The Project Gutenberg EBook of Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux
guerres mdiques (1-6), by Franois Lenormant

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Title: Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres mdiques (1-6)
       I. Les origines, les races et les langues

Author: Franois Lenormant

Release Date: April 23, 2008 [EBook #25149]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANCIENNE DE L'ORIENT ***




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[Note du transcripteur: Les renvois et les notes affrents au texte ont
t renumrots squentiellement. Les renvois et notes affrents aux
illustrations ne l'ont pas t, mais ces notes ont t places
immdiatement aprs la lgende de l'illustration.]




                          HISTOIRE ANCIENNE

                             DE L'ORIENT

                      JUSQU'AUX GUERRES MDIQUES


                                 PAR

                         FRANOIS LENORMANT

        PROFESSEUR D'ARCHOLOGIE PRS LA BIBLIOTHQUE NATIONALE

              Ouvrage couronn par l'Acadmie Franaise



                          NEUVIME DITION

           Revue, corrige, considrablement augmente et
           illustre de nombreuses figures d'aprs les
           monuments antiques.




                           TOME PREMIER

             LES ORIGINES.--LES RACES ET LES LANGUES


                               PARIS
          A. LVY, LIBRAIRE-DITEUR, 13, RUE LAFAYETTE
                          (PRS L'OPRA)


                                1881

I




                              PRFACE
                      DE LA PREMIRE DITION
                              (1868)



     Le fait dominant des cinquante dernires annes, dans l'ordre
     scientifique, a t certainement la rnovation des tudes de
     l'histoire et surtout la conqute du vieux pass de l'Orient par la
     critique moderne, arme du flambeau qui fait pntrer la lumire
     jusque dans les plus obscurs replis de ces annales pendant si
     longtemps ensevelies dans l'oubli.

     Il y a seulement un demi-sicle, on ne connaissait gure de
     l'ancien monde que les Romains et les Grecs. Habitus  voir dans
     ces deux grands peuples les reprsentants de la civilisation
     antique, on consentait sans peine  ignorer ce qui s'tait pass en
     dehors de la Grce et de l'Italie. Il tait  peu prs convenu
     qu'on n'entrait dans le domaine de l'histoire positive que quand on
     avait mis le pied sur le sol de l'Europe.

     On savait cependant que, dans cette immense contre qui s'tend
     entre le Nil et l'Indus, il y avait eu de grands centres de
     civilisation, des monarchies embrassant de vastes territoires et
II   d'innombrables tribus, des capitales plus tendues que nos
     capitales modernes de l'Occident, des palais aussi somptueux que
     ceux de nos rois; et de vagues traditions disaient que leurs
     orgueilleux fondateurs y avaient retrac la pompeuse histoire de
     leurs actions. On savait galement que ces vieux peuples de l'Asie
     avaient laiss des traces puissantes de leur passage sur la terre.
     Des dbris amoncels dans le dsert et sur le rivage des fleuves,
     des temples, des pyramides, des monuments de toute sorte recouverts
     d'inscriptions prsentant des caractres tranges, inconnus; tout
     ce que racontaient les voyageurs qui avaient visit ces contres
     attestait un grand dveloppement de culture sociale. Mais cette
     grandeur apparaissait  travers des ruines ou dans les rcits
     incomplets des historiens grecs, et dans quelques passages de la
     Bible. Et comme, dans ce monde primitif de l'Orient, tout revt des
     proportions colossales, on tait naturellement dispos  croire que
     la fiction occupait une grande place dans les rcits de la Bible et
     dans les pages d'Hrodote.

     Aujourd'hui les choses ont bien chang. Dans toutes ses branches la
     science des antiquits a pris un essor qu'elle n'avait pas connu
     jusqu'alors, et ses conqutes ont renouvel la face de l'histoire.
     Aprs les grandes oeuvres des rudits de la Renaissance, on croyait
     connatre  fond la civilisation de la Grce et de Rome, et
     pourtant sur cette civilisation mme l'archologie est venue jeter
     des lueurs inattendues. L'tude et l'intelligence vritable des
     monuments figurs, l'histoire de l'art, ne datent pour ainsi dire
     que d'hier. Winckelmann clt le XVIIIe sicle, et c'est celui-ci
     qu'inaugure Visconti. Les innombrables vases peints et les
     monuments de toute nature qu'ont fourni, que fournissent encore
     chaque jour les ncropoles de l'trurie, de l'Italie mridionale,
     de la Sicile, de la Grce, de la Cyrnaque et de la Crime,
     constituent un champ immense, inconnu il y a cinquante ans, et qui
     a prodigieusement largi l'horizon de la science.

     Mais ces conqutes dans le domaine du monde classique ne sont rien
      ct des mondes nouveaux qui se sont tout  coup rvls  nos
     yeux;  ct de l'gypte, ouverte pour la premire fois par les
     Franais, et dont les dbris ont rempli les muses de l'Europe, nous
III  initiant jusqu'aux moindres dtails de la civilisation la plus
     antique du monde;  ct de l'Assyrie, dont les monuments,
     dcouverts aussi par un Franais, sortent du sol o ils sont
     demeurs enfouis depuis plus de deux mille ans, et nous font
     connatre un art, une culture, dont les tmoignages littraires ne
     faisaient qu'indiquer l'existence. Et ce n'est pas tout: voici la
     Phnicie, dont l'art, l'histoire et la civilisation, intermdiaires
     entre l'gypte et l'Assyrie, se rvlent, et dont les catacombes
     commencent  rendre leurs trsors. Voici la Syrie aramenne qui
     livre ses vieilles inscriptions et ses souvenirs. Voici que de
     hardis explorateurs nous font connatre les vestiges de tous les
     peuples divers qui se pressaient en foule sur l'troit territoire
     de l'Asie Mineure: Cypre, avec son criture trange, qui cache un
     dialecte grec, et les sculptures de ses temples; la Lycie, avec sa
     langue particulire, ses inscriptions, ses monnaies, ses grottes
     spulcrales; la Phrygie, avec ses grands bas-reliefs sculpts sur
     les rochers et les tombeaux des rois de la famille de Midas.
     L'Arabie rend  la science les vieux monuments de ses ges
     antrieurs  l'islamisme, les textes gravs du Sina et les
     nombreuses inscriptions qui remplissent le Ymen. Et comment
     oublier dans cette numration la Perse, avec les souvenirs de ses
     rois Achmnides et Sassanides, ou l'Inde, dont l'tude des Vdas a
     renouvel la connaissance?

     Mais ce n'est pas seulement le champ  parcourir qui s'est largi.
     Les progrs de la science ont t aussi grands que son domaine est
     maintenant tendu. Partout, sur ces routes nouvelles, de vaillants
     et heureux pionniers ont plant leurs jalons et fait pntrer la
     lumire au sein des tnbres. L'Europe achve en notre sicle de
     prendre possession dfinitive du globe. Ce qui se passe dans
     l'ordre des vnements se passe aussi dans le domaine de l'tude.
     La science reprend possession du monde ancien et des ges disparus.

     C'est par l'gypte qu'a commenc cette renaissance des premires
     poques des annales de la civilisation. La main de Champollion a
     dchir le voile qui cachait aux yeux la mystrieuse gypte,
     illustrant le nom franais par la plus grande dcouverte de ce
     sicle. Grce  lui, nous savons enfin ce que cachaient jusqu'ici
     les nigmes des hiroglyphes, et nous pouvons dsormais nous
IV   avancer d'un pas ferme sur un terrain solide et dfinitivement
     conquis, au lieu du sol trompeur et mal assur o s'garaient ceux
     qui l'ont prcd.

     La dcouverte de Champollion a t le point de dpart des
     recherches savantes, ingnieuses, auxquelles nous devons la
     restauration de l'histoire gyptienne. Dans toute l'tendue de la
     valle du Nil, les monuments ont t interrogs, et ils nous ont
     racont les actions des rois qui gouvernrent l'gypte depuis les
     temps les plus reculs. La science a pntr dans ces sombres
     ncropoles o dormaient les Pharaons, et elle y a retrouv ces
     nombreuses dynasties dont il ne restait de traces que dans les
     crits mutils du vieux Manthon. On connaissait  peine, au
     commencement de ce sicle, les noms de quelques souverains spars
     les uns des autres par de bien longs intervalles, et ces noms ne
     rappelaient qu'un petit nombre d'vnements altrs par la
     crdulit des voyageurs grecs ou amplifis par la vanit nationale.
     Maintenant nous connaissons  bien peu de chose prs toute la srie
     des monarques qui rgnrent sur l'gypte pendant plus de 4,000 ans.

     L'art pharaonique a t apprci dans ses formes diverses,
     architecture, sculpture, peinture, et la loi qui rglait les
     inspirations du gnie gyptien a t reconnue. La religion a t
     tudie dans son double lment sacerdotal et populaire, et il a
     t prouv que, sous ce symbolisme trange et dsordonn qui
     consacrait l'adoration des animaux, il y avait une thologie
     savante qui embrassait l'univers entier dans ses conceptions, et au
     fond de laquelle se retrouvait la grande ide de l'unit de Dieu.
     Nous savons aussi  quoi nous en tenir sur l'tat des sciences chez
     cette nation fameuse. On a fait passer dans les langues de l'Europe
     les morceaux les plus importants de sa littrature, dont le style
     et l'action rappellent troitement ceux de la Bible. En un mot,
     l'gypte a compltement reconquis sa place dans l'histoire
     positive, et nous pouvons maintenant raconter ses annales d'aprs
     les documents originaux et contemporains, comme nous raconterions
     celle d'une nation moderne.

     La rsurrection de l'Assyrie a t, s'il est possible, plus
     extraordinaire encore. Ninive et Babylone n'ont pas laiss, comme
     Thbes, des ruines gigantesques  la surface du sol. D'informes
V    amas de dcombres amoncels en collines, voil tout ce que les
     voyageurs y avaient vu. On pouvait donc croire que les derniers
     vestiges de la grande civilisation de la Msopotamie avaient pri
     pour toujours, quand la pioche des ouvriers de M. Botta, puis de
     ceux de M. Layard et de M. Loftus, de George Smith et de M. Rassam,
     rendit  la lumire les majestueuses sculptures que l'on peut
     admirer au Louvre et au Muse Britannique, et les inapprciables
     dbris des tablettes de terre cuite de la Bibliothque Palatine de
     Ninive, gages certains de dcouvertes plus brillantes et plus
     tendues encore quand les recherches pourront tre pousses dans
     toutes les parties de l'Assyrie et de la Chalde.

     Et maintenant ils revivent sous nos yeux dans les bas-reliefs de
     leurs palais, ces rois superbes qui emmenaient des nations entires
     en captivit. Voil ces figures qui nous apparaissent si terribles
     dans les rcits enflamms des prophtes hbreux. On les a
     retrouves, ces portes o, suivant l'expression de l'un d'eux, les
     peuples passaient comme des fleuves. Voil ces idoles d'un si
     merveilleux travail, que leur vue seule corrompait le peuple
     d'Isral et lui faisait oublier Yahveh. Voil, reproduite en mille
     tableaux divers, la vie des Assyriens: leurs crmonies
     religieuses, leurs usages domestiques, leurs meubles si prcieux,
     leurs vases si riches; voil leurs batailles, les siges des
     villes, les machines branlant les remparts.

     D'innombrables inscriptions couvrent les murailles des difices de
     l'Assyrie et ont t exhumes dans les fouilles. Elles sont traces
     avec ces bizarres caractres cuniformes dont la complication est
     si grande qu'elle paraissait  jamais dfier la sagacit des
     interprtes. Mais il n'est pas de mystre philologique qui puisse
     rsister aux mthodes de la science moderne. L'criture sacre de
     Ninive et de Babylone a t force de livrer ses secrets aprs
     celle de l'gypte. Les travaux de gnie de sir Henry Rawlinson, du
     docteur Hincks et de M. Oppert ont donn la clef du systme
     graphique des bords de l'Euphrate et du Tigre. On lit maintenant,
     d'aprs des principes certains, les annales des rois d'Assyrie et
     de ceux de Babylone, graves sur le marbre ou traces sur l'argile
     pour l'instruction de la postrit. On lit le rcit qu'ils ont
VI   eux-mmes donn de leurs campagnes, de leurs conqutes, de leurs
     cruauts. On y dchiffre la version officielle assyrienne des
     vnements dont la Bible, dans le Livre des Rois et dans les
     Prophtes, nous fournit la version juive, et cette comparaison fait
     ressortir d'une manire clatante l'incomparable vracit du livre
     saint.

     La rvlation de l'antiquit assyrienne est venue aussi jeter les
     lumires les plus prcieuses et les moins attendues sur les
     origines et la marche de la civilisation. Il tait impossible
     qu'une culture aussi brillante restt enferme dans les limites de
     l'Assyrie, et en effet, l'influence des arts et de la civilisation
     assyrienne se propagea au loin avec les armes des conqurants
     ninivites.

     A l'orient et au nord, elle s'tendit sur la Mdie et sur la Perse,
     o, en se combinant avec le gnie si fin et si dlicat des Iraniens
     sous les Achmnides, elle enfanta les merveilleuses crations de
     Perspolis.

     L'art de la Grce, dont on avait cherch vainement la source en
     gypte, retrouve ses origines  Ninive. L'influence assyrienne
     pntra dans la Syrie, dans l'Asie Mineure, dans les les de la
     Mditerrane; par les villes grecques du littoral, il s'introduisit
     au sein des tribus hellniques. C'est ainsi que les premiers
     sculpteurs de la Grce reurent les inspirations et les
     enseignements de l'cole des sculpteurs assyriens, qui parvinrent
     jusqu' eux en gagnant de proche en proche, et prirent pour modles
     les oeuvres asiatiques. De l'Asie Mineure, de la Phnicie et de
     Carthage, cette tradition passa, peut-tre avec les colons lydiens
     et plus srement par l'influence du commerce maritime, en Italie,
     o elle servit de base au dveloppement de la civilisation
     trusque, qui fournit  celle de Rome les lments de sa primitive
     grandeur. Et c'est ainsi que s'expliquent ces monuments, ce luxe,
     ces richesses des villes de l'trurie, qui excitrent si longtemps
     les pres convoitises des grossiers enfants de Romulus.

       *       *       *       *       *

     Ainsi l'histoire des plus vieux empires du monde, de ceux chez
     lesquels la civilisation prit naissance, se trouve dsormais
     accessible  l'Europe dans les conditions aujourd'hui reconnues
     comme les seules garanties d'tudes historiques srieuses,
VII  c'est--dire avec l'aide et la connaissance des documents
     originaux. On peut maintenant apprcier  leur juste valeur les
     notions confuses et informes que les crivains les plus accrdits
     de l'antiquit classique nous ont transmises sur ces peuples, dont
     ils ignoraient les idiomes et dont la tradition historique tait
     dj probablement bien altre quand ils en recueillaient 
     l'aveugle quelques rares dbris. On peut, on doit aujourd'hui
     encore, parler avec respect de l'exactitude avec laquelle Hrodote
     a racont ce que lui ont dit les gyptiens et les Perses, avec
     sympathie du zle que Diodore de Sicile a montr pour les
     recherches de l'rudition. On peut et on doit faire entrer dans
     l'enseignement les traits de moeurs qu'ils ont recueillis.

     Mais reproduire l'ensemble des faits qu'ils racontent et le donner
     comme l'enchanement des vnements principaux dans l'histoire
     d'gypte ou d'Assyrie, ce n'est pas donner de cette histoire une
     ide sommaire telle qu'elle conviendrait assurment  de jeunes
     esprits, c'est en donner une ide absolument fausse. Les rcits
     d'Hrodote et de Diodore sur l'gypte et l'Assyrie ne sont pas plus
     une histoire relle que ne le serait, pour notre pays, celle qui
     supprimerait l'invasion des barbares, la fodalit, la Renaissance;
     qui ferait de Philippe-Auguste le prdcesseur de Charlemagne, de
     Napolon le fils de Louis XIV, et qui expliquerait les embarras
     financiers de Philippe le Bel par le contre-coup de la bataille de
     Pavie.

     Et pourtant, comme le disait rcemment un savant estimable, M.
     Robiou, c'est l qu'en sont encore, avec quelques corrections
     empruntes  Josphe, la majorit des livres classiques. Sans doute
     il en est qui tiennent compte dans une certaine mesure des progrs
     de la science, qui ont limin de grossires erreurs. Mais au point
     o en sont arrives les connaissances, quand l'histoire des peuples
     orientaux peut tre raconte d'une manire suivie et prcise, et
     fournit des lumires qu'il n'est plus permis d'ignorer sur les
     origines de nos arts et de notre civilisation, il ne suffit pas de
     supprimer quelques normits. Il n'y a plus de raison pour laisser
     de vastes lacunes, pour oublier des faits du plus haut intrt,
     pour conserver,  ct de rectifications importantes, des erreurs
VIII qui faussent l'ensemble de cet enseignement.

     Une rforme complte est donc indispensable  introduire chez nous
     dans l'enseignement de l'histoire et dans les livres classiques, en
     ce qui touche  la premire priode de l'histoire ancienne, aux
     annales des vieux empires de l'Orient, aux origines de la
     civilisation. Les immenses conqutes de la science doivent passer
     dans le domaine de tous, leurs rsultats principaux doivent entrer
     dans cette somme de connaissances indispensables qu'il n'est permis
      personne d'ignorer, et qui font la base de toute ducation
     srieuse. On ne saurait plus aujourd'hui, sans une ignorance
     impardonnable, s'en tenir  l'histoire telle que l'ont crite le
     bon Rollin et le peuple de ses imitateurs. Que dirait-on d'un
     professeur ou d'un homme du monde qui parlerait encore des quatre
     lments ou des trois parties de l'univers habit; qui ferait, avec
     Ptolme, tourner le soleil autour de la terre? C'est l qu'en sont
     aujourd'hui mme, au sujet de l'gypte et de l'Assyrie, la grande
     majorit de nos livres d'histoire.

     La ncessit absolue de la rforme dont nous parlons frappe, du
     reste, tous les esprits. Il n'y a pas un des matres de la science
     qui ne l'ait hautement proclam et le sentiment commence  en
     devenir gnral. Mais ce qui manque jusqu' prsent pour les
     sciences historiques et archologiques, c'est ce que l'on a produit
     en foule depuis quelques annes pour les sciences naturelles et ce
     qui en a fait pntrer les notions dans tous les rangs de la
     socit, des livres de vulgarisation, des manuels. Les rsultats du
     prodigieux mouvement des tudes d'antiquits et de philologie
     orientale depuis cinquante ans n'ont pas t mis suffisamment  la
     porte du grand public. Il faut aller les chercher dans des
     ouvrages spciaux, volumineux, coteux, et que l'appareil
     d'rudition qui s'y dveloppe ne rend accessibles qu' un bien
     petit nombre. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dans le
     monde et dans le corps enseignant les hommes les plus instruits,
     les meilleurs esprits dire: Oui, nous savons que l'histoire
     primitive de l'Orient, cette histoire qui est le point de dpart de
     toute autre, a t compltement renouvele depuis un demi-sicle,
     qu'elle a chang de face; mais o trouver runi, clairement expos,
IX   l'ensemble des faits que la science est parvenue  reconstituer.

     C'est cette lacune que nous avons essay de combler dans le livre
     que nous publions aujourd'hui.

     Sans doute nous ne sommes pas tout  fait le premier  hasarder
     cette tentative. Outre M. Henry de Riancey qui, dans son _Histoire
     du Monde_, a donn place  une partie des rsultats des recherches
     modernes, deux membres distingus de l'Universit, M. Guillemin,
     recteur de l'Acadmie de Nancy, et M. Robiou, professeur
     d'histoire, ont essay d'introduire dans l'enseignement public
     l'histoire vritable des antiques empires de l'Orient. Ils ont l'un
     et l'autre publi dans cette intention des rsums dignes d'estime,
     qui n'ont pas eu le retentissement qu'ils mritaient. Ces livres
     nous ont fray la voie et en plus d'un point nous avons suivi leurs
     traces. Mais, malgr tout leur mrite, ils ne nous ont point paru
     rpondre compltement aux besoins. Ils offrent encore de graves
     lacunes, et, suffisants et utiles pour les lves des collges, ils
     ne le sont pas pour les gens du monde et pour les professeurs,
     auxquels ils ne fournissent pas tous les moyens de renouveler leur
     enseignement. On y sent un peu trop que les auteurs n'ont abord
     qu'en partie l'tude directe des sciences dont ils exposent les
     rsultats, qu'ils n'en connaissent certaines branches que de
     seconde main, et pas toujours d'aprs les meilleures sources.
     D'ailleurs, ces livres ont dj plusieurs annes de date. La
     science a march depuis qu'ils ont paru, et maintenant ils se
     trouvent en arrire.

       *       *       *       *       *

     Nous croyons pouvoir affirmer que le lecteur trouvera dans notre
     livre le rsum complet de l'tat des connaissances  l'heure
     prsente, sauf bien entendu le degr d'imperfection que nul
     homme--et nous moins qu'aucun autre--ne saurait se vanter d'viter.
     La science dont j'y expose les rsultats est celle  laquelle un
     pre illustre, et dont j'essaie de continuer les travaux, m'a
     form, qui est le but et l'occupation de ma vie. Il n'est pas une
     de ses branches comprises dans la prsente publication  laquelle
     je n'aie consacr une tude directe et approfondie.

     Dans l'histoire de chaque peuple, j'ai pris pour guides les
X    autorits les plus imposantes, celles dont les jugements font loi
     dans le monde savant.

     Pour ce qui est des Isralites pendant la priode des Juges et
     celles des Rois, dans tous les cas o le dchiffrement des
     inscriptions gyptiennes et assyriennes n'est pas venu apporter des
     lumires nouvelles et inattendues, mes guides ont t M. Munk,
     enlev beaucoup trop tt  ces tudes bibliques o il tait le
     matre par excellence dans notre pays, et M. Ewald, dans les crits
     duquel tant d'clairs de gnie et un si profond sentiment de la
     posie de l'histoire brillent au milieu d'ides souvent bizarres et
     tmraires.

     Pour l'gypte je me suis appuy sur les admirables travaux des
     continuateurs de Champollion, de MM. de Roug et Mariette en
     France, Lepsius et Brugsch en Allemagne, Birch en Angleterre. Mais
     je me suis surtout servi de la grande _Histoire d'gypte_ de M.
     Brugsch, et encore plus de l'excellent _Abrg_ compos par M.
     Mariette pour les coles de l'gypte, vritable chef-d'oeuvre de
     sens historique, de clart dans l'exposition, de mthode prudente
     et de concision substantielle. J'ai emprunt  ce dernier livre des
     pages entires, surtout en ce qui touche les dynasties de
     l'_Ancien_ et du _Moyen Empire_, car je n'avais rien  ajouter  ce
     que disait le savant directeur des fouilles du gouvernement
     gyptien, et je n'aurais pu mieux dire.

     Les crits de MM. Rawlinson, Hincks et par-dessus tout de M. Oppert
     m'ont fourni les lments ncessaires  la reconstitution des
     annales de l'Assyrie et de Babylone, dont M. Oppert avait commenc
     un tableau d'ensemble, qui demeure malheureusement inachev.

     Notre immortel Eugne Burnouf, M. Spiegel, le commentateur allemand
     du Zend-Avesta, Westergaard, M. Oppert, et Mgr de Harlez, ont t
     les autorits auxquelles j'ai recouru pour la connaissance des
     antiquits, des doctrines et des institutions de la Perse.

     Enfin, quant  ce qui est de la Phnicie, les belles tudes de
     Movers ont t naturellement mon point de dpart, mais j'en ai
     complt ou modifi les rsultats  l'aide des crits de M. le duc
     de Luynes, de M. Munk, de M. de Saulcy, de M. le docteur A. Lvy,
     de Breslau, de M. Renan et de M. le comte de Vog.
XI
     Le rsum des oeuvres des matres de la science, des conqutes de
     l'rudition europenne depuis cinquante ans dans le champ des
     antiquits orientales, fait donc le fond de mon livre et en
     constituera la vritable valeur. Mais dans ces tudes, qui sont les
     miennes propres, il m'a t impossible, quelque effort que j'aie
     fait sur moi-mme, de me borner au simple rle de rapporteur. On
     trouvera donc dans ces volumes une part considrable de recherches
     personnelles, et mme quelques assertions dont je dois assumer
     entirement la responsabilit. Mais j'ai du moins toujours pris
     soin d'indiquer ce qui tait de mes hypothses et de mes opinions
     personnelles.

       *       *       *       *       *

     Un mot encore sur les principes et les ides qu'on verra se
     reflter  chaque page de ce livre.

     Je suis chrtien, et je le proclame hautement. Mais ma foi ne
     s'effraie d'aucune des dcouvertes de la critique, quand elles sont
     vraies. Fils soumis de l'glise dans toutes les choses ncessaires,
     je n'en revendique qu'avec plus d'ardeur les droits de la libert
     scientifique. Et par cela mme que je suis chrtien, je me regarde
     comme tant plus compltement dans le sens et dans l'esprit de la
     science que ceux qui ont le malheur de ne pas possder la foi.

     En histoire, je suis de l'cole de Bossuet. Je vois dans les
     annales de l'humanit le dveloppement d'un plan providentiel qui
     se suit  travers tous les sicles et toutes les vicissitudes des
     socits. J'y reconnais les desseins de Dieu, respectant la libert
     des hommes, et faisant invinciblement son oeuvre par leurs mains
     libres, presque toujours  leur insu, et souvent malgr eux. Pour
     moi, comme pour tous les chrtiens, l'histoire ancienne tout
     entire est la prparation, l'histoire moderne la consquence du
     sacrifice divin du Golgotha.

     C'est pour cela que, fidle aux traditions de mon pre, j'ai la
     passion de la libert et de la dignit de l'homme. C'est pour cela
     que j'ai l'horreur du despotisme et de l'oppression, et que je
     n'prouve aucune admiration devant ces grands flaux de l'humanit
     qu'on appelle les conqurants, devant ces hommes que l'histoire
     matrialiste lve aux honneurs de l'apothose, qu'ils s'appellent
     Ssostris, Sennachrib, Nabuchodonosor, Csar, Louis XIV ou
     Napolon.
XII
     C'est pour cela surtout que mon me est invinciblement attache 
     la doctrine du progrs constant et indfini de l'humanit, doctrine
     que le paganisme ignorait, que la foi chrtienne a fait natre, et
     dont toute la loi se trouve dans ce mot de l'vangile: Soyez
     parfaits, _estote perfecti_.

XIII


                              PRFACE
                     DE LA TROISIME DITION
                              (1869)



     Ce livre a trouv auprs du public un accueil que je n'eusse pas
     os esprer. Deux ditions puises en quelques mois, une
     contre-faon allemande, une traduction anglaise, m'ont prouv qu'il
     rpondait effectivement  un besoin, qu'il comblait une lacune
     assez gnralement sentie. Mais ce qui m'a surtout rendu  la fois
     fier et reconnaissant, c'est le bienveillant suffrage que mon
     travail a obtenu de la part des hommes dont la parole a la plus
     haute autorit dans les tudes historiques, ce sont les
     encouragements que MM. Guizot, Mignet, Vitet, Guigniaut ont bien
     voulu donner  cette tentative de rpandre dans le public et de
     faire pntrer dans l'ducation les rsultats des grands travaux
     par lesquels l'archologie orientale a, depuis cinquante ans,
     renouvel la connaissance des priodes les plus anciennes de
     l'histoire.

     De tels encouragements m'imposaient le devoir de faire de nouveaux
     et considrables efforts pour rendre mon livre un peu moins indigne
     de la bienveillance de ces matres, de le revoir soigneusement, de
     le corriger et de le complter autant que possible. C'est ce que
     j'ai tent dans la prsente dition.

     Revise d'un bout  l'autre, tendue, rdige  nouveau dans un
XIV  certain nombre de parties, elle prsente avec les ditions qui
     l'ont prcde des diffrences considrables, dont je crois devoir
     signaler ici les plus essentielles.

       *       *       *       *       *

     Avant tout, j'ai voulu dfrer  une critique qui m'a t adresse
     par des personnes dont l'opinion a un grand poids  mes yeux. Elles
     voyaient avec raison un srieux dfaut dans l'absence de toute
     indication de sources, qui permissent au lecteur de recourir aux
     documents originaux ou aux travaux des fondateurs de la science, et
     qui fournissent en mme temps la justification des faits noncs
     dans le rcit. Cependant il ne m'tait pas possible--autrement que
     pour un petit nombre de cas exceptionnels--de donner dans des notes
     perptuelles la suite des renvois qu'et rclams l'_apparatus_
     d'rudition complet d'un semblable livre. Il et fallu pour cela
     donner  l'ouvrage une tendue  laquelle l'diteur se refusait
     d'une manire absolue. Mais dans cette situation j'espre avoir
     satisfait jusqu' un certain point  ce qu'on rclamait si
     lgitimement, en plaant  la tte de chaque chapitre une longue
     bibliographie, o toutes les sources mises en usage sont numres
     dans un ordre mthodique.

     Je crois aussi avoir adopt une division plus claire et plus
     rgulire en multipliant le nombre des chapitres et en les groupant
     en livres, qui correspondent  chacun des peuples dont j'expose
     successivement les annales.

     Mais le dfaut principal du _Manuel d'histoire ancienne de
     l'Orient_ sous sa premire forme, tait de n'avoir pas une
     destination suffisamment dfinie, et par suite un caractre bien
     uniforme. Ce n'tait compltement ni le livre des lves, ni celui
     des professeurs. Certaines parties, et en particulier le premier
     chapitre, taient beaucoup trop lmentaires--je dirai mme trop
     enfantines--pour rpondre  ce que demande le grand public. La
     plupart des chapitres, au contraire, taient infiniment trop
     dtaills et trop scientifiques pour tre compris par les enfants.
     Je me suis efforc de faire disparatre ce dfaut. Tel que je le
     rimprime aujourd'hui, le prsent ouvrage s'adresse exclusivement
     aux professeurs et aux gens du monde qui voudront se mettre au
     courant des progrs rcents de l'histoire orientale. Pour les
XV   coliers--dont il tait ncessaire de s'occuper dans cette
     entreprise pour draciner de l'enseignement des erreurs
     surannes--j'ai rdig un _Abrg_ succinct, que l'on peut se
     procurer  la mme librairie que l'_Histoire_ plus dveloppe dont
     nous donnons une nouvelle dition[1].

       [Note 1: Cet abrg scolaire en est actuellement  sa deuxime
       dition.]

     La premire partie est compltement nouvelle. C'est comme une
     prface aux autres, o j'ai essay de rsumer le petit nombre de
     donnes que l'on possde sur les temps primitifs de l'humanit.
     Ainsi que le commandaient  la fois les principes d'une saine
     critique et les convictions les plus profondment enracines dans
     mon me, j'y ai donn la premire place au rcit biblique, que j'ai
     fait suivre de l'expos des traditions parallles conserves chez
     d'autres peuples de l'antiquit. Vient ensuite un rapide aperu des
     dcouvertes de l'archologie prhistorique, qui nous renseignent
     sur un tout autre ordre de faits que les rcits de la Bible et nous
     font pntrer dans la vie matrielle et quotidienne des premiers
     hommes. Enfin cette partie se termine par quelques notions
     gnrales sur les races humaines et sur les familles de langues,
     qui m'ont paru devoir former une introduction presque ncessaire au
     rcit historique.

     Quelques passages des chapitres qui forment le livre consacr aux
     annales des Isralites ont tonn certaines personnes, que je
     serais d'autant plus dsol de scandaliser que je partage
     entirement leur foi, et m'ont paru leur donner le change sur ma
     pense. Je crois donc ncessaire de placer ici deux mots
     d'explication sur le point de vue o je me suis mis en racontant
     l'histoire du peuple de Dieu.

     Il y a deux choses constamment unies dans cette histoire: l'action
     de Dieu, permanente, directe, surnaturelle, telle qu'elle ne se
     prsente dans les annales d'aucune autre nation, en faveur du
     peuple qu'il a investi de la sublime mission de conserver le dpt
     de la vrit religieuse et du sein duquel sortira le Rdempteur,
     puis les vnements humains qui se droulent sous cette action
     divine.
XVI
     Celui qui crit une _Histoire sainte_ doit naturellement, d'aprs
     le point de vue mme o il s'est plac, considrer avant tout le
     ct divin des annales d'Isral. Au contraire, ayant entrepris un
     tableau des civilisations de l'Asie antique et faisant figurer dans
     ce tableau l'histoire des Isralites, je devais la considrer
     principalement sous son aspect humain, sans qu'il en rsulte pour
     cela que j'aie voulu mconnatre un seul instant le caractre tout
     exceptionnel de cette histoire. Aussi dans mon rcit n'ai-je donn
     que peu de place aux miracles dont elle est remplie, quoiqu'il ft
     bien loin de ma pense de contester les miracles reconnus par
     l'glise et surtout de nier en principe le surnaturel et le
     miracle.

     J'ai cru qu'il m'tait permis d'examiner si, dans certains rcits
     de la Bible, le langage allgorique ne tenait pas plus de place que
     ne l'ont pens beaucoup d'interprtes, et si quelques faits
     dtermins ne pouvaient pas s'expliquer dans l'ordre naturel. Je
     l'ai fait un peu hardiment peut-tre, mais avec un profond respect
     pour le livre inspir. Il est possible que je me sois tromp dans
     mes conjectures, et je les soumets au jugement de ceux qui ont
     autorit pour prononcer en ces matires. Mais je tiens  bien
     tablir que je n'ai parl que de faits spciaux et qu' aucun prix
     je ne voudrais que l'on pt me confondre avec ceux qui prtendent
     effacer le caractre miraculeux de l'histoire biblique.

     Aussi bien le miracle, l'intervention surnaturelle, spciale et
     directe de la puissance divine dans un vnement, n'impliquent pas
     d'une faon ncessaire la drogation aux lois de la nature.
     L'action miraculeuse de la Providence se manifeste aussi par la
     production d'un fait naturel dans une circonstance donne,
     conduisant  un rsultat dtermin. Dieu n'a pas toujours besoin de
     suspendre pour l'accomplissement de ses desseins les lois qu'il a
     donnes au monde physique; il sait se servir aussi dans un but
     direct de l'effet de ces lois. Aussi l'historien chrtien peut-il
     chercher dans certains cas  expliquer le _comment_ d'un fait
     exceptionnel voulu par la Providence, sans nier en mme temps son
     essence surnaturelle et miraculeuse. Mais, je le rpte, si j'ai
     cru pouvoir agir ainsi par rapport  quelques-uns des faits de la
     Bible, ce n'est aucunement avec l'intention de me jeter dans la
     voie dangereuse du naturalisme et de m'carter des enseignements de
XVII l'glise dans la question des miracles.

     L'absence de l'histoire de l'Inde dans mon ouvrage a t
     gnralement considre comme une lacune regrettable, qu'il
     importait de combler. Sans doute l'Inde n'a pas eu d'action
     politique sur l'Asie occidentale; mais elle n'est cependant pas
     reste absolument isole des nations voisines de la Mditerrane.
     Elle est mle  l'histoire de la Perse  partir du rgne de
     Darius,  celle de la Grce au temps d'Alexandre et de ses
     successeurs. Puis, surtout, l'Inde aryenne tient une place trop
     considrable dans le mouvement de l'esprit humain aux sicles de la
     haute antiquit, pour tre exclue d'un tableau gnral des grandes
     civilisations de l'Asie. Le reproche qu'on m'adressait pour l'avoir
     laisse de ct tait juste et j'ai tenu  ne plus le mriter. J'ai
     donc consacr un livre--un peu plus dvelopp peut-tre que les
     autres  cause de l'importance capitale du sujet-- l'histoire de
     l'Inde antique, telle que notre sicle l'a vue se rvler par les
     travaux successifs des William Jones, des Colebrooke, des Schlegel,
     des Wilson, des Eugne Burnouf, des Lassen, des Max Mller et des
     Weber.

     Mais j'ai cru devoir m'arrter  l'Inde. Quelques personnes avaient
     exprim le dsir de voir galement ajouter un chapitre sur les
     poques les plus anciennes des annales de la Chine. Je dois d'abord
     l'avouer, je me suis senti trop absolument incomptent pour traiter
     ce sujet. De plus il m'a paru que l'histoire de la Chine a toujours
     t si compltement isole de celle du reste du monde, qu'elle
     n'avait pas une place naturelle dans le cadre de mon livre, et
     qu'elle ne rentrait point dans l'tude des civilisations qui ont eu
     dans la formation de la ntre une influence plus ou moins directe.
XIX



                               PRFACE
                       DE LA NEUVIME DITION
                                (1881)



     Il y a treize ans, en publiant ce livre pour la premire fois, je
     tentais une innovation qui pouvait paratre hardie. Il s'agissait
     de faire pntrer dans le public les rsultats des grandes
     dcouvertes de la science sur les priodes antiques de l'histoire
     de l'Orient et de leur obtenir enfin dans l'enseignement la place
     qu'ils devaient lgitimement rclamer. A ce point de vue j'ai eu
     gain de cause au del mme de mes esprances. La rforme que je
     poursuivais et dont je prenais l'initiative est dsormais un fait
     accompli. Il n'est plus personne, si ce n'est parmi les illettrs,
     qui n'ait au moins une teinture des travaux que je m'efforais de
     vulgariser, une connaissance sommaire des conqutes de
     l'gyptologie et de l'assyriologie; il n'est plus un tablissement
     d'instruction publique, libre ou de l'tat, o l'on continue 
     donner les premiers enseignements de l'histoire ancienne en s'en
     tenant au cadre des rcits des crivains grecs et latins. Sur ce
     terrain, la vieille routine est vaincue, et je ne puis me dfendre
XX   d'un certain orgueil en constatant ce progrs, auquel j'ai t le
     premier  ouvrir la voie.

     Comme il devait ncessairement arriver du moment que l'ide
     fondamentale en tait accepte du public comme rpondant  un
     vritable besoin, l'exemple donn dans mon livre a eu de nombreux
     imitateurs. Il n'tait plus possible de conserver les anciens
     livres scolaires rsumant cette partie de l'histoire. On s'est donc
     activement occup de les remettre, d'une faon plus ou moins
     satisfaisante, au courant de l'tat actuel des connaissances, et en
     mme temps les manuels nouveaux sur le mme sujet ont pullul en
     France et dans les pays voisins. La plupart de ces publications
     n'ont aucune valeur originale, ne s'lvent pas au-dessus du niveau
     des plus mdiocres compilations et ne rpondent mme point d'une
     manire suffisante  leur objet. Mais le mouvement des esprits
     qu'ils traduisaient par un signe matriel a du moins donn
     naissance  un ouvrage du premier mrite, auquel je me plais 
     rendre hautement hommage. Je veux parler de l'_Histoire ancienne
     des peuples de l'Orient_ de mon savant ami M. G. Maspero,
     professeur d'archologie gyptienne au Collge de France. Ailleurs
     nous avions affaire  des livres de troisime ou de quatrime main,
     dont les auteurs n'avaient mme pas su, le plus souvent, se rendre
     un compte exact de la valeur des sources o ils allaient puiser
     sans discernement. Ici c'est un homme qui, malgr sa jeunesse,
     s'est dj plac au rang des matres et qui, avec une rare
     habilet, plie sa science si sre et si vaste  un rle de
     vulgarisation, produisant une oeuvre aussi originale que solide et
     agrable  lire. En particulier, dans tout ce qui touche 
     l'gypte, le livre de M. Maspero est de beaucoup suprieur  ce qui
     avait t fait avant lui; rempli de faits nouveaux et inspir par
     le sentiment le plus pntrant de l'histoire, il tient et au del
     ce que l'on pouvait attendre du digne successeur de l'enseignement
     de Champollion et d'Emmanuel de Roug.

     M. Maspero procde par grandes poques, pour chacune desquelles il
     s'tudie  tracer le tableau d'ensemble de l'histoire de l'Orient
     antique. Je prends successivement les annales et la civilisation de
     chacun des peuples qui ont jou un rle de premier ordre dans cette
     histoire, et je suis l'existence de ce peuple au travers de ses
XXI  vicissitudes depuis l'poque la plus haute  laquelle on puisse
     remonter d'une manire positive jusqu' la date adopte comme terme
     commun de mes rcits. Il y a donc entre mon livre et celui de
     l'minent professeur une diffrence complte de plan, une
     diffrence telle qu'il m'a sembl qu'ils ne faisaient pas double
     emploi l'un avec l'autre et que, malgr le haut mrite de l'ouvrage
     de M. Maspero, le mien gardait encore sa raison d'tre  ct de
     lui. C'est l ce qui m'a dcid  en entreprendre une nouvelle
     dition, d'autant plus que la faon dont la vente s'en maintenait
     constamment la mme me montrait que, sous certains rapports, il
     rpondait bien  ce que le public recherche dans un livre de ce
     genre.

     Mais en donnant cette nouvelle dition, j'ai voulu l'amliorer
     srieusement et la mettre  la hauteur des derniers progrs des
     tudes. Voil douze ans qu'absorb par des travaux scientifiques
     d'une nature plus spciale, et qui s'adressaient aux seuls rudits,
     je n'avais pu remettre la main  ce livre. Les ditions
     successives, qui s'en rimprimaient presque chaque anne, n'taient
     en ralit que des tirages faits sur clichs, et la dernire
     reproduit sans changement celle de 1869. Pendant ce temps, la
     science poursuivait ses conqutes, toujours plus nombreuses et
     mieux assures; moi-mme, contribuant  ce progrs dans la mesure
     de mes forces, je voyais mes opinions se modifier sur bien des
     points historiques, mes connaissances s'tendre, se complter et
     devenir plus solides. Aprs avoir assez exactement, quand il parut,
     rpondu  l'objet que je m'tais propos, mon livre finissait par
     tre d'une manire fcheuse en arrire de l'tat gnral des
     connaissances parmi les savants, et mme de mes propres travaux. Le
     moment tait venu ou bien de renoncer  le rimprimer dsormais, ou
     bien de lui faire subir une profonde revision, qui le corriget, le
     compltt et le mt au courant. C'est  ce dernier parti que je me
     suis arrt; et une fois ayant entrepris un semblable travail, j'ai
     t bientt conduit  rcrire mon livre d'un bout  l'autre.

     C'est donc en ralit un ouvrage nouveau que j'offre au public. Je
     me devais  moi-mme et  ma rputation scientifique de pousser
     jusque-l la revision; je le devais aussi  la bienveillance du
XXII public qui a puis jusqu' huit ditions d'un livre trop
     imparfait. Et c'tait d'ailleurs une obligation que m'imposait la
     haute rcompense dont l'Acadmie franaise avait couronn l'ouvrage
     dans son premier tat. Il fallait le rendre plus digne du prix
     qu'elle lui avait dcern.

     Mais tout en rcrivant mon livre, j'en ai conserv exactement le
     plan, que j'ai seulement dvelopp un peu davantage dans quelques
     parties. Je continue  croire que ce plan tait bon, et les
     critiques que certains y ont adresses ne m'ont point convaincu.
     Elles portaient principalement sur la part que j'y ai faite au
     rcit biblique sur les origines. Je lui ai maintenu cette part et
     je l'ai mme agrandie, en dveloppant bien plus largement que je ne
     l'avais fait antrieurement l'expos des rcits parallles des
     autres nations de l'antiquit. Et, en agissant ainsi, j'ai la
     conviction que je suis dans le vritable esprit de la science
     historique, et qu'il y aurait le plus grave inconvnient  cesser,
     en coutant les clameurs de ceux qui voudraient y substituer les
     fantaisies de leur imagination,  cesser de donner pour prface et
     pour introduction aux annales positives de l'humanit cette grande
     tradition symbolique, si pleine de vrits profondes, qui n'est pas
     spciale  la Bible, mais qui constitue un patrimoine commun  tous
     les anciens peuples dans lesquels se rsume l'humanit suprieure.
     Le parti que j'ai adopt ici, et auquel je suis rest fidle, est
     pour moi affaire de mthode scientifique bien plus que de
     conviction religieuse. J'ai donc largi encore, au lieu de le
     supprimer et de le restreindre, tout ce qui touche  ce sujet des
     origines traditionnelles, en faisant  ct une place non moins
     large aux faits de l'ordre matriel constats par la science
     nouvelle de l'archologie prhistorique, faits qui, dgags de
     certaines exagrations systmatiques et compromettantes, mritent
     ds  prsent d'entrer dans les cadres de l'histoire. J'ai aussi
     fortement dvelopp les notions prliminaires sur les races
     humaines, sur les familles des langues et leurs caractres
     distinctifs, enfin sur les premires tapes de la formation de
     l'criture jusqu' la grande invention de l'alphabet, notions
     indispensables au seuil d'une histoire qui passe en revue tant de
     races et de langues diverses, et qui a ses sources d'information
     dans les systmes graphiques les plus diffrents. De ces
XXIII dveloppements est rsult un volume entier de prolgomnes, qui
     ouvre dsormais mon histoire de l'Orient.

     Avec la large part ainsi donne  ces notions prliminaires, qui ne
     seront pas, je crois, dpourvues d'intrt pour le lecteur, la
     principale, je dirai mme la seule modification apporte  mon plan
     primitif consiste dans le dplacement de la partie consacre aux
     annales des Isralites. Dans les ditions prcdentes cette
     histoire venait la premire, prcdant mme celle de l'gypte. Je
     l'ai reporte, au contraire, tout  fait  la fin de l'ouvrage,
     qu'elle termine dsormais. Mais si je me suis arrt  ce parti, ce
     n'a pas t pour me conformer au nouveau plan de l'enseignement
     classique de l'histoire,  des dcisions que je blme nergiquement
     et qui ont t inspires par un fcheux esprit sectaire, sous
     l'influence des passions irrligieuses du moment. Chez un peuple
     chrtien, et qui restera foncirement tel en dpit des efforts
     entrepris pour le dchristianiser, c'est une entreprise mauvaise,
     contre laquelle on doit protester et qui n'aura qu'un rgne bien
     passager, que celle de bannir l'_histoire sainte_ de l'enseignement
     public. Elle y a sa place ncessaire, mme pour l'instruction des
     fils des incroyants, et elle doit y prcder tout autre cours
     d'histoire, quand ce ne serait que pour la manire dont elle parle
     mieux que toute autre  l'esprit des enfants. Mais, je l'ai dj
     dit un peu plus haut et je le rpte, ce n'est pas une _histoire
     sainte_ que j'ai voulu faire. J'ai cherch, au contraire, 
     replacer les annales d'Isral au sein du cadre naturel et humain
     dans lequel elles se sont droules avec leur caractre
     providentiel, qui en fait une exception si singulire au milieu des
     autres histoires. Ceci donn, la place que je leur assigne 
     prsent est la plus logique et la plus convenable. Ces annales
     d'Isral ne peuvent rellement se bien comprendre, au point de vue
     proprement historique, que si l'on connat dj celle des grands
     empires entre lesquels les Ben Yisral ont vcu, dont les
     rivalits et la puissance irrsistible ont exerc une action si
     dcisive sur leurs destines. Il me semble mme que la vritable
     manire de prsenter au point de vue chrtien l'histoire spciale
     d'Isral dans le cadre gnral de l'histoire de l'antiquit, et d'en
XXIV faire mieux ressortir le caractre rellement surnaturel, est de la
     prsenter pour ce qu'elle est en fait, le corollaire et la
     rsultante de l'histoire des autres nations. C'est surtout ainsi
     que l'on admire, comme on le doit, cette merveilleuse action de la
     Providence qui dirige les entreprises et les fortunes des
     monarchies les plus colossales de manire  les transformer en
     facteurs inconscients des destines d'un peuple microscopique qui
     n'tait rien comme force matrielle, que chacune d'elles courbait
     ou broyait sans peine au cours de ses conqutes, et qui pourtant
     tient une bien autre place dans l'histoire morale de l'humanit,
     car c'est ce petit peuple que Dieu avait choisi pour lui faire
     conserver le dpt de la vrit religieuse qui devait un jour
     renouveler la face du monde.

     Dans les additions, les corrections et les modifications de toute
     nature que j'ai introduites, je me suis appuy en partie sur mes
     tudes personnelles, et l'on trouvera encore ici bien des faits
     dont la constatation m'appartient, bien des opinions dont je dois
     revendiquer l'entire responsabilit. En mme temps je me suis
     efforc d'y rsumer aussi compltement que possible les rsultats
     des travaux des autres, en puisant mes donnes aux sources les
     meilleures et les plus sres, de manire  reprsenter exactement
     dans mon livre l'tat prsent de la science. J'espre y avoir
     russi, et je n'ai rien pargn pour arriver  cette fin, que je
     m'tais propose. J'ai donc puis mes informations dans une
     infinit d'ouvrages et de dissertations, publies dans tous les
     pays de l'Europe, dont on trouvera l'indication dans les listes
     bibliographiques qui accompagnent les principaux chapitres de
     l'ouvrage. Je me suis aussi, surtout en ce qui touche  l'gypte,
     largement servi de l'excellent livre de M. Maspero. Dans toute
     cette partie, qui forme mon second volume, je lui ai emprunt de
     longues citations, comme, du reste, pour d'autres parties il en
     avait puis dans mon livre.

     Ce que la prsente dition prsentera peut-tre de plus neuf et de
     plus original, c'est la partie consacre aux grands empires qui ont
     flori dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, avec
     alternativement Babylone et Ninive pour capitales,  leur histoire
     et  leur civilisation. C'est sur ce terrain que mon livre, sous la
     forme actuelle, sera le plus en avance sur tout ce qui a t publi
XXV  jusqu' ce jour. L, en effet, je me sens plus compltement chez
     moi que partout ailleurs; il s'agit d'un ordre d'tudes auxquelles
     je me suis adonn spcialement,  la marche desquelles je crois
     avoir, depuis une dizaine d'annes, contribu _pro parte virili_,
     et o je suis loin d'avoir encore donn au public tous les
     rsultats de mes recherches. Aussi des traductions nombreuses de
     documents cuniformes, publis ou indits, que l'on trouvera dans
     cette partie de mon livre, il n'en est pas une seule qui n'ait un
     caractre personnel.

     Je dois, au contraire, confesser franchement mon insuffisance et
     l'impossibilit o j'ai t de recourir  autre chose qu' des
     traductions des documents originaux pour la partie relative 
     l'Inde. Je ne suis pas, en effet, sanscritiste, et je tiens  ne
     pas paratre prtendre savoir ce que j'ignore en ralit. Dans
     cette partie donc, mon travail n'est que de seconde main. Mais j'ai
     eu du moins le soin de m'attacher  puiser aux meilleures sources
     et je me suis guid sur les conseils des hommes vraiment
     comptents, des matres en qui l'on pouvait avoir le plus de
     confiance. L'histoire de l'Inde antique, surtout dans ses poques
     les plus anciennes, a d'ailleurs un caractre  part de flottement
     et de vague chronologique, tenant  l'absence de monuments
     pigraphiques d'une date leve, contemporains des vnements,
     avant le rgne de Piyadasi Aoka. Il y a encore, et il restera
     peut-tre toujours, une hsitation de plusieurs sicles pour la
     date des vnements les plus considrables, de ceux qui marquent
     des priodes dcisives, comme la vie de kya-Mouni. Ce flottement
     ne cesse qu'au moment du contact avec les Grecs d'Alexandre, qui
     constitue pour l'Inde une poque climatrique, comme pour l'Asie
     antrieure l'ouverture des Guerres Mdiques. J'ai t amen ainsi 
     prendre cette date pour point d'arrt de mes rcits relatifs 
     l'Inde, les prolongeant de deux cents ans de plus que ceux relatifs
     aux autres pays, de manire  pouvoir y comprendre, dans les
     limites de l'incertitude chronologique qu'il comporte, le grand
     fait de la formation du Bouddhisme, sans lequel ces rcits
     n'eussent pas t suffisamment complets.

       *       *       *       *       *

     Il me reste  dire quelques mots de l'illustration qui accompagne
XXVI cette dition et qui y fournit un commentaire graphique perptuel.
     C'est l'exemple si heureusement donn par M. Duruy, dans la
     monumentale dition qu'il donne en ce moment de son _Histoire des
     Romains_, qui a inspir  l'habile et intelligent diteur, entre
     les mains de qui est mon livre depuis sa premire apparition, d'y
     joindre de nombreuses figures empruntes aux monuments antiques.
     Ds qu'il m'a propos de le faire, j'ai profit avidement de sa
     bonne volont, et je crois que l'ouvrage y gagnera beaucoup, qu'il
     devient par l plus intressant et plus instructif. Nulle part, en
     effet, une riche illustration archologique n'tait plus
     naturellement appele que dans une histoire puise toute entire
     aux sources monumentales. Je n'avais vraiment que l'embarras du
     choix au milieu de la masse des oeuvres que nous avons aujourd'hui
     des arts des vieilles civilisations de l'Orient. La difficult mme
     tait de se limiter aux figures qui pouvaient le mieux claircir
     les vnements, les moeurs et les religions sans excder une
     proportion raisonnable. Ce choix, je l'ai fait moi-mme avec tout
     le soin dont j'tais capable, et j'espre y avoir russi. Aucune
     part n'a t laisse  la fantaisie dans l'illustration du livre,
     et je crois pouvoir dire qu'on n'y trouvera rien d'oiseux ni d'une
     valeur suspecte. Toutes les gravures ont t empruntes  des
     monuments d'une authenticit incontestable et autant que possible
     contemporains des vnements auxquels ils se rapportent. Les vues
     des lieux clbres dans l'histoire ont t empruntes aux
     meilleures sources, et dans une bonne moiti des cas, mon
     exprience personnelle de voyageur ayant visit ces lieux me
     donnait le moyen de choisir en connaissance de cause les plus
     exactes. Quant aux cartes insres dans le texte ou tires
     sparment, elles ont toutes t dresses d'aprs les documents les
     plus rcents et les plus srs par M. J. Hansen, dont le nom seul
     est une garantie.

     En un mot, ici comme en ce qui touche la rdaction mme de
     l'ouvrage, j'ai fait de mon mieux et j'ose esprer que le lecteur
     voudra bien m'en tenir compte.
2



                            LIVRE PREMIER

                             LES ORIGINES

3

       [Illustration 028]




                          CHAPITRE PREMIER

                        LE RCIT DE LA BIBLE


      1.--L'ESPCE HUMAINE JUSQU'AU DLUGE.

     Il n'existe sur l'histoire des premiers hommes et les origines de
     notre espce, de rcit prcis et suivi que celui de l'criture
     Sainte[2]. Ce rcit sacr, lors mme qu'il n'emprunterait pas une
     autorit auguste au caractre d'inspiration du livre dans lequel il
     se trouve, devrait encore, en saine critique, tre l'introduction
     de toute histoire gnrale; car, considr  un point de vue
     purement humain, il contient la plus antique tradition sur les
     premiers jours de la race des hommes, la seule qui n'ait pas t
     dfigure par l'introduction de mythes fantastiques, dans lesquels
     une imagination drgle s'est donn libre carrire. Les principaux
4    traits de cette tradition, qui fut originairement commune aux races
     suprieures de l'humanit et qu'un soin particulier de la
     Providence fit se conserver plus intacte qu'ailleurs chez le peuple
     choisi, se reconnaissent, mais altrs, dans les souvenirs des
     contres les plus loignes les unes des autres, et dont les
     habitants n'ont pas eu de communications historiquement
     apprciables. Et l'unique fil conducteur qui permette de se guider
     au milieu du ddale de ces fragments de traditions privs
     d'enchanement, est le rcit de la Bible. C'est donc lui que
     l'histoire doit enregistrer tout d'abord, en lui reconnaissant un
     caractre  part; et de plus il a pour le chrtien une valeur
     dogmatique, qui permet de l'interprter conformment aux
     claircissements qu'il reoit des progrs de la science, mais qui
     en fait le pivot invariable autour duquel doivent se grouper les
     rsultats des investigations humaines.

       [Note 2: Nous prenons ici le rcit biblique tel qu'il nous est
       parvenu, sous sa forme dfinitive et complte, sans entrer dans
       les obscures et dlicates questions de la date de cette rdaction
       dfinitive et des lments antrieurs qui ont pu servir  sa
       formation. C'est au livre de notre histoire qui traitera des
       Hbreux, que nous nous rservons d'aborder ce problme, qu'il
       srait impossible de laisser entirement de ct dans l'tat
       actuel de la science. Le systme auquel s'arrte aujourd'hui
       l'cole critique rationaliste (le dernier tat de ses travaux
       peut tre considr comme rsum sous la forme la plus complte
       et la plus scientifique dans E. Schrader, _Studien zur Kritik und
       Erhlrung der Biblischen Urgeschichte_, Zurich, 1863, et A.
       Kayser, _Das vorexilische Buch der Urgeschichte Israels und seine
       Erweiterungen_, Strasbourg, 1874) admet dans le style actuel de
       la Gense la fusion de deux livrs antrieurs, qualifis
       d'_lohiste_ et de _jhoviste_, d'aprs la diffrence du nom qui
       sert  dsigner Dieu dans l'un et dans l'autre, et, par dessus
       ces deux documents reproduits textuellement, le travail d'un
       dernier rdacteur qui les a combins. Bornons-nous  remarquer
       que ce systme lui-mme, aussi bien que celui qui a t inaugur
       par Richard Simon, et qui voit dans la Gense une collection de
       fragments traditionnels coordonns par Mose ou par tout autre,
       n'a rien en soi de contradictoire avec le dogme orthodoxe de
       l'inspiration divine du livre. L'glise a toujours admis que son
       auteur avait pu mettre en oeuvre, tout en tant guid par une
       lumire surnaturelle, des documents antrieurs  lui. Mais dans
       l'expos que nous avons  faire des donnes de la Bible sur les
       premiers ges, et dans les recherches comparatives auxquelles
       elles nous donneront lieu, cette distinction des anciennes
       rdactions importe peu. Qu'elle ait t rdige en une fois ou 
       l'aide de la combinaison de rcits parallles qui se compltaient
       les uns les autres, la tradition biblique est une dans son
       ensemble et dans son esprit, et la comparaison que l'on peut en
       faire aujourd'hui avec l'enchanement que rvlent les lambeaux
       de la tradition gnsiaque de la Chalde, prouve surabondamment
       que la construction du dernier rdacteur n'a rien d'artificiel et
       de forc. Il est conforme au vritable esprit de la science,
       aussi bien qu' l'orthodoxie religieuse, de l'envisager dans sa
       suite.]

     L'interprtation historique de ce rcit offre, du reste, encore de
     graves difficults. On a beaucoup discut, mme parmi les
     thologiens les plus autoriss et les plus orthodoxes, sur le degr
     de latitude qu'il ouvre  l'exgse. En bien des points on ne saura
     sans doute jamais d'une manire absolument prcise dterminer dans
     quelle mesure il faut y admettre l'emploi de la figure et du
     langage allgorique, qui tient toujours une si grande place dans la
     Bible. Remarquons-le, du reste, le rcit biblique laisse  ct de
5    lui le champ le plus large ouvert  la libert des spculations
     scientifiques; par les lacunes qu'il prsente. Il faut se garder,
     par respect mme pour l'autorit des Livres Saints, d'y chercher ce
     qu'ils ne contiennent pas et ce qui n'a jamais t dans la pense
     de ceux qui les crivaient sous l'inspiration divine. L'auteur de
     la Gense n'a point prtendu faire une histoire complte de
     l'humanit primitive, surtout au point de vue de la naissance et
     des progrs de la civilisation matrielle. Il s'est born 
     retracer quelques-uns des traits essentiels et principaux de cette
     histoire; prsents de manire  tre  la porte du peuple auquel
     il s'adressait. Il s'est attach  mettre en lumire l'enchanement
     des patriarches lus de Dieu qui conservrent au travers des
     sicles le dpt de la rvlation primitive, et surtout  faire
     clater, en opposition avec les monstrueuses cosmogonies des
     nations dont les Hbreux taient entours, les grandes vrits que
     l'idoltrie avait obscurcies, la cration du monde, tir du nant
     par un acte de la volont et de la toute-puissance divine, l'unit
     de l'espce humaine sortie d'un seul couple, la dchance de notre
     race et l'origine du mal sur la terre, la promesse d'un rdempteur,
     enfin l'intervention constante de la Providence dans les affaires
     de ce monde.

     Le rcit de la cration elle-mme, ses rapports avec les
     dcouvertes des sciences naturelles, sont choses qui ne sauraient
     entrer dans le cadre de notre ouvrage. C'est seulement au moment o
     Dieu, aprs avoir cr le monde et tous les tres qui l'habitent,
     mit le sceau  son oeuvre en faisant l'homme, que nous devons
     prendre le rcit du premier livre de la Bible, la Gense, ainsi
     nomme en Europe d'un mot grec qui signifie _gnration_, parce que
     le livre dbute par raconter la formation de l'univers[3].

       [Note 3: En hbreu il est appel _Bereschith_, d'aprs les
       premiers mots qui en ouvrent le rcit, au commencement.]

     Dieu dit: Faisons l'homme  notre image et  notre ressemblance;
     qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel,
     sur les animaux, sur toute la terre et sur tout reptile qui se meut
      la surface de la terre.--Dieu cra l'homme  son image; il le
     cra  l'image de Dieu et il le fit mle et femelle[4].--Yahveh[5]
6    Dieu forma l'homme du limon de la terre et lui souffla dans les
     narines le souffle de la vie, et l'homme fut fait me vivante[6].

       [Note 4: _Genes._, I, 26 et 27.]

       [Note 5: La prononciation vulgaire Jehovah au lieu de Yahveh, est
       le rsultat de l'application au nom ineffable de Dieu des
       voyelles du mot _Adonai_, le Seigneur, que les Juifs prononcent
       au lieu de ce nom quand ils lisent la Bible. Nous discuterons
       plus tard, quand nous traiterons des Hbreux, la question de
       savoir si la vraie prononciation antique tait Yahoh ou Yahveh;
       en attendant nous suivons cette dernire forme, gnralement
       admise dans la science.]

       [Note 6: _Genes._, II, 7.]

     Aprs le rcit de la formation du premier couple humain, vient
     celui de la dchance. Le pre de tous les hommes, Adam (dont le
     nom dans les langues smitiques signifie _l'homme_ par excellence),
     cr par Dieu dans un tat d'innocence absolue et de bonheur,
     dsobit au Seigneur par orgueil dans les dlicieux jardins de
     'Eden, o il avait t d'abord plac, et cette dsobissance le
     condamna, lui et sa race,  la peine,  la douleur et  la mort.
     Dieu l'avait cr pour le travail, dit formellement le livre
     inspir, mais ce fut en expiation de sa chute que ce travail devint
     pnible et difficile; tu mangeras ton pain  la sueur de ton
     front, lui dit le Seigneur, et cette condamnation pse encore sur
     tous les hommes.

     Voici comment la Gense[7] raconte la sduction et la faute dont le
     poids s'est tendu  toute la descendance de nos premiers pres.
     Le serpent tait le plus rus de tous les animaux de la terre que
     Yahveh Dieu avait faits. Il dit  la femme: Pourquoi Dieu vous
     a-t-il ordonn de ne pas manger de tous les arbres du Paradis?--La
     femme lui rpondit: Nous pouvons manger du fruit des arbres qui
     sont dans le Paradis,--mais quant au fruit de l'arbre qui est au
     milieu du Paradis (l'arbre de la science du bien et du mal), Dieu
     nous a ordonn que nous n'en mangions pas, de peur que nous en
     mourions.--Et le serpent dit  la femme: Point du tout, vous ne
     mourrez pas de mort,--mais Dieu sait qu'au jour o vous en aurez
     mang, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux,
     connaissant le bien et le mal.--La femme donc vit que cet arbre
     tait bon pour se nourrir et qu'il tait beau aux yeux et
     dlectable au regard; et elle prit du fruit, et elle en mangea, et
     elle en donna  son mari, qui en mangea.--Et les yeux de tous deux
     s'ouvrirent; et ayant vu qu'ils taient nus, ils tressrent des
     feuilles de figuier et s'en firent des ceintures[8].

       [Note 7: III, 1-7.]

       [Note 8: La gravure place en tte de ce chapitre, reprsente la
       scne de la tentation des premiers humains au jardin de 'Eden,
       d'aprs une peinture chrtienne des catacombes de Rome, emprunte
       au grand ouvrage de Perret.]

     Prodigieuse et accablante vrit, dit Chateaubriand: _L'homme_
7    _mourant pour s'tre empoisonn avec le fruit de vie_! L'homme
     perdu pour avoir got  l'arbre de la science, pour avoir su trop
     connatre le bien et le mal! Qu'on suppose toute autre dfense de
     Dieu relative  un penchant quelconque de l'me, que deviennent la
     sagesse et la profondeur de l'ordre du Trs-Haut? Ce n'est plus
     qu'un caprice indigne de la Divinit, et aucune moralit ne rsulte
     de la dsobissance d'Adam. Toute l'histoire du monde, au
     contraire, dcoule de la loi impose  notre pre... Le secret de
     l'existence morale et politique des peuples, les mystres les plus
     profonds du coeur humain sont renferms dans la tradition de cet
     arbre admirable et funeste.

     La Bible n'assigne pas une date prcise  la naissance du genre
     humain, elle ne donne aucun chiffre positif  ce sujet. Elle n'a
     pas en ralit de chronologie pour les poques initiales de
     l'existence de l'homme, ni pour celle qui s'tend de la Cration au
     Dluge, ni pour celle qui va du Dluge  la Vocation d'Abraham. Les
     dates que les commentateurs ont prtendu en tirer sont purement
     arbitraires et n'ont aucune autorit dogmatique. Elles rentrent
     dans le domaine de l'hypothse historique et l'on pourrait numrer
     plus de cent manires d'aprs lesquelles on a essay de les
     calculer. Ce que les Livres Saints affirment seulement, et ce que
     la science dmontre d'accord avec eux, c'est que l'apparition de
     l'homme sur la terre (quelque haute qu'en puisse tre la date) est
     rcente par rapport  l'immense dure des priodes gologiques de
     la cration, et que l'antiquit de plusieurs myriades d'annes que
     certains peuples, comme les gyptiens, les Chaldens, les Indiens
     et les Chinois, se sont complaisamment attribue dans leurs
     traditions mythologiques, est entirement fabuleuse.

     Aussi superflue et aussi dnue de fondement solide que les calculs
     sur la date de la cration de l'homme, serait la tentative de celui
     qui chercherait  dterminer d'aprs la Bible le lieu prcis o fut
     le berceau de notre espce, ainsi que la situation du jardin de
     'Eden. La tradition sacre ne fournit aucune indication prcise 
     cet gard. Les commentateurs les plus savants et les plus
     orthodoxes des Livres Saints ont laiss la question indcise. Tout
     nous commande d'imiter leur rserve, et de nous en tenir 
     l'opinion commune, qui place en Asie l'origine de la premire
     famille humaine et le berceau de toute civilisation.

     Adam et 'Havah (d'o nous avons fait ve), le premier couple humain
8    sorti des mains de Dieu, eurent deux fils, Qan et Habel[9]. Ils
     menaient l'un la vie agricole et l'autre la vie pastorale, dont la
     Bible place ainsi l'origine au dbut mme de l'humanit. Qan tua
     son frre Habel, par jalousie pour les bndictions dont le
     Seigneur rcompensait sa pit[10]; puis il s'expatria, dans le
     dsespoir de ses remords, et il se retira avec les siens  l'orient
     de 'Eden, dans la terre de Nod ou de l'exil, o il fonda la
     premire ville, qu'il appela 'Hanoch, du nom de son premier-n[11].
     Dieu avait cr l'homme avec les dons de l'esprit et du corps qui
     devaient le mettre en tat de remplir le but de son existence, et
     par consquent de former des socits rgulires et civilises.
     C'est  la famille de Qan que le livre de la Gense attribue la
     premire invention des arts industriels. De 'Hanoch, fils de Qan,
     y est-il dit, naquit  la quatrime gnration, Lemech, qui eut 
     son tour plusieurs enfants: Yabal, le pre de ceux qui demeurent
     sous les tentes et des pasteurs; Youbal, l'inventeur de la
     musique; Thoubal-qan, l'auteur de l'art de fondre et de travailler
     les mtaux; enfin une fille, N'amah[12]. Pour celle-ci, le texte
     biblique ne fait qu'enregistrer son nom; mais la tradition
     rabbinique, voulant achever le groupement de toutes les inventions
     en les rapportant aux enfants de Lemech, raconte que N'amah fut la
     mre des chanteurs, ou bien que la premire elle fila la laine des
     troupeaux et en tissa des toffes.

       [Note 9: Ces noms sont significatifs et tirs des langues
       smitiques, comme tous ceux que le rcit biblique attribue aux
       premiers anctres de notre race; ce sont en ralit de vritables
       pithtes qualificatives, qui expriment le rle et la situation
       de chaque personnage dans la famille originaire. Adam, nous
       l'avons dj dit, veut dire _homme_, 'Havah _vie_, parce qu'elle
       a t la mre de tous les vivants, dit le texte sacr; Qan
       signifie _la crature, le rejeton_; Habel est le mot qui, dans
       les plus anciens idiomes smitiques, exprimait l'ide de _fils_,
       et s'est conserv en assyrien; enfin Scheth, comme la Bible le
       dit formellement, est le _substitu_, celui que Dieu accorde 
       ses parents pour compenser la perte de leur fils bien-aim.]

       [Note 10: _Genes._, IV, 1-16.]

       [Note 11: _Genes._, IV, 17 et 18.]

       [Note 12: _Genes._, IV, 19-22.]

     La Bible rapporte  Lemech l'origine des sanguinaires habitudes de
     vengeance qui jourent un si grand rle dans la vie des peuples
     antiques. Lemech dit  ses femmes 'Adah et illah: coutez ma
     voix, femmes de Lemech, soyez attentives  mes paroles; j'ai tu un
     homme parce qu'il m'avait bless, un jeune homme parce qu'il
     m'avait fait une plaie.--Qan sera veng soixante-dix fois, et
     Lemech septante fois sept fois[13].

       [Note 13: _Genes_, IV, 23 et 24.]
9
     Adam eut un troisime fils, nomm Scheth (Seth dans notre Vulgate),
     et Dieu lui accorda encore un grand nombre d'enfants. Scheth vcut
     neuf cent douze ans, et eut une nombreuse famille[14], qui, tandis
     que les autres hommes s'abandonnaient  l'idoltrie et  tous les
     vices, conserva prcieusement les traditions religieuses de la
     rvlation primitive jusqu'au temps du Dluge, aprs lequel elle
     passa dans la race de Schem. Les descendants de Scheth furent
     Enosch, au temps de qui l'on commena  invoquer par le nom de
     Yahveh, Qanan, Mahalalel, Yared, 'Hanoch, qui marcha pendant
     trois cent soixante-cinq ans dans les voies de Dieu et fut ravi au
     ciel, Methouschela'h[15], qui de tous vcut la plus longue vie, neuf
     cent soixante-neuf ans, Lemech, enfin Noa'h[16], qui fut pre de
     Schem, 'Ham et Yapheth, ou, comme nous avons pris l'habitude de
     dire, d'aprs la Vulgate latine, Sem, Cham et Japhet[17]. Chacun
     d'eux fut la tige d'une postrit nombreuse.

       [Note 14: Sur cette gnalogie des descendants de Scheth, voy. le
       chapitre V de la Gense.]

       [Note 15: Le Mathusalem de la Vulgate].

       [Note 16: No.]

       [Note 17: Il est impossible de ne pas consacrer quelques
       observations aux gnalogies que la Bible fournit pour la priode
       antdiluvienne. Le nom de Enosch, donn comme le fils de Scheth,
       est en hbreu le synonyme exact de celui d'Adam, il signifie
       galement l'homme par excellence. Or, si l'on prend cet Enosch
       comme point de dpart, on trouve pendant six gnrations les
       mmes noms qui se succdent avec de trs lgres variantes de
       forme et une interversion dans la place de deux d'entre eux,
       d'une part dans la descendance d'Adam par Qan, de l'autre, dans
       celle de Scheth par Enosch. Le paralllisme est singulirement
       frappant et tel que l'on serait volontiers port  croire qu'on a
       l deux versions d'une mme liste originaire. On trouve, en
       effet:

       _D'un ct_:                       _De l'autre_:

       Adam.                                Enosch.
         |                    |                 |
       Qan.                                 Qanan.
         |                    |                 |
       Hanoch.                              Mahalalel.
         |                    |                 |
       Yirad.                               Yared.
         |                    |                 |
       Metouschal.                         'Hanoch.
         |                    |                 |
       Lemech.                              Methouschela'h.
         |
       ------------           |                 |
       Yabal.  Youbal.  Thoubalqan.        Lemech.
                                                |
                                            Noa'h.
                                                |
                                         -------------------------
                                            Schem.  'Ham.  Yapheth.

       La gnalogie des Qanites se termine par _trois_ chefs de races,
       fils de Lemech, celle des Enoschides par _trois_ chefs de races,
       petits-fils de Lemech. Il y a seulement de ce dernier ct
       insertion d'une gnration de plus, celle de Noa'h, entre Lemech
       et la division de la famille en trois branches.]
10

      2.--LE DLUGE.

     Quand les hommes eurent commenc  se multiplier sur la terre et
     eurent engendr des filles,--les enfants de Dieu (_ben Elohim_),
     voyant que les filles des hommes taient belles, prirent pour
     pouses celles qu'ils choisirent au milieu des autres.--Et Yahveh
     dit: Mon esprit ne demeurera pas toujours avec l'homme, car il
     n'est que chair: et ses jours ne seront plus que de cent vingt
     ans.--Et en ce temps il y avait sur la terre des Gants
     (_Nephilim_), comme aussi quand les enfants de Dieu se furent unis
     aux filles des hommes et leur donnrent pour enfants les Hros
     (_Giborim_), qui sont fameux dans l'antiquit.--Yahveh voyant que
     la mchancet des hommes tait grande sur la terre, et que toutes
     les penses de leur coeur taient tournes vers le mal en tout
     temps,--se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre; et il fut
     touch de douleur au fond de son coeur.--Et Yahveh dit:
     J'exterminerai de dessus la terre l'homme que j'ai cr[18].

       [Note 18: _Genes._, VI, 1-7.]

     Seul, le juste Noa'h, descendant de Scheth, trouva grce devant
     Dieu. L'ternel lui fit btir une arche dans laquelle il s'enferma
     avec les siens et sept couples de tous les animaux, purs et impurs,
     puis le dluge commena.

     Dans la six-centime anne de la vie de Noa'h, au second mois, le
     dix-septime jour du mois, toutes les sources du grand abme
     jaillirent et les cataractes du ciel furent ouvertes;--et la pluie
     tomba sur la terre quarante jours et quarante nuits.--Ce mme jour,
     Noa'h entra dans l'arche; et Schem, 'Ham et Yapheth, ses fils, sa
     femme et les trois femmes de ses fils avec lui,--eux et tout animal
     suivant son espce, tout btail et tout ce qui se meut sur la
     terre, toutes sortes de volatiles, tout oiseau ail, chacun selon
     son espce,--entrrent auprs de Noa'h dans l'arche, un couple de
     toute chair ayant souffle de vie.--Les arrivants taient mle et
     femelle de chaque crature, comme Dieu l'avait ordonn; et ensuite
     Yahveh ferma (l'arche) sur Noa'h.

     Le dluge tait depuis quarante jours sur la terre, quand les eaux
     s'accrurent et soulevrent l'arche, de sorte qu'elle fut enleve de
     dessus la terre.--Les eaux se renforaient et s'augmentaient
     beaucoup sur la terre, et l'arche tait porte sur les eaux.--Les
     eaux se renforcrent normment sur la terre, et toutes les
11   montagnes sous les cieux furent couvertes.--Les eaux s'levrent de
     quinze coudes au-dessus des montages qu'elles couvraient;--et
     toute chair qui se meut sur la terre, oiseaux, btail, animaux et
     reptiles rampant sur la terre, prit, ainsi que toute la race des
     hommes.--Tout ce qui avait dans ses narines le souffle de la vie,
     tout ce qui se trouvait sur le sol, mourut.--Ainsi fut dtruite
     toute crature qui se trouvait sur la terre; depuis l'homme
     jusqu'aux animaux, aux reptiles et aux oiseaux du ciel, tout fut
     ananti sur la terre. Il n resta que Noa'h et ce qui tait avec
     lui dans l'arche.--Et les eaux occuprent la terre pendant cent
     cinquante jours[19].

       [Note 19: _Genes_., VII, 11-24.]

     Il y a quelques remarques d'une importance capitale  faire sur ce
     rcit. La distinction des animaux _purs et impurs_ prouve que les
     espces enfermes dans l'arche ne comprenaient que les animaux
     utiles  l'homme et susceptibles de jouer le rle de ses serviteurs
     domestiques, car c'est seulement  ceux-l que s'appliquent chez
     les Hbreux la division dans ces deux classes. Le mode suivant
     lequel s'opra le dluge, qu'il faut absolument distinguer du fait
     lui-mme, est prsent suivant les notions grossires de la
     physique des contemporains du rdacteur de la Gense, et c'est ici
     le cas d'appliquer les sages paroles d'un des thologiens
     catholiques les plus minents de l'Allemagne, le docteur Reusch[20]:
     Dieu a donn aux crivains bibliques une lumire surnaturelle;
     mais cette lumire surnaturelle n'avait pour but, comme la
     rvlation en gnral, que la manifestation des vrits
     religieuses, et non la communication d'une science profane; et nous
     pouvons, sans violer les droits que les crivains sacrs ont 
     notre vnration, sans affaiblir le dogme de l'inspiration,
     accorder franchement que dans les sciences profanes, et
     consquemment aussi dans les sciences physiques, ils ne se sont
     point levs au-dessus de leurs contemporains, que mme ils ont
     partag les erreurs de leur poque et de leur nation..... Par la
     rvlation Mose ne fut point lev, pour ce qui regarde la
     science, au-dessus du niveau intellectuel de son temps; de plus,
     rien ne nous prouve qu'il ait pu s'y lever par l'tude et par ses
     rflexions personnelles.

       [Note 20: _La Bible et la Nature_, trad. franaise, p. 27.]

     Enfin les termes dont s'est servi le rdacteur du texte sacr
     doivent tre scrupuleusement nots, car ils peuvent avoir une large
     influence sur la manire dont on interprtera ce texte. Il y a deux
     mots en hbreu pour dsigner la terre: _ere_, dont le sens est
12   susceptible  la fois de l'acception la plus large et de
     l'acception la plus restreinte de l'ide, et que la Bible emploie
     toujours lorsqu'il s'agit de l'ensemble du globe terrestre;
     _adamah_, qui n'a jamais qu'une acception restreinte et signifie la
     terre cultive, habite, une rgion, un pays. C'est le second qui
     est employ lorsqu'il est dit que les eaux du dluge couvrirent
     toute la surface de la terre. Aussi depuis longtemps dj les
     interprtes autoriss ont-ils admis que rien dans le rcit biblique
     n'obligeait  entendre l'universalit du cataclysme comme
     s'tendant  autre chose qu' la rgion terrestre, alors habite
     par les hommes. Encore examinerons-nous plus loin s'il n'y  pas
     possibilit de la restreindre davantage.

       [Illustration 037: Le mont Ararat.]

     Dieu se souvint de Noa'h, de tous les animaux et de tout le btail
     qui taient avec lui dans l'arche; il fit passer un vent sur la
     terre, et les eaux diminurent.--Les sources de l'abme et les
     cataractes du ciel se refermrent, et la pluie ne tomba plus du
     ciel.--Les eaux se retirrent de dessus la terre, allant et venant,
     et les eaux commencrent  diminuer aprs cent cinquante jours.--Et
13   l'arche reposa sur les montagnes rat, le septime mois, au
     dix-septime jour.--Les eaux allaient en baissant jusqu'au dixime
     mois; le premier jour du dixime mois, les sommets des montagnes
     furent visibles.--Au bout de quarante jours. Noa'h ouvrit la
     fentre qu'il avait faite  l'arche,--et il envoya dehors le
     corbeau, qui sortit, allant et rentrant jusqu' ce que le sol ft
     entirement dessch.--Noa'h envoya ensuite la colombe, afin de
     voir si les eaux avaient baiss sur la terre;--mais elle ne trouva
     pas o poser son pied et elle revint  l'arche, car il y avait
     encore de l'eau sur toute la terre. Noa'h tendit la main, la prit
     et la rentra dans l'arche.--Il attendit encore sept autres jours,
     et il lcha de nouveau la colombe.--Elle revint auprs de lui vers
     le soir, et voil qu'une feuille arrache d'un olivier tait dans
     son bec; alors Noa'h comprit que les eaux s'taient retires de la
     terre.--Il attendit encore sept autres jours, et il lcha une
     dernire fois la colombe, qui alors ne revint plus auprs de lui.

       [Illustration 038: Noa'h et sa famille dans l'arche[1].]

       [Note 1: Sarcophage des premiers sicles chrtiens,  Trves.
       Noa'h et sa famille sont, avec les animaux, dans l'arche, figure
       comme un coffre carr. La colombe revient en voiant avec le
       rameau d'olivier, le corbeau pitine  terre, hors de l'arche.]

     Dans la six cent unime anne de Noa'h, le premier jour du premier
     mois, les eaux avaient disparu de dessus la terre; Noa'h enleva la
     toiture de l'arche et vit que la surface de la terre tait
     sche.--Et Dieu parla  Noa'h et dit:--Sors de l'arche, toi, ta
14   femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi.--Toute espce
     d'animal qui est avec toi, oiseaux, quadrupdes et reptiles rampant
     sur la terre, fais-la aussi sortir; qu'ils se perptuent, croissent
     et multiplient sur la terre.--Et Noa'h sortit avec ses fils, sa
     femme et les femmes de ses fils;--et tout animal, tout btail, tout
     oiseau et tout ce qui rampe sur la terre sortit de l'arche, selon
     son espce.--Noa'h construisit un autel  Yahveh; il prit de toute
     espce d'animaux purs et de toute espce d'oiseaux purs, et il les
     offrit en holocauste sur l'autel.--Yahveh en sentit l'odeur
     agrable et dit en son coeur: Je ne maudirai pas encore une fois
     la terre  cause de l'homme, car l'instinct du coeur de l'homme est
     mauvais ds sa jeunesse; je ne frapperai plus de nouveau tout ce
     qui vit, comme j'ai fait;--tout le temps que durera la terre, les
     semailles, la moisson, le froid, le chaud, l't, l'hiver, le jour
     et la nuit, ne s'arrteront pas[21].

     Dieu fit alors apparatre son arc dans le ciel, en signe de
     l'alliance qu'il contractait avec la race humaine[22].

     Noa'h commena  devenir un agriculteur et il planta la vigne.--Il
     en but le vin, s'enivra et dcouvrit sa nudit sous sa
     tente.--'Ham, ayant vu la honte de son pre, se hta de le raconter
      ses frres qui taient dehors.--Schem et Yapheth prirent une
     couverture qu'ils posrent sur leurs paules, et allant  reculons
     ils couvrirent la honte de leur pre, le visage dtourn pour ne
     pas voir la honte de leur pre. A son rveil, Noa'h, apprenant le
     manque de respect de 'Ham, le maudit dans la personne de son fils
     Kena'an[23]. Noa'h vcut encore trois cent cinquante ans aprs le
     dluge; il en avait neuf cent cinquante, quand il mourut[24].

       [Note 21: _Genes._, VIII, 1-22.]

       [Note 22: _Genes._, IX, 1-17.]

       [Note 23: _Genes._, IX, 20-27.]

       [Note 24: _Genes._, IX, 28 et 29.]


      3.--DISPERSION DES PEUPLES.

     La famille de Noa'h se multiplia rapidement; mais,  partir de
     cette poque, la vie des hommes fut abrge de beaucoup et ne
     dpassa plus, en gnral, la moyenne actuelle. Schem pourtant (et
     probablement aussi ses frres) vcut encore durant plusieurs
15   sicles[25], et, d'aprs le tmoignage de l'criture Sainte (au XIe
     chapitre de la Gense), la famille o naquit Abraham put, jusqu'au
     temps de ce patriarche, grce sans doute aux sobres habitudes de la
     vie patriarcale, dpasser de beaucoup la vie ordinaire des humains
     d'alors[26].

       [Note 25: Six cents ans.]

       [Note 26: Voici, en effet, la dure de vie que l'on prte aux
       patriarches intermdiaires entre Schem et Abraham:

                       Texte hbreu.   Texte samaritain.   Version des
                                                           Septante.

       Arphakschad        338 ans.        438 ans.            538 ans.
       Qanan              "               "                  460
       Schla'h.          433             433                 536
       'Eber              464             404                 567
       Pheleg             239             239                 339
       Re'ou              239             239                 342
       Seroug             230             230                 330
       Na'hor             148             148                 198
       Tera'h             205             145                 205]

     Toute la terre n'avait qu'une seule langue et les mmes
     paroles.--Partis de l'Orient, ils (les hommes) trouvrent une
     plaine dans le pays de Schine'ar, et ils y habitrent.--Ils se
     dirent entre eux: Venez, faisons des briques et cuisons-les au
     feu. Et ils prirent des briques comme pierres et l'argile leur
     servit de mortier.--Ils dirent: Venez, btissons-nous une ville et
     une tour dont le sommet monte jusqu'au ciel; rendons notre nom
     clbre, car peut-tre serons-nous disperss sur toute la
     terre.--Yahveh descendit pour voir la tour et la ville que
     btissaient les enfants d'Adam,--et Yahveh dit: Voici, c'est un
     seul peuple et un mme langage  tous; c'est leur premire
     entreprise, et ils n'abandonneront pas leurs penses jusqu' ce
     qu'ils les aient ralises.--Eh bien! descendons, et confondons-y
     leur langage, de faon que l'un ne comprenne plus la parole de
     l'autre.--Et Yahveh les dispersa de cet endroit sur la surface de
     toute la terre; alors ils cessrent de btir la ville.--C'est
     pourquoi on la nomma _Babel_ (c'est--dire confusion), car Yahveh
     y confondit le langage de toute la terre, et de l Yahveh les
     dispersa sur toute la surface de la terre[27].

       [Note 27: _Genes._, XI, 1-9.]

     Un passage de l'criture, qui a fort exerc la sagacit des
     commentateurs, dit que le quatrime descendant de Schem fut nomm
     Pheleg (division, partage) parce qu'en son temps la terre fut
     divise[28]. Nombre d'interprtes ont cherch  en dduire cette
     consquence que, dans la tradition conserve par le livre de la
     Gense, la confusion des langues et la dispersion gnrale des
16   peuples avaient eu lieu quatre gnrations aprs les fils de Noa'h
     et cinq avant Abraham. En ralit le texte ne l'implique
     aucunement; l'explication la plus naturelle et la plus probable de
     la phrase que nous avons cite, la rapporte  la division en deux
     branches du rameau spcial de la descendance de Schem d'o
     sortirent les Hbreux, division que la gnalogie biblique
     enregistre en effet en ce moment. La Bible ne prcise aucune poque
     pour le grand fait dont elle place le thtre  Babel. De plus,
     rien dans son texte n'interdit de penser que quelques familles
     s'taient dj spares antrieurement de la masse des descendants
     de Noa'h, et s'en taient alles au loin former des colonies en
     dehors du centre commun, o le plus grand nombre des familles
     destines  repeupler la terre demeuraient encore runies.

       [Note 28: _Genes._, X, 25.]
17



                             CHAPITRE II

             TRADITIONS PARALLLES AU RCIT BIBLIQUE[29].


      1.--LA CRATION DE L'HOMME.

     Le rcit biblique, que nous avons rsum dans le chapitre
     prcdent, n'est pas un rcit isol, sans rapports avec les
     souvenirs des autres peuples, et qui ne s'est produit que sous la
     plume de l'auteur de la Gense. C'est au contraire, nous l'avons
     dj dit, la forme la plus complte d'une grande tradition
     primitive, remontant aux ges les plus vieux de l'humanit, qui a
     t  l'origine commune  des races et  des peuples trs divers,
     et qu'en se dispersant sur la surface de la terre ces races ont
     emporte avec elles. En racontant cette histoire, l'crivain sacr
     a fidlement reproduit les antiques souvenirs qui s'taient
     conservs d'ge en ge chez les patriarches; il a rempli ce rle de
     rapporteur des traditions, clair par les lumires de
     l'inspiration, en rendant aux faits leur vritable caractre, trop
     souvent obscurci ailleurs par le polythisme et l'idoltrie, mais,
     comme l'a dit saint Augustin, sans se proccuper de faire des
     Hbreux un peuple de savants, pas plus en histoire ancienne qu'en
     physique et en gologie.

       [Note 29: Ce chapitre est un rsum de l'ouvrage que nous avons
       publi sous le titre de: _Les origines de l'histoire d'aprs la
       Bible et les traditions des peuples orientaux_ (Paris, 1880).
       Nous y renvoyons le lecteur dsireux d'avoir au complet le
       dveloppement et les preuves des faits noncs dans les pages qui
       vont suivre.]

     Nous allons maintenant rechercher chez les diffrents peuples de
     l'antiquit les dbris pars de cette tradition primitive, dont la
     narration de la Bible nous a montr l'enchanement. Nous en
     retrouverons ici et l tous les traits essentiels, mme ceux o il
     est difficile de prendre la tradition au pied de la lettre et o
     l'on est autoris  penser qu'elle avait revtu un caractre
     allgorique et figur. Mais cette recherche prsente des cueils;
     il est ncessaire de s'y imposer des rgles svres de critique.
     Autrement on serait expos  prendre, comme l'ont fait quelques
     dfenseurs plus zls qu'clairs de l'autorit des critures, pour
     des narrations antiques et spares, concidant d'une manire
18   frappante avec le rcit biblique, des lgendes dues  une
     communication plus ou moins directe,  une sorte d'infiltration de
     ce rcit. Il faut donc avant tout, et pour plus de sret; laisser
     de ct tout ce qui appartient  des peuples sur les souvenirs
     desquels on puisse admettre une influence quelconque de
     prdications juives, chrtiennes ou mme musulmanes. Il importe de
     s'attacher exclusivement aux traditions dont on peut tablir
     l'antiquit et qui s'appuient sur de vieux monuments crits
     d'origine indigne.

     Entre toutes ces traditions, celle qui offre avec les rcits des
     premiers chapitres de la Gense la ressemblance la plus troite, le
     paralllisme le plus exact et le plus suivi, est celle que
     contenaient les livres sacrs de Babylone et de la Chalde.
     L'affinit que nous signalons, et que l'on verra se dvelopper dans
     les pages qui vont suivre, avait dj frapp les Pres de l'glise,
     qui ne connaissaient la tradition chaldenne que par l'ouvrage de
     Brose, prtre de Babylone, qui, sous les premiers Sleucides,
     crivit en grec l'histoire de son pays depuis les origines du
     monde; elle se caractrise encore plus, maintenant que la science
     moderne est parvenue  dchiffrer quelques lambeaux, conservs
     jusqu' nous, des livres qui servaient de fondement 
     l'enseignement des coles sacerdotales sur les rives de l'Euphrate
     et du Tigre. Mais il faut remarquer qu'au tmoignage de la Bible
     elle-mme, la famille d'o sortit Abraham vcut longtemps mle aux
     Chaldens, que c'est de la ville d'Our en Chalde qu'elle partit
     pour aller chercher une nouvelle patrie dans le pays de Kena'an.
     Rien donc de plus naturel et de plus vraisemblable que d'admettre
     que Tra'hites apportrent avec eux de la contre d'Our un rcit
     traditionnel sur la cration du monde et sur les premiers jours de
     l'humanit, troitement apparent  celui des Chaldens eux-mmes.
     De l'un comme de l'autre ct, la formation du monde est l'oeuvre
     des sept jours, les diverses crations s'y succdent dans le mme
     ordre; le dluge, la confusion des langues et la dispersion des
     peuples sont raconts d'une faon presque absolument identique. Et
     cependant un esprit tout oppos anime les deux rcits. L'un respire
     un monothisme rigoureux et absolu, l'autre un polythisme
     exubrant. Un vritable abme spare les deux conceptions
     fondamentales de la cosmogonie babylonienne et de la cosmogonie
     biblique, malgr les plus frappantes ressemblances dans la forme
     extrieure. Chez les Chaldens nous avons la matire ternelle
     organise par un ou plusieurs dmiurges qui manent de son propre
     sein, dans la Bible l'univers cr du nant par la toute-puissance
19   d'un Dieu purement spirituel. Pour donner au vieux rcit que l'on
     faisait dans les sanctuaires de la Chalde ce sens tout nouveau,
     pour le transporter des conceptions du panthisme le plus matriel
     et le plus grossier dans la lumire de la vrit religieuse, il a
     suffi au rdacteur de la Gense d'ajouter au dbut de tout, avant
     la peinture du chaos, par laquelle commenaient les cosmogonies de
     la Chalde et de la Phnicie, ce simple verset: Au commencement
     Dieu cra le ciel et la terre. Ds lors l'acte libre du crateur
     spirituel est plac avant l'existence mme du chaos, que le
     panthisme paen croyait antrieur  tout; ce chaos, premier
     principe pour les Chaldens, et d'o les dieux eux-mmes taient
     sortis, devient une cration que l'ternel fait apparatre dans le
     temps.

     Dans l'tat actuel des connaissances, maintenant que nous pouvons
     tablir une comparaison entre le rcit chalden et le rcit
     biblique, il ne semble plus y avoir que deux opinions possibles
     pour expliquer leur relation rciproque, et ces deux opinions
     peuvent tre acceptes l'une et l'autre sans s'carter du respect
     d  l'criture Sainte. Elles laissent encore  la rvlation et 
     l'inspiration divine une part assez large pour satisfaire aux
     exigences de la plus rigoureuse orthodoxie, bien qu'elles cartent
     l'ide d'une sorte de dicte surnaturelle du texte sacr, qui n'a
     jamais, du reste, t enseigne dogmatiquement. Ou bien l'on
     considrera la Gense comme une dition expurge de la tradition
     chaldenne, o le rdacteur inspir a fait pntrer un esprit
     nouveau, tout en conservant les lignes essentielles, et d'o il a
     soigneusement banni toutes les erreurs du panthisme et du
     polythisme. Ou bien l'on verra dans la narration de la Bible et
     dans celle du sacerdoce de la Chalde deux formes divergentes du
     mme rameau de la tradition primitive, qui, partant d'un fond
     commun, refltent dans leurs diffrences le gnie de deux peuples
     et de deux religions, une disposition spciale de la Providence
     ayant permis que chez les Tra'hites ces vieux rcits, en partie
     symboliques et figurs, se soient maintenus  l'abri du mlange
     impur qui les entachait chez les peupls d'alentour. Nous ne nous
     reconnaissons pas autorit pour prononcer en faveur de l'une ou de
     l'autre de ces deux opinions, entre lesquelles nous laissons le
     choix au lecteur.

       *       *       *       *       *

     En gnral, dans les ides des peuples anciens, l'homme est
     considr comme autochthone ou n de la terre qui le porte. Et le
     plus souvent, dans les rcits qui ont trait  sa premire
     apparition, nous ne trouvons pas trace de la notion qui le fait
20   crer par l'opration toute-puissante d'un dieu personnel et
     distinct de la matire primordiale. Les ides fondamentales de
     panthisme et d'manatisme, qui taient la base des religions
     savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, permettaient de
     laisser dans le vague l'origine et la production des hommes. On les
     regardait comme issus, ainsi que toutes les choses, de la substance
     mme de la divinit, confondue avec le monde; ils en sortaient
     spontanment, par le dveloppement de la chane des manations, non
     par un acte libre et dtermin de la volont cratrice, et on
     s'inquitait peu de dfinir autrement que sous une forme symbolique
     et mythologique le _comment_ de l'manation, qui avait lieu par un
     vritable fait de gnration spontane.

       [Illustration 045: Le dieu Khnoum formant l'oeuf de l'univers sur
       le tour  potier[1].]

       [Note 1: D'aprs un bas-relief du grand temple de Phil.]

     Du vent Colpias et de son pouse Baau (le chaos), dit un des
     fragments de cosmogonie phnicienne, traduits en grec, qui nous
     sont parvenus sous le nom de Sanchoniathon, naquit le couple humain
     et mortel de Protogonos (_Adam Qadnin_) et d'on (_Havah_), et on
     inventa de manger le fruit de l'arbre. Ils eurent pour enfants
     Gnos et Gna, qui habitrent la Phnicie, et, presss par les
     chaleurs de l't, commencrent  lever leurs mains vers le Soleil,
21   le considrant comme le seul dieu seigneur du ciel, ce que l'on
     exprime par le nom de Beelsamen. Dans un autre fragment des mmes
     cosmogonies, il est question de la naissance de l'autochthone issu
     de la terre, d'o descendent les hommes. Les traditions de la
     Libye faisaient sortir des plaines chauffes par le soleil
     Iarbas, le premier des humains, qui se nourrit des glands doux du
     chne. Dans les ides des gyptiens, le limon fcondant abandonn
     par le Nil, sous l'action vivifiante de l'chauffement des rayons
     solaires, avait fait germer les corps des hommes. La traduction de
     cette croyance sous une forme mythologique faisait maner les
     humains de l'oeil du dieu R-Harmakhou, c'est--dire du soleil.
     L'manation qui produit ainsi la substance matrielle des hommes
     n'empche pas, du reste, une opration dmiurgique postrieure pour
     achever de les former et pour leur communiquer l'me et
     l'intelligence. Celle-ci est attribue  la desse Sekhet pour les
     races asiatiques et septentrionales,  Horus pour les ngres. Quant
     aux gyptiens, qui se regardaient comme suprieurs  toutes les
     autres races, leur formateur tait le dmiurge suprme, Khnoum, et
     c'est de cette faon que certains monuments le montrent ptrissant
     l'argile pour en faire l'homme sur le mme tour  potier, o il a
     form l'oeuf primordial de l'univers.

       [Illustration 046: L'homme form par le dieu Khnoum et dou de la
       vie[1].]

       [Note 1: D'aprs un bas relief du temple d'Esneh.

       Deux petits personnages humains, dont l'un portant au front le
       serpent urus, insigne de la royaut, sont debout sur le tour 
       potier, o ils viennent d'tre forms par le dieu Khnoum,  tte
       de blier. Une desse prsente  leurs narines la croix anse,
       emblme de la vie.]
22
     Prsente ainsi, la donne gyptienne se rapproche d'une manire
     frappante de celle de la Gense, o Dieu forme l'homme du limon de
     la terre. Au reste, l'opration du modeleur fournissait le moyen
     le plus naturel de reprsenter aux imaginations primitives l'action
     du crateur ou du dmiurge sous une forme sensible. Et c'est ainsi
     que chez beaucoup de peuples encore sauvages on retrouve la mme
     notion de l'homme faonn avec la terre par la main du crateur.
     Dans la cosmogonie du Prou, le premier homme, cr par la
     toute-puissance divine, s'appelle _Alpa camasca_, terre anime.
     Parmi les tribus de l'Amrique du Nord, les Mandans racontaient que
     le Grand-Esprit forma deux figures d'argile, qu'il desscha et
     anima du souffle de sa bouche, et dont l'un reut le nom de
     _premier homme_, et l'autre celui de _compagne_. Le grand dieu de
     Tahiti, Taeroa, forme l'homme avec de la terre rouge; et les Dayaks
     de Borno, rebelles  toutes les influences musulmanes, se
     racontent de gnration en gnration que l'homme a t model avec
     de la terre.

     N'insistons pas trop, d'ailleurs, sur cette dernire catgorie de
     rapprochements, o il serait facile de s'garer, et tenons-nous 
     ceux que nous offrent les traditions sacres des grands peuples
     civiliss de l'antiquit. Le rcit cosmogonique chalden, spcial 
     Babylone, que Brose avait mis en grec, se rapproche beaucoup de ce
     que nous lisons dans le chapitre II de la Gense; l encore l'homme
     est form de limon  la manire d'une statue. Blos (le dmiurge
     Bel-Maroudouk), voyant que la terre tait dserte, quoique fertile,
     se trancha sa propre tte, et les autres dieux, ayant ptri le sang
     qui en coulait avec la terre, formrent les hommes, qui, pour cela,
     sont dous d'intelligence et participent de la pense divine[30], et
     aussi les animaux qui peuvent vivre au contact de l'air. Avec la
     diffrence d'une mise en scne polythiste d'une part, strictement
     monothiste de l'autre, les faits suivent ici exactement le mme
     ordre que dans la narration du chapitre II du premier livre du
     Pentateuque. La terre dserte[31] devient fertile[32]; alors l'homme
     est ptri d'une argile dans laquelle l'me spirituelle et le
23   souffle vital sont communiqus[33].

       [Note 30: Les Orphiques, qui avaient tant emprunt  l'Orient,
       admettaient pour l'origine des hommes la notion qu'ils
       descendaient des Titans. Et ils disaient que la partie
       immatrielle de l'homme, son me, provenait du sang du jeune dieu
       Dionysos Zagreus, que ces Titans avaient mis en pices, et dont
       ils avaient en partie dvor les membres.]

       [Note 31: _Genes_., II, 5.]

       [Note 32: _Genes_., II, 6.]

       [Note 33: II, 7.]

     Un jeune savant anglais, dou du gnie le plus pntrant et qui,
     dans une carrire bien courte, termine brusquement par la mort, a
     marqu sa trace d'une manire ineffaable parmi les assyriologues,
     George Smith, a reconnu parmi les tablettes d'argile couvertes
     d'criture cuniforme, et provenant de la bibliothque palatine de
     Ninive, que possde le Muse Britannique, les dbris d'une sorte
     d'pope cosmogonique, de Gense assyro-babylonienne, o tait
     raconte l'oeuvre des sept jours. Chacune des tablettes dont la
     runion composait cette histoire, portait un des chants du pome,
     un des chapitres du rcit, d'abord la gnration des dieux issus du
     chaos primordial, puis les actes successifs de la cration, dont la
     suite est la mme que dans le chapitre Ier de la Gense, mais dont
     chacun est attribu  un dieu diffrent. Cette narration parat
     tre de rdaction proprement assyrienne. Car chacune des grandes
     coles sacerdotales, dont on nous signale l'existence dans le
     territoire de la religion chaldo-assyrienne, semble avoir eu sa
     forme particulire de la tradition cosmogonique; le fonds tait
     partout le mme, mais son expression mythologique variait
     sensiblement.

     Le rcit de la formation de l'homme n'est malheureusement pas
     compris dans les fragments jusqu'ici reconnus de la Gense
     assyrienne. Mais nous savons du moins d'une manire positive que
     celui des immortels qui y tait reprsent comme ayant form de
     ses mains la race des hommes, comme ayant form l'humanit pour
     tre soumise aux dieux, tait a, le dieu de l'intelligence
     suprme, le matre de toute sagesse, le dieu de la vie pure,
     directeur de la puret, celui qui vivifie les morts, le
     misricordieux avec qui existe la vie. C'est ce que nous apprend
     une sorte de litanie de reconnaissance, qui nous a t conserve
     sur le lambeau d'une tablette d'argile, laquelle faisait peut-tre
     partie de la collection des pomes cosmogoniques. Un des titres les
     plus habituels de a est celui de seigneur de l'espce humaine;
     il est aussi plus d'une fois question, dans les documents religieux
     et cosmogoniques, des rapports entre ce dieu et l'homme qui est sa
     chose.

       *       *       *       *       *

     Chez les Grecs, une tradition raconte que Promthe, remplissant
24   l'office d'un vritable dmiurge en sous-ordre, a form l'homme en
     le modelant avec de l'argile, les uns disent  l'origine des
     choses, les autres aprs le dluge de Deucalion et la destruction
     d'une premire humanit. Cette lgende a joui d'une grande
     popularit  l'poque romaine, et elle a t alors plusieurs fois
     retrace sur les sarcophages. Mais elle semble tre le produit
     d'une introduction d'ides trangres, car on n'en trouve pas de
     trace aux poques plus anciennes. Dans la posie grecque vraiment
     antique, Promthe n'est pas celui qui a form les hommes, mais
     celui qui les a anims et dous d'intelligence en leur communiquant
     le feu qu'il a drob au ciel, par un larcin dont le punit la
     vengeance de Zeus. Telle est la donne du _Promthe_ d'Eschyle, et
     c'est ce que nous donne  lire encore,  une poque plus ancienne,
     le pome d'Hsiode: _Les travaux et les jours_. Quant  la
     naissance mme des premiers humains, produits sans avoir eu de
     pres, les plus vieilles traditions grecques, qui trouvaient dj
     des sceptiques au temps o furent composes les posies dcores du
     nom d'Homre, les faisaient sortir spontanment, ou par une action
     volontaire des dieux, de la terre chauffe ou bien du tronc clat
     des chnes. Cette dernire origine tait aussi celle que leur
     attribuaient les Italiotes. Dans la mythologie scandinave, les
     dieux tirent les premiers humains du tronc des arbres, et la mme
     croyance existait chez les Germains. On en observe des vestiges
     trs formels dans les Vdas ou recueils d'hymnes sacrs de l'Inde,
     et nous allons encore la trouver avec des particularits fort
     remarquables, chez les Iraniens de la Bactriane et de la Perse.

       [Illustration 049a: Promthe formant l'homme[1].]

       [Note 1: Mdaillon d'une lampe romaine de terre-cuite. Promthe
       modle l'homme en argile  la faon d'un sculpteur. Minerve
       assiste  son travail, comme desse des arts et de
       l'intelligence. Voy. plus loin, p. 36, un sarcophage du Muse du
       Capitole, qui retrace le mme sujet avec plus de dveloppement.]

       [Illustration 049b: Promthe drobant le feu cleste[2].]

       [Note 2: Mdaillon d'une lampe romaine de terre-cuite.]
25
       *       *       *       *       *

     La religion de Zarathoustra (Zoroastre) est la seule, parmi les
     religions savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, qui rapporte
     la cration  l'opration libre d'un dieu personnel, distinct de la
     matire primordiale. C'est Ahouramazda, le dieu bon et grand, qui a
     cr l'univers et l'homme en six priodes successives, lesquelles,
     au lieu d'embrasser seulement une semaine, comme dans la Gense,
     forment par leur runion une anne de 365 jours; l'homme est l'tre
     par lequel il a termin son oeuvre. Le premier des humains, sorti
     sans tache des mains du crateur, est appel Gaymaretan, vie
     mortelle! Les critures les plus antiques, attribues au prophte
     de l'Iran, bornent ici leurs indications; mais nous trouvons une
     histoire plus dveloppe des origines de l'espce humaine dans le
     livre intitul _Boundehesch_, consacr  l'exposition d'une
     cosmogonie complte. Ce livre est crit en langue pehlevie, et non
     plus en zend comme ceux de Zarathoustra; la rdaction que nous en
     possdons est postrieure  la conqute de la Perse par les
     Musulmans. Malgr cette date rcente, il relate des traditions dont
     tous les savants comptents ont reconnu le caractre antique et
     nettement indigne.

     D'aprs le _Boundehesch_, Ahouramazda achve sa cration en
     produisant  la fois Gaymaretan, l'homme type, et le taureau type,
     deux cratures d'une puret parfaite, qui vivent d'abord 3,000 ans
     sur la terre, dans un tat de batitude et sans craindre de maux
     jusqu'au moment o Angrmainyous, le reprsentant du mauvais
     principe, commence  faire sentir sa puissance dans le monde.
     Celui-ci frappe d'abord de mort le taureau type; mais du corps de
     sa victime naissent les plantes utiles et les animaux qui servent 
     l'homme. Trente ans aprs, c'est au tour de Gaymaretan de prir
     sous les coups d'Angrmainyous. Cependant le sang de l'homme type,
     rpandu  terre au moment de sa mort, y germe au bout de quarante
     ans. Du sol s'lve une plante de _reivas_, sorte de rhubarbe
     employe  l'alimentation par les Iraniens. Au centre de cette
     plante se dresse une tige qui a la forme d'un double corps d'homme
     et de femme, souds entre eux par leur partie postrieure.
     Ahouramazda les divise, leur donne le mouvement et l'activit,
     place en eux une me intelligente et leur prescrit d'tre humbles
26   de coeur; d'observer la loi; d'tre purs dans leurs penses, purs
     dans leurs paroles, purs dans leurs actions. Ainsi naissent
     Maschya et Maschyna, le couple d'o descendent tous les humains.

     La notion exprime dans ce rcit, que le premier couple humain a
     form originairement un seul tre androgyne  deux faces, spar
     ensuite en deux personnages par la puissance cratrice, se trouve
     aussi chez les Indiens, dans la narration cosmogonique du
     _atapatha Brhmana_. Ce dernier crit est compris dans la
     collection du _Rig-Vda_, mais trs postrieur  la composition des
     hymnes du recueil. Le rcit tir par Brose des documents chaldens
     place aussi des hommes  deux ttes, l'une d'homme et l'autre de
     femme, sur un seul corps, et avec les deux sexes en mme temps,
     dans la cration premire, ne au sein du chaos avant la production
     des tres qui peuplent actuellement la terre. Platon, dans son
     _Banquet_, fait raconter par Aristophane l'histoire des androgynes
     primordiaux, spars ensuite par les dieux en homme et femme, que
     les philosophes de l'cole ionienne avaient emprunte  l'Asie et
     fait connatre  la Grce.


     2.--LE PREMIER PCH.

     L'ide de la flicit dnique des premiers humains constitue l'une
     des traditions universelles. Pour les gyptiens, le rgne terrestre
     du dieu R, qui avait inaugur l'existence du monde et de
     l'humanit, tait un ge d'or auquel ils ne songeaient jamais sans
     regret et sans envie; pour dire d'une chose qu'elle tait
     suprieure  tout ce qu'on pouvait imaginer, ils affirmaient ne
     pas en avoir vu la pareille depuis les jours du dieu R.

     Cette croyance  un ge de bonheur et d'innocence par lequel dbuta
     l'humanit se trouve aussi chez tous les peuples de race aryenne ou
     japhtique; c'est une de celles qu'ils possdaient dj
     antrieurement  leur sparation, et tous les rudits ont depuis
     longtemps remarqu que c'est l un des points o leurs traditions
     se rattachent le plus formellement  un fond commun avec celles des
     Smites, avec celles dont nous avons l'expression dans la Gense.
     Mais chez les nations aryennes, cette croyance se lie intimement 
     une conception qui leur est spciale, celle des quatre ges
     successifs du monde. C'est dans l'Inde que nous trouvons cette
     conception  son tat de plus complet dveloppement.
27
     Les choses cres, et avec elles l'humanit, doivent durer 12,000
     annes divines, dont chacune comprend 360 annes des hommes. Cette
     norme priode de temps se divise en quatre ges ou poques: l'ge
     de la perfection ou Kritayouga; l'ge du triple sacrifice,
     c'est--dire du complet accomplissement de tous les devoirs
     religieux, ou Trtayouga; l'ge du doute et de l'obscurcissement
     des notions de la religion, le Dvaparayouga; enfin l'ge de la
     perdition ou Kaliyouga, qui est l'ge actuel et qui se terminera
     par la destruction du monde. Chez les Grecs, dans _Les travaux et
     les jours d'Hsiode_, nous avons exactement la mme succession
     d'ges, mais sans que leur dure soit value en annes et en
     supposant au commencement de chacun d'eux la production d'une
     humanit nouvelle; la dgnrescence graduelle qui marque cette
     succession d'ges est exprime par les mtaux dont on leur applique
     les noms, l'or, l'argent, l'airain et le fer. Notre humanit
     prsente est celle de l'ge de fer, le pire de tous, bien qu'il ait
     commenc par les hros. Le mazdisme zoroastrien admet aussi la
     thorie des quatre ges[34] et nous la voyons exprime dans le
     _Boundehesch_, mais sous une forme moins rapproche de celle des
     Indiens que chez Hsiode et sans le mme esprit de dsolante
     fatalit. La dure de l'univers y est de 12,000 ans, divise en
     quatre priodes de 3,000. Dans la premire tout est pur; le dieu
     bon, Ahouramazda, rgne seul sur sa cration, o le mal n'a pas
     encore fait son apparition; dans la seconde, Angrmainyous sort des
     tnbres, o il tait rest d'abord immobile, et dclare la guerre
      Ahouramazda; c'est alors que commence leur lutte de 9,000 ans,
     qui remplit trois ges du monde. Pendant 3,000 ans, Angrmainyous
     est sans force; pendant 3,000 autres annes, les succs des deux
     principes se balancent d'une manire gale; enfin le mal l'emporte
     dans le dernier ge, qui est celui des temps historiques; mais il
     doit se terminer par la dfaite finale d'Angrmainyous, que suivra
     la rsurrection des morts et la batitude ternelle des justes
     rendus  la vie.

       [Note 34: Thopompe, cit par l'auteur du trait _Sur Isis et
       Osiris_ attribu  Plutarque (c. 47), signalait dj cette
       doctrine comme existant chez les Perses. Il faut, du reste,
       consulter  son sujet le mmoire de M. Spiegel, intitul:
       _Studien ueber das Zend-Avesta_, dans le tome V de la
       _Zeitschrift der deutschen Morgenlndischen Gesellschaft_.]

