdmes plus de deux heures
par cet accident, heureux de ne pas l'avoir pay plus cher.

On comprendra sans peine que j'allais  pied, et que je laissais  mon
cheval le soin de sa conservation personnelle. Ce fut avec un vrai
bonheur que je vis s'teindre la dernire colline, et que je pus fouler
en toute scurit le sol de la plaine.

 Yetla, mme incurie, mme misre qu' Cuasimulco, et la nature n'est
qu'un jardin! Comme  partir de ce dernier point, la route se continuait
facile jusqu' Tustepec, je payai l'Indien qui m'avait accompagn; il me
remercia, regagna ses montagnes et je poursuivis seul mon voyage.

Jos avait repris la direction de ses mules et tout alla bien d'abord;
nous entrions dans la rgion des cours d'eau, quelques-uns larges et
profonds dont il faut connatre les gus. Pendant l'hiver, alors que les
pluies ont gonfl les torrents, les Indiens tablissent d'un bord 
l'autre un pont de lianes qui s'accroche aux arbres des deux rives. Ces
passerelles vacillantes sont de vrais chefs-d'oeuvre; il est difficile en
les voyant de comprendre comment le seul poids du tablier et des
accessoires n'entrane pas la chute de l'ouvrage.

leves de cinq  six mtres au-dessus de la rivire, d'un dveloppement
considrable, elles supportent nanmoins de lourds fardeaux, et pendant
trois mois l'on n'a pas d'autre moyen de passage. Je n'eus pas  en
faire l'preuve. Le gu qu'on m'avait indiqu n'avait rien qui le
distingut clairement, et j'tais fort embarrass: je croyais me
rappeler qu'il devait tre quelques mtres au-dessus du pont et, aprs
maintes hsitations, consultant Jos dont la mmoire n'tait pas plus
fidle que la mienne, je dirigeai les mules au-dessus de la passerelle:
 mon grand dsespoir, je les vis s'enfoncer aussitt, plus que le
comportait un gu; je lanai mon cheval au galop pour les ramener, mais
je ne pus les empcher de poursuivre; je crus mes clichs perdus, car
les botes avaient aux trois quarts disparu dans l'eau. L'ara, se voyant
au milieu des flots, poussait des cris dchirants; je suivais dsol, ne
quittant pas mes clichs de l'oeil, indiffrent  toute autre chose qu'au
danger qu'ils couraient devant moi, sans que j'y pusse rien.

Ce fut une vritable agonie; chaque soubresaut de la mule perdant pied,
nageant et marchant tour  tour, me jetait dans de nouvelles angoisses;
ce fut long comme un sicle, et la largeur de la rivire me parut
infinie. Je ne respirai que lorsque je les vis  l'autre bord, o
j'arrivai en mme temps qu'elles.

Je m'empressai de dcharger le tout et d'ouvrir les botes. Elles
taient remplies d'eau que je versai doucement, de peur que la couche de
collodion humidifie ne se soulevt de la glace; il n'y eut heureusement
que peu de mal, les bords seuls s'taient dcolls; le sjour dans
l'eau, si long pour moi, n'avait t que relativement court, et trois
d'entre eux seulement avaient souffert. Je les retirai tous des botes
mouilles, et je les tendis immdiatement au soleil: quand ils furent
secs nous repartmes. Dornavant, je n'avais plus les mmes risques 
courir; les cours d'eau, beaucoup plus considrables, exigeaient un bac
pour les voyageurs et les marchandises; d'ailleurs nous approchions de
lieux plus civiliss o je pouvais me procurer assistance au besoin. Les
deux journes qui me restaient  faire furent une vritable promenade;
de jolis villages cachs sous la feuille, s'tageaient sur la route;
quelques Espagnols et des Franais taient venus planter leur tente dans
ces lieux charmants, et j'eus l'extrme bonheur de pouvoir converser
dans ma langue, ce qui, depuis longtemps, ne m'tait arriv.

Les mtis offraient  l'oeil ce costume gracieux des femmes de la cte,
costume transparent qui ne voile qu' demi leur buste lanc, aux chairs
de bronze. Les bois taient parsems de gigantesques _sapotes mamey_,
dont les fruits normes se balanaient au-dessus de ma tte; la chaleur
tait forte, mais le sentier longe pendant longtemps les bords d'une
rivire dont les eaux limpides permettaient de suivre dans leurs bats
des poissons de toute espce. Parfois, des voles de perruches et des
perroquets  tte jaune s'envolaient  notre approche, et des couples de
grands aras verts faisaient retentir les bois de leurs cris perants.
Mon vieil ami redressait la tte  ce langage connu, parfois il
rpondait comme  un appel, et l'inquitude qui l'agitait me fit
craindre qu'il ne m'abandonnt. Je le pris sur moi, et ses caresses me
prouvrent victorieusement qu'il n'en avait pas la moindre ide.

Tustepec est un grand village plac sur la rive gauche du Papaloapam.
Les Indiens de la montagne viennent s'y approvisionner de toute chose,
comme y entreposer certains produits de la valle d'Oaxaca.

 Tustepec, je rencontrai deux compatriotes que les vicissitudes du sort
avaient conduits dans ce coin recul du globe. L'un, vieux Basque  la
figure nergique et d'une vieillesse vigoureuse, cultivait lui-mme,
aid de domestiques, des plantations de tabac et de coton; il voulut
bien m'offrir l'hospitalit. Fort considr dans le village, il avait
amass  la sueur de son front une fortune indpendante, et comme il
n'avait point eu d'enfants de la compagne qu'il s'tait donne, il avait
adopt une jeune et belle fille que les galants commenaient 
courtiser. L'autre, mort depuis, homme du monde, autrefois riche
spculateur de coton, avait eu sa fortune compromise dans des achats
malheureux; il avait pris pour femme une fille de couleur, sa matresse,
et, tout  l'encontre du vieux Basque, lui faisait un enfant chaque
anne.

Quoique profondment dsillusionn des choses de ce monde, et
connaissant par exprience le nant des richesses, il ne dsesprait
point de rtablir sa fortune et me faisait part du rsultat espr de
telle plantation; il s'appliquait surtout  la culture du tabac. Ancien
disciple du Caveau, il possdait Coll, Panard et Branger, dont nous
chantions ensemble quelques refrains en dgustant des vins de France,
bonheur que je n'avais point got depuis six mois. Il faut avoir t
priv pendant ce long temps de toute communication avec la dive
bouteille, pour apprcier  sa valeur la jouissance que procure le choc
d'un verre ami.

Comme je devais m'arrter  Tustepec pour m'embarquer sur le Papaloapam,
je vendis chevaux et mulets, et payai  Jos le compte de ses journes.
Le pauvre garon me quitta les larmes aux yeux et ne demandait pas mieux
que de me suivre au bout du monde. Il oubliait sa mre, dont il tait le
seul soutien; je le lui rappelai, il me donna l'_abrazo_ mexicain et
partit.

Durant mon sjour, M. B. me conduisait dans les diverses plantations du
village; il m'expliquait la culture des produits, le rendement de chacun
d'eux, passant en revue la canne  sucre, le tabac, le coton, le mas,
la vanille, etc. Il se plaisait  me dire la fcondit de la terre.

Le millime n'est pas cultiv, la carrire est ouverte  tous; il
suffit, pour devenir propritaire, de se faire naturaliser citoyen de la
commune, et vous avez le droit de choisir, dans le territoire du
village, telle position qui vous convient le mieux; vous n'avez d'autre
obligation que d'abattre les bois et d'enclore le champ. Il m'expliquait
avec quelle facilit l'migrant pourrait se crer l'aisance et le
bien-tre qu'il atteint avec tant de peine aux tats-Unis. Le coton est
de premire qualit, le tabac class parmi les meilleurs crus, les
forts regorgent de vanille. Mais la grande culture est interdite, les
bras manquent, il faut pour ainsi dire cultiver soi-mme, car le naturel
qu'on emploie vous abandonne aprs quelques jours de travail, jusqu' ce
que, son salaire puis, la faim le ramne  vos champs.

Trois jours s'taient couls, la _canoa_ m'attendait; c'tait un norme
tronc d'acajou creus, mesurant quarante pieds de longueur sur six de
large; l'quipage se composait de quatre hommes. Deux bateaux
pareillement monts nous accompagnaient.

De Tustepec, on met habituellement quatre jours pour atteindre Alvarado,
 l'embouchure du fleuve. Quatre jours de navigation dans une pareille
embarcation, par un soleil d'enfer, peuvent passer pour des plus
pnibles. Ajoutez-y des moustiques affams et des nues de mouches
imperceptibles plus terribles encore, et vous aurez une ide des charmes
du voyage. Les bords du fleuve sont plats et presque dserts; en
approchant de la cte, vous traversez Casamaloapam, Tlacotalpam, un peu
plus bas deux colonies amricaines, et vous arrivez  Alvarado.

Un mouvement trange animait le petit port, deux vapeurs chargeaient du
bois, des armes, des canons et des hommes. Je demandai la cause de ce
dmnagement, et l'on me rpondit que Miramon, ayant mis le sige devant
Vera Cruz, viendrait probablement s'emparer d'Alvarado; on voulait donc
qu'il n'y trouvt rien en fait de munitions de guerre et d'engins utiles
dans un sige.

Trois golettes dj charges attendaient que les vapeurs les
remorquassent. Je m'embarquai sur l'une d'elles, et le soir nous tions
 Vera Cruz.

Il y avait sept mois que j'tais sans nouvelle de Mexico et je me
rjouissais d'en apprendre quelque chose; mais je jouais de malheur, la
ville tait entoure, le sige commenc, et des batteries  huit cents
mtres de la place montraient dj la gueule de leurs canons. C'tait la
seconde fois que je me trouvais  pareille fte.

 peine dbarqu, je rencontrai un ami qui me prit pour un revenant. Je
passais pour mort depuis trois mois; on me disait assassin dans les
environs de Mitla et le rcit du combat que j'avais soutenu, les dtails
horribles du meurtre taient parvenus je ne sais comment  Mexico. Un
artiste de l'endroit en avait fait un dessin fort exact et s'apprtait 
l'envoyer  l'_Illustration_. Je lui crivis immdiatement de suspendre
l'envoi, ou du moins de modifier le tableau.

J'tais donc de nouveau prisonnier pour un temps indfini; car on ne
savait combien pourrait durer le sige, et Miramon avait jur de prendre
et d'anantir la ville. Les moyens de destruction du gnral n'taient
pas, heureusement,  la hauteur de sa colre; il fit ce qu'il put,
c'est--dire beaucoup de mal inutilement, mais ne tint ni l'un ni
l'autre de ses serments.

Je reus  mon arrive la plus bienveillante hospitalit dans la maison
d'un ngociant dont le nom, connu dans toute la rpublique, est synonyme
de grandeur d'me, de dvouement et de gnrosit, je veux parler de M.
Joseph Lelon, homme d'esprit, riche d'instruction, jeune d'ides. Je lui
adresse de loin, en mme temps que ce tribut d'loges mrits, mes
remerciements pour les bonts qu'il me prodigua. Sa maison, du reste,
est la plus avenante de Vera Cruz; toute une pliade de jeunes et
vaillants commis la remplissent du bruit de leur gaiet gauloise, et je
prie mes bons camarades Alfred et Lonce Labadi de me considrer comme
leur dbiteur, pour les moments agrables que je passai prs d'eux.

Mais les vnements se prcipitaient, les habitants avaient envoy leurs
femmes et leurs enfants sur les vaisseaux marchands  l'ancre dans la
rade; les familles pauvres avaient migr dans le fort de San Juan
d'Ulloa, de sorte que la moiti de la ville tait dserte. Ceux qui
restaient fabriquaient  la hte des _covachas_, espces de retraites
couvertes de poutres normes et doubles d'une paisse couche de peaux
de chvres, de manire  former des abris  l'preuve de la bombe.

La ville, admirablement fortifie, n'avait rien  craindre de l'ennemi.
Cent cinquante canons de fort calibre rpondaient aux quelques pices de
Miramon, et quoique le tir ne ft ni juste ni bien nourri, les
artilleurs de Vera Cruz dmontrent en quelques jours les batteries des
assigeants; cependant une couple de mortiers de quatorze faisaient un
ravage effroyable; ils tiraient jour et nuit, et lancrent plus de cinq
cents bombes; deux tombrent sur la maison que j'habitais, une troisime
vint, qui coupa mon lit en deux; inutile de dire que je n'tais point
couch; mais ce qui peut paratre incroyable, c'est qu'un clat de la
mme bombe, du poids de cinquante livres, enleva la queue de mon ara,
perch sur une chelle dans la cour. En personne bien leve, l'oiseau
se trouva mal, mais en fut quitte pour un vanouissement et quelques
gouttes de sang qui prouvaient combien le projectile l'avait ras de
prs.

Au milieu de ce remue-mnage, je voulus prendre quelques vues
photographiques et j'allai me placer  cet effet sur l'un des belvdres
de la ville; mais on ne me laissa pas poursuivre mes oprations:
l'autorit s'mut de cet appareil braqu dans la direction de l'ennemi
et me prit pour un conspirateur faisant des signaux; les deux
instruments me furent enlevs et transports au quartier gnral, et
j'eus toutes les peines du monde  les avoir.

Je n'avais du reste que des remerciements  l'adresse de la police, car
le pavillon fut emport peu aprs par un boulet, et le pied de ma
chambre bris du mme coup. Il est vident que j'eusse pris l ma
dernire vue. Le bombardement durait depuis trois semaines et les
munitions de l'ennemi taient puises; mais il attendait deux vaisseaux
espagnols chargs d'articles de guerre, et l'on ne pouvait prvoir o se
seraient arrtes les choses, si un vapeur amricain ne se ft empar de
ces deux barques. Miramon, du dans son espoir de dtruire la ville, se
retira la rage dans le coeur, pour succomber six mois aprs. On connat
son histoire.

J'eus, pendant mon sjour, l'honneur de voir pour la premire fois le
prsident Juarez, qui m'accueillit avec bienveillance et se hta de me
faire donner des lettres de recommandation pour le gouverneur actuel du
Yucatan, o je comptais me rendre  la fin du mois. Nous tions au 20
avril; et le vapeur espagnol qui fait le service arrivait le 28 pour
partir le 30. Je n'avais pas trop de ces huit jours pour prparer mon
expdition. Il s'agissait de trouver des produits chimiques, des glaces
et de l'argent, hlas! que je ne pouvais faire venir  temps de Mexico.
Par un hasard tout providentiel, mon ami Alfred Labadi avait
nouvellement reu de France une caisse contenant des alcools rectifis,
de l'ther  62 et des iodures, toutes choses que je n'aurais pu
trouver sur place; il me fallut renoncer aux glaces et me contenter de
simples verres assez mauvais dont quelques-uns se brisrent par la
suite, me causant une perte irrparable. Quant  l'argent, M. Lelon
m'ouvrit gnreusement sa caisse. Tout tant prt, je partis.




IX

LE YUCATAN

     Dpart de Vera Cruz.--Le vapeur _Mexico_.--Sisal.--Les Indiens
     prisonniers.--Mrida.--La semaine sainte  Mrida.--Types et
     coutumes.--Premire expdition  Izamal.--L'antique voie indienne.


Le 30 avril, je m'embarquai sur _le Mexico_, vaisseau sale, lent, lourd,
dont le service est dtestable. Le 31 mai, nous tions en vue des terres
yucatques et de Sisal, notre port de dbarquement. Le Yucatan est le
pays des ruines le plus riche sans contredit en monuments amricains, il
en est couvert du nord au sud, et nous y trouverons les plus vastes, les
plus importants et les plus merveilleux ouvrages de ces civilisations
originales.

Plac  l'extrmit sud de la confdration mexicaine, le Yucatan[66] en
fait nominalement partie; car je n'ai jamais bien compris quelle espce
de lien l'attachait  la rpublique; indpendant par le fait, il
appartient aujourd'hui  l'opinion avance, dite librale, reprsente 
Mexico par le prsident Juarez, le premier Indien pur sang qui arriva
jamais au pouvoir; demain, au moment o j'cris, peut-tre s'est-il
ralli au parti ractionnaire! Les rvolutions sont permanentes en ce
curieux pays, et les changements  vue n'y surprennent personne.

Le Yucatan n'a gure qu'une seule voie de communication avec le monde.
Le vapeur _Mexico_ dessert le petit port de Sisal, venant et retournant
de la Havane  Vera Cruz. Ce trajet a lieu une fois par mois, quand le
vapeur n'a point  rparer ses avaries ou  nettoyer sa coque, ce qui
lui arrive de temps  autre. Le commerce, presque nul du reste,
n'emploie que quelques golettes de petit tonnage et des btiments
ctiers d'un mince format. Sisal et Campche, Campche surtout, se
trouvent le centre du commerce yucatque. Plac au sud-ouest de Cuba,
entre le vingt-deuxime et le dix-septime degr de latitude nord, le
quatre-vingt-huitime et le quatre-vingt-quatorzime de longitude
ouest, le Yucatan n'est qu'un immense banc calcaire, de quelques pieds 
peine lev au-dessus du niveau de la mer, et dont les ctes n'offrent
ni port ni abri; aussi les vaisseaux d'un fort tonnage sont-ils forcs
de stationner au loin,  trois milles  peu prs, ce qui rend le
dbarquement fort pnible en toute saison, fort prilleux par la brise,
et tout  fait impossible lorsque le vent du nord souffle dans ces
parages.

Plac sous la zone torride, dou d'une temprature des plus brlantes,
le Yucatan, sauf les parties avoisinant Tabasco et Belize, jouit d'un
climat relativement sain, et cela, grce  la scheresse de
l'atmosphre. Les ctes y sont, comme toutes celles du golfe,
tributaires du _vomito_; il y rgne en t, mais doux et rarement
mortel: l'pidmie rservant ses fureurs pour les centres d'migration.
Le Yucatan, qui n'offre pas un cours d'eau, on peut mme dire pas une
goutte d'eau, n'a qu'un immense bois taillis, sem sur sa plaine
monotone; aussi le paysage n'existe-t-il pas, vous avez toujours cette
mme ligne d'horizon, droite, continue, dsolante. Mais, terre de
prdilection pour le voyageur, le Yucatan est riche en souvenirs:
monuments prodigieux, femmes ravissantes, costumes pittoresques, il a
tout pour impressionner; il parle au coeur,  l'me,  l'imagination, 
l'esprit, et quiconque le peut quitter avec indiffrence ne fut jamais
un artiste et ne sera jamais un savant.

Je surveillai le dbarquement de mes bagages avec une sollicitude toute
paternelle; les marins mettaient du reste  leur besogne une brutalit
pleine de dangers pour mes instruments et mes flacons de produits
chimiques, et ce fut avec plaisir que nous quittmes les flancs du
vapeur. Il s'agissait de toucher la terre; trois heures de bordes nous
permirent d'atteindre le petit mle en bois qui fait de Sisal un port de
mer: ce ne fut pas sans une certaine joie, tout sjour en mer, de
quelque dure qu'il soit, m'tant particulirement dsagrable.

L'arrive du vapeur avait jet quelque animation sur la plage, et deux
ou trois dames attendaient  l'abri d'un hangar le passage des
voyageurs. Nous fmes soumis  l'inspection de ces seoras, qui n'ont
probablement de tout le mois d'autre distraction que celle-l. Je me fis
indiquer la _fonda_. Quand je me fus assur du bon tat de toutes
choses, je pus me livrer sans remords  une rfection des plus
copieuses, n'ayant, pendant ces trois jours de traverse, rien pu
prendre sur ce dplorable vapeur.

Sisal est un bourg de douze cents mes environ, dfendu par un fortin en
ruines o veillent quelques vieilles pices de canon rouilles et
silencieuses. La rade est parseme de coques brises ou enterres dans
le sable, tristes tmoins des violences du nord. Les maisons, abrites
par des cocotiers, meubles de hamacs, offrent le confort des climats
chauds: de l'ombre et des courants d'air.

Groups dans la cour de la _fonda_, quelques Indiens attirrent mon
attention. Ils taient pour la plupart presque nus; les femmes portaient
un simple jupon, les petits ne portaient rien: tous taient maigres,
mais bien btis; ils avaient un air de fiert sauvage que je n'avais
point remarqu parmi les individus de l'espce que j'avais rencontrs
dans le village. On me dit que c'taient des Indiens _bravos_ faits
prisonniers dans une dernire expdition et qu'on les expdiait  la
Havane. L, ils sont vendus  des planteurs 2,500  3,000 fr., et leur
doivent, pendant dix ans, leurs services, soit  la ville, soit  la
campagne, comme les Chinois ou les coolies: aprs quoi ils sont libres.
Mais on a toujours soin de prolonger cette espce d'esclavage, et ils
restent  Cuba ou meurent  la peine. De toutes manires, le Yucatan
s'en dbarrasse; ils n'y reviennent jamais.

 quatre heures du soir, la diligence nous emportait vers Mrida au
galop de ses cinq mules. Une plaine couverte d'efflorescences salines
s'tendait autour de nous, la couche paisse et continue tait blanc de
neige, et sans la chaleur torride qui nous accablait, on se serait cru
volontiers sur quelque lande antarctique. Le mois de mai est un vilain
mois pour visiter le Yucatan; la terre est sans verdure, le taillis sans
feuillage; tout est sec et laid; les pluies de juillet lui donnent 
coup sr un air de fte que je n'ai point vu et que je ne peux dcrire.
Pour le moment, le taillis s'tendait au loin, monotone, couleur de
cendre; quelques arbres  vert feuillage faisaient tache sur ce triste
tableau; les ronces et les lianes pendaient dessches d'un arbre 
l'autre, et l'on voyait le rocher calcaire percer le sol  chaque pas,
comme le squelette d'un cadavre momifi.

Au travers du bois, passaient des bestiaux extnus cherchant vainement
un brin de verdure dans les ronces du taillis. Plus loin, le cadavre de
l'un d'eux, entour de _zopilotes_ dvorants (espce de vautours),
tmoignait de l'inflexible strilit du sol jusqu' la saison des
pluies. Ainsi, sous un ciel de feu, au milieu d'une nature dsole,
aveugl de poussire, on arrive au premier relai.

Mais le soleil baisse, l'ombre s'tend, le crpuscule commence, quelques
souffles de la mer parviennent jusqu' vous, le corps accabl se
rveille, le paysage prend une teinte mystrieuse, l'me s'abandonne 
des rveries bizarres que vient complter l'apparition de blancs
fantmes. C'est l'Indienne _yucatque_, au _fustan_, jupon lche ou
empes, orn de broderies bleues, jaunes ou rouges, couverte du
_uipile_, tunique trs-ample, qui laisse les bras et les paules nus, et
tombe sans ceinture jusqu' mi-jambe et de l'charpe, blanche aussi,
voilant la tte, s'enroulant autour des bras ou flottant au gr du vent.
Plus la nuit s'avance, et plus le chemin s'anime; de lourdes voitures
font entendre au loin le grincement de leurs essieux criards, les mules
se saluent de hennissements prolongs, puis des groupes d'Indiens
paraissent; une courroie d'corce enveloppe leurs fardeaux, appuys sur
l'paule, mais ports par la tte; ils vont tristes, rapides et sans
bruit: trois sicles d'oppression psent sur leur me teinte.  votre
approche, ces silencieux passants s'inclinent ou se rangent
respectueusement sur le bord du chemin.

Je fus naturellement amen  tablir un parallle entre cet homme sombre
et le ngre. J'avais vcu avec les Indiens de plusieurs contres et les
esclaves de l'Amrique. Deux mots pourront peindre ces deux martyrs de
la conqute.

L'Indien, en quelque part du Mexique qu'on le prenne, libre ou opprim,
est triste, silencieux, fatal: il semble porter le deuil d'une race
dtruite et de sa grandeur dchue; c'est un peuple qui meurt.

Le ngre, au milieu des chanes de l'esclavage, rit et danse encore; il
a l'insouciance de l'enfant, l'ingnuit d'un peuple qui nat.

La danse de l'Indien a tout le cachet de son caractre: il glisse en
mesure, pitine  peine, sa figure reste impassible, et le chant d'amour
qui l'accompagne ne semble qu'une longue complainte.

Le ngre, au contraire, s'lance en bonds dsordonns, en postures
lascives, sa cadence est une tempte et son chant un violent clat de
rire.

Au deuxime relai, nous nous arrtmes; il tait huit heures, et le
Yucatque ne peut vivre sans prendre le chocolat trois fois par jour au
moins; chacun prit donc une tasse, suivi du classique verre d'eau. La
besogne acheve, je me htai de courir dans la rue du village, o,
malgr la nuit, j'esprais saisir quelque trait original de la
physionomie du pays. Je n'y trouvai rien de particulier, que cet air de
mlancolique tristesse rpandue sur les maisons dlabres, sur les
animaux et sur les gens. La rue, presque dserte, tait silencieuse; on
n'entendait pas un cri, et les enfants eux-mmes semblaient porter le
joug de cette mlancolie profonde. Aucun symptme de curiosit ne les
attirait  moi; ils me regardaient passer, craintifs ou indiffrents,
sans intrt comme sans passion. Une seule personne s'approcha de moi,
vrai fantme sous son vtement blanc: c'tait une pauvre mendiante
afflige d'une affreuse lpre; son corps dcharn, sa figure hideuse me
firent une impression pnible. Je me htai de lui jeter un ral et je
regagnai la diligence; on reparlait. Nous arrivmes  Mrida[67] vers
dix heures du soir.  notre premier voyage, Mrida possdait une _fonda_
(htel), chose rare dans ces parages;  ma seconde expdition, la
_fonda_ n'existait plus, et le voyageur n'avait de ressource que dans
l'hospitalit payante d'une maison particulire. Je m'tais,  mon
premier sjour chez doa Rafaela, li d'amiti avec l'excellent docteur
D. Macario Morandini, Italien, spirituel polyglotte, grand voyageur,
ayant plusieurs fois fait le tour du monde, et par consquent l'un des
plus intressants conteurs que j'aie rencontrs. J'appris,  la descente
de voiture, que M. Morandini exerait encore  Mrida, et que, la
_fonda_ n'existant plus, il vivait dans la maison du seor D. Joaquim
Trugillo. Je m'empressai de me faire conduire chez cet excellent homme,
que j'avais aussi connu l'anne prcdente. D. Joaquim m'accueillit avec
plaisir et mit  ma disposition une fort belle chambre munie de son
hamac. C'est, en fait de mobilier, tout ce qu'il est ncessaire d'avoir.

Quant  D. Macario, il fut tonn de me revoir, ce bon docteur! et n'en
pouvait croire ses yeux. Il m'avait quitt l'anne prcdente; j'allais
alors  Palenqu, Mitla, Mexico; je devais de l retourner en France, et
certes, je ne pensais pas moi-mme revoir jamais le Yucatan; et puis ces
liaisons loin du pays sont pleines d'un charme tout particulier, quelles
que soient leur date et leur dure. C'est en ami qu'on se quitte, et
c'est avec bonheur qu'on se revoit. Aussi, quand le docteur, aprs avoir
mis ses lunettes, car il est fort myope, m'et reconnu, ce fut une srie
d'acclamations et un dluge de questions auxquelles je ne pus rpondre.
Je lui expliquai simplement la cause force de mon retour, comment les
voleurs m'avaient dpouill et bris mes clichs, et comme quoi j'tais
forc de recommencer mes travaux. Il s'tait pass bien des vnements
depuis mon voyage: le gouverneur de l'tat, Erigojen, avait quitt le
fauteuil de la prsidence pour la paille du cabanon; D. Agustin Acereto
l'avait remplac. Guerre civile sur guerre civile; les Indiens avaient
ananti une forte expdition organise contre eux, et tout faisait
craindre une attaque de leur part. Voil le sommaire des nouvelles que
me donna le docteur. Je me retirai vivement contrari: cette victoire
des Indiens _bravos_ rendait mes expditions fort dangereuses,
principalement celle qui devait me mener  Chichen-Itza, enclav dans
leur territoire. Nanmoins je m'endormis bientt, grce au balancement
de mon hamac, et ne me rveillai que fort tard avec un affreux
torticolis. C'est l'effet ordinaire du hamac pour quiconque ne s'est
point familiaris avec son usage; or depuis longtemps j'avais rompu avec
cette coutume, il me fallait un nouvel apprentissage. Je me htai de
sortir pour profiter des quelques instants de fracheur de la matine.
J'allai visiter cette ville charmante, son march si anim, admirer ces
mtis au galbe de vierge, aux formes accuses, aux chairs de bronze dans
leur attrayant costume.

Voyez-les portant, gracieuses, le corps cambr, leurs paniers de fleurs
et de fruits, avec leur main leve au-dessus de l'paule; souriantes et
faciles, elles cderont avec la mme grce et les fleurs de leur
corbeille, et les roses de leur sourire.

Mrida, autrefois capitale de tout le Yucatan, partage aujourd'hui la
suprmatie avec Campche qui, depuis 1847 ou 1848, forme un tat spar.
Ce fut en 1847 qu'clata cette effroyable rvolte des Indiens qui a
ruin le Yucatan et qui menace chaque jour de le rayer du nombre des
tats polics.

Voici en quelles circonstances:

Lors des dmls de Campche et de Mrida, cette dernire rsolut de
soumettre la ville rebelle, et, comme les troupes manquaient, on eut la
malheureuse ide d'armer les Indiens et de les emmener comme auxiliaires
dans l'expdition projete.

Campche, dfendue par une bonne enceinte et par une garnison
courageuse, ne put tre prise. On brla quelques faubourgs et l'arme
dut se retirer; mais les Indiens, pousss par quelques mtis, brlant du
reste de s'affranchir d'un joug effroyable, ne voulurent point rendre
leurs armes et commencrent cette guerre de dvastation, qui s'est
continue sans interruption jusqu' ce jour. Aprs avoir brl leurs
villages, ils s'enfuirent en masse au fond des bois o ils se btirent
une capitale, _Chan Santa Cruz_. De l partent incessamment des
expditions meurtrires. Ils dtruisirent ainsi ou ruinrent  moiti
Izamal, Valladolid, Sakalun, Tikul, Tekax, une foule de villages et
d'_haciendas_. Pour eux, c'est une guerre d'extermination o il n'est
point fait de quartier: femmes, enfants, vieillards, leur haine
s'attache  tous les blancs, leur furie vengeresse ne connat point de
piti.

On raconte qu' Tekax ils turent  _puro machete_, au sabre seulement,
deux mille cinq cents personnes en trois jours. Les supplices les plus
barbares accompagnent ces excutions; les femmes, mises nues et violes,
servent de jouet aux jeunes gens qui suivent ces expditions; les
mutilations les plus pouvantables achvent leur supplice. Certains
prisonniers sont en outre rservs pour les ftes nationales de Chan
Santa Cruz. L, un anneau pass dans le nez, on leur fait jouer le rle
de taureau dans un cirque; poursuivis par les pierres, les flches et
les lances, ils rendent le dernier soupir au milieu d'un supplice sans
nom: on ne les abandonne que lorsque le corps, ne formant qu'une plaie,
tombe de douleur et d'puisement. Malgr toute l'horreur de ces
vengeances, on ne peut s'empcher de voir en ces excutions quelque
chose de providentiel; on regrette pourtant qu'un peuple innocent paye
la dette de sang que lui laissa l'Espagne, seule responsable devant Dieu
de tant d'infamies commises dans le nouveau monde.

Quant aux Yucatques, leurs reprsailles sont marques au coin de la
douceur et de l'humanit. Ils se bornent  circonscrire autant que
possible la marche envahissante des Indiens et  transporter leurs
prisonniers  la Havane, o, comme nous l'avons dit, ils remplissent le
rle de coolies chinois. Quoi qu'il fasse, le gouvernement est
impuissant  contenir les rvolts. Ceux-ci, pleins d'une soif
inextinguible de vengeance, fanatiss par leurs bonzes, car ils ont
renonc  la religion menteuse qui les opprimait, se jettent sur les
blancs comme des btes froces, sans crainte, indiffrents  la mort;
chaque meurtre leur ouvre au ciel de leurs aeux une existence divine,
ou sur la terre une transformation brillante. Ils possdent aujourd'hui
les meilleures terres de la pninsule, et ce malheureux pays ne trane
plus qu'une existence morne et dcolore. Le Yucatan est  l'agonie et
le corps politique semble prt  rendre le dernier souffle; rong par
trois plaies sanglantes, trois guerres civiles  la fois: guerre de
Mrida  Campche, guerre des partis  l'intrieur de l'tat mme,
guerre indienne, on s'tonne de le voir respirer encore.

Eh bien! quoi qu'il en soit de cette indiffrence impie, de cette rage
parricide des blancs, on se prend de sympathie trange pour ce
malheureux peuple. Bon, beau, intelligent, c'est le plus remarquable de
la rpublique mexicaine, celui qui a fourni le plus d'hommes capables
comme politiques, potes et historiens. Obligeants au suprme degr,
hospitaliers comme on ne l'est plus, je conserverai toujours une grande
admiration pour leurs vertus prives, en mme temps qu'une affection
sincre et une reconnaissance profonde.

Parmi les glises de Mrida, la cathdrale est la plus remarquable.
C'est un assez grand difice de style jsuite; le portail fort simple
est flanqu de deux statues, oeuvre d'un artiste du cru, et qui passent
pour fort belles aux yeux des habitants[68]. Les maisons n'ont qu'un
tage, la plupart qu'un rez-de-chausse; les toits sont plats, les cours
 colonnades et plantes de palmiers sont fort gracieuses, et les vastes
corridors sont tendus de hamacs pour la sieste.

La grande place faisant face  la cathdrale est plante de _ceibas_,
orne de fleurs et entoure de maisons  portiques; elle est charmante,
mais on n'y vient gure que le soir: le jour, la chaleur est trop
intense, et chacun reste enferm chez soi. Le thtre, petite salle
enfume, s'ouvre de temps  autre  quelque troupe espagnole, et la
principale distraction consiste en promenade en _calezas_[69], o les
jeunes filles talent la fracheur de leurs toilettes et distribuent les
clairs de leurs yeux noirs.

Le march abonde en fruits du tropique: ce sont les _ciruelas_, espce
de prunes; les ananas et les bananes de plusieurs espces; la
_cherimoia_, le roi des fruits tropicaux; la _guanavana_, varit du
prcdent, mais d'un dveloppement norme et qui ne sert qu'aux _dulces_
(confitures); l'_auacate_, fruit  beurre; les dattes et le coco,
l'orange, la pastque, le melon, le _mango_, la _papaya_, toute la
famille des _sapote_, _chico_, _prieto_, _blanco_, _mamey_, _de Santo
Domingo_, petit, rouge, blanc, etc.; les patates, le _camote_, etc.

L'exportation fait peu de chose; le principal revenu des _haciendas_
consiste dans la vente du _jenequen_, fil tir d'une espce d'agave,
plante textile dont on fait d'excellents cordages et avec laquelle les
naturels confectionnent leurs hamacs. Le Yucatan produit la canne dans
les lieux humides, le tabac, le mas et le frijol, haricot qui compose,
comme dans toute la rpublique, la nourriture exclusive des Indiens.

Mrida contient prs de vingt-cinq mille habitants, et je me suis laiss
dire qu'il y avait plus de vingt mille femmes pour environ quatre mille
mles. Les naissances sont en moyenne de cinq pour un, et les guerres
civiles, les Indiens, l'exil, tablissent cette diffrence norme entre
les deux sexes. Aussi les maris y sont-ils rares, et les jeunes filles
fires d'en trouver. Les clibataires y courent, m'a-t-on dit, bien des
dangers. Lecteurs, j'en suis revenu sain et sauf.

J'arrivai  Mrida le mercredi de la semaine sainte de l'anne 1860, et
je voulus, avant d'entreprendre mon voyage dans l'intrieur, voir les
crmonies religieuses dont on m'avait beaucoup parl. On travaillait
avec ardeur dans l'glise  tout disposer pour ces augustes ftes; de
tous cts, on difiait les chapelles ardentes; c'tait un luxe de
verroteries de toutes couleurs, une dpense inoue de fleurs. Le jeudi,
les processions commencent, pour continuer jusqu'au samedi. Les colonies
espagnoles, comme la mtropole, sont folles d'images et de statues de
saints. Chaque glise se montre fire de telle ou telle statue,
reprsentant saint Joseph, ou la Vierge, ou saint Antoine; et Mexico, de
ce ct, peut en revendre  toutes les parties du monde. Le culte des
images a toujours t le bien venu chez les Indiens qui ont besoin, dans
la simplicit de leur nature, de matrialiser l'objet de leur adoration;
aussi ne voit-on pas une glise indienne dans les districts les plus
rapprochs, qui ne soit munie d'un petit muse de saints. Je ne fus pas
aussi surpris que je pensais l'tre,  la vue de toutes ces crmonies
religieuses que j'avais admires  Mexico; et n'tait le luxe dploy
par les seoras qui se parent, en ces jours de deuil, de leurs plus
brillants atours, et les dlicieux costumes des mtis qui se portent en
foule  ces crmonies, je n'eusse pris aucun intrt  la chose.

Tantt la foule promenait le Christ entre quatre soldats romains, suivi
de la Vierge aux Sept-Douleurs, et plus loin de sainte lisabeth munie
d'un mouchoir tremp de larmes; le lendemain, une Cne copie de Lonard
de Vinci, un Crucifiement d'aprs Rubens, ou la sainte Trinit avec
tous ses attributs. Chaque sujet tait revtu de costumes prcieux, et
la Vierge talait des parures de perles et de diamants d'un grand prix.
Une musique des plus primitives prcdait chaque procession, et, dans
les glises, des orgues de Barbarie dployaient, en l'absence de tout
autre orchestre, le luxe de leur rpertoire. Je me rappelle avoir
entendu le vendredi saint, dans une chapelle faisant face  la
cathdrale, l'un de ces instruments vraiment barbare, entonner la
_Monaco_ pour dplorer la mort du Sauveur. Le soir, la ville de nouveau
sillonne par les processions, offrait  l'oeil une illumination des plus
splendides. Chaque maison, tendue de tapis aux riches couleurs et de
rideaux de mousseline brode, jetait la lumire de milliers de cierges
sur le passage des saintes reliques, et la foule immense, dont chaque
individu portait un luminaire, la masse bigarre, les seoras aux riches
costumes et les vtements gracieux des mtis, formaient un tableau
extraordinaire et prsentaient un aspect des plus feriques.

Les ftes termines, il me fallait penser  mes expditions; j'tais
arriv muni de lettres du prsident Juarez. Il avait mis  me
recommander au gouverneur du Yucatan une bienveillance empresse: je lui
adresse de loin mes remerciements bien sincres. J'ai pareillement des
actions de grces  rendre  M. Manuel Donde, qui me donna des lettres
pour le juge de Citax, et des recommandations  Tikul, pour l'homme
d'affaires de don Felipe Pon et de don Simon Pon, propritaire
d'Uxmal, et qui, plus tard, mit gnreusement  ma disposition toute une
escouade de ses Indiens. Partout enfin je n'ai trouv que bon accueil,
des mains tendues pour serrer les miennes et des sourires de bienvenue.

Le lundi de Pques, je traitai avec un entrepreneur de voitures qui
devait me fournir une _caleza_ de voyage  trois mules; la _caleza_ est
une espce de volante avec arrire-train pour les bagages. Il fut
convenu que nous partirions le mardi matin, de deux heures et demie 
trois heures; car, autant que possible, on a soin de voyager la nuit,
pour viter aux mules les terribles chaleurs du jour. Je dormais
profondment, quand le domestique vint frapper  ma porte; il s'empara
aussitt de mon bagage qui fut attach  l'arrire-train, ainsi que la
chambre noire et les produits chimiques; j'avais prs de moi, et le plus
souvent sur mes genoux, les deux botes  glaces afin que les violents
cahots de la route ne les brisassent point. Je me rendais  Izamal, ce
qui n'est qu'une simple excursion de seize lieues, avec route
carrossable; je n'avais point  m'loigner des endroits habits.

Partis le matin, nous arrivmes le soir vers les trois heures, et je
m'empressai de rendre ma visite au gouverneur, don Agustin Acereto,
auquel je remis la lettre de Juarez. Don Agustin mit  ma disposition
ce qui m'tait ncessaire, me promettant, pour ma prochaine expdition 
Chichen-Itza, une escorte suffisante pour viter un coup de main.

Izamal,  en juger par l'importance de ses ruines, dut tre autrefois un
grand centre de population[70]. Les alentours sont parsems de pyramides
artificielles, et deux, entre autres, sont les plus considrables de la
pninsule. Places face  face, au centre de la petite ville moderne, 
un kilomtre l'une de l'autre, elles taient composes d'une premire
pyramide de deux cent cinquante mtres de ct sur quinze de hauteur,
servant de base  une seconde beaucoup plus petite et adosse au ct
nord de la premire. Sur cette seconde pyramide, se trouvait le temple
d'o le prtre ou le chef pouvait facilement haranguer la multitude
assemble  ses pieds sur les vastes plateaux de la premire pyramide.
Les Espagnols dtruisirent le cne tronqu de l'une et construisirent
sur le plateau un immense clotre ainsi que l'glise paroissiale
d'Izamal. La base d'une autre lvation artificielle, enclave dans les
cours d'une maison particulire, contenait encore des restes de figures
gigantesques, dont l'une fut donne par Stephens et Catherwood dans
leur album lithographique; et c'est ici le cas de rappeler de quelle
manire on entend l'histoire. Ces messieurs placent les figures
ci-dessus dans un dsert; au pied de la pyramide, se trouve un tigre en
fureur, tandis que des Indiens sauvages l'ajustent avec leurs flches. 
force de vouloir faire de la couleur locale, on fausse l'histoire et on
droute la science. Ces figures se trouvent au milieu mme de la petite
ville d'Izamal. Combien d'erreurs on relve chaque jour en voyage, dans
les relations des littrateurs (voire les plus illustres,  commencer
par Chateaubriand)! Que d'ides fausses rpandues dans le peuple par les
enthousiastes qui s'extasient devant un brin d'herbe, clair par un
autre soleil et quelque peu diffrent de ceux que nous foulons aux
pieds; que de sottes dclamations sur les forts vierges, le soleil
africain, le ciel mexicain, sur la majest de telle nature rabougrie! et
quelle rage prouve-t-on de vouloir tout changer?

On me fit remarquer une figure du mme style, mais plus gigantesque,
nouvellement dcouverte. Ce fut en enlevant les pierres boules depuis
des sicles et qui encombraient le pied de la pyramide, qu'on aperut
tout  coup une tte de douze pieds de hauteur, entoure d'ornements
bizarres, d'un genre cyclopen. Ce sont de vastes entailles, espces de
modelages en ciment, dont il est difficile de donner une ide; la tte
elle-mme est modele de la mme manire; ainsi, par exemple, deux
normes cailloux forment la prunelle des yeux, et au moyen du ciment,
ils modelaient la paupire; ils obtenaient les ailes du nez et les
lvres par le mme procd, et nous retrouvmes plus tard quelque chose
de semblable dans les bas-reliefs de Palenqu, qui sont (je parle de
ceux qui ornent les piliers du palais), comme  Izamal, de simples
modelages en ciment. Izamal, du reste, nous semble la premire tape de
la civilisation au Yucatan et pourrait bien tre contemporaine de
Palenqu, dont les ruines portent un si grand cachet d'antiquit. L'une
des choses qui excita le plus mon admiration fut une route, dont il
n'est, autant que je sache, fait mention nulle part et que l'on me fit
remarquer, se dirigeant d'Izamal sur Mrida. Elle longe, un mille ou
deux durant, la route moderne, et en la suivant dans les bois, en
soulevant la couche de dbris et d'humus qui la cache, on dcouvre une
voie magnifique de sept  huit mtres de largeur, dont les assises sont
en pierres normes surmontes d'un mortier de pierre parfaitement
conserv, lequel est couvert d'une couche de ciment de deux pouces
d'paisseur. Cette route se trouve partout  un mtre et demi environ
au-dessus du sol, de faon que, pendant les grandes pluies, le voyageur
tait toujours  l'abri de l'inondation. La couche de ciment semble
pose d'hier. Il n'y a pas lieu de s'en tonner, quand on songe que les
vhicules  roues ne devaient pas exister chez ces peuples manquant
d'animaux de trait; tout se faisant  dos d'hommes, une route aussi
solidement tablie devait difficilement se dtriorer. Ce qui surprend,
c'est l'paisse couche d'humus qui recouvre cette voie ancienne. Dans
une contre aussi sche, o la vgtation est si rachitique, on se
demande quelle srie de sicles il a fallu, pour produire quarante
centimtres environ de dtritus. En somme, je ne rapportai d'Izamal que
trois clichs, regrettant que mes moyens ne me permissent pas de faire
des fouilles qui, certainement, eussent t productives.




X

CHICHEN-ITZA

     Seconde expdition.--Citaz.--Piste.--Le christ de
     Piste.--Chichen-Itza.--Les ruines.--Le musicien indien.--Le
     retour.--Le mdecin malgr lui.


Izamal n'avait t qu'une excursion; ce fut ma sortie d'essai, et
j'prouvai  combien de vicissitudes les collodions seraient sujets par
la suite. La chaleur au Yucatan est toujours fort leve, le thermomtre
variant dans cette saison, nous sommes en avril, de trente-six 
quarante degrs; quarante-deux fut le maximum; il s'y maintint pendant
deux jours. Nous dirons pourquoi. La culture au Yucatan, comme dans
Tabasco et les montagnes de Chiapas se pratique de la manire suivante.
Travailler la _milpa_ veut dire prparer la terre  recevoir le grain;
on a fait aussi le verbe _milpear_, rcolter, de l, _milpa_, la
moisson. Chaque propritaire, _hacendado_, dsigne dans ses terres
chaque partie de bois devant tre abattue pour faire place  la
semaille du mas. Toute la presqu'le est couverte de bois. Les Indiens
se rendent donc au lieu indiqu, coupent, abattent bois et taillis, puis
laissent scher sur place. Ceci se passe gnralement au mois de
septembre ou octobre; six mois de soleil calcinent ces branchages; au
mois d'avril qui prcde les pluies, on dispose les bois de manire que,
le feu une fois allum, l'incendie se propage facilement  toute la
masse abattue. Dans le mme mois, vers le midi, se lve rgulirement un
vent imptueux qui pousse les flammes en tourbillons et facilite
l'incendie, _quemason_. Si tout brle bien, c'est une chance de bonne
rcolte, les cendres fument la terre, sinon l'on perd une masse de
terrain prpar qui, restant embarrass par les cadavres des arbres, ne
donne plus qu'une maigre rcolte. Une fois ceci fait et les premires
pluies tombes, l'on pique le mas et l'on attend.

Chaque chose au monde, chaque coutume est la rsultante des divers
milieux o l'on s'agite. Cette manire de cultiver est toute indienne.
Ainsi, outre la difficult de labourer une terre dont l'arte calcaire
corche de toutes parts la couche vgtale, le dfaut d'animaux
domestiques et d'instruments de fer avait forc les Indiens  chercher
une mthode plus expditive de prparer le sol  la culture. Ce vent
rgulier, qui s'lve chaque jour  la mme heure, leur donna
probablement l'ide de brler afin de dbarrasser la terre; n'ayant pas
de bestiaux, et par consquent pas d'engrais, la cendre put le
remplacer, et comme dans une contre o la chaleur est intense les bois
taient de peu de valeur, on n'eut aucun sacrifice  faire pour suivre
ce qui s'offrait si naturellement  l'esprit. Je reviens au thermomtre.
Tout le monde sait que, d'aprs un principe physique, la chaleur se
concentre et s'accumule sans cesse dans une serre et que, par la
superposition de plusieurs vitrages, on peut arriver  l'bullition; or,
la _quemason_, au Yucatan, opre en grand le mme phnomne. Quand, dans
toute la pninsule  la fois, on brle la _milpa_, l'atmosphre se
couvre d'pais nuages de fume; on ne voit plus le soleil qu'au travers
d'un brouillard qui rappelle le verre noirci dont on se sert pour
observer les clipses; si le vent tombe, la fume reste suspendue et
forme serre. Le calorique se concentre, s'amasse, et le thermomtre
monte quelquefois au del de quarante-deux degrs.

La chaleur devient alors intolrable.

Mon premier soin en rentrant  Mrida fut de prparer mon expdition
pour Chichen-Itza. Je nettoyai donc mes glaces afin de les retrouver
toutes prtes en arrivant, m'vitant ainsi dans les ruines une besogne
difficile et dsagrable. Je remplis un litre de collodion normal prt 
tre sensibilis, et comme j'avais remarqu, lors de ma premire
exprience, que sur des plaques de trente-six centimtres sur
quarante-cinq, le collodion tait sec dans le haut avant d'arriver au
bas du verre, je le composai de cent dix parties d'alcool contre
quatre-vingt-dix d'ther et un pour cent d'iodure; encore tais-je
oblig de le verser en toute hte et de prcipiter immdiatement la
glace dans le bain.

Le collodion ainsi compos est fort lger, trs-dlicat, et j'prouve
aujourd'hui combien il adhre peu  la glace; mais c'tait la seule
manire de russir pour d'aussi grandes dimensions, et je fus oblig
d'employer la mme recette dans toutes mes expditions successives. Tout
tant prt, je fixai le jour du dpart. Cette fois, je l'avoue, je ne
partais pas sans motion: les ruines taient loin, j'allais seul, ces
lgendes d'Indiens barbares, les actes de frocit commis par eux, leur
dernire victoire qui grandissait encore la terreur de leur nom, tout
cela me troublait et m'impressionnait vivement. Suivant la coutume, la
_caleza_ fut  ma porte  deux heures, et, le tout emball le mieux
possible, les mules m'entranrent avec rapidit sur la route d'Izamal.
La matine tait frache et dlicieuse, la nuit sombre et le bois plein
de mystre. Quelques lucioles jetaient au vent leurs dernires
tincelles; de temps  autre, de lourdes charrettes s'arrtaient au
bruit de la _caleza_ lance au galop et aux cris de mon domestique, se
rangeaient sur le bord de la route, afin d'viter tout accident. Plus
tard, une bande orange laissait deviner le jour, et comme le premier
rayon de soleil dorait la cime des arbres, le bois retentit des cris
perants des _chachalacas_, du babillage infernal des perruches et des
sifflements aigus du geai bleu; quelques lapins fuyaient sous les pines
et des voles de cailles croisaient la route. Tout ce gracieux petit
monde saluait le jour et lui souhaitait la bienvenue. La _chachalaca_,
dont j'ignore le nom savant et dont l'appellation indienne n'est qu'une
heureuse onomatope, est une espce de gallinace  chair dure et
coriace. J'en tuai deux, mais elles taient immangeables; peut-tre
n'taient-elles plus de la premire jeunesse. J'eus cependant occasion
d'essayer d'en manger d'autres par la suite et toujours avec le mme
insuccs.

 quelques lieues de Mrida, je vis passer une once; mais j'eus  peine
le temps de mettre en joue, elle avait disparu; le domestique, pas plus
que les mules, n'avaient paru effrays. Mais le bruit cesse comme il a
commenc; ce charmant tapage s'envole avec la fracheur; le soleil se
montre, tout se tait.  dix heures, un silence absolu rgne dans le
_monte_ (le bois). Aprs un repos de quelques heures donn aux mules,
nous reprenions la route d'Izamal; il tait cinq heures quand nous y
arrivmes.

Le correspondant de la poste fut assez aimable pour m'offrir
l'hospitalit, et le matin, de bonne heure, je me rendis chez D. Agustin
Acereto, afin de lui demander les lettres qu'il m'avait promises. Il me
les fit donner, me recommandant de me hter le plus possible et de
rester  Chichen-Itza le moins longtemps que je pourrais, les
circonstances ne lui permettant de rpondre de rien. Je lui fis mes
adieux et je partis. Mais au moment de monter en _caleza_, je m'aperus
avec pouvante que le devant de ma chambre noire tait entirement
dfonc; je m'empressai de dlier les bagages afin de mieux constater le
dsastre; il me parut irrparable, et je m'abandonnai  un dpit bien
naturel en pensant qu'il me faudrait retourner  Mrida pour faire
rparer ma caisse. Mon hte, heureusement, vint adoucir mes regrets, en
m'assurant qu'un de ses amis, menuisier  Izamal, se ferait fort de
rparer le prcieux objet. La glace dpolie, fort heureusement, n'tait
point casse, et je n'ai jamais compris comment elle a pu rsister
pendant tous mes voyages.

Je fis immdiatement porter la chambre noire chez l'individu en
question, qui me la promit pour le soir mme. Il tint parole. La caisse
tait tant bien que mal rpare; en somme, elle pouvait servir. Je me
rservais de la faire mettre compltement  neuf  mon retour  Mrida.

Ce ne fut, aprs tout, qu'une journe de perdue. Je la passai visitant
la petite ville, les pyramides qu'elle renferme, causant avec les
habitants, cherchant des lgendes et des traditions. Ce fut peine
perdue; je les trouvai d'une ignorance crasse, et, malgr toute ma
bonne volont, je n'en pus rien tirer; absorbs dans leur admiration de
clocher, chacun me demandait, avec un air de satisfaction profonde, quel
tait le pays qui, dans mes longues prgrinations, m'avait sduit le
plus et quelle ville la plus charmante? J'tais oblig de convenir
qu'Izamal tait certainement le lieu le plus privilgi que j'eusse
visit sous le soleil: et ces bonnes gens de sourire doucement, srs
qu'ils taient de ma rponse. Ce sentiment d'admiration, cet amour pour
la patrie se retrouve partout, mais plus violent  mesure que l'on
descend la chane civilise. J'ai rencontr de ces malheureux me
demandant si l'on savait manger du pain dans mon pays, si l'on y buvait
de l'_anizado_, espce d'alcool, et autres navets de ce genre.

Izamal fut la dernire ville brle par les Indiens sur la route de
Valladolid du ct de Mrida; mais les habitants ont, depuis quatorze
ans, rpar leurs maisons en ruine et dissimul leurs pertes. Au del
d'Izamal, tout fut dvast; aussi la campagne prend-elle,  mesure qu'on
s'loigne, des teintes plus mlancoliques et des airs de triste
solitude; les rencontres sur les routes deviennent rares, et l'on
n'aperoit plus que de loin en loin la tte de quelques palmiers
dnonant l'existence d'un _rancho_ isol ou d'une chtive _hacienda_.
Quant aux villages, ils apparaissent noirs, brls, en ruine; on dirait
que la vie s'est retire de ces lieux dsols; les rues sont dsertes,
nul tre vivant ne les anime, le grognement de quelques pourceaux
tiques est le seul bruit qui se fasse entendre, et les vautours,
silencieusement poss sur le chaume des toits, semblent veiller un
cadavre.

La nuit fut dplorable. Je m'endormis plein d'ides sombres et n'eus
point de songes couleur de rose; je pensais  ma patrie si lointaine, 
ma mre, si triste autrefois  mon dpart,  toute cette famille que
j'avais laisse unie et heureuse, pour courir seul les sentiers du grand
univers; quelques regrets me faisaient penser au retour, et j'eus de la
peine  secouer ce premier accs de faiblesse.

Le lendemain, nous arrivmes  Citaz, petite bourgade o devaient
s'arrter les mules; les ruines se trouvent  six lieues de l, dans le
bois, et l'on y arrive,  cheval, par de petits sentiers d'Indiens.

J'avais laiss, au village prcdent, un ordre du gouverneur, afin qu'on
envoyt quelques soldats pour m'accompagner. Je donnai au juge de Citaz
une lettre semblable qui lui recommandait de me donner autant d'hommes
qu'il serait ncessaire. Cet honorable magistrat se mit  ma disposition
et me fit d'abord conduire  la petite cabane, _casa real_, maison
royale, servant d'abri aux voyageurs. On y suspendit mon hamac et je m'y
tendis avec dlices, bris que j'tais par trois journes de cahots sur
une route de rochers.

La cabane tait voisine du corps de garde, et je pus me faire une ide
de la vie trange que mnent ces populations dshrites. Tous les
hommes valides, y compris les mtis seulement, sont appels aux armes et
 la dfense de la communaut menace. Les Indiens, esclaves pour ainsi
dire, sont exclus de cette mesure. Ces malheureux, rests sous le joug,
n'ont tir d'autre profit de leur fidlit qu'une misre plus profonde
et une menace de mort suspendue sur leur tte; leurs frres rvolts
leur ont vou une haine plus implacable qu'aux blancs eux-mmes; on les
appelle Indiens _hidalgos_.

La moiti de la population veille donc l'arme au bras, pendant que
l'autre moiti travaille ou dort; des sentinelles, releves d'heure en
heure, font une garde perptuelle, et, au moindre signe suspect, une
bombe, place sur la vote de l'glise, clate, avertissant le village
voisin du danger que court telle ou telle localit. Des courriers sont,
en outre, expdis de toutes parts, afin de prcipiter les secours.

Citaz avait une physionomie plus sombre encore que tout ce que j'avais
vu. Les maisons taient brles, et les anciens habitants, chasss par
les Indiens, taient revenus btir un misrable abri dans l'intrieur
mme de la ruine, prfrant cet imminent danger de mort  la douleur
d'abandonner leur foyer dvast. Vers le soir, j'eus la visite du juge,
du cur, du commandant. Je priai ces messieurs de vouloir bien me
procurer les chevaux ncessaires  ma personne et des Indiens pour
transporter mes bagages; on mit  me satisfaire une obligeance
charmante; l'alcade fut mand, le juge lui traduisit ma demande; je lui
donnai l'argent ncessaire, car on paye toujours d'avance, et il promit
que le lendemain,  la premire heure, les Indiens seraient  ma porte.

Le capitaine voulut m'accompagner  Chichen: il me recommanda un sergent
qui parlait trs-bien l'espagnol et qui devait me servir d'interprte
pour les ordres que j'aurais  donner aux Indiens, ceux-ci ne parlant
que le maya. J'engageai donc le sergent.

Le cur de la Cruz Montforte voulut aussi venir avec nous; son grand ge
faisait de cette excursion un voyage trs-fatigant; mais sa curiosit,
au sujet de ces ruines qu'il n'avait jamais vues, tait trop veille
pour qu'il y renont. Il avait un cheval fort doux, disait-il, et douze
lieues n'taient pas une affaire. Mon arrive l'intriguait au plus haut
point. Ce brave homme ne pouvait comprendre qu'un simple motif d'art ou
de science m'et pouss  quitter ma patrie,  traverser l'Ocan, _el
mar_ (cette ide le faisait frmir), pour venir simplement dessiner des
ruines que les habitants du pays ne connaissaient mme pas.

--Il y a quelque chose l-dessous, me disait le _padre_; il est probable
que votre nation habitait autrefois ces palais, et l'on vous envoie pour
les visiter, tudier les lieux et voir s'il serait possible de les
rparer, afin qu'un jour elle put revenir les occuper. Le _padre_ n'en
pouvait mais, et son systme de probabilit n'avait certainement pas le
sens commun. Les Espagnols ont, autant que possible, entretenu cette
abjecte ignorance, n'appelant l'attention de ces pauvres colonies que
sur la mtropole, et leur faisant croire qu'il n'y avait que l'Espagne
au monde.

Vers les huit heures, ces messieurs eurent la bont de me faire servir 
souper: quelques _tortillas_, des _frijoles_ et un petit poulet en
composaient le menu; le tout fut couronn d'une tasse de chocolat que
mes htes voulurent bien partager avec moi. Aprs une causerie de
quelques heures et des plus tranges, je vous assure, nous nous
sparmes.

--Nous ne savons jamais en nous couchant si nous reverrons la lumire,
me dit le juge en me quittant. Cet aimable bonsoir tait fait pour
rassurer mes esprits.

Nanmoins je dormis d'un profond sommeil et me rveillai au moment du
dpart, rempli de courage et sous le coup d'une motion toute nouvelle.
J'allais entrer sur le territoire ennemi; j'allais voir enfin ces ruines
magnifiques dont j'avais lu de si merveilleuses relations; il n'y avait
plus aucun danger  mes yeux, ou plutt il ne faisait qu'ajouter un
nouveau charme  cette expdition moiti artistique et moiti militaire.
Ma troupe se composait pour le moment de vingt-cinq soldats et Indiens,
et devait se grossir  Piste. C'tait une faible escorte; cependant je
jetais des yeux satisfaits sur cette troupe bariole, je me voyais  la
tte d'une expdition originale et je pensais avec quelque fiert, je
l'avoue, qu'on avait rarement fait de la photographie dans ces
conditions.

 partir d'Izamal, on se dirigeant sur Citaz et Valladolid[71], le pays,
de compltement plat qu'il tait, commence  lgrement onduler. Ces
ondulations se dirigent du nord au sud, rappelant les vagues de la mer,
elles vont croissant en hauteur quand on s'approche de Valladolid,
jusqu' atteindre une hauteur moyenne de quinze  vingt pieds.  partir
de Citaz, se dirigeant sur Piste, c'est--dire au sud-ouest, le sol
devient bris, cassant, hriss de petits monticules; aussi, quand nous
partmes au petit jour, perchs sur des selles dtraques, le cheval
retenu par un simple bridon, je fus quelque temps  prendre mon
assiette, craignant  tout moment de voir ma monture se couronner sur
les roches du sentier.

Les jambes pendantes, la figure battue par les branches des arbres,
quelquefois enlac par les lianes, il fallait une attention soutenue
pour garder son quilibre; il y avait loin de l aux belles cavalcades
du _paseo_ de Mexico.

Le cheval, cependant, accoutum aux difficults de la route, trbuchait
sans tomber, et nous arrivmes sans encombre  un _rancho_, distant de
trois lieues de Citaz, o nous entrmes nous reposer. Le soleil tait
haut, la chaleur suffocante, la route monotone, et cette tristesse qui
chargeait l'atmosphre semblait crotre  mesure que nous nous
loignions des centres habits.

Ce _rancho_, ou petite habitation, tait le seul reste d'un village
autrefois florissant, maintenant dsert. Autour de nous, l'on
n'apercevait que des ruines noircies par le feu, et l'ancienne glise
effondre ne laissait voir que son clocher dlabr et ses murailles dj
couvertes d'une vgtation parasite.

L'habitant de cette cabane isole crasait, au moyen d'un _trapiche_,
moulin primitif, manoeuvr par une mule, des cannes  sucre, dont le suc
mis en normes pains faisait toute sa fortune; trois ou quatre femmes
mtisses composaient le personnel de l'habitation. Le propritaire nous
offrit immdiatement une _jicara de posole_. La _jicara_ est une tasse
faite avec l'corce d'un fruit, et le _posole_ une pte de mas cru,
dlaye dans de l'eau. C'est une boisson assez insipide, mais
rafrachissante; j'en consommai d'normes quantits par la suite: elle
possde le double avantage de nourrir et de dsaltrer.

Aprs une halte d'une demi-heure, le vnrable cur se sentant mieux,
nous reprmes le sentier; deux heures aprs nous arrivions  Piste,
village frontire  une lieue des ruines qu'on distinguait dans
l'loignement. Nous avions une soif ardente et une faim canine, et,
malgr l'envoi d'un Indien qui devait mettre le village en rquisition,
nous ne trouvmes rien de dispos pour nous recevoir. Je m'en tonnai
peu, du reste, en voyant la misre du pauvre _pueblo_, compos de
quelques huttes indiennes et portant comme aux alentours la trace
indlbile du passage des Indiens rvolts.

Pendant que le sergent, institu le majordome de l'expdition,
s'empressait de rparer la ngligence de notre missaire, je montai sur
la vote de l'glise, encore debout, afin de jeter un coup d'oeil sur les
alentours et prendre vue des ruines qu'on apercevait au loin. De l, je
distinguai fort bien ce que je sus plus tard s'appeler le Chteau, le
palais des Nonnes; sur la gauche, le _Caracol_, escargot, dont je
donnerai la dfinition, et la Prison, dont nous donnons le dessin.
J'examinai l'glise, entirement compose de pierres enleves aux
temples et aux palais dont j'allais tudier les ruines. Il y avait l de
fort jolies choses: de petits bas-reliefs reprsentant des guerriers
dans toutes les positions, la tte orne de plumes et de coiffures
bizarres, le nez perc d'une pierre ou d'un morceau de bois. On
remarquait aussi beaucoup de fragments de cette ornementation forme de
pierres denteles, distribues en carrs, avec une rosace au milieu,
genre affectionn par les artistes indiens et que l'on retrouve dans
tout le Yucatan.

J'entrai aussi dans l'glise, un sentiment pieux m'entranait vers le
pauvre sanctuaire; j'avais besoin de prier le Seigneur qu'il me donnt
la force et qu'il me permt de secouer cette effroyable tristesse qui
m'avait assailli  l'aspect de ces lieux dsols. J'avais aussi 
remercier la Providence de la protection toute spciale qui, depuis deux
ans de voyage, m'avait garanti contre les maladies dangereuses et contre
les accidents si frquents dans ces contres  demi sauvages.

J'entrai, mon vnrable compagnon m'avait prcd; cette glise tait de
sa juridiction et c'tait la premire fois qu'il venait  Piste; il
voulut nanmoins m'en faire les honneurs. L'glise tait nue, les
pltras des murailles tombaient par larges plaques et quelques bancs
vermoulus attestaient l'abandon du saint lieu. Le choeur, comme dans
toutes les glises du Mexique, tait compos de colonnes torses, droites
et canneles, superposes, avec chapiteaux composites s'levant jusqu'
la vote; mais les dorures taient ternies par le temps ou noircies par
la fume. L'autel se dressait sans nappe dans une dsolante nudit, et
la porte du tabernacle gisait au loin dans la poussire. Deux
candlabres en bois, dnus de cierges, et puis au pied des premires
marches de l'autel un Christ courb sous sa croix, compltaient ce
tableau de dsolation. Le jour venait de gauche par la porte ouverte et
l'glise tait pleine de tristesse sombre qui ajoutait  l'effet. Jamais
motion plus poignante ne s'empara de moi  la vue de ce Dieu misrable.
Je me jetai  genoux et les larmes me vinrent aux yeux. Une tunique
ignoble, jadis bleue, incolore et en lambeaux, couvrait  peine ses
membres dcharns; ses cheveux souills de boue, s'chappaient en mches
colles de sa couronne d'pines; le sang ruisselait en gouttes noirtres
sur sa divine figure, et tous les crachats de l'humanit semblaient
avoir sch sur sa face endolorie. C'tait bien le Dieu des Indiens, de
ces pauvres opprims; l'expression de souffrance et de misre tait
atroce. Oh! c'tait bien l le crucifi  l'agonie, la personnification
de toutes les douleurs, et celui-l tait un grand artiste qui sculpta
le Christ de Piste!

Les Indiens avaient-ils respect leur ancien Dieu, ou s'taient-ils
enfuis pouvants devant cette immense infortune?

Comme nous sortions, on vint nous avertir que le dner nous attendait;
il tait servi dans la sacristie, et se composait de _tortillas_, de
haricots et d'oeufs; j'avais quelques bouteilles de _staventum_, liqueur
exclusivement yucatque, miel distill avec de l'anis, qui nous servit
de dessert.--Des petits garons nous apportrent d'normes _ciruelas_.

Je me mis immdiatement  l'ouvrage, prparant des produits pour le
lendemain, examinant la chambre noire, les dveloppants et les
fixateurs. La nuit vint ensuite; elle fut ravissante; nous dormmes la
porte ouverte, doucement bercs dans nos hamacs.

 cinq heures, j'tais sur pied; les Indiens, chargs, n'attendaient
plus que l'ordre de partir. Une douzaine d'entre eux, arms de haches,
nous suivaient aussi pour couper les bois et dgager les monuments;
quelques soldats de station au village se joignirent  notre petite
troupe, qui s'branla tout entire, formant un total de quarante-cinq
personnes.

Le guide nous conduisit directement au palais des Nonnes, le plus
considrable des monuments de Chichen-Itza[72], dont notre ouvrage
reproduit la faade principale. On fut oblig d'ouvrir un passage au
_machete_. Ce ne fut pas sans peine que nous arrivmes, dchirs par les
ronces et le corps couvert de _garrapatas_, espce de gros pou de bois
qui s'enfonce dans les chairs comme ses confrres, et dont on a toutes
les peines du monde  se dbarrasser. Je m'installai dans l'une des
pices parfaitement conserves du palais; on posa des sentinelles au
loin, afin de prvenir toute surprise, et les Indiens se mirent au
travail. Une fois mon cabinet noir organis, je fis un clich d'essai;
tous ces braves gens taient merveills de la nature de l'instrument et
du phnomne de la chambre noire. Le point obtenu, ils voulurent tous
admirer sur la glace dpolie la reproduction renverse de l'image, et
semblrent frapps de stupeur; le vieux cur surtout ne pouvait s'en
rassasier.

Je laissai les Indiens  leur besogne, et, guid par le sergent,
accompagn de quelques soldats, j'allai visiter le Cirque, que les
naturels appellent _Iglesia_ (l'glise); les habitants avaient pris pour
un temple inachev ce qui n'tait qu'un gymnase. Le doute  cet gard
n'est plus permis, et l'accord des voyageurs  lui donner cette
destination en a fait une certitude. Les emblmes qu'on y rencontre 
chaque pas disent assez que les jeunes hommes de cette nation disparue
venaient y lutter de vigueur, d'adresse et d'agilit: on y voit l'aigle,
le serpent, le tigre, le renard, le hibou; c'est dire le courage, la
force, la prudence, la sagesse, etc.; il ne reste de ce monument que le
bas-relief des tigres, reprsentant des tigres deux  deux, spars par
un ornement de forme ronde meubl de petits cercles  l'intrieur. Le
monument se composait autrefois de deux pyramides perpendiculaires et
parallles, d'un dveloppement de cent dix mtres environ, avec
plate-forme dispose pour les spectateurs. Aux extrmits, deux petits
difices semblables, sur une esplanade de six mtres de hauteur,
devaient servir aux juges, ou d'habitation aux gardiens du gymnase. Sur
la pyramide de droite (regardant le nord), se trouvaient deux chambres
dont la premire est dtruite; elle devait avoir un portique soutenu
par deux normes colonnes dont les pidestaux existent encore.

La seconde, entire aujourd'hui, est couverte de peintures. Ce sont des
guerriers et des prtres, quelques-uns avec barbe noire et draps dans
de vastes tuniques, la tte orne de coiffures diverses. Les couleurs
employes sont le noir, le jaune, le rouge et le blanc. Ces deux salles
forment l'intrieur du bas-relief des tigres. Dans le bas et en dehors
du monument, se trouve la salle ruine dont nous donnons les
bas-reliefs, qui sont certainement ce qu'il y a de plus curieux 
Chichen-Itza. Toutes les figures en bas-relief, sculptes sur les
murailles de cette salle, ont conserv le type de la race indienne
existante. Le crne est large, aplati  la partie suprieure, sans pour
cela que le front soit bomb; il forme avec le nez aquilin une ligne
presque droite; l'Indien Yucatque est un beau type. La forme osseuse du
crne, chez lui, s'loigne donc du tout au tout de celle des fondateurs
de Palenqu, dont le front fuyant et la tte termine en pointe se
retrouve encore chez les Indiens de la montagne: il faut ajouter que le
croisement de l'Indien et du blanc donne au Yucatan une race de mtis
admirable qui ne ressemble en rien aux croisements des autres races
indiennes; de plus, le caractre indien se conserve, quelque loigne
que soit la filiation et quelque blanc que soit le produit, de telle
sorte que l'observateur peut reconnatre  premire vue un mtis
yucatque d'autres mtis. Ce fait est au moins trange, et diffrencie
essentiellement la race yucatque des autres races indiennes du Mexique.

N'oublions pas que la pyramide de droite possde  l'intrieur, et
enchss dans le mur, le fameux anneau qui servait au jeu de paume, et
qu'a reproduit M. l'abb Brasseur sur la couverture du remarquable
ouvrage le _Popol Vuh_, qu'il a rcemment publi.

Le palais des Nonnes est bien le monument le plus important de
Chichen-Itza. Considrable dans son ensemble, sa faade n'a qu'une
mdiocre tendue; mais, travaille comme un coffret chinois, c'est le
bijou de Chichen pour la richesse des sculptures. La porte, surmonte de
l'inscription du palais, possde en outre une ornementation de
clochetons de pierre qui rappellent, comme ceux des coins de plusieurs
difices, la manire chinoise ou japonaise. Au-dessus, se trouve un
magnifique mdaillon reprsentant un chef la tte ceinte d'un diadme de
plumes; quant  la vaste frise qui entoure le palais, elle est compose
d'une foule de ttes normes reprsentant des idoles, dont le nez est
lui-mme enrichi d'une figure parfaitement dessine. Ces ttes sont
spares par des panneaux de mosaque en croix, assez communs dans le
Yucatan.

L'intrieur de l'difice se compose de cinq pices de grandeur gale
dont la forme, commune  Palenqu, ne varie jamais; on dit en espagnol
de _boveda_, qui n'exprime aucunement cette architecture toute
particulire; _boveda_ veut dire vote, et ces intrieurs n'y
ressemblent nullement; ce sont deux murs parallles jusqu' une hauteur
de trois mtres, obliquant alors l'un vers l'autre, et termins par une
dalle de trente centimtres.

Les linteaux des portes sont en pierre. Chichen n'offre que quelques
rares chantillons de linteaux de bois, qu'on trouve partout  Uxmal. Le
corps principal du palais des Nonnes, flanqu de deux ailes places 
distances ingales, s'appuie  une pyramide perpendiculaire, sur la
plate-forme de laquelle se trouve un difice trs-soign, perc de
petites pices avec deux niches faisant face  la porte et travers par
un couloir qui, s'ouvrant  l'orient, va donner sur l'extrmit
occidentale du palais. Ce second difice est lui-mme surmont d'un
autre plus petit, le total formant un palais de trois tages. On arrive
 la premire plate-forme par un escalier gigantesque fort rapide,
compos de quarante  quarante-cinq marches. Il y avait l, quand j'y
montai, tout un monde d'oiseaux, de serpents et d'iguanes, des cailles
entre autres dont l'une fut prise  la main, de beaux oiseaux verts et
bleus, au cri plaintif, s'harmoniant parfaitement  la solitude des
ruines. Les iguanes couraient, sautant de branches en branches, et je ne
pus en attraper aucune.

Le dveloppement du palais et de la pyramide est d'environ
soixante-quinze mtres. La pyramide avait t fouille par Stephens, je
suppose, mais il n'avait trouv qu'une masse de mortier de pierre,
qu'il renona  percer d'outre en outre, laissant bante une norme
excavation qui montre suffisamment l'excellence des matriaux et la
solidit de l'ouvrage. Le btiment appel _la Carcel_ (la Prison) par
les indignes, on n'a jamais su pourquoi, est un difice parfaitement
conserv. Plac sur une pyramide peu leve (de deux mtres environ), il
se compose d'un seul corps de logis, avec trois portes au couchant,
clairant une galerie de la longueur du palais. Cette galerie est perce
de trois salles qui ne prennent jour que par des portes intrieures
correspondant aux portes du dehors; nous n'avons jamais remarqu, dans
les ruines du Yucatan, pas plus que dans celles de Mitla et de Palenqu,
un seul difice  fentre. D'autres ruines s'offrent encore de tous
cts  la vue du voyageur. Ce sont le _Caracol_ ou l'Escargot, bti en
manire de mur  limaon; le Chteau, que surmonte une pyramide de cent
pieds au moins, puis un norme btiment prs des Nonnes, mais totalement
dnu de sculptures; des amoncellements de pierres tailles indiquent
encore la place d'autres difices, le sol au loin en est couvert. Quant
 l'_hacienda_ de Chichen-Itza, ses btiments et ses chapelles, perdus
dans le bois, attendent que les Indiens tant soumis, le matre revienne
leur donner le mouvement et la vie qui les ont abandonns.

Le propritaire actuel vit  Mrida; il me proposa la cession de sa
proprit et des ruines pour la somme de deux mille piastres. C'tait
peu; mais, hlas! j'tais trop pauvre pour l'acheter; elles sont trop
loin pour tirer parti de tant de choses prcieuses; abandonnes au
ravage des temps, exposes  la barbarie de certains voyageurs, ces
magnifiques ruines vont se dgradant chaque jour; quelques sicles
encore et pas une pierre ne se dressera pour rappeler aux hommes
l'existence de ces civilisations teintes. Le _Cenote_ de Chichen-Itza
n'est qu'une vaste citerne naturelle  ciel ouvert. Il n'a rien de
remarquable.

Forms par l'affaissement de la couche calcaire, les _cenotes_ qui
parsment le Yucatan et lui fournissent de l'eau en chaque saison
affectent toutes les formes, depuis l'immense rotonde o l'on pntre
par le trou de la vote jusqu' la citerne  ciel ouvert. Quelques-uns,
orns de cristallisations, offrent un coup d'oeil grandiose, et celui de
Bolonchen, donn par Stephens, est un des plus remarquables. Plus tard,
nous en avons rencontr d'autres dans la direction d'Uxmal; nous en
parlerons en temps et lieu.

Quant au degr de civilisation de Chichen, nous avons cru pouvoir le
considrer comme plus avanc qu' Izamal, o les pyramides et les
figures normes dnotent plus d'antiquit avec moins de perfection dans
les dtails;  Chichen, la masse des ruines forme ville; les difices,
les temples et les monuments qui, par leur simplicit, rappelleraient
des habitations particulires, les places publiques mme, font songer 
un tat civil plus avanc, et de la thocratie pure, on pourrait passer
 une thocratie militaire.

Huit jours s'taient couls, et chaque matin on m'engageait  me hter:
il tardait  ces messieurs de revoir leurs pnates et les ruines taient
muettes pour eux. Depuis longtemps dj le vieux cur avait repris la
route de Citaz, bien fatigu de son excursion; je ne le revis plus, et
je sus par la suite qu'il tait mort des suites de sa visite  Chichen.
Pauvre cur! pour moi, le temps passait rapide; j'tais pourtant accabl
de fatigue, le visage brl, les bras couverts de coups de soleil; je ne
puis me rendre compte de l'insensibilit de ma machine  l'endroit de ce
climat dvorant. Chaque soir, je m'tendais avec dlices sur mon hamac
suspendu aux arbres des ruines; on allumait un feu pour loigner les
tigres et l'on soupait. Quelquefois les Indiens entonnaient un chant
monotone, mlope plaintive qui prcipitait le sommeil. Je me laissais
vivre, sans regard vers le pass, sans souci de l'avenir.

J'avais distingu, parmi les travailleurs indiens, un jeune homme 
figure fine et intelligente: c'tait l'artiste de la bande; un soir, il
me voulut donner un chantillon de son talent.

Il coupa une branche d'arbre mince et flexible dont il enleva l'corce,
s'en fut dans le bois chercher une racine d'une espce particulire,
fort longue, fort dlie, et s'en servit comme d'une corde  boyau pour
tendre la branche en forme d'arc. Du pouce de la main gauche, il
maintenait contre le fil un morceau de bois sec qui figurait le
chevalet, et dans sa main droite il tenait un autre morceau de bois dont
il se servait comme d'archet. Puis, approchant sa bouche d'une extrmit
de ce violon primitif, l'ouvrant ou la fermant tour  tour, il tira de
ce naf instrument des sons d'une douceur infinie; il passait de
quelques airs espagnols qu'il avait retenus aux mlodies indiennes,
pleines de tristesse et de mlancolie, se rappelant et improvisant tour
 tour. J'prouvais  le suivre un charme trange, et le plaisir qu'il
me voyait prendre  l'couter redoublait l'lan de sa verve potique. Il
joua longtemps; je le rcompensai au del de ses esprances.

Le neuvime jour, j'avais termin mon travail et je prcipitai le
dpart. Arriv  Citaz il fallut montrer aux autorits du petit village
les vues dont le _padre_ leur avait cont des merveilles. Je m'excutai
aussitt; mais ce fut pour eux une dsillusion profonde, et comme une
raillerie; ces clichs ngatifs ne parlaient point  leurs yeux ignorant
les mystres de la photographie; ils me remercirent nanmoins, mais
bien convaincus de la nullit artistique des trsors que j'emportais.

L'une des ides fixes, chez la plupart des mtis, c'est de prendre tout
tranger pour un mdecin. Je portais toujours avec moi une petite bote
de drogues et un _Manuel_ Raspail.  Chichen-Itza, j'avais eu occasion
de soulager le vieux cur d'une courbature par des frictions prolonges
de pommade camphre. C'en fut assez pour tablir  leurs yeux ma
rputation de docteur.  Citaz, il me fallut donc couter les dolances
de quelques individus, mais sans prvoir jusqu'o mon ministre
improvis pouvait me conduire. Vers le soir, une autre visite m'arriva.
C'tait un jeune homme, mari depuis trois ans  peine, et dont la
femme, jeune et jolie, disait-il, ne lui donnait point d'enfants. Je lui
avouai bien sincrement tous mes regrets de la strilit de sa compagne,
l'assurant que je n'y pouvais rien, et qu'il devait, dans un cas
semblable, s'adresser  quelque mdecin de Mrida. La confession de mon
ignorance ne fut  ses yeux qu'une modestie extrme, et, malgr tous mes
efforts pour l'arrter, il entra dans des dtails intimes qui ne
laissrent pas que d'mouvoir mon imagination. Bref, il finit par
m'engager  visiter sa femme, dsirant que je l'examinasse avec soin. La
chose prenait une tournure assez piquante; le mari avait dit que la
malade tait jolie, circonstance attnuante, je ne me dfendais plus que
faiblement; ses insistances redoublrent. Je pensai, malgr moi, au
mdecin malgr lui, et je ne pus m'empcher de sourire du rapprochement,
dsirant du reste que la ressemblance s'arrtt l, sans pousser
jusqu'au bton.

J'aurais eu mauvaise grce  ne point me rendre, je le suivis. La
maison tait petite, mais propre. Il renvoya une vieille servante, ferma
la porte, et me pria d'entrer dans l'exercice de mes fonctions. La
malade paraissait une jeune fille encore, elle tait vraiment jolie, et
la pleur rpandue sur sa jeune physionomie, l'espce de crainte
respectueuse que je lui inspirais, lui prtaient un air des plus
intressants.

Sans tre docteur, les confidences du mari m'avaient indiqu la nature
de la maladie, et certes, mon ignorance me rendait impuissant  la
gurir. Je tchai nanmoins de faire bonne contenance, car j'tais plus
mu qu'il ne convient  un membre de la Facult, surtout lorsqu'il
s'agit de palper le sein de la malade. Je rougis prodigieusement,
lorsqu'il me fallut examiner le sige mme de la maladie. Mais, en
voyant les deux poux de si bonne foi, je faillis prendre mon rle au
srieux, et me rappelant  propos l'article Raspail sur le traitement de
ce genre d'affections, j'ordonnai bravement l'alos, le safran et les
bougies camphres, dont j'expliquai l'usage. Je sortis charg des
bndictions du jeune couple, auquel je prdis la postrit d'Abraham,
me jurant tout bas de ne plus accepter semblable tche  l'avenir,
certain, en tout cas, que je n'avais ordonn que choses excellentes ou
inoffensives.

Trois jours aprs, j'tais  Mrida.




XI

UXMAL

     Retour  Mrida.--Dpart pour Uxmal.--Uaialke.--Sakalun.--La
     famille B.--Tikul.--L'hacienda de San Jose.--Uxmal.--Les
     ruines.--Le retour.--L'orage.--Les Indiennes de San Jose.


Il faut avoir prouv les fatigues de quinze jours d'expdition et de
rudes travaux dans ces climats brlants, pour comprendre les charmes du
repos. Je me donnai quelques jours de cong; ils passrent comme un
rve.

La maison de don Joaquim est un palais coup de galeries  colonnes et
de cours plantes de palmiers: un vaste rservoir d'eau renouvele tous
les deux jours m'offrait chaque matin le plaisir d'un bain fortifiant;
je m'y livrais comme en pleine rivire  l'exercice de la natation; puis
venait le djeuner, que nous prenions de compagnie avec mon ami J.
Laclos, qu'un heureux hasard avait amen  Mrida le soir de mon
arrive. C'taient alors des causeries charmantes sur la patrie
lointaine, o se mlaient les historiens de nos jours et les noms aims
de nos littrateurs modernes; c'taient de longues discussions au sujet
des ruines que j'avais visites et que j'allais revoir; puis venaient
les excursions dans le pass, les rveries de l'avenir: confidences
mutuelles, souvenirs voqus, que vous avez de charmes! Quand la chaleur
montait, nous livrant au doux bercement du hamac, l'esprit tranquille,
le corps moite, l'me engourdie, une heure de sieste, fille des climats
chauds, achevait cette matine si bien remplie.

Je m'tais, en outre, li d'amiti avec ma respectable voisine, la
seora C..... Une sympathie subite nous avait rapprochs. Il semblait
qu'elle m'et rencontr dans une de ces vagues existences qu'on croit
avoir vcues; ses traits me rappelaient de chers souvenirs.

Malade depuis longtemps, elle en tait arrive au dernier priode d'une
maladie de poitrine. Abandonne des docteurs, elle attendait, avec le
calme d'une conscience pure, que Dieu fixt le jour de son rappel. Age
de trente  trente-cinq ans, orne d'une instruction peu commune, doue
d'une me tendre et mystique, ses entretiens taient pour moi pleins de
charmes. Une religion bien entendue versait sur cette nature prouve
par tant de souffrances le trsor de ses consolations les plus douces.
Je me trouvais heureux et fier de l'amiti que m'avait voue cette
pauvre femme.

Que d'heures passes en panchements intimes, en confidences, en
causeries srieuses, o je m'efforai de ranimer dans son coeur l'amour
des choses de ce monde et l'espoir d'un rtablissement prochain! Ses
yeux voyaient clair dans l'avenir; elle se sentait partir, triste mais
rsigne. Quand je la quittai, notre amiti de quinze jours tait
vieille de longues annes, et mes yeux se mouillrent de larmes quand je
lui fis mes derniers adieux.

Je ne devais point oublier que la saison s'avanait; aussi Antonio
vint-il m'arracher un matin aux dlices de ma paresse. J'avais perdu
l'habitude de me lever aussi tt, et j'eus toutes les peines du monde 
m'arracher du hamac. La voiture attendait, il fallait partir. Il faisait
une nuit assez noire; mon petit conducteur prit  droite; puis, une fois
au dehors de la ville, malgr l'obscurit, malgr les affreux cahots
d'une route rocailleuse, il mit ses mules au galop. J'eus beau lui crier
de ralentir, qu'il allait tout briser, le gamin faisait la sourde
oreille, et nous galopions de plus belle. Tout  coup le ressort de cuir
de gauche se brisa; je fis une effroyable pirouette, et n'eus que le
temps de me saisir du tablier, ce qui amortit ma chute. Antonio se
trouvait tranquillement assis sur son brancard et semblait ne s'tre
aperu de rien; il s'arrta cependant au bruit de mes imprcations,
qu'appuyrent immdiatement deux soufflets parfaitement sentis, destins
 rprimer l'lan de mon drle.

Le jour naissait  peine; nous nous trouvions alors  quatre lieues de
Mrida. Que devenir? Impossible de songer au retour, la _caleza_ ne
pouvait aller plus loin.

-- deux pas, me dit Antonio, se trouve une habitation; veuillez garder
les mules et la voiture, je vais chercher des cordes et du monde.

Il disparut. J'allumai un cigare et me promenai en l'attendant.

Cinq minutes  peine s'taient coules depuis le dpart de mon
domestique, quand j'entendis dans le bois, sur la droite, un tumulte
effroyable, et je vis dboucher, au triple galop, six Indiens dans un
costume trange. Ils avaient l'air si froces, je m'expliquai si peu
leur prsence  cette heure, la rapidit de leur course, leur
direction,--ils arrivaient sur moi,--que, rapide comme l'clair, je me
prcipitai sur mon fusil que j'armai: je crus mon dernier jour arriv,
persuad que j'avais affaire  l'avant-garde d'une troupe d'Indiens
_bravos_.

Quoique dcid  vendre chrement ma vie, j'prouvai, je l'avoue, une
surprise qui me parut tre de la pire espce.  moiti cach derrire la
botte de la _caleza_, le doigt sur la gchette du fusil, j'tais dans
une fivreuse attente de ce qui allait arriver. Les Indiens n'avaient
d'autre arme qu'un _machete_, ce qui me donna quelque espoir; mais ils
passrent devant moi comme un tourbillon, sans s'inquiter de ma
prsence, et je les perdis bientt de vue.

Antonio, qui arrivait avec deux hommes, me dit que c'taient tout
bonnement des _vaqueros_ indiens prposs  la garde et  la recherche
du btail dans les bois.

Ils portent alors des costumes de peau qui les enveloppent de la tte
aux pieds; les mains sont caches par le prolongement des manches, et
les pieds dans d'immenses triers en bois recouverts de cuir; les jambes
sont, en outre, garanties par la selle elle-mme, faite d'un cuir de
boeuf qui, se repliant de chaque ct, forme une espce de botte. Ce
costume, qui ne laisse apercevoir que la moiti d'une face bronze,
donne aux _vaqueros_ l'aspect le plus sauvage et leur permet de courir
sans crainte au plus pais des fourrs.

Cependant, avec l'aide de ses deux Indiens, Antonio rparait notre
accident avec assez d'intelligence; il remplaa la courroie par une
corde sept ou huit fois double et me garantit la solidit de la voiture
jusqu' notre arrive  Tikul. Nous poursuivmes donc, et, vers les dix
heures, nous arrivions  Uaialke, o je rencontrai don Felipe Peon, pour
lequel j'avais des lettres de recommandation; il m'en donna lui-mme une
autre pour sa maison de Tikul et pour le majordome de l'_hacienda_ de
San Jose qui lui appartient.