     Quelques savants se sont efforcs de retrouver dans l'conomie
     gnrale de l'histoire biblique des traces de ce systme des quatre
     ges du monde. Mais la critique impartiale doit reconnatre qu'ils
     n'y ont pas russi; les constructions sur lesquelles ils ont voulu
     tayer leur dmonstration sont absolument artificielles, en
28   contradiction avec l'esprit du rcit biblique, et s'croulent
     d'elles-mmes. L'un de ces savants, M. Maury, reconnat,
     d'ailleurs, qu'il y a une opposition fondamentale entre la
     tradition biblique et la lgende de l'Inde brahmanique ou
     d'Hsiode. Dans cette dernire, comme il le remarque, on ne voit
     aucune trace d'une prdisposition  pcher, transmise par un
     hritage du premier homme  ses descendants, aucun vestige du pch
     originel. Sans doute, comme l'a dit si loquemment Pascal, le
     noeud de notre condition prend ses retours et ses replis dans cet
     abme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystre
     que ce mystre n'est inconcevable  l'homme; mais la vrit de la
     dchance et de la tache originelle est une de celles contre
     lesquelles l'orgueil humain s'est le plus constamment rvolt,
     celle  laquelle il a cherch tout d'abord  se soustraire. Aussi,
     de toutes les parties de la tradition primitive sur les dbuts de
     l'humanit, est-ce celle qui s'est oblitre le plus vite. Ds que
     les hommes ont senti natre le sentiment de superbe que leur
     inspiraient les progrs de leur civilisation, les conqutes sur le
     monde matriel, ils l'ont rpudie. Les philosophies religieuses
     qui se sont fondes en dehors de la rvlation, dont le dpt se
     maintenait chez le peuple choisi, n'ont pas tenu compte de la
     dchance. Et comment d'ailleurs cette doctrine et-elle pu cadrer
     avec les rveries du panthisme et de l'manation?

     En repoussant la notion du pch originel et en substituant  la
     doctrine de la cration celle de l'manation, la plupart des
     peuples de l'antiquit paenne ont t conduits  la dsolante
     conclusion qui est contenue dans la thorie des quatre ges, telle
     que l'admettent les livres des Indiens et la posie d'Hsiode.
     C'est la loi de la dcadence et de la pjoration continue, que le
     monde antique a cru sentir si lourdement peser sur lui.  mesure
     que le temps s'coule et loigne les choses de leur foyer
     d'manation, elles se corrompent et deviennent pires. C'est l'effet
     d'une destine inexorable et de la force mme de leur
     dveloppement. Dans cette volution fatale vers le dclin, il n'y a
     plus place pour la libert humaine; tout tourne dans un cercle
     auquel il n'y a pas moyen d'chapper. Chez Hsiode, chaque ge
     marque une dcadence sur celui qui prcde, et, comme le pote
     l'indique formellement pour l'ge de fer commenc par les hros,
     chacun d'eux pris isolment suit la mme pente descendante que leur
     ensemble. Dans l'Inde, la conception des quatre ges ou _yougas_,
     en se dveloppant et en produisant ses consquences naturelles,
29   enfante celle des _manvantaras_. Dans cette nouvelle donne, le
     monde aprs avoir accompli ses quatre ges toujours pires, est
     soumis  une dissolution, _pralaya_, quand les choses sont arrives
      un tel point de corruption qu'elles ne peuvent plus subsister;
     puis recommence un nouvel univers, avec une nouvelle humanit,
     astreints au mme cycle d'volutions ncessaires et fatales, qui
     parcourent  leur tour leur quatre _yougas_ jusqu' une nouvelle
     dissolution; et ainsi de suite  l'infini. C'est la fatalit du
     destin sous la forme la plus cruellement inexorable et en mme
     temps la plus destructive de toute vraie morale. Car il n'y a plus
     de responsabilit l o il n'y a pas de libert; il n'y a plus en
     ralit ni bien ni mal l o la corruption est l'effet d'une loi
     d'volution inluctable.

     Combien plus consolante est la donne biblique, qui au premier
     abord semble si dure pour l'orgueil humain, et quelles
     incomparables perspectives morales elle ouvre  l'esprit! Elle
     admet que l'homme est dchu, presque aussitt aprs sa cration, de
     son tat de puret originaire et de sa flicit dnique. En vertu
     de la loi d'hrdit qui est partout empreinte dans la nature,
     c'est la faute commise par les premiers anctres de l'humanit,
     dans l'exercice de leur libert morale, qui a condamn leur
     descendance  la peine, qui la prdispose au pch en lui lguant
     la tache originelle. Mais cette prdisposition au pch ne condamne
     pas fatalement l'homme  le commettre; il peut y chapper par le
     choix de son libre arbitre; de mme, par ses efforts personnels, il
     se relve graduellement de l'tat de dchance matrielle et de
     misre o l'a fait descendre la faute de ses auteurs. Les quatre
     ges de la conception paenne droulent le tableau d'une
     dgnrescence constante. Toute l'conomie de l'histoire biblique,
     depuis les premiers chapitres de la Gense qui y servent de point
     de dpart, nous offre le spectacle d'un relvement continu de
     l'humanit  partir de sa dchance originelle. D'un ct la marche
     est constamment descendante, de l'autre constamment ascendante.
     L'Ancien Testament, qu'il faut embrasser ici tout entier d'une vue
     gnrale, s'occupe peu de cette marche ascendante en ce qui est du
     dveloppement de la civilisation matrielle, dont il indique
     cependant en passant les principales tapes d'une manire fort
     exacte. Ce qu'il retrace, c'est le tableau du progrs moral et du
     dveloppement toujours plus net de la vrit religieuse, dont la
     notion va en se spiritualisant, s'purant et s'largissant toujours
     davantage, chez le peuple choisi, par une succession d'chelons que
     marquent la vocation d'Abraham, la promulgation de la loi mosaque,
30   enfin la mission des prophtes, lesquels annoncent  leur tour le
     dernier et suprme progrs. Celui-ci rsulte de la venue du Messie;
     et les consquences de ce dernier fait providentiel iront toujours
     en se dveloppant dans le monde en tendant  une perfection dont le
     terme est dans l'infini. Cette notion du relvement aprs la
     dchance, fruit des efforts libres de l'homme assist par la grce
     divine et travaillant dans la limite de ses forces 
     l'accomplissement du plan providentiel, l'Ancien Testament ne le
     montrait que chez un seul peuple, celui d'Isral; mais l'esprit
     chrtien en a tendu la vue  l'histoire universelle de l'humanit.
     Et c'est ainsi qu'est ne la conception de cette loi du progrs
     constant, que l'antiquit n'a pas connue,  laquelle nos socits
     modernes sont si invinciblement attaches, mais qui, nous ne devons
     jamais l'oublier, est fille du christianisme.

       *       *       *       *       *

     Revenons aux traditions sur le premier pch, parallles  celle de
     la Gense.

     Le zoroastrisme ne pouvait manquer d'admettre cette donne
     traditionnelle et de la conserver. Cette tradition cadrait, en
     effet, trop bien avec son systme de dualisme  base spirituelle,
     bien qu'encore imparfaitement dgag de la confusion entre le monde
     physique et le monde moral. Elle expliquait de la faon la plus
     naturelle comment l'homme, crature du dieu bon, et par suite
     parfaite  l'origine, tait tombe en partie sous la puissance du
     mauvais esprit, contractant ainsi la souillure qui le rendait dans
     l'ordre moral sujet au pch, dans l'ordre matriel soumis  la
     mort et  toutes les misres qui empoisonnent la vie terrestre.
     Aussi la notion du pch des premiers auteurs de l'humanit, dont
     l'hritage pse constamment sur leur descendance, est-elle
     fondamentale dans les livres mazdens. La modification des lgendes
     relatives au premier homme finit mme, dans les constructions
     mythiques des derniers temps du zoroastrisme, par amener une assez
     singulire rptition de ce souvenir de la premire faute, 
     plusieurs gnrations successives dans les ges initiaux de
     l'humanit.

     Originairement--et ceci est maintenant un des points les plus
     solidement tablis pour la science--originairement, dans les
     lgendes communes aux Aryas orientaux antrieurement  leur
     sparation en deux branches, le premier homme tait le personnage
     que les Iraniens appellent Yima et les Indiens Yma. Fils du ciel
     et non de l'homme, Yima runit sur lui les traits que la Gense
     spare en les appliquant  Adam et  Noa'h, les pres des deux
31   humanits antdiluvienne et postdiluvienne. Plus tard, il est
     seulement le premier roi des Iraniens, mais un roi dont
     l'existence, comme celle de ses sujets, se passe au milieu de la
     batitude dnique, dans le paradis de l'Airyana-Vaedja, sjour de
     premiers hommes. Mais aprs un temps de vie pure et sans taches
     Yima commet le pch qui psera sur sa descendance; et ce pch,
     lui faisant perdre la puissance et le rejetant hors de la terre
     paradisiaque, le livre au pouvoir du serpent, du mauvais esprit
     Angrmainyous, qui finit par le faire prir dans d'horribles
     tourments.

     Plus tard, Yima n'est plus le premier homme, ni mme le premier
     roi. C'est le systme adopt par le _Boundehesch_. L'histoire de la
     faute qui a fait perdre  Yima son bonheur dnique, en le mettant
     au pouvoir de l'ennemi, reste toujours attache au nom de ce hros.
     Mais cette faute n'est plus le premier pch, et, pour pouvoir tre
     attribu aux anctres d'o descendent tous les hommes, celui-ci est
     racont une premire fois auparavant et rapport  Maschya et
     Maschyna.

     L'homme fut, le pre du monde fut. Le ciel lui tait destin, 
     condition qu'il serait humble de coeur, qu'il ferait avec humilit
     l'oeuvre de la loi, qu'il serait pur dans ses penses, pur dans ses
     paroles, pur dans ses actions, et qu'il n'invoquerait pas les
     Daevas (les dmons). Dans ces dispositions, l'homme et la femme
     devaient faire rciproquement le bonheur l'un de l'autre. Telles
     furent aussi au commencement leurs penses; telles furent leurs
     actions. Ils s'approchrent et eurent commerce ensemble.

     D'abord ils dirent ces paroles: C'est Ahouramazda qui a donn
     l'eau, la terre, les arbres, les bestiaux, les astres, la lune, le
     soleil, et tous les biens qui viennent d'une racine pure et d'un
     fruit pur. Ensuite le mensonge courut sur leurs penses; il
     renversa leurs dispositions et leur dit: C'est Angrmainyous qui a
     donn l'eau, la terre, les arbres, les animaux et tout ce qui a t
     nomm ci-dessus. Ce fut ainsi qu'au commencement Angrmainyous les
     trompa sur ce qui regardait les Deavas; et jusqu' la fin ce cruel
     n'a cherch qu' les sduire. En croyant ce mensonge, tous deux
     devinrent pareils aux dmons, et leurs mes seront dans l'enfer
     jusqu'au renouvellement des corps.

     Ils mangrent pendant trente jours, se couvrirent d'habits noirs.
     Aprs ces trente jours, ils allrent  la chasse; une chvre
     blanche se prsenta; ils tirrent avec leur bouche du lait de ses
     mamelles, et se nourrirent de ce lait qui leur fit beaucoup de
     plaisir.....
32
     Le Daeva qui dit le mensonge, devenu plus hardi, se prsenta une
     seconde fois _et leur apporta des fruits qu'ils mangrent, et par
     l, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta
     qu'un_.

     Aprs trente jours et trente nuits, un mouton gras et blanc se
     prsenta; ils lui couprent l'oreille gauche. Instruits par les
     Yazatas clestes, ils tirrent le feu de l'arbre konar en le
     frottant avec un morceau de bois. Tous deux mirent le feu 
     l'arbre; ils activrent le feu avec leur bouche. Ils brlrent
     d'abord des morceaux de l'arbre konar, puis du dattier et du myrte.
     Ils firent rtir ce mouton, qu'ils divisrent en trois portions...
     Ayant mang de la chair de chien, ils se couvrirent de la peau de
     cet animal. Ils s'adonnrent ensuite  la chasse et se firent des
     habits du poil des btes fauves.

     Remarquons ici qu'galement dans la Gense la nourriture vgtale
     est la seule dont le premier homme use dans son tat de batitude
     et de puret, la seule que Dieu lui ait permise[35]; la nourriture
     animale ne devient licite qu'aprs le dluge[36]. C'est aussi aprs
     le pch que Adam et 'Havah se couvrent de leur premier vtement,
     que Yahveh leur faonne lui-mme avec des peaux de btes[37].

       [Note 35: _Genes._, I, 29; II, 9 et 16; III, 2.]

       [Note 36: _Genes._, IX, 3.]

       [Note 37: _Genes._, III. 21.]

     Non moins frappant est le rcit que nous rencontrons dans les
     traditions mythiques des Scandinaves, conserves par l'_Edda_ de
     Snorre Sturluson, et qui appartient aussi au cycle des lgendes
     germaniques. La scne ne se passe pas parmi les humains, mais entre
     des tres de race divine, les Ases. L'immortelle Idhunna demeurait
     avec Bragi, le premier des skaldes ou chantres inspirs,  Asgard,
     dans le Midhgard, le milieu du monde, le paradis, dans un tat de
     parfaite innocence. Les dieux avaient confi  sa garde les pommes
     de l'immortalit; mais Loki le rus, l'auteur de tout mal, le
     reprsentant du mauvais principe, la sduisit avec d'autres pommes
     qu'il avait dcouvertes, disait-il, dans un bois. Elle l'y suivit
     pour en cueillir; mais soudain elle fut enleve par un gant, et le
     bonheur ne fut plus dans Asgard.

     Nous n'avons pas de preuve formelle et directe de ce que la
     tradition du pch originel, telle que la racontent nos Livres
     Saints, ait fait partie du cycle des rcits de Babylone et de la
     Chalde sur les origines du monde et de l'homme. On n'y trouve non
     plus aucune allusion dans les fragments de Brose. Malgr ce
     silence, le paralllisme des traditions chaldennes et hbraques,
33   sur ce point comme sur les autres, a en sa faveur une probabilit
     si grande, qu'elle quivaut presque  une certitude. Nous
     reviendrons un peu plus loin sur certains indices fort probants de
     l'existence de mythes relatifs au paradis terrestre dans les
     traditions sacres du bassin infrieur de l'Euphrate et du Tigre.
     Mais il importe de nous arrter quelques instants aux
     reprsentations de la plante mystrieuse et sacre que les
     bas-reliefs assyriens nous font voir si souvent, garde par des
     gnies clestes. Aucun texte n'est venu jusqu' prsent clairer le
     sens de ce symbole, et l'on doit dplorer une telle lacune, que
     combleront sans doute un jour des documents nouveaux. Mais par
     l'tude des seuls monuments figurs, il est impossible de se
     mprendre sur la haute importance de cette reprsentation de la
     plante sacre. C'est incontestablement un des emblmes les plus
     levs de la religion; et ce qui achve de lui assurer ce
     caractre, c'est que souvent au-dessus de la plante nous voyons
     planer l'image symbolique du dieu suprme, le disque ail, surmont
     ou non d'un buste humain. Les cylindres de travail babylonien ou
     assyrien ne prsentent pas cet emblme moins frquemment que les
     bas-reliefs des palais de l'Assyrie, toujours dans les mmes
     conditions et en lui attribuant autant d'importance.

       [Illustration 058: La plante de vie garde par des gnies
       ails[1].]

       [Note 1: D'aprs un bas-relief assyrien du palais de Nimroud
       (l'ancienne Kala'h), conserv au Muse Britannique.]

     Il est bien difficile de ne pas rapprocher cette plante
     mystrieuse, en qui tout fait voir un symbole religieux de premier
34   ordre, des fameux arbres de la vie et de la science, qui jouent un
     rle si considrable dans l'histoire du premier pch. Toutes les
     traditions paradisiaques les mentionnent: celle de la Gense, qui
     semble admettre tantt deux arbres, celui de la vie et celui de la
     science, tantt un seulement, runissant les deux attributions,
     dans le milieu du jardin de 'den; celle de l'Inde, qui en suppose
     quatre, plants sur les quatre contre-forts du mont Mrou; enfin
     celle des Iraniens, qui n'admet tantt qu'un seul arbre, sortant du
     milieu mme de la source sainte Ardv-oura dans l'Airyana-vaedja,
     tantt deux, correspondant exactement  ceux du 'den biblique. Le
     plus ancien nom de Babylone, dans l'idiome de la population
     antsmitique, _Tin-tir-ki_, signifie le lieu de l'arbre de vie.
     Enfin la figure de la plante sacre, que nous assimilons  celle
     des traditions dniques, apparat comme un symbole de vie
     ternelle sur les curieux sarcophages en terre maille,
     appartenant aux derniers temps de la civilisation chaldenne, aprs
     Alexandre le Grand, que l'on a dcouverts  Warkah, l'ancienne
     Ourouk.

       [Illustration 059: Adoration de la plante de vie[1].]

       [Note 1: D'aprs le monument du roi assyrien Asschour-a'h-iddin,
       connu sous le nom de Pierre noire de lord Aberdeen.

       Un prtre est en adoration devant la plante sacre, place sous
       un dicule ou naos que surmonte une tiare droite ou cidaris,
       garnie de plusieurs paires de cornes paralllement appliques.
       Derrire le prtre est de nouveau la plante divine, figure de
       plus grande dimension, puis vient le taureau du sacrifice.]

     L'image de cet arbre de vie tait chez les Chaldo-Assyriens
     l'objet d'un vritable culte divin. Dans les reprsentations du
     monument connu sous le nom de la Pierre noire de Lord Aberdeen,
     et qui se rapporte aux fondations religieuses du roi
     Asschour-a'h-iddin,  Babylone, nous voyons ce simulacre plac, 
     l'tat d'idole, dans un naos que surmonte une cidaris ou tiare
35   droite, garnie de plusieurs paires de cornes. On l'avait donc
     identifi  une divinit. Ici doit trouver place la trs ingnieuse
     observation de M. Georges Rawlinson sur la relation que les oeuvres
     de l'art symbolique assyrien tablissent entre cette image et le
     dieu Asschour. Celui-ci plane au-dessus en sa qualit de dieu
     cleste, et l'arbre de vie au-dessous de lui semble tre l'emblme
     d'une divinit fminine chthonienne, prsidant  la vie et  la
     fcondit terrestre, qui lui aurait t associe. Nous aurions
     ainsi, dans cette association du dieu et de l'arbre paradisiaque
     sur lequel il plane, une expression plastique du couple
     cosmogonique, rappelant celui d'Ouranos et de G chez les Grecs,
     personnifiant le firmament et le sol terrestre charg de sa
     vgtation. Nous retrouvons ainsi le prototype de l'_ascherah_, ce
     pieu plus ou moins enrichi d'ornements, qui constituait le
     simulacre consacr de la desse chthonienne de la fcondit et de
     la vie dans le culte kannen de la Palestine, et dont il est si
     souvent parl dans la Bible.

       *       *       *       *       *

     Qu'en outre de ce culte il existt dans les traditions
     cosmogoniques des Chaldens et des Babyloniens, au sujet de l'arbre
     de vie et du fruit paradisiaque, un mythe en action se rapprochant
     troitement dans sa forme du rcit biblique sur la tentation, c'est
     ce que parat tablir d'une faon positive, en l'absence de textes
     crits, la reprsentation d'un cylindre de pierre dure conserv au
     Muse Britannique. Nous y voyons, en effet, un homme et une femme,
     le premier portant sur sa tte la sorte de turban qui tait propre
     aux Babyloniens, assis face  face aux deux cts d'un arbre aux
     rameaux tendus horizontalement, d'o pendent deux gros fruits,
     chacun devant l'un des personnages, lesquels tendent la main pour
     les cueillir. Derrire la femme se dresse un serpent. Cette
     reprsentation peut servir d'illustration directe  la narration de
     la Gense et ne se prte  aucune autre explication.

       [Illustration 060: L'arbre et le serpent sur un cylindre
       babylonien[1].]

       [Note 1: Monument faisant partie des collections du Muse
       Britannique.]

     M. Renan n'hsite pas  retrouver un vestige de la mme tradition
     chez les Phniciens, dans les fragments du livre de Sanchoniathon,
     traduit en grec par Philon de Biblos. En effet, il y est dit, 
     propos du premier couple humain et de on, qui semble la traduction
     de 'Havah et en tient la place dans le couple, que ce personnage
36   inventa de se nourrir des fruits de l'arbre. Le savant
     acadmicien croit mme trouver ici l'cho de quelque type de
     reprsentation figure phnicienne, qui aura retrac une scne
     pareille  celle que raconte la Gense, pareille  celle que l'on
     voit sur le cylindre babylonien. Il est certain qu' l'poque du
     grand afflux des traditions orientales dans le monde classique, on
     voit apparatre une reprsentation de ce genre sur plusieurs
     sarcophages romains, o elle indique positivement l'introduction
     d'une lgende analogue au rcit de la Gense, et lie au mythe de
     la formation de l'homme par Promthe. Un fameux sarcophage du
     Muse du Capitole montre auprs du Titan, fils de Iaptos, qui
     accomplit son oeuvre de modeleur, le couple d'un homme et d'une
     femme dans la nudit des premiers jours, debout au pied d'un arbre
     dont l'homme fait le geste de cueillir le fruit. La prsence, 
     ct de Promthe, d'une Parque tirant l'horoscope de l'homme que
     le Titan est en train de former, est de nature  faire souponner
     dans les sujets figurs par le sculpteur une influence des
     doctrines de ces astrologues chaldens, qui s'taient rpandus dans
     le monde grco-romain dans les derniers sicles avant l're
     chrtienne et avaient acquis en particulier un grand crdit  Rome.
     Cependant, la date des monuments que nous venons de signaler rend
     possible de considrer la donne du premier couple humain, auprs
     de l'arbre paradisiaque dont il va manger le fruit, comme y
     provenant directement de l'Ancien Testament lui-mme, aussi bien
     que des mythes cosmogoniques de la Chalde ou de la Phnicie.

       [Illustration 061: Sarcophage du Muse du Capitole[1].]

       [Note 1: Au centre de la composition, _Promthe_; assis, tient
       de la main gauche sur ses genoux une figure humaine qu'il a
       modele, et de la droite l'bauchoir pour la terminer.  ct de
       lui est une corbeille remplie d'argile et une autre figure dj
       termine. _Minerve_ pose un papillon, symbole de l'me, sur la
       tte de la figure que tient Promthe. En haut, derrire le
       Titan, sont les Parques, _Clotho_ avec la quenouille, sur
       laquelle elle file les jours des hommes, et _Lachsis_ qui trace
       avec une baguette, sur un globe, les lignes de l'horoscope de
       l'homme que le fils de Iaptos est en train de former. La femme
       couche derrire Promthe, et qui tient une grande corne
       d'abondance soutenue par les _Gnies_ de l't et de l'hiver, est
       la _Terre_.  ses pieds sont l'_Amour_ et _Psych_ qui
       s'embrassent, emblmes du corps et de l'me. Au-dessus est le
       char du _Soleil_, pour indiquer le ciel. L'_Ocan_ le suit,
       tenant une rame et mont sur le monstre marin qui le portait
       quand il vint consoler Promthe pendant son supplice. Plus loin,
        gauche, est la forge de _Vulcain_, tablie dans une caverne.
       Deux _Cyclopes_ aident le dieu  battre  grands coups de marteau
       le fer destin  forger les chanes de Promthe et les clous
       qu'il doit lui enfoncer dans la poitrine. Un troisime Cyclope
       est derrire le rocher pour faire aller les soufflets. 
       l'extrmit gauche de la composition, l'on voit le _premier
       homme_ et _la premire femme_, nus, au pied de l'arbre, dont
       l'homme va cueillir le fruit.  droite du groupe central de
       Promthe et de Minerve, est un corps tendu  terre, dont l'me
       est reprsente par un papillon qui s'envole. Auprs, le _Gnie
       de la mort_ tient son flambeau renvers. La figure enveloppe
       dans un long voile est l'ombre du dfunt. La Parque _Atropos_,
       assise auprs du cadavre, tient le livre fatal o est inscrit le
       sort de tous. Au-dessus est le char d'_Hcate_, symbolisant la
       nuit de la mort. _Mercure Psychopompe_ emporte aux enfers l'me,
       sous la figure de _Psych_. Le supplice de _Promthe_ termine la
       composition sur la droite. Le Titan est attach au rocher o l'a
       clou la vengeance de Jupiter et le vautour lui ronge le foie. 
       ses pieds est encore la figure de la _Terre_, couche et
       accompagne de _Gnies_ enfantins. _Hercule_ s'apprte  dlivrer
       Promthe de ses tortures en perant le vautour  coup de
       flches. Le vieillard assis sur le rocher,  l'extrmit de la
       scne, est la personnification du mont _Caucase_, thtre du
       supplice de Promthe dans la tradition mythologique.]
37
     Mais l'existence de cette tradition dans le cycle des lgendes
     indignes du peuple de Kena'an ne me semble plus contestable en
     prsence d'un curieux vase peint de travail phnicien, du VIIe ou
     du VIe sicle avant Jsus-Christ, dcouvert par M. le gnral de
     Cesnola dans une des plus anciennes spultures d'Idalion, dans
     l'le de Cypre. Nous y voyons, en effet, un arbre feuillu, du bas
     des rameaux duquel pendent, de chaque ct, deux grosses grappes de
     fruits; un grand serpent s'avance par ondulations vers cet arbre et
     se dresse pour saisir un des fruits avec sa gueule.

       [Illustration 062: L'arbre et le serpent sur un vase de travail
       phnicien[1].]

       [Note 1: Le monument original est conserv au Metropolitan Museum
       of art, de New-York.]

     Maintenant on est en droit de douter qu'en Chalde, et  plus forte
     raison en Phnicie, la tradition parallle au rcit biblique de la
     dchance ait revtu une signification aussi exclusivement
     spirituelle que dans la Gense, qu'elle y ait contenu la mme leon
     morale, qui se retrouve aussi dans la narration des livres du
     zoroastrisme. L'esprit de panthisme grossirement matrialiste de
38   la religion de ces contres y mettait un obstacle invincible.
     Pourtant il est  remarquer que chez les Chaldens et les Assyriens
     leurs disciples, au moins  partir d'une certaine poque, la notion
     de la nature du pch et de la ncessit de la pnitence se
     retrouve d'une manire plus prcise que chez la plupart des autres
     peuples antiques; et par suite il est difficile de croire que le
     sacerdoce de la Chalde, dans ses profondes spculations de
     philosophie religieuse, n'ait pas cherch une solution du problme
     de l'origine du mal et du pch.

     Sous la rserve de cette dernire remarque, il est vraisemblable
     que, dans son esprit, la lgende chaldenne et phnicienne sur le
     fruit de l'arbre paradisiaque devait se rapprocher beaucoup du
     cycle des vieux mythes communs  toutes les branches de la race
     aryenne,  l'tude desquels M. Adalbert Kuhn a consacr un livre du
     plus grand intrt[38]. Ce sont ceux qui ont trait  l'invention du
     feu et au breuvage de vie; on les trouve  leur tat le plus ancien
     dans les _Vdas_, et ils ont pass, plus ou moins modifis par le
     cours du temps, chez les Grecs, les Germains et les Slaves, comme
     chez les Iraniens et les Indiens. La donne fondamentale de ces
     mythes, qui ne se montrent complets que sous leurs plus vieilles
     formes, reprsente l'univers comme un arbre immense dont les
     racines embrassent la terre et dont les branches forment la vote
     du ciel. Le fruit de cet arbre est le feu, indispensable a
     l'existence de l'homme et symbole matriel de l'intelligence; ses
     feuilles distillent le breuvage de vie. Les dieux se sont rserv
     la possession du feu, qui descend quelquefois sur la terre dans la
     foudre, mais que les hommes ne doivent pas produire eux-mmes.
     Celui qui, comme le Promthe des Grecs, dcouvre le procd qui
     permet d'allumer artificiellement la flamme et le communique aux
     autres hommes est un impie, qui a drob  l'arbre sacr le fruit
     dfendu; il est maudit, et le courroux des dieux le poursuit, lui
     et sa race.

       [Note 38: _Die Herabkunft des Feuers und der Goettertranks_,
       Berlin, 1859.--Voy. les importants articles de M. F. Baudry sur
       ce livre, dans la _Revue germanique_ de 1861.]

     L'analogie de forme entre ces mythes et le rcit de la Bible est
     saisissante. C'est bien la mme tradition, mais prise dans un tout
     autre sens, symbolisant une invention de l'ordre matriel au lieu
     de s'appliquer au fait fondamental de l'ordre moral, dfigure de
     plus par cette monstrueuse conception, trop frquente dans le
     paganisme, qui se reprsente la divinit comme une puissance
     redoutable et ennemie, jalouse du bonheur et du progrs des hommes.
     L'esprit d'erreur avait altr chez les Gentils ce mystrieux
39   souvenir symbolique de l'vnement qui dcida du sort de
     l'humanit. L'auteur inspir de la Gense le reprit sous la forme
     mme qu'il avait revtue avec un sens matriel; mais il lui rendit
     sa vritable signification, et il en fit ressortir l'enseignement
     solennel.

       *       *       *       *       *

     Quelques remarques sont encore ncessaires sur la forme animale que
     revt le tentateur dans le rcit biblique, sur ce serpent qui
     jouait un rle analogue, les monuments figurs viennent de nous le
     montrer, dans les lgendes de la Chalde et de la Phnicie.

       [Illustration 064: Horus combattant le serpent Apap[1].]

       [Note 1: D'aprs un bas-relief gyptien du temple d'Elfou.]

     Le serpent, ou, pour parler plus exactement, les diverses espces
     de serpent tiennent une place trs considrable dans la symbolique
     religieuse des peuples de l'antiquit. Ces animaux y sont employs
     avec les significations les plus opposes, et il serait contraire 
     tout esprit de critique de grouper ensemble et confusment, comme
     l'ont fait quelques rudits d'autrefois, les notions si
     contradictoires qui s'attachent ainsi aux diffrents serpents dans
     les anciens mythes, de manire  en former un vaste systme
     ophioltrique, rattach  une seule source et mis en rapport avec
     la narration de la Gense. Mais  ct de serpents divins d'un
40   caractre essentiellement favorable et protecteur, fatidiques ou
     mis en rapport avec les dieux de la sant, de la vie et de la
     gurison, nous voyons dans toutes les mythologies un serpent
     gigantesque personnifier la puissance nocturne, hostile, le mauvais
     principe, les tnbres matrielles et le mal moral.

     Chez les gyptiens, c'est le serpent Apap, qui lutte contre le
     Soleil et que Horus perce de son arme. On nous dit formellement que
     c'est  la mythologie phnicienne que Phrcyde de Syros emprunta
     son rcit sur le Titan Ophion, le vieux serpent, prcipit avec ses
     compagnons dans le Tartare par le dieu Cronos (El), qui triomphe de
     lui  l'origine des choses, rcit dont l'analogie est frappante
     avec l'histoire de la dfaite du serpent antique, qui est le
     calomniateur et Satan, rejet et enferm dans l'abme, laquelle ne
     figure pas dans l'Ancien Testament, mais existait dans les
     traditions orales des Hbreux et a trouv place dans les chapitres
     XII et XX de l'Apocalypse de saint Jean.

     Le mazdisme est la seule religion dans la symbolique de laquelle
     le serpent ne soit jamais pris qu'en mauvais part, car dans celle
     de la Bible elle-mme il se prsente quelquefois avec une
     signification favorable, par exemple dans l'histoire du Serpent
     d'airain. C'est que, dans la conception du dualisme zoorastrien,
     l'animal lui-mme appartenait  la cration impure et funeste du
     mauvais principe. Aussi est-ce sous la forme d'un grand serpent
     qu'Angrmainyous, aprs avoir tent de corrompre le ciel, a saut
     sur la terre; c est sous cette forme que le combat Mithra, le dieu
     du ciel pur; c'est sous cette forme enfin qu'il sera un jour
     vaincu, enchan pendant trois mille ans, et  la fin du monde
     brl dans les mtaux fondus.

       [Illustration 065: Mithra combattant Angrmainyous sous la forme
       d'un serpent[1].]

       [Note 1: Intaille de travail perse du temps des Sassanides.]

     Dans ces rcits du zoroastrisme, Angrmainyous, sous la forme du
     serpent, est l'emblme du mal, la personnification de l'esprit
     mchant, aussi nettement que l'est le serpent de la Gense, et cela
     dans un sens presque aussi compltement spirituel. Au contraire,
     dans les _Vdas_, le mme mythe de la lutte contre le serpent se
     prsente  nous avec un caractre purement naturaliste, peignant de
     la faon la plus transparente un phnomne de l'atmosphre. La
     donne qui revient le plus frquemment dans les vieux hymnes des
41   Aryas de l'Inde  leur poque primitive, est celle du combat
     d'Indra, le dieu du ciel lumineux et de l'azur, contre Ahi, le
     serpent, ou Vritra, personnifications du nuage orageux qui
     s'allonge en rampant dans les airs. Indra terrasse Ahi, le frappe
     de sa foudre, et en le dchirant donne un libre cours aux eaux
     fcondantes qu'il retenait enfermes dans ses flancs. Jamais dans
     les _Vdas_ le mythe ne s'lve au-dessus de cette ralit purement
     physique, et ne passe de la reprsentation de la lutte des lments
     de l'atmosphre  celle de la lutte morale du bien et du mal, dont
     il est devenu l'expression dans le mazdisme.

     Ma foi de chrtien n'prouve, du reste, aucun embarras  admettre
     qu'ici le rdacteur inspir de la Gense a employ, pour raconter
     la chute du premier couple humain, une narration qui, chez les
     peuples voisins, avait pris un caractre entirement mythique, et
     que la forme du serpent qu'y revt le tentateur a pu avoir pour
     point de dpart, un symbole essentiellement naturaliste. Rien
     n'oblige  prendre au pied de la lettre le rcit du chapitre III de
     la Gense. On est en droit, sans sortir de l'orthodoxie, de le
     considrer comme une figure destine  rendre sensible un fait de
     l'ordre purement moral. Ce n'est donc pas la forme du rcit qui
     importe ici; c'est le dogme qu'elle exprime, et ce dogme de la
     dchance de la race des hommes, par le mauvais usage que ses
     premiers auteurs ont fait de leur libre arbitre, est une vrit
     ternelle qui nulle part ailleurs n'clate avec la mme nettet.
     Elle fournit la seule solution du redoutable problme qui revient
     toujours se dresser devant l'esprit de l'homme, et qu'aucune
     philosophie religieuse n'est parvenue  rsoudre en dehors de la
     rvlation.


      3.--LES GNRATIONS ANTDILUVIENNES.

     Un remarquable rapport entre les traditions des peuples les plus
     divers se manifeste ici et ne permet pas de douter de l'antique
     communaut des rcits sur les premiers jours de l'humanit chez
     toutes les grandes races civilises de l'ancien monde. Les
     patriarches antdiluviens, de Scheth  Noa'h, sont dix dans le
     rcit de la Gense, et une persistance bien digne de la plus
     srieuse attention fait reproduire ce chiffre de dix dans les
     lgendes d'un trs grand nombre de nations, pour leurs anctres
     primitifs encore envelopps dans le brouillard des fables. 
     quelque poque qu'elles fassent remonter ces anctres, avant ou
42   aprs le dluge, que le ct mythique ou historique prdomine dans
     leur physionomie, ils offrent ce nombre sacramentel de dix.

     Les noms des dix rois antdiluviens qu'admettait la tradition
     chaldenne nous ont t transmis dans les fragments de Brose,
     malheureusement sous une forme trs altre par les copistes
     successifs du texte. On en trouvera le tableau dans la page en
     regard de celle-ci, paralllement  celui des patriarches
     correspondants de la Gense.

     Une tradition assyrienne recueillie par Abydne plaait  l'origine
     de la nation, antrieurement  la fondation de Ninive, dix
     gnrations de hros, ponymes d'autant de cits successivement
     riges. Le mme Abydne, l'un des polygraphes grecs qui pendant la
     priode des successeurs d'Alexandre s'efforcrent sans succs de
     vulgariser auprs de leurs compatriotes les traditions et
     l'histoire des peuples de l'Asie, parat avoir dj enregistr la
     donne armnienne d'une succession de dix hros anctres prcdant
     Aram, celui qui constitua dfinitivement la nation et lui donna son
     nom, donne qui fut ensuite adopte par Mar-Abas Katina et les
     crivains de l'cole d'Edesse, et d'aprs eux par Mose de Khorne,
     l'historien national de l'Armnie.

     Les livres sacrs des Iraniens, attribus  Zarathoustra
     (Zoroastre), comptent au dbut de l'humanit neuf hros d'un
     caractre absolument mythique, succdant  Gaymaretan, l'homme
     type, hros autour desquels se groupent toutes les traditions sur
     les premiers ges, jusqu'au moment o elles prennent un caractre
     plus humain et presque semi-historique. Ainsi se prsentent les
     Paradhtas de l'antique tradition, devenus les dix rois
     Peschddiens de la lgende iranienne postrieure, mise en pope
     par Firdosi, les premiers monarques terrestres les hommes de
     l'ancienne loi, qui se nourrissaient du pur breuvage du haoma et
     qui gardaient la saintet.

     Dans les lgendes cosmogoniques des Indiens, nous rencontrons les
     neuf Brahmdikas, qui sont dix avec Brahm, leur auteur, et qu'on
     appelle les dix Ptris ou pres. Les Chinois comptent dix
     empereurs participant  la nature divine entre Fou-hi et le
     souverain qui inaugure les temps historiques, Hoang-fi, et
     l'avnement de celui-ci marque la dixime des priodes, ki, qui se
     sont succdes depuis la cration de l'homme et le commencement de
     la souverainet humaine sur la terre, Jin-hoang. Enfin, pour ne
     pas multiplier les exemples outre mesure, les Germains et les
     Scandinaves croyaient aux dix anctres de Wodan ou Odin, comme les
     Arabes aux dix rois mythiques de 'Ad, le peuple primordial de leur
     pninsule, dont le nom signifie antique.
43

                     LES GNRATIONS ANTDILUVIENNES

    PATRIARCHES                           ROIS
    ANTDILUVIENS                         ANTDILUVIENS
    DE LA BIBLE                           DE LA TRADITION
                                          CHALDENNE.

  NOMS  Faits relats                    NOMS            Faits relats
         leur occasion.                                  leur occasion.
  ____  _______________    ______________________________ ______________
                           Dans les     Formes     Formes
                           fragments    orriges. originales.
                           de Brose.

1. Adam (homme).            1. Alros.   Adros.  Adiourou.   Premire
                                                              rvlation
                                                              divine.
2. Scheth (fondement).      2. Alaparos.

3. Enosch (homme).          3. Almlon ou                     Seconde
          On commence            Amillaros                    rvlation
          alors  invoquer                                    divine.
          le nom de Yahveh.

4. Qenn (crature).        4. Ammnon.           'Hammanou.  Troisime
                                                              rvlation
                                                              divine.

5.  Mahalalel (louange de   5. Amegalaros ou                  Quatrime
Dieu).                            Megalaros.                  rvlation
                                                              divine.

6. Yered (descente).        6. Danos ou                      Ce roi est
                                   Das.                      qualifi de
                                                              pasteur.
                                                              Cinquime
                                                              rvlation
                                                              divine.

7. 'Hanoch (initiateur)(8)  7. Edoranchos ou                  Sixime
           Il marche dans           Evedoreschos.             et
           les voies de                                       dernire
           l'ternel                                          rvlation
           et est enlev au ciel.                             divine.

8. Methouschela'h           8. Amemphsinos.
 (l'homme au trait).

9. Lemech (jeune homme      9. Otiarts     Obarts.  Oubaratoutou.
robuste).                       ou Ardats.

10. Noa'h (consolation).   10. Xisouthros             'Hasisatra.
           Sous lui arrive        ou                          Sous lui
           le dluge.            Sisithros.                   arrive le
                                                              dluge.
44
     En gypte, les premiers temps de l'existence de l'humanit sont
     marqus par les rgnes des dieux sur la terre. Les fragments de
     Manthon, relatifs  ces premires poques, nous sont parvenus dans
     un tel tat d'altration qu'il est difficile d'tablir d'une
     manire certaine combien cet auteur admettait au juste de rgnes
     divins. Mais les lambeaux parvenus jusqu' nous du clbre Papyrus
     historique de Turin, qui contenait une liste des dynasties
     gyptiennes trace en criture hiratique, semblent indiquer
     formellement que le rdacteur de ce canon portait  dix les dieux
     qui au commencement avaient gouvern les hommes.

     Cette rptition constante, chez tant de peuples divers, du mme
     nombre dix est on ne saurait plus frappante. Et cela d'autant plus
     qu'il s'agit incontestablement d'un nombre rond et systmatiquement
     choisi. Nous en avons la preuve quand nous voyons dans la Gense,
     au chapitre XI, ce mme chiffre de dix se rpter pour les
     gnrations postdiluviennes de Schem  Abraham, ou plutt, car la
     donne de la version des Septante, qui compte ici un nom de plus
     que l'hbreu, parat mieux reprsenter le plus ancien texte, pour
     les gnrations de Schem  Tera'h, pre de trois fils, chefs de
     races[39] de la mme faon que Noa'h, le dixime patriarche  partir
     d'Adam. Et il parat que dans le livre o Brose exposait les
     traditions chaldennes, les dix premires gnrations aprs le
     dluge formaient un cycle, une poque sans doute encore entirement
     mythique, faisant pendant aux dix rgnes antdiluviens. Cependant
     on chercherait vainement  rattacher le choix de ce nombre dix 
     quelqu'une des spculations raffines des philosophies religieuses
     du paganisme sur la valeur mystrieuse des nombres. Ce n'est pas
     dans ce stage postrieur, et dj bien avanc, du dveloppement
     humain que la tradition des dix patriarches antdiluviens prend sa
     racine. Elle nous reporte bien plus haut,  une poque rellement
     primitive, o les anctres de toutes les races chez lesquelles nous
     l'avons retrouve vivaient encore rapprochs les uns des autres,
     assez en contact pour expliquer cette communaut de traditions, et
     ne s'taient pas loigns en se dispersant. Cette poque, dans la
     marche progressive des connaissances, est celle o dix tait le
     nombre le plus haut auquel on st atteindre, par suite le nombre
45   indtermin, celui qui servait pour dire beaucoup, pour exprimer
     la notion gnrale de pluralit. C'est le stage o de la numration
     quinaire primitive, donne par les doigts de la main, on passa  la
     numration dcimale, base sur le calcul digital des deux mains,
     laquelle est demeure, pour presque tous les peuples, le point de
     dpart des computs plus complets et plus perfectionns qui arrivent
      ne plus connatre de limite  la multiplication infinie ni  la
     division infinie. Or, il importe de remarquer que c'est prcisment
     jusqu' dix qu'existent les affinits incontestables des noms de
     nombres gyptiens et smitiques, et qu'galement, s'il y a une
     parent entre les mmes noms dans les langages des Aryens et dans
     ceux des Smites, elle est aussi restreinte dans cette limite.

       [Note 39: Abram, Na'hor et 'Haran.]

     On voit  quelle norme antiquit dans le pass primitif de
     l'humanit nous replace la tradition biblique sur les patriarches
     antrieurs au dluge, compare aux traditions parallles qui
     drivent incontestablement de la mme source.

     Maintenant la gnalogie des Qanites nous offre sept noms depuis
     Adam jusqu' Lemech, pre de trois chefs de races comme Noa'h, et
     nous avons constat plus haut que la gnalogie de la descendance
     d'Adam par Scheth prsente des traces manifestes d'un travail
     systmatique, qui, de sept noms parallles  ceux de la ligne
     qanite, l'a porte  dix[40]. De mme, les Paradhtas de la
     tradition iranienne sont sept  partir de Yima, qui tait
     originairement le premier homme; ils sont devenus dix seulement
     quand avant Yima l'on a plac Gaymartan, par un doublement
     analogue  celui que la gnalogie biblique nous offre avec Adam et
     Enosch. En gypte, si le systme du rdacteur du Papyrus de Turin a
     admis dix rois divins, ceux qui taient le plus gnralement
     adopts dans les grands centres sacerdotaux comme Thbes et
     Memphis, en comptaient sept. Dans la tradition chaldenne, la
     donne de six rvlations divines successives avant le dluge
     mrite une srieuse attention, car ce nombre et la manire dont
     elles se produisent est de nature  faire fortement souponner que
     primitivement on devait en compter une par rgne ou par gnration
     jusqu'au patriarche du vivant duquel se produisait le cataclysme.

       [Note 40: En revanche, l'addition des trois fils de Lamech fait
       qu'il y a en tout dix noms enregistrs jusqu'au dluge du ct
       des Qanites, comme du ct des Schethites, ces dix noms se
       rpartissant seulement sur dix gnrations dans la ligne du
       Qan.]
46
     Tous ces faits sont autant d'indices de ce qu'a dj entrevu Ewald,
     que l'on a vari entre les chiffres sept et dix, comme nombre rond
     des anctres antdiluviens. Les Indiens aussi substituent
     quelquefois dans ce cas le nombre sept au nombre dix, et c'est
     ainsi que nous les voyons admettre  l'origine sept Maharschis ou
     grands saints anctres, et sept Pradjpatis, matres des
     cratures ou pres primordiaux[41]. De ces deux nombres entre
     lesquels la tradition flottait, l'influence des Chaldo-Babyloniens
     a puissamment contribu  faire dfinitivement prdominer celui de
     dix. Ils s'y taient, en effet, attachs d'une faon toute
     particulire en vertu d'un systme calendaire dont l'tude ne
     saurait trouver ici sa place, mais sur lequel nous reviendrons dans
     le livre de cette histoire qui traitera spcialement de la Chalde
     et de l'Assyrie.

       [Note 41: Multipliant ce chiffre de sept par celui de trois ges
       du monde, on arrive  compter vingt et un Pradjpatis.]

     Nous devons aussi, pour viter des dveloppements exagrs, laisser
     de ct ce qui a trait aux rapprochements que pourrait provoquer,
     avec les traditions d'autres peuples de l'antiquit, le rcit
     biblique qui lie la construction de la premire ville au premier
     meurtre, perptr par un frre sur son frre. Car c'est encore une
     notion qui se retrouve presque partout, une de ces notions
     primitives, antrieures  la dispersion des grandes races
     civilises et qu'elles ont conserves aprs leur sparation, que la
     tradition qui rattache une fondation de ville  un fratricide. Et
     on pourrait en suivre la trace depuis Qan btissant la premire
     ville, 'Hanoch, aprs avoir assassin Habel, jusqu' Romulus
     fondant Rome dans le sang de son fils Rmus. On le verrait mme
     s'largir et donner naissance  une superstition d'un caractre
     plus gnral, qui a sa place dans les traditions populaires de
     toutes les nations et que le paganisme a trop souvent traduite en
     une pratique d'une rvoltante barbarie, celle que l'tablissement
     d'une ville doit tre accompagne d'une immolation humaine, que ses
     fondations rclament d'tre arroses d'un sang pur.

     Une autre croyance universellement admise de l'antiquit tait
     celle que les hommes des premiers ges dpassaient normment par
     leur taille ceux qui leur ont succd, de mme que leur vie tait
     infiniment plus longue.

     Chez les Grecs, la notion de la taille gigantesque des premiers
47   hommes tait intimement lie  celle de leur atochthonie.
     L'Arcadien tait quelquefois appele _Gigantis_ et la Lycie
     _Gigantia_, d'aprs le caractre attribu  leurs habitants
     primitifs. Des traditions sur une population de gants, ns de la
     terre, s'attachent  la partie mridionale de l'le de Rhodes et 
     Cos. Cyzique montrait sur son territoire une digue qu'elle
     prtendait construite par ces mmes gants. Cette ide que les
     hros des origines taient d'une taille gigantesque devient un lieu
     commun dans la posie classique, et elle paraissait confirme par
     les dcouvertes de dbris de grands mammifres fossiles, que l'on
     prenait pour les ossements de hros. Brose, d'aprs la tradition
     chaldo-babylonienne, disait que les premiers hommes avaient t
     d'une stature et d'une force prodigieuses, et les reprsentait
     comme demeurant encore tels dans les premires gnrations aprs le
     dluge. C'est dans les rcits de l'historien de la Chalde et aussi
     dans les traditions nationales de l'Armnie, que Mar Abas Katina
     puisa sa narration sur les antiques gants de cette contre et de
     la Msopotamie, leurs violences et la guerre des deux plus
     terribles d'entre eux, Bel le Babylonien et Hagh l'Armnien.
     Toutes les lgendes arabes sont unanimes  reprsenter comme des
     gants les peuples primitifs et antsmitiques de la Pninsule
     arabique, les fils de 'Amliq et de 'Ad, nations teintes ds une
     trs haute antiquit, dont l'origine se perd dans la nuit des temps
     et qui ont laiss derrire elles un souvenir d'impit et de
     violence.

     On n'a donc pas lieu d'tre surpris de trouver dans les rcits
     antdiluviens de la Gense[42] cette croyance populaire, dont la
     gnralit atteste l'origine trs ancienne, et que l'on peut
     hardiment ranger au nombre de celles qui s'taient formes au temps
     o les grands peuples civiliss de la haute antiquit, encore
     voisins de leur berceau primitif, demeuraient dans un contact assez
     troit pour avoir des traditions communes. Il est aujourd'hui
     scientifiquement prouv qu'elle n'a pas de fondement rel, qu'elle
     est un simple produit de l'imagination, et ce ne sont pas les
     fables populaires ou les faits tratologiques individuels amasss
     confusment et sans critique par Sennert, par Dom Calmet et par
     quelques autres, qui peuvent aller  l'encontre de ce fait positif.
     Aussi haut que l'on remonte dans les vestiges de l'humanit,
     jusqu'aux races qui vivaient dans la priode gologique quaternaire
      ct des grands mammifres d'espces teintes, on constate que la
48   taille moyenne de notre espce ne s'est pas modifie avec le cours
     des sicles et qu'elle n'a jamais excd ses limites actuelles.
     Mais c'est ici le cas de se souvenir des paroles si sages et si
     profondes, que nous citions un peu plus haut, d'un des premiers
     thologiens catholiques de l'Allemagne contemporaine, proclamant
     que la lumire surnaturelle donne par Dieu aux crivains bibliques
     n'avait pour but, comme la rvlation en gnral, que la
     manifestation des vrits religieuses, non la communication d'une
     science profane, et que sur ce terrain de la science les crivains
     inspirs ne se sont point levs au-dessus de leurs contemporains,
     que mme ils ont partag les erreurs de leur poque et de leur
     nation.

       [Note 42: IV, 4.]

      la tradition des gants primordiaux se lie toujours une ide de
     violence, d'abus de la force et de rvolte contre le ciel.
     C'tait, a dit M. Maury[43], une ancienne tradition que des hommes
     forts et puissants, dpeints par l'imagination populaire comme des
     gants, avaient attir sur eux, par leur impit, leur orgueil et
     leur arrogance, le courroux cleste. Les prtendus gants n'taient
     probablement que les premiers humains qui abusrent de la
     supriorit de leurs lumires et de leur force pour opprimer leurs
     semblables. Les connaissances dont ils taient dpositaires
     parurent  des peuplades ignorantes et crdules une rvlation
     qu'ils tenaient des dieux, des secrets qu'ils avaient ravis au
     ciel. Soit que ces gants se donnassent pour issus des divinits,
     soit que la superstition des peuples enfants les crt fils de
     celles-ci, ils passrent pour tre ns du commerce des immortels
     avec les femmes de la terre. Les prtres, dpositaires exclusifs et
     jaloux des connaissances, enseignrent par la suite que ces gants
     impies avaient t foudroys par les dieux dont ils voulaient
     galer la puissance. Sans doute que quelques grandes catastrophes
     qui mirent fin  la domination de ces tyrans, peut-tre la
     rvolution qui livra aux mains des prtres le pouvoir qui
     appartenait auparavant aux chefs militaires, furent prsents comme
     des actes de la colre divine; quoi qu'il en soit, cette lgende se
     rpandit de bonne heure en Chalde, et de l en Grce. Il y a plus
     d'une rserve  faire sur cette explication, qui suppose la
     gnralit d'un fait spcial, les luttes des Kchatryas et des
     Brahmanes dans l'Inde[44] et le triomphe d'une caste sacerdotale
     puissamment organise sur les guerriers, qu'elle finit par plier 
49   sa domination. Les choses ne se sont certainement point passes de
     mme chez la plupart des nations, et l'on a d renoncer aujourd'hui
     au mirage d'une puissance mystrieuse et primitive des prtres,
     dpositaires de toutes les connaissances, qui avait tant de crdit
     au temps o les ides systmatiques de Creuzer rgnaient dans la
     science des religions. Mais M. Maury a eu parfaitement raison de ne
     pas voir uniquement un mythe physique dans cette tradition si
     gnrale des gants primitifs, de leurs violences et de leurs
     impits. Il y a certainement l une part de souvenirs historiques,
     comme un cho et une reprsentation expressive du dchanement de
     corruption et de brutalit sans frein, que la tradition biblique
     nous fait voir chez les dernires gnrations antdiluviennes,
     oublieuses de Dieu, au temps o les gants taient sur la terre,
     tat de choses hideux qui exista dans la ralit, puisque la
     conscience des hommes, en conservant la mmoire, fut unanime  en
     voir le chtiment divin dans le cataclysme qui frappa les
     populations chez lesquelles il s'tait dvelopp.

       [Note 43: Article _Diable_ dans l'_Encyclopdie nouvelle_.]

       [Note 44: Elles seront racontes en dtail dans le livre de cette
       histoire consacr aux annales primitives de l'Inde.]

     Pour tous les peuples o existe la tradition du dluge, cette
     catastrophe terrible est l'effet de la colre cleste provoque par
     les crimes des premiers hommes, lesquels, nous venons de le dire,
     sont gnralement regards comme des gants. Cette impit des
     antdiluviens envers les dieux, aussi bien que la violence de leurs
     moeurs, sont en particulier trs nettement indiqus dans la
     narration chaldenne du cataclysme, parvenue jusqu' nous dans un
     texte original, et qui offre une si troite affinit avec celle de
     la Bible. La mme notion de violence et d'impit s'attache aussi
     aux gnrations gigantesques qui se produisent encore dans les
     premiers temps aprs le dluge. Brose disait que les premiers
     hommes (d'aprs le cataclysme), enorgueillis outre mesure par leur
     force et leur taille gigantesque, en vinrent  mpriser les dieux
     et  se croire suprieurs  eux, et c'est  cette violente impit
     qu'il rattachait la tradition de la Tour de Babel et de la
     confusion des langues. Mar Abas Katina, qui combina dans son livre
     les rcits populaires des Armniens sur leurs origines et les
     donnes historiques de la littrature grco-babylonienne, racontait
      son tour: Quand la race des hommes se fut rpandue sur toute la
     surface de la terre, des gants d'une force extraordinaire vivaient
     au milieu d'elle. Ceux-ci, toujours agits de fureur, tiraient le
     glaive chacun contre son voisin et luttaient continuellement pour
     s'emparer de la domination.
50
     La tradition, non-seulement de l'existence des gants primitifs,
     mais aussi de leur violence dsordonne, de leur rbellion contre
     le ciel et de leur chtiment, est une de celles qui sont communes
     aux Aryas comme aux Smites et aux Kouschites. Mais dans
     l'exubrance de vgtation mythologique  laquelle s'est laiss
     aller, par une pente naturelle, le gnie des nations aryennes,
     cette tradition d'histoire primitive se combine et se confond d'une
     manire souvent inextricable avec les mythes purement naturalistes
     qui dpeignent les luttes de l'organisation de l'univers, entre les
     dieux clestes et les personnifications des forces telluriques.
     Aussi serait-il imprudent de suivre l'historien juif Josphe, et un
     certain nombre d'interprtes modernes, en tablissant un
     rapprochement entre les indications de la Gense sur les gants
     antdiluviens et sur la violence dont toute la terre tait remplie
     avant le dluge, d'une part, et la Gigantomachie des Hellnes,
     d'autre part. Ce dernier mythe, en effet, est exclusivement
     naturaliste; le gnie plastique de la Grce a beau tendre aux
     personnages des Gants, ns de la Terre, son anthropomorphisme
     habituel[45], ils demeurent absolument trangers  l'humanit, ne
     cessent pas d'tre uniquement des reprsentants de forces de la
     nature, et aucun mythologue srieux n'a jamais eu l'ide de
     rapporter la Gigantomachie au cycle des traditions sur les origines
     de l'histoire humaine. Il en est de mme de la lutte des Asouras
     contre les Dvas ou dieux clestes, mythe qui est dans l'Inde
51   le pendant de celui de la Gigantomachie chez les Hellnes; la lutte
     y est galement toute physique; c'est au sein de la nature qu'elle
     se produit, et si l'on devait y chercher une certaine part de
     souvenir d'un vnement historique de l'antiquit primitive, ce ne
     pourrait tre que le triomphe des dieux clestes et lumineux des
     Aryas, sur les dieux sombres et chthoniens d'une population
     antrieure, lesquels, vaincus, passent  l'tat de dmons.

       [Note 45: La magnifique composition en deux parties, retraant
       sous des traits purement anthropomorphiques le mythe grec du
       combat des Dieux et des Gants, que nous reproduisons aux pages
       52 et 53, dcore les deux faces d'une amphore peinte  figures
       rouges, datant du sicle d'Alexandre-le-Grand, qui a t
       dcouverte dans l'le de Milo et fait partie des collections du
       Muse du Louvre. Les _Gants_ y sont figurs comme des guerriers
        l'aspect sauvage, vtus de peaux de btes, arms de massues, de
       pierres ou de flambeaux allums, d'autres avec le casque et le
       bouclier; une _Amazone_ combat au milieu d'eux. Les dieux qui
       luttent contre eux sont: sur une face, _Zeus_ qui pour lancer sa
       foudre est descendu de son char  quatre chevaux que conduit
       _Nic_ (la Victoire); _Dionysos_ arm du thyse et mont dans un
       char que tranent deux panthres; _Posidon_  cheval et
       brandissant son trident, puis,  pied; _Apollon_ muni de l'arc et
       d'un flambeau allum; _Artmis_ en costume de chasseresse, avec
       l'arc et deux flambeaux; _Athn_ casque, couverte de l'gide,
       arme du bouclier et de la lance; _Hracls_ coiff de la peau de
       lion, qui, un genou en terre, lance ses flches; enfin _Herms_,
       reconnaissable  son ptase ail, qui combat avec l'pe. Sur
       l'autre face, nous avons _Ars_ et _Aphrodite_ monts sur un mme
       char  quatre chevaux, sur la croupe d'un desquels est pos
       _ros_, qui tire de l'arc; les deux _Dioscures_  cheval, coiffs
       du chapeau thessalien; _Adonis_ en costume asiatique, lanant des
       flches; enfin _Dmter_ et _Persphon_, vtues de longues
       robes, qui combattent  pied, l'une avec son sceptre et un grand
       flambeau allum, l'autre avec un glaive. Ces belles peintures ont
       t dites pour la premire fois en 1875, dans les _Monuments
       grecs publis par l'Association des tudes grecques_.]

     La mme ide de la victoire de nouveaux dieux qui supplantent les
     anciens se combine aussi manifestement avec le mythe cosmogonique
     fondamental dans les rcits potiques de la Titanomachie, bien
     distincte de la Gigantomachie, c'est--dire de la lutte que les
     dieux Olympiens soutiennent contre les Titans, auxiliaires de
     Cronos, et  la suite de laquelle ce dernier est dtrn, en mme
     temps que les fils d'Ouranos et de Gaia sont prcipits dans le
     Tartare. La localisation et la forme pique que ce rcit revt chez
     Hsiode ont t influencs par le souvenir d'une grande convulsion
     de l'corce terrestre, produite par l'effort des feux souterrains,
     qui eut les contres grecques pour thtre et dj les hommes pour
     tmoins, sans doute celle que les gologues appellent le
     _Soulvement du Tnare_, la dernire des crises plutoniennes qui
     ont boulevers l'ancien monde et qui fit sentir ses effets du
     centre de la France jusqu'aux ctes de la Syrie. L'Italie, en
     effet, en fut brise dans toute sa longueur, la Toscane clata en
     volcans, les Champs Phlgrens s'enflammrent, le Stromboli et
     l'Etna s'ouvrirent dans une premire ruption. En Grce, le Taygte
     se souleva au centre du Ploponnse, de nouvelles les, Mlos,
     Cimolos, Siphnos, Thermia, Dlos, Thra, sortirent des flots
     bouillonnants de la mer ge. Les hommes qui assistrent  cette
     effroyable convulsion de la nature se crurent naturellement pris au
     milieu d'un combat des Titans issus de la mre chthonienne contre
     les puissances clestes, assistes d'autres forces terrestres en
     conflit avec les Titans, les Hcatonchires, et leur imagination se
     reprsenta ces adversaires tout puissants, les uns posts sur le
     sommet de l'Othrys, les autres sur le sommet de l'Olympe, cherchant
     rciproquement  s'craser en se lanant des roches enflammes.
52
       [Illustration 077: La Gigantomachie hellnique.]
53
       [Illustration 078: La Gigantomachie hellnique.]
54
     Mais dans le mythe de la Titanomachie,  la diffrence de la
     Gigantomachie, il y a aussi autre chose qu'une lutte des forces de
     la nature. Il faut galement tenir compte de la donne que les
     hommes sont issus du sang des Titans. La conception des fils
     d'Ouranos et de Gaia, prcdant les dieux Olympiens, telle que nous
     la trouvons exprime avec son complet dveloppement dans la
     _Thogonie_ d'Hsiode, a ceci de particulier, qu' ct des
     personnifications des forces de la nature dans les quatre lments,
     forces envisages comme encore violentes, exubrantes et mal
     assujetties  un ordre rgulier, nous y rencontrons les prototypes,
     non moins exagrs et imparfaitement rgls, comme nergie et comme
     stature, de l'humanit primitive, vritables reprsentants des
     gants des premiers ges, tels que les admettait la tradition
     chaldenne. Je veux parler de Iaptos et de ses fils, Atlas,
     Mnoitios, Promthe et pimthe, anctres et types symboliques de
     la race humaine, qui sont qualifis de Titans comme leur pre. La
     tradition qui se rapporte  eux est d'autant plus remarquable que
     la Bible accepte le Titan Iaptos de la lgende grecque, en lui
     conservant son nom d'origine aryenne sous la forme Yapheth, comme
     un des fils de Noa'h et le pre d'une des grandes races humaines,
     celle des Aryas. C'est spcialement au rameau de ce Iaptos que
     s'attache l'ide d'antagonisme avec les dieux Olympiens. Mnoitios,
     que son nom caractrise comme un parallle du Manou des Indiens, un
     reprsentant de l'homme en gnral, est un contempteur des dieux,
     que Zeus foudroie et prcipite dans le Tartare pour le punir de sa
     violence et de son impit. Promthe, avec son frre pimthe,
     est le protagoniste d'une srie de mythes qui correspondent 
     l'histoire du premier pch dans la Gense et qui attirent sur lui
     le chtiment de la colre de Zeus. Dans les rcits armniens de Mar
     Abas Katina et de Mose de Khorne, Yapedosth, le correspondant du
     Iaptos grec et du Yapheth biblique, est un gant, pre de la race
     de gants  laquelle appartient le hros national Hagh. Tous ces
     faits, dont il est impossible de mconnatre l'enchanement,
     amnent  cette conclusion que la tradition qui liait une ide de
     violence, d'impit, de rvolte contre le ciel et de punition
     divine  la croyance que les premiers hommes avaient t dmesurs
     de taille et de force, a eu sa part, autant que la notion des
     luttes primordiales des forces physiques, dans la naissance de la
     conception fondamentale de la Titanomachie, bien que la description
     pique d'Hsiode en efface compltement le ct humain.

     Ce ct reste encore bien plus accentu dans une troisime fable de
     la mme famille, que nous offre la tradition grecque, la fable des
     Aloades. Ici le caractre des antagonistes des dieux est absolument
55   humain, quoique prodigieux; et Preller a t compltement dans le
     vrai quand il a rang ce rcit, non dans la classe des mythes
     naturalistes, mais dans celle des mythes qui ont trait aux origines
     de l'histoire des hommes. Les Aloades, reprsents comme d'une
     taille gigantesque, sont fils d'Aleus, le hros de l'aire  battre
     le bl, et d'Iphimde, la terre fconde dont les productions
     donnent la force; on doit donc reconnatre en eux une
     personnification des premiers agriculteurs, et en mme temps,
     enorgueillis de leur vigueur prodigieuse, de leur puissance et de
     leur richesse, ils se croient capables de tout, dfient les dieux
     et se prparent  les dtrner[46]. Leur lgende porte ainsi une
     empreinte qui conduit  en rechercher les origines dans le temps o
     les anctres de la race hellnique, vivant encore de la vie
     pastorale, regardaient avec inquitude et hostilit les populations
     dj fixes au sol, cultivant la terre et habitant des villes;
     c'est le mme esprit qui fait que dans la Gense le premier
     meurtrier, Qan, est agriculteur et constructeur de ville, tandis
     que sa victime, l'innocent Habel, mne l'existence de pasteur. Les
     Aloades sont, d'ailleurs, des constructeurs et des ingnieurs en
     mme temps que des agriculteurs. Ils ne visent rien moins qu'
     changer par leurs travaux la surface terrestre, faisant du
     continent la mer et de la mer un continent. On raconte mme qu'ils
     ont commenc  lever une tour dont le sommet, dans leur projet,
     doit atteindre jusqu'au ciel, variante manifeste, et la seule que
     nous connaissions en Grce, de la tradition de la Tour de Babel,
     telle que nous la lisons dans la Gense et qu'elle existait dans le
     cycle chaldo-babylonien des lgendes sur les origines. C'est au
     milieu de ces entreprises insenses d'orgueil qu'ils sont foudroys
     par les dieux et prcipits dans le Tartare.

       [Note 46: Platon et Aristote citent les Aloades comme types du
       degr auquel peut atteindre l'arrogance humaine. Plus tard on les
       runit aux autres gants et blasphmateurs des dieux.]


      4.--LE DLUGE.

     La tradition universelle par excellence, entre toutes celles qui
     ont trait  l'histoire de l'humanit primitive, est la tradition du
     Dluge. Ce serait trop que de dire qu'on la retrouve chez tous les
     peuples, mais elle se reproduit dans toutes les grandes races de
     l'humanit, sauf pourtant une,--il importe de le remarquer,--la
     race noire, chez laquelle on en a vainement cherch la trace, soit
56   parmi les tribus africaines, soit parmi les populations noires de
     l'Ocanie. Ce silence absolu d'une race sur le souvenir d'un
     vnement aussi capital, au milieu de l'accord de toutes les
     autres, est un fait que la science doit soigneusement noter, car il
     peut en dcouler des consquences importantes[47].

       [Note 47: Voy. Schoebel, _De l'universalit du Dluge_, Paris,
       1858.]

     Nous allons passer en revue les principales traditions sur le
     dluge parses dans les divers rameaux de l'humanit. Leur
     concordance avec le rcit biblique en fera nettement ressortir
     l'unit premire, et nous reconnatrons ainsi que cette tradition
     est bien une de celles qui datent d'avant la dispersion des
     peuples, qu'elle remonte  l'aurore mme du monde civilis et
     qu'elle ne peut se rapporter qu' un fait rel et prcis.

     Mais nous devrons d'abord carter certains souvenirs lgendaires
     que l'on a rapprochs  tort du dluge biblique et que leurs traits
     essentiels ne permettent pas d'y assimiler en bonne critique. Ce
     sont ceux qui se rapportent  quelques phnomnes locaux et d'une
     date historique relativement assez voisine de nous. Sans doute la
     tradition du grand cataclysme primitif a pu s'y confondre, amener 
     en exagrer l'importance; mais les points caractristiques du rcit
     admis dans la Gense ne s'y retrouvent pas, et le fait garde
     nettement, mme sous la forme lgendaire qu'il a revtue, sa
     physionomie restreinte et spciale. Commettre la faute de grouper
     les souvenirs de cette nature avec ceux qui ont trait au dluge,
     serait infirmer la valeur des consquences que l'on est en droit de
     tirer de l'accord des derniers, au lieu de la fortifier.

     Tel est le caractre de la grande inondation place par les livres
     historiques de la Chine sous le rgne de Yao. Elle n'a aucune
     parent relle, ni mme aucune ressemblance avec le dluge
     biblique; c'est un vnement purement local et dont on peut
     parvenir, dans la limite de l'incertitude que prsente encore la
     chronologie chinoise, quand on remonte au-del du VIIIe sicle
     avant l're chrtienne,  dterminer la date, bien postrieure au
     dbut des temps pleinement historiques en gypte et  Babylone[48].
     Les crivains chinois nous montrent alors Yu, ministre et
     ingnieur, rtablissant le cours des eaux, levant des digues,
57   creusant des canaux et rglant les impts de chaque province dans
     toute la Chine. Un savant sinologue, douard Biot, a prouv, dans
     un mmoire sur les changements du cours infrieur du Hoang-ho, que
     c'est aux inondations frquentes de ce fleuve que fut due la
     catastrophe ainsi relate; la socit chinoise primitive, tablie
     sur les bords du fleuve, eut beaucoup  souffrir de ses
     dbordements. Les travaux de Yu ne furent autre chose que le
     commencement des endiguements ncessaires pour contenir les eaux,
     lesquels furent continus dans les ges suivants. Une clbre
     inscription, grave sur le rocher d'un des pics des montagnes du
     Hou-nan, serait, dit-on, un monument contemporain de ces travaux et
     par suite le plus antique spcimen de l'pigraphie chinoise, si
     elle tait authentique, ce qui demeure encore douteux.

       [Note 48: D'aprs le systme chronologique du _Lih-ta-ki-ss_,
       les travaux de Yu pour rparer les dsastres de l'inondation
       auraient t termins en 2278 av. J.-C.; d'aprs celui des
       Annales des Bambous su _Tchou-schou_, en 2062.]

     Le caractre d'vnement local n'est pas moins clair dans la
     lgende de Botchica, telle que la rapportaient les Muyscas, anciens
     habitants de la province de Cundinamarca dans l'Amrique
     mridionale, bien que la fable s'y soit mle dans une beaucoup
     plus forte proportion  l'lment historique fondamental. Qu'y
     voyons-nous, en effet? L'pouse d'un homme divin ou plutt d'un
     dieu nomm Botchica, laquelle s'appelait Huythaca, se livrant 
     d'abominables sortilges pour faire sortir de son lit la rivire
     Funzha; toute la plaine de Bogota bouleverse par les eaux; les
     hommes et les animaux prissant dans cette catastrophe,
     quelques-uns seulement chappent  la destruction en gagnant les
     plus hautes montagnes. La tradition ajoute que Botchica brisa les
     rochers qui fermaient la valle de Canoas et de Tequendama, pour
     faciliter l'coulement des eaux; puis il rassembla les restes
     disperss de la nation des Muyscas, leur enseigna le culte du
     Soleil et monta au ciel aprs avoir vcu 500 ans dans le
     Cundinamarca.

     Des traditions relatives au grand cataclysme, la plus curieuse sans
     contredit est celle des Chaldens. Elle a marqu d'une manire
     incontestable l'empreinte de son influence sur la tradition de
     l'Inde, et de toutes les narrations du dluge c'est celle qui se
     rapproche le plus exactement de la narration de la Gense. Il est
     bien vident pour quiconque compare les deux rcits, qu'ils ont d
     n'en faire qu'un jusqu'au moment o les Tra'hites sortirent d'Our
     pour gagner la Palestine.

     Nous possdons du rcit chalden du Dluge deux versions
     ingalement dveloppes, mais qui offrent entre elles un
     remarquable accord. La plus anciennement connue, et aussi la plus
     abrge, est celle que Brose avait tire des livres sacrs de
58   Babylone et comprise dans l'histoire qu'il crivait  l'usage des
     Grecs. Aprs avoir parl des neuf premiers rois antdiluviens, le
     prtre chalden continuait ainsi:

     Obarts (Oubaratoutou) tant mort, son fils Xisouthros
     ('Hasisadra) rgna dix-huit sares (64800 ans). C'est sous lui
     qu'arriva le grand dluge, dont l'histoire est raconte de la
     manire suivante dans les documents sacrs. Cronos (a) lui apparut
     dans son sommeil et lui annona que le 15 du mois de daisios (le
     mois assyrien de sivan, un peu avant le solstice d't) tous les
     hommes priraient par un dluge. Il lui ordonna donc de prendre le
     commencement, le milieu et la fin de tout ce qui tait consign par
     crit et de l'enfouir dans la ville du Soleil,  Sippara, puis de
     construire un navire et d'y monter avec sa famille et ses amis les
     plus chers; de dposer dans le navire des provisions pour la
     nourriture et la boisson, et d'y faire entrer les animaux,
     volatiles et quadrupdes; enfin de tout prparer pour la
     navigation. Et quand Xisouthros demanda de quel ct il devait
     tourner la marche de son navire, il lui fut rpondu vers les
     dieux, et de prier pour qu'il en arrivt du bien aux hommes.

     Xisouthros obit et construisit un navire long de cinq stades et
     large de deux; il runit tout ce qui lui avait t prescrit et
     embarqua sa femme, ses enfants et ses amis intimes...

     Le dluge tant survenu et bientt dcroissant, Xisouthros lcha
     quelques-uns des oiseaux. Ceux-ci n'ayant trouv ni nourriture, ni
     lieu pour se poser, revinrent au vaisseau. Quelques jours aprs
     Xisouthros leur donna de nouveau la libert; mais ils revinrent
     encore au navire avec les pieds pleins de boue. Enfin, lchs une
     troisime fois, les oiseaux ne retournrent plus. Alors Xisouthros
     comprit que la terre tait dcouverte; il fit une ouverture au toit
     du navire et vit que celui-ci tait arrt sur une montagne. Il
     descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la
     Terre, leva un autel et y sacrifia aux dieux;  ce moment il
     disparut avec ceux qui l'accompagnaient.

     Cependant ceux qui taient rests dans le navire, ne voyant pas
     revenir Xisouthros, descendirent  terre  leur tour et se mirent 
     le chercher en l'appelant par son nom. Ils ne revirent plus
     Xisouthros, mais une voix du ciel se fit entendre, leur prescrivant
     d'tre pieux envers les dieux; qu'en effet il recevait la
     rcompense de sa pit en tant enlev pour habiter dsormais au
     milieu des dieux, et que sa femme, sa fille et le pilote du navire
     partageaient un tel honneur. La voix dit en outre  ceux qui
59   restaient qu'ils devaient retourner  Babylone et, conformment aux
     dcrets du destin, dterrer les crits enfouis  Sippara pour les
     transmettre aux hommes. Elle ajouta que le pays o ils se
     trouvaient tait l'Armnie. Ceux-ci, aprs avoir entendu la voix,
     sacrifirent aux dieux et revinrent  pied  Babylone. Du vaisseau
     de Xisouthros, qui s'tait enfin arrt en Armnie, une partie
     subsiste encore dans les monts Gordyens, en Armnie, et les
     plerins en rapportent l'asphalte qu'ils ont rcl sur les dbris;
     on s'en sert pour repousser l'influence des malfices. Quant aux
     compagnons de Xisouthros, ils vinrent  Babylone, dterrrent les
     crits dposs  Sippara, fondrent des villes nombreuses, btirent
     des temples et reconstiturent Babylone[49].

       [Note 49: Ceci est l'extrait tir du livre de Brose par Cornelius
       Alexander, dit le Polyhistor. L'extrait fait par Abydne est plus
       abrg, mais prcise davantage les circonstances relatives 
       l'envoi des oiseaux.]

     A ct de cette version qui, tout intressante qu'elle soit, n'est
     cependant que de seconde main, nous pouvons maintenant placer une
     rdaction chaldo-babylonienne originale, celle que le regrett
     George Smith a dchiffre le premier sur des tablettes cuniformes
     exhumes  Ninive et transportes au Muse Britannique. La
     narration du dluge y intervient comme pisode dans la onzime
     tablette ou onzime chant d'une grande pope hroque de la ville
     d'Ourouk dans la Basse-Chalde, dont nous donnerons l'analyse
     dtaille dans le livre de cette histoire qui traitera des
     Chaldens et des Assyriens. Cette narration y est place dans la
     bouche mme de 'Hasisadra, le patriarche sauv du dluge et
     transport par les dieux dans un lieu recul, o il jouit d'une
     ternelle flicit.

     On a pu en rtablir le rcit presque sans lacunes par la
     comparaison des dbris de trois exemplaires du pome, que
     renfermait la bibliothque du palais de Ninive. Ces trois copies
     furent faites au VIIe sicle avant notre re, par l'ordre du roi
     d'Assyrie Asschour-bani-abal, d'aprs un exemplaire trs ancien que
     possdait la bibliothque sacerdotale de la cit d'Ourouk, fonde
     par les monarques du premier Empire de Chalde. Il est difficile de
     prciser la date de l'original ainsi transcrit par les scribes
     assyriens; mais il est certain qu'il remontait  l'poque de cet
     Ancien Empire, dix-sept sicles au moins avant notre re, et mme
     probablement plus; il tait donc fort antrieur  Moscheh (Mose)
     et presque contemporain d'Abraham. Les variantes que les trois
60   copies existantes prsentent entre elles prouvent que l'exemplaire
     type tait trac au moyen de la forme primitive d'criture dsigne
     sous le nom d'_hiratique_, caractre qui tait dj devenu
     difficile  lire au VIIe sicle, puisque les copistes ont vari sur
     l'interprtation  donner  certains signes et dans d'autres cas
     ont purement et simplement reproduit les formes de ceux qu'ils ne
     comprenaient plus. Il rsulte enfin de la comparaison des mmes
     variantes, que l'exemplaire transcrit par ordre
     d'Asschour-bani-abal tait lui-mme la copie d'un manuscrit plus
     ancien, sur laquelle on avait dj joint au texte original quelques
     gloses interlinaires. Certains des copistes les ont introduites
     dans le texte; les autres les ont omises.

     Je veux te rvler,  Izdhubar, l'histoire de ma conservation--et
     te dire la dcision des dieux.

     La ville de Schourippak[50], une ville que tu connais, est situe
     sur l'Euphrate;--elle tait antique et en elle [on n'honorait pas]
     les dieux.--[Moi seul, j'tais] leur serviteur, aux grands
     dieux.--[Les dieux tinrent conseil sur l'appel d']Anou.--[Un dluge
     fut propos par] Bel--[et approuv par Nabou, Nergal et] Ninib.

       [Note 50: Schourippak, dont les copistes de Brose, par une srie
       de fautes successives, ont fait Larancha, tait une ville de la
       Basse Chalde, situe prs de la mer, car on nous parle des
       vaisseaux de Schourippak. Le nom religieux accadien de cette
       ville tait m-uru, la ville du vaisseau, sans doute par
       allusion  la lgende de la construction de celui de 'Hasisadra.

       Dans les traditions musulmanes, le lieu d'embarquement de Nou'h
       dans son vaisseau fut  Koufah, sur le bras occidental de
       l'Euphrate, ou bien  Babylone, ou bien  'Anvardah dans la
       Msopotamie.]

     Et le dieu [a], le seigneur immuable,--rpta leur commandement
     dans un songe.--J'coutais l'arrt du destin qu'il annonait, et il
     me dit:--Homme de Schourippak, fils d'Oubaratoutou,--toi, fais un
     vaisseau et achve-le [vite].--[Par un dluge] je dtruirai la
     semence et la vie.--Fais (donc) monter dans le vaisseau la semence
     de tout ce qui a vie.--Le vaisseau que tu construiras,--600 coudes
     le montant de sa largeur et de sa hauteur.--[Lance-le] aussi sur
     l'Ocan et couvre-le d'un toit.--Je compris et je dis  a, mon
     seigneur:--[Le vaisseau] que tu me commands de construire
     ainsi,--[quand] je le ferai--jeunes et vieux [se riront de
     moi].--[a ouvrit sa bouche et] parla;--il dit  moi, son
     serviteur:--[S'ils se rient de toi,] tu leur diras:--[Sera puni]
     celui qui m'a injuri,--[car la protection des dieux] existe sur
     moi[51].--.... comme des cavernes....
61
     j'exercerai mon jugement sur ce qui est en haut et ce qui est en
     bas....--.... Ferme le vaisseau....--.... Au moment venu, que je te
     ferai connatre,--entre dedans et amne  toi la porte du
     navire.--A l'intrieur, ton grain, tes meubles, tes
     provisions,--tes richesses, tes serviteurs mles et femelles, et
     les jeunes gens,--le btail des champs et les animaux sauvages des
     campagnes que je rassemblerai--et que je t'enverrai, seront gards
     derrire ta porte.--'Hasisadra ouvrit sa bouche et parla;--il dit
      a, son seigneur:--Personne n'a fait [un tel] vaisseau.--Sur la
     carne je fixerai....--je verrai.... et le vaisseau....--le
     vaisseau que tu me commandes de construire [ainsi,]--qui dans....
     .............................................,,,,,,,,,,,,......[52]

       [Note 51: Mo'hammed dit dans le Qorn, videmment d'aprs une
       tradition populaire des Juifs de son temps: Il construisit un
       vaisseau, et chaque fois que les chefs de son peuple passaient
       auprs de lui, ils le raillaient.--Ne me raillez pas, dit
       Nou'h; car je vous raillerai  mon tour comme vous me raillez, et
       vous apprendrez sur qui tombera le chtiment qui le couvrira
       d'opprobre. Ce chtiment restera perptuellement sur votre
       tte.]

       [Note 52: Ici une lacune de quelques versets.]

     Au cinquime jour [ses deux flancs[53]] taient levs.--Dans sa
     couverture quatorze en tout taient ses fermes,--quatorze en tout
     on en comptait en dessus.--Je plaai son toit et je le couvris.--Je
     naviguai dedans au sixime (jour); je divisai ses tages au
     septime;--je divisai les compartiments intrieurs au huitime.--Je
     bouchai les fentes par o l'eau entrait dedans;--je visitai les
     fissures et j'ajoutai ce qui manquait.--Je versai sur l'extrieur
     trois fois 3600 (mesures) de bitume,--et trois fois 3600 (mesures)
     de bitume  l'intrieur.--Trois fois 3600 hommes porte-faix
     apportrent sur leurs ttes les caisses (de provisions).--Je gardai
     3600 caisses pour la nourriture de ma famille--et les mariniers se
     partagrent deux fois 3600 caisses.--Pour [l'approvisionnement] je
     fis tuer des boeufs;--j'instituai [des distributions] pour chaque
     jour.--En [prvision des besoins de] boissons, des tonneaux et du
     vin--[je rassemblai en quantit] comme les eaux d'un fleuve
     et--[des provisions] en quantit pareille  la poussire de la
     terre;--[ les arranger dans] les caisses je mis la main.--.... du
     soleil.... le vaisseau tait achev.--.... fort, et--je fis porter
     en haut et en bas les apparaux du navire.--[Ce chargement] en
     remplit les deux tiers.

       [Note 53: Du navire.]

     Tout ce que je possdais, je le runis; tout ce que je possdais
62   d'argent, je le runis;--tout ce que je possdais d'or, je le
     runis;--tout ce que je possdais de semences de vie de toute
     nature, je le runis.--Je fis tout monter dans le vaisseau; mes
     serviteurs mles et femelles,--le btail des champs, les animaux
     sauvages des campagnes et les fils du peuple, je les fis tous
     monter.

     Schamasch (le Soleil) fit le moment dtermin, et--il l'annona en
     ces termes: Au soir je ferai pleuvoir abondamment du ciel;--entre
     dans le vaisseau et ferme ta porte.--Le moment fix tait
     arriv,--qu'il annonait en ces termes: Au soir je ferai pleuvoir
     abondamment du ciel.--Quand j'arrivai au soir de ce jour,--du jour
     o je devais me tenir sur mes gardes, j'eus peur;--j'entrai dans le
     vaisseau et je fermai ma porte.--En fermant le vaisseau, 
     Bouzour-schadi-rabi, le pilote,--je confiai (cette) demeure avec
     tout ce qu'elle comportait.

       [Illustration 087: Le dieu Raman[3].]

       [Note 3: D'aprs un cylindre assyrien.]

     Mou-scheri-ina-namari[54] s'leva des fondements du ciel en un nuage
     noir;--Raman[55] tonnait au milieu de ce nuage,--et Nabou et
     Scharrou marchaient devant;--ils marchaient dvastant la montagne
     et la plaine;--Nergal[56] le puissant trana (aprs lui) les
     chtiments;--Ninib[57] s'avana en renversant devant lui;--les
     Archanges de l'abme apportrent la destruction,--dans leurs
     pouvantements ils agitrent la terre.--L'inondation de Raman se
     gonfla jusqu'au ciel,--et [la terre,] devenue sans clat, fut
     change en dsert.

       [Note 54: L'Eau du crpuscule au lever du jour, une des
       personnifications de la pluie.]

       [Note 55: Dieu de la foudre et des orages.]

       [Note 56: Dieu de la guerre et de la destruction.]

       [Note 57: L'Hercule chaldo-assyrien.]

     Ils brisrent les.... de la surface de la terre comme....;--[ils
     dtruisirent] les tres vivants de la surface de la terre.--Le
     terrible [dluge] sur les hommes se gonfla jusqu'au [ciel.]--Le
     frre ne vit plus son frre; les hommes ne se reconnurent plus.
     Dans le ciel--les dieux prirent peur de la trombe et--cherchrent
     un refuge; ils montrent jusqu'au ciel d'Anou[58].--Les dieux
     taient tendus immobiles, serrs les uns contre les autres, comme
     des chiens.--Ischtar parla comme un petit enfant,--la grande desse
     pronona son discours:--Voici que l'humanit est retourne en
     limon, et--c'est le malheur que j'ai annonc en prsence des
     dieux.--Tel que j'ai annonc le malheur en prsence des
63   dieux,--pour le mal j'ai annonc le.... terrible des hommes qui
     sont  moi.--Je suis la mre qui a enfant les hommes, et--comme la
     race des poissons les voil qui remplissent la mer; et--les dieux,
      cause de (ce que font) les Archanges de l'abme, sont pleurant
     avec moi.--Les dieux sur leurs siges taient assis en larmes,--et
     ils tenaient leurs lvres fermes, [mditant] les choses futures.

       [Note 58: Le ciel suprieur des toiles fixes.]

     Six jours et autant de nuits--se passrent; le vent, la trombe et
     la pluie diluvienne taient dans toute leur force.--A l'approche du
     septime jour, la pluie diluvienne s'affaiblit, la trombe
     terrible--qui avait assailli  la faon d'un tremblement de
     terre--se calma. La mer tendit  se desscher, et le vent et la
     trombe prirent fin.--Je regardai la mer en observant
     attentivement.--Et toute l'humanit tait retourne en
     limon;--comme des algues les cadavres flottaient.--J'ouvris la
     fentre, et la lumire vint frapper ma face.--Je fus saisi de
     tristesse, je m'assis et je pleurai;--et mes larmes vinrent sur ma
     face.

       [Illustration 088: La desse Ischtar[1].]

       [Note 1: D'aprs un cylindre assyrien.]

     Je regardai les rgions qui bornaient la mer;--vers les douze
     points de l'horizon, pas de continent.--Le vaisseau fut port
     au-dessus du pays de Nizir.--La montagne de Nizir arrta le
     vaisseau et ne lui permit pas de passer par-dessus.--Un jour et un
     second jour, la montagne de Nizir arrta le vaisseau et ne lui
     permit pas de passer par-dessus;--le troisime et le quatrime
     jour, la montagne de Nizir arrta le vaisseau et ne lui permit pas
     de passer par-dessus;--le cinquime et le sixime jour, la montagne
     de Nizir arrta le vaisseau et ne lui permit pas de passer
     par-dessus.--A l'approche du septime jour,--je fis sortir et
     lchai une colombe. La colombe alla, tourna et--ne trouva pas
     d'endroit o se poser et elle revint.--Je fis sortir et je lchai
     une hirondelle. L'hirondelle alla, tourna et--ne trouva pas
     d'endroit o se poser, et elle revint.--Je fis sortir et je lchai
64   un corbeau.--Le corbeau alla et vit les charognes sur les eaux;--il
     mangea, se posa, tourna et ne revint pas.

     Je fis sortir alors (ce qui tait dans le vaisseau) vers les quatre
     vents, et j'offris un sacrifice.--J'levai le bcher de
     l'holocauste sur le pic de la montagne;--sept par sept je disposai
     les vases mesurs[59],--et en dessous j'tendis des roseaux, du bois
     de cdre et de genvrier.--Les dieux sentirent l'odeur; les dieux
     sentirent la bonne odeur;--et les dieux se rassemblrent comme des
     mouches au-dessus du matre du sacrifice.--De loin, en
     s'approchant, la Grande Desse--leva les grandes zones que Anou a
     faites comme leur gloire (des dieux)[60].--Ces dieux, cristal
     lumineux devant moi, je ne les quitterai jamais;--en ce jour je
     priai pour qu' toujours je pusse ne jamais les quitter:--Que les
     dieux viennent  mon bcher d'holocauste!--mais que jamais Bel ne
     vienne  mon bcher d'holocauste! car il ne s'est pas matris et
     il a fait la trombe (du dluge),--et il a compt mes hommes pour le
     gouffre.

       [Note 59: Il s'agit d'un dtail de prescriptions rituelles du
       sacrifice.]

       [Note 60: Ces expressions mtaphoriques paraissent bien dsigner
       l'arc-en-ciel.]

       [Illustration 089: Le dieu Bel[3].]

       [Note 3: D'aprs un cylindre babylonien.]

     De loin, en s'approchant, Bel--vit le vaisseau; et Bel s'arrta;
     il fut rempli de colre contre les dieux et les Archanges
     clestes.--Personne ne doit sortir vivant! aucun homme ne sera
     prserv de l'abme!--Ninib ouvrit sa bouche et parla; il dit au
     guerrier Bel:--Quel autre que a en aurait form la
     rsolution?--car a possde la science et [il prvoit] tout.--a
     ouvrit sa bouche et parla; il dit au guerrier Bel:--O toi, hraut
     des dieux, guerrier,--comme tu ne t'es pas matris, tu as fait la
     trombe (du dluge).--Laisse le pcheur porter le poids de son
     pch, le blasphmateur le poids de son blasphme.--Complais-toi
     dans ce bon plaisir et jamais il ne sera enfreint; la foi jamais
     [n'en sera viole.]--Au lieu que tu fasses un (nouveau) dluge,
     que les lions surviennent et qu'ils rduisent le nombre des
     hommes;--au lieu que tu fasses un (nouveau) dluge, que les hynes
     surviennent et qu'elles rduisent le nombre des hommes;--au lieu
     que tu fasses, un (nouveau) dluge, qu'il y ait famine et que la
     terre soit [dvaste;]--au lieu que tu fasses un (nouveau)
65   dluge, que Dibbarra (le dieu des pidmies) survienne et que les
     hommes soient [moissonns][61].--Je n'ai pas rvl la dcision des
     grands dieux;--c'est 'Hasisadra qui a interprt un songe et
     compris ce que les dieux avaient dcid.

       [Note 61: Pour les Chaldo-Babyloniens, comme pour les Hbreux, les
       famines et les pidmies taient des visitations de la colre
       divine provoques par les pchs des hommes. On racontait des
       lgendes tendues sur certains de ces flaux qui avaient dsol le
       monde d'une manire particulirement terrible dans les temps
       antiques, mais depuis le dluge, conformment  l'arrt de a,
       consenti par Bel, d'aprs lequel ce chtiment seul devait tre
       dsormais employ, au lieu d'un cataclysme, pour amener l'humanit
        rsipiscence.]

     Alors quand sa rsolution fut arrte, Bel entra dans le
     vaisseau,--il prit ma main et me fit lever.--Il fit lever aussi ma
     femme et la fit se placer  mon ct.--Il tourna autour de nous et
     s'arrta fixe; il s'approcha de notre groupe.--Jusqu' prsent
     'Hasisadra a fait partie de l'humanit prissable;--mais voici que
     'Hasisadra et sa femme vont tre enlevs pour vivre comme les
     dieux,--et 'Hasisadra rsidera au loin,  l'embouchure des
     fleuves.--Ils m'emportrent et m'tablirent dans un lieu recul, 
     l'embouchure des fleuves.

     Ce rcit suit trs exactement la mme marche que celui de la
     Gense, et d'un ct  l'autre les analogies sont frappantes.
     Pourtant il faut aussi noter des divergences d'une certaine valeur,
     qui prouvent que les deux traditions ont bifurqu ds une poque
     fort antique, et que celle dont nous avons l'expression dans la
     Bible n'est pas seulement une dition de celle du sacerdoce
     chalden, expurge au point de vue d'un svre monothisme.

     Le rcit biblique porte l'empreinte d'un peuple qui vit au milieu
     des terres et ignore les choses de la navigation. Dans la _Gense_
     le nom de l'arche, _tebah_, signifie coffre et non vaisseau; il
     n'y est pas question de la mise  l'eau de l'arche; aucune mention
     ni de la mer, ni de la navigation; point de pilote. Au contraire,
     dans l'pope d'Ourouk, tout indique qu'elle a t compose chez un
     peuple maritime; chaque circonstance porte le reflet des moeurs et
     des coutumes des riverains du Golfe Persique. 'Hasisadra monte sur
     un navire formellement dsign par le mot propre; ce navire est mis
      l'eau et prouv par une navigation d'essai; toutes ses fentes
     sont calfates avec du bitume; il est confi  un pilote.

     La narration chaldo-babylonienne reprsente 'Hasisadra comme un
     roi qui monte dans le vaisseau entour de tout un peuple de
     serviteurs et de compagnons; dans la Bible il n'y a que la famille
66   de Noa'h qui soit sauve[62]; la nouvelle humanit n'a pas d'autre
     souche que les trois fils du patriarche. Pas de trace dans le pome
     chalden de la distinction des animaux purs et impurs, et du nombre
     de sept couples pour chaque espce des premiers, bien qu'en
     Babylonie le nombre sept et un caractre tout  fait sacramentel.

       [Note 62: Dans le Qorn, qui a manifestement emprunt son rcit du
       dluge  des sources populaires, Nou'h obtient d'Allah de faire
       entrer dans son vaisseau avec lui, non seulement sa famille, mais
       les rares hommes qui ont cru  ses prdications. Les interprtes
       orthodoxes musulmans disent qu'outre Nou'h, sa femme, ses trois
       fils et leurs femmes, il y avait en outre dans le vaisseau 72
       personnes, serviteurs et amis, en tout 80.]

     L'auteur du trait _Sur la Desse Syrienne_, indment attribu 
     Lucien, nous fait connatre la tradition diluvienne des Aramens,
     issue directement de celle de la Chalde, telle qu'on la racontait
     dans le fameux sanctuaire d'Hirapolis ou Bambyce.

     La plupart des gens, dit-il, racontent que le fondateur du temple
     fut Deucalion-Sisyths, ce Deucalion sous lequel eut lieu la grande
     inondation. J'ai aussi entendu le rcit que les Grecs font de leur
     ct sur Deucalion; le mythe est ainsi conu: La race actuelle des
     hommes n'est pas la premire; car il y en a eu une auparavant, dont
     tous les hommes ont pri. Nous sommes d'une deuxime race, qui
     descend de Deucalion et s'est multiplie avec la suite des temps.
     Quant aux premiers hommes, on dit qu'ils taient pleins d'orgueil
     et d'insolence et qu'ils commettaient beaucoup de crimes, ne
     gardant pas leurs serments, n'exerant pas les lois de
     l'hospitalit, n'pargnant pas les suppliants; aussi furent-ils
     chtis par un immense dsastre. Subitement d'normes masses d'eau
     jaillirent de la terre et des pluies d'une abondance extraordinaire
     se mirent  tomber, les fleuves sortirent de leur lit et la mer
     franchit ses rivages; tout fut couvert d'eau, et tous les hommes
     prirent. Deucalion seul fut conserv vivant, pour donner naissance
      une nouvelle race,  cause de sa vertu et de sa pit. Voici
     comment il se sauva. Il se mit avec ses enfants et ses femmes dans
     un grand coffre, qu'il avait, et o vinrent se rfugier auprs de
     lui des porcs, des chevaux, des lions, des serpents et de tous les
     animaux terrestres. Il les reut tous avec lui, et tout le temps
     qu'ils furent dans le coffre Zeus inspira  ces animaux une amiti
     rciproque, qui les empcha de s'entredvorer. De cette faon,
     enferms dans un seul coffre, ils flottrent tant que les eaux
67   furent dans leur force. Tel est le rcit des Grecs sur Deucalion.

     Mais  ceci qu'ils racontent galement, les gens d'Hirapolis
     ajoutent une narration merveilleuse: que dans leur pays s'ouvrit un
     vaste gouffre, o toute l'eau du dluge s'engloutit. Alors
     Deucalion leva un htel et consacra un temple  Hra
     (Athar-'ath=Alargatis) prs du gouffre mme. J'ai vu ce gouffre,
     qui est trs-troit et situ sous le temple. S'il tait plus grand
     autrefois et s'est maintenant rtrci, je ne sais; mais je l'ai vu,
     il est tout petit. En souvenir de l'vnement que l'on raconte,
     voici le rite que l'on accomplit. Deux fois par an l'on amne de
     l'eau de la mer au temple. Ce ne sont pas les prtres seuls qui en
     font venir, mais de nombreux plerins viennent de toute la Syrie,
     de l'Arabie et mme d'au-del de l'Euphrate, apportant de l'eau. On
     la verse dans le temple, et elle descend dans le gouffre, qui
     malgr son troitesse en engloutit ainsi une quantit
     trs-considrable. On dit que cela se fait en vertu d'une loi
     religieuse institue par Deucalion, pour conserver le souvenir de
     la catastrophe et du bienfait qu'il reut des dieux. Tel est
     l'antique tradition du temple.

     L'Inde nous offre  son tour un rcit du dluge, dont la parent
     avec celui de la Bible et celui des Chaldens est grande. La forme
     la plus ancienne et la plus simple s'en trouve dans le _atapata
     Brhmana_, dont nous avons essay plus haut d'indiquer la date
     approximative. Ce morceau a t traduit pour la premire fois par
     M. Max Mller.

     Un matin, l'on apporta  Manou[63] de l'eau pour se laver; et,
     quand il se fut lav, un poisson lui resta dans les mains. Et il
     lui adressa ces mots: Protge-moi et je te sauverai.--De quoi me
     sauveras-tu?--Un dluge emportera toutes les cratures; c'est l
     ce dont je te sauverai.--Comment te protgerai-je? Le poisson
     rpondit: Tant que nous sommes petits, nous restons en grand
     pril; car le poisson avale le poisson. Garde-moi d'abord dans un
     vase. Quand je serai trop gros, creuse un bassin pour m'y mettre.
     Quand j'aurai grandi encore, porte-moi dans l'Ocan. Alors je serai
     prserv de la destruction. Bientt il devint un gros poisson. Il
68   dit  Manou: Dans l'anne mme o j'aurai atteint ma pleine
     croissance, le dluge surviendra. Construis alors un vaisseau et
     adore-moi. Quand les eaux s'lveront, entre dans ce vaisseau et je
     te sauverai.

       [Note 63: Manou Vaivasvata, le type et l'anctre de l'humanit
       dans les lgendes indiennes.]

     Aprs l'avoir ainsi gard, Manou porta le poisson dans l'Ocan.
     Dans l'anne qu'il avait indique, Manou construisit un vaisseau et
     adora le poisson. Et quand le dluge fut arriv, il entra dans le
     vaisseau. Alors le poisson vint  lui en nageant, et Manou attacha
     le cble du vaisseau  la corne du poisson, et, par ce moyen,
     celui-ci le fit passer par-dessus la montagne du Nord. Le poisson
     dit: Je t'ai sauv; attache le vaisseau  un arbre, pour que l'eau
     ne l'entrane pas pendant que tu es sur la montagne;  mesure que
     les eaux baisseront, tu descendras. Manou descendit avec les eaux,
     et c'est ce qu'on appelle _la descente de Manou_ sur la montagne du
     Nord. Le dluge avait emport toutes les cratures, et Manou resta
     seul.

     Vient ensuite par ordre de date et de complication du rcit, qui va
     toujours en se surchargeant de traits fantastiques et parasites, la
     version de l'norme pope du _Mahbhrata_. Celle du pome
     intitul _Bhgavata-Pourna_ est encore plus rcente et plus
     fabuleuse. Enfin la mme tradition fait le sujet d'un pome entier,
     de date fort basse, le _Matsya-Pourna_, dont le grand indianiste
     anglais Wilson a donn l'analyse.

     Dans la prface du troisime volume de son dition du
     _Bhgavata-Pourna_; notre illustre Eugne Burnouf a compar avec
     soin les trois rcits connus quand il crivait (celui du
     _atapatha-Brhmana_ a t dcouvert depuis) pour clairer la
     question de l'origine de la tradition indienne du dluge. Il y
     montre, par une discussion qui mrite de rester un modle
     d'rudition, de finesse et de critique, que cette tradition fait
     totalement dfaut dans les hymnes des Vdas, o on ne trouve que
     des allusions lointaines  la donne du dluge, et des allusions
     qui paraissent se rapporter  une forme de lgende assez
     diffrente, et aussi que cette tradition a t primitivement
     trangre au systme, essentiellement indien, des _manvantaras_ ou
     destructions priodiques du monde. Il en conclut qu'elle doit avoir
     t importe dans l'Inde postrieurement  l'adoption de ce dernier
     systme, fort ancien cependant, puisqu'il est commun au brahmanisme
     et au bouddhisme. Il incline ds lors  y voir une importation
     smitique, opre dans les temps dj historiques, non pas de la
     Gense, dont il est difficile d'admettre l'action dans l'Inde 
69   une poque aussi ancienne, mais plus probablement de la tradition
     babylonienne.

     La dcouverte d'une rdaction originale de celle-ci confirme
     l'opinion du grand sanscritiste dont le nom restera l'une des plus
     hautes gloires scientifiques de notre pays. Le trait dominant du
     rcit indien, celui qui y tient une place essentielle et en fait le
     caractre distinctif, est le rle attribu  un dieu qui revt la
     forme d'un poisson pour avertir Manou, guider son navire et le
     sauver du dluge. La nature de la mtamorphose est le seul point
     fondamental et primitif, car les diverses versions varient sur la
     personne du dieu qui prend cette forme: le _Brhmana_ ne prcise
     rien; le _Mahbhrata_ en fait Brhma, et pour les rdacteurs des
     _Pournas_ c'est Vischnou. Ceci est d'autant plus remarquable que
     la mtamorphose en poisson, _matsyavatara_, demeure isole dans la
     mythologie indienne, trangre  sa symbolique habituelle, et n'y
     donne naissance  aucun dveloppement ultrieur; on ne trouve pas
     dans l'Inde d'autre trace du culte des poissons, qui avait pris
     tant d'importance et d'tendue chez d'autres peuples de
     l'antiquit. Burnouf y voyait avec raison une des marques
     d'importation de l'extrieur et le principal indice d'origine
     babylonienne, car les tmoignages classiques, confirms depuis par
     les monuments indignes, faisaient entrevoir dans la religion de
     Babylone un rle plus capital que partout ailleurs, attribu  la
     conception des dieux ichthyomorphes ou en forme de poissons. Le
     rle que la lgende conserve dans l'Inde fait tenir par le poisson
     divin auprs de Manou, est, en effet, rempli prs de 'Hasisadra,
     dans la narration de l'pope d'Ourouk, et dans celle de Brose,
     par le dieu a, qualifi aussi de Schalman, le sauveur. Or, ce
     dieu, dont on connat maintenant avec certitude le type de
     reprsentation sur les monuments assyriens et babyloniens, y est le
     dieu ichtyomorphe par essence; presque constamment son image
     consacre combine les formes du poisson et celle de l'homme.

       [Illustration: Le _Matsyavatara_, incarnation de Vischnou en
       homme-poisson[1].]

       [Note 1: D'aprs une peinture indienne moderne.]
70
     Quand on trouve chez deux peuples diffrant entre eux une mme
     lgende, avec une circonstance aussi _spciale_, et qui ne ressort
     pas _ncessairement_ et _naturellement_ de la donne fondamentale
     du rcit; quand, de plus, cette circonstance tient troitement 
     l'ensemble des conceptions religieuses d'un des deux peuples, et
     chez l'autre reste isole, en dehors des habitudes de sa
     symbolique, une rgle absolue de critique impose de conclure que la
     lgende a t transmise de l'un  l'autre avec une rdaction dj
     fixe, et constitue une importation trangre qui s'est superpose,
     sans s'y confondre, aux traditions vraiment nationales, et pour
     ainsi dire gnrales, du peuple qui l'a reue sans l'avoir cre.

       [Illustration 095: Le dieu a[1].]

       [Note 1: D'aprs un bas-relief assyrien du palais de Nimroud
       (l'ancienne Kala'h), conserv au Muse Britannique.]

     Il est encore  remarquer que dans les _Pournas_ ce n'est plus
     Manou Vivasvata que le poisson divin sauve du dluge; c'est un
     personnage diffrent, roi des Dsas, c'est--dire des pcheurs,
     Satyavrata, l'homme qui aime la justice et la vrit, ressemblant
     d'une manire frappante au 'Hasisadra de la tradition chaldenne.
     Et la version pournique de la lgende du dluge n'est pas 
     ddaigner, malgr la date rcente de sa rdaction, malgr les
     dtails fantastiques et souvent presque enfantins dont elle
     surcharge le rcit. Par certains cts, elle est moins aryanise
     que la version du _Brhmana_ et que celle du _Mahbhrata_; elle
     offre surtout quelques circonstances omises dans les rdactions
     antrieures et qui pourtant doivent appartenir au fonds primitifs,
     puisqu'elles se retrouvent dans la lgende babylonienne,
     circonstances qui sans doute s'taient conserves dans la tradition
     orale, populaire et non brahmanique, dont les _Pournas_ se
     montrent si profondment pntrs. C'est ce qu'a remarqu dj
     Pictet; qui insiste avec raison sur le trait suivant de la
     rdaction du _Bhgavata-Pourna:_ _Dans sept jours_, dit Yischnou
71    Satyavatra, les trois mondes seront submergs par l'ocan de la
     destruction. Il n'y a rien de semblable dans le _Brhmana_ ni dans
     le _Mahbhrata_; mais nous voyons dans la Gense[64] que l'ternel
     dit  Noa'h: _Dans sept jours_ je ferai pleuvoir sur toute la
     terre; et un peu plus loin nous y voyons encore: _Au bout de sept
     jours_, les eaux du dluge furent sur toute la terre[65]. Il ne
     faut pas accorder moins d'attention  ce que dit le
     _Bhgavata-Pourna_ des recommandations faites  Satyavrata par le
     dieu incarn en poisson, pour qu'il dpose les critures sacres en
     un lieu sr, afin de le mettre  l'abri du Hayagrva, cheval marin
     qui rside dans les abmes, et de la lutte du dieu contre cet
     Hayagrva qui a drob les _Vdas_ et produit ainsi le cataclysme
     en troublant l'ordre du monde. C'est encore une circonstance qui
     manque aux rdactions plus anciennes, mme au _Mahbhrata_; mais
     elle est capitale et ne peut tre considre comme un produit
     spontan du sol de l'Inde, car il est difficile d'y mconnatre,
     sous un vtement indien, le pendant exact de la tradition de
     l'enfouissement des critures sacres  Sippara par 'Hasisadra,
     telle qu'elle apparat dans la version des fragments de Brose.

       [Note 64: VII, 4.]

       [Note 65: _Genes._, VII, 10.]

     C'est donc la forme chaldenne de la tradition du dluge que les
     Indiens ont adopte,  la suite d'une communication que les
     rapports de commerce entre les deux contres rendent historiquement
     toute naturelle, et qu'ils ont ensuite dveloppe avec l'exubrance
     propre  leur imagination. Mais ils ont d adopter d'autant plus
     facilement ce rcit de la Chalde qu'il s'accordait avec une
     tradition que, sous une forme un peu diffrente, leurs anctres
     avaient apportes du berceau primitif de la race aryenne. Que le
     souvenir du dluge ait fait partie du fond premier des lgendes de
     cette grande race sur les origines du monde, c'est, en effet, ce
     dont il n'est pas possible de douter. Car si les Indiens ont
     accept la forme du rcit de la Chalde, si voisine de celle du
     rcit de la Gense, tous les autres rameaux de la race aryenne se
     montrent  nous en possession de versions pleinement originales de
     l'histoire du cataclysme, que l'on ne saurait tenir pour empruntes
      Babylone ou aux Hbreux.

     Chez les Iraniens, nous rencontrons dans les livres sacrs qui
72   constituent le fondement de la doctrine du zoroastrisme et
     remontent  une trs-haute antiquit; une tradition dans laquelle
     il faut reconnatre bien certainement une variante de celle du
     dluge, mais qui prend un caractre bien spcial et s'carte par
     certains traits essentiels de celles que nous avons jusqu'ici
     examines. On y raconte comment Yima, qui dans sa conception
     originaire et primitive tait le pre de l'humanit, fut averti,
     par Ahouramazda, le dieu bon, de ce que la terre allait tre
     dvaste par une inondation destructrice. Le dieu lui ordonna de
     construire un refuge, un jardin de forme carre, _vara_, dfendu
     par une enceinte, et d'y faire entrer les germes des hommes, des
     animaux et des plantes pour les prserver de l'anantissement. En
     effet, quand l'inondation survint, le jardin de Yima fut seul
     pargn, avec tout ce qu'il contenait; et l'annonce du salut y fut
     apporte par l'oiseau Karschipta, envoy d'Ahouramazda.

     Les Grecs avaient deux lgendes principales et diffrentes sur le
     cataclysme qui dtruisit l'humanit primitive. La premire se
     rattachait au nom d'Ogygs, le plus ancien roi de Botie ou de
     l'Attique, personnage tout a fait mythique et qui se perd dans la
     nuit des ges; son nom parat driv de celui qui dsignait
     primitivement le dluge dans les idiomes aryens, en sanscrit
     _ugha_. On racontait que, de son temps, tout le pays fut envahi
     par le dluge dont les eaux s'levrent jusqu'au ciel, et auquel il
     chappa dans un vaisseau avec quelques compagnons.

     La seconde tradition est la lgende thessalienne de Deucalion. Zeus
     ayant rsolu de dtruire les hommes de l'ge de bronze, dont les
     crimes avaient excit sa colre, Deucalion, sur le conseil de
     Promthe, son pre, construit un coffre dans lequel il se rfugie
     avec sa femme Pyrrha. Le dluge arrive; le coffre flotte au gr des
     flots pendant neuf jours et neuf nuits, et est enfin dpos par les
     eaux au sommet du Parnasse. Deucalion et Pyrrha en sortent, offrent
     un sacrifice et repeuplent le monde, suivant l'ordre de Zeus, en
     jetant derrire eux les os de la terre, c'est--dire des pierres,
     qui se changent en hommes. Ce dluge de Deucalion est, dans la
     tradition grecque, celui qui a le plus le caractre de dluge
     universel. Beaucoup d'auteurs disent qu'il s'tendit  toute la
     terre et que l'humanit entire y prit.  Athnes, on clbrait en
     mmoire de cet vnement, et pour apaiser les mnes des morts du
     cataclysme, une crmonie appel _Hydrophoria_, laquelle avait une
     analogie si troite avec celle qui tait en usage  Hirapolis de
73   Syrie, qu'il est difficile de ne pas voir ici une importation
     syro-phnicienne et le rsultat d'une assimilation tablie ds une
     haute antiquit entre le dluge de Deucalion et le dluge de
     'Hasisadra, comme l'tablit aussi l'auteur du trait _Sur la Desse
     syrienne_[66]. Auprs du temple de Zeus Olympien, l'on montrait une
     fissure dans le sol, longue d'une coude seulement, par laquelle on
     disait que les eaux du dluge avaient t englouties dans la terre.
     L, chaque anne, dans le troisime jour de la fte des
     Antesthries, jour de deuil, consacr aux morts, c'est--dire le 13
     du mois d'anthestrion, vers le commencement de mars, on venait
     verser dans le gouffre de l'eau, comme  Bambyce, et de la farine
     mle de miel, ainsi qu'on faisait dans la fosse que l'on creusait
      l'occident du tombeau, dans les sacrifices funbres des
     Athniens.

       [Note 66: C'est encore en vertu de cette assimilation que
       Plutarque parle de la colombe envoye par Deucalion pour voir si
       le dluge avait cess, circonstance que ne mentionne aucun
       mythographe grec.]

       [Illustration 098: Libations et offrandes au tombeau, suivant
       l'usage attique[2].]

       [Note 2: Peinture d'un _lctyhos_ dcor au trait rouge sur fond
       blanc, dcouvert  Athnes et conserv au Muse Britannique.]

     D'autres, au contraire, limitaient l'tendue du dluge de Deucalion
      la Grce. Ils disaient mme que cette catastrophe n'avait dtruit
     que la majeure partie de la population de la contre, mais que
74   beaucoup d'hommes avaient pu se sauver sur les plus hautes
     montagnes. Ainsi la lgende de Delphes racontait que les habitants
     de cette ville, suivant les loups dans leur fuite, s'taient
     rfugis dans une grotte au sommet du Parnasse, o ils avaient bti
     la ville de Lycore. Cette ide qu'il y avait eu simultanment des
     sauvetages sur un certain nombre de points, fut inspire
     ncessairement aux mythographes postrieurs par le dsir de
     concilier entre elles les lgendes locales de bon nombre d'endroits
     de la Grce, qui nommaient comme le hros sauv du dluge un autre
     que Deucalion. Tel tait  Mgare l'ponyme de la ville, Mgaros,
     fils de Zeus et d'une des Nymphes Sithnides, qui, averti de
     l'imminence du dluge par les cris des grues, avait cherch un
     refuge sur le Mont Granien. Tels taient le Thessalien Crambos,
     qui avait pu, disait-on, chapper au dluge en s'levant dans les
     airs au moyen d'ailes que les Nymphes lui avaient donnes, ou bien
     Perirrhoos, fils d'Aiolos, que Zeus Naos avait prserv du
     cataclysme  Dodone. Pour les gens de l'le de Cos, le hros sauv
     du dluge tait Mrops, fils d'Hyas, qui avait rassembl sous sa
     loi dans leur le les dbris de l'humanit, prservs avec lui. Les
     traditions de Rhodes faisaient chapper au cataclysme les seuls
     Telchines, celles de la Crte Jasion. A Samothrace, ce rle de
     hros sauv du dluge tait attribu  Saon, que l'on disait fils
     de Zeus ou d'Herms. Dardanos, que l'on fait arriver  Samothrace
     immdiatement aprs ces vnements, vient de l'Arcadie, d'o il a
     t chass par le dluge.