La famille Peon, la plus riche de l'Yucatan, possde la plupart des
_haciendas_ de Mrida  Uxmal, c'est--dire un espace de vingt-cinq
lieues; cette dernire, o se trouvent les magnifiques ruines du mme
nom, est la proprit de don Simon.

Uaialke est bien, comme le disait avec orgueil le majordome, la plus
belle _finka_ de l'Yucatan. On y arrive par une porte monumentale qui
s'ouvre sur une vaste cour, plante d'arbres verts; sur la gauche,
s'tend une plantation de _jenequen_ (agave dont le fil est d'un revenu
considrable);  droite, se trouve un jardin ombrag de palmiers et de
manguiers, o l'oeil se repose sur les touffes vertes des bananiers et
des goyaviers chargs de fruits.

La maison, leve sur un plateau de quinze pieds au moins, est abordable
de tous cts au moyen d'un escalier continu qui borde la terrasse; une
plantation de _sapote_ de Santo Domingo,  fruits normes  pulpe jaune,
alterne de rosiers en fleurs, prte son ombrage  la galerie.

Sur le devant se trouve un mange  dpouiller l'agave, et, dans des
cours intrieures, s'battent quelques daims privs.

Sur le derrire, s'tendent deux vastes cltures destines au btail, et
d'immenses rservoirs toujours pleins d'eau les bordent dans toute leur
longueur. Deux puits,  chane garnie de seaux d'corce, fournissent
jour et nuit  l'alimentation des rservoirs et  l'arrosage du jardin.

Le btail abandonn dans les bois, o six mois de l'anne il ne trouve
qu'une maigre nourriture, vient s'abreuver chaque jour aux rservoirs de
l'_hacienda_. Comme nulle autre part il ne trouve une goutte d'eau, la
soif rpond au propritaire du retour de ses troupeaux. Il peut tout au
plus s'garer quelque tte dans une habitation voisine, et, comme chaque
animal porte le chiffre de son matre, il n'y en a jamais de perdus.

Dix-huit cents btes  cornes donnent  Uaialke un revenu considrable,
et plus de douze cents Indiens, sujets de l'_hacienda_, travaillaient
aux champs du matre; aujourd'hui, le nombre en est fort rduit: le
cholra de 1854 enleva en peu de jours plus de sept cents de ces
malheureux.

Deux heures de repos avaient donn aux mules une nouvelle vigueur; il
s'agissait d'atteindre Sakalun avant la nuit.

En approchant de ce dernier point, je retrouvai, comme dans la direction
de Valladolid, les traces de la rvolte indienne: quelques murs noircis
et des cabanes abandonnes formaient la ligne frontire de leurs
derniers exploits. Sakalun fut deux fois ravag; aussi le village a-t-il
un air de tristesse mortelle.

Mon quipage s'arrta sur la place: Antonio ne savait  qui s'adresser
pour rclamer une nuit d'hospitalit. J'allai donc frapper aux portes,
mais nul ne pouvait me recevoir, et l'on m'indiqua, de l'autre ct de
l'glise, la maison d'une pauvre veuve qui, d'habitude, hbergeait les
trangers de passage. Je m'y rendis; elle me pria d'entrer dans sa
maisonnette, m'assurant qu'elle ferait son possible pour me procurer le
ncessaire. Elle s'excusa d'une manire charmante de ne pouvoir
m'accueillir d'une faon plus grande, et le regard de reproche qu'elle
semblait adresser au ciel me fit comprendre que la fortune contraire
avait d bouleverser une existence que des manires distingues, jointes
 une figure noble, annonaient avoir t brillante. Antonio s'en alla
dans le bois couper du _ramon_ (feuillage pour les mules); de mon ct,
j'allai visiter le _cenote_, l'un des plus beaux du Yucatan.

Il est au milieu de la place; l'ouverture en est presque circulaire, sur
un diamtre de quinze pieds environ. Un escalier gigantesque de rondins
de bois unis par des lianes permet d'arriver  la nappe d'eau qui garnit
la surface du fond.

Vous vous trouvez alors dans une vaste rotonde, d'une lvation de prs
de vingt mtres, d'o pendent d'normes stalactites; des masses de
stalagmites correspondent aux cristallisations suprieures, et
quelquefois les deux runies semblent former  la vote d'immenses
colonnes de support. L'aspect est grandiose, et l'ensemble donne l'ide
d'un gothique sauvage.

Au crpuscule, une longue file d'Indiennes, vtues de blanc, s'en vont,
l'urne antique sur la hanche, puiser l'eau du mnage;  les voir
subitement disparatre, on dirait une suite de fantmes s'engloutissant
dans les entrailles de la terre.

Le dner tout servi m'attendait au logis de la veuve; la petite table
garnie d'une serviette blanche, quelques assiettes d'une propret
exquise, m'eussent rendu indulgent pour le plus dtestable repas; mais
tout tait bon, bien apprt, dlicieux.

Deux jeunes filles, celles de l'htesse, me servaient  table: belles
toutes deux, la plus jeune attirait le regard par ses merveilleuses
perfections: elle avait treize ans; blanche comme l'albtre, son buste,
qui se dessinait sous la transparence du _uipile_ indien, prsentait les
lignes admirables de la statuaire antique; ses grands yeux noirs, voils
de longs cils, avaient la douce expression d'une rsignation touchante;
le nez, droit, aux ailes mobiles, disait la facilit de ses impressions,
et sa bouche de corail s'ouvrait sur une range de perles. Ses cheveux,
une rivire de jais, relevs  la chinoise, formaient sur sa nuque
blanche deux touffes luisantes relies par une faveur jaune et perces
d'une flche d'argent.

Cette coiffure lgante et bizarre s'harmoniait au costume indien de la
jeune fille. L'air d'innocence et de candeur qui rayonnait de toute sa
personne en faisait un idal que le rve le plus divin ne pouvait
dpasser.

De mme qu'une fleur ignore donne ses parfums au premier qui les
respire, de mme la belle enfant semblait heureuse de mes admirations,
et son visage se voilait de pudeur souriante, sous le feu de mes regards
passionns. La mre me dit son histoire; elle tait courte: de terribles
vnements, une longue misre; d'origine espagnole, elle me conta
l'_hacienda_ pille et incendie, son mari assassin, son dsespoir, sa
fuite, l'exil, puis son retour en ces lieux dsols; elle me dit cette
vie sombre et solitaire, et l'avenir plus sombre encore. Des pleurs
coulaient sur sa face ride; ses filles mlaient leur douleur  la
sienne, et de grosses larmes bondissaient sur leurs jeunes visages comme
des gouttes de pluie sur les ptales d'un lis.

Je n'oublierai jamais cette dsolation. Ah! que n'tais-je riche, libre,
puissant! Et qui sait, pensais-je? Que m'importent les ruines, le monde,
l'avenir? O donc est le bonheur? Heureux qui le rencontre et sait le
reconnatre! Je ne pus taire la part que je prenais aux infortunes de
mon htesse, la joie que j'aurais  les soulager, le dsir...; mais j'en
dis trop peut-tre, un silence d'acquiescement, un sourire d'ange
reconnaissant, ce vif besoin d'espoir chez des malheureux, m'avertirent
de ne point ajouter les tristesses de la dsillusion aux navrantes
tristesses du pass; je me tus.

Il tait l'heure de se sparer; j'allai m'tendre, songeur, dans le
hamac qui m'attendait. La nuit porte conseil; je rsolus de hter mon
dpart, pour chapper  cette fascination qui m'avait engourdi la
veille.

Je la revis cependant, et plus belle, et plus sduisante encore; deux
longues nattes talaient jusqu' terre les trsors de sa chevelure
d'bne, et sa tunique de gaze lgre, brode de jaune, voilait  peine
les merveilleuses beauts de son corps; ses yeux, pleins de timides
promesses, prenaient mon coeur: mon esprit irrsolu flottait comme celui
d'un homme ivre. Il fallait m'arracher  ces enchantements. J'appelai
Antonio; une demi-heure aprs, les mules atteles m'attendaient  la
porte. Je leurs dis adieu.

--Quand reviendrez-vous, dit-elle?

Je ne la revis jamais. La premire des sagesses n'est-elle pas d'viter
le danger?

Au retour, j'allai prendre  Mouna la route de Campche.

Il fallut,  Tikul, nous arrter de nouveau pour rparer la _caleza_,
que menaait un second accident; de l, nous arrivmes le soir mme 
San Jose o je passai la nuit. Les mules et la _caleza_ devaient
attendre mon retour, car il n'y avait point d'autre route conduisant 
Uxmal qu'un sentier traversant les bois. Uxmal est  cinq lieues; le
majordome me loua des chevaux et des Indiens porteurs pour mes bagages.
Le sentier gravit les collines qui, du nord-est au sud-ouest, traversent
le Yucatan pour aboutir  Campche et retomber dans la plaine o se
trouve Uxmal. Toujours enfoui dans l'paisseur des taillis, le voyageur
n'aperoit l'_hacienda_ qu'en arrivant sur la petite place qui la
prcde. Rarement habit par le matre, Uxmal n'est qu'un centre
agricole o sont groups les quelques serviteurs de l'habitation. Les
ruines se trouvent  2 kilomtres au sud: des monticules touchent mme 
l'_hacienda_, d'o l'on aperoit dans le lointain le palais du
Gouverneur et le sommet de la maison du Nain.

Je fis immdiatement porter mes instruments et mes bagages aux ruines,
et, le lendemain, je m'installai dans une salle de la partie sud du
palais des Nonnes. Au moyen de paillassons et de couvertures, je fis une
chambre noire parfaitement obscure, et, sur une table que me fournit
l'_hacienda_, j'installai mes bains et mes produits. Deux Indiens
avaient pour unique occupation la charge de m'aller qurir de l'eau, ce
qu'ils faisaient au moyen de jarres. Quatre autres devaient m'aider dans
mes oprations, tenir un dais de drap blanc au-dessus de l'instrument,
pour que l'intrieur de la chambre ne s'chaufft pas trop; ils avaient
 m'ouvrir la porte de mon cabinet noir,  la fermer hermtiquement
aussitt rentr. Quarante autres Indiens furent occups trois jours 
couper les bois, pour dgager les monuments entours de taillis et
souvent couverts de plantes grimpantes. Antonio formait ma rserve et ne
me quittait pas: il tenait la lumire, pendant que, au-dessus de ma
tte, durant le travail du dveloppement des clichs, les quatre
premiers Indiens tenaient galement un drap pour empcher les gravats
des votes de tomber sur la couche de collodion.

Voici la disposition et l'orientation des ruines.

Je ne parlerai que des principales; car, sur un diamtre d'une lieue, le
sol est couvert de dbris, dont quelques-uns recouvrent des intrieurs
fort bien conservs.

La premire au nord[73] est le palais des Nonnes. Au sud-est,  cent
mtres de distance, la pyramide surmonte de l'difice connu sous le nom
de maison du Nain; sur la mme ligne, mais  l'ouest,  cinq cents
mtres environ, la _Carcel_;

Au sud, le palais du Gouverneur avec la maison des Tortues, sa
dpendance;

 l'ouest, sur la mme ligne, la maison des Colombes;

Au sud de ces difices, et fort rapproches l'une de l'autre, deux
immenses pyramides autrefois surmontes de temples, dont il ne reste
presque plus rien aujourd'hui.

Tout l'espace qui spare les palais que nous venons d'numrer est
couvert de ruines de moindre importance et de dbris de toute sorte.

Le palais des Nonnes se compose de quatre corps de logis disposs en
carr formant une cour de quatre-vingts mtres de ct.

La faade nord, qui commande l'difice et semble avoir t la demeure
principale du matre du palais, est leve sur une plate-forme de douze
 quinze pieds, dans laquelle se trouvaient disposs des logis bas et de
petite dimension, probablement  l'usage des serviteurs. On arrive  la
plate-forme par un escalier de face correspondant  l'entre du palais,
perce dans la partie sud. Une petite voie cimente, borde de dalles,
menait de l'une  l'autre. Cette faade, fort dlabre aujourd'hui,
prsente un dveloppement de cent sept mtres, et dborde les btiments
des deux ailes; elle est perce de quatorze couvertures correspondant au
mme nombre de salles doubles d'gales dimensions, ne recevant le jour
que par la porte commune.

Les linteaux des portes sont en bois, comme partout  Uxmal, et
soutiennent l'encadrement saillant d'une vaste frise o l'art indien
semble avoir puis toutes ses ressources.

Chaque porte, de deux en deux, est surmonte d'une niche
merveilleusement ouvrage que devaient occuper des statues diverses.
Quant  la frise elle-mme, c'est un ensemble extraordinaire de
pavillons, o de curieuses figures d'idoles superposes ressortent comme
par hasard de l'arrangement des pierres et rappellent les ttes normes
sculptes sur les palais de Chichen-Itza. Des mandres de pierres
finement travailles leur servent de cadre et donnent une vague ide de
caractres hiroglyphiques: puis viennent une succession de grecques de
grande dimension, alternes, aux angles, de carrs et de petites rosaces
d'un fini admirable. Le caprice de l'architecte avait jet  et l,
comme des dmentis  la parfaite rgularit du dessin, des statues dans
les positions les plus diverses. La plupart ont disparu, et les ttes
ont t enleves  celles qui restent encore.

Les intrieurs, de dimensions varies suivant la grandeur des difices,
sont les mmes qu' Chichen; deux murailles parallles, puis obliquant,
pour se relier par une dalle. Cette dfinition peut s'appliquer  toutes
les ruines.

Les salles taient enduites d'une couche de pltre fin qui existe
encore. Elles sont perces  chaque extrmit de quatre ou huit trous se
faisant face deux  deux, destins  soutenir des rondins de bois de
_sapote_ rouge, auxquels les habitants de ces palais suspendaient leurs
hamacs.

Le hamac est donc d'invention amricaine. Ne serait-il pas  propos de
chercher si cette coutume tait en usage chez les premiers peuples de
l'ancien monde? Il n'est rien  ngliger dans une tude de ce genre, et
l'affirmation d'un fait d'aussi peu d'importance apparente pourrait
clairer bien des obscurits.

Aux petites causes, les grands effets. C'est en tout cas le seul
hritage qu'ait lgu la race disparue  la race conqurante. Le hamac
est d'un usage gnral dans toute la pninsule yucatque. Les ouvertures
ne laissent apercevoir aucun vestige qui puisse faire supposer l'emploi
des portes; les montants de pierre, parfaitement intacts, n'offrent
aucune trace de mortaises ou de trous quelconques qu'auraient occups
des gonds de cuivre ou de bois: mais si l'on observe l'intrieur, on
remarque de chaque ct de l'ouverture,  gale distance du sol et du
linteau de la porte, plants dans la muraille de chaque ct des
supports, quatre crochets en pierre.

Il est alors trs-facile de se figurer la manire employe par les
anciens habitants pour clore leurs demeures. Il s'agissait tout
simplement d'un plateau de bois appliqu de l'intrieur contre
l'ouverture, et maintenu par deux barres transversales et parallles,
s'embotant dans les crochets de pierre.

L'aile droite de la faade gyptienne n'a que soixante-quatre mtres de
dveloppement et cinq ouvertures, mais les salles sont beaucoup plus
vastes et plus leves que dans la faade que nous venons de dcrire.

La dcoration se compose d'une espce de trophe en forme d'ventail,
qui part du bas de la frise en s'largissant jusqu'au sommet du
btiment. Ce trophe est un ensemble de barres parallles termines par
des ttes de monstre. Au milieu de la partie suprieure, et touchant 
la corniche, se trouve une norme tte humaine, encadre  l'gyptienne,
avec une corne de chaque ct. Ces trophes sont spars par des
treillis de pierre qui donnent  l'difice une grande richesse d'effet.
Les coins ont toujours cette ornementation bizarre, compose de grandes
figures d'idoles superposes, avec un nez disproportionn, tordu et
relev, qui fait songer  la manire chinoise. L'aile gauche (_casa de
la Culebra_), faade du Serpent, presque entirement ruine, devait tre
la plus belle. Son nom lui vient d'un immense serpent  sonnettes
courant sur toute la faade, dont le corps, se roulant en entrelacs, va
servir de cadre  des panneaux divers.

Il n'existe plus qu'un seul de ces panneaux: c'est une grecque, que
surmontent six croisillons, avec rosace  l'intrieur; une statue
d'Indien s'avance en relief de la faade, il tient  la main un sceptre;
on remarque au-dessus de sa tte un ornement figurant une couronne. La
tte et la queue du serpent se rejoignent  l'autre extrmit, et l'on
reconnat parfaitement l'appendice caudal qui distingue le serpent 
sonnettes.

La partie croule laisse voir l'intrieur de deux salles, o l'on
distingue encore les trous destins aux hamacs dont j'ai parl plus
haut.

Les petites niches en forme de ruche qui ornent les dessus de porte de
la quatrime faade lui ont fait donner le nom de faade des Abeilles.
C'est un ensemble de colonnettes noues dans le milieu trois par trois,
spares par des parties de pierres plates et les treillis qu'on
rencontre si souvent; ce btiment est d'une simplicit relative, compar
 la richesse des trois autres. Comme la cour, il est en contre-bas, et
la grande entre du palais le partage en deux.

La cour contient deux citernes cimentes, destines  recueillir les
eaux pluviales.

On ne peut s'empcher d'admirer la richesse d'imagination qui sut
grouper dans le mme palais une telle profusion d'ornements et les
distribuer sur des faades toutes diffrentes, malgr quelques points de
ressemblance.

La maison du Nain, dont Stephens raconte la lgende, est un temple plac
sur une pyramide artificielle de soixante-quinze  quatre-vingts pieds
d'lvation. Plac  cent mtres environ du palais des Nonnes, il se
compose d'un corps d'habitation avec deux salles intrieures, et d'une
espce de petite chapelle en contre-bas tourne  l'ouest; ce petit
morceau est fouill comme un bijou; une inscription parat avoir t
grave, formant ceinture au-dessus de la porte. Les caractres, briss
pour la plupart, disparatront bientt avec le btiment, aujourd'hui
dans un tat dplorable de dgradation.

La lgende de Stephens a un cachet tout indien; elle peut intresser le
lecteur. La voici:

     LGENDE DE LA MAISON DU NAIN

Il y avait une fois une vieille femme, vivant solitaire dans son
_jacal_, sur le lieu mme o s'lve la pyramide et le petit palais.
Cette pauvre vieille se dsolait de n'avoir point d'enfants.

Dans sa douleur, elle prit un jour un oeuf, l'entoura de chiffons et le
mit avec soin dans un coin de sa cabane. Chaque jour, elle l'examinait
avec anxit; mais l'oeuf conservait sa forme premire. Un matin
cependant, elle trouva la coquille brise et, dans les langes de coton,
une charmante petite crature lui tendait les bras.

La vieille femme, ravie, l'appela son fils, lui chercha une belle
nourrice et en prit tant de soin, qu'au bout d'une anne, l'enfant
marchait et parlait aussi bien qu'un homme; mais il cessa de grandir.

Plus enchante, plus ravie que jamais, la bonne vieille s'cria qu'il
serait un grand chef, un grand roi.

Un jour, elle lui dit d'aller droit au palais du gouverneur et de le
dfier  tous les exercices de force. Le nain la supplia de ne point
l'engager dans une telle entreprise, mais la vieille exigea qu'il
partt. Il lui fallut donc obir. La garde du palais l'introduisit prs
du monarque, auquel il jeta son dfi. Ce dernier sourit et le pria de
soulever seulement une pierre de trois _arrobas_ (75 livres). Le pauvre
enfant s'en revint en pleurant vers sa mre qui le renvoya, disant: Si
le roi soulve la pierre, tu la soulveras aussi.

Le roi la leva donc, et le nain la leva pareillement. On voulut alors
prouver sa force d'autres manires, mais tout ce qu'avait fait le roi,
le nain l'excutait avec la mme facilit.

Indign d'tre vaincu par un si petit tre, le roi lui dit alors que
s'il ne btissait, en une nuit, un palais plus lev que tous ceux de la
ville, il mourrait.

L'enfant, pouvant, retourna sanglottant vers la vieille qui lui dit de
ne point dsesprer, et, le matin, ils se rveillrent tous deux dans le
charmant palais qui existe encore aujourd'hui.

Le roi vit avec tonnement ce palais magique; il manda le nain et lui
ordonna de runir deux faisceaux de _cogoiol_, espce de bois trs-dur,
avec lequel, lui, le roi, frapperait le nain sur la tte, son petit
ennemi devant le frapper  son tour.

Celui-ci courut encore chez sa mre, pleurant et se dsolant; mais la
vieille releva son courage, et lui ayant plac sur la tte une petite
tortille de froment, elle le renvoya prs du roi.

L'preuve fut faite en prsence des personnages les plus considrables
de l'tat, et le roi brisa son faisceau tout entier sur la tte du nain
sans lui faire le moindre mal: ce que voyant, il voulut sauver sa tte
de l'preuve qui l'attendait; mais, comme il avait donn sa parole
devant toute sa cour, il ne put s'y soustraire. Le nain frappa donc et,
ds le second coup, fit voler en clats le crne du roi; aussitt tous
les spectateurs chantrent victoire et acclamrent le vainqueur comme
leur souverain.

La vieille femme disparut alors; mais dans le village indien de Mani, 
dix-sept lieues de l, se trouve un puits profond qui mne  d'immenses
souterrains s'tendant jusqu' Mrida.

Dans ce souterrain, sur le bord d'une rivire et sous l'ombre d'un grand
arbre, une vieille femme est assise, un serpent  son ct. Elle vend de
l'eau par petite quantit, mais n'accepte point d'argent pour sa peine;
il lui faut des cratures humaines, d'innocents bbs que le serpent
dvore. Cette vieille femme, c'est la mre du nain.

* * *

La Prison,  l'ouest, dans le bois, semble tre une copie du mme
difice  Chichen-Itza; mme disposition intrieure, mme architecture
au dehors, avec plus de simplicit.

La _casa de las Palomas_ (palais des Colombes) ne prsente plus
aujourd'hui qu'une muraille dentele de pignons assez levs, percs
d'une multitude de petites ouvertures, qui donnent  chacun la
physionomie d'un colombier.

Cette muraille, espce d'ornementation bizarre, est leve en surplomb
d'un monument  quatre corps de logis plus considrable encore, comme
tendue, que le palais des Nonnes; malheureusement, les quatre faades
sont entirement ruines et ne prsentent plus que des dbris o toute
trace d'ornementation a disparu.

Le palais du Gouverneur est la pice capitale des ruines d'Uxmal; de
proportions plus harmonieuses, plus sobre d'ornements avec plus
d'ampleur, du haut de ses trois tages de pyramides, il se dresse comme
un roi, dans un isolement plein de majestueuse grandeur.

Le corps du palais mesure plus de cent mtres; il est lev sur trois
pyramides successives; la premire de ces pyramides a deux cent vingt
mtres et sert, pour ainsi dire, de marchepied  la seconde; la seconde,
de deux cents mtres environ sur quinze pieds d'lvation, forme une
immense esplanade pave autrefois, avec deux citernes, comme dans la
cour des Nonnes.

Un autel, au centre, soutenait un tigre  deux ttes, dont les corps
relis au ventre figurent une double chimre. Un peu plus  l'avant se
dressait une espce de colonne dite _pierre du chtiment_, o les
coupables devaient recevoir la punition de leurs fautes.

La troisime pyramide, qui sert de plate-forme au palais, n'a gure que
dix pieds d'lvation; un large escalier aboutit  l'entre principale
du monument.

Quant  l'difice, l'ornementation se compose d'une guirlande en forme
de trapzes rguliers, de ces normes ttes dj dcrites, courant du
haut en bas de la faade et servant de ligne enveloppante  des grecques
d'un relief trs-saillant, relies entre elles par une ligne de petites
pierres en carr diversement sculptes; le tout sur un fond plat de
treillis de pierre. Le dessus des ouvertures tait enrichi de pices
importantes, que divers voyageurs ont eu le soin d'enlever. Quatre
niches, places rgulirement, contenaient des statues, absentes
aujourd'hui.

La frise se termine par un cordon rentrant sur la saillie de
l'encadrement, et figure, par une ligne courbe s'enroulant sur une ligne
droite, un ouvrage de passementerie moderne.

Deux passages  angle rentrant s'ouvraient autrefois de chaque cot du
palais; les constructeurs eux-mmes durent les condamner pour les
remplacer par deux chambres de moindres dimensions que les autres. Le
palais contient vingt et une salles, ne recevant de jour que par
l'ouverture des portes; mais les pices du milieu se distinguent par
leurs dimensions colossales; elles mesurent vingt mtres de longueur sur
une hauteur approximative de vingt-cinq pieds.

Au-dessus de la porte principale se trouve l'inscription du palais; les
caractres sont parfaitement visibles, et donneraient, si l'on en
possdait la clef, le nom du prince ou du dieu en l'honneur de qui le
monument fut lev. Au-dessous de l'inscription, un buste, dont la tte
manque et dont les bras sont casss, semble un buste de femme. Le
pidestal est orn de trois ttes  rebours, bien ciseles, et d'un type
presque grec. En somme, les ruines d'Uxmal nous paraissent tre la
dernire expression de la civilisation amricaine; nulle part un tel
assemblage de ruines, maisons particulires, temples et palais; la masse
agglomre des dbris indique une ville et fait supposer une socit o
l'homme, affranchi des entraves d'une thocratie barbare, et peut-tre
mme du lien honteux des castes, se trouvait appel  l'exercice de
certains droits. Le Yucatan,  l'poque de la conqute, tait
industrieux et commerant, et c'est le propre de l'industrie d'tendre
jusqu'aux humbles les bienfaits d'une galit relative.

 Uxmal, j'prouvai dans mes oprations, des difficults sans nombre:
une chaleur terrible, la dcomposition des produits chimiques, ainsi que
des accidents de toutes sortes faillirent compromettre le succs de mon
expdition. Ajoutez  cela des nuits sans sommeil, et vous aurez une
ide de ma position.

J'ai dit que je m'tais install dans le palais des Nonnes, et que
j'avais fait ma chambre  coucher de l'un des intrieurs de l'aile sud.
Ma premire nuit fut charmante; j'avais enlev les draperies qui
masquaient la porte, et les balancements du hamac rendaient la chaleur
supportable.

Je dormais seul dans le palais; les Indiens se refusrent constamment 
passer la nuit dans les ruines; l'ide seule leur inspirait une frayeur
mortelle. Antonio m'avait suppli d'aller chaque soir coucher 
l'_hacienda_; c'et t perdre trop de temps, et comme je vis bien o
tendait cette manoeuvre, je le laissai libre d'aller o il lui plairait,
pourvu toutefois qu'au petit jour il se trouvt, lui et les Indiens, 
ma disposition. Ils y manqurent rarement, et le majordome eut la bont
de veiller  ce qu'ils fussent ponctuels. L'un d'eux n'tant arriv qu'
huit heures reut,  ce qu'il parat, et sans que j'y fusse pour rien,
une bastonnade des mieux appliques. Depuis ce jour, il fut exact.
J'tais donc seul, et grce  mes travaux,  peine tendu sur mon hamac,
je dormais comme un bienheureux.

Le troisime jour, je perdis  jamais ce doux repos; il y avait eu, vers
les quatre heures, un orage pouvantable, accompagn d'une pluie
torrentielle; la promenade du soir m'avait t interdite, et je me
bornai  prendre quelques notes, assis  la porte de mon logis. La nuit
vint, je me roulai sur mon hamac, o je ne tardai pas  m'endormir du
sommeil du juste. Mais, hlas! juste, je ne l'tais point, car je
m'veillai soudain en proie  d'atroces douleurs. Un bruit d'ailes
remplissait la chambre, et, portant les mains au hasard, je sentis une
multitude d'insectes froids et plats de la taille d'un grand cafard.
Horreur! une multitude d'entre eux passrent sur ma figure; je me
prcipitai pour allumer une bougie, et mes yeux furent frapps du
spectacle le plus dsolant qui se pt voir.

Dans mon hamac, plus de deux cents de ces affreuses btes restaient
comme prises au filet; trente, au moins, de ces animaux, que je me htai
de secouer, restaient encore sur moi; j'avais  la figure, aux mains,
sur le corps, des enflures qui me causaient une douleur insupportable.

Une grande quantit, parmi ceux du hamac, taient gras, rebondis et
gonfls du sang qu'ils m'avaient tir; les murailles taient couvertes
de compagnons de mme espce, qui paraissaient attendre que leurs amis,
rassasis, leur cdassent la place. Comment me dfaire de tant
d'ennemis?

Je m'armai d'une petite planche et je commenai le massacre. C'tait une
besogne atroce et dgotante  soulever le coeur; le combat dura deux
heures, sans piti, sans merci: j'crasai tout. Quand je vis la place
nettoye, qu'il n'y eut plus que des cadavres, je fermai hermtiquement
la porte et tchai de me rendormir, deux heures aprs il fallait
recommencer. Ces insectes taient des _piques_ ou punaises volantes. Le
lendemain, je changeai mon domicile, mes ennemis m'y poursuivirent
encore, et ma vie ne fut plus qu'un enfer.

Pendant huit jours, j'endurai ce supplice, qui fut bien un des plus
atroces de ma vie de voyage. Quinze jours aprs, je portais encore les
marques des piqres de mes adversaires.

Je me trouvais moins de vigueur pour mon travail, travail o j'usais mes
forces par une pouvantable transpiration. Le lecteur s'en rendra
compte, quand je lui dirai que je consommais quelque chose comme douze
litres de liquide, vin et eau mlange d'alcool, et que le tout
s'vaporait, ce qui constituait un poids de plus de vingt-cinq livres.

Chaque reproduction me cotait jusqu' deux ou trois essais; d'autres,
parfaitement russies, se trouvaient perdues par des accidents
inattendus et souvent par l'indiscrte curiosit des Indiens, qui,
malgr mes dfenses expresses, ne pouvaient retirer leurs doigts des
clichs termins que je mettais scher au dehors.  ce sujet, il
m'arriva l'aventure suivante qui faillit compromettre ma russite dans
la reproduction du plus beau de ces palais, la maison du Gouverneur. Je
l'avais rserv pour le dernier, afin de pouvoir lui donner tous mes
soins. Comme le palais s'lve sur une pyramide, il m'avait fallu
construire sur l'esplanade qui le prcde un cube en pierre sche de
douze pieds de hauteur, afin d'tablir mon instrument au niveau de
l'difice. Mon cabinet noir, install dans la grande salle du milieu,
c'est--dire  quatre-vingts mtres du lieu d'exposition, m'avait forc
d'ajouter un drap mouill  tous mes engins; j'en enveloppais le
chssis, afin que, pendant le temps prolong de l'exposition et des
alles et venues, la couche de collodion ne scht point.

Je courais pour abrger autant que possible. Comme le palais est fort
grand, je rsolus de le faire en deux parties, afin de donner plus de
dtails, et d'arriver  un effet d'ensemble plus saisissant. J'avais mis
de ct pour cette reproduction un flacon de collodion parfaitement
repos, sur lequel je comptais, et deux glaces, les seules que j'eusse
trouves; je n'avais plus d'autres produits, et pas d'autres glaces, il
fallait donc russir, et russir coup sur coup sous peine de voir la
lumire changer et l'clairage n'tre plus le mme pour les deux parties
du monument.

Je commenai donc, et le premier clich vint parfaitement: pas une
tache, clair, transparent, chaque dtail dans ses valeurs, irrprochable
en un mot.

Pour le second, un rayon de soleil s'tait gliss dans le chssis, la
glace se trouvait coupe par une ligne noire qui rendait le clich
impossible. Je me htai de nettoyer la glace, mon collodion s'puisait,
et je n'en avais pas d'autre, je le versai donc avec tout le soin
possible, et connaissant l'accident qui m'avait fait manquer l'autre, il
m'tait facile de l'viter pour celui-l. Tout alla bien, le clich
russit; il tait de mme teinte, de mme force, et je me glorifiais
dj de mon triomphe dans une affaire aussi dlicate.

Je dposai celui que je venais d'achever pour examiner le premier et
mieux juger de la perfection de mon oeuvre. Je l'avais  la main, et, le
regardant par transparence, je voulus effacer avec le doigt quelques
voiles de produits que j'apercevais derrire la glace.  dsespoir!
quelqu'un avait chang la position du verre, et ma main entire se grava
sur la couche impressionne. Je compris que tout tait manqu, et jetant
un regard terrible autour de moi, au milieu d'affreuses imprcations, je
demandai le nom du coupable; il n'avait garde de se nommer. Je
bondissais comme un tigre sous l'excitation de ma colre, et mes Indiens
semblaient ptrifis. Que faire? J'avais laiss dans le palais des
Nonnes plusieurs flacons contenant des rsidus de collodion
sensibiliss; je promis une piastre au premier qui me les rapporterait.

Les pauvres gens se prcipitrent alors comme des flches, se livrant au
milieu des bois coups  un _steeple-chase_ des plus chevels, auquel
mon courroux de photographe ne put tenir; je me htai cependant de
nettoyer ma glace  nouveau; je n'avais pas termin qu'ils arrivrent.
Mais, sur quatre coureurs, il y avait trois gagnants, chacun me
prsentant un flacon. Je n'avais pas prvu le rsultat; calcul ou
hasard, je m'excutai de bonne grce. Il n'tait point encore trop
tard, et si le dernier clich passablement russi ne valait pas les
autres, on pouvait au moins s'en contenter.

Uxmal possde aussi l'un de ces vastes tangs artificiels creuss dans
les bas-fonds, pour runir l'eau des pluies, et qui sont appels 
compenser le manque d'eau dans la pninsule. Ces _cenotes_ sont
d'immenses ouvrages de maonnerie et de ciment, qui se retrouvent
toujours auprs des ruines et des anciens centres de population.

Il tait temps pour moi de quitter ces lieux de damnation; mon corps
n'tait qu'une plaie, j'tais dans un tat de maigreur impossible et
tann comme un vieil Indien. Quelques accs de fivre s'ajoutrent  mes
malaises, aussi je me reposai dlicieusement le soir  l'_hacienda_, o
le majordome m'avait fait prparer un repas de laitage et de fruits.

Cette contre a toujours t pleine pour moi d'une ineffable mlancolie;
je laissai de ct la fte du village o quelques Indiens s'battaient
pauvrement sous l'incitation de l'_anisado_, et je passai ma journe,
couch  l'ombre des palmiers qui abritent la _noria_, fumant les
cigarettes parfumes de la Havane, enfonc et perdu dans ce bien-tre du
repos qui suit toute fbrile agitation.

Le soir, la venue des jeunes filles  la fontaine droulait  mes yeux
des scnes de moeurs toutes primitives et pleines d'une posie antique;
suivant leur manire de porter l'urne sur la tte, sur l'paule ou sur
la hanche, comme aussi d'aprs leurs draperies, leur dmarche et leur
grce; tantt c'tait Rbecca dans le dsert, des femmes grecques  la
fontaine, ou la fille d'Alcinos dans son le des Phaciens. Pour elles,
timides comme de jeunes sauvages, embarrasses par la prsence de
l'tranger, elles masquaient en souriant leur visage par un mouvement de
pudeur tout indienne. Ce mouvement, que je n'ai retrouv qu'au Yucatan
et dans les montagnes, consiste  se voiler la bouche seulement au moyen
d'une partie du _uipile_.

Nous tions dcidment entrs dans la saison des pluies; chaque jour,
c'tait une averse et l'orage qui la prcde; je fis donc partir les
bagages de fort bonne heure, afin de les retrouver secs  San Jose, de
faon que je pusse changer de vtements s'il m'arrivait d'tre surpris
par l'orage. Cela ne manqua pas. Une heure  peine aprs mon dpart
d'Uxmal, je fus inond par des masses d'eau qui entravaient la marche de
mon cheval, m'aveuglaient moi-mme et me coupaient la respiration;
quoique mouill comme un rat, je m'en inquitais peu, sachant mes malles
 l'abri et me proposant de me changer  mon arrive; mais point.
J'atteignis mes bagages  une demi-lieue de l'_hacienda_: ils taient,
on le pense, dans un tat dplorable. Les conducteurs avaient trouv
plus simple de vider une coupe avec les danseurs d'Uxmal et ne
s'taient mis en route que fort tard, alors que je les croyais arrivs.
Je les dpassai donc, me htant vers San Jose.

Le majordome, auquel j'exposai ma pitoyable situation, n'avait rien 
m'offrir en remplacement de mes effets mouills, qu'une chemise de
rechange dont je dus me contenter. Ce majordome tait bien l'homme le
plus microscopique du monde, et sa chemise, _proh pudor_! ne me venait
qu'aux hanches. Je n'osai, en cet tat, m'exposer  l'admiration des
habitants, et je me promenai en grommelant dans l'intrieur de
l'_hacienda_. Un grand gaillard, surpris comme moi par l'orage, et comme
moi vtu de l'unique dfroque du pauvre majordome, n'y mit point tant de
faon, il se promenait le cigare  la bouche dans les galeries de
l'habitation. C'tait un Espagnol, au teint bronz mais bien tourn de
corps, et d'une blancheur remarquable. Aussi les Indiennes,
trs-friandes de chair blanche, s'extasiaient-elles devant ce nouvel
Adonis; il y prit peu garde d'abord, aspirant avec une indiffrence de
blas l'encens de leur nave admiration. Mais son triomphe devint
tellement clatant qu'il en fut embarrass, le spectacle tait des plus
comiques et je riais  me tordre.

--_Ve Vd estas p...._, me dit-il faisant retraite, voyez-vous ces
coquines...; ne faudrait-il pas leur faire  chacune un enfant?




XII

L'UZUMACINTA

     Campche.--La ville.--L'htel.--La canoa.--La
     traverse.--Carmen.--Don Francisco Anizan.--L'Uzumacinta jusqu'
     Palissada.--Le Cajuco.--Quatre jours sur le fleuve.--Le
     rancho.--San Pedro et la chasse aux crocodiles. Les
     marais.--L'iguane.--Las Playas.


Le fidle Antonio fut encore mon guide jusqu' Campche, o ses mules me
conduisirent en trois longues journes. La physionomie de Campche
diffre en toutes choses de celle de Mrida: l'entre tortueuse des
faubourgs, les fosss avec pont-levis et les murailles lui donnent un
air de ville de guerre dont elle est glorieuse, et ses combats avec
Mrida, ses victoires et le sige qu'elle soutint  cette poque, se
mlent souvent  la conversation de ses habitants. Les rues ne sont pas
tires au cordeau, comme toutes celles de la rpublique; ses maisons,
ingales et plus leves que celles des villes mexicaines, lui donnent
un air moins oriental. Les monuments y sont rares et sa cathdrale est
des plus modestes.

Les riches commerants possdent, en dehors des murs, des habitations de
plaisance o la flore des tropiques tale toutes ses magnificences, et
dont l'ensemble forme  la ville une enceinte de verdure.

Vue de la mer, assise sur le rivage en pente douce, appuye sur les
promontoires de deux collines, avec son bois de palmiers plac sur la
gauche comme une aigrette mobile sur la tte d'une jolie femme, Campche
offre un coup d'oeil d'une coquetterie ravissante. Le port est mauvais,
ou plutt, il n'y a point de port. De mme qu' Sisal, les navires
doivent stationner au loin, de crainte des bas-fonds et des vents du
nord. Quoique bien dchue de sa grandeur commerciale, Campche est
encore la ville la plus riche de la Pninsule, et la plupart des maisons
de l'le de Carmen ne sont que les comptoirs de ses habitants.

Tout le monde sait que les bois de teinture, connus sous le nom de bois
de Campche, viennent de l'tat de Tabasco et de la partie marcageuse
de l'tat du Yucatan; l'le de Carmen, devenue district libre
aujourd'hui, en a pour ainsi dire le monopole; aussi la ville de
Campche dcline-t-elle chaque jour.

J'avais une lettre de Juarez pour le gouverneur, don Pablo Garcia. Je
trouvai, dans le chef du petit tat, un homme bien lev, parlant
plusieurs langues, le franais entre autres, avec beaucoup de facilit,
et qui me reut avec une exquise politesse; il se mit avec empressement
 ma disposition et, s'tant inform du but de mon voyage, il me donna
pour l'un de nos compatriotes  Carmen, don Francisco Anizan, une chaude
lettre de recommandation.

Don Pablo est un multre fonc de couleur, d'une physionomie
sympathique, fort jeune encore, et qui ne doit qu' ses talents le poste
lev qu'il occupe. Il lui a fallu vaincre, pour y arriver, l'espce de
rprobation qui s'attache un peu partout aux gens de sa race, ce qui lui
prte ncessairement un mrite de plus.

Campche tale le luxe de deux htels qui se partagent, en mourant de
faim, la clientle de ses rares voyageurs. Celui qui m'hbergea tait
assez bien tenu; sa table, abondamment servie, donnait une haute ide de
la fortune de son propritaire, et l'on se demandait comment le modeste
cot de trois ou quatre voyageurs pouvait suffire  l'entretien de la
maison.

L'hte voulut bien m'en instruire  mes dpens. Un soir, revenant du
mle, o j'avais t prendre l'air frais de la mer, j'entendis le
tintement de l'or dans une chambre voisine; la porte tait
entre-bille, j'entrai. Une runion de douze  quinze personnes tait
attable autour d'un tapis vert et notre homme tenait la banque. Il me
fit aussitt un geste des plus galants, m'indiquant une chaise vide et
me demandant si je ne ponterais point quelques piastres. J'avoue mon
faible pour cette ironie du sort qui vous prodigue en si peu d'instants
les motions les plus diverses. On jouait le _monte_.

Que de fautes on pourrait rejeter sur le respect humain! Je crus ma
dignit engage  ponter; il me sembla que les personnes prsentes
auraient une faible ide de moi si je regardais  la perte d'une once ou
deux, et puis j'tais assis. Je pontai donc et je gagnai d'abord, ce qui
est assez l'habitude; puis, comme toujours, ayant perdu, je me piquai,
de telle sorte que, la sance leve, je constatai un dficit de cinq
onces (quatre cents francs). J'attendais volontiers que l'hte me
demandt pardon de la libert grande, et je trouvai l'htel un peu cher
pour mes moyens.

Notre hte tait mlomane enrag; mais, comme il n'avait reu du ciel
aucun talent d'excution, quel que ft du reste l'instrument, il avait
mand de la Havane une serinette de grand format, dont il croyait
rjouir ses habitus. Les mmes airs se succdaient sans relche, et
notre homme avait soin de remonter sa machine avant mme que le dernier
morceau ne ft achev. Jamais instrument ne fut plus occup, mais jamais
non plus musique plus agaante; c'tait  faire ses malles et dloger.

J'avais beau lui dire que, toujours du plaisir, ce n'tait pas du
plaisir; il faisait la sourde oreille et n'coutait que sa musique.

Je me dbarrassai de ce cauchemar en me confinant dans mon appartement
o, du reste, me clouait une indisposition srieuse. Je crus avoir la
fivre jaune; je la dsirais depuis longtemps, et je la vis venir avec
plaisir; je savais qu'une fois passe, c'tait un sauf-conduit pour
l'avenir au milieu de ses invasions priodiques, et j'avais besoin de ce
passe-port dans mes voyages.

J'prouvai,  ce sujet, une dsillusion complte; car, deux jours aprs,
j'tais parfaitement remis et sur le point de partir pour Carmen,  bord
d'une _canoa_ prte  s'loigner du mle.

Les _canoas_ sont de petites embarcations, d'une facture toute primitive
et d'une solidit plus que douteuse, qui font le service de Campche 
Carmen en deux, trois ou cinq jours, suivant la mer et la brise.
Toujours en vue du rivage, on jette l'ancre la nuit et le jour, on jette
l'ancre au moindre vent. On comprend qu'une courte traverse soit longue
avec de telles prcautions; mais le Mexicain n'a rien de la fougue du
Yankee; il prend son temps, va _piano_ et s'en trouve bien. Nous tions
une foule dans la _canoa_. Elle tait charge de pltre  couler; on
nous avait entasss dans un espace vide sur le milieu du bateau;
quelques autres s'taient camps sur la cargaison; il n'y avait point de
bordage pour se retenir, pas plus que de pont pour se garantir de la
mer. Il vint  pleuvoir; on nous jeta simplement une toile goudronne
sur la tte, ce qui nous exposait  une asphyxie gnrale,  laquelle
nous n'chappmes que par miracle. Le prix du transport n'est pas fort
lev; aussi la nourriture y est-elle moins qu'abondante, et mauvaise;
j'avais heureusement des provisions. C'est en cet quipage que, aprs
avoir doubl Champoton et l'Aguada, nous atteignmes Carmen aprs quatre
jours de la traverse la plus accidente du monde; il y manquait un
naufrage, mais nous emes la famine; aussi je saluai le port d'un oeil
reconnaissant.

Carmen est une le boise, humide, plate, leve de quelques pieds 
peine au-dessus du niveau de la mer. Le commerce des bois donne  son
port une certaine animation; il renfermait alors un grand nombre de
_canoas_ et des trois-mts barques en charge pour l'Europe; nous
n'abordmes qu'avec une peine infinie aprs trois heures des manoeuvres
les plus gauches.

Je me rendis immdiatement  la maison de don Francisco pour lequel
j'avais une lettre de recommandation. M. Anizan est, en mme temps que
ngociant, consul de France  Carmen, et c'est bien l'homme le plus
hospitalier que je connaisse; non-seulement il voulut que je logeasse
chez lui, mais s'occupa de mon dpart, traita pour moi du transport de
mes effets, me mnagea des amis et des protecteurs sur le littoral de
l'Uzumacinta, de telle sorte que, sans souci aucun, sans dmarche, je me
trouvai prt  remonter le fleuve. L'excellent homme m'avait en outre
bourr de provisions.

Le voyageur, en de telles circonstances, incapable de rendre le bien
qu'il a reu, ne peut que former des voeux pour la prosprit des hommes
dvous qui lui tendirent une main secourable.

La nouvelle embarcation, sur laquelle je me dirigeai vers Palissada,
remontait  vide pour en redescendre charge de bois.

C'tait une _canoa_ dans le genre de celle de Campche, mais beaucoup
plus grande et d'un tonnage de cinquante tonneaux. Elle avait des voiles
pour traverser la baie; mais, une fois engage dans le labyrinthe des
les  l'embouchure du fleuve et dans les sinuosits de la rivire, il
lui fallut remonter le courant  _pura palanca_, au croc et  la gaffe;
on se figure aisment quel temps il faut  quatre hommes d'quipage pour
remorquer, durant un trajet de vingt-cinq ou trente lieues, avec d'aussi
faibles moyens, une embarcation d'un tel volume. Ce n'est pas un des
moindres dsagrments des voyages que ces transports longs et pnibles
o l'impatience qui vous tourmente gte les plus belles choses.

Celui-ci fut pour moi des plus dsagrables; outre le mauvais temps,--il
plut pendant deux jours,--les moustiques, qui se rencontrent par nues
dans ces parages, nous martyrisaient sans piti. Je descendis dans le
pont de la _canoa_, mais l'odeur atroce et la chaleur suffocante me
forcrent  remonter, et je prfrai la pluie aux exhalaisons
mphitiques de l'intrieur.

Quant aux moustiques, j'avais bien une moustiquaire pour la nuit, mais
les forbans trouvaient toujours quelque endroit par o se glisser, de
sorte que, en dpit de mes prcautions, j'tais assassin de plus belle.

Cependant le paysage ne manque pas de certaines beauts: les rives du
fleuve s'levaient  mesure que nous avanions, et la vgtation plus
vigoureuse dbordait en verts arceaux. De temps  autre, un souffle
d'air, gonflant la voile toujours dploye, nous faisait franchir une
lgre distance  la grande joie de l'quipage;  et l quelques
oiseaux d'eau prenaient leur essor  notre approche pour se reposer et
repartir encore, et du haut des berges, de lourds camans faisant la
sieste roulaient avec bruit dans le fleuve.

Les matines taient fraches, et je me rappelle avoir vu passer,
flottant engourdis, trois jeunes crocodiles gars qui s'en allaient 
la drive. Je rsolus de m'emparer de l'un d'eux, ce qui fut la chose la
plus facile; je passai l'une des rames  plat sous son ventre, il y
resta comme un objet inerte. Je le mis sur le pont o il ne tarda pas 
reprendre ses esprits. Il avait de douze  quatorze pouces de long, et
se dmenait comme un beau diable quand on le prenait  la main. Il
fallait du reste user de prcaution; car, malgr sa tendre jeunesse, il
ouvrait une petite gueule parfaitement arme, et se montrait mchant
comme une gale. J'en voulais faire un compagnon de route, un ami s'il
tait possible, et je le gardai deux jours, mais il ne rpondait  mes
avances que par des billements menaants, et mes bienfaits ne furent
pays que de la plus noire ingratitude. Dsesprant d'en rien faire, je
le rejetai dans le fleuve o je l'envoyai rejoindre ses chers parents.
Mais voil Palissada, avec sa magnifique bordure de _palmas reales_
(palmiers royaux) d'une hauteur norme.

Palissada n'est qu'une succursale de Carmen; l'un est le lieu de
production, et l'autre l'entrept.

Chaque maison de Carmen a donc un double comptoir  Palissada, o sont
groups une foule d'Indiens coupeurs de bois. Les chefs de maison
entretiennent, en outre, des relations avec les villages indiens de
l'intrieur, dont les habitants engagent, moyennant avance, leur travail
de l'anne.

Le Yucatan et l'tat de Tabasco sont les seules provinces, au Mexique,
o l'Indien soit pour ainsi dire esclave. Au Yucatan, il est fort mal
trait dans les _haciendas_, et bien des chefs d'habitation, presss
d'argent, les vendent en cachette  des exportateurs de la Havane. 
Tabasco, ils ont bon air, sont bien vtus et vivent dans l'abondance;
leur paye est forte, du reste, et voici comment les marchands de bois
les retiennent  leur service:

Il est admis que l'Indien des terres chaudes n'aime point le travail;
quand il s'y livre, c'est par besoin, pour retomber aprs dans son
inertie naturelle. Cette apathie est l'unique raison de l'tat inculte
des terrains si fertiles du niveau de la mer. Or, l'tat de Tabasco,
devant sa richesse  l'exploitation de ses bois de teinture, a port
remde  cette paresse invtre par un article de sa lgislation, qui
dclare que tout Indien endett ne peut abandonner le service de son
matre avant de s'tre intgralement libr.

Il s'agissait donc d'endetter l'Indien, chose facile pour tous les
hommes et par toute la terre. Outre une premire avance d'argent qui met
d'abord le serviteur sous la dpendance du matre, chaque ngociant
possde une boutique o l'Indien imprvoyant trouve  crdit tout ce qui
peut flatter sa prodigalit. On accrot la dette, on la maintient,
suivant le besoin du moment et voil le serviteur esclave  perptuit.
S'il change de matre, c'est que le second rembourse au premier les
avances qu'il a faites. Il y a, en outre, une exploitation des plus
habiles. Quoique grassement pay pour un travail, il faut le dire, fort
pnible, la somme que dbourse le matre, se trouve fort rduite, par
l'obligation impose au serviteur de se fournir de tous objets au
magasin de la maison. Des sommes considrables se trouvent ainsi
engages sur la tte des travailleurs, et quand un ngociant possde 
son service deux ou trois cents Indiens, il n'est pas tonnant qu'il
ait dbours comme avance 3 ou 400,000 fr. Le premier venu ne pourrait
donc exploiter les bois de teinture, et, pour former un tablissement
agricole, il faudrait, on le voit, des sommes importantes.

Un habitant me loua deux hommes et un _cajuco_, tronc d'arbre creus; on
y installa mes bagages et des provisions, un paillasson pour abri, on
calcula les journes d'aller et retour et la location du _cajuco_; le
tout monta  la somme de 150 fr. que je payai. Mon quipage tait des
plus minces et mon canot fort troit: assis ou couch, je n'avais pas 
choisir; ma seule distraction consistait  tirer des crocodiles nageant
 fleur d'eau, les singes qui se hasardaient sur la rive et d'normes
iguanes aux brillantes couleurs.

Le paysage, toujours le mme, tait d'une monotonie dsesprante; la
solitude n'tait trouble que par la rencontre de rares canots
descendant le fleuve, et la chaleur suffocante me jetait l'me dans une
somnolence triste que je ne secouais qu'avec peine. Dans le haut du
fleuve cependant,  mesure qu'on s'loigne des habitations, cette
solitude n'est plus la mme: les forts, dans toute l'exubrance de leur
sve, lancent vers le ciel des jets plus vigoureux o toute la gamme des
verdures droule l'harmonie de ses couleurs. Le silence est plein de
voix mystrieuses; il semble que la nature fuit l'approche des hommes
pour parler son divin langage.

Cependant nous arrivons  un embranchement du fleuve; des marches
tailles dans la terre de la rive indiquent un _rancho_, et j'y monte
pour acheter des fruits; mais tout est dsert, les piliers de bois
supportent encore un toit de chaume ruin, le lieu me plat pour une
halte, et comme les nuits sont belles, et que la lune est dans son
plein, je voyagerai la nuit. Les Indiens y consentent, et nous nous
installons. Tout annonait la prsence rcente des habitants; un champ
dfrich s'tendait au loin, des bosquets de manguiers chargs de fruits
ombrageaient la maisonnette, et divers enclos avaient du renfermer les
animaux domestiques. Tout auprs, une plantation de cacaoyers tmoignait
de l'industrie de l'ancien matre. Le _cacahual_, dj vieux, contenait
un nombre immense de pieds en plein rapport, d'o pendait une multitude
de coques aux gousses parfumes; la solitude tait complte; qu'tait
devenu le propritaire de cet ermitage abandonn?

Je m'enfonai dans le bois, le fusil d'une main, le _machete_ de
l'autre, pour m'ouvrir un passage au milieu des broussailles et des
lianes, quand tout  coup je me trouvai en prsence d'une troupe de
singes de grande espce, logs dans les hauteurs d'un arbre. Je
m'arrtai; de leur ct, ils m'examinaient avec attention; nulle
hostilit de part et d'autre: ils ne cherchaient pas  fuir, et d'abord
je n'avais aucune intention de les attaquer. J'tais cependant fort
intrigu, j'aurais dsir me procurer l'un d'eux, et ne savais comment
faire; je pensai qu'un bless me resterait comme prisonnier, et je
tirai. Mon fusil contenait des chevrotines, huit chaque coup: l'individu
auquel j'adressai mon premier tir, tait lev et bien en vue, j'avais
d le toucher, mais il ne bougea pas, un second coup ne fit d'autre
effet que lui occasionner un lger soubresaut, sans lui faire abandonner
la place, les autres commenaient  me regarder avec terreur, et se
mouvaient lentement dans le feuillage. Je rechargeai, et je vis au
troisime coup de feu les bras de la pauvre bte s'ouvrir, pour laisser
tomber deux petits singes qu'elle tenait embrasss; je devinai la cause
de son insensibilit apparente, elle avait t protge par le corps de
ses enfants; l'un tomba; l'autre, quoique mort, resta suspendu par
l'extrmit de sa queue. Pendant ce temps, les membres de la compagnie
s'taient clipss, et la mre affaisse, agonisante, sur une grande
branche, ne quittait point des yeux les cadavres de ses chers petits.
J'eus un vritable remords de ma vilaine action: la douleur de la mre
tait tout humaine, et je me htai d'abrger ses souffrances: elle
tomba. J'allai ramasser mes victimes; les jeunes singes taient cribls,
mais la peau de la mre tait en assez bon tat; je priai les Indiens de
l'corcher pour en conserver la fourrure paisse et belle. Les chasseurs
l'emploient par morceaux pour prserver la batterie du fusil de
l'humidit des bois.

Les trois malheureux taient de la tribu des singes hurleurs qui, la
nuit, font retentir les forts de leurs cris pouvantables. Cependant la
nuit approchait, les Indiens dtachrent des poteaux de la cabane le
hamac dans lequel j'avais repos, transportrent  l'embarcation les
divers objets qu'ils en avaient dbarqus, et la pirogue charge, nous
nous mmes en route. Mes conducteurs changrent alors de direction; au
lieu de remonter le fleuve comme devant, ils se laissrent aller au
courant du bras que nous avions atteint; celui-ci se dirigeait  l'ouest
dans la direction de Tabasco. La nuit vint, et roul dans mon _zarape_,
je m'endormis bientt.

Quand je me rveillai, il pouvait tre onze heures; la lune, alors au
milieu de sa course, se refltait  l'avant de la barque, dans les eaux
calmes de la rivire, et semblait nous guider comme une lueur amie.
Accroupi  la poupe, l'un des Indiens, silencieux comme un fantme,
dirigeait la marche.

Le fleuve tait large, et dans la pnombre o bleuissaient les rives,
l'oeil saisissait la silhouette gracieuse des palmiers sauvages. Oh! la
puissante chose que le silence!

Au milieu de cette contre dserte, entour de cette fort vierge
s'tendant au loin, sur les eaux calmes de la rivire et comme une
barque charge d'ombres, le _cajuco_ glissait sans bruit.

Le ciel tincelait, et la lumire diaphane de la lune enveloppait toute
chose de son voile magique. Pas un souffle dans le feuillage, pas une
ride sur l'onde.

Au milieu de tous ces silences, muet d'admiration, j'avanais,
comprenant pour la premire fois la posie de ces admirables solitudes.

Non, rien ne saurait rendre les splendeurs de ces nuits toiles! Tout,
dans cette nature silencieuse, tait aspiration, mystre, religieuse
loquence, et, dans ce recueillement universel, le coeur unissait sa
prire  la prire des choses. Si parfois les cris clatants des singes
hurleurs, si le rugissement du jaguar ou le chant lugubre d'un oiseau de
nuit venait troubler cet hymne du sommeil, il semblait qu'une puissance
inconnue toufft ces voix, et que la nature entire s'inclint de
nouveau dans un silence plus majestueux encore.

Ne suffit-il pas d'un moment pareil pour rendre  l'me qui doute la foi
qu'elle a perdue?... Abim dans la contemplation de ces beauts, cras
par leur grandeur, je m'enivrais aux sources de cette posie
ternellement jeune et divine, et ne me laissai aller au sommeil que
lorsque les premires clarts de l'aurore vinrent dorer la cime des
bois. L'un des Indiens cependant m'appelait depuis longtemps:

--Seor, disait-il, seor, levez-vous, nous sommes arrivs.

--Arrivs! m'criai-je en me dressant, arrivs, o cela?

-- San Pedro, rpondit-il, et si vous voulez vous reposer  l'ombre et
djeuner, je vais vous conduire  la maison de don Juan,  qui s'adresse
une des lettres que vous avez.

--C'est bien, lui dis-je. Je vis, en jetant les yeux autour de nous, que
le paysage tait chang: le _cajuco_ avait abandonn le cours du fleuve
pour remonter un petit affluent. La rivire o nous tions alors n'avait
pas plus de vingt-cinq  trente mtres de large, les bords taient
privs d'arbres, mais couverts de plantes aquatiques. Sur la petite
lande de droite paissaient quelques bestiaux, et, dans le fond, appuyes
au bois, s'talaient les cabanes  toit de chaume d'un village indien.
Mon guide me conduisit  la plus grande de ces habitations et me
prsenta le propritaire, don Juan,  qui je remis la lettre de don
Francisco. Mon nouvel hte me donna une poigne de main amicale, et,
m'indiquant un hamac, m'invita  m'y reposer; puis il me pria de
l'excuser une minute, m'assurant qu'il serait bientt tout  moi.

L'intrieur de la case,  jour comme toutes celles de ces parages,
annonait une certaine aisance: la cabane, divise en quatre
compartiments, contenait une _tienda_ d'approvisionnement pour les
Indiens, des chambres pour les femmes, et la pice commune, salle 
manger, o l'on m'avait install. La cour, entoure d'une haute clture,
renfermait toute une mnagerie de bipdes, o poules, canards, dindons
normes, gloussaient et piaulaient  l'envi; quant  messieurs du
grouin, ils semblaient jouir des privilges les plus tendus, entrant et
sortant tour  tour, traversant les pices, s'y reposant au besoin, et
me venant flairer avec une audacieuse familiarit. La cuisine seule leur
tait interdite, et quand, timidement et en tapinois, comme une bte en
faute, ils parvenaient  s'y introduire, un _cutch_, _cutch_, plusieurs
fois rpt, les mettait en fuite  l'instant.

Don Juan devait tre chasseur, car deux fusils, une poire  poudre et de
grands _machetes_ pendaient  l'une des cloisons; j'en tais l de mon
inventaire quand il reparut.

--Vous devez tre bien fatigu, me dit-il, car trois jours de _cajuco_,
par une telle chaleur, sont une terrible affaire?

--Je le suis si peu, rpondis-je, que si vous avez quelque chose de
nouveau et de curieux  me montrer au village, je suis prt  vous
suivre.

--C'est parfait, rpondit-il; mais djeunons d'abord, et plus tard je
pense pouvoir vous intresser quelque peu.

Sur ces entrefaites, la mnagre, grosse femme rebondie, avait couvert
une petite table fort basse d'une serviette grise  frange, sur laquelle
un ragot de poulet de fort bonne mine, flanqu d'un plat de haricots
noirs, nous attendait tout fumant. Une pile de tortilles blanches et
minces remplaait le pain. L'usage de la fourchette est inconnu:
l'Indien prend un morceau de tortille, qu'il arrondit en cuiller, pour
porter  sa bouche les aliments quels qu'ils soient; les doigts et le
couteau viennent au besoin en aide  cet instrument tout primitif; on se
lave les mains en sortant de table. N'ayant point eu de vivres frais
depuis trois jours, je dvorais,  la grande satisfaction de mon hte,
auquel mon apptit faisait honneur.

--Avez-vous jamais mang du caman? reprit don Juan.

--Ma foi non, rpondis-je, et je m'en soucie peu; cela doit tre dur et
coriace?

--Pas tant que vous le pensez, n'est-ce pas Hyacinto? fit-il au
domestique qui nous servait. Celui-ci rpondit par un signe
d'assentiment. Il faut que vous sachiez, poursuivit don Juan, que les
Indiens de ce village ne vivent gure que de la chair du caman; cette
nourriture est saine, vous le verrez, car tous mes compatriotes sont
robustes et, sauf les accs de fivre qui de temps  autre nous
accompagnent jusqu' la tombe, ils sont les mieux portants du monde. De
plus, cela ne cote rien, car, vous avez d le remarquer, les camans
grouillent dans nos rivires, et pche qui veut. Mais venez, ajouta-t-il
en se levant, je veux vous montrer quelques belles pices de cet trange
gibier.

Je le suivis; dans le premier _jacal_ o je pntrai  la suite de mon
hte, deux crocodiles vivants, les pattes amarres, le ventre en l'air
et la queue coupe, attendaient dans une triste rsignation que leur
dernier jour ft arriv.

--On leur coupe la queue par prcaution, comme vous voyez, me dit don
Juan, car ils feraient des sottises et pourraient casser une jambe du
moindre coup.

Je m'approchai des deux monstres, dont l'un avec sa queue devait avoir
mesur quinze pieds au moins; l'autre tait un novice. Ils ouvrirent
tous deux leur gueule formidable, mais impuissante, frissonnant d'une
rage strile. Les deux ovipares exhalaient une forte odeur, tenant un
peu du musc, mais infiniment dsagrable.

Nous en trouvmes encore dans d'autres cabanes, tous dans le mme tat
et destins au mme usage.

--On les prend de deux manires, me dit don Juan: avec un fort crochet
garni d'un appt, et il me montrait la trace du fer qui avait perc la
mchoire infrieure, ou bien  la main.--Oh! oh! pensais-je, don Juan me
prend pour un autre, mais je ne la goberai point; et comme il me vit
sourire:

--Vous paraissez en douter, seor?

--Non, repris-je, oh! non, vous me l'assurez. Nanmoins, je serais
enchant de le voir, et voici mme une piastre  l'adresse du hros qui
me donnerait ce curieux spectacle.

--La piastre tait inutile, poursuivit mon homme, cependant cela ne gte
rien. Et comme nous croisions dans le village, nous rapprochant de sa
cabane:

--Hol! h! Cyrilo... Cyrilo!

Au troisime appel de don Juan, un grand gaillard, noir, maigre et
nerveux comme un tigre, l'aborda, son chapeau  la main.

--Qu'y a-t-il pour votre service, don Juan?

--Voil monsieur qui voudrait bien te voir amener un _lagarto_, il a
l'air de douter de tes moyens.

--Oh! ce n'est pas une affaire, reprit tranquillement l'Indien, et pour
vous faire plaisir, don Juan...

--C'est une piastre pour toi, mon garon; ainsi donc, tche de te
distinguer.

Cyrilo demanda cinq minutes pour se prparer, et nous promit de nous
rejoindre au bord d'un _bajou_, petite rivire troite et lente, dans le
bois, de l'autre ct du village; pour nous, nous devions prendre une
pirogue et nous faire conduire jusque-l.

Quand nous arrivmes, notre homme tait sur la berge nous attendant; il
tait nu et tenait  la main un fort poignard, dont la lame, longue de
huit pouces, semblait un norme clou, carr  la base. Il avait dj
jet sur les alentours un coup d'oeil de connaisseur.  vingt pas, il
nous fit signe d'arrter et, nous prcdant avec prcaution, il nous
indiquait un point de la rive encombr de touffes de hautes herbes; il
n'en tait plus qu' dix pas environ, quand deux camans  courte queue
plongrent dans le fleuve comme deux mastodontes.

En moins de temps qu'il ne faut pour l'crire, Cyrilo se prcipita le
poignard entre les dents, plongea et ne reparut pas. Nous nous
dirigemes  toute vitesse vers le lieu du combat; la situation me
semblait palpitante, je fouillais la rivire de l'oeil, un remous
indiquait seul la place o l'Indien avait disparu; quelques secondes,
longues comme un sicle, passrent, l'eau s'agita de nouveau comme
refoule par la puissance d'une hlice, et la queue du monstre frappa la
surface d'un coup terrible; puis le corps parut dans une rapide
volution; Cyrilo, souill de fange, adhrait au ventre du caman. Ils
disparurent encore, laissant une longue trane de sang.--Bravo, Cyrilo!
fit don Juan; pour moi, je ne respirais plus, le sang glac par la
terreur, tmoin muet de cette effroyable lutte, je regrettais de l'avoir
provoque.

Cependant, la rivire s'agitait sous les efforts des deux lutteurs et
l'eau remontait  la surface en tourbillons limoneux; quelques secondes
passrent encore et Cyrilo reparut, mais seul, couvert de fange, 
demi-suffoqu.

Un cri de joie s'chappa de ma gorge comme un cri de dlivrance; Cyrilo
nageait  nous et je lui tendis la main pour l'aider, mais il sauta
lui-mme dans la barque, o il fut un instant sans parler.

--_Este c.... me corto el dedo_: Ce j.... f..... m'a coup le doigt,
fit-il en nous montrant la premire phalange de son index mutil.

Au moment o Cyrilo avait enlac le monstre corps  corps, son doigt
s'tait trouv engag dans la gueule de l'animal.

--_Pero me lo pago_: Mais il me l'a pay, ajouta-t-il, et nous l'allons
bien voir tout  l'heure. Au reste, s'il ne remonte pas, comme il est
probable qu'il s'est enfonc dans la vase, je vais aller le chercher.

Don Juan me fit signe de l'oeil, je m'inclinai; cet Indien me parut grand
comme Csar.

Pour lui, il se dbarrassait de la fange dont il tait couvert et se
prparait vritablement  replonger; je l'arrtai; et tenez, le voil!
fit don Juan dsignant une surface blanchtre flottant de l'autre cot
du _bajou_. C'tait bien le caman, le ventre en l'air et la poitrine
ouverte de quatre coups de poignard.

Nous le remorqumes jusqu'au village: il mesurait quatorze pieds trois
pouces; j'offris  Cyrilo deux piastres au lieu d'une, et je payai vingt
francs son poignard que je conserve encore.

--Veuillez remarquer, me dit mon hte, que nos Indiens sont les seuls
pour excuter le tour de force que vous venez de voir; c'est pour ainsi
dire un don particulier, car vous iriez par tous les villages des
alentours sans trouver un pcheur de _lagartos_  la main. Ce qu'il y a
de plus singulier dans cette affaire, c'est que le caman lui-mme ne
s'y laisse pas prendre; l'instinct le fait fuir devant l'Indien de San
Pedro, tandis qu'il se jetterait sur tout autre pour le dvorer.

--Si vous vouliez nous rester une huitaine, me dit don Juan, je pourrais
vous montrer une chasse au jaguar qui ne manque pas d'intrt.

--Cela est bien tentant, ami don Juan, lui rpondis-je; mais j'ai deux
hommes qui m'attendent et une longue traite  fournir; vous me conterez
vos chasses, si vous le voulez bien.

--Soit, mais demain matin nous irons pcher des tortues. Nos Indiens en
font un petit commerce et vont en vendre dans les villages, jusqu'au
pied des montagnes,  _las Playas_ et  Palenqu. Pcher la tortue se
dit _clavar la tortuga_, parce qu'en effet on les chasse au moyen d'un
fer pointu emmanch d'un bton.

Le jour suivant, de fort bonne heure, j'accompagnai don Juan dans son
_cajuco_; tous deux nous tions arms de l'engin susdit. L'esquif, guid
par un jeune Indien, nous permettait de sonder  et l le fond de la
rivire; il faut, pour russir, une certaine habitude, et don Juan avait
dj harponn deux tortues que je n'avais encore senti l'caill d'une
seule; cependant je finis par en amener une, et je jugeai au poids ma
prise de peu d'importance. C'tait, en effet, une jeune tortue de six
pouces de diamtre, dont la cuisinire n'aurait point voulu; je me
dgotai facilement d'un exercice o je n'excellais gure, et le soleil
montant, nous rentrmes au village avec cinq magnifiques btes, dont la
plus grande n'avait pas moins de douze  quatorze pouces de diamtre.
Don Juan nous en fit apprter une: la chair en est graisseuse, fade, et
ncessite un fort assaisonnement.

Quant  la chasse au tigre,  laquelle je ne pouvais assister, don Juan
me raconta ce que chacun me confirma plus tard, que c'tait la chasse du
monde la plus innocente et la moins dangereuse, malgr la frocit de la
bte.

--Voil mes chiens, dit-il, en me dsignant les roquets assis autour de
nous et demandant humblement quelques os  ronger.

--Mais ce ne sont point des chiens de chasse?

--Cela ne fait rien, reprit don Juan; ils ont assez de talent pour
trouver une piste et la suivre, le reste me regarde. Pendant le jour, le
tigre est timide; il se blottit sous quelque roche ou se tient perch
sur les branches d'un gros arbre: il dort; la nuit seulement il est
terrible. Voil mon favori; c'est le premier de mes pointeurs, dit-il en
jetant une moiti de tortille  l'un des petits mendiants, bte un peu
maigre, grise de couleur et d'un poil rare, dont rien n'annonait les
remarquables facults; nous revenons rarement les mains vides quand nous
partons de compagnie; mais il se fait vieux et je ne sais si je pourrai
jamais le remplacer.

--Mais au fait, don Juan! lui dis-je (car j'aime peu les prcautions
oratoires, et mon hte, assez bavard, menaait de faire traner le
rcit).

--Voici, poursuivit-il en souriant: aussitt la bte dterre, si,
cache dans les roches, il s'agit de l'en faire sortir; si, dans la
fort, l'animal fuit devant l'aboiement, monte dans un arbre et tombe,
pour ainsi dire, en arrt sur mon chien, qu'il couve de l'oeil en lui
adressant, la figure plisse, ces rauques soupirs que vous devez voir
d'ici, il ne s'occupe en rien de ma personne et n'a point l'air de me
voir; aussi je prends mon temps, je choisis l'endroit, je vise aussi
longtemps qu'il me plat; en un mot, je l'assassine. Vous voyez que cela
n'a pas grand mrite. Il se rencontre des cas o l'immobilit du jaguar
est si grande, et son attention si compltement absorbe par le chien
qui jappe, qu'au moyen d'une branche d'arbre et d'un _lasso_ on
l'trangle, pendu ou non, comme le plus inoffensif des animaux. Tenez,
j'ai l quelques peaux assez bien conserves, et si vous voulez en
accepter une, cela me fera plaisir.

J'acceptai de grand coeur: celle que je choisis tait de moyenne taille,
et la balle, entre au dfaut de l'paule, tait sortie de l'autre ct.
Je ne reverrai plus don Juan, et certes il n'entendra jamais parler de
moi; je lui adresse nanmoins mille grces pour les deux journes que je
passai prs de lui.

Mon domestique et mes deux Indiens bouillaient d'impatience: l'un
s'ennuyait, les deux autres craignaient, au retour, une semonce de
leurs matres pour tant de jours perdus; je rentrai donc dans ma prison
flottante; nous esprions atteindre _las Playas_ le soir mme.

Plus nous avancions et plus les cours d'eau diminuaient d'importance;
les embranchements se multipliaient, en outre, jusqu' former des
entre-croisements et des mandres o devait hsiter l'homme le plus
expriment: aussi mes conducteurs s'garrent-ils tout d'abord, pour
arriver au milieu d'un immense marais o peut-tre jamais _cajuco_
n'avait pntr.

Quelle joie pour un chasseur! le marais semblait n'tre, proportions
gardes, que le vaste rservoir d'un jardin d'acclimatation. Il y avait
foule, mais foule immense, de canards de toutes espces, oies, hrons,
cigognes et de grands oiseaux de la mme famille, nomms au Mexique
_perros de agua_, et tant d'autres dont mon ignorance m'interdit la
nomenclature. C'tait un babil, un bruit, un grouillement
indescriptible; ces oiseaux taient peu sauvages, ils nous regardaient
tonns, mais sans terreur; ils nous laissaient approcher  vingt pas,
puis ils s'en allaient vingt pas plus loin pour nous regarder encore.
J'en tuai quelques-uns sans beaucoup effaroucher les autres, et, du
reste, je les abandonnai, ne sachant qu'en faire.

Je prfrais les crocodiles dont le nombre tait vraiment prodigieux;
mais, beaucoup plus fins qu'il ne semble, ne montrant presque jamais que
le bout du nez et les deux yeux saillants, il fallait une grande
adresse pour les atteindre, et, malgr mes coups de feu multiplis, je
n'en fusillai qu'un seul.

Mes Indiens cherchaient vainement une issue; nous finmes par nous
ensabler: nouveau temps perdu. Ils retournrent en gmissant et
s'enfoncrent dans une espce de canal entirement abrit sous
l'ombrage, mais presque combl par les troncs d'arbres. L'eau, dormant
sur un fond de vase, dgageait des vapeurs empestes; des iguanes seules
animaient ces lieux dsols; il y en avait de magnifiques et d'une
longueur incroyable; j'en blessai une de sept pieds, brillante de
couleur et perle comme un beau lzard. Elle avait, de la tte  la
queue, la dentelle la plus finement dcoupe qui se pt voir, et sa
gorge, gonfle par la colre, atteignait un dveloppement considrable;
cette poche tait surtout l'objet de ma convoitise; j'en voulais, je
l'avoue navement, faire une blague  tabac. L'animal, arrt dans sa
course et gravement bless, se dfendait encore, et je dus lui donner
trois coups de poignard dans la tte pour l'achever; mais la bourse en
question parfaitement dcoupe et frotte de pommade camphre, ne put se
conserver; d'abord, elle perdit ses couleurs, puis les petites cailles
tombrent, et la peau mme finit par se couper.

J'avais hte de sortir de ce canal infect; quelques embarcations
amarres  la rive nous firent esprer une cabane o mes guides
pourraient se renseigner. L'un d'eux disparut un instant, et revint
bientt la figure souriante; nous approchions; une demi-lieue au del
nous devions apercevoir le village de _las Playas_. En effet, nous
dbouchmes presque immdiatement sur un vaste rservoir o le manque
d'eau empchait la pirogue d'avancer; il fallut quitter nos bottes,
retrousser nos pantalons et pousser  la roue; mon domestique,
nanmoins, n'en voulut rien faire, craignant de compromettre sa chre
sant: mais je devais en voir bien d'autres avec lui. Une fois les
maisons en vue, je laissai le _cajuco_, promettant aux Indiens d'envoyer
du village des porteurs pour les aider et dcharger mes bagages. Une
demi-heure aprs, j'atteignais _las Playas_ et la maison de don Ignacio
o j'arrivai extnu, mourant de soif, et dans l'tat d'un homme
compltement ivre. J'attribuai ce malaise  la chaleur suffocante, aux
exhalaisons mphitiques du canal, et surtout  la demi-heure de marche
au milieu de la fange du marais.

La matresse du logis m'apporta une _jicara_ pleine d'un _posole_ sucr
que j'avalai d'un trait, une autre encore, puis une autre, car je ne
pouvais me dsaltrer; j'entrai alors dans une transpiration abondante
et je m'endormis dans le hamac. Deux heures aprs, l'indisposition avait
disparu; mais, rarement dans mes voyages, je ne crus ctoyer d'aussi
prs quelque foudroyante maladie.




XIII

PALENQU

     De las Playas  Palenqu.--Le village de Santo Domingo.--Don
     Agustin Gonzals.--Les deux bas-reliefs.--Les ruines.--Le palais et
     les temples.--Travaux photographiques.--Insuccs.--Les nuits,
     apparitions.--Les lucioles.--Les tigres.--Retour  Santo Domingo.


Au sortir de _las Playas_, le sentier, ferm d'abord par une ligne de
forts, s'ouvre bientt sur une perspective de prairies entoures
d'arbres o la nature puise toutes les feries de sa vierge fcondit.
Des bosquets ombreux, sems au milieu des plaines verdoyantes,
paraissent disposs pour le plaisir des yeux, tandis que la ceinture des
grands arbres qui bornent l'horizon, lui donnent cet aspect apprt des
parcs anglais uni  la sauvage grandeur des oeuvres de la cration.

Tantt le cheval qui vous emporte semble en vainqueur guider vos pas
sous des arcs de triomphe o des lianes gigantesques pendent en festons
splendides, et tantt, courbant la tte sous des arceaux troits, vous
glissez comme un chevreuil gar dans les massifs de la fort.

Ici, la plaine s'ouvre de nouveau, et dans sa lutte avec le bois qui
l'enserre, victorieuse ou vaincue tour  tour, elle se rtrcit,
s'allonge, s'agrandit ou se ferme, dployant une varit de contours,
une richesse de lignes o les molles ondulations des pelouses factices
se mlent aux prets des solitudes.

L, s'panouit la flore des savanes; mais plus loin, reprenant ses
droits, la fort jalouse, crase toute vgtation fleurie sous le poids
formidable de ses ombres sculaires. Des livres effars sillonnent en
tous sens les hautes herbes de la prairie, pendant que des peccaris
froces, indiffrents dans leur audace, poursuivent en longue file des
sentiers dj fouls. De grands aras mlent leurs cris perants aux
hurlements des _zaraguatos_ suspendus dans les dmes, tandis que le daim
timide vous adresse de loin un regard tonn.

L'esprit est frapp par le rve biblique de l'den, et l'oeil cherche
vainement l've et l'Adam de ce jardin des merveilles: nul tre humain
n'y planta sa tente; sept lieues durant ces perspectives dlicieuses se
succdent, sept lieues de ces magnifiques solitudes que bornent de trois
cts les horizons bleus de la Cordillre.

C'est au milieu de ces enchantements que le voyageur arrive  Santo
Domingo del Palenqu. tendu sur l'affaissement de deux collines, comme
une paresseuse Indienne dans le creux d'un hamac, le village s'tiole
dans son isolement, et n'offre plus au regard qu'une rue de gazon vert
borde de cabanes dsertes; l'glise, place sur l'minence, n'est
qu'une masure en ruine sans pasteur pour la desservir.

Le village est nanmoins une sous-prfecture, et le fonctionnaire, don
Agustin Gonzals, voulut bien nous offrir l'hospitalit. Quatre ou cinq
familles de race blanche habitent la bourgade: don Agustin, don
Dionysio, le receveur; je ne fis qu'entrevoir les autres. Entre tous, je
remarquai un jeune Allemand, grand admirateur des ruines, naturaliste
passionn, qui, peut-tre dgot du monde, est venu fixer sa demeure 
Santo Domingo. Mari depuis avec une fille du pays, il y poursuit des
recherches que sa sant chancelante rend de jour en jour plus pnibles.

Longtemps il m'entretint des ruines que j'allais visiter, m'exaltant
leur grandeur et leur originalit: il avait dcouvert, disait-il, cinq
ou six temples nouveaux, espacs dans la montagne; il comptait en
dcouvrir d'autres. Mon hte, don Agustin, me conduisit  la maisonnette
faisant face  la sienne, dont le propritaire possde, incrusts dans
le mur de son logis, les deux bas-reliefs si connus et reproduits par
tous les voyageurs, reprsentant: l'un, un personnage debout, couvert
d'ornements d'une grande richesse, les jambes chausses d'espces de
hauts cothurnes; par derrire, un enfant suspendu  sa ceinture, semble
pousser des cris de dsespoir; l'autre, un vieillard paraissant souffler
dans un instrument bizarre, corne de guerre ou calumet, instrument qu'on
retrouve dans les bas-reliefs de la chambre croule du palais du Cirque
 Chichen-Itza; il a sur la tte, au-dessous de la coiffure symbolique,
une couronne de laurier, et ses reins sont couverts d'une peau de tigre.
Ces deux normes pierres avaient t arraches de l'autel d'un temple,
prs du grand palais, et apportes  grands frais jusqu'au village.
Stephen, dans son ouvrage, les a fort exactement reproduites. Palenqu
est encore un lieu d'exil o le gouvernement de Chiapas envoie ses
administrs turbulents; six mois de sjour, me disait-on, calment les
plus factieux, un exil de quatre ans quivaut  une sentence de mort.
L'ennui, l'isolement, les fivres abattent les plus vigoureux.

 mon arrive, le village avait ainsi deux htes forcs; don Pio, l'un
des bannis, tait un personnage bien original. Jeune encore, et d'une
taille infiniment petite, il s'agitait en de violentes dmonstrations
contre la tyrannie de ses perscuteurs. Il chantait sa patrie absente et
me faisait des beauts lointaines de San Cristobal des rcits
enchanteurs. Puis il comptait les jours, dsesprait de nouveau, et
parlait de sa mort prochaine. C'taient les _Tristes_ d'Ovide dans son
exil  Tomes.

Il mlait souvent  ses discours le nom de _la Pancha_, et longtemps je
crus qu'une jument favorite tait sa compagne d'exil; il me contait les
difficults qu'elle avait eues  voyager par les sentiers rapides de la
Cordillre, ses souffrances, et le dplorable tat o elle tait
rduite.

--Venez la voir, me dit-il en me guidant  la maisonnette qu'il
occupait. Il m'introduisit auprs d'une norme et magnifique personne,
_doa Pancha_, son pouse, de deux fois sa taille et de six fois au
moins son poids.

Je frmis en pensant  la bvue que j'avais failli commettre, ayant t
sur le point de lui demander si son prcieux animal avait quelque
blessure. Je compris, aux dimensions de cette aimable personne toutes
les difficults du passage de la _sierra_. _La Pancha_ devait avoir
reint bien des Indiens dans les pres sentiers de la Cordillre.

Depuis deux jours, don Agustin avait envoy  mon intention douze
Indiens dans les ruines pour couper les bois et dgager les palais;
l'ouvrage devait avancer, et je partis pour les rejoindre. J'tais
accompagn de mon domestique et d'un guide que l'tat de Chiapas impose
aujourd'hui  chaque voyageur, moyennant une solde de cinq francs par
jour. Celui-ci devait me servir  deux fins: guider mes explorations
dans les monuments et surveiller ma conduite  l'gard des palais, sa
consigne tant de m'empcher de commettre toute dgradation quelconque;
quatre Indiens nous suivaient galement, chargs de mes bagages, d'une
table, de divers ustensiles de cuisine et de provisions de bouche.

Les ruines sont  douze kilomtres au moins du village; c'est une course
assez longue. Le bruit des cognes frappant sur les troncs d'arbres
m'avertit que nous approchions; cependant on n'apercevait pas la moindre
trace des monuments, la fort vierge nous enveloppait dans l'paisseur
de ses ombres, et nous n'avancions qu'avec difficult. J'arrivai bientt
dans l'claircie que venait de pratiquer la hache des travailleurs, et
je n'apercevais toujours point le palais.

--Ah ! mais l'ami, dis-je au guide, o donc se cache le palais?

--Le voil, seor, rpondit-il, me dsignant une masse noirtre,
couverte d'une vgtation aussi vigoureuse que celle du sol, et dont la
faade tait  moiti cache sous un fouillis de lianes.

En vrit, l'on pouvait passer  dix mtres et ne point l'apercevoir.

Je compris aussitt les difficults qui m'attendaient dans la
reproduction de ces monuments; tout tait noir, vermicul, ruin, perdu;
je ne pouvais, du reste, me mettre  l'oeuvre de sitt, car le travail
des Indiens n'allait point aussi vite que je l'avais pens d'abord, il
leur fallait deux jours encore pour me permettre de prendre une
perspective de la faade. Il fallait, de plus, abattre au moins les
arbres les plus gnants qui couvraient les toits de l'difice et
dbarrasser la faade des plantes grimpantes qui en obstruaient la vue.

On installa donc simplement mon bagage dans l'une des galeries; je
laissai des ordres pour le dgagement de certaines parties, et je
m'enfonai de nouveau dans le bois,  la recherche des temples
environnants.

Un Indien nous prcdait, ouvrant un passage  l'aide du _machete_.
Chacun de nous en avait un, et je portais de plus mon fusil sur
l'paule, pour les fauves, s'il nous arrivait d'en rencontrer.

Le premier temple, sur la droite du palais,  trois cents mtres
environ, et de l'autre ct d'un petit ruisseau, est construit sur une
pyramide d'une grande hauteur. L'ascension en est des plus pnibles; les
pierres dont tait double la pyramide s'boulent sous les pieds; les
lianes entravent la marche, et les arbres sont quelquefois serrs 
barrer le passage. On se rend difficilement compte de ces ouvrages
gigantesques et l'on se demande si les constructeurs ne profitrent pas
des minences naturelles, si communes en Amrique, les modifiant suivant
leur besoin, les levant ou les aplatissant, aprs quoi ils doublaient
de pierre l'extrieur du monticule.

Le temple en question est une btisse oblongue, avec trois ouvertures de
face. Ces ouvertures,  angles droits, et dont les linteaux de bois ont
disparu, donnent le jour  une galerie intrieure de huit  neuf mtres
de long, qui communique elle-mme avec trois petites chambres, dont
l'une, celle du centre, renferme un autel.

Cet autel, qui rappelle par sa forme l'arche des Hbreux, est une espce
de caisse couverte, orne d'une petite frise, avec encadrement. Aux deux
extrmits de cette frise, dans le haut, se dploient deux ailes
rappelant le mme genre d'ornementation souvent employ sur les frontons
des monuments gyptiens.

De chaque ct de l'ouverture, des ornements en stuc, et quelquefois en
pierre, reprsentent divers personnages, et, tout au fond de l'autel,
dans la demi-obscurit, se trouve un vaste panneau compos de trois
immenses dalles parfaitement jointes et couvertes de sculptures
prcieuses.

Le temple dont nous parlons contenait la pierre de la croix que nous ne
reproduisons qu'en partie dans notre ouvrage des _Cits et Ruines
amricaines_. Nous n'avons pu faire autrement. Arrache de son
emplacement primitif par une main fanatique qui voyait en elle la
reproduction du signe chrtien miraculeusement employ par les anciens
habitants de ces palais, elle tait destine  orner la maison d'une
riche veuve du village de Palenqu; mais l'autorit s'mut de cette
dvastation et s'opposa au transport de la pierre: elle fut donc
abandonne dans la fort o je la foulai sans la connatre et sans la
voir, lorsque mon guide me fit remarquer ce prcieux dbris.

Elle tait couverte de mousses, et les sculptures avaient entirement
disparu. Lorsque plus tard je voulus la reproduire, il fallut la frotter
avec des brosses, la laver et la dresser contre un arbre.

La partie reproduite dans notre grand ouvrage formait le centre, et
reprsente une croix surmonte d'un oiseau fantastique, auquel un
personnage debout, et d'un dessin parfaitement pur, offre en prsent un
enfant tendu sur ses bras; une inscription, compose de cinq
caractres, se trouve  la hauteur de la tte du personnage; quatre
autres caractres du mme genre existent sur les bas cts de la croix.
Une hideuse figure d'idole forme la base de ce monument.

Les deux autres dalles, aujourd'hui en place dans l'autel du temple,
contiennent: celle de gauche, un personnage debout et qui semble dans
l'attente du sacrifice qui s'accomplit en sa prsence. Derrire le
bas-relief, s'tend une longue inscription; la dalle droite est de mme
couverte de caractres qui doivent donner l'explication de la croix et
l'histoire du temple ou de ses fondateurs.

Outre l'appartement qui renferme l'autel, le temple en contient deux
autres,  droite et  gauche du sanctuaire. La salle de gauche pntre
par un escalier dans un souterrain qui s'tend prcisment sous l'autel
mme que nous avons dcrit.

Il est probable que le prtre, cach dans ce caveau ignor des fidles,
rendait  haute voix des oracles que le consultant prenait pour la voix
de ses dieux; tant il est vrai que, depuis la cration, les moyens sont
toujours les mmes.

 quelque distance de ce premier difice, presque sur la mme ligne,
nous trouvons un autre temple, de mme architecture et de mme
distribution, mais plus petit. Les trois dalles du fond de l'autel sont
en place et mritent une description tendue.