     Dans tous ces rcits diluviens de la Grce, on ne saurait douter
     qu' l'antique tradition du cataclysme qui avait fait prir
     l'humanit, tradition commune  tous les peuples aryens, se mlent
     le souvenir plus ou moins prcis de catastrophes locales, produites
     par des dbordements extraordinaires des lacs ou des rivires, par
     la rupture des digues naturelles de certains lacs, par des
     affaissements de portions de rivages de la mer, par des ras de
     mare  la suite de tremblements de terre ou de soulvements
     partiels du fond de la mer. Les Grecs racontaient que dans les ges
     primitifs leur pays avait t le thtre de plusieurs de ces
     catastrophes; Istros en comptait quatre principales, dont une avait
     ouvert les dtroits du Bosphore et de l'Hellespont, prcipitant les
     eaux du Pont-Euxin dans la Mer ge et submergeant les les et les
     ctes voisines. C'est l manifestement le dluge de Samothrace, o
     les habitants qui parvinrent  se sauver ne le firent qu'en gagnant
     le plus haut sommet de la montagne qui s'y lve, puis, en
75   reconnaissance de leur prservation, consacrrent l'le toute
     entire, en entourant ses rivages d'une ceinture d'autels ddis
     aux dieux. De mme, la tradition du dluge d'Ogygs parat bien se
     rapporter au souvenir d'une crue extraordinaire du lac Copas,
     inondant toute la grande valle botienne, souvenir que la lgende
     a ensuite amplifie, comme elle fait toujours, et qu'elle a surtout
     grossi par ce qu'elle a appliqu  ce dsastre local les traits qui
     couraient dans les dires populaires sur le dluge primitif, qui
     s'tait produit avant la dispersion et la sparation des anctres
     des deux races, smitique et aryenne. Il est probable aussi que
     quelque vnement survenu dans la Thessalie ou plutt dans la
     rgion du Parnasse, a dtermin la localisation de la lgende de
     Deucalion. Cependant celle-ci, comme nous l'avons dj remarqu,
     garde toujours un caractre plus gnral que les autres, soit qu'on
     tende le dluge  toute la terre, soit qu'on ne parle que de la
     totalit de la Grce.

     Quoiqu'il en soit, on concilia les diffrents rcits en admettant
     trois dluges successifs, celui d'Ogygs, celui de Deucalion et
     celui de Dardanos. L'opinion gnrale faisait du dluge d'Ogygs le
     plus ancien de tous, et les chronographes le placrent 600 ans ou
     250 environ avant celui de Deucalion. Mais cette chronologie tait
     loin d'tre universellement admise, et les habitants de Samothrace
     soutenaient que leur dluge avait prcd tous les autres. Les
     chronographes chrtiens du IIIe et du IVe sicle, comme Jules
     l'Africain et Eusbe, adoptrent les dates des chronographes
     hellnes pour les dluges d'Ogygs et de Deucalion, et les
     inscrivirent dans leurs tableaux comme des vnements diffrents du
     dluge mosaque, antrieur pour eux de mille ans  celui d'Ogygs.

     En Phrygie, la tradition diluvienne tait nationale comme en Grce.
     La ville d'Apame en tirait son surnom de _Kibtos_ ou arche,
     prtendant tre le lieu o l'arche s'tait arrte. Iconion, de son
     ct, avait la mme prtention. C'est ainsi que les gens du pays de
     Milyas, en Armnie, montraient sur le sommet de la montagne appele
     Baris les dbris de l'arche, que l'on faisait aussi voir aux
     plerins sur l'Ararat, dans les premiers sicles du christianisme,
     comme Brose raconte que sur les monts Gordyens on visitait de son
     temps les restes du vaisseau de 'Hasisadra.

     Dans le IIe et le IIIe sicle de l're chrtienne, par suite de
     l'infiltration syncrtique de traditions juives et chrtiennes, qui
     pntrait jusque dans les esprit encore attachs au paganisme, les
76   autorits sacerdotales d'Apame de Phrygie firent frapper des
     monnaies qui ont pour type l'arche ouverte, dans laquelle sont le
     patriarche sauv du dluge et sa femme, recevant la colombe qui
     apporte le rameau d'olivier, puis,  ct, les deux mmes
     personnages sortis du coffre pour reprendre possession de la terre.
     Sur l'arche est crit le nom [Grec: NO], c'est--dire la forme
     mme que revt l'appellation de Noa'h dans la version grecque de la
     Bible, dite des Septante. Ainsi,  cette poque, le sacerdoce paen
     de la cit phrygienne avait adopt le rcit biblique avec ses noms
     mmes, et l'avait greff sur l'ancienne tradition indigne. Il
     racontait aussi qu'un peu avant le dluge avait rgn un saint
     homme, nomm Annacos, qui l'avait prdit et avait occup le trne
     plus de 300 ans, reproduction manifeste du 'Hanoch de la Bible,
     avec ses 365 ans de vie dans les voies du Seigneur.

       [Illustration 101: La dluge de Noa'h sur une monnaie
       d'Apame[1].]

       [Note 1: Le droit de cette monnaie porte l'effigie de Septime
       Svre, empereur sous lequel elle a t frappe. Les inscriptions
       de la face ici grave consistent d'abord,  l'exergue, dans le
       nom des _Apamens_ pour qui elle tait mise, puis, autour du
       type, dans la date, exprime sous cette forme: _Artmas tant
       charg de prsider aux jeux pour la troisime fois_.]

     Pour le rameau des peuples celtiques, nous trouvons dans les
     posies bardiques des Cymris du pays de Galles, une tradition du
     dluge qui, malgr la date rcente de sa rdaction, rsume sous la
     forme concise de ce que l'on appelle les Triades, mrite  son tour
     d'attirer l'attention. Comme toujours, la lgende est localise
     dans le pays mme, et le dluge est compt au nombre des trois
     catastrophes terribles de l'le de Prydain ou de Bretagne, les deux
     autres consistant en une dvastation par le feu et une scheresse
     dsastreuse. Le premier de ces vnements, est-il dit, fut
     l'ruption du Llyn-llion ou lac des flots, et la venue, sur toute
     la surface du pays, d'une inondation, par laquelle tous les hommes
     furent noys,  l'exception de Dwyfan et Dwyfach, qui se sauvrent
     dans un vaisseau sans agrs; et c'est par eux que l'le de Prydain
     fut repeuple. Bien que les Triades, sous leur forme actuelle, ne
     datent gure que du XIIIe ou XIVe sicle, remarque ici Pictet[67],
     quelques-unes se rattachent srement  de trs anciennes
     traditions, et, dans celle-ci, rien n'indique un emprunt fait  la
77   Gense. Il n'en est peut-tre pas de mme d'une autre Triade, o il
     est parl du vaisseau Nefydd-Naf-Neifion, qui portait un couple de
     toutes les cratures vivantes quand le lac Llyn-Ilion fit ruption,
     et qui ressemble un peu trop  l'arche de No. Le nom mme du
     patriarche peut avoir suggr cette triple pithte d'un sens
     obscur, mais forme videmment sur le principe de l'allitration
     cymrique. Dans la mme Triade figure l'histoire fort nigmatique
     des boeufs  cornes de Hu le puissant, qui ont tir du Llyn-Ilion
     l'Avanc (castor ou crocodile?), pour que le lac ne fit plus
     ruption. La solution de ces nigmes ne peut s'esprer que si l'on
     parvient  dbrouiller le chaos des monuments bardiques du moyen
     ge gallois; mais on ne saurait douter, en attendant, que les
     Cymris n'aient possd une tradition indigne du dluge.

       [Note 67: _Les origines indo-europennes_, t. II, p. 619.]

     Les Lithuaniens sont, parmi les peuples de l'Europe, celui qui a le
     dernier embrass le christianisme et en mme temps celui dont la
     langue est reste le plus prs de l'origine aryaque. Ils possdent
     une lgende du dluge dont le fond parat ancien, bien qu'elle ait
     pris le caractre naf d'un conte populaire, et que certains
     dtails puissent avoir t emprunts  la Gense lors des premires
     prdications des missionnaires du christianisme. Suivant cette
     lgende, le dieu Pramzimas, voyant la terre pleine de dsordres,
     envoie deux gants Wandou et Wjas, l'eau et le vent, pour la
     ravager. Ceux-ci bouleversent tout dans leur fureur, et quelques
     hommes seulement se sauvent sur une montagne. Alors, pris de
     compassion, Pramzimas, qui tait en train de manger des noix
     clestes, en laisse tomber prs de la montagne une coquille, dans
     laquelle les hommes se rfugient et que les gants respectent.
     chapps au dsastre, ils se dispersent ensuite, et un seul couple,
     trs g, reste dans le pays, se dsolant de ne pas avoir
     d'enfants. Pramzimas, pour les consoler, leur envoie son
     arc-en-ciel et leur prescrit de sauter sur les os de la terre, ce
     qui rappelle singulirement l'oracle que reoit Deucalion. Les deux
     vieux poux font neuf sauts, et il en rsulte neuf couples qui
     deviennent les aeux des neuf tribus lithuaniennes.

     Tandis que la tradition du dluge tient une si grande place dans
     les souvenirs lgendaires de tous les rameaux de la race aryenne,
     les monuments et les textes originaux de l'gypte, au milieu de
     leurs spculations cosmogoniques, n'ont pas offert une seule
     allusion, mme lointaine,  un souvenir de ce cataclysme. Quand les
     Grecs racontaient aux prtres de l'gypte le dluge de Deucalion,
78   ceux-ci leur rpondaient que la valle du Nil en avait t
     prserve, aussi bien que de la conflagration produite par
     Phathon; ils ajoutaient mme que les Hellnes taient des enfants
     d'attacher tant d'importance  cet vnement, car il y avait eu
     bien d'autres catastrophes locales analogues.

     Cependant les gyptiens admettaient une destruction des hommes
     primitifs par les dieux,  cause de leur rbellion et de leurs
     pchs. Cet vnement tait racont dans un chapitre des livres
     sacrs de Tahout, des fameux Livres Hermtiques du sacerdoce
     gyptien, lequel a t grav sur les parois d'une des salles les
     plus recules de l'hypoge funraire du roi Sti Ier,  Thbes. Le
     texte en a t publi et traduit par M. douard Naville, de Genve.

     La scne se passe  la fin du rgne du dieu R, le premier rgne
     terrestre suivant le systme des prtres de Thbes, second suivant
     le systme des prtres de Memphis, suivis par Manthon, qui
     plaaient  l'origine des choses le rgne de Phia'h, avant celui de
     R. Irrit de l'impit et des crimes des hommes qu'il a produits,
     le dieu rassemble les autres dieux pour tenir conseil avec eux,
     dans le plus grand secret, afin que les hommes ne le voient point
     et que leur coeur ne s'effraie point.

     Dit par R  Noun[68]: Toi, l'an des dieux, de qui je suis n,
     et vous, dieux antiques, voici les hommes qui sont ns de moi-mme;
     ils prononcent des paroles contre moi; dites-moi ce que vous ferez
      ce propos; voici, j'ai attendu et je ne les ai point tus avant
     d'avoir entendu vos paroles.

       [Note 68: Personnification de l'Abme primordial.]

     Dit par la majest de Noun: Mon fils R, dieu plus grand que
     celui qui l'a fait et qui l'a cr, je demeure en grande crainte
     devant toi; que toi-mme dlibres en toi-mme.

     Dit par la majest de R: Voici, ils s'enfuient dans le pays, et
     leurs coeurs sont effrays...

     Dit par les dieux: Que ta face le permette, et qu'on frappe ces
     hommes qui trament des choses mauvaises, tes ennemis, et que
     personne [ne subsiste parmi eux.]

     Une desse, dont malheureusement le nom a disparu, mais qui parat
     tre Tefnout, identifie  Hat'hor et  Sekhet, est alors envoye
79   pour accomplir la sentence de destruction. Cette desse partit, et
     elle tua les hommes sur la terre.--Dit par la majest de ce dieu:
     Viens en paix, Hat'hor, tu as fait [ce qui t'tait ordonn.]--Dit
     par cette desse: Tu es vivant, car j'ai t plus forte que les
     hommes, et mon coeur est content.--Dit par la majest de R: Je
     suis vivant, car je dominerai sur eux [et j'achverai] leur
     ruine.--Et voici que Sekhet, pendant plusieurs nuits, foula aux
     pieds leur sang jusqu' la ville de H-khnen-sou (Hraclopolis).

       [Illustration 104a: La desse Tefnout[1].]

       [Note 1: D'aprs un bas-relief gyptien de l'poque pharaonique.]

     Mais le massacre achev, la colre de R s'appaise; il commence 
     se repentir de ce qu'il a fait. Un grand sacrifice expiatoire
     achve de le calmer. On recueille des fruits dans toute l'gypte,
     on les broie et on les mle au sang des hommes, dont on remplit
     7000 cruches, que l'on prsente devant le dieu.

       [Illustration 104b: Le dieu R[2].]

       [Note 2: D'aprs un bas-relief gyptien.]

     Voici que la majest de R, le roi de la Haute et de la
     Basse-gypte, vint avec les dieux en trois jours de navigation,
     pour voir ces vases de boisson, aprs qu'il eut ordonn  la desse
     de tuer les hommes.--Dit par la majest de R: C'est bien, cela;
     je vais protger les hommes  cause de cela. Dit par R: J'lve
     ma main  ce sujet, pour jurer que je ne tuerai plus les hommes.

     La majest de R, le roi de la Haute et Basse-gypte, ordonna au
     milieu de la nuit de verser le liquide des vases, et les champs
     furent compltement remplis d'eau, par la volont de ce dieu. La
     desse arriva au matin et trouva les champs pleins d'eau; son
     visage en fut joyeux, et elle but en abondance et elle s'en alla
     rassasie. Elle n'aperut plus d'hommes.

     Dit par la majest de R  cette desse: Viens en paix, gracieuse
     desse.--Et il fit natre les jeunes prtresses d'Amou (le nome
     Libyque).--Dit par la majest de R  la desse: On lui fera des
     libations  chacune des ftes de la nouvelle anne, sous
80   l'intendance de mes prtresses.--De l vient que des libations
     sont faites sous l'intendance des prtresses de Hat'hor par tous
     les hommes depuis les jours anciens.

     Cependant quelques hommes ont chapp  la destruction qui avait
     t ordonne par R; ils renouvellent la population de la surface
     terrestre. Pour le dieu solaire qui rgne sur le monde, il se sent
     vieux, malade, fatigu; il en a assez de vivre au milieu des
     hommes, qu'il regrette de ne pas avoir compltement anantis, mais
     qu'il a jur d'pargner dsormais.

     Dit par la majest de R: Il y a une douleur cuisante qui me
     tourmente; qu'est-ce donc qui me fait mal? Dit par la majest de
     R: Je suis vivant, mais mon coeur est lass d'tre avec eux (les
     hommes), et je ne les ai nullement dtruits. Ce n'est pas l une
     destruction que j'aie faite moi-mme.

     Dit par les dieux qui l'accompagnent: Arrire avec ta lassitude,
     tu as obtenu tout ce que tu dsirais.

     Le dieu R se dcide pourtant  accepter le secours des hommes de
     la nouvelle humanit, qui s'offrent  lui pour combattre ses
     ennemis et livrent une grande bataille, d'o ils sortent
     vainqueurs. Mais malgr ce succs, le dieu, dgot de la vie
     terrestre, se rsout  la quitter pour toujours et se fait porter
     au ciel par la desse Nout, qui prend la forme d'une vache. L il
     cre un lieu de dlices, les champs d'Aalou, l'lyse de la
     mythologie gyptienne, qu'il peuple d'toiles. Entrant dans le
     repos, il attribue aux diffrents dieux le gouvernement des
     diffrentes parties du monde. Schou, qui va lui succder comme roi,
     administrera les choses clestes avec Nout; Seb et Noun reoivent
     la garde des tres de la terre et de l'eau. Enfin R, souverain
     descendu volontairement du pouvoir par une vritable abdication,
     s'en va faire sa demeure avec Tahout, son fils prfr, auquel il a
     donn l'intendance du monde infrieur.

     Tel est cet trange rcit, dans lequel, a trs bien dit M.
     Naville, au milieu d'inventions fantastiques et souvent puriles,
     nous trouvons cependant les deux termes de l'existence telle que la
     comprenaient les anciens gyptiens. R commence par la terre, et,
     passant par le ciel, s'arrte dans la rgion de la profondeur,
     l'Ament, dans laquelle il parat vouloir sjourner. C'est donc une
     reprsentation symbolique et religieuse de la vie, qui, pour chaque
     gyptien, et surtout pour un roi conqurant, devait commencer et
     finir comme le soleil. Voil ce qui explique que ce chapitre ait pu
81   tre inscrit dans un tombeau.

     C'est donc la dernire partie du rcit, que nous nous sommes born
      analyser trs brivement, l'histoire de l'abdication de R et de
     sa retraite, d'abord dans le ciel, puis dans l'Ament, symbole de la
     mort, qui doit tre suivie d'une rsurrection comme le soleil
     ressortira des tnbres, c'est cette conclusion du rcit qui en
     faisait tout l'intrt dans la conception d'enseignement religieux
     sur la vie future, qui se droulait dans la dcoration des parois
     intrieures du tombeau de St Ier. Pour nous, au contraire,
     l'importance du morceau rside dans l'pisode qui en forme le
     dbut, dans cette destruction des premiers hommes par les dieux,
     dont on n'a jusqu' prsent trouv la mention nulle part ailleurs.
     Bien que le moyen de destruction employ par R contre les hommes
     soit tout diffrent, bien qu'il ne procde pas par une submersion
     mais par un massacre dont la desse Tefnout ou Sekhet,  tte de
     lionne, la forme terrible de Hat'hor, est l'excutrice, ce rcit
     offre par tous les autres cts une analogie assez frappante avec
     celui du dluge mosaque ou chalden, pour qu'il soit difficile de
     ne pas l'en rapprocher, de ne pas y voir la forme spciale, et trs
     individuelle, que la mme tradition avait revtue en gypte. Des
     deux cts, en effet, nous avons la mme corruption des hommes, qui
     excite le courroux divin; cette corruption, de part et d'autre, est
     chtie par un anantissement de l'humanit, dcid dans le ciel,
     anantissement dont le mode seul diffre, mais auquel n'chappent,
     dans une forme et dans l'autre de la tradition, qu'un trs petit
     nombre d'individus, destins  devenir la souche d'une humanit
     nouvelle. Enfin, la destruction des hommes accomplie, un sacrifice
     expiatoire achve de calmer le courroux cleste, et un pacte
     solennel est conclu entre la divinit et la nouvelle race des
     hommes, qu'elle fait serment de ne plus anantir. La concordance de
     tous ces traits essentiels me parat primer ici la divergence au
     sujet de la manire dont la premire humanit cre a t dtruite.
     Et il faut encore observer ici la singulire parent du rle et du
     caractre que le narrateur gyptien prte  R, avec le rle et le
     caractre que l'pope d'Ourouk assigne au dieu Bel, dans le dluge
     de 'Hasisadra. Les gyptiens, dit M. l'abb Vigouroux, avaient
     conserv la mmoire de la destruction des hommes, mais comme
     l'inondation tait pour eux la richesse et la vie, ils altrrent
     la tradition primitive; le genre humain, au lieu de prir dans
     l'eau, fut extermin d'une autre manire, et l'inondation,  ce
82   bienfait de la valle du Nil, devint  leurs yeux la marque que la
     colre de R tait apaise.

     C'est un fait trs digne de remarque, a dit M. Maury[69], de
     rencontrer en Amrique des traditions relatives au dluge
     infiniment plus rapproches de celle de la Bible et de la religion
     chaldenne, que chez aucun peuple de l'ancien monde. On conoit
     difficilement que les migrations qui eurent lieu trs certainement
     de l'Asie dans l'Amrique septentrionale par les les Kouriles et
     Aloutiennes, et qui s'accomplissent encore de nos jours, aient
     apport de semblables souvenirs, puisqu'on n'en trouve aucune trace
     chez les populations mongoles ou sibriennes[70], qui furent celles
     qui se mlrent aux races autochthones du Nouveau Monde.... Sans
     doute, certaines nations amricaines, les Mexicains et les
     Pruviens, avaient atteint, au moment de la conqute espagnole, un
     tat social fort avanc; mais cette civilisation porte un caractre
     qui lui est propre, et elle parat s'tre dveloppe sur le sol o
     elle florissait. Plusieurs inventions trs simples, telles que la
     pese par exemple[71], taient inconnues  ces peuples, et cette
     circonstance nous montre que ce n'tait pas de l'Inde ou du Japon
     qu'ils tenaient leurs connaissances. Les tentatives que l'on a
     faites pour retrouver en Asie, dans la socit bouddhique, les
     origines de la civilisation mexicaine, n'ont pu amener encore  un
     fait suffisamment concluant. D'ailleurs le Bouddhisme et-il, ce
     qui nous parat douteux, pntr en Amrique, il n'et pu y
     apporter un mythe qu'on ne rencontre pas dans ses livres[72]. La
     cause de ces ressemblances des traditions diluviennes des indignes
     du Nouveau-Monde avec celle de la Bible, demeure donc un fait
     inexpliqu. Je me plais  citer ces paroles d'un homme dont
     l'rudition est immense, prcisment parce qu'il n'appartient pas
     aux crivains catholiques et que, par consquent, il ne saurait
     tre suspect de se laisser aller dans son jugement  une opinion
     prconue. D'autres, d'ailleurs, non moins rationalistes que lui,
     ont signal de mme cette parent des traditions amricaines, au
83   sujet du dluge avec celles de la Bible et des Chaldens.

       [Note 69: Article _Dluge_ dans _l'Encyclopdie nouvelle_.]

       [Note 70: Cependant le dluge tient une place importante dans les
       traditions cosmogoniques, d'un caractre franchement original,
       que Rguly a recueillies chez les Vogouls. On signale aussi un
       rcit diluvien chez les Eulets ou Kalmouks, o il semble avoir
       pntr avec le Bouddhisme.]

       [Note 71: Ajoutons-y l'usage d'une lumire artificielle quelconque
       pour s'clairer dans la nuit.]

       [Note 72: Il faut pourtant remarquer que les missionnaires
       bouddhistes paraissent avoir introduit en Chine la tradition
       diluvienne de l'Inde; Gutzlaff affirme en avoir vu l'pisode
       principal reprsent dans une trs belle peinture d'un temple de
       la desse Kouan-yin.]

       [Illustration 108: Le dluge et les premires migrations
       humaines, suivant la tradition du Mexique[1].]

       [Note 1: Extrait de la gravure faite au sicle dernier (et
       reproduite par Humboldt dans ses _Vues des Cordillres_), d'aprs
       la copie d'un manuscrit indigne de Cholula, excute en 1566,
       par Pedro de los Rios, religieux dominicain qui, moins de
       cinquante ans aprs Cortez, s'adonna  la recherche des
       traditions des naturels comme tude ncessaire  ses travaux de
       missionnaire.

       On y voit d'abord Coxcox dans sa barque de cyprs, flottant sur
       les eaux du dluge. Du milieu de ces eaux merge le pic de la
       montagne de Colhuacan. Sur l'arbre qui couronne ce pic est pos
       un aigle, distribuant des langues aux premiers hommes issus de
       Coxcox; car ils avaient t d'abord privs de la parole. Ensuite,
       les anctres des diverses tribus des Aztques se mettent en
       marche pour leur migration; chacun porte sur la tte les symboles
       hiroglyphiques du nom de sa tribu. Leur premire station est
       marque  Cholula, qu'indique sa fameuse pyramide  degrs,
       surmonte d'un autel; auprs est un palmier, et derrire cet
       arbre on voit l'expression du nom de la localit en hiroglyphes
       aztques.

       Le style de l'art barbare des Mexicains est trs altr dans
       cette reproduction d'une peinture dont l'original est
       malheureusement perdu. On peut s'en assurer en la comparant  la
       peinture originale du _Codex Vaticanus_, que nous plaons  la p.
       85. Mais malgr cette altration de style, l'authenticit
       parfaite du document est reconnue par un critique de la valeur et
       de l'autorit de Humboldt.]

     Les plus importantes de ces lgendes diluviennes de l'Amrique sont
     celles du Mexique, parce qu'elles paraissent avoir eu une forme
     dfinitivement fixe en peintures symboliques et mnmoniques avant
     tout contact des indignes avec les Europens. D'aprs ces
     documents, le Noa'h du cataclysme mexicain serait Coxcox, appel
     par certaines populations Teocipactli ou Tezpi. Il se serait sauv,
     conjointement avec sa femme Xochiquetzal, dans une barque, ou,
     suivant d'autres traditions, sur un radeau de bois de cyprs chauve
     (_cupressus disticha_). Des peintures retraant le dluge de Coxcox
     ont t retrouves chez les Aztques, les Miztques, les
84   Zapotques, les Tlascaltques et les Mchoacanses. La tradition de
     ces derniers, en particulier, offrirait une conformit plus
     frappante encore que chez les autres avec les rcits de la Gense
     et des sources chaldennes. Il y serait dit que Tezpi s'embarqua
     dans un vaisseau spacieux avec sa femme, ses enfants, plusieurs
     animaux et des graines dont la conservation tait ncessaire  la
     substance du genre humain. Lorsque le grand dieu Tezcatlipoca
     ordonna que les eaux se retirassent, Tezpi fit sortir de la barque
     un vautour. L'oiseau, qui se nourrit de chair morte, ne revint pas
      cause du grand nombre de cadavres dont tait jonche la terre
     rcemment dessche. Tezpi envoya d'autres oiseaux, parmi lesquels
     le colibri seul revint, en tenant dans son bec une rameau de
     feuilles. Alors Tezpi, voyant que le sol commenait  se couvrir
     d'une verdure nouvelle, quitta son navire sur la montagne de
     Colhuacan.

     Le plus prcieux document pour la connaissance du systme
     cosmogonique des Mexicains est celui que l'on dsigne sous le nom
     de _Codex Vaticanus_, d'aprs la Bibliothque du Vatican, o il est
     conserv. Ce sont quatre tableaux symboliques, rsumant les quatre
     ges du monde qui ont prcd l'ge actuel. Le premier y est appel
     _Tlatonatiuh_, soleil de terre. C'est celui des gants ou
     Quinams, premiers habitants de l'Anahuac, qui finissent par tre
     dtruits par une famine. Le second, nomm _Tltonatiuh_, soleil de
     feu, se termine par la descente sur la terre de Xiuhteuctli, le
     dieu de l'lment ign. Les hommes sont tous transforms en oiseaux
     et n'chappent qu'ainsi  l'incendie. Toutefois un couple humain
     trouve asile dans une caverne et repeuple l'univers aprs cette
     destruction. Pour le troisime ge, _Ehcatonatiuh_, soleil de
     vent, la catastrophe qui le termine est un ouragan terrible
     suscit par Quetzalcohuatl, le dieu de l'air.  de rares exceptions
     prs, les hommes, au milieu de cet ouragan, sont mtamorphoss en
     singes. Vient ensuite, comme quatrime ge, celui qu'on appelle
     _Atonatiuh_, soleil d'eau. Il se termine par une grande
85   inondation, un vritable dluge. Tous les hommes sont changs en
     poissons, sauf un individu et sa femme, qui se sauvent dans un
     bateau fait du tronc d'un cyprs chauve. Le tableau figuratif
     reprsente Matlalcuy, desse des eaux, et compagne de Tlaloc, le
     dieu de la pluie, s'lanant vers la terre. Coxcox et Xochiquetzal,
     les deux tres humains prservs du dsastre, apparaissent assis
     sur un tronc d'arbre et flottant au milieu des eaux. Ce dluge est
     reprsent comme le dernier cataclysme qui ait boulevers la face
     de la terre.

       [Illustration 110: Tableau du dluge dans le _Codex
       Vaticanus_[1].]

       [Note 1: A ct du tableau sont exprims, en hiroglyphes
       aztques, le nom de cet ge du monde et les chiffres de sa dure:
       10 x 400 + 10, c'est--dire 4010 ans.]

     La conception que nous venons de rsumer offre, avec celle des
     quatre ges ou _yougas_ de l'Inde, et celle des _manvantaras_, o
     alternent les destructions du monde et les renouvellements de
     l'humanit, une analogie singulire. Celle-ci est de telle nature
     qu'on est en droit de se demander si les Mexicains ont pu trouver
     de leur ct, et d'une manire tout  fait indpendante, une
     conception aussi exactement pareille  celle des Indiens, ou s'ils
     ont d la recevoir de l'Inde par une voie plus ou moins directe. La
     tradition diluvienne et le systme des quatre ges, dont cette
     tradition est insparable au Mexique, nous placent donc en face du
     problme auquel on revient toujours forcment quand il s'agit des
     civilisations amricaines, le problme de l'originalit plus ou
     moins absolue, plus ou moins spontane, de ces civilisations, et
86   des apports qu'elles ont pu recevoir de l'Asie, par des
     missionnaires bouddhistes ou d'autres,  une certaine poque. Dans
     l'tat actuel des connaissances il est aussi impossible de rsoudre
     ce problme ngativement qu'affirmativement, et toutes les
     tentatives que l'on fait aujourd'hui pour le pntrer sont beaucoup
     trop prmatures, ne peuvent conduire  aucun rsultat solide.

     Quoi qu'il en soit, la doctrine des ges successifs et la
     destruction de l'humanit du premier de ces ges par un dluge, se
     retrouvent dans le singulier livre du _Popol-vuh_, ce recueil des
     traditions mythologiques des indignes du Guatemala, rdig en
     langue quich, postrieurement  la conqute, par un adepte secret
     de l'ancienne religion, dcouvert, copi et traduit en espagnol au
     commencement du sicle dernier par le dominicain Francisco Ximenez,
     cur de Saint-Thomas de Chuila. On y lit qu'aprs la cration, les
     dieux, ayant vu que les animaux n'taient capables ni de parler ni
     de les adorer, voulurent former les hommes  leur propre image. Ils
     en faonnrent d'abord en argile. Mais ces hommes taient sans
     consistance; ils ne pouvaient tourner la tte; ils parlaient, mais
     ne comprenaient rien. Les dieux dtruisirent alors par un dluge
     leur oeuvre imparfaite. S'y reprenant une deuxime fois, ils firent
     un homme de bois et une femme de rsine. Ces cratures taient bien
     suprieures aux prcdentes; elles remuaient et vivaient, mais
     comme des animaux; elles parlaient, mais d'une faon
     inintelligible, et elles ne pensaient pas aux dieux. Alors
     Hourakan, le coeur du ciel, dieu de l'orage, fit pleuvoir sur la
     terre une rsine enflamme, en mme temps que le sol tait secou
     par un pouvantable tremblement de terre. Tous les hommes descendus
     du couple de bois et de rsine prirent,  l'exception de
     quelques-uns, qui devinrent les singes des forts. Enfin les dieux
     firent avec du mas blanc et du mas jaune quatre hommes parfaits:
     Balam-Quitz, le jaguar qui sourit, Balam-Agab, le jaguar de la
     nuit, Mahuentah, le nom distingu, et Iqi-Balam, le jaguar de
     la lune. Ils taient grands et forts, ils voyaient tout et
     connaissaient tout, et ils remercirent les dieux. Mais ceux-ci
     furent effrays du succs dfinitif de leur oeuvre et eurent peur
     pour leur suprmatie; aussi jetrent-ils un lger voile, comme un
     brouillard, sur la vue des quatre hommes, qui devint semblable 
     celle des hommes d'aujourd'hui. Pendant qu'ils dormaient les dieux
     leur crrent quatre pouses d'une grande beaut, et de trois
87   naquirent les Quichs, Iqi-Balam et sa femme Cakixaha n'ayant pas
     eu d'enfants. Avec cette srie d'essais maladroits des dieux pour
     crer les hommes, ce  quoi ils ne russissent qu'aprs avoir t
     deux fois obligs de dtruire leur oeuvre imparfaite, nous voici
     bien loin du rcit biblique, assez loin pour carter tout soupon
     d'influence des prdications des missionnaires chrtiens sur cette
     narration indigne guatmalienne, o nous retrouvons toujours la
     croyance qu'une premire race d'hommes a t dtruite dans le
     commencement des temps par une grande inondation.

     De nombreuses lgendes sur la grande inondation des premiers ges
     ont t aussi releves chez les tribus amricaines demeures 
     l'tat sauvage. Mais par leur nature mme ces rcits peuvent
     laisser une certaine place au doute. Ce ne sont pas les indignes
     eux-mmes qui les ont fixs par crit; nous ne les connaissons que
     par des intermdiaires qui ont pu, de trs bonne foi, leur faire
     subir des altrations considrables en les rapportant, forcer
     presque inconsciemment leur ressemblance avec les donnes
     bibliques. D'ailleurs, ils n'ont t recueillis qu' des poques
     tardives, quand les tribus avaient eu dj des contacts prolongs
     avec les Europens et avaient vu vivre au milieu d'elles plus d'un
     aventurier qui avait pu faire pntrer des lments nouveaux dans
     leurs traditions. Ces rcits ne devraient donc avoir qu'une bien
     faible valeur sans les faits, autrement positifs, que nous avons
     constats au Mexique, au Guatemala et au Nicaragua, et qui prouvent
     l'existence de la tradition diluvienne chez les populations de
     l'Amrique avant l'arrive des conqurants europens. Appuyes sur
     ces faits, les narrations diluviennes des tribus illettres du
     Nouveau-Monde mritent d'tre mentionnes, mais avec la rserve que
     nous venons d'indiquer.

     La plus remarquable comme excluant, par sa forme mme, l'ide d'une
     communication de la tradition par les Europens, est celle des
     Chroquis. Elle semble une traduction enfantine du rcit de l'Inde,
     avec cette diffrence, que c'est un chien qui s'y substitue au
     poisson, dans le rle de sauveur de l'homme qui chappe au
     cataclysme.

     Le chien ne cessait pas pendant plusieurs jours de parcourir avec
     une persistance singulire les bords de la rivire, regardant l'eau
     fixement et hurlant comme en dtresse. Son matre s'tant irrit de
     ces manoeuvres, lui ordonna d'un ton rude de rentrer  la maison;
     alors il se mit  parler et rvla le malheur qui le menaait. Il
     termina sa prdiction en disant que son matre, et la famille de
88   celui-ci, ne pourrait chapper  la submersion qu'en le jetant
     immdiatement  l'eau, lui chien, car il deviendrait alors leur
     sauveur. Qu'il s'en irait en nageant chercher un bateau pour se
     mettre  l'abri, avec ceux qu'il voulait faire chapper, mais qu'il
     n'y avait pas  perdre un moment, car il allait survenir une pluie
     terrible qui produirait une inondation gnrale, o tout prirait.
     L'homme obit  ce que lui disait son chien; il fut ainsi sauv
     avec sa famille, et ce furent eux qui repeuplrent la terre.

     On prtend que les Tamanakis, tribus carabes des bords de
     l'Ornoque, ont une lgende diluvienne, d'aprs laquelle un homme
     et une femme auraient seuls chapp au cataclysme en gagnant le
     sommet du mont Tapanacu. L, ils auraient jet derrire eux
     par-dessus leurs ttes des fruits de cocotier, d'o serait sortie
     une nouvelle race d'hommes et de femmes. Si le rapport est exact,
     ce que nous n'oserions affirmer, il y aurait l un bien curieux
     accord avec un des traits essentiels de l'histoire hellnique de
     Deucalion et Pyrrha.

     Les explorateurs russes ont signal l'existence d'une narration
     enfantine du dluge dans les les Aloutiennes, qui forment le
     chanon gographique entre l'Asie et l'Amrique septentrionale, et
      l'extrmit de la cte nord-ouest amricaine, chez les Kolosches.
     Le voyageur Henry raconte cette tradition, qu'il avait recueillie
     chez les Indiens des grands lacs: Autrefois le pre des tribus
     indiennes habitait vers le soleil levant. Ayant t averti en songe
     qu'un dluge allait dsoler la terre, il construisit un radeau, sur
     lequel il se sauva avec sa famille et tous les animaux. Il flotta
     ainsi plusieurs mois sur les eaux. Les animaux, qui parlaient
     alors, se plaignaient hautement et murmuraient contre lui. Une
     nouvelle terre apparut enfin; il y descendit avec toutes les
     cratures, qui perdirent ds lors l'usage de la parole, en punition
     de leurs murmures contre leur librateur. Selon le P. Charlevoix,
     les tribus du Canada et de la valle du Mississipi rapportaient,
     dans leurs grossires lgendes, que tous les humains avaient t
     dtruits par un dluge, et qu'alors le Grand-Esprit, pour repeupler
     la terre, avait chang des animaux en hommes. Nous devons  J.-G.
     Kohl la connaissance de la version des Chippeways, pleine de traits
     bizarres et difficiles  expliquer, o l'homme sauv du cataclysme
     est appel Mnaboschu[73]. Pour savoir si la terre se dessche, il
     envoie de son embarcation un oiseau, le plongeon; puis, une fois
89   revenu sur le sol dbarrass des eaux, il devient le restaurateur
     du genre humain et le fondateur de la socit.

       [Note 73: Ceci semble une altration du sanscrit Manou
       Vaivasvata.]

     Il tait question, dans les chants des habitants de la
     Nouvelle-Californie, d'une poque trs recule o la mer sortit de
     son lit et couvrit la terre. Tous les hommes et tous les animaux
     prirent  la suite de ce dluge, envoy par le dieu suprme
     Chinigchinig,  l'exception de quelques-uns, qui s'taient rfugis
     sur une haute montagne o l'eau ne parvint pas. Les commissaires
     des tats-Unis, chargs de l'exploration des territoires du
     Nouveau-Mexique, lors de leur prise de possession par la grande
     Rpublique amricaine, ont constat l'existence d'une tradition
     pareille chez diverses tribus des indignes de cette vaste contre.
     D'autres rcits du mme genre sont encore signals par d'autres
     voyageurs en diverses parties de l'Amrique du nord, avec des
     ressemblances plus ou moins accuses avec la narration biblique.
     Mais ils sont gnralement indiqus d'une manire trop vague pour
     que l'on puisse se fier absolument aux dtails dont ceux qui les
     rapportent les ont accompagns.

     Il n'est pas jusqu' l'Ocanie o l'on n'ait pens retrouver, non
     dans la race des ngres plagiens ou Papous[74], mais dans la race
     polynsienne, originaire des archipels de l'Australasie, la
     tradition diluvienne, mle  des traits emprunts aux ras de
     mare, qui sont un des flaux les plus habituels de ces les. Le
     rcit le plus clbre en ce genre est celui de Tahiti, que l'on a
     plus spcialement que les autres rattach  la tradition des
     premiers ges. Mais ce rcit, comme tous ceux de la mme partie du
     monde o l'on a vu le souvenir du dluge, a revtu le caractre
     enfantin qui est le propre des lgendes des populations
     polynsiennes ou canaques, et d'ailleurs, comme l'a justement
     remarqu M. Maury, la narration de Tahiti pourrait s'expliquer trs
     naturellement par le souvenir d'un de ces ras de mare si frquents
     dans la Polynsie. Le trait le plus essentiel de tous les rcits
     proprement diluviens fait dfaut. L'le de Toa-Marama, dans
     laquelle, suivant le rcit de Tahiti, se rfugirent les pcheurs
     qui avaient excit la colre du dieu des eaux, Rouahatou, en jetant
     leur hameon dans sa chevelure, n'a pas, dit M. Maury, de
90   ressemblance avec l'arche[75]. Il est vrai qu'une des versions de
     la lgende tahitienne ajoute que les deux pcheurs se rendirent 
     Toa-Marama, non-seulement avec leurs familles, mais avec un cochon,
     un chien et un couple de poules, circonstance qui se rapproche fort
     de l'entre des animaux dans l'arche. D'un autre ct, certains
     traits du rcit des Fidjiens, surtout celui que pendant de longues
     annes aprs l'vnement on tint constamment des pirogues toutes
     prtes pour le cas o il se reproduirait, se rapportent bien plus 
     un phnomne local,  un ras de mare, qu'au dluge universel.

       [Note 74: Sauf  Fidji, point o les Polynsiens ont t quelque
       temps tablis au milieu des Mlaniens, et o ils n'ont t
       dtruits par ceux-ci qu'aprs avoir infus dans la population un
       lment assez marqu pour avoir fait des Fidjiiens une race mixte
       plutt que purement noire.]

       [Note 75: Remarquons cependant que, dans le mythe iranien de Yima,
       que nous avons rapport plus haut, un enclos carr (_vara_),
       prserv miraculeusement du dluge, tient la place de l'arche de
       la Bible et du vaisseau de la tradition chaldenne.]

     Cependant, si ces lgendes se rattachaient exclusivement  des
     catastrophes locales, il serait singulier qu'elles se
     reproduisissent presque pareilles dans un certain nombre de
     localits fort loignes les unes des autres, et que parmi les
     populations de l'Ocanie elles n'existassent que l o se
     rencontre, ou du moins a pris pied pour quelque temps et laiss des
     vestiges incontestables de son passage, une seule race, la race
     polynsienne, originaire de l'archipel Malais, d'o ses premiers
     anctres n'migrrent que vers le IVe sicle de l're chrtienne,
     c'est--dire  une poque  laquelle, de proche en proche, par
     suite des rapports entre l'Inde et une partie de la Malaisie, la
     narration du dluge, sous sa forme indienne plus ou moins altre,
     avait pu y pntrer. Sans oser donc trancher d'une manire
     affirmative dans un sens ou dans l'autre cette question difficile,
     et peut-tre  toujours insoluble, nous ne croyons pas que l'on
     puisse absolument rejeter l'opinion de ceux qui, dans les rcits
     polynsiens, dont nous avons cit deux chantillons, veulent
     trouver un cho de la tradition du dluge, trs affaibli, trs
     altr, plus inextricablement confondu que partout ailleurs avec le
     souvenir de dsastres locaux d'une date peu loigne.

     La longue revue  laquelle nous venons de nous livrer, nous permet
     d'affirmer que le rcit du dluge est une tradition universelle
     dans tous les rameaux de l'humanit,  l'exception toutefois de la
     race noire. Mais un souvenir partout aussi prcis et aussi
     concordant ne saurait tre celui d'un mythe invent  plaisir.
     Aucun mythe religieux ou cosmogonique ne prsente ce caractre
     d'universalit. C'est ncessairement le souvenir d'un vnement
     rel et terrible, qui frappa assez puissamment l'imagination des
91   premiers anctres de notre espce, pour n'tre jamais oubli de
     leur descendance. Ce cataclysme se produisit prs du berceau
     premier de l'humanit, et avant que les familles-souches, d'o
     devaient descendre les principales races, ne fussent encore
     spares; car il serait tout  fait contraire  la vraisemblance et
     aux saines lois de la critique d'admettre que, sur autant de points
     diffrents du globe qu'il faudrait le supposer, pour expliquer ces
     traditions partout rpandues, des phnomnes locaux exactement
     semblables se seraient reproduits et que leur souvenir aurait
     toujours pris une forme identique, avec des circonstances qui ne
     devaient pas ncessairement se prsenter  l'esprit en pareil cas.

     Notons cependant que la tradition diluvienne n'est peut-tre pas
     primitive, mais importe, en Amrique, qu'elle a srement ce
     caractre d'importation chez les rares populations de race jaune o
     on la retrouve; enfin que son existence relle en Ocanie, chez les
     Polynsiens, est encore douteuse. Restent trois grandes races
     auxquelles elle appartient srement en propre, qui ne se la sont
     pas empruntes les unes aux autres, mais chez lesquelles, cette
     tradition est incontestablement primitive, remonte aux plus anciens
     souvenirs des anctres. Et ces trois races sont prcisment les
     seules dont la Bible parle pour les rattacher  la descendance de
     Noa'h, celles dont elle donne la filiation ethnique dans le
     chapitre X de la Gense. Cette observation, qu'il ne me parat pas
     possible de rvoquer en doute, donne une valeur singulirement
     historique, et prcise  la tradition qu'enregistre le livre sacr,
     et telle qu'il la prsente, si d'un autre ct elle doit peut-tre
     conduire  lui donner une signification plus resserre
     gographiquement et ethnologiquement. Et l'on ne saurait hsiter 
     reconnatre que le dluge biblique, loin d'tre un mythe, a t un
     fait historique et rel, qui a frapp  tout le moins les anctres
     des trois races aryenne ou indo-europenne, smitique ou
     syro-arabe, chamitique ou kouschite, c'est--dire des trois grandes
     races civilises du monde ancien, de celles qui constituent
     l'humanit vraiment suprieure, avant que les anctres de ces trois
     races ne se fussent encore spars et dans la contre de l'Asie
     qu'ils habitaient ensemble.
92

      5.--LE BERCEAU DE L'HUMANIT POSTDILUVIENNE[76].

     Le lieu o le rcit biblique montre l'arche s'arrtant aprs le
     dluge, le point de dpart qu'elle assigne aux Noa'hides est les
     montagnes d'Ararat.  dater d'une certaine poque ce souvenir
     s'est appliqu  la plus haute montagne de la chane de l'Armnie,
     qui, dans le cours des migrations diverses dont ce pays a t le
     thtre, a reu en effet le nom d'Ararat, plus anciennement que le
     IXe sicle avant l're chrtienne, aprs avoir t dsign sous
     celui de Masis par les premiers habitants indignes. La plupart des
     interprtes de l'criture Sainte ont adopt cette manire de voir,
     bien que d'autres, dans les premiers sicles du christianisme,
     prfrassent suivre les donnes de la tradition chaldenne
     rapporte par Brose, laquelle mettait le lieu de la descente de
     Xisouthros ('Hasisadra) dans une partie plus mridionale de la mme
     chane, aux monts Gordyens, les montagnes du Kurdistan actuel, au
     nord-est de l'Assyrie. La montagne de Nizir, o la tradition de la
     sortie du vaisseau du patriarche sauv du cataclysme est localise
     par le rcit dchiffr sur les tablettes cuniformes de Ninive, que
     nous avons rapport tout  l'heure, constituait la portion sud de
     ce massif. Sa situation par 36 de latitude est, en effet,
     dtermine formellement par les indications que fournit, dans ses
     inscriptions historiques, le monarque assyrien Asschour-nair-abal
     au sujet d'une expdition militaire qu'il conduisit dans cette
     contre. Il s'y rendit en partant d'une localit voisine d'Arbles,
     en passant la rivire du Zab infrieur et en marchant toujours vers
     l'Orient.

       [Note 76: Sur cet ordre de traditions, voy. principalement
       d'Eckstein, _De quelques lgendes brahmaniques qui se rapportent
       au berceau de l'espce humaine_, Paris, 1856.--Renan, _De
       l'origine du langage_, 2e dition, p. 218-235.--Obry, _Le berceau
       de l'espce humaine selon les Indiens, les Perses et les
       Hbreux_. Amiens, 1858.]

     Si l'on examine attentivement le texte sacr, il est impossible
     d'admettre que dans la pense de l'crivain de la Gense l'Ararat
     du dluge ft celui de l'Armnie. En effet, quelques versets plus
     loin[77], il est dit formellement que ce fut en marchant toujours de
     l'est  l'ouest que la postrit de Noa'h parvint dans les plaines
     de Schine'ar. Ceci s'accorde beaucoup mieux avec la donne de la
     tradition chaldo-babylonienne sur la montagne de Nizir comme point
     de dpart de l'humanit renouvele aprs le cataclysme. Mais il
     faut remarquer que si l'on prolonge davantage dans la direction de
93   l'Orient, par del les monts Gordyens, la recherche d'un trs haut
     sommet, comme celui o l'arche se fixe, on arrive  la chane de
     l'Hindou-Kousch, ou plutt, encore aux montagnes o l'Indus prend
     sa course. Or, c'est exactement sur ce dernier point que convergent
     les traditions sur le berceau de l'humanit chez deux des grands
     peuples du monde antique, qui ont conserv les souvenirs les plus
     nets et les plus circonstancis des ges primitifs, les rcits les
     plus analogues  ceux de la Bible et des livres sacrs de la
     Chalde, je veux dire les Indiens et les Iraniens.

       [Note 77: _Genes._, XI, 2.]

       *       *       *       *       *

     Dans toutes les lgendes de l'Inde, l'origine des humains est
     place au mont Mrou, rsidence des dieux, colonne qui unit le ciel
      la terre. Ce mont Mrou a plus tard t dplac  plusieurs
     reprises, par suite du progrs de la marche des Aryas dans l'Inde;
     les Brahmanes de l'Inde centrale ont voulu avoir dans leur
     voisinage la montagne sacre, et ils en ont transport le nom
     d'abord au Kailsa, puis au Mahpantha (surnomm Soumrou), et plus
     tardivement encore la propagation des doctrines bouddhiques chez
     les Birmans, les Chinois et les Singhalais, fit revendiquer par
     chacun de ces peuples le Mrou pour leur propre pays. C'est
     exactement de mme que nous voyons l'Ararat diluvien se dplacer
     graduellement, en tant fix d'abord dans les monts Gordyens, puis
      l'Ararat d'Armnie. Mais le Mrou primitif tait situ au nord,
     par rapport mme  la premire habitation des tribus aryennes sur
     le sol indien, dans le Pendjb et sur le haut Indus. Et ce n'est
     pas l une montagne fabuleuse, trangre  la gographie terrestre;
     le baron d'Eckstein a compltement dmontr son existence relle,
     sa situation vers la Srique des anciens, c'est--dire la partie
     sud-est du Thibet.

     Mais les indications des Iraniens sont encore plus prcises, encore
     plus concordantes avec celles qui rsultent de la Bible, parce
     qu'ils se sont moins loigns du berceau primitif, qui n'a pas pris
     par consquent pour eux un caractre aussi nuageux. Les souvenirs
     si prcieux sur les stations successives de la race, qui sont
     contenus dans un des plus antiques chapitres des livres attribus 
     Zoroastre[78], caractrisent l'Airyana Vaedja, point de dpart
94   originaire des hommes et particulirement des Iraniens, comme une
     contre septentrionale, froide et alpestre, d'o la race des Perses
     descendit au sud vers la Sogdiane[79]. L s'lve l'ombilic des
     eaux, la montagne sainte, le Har Berezaiti du Zend-Avesta,
     l'Albordj des Persans modernes, du flanc duquel dcoule le fleuve
     non moins sacr de l'Arvand, dont les premiers hommes burent les
     eaux. Notre illustre Eugne Burnouf a dmontr, d'une manire qui
     ne laisse pas place au doute, que le Har Berezaiti est le Bolor,
     ou Belourtagh, et que l'Arvand est l'Iaxarte ou plutt le Tarim[80].
     Il est vrai, remarque M. Renan, que les noms de Berezaiti et
     d'Arvand ont servi plus tard  dsigner des montagnes et des
     fleuves fort loigns de la Bactriane: ou les trouve successivement
     appliqus  des montagnes et  des fleuves de la Perse, de la
     Mdie, de la Msopotamie, de la Syrie, de l'Asie-Mineure, et ce
     n'est pas sans surprise qu'on les reconnat dans les noms
     classiques du Brcynthe de Phrygie et de l'Oronte de Syrie. Ce
     dernier est particulirement curieux, car nous le lisons dj dans
     les inscriptions gyptiennes de la XVIIIe et de la XIXe dynastie,
     et il n'a certainement pas t apport dans la Syrie septentrionale
     par des populations aryennes, mais par les Smites. Les faits que
     nous venons de citer sont le produit du dplacement que subissent
     toutes les localits de la gographie lgendaire des premiers ges.
     Les races, dit encore M. Renan, portent avec elles dans leurs
     migrations les noms antiques auxquels se rattachent leurs
     souvenirs, et les appliquent aux montagnes et aux fleuves nouveaux
     qu'elles trouvent dans les pays o elles s'tablissent. C'est ce
     qui est arriv aussi au nom d'Ararat. M. Obry a fait voir que la
     montagne que les tribus aryennes regardaient comme le berceau sacr
     de l'humanit, avait originairement port dans leurs souvenirs le
     nom d'Aryratha, char des vnrables, parce qu' sa cime tait
     cens tourner le char des sept Mahrschis brahmaniques, des sept
     Amescha-pentas perses et des sept Kakkabi chaldens, c'est--dire
     le char des sept astres de la Grande-Ourse. Ce nom d'Aryratha est
     la source de celui d'Ararat, et c'est seulement plus tard que les
     premires tribus aryennes, qui vinrent en Armnie, le
     transportrent au mont appel aussi Masis. Ainsi la donne biblique
95   d'un Ararat primitif, situ trs  l'est du pays de Schine'ar,
     concide exactement avec les traditions des peuples aryens.

       [Note 78: Voy. Ritter, _Erdkunde, Asien_, t. VIII, 1re partie, p.
       29-31, 50-69.--Haug, _Der erste Kapitel der Vendidd_, dans le
       tome V de Bunsen, _gyptens Stelle_.--Kiepert, dans le _Bulletin
       de l'Acadmie de Berlin_, dcembre 1856.--_Obry, Du berceau de
       l'espce humaine_, p. 61 et suiv.--Spiegel, _Avesta_, t. I, p. 4
       et suiv.]

       [Note 79: Il a t ensuite transport dans l'Atropatne des
       gographes classiques; Spiegel, _Erdnische Alterthumskunde_, t.
       I, p. 683.]

       [Note 80: _Commentaire sur le Yana_, t. I, p. 239 et suiv., CXI
       et suiv., CLXXXI et suiv.]

     Nous voici donc reports, par l'accord de la tradition sacre et
     des plus respectables parmi les traditions profanes, au massif
     montueux de la Petite-Boukharie et du Thibet occidental, comme au
     lieu d'o sortirent les races humaines. C'est l que quatre des
     plus grands fleuves de l'Asie, l'Indus, le Tarm, l'Oxus et
     l'Iaxarte prennent leur source. Les points culminants en sont le
     Beloustagh et le vaste plateau de Pamir, si propre  nourrir des
     populations primitives encore  l'tat pastoral, et dont le nom,
     sous sa forme premire, tait Oupa-Mrou, le pays sous le Mrou,
     ou peut-tre Oupa-mra, le pays auprs du lac, qui lui-mme avait
     motiv l'appellation du Mrou. C'est encore l que certains
     souvenirs des Grecs nous forcent  tourner nos regards,
     particulirement l'expression sacre [Grec: meropes anthrpoi], qui
     ne peut avoir voulu dire originairement que les hommes issus du
     Mrou. Les souvenirs d'autres peuples sur la patrie d'origine de
     leurs anctres convergent aussi dans la mme direction, mais sans
     atteindre le point central, oblitrs qu'ils sont en partie par
     l'loignement. Les Chinois se disent issus du Kouen-lun. Les
     tribus mongoles, remarque M. Renan, rattachent leurs lgendes les
     plus anciennes au Thian-Chan et  l'Alta, les tribus finnoises 
     l'Oural, parce que ces deux chanes leur drobent la vue d'un plan
     de montagnes plus recul. Mais prolongez les deux lignes de
     migration qu'indiquent ces souvenirs vers un berceau moins voisin,
     vous les verrez se rencontrer dans la Petite-Boukharie.

       *       *       *       *       *

     Ces lieux ayant t le berceau de l'humanit postdiluvienne, les
     peuples qui en avaient gard le souvenir furent amens par une
     pente assez naturelle  y placer le berceau de l'humanit
     antdiluvienne. Chez les Indiens, les hommes d'avant le dluge,
     comme ceux d'aprs le dluge, descendent du mont Mrou. C'est l
     que se trouve l'Outtara-Kourou, vritable paradis terrestre. C'est
     l aussi que nous ramne, chez les Grecs, le mythe paradisiaque des
     Mropes, les gens du Mrou, mythe qui, transport jusque dans la
     Grce, s'y localisa dans l'le de Cos. Les Perses dpeignent
     l'Airyana Vaedja, situ sur le mont Har Berezaiti, comme un
     paradis exactement semblable  celui de la Gense, jusqu'au jour o
     la dchance des premiers pres et la mchancet d'Angrmainyous le
     transforme en un sjour que le froid rend inhabitable. La croyance
96    un ge de bonheur et d'innocence par lequel dbuta l'humanit,
     est en effet, nous l'avons dj dit, une des plus positives et des
     plus importantes parmi les traditions communes aux Aryas et aux
     Smites. Il n'est pas jusqu'au nom mme de 'Eden qui n'ait t 
     une certaine poque appliqu  cette rgion, car il se retrouve
     clairement dans le nom du royaume d'Oudyna ou du jardin, prs de
     Kaschmyr, arros prcisment par quatre fleuves comme le 'Eden
     biblique. Il est vrai qu'tymologiquement et au point de vue de la
     rigueur philologique, 'Eden et Oudyna sont parfaitement distincts;
     de ces deux noms l'un a revtu une forme purement smitique et
     significative dans cette famille de langues, l'autre une forme
     purement sanscrite et galement significative. Mais c'est le propre
     de ces quelques noms de la gographie tout  fait primitive des
     traditions communes aux Aryas et aux Smites, dont l'origine
     remonte  une poque bien antrieure  celle o les deux familles
     d'idiomes se constiturent telles que nous pouvons les tudier, et
     dont l'tymologie relle serait actuellement impossible 
     restituer, de se retrouver  la fois chez les Aryas et chez les
     Smites sous des formes assez voisines pour que le rapprochement
     s'en fasse avec toute vraisemblance, bien que ces formes aient t
     combines de manire  avoir un sens dans les langues des uns et
     des autres. Les plus anciennes traditions religieuses et les
     vieilles lgendes du brahmanisme se rattachent au pays d'Oudyna,
     qui certainement a t un des points o se sont localises les
     traditions paradisiaques de l'Inde. Mais ce n'a t que par un
     dplacement vers le sud de la position du 'Eden primitif, qui tait
     d'abord plus au nord, quand les habitants de cette rgion
     prtendirent possder le Mrou dans leurs monts Nischadhas, d'o
     les compagnons d'Alexandre-le-Grand conclurent que c'tait l le
     Mros ([Grec: mros] cuisse) de Zeus, o Dionysos avait t
     recueilli aprs le foudroiement de sa mre Sml. Il est 
     remarquer que Josphe et les plus anciens Pres de l'glise furent
     conduits, par des raisons fort diffrentes de celles qui amnent la
     science moderne au mme rsultat,  placer le paradis terrestre du
     rcit biblique  l'est des possessions smitiques et mme au del,
     dans les environs de la chane de l'Imas ou Himalaya.

     La description du jardin de 'Eden dans la Gense est bien
     certainement un de ces documents primitifs, antrieurs  la
     migration des Hbreux vers la Syrie, que la famille d'Abraham
     apporta avec elle en quittant les bords de l'Euphrate, et que le
     rdacteur du Pentateuque insra dans son texte, tels que la
97   tradition les avait conservs. Il a trait  des pays dont il n'est
     plus question dans le reste de la Bible, et tout, comme dans
     d'autres morceaux placs galement au dbut de la Gense, y est
     empreint de la couleur symbolique propre  l'esprit des premiers
     ges. Dans le pays de 'Eden est un jardin qui sert au premier
     couple humain de sjour; la tradition se le reprsente sur le
     modle d'un de ces _paradis_ des monarques asiatiques, ayant au
     centre le cyprs pyramidal. Mais on ne saurait voir dans cette
     analogie un argument en faveur de l'opinion qui regarderait les
     rcits relatifs au jardin de 'Eden comme emprunts par les Juifs
     aux Perses, vers le temps de la captivit. En effet, si le nom des
     paradis des rois de l'Asie est purement iranien, zend _parade_,
     le type de ces jardins, comme la plupart des dtails de
     civilisation matrielle des empires de Mdie et de Perse, tire son
     origine des usages des antiques monarchies de Babylone et de
     Ninive, aussi bien que la relation de ces paradis artificiels avec
     les donnes des traditions dniques. Ce qui prouve, du reste,
     d'une manire  notre avis tout  fait dfinitive, la haute
     antiquit du rcit de la Gense sur le jardin de 'Eden et la
     connaissance qu'en avaient les Hbreux bien avant la captivit,
     c'est l'intention manifeste d'imiter les quatre fleuves dniques,
     qui prsida aux travaux de Schelomoh (Salomon) et de 'Hizqiahou
     (Ezchias) pour la distribution des eaux de Yerouschalam,
     considre  son tour comme le nombril de la terre[81], au double
     sens de centre du globe et de source des fleuves. Les quatre
     ruisseaux qui arrosaient la ville et le pied de ses remparts, et
     dont l'un s'appelait Gi'hon comme un des fleuves paradisiaques,
     taient rputs sortir de la source d'eau vive qu'on supposait
     place sous le temple. Et en prsence de cette dernire
     circonstance nous n'hsitons pas  mettre, avec Wilford, le nom de
     la montagne sur laquelle avait t construit le temple, Moriah, nom
     qui n'a aucune tymologie naturelle dans les langues smitiques, en
     rapprochement avec celui du Mrou, le mont paradisiaque des
     Indiens, regard aussi comme le point de dpart de quatre fleuves.

       [Note 81: _Ezech._ V, 5.]

       *       *       *       *       *

     En effet, suivant la Gense, du pays de 'Eden sort un fleuve qui
     arrose le jardin, puis se divise en quatre fleuves. Le nom du
     premier est Pischon; il entoure toute la terre de 'Havilah, o se
     trouve l'or; l'or de ce pays est excellent; l aussi se trouve le
98   _bedola'h_, le _budil'hu_ des textes cuniformes, c'est--dire
     l'escarboucle, et la pierre _schoham_, dont les documents assyriens
     nous ont fait connatre la vritable nature et qui est le
     lapis-lazuli. Le nom du second fleuve est Gi'hon: il entoure toute
     la terre de Kousch. Le nom du troisime fleuve est 'Hid-Deqel; il
     coule devant le pays d'Asschour. Le quatrime fleuve est le
     Phrath[82]. Le _Boundehesch_ pehlevi contient une description toute
     pareille; et pourtant on ne saurait admettre ici un emprunt, ni de
     la Gense aux traditions du zoroastrisme, ni du livre mazden  la
     Gense; d'o il faut bien conclure que l'un et l'autre ont
99   galement puis  une vieille tradition qui remontait rellement
     aux ges voisins de la naissance de l'humanit. En combinant les
     donnes du _Boundehesch_ avec celles des livres zends, d'une
     rdaction beaucoup plus ancienne, on arrive  complter les noms
     des quatre fleuves que les Iraniens admettaient comme sortant  la
     fois de l'Airyana Vaedja: l'Arang-rot, primitivement Rangha
     (l'Iaxarte), fleuve appel aussi Frt; le Veh-rot, primitivement
     Vangouhi (l'Oxus); le Dei-rot ou antrieurement Arvand (le Tarm)
     enfin le Mehrva ou Mehra-rot (l'Indus suprieur).

       [Note 82: _Genes._, II, 8-14.]

       [Illustration 123: Localisation des donnes gographiques de la
       Gense sur le 'Eden et les contres environnantes, dans la rgion
       du Pamir[1].]

       [Note 1: Cette carte et les suivantes ont t dresses par M.J.
       Hansen, d'aprs les documents les plus rcents.]

       [Illustration 124: Gographie des traditions paradisiaques des
       peuples iraniens[1].]

       [Note 1: Les noms du mont _Mrou_, du plateau d'_Oupa-Mrou_ et
       de la source _Ganga_ sont empruntes  la tradition indienne.]

     Que la description biblique du jardin de 'Eden se rapporte
     originairement  la mme contre que les autres traditions passes
100  par nous en revue, la grande majorit des savants sont aujourd'hui
     d'accord sur ce point, et en effet bien des preuves l'tablissent.
     C'est le lieu du monde o l'on peut dire avec le plus de vrit que
     quatre grands fleuves sortent d'une mme source. L se trouvent,
     comme autour du paradis de la Gense, l'or et les pierres
     prcieuses. Il est certain, d'ailleurs, que deux des fleuves
     paradisiaques sont les plus grands fleuves qui prennent leur source
     dans le massif du Belourtagh et de Pamir, l'un vers le nord et
     l'autre au sud. Le Gi'hon est l'Oxus, appel encore aujourd'hui
     Dji'houn par ses riverains; la plupart des commentateurs modernes
     sont unanimes  cet gard. Le nom de Gi'hon prsente, du reste, la
     mme particularit que presque tous ceux de la gographie des
     traditions primitives; sans que la forme s'en altre
     essentiellement, il prend un sens pour les peuples smitiques et
     pour les peuples aryens. Pour les premiers il signifie le fleuve
     imptueux, pour les seconds le fleuve sinueux, tortueux. Le pays
     de Kousch, que baigne ce fleuve, semblerait tre ainsi le sjour
     primitif de la race Kouschite, dont le berceau apparatrait  ct
     de celui des Aryas et des Smites. Dans le Pischon, o la tradition
     a toujours vu un fleuve de l'Inde, il est difficile de mconnatre
     le haut Indus, et le pays de 'Havilah, qu'il longe, parat bien
     tre le pays de Darada, vers Kaschmyr, clbre dans la tradition
     grecque et indienne par sa richesse, et o l'on trouve une foule de
     noms gographiques apparents  celui de 'Havilah.

     Mais, d'un autre ct, les deux derniers fleuves paradisiaques de
     la Gense, le 'Hid-Deqel et le Phrath sont non moins positivement
     les deux grands fleuves de la Msopotamie, le Tigre et l'Euphrate.
     Le nom du premier se prsente dans le texte biblique avec sa forme
     de la langue non-smitique de Schoumer et d'Accad, telle que nous
     la lisons dans les documents cuniformes, Hid-Diqla, le fleuve
     Tigre; et l'indication qu'il coule devant le pays d'Asschour ne
     laisse pas de doute possible sur son identification. Quelques
     rudits, comme Bunsen et le baron d'Eckstein, en ont conclu que le
     'Eden biblique avait une bien plus grande tendue que le paradis
     des Indiens et des Iraniens, qu'il comprenait toute la vaste rgion
     qui va des montagnes d'o sortent l'Oxus et l'Indus,  l'est, aux
     montagnes d'o descendent le Tigre et l'Euphrate,  l'ouest, rgion
     fertile, tempre, vritable sjour de dlices situ entre des pays
     brls du soleil ou dsols par le froid. A ceci doit tre object
     qu'en donnant une pareille tendue au sens gographique du nom de
     'Eden, on ne comprendrait plus comment il a t possible de
101  regarder quatre fleuves, formant deux groupes aussi distants l'un
     de l'autre, comme sortant de la mme source. D'ailleurs, il est
     encore une des indications du texte biblique sur un troisime des
     fleuves paradisiaques qui peut parfaitement s'entendre comme se
     rapportant  la Msopotamie. C'est la mention de la terre de
     Kousch, qu'entoure le Gi'hon; car on est en droit d'y voir le pays
     des Cossens ou des Cissiens de la gographie classique, des
     Kasschi des textes cuniformes, c'est--dire la contre de 'Elam.

       [Illustration 126: Localisation dos fleuves paradisiaques, dans
       la Msopotamie[1].]

       [Note 1: Les noms crits en lettres droites sont ceux de la
       tradition chaldenne, les noms crits en lettres penches ceux de
       la Bible.]

     Il est positif que, comme nous l'avons dj signal tout  l'heure,
     qu'un des noms religieux les plus antiques de Babylone est
     Tin-tir-k, appellation accadienne qui veut dire le lieu de
     l'arbre de la vie. En mme temps, le nom de Gan-Dounyasch, le
     jardin du dieu Dounyasch, donn  partir d'une certaine poque au
     district admirable de fertilit dont Babylone est le centre, offre
     une remarquable assonnance avec le biblique Gan-'Eden ou jardin de
     'Eden. C'est en se fondant sur ces faits, et sur quelques autres
     qui viennent les confirmer, que sir Henry Rawlinson et M. Friedrich
     Delitzsch ont cherch  prouver que les Babyloniens avaient
     localis la tradition dnique dans leur propre contre, et que la
     narration biblique a aussi en vue la mme donne de situation. Et,
     en effet, il est facile de retrouver dans la Babylonie et la
     Chalde quatre cours d'eau  qui l'on appliquera trs bien les
     caractristiques fournies par la Gense pour ceux qui sortent du
     jardin de 'Eden: d'abord les cours principaux de l'Euphrate et du
     Tigre, qui seront le Phrath et le 'Hid-Deqel; puis le Choasps
     (appel Sourappi dans les textes cuniformes), qui coule le long de
     la contre de 'Elam o sont les Cossens, et qui sera, par
     consquent, le Gi'hon; enfin le bras occidental de l'Euphrate
     (l'Ougni des documents indignes), que l'on identifiera au Pischon,
     d'autant plus qu'il longe le dsert de l'Arabie, auquel le nom de
102  'Havilah a pu tre appliqu, en le prenant pour un terme smitique
     signifiant un pays de sables, et qu'il est un fleuve qui dort au
     milieu des roseaux (en assyrien _pisanni_).

     Tout ceci est trs vraisemblable. J'admets pleinement cette
     localisation de la tradition du 'Eden dans la Babylonie et dans la
     Chalde, et je reconnais qu'elle explique seule certains traits du
     texte de la Gense. Mais elle n'a t srement que le rsultat d'un
     transport de la donne consacre par de bien plus antiques
     souvenirs, qui avait pris naissance dans une contre beaucoup plus
     recule vers l'est. La conception du 'Eden et de ses quatre fleuves
     a pu tre applique aux plaines voisines du golfe Persique; elle
     n'y a pas pris naissance, pas plus que dans le massif des montagnes
     de l'Armnie, o on l'a aussi naturalise, trouvant les fleuves
     paradisiaques dans les quatre grands fleuves qui en sortent vers
     diffrentes directions, le Tigre et l'Euphrate ('Hid-Deqel et
     Phrath), l'Araxe, auquel on a quelquefois appliqu le nom de
     Gi'hon, et le Kour ou bien le Phase, dont l'appellation parat
     reproduire celle de Pischon. Il suffit de lire attentivement le
     texte biblique pour y discerner, sous les donnes qui ont trait aux
     fleuves de la Babylonie, d'autres plus anciennes qui ne peuvent
     s'appliquer  cette contre et qui reportent forcment au mme
     point de dpart que les traditions de l'Inde et de l'Iran. C'est
     avant tout la donne fondamentale de la conception gographique du
     Gan-'Eden, le cours d'eau unique qui entre dans le jardin pour
     l'arroser, et qui s'y divise de faon  sortir en quatre fleuves
     dans des directions divergentes. En Babylonie, nous avons
     exactement l'inverse, deux fleuves diviss en quatre rameaux qui
     entrent spars dans le Gan-Dounyasch pour s'y runir et en sortir
     en formant un seul cours d'eau. C'est ensuite l'indication des
     produits minraux, mtaux et pierres prcieuses, du pays arros par
     le Pischon, qui sont bien plus ceux de la contre de 'Havilah du
     haut Indus que ceux de l'Arabie.

     Nous ne croyons pas cependant que l'on doive supposer, avec Ewald,
     que les noms de 'Hid-Deqel et de Phrath, de Tigre et d'Euphrate,
     aient t,  une poque postrieure au dplacement de la tradition
     des fleuves paradisiaques, substitus  deux noms plus anciens, que
     l'on ne comprenait plus. Nous pensons au contraire, avec M. Obry,
     que ces noms, aussi bien que ceux de Gi'hon et de Pischon, sont du
     nombre des appellations qui, appartenant  la gographie
     traditionnelle des ges primitifs, ont t plus tard transports
103  dans l'ouest avec les migrations des peuples. Il nous semble
     probable qu' l'origine il y a eu un Tigre et un Euphrate
     primitifs, parmi les fleuves sortant du plateau de Pamir.
     Remarquons que, dans la tradition des Persans, l'Arvand s'est
     confondu avec le Tigre, ce qui donne lieu de souponner l'existence
     antique, chez les Iraniens, d'un nom analogue  celui de 'Hid-Deqel
     paralllement du nom de Arvand. Plus positive est la prsence du
     nom de Frt dans les livres mazdens parmi les dsignations des
     fleuves paradisiaques. Pour le rdacteur de basse poque du
     _Boundehesch_, peut-tre influenc ici par la donne biblique, ce
     Frt est l'Euphrate de la Msopotamie. Mais des preuves nombreuses
     tablissent que plus anciennement la mme appellation a t
     attache  l'Helmend, l'Etymander des Grecs, lorsque la notion de
     la montagne sainte avec ses quatre fleuves se fut localise dans la
     partie mridionale de l'Hindou-Kousch, au massif de l'Ouadarena
     des livres zends, fameux comme le thtre des rvlations divines
     reues par Zarathoustra (Zoroastre). Et, ceci tant, on peut encore
     avec certitude reporter le nom de Frt au point primitif o
     convergent toutes les traditions iraniennes sur le berceau de
     l'humanit.

     Une dernire circonstance achve de fixer le site originaire du
     'Eden biblique dans la rgion que nous avons indique, d'accord
     avec tant de savants illustres. C'est le voisinage de la terre de
     Nod ou d'exil, de ncessit, situe  l'orient de 'Eden, o Qan se
     retire aprs son crime et btit la premire ville, la ville de
     'Hanoch[83], car elle parat bien correspondre  la lisire du
     dsert central de l'Asie, du dsert de Gobi. C'est l que se trouve
     cette ville de Khotan, dont les traditions, enregistres dans des
     chroniques indignes, qui ont t connues des historiens chinois,
     remontaient beaucoup plus haut que celles d'aucune autre cit de
     l'Asie intrieure. Abel Rmusat, qui avait bien compris toute
     l'importance de ce que les Chinois racontent de cette ville et de
     ses souvenirs, y a consacr un travail spcial, auquel nous
     renverrons le lecteur[84]. Le savant baron d'Eckstein a fait
     ressortir tout ce qu'ont de prcieux pour l'histoire primitive les
     renseignements qui y sont contenus; il a montr dans Khotan le
     centre d'un commerce mtallurgique qui doit tre regard comme un
     des plus antiques du monde, et il ne serait pas loign de rapporter
104   cette ville les rcits de la Gense sur la 'Hanoch qanite.

       [Note 83: _Genes._, IV, 16-17.]

       [Note 84: _Histoire de la ville de Khotan_. Paris, 1820, in-8.]

       *       *       *       *       *

     C'est donc bien au plateau de Pamir qu'a trait originairement le
     rcit biblique sur le jardin de 'Eden, aussi bien que la tradition
     iranienne de l'Airyana Vaedja. Et l'assimilation des fleuves
     paradisiaques  ceux de cette contre doit tre faite de la manire
     suivante: Gi'hon=Oxus; Pischon=Indus; 'Hid-Deqel=Tarm;
     Phrath=Iaxarte. Mais dans la forme o nous possdons ce rcit, au
     premier fond de la description traditionnelle, qui avait en vue
     cette rgion lointaine, se sont superposs certains traits
     emprunts  la Chalde, lesquels se rattachent  une localisation
     postrieure de la donne du paradis terrestre sur le cours
     infrieur du Tigre et de l'Euphrate.

     Du reste, les Chaldens, s'ils paraissent bien avoir transplant
     dans leur propre pays, comme beaucoup d'autres peuples, l'antique
     tradition dnique, n'en avaient pas moins conserv, eux aussi,
     bien des restes de la forme plus ancienne de ces souvenirs, de
     celle qui les reportait  leur vritable berceau. La conception de
     la montagne sainte et paradisiaque situe au nord, plus haute que
     toutes les autres montagnes de la terre, colonne du monde autour de
     laquelle tournent les sept toiles de la Grande-Ourse, assimiles
     aux sept corps plantaires, cette conception qui est celle du
     Mrou, du Har-Berezaiti et de l'Aryratha primitif, a t
     certainement connue et admise des Chaldens. C'est ce que prouve
     surabondamment l'admirable et si potique morceau du prophte
     Yescha'yahou (Isae)[85] sur la chute de l'orgueilleux monarque de
     Babylone, de cet astre du matin, fils de l'aurore, de cet
     oppresseur des nations qui s'tait vant de ne pas descendre, 
     l'exemple des autres rois, dans les profondeurs du schl[86], mais
     d'aller s'asseoir au-dessus des toiles du Dieu fort et de prendre
     place  ct du Trs-Haut sur la montagne de l'Assemble (_har
     moad_) dans le Septentrion. Thodoret, natif de Syrie et
     profondment imbu de traditions orientales, dit  cette occasion:
     On rapporte qu'il y a au nord des Assyriens et des Mdes une haute
     montagne qui spare ces peuples des nations scythiques, et que
     cette chane est la plus haute de toutes les montagnes de la
     terre. Il applique donc la notion de la montagne  laquelle le
     prophte fait allusion, prcisment au sommet sur lequel les
105  Iraniens de la Mdie avaient transport et localis leurs souvenirs
     bien antrieurs sur la montagne sainte, le Har Berezaiti; car
     Thodoret a eu certainement en vue l'Elbourz du sud de la Mer
     Caspienne, si important par ses traditions mythiques, qui avait t
     connu des Assyriens ds le IXe sicle av. J.-C. sous son nom perse
     de Hra-Barjat, altr en Hla-Barjat par la prononciation
     particulire aux Mdes[87]. La donne dont nous parlons a t
     conserve, comme tant d'autres dbris des croyances religieuses de
     la Chalde et de la Babylonie, par les Sabiens ou Mendates, qui
     mariaient le culte des sept plantes  l'adoration des sept astres
     de la Grande-Ourse, dans leur clbration des mystres du Nord sur
     la haute montagne du Septentrion, rpute le sjour du Seigneur des
     lumires, du pre des gnies clestes.

       [Note 85: XIV, 4-20.]

       [Note 86: La demeure des morts.]

       [Note 87: Fr. Lenormant, _Lettres assyiologiques_, t. I, p. 36.]

     Il est bien souvent question, dans les textes cuniformes, de cette
     montagne sainte o se rassemblent les dieux, o est la source des
     eaux terrestres et qui sert de pivot aux mouvements clestes. On
     qualifie ce mont de pre des pays (en assyrien _abu matti_),
     preuve certaine de ce qu'on y rattachait les origines de
     l'humanit. C'est le point culminant de la convexit de la surface
     de la terre, d'o son appellation de montagne de la terre (en
     accadien _gharsak kalama_). Par rapport  la Chalde et 
     l'Assyrie, on la considre comme situe dans le nord-est,  ct du
     pays mystrieux d'Arali, clbre par la quantit d'or qu'il
     produit, et o est place la rsidence des morts. Aussi la
     dsigne-t-on encore comme la Montagne de l'Orient (en accadien
     _gharsak kurra_, en assyrien smitique _schad schad_). C'est 
     l'imitation de cette montagne sainte que les Chaldens des plus
     anciennes poques, dans les plaines absolument sans une ondulation
     o l'Euphrate et le Tigre terminent leurs cours, faisaient de leurs
     temples de vritables montagnes artificielles, leur donnant
     typiquement et rituellement la forme d'une haute pyramide  degrs,
     que surmontait un petit sanctuaire.

     Les paradis des monarques perses, parcs ombreux, plants
     d'arbres, orns de viviers, et placs en gnral au sommet de
     hauteurs, dont le nom signifiait lieu lev, endroit dlicieux
     (sanscrit _paradas_, zend _parade_), et tait dj connu des
     populations de la Syrie et de la Palestine au temps o fut crit le
     Cantique des cantiques[88], ces paradis taient pour les rois
     iraniens, qui en entouraient leurs palais, une image et une
106  imitation du cleste paradis d'Ahouramazda, plant sur le Har
     Berezaiti. Mais ce type particulier et symbolique de jardins, avec
     l'ide qui s'y attachait, n'tait pas exclusivement propre aux
     monarques iraniens de la Mdie et de la Perse; avant eux les rois
     d'Assyrie et de Babylone, dont ils copiaient presque tous les
     usages, avaient eu des paradis semblables. Il est mme 
     remarquer que le type le plus parfait et le plus paradisiaque, dans
     le sens de l'imitation du jardin lgendaire de la montagne sainte,
     berceau des hommes, en avait t donn  Babylone, dans les fameux
     jardins suspendus, que tous les auteurs dcrivent comme une
     montagne artificielle, leve jusqu' une trs grande hauteur sur
     des tages vots, couverte d'arbres de la plus forte dimension sur
     son sommet et sur ses terrasses latrales, et o des machines
     hydrauliques, places aux quatre angles et puisant l'eau de
     l'Euphrate, entretenaient sur la plate-forme culminante des viviers
     et des courants d'eau, destins bien videmment  reproduire les
     courants d'eau du paradis traditionnel. Cependant du fait seul des
     jardins suspendus il n'y aurait pas de consquence  tirer, car
     Brose, Diodore de Sicile et Quinte-Curce racontent tous les trois
     une historiette d'aprs laquelle ce serait pour complaire  sa
     femme, princesse mde de naissance, et lui rappeler son pays natal,
     que Nabou-koudourri-ouour (Nabuchodonosor) aurait cr ces jardins
     fameux, regards depuis comme une des merveilles du monde. On
     serait donc en droit de supposer par l que ce prince avait
     transport  Babylone un usage purement iranien, inconnu
     jusqu'alors  la civilisation chaldo-assyrienne. Mais un monument
     assyrien d'poque antrieure vient rpondre  cette objection.
107  C'est un bas-relief du palais du roi Asschour-bani-abal, 
     Koyoundjik (premire moiti du VIIe sicle av. J.-C.); on y voit un
     paradis royal attenant  un palais, plant de grands arbres, situ
     au sommet d'une minence prolonge par un jardin suspendu que
     soutiennent des arcades, et arros par un cours d'eau unique, qui
     se divise en plusieurs canaux sur le flanc de la montagne, comme le
     fleuve du 'Eden biblique, la fontaine divine Ghe-tim-kour-ko de la
     Montagne de la Terre des Chaldens, la source Arvanda ou
     Ardv-our du Har-Berezaiti iranien, et la Gang du Mrou des
     Indiens.

       [Illustration 131: Un paradis artificiel assyrien{1}.]

       [Note 1: D'aprs un bas-relief du palais de Koyoundjik, conserv
       au Muse Britannique.]

       [Note 88: IV, 13.]


      6.--LE PATRIARCHE SAUV DU DLUGE ET SES TROIS FILS.

     Nous avons dj fait remarquer plus haut que les narrations
     chaldennes, telles que nous les connaissons par les fragments de
     Brose et par le texte original dchiffr sur les tablettes
     cuniformes du Muse Britannique, runissaient, sur le personnage
     du juste sauv du dluge, ce que la Bible raconte de Noa'h et de
     'Hanoch. Aprs tre sorti de son vaisseau et avoir offert le
     sacrifice de la nouvelle alliance, 'Hasis-Adra est enlev par les
     dieux et transport dans un lieu retir, o il jouit du privilge
     de l'immortalit, de mme qu'aprs 365 ans de vie o il marcha
     avec Dieu, 'Hanoch ne fut plus vu, car Dieu l'avait pris[89].

       [Note 89: _Genes._, V, 24.]

     Le rnovateur de l'humanit aprs le cataclysme tient une place
     considrable dans les souvenirs traditionnels de la race
     aryenne[90], et le plus souvent il s'y confond avec le premier pre
     du genre humain. La distinction des auteurs des deux humanits
     successives n'y apparat un peu nettement que dans la formation du
     nom du Deucalion des Grecs, qui, tymologiquement, parat avoir
     signifi le second excellent, bni. Dans le rcit indien du
     dluge, le hros sauv par la protection du poisson divin est
     Manou, dont le nom a t d'abord un terme dsignant l'homme en
     gnral, en tant que l'tre intelligent, pensant, avant de
     devenir l'appellation spciale d'un personnage mythique. Ce Manou
     s'est modifi et multipli plus tard sous diverses formes dans la
     mythologie indienne. Dj le _Rig-Vda_ en distingue plusieurs, et,
     dans la suite, on en a compt jusqu' sept, dont chacun prside 
108  un _manvantara_ ou priode du monde. Le principal, et le seul qui
     doive nous occuper ici, est le Manou, surnomm Vivasvata, parce
     qu'on en fait le fils de Vivasvat, c'est--dire du Soleil, et le
     frre de Yama, le dieu des morts, qualifi aussi de Vivasvata. Le
     _Rig-Vda_ parle plusieurs fois de ce Manou comme du pre des
     hommes, qui sont appels _Manr apatya_, la descendance de Manou,
     et lui-mme y reoit le titre de pre par excellence,
     Manouschpitar. Il a donn aux humains la prosprit et le salut, et
     il leur a indiqu de bienfaisants remdes. Le premier il a sacrifi
     aux dieux, et son sacrifice est devenu le prototype de tous ceux
     des gnrations postrieures. On a souvent signal la remarquable
     concidence de cette tradition indienne avec celle des anciens
     Germains, qui, au tmoignage de Tacite, se disaient issus de
     Mannus, fils de Tuiscon ou Tuiston, dieu issu de la Terre.

       [Note 90: Il faut sur ce sujet consulter avant tout Pictet, _Les
       origines indo-europennes_, t. II, p. 621 et suiv. C'est le
       savant genevois que nous avons ici principalement pris pour
       guide.]

       [Illustration 133: Les trois juges des enfers dans la mythologie
       grecque[1].]

       [Note 1: D'aprs les peintures d'un vase dcouvert  Canosa, dans
       l'ancienne Apulie. _Minos_ est celui qui sige sur un trne du
       centre de la composition; _Rhadamanthe_, en costume asiatique
       (comme juge spcial des morts de l'Asie), se tient debout  sa
       droite; enfin _aque_ est celui qui se voit assis  sa gauche.]

     Si de la Germanie nous passons  la Grce, nous trouverons dans le
     personnage mythique de Minos un autre reprsentant du Manou indien,
     mais considrablement modifi par les traditions hellniques. Il ne
     s'agit plus ici, en effet, du premier homme ni du juste sauv du
     dluge, mais d'un roi fabuleux des anciens ges, fils de Zeus, qui
     rgnait sur l'le de Crte, et qui le premier donna de sages lois
     aux Hellnes. A ces divers gards, et sauf la localisation
     postrieure de sa lgende, il rappelle certainement le Manou roi et
     lgislateur. Cela ne suffirait pas, toutefois,  autoriser un
     rapprochement, si Minos, comme juge des morts ne touchait pas par
     d'autres points aux traditions indo-iraniennes. Chez les Indiens,
     c'est Yama qui rgne sur les morts, tandis que son corrlatif
     iranien Yima, fils de Vivanghvat (le Vivasvat indien), est comme
     Manou le premier roi lgislateur, l'ordonnateur de la socit
     humaine. Les rles se sont ainsi intervertis de plusieurs manires
     entre les deux frres Manou et Yama, ce qui s'explique par leur
109  identit primitive, que la science a tablie d'une manire
     irrfragable. Tous deux reprsentent le premier homme, car il est
     dit de Yama que le premier il a pass par la mort pour entrer dans
     le royaume des Mnes. Minos aussi ne devient juge aux enfers
     qu'aprs sa mort, et il partage cet office avec Rhadamanthe, dont
     le nom signifie celui qui brandit la verge, pithte
     caractristique du rle de juge, que la posie indienne donne 
     Yama. Il runit ainsi dans sa personne les traits propres  ce
     dernier, et ceux du Manou de l'Inde et du Yima de l'Iran, rois et
     lgislateurs. En mme temps, la transformation, que nous venons de
     saisir sur le fait, du premier homme qui a pass par la mort en un
     dieu qui rgne sur le royaume des ombres, nous explique comment les
     Gaulois, au rapport de Csar, prtendaient tirer leur origine d'un
     dieu funbre, que le Romain a traduit par Dis Pater ou Pluton.

       *       *       *       *       *

     Windischmann a encore retrouv dans les traditions de l'Inde un
     autre personnage qui, par certains points, prsente un remarquable
     paralllisme avec le Noa'h de la Bible. C'est Nahouscha qui, comme
     Manou, est une sorte de personnification symbolique de l'homme,
     ide exprime par son nom mme, et un anctre de l'humanit, que le
     _Rig-Vda_ appelle souvent race de Nahouscha. On le reprsente
     comme fils de Manou, comme spcialement adonn au culte de Soma, le
     dieu de la boisson enivrante qui, pour les Aryas primitifs, tait
     le succdan du vin; ses biens deviennent la conqute de ce dieu.
     Ceci rappelle bien troitement Noa'h plantant la vigne et
     s'enivrant du jus de son fruit[91]; et il semble que dans la Bible
     le patriarche Noa'h runisse sur sa tte deux traditions qui dans
     l'Inde se divisent entre Manou et Nahouscha. Quant  l'assonnance
     entre les noms de Noa'h et de Nahouscha, elle n'est peut-tre pas
     seulement fortuite, bien que ces deux appellations aient, l'une en
     hbreu, l'autre en sanscrit, des significations parfaitement
     dtermines et absolument diffrentes. Il est, au contraire,
     probable, que nous avons ici un nouvel exemple de la faon dont les
     noms des traditions primitives, en tant adopts par des peuples de
     race diffrente, gardent le mme son, la mme physionomie
     extrieure, mais se diffrencient pourtant de faon  prendre un
     sens dans la langue de chacun de ces peuples, un sens qui s'loigne
110  du tout au tout d'une nation  l'autre, et qui n'est peut-tre
     nulle part celui qu'avait rellement  l'origine le nom qui subit
     ces mtamorphoses.

       [Note 91: _Genes._, IX, 20 et 21.]

     Je rserve pour le livre suivant l'tude du tableau des
     personnifications de peuples que la Gense numre comme descendues
     des trois fils de Noa'h, 'Ham, Schem et Vapheth, ainsi que de la
     signification ethnique qui en rsulte pour chacun d'eux. Les trois
     fils de Noa'h sont, en effet, les anctres et les reprsentants des
     trois grandes races entre lesquelles se divise l'humanit
     postdiluvienne, la descendance du rnovateur de l'espce humaine
     aprs le cataclysme. Mais sans entrer encore dans l'examen de cette
     question ethnographique, qui trouvera mieux sa place lorsque nous
     parlerons des principales races des hommes, de celles
     particulirement qui ont leur place dans l'histoire ancienne de
     l'Orient, il importe de remarquer ici le paralllisme frappant
     qu'offrent, dans la faon dont elles se terminent, les deux
     gnalogies bibliques des Schethites et des Qanites. Aprs Lemech,
     la ligne de Qan se divise entre trois chefs de races; celle de
     Scheth prsente le mme fait aprs Noa'h; et il est difficile de ne
     pas en voir encore un reflet dans la faon dont la gnalogie
     biblique des descendants de Scheth par Arphakschad,  la fin de la
     priode qui s'tend du dluge  Abraham, nous offre aussi la triple
     division des fils de Tera'h[92], chefs et pres des nations s'ils ne
     le sont plus de grandes races. La donne fondamentale, plus nette
     que partout ailleurs dans les fils de Noa'h, est celle d'une
     rpartition de l'humanit en trois familles ethniques. C'est aussi
     celle qu'admettaient les gyptiens, pour qui les hommes formaient
     trois races, les 'Amou et les Tama'hou ou Ta'hennou, correspondant
     exactement aux familles de Schem et de Yapheth dans le rcit
     biblique, et les Na'hasiou, c'est--dire les ngres. Il est vrai
     que les gyptiens se mettaient  part de ces trois divisions de
     l'humanit, sous le nom de Rot, la race par excellence,
     s'attribuant une origine plus releve que celle des autres hommes.

       [Note 92: _Genes._, XI, 26.]
111
       [Illustration 136: Les races humaines admis par les
       gyptiens[1].]

       [Note 1: D'aprs les peintures du tombeau du roi Sti Ier, 
       Thbes. Les types de ces races se succdent dans l'ordre suivant,
       en commenant par la gauche: Rot ou gyptienne, au teint rouge;
       'Amou ou asiatique au teint jaune; Na'hasiou ou ngre; Tama'hou
       ou libyeo-europenne, au teint blanc et aux cheveux blonds.]

     Dans les antiques traditions iraniennes nous trouvons aussi la
     division tripartite des races humaines, personnifies dans trois
     anctres issus d'un mme pre. Ce sont les fils de Thraetaona, l'un
     des premiers Paradhtas, des hros des premiers jours de
     l'humanit, celui qui succde  la domination impie de Azhi-Dahka,
112  personnification terrestre du principe mauvais. Les anciens livres
     zends nomment ces trois frres, chefs de races, airima, Tora et
     Arya, qui deviennent Selm, Tour et Eradj dans l'pope
     traditionnelle de la Perse moderne. airima correspond au Schem de
     la Bible, dont son nom n'est qu'une variante; celui d'Arya
     s'applique  la mme famille ethnique que Yapheth dans la Gense.
     Mais  'Ham, pre d'une race avec laquelle les Iraniens n'avaient
     plus depuis longtemps de contact direct  l'poque o furent
     composs les livres sacrs du mazdisme, ces livres substituent
     Tora, personnification des peuples turcs, qui n'ont pas de
     reprsentant dans le tableau ethnographique du chapitre X de la
     Gense, non plus que les ngres, l'une des races essentielles du
     systme gyptien.

     Nous sommes ainsi amens  mettre en regard des trois fils de Noa'h
     les trois fils de Thraetaona, qui leur correspondent dans les
     traditions religieuses de l'Irn, et les grandes races humaines
     telles que les reconnaissaient les gyptiens[93].

         BIBLE.       |       IRN.        |       GYPTE.
                      |                    |
     1. Schem.        |    1. airima.     |     2. 'Amou.
     2. 'Ham          |                    |     1. Rotou
     3. Yapheth.      |    3. Arya.        |     4. Tama'hou
                      |    2. Tora.       |
                      |                    |     3. Na'hasiou

       [Note 93: Le chiffre qui prcde chaque nom dans ce tableau,
       marque l'ordre de primogniture qui lui est attribu dans le
       systme auquel il appartient.]

     Les Sabiens ou Mendates, dans leurs livres sacrs, parlent des
     trois frres Schoum, Yamin et Yaphet, mais on ne saurait dire si la
     tradition leur en vient de source babylonienne ou bien est chez eux
     le rsultat d'une infiltration juive ou chrtienne. En revanche,
     dans les fragments de Brose, qui, eux, reprsentent exactement les
     rcits qui se lisaient dans les livres des Chaldens, il est
     question de trois frres  demi divins, qui ont rgn presque
     aussitt aprs le dluge, et que ds les premiers sicles chrtiens
     les Pres de l'glise comparaient  Schem, 'Ham et Yapheth. Ce sont
     Cronos, Titan et Promthe, que l'auteur des _Chaldagues_
     reprsentait comme trois frres ennemis se faisant la guerre.
     Malheureusement on n'a pas encore jusqu' prsent retrouv de
     rdaction cuniforme originale de cette histoire, qui fasse
113  connatre quels taient les noms assyriens que Brose a ainsi
     traduits en grec, s'ils taient identiques  ceux de la Gense ou
     s'ils en diffraient.

     Mose de Khorne, l'historien national de l'Armnie, dveloppe un
     peu davantage le rcit de l'hostilit des trois frres, en disant
     qu'il l'emprunte  Brose; mais en employant pour dsigner ses
     personnages des noms diffrents de ceux que nous lisons dans les
     fragments grecs de l'historien de Babylone. Avant la construction
     de la tour et la confusion du langage des hommes, dit-il, mais
     aprs la navigation de Xisouthros jusqu' l'Ararat, les trois
     frres Zerovan, Titan et Yapedosth se partagrent la domination de
     la terre. Et ils me semblent les mmes que Schem, 'Ham et Yapheth.
     Quand ils se furent partags l'empire de toute la surface
     terrestre, Zerovan, enflamm d'orgueil, voulut dominer sur les deux
     autres. Titan et Yapedosth rsistrent  sa violence et lui firent
     la guerre, parce qu'il voulait instituer ses fils comme rois sur
     tous les hommes. Et pendant cette guerre, Titan occupa une partie
     des limites hrditaires de Zerovan. Alors leur soeur Astlik[94]
     s'interposa entre eux, calma par ses sductions leur querelle et
     les amena  convenir que Zerovan aurait la primaut. Mais les deux
     autres frres arrtrent, en se liant par des serments, qu'ils
     tueraient dsormais tous les enfants mles de Zerovan, pour viter
     que sa postrit ne continut sa domination. Pour raliser ce
     projet, ils chargrent quelques-uns des plus actifs parmi les
     compagnons de Titan de surveiller les accouchements des femmes.
     C'est ainsi qu'ils mirent  mort, conformment  leur serment, deux
     des enfants de Zerovan. Mais enfin Astlik, aprs s'tre concerte
     avec les femmes de Zerovan, parvint  persuader  quelques-uns des
     serviteurs de Titan de laisser vivre les autres enfants et de les
     transporter dans l'Orient, sur la montagne de l'assemble des
     dieux.

       [Note 94: Cette mention d'une soeur  ct des trois frres,
       rappelle les enfants de Lemech dans la Gense.]

     Mose de Khorne n'a certainement pas pris ceci dans un texte crit
     en grec, dans les extraits directs de l'ouvrage de Brose. Sa
     source tait dj armnienne, et les noms grecs qui dsignaient les
     personnages du mythe dans le livre du prtre chalden contemporain
     des Sleucides, y taient traduits et dguiss sous une forme tout
     iranienne. Zerovan est bien videmment le zend _zarvan_, temps,
     et cette appellation s'est forme sur le modle du Zrvna-akarana,
114  le Temps incr, infini, des livres mazdens. Yapedosth est un
     superlatif (sanscrit _djpatista_) du nom arien de Djpati, le
     chef de la race, qui a t la source du biblique Yapheth; c'est
     donc le chef de la race par excellence. Cette formation confirme
     l'opinion d'Ewald et de Pictet, attribuant une origine aryenne au
     nom du personnage dont la Bible fait l'anctre des Aryas, nom connu
     du reste aussi dans la tradition grecque, tandis que ceux de Schem
     et de 'Ham sont purement smitiques. Tout ceci doit tre le
     rsultat d'un travail, en partie bas sur des traditions encore
     existantes, que le rcit traduit d'abord des tablettes chaldennes
     en grec par Brose aura subi  une certaine poque pour reprendre
     une forme orientale, en passant de nouveau du grec dans une des
     langues de l'Asie. Nous n'hsitons pas  rapporter un tel travail
     aux deux premiers sicles de l're chrtienne et aux savants de
     l'cole d'desse,  laquelle appartenait certainement--bien qu'il
     ait prtendu attribuer une antiquit apocryphe  son livre--le
     Mar-Abas Katina dont Mose de Khorne a fait son guide pour les
     poques antiques de l'histoire d'Armnie. Des noms grecs que Brose
     avait employs, Titan n'a pas t chang; Cronos, par suite des
     ides d'antiquit prodigieusement recule qui s'attachent toujours
      ce nom, a t trs naturellement remplac par Zerovan; quant 
     Promthe, l'change de son nom avec celui de Yapedosth est tout
     naturel, si l'on se souvient des mythes hellniques qui font de
     Promthe le fils de Iaptos. En traduisant sous une forme grecque
     les noms de la tradition ethnologique que lui offraient les
     documents babyloniens, Brose la rapprochait de la trs antique
     tradition hellnique d'aprs laquelle Cronos et Iaptos taient
     galement deux Titans, fils d'Ouranos et de Gaia, et Iaptos
     devenait le pre d'Atlas, de Menoitios (Manou), de Promthe et
     d'pimthe, c'est--dire la souche de l'humanit primitive.
     L'emploi du nom de Promthe par Brose semble indiquer
     positivement que celui de Yapheth existait dans les traditions
     chaldennes comme dans la Bible. Et, d'un autre ct, l'importance
     du cycle des fables relatives  Iaptos a t depuis longtemps
     reconnue par la science comme un des points de contact les plus
     frappants entre les mythes hellniques relatifs aux premiers ges
     et la narration de la Gense. Au reste, il faut remarquer que chez
     les Grecs les Titans, en gnral, sont reprsents comme les
     premiers ducateurs du genre humain, ou que, suivant d'autres
     lgendes, les hommes sont issus du sang des Titans.
115

      7.--LA TOUR DES LANGUES.

     Les traditions parallles  celles de la Bible, que nous avons
     jusqu' prsent examines, avaient un caractre vritablement
     universel; elles se retrouvaient dans tous les rameaux suprieurs
     de l'humanit Noa'hide; chez les peuples des races et des contres
     les plus diverses. Il n'en est plus de mme pour celle de la
     confusion des langues et de la Tour de Babel. Celle-ci a pour
     thtre, dans la Bible, les plaines de Schine'ar ou de la Chalde,
     et elle est particulire aux habitants de cette contre ou aux
     peuples qui en sortirent  une poque historiquement apprciable.

     Le rcit de la Tour des langues existait dans les plus anciens
     souvenirs des Chaldens, et il faisait aussi partie des traditions
     nationales de l'Armnie, o il tait venu des nations civilises du
     bassin de l'Euphrate et du Tigre. Mais nous ne trouvons rien de
     semblable ni dans l'Inde, ni dans l'Iran. Chez les Grecs seuls,
     nous constatons un trait manifestement parallle, venu on ne sait
     par quelle voie, dans la lgende des Aloades, que nous avons dj
     raconte plus haut (p. 55), en parlant des traditions relatives aux
     gants. On prtend, en effet, qu'ils ont commenc  lever une tour
     dont le sommet, dans leur projet, doit atteindre jusqu'au ciel,
     lorsque les dieux, enfin las de leur arrogance et de leur audace,
     les foudroient et les prcipitent dans le Tartare.

     Les extraits de Brose offrent deux versions, trs exactement
     concordantes entre elles, de l'histoire de la construction de la
     Tour et de la confusion des langues. Voici d'abord celle d'Abydne:
     On raconte que les premiers hommes, enorgueillis outre mesure par
     leur force et leur haute taille, en vinrent  mpriser les dieux et
      se croire suprieurs  eux; c'est dans cette pense qu'ils
     levrent une tour d'une prodigieuse hauteur, qui est maintenant
     Babylone. Dj elle approchait du ciel, quand les vents vinrent au
     secours des dieux et bouleversrent tout l'chafaudage, en le
     renversant sur les constructeurs. Les ruines en sont appeles
     Babylone, et les hommes, qui avaient jusqu'alors une seule langue,
     commencrent, depuis lors  parler, par l'ordre des dieux, des
     idiomes diffrents. La rdaction d'Alexandre Polyhistor dit:
     Lorsque les hommes avaient encore une seule langue, quelques-uns
     d'entre eux entreprirent de construire une tour immense, afin de
     monter jusqu'au ciel. Mais la divinit, ayant fait souffler les
     vents, renversa la tour, bouleversa ces hommes et donna   chacun
116  une langue propre; d'o la ville fut appele Babylone. Parmi les
     fragments des tablettes cuniformes provenant de Ninive et
     conserves au Muse Britannique, on a reconnu un lambeau d'une
     rdaction originale de ce rcit. Il est dplorablement mutil, mais
     cependant il en reste encore assez pour qu'on soit bien assur du
     sujet, et mme pour que l'on puisse constater que cette narration,
     dans les circonstances les plus essentielles, tait en parfaite
     conformit avec les extraits de Brose.

     Au reste, dans la Gense, le rcit relatif  la Tour de Babel n'a
     pas seulement la Chalde pour thtre; il porte dans sa rdaction
     mme l'empreinte incontestable et manifeste d'une origine
     chaldenne. On y trouve jusqu' un jeu de mots qui ne peut
     s'expliquer que par l'analogie des mots _zikru_, souvenir, nom,
     et _zikurat_, tour, pyramide  tages, dans la langue assyrienne,
     et dont l'idiome hbraque ne rendrait compte en aucune faon. Le
     dchiffrement des inscriptions cuniformes, en nous faisant
     connatre le nom indigne de Babel ou Babylone sous sa forme
     authentique, lui assigne une toute autre tymologie que celle qui
     semblerait ressortir du texte de la Bible; c'est Bab-Ilou, la
     porte du dieu Ilou. L'explication par _babel_, confusion, est
     donc le rsultat d'une allitration inspire par les rcits qui
     s'attachaient  ce lieu. Mais cette explication factice est
     d'origine chaldo-babylonienne et non juive; car le mot _babel_,
     sur lequel elle repose, n'appartient pas  l'hbreu; c'est un
     vocable de l'idiome smitique qui se parlait  Babylone et 
     Ninive.

     La tradition de la Tour et de la confusion des langues est, du
     reste, indpendante de cette tymologie et mme de toute
     localisation de ce souvenir  Babylone. L'opinion des Chaldens
     parat avoir vari sur le lieu o les premiers habitants de leur
     pays avaient lev ce monument fameux de leur orgueil. Il rsulte
     d'une prcieuse glose introduite dans le texte du prophte
     Yescha'yahou (Isae)[95] par la version des Septante et de nombreux
     passages des anciens Pres de l'glise, qu'une des formes du rcit
     plaait la Tour des langues dans la ville de la Chalde
     mridionale, que la Bible appel Kalneh ou Kalno, et les documents
     cuniformes Koul-ounou; c'tait un souvenir des ges reculs o la
     civilisation de l'Euphrate et du Tigre avait eu pour foyer
     principal les provinces les plus voisines du golfe Persique, le
118  pays auquel appartient en propre le nom de Schoumer ou Schine'ar.
     Cette incertitude sur le site de la tour ou de la pyramide 
     tages,  la construction de laquelle tait li le chtiment divin
     de la confusion du langage des hommes, prouve que l'on considrait
     ce monument lgendaire comme ayant t totalement renvers par la
     colre cleste, comme ayant disparu sans laisser de vestiges
     apprciables. Jusqu'aux premiers sicles chrtiens, en effet, on ne
     voit nulle part que l'on prtendt, ni  Babylone, ni dans aucune
     autre ville de la Chalde, montrer les ruines de la Tour de Babel.
     Ce sont seulement les docteurs juifs des coles msopotamiennes o
     se forma le Talmud de Babylone, qui eurent l'ide d'en retrouver
     les restes dans les gigantesques ruines de la pyramide de Borsippa,
     appeles aujourd'hui Birs-Nimroud. Ce qui les y induisit fut
     seulement l'impression de dsolation et de majestueuse grandeur
     qu'veille la vue de cette norme montagne de dcombres, la plus
     imposante ruine de la contre de Babylone. Mais en ralit aucune
     tradition ancienne ne justifiait le nom glorieux dont les docteurs
     juifs gratifirent la pyramide de Borsippa. C'tait un difice
     religieux de date fort ancienne, consacr au dieu Nabou, que
     Nabou-koudourri-ouour (Nabuchodonosor), au VIe sicle avant notre
     re, trouva en ruines, qu'il restaura et rebtit en grande partie.
     Il a consacr des inscriptions pompeuses  lguer  la postrit le
     souvenir de cette reconstruction; il y parle des traditions qui se
     rattachaient  l'origine du monument, mais il ne souffle pas mot de
     celle de la confusion des langues, dont il n'aurait pas manqu de
     faire mention si elle y avait t applique. C'est donc  tort que
     beaucoup de modernes ont attach foi  une prtendue tradition, qui
     est toute artificielle, de date rcente, et ne repose sur rien de
     srieux. Le vrai est qu'il faut renoncer  voir dans le
     Birs-Nimroud ou dans toute autre ruine subsistant aujourd'hui le
     long du cours infrieur de l'Euphrate, les restes de la Tour de
     Babel.
117
       [Illustration 142: Les ruines du Birs-Nimroud[1]]

       [Note 1: D'aprs un dessin de M. Thomas, architecte, publi dans
       l'_Expdition en Msopotamie_, de M. Oppert.]

       [Note 95: IX, 10.]
119



                             CHAPITRE III

               VESTIGES MATRIELS DE L'HUMANIT PRIMITIVE.


      1.--L'HOMME DES TEMPS GOLOGIQUES.

     Nous avons cout jusqu' prsent la grande voix de l'humanit
     racontant, dans la tradition sacre et dans la tradition profane,
     les souvenirs qu'elle avait gards de ses premiers ges. Il nous
     faut maintenant aborder un tout autre ordre d'informations, pour
     essayer de complter les renseignements que l'on peut grouper dans
     l'tat actuel sur l'existence primitive de l'homme. Ce sont
     dsormais les pierres qui vont parler. Nous demanderons aux couches
     constitutives de notre sol les secrets qu'elles cachent dans leur
     sein; nous examinerons soigneusement les vestiges matriels qu'a
     laisss le passage des populations antrieures  toute histoire. Et
     nous pourrons ainsi placer,  ct des faits gnraux transmis par
     la tradition, de nombreux dtails sur la vie des premiers hommes,
     ainsi que sur les phases successives de leurs progrs matriels.

     Il s'agit l d'une science toute nouvelle, qui n'a pas encore plus
     d'un quart de sicle d'existence et qu'on a appele l'archologie
     prhistorique. Comme toutes les sciences qui en sont encore  leurs
     dbuts, elle est trs orgueilleuse; elle prtend, du moins dans la
     bouche d'une partie de ses adeptes, bouleverser la tradition, en
     rduire  nant l'autorit et expliquer  elle seule tout le
     problme de nos origines. Ce sont l des prtentions bien hardies
     et qui ne se raliseront jamais. Sans viser si haut, la science
     nouvelle, dans les vraies limites de ce qui lui est possible, a
     dj un rle assez considrable et assez brillant  remplir pour
     pouvoir s'en contenter. Combler avec certitude les normes lacunes
     de la tradition, en claircir les donnes obscures au moyen de
     faits positifs, scientifiquement constats, c'est l ce qu'elle
     doit faire un jour et ce qu'elle a dj fait en partie.
     L'archologie prhistorique, au reste, n'est encore
     qu'imparfaitement constitue; elle prsente de grandes canules, des
120  problmes jusqu' prsent dpourvus de solution. L'esprit de
     systme s'y est trop souvent donn carrire, et bien des savants se
     sont hts d'y chafauder des thories avant d'avoir men assez
     loin les observations. Enfin tous les faits de cette science ne
     sont pas tablis d'une manire parfaitement certaine.

     Mais malgr ces imperfections, invitables dans une tude commence
     depuis si peu d'annes, la science des vestiges archologiques de
     l'humanit primitive a pris rang parmi les sciences positives. Elle
     a rassembl dj un trs grand nombre de faits absolument certains,
     dont la synthse commence  se dessiner. Ses recherches ont fait
     rapparatre les scnes de la vie rude et sauvage des premiers
     hommes, et de ses succs jusqu' prsent on peut augurer ceux qui
     suivront. Il est dsormais impossible de faire un livre dans le
     genre de celui que nous avons entrepris, et de le mettre  la
     hauteur de l'tat des connaissances, sans y donner une place aux
     rsultats de cette tude. Comme de raison, les faits
     indubitablement constats doivent seuls tre insrs dans un rsum
     tel que le ntre. Aussi avons-nous fait avec le plus grand soin le
     dpart des choses certaines et des choses encore douteuses.

     Malheureusement les recherches de l'archologie prhistorique n'ont
     pas pu tre pousses encore dans toutes les parties du globe. Elles
     ont eu jusqu' prsent pour thtre principal l'Europe occidentale,
     et en particulier la France et l'Angleterre. Ceci nous met loin des
     lieux o l'espce humaine dut faire son apparition, o vcut le
     couple de nos premiers pres. C'est en cela que la science prsente
     une de ses plus regrettables lacunes, qui sera sans doute un jour
     comble. Mais, comme on va le voir, les faits mmes constats en
     Europe, bien que ne pouvant pas tre regards comme absolument
     primordiaux, ont un intrt de premier ordre qui ne permettait pas
     de les passer ici sous silence.

     Ils ont pris surtout une importance exceptionnelle depuis que la
     palontologie humaine s'est constitue comme une branche  part de
     l'archologie prhistorique. Celle-ci, lorsque les savants des pays
     scandinaves en ont jet les premires bases, n'tendait pas ses
     investigations au del de l'poque actuelle de la formation de
     l'corce du globe, au del du temps o les continents prirent  peu
     de chose prs le relief que nous leur voyons aujourd'hui. La
     palontologie humaine, au contraire, fait remonter bien autrement
     haut dans les annales du pass de l'homme; elle nous reporte  une
121
     antiquit qu'on ne saurait, au moins quant  prsent, valuer en
     annes ni en sicles d'une manire quelque peu prcise. Elle fait
     suivre les plus antiques reprsentants de notre espce, au travers
     des dernires rvolutions de l'corce terrestre, par del plusieurs
     changements profonds des continents et des climats, et dans des
     conditions de vie trs diffrentes de celles de l'poque actuelle.

       *       *       *       *       *

     C'est dans les tages suprieurs du groupe de terrains dsign sous
     le nom de _miocne_, c'est--dire dans les couches de sdiments
     dposs vers le milieu de la grande priode gologique appele
     _poque tertiaire_, que l'on a cru retrouver dans nos pays les plus
     antiques vestiges de l'existence de l'homme.