Un masque hideux et froce occupe la partie centrale du bas-relief, les
yeux injects et sortant de l'orbite, la langue pendante, l'affreuse
expression de la physionomie attachent  ce masque symbolique l'ide
d'un dieu destructeur. Ce masque est port par deux sceptres en croix
qui s'appuient sur une estrade supporte par deux figures humaines
accroupies, brises par la douleur et d'une expression dchirante. Les
figures rappellent le vieillard du panneau qui se trouve dans une maison
du village de Palenqu et dont nous avons parl plus haut.

 droite et  gauche, deux personnages debout, galement supports par
deux figures prosternes, semblent offrir  la terrible divinit que
reprsente le masque deux cratures humaines, d'une expression moins
douloureuse que comique; des deux victimes, celle de droite parat tre
une femme.

Quant aux grands bas-reliefs de l'offrande, le type est toujours
semblable, et partout  Palenqu il offre les mmes particularits: le
nez et le front en ligne un peu courbe, la tte fuyante, le cerveau
comprim et s'allongeant en pointe.

Comme dans les autres tablettes, les caractres compliqus d'une
inscription religieuse garnissent les extrmits.

Ce bas-relief prouve,  n'en pas douter, que les sacrifices humains
taient pratiqus ds l'poque la plus recule. Ce n'est pas chose
naturelle, mais cela montre du moins une filiation chez des peuples
loigns les uns des autres et  des sicles de distance.

On s'tonne de trouver les sacrifices humains tablis comme une coutume
gnrale du nord au sud de l'Amrique et se perptuant aux poques les
plus avances de la civilisation chez ces peuples.

Pour nous, ce phnomne aurait deux causes: la prodigieuse fcondit de
ces races et le manque d'animaux domestiques.

Les sacrifices humains auraient de ce ct la mme origine que
l'anthropophagie, qui n'existe que chez les peuplades prives d'animaux,
et qu'on observe  l'tat d'exception chez les peuples pasteurs.

Le prtre, ne pouvant offrir  ses dieux une hcatombe de taureaux, lui
sacrifiait une hcatombe humaine; le fait est naturel, tout aussi bien
que l'homme mourant de faim qui dvore son semblable.

Nous voudrions voir tudier la question suivante:

L'histoire d'une race contenant une lacune dans sa marche  travers les
diverses poques civilises, passant de l'tat sauvage  l'tat
chasseur, franchissant, par dfaut de moyens, l'poque nomade des
peuples pasteurs pour arriver aux tablissements fixes d'une haute
civilisation: ne pourrait-on pas tirer de cette tude des conclusions
favorables  l'ide d'une race autochtone amricaine, o se seraient
fondues plus tard diverses immixtions de races trangres qui ne purent
en modifier les instincts?

La visite  ces temples, si courte que soit la distance, nous avait
occups une partie de la journe; je retournai donc au palais: il
s'agissait de rgler notre manire de vivre et d'encourager les Indiens
dans leur travail.

Vers les quatre heures, ils abandonnrent les ruines pour regagner le
village et revenir le lendemain. Ce fut en vain que je les priai de
rester, offrant comme consquence une augmentation de paye; ils ne
voulurent point y consentir. Comme les Indiens du Yucatan, ils
conservent  l'gard des vieux palais des ides superstitieuses
invincibles, et pour rien au monde ils ne consentiraient  y passer la
nuit.

Notre installation fut vite faite; mon domestique tablit nos hamacs
sous les galeries. Trois pierres en triangle figurrent le foyer o
mijotaient dans des marmites de fer des ragots inconnus 
Brillat-Savarin. Le soir, il fallait songer  la provision de bois pour
la nuit; le guide avait, de ce ct, de bonnes raisons que je partageais
du reste, car je n'aimais point  dormir  ciel ouvert dans une
obscurit dangereuse avec cet entourage de forts.

La premire nuit fut dplorable, et bien que nous n'ayons t inquits
d'aucune manire grave, il fut impossible de dormir. Des nues de
moustiques traversant draps et couvertures, dont je m'tais envelopp
malgr la chaleur, m'empchrent de fermer l'oeil. Il fallut le lendemain
renoncer au hamac et songer  ma moustiquaire. J'tendis par terre les
deux ou trois paillassons qui servaient  envelopper mes instruments, et
mon lit fut fait; la gaze, bordant le paillasson, fermait toute issue,
et mes ennemis m'assigrent en vain.

Au jour, je vis arriver mes abatteurs de bois qui se mirent promptement
en besogne. Le palais commenait  prendre tournure; j'esprais
commencer mon travail le lendemain.

Ma seconde expdition fut dirige au sud,  cinq cents mtres au moins
du palais. Le guide me fit gravir, comme toujours, une pyramide que
surmontait un temple, toujours le mme, et dont les dimensions seules
varient. Stephens, dans sa relation qui m'a paru si exacte dans certains
cas, prodigue  ces petits oratoires des embellissements exagrs, ou
qui ont disparu depuis, car je ne pus trouver la plupart d'entre eux.

Un autre difice, tout auprs du grand palais, ne possde en fait
d'ornementation que des dalles juxtaposes, couvertes de caractres.
Heureux qui pourra trouver la clef de cette criture, muette
aujourd'hui, et qui nous dira quels furent ces peuples dont l'origine
est le sujet des hypothses les plus contraires! Les piliers de ce
temple portent encore les empreintes des bas-reliefs en stuc qui les
couvraient du haut en bas.

Au nord du grand palais et  une distance que je ne peux prciser, sur
une pyramide moins leve que les prcdentes, existe un autre monument
d'une tendue plus considrable et dont Stephens ne parle pas dans sa
relation. Il est presque entirement ruin, et c'est seulement au moyen
de moulages qu'il serait possible de recueillir les documents
indispensables  la science pour qu'elle pt tudier avec fruit les
dbris de bas-reliefs et les inscriptions de cette race anantie.

Voici la description du palais:

Orient comme toutes les ruines que nous avons visites, la faade est
tourne  l'est. L'tat de ruine de la pyramide oblongue sur laquelle se
dressait l'difice ne permet pas de lui assigner une hauteur exacte, je
ne crois pas qu'elle dpasse quinze pieds, et la mauvaise photographie
de notre album vient  l'appui de cette supposition. La base de la
pyramide pouvait avoir cent mtres de face sur soixante-dix de ct. Un
mur perpendiculaire, dans l'axe de la porte de communication des
galeries intrieures et extrieures, sparait deux escaliers qui
permettaient d'arriver jusqu'au monument.

Je ne sais  quoi peut tenir cette diffrence dans les plans des palais
reproduits jusqu'alors; Stephens donne une pyramide  marches continues,
Baradre et Saint-Priest figurent sur la mme pyramide un simple
escalier dans le milieu. Une partie de l'difice s'est-elle croule
depuis? C'est la seule supposition admissible pour expliquer cette
divergence dans les dessins et reprsentations d'un mme objet.

Je ne peux avoir invent le mur perpendiculaire, et la photographie le
reproduit.

Le palais se compose de quatre galeries parallles bordes de btiments
au sud et  l'ouest. Les galeries enferment deux cours, la premire
ayant vingt mtres de long sur dix-sept de large; la seconde, de moindre
dimension, n'en a gure que quinze sur huit.

La galerie extrieure devait entourer le palais tout entier, et les
restes de piliers existants le feraient croire; le plan donn par
Stephens dans son ouvrage nous a paru d'une grande exactitude, et il lui
a fallu de longues recherches pour le reconstruire aussi parfait.

Aujourd'hui, la galerie extrieure de face n'offre plus que huit piliers
debout, et l'espace libre encore est de trente-deux  trente-cinq
mtres. La galerie, affaisse  son extrmit de gauche, se trouve, par
un plan inclin, relie avec le toit de l'difice.

Chaque pilier a huit pieds d'lvation, et chacun possde un bas-relief
de mme hauteur avec un riche encadrement. Le sujet reprsente
gnralement de un  trois personnages: l'un debout, guerrier, prtre ou
monarque dans l'attitude du commandement, la tte couverte d'une parure
de plumes, de lauriers ou d'ornements bizarres, les deux autres
prosterns en suppliants. Cinq de ces piliers ont le mme genre de
bas-reliefs; le sixime, celui de gauche, ne porte que des hiroglyphes.
Il est probable alors que les deux piliers suivants, portant aussi des
inscriptions, taient placs au milieu de l'difice, et qu'un autre
escalier correspondant  celui dont l'emplacement est marqu dans notre
photographie, donnait accs sur une porte semblable  celle qui s'ouvre
du ct de la premire cour. L'autre se serait ouverte au sud vers les
btiments d'habitation.

Tous les bas-reliefs sont dans le plus triste tat; l'un n'a qu'une
tte, une jambe, un bras, ou quelqu'autre partie du corps; il faut
beaucoup d'habilet pour les reconstruire. Cependant, avec les profils
marqus sur le plat du mur on pourrait y arriver. On reconnat au
dcollage de certaines portions des bas-reliefs que les sujets ont t
models sur le ciment dj sec dont les piliers sont enduits.

Ainsi que nous l'avons fait observer pour les temples, chaque dessus de
porte tait form par un linteau de bois compos de deux pices dont les
empreintes existent encore au sommet de chaque pilier. Comme ceux du
Yucatan, le btiment lui-mme n'tait compos que d'une frise s'levant
du pilier  la hauteur du monument; mais cette frise tait plus troite
que celles d'Uxmal, se rapprochant de celles de Chichen-Itza; seulement,
au lieu d'tre perpendiculaire, elle obliquait un peu sur elle-mme.

Il est difficile, aujourd'hui, de juger de l'ornementation de cette
frise, il en reste fort peu de chose, ce sont des espces de mandres,
models dans le ciment, et dont la manire ainsi que les matriaux
employs rappellent le style des monuments d'Izamal.

L'encadrement de pierres est beaucoup plus dvelopp que dans les
monuments d'Uxmal et devait former et forme encore au-dessus de chaque
pilier une saillie norme.

L'intrieur de la galerie porte  hauteur d'homme six cussons au milieu
desquels on voyait autrefois des figures d'homme et dont il ne reste
aujourd'hui que des dbris. Ces cussons, placs  l'abri, ont conserv
une couleur claire.

Au-dessus des cussons, des ouvertures en forme de trfle sont creuses
dans le mur de soutnement des deux galeries, mais sans le perforer
entirement; elles n'ont gure que dix-huit pouces de creux. Les trois
feuilles du trfle n'ont pas mme la forme compltement ronde, car les
extrmits sont termines par de petites dalles. Le dessus de la grande
porte affecte la mme figure.

La faade et la galerie que nous venons de dcrire est noire et couverte
de mousses; j'essayai de la nettoyer et de frotter les piliers, afin de
leur donner une couleur plus photognique, mais sans y russir; je fus,
du reste, oblig de le faire pour tous les objets que je voulus
reproduire. Dans l'origine, l'difice tait entirement peint, et l'on
retrouve encore des traces de couleur.

La seconde galerie rpte la premire, moins les cussons; les trfles y
sont galement trs-profondment creuss.

Le sol de cette galerie devait s'lever  six ou sept pieds au-dessus du
niveau de la cour, qui se trouve aujourd'hui fort exhausse par les
dtritus de toutes sortes, arbres, pierres, etc. On descendait dans
cette cour par un escalier parfaitement conserv; de droite et de
gauche, partant du sol pour atteindre  la hauteur de la galerie, sur
laquelle elles s'appuient en pente, se trouvent cinq dalles sculptes,
reprsentant divers personnages dont quelques-uns d'une expression assez
heureuse, mais d'un tout autre caractre que les bas-reliefs en pierre
et en stuc dj connus.

La troisime galerie a ses soutiens orns de la mme manire que celle
dj dcrite, et ne se distingue que par les soubassements des piliers,
en pierres charges d'ornements et de sculptures bien conserves.

La seconde cour est sans ornementation. Les btiments d'habitation,
placs au sud des deux cours se composent d'un enchevtrement de
galeries et d'intrieurs de diverses grandeurs, de couloirs et de
souterrains o l'on remarque un autel et des pierres de sacrifice; il
est fort difficile de pntrer dans ces intrieurs: la plupart sont
affaisss et les autres menacent ruine.

Le mme tigre  deux ttes qu'on voit sur l'autel, au milieu de la vaste
esplanade du palais  Uxmal, se retrouve  Palenqu, dans le bas-relief
oval incrust  l'intrieur d'un appartement du palais; il supporte une
femme ou une desse  laquelle un personnage  genoux semble offrir un
diadme orn d'une haute aigrette de plumes. J'allais oublier de parler
du canal souterrain qui coule aux pieds du palais; j'ignore jusqu'o il
conduit, et je ne pntrai pas au del de dix mtres; d'une largeur de
deux mtres sur une hauteur gale, il est couvert d'immenses pierres,
qui lui donnent une solidit que n'branlent pas encore les dvastations
de la fort. L'eau, qui coule dans ses profondeurs, est toujours limpide
et d'une fracheur remarquable dans ce climat dvorant.

Une tour carre de deux tages s'lve dans une petite cour, au sud de
la quatrime galerie. Perce de quatre fentres  chaque tage, elle
domine l'ensemble du palais. Cette tour offre un coup d'oeil des plus
pittoresques: des arbres normes ont pouss dans l'intrieur du second
tage, et semblent sortir d'une caisse, comme les orangers dans nos
serres. Les racines ayant perc les murailles, encerclent la tour comme
les cerceaux d'une immense cuve, et menacent de la briser par
l'irrsistible pression de leur croissante vigueur.

Je voulus prendre une vue de ce monument original dans son aspect
sauvage, et c'tait la meilleure de mes reproductions, mais elle fut
perdue ainsi que beaucoup d'autres, et les quatre plus mauvaises me
restrent seules.

Du reste, je l'avoue, mon expdition  Palenqu fut un insuccs
dplorable. Il m'et fallu dix fois les ressources dont je disposais, et
j'en eus l moins qu'ailleurs; il m'et fallu des glaces et du
collodion, et je n'avais que du papier iodur dont l'exposition est
d'une longueur norme, la russite toujours incertaine, et dont le
dveloppement demande de l'eau distille que je n'avais pas, et des
soins impossibles dans le dsert. J'avais apprci d'avance les
difficults qui m'attendaient, et chaque jour il en surgissait de
nouvelles.

Ainsi, les Indiens ne voulurent point nettoyer les herbes qui couvraient
la frise de la faade, pas plus que couper les arbres qui s'avanaient,
cachant la plupart des dtails. Ils craignaient, disaient-ils, de voir
l'difice s'crouler sous leurs pieds.

J'avais tabli mon cabinet noir dans un souterrain; j'y prparai mes
feuilles le matin. Mais l'eau du canal toute pure et limpide qu'elle
part, amenait dans mes lavages des milliers de taches que je ne pouvais
prvenir. J'exposais le jour, et, difficult nouvelle! il faisait une
telle humidit dans ces bois, que ma chambre noire, prouve par deux
annes de voyage, se resserrait jusqu' briser ses jointures, de faon
qu'il m'tait impossible de faire jouer les chssis. Plus tard, vers le
midi, la chaleur tait tellement intense, que le bois se contractait
avec la mme puissance et que tout tait  jour. Il fallait alors
envelopper l'instrument du haut en bas avec des linges et des vtements
que je mis en lambeaux pour cet usage.

Le soir nous soupions, Dieu sait comment! Ma principale nourriture tait
le _pozole_, pte de mas crue dlaye dans de l'eau, dont j'avalais des
quantits effroyables. Je recommande cependant au lecteur une soupe
d'escargots de la petite rivire, d'une saveur toute particulire, et
dont je me rgalai plusieurs fois pendant mon sjour  Palenqu.

La nuit venue, reint par un va-et-vient perptuel, il fallait
commencer le dveloppement des clichs, opration qui durait jusqu'
minuit, une heure du matin.

Mon domestique et le guide dormaient quand la voix des tigres ne venait
pas troubler leur sommeil. Le guide, un mtis du village, aurait voulu
nous quitter depuis longtemps, et plusieurs fois la frayeur qu'il
prouvait la nuit lui avait occasionn des accidents terribles. Le
malheureux n'osait faire un pas en dehors des feux; j'avais beau lui
dire que l'animal le plus froce n'et point os l'attaquer dans une
situation pareille, et que certainement, il n'oserait l'approcher, il ne
voulait rien entendre et restait dans la zone des feux, c'est--dire
beaucoup trop prs de nous.

Quelquefois, je cdais  la lassitude et chargeais mon homme de
surveiller les clichs dans leurs bains; mais, me rveillant en sursaut,
je le trouvais plong dans le plus profond sommeil. Ce fut ainsi qu'une
nuit n'en pouvant plus et devant la prsence de deux jaguars, rvle
par leur rlement trois fois rpt, je le priai de veiller deux heures
et de m'appeler pour le remplacer. Mais  peine tais-je enseveli sous
ma moustiquaire, qu'entendant les rlements se rapprocher, je lui criai
de veiller; il me rpondit qu'il veillait effectivement, et quelques
minutes aprs, les bruits ayant cess, j'allais m'endormir, quand
j'entendis  dix pas de moi la marche prudente d'un animal; les feuilles
sches criaient sous ses pattes; un lger frisson me passa par le corps;
ne faisant qu'un bond en dehors de ma moustiquaire, je passai par-dessus
le premier feu, et arrachant mon fusil des mains du misrable qui
dormait, je me retournai contre l'animal; mais je ne pus apercevoir
qu'une ombre incertaine dans les profondeurs de la galerie.

Le jaguar, car c'en tait un, remonta sur le toit du palais et vint
prcisment se tapir au-dessus de nos ttes. J'essayai, mais en vain, de
le toucher avec mon rvolver; je n'osai m'aventurer  sa poursuite dans
l'obscurit, et je crus prudent, par la suite, de coucher entre les deux
feux que nous allumions chaque soir  dix pas de distance l'un de
l'autre. J'avoue mme que je ne dormis gure cette nuit-l; le jaguar
m'inquitait, quoique n'ayant rien  craindre de lui. Le matin, au petit
jour, il partit par le ct oppos; je le vis bondir du toit sur la
pente de la pyramide et disparatre.

Combien souvent arrivait-il aussi que l'orage teignait mes lumires,
dispersait les feux, souillait mes bains chimiques de dbris de toutes
sortes: il fallait recommencer le lendemain pour chouer encore.

Comme compensation  mes fatigues, j'avais, aprs l'orage de chaque
soir, le spectacle des nuits radieuses; la lune, se levant tard,
glissait obliquement ses rayons argents dans l'ombre paisse de la
fort; puis, pntrant dans l'espce de clairire environnant le palais,
elle jetait dans ma solitude, par le jeu des ombres et des lumires,
tout un peuple de fantmes.

Gracieuses ou terribles, lourdes, lgres ou diaphanes, mon imagination
aidant, ces fantasques apparitions prenaient  mes yeux le corps de la
ralit.

Une nuit, nuit merveilleuse, j'assistai  toute une cration des plus
sublimes mystres de notre histoire religieuse.

Je me rappelle encore une vaporeuse assomption, telle qu'en savait
peindre Murillo: les nues portant la Vierge, le croissant, les longues
draperies flottantes, et dans l'ombre de vagues formes d'anges. Puis
tout disparaissait, changeait de place, se transformait: une cration
nouvelle s'levait comme un rve au milieu des ombres de la cration
vanouie. Un moment vint o muet, atterr, confondu, je vis se formuler,
mais dans toute sa puissance et dans toute son crasante majest, la
plus haute expression du gnie humain dans les arts: le Dieu de Raphal
sparant les tnbres de la lumire. Oh! c'tait bien l le crateur des
mondes, tel que l'imagination humaine l'a pu concevoir, avec cette tte
majestueuse, ce front divin, ce geste tout-puissant et sa marche
souveraine dans les espaces. Le dessin, la couleur, le lieu, en
faisaient non plus un fantme, non plus une apparition, mais une
terrifiante ralit. Tremblant, ananti, je crus voir Dieu lui-mme
venant rveiller de leur sommeil sculaire les habitants de ces ruines.
J'attendais que la trompette formidable donnt le signal, que la terre
s'ouvrt et que les ombres de ces guerriers, de ces prtres et de ces
souverains comparussent devant le Matre de toutes choses. tais-je le
jouet d'un rve? Je m'avanai doucement, sans dtourner les yeux, de
peur que la vision s'envolt, puis ayant touch Carlos endormi et
l'ayant veill: Tiens, regarde, lui dis-je; vois-tu?--Ah! que cela est
beau, fit-il, que cela est grand! Il tait frapp comme moi; quant au
guide, il ne comprit pas et ne vit pas d'abord, mais la puissante
apparition s'empara bientt de lui, il se mit  genoux et pria.

Quand la lune disparaissait derrire la montagne comme un flambeau qui
s'teint, la fort entire semblait illumine par des milliards de
lucioles voltigeant en tous sens; alors, attires par la lumire d'une
branche enflamme que nous agitions, elles accouraient vers nous de tous
les cts  la fois, et j'en remplissais un sac de gaze bleue qui, pendu
 la vote de la galerie, composait un lustre d'un effet magique.

J'attendais chaque jour la visite du jeune Allemand; il m'avait promis
de me conduire aux temples nouvellement dcouverts; mais il ne vint pas.
Mon guide ne connaissait que les cinq difices dont nous avons parl. Je
m'aventurai donc seul  la recherche des monuments. J'avais une petite
boussole pour me guider, et du reste je n'avais pas l'intention d'aller
trs-loin. Je connaissais la direction des ruines, elles s'tendent sur
une ligne parallle aux lignes de la _sierra_; je n'avais qu' suivre:
tant mieux si je devais rencontrer quelque chose.

Je n'avanai qu'avec difficult, et je pensais bien n'avoir parcouru
qu'une faible distance aprs deux heures de marche; j'avais abattu un
magnifique hocco  crte noire et blanche, que je destinais  notre
souper; je tuai galement un serpent vert de plus de deux mtres de
longueur, dont je ne connais malheureusement pas le nom. Mais de ruines
point. Je commenais  me fatiguer; pourtant, comme il tait de bonne
heure, je rsolus de marcher encore, obliquant du ct de la montagne.
Le terrain, coup de montes et de descentes, m'indiquait assez que
j'tais au pied mme de la _sierra_. Je finis par trouver un monticule
plus rapide que les autres, et quelques pierres tailles me firent
esprer que j'avais enfin retrouv l'un des temples; je gravis la
pyramide et je me trouvai bientt en prsence d'un difice du mme genre
que les ruines environnant le palais; la galerie de face, avec deux
ouvertures, et les petits intrieurs du fond, l'autel et ses trois
pierres, tout tait identique. J'tais satisfait. Il s'agissait de
regagner le campement et j'y mis plus de temps qu'il ne m'en avait fallu
pour m'en loigner. Je finis nanmoins par retrouver le petit ruisseau,
et, suivant son cours, je reconnus la pyramide au temple de la croix:
cinq minutes plus tard, je gravissais l'escalier du palais, o je me
couchai dans mon hamac, rendu de fatigue et mourant de faim. Le hocco
fut vite apprt; nous le dvormes  belles dents.

Les ruines de Palenqu impriment  l'esprit l'ide de la plus haute
antiquit; mais rien, dans ces monuments extraordinaires, ne peut lutter
de grandeur, d'lgance, de richesse et d'harmonie avec les difices
d'Uxmal. Il n'est pas improbable que les fondateurs des villes
yucatques descendissent des habitants de Palenqu, ou, tout au moins,
que leur civilisation ne procdt de cette civilisation beaucoup plus
ancienne; dans ce cas, Uxmal en serait l'apoge.

Quant  la ville mme, dont l'existence est l'apprciation d'tudes si
diverses, nous ne croyons pas qu'elle exista jamais. Cette multitude de
temples, semblables entre eux et fort loigns les uns des autres,
s'tendant sur une ligne de prs de quatre-vingts lieues, partant de
Palenqu, par Ocosingo jusqu' Commitan, frontire de Guatmala, ne fait
supposer qu'une mme civilisation chez toutes les peuplades de ces
montagnes, civilisation religieuse, organisation thocratique par
excellence. Le grand palais, entour de ses temples, ne reprsente, 
notre avis, qu'un centre religieux plus considrable que les autres. En
voici la raison: quand on parcourt la montagne et qu'on a vcu parmi les
Indiens, on ne tarde pas  se convaincre que ces populations ont
conserv leur antique manire de vivre, portant  l'ide chrtienne et
aux prtres qui les dirigent le mme respect dont ils entouraient leur
ancienne religion. Comme autrefois, ils vivent spars, perdus dans les
solitudes de la fort, loin de l'glise comme jadis loin du temple. Les
jours de fte et de crmonie publique, ils accourent au village,
accomplissent leurs devoirs religieux, coutent la voix du pasteur et
vont retrouver l'habitation passagre qu'ils ont leve dans les bois.

C'est ainsi qu'un village parat ne se composer que d'une glise
entoure de quelques cabanes, et ne reprsente qu'une fort modeste
population; mais si vous vous informez, on vous rpondra que cette
bourgade compte dix mille habitants. Du reste, la ville immense que l'on
suppose avoir exist  Palenqu ne se compose pas que d'un palais et de
quelques petits temples, mais d'difices de tous genres et de monuments
publics de toutes dimensions. Voyez le Yucatan:  Chichen-Itza, sur une
arne de trois kilomtres vous comptez dix difices et des ruines en
quantit;  Uxmal, dans un rayon plus tendu, pyramides, temples et
palais se succdent sans interruption. Des ruines mme de peu
d'importance feraient croire  l'existence d'habitations particulires
encore debout; il y avait agglomration et ville incontestablement; 
Palenqu, rien de tout cela.

Ce n'est point  dire que Palenqu manque d'importance. Ses ruines nous
paraissent tre, pour la science, les plus prcieuses, en tant qu'
notre avis, elles sont appeles  nous donner un jour la clef des
civilisations amricaines. Les nombreuses inscriptions que renferment
Palenqu et les temples de la montagne attendent le Champollion qui doit
faire cesser le mutisme de leur table de pierre. L'tude assidue des
langues _maia_, _zapotque_, _toltque_ doit amener ce beau rsultat. Un
homme nous semble destin  jouer ce magnifique rle dans l'avenir: M.
l'abb Brasseur de Bourbourg, qui possde ces trois idiomes, pourra sans
doute, dans son sjour prochain  Palenqu, nous rapporter ces paroles
vivantes.

Cela ne nous dira pas  quelle poque Dieu jeta l'homme sur la terre, ni
de quelle manire il le forma; la science, si haute qu'elle soit, recule
impuissante devant ce problme. Mais ayant dcouvert, par les
inscriptions de Palenqu, la date probable de la fondation de ces
temples et de l're civilise chez ces peuples, elle pourrait remonter 
une poque assez recule dans les sicles, pour nous dire si ces
premiers crateurs furent les descendants du vieux monde ou si elle a le
droit de les dclarer autochthones.

Il nous reste  formuler sur ces ruines, un voeu que bien d'autres avant
nous ont dj fait. N'appartient-il pas  une nation comme la ntre,
tte et lumire du monde, de s'emparer de ces monuments prcieux, de
leur offrir dans nos muses la place que leur importance rclame? Cette
absence de tout document sur les origines amricaines forme une vaste
lacune dans l'histoire de l'humanit; c'est au gouvernement  la
combler, et, s'il recule devant les frais immenses que comporterait le
transport des originaux, n'a-t-il pas le moulage, si facile aujourd'hui
avec le procd de M. Lottin de Laval, et n'a-t-il pas des hommes pour
l'excuter?

L'Amrique a pris sur nous l'avance;  l'poque du voyage de Stephens,
des Amricains avaient dj tent cette lourde entreprise; ils
chourent devant la mauvaise volont du gouvernement de Chiapas.
Aujourd'hui, que nos armes victorieuses portent au Mexique les ides
civilisatrices et le repos, aujourd'hui que l'influence franaise va
soustraire ce beau pays  l'engloutissement de la civilisation
amricaine, ne serait-il point  propos de mler quelques ides d'art et
de science  la gloire de nos armes? Une note du gouvernement suffirait
pour aplanir toute difficult et pour doter la France de documents que
jalousent l'Amrique et l'Angleterre.

Mes oprations termines, et comprenant que, malgr mes efforts, je ne
pourrais faire mieux, je mandai les Indiens pour enlever mes bagages;
ils partirent. J'avais vcu neuf jours dans les ruines.

Mon retour au village fut triste; j'avanais la tte basse, avec la
contenance d'un vaincu, me promettant nanmoins, si Dieu me prtait vie,
de revenir un jour pour arracher  ces ruines des images plus fidles et
les moulages de ses prcieux monuments.




XIV

TUMBALA

     Dpart pour San Cristobal.--De Palenqu au rancho.--Absence des
     Indiens.--Dpart pour le rancho de Nopa.--Chemins
     affreux.--Dsespoir de Carlos, mon domestique.--Famine.--Les
     singes.--Nopa.--San Pedro.--Trois jours d'attente.--Le
     cabildo.--Attitude hostile des habitants.--Arrive des
     Indiens.--Leur abandon dans la nuit.--De San Pedro 
     Tumbala.--Trois nuits dans la fort vierge.--Les jaguars.--Arrive
      Tumbala.


Don Agustin,  notre arrive  Santo Domingo, s'informa prs de l'alcade
s'il n'aurait point  ma disposition des Indiens de la montagne se
dirigeant vers San Cristobal. Six d'entre eux, du _pueblo_ de _Tumbala_,
retournaient prcisment, le dos libre,  leur village de la _sierra_.
Ils devaient suffire au transport de mon matriel et je les arrtai. Il
faut dire que, dans toute la montagne, les Indiens font mtier de btes
de somme, chevaux et mules tant fort rares et ne pouvant franchir les
sentiers  pic, seules voies de communication des villages entre eux.
Ceci s'applique spcialement au parcours de Palenqu  Iajalum; car, de
ce dernier point  San Cristobal, la route devient praticable et les
distances peuvent se franchir sur une mule ou  cheval.

Mes prparatifs termins, je payai, car l'on paye d'avance, coutume
dplorable qui amne toujours, du ct des Indiens, des difficults sans
nombre. Don Agustin m'avait donn l'itinraire  suivre et j'avais
inscrit sur mon carnet les noms des Indiens, afin que je pusse rclamer
en cas d'accident.

J'avais en outre lou deux chevaux pour Carlos et moi; ils devaient nous
porter jusqu' une premire station, au pied de la _sierra_ mme.
C'tait une distance de sept lieues pargnes  nos pauvres jambes
qu'attendaient plus tard d'tranges preuves. Un domestique de don
Agustin nous suivait pour ramener les btes, et comme je n'apercevais
pas les Indiens, on me tranquillisa, me disant qu'ils seraient bientt
en marche, et nous rejoindraient  la station. Je serrai donc la main de
don Agustin, le remerciant de son obligeance. Don Pio, les larmes aux
yeux me donna l'_abrazo_: j'allais revoir sa chre patrie dont trois
mois d'exil le sparaient encore; je n'aperus point _la Pancha_.

Nous arrivmes au _rancho_ vers les dix heures, et comme le guide
voulait retourner immdiatement  Palenqu, j'exigeai qu'il restt
jusqu' l'arrive des Indiens que je ne voyais point venir. La journe
entire se passa dans l'attente, recherches, appels, sifflements aigus 
l'usage des gars; tout fut inutile, et l'cho mme ne rpondait pas.
La position devenait gnante: comptant sur l'arrive immdiate des
porteurs, nous tions partis sans autres vivres qu'une norme boule de
_posole_, nourriture fade et peu fortifiante pour des estomacs affams.
Une rivire courait aux pieds du _rancho_, et le guide s'en alla  la
recherche des escargots que nous connaissions dj. Il en fit une ample
rcolte, ce fut l tout le menu de notre souper.

La nuit venue, et les feux allums, je m'enveloppai dans mon _zarape_,
m'efforant de prendre mon mal en patience, et persuad qu' la premire
heure les Indiens arriveraient. Il n'en fut rien; je n'avais garde de
laisser partir le guide et ses chevaux; il tait le seul d'ailleurs avec
lequel je pouvais m'entendre, les Indiens ne parlant pas l'espagnol, et
je saurais au moins, si quelque voyageur arrivait de Palenqu, ce qui
avait pu retarder ainsi mes compagnons de route. Je pouvais, au besoin,
me servir des chevaux pour retourner en arrire.

Je passai la matine dans le bois, o je fis une trouvaille
extraordinaire,  mes yeux du moins: c'tait une tortue de huit  dix
pouces de long, dont l'caille infrieure tait garnie  ses extrmits
de deux appendices  charnire qui lui permettaient de s'enfermer
hermtiquement dans sa coquille et de braver toute espce d'ennemis.
J'prouvai plusieurs fois la force de rsistance de ces portes
naturelles et je ne pus les ouvrir. Je pensai d'abord  conserver ce
curieux animal, mais ventre affam n'a pas d'oreilles, je le mangeai. 
midi, le bruit d'un certain nombre d'hommes traversant la rivire me fit
dresser l'oreille; nous allions donc partir, je m'lanai au-devant
d'eux, mais je ne rencontrai que deux Indiens inconnus auxquels le guide
adressa la parole. Ils venaient de Palenqu; j'appris alors que les
porteurs s'taient enivrs, puis battus et avaient occasionn une espce
d'meute dans le village. Il avait fallu les arrter et les enfermer
dans la prison, o ils avaient cuv leur _anizado_; que, du reste, on
devait les relcher ce jour mme et que nous les verrions bientt.

Le guide, dont les chevaux depuis deux jours ne mangeaient que du
feuillage et qui lui-mme ne demandait qu' s'en aller, changea
quelques paroles avec les Indiens en question, me dit que ces deux
hommes, moyennant une lgre rtribution, consentiraient  porter nos
couvertures et le paquet que j'avais avec moi; qu'ils nous serviraient
de guides dans la fort et que nous devions atteindre San Pedro dans la
journe. L, disait-il, nous trouverions des vivres en abondance et les
porteurs nous y rejoindraient le soir mme. Comme on n'aime peu
gnralement  retourner sur ses pas, que le village tait loin et San
Pedro  une demi-journe de l, suivant le guide, j'acceptai sa
proposition; il enfourcha son cheval, prit l'autre en main et disparut.

Pour nous, munis d'un long piquet, le fusil en bandoulire et le
revolver  la ceinture, nous nous mmes  marcher  la suite des
Indiens. La cte, d'abord assez douce, devint bientt d'un escarpement
extraordinaire; ce n'tait plus une marche, mais une escalade. Les deux
hommes semblaient infatigables, et nous avions peine  les suivre. Il
fallut bientt quitter veste et gilet dont ils se chargrent encore;
pour eux, nus comme la main, sauf une mince bande de coton remplaant la
feuille de vigne, ils continuaient le pas acclr.

Je mis d'abord un certain amour-propre  ne point me laisser dpasser,
mais il fallut bientt parlementer; nous haletions, et Carlos n'en
pouvait plus. De temps  autre, les Indiens faisaient une halte de
quelques secondes, poussaient deux ou trois soupirs en manire de
sifflements prolongs et repartaient de plus belle. Je leur fis signe
d'aller moins vite, ils ne parurent y consentir qu' contre-coeur.

Enfin, nous nous arrtmes au bord d'un torrent o notre boule de
_posole_, notre seule ressource, fort diminue dj, s'vanouit tout
entire. En fait de vivres, nos deux guides taient aussi pauvres que
nous; il me parut grand de partager.

Nous montions sans cesse, il tait cinq heures, et San Pedro ne
paraissait point. Estomacs vides, jambes faibles; quoique vigoureux, je
ne gravissais plus avec la mme facilit les rocs et les asprits du
sentier. Carlos se mit  gmir de plus belle, puis se coucha et refusa
d'aller plus loin; je ne pouvais l'abandonner ainsi.

--Voyons, lui dis-je, ne vois-tu pas le sommet de la montagne? nous
arrivons, courage! quelques minutes encore et tu te reposeras. Il se
relevait, essayait de nouveau, puis s'arrtait encore. Un moment vint
o, les genoux ankyloss, la tte perdue, vraiment fou, il se roulait en
dsespr.

--Partez, disait-il, partez, laissez-moi, je veux mourir; tenez,
brlez-moi la cervelle. Ah! maudit soit le jour o je consentis  vous
suivre. Il blasphmait comme un damn, pleurait comme un enfant, et je
ne pouvais le consoler. C'tait en somme une pauvre nature.

Je dus menacer nos Indiens, pour les forcer  nous attendre. Ah!
s'criait Carlos, si nous descendions au moins, je pourrais marcher.

Une diversion vint heureusement lui donner le temps de reprendre ses
esprits. Les Indiens, dans le parcours de la fort, saisissaient tous
les bruits, tous les sons, et les moindres murmures de la solitude
taient perceptibles pour eux. Ils avaient un instinct merveilleux pour
apercevoir des choses dont je ne me doutais point, et plusieurs fois
dj, ils m'avaient montr des hoccos et des dindons sauvages qui se
glissaient sans bruit dans les hautes branches des arbres. Ils
n'auraient pas t fchs de m'en voir abattre quelques-uns, car la
soire s'avanait et notre souper devenait plus que problmatique; mais
je leur donnai certainement une pauvre ide de mon adresse, car je
manquai  quarante pas le hocco le mieux plac du monde; il faut ajouter
que mon fusil contenait une balle et trois chevrotines.

Comme les porteurs de Palenqu avaient sur leur dos mes munitions de
bouche et de guerre, il ne me restait plus qu'un coup charg, mon
pistolet ne devant m'tre d'aucun usage  des hauteurs et  des
distances semblables. Au moment dont je parle, nous avions entendu de
grands cris sur la gauche, et les Indiens, par une pantomime expressive,
me faisaient entendre qu'il y aurait l pour nous quelque belle proie.
Nous laissmes donc Carlos  son repos, et, nous enfonant dans le bois,
nous nous trouvmes, a dix minutes au del, en prsence d'une colonie de
singes hurleurs. Il y avait conciliabule apparemment: assis en rond dans
les poses les plus singulires, couchs, debout ou suspendus, il y en
avait de tout ge et de toutes conditions.

Un silence gnral accueillit notre approche; mais pas la moindre
vellit de fuite: des regards curieux et quelques murmures
d'improbation, ce fut tout.

En vrit, c'est encore une rputation d'esprit usurpe que celle de ces
messieurs: j'eus tout le temps de choisir ma victime. Je m'adressai  un
fort bel animal, tranquillement assis  cinquante ou soixante pieds au
dessus de ma tte et m'offrant la surface entire de ses reins charnus;
et qu'on ne me fasse point ici reproche d'attaquer mon ennemi par
derrire, je n'tais pas trs-sr de mon adresse, je songeais au souper,
et c'tait le mieux plac de la bande. Je visai longtemps, la capsule
humide rata. Je me htai d'essuyer la chemine et d'y replacer une
capsule de mon revolver, je n'en avais pas d'autres; je visai de nouveau
et l'animal tomba lourdement: il tait mort. La balle avait travers le
corps prs du coeur, et l'une des chevrotines avait bris la queue.

Il y eut alors une espce de rvolution dans le haut, et je crus  une
prise d'armes; un singe ventru, de grande taille, le chef de la troupe
assurment, poussa deux grondements terribles, s'agita, descendit de
vingt pieds au moins, remonta, me lanant des regards furieux. Les
Indiens, chargs des restes mortels du dfunt, avaient repris la
direction du sentier; je m'lanai sur leur trace. La troupe nous suivit
un instant, passant d'un arbre  l'autre, toujours grondant, puis les
rangs s'claircirent, et je n'en aperus plus qu'un seul en arrivant
prs de Carlos; l'animal tait accompagn de deux jeunes cratures.

Je pensai que c'tait la veuve plore de ma victime. C'tait bien elle,
en effet, la malheureuse; elle nous suivait avec ses deux enfants. Nous
tions alors sur un petit plateau qui dbouchait  quelques centaines de
pas, sur le _rancho_ de Nopa, simple toit de chaume port sur quatre
piquets,  l'usage des voyageurs attards. La nuit approchait, il fallut
y rester.

La guenon nous avait suivis jusque-l, et s'tant arrte sur l'arbre le
plus voisin, elle ne quittait plus des yeux le cadavre de son poux.
Malgr cette preuve touchante de fidlit conjugale, je n'tais pas mu;
je convoitai les jeunes orphelins et je n'eus,  ma honte, que des
remords de crocodile, le regret de ne point avoir de munitions pour
m'emparer de la mre.

--Mais San Pedro, dis-je  l'Indien, San Pedro? Il me comprit et me fit
signe  son tour que San Pedro tait encore au diable. Le guide de
Palenqu m'avait fait un conte bleu et ne dsirait qu'une chose, se
dbarrasser de nous. Enfin, nous avions des vivres et nous allions
manger. Ah! quelle excellente perspective que celle de pouvoir briser un
jene de vingt-quatre heures aprs une journe de marche!

Je me chargeai des prparatifs, laissant  un Indien le soin d'allumer
le feu. Mon singe tait d'un magnifique pelage d'un rouge noir avec les
parties jaune orange: c'tait un contraste par trop frappant, et je
songeai  part moi que, si je m'tais empar de ses enfants pour en
faire des compagnons de route, il et fallu leur imposer culotte.

Le dpouillement ne fut point aussi facile que je le pensais d'abord; il
fallut se mettre  deux pour en venir  bout. La femelle tait toujours
l, tmoin de ce navrant spectacle. L'opration termine, je me htai
de trancher la tte de l'animal, tte par trop humaine dans sa nudit
sanglante, et dont la vue, malgr mon froce apptit, m'et enlev toute
envie de goter  ce mets original.

Le feu tant allum, le corps fut lav, coup en quatre, le foie et le
coeur mis  part comme morceaux de choix, et le tout suspendu sur les
branches vertes, au-dessus de la flamme ptillante, rtissait avec ce
petit grsillement plein de charmes que fait la graisse, tombant par
gouttes sur les charbons ardents.

Nous soupmes aux flambeaux, car la nuit tait venue; je trouvai le rti
de bon got, mais le sel manquant, un peu fade; marin, le rble et t
dlicieux. Le djeuner se composa des reliefs de la veille. La descente
commenait, et Carlos, un peu remis de ses chaudes alarmes, marchait
d'un pas plus assur.

Ce jour-l, le sentier se peupla de troupes d'Indiens chargs, se
dirigeant vers _las playas_: nous en croisions  tout instant;  chaque
nouveau passant, je m'informais de San Pedro. L'un d'eux enfin, parlant
quelque peu l'espagnol, me rpondit qu'il nous restait bien encore six
lieues  faire. Nous marchions depuis trois heures, c'tait donc, avec
la course de la veille, un total approximatif de seize lieues au moins.
Une grande et belle rivire, que je ne retrouve point dans la carte de
Chiapas, nous barrait la route; un Indien nous fit passer en pirogue, et
deux heures plus tard nous apercevions les cabanes du village.

L devait commencer une srie d'preuves que la protection toute
spciale de la Providence me permit seule de franchir sain et sauf. San
Pedro est un village d'Indiens  moiti barbares, et vous n'y rencontrez
pas une figure indiquant le plus petit mlange de sang espagnol. Il se
compose d'une centaine de cabanes, dissmines sans ordre sur les petits
monticules d'une plaine moutonneuse; l'aspect en est pauvre, sans
charme, et d'un sauvage abtardi; l'glise me fit croire  la prsence
d'un cur, mais il n'y en avait point.

Je me dirigeai vers le centre du village, comptant prendre gte (en
payant, naturellement) dans la premire case venue; mais je n'avais plus
affaire aux Indiens d'Oaxaca; dans le premier _jacal_ o je mis les
pieds, au lieu de la bienvenue que j'attendais, je ne trouvai que des
femmes qui poussrent  ma vue des cris d'effroi et s'enfuirent
aussitt. J'avais, il est vrai, mon fusil sur l'paule, une grande
barbe; mais, en vrit, je ne me croyais point d'apparence si
redoutable.

Les cris de ces Indiennes avaient attir, au dehors des cases, toute la
population fminine de l'endroit; elle m'environnait avec une curiosit
inquite et se sauvait  mon approche. Comme nous ne parlions pas la
mme langue, il tait difficile de nous entendre; cependant, 
l'interrogation rpte du mot _gobernador_, gouverneur (car l'alcade
s'appelle gouverneur dans cette partie de la montagne), l'une de ces
femmes, plus courageuse que les autres m'indiqua sur la droite une
cabane de grande apparence, et je m'y dirigeai, suivi de Carlos.

J'entrai; trois jeunes filles, nues jusqu' la ceinture, crasaient le
mas sur des _metates_ (pices de granit tailles en creux), tandis
qu'une vieille femme, aux seins pendants, remuait, au moyen d'une
cuiller de bois, un pot fumant, dont les exhalaisons graisseuses sinon
dlicates, ne laissaient pas que de chatouiller mon odorat. Deux gamins,
de dix  douze ans, en nature, compltaient le tableau.

Je produisis moins d'effet dans la demeure du chef que dans les
prcdentes cabanes; cependant les jeunes filles suspendirent leurs
travaux, et la gouvernante, sa cuiller  la main, fit mine de me barrer
le passage, m'adressant dans son idiome une foule de questions inutiles.
J'entrai nanmoins, et me servant de cette pantomime  l'usage de tous
les peuples, qui consiste  faire agir en va-et-vient l'index devant la
bouche ouverte; je lui lis comprendre que j'avais faim et que je
dsirais qu'elle me servit, le plus tt possible, quelque peu du fricot
qui mijotait dans sa marmite.

J'appuyai la dmonstration de la vue d'une pice blanche, l'assurant par
l de la puret de mes intentions.

Mais elle me rpondit par un geste ngatif des plus formels, insinuant
qu'elle n'avait rien  m'offrir et que j'allasse voir ailleurs.

--Diable, dis-je  Carlos, nous ne sommes point prcisment ici chez des
montagnards cossais. Carlos ne comprit pas.

Je voulus reprendre le fil de la ngociation interrompue; peine inutile,
la vieille ne voulut rien entendre.

Comme je n'avais  esprer meilleur accueil nulle part, et qu'en somme
j'tais dans la place, je rsolus de ne point faire retraite devant le
mauvais vouloir de la vieille.

Quant aux vivres, un coq blanc se pavanait dans la cour au milieu de ses
poules, et soit prmditation de ma part, soit mauvaise chance de la
sienne, il tomba le premier sous ma main; je lui tordis immdiatement le
cou. Toute la famille avait jet des cris  ameuter le village, je n'en
avais pas moins continu ma poursuite, couronne, comme on le voit, d'un
plein succs.

Je prsentai donc le coq  la gouvernante, la priant de le prparer: je
lui remis deux raux dans la main, comme prix du bipde, et m'allai
coucher sur un banc. Carlos ronflait dj.

Quelques instants aprs, l'Indienne m'apportait le coq parfaitement
plum, mais cru et non vid; et qu'on n'aille pas croire que je charge
les choses, je raconte un fait. L'aimable gouvernante me prenait pour un
sauvage; la crature civilise, c'tait elle; je reprsentais  ses yeux
la barbarie. Je lui pris donc le poulet des mains le plus
respectueusement que je pus, et j'allai l'enfoncer moi-mme dans le
liquide bouillant de son pot au feu.

Le coq tait dvor depuis longtemps et je dormais, tendu sur mes
couvertures, quand on me rveilla brusquement. Deux Indiens se
trouvaient devant moi; c'taient les premiers que j'eusse aperus depuis
mon entre dans le village; ils vont  leur _milpa_ dans la journe et
ne rentrent que le soir.

Ils avaient des figures hostiles et me firent comprendre qu'il fallait
absolument vider la place o je n'avais aucun droit; d'autres Indiens
s'taient joints aux premiers: toutes ces physionomies taient
menaantes, je cdai prudemment. L'un d'eux me conduisit au _cabildo_,
dj rempli d'une foule d'Indiens de toutes les parties de la _sierra_,
descendant  _las playas_ ou remontant  leurs villages; mais des gens
de Palenqu, pas de nouvelles.

Il y avait fort heureusement parmi ces hommes un mtis de Chilon,
parlant trs-bien l'espagnol, auquel je contai ma pitoyable histoire; je
le priai donc, s'il connaissait quelqu'un dans le village, de vouloir
bien me recommander  lui, de faon que, si je devais longtemps encore
attendre mes bagages, je pusse au moins me procurer le ncessaire sans
avoir recours  la violence et sans m'exposer  des accidents fcheux.
Il arrangea l'affaire avec un bon vieux mnage qui, matin et soir,
m'envoyait des vivres; il me promit, en outre, de hter l'arrive de
mes porteurs s'il les rencontrait sur sa route. Je le remerciai; il
partit.

La nuit que je passai dans cet infme _cabildo_ fut une des plus
terribles que puisse retracer ma mmoire. Tous ces Indiens, nus ou en
chemise, rpandaient dans l'atmosphre une odeur _sui generis_ qui
soulevait le coeur: sales comme des peignes, ils avaient import de leur
village dans ce cloaque des chantillons de tous les parasites connus,
et toute la vermine du globe semblait s'tre donn rendez-vous dans
cette infecte maison commune.

Je ne pouvais sortir, il pleuvait  torrent.

Envelopp dans ma couverture, au milieu d'une poussire vivante, je
croyais littralement sentir mon corps se mouvoir et changer de place.
Je ne pus fermer l'oeil.

Trois nuits encore j'endurai ce supplice et la mauvaise volont des
habitants; je me rappelle qu'un jour je fus oblig de mettre mon
revolver en avant pour me procurer un peu d'eau que me refusait un
Indien.

Le troisime jour, j'eus une immense joie; mes Indiens arrivrent, ils
portaient la tte basse, comme des coupables, et l'un deux me montrait
piteusement une large coupure  la jambe, consquence de l'orgie et de
la lutte qui l'avait suivie. Ne pouvant communiquer avec eux que par
gestes, tout reproche devenait impossible; je me trouvais d'ailleurs
trop heureux de pouvoir changer de linge et dormir dans un hamac,
au-dessus de la pourriture o j'avais croupi trois jours.

J'avais srieusement craint quelque hostilit des habitants du village;
j'avais maintenant de la poudre et du plomb sous la main, j'tais
rassur: de plus, nous partions  cinq heures du matin, tout tait pour
le mieux dans le meilleur des mondes.

Je dormis donc comme un loir, et quand je m'veillai, il faisait grand
jour. Mon premier regard fut pour mes Indiens et je ne les aperus pas.
Mes bagages taient bien l, symtriquement rangs, tels que je les
avais vus la veille; seulement les lanires d'corce qui servent  les
fixer sur le dos des porteurs avaient disparu.--Mes hommes sont dehors,
pensai-je; ils ont voulu respecter mon sommeil. Nanmoins le soupon me
heurta comme un glaive; suivi de Carlos, je me prcipitai au dehors:
personne des ntres; j'envoyai Carlos s'informer au village, je ne
pouvais croire, aprs tant de misres dj subies,  la lchet d'un tel
abandon.

Cependant la moiti des Indiens du _cabildo_ avait dj disparu,
d'autres, se prparant au dpart, avalaient  la hte quelques
tortilles, suivies d'un coup de _pozole_, d'autres chargeaient et se
mettaient en route. Quand Carlos revint, j'tais seul: il n'y avait plus
d'illusion possible, les Indiens s'taient drobs pendant la nuit.

Cela sentait la conspiration d'une lieue, et mon parti fut bientt pris.
Je laissai Carlos se dsolant,  la garde de mes bagages, et muni de mon
fusil et du revolver nouvellement chargs, j'allai parcourir le village,
 la recherche de nouveaux porteurs.

Partout je n'prouvai que des refus; l'argent  la main, j'offris
jusqu' dix fois la valeur des services que je rclamais; je n'obtins
que des regards de haine ou des sourires de dfi. Rsolu de partir
envers et contre tous, je me rendis chez le vieil Indien qui, seul,
m'avait montr quelques sympathies, et l'emmenant au _cabildo_, je lui
fis comprendre qu'il et  prendre soin de mes bagages, et sur l'heure,
lui, Carlos et moi, nous les transportmes dans son _jacal_.

Cela fait, je mis de ct ce que je pensais utile ou ncessaire pour une
marche de trois jours,  savoir: nos couvertures, deux manteaux de
gutta-percha pour l'orage, et devant servir de tente au besoin, une
boule de _posole_ que la vieille Indienne m'apporta, deux livres de
jambon cru qui m'tait rest de mes provisions avaries, des balles, de
la poudre, ma hache et divers ustensiles, etc., le tout devant former
deux fardeaux, l'un pour Carlos et l'autre pour moi.

J'avais pris la charge la plus lourde, cinquante livres environ, car je
m'tais habitu depuis trois jours  n'tre que le serviteur de mon
domestique, et longtemps encore je devais continuer ce joli rle.

Ces apprts termins, je hissai le tout sur mes paules, comme un sac de
soldat, au moyen de bandes d'corce, et dans cet attirail  la Robinson
qui devait tre du plus haut comique s'il n'avait t des plus
lamentables, j'enfilai, guid par le vieux, le sentier de _Tumbala_. 
la lisire de la fort, l'Indien me montra le petit chemin s'enfonant
dans le bois, eut l'air de me souhaiter un bon voyage, et nous laissa
seuls.

J'ignore si ses compatriotes du village avaient dessein de m'attaquer en
route, en tout cas j'tais bien dcid  brler la cervelle au premier
qui se prsenterait. J'avais huit coups  tirer, ce qui constituait une
force respectable.

Il s'agissait d'atteindre _Tumbala_. Je regardais Tumbala comme le terme
de mes misres. J'avais une lettre pour le _padre_ du lieu; il me savait
en route et devait m'attendre.

Mes premiers pas dans cette nouvelle carrire furent chancelants, je
l'avoue; les lanires d'corce me fatiguaient trangement les paules,
et si j'avais eu quelques difficults  gravir sans fardeau les
premires pentes de la _sierra_, ce n'tait que roses auprs de ce qui
me restait  faire. Quant  Carlos, je n'en parle pas, il geignait plus
que mon mulet des montagnes d'Oaxaca, et ses soupirs lamentables lui
eussent  plus juste titre mrit le surnom de _pujador_, soupireur.

Malgr l'ombre paisse et l'humidit de la fort, la chaleur me semblait
suffocante, et nous n'avancions qu'avec des peines inoues.

Chaque cinq minutes nous faisions halte, je dchargeais mon sac et
reprenais haleine.

Cependant le sentier devenait de plus en plus rapide, et le frottement
du pantalon  l'endroit du genou, menaait de paralyser l'articulation:
je le coupai donc  la hauteur des cuisses et j'en prouvai un immense
soulagement. Toute innovation en appelle une autre: je quittai veste,
pantalon, chemise, que je pendis  ma ceinture, et je me trouvai tout 
fait  l'aise. Carlos ne m'imita point, il craignait de s'enrhumer. Ah!
le charmant serviteur que j'avais l!

Je ris d'abord comme un fou de ma mtamorphose, et dans cet trange
appareil, la hache et le pistolet au ct, le fusil en bandoulire, le
bton  la main et la poitrine  moiti couverte par une barbe de deux
ans, je devais tre fait  peindre; la nuit de bon sommeil que je venais
de passer m'avait rendu quelque vigueur, et de temps en temps nous
trouvions de l'eau pour nous dsaltrer.

Comme la position n'tait point si mauvaise, le djeuner de jambon cru
arros de _posole_, au bord du torrent, fut mme assez gai, et Carlos,
qui m'avait encore repass quelques bibelots de son paquet, commenait 
en prendre son parti. Vers les huit heures nous nous arrtmes; il et
t difficile d'aller plus loin; nous tions parvenus  de grandes
hauteurs, il s'agissait donc de trouver de l'eau et d'tablir notre
campement. J'obliquai sur la droite;  cinq minutes au plus, je
rencontrai une source, la place tait bonne, et j'eus bientt fait de
nettoyer les broussailles qui garnissaient le sol au-dessous des grands
arbres.

Le bois mort ne manque pas et j'en fis une provision  pouvoir
entretenir un feu de joie toute la nuit.  l'aide de ma hache, je
plantai des piquets formant palissade; en quelques instants, j'eus la
carcasse d'une petite tente, que je recouvris d'un manteau de gutta;
l'autre, tendu par-dessous, nous permettait de braver l'humidit.

J'avais orient la tente contre le vent, et garni les cts de feuilles
et de branchages; aussi, lorsque l'orage de tous les jours arriva, le
feu flambait c'tait un plaisir, et nous pouvions dfier les
intempries.

La nuit venue, nous devions faire alternativement, Carlos et moi, une
veille de deux heures; on entendait au loin la voix des jaguars, et
c'est toujours un voisinage dsagrable.

La nuit se passa sans encombre; je dormis peu, mais on pouvait
s'attendre  plus mal.  l'aube j'entendis retentir les chants d'un coq;
il y avait donc des habitations auprs de nous. Je ne cherchai pas 
dcouvrir la cabane, je n'avais d'ailleurs rien  demander; il nous
restait encore un peu de _posole_, et je pouvais bien, en tout cas, tuer
un singe, une dinde sauvage ou quelque autre gibier. D'ailleurs,  mon
apprciation, nous devions arriver  Tumbala sur les midi. Dplorable
erreur! nous n'avions fait, avec nos haltes perptuelles, que fort peu
de chemin. Midi vint, deux heures, et, nos provisions puises, le bois
dsert, ne nous faisait plus esprer qu'une nuit semblable  la
prcdente, moins le souper qui l'avait rendue supportable.

 chaque pas en avant, nos haltes se rptaient plus longues; je sentais
avec terreur que l'nergie baissait et que le courage allait
m'abandonner; j'eus une dfaillance de coeur, elle ne dura point
heureusement. Ah! si ma mre me rencontrait! disais-je, et me reportant
 la patrie lointaine, j'ambitionnais le sort des plus infinies et des
plus pauvres; ils boivent au moins, ils mangent, ils causent, et les
fatigues de leurs travaux s'vanouissent au milieu des compensations de
toutes sortes que prodigue la vie civilise.

Il faut avoir souffert un long temps de la privation de ces choses, que
dans le monde on traite de satisfactions grossires, pour comprendre
tout le prix qui s'attache  leur jouissance, et quelle gloutonnerie se
dveloppe chez l'homme le plus matre de lui,  la pense d'un morceau
de viande et d'une simple bouteille de vin.

Alors, mon ambition n'allait pas jusque-l; un morceau de pain m'et
sembl pitance merveilleuse, et je jurai bien de ne plus quitter la
France, si Dieu me permettait jamais de la revoir. Vain serment, que
bien des voyageurs ont d faire comme moi, s'ils ont travers les mmes
preuves. Cependant la fort tait d'une grandeur merveilleuse, nous
entrions dans la zone des fougres arborescentes, et je m'extasiais
devant les tiges lances de ces magnifiques arbustes. Rien ne peut
donner l'ide de leur gracieuse lgance, et dans la famille des
palmiers, on ne trouve rien  lui comparer; le cocotier est lourd et
gauche auprs de la grande fougre, et la couronne de petites feuilles
du dattier n'est plus qu'un ornement court prs de son magnifique
diadme. Le tronc de l'une devait s'lever  quarante pieds, ses
feuilles gigantesques en mesuraient au moins quinze, et la tige n'avait
pas six pouces de diamtre.

Les plantes parasites s'talaient en couches paisses sur l'corce des
arbres, et la famille des orchides maillait de ses fleurs rouges,
bleues et blanches, la verdure de ce parterre arien. D'immenses
colonies de fourmis _arrieras_ croisaient le sentier qu'elles couvraient
sur une largeur de plusieurs mtres, toutes charges de dcoupures de
feuilles, qu'elles portent en l'air comme une voile, ce qui les faisait
ressembler  une bande de verdure anime.  la vue de tant de choses
belles et nouvelles pour moi, j'oubliais la fatigue et la faim, qui
reprenaient bien vite leurs droits.

Vers le soir, je fis la rencontre d'un Indien; j'en avais crois
d'autres dans la journe, me bornant  leur demander Tumbala, que tous
m'avaient indiqu dans la mme direction. Celui-ci portait sur son dos
une assez grosse boule de pte de mas; il consentit  m'en cder une
partie pour une pice d'argent. C'tait une rserve pour la nuit.

Je campai, comme la veille, dans un fourr, et tout alla bien d'abord;
mais l'orage, d'une violence extraordinaire, se changea en vritable
tempte. L'eau envahit notre fragile abri, et j'avais toutes les peines
du monde  tenir allum le feu qui nous gardait. Les arbres s'abattaient
autour de nous avec un bruit pouvantable, et des gmissements de btes
fauves se mlaient  la voix de l'orage; ce fut une nuit terrible. Sur
les onze heures, la pluie s'arrta; mais le bois, mouill, charbonnait
sans jeter de flamme: nous tions dans la plus affreuse obscurit, je
grelottais sous ma couverture trempe; pour comble, les rauques soupirs
d'un jaguar se rapprochaient insensiblement. Je priai Carlos de souffler
le feu  son tour; il tait tomb dans un affaiblissement complet et ne
me rpondit que par un gmissement de dsespoir. Le tigre avait fini par
se rapprocher et se tenait  dix pas dans les broussailles qui nous
entouraient; ses cris gutturaux se rptaient par intervalles de cinq
minutes et m'empchaient de songer au repos; le fusil  la main,
soufflant le feu dont les lueurs mouraient, je m'efforais de dcouvrir
l'endroit exact o se tenait mon ennemi; ce fut en vain; l'ombre
paisse, ces fourrs impntrables masquaient sa prsence, et je ne pus
que tirer au jug les six coups de mon revolver, sans pour cela lui
faire abandonner la place.

Il nous tint bloqus jusqu' quatre heures du matin, et j'avais pass
cette affreuse nuit sans fermer l'oeil, soufflant mon feu, grelottant de
froid. Il tait temps que Tumbala se prsentt, et je ne crois pas que
j'eusse pu braver encore deux jours de privations et de fatigues
semblables; nous y arrivmes  dix heures. J'avais mis trois jours 
faire quatorze lieues.




XV

SAN CRISTOBAL

     Tumbala.--Le cur.--La chasse aux
     dindes.--Jajalun.--Chilon.--Citala.--Le dominicain et son
     ami.--Moeurs indiennes.--Ouikatepec.--Cankuk.--Les Indiens
     porteurs.--Tnjapa.--San Cristobal.--Hospitalit de M.
     Bordwin.--Les moeurs.--Les glises.--Le psalterion.--Le
     gouvernement.--Ruines aux environs de Comitan.


En l'absence du cur,  la vue de nos visages terreux et de nos
vtements souills de fange, la gouvernante du presbytre refusait de
nous recevoir. Je lui fis part de l'abandon des Indiens et des
vnements qui en avaient t la suite, et lui prsentai la lettre 
l'adresse de son matre; il se trouvait en promenade aux environs, on
l'envoya chercher aussitt. Du haut de la galerie de sa maison, je le
vis venir: c'tait un jeune homme de trente ans au plus, en redingote
noire et en chapeau de feutre; sa figure tait avenante et sympathique:
je m'empressai au-devant de lui, et, m'ayant donn la main:

--_Hombre!_ s'cria-t-il, ah! mon ami, comme vous voil fait!

Je le mis au courant de mes infortunes, ce qui lui fit pousser des
exclamations de piti.

--Ah! les misrables, fit-il, parlant des Indiens qui s'taient enfuis;
avez-vous leurs noms?--Je lui en donnai la liste.--Justice pour tous, me
dit-il, chacun aura son affaire; mais les drles sont capables de ne pas
revenir au village avant deux mois d'ici.

Je confiai au _padre_ que je mourais de faim.

--Venez, nous allons prendre un bol de _caldo_ (bouillon) en attendant
le dner qui ne peut tarder.

J'avalai le bol de bouillon d'un trait, formant tout bas le voeu que la
cuisinire se htt de servir.

Je n'avais pas oubli mes bagages, laisss au soin du vieux de San
Pedro. Le _padre_ fit venir le gouverneur et lui demanda six hommes sur
l'heure. Ils arrivrent, le cur les paya, leur donnant, au sujet de mon
matriel, les indications voulues, avec ordre de revenir immdiatement.

Mon hte alors s'informa de mes travaux, de mon voyage, et surtout des
choses du vieux monde. Cependant la table avait t dresse, et ce fut
au milieu d'une causerie pleine de charmes que je me livrai aux
jouissances d'un dner,  la somptuosit duquel je n'tais plus habitu;
le _padre_ vivait bien, et je notai entre autres une dinde sauvage  la
chair noirtre, d'un fumet dlicieux; une bouteille de xrs arrosa le
tout, et nous terminmes par quelques _copitas de Comiteco_ (eau-de-vie
de Comitan). Mais j'tais si faible, que la liqueur du padre, que
j'aurais supporte sans fatigue en tout autre cas, me grisa comme un
enfant: il tait deux heures environ; j'allai m'tendre sur une peau de
boeuf tendue en lit de camp, et je ne m'veillai que le lendemain  midi.

Toute trace de fatigue avait disparu, je me sentais frais et dispos,
prt  recommencer. Le cher cur m'avait prt l'une de ses culottes, en
attendant que mes malles arrivassent. Je pus donc l'accompagner dans une
promenade au milieu de son village.

Les villages indiens se ressemblent tous, et Tumbala n'a rien qui le
distingue.

lev sur l'un des points culminants de la _sierra Madre_, l'oeil domine,
du haut de ses rochers, une vaste tendue de forts. Les deux cents
cabanes dissmines sur le plateau ne donnent aucune ide de
l'importance du village, dont la population s'lve de dix  douze mille
habitants; mais, vivant pour la plupart dans les bois, ils ne viennent
que rarement au village. Souvent, me disait le _padre_, je suis trois et
quatre mois sans revoir quelques-uns de mes administrs.

Cette existence sauvage entretient chez ces hommes une vie insouciante
et libre, affranchie des liens que leur imposent la prsence des blancs.

Indpendants de fait, ils ne reconnaissent le gouvernement de l'tat que
par une taxe d'un ral par tte et par mois, ce qui donne un total de
sept francs cinquante centimes par anne. Aussi les revenus de la
province de Chiapas sont-ils fort modiques et ne dpassent point, malgr
l'tendue du territoire, la somme de soixante mille piastres, trois cent
mille francs.

Les seules autorits du village sont le gouverneur, charg de la
collection des taxes; c'est d'habitude un Indien de la commune, nomm
par lection, et dont le pouvoir, tout fictif, consiste  recevoir les
ordres du cur; puis le cur:  lui reviennent tous les pouvoirs, il est
prtre, roi, matre absolu. Non pas qu'il en abuse, car son influence
est la seule efficace et peut seule balancer les penchants intraitables
de ses sauvages subordonns. Tous ne s'adressent  lui qu'avec le plus
profond respect; ses paroles sont des oracles et ses arrts ont force de
loi. Il punit ou rcompense, et le chtiment qu'il applique est accept
sans murmure. La prison et la bastonnade sont les seules applications de
la loi pnale; elle est simple et primitive, mais suffit  tous les
dlits; le nombre des coups varie de douze  cent cinquante, ce qui peut
bien entraner mort d'homme.

Une chose remarquable entre toutes, c'est de voir le systme de la
rhabilitation tabli chez ces peuplades. Il ne peut entrer dans les
ides de ces natures primitives qu'un homme puni soit un homme coupable.
Tout chtiment lave la faute. Quoi de plus logique, en effet; le forfait
commis, la loi purge, la socit dclare l'individu quitte envers elle
comme envers la loi, et le reoit dans son sein sur le pied de l'galit
la plus complte; ce privilge s'tend aux fautes les plus graves.

Il arrive souvent qu'un coupable, jugeant sa faute au-dessus du
chtiment appliqu, rclame, pour la satisfaction de sa conscience, un
supplment de peine, chose toujours accorde; d'autres fois, il lui
arrive de demander tant en plus pour une faute  venir; cela rappelle
quelque peu le temps de la vente des indulgences, et l'histoire de ce
voleur mrite achetant d'un moine charg d'or le pardon de ces fautes
passes et de ses forfaits  venir, tuant le moine une fois l'indulgence
accorde, puis s'emparant du trsor.

Pendant mon sjour  Tumbala, je vis une mre demander justice contre
son fils, qui, disait-elle, lui avait manqu de respect.

Le fils, grand gaillard de vingt-cinq ans, la suivait en riant; tous
deux taient ivres. Le cur fit  la mre quelques remontrances, elle ne
voulut rien entendre, elle criait justice et rclamait douze coups de
bton; c'tait son chiffre, elle n'en voulait pas dmordre. Le grand
garon riait toujours.--Baste, dit-il au cur, _seor padre_, donnez-les
moi; a ne les vaut pas, je le sais bien, mais c'est ma mre et a lui
fera plaisir. Il reut les douze coups, faiblement appliqus  la
vrit, puis mre et fils se jetrent dans les bras l'un de l'autre, et
durent aller boire en l'honneur d'une si belle rconciliation. Deux
frres, dans un autre cas, prfrrent douze coups de fouet au dplaisir
de se rconcilier.

L'ivresse est de coutume au village; l'on ne voyait qu'Indiens en
goguette et l'on n'entendait que le bruit du tambour et des chansons. Je
souponnai fort les habitants de ne quitter leurs habitations des bois
que dans la louable intention de venir se rafrachir au village, qu'ils
abandonnaient, une fois leurs finances puises.

En fait d'espces cependant, ils sont pauvres et n'exportant rien, ne
vendant rien, ils ne possdent d'autre numraire que l'argent gagn dans
les transports qu'ils font pour les blancs des communes plus rapproches
de San Cristobal. Il faut mme ajouter que la plus grande partie de ce
salaire revient au _padre_ par les mille et une ventouses de l'glise.
C'est: un mariage, 100  125 fr.; un baptme, 25 fr.; un enterrement, 25
fr.; une confession, tant; une messe, tant; le droit d'tole, tant,
etc., etc., de faon que la cure de Tumbala rapportait quelque chose
comme 25,000 fr. par an. Le cur en expdie la moiti  l'vque de
Chiapas et garde l'autre. Cela n'empche pas les prestations en nature;
chaque jour tant de poules, tant de mesures de mas, tant de mesures de
haricots; au premier appel du _padre_, l'Indien accourt et rpare la
maison; vous les voyez alors groups comme les abeilles d'une ruche,
travaillant au tambour et, pour ainsi dire, en mesure; ils soignent les
chevaux, s'envolent au loin, porteurs d'une missive, et reviennent
heureux, leurs commissions remplies. Si le cur voyage, une troupe
nombreuse s'lance en avant pour prparer la route, la rtablir, en
aplanir les difficults; et si le cheval ne peut suivre son matre,
c'est  qui choiera l'honneur de porter le saint homme.

En vrit, cela est touchant et fort beau, surtout quand cela s'adresse
 des hommes de coeur comme ceux que j'eus le bonheur de rencontrer dans
ces montagnes, et le gouvernement de Chiapas pourrait utiliser plus
grandement encore une si noble influence.

En toute circonstance, l'Indien consultera le _padre_, ivresse  part,
cas auquel celui-ci ne peut rien; il exerce son influence dans tous les
dtails de la vie de ce grand enfant; quelques-uns semblent croire  sa
toute-puissance.

La seconde nuit que je passai dans le presbytre, il y eut un orage
assez violent, la foudre tomba deux fois au milieu du village et consuma
au ras du sol la cabane d'un habitant. Celui-ci, probablement en partie
fine dans une case des alentours, ignorait son malheur, et lorsqu'il
revint, en chancelant au logis, il chercha d'abord, mais vainement, sa
cabane, ne pouvant en croire ses yeux; il finit par en retrouver la
place et s'assit, se dsolant, au milieu des cendres de la masure; puis
une ide lui vint, le _padre_! Il arriva et se prosternant:

--Ah! _padrecito_, ma maison a disparu, la foudre l'a brle; ayant
l'air de lui dire: faites, oh! _padre_, qu'elle soit rebtie et elle le
sera.

--Eh! mon pauvre ami, rpondit le cur, si tu t'tais moins enivr,
peut-tre l'aurais-tu prserve de ruine. Va, travaille et
reconstruis-la toi-mme. Ces incendies sont peu de chose; avec l'aide
des amis, deux ou trois jours suffisent  l'rection d'une nouvelle
hutte.

Le cur avait  son service un jeune mtis qui se chargeait de fournir 
la table de son matre les savoureux gibiers de la montagne; je le
suivis un matin, et notre chasse s'ouvrit au sortir du village. Comme
les pentes sont toujours et partout d'une prodigieuse rapidit, nous
passmes en peu d'instants de la froide atmosphre du petit plateau  la
brlante temprature des valles: quand je dis valle, c'est une simple
pithte pour dsigner le fond des gorges. On ne peut appeler ce chaos
de pics et de prcipices, de descentes et de montes perptuelles chane
de montagne, et les valles n'existent que prs des grands cours d'eau.

Nous tions en pleine fort et souvent nous nous trouvions en prsence
de ces habitations isoles o l'Indien vit en vrai sauvage, en compagnie
de sa femme, de ses poules et de ses chiens. Plusieurs fois dj, nous
avions rencontr des compagnies de dindes et nous en avions deux sur nos
paules; nous ne vmes point de hoccos, ils habitent plus bas et plus
prs de la Terre Chaude; mais il y avait une si grande quantit de
dindes et si familires, que mon fusil rata six fois sur l'une d'elles
sans qu'elle partt pour cela, me donnant le loisir de dboucher mes
chemines, de replacer d'autres capsules et de l'abattre au septime
coup. Le _zaraguato_, le singe hurleur, ne vient pas non plus jusqu'
ces hauteurs; il est remplac par un confrre de mme taille,  queue
prenante, mais beaucoup plus lger et d'une dfiance extraordinaire. On
l'appelle _tucha_: ceux-ci, d'habitude, vont par couple et chaque fois
que j'en aperus, ils taient deux. Ce jour-l, nous en rencontrmes une
paire; il fallut, pour ainsi dire, les tirer au vol. J'abattis la
femelle; quant au mle, loin d'imiter la touchante sollicitude de celle
qui, si longtemps, avait suivi le corps de son poux, il abandonna sa
femme entre nos mains et disparut comme une flche. Ceci me fit faire
d'tranges rflexions  l'gard des hommes. Mais nous tions plus que
chargs, nous avions cinq dindes; mon compagnon en avait tu trois pour
sa part et moi deux, mais la _tucha_ que j'avais abattue rtablissait
l'galit. J'eusse pass une charmante journe sans l'ascension nouvelle
qu'il fallait recommencer pour atteindre le village.

Je trouvai mes bagages arrivs, aucun ne manquait  l'appel, et comme
rien ne me retenait plus  Tumbala, je pris, le lendemain, cong du
brave cur, bien muni de vivres et charg de lettres d'introduction pour
les _padres_ de la route. Je me dirigeai sur Jajalun. La course se
faisait  pied, mais au del, je devais trouver des chevaux.

Une descente de quatre lieues nous conduisit au bord d'un torrent large,
profond et rapide; le _padre_ m'avait averti qu'une fois la saison des
pluies avance, on ne pouvait plus le franchir: c'tait donc une
perspective de trois mois d'isolement dans la montagne; mais il n'en fut
rien heureusement, il commenait  peine  dborder.

Un Indien, muni d'une perche, nous passa ballot par ballot, homme par
homme, sur trois petites pices de bois brut, formant radeau; il fallait
s'accroupir sur ce fragile esquif, sous peine de le voir chavirer, et
l'on n'arrivait  l'autre bord qu'avec une dviation de cent mtres au
moins.

Jajalun est un village appartenant au versant du Pacifique; il doit
occuper le milieu de la chane des Cordillres; aussi, quoique beaucoup
moins lev que Tumbala, les collines sont meubles de sapins et de
conifres. Les productions ne varient point, c'est toujours le mas, le
frijol, et l'on ne rencontre la canne et le tabac qu'en arrivant 
Ouikatepec. On y parle l'espagnol, et plusieurs familles de mtis y
possdent des maisons  murailles de terre, blanchies  la chaux. Les
moeurs y sont autres que dans les villages que nous avions laisss
derrire nous, et rappellent la vie des plateaux du haut Mexique. Les
tapirs sont communs dans les forts et sur le bord des torrents; les
Indiens les nomment _ante burros_.

Le cur nous reut, le sourire aux lvres, la coupe  la main, et se
montra, comme celui de Tumbala, plein d'obligeance et de gnreuse
amiti. Le prfet voulut voir nos papiers, formalit que ncessitait
l'tat agit des populations, o des Espagnols s'taient glisss,
soufflant la rvolte. Il fallut encore se rsigner  faire l'tape
suivante  pied, impossible de se procurer des chevaux; mais,  Chilon,
je devais assurment en trouver.

Le chemin, du reste, tait plan et facile, compar  celui que nous
avions parcouru; la route fut donc des plus gaies, et Carlos se permit
une romance espagnole en signe de joie: le courage lui revenait, alors
qu'il n'en fallait plus.

Nous arrivmes de Chilon  Citala, sur le dos de deux braves btes qui
nous dposrent, frais et dispos,  la cure d'un dominicain charg de
l'administration de l'glise.

Mon nouvel hte sduisait de prime abord, par des manires d'une douceur
et d'une distinction remarquables; sa causerie indiquait de
l'instruction et beaucoup de lecture. Il n'tait point ignorant des
choses de l'Europe et, s'il n'tait pas trs au courant de la politique
actuelle, il connaissait du moins l'histoire; mais le caractre qu'il
avait tudi, l'homme qu'il admirait par-dessus tout, tait le premier
empereur. Il s'tendait avec complaisance sur les hauts faits de ce
hros, et ne connaissait rien d'admirable comme cette pope du XIXe
sicle.

Il avait port, dans l'apprciation des rformes religieuses, un esprit
d'investigation qui peut-tre lui et valu de son vque un lger
soupon d'hrsie. En somme, il tait au-dessus des siens de toute la
hauteur de l'homme instruit qui domine l'ignorance. Plusieurs fois il
m'interrogea sur les grandes qualits du nouveau souverain qui nous
gouverne, et je l'difiai de mon mieux. Je passai prs de cet homme
d'lite une journe dlicieuse, cherchant en vain comment je pourrais
lui prouver ma reconnaissance. D'une nature impressionnable, tendre et
communicative, il souffrait cruellement de l'espce d'exil o sa sant
dprissait, o se consumaient dans l'isolement les plus beaux jours de
sa jeunesse: je pensai combien il fallait de mrite, d'abngation et de
dvouement  tous ces jeunes prtres, pour sacrifier ainsi leur vie  la
tche ingrate qu'ils s'efforaient de remplir.

Auprs du cur de Citala j'entrai plus avant dans les moeurs indiennes,
et je pus me convaincre de l'influence qu'avait la religion sur des
esprits barbares,  peine dgrossis. Le dominicain tait au
confessionnal, et, me trouvant dans l'glise, je le vis avec surprise
confesser deux personnes  la fois; chacun des pnitents parlait assez
haut pour que je l'entendisse, seulement je ne comprenais point; mais
quiconque d'entre eux se ft trouv l, ils n'auraient en rien modifi
leur voix.--Il m'arrive assez souvent, me disait le prtre au sortir de
son tribunal, il m'arrive assez souvent de confesser le mari et la
femme, et comme mes administrs sont, ainsi que toutes personnes au
monde, tributaires de l'inconstance humaine, femmes et maris avouent
leurs fautes, o amants et matresses jouent un grand rle. Les deux
coupables se lancent bien quelques regards furibonds, au travers de mon
grillage de bois; mais absolvant l'un et l'autre sur leur promesse de
mieux faire, sans leur pargner une pnitence toujours exactement
remplie, les deux poux, rconcilis avant d'avoir vu la paix du mnage
trouble, regagnent ensemble leur cabane. La confession s'est faite
devant Dieu, Dieu a pardonn, tout est bien: mais si l'Indien surprenait
sa femme ou qu'il ft instruit de sa faute d'une autre manire, il la
tuerait.

C'est encore une consquence du systme de la rhabilitation. Ne partez
pas encore, me disait le dominicain, je vais procder demain au mariage
en masse de plus de vingt jeunes couples; cela m'vite, ainsi qu' eux,
une perte de temps, et puis au lieu de vingt orgies, nous n'en avons
qu'une: c'est de la moralit.

Je m'aperus que les Indiens de Citala regardaient leur pasteur avec
plus de respect que les Indiens des prcdents villages; ils
reconnaissaient en quelque sorte sa valeur, et c'tait, en tout cas, un
tmoignage de reconnaissance pour les soins qu'il prenait d'eux; chaque
soir ils venaient en longue file, les jeunes filles en tte, baiser ses
mains et lui demander sa bndiction; les trangers prsents doivent
accorder la mme faveur et je m'empressai de le faire. J'avais donc
pass en revue tout le personnel de Citala, et je n'avais point t
sduit par les beauts de l'endroit; le _padre_, qui m'observait, me dit
alors: Avouez qu'il est facile de rsister  la tentation. Je
m'inclinai; mais sans doute mon hte faisait exception  la rgle, car
la gouvernante, est bien de la plus haute antiquit.

La route se poursuit montueuse et difficile jusqu' Cankuk. Un ami du
dominicain, en visite  la cure, me voulut prter ses deux chevaux, de
sorte que nous fmes la traverse sans fatigue.  Cankuk, plus de
chevaux; mais le _padre_ du lieu, toujours aimable et charmant, mit  ma
disposition quatre Indiens qui, meubls d'une chaise, devaient nous
porter  Tnjapa, c'est--dire fournir une carrire de neuf lieues
moyennant, je crois, 6 raux par homme: l'Indien libre relayait son
camarade fatigu. C'est un moyen de locomotion fort usit dans la
montagne et qui n'a rien de bien attrayant; on prouve,  monter sur
cette ble humaine un sentiment dsagrable, o se mle un profond
dgot pour l'humiliation qu'on impose  l'tre de mme nature que vous
et qui vous porte, ainsi qu'un ne, sur son bt.

Mais le malheureux a si peu conscience de sa dgradation, qu'on s'y fait
d'abord, et d'ailleurs vous vous trouvez bientt absorb dans les soins
de votre conservation personnelle, car il va, vient, repart et s'arrte
sans plus s'inquiter de son ballot vivant que s'il portait une charge
de sucre ou quelque baril d'eau-de-vie. Plusieurs fois mme je trouvai
prudent de soulager ma monture, et je fis  pied toute la scabreuse
descente de Tnjapa; il tait nuit quand nous y arrivmes.

Six lieues seulement nous sparaient de San Cristobal.

Du haut des sommets qui dominent la valle, le voyageur saisit mainte
fois des aperus de la grande ville, au milieu de sa plaine cultive,
mais nue et dpouille d'ombrages. L'ancienne capitale de l'tat de
Chiapas s'tend sur un plateau resserr, d'une hauteur de 2,300 mtres
environ au-dessus du niveau de la mer. Le climat est moins agrable que
celui de Mexico, plus froid et beaucoup plus humide, car il y pleut
souvent. La ville, qui ne compte gure aujourd'hui que douze mille
habitants, forme un vaste quadrilatre d'o surgissent les clochers
modestes de quatre glises qui, sauf Santo Domingo, d'un cachet
original, ne rappellent plus le luxe des temples au Mexique. L'ensemble
de la valle est joli, mais n'a rien de la grandeur de celle de Mexico,
et les maisons de la ville, presque toutes semblables entre elles, n'ont
qu'un rez-de-chausse fort bas; vous n'y trouvez ni sculpture, ni
ornementation quelconque; c'est un grand village d'une apparence pauvre,
et pauvre, en effet, aujourd'hui. San Cristobal, depuis l'avnement de
la rpublique, n'a fait que perdre en importance et en richesse.

On m'avait parl d'un compatriote, issu de famille amricaine, don
Carlos Bordwin; comme l'htel est inconnu dans une contre o le
voyageur tranger n'est qu'une exception, j'allai frapper  sa porte. Il
me reut avec bienveillance, mettant  ma disposition son logis, sa
table et sa connaissance du pays, qu'il habite depuis plus de vingt ans.
Ce n'est pas un des moindres tonnements de l'tranger, dans ces
contres lointaines, que cette gnrosit d'accueil toute de
bienveillance,  laquelle il n'a d'autre droit que son ignorance des
lieux et la sympathie que l'isolement inspire. Je trouvai, dans l'homme
affable qui m'ouvrit sa maison, plus que l'hospitalit; j'y gotai les
charmes de la famille et les douceurs d'une intimit si prcieuse  qui,
depuis longtemps, en est sevr.

Premier mdecin de l'tat de Chiapas, don Carlos doit  sa longue
exprience la haute rputation dont il jouit; homme de savoir et
d'intelligence, nul ne connat mieux que lui les ressources de la
contre qu'il habite, et sachant mettre  profit ses connaissances
acquises, de premier docteur de San Cristobal il en devint aussi le
premier ngociant.

Il avait visit les ruines de Palenqu et n'ignorait rien des
merveilleux monuments qui peuplent les dserts de Chiapas. Il me
racontait, m'engageant  les visiter, que prs d'Ococingo et de Comitan,
se trouvaient une foule d'difices anciens, et des pyramides
artificielles d'une hauteur prodigieuse.

Je rpte, d'aprs lui, que ces pyramides peuvent atteindre jusqu' huit
cents pieds d'lvation; qu'elles avaient t affectes  la spulture
des chefs et des grands, et qu'elles ne sont que d'immenses ossuaires.
Chacune de ces pyramides est perce d'une multitude de puits profonds,
hermtiquement ferms par des dalles cimentes; dans chacun de ces puits
se trouve un squelette ayant entre ses jambes des urnes de terre cuite,
rouge et d'une finesse extrme. Ces poteries, ornes de figures et de
dessins de couleur noire, rappellent la forme des vases trusques.

Que de dcouvertes  faire et que de prcieux documents apparatront un
jour! Un voyage  ces ruines tait des plus attrayants, mais les
ressources commenaient  manquer, il me devenait impossible de faire
traite sur Mexico, seule ville o je pusse me procurer de l'argent; les
lettres n'arrivaient pas ou mettaient jusqu' deux ou trois mois pour
atteindre leur destination; je fus mme oblig de vendre divers objets,
dont le prix devait me permettre, je l'esprais du moins, d'atteindre
Oaxaca sans encombre. Je renonai donc  l'excursion de Comitan; mon
absence de Mexico durait depuis neuf mois et j'avais hte de m'y rendre.

Le march de San Cristobal est un des seuls au Mexique, offrant encore
cette particularit, qui consiste  faire circuler les grains de cacao
comme menue monnaie; cela tient  l'absence de billon dans l'tat. Je me
suis souvent demand ce que devenaient ces grains de cacao, aprs avoir
pass dans des milliers de mains indiennes, presque toujours d'une
salet repoussante? Les livre-t-on de nouveau  la consommation? Et
quels sont les malheureux condamns  cette affreuse boisson? Ne
serait-il pas original de penser que nous le consommons nous-mmes, et
qu'ayant suffisamment rouls, on nous les expdie en masse? Ce march
n'est pas trs-anim et les fruits, parmi lesquels on distingue quelques
chantillons de nos produits d'Europe, sont petits et manquent de
saveur. Les troites boutiques qui bordent la place lui donnent un faux
air du Temple et de ses environs. La cathdrale, qui se prsente en
profil, est pauvre et de mauvais got.

Le clerg de Chiapas, si riche autrefois, s'est vu, dans ces derniers
temps, dpouill de ses maisons et de ses proprits rurales, c'est dire
que le gouvernement est libral. Les couvents ont subi la mme mesure et
peuvent  peine nourrir quelques moines, derniers habitants de leurs
clotres dserts.

Un seul conserve encore l'apparence d'une certaine grandeur, c'est celui
de Santo Domingo. Le portail de son glise est charg d'ornements;
l'intrieur en est riche et semble imiter, dans ses dispositions,
l'intrieur de la cathdrale de Mexico.

Lorsque j'entrai pour la visiter, c'tait  l'heure des prires; un
prtre officiait  l'autel, quelques personnes suivaient la messe et la
galerie de l'orgue qui, de temps  autre, accompagnait les chants,
contenait des jeunes gens et des moines. Je me bornai  parcourir la nef
gauche de l'glise, m'arrtant  visiter les chapelles et marchant avec
la prcaution d'un homme qui ne veut troubler personne. Les fidles
cependant me suivaient de l'oeil avec inquitude. L'lvation vint et je
m'approchai d'une colonne o je me recueillis religieusement, sans pour
cela m'agenouiller. Il y eut alors une certaine agitation dans l'glise,
des regards scandaliss et des chuchotements que je ne m'appliquai point
d'abord. En mme temps, deux diacres se dtachrent du matre-autel se
dirigeant vers moi; je continuai nanmoins ma visite et j'tais arrt
dans une chapelle de la Vierge, lorsque je fus rejoint par les deux
acolytes. Ils s'agenouillrent prs de moi, rcitrent dvotement une
oraison, puis se levant tout  coup, l'un d'eux, m'apostropha d'une
manire furieuse.

--N'tes-vous point catholique, me dit-il, que vous insultez ainsi  la
majest du temple et de ses ministres?

Je lui rpondis que je n'avais l'intention d'insulter personne; que,
dans tous les pays du monde, on avait l'habitude de visiter les glises,
mme pendant les offices, et que j'avais cru pouvoir user  San
Cristobal du mme privilge; que puisque, sans le vouloir, j'avais
scandalis les fidles, je leur en faisais mes humbles excuses.

La douceur et la modration de ma rponse ne fit qu'accrotre
l'insolence et la rage de mes deux sminaristes.