     La flore et la faune des couches en question dmontrent que la
     temprature de la surface du globe tait alors beaucoup plus leve
     qu'elle n'est aujourd'hui. Les contres de l'Europe centrale
     jouissaient d'un climat pareil  celui des tropiques; les portions
     les plus septentrionales de l'Asie et de l'Amrique, et le
     Gronland lui-mme, n'taient pas encore envahis par les glaces.
     Jusque sous le cercle polaire, toutes les terres merges--et de ce
     ct elles paraissent alors avoir t plus nombreuses
     qu'aujourd'hui--taient couvertes d'paisses forts, dont la riante
     vgtation tait alors,  peu de chose prs, ce qu'est maintenant
     celle des climats temprs. De grands singes anthropomorphes
     voisins des gibbons, le rhinocros  quatre doigts que les
     palontologistes ont appel _acerotherium_, le dicrocre,
     l'amphicyon gigantesque, plusieurs espces d'ours et de grands
     flins plus formidables que le lion et le tigre de nos jours: tels
     taient les animaux qui peuplaient alors la France, et auxquels
     vinrent bientt se joindre les colosses de la famille des
     proboscidiens, mastodontes et dinothriums, auprs desquels les
     lphants actuels ne sont que des diminutifs.

     Il est certain que, sur quelques points du centre de la France, on
     a exhum des strates des terrains miocnes suprieurs des silex
     clats  l'aide du feu, o il est bien difficile de ne pas
     reconnatre les traces d'un travail intentionnel et intelligent,
     destin  les transformer en armes et en instruments. De trs
     hautes autorits n'hsitent pas  y voir les oeuvres des premires
     gnrations humaines. D'autres, au contraire, effrays de
     l'antiquit que ces faits rvleraient pour notre espce, ou bien,
     dans une autre direction d'ides, influencs par les doctrines
122  transformistes, attribuent ces vestiges  un prcurseur de
     l'homme, encore inconnu, qui aurait t dj dou d'intelligence
     et capable d'industrie. D'autres enfin, mais le nombre en va
     toujours diminuant devant l'vidence de plus en plus grande des
     faits observs, y opposent une dngation formelle et prtendent ne
     voir ici que de simples produits de circonstances fortuites.

       [Illustration 147: Silex clat en forme de grattoir, des
       terrains miocnes suprieurs[1].]

       [Note 1: D'aprs le _Prcis de palontologie humaine_, de M. le
       docteur Hamy. La pice a t extraite, par M. l'abb Bourgeois,
       des marnes lacustres de Thenay (Loir-et-Cher).]

     Tant que l'on n'aura pas rencontr, dans les couches o s'observent
     ces silex, qui paraissent travaills et ont dj donn lieu  tant
     de discussions, des ossements de l'homme ou de son prcurseur
     suppos, la question devra demeurer indcise. Il n'y aura pas moyen
     de la trancher d'une manire dfinitive. On doit cependant
     remarquer que, dans l'tat actuel de la science, une grande
     objection contre l'opinion qui suppose ds cette poque l'existence
     de l'homme, perptu ensuite sans interruption depuis lors, se tire
     du hiatus norme form dans le temps par la dure des poques o se
     dposrent les terrains _pliocnes_ infrieurs et moyens, terrains
     o jusqu'ici l'on n'a pu constater aucun vestige analogue.

     Le passage de l'poque miocne  celle o se formrent les strates
     pliocnes infrieures, reprsentes dans nos pays par les
     mollasses, fut marqu par un changement de climat notable, un
     abaissement de temprature qui plaa l'Europe centrale environ dans
     les mmes conditions qu'aujourd'hui. Si, dit M. Schimper dans son
     _Trait de palontologie vgtale_, la priode miocne offre un
     mlange de plantes tropicales et subtropicales, au milieu
     desquelles les plantes des zones tempres ne jouent qu'un rle
     secondaire, il n'en est plus ainsi dans la priode pliocne, o
     celles-ci finissent par dominer exclusivement. Cette flore
     europenne tempre correspond assez exactement  celle des
     contres dont la moyenne thermomtrique est de 13 degrs environ. A
     la modification de la flore de nos pays correspond une modification
     parallle de la faune, en rapport avec le changement du climat.

     Celui-ci, du reste, alla rapidement en s'accentuant de plus en
     plus. La baisse de la temprature, par suite de causes qui restent
     encore absolument inconnues, en vint au point de produire les
     phnomnes, aujourd'hui parfaitement constats, de la _premire
     poque glaciaire_.
123
     Le climat moyen de l'Europe, descendu bien au-dessous de ce qu'il
     est aujourd'hui, donna naissance  d'immenses accumulations de
     glace qui couvrirent toute la Scandinavie, toute l'cosse et tout
     le plateau central de la France d'une calotte uniforme, pareille 
     celle qui enveloppe aujourd'hui le Gronland, et remplirent les
     valles de toutes les chanes de montagnes jusqu' leurs dbouchs
     dans les plaines infrieures. C'est alors que le grand glacier du
     Rhne descendit jusqu'au point que marque la ligne des anciennes
     moraines s'tendant de Bourg-en-Bresse  Lyon. Un refroidissement
     aussi considrable de la temprature, qui parat s'tre produit
     proportionnellement sur toute la surface du globe, eut pour
     rsultat de tuer la riche vgtation qui embellissait nos rgions,
     et d'anantir en grande partie la faune europenne. Les
     mastodontes, et avec eux nombre d'espces de carnassiers, de
     ruminants, etc., s'teignirent ou migrrent vers le sud. De mme,
     s'il avait exist antrieurement des hommes dans nos contres, ils
     durent forcment tre dtruits ou contraints  l'migration; car le
     climat de l'Europe ne permettait plus alors la vie de l'homme, non
     plus que de la plupart des animaux de la faune vertbre. C'est
     dans des contres plus mridionales qu'on devra rechercher un jour,
     quand elles seront mieux ouvertes aux explorations, si la race
     humaine se conserva pendant ce temps sous des climats moins
     rigoureux o elle aurait migr, ou bien si les tres intelligents,
     qui taillrent les silex dcouverts dans le calcaire de Beauce et
     dans les sables de l'Orlanais, furent entirement anantis. Alors
     seulement on pourra se former une opinion srieusement motive sur
     la question de savoir s'ils taient les anctres des hommes
     actuels, des _pradamites_, c'est--dire, des humains d'une race
     disparue, ou bien encore des prcurseurs de l'homme, des tres se
     rapprochant de notre espce mais en tant nettement distincts,
     sortes d'bauches par lesquelles le Crateur aurait prlud  la
     formation dfinitive de l'homme.

     Quoiqu'il en soit, aprs la priode glaciaire, lorsque se formrent
     les terrains pliocnes suprieurs, la temprature de l'Europe
     redevint tempre et probablement trs voisine de ce qu'elle est
     aujourd'hui, car ds lors la flore fut  peu de chose prs ce
     qu'elle n'a pas cess d'tre depuis. Sur nos pays dbarrasss des
     glaces qui les avaient couverts, on vit revenir une faune trs
     diffrente de celle qui l'avait prcde.  celle-ci appartenaient
     les derniers mastodontes; celle-l voit apparatre les premiers
     lphants, _l'elephas meridionalis_. Aux rhinocros et aux tapirs,
124  aux ours et aux cerfs du pliocne infrieur, se substituent des
     cerfs, des ours, des tapirs, des rhinocros d'espces jusqu'alors
     inconnues. Les genres hippopotame (_hippopotamus major_) et cheval
     (_equus robustus_) jouent un rle important dans cette population
     animale nouvelle; les flins, au contraire, y deviennent
     relativement rares. C'est le temps des alluvions de Saint-Prest
     auprs de Chartres, et du val d'Arno suprieur, si riches en dbris
     d'lphants.

     L'homme avait apparu ou reparu dans nos contres en mme temps que
     les animaux que nous venons de nommer; et depuis lors les monuments
     de sa prsence se succdent sans interruption jusqu' nos jours. On
     a trouv les traces non quivoques de son passage  Saint-Prest, o
     elles ont t constates pour la premire fois par M. Desnoyers;
     dans le val d'Arno, o elles ont t reconnues par M. Ramorino; et
     aussi dans les _oesar_ de la Scandinavie, dpts de la mme poque,
     tudis par M. Nilsson. Ce sont des pointes de flche et des
     grattoirs en silex, taills par clatement d'une manire encore
     fort grossire; ce sont surtout des incisions produites
     manifestement par les lames de pierre servant de couteaux sur les
     ossements des grands pachydermes, en en dtachant les chairs pour
     les manger. Car les sauvages de l'poque pliocne suprieure
     chassaient hardiment ces colosses animaux et en faisaient leur
     nourriture.

       [Illustration: Petite pointe de flche en silex de
       Saint-Prest[1]]

       [Note 149: D'aprs le _Prcis de palontologie humaine_, de M.
       Hamy.]

     Les terres merges dans notre partie du globe taient beaucoup
     plus vastes qu'aujourd'hui. Un soulvement d'environ 180 mtres du
     fond de la mer unissait les Iles Britanniques  la France, comme
     appendice du continent europen, qui embrassait aussi toute
     l'tendue actuelle de la mer du Nord, de telle faon que la Tamise
     tait alors un affluent du Rhin. Au midi, la Sicile tenait 
     l'Afrique septentrionale, comme aussi l'Espagne. Cet tat des
     continents explique les migrations animales qui commencrent
     presque aussitt  se produire et qui occuprent toute l'poque de
     la transition entre l'ge tertiaire et l'ge quaternaire. En effet,
     tandis que la faune caractrise par l'_elephas meridionalis_,
     l'_hippopotamus major_ et le _rhinoceros leptorhinus_ apparaissait
     dans l'Europe centrale, deux autres faunes analogues, mais
     distinctes, caractrises par des espces diffrentes des mmes
     genres, s'taient montres en mme temps, l'une au nord et l'autre
125  au sud, l'une dans les rgions hyperborennes et l'autre en
     Afrique. La premire tait remarquable surtout par le mammouth ou
     lphant  longs poils (_elephas primigenius_), par un rhinocros 
     paisse toison (_rhinoceros tichorinus_), animaux aujourd'hui
     disparus, par le renne, l'lan, le glouton, le boeuf musqu, qui
     habitent encore maintenant les environs du ple; la seconde tait
     la faune qui subsiste en Afrique avec son lphant, son rhinocros
     et son hippopotame.

     Or, tandis que la faune propre  nos contres s'teignait assez
     rapidement, sauf quelques espces, comme l'ours des cavernes, sous
     l'influence de causes que nous ne pouvons encore pntrer, un
     double courant de migration, dont la constatation est due aux
     travaux de M. Lartet, amenait dans l'Europe centrale les animaux de
     la faune hyperborenne et ceux de la flore africaine, les uns
     descendant du nord, les autres remontant du sud par les
     communications terrestres qui existaient alors, venant se runir
     sur notre sol et pntrant jusque dans ce qui a t plus tard les
     Iles Britanniques. Ce sont les diverses phases de ce mlange, et de
     cette substitution d'une faune  une autre, qui sont marques en
     Angleterre par les couches du crag des comts de Norfolk et de
     Suffolk, ainsi que par le forest-bed de Cromer, auprs de Paris
     par les alluvions fluviales de Montreuil et de Villejuif, en Sicile
     par les remplissages des grottes de Syracuse et de San-Teodoro. Du
     mme temps sont aussi les dpts qui remplissent la grotte de
     Wookey, en Angleterre, o l'on a recueilli des objets de travail
     humain indiquant une industrie un peu plus avance que celle 
     laquelle appartiennent les instruments en silex de Saint-Prest et
     des _oesar_ de la Sude.

     Mais, en mme temps que la double migration des animaux
     hyperborens et africains vers l'Europe centrale achevait ses
     premires tapes, une grande rvolution s'accomplissait dans le
     relief des continents et marquait l'aurore d'une nouvelle poque
     gologique. Un immense affaissement, sensible plus fortement
     qu'ailleurs dans les rgions septentrionales, plongeait sous les
     eaux la plus grande partie du nord de l'Europe; o les glaces
     flottantes venaient disperser, dans les plaines de la Russie, de la
     Pologne et de la Prusse, des blocs de rochers arrachs au voisinage
     du ple. Les Iles Britanniques taient rduites  un archipel de
     petits lots forms seulement par les sommets les plus levs. A la
     mme date, l'Atlantide tertiaire disparaissait galement, la Sicile
     se sparait de l'Afrique, la mer venait couvrir l'espace qu'occupe
126  aujourd'hui le Sahara. De tels changements dans la distribution des
     terres et des eaux amenaient forcment avec eux un changement
     profond dans le climat.

       *       *       *       *       *

     L'accomplissement des phnomnes d'immersion dont nous venons de
     parler, et le moment o ils atteignirent leur maximum d'intensit
     ouvrent une nouvelle poque gologique, celle que l'on appelle
     _quaternaire_. Ses dbuts sont marqus par une extension des
     glaciers, moins grande que celle du milieu des temps pliocnes,
     mais norme encore, et qui a laiss des vestiges impossibles 
     mconnatre dans toutes les rgions de montagnes. Les valles des
     Carpathes, des Balkans, des Pyrnes, des Apennins, sont alors de
     nouveau encombres de glaces. Les glaciers du versant sud des Alpes
     s'avancent jusqu' l'entre des plaines du Pimont et de la
     Lombardie; celui du Rhne va rejoindre une seconde fois le Jura,
     remplissant le bassin du lac Lman. C'est la _seconde priode
     glaciaire_.

     On n'est point surpris de retrouver, dans les dpts que cette
     poque a laisss sur notre sol, des dbris de toutes les espces,
     teintes ou conserves, qui caractrisent la faune des rgions
     circumpolaires et ne peuvent vivre que dans un climat trs froid.
     Le mammouth et le rhinocros  narines cloisonnes, dont le berceau
     fut en Sibrie  l'ge pliocne, et que leur paisse fourrure
     rvle comme des animaux organiss pour vivre sous la temprature
     la plus rigoureuse, descendaient alors jusqu'aux Pyrnes et aux
     Alpes. Les marmottes, les bouquetins, les chamois, maintenant
     relgus sur la cime des plus hautes montagnes, habitaient, jusque
     dans les environs de la Mditerrane, des plaines o il leur serait
     impossible de vivre aujourd'hui. Le boeuf musqu, que l'on ne
     trouve plus que par del le 60e parallle, dans l'Amrique
     septentrionale, errait dans les campagnes du Prigord. Le renne,
     plus arctique encore, abondait dans toute la France, o le glouton
     l'attaquait, comme aujourd'hui dans le pays des Lapons. Le grand
     ours des cavernes, espce qui s'est graduellement teinte, et qui
     avait disparu longtemps avant l'ouverture des temps purement
     historiques, se rattache aussi  cette faune septentrionale.

     Mais il ne faudrait pas en conclure, comme on l'a fait trop vite,
     que le climat de nos pays ft alors identique  ce qu'est
     maintenant celui de la Sibrie. Par suite du double courant de
     migrations animales venant du nord et du sud, que nous avons
     indiqu tout  l'heure, la faune des dpts quaternaires de la
127  France prsente le mlange le plus extraordinaire des espces des
     zones chaudes et des zones froides.  ct des animaux des contres
     circumpolaires, on y rencontre la plupart de ceux du continent
     africain. Les dbris de l'lphant d'Afrique se rencontrent, en
     allant vers le nord, depuis l'Espagne jusqu'aux bords du Rhin; le
     rhinocros bicorne, aujourd'hui restreint dans les environs du Cap,
     a laiss ses ossements dans les alluvions quaternaires de la
     Grande-Bretagne. L'hippopotame amphibie des grands fleuves de
     l'Afrique habitait nos rivires et y tait trs abondant; on en
     rencontre frquemment les vestiges dans les dpts de l'ancienne
     Seine. Une norme espce de lion ou de tigre,--les naturalistes
     hsitent encore sur ses affinits,--le _felis spelus_; vivait dans
     toutes les provinces de France et des pays voisins avec la hyne,
     la panthre et le lopard. Force est donc d'admettre qu' l'poque
     quaternaire, si les glaciers des montagnes avaient un prodigieux
     dveloppement, si le froid tait vif sur tous les plateaux un peu
     levs, la temprature des valles plus basses offrait un contraste
     marqu et tait assez chaude pour convenir  des espces animales
     dont l'habitat actuel est en Afrique.

     M. le docteur Hamy, dans son beau _Prcis de palontologie
     humaine_, a trs bien expliqu, par des raisons simples et
     vraisemblables, ces conditions toutes particulires de climat et de
     faune.

     Dans le nord, le Royaume-Uni morcel en un certain nombre d'les
     moyennes et petites, la Scandinavie trs rduite en tendue, la
     Finlande spare du reste de l'Europe par un bras de mer reliant, 
     travers les lacs russes, la Baltique  la Mer Blanche, l'Ocan
     Glacial s'avanant jusqu'au pied de l'Oural du centre, les plaines
     de la Sibrie en grande partie inondes, comme celles de la Russie,
     de la Pologne et de la Prusse; dans l'est, la Caspienne, runie 
     la Mer Noire et  la Mer d'Azof, couvrant les steppes d'Astrakhan,
     entre l'Oural et le Volga, et s'tendant du Caucase jusqu'au del
     de Kherson, les grands lacs d'Aral, de Ko-Ko-Noor, etc., bien plus
     vastes, une mer intrieure remplaant l'immense dsert de Gobi; au
     sud, enfin, le Sahara submerg, doublant presque la surface de
     notre Mditerrane: telles seraient les principales modifications
     qu'il faudrait introduire dans la carte de l'ancien continent pour
     y reprsenter la gographie quaternaire. Partout des les ou de
     grandes presqu'les, entre lesquelles pntrent les eaux de la mer,
     et par l mme presque partout le climat insulaire substitu au
     climat continental.
128
     Dans les conditions o se trouvent aujourd'hui nos contres, les
     tempratures moyennes des divers mois de l'anne varient de plus en
     plus, quand de l'quateur on va vers les ples. Circonscrites entre
     2 et 3 degrs centigrades de 0  10 degrs de latitude nord, ces
     variations augmentent de 10  20 degrs, augmentent encore de 20 
     30 degrs, et s'accentuent de plus en plus dans les zones
     tempres.  Paris, l'amplitude de l'oscillation est de 15  16
     degrs centigrades;  Berlin, elle en atteint 20 degrs et demi; 
     Moscou, 35 ou 36 degrs.  Boothia-Felix, enfin, par 72 degrs de
     latitude nord, elle est de plus de 45 degrs.

     Dans les les, ces variations sont bien plus limites. Dans
     l'archipel de la Nouvelle-Zlande, par exemple, qui s'tend aux
     antipodes  des latitudes gales  celles de l'Europe, les
     divergences sont beaucoup moins fortes de l'hiver  l't, puisque,
     au lieu d'aller  16, 20 ou 25 degrs, elles ne dpassent pas 7
     degrs.

     Avec un climat continental, les chaleurs des ts dtruisent
     l'action du froid pendant les hivers; le vent chaud du Sahara
     (_foehn_ des naturalistes suisses) tablit une sorte de
     compensation  l'gard des vents froids qui ont souffl du nord et
     de l'est, et les glaciers, dont quelques annes froides se
     succdant abaisseraient, comme en 1816, la limite infrieure d'une
     manire notable, se maintiennent, ou peu s'en faut,  la mme
     lvation. Les influences de latitude s'attnuant dans un climat
     insulaire, et l'altitude conservant toute sa force, on pourra voir
     de belles valles, couvertes d'une splendide vgtation
     mridionale, domines de quelques centaines de mtres seulement par
     d'immenses glaciers.

     Il en est ainsi  la Nouvelle-Zlande, que nous avons choisie
     comme exemple plus haut. Tous les voyageurs, depuis Cook, ont parl
     avec enthousiasme des vigoureuses forts de la terre des bois
     verts, o l'lgant _areca sapida_ reprsente le groupe des
     palmiers et marie ses riants bouquets au feuillage des podocarpes,
     des dacrydies et des fougres arborescentes. Tous ont admir la
     riche vgtation de ces plaines verdoyantes o croissent en
     abondance les _dracna_, les cordylines, les _phormium tenax_, etc.
     Et  quelque distance seulement de ces richesses vgtales, ils ont
     vu se dresser les masses blanches des Alpes du sud. Si,  la suite
     des Haast, des Hector, des Hochstetter, ils ont gravi les pentes de
     cette belle chane de montagnes, ils ont trouv  des niveaux bien
129  moins levs que dans notre continent la limite infrieure des
     neiges perptuelles.

     Ce n'est plus, en effet,  2,700 mtres, comme dans les Alpes
     d'Europe, que commence la fusion de la glace; c'est  1,460 environ
     au glacier d'Hochstetter,  1,450 pour celui d'Ashburton. Cette
     limite est situe plus bas encore aux glaciers de Hourglass (1,155
     mtres) et de la Grande-Clyde (1,140 mtres). Elle descend  1,070
     mtres pour celui de Murchison,  838 mtres pour celui de Tasman,
     enfin  115 mtres seulement d'altitude pour le glacier de
     Franois-Joseph. C'est  1,000 mtres en moyenne au-dessus du
     niveau de l'Ocan que s'arrtent les glaces perptuelles de la
     Nouvelle-Zlande. On remarquera que c'est prcisment  cette mme
     hauteur que se rencontrent les traces les plus infrieures des
     anciens glaciers alpestres.

     Les rsultats produits sont exactement comparables, et la cause
     qui maintient  ce niveau relativement bas les neiges perptuelles
     de la Nouvelle-Zlande s'est certainement exerce sur une grande
     partie de l'Europe quaternaire. N'est-il pas logique de conclure de
     ce rapprochement que l'ancien monde, rduit  former des groupes
     gographiques comparables  l'archipel zlandais, par des
     affaissements considrables dont sa surface prsente de nombreuses
     traces, dut  ces conditions spciales les manifestations
     glaciaires que nous avons rapidement dcrites?

     Dans ces conditions de milieu, l'altitude agissant presque seule
     sur la temprature, qui, en raison de l'tat insulaire, varie peu
     d'une saison  l'autre  des niveaux galement levs, il serait
     facile de placer un grand nombre d'espces d'animaux varies dans
     les conditions les plus favorables  leur dveloppement. On
     pourrait, par exemple, ainsi que l'a fait M. Saratz, au Roseggthal,
     dans la Haute-Engaddine, transporter des rennes dans le voisinage
     des neiges perptuelles, o ils prospreraient, tandis que dans les
     rgions basses les rhinocros, les hippopotames trouveraient la
     douce temprature qui leur est ncessaire.

     En s'levant graduellement de la plaine au sommet des monts, le
     zoologiste jouirait ainsi d'un spectacle toujours nouveau,
     comparable  celui qui attend le botaniste sur certaines montagnes.
     De mme que ce dernier peut, dans son ascension au mont Ventoux,
     par exemple, cueillir successivement sur les pentes du mont des
     plantes qui correspondent  celles des diverses latitudes de
     l'Europe, chaudes, tempres, glaciales; de mme le zoologiste
     rencontrerait l'un aprs l'autre les divers groupes d'animaux qui
130  peuvent se prsenter  ses yeux de l'Algrie aux Alpes laponnes. En
     d'autres termes, l'lvation en altitude remplacerait l'lvation
     en latitude.

     Tel tait l'tat de notre Europe  l'poque quaternaire. Et l'on
     peut apporter une nouvelle preuve, en faveur de l'opinion de M. le
     docteur Hamy, sur l'influence qu'exeraient alors les conditions du
     climat insulaire, en invoquant le tmoignage des vestiges rvlant
     le dveloppement prodigieux qu'avaient dans cet ge les phnomnes
     aqueux  la surface de notre partie du globe. Dans des les et des
     presqu'les entoures de tous cts et pntres par l'Ocan,
     l'atmosphre tait sature d'humidit, et partout les dpts
     quaternaires en ont conserv l'empreinte. Presque toutes les hautes
     valles, au-dessous de la limite des glaces, taient occupes par
     des lacs, qui se sont successivement desschs en rompant leurs
     barrages naturels. Aliments par ces lacs, par les immenses
     glaciers qui les dominaient, par des pluies dont rien ne peut plus,
     dans les phnomnes actuels, nous donner une ide suffisante, les
     fleuves taient normes et occupaient toute la largeur des valles
     de dnudation o coulent aujourd'hui leurs successeurs; car ces
     valles ne sont pour la plupart que leurs lits, profondment
     creuss par le passage de pareilles masses d'eau. Pour reconstituer
     la Somme, le Rhin, le Rhne de cet ge, c'est  100 mtres pour le
     premier de ces fleuves,  plus de 60 pour le second,  50 au moins
     pour le troisime, qu'il faut relever le niveau prsent par eux
     actuellement.

     Les traces de l'existence de l'homme sont trs multiplies dans les
     dpts quaternaires, ds le dbut de cette priode gologique. Les
     ossements des animaux que nous numrions tout  l'heure se
     trouvent associs aux silex taills et  quelques autres objets en
     pierre dnotant un travail trs imparfait et un tat social fort
     rudimentaire, mais pourtant un progrs bien sensible depuis l'ge
     du pliocne suprieur, dans les sables et les graviers fluviatiles
     du comt de Suffolk et du Bedfordshire, dans les dpts de
     transport des valles de la Somme et de l'Oise, dans les sablires
     du Champ-de-Mars et de Levallois-Clichy,  Paris, et en gnral
     dans toutes les alluvions quaternaires de l'Europe occidentale,
     France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Espagne. De cet
     ge galement paraissent tre celles des cavernes ossifres des
     Pyrnes, qui sont situes  une hauteur de 150  250 mtres
     au-dessus des valles d'aujourd'hui, et certaines des grottes du
131  Prigord, celle de Moustier, par exemple, dont les silex travaills
     sont pareils  ceux que l'on recueille  Saint-Acheul et 
     Abbeville.

       [Illustration 156: Hache lancole en silex de Saint-Acheul, prs
       Amiens[1]]

       [Note 1: Cette figure et la suivante sont empruntes  la
       traduction franaise de l'ouvrage de Lyell sur _l'Anciennet de
       l'homme_.

       L'objet est reprsent  moiti de sa grandeur originale, vu de
       face sous la lettre _a_, et vu par le bord tranchant sous la
       lettre _b_.]

     Les pices les plus multiplies et les plus caractristiques de cet
     ge de la vie de l'humanit sont des haches lancoles, tailles 
     grands clats. On reconnat aisment que ces silex, couverts d'une
     patine blanchtre de cacholong qui rvle leur extrme antiquit,
     taient destins  la fois  trancher,  fendre et  percer. Quand
     les pointes sont aigus, elles ont t obtenues par des cassures 
     plus petits clats. On rencontre aussi dans les mmes dpts des
     pointes de lances et de flches grossires, et des lames dtaches
     avec assez d'habilet pour former des couteaux, qui sont aussi
     multiplies  Levallois-Clichy que les haches  Saint-Acheul et 
     Abbeville. Quelques pierres figurent de vritables grattoirs, qui
     servaient sans doute  rcler intrieurement les peaux dont se
     couvraient les sauvages quaternaires pour se dfendre contre le
     froid. C'est la forme qui parat aussi la plus habituelle et la
     mieux caractrise dans les silex taills du calcaire de Beauce,
     dont l'attribution  l'industrie de l'homme est encore incertaine.

     On peut, du reste, se faire une ide assez exacte de ce qu'tait la
     vie des sauvages quaternaires. La culture de la terre et l'lve
     des animaux domestiques leur taient inconnues; ils erraient dans
     les forts et s'abritaient dans les cavernes naturelles des
     montagnes. Ceux qui habitaient les bords de la mer se nourrissaient
132  de habitaient les bords de la mer se nourrissaient de poissons
     harponns au milieu des rochers et de coquillages; les peuplades de
     l'intrieur vivaient de la chair des animaux qu'elles frappaient
     avec leurs armes de pierre. Les accumulations d'ossements d'animaux
     observes dans les grottes en sont la preuve, et certains de ces os
     portent encore la trace de l'instrument qui en a dtach les
     chairs. Mais les hommes de cette poque ne se bornaient pas 
     dvorer les parties charnues de la dpouille des ruminants, des
     solipdes, des pachydermes, des carnassiers mme, ils taient trs
     friands de la moelle, ainsi que l'indique le mode presque constant
     de fracture des os longs. C'est un got que l'on a observ chez la
     plupart des barbares. Certaines tribus, comme celle qui a laiss
     des traces  Choisy-le-Roi, prs de Paris, paraissent s'tre
     adonnes  l'anthropophagie; mais les indices de cette horrible
     habitude ne se montrent qu'exceptionnellement.

       [Illustration 157: Instruments en silex des terrains quaternaires
       d'Abbeville et de Saint Acheul[1].]

       [Note 1: Le n 1 provient d'Abbeville, c'est une sorte de
       hachette ovale. Elle est figure de face (_a_) et sur le
       tranchant (_b_); en _c_ on a dessin une fracture voisine du
       sommet, o l'on voit dans la partie centrale le silex noir non
       altr et autour l'paisseur de la couche altre par l'action du
       temps et de divers agents naturels qui ont transform le silex en
       cacholong. L'objet est figur  moiti de sa dimension.

       Sous le n 2 on a reprsent de grandeur naturelle, une sorte de
       peroir provenant de Saint-Acheul. La partie _a-b_ est taille
       par l'industrie humaine, ayant son bord tranchant en _a_; la
       partie _b-c_ est non travaille.]

     Les hommes dont un retrouve la trace dans les dpts quaternaires,
     et encore plus ceux du temps du pliocne suprieur, taient donc
133  des sauvages aussi peu avancs que le sont aujourd'hui ceux des
     les Andaman ou de la Nouvelle-Caldonie. Leur vie tait
     profondment misrable; mais c'taient dj bien des hommes; mme
     dans leur tat d'abjection, l'tincelle divine existait chez eux.
     Dj l'homme tait en possession du feu, cette invention
     primordiale et prodigieuse qui tablit un abme entre lui et les
     animaux les plus levs. Ne l'oublions pas, d'ailleurs, les
     inventions les plus rudimentaires sont celles qui ont rclam le
     plus grand effort d'intelligence, car elles ont t les premires
     et rien ne les avait prcdes. Au dbut de l'humanit il a fallu
     plus de gnie encore pour arriver  tailler, dans le silex, les
     haches grossires que nous restituent les sables des alluvions
     fluviales, qu'il n'en faut aujourd'hui pour combiner les plus
     savantes et les plus ingnieuses machines.

       [Illustration 158a: Lame de silex sablires de Levallois-Clichy,
       ayant servi de couteau[1].]

       [Note 1: D'aprs le _Prcis de palontologie humaine_, de M. le
       docteur Hamy.]

       [Illustration 158b: Hache triangulaire de la grotte du Moustier
       (Dordogne)[2].]

       [Note 2: D'aprs les _Reliquiae aquitanicae_, de Lartet et
       Christy.]

     Si l'on contemple d'ailleurs en mme temps, dans les salles de nos
     muses, ces seules armes de l'humanit primitive, et les squelettes
     des animaux formidables au milieu desquels il lui fallait vivre, on
134  comprend qu'il a fallu  l'homme, si faible et si mal arm,
     dployer toutes les ressources de l'intelligence qu'il avait reue
     du Crateur pour ne pas tre rapidement ananti dans de telles
     conditions. L'imagination peut maintenant se reprsenter, avec
     exactitude, les luttes terribles des premiers hommes contre les
     monstres encore subsistants des crations aujourd'hui disparues. 
     chaque instant il leur fallait disputer des cavernes  ces
     carnassiers plus grands et plus redoutables que ceux de notre ge,
     ours, hynes et tigres. Souvent, surpris par ces fauves
     redoutables, ils en devenaient la proie.

            Unus enim tum quisque magis deprensus eorum
            Pabula viva feris praebebat dentibus haustus;
            Et nemora ac montes gemitu silvasque replebat,
            Viva videns vivo sepeliri viscera busto.

     Ils parvenaient cependant,  force de ruse et d'adresse,  vaincre
     ces grands carnassiers devant lesquels ils taient si faibles et si
     impuissants, et ceux-ci, peu  peu, reculaient devant l'homme. Les
     sauvages europens de l'poque quaternaire savaient aussi, comme
     aujourd'hui ceux de l'Afrique, creuser des fosses qui leur
     servaient de piges pour capturer les lphants et les rhinocros,
     et la viande de ces gants du rgne animal entrait pour une part
     importante dans leur alimentation.

       *       *       *       *       *

     Nous ne parlons ici que des faits constats dans l'Europe
     occidentale, car c'est dans ces contres seulement que l'tude des
     vestiges de l'humanit de l'ge quaternaire a pu tre poursuivie
     d'une manire un peu complte; c'est l que les observations ont
     t les plus nombreuses et les plus probantes. Mais dans d'autres
     parties du monde, les dcouvertes, bien que peu multiplies encore,
     sont suffisantes pour prouver que l'homme y vivait aussi  la mme
     poque, et dans les mmes conditions que chez nous. J'ai signal la
     trouvaille de haches pareilles  celles des alluvions de la Somme,
     en compagnie d'ossements de grands mammifres teints, dans les
     graviers quaternaires, aux environs de Mgalopolis en Arcadie, et
     depuis j'en ai recueilli, avec M. Hamy, dans la plaine de Thbes, 
     la partie suprieure des alluvions du Nil de cet ge. M. Louis
     Lartet a fouill dans le Liban, tout auprs de Beyrouth, des
     grottes ossifres o des silex taills sont mls  des dbris d'os
     de ruminants. Des haches du type de Saint-Acheul et d'Abbeville ont
     t aussi exhumes, par M. Brace-Fooke, des dpts quaternaires
135  autour de Madras. On en a enfin rencontr en Amrique. Un
     naturaliste franais, M. Marcou, a dcouvert dans les tats du
     Mississipi, du Missouri et du Kentucky, des ossements humains, des
     pointes de flches et des haches en pierre, engags dans des
     couches infrieures  celles qui renferment les restes des
     mastodontes[96], des mgathriums, des mgalonyx, des hipparions et
     des autres animaux qui ont disparu de la faune actuelle. Ainsi
     l'espce humaine s'tait dj rpandue sur la plus grande partie de
     la surface du globe  l'poque quaternaire.

       [Note 96: Les mastodontes se sont maintenus en Amrique beaucoup
       plus tard qu'en Europe.]

       *       *       *       *       *

     Nous avons dit qu'on n'avait pas encore dcouvert d'ossements
     humains dans les couches tertiaires miocnes, o se sont rencontrs
     les vestiges d'un travail que l'on hsite encore  attribuer 
     l'homme, ou  un tre qui reste  connatre et qui aurait t son
     prcurseur. On possde, au contraire, maintenant, un nombre assez
     considrable de dbris de squelettes d'hommes des temps
     quaternaires. L'tude en a t faite d'une manire toute spciale
     et complte par M. de Quatrefages et M. le docteur Hamy dans leur
     grand ouvrage commun des _Crania ethnica_, et rsume par le
     premier dans quelques chapitres de son livre sur _l'Espce
     humaine_.

     Toutefois les ossements humains de l'ge quaternaire appartiennent
     encore presque exclusivement  l'Europe. Cette absence de fossiles
     humains recueillis hors de nos contres est des plus regrettables,
     remarque M. de Quatrefages. Rien n'autorise  regarder l'Europe
     comme le point de dpart de l'espce, ni le lieu de formation des
     races primitives. C'est en Asie qu'il faudrait surtout les
     chercher. C'est l, sur les versants de l'Himalaya, au pied du
     grand massif central, que Falconer esprait trouver l'homme
     tertiaire. Des recherches assidues et persvrantes pourraient
     seules vrifier les prvisions de l'minent palontologiste.

     Quelques faits gnraux, dont on comprendra facilement l'intrt,
     continue le savant professeur du Musum d'Histoire naturelle, se
     dgagent dj des dtails recueillis sans sortir des terres
     europennes. Constatons d'abord que, ds les temps quaternaires,
     l'homme ne prsente pas l'uniformit de caractres que supposerait
     une origine rcente. _L'espce_ est dj compose de plusieurs
     _races_ distinctes; ces races apparaissent successivement ou
     simultanment; elles vivent  ct les unes des autres; et
136  peut-tre, comme l'a pens M. Dupont, la guerre de races
     remonte-t-elle jusque l. La prsence de ces groupes humains
     nettement caractriss  l'poque quaternaire, est  elle seule une
     forte prsomption en faveur de l'existence antrieure de l'homme.
     L'influence d'actions trs diverses et longtemps continues peut
     seule expliquer les diffrences qui sparent l'homme de la Vezre,
     en France, de celui de la Lesse, en Belgique.

     Malgr quelques apprciations mises  un moment o la science
     tait moins avance et o les termes de comparaison manquaient, on
     peut affirmer qu'aucune tte fossile ne se rattache au type ngre
     africain ou mlansien. Le vrai ngre n'existait pas en Europe 
     l'poque quaternaire. Nous ne concluons pourtant pas que ce type
     n'a pris naissance que plus tard et date de la priode gologique
     actuelle. De nouvelles recherches, faites surtout en Asie et dans
     les contres o vivent les peuples noirs, sont encore ncessaires
     pour qu'on puisse conclure avec certitude sur ce point. Toutefois
     on voit que jusqu'ici les rsultats de l'observation sont peu
     favorables  l'opinion des anthropologistes qui ont regard les
     races ngres comme ayant prcd toutes les autres.

     Dolichocphale ou brachycphale, dit encore M. de Quatrefages,
     grand ou petit, orthognathe ou prognathe, l'homme quaternaire est
     toujours homme dans l'acception entire du mot. Toutes les fois que
     ses restes ont permis d'en juger, on a retrouv chez lui le pied,
     la main qui caractrisent notre espce; la colonne vertbrale a
     montr la double courbure  laquelle Lawrence attachait une si
     haute importance, et dont Serres faisait l'attribut du _rgne
     humain_, tel qu'il l'entendait. Plus on tudie et plus on s'assure
     que chaque os du squelette, depuis le plus volumineux jusqu'au plus
     petit, porte avec lui, dans sa forme et ses proportions, un
     certificat d'origine impossible  mconnatre... Nous pouvons donc
     avec certitude appliquer  l'homme fossile que nous connaissons les
     paroles de Huxley. Pas plus aux temps quaternaires que dans la
     priode actuelle, aucun tre intermdiaire ne comble la brche qui
     spare l'homme du singe anthropode. Nier l'existence de cet abme
     serait aussi blmable qu'absurde.

     Les races humaines de l'poque quaternaire--c'est l un des
     rsultats les plus certains, et historiquement le plus important
     des recherches dont elles ont t l'objet--n'ont pas t
     extermines par les catastrophes gologiques ou par les populations
     qui sont venues s'tablir,  la suite d'invasions plus ou moins
137  violentes, dans les contres qu'elles ont habites les premires.
     Recouvertes et comme submerges par plusieurs couches ethniques
     successives, elles s'y sont fondues, et leur type reparat
     sporadiquement jusqu' nos jours, par un curieux effet d'atavisme,
     au milieu des nations qui occupent le sol o elles vivaient. Ainsi
     les races d'hommes qui chassaient le mammouth et l'hippopotame dans
     les forts do nos pays, avant la priode gologique actuelle,
     comptent encore, pour une faible part il est vrai, dans les
     lments constitutifs de la population de l'Europe occidentale.
     Elles y ont encore des descendants directs, chez lesquels se
     perptue leur type.

       [Illustration 162: Vue latrale de la portion de crne humain
       trouv dans la caverne de Neanderthal[1].]

       [Note 1: D'aprs le livre de Lyell sur _l'Anciennet de l'homme_.
       Le fragment comprend toute la calotte suprieure du crne depuis
       l'arcade sourcilire (_a_) jusqu' la protubrance occipitale
       (_d_); la lettre _b_ marque la suture coronale, et _c_ le sommet
       de la suture lamdode.]

     Pour ce qui est de nos contres, les seules dont on puisse encore
     parler avec certitude, les faits dj rassembls tablissent d'une
     manire incontestable l'antriorit de la prsence d'une race haute
     de taille et fortement dolichocphale, ou  crne allong, sur
     celle de la race petite et brachycphale, ou  tte ronde,
     ressemblant de trs prs aux Lapons, qu'une thorie, qui a compt
     beaucoup de partisans, considrait d abord comme ayant fourni les
     premiers habitants de l'Europe occidentale. Cette race
     brachycphale ne commence  se montrer sur le sol franais qu' la
     fin de l'poque dont nous parlons en ce moment, et elle semble
     alors arriver par une migration venue du nord. Mais elle trouve,
     tablie antrieurement sur ce mme sol, la race dolichocphale, qui
     dans certains caractres de sa tte prsente des traits
138  singulirement rudes et bestiaux: le frontal bas, troit et fuyant,
     s'appuyant sur des arcades sourcilires dveloppes; le parital
     tendu, dprim dans son quart postrieur; l'occiput saillant en
     arrire; un prognathisme tellement dvelopp, qu'il rend le menton
     fuyant. Tous ces traits, fortement accuss dans le crne dcouvert
      Canstadt en Wurtemberg, arrivent au plus haut degr de
     l'exagration dans celui qui a t exhum, en 1857, de la caverne
     de Neanderthal, auprs de Dusseldorf.

      en juger par la distribution gographique des restes rencontrs
     jusqu' ce jour, dit M. de Quatrefages, la race ainsi reconstitue,
     pendant l'poque quaternaire, occupait surtout les bassins du Rhin
     et de la Seine; elle s'tendait peut-tre jusqu' Stngens, dans
     le Bohusln; certainement jusqu' l'Olmo, dans l'Italie centrale;
     jusqu' Brux, en Bohme; jusqu'aux Pyrnes, en France;
     probablement jusqu' Gibraltar.

       [Illustration 163: Profils des crnes de Neanderthal et
       d'Engis[1] et du crne d'un Australien de Port-Adlade[2].]

       [Note 1: Le crne dcouvert par Schmerling dans la grotte d'Engis,
       prs de Lige, appartient  la race de Cro-Magnon, dont nous
       parlons dans le paragraphe suivant.]

       [Note 2: D'aprs l'ouvrage de Lyell sur _l'Anciennet de l'homme_.

       Ces trois crnes ont t ramens  la mme longueur absolue, pour
       mieux comparer leurs proportions. La lettre _a_ marque la glabelle,
       _b_ la protubrance occipitale, _c_ la position du trou auditif.]

     Cette race n'est pas confine dans les temps gologiques.
     L'attention veille par les caractres tranges du crne de
     Neanderthal, a fait entreprendre une foule de recherches qui ont
     rapidement tir ce remarquable spcimen de l'isolement o il
     semblait d'abord devoir rester.... De cet ensemble de travaux, il
     rsulte que le type de Canstadt, parfois remarquablement pur,
139  parfois aussi plus ou moins altr par les croisements, se retrouve
     dans les dolmens, dans les cimetires des temps gallo-romains, dans
     ceux du moyen ge et dans les tombes modernes, depuis la
     Scandinavie jusqu'en Espagne, en Portugal et en Italie, depuis
     l'cosse et l'Irlande jusque dans la valle du Danube, en Crime, 
     Minsk, et jusqu' Orenbourg en Russie. Cet habitat comprend, on le
     voit, l'ensemble des temps couls depuis l'poque quaternaire
     jusqu' nos jours, et l'Europe tout entire. M. Hamy a justement
     fait remarquer qu'il existe dans l'Inde, au milieu des populations
     refoules par l'invasion aryenne, des reprsentants du type de
     Neanderthal. Toutefois, pour les retrouver avec certitude, il faut
     aller jusqu'en Australie. Nos propres tudes ont confirm sur ce
     point le rsultat de celles de Huxley. Parmi les races de cette
     grande le, il en est une rpandue surtout dans la province de
     Victoria, aux environs de Port-Western, qui reproduit d'une manire
     remarquable les caractres de la race de Canstadt.

     Nous empruntons encore au mme savant quelques observations d'une
     haute importance. Les pithtes de bestial, de simien, souvent
     appliques au crne de Neanderthal et  ceux qui lui ressemblent,
     les conjectures mises au sujet des individus auxquels ils ont
     appartenu, pourraient faire penser qu'une certaine infriorit
     intellectuelle et morale se lie ncessairement  cette forme
     crnienne. Il est ais de montrer que cette conclusion serait des
     plus mal fondes.

     Au Congrs Anthropologique de Paris, M. Karl Vogt a cit l'exemple
     d'un de ses amis, dont le crne rappelle entirement celui du
     Neanderthal, et qui n'en est pas moins un mdecin aliniste des
     plus distingus. En parcourant le Muse de Copenhague, je fus
     frapp des traits tout pareils que prsentait un des crnes de la
     collection; il se trouva que c'tait celui de Kay Lykke,
     gentilhomme danois qui a jou un certain rle politique pendant le
     XVIIe sicle. M. Godron a publi le dessin de la tte de Saint
     Mansuy, vque de Toul au IVe sicle, et cette tte exagre mme
     quelques-uns des traits les plus saillants du crne de Neanderthal.
     Le front est encore plus fuyant, la vote crnienne plus
     surbaisse. Enfin la tte de Bruce, le hros cossais, reproduisait
     aussi le type de Canstadt. En prsence de ces faits, il faut bien
     reconnatre que mme l'individu dont on a trouv les restes dans la
     caverne de Neanderthal a pu possder toutes les qualits morales et
     intellectuelles compatibles avec son tat social infrieur.
140

      2.--L'HOMME DES CAVERNES DE L'GE DU RENNE.

     Un second ge du dveloppement de l'humanit s'annonce par un
     progrs dans le travail des instruments de pierre; mais des
     caractres zoologiques tranchs ne le distinguent pas du premier.
     Les dbris datant de cette poque se trouvent surtout dans les
     cavernes, dans celles du pied des Pyrnes, du Prigord et de la
     Belgique, dont les fouilles ont fourni par milliers  l'tude de la
     science les vestiges d'une humanit sauvage encore, mais un peu
     plus avance que celle qui vivait lors de la formation des dpts
     des valles de la Somme et de l'Oise. Pendant cet ge les grands
     carnassiers paraissent avoir presque disparu, ce qui explique
     l'norme multiplication des herbivores. Les mammouths et les
     rhinocros existent encore, mais tendent graduellement 
     s'teindre; le renne abonde dans le midi de la France, o il forme
     de grands troupeaux errant dans les pturages des forts.

       [Illustration 165a: Grattoir en silex des alluvions
       quaternaires[1].]

       [Note 1: D'aprs le _Prcis de palontologie humaine_, de M. le
       docteur Hamy.]

       [Illustration 165b: Harpon en os dcor d'une tte de cheval[2].]

       [Note 2: Dcouvert  Laugerie-Basse (Dordogne). D'aprs le
       _Prcis de palontologie humaine_, de M. le docteur Hamy.]

     L'homme de cette seconde poque emploie  la fois pour son usage
     les os, les cornes des animaux, et la pierre, qu'il faonne avec
     plus d'adresse. Tous les objets exhums des grottes du Prigord et
     de l'Angoumois annoncent chez notre espce de notables progrs dans
     la fabrication des engins et des ustensiles. Les flches sont
     barbeles; certains silex sont brchs de manire  former de
     petites scies; on rencontre des ornements de pure parure excuts
     avec des dents, des cailloux et surtout des coquillages marins. On
     a extrait de plusieurs grottes des phalanges de ruminants creuses
     et perces d'un trou, visiblement destines  servir de sifflet,
     car ces pices en rendent encore aujourd'hui le son. Mais l'homme
     qui menait alors dans les cavernes du Prigord, de l'Angoumois et
     du Languedoc la vie de troglodyte, ne maniait pas seulement la
     taille avec habilet; il russissait avec ses outils de pierre 
     fouiller et  ciseler l'ivoire et le bois de renne, ainsi que
     l'tablissent de nombreux spcimens. Enfin, chose plus remarquable,
     il avait dj l'instinct du dessin, et il figurait sur le schiste,
     l'ivoire, l'os ou la corne, avec la pointe d'un silex, l'image des
     animaux dont il tait entour.
141
       [Illustration 166a: Grattoir de forme allonge, des cavernes du
       Prigord[1].]

       [Note 1: D'aprs le _Prcis de palontologie humaine_, de M. le
       docteur Hamy.]

       [Illustration 166b: Petit harpon en os[2].]

       [Note 2: Provenant de la caverne de Massat (Arige). D'aprs le
       _Prcis de palontologie humaine_, de M. le docteur Hamy.]

       [Illustration 166c: Gravure sur un morceau de schiste,
       reprsentant l'ours des cavernes[3].]

       [Note 3: Dcouverte dans la grotte du Bas-Massat (Arige).
       D'aprs le _Bulletin de la Socit d'anthropologie_, de Paris.]
142
     Les espces qu'on a le plus souvent tent de reproduire dans ces
     essais d'un art qu'on pourrait presque dire antdiluvien sont le
     bouquetin, l'urus ou boeuf sauvage, le cheval, alors  l'tat de
     libert dans nos contres, et le renne, soit isol, soit en troupe.
     Une plaque de schiste nous offre une excellente reprsentation de
     l'ours des cavernes; sur un os, nous avons celle du _felis
     spelaeus_. Mais, de tous ces dessins  la pointe, le plus
     surprenant, sans contredit, est celui qui a t dcouvert dans la
     grotte de la Madeleine (commune de Turzac, arrondissement de
     Sarlat): c'est une lame d'ivoire fossile o a t figure, par une
     main fort inexprimente et qui s'y est reprise  plusieurs fois,
     l'image nettement caractrise du mammouth, avec la longue crinire
     qui le distinguait de tous les lphants actuellement vivants. Les
     troglodytes de cet ge se sont mme quelquefois essays 
     reproduire des scnes de chasse: un homme combattant un aurochs, un
     autre harponnant un ctac, souvenir d'un passage de la tribu sur
     les bords du golfe de Gascogne, dans le cours de ses migrations
     nomades. Mais ils ont chou d'une faon misrable dans ces
     tentatives pour dessiner la figure humaine.

     La plupart des reprsentations ainsi traces par les hommes
     contemporains de l'norme multiplication du renne dans nos contres
     sont fort grossires; mais il en est d'autres qui sont de l'art
     vritable.  ce point de vue, les sculptures qui ornent les manches
     de poignard en os exhums des grottes de Laugerie-Basse, de
     Bruniquel et de Montastruc sont encore plus remarquables que les
     meilleurs dessins, si l'on excepte toutefois, parmi ces derniers,
     la reprsentation d'un renne broutant, qui a t dcouverte dans la
     caverne de Thangen auprs de Schaffhouse, en Suisse. Jamais on
     n'et cru pouvoir attendre, dans ces oeuvres de purs sauvages, une
     telle hardiesse et une telle sret de dessin, une si fire
     tournure, une imitation si vraie de la nature vivante, une telle
     proprit dans la reproduction des attitudes propres  chaque
     espce animale. Ainsi, l'art a prcd les premiers dveloppements
     de la civilisation matrielle. Ds cet ge primitif, alors qu'il
     n'tait point encore sorti de la vie sauvage, dj l'homme se
     montrait artiste et avait le sentiment du beau. Cette facult
     sublime que Dieu avait dpose en lui en le faisant  son image
     s'tait veille l'une des premires, avant qu'il et senti encore
     le besoin d'amliorer les dures conditions de sa vie.
143
       [Illustration 168a: Manches de poignards sculpts en ivoire,
       reprsentant des rennes[1].]

       [Note 1: Provenant de la grotte de Montastruc. D'aprs M. le
       docteur Hamy.]

       [Illustration 168b: Lame d'ivoire de la grotte de la Madeleine,
       avec reprsentation du mammouth{2}.]

       [Note 2: D'aprs les _Beliquiae aquitanicae_ de Lartet et
       Garisty.]

       [Illustration 168c: Figures diverses sur un morceau de bois de
       renne[3].]

       [Note 3: On y voit un gros serpent nageant au milieu des roseaux,
       une figure humaine nue et deux ttes de cheval. Le morceau a t
       dcouvert dans la grotte de La Madeleine. D'aprs les _Beliquiae
       aquitanicae_.]
144
     Au reste, les troglodytes du Prigord, dans l'ge du renne,
     connaissaient la numration. Ils avaient invent une mthode de
     notation de certaines ides, au moyen de tablettes d'os marques
     d'entailles, convenues, qui permettaient des communications 
     distance, mthode tout  fait pareille  celle que les auteurs
     grecs nous montrent employe trs tard par les Scythes au moyen de
     btonnets entaills, et que les crivains chinois disent tre
     reste en usage chez les Tartares jusqu'au VIe sicle de notre re.
     Enfin, l'homme de l'poque quaternaire, surtout dans la seconde
     partie, dans l'ge du renne, avait certainement des croyances
     religieuses, puisqu'il avait des rites funraires dont l'origine se
     lie d'une faon ncessaire  des ides sur l'autre vie.  Aurignac,
      Cro-Magnon et  Menton, l'on a trouv des lieux de spulture
     rgulire de cette poque, o de nombreux individus avaient t
     soigneusement dposs; et  la porte de ces grottes spulcrales
     taient les restes, impossibles  mconnatre, de sacrifices et de
     banquets en l'honneur des morts. Ds les premiers jours de son
     apparition, l'homme a port la tte haute et regard le ciel:

               Os homini sublime dedit, coelumque tueri.

     La race humaine, dont nous venons d'essayer de caractriser
     l'industrie, et qui vint s'tablir dans nos pays  l'ge du renne,
     est trs bien connue par les spultures dcouvertes dans la France
     mridionale, particulirement par celle de Cro-Magnon dans la
     valle de la Vzre, en Prigord. C'est encore une race de haute
     taille et trs fortement dolichocphale, comme celle dont nous
     avons parl dans le chapitre prcdent, mais d'un type trs
     diffrent et bien suprieur. Au lieu d'un front bas et fuyant
     plac au-dessus de ces crte sourcilires qui ont fait penser au
145  singe, dit M. de Quatrefages, au lieu d'une vote surbaisse comme
     dans le crne de Neanderthal et ses congnres, on trouve ici un
     front large, s'levant au-dessus de sinus frontaux assez peu
     accuss et une vote prsentant les plus belles proportions... Le
     crne est encore remarquable par sa capacit. Elle est trs
     suprieure  celle de la moyenne chez les Parisiens modernes; elle
     l'est galement  celle des autres races europennes modernes.
     Ainsi chez ce sauvage des derniers temps quaternaires, qui a encore
     lutt contre le mammouth avec ses armes de pierre, nous trouvons
     runis tous les caractres craniologiques gnralement regards
     comme les signes d'un dveloppement intellectuel.

     [Illustration 170a: Tte de vieillard dcouverte  Cro-Magnon
     (Dordogne)[1].]

     [Note 1: D'aprs la _Confrence_ de M. Broca _sur les troglodytes
     de la Vzre_.]

     En somme, continue un peu plus loin l'minent acadmicien, chez
     les hommes de Cro-Magnon, un front bien ouvert, un grand nez troit
     et recourb, devait compenser ce que la figure pouvait emprunter
     d'trange  des yeux probablement petits,  des massters trs
     forts,  des contours un peu en losange.  ces traits, dont le type
     n'a rien de dsagrable et permet une vritable beaut, cette
     magnifique race joignait une haute stature, des muscles puissants,
     une constitution athltique. Elle semble avoir t faite  tous
     gards pour lutter contre les difficults et les prils de la vie
     sauvage...

       [Illustration 170b: Tte de femme dcouverte  Cro-Magnon[2].]

       [Note 2: D'aprs la mme source. L'os frontal porte la marque
       d'un coup de hache qui l'a perc.]

     La race de Cro-Magnon tait donc belle et intelligente. Dans
     l'ensemble de son dveloppement, elle me semble prsenter de
     grandes analogies avec la race Algonquine, telle que la font
146  connatre les premiers voyageurs et surtout les missionnaires ayant
     vcu longtemps parmi ces Peaux-Rouges. Elle en avait sans doute les
     qualits et les dfauts. Des scnes violentes se passaient sur les
     bords de la Vzre; nous en avons pour preuve le coup de hache qui
     a enfonc le crne  la femme de Cro-Magnon. En revanche, les
     spultures de Solutr, en nous livrant plusieurs ttes de femmes et
     d'hommes dents, semblent attester que la vieillesse recevait des
     soins particuliers dans ces tribus, et tait par consquent
     honore. Cette race a cru  une autre vie; et le contenu des tombes
     semble prouver que sur les bords de la Vzre et de la Sane on
     comptait sur les prairies bienheureuses, comme sur les rives du
     Mississipi.

     Comme l'Algonquin, l'homme du Prigord ne s'est pas lev
     au-dessus du degr le plus infrieur de l'tat social; il est rest
     chasseur, tout au moins jusque vers la fin des ges qui le virent
     apparatre dans nos montagnes. C'est donc  tort que l'on a
     prononc  son sujet le mot de _civilisation_. Pourtant il tait
     dou d'une intelligence lastique, perfectible. Nous le voyons
     progresser et se transformer tout seul, fait dont on ne trouve
     aucune trace chez son similaire amricain. Par l, il lui est
     vraiment suprieur. Enfin ses instincts artistiques, les oeuvres
     remarquables qu'il a laisses, lui assignent une place  part parmi
     les races sauvages de tous les temps.

     Dans l'ge immdiatement postrieur, celui de la pierre polie, nous
     voyons la race de ces troglodytes du Prigord se maintenir  l'tat
     de tribus isoles, vivant au milieu des populations nouvelles qui
     sont venues se rpandre sur le mme sol, ayant adopt les moeurs
     importes par ces nouveaux venus, mais demeurant  ct d'eux sur
     certains points dans un tat de grande puret ethnique, tandis que
     sur d'autres points elle tend  se fondre graduellement avec eux.
     Nous suivons aprs, au travers de la srie complte des temps
     historiques et jusqu' nos jours, la persistance et la rapparition
     frquente du type de cette race  l'tat d'individus isols dans
     toutes les parties de l'Europe occidentale. Elle est un des
     lments constitutifs originaires de la population de ces contres,
     et elle y tient plus de place que la race antrieure, celle de
     Canstadt et de Neanderthal.

     J'ai moi-mme en France,  plusieurs reprises, dit M. de
     Quatrefages, constat chez des femmes, des traits qui ne pouvaient
     s'accorder qu'avec l'ossature crnienne et faciale de la race dont
147  nous parlons. Chez l'une d'elles, la dysharmonie de la face et du
     crne tait au moins aussi marque que chez le grand vieillard de
     Cro-Magnon: l'oeil enfonc sous la vote orbitaire avait le regard
     dur; le nez tait plutt droit que courb, les lvres un peu
     fortes, les massters trs dvelopps, le teint trs brun, les
     cheveux trs noirs et plants bas sur le front. Une taille paisse
      la ceinture; des seins peu dvelopps, des pieds et des mains
     relativement petits, compltaient cet ensemble. Les tudes de M.
     Hamy ont tendu et agrandi le champ des recherches. Il a retrouv
     le mme type dans la collection de crnes basques de Zaraus,
     recueillie par MM. Broca et Velasco; il l'a suivi jusqu'en Afrique,
     dans les tombes mgalithiques explores par le gnral Faidherbe,
     et chez les tribus Kabyles des Beni-Masser et du Djurjura. Mais
     c'est principalement aux Canaries, dans la collection du
     Barranco-Hundo de Tnriffe, qu'il a rencontr des ttes dont la
     parent ethnique avec les hommes de Cro-Magnon est vraiment
     indiscutable. D'autre part, diffrents termes de comparaison lui
     font regarder comme probable que les Dalcarliens se rattachent 
     la mme souche...

     Pendant l'poque quaternaire, la race de Cro-Magnon avait en
     Europe son principal centre de population dans le sud-ouest de la
     France. Ses colonies s'tendaient jusqu'en Italie, dans le nord de
     notre pays, dans la valle de la Meuse, o elles se juxtaposaient 
     une autre race. Mais peut-tre elle-mme n'tait-elle qu'un rameau
     de population africaine, migr chez nous avec les hynes, le lion,
     l'hippopotame, etc. En ce cas il serait tout simple qu'elle se
     retrouvt de nos jours dans le nord-ouest de l'Afrique et dans les
     les o elle tait plus  l'abri du croisement. Une partie de ses
     tribus, lance  la poursuite du renne, aura conserv, dans les
     Alpes scandinaves, la haute taille, les cheveux noirs et le teint
     brun qui distinguent les Dalcarliens des populations voisines; les
     autres, mles  toutes les races qui ont successivement envahi
     notre sol, ne manifesteraient plus leur ancienne existence que par
     des phnomnes d'atavisme, imprimant  quelques individus le cachet
     des antiques chasseurs du Prigord.

       *       *       *       *       *

     C'est, au contraire, srement du nord que venait la race toute
     diffrente qui,  la mme poque, menait une vie toute semblable
     dans les cavernes de la Belgique. Nous la connaissons par les
     belles fouilles de Schmerling et de M. Dupont. Cette race, dont on
     constate plusieurs varits tablies en des lieux diffrents, tait
     petite de taille, brachycphle, et prsente tous les caractres
148  d'un troite parent avec les Lapons.

     Les troglodytes belges de cette race, qui a fourni galement la
     population primitive de la Scandinavie, taient  beaucoup de
     points de vue en retard sur ceux du Prigord et du Mconnais, issus
     d'un autre sang. Les monuments de leur industrie, dit encore M. de
     Quatrefages, sont bien infrieurs  ce que nous avons vu chez ces
     derniers, et ils ne montrent aucun indice des aptitudes artistiques
     si remarquables chez l'homme de la Vzre. Ils le dpassent
     pourtant sur un point essentiel: ils avaient invent ou reu
     d'ailleurs l'art de fabriquer une poterie grossire. M. Dupont en a
     trouv des dbris dans toutes les stations qu'il a explores, et a
     retir du _Trou du frontal_ (sur la Lesse) des fragments en nombre
     suffisant pour reconstituer le vase dont ils avaient fait
     partie.....

     Contrairement  ce que nous avons vu chez les hommes de
     Cro-Maguon, ceux-ci paraissent avoir t minemment pacifiques. M.
     Dupont n'a rencontr ni dans leurs grottes ni dans leurs spultures
     aucune arme de combat, et il leur applique ce que Ross rapporte des
     Esquimaux de la Baie de Baffin, qui ne pouvaient comprendre ce
     qu'on entendait par la guerre....

     Les troglodytes de Belgique se peignaient la figure et peut-tre le
     corps comme ceux du Prigord. Les objets de parure taient  peu
     prs les mmes que chez ces derniers. Toutefois on ne voit figurer
     parmi eux aucun objet emprunt  la faune marine. Ce fait a quelque
     chose de singulier, car l'homme de la Lesse allait parfois chercher
     ses bijoux, aussi bien que la matire premire de ses outils et
     de ses armes de chasse,  des distances bien plus grandes que celle
     qui le sparait de la mer. En effet, les principaux ornements des
     hommes de la Lesse taient des coquilles fossiles. Quelques-unes
     taient empruntes aux terrains dvoniens du voisinage; mais la
     plupart venaient de fort loin, et en particulier de la Champagne et
     de Grignon prs de Versailles[97]. Les silex, dont nos troglodytes
     faisaient une si grande consommation, taient tirs, non du Hainaut
     ou de la province de Lige, mais presque tous de la Champagne. Il
     en est mme qui ne peuvent avoir t ramasss qu'en Touraine, sur
     les bords de la Loire. En jugeant d'aprs les provenances de ces
     divers objets, on pourrait dire que le monde connu des troglodytes
149  de la Lesse s'levait  peine de 30  40 kilomtres au nord de leur
     rsidence, tandis qu'il s'tendait  400 ou 500 kilomtres vers le
     sud.

     [Note 97: Une tribu de cette race tait tablie sur les bords de la
     Seine, vers le site de Paris, et a laiss de nombreux vestiges de
     son sjour dans les sables de Grenelle.]

     Il y a dans ce fait quelque chose de fort trange, mais dont M.
     Dupont nous parat avoir donn une explication au moins fort
     plausible. Selon lui deux populations, deux races peut-tre,
     auraient t juxtaposes dans les contres dont il s'agit, pendant
     l'poque quaternaire. Entre elles aurait exist une de ces haines
     pour ainsi dire instinctives, pareille  celle qui rgne entre les
     Peaux-Rouges et les Esquimaux. Cerns au nord et  l'ouest par
     leurs ennemis, qui occupaient le Hainaut, les indignes de la Lesse
     ne pouvaient s'tendre qu'au sud; et c'est par les Ardennes qu'ils
     communiquaient avec les bassins de la Seine et de la Loire.

       [Illustration 174: Crne d'homme provenant de la grotte du Trou
       du Frontal[1].]

       [Note 1: Ce remarquable type de la race laponode des Troglodytes
       de la Belgique, est emprunt au _Prcis de palontologie humaine_
       de M. le docteur Hamy.]

     C'est seulement dans la dernire partie des temps quaternaires,
     vers le milieu de l'ge du renne, que la race petite, brachycphale
     et tout  fait analogue aux Lapons, dont un tablissement important
     a pu tre ainsi tudi dans la valle de la Lesse, parvint sur
     notre sol franais, plus tard que la race dolichocphale, et
     d'origine probablement africaine,  laquelle appartenaient les
     troglodytes du Prigord. Elle parat alors avoir pouss des essaims
     dans les bassins de la Somme et de la Seine, et mme plus loin vers
     le sud, jusque dans la valle de l'Aude. A Solutr, dans le
     Mconnais, nous la voyons se mler  la population des chasseurs de
     chevaux sauvages, ne dj d'une fusion entre les deux races
     dolichocphales dont la prsence tait plus ancienne. D'un autre
     ct, l'on constate son existence  la mme poque dans la Hongrie,
     comme dans les pays scandinaves. Pendant la priode suivante, dite
     _nolithique_, cette mme race, presse par les immigrants qui
     arrivent, apportant de nouvelles moeurs avec un sang nouveau, s'est
150  en partie prcipite vers le midi et y a port quelques-unes de ses
     tribus au del des Pyrnes, dans l'Espagne et le Portugal, jusqu'
     Gibraltar.

     Les recherches de MM. de Quatrefages et Hamy conduisent  voir en
     elle la souche de nombreuses populations de type _laponode_,
     chelonnes dans le temps et rpandues  peu prs dans l'Europe
     entire. En particulier ce type est reprsent presque  l'tat de
     puret encore aujourd'hui dans les Alpes du Dauphin. Ainsi, dit
     l'minent antropologiste auquel nous faisons dans ce chapitre de si
     nombreux emprunts, la race des troglodytes de la Belgique, la
     dernire venue de l'poque quaternaire, s'est rencontre pendant
     les temps glaciaires avec les races dolichocphales qui l'avaient
     prcde. Sur certains points elle s'est associe  elles; sur
     d'autres elle a conserv son autonomie; elle a eu le mme sort.
     Elle aussi a assist  la transformation du sol et du climat, qui a
     port le trouble dans les socits naissantes de la race de
     Cro-Magnon; elle aussi a vu les conditions d'existence se
     transformer progressivement, et les consquences de ces changements
     ont t les mmes pour elle.

     Un certain nombre de tribus ont march vers le nord,  la suite du
     renne et des autres espces animales qu'elles taient habitues 
     regarder comme ncessaire  leur existence; elles ont migr en
     latitude. D'autres, pour le mme motif, ont migr en altitude,
     accompagnant le bouquetin et le chamois dans nos chanes de
     montagnes, dgages par la fonte des glaciers. D'autres enfin sont
     restes en place. Les deux premiers groupes ont pu rester plus
     longtemps  l'abri des mlanges ethniques. Les tribus composant le
     troisime se sont promptement trouves en prsence des immigrants
     brachycphales et dolichocphales de la pierre polie, et ont t
     facilement subjugues, absorbes par eux.

     En effet, c'est pendant l'ge du renne que se produisirent les
     derniers phnomnes gologiques qui marquent, dans nos contres, la
     fin de l'poque quaternaire. Un mouvement graduel de soulvement
     fit merger du sein des mers les pays qui s'taient antrieurement
     affaisss, et le rsultat de ce soulvement fut d'amener les
     continents  prendre,  bien peu de chose prs, le relief que nous
     leur voyons aujourd'hui. D'aussi grandes modifications dans la
     disposition du sol, dans le rapport des terres et des eaux,
     amenrent forcment des changements non moins profonds dans la
     temprature et dans les conditions atmosphriques. Le climat
     continental actuel se substitua au climat insulaire. Les glaciers
151  de toutes les chanes de montagnes reculrent rapidement, et leur
     fonte, ainsi que la rupture des lacs placs au-dessus, qui en fut
     presque partout la consquence, produisit les faits d'inondation
     brusque et sur une norme chelle, auxquels est d le dpt
     argileux rougetre, ml de cailloux anguleux, d'une origine
     videmment torrentielle, qui couvre une grande partie de l'Europe,
     et que les gologues parisiens ont appel le _diluvium rouge_. La
     formation de ce dpt fut suivie d'une longue priode pendant
     laquelle les grands cours d'eau des contres occidentales suivirent
     un rgime de dbordements annuels et rguliers, analogues  ceux du
     Nil, de l'Euphrate, de l'Indus et du Gange, dbordements tendus
     dans d'immenses proportions, et qui ont laiss, comme un vaste
     manteau par-dessus le diluvium rouge, les couches de limon fin, de
     mme nature que celui des alluvions nilotiques modernes, connu sous
     le nom de _loess_ suprieur ou terre  briques. Les espces
     africaines avaient alors, depuis un temps considrable dj,
     disparu de notre sol; le rhinocros  paisse fourrure tait
     galement teint; quelques rares individus de l'espce du mammouth
     subsistaient seuls, et l'on rencontre  et l leurs restes dans le
     _loess_. Quant au renne, il tait encore nombreux dans nos pays.

     Aprs cette priode, de nouveaux phnomnes d'inondation subite,
     dchirrent les dpts, d'abord continus, du loess, et n'en
     laissrent plus subsister que des lambeaux en terrasse sur les
     flancs des valles et sur les plateaux o nous les observons
     aujourd'hui. Ce fut la dernire crise de l'ge quaternaire, celle
     qui marque la transition  l'poque gologique actuelle. A dater de
     ce moment, les conditions gographiques et climatriques de
     l'Europe furent celles qui subsistent encore actuellement, et
     depuis lors son sol n'a pas t sensiblement modifi.

     La faune, influence par les changements des climats, devint aussi
     ce qu'elle est de nos jours. Il ne resta plus ds lors dans nos
     pays, en fait d'espces maintenant teintes, que le grand cerf
     d'Irlande (_cervus megaceros_) avec ses cornes immenses, dont on
     trouve encore les ossements dans les tourbires; l'urus ou boeuf
     sauvage et l'aurochs, qui, rsistant encore plus tard, furent
     dtruits par les chasseurs de la Gaule seulement dans le cours de
     l'poque historique, et subsistrent en Suisse jusqu'au IXe et au
     Xe sicle de notre re. On sait mme qu'il s'en conserve des
     individus vivants en cosse et en Lithuanie. Le mammouth venait
     d'achever de disparatre. A part le livre, qui, avec ses poils
     sous la plante des pieds, est rest comme une dernire pave de la
152  priode glaciaire, tous les animaux organiss pour vivre au milieu
     des frimas migrrent, ds le dbut de la priode actuelle, les uns
     en altitude, les autres en latitude. Le bouquetin, le chamois, la
     marmotte et le ttras se rfugirent sur les plus hautes montagnes,
     fuyant devant l'lvation de la temprature. Le renne, qui ne
     pouvait vivre que dans les plaines, se retira progressivement vers
     le nord. Au temps o se formrent les plus anciennes tourbires, il
     avait dj quitt la France, mais il vivait encore dans le
     Mecklembourg, en Danemarck et dans le sud de la Scandinavie, d'o
     plus tard il migra de nouveau pour se retirer dfinitivement dans
     les rgions polaires.

     Il parat bien prouv aujourd'hui qu' cette aurore de la priode
     gologique qui se continue encore, et  laquelle correspondent,
     dans l'archologie prhistorique, les premires manifestations des
     temps _nolithiques_ ou de l'ge de la _pierre polie_, la majeure
     partie des tribus de brachycphales de la race laponode suivirent
     dans sa migration l'animal utile auquel elles empruntaient les
     principales ressources de leur subsistance. Elles se retirrent,
     elles aussi, vers le nord, en laissant seulement derrire elles de
     faibles essaims attards, et elles ne se sont non plus arrtes
     dans leur retraite que lorsqu'elles ont eu atteint les contres
     arctiques. Il est probable qu'elles allaient ainsi chercher les
     climats qu'elles prfraient et qu'elles ne trouvaient plus dans
     notre pays; mais en mme temps elles taient refoules par de
     nouvelles populations qui s'emparaient de l'Europe occidentale. En
     effet, le passage de la priode archolithique  la priode
     nolithique[98], de l'ge quaternaire  l'ge gologique actuel,
     correspond  un changement dans les habitants de nos pays comme 
     un changement dans le climat.

       [Note 98: On runit assez souvent en un mme groupe les deux ges
       successifs des grands carnassiers et du renne, sous le nom commun
       d'_poque archolithique_, expression tire du grec, qui
       caractrise l'poque ainsi nomme comme la plus ancienne parmi
       celles o l'homme, ne connaissant pas encore l'art de fondre les
       mtaux, employait exclusivement la pierre taille par clats, 
       faire ses armes et ses mtaux. L'poque suivante, o on les
       faisait en pierre polie, est dsigne, par opposition, sous le
       nom d'_poque nolithique_.]

     Des hordes armes de la hache de pierre polie, dit M. Hamy, qui
     rsume ainsi dans son _Prcis de palontologie humaine_ les
     observations les plus rcentes, surgissant au milieu des dbris des
     peuplades de l'ge du renne, les soumettent aisment. Cette priode
     d'envahissement brutal et de dcadence matrielle reprsente, pour
     l'Occident prhistorique, une phase comparable  celles qui ont
153  suivi l'invasion des Hycsos en gypte et celles des Germains au Ve
     sicle de notre re. Comme les Barbares, les nouveaux venus, qui
     sont peut-tre en partie ethniquement apparents aux premiers
     dolichocphales que nous avons tudis, se modifieront peu  peu au
     contact des populations moins sauvages qu'ils ont mises sous le
     joug et avec lesquelles ils se mleront de plus en plus. Et sous
     l'influence de celles-ci, la pierre finement taille, dont les
     dernires stations de l'ge du renne fournissaient de si
     remarquables chantillons, s'unira  la pierre polie, que les
     envahisseurs ont apporte avec eux, tandis que le travail de l'os
     se relvera de sa chute, sans atteindre nanmoins le degr de
     perfection qu'il possdait auparavant.

     La grotte funraire des anciens jours et le monument en pierres
     brutes de la race nouvelle seront simultanment employs. Ce
     dernier, qui est la manifestation la plus remarquable de la priode
     nolithique, se perfectionne peu  peu. Aux monuments forms
     d'normes pierres irrgulires, supportant comme de gigantesques
     piliers une grande table horizontale, en succderont d'autres
     composs de pierres quarries, alignes avec un certain art. Ces
     architectes prhistoriques, dont les travaux ont pu rsister  tant
     de causes de destruction, entrent ainsi  leur tour dans la voie du
     progrs, un instant abandonne. Plus tard, ils couvriront de
     figures sculptes certaines _alles couvertes_, et ils lveront 
     Stone-Henge le majestueux difice qui offre tant de points de
     ressemblance avec cet autre monument prhistorique dcouvert par M.
     Mariette  Gizeh et connu par les gyptologues sous le nom de
     temple du Sphinx, prludant ainsi  cette renaissance
     prhistorique dont _l'ge du bronze_ et le _premier ge du fer_
     reprsentent l'apoge.

     Ainsi, le dveloppement de l'humanit, momentanment ralenti dans
     sa marche, aprs cette volution partiellement rtrograde, prendra
     une nouvelle activit. Du degr de civilisation que nous nous
     sommes efforc de faire connatre, l'homme s'lvera lentement 
     une civilisation suprieure.

     Mais ici nous sortons des temps palontologiques pour entrer dans
     des temps qui, relativement modernes, tout en tant prhistoriques
     pour notre Occident, touchent au dbut des sicles historiques pour
     d'autres rgions, comme l'gypte et la Chalde. Nous n'avons plus
     affaire  l'homme fossile, mais  l'homme de la priode gologique
     actuelle.

       *       *       *       *       *
154
     L'existence primitive d'une population de sauvages menant la vie de
     chasseurs troglodytes, a laiss des souvenirs d'une singulire
     prcision dans les rcits traditionnels des peuples civiliss du
     monde classique, dans leurs lgendes sur les premiers ges[99].
     C'est  tel point que l'on peut presque dire que les hommes des
     cavernes de la priode quaternaire ne sont pas  proprement parler
     _prhistoriques_, puisqu'ils ont une place incontestable dans la
     tradition. Et ici nous trouvons une preuve de la succession
     ininterrompue des gnrations humaines sur le sol europen, depuis
     le temps o vivaient le mammouth et les grands carnassiers depuis
     si longtemps teints.

       [Note 99: Voy. le chapitre Ier du livre de M. d'Arbois de
       Jubainville, _Les premiers habitants de l'Europe_; nous n'avons
       fait ici que le rsumer.]

     Alors, dit Eschyle[100], pas de maisons de brique ouvertes au
     soleil, pas de constructions en charpente. Se plongeant dans la
     terre tels que de minces fourmis, les hommes se cachaient dans des
     antres sans lumire. La charrue  cette date ne labourait pas le
     sol europen. Promthe, aeul d'Hellen et personnification
     mythique des dbuts de la civilisation de la race aryenne dans ces
     contres, accoupla le premier, suivant le pote, des btes de
     somme sous le joug pour dcharger les mortels des travaux les plus
     durs. Pour le grand tragique grec, l'tat sauvage qui prcda
     Promthe remonte  l'poque la plus recule. Mais quelques sicles
     plus tt, le chantre de l'_Odysse_ reprsente certaines tribus de
     cette race primitive vivant encore de la vie de troglodytes
     sauvages, au temps de ses hros Achens, dont la civilisation est
     dj relativement avance. Tels sont chez lui les Cyclopes de
     Sicile, que la tradition plaait dans cette contre avant
     l'tablissement de la population ibrienne des Sicanes, lequel
     remonte au moins  2,000 ans avant l're chrtienne, les Cyclopes
     que les Grecs disaient fils du Ciel et de la Terre et
     reprsentaient comme absolument trangers aux gnalogies de leur
     propre race. Les Cyclopes, tels que les dcrit le IXe chant de
     l'_Odysse_, habitent des cavernes au sommet des hautes
     montagnes; non-seulement ils ne labourent pas, mais ils ne
     cultivent pas mme la terre  la main. Ils ont pourtant quelques
     troupeaux, mais ignorent toute navigation, comme l'art de
     l'quitation et celui des transports au moyen de chariots. Les
     dieux des Hellnes leurs sont inconnus; il les ddaignent et les
     dfient.

       [Note 100: _Prometh._, v. 450 et suiv.]

     Si nous en croyons la tradition grecque recueillie par Pausanias,
     Plasgos, le reprsentant de la premire race un peu civilise,
155  aurait trouv dans le Ploponnse,  l'aurore des temps
     historiques, une population qui ne btissait pas et qui ne portait
     pas de vtements; il lui apprit  construire des cabanes et 
     s'habiller de peaux de cochons. Cette population vivait de
     feuilles, d'herbes et de racines, sans distinguer les saines des
     dangereuses: les Plasges lui firent joindre le gland doux  cette
     nourriture rudimentaire. Diodore de Sicile parle d'une poque
     recule o en Crte on ne savait pas encore btir de maisons: les
     hommes cherchaient un abri sous les arbres des montagnes et dans
     les cavernes des valles; tel tait l'tat des choses jusqu'
     l'arrive des Curtes, peuple de race plasgique, qui enseignrent
     aux aborignes les premiers rudiments de la civilisation, l'lve
     des troupeaux, la rcolte du miel, l'emploi du mtal pour faire des
     glaives et des casques, enfin la substitution d'une organisation
     sociale  la vie solitaire du sauvage chasseur.

     Le souvenir de la population des cavernes restait aussi vivant en
     Italie. C'est en parlant d'elle qu'vandre, dans l'_nide_ de
     Virgile, commence son potique rsum de l'histoire du Latium.
     Autrefois ces bois taient habits par des autochthones, les
     Faunes et les Nymphes, race d'hommes ne des troncs durs du chne.
     Vivant sans lois traditionnelles ni civilisation, ils ne savaient
     ni runir des boeufs sous le joug, ni amasser des richesses, ni
     pargner le bien acquis; des pousses d'arbres et les sauvages
     produits de la chasse taient leur nourriture.

     Mais la description traditionnelle la plus remarquable, la plus
     exacte et la plus vivante des moeurs des sauvages primitifs des
     cavernes, est celle que nous lisons chez Lucrce. Le robuste
     conducteur de la charrue courbe n'avait pas encore paru; personne
     ne savait dompter les champs par le fer, ni planter les jeunes
     arbres, ni au sommet des vieux couper les branches avec la
     serpe..... Les hommes trouvaient la nourriture de leur corps sous
     les chnes porteurs de gland, sous les arbousiers dont, pendant
     l'hiver, les fruits mrs se teignent en rouge..... Ils ne savaient
     pas se servir des peaux ni se vtir de la dpouille des animaux
     sauvages. Ils habitaient les forts et les cavits des montagnes;
     ils abritaient sous les broussailles leurs membres crasseux, quand
     ils voulaient viter les vents et la pluie..... Leurs mains et
     leurs pieds taient d'une admirable vigueur: ils poursuivaient dans
     les bois, les animaux sauvages, leur lanaient des pierres, les
     frappaient de massues, en abattaient un grand nombre, ne fuyaient
     que devant quelques-uns..... C'tait en vain que la mer soulevait
     ses flots irrits: elle profrait des menaces impuissantes; quand
     au contraire la ruse talait paisiblement ses eaux riantes, elle
156  ne pouvait sduire personne: l'art perfide de la navigation n'tait
     pas encore invent.

     Ici le pote, vivifiant la tradition par son gnie, a ralis une
     vritable rsurrection du pass. Pour dpeindre les troglodytes des
     temps quaternaires, tels que nous les connaissons aujourd'hui par
     leurs vestiges, la science contemporaine n'a presque rien  changer
      son tableau. Elle en adoucirait plutt certaines couleurs.


      3.--RESTES MATRIELS DE L'POQUE NOLITHIQUE.

       [Illustration 181: Hache en pierre polie, de France.]

     Pour celui qui suit les reliques de son industrie, que l'homme
     antrieur  l'histoire crite a laisss dans notre Europe, un
     nouvel ge, comme nous l'avons dit tout  l'heure, se marque par
     l'apparition de la pierre polie. Car il est  remarquer que dans
     l'poque prcdente, quelque habilet que rvle dj le travail de
     la pierre et de l'os, on n'a encore aperu aucun spcimen d'arme ou
     d'outil quelconque en pierre portant des traces de polissage. Ce ne
     sont plus les alluvions quaternaires et les cavernes de l'ge du
     renne qui fournissent les pierres polies, les haches en silex, en
     serpentine, en nphrite, en obsidienne de cet ge; on les trouve
     dans les tourbires, dans des amoncellements sans doute fort
     anciens, mais qui s'lvent sur le sol actuel, dans des spultures
     d'une trs haute antiquit, mais postrieures au dbut de notre
     priode gologique, dans certains camps retranchs qui furent plus
     tard occups par les Romains. On a recueilli par milliers presque
     partout en France, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en
     Italie, en Grce, en Espagne, en Allemagne et en Scandinavie.

     Il ne faudrait pas croire, du reste, qu'un changement brusque et
     subit spare l'ge du renne de l'ge de la pierre polie. On passe
     de l'un  l'autre par des gradations successives, qui prouvent que
     si l'apparition du nouveau procd semble se rattacher  la
     prdominance dsormais acquise par de nouveaux lments de
     population, le changement s'est opr par une action lente et
     prolonge. La gologie a galement reconnu--fait exactement
157  parallle--que la transition de la priode quaternaire  la priode
     prsente n'avait pas t brusque et violente, mais graduelle. Elle
     fut le rsultat d'une srie de phnomnes successifs et locaux, qui
     achevrent de donner aux continents la forme qu'ils ont maintenant
     et changrent peu  peu le climat, ce qui amena forcment la
     disparition ou la retraite vers d'autres latitudes de certaines
     espces animales. A tel point que beaucoup de gologues admettent
     aujourd'hui que nous sommes dans la continuation de l'poque
     quaternaire et qu'il ne faut pas tablir de dmarcation nettement
     dfinie entre celle-ci et les temps actuels.

       [Illustration 182a: Hache en pierre polie, de France]

       [Illustration 182b: Hache de pierre polie, avec son emmanchement
       en bois et en corne de cerf[1].]

       [Note 1: Provenant des villages lacustres de la Suisse.]

     Les haches de l'poque de la pierre polie diffrent de celles de
     l'poque archolithique en ce que celles-ci fendaient ou peraient
     par leur petite extrmit, tandis que celles de l'ge nouveau ont
     le tranchant  l'extrmit la plus large. Certaines haches de cette
     poque taient emmanches dans la corne de cerf ou le bois, tandis
     que d'autres semblent avoir t tenues directement  la main et
     avoir servi de couteau ou de scie pour l'os, la corne et le bois. A
     cela prs, la nature des armes et des ustensiles est la mme aux
     deux ges, avec la seule diffrence de l'habilet et de la
     perfection du travail: ce sont des haches, des couteaux, des
     pointes de flches barbeles, des grattoirs, des alnes, des
     pierres de fronde, des disques, des poteries grossires, des grains
     de colliers en coquillages ou en terre qui dj se montrent 
     l'poque prcdente. Bien qu'on donne souvent le nom d'_ge de la
     pierre polie_  la troisime phase de la priode prhistorique, il
158  ne faudrait pas s'imaginer que ce soit toujours le poli de la
     matire qui la caractrise; le fini, la perfection de l'excution,
     peuvent aussi faire juger que des armes et des ustensiles non polis
     s'y rapportent. Aussi vaut-il mieux se servir de l'expression
     d'poque _nolithique_, qui dnote seulement le caractre
     relativement plus rcent du dernier ge de l'emploi exclusif des
     instruments de pierre.

     On a observ sur divers points de l'Europe les vestiges
     incontestables d'ateliers o les instruments de pierre de cette
     poque taient prpars, et dont l'emplacement est dcel par les
     nombreuses pices inacheves qui s'y trouvent runies,  ct
     d'armes de la mme matire amenes  leur dernier degr de
     perfection. Un de ces ateliers existait  Pressigny
     (Indre-et-Loire), d'autres  Chauvigny (Loir-et-Cher),  Civray, 
     Charroux (Vienne). Je ne parle ici que de quelques-uns de ceux qui
     ont t reconnus en France; il y en a dans tous les autres pays, et
     moi-mme j'en ai dcouvert  la porte d'Athnes et dans la montagne
     qui domine Thbes d'gypte (ce dernier conjointement avec M. Hamy).
     Les silex paraissent ordinairement avoir t taills dans la
     carrire mme et ports ailleurs pour tre polis. On a retrouv en
     plusieurs endroits les pierres qui servaient au polissage, et
     auxquelles les paysans de nos campagnes donnent le nom de pierres
     coches, d'aprs les sillons ou coches dont elles sont marques.

     Il y avait donc, ds cet ge, des centres industriels, des lieux
     spciaux de fabrication; par suite, il y avait aussi commerce. Les
     peuplades qui fabriquaient sur une grande chelle les armes et les
     ustensiles de pierre ne devaient pas vivre dans un tat d'isolement
     complet, o elles n'auraient su que faire des produits de leur
     travail. Elles les portaient chez les peuplades qui n'avaient pas
     chez elles des matriaux aussi propices  cette fabrication, et les
     changeaient contre d'autres produits du sol de ces dernires.
     C'est ainsi que le besoin tablissait peu  peu les diverses
     relations de la vie sociale. On a trouv en Bretagne des haches en
     fibrolite, matire qui ne se rencontre en France que dans
     l'Auvergne et les environs de Lyon. De l'alle couverte
     d'Argenteuil on a exhum un couteau en silex sorti manifestement
     des carrires de Pressigny. A l'le d'Elbe, o l'on a recueilli un
     grand nombre d'instruments en pierre taille, dont l'usage est
     certainement antrieur aux premires exploitations des mines de
     fer, ouvertes par les trusques, la plupart de ces armes primitives
     sont faites d'un silex qui ne se rencontre pas dans le sol, et a
159  t, par consquent, apport par mer. Dans l'Archipel grec, j'ai
     rencontr  Ios des couteaux et des _nuclei_[101] en obsidienne de
     Milo.

       [Note 101: On appelle ainsi le noyau central de la pierre, rest
       aprs l'enlvement d'un certain nombre de lames destines  faire
       des couteaux.]

       [Illustration 184: Nucleus d'obsidienne, provenant de l'Archipel
       grec.]

     Un commerce rudimentaire de ce genre, franchissant souvent de
     grandes distances, faisant passer les objets de tribus en tribus,
     par une srie d'changes successifs, jusque bien loin de leur lieu
     d'origine, dans des conditions mme o le point d'arrive est
     souvent ignor au point de dpart, se produit chez tous les
     sauvages. De hautes autorits, comme M. Dupont, M. de Quatrefages
     et M. Hamy, admettent qu'il en existait dj un semblable dans
     l'ge du renne. Se fondant sur des raisons trs srieuses, ces
     savants, qui ont si profondment tudi les vestiges de l'humanit
     prhistorique, pensent qu'il faut attribuer  des changes et  un
     vritable commerce, plutt qu' un tat nomade qui aurait conduit
     des tribus  des migrations incessantes, l'importation des
     coquilles marines du Golfe de Gascogne et de la Mditerrane chez
     les troglodytes du Prigord, des silex et des coquillages fossiles
     de la Champagne, des environs de Paris et mme de Touraine chez
     ceux des bords de la Lesse.

     Les dbris d'animaux que l'on trouve avec les objets de travail
     humain appartenant  l'ge nolithique, se joignent aux indications
     fournies par les gisements pour dmontrer que celui-ci n'appartient
     plus  l'poque quaternaire, mais  notre poque gologique, et se
     trouve ainsi plac sur le seuil des temps historiques. Les grands
     carnassiers et les grands pachydermes, comme l'lphant et le
     rhinocros, n'existaient plus alors. L'urus (_bos primigenius_),
     qui vivait encore au commencement des sicles historiques, est le
     seul animal de cet ge qui n'appartienne plus  la faune
     contemporaine. Les ossements qui se rencontrent avec les ustensiles
     de pierre polie sont ceux du cheval, du cerf, du mouton, de la
     chvre, du chamois, du sanglier, du loup, du chien, du renard, du
     blaireau, du livre. Le renne ne se montre plus dans nos contres.
     En revanche, on commence  trouver les animaux domestiques, qui
160  manquent absolument dans les cavernes des derniers temps
     quaternaires, du moins ceux qui depuis lors deviennent les
     compagnons insparables des nations civilises. Car il n'est pas
     impossible que, vers la fin de l'poque prcdente, les hommes des
     cavernes soient parvenus  amener le renne et le cheval  un tat
     de demi-domestication, en faisant des animaux rassembls en
     troupeaux pour fournir  l'alimentation leur lait et leur viande,
     mais sans savoir leur demander encore aucun autre service.
     videmment le climat de nos pays tait devenu, ds le commencement
     des temps nolithiques, ce qu'il est aujourd'hui.

       [Illustration: Dolmen de Duneau (Sarthe).]

     Tout le monde a vu, en France ou en Angleterre, au moins quelqu'un
     de ces tranges monuments en pierres normes non tailles, connus
     sous le nom de _dolmens_ et d'_alles couvertes_, que l'on a
     regards longtemps comme des autels et des sanctuaires druidiques.
     L'exploration soigneuse de ces monuments, auxquels on applique
     aujourd'hui la dnomination fort juste de _mgalithiques_, y a fait
     reconnatre des tombeaux, que recouvrait presque toujours 
     l'origine un tertre sous lequel la construction en pierres brutes
     tait dissimule. La plupart de ces tombes taient violes depuis
     des sicles: mais dans le petit nombre de celles que les fouilles
     de nos jours ont retrouves intactes, on a pu se convaincre de
161  l'absence presque constante de tout objet de mtal. On n'y
     dcouvre, avec les os et les cendres des morts, que des instruments
     et des armes en silex, en quartz, en jade, en serpentine et des
     poteries. Tel a t le cas des dolmens de Keryaval en Carnac, du
     tumulus du Man-Lud  Locmariaker et du Moustoir-Carnac, dont les
     haches en pierre dure, d'une excution si prcieuse et aux formes
     si gomtriquement rgulires, ont t envoyes par le Muse de
     Vannes aux Expositions universelles de Paris en 1867 et 1878. Les
     poteries des dolmens sont de la pte la plus grossire, et aucune
     n'a t faonne  l'aide du tour. Quelquefois, comme  Gavr'innis
     et au Man-Lud, on a sculpt pniblement sur la face des dalles de
     granit, qui forme la paroi intrieure de la chambre spulcrale, des
     dessins bizarres, qui la plupart du temps semblent reproduire des
     tatouages, cette marque d'individualit qui, chez les peuples
     sauvages, est comme une signature imprime sur la face, et qui,
     dans le tombeau, tenait lieu, en l'absence d'criture, du nom du
     personnage dpos au pied de la dalle o on l'avait grave.

       [Illustration 186: Alle couverte de la Pierre-Turquaise
       (Seine-et-Oise).]

     On a trouv des ustensiles de bronze sous quelques-uns des dolmens
     que l'on a fouills dans les dernires annes. L'apparition de ce
     mtal est d'une haute importance, car elle prouve que l'usage
     d'lever des dolmens et des alles couvertes, qui avait pris
     naissance dans l'ge de la pierre polie, subsistait encore en Gaule
     quand l'emploi des mtaux commena  y tre connu. On rencontre
     mme des spultures de cette catgorie o le bronze domine et o
     les armes de pierre ne se montrent plus qu'exceptionnellement; mais
162  il est  noter qu'alors la disposition de la cavit destine 
     recevoir le mort ou les morts n'est plus telle qu'on l'observe dans
     les tombeaux de la pure poque de la pierre: l'architecture
     funraire a pris de nouveaux dveloppements, par suite de l'emploi
     des outils en mtal; l'intrieur des tombeaux se divise en galeries
     et en chambres souterraines.

     Tous les indices concordent  prouver que les dolmens et les alles
     couvertes de notre pays, aussi bien ceux o l'on ne dcouvre que
     des objets de pierre que ceux o le bronze fait sa premire
     apparition, sont les spultures d'une race diffrente de celle des
     Celtes, qui occupait antrieurement le sol de la Gaule occidentale
     et centrale, et s'tendait du nord au sud, depuis la Scandinavie
     jusque dans l'Algrie et le Maroc, race que dans notre pays les
     Celtes anantirent, chassrent ou plutt subjugurent en
     s'amalgamant avec elles. On a fait dj bien des conjectures pour
     dterminer le rameau de l'humanit auquel pouvait appartenir cette
     race; mais toutes, jusqu' prsent, ont t prmatures et sans
     fondement assez solide. On n'est mme pas parvenu  tablir, d'une
     manire certaine, si son mouvement d'expansion s'est produit du
     nord au sud ou bien du sud au nord. Ce que prouve du moins la
     diversit de types des crnes trouvs sous les dolmens, c'est que
     la race qui tablit l'usage de cette architecture primitive dans la
     rgion dont nous avons sommairement indiqu l'aire, prolonge le
     long de l'Ocan Atlantique, mais ne s'tendant pas vers l'Orient,
     dans l'intrieur des terres, au del du Rhne et de la Sane, tait
     peut-tre assez peu nombreuse, mais avait su faire prvaloir son
     influence, sa civilisation, suprieure  celle des premiers
     occupants du sol, quoique encore bien imparfaite, et peut-tre sa
     domination sur des peuplades dj fort diverses, o se mlaient des
     sangs tout  fait diffrents.

     Il n'y a pas impossibilit  ce que ce soit  la diffusion de cette
     race qu'aient trait les traditions du monde classique, qui
     prtendaient puiser leur source en gypte, sur le peuple lgendaire
     des Atlantes et ses essaims de colons conqurants, rpandus dans
     une partie de l'Europe  une date prodigieusement antique[102]. Sans
     doute ces traditions ont revtu une forme singulirement fabuleuse,
     o la plupart des traits ne sauraient tre admis par la critique et
     o particulirement l'tat de civilisation des Atlantes est exagr
163  de la faon la plus vidente. Mais il est difficile de croire
     qu'elles n'aient pas eu non plus un certain fondement rel; et de
     bons esprits ont pens reconnatre dans les lgendes relatives  la
     colonisation et aux conqutes des Atlantes un cho du souvenir de
     l'tablissement, dans l'Europe occidentale, de nombreux essaims
     d'une population brune et dolichocphale, venue du nord de
     l'Afrique, spcialement de sa partie occidentale[103]. La venue de
     cette population dans la Gaule, dont elle occupa une grande partie,
     et o ses descendants sont rests un des principaux lments
     constitutifs de la population actuelle du sol franais, a t pour
     la premire fois mise en lumire par les travaux de Roget de
     Belloguet; les recherches rcentes de l'anthropologie et de
     l'archologie prhistorique ont achev de l'tablir, en rapportant
     d'une manire certaine cette immigration  la priode nolithique.
     Les reprsentants les mieux connus et les plus certains de ce
     groupe ethnique sont les Ibres; Roget de Belloguet a cru dmontrer
     qu'en Gaule et en Italie il fallait appliquer  ses tribus le nom
     de Ligures, ce que conteste M. d'Arbois de Jubainville, lequel
     voit, au contraire, dans les Ligures la premire avant-garde de la
     race aryenne en Occident. Et cette question de nom ne saurait tre
     encore tranche d'une manire dfinitive.

       [Note 102: Tous les tmoignages relatifs aux Atlantes sont trs
       bien coordonns dans le chapitre II du livre de M. D'Arbois de
       Jubainville, sur _Les premiers habitants de l'Europe_.]

       [Note 103: Il faut consulter ici, mais avec une certaine rserve,
       le chapitre III du mme ouvrage.]

     Mais les immigrants nouveaux qui inondrent nos contres au dbut
     de l'ge de la pierre polie n'appartenaient pas  une mme race et
     venaient pas tous de la mme direction. Concurremment avec les
     dolichocphales d'origine libyque, on y constate un courant oppos
     qui amne du nord et de l'est des populations brachycphales et
     msaticphales. Les Druides rapportrent au grec Timagne que les
     plus anciens habitants de la Gaule se composaient de trois
     lments, des autochthones qui avaient t originairement dans un
     tat de sauvagerie absolue, des tribus sorties d'les de l'Ocan
     Atlantique et d'autres qui taient venues d'au del du Rhin[104]. Il
     est  remarquer que dans les traditions des Grecs sur l'Atlantide
     lgendaire, engloutie dans les flots aprs avoir fourni des colons
     aux contres occidentales du continent europen, il existait sur sa
     situation exactement la mme incertitude que dans les apprciations
     de la science actuelle sur le point de dpart du peuple qui a
     propag dans ces mmes contres l'usage des dolmens. Pour Solon et
164  Platon[105], l'Atlantide tait situe en face du dtroit des
     Colonnes d'Hercule et touchait  l'Afrique; pour Thopompe elle
     appartenait aux rgions hyperborennes.

       [Note 104: Ammian. Marcell., XV, 9.]

       [Note 105: Voy. les rcits du _Time_ et du _Critias_ de Platon.]

       [Illustration 189: Dolmen de l'Inde[1].]

       [Note 1: D'aprs Ferguson, _Rude stones monuments_.]

     Quoi qu'il en soit, les monuments mgalithiques ne se rencontrent
     pas seulement dans la rgion europenne des dolmens, rgion si
     nettement dlimite, qui va de la Scandinavie au Maroc et 
     l'Algrie, en embrassant dans son parcours l'Angleterre et la
     moiti de la France. On en a observ dans certaines les de la
     Mditerrane, comme les Balares et la Corse, o le peuple
     constructeur des dolmens a pu facilement envoyer des essaims, mais
     aussi dans la Syrie et la Palestine, dans une portion de
     l'Asie-Mineure, dans le coeur de l'Arabie, et jusque dans le
     Turkestan, l'Afghanistan et l'Inde. Il n'est donc pas possible, en
     prsence de ces derniers faits, soigneusement colligs par M.
     Ferguson dans un livre spcial, de considrer les monuments
     mgalithiques comme l'oeuvre d'une seule race. Ce sont les
     monuments d'un ge de dveloppement qu'ont d traverser une grande
     partie des diffrents rameaux de l'espce humaine, avant
     d'atteindre une nouvelle tape de progrs. Mais les uns y sont
     demeurs pendant de longs sicles, tandis que pour d'autres, cet
     ge a t trs court. Le clbre Temple du Sphinx,  Gizeh en
     gypte, marque, comme nous l'avons dj dit tout  l'heure, la
     transition du monument mgalithique  l'architecture proprement
     dite.

     Au reste, dans la priode nolithique, comme dans les priodes
     antrieures, les mmes besoins et l'emploi des mmes ressources ont
     produit les plus curieuses ressemblances dans les armes et les
     ustensiles de pays fort loigns, qui n'avaient videmment aucune
165  communication entre eux, et que devaient habiter des races
     diffrentes. Pour nous borner  l'Europe, sans aller chercher nos
     exemples  Java, en Chine ou au Japon, o nous trouverions
     cependant des points de comparaison dignes d'attention, les haches
     et les couteaux en silex, en obsidienne, en quartz compact,
     extraits des tumulus de l'Attique, de la Botie, de l'Achae, de
     l'Eube, des Cyclades, sont identiques aux armes pareilles qu'on
     recueille sur notre sol; celles que l'on a colliges au Caucase ou
     dans les provinces slaves de la Russie, rentrent aussi exactement
     dans les mmes types. La Scandinavie, nous l'avons dit, a ses
     dolmens, ses tumuli, qui offrent avec ceux de la France une
     saisissante analogie. Les corps qu'ils renfermaient avaient t
     galement dposs dans la tombe sans tre brls; le bronze s'y
     montre encore plus rarement que sous nos dolmens. Les objets en
     pierre et en os provenant de ces tombeaux affectent les formes les
     plus varies et sont d'une excution particulirement dlicate.
     Mais une notable portion des collections danoises provient non des
     dolmens, mais des tourbires, o on trouve ces objets dans les
     couches les plus infrieures avec des troncs de pins en partie
     dcomposs, fait d'une haute importance pour tablir l'antiquit 
     laquelle remontent les instruments de l'poque nolithique, car
     cette essence forestire a disparu du Danemark depuis des sicles;
     elle a t remplace par le chne, puis par le htre. Deux
     circonstances expliquent, du reste, le degr de perfection toute
     particulire que le travail de la pierre atteignit en Scandinavie;
     d'abord la priode de l'emploi exclusif des instruments de pierre
     s'y prolongea plus tard que dans aucun autre pays de l'Europe, et
     par consquent cette forme de l'industrie humaine eut le temps,
     plus que partout ailleurs, d'y perfectionner ses procds; puis le
     silex y est d'une qualit suprieure et s'y prte  la taille mieux
     que dans notre pays.

       [Illustration 190: Dague en silex de Danemark[1].]

       [Note 1: Cette pice servira de spcimen du degr de finesse el de
       prcision o en arrive le travail  petits clats des armes de
       silex, dans la dernire poque de l'ge de pierre de la
       Scandinavie.]
166
       [Illustration 191: Pointes de lames grossires des
       _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie.]

     Ce sont encore les contres scandinaves qui ont livr  l'tude de
     la science d'autres bien curieux dpts de la mme phase de
     l'histoire de l'homme. Les ctes du Danemark et de la Scanie
     offrent, de distance en distance, des amas considrables de
     coquilles d'hutres et d'autres mollusques comestibles. Ces dpts
     n'ont pas t apports par les flots: se sont des accumulations
     manifestes de dbris de repas, d'o le nom de _kjoekkenmoeddinger_,
     ou rebuts de cuisine, sous lesquels ils sont connus dans le pays.
     Ils s'tendent souvent sur des longueurs de plusieurs centaines de
     mtres, avec une paisseur qui atteint quelquefois jusqu' prs de
     dix pieds. On n'a jamais rencontr dans ces amas aucun objet de
     mtal, mais au contraire de nombreux silex taills, des morceaux
     d'os et de cornes travaills, des poteries grossires et faites 
     la main. L'imperfection du travail dans les objets qui en
     proviennent rappelle la priode des cavernes, le second ge de
     l'poque archolithique. Mais le style des armes et des ustensiles
     ne saurait tre le seul critrium pour juger de la date d'un dpt
     de ce genre. Il faut avant tout prendre en srieuse considration
167  la faune qui s'y rvle. Or, on n'a rencontr dans les
     _kjoekkenmoeddinger_ aucun dbris d'espces caractristiques d'un
     autre ge gologique; sauf le lynx et l'urus, qui n'ont disparu que
     depuis l'poque historique, il ne s'y est trouv aucun ossement
     d'animaux qui aient cess d'habiter ces climats; on y a mme trouv
     des indices de l'existence du porc et du chien  l'tat d'animaux
     domestiques. Les _kjoekkenmoeddinger_ se placent donc, dans l'ordre
     chronologique,  ct des plus anciens dolmens. Si l'industrie s'y
     montre encore aussi rudimentaire, c'est seulement parce que les
     tribus qui ont abandonn sur les bords de la mer du Nord les dbris
     de leurs grossiers festins taient demeures en arrire de leurs
     voisins, placs dans de meilleures conditions et dj notablement
     plus avancs dans la voie de la civilisation.

     Des dpts analogues aux _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie ont
     t signals dans les derniers temps en d'autres contres. On en
     connat dans le Cornouailles, sur la cte nord de l'cosse, aux
     Orcades, et bien loin de l, sur les rivages de la Provence, o
     leur existence a t constate par le duc de Luynes. Les
     _terramare_ des bords du P, amas contenant des cendres, du
     charbon, du silex et des os travaills, des ossements d'animaux
     dont la chair parat avoir t mange, des tessons de poteries et
     d'autres restes de la vie des premiers ges offrent galement une
     grande analogie avec les dpts du Danemark et de la Scanie, et
     appartiennent bien videmment  la mme priode du dveloppement de
     l'humanit; quelques-unes des _terramare_ ont mme continu  se
     former aprs l'introduction des mtaux. Ces dpts de dtritus
     marquent l'emplacement de villages tablis au milieu des marais et
     analogues  ceux dont il nous reste maintenant  parler. Un des
     plus minents archologues de l'Allemagne, M. Helbig, rattachant
     ici les dbris prhistoriques au plus ancien pass des races
     classiques, a entrepris de dmontrer, dans un ouvrage rcent[106],
     que les _terramare_ sont dues aux populations de race aryenne
     auxquelles s'applique spcialement la dnomination d'Italiotes.
     Elles seraient ainsi les monuments de leur plus ancienne habitation
     dans la Pninsule, alors qu'elles ne s'taient pas encore tendues
     au del de sa partie septentrionale et que leur civilisation
     n'avait pas encore pris son essor de progrs. M. Helbig a su donner
     au moins une grande probabilit  cette thse; dont la consquence
     serait que les Italiotes auraient pntr dans le bassin du P dans
168  un tat de barbarie tel qu'ils ne connaissaient pas encore l'usage
     des mtaux, et l'auraient appris seulement par des enseignements
     trangers pendant la priode de leur sjour auprs de ce grand
     fleuve. C'est l une question sur laquelle nous aurons  revenir
     avec quelque dveloppement dans celui des livres de la prsente
     histoire o nous traiterons des origines des peuples aryens.

       [Note 106: _Die Italiker in der Pebene, Beitroege zur
       altitalischen Kultur--und Kunstgeschichte_, Leipzig, 1879.]

       [Illustration 193: Restitution d'un village lacustre de la
       Suisse.]

     Mais les restes les plus intressants de l'ge nolithique, ceux
     qui rvlent l'tat de socit le plus avanc et marquent la
     dernire phase de progrs des populations de l'Europe occidentale,
     avant qu'elles ne connussent l'usage des mtaux, sont les
     palafittes ou villages lacustres.

     En 1853, la baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich permit
     d'observer des vestiges d'habitations sur pilotis, qui paraissaient
     remonter  une trs haute antiquit. M. F. Keller ayant appel
     l'attention sur cette dcouverte, on se mit  explorer d'autres
     lacs pour rechercher s'ils ne contenaient pas de semblables restes.
     Les investigations, auxquelles demeure attach le nom de M. Troyon,
     furent couronnes d'un plein succs. Non-seulement un grand nombre
     de lacs de la Suisse reclaient des palafittes, mais on en
     dcouvrit galement dans les lacs de la Savoie, du Dauphin et de
     l'Italie septentrionale, puis dans ceux de la Bavire et du
     Mecklembourg. Les habitations des villages lacustres taient
169  voisines du rivage, construites sur une vaste plateforme, que
     composaient plusieurs couches croises de troncs d'arbres et de
     perches relies par un entrelacement de branches et cimentes par
     de l'argile, et que supportaient des pieux plants au milieu des
     eaux. Hrodote dcrit trs exactement des habitations de ce genre
     qui subsistaient encore de son temps sur les lacs de la Macdoine.
     Mais si l'on veut se faire une ide complte de ce qu'taient les
     stations lacustres de la Suisse, il faut prendre dans le voyage de
     Dumont d'Urville la planche qui reprsente le gros village de
     Dori, sur la cte de la Nouvelle-Guine, encore tout entier bti
     dans ce systme.

       [Illustration 194: Habitation sur pilotis des Arfakis, du havre
       de Dori (Nouvelle-Guine).]

     L'usage d'tablir ainsi les demeures sur pilotis au milieu de l'eau
     se continua dans l'Helvtie et les contres voisines pendant bien
     des sicles, car les objets qui ont t retirs des palaffites
     appartiennent  des ges trs diffrents. Tandis que dans les moins
     anciennes on a recueilli des ustensiles en bronze et mme en fer,
     mtal dont l'usage dtermine encore une priode nouvelle dans la
     marche des inventions humaines, dans d'autres, et c'tait le plus
     grand nombre, on n'a dcouvert que des armes et des outils de
     pierre polie ou d'os. La forme et la nature du travail de ceux-ci
     se rapprochent beaucoup des objets fournis par les dolmens et les
     tourbires de la France, de la Grande-Bretagne, de la
170  Belgique et de la Scandinavie; seulement la varit des
     instruments y est plus grande. Les animaux dont la drague a ramen
     les ossements du milieu des palafittes sont ceux-l mmes qui
     vivent encore aujourd'hui dans les montagnes de la Suisse: l'ours
     brun, le blaireau, la fouine, la loutre, le loup, le chien, le
     renard, le chat sauvage, le castor, le sanglier, le porc, la
     chvre, le mouton. Seuls, l'lan, l'urus et l'aurochs manquent  la
     faune actuelle du pays; mais on sait, par des tmoignages formels,
     qu'ils y habitaient encore au commencement de l're chrtienne.

       [Illustration 195a: Urne cinraire en terre noire reprsentant un
       groupe d'habitations lacustres[1].]

       [Note 1: Cette urne, dcouverte dans un tumulus  Adersleben
       (Bavire), est aujourd'hui conserve au Muse de Munich. Elle
       copie l'apparence de sept huttes de forme circulaire groupes sur
       une mme plateforme, porte par des pilotis. Il y a une
       singulire analogie entre cet objet et les urnes cinraires des
       plus anciennes spultures du Latium, imitant une cabane de forme
       ronde, urnes dont nous mettons un spcimen en regard de celle
       d'Adersleben.]

       [Illustration 195b: Urne cinraire de terre noire du Latium, en
       forme de hutte ronde ou _tugurium_[2].]

       [Note 2: Provenant des spultures les plus antiques de la
       ncropole d'Albano.]

       [Illustration 195c: Fragment de tissus provenant des habitations
       lacustres de la suisse.]

     Ainsi les villages lacustres caractrisent nettement dans notre
     Europe occidentale la fin de l'ge nolithique, et les populations
     qui les avaient tablis continurent mme  les habiter dans les
     premiers temps o elles se servirent des mtaux, que leur avaient
     fait connatre des nations plus avances. L'ensemble des objets que
     les savants de la Suisse ont retirs de leurs emplacements dnote,
     du reste, en bien des choses, mme dans les plus anciens, une
171  vritable civilisation. La poterie est encore faonne  la main,
     mais affecte une grande varit de formes et un certain got
     d'ornementation. Les plus grands de ces vases servaient  conserver
     les crales pour l'hiver. On y a recueilli du froment, de l'orge,
     de l'avoine, des pois, des lentilles. Les habitants des villages
     lacustres s'adonnaient donc  l'agriculture, art absolument inconnu
     encore des hommes dont les cavernes du Prigord nous ont conserv
     les vestiges. Ils levaient des bestiaux; ils connaissaient l'usage
     de la meule. Enfin, dans les palafittes de la plus haute date, on a
     rencontr des lambeaux d'toffes qui prouvent que ds lors, au lieu
     de se contenter pour tout vtement de peaux de btes, on savait
     tresser et tisser les fibres du lin. Dans certaines cavernes de
     l'Andalousie, qui paraissent avoir t habites vers la mme
     poque, on a trouv des vtements presque complets en sparterie
     tresse, avec des armes et d'autres ustensiles de pierre polie.


      4.--RELATION DE TEMPS ENTRE LES DIVERSES POQUES DES
     DVELOPPEMENTS INITIAUX DE L'INDUSTRIE HUMAINE.

     La succession chronologique des diverses priodes de l'ge d'emploi
     exclusif de la pierre clate, taille ou polie, s'tablit
     maintenant d'une manire positive et prcise. Nous y retrouvons les
     premires tapes de la race humaine dans la voie de la
     civilisation, aprs lesquelles l'emploi du mtal marque une
     volution nouvelle et d'une importance capitale. Non toutefois
     qu'il faille s'exagrer l'tat d'avancement auquel correspond le
     dbut du travail des mtaux. Les anciens nous reprsentent les
     Massagtes, qui taient pourtant plongs dans une trs grande
     barbarie, comme tant en possession d'instruments de mtal; et chez
     les tribus de race ougrienne, le travail des mines a certainement
     pris naissance dans un tat social peu avanc. On trouve dans
     l'Oural et dans l'Alta des traces d'anciennes exploitations qui
     pntrent quelquefois la terre  plus de 30 mtres de profondeur.
     Certaines populations ngres savent aussi travailler les mtaux, et
     mme fabriquer l'acier, sans que pour cela elles aient atteint la
     civilisation vritable. Elles fabriquent des houes, suprieures 
     celles que l'Angleterre veut leur envoyer de Sheffield,  l'aide
     d'une forge rudimentaire dont une enclume de grs, un marteau de
     silex et un soufflet compos d'un vase de terre ferm par une peau
     mobile, font tous les frais. Cependant il est incontestable que le
172  travail des mtaux a t l'un des plus puissants agents de progrs,
     et c'est en effet prcisment chez les populations les plus
     anciennement civilises que nous voyons l'origine de cette
     invention remonter le plus haut.

     Au reste, except dans la Bible, qui nomme un personnage humain
     comme le premier qui pratiqua cet art,--encore le personnage en
     question a-t-il bien plus le caractre d'une personnification
     ethnique que d'un individu,--l'histoire de l'invention des mtaux
     est entoure de fables chez tous les peuples de l'antiquit.
     L'invention paraissait si merveilleuse et si bienfaisante, que
     l'imagination populaire y voyait un prsent des dieux. Aussi,
     presque toujours, le prtendu inventeur que l'on cite n'est que la
     personnification mythologique du feu, qui est l'agent naturel de ce
     travail: tel est le Tvachtri des Vdas, l'Hphaistos des Grecs, le
     Vulcain des Latins.

     Le premier mtal employ pour faire des armes et des ustensiles fut
     le cuivre, dont le minerai est le plus facile  rduire  l'tat
     mtallique, et on apprit bientt  le rendre plus rsistant par un
     alliage d'tain, qui constitue le bronze. L'emploi du fer, dont le
     travail est plus difficile, marqua un nouveau progrs dans
     l'invention. C'est du moins ainsi que les choses se passrent le
     plus gnralement; car elles varirent suivant les races et les
     localits, et la succession que nous venons d'indiquer compte
     d'importantes exceptions.

     Les ngres de l'Afrique centrale et mridionale n'ont jamais connu
     le bronze, et mme pour la plupart ne travaillent pas le cuivre. En
     revanche, ils fabriquent le fer sur une assez grande chelle, et
     par des procds  eux, qui ne leur ont pas t communiqus du
     dehors. Ils sont donc arrivs spontanment  la dcouverte du fer,
     et ils ont pass de l'usage exclusif de la pierre  la fabrication
     de ce mtal, progrs diffrent dans sa marche de celui des
     populations de l'Asie et de l'Europe, et auquel a d contribuer la
     nature particulire des minerais les plus rpandus en Afrique,
     lesquels sont moins difficiles  traiter et  affiner que ceux
     d'autres pays. Les Esquimaux, qui ne savent pas fondre les mtaux
     et en sont encore  l'ge de la pierre, fabriquent cependant
     quelques outils de fer en dtachant des fragments de blocs de fer
     mtorique, et en les martelant avec des pierres sans les faire
     passer par la fusion, comme les Peaux-Rouges de l'Amrique du Nord
     faisaient des haches et des bracelets avec le cuivre natif des
     bords du lac Suprieur et de la baie d'Hudson, par un procd de
     simple martelage entre deux pierres et sans emploi du feu,
     c'est--dire sans vritable mtallurgie.
173
     Au reste, le fer mtorique, qui n'a besoin d'aucun affinage, et
     qu'il suffit de fondre pour qu'il soit propre  former tous les
     instruments, a d tre partout travaill le premier et donner le
     type du mtal que l'on a cherch ensuite  tirer de minerais moins
     purs. Le langage de plusieurs des peuples les plus considrables de
     l'antiquit par leur civilisation, a conserv des traces de ces
     dbuts de la mtallurgie du fer, tir de blocs dont on avait
     observ l'origine mtorique. En gyptien, le fer se nommait _ba en
     pe_, matire du ciel, mot qui est rest dans le copte _benipe_,
     fer; et des textes positifs prouvent que l'antique gypte se
     reprsentait le firmament comme une vote de fer, dont des
     fragments se dtachaient quelquefois pour tomber sur la terre. Le
     nom grec du fer,[Grec: sidros], nom tout  fait particulier, et
     qui n'a d'analogue dans aucune autre langue aryenne pour dsigner
     le mme mtal, est videmment apparent d'une manire troite,
     comme l'a reconnu M. Pott, au latin _sidus_, _sideris_, astre; il
     dsigne donc le mtal que l'on a d'abord connu avec une origine
     sidrale.

     Tous les rameaux de l'humanit, sans exception, ont travers les
     diverses tapes de l'ge de la pierre, et partout on en dcouvre
     les traces. C'est par l que nous sommes justifis d'avoir
     introduit dans la premire partie d'une histoire de l'Orient
     antique tout un ensemble de faits qui n'ont t jusqu'ici constats
     d'une manire complte et suivie que dans l'Europe occidentale. Car
      ces faits seulement nous pouvions demander, dans l'tat actuel de
     la science, les lments d'un tableau des diffrents stages de
     dveloppement de l'humanit primitive, stages qui ont t
     ncessairement les mmes, en partant de la sauvagerie absolue des
     origines, chez les races les plus prcoces de L'Asie, chez celles
     qui se sont veilles les premires  la civilisation et dans cette
     voie ont donn l'exemple  toutes les autres.

     Mais de ce que chaque peuple et que chaque pays offrent aux regards
     de l'observateur la mme succession de trois ges rpondant  trois
     moments du dveloppement social, on se tromperait grandement si
     l'on allait supposer que les diffrents peuples y sont parvenus
     dans le mme temps. Il n'existe pas entre les trois phases
     successives, pour les diverses parties du globe, un synchronisme
     ncessaire; l'ge de la pierre n'est pas une poque dtermine dans
     le temps, c'est un tat du progrs humain, et la date en varie
     normment de contre  contre. On a dcouvert des populations
     entires qui n'taient pas encore sorties,  la fin du sicle
174  dernier et mme de nos jours, de l'ge de la pierre. Tel tait le
     cas de la plupart des Polynsiens lorsque Cook explora l'Ocan
     Pacifique. Les Esquimaux reoivent quelques objets de mtal des
     baleiniers qui vont  la pche au milieu des glaces voisines du
     ple; mais ils n'en fabriquent pas, et leurs rcloirs en ivoire
     fossile, leurs petites haches et leurs couteaux  forme de
     croissants en pierre sont pareils  ceux dont on se servait dans
     l'Europe prhistorique. Un voyageur franais rencontrait encore en
     1854, sur les bords du Rio-Colorado de la Californie, une tribu
     indienne qui ne se servait que d'armes et d'ustensiles en pierre et
     en bois. Les races qui habitaient le nord de l'Europe n'ont reu la
     civilisation que bien aprs celles de la Grce et de l'Italie; les
     palafittes des lacs de la Suisse, de la Savoie et du Dauphin
     continuaient certainement  subsister, du moins une partie, quand
     dj Massalie et d'autres villes grecques taient fondes sur le
     littoral de la Provence; toutes les vraisemblances paraissent
     indiquer que, lorsque les dolmens de l'ge de pierre commenaient 
     s'lever chez nous, les populations de l'Asie taient dj depuis
     des sicles en possession du bronze et du fer, et de tous les
     secrets d'une civilisation matrielle extrmement avance. En
     effet, l'emploi des mtaux remonte, en gypte, en Chalde, chez les
     populations aryennes primitives des bords de l'Oxus et chez les
     nations touraniennes, qui remplissaient l'Asie antrieure avant les
     grandes migrations des Aryas,  l'antiquit la plus recule.

     Ainsi que nous l'avons vu plus haut, la tradition biblique dsigne
     un des fils de Lemech, Thoubal-qan, comme ayant le premier forg
     le cuivre et le fer, donne qui ferait remonter, pour certaines
     races, l'invention du travail des mtaux  prs de mille ans avant
     le dluge. Ce nom de Thoubal-qan est, du reste, extrmement
     curieux, car il signifie Thoubal le forgeron, et, par consquent,
     on ne peut manquer d'tablir un rapprochement entre lui et le nom
     du peuple de Thoubal, dont la mtallurgie prodigieusement antique
     est tant de fois cite par la Bible, et qui gardait encore cette
     rputation du temps des Grecs, quand, dchu de la puissance
     prpondrante sur le nord-est de l'Asie-Mineure que lui attribuent
     les monuments assyriens du XIIe sicle, il n'tait plus que la
     petite nation des Tibarniens. Une fois dcouvert, l'usage des
     procds de la mtallurgie ne se rpandit d'abord que lentement, et
     resta longtemps concentr, comme un monopole exclusif, entre les
     mains de quelques populations dont le progrs, par suite de causes
     de natures diverses, avait devanc celui des autres. Les Chalybes,
175  qui paraissent un rameau du peuple de Thoubal, taient dj
     renomms pour les armes et les instruments de fer et de bronze,
     qu'ils fabriquaient dans leurs montagnes, quand certaines tribus
     nomades de l'Asie centrale en restaient encore aux engins de
     pierre.

     Bien plus, on a dcouvert partout des preuves positives de ce fait
     que l'invention du travail des mtaux ne fit pas disparatre tout
     d'abord les armes et les instruments de pierre. Les objets de mtal
     revenaient  un grand prix, et avant que l'usage ne s'en ft
     compltement gnralis, la majorit continua d'abord pendant un
     certain temps  prfrer, par conomie, les vieux ustensiles
     auxquels elle tait habitue. Chez la plupart des tribus 
     demi-sauvages qui travaillent le mtal, comme celles des ngres,
     cette industrie est, dans l'intrieur mme de la tribu, une sorte
     d'arcane que certaines familles se transmettent traditionnellement
     de pre en fils, sans le communiquer aux individus qui les
     entourent et leur demandent leurs produits. Tout donne lieu de
     penser qu'il dut en tre de mme pendant une longue suite de
     gnrations dans l'humanit primitive. Et par consquent il put et
     dut arriver que certains essaims d'migration qui se lanaient en
     avant dans les forts du monde encore dsert, bien que partant de
     centres o quelques familles travaillaient dj les mtaux, ne
     savaient encore fabriquer eux-mmes que des instruments de pierre
     et n'emportrent pas avec eux d'autre tradition d'industrie dans
     leurs tablissements lointains. En tout cas, celui qui tudie les
     mthodes anciennes de travail des mtaux, reconnat  des indices
     matriels incontestables qu'elles rayonnrent suivant les contres
     de trois centres d'invention distincts; l'un, le plus ancien de
     tous, celui dont parle la Bible, situ en Asie, le second en
     Afrique, dans la race noire, o l'emploi du bronze ne parat avoir
     jamais t connu et o la nature spciale des minerais de la
     contre permit d'arriver du premier coup  la production du fer, le
     troisime enfin en Amrique, dans la race rouge.

     Il y a mme eu dans certains cas, et par suite de circonstances
     exceptionnelles, retour  l'ge de pierre de la part de populations
     qui au moment de leur migration connaissaient le travail des
     mtaux, mais n'avaient pas encore entirement abandonn les usages
     de l'tat de civilisation antrieur. C'est ce qui parat tre
     arriv pour la race polynsienne. Elle est, les belles recherches
     de M. de Quatrefages l'ont dmontr, originaire de la Malaisie, et
     autant que l'on peut arriver  dterminer approximativement la date
176  de son migration premire, le dpart n'en eut lieu qu' une poque
     peu ancienne, o nous savons par des monuments positifs que l'usage
     et la fabrication des mtaux taient dj rpandus gnralement
     dans les les malaises, mais sans avoir tout  fait dracin
     l'emploi des ustensiles de pierre. Mais les les o les anctres
     des Polynsiens s'tablirent d'abord, dans le voisinage de Tahiti,
     et o ils se multiplirent pendant plusieurs sicles avant de
     rayonner dans le reste des archipels ocaniens, ne renfermaient
     dans leur sol aucun filon minier. Le secret de la mtallurgie, 
     supposer que quelqu'un des individus de la migration le possdait,
     se perdit donc au bout de peu de gnrations, faute d'usage, et il
     ne se conserva pas d'autre tradition d'industrie que celle de la
     taille de la pierre, que l'on avait l'occasion d'exercer tous les
     jours. Aussi les essaims postrieurs de la race polynsienne en
     demeurrent-ils  l'ge de la pierre, mme lorsqu'ils allrent
     s'tablir dans des lieux riches en mines, comme la
     Nouvelle-Zlande.

     La Chine prsente un autre phnomne non moins curieux. Au temps o
     les Cent familles,  peines sorties de leur berceau dans les
     monts Kouen-Lun, tablirent les premiers rudiments de leur
     criture, elles taient encore  l'ge de la pierre. L'tude des
     deux cents hiroglyphes primitifs qui servent de base au systme
     graphique des Chinois montre qu'ils ne possdaient alors aucun
     mtal, quoiqu'ils eussent dj neuf  dix espces d'armes, et
     encore aujourd'hui le nom de la hache s'crit en chinois avec le
     caractre de la pierre, souvenir conserv de la matire avec
     laquelle se fabriquaient les haches quand on commena  crire.
     Mais les populations tibtaines que l'on groupe sous le nom commun
     de Miao-Tseu, populations qui habitaient antrieurement le pays et
     que les Cent familles refoulaient devant elles, taient armes de
     coutelas et de haches en fer, qu'elles forgeaient elles-mmes
     d'aprs les traditions de leurs vainqueurs. Il y a donc eu l
     dfaite et expulsion d'un peuple en possession de l'usage des
     mtaux, par un autre peuple qui n'employait encore que la pierre. A
     ce triomphe d'une barbarie plus grande que celle des Miao-Tseu
     succda bientt le dveloppement propre de la civilisation
     chinoise, qui parat s'tre fait sur lui-mme,  part du reste du
     monde, et la mtallurgie y suivit ses phases normales. Ds le temps
     de Yu, vingt sicles avant notre re, les Chinois connaissaient
     dj tous les mtaux, mais ils ne travaillaient par eux-mmes ni le
     fer ni l'tain; ils fondaient seulement le cuivre pur, l'or et
     l'argent. Les quelques objets de fer qu'ils possdaient taient
     tirs par eux,  titre de tribut, des peuplades de la race des
177  Miao-Tseu, qui habitaient les montagnes de leur frontire du ct
     du Thibet, et qui y continuaient les traditions de la vieille
     mtallurgie antrieure  l'invasion des Cent familles. Quant 
     l'tain, dont la Chine orientale renferme cependant de riches
     gisements, on n'avait pas encore commenc  l'exploiter et  l'unir
     au cuivre pour faire du bronze.

     Au contraire, sous la dynastie des Tchou, qui rgna de 1123  247
     avant J.-C. la Chine tait en plein ge du bronze. On n'y
     fabriquait pas encore de fer, et l'on y faisait en bronze toutes
     les armes et tous les ustensiles. Les Chinois, pendant cette
     priode, tiraient l'tain de leurs mines et l'alliaient au cuivre
     suivant six proportions diverses, pour les pointes de flches, pour
     les pes, pour les lances, pour les haches, pour les cloches et
     les vases. Ces proportions, remarque M. de Rougemont, sont fort
     curieuses, parce qu'il n'en est aucune qui soit celle du bronze de
     l'Asie antrieure et de l'Occident. La mtallurgie des Chinois est
     donc entirement indpendante de celle de notre monde ancien, et
     comme l'histoire de la civilisation pivote, en quelque sorte, sur
     celle de la mtallurgie, la nation chinoise a grandi par elle-mme
     dans une rgion compltement isole du reste de l'Asie.

     Cependant, au moins  la fin de l'poque des Tchou, l'on
     commenait  travailler le fer dans un seul des petits royaumes
     entre lesquels l'empire chinois tait alors divis, le royaume
     mridional de Thsou; cette fabrication y tait peut-tre un
     hritage de traditions des plus anciens occupants du sol, car le
     pays de Thsou parat avoir t l'un de ceux o la race chinoise
     tait la moins pure, la plus mlange  la population antrieure,
     conquise plutt que refoule. En tous cas, ce fut seulement dans
     les sicles avoisinant immdiatement le dbut de l're chrtienne,
     que la fabrication du fer se rpandit dans toute la Chine et y prit
     les proportions qu'elle a gardes, avec les mmes procds, depuis
     cette poque jusqu' nos jours.

     Les remarques que nous venons de faire sur l'impossibilit de
     considrer l'ge de la pierre comme une poque historique
     dtermine dans le temps et la mme pour tous les pays,
     s'appliquent aux faits qui appartiennent  la priode gologique
     actuelle, particulirement  l'ge nolithique ou de la pierre
     polie, qui a t certainement trs court, qui n'a peut-tre mme
     pas exist pour les populations chez lesquelles le travail des
     mtaux commena d'abord, qui, au contraire, pour d'autres
178  populations a dur des milliers d'annes. Mais il n'en est pas de
     mme de l'ge archolithique, correspondant  la priode
     quaternaire. L, les changements du climat du globe et du relief
     des continents marquent dans le temps des poques positives et
     synchroniques qui ont leurs limites dtermines, bien qu'on ne
     puisse pas les valuer en annes ou en sicles.

     La priode glaciaire a t simultane dans notre Europe
     occidentale, en Asie et en Amrique. Les conditions de climat et de
     surabondance des eaux qui lui ont succd, et au milieu desquelles
     ont vcu les hommes dont on retrouve les traces dans les couches
     alluviales, ont t des conditions communes  tout l'hmisphre
     boral, et elles avaient cess d'tre, elles taient remplaces par
     les conditions actuelles aux temps les plus anciens o nous
     puissions remonter dans les civilisations de l'gypte ou de la
     Chalde. Les vestiges gologiques ne permettent pas de supposer--et
     le simple raisonnement y suffirait--que nos pays se soient encore
     trouvs dans l'tat particulier de l'ge des grands pachydermes ou
     du renne, quand l'Asie tait parvenue  l'tat qui dure encore
     aujourd'hui. La priode quaternaire est une dans ses conditions
     pour toute la surface du globe, et on ne saurait la scinder. Mais,
     nous le rptons, le changement du climat et de la faune, qui
     caractrise le passage d'une poque gologique  l'autre, est
     antrieur  tout monument des plus vieilles civilisations
     orientales, antrieur  toute histoire prcise. Par consquent les
     dbris d'industrie humaine qu'on rencontre dans les couches du
     terrain quaternaire et dans les cavernes de la mme poque, que ce
     soit en France, en gypte ou dans l'Himalaya, appartiennent
     certainement  l'humanit primitive, aux sicles les plus anciens
     de l'existence de notre espce sur la terre. Ils nous fournissent
     des renseignements directs sur la vie des premiers hommes, tandis
     que les vestiges de l'poque nolithique ne donnent sur les ges
     rellement primordiaux que des indications par analogie, du mme
     genre que celles que l'on peut tirer de l'tude des populations qui
     encore aujourd'hui mnent la vie de sauvages.

     Le mtal ne s'tant, comme on vient de le voir, substitu que
     graduellement, et non par une rvolution brusque, aux instruments
     de pierre, il y eut un certain temps, plus ou moins prolong
     suivant les contres, o les deux matires furent concurremment
     employes. Nous avons dj remarqu qu'une partie des dolmens de la
179  France datent de cette poque de transition. Il en est de mme de
     certaines palafittes de la Suisse, o le bronze est associ  la
     pierre, et de quelques terramares de l'milie, celles de Campeggine
     et de Castelnovo, par exemple, o les silex et les os taills se
     montrent avec des armes et des ustensiles de bronze. Diverses
     spultures de l'Italie septentrionale ont offert pareille
     association. Il s'est mme rencontr en Allemagne,  Minsleben, un
     tumulus o taient runies des armes de pierre et des armes de fer,
     ce qui montre que l'usage de la pierre taille subsista chez
     quelques populations par del l'ge du bronze. On a galement
     trouv dans le Jura des forges dont les scories accumules
     renferment dans leurs monceaux quelques nstruments de pierre.
     Pendant longtemps, comme je l'ai dj dit plus haut, le grand prix
     du mtal a fait que les plus pauvres se contentaient d'armer leurs
     flches et leurs lances de pointes de silex. Sur le champ de
     bataille de Marathon, l'on ramasse  la fois des bouts de flches
     en bronze et en silex noir taill par clat; et, en effet, Hrodote
     signale, dans l'arme des Perses qui envahit la Grce, la prsence
     de contingents de certaines tribus africaines qui combattaient avec
     des flches  la pointe de pierre. Le mme fait a t observ dans
     plusieurs localits de la France, notamment au Camp de Csar, prs
     de Prigueux.

     Au reste, les exemples de la continuation de l'usage habituel
     d'instruments de pierre dans les temps d'une mtallurgie complte,
     abondent dans les pays les plus diffrents. Le fait est constant
     dans les civilisations dveloppes tout  fait isolment du Mexique
     et du Prou. Il s'est conserv aprs la conqute espagnole.
     Torquemada vit encore les barbiers mexicains se servant de rasoirs
     d'obsidienne. Mme aujourd'hui, les dames de certaines parties de
     l'Amrique du Sud ont dans leur corbeille  ouvrage,  ct des
     ciseaux d'acier anglais, une lame tranchante d'obsidienne qui sert
      raser la laine dans certaines broderies. Si nous laissons
     l'Amrique pour l'ancien monde, nous trouvons en Chalde les
     instruments de pierre les plus varis dans les mmes tombeaux et
     les mmes ruines, remontant aux plus anciennes poques historiques,
     que les outils de bronze et mme que les objets de fer; les
     collections formes dans les fouilles du colonel Taylor et
     conserves au Muse Britannique, sont l pour le prouver. En
     gypte, l'emploi frquent de certains outils de pierre, souvent
     extrmement grossiers,  ct des mtaux, pendant les sicles les
     plus florissants de la civilisation, et jusqu' une date trs
180  rapproche de nous, est aujourd'hui parfaitement tabli. C'est avec
     des outils de pierre que les gyptiens exploitaient les mines de
     cuivre de la pninsule du Sina, comme l'ont tabli les remarques
     de M. J. Keast Lord; c'est avec les mmes outils qu'ils
     travaillaient dans les carrires de granit de Syne, comme j'ai pu
     le constater de mes propres yeux; et M. Mariette a reconnu des
     amoncellements de dbris analogues, rejets quand ils devenaient
     impropres au service, auprs de toutes les grandes excavations de
     l'gypte, qu'ils avaient servi  creuser. Quant aux flches  tte
     en silex, elles se rencontrent frquemment dans les tombeaux de
     l'gypte, et les pointes en abondent dans les anciens cantonnements
     des troupes gyptiennes au Sina. La Syrie a offert aussi de
     nombreux exemples d'armes et d'outils de pierre, mme d'une
     excution rudimentaire, appartenant videmment aux ges pleinement
     historiques o les mtaux taient d'usage gnral; mais il est 
     remarquer qu'ils rentrent tous dans les types du couteau et de la
     pointe de la flche.

     Ici nous croyons ncessaire d'insister sur un point que l'on
     nglige souvent,  tort suivant nous: c'est la distinction 
     tablir entre certains instruments de pierre pour les conclusions 
     tirer de leur dcouverte. Toute arme ou tout outil en pierre, ainsi
     que le prouvent les faits que je viens de rappeler, n'est pas
     ncessairement de l'ge de la pierre.

     On ne peut attribuer avec une confiance absolue,  cette priode du
     dveloppement humain, que les stations qui prsentent tout un
     ensemble d'outillage et de faits dcelant d'une manire positive
     l'usage exclusif de la pierre. C'est seulement des observations
     faites dans ces conditions que l'on peut, en bonne critique,
     dduire des rsultats positifs et de nature  s'imposer dans la
     science. Les trouvailles isoles et les dpts qui ne renferment
     que certaines espces d'armes ou d'instruments, rclament, au
     contraire, une grande rserve dans les apprciations, et c'est ici
     qu'il faut distinguer entre les objets. Je ne parle pas des outils
     de mineurs, dont le type est extrmement particulier et toujours
     reconnaissable; il est trop vident que si l'on exploite une
     mine--n'y employt-on que des outils de pierre par conomie ou pour
     pouvoir mieux attaquer une roche trs dure, sur laquelle le bronze
     et le fer non acir s'moussent--c'est que l'on connat et
     travaille les mtaux. Mais je n'hsite pas  dire que les
     dcouvertes exclusives de couteaux, de pointes de flches et de
     lances, en quelques amas considrables qu'on les observe, n'ont
     aucune valeur dcisive, rien qui permette d'en dterminer la date;
181  ces objets peuvent tre de toutes les poques, aussi bien d'un
     temps fort rcent que du vritable ge de la pierre, et par
     consquent ils ne prouvent rien. Et quand je me sers du mot de
     couteaux, c'est pour me conformer  la dsignation gnralement
     usite, car je doute trs fort que la plupart de ces lames de silex
     grossirement dtaches du _nucleus_ aient rellement servi de
     couteaux, et beaucoup de celles que l'on rencontre doivent provenir
     des machines avec lesquelles on dpiquait le grain[107]. L'arme
     vraiment significative et que l'on n'a pas employe depuis la fin
     de l'ge de pierre, ou tout au moins depuis la priode de
     transition de la pierre aux mtaux, est la hache polie. Elle marque
     une priode, du moins en Occident, car en Chalde on l'a trouve
     plusieurs fois dans les tombeaux de l'Ancien Empire et dans les
     dcombres des difices d'Abou-Schahren. De mme en Asie-Mineure,
     les habitants de la ville trs antique dont les ruines ont t
     fouilles par M. Schliemann  Hissarlik, en Troade, tout en
     connaissant dj l'usage des mtaux, en possdant des vases, des
     armes et des outils de bronze, employaient encore frquemment des
     instruments de pierre polie, entre autres des hachettes, dont un
     grand nombre ont t rendues au jour par la pioche des excavateurs.
     Ces exceptions ne portent pas atteinte au fait que je viens
     d'noncer, dans sa gnralit. Aussi est-ce  la hache de pierre
     que se sont attaches plus tard le plus grand nombre de
182  superstitions, parce que son origine par le travail de l'homme
     tait compltement oublie.

       [Note 107: Suivant M. Wilkinson, remarque M. Roulin, l'espce de
       traneau qu'emploient encore maintenant les fellahs gyptiens
       pour battre le grain, et qui, d'aprs deux passages de la Bible,
       tait connu des Hbreux au temps d'Isae, aurait anciennement t
       arm en dessous de pointes de silex, pointes aujourd'hui
       remplaces par des lames de mtal faisant saillie  la face
       infrieure et portes par des axes qui tournent  mesure que
       marche la machine. Ce qui est certain, c'est qu'en Italie, peu de
       temps avant le commencement de l're chrtienne, et probablement
       longtemps aprs, on avait en certaines provinces un appareil tout
       semblable appel _tribulum. Id fit e tabula lapidibus aut ferro
       asperata_, c'est ainsi que le dcrit Varron. Le savant agronome
       nous apprend de plus que dans l'Espagne citrieure on tait mieux
       outill, les lames tranchantes tant, dans cet appareil comme
       dans le traneau gyptien, portes par des cylindres mobiles; le
       nom par lequel il le dsigne, _plostellum poenicum_, semble
       indiquer que les Espagnols l'avaient reu directement des
       Carthaginois, si suprieurs en agriculture  leurs vainqueurs,
       comme ceux-ci le confessrent suffisamment quand ils firent
       traduire  leur usage le trait de Magnon. (_Rapport 
       l'Acadmie des Sciences sur une collection d'instruments en
       pierre dcouverts dans l'le de Java_, dans le tome LXVII des
       _Comptes-rendus_.)

       Depuis que M. Roulin crivait ceci, en 1868, M. le gnral Loysel
       a trouv une machine pareille au _tribulum_ de Varron,
       gnralement en usage  Madre. M. mile Burnouf a signal son
       emploi actuel dans plusieurs parties de la Grce sous le nom
       d'[Grec: alnistra]. Enfin, le Muse Britannique, dans la
       collection Christy, en possde deux, l'une venant d'Alep et
       l'autre de Tnriffe. Dans tous ces exemples, la face infrieure
       du traneau est arme de lames de pierre, ici en lave et l en
       silex.]

     La haute antiquit  laquelle remontaient les instruments de pierre
     leur fit prter par la suite, chez un grand nombre de peuples, un
     caractre religieux. D'o l'usage s'en conserva dans le culte. Chez
     les gyptiens, c'tait avec un instrument de pierre que le
     paraschiste ouvrait le flanc de la momie avant de la soumettre aux
     oprations de l'embaumement. Chez les Juifs, la circoncision se
     pratiquait avec un couteau de silex. En Asie-Mineure, une pierre
     tranchante ou un tesson de poterie tait l'outil avec lequel les
     Galles ou prtres de Cyble pratiquaient leur viration. Dans la
     Chalde, l'intention religieuse et rituelle qui faisait dposer des
     couteaux et des pointes de pierre dans les tombeaux de l'Ancien
     Empire, est atteste par les modles de ces instruments de pierre
     en terre-cuite, mouls sur les originaux, qui les remplacent
     quelquefois. Chez les Romains on se servait, dans le culte de
     Jupiter Latialis, d'une hache de pierre (_scena pontificalis_), et
     il en tait de mme dans les rites des Fciaux. En Chine, o les
     mtaux sont connus depuis tant de sicles, les armes en pierre, et
     surtout les couteaux de silex, se sont religieusement conservs.
     Encore de nos jours, chez les pallikares de l'Albanie, comme j'ai
     eu l'occasion de l'observer moi-mme, c'est avec un caillou
     tranchant, et non avec un couteau de mtal, que doit tre dpouill
     de ses chairs l'os de l'omoplate de mouton, dans les fibres duquel
     ils croient lire les secrets de l'avenir.

       [Illustration 207: Collier trusque, avec pour pendant une pointe
       de flche en silex[1].]

       [Note 1: Muse du Louvre, collection Campana.]
183
       [Illustration 208: Hache de pierre polie sur laquelle ont t
       graves postrieurement des reprsentations mithriaques[1].]

       [Note 1: Muse d'Athnes.]

     A ct de cette conservation rituelle de l'usage de certains
     instruments de pierre dans les crmonies religieuses, il faut
     signaler en terminant les ides superstitieuses qui s'appliqurent
     aux pointes de flches en pierre et aux haches polies qu'on
     dcouvrait dans le sol, une fois que la tradition de leur origine
     fut perdue. Chez la plupart des peuples du monde antique, dans les
     sicles voisins de l're chrtienne, on les recueillait
     prcieusement, et on leur attribuait mille proprits merveilleuses
     et magiques, croyant qu'elles tombaient du ciel avec la foudre. Au
     tmoignage de Pline, on distinguait les _cerauniae_, qui, d'aprs
     sa description mme, sont des pointes de flches, et les _betuli_,
     qui sont des haches. On possde des colliers d'or trusques
     auxquels sont appendues, en guise d'amulettes, des pointes de
     flches en silex. Au mme caractre talismanique attach  cette
     classe d'objets doivent tre attribues les inscriptions gnostiques
     et cabalistiques du IIIe ou IVe sicle de notre re, graves sur
     quelques haches de pierre polie dcouvertes en Grce; elles y ont
     t ajoutes quand ces haches ont servi d'amulettes portes pour se
     prserver des mauvaises influences ou ont t employes  des
     usages religieux. Ainsi, sur l'une des haches en question, l'on a
     grav l'image consacre du dieu Mithra frappant le taureau, d'o
     l'on doit conclure qu'elle tait conserve dans quelque Mithrum
     pour y jouer le rle de la pierre sainte, de laquelle on tirait
     chaque anne, au solstice d'hiver, l'tincelle du feu nouveau,
     personnification du dieu lui-mme. Les croyances superstitieuses
     sur les prtendues pierres de foudre sont demeures en vigueur,
     mme parmi les savants, jusqu'au XVIe sicle, et ce n'est qu'au
     XVIIIe sicle qu'elles ont t compltement dracines dans
     l'Europe claire. Dans beaucoup de pays, comme en Italie, en
     Alsace et en Grce, elles subsistent encore chez les habitants des
     campagnes.
184

      5.--LES INVENTEURS DE LA MTALLURGIE.

     Essayons maintenant de pntrer dans le mystre des sicles
     antrieurs  toute histoire, et de chercher chez laquelle des races
     humaines a d prendre naissance l'art de la mtallurgie.
     Recherchons du moins le plus antique et le plus fcond des trois
     foyers que nous avons indiqus plus haut, celui dont l'influence a
     rayonn sur toute l'Asie antrieure et de l sur l'Europe, celui
     que la Bible personnifie dans la figure de Thoubalqan.

     Pour cette tude, les vestiges matriels qu'tudie l'archologue ne
     peuvent plus nous guider. Du moins, nous ne pouvons leur demander
     que la constatation d'un fait, mais d'un fait capital par son
     importance, et qui dtermine  la fois l'existence ncessaire d'un
     point de dpart commun pour le travail des mtaux dans toute la
     rgion qu'il embrasse, l'unit de la source o les races
     'hamitiques ou kouschites et smitiques--si tant est qu'on ne doive
     pas les voir se runir en un seul tronc quand on remonte dans une
     certaine antiquit--et la race aryenne, ont galement puis les
     principes de cet art indispensable  la civilisation, et les
     limites jusqu'o se sont tendus les courants partis de cette
     source, qui permet enfin d'tablir o commence l'action des autres
     centres, absolument indpendants, de mtallurgie primitive. Ce fait
     est celui de l'unit de composition du bronze, o l'tain entre,
     par rapport au cuivre, dans la proportion de 10  15 p. 100, unit
     trop absolue pour n'tre pas le rsultat d'une mme invention,
     propage de proche en proche sur un domaine dont M. de Rougemont a
     trs bien tabli les limites gographiques. Vers l'orient, dit-il,
     elles passent  l'est du Tigre, ou plutt des montagnes de la Mdie
     et de la Perse propre. Du fond du Golfe Persique, elles se dirigent
     vers la presqu'le du Sina, et traversent l'Afrique de Syne par
     les oasis de la Libye et de la Mauritanie. L'Ocan Atlantique borne
      l'occident notre empire du bronze et l'Europe. Au nord, la
     frontire, partant des Orcades, passe par l'extrmit sud de la
     Norwge et le centre de la Sude. Plus loin commencent les
     hsitations et les incertitudes; nous laissons  notre gauche les
     peuples finnois, sauf ceux de la Livonie, connus par leurs ouvrages
     en cuivre, tain ou zinc, mais nous ne savons si nous devons faire
     entrer dans notre empire les races lithuanienne et slave, ou
     remonter l'Oder et gagner par les monts de la Hongrie et de la
185  Transylvanie les rives du Pont-Euxin, d'o nous reviendrions par le
     Caucase  notre point de dpart, si les Tchoudes ne nous arrtaient
     pas en chemin. Ils nous obligent, par leur mtallurgie et par
     l'alliage de leurs bronzes,  faire passer nos frontires par le
     coeur de la Sibrie, o nous nous trouvons en prsence de
     l'industrie chinoise. Le tableau est cependant encore incomplet,
     car il faut ajouter  ce vaste empire l'Inde, dont l'histoire
     mtallurgique reste encore  faire, mais o nous trouvons le double
     travail du fer et du bronze aux proportions d'alliage typiques,
     florissant ds une poque extrmement ancienne et antrieure mme 
     l'tablissement des Aryas; car les hymnes vdiques montrent les
     populations que conquraient et refoulaient les tribus aryennes,
     comme en pleine possession de ces deux mtaux, aussi bien que les
     Aryas eux-mmes.

       [Illustration 210: Les trois types principaux de celts ou
       hachettes de bronze[1].]

       [Note 1: Nous compltons ici l'enseignement par les yeux,
       d'archologie prhistorique, rsultant des figures que nous avons
       donnes d'antiquits des principales poques de l'ge de pierre.
       Nous le faisons en insrant dans ce chapitre, qui traite des
       origines de la mtallurgie, des reprsentations des principaux
       types d'armes, d'instruments et de parures caractristiques de
       l'ge du bronze en Occident, reprsentations que nous empruntons
        l'ouvrage de sir John Lubbock sur _L'homme prhistorique_.

       On a pris l'habitude d'appliquer le nom assez peu satisfaisant de
       celts--du mot douteux, de basse latinit, _celtis_ ciseau--aux
       hachettes de bronze qui se trouvent en grand nombre dans nos pays
       et qui ont d servir  des usages assez varis, comme armes et
       comme instruments de mtiers. Les spcimens que nous en plaons
       sous les yeux du lecteur, de manire  lui faire connatre les
       trois types principaux que l'on rencontre d'ordinaire de ces
       objets, proviennent d'Angleterre et d'Irlande.]

     En attachant ainsi une importance de premier ordre au fait de
     l'unit de composition du bronze, et en le considrant comme le
     fait caractristique du rayonnement du foyer de mtallurgie auquel
     se rapporte la tradition de la Gense, je n'ai en aucune faon
186  l'intention d'insister outre mesure sur la distinction
     chronologique de l'ge du bronze et de l'ge du fer. On l'a d'abord
     beaucoup trop exagre, d'aprs les faits particuliers du nord
     scandinave, et elle tend plutt  s'effacer. Dans le plus grand
     nombre des pays, les deux mtaux furent connus en mme temps, et ce
     furent les circonstances locales, facilitant davantage le travail
     du bronze, qui le firent d'abord prdominer chez certains peuples,
     tandis que la fabrication du fer se dveloppait de prfrence chez
     d'autres ds une extrme antiquit. Au foyer mme, dans la race o
     nous serons conduits  placer les premiers forgerons du monde
     antique, les deux inventions du bronze et du fer durent se succder
     trs rapidement, natre presque en mme temps chez des tribus
     voisines; et quand la tradition biblique les fait contemporaines,
     elle fournit un indice dont il faut tenir grand compte, que nous
     verrons d'ailleurs se rattacher  toute une srie d'indices
     parallles. Le travail des deux mtaux dcoule de la mme source;
     c'est seulement dans leur marche vers des rgions lointaines que
     les courants en sont devenus divergents et ont prsent, par suite
     de circonstances qu'il nous est le plus souvent presque impossible
     d'apprcier, des phases de succession bien tranches. Mais les
     faits relatifs  la mtallurgie du fer ne nous offrent rien d'aussi
     positif, d'aussi palpable et d'aussi significatif, pour dterminer
     l'unit du premier foyer commun, que celui du mme alliage pour
     former le bronze.

     C'est aux traditions en grande partie mythiques que les peuples de
     l'ancien monde ont conserves sur l'existence de leurs premiers
     anctres, que nous devons nous adresser pour essayer de remonter 
     ce centre primitif d'invention dont nous venons de mesurer l'action
     sur la carte. La recherche est prilleuse et pleine de difficults;
     mais la voie a dj t trace par le regrettable baron d'Eckstein,
     dont l'esprit pntrant et sagace a su projeter des vues hardies et
     ingnieuses dans les tnbres qui environnent les origines de
     l'Asie avant le dveloppement des nations aryennes et smitiques,
     et reconnatre plus d'un vestige de ces civilisations
     prodigieusement antiques dont le problme attirait son imagination
     d'un attrait invincible. On peut, disait-il, appliquer aux
     antiquits les plus recules de l'espce humaine le mme genre de
     travaux que l'on applique aux antiquits du globe. Cuvier a pu
     exhumer les dbris d'un monde animal, Brongniart a pu ressusciter
     une flore gigantesque, lie de Beaumont a pu dcouvrir les assises
187  de la terre, tous ont pu signaler la succession des tres
     organiques, leur conformit avec la succession des masses
     lmentaires, la srie des catastrophes des premiers, leur
     conformit avec la srie des rvolutions des autres. Il est
     possible de rvler aussi la filiation des grandes races des
     peuples primitifs, d'exhumer leurs reliques, non pas dans l'tat
     fossile de leurs ossements, mais en creusant jusqu'aux fondements
     d'un antique sol social, mais en dcouvrant les strates de leurs
     tablissements religieux, les couches de leurs institutions civiles
     et politiques qui y correspondent. D'autres races d'hommes, de
     souche comparativement nouvelle, ont hrit de leurs travaux, ont
     profit de leur exprience, mtamorphosant leur hritage, y versant
     la sve d'une vie nouvelle.

     Il y a vingt-cinq ans, ds 1854, avant que les travaux et les
     dcouvertes de l'archologie prhistorique l'eussent pos d'une
     manire imprieuse et eussent donn l'veil  tous les esprits sur
     son importance, le baron d'Eckstein,  l'aide principalement des
     traditions aryennes, avait scrut le problme des origines de la
     mtallurgie, et indiqu avec une sret divinatrice les lieux et la
     race o il fallait en chercher la solution. Voici ce qu'il crivait
     alors[108]:

       [Note 108: _Athnum franais_ du 19 aot 1854.]

     Il y a des peuples qui adorent les dieux de l'abme dans leur
     rapport avec la fcondit du sol, avec les produits de
     l'agriculture, comme les races plasgiques, etc.; il y en a
     d'autres qui les adorent sous un point de vue diffrent, puisqu'ils
     rendent exclusivement hommage aux splendeurs d'un monde
     mtallurgique, rattachent cette adoration  des cultes magiques, 
     des superstitions talismaniques; peuples et cultes sans parent
     avec les Kouschites, avec les Phniciens, avec les gyptiens, avec
     les Knnens, avec les grandes branches des familles 'hamitiques.
     Faut-il les placer parmi les anctres mythiques des races aryennes,
     des familles de peuples indo-europens? Pas plus qu'on ne peut les
     incorporer aux croyances des tribus smitiques. Le culte de ces
     dieux de la mtallurgie, le cortge de gnies, d'tres
     fantastiques, souvent grotesques, o se dessinent les physionomies
     parfois trs caractrises de certaines races de peuples, tout cela
     se trouve frquemment ml aux traditions d'un vieux monde, d'un
     monde dont les races aryenne et smitique ont gard le souvenir,
     mais partout de manire  faire voir que ces dieux redouts, has
188  ou mpriss, ne sont pas de la mme souche que les peuples qui ne
     leur vouent aucune adoration, qui les tiennent mme en trs mince
     estime. Il faut donc regarder autour de soi pour dcouvrir des
     tribus qui aient sincrement ador les dieux de la mtallurgie, qui
     les aient considrs comme les grands dieux dont elles prtendaient
     tirer leur origine.

     Sur cette route de nos investigations, nous abordons forcment une
     srie importante de peuples; nous nous trouvons en face des
     traditions et des croyances particulires aux tribus turques,
     mongoles, tongouses, exploratrices de la chane de l'Alta dans la
     nuit des ges; nous heurtons du mme coup les tribus finnoises
     depuis les valles de l'Oural jusqu'aux rgions extrmes du nord de
     la Scandinavie, races anciennement refoules par les peuples
     d'origine aryenne, hordes peut-tre originellement parentes
     d'autres peuples, de peuples postrieurement compris dans
     l'agglomration des tribus thibtaines, de tous les indignes des
     valles du Lahdac et du Baltistan, dont les traces se laissent
     poursuivre  travers les gorges du Paropanisus, vers les montagnes
     de l'Hazarajat. Il est probable que les indignes des valles, du
     Belour, que les tribus des coins reculs du Wakhan et du
     Tokharestan appartenaient, en principe,  la mme famille d'hommes
     qui ont eu l'initiative des dcouvertes de tous les arts
     mtallurgiques. Forces de travailler pour le compte des odras ou
     des Kouschites du voisinage des rgions aryennes, elles changrent
     de tyrans en passant du joug kouschite sous le joug des races
     aryennes. De fortes analogies plaident en faveur de l'hypothse que
     plusieurs des races tablies dans le Caucase, que, notamment, les
     descendants de Meschech et de Thoubal, que les Chalybes, les
     Tibarniens, les Mossynoeques de l'antiquit sont des tronons
     disperss de la mme souche de peuples.

     L'unit ethnique des peuples auxquels il est ici fait allusion est
     maintenant acquise  la science. Les admirables travaux
     philologiques des Rask, des Castrn, des Max Mller et de leurs
     disciples, ont tabli que toutes les populations diverses qui de la
     Finlande aux bords de l'Amour habitent le nord de l'Europe et de
     l'Asie, Finnois et Tchoudes, Turcs et Tartares, Mongols, Tongouses,
     appartiennent  une mme souche et constituent une seule grande
     famille, dont l'unit originaire est atteste par la parent des
     idiomes que parlent ces nations. Leur langage, ainsi que l'ont
     montr MM. Max Mller et de Bunsen, s'est immobilis dans un tat
     extrmement primitif et reprsente une phase du dveloppement de la
     parole humaine antrieure  la formation des langues  flexions,
189  telles que les langues smitiques et aryennes. On est donc forc
     d'admettre que cette famille de nations, dont le type
     anthropologique rvle un mlange du sang de deux des types
     fondamentaux de l'espce humaine, le blanc et le jaune, o la
     proportion des deux sangs varie suivant les tribus et fait
     prdominer tantt l'un et tantt l'autre, que cette famille de
     nations s'est spare avant les autres du tronc commun d'o sont
     sortis tous les peuples qui ont un nom dans l'histoire, et, se
     rpandant au loin la premire, s'est constitue en tribus ayant une
     existence ethnique et distincte, ds une antiquit tellement
     recule qu'on ne saurait l'apprcier en nombres. C'est l ce que
     l'on dsigne par le nom commun de race altaque ou
     ougro-japonnaise.

       [Illustration 214: Modes d'emmanchement des trois types de haches
       de bronze.]

     Mais les Altaques n'ont pas t toujours confins dans les rgions
     septentrionales o nous les trouvons aujourd'hui. Si quelques-uns
     des rameaux de la race ont d se rpandre tout de suite au nord, et
     s'tablir ds l'poque de leur dispersion dans l'Alta, sur les
     bords du lac d'Aral et dans les valles de l'Oural, o viennent
     aboutir toutes leurs traditions les plus antiques, d'autres avaient
     pris la route de plus heureuses rgions, et n'ont t repousss
     dans le nord que par le dveloppement postrieur des races aryenne
     et smitique. Les Finnois se souviennent encore, dans leurs
     lgendes piques, des pays mridionaux et favoriss du ciel o
     habitaient leurs anctres avant de reculer graduellement devant les
     nations aryennes jusqu'au fond de la Mer Baltique.

     Un passage clbre de l'historien Justin[109] dit qu'antrieurement 
     la puissance de toute autre nation, l'Asie des anciens, l'Asie
190  antrieure, fut en entier possde pendant quinze sicles par les
     Scythes, dont il fait le plus vieux peuple du monde, plus ancien
     mme que les gyptiens. Cette donne, que Trogue-Pompe avait
     puise dans les traditions asiatiques, est aujourd'hui confirme
     par les dcouvertes de la science, et passe  l'tat de vrit
     fonde sur des preuves solides. Le rsultat le plus considrable et
     le plus inattendu des tudes assyriologiques a t la rvlation du
     dveloppement de populations que les anciens eussent qualifi de
     scythiques, et auxquelles on donne le nom un peu vague de
     touraniennes, populations apparentes de plus ou moins prs  la
     race altaque, dans toute l'Asie antrieure avant les Aryas et les
     Smites, et de la part prpondrante qu'elles eurent  la naissance
     des premires civilisations de cette partie du monde. Les lueurs
     que ces tudes rpandent sur un pass o tout tait ignor,
     jusqu'au dchiffrement des critures cuniformes, nous permettent,
     ds  prsent d'entrevoir, par del les migrations de Schem et de
     Yapheth, une vieille Asie dj civilise quand Aryens et Smites
     menaient encore la vie de pasteurs, et une Asie exclusivement
     touranienne et kouschite. Nous reviendrons au chapitre suivant sur
     ce fait capital, et nous tenterons d'esquisser le tableau de la
     distribution des peuples de cette Asie primordiale.

       [Note 109: II, 3; cf. I, 1.]

     La parent des langues n'est pas, du reste, le seul lien des
     populations dont nous parlons avec les Altaques; elles ont en
     commun une civilisation trange et incomplte,  la physionomie
     spciale et encore mal quilibre, civilisation qui prsente les
     caractres de la plus extrme antiquit, et dont les traditions ont
     servi, aux peuples venus plus tard, de premire initiation et de
     point de dpart pour les progrs ultrieurs de leur culture. Elle
     se fait avant tout remarquer par le culte des esprits lmentaires,
     qui prend quelquefois la forme d'un grossier sabisme, plus souvent
     celle de rites magiques et de l'adoration des puissances du monde
     souterrain, dispensatrices des richesses mtalliques, par une
     tendance minemment matrialiste, un dfaut complet d'lvation
     morale, mais en mme temps par un dveloppement prmatur et
     vraiment surprenant de certaines connaissances, et par la
     disproportion qui y existe entre l'tat d'avancement de certains
     cts de la culture matrielle et l'tat rudimentaire o demeurent
     certains autres.

     Avec la magie, et en liaison troite avec elle, le trait dominant
     des populations altaques d'aujourd'hui et des populations
     touraniennes dont nous ne retrouvons plus la trace que dans les
191  traditions et les monuments de l'Asie antique, est, comme l'a si
     bien indiqu le baron d'Eckstein, le dveloppement de la
     mtallurgie et l'existence d'un cycle de conceptions mythologiques
     qui se rattachent  cet art. Dans l'histoire et dans la tradition,
     dans la leur comme dans celle des autres peuples, ils sont par
     excellence les ouvriers des mtaux, les adorateurs des dieux de la
     mine et de la forge. C'est sous leurs traits que l'imagination, des
     peuples qui les ont supplants et refouls se reprsentent ces
     dieux antiques qui prsident aux richesses caches, devenus pour
     les nations nouvelles des gnies malfaisants, gardiens jaloux de
     leurs trsors, comme les gnomes, les kobolds, ces peuples d'tres
     souterrains  la petite taille que connaissent toutes les
     mythologies populaires.

     Les Turcs et les Mongols placent leur berceau et leur paradis dans
     une valle inconnue de l'Alta, ferme de tous cts par
     d'infranchissables montagnes riches en fer; leurs anctres taient
     sortis de cette prison par un dfil pratiqu au moyen d'un feu
     intense, qui avait mis en fusion les rochers ferrugineux. Le
     souvenir de cette dcouverte du fer tait clbr chez les Mongols
     par une fte annuelle, et c'est de leur premier forgeron que se
     faisait descendre Gengis-Khan. Depuis l'poque la plus ancienne o
     les annales chinoises parlent des tribus turques, elles signalent
     leur habilet pour le travail du fer.

     Les Finnois, les Livoniens, les Esthoniens, et toutes les peuplades
     ouraliennes qui se rattachent au mme groupe, ont pour industries
     primitives celles du forgeron et du tisserand. Les mythes
     mtallurgiques tiennent une place trs considrable dans leurs
     souvenirs religieux. Chez les Finnois, l'un des premiers mythes est
     celui de la naissance du fer; ils n'en ont pas pour le cuivre. Leur
     lgende potique ne mentionne  leurs origines que le fer et l'or.
     Leur Vulcain, Ilmarinen, fabrique d'or sa propre femme. C'est  eux
     que les Lithuaniens et les Slaves ont emprunt le nom du fer, et
     sans doute, aussi sa connaissance. Mais cette concentration des
     lgendes mtallurgiques sur le fer n'est certainement pas chez eux
     un fait primitif; c'est le rsultat des conditions propres  leur
     sjour, au pays o ils ont fini par tre repousss, pays qui leur
     offrait le fer en abondance et ne leur fournissait plus l'occasion
     de maintenir les traditions antiques du travail du cuivre et du
     bronze, que conservaient fidlement leurs frres de la Livonie.
192
       [Illustration 217: pes de bronze[1].]

       [Note 1: Ces trois spcimens sont de France et de Danemark.

       La forme de ces pes et le style de leur ornementation que l'on
       retrouvera sur les autres objets du mme ges figurs ci-aprs,
       restent invariablement les mmes depuis l'Asie Mineure jusqu'au
       fond de la Scandinavie ou de l'Irlande. On a donc l les produits
       d'une mtallurgie singulirement une dans ses procds, dans ses
       formes et dans son style, malgr la vaste tendue du territoire
       sur lequel elle s'est propage. Elle reprsente une poque des
       dbuts de la civilisation des peuples de l'Europe, poque o
       l'emploi du bronze tait, sinon exclusif, du moins de beaucoup
       prdominant. Les dbuts de cette civilisation de l'ge du bronze,
       importe de l'extrieur, des contres orientales, par le commerce
       ou peut-tre par des tribus qui faisaient le mtier de
       mtallurgistes ambulants, comme encore aujourd'hui les Tziganes
       dans les pays danubiens, les dbuts de cette civilisation ont d
       tre  peu prs synchroniques dans la majeure partie de l'Europe.
       Mais sa dure a t trs variable suivant les pays. En Grce elle
       finissait  l'poque de la composition des pomes homriques. En
       Italie aussi, elle a fait place de bonne heure  une civilisation
       plus perfectionne. Dans la Gaule, son abandon correspond 
       l'tablissement des Gaulois proprement dits. Dans la Scandinavie,
       au contraire, l'ge du bronze et sa civilisation propre se sont
       prolongs jusque dans les environs de l're chrtienne.

       Tout semble indiquer actuellement  la science que le berceau et
       le point de dpart de cette mtallurgie doivent tre cherchs
       dans le nord de l'Asie-Mineure, au voisinage du Caucase,
       c'est--dire dans le pays des Tibarniens et des Chalybes.]

     En effet, c'est au groupe ougro-finnois qu'il faut rattacher cette
     population des Tchoudes, qui a laiss dans toute la rgion entre la
     chane de l'Oural et le bassin du Yniss les traces de son
     existence et de sa multiplication considrable, dans une multitude
     de tumulus, ainsi que de mines abandonnes depuis des sicles et de
     fourneaux en ruines. Cette population avait dj disparu quand
     l'aurore de l'histoire, se lve pour les contres o l'on dcouvre
     ses vestiges, et elle avait t remplace par les Hakas, les Turcs
     et les Mongols, dont, les plus anciens monuments funraires se
     superposent aux siens, en s'en distinguant facilement. Ses travaux
     de mines remontent  une haute antiquit,  en juger par l'tat de
     ptrification des bois qu'on y trouve. Le fer se rencontre dans les
     tumulus et dans les anciennes galeries de mines des Tchoudes, mais
     il y est rare; les mtaux prdominants sont le cuivre pur et le
     bronze  l'alliage caractristique de 10 p. 100 d'tain. On y
     dcouvre aussi de nombreux objets en or, car les Tchoudes
     exploitaient galement ce mtal. C'est sans doute leur nom
     qu'Hrodote a transform en Thyssagtes; et le pre de l'histoire
     connat les populations de mineurs et de mtallurgistes de l'Oural,
     ces Arimaspes  qui la renomme populaire faisait disputer l'or aux
     griffons, et qui transmettaient leurs mtaux prcieux aux
     Argippens, tribu d'un caractre sacr qui parat avoir t en
     possession du privilge de fournir les chamans de tous leurs
     voisins de mme race. Les marchands grecs, venus des colonies
     milsiennes du Pont-Euxin, frquentaient le pays des Argippens,
     d'o ils tiraient l'or des Arimaspes; ils s'avanaient mme encore
193  plus loin vers l'est, dans la Sibrie mridionale, entre le Tobol
     et l'Irtysch, jusque chez les Issdons, peuple de marchands dont
     les caravanes allaient chercher l'or extrait des gisements de
     l'Alta. Les exploitations minires et mtallurgiques de la rgion
     qui va de l'Oural  l'Alta, et o se rencontrent les antiquits
     tchoudes, taient donc en pleine activit quand crivait Hrodote,
     et les richesses qu'en amenait une ligne de commerce de caravanes
     aboutissant  la mer Noire faisaient alors la fortune de la cit
     grecque d'Olbia, comme un peu plus tard celle de Panticape. Mais
     ces colonies hellniques avaient succd elles-mmes au rle et 
     la prosprit de la Colchide, plus ancien terme de la route du mme
     commerce pour atteindre la mer, de la Colchide o Hrodote place
     une antique colonie gyptienne ou plutt thiopienne, terre
     classique de la toison d'or, but de la navigation des Argonautes,
     que les Phniciens avaient prcd dans la frquentation des mmes
     parages. Le cycle des lgendes de la toison d'or et des richesses
     de la Colchide fait remonter bien haut l'existence de ce commerce
     et des exploitations minires qui l'alimentaient.

     Au sud de l'Alta, dans le Thian-chan, toutes les traditions
     conserves par les Chinois et par les crivains musulmans nous
     montrent les peuplades turco-tartares, qui l'habitent de temps
     immmorial, adonnes depuis la plus grande antiquit  la
     fabrication du fer, et en ayant pouss trs loin les procds.
     Elles touchent aux tribus tibtaines, dont font partie les
     Miao-tseu de la Chine et les Sres des crivains grecs et latins.
     Les Miao-tseu, nous l'avons dit tout  l'heure, travaillaient le
     fer antrieurement  l'arrive de la migration chinoise,
     c'est--dire au moins vingt-cinq sicles avant Jsus-Christ. Les
     Sres taient clbres  Rome par leur fer, qui passait pour
     suprieur  tout autre, et qui arrivait sur les bords de l'Ocan
     Indien  travers les immenses plateaux du Tibet.
194
     Transportons-nous maintenant  l'extrmit mridionale de la
     diffusion des populations que nous appelons touraniennes, chez les
     Schoumers et les Akkads de la Chalde primitive. Dans cette contre
     qu'habitent deux populations d'origines diffrentes, dont la plus
     anciennement tablie et civilise est la touranienne, la
     non-smitique, nous reconnaissons le sige d'une antique et
     florissante industrie des mtaux, dont les produits, l'exemple et
     l'influence ont rayonn sur l'Assyrie, la Syrie et l'Arabie. Les
     tombeaux les plus vieux de la Chalde, qui ne remontent pas moins
     haut que les spultures gyptiennes de l'Ancien Empire, nous
     prsentent des objets en or, en bronze et mme en fer. A ct se
     rencontrent encore, et concurremment employs, des instruments et
     des armes en silex taill et poli, ttes de flches, haches et
     marteaux. Le mtal le plus rpandu est le bronze; c'est en bronze
     que sont tous les ustensiles et tous les instruments mtalliques,
     et il restera toujours prdominant dans le bassin de l'Euphrate et
     du Tigre. Quant au fer, il est plus rare, et semble avoir encore le
     caractre d'un mtal prcieux par la difficult de sa production;
     au lieu d'en faire des outils, on en forme des bracelets et
     d'autres parures grossires. Malgr cela, comme on le voit, la
     mtallurgie est complte et ne se borne pas au bronze. Il n'en
     tait pas de mme au temps bien plus recul, jusqu'auquel ne nous
     font pas remonter les monuments actuellement connus, o les
     Schoumers et les Akkads inventrent les hiroglyphes rudimentaires
     et primitifs d'o est sortie l'criture cuniforme. Parmi ces
     hiroglyphes, il y a deux signes simples spciaux pour dsigner,
     d'une part les mtaux nobles, comme l'or et l'argent, d'autre part
     le cuivre; mais le bronze et le fer, comme l'tain, ont leurs noms
     exprims par des combinaisons complexes de caractres, de formation
     postrieure et secondaire. Mais si l'criture cuniforme parat
     n'avoir reu ses derniers dveloppements et sa constitution
     dfinitive que dans la Chalde mme, aprs l'tablissement des
     Schoumers et des Akkads dans les plaines o se runissent
     l'Euphrate et le Tigre, une importante et fconde remarque de M.
     Oppert est de nature  faire penser qu'ils en avaient apport les
     premiers lments d'un autre sjour, d'une tape antrieure de leur
     migration. En effet, lorsqu'on tudie les signes constitutifs de
     cette criture en essayant de remonter aux images d'objets
     matriels qu'ils reprsentaient d'abord, la nature des objets ainsi
     devenus des lments graphiques semble conduire, comme lieu
     d'origine de l'criture,  une autre rgion que la Chalde,  une
195  rgion plus septentrionale, dont la faune et la flore taient
     notablement diffrentes, o, par exemple, ni le lion, ni aucun des
     grands carnassiers de race fline n'taient connus, et o le
     palmier n'existait pas. Pour retrouver le berceau des premiers
     essais du systme d'criture des Schoumers et Akkads de la Chalde,
     et de leur mtallurgie, qui tait dj complte au temps de ces
     premiers essais, il faut donc remonter en partie la route de leur
     migration, la route que la Gense fait suivre aux constructeurs de
     la tour de Babel, venus de l'Orient dans le pays de Schine'ar, la
     route qui aboutit  cette montagne du nord-est qui joue un si grand
     rle dans les traditions chaldennes et dans les textes
     cuniformes, au double titre de point d'origine de la race humaine
     et de lieu de l'assemble des dieux, et dont nous avons dj
     longuement parl dans le livre prcdent[110].

       [Illustration 220: Dagues en bronze[1].]

       [Note 1: Provenant d'Irlande et du Danemark.]

       [Note 110: Plus haut, p. 104 et suiv.]
196
     Nous sommes ainsi conduits  rapporter aux Schoumers et aux Akkads,
     c'est--dire  la primitive population touranienne, l'origine de la
     mtallurgie de la Chalde, et  en lier l'implantation dans cette
     partie du monde  celle de l'criture cuniforme. Il ne nous est
     possible, d'ailleurs, d'indiquer ici ces faits que d'une manire
     tout  fait sommaire, nous rservant d'y revenir avec tous les
     dveloppements qu'ils rclament, dans le livre de cette histoire
     qui sera consacr aux annales de la Chalde et de l'Assyrie. Nous
     avons encore  jeter un rapide coup-d'oeil sur un dernier rameau
     des vieilles populations touraniennes de l'Asie, celui de tous qui
     a laiss la plus grande renomme mtallurgique, celui de Meschech
     et de Thoubal, auquel appartiennent les Tibarniens et les
     Chalybes. Mais ici nous laisserons de nouveau la parole au baron
     d'Eckstein, qui a trait de la manire la plus heureuse cette
     partie du sujet.

     Thoubal, nom de tribu, nom probable de corporation, est
     l'quivalent des Telchines de la Grce primitive. Nous rencontrons,
     au dixime chapitre de la Gense, ce nom, qui s'applique  une race
     caucasienne,  celle des Tibarniens, voisins des Chalybes,
     aborignes des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, forgeant le
     fer, travaillant l'airain, fameux du temps des Argonautes. Chez
     zchiel (Ye'hezql), Thoubal est au nombre des tribus vassales du
     commerce de Tyr, cit  laquelle ils livraient l'airan de leurs
     montagnes. Les pierres prcieuses qui portent le nom de
     _tibarniennes_, chez Pline, tmoignent encore de la gloire de
     Thoubal. Exploitant la chane des monts intermdiaires entre
     l'Armnie et le Caucase, ces Chalybes, ces Tibarnes, ces
     Mossynoeques relvent de l'antique souche de Meschech et de
     Thoubal, mentionne dans plus d'un texte de l'Ancien Testament,
     chante par les Grecs ds l'ge mythique du temps des Argonautes;
     telles sont les tribus contre lesquelles Xnophon s'est heurt lors
     de son expdition assyrienne.

     Ces mmes peuplades sont les voisines immdiates d'Aia-Colchis, la
     terre classique de la toison d'or. Prs de l s'lve la province
     armnienne de Syspiritis cite par Strabon, contre riche en mines
     d'or et en mines d'airain, province d'Isber ou d'Iber, comme elle
     est appele dans les annales de l'Armnie. Hrodote en parle deux
     fois en deux passages importants; et chaque fois il y place les
     Saspires, sur la grande route du commerce de la Mdie  la
     Colchide. Vers la Mdie se dirige une autre route; grande artre du
     commerce des Indes, elle aboutit  Suse, la cit thiopienne ou
197  memnonienne, o arrivent les marchandises dbarques dans les ports
     de la Perside. Des rives de la mer rythre jusqu'aux rives du
     Pont-Euxin, il existe ainsi une communication commerciale, dont les
     Saspires sont les intermdiaires.

     Salus par un souvenir au passage des Argonautes, les Saspires ou
     les Sapires donnent leur nom au saphir des anciens, pierre dont
     parle Thophraste, mais qui n'est pas notre saphir. C'est le
     lapis-lazuli, le _vaidorya_ des Indiens, ainsi appel parce qu'il
     vient de trs loin _vidora_, d'o le nom de Vidora donn au
     Belour,  la montagne dont on le tire, l o sont les sources de
     l'Oxus, l o est la rgion du paradis terrestre. Fameuses dans
     toute l'antiquit, clbres en Chine, dans l'Inde, dans la Perse,
     dans le reste de l'Asie, les pierres de lapis-lazuli passent pour
     les lumires mystrieuses par excellence, illuminant le monde
     souterrain. Si les Saspires donnent leur nom  cette pierre dans
     une contre o elle ne se trouve pas, c'est qu'ils taient les
     grands agents de son commerce et qu'ils constituaient l'anneau
     intermdiaire de la chane qui rattachait aux villes du Pont-Euxin
     les indignes des rgions suprieures de l'Indus et de l'Oxus. L
     se trouve le 'Havilah des premiers chapitres de la Gense, les pays
     de Wakhan, de Badakchan, du Tokharestan, illustrs par les travaux
     d'une prodigieusement antique mtallurgie. Wood, lors de son voyage
     aux sources de l'Oxus, nous a montr ces exploitations dans un tat
     de sculaire dcadence, quoique les travaux des mines de
     lapis-lazuli n'y chmassent pas encore. L est le berceau de la
     mtallurgie et de son culte.

     En effet, dans le rapide voyage que nous venons de faire au travers
     des populations des deux races apparentes, altaque et
     touranienne, les unes qui se maintiennent encore dans les contres
     septentrionales, les autres qui peuplaient dans des sicles
     relativement rcents, et dj pleinement historiques, une grande
     partie de l'Asie occidentale et en taient les premiers occupants,
     dans ce rapide voyage, si nous avons trouv partout les diffrents
     rameaux de ces deux races que l'on venait sans doute se confondre 
     leurs origines, exerant de temps immmorial le travail simultan
     du fer et du bronze, liant leur propre naissance  celles de la
     mtallurgie et accordant aux dieux de cet art, dans leurs mythes et
     dans leurs adorations, une place qu'aucune autre race n'accorde aux
     mmes personnifications, nous avons pu discerner une srie de
     rayons, qui, de toutes les extrmits du domaine o nous avons
     trouv ces peuples, convergent vers un centre commun. Et ce centre,
198  ce point d'intersection o convergent tous les rayons venus du
     nord, du sud, de l'est et de l'ouest, n'est autre que la rgion
     montueuse du Wakhan, du Badakchan, du Tokharestan, de la
     Petite-Boukharie, et du Tibet occidental, qui entoure le plateau de
     Pamir, c'est--dire le point o la science, par la comparaison des
     traditions de l'Inde et de la Perse avec celle des Livres Saints,
     dtermine avec une prcision rigoureuse le berceau o les grandes
     races de l'humanit, Tora, comme l'appelle la tradition iranienne,
     aussi bien que Kousch, Schem et Yapheth, ont pris naissance et
     commenc  grandir cte  cte, d'o elles ont successivement
     envoy leurs essaims  tous les points de l'horizon.

     D'autres raisons, d'une valeur non moins dcisive, nous obligent
     encore  y chercher le foyer premier de l'invention du travail des
     mtaux chez les plus vieux anctres des nations altaques et
     touraniennes.

       [Illustration 223: Pointes de lances en bronze[1].]

       [Note 1: De Danemark et d'Irlande.]

     Ici les faits relatifs au bronze prennent de nouveau une importance
     capitale, comme lorsqu'il s'est agi de dterminer l'tendue sur
     laquelle s'est propage l'influence de ce foyer. En effet, si
     l'unit de la composition de l'alliage du bronze est le trait
     palpable et caractristique qui permet de rattacher avec certitude
      une invention commune,  celle que la tradition biblique attribue
      Thoubal-qan, toute la mtallurgie du vaste empire dont nous
     avons esquiss les limites, ce sont aussi les lments dont
     l'alliage constitue ce mtal qui peuvent servir  dterminer le
     lieu de son invention. Le fer se trouve presque partout en
     abondance  la surface du globe, et par consquent on aurait pu
     presque partout commencer  le travailler et dcouvrir les moyens
     de le fondre et de le forger. Le cuivre est un peu plus rare, mais
     encore rpandu dans un grand nombre de rgions; le travail du
     cuivre pur, qui, dans quelques pays, a prcd l'introduction du
     bronze, et a t abandonn devant la supriorit du mtal
     artificiel, a pu natre spontanment dans ces pays, comme le
     travail du fer dans l'Afrique centrale, avant la communication des
     procds dont nous recherchons le berceau; mais ce n'est qu'aprs
     celle-ci qu'a commenc le rgne de la vraie et parfaite
199  mtallurgie. Au contraire, l'tain ne se rencontre dans les couches
     du sol que sur un petit nombre de points nettement dtermins, et
     dont l'numration est facile. Or, il tombe sous le sens que le
     bronze a t dcouvert et fabriqu, pour la premire fois, dans une
     contre o les gisements d'tain et de cuivre existaient 
     proximit les uns des autres, dans une contre o le sol
     fournissait les deux minerais, et o, par consquent, aprs avoir
     observ les dfauts du cuivre pur, on pouvait avoir naturellement
     l'ide d'essayer le rsultat que fournirait l'alliage des mtaux
     obtenus par la fusion de ces minerais. Ce n'est que plus tard,
     quand les qualits du bronze taient dj bien connues et les
     meilleures proportions de son alliage fixes, qu'on s'est mis  en
     fabriquer l o l'on ne trouvait que le cuivre et o il fallait
     faire venir l'tain de grandes distances.

       [Illustration 224: Pointe de lance en silex[1].]

       [Note 1: Du Danemark. Il nous a paru intressant de rapprocher
       cet objet, d'un travail trs particulirement fin de taille 
       petits clats, du type mtallique qui lui a immdiatement
       succd.]

     Ceci pos, quels sont les pays o se trouve l'tain? Nous devons
     d'abord carter les riches gisements de la Chine et de
     l'Indo-Chine, qui se trouvent en dehors de la sphre d'action de la
     mtallurgie de Thoubal-qan, en dehors du monde antique. Il en est
     de mme de l'tain de Banca, qui n'tait mme pas connu dans l'Inde
     au Ier sicle de notre re, puisque alors, d'aprs le tmoignage
     formel du Priple grec de la mer rythre, l'Inde, comme l'Arabie
     mridionale, tirait tout son tain de la Grande-Bretagne par
     l'intermdiaire d'Alexandrie. Qui d'ailleurs pourrait songer 
     chercher  Banca et  Malacca le berceau de la mtallurgie de
     l'Asie occidentale et centrale et de l'Europe? Les mines des monts
     Mwar, dans l'Inde centrale, sont aussi dans une situation trop
     excentrique et trop orientale; d'ailleurs le tmoignage du Priple
     les exclut galement, puisqu'il montre qu'elles n'taient pas
     exploites dans l'antiquit. Quant  celles du pays de Midian, au
     nord-est de la mer Rouge, rcemment retrouves par le capitaine
     Burton, leur production n'a jamais eu qu'une importance secondaire.
     En ralit, l'antiquit ne connaissait que trois grands gtes de
     l'tain, florissants  des poques diffrentes: la Grande-Bretagne,
     l'Ibrie du Caucase et le Paropanisus. cartons encore la premire
     de ces contres, qui ne peut pas prtendre  un caractre
     vritablement primitif pour l'exploitation de ses mines, et qui ne
200  les a ouvertes que lorsque les navigateurs phniciens ont frquent
     ses ctes. Restent les gisements de l'Ibrie caucasienne et du
     Paropanisus.

     Les uns et les autres ont t activement fouills ds un temps bien
     plus recul que celui des voyages des Phniciens aux Iles
     Cassitrides. Dans la Gorgie actuelle, on dcouvre des traces
     d'exploitations d'un caractre extrmement primitif dans les filons
     de minerai d'tain, et le silence absolu que gardent au sujet de
     l'extraction de ce mtal, chez les Ibres, les crivains grecs et
     latins de l'poque impriale et l'historien armnien Mose de
     Khorne, semble indiquer que les travaux, dont les vestiges
     attestent un assez grand dveloppement d'activit minire, taient
     abandonns dj vers le temps de l're chrtienne. C'est de l,
     sans doute, que les gens de Thoubal,  l'poque de Ye'hezql, et
     les Chalybes de la tradition grecque, tiraient l'tain ncessaire 
     la fabrication de leurs bronzes fameux. C'est de l aussi que
     devait provenir celui que consommaient les travaux de civilisation
     de l'Iran, de la Susiane et du bassin de l'Euphrate et du Tigre,
     puisque nous avons constat tout  l'heure l'importance du
     commerce, en grande partie mtallique, que les Saspires d'Hrodote,
     chez qui se trouvaient ces mines, entretenaient d'un ct avec la
     mer Noire, de l'autre avec Suse et Babylone, par deux voies qui,
     une fois ouvertes et frquentes, n'ont jamais t oublies au
     travers de toutes les rvolutions de l'Asie. Quant  l'tain du
     Paropanisus, on en a trouv les gisements, accompagns aussi de
     restes d'antiques travaux abandonns depuis des sicles, dans le
     pays de Bamian, au coeur mme de la chane de l'Hindou-Kousch,
     auprs des sources de l'Helmend ou Etymander, un des quatre fleuves
     paradisiaques des Iraniens. Ce ne peut tre que de l que provenait
     l'tain que les habitants de la Bactriane employaient dj dans les
     ges antiques auxquels remontent certaines parties des livres de
     Zoroastre; car il est fait mention de ce mtal, et mme de l'art de
     l'tameur, dans un de ces chapitres les plus primitifs du
     Vendidd-Sad. Nous hsiterions entre les mines de l'Ibrie et du
     Paropanisus pour attribuer aux unes ou aux autres l'honneur d'avoir
     t les premires exploites, et d'avoir vu natre dans leur
     voisinage l'art de travailler les mtaux, comme la science a
     longtemps hsit entre le Caucase et le Belourtagh; pour
     reconnatre dans l'un ou dans l'autre la montagne qui abrita de son
     ombre les familles des premiers anctres des grandes races
     humaines, si notre choix n'tait pas fix par les raisons mmes qui
201  ont dtermin les matres de l'rudition moderne  saluer, dans le
     Belourtagh et le plateau de Pamir, le berceau vritable d'o nous
     descendons tous.

     En effet, si c'est  une autre race que celles de 'Ham, de Schem et
     de Yapheth qu'il faut attribuer les premires dcouvertes du
     travail des mtaux, si ces dcouvertes ont t l'oeuvre d'un rameau
     de l'espce humaine qui avait quitt plus tt le berceau commun,
     elles ont d avoir pour thtre un pays encore trs voisin des
     lieux o les pres des trois autres familles demeuraient runis. Ni
     'Ham, ni Schem, ni Yapheth n'ont invent la mtallurgie; ils n'y
     prtendent mme pas; mais ils ont reu la communication de ses
     secrets avant de s'tre encore disperss dans le monde. Car, ds
     que les tribus de ces trois races entrent dans la priode de leurs
     migrations, elles sont en possession du bronze et du fer, elles
     savent les extraire du minerai et les travailler, et partout o
     elles vont elles portent cette industrie avec elles. Le groupe de
     peuplades 'hamitiques qui, dans une antiquit impossible  valuer,
     franchit l'isthme de Suez pour venir s'tablir dans la valle du
     Nil, et fut le noyau de la nation gyptienne, tait certainement
     matre des procds d'une mtallurgie complte, car il ne l'aurait
     certainement pas invente dans ce pays qui ne produit pas de
     mtaux, et o le besoin de s'assurer du moins l'exploitation des
     mines de cuivre du Sina l'obligea ds les premires dynasties 
     entrer dans la voie des conqutes trangres. S'il y a eu
     rellement un ge de la pierre en gypte,--ce que je persiste 
     penser malgr l'autorit des savants qui le contestent,--il a t
     antrieur  l'tablissement des fils de Miram; il appartient  la
     population mlanienne qui parat les y avoir prcds et dont le
     sang se mla au leur, fournissant l'lment africain dont la
     prsence est incontestable dans la nation gyptienne telle que les
     monuments nous la font connatre. La plus ancienne tradition des
     Smites, celle que la Bible nous a conserve, place la dcouverte
     des mtaux presque aux origines de l'espce humaine, mille ans
     avant le dluge et la formation des trois familles des Noa'hides.
     Et rien, ni dans les souvenirs, ni dans les usages, ni dans les
     langues de la race smitique, ne nous fait remonter  un temps o
     elle n'aurait pas employ les mtaux. Chez les Aryas, la philologie
     applique  cet ordre de recherches que Pictet a si ingnieusement
     appel la palontologie linguistique, nous fait voir la
     mtallurgie dj constitue avant la dispersion de la race ou du
     moins de ses principaux rameaux, avant la sparation des nations
     orientales et occidentales, chez les tribus encore cantonnes sur
     les bords de l'Oxus.
202
     Il n'est gure moins frappant de trouver chez les trois familles de
     'Ham, de Schem et de Yapheth la mme notion symbolique, qui conduit
      reprsenter le dieu dmiurge, l'ouvrier des mondes, en sa qualit
     de dieu forgeron, sous les traits d'un nain grotesque et difforme.
     Qu'il s'agisse du Pta'h de Memphis quand il est envisag sous le
     point de vue spcial de dmiurge, des Patques de la Phnicie ou de
     son Adonis Pygmaion (le dieu qui manie le marteau), de l'Hphaistos
     homrique qui cache sa difformit dans l'le de Lemnos et dont la
     dmarche et la tournure excitent le rire des immortels, ou bien
     encore du Mimir des Scandinaves, nous voyons toujours reparatre le
     mme type consacr, qui est aussi celui des kobolds, des gnomes et
     d'autres tres analogues dans les mythologies populaires, et qui
     semble une caricature des races qui les premires ont travaill les
     mtaux. Il y a l une conception commune aux peuples de 'Ham, de
     Schem et de Yapheth, et qui doit tre range parmi les souvenirs
     que ces peuples ont gards d'avant leur sparation.

     C'est maintenant, aprs cette suite de remarques qui nous ont
     ramen au pied du plateau de Pamir, que nous pouvons apprcier  sa
     juste valeur la tradition biblique sur l'invention des mtaux, et
     en comprendre la signification. Thoubal-qan n'est pas un individu
     au sens o nous l'entendrions aujourd'hui; les traditions des
     premiers ges n'ont pas ce caractre prcis, et c'est rapetisser la
     Bible, donner  ses rcits un caractre puril et en diminuer
     l'autorit, que d'envisager de cette faon les patriarches qu'elle
     place au dbut de la famille humaine. Ce n'est pas non plus un tre
     mythique, une vieille divinit mal dguise, une sorte de Vulcain,
     comme on aimerait  se le figurer dans certaine cole. Thoubal-qan
     est une personnification ethnique; mais elle dtermine avec une
     merveilleuse exactitude l'ge, la race et le lieu de l'invention
     place sous son nom. Ce nom de Thoubal-qan tablit un rapport
     saisissant entre lui et le rameau mtallurgique par excellence
     parmi la race mtallurgiste des Touraniens; en mme temps, il est
     impossible de mconnatre la parent qui le lie  celui des
     Telchines des plus anciennes traditions mythologiques de la Grce.
     C'est encore dans le voisinage du 'Eden, c'est tout auprs des
     lieux o habite la famille de Scheth, celle qui deviendra la souche
     de 'Ham, de Schem et de Yapheth, que Thoubal-qan, descendant de
     Qan, se livre aux premiers travaux de son industrie, dans les
     lieux mmes o le premier meurtrier est venu habiter aprs son
     crime.
203
     Or, il n'est pas dans tout le dbut de la Gense un passage d'une
     prcision gographique plus remarquable que celui qui raconte la
     fuite de Qan sous la maldiction divine. Il se retire  l'orient
     de Eden, c'est--dire des hauteurs de Pamir, dans la terre de Nod
     ou de l'exil, de la ncessit, en dehors du sol jusque l cultiv
     et habit, _adamah_. La situation du 'Eden une fois dtermine,
     telle que l'impose la concordance des traditions indiennes et
     iraniennes avec celle de la Bible, on ne saurait douter qu'il ne
     s'agisse ici de la lisire du dsert central de l'Asie, du dsert
     de Gobi. Et l'on demeure stupfait de la faon dont un souvenir
     aussi primitif a conserv avec exactitude le caractre distinctif,
     et la position rciproque de localits aussi loignes de celles o
     vivaient les Isralites, de localits avec lesquelles depuis tant
     de sicles ils n'avaient plus aucune communication. C'est l que
     Qan btit la premire ville, la ville de 'Hanoch. C'est l aussi
     que se trouve cette ville de Khotan (en sanscrit Koustana) dont les
     traditions, enregistres dans des chroniques indignes qui ont t
     connues des historiens chinois, remontaient beaucoup plus haut que
     celles d'aucune autre cit de l'Asie intrieure. Elle liait
     elle-mme sa fondation aux mythes d'un antique dieu chthonien,  la
     sombre physionomie, matre des feux souterrains et des trsors
     mtalliques, que les Musulmans n'ont pas manqu d'identifier 
     Qan. Nous en avons, d'ailleurs parl plus haut[111], en
     l'envisageant dj sous ce point de vue.

       [Note 111: P. 103.]

     Ainsi, d'un ct Thoubal-qan se rattache troitement  l'un des
     rameaux de la race touranienne, de l'autre le lieu de la retraite
     de Qan, tel qu'il est indiqu par la Gense, nous conduit dans la
     rgion mme o cette race s'tablit d'abord et commena  se
     dvelopper, dans la rgion o tant d'autres indices ont concord
     pour nous faire chercher  la fois son berceau et celui de sa
     mtallurgie, la premire en date dans le monde. Ne devons-nous pas
     en conclure que ce sont les Touraniens qu'avait en vue l'auteur du
     rcit qui forme le chapitre IV de la Gense, quand il faisait le
     tableau de la descendance de Qan? Il n'est pas, en effet, un des
     traits de ce morceau qui ne s'applique d'une manire curieuse aux
     tribus de cette race et  leur pass primitif, tel que nous
     commenons  l'entrevoir. Spars avant tous les autres du tronc
     commun de la descendance d'Adam, constructeurs des premires
     villes, inventeurs de la mtallurgie et des premiers rudiments des
204  principaux arts de la civilisation, adonns  des rites que Yahveh
     rprouve, considrs avec autant de haine que de superstitieuse
     terreur par les populations encore  l'tat pastoral qu'ils ont
     devances dans la voie du progrs matriel et des inventions, mais
     qui restent moralement plus pures et plus leves, tels sont les
     Qanites; tels aussi nous apparaissent  leur origine les
     Touraniens.

     Je n'ose pas pousser plus loin ce parallle et en tirer une
     conclusion formelle et affirmative, car je viens me heurter ici 
     des questions d'une nature particulirement dlicate, et il serait
     tmraire de contredire d'une manire absolue toute
     l'interprtation traditionnelle de quelques-unes des parties les
     plus importantes de la Gense, sans apporter des preuves dcisives.
     Je sais que cette interprtation peut tre modifie sans
     inconvnient pour la foi dans tout ce qui n'est pas du domaine de
     celle-ci, et, par exemple, personne aujourd'hui ne voudrait plus
     entendre les jours de la cration comme le faisaient les anciens
     interprtes. J'ai l'intime conviction que les exgtes les plus
     orthodoxes et les docteurs autoriss de l'glise en viendront
     galement un jour  considrer, d'un tout autre point de vue qu'ils
     ne le font encore actuellement, la question du dluge et de son
     universalit, qui n'est point un dogme, que le texte biblique
     n'impose pas d'une manire absolue, et sur laquelle plusieurs Pres
     ont admis la discussion.

     Il est certain que les rcits de la Bible dbutent par des faits
     gnraux  toute l'espce humaine, pour se rduire ensuite aux
     annales d'une race particulirement choisie par les desseins de la
     Providence. Ne peut-on pas faire commencer ce caractre restreint
     du rcit plus tt qu'on ne le fait gnralement, et le reconnatre
     dans ce qui a trait au dluge? C'est ce qu'ont dj soutenu des
     savants du plus srieux mrite, qui sont des fils respectueux et
     soumis de l'glise. Je reconnais, il est vrai, que les preuves, ou,
     pour parler plus exactement, les inductions sur lesquelles elle
     s'appuie, tout en tant considrables et en tendant chaque jour 
     le devenir davantage, n'ont pas jusqu' prsent le caractre de la
     certitude qui s'impose  tous. Mais j'ai la confiance que cette
     manire d'entendre le texte biblique sera un jour dmontre par une
     masse de faits suffisante  la faire universellement accepter.
     Jusque-l je ne la donne que pour une hypothse individuelle, prt
      l'abandonner si l'on me prouve que je me suis tromp. Surtout, ce
     que je ne voudrais  aucun prix, serait de scandaliser ceux dont je
     partage les croyances, et de donner le change sur mes convictions
205  en laissant croire que je me range avec les adversaires de
     l'autorit des Livres Saints. Cette autorit, je la respecte, et je
     tiens au contraire  la dfendre; mais je n'admets pas qu'elle
     puisse souffrir des doutes levs, avec la rserve ncessaire en
     pareil cas, sur l'interprtation d'un fait historique.

       [Illustration 230: Bracelets de bronze[1].]

       [Note 1: Des habitations lacustres de la Suisse.]

     La question de l'universalit du dluge n'est pas encore
     suffisamment mre, et d'ailleurs elle est trop grave pour pouvoir
     tre traite incidemment et  la lgre. Je me bornerai donc 
     faire remarquer qu'il est extrmement difficile de concilier avec
     la notion de l'universalit absolue les expressions de la
     gnalogie de la famille de Qan contenue dans le chapitre IV de la
     Gense. C'est un morceau tout  fait  part et dont la rdaction
     mme porte l'empreinte d'une extrme antiquit. On ne saurait y
     mconnatre un des plus vieux documents mis en oeuvre et insrs
     dans sa composition par le rdacteur du premier livre du
     Pentateuque, un document ant-mosaque. Il n'a aucun lien avec
     l'histoire du dluge et il semble ne tenir aucun compte de cette
     tradition. L'ide d'une destruction gnrale de l'humanit, 
     l'exception de la famille de Noa'h, est trangre  sa rdaction,
     puisque, lorsqu'il est dit de Yabal, fils de Lemech et frre de
     Thoubal-qan, qu'il fut le pre des pasteurs et de ceux qui vivent
     sous les tentes, la construction de la phrase est telle qu'elle
     implique le prsent, ceux qui vivent au moment o l'auteur crit.
     Et il n'est pas jusqu' la dualit de Thoubal-qan le forgeron et
     de Yabal le pasteur, qui ne paraissent se rapporter  la division
     qui se produisit de trs bonne heure entre les tribus touraniennes,
     les unes adoptant avant toutes les autres races la vie sdentaire
     et industrielle, les autres restant fidles aux habitudes de la vie
206  nomade, que leurs descendants ont gardes jusqu' nos jours dans
     l'Asie septentrionale.

       *       *       *       *       *

     Aprs cette recherche du foyer d'invention de la mtallurgie et de
     la race qui la cultiva la premire, il serait intressant d'tudier
     comment les autres familles de l'humanit, particulirement celles
     de Schem et de Yapheth, y furent inities. Mais l encore il s'agit
     d'un sujet dont le dveloppement et l'tude complte demanderait
     des volumes, sur lequel les documents et les recherches dj faites
     sont trop insuffisants pour permettre autre chose qu'un demi-jour
     incertain et souvent trompeur. Je veux parler de l'histoire,
     enveloppe de fables, de ces corporations  la fois industrielles
     et sacres, qui apparaissent dans les plus lointains souvenirs des
     populations aryennes et smitiques comme les instituteurs, de
     nature  demi divine, qui leur ont communiqu les arts de la
     civilisation. Ne pouvant qu'indiquer ici cet ordre d'tudes 
     poursuivre, sans avoir la prtention de l'approfondir en quelques
     pages--qui n'ont pas mme le caractre d'une dissertation purement
     scientifique--je laisserai une dernire fois la parole au baron
     d'Eckstein, qui a esquiss sous une forme rapide et ingnieuse les
     principaux traits de la physionomie et du rle des antiques
     corporations civilisatrices, envisages au point de vue spcial des
     traditions de la race aryenne.

     D'une part sont les races au culte magique qui ont ador les dieux
     de la mtallurgie; d'autre part se trouvent certaines corporations
     au cachet mythique qui ont dirig leurs travaux, qui ont fonctionn
     comme leurs pontifes, confrries sacerdotales traditionnellement
     illustres. Les Vdas, le Zend-Avesta, la mythologie des Thraces,
     celle des Plasges, celle des Celtes, celle des Germains, regorgent
     du souvenir de ces affiliations de dieux ouvriers, au caractre
     douteux, pareil au gnie des [Grec: saimones] de l'antiquit
     classique. Inventeurs, instructeurs, magiciens, bienfaiteurs et
     malfaiteurs tout ensemble, quand l'image de ces corporations
     s'efface, elles demeurent graves comme puissances nfastes dans la
     mmoire des hommes.

     Telles sont les confrries de dieux subalternes, de Telchines,
     d'Idens, de Dactyles, etc., qui ressortent videmment de peuples
     d'une culture avance, quelquefois trangers  la race des mineurs
     qu'elles disciplinent; elles ont d puissamment influer sur les
     commencements de la civilisation des races aryennes. trangres aux
     Aryens et intermdiaires entre eux et les peuples de mineurs, elles
207  ont initi les premiers  la vie agricole; elles leur ont fait
     franchir le passage de la vie nomade ou pastorale; elles ont ainsi
     influ sur les croyances originelles des tribus aryennes. Il en est
     rsult que des conceptions tout  fait en dehors de l'esprit des
     races aryennes, que des conceptions qui ne furent pas le produit
     spontan de leur gnie se trouvent nanmoins amalgames avec le
     fond de leurs croyances. Par l le Tvaschtar des Aryens, le dieu
     ouvrier des mondes, se vit identifi  un dieu phallique,  un
     dieu gnrateur du monde,  un Savitar, qui lui tait en principe
     radicalement tranger. Quoique dirigeant les travaux de l'industrie
     humaine, les confrries religieuses dont nous parlons n'adoraient
     pas un dieu personnel et libre, ne saluaient pas le dieu des pres
     de la race aryenne, ne reconnaissaient pas un ouvrier des mondes;
     leur divinit suprme tait tout  fait impersonnelle,
     s'identifiant  la nature plastique et primordiale, nature en
     laquelle elle s'engendrait, en y oprant ses mtamorphoses comme
     me du monde.

       [Illustration 232: pingles  cheveux en bronze[1].]

       [Note 1: Des palafittes des lacs de la Suisse.]

     Il y eut une fin  cette primitive influence des confrries
     civilisatrices; il y eut une clipse de ces races d'hommes plus
     avancs en culture que les pasteurs de la race aryenne et de la
     race smitique: la haine succda aux souvenirs de la
     reconnaissance. Ce sont surtout les Aryas de la Bactriane, ce sont
     tout autant les Aryas de souche brhmanique, les envahisseurs de
     l'Inde, qui se reconnaissent  leur aversion pour les corporations
     nfastes, pour les soutiens des dieux serpents, pour les pontifes
     des rois qui ont le dragon enflamm pour emblme, cet Azdehak de
     l'Afghanistan et de la Mdie ant-iranienne, ce type de la royaut
     des dragons, des mythiques Aztahaks, comme disent les Armniens,
208  des Astyages, comme disent les Grecs. Partout o se prsentent les
     dieux aryens, leurs hros, leurs pontifes, leurs guerriers, leurs
     pasteurs, leurs laboureurs, ils portent un dfi aux dieux serpents
     et aux hommes serpents; ils combattent ces voleurs, ces marchands,
     ces fils de l'Herms Chthonios, du dieu des routes, ils les
     poursuivent dans les trois mondes, ils les expulsent des cieux et
     de l'atmosphre; pour les exterminer, ils descendent jusqu'aux
     abmes. La race noble des Aryens vient au secours de ses dieux, les
     nourrissant  l'autel pendant qu'ils luttent pour son bonheur. Les
     dieux aryens ouvrent  leur peuple la route des pays de la
     conqute, drivent le cours des fleuves, les font librement
     traverser aux Aryas depuis leur issue des montagnes, fleuves qui
     sont les _sapta saindhavah_, les sept rivires de l'Indus, arrosant
     le territoire du mme nom, le mme que le _Hapta heanda_ de la
     gographie du Zend-Avesta. Tous les hymnes des Vdas sont remplis
     par ce thme, qui se reproduit galement dans les traditions du
     Zend-Avesta.

     Veut-on approfondir le double aspect sous lequel se prsentent ces
     corporations de Telchines, de Dactyles, etc., chez les races
     aryennes de l'Asie et chez celles de l'Occident sans exception? On
     doit consulter le beau travail de M. Kuhn, qui traite ce sujet 
     fond, et la savante monographie sur les Ribhous, de M. Nve, qui
     prsente l'autre face du mme sujet.


      6.--L'ARCHOLOGIE PRHISTORIQUE ET LA BIBLE.

     Existe-t-il accord ou contradiction entre les donnes de la
     tradition biblique, corrobore par les souvenirs universels de
     l'humanit, et les faits positifs qui se sont inscrits dans les
     couches suprieures de l'corce du globe, ou qui rsultent des
     observations sur les vestiges de l'ge de la pierre polie?

     Remarquons-le d'abord, car on n'y songe gnralement pas assez, le
     rcit biblique et les dcouvertes de la science moderne sur l'homme
     palontologique n'ont et ne peuvent avoir que trs peu de points de
     contact. L'histoire des ges primitifs de l'homme y est considre
     par deux cts tout  fait diffrents. La Bible a principalement en
     vue les faits de l'ordre moral, d'o peut sortir un enseignement
     religieux; la palontologie humaine et l'archologie prhistorique,
     par suite de la nature mme des seuls documents qu'elles puissent
     interroger, embrassent exclusivement les faits de l'ordre matriel.
209  Les deux domaines de la foi et de la science, comme partout
     ailleurs, se ctoient sans se confondre. Il faut donc rpter les
     sages et judicieuses paroles de M. l'abb Lambert dans son
     intressante thse sur _le Dluge mosaque_:

     La science ne doit pas demander  l'auteur inspir raison de tout
     ce qu'elle dcouvre ou de ce qu'elle croit dcouvrir dans l'univers
     matriel qu'elle tudie. Tout ce qu'on peut raisonnablement
     demander de lui, c'est que les faits avrs par la science ne
     soient pas en contradiction avec son rcit. Aussi il n'est pas
     ncessaire de dmontrer rigoureusement leur accord avec le texte
     sacr; il suffit de prouver que l'opposition et l'incompatibilit
     entre les faits et la parole divine n'existent pas, qu'il n'y a
     rien dans le rcit de contraire  la vrit scientifique et  la
     raison, et que les dcouvertes de la science peuvent se placer sans
     danger dans les vides de la tradition mosaque.

     Eh bien, je le dis avec une profonde conviction, que chaque pas
     nouveau dans ces tudes n'a fait que corroborer, si l'on prend les
     faits tablis scientifiquement par la palontologie humaine en
     eux-mmes, dans leur simplicit, en dehors des conclusions
     tmraires que certains savants en ont tires d'aprs des systmes
     prconus, mais qui n'en dcoulent pas ncessairement; si l'on
     examine en mme temps le rcit de la Bible avec la largeur
     d'exgse historique que la plus svre orthodoxie admet sans
     hsiter et que repoussent seuls ceux qui veulent  tout prix
     dtruire l'autorit des Livres Saints; la contradiction n'existe
     aucunement. Mais comme on a essay de l'tablir avec une
     persistance marque dans la plupart des livres consacrs  l'expos
     des dcouvertes de la nouvelle science de l'archologie
     prhistorique, il est du devoir de l'historien de s'y arrter et de
     consacrer un examen approfondi aux trois questions sur lesquelles
     pourraient exister des difficults de quelque gravit,  celles o
     certaine cole a prtendu trouver la Bible dmentie par les
     dcouvertes sur l'homme fossile. Ces trois questions: l'antiquit
     de l'homme, la condition sauvage et misrable des premiers humains
     dont on dcouvre les vestiges, enfin l'absence de traces
     gologiques du dluge.

     _L'anciennet de l'homme_. Sans doute, les faits actuellement
     acquis et certains prouvent une antiquit de l'homme sur la terre
     beaucoup plus grande que celle que pendant longtemps on avait cru
     pouvoir conclure d'une interprtation inexacte et trop troite du
     rcit biblique. Mais si l'interprtation historique, toujours
210  susceptible de modification et sur laquelle l'glise ne prononce
     pas doctrinalement, ne doit pas tre maintenue telle qu'on
     l'admettait gnralement, le rcit lui-mme en voit-il son autorit
     le moins du monde branle? Se trouve-t-il contredit en quelque
     point? Aucunement, car la Bible ne donne point de date formelle
     pour la cration de l'homme.

     Un des plus grands rudits de notre sicle dans les tudes
     orientales, qui tait en mme temps un grand chrtien. Silvestre de
     Sacy, avait l'habitude de dire: Il n'y a pas de chronologie
     biblique. Le savant et vnrable ecclsiastique qui tait
     dernirement encore l'oracle de l'exgse sacre dans notre pays,
     l'abb Le Hir, disait aussi: La chronologie biblique flotte
     indcise: c'est aux sciences humaines qu'il appartient de retrouver
     la date de la cration de notre espce. Les calculs que l'on avait
     essay de faire d'aprs la Bible reposent en effet uniquement sur
     la gnalogie des Patriarches depuis Adam jusqu' Abraham et sur
     les indications relatives  la dure de la vie de chacun d'eux.
     Mais d'abord le premier lment d'une chronologie relle et
     scientifique fait absolument dfaut; on n'a aucun lment pour
     dterminer la mesure du temps au moyen de laquelle est compte la
     vie des Patriarches, et rien au monde n'est plus vague que le mot
     d'anne, quand on n'en a pas l'explication prcise.

     D'ailleurs, entre les diffrentes versions de la Bible, entre le
     texte hbreu et celui des Septante, dont l'autorit est gale, il y
     a dans les gnrations entre Adam et Noa'h et aussi entre Noa'h et
     Abraham, et dans les chiffres d'annes de vie, de telles
     diffrences que les interprtes ont pu arriver  des calculs qui
     s'loignent les uns des autres de deux mille ans, suivant la
     version qu'ils ont prfr prendre pour guide. Dans le texte tel
     qu'il est parvenu jusqu' nous les chiffres n'ont donc aucun
     caractre certain; ils ont subi des altrations qui les ont rendus
     discordants et dont on ne peut pas apprcier l'tendue, altrations
     qui, du reste, ne doivent en rien troubler la conscience du
     chrtien, car on ne saurait confondre la copie plus ou moins exacte
     d'un chiffre avec l'inspiration divine qui a dict la Sainte
     criture pour clairer l'homme sur son origine, sa voie, ses
     devoirs et sa fin. Et mme en dehors du manque de certitude sur la
     leon premire des chiffres donns par la Bible pour l'existence de
     chacun des Patriarches antdiluviens et postdiluviens, la
     gnalogie de ces Patriarches ne peut gure tre considre par une
     bonne critique comme prsentant un autre caractre que les
     gnalogies habituellement conserves dans les souvenirs des
211  peuples smitiques, les gnalogies arabes par exemple, qui
     s'attachent  tablir la filiation directe au moyen de ses
     personnages les plus saillants, en omettant bien des degrs
     intermdiaires.

     C'est pour ces raisons dcisives qu'il n'y a pas en ralit de
     chronologie biblique, partant point de contradiction entre cette
     chronologie et les dcouvertes de la science. Quelque haute que
     soit la date  laquelle les recherches sur l'homme fossile devront
     un jour faire remonter l'existence de l'espce humaine,--aussi bien
     que les monuments gyptiens, impossibles  resserrer ds  prsent
     dans le chiffre de quatre mille ans, autrefois gnralement
     accept--le rcit des Livres Saints n'en sera ni branl ni
     contredit, puisqu'il n'assigne pas d'poque positive  la cration
     de l'homme. La seule chose que la Bible dise d'une manire
     formelle, c'est que l'homme est comparativement rcent sur la
     terre, et ceci, les dcouvertes de la science, au lieu de le
     dmentir, le confirment de la manire la plus clatantes. Quelle
     que soit la dure du temps qui s'est coul depuis la formation des
     couches pliocnes jusqu' nos jours, cette dure est bien courte 
     ct des immenses priodes qui la prcdent dans la formation de
     l'corce terrestre. L'chelle des dpts gologiques ne compte en
     effet, depuis lors, que _trois_ groupes de terrains, tandis qu'elle
     nous montre antrieurement _trente_ grands groupes de terrains
     fossilifres, dont chacun a demand des milliers de sicles pour se
     former, et cela sans compter les roches primitives ignes, qui se
     sont constitues auparavant et ont servi de base aux terrains de
     sdiment.

     Mais, si nous reconnaissons que la foi n'apporte aucune entrave 
     la plus grande libert des spculations scientifiques sur
     l'antiquit de l'homme, ajoutons que la science, tout en
     grandissant de beaucoup cette antiquit, n'est pas encore en
     mesure, dans l'tat actuel, de l'valuer par des chiffres. Nous ne
     possdons aucun chronomtre pour dterminer, mme
     approximativement, la dure des sicles et des milliers d'annes
     qui se sont couls depuis les premiers hommes dont on retrouve les
     vestiges dans les couches tertiaires. Nous sommes, en effet, en
     prsence de phnomnes d'affaissement et de soulvement dont rien
     ne peut nous laisser mme souponner le plus ou moins de lenteur;
     car on connat des phnomnes du mme genre qui se sont accomplis
     tout  fait brusquement, et d'autres qui se produisent d'une
     manire si graduelle et si insensible, que le changement n'est pas
     d'un mtre en plusieurs sicles. Quant aux dpts de sdiment, leur
212  formation a pu tre galement prcipite ou ralentie par les causes
     les plus diverses, sans que nous puissions les apprcier. Rien,
     mme dans l'tat actuel du monde, n'est plus variable de sa nature,
     par une multitude d'influences extrieures, que la rapidit plus ou
     moins grande des alluvions fluviales, telles que sont les dpts de
     l'poque quaternaire. Et, de plus, les faits de cette poque ou des
     temps antrieurs ne sauraient tre mesurs  la mme chelle que
     ceux de la priode actuelle, car leurs causes avaient alors des
     proportions qu'elles n'ont plus. Aussi, les calculs chiffrs
     d'aprs un progrs d'alluvion suppos toujours gal et rgulier, ou
     d'aprs d'autres donnes aussi incertaines, que des savants 
     l'imagination trop vive ont tent de faire pour tablir le temps
     coul entre l'enfouissement des plus anciens vestiges de l'homme
     fossile et notre poque ne sont-ils en ralit que des hypothses
     sans base, des fantaisies capricieuses. La date de l'apparition de
     l'espce humaine, d'aprs la gologie, est encore dans l'inconnu,
     et y demeurera probablement toujours.

     _tat misrable de l'humanit primitive._ Ici encore la
     contradiction entre le rcit mosaque et les dcouvertes de
     l'archologie prhistorique nous est impossible  trouver. Les
     crivains qui ont prtendu l'tablir taient peu au courant des
     croyances chrtiennes et n'ont oubli qu'une chose, le dogme de la
     dchance. Ils ont cru que l'tat misrable de la vie des sauvages
     de l'poque quaternaire dmentait la vie heureuse et sans nuages du
     'Eden, l'tat de perfection absolue, dans lequel le premier homme
     tait sorti des mains du Crateur. C'tait ne pas tenir compte de
     l'abme que creuse, entre la vie dnique de nos premiers pres et
     ces gnrations humaines, quelque antiques qu'elles soient, la
     premire dsobissance, la faute originelle, qui changea la
     condition de l'homme, en le condamnant au travail pnible et  la
     douleur.

     Rien de plus instructif, au contraire, pour le chrtien qui le
     regarde  la lueur de la tradition sacre, que le spectacle fourni
     par les dcouvertes de la gologie et de la palontologie dans les
     terrains tertiaires et quaternaires. La condamnation prononce par
     la colre divine est empreinte d'une manire saisissante dans la
     vie si dure et si difficile que menaient alors les premires tribus
     humaines parses sur la surface de la terre, au milieu des
     dernires convulsions de la nature et  ct des formidables
     animaux contre lesquels il leur fallait  chaque instant dfendre
     leur existence. Il semble que le poids de cette condamnation
213  pest alors sur notre race plus lourdement qu'il n'a fait depuis.
     Et lorsque la science nous montre, bientt aprs les premiers
     hommes qui vinrent dans nos contres, des phnomnes sans exemple
     depuis, tels que ceux de la premire priode glaciaire, on est
     naturellement amen  se souvenir que la tradition antique de la
     Perse, pleinement conforme aux donnes bibliques au sujet de la
     dchance de l'humanit par la faute de son premier auteur, range
     au premier rang, parmi les chtiments qui suivirent cette faute, en
     mme temps que la mort et les maladies, l'apparition d'un froid
     intense et permanent que l'homme pouvait  peine supporter, et qui
     rendait une grande partie de la terre inhabitable[112]. Une tradition
     semblable existe aussi dans un des chants de l'_Edda_ des
     Scandinaves, la _Voluspa_.

       [Note 112: _Vendidd-Sad_, chap. Ier.]

     N'exagrons pas, du reste, les couleurs du tableau, comme on est
     trop souvent port  le faire. Si les donnes palontologiques
     rvlent de dures et misrables conditions d'existence, elles ne
     montrent pas l'espce humaine dans un tat d'abjection. Bien au
     contraire, l'homme des temps gologiques, et surtout celui de l'ge
     quaternaire, parce que c'est celui que nous connaissons le mieux,
     se montre en possession des facults qui sont le privilge des fils
     d'Adam. Il a de hautes aspirations, des instincts de beau qui
     contrastent avec sa vie sauvage. Il croit  l'existence future.
     C'est dj l'tre pensant et crateur; et l'abme infranchissable
     que l'essence immatrielle de son me tablit entre lui et les
     animaux qui s'en rapprochent le plus par leur organisation, est
     dj aussi large qu'il sera jamais. Vainement on a cherch dans les
     couches de la terre l'homme pithcode, cette chimre caresse par
     certains esprits qu'un orgueil bizarre et trangement plac gare
     au point de leur faire prfrer admettre d'avoir eu un gorille ou
     un maki pour anctre, plutt que d'accepter le dogme de la faute
     originelle. On ne l'a jamais trouv et on ne le trouvera jamais.

     Aussi bien, n'oublions pas que l'on n'a encore retrouv les traces
     que de tribus clair-semes, qui s'taient lances au milieu des
     dserts, vivant du produit de leur chasse et de leur pche,  une
     norme distance du berceau premier autour duquel devait se
     concentrer encore le noyau principal des descendants du couple
     originaire. Aussi, de ce que ces premiers coureurs aventureux des
     solitudes du vaste monde--_wide, wide world_, comme disent nos
214  voisins d'outre-Manche--ne pratiquaient pas l'agriculture et
     n'avaient pas avec eux d'animaux domestiques, on ne peut pas en
     conclure d'une manire absolue qu'un certain degr rudimentaire de
     vie agricole et pastorale n'existait pas dj dans le groupe plus
     compacte et naturellement plus avanc qui n'avait pas quitt ses
     primitives demeures. Donc, pas de dmenti formel du rcit de la
     Bible, qui montre Qan et Habel, l'un agriculteur et l'autre
     pasteur, dans le voisinage du 'Eden, ds la seconde gnration de
     l'humanit. Prtendre que ce dmenti rsulte des faits constats
     dans l'Europe occidentale et en Amrique, serait commettre la mme
     erreur que l'individu qui voudrait confondre la vie des coureurs
     des bois du Canada avec celle des agriculteurs qui entourent Qubec
     et Montral.

     Hors ce point, la vie des hommes dont les terrains quaternaires ont
     conserv les vestiges n'est-elle pas, mme dans ses dtails, celle
     que le rcit de la Bible attribue aux premires gnrations
     humaines aprs la sortie du paradis terrestre? Ils n'avaient pour
     couvrir leur nudit contre les intempries des saisons que les
     peaux des animaux qu'ils parvenaient  tuer; c'est ce que la
     _Gense_ dit formellement d'Adam et de 'Havah. Ils n'avaient pour
     armes et pour instruments que des pierres grossirement tailles;
     la Bible place celui qui, le premier, forgea les mtaux, six
     gnrations aprs Adam, et l'on sait combien de sicles
     reprsentent dans le rcit biblique ces gnrations
     antdiluviennes. Les faits colligs par l'archologie prhistorique
     prouvent que le progrs de la civilisation matrielle est l'oeuvre
     propre de l'homme et le rsultat d'inventions successives; notre
     tradition sacre ne fait pas des arts de la civilisation, comme les
     cosmogonies du paganisme, un enseignement du ciel rvl 
     l'humanit par une voie surnaturelle; elle les prsente comme des
     inventions purement humaines dont elle nomme les auteurs, et elle
     montre  nos regards le progrs graduel de notre espce comme
     l'oeuvre des mains libres de l'homme, qui accomplissent, le plus
     souvent sans en avoir eux-mmes conscience, le plan de la
     Providence divine.

     Mais quand la Bible dcrit en termes si formels la vie des
     premires gnrations humaines comme celle de purs sauvages, d'o
     vient donc la rpugnance qu'ont aujourd'hui tant de catholiques 
     admettre cette notion? D'o vient le prjug si gnralement
     rpandu qu'elle est contraire  la religion et  l'criture? C'est
     qu'il a plu, dans les premires annes de ce sicle,  un homme
     d'un immense talent, dont les doctrines exercent une influence
215  profonde, et  mon avis dplorable, sur une grande partie des
     gnrations catholiques depuis cinquante ans,  Joseph de Maistre,
     de dclarer la chose impossible et l'ide impie. Pour la trop
     nombreuse cole qu'il a enfante, s'carter des thories de cet
     hirophante, c'est nier la religion elle-mme. Je n'appartiens
     point  cette cole, et je m'en fais gloire; aussi, pour moi, les
     dires de l'auteur des _Soires de Saint-Ptersbourg_ ne sont rien
     moins que parole d'vangile. Appuy sur les faits constats par la
     science, je tiens ses rveries sur la civilisation des premires
     gnrations humaines, au lendemain du jour o l'homme fut chass du
     'Eden, pour radicalement fausses au point de vue historique, et,
     recourant  la Bible, je les trouve en contradiction formelle avec
     son tmoignage.

     Non, la _loi du progrs continu_, qui ressort si lumineuse des
     recherches de la palontologie humaine et de l'archologie
     prhistorique, n'a rien de contraire aux croyances chrtiennes. Il
     me semble mme, comme je l'ai dj dit plus haut, qu'il n'est pas
     de doctrine historique qui s'harmonise mieux avec ces croyances, et
     que la contester est mconnatre la beaut du plan providentiel
     d'aprs lequel se sont droules les annales de l'humanit.

     Dieu, qui cra l'homme libre et responsable, a voulu qu'il fit
     lui-mme ses destines, rgles  l'avance par cette prescience
     divine qui sait se concilier avec notre libre arbitre. Dans l'tat
     de dchance o l'avait plac la faute de ses premiers auteurs,
     c'est par ces propres efforts qu'il a d se relever graduellement
     jusqu' arriver  tre digne, aux temps prdestins, de recevoir
     son Rdempteur. Ce progrs de l'humanit prparant le terrain pour
     la prdication de la bonne nouvelle, tout le monde est oblig de le
     reconnatre quand la brillante culture de la Grce et de Rome
     succde aux civilisations immobiles et infrieures de l'Asie. Mais
     ds lors comment se refuser  l'admettre aussi pour les temps qui
     ont prcd la naissance de ces civilisations? Et ds que l'chelle
     ascendante est constate, il faut bien convenir que le point de
     dpart, le terme infrieur en a t la condition du sauvage,
     consquence de la faute originelle et de la condamnation.

     Combien Ozanam est plus dans le vrai que Joseph de Maistre
     lorsqu'il revendique la doctrine du progrs continu comme une
     doctrine essentiellement chrtienne et la proclame hautement! La
     pense du progrs, dit-il, n'est pas une pense paenne. Au
     contraire, l'antiquit paenne se croyait sous une loi de dcadence
     irrparable. Le livre sacr des Indiens dclare qu'au premier ge
216  la justice se maintient ferme sur ses quatre pieds; la vrit
     rgne, et les mortels ne doivent  l'iniquit aucun des biens dont
     ils jouissent. Mais dans les ges suivants la justice perd
     successivement un pied, et les biens lgitimes diminuent en mme
     temps d'un quart. Hsiode berait les Grecs au rcit des quatre
     ges, dont le dernier avait vu fuir la pudeur et la justice, ne
     laissant aux mortels que les chagrins dvorants et les maux
     irrmdiables. Les Romains, les plus senss des hommes, mettaient
     l'idal de toute sagesse dans les anctres; et les snateurs du
     sicle de Tibre, assis aux pieds des images de leurs aeuls, se
     rsignaient  leur dchance, en rptant avec Horace:

            Aetas parentum, pejor avis, tulit
            Nos nequiores, mox daturos
            Progeniem vitiosiorem.