--Sortez, monsieur, sortez, me dit l'un d'eux, vous n'tes pas
catholique.

--Je sortirai quand il me plaira, dis-je  cet nergumne, et quant 
n'tre pas catholique, vous avez raison, je suis protestant.

--Protestant! _Oh! Jsus!_ s'cria l'un; _ave Maria purssima!_ rpondit
l'autre; protestant! Ils n'en pouvaient croire leurs yeux et n'avaient
sans doute jamais rencontr d'hrtiques.--Protestant! rptaient-ils en
choeur. Je les laissai  leur tonnement et je sortis de l'glise.

Cette anecdote me rappelle que, dans mon enfance, au sortir du
sminaire,  l'ge de douze ans, je voulais brler tous les protestants
et tous les hrtiques de France qui, m'apprenait-on chaque jour,
n'adoraient pas la sainte Vierge.

Ces deux jeunes gens, frachement moulus, avaient fait du zle; un
vieillard et t plus indulgent.

La socit n'est pas des plus brillantes  San Cristobal, et les
distractions y sont rares; le soir, on se runit autour d'une estrade,
les femmes assises sur des tapis, les jambes croises  la turque,
d'autres accroupies sur des chaises, et les cartes en main, la soire
s'coule au milieu des pripties d'un jeu fort innocent et de
commrages sans fin. J'excepterai toutefois la famille de mon hte, o
des causeries srieuses se mlaient aux bavardages de la petite ville.
L'une des filles de don Carlos, assez bonne musicienne, avait un
psalterion duquel elle tirait toute l'harmonie qu'il pouvait donner.

C'est un instrument  cordes de cuivre, de forme triangulaire, qui se
tient sur les genoux et dont les cordes, trois par trois, rendent un son
grinant qu'on ne supporte qu' distance; de prs, il finit par agacer
les nerfs au suprme degr.

De cration ancienne, le psalterion remonte aux premires poques
musicales, et San Cristobal est peut-tre une des dernires villes o
l'usage s'en conserve encore; cela tient  l'isolement de la ville, aux
difficults des communications qui ne permettent pas aux pianos, mme du
plus petit format, d'arriver jusque-l.

L'une des curiosits de l'tat de Chiapas est un village indien d'une
population de vingt mille mes, disperse sur un vaste territoire, tout
auprs de San Cristobal. C'est le village de Chamula, dont tous les
habitants exerant l'tat de menuisier, fournissent la province de
tables, bancs, chaises et canaps d'une forme simple, mais enjolivs de
sculptures naves rappelant les ouvrages suisses. Tous ces objets sont
livrs au commerce  des prix d'un bon march fabuleux, et dont il est
difficile de se rendre compte; je me rappelle encore des chaises 
soixante centimes et de vastes canaps  deux francs cinquante, tout
cela rendu quelquefois  des distances considrables.

Le gouvernement, comme tous ceux de la rpublique, se trouvait en
dsarroi; des bandes ractionnaires occupaient les environs de Comitan
et tenaient la frontire de Guatmala. Aussi, quand je voulus partir et
que je me rendis au palais, je ne pus trouver ni prfet, ni sous-prfet,
ni mme un simple employ; du reste, la dmarche tait une simple
prcaution et personne  l'avenir, ne s'informa du but de mon voyage. Il
me fallait un mois de marche, sans compter les arrts ncessaires dans
une aussi longue route, avant d'arriver  Mexico.

Ce fut avec cette aimable perspective que je me dirigeai sur Tuxtla.




XVI

TEHUANTEPEC

     La ville et la valle de Chiapas.--Les troupeaux dans les bois.--La
     rivire. Tuxtla.--Don Julio Lickens.--La fte du Corpus
     (Fte-Dieu).--Organisation nouvelle.--De Tuxtla  Tehuantepec.--La
     compagnie amricaine.--Les patricios.--La poursuite.--Les plantes
     grasses.--Totalapa.--Oaxaca. Histoire de voleurs.--Mexico.


De San Cristobal  la ville de Chiapas, le sentier se droule en une
longue descente, au milieu d'un pays hriss, tordu, bris par des
torrents, des _barrancas_ et des prcipices; sauvage et dsert, couvert
de sapins, il rappelle les solitudes septentrionales. Aprs avoir
travers le village salin d'Ystapa, o le cur me demanda si la France
tait un port de mer comme Vera Cruz, nous remontmes un instant encore
pour venir dboucher sur la grande valle de Chiapas.

Un immense cours d'eau en occupe le centre et se dtache comme un ruban
d'argent sur le vert sombre des forts; la vue, borne de face par les
collines de Tuxtla, se perd  droite et  gauche dans les profondeurs
de l'horizon; la ville se distingue  peine dans le lointain, tendue
sur les bords du fleuve.

Une fois engags dans la descente et perdus sous l'ombre des grands
arbres, nous entendmes des mugissements et des grondements terribles
mls au bruit d'une avalanche; il semblait que la fort se brist sous
les efforts d'une tempte invisible; tout  coup, nous nous trouvmes
environns par un millier de boeufs sauvages que conduisaient  grand
renfort de fouets, de cris et de blasphmes une douzaine de cavaliers 
l'air froce, et vtus de ces tranges costumes de cuir dont j'ai parl
plus haut.

Je craignis un instant d'tre entran dans ce tourbillon, et je ne
pouvais me rendre compte du passage de ces animaux au milieu des
asprits de cette nature. Le sentier, le bois, tout tait plein; ils
bondissaient, tombaient, se relevaient et franchissaient tous les
obstacles; quant  leurs farouches conducteurs, il tait vraiment beau
de les voir se prcipiter  la suite des troupeaux indociles, et l'on ne
savait lequel admirer le plus, du cheval ou du cavalier.

Le guide me mit au courant de cette migration. Comme les pturages de
l'tat de Chiapas ne se trouvent que dans les prairies de la Terre
Chaude, presque toutes les _haciendas_ ne s'occupent que de l'levage
des bestiaux; il en est qui possdent jusqu' trente mille ttes. Les
marchands des montagnes et de Tabasco mme viennent en acheter sur place
pour les conduire  des distances considrables, au milieu de dangers
de tous genres. Ils traversent la Cordillre dans sa plus grande
largeur; mais il faut dire aussi qu'ils n'arrivent le plus souvent
qu'avec le quart des animaux, les autres prissent en route de misre ou
de fatigue.

En approchant de la ville de Chiapas, l'air retentissait du bruit des
cloches, et les _coetes_, fuses volantes, jetaient  la face du soleil
leurs tincelles invisibles. Je n'avais point encore rencontr de
village qu'on n'y clbrt, ce jour mme, une fte quelconque. Intrigu
par ces rjouissances perptuelles, je m'informai prs d'un habitant du
nom du saint qu'on ftait ainsi.--C'est la fte du Pre ternel, me
rpondit-il navement. Je jetai les yeux sur mon almanach, car je
pensais d'abord que c'tait la Fte-Dieu que mon homme voulait dire;
mais point, elle n'arrivait que dans dix jours. C'est cela, me dis-je,
aprs avoir puis le calendrier, et ne sachant  qui s'en prendre, ils
ftent Dieu le Pre.

Ayant trouv des mules  notre arrive, nous ne fmes que passer; du
reste, la ville de Chiapas n'offre au voyageur que sa belle rivire,
d'un cours rapide et qui, deux kilomtres en aval, ayant bris
l'obstacle que lui opposait la montagne, se prcipite comme un torrent
entre des berges perpendiculaires de plus de mille pieds, pour reprendre
un cours paisible sur le versant du golfe.

Tuxtla, qui se trouve  sept lieues de Chiapas, est aujourd'hui la
capitale politique de l'tat; je dus, en y arrivant, modifier mon
itinraire et ma faon de voyager. Il me fut impossible d'y trouver des
mules, pas plus que des domestiques pour m'accompagner jusqu' Tehuacan,
et j'avais dj bien assez du malheureux que je tranais avec moi.

Je devais donc compter sur un sjour assez long. Je louai,  cet effet,
un petit appartement o j'tais  peine install que je reus la visite
d'un gros homme,  figure riante qui, m'apostrophant avec une brusque
cordialit, me demanda dans le franais le plus pur, pourquoi je n'avais
pas t frapper  sa porte.--J'ignorais que j'eusse un compatriote 
Tuxtla, rpondis-je, et du reste, on finit par tre pris d'une certaine
pudeur  s'imposer ainsi, comme l'hte, de personnes qui ne vous
connaissent point; mais don Julio, mon visiteur, ne voulut rien
entendre, il fallut le suivre.

Don Julio tait Parisien pur sang, jeune encore, grand causeur et d'un
coeur, d'une bont sans gale. Il me le fit bien voir. Depuis dix ans, il
habitait le Mexique: Tehuantepec d'abord, puis Tuxtla. S'tant vu ruin
dans une affaire de contrebande, il avait embrass l'tat de docteur qui
lui russissait admirablement; j'ajouterai qu'il y mettait une sorte de
passion et qu'il tudiait tous les jours. Rien ne l'tonnait du reste,
il avait coup des cuisses avec un rare bonheur, et les oprations
chirurgicales les plus dlicates ne le faisaient point reculer. C'est
ainsi qu'il lui arriva de pratiquer l'opration du strabisme, et dans un
cas exceptionnel. Un docteur tranger parcourait le pays, se donnant,
comme spcialit, le traitement des yeux et le redressement de la vue;
mais soit charlatanisme, soit mauvaise fortune, il creva les yeux du
premier patient qui lui tomba dans les mains; le malheureux fut aveugle
pour le restant de ses jours. Don Julio, piqu d'une noble mulation,
s'empara d'une seconde victime, opra le premier oeil, mais creva
l'autre, c'tait de toute faon un progrs, et c'est ici le cas
d'ajouter que, dans le pays des aveugles, les borgnes sont rois.

Ce demi-succs l'avait encourag; la clientle s'tait faite et, de plus
de vingt lieues  la ronde, don Julio tait le seul docteur possible;
cela me rappelle un mdecin de Palissada, auquel une Indienne avait
confi sa mchoire.

Il s'agissait d'extirper une molaire des plus tenaces, et le docteur se
servait encore d'une antique et formidable clef qu'il avait eu la plus
grande difficult  introduire dans la bouche de la malade. J'tais
prsent. La dent saisie, le malheureux s'efforait en vain de l'amener 
lui; il branlait, tirait, faisait levier; la dent tenait bon,
l'Indienne se tordait comme un ver; il tira si bien, que la dent finit
par cder.--Enfin, la voil, dit-il.--Mais je ne la vois pas, lui
dis-je, l'auriez-vous manque?--Attendez, reprit-il, elle ne tient plus
que par la gencive. Et s'tant arm d'une immense paire de ciseaux, il
se mit  tailler dans la bouche de l'Indienne aux abois, puis lui
prsentant sa dent, entoure d'une demi-livre de chair sanglante:--La
voil; mais, ajouta-t-il, elle tenait diablement; c'est deux francs
cinquante. Ceci ne s'adresse en rien  mon ami don Julio.

Cependant, j'avais rencontr un muletier se dirigeant vers Oaxaca; ses
mules, me disait-il, taient prtes et je devais l'accompagner; mais
chaque jour, c'tait un empchement nouveau. Je rsolus donc de lui
laisser mes bagages et de prendre les devants. Il s'agissait d'acheter
deux chevaux pour mon domestique et pour moi, deux selles et les divers
accessoires; les fonds baissaient; je me dfis, en faveur de mon hte
qui accepta pour m'obliger, de mes fusils, de mon rvolver, et de deux
livres de nitrate qui me restaient encore. Don Julio me procura lui-mme
deux jolies btes, jeunes et saines. Je n'avais plus qu' lui faire mes
adieux, mais l'excellent homme me retenait encore. Ce fut pendant mon
sjour  Tuxtla, que se passrent les ftes du _Corpus_ (Fte-Dieu);
c'est pour les Indiens la fte prfre, un prtexte d'orgie sans
rivale, o les crmonies religieuses se mlent et se confondent aux
saturnales des jours gras.

Ils s'y prparent de longue main, et vont quter  l'avance de vieux
vtements europens, des chapeaux noirs et des casquettes modernes, et,
s'affublant de ces oripeaux auxquels ils joignent des dpouilles de
btes fauves et d'oiseaux, queues de _coyotes_, plumes d'aras, etc., ils
entourent ou prcdent le saint-sacrement, se livrant  des hurlements
de sauvages et  des danses de Carabes. Et que nul ne vienne assister
en profane  ce spectacle au moins tonnant, un sourire pourrait blesser
leur susceptibilit jalouse et coter cher  son auteur. Il me souvient
encore qu'un Espagnol tranger, se balanant dans son hamac, dans
l'intrieur de sa maison, dont la porte donnait sur la place, fut sur le
point d'tre lapid. Il fallut qu'il se renfermt chez lui, sous peine
d'encourir le ressentiment de ces nergumnes.

Le jour de la sparation avait sonn; mon nouvel ami, car don Julio fut
un vritable ami, nous accompagna plus de trois lieues sur la route de
Tehuantepec, et l, le coeur gros, nous nous sparmes; son souvenir me
sera toujours prsent.

J'entreprenais de parcourir sans guide une distance de plus de trois
cents lieues. J'arrivai le soir  Ocosocautla, ma premire tape, le
coeur charg de la mlancolie que donne l'isolement.

Le champ de lave qui entoure ce dernier village une fois franchi, l'on
retombe dans les grandes plaines coupes de rivires, o bois et
prairies se succdent tour  tour. Voil Santa Lucia, la plus belle
_hacienda_ de la contre. L'habitation, entoure de cabanes indiennes
comme un matre de ses vassaux, est grande et bien btie; une immense
galerie en borde le contour; l, travaillent les nombreux employs de la
ferme; auprs, se trouvent le moulin pour la canne, l'aire pour les bls
et le magasin du mas. Les alentours regorgent de gibier, oiseaux, daims
et btes fauves qu'on peut chasser  courre, tant la plaine est
admirablement dispose. Les bois sont grands et magnifiques, peupls
d'aras rouges et bleus, et la rivire, dans ses nombreux dtours, jette
sur cette terre privilgie le manteau d'une ternelle verdure.

Le soir, aprs l'_oracin_, et lorsque les serviteurs sont venus, en lui
souhaitant une nuit heureuse, prendre pour le lendemain les ordres du
matre, les Indiens, runis dans la vaste cour, se reposent de leurs
travaux par des chants bizarres; la mesure saccade, presse, haletante,
rappelle le galop du coursier  la poursuite du btail dans les bois,
les clats de voix et les mugissements. Le chanteur s'accompagne sur la
_marimba_, espce de piano compos de touches de bois sonore de
diffrentes grandeurs; des tuyaux du mme bois rpondent aux touches
pour donner aux sons plus de force; quelques-uns possdent quatre
octaves.

Deux Indiens, munis de petites baguettes armes de boules de gutta,
arrachent de cet instrument de primitives harmonies; leurs airs, peu
nombreux, ressemblent aux chants des oiseaux qui sont toujours les
mmes et qui n'en sont pas moins varis et charmants; comme eux aussi,
les sons de la _marimba_, faibles quand on les coute de prs,
s'entendent  des distances considrables, plus harmonieux, plus doux et
plus potiques.

Mais nous passons successivement et par journe, Llano Grande, Casa
Blanca, San Pedro et la Gineta. La Gineta est une montagne des plus
leves de la _sierra_, qui semble jete, comme un immense promontoire
jusqu'au bord du Pacifique, dans la plaine de Tehuantepec. Couverte de
bois du ct du golfe, elle n'a sur le Pacifique d'autre vgtation
qu'un immense tapis de gazon vert. L'ascension est longue et difficile;
mais une fois parvenu au sommet, si vous abandonnez le sentier pour
gravir certaine minence sur la droite, vous avez alors l'un des
spectacles les plus imposants qu'on puisse imaginer. En vous tournant au
nord, la Cordillre, qui s'abaisse graduellement depuis les hauts
plateaux de Chiapas, laisse planer le regard sur toute la largeur de sa
chane boise et de ses valles sombres; au del, l'oeil saisit encore
les vagues ondulations de la plaine, pour se perdre plus au loin dans le
scintillement des eaux du golfe. Au sud, la Gineta dploie sous vos
pieds toute la splendeur de son tapis d'meraude; plus bas, la plaine de
Tehuantepec tend la perspective de ses riantes prairies; comme horizon,
vous avez l'immense nappe de l'ocan Pacifique.

En hiver, le passage de la Gineta est des plus dangereux; il y rgne des
vents pouvantables, auxquels hommes et mulets ne sauraient rsister: de
graves accidents signalent cette poque, et les prcipices ne rendent
jamais compte des victimes que leur a jetes l'orage.

La plaine de Tehuantepec n'offre au regard qu'un vaste taillis au milieu
duquel s'battent une multitude de livres normes, hauts sur pattes et
 ventre blanc. On les chasse peu, aussi sont-ils d'une effronterie
singulire; on les tue au bton, et quand on les tire c'est toujours 
balle. Vous avancez, les coutumes changent, le village a remplac
l'_hacienda_, et l'on retrouve alors,  peu de chose prs,
l'organisation du haut Mexique; toutes ces populations vivent indolentes
et peut-tre heureuses dans leur apathique repos. Le mme champ, de mme
tendue, se cultive chaque anne de la mme manire; vienne la
scheresse ou l'inondation, l'Indien se passera de mas au besoin, ou
prira de disette plutt que de travailler; mais la leon qu'il vient de
recevoir ne lui fera pas dfricher un mtre de plus qu'il n'a coutume de
le faire: il nat avec cet instinct, il meurt dans la mme imprvoyance.

Chaque village est ordinairement prs de ruisseaux o l'eau ne manque
jamais, et o les habitantes indiennes et blanches viennent,  toute
heure du jour, faire de longues ablutions. Souvent il m'arrivait d'en
trouver sur les bords de la rivire, dans le plus simple costume; mais
la vue d'un tranger ne les effrayait point; elles tournaient simplement
le dos en me regardant, moins surprises et peut-tre moins gnes que
moi.

C'est ainsi qu'aprs avoir travers Zanatepec, Niltepec, Yztaltepec,
l'on arrive  Tehuantepec. En partant d'Yztaltepec, je m'tais gar
dans les bois; c'tait la seconde fois que cela m'arrivait, et je
faillis payer cher mon imprudence. Je savais qu'au nord je devais
trouver la nouvelle route amricaine; mais j'avais beau m'orienter, les
broussailles me barraient le passage et m'obligeaient  des dtours, ou,
de nouveau perdu, je ne retrouvais des clairires que pour me reperdre
encore. Mes chevaux taient rendus et dvors par des milliers de taons
normes; de mon ct, tout en ne craignant d'autre dsagrment qu'une
nuit  la belle toile, je n'tais pas sans inquitude; les tigres y
sont trs-nombreux, si nombreux mme, que chaque _hacienda_ possde deux
_tigreros_ qui passent leur vie  chasser cet animal, dont les ravages
dans les troupeaux deviennent de vritables calamits. Je n'avais plus
avec moi ni hache pour tablir une tente, ni fusil pour me dfendre: la
position n'avait donc rien de bien attrayant. Je laissai reposer mes
pauvres btes et, leur enlevant le mors, je les fis patre une heure
environ. Je repris alors ma course et longtemps encore j'errai au
hasard, lorsque j'eus le bonheur de rencontrer un petit ruisseau; je
reconnus des traces d'hommes sur le sable des bords et je m'empressai
de les suivre: j'tais retrouv, car une demi-heure aprs je rencontrais
la route amricaine. Elle tait dans un tat pitoyable, les chevaux
enfonaient dans les terres dtrempes, et nous n'avancions qu'avec une
lenteur dsesprante. Il tait nuit quand j'atteignis Tehuantepec.

Il y avait alors une foule d'htels dont la fondation remontait  la
cration de la compagnie amricaine; je me rendis chez un compatriote
dont la maison, parfaitement monte, offrait tout le confort dsirable.
Mes chevaux avaient besoin de quelques jours de repos, et je comptais en
vendre un pour me dbarrasser de Carlos qui, passant par Minatitlan,
pouvait de l regagner la Lagune, son pays. Je n'en avais aucun besoin,
et j'tais fatigu de le servir.

Tehuantepec est une ville de quinze mille mes, en y comprenant les
immenses faubourgs indiens qui possdent, en fait de femmes, une des
plus belles races de la rpublique. Il fait beau les voir campes comme
des viragos, la tte haute, la poitrine en avant, marchant fires et
dfiant les regards; trs-sduisantes, malgr leur tournure virile,
elles joignent  des figures pleines de caractre, une fermet de chair
et des contours admirables. Leur costume, gracieux et provocant  la
fois, prte au charme de ces cratures. Il se compose de jupes de
couleur, bordes de dentelles, ne descendant pas  la cheville et
laissant deviner une jambe fine et d'un beau model. Une petite veste,
large comme la main, permet d'entrevoir les chairs bronzes d'une taille
trs-fine, elle laisse les bras nus et cache  peine les contours d'une
gorge toujours heureuse: je ne parle que des jeunes femmes. Quant aux
vieilles, ce costume est des plus dplorables; car souvent il arrive que
leurs seins dlabrs, descendant plus bas que la veste, talent aux
regards le dgotant spectacle de ces charmes fltris. La tte est
couverte par un lger _uipile_ brod d'or et d'argent; le pied se cambre
nu dans un escarpin largement dcouvert, ce qui lui fait toujours gagner
en petitesse. Plusieurs de ces costumes atteignent des prix fabuleux, et
j'entendis parler de 500 piastres (2,000  2,500 fr.).

Avant l'tablissement de la compagnie amricaine, Tehuantepec dormait du
sommeil de toutes les villes loignes, et le pauvre commerce des
environs, mas, indigo, etc., suffisait  peine  l'occupation de deux
hommes intelligents, Franais tous deux, et dont M. Alexandre de Gives,
 Juchitan, est le plus riche et le plus influent. Lors du commencement
des travaux, la ville sembla se rveiller un moment au contact de
l'agitation yankee; mais la dsastreuse issue de cette compagnie, qui ne
fit que passer et disparatre, laissa Tehuantepec ruin, ainsi que les
habitants de la campagne, qui attendent encore le salaire de leurs
travaux, le prix du louage de leurs bestiaux et des instruments de
travail qu'ils ont fournis.

Les travaux avaient march avec la rapidit qui distingue le Yankee,
mais tout avait t sacrifi  l'amour-propre de tracer la route, et la
prcipitation des ingnieurs les avait empchs de rien prvoir des
causes de destruction qui menaaient leur voie. Ils n'avaient pens ni 
la vgtation qui l'envahirait, ni aux ornires d'une terre dtrempe,
ni aux inondations qui la couvriraient, ni aux ruisseaux qui la
ravineraient; ils n'avaient mme pas song  jeter a et l quelques
ponts pour l'coulement des eaux: aussi la route fut-elle immdiatement
ruine, et  la premire disette des fonds qu'on avait gaspills, il y
eut un sauve-qui-peut gnral; le pays se vida comme par enchantement,
de Tehuantepec  Xuchil. Ceux-l seuls restrent, que le manque
d'espces avait clous sur place et que la misre retenait 
Tehuantepec. La ville tait pleine de ces malheureux qui, ples et
hves, promenaient par la ville leurs famliques personnes, ne devant
qu' la charit le soutien d'une misrable existence.

On trouve dj dans la plaine de Tehuantepec quelques chantillons de
cette race toute particulire au Mexique, appele _pinto_, qui
appartient principalement  l'tat de Guerrero. Le _pinto_ est un Indien
dont le corps, tigr de taches blanches sur fond jaune, prsente  l'oeil
un triste spectacle; ces taches, de toutes dimensions, envahissent
quelquefois la moiti de la figure, laissant au visage, d'un ct sa
couleur naturelle, et couvrant l'autre d'une teinte mate, blanc sale et
d'un aspect maladif. D'autres fois, elles s'parpillent en points menus,
de manire  figurer nos taches de rousseur, mais avec un contraste
beaucoup plus frappant; le corps est gnralement atteint de la mme
infirmit, et le sujet afflig de cette maladie inspire,  premire vue,
la mme rpulsion qu'un lpreux. Nous croyons devoir attribuer ce
phnomne au croisement du sang chez les habitants des terres chaudes
qui bordent le Pacifique. Les individus de race pure, Indiens ou blancs,
sont rarement _pintos_.

Je savais qu'en partant de Tehuantepec je devais tre arrt dans la
montagne, et sans aucun doute dvalis.

Les dfenseurs du parti ractionnaire, vaincus a Tehuantepec, s'taient
rfugis dans la _sierra_, qu'ils occupaient au nombre de deux cents
environ, et comme centre d'action, ils habitaient le village de
Tkicistlan,  quinze lieues au del. On les appelle _patricios_.

J'avais pris mon parti d'tre vol; je vendis donc l'un de mes chevaux,
et, dans le plus mince quipage, ayant  peine la somme suffisante pour
atteindre Oaxaca, je me mis en route.

Le bonheur voulut qu' deux lieues dans le bois je rejoignis un corps de
cent cinquante hommes, qui, sous les ordres du gouverneur de
Tehuantepec, don Rodriguez, marchait  la poursuite des brigands, dont
les hauts faits devenaient par trop intolrables. Toute communication
tait interrompue, les convois de mules ne pouvaient passer que
moyennant un fort tribut, et quant aux voyageurs isols, des
disparitions frquentes indiquaient assez quel avait d tre leur sort.

Je me mis donc joyeusement  la suite de l'expdition; je priai le chef
de me faire remettre un fusil afin de pouvoir charger avec la troupe
s'il y avait lieu. Cette perspective donnait une couleur pittoresque 
mon voyage, et je n'aurais pas t fch de me venger un peu des
_compadres_ pour les mille et une vexations qu'ils m'avaient fait subir.

Une partie de la troupe occupait le sentier, pendant que des pelotons
couraient de gauche  droite sur les flancs du corps d'arme. La marche
n'tait point facile au milieu des bois, il faut toute l'intelligence
des chevaux et leur habitude de la montagne pour expliquer la
possibilit d'une course dans ces conditions. Je faisais partie du
piquet de droite et la premire moiti du jour se passa bien. En
approchant de Tkicistlan, un coup de sifflet retentit en avant de nous,
et fut immdiatement suivi de cris d'angoisses et d'appels au secours.

Nous nous prcipitmes au galop dans la direction, et peu aprs la
fusillade s'engageait entre une demi-douzaine de voleurs et les soldats
que j'accompagnais. Le combat fut court, ou plutt il n'y eu point
combat, car leurs armes dcharges, les _compadres_ prirent la fuite,
nous laissant un des leurs, bless  la cuisse.

Quant aux cris d'appel, ils avaient t pousss par un malheureux qu'ils
venaient de dpouiller, et dont les malles ventres gisaient parses
dans le _monte_; du reste, les fuyards n'avaient point lch leur prise
et dans leur fuite prcipite, chacun avait enlev sa part. Le _Sauvons
la caisse!_ se retrouve partout. Quelques hommes s'lancrent  la
poursuite des fugitifs; le prisonnier fut hiss sur un cheval, afin que
le chef dcidt de son sort, et l'on s'occupa du vol. Celui-ci
s'arrachait les cheveux de dsespoir; on lui avait enlev, disait-il,
tant en espces qu'en bijoux et objets de valeur, pour une somme de
vingt mille francs. Il n'avait plus que son cheval et ses deux mules
qui, seules, devaient se rjouir, ne devant plus avoir de fardeaux 
porter.

Nos hommes revinrent bientt, ils n'avaient pu atteindre les brigands,
et nous nous htmes dans la direction du commandant, que cette
fusillade avait d inquiter.

Il nous attendait effectivement, et lorsqu'on l'eut mis au fait de
l'histoire, il ordonna tranquillement qu'on fusillt le bless, dont le
corps, pendu prs du sentier, devait servir d'exemple.

Puis comme ses camarades pouvaient porter la nouvelle de l'arrive des
troupes dans le village, on prcipita la marche afin de les prvenir.
Tkicistlan fut abord au pas de course, par trois cts  la fois, pour
couper toute retraite; mais les oiseaux s'taient envols, et l'on ne
put mettre la main que sur trois individus suspects, dont la culpabilit
ne fut pas suffisamment tablie pour provoquer une arrestation.

Un grand nombre, j'en eus la conviction plus tard, furent cachs par les
habitants, car dans la maison o je pris mon gte, j'entendis pendant la
nuit des chuchotements et des alles et venues mystrieuses, qui lui
donnaient toute la tournure d'un repaire.

Le lendemain, je poursuivis ma route en compagnie de la victime de la
veille; le pauvre vol tait simplement un gnral, autrefois le bras
droit de Santa-Anna; je sus que son zle  remplir les ordres cruels de
son chef lui avait valu le surnom de bourreau du dictateur.

Mon nouveau compagnon de voyage, en me racontant son histoire, se garda
bien de me donner ces dtails; mais par un hasard singulier, il se
trouva que nous tions en pays de connaissance. P... C..., Espagnol et
partisan de don Carlos, s'tait autrefois rfugi en France et s'tait
mari dans le dpartement mme que j'habite; je connaissais aussi ses
deux fils  Mexico. Il me pria de les voir si j'y arrivais avant lui.
Absent depuis quatre ans, il revenait de Nicaragua, o il avait t
guerroyer au service de je ne sais quelle cause, et n'avait eu, depuis
ce temps, aucune nouvelle de sa famille. Je savais que sa pauvre femme
tait morte de misre, et je n'eus pas le courage de lui apprendre ce
triste vnement. Du reste, il n'atteignit jamais Mexico, et j'appris
plus tard que, arrt  Oaxaca, on l'avait envoy pourrir  Vera-Cruz,
dans un cul de basse-fosse. Voil les pripties du sort.

Comme il se plaignait de sa triste destine, je lui demandai pourquoi il
tenait  servir un pays qui rcompensait si mal les dvouements.--Ah! me
rpondit-il, six mois de commandement dans une province, et la fortune
est faite. Voil tout le Mexique. J'abandonnai M. P... C...  las Vacas
pour continuer seul ma route.

Le lendemain je gagnai San Bartolo, le surlendemain San Juan, puis
Totolapa.  partir de San Juan, la vgtation n'est plus la mme, et la
montagne dnude ne produit plus que des cactus gants de toutes formes.

Il y en a de triangulaires et d'autres qui comptent jusqu' vingt-quatre
cts. Ceux-ci s'lancent d'un seul jet, comme des mts de navire,
jusqu' une hauteur de quarante pieds; les octogones, moins levs mais
plus puissants, se bifurquent,  trois mtres du sol, en une multitude
de pousses, au nombre de deux et trois cents, de plus de vingt pieds
d'lvation; le tout de forme ronde et embrassant un diamtre de trente
pieds au moins. J'ai mesur le tronc de l'un de ces magnifiques
vgtaux, il avait plus de six pieds de diamtre. On dsigne toute cette
famille au Mexique sous le nom gnrique d'_organos_.

Le sol tait, en outre, parsem d'oursins normes, dont quelques-uns en
fleurs, et de ttes de vieillard, espce de cactus  pousse isole,
termine par une chevelure blanche. La marche est pleine de prils au
milieu de cette vgtation pineuse, dont les pointes ont la duret de
l'acier; souvent le petit sentier n'offrait que juste la place pour
passer entre ces colonnades d'un nouveau genre que bordent presque
toujours des pentes  pic et des prcipices effrayants.

Deux journes encore me sparaient d'Oaxaca; je laissai San Dionyzio sur
la gauche et j'allai revoir une dernire fois les ruines de Mitla.

Huit jours aprs, j'atteignais Tehuacan o devaient finir mes fatigues.
J'y arrivai dans un accoutrement difficile  dpeindre; six mois de
route continue m'avaient bronz comme un Indien, mon costume tombait en
lambeaux, et je me rappelle que, deux jours auparavant, j'avais t
oblig de relier les semelles de mes bottes au moyen de ficelles; il
tait donc temps d'arriver.

Je vendis mon cheval, je renouvelai certaine partie de ma garde-robe et,
le lendemain, je montai plein de joie dans la diligence de Mexico.
J'tais une pauvre proie pour les voleurs et n'avais conserv de
prcieux qu'une montre  rptition. J'avais fait en sorte que ces
messieurs ne pussent la dcouvrir. La montre pendait dans le dos et le
cordon qui la supportait passait par-dessus le cou en se repliant sous
l'paule, de telle sorte que la chemise mme tant ouverte, on n'en
dcouvrait pas le moindre vestige. Je comptais bien la rapporter 
Mexico, mais je comptais sans la fortune. Deux fois dj l'on nous avait
arrts; j'en avais t quitte pour les quelques piastres qui me
restaient;  Puebla, je n'tais point en peine de trouver des fonds.

En approchant d'Amozok, nous tombmes dans une troisime embuscade. Je
ne m'effrayai pas davantage cette fois; nanmoins,  chaque nouvelle
alerte, mes mouvements taient gns, je craignais qu'un changement
violent ou une secousse ne brist le cordon qui, du reste, me blessait
prodigieusement. Les deux voleurs furent plus persvrants dans leurs
recherches que leurs prcdents accolytes, et c'tait chose naturelle,
il ne restait plus  voler que des vtements de rebut.

Ils nous palprent donc longuement et minutieusement, j'eus le bonheur
qu'ils ne sentissent point la montre et je me rjouissais dj de mon
heureuse chance. Nous tions huit; l'un des voleurs, le fusil  la main,
surveillait nos mouvements pendant que son ami fouillait chacun. Je l'ai
dit, mon tour tait pass quand, mettant, je ne sais pourquoi, mes deux
mains dans mes poches, il s'opra sur le cordon une traction violente;
je sentis la montre se dresser sur mes reins et tout  coup,  la
stupeur de chacun et  ma trs-grande confusion, l'affreux bijou se mit
 sonner trois heures et quart.

Au premier tintement, je fus pris d'un accs de toux prodigieux;
j'esprais ainsi donner le change, mais je ne pouvais couvrir
entirement le bruit argentin de la sonnerie; je regardais derrire moi
moi comme un colier pris en faute. La situation ne manquait pas de
piquant; chacun me regardait moiti riant, moiti srieux.

--Tiens, tiens, fit le voleur d'un ton narquois, nous avons donc une
montre? Et comme je continuais mon rle d'tonn:

--_A ver el relog_: Voyons cette montre, fit-il brutalement.

Je ne pouvais rsister, il m'et mis  nu comme un ver, et l'autre
camarade me tenait en joue. Je m'excutai.

--Rendez grce  Dieu, me dit l'effront, rendez grce  Dieu d'tre
tomb sur des _caballeros_ comme nous, car de tout autre, cela ne se fut
point pass de mme; et comme je lui remettais la montre.--Allez,
dit-il, et ne pchez plus.

Une mtisse avait t plus heureuse; elle avait sur ses genoux une
charmante fille de quatre ans: chaque fois, elle avait cach ses
boucles d'oreille dans la bouche de son enfant, en lui recommandant bien
de ne point parler, et la chre petite avait parfaitement jou son rle.
La route de Puebla  Mexico tait garde, j'arrivai donc sans nouvel
accident.




XVII

LE POPOCATEPETL

     Ascension du Popocatepetl.--Le village d'Amcamca.--La famille
     Perez.--Tomacoco.--Le rancho de Tlamacas.--Excursions aux
     environs.--Le cimetire indien.--Le volcan.--Retour 
     Amcamca.--Dpart pour Vera Cruz--Rencontre de deux
     partis.--Encore les voleurs.--Dolors Molina.--Son
     enlvement.--Vera Cruz.--Retour en Europe.


Je ne pouvais quitter le Mexique sans tenter l'ascension du
Popocatepetl, le volcan le plus lev de l'Amrique du Nord. Il y avait
l de belles vues  prendre, et tout au moins, comme souvenir, je tenais
 reproduire l'intrieur du cratre, le pic et ses environs; il me
paraissait, en outre, flatteur pour mon amour-propre de voyageur,
d'aller faire de la photographie  17,852 pieds au-dessus du niveau de
la mer, et je serais dsol de n'tre point le seul. Je prparai donc
mon petit bagage artistique, compos d'une chambre stroscopique et de
divers produits. J'avais avec moi un jeune homme nomm Louis, qui, 
Mexico, m'avait aid dans mes travaux photographiques; notre dpart fut
fix  la fin de septembre.

Il existe un service de diligences qui transportent les voyageurs
jusqu'au pied du volcan.

La diligence traverse Ayotla, laisse  droite la route de Vera Cruz et
s'enfonce dans la plaine, passe devant la filature de _Miraflores_,
s'arrte un instant  Tlalmanalco pour dboucher sur Amcamca.
Amcamca est un grand village au pied du volcan, et sa position dans la
plaine est une des plus belles de la valle. Je m'tais li d'amiti,
dans ce dernier village, avec don Cyrilo Perez, ngociant, et son frre
don Pablo, _juez conciliador_, juge de paix d'Amca.

Ce dernier s'occupait avec passion de photographie, et nous avait
accompagns dans diverses excursions; aussi, ces deux aimables
_caballeros_ firent-ils leur possible pour nous faciliter l'ascension du
pic. Il fallut nanmoins retarder le dpart; huit jours de pluie nous
clourent au village, et le volcan ne se montrait que par intervalles
rares: dans ces conditions, le voyage et t manqu. Le temps enfin se
remit au beau et nous partmes. Nous allmes d'abord coucher 
l'_hacienda_ de Tomacoco, belle habitation appartenant  la famille
Perez et situe au milieu d'un paysage admirable. Nos guides et les
domestiques devaient nous y rejoindre.

Le lendemain, de fort bonne heure, nous tions en route; ma troupe se
composait des deux guides, de quatre Indiens, de don Louis et moi. Le
sentier s'enfonce dans les bois de sapins pour devenir bientt abrupt
et glissant. Chaque pas en avant donne au panorama de la valle une plus
grande extension, et dans les claircies du bois, l'oeil se repose ravi
sur les sites les plus enchanteurs; la fort se dveloppe grande et
majestueuse, nous croisons  chaque instant des arbres d'un diamtre
norme et d'une hauteur gigantesque. Mais le froid nous saisit, il nous
faut mettre pied  terre pour soulager nos montures, dont le souffle
bruyant annonce la fatigue et l'oppression.

Nous atteignons alors un premier plateau que croise le sentier de
Puebla. Cette route est la mme que suivit Cortez dans sa marche de
Cholula sur Mexico, et nous croyons intresser le lecteur en lui donnant
la belle page que l'historien Prescott a consacre  cet pisode de la
vie du conqurant. La voici:

Les Espagnols dfilrent entre deux des plus hautes montagnes de
l'Amrique septentrionale, Popocatepetl, la montagne qui fume, et
Iztaccihuatl, ou la femme blanche, nom suggr sans doute par
l'clatant manteau de neige qui s'tend sur sa large surface accidente.
Une superstition purile des Indiens avait difi ces montagnes
clbres, et Iztaccihuatl tait,  leurs yeux, l'pouse de son voisin
plus formidable. Une tradition d'un ordre plus lev reprsentait le
volcan du nord comme le sjour des mchants chefs, qui, par les tortures
qu'ils prouvaient dans leur prison de feu, occasionnaient ces
effroyables mugissements et ces convulsions terribles qui accompagnaient
chaque ruption. C'tait la fable classique de l'antiquit. Ces lgendes
superstitieuses avaient environn cette montagne d'une mystrieuse
horreur, qui empchait les naturels d'en tenter l'ascension; c'tait, il
est vrai,  ne considrer que les obstacles naturels, une entreprise qui
prsentait d'immenses difficults.

Le grand _volcan_, c'est ainsi qu'on appelait le Popocatepetl,
s'levait  la hauteur prodigieuse de 17,852 pieds au-dessus du niveau
de la mer, c'est--dire  plus de 2,000 pieds au-dessus du monarque des
montagnes, la plus haute sommit de l'Europe. Ce mont a rarement,
pendant le sicle actuel, donn signe de son origine volcanique, et la
montagne qui fume a presque perdu son titre  cette appellation. Mais
 l'poque de la conqute, il tait souvent en activit, et il dploya
surtout ses fureurs dans le temps que les Espagnols taient  Tlascala,
ce qui fut considr comme un sinistre prsage pour les peuples de
l'Anahuac. Sa cime, faonne en cne rgulier par les dpts des
ruptions successives, affectait la forme ordinaire des montagnes
volcaniques, lorsqu'elle n'est point altre par l'affaissement
intrieur du cratre. S'levant dans la rgion des nuages, avec son
enveloppe de neiges ternelles, on l'apercevait au loin de tous les
points des vastes plaines de Mexico et de Puebla; c'tait le premier
objet que salut le soleil du matin, le dernier sur lequel s'arrtaient
les rayons du couchant. Cette cime se couronnait alors d'une glorieuse
aurole, dont l'clat contrastait d'une manire frappante avec l'affreux
chaos de laves et de scories immdiatement au-dessous, et l'pais et
sombre rideau de pins funraires qui entouraient sa base.

Le mystre mme et les terreurs qui planaient sur le Popocatepetl
inspirrent  quelques cavaliers espagnols, bien dignes de rivaliser
avec les hros de roman de leur pays, le dsir de tenter l'ascension de
cette montagne, tentative dont la mort devait tre, au dire des
naturels, le rsultat invitable. Cortez les encouragea dans ce dessein,
voulant montrer aux Indiens que rien n'tait au-dessus de l'audace
indomptable de ses compagnons. En consquence, Digo Ortaz, un de ses
capitaines, accompagn de neuf Espagnols et de plusieurs Tlascalans
enhardis par leur exemple, entreprit l'ascension, qui prsenta plus de
difficults qu'on ne l'avait suppos.

La rgion infrieure de la montagne tait couverte par une paisse
fort qui semblait souvent impntrable. Cette futaie s'claircit
cependant  mesure que l'on avanait, dgnrant peu  peu en une
vgtation rabougrie et de plus en plus rare, qui disparut entirement
lorsqu'on fut parvenu  une lvation d'un peu plus de treize mille
pieds. Les Indiens, qui avaient tenu bon jusque-l, effrays par les
bruits souterrains du volcan alors en travail, abandonnrent tout 
coup leurs compagnons. La route escarpe que ceux-ci avaient maintenant
 gravir n'offrait qu'une noire surface de sable volcanique vitrifi et
de lave, dont les fragments briss, affectant mille formes fantastiques,
opposaient de continuels obstacles  leur progrs. Un norme rocher, le
_pico del Fraile_ (le pic du Moine), qui avait cent cinquante pieds de
hauteur perpendiculaire, et qu'on voyait distinctement du pied de la
montagne, les obligea  faire un grand dtour. Ils arrivrent bientt
aux limites des neiges perptuelles, o l'on avait peine  prendre pied
sur la glace perfide, o un faux pas pouvait prcipiter nos audacieux
voyageurs dans les abmes bants autour d'eux. Pour surcrot d'embarras,
la respiration devint si pnible dans ces rgions ariennes, que chaque
effort tait accompagn de douleurs aigus dans la tte et dans les
membres. Ils continurent nanmoins d'avancer jusqu'aux approches du
cratre, o d'pais tourbillons de fume, une pluie de cendres brlantes
et d'tincelles, vomis du sein enflamm du volcan, et chasss sur la
croupe de la montagne, faillirent les suffoquer en mme temps qu'ils les
aveuglaient. C'tait plus que leurs corps, tout endurcis qu'ils taient,
ne pouvaient supporter, et ils se virent  regret forcs d'abandonner
leur prilleuse entreprise, au moment o ils touchaient au but. Ils
rapportrent, comme trophes de leur expdition, quelques gros glaons,
produits assez curieux dans ces rgions tropicales, et leur succs, sans
avoir t complet, n'en suffit pas moins pour frapper les naturels de
stupeur, en leur faisant voir que les obstacles les plus formidables,
les prils les plus mystrieux, n'taient qu'un jeu pour les Espagnols.
Ce trait, d'ailleurs, peint bien l'esprit aventureux des cavaliers de
cette poque, qui, non contents des dangers qui s'offraient
naturellement  eux, semblaient les rechercher pour le plaisir de les
affronter. Une relation de l'ascension du Popocatepetl fut transmise 
l'empereur Charles-Quint, et la famille d'Ortaz fut autorise  porter,
en mmoire de cet exploit, une montagne enflamme dans ses armes.