     C'est avec l'vangile qu'on voit commencer la doctrine du progrs.
     L'vangile n'enseigne pas seulement la perfectibilit humaine; il
     en fait une loi: Soyez parfaits, _estote perfecti_; et cette
     parole condamne l'homme  un progrs sans fin, puisqu'elle en met
     le terme dans l'infini.

     _Le dluge_. C'est ici le seul point o la difficult soit grave,
     nous devons l'avouer. Il n'y a pas contradiction radicale et  tout
     jamais insoluble entre le rcit de la Bible et les faits rsultant
     des recherches de la gologie; mais il y a un problme dont la clef
     n'est pas encore trouve et sur lequel on ne peut proposer que des
     hypothses, celui de la place qu'on doit assigner au dluge
     mosaque parmi les phnomnes dont notre globe fut tmoin pendant
     la priode quaternaire.

     Il est aujourd'hui prouv, d'une manire qui rend la discussion
     mme impossible, qu'aucun des trois ordres de dpts principaux
     constituant le terrain quaternaire n'est d, comme une observation
     superficielle l'avait fait penser d'abord,  un cataclysme
     universel, tel qu'aurait t le dluge si l'on prenait au pied de
     la lettre les expressions de la Bible. Ces diffrents dpts sont
     le rsultat de phnomnes diluviens partiels et locaux, que les
     mmes conditions de climat ont fait se reproduire successivement
     dans toutes les parties de la terre, mais qui n'en ont pas affect
     toute la surface, et dont l'action ne s'est nulle part fait sentir
      plus de trois cents mtres au-dessus du niveau actuel de la mer.
     Il est vrai qu'avec l'interprtation gnralement accepte
     aujourd'hui et formellement reconnue comme admissible par l'glise,
217  qui entend l'universalit du dluge par rapport aux hommes et aux
     rgions qu'ils habitaient, non par rapport  la surface totale du
     globe, une constatation pareille de la science ne soulverait pas
     d'insurmontables difficults pour l'exgse, puisqu'un des dluges
     partiels qui furent si multiplis pendant la priode quaternaire,
     suffirait  remplir les conditions du cataclysme qui chtia les
     iniquits de l'espce humaine.

     Mais voici o s'lve le difficile problme.

     D'un ct nous avons le rcit de la Bible, appuy sur une tradition
     universelle dans les plus nobles races de l'humanit, qui proclame
     le grand fait du dluge. De l'autre, les dcouvertes de la gologie
     montrent l'homme dj rpandu sur presque toute la surface de la
     terre, ds l'ge des grands carnassiers et des grands pachydermes
     d'espces teintes, depuis lequel on ne trouve pas de traces d'un
     cataclysme universel, comme il l'et fallu pour dtruire partout
     ces hommes. Aucune interruption violente ne se marque, d'ailleurs,
     depuis cette poque dans le cours du progrs de l'humanit, dont on
     voit l'industrie se perfectionner graduellement, par une marche
     continue, de mme que les espces animales d'alors, qui ne vivent
     plus aujourd'hui, disparaissent graduellement, sans brusque
     secousse. Et l'anthropologie vient encore confirmer ce point de
     vue, en montrant, comme nous l'avons dj dit, dans la population
     actuelle de l'Europe des descendants des races quaternaires,
     qu'aucun cataclysme ne spare donc de nous.

     Il n'y a pas moyen de nier ni l'un ni l'autre des termes du
     problme. Force est donc d'en chercher la conciliation. Mais ici,
     nous le rptons, la solution dfinitive n'est pas encore trouve;
     on ne peut que proposer des hypothses. Trois paraissent possibles.
     Nous allons les exposer fidlement sans prononcer entre elles, et
     en nous gardant bien de leur donner un caractre de certitude
     qu'elles ne sauraient avoir.

     La premire consisterait  reculer la date probable du dluge et 
     le regarder comme antrieur  l'poque quaternaire. L'absence de
     chronologie prcise dans la Bible pour les temps de la cration du
     monde  Abraham la rendrait possible. Cette hypothse s'appuierait
     sur les vestiges d'existence de l'homme que plusieurs savants
     pensent avoir constats dans la couche suprieure et mme dans les
     couches moyennes des terrains tertiaires, mais qui, dj probables,
     demandent cependant encore une plus ample confirmation. Si l'homme
     s'est dj montr dans nos contres vers le milieu de la priode
218  gologique tertiaire, une interruption brusque, absolue et
     prolonge, spare cette premire humanit de celle de la priode
     quaternaire, au moins dans nos pays. On pourrait alors assimiler au
     dluge mosaque l'immense invasion des eaux sur une grande partie
     de l'Europe et de l'Asie, qui mit fin  la priode tertiaire en
     produisant ce que les gologues ont appel le _phnomne erratique
     du nord_, alors que les glaces flottantes de la mer apportrent sur
     toutes les parties de l'Angleterre, sur les plaines de l'Allemagne
     et de la Russie, des blocs normes de rochers arrachs aux rgions
     du ple.

     La seconde hypothse est celle qu'a soutenue M. l'abb Lambert[113].
     Elle consisterait  regarder l'universalit du dluge, par rapport
      l'humanit rpandue sur la surface de la terre, comme compose
     d'actes successifs, et  y englober tous les phnomnes diluviens
     partiels de la priode quaternaire.

       [Note 113: _Le Dluge mosaque, l'histoire et la gologie_. Paris,
       1868.]

     Enfin la dernire, limitant l'universalit du dluge en ce qui
     concerne l'humanit comme en ce qui concerne l'tendue de la
     surface terrestre, regarderait ce grand fait, qui a laiss de si
     vivants souvenirs dans la mmoire des hommes, comme ayant frapp
     seulement le noyau principal de l'humanit, demeur prs de son
     berceau premier, sans atteindre les peuplades qui s'taient dj
     rpandues bien loin dans les espaces presque dserts, comme ayant
     frapp les races que la Bible groupe dans la descendance de Scheth,
     sans atteindre celles qu'elle rattache  la famille de Qan. Elle
     expliquerait ainsi l'absence absolue de toute tradition du dluge
     chez la race noire, ce fait que la tradition en commun n'est mme
     srement un vieux souvenir ethnique que chez les diffrents rameaux
     de la race blanche, et que chez la race jaune et la rouge on peut
     voir en elle le fruit d'une importation relativement rcente. Dans
     le livre suivant, en tudiant le tableau gnalogique que donne la
     Gense des peuples descendus des trois fils de Noa'h, nous
     constaterons qu'il ne comprend absolument que des nations de cette
     race blanche ou caucasique, qui constitue la vritable humanit
     suprieure. Aucun peuple d'un autre type n'y a sa place, et en
     particulier les ngres, qui pourtant ne pouvaient tre inconnus aux
     crivains sacrs, sont exclus de cet arbre gnalogique de la
     famille noachide. Sans doute le rdacteur inspir du livre de la
     Gense ne pouvait parler aux hommes de leur temps que des nations
219  dont ils avaient connaissance, et cette raison expliquerait
     parfaitement le silence du livre sacr sur les Chinois et la race
     jaune en gnral ou sur la race rouge amricaine. Mais il est
     impossible d'admettre que ce soit par ignorance ou par omission que
     l'crivain n'a pas fait figurer les noirs dans son tableau de la
     descendance de Noa'h. C'est volontairement, systmatiquement, avec
     une intention formelle qu'il a agi ainsi; et il n'est possible de
     deviner de sa part une autre raison d'un tel silence que celle
     qu'il les regardait comme trangers  la souche du patriarche sauv
     du dluge. Au moins en ce qui concerne les ngres, le rdacteur de
     la Gense admettait donc l'existence, soit de Pradamites, soit de
     Qanites prservs jusqu' son temps, c'est--dire de fractions de
     l'humanit sur lesquelles n'avait pas port le cataclysme.

     Il me parat bien difficile de se soustraire  ce fait, d'chapper
     aux consquences de ce raisonnement. Aussi, sans prtendre encore
     l'imposer au lecteur, la prsenter comme une vrit scientifique
     ds  prsent dmontre, j'ai dj fait voir plus haut,  plusieurs
     reprises, ma tendance personnelle pour la thorie qui limiterait
     les effets du dluge  une partie dtermine de l'humanit, tout en
     reconnaissant l'incontestable caractre historique de ce fait. Il
     est certain, nous l'avons dj dit, que les rcits de la Bible
     dbutent par des faits gnraux  toute l'espce humaine, pour se
     rduire ensuite aux annales d'une race plus particulirement
     choisie par les desseins de la Providence. L'opinion  laquelle
     nous inclinons, tendrait  faire commencer ce caractre restreint
     du rcit plus tt qu'on ne le fait gnralement. Quelque hardie
     qu'elle puisse paratre encore, par suite de son dsaccord avec les
     interprtations jusqu'ici les plus gnralement reues, des
     autorits thologiques considrables, sans aller jusqu' l'adopter,
     ont reconnu qu'elle n'avait rien de contraire  l'orthodoxie et
     qu'on pouvait la soutenir sans s'carter des renseignements de
     l'glise dans ce qu'ils ont d'essentiel et de ncessaire[114].

       [Note 114: Voy. ce qu'en a dit le R. P. Bellynek, dans les _tudes
       religieuses_ de la Compagnie de Jsus, avril 1868.]

     Cette hypothse sourit aux anthropologistes respectueux du livre
     sacr, car elle laisse plus de latitude pour expliquer les
     changements profonds qui se sont produits dans certaines races, en
     reculant la sparation de ces races d'avec le tronc principal de la
     descendance d'Adam, et en la plaant dans une priode o les
     influences de climat et de milieu taient forcment bien plus
220  puissantes dans leur action qu'aujourd'hui, puisque les phnomnes
     terrestres et atmosphriques avaient une plus grande intensit.
     Elle n'est pas en contradiction formelle avec le sens que les
     habitudes du langage potique de la Bible permettent d'attribuer
     aux expressions du rcit du Dluge; car on a rassembl bien des
     passages o les Livres Saints emploient les mots tous les hommes,
     toute la terre, sans qu'il soit possible de les prendre au pied de
     la lettre. Un examen attentif des premiers chapitres de la Gense,
     dans lequel on pse tous les mots avec soin, permet mme de relever
     des indices,  mes yeux tout  fait formels, d'aprs lesquels on
     peut soutenir avec vraisemblance que l'auteur inspir n'a pas voulu
     peindre le cataclysme comme absolument universel, mais qu'il
     admettait, au contraire, que certaines fractions de l'humanit
     auraient t prserves.

     J'ai dj, dans ce qui prcde, relev quelques-uns de ces traits,
     et je n'y reviendrai pas. Mais il importe aussi de signaler  ce
     sujet un point de vue gnral, sur lequel M. Schoebel[115] a eu le
     mrite d'appeler le premier l'attention. L'auteur de la Gense, en
     parlant des hommes qui furent engloutis par le Dluge, les dsigne
     toujours par l'expression _haadam_, l'humanit adamique. Ceci
     semble indiquer qu'il parle d'une seule et mme famille, non encore
     divise en peuples diffrents, _gom_. Et cependant, d'aprs son
     systme mme, cette division existait dj dans la race humaine.
     Avant de parler du Dluge, il montre la descendance de Qan vivant
     et se propageant sparment de la race de Scheth, tant par l'espace
     que par la religion et les moeurs. Elle n'tait donc plus dans
     l'unit adamique, de mme qu'elle tait, sortie du sol
     primitivement habit et adamique, _adamah_[116]; elle tait donc
     vraiment un peuple diffrent du peuple de Scheth. Comment, s'il
     considrait ce peuple distinct comme ayant t compris dans le
     chtiment du Dluge, l'auteur ne l'aurait-il pas dit? Comment, du
     moins, ne l'aurait-il pas fait entendre de quelque manire? Au
     contraire, il nous montre, comme le crime qui attira le dluge sur
     les hommes, la corruption irrmdiable dans laquelle taient tombs
     ceux qui connaissaient Yahveh, qui invoquaient son nom[117], plus
     coupables que les autres puisqu'ils n'ignoraient pas la vrit
     qu'ils mprisaient, qu'ils enfreignaient, puisqu'en se laissant
     entraner aux passions de la chair ils se soustrayaient
221  volontairement  l'action de l'esprit de Dieu[118]. Les Qanites,
     eux, d'aprs le livre saint, ne connaissaient pas Yahveh, puisque
     Qan _tait sorti de la prsence de Yahveh_[119], en mme temps que
     du territoire de la _adamah_.

       [Note 115: _De l'universalit du Dluge_, Paris, 1868.]

       [Note 116: _Genes._, IV, 14.]

       [Note 117: _Genes._, IV, 26.]

       [Note 118: _Genes._, VI, 3.]

       [Note 119: _Genes._, IV, 16.]

     Au reste, la question de savoir si, d'aprs la Bible mme, quelques
     personnages n'auraient pas chapp au Dluge, bien que ne se
     trouvant pas dans l'arche avec Noa'h, a t dj discute
     anciennement parmi les Juifs et parmi les Chrtiens, et l'glise ne
     l'a jamais tranche dogmatiquement d'une manire formelle. D'aprs
     le texte des Septante, Methouschela'h aurait encore vcu quatorze
     ans aprs le Dluge, tandis que le texte hbreu le fait mourir
     l'anne mme de cet vnement. La donne du texte grec a t suivie
     par beaucoup de docteurs isralites. Un certain nombre d'crivains
     chrtiens des premiers sicles l'ont adopte, entre autres les
     chronographes, tels qu'Eusbe. Saint Jrme, dans ses _Questions
     hbraques sur la Gense_, nous apprend que de son temps cette
     difficult clbre tait l'objet de nombreuses controverses.
222



                               LIVRE II

                      LES RACES ET LES LANGUES

225
       [Illustration 248:]




                          CHAPITRE PREMIER

                      LES RACES HUMAINES[120].


       [Note 120: SOURCES PRINCIPALES DE CE CHAPITRE.--Les mmoires des
       Socits Ethnologiques de Paris et de New-York.--Les Bulletins
       des Socits Anthropologiques de Paris et de Berlin.--Camper,
       _Dissertation sur les varits naturelles qui caractrisent la
       physionomie des hommes_, traduction franaise, Paris, 1791.--Ch.
       V. de Bonstetten, _L'homme du Midi et l'homme du Nord_, Genve,
       1824.--Edwards, _Des caractres physiologiques des races
       humaines_, Paris, 1829.--Foissac, _De l'influence des climats sur
       l'homme_, Paris, 1837.--J.-C. Prichard, _Histoire naturelle de
       l'homme_, traduction franaise, Paris, 1843.--D'Omalius d'Halloy,
       _Des races humaines_, Paris, 1845.--Rob. Knox, _The races of
       men_, Londres, 1850.--R.-G. Latham, _The natural history of the
       varieties of man_, Londres, 1850.--Ch. Pickering, _The races of
       man and their geographical distribution_, Londres,
       1851.--Hollard, _De l'homme et des races humaines_, Paris,
       1853.--Nott et Gliddon, _Types of mankind_, Boston, 1854.--A. de
       Gobineau, _Essai sur l'ingalit des races humaines_, Paris,
       1855.--Hotz, _The moral and intellectual diversity of races_,
       Philadelphie, 1856.--A. Maury, _La terre et l'homme_, 3e dition,
       Paris, 1869.--A. de Quatrefages et E. Hamy, _Crania ethnica_, en
       cours de publication.--A. de Quatrefages, _Rapport sur les
       progrs de l'anthropologie_, Paris, 1868, _L'espce humaine_, 2e
       dition, Paris, 1877.]


      1.--L'UNIT DE L'ESPCE HUMAINE ET SES VARIATIONS.

     La tradition sacre nous enseigne que l'humanit tout entire, dans
     ses races les plus diverses, descend d'un seul couple primordial. A
     la parole divine seule il appartenait de prononcer d'une manire
     affirmative et prcise sur cette question capitale au point de vue
     religieux, comme au point de vue philosophique, car elle intresse
     le dogme fondamental du christianisme, celui de la rdemption. La
     science humaine ne saurait en pareille matire avoir des
     affirmations aussi absolues, qui chappent  ses recherches. Elle
     ne peut remonter que par induction au couple primordial; le
226  rsultat qu'il est donn  ses investigations d'atteindre est la
     dmonstration de ce fait que toutes les varits de races d'hommes
     appartiennent  une espce unique, ce qui suppose presque
     ncessairement le couple unique des premiers auteurs.

     Il existe aujourd'hui deux coles de naturalistes adonns  l'tude
     de l'homme, envisag au point de vue de son organisation physique;
     l'une admet, conformment  la tradition sacre, l'unit de
     l'espce humaine; l'autre suppose plusieurs espces d'hommes
     apparues dans les lieux divers, mais ses adeptes n'ont jamais pu
     s'accorder sur le nombre de ces espces, qu'ils font varier de deux
      seize. C'est ce qu'on appelle les _monognistes_ et les
     _polygnistes_. Entre les deux doctrines, les faits de l'ordre
     purement scientifique, ceux qui relvent d'une manire exclusive de
     la mthode de l'histoire naturelle, les observations de l'anatomie
     et de la physiologie, ne permettent pas encore et ne permettront
     peut tre jamais de trancher d'une manire dfinitive. Il s'agit,
     en effet, d'un problme que la nature particulire de l'homme rend
     ncessairement complexe comme elle-mme. Les considrations
     philosophiques et mme religieuses ne sauraient en tre tenues 
     l'cart. Elles doivent forcment y intervenir, et l'on n'a pas le
     droit de les tenir en dehors. Elles exercent une influence dcisive
     sur la manire d'envisager les faits et sur les conclusions qu'on
     en tire. Il n'est pas un monogniste ou un polygniste sur les
     thories duquel elles n'aient eu une action, qu'elles n'aient
     contribu puissamment  dterminer en faveur de l'un et de l'autre
     systme.

     Nous n'prouvons aucun embarras  l'avouer, c'est principalement
     cet ordre de considrations qui fait de nous un partisan rsolu, de
     la doctrine de l'unit de l'espce humaine. Il est dans le monde
     toute une srie de problmes que nul ne pourrait prtendre
     supprimer et qui pourtant sont insolubles pour la science pure. La
     ncessit d'une croyance philosophique et religieuse s'impose 
227  chaque homme, et c'est toujours une croyance de ce genre qui le
     dirige et l'inspire dans ses travaux, ft-elle le scepticisme ou
     mme le nihilisme le plus absolu. C'est en vain qu'une cole
     s'intitule aujourd'hui positiviste, elle n'est pas plus positive
     que les autres, en ceci que, malgr sa prtention, elle ne se borne
     pas plus qu'une autre  recueillir des faits formellement
     constats. Il lui faut les grouper, les interprter, et elle ne
     peut le faire, elle non plus, qu'en prenant pour point de dpart
     une ptition de principe, un axiome doctrinal, une thorie
     philosophique. Elle affirme supprimer la mtaphysique, et en
     ralit elle ne fait pas autre chose qu'avoir sa mtaphysique 
     elle propre.

     Pour nous restreindre ici, sans nous laisser entraner dans des
     considrations plus gnrales,  ce qui est de l'unit ou de la
     pluralit de l'espce humaine, du monognisme ou du polygnisme, ce
     seront toujours les raisons et les arguments de l'ordre
     philosophique qui primeront ce dbat et qui dcideront les esprits
      opter pour l'un et l'autre systme, galement soutenables au
     point de vue de la science positive. L'histoire naturelle,
     l'anatomie et la physiologie ne le tranchent pas, non plus que la
     linguistique ou l'ethnographie. Ce n'est pas rduire le rle de ces
     sciences, c'est le dfinir exactement, que de dire qu'elles ont
     pour objet et pour mission de bien tablir, sur des bases solides,
     les lments du problme, mais non sa solution. Tout ce que la
     critique la plus rigoureuse a le droit d'exiger de celui qui
     affirme sa croyance  l'unit de l'espce humaine, est qu'il la
     justifie comme n'tant en rien dmentie par les faits que la
     science constate  l'aide de l'observation et de l'exprience; que
     mme sa doctrine, ou si l'on veut son hypothse fondamentale, est
     celle qui explique le mieux l'ensemble de ces faits, en fournit la
     coordination la plus satisfaisante.

     Les preuves qui permettent de dfendre au nom de la science pure la
     thse de l'unit de notre espce ont t rcemment groupes une
     fois de plus en faisceau par M. de Quatrefages, le plus minent des
     anthropologistes franais, et prsentes  certains points de vue
     d'une manire plus saisissante qu'on n'avait fait jusqu'alors, en
     profitant des derniers progrs des connaissances. C'est l que nous
     puiserons les lments d'un rapide rsum d'une telle
     dmonstration, qui sans doute appartient au domaine de la
     physiologie, mais qui ne saurait tre laisse de ct par
     l'histoire, sur les jugements et la mthode d'apprciation de
     laquelle la question de savoir si tous les hommes sont frres, ou
     si des diffrences d'espces crent entre eux des barrires
228  infranchissables, ne saurait manquer d'avoir une grande influence.
     L'origine de l'homme, d'ailleurs, est ncessairement le premier
     chapitre de son histoire. Et c'est l notre justification pour
     avoir plac, en tte d'une esquisse des annales des plus anciennes
     civilisations de l'humanit historique, ce livre et le prcdent.

       [Illustration 251: Crnes des quatre races fondamentales de
       l'humanit, vus de profil[1].]

       [Note 1: D'aprs l'_Histoire naturelle de l'homme_, de Prichard.
       Le n 1 est le crne d'un Europen; le n 2 celui d'un Mongol; le
       n 3 celui d'un ngre du Congo; et le n 4 enfin, le crne d'un
       ancien Pruvien, tir des spultures de l'poque des Incas.]

     L'homme, considr au point de vue du naturaliste, est le sige de
     phnomnes communs  tous les tres dous de vie et d'organisation.
     Lors donc qu'il prsente un problme dont il ne peut par lui-mme
     donner la solution, la marche  suivre est d'interroger sur ce
     point les animaux, les vgtaux eux-mmes, et de conclure d'eux 
     lui. C'est par cette voie qu'on arrive  justifier scientifiquement
     l'unit de l'espce humaine.

     Mais d'abord il faut bien dfinir ce que c'est qu'une _espce_:
229  L'espce est l'ensemble des individus, plus ou moins semblables
     entre eux, qui sont descendus, ou qui peuvent tre regards comme
     descendus d'une paire primitive unique par une succession
     ininterrompue de familles. Les individus qui s'cartent du type
     gnral d'une manire prononce sont des _varits_. La race est
     une varit qui se transmet par gnration.

       [Illustration 252: Crnes des quatre races fondamentales de
       l'humanit, vus par en haut[1].]

       [Note 1: Ces crnes sont les mmes que ceux reprsents de profil
        la p. 228.]

     Les caractres propres  chacune des races humaines ne doivent pas
     tre considrs comme des caractres d'espces, car les variations
     qu'on observe dans une mme espce chez les animaux, surtout les
     animaux domestiques, et qui vont jusqu' affecter les parties les
     plus essentielles du squelette, sont bien autrement considrables
     que celles qui sparent le blanc du ngre, les deux types humains
     les plus loigns. D'ailleurs on ne peut pas tablir de sparation
     bien tranche entre les races d'hommes, qui passent de l'une 
230  l'autre par une infinit d'intermdiaires. Or, quand il s'agit
     d'espces animales, quelque rapproches qu'elles soient, on arrive
      dterminer un ou plusieurs caractres, absents chez les unes,
     prsents chez les autres, et qui les diffrencient nettement. Il
     n'en est pas ainsi des races. Les caractres s'entrecroisent pour
     ainsi dire, si bien que, lorsqu'elles sont un peu nombreuses, on a
     de la peine  dire quel est le trait qui les distingue rellement.

     Si nous consultons les croisements, ils rvlent  leur tour des
     diffrences fondamentales entre l'_espce_ et la _race_. Le
     croisement entre espces est trs rare dans la nature. Lorsqu'il
     s'opre sous l'influence de l'homme, il est infcond dans l'immense
     majorit des cas. Le croisement entre races est toujours fcond. Or
     les unions entre les types les plus opposs de l'humanit
     prsentent constamment ce dernier caractre; il arrive mme
     quelquefois que la fcondit des races ainsi unies s'y augmente.

     La race, avons-nous dit, est une varit que l'hrdit parvient 
     propager. Les influences du milieu, c'est--dire l'action des
     conditions d'existence au milieu desquelles se dveloppe un animal,
     est la principale des causes qui produisent dans une mme espce
     les varits, origines des races. Cette influence des milieux, due
     au climat,  la nature du sol, au mode de vie, fut bien videmment
     celle qui dtermina la naissance des diffrentes races de
     l'humanit. Sans doute nous ne la voyons plus produire des effets
     aussi puissants dans les migrations europennes des sicles
     modernes. Mais cela tient  la manire intelligente dont l'homme
     civilis se dfend contre le milieu o il rside. Cette lutte, il
     la soutient sans cesse, dans le lieu mme qui fut le berceau de la
     race  laquelle il appartient; migrant, il agit de mme avec plus
     de soin encore. L'habitant des zones tempres qui arrive en
     Sibrie perfectionne ses moyens de chauffage; dans l'Inde ou au
     Sngal il s'efforce d'chapper  la chaleur, et il y russit en
     partie; partout il transporte avec lui des moeurs, des habitudes,
     des pratiques qui font aussi partie du milieu et tendent  diminuer
     l'influence du changement.

     Toutefois l'homme a beau se dfendre, il n'en subit pas moins dans
     une certaine mesure l'action du climat et du sol nouveau, o il
     fixe sa demeure. L'individu europen peut, quand il renonce  la
     lutte, tre rapidement transform au point de devenir
     mconnaissable pour ses compatriotes. La race anglaise qui, plus
     qu'aucune autre, emporte avec elle tout ce qui peut la protger
231  contre les actions dont il s'agit, est attaque ds la premire
     gnration en Australie, o pourtant elle prospre
     merveilleusement. Aux tats-Unis, elle s'est assez transforme pour
     pouvoir tre considre comme ayant donn naissance  une race
     nouvelle.

       [Illustration 254: Indien de la caste brhmanique[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard. Type de la race blanche dans sa
       division aryo-asiatique. La tte de l'Apollon du Belvdre,
       place en tte de ce chapitre (p. 225), est un exemple du type
       idal des peuples aryo-europens.]

     S'il en est ainsi de nos jours, pour l'homme pourvu de tous les
     moyens de dfense que fournit la civilisation la plus raffine,
     combien ces influences auxquelles il ne parvient jamais  se
     soustraire entirement, n'ont-elles pas d avoir d'action sur les
     familles primitives qui se sont rpandues dans le monde encore 
     l'tat sauvage. Dans les conditions de cet ge de l'humanit,
     l'influence du milieu a t forcment la mme sur l'homme que sur
     les animaux, et les changements qu'prouvent toutes les espces
     animales transportes dans de nouveaux climats, ne sont pas
232  moindres que les diffrences qui sparent entre elles les races
     humaines. Un changement complet dans le mode de vie d'une
     population, sous le mme climat, suffit d'ailleurs  produire des
     faits analogues  ceux qui se sont produits ainsi dans l'poque
     primordiale de l'humanit et qui ont donn naissance  ses races.
     On en a vu un exemple saisissant dans l'Irlande,  la suite des
     guerres du XVIIe sicle. Des populations entires, refoules dans
     les contres les plus sauvages de l'le et voues pendant plusieurs
     gnrations  la misre,  la faim,  l'ignorance, sont pour ainsi
     dire revenues  l'tat sauvage; et leurs caractres physiques,
     profondment altrs, modifis, en ont fait une race parfaitement
     distincte de celle d'o elles sont sorties et que l'on retrouve
     avec ses caractres primitifs dans les comts voisins.

     Rien, du reste, ne prouve d'une manire plus manifeste l'unit de
     l'espce humaine, sa descendance d'une mme souche et la production
     de la varit de ses races par des influences de milieu, que le
     spectacle de la distribution gographique des diffrents rameaux de
     l'humanit sur la surface du globe, et du rapport de leurs types
     avec les conditions physiques et sociales dans lesquelles ils sont
     placs.

     Toutes les traditions, a dit M. Maury, auquel nous nous plaisons 
     emprunter ces pages si remarquables, toutes les traditions
     concourent  placer la formation de la race blanche, c'est--dire
     de la race la plus leve dans l'chelle intellectuelle, celle qui
     possde au plus haut degr la convenance, la proportion, le parfait
     quilibre des forces et de l'organisation physique, dans la partie
     septentrionale de l'ancien monde, situe pour ainsi dire  gale
     distance de ses deux extrmits. L'tude des migrations des
     peuples, la comparaison des langues, les tmoignages historiques,
     s'accordent  faire rayonner la race blanche de la contre situe
     au pied du Caucase, comprise entre la Mditerrane, la mer Rouge et
     la mer des Indes, les steppes de l'Asie centrale et les montagnes
     de l'Himalaya. Plus nous nous loignons de ce berceau de notre
     race, plus les caractres de ce beau type s'altrent ou s'effacent.
     C'est en Europe qu'il se conserve davantage. Toutefois on ne
     retrouve dj plus dans les traits des populations europennes
     cette rgularit parfaite, cette noble symtrie qui nous frappent
     tant dans les figures des Orientaux, chez les habitants de
     l'Armnie, de la Perse, ou chez les femmes de la Gorgie et de la
     Circassie. Chez les Europens il y a, par contre, plus d'animation,
233  plus de mobilit, plus d'expression; la beaut est, en un mot,
     moins physique, mais plus morale.

       [Illustration 256: Arabe Bdouin[1].]

       [Note 1: D'aprs le _Tour du Monde_. Type de la race blanche dans
       sa division smitique ou syro-arabe.]

     Pntrons en Afrique, et nous allons rencontrer un autre ordre
     d'altrations. Dj l'Arabe qui habite le voisinage de l'isthme de
     Suez, et qui peuple  la fois l'un et l'autre littoral de la mer
     Rouge et s'avance sur les bords de la Mditerrane, a les traits
     moins intelligents et moins rguliers. Son front est plus fuyant,
     et sa tte plus allonge; son visage n'a ni la beaut du coloris,
     ni la fermet des chairs du Persan ou de l'Armnien, ni la
     fracheur de l'Europen; sa peau est jauntre et parfois bistre.
     Avance-t-on au midi, au del du tropique du Cancer, la couleur
234  prend une teinte encore plus sombre, en mme temps que les cheveux
     deviennent crpus, les lvres paisses. Telle est la physionomie
     des Gallas de l'Abyssinie. Plus avant vers le sud, sur la cte
     orientale de l'Afrique, ce type s'enlaidit encore. Alors apparat
     le Cafre  la chevelure laineuse, aux lvres paisses, et dont les
     mchoires sont dj lgrement prominentes. Enfin,  l'extrmit
     mme de l'Afrique, au point le plus loign de ce ct du monde o
     l'espce humaine puisse atteindre, ses caractres physiques et
     moraux sont arrivs  leur point extrme de dgradation. Le
     Hottentot nous prsente le type le plus enlaidi et le moins
     intelligent de l'humanit.

     Sur la cte d'Afrique oppose,  des distances encore plus
     loignes du berceau de la race blanche, la dgnrescence s'opre
     par une progression plus rapide. Les races berbres du Sahara se
     rattachent sans contredit  la souche blanche, mais dj on
     dcouvre dans leur type comme les avant-coureurs de l'altration
     profonde qui s'opre dans le Soudan. La tte est allonge, la
     bouche forme une saillie prononce, les membres sont maigres et mal
     proportionns, la couleur de la peau se fonce. Le Fellatah du
     Soudan est dj un ngre, mais un ngre dont la figure respire
     l'intelligence. Ce reste de noblesse dans les traits disparat chez
     le noir de la Sngambie, et est remplac par un peu plus de
     laideur. Le ngre du Congo nous fournit enfin le type pur de sa
     race: front dprim et rejet en arrire, mchoire infrieure
     prominente, lvres paisses, nez camus, chevelure laineuse,
     occiput dvelopp, intelligence borne et confine presque tout
     entire dans l'adresse manuelle. Enfin, aux extrmits de cette
     cte occidentale d'Afrique, le Buschman ou Boschiman nous offre les
     traits enlaidis, s'il est possible, du Hottentot.

     Cette dgnrescence graduelle du type humain qui vient d'tre
     constate, pour ainsi dire en latitude, des bords de la mer
     Caspienne au cap de Bonne-Esprance, on la retrouve non moins
     prononce lorsqu'on s'loigne du mme berceau, dans la direction de
     l'est et du sud-est. Si nous pntrons dans les steppes de l'Asie
     Centrale, nous rencontrons le Mongol aux pommettes prominentes,
     aux yeux petits et brids, relevs  leur angle externe,  la face
     triangulaire, aux formes carres et paisses. Toute harmonie dans
     les lignes a disparu. La race dravidienne, repousse par les hommes
     de race blanche de la majeure partie de l'Hindoustan, rfugie dans
     les montagnes de son ancienne patrie, la race malaie, qui en forme
     comme l'avant-garde et qui de la presqu'le transgangtique s'est
235  rpandue dans les les, depuis les Moluques jusqu' Madagascar,
     offrent des traits plus sauvages que les Mongols et une coloration
     plus prononce. Chez les plus barbares, la peau est presque noire,
     et les membres laissent dj percer cette maigreur et ces formes
     grles qui, en Afrique, annoncent le voisinage de la race noire.
     L'Alfourou prsente diffrentes teintes variant du brun clair au
     brun fonc. Sa chevelure affecte une disposition par touffes
     normes, qui commence chez les populations malayennes les plus
     abruties. Enfin, au del de la race alfourou qui les repousse
     devant elle,  et l rpandus, des les Andaman aux Philippines, 
     l'intrieur desquelles ils habitent, les Australiens et les
     _Negritos_, dont la patrie s'avance jusque dans la terre de
     Van-Dimen, nous offrent le dernier degr de la grossiret et de
     la laideur, de la stupidit et de l'abjection.

       [Illustration 258: Chinois[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard. Type de la race jaune.]

     Si, au lieu de descendre au sud-est, on s'avance au del des
     Mongols, dans la direction du nord et du nord-est, on observe une
     altration d'un autre genre, mais moins profonde. Comme l'espace ne
     s'offre pas aussi tendu  la migration des peuples, que notre
236  espce ne peut pas s'loigner autant du point o elle atteint son
     plus haut degr de dveloppement, la dgnrescence n'a point eu un
     champ si ouvert  ses progrs. Les races ougro-finnoises, qui
     s'tendent sur tout le nord du globe, depuis la Laponie jusqu'au
     pays des Esquimaux, rappellent encore la race mongole; mais leurs
     yeux sont gnralement moins obliques, leur peau ne prend plus une
     teinte jaune aussi prononce, leur chevelure est plus abondante,
     leur front plus dprim, leur figure respire moins d'intelligence.

     L'Amrique, en excluant la partie septentrionale habite par la
     race borale, renferme une autre race dont le mode de distribution
     ne correspond plus toutefois avec la loi que nous venons de
     constater. Dans l'Amrique du Nord, l'homme se prsente avec un
     caractre d'nergie dans les traits tout particulier. Les lignes de
     la figure sont arques, le front est extraordinairement fuyant,
     sans tre pour cela dprim  la faon de celui du ngre, la peau
     est rouge, la barbe est nulle ou rare, l'oeil est trs lgrement
     relev sur les bords, les pommettes sont prominentes. Ce type
     atteint son point culminant de beaut et d'intelligence dans les
     rgions quatoriales du Mexique et du Prou. Au del de ces
     rgions,  mesure qu'on descend vers le sud, la peau se fonce ou
     plutt se brunit, les traits s'enlaidissent, les lignes perdent de
     leur courbure et de leur rgularit, les membres de leur bonne
     conformation. Tel est le caractre des Guaranis, des Rotocoudos,
     des Aymaras. Lorsqu'on arrive  l'extrmit mridionale de
     l'Amrique, on ne trouve plus que la plus difforme et la plus
     misrable des populations, la plus abrutie et la plus stupide, les
     Pcherais de la Terre de Feu.

     Cette distribution nouvelle et en apparence anomale des races du
     Nouveau Monde, loin d'tre une exception  la loi qui nous prsente
     le type humain d'autant plus parfait que les conditions
     climatologiques sont plus favorables, ne fait, au contraire, que la
     confirmer. L'Amrique a aussi sa contre tempre; cette contre
     est situe plus au sud que celle de l'Europe, parce que ce
     continent est plus froid; la chane de montagnes qui lui sert comme
     d'arte, dtermine une succession de plateaux levs. C'est en
     effet au Mexique et au Prou c'est--dire dans des contres
     places,  raison de leur altitude, dans des conditions plus
     favorables  la vie, que la civilisation indigne amricaine avait
     atteint son plus haut degr de dveloppement.

     La diffusion de l'humanit dans toutes les parties du globe et sous
237  tous les climats, dont nous venons d'esquisser le tableau, est
     encore un des faits o la science de l'anthropologie, guide par
     l'analogie des observations les plus modernes sur la distribution
     gographique des animaux, dcouvre la justification de l'unit de
     notre espce, en constatant qu'elle a d se rpandre partout en
     partant d'un point unique et restreint, o elle avait fait sa
     premire apparition  la vie.

       [Illustration 260: Ngre de la cte de Mozambique[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard. Type de la race noire dans sa division
       africaine.]

     Les animaux, comme les plantes, ne sont pas distribus au hasard
     sur le globe. L'observation nous apprend que chaque rgion a ses
     espces, ses genres, ses types particuliers. L'exprience dmontre
     que certaines espces peuvent tre transportes d'une rgion dans
     une autre, y vivre et y prosprer. Mais il n'existe pas une seule
     espce qui soit naturellement cosmopolite. Aussi faut-il, pour les
     animaux et les plantes, abandonner l'ide d'un centre de cration
     unique et accepter celle des centres de cration multiples.

     Ces centres de cration multiples, les partisans des doctrines
     polygnistes sont obligs de les admettre pour les hommes, du
     moment qu'ils en distinguent plusieurs espces. Mais l encore ils
     viennent se heurter contre les lois que la science proclame comme
     ayant prsid  la rpartition des tres organiss. En effet, pour
238  tendue que les espces, les genres n'en prsentent pas moins des
     faits de cantonnement analogues, car, comme l'a si bien dit M. de
     Candolle, les mmes causes ont pes sur les espces et sur les
     genres. Plus l'organisation d'un vgtal ou d'un animal devient
     complte, plus son aire devient restreinte. Dans la srie des
     mammifres particulirement, on peut suivre pas  pas le
     rtrcissement de l'aire occupe  mesure qu'on s'lve dans
     l'organisation. Quand nous en arrivons aux grands singes
     anthropomorphes, qui sont les animaux les plus rapprochs de nous
     au point de vue physique, nous constatons que presque chaque genre
     est reprsent par une unique espce, que pas un de ces genres
     n'est commun  l'Asie et  l'Afrique, pas un ne s'tend sur
     l'ensemble de la partie du monde qu'il habite, enfin que tous sont
     remarquablement cantonns. Supposer donc que le genre humain se
     subdivise en plusieurs espces, issues d'origines distinctes,
     admettre que ce type, le plus perfectionn de tous, mme au point
     de vue purement organique, a pris naissance dans tous les centres
     de cration, qu'il n'en a caractris aucun, ce serait faire de
     l'homme une exception unique aux lois de la nature.

     Ainsi l'observation directe et la science de la physiologie mettent
     en tat d'affirmer, suivant l'ingnieuse expression de M. de
     Quatrefages, que tout est _comme si_ l'ensemble des hommes avait
     commenc par une paire primitive et unique. Elles ne nous
     apprennent rien sur l'existence de ce couple originaire. La parole
     divine pouvait seule nous instruire  ce sujet.


      2.--LE CANTONNEMENT PRIMITIF DE L'ESPCE HUMAINE ET SES
     MIGRATIONS.

     Est-il possible, dit M. de Quatrefages, d'aller plus loin que nous
     venons de le faire et de chercher  dterminer la position
     gographique du centre d'apparition humain? Je ne saurais aborder
     ce problme dans ses dtails; je me bornerai  en prciser le sens
     et  indiquer les solutions probables d'aprs les donnes de la
     science actuelle.

     Remarquons d'abord que, lorsqu'il s'agit d'une espce animale ou
     vgtale, de celles mme dont l'aire est la plus circonscrite,
     personne ne demande le point prcis o elle a pu se montrer pour la
     premire fois. La dtermination dont il s'agit a toujours quelque
     chose de trs vague et est forcment approximative. L'on ne saurait
239  en demander davantage, quand il s'agit de l'espce rpandue
     aujourd'hui partout. Dans ces limites, il est permis de former au
     moins des conjectures ayant pour elles une certaine probabilit.

     La question se prsente avec des caractres assez diffrents,
     selon que l'on s'arrte aux temps prsents ou que l'on tient compte
     de l'anciennet gologique de l'homme. Toutefois les faits ramnent
     dans les mmes rgions et semblent indiquer deux extrmes. La
     vrit est peut-tre entre eux deux.

       [Illustration 262: Papou de la Nouvelle-Guine[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard. Type de la race noire dans sa division
       plagienne.]

     On sait qu'il existe en Asie une vaste rgion entoure au sud et
     au sud-ouest par l'Himalaya,  l'ouest par le Bolor ou Belourtagh,
     au nord-ouest par l'Ala-Tau, au nord par l'Alta et ses drivs, 
     l'est par le Kingkhan, au sud et au sud-est par le Felina et le
     Kouenlun. A en juger par ce qui existe aujourd'hui, ce grand massif
     central pourrait tre regard comme ayant renferm le berceau de
     l'espce humaine.

     En effet, les trois types fondamentaux de toutes les races
     humaines sont reprsents dans les populations groupes autour de
     ce massif. Les races ngres en sont les plus loignes, mais ont
     pourtant des stations maritimes o on les trouve pures ou mtisses
     depuis les les Kioussiou jusqu'aux Andaman. Sur le continent elles
     ont ml leur sang  presque toutes les castes et classes
     infrieures des deux presqu'les gangtiques; elles se retrouvent
     encore pures dans toutes deux, remontent jusqu'au Npal et
     s'tendent  l'ouest jusqu'au golfe Persique et au lac Zareh,
     d'aprs Elphinstone.

     La race jaune, pure ou mlange par places d'lments blancs,
     parat occuper seule l'aire dont il s'agit; elle en peuple le
     pourtour au nord,  l'est, au sud-est et  l'ouest. Au sud elle se
240  mlange davantage, mais elle n'en forme pas moins un lment
     important de la population.

     La race blanche, par ses reprsentants allophyles, semble avoir
     disput l'aire centrale elle-mme  la race jaune. Dans le pass
     nous trouvons les Yu-Tchi, les Ou-soun au nord du Hoang-Ho; de nos
     jours dans le Petit Thibet, dans le Thibet oriental, on a signal
     des lots de populations blanches. Les Miao-tseu occupent les
     rgions montagneuses de la Chine; les Siaposch rsistent  toutes
     les attaques dans les gorges du Bolor. Sur les confins de l'aire,
     nous rencontrons  l'est les Anos et les Japonais des hautes
     castes, les Tinguianes des Philippines; au sud les Hindous. Au
     sud-ouest et  l'ouest l'lment blanc, pur ou mlang, domine
     entirement.

     Aucune autre rgion sur le globe ne prsente une semblable runion
     des types humains extrmes distribus autour d'un centre commun. A
     lui seul, ce fait pourrait inspirer au naturaliste la conjecture
     que j'ai exprime plus haut; mais on peut invoquer d'autres
     considrations.

     Une des plus srieuses se tire de la linguistique. Les trois
     formes fondamentales du langage humain se retrouvent dans les mmes
     contres et dans des rapports analogues. Au centre et au sud-est de
     notre aire, les langues monosyllabiques sont reprsentes par le
     chinois, le cochinchinois, le siamois et le thibtain. Comme
     langues agglutinatives, nous trouvons du nord-est au nord-ouest le
     groupe des ougro-japonaises ou altaques, au sud celui des langues
     dravidiennes et des malaies,  l'ouest les langues turques. Enfin
     le sanscrit avec ses drivs, et les langues iraniennes
     reprsentent au sud et au sud-ouest les langues  flexion.

     C'est aux types linguistiques accumuls autour du massif central
     de l'Asie que se rattachent tous les langages humains; soit par le
     vocabulaire soit par la grammaire, quelques-unes de ces langues
     asiatiques touchent de trs prs  des langages parls dans des
     rgions fort loignes, ou spares de l'aire dont il s'agit par
     des langues fort diffrentes.

     Enfin c'est encore d'Asie que nous sont venus nos animaux
     domestiques les plus anciennement soumis. Isidore-Geoffroy
     Saint-Hilaire s'accorde entirement sur ce point avec Dureau de la
     Malle.

     Ainsi,  ne tenir compte que de l'poque actuelle, tout nous
     ramne  ce plateau central ou mieux  cette grande enceinte. L,
241  est-on tent de se dire, ont apparu et se sont multiplis les
     premiers hommes, jusqu'au moment o les populations ont dbord
     comme d'une coupe trop pleine et se sont panches en flots humains
     dans toutes les directions.

       [Illustration 264: Indien Sauk, de l'Amrique du Nord[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard. Type de la race rouge.]

     Avons-nous besoin d'insister sur ce qu'a de remarquable et de
     frappant pour l'esprit l'accord de ces conclusions, fondes
     uniquement sur des considrations anthropologiques, avec celles o
     nous a conduit, dans le livre prcdent, l'tude des traditions
     antiques des plus grandes races humaines sur le berceau de
     l'humanit primitive? Le lecteur aura certainement relev cet
     accord et en aura apprci toute l'importance, sans qu'il nous soit
     ncessaire de le lui signaler.

     Mais, continue l'minent anthropologiste que nous citons ici, les
     tudes palontologiques ont conduit assez rcemment  des rsultats
     qui peuvent modifier ces premires conclusions. MM. Heer et de
     Saporta nous ont appris qu' l'poque tertiaire la Sibrie et le
     Spitzberg taient couverts de plantes attestant un climat tempr.
     A la mme poque, nous disent MM. Murchison, Keyserlink, de
242  Verneuil, d'Archiac, les _barenlands_ de nos jours nourrissaient de
     grands herbivores, le renne, le mammouth, le rhinocros  narines
     cloisonnes. Tous ces animaux se montrent chez nous au dbut de
     l'poque quaternaire. Ils me semblent ne pas tre arrivs seuls.

     Les trouvailles de M. l'abb Bourgeois dmontrent  mes yeux
     l'existence en France de l'homme des ges tertiaires[121]. Mais tout
     semble annoncer qu'il ne comptait encore chez nous que de rares
     reprsentants. Les populations de l'ge quaternaire, au contraire,
     taient, au moins par places, aussi nombreuses que le permet la vie
     de chasseur. N'est-il pas permis de penser que, pendant l'poque
     tertiaire, l'homme vivait dans l'Asie borale  ct des espces
     que je viens de nommer et qu'il les chassait pour s'en nourrir,
     comme il les a plus tard chasses en France? Le refroidissement
     fora les animaux  migrer vers le sud; l'homme dut les suivre
     pour chercher un climat plus doux et pour ne pas perdre de vue son
     gibier habituel. Leur arrive simultane dans nos climats,
     l'apparente multiplication subite de l'homme s'expliqueraient ainsi
     aisment.

       [Note 121: Nous avons fait plus haut par avance certaines rserves
       sur cette affirmation (p. 121 et suiv.). La question de
       l'existence de l'homme _dans nos contres_ aux temps de la
       priode tertiaire est encore douteuse.]

     On pourrait donc reporter bien au nord de l'enceinte dont je
     parlais tout  l'heure, et au moins jusqu'en Sibrie, le centre
     d'apparition humain. Peut-tre l'archologie prhistorique et la
     palontologie confirmeront-elles ou infirmeront-elles un jour cette
     conjecture.

     Quoiqu'il en soit; aucun des faits recueillis jusqu' ce jour
     n'autorise  placer ailleurs qu'en Asie le berceau de l'espce
     humaine. Aucun non plus ne conduit  chercher notre patrie
     originelle dans les rgions chaudes, soit des continents actuels,
     soit d'un continent disparu. Cette pense, bien souvent exprime,
     repose uniquement sur la croyance que le climat du globe, au moment
     de l'apparition de l'homme, tait ce qu'il est aujourd'hui. La
     science moderne nous a appris que c'est l une erreur. Ds lors
     rien ne s'oppose  ce que nos premiers anctres aient trouv des
     conditions d'existence favorables jusque dans le nord de l'Asie, o
     nous ramnent tant de faits emprunts  l'histoire de l'homme, 
     celle des animaux et des plantes.

     La tradition religieuse et la philosophie spiritualiste affirment
     l'unit spcifique du genre humain. La physiologie fournit des
243  lments de dmonstration de cette thse qu'il n'existe qu'une
     seule _espce_ d'homme dont les diffrents groupes humains sont les
     _varits_ et les _races_. La gographie zoologique conduit 
     admettre presque forcment que cette espce a d tre primitivement
     cantonne dans un espace relativement trs restreint. Si donc nous
     la voyons aujourd'hui partout, c'est qu'elle s'est rpandue en
     irradiant en tous sens  partir de ce centre primitif. Le
     _peuplement du globe par voie de migrations_ est la consquence
     ncessaire de ces prmisses.

       [Illustration 266: Galla de l'Abyssinie[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard. Type de la sous-race
       thiopico-berbre.]

     Les polygnistes, les partisans de l'autochthonie des races
     humaines ont dclar ces migrations impossibles pour un certain
     nombre de cas, et ont prsent cette impossibilit prtendue comme
     une objection insurmontable  la doctrine monogniste. Les faits
     historiquement connus, d'o l'on est en droit d'induire de quelle
     manire ont d s'oprer les faits analogues dont le _comment_ reste
     et restera toujours inconnu, rpondent surabondamment  une telle
     objection. Car ils tablissent au-dessus de toute contestation deux
     faits essentiels, qui suffisent  expliquer le peuplement du globe
     entier par voie de migrations ayant un point de dpart unique: la
     facult spciale qu'a l'homme de toutes les races de s'acclimater
     dans toutes les contres et sous tous les climats; non-seulement la
     possibilit, mais la ralisation, dans des circonstances connues,
     de migrations ethniques qui se sont produites prcisment dans les
     conditions o on les reprsentait, d'aprs des thories prconues;
     comme absolument impossibles.

     L'exprience, dit M. Maury, montre que l'acclimatation est
     possible dans un climat donn pour des hommes de toute race, mais
244  qu'elle s'opre d'autant plus facilement que la race  laquelle ils
     appartiennent trouve des conditions plus analogues  celles de son
     berceau, et adopte un genre de vie plus conforme  celui que
     ncessite sa nouvelle patrie. Ce qui se produit pour certains
     animaux, tels que les boeufs et les chevaux, revenus  l'tat
     sauvage en Amrique, y prosprant, s'y propageant aussi bien que
     sur la terre natale, a galement lieu pour l'Europen tabli aux
     tats-Unis et dans l'Amrique du Sud, pour le Chinois transport en
     Californie et le Ngre dans le Nouveau-Monde. Seulement cette
     acclimatation exige une vritable _lutte pour l'existence_, dans
     laquelle un grand nombre succombent. Les individus migrs sous un
     ciel trs diffrent du leur, comme cela s'observe pour les animaux
     et les plantes exotiques, languissent d'abord, et ne retrouvent
     qu'au bout d'un certain nombre de gnrations leur fcondit
     native. Il y a d'ailleurs des races qui sont plus propres 
     s'acclimater que d'autres. Il y a des contres malsaines o toutes
     les races dprissent, comme la cte du Gabon; il en est, comme
     l'Australie, qui conviennent  toutes, parce qu'elles offrent des
     conditions moyennes auxquelles les races les plus distinctes
     peuvent s'adapter. Mais l'acclimatation est loin d'avoir toujours
     russi. L'influence dltre des agglomrations trop nombreuses,
     des vices qu'apporte aux sauvages le contact de la civilisation
     europenne, des guerres d'extermination et de bien autres causes de
     destruction ont amen l'anantissement de certaines races qui
     avaient migr. Malgr ces faits, n'en subsiste pas moins la loi
     gnrale qu' quelque race qu'il appartienne l'homme peut se faire
      tous les milieux auxquels s'est dj accommod son semblable,
     qu'il peut se reproduire sous tous les climats. Cette loi permet
     donc d'admettre que des migrations se sont opres dans les sens
     les plus divers, que les races ont d non-seulement se mler, mais
     se substituer les unes aux autres, qu'aucune, en un mot, n'est
     irrvocablement attache  une contre dtermine.

     Voil pour ce qui est de la facult spciale d'acclimatation que
     possde l'homme, soit qu'on l'envisage au point de vue de
     l'ensemble de son unit d'espce, soit qu'on le considre
     sparment dans chacune de ses varits et de ses races. coutons
     maintenant M. de Quatrefages au sujet des objections leves contre
     la possibilit matrielle du peuplement de la surface terrestre par
     des migrations ayant pour point de dpart un centre d'origine
     commun et restreint.

     Les migrations se montrent  peu prs partout dans l'histoire,
245  dans les traditions et les lgendes du nouveau comme de l'ancien
     monde. Nous les constatons chez les peuples les plus civiliss de
     nos jours et chez les tribus encore arrtes aux plus bas chelons
     de la vie sauvage. A mesure que nos connaissances grandissent et
     dans quelque sens qu'elles s'tendent, elles nous font de plus en
     plus connatre les instincts voyageurs de l'homme. La palontologie
     humaine, l'archologie prhistorique ajoutent chaque jour leurs
     tmoignages  ceux des sciences historiques.

       [Illustration 268: Kalmouk sibrien[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard. Type de la sous-race altaque dans ses
       varits les plus rapproches de la race jaune pure.]

     A ne juger que par cette sorte de renseignements, le peuplement du
     globe entier par voie de migrations, de colonisations, apparat
     comme plus que probable. L'immobilit primordiale et ininterrompue
     d'une race humaine quelconque serait un fait en dsaccord avec
     toutes les analogies. Sans doute, une fois constitue, elle
     laissera en place,  moins d'vnements exceptionnels, un nombre
     plus ou moins considrable, et d'ordinaire la trs grande majorit
     de ses reprsentants; mais,  coup sr, dans le cours des ges,
     elle aura essaim.

     Les partisans de l'autochthonie insistent d'une manire spciale
     sur deux ordres de considrations tires les unes de l'tat social
     des peuples dans l'enfance et dpourvus des moyens d'action que
     nous possdons, les autres des obstacles qu'une nature jusque-l
     indompte devait opposer  leur marche.

     La premire objection repose videmment sur une apprciation
     inexacte des aptitudes et des tendances dveloppes chez l'homme
     par ses divers genres de vie. L'imperfection mme de l'tat social,
     loin d'arrter la dissmination de l'espce humaine, ne pouvait que
246  la favoriser. Les peuples cultivateurs sont forcment sdentaires;
     les pasteurs, moins attachs au sol, ont besoin de rencontrer des
     conditions spciales. Les chasseurs au contraire, entrans par
     leur genre de vie, par les ncessits qu'il impose et les instincts
     qu'il dveloppe, ne peuvent que se dissminer en tout sens. Il leur
     faut pour vivre de vastes espaces; ds que les populations
     s'accroissent, mme dans d'assez faibles proportions, elles sont
     forces de se sparer ou de s'entre-dtruire, comme le montre si
     bien l'histoire des Peaux-Rouges. Les peuples chasseurs ou pasteurs
     sont donc seuls propres aux grandes et lointaines migrations. Les
     peuples cultivateurs seront plutt colonisateurs.

     L'histoire classique elle-mme confirme de tout point ces
     inductions thoriques. On sait ce qu'taient les envahisseurs du
     monde romain, les destructeurs du Bas-Empire, les conqurants
     arabes. Le mme fait s'est produit au Mexique. Les Chichimques
     reprsentent ici les Goths et les Vandales de l'ancien monde. Si
     l'Asie a tant de fois dbord sur l'Europe, si le nord amricain a
     envoy tant de hordes dvastatrices dans les rgions plus
     mridionales, c'est que dans ces deux contres l'homme tait rest
     barbare ou sauvage.

     Les obstacles naturels taient-ils vraiment infranchissables pour
     les populations dnues de nos moyens perfectionns de locomotion?
     Cette question doit tre examine  deux points de vue, selon qu'il
     s'agit de migrations par terre ou par mer.

     Le premier cas nous embarrassera peu. On a vraiment trop exagr
     la faiblesse de l'homme et la puissance des barrires que pouvaient
     lui opposer les accidents du terrain, la vgtation ou les faunes.
     L'homme a toujours su vaincre les btes froces; ds les temps
     quaternaires il mangeait le rhinocros. Il n'a jamais t arrt
     par les montagnes lors mme qu'il tranait  sa suite ce qui
     pouvait rendre le passage le plus difficile; 'Hanniba'al a franchi
     les Alpes avec ses lphants et Bonaparte avec ses canons. Les
     hordes asiatiques n'ont pas t arrtes par les Palus Motides,
     pas plus que Fernand de Soto par les marais de la Floride. Les
     dserts sont chaque jour sillonns par des caravanes; et quant aux
     fleuves, il n'est pas de sauvage qui ne sache les traverser sur un
     radeau ou une outre.

     En ralit,--l'histoire des voyages ne le prouve que trop--l'homme
     seul arrte l'homme. Quand celui-ci n'existait pas, rien ne
     s'opposait  l'expansion de tribus ou de nations avanant
     lentement,  leur heure, se poussant ou se dpassant tour  tour,
247  constituant des centres secondaires d'o partaient plus tard de
     nouvelles migrations. Mme sur une terre peuple, une race
     suprieure envahissante ne procde pas autrement. C'est ainsi que
     les Aryas ont conquis l'Inde, c'est ainsi qu'avancent les Paouins,
     qui, partis d'un centre encore inconnu, arrivent au Gabon sur un
     front de bandire d'environ 400 kilomtres.

       [Illustration 270: Kanitchudale[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard. Type de la sous-race hyperborenne.]

     Les migrations terrestres suffisent  expliquer le peuplement des
     trois parties, du continent de l'ancien monde et des les qui y
     sont adjacentes, car l'occupation de celles-ci sortait  peine des
     conditions de ces migrations. Les bras de mer qu'il fallait
     franchir pour y pntrer n'offraient pas, en gnral, pour leur
     passage de difficults beaucoup plus grandes que celles que
     prsente le passage des grands fleuves, qui n'ont arrt aucune
     migration terrestre de peuples sauvages ou barbares. On conoit
     facilement comment des tribus qui ne possdaient encore que des
248  moyens de transport par eau tout  fait rudimentaires, ont pu
     cependant traverser de semblables bras de mer et passer du
     continent dans les les voisines. Ce ne sont pas l,  proprement
     parler, des migrations maritimes.

     Dans le cours de l'histoire que nous avons entrepris de raconter,
     nous rencontrerons, nous saisirons pour ainsi dire sur le fait
     quelques migrations de cette dernire catgorie, qui se sont
     produites au milieu des temps pleinement historiques, dans le
     bassin de la Mditerrane et dans celui de la mer d'Oman: par
     exemple la migration d'une partie des populations plasgiques
     d'Asie-Mineure en Italie, ou bien celles qui ont eu lieu entre
     l'Inde, d'une part, et, de l'autre, l'Arabie mridionale et la cte
     africaine du pays des Somalis. Mais ce sont, d'aprs leurs
     proportions mmes, des faits de colonisation plutt que proprement
     de migration. D'ailleurs nous les voyons se produire dans des
     conditions qui les rendent aussi peu extraordinaires que celui de
     l'tablissement et de la diffusion de la race blanche en Amrique
     depuis le XVe sicle jusqu' nos jours. Il s'agit de mouvements
     oprs, en prenant la mer pour grand chemin, par des populations
     habitues au mtier de matelots, possdant des vaisseaux capables
     d'affronter des traverses d'une certaine tendue, connaissant les
     conditions d'une navigation hanturire qui, sans franchir encore de
     bien vastes espaces, ne craignait pas cependant de perdre pour
     quelques journes la vue des ctes, par des populations parvenues 
     un degr de civilisation dj remarquable. Remarquons de plus
     qu'aucun de ces transports de tribus entires par la voie de mer ne
     dpasse l'aire du dveloppement habituel de la navigation
     commerciale  l'poque o elles se sont produites. Tout cela est
     bien loin de ce que firent les Scandinaves, avec des vaisseaux qui
     n'taient ni plus forts ni plus perfectionns, lorsqu'au IXe sicle
     ils colonisrent le Groenland, et que, du XIe au XIVe sicle, ils
     frquentrent habituellement le Vinland, c'est--dire le littoral
     de l'Amrique du Nord, en y fondant des tablissements.

     La ralisation de migrations maritimes de ce genre n'a donc en
     ralit presque aucun rapport avec le problme, insoluble
     semble-t-il au premier abord, que prsente le peuplement par
     migrations de certaines parties du globe qui se composent d'les
     dissmines sur un immense espace, spares entre elles par
     d'normes distances, et que cependant les Europens ont trouves
     habites par des tribus sauvages qu'il tait difficile de croire
     capables d'avoir franchi, avec les faibles moyens en leur
     possession, les effrayantes tendues de mer qui s'interposent entre
249  ces les et le continent o tout nous induit  placer le berceau
     unique et commun de l'espce humaine. Et pourtant ce problme a t
     rsolu d'une manire certaine par la science contemporaine, et cela
     prcisment pour la rgion o le fait exig par la doctrine
     monogniste paraissait le plus invraisemblable.

       [Illustration 272: Malay[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard. Type de la sous-race
       malayo-polynsienne, dans sa division malaye.]

     La plupart des dfenseurs de la pluralit des espces d'homme et de
     l'autochthonie des races ont reconnu que les migrations par terre
     n'avaient en elles-mmes rien d'impossible; mais il en tait tout
     autrement, affirmaient-ils, des migrations par mer. En particulier,
     ils soutenaient que le peuplement de la Polynsie, par des
     immigrants venus de notre grand continent, tait au-dessus de tout
     ce que pouvaient entreprendre et accomplir des peuples dpourvus de
250  connaissances astronomiques et de moyens perfectionns de
     navigation. A les en croire, les conditions gographiques, le
     rgime des vents et des courants devaient opposer une barrire
     insurmontable  toute entreprise de ce genre.

     Or, les admirables tudes de l'anthropologiste amricain, M.
     Horatio Hale, puis de M. de Quatrefages, fondes sur les traditions
     orales des diffrents peuples de la Polynsie, sur les chants
     historiques qui s'y rptent de gnration en gnration, ainsi que
     sur les gnalogies soigneusement tudies de leurs maisons
     princires, ont permis de reconstituer sans lacunes, avec une
     sret parfaite et en n'enregistrant que des faits positifs,
     l'itinraire et les annales de la migration maritime des
     Polynsiens. Il est impossible de le contester aujourd'hui, la
     Polynsie, cette rgion que les conditions gographiques semblent
     au premier abord isoler du reste du monde, a t peuple  une
     poque rapproche de nous par voie de migration volontaire, et de
     dissmination accidentelle, procdant de l'ouest  l'est, au moins
     pour l'ensemble, et elle l'a t par une population qui ne
     possdait mme pas l'usage des mtaux, qui en tait encore aux
     pratiques de l'ge de la pierre polie. Les Polynsiens venus de la
     Malaisie, et de l'le Bouro en particulier, se sont tablis et
     constitus d'abord dans les archipels de Samoa et de Tonga; de l
     ils ont successivement envahi le monde maritime ouvert devant eux;
     ils ont trouv dsertes,  bien peu prs, toutes les terres o ils
     ont abord et n'ont rencontr que sur trois ou quatre points
     quelques tribus peu nombreuses de sang plus ou moins noir. Il y a
     plus. On est parvenu  dterminer avec une approximation trs
     rapproche les dates des principales tapes de cette migration si
     extraordinaire. C'est vers l'poque de l're chrtienne que les
     anctres des Polynsiens sont sortis de l'le de Bouro, et dans les
     quatre premiers sicles de cette re qu'a eu lieu leur premire
     extension jusqu'aux les Samoa et Tonga. Au Ve sicle ils
     occupaient les Marquises, au VIIIe les les Sandwich, aux XIIIe,
     dans une autre direction, les les Manaa, d'o partirent les
     colons qui s'tablirent  la Nouvelle-Zlande entre 1400 et 1450.
     Ainsi c'est au plus tt dans les premires annes du XVe sicle de
     notre re qu'ont pris terre, dans cette dernire contre, ces
     Maoris dont on a voulu faire les enfants du sol qui les porte.
251
       [Illustration 274: Tahitien[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard. Type de la sous-race
       malayo-polynsienne dans sa division canaque ou polynsienne.]

     Les dates que nous venons d'indiquer prouvent que cette migration
     est trangre  l'histoire ancienne, de mme que le domaine o elle
     s'est dveloppe est en dehors de l'aire gographique des
     civilisations dont les poques les plus antiques font le sujet du
     prsent ouvrage. Il en est de mme du peuplement de l'Amrique,
     dont l'poque et le mode ne sont pas aussi bien claircis, et o il
     faut srement admettre des poques diffrentes et des couches
     d'immigrations successives. La question se complique ici par le
     fait de l'existence sur le nouveau continent, ds l'poque
     quaternaire, d'une population humaine encore imparfaitement connue,
     qui n'a peut-tre pas t trangre  la formation de la race
     rouge,  laquelle appartient l'immense majorit des indignes de
     l'Amrique. L'homme amricain des temps gologiques a d passer
     d'Asie en Amrique par le Nord, o les les Aloutiennes
     tablissent entre l'extrmit orientale de l'Asie et le
     Nouveau-Monde une chane ininterrompue, dont les anneaux sont si
     rapprochs que le passage par cette voie rentrait plutt dans la
     donne des migrations terrestres que dans celle des migrations
     maritimes. Mais en dehors de la race rouge, le continent amricain
     a prsent  ses premiers explorateurs des lots de populations
     appartenant de la manire la plus formelle aux trois races, jaune,
     noire et blanche, isols au milieu de la masse des indignes, qui
252  est de race rouge. Et l'existence de ces lots sporadiques ne peut
     s'expliquer que par des faits de dissmination accidentelle,
     produits des temptes et des grands courants marins, faits ayant
     pour thtres le littoral de l'Ocan Pacifique, de la Californie au
     Prou, le long du trajet du vaste courant que les Japonais
     appellent Kouro-Sivo ou fleuve noir, ou bien le littoral de
     l'Atlantique, l o portent le Gulf-stream et son contre-courant.

     Je ne veux pas, du reste, m'appesantir plus longuement sur des
     ordres de faits qui n'intressent pas directement le sujet spcial
     de l'histoire que j'ai entrepris de raconter. Il tait cependant
     impossible de les passer absolument sous silence, en touchant d'une
     manire gnrale  la question de la diffusion, sur toutes les
     parties de la surface terrestre, de l'homme, sorti d'une source
     unique sur un point dtermin du globe. Mais il me suffit d'y avoir
     trouv dans le pass la justification de ces belles paroles du
     grand gologue anglais Lyell, aussi fermement convaincu de l'unit
     de l'espce humaine, et de la sortie de tous ses rameaux d'un
     centre commun, que de son antiquit gologique: En supposant que
     le genre humain dispart en entier,  l'exception d'une seule
     famille, ft-elle place sur l'Ocan ou sur le nouveau continent,
     en Australie ou sur quelque lot madrporique de l'Ocan Pacifique,
     nous pouvons tre certains que ses descendants finiraient dans le
     cours des ges par envahir la terre entire, alors mme qu'ils
     n'atteindraient pas  un degr de civilisation plus lev que les
     Esquimaux ou les insulaires de la mer du Sud.


      3.--GRANDES DIVISIONS DES RACES HUMAINES, TYPES FONDAMENTAUX ET
     TYPES SECONDAIRES.

     Entre les nombreuses varits de l'espce humaine, dont nous avons
     indiqu un peu plus haut,  grands traits, la distribution
     gographique, on ne peut pas toujours distinguer les plus
     anciennes, celles qui sont pures ou du moins constitues depuis des
     milliers d'annes, de celles qui rsultent de croisements.
     Toutefois, dit M. Maury, en s'appuyant sur ce fait fourni par la
     physiologie vgtale que les espces pures varient peu ou restent
     dans leurs variations soumises  des lois vgtales, tandis que
     chez les hybrides la forme se dissout, d'une gnration  l'autre,
     en variations individuelles, on peut admettre que les races
     humaines dont le type est le plus persistant, sont les moins
     mlanges. En tenant compte de toutes les varits spcifiques, et
253  en rangeant les unes  ct des autres, par ordre d'affinits,
     toutes les races humaines, on arrive  reconnatre qu'elles se
     groupent autour de trois types principaux:

     Un type blanc,

     Un type jaune,

     Et un type noir.

     On passe de l'un  l'autre type par une srie de types
     intermdiaires, qui reprsentent des races mixtes. Quoique 
     certains gards indpendant du climat et de latitude, quoique
     persistant un laps de temps fort long quand il est transport en
     d'autres rgions que celle o il est indigne, le type ne peut tre
     considr comme ayant une origine trangre  la constitution du
     pays o il se produit. Au contraire, tout donne  penser
     aujourd'hui que la race, migre sous un autre ciel, revient peu 
     peu au type propre  ce nouveau climat. C'est ainsi que
     l'Anglo-Amricain tend  se rapprocher du type indien, qu'il perd
     chaque jour davantage de sa physionomie europenne pour prendre
     celle des anciens indignes, avec lesquels il vite pourtant de se
     croiser; de mme le ngre tabli dans les contres froides perd,
     aprs plusieurs gnrations, en partie le pigment noir de sa peau
     et prend une couleur gristre. Ce phnomne nous explique comment
     les populations aryennes ont pu en Europe revtir un type tout
     septentrional. Inversement, les Portugais tablis depuis plusieurs
     gnrations dans l'Inde, sans se croiser avec les Hindous, ont pris
     peu  peu, par l'action du climat, la coloration et le type de
     ceux-ci. Ce phnomne tend donc  faire attribuer un caractre plus
     gographique que physiologique  la distinction des races.

     Le type blanc semble avoir son berceau dans le plateau de l'Iran,
     d'o il a rayonn dans l'Inde, l'Arabie, la Syrie, l'Asie-Mineure
     et l'Europe, circonstance qui a fait donner  la race blanche le
     nom assez impropre de _caucasique_.

     Le type jaune existe en Chine depuis la plus haute antiquit; il
     se prsente dans toutes les contres habites par les populations
     mongoliennes; de l l'pithte de _mongolique_ applique  la race
     chez laquelle il s'observe. Cette race s'est rpandue, au sud,
     jusque dans les deux presqu'les de l'Inde et dans la Malaisie; au
     nord, elle confine aux rgions polaires.

     Le type noir rpond  l'Afrique centrale et occidentale, et parat
     s'tre tendu sous la zone intertropicale, depuis la cte orientale
254  de l'Afrique jusqu'en Australie. Son centre primitif de formation
     a peut-tre t dans une partie de l'Inde ou vers l'thiopie
     asiatique des anciens, le Beloutchistan actuel. C'est ainsi qu'on
     s'expliquerait le mieux le double courant divergent de migration
     qui a rpandu les populations de ce type, d'un ct en Afrique, de
     l'autre dans l'Inde mridionale, dont les traditions
     semi-historiques conservent le souvenir de peuples noirs, dans les
     Philippines, o nous rencontrons les Negritos, dans la Papuasie et
     dans une portion de l'Ocanie, dans celle qu'on appelle
     spcialement la Mlansie.

     Les ngres du type le plus caractris ont le crne allong,
     comprim, troit surtout aux tempes. L'os de la mchoire suprieure
     se projette en avant, par cette disposition que les naturalistes
     appellent _prognathisme_; de l les traits les plus saillants du
     visage de la race noire, le peu de saillie du nez, son patement 
     l'endroit des narines et le dveloppement exagr des lvres. Les
     cheveux sont noirs, courts et crpus, le systme pileux en gnral
     trs peu dvelopp, ce qui se remarque aussi chez les diffrents
     mammifres des pays qu'habite le ngre. Avec quelques
     particularits dans la forme du torse et une courbure sensible des
     jambes, ce sont l les caractres essentiels et distinctifs de la
     race noire, bien plus que la couleur, car il est tel peuple de race
     blanche, comme les Abyssins,  qui un long sjour dans l'Afrique
     quatoriale a donn une teinte de peau tout aussi fonce.

     Le crne de la race jaune prsente une forme arrondie; l'ovale de
     la tte est plus large que chez les Europens. Les pommettes sont
     fortement saillantes, les joues releves vers les tempes; par
     suite, l'angle externe des yeux se trouve lev, les paupires
     comme brides et  demi-closes. Le front s'aplatit au-dessus des
     yeux. Le nez est cras vers le front, le menton court, les
     oreilles dmesurment grandes et dtaches de la tte. La couleur
     de la peau se montre gnralement jaune et tourne au brun dans
     certains rameaux. Les poils sont durs et presque constamment noirs
     comme les yeux.

     Quant  notre race blanche, elle est avant tout caractrise par la
     beaut de l'ovale que forme sa tte. Les yeux sont horizontaux et
     plus ou moins largement dcouverts par les paupires; le nez est
     plus saillant que large; la bouche est petite ou modrment fendue,
     les lvres sont assez minces. La barbe est fournie, les cheveux
     longs, lisses ou boucls, et de couleur variable. La peau, d'un
255  blanc ros, a plus ou moins de transparence, selon le climat, les
     habitudes et le temprament. Sous le rapport intellectuel et moral,
     la race blanche a une supriorit marque sur les autres. C'est
     parmi les peuples qui y appartiennent que nous rencontrons, depuis
     une haute antiquit, le plus grand dveloppement de civilisation et
     les tendances les plus progressives.

       [Illustration 278: Australien[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard.]

     Peut-tre faut-il joindre  ces trois types, comme celui d'une
     quatrime race fondamentale de l'humanit, le type rouge, propre 
     l'Amrique, o il s'est certainement constitu. Nous avons indiqu
     dj plus haut les principaux traits qui distinguent le visage de
     l'homme de ce type, trs voisin dans sa construction osseuse du
     type blanc, mais s'en distinguant par la couleur, toujours d'un
     brun rouge ou cuivre, avec plus ou moins d'intensit dans le ton,
     puis par la raret du systme pileux, car toutes les populations
     amricaines ont les cheveux rares et courts, et sont imberbes.

     On ne saurait dterminer toutes les varits sorties des
     innombrables mlanges oprs entre les trois races primordiales, ou
     dues  l'action combine des influences sous lesquelles chacune de
     ces trois grandes races a pris naissance. Quelques-unes ont
     cependant des caractres spcifiques assez tranchs, assez
     permanents pour constituer des sous-races particulires.

     Ce sont:
256
     La race borale, qui embrasse toutes les populations habitant au
     voisinage du cercle polaire arctique, et qui est intermdiaire
     entre les races blanche et jaune. C'est  cette race, nous l'avons
     vu plus haut, qu'appartenait une partie des habitants de notre
     contre  l'poque quaternaire, les tribus qui ont laiss leurs
     vestiges bien caractriss  Grenelle, sur les rives de la Seine,
     et  Furfooz en Belgique;

     La race altaque ou ougro-japonaise, qui est sortie du mme
     mtissage de blancs et de jaunes et qui prsente une srie continue
     de transitions graduelles entre ces deux types extrmes; la race
     borale n'en est presque qu'une exagration, et par quelques-uns
     des peuples qui la constituent, comme les Lapons, la race altaque
     arrive  la toucher d'une manire intime; les Samoydes, plus
     boraux de type et de demeure, forment le lien et la transition
     entre les deux; ce sont surtout le langage et l'habitat qui
     constituent  la race altaque une individualit pleinement
     distincte de celle de la race borale; on serait assez dispos 
     les envisager comme deux branches d'une mme famille humaine que
     des milieux divers ont diffrencies[122], mais qui sortiraient
     originairement d'une seule souche;

       [Note 122: Il faut remarquer, en effet, combien le type des
       Yakoutes, qui sont pourtant de sang turc pur, c'est--dire
       altaque, est devenu celui de la race borale dans leur sjour
       sur les bords de la Lna, touchant  la mer Glaciale.]

     La race malayo-polynsienne, qui participe  la fois des types
     ngre, mongolique et blanc, et dont le domaine s'tend, de chaque
     ct de l'quateur, depuis Madagascar jusqu'en Polynsie;

     La race gypto-berbre, qui a peupl le nord et le nord-est de
     l'Afrique; elle participe des races blanche et noire, et prsente
     un grand nombre de varits o l'un ou l'autre lment est
     prpondrant;

     La race hottentote, de l'extrmit mridionale de l'Afrique, qui se
     place entre la race ngre et la race jaune;

     La race noire plagienne, dont les Papous, les Negritos et les
     Australiens sont les principales varits; on peut la considrer
     comme une branche de la race ngre, distingue par sa
     brachycphalie, tandis que les noirs africains sont minemment
     dolichocphales.

     On est ainsi amen  reconnatre dix grandes familles d'hommes, dix
     types, tant secondaires que primaires, qui, dans leur distribution
     actuelle, rpondent sensiblement  des rgions zoologico-botaniques
     assez nettement traces.

     Nous l'avons dit plus haut, l'influence des milieux et l'hrdit
257  rendant permanente une varit d'abord produite accidentellement,
     ont t, sans aucune contestation possible, les deux principaux
     facteurs de la formation des races humaines. C'est  eux seuls
     qu'il convient d'attribuer l'apparition des types fondamentaux
     autour desquels se groupent tous les autres, plus indcis, moins
     nettement dfinis et occupant une position intermdiaire.

       [Illustration 280: Femme hottentote[1].]

       [Note 1: D'aprs Prichard. Type de la sous-race hottentote.]

     Mais dans la formation des types secondaires, qui tous participent
     dans une certaine mesure  la fois de plusieurs des types
     primordiaux, et surtout des innombrables varits qui les
     subdivisent  l'infini et font passer de l'un  l'autre par une
     srie de transitions graduelles et presque insensibles, il n'est
     gures douteux qu'une autre action se soit aussi exerce, celle du
     mtissage, c'est--dire des unions entre deux races diffrentes
     mises en contact, qui a produit des types nouveaux portant
     l'empreinte de leur double origine. Ici encore, c'est par
     l'analogie avec les faits qui se produisent sous nos yeux que nous
     pouvons juger ceux qui ont marqu les temps primitifs de l'espce
     humaine et de sa diffusion sur la surface de la terre.

     La prodigieuse expansion de la race blanche europenne, comme
     commerante, civilisatrice et conqurante, depuis le XVe sicle, a
     produit et produit encore de nos jours de trs nombreux faits de
     mtissage de cette race avec les races de couleur en Amrique, dans
     l'extrme Asie et en Ocanie. On peut valuer actuellement  18
     millions, c'est--dire  1/62 de la population totale du globe, le
     nombre des mtis modernes de ce genre.

     Mais la plupart des croisements qui les produisent ne s'oprant que
     passagrement, ils n'ont pu engendrer de vritables races, d'un
     caractre permanent. Le sang qui finit par prdominer davantage
     ramne peu  peu au type qu'il reprsente. C'est ainsi que dans
258  certaines parties de l'Amrique centrale et mridionale, l'infusion
     toujours de plus en plus grande du sang indien chez les croles
     d'origine espagnole, tend  faire reparatre  l'tat presque pur
     la vieille race, qui avait t d'abord repousse dans les forts et
     les savanes, et  rendre au Nouveau-Monde sa population indigne.
     Mais l o le mtissage se reproduit sans cesse avec les mmes
     lments, une race croise tend  se constituer, qui prend mme
     parfois la place de la race indigne. En Polynsie, la population
     primitive est graduellement remplace par un croisement d'Europens
     et de Polynsiens. Aux Philippines, notamment  Luon, les mtis de
     Tagals, de Chinois et d'Espagnols voient leur chiffre incessamment
     grossir, et ils se substituent peu  peu aux insulaires primitifs.
     Au Cap, le croisement des Hollandais et des Hottentots donna
     naissance  des mtis appels Basters, qui devinrent bientt assez
     nombreux pour inspirer des craintes. On les bannit au del de la
     Rivire Orange. Ils s'y sont constitus sous le nom de Griquas, et
     leur population s'accrot rapidement par elle-mme. C'est
     certainement un phnomne tout semblable qui s'est produit en
     beaucoup de lieux dans le pass, et plusieurs des races qui
     tiennent dj une place dans l'histoire ancienne n'ont pas d'autre
     origine. Il n'est que bien peu de peuples dans le monde que l'on
     puisse considrer comme appartenant  une race absolument pure.

     Le milieu et l'hrdit, dit M. de Quatrefages, ont faonn les
     premires races humaines, dont un certain nombre a pu conserver
     pendant un temps indtermin cette premire empreinte, grce 
     l'isolement.

     Peut-tre est-ce pendant cette priode, bien lointaine, que se sont
     caractriss les trois grands types, ngre, jaune et blanc.

     Les instincts migrateurs et conqurants de l'homme ont amen la
     rencontre de ces races primaires, et par consquent les croisements
     entre elles.

     Quand les races mtisses ont pris naissance, le croisement mme n'a
     fonctionn que sous la domination du milieu et de l'hrdit.

     Les grands mouvements de populations n'ont lieu qu' intervalles
     loigns et comme par crises. Dans l'intervalle d'une crise 
     l'autre, les races formes par croisement ont eu le temps de
     s'asseoir et de s'uniformiser.

     La consolidation des races mtisses, l'uniformisation relative des
     caractres  la suite du croisement, ont t forcment trs lentes
259  par suite du dfaut absolu de slection. Par consquent, toute race
     mtisse uniformise est en mme temps trs ancienne.

     Les instincts de l'homme ont amen le mlange des races mtisses,
     comme ils avaient produit celui des races primaires.

     Toute race mtisse, uniformise et assise, a pu jouer, dans de
     nouveaux croisements, le rle d'une race primaire.

     L'humanit actuelle s'est ainsi forme, sans doute pour la plus
     grande partie, par le croisement successif d'un nombre encore
     indtermin de races.

     Les races les plus anciennes que nous connaissions, les races
     quaternaires, n'en sont pas moins reprsentes encore de nos jours,
     soit par des populations gnralement peu nombreuses, soit par des
     individus isols, chez lesquels l'atavisme reproduit les traits de
     ces anctres reculs. C'est un fait que nous avons expos dj
     dans le livre prcdent.


      4.--L'HOMME PRIMITIF.

     Il serait du plus haut intrt, parmi les grands types primordiaux
     de l'humanit, que nous trouvons dj compltement constitus et
     aussi distincts qu'aujourd'hui ds les temps les plus anciens o
     remontent l'histoire positive et les monuments de la civilisation,
     d'arriver  dterminer quel est le plus antique et s'il en est un
     qui reprsente encore avec un certain degr d'exactitude l'homme
     primitif. Malheureusement c'est l une question  laquelle la
     science est impuissante  donner une rponse formelle. Elle n'a pas
     d'lments certains pour dterminer quel tait le type primitif de
     notre espce.

     Ce qui parat bien probable, et mme presque certain, c'est que ce
     type a d, dans le cours des ges, s'effacer et disparatre, et
     qu'il n'tait prcisment celui d'aucune des races actuelles. Les
     conditions de milieu dans lesquelles l'homme est apparu sur la
     terre ont profondment chang, puisque c'taient celles d'une autre
     poque gologique. Comment admettre que de tels changements aient
     permis la conservation du type exact des premiers humains? Quand
     tout se transformait autour de lui, l'homme ne pouvait rester
     immuable. Et d'ailleurs, comme nous venons de le faire voir, le
     mtissage a eu aussi sa part dans cette modification.

     Cependant, d'autre part, nous avons constat que la tte osseuse de
260  la plus ancienne race quaternaire se retrouve non-seulement en
     Australie dans quelques tribus, mais en Europe et chez des hommes
     qui ont jou un rle considrable parmi leurs compatriotes. Les
     autres races de la mme poque,  en juger de mme par la tte
     osseuse, ont parmi nous de nombreux reprsentants. Elles ont
     pourtant travers une rvolution gologique qui nous spare de
     notre souche originelle. Il n'y a donc rien d'impossible  ce que
     celle-ci ait transmis  un certain nombre d'hommes, peut-tre
     disperss dans le temps et dans l'espace, au moins une partie de
     ses caractres.

     Malheureusement on ne sait o chercher ces reproductions, plus ou
     moins ressemblantes, du type primitif; et, faute de renseignements,
     il serait impossible de les reconnatre pour telles si on venait 
     les rencontrer. Ici l'observation seule ne peut donc fournir aucune
     donne. Mais, claire par la physiologie, elle permet quelques
     conjectures.

     Il y a des anthropologistes qui ont voulu chercher l'homme primitif
     dans les tribus places aux derniers rangs de l'espce humaine,
     comme les Hottentots ou les Australiens. Mais pareille opinion
     n'est pas scientifiquement admissible, car ces tribus attestent par
     leurs caractres physiques un tat de dgradation qui indique un
     tat antrieur plus lev, et qui est le rsultat des conditions
     d'existence au milieu desquelles les a conduits le pass de leur
     race. Par contre, il est bien difficile, surtout quand on voit
     combien elle s'altre quand elle retombe dans une vie presque
     sauvage, de ne pas admettre dans la race blanche un
     perfectionnement du type, d aux conditions exceptionnellement
     favorables de climat dans lesquelles elle a vcu, et surtout  la
     longue pratique de la civilisation.

     On observe chez toutes les espces animales qui prsentent des
     varits nombreuses, un genre de phnomnes que les naturalistes
     ont qualifi du nom '_atavisme_. C'est l'apparition sporadique,
     dans toutes les varits, d'individus qui reproduisent, au lieu du
     type de leurs auteurs directs, le type originaire de l'espce,
     antrieur  la formation des varits. Certains faits, qui se
     reproduisent de temps  autre dans les diffrentes races de
     l'humanit, paraissent devoir tre regards comme des faits
     d'atavisme. Les anthropologistes les plus habiles, tels que M. de
     Quatrefages et M. le docteur Pruner-Bey, les considrent comme
     pouvant jeter quelque lumire sur ce qu'taient les anctres
     primitifs de notre espce. Deux points surtout paraissent en
261  ressortir: c'est que le visage des premiers hommes devait prsenter
     un certain prognathisme et que leur teint n'tait pas noir.

     Le trait anatomique du prognathisme, surtout de la saillie de la
     mchoire suprieure, existe chez toutes les familles de la race
     noire; il n'est pas moins accus chez une partie de la race jaune.
     On y remarque une tendance sensible dans le type de la plupart des
     varits groupes dans la sous-race borale. Considrablement
     attnu chez les blancs, il y reparat pourtant assez frquemment
     chez des individus isols, parfois  peu prs aussi marqu que dans
     les deux autres groupes. Il existait chez toutes les races d'hommes
     de l'ge quaternaire qui nous sont jusqu' prsent connues. Tout
     semble donc indiquer que ce caractre devait tre assez fortement
     prononc chez nos premiers anctres.

     Les phnomnes d'atavisme portant sur la coloration, dit M. de
     Quatrefages, sont frquents chez les animaux. On les constate
     galement dans l'espce humaine. Cette considration me fait
     attacher une importance relle  l'opinion d'Eusbe de Salles, qui
     attribue une chevelure rousse aux premiers hommes. On a signal, en
     effet, dans toutes les races humaines, des individus dont les
     cheveux se rapprochent plus ou moins de cette teinte.

     L'es expriences de Darwin sur les effets du croisement entre races
     trs diffrentes de pigeons conduisent  la mme conclusion. Il a
     vu,  la suite de ces croisements, reparatre dans les mtis des
     particularits de coloration propres  l'_espce_ souche et qui
     avaient disparu dans les deux _races_ parentes. Or, dans nos
     colonies, le tierceron, fils de multre et de blanc, a souvent les
     cheveux rouges. En Europe mme, selon la remarque de M. Hamy, il
     nat souvent des enfants  cheveux rouges, lorsque le pre et la
     mre sont franchement, l'un brun et l'autre blond. Dans tous les
     cas de cette nature, on dirait que le caractre primitif se dgage
     par la neutralisation rciproque des caractres ethniques opposs
     accidentellement acquis.

     Il est permis d'tre plus affirmatif sur ce point que les auteurs
     de notre espce n'taient pas noirs. Le ton plus fonc de la peau,
     le dveloppement exagr de la matire noire ou pigmentum, qui se
     forme sous le derme, est trs positivement un effet des climats
     brlants et de l'ardeur du soleil, qui ne se produit que dans la
     rgion intertropicale, o certainement le berceau primitif de
     l'humanit ne s'est pas trouv. De plus, on voit assez frquemment
262  apparatre, par un effet d'atavisme, des individus blancs ou jaunes
     dans les populations ngres; on ne voit jamais natre de ngres au
     sein des populations blanches ou jaunes.

     M. de Quatrefages est mme d'avis qu'on pourrait aller encore plus
     loin, que d'aprs d'autres faits de mme classe on serait dans une
     certaine mesure en droit de conjecturer que le type originaire de
     l'humanit devait plutt se rapprocher de celui de la race jaune,
     dont les langues sont aussi celles qui se sont conserves  l'tat
     le plus primitif. Mais nous n'osons pas le suivre sur ce terrain
     encore bien peu assur, et nous prfrons nous borner aux donnes
     suivantes, qui paraissent contenir tout ce que la science peut dire
     actuellement sur cet obscur sujet avec une certaine assurance.
     Suivant toutes les apparences, l'homme du type originaire devait
     prsenter un prognathisme accus, et n'avait ni le teint noir ni
     les cheveux laineux. Il est encore assez probable, quoiqu' un
     degr qui approche moins de la certitude, que son teint, s'il
     n'tait pas noir, n'tait pas non plus absolument blanc, et qu'il
     accompagnait une chevelure tirant sur le roux.

     L'homme, dit encore l'illustre anthropologiste auquel nous avons
     fait tant d'emprunts dans ce chapitre, l'homme a d'abord sans doute
     peupl son centre d'apparition et les contres immdiatement
     voisines. Puis il a commenc l'immense et multiple voyage qui date
     des temps tertiaires et dure encore aujourd'hui. Il a travers deux
     poques gologiques; il en est  sa troisime. Il a vu le mammouth
     et le rhinocros prosprant en Sibrie, au milieu d'une riche
     faune; tout au moins, il les a vus chasss par le froid jusque dans
     le midi de l'Europe; il a assist  leur extinction. Plus tard,
     lui-mme a repris possession des _barenlands_; il a pouss ses
     colonies jusque dans le voisinage du ple, peut-tre jusqu'au ple
     lui-mme, en mme temps qu'il envahissait les sables et les forts
     des tropiques, atteignait l'extrmit des deux grands continents et
     peuplait tous les archipels.

     Depuis bien des milliers d'annes, l'homme a donc subi l'action de
     tous les milieux extrieurs que nous connaissons, celle de milieux
     dont nous pouvons tout au plus nous faire une ide. Les divers
     genres de vie auxquels il s'est livr, les diffrents degrs de
     civilisation auxquels il s'est arrt ou lev, ont encore
     diversifi pour lui les conditions d'existence. tait-il possible
     qu'il conservt partout et toujours ses caractres primitifs?
263
     L'exprience, l'observation, conduisent  une conclusion tout
     oppose.

     En voyant l'Anglo-Saxon de nos jours, bien que protg par toutes
     les ressources d'une civilisation avance, subir l'action du milieu
     amricain et se transformer en Yankee, il nous faut admettre qu'
     chacune de ses grandes tapes, l'homme, soumis  des conditions
     d'existence nouvelles, a d s'harmoniser avec elles, et pour cela
     se modifier. Chacune de ces stations principales a ncessairement
     vu se former une race correspondante. Les caractres primitifs,
     ainsi atteints successivement, se sont invitablement altrs de
     plus en plus, en raison de la longueur du voyage et de la
     diffrence des milieux. Parvenus au bout de leur course, les
     petits-fils des premiers migrants n'avaient certainement conserv
     que bien peu des traits de leurs anctres.

     Le type humain primitif a probablement prsent, pendant un temps
     indfini, ses caractres originels chez les tribus qui restrent
     attaches au centre d'apparition de notre espce. Quand vint
     l'poque glaciaire, qui, selon toute apparence, rendit inhabitable
     la premire patrie de l'homme, ces tribus durent migrer  leur
     tour. Ds lors, la terre n'eut plus d'_autochthones_; elle ne fut
     peuple que de _colons_. En mme temps, l'action modificatrice des
     milieux pesa sur les derniers venus, qui, eux aussi, se
     transformrent.

     A partir de ce moment, le type primitif de l'homme a t perdu;
     l'_espce humaine_ n'a plus t compose que de races, toutes plus
     ou moins diffrentes du premier modle.


      5.--LA DESCENDANCE DES FILS DE NOA'H DANS LA GENSE[123].

       [Note 123: Sur ce sujet, voyez principalement: Bochart, _Geographia
       sacra seu Phaleg et Chanaan_, Caen 1646 (et dans le tome Ier de
       ses OEuvres compltes, Leyde, 1792).--J.-D. Michalis,
       _Spicilegium geographiae Hebraeorum exterae_, Goettingue,
       1769-1780.--Forster, _Epistolae ad J.-D. Michaelem_, Goettingue,
       1772.--Volney, _Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne_,
       tome I, Paris, 1814.--Schulthess, _Das Paradies_, Zurich,
       1816.--Rosenmller, _Handbuch der biblischen Alterthumskunde_,
       tome I, 1re et 2e partie, Leipzig, 1823.--Feldhoff, _Die
       Voelkertafel der Genesis_, Elberfurt,1837.--Krcke, _Erklrung
       der Voelkertafel im Buch Mose_, Bonn, 1837.--Ch. Lenormant,
       _Introduction  l'Histoire de l'Asie occidentale_, Paris,
       1838.--Tuch, _Commentar ueber die Genesis_, Halle, 1833.--Knobel,
       _Die Voelkertafel der Genesis_, Giessen, 1850.--Dillmann, _Die
       Genesis_, Leipzig, 1875.--Fr. Lenormant, _Les origines de
       l'histoire_, tome II, Paris, 1881.--Ewald, _Jahrbcher_, tomes IX
       et X.--Le _Realwoerterbuch_ de Winer et le _Bibellexikon_ de
       Schevkel.

       Pour la gnalogie spciale des enfants de Yapheth: J. von
       Goerres, _Die Jafetiten und ihre Heimath Armenien_, Munich,
       1844.--Bergmann, _Les peuples et la race de Jafte_, Strasbourg,
       1853.--Kiepert, _Ueber die geographische Stellung der noerdlichen
       Lnder in der phoenizischen-hebrischen Urkunde_, dans les
       _Monatsberitchte_ de l'Acadmie de Berlin, anne 1859.--De
       Lagarde, _Gesammelte Abhandlungen_, Leipzig, 1866, p. 254 et
       suiv.--A. Maury, dans le _Journal des savants_, avril, mai et
       juin 1869.

       Pour la comparaison du tableau ethnographique de la Gense avec
       les documents gyptiens: Ebers, _gypten und die Bcher Mose's_,
       Leipzig, 1868.

       Pour sa comparaison avec les documents assyriens: E. Schrader,
       _Die Keilinschriften und das Alte Testament_, Giessen, 1872.]

     Noa'h, comme nous l'avons dj dit, avait, suivant la Bible, trois
     fils, Schem, 'Ham et Yapheth. Dans le dixime chapitre de la
     Gense, l'auteur inspir donne le tableau des peuples connus de son
     temps, rattachs  la filiation de ces trois grands chefs de races
264  de l'humanit nouvelle, postrieure au dluge. C'est le document le
     plus ancien, le plus prcieux et le plus complet sur la
     distribution des peuples dans le monde de la haute antiquit. On
     est mme en droit de le considrer comme antrieur  l'poque de
     Moscheh (Mose), car il prsente un tat des nations que les
     monuments gyptiens nous montrent dj chang sur plusieurs points
     importants  l'poque de l'Exode. De plus, l'numration y est
     faite dans un ordre gographique rgulier autour d'un centre qui
     est Babylone et la Chalde, non l'gypte ou la Palestine. Il est
     donc probable que ce tableau des peuples et de leurs origines fait
     partie des souvenirs que la famille d'Abraham avait apports avec
     elle de la Chalde, et qu'il reprsente la distribution des peuples
     connus dans le monde civilis au moment o le patriarche abandonna
     les rives de l'Euphrate, c'est--dire 2,000 ans avant l're
     chrtienne.

     Depuis longtemps il a t reconnu que, malgr la forme gnalogique
     donne  ce tableau du chapitre X de la Gense, tous les noms qui
     le composent sont des noms de peuples. On a soutenu, il est vrai,
     que c'taient primitivement des noms d'hommes, et qu'il y avait l,
     non pas une liste de peuples, mais une gnalogie proprement dite
     des premiers anctres dont ces peuples sortirent. La forme mme des
     noms constituant la liste ne permet pas une semblable
     interprtation. Le plus grand nombre d'entre eux ne sont pas au
     singulier, comme c'est l'habitude constante pour les noms propres
     d'hommes; ils ont la forme du pluriel hbraque en _im_. Ce sont
     donc des appellations plurielles qui dsignent une collectivit
     ethnique, et non le patriarche d'o on la regardait comme
     descendue. D'autres sont des noms de pays: Kena'an, par exemple, un
     des fils de 'Ham, signifie le bas pays; Miram est un duel qui
     dsigne la Haute et la Basse-gypte. On trouve mme dans la liste
     des noms de villes; par exemple, quand nous y lisons que Kena'an
     engendra idon, son premier-n, ceci veut dire que Sidon fut la
     premire mtropole des Phniciens.

       [Illustration 288: ETHNOGRAPHIE DU CHAPITRE DIX DE LA GENSE]
265
     On a aussi beaucoup discut sur la question de savoir si le
     principe de construction de la liste a t purement gographique ou
     bien ethnographique; en d'autres termes, comme le dit fort bien M.
     Philippe Berger, si l'auteur a seulement dcrit ce qu'il avait
     sous les yeux, ou bien s'il s'est inspir de la tradition, et si
     cette table reprsente avec plus ou moins d'exactitude non pas
     seulement les relations gographiques, mais la filiation des
     peuples qui y figurent. Les partisans de l'interprtation
     gographique prtendent que la classification des peuples est
     artificielle dans le document biblique, et que sous cette triple
     division l'on a compris tout le monde connu: Yapheth dsignant tous
     les peuples situs  l'ouest ou au nord; 'Ham les habitants de la
     cte mridionale de l'Asie et de l'Afrique; enfin Schem, ceux qui
     habitaient la Syrie et les pays voisins, jusqu' l'Arabie d'un ct
     et au golfe Persique de l'autre. On a prtendu aussi que, dans
     cette table, des peuples de races diffrentes ont t groups
     ensemble; qu'ainsi les Kennens sont donns comme frres des
     gyptiens, qui appartiendraient  une autre race. Mais cette
     objection a t souleve sous l'empire d'un prjug, trs rpandu
     il y a quelques annes encore, lequel consistait  voir dans le
     langage le critrium infaillible de la race. Ce prjug est
     aujourd'hui dracin dans la science, et nous ferons voir un peu
     plus loin  quel degr les faits le dmentent. Bien souvent les
     divisions des langues ne correspondent pas  celles des races.
     Cette ide fausse carte, toute base manque aux arguments qu'on en
     tirait contre le caractre rellement ethnographique du tableau de
     la descendance de Noa'h dans la Gense. Mais la meilleure
     dmonstration de l'exactitude de ce caractre ethnographique ou
     ethnognique sera l'analyse mme du tableau. Elle ne laissera pas,
     je crois, de doute dans l'esprit du lecteur sur ce que nous y avons
     une classification des peuples, non d'aprs leur position
     gographique, mais d'aprs leur parent d'origine, telle qu'elle se
     dduisait de la tradition, et de la ressemblance de leur type
     physique.

     Ce document fournit donc une base d'un prix inestimable pour les
     recherches historiques de l'ethnographie, c'est--dire de la
     science qui s'occupe de rechercher les affinits des nations entre
     elles et leurs origines. L'tude attentive des traditions de
     l'histoire, la comparaison des langues et l'examen des caractres
266  physiologiques des diverses nations, fournissent des rsultats
     pleinement d'accord sur cette matire avec le tmoignage du livre
     inspir. Nous allons exposer, aussi brivement que possible, les
     faits qui ressortent des renseignements ethnographiques de la
     Gense et les constatations de la science moderne, qui sont venues
     les complter ou les claircir[124].

       [Note 124: Une carte, grave hors texte, claircira pour le lecteur
       toute cette tude de l'ethnographie de la Gense.]

     FAMILLE DE 'HAM.--'Ham, dont le nom veut dire le noir, le brun,
     est le pre de la grande famille dont les peuples de la Phnicie,
     de l'gypte et de l'thiopie taient primitivement descendus. Ce
     groupe de populations, que reprsentent encore de nos jours les
     fellahs de l'gypte, les Nubiens, les Abyssins et les Touaregs, et
     avec un mlange de sang blanc, probablement yaphtite ou
     indo-europen, dont on peut dterminer historiquement la date d'une
     manire approximative, les Berbres ou Amazigs, prsente tous les
     traits anatomiques essentiels de la race blanche. Mais il se
     distingue par le teint toujours fonc, qui passe du brun clair  la
     couleur du bronze et presque au noir, par la taille peu leve, le
     menton fuyant, les lvres grosses sans tre trs prominentes, la
     barbe clair-seme, les cheveux trs friss sans tre jamais crpus.
     Les classifications de l'anthropologie, fondes uniquement sur les
     caractres physiques, le dlimitent exactement de mme que le texte
     sacr. C'est la sous-race que nous avons qualifie plus haut
     d'_gypto-berbre_, et qui tient une place intermdiaire entre les
     deux races primordiales blanche et noire.

     Suivant la Gense, 'Ham eut quatre fils: _Kousch, Miram, Pout_ et
     _Kena'an_. Ce sont quatre divisions principales, ethniques et
     gographiques, de la famille.

     L'identit de la race de _Kousch_ et des thiopiens est certaine;
     les inscriptions hiroglyphiques de l'gypte dsignent toujours les
     peuples du Haut-Nil[125], au sud de la Nubie, sous le nom de
     _Kousch_. Mais ce nom, dans la Gense, comme celui d'thiopiens
     dans la gographie classique, possde un sens bien plus tendu.
     Avec les habitants non-ngres du Haut-Nil, il embrasse tout un
     vaste ensemble de populations, troitement apparentes entre elles
     par le type physique, sinon par le langage, qui s'tendent le long
267  des rivages de la mer d'Oman, de la cte orientale de l'Afrique aux
     embouchures de l'Indus. Nous en avons la preuve par la liste que le
     texte biblique donne ensuite des fils de _Kousch_, c'est--dire des
     sous-familles que son auteur rattachait  la famille principale.
     Cette liste suit un ordre gographique parfaitement rgulier
     d'ouest en est, de la manire suivante:

       [Note 125: Ces habitants non-ngres du pays de Kousch ou de
       l'thiopie nilotique, sont reprsents sur les monuments
       exactement avec les mmes traits que les gyptiens, dont on ne
       les distingue pas. Aussi n'avons-nous pas cru ncessaire d'en
       donner ici une figure.]

     _Seba_, que d'autres textes bibliques reprsentent comme relgu au
     plus loin dans le sud et mettent en rapport avec l'gypte et
     l'thiopie; il faut en rapprocher la grande ville de Sab et le
     port de Saba (Sabat chez Ptolme), que Strabon place sur la rive
     occidentale de la Mer Rouge, au nord du dtroit de Bab-el-Mandeb.

     _'Havilah_, que l'on ne doit pas confondre avec le peuple smitique
     de mme nom, class dans la descendance de Yaqtan; dans celle de
     Kousch, 'Havilah reprsente la nation des Avalites, habitant les
     bords du golfe que forme la cte d'Afrique au sud du dtroit
     donnant accs dans la Mer Rouge, du golfe de Zelah.

     _Sabtah_, dont le nom correspond manifestement  celui de la ville
     de Sabbatha ou Sabota, devenue plus tard la capitale des
     Chatramotites de la gographie classique, c'est--dire des
     habitants du 'Hadhramaut, et l'un des plus grands marchs de
     l'Arabie mridionale.

     _Ra'emah_, que les Septante et saint Jrme transcrivent _Regma_,
     d'aprs la transformation frquente du _'an_ smitique en un gamma
     grec; on rapproche gnralement _Ra'emah_ du port de Regma, situ
     sur la rive arabe du golfe Persique, bien qu'il y ait  cette
     assimilation une difficult philologique, dans le fait que le nom
     arabe indigne correspondant  Regma est _Redjam_, et non _Re'am_
     ou _Regham_. Cependant les fils que la Gense attribue  Ra'emah
     semblent la confirmer: car le premier, _Dedan_, correspond srement
      l'appellation de _Daden_, donne  l'une des les Bahren. Le
     second, _Scheba_, est plus obscur; tout d'abord on serait tent, et
     'a t l'avis de la majorit des commentateurs, d'y voir les
     fameux Sabens de l'Arabie-Heureuse, qui reparaissent sous le mme
     nom de _Scheba_ dans la descendance de Yaqtan, double emploi par
     lequel l'auteur inspir aurait exprim le fait d'une double couche
     ethnique, d'abord kouschite, puis yaqtanide, qui aurait contribu 
     la formation de ce peuple. Mais, sans s'loigner autant du site de
     Ra'emah et de Dedan, le nom de _Scheba_ peut s'expliquer par le
     peuple des Asabes, que les gographes classiques placent sur la
     cte de l'Oman actuel, o l'on cite aussi la ville de
     _Batra-sabbes_, et un peuple de Sabens mentionns par Pline.
268
     _Sabteka_, dont l'appellation doit tre mise en parallle avec
     celles de la ville de Samydac et du fleuve Samydacs, sur le
     littoral de la Carmanie, o la gographie classique place aussi un
     fleuve Sabis et un peuple de _Sab_.

     Cette liste nous conduit ainsi, pour l'extension des peuples de la
     souche de Kousch, jusqu' la frontire de la Gdrosie, o les
     crivains grecs placent leurs thiopiens orientaux ou asiatiques,
     semblables d'aspect aux thiopiens africains; et de l nous gagnons
     l'Inde, dont les anciennes traditions nous parleront d'un peuple
     brun de _Kauikas_, habitant le pays antrieurement  l'arrive des
     Aryas et absorb par eux, peuple dont le nom offre une bien
     remarquable concidence avec celui de _Kousch_.

     La Bible place encore des Kouschites dans la partie mridionale du
     bassin de l'Euphrate et du Tigre, quand elle fait sortir de Kousch
     Nemrod, le fondateur lgendaire de la puissance politique et de la
     civilisation des Chaldo-Babyloniens. La tradition recueillie par
     les Grecs parle aussi de la dualit ethnique des Chaldens et des
     Cphnes comme ayant form originairement la population de cette
     contre; et le nom de Cphnes est srement un synonyme de celui de
     Kousch; des bords de la Mditerrane jusqu' ceux de l'Indus, il
     s'applique toujours aux mmes populations. Les textes cuniformes
     nous font connatre un peuple de _Kasschi_, rpandu dans une partie
     de la Babylonie et dans le nord-ouest du pays de 'lam; nous lui
     verrons jouer un grand rle dans l'histoire de ces pays  une date
     recule. Ce sont les Cissiens de la gographie classique, qui met
     aussi dans le nord de la Susiane des Cossens, dont le nom parat
     galement un reste de celui de _Kousch_.

     Tout ceci nous montre que, pour l'auteur du document que fournit le
     chapitre X de la Gense, _Kousch_ est une grande famille de peuples
     couvrant une zone mridionale de territoires depuis le Haut-Nil 
     l'ouest jusqu'au Bas-Indus  l'est, famille dont l'unit physique
     tait encore plus accuse dans la haute antiquit que de nos jours,
     mais n'a cependant pas tout  fait disparu, malgr les migrations
     qui depuis ont superpos sur diffrents points d'autres races  ce
     substratum ethnique. En revanche, elle ne nous offre pas dans
     l'histoire la mme unit linguistique, unit sans doute rompue de
     bonne heure par des circonstances historiques. Nous constaterons,
     d'ailleurs, par d'autres exemples que dans le systme de
269  classification des races qui a servi de base au tableau
     gnalogique des descendants de Noa'h, ce ne sont pas d'aprs les
     affinits du langage que l'on s'est guid, mais d'aprs le type et
     aussi d'aprs certaines donnes traditionnelles sur la filiation
     des peuples.

     Dans les Livres Saints, _Miram_ est l'appellation constante de
     l'gypte, qualifie de _Mouour_ ou _Miir_ par les Assyriens, de
     _Moudrya_ par les Perses. De nos jours encore les Arabes
     appliquent le nom de _Mir_ soit  la capitale de l'gype, soit 
     l'gypte entire. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, _Miram_ a
     la forme du duel,  cause de la fameuse division de l'gypte en
     deux parties, haute et basse. De mme qu' Kousch, le texte sacr
     donne une srie d'enfants, reprsentant autant de divisions
     ethniques secondaires,  Miram.

     Les _Loudim_ sont srement les gyptiens proprement dits, de la
     race dominante, qui s'intitulaient eux-mmes, nous l'avons vu plus
     haut, _Rot_ ou _Lot_[126], la race par excellence[127].

       [Note 126: En gyptien les deux articulations _r_ et _l_
       permutaient avec une singulire facilit.]

       [Note 127: La gravure de la page 111 a dj montr plus haut
       comment les gyptiens reprsentaient eux-mmes le type de ce
       peuple de Rot ou de leur propre race. Il suffit d'y renvoyer le
       lecteur, sans donner ici d'autre figure monumentale des gyptiens
       antiques. D'ailleurs l'illustration de notre livre III en offrira
       un peu plus loin de trs nombreux exemples.]

     Les _'Anamim_, sont les _'Anou_ des monuments gyptiens, population
     qui apparat aux ges historiques brise en dbris rpandus un peu
     partout dans la valle du Nil; elle a laiss son nom aux villes
     d'Hliopolis (en gyptien _'An_), Tentyris ou Dendrah (appelle
     aussi quelquefois _'An_) et Hermonthis (_'An-res_, la 'An du sud);
     deux de ses rameaux gardrent pendant un certain temps aprs les
     autres une vie propre, l'un dans une portion de la pninsule du
     Sina, l'autre dans la Nubie; ce sont probablement les gens de ce
     dernier rameau, les _'Anou-Kens_ des inscriptions gyptiennes, que
     l'auteur du document ethnographique de la Gense a eu en vue;

     Les _Naphtou'him_ sont les habitants du pays de Memphis, dont le
     nom sacerdotal indigne tait _Nu-Phta'h_, le domaine du dieu
     Phta'h.

     Les _Pathrousim_ sont ceux de la Thbade, appele en gyptien
     _p-to-res_ le pays mridional.

     Les _Kastou'him_ sont plus embarrassants; ils ont donn lieu 
     beaucoup de conjectures, dnues de fondement suffisant. Ce qui
     complique ici la question, c'est que ni les documents gyptiens, ni
270  les documents assyro-babyloniens ne nous fournissent d'appellation
     analogue. Il faut cependant remarquer que les Septante ont eu ici
     sous les yeux un texte diffrent de notre texte hbraque, et que
     ce texte substituait au nom de _Kaslou'him_ celui de _'Hasmoniim_,
     les gens du pays du natron, en gyptien _'hesmen_. Ceci fournit
     une dsignation certaine de la partie occidentale du Delta et du
     nome libyque des Grecs, synonyme de celle de _Milou'h'hi_ ou
     _Melou'h'hi_, par laquelle les textes cuniformes dsignent la mme
     contre, comme le pays du sel, en copte _mel'h_[128]; et
     l'appellation de Mara, place dans la mme contre par les
     gographes classiques, doit driver du mme prototype gyptien.
     Cependant les peuples que la Gense fait sortir des Kaslou'him
     rendent difficile de croire que ce nom dsigne seulement la partie
     occidentale du Delta; il est plus probable que dans la pense de
     l'auteur sacr il s'tendait  toute la partie maritime de
     l'gypte, habite par une population particulire et plus asiatique
     que celle du reste du pays, depuis la frontire de la Libye jusqu'
     celle du pays des Philistins. On peut mme conjecturer que ce nom
     doit tre regard comme embrassant en outre la couche la plus
     ancienne de la population du pays philistin, caractrise comme
     Cphnienne dans les traditions que les Grecs recueillirent. En
     effet, le document biblique dit que des _Kaslou'him_ sortirent les
     _Pelischthim_, c'est--dire les Philistins. Ceux-ci nous
     apparaissent dans l'histoire comme une population de la souche
     plasgique, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, tablie dans le
     XIVe sicle avant notre re sur la cte palestinienne. Il est clair
     qu'en les faisant fils des _Kaslou'him_, l'auteur de la Gense a
     voulu marquer la fusion qui s'tait opre sur ce terrain entre les
     envahisseurs venus du Nord et l'ancienne population, sortie de la
     souche de 'Ham, fusion qui avait donn naissance  un peuple mixte
     et nouveau. Et par un des lments qui avaient contribu  sa
     formation, ce peuple pouvait tre  bon droit qualifi de
     petit-fils de Miram; car il est facile de remarquer que, dans sa
     construction sous forme gnalogique, le tableau donn par la Bible
     multiplie les degrs de gnration sparant de la souche
     fondamentale,  proportion des mlanges de sang tranger qui
     rendent un peuple de race moins pure. Quant aux _Kaphthorim_, que
     le texte biblique associe aux _Pelischthim_, comme sortis de la
271  mme source, ce sont les habitants de l'le de _Kaphthor_, qui dans
     nombre d'autres passages de la Bible est certainement la Crte. La
     parent ethnique des Crtois et des Philistins est atteste par le
     tmoignage unanime de toute l'antiquit.

       [Note 128: On n'a pas encore trouv la forme correspondante en
       gyptien antique.]

     Enfin, le dernier des fils de Miram n'offre pas de doute pour ce
     qui est de sa signification ethnographique. Les _Lehabim_ sont
     srement les Libyens, les _Lebou_ des monuments gyptiens; mais
     l'appellation doit tre ici entendue dans un sens restreint, comme
     s'appliquant seulement aux Libyens voisins de l'gypte, chez qui
     pouvait s'tre infuse une part de sang gyptien. Ces _Lehabim_
     pntraient certainement jusque dans une partie du Delta
     occidental.

       [Illustration 295: Captif de la nation des Lebou[1].]

       [Note 1: D'aprs les sculptures du palais de Mdinet-Abou, 
       Thbes, excutes sous Ramessou III, de la XXe dynastie.]

     _Pout_, troisime fils de 'Ham, est un peuple africain dans un
     grand nombre de passages de la Bible. La tradition juive en fait
     les habitants des ctes septentrionales de l'Afrique jusqu'
     l'extrmit de la Mauritanie. Ceci est confirm par l'appellation
     de _Phaiat_ donne en copte  la Libye, ainsi que par l'existence
     d'un fleuve _Phthuth_ ou _Fut_, mentionn dans la Mauritanie par
     les gographes grecs et romains. Les inscriptions cuniformes
     perses mentionnent un pays de _Poutiya_ parmi ceux qui taient
     soumis  l'empire des Achmnides, et il ne peut tre que la
     portion de la Libye qui reconnaissait leurs lois. D'un autre ct,
     il est bien difficile de ne pas comparer,  la suite de M. Ebers,
     le nom de _Pout_ avec celui de _Pount_, qui dsigne dans la
     gographie des anciens gyptiens les pays au sud-est de la valle
     du Nil, c'est--dire la cte africaine des Somlis d'aujourd'hui et
     la cte oppose de l'Arabie-Heureuse. Dans les bas-reliefs
     historiques de l'gypte, les gens de Pount, qui forment ainsi en
     Arabie le substratum 'hamitique auquel se sont superposs les
     Sabens yaqtanides, sont reprsents avec la mme coloration que
     les gyptiens, et des traits qui participent  la fois de ceux de
     ce peuple et de ceux des Smites purs.
272
       [Illustration 296: Indigne du pays de Pount[1].]

       [Note 1: D'aprs les bas-reliefs gyptiens du temple de
       Der-el-Bahari,  Thbes, lev sous la minorit du roi Tahoutms
       III.]

     Ceci correspond fort bien avec le type physique des Somlis
     actuels, qui, dans leurs propres traditions, se disent apparents 
     la population la plus antique du Ymen et du 'Hdhramaout. Il semble
     donc que, dans le tableau ethnographique de la Gense, _Pout_ ait
     un sens gographiquement aussi tendu que _Kousch_. Il dsigne tout
     le vaste ensemble des populations de race thiopico-berbre
     rpandues au sud de l'thiopie kouschite et  l'ouest du bassin du
     Nil. Ces populations forment deux groupes principaux, spars par
     l'interposition d'lments ngres: d'abord les peuples du _Pount_
     des gyptiens, c'est--dire les Somlis et leurs congnres et
     voisins de la cte orientale d'Afrique,  cheval, comme les
     Kouschites leurs proches parents, sur les deux rives du golfe
     d'Aden; puis la grande famille des peuples libyens et berbres,
     occupant tout le nord du continent africain, depuis le voisinage de
     l'gypte jusqu' l'Ocan Atlantique et mme ayant occup les les
     Canaries dans cet ocan. Les peuples de cette dernire famille se
     donnent  eux-mmes le nom gnrique d'Amazigs (les nobles), que
     l'antiquit nous offre dj dans les appellations des Mazices et
     des Maxitains, que les Phniciens, qui fondrent Carthage,
     trouvrent  leur arrive et qui paraissent identiques aux Maxyes
     ou Libyens laboureurs, appels Maschouasch dans les documents
     gyptiens. Entre ces deux groupes de populations, auxquelles
     s'applique en commun le nom biblique de _Pout_, la parent
     ethnographique et linguistique est trs grande. Mais le type
     primitif et 'hamitique de la famille parat s'tre mieux conserv
     qu'ailleurs chez les Somlis et les autres peuples du mme groupe.
     Les Berbres ou Amazigs ont reu  une poque ancienne une forte
     infusion de sang de la race blanche pure, qui les a sensiblement
     modifis. C'est le rsultat de la grande invasion maritime des
273  _Ta'hennou_ ou _Tama'hou_ aux cheveux blonds et aux yeux bleus[129],
     que les monuments gyptiens du temps de la XVIIIe et de la XIXe
     dynastie nous montrent rpandus dans la Libye, et rapportent  la
     mme race que les _Ha-nebou_ ou habitants du continent et des les
     de la Grce, ainsi que du midi de l'Italie.

       [Note 129: Voy. plus haut, p. 111, le type que les monuments
       gyptiens donnent  ces Ta'hennou ou Tama'hou.]

       [Illustration 297: Un prince des Khtas[2].]

       [Note 2: D'aprs un bas-relief gyptien d'Ibsamboul en Nubie. Le
       prince ainsi reprsent tait devenu le beau-frre du Pharaon
       Ramessou II, de la XIXe dynastie.]

     Sous le nom de _Kena'an_ sont compris les Phniciens et toutes les
     tribus troitement apparentes  eux, qui, avant l'tablissement
     des Hbreux, habitaient le pays compris entre la Mditerrane et le
     bassin de la mer Morte et du Jourdain, qui fut plus tard la
     Terre-Sainte. Le document biblique numre de nombreux fils de
     Kena'an; il pousse ici la subdivision jusqu' un degr trs
     minutieux,  cause des rapports troits entre l'histoire des
     Kennens et celle du peuple choisi de Dieu. Il compte donc comme
     issus de Kena'an:

     _idon_, son premier-n, c'est--dire, comme nous l'avons dj
     remarqu, la ville de Sidon (en phnicien _idon_), premire
     mtropole des Phniciens; ce nom reprsente ici tout le peuple des
     Kennens maritimes ou Phniciens, qui se donnaient  eux-mmes le
     nom de _idonim_ ou Sidoniens.

     _'Heth_, qui reprsente le grand peuple des _Kheta_ des monuments
     gyptiens, des _'Hatti_ des Assyriens, tabli entre l'Oronte,
     l'Euphrate et l'Amanus, peuple que nous verrons tenir une place de
     premier ordre dans l'histoire des contres syriennes pendant six
     sicles au moins, depuis le temps o la XIXe dynastie monta sur le
     trne d'gypte jusqu' celui o les Sargonides rgnrent en
     Assyrie; une petite peuplade de _'Hittim_, colonie dtache de
     cette grande nation, est signale auprs de 'Hbron.

     Le _Yebousi_ ou peuple de Yebous, localit qui devint ensuite
     Yerouschalam (Jrusalem).
274
     Le _Amori_, nation qu' l'poque de la conqute de la Palestine par
     les Hbreux nous voyons habiter les montagnes d'phram et de
     Yehoudah (Juda) et se prolonger encore plus dans le sud; les
     monuments gyptiens nous montrent aussi une peuplade isole
     d'_Amorim_ habitant plus au nord, auprs de Qadesch sur le haut
     Oronte.

     Le _Girgaschi_, peuple qui est encore nomm parmi ceux que
     dpossdrent les Hbreux, mais dont on ne prcise pas la situation
     dans le pays de Kena'an.

       [Illustration 298: Captif des Amorim de Qadesch[1].]

       [Note 1: Sculpture gyptienne de Medinet-Abou.]

     Le _'Hivi_, dont les rcits bibliques de la conqute de la
     Terre-Promise mentionnent des tribus  Schechem (Sichem),  Gib'eon
     et dans le voisinage du mont 'Hermon.

     Le _'Arqi_, de Arca dans le Liban, un peu au nord de Tripolis.

     Le _Sini_ ou peuple de la ville de Sin, situe un peu plus haut
     dans la mme rgion, en remontant du sud au nord, direction que la
     liste suit dsormais trs exactement.

     Le _Arvadi_, de la ville insulaire d'_Arvad_, l'Aradus de la
     gographie classique.

     Le _emari_, dont la cit est appele Simyra des Grecs et des
     Latins.

     Le _'Hamathi_, de la grande ville de 'Hamath dans la valle de
     l'Oronte.

     L'inscription de Kena'an parmi les fils de 'Ham a t le principal
     argument dont on s'est servi pour attaquer l'exactitude et le
     caractre ethnographique du tableau des peuples dans le chapitre X
     de la Gense. On y objectait qu'ils devaient appartenir  la
     famille syro-arabe ou au sang de Schem, puisqu'ils parlaient un
     idiome purement smitique, le mme que celui des Hbreux.
275  Aujourd'hui, dans le point de vue actuel de la science, cet
     argument linguistique a perdu beaucoup de sa force. Les rudits qui
     ont tudi le plus  fond les Phniciens et les autres Kennens,
     comme M. Renan, reconnaissent qu'en dpit de leur langage smitique
     et de la forte infiltration de sang syro-arabe qui dut
     ncessairement se produire parmi eux, une fois qu'ils furent
     tablis dans la Palestine et dans la rgion du Liban, le fond
     premier de ces peuples tait plus apparent aux gyptiens, avec
     lesquels ils ont tant de lgendes religieuses communes, qu'aux
     nations de Schem. Ceci s'accorde avec la tradition, constante dans
     l'antiquit et chez les Phniciens eux-mmes, qui les faisait venir
     des bords du golfe Persique, c'est--dire d'un domaine qui
     appartient exclusivement aux peuples de 'Ham. Les gyptiens, sur
     leurs monuments, donnent aux gens de _Kefta_, les Phniciens, des
     traits et un costume qui se rapprochent beaucoup des leurs propres;
     ils les peignent en rouge comme eux-mmes. Et c'est  cette couleur
     de teint rouge qu'a trait le nom de [Grec: phones], qui leur a t
     donn par les Grecs. En mme temps, quand on voit ce nom de
     Phniciens prendre en latin la forme _Poeni_, qui s'applique
     spcialement aux Kennens auxquels les Romains et les autres
     Italiotes ont eu le plus anciennement affaire, c'est--dire aux
     Carthaginois, on en arrive  souponner que les Grecs ont d
     hellniser en [phones], pour y donner un sens dans leur propre
     idiome, une appellation asiatique, dont _Poeni_ aura mieux conserv
     la forme indigne et dont la ressemblance avec le _Pount_ gyptien
     est  tout le moins digne d'attention.

       [Illustration 299: Phnicien du temps de la XVIIIe dynastie
       gyptienne[1].]

       [Note 1: Cette figure d'un homme du pays de Kefta, apportant en
       tribut des oeuvres de son industrie, est emprunte aux peintures
       du tombeau de Hekh-ma-Ra,  Thbes, datant du rgne de Tahoutms
       III.]

     Au reste, la contradiction apparente que l'on a cru remarquer entre
     la place donne  Kena'an dans le tableau ethnographique de la
     Gense, et la nature de la langue que parlait ce peuple, tient
     surtout  l'habitude que l'on a prise, par suite de la confusion
     qui a longtemps rgn entre les faits philologiques et les faits
     ethnographiques, d'appeler _langues smitiques_ le rameau
276  syro-arabe des idiomes  flexion. Des savants de premier ordre, et
     dont l'opinion possde une autorit suprieure, ont dj fait
     remarquer ce que cette expression a d'impropre. Une notable partie,
     sinon la majorit des peuples que la Bible rapporte  la
     descendance de 'Ham, en particulier ceux du rameau de Kousch,
     parlaient des langues de cette classe. Le fait de Kena'an n'est pas
     isol; il appartient, au contraire,  tout un ensemble. Le ghez est
     parl par une population dont le fond--les caractres physiques des
     Abyssins l'attestent--est rest en trs grande majorit kouschite,
     et o les quelques lments smitiques qui se sont infiltrs de
     manire  devenir dominateurs, venant du Ymen, auraient apport
     l'himyarite comme ils ont apport l'criture de l'Arabie
     mridionale, si le langage venait d'eux. La langue himyarite ou
     sabenne elle-mme, est l'idiome d'un pays o les peuples de Kousch
     et de Pount prcdrent les tribus de la descendance de Yaqtan, et
     formrent toujours un lment considrable de la population. Si les
     Yaqtanides de l'Arabie mridionale eurent, au temps de leur
     civilisation, un langage diffrent de celui des tribus de mme
     souche qui s'taient tablies dans le reste de la pninsule,
     n'est-il pas trs vraisemblable de penser qu'ils le durent 
     l'influence de la race antrieure, qui se fondit avec eux? De mme,
     quand nous exposerons l'histoire des civilisations du bassin de
     l'Euphrate et du Tigre, la langue de la famille syro-arabe, dite
     _assyrienne_, nous apparatra comme ayant t  l'origine la langue
     de l'lment kouschite de la population de la Babylonie, transmise
     ensuite, avec la civilisation chaldo-babylonienne, au peuple
     d'Asschour, de la pure race de Schem.

       [Illustration 300: Guerrier kennen de la Palestine[1].]

       [Note 1: Ce personnage est donn comme ayant pour patrie la ville
       de Kanana, que les documents hiroglyphiques reprsentent comme
       situe dans la Palestine mridionale, probablement sur le
       territoire qu'occuprent plus tard les Pelischtim ou Philistins.

       Reprsentation gyptienne du temps de la XIXe dynastie, emprunte
        l'ouvrage de Wilkinson, _Manners and customs of ancient
       Egyptians_.]

     Tout ceci vient favoriser, au point de vue de la linguistique, et
     mme, dans une certaine mesure, de l'histoire, la thorie de ceux
     qui voient dans les nations de 'Ham la branche la plus ancienne de
277  cette famille de peuples rpandus dans toute l'Asie antrieure, des
     sources de l'Euphrate et du Tigre au fond de l'Arabie, des bords du
     golfe Persique  ceux de la Mditerrane, et sur les deux rivages
     du golfe Arabique, en Afrique et en Asie. Cette branche ancienne de
     la famille smitique, partie la premire du berceau commun, disent
     les partisans d'une telle opinion, la premire aussi parmi cette
     foule de hordes longtemps nomades, se fixa, puis s'leva  la
     civilisation en Chalde, en thiopie, en gypte, en Palestine, pour
     devenir  ses frres demeurs pasteurs un objet d'envie et
     d'excration tout  la fois. De l cette scission entre les enfants
     de Schem et ceux de 'Ham, ces derniers au sud et  l'ouest, les
     autres  l'est et au nord, quoique tous fussent les membres d'une
     mme famille originaire, parlant une mme langue, divise entre de
     nombreux dialectes, et qu'on est autoris  nommer
     ethnographiquement dans son ensemble famille syro-arabique ou
     syro-thiopienne, par opposition  la famille indo-persique ou
     indo-germanique (aryenne), autre grande section de la race
     blanche[130]. Cette manire de voir se concilierait d'une manire
     trs heureuse avec la singulire facilit que les 'Hamites montrent
     dans l'histoire  se confondre avec les Smites purs, de manire 
     ne plus pouvoir s'en distinguer, toutes les fois qu'il y a eu
     superposition des deux lments, comme dans l'Arabie mridionale.

       [Note 130: Guigniaut, _Religions de l'antiquit_, t. II, p. 822.]

     Mais, d'un autre ct, anthropologiquement il semble, dans
     l'antiquit comme de nos jours, y avoir entre les peuples de Schem
     et de 'Ham une distinction qui n'existe pas dans le langage, et qui
     correspond  celle qu'tablit la tradition biblique; les peuples de
     'Ham ont aussi, dans une certaine mesure, un gnie  part, plus
     matrialiste et plus industriel que celui des purs Smites,  ct
     de bien des instincts communs; enfin mme, si une partie notable
     des 'Hamites parle des langues dcidment smitiques, d'autres,
     comme les gyptiens, ont des idiomes qui sont sans doute apparents
      la famille smitique, mais possdent cependant une originalit
     propre assez considrable pour qu'on doive en faire une famille 
     part. Peut-tre est-il possible d'expliquer et de concilier ces
     donnes contradictoires, en modifiant la formule dans le sens des
     faits que l'anthropologie permet dj d'entrevoir. Il faudrait
     supposer dans ce cas que le premier rameau dtach du tronc commun,
     celui des peuples de 'Ham, subit un mtissage avec une race noire
278  ou mlanienne, qu'elle trouva antrieurement tablie dans les pays
     o elle se rpandit d'abord, tandis que les Smites, demeurs en
     arrire, conservaient dans sa puret le sang de la race blanche. Le
     mtissage aurait t suffisant pour faire des peuples de 'Ham, au
     bout d'un certain temps de sparation, une race rellement
     diffrente de celle de Schem, sans cependant effacer les affinits
     originaires, surtout dans le langage. Mais en mme temps, le
     mlange avec un autre sang, qui serait ainsi le caractre
     distinctif des 'Hamites, ne se serait pas opr partout dans les
     mmes proportions; ici, le sang mlanien aurait prdomin
     davantage, et l moins. Ainsi les nations groupes par la Bible
     dans la race de 'Ham offriraient en ralit comme une gamme de
     mtissages plus ou moins prononcs, depuis des peuples aussi
     rapprochs des Smites purs et aussi difficiles  en distinguer par
     certains cts, que les Kouschites de Babylone ou les Kennens de
     la Phnicie, jusqu' des peuples  la physionomie dj nettement
     tranche, comme les gyptiens. Et il est  remarquer qu'en
     envisageant ainsi la race de 'Ham, le plus ou moins d'affinit des
     idiomes de ses diffrents peuples avec les langues smitiques
     concide avec le plus ou moins de ressemblance des mmes peuples
     avec le type anthropologique des Smites purs, marque incontestable
     d'une proportion plus ou moins forte de mlange d'un sang tranger,
     autre que celui de la race blanche.

     Les observations que nous venons de faire au sujet du langage
     laissent en dehors les Kouschites orientaux du tableau
     ethnographique de la Gense, c'est--dire les peuples habitant 
     l'est du golfe Persique et rattachs encore par l'crivain sacr 
     la descendance de Kousch. Ceux-l, en effet, aussi haut qu'on les
     rencontre dans l'histoire, s'y montrent parlant des idiomes
     radicalement diffrents de ceux des peuples de Schem et des autres
     peuples de 'Ham. Mais ceci ne saurait tre une raison suffisante
     pour contester formellement la tradition de leur parent ethnique
     avec le reste des 'Hamites. D'ailleurs il faut tenir compte de la
     faon dont ces peuples, les plus reculs dans l'est de l'horizon
     gographique de la Bible, se confondent par une srie de
     transitions graduelles avec les Dravidiens de l'Inde, que
     l'antiquit n'a jamais distingus des thiopiens ou Kouschites. La
     cte entre le golfe Persique et l'Indus parat avoir t, ds une
     poque extrmement recule, le point de rencontre et de fusion de
     deux races distinctes d'hommes  peau brune, inclinant plus ou
     moins vers le noir pur.

     Les 'Hamites furent donc, des trois grandes divisions de l'humanit
279  Noa'hide que la Bible montre se sparant aprs la confusion des
     langues, ceux qui s'loignrent les premiers du centre commun, se
     rpandirent d'abord sur la plus vaste tendue de territoire et
     fondrent les plus antiques monarchies. Ce fut chez eux que la
     civilisation matrielle fit d'abord les plus rapides progrs. Mais
     Noa'h avait maudit son fils 'Ham pour lui avoir manqu de respect
     dans son ivresse et pour avoir tourn en drision la nudit
     paternelle. Tu seras le serviteur de Schem et de Yapheth, lui
     avait-il dit. Cette maldiction s'accomplit dans sa plnitude. Les
     empires fonds par les 'Hamites se trouvrent bientt en contact
     avec les deux autres races, qui entrrent en lutte avec eux, les
     vainquirent et s'emparrent des pays qu'ils occupaient. Les Smites
     les remplacrent dans la Chalde, dans l'Assyrie, dans la Palestine
     et dans l'Arabie; les Aryas dans l'Inde et la Perse. Les
     descendants du fils maudit ne maintinrent leur puissance qu'en
     Afrique et particulirement en gypte, o s'leva la plus
     florissante de leurs colonies. Et mme encore l, dans la suite des
     sicles, les effets de la maldiction paternelle ont fini par les
     atteindre. Si 'Ham y est rest libre et matre plus longtemps
     qu'ailleurs, il n'y est pas moins  la fin devenu le serviteur de
     Schem. Aprs avoir t conquis par les Grecs et les Romains,
     descendants de Yapheth, la Phnicie, l'gypte et le nord de
     l'Afrique obissent depuis des sicles  des Arabes; les thiopiens
     ont t conquis par des tribus smitiques, qui se sont amalgames
     avec eux. Si la famille de 'Ham subsiste encore dans un certain
     nombre de pays et y forme toujours le fond de la population, nulle
     part, depuis des centaines et des centaines d'annes, elle n'a une
     vie propre et nationale et ne forme un tat indpendant.

     Les descendants de 'Ham furent les premiers, parmi l'humanit
     Noa'hide,  marcher dans la vie de la civilisation matrielle,
     qu'ils poussrent  un haut degr de dveloppement. Mais s'ils
     avaient sous ce rapport des aptitudes remarquables, leur race garda
     toujours l'empreinte des tendances dpraves et grossires qui
     avaient attir sur 'Ham la maldiction paternelle. Les peuples
     'hamites ont t tous profondment corrompus,  part les gyptiens,
     qui forment  cet gard parmi eux une clatante exception. Leurs
     religions (en mettant aussi  part celle de l'gypte) ne sortaient
     pas du matrialisme le plus absolu, exprim sans pudeur, par des
     fables rvoltantes et par des symboles d'une inconcevable
     obscnit. Aussi le triomphe des familles de Schem et de Yapheth
280  a-t-il t partout la substitution d'une civilisation plus haute et
     plus pure  celle que les 'Hamites avaient tablie, l'avnement
     d'une morale plus pure et d'une religion plus spirituelle, mme au
     milieu des erreurs de l'idoltrie.

     FAMILLE DE SCHEM.--Les descendants de Schem furent les seconds  se
     rpandre dans le monde, en quittant la contre que les enfants de
     Noa'h avaient habite  la suite du Dluge. Ils occuprent les pays
     qui s'tendent depuis la haute Msopotamie jusqu' l'extrmit
     mridionale de l'Arabie et depuis les bords de la mer Mditerrane
     jusqu'au del du Tigre. L'numration de leurs diffrentes
     branches, dans le chapitre X de la Gense, suit un ordre
     gographique rgulier, procdant d'est en ouest. Car on donne pour
     fils  Schem, _'Elam_, _Asschour_, _Arphakschad_, _Loud_ et _Aram_.

       [Illustration 304: Ttes d'lamites de la classe infrieure, au
       type ngrode[2].]

       [Note 2: D'aprs les sculptures assyriennes du palais du roi
       Asschour-bani-abal,  Koyoundjik, l'ancienne Ninive.]

     Le premier-n est donc _'Elam_. Ce nom, d'origine smitique et
     signifiant le pays lev, le pays des montagnes par opposition
     aux plaines de la Chalde[131], est celui par lequel les Assyriens,
     les Hbreux et les peuples congnres dsignaient la Susiane ou
     lymas de la gographie classique, la contre situe entre le
     Tigre et la Perse. Au premier abord on est surpris de voir la
     population de ce pays donne comme smitique, car linguistiquement
     le pays de 'Elam est absolument tranger au monde smitique. La
     langue qu'on y parlait, et dont nous possdons un certain nombre de
     monuments crits, tait un idiome agglutinatif, tenant de trs prs
      celui du vieux fond ant-aryen de la population de la Mdie, et
     apparent dans une certaine mesure aux langues altaques,
     particulirement  celles du rameau turc. Il ne parat pas douteux
     aujourd'hui que la masse du peuple lamite ou susien ne se compost
     de tribus juxtaposes et en partie croises, se rattachant les unes
      la souche de 'Ham comme les Cissiens et les Cossens, les autres
      la souche touranienne comme les Susiens proprement dits, comme
     les Susiens (_Schouschinak_ dans leur propre langage), les
281  Apharsens ou Amardes (_Hafarti_) et les Uxiens (nom tir par les
     Grecs du Perse _Ouvaja_). Les sculptures assyriennes reprsentant
     des scnes des guerres des monarques ninivites dans le pays de
     'Elam, montrent qu'un type ngrode trs caractris prdominait
     dans cette population de sang extrmement mlang. Mais en mme
     temps elles justifient l'crivain biblique en attribuant  la
     plupart des chefs de tribus et des hauts fonctionnaires de la cour
     des rois de Suse un type de race tout  fait diffrent de celui des
     hommes du peuple, des traits qui sont, sans aucun doute possible,
     ceux des nations syro-arabes. Il y avait donc eu dans le pays de
     'Elam,  une poque qu'il nous est impossible de dterminer,
     introduction d'une aristocratie se rattachant  la race de Schem,
     aristocratie qui avait rapidement adopt le langage du peuple
     auquel elle s'tait superpose, mais qui, ne se mlangeant pas avec
     les indignes des classes infrieures, avait conserv fort intact
     son type ethnique particulier. C'est l ce que le document sacr
     dsigne sous le nom de _'Elam_, fils de Schem.

       [Note 131: C'est aussi le sens du nom donn au mme pays dans la
       langue accadienne, _Nima_.]

       [Illustration 305: Tte d'un lamite de la classe aristocratique,
       au type smitique[1].]

       [Note 1: D'aprs les sculptures assyriennes de Koyoundjik.]

     _Asschour_, second fils de Schem, personnifie la nation des
     Assyriens, qui joua un si grand rle dans l'histoire de l'Asie
     occidentale. La langue et la civilisation sont communes aux
     Assyriens proprement dits et aux Chaldo-Babyloniens; mais les
     monuments figurs de ces peuples eux-mmes montrent que leur type
     physique et anthropologique diffrait profondment. Les Assyriens
     ont tous les traits propres aux peuples syro-arabes; ils peuvent en
     passer pour une des nations caractristiques et typiques au point
     de vue de l'apparence extrieure, ce qui s'applique trs bien  la
     place donne  _Asschour_ dans la descendance de Schem. Les
     Chaldo-Babyloniens s'en distinguent d'une faon trs accuse; il
     suffit de voir leur figure dans les bas-reliefs excuts avec soin
     pour reconnatre que, malgr la communaut de langue, ce sont des
     hommes d'une autre race. Et en effet, nous verrons en tudiant leur
     histoire que leur nation s'est forme de la fusion de deux lments
     ethniques: l'un  qui appartenait en propre  l'origine la langue
282  de la famille syro-arabe dit abusivement _assyrienne_, mais que la
     Gense, en parlant de son hros lgendaire Nimrod, range dans la
     descendance de Kousch; l'autre, parlant un idiome agglutinatif trs
     particulier, est le peuple de Schoumer et d'Akkad, comme il
     s'intitulait lui-mme, qui parat devoir tre rapport  la souche
     touranienne. La distinction d'origine ethnique, que la Bible
     tablit entre les Assyriens et les Chaldo-Babyloniens, est donc
     parfaitement justifie au point de vue scientifique.

       [Illustration 306: Types d'Assyriens[1].]

       [Note 1: D'aprs les bas-reliefs de l'Assyrie. La figure imberbe,
       place entre les deux autres, est celle d'un eunuque.]

     Le texte sacr ajoute que c'est de la terre o Nimrod avait tabli
     son empire kouschite et o se trouvaient les quatre villes de Babel
     (_Babilou_, Babylone), rech (_Ourouk_, Orcho), Akkd et Kalneh
     (_Koulounou_), que sortit Asschour; aprs quoi il btit Ninive et
     les cits voisines. Ceci encore est de la plus merveilleuse
     exactitude. Nous verrons, en effet, dans le livre de cette histoire
     qui sera consacr aux Assyriens, que la civilisation
     chaldo-babylonienne tait dj depuis longtemps constitue, et
     parvenue  un haut point de splendeur quand les tribus de race
     smitique pure, riveraines du Tigre, qui formrent ensuite la
     nation assyrienne, taient encore  l'tat de hordes confuses,
     nomades et  demi barbares, auxquelles on donnait le nom collectif
     de _Gouti_, en hbreu _Goim_. Une colonie babylonienne, prenant sa
     route vers le nord, s'tablit sur la rive occidentale du Tigre, 
     l'entre du territoire de ces tribus, dans le lieu qui s'appelle
     aujourd'hui Kalah-Scherght. Elle y fonda une ville, consacre au
     culte du dieu Asschour, un des dieux du panthon
     chaldo-babylonien. Cette ville devint le foyer d'o la
     civilisation et la langue de Babylone rayonnrent sur les Gouti et
     les conquirent. Peu  peu ils se grouprent autour de ce centre,
283  reconnurent sa suprmatie et se formrent en unit nationale sous
     le gouvernement de chefs, primitivement sacerdotaux, qui rsidaient
     dans la ville d'Asschour. Le dieu Asschour, sous les auspices
     duquel ils s'taient ainsi civiliss et constitus, devint leur
     grand dieu national, le peuple que forma leur groupement le peuple
     d'Asschour et leur territoire le pays d'Asschour.

       [Illustration 307: Les deux types de visages des Babyloniens[1].]

       [Note 1: D'aprs les sculptures du palais de Koyoundjik,
       retraant les campagnes du roi ninivite Asschour-bani-abal en
       Babylonie.]

     Le troisime fils de Schem, dans le tableau ethnographique de la
     Gense, est appel _Arphakschad_. C'est une souche ethnique que
     l'auteur reprsente comme se divisant, au bout de quelques
     gnrations, en deux grands rameaux, les Tera'hites ou les Hbreux
     et les peuples qui leur sont intimement apparents, les Yaqtanides
     ou populations smitiques de l'Arabie mridionale. Les premiers
     noms de la gnalogie de cette section de la race de Schem, 
     laquelle l'crivain sacr donne un dveloppement tout spcial,
     parce que c'tait celle  laquelle appartenait le peuple choisi
     dont il racontait l'histoire, ont un caractre  part; ils ne sont
     videmment ni personnels, ni ethnographiques; leur sens est  la
     fois gographique et historique. Ils reprsentent les premiers
     faits de la migration d'est en ouest, de ce groupe des descendants
     de Schem aprs la constitution de son individualit propre et avant
     sa division en deux courants divergents. _Arpha-Kschad_ signifie
     limite du Chalden ou plutt limitrophe du Chalden; c'est
     l'indication du point o fut le berceau du groupe. _Schela'h_, nom
     donn comme celui de son fils, exprime l'impulsion en avant, la
     mise en marche de ce rameau de populations, sortant de son premier
     sjour pour se porter vers l'occident. A la gnration suivante
     _'Eber_ reprsente le passage au del (de l'Euphrate), qui dut,
     en effet, avoir lieu pour permettre aux Yaqtanides de gagner
     l'Arabie et aux Tera'hites de s'tablir autour d'Our des Kaschdim
     ou Chaldens, qui fut le point de dpart de leur dernire
     migration. Il rappelle aussi que les populations de la Syrie, en
     vertu de ce mme fait, donnrent aux Tera'hites, quand ils vinrent
     s'tablir au milieu d'elles, le nom de _'Ebrim_ ou _Beni 'Eber_,
     c'est--dire les gens venus d'au del du fleuve, d'o l'on a fait
284  Hbreux. C'est  la gnration aprs _'Eber_, autrement dit aprs
     le passage sur la rive droite de l'Euphrate, que s'opre la
     division du tronc ethnique en deux rameaux. Le reprsentant de
     celui d'o sortirent les Tera'hites est _Peleg_, dont le nom
     exprime l'ide de division, et le texte sacr insiste sur cette
     signification; le reprsentant du rameau qui prend ds lors sa
     route vers l'Arabie, a un nom ethnique, _Yaqtan_.

     _Yaqtan_ revt dans la tradition arabe la forme _Qa'htan_, qui est
     le nom d'un canton situ dans le nord du Ymen, sans doute celui
     d'o rayonnrent toutes les tribus de cette race, qui se
     superposrent aux anciens habitants 'Hamites sur le littoral arabe
     de la mer d'Oman. Les peuples yaqtanides ou qa'htanides constituent
     dans la pninsule arabique la couche de populations que les
     traditions recueillies par les Musulmans appellent _Moute'arriba_.
     Ils habitrent, dit le texte,  partir de Mescha, en allant vers
     Sephar, jusqu' la Montagne de l'Orient. Ces points gographiques
     sont bien clairs: _Mescha_ est la Msne de la gographie
     classique, le _Maisn_ des crivains syriaques, auprs de
     l'embouchure commune de l'Euphrate et du Tigre, avec le _Msalik_
     de nos jours, c'est--dire la partie de dsert, actuellement
     habite par la grande tribu arabe des Benou-Lam, qui s'tend
     immdiatement en arrire de la contre fertile du 'Iraq-'Araby;
     _Sephur_ est le _Saphar_ des gographes grecs et latins, qui fut un
     temps la capitale des Sabens, le _Zhafr_ d'aujourd'hui; quant 
     la Montagne de l'Orient, cette dsignation, par rapport  la
     pninsule arabique, a trait videmment au massif montueux et
     fortement relev du Nedjd. Ainsi les indications de la Gense
     dterminent pour l'habitation des Yaqtanides une vaste zone qui
     traverse toute l'Arabie et comprend,  partir du Msalik, le
     Djebel-Schommer, le Nedjd, le midi du 'Hedjz, le Ymen, le
     'Hadhramaout et le Mahrah. Sur ce territoire, l'crivain biblique
     compte treize fils de Yaqtan ou peuples principaux issus de cette
     souche:

     _Almodad_, dont le nom prsente l'article arabe _al_; ce sont
     probablement les _Djor'hom_ de la tradition arabe, l'une des plus
     puissantes nations issues de Qa'htan, qui habitait une portion du
     'Hedjz et dont les rois lgendaires sont presque tous dsigns par
     l'appellation de _Modhadh_.

     _Schaleph_ correspond bien manifestement aux _Salapeni_ de la
     gographie classique et au canton actuel de _Salfieh_, au sud-ouest
     de an'a.

     _'Haarmaveth_ est la forme que devait revtir rgulirement en
     hbreu le nom du _'Hadhramaout_, le pays des Chatramotites des
     Grecs.
285
     _Yera'h_ ne peut tre que la traduction hbraque d'un nom de
     peuple, qui en arabe avait le sens de peuple de la lune; les
     commentateurs hsitent pour l'application de ce nom entre les
     _Benou-Helal_ ou fils de la nouvelle lune, ancien peuple du nord
     du Ymen, les Alilens de la gographie classique, et la rgion du
     _Djebel Qamar_, la montagne de la lune, dans le 'Hadhramaout
     oriental.

     Pas de doute que _Hadoram_ ne corresponde aux Adramites des
     gographes classiques, donns pour voisins des _Chatramotites_ mais
     distincts d'eux.

     _Ouzal_ reprsente le canton du Ymen o est situe la ville de
     an'a, que les traditions arabes affirment s'tre appele _Aouzl_
     jusqu' la conqute thiopienne du Ve sicle de l're chrtienne.

     Avec _Diqlah_ nous sommes obligs de rentrer dans la voie des
     conjectures; aucun canton de l'Arabie ne nous offre d'appellation
     analogue; mais ce nom signifie palme en hbreu; il doit donc
     dsigner une contre particulirement riche en palmiers, ou bien o
     l'on rendait un culte religieux au dattier, comme le faisaient les
     habitants de Nedjrn; la situation de ce dernier canton
     conviendrait fort au groupement de _Diqlah_ avec les noms voisins.

     _'Obal_, qui peut rpondre  un protype arabe _Ghobal_, rappelle 
     l'esprit les _Gebanitae_ de Pline, qui habitaient  l'ouest du
     canton d'Aouzal, sur le bord de la mer, et dont la capitale, Tamna,
     tait une si grande ville qu'elle comptait jusqu' 65 temples.

     _Abimal_, le pre de Mal, reprsente un des cantons du pays de
     Mahrah, la rgion principale de production de l'encens; le
     naturaliste grec Thophraste dit, en effet, que de son temps le
     meilleur encens venait du district de _Mali_, qu'on ne saurait
     manquer d'identifier avec Mal.

     Le sens de _Scheba_ est certain; ce sont les clbres Sabens, le
     peuple le plus considrable et le plus fameux de l'Arabie-Heureuse.

     Vient ensuite _Ophir_. Il ne saurait tre ici question de l'Ophir
     indien, du pays d'Abhra, prs des bouches de l'Indus; mais la
     conjecture la plus vraisemblable, au sujet de l'Ophir arabe, est
     que ce nom avait t appliqu dans l'usage  la rgion qui servait
     d'entrept ordinaire aux produits de l'Ophir indien, c'est--dire
     aux alentours du port de 'Aden, o les vaisseaux de l'Inde avaient
     l'habitude d'apporter leurs marchandises, qu'y prenaient d'autres
     vaisseaux faisant la navigation de la mer Rouge. Et, en effet, nous
286  voyons dans les gographes classiques la province du Ymen qui
     s'tend le long du dtroit de Bal-el-Mandeb, depuis Muza
     (aujourd'hui Maouschid) jusqu' 'Aden, appele pays de _Maphar_,
     appellation qui reproduit celle d'Ophir, avec une prformante _m_,
     trs frquente dans les noms de lieux smitiques.

     _'Havilah_ est le pays de _Khaouln_ dans le nord du Ymen,
     touchant  la frontire du 'Hedjz; c'est jusque l, est-il dit
     plus loin dans la Gense[132], que s'tendirent au sud les tribus de
     la descendance de Yischmal (Ismal).

       [Note 132: XXV, 18.]

     Enfin le dernier des fils de Yaqtan est _Yobab_, dont le nom parat
     tre altr et devoir se corriger en _Yobar_; car Ptolme
     mentionne des _Iobarit_ dans l'Arabie mridionale, et les
     traditions arabes enregistrent un peuple _Wabar_, issu de Qa'htan,
     qui habitait  l'orient de 'Aden jusqu' la frontire du
     'Hadhramaout.

     Pendant que la branche de _Yaqtan_ se divise ainsi, la descendance
     de _Peleg_ se continue par les gnrations successives de _Re'ou_
     (nom dont le sens implique la notion de la vie pastorale),
     _Seroug_, _Na'hor_ et _Tera'h_. Aprs ce dernier personnage,
     l'ensemble des tribus tera'hites ou des _'Ebrim_, opre sa
     migration de la Chalde occidentale en Syrie, o il a son premier
     tablissement  'Haran, et la Bible nous le montre subissant une
     division tripartite, qui semble calque sur celle des fils de
     Noa'h. Les trois fils de Tera'h sont _Abraham_, _Na'hor_ et
     _'Haran_, tous trois chefs de divisions ethniques et pres de
     nombreuses tribus. Na'hor reste fix dans le _Paddan Aram_ ou _Aram
     Naharam_, c'est--dire dans le vaste plateau de Damas, arros de
     deux rivires, tandis que son frre Abraham se dirige vers le sud.
     L il a douze fils[133], qui reprsentent autant de peuplades, qui se
     mlent aux Aramens et s'tendent vers le sud, le long de la
     lisire du dsert. Lot, fils de 'Haran, suit la migration de son
     oncle Abraham; la Gense fait sortir de lui les peuples de Moab et
     de 'Ammon, qui habitaient  l'Orient de la Mer Morte. Pour Abraham,
     il a comme fils, de sa femme lgitime Sara, Yie'haq (Isaac), qui
     continue la ligne de la tribu ane, et auparavant, de son esclave
     Hagar, Yischma'el (Ismal), qui, s'unissant  une gyptienne, donne
      son tour naissance  douze fils, reprsentant les principales
     tribus de la dernire couche de population de l'Arabie, les Arabes
     proprement dits ou _Moust'ariba_ des crivains musulmans. Les
287  tribus ismalites, dont nous rservons l'examen dtaill pour une
     autre partie de notre histoire, sont dsignes dans le texte
     biblique comme habitant, les unes dans des villages et les autres
     sous des tentes, depuis le pays de 'Havilah jusqu'au dsert de
     Schour  l'orient de l'gypte, dans un sens, et de l jusqu' la
     frontire d'Asschour, dans l'autre sens[134]. Enfin Abraham, aprs
     la mort de Sara, pouse une nouvelle femme, Qetourah, dont il a six
     fils, reprsentant encore autant de peuplades, dont la liste
     gnalogique[135] suit l'ordre de leur position respective du sud au
     nord. La plus importante est celle de _Midian_, fameuse dans
     l'histoire des Hbreux, par ses conflits avec ce peuple; et les
     autres appartiennent  son voisinage immdiat. L'auteur sacr
     indique mme que, de ses concubines, Abraham a eu encore de
     nombreux fils, qu'il a envoy au loin dans l'est, aprs les avoir
     dots[136], et qui y sont devenus les auteurs de tribus nomades. La
     dernire division des Tera'hites se produit aprs Yie'haq, quand
     de ses deux fils l'un, Yaqob (Jacob), surnomm _Yisral_, devient
     le pre des Beni Yisral ou Isralites, et de leurs douze tribus
     (ce nombre de douze, qui se reproduit dans la famille de Na'hor et
     dans celle de Yischma'el, est videmment artificiel et cherch),
     l'autre, 'Esav (Esa), surnomm  son tour _Edom_, est l'auteur des
     domites ou Idumens. La Gense attribue  'Esav cinq fils, ns de
     mres Kennennes ou Ismalites[137]; ils reprsentent cinq tribus
     qui, dans les montagnes de Se'ir, s'associent et se mlent aux sept
     tribus des 'Horim, habitants antrieurs du pays[138]. Ainsi la nation
     des domites se montre  son tour forme encore de douze tribus,
     issues de deux origines diffrentes.

       [Note 133: _Genes_., XXII, 20-24.]

       [Note 134: _Genes_., XXV, 12-18.]

       [Note 135: _Genes_., XXV, 1-4.]

       [Note 136: _Genes_., XXV, 6.]

       [Note 137: _Genes_., XXXVI, 9-19.]

       [Note 138: _Genes_., XXXVI, 20-30.]

       [Illustration 311: Captif de la nation des Schasou, nomades
       smitiques du dsert entre l'gypte et la Syrie[4].]

       [Note 4: D'aprs les sculptures gyptiennes du Palais de
       Mdinet-Abou.

       Le nom de Schasou, comme celui de Bdouins aujourd'hui, tait une
       appellation gnrale que les gyptiens donnaient  toutes les
       tribus nomades de Smites habitant le dsert, telles que les
       domites et les Ismalites; il semble englober aussi les peuples
       de 'Amaleq.]
288
     Nous venons de suivre la vaste extension de la descendance
     d'_Arphakschad_ dans l'ouest et le sud-ouest, telle que le texte
     biblique la donne avec beaucoup plus de dtails que celle d'aucun
     autre des rameaux congnres. Mais le rang de ce nom dans la liste
     des fils de Schem se rapporte  la position du berceau premier de
     tous ces peuples, et non au champ de leur dveloppement postrieur.
     Les deux derniers fils de Schem sont _Loud_ et _Aram_. Ils
     reprsentent les deux divisions, septentrionale et mridionale, des
     peuples Aramens ou Syriens.

     On a cherch dans _Loud_ les Lydiens de l'Asie-Mineure, d'aprs une
     assonance de noms purement fortuite. Les Lydiens sont un peuple
     aryen de race et de langage; et leur position gographique ne
     correspond aucunement  celle du _Loud_, fils de Schem, qui,
     d'aprs son rang dans l'numration, habitait entre _Asschour_ et
     _Arphakschad_, d'une part, et _Aram_, de l'autre. Sur ce qu'est ce
     dernier, pas de doute possible, son nom a gard sa signification
     ethnographique et gographique dans toutes les langues orientales.
     Seulement, dans toute la Gense, sa signification est beaucoup
     moins tendue que plus tard. Qu'on y emploie les noms d'_Aram_
     simplement, de _Paddan Aram_ ou de _Aram Naharan_, ces expressions
     ne dsignent jamais (nous en donnerons la preuve dans le livre de
     cette histoire consacr aux Isralites) que le pays voisin de
     Dammeseq ou Damas, c'est--dire la Syrie mridionale. Et c'est
     aussi l que nous maintient la liste des fils d'_Aram_ dans le
     tableau ethnographique du chapitre X.

     Ces fils sont, en effet:

     _'Ou_, le peuple auquel appartient le Patriarche Yiob (Job); le
     mme nom reparat dans les gnalogies des descendants de Na'hor et
     de ceux des _'Horim_, ce qui indique que des lments divers
     s'taient mls dans le peuple qu'il dsignait; parmi les fils de
     Na'hor, _'Ou_ a pour frre _Bouz_, et les documents assyriens
     mentionnent, comme deux peuplades situes  ct l'une de l'autre
     dans le dsert  l'est de la Syrie, _'Hazou_ et _Bazou_; le
     prophte Yirmiah (Jrmie) parle d'un pays de _'Ou_ touchant 
     celui d'Edom, du ct du nord, et c'est bien l qu'est la scne de
289  l'histoire de Yiob; d'un autre ct, le _'Hazou_ des inscriptions
     cuniformes assyriennes est plutt voisin de la Trachonitide, o
     l'historien juif Josphe place le _'Ou_, fils d'_Aram_; enfin
     Ptolme parle d'une peuplade de _Aisit_ ou _Ausit_, errant dans
     le dsert  l'ouest de l'Euphrate; tout ceci donne l'ide d'un
     peuple qui s'est form dans l'est de Damas et de la Trachonitide,
     et s'est ensuite bris en plusieurs tronons, rpandus sur
     diffrents points du dsert de Syrie;

     _'Houl_, dont le nom est celui du pays de _'Houl_ ou _'Houla_,
     plac par les gographes arabes entre les contres antiques de
     _Baschan_ et de _Golan_; le territoire de la population dsigne
     par ce nom devait s'tendre jusque l o est situe _'Houleh_, sur
     le lac Merom;

     _Gether_ est reprsent dans les gnalogies traditionnelles des
     Arabes comme la source des peuples de _Themoud_ et de _Djadis_; on
     n'est pas en mesure de discuter la valeur de cette donne; dans le
     document biblique, _Gether_ parat correspondre au canton que la
     gographie classique appelle l'Iture;

     Pour le quatrime fils d'Aram, _Masch_, les interprtes ont hsit
     entre la Msne, que nous avons dj vu dsigner tout  l'heure
     sous la forme _Mescha_, et le Masius auprs de Nisibe; la question
     est tranche en faveur de la Msne par ce fait que les
     inscriptions cuniformes assyriennes y placent un peuple d'_Arami_
     ou Aramens; cette fraction de la famille smitique y avait tabli
     de trs bonne heure une de ses tribus; peut-tre mme avait-ce t
     l le berceau premier d'o sa majeure part avait migr pour la
     Syrie.
290
     Ce dernier nom nous loigne donc de la Syrie mridionale, mais non
     pour nous amener dans la Syrie du nord, qui reste absolument en
     dehors de la descendance d'_Aram_, dans le tableau du chapitre X de
     la Gense. Pour cette dernire rgion, c'est _Loud_ qui l'y
     reprsente. C'est, en effet, de ce ct que la situation dans
     laquelle _Loud_ est mentionn entre les fils de Schem, nous oblige
      le chercher; et les gnalogies traditionnelles des Arabes nous
     confirment dans cette voie, en faisant, dans quelques-unes de leurs
     versions, de _Loud_ un fils d'_Aram_. Ces gnalogies n'ont pas,
     sans doute, une bien grande autorit; cependant ici elles ne
     sauraient tre absolument mprises, car elles nomment _Pharis_
     comme un fils de _Loud_ ou _Laoud_, et dans le seul passage
     biblique o il soit encore question du peuple asiatique de
     _Loud_[139], il est associ  _Paras_ comme fournissant tous deux des
     mercenaires aux armes de Tyr. Mais ce qui est bien plus srieux et
     qui doit entrer au premier rang en ligne de compte pour la solution
     du problme des deux derniers fils de Schem, c'est que les
     monuments gyptiens donnent le nom de _Routen_  l'ensemble des
     peuples connus plus tard sous l'appellation gnrique d'Aramens.
     Ils distinguent, du reste, ces peuples en deux groupes sous leur
     nom commun: le _Routen_ infrieur ou _Khar_[140] qui correspond 
     l'_Aram_ du tableau ethnographique de la Gense, en y joignant le
     pays de Kena'an ou la Palestine; le _Routen_ suprieur, auquel
     appartient, du reste, plus spcialement et plus en propre le nom de
     _Routen_, et que dsigne ce nom quand il est employ absolument.
     C'est la Syrie du Nord, entre la valle de l'Oronte et l'Euphrate,
     avec la partie ouest de la Msopotamie septentrionale, jusqu' la
     frontire des Assyriens. Voil le _Loud_ de la Gense, et il faut
     hsiter d'autant moins  l'y reconnatre que, dans la famille de
     Miram, nous avons vu la forme biblique correspondre dj 
     l'gyptien _Rot=Loud_; or, le _Loud_, fils de Schem, est exactement
     dans le mme rapport philologique et phontique avec le _Rout-en_,
     _Lout-en_ des documents hiroglyphiques, sauf l'addition  ce
     dernier d'une dsinence en _n_, qui n'appartient pas  la
     constitution philologique du nom. Dans les sculptures des monuments
     gyptiens dont l'excution est la plus soigne, il y a une
     diffrence sensible de figure et de costume sous le type commun de
     race entre les gens du _Routen_ infrieur et du _Routen_ suprieur
     ou du _Khar_ et du _Routen_, diffrence qui justifie la distinction
     biblique entre _Aram_ et _Loud_.

       [Note 139: _Ezech._, XXVII, 10.]

       [Illustration 314: Guerriers du peuple de Khar ou des Aramens
       mridionaux[2].]

       [Note 2: Reprsentation gyptienne du temps de la XVIIIe
       dynastie, emprunte  l'ouvrage de Wilkinson.]

       [Note 140: Ce nom gyptien de _Khar_ est bien videmment une
       corruption du smitique _A'har_, l'Ouest, le pays de l'Ouest,
       qui s'appliquait  l'ensemble de la Syrie et de la Palestine
       comme  la plus occidentale des possessions smitiques.]
291
     Mais elle s'efface de bonne heure; en gypte, _Routen_ devient une
     appellation traditionnelle des peuples syriens, qui perd tout sens
     plus prcis; dans les livres hbreux le nom de Loud disparat, et
     celui d'Aram s'tend sur son territoire. Les deux nations
     primitivement distinctes, se sont fondues et assimiles. Au VIIIe
     sicle avant notre re, aprs la ruine de l'empire des _Hittim_,
     leur pays se fond aussi dans l'Aram. C'est qu'en effet,  ce
     moment, l'aramasme devient singulirement envahissant. Grce  des
     circonstances politiques et historiques que nous aurons  exposer
     plus tard, grce  la faveur que lui tmoignent les monarques
     assyriens, puis les Achmnides, il absorbe graduellement toutes
     les populations de la Palestine, de l'Arabie-Ptre, de la Syrie et
     de la Msopotamie. Il est pendant plusieurs sicles l'lment
     prdominant, qui tend  tout s'assimiler dans la race smitique,
     jusqu'au moment o, avec la prdication de l'islamisme, c'est
     l'Arabe qui le supplante dans ce rle et l'absorbe  son tour.

       [Illustration 315: Ambassadeur des Rotennon ou Aramens
       septentrionaux[1].]

       [Note 1: D'aprs les peintures d'un tombeau de Thbes datant du
       rgne de Toutankh-Amon (XVIIIe dynastie).]

     Le groupe des populations que l'ethnographie biblique rassemble
     sous le nom de Schem, groupe dont les reprsentants principaux sont
     de nos jours les Arabes et les Juifs, est remarquablement un au
     double point de vue physique et linguistique. Il prsente un type
     de la race blanche plus pur et plus beau que celui des populations
     'hamitiques. La barbe est mieux fournie, le teint beaucoup plus
     clair, quoique dj bistr, la taille plus leve, la complexion
     particulirement sche. Le visage est gnralement long et mince,
     le front peu lev, le nez aquilin, la bouche et le menton fuyants,
     ce qui donne au profil un contour arrondi plutt que droit; les
     yeux enfoncs, noirs et brillants.
292
     FAMILLE DE YAPHETH.--Nous avons dj dit que le nom de ce troisime
     des fils de Noa'h, connu aussi de la tradition armnienne et de la
     tradition grecque, parat emprunt aux idiomes aryens, que
     parlaient la plupart des peuples rattachs  sa descendance. Mais
     il a pris en hbreu une forme qui lui donne une signification dans
     cet idiome; _Yapheth_ veut dire extension, et cette forme a t
     adopte pour exprimer la notion de l'immense tendue des pays
     couverts par cette division de l'humanit noa'hide.

     La Gense donne sept fils  Yapheth: _Gomer_, _Magog_, _Mada_,
     _Yavan_, _Thoubal_, _Meschech_ et _Thiras_.

     Pas de doute que _Gomer_ ne corresponde aux Cimmriens de
     l'antiquit classique, dont Hrodote parle comme ayant constitu la
     population de la Chersonse taurique avant l'invasion des Scythes
     et comme s'tant ensuite tablis en Paphlagonie. Les Cimmriens,
     aux VIIIe et VIIe sicles avant J.-C., jourent un assez grand rle
     dans l'histoire de l'Asie-Mineure, qu'ils dsolrent par leurs
     incursions. Les documents assyriens les appellent _Gimirra_. Ils
     appartenaient  la souche des peuples thraco-phrygiens, les
     tmoignages grecs nous le disent formellement. _Gomer_, dans le
     chapitre X de la Gense, a un sens ethnique trs tendu, comme tous
     les noms placs  la gnration immdiatement aprs Yapheth, qui
     reprsentent une premire grande division de sa race. On doit donc
     le prendre comme la personnification de l'ensemble des
     Thraco-Phrygiens tablis des deux cts du Pont-Euxin, en Europe et
     en Asie. Le document biblique lui prte ensuite trois fils,
     _Aschkenaz_, _Riphath_ et _Thogarmah_, reprsentant une subdivision
     de la souche premire entre les diffrents rameaux qu'elle
     prsentait en avant du ct des Hbreux, c'est--dire en
     Asie-Mineure.

     _Aschkenaz_ est associ dans un autre endroit aux peuples de
     l'_Ararat_ et de _Minni_ en Armnie[141]. Il est impossible de
     mconnatre dans leur nom celui des Ascaniens du nord de la
     Phrygie, dont l'antique extension est atteste par les
     dnominations du canton bithynien de l'Ascanie, des deux lacs
     Ascaniens situs au sud et au nord de Nice, du golfe Ascanien et
     des les Ascaniennes du littoral de la Troade, enfin du port
     Ascanien en olie. C'est ce nom d'Ascanie et d'Ascaniens qui
     suggra la cration du personnage mythique d'Ascanios ou Ascagne,
     donn pour fils  ne et  Cruse. _Aschkenaz_ reprsente donc la
293  nation des Bryges ou Phryges, nation troitement apparente aux
     Thraces, migre de leur contre en Asie-Mineure, o sa premire
     station fut, dit-on, dans l'Ascanie, mais ayant laiss en arrire
     quelques tribus de mme nom dans les cantons entre la Macdoine et
     la Thrace.

       [Note 141: _Jerem._, LI, 27.]

     _Riphath_, d'aprs l'ancienne tradition juive recueillie par
     Josphe, est la Paphlagonie. Il n'y a rien de srieux  objecter 
     cette donne, qui s'accorde parfaitement avec la position de
     _Riphath_ entre _Aschkenaz_, c'est--dire la Phrygie
     septentrionale, et _Thagarmah_, l'Armnie occidentale. On a
     rapproch avec raison, dit M. Maury, le nom de _Riphath_ de celui
     des monts Riphes, attribu par les Grecs  une chane qu'ils
     reprsentaient comme s'levant aux extrmits borales de
     l'univers, et que, pour ce motif, ils ont successivement transport
      des montagnes de plus en plus loignes vers le nord-est, 
     mesure que leurs connaissances gographiques s'tendaient. Lorsque
     le Caucase apparaissait aux Hellnes comme le point le plus recul
     de la terre, ils durent lui appliquer le nom de Riphe. Encore au
     temps de Pline, cette chane tait suppose se rattacher aux
     montagnes de ce dernier nom. La Paphlagonie, qui s'avanait presque
     jusqu'au pied du Caucase, et d'o l'on apercevait ses cimes les
     plus hautes, a donc pu tre jadis connue des Grecs, qui y
     envoyrent de bonne heure des colonies, sous le nom de pays des
     Riphes, lequel aura ensuite pass chez les Phniciens.

     _Thogarmah_ est plusieurs fois encore mentionn dans la Bible. Le
     prophte Ye'hezqel (zchiel) le qualifie de contre voisine de
     l'aquilon et en parle comme tant voisin de _Gomer_[142]. D'o il
     suit que le pays de _Thogarmah_ devait tre situ au nord de
     l'Assyrie. Ailleurs[143], le mme prophte nous dit que _Thogarmah_
     envoyait  Tyr des mules, des chevaux et des cavaliers. La contre
     de ce nom ne pouvait, par consquent, tre prodigieusement loigne
     de la cit phnicienne, d'o l'on devait s'y rendre par terre. La
     tradition des Armniens et des Gorgiens leur attribue pour anctre
     _Thargamoss_ ou _Thorgom_, pre de Haigh, qui est visiblement
     _Thogarmah_. Josphe, en avanant que, de ce mme _Thogarmah_,
     tait issue la nation des Phrygiens, s'loigne peu de
     l'identification que cette tradition entrane, puisque Hrodote, et
     avec lui l'unanimit des crivains grecs, nous apprend que les
     Armniens taient une colonie des Phrygiens. _Thogarmah_ reprsente
294  donc l'Armnie, mais au sens le plus ancien de ce mot, restreint 
     l'Armnie occidentale, et laissant de ct les pays de l'_Ararat_
     et de _Minni_ ou _Manni_ (la Minyade des auteurs classiques, du
     ct de l'actuel Van), que jusqu'au VIIe sicle avant J.-C.
     habitait un peuple tout  fait diffrent de race et de langage, les
     _Ourarti_ des documents cuniformes, Alarodiens d'Hrodote. C'est
     seulement  la fin du VIIe sicle et dans le VIe que les Armniens
     proprement dits, apparents troitement aux Phrygiens, firent la
     conqute de ces dernires contres, o plus tard une infiltration
     lente de nouveaux lments ethniques, sous la domination perse, en
     fit un peuple entirement iranien de langue et mme de type
     physique, comme le sont les Armniens modernes.

       [Note 142: _Ezech._, XXXVIII, 6.]

       [Note 143: XXVII, 14.]

     On donne gnralement au nom de _Magog_ une tymologie aryenne qui
     le dcomposerait en _Ma-gog_ et lui attribuerait le sens de grande
     montagne, que l'on rapporte au Caucase. Il y a de srieuses
     objections  faire  cette tymologie, et le plus sage est de
     chercher la situation de _Magog_ sans s'occuper de l'origine,
     encore inconnue, de son appellation. Pour la plupart des
     interprtes depuis Josphe, ce nom dsigne les Scythes proprement
     dits ou Scythes europens, peuple qui appartenait certainement  la
     race aryenne, iranien suivant les uns, germanoslave suivant
     d'autres. Il n'est pas, en effet, douteux que ce ne soit aux
     Scythes passs au sud du Caucase dans la seconde moiti du VIIe
     sicle avant J.-C., ayant leur quartier-gnral dans le canton de
     la valle du fleuve Kour, au nord de l'Armnie, canton auquel leur
     sjour valut le nom de Sacasne, et promenant pendant un certain
     nombre d'annes la dvastation sur toute l'Asie antrieure, comme
     nous le raconterons en traitant de l'histoire d'Assyrie, que font
     allusion deux des prophties de Ye'hezqel[144]. Elles s'adressent 
     _Gog_, du pays de _Magog_, prince et chef de _Meschech_ et de
     _Thoubal_. Ce sont ces oracles qui ont donn lieu  tant de
     bizarres et fantastiques lgendes sur les peuples fabuleux de _Gog_
     et _Magog_. En ralit, il y est question d'un personnage
     parfaitement historique, dont la ralit a t rvle par les
     documents assyriens; car les inscriptions du roi
     Asschour-bani-abal,  trs peu d'annes de distance de la prophtie
     de Ye'hezqel, parlent de _Gagi_, roi des _Sakha_ ou Scythes
     habitant au nord de l'Ararat. Voil bien le _Gog_ du prophte, qui
     reprend sa place lgitime dans l'histoire, et s'il est dit prince
     de Meschech et de Thoubal, c'est qu' ce moment les hordes
295  scythiques tenaient sous leur domination les deux peuples dsigns
     par ces derniers noms. Mais _Magog_ est-il bien le nom de son
     peuple, des Scythes? Ceci n'est pas possible, car l'apparition des
     Scythes au sud du Caucase n'a t qu'un fait passager et rcent.
     C'est au nord de cette grande chane de montagnes qu'est leur
     habitation normale, et certainement son interposition les met en
     dehors de l'horizon du tableau ethnographique de la Gense.
     _Magog_, les termes employs par Ye'hezqel sont formels  cet
     gard, est le pays o le roi _Gog_ et son peuple rsidaient au
     temps du prophte, c'est--dire celui qui comprenait la Sacasne.
     Ceci s'accorde parfaitement avec la place de _Magog_ dans le
     tableau ethnographique, o il occupe l'intervalle entre _Thogarmah_
     et _Mada_, entre l'Armnie orientale et la Mdie. Son territoire
     est donc, comme l'a trs bien vu le grand gographe allemand, M.
     Kiepert, celui de la 18 des satrapies tablies dans l'empire perse
     par le roi Darayavous, fils de Vistapa (Darius, fils d'Hystaspe),
     laquelle comprenait les Saspires, les Alarodiens et les Matiens, en
     y ajoutant en plus le bassin du Kour jusqu'au pied du Caucase.
     Ethniquement, _Magog_ reprsente les habitants de cette contre
     jusqu'au VIe sicle, c'est--dire non pas les Scythes, qui y firent
     seulement une apparition temporaire, mais les blancs allophyles du
     Caucase, dont le domaine se prolongeait alors de faon  comprendre
     l'Ararat et le pays de _Manni_ ou _Minni_.

       [Note 144: XXXVIII et XXXIX.]

       [Illustration 319: Guerrier Iranien ou Mdo-Perse, portant la
       robe mdique[1].]

       [Note 1: D'aprs les sculptures de Perspolis.]

     La synonymie de _Madai_ avec les Mdes est si vidente qu'elle n'a
     pas besoin de justification. Pour l'auteur du chapitre X de la
     Gense, les Mdes sont encore cantonns l o nous les font voir
     aussi les documents assyriens du IXe sicle avant notre re, dans
     le pays de Rhag ou Mdie Rhagienne, au nord de la Grande Mdie ou
     Mdie propre, o ils ne pntrrent qu'au VIIIe sicle. _Madai_ est
     dans le texte biblique le seul reprsentant des peuples iraniens et
     de toute la grande division orientale des Aryas.
296
     Les trois fils ans de Yapheth forment une premire srie,
     numre d'ouest en est et recule  l'extrme plan septentrional.
     Les quatre autres en composent une seconde, plus au sud, numre
     dans le mme ordre gographique rgulier; il est important de tenir
     grand compte de cette circonstance dans la recherche de leurs
     assimilations.

     _Yavan_ est le nom des Grecs[145] dans toutes les langues de
     l'Orient; il correspond  _Iones_, dont la forme primitive tait
     _Iavones_. Dans le tableau ethnographique de la Gense, ce nom
     constitue la dsignation gnrique la plus tendue de l'ensemble
     des peuples hellno-plasgiques avec leurs deux divisions
     primitives, europenne et asiatique, si bien dfinies par M. Ernest
     Curtius. La migration aryenne qui s'tait dverse dans
     l'Asie-Mineure, dit le savant berlinois, peupla le plateau de cette
     presqu'le de tribus de race phrygienne. Le peuple grec, en s'en
     sparant, constitua, par le dveloppement de ses institutions et de
     sa langue, un rameau distinct, qui se subdivisa  son tour en deux
     branches. L'une traversa l'Hellespont et la Propontide,... l'autre
     demeura en Asie et s'avana graduellement du plateau de
     l'intrieur, en suivant les valles fertiles que forment les
     rivires, jusque sur la cte, o elle s'tablit  leur embouchure,
     rayonnant de l au nord et au sud. On n'observe nulle part plus
     qu'en Asie-Mineure le contraste de la rgion de l'intrieur et de
     celle du littoral. Sur la cte, c'est comme une terre d'une autre
     constitution et soumise  un autre rgime. La cte de
     l'Asie-Mineure avait donc sa nature propre; elle eut aussi sa
     population et son histoire particulire. C'est sur le littoral que
     s'tablit l'une des deux branches de la nation grecque, tandis que
     l'autre, s'avanant plus  l'ouest, traversait l'Hellespont et
     mettait dfinitivement le pied dans les valles fermes et les
     plaines de l'intrieur de la Thrace et de la Macdoine, dfendues
     par des montagnes. Ainsi dj, sur la terre d'Asie, s'taient
     spares les deux races grecques, les Grecs orientaux et les Grecs
     occidentaux, autrement dit les Ioniens et les Hellnes, dans le
     sens strict du mot. Ds une poque fort recule, ce peuple occupa
     la rgion environnant la mer ge, qui devait devenir le thtre de
     son histoire. Les Ioniens s'avancrent ds le principe jusqu'au
     bord le plus extrme du continent asiatique, d'o ils se
     rpandirent dans les les; les Hellnes, au contraire, se
     cantonnrent dans la vaste contre montagneuse situe plus avant en
297  Europe, et dans les valles fermes o ils se fixrent; ils
     adoptrent, par suite du dveloppement de leurs moeurs, un systme
     de constitution cantonale. Plus tard, inquits dans leurs dfils
     par de nouvelles migrations, repousss au sud, ils vinrent
     s'abattre par masses successives dans la presqu'le europenne,
     sous les noms d'oliens, d'Achens et de Doriens.

     [Note 145: Voy. plus haut,  la page 225, le type idal de la race
     grecque.]

     _Yavan_, dans le chapitre X de la Gense, a quatre fils,
     _Elischah_, _Tharschisch_, _Kittim_ et _Dodanim_ ou _Rodanim_. Ici
     encore nous avons un ordre gographique d'ouest en est.

     _Etischah_, d'aprs l'emploi de ce nom dans d'autres passages
     bibliques, est srement la Grce europenne. Quelques commentateurs
     ont cherch  rapprocher cette appellation de celle des _Hellnes_
     ou de l'_Elis_; mais la philologie repousse l'un et l'autre
     rapprochement, car la forme la plus antique d'_Hellnes_ est
     _Selloi_ et celle d'_leioi_ est _Valeivoi_. Le nom grec qui a t
     ainsi transcrit dans le document sacr est celui des oliens, qui
     constiturent, en effet, la plus ancienne couche des Grecs
     europens ou Hellnes, et  qui se rattachaient les Achens, entre
     les mains desquels fut l'hgmonie des populations hellniques du
     Ploponnse jusqu' l'invasion dorienne. On doit noter que la
     transcription de _Aiolievs_ en _Elischah_ est tout  fait parallle
      celle du nom des Achens dans les documents gyptiens de la
     XVIIIe dynastie, _Akaiouscha_, de _Achaivos_, forme primitive de ce
     nom grec.

     _Tharschisch_ est  partir d'une certaine poque le nom de
     l'Espagne, o les Tyriens allaient commercer  _Tartesse_, dans le
     pays des _Tardtans_. Mais il est impossible que ce nom ait un tel
     sens dans le tableau ethnographique de la Gense. En effet,
     _Tharschisch_ y est un fils de _Yavan_, c'est--dire un pays
     colonis par la race hellno-plasgique, et de plus, sa position
     est entre _Elischah_ et les _Kittim_, entre la Grce et Cypre, ce
     qui nous reporte vers l'Archipel. C'est l, d'ailleurs, un de ces
     noms de pays lointains qui ont successivement recul  mesure que
     les connaissances gographiques s'tendaient. _Tharschisch_ est
     l'extrme ouest des navigations phniciennes, comme _Ophir_ est
     leur extrme est. D'abord beaucoup plus voisin de la cte de
     Kena'an, il a t report toujours davantage dans l'occident,
     jusqu'en Espagne, en se localisant l o des assonances de noms le
     permettaient. Dans l'ethnographie de la Gense, il n'y a pas moyen
     de ne pas assimiler _Tharschisch_ aux _Touirscha_ des inscriptions
     hiroglyphiques, d'hsiter  y voir, avec Knobel, les _Tursanes_ ou
     Plasges Tyrrhniens. Et d'aprs la place que le document biblique
298  leur assigne, ils y occupent encore leurs premires demeures sur
     les ctes occidentales de l'Asie-Mineure et dans les les de la mer
     ge, o quelques-unes de leurs tribus, restes en arrire dans la
     migration gnrale du peuple vers l'Italie, subsistaient encore
     isolment  l'aurore des temps classiques. Ici donc les documents
     mis en oeuvre par le rdacteur de la Gense remontaient
     certainement  une poque antrieure  la migration des Tyrrhniens
     dans l'Occident, dont les monuments gyptiens nous permettront de
     dterminer la date.

       [Illustration 322: Guerriers des nations plasgiques au temps de
       la XXe dynastie gyptienne[1].]

       [Note 1: Figures empruntes aux sculptures historiques de
       Mdinet-Abou,  Thbes, datant du rgne de Ramessou III (XXe
       dynastie). Les premiers guerriers sur la droite, appartiennent 
       la nation des _T'akkaro_ ou Teucriens; ceux qui viennent ensuite,
        la nation des _Touirscha_ ou Tyrrhniens.]

     L'assimilation des _Kittim_ est tellement certaine qu'elle ne
     demande pas de commentaire. Ce sont les habitants de l'le de
     Cypre, dsigns d'aprs la grande ville de _Kit_ ou _Cition_, qui
     tait le principal port de communication des Phniciens avec cette
     le. Les dcouvertes rcentes de la science ont tabli que la
     population de Cypre, o l'on a fait dans les quinze dernires
     annes des fouilles si fructueuses pour l'histoire et
     l'archologie, tait ds la plus haute antiquit de la souche
     hellno-plasgique, parlant un dialecte grec, qu'elle crivait avec
     un systme graphique particulier.

     Pour le quatrime fils de _Yavan_, au contraire, la question qu'il
     soulve reste fort douteuse, d'autant plus que l'on n'est mme pas
     sr de la forme exacte de son nom. Notre texte hbreu de la Gense
     porte _Dodanim_; mais dans celui que les Septante et les auteurs de
299  la version samaritaine avaient sous les yeux, on trouvait
     _Rodanim_, et c'est la leon que fournit le texte hbreu du livre
     des Chroniques (ou Paralipomnes, dans la Vulgate latine), 
     l'endroit o le tableau ethnographique de la Gense y est
     reproduit. C'est donc _Rodanim_ qui a pour soi le plus d'autorits,
     et en mme temps il se prte  une assimilation beaucoup plus
     vraisemblable que _Dodanim_. Les commentateurs qui ont adopt cette
     dernire leon y ont vu Dodone d'pire, ce qui est impossible
     historiquement et gographiquement reporte beaucoup trop loin dans
     le nord-ouest, ou bien les Dardaniens de la Troade, qui sont aussi
     trop au nord, d'autant plus que pour les retrouver ici il faudrait
     corriger arbitrairement _Dodanim_ en _Dardanim_. _Rodanim_, au
     contraire, nous fournit le nom de l'le de Rhodes, dont
     l'importance historique est si ancienne et dont la mention  ct
     de Cypre est toute naturelle. Il est probable, du reste, que sous
     ce nom sont aussi englobs les Cariens, au territoire desquels
     touchait Rhodes; car la population de l'le et celle du district
     continental voisin paraissent avoir t identiques.

     Les deux fils de Yapheth qui succdent  _Yavan_, sont accoupls
     troitement dans le tableau ethnographique, _Thoubal_ et
     _Meschech_, comme aussi dans presque tous les autres passages
     bibliques, assez nombreux, o ils sont nomms et o ils se
     prsentent habituellement comme insparables. Ce sont deux peuples
     de l'Asie-Mineure, guerriers et clbres par leur mtallurgie, qui
     habitaient cte  cte, vivant dans une intime alliance. Pas de
     doute qu'il ne faille, comme l'ont fait tous les commentateurs
     depuis Josphe, reconnatre en eux les Tibarniens et les Moschiens
     de la gographie classique. Seulement, au temps o les Grecs et les
     Romains nous en parlent, ces peuples avaient t refouls dans
     d'troits cantons des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, tandis
     qu'il est vident que dans la Gense leur territoire a une
     extension bien plus grande et surtout est plac bien plus au sud.
     Ici encore, les documents cuniformes assyriens sont venus apporter
     les plus heureux claircissements  l'ethnographie biblique. Ils
     nous montrent, en effet, dans les peuples de _Tabal_ et de
     _Mouschki_ deux nations puissantes, presque toujours associes, qui
     du XIIe au VIIe sicle avant notre re habitaient la Cappadoce,
     venant toucher au pays de _Khilakki_, c'est--dire  la Cilicie, et
     au _Koummoukh_ ou Commagne, presque jusqu'au haut Euphrate. Au
     reste, l'ancienne extension des Moschiens dans la Cappadoce a t
     connue de Josphe, qui affirme que la ville de Mazaca leur devait
300  son nom, et du temps de Cicron il y avait encore des clans de
     Tibarniens dans le voisinage de la Cilicie, de mme que bien plus
     au nord, dans les pays Pontiques.

     Enfin, pour ce qui est du dernier des peuples de Yapheth, _Thiras_,
     la presque unanimit des commentateurs,  commencer par Josphe, y
     a vu les Thraces. La chose est pourtant philologiquement
     impossible; les deux noms ne se correspondent aucunement. _Thiras_,
     avec un _i_ long entre le _th_ et le _r_ et une sifflante  la fin,
     au lieu d'une gutturale, ne saurait tre la transcription hbraque
     d'un nom dont le radical tait _thrak_. En outre, la race
     thraco-phrygienne est dj reprsente dans la famille japhtique
     par _Gomer_. Enfin _Thiras_, gographiquement, n'est pas recul
     dans le nord-ouest comme les Thraces; c'est un voisin de _Thoubal_
     et de _Meschech_, qui doit tre plus oriental qu'eux ou un peu plus
     mridional. Ceci donn, c'est au nom de la grande chane du
     _Taurus_ que j'identifie le sien. Et de cette faon je vois en lui
     le reprsentant de la population de la Cilicie, vaste contre qui
     ne pouvait manquer d'avoir sa place dans la gographie du chapitre
     X de la Gense, et  laquelle pourtant ne correspond aucune des
     appellations que nous avons jusqu'ici passes en revue. Quelques
     rudits, frapps de cette lacune inexplicable, ont cru pouvoir
     chercher la Cilicie dans _Tharschisch_, dont ils rapprochaient le
     nom de celui de Tarse. Mais cette conjecture a t dfinitivement
     carte une fois qu'on est parvenu  lire la vritable forme
     smitique du nom de la ville de Tarse, _Tarz_ dans les lgendes
     aramennes des monnaies qui y ont t frappes sous les
     Achmnides, _Tarzi_ dans les textes assyriens. La Cilicie n'est
     pourtant pas absente du tableau ethnographique de la Bible, mais on
     y a jusqu'ici mconnu le vrai nom qui la dsigne et qui est Thiras.

     On le voit par ce qui prcde, la grande majorit des peuples
     classs dans la descendance de Yapheth appartiennent  cette grande
     race, la plus pure du type blanc et la plus noble de toute
     l'humanit, que l'on connat sous le nom d'_aryenne_ ou
     _indo-europenne_, et dont la science contemporaine, en se guidant
     sur les affinits physiologiques et linguistiques, est parvenue 
     reconstituer l'unit originaire. En Europe, les Grecs et les
     Romains, les Germains, les Celtes, les Scandinaves et les Slaves;
     en Asie, les Perses, l'aristocratie des Mdes, les Bactriens et les
     castes suprieures de l'Inde; telles sont les principales nations
     de cette race, divise depuis une trs haute antiquit en deux
     grandes branches, l'une occidentale et l'autre orientale, les
     Europens, ainsi dsigns d'aprs la partie du monde o ils
301  terminrent leur migration et trouvrent leur demeure dfinitive,
     et les Aryas, comme ils s'intitulaient eux-mmes. Ces derniers,
     runis d'abord sous ce nom commun, restrent longtemps concentrs
     dans les contres arroses par l'Oxus et l'Iaxarte, c'est--dire
     dans la Bactriane et la Sogdiane, rgion qui avait t le berceau
     premier de la race. De l un de leurs rameaux se dirigea vers le
     midi, franchit l'Hindou-Kousch et pntra dans l'Inde en
     dtruisant, ou subjuguant les populations antrieures, de souche
     thibtaine, kouschite et dravidienne. L'autre s'tablit dans le
     pays qui s'tend entre la mer Caspienne et le Tigre, et dans les
     montagnes de la Mdie et de la Perse.

       [Illustration 325: Perse en costume national[1].]

       [Note 1: D'aprs les sculptures de Perspolis.]

     L'auteur inspir du chapitre X de la Gense n'a donc compris dans
     son numration ethnographique qu'une faible partie du vaste
     dveloppement de cette race et, sauf Mada, tous les reprsentants
     qu'il en nomme appartiennent  la branche occidentale.
     Naturellement son tableau embrasse seulement ceux des peuples
     aryens qui pouvaient tre connus des Hbreux de son temps, ceux
     qu'il connaissait lui-mme; et il n'y a pas  hsiter pour
     reconnatre que ceux de ses commentateurs qui ont prtendu trop
     largir son horizon gographique, l'tendre au mme degr que celui
     des Grecs et des Romains, se sont absolument tromps. Mais pour ce
     qu'il a connu de peuples aryens, l'auteur sacr a discern de
     l'oeil le plus sr leur troite parent, et il leur a assign une
     origine commune, ce qui est dj merveilleux, car chez aucun ancien
     l'on ne rencontre une vue ethnographique de cette profondeur et de
     cette justesse. C'est bien la race aryenne ou indo-europenne dans
     son ensemble qu'il a voulu reprsenter comme issue de Yapheth, et
     si la science actuelle trouve ici  largir son cadre, elle n'a pas
      le modifier. Cette race est celle  laquelle nous appartenons.
     C'est la race noble par excellence, celle  qui a t confie la
     mission providentielle de porter  un degr de perfection inconnu
     de toutes les autres les arts, les sciences et la philosophie.
     Bni soit Yapheth, dit Noa'h suivant la Bible, que Dieu tende au
     loin sa postrit, qu'il habite dans les tentes de Schem et que
302  'Ham soit son serviteur! Cette bndiction et cette prophtie se
     sont accomplies, car la descendance de Yapheth n'est pas devenue
     seulement la plus nombreuse et la plus tendue; elle est aussi la
     race dominatrice du monde, celle qui chaque jour encore s'avance
     vers la souverainet universelle.

     Avec les peuples aryens, l'auteur du tableau ethnographique de la
     Gense a plac les populations caucasiennes et les peuples de
     Meschech et de Thoubal, qui certainement s'y rattachaient. Ce sont
     l ceux qui pouvaient tre connus de lui parmi les peuples que l'on
     appelle les blancs allophyles, autrement dit ceux qui, sans
     diffrence notable et facilement apprciable dans le type physique
     avec les nations europennes, parlent des idiomes radicalement
     diffrents, qui semblent loigner leur origine de la souche
     aryenne. Il est clair qu'ici c'est sur le type qu'il a bas son
     classement et non sur les idiomes, ce que le simple bon sens
     indique, du reste; car certainement, si la parent des diffrentes
     langues de la famille smitique ou syro-arabe tait de nature 
     tre apprciable pour la philologie si imparfaite des anciens, il
     n'en tait pas de mme de l'affinit des dialectes iraniens et du
     grec, de l'idiome de Mada et de celui de Yavan; et personne ne
     prtendra, je pense, que les crivains bibliques aient eu une
     rvlation spciale ou mme simplement une inspiration divine en
     matire de linguistique. Sans leur langue si spciale, dit M. de
     Quatrefages, personne n'et hsit avoir dans les Basques les
     frres des autres Europens mridionaux. Leur dolichocphalie
     spciale et-elle t dcouverte, comme elle l'a t par M. Broca,
     on n'aurait pas eu l'ide d'en faire des blancs allophyles. Il en
     est de mme des peuples du Caucase, si longtemps regards,
     prcisment  cause de leurs caractres physiques, comme la souche
     pure des populations blanches europennes. Remarquons, du reste,
     que prcisment ces peuples prsentent pour l'anthropologiste et
     l'ethnographe un problme des plus obscurs et des plus complexes,
     par suite du contraste mme qui existe entre les affinits
     d'origine que semblent indiquer leur type et l'isolement o les
     placent leurs idiomes. Mais le langage concidant mal avec les
     caractres physiques peut tre chez eux le rsultat de faits
     historiques qui resteront pour nous  jamais inconnus, par exemple
     un hritage de populations antrieures d'une toute autre race, dont
     le type aura fini par s'effacer sous l'afflux toujours prdominant
     du sang blanc qui devait s'y mler. C'est ainsi que les Ottomans
     ont fini,  force de mtissages, oprs surtout par le choix de
303  femmes europennes et caucasiennes, par devenir un peuple de race
     formellement blanche, tout en gardant la langue turque de leurs
     anctres d'un autre type. Bien tmraire serait donc celui qui
     oserait affirmer, sur la foi exclusive de la diffrence
     linguistique, qu'en classant les blancs allophyles du Caucase dans
     la famille de Yapheth, l'crivain biblique n'a pas suivi des
     traditions formelles et autorises, et que ce n'est pas lui qui est
     ici dans le vrai, aussi bien que Blumenbach et Cuvier en les
     classant avec les Aryens dans la mme division de la race blanche,
     toutes rserves faites, d'ailleurs, sur le nom impropre qu'ils ont
     donn  cette grande division ethnique.

       [Illustration 327: Captif ngre, reprsentation gyptienne[1].]

       [Note 1: D'aprs les sculptures de Mdinet-Abou.]

       *       *       *       *       *

     La descendance de Schem, de 'Ham et de Yapheth, telle qu'elle est
     si bien expose et dfinie dans la Gense, ne comprend, on vient de
     le voir, qu'une seule des races humaines, la race blanche, dont
     elle nous prsente les deux divisions principales, smitique ou
     syro-arabe et aryenne ou indo-europenne, avec la sous-race
     gypto-berbre, qui est certainement sortie de son mtissage avec
     la race noire, et chez qui les caractres anatomiques, ainsi que
     tout ce qui, sauf la couleur, constitue le type physique extrieur,
     montre que c'est le sang blanc qui prdomine, qu'il s'agit en
     ralit de blancs modifis par des alliances trangres et des
     influences de milieu. Les trois autres races, jaune, noire et
     rouge, n'ont pas de place dans le tableau que donne la Bible des
     peuples issus de Noa'h. On ne saurait s'en tonner pour ce qui est
     de la premire et de la troisime. Le rdacteur inspir du livre de
     la Gense ne pouvait parler aux hommes de son temps que des nations
     dont ils avaient connaissance.
304
       [Illustration 328: Captif ngre, reprsentation gyptienne[2].]

       [Note 2: D'aprs les sculptures de Mdinet-Abou.]

     Or, de son temps on n'avait ni en gypte, ni en Palestine, ni 
     Babylone aucune notion de l'existence des Chinois ou de la race
     rouge amricaine. Les ngres, au contraire, taient parfaitement
     connus. On en rencontrait sur tous les marchs d'esclaves de
     l'Asie; l'gypte, sur laquelle l'crivain sacr avait tant et de si
     sres notions[146], les voyait surtout ramener par milliers  l'tat
     de captifs dans ses cits et dans ses campagnes,  la suite des
     grandes razzias dcores du nom d'expditions militaires, que les
     Pharaons poussaient priodiquement dans le Soudan; des
     reprsentations de vaincus de race noire taient sculptes sur les
     murailles de tous ses temples; de nombreuses tribus de cette race,
     dans les rgions du Haut-Nil, reconnaissaient sa suprmatie
     politique et obissaient aux gouverneurs qu'elle envoyait en
     thiopie. Sur plusieurs des points o s'tendaient leurs
     navigations, les Phniciens abordaient dans des pays habits par
     des ngres et commeraient avec eux. L'auteur du tableau
     ethnographique, si parfaitement renseign sur les populations
     kouschites du Haut-Nil et de la cte orientale de l'Afrique, ne
     pouvait ignorer qu'elles taient en contact direct avec les noirs.
     Il est encore plus impossible de croire qu'il n'ait pas connu le
     systme de l'ethnographie gyptienne, o les trois grandes races
305  des Rotou, des mou et des Ta'hennou ou Tama'hou correspondent si
     exactement, ainsi que nous l'avons dj montr (p. 110),  ses
     trois races de 'Ham, Schem et Yapheth, et que, par consquent, il
     n'ait pas su que les ngres y formaient une quatrime race, sous le
     nom de Na'hasiou. Tout ceci rend inadmissible que ce soit par
     ignorance ou par omission qu'il ne les ait pas fait figurer dans
     son numration des descendants des trois fils de Noa'h. On ne
     saurait douter que, s'il l'a fait, 'a t volontairement et avec
     une intention formelle, bien que nous ne puissions pas l'expliquer
     avec certitude.

       [Note 146: J'vite ici de tirer un argument de la rdaction
       mosaque des livres du Pentateuque; il n'est pas ncessaire dans
       la question, et si la tradition religieuse affirme que Moscheh
       (Mose) est l'auteur des cinq premiers livres de la Bible, on
       sait que cette tradition est aujourd'hui conteste d'une faon
       trs srieuse sur le terrain scientifique. Ce dbat est d'une
       nature trop grave pour tre tranch en passant et pour ne pas
       imposer une grande rserve, tant que l'on n'a pas expos les
       raisons qui y font prendre parti dans tel ou tel sens. Nous
       l'examinerons dans le livre de cette histoire qui traitera des
       Isralites. Disons seulement ds  prsent que, quelle qu'en soit
       la solution, cette question de date et d'auteur ne porte en
       ralit aucune atteinte  la valeur historique et religieuse, non
       plus qu' l'inspiration des livres au sujet desquels elle est
       souleve.]

       [Illustration 329: _J. Hansen_ Distribution gographique des
       races admises par les gyptiens[1].]

       [Note 1: Cette carte nous a paru utile  mettre en regard de
       celle o nous rsumons l'ethnographie du chapitre X de la Gense.

       Les noms en lettres capitales sont ceux des quatre grandes races
       humaines admises par l'ethnographie des monuments pharaoniques.
       Les noms en minuscules sont ceux des peuples que les gyptiens
       reprsentent avec des traits troitement analogues  ceux de leur
       propre race.]
306
     Mais ce n'est pas la seule omission que le tableau ethnographique
     de la Gense nous prsente, de peuples importants qui n'ont pas pu
     tre inconnus de son auteur. Tandis qu'en numrant les grandes
     divisions de la race de Yapheth recules sur le plus extrme plan
     septentrional, il a mentionn les Mdes qui habitaient si loin au
     nord-est, d ct de Rhag; en se rapprochant du centre autour
     duquel son regard rayonne, la barrire du mont Zagros semble
     opposer un obstacle infranchissable  sa vue et lui cacher
     absolument les peuples qui sont au del. Et cependant Babylone, que
     tout indique comme ayant t sa principale source d'informations,
     entretenait avec ces peuples un commerce actif et constant; on les
     y connaissait depuis la plus haute antiquit. Il n'a mme pas un
     nom pour ceux qui habitaient les montagnes  l'est du Tigre,
     touchant aux nations d'Asschour ou de Nimrod. Ou du moins, s'il
     mentionne le pays de 'Elam, ce foyer de civilisation
     prodigieusement ancien qui en occupait la partie mridionale, c'est
     uniquement pour y placer un fils de Schem. Il ne l'envisage donc
     qu'au point de vue de l'aristocratie peu nombreuse qui s'y tait
     absolument dnationalise, en adoptant l'idiome et la civilisation
     de l'lment prdominant dans la population  laquelle elle s'tait
     superpose, et il ne tient aucun compte de la masse principale des
     habitants de 'Elam. De mme, en Babylonie et en Chalde, il ne
     parle que des Kouschites et il passe sous silence l'antique peuple
     de Schoumer et d'Akkad, qui a eu pourtant un rle si prpondrant
     dans la cration premire de la civilisation de ces contres.

     Tout cela ne peut tre qu'intentionnel. Il y a eu videmment, chez
     l'crivain biblique, volont formelle et arrte, d'exclure de son
     tableau des Noa'hides, aussi bien que les ngres, les peuples
     situs  l'est de la Msopotamie et appartenant  une mme race,
     dans la formation de laquelle le sang jaune avait eu une part
     considrable, sinon la principale. Les diffrentes nations de cette
     race particulire parlaient toutes des langues, plus ou moins
     troitement apparentes entre elles, et qui ont avant tout ceci de
     commun qu'elles appartiennent  la grande classe des idiomes
     agglutinatifs, que leur structure et leur mcanisme grammatical
     offrent une analogie fort rapproche, d'une part avec ceux des
     langues altaques, de l'autre avec ceux des langues dravidiennes.
     C'est pour l'ensemble de ces nations que nous adoptons
307  l'appellation de Touraniens, sans prtendre trancher d'une manire
     formelle la question, encore profondment obscure et dans l'tat
     actuel impossible  rsoudre d'une faon affirmative, de savoir si
     leurs affinits dcisives sont plutt avec les Altaques ou avec
     les Dravidiens, ou s'ils ne forment peut-tre pas une sorte de
     transition et comme des chanons entre eux, de mme que leur
     position gographique est intermdiaire entre les uns et les
     autres. Nous en avons dj parl plus haut,  l'occasion des
     origines de la mtallurgie, en les envisageant surtout au point de
     vue de ce qui tablit leurs rapports avec les peuples altaques. Il
     importe d'y revenir ici, aprs avoir bien prcis le sens dans
     lequel nous entendons et employons ce terme de Touraniens dont on a
     tant fait abus, pour esquisser rapidement le tableau des
     principales nations de ce groupe, qui n'ont pu tre ignores du
     rdacteur de la Gense, ou du moins des auteurs du document qu'il a
     mis en oeuvre dans son chapitre X, car elles taient trop bien
     connues  Babylone. Ce sont les nations qui, avec les Kouschites,
     et peut-tre mme avant eux, ont prcd de beaucoup les peuples de
     Schem et de Yapheth dans la voie de la civilisation matrielle et y
     ont t leurs institutrices.

       [Illustration 331: Types touraniens de la Mdie[1].]

       [Note 1: Ttes de captifs des guerres de Mdie, reprsents dans
       les bas-reliefs du palais de Sinakhe irib,  Koyoundjik, comme
       employs aux travaux pnibles des grandes constructions du roi.]

     La Mdie reste tout entire touranienne, habite par une population
     dont la langue offre un des types les mieux tudis jusqu'ici des
     idiomes du groupe, jusqu'au VIIIe sicle avant notre re, date de
     l'tablissement des Mdes proprement dits, de race iranienne, dans
     la contre dont Hangmatana (Ecbatane) est la capitale. Et mme
308  aprs cette invasion, les Iraniens ne constituent qu'une caste
     dominante et peu nombreuse; du temps des Achmnides, la masse du
     peuple parle encore sa vieille langue, qui est admise  l'honneur
     de compter parmi les idiomes officiels de la chancellerie des rois
     de Perses. La Mdie touranienne ne garde pas seulement sa langue,
     mais son gnie propre, et elle ne cesse que trs tard de lutter,
     avec des chances diverses, contre le dualisme de la religion de
     Zarathoustra; ses croyances particulires s'infiltrent jusque chez
     les conqurants de race iranienne et produisent, par leur amalgame
     avec les ides religieuses de ces conqurants, le systme du
     magisme, qui balance pendant longtemps, jusque dans la Perse
     elle-mme, la fortune du mazdisme pur.

       [Illustration 332: Mde aryen en costume national[1].]

       [Note 1: D'aprs les sculptures de Perspolis.]

     Plus au sud, les Touraniens se montrent  nous comme formant une
     portion notable de la population de la Susiane ou pays de 'Elam,
     foyer d'une culture antrieure  celle de la Babylonie mme, et
     assez puissant pour entreprendre de lointaines conqutes
     vingt-trois sicles avant notre re. Ce curieux pays, plac  la
     limite commune de toutes les races diverses de l'Asie occidentale,
     les voyait, comme nous l'avons dj dit (p. 280 et suiv.),
     confondues et enchevtres sur son sol  l'poque historique. Mais
     depuis les temps les plus reculs, c'est  l'lment touranien qu'y
     appartenait la suprmatie ethnique et morale; c'est lui qui avait
     impos sa langue aux autres, du moins dans l'usage officiel et
     comme idiome commun.

     Dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, en Babylonie et en
     Chalde, aussi haut que nous fassent remonter les monuments et les
     traditions, nous nous trouvons en prsence de deux populations
     juxtaposes et dans bien des endroits enchevtres, appartenant 
     deux races distinctes et parlant des idiomes divers, d'une part les
     Smito-Kouschites, de l'autre le peuple de Schoumer et d'Akkad,
     apparent aux Touraniens de la Mdie et du 'Elam. Laquelle des deux
     prcda l'autre sur ce sol, c'est ce qu'il est impossible de dire,
     car aux priodes les plus recules o puisse atteindre notre
     regard, nous constatons leur coexistence. Mais ce que l'on peut
     dire d'une manire positive, c'est que Schoumer et Akkad
309  constituaient un rameau particulier dans le groupe des Touraniens,
     rameau dont la langue s'tait fixe et cristallise  un tat
     encore plus primitif de dveloppement que celle des autres peuples
     de la mme famille. Comme nous le ferons voir en traitant
     spcialement de l'histoire des Chaldens et des Assyriens, c'est la
     fusion des gnies et des institutions propres aux deux races
     opposes de Kousch et de Schoumer et Akkad, runies sur le mme
     territoire, qui donna naissance  la grande civilisation de
     Babylone et de la Chalde, appele  jouer un rle si considrable
     sur toute l'Asie antrieure, qu'elle pntra de son influence.

       [Illustration 333: Type touranien de la Chalde[1].]

       [Note 1: Plaquette de terre-cuite dcouverte dans la Chalde
       mridionale et conserve au Muse Britannique. Le nez creux, et
       comme on dit vulgairement _en pied de marmite_, la bouche large
       et paisse, la pommette saillante et reprsente relativement
       haut et en dehors, dit M. le docteur Hamy, distinguent aussi
       profondment le personnage ici reprsent de l'Assyrien de race
       smitique que nos paysans du plateau central des Juifs et des
       Arabes. La tte est raccourcie dans ses diamtres postrieurs, et
       l'on sait que le crne syro-arabe est, au contraire, trs
       allong. Nous avons dj donn plus haut cte  cte (p. 283)
       les deux types diffrents, l'un smitique et l'autre touranien,
       que les monuments prtent  la population de la Babylonie.]

     Que si nous tournons maintenant nos regards vers le massif montueux
     d'o descendent les deux grands fleuves de la Msopotamie, nous y
     trouvons encore les Touraniens, tablis en matres exclusifs
     jusqu'au IXe et au VIIIe sicle avant notre re. La parent des
     noms gographiques et des noms propres d'hommes, cits en trs
     grand nombre dans les inscriptions assyriennes, nous permet de
     rtablir une chane de populations de mme race que les premiers
     habitants de la Mdie, qui,  partir de ce dernier pays, s'tend
     dans la direction de l'ouest jusqu'au coeur de l'Asie-Mineure. Ce
     sont d'abord les vieilles tribus touraniennes de l'Atropatne,
     rejetes plus tard par les Mdes iraniens dans les montagnes qui
     bordent la mer Caspienne, et dsignes dans cette retraite
     jusqu'aux temps classiques par l'appellation de non-aryens
     (_Anariac_). Viennent ensuite les nombreuses populations qui
310  habitent, au sud des Alarodiens et des gens de Minni ou Manni, le
     pays dsign par les Assyriens sous le nom de _Nahiri_,
     c'est--dire les montagnes o le Tigre prend sa source, et o leurs
     descendants, compltement aryaniss dans le cours des sicles,
     gardent du moins encore aujourd'hui le nom de Kurdes, qui tmoigne
     de leur parent primitive avec les Chaldens de race touranienne,
     de mme que le nom d'Akkad, appliqu quelquefois par les Assyriens
      cette rgion aussi bien qu' une partie de la Chalde. De l,
     toujours en marchant vers l'occident, nous atteignons les peuples
     de Meschech et de Thoubal, chez lesquels on discerne un vieux fond
     touranien, auquel s'est superpos et ml une couche de blancs
     allophyles caucasiens, qui justifie l'inscription de ces deux noms
     dans la descendance de Yapheth, tandis que nous avons dj
     souponn que le _substratum_ touranien des peuples en question
     tait indiqu par le Thoubal-Qan de la ligne qanite.

     Dans le systme de l'ethnographie des livres sacrs de l'Iran,
     exprim par la division des trois fils de Thraetaona (voy. p. 110),
     ces Touraniens ont leur place; ils y sont associs au rameau turc
     des Altaques proprement dits et personnifis avec eux par Toura,
     tandis que airima correspond au Schem biblique et Arya  Yapheth.
     En mme temps la population mridionale et brune des Pairikas, qui
     figure dans les mmes rcits mythologiques, mais n'est plus
     rattache  la descendance des fils de Thraetaona, s'identifie avec
     certitude aux Kouschites orientaux de la Gense, c'est--dire  la
     division ethnique de 'Ham.

     Voil donc deux grandes classes de peuples que l'auteur biblique
     n'a pas pu ne pas connatre et qu'il a exclu systmatiquement de la
     progniture de Noa'h. Mais il faut encore pousser plus loin ces
     observations. Il est impossible de ne pas remarquer, en y attachant
     une vritable importance, qu'au milieu de tant de dtails minutieux
     sur les populations de la Palestine et de l'Arabie, pas un nom du
     tableau ethnographique ne s'applique aux peuples primitifs qui
     habitaient ces contres avant l'invasion kennenne, et dont tant
     de tronons isols subsistaient encore au milieu des nations de
     Kena'an  l'poque o les Ben-Yisral firent la conqute de la
     Terre-Promise, 'Enaqim, Emim, Repham, 'Horim, Zouzim, Zomzommim,
     peuples dont la stature tait beaucoup plus grande que celle des
     Hbreux et des Kennens (on les reprsente comme des gants) et
     dont le langage, absolument diffrent de celui de ces derniers
     venus, leur paraissait une sorte de balbutiement barbare et
     inintelligible.
311
       [Illustration 335: _J. Hansen_ Systme de l'ethnographie des
       livres sacrs iraniens.]

     Il est trs souvent fait mention de ces peuples dans le Pentateuque
     et dans le livre de Yehoschou'a (Josu), mais sans que jamais on
     les y relie  la gnalogie d'un des fils de Noa'h; au contraire,
     ils y apparaissent toujours comme isols de la souche de Schem et
     de celle de 'Ham. Il en est de mme du grand peuple de 'Amaleq, que
     le livre des Nombres[147] appelle l'origine des nations,
     c'est--dire le peuple le plus anciennement constitu, auquel les
     Hbreux se heurtrent mainte fois dans le dsert entre l'gypte et
     la Palestine, jusqu'au moment de son anantissement par Schaoul
     (Sal); qui tient enfin, sous le nom de 'Amliq, une place si
     considrable dans les traditions les plus antiques des Arabes,
     lesquelles lui prtent une trs grande extension dans leur
     pninsule. L'omission de son nom dans les gnalogies du chapitre X
     de la Gense est encore plus extraordinaire. Elle ne peut manquer
     d'tre significative, et cela d'autant plus que dans les noms,
     galement fort nombreux, donns pour l'Arabie mridionale par le
     tableau ethnographique et rpartis entre les familles de Kousch et
     de Yaqtan, il n'en est pas un qui corresponde  celui du peuple
     prodigieusement antique, gigantesque et impie de 'Ad, frapp
312  par un chtiment terrible de la colre cleste, dont les vieilles
     traditions arabes racontent tant de lgendes, en le reprsentant
     comme la nation des aborignes du Ymen et en mme temps comme un
     fils de 'Amliq. Nous avons encore l tout un vaste groupe de
     peuples, qui prcda ceux de 'Ham et de Schem dans la Palestine et
     l'Arabie, et auquel il est difficile de ne pas admettre que le
     rdacteur de la Gense a refus, avec une intention voulue et
     rflchie, d'assigner un rang dans son tableau e l'humanit
     Noa'hide.

       [Note 147: XXIV, 20.]

     Le fait me parat incontestable, et on peut le poser hardiment.
     Mais autre chose est d'en pntrer la cause et l'intention.  ce
     sujet on ne peut mettre que des conjectures, et encore en les
     environnant de grandes rserves.

     Remarquons cependant qu'ici se pose de nouveau, presque
     ncessairement, un problme d'une gravit singulire, que nous
     avons dj rencontr sur notre route, au cours du livre prcdent,
     et sur lequel nous avons t amen  nous expliquer avec entire
     franchise et libert, mais en mme temps avec les mnagements
     qu'impose un sujet aussi dlicat. C'est celui de savoir si, dans la
     pense de l'auteur inspir de la Gense, le fait du Dluge avait eu
     toute l'extension que l'on a jusqu'ici conclu de certaine de ses
     expressions, prises au pied de la lettre; si le chrtien tait
     oblig de le tenir pour rellement universel, soit au point de vue
     de la surface terrestre, soit au point de vue des contres habites
     par les hommes et de l'anantissement complet de la primitive
     humanit adamique. Nous avons dj dit que l'interprtation
     affirmative, tout en ayant pour elle le poids bien considrable de
     l'unanimit de la tradition, n'tait pas obligatoire _de foi_, et
     que des autorits religieuses considrables reconnaissaient
     aujourd'hui que la thse contraire pouvait tre soutenue sans se
     mettre en dehors de l'orthodoxie. Nous avons ajout que, dans notre
     conviction personnelle, le fait du Dluge, en s'attachant mme aux
     donnes de la Bible, devait tre restreint, qu' le bien peser et 
     le scruter jusqu'au fond, l'ensemble du texte de la Gense, si l'on
     n'y prend pas isolment le rcit diluvien, mais si l'on y met en
     parallle quelques expressions trs significatives de la gnalogie
     des Qanites, donne l'impression que pour son auteur une partie des
     descendants du fils maudit de Adam avait chapp au cataclysme, et
     tait encore reprsente par des populations existantes au temps o
     il crivait.

     Ce serait l, il faut bien le reconnatre, l'explication la plus
313  naturelle et la plus simple des lacunes volontaires du tableau
     ethnographique du chapitre X. L'crivain sacr y aurait tenu
     certains groupes de peuples bien dtermins en dehors de la
     gnalogie des fils de Noa'h, parce qu'il les aurait regards comme
     n'en drivant pas, mais bien se rattachant  la souche antrieure
     des Qanites. Parmi les nations connues des Hbreux et de leurs
     voisins, ce sont trois groupes ethniques aussi nettement dfinis et
     aussi distincts que ceux de Schem, 'Ham et Yapheth, qui sont ainsi
     omis, et la division des fils de Lemech dans la ligne qanite,
     parallle  celle des fils de Noa'h dans la ligne de Scheth, est
     prcisment tripartite. Peut-on attribuer cette concidence au
     simple hasard? Je ne le crois pas, et d'autres indices, d'une
     incontestable valeur, viennent corroborer une telle hypothse. J'ai
     dj signal plus haut (p. 203 et suiv.) le rapprochement si
     naturel que l'on est induit  faire entre Thoubal-qan ou Thoubal
     le forgeron et les Touraniens mtallurgistes, d'autant plus que
     c'est aux domaines de la race jaune que parat bien appartenir la
     ville de 'Hanoch, fonde par Qan lui-mme. D'un autre ct, les
     deux fils de Lemech, que les expressions formelles du texte
     biblique dsignent comme chefs de races pastorales, naissent d'une
     mre dont le nom, _'Adah_, n'est autre que la forme fminine de
     celui du peuple aborigne arabe de _'Ad_. Nous retrouvons encore
     une autre _'Adah_ dans la Gense[148] comme une des femmes indignes
     que 'Esav, le frre de Ya'aqob, pouse en s'tablissant au milieu
     des 'Horim; et le petit-fils de cette _'Adah_ est appel _'Amaleq_,
     autrement dit est le chef et la personnification d'une tribu qui
     participe du sang d'Edom et de 'Amaleq, et se confond dans le
     peuple plus ancien de ce nom. Enfin, l'histoire de Moscheh (Mose)
     nous offre une tribu, dont 'Hobab, le beau-pre du lgislateur des
     Isralites, tait le phylarque, tribu dite formellement du sang de
     'Amaleq[149], bien qu'habitant au milieu de Midian; et son nom est
     _Qaini_ ou _Qeni_, c'est--dire le Qanite.

       [Note 148: XXXVI, 2 et 4.]

       [Note 149: _I Sam._, XV, 6.]

     Maintenant, pour ceux qu'effraierait la hardiesse de cette manire
     de voir et ce qu'elle a de contraire aux opinions jusqu'ici
     gnralement reues, ils n'auront qu' constater que le texte de la
     Bible ne contient rien qui s'oppose  une autre hypothse, celle-l
     d'accord avec la thse de l'universalit du Dluge. C'est celle que
314  Noa'h aurait eu, postrieurement au cataclysme, d'autres enfants
     que Schem, 'Ham et Yapheth, d'o seraient sorties les races qui ne
     figurent pas dans la gnalogie de ces trois personnages. Il ne
     contredit pas non plus une troisime hypothse, encore soutenable,
     que certaines familles issues des trois patriarches Noa'hides aient
     pu s'loigner du centre commun avant la confusion des langues et la
     dispersion gnrale des peuples mentionns au chapitre X de la
     Gense, et aient pu donner naissance  de grandes races,
     lesquelles, se dveloppant dans un isolement absolu, auraient pris
     une physionomie tout  fait  part et seraient demeures en dehors
     de l'histoire du reste des hommes. En un mot, il y a bien des
     manires possibles de concilier, suivant les tendances personnelles
     des esprits, la foi  l'unit de l'espce humaine, descendue d'un
     seul couple premier, le respect religieux du texte biblique, pouss
     mme jusqu' en prendre toutes les expressions dans le sens
     littral le plus troit, et la croyance  l'universalit la plus
     absolue du Dluge, avec ce fait scientifique et positif que le
     rdacteur de la Gense n'a compris et voulu comprendre, dans son
     tableau gnalogique de la postrit des fils de Noa'h, que les
     trois divisions fondamentales de la race blanche, la race
     suprieure et dominatrice,  laquelle on ne saurait refuser la
     primaut sur toutes les autres. C'est  ce fait seul, longtemps
     mconnu, que nous nous attachons ici; c'est celui que nous retenons
     pour l'histoire de l'antique Orient.
315



                              CHAPITRE II

                     LES LANGUES ET LEURS FAMILLES.


      1.--ORIGINE ET DVELOPPEMENT DU LANGAGE.

     La linguistique est une science qui, pour ses dveloppements et sa
     mthode, ne date pour ainsi dire que d'hier. Mais l'tude de
     l'essence philosophique du langage et de son origine a toujours t
     considre comme un des plus difficiles et des plus importants
     problmes de la philologie. L'antiquit cependant, sauf un dialogue
     de Platon et quelques mots d'Aristote, ne parat pas s'en tre
     beaucoup proccupe. L'opinion la plus gnralement admise tait
     celle des picuriens, qui appliquaient  l'origine et  la
     formation du langage leur hypothse grossirement matrialiste
     d'une humanit primitive vivant  l'tat absolument bestial.
     D'aprs cette opinion, l'homme aurait d'abord t muet comme les
     animaux, _mutum et turpe pecus_, mais plus tard le besoin l'aurait
     amen  profrer des sons, d'abord inarticuls, vagissements de
     l'enfance de l'humanit, qui, peu a peu, par le temps, se seraient
     rgls, perfectionns et auraient travers toutes les phases d'un
     progrs lent et continu.

     C'est surtout la philosophie moderne qui a tent de rechercher
     l'origine du langage. A la fin du XVIIe sicle, Locke plaait dans
     son _Essai_ l'tude des mots  ct de l'tude des ides, et y
     consacrait un livre entier sur les quatre livres dont se compose
     cet ouvrage. Mais la doctrine sensualiste du philosophe anglais
     l'enfermait dans des limites trop troites pour qu'il pt arriver 
     une solution satisfaisante. Leibnitz, rpondant  Locke et relevant
     avec toute la puissance et l'clat de son gnie la bannire du
     spiritualisme, suivit son adversaire sur le terrain de l'tude
     analytique du langage et de son origine. L encore il l'crasa par
     l'tendue prodigieuse de ses connaissances aussi bien que par la
     hauteur de son admirable intelligence. Leibnitz devina les traits
     principaux de la linguistique et en entrevit les applications.
316  Il repoussa la thorie qui ne voyait dans le langage qu'une
     convention arbitraire forme sous l'influence des causes
     extrieures et indiqua, dans les facults naturelles de l'esprit et
     dans les ides innes, le fondement ncessaire de l'institution des
     signes de la parole. Comparant les divers lments que son poque
     avait  sa disposition, Leibnitz rechercha avec une ingnieuse
     sagacit les rapports qui peuvent exister entre la forme des mots
     et les ides qu'ils expriment, et atteignit dans cette voie  des
     rsultats souvent rels, souvent aussi contestables.

     Les philosophes du XVIIIe sicle voulurent  leur tour rsoudre le
     problme du langage et revinrent aux ides des picuriens de
     l'antiquit.

     Condillac modifia nanmoins ces ides, pour les faire concorder
     avec sa doctrine de la sensation, mais sans arriver  une meilleure
     conclusion. La parole est pour lui plus que l'auxiliaire de la
     pense, elle en est la condition primitive et ncessaire. S'il est
     certain qu'il n'y a pas de parole sans pense, il l'est galement 
     ses yeux qu'il n'y a pas de pense sans parole. Ces deux lments
     forment un ensemble, une dualit irrductible: car la pense, se
     composant entirement de termes abstraits, suppose ncessairement
     l'existence de ces termes, c'est--dire du langage. Parler tant
     penser, et la parole tant indissolublement lie  la pense, les
     origines de l'une sont les mmes que celles de l'autre. L'homme
     commence donc par tre muet, puis, la sensation crant en lui la
     pense, cre ncessairement en mme temps la parole, compose
     d'abord de _signes naturels_, puis de _signes arbitraires_ convenus
     entre les hommes.

     Lorsqu'clata la renaissance catholique qui ouvrit le XIXe sicle,
     un des penseurs les plus originaux et les plus minents qui
     guidrent ce mouvement, Bonald, dans ses _Recherches
     philosophiques_, aborda  son tour la question de l'origine du
     langage. Bonald, toujours port  rabaisser l'homme, ne croyait
     pas, comme Leibnitz, que les forces de l'intelligence humaine
     eussent t capables d'inventer par elles-mmes le langage; il lui
     attribuait une origine plus haute; il y voyait l'oeuvre de Dieu.
     Pour rfuter Condillac et parvenir  une conclusion diamtralement
     oppose, l'loquent philosophe semble d'abord tre d'accord avec
     lui. Il n'admet pas seulement que l'homme ne pense actuellement
     qu'avec le secours des signes, mais il suppose que la pense n'a
     jamais pu se produire sans l'existence d'un langage articul.
     Condillac concluait de cette indivisibilit du langage et de la
317  pense que l'un comme l'autre tait le rsultat ncessaire de la
     sensation. Bonald rpond: Si le langage est ncessaire  la pense,
     il est galement vident que sans pense le langage n'est qu'un
     vain bruit. De cette ncessit rciproque rsulte l'impossibilit
     de l'invention du langage par l'homme, car pour inventer il faut
     penser. Il n'y a donc qu'une solution possible et admissible, c'est
     de supposer le don simultan de la pense et de la parole comme
     fait directement  l'homme par Dieu.

     Bonald poussait cette doctrine plus loin qu'une simple expression
     de la dpendance de l'homme vis--vis de son Crateur, dont il a
     reu toutes ses facults, limite dans laquelle nous n'hsitons pas
      l'admettre, et  propos de laquelle M. Barthlemy Saint-Hilaire
     proclamait hautement que la solution du problme de l'origine du
     langage, donne par la tradition religieuse, est encore
     philosophiquement la meilleure, la plus leve et la plus
     vraisemblable. Suivant Bonald, l'homme, au moment o Dieu l'a plac
     dans le monde, tait muet et priv de pense; ses facults
     intellectuelles existaient en lui  l'tat de germe, mais elles
     taient frappes d'impuissance, incapables de se manifester, et,
     par suite, de se produire. Tout  coup la lumire a clair ces
     tnbres, et le miracle a t produit par la parole de Dieu, qui a
     frapp l'oreille de l'homme et lui a rvl le langage. C'est ce
     langage, enseign au premier homme d'une faon surnaturelle par le
     Crateur, qui l'a rvl  lui-mme et a t pour son intelligence
     une source de cration et de vie.

      l'poque o Bonald dfendait si loquemment les principes du
     christianisme, mais en y mlant des conceptions personnelles qui
     n'en sont aucunement la consquence ncessaire, des conceptions
     inacceptables pour tout esprit libral et scientifique, et dont
     l'influence pse encore lourdement, avec celle des ides de Joseph
     de Maistre, sur l'cole catholique contemporaine;  la mme poque,
     un penseur profond, que la philosophie devait plus tard ramener 
     la foi, Maine de Biran, essayait d'tablir sur les ruines du
     sensualisme les fondements d'une psychologie spiritualiste et d'une
     nouvelle mtaphysique. Maine de Biran n'acceptait pas plus les
     ides de Bonald que celles de Condillac sur l'origine du langage;
     il ne croyait pas plus  la langue rvle surnaturellement qu' la
     parole produite avec la pense par la sensation extrieure. Son
     opinion se rapproche plutt de celle de Leibnitz. Comme lui, c'est
     dans l'exercice libre et rflchi des facults de l'me humaine
318  qu'il va chercher la naissance du langage. Il y voit l'oeuvre d'une
     raison prsente  elle-mme, qui, par une suite d'oprations
     successives, cre un signe extrieur de ses penses, lequel lui
     sert  les exprimer en lui-mme et  les communiquer aux autres
     hommes.

     Aprs Maine de Biran, la philosophie sembla pendant quelque temps
     avoir laiss de ct la recherche du problme dont nous venons
     d'esquisser rapidement l'histoire. Mais une branche des sciences
     d'observation se fondait et allait ouvrir une voie nouvelle. La
     _linguistique_, ou, comme on dit quelquefois, par une expression
     plus impropre, la _philologie compare_, tait cre par les
     travaux de Schlegel, de Bopp, de Guillaume de Humboldt, de Burnouf
     et de Grimm, et embrassait graduellement dans ses recherches toutes
     les formes du langage humain. Ce n'tait plus dsormais seulement
     dans l'analyse des facults de l'entendement qu'il fallait
     rechercher les origines du langage, comme l'avaient fait jusque l
     tous les philosophes qui s'taient occups de cette question; il
     fallait demander aux langues elles-mmes comment elles avaient t
     produites, et y rechercher la trace des oprations de l'esprit qui
     avaient prsid  leur naissance et  leur formation.

     M. Renan a t le premier  entrer dans cette voie nouvelle, par un
     ouvrage sur l'_Origine du langage_, publi en 1848 et rimprim en
     1864. Depuis, nombre des matres de la science linguistique, Jacob
     Grimm, Pott, Schleicher, MM. Steinthal, Max Mller, Whitney, ont
     abord le mme problme et l'ont trait avec l'autorit qui leur
     appartenait lgitimement. Leurs thories ne sont pas toujours
     d'accord, il s'est mme produit parmi eux deux doctrines
     principales et opposes; mais la question, sortie du vague des
     spculations purement abstraites et sans base suffisante, n'en a
     pas moins fait au milieu de ces divergences des progrs
     incontestables et trs grands. Elle a pris un caractre
     scientifique et positif. Nombre de points fondamentaux y sont
     acquis d'une manire dfinitive, et l'on approche du moment o l'on
     pourra considrer le problme de l'origine et de la formation du
     langage comme rsolu par l'observation et la mthode historique.

     Et d'abord il n'est plus possible aujourd'hui de soutenir la thse,
     dsormais absolument ruine, de Bonald sur le langage rvl d'une
     manire surnaturelle. C'est l de la pure mythologie, qui n'a rien
      voir avec la science, et dont la religion n'a que faire, qui n'y
     est aucunement lie. Dieu, en crant l'homme, lui a donn le
     langage comme il lui a donn la pense, mais de la mme faon,
319  virtuellement et non formellement, comme une facult dont
     l'exercice et le dveloppement devait tre l'oeuvre de son action
     propre.

     Les animaux ont la voix; l'homme seul a la parole. Cette vrit,
     proclame par Aristote, est universellement accepte de nos jours.
     Tout le monde reconnat que le langage articul n'est pas seulement
     un des plus hauts attributs de l'homme, mais qu'il est un de ses
     caractres essentiels. L'homme ne peut se concevoir sans parole,
     non plus que sans pense; il n'a t lui-mme qu' condition de
     possder et d'exercer ces deux facults. Ds qu'il a t sur la
     terre, il a parl comme il a pens. Il y a eu seulement succession
     des deux actes; l'veil de la conscience et de la pense a
     ncessairement prcd la parole, qui a fourni la formule et la
     limite de la pense, et dans laquelle, ds son premier dbut, la
     rflexion a eu part. Mais l'homme, usant des facults qui lui
     avaient t donnes et qui taient inhrentes  sa nature, a fait
     son langage par lui-mme et par une opration libre; il ne l'a pas
     reu de l'extrieur.

     Mais comment l'a-t-il fait? C'est ici que deux doctrines sont en
     prsence.

     La premire a t formule avec une grande habilet par M. Renan,
     que l'on peut en considrer comme le fondateur. L'homme n'est pas
     en tat, suivant lui, de se crer un langage par l'usage rflchi
     de sa raison. Cependant la parole ne lui est pas un don du dehors.
     Il ne reste donc qu'un parti  prendre, c'est d'en attribuer la
     cration aux facults humaines agissant spontanment et dans leur
     ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses penses et ses
     sentiments est naturel  l'homme. Tout ce qu'il pense, il l'exprime
     intrieurement et extrieurement. Rien non plus d'arbitraire dans
     l'emploi de l'articulation comme signe des ides. Ce n'est ni par
     une vue de convenance ou de commodit, ni par imitation des
     animaux, que l'homme a choisi la parole pour formuler et
     communiquer sa pense, mais bien parce que la parole est chez lui
     naturelle, et quant  sa production organique et quant  sa valeur
     expressive... Il serait absurde de regarder comme une dcouverte
     l'application que l'homme a faite de l'oeil  la vision, de
     l'oreille  l'audition; il ne l'est gure moins d'appeler invention
     l'emploi de la parole comme signe expressif... L'usage de
     l'articulation n'est donc pas plus le fruit de la rflexion que
     l'usage des diffrents organes du corps n'est le rsultat de
     l'exprience... L'homme est naturellement parlant comme il est
     naturellement pensant.
320
     Philosophiquement nous ne saurions souscrire  une semblable
     thorie.

     L'minent crivain, dont nous venons de citer les termes mmes,
     traite le langage de produit spontan et aveugle de toutes les
     facults humaines en exercice. Il suppose donc que les facults ont
     enfant le langage comme un produit ncessaire de leur vertu
     intime, sans aucun exercice de la raison, de la rflexion ni de la
     volont. Il assimile l'esprit humain, se crant son langage, 
     l'oeil qui peroit naturellement et immdiatement les objets
     colors. Une telle assimilation renverse les lois fondamentales de
     toute psychologie. La matrialisation de la parole, et par suite de
     la pense, en est la consquence invitable. Le langage n'est plus
     qu'un acte matriel analogue  la vision, acte qui ne peut tre que
     le produit des impressions extrieures, et nous en revenons ainsi 
     la thorie de Condillac, qui faisait crer le langage avec la
     pense par la sensation.

     M. Renan s'arrte sur la voie des consquences logiques de sa
     thorie; il ruine  l'avance une partie de ces dductions par de
     sages rserves.. Mais d'autres ont t plus loin, en suivant la
     mme route; ils sont arrivs jusqu' ce qu'on a appel la doctrine
     de l'_organisme_, c'est--dire la production ncessaire et
     matrielle du langage humain. Un linguiste philosophe de
     l'Allemagne, M. Heyse, a parfaitement rfut cette grossire
     doctrine, en montrant que le langage a t cr par l'homme
     librement, puisque l'homme, en le crant, n'a obi  aucune raison
     dterminante, et qu'il y a mis son individualit personnelle, ce
     qui n'a pas lieu dans les fonctions purement organiques.

     La thorie, qui n'admet pas l'intervention de la rflexion et de la
     volont dans la cration du langage, n'explique pas en ralit le
     problme, elle le supprime. Elle admet l'union constante et
     l'indivisibilit de la pense et de son expression; mais elle ne
     recherche ni le comment ni le pourquoi de cette union. C'est
     pourtant l un point essentiel  tudier. Quelle relation
     existe-t-il entre la pense et son signe extrieur ou intrieur?
     Par quelles oprations de l'esprit le rapport se trouve-t-il tabli
     entre ces deux termes en apparence irrductibles, mais dont la
     diversit est incontestable? Cette recherche n'est pas facile, car
     l'habitude oblitre presque entirement la trace des oprations qui
     produisent ce rapport, mais elle n'en est pas moins importante et
     indispensable. Le plus savant homme n'a point en parlant conscience
     des mcanismes intellectuels qui produisent sa parole; ces
321  mcanismes agissent en lui sans sa coopration rflchie, comme ils
     agissent chez l'enfant et comme ils ont d agir chez les hommes
     primitifs. Mais ils n'en doivent pas moins tre soigneusement
     analyss par le psychologue, et lorsqu'on procde  cette analyse,
     force est bien de reconnatre que la rflexion et la volont en
     sont deux des principaux ressorts. Et il n'a pas pu en tre
     autrement dans la premire cration du langage.

     O, d'ailleurs, la part de la raison consciente, de la rflexion et
     de la volont dans la formation du langage apparat clatante, o
     la science linguistique nous permet de la saisir sur le fait, c'est
     dans le dveloppement de toutes les langues les plus anciennes,
     dveloppement dont les phases sont aujourd'hui bien connues. Il y a
     l une volution de progrs, due  l'activit rflchie de l'esprit
     de l'homme, qui est exactement parallle  celle de toutes les
     connaissances et de toutes les industries humaines, et dont
     l'existence est aujourd'hui incontestable.

     M. Renan n'admettait, et c'tait une condition ncessaire de sa
     thorie, que deux tats dans l'volution des langues: l'tat
     synthtique, qui, selon lui, tait le primitif, tat riche et
     exubrant o les relations des ides sont exprimes par des
     flexions qui ne font qu'un avec le mot et sont d'autant plus
     nombreuses que la langue est plus ancienne, et l'tat analytique,
     qui vient aprs, o le peuple, incapable d'observer une grammaire
     aussi savante, brise l'unit du mot flchi, et, indiquant les
     rapports des ides par des particules ou des auxiliaires, prfre
     la juxtaposition des diverses parties de l'expression. Il comparait
     ces deux phases de dveloppement  celles du langage des enfants,
     qui veulent d'abord tout exprimer  la fois et qui n'arrivent que
     par la suite  une rflexion de plus en plus claire. C'tait
     supprimer l'tat rellement primitif, isol et monosyllabique du
     langage, et renouveler un systme qu'Abel Rmusat avait dj
     antrieurement exprim avec un grand clat de forme et de style.

     Mais je doute que, linguiste suprieur comme il l'est, le savant
     auteur de l'_Origine du langage_ voult soutenir encore aujourd'hui
     cette manire de voir. Il est, en effet, trop dmontr
     scientifiquement dsormais, trop universellement reconnu par tous
     ceux qui s'occupent de ces tudes, que trois poques distinctes et
     successives marquent l'histoire primitive du langage: le
     monosyllabisme isolant, l'agglutination et la flexion. Non pas que
     toutes les langues aient pass ncessairement par ces trois phases,
322  mais parce que les idiomes qui appartiennent  la dernire poque,
     celle de la flexion, portent l'empreinte d'une organisation plus
     dveloppe que celle de l'poque intermdiaire correspondant 
     l'agglutination, ces dernires langues tant elles-mmes d'une
     organisation suprieure  celle des langues monosyllabiques. Entre
     les langues parles jadis et celles qu'on parle aujourd'hui sur le
     globe, les unes ont pass par ces trois phases, les autres se sont
     arrtes dans leur dveloppement. Ainsi l'agglutination renferme le
     monosyllabisme; la flexion renferme  la fois le monosyllabisme et
     l'agglutination. Absolument de mme que, parmi les espces
     animales, les unes se sont arrtes  un organisme lmentaire,
     tandis que d'autres se sont leves, dans la priode de gestation,
     de cet organisme primitif  une organisation plus riche et plus
     leve.

     Voil le grand fait que Jacob Grimm a mis le premier en pleine
     lumire, dans son _Mmoire sur l'origine du langage_[150], et qui l'a
     conduit, en vertu de l'observation linguistique,  une conclusion
     presque exactement pareille  celle que le raisonnement
     philosophique avait inspire  Maine de Biran.

       [Note 150: Publi en 1852, dans les _Mmoires de l'Acadmie de
       Berlin_.]

     C'est cette dernire doctrine que nous adoptons, nous aussi, parce
     qu'elle nous parat la plus conforme aux donnes de la science.
     Nous voyons dans le langage ou plutt dans les formes concrtes
     qu'il revt, dans les langues, des oeuvres humaines produites par
     l'exercice libre et rflchi d'une facult inne, que l'homme a
     reue de son Crateur en faisant son apparition sur la terre. Mais
     nous admettons en mme temps, dans les phnomnes initiaux qui ont
     marqu la premire cration du langage, une large part de
     spontanit qui ne se rendait pas compte de ses propres procds,
     d'intuition presque instinctive. L'homme primitif a form son
     langage sans effort, sans conscience dfinie des oprations de
     rflexion qui l'y conduisaient, spontanment et instinctivement, et
     surtout sans chercher  y dvelopper un type logique, prconu dans
     son esprit. C'est sous ce rapport que Turgot avait raison de dire,
     ds 1750, que les langues, dans leur origine, ne sont pas l'ouvrage
     d'une raison prsente  elle-mme. De mme que tous les instincts,
     qui dcroissent  mesure que la raison grandit, la facult du
     langage s'est puise peu  peu dans sa force cratrice; et la
     raison consciente a substitu par degr ses rgles et ses
323  oprations rflchies aux rsultats immdiats de la spontanit
     humaine. Elle a rgn en souveraine matresse dans le dveloppement
     grammatical des langues.

      l'origine de l'humanit, comme l'a montr M. Steinthal, l'me et
     le corps taient dans une telle dpendance l'un de l'autre, que
     tous les mouvements de l'me avaient leur cho dans le corps,
     principalement dans les organes de la respiration et de la voix.
     Cette sympathie du corps et de l'me, qui se remarque encore dans
     l'enfant et le sauvage, tait intime et fconde; chaque intuition,
     chaque ide veillait en lui un accent ou un son. Chaque motion,
     chaque effort, chaque acte de la volont ou de la sensibilit se
     refltrent ainsi, ds l'origine, en une sorte d'interjection.
     Cette interjection, souvent imite du son rendu par l'objet qui la
     provoquait, du bruit de la pierre, de l'agitation de l'arbre, du
     cri de l'animal (c'est ce qu'on appelle l'_onomatope_), devint le
     signe du mouvement de l'me auquel il tait d et de l'ide qui est
     la trace que ce mouvement laisse dans l'esprit. C'est ici qu'il
     faut faire intervenir la loi d'association des ides, si bien mise
     en lumire par M. Steinthal. En vertu de cette loi, le son qui
     accompagnait une intuition ou une ide s'associait dans l'me avec
     l'intuition ou l'ide elle-mme, si bien que tous deux se
     prsentaient  la conscience comme insparables, et furent
     galement insparables dans le souvenir. Le son devint ainsi un
     lien entre l'image obtenue par la vision et l'image conserve dans
     la mmoire; en d'autres termes, il acquit une signification et
     devint lment du langage. En effet, l'image du souvenir et l'image
     de la vision ne sont point tout  fait identiques: j'aperois un
     cheval; aucun des chevaux que j'ai vus autrefois ne lui ressemble
     absolument en couleur, en grandeur, etc.; l'ide gnrale
     reprsente par le mot _cheval_ renferme uniquement les traits
     communs  tous les animaux de la mme espce. Ce quelque chose de
     commun est ce qui constitue la signification du son.

     De mme que l'esprit humain revt ses premires aperceptions, non
     de la forme abstraite et gnrale qui ne s'obtient que par
     limination et analyse, mais de la forme particulire, laquelle est
     en un sens plus synthtique, en tant que renfermant et confondant
     une donne accessoire avec la vrit absolue; de mme le langage
     primitif dut ignorer presque entirement l'abstraction
     mtaphysique. Sans doute la raison pure s'y rflchissait, comme
     dans tous les produits des facults humaines. L'exercice le plus
324  humble de l'intelligence implique les notions les plus leves; la
     parole aussi,  son tat le plus simple, supposait des moules
     absolus et minemment purs; mais tout tait engag dans une forme
     concrte et sensible.

     Dans l'expression des choses physiques, l'imitation ou l'onomatope
     parat avoir t le procd ordinaire employ par l'homme pour
     former les appellations. La voix humaine tant  la fois signe et
     son, il tait naturel que l'on prt le son de la voix pour signe
     des sons de la nature. D'ailleurs, comme le choix d'appellation
     n'est pas arbitraire et que jamais l'homme ne se dcide  assembler
     des sons au hasard pour en faire les signes de sa pense, on peut
     assurer que, de tous les mots actuellement usits, il n'en est pas
     un seul qui n'ait sa raison suffisante, ou comme fait primitif ou
     comme dbris de langue plus ancienne. Or, le fait primitif qui a d
     dterminer l'lection des mots est sans doute l'effort pour imiter
     l'objet qu'on voulait exprimer, surtout si l'on considre les
     instincts sensibles qui durent prsider aux dbuts de l'esprit
     humain.

     L'homme mit donc, dit M. Maury, des sons d'abord monosyllabiques,
     dont il associa la production  l'ide de certains objets
     dtermins. Ces sons constiturent les racines primitives de la
     langue. Ils fournirent un premier vocabulaire qui fut le fond,
     d'abord trs pauvre, de chaque idiome respectif. Ces monosyllabes
     n'exprimaient, dans le principe, que des ides concrtes; mais de
     trs bonne heure, en vertu de sa facult de gnralisation,
     l'esprit humain les appliqua  certains ensembles d'objets, dont
     ils servirent alors  reprsenter la qualit commune la plus
     frappante. L'on observe, en effet, que les plus anciennes racines
     des langues indo-europennes, parles par des peuples arrivs de
     bonne heure  un certain dveloppement intellectuel, offrent toutes
     une signification gnrale et ne dsignent jamais un objet
     particulier ou individuel; mais cette ide gnrale se rapporte
     constamment  quelque chose de physique, et le mot qui la rend ne
     prend un sens abstrait que par l'effet de la drivation, par une
     mtaphore, un dtournement du sens primitif. Les monosyllabes qui
     ont constitu la matire primordiale du langage, ses premiers
     rudiments, et dont un grand nombre furent limins par la
     prdominance d'autres, n'ont pas tard  tre soumis, dans leur
     association et leur emploi,  des lois qui s'offrent en grande
     partie les mmes dans tous les idiomes, vu qu'elles dcoulent de la
     constitution de l'intelligence humaine, partout la mme. La phrase
     est devenue plus complexe,  mesure que la pense, dont elle est
325  le miroir, se compliquait. Quand les premires racines furent
     arrives  cette priode de sens gnral et indtermin, d'autres
     racines y furent adjointes pour leur donner un sens plus spcial.

     C'est en vertu de remarques de cette nature, puises principalement
     dans l'observation et l'analyse des idiomes aryens, que Jacob Grimm
     s'est cru autoris  tracer l'esquisse suivante de ce que dut tre
     l'tat primitif du langage:  son apparition, la langue tait
     simple, sans procds artificiels, pleine de la vie et du mouvement
     de la jeunesse. Tous les mots taient courts, monosyllabiques,
     forms la plupart de voyelles brves et de consonnes simples. Les
     mots se pressaient et s'agglomraient dans le discours comme les
     brins d'herbe dans le gazon. Tous les concepts dcoulaient d'une
     sensation, d'une intuition claire, constituant dj une pense et
     devenant le point de dpart d'une foule d'autres penses galement
     simples. Les rapports qui liaient les mots  la pense taient
     nafs; mais ils furent bientt dpars par l'addition de mots
     disposs sans ordre.  chaque pas qu'elle fit, la langue parle
     revtit plus de plnitude et de flexibilit, mais elle se
     manifestait encore sans mesure et sans harmonie. La pense n'avait
     rien de fixe et d'arrt; et voil pourquoi la langue primitive n'a
     pu laisser aucun monument de son existence.

     Un premier progrs, qui contenait tous les autres en germe, fut la
     cration de racines dmonstratives ou pronominales, distinctes des
     racines prdicatives. Aussi haut que l'on remonte par l'observation
     dans les langues, mme monosyllabiques et isolantes, on trouve la
     distinction de ces deux classes de racines, qui s'agrgent plus ou
     moins intimement entre elles et subissent plus ou moins
     d'altration par le fait de cette agrgation. La formation premire
     des racines dmonstratives, qui date ainsi d'une priode
     prhistorique du langage, impossible  atteindre dans sa ralit,
     et qu'on ne reconstitue que par induction, est encore tout  fait
     obscure. Ici elles paraissent avoir ds le dbut une existence
     indpendante et une origine propre; l, au contraire, il semble
     qu'on doive y reconnatre des racines originairement prdicatives,
     auxquelles on a pris ensuite l'habitude d'attacher ce sens nouveau.

     Quoi qu'il en soit, le monosyllabisme isolant a t srement la
     phase primordiale du langage; et l'emploi des dmonstratifs prpara
     la cration des catgories grammaticales. De trs bonne heure chez
     la plupart des langues, dit encore M. Maury, l'habitude se prit
326  d'agglutiner les racines accessoires avec les racines primitives.
     Le rsultat se produisit d'autant plus vite, comme l'observe M. F.
     Baudry, que la pense tant fort pauvre, les mmes formules se
     reprsentaient sans cesse. C'est  cette mme poque que s'effectua
     ce qu'on peut appeler, la corruption des sons. La racine principale
     subsiste encore sans altration, mais sous l'influence de l'accent
     tonique qui donne l'unit aux lments multiples du mot, la
     prononciation des accessoires s'obscurcit, s'abrgea et s'altra,
     en mme temps que leur signification indpendante s'oubliait. Ds
     lors le polysyllabisme se constitua et le langage entra dans sa
     priode synthtique. Celle-ci prsenta plusieurs degrs. D'abord,
     comme l'observe M. Max Mller, les accessoires taient seuls
     altrs et la racine principale gardait son intgrit. Puis la
     racine principale et les accessoires se confondirent par une gale
     altration dans l'unit du mot. Ces deux phases constituent, la
     premire, _l'tat agglutinant_, la seconde, _l'tat flexionnel_ ou
     _amalgamant_; celui-ci laissant voir les sutures ou les fissures
     par o les petites pierres ont t jointes ensemble, celui-l
     prsentant les mots composs comme faits tout d'une pice. Les deux
     divisions ne sont pas, au reste, nettement tranches, et l'on passe
     de l'une  l'autre par une foule d'intermdiaires... Une nouvelle
     volution amena les idiomes synthtiques  une forme analytique,
     dans laquelle les lments composants se dsagrgrent, se
     sparrent et se coordonnrent suivant un ordre logique, n du
     besoin croissant de clart. C'est le moment de l'emploi des
     prpositions pour indiquer avec plus de prcision les rapports; les
     cas n'ayant plus d'utilit, on les brouilla, et l'on finit par les
     laisser tomber tout  fait; dans la conjugaison, l'emploi des
     verbes auxiliaires se substitua aux terminaisons et aux prfixes
     qui indiquaient les temps et les personnes.


      2.--UNIT DU LANGAGE ET DIVERSIT DES LANGUES.

     On vient de le voir, depuis que l'homme a commenc de parler,
     c'est--dire depuis qu'il a commenc d'exister, les langues des
     diverses races ont pass par des modifications innombrables dues 
     la marche de l'esprit chez ceux qui les parlaient, dues  des
     mlanges,  des influences rciproques d'idiomes les uns sur les
     autres. Il est donc impossible de remonter  la langue primitive,
327  encore plus qu'il n'est impossible de remonter  la race primitive.
     Trop de rvolutions se sont opres depuis que l'humanit est
     sortie de son berceau.

     Les langues connues et sur lesquelles peuvent porter les tudes de
     la linguistique, mortes ou vivantes, se prsentent formant un
     certain nombre de groupes ou de familles, composs chacun d'idiomes
     ayant entre eux une parent dont le degr varie et pouvant se
     ramener  une souche originaire commune. Mais par de l la
     formation de ces groupes, la science demeure impuissante. Elle est
     oblig de les accepter comme foncirement diffrents et absolument
     irrductibles entre eux, impossibles  ramener  une unit
     primordiale reconstituable. C'est ce qu'a trs bien dfini M.
     Chave. Quand deux langues peuvent-elles tre scientifiquement
     tenues, dit-il, pour deux crations radicalement spares?
     Premirement: quand leurs mots simples ou irrductibles  des
     formes antrieures n'offrent absolument rien de commun, soit dans
     leurs toffes sonores, soit dans leur constitution syllabique.
     Secondement: quand les lois qui prsident aux premires
     combinaisons de ces mots simples diffrent absolument dans les deux
     systmes compars.

     Ce fait de l'existence d'un certain nombre de familles primordiales
     de langues absolument irrductibles s'impose d'une manire force 
     tout linguiste srieux. Proclamons-le, rsolument, il n'y a pas
     moyen de s'y soustraire, et il faut savoir l'accepter comme le
     dernier terme o s'arrte la science.

     Sous ce rapport, il est ncessaire de se tenir en garde contre
     certaines illusions qui restent encore dans beaucoup d'esprits et
     qui proviennent d'une sorte de malentendus, d'une intelligence
     imparfaite de la vritable nature de quelques dbats encore ouverts
     entre les linguistes. Oui, la science n'a pas encore dit son
     dernier mot au sujet de la parent primitive ou de la diffrence
     radicale de toutes les familles de langues. Il est  ce sujet des
     questions qui ne sont pas encore rsolues. Il y aurait
     outrecuidance et tmrit peu scientifique  prtendre condamner _a
     priori_ les travaux, sagement limits  des questions prcises et
     spciales, qui peuvent avoir pour rsultat de diminuer le nombre
     des entits irrductibles dans la classification des langues,
     d'tablir une parent et une origine commune entre certaines
     familles qui, aujourd'hui encore, paraissent foncirement
     diffrentes. Les efforts tents par de fort bons linguistes, et
     mme de grands esprits, pour tablir un lien de descendance d'une
328  mme souche entre les trois grandes familles des idiomes  flexions
     ou plutt entre les langues smitiques et 'hamitiques, d'une part,
     les langues aryennes, de l'autre, n'ont jusqu' prsent conduit 
     aucun rsultat dmonstratif et certain. Mais la continuation de
     tentatives mieux conduites dans cette voie n'a rien
     d'anti-scientifique; en ralit on ne peut tenir actuellement le
     problme comme rsolu, ni dans le sens de la parent, ni dans celui
     de l'irrductibilit. Il en est de mme du problme du _touranisme_
     de Bunsen et de M. Max Mller, entendu dans le sens de la
     possibilit d'une parent d'origine entre les idiomes altaques et
     les idiomes dravidiens, de la parent mme qui leur relierait un
     certain nombre de dialectes parls autour du Thibet, et qui par un
     autre ct touchent au thibtain monosyllabique, enfin de la
     possibilit, aprs avoir form de tous ces groupes, actuellement
     irrductibles, une seule famille, d'y retrouver un rameau sorti
     trs anciennement de la souche qui aurait aussi donn naissance aux
     langues smitiques et aryennes. Sur tous ces points, le grand
     philologue d'Oxford, et ceux qui ont adopt ses ides, ne sont
     point parvenus jusqu' prsent  une dmonstration scientifique
     suffisante et satisfaisante. Leur thorie reste une hypothse
     ingnieuse et brillante, mais en faveur de laquelle il n'y a que
     certaines inductions, pas mme de commencement de preuve positive
     et directe, et contre laquelle, en revanche, s'lvent de trs
     srieuses objections. Elle ne peut cependant pas tre absolument
     condamne, et j'admets pour un instant qu'elle pourra un jour
     arriver  une dmonstration formelle, ou tout au moins  une
     probabilit considrable. En sera-t-on venu pour cela  tablir
     l'unit fondamentale des langues? Non certes; on aura retrouv
     quelques parents d'abord mconnues, diminu le nombre des
     individualits absolument distinctes de la linguistique. Mais 
     ct de l'unit que l'on aura ainsi substitu  quelques-unes de
     ces individualits, que jusqu' nouvel ordre on n'est pas encore
     parvenu  rapprocher d'une faon acceptable, il restera toujours un
     bon nombre de groupes irrductibles, de types essentiellement
     distincts, qui dfieront  jamais les efforts tents pour les
     unifier.

     En dehors donc des questions nettement dlimites que nous venons
     d'indiquer, et o la carrire reste ouverte aux efforts de la
     spculation scientifique, sans que l'on puisse encore prvoir avec
     une probabilit srieuse s'ils seront ou non couronns de succs,
     toute recherche de l'unit primordiale de l'universalit des
329  idiomes connus dans leur infinie varit, tout essai de
     reconstitution de la langue primitive unique de nos premiers pres,
     doit tre banni de la science. Ce n'est et ne peut tre qu'une
     fantaisie purile et oiseuse. Quiconque prtend, en linguistique et
     en histoire, au titre de savant srieux doit s'en abstenir, comme
     en mathmatiques de chercher la solution de la quadrature du
     cercle. On peut philosopher sur le problme du langage primitif,
     l'aborder par les mthodes de l'analyse psychologique, se rendre
     mme compte, par des inductions tires de l'tat le plus ancien des
     langues connues, de ce que devaient tre quelques-uns des
     caractres gnraux de ce langage primitif. Mais aller au del,
     essayer de le reconstituer, d'en retrouver les racines dans celles
     des familles de langues qui nous sont connues, en ramenant ces
     racines  une unit, ce n'est plus affaire de la science
     linguistique. Elle n'a et n'aura jamais aucun moyen srieux d'y
     parvenir, et elle doit s'arrter o elle rencontre la limite de ses
     possibilits, o sa mthode et ses procds deviennent impuissants
     en cessant de rencontrer des lments solides sur lesquels oprer.

     La pluralit d'un certain nombre de familles irrductibles de
     langues est dans l'tat actuel sa conclusion dernire, le terme o
     elle s'arrte sans avoir le moyen de pousser plus loin, et suivant
     toutes les apparences il en sera toujours ainsi. Acceptons donc ce
     fait, qui ne marque, du reste, qu'une limite dans ce que la science
     peut atteindre et dmontrer, mais qui ne porte pas atteinte  la
     ncessit philosophique d'un langage primitif unique, consquence
     de l'unit de l'espce humaine et de sa descendance d'un seul
     couple.

     Il est, en effet, impossible  tout homme de bon sens et  tout
     observateur impartial de trouver ncessairement implique dans ce
     fait la conclusion que prtendent en tirer les linguistes
     polygnistes. L'existence de plusieurs familles irrductibles de
     langues n'emporte nullement, comme on l'a dit, la pluralit
     originelle des espces humaines qui ont form ces familles de
     langues.

     Et d'abord l'irrductibilit qui existe pour la science peut
     parfaitement n'tre ici qu'un rsultat de l'insuffisance des
     lments qu'elle possde, de la perte irrparable de quelques-uns
     de ceux dont la conservation aurait pu la conduire  un tout autre
     rsultat. Il est, en effet, une chose incontestable pour toutes les
     coles de linguistique, c'est que les langues sont essentiellement
     variables et prissables. Il en est une autre non moins possible 
330  contester, c'est que nous ne connaissons pas et que nous ne
     connatrons jamais toutes les langues mortes, surtout celles de la
     priode primitive et prhistorique. Or, s'il manque un certain
     nombre d'anneaux  la chane de la filiation des langues--et il est
     certain qu'il en manque beaucoup--il n'y a pas moyen de douter que
     des rapports qui ont jadis exist sont  tout jamais perdus pour
     nous. La science est dans son rle quand elle constate qu'elle ne
     trouve aucune trace de ces rapports; elle en sortirait si on
     voulait lui faire dire qu'ils n'ont pas pu exister.

     Sir John Lubbock a fait, sur l'origine probable des racines dans
     les diffrentes langues, des observations ingnieuses, aides de
     rapprochements avec les idiomes des sauvages, dont la linguistique
     n'a, pendant bien longtemps, pas tenu assez de compte, observations
     qui ont une haute valeur et peuvent tre tenues comme ayant fait
     faire un progrs srieux  la question. Que l'on s'y reporte et
     l'on devra reconnatre que la majorit d'entre elles ne doivent pas
     tre communes  toutes les familles de langues. Quiconque pense que
     le langage n'est pas un fait surnaturel et divin, mais qu'il est
     d'invention et de cration humaine, ne peut qu'adopter sur ce point
     les conclusions du savant anglais. Or, pour peu que ces diffrences
     radicales soient nombreuses--et leur prsence s'explique
     parfaitement dans la donne de l'unit primordiale du langage  une
     poque  laquelle il ne nous est pas possible de remonter,--pour
     peu que ces diffrences radicales soient nombreuses, elles
     entranent ncessairement l'irrductibilit, sans que celle-ci
     puisse tre invoque comme un argument contre la doctrine
     monogniste.

     Ce qu'implique seulement l'irrductibilit d'un certain nombre de
     groupes linguistiques, c'est ce qu'implique aussi la profonde
     diffrence des trois ou quatre grands types physiques de
     l'humanit, non la pluralit des espces, mais la formation spare
     des races sorties de l'unit primitive  une trs grande distance
     dans le temps du commencement de l'histoire positive, c'est que,
     pour ce qui touche spcialement aux langues propres  ces races, la
     sparation a eu lieu dans un tat de civilisation tout  fait
     rudimentaire et quand le langage en tait encore  sa priode toute
     premire. Il n'est pas possible de la placer  un autre moment qu'
     l'tat monosyllabique et isolant, avant la naissance de toute
     grammaire. Mais ceci admis, le fait de la disparition du langage
     primordial et de toute trace de l'unit originelle qui a enfant la
     diversit, devient tout simple et parfaitement naturel. La
331  merveille invraisemblable serait qu'il en ft autrement. Aucune
     langue ne peut rester stationnaire; mais dans cette volution
     perptuelle, la partie conservative du langage, celle qui rsiste
     le plus aux influences dissolvantes, est la grammaire. Pour les
     mots, ils changent et se renouvellent d'autant plus facilement que
     la langue est moins avance. Et chez les peuples sauvages, o
     l'criture n'a pas fix les mots, ceux-ci se transforment avec une
     telle rapidit qu'on cite des missionnaires et des voyageurs qui
     sont alls deux fois,  une vingtaine d'annes d'intervalle, chez
     une mme peuplade et qui ne retrouvrent au second voyage presque
     rien de la langue qu'ils avaient apprise au premier. M. Max Mller
     a group  cette gard un ensemble de faits et d'observations
     absolument probant, qui a une importance de premier ordre lorsque
     l'on veut se rendre compte du _comment_ de la production d'une
     pluralit de types linguistiques irrductibles, dans la donne de
     l'unit de l'espce humaine.

     Mais il importe de constater encore une fois ici, pour la formation
     des langues comme pour celle des races, que la conciliation entre
     les faits observs et la doctrine qu'imposent  la fois le dogme
     religieux et la philosophie spiritualiste, n'est naturelle, et mme
     rellement possible, qu'avec la haute antiquit de l'homme et son
     progrs continu depuis un point de dpart qui n'est autre que
     l'tat de pur sauvage. Et cependant ces deux grands faits, qui
     rsultent d'une faon si clatante de l'archologie prhistorique,
     il est encore un certain nombre d'esprits timides, parmi les
     croyants et les spiritualistes, qui s'effraient de leurs
     consquences, faute de savoir bien les discerner, et qui se
     refusent mme  les admettre, soit par une interprtation troite
     et malentendue des textes bibliques, soit par pure paresse
     d'esprit, pour ne pas se donner la peine de secouer le joug de
     vieilles ides, pour ne pas dire de vieilles erreurs, dont ils ont
     pris l'habitude.

     Pour nous, sur la question de l'unit du langage et de la diversit
     des langues, nous ne pouvons mieux faire que de nous approprier les
     paroles de M. Whitney, l'minent linguiste amricain, qui a mieux
     mis que personne en lumire l'impossibilit scientifique de la
     rduction et de l'identification des racines de toutes les familles
     de langues, comme des lois qui y ont prsid aux premires
     combinaisons de ces lments simples et fondamentaux. La
     linguistique ne peut se porter garant de la diversit des races
     humaines. Si nous admettons que les hommes ont cr les premiers
332  lments du langage, de mme qu'ils en ont fait tous les
     dveloppements subsquents, nous sommes forcs de convenir qu'une
     priode de temps assez longue a d s'couler avant qu'ils aient pu
     se former une certaine somme de matriaux. Et pendant ce temps, la
     race, ft-elle unique, a pu se rpandre et se diviser de faon que
     les germes primitifs de chaque langue aient t produits
     indpendamment dans les unes et dans les autres. Donc,
     l'incomptence de la linguistique, pour dcider de l'unit ou de la
     diversit des races humaines, parat tre compltement et
     irrvocablement dmontre.

       *       *       *       *       *

     Personne n'a soutenu avec plus d'nergie et d'habilet la doctrine
     polygniste qu'Agassiz, et sur le terrain des caractres physiques
     des races et sur celui de leurs langues. Suivant lui, les hommes
     ont t crs _par nations_, et chacune de celles-ci a reu, en
     mme temps que tous ses traits physiques, son langage particulier,
     clos ainsi de toutes pices et aussi caractristique que la voix
     d'une espce animale. Il est bon de citer ici ses propres paroles,
     pour donner une ide des arguments de l'cole dans son plus
     illustre reprsentant. Qu'on suive sur une carte la distribution
     gographique des ours, des chats, des ruminants, des gallinacs ou
     de toute autre famille: on prouvera avec tout autant d'vidence que
     peuvent le faire pour les langages humains n'importe quelles
     recherches philologiques, que le grondement des ours du Kamtchatka
     est alli  celui des ours du Thibet, des Indes Orientales, des
     les de la Sonde, du Npaul, de Syrie, d'Europe, de Sibrie, des
     Montagnes Rocheuses et des Andes. Cependant tous ces ours sont
     considrs comme des espces distinctes, n'ayant en aucune faon
     hrit de la voix les uns des autres. Les diffrentes races
     humaines ne l'ont pas fait davantage. Tout ce qui prcde est
     encore vrai du caquetage des gallinacs, du cancanage des canards
     aussi bien que du chant des grives, qui toutes lancent leurs notes
     harmonieuses et gaies, chacune dans son dialecte, lequel n'est ni
     l'hritier ni le driv d'un autre, bien que toutes chantent en
     _grivien_. Que les philologues tudient ces faits et, s'ils ne sont
     pas aveugles  la signification des analogies dans la nature, ils
     en arriveront eux-mmes  douter de la possibilit d'avoir
     confiance dans les arguments philologiques employs  prouver la
     drivation gntique.

     Agassiz est logique, et il pousse jusqu'au bout les consquences
333  de sa thorie, rpond avec un suprme bon sens M. de Quatrefages.
     Mais il oublie un grand fait, que l'on peut opposer  lui et  tous
     ceux qui, de prs ou de loin, se rattachent  cet ordre d'ides.
     Jamais une espce animale n'a chang sa voix contre celle d'une
     espce voisine. L'non allait par une jument ne dsapprend pas 
     braire pour apprendre  hennir. Au contraire, chacun sait bien que
     le blanc le plus pur, plac ds son bas ge au milieu des Chinois
     ou des Australiens, ne parlera que leur langage, et que la
     rciproque est galement vraie.

     Et ce fait capital n'est pas seulement individuel; il s'est tendu
      des nations entires; il a dans l'histoire et dans l'ethnologie
     autant de dveloppement que d'importance; il faut lui faire une
     place de premier ordre. C'est un point aujourd'hui mis en pleine
     lumire et qui a compltement dissip l'illusion, ne d'abord des
     premiers progrs de la linguistique, qui faisait de cette science
     la base de l'ethnologie et cherchait dans la langue le critrium
     infaillible de la race. Dans bien des cas il n'en est rien. L'usage
     de telle ou telle langue ne dpend pas si ncessairement de la race
      laquelle appartient un peuple (ce qui serait pourtant fatal dans
     la thorie des linguistes polygnistes) qu'il mette le langage
     au-dessus des contingences historiques. Il y a, au contraire, des
     langues imposes par la conqute, le commerce ou le rayonnement de
     foyers intellectuels plus puissants. Un peuple a souvent oubli le
     langage de ses anctres pour prendre celui de ses matres ou de ses
     sujets. Les exemples abondent  cet gard. Les Juifs avaient cess
     de parler hbreu 600 ans avant Jsus-Christ; la conqute, le
     voisinage leur avaient impos un dialecte aramen. Les Francs ont
     cess de parler leur langue germanique 300 ans aprs Clovis. Les
     Silures et Ligures celtiss des les Britanniques ont oubli leur
     langue primitive pour les langues galiques et kymriques, et plus
     tard pour l'anglais. Le grec et le latin se sont propags chez
     toute nation, comme langues de la civilisation ou de la science; on
     a pu penser un temps qu'il en serait de mme du franais. Le russe
     est aujourd'hui la langue de millions d'hommes des races altaque
     et mongolique. Ceci a mme, dans le temps o l'on se fiait
     exclusivement aux indices linguistiques, fait croire 
     l'anantissement de races ou de populations en ralit
     florissantes. C'est, par exemple, ce qui est arriv pour les
     Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous adopt
     l'espagnol, on a cru qu'il n'en existait plus, jusqu'au moment o
334  Sabin Berthelot a dmontr qu'ils forment en ralit le fond de la
     population dans tout cet archipel.

     C'est que, dit M. de Quatrefages, dont nous ne saurions mieux
     faire que d'emprunter encore les paroles, la _voix animale_ est un
     caractre fondamental, tenant videmment  la nature de l'tre,
     susceptible de lgres modifications, mais ne pouvant disparatre
     et se transmettant intgralement; c'est un _caractre d'espce_. La
     _langue humaine_ n'a rien de pareil. Elle est essentiellement
     variable et se modifie de gnration en gnration; elle se
     transforme, elle emprunte et elle perd; elle est remplace par une
     autre; elle est manifestement sous la dpendance de l'intelligence
     et du milieu. On ne peut donc voir en elle qu'un caractre
     secondaire, un _caractre de race_.

     Au point de vue linguistique, l'attribut spcifique de l'homme
     n'est pas la _langue spciale_ qu'il emploie; c'est la _facult
     d'articulation_, la _parole_, qui lui a permis de crer un premier
     langage et de le varier  l'infini, grce  son intelligence et 
     sa volont plus ou moins impressionnes par une foule de
     circonstances. Et c'est ainsi qu'au-dessus de la diversit des
     langues nous retrouvons l'unit du langage, consquence ncessaire
     de l'unit de l'espce et de son origine.

     Maintenant, ajouterons-nous avec M. Whitney, prtendre pour
     expliquer la varit des langues que le pouvoir de s'exprimer a t
     virtuellement diffrent dans les diffrentes races; qu'une langue a
     contenu, ds l'origine et dans ses matriaux primitifs, un principe
     formatif qui ne se trouvait pas dans une autre; que les lments
     employs pour un usage formel taient formels par nature, et ainsi
     de suite, c'est de la pure mythologie.

       *       *       *       *       *

     Le principal facteur de la formation diffrente et de l'volution
     parallle des diffrentes familles de langues, a t l'action libre
     des facults intellectuelles de l'homme, se mouvant dans le cadre
     de l'volution naturelle et logique du progrs de l'entendement
     humain. Mais l, comme toujours, la libert n'a pas t absolue et
     illimite; elle a t entrave et influence par des causes
     internes ou externes  l'homme, que l'on peut rapporter  trois
     ordres, causes physiques, morales et historiques.

     On sait en quoi consiste, au point de vue physique, la parole
     humaine. L'homme,  l'aide de son larynx, met des sons que modifie
     le jeu des organes buccaux. Le souffle que produit l'effort
335  volontaire de ses poumons, par suite des mouvements de la langue,
     des lvres, des dents, rsultant de la compression des parties
     molles et mobiles de la bouche contre les parois fixes qui
     l'entourent, donne naissance  des sons articuls, profondment
     distincts par leur nature, leur extrme varit, du cri des
     animaux, du chant des oiseaux. Chez certains mammifres il y a
     comme une bauche d'articulation, labiale chez les ruminants,
     gutturale chez une partie des carnassiers, dentale chez les singes.
     Mais elle est toujours imparfaite et surtout absolument uniforme.
     La facult de produire des articulations parfaitement nettes et
     infiniment varies, choisies et dtermines par sa volont, de les
     nuancer dlicatement, pour ne pas parler ici de leur groupement et
     de leur succession, calcule de manire  exprimer une suite
     logique d'ides, est l'apanage exclusif de l'homme. Seulement les
     variations physiques des races, produisant des modifications et des
     diffrences dans la construction des organes buccaux, modifie leur
     jeu et ses effets, la nature des sons articuls qu'ils sont aptes 
     produire. Chaque race, chaque subdivision ethnique et presque
     chaque nation, a des articulations qui lui sont propres, d'autres
     qui lui font dfaut; d'un peuple  l'autre, les consonnes de mme
     ordre prouvent des altrations rgulires et constantes, dont
     l'tude constitue dans la science du langage cette branche
     essentielle que l'on appelle la _phontique_.

     Il est facile de se rendre compte de ce qu'a pu tre le rle de ces
     diffrences d'articulation, produites par une ncessit organique 
     laquelle il est impossible de se soustraire, dans la priode
     prhistorique du langage, alors qu'il en tait encore  l'tat
     monosyllabique et isolant. L'action seule de cette cause a suffi
     pour rendre alors absolument diffrent le langage dans deux races
     dont la constitution physique se modifiait d'une manire divergente
     sous l'effet de la diversit des influences de milieu. Nous en
     constatons mme historiquement les effets dans les langues les plus
     avances, dans celles dont la constitution parat la plus
     solidement tablie. Lorsqu'il se produit un de ces faits dont nous
     parlions tout  l'heure, d'adoption d'un idiome par un peuple
     auquel elle tait originairement trangre, la langue, en passant
     dans la bouche d'une race nouvelle, prouve toujours une altration
     sensible dans sa prononciation. C'est ainsi que le latin, une fois
     introduit dans les Gaules et en Espagne, a subi dans chacun de ces
     deux pays des changements phontiques particuliers, rsultant des
     diffrences d'organisation physique des Celtes et des Ibres par
336  rapport aux Latins, et par suite conformes  la phontique des
     idiomes antrieurs de ces peuples, changements qui sont devenus le
     point de dpart d'altrations dans les mots eux-mmes. C'est ainsi
     que l'arabe, chez tous les peuples o le Qoran a rpandu son usage,
     voit se modifier la prononciation de quelques-unes de ses lettres;
     et que la langue anglaise, qui a dj subi sur le sol de la
     Grande-Bretagne de si profondes modifications historiques dans sa
     prononciation, tend  s'altrer phontiquement encore davantage aux
     tats-Unis.

     L'intelligence humaine est une dans ses facults et dans leur jeu
     logique, et c'est pour cela que les lois du dveloppement du
     langage, sauf les arrts de dveloppement, ont t les mmes dans
     toutes les races, malgr leur sparation. Mais de mme que dans
     l'unit du type d'espce de l'homme il y a des varits de types de
     races et de types individuels, de mme, dans l'unit intellectuelle
     de l'humanit il y a des diffrences d'aptitudes et de gnie entre
     les races, les peuples et les individus. C'est l ce qui a produit,
     dans le cadre des mmes lois gnrales de dveloppement, les
     diffrences infinies dans la phrasologie et la syntaxe des
     langues, et aussi dans la formation indpendante de leur mcanisme
     grammatical. Ici encore il faut admettre une action singulirement
     puissante de cette cause de diversit dans la priode primordiale
     et prhistorique du langage, dans son passage de l'tat
     monosyllabique isolant au premier stage de l'tat grammatical, 
     l'agglutination. Il a suffi de la cration spare et indpendante
     des premiers rudiments de la grammaire dans chaque race, pour
     donner  leur dveloppement naturel et logique une direction
     absolument divergente, et pour produire l'irrductibilit des
     familles de langues appartenant  ces diffrentes races.

     L'action de cette cause morale et intellectuelle de modification,
     influence dans cette dernire mesure par des diffrences physiques
     dans la constitution du cerveau, organe de communication entre les
     deux lments, matriel et immatriel de l'homme, s'observe
     historiquement et jusque de nos jours, aussi bien que celle de
     l'altration phontique. Toutes les langues modernes accentuent
     chaque jour davantage leur passage de l'tat synthtique  l'tat
     analytique. Le Franais, par exemple, a gard jusqu'au dbut du
     XIVe sicle de notre re des cas de dclinaison, qu'il a perdus
     depuis lors. Un fait rentrant dans les mmes causes, mais d'une
337  nature diffrente, est celui des Anglo-Amricains, qui non
     seulement altrent d'une faon dj sensible la prononciation de
     leur idiome anglo-saxon, mais y introduisent des tournures
     abrges, _standard phrases_, rappelant le gnie des langues des
     races indignes de l'Amrique, dont on a vu plus haut qu'ils
     tendent  reprendre la constitution physique. De telle faon que
     l'on peut, ds  prsent, prvoir avec certitude une poque o
     l'anglais et l'amricain seront devenus deux idiomes diffrents.
     Voici encore un troisime fait, d au mme genre de causes, mais
     qui s'est produit dans des conditions diffrentes. Parmi les
     idiomes vivants de la famille aryenne, il en est trois qui ont en
     commun cette particularit d'avoir un article et de le suffixer au
     substantif, au lieu de le placer devant comme  l'ordinaire; ces
     langues appartiennent  trois subdivisions diffrentes de la
     famille, ce sont le roumain, du groupe no-latin, le bulgare, du
     groupe slave, et le schkype ou albanais, qui doit former  lui seul
     le type d'un groupe  part. Mais ces trois idiomes occupent une
     aire gographique restreinte et continue. Il est donc clair qu'une
     mme cause historique a agi sur tous trois dans cette aire
     gographique, malgr leur diversit d'origine. L'explication la
     plus probable est que la particularit grammaticale commune, qu'ils
     ont ainsi dveloppe paralllement, est le legs d'un idiome
     antrieur, parl dans la rgion, sans doute celui de la race
     thraco-illyrienne, dont les Albanais paraissent les descendants
     directs, et dont le sang a laiss de nombreux restes sous les
     couches de populations nouvelles qui l'ont recouvert, latines en
     Roumanie, ougriennes et slaves en Bulgarie.

     Cet exemple nous met en prsence de l'action du troisime ordre de
     causes modificatrices des langues, les causes historiques. Ces
     causes ne produisent pas seulement les faits dont nous avons dj
     parl, d'abandon par un peuple de l'idiome propre de sa race pour
     adopter, sous des influences diverses, un idiome tranger. Trs
     frquemment on constate que les vnements de l'histoire ont exerc
     une action dcisive sur la marche des langues, que les faits
     extrieurs les ont dtournes de ce qui aurait t sans cela leur
     cours naturel. L'anglais, par exemple, tel qu'il se parle
     aujourd'hui, est incontestablement fort diffrent de ce que ft
     devenu spontanment l'anglo-saxon sans la conqute normande.

     Si les langues, dit M. Maury, doivent dj, en vertu de leur
     propre dveloppement, passer par des organismes diffrents, elles
     sont encore plus exposes  l'altration quand elles manquent de
     monuments littraires; alors elles se trouvent ravales au point de
338  n'tre souvent que des jargons, et dans les bouches ignorantes qui
     les parlent, elles perdent parfois tout  fait leur caractre
     primitif. Leur grammaire vit encore longtemps; mais elle n'est plus
     qu'un cadre dans lequel des mots nouveaux viennent remplacer les
     anciens; et quand le vocabulaire est ainsi transform, le cadre
     lui-mme cde, et la grammaire disparat ou se change notablement.
     Cela se produit surtout chez les idiomes qui n'ont point encore
     cr beaucoup de mots, dont la grammaire est assez simple pour
     pouvoir s'enrichir de formes que lui fournissent les grammaires
     trangres. Il en est des langues comme des races; quand un
     ensemble de circonstances a engendr une race nouvelle, sous des
     influences physiques et morales dtermines, cette race dploie une
     puissance de conservation d'autant plus prononce que la race a t
     en quelque sorte plus fortement coule. Son moule se conserve alors
     longtemps, sans s'altrer. Les langues offrent,  des degrs
     divers, cette mme vitalit, et suivant leur plus ou moins grande
     homognit, la roideur ou la flexibilit de leurs formes
     grammaticales, elles se perptuent, sans subir des altrations bien
     notables, mme places dans des conditions nouvelles, ou elles
     s'altrent rapidement.

     Les emprunts de vocabulaire se produisent toujours, et d'une
     manire invitable, dans la vie historique des langues, jusque chez
     les idiomes qui ont la culture littraire la plus dveloppe et qui
     sont constitus le plus fortement pour la conservation. Tout
     contact d'une nature quelconque entre deux peuples, soit de mme
     race, soit des races les plus opposes, donne forcment naissance 
     des emprunts de ce genre. Un peuple prend chez un autre les termes
     qui servent  exprimer les ides nouvelles dont il doit la
     rvlation  cet autre peuple, ou bien les objets matriels qui lui
     taient jusqu'alors inconnus. Il en prend aussi dans bien des cas,
     qui font double emploi avec les termes que possdait quelquefois
     son langage, et souvent alors c'est le mot d'emprunt qui finit par
     rester, chassant de l'usage le vieux terme national. Le caprice de
     la mode intervient ici frquemment comme un lment de modification
     des langues. Chez les gyptiens de la XVIIIe et de la XIXe dynastie
     il a t de mode de smitiser aux dpens de l'idiome gyptien; chez
     les Syriens des premiers sicles de l're chrtienne d'hellniser;
     chez les Allemands du sicle dernier de franciser. Depuis cinquante
     ans notre propre parler s'est encombr, par suite d'un caprice
     d'engouement du mme genre, de mots anglais, dont une bonne moiti
339  rendent des ides qui avaient dj une excellente expression dans
     notre langue, et dont quelques-uns sont mme d'anciens mots
     franais qui reviennent altrs par des bouches trangres.

     Ces emprunts si multiplis de vocabulaire, avec les emprunts plus
     rares de grammaire ou les simples influences d'une langue sur
     l'autre dans sa grammaire, sa syntaxe et sa phrasologie, finissent
     par produire, dans le tableau gnral des langues connues, un
     entrecroisement de caractres analogue  celui que l'on observe
     entre les groupes humains, au point de vue de leur type et de leur
     constitution physique.

     Au sujet des emprunts de vocabulaire, que les linguistes ddaignent
     trop souvent pour ne s'attacher qu' l'tude de la morphologie
     grammaticale, il peut tre utile de rappeler les curieux rsultats
     auxquels Young fut conduit par le calcul des probabilits. Cet
     illustre savant, auquel les sciences historiques et philologiques
     n'taient pas trangres, mais qui a surtout acquis sa gloire dans
     les sciences physico-mathmatiques, s'tait demand quel nombre de
     mots semblables, dans deux langues diffrentes, tait ncessaire
     pour qu'on pt tre autoris  considrer ces mots comme ayant
     appartenu  la mme langue. De ses calculs il rsulte que la
     communaut d'un seul mot n'a aucune signification. Mais la
     probabilit d'une mme origine a dj trois contre un, quand il y a
     deux mots communs; plus de dix contre un, quand il y en a trois.
     Quand le nombre des mots communs est de six, la probabilit est de
     plus de dix-sept cents, et de prs de cent mille, quand il est de
     huit. Il est donc presque certain que huit mots communs  deux
     langues diffrentes ont appartenu primitivement  un mme langage,
     et lorsqu'ils sont isols au milieu d'une langue  laquelle ils
     n'appartiennent pas naturellement, on doit les regarder comme
     imports. Ces conclusions du mathmaticien anglais ont une
     importance trs grande. L'histoire peut et doit mme y trouver des
     indices de communications entre les peuples, qui chapperaient 
     ses autres moyens d'investigation.

       *       *       *       *       *

     Il faut enfin, dans les recherches sur la formation des langues et
     l'origine de leur mcanisme, ainsi que de leurs diffrences, tenir
     grand compte de ceci, qu'une langue, dans sa cration, n'est pas
     une oeuvre individuelle, mais une oeuvre collective.

     Une observation profondment ingnieuse de Jacob Grimm, sur les
     langues aryennes, peut mettre sur la trace de la part diverse que
     les individus, dans une mme race et dans un mme peuple, ont pu
340  avoir, selon leur nature ou leur aptitude, dans la formation d'un
     langage. Plus ces langues sont anciennes, dit M. Renan, rsumant
     les ides du grand linguiste allemand, plus la distinction des
     flexions fminines et masculines y est marque: rien ne le prouve
     mieux que le penchant, inexplicable pour nous, qui porta les
     peuples primitifs  supposer un sexe  tous les tres, mme
     inanims. Une langue, forme de nos jours, supprimerait le genre en
     dehors des cas o il est question de l'homme et de la femme, et
     mme alors on pourrait trs bien s'en passer: l'anglais en est
     arriv sous ce rapport au plus haut degr de simplification, et il
     est surprenant que le franais, en abandonnant des mcanismes plus
     importants du latin, n'ait pas laiss tomber celui dont nous
     parlons. Jacob Grimm conclut de l que les femmes durent exercer
     dans la cration du langage une action distincte de celle des
     hommes. La vie extrieure des femmes, que la civilisation tend 
     rapprocher de plus en plus de celle des hommes, en tait 
     l'origine totalement spare, et une runion de femmes tait trs
     diffrente, sous le rapport intellectuel, d'une runion d'hommes.
     De nos jours, le pronom et le verbe n'ayant conserv  la premire
     personne, dans la plupart des langues, aucune trace de genre, le
     langage d'une femme ne diffre grammaticalement de celui d'un homme
     que par le genre des adjectifs et des participes qu'elle emploie en
     parlant d'elle-mme. Mais  l'origine la diffrence dut tre bien
     plus forte, ainsi que cela a lieu encore dans certains pays de
     l'Afrique. Pour que l'homme, en s'adressant  la femme ou en
     parlant de la femme, se soit cru oblig d'employer des flexions
     particulires, il faut que la femme ait commenc par avoir
     certaines flexions  son usage. Or, si la femme employa tout
     d'abord certaines flexions de prfrence  d'autres, et provoqua
     ces flexions chez ceux qui lui parlaient, c'est qu'elles taient
     plus conformes  ses habitudes de prononciation et aux sentiments
     que sa vue faisait natre. C'est ainsi que dans les drames hindous
     les hommes parlent sanscrit et les femmes prcrit. Si l'_a_ et
     l'_i_ sont les voyelles caractristiques du fminin, c'est sans
     doute parce que ces voyelles sont mieux accommodes que les sons
     virils _o_ et _ou_  l'organe fminin. Un commentateur indien,
     expliquant le verset 10 du livre III de Manou, o il est command
     de donner aux femmes des noms agrables et qui ne signifient rien
     que de doux, recommande en particulier de faire en sorte que ces
     noms renferment beaucoup d'_a_. Cet exemple me parat propre 
341  faire comprendre comment, dans le travail complexe du langage, les
     divers instincts, et, si j'ose le dire, les diverses classes de
     l'humanit ont eu leur part d'influence.

     Remarquons, du reste, que l'observation sur laquelle nous venons de
     nous appuyer est spciale  certaines familles de langues, car il
     en est d'autres, et en grand nombre, qui n'admettent pas la
     distinction des genres. Mais elles prteraient  leur tour  des
     observations diffrentes, conduisant  une conclusion analogue.


      3.--CLASSIFICATION DES LANGUES.

     Les trois tats successifs du dveloppement du langage, tels que
     nous les avons indiqus, ont fourni la base d'une classification
     naturelle des langues, rparties d'abord en trois grandes classes
     suivant celui de ces tats o elles se sont fixes et immobilises,
     puis dans chaque classe en familles et en groupes, d'aprs les
     affinits de racines et de structure grammaticale qui permettent de
     rattacher un certain nombre d'entre elles  une souche primitive
     commune.

     D'aprs les donnes statistiques que l'on possde, les langues
     monosyllabiques et isolantes seraient aujourd'hui parles par 449
     millions d'hommes environ, les langues agglutinantes par 216
     millions, et les langues  flexion par 537 millions. Ce dernier
     chiffre est d  la propagation toujours croissante des idiomes
     europens, qui tendent leur domaine avec celui de la civilisation
     et s'imposent ainsi aux races les plus diverses.

       *       *       *       *       *

     Dans les langues monosyllabiques et isolantes, il n'existe encore
     que des mots simples, consistant dans un son rendu par une seule
     mission de la voix. Ce sont les racines, ayant  la fois le
     caractre de substantifs et de verbes; elles expriment la notion,
     l'ide, indpendamment de l'emploi du mot, et c'est la manire dont
     ce mot est mis en relation avec d'autres qui marque son rle et son
     sens catgorique dans la phrase. De l l'expression d'tat
     _rhmatique_ employe quelquefois pour indiquer ce stage primordial
     de dveloppement du langage, qui ne connat encore que le mot
     absolu, sans distinction de catgories grammaticales.

     La grammaire de toute langue de cette classe n'est et ne peut tre
     qu'une syntaxe. Le mot-racine est inflexible; en dpit de tout
     changement de position dans la phrase, il demeure invariable,
342  toujours le mme, et c'est uniquement la place qu'il occupe dans la
     phrase, dans la proposition logique, construite sur un type
     immuable, qui dtermine sa valeur, sa qualit de sujet ou de
     rgime, d'pithte ou de substantif, de verbe ou de nom, et ainsi
     de suite.

     Le nombre des monosyllabes possibles  former par une seule
     mission de la voix est ncessairement fort restreint; la langue
     chinoise en admet 450. On trouve un moyen de multiplier les
     diffrences au moyen de l'accent, qui devient une sorte
     d'intonation chantante, appele _ton_, qui permet  chaque syllabe
     de se faire entendre  l'oreille de plusieurs faons diffrentes.
     Ainsi, dans le chinois, la variation des tons porte  1,203 le
     nombre des combinaisons syllabiques qui constituent le vocabulaire.
     Avec un fond aussi forcment restreint de matriel phonique, tout
     idiome monosyllabique, ne peut manquer de possder une trs grande
     quantit de mots homophones. Comme tous les mots de la langue se
     composent d'une seule syllabe, chaque syllabe dont l'organe est
     susceptible reprsente un certain nombre d'acceptions sans rapport
     les unes avec les autres. Une confusion presque inextricable
     rsultant de ce fait ne peut tre vite qu'en recourant, pour
     distinguer les mots homophones, les acceptions diverses d'une mme
     syllabe,  des moyens d'claircissement plus ou moins ingnieux ou
     nafs.

     C'est ainsi que l'on place aprs un mot, pour en dterminer le
     sens, un autre mot, dont une des acceptions concide avec celle
     dans laquelle on veut prendre le premier. Exemple: en chinois,
     _tao_ est susceptible de signifier: ravir, atteindre, couvrir,
     drapeau, froment, mener, chemin; _lu_ de vouloir dire: dtourner,
     vhicule, pierre prcieuse, rose, forger, chemin. L'un ou l'autre
     de ces deux mots, employ isolment, laisserait l'esprit indcis
     entre un grand nombre de significations absolument diffrentes. On
     prcise le sens de chemin par l'emploi de la locution
     plonastique _tao lu_, qui accumule deux synonymes s'expliquant
     l'un par l'autre. D'autres associations, toutes pareilles, ont pour
     but de rendre une ide qu'un mot simple n'exprimait pas; ainsi _fu_
     est pre, _mu_ mre et _fu mu_ parents; _yuan_ est loign,
     _kin_ prs et _yuan kin_ distance. Il n'y a pas l formation
     d'un compos polysyllabique, car les deux mots se juxtaposent et ne
     se lient pas; ils restent indpendants et conservent leur tonalit,
     sans qu'un des deux,  ce point de vue, se subordonne  l'autre.
343
     Le genre d'un mot ne peut tre dtermin qu' l'aide d'un second
     terme, rapproch de la mme faon. En chinois l'on emploie pour cet
     objet _nan_ mle, et _niu_ femelle; ainsi l'on a _nan tse_ pour
     dire fils et _niu tse_ pour fille. La plupart des relations
     grammaticales qu'expriment dans les autres langues les cas de
     dclinaison, les temps, les modes et les personnes verbales, quand
     la position du mot dans la phrase ne suffit pas  les dterminer
     assez clairement, sont marques par l'accession de mots, qui sont
     par eux-mmes des racines prdicatives ayant un sens propre comme
     les mots qu'ils viennent dterminer, mais qui, dans ce cas, jouent
     le rle de simples auxiliaires grammaticaux. C'est ce que, dans la
     syntaxe chinoise, on appelle les mots vides, par opposition aux
     mots pleins, c'est--dire aux racines dont la signification reste
     dans toute sa plnitude et son indpendance, aux mots que nos
     traductions rendent par des noms ou des verbes.

     La plupart des langages de la race jaune et des populations qui,
     dans l'Asie transgangtique, paraissent issues d'un mtissage des
     types jaune et noir, se sont arrtes  cet tat de dveloppement
     monosyllabique, isolant et rhmatique. Le chinois antique nous en
     offre un spcimen d'une puret complte.

     Les principaux idiomes de cette classe sont:

     Le chinois avec ses diffrents dialectes;

     L'annamite;

     Le cambodgien ou khmer;

     Le mn, parl par les habitants du delta de l'Iraouaddy;

     Le groupe des langues myamma, dont le barman est le type le mieux
     connu;

     Le tha ou siamois;

     Le groupe des langues himalayennes, parles par les descendants de
     quelques tribus primitives du nord de l'Inde, refoules par
     l'invasion aryenne dans les valles de l'Himalaya;

     Le thibtain.

     Malgr l'origine videmment apparente, et quelquefois de fort
     prs, des populations qui en font usage, tous ces idiomes se
     montrent absolument irrductibles dans leurs racines et dans le
     systme de leur construction syntaxique, de l'ordre de position qui
     y assigne au mot invariable sa valeur catgorique dans la phrase.
     C'est ce qui prouve combien, comme nous le disions plus haut, dans
     cet tat du langage les divergences individuelles du parler de tel
344  ou tel peuple arrivent vite  produire une diversit que la science
     est impuissante  ramener  une unit primitive.

     Le moindre changement dans le ton ou accent du mot monosyllabique
     donnant naissance  un autre mot, dit M. Maury, la prononciation de
     tels mots a d rester invariable pour que le langage ft
     intelligible; c'est ce que montre le chinois. Il n'y a point de
     combinaisons phontiques, ou, comme on dit, de _phonologie_. Le
     mme caractre appartient plus ou moins  toutes les langues
     transgangtiques. Cependant, dans le siamois, commence  se
     manifester une disposition  appuyer ou  traner sur la dernire
     partie du groupe compos de plusieurs mots juxtaposs. Ce
     prolongement du second des deux mots en composition est le point de
     dpart du dissyllabisme; il est manifeste dans le cambodgien. Le
     barman forme le passage des langues monosyllabiques ou  sons non
     lis, aux langues dans lesquelles les sons se lient. Presque tous
     ses mots sont monosyllabiques; mais ils sont susceptibles de se
     modifier dans leur prononciation, de faon  se lier aux autres
     mots et  rendre le langage plus harmonieux. Nous saisissons l
     sur le fait la transition de l'tat isolant  l'tat
     d'agglutination.

       *       *       *       *       *

     Le systme morphologique commun qui caractrise la classe des
     langues agglutinantes, consiste en ce que le mot n'est plus compos
     de la racine seule, mais form de l'union de plusieurs racines.
     Dans cette juxtaposition, arrive jusqu' une union intime, une
     seule des racines agglutines ou agglomres entre elles garde sa
     valeur relle; les autres voient leur signification individuelle
     s'amoindrir, passer au second rang; elles ne servent plus qu'
     prciser le mode d'tre ou d'action de la racine principale, dont
     la signification primitive est conserve. Nous y avons ainsi une
     nombreuse srie de particules monosyllabiques indiquant toutes les
     catgories du langage, toutes les notions de relation possibles
     entre les mots dans la phrase. Ces particules viennent se coller au
     radical, qui demeure invariable, le plus souvent en s'y postposant,
     mais aussi chez quelques idiomes en s'y prfixant; elles
     dterminent ainsi grammaticalement le radical en allongeant le mot
     presque indfiniment, mais sans aucune fusion ou contraction, soit
     entre elles, soit avec le radical primitif.

     Nous rendrons ceci plus clair au moyen de quelques exemples pris au
     turc. Le radical _sev_ y exprime l'ide gnrale et abstraite d'
     aimer sans distinction de catgorie nominale ou verbale; _sev-gu_
345  et _sev-i_ sont le substantif amour, _sev-mek_ l'infinitif verbal
     aimer, _sev-er_ le participe aimant. Du participe se drivent
     la conjugaison personnelle et les temps du verbe; nous avons ainsi,
     au prsent, _sev-er-im_ j'aime, mot  mot aim+ant+moi,
     _sev-er-ler_ ils aiment, mot  mot aim+ant+eux, et 
     l'imparfait _sev-er-di-m_ j'aimais, _sev-er-di-ler_, ils
     aimaient. Maintenant, par l'addition d'une suite de particules
     postposes, on obtient toute une srie de verbes drivs ou plutt
     de voix verbales o l'ide est modifie de diverses manires. Par
     exemple:

     _sev-mek_, aimer,

     _sev-dir-mek_, faire aimer,

     _sev-isch-mek_, s'aimer rciproquement,

     _sev-il-mek_, tre aim,

     _sev-me-mek_, ne pas aimer.

     Toutes ces particules formatives agglutines les unes  la suite
     des autres, avec quelques analogues, se combinent entre elles de 24
     faons diffrentes, de telle sorte qu'on en arrive jusqu' des
     formes comme _sev-isch-dir-il-me-mek_ ne pas tre amen  s'aimer
     l'un l'autre; et ces formes minemment complexes se conjuguent 
     leur tour comme le verbe simple: _sev-isch-dir-il-me-r-ler_, ils
     ne sont pas amens  s'aimer l'un l'autre;
     _sev-isch-dir-il-me-r-di-ler_, ils n'taient pas amens  s'aimer
     l'un l'autre. La dclinaison des noms suit le mme systme:
     _sev-gu_ amour, _sev-gu-nin_ de l'amour, _sev-gu-ler_ les
     amours, _sev-gu-ler-in_ des amours, _sev-gu-m_ mon amour,
     _sev-gu-m-un_ de mon amour, _sev-gu-ler-im_ mes amours,
     _sev-gu-ler-im-in_ de mes amours.

     Les langues agglutinantes sont trs nombreuses, infiniment varies,
     et parles par des peuples de toutes les races de l'humanit. On
     doit distinguer dans cette classe, pour l'ancien hmisphre seul,
     18 familles irrductibles dans l'tat actuel de la science, mais
     entre quelques-unes desquelles on peut esprer voir un jour tablir
     sur des bases srieuses un rapprochement, dj tent par certains
     linguistes:

     1 Les langues ougro-japonaises ou altaques.

     2 Les langues dravidiennes de l'Inde mridionale. Nous reviendrons
     un peu plus loin avec quelques dtails sur ces deux importantes
     familles,  cause de leur affinit avec certains idiomes antiques
     de peuples compris dans le cercle gnral de cette histoire, et qui
     y tiennent mme une place de premier ordre.
346
     3 Les langues malayo-polynsiennes, que l'on distingue en trois
     groupes: mlansien, polynsien et malay, ce dernier se subdivisant
     dans les deux branches tagale et malayo-javanaise.

     4 Les langues des Papous ou Ngres Plagiens, encore trs
     imparfaitement connues.

     5 Les langues australiennes.

     6 Les langues hottentotes ou langues  _kliks_, caractrises par
     l'aspiration bizarre ainsi dsigne, qui se place au commencement
     d'une foule de mots. Ce sont des sons qui se produisent en
     dtachant rapidement la langue du palais et en imprimant  la
     bouche un mouvement de succion.

     7 Les langues cafres ou bantou, qui remontent toutes d'une manire
     manifeste  une langue mre aujourd'hui perdue, et que M. Friedrich
     Mller divise en trois branches.

     8 Les langues nilotiques ou nubiennes, parles dans la Nubie, le
     Darfour et le Kordofan.

     9 Les langues atlantiques ou du nord-ouest de l'Afrique, de la
     rgion du Sngal et de Sierra-Leone.

     10 Les langues mandingues, parles dans l'ancien empire africain
     de Mali et rpandues dans le nord-ouest du haut Soudan.

     11 Les langues de la haute Guine.

     12 Les langues du delta du Niger.

     13 Les langues wolofes, parles dans le Cayor, le Walo, le Dhiolof
     et le Dakhar.

     14 Les langues du nord-est du haut Soudan.

     15 Les langues du Bornou, dans l'Afrique centrale.

     16 Les langues poules, propres  un peuple originaire de la cte
     orientale d'Afrique, qui occupe aujourd'hui dans le centre du
     continent un espace d'environ 750 lieues de long sur 125 de large,
     coup au milieu par le Niger, entre les dixime et quinzime degrs
     de latitude nord.

     Toutes les familles de langues africaines que nous venons
     d'numrer, appartenant  des peuples d'un type ngre plus ou moins
     prononc, sont encore fort mal connues. Elles ont une physionomie
     analogue et quelques traits communs. Mais on ne saurait, dans
     l'tat actuel de la science, les grouper d'une manire plus intime,
     bien qu'on puisse dj souponner que la majorit d'entre elles
     pourront tre rattaches  une mme formation, s'tendant  travers
347  toute l'Afrique. Il est donc probable qu'une connaissance plus
     approfondie permettra un jour de diminuer ici le nombre des
     familles irrductibles, en tablissant des rapprochements qui ne
     sauraient tre aujourd'hui scientifiquement possibles.

     17 Le basque, descendant direct de l'ancien idiome des Ibres, qui
     prsente un type linguistique absolument isol dans l'Europe
     occidentale, vritable phnomne de permanence et de conservation.
     Peut-tre devra-t-on lui chercher des affinits avec les idiomes
     africains atlantiques. Car toutes les recherches les plus rcentes
     de l'anthropologie et de la linguistique semblent conduire  cette
     conclusion que le basque est le dernier dbris des langues de cette
     grande race des Atlantes, qui, dans une antiquit extrmement
     recule, avant l'arrive des populations libyeo-berbres dans le
     nord de l'Afrique et des premiers Aryens en Europe, s'tendit sur
     l'angle nord-ouest du continent africain et sur une partie de
     l'Europe occidentale, depuis l'Espagne jusqu'aux les Britanniques,
     dans une direction, et jusqu' la Sicile, dans une autre.

     18 Les langues caucasiennes, parles comme le basque par des
     blancs allophyles. Elles se divisent en deux grands groupes,
     septentrional et mridional, occupant chacun l'un des versants de
     la chane du Caucase, groupes dont il serait peut-tre plus sage de
     faire deux familles indpendantes. Le premier se subdivise  son
     tour en trois rameaux: lesghien, dont on peut citer comme types
     l'avare, le kasi-koumyk et le kourine; kiste, reprsent par le
     thousch, le tchetchenze et l'oude, ainsi que d'autres dialectes qui
     leur sont troitement apparents; enfin tcherkesse ou circassien,
     qui  lui seul comprend presque autant d'idiomes que les autres
     subdivisions de la famille. Quant au groupe mridional, il comprend
     d'une part les langues kartwliennes, telles que le gorgien, le
     plus grammaticalement dvelopp des idiomes du Caucase et le seul
     qui ait une culture littraire, l'imrthien, le mingrlien et le
     grousien, de l'autre le laze et le souane. Ce groupe est d'une
     grande unit et les langues qui le composent remontent srement 
     une origine commune. L'alarodien des inscriptions cuniformes des
     pays de Van et de l'Ararat devra, suivant toutes les probabilits,
     y tre rattach et en fournira un type dans l'antiquit.

     Le basque et les langues caucasiennes nous offrent des traces d'une
     tendance  l'exagration de l'agglutination qui peut s'tendre
348  jusqu' comprendre toute une phrase en un seul mot, de telle faon
     que le radical mme du verbe est susceptible de s'unir, par voie
     d'agglomration,  quelques mots de signification indpendante. Ces
     deux familles occupent donc, au point de vue morphologique et sans
     que ceci doive tre pris comme un indice de parent, une position
     intermdiaire entre les autres langues agglutinantes et la
     sous-classe des langues amricaines, rpartie en un certain nombre
     de familles entre lesquelles on ne retrouve aucune communaut de
     racines, bien que le mcanisme y reste toujours conforme aux mmes
     principes.

     Les langues amricaines sont _holophrastiques_ ou incorporantes et
     _polysynthtiques_. Elles sont holophrastiques en ce qu'elles
     ramnent toute une phrase  la forme d'un seul mot par
     l'incorporation des noms au verbe. Du moins elles en sont
     universellement susceptibles, car elles ne prsentent pas toutes 
     un degr gal le dveloppement de ce caractre; et il n'y a pas une
     d'entre elles o l'on n'observe, dans des proportions diverses,
     l'emploi simultan des procds analytiques. Il n'y a pas, du
     reste, dans le procd holophrastique des langues amricaines, une
     simple synthse qui rapproche en un seul mot de tous les lments
     de l'ide la plus complte, il y a encore enchevtrement des mots
     les uns dans les autres; c'est ce que M. F. Lieber a appel
     l'_encapsulation_, comparant la manire dont les mots isols
     rentrent dans le mot-phrase,  une bote dans laquelle en serait
     contenue une autre, laquelle en contiendrait une troisime, en
     contenant  son tour une quatrime, et ainsi de suite. Ainsi
     l'algonquin _nadholineen_, amenez-nous le canot, est form de
     _naten_ amener, _amochol_ canot _i_ euphonique et _neen_ 
     nous; dans la composition du chippeway _sogininginitizoyan_, si
     je ne prends pas la main, entrent, avec des particules
     grammaticales notant les relations de modalit, _sognt_ prendre
     et _oninjina_, main. Les formations de cette espce, remarque
     avec raison M. Hovelacque, ne sont qu'une simple extension du
     principe de l'incorporation au verbe de l'ide de rgime. On a
     remarqu qu'un certain nombre de locutions des langues romanes
     modernes sont de vritables exemples d'une incorporation
     rudimentaire. Lorsque l'italien dit _portandovi_ vous portant,
     _portandovelo_ vous le portant, lorsque le gascon dit _deche-m
     droumi_ laisse-moi dormir, leur procd nous rappelle
     l'incorporation du basque et des langues amricaines. Il y a
     cependant cette grande diffrence que, dans ces dernires,
349  l'incorporation des mots se pousse jusqu' une telle exagration
     qu'elle amne la mutilation profonde des mots incorpors.

     C'est l une des applications du principe du polysynthtisme. On
     dsigne ainsi la faon dont toutes les langues amricaines
     runissent un grand nombre d'ides sous la forme d'un seul et mme
     mot compos, holophrastique ou non. Ce mot, gnralement fort long,
     est l'agglomration intime de mots divers, qui souvent sont rduits
      de simples lettres que l'on intercale. Ainsi l'algonquin
     _pilp_, jeune homme non mari, est form de _pilsitt_ chaste
     et _lenp_ homme. _amanganachquiminchi_, chne  larges
     feuilles, de _amangi_, grand, gros, _nachk_, main, _quim_,
     fruit  coque, et _achpansi_, tronc d'arbre; le chippeway
     _totochabo_, vin, est un compos de _toto_ lait, et
     _chominabo_, grappe de raisin; le nahuatl ou mexicain
     _nicalchihua_, je construis une maison, se dcompose en _ni_,
     je, _cal_, maison, et _chihua_, faire; le nom de lieu de la
     mme langue _Achichillacachocan_, qui veut dire le lieu o les
     hommes pleurent parce que l'eau est rouge, est form par
     agglutination de _atl_, eau, _chichiltic_, rouge, _tlacatl_,
     homme, et _choca_, pleurer. Le polysynthtisme consiste donc en
     une composition par syncope, tels composants perdant leurs
     premires syllabes et tels autres leurs dernires.

     La tnacit de ce caractre, dit M. Maury, est un des indices les
     moins quivoques que les populations amricaines sont lies par une
     parent originelle. Le moule commun dans lequel leurs langues sont
     coules, dnote qu'aucune des tribus indiennes n'avait dpass
     l'tat intellectuel auquel correspond la priode d'agglutination.
     Le grand dveloppement du polysynthtisme n'empche pas qu'on ne
     puisse retrouver aisment dans ces idiomes le radical primitif.
     Mais ce radical n'a point la fixit qu'il garde dans les autres
     groupes linguistiques; il varie beaucoup, parce qu'il participe de
     la mobilit que le systme de l'agglutination imprime aux sons
     vocaux. Comme l'on peut par un tel procd former des mots 
     l'infini, il en rsulte que deux langues d'abord soeurs arrivent 
     s'loigner promptement du type auquel elles appartenaient. Le fond
     primitif du vocabulaire est d'ailleurs trs pauvre dans les idiomes
     du Nouveau-Monde, et peut aisment disparatre, de faon que les
     traits qui seraient de nature  faire reconnatre la parent
     originelle, sont rapidement effacs. Une peuplade substitue ainsi
350  facilement aux mots de la langue parle par la nation dont elle
     tait sortie, un ensemble de mots tout  fait diffrents.

     Il suffit de ces indications gnrales des caractres propres aux
     idiomes amricains pour le tableau gnral que nous voulions donner
     ici des principaux types des langues. Nous nous dispenserons donc
     d'allonger ces pages outre mesure en entrant dans le dtail
     particulier des idiomes de l'Amrique et de leur classification par
     familles et par groupes. Ils sont, en effet, absolument trangers
     au cadre historique qu'embrasse notre livre; et par suite ils ne
     nous y intressent que par la place qu'ils occupent dans l'ensemble
     de la srie morphologique des langages humains. C'est aussi pour
     cela que nous nous sommes born  une simple numration des
     familles de langues purement agglutinantes autres que les altaques
     et les dravidiennes, nous rservant de revenir bientt sur ces
     dernires.

     Les idiomes hyperborens, parls par les diffrents peuples des
     rgions arctiques, tels que le youkaghir, le tchouktche, le koriak,
     le kamtchadale, du nord-est de l'Asie, et les diffrents dialectes
     esquimaux, ne sont que trs peu connus et leur groupement est tout
      fait imparfait. D'un ct ils semblent donner la main aux langues
     altaques de la Sibrie, de l'autre aux langues amricaines. Ils
     fourniront peut-tre des chanons dont on ne souponne encore qu'
     moiti l'importance. Ces idiomes appartiennent  la classe des
     langues agglutinantes et  la sous-classe des langues
     holophrastiques et polysynthtiques. Il est remarquable, du reste,
     que les caractres qui dterminent ce dernier classement sont plus
     prononcs chez ceux du continent amricain, chez l'esquimau que
     chez aucun autre. Ainsi l'esquimau gronlandais nous offre des
     formes comme _aulisariartorasuarpok_, il s'est ht d'aller  la
     pche, form de _aulisar_, pcher, _peartor_, tre  faire
     quelque chose, et _pinnesuarpok_, il se hte; ou bien
     _aglekkigiartorasuarniarpok_, il s'en va rapidement et se hte
     d'crire.

       *       *       *       *       *

     Les langues  flexions, qui forment la troisime division dans le
     classement naturel des varits du langage, sont propres  la race
     blanche, aux trois rameaux que l'ethnographie biblique, ainsi que
     nous l'avons vu tout  l'heure, distingue dans l'humanit noa'hide.
     Ce sont celles qui ont atteint le plus haut degr de dveloppement.
351  Elles sont le produit du dveloppement le plus complet de la pense
     et de la civilisation.

     Dans ces langues, dit M. Maury, dont nous nous plaisons 
     reproduire les excellentes dfinitions, le radical subit une
     altration phontique, destine  exprimer les modifications
     rsultant des diffrences de relation qui le lient aux autres mots.
     Les lments qui gardent encore un caractre rigide et non
     modifiable chez les langues d'agglutination, sont devenus dans
     celles-ci plus simples et plus organiques. Une langue  flexions
     reprsente le plus haut degr de structure grammaticale, et se
     prte le mieux  l'expression et au dveloppement des ides.

     Rien ne peut mieux faire ressortir la diffrence qui spare les
     langues d'agglutination des langues  flexions, que le
     rapprochement des systmes de dclinaisons et de conjugaison
     respectifs de ces deux classes d'idiomes.

     Dans la dclinaison des langues d'agglutination, la sparation
     entre le cas et sa postposition est peu sensible; une simple
     terminaison indique le nombre; la fusion entre les mots indiquant
     la relation et le radical n'a pas encore lieu; les genres sont 
     peine distingus. Dans les langues  flexions, au contraire, toutes
     les circonstances d'un mot, circonstances de genre, de nombre, de
     relation, sont exprimes par des modifications qui portent sur le
     substantif mme et en changent incessamment le son, la forme et
     l'accent.

     Dans le verbe, la transformation du radical est plus complte, plus
     profonde. On n'y trouve plus, comme pour le verbe des langues
     d'agglutination, la syllabe extrieurement accole; c'est tout le
     corps du mot qui se modifie suivant les temps et les modes;
     quelques-unes des articulations du radical subsistent cependant et
     rappellent le sens originel modifi par celles-ci.

     La flexion des personnes et des nombres, crit Schleicher[151],
     diffre tout  fait, dans les langues de flexion, de ce qu'on voit
     d'analogue dans les idiomes d'agglutination. Chez ces dernires
     langues, les personnes sont indiques par un pronom suffixe
     faiblement altr, et le pluriel est souvent marqu par le signe du
     pluriel du substantif. Il n'en saurait tre autrement, puisque,
     dans les idiomes d'incorporation, la diffrence du substantif et du
     pronom ne fait que commencer.

       [Note 151: _Les langues de l'Europe moderne_, trad. franaise, p.
       153.]
352
     Dans les langues  flexions, les terminaisons personnelles du verbe
     sont sans doute aussi dans un rapport visible avec le pronom, mais
     les formes du verbe  flexions se distinguent fondamentalement de
     toutes les autres. Une force nergique a form dans ce cas le tout
     indissoluble appel _mot_, et on ne saurait se mprendre sur le
     caractre respectif du substantif et du verbe. Prcisment parce
     que l'unit du mot se maintient avec rigueur dans la flexion, on
     n'y peut exprimer beaucoup de relations par un seul mot; tandis que
     les changements, les allongements dmesurs que les langues
     agglutinantes font subir  leurs verbes et  leurs substantifs, ne
     peuvent avoir lieu qu'aux dpens de l'unit du mot. Le verbe 
     flexions marque donc moins de relations que le verbe agglutinant.
     De l aussi la grande difficult de dcomposer en lments simples
     les formes  flexions. Les lments exprimant la relation subissent
     dans l'idiome  flexions les changements les plus considrables,
     seulement pour conserver l'unit du mot.

     La classe des langues  flexions se partage en trois grandes
     familles:

     Les langues 'hamitiques ou gypto-berbres,

     Les langues smitiques ou syro-arabes,

     Les langues aryennes ou indo-europennes.

      ces trois familles appartiennent les principaux idiomes des
     grandes civilisations antiques dont nous avons entrepris de
     raconter l'histoire. Il est donc ncessaire d'entrer  leur gard
     dans certains dtails et de consacrer  chacune d'elles un
     paragraphe spcial. Mais auparavant nous nous arrterons un moment
      deux familles de langues agglutinantes, que nous avons rserves
     pour en parler avec un peu plus de dveloppement que des autres de
     la mme classe.


      4.--LES LANGUES DRAVIDIENNES ET ALTAQUES.

     Les langues dravidiennes sont celles du midi de l'Inde, du Dekhan.
     Le nom gnrique qu'on a pris l'habitude de leur donner est
     emprunt  celui de l'ancienne province de Dravida ou Dravira,
     comprenant les pays d'Orissa et de Madras o tait parle l'une des
     principales parmi ces langues. Le territoire continu et compact des
     idiomes dravidiens s'tend depuis les monts Vindhya et la rivire
     Narmad ou Nerbuddah jusqu'au cap Comorin. Dans cette vaste rgion,
     peuple d'environ 38 millions d'habitants, on trouve quelques
     colonies europennes ou musulmanes, mais le nombre des indignes
353  qui se servent exclusivement des idiomes dravidiens peut tre
     valu  plus de 35 millions.

     On y compte cinq langues principales: le tamoul ou tamil; le
     tlougou ou tlinga; le kanara ou kannada; le malayla; enfin le
     toulou ou toulouva. Toutes ont une culture littraire ancienne et
     assez dveloppe.

     Le tamoul joue en maintes circonstances, dans l'tude de la famille
     dravidienne, par la richesse de son vocabulaire et par la puret et
     l'anciennet de ses formes, le mme rle que le sanscrit dans
     l'tude de la famille aryenne. Il a fleuri sous trois dynasties
     puissantes, dont une, les Cholas, donna son nom  la cte de
     Coromandel (Cholamandala). Il est encore parl par dix millions
     d'hommes. Son aire s'tend sur la cte orientale du Dekhan, depuis
     le cap Comorin jusqu' Paliacatte, un peu au nord de Madras, et sur
     la cte occidentale jusqu' Trivandrum. La longue bande qui s'tend
     entre les Ghattes  l'est et la mer  l'ouest, de Trivandrum 
     Mangalore, est la rgion du malayla, parl par environ deux
     millions et demi de personnes. Le toulou, jadis rpandu sur une
     assez grande tendue au nord du malayla, est confin actuellement
     aux environs de Mangalore,  l'est des Ghattes, et le nombre de
     ceux qui le parlent n'est pas valu  plus de 500,000. C'est une
     langue intermdiaire entre le malayla, qui n'est qu'un trs vieux
     dialecte du tamoul, et le kanara. Ce dernier occupe le nord du pays
     dravidien; il s'tend sur le plateau du Massour (orthographi
     souvent  l'anglaise Mysore) et la partie occidentale du territoire
     de Nizam; c'est le langage d'environ cinq millions d'individus. Le
     kanara est linguistiquement d'un haut intrt, car souvent il a
     conserv des formes plus anciennes et plus pures que celles mmes
     du tamoul. Quant au telougou, qui termine au nord-est la srie
     gographique des langues dravidiennes et que parlent plus de
     quatorze millions d'hommes, c'est l'idiome de la famille dont les
     formes ont subi le plus d'altration; sa phontique a aussi
     beaucoup vari, mais a t pour gagner en harmonie.

     Le singhalais ou lou, comme le nomment ceux qui en font usage, est
     l'idiome de la partie mridionale de l'le de Ceylan. Son systme
     grammatical est tout  fait conforme  celui des langues
     dravidiennes, et une partie de ses suffixes est commune avec elles.
     Mais d'un autre ct une large part des lments drivatifs, les
     pronoms, les noms de nombre, y sont tout diffrents; et le
354  vocabulaire s'en carte aussi beaucoup. Il est donc des linguistes
     qui ont fait du singhalais le type d'une famille entirement 
     part. D'autres, et c'est le systme le plus probable, le rattachent
      la famille dravidienne, mais l'y classent dans un groupe spcial,
     qui se sera dtach de la souche commune  une poque recule, et
     aprs cette sparation se sera dvelopp d'une manire isole et
     divergente.

     L'affinit avec le groupe proprement dravidien est beaucoup plus
     grande dans le groupe des langues vindhyennes ou parles dans la
     rgion des monts Vindhya. Ici, pas de doute qu'il ne s'agisse d'un
     rameau dravidien, mais rest plus rude et plus sauvage, par dfaut
     de culture, que celui du midi, et beaucoup moins avanc au double
     point de vue de la phonologie et de l'idologie. Les principaux
     idiomes de ce groupe sont: le male ou radjmahali, l'uraon, le kole
     et le ghond. Ce dernier est celui qui a conserv le type le plus
     ancien et le plus dur; le kole est profondment pntr
     d'influences trangres.

     Enfin le brahoui, parl dans le nord-est du Beloutchistan, doit
     tre encore ramen  la famille dravidienne, o il forme le type
     d'un groupe  part. C'est le dernier vestige de l'antique extension
     des langues dravidiennes le long de la cte nord de la mer d'Oman,
     jusqu' l'entre du golfe Persique, rgion o elles ont t depuis
     longtemps submerges et effaces par les idiomes iraniens et
     aryo-indiens.

     La plupart des peuples qui parlent les langues dravidiennes, et qui
     les ont autrefois parles appartiennent dcidment  la race jaune,
     et se rattachent anthropologiquement dans cette race au rameau
     thibtain. Mais presque tous offrent aussi les traces d'un
     mtissage plus ou moins profond avec une race mlanienne aux
     cheveux lisses, trs analogue aux Australiens, qui avait prcd
     les tribus jaunes sur le sol de l'Inde mridionale, et dans la
     plupart des endroits s'y est fondue avec elles. Les populations
     chez lesquelles le type de cette race mlanienne a prvalu dans le
     mlange et est rest presque pur, comme les Klas et les Ghonds,
     emploient des langues du groupe vindhyen. La conservation du
     brahoui dans le Beloutchistan est de nature  faire penser que
     jadis, avant l'afflux des lments ethniques iraniens qui s'y sont
     superposs, les peuples bruns de cette rgion, dsigns par les
     Grecs comme thiopiens orientaux et par l'ethnographie biblique
     comme le rameau extrme de Kousch dans l'est, parlaient des idiomes
     troitement apparents  ceux des Dravidiens et sortis de la mme
     souche.
355
     En gnral les radicaux verbaux et nominaux des langues
     dravidiennes sont essentiellement monosyllabiques, mais produisent
     facilement par leur association des dissyllabes et des
     trissyllabes. Ces langues possdent un riche vocabulaire, ce qui
     est d surtout  la possibilit qu'ont les mots de s'agglomrer, de
     se runir entre eux pour produire des mots nouveaux. De mme que
     presque toutes les langues des populations dpourvues de gnie
     mtaphysique et d'une grande pauvret en fait de mots propres 
     exprimer les ides abstraites, elles ont une extrme richesse
     d'expressions quand il s'agit de rendre les mmes nuances de
     sensations physiques.

     La grammaire est nettement agglutinante; elle procde toujours par
     la suffixation d'lments nouveaux. Ainsi  un radical verbal on
     ajoutera une syllabe signe du temps, puis une autre exprimant
     l'ide de ngation, puis le pronom indiquant la personne, et le
     rsultat de cette agrgation sera un mot signifiant, par exemple,
     tu ne vois pas, mais qui doit tre analys en voir +
     prsentement + non + tu. Les racines ainsi agglutines au radical
     principal, et jouant le rle de dterminatifs des rapports
     grammaticaux, gardent pour la plupart un sens matriel et en
     quelque sorte sensitif, mme aprs leur jonction avec le verbe, ce
     qui montre qu' l'origine elles taient toutes attributives. Sans
     doute, un certain nombre de ces mots formatifs ont t tellement
     altrs que leur figure primitive est devenue mconnaissable; mais
     une plus grande quantit--ceux en particulier qui servent 
     diffrencier les cas de la dclinaison--sont encore en usage dans
     le langage courant, avec leur sens naturel de demeure, contact,
     voisinage, consquence, etc. Plusieurs de ces lments grammaticaux
     agglutinatifs changent de l'une des langues congnres  l'autre,
     ce qui prouve l'indpendance originelle de ces suffixes. La
     conjugaison dans les idiomes dravidiens est encore fort imparfaite.
     Ils manquent tous de cette flexibilit qui permet de longues
     phrases et des priodes. Chez toutes les langues de la famille le
     verbe produit une forme causative, drive par un procd pareil 
     celui dont nous cherchions un peu plus haut le type dans le turc;
     en tamoul, ces formes verbales secondaires commencent  se
     multiplier, et dans le toulou l'emploi de ce procd se dploie
     avec une singulire richesse. Les pronoms se suffixent aux noms
     pour exprimer la notion possessive, ce qui se reproduit dans toutes
     les langues agglutinantes. Mais, en outre, le suffixe personnel,
     dans les idiomes dravidiens, apporte quelquefois, en s'ajoutant au
356  nom, un sens attributif, une signification d'existence. En tamoul,
     par exemple, _tvarr_, form de _tvar_ dieu, pluriel
     honorifique, et de _r_, suffixe de la 2e personne, signifie vous
     tes dieu, et ensuite, prenant le sens de vous qui tes dieu,
     peut se dcliner. Dans les anciens textes de la mme langue (il
     s'agit d'un fait qui a disparu du langage d'aujourd'hui), on
     rencontre des formes telles que _srndayakku_,  toi qui t'es
     approch, qui s'analyse en _srnday_ tu t'es approch (compos
     lui-mme de _sr_ s'approcher, _n_ euphonique, _d_ signe du pass,
     _y_ suffixe verbal de la 2e personne), _ak_ euphonique et _ku_
     suffixe nominal du datif.

       *       *       *       *       *

     L'unit ginuistique de la famille des langues ougro-japonaises ou
     altaques, longtemps mconnue, est actuellement passe  l'tat de
     fait incontestable, grce surtout aux travaux de Castrn, fondateur
     de l'tude scientifique et de la grammaire compare de cet idiome.
     Il a fait cole, et la famille altaque est ds  prsent une de
     celles dont la connaissance est la plus avance et la mieux fonde.
     En particulier l'tude des langues qui y composent le groupe
     ougro-finnois approche du degr de sret et de la prcision
     d'analyse de celle des langues aryennes.

     La famille altaque se divise en six groupes qui, avec une parent
     certaine et des traits marqus d'unit gnrale, ont tous une
     individualit fortement accuse: samoyde, ougro-finnois,
     turco-tatar, mongol, tongouse et japonais.

     Le groupe samoyde se compose de cinq idiomes parls par des tribus
     trs clair-semes (elles ne comptent pas en tout plus de 20,000
     individus) sur la partie orientale de la cte russe de l'ocan
     Glacial,  l'est de la mer Blanche, en Europe, et en Asie sur le
     littoral ouest de la Sibrie. Ce sont le yourak, le tavghi, le
     samoyde ynissien, l'ostiaco-samoyde et le kamassien.

     Le groupe ougro-finnois est le plus riche de tous et celui qui joue
     le premier rle dans l'tude des langues altaques. M. O. Donner le
     subdivise en cinq rameaux ou sous-groupes:

     Finnois, comprenant: le suomi ou finnois, parl par la grande
     majorit de la population de la Finlande; le karlien, dont le
     domaine s'tend au nord jusqu'au territoire lapon, au sud jusqu'au
     golfe de Finlande et au lac Ladoga,  l'est jusqu' la mer Blanche
     et au lac Onga; le vpse et le vote, subdivision de l'ancienne
357  langue tchoude, rpandue primitivement sur toute la Russie du nord,
     mais aujourd'hui resserre sur un territoire troit et trs
     morcel, au sud du lac Onga; l'esthonien, divis en deux
     dialectes, dont le territoire comprend l'Esthonie et le nord de la
     Livonie; le krvien et le live, actuellement restreints  d'troits
     cantons de la Courlande;

     Lapon, occupant gographiquement l'extrme nord-ouest de la Russie,
     et l'extrme nord de la Sude et de la Norvge; on y distingue
     quatre dialectes;

     Permien, o se groupent le zyriainien, le permien et le votiaque,
     parls dans l'ancienne Biarmie ou pays de Perm, au voisinage de la
     Kama;

     Bulgare, reprsent par le mordvine et le tchrmisse, qui sont
     encore les idiomes d'environ 900,000 individus dans la valle du
     Volga; l'ancien bulgare, aujourd'hui disparu et  la place duquel
     les descendants des Bulgares tablis dans la pninsule danubienne
     ont adopt une langue slave, appartenait  ce groupe;

     Ougrien, qui conserve son unit malgr l'norme distance
     gographique sparant aujourd'hui les populations qui en emploient
     les idiomes, puisque ce rameau comprend  la fois le magyar,
     transplant depuis dix sicles en Hongrie, puis le vogoul et
     l'ostiaque, langages de tribus singulirement barbares et
     clair-semes, habitant dans le bassin de l'Obi, au nord-est de la
     Sibrie. Car un des peuples les plus grands et les plus civiliss
     de l'Europe est, par la race et par la langue, le frre de
     peuplades qui, n'ayant pas t favorises par les mmes
     circonstances historiques, sont restes ou retombes dans la plus
     abjecte barbarie, fait qui doit mettre en garde contre ce qu'ont de
     trop absolu les systmes de philosophie de l'histoire qui font tout
     dpendre de la race et de ses aptitudes gniales.

     Le groupe turco-tartare est celui qui offre le type le plus
     frappant peut-tre des idiomes agglutinants, celui dont la
     structure grammaticale est reste le plus transparente.
     L'agglutination n'y tourne pas, comme dans les idiomes
     ougro-finnois,  une sorte de semi-flexion par la corrodation des
     lments qui s'accolent au radical. Le groupe turc ou
     turco-tartare, parl par des populations intermdiaires entre les
     races blanche et jaune, qui ont eu leur berceau historique commun
     dans l'Alta et se sont disperses depuis les bords de la
     Mditerrane jusqu' ceux de la Lna, en Sibrie, mais en gardant
     leur centre et leur foyer dans le Turkestan, se subdivise en cinq
358  rameaux ou en cinq grandes langues, prsentant chacune un certain
     nombre de dialectes drivs:

     Le yakoute, parl par une population qui compte actuellement
     200,000 mes et, d'migrations en migrations, a fini par s'tablir
     au milieu des tribus tongouses, dans le nord-est de la Sibrie;

     L'ouigour, dont les dialectes sont le kirghiz, le karakalpak, le
     tatare de la valle de l'Ili, le turc de la Dzoungarie; l'ouigour
     proprement dit a atteint de bonne heure un haut degr de culture
     littraire; il s'crivait encore au Ve sicle de notre re, au
     tmoignage des crivains chinois, avec un systme graphique
     original, perdu depuis lors et remplac, sous l'influence des
     missionnaires nestoriens, par un systme driv de l'alphabet
     syriaque, et qui est devenu  son tour la source de ceux des
     Mandchous, des Kalmouks et des Mongols;

     Le djagata ou turc oriental, qui se subdivise en: kongrat,
     dialecte de Taschkend, Khiva et Balkh; khorazmien ou uzbek et
     koman, idiome parl par un peuple de ce nom, actuellement teint,
     mais dont les traces subsistent dans un patois de la Hongrie;
     suivant Anne Comnne, ce dernier idiome tait galement parl par
     les Petchngues;

     Le kiptchak, se divisant en: noga ou turc de la Crime et du
     Daghestan, _lingua ugaresca_ du moyen ge; baschkir, boukhare,
     turcoman, turc de Kazan, turc d'Astrakhan, turc d'Orembourg,
     barabint; le tchouvache, parl par des lots de population au
     milieu du domaine des idiomes bulgares, en est encore un dialecte,
     mais il a pris dans son isolement une originalit plus prononce;

     L'ottoman ou turc d'Europe, auquel on rserve aussi la dsignation
     absolue de turc, sans pithte.

     Plusieurs de ces idiomes ou dialectes ont t adopts par des
     peuples qui ne sont pas de race turque, tels que les Baschkirs et
     les Barabints; en mme temps les Osmanlis, par suite de leurs
     mlanges continus avec des peuples de race blanche, ont
     compltement perdu, malgr leur origine historique, le type
     physique turc. L'ottoman est, de tous les idiomes turcs, le plus
     labor; mais compar aux langues ougro-finnoises, il est
     gnralement simple, se distingue par une idologie plus gnrale
     et plus dveloppe.

     Les deux groupes mongol et tongouse ont en commun une grande
     pauvret de formes grammaticales; ainsi aucun des idiomes qui les
     composent ne suffixe les pronoms au verbe pour en former des
     personnes; le bouriate seul, dans le groupe mongol, a atteint ce
     point de dveloppement de la conjugaison.
359
     Les langues du groupe mongol sont: le mongol proprement dit ou
     oriental, parl dans la Mongolie, c'est--dire dans la partie
     centrale du nord de la Chine; le kalmouk ou eulet, qui a pntr en
     Russie, par suite d'une migration de nomades, jusque sur la rive
     gauche de la mer Caspienne, vers l'embouchure du Volga; enfin le
     bouriate, dont le territoire est dans les environs du lac Bakal.

     Celles du groupe tongouse sont: le tongouse, usit des peuplades de
     ce nom dans la Sibrie centrale; le lamoute, langage des tribus de
     mme race qui habitent au bord de l'ocan Pacifique, touchant aux
     Kamtchadales; le mandchou, dont le domaine occupe l'extrmit
     nord-est de l'empire chinois. Ces trois idiomes ne se sont spars
     qu'aprs une assez longue priode de dveloppement grammatical
     commun.

     Le groupe japonais est peut-tre celui dont la sparation du reste
     de la famille s'est le plus prononce,  tel point qu'il est encore
     beaucoup de linguistes qui se refusent  l'y inscrire. En effet, le
     japonais, sous sa forme moderne, a perdu un grand nombre des
     caractres qui affirmaient le plus clairement son affinit avec les
     idiomes altaques; mais ils se sont mieux conservs dans le yamato,
     langue sacre qui est encore parle devant le dari. Le coren est
     trop imparfaitement connu pour que l'on puisse dterminer avec
     certitude s'il doit tre group avec les langues tongouses ou avec
     le japonais.

     Une partie des idiomes de la famille ougro-japonaise ou altaque,
     ceux des groupes mongol, mandchou et japonais, sont usits par des
     peuples qui offrent dans toute leur puret les caractres physiques
     de la race jaune; les autres appartiennent aux peuples que nous
     avons classs dans la sous-race altaque, ne d'un mtissage de
     blanc et de jaune, et offrant toute la srie des intermdiaires
     entre ces deux types extrmes.

     Il y a de fortes diffrences pour le fond du vocabulaire entre les
     diffrents groupes de la famille, ou du moins on n'a encore fait
     que peu d'efforts vraiment scientifiques pour les ramener  un
     systme de racines communes. Ils sont aussi parvenus  des degrs
     ingaux de dveloppement. Malgr ces divergences, l'unit de la
     famille et sa descendance d'une mme souche sont attestes par la
     communaut de caractres trop importants pour laisser place au
     doute. C'est d'abord l'identit du mcanisme grammatical
     agglutinatif, procdant d'aprs les mmes procds dans tous les
360  groupes, au moyen de postpositions ou de suffixes. Les idiomes des
     groupes mongol et mandchou sparent encore, en crivant, les
     particules de relation postposes; mais ce n'est l qu'une question
     d'habitudes graphiques, influence par le voisinage du chinois
     monosyllabique et isolant; les idiomes turcs n'usent que rarement
     de cette mthode; mais les ougro-finnois s'en abstiennent. Ces
     particules, en effet, forment dans la ralit des parties du mot
     compos et en sont insparables; dans le groupe ougro-finnois elles
     tendent  se transformer en flexions. Comme principe syntaxique
     commun  la famille dans toutes ses divisions, nous devons noter
     que le mot rgi, prcde invariablement celui dont il dpend; ainsi
     le gnitif a le pas sur son sujet, le rgime a le pas sur son
     verbe.

     Mais le trait commun le plus capital et le plus caractristique des
     langues altaques appartient au domaine de la phonologie et
     constitue ce qu'on appelle l'_harmonie vocalique_. C'est un besoin
     d'homophonie dans la vocalisation, qui est particulier  ces
     langues, et qui conduit  imposer une harmonie dans les syllabes
     des radicaux auxquelles sont jointes des voyelles finales, ainsi
     qu'une transformation euphonique des voyelles chez les particules
     suffixes. Les diffrents sons vocaux sont rpartis en trois
     classes: fortes, faibles et neutres, ces dernires susceptibles de
     s'harmoniser indiffremment avec les fortes et les faibles; toutes
     les voyelles d'un mot, qui suivent celle de la syllabe principale,
     doivent tre ramenes  la mme classe que la voyelle de cette
     syllabe. De l des rgles de permutation qui varient avec chaque
     idiome, mais dont le principe et le fond restent les mmes. Dans
     l'application de l'harmonie vocalique, il y a une certaine varit,
     qui la rend plus ou moins absolue. L'harmonie peut s'tendre au mot
     entier ou tre restreinte aux suffixes; elle peut s'appliquer 
     tous les mots ou n'affecter que les mots simples, ceux qui ne sont
     pas composs. En turc, par exemple, tout mot doit tre harmonique,
     de mme qu'en mandchou, en mongol, en suomi, en magyar, tandis
     qu'en mordvine et en zyriaine les seules voyelles sensibles sont
     les voyelles des dsinences. En magyar, les mots composs
     conservent leurs voyelles originaires.

     La plupart des radicaux des langues altaques sont dissyllabiques
     et portent l'accent sur la premire syllabe. Mais sous ce
     dissyllabisme on retrouve avec certitude un monosyllabisme
     primordial des racines.
361
     Toutes les langues agglutinantes, mme celles entre lesquelles il
     est impossible de supposer une parent, prsentent un mme mode de
     formation grammaticale, qui caractrise un stage particulier dans
     le dveloppement intellectuel de l'humanit et dans celui de son
     langage. Mais l'affinit morphologique, la parit de mcanisme est
     surtout troite entre les deux familles dravidienne et altaque.
     Elles ont aussi en commun, sinon l'harmonie vocalique formelle, qui
     n'est soumise  des rgles fixes et constantes que dans la seconde,
     du moins une tendance gnrale  l'harmonisation euphonique de la
     vocalisation, avec une tendance non moins marque  viter les
     rencontres de deux consonnes, et  terminer toujours le mot
     fondamental ou radical par une voyelle. Il est donc bien difficile
     de ne pas les grouper ensemble dans une section particulire de la
     grande classe d'idiomes  laquelle elles appartiennent. Mais le
     lien incontestable qui les unit est-il celui d'une simple analogie
     rsultant de la conformit des procds de l'esprit humain dans les
     diffrentes races de notre espce, ou bien celui d'une parent
     relle, qui permette de les faire dcouler d'une commune origine,
     possible  restituer par la science? C'est l une question qui,
     ainsi que nous l'avons dj dit, reste pendante, sans que l'on
     puisse encore prvoir dans quel sens le progrs des tudes la
     rsoudra dfinitivement. La thorie _touranienne_,  laquelle M.
     Max Mller a attach son nom, et que le grand linguiste d'Oxford
     persiste  maintenir, en dpit des dngations d'un poids si
     considrable qu'elle a rencontres de la part de Pott, de
     Schleicher et de M. Whitney, la thorie _touranienne_ admet la
     parent formelle et la communaut d'origine. Mais elle n'est pas
     parvenue jusqu' prsent  la dmontrer,  rapprocher d'une manire
     scientifiquement acceptable les lments qui constituent le fonds
     mme des deux familles en question.  plus forte raison la
     dmonstration n'est-elle pas faite dans le sens de ceux qui,
     outrant la thorie en question, vont jusqu' vouloir rattacher 
     une mme souche, sous le nom de _langues touraniennes_, non
     seulement les idiomes dravidiens et altaques, mais ceux des
     familles malayo-polynsienne et caucasienne, et aussi le basque. 
     mesure que l'on largit ainsi la donne du _touranisme_, on la rend
     plus invraisemblable, plus difficile  accepter  une svre
     critique. Elle chappe au domaine des ralits positives de la
     science pour passer dans celui des hypothses, ingnieuses
     peut-tre mais indmontrables. Le problme est plus srieusement
     pos quand il se restreint  la parent ou  la simple analogie des
362  langues dravidiennes et altaques entre elles, puis de leur parent
     commune ou de la parent de chacune de ces familles sparment avec
     le thibtain, qui prte  certains rapprochements dignes
     d'attention avec elles, bien que demeur  l'tat monosyllabique et
     n'tant pas encore entr dans le stage de l'agglutination. Ici la
     thse affirmative n'est aucunement prouve, car il ne suffit pas
     d'une similitude morphologique pour tablir la parent relle de
     deux langues, et dans l'tat actuel des tudes le matriel phonique
     des idiomes dravidiens et altaques, et leurs racines, demeurent
     irrductibles. Mais d'un autre ct, on ne saurait non plus carter
     cette thse par une ddaigneuse fin de recevoir et tenir son
     impossibilit pour prouve; car elle a, au contraire, en sa faveur
     des prsomptions d'une certaine valeur, et il faut ncessairement
     attacher une importance considrable  l'opinion de l'auteur de la
     _Grammaire comparative des langues dravidiennes_, de M. Caldwell,
     universellement reconnu pour le premier des dravidistes de
     l'Europe, lequel adopte nergiquement la thorie touranienne,
     limite  ces donnes raisonnables. Le seul parti sage est donc de
     s'abstenir de porter un jugement dans cette question, qui reste
     indcise, et de se borner  enregistrer les deux thories de la
     parent et de la distinction radicale comme ayant toutes deux un
     caractre scientifique et des raisons srieuses pour les appliquer.
     Lorsque