Au dtour d'un angle de la _sierra_, les Espagnols dcouvrirent une
perspective qui leur eut bientt fait oublier leurs fatigues de la
veille. C'tait la valle de Mexico ou de Tenochtitlan, comme
l'appellent plus communment les naturels; mlange pittoresque d'eaux,
de bois, de plaines cultives, de cits tincelantes, de collines
couvertes d'ombrages, qui se droulaient  leurs yeux comme un riche et
brillant panorama. Les objets loigns eux-mmes ont, dans l'atmosphre
rarfie de ces hautes rgions, une fracheur de teintes et une nettet
de contours qui semblent anantir la distance.  leurs pieds
s'tendaient au loin de nobles forts de chnes, de sycomores et de
cdres, puis au del, des champs dors de mas et de hauts alos,
entremls de vergers et de jardins en fleurs; car les fleurs, dont on
faisait une si grande consommation dans les ftes religieuses, taient
encore plus abondantes dans cette valle populeuse que dans les autres
parties de l'Anahuac. Au centre de cet immense bassin, on voyait les
lacs, qui occupaient  cette poque une portion beaucoup plus
considrable de sa surface; leurs bords taient parsems de nombreuses
villes et de hameaux; enfin, au milieu du panorama, la belle cit de
Mexico, avec ses blanches tours et ses temples pyramidaux, la Venise
des Aztques, reposant, comme sa rivale, au sein des eaux. Au-dessus de
tous ses monuments, se dressait le mont royal de Chapeltepec, rsidence
des monarques mexicains, couronn de ces mmes massifs de gigantesques
cyprs, qui projettent encore aujourd'hui leurs larges ombres sur la
plaine. Dans le lointain, au del des eaux bleues du lac, on apercevait,
comme un point brillant, Tezcuco, la seconde capitale de l'empire; et
plus loin encore, la sombre ceinture de porphyre qui servait de cadre au
riche tableau de la valle.

Telle tait la vue magnifique qui frappa les yeux des conqurants. Et
aujourd'hui mme encore, que ces lieux ont subi de si tristes
changements, aujourd'hui que ces forts majestueuses ont t abattues,
et que la terre, sans abri contre les ardeurs d'un soleil tropical, est,
en beaucoup d'endroits, frappe de strilit; aujourd'hui que les eaux
se sont retires, laissant autour d'elles une large plage aride et
blanchie par les incrustations salines, tandis que les villes et les
hameaux qui animaient autrefois leurs bords sont tombs en ruine;
aujourd'hui que la dsolation a mis son sceau sur ce riant paysage, le
voyageur ne peut les contempler sans un sentiment d'admiration et de
ravissement[74].

Les temps ont chang, le lecteur en jugera par la suite de ce chapitre;
et cette ascension, qualifie d'exploit par le conqurant, et qui valut
 son auteur un nouveau symbole dans son blason, ne nous sembla, en
dehors de quelques fatigues, qu'une simple partie de plaisir. Mais
poursuivons.

Nous laissons le sentier sur la gauche, pour nous enfoncer  droite
entre les monts _Hielosochitl_ et _Penacho_. Les arbres ont perdu de
leur vigueur et la fort est clair-seme; la pente, assez douce, permet
aux chevaux d'avancer d'un pas plus rapide, et vingt minutes au del
nous atteignons la cime du _Tlamacas_, au pied duquel se trouve le
_rancho_ du mme nom. Le _rancho de Tlamacas_ ne contient que trois
misrables cabanes, dont l'une sert d'abri aux Indiens employs 
l'extraction du soufre dans le volcan, l'autre d'habitation au matre du
_rancho_, et la plus grande est l'usine o s'labore le soufre brut,
pour en sortir en masses carres ou rondes de 50 kilog.

Le _rancho de Tlamacas_ se trouve  prs de quatre mille mtres
au-dessus du niveau de la mer; aussi, la nuit, le froid fut-il terrible;
mon thermomtre marquait 10 au-dessous de zro. Il fallut se retirer
dans la hutte des fourneaux alors en pleine activit; mais les vapeurs
suffocantes du soufre nous en chassrent bientt; nous y avions t pris
de quintes de toux qui durrent longtemps, et je ne pouvais me rendre
compte de l'insensibilit des malheureux Indiens chargs de la
fabrication. Cette premire nuit fut dsolante, et je me rveillai gel,
engourdi, presque insensible.

La journe ne s'annonait pas brillante; ds la premire heure, le
sommet du volcan s'tait couvert d'pais nuages, il fallut retarder
l'ascension.

Notre temps fut employ en excursions aux environs, notamment sur le
sommet d'une montagne qui fait face au _rancho de Tlamacas_, d'o la vue
s'tend sur les deux valles de Puebla et de Mexico. De ce point lev,
le touriste est assez rapproch de l'Iztaccihuatl, qui se prsente en
raccourci, et je pus en prendre une image assez bien russie.

La chose qui m'tonna le plus dans ces hauteurs fut de voir passer  mes
pieds, dans les bois de sapins qui couvrent la montagne, trois ou quatre
couples d'aras verts; je n'osais en croire mes yeux, des aras au pied
des neiges, la chose me semblait impossible; mais leur plumage meraude
et leurs cris, familiers  mon oreille, ne me laissrent aucun doute 
cet gard. Ils devaient arriver de Terre Chaude  la recherche des
pommes de pin; car je les vis se perdre dans les bois pour n'en sortir
que longtemps aprs et s'loigner dans la direction de l'tat de
Guerrero.

Le mme jour, le guide nous conduisit  la base mme du volcan, prs du
pic du Moine qui se trouve en surplomb de la _barranca_ de Mispayantla.

La monte, dans ce sable mouvant mlang de cendres, est des plus
pnibles, et la respiration nous manquait  chaque instant: arriv sur
la hauteur, je fis dresser la tente, mais un vent terrible faillit
l'emporter; il fallut que les _peones_ s'accrochassent aux extrmits
pour la retenir; ce fut au milieu de ces difficults que je pris divers
clichs du pic du Moine, du chaos de roches volcaniques qui l'entoure et
des profondeurs de la _barranca_.

--Sous vos pieds, me dit le guide, se trouvait jadis un cimetire, et
dernirement encore l'on dcouvrit  cette mme place toute une srie de
vases aztques. Cette communication alluma notre curiosit; arms tous
deux, don Louis et moi, d'un simple bton, nous nous mmes  fouiller
les terres assez friables de l'endroit, et nous rencontrmes
effectivement des dbris d'ossements humains et des morceaux de poteries
anciennes. Cette demi-russite ne fit qu'enflammer notre ardeur; don
Louis creusait avec son bton et, muni d'un poignard, je dgageais avec
prcaution les poteries, car  moiti pourries par un long sjour dans
la terre, elles taient d'une fragilit extraordinaire, et ne
reprenaient leur duret qu'en schant au soleil. Nous exhummes ainsi
une douzaine de pots de formes diverses, d'une terre rouge, mais presque
tous semblables pour la dcoration: elle consistait en une grossire
imitation de la figure humaine, obtenue au moyen de petites bandes
d'argile colles sur la surface du vase. L'un d'eux cependant offrait
une certaine lgance de forme, et la pice la plus remarquable tait
une lampe de style trusque, avec diverses peintures noires sur le fond
rouge de la terre cuite.

Il est assez probable que cette spulture date des premiers temps de la
conqute, alors que les Indiens, traqus comme des btes fauves, se
rfugiaient dans les bois et dans les hauteurs inaccessibles de la
_sierra_. On connat leur religion pour les tombeaux, ils pouvaient
esprer que, dans ces hauteurs vierges alors de pas humains, les
dpouilles mortelles des leurs seraient  l'abri des profanations
espagnoles.

La journe suivante se passa de mme dans une fivreuse attente du grand
jour; le pic se voilait sans cesse  nos yeux comme pour nous dfendre
son approche; tous les bas-fonds cependant jouissaient d'un temps
magnifique et d'un soleil splendide; nous distinguions les moindres
accidents de la plaine, et le soir on voyait s'allumer les rverbres de
Puebla. Les nuits taient glaciales et nos forces s'puisaient de plus
en plus; nos guides mexicains, en nous parlant des difficults de
l'ascension, jugeant mal de nos forces et de notre ardeur, semblaient
nous prendre en commisration, exprimant  haute voix des doutes assez
blessants pour notre amour-propre de voyageurs. J'imposai silence 
cette faconde toute mexicaine, bien rsolu de donner  l'injurieuse
prophtie le dmenti le plus formel.

La soire du troisime jour annonait une matine favorable, et nous
travaillmes  nos prparatifs. Outre les deux guides et les quatre
Indiens qui nous avaient accompagns, je louai du matre du _rancho_
trois autres Indiens pour soulager les ntres, en divisant les fardeaux.

Je fis remplir douze bouteilles d'eau, car nous n'en devions pas trouver
dans le volcan, je me munis de deux bouteilles de _mezcal_ pour nous
donner des forces au besoin, et les pieds emmaillotts de pices d'une
grosse toffe de laine, nous attendmes le lendemain avec impatience.

 trois heures du matin, nous montions  cheval, Louis et moi; nos
hommes nous prcdaient  pied, guidant nos montures dans le sentier du
bois; peu aprs, nous atteignions l'extrme limite de la vgtation, et
nos montures n'avanaient plus qu'avec des difficults inoues dans
l'arne mouvante des sables. L'aube blanchissait  peine quand nous
traversmes la _barranca_ de Huiloac, espce de ravin profond, creus au
temps des pluies par l'coulement des eaux de la montagne, mais alors
parfaitement  sec. La Croix et ses rochers se dessinaient devant nous 
la limite des neiges, il semblait que nous en fussions  courte
distance, et nous ne l'atteignmes qu'aprs une heure d'une marche
haletante et de poses rptes. Il tait cinq heures et demie.

En cet endroit, nous descendmes de cheval, un Indien devait ramener nos
btes  Tlamacas. La besogne la plus difficile restait  faire;
engourdies par le froid, nos jambes avaient peine  nous porter, il
fallut les dlier par un exercice prparatoire. Le disque du soleil
sortait comme un nimbe des profondeurs de l'horizon, et ne jetait encore
qu'une lueur d'un rose ple sur le manteau neigeux du volcan. Le site
est sauvage, grandiose, terrible, et rien n'en saurait donner l'ide.

La caravane se mit en marche; nous tions munis de lunettes bleues pour
prvenir les accidents ophthalmiques si frquents dans ces ascensions,
au milieu de cette foudroyante lumire que multiplie la rverbration
des glaces; les Indiens du _rancho_ en portaient galement. Le guide
s'tait, en outre, muni d'une quantit d'_ocosochitl_, herbe d'une vertu
singulire, qui consiste  faciliter la respiration dans ces hauteurs.
On en remplit alors la calotte de son chapeau, et lorsque l'oppression
devient trop forte, on aspire l'arome qu'elle rpand, arome d'autant
plus violent que l'herbe est plus sche.

Je remerciai le guide de son herbe prservatrice, en lui disant que je
saurais m'en passer. Il sourit d'un air de doute et prit les devants: je
le suivais, puis venait don Louis et le reste de la troupe. Chacun
m'avait fait un monde de cette ascension, et je m'attendais  des
difficults inoues; j'avoue que tout d'abord je me sentis mal  l'aise:
on m'avait prdit une affreuse suffocation, je n'prouvais en somme que
de l'apprhension, laquelle se dissipa bientt, en voyant que nous
avancions assez rapidement et sans accident d'aucune sorte. Le jeu de
mes poumons tait admirable, et je n'prouvais d'autre phnomne qu'une
grande scheresse dans la gorge, accompagne d'une soif inextinguible;
le remde tait  ct du mal;  chaque instant, je me baissais et,
ramassant des poignes de neige, je la buvais  longs traits. Cependant,
nous nous arrtions de temps  autre; le guide se retournait souvent, le
rire aux lvres, croyant nous avoir laisss loin derrire lui; mais
Louis et moi ne perdions pas une semelle, et n'et t l'ignorance o
nous tions de la route  suivre, nous l'eussions pu dpasser; un seul
Indien nous suivait, les autres taient  quelques centaines de pieds
au-dessous.

Il tait huit heures et quart quand nous arrivmes  l'orifice du
cratre. Le guide s'arrta: c'tait l'entre qui menait  l'intrieur du
volcan; il devait y attendre les hommes pour prparer la tente de
manire que je pusse immdiatement commencer mes oprations. Louis et
moi, nous continumes sur la droite pour atteindre la plus haute cime de
la montagne.

Nos jambes tremblaient alors comme celles d'un homme ivre, une lgre
oppression s'tait empare de nous, mais elle disparut aprs quelques
instants de repos; nous avions la neige pour nous dsaltrer, et nous en
mlangemes dans une coupe avec une gale quantit de _mezcal_. Il
fallut nanmoins nous asseoir, la pente tait  pic et l'ocanesque
panorama qui se dveloppait aux quatre points cardinaux nous avait jet
dans une terrifiante admiration. Comment oser dcrire ce que j'ai vu?

Je veux le tenter, cependant, et j'en parlerai autant que l'infiniment
petit peut parler des choses infinies, car n'est-ce pas l'infini que cet
horizon de 80 lieues, triplant l'tendue de l'horizon marin avec la mme
grandeur de lignes, mais plus riche, de ses dserts, de ses champs
cultivs, de ses forts, de ses mille plans tags, o le prisme
clatant de la lumire verse en prodigue ses plus tincelantes couleurs.

Arriv au point culminant de la lvre suprieure du cratre, le voyageur
se trouve entre deux abmes, et le vertige, qui tout d'abord s'empare
de lui, semble plutt un blouissement des splendeurs que son regard
embrasse, que l'effet des gouffres bants qu'il ose braver.

Il a derrire lui le cratre immense, ses jets de vapeurs sulfureuses et
ses grondements souterrains;  ses pieds, un chaos de roches mutiles,
scories gigantesques se soulevant de leur couche de neige et de cendre,
rappellent, dans le convulsif et le tourment de leurs attitudes, les
damns de Dante cherchant  s'arracher de leur cercle de glace; 
droite, le pic du Moine lve sa tte altire, et tout au bas, l'oeil se
perd dans les prcipices vertigineux de la _barranca_ de Mispayantla.

Aux heures matinales, l'aurore se lve  peine pour les profondeurs de
la valle; seule, une large ceinture de forts s'tale verdoyante sur
les gradins de la _sierra_, baignant ses pieds dans les blanches vapeurs
que soulvent les premiers rayons du jour.

Les plaines alors, semblables  d'immenses lacs, n'offrent  l'oeil que
l'aspect d'normes vagues de nuages, d'o surgissent, au milieu de cette
mer arienne, les noirs sommets des pitons de la valle. Mais le soleil
monte, et vous assistez bloui aux magiques transformations de cette
nature enchanteresse: les vapeurs se groupent et s'lvent, des
claircies se forment, et comme au travers d'un ciel moutonneux on
aperoit par moment les toiles, l'oeil saisit, dans les mandres des
nues qui s'agitent, quelque blanche maison, une partie de village, la
rive d'un lac, un bouquet de verdure, ou le scintillement des clochers
lointains.

Puis comme un voile qu'on dchire, et dont les lambeaux sont emports
par les vents, les nuages disparaissent, et la valle tout entire
dveloppe aux regards ses merveilleuses beauts.

Des hauteurs de glace o vous trnez, un prodigieux royaume s'offre 
vous: grce  la transparence de cette atmosphre lumineuse, tout se
rapproche et se dessine, la distance est anantie, et l'oeil distingue, 
vingt lieues au del, les plus lgers dtails de cet admirable tableau.
Voil le bourg d'Amca et le _sacro mont_ qui le garde, et la plaine
fleurie qui l'entoure;  gauche, la valle d'Ozumba;  droite, les monts
de Tlalmanalco, Miraflores et ses clochers mauresques; plus loin, Chalco
se mire au soleil dans les eaux de ses lagunes; ici, c'est le Peon, le
lac de Tezcuco, sur les bords duquel se trane languissante,  l'ombre
des _sabinos_ centenaires, l'hritire de la grande ville aztque; puis
les murailles tincelantes de Mexico, les mille clochers qui les
dominent, et les ravissantes villas qui l'accompagnent: toutes, malgr
les vingt lieues qui vous sparent d'elles, se distinguent encore dans
l'loignement; voil San Agustin la joueuse, Tacubaya la blonde,
Chapultepec d'impriale mmoire, et Guadelupe la Sainte. C'est un
ensemble extraordinaire de dserts, de lacs, de villes et de villages,
de plaines verdoyantes, de monts volcaniques et de sommets boiss. Comme
ceinture  ce magnifique tableau, la Cordillre tend au loin les lignes
sombres de ses monts de porphyre.

Mais la plaine de Puebla nous appelle, offrant les mmes perspectives
avec plus de lointain encore dans l'horizon;  douze lieues, la ville
semble  vos pieds, et le regard, en suivant la valle de Tehuacan,
pntre jusqu'en Terre Chaude, pour saisir la silhouette des cactus
gigantesques et des palmiers sauvages.

Cinq volcans, cinq pics neigeux, la Nevada de Toluca, l'Iztaccihuatl, la
Malincha, l'Orizaba, le Popocatepetl, ce dernier, matre et roi de ces
gants dompts, s'lvent au-dessus des plateaux de l'Anahuac; chaque
soir, le soleil les dore de ses feux, alors que ds longtemps il
abandonna les plaines; on dirait de cinq lustres immenses que la main du
Tout-Puissant espaa dans ces hauteurs, pour illuminer le plus
merveilleux panorama du globe.

En descendant, nous trouvmes la tente tablie  cent pieds environ,
dans un premier repli du cratre, sur la petite esplanade du _Malacate_
(c'est un cylindre de bois, autour duquel s'enroule le cble qui permet
de descendre dans le fond du cratre et d'en remonter les matires
soufres qu'on exploite  Tlamacas). Une heure  peine nous suffit pour
prendre les vues du ct droit du cratre, du fond mme du volcan et de
_L'Espinago del diablo_, le ct gauche; les bains d'argent se voilaient
bien d'une lgre couche de sulfure, mais les vues russirent cependant,
et deux surtout furent trs-belles.

Nous voulmes descendre dans le cratre. Amarrs  l'extrmit du cble,
le cylindre se droula lentement, nous isolant dans l'abme; nous avions
 la main un bton pour nous loigner des anfractuosits de la roche;
des pierres tombaient de temps  autre, nous menaant d'une lapidation
d'un nouveau genre. La descente parat longue; car le coeur volontiers se
trouverait pris de dfaillance dans le parcours de cette prodigieuse
descente; elle me sembla de plus de trois cents pieds; on arrive alors
au cne tronqu form par la chute continue des sables et des pierres du
sommet; ce cne s'lance du fond du cratre, pour atteindre lui-mme 
une hauteur d'au moins deux cents pieds, avec une pente de 45: on roule
plutt qu'on arrive jusqu'au fond du cratre, toute sa surface est
couverte de neige, sauf aux abords des _respiraderos_ (il y en a deux,
le plus important est  gauche); on ne peut en approcher qu' dix
mtres, encore la chaleur est-elle intense et les manations
suffocantes. Ces deux jets de vapeur, qui, du haut du cratre
apparaissent comme de minces filets blancs et dont on distingue  peine
le bruit, sont, de prs, deux normes ouvertures lanant avec un bruit
de tonnerre une paisse colonne de vapeur sulfureuse. Une source vient
dverser ses eaux dans une petite mare verdtre, au milieu du cratre.
Cette mme source, me disait depuis don Cyrilo Perez, alimente  douze
et  quatorze lieues, l'une  Puebla, et l'autre a Cuernavucca, deux
sources thermales. Une multitude de fumeroles s'chappe en sifflant des
murailles du cratre, et le soufre qu'on exploite se trouve, mlang 
la terre, dpos en fleurs aux environs des _respiraderos_, ou bien en
morceaux d'un jaune clair et d'une cassure brillante; j'en ai rapport
quelques beaux chantillons. Mais malgr les prodigieuses quantits qui
gisent au fond du volcan, le soufre d'Europe se vend encore  Mexico
meilleur march que celui du Popocatepetl, ce qui peut donner une ide
de l'exploitation de ce produit dans la pauvre usine de Tlamacas.

Il tait trois heures quand, aprs avoir gravi le cne de dbris, nous
regagnmes l'orifice du volcan.

La dclivit du pic est si rapide que les Indiens prposs 
l'extraction du soufre se contentent d'imprimer aux charges de terre
soufre tires du volcan un lger lan, de faon qu'elles arrivent
seules jusqu' la limite des neiges. Cela s'appelle _la corrida_;
lorsque la neige n'est point trop durcie par la gele, les hommes se
mettent  cheval sur les ballots et descendent avec eux; mais quand la
surface est glace, la _corrida_ menaant d'tre trop rapide, ils
descendent a pied de peur des accidents. Cela me donna l'ide d'oprer
ma descente de la mme manire.

Je m'assis donc simplement sur mon chapeau de feutre pli en quatre, et,
sur ce lger traneau, je me laissai couler sur la pente, au grand
tonnement de nos guides, qui n'osrent point s'engager dans pareille
entreprise. Don Louis me suivait; nous atteignmes en peu d'instants une
vitesse prodigieuse; nous allions comme un tourbillon sur les flancs de
la montagne; le bton qui devait guider notre marche n'entravait en rien
la rapidit de la chute; nous passions comme des arolithes, c'tait un
dlire.

Jamais montagne russe ne donna l'ide d'une course semblable; impossible
de nous arrter: aveugls par une poussire de neige, enivrs de
sensations tranges, inconscients du danger, nous arrivmes aux cendres
qui bordent les neiges, et roulant plus de vingt fois sur nous-mmes,
nous nous relevmes mus, mais intacts. Nous avions parcouru prs de
deux kilomtres en sept minutes. Cela seul valait l'ascension. Je ne
prtendrais pas que nos postrieurs ne fussent point endommags; mais
c'tait la moindre des choses en change d'une jouissance si grande, et
j'aurais certainement, au mme prix, recommenc avec plaisir.

Le lendemain nous arrivions  Amcamca, o don Pablo Ferez, tout
surpris de notre russite, admirait en s'exclamant la beaut de nos
vues.

Quinze jours aprs je reprenais la diligence de Vera-Cruz; je revenais
en Europe. Au sortir d'Ayotla, nous nous trouvmes pris entre deux
partis, dont les avant-gardes tiraillaient  cent mtres l'une de
l'autre. Il fallut s'arrter, et nous entendions siffler les balles;
cela me mit  mme de juger du tir mexicain. Pendant une heure au moins
que dura l'escarmouche, je ne vis pas tomber un seul homme.

L'engagement ayant cess, je m'informai; il n'y avait pas eu un seul
bless. Nous passmes, et tombant dans l'arrire-garde de l'autre
troupe, je m'informai galement du rsultat de la bataille.--Baste! ce
sont des maladroits, me rpondit un sous-lieutenant, nous n'avons pas eu
un homme de touch. C'tait charmant.

Ce qui le fut moins, c'est qu'une fois engags dans les bois de Rio
Frio, une demi-heure  peine aprs avoir quitt le petit corps d'arme,
nous fmes arrts par deux bandits les plus dguenills que j'aie
jamais vus; aussi furent-ils sans piti. Comme d'habitude, il fallut
mettre pied  terre. Ces brigands taient des cratures chtives qu'on
et ananties d'un coup de poing, et telle est la rsignation des
voyageurs, ou la crainte qu'on a des camarades cachs dans le bois, que
personne ne manifesta la moindre ide de rsistance. Pour cette fois, je
fus bien et dment dpouill; j'avais deux caisses, une malle bien
garnie, quelque argent, je complais sur le hasard pour passer, je tombai
mal: ils m'enlevrent tout. L'un d'eux ouvrit d'abord ma malle, faisant
mine de choisir parmi les effets.

--En somme, dit-il, je prends tout. Et il passa l'objet  son acolyte;
mes papiers, mes notes, quelques prcieuses curiosits, furent perdus;
je les rclamai vainement. J'avais sur les paules un paletot neuf que
j'esprais conserver.

--Tiens, dit l'un d'eux en s'en allant, passez-moi donc cette pelure,
elle est fort belle.

Je la lui passai, ce qui me permit d'arriver  Puebla en manche de
chemise.

Ce ne fut point ma dernire aventure. En sortant de Puebla, nous avions
une nouvelle compagne de voyage: c'tait une jeune fille de seize ans,
nomme Dolors Molina; elle tait fort belle, et d'une beaut dangereuse
pour braver, par ces temps de troubles, les hasards des grands chemins.
Elle allait  Cordova rejoindre sa mre qui l'attendait, et se faisait
une fte de l'embrasser, l'ayant quitte depuis longtemps.

La diligence eut le bonheur d'arriver  Tehuacan sans accident, et les
voyageurs qui couvaient de l'oeil la belle enfant n'avaient trouv rien
de mieux  faire que de l'pouvanter par des alarmes continuelles. Au
moindre arrt de la voiture, elle plissait et se rcriait,  la grande
joie de ces messieurs. L'un d'eux, enfin, plus galant que les autres, et
pensant faire preuve d'esprit, lui dit:

--_Seorita_, c'est chose bien imprudente  vous de voyager dans les
temps o nous sommes, et si j'tais coureur de route, ce n'est point 
la bourse de ces messieurs que je m'adresserais; j'ambitionnerais de
plus doux trsors, et je vous emporterais si loin qu'on ne vous verrait
plus.

Cette dlicate plaisanterie fit monter le rouge  la figure de la jeune
fille et des larmes  ses yeux. On imposa silence au malencontreux
galant; mais  partir de ce moment, Dolors, sous le coup de douloureux
pressentiments, se trouvait prise  la moindre alerte de tremblements
convulsifs et d'une pouvante que rien ne pouvait calmer. J'tais
silencieux tmoin de ce prologue et je flairais dans l'air une vague
odeur de drame. Cependant nous arrivmes  Tehuacan sans que rien
justifit les alarmes de Dolors. Nous devions repartir le lendemain
pour Cordova, et cette partie de la route n'offre d'habitude aucun
danger.

Mais la fatalit voulut que la diligence d'Orizaba n'arrivt point; il
fallut donc sjourner  Tehuacan, et nous y restmes trois jours,
attendant vainement la diligence. Je conseillai  la jeune fille de se
montrer le moins possible, afin de ne point attirer les regards; aussi
ne sortit-elle pas de l'intrieur de la _fonda_, vivant dans l'intimit
des femmes de la maison.

La diligence arriva cependant, et le quatrime jour,  deux heures et
demie du matin, nous partions pour Orizaba. Nous n'tions que cinq
voyageurs: une vieille femme et ses deux enfants, Dolors et moi; nos
compagnons de Puebla avaient suivi d'autres routes. Nous roulions depuis
deux heures dans le _monte_ sauvage qui se trouve aux environs de la
ville; il faisait un clair de lune splendide, et les palmiers nains et
les grands _organos_ qui bordaient la route, les plantes pineuses o
disparaissaient les _coyotes_, prtaient au paysage la potique
physionomie du grand dsert. Tout  coup un bruit de sabots frappant le
sol se fit entendre  l'avant; Dolors, frmissante, se jeta dans mes
bras; une troupe de cavaliers arrivait sur nous au triple galop,
soulevant des flots de poussire. La diligence s'arrta.

--Pied  terre, fit l'un d'eux; et comme je descendais seul:

--N'y a-t-il qu'un homme dans ta voiture? dit-il au cocher.

--Qu'un seul, rpondit celui-ci: le tableau rappelait une scne de _Fra
Diavolo_ ou de _Marco Spada_, mais avec un cadre plus grandiose. Je me
trouvais en prsence de sept cavaliers monts sur des chevaux
admirables; ils avaient des costumes de grand prix, de belles armes, des
_chappareras_ de peaux de tigres, et leurs grands chapeaux mexicains
taient galonns d'or avec des toquilles normes. Je n'avais jamais vu,
ma foi, de voleurs aussi bien habills. Passez devant, me dit l'un
d'eux avec une grce parfaite, il ne vous sera fait aucun mal. Bronz
par une vie d'aventure, j'assistai indiffrent  la scne qui suivit;
j'y prouvais mme une certaine jouissance, c'tait le complment de ma
vie de voyage. Cependant, lorsque j'entendis les cris dchirants que
poussa la jeune fille, je ne pus m'empcher de voler  son aide; elle se
jeta sur moi, enlaant mon cou de ses beaux bras blancs et pleurant,
suppliant, invoquant sa mre.

--Ah! sauvez-moi, disait-elle, sauvez-moi! Pauvre enfant, la sauver! de
toute mon me..... mais que faire? Sept hommes arms, seul, et pas un
couteau. Ces messieurs nanmoins n'usrent ni de brutalit, ni de
menaces.

--Allons, ma chre enfant, disait le chef, schez vos larmes, _somos
caballeros_, nous sommes des gens bien levs et vous n'aurez aucun
mauvais traitement  subir. Venez, le temps presse, partons; et comme la
jeune fille se dbattait en dsespre, deux des hommes l'enlevrent de
force et la posrent en croupe sur la monture de l'un d'eux. _Vamos_,
commanda le chef. Ils disparurent dans le _monte_, o bientt les cris
de la pauvre Dolors se perdirent dans le lointain. Au premier village
o nous arrivmes, il y avait un relai.

--Ne ferez-vous point une dposition? fis-je au cocher.

-- quoi bon, dit-il? on la rendra bien toujours  sa mre.

Nous passmes. Peu aprs nous descendions les _cumbres_ d'Aculcingo, et
sur les trois heures de l'aprs-midi, nous arrivions  l'htel des
Diligences,  Orizaba. La mre de Dolors tait l, attendant sa fille:
il fallut lui conter l'enlvement; je ne dirai point sa douleur.
J'ignore si jamais son enfant lui fut rendue.

Un jour encore et j'allais atteindre Vera Cruz, revoir la mer et
m'embarquer pour l'Europe: je n'osais croire  tant de bonheur, et cet
Ocan que j'ai toujours tant redout n'avait plus pour moi que des
sourires. Le 28 dcembre 1859, je faisais mes adieux aux plages
mexicaines; j'allais traverser de nouveau les tats-Unis, alors en voie
d'insurrection. Aprs quatre annes d'absence, le 2 fvrier 1861, je
foulais la terre d'Europe.

FIN




NOTES:

[1] Par Orderic Vital, entre autres.

[2] _Popol-Vuh, le Livre sacr et les Mythes de l'antiquit mexicaine._
Paris, 1861.

[3] _Lettre_ adresse  M. l'abb Brasseur de Bourbourg.

[4] _Tulan en Xibalbay_, c'est--dire la cit btie par les _Nahuas_,
aprs leur colonisation en _Tamoanchan_.

[5] Un troisime _Tulan_,  l'occident du cte amricain de l'Ocan,
peut-tre le _Tile_ dsign par M. Rafn, qu'il faudrait placer au nord
des tats-Unis, et enfin le _Tulan_ o est le dieu, qui correspondrait 
_Tula_ ou _Tollan_, l'une des capitales toltques de l'Anahuac,  14
lieues au nord de Mexico, aujourd'hui la petite ville de _Tula_, route
de Queretaro.

[6] _Melpomne_, ch. LXII.

[7] _Melpomne_, ch. LXIV.

[8] Sahagun, _Hist. de Nueva Espaa_, lib. X, cap. XXIX. (_V_. le _Livre
sacr_, par M. l'abb Brasseur de Bourbourg, p. CXLV.)

[9] _History of the conquest of Mexico_, t. III, p. 255.

[10] Le _Livre sacr_, par M. l'abb Brasseur de Bourbourg, p. CLXV.
Beauvois, _Dcouvertes des Scandinaves en Amrique_, dans la _Revue
orientale et amricaine_, t. II, p. 116.

[11] _Le Livre sacr_, par M. l'abb Brasseur de Bourbourg, p. CLXV.
Beauvois, _Dcouvertes des Scandinaves en Amrique_, dans la _Revue
orientale et amricaine_, t. II, p. 116.

[12] _Relation_ d'Escalante Fontanedo, p. 24.

[13] _Relation_ de Biedma, p. 104.

[14] _Le Livre sacr_, par M. l'abb Brasseur de Bourbourg, p. CLXXIV.

[15] _Transact. Americ._ Phil. Soc., v. I, p. 158.

[16] Sance du 14 mai 1859.

[17] Voir, dans le compte rendu de cette mme sance, un _fac-simile_.

[18] Quand nous disons btir, nous entendons construire au moyen de
blocs quarris taills, et poss jointifs. Nous mettons les dolmens,
menhirs, etc., en dehors des constructions de pierre. Au contraire, ces
monuments, si improprement appels druidiques  notre sens, paraissent
appartenir  des races touraniennes, finniques, ou du moins
trs-profondment pntres de sang jaune. Mais ce n'est pas ici le lieu
de dvelopper cette opinion.

[19] Histoire du Japon. dit. de 1754, t. I, chap. X, p. 171 et suiv.

[20] Nous retrouvons ce culte des Camis chez les peuples aryans, ce sont
les _oura_, les _Clestes_, hros qui, aprs leur mort, allaient
habiter le Svarga, o ils taient reus par Indra, le plus grand des
dieux; o, devenus dieux eux-mmes, ils formaient ce conseil turbulent
qui menaait sans cesse le dieu suprme Indra. La mythologie scandinave
nous prsente cette mme divinisation du hros. Il n'est pas besoin de
dire que, chez les Grecs, l'poque hroque n'est qu'un dveloppement de
la mme ide.

[21] Emory, _Notes_. Voy. les planches.

[22] _Le Livre sacr_, p. CXC.

[23] Ces restes des anciennes tribus, qui ont une parent directe avec
les anciens possesseurs du Mexique, habitent les montagnes et vivent de
prfrence dans des souterrains.

[24] Part. II, chap. VI.

[25] Terre-Neuve.

[26] _Ouvrage original des indignes de Guatmala_, traduit par M.
l'abb Brasseur de Bourbourg.

[27] Troisime partie du _Livre sacr_, ch. I.

[28] Lieu marcageux, la rgion, pense le traducteur, arrose par les
affluents de l'Uzumacinta et du Tabasco, entre la mer et les montagnes,
etc.

[29] Les barbares, ce sont les indignes, qui, dans tous les rcits du
_Livre sacr_, sont toujours reprsents sous la figure d'animaux.

[30] Le nombre _quatre_ est sacr dans les mystres quichs (ch. II).

[31] Chap. III.

[32] Princes purificateurs de la race quiche.

[33] Les trois cimes de _Mamah_, d'_Avilix_ et de _Tohil_, sont situes
au nord-est de _Santa-Cruz del Quich_.

[34] Chap. VIII.

[35] _Historia ecclesiastica Adami Bremensis. Libellus de situ Dani et
reliquarum qu trans Daniam sunt regionum natur._ Edit. cur ac labore
Erpoldi Lindenbruch, Lugduni Batavorum. Leyde, 1595 (CI[C]I[C]XCV), p. 143.

[36] Parmi les divinits primitives des Quichs, on reconnat galement:
Le sillonnement de l'clair, la Foudre qui frappe, Celui qui engendre et
Celui qui donne l'tre, l'dificateur et le Formateur. Plus tard,
lorsque les Quichs sont arrivs  Tulan, c'est Tohil (le bruit, le
grondement, l'averse) qui est le Dieu suprme. C'est Avilix et Hacavitz
qui sont les dieux secondaires, mais dont les attributions ne sont pas
dfinies.

[37] Comme les Quichs honoraient les chefs des familles nobles, tels
que Balam-Quitz, Balam-Agab, Mahucutah et Iqi-Balam. C'est--dire:
_Tigre au doux sourire_, _Tigre de la nuit_, _Nom signal_, _Tigre de la
lune_.

[38] Qu'on aille mettre la tte de Hun-hun-Ahpu dans l'arbre qui est au
milieu du chemin, ajoutrent Hun-Cam et Vukub-Cam. Au moment o on
alla placer la tte au milieu de l'arbre, cet arbre se couvrit aussitt
de fruits...... Grand dans leur pense devint le caractre de cet arbre,
 cause de ce qui s'tait accompli si subitement, quand on avait mis la
tte de Hun-hun-Ahpu entre ses branches. Alors ceux du Xibalba se
parlrent entre eux: Qu'il n'y ait personne qui (soit assez hardi) pour
s'asseoir au pied de l'arbre, dirent tous ceux de Xibalba, s'interdisant
mutuellement et se dfendant (d'en approcher). Le _Popol-Vuh_, part.
II, chap. II, trad. de M. l'abb Brasseur de Bourbourg.

[39] On retrouvait encore des institutions phalliques chez les Natchez
au commencement du XVIIIe sicle (Charlevoix). Les Toltques, dans leur
retour vers le nord, fondrent de grandes cits dans les valles
arroses par le Rio-Gila. Au temps de la conqute, il existait encore
sur les rivages du golfe de Californie une monarchie puissante, dont la
capitale (Colhuacan) tait populeuse et florissante. Les institutions
phalliques y taient en honneur de temps immmorial. (_Hist. apol. de
las Ind. occid._, t. I, cap. LIII et LIV, manuscrit cit par M. l'abb
Brasseur de Bourbourg.--_Relation de Castaeda_, coll. Ternaux, deuxime
partie, chap. I, p. 150.)

[40] Troisime assise, commenant par le bas, deuxime pierre, ct
gauche.

[41] Quatrime assise, commenant par le haut, ct droit.

[42] P. CXXI.

[43] L'_ancien_, l'aeul.

[44] Chap. III, quatrime partie.

[45] Depuis que les difices de Palenqu sont sortis de l'oubli, s'ils
n'ont plus  craindre le vandalisme des fanatiques, ils subissent la
destruction mthodique des amateurs. La plupart des voyageurs curieux en
arrachent des fragments pour enrichir leurs collections. Une des parties
du bas-relief _de la croix_ a ainsi t enleve, l'autre, descelle de
sa place, est reste au milieu des broussailles, o M. Charnay a pu la
photographier. Mais tel est encore l'tat de barbarie de notre temps,
qui cependant prtend tre civilis, que pendant nos discussions sur tel
monument dont l'existence importe  l'histoire du monde entier, quelque
obscur voyageur enlve ou dtruit pour toujours l'objet de ces
discussions: et cela n'a pas lieu qu' Palenqu!

[46] Ces linteaux s'tant briss, on a ajout,  une poque rcente,
deux pieds-droits en maonnerie pour rtrcir l'entre.

[47] Prichard, entre autres.

[48] Ewald, _Geschichte des volkes d'Isral_. Lassen, _Indische
Alterthums Kunde_.

[49] M. Charnay a bien voulu nous remettre quelques-uns de ces objets.
Au Mexique, les Toltques et leurs successeurs ne connaissaient pas le
fer: nous avons eu entre les mains de beaux outils de cuivre rosette,
seul mtal dont ils pussent faire emploi pour leurs armes comme pour
leurs ustensiles et outils journaliers.

[50] _Hist. apol. de las Ind. Occid._, t. IV, cap. CCXXXV, MS. Nous
empruntons ici  M. l'abb Brasseur de Bourbourg la traduction de ce
passage.

[51]  l'poque de la conqute, le _Tlapallan_, qui avoisinait Xibalba,
et qui bornait au sud le golfe de Honduras, contenait une ville aussi
grande que Mexico.

[52] Les noms dans lesquels l'pithte de _blanc_ se rpte paraissent
assez indiquer une race comparativement pure.

[53] Au temps de la conqute, les derniers descendants peut-tre de
cette race de Xibalba, les Mayas de l'Yucatan, se peignaient encore le
visage.

[54] Ixtlilxochitl, _Sumaria Relacion_.

[55] M. l'abb Brasseur de Bourbourg, p. CXXXIII. Dans le _Livre sacr_,
on lit ce passage curieux, qui indique la culture des arts chez les
hommes de race nahuatl ou toltque. La mre de Hun-hun-Ahpu et de
Vukub-Hunahpu, victimes des princes de Xibalba, a deux autres fils,
Hunbatz et Hunchoven; mais ceux-ci, rsigns  leur sort, ne cherchent
point  affranchir la nation du joug de Xibalba:  jouer de la flte et
 chanter ils s'occupaient uniquement;  peindre et  sculpter ils
employaient tout le jour, et ils taient la consolation de la vieille
(chap. IV, p. 103). Et plus loin: Or, Hunbatz et Hunchoven taient de
trs-grands musiciens et chanteurs; ayant cr au milieu de grandes
peines et de grands travaux qu'ils avaient passs, tourments de toute
manire, ils taient devenus de grands sages; ils s'taient rendus
galement (habiles comme) joueurs de flte, chanteurs, peintres et
sculpteurs; tout sortait parfait de leurs mains (chapitre V).
Toutefois, dans le _Livre sacr_, devant les descendants miraculeux de
Hun-hun-Ahpu, destins  devenir les librateurs de la nation nahuatl et
 conqurir Xibalba, ces deux artistes sont changs en singes, comme
indignes, probablement, de concourir  l'oeuvre hroque.

[56] _Hist. antigua de Mexico_, t. I, cap XII.

[57] Au signe _Ome-Tochtli_, II. Lapin.

[58] Or, le calme tait aussi aux coeurs des sacrificateurs qui
habitaient sur la montagne: ainsi donc, Balam-Quitz, Balam-Agab,
Mahucutah et Iqi-Balam (les chefs des Quichs avant l'tablissement de
ceux-ci dans les tats de Chiapas et de Guatmala) ayant tenu un grand
conseil, firent des fortifications au bord de leur ville, environnant
les contours de leur ville de palissades et de troncs d'arbres. (Le
_Popol-Vuh_, IVe partie, chap. III.) _En Izmachi_ est donc le nom du
lieu de leur ville, o ils demeurrent enfin et s'y tablirent
dfinitivement: l donc ils mirent en oeuvre leur puissance, ayant
commenc  btir leurs maisons de pierre et de chaux sous la quatrime
gnration des rois. (Chap. VII.) Dans l'origine de la race quiche, il
est parl d'une premire cration d'hommes _de bois_, antrieurement 
un cataclysme qui les fit tous prir. Les quatre cents jeunes gens qui
apparaissent parmi les premiers de l'migration quiche au Mexique sont
prsents dans le _Livre sacr_ (chap. VII, 1re partie) cheminant,
aprs avoir coup un grand arbre pour servir de poutre mre  leur
maison. Zipacua, le chef, le roi des indignes, parmi lesquels
s'tablissent les quatre cents jeunes gens (le nombre quatre ou quatre
cents dsigne, dans les traditions quiches, un grand nombre, une
nation, une runion de tribus) charge lui seul l'arbre sur ses paules
et le porte devant la maison des jeunes gens.--Or a, reprirent
ceux-ci, nous vous reprendrons encore une fois demain pour signaler un
autre arbre pour pilier de notre maison.

[59] _Tepeu_ et _Oliman_, que le manuscrit Cakchiquel indique devoir se
trouver vers la zone qui spare le Peten de l'Yucatan (Voir le chap. IX
de la IIIe partie du _Livre sacr_ et les notes).

[60] Le _Livre sacr,_ chap. II, IVe partie.

[61] _Ibid._, cockchap. VII.

[62] Baillire et fils, 1861.

[63] Le P. Antonio de Remesal raconte qu'on retrouvait dans la valle
les traces de dix langages diffrents.

[64] Voyez l'preuve parfaitement russie de l'album. Planche XXVIII.

[65] Voir l'album, _Cits et ruines amricaines_, pl. I  XVII.

[66] Le pays de Yucatan, abord pour la premire fois par Cordova en
1517, puis explor par Griyalva, ne tarda pas  tre conquis par don
Francisco de Montejo, qui rassembla  ses frais une petite arme de
1,500 hommes, ds 1527, pour soumettre ce vaste territoire. La
civilisation maya qui rgnait au Yucatan tait fort diffrente de celle
des Aztques vaincus par Cortez. C'tait sans doute  cette
civilisation, mais dans un ge que la science ne saurait indiquer, que
l'on devait plusieurs des magnifiques monuments qui excitent aujourd'hui
si vivement notre curiosit.

[67] Mrida fut fond sur les ruines de l'antique cit indienne qu'on
dsignait sous le nom de Tihoo: on la construisit en 1541, par les
ordres du petit-fils de Francisco de Montejo. Elle rclamait dus
privilges comme capitale du Yucatan ds l'anne 1543. (Lopez Cogollude,
_Historia de Yucatan_.)

[68] La cathdrale de Mrida fut acheve en 1598, la ville avait t
rige en cit piscopale ds 1561.

[69] Espce de volante, voiture havanaise.

[70] Selon un historien moderne, les ruines d'Izamal appartiendraient 
la mme priode que celle de Mayapam et Palenqu; c'est--dire qu'elles
remonteraient  la plus haute antiquit. La tradition en fait un lieu de
spulture au prophte Zamma.

[71] Vainqueur des Kudules, le neveu de l'_adelantado_ Montejo fonda
Valladolid en 1543, sur le territoire des Chanachna.

[72] Cette ville, qui obtient aujourd'hui une si grande clbrit au
point de vue archologique, faisait partie de l'antique empire de
Mayapan, dtruit vers l'anne 1420 de notre re. Chichen-Itza tait
parvenue  conserver son indpendance jusqu' la fin du XVIIe sicle.
Elle tomba entre les mains des Espagnols, le 13 mars 1697; pendant
plusieurs heures, ces temples furent livrs au pillage. (Voy. Juarros,
t. II. p. 146).

[73] Voir le plan dans le texte de M. Viollet-le-Duc, et les vues de XXV  XLIX.

[74] W. Prescott, _Histoire de la conqute du Mexique_, liv. III chap. VII.






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Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc

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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     https://www.gutenberg.org

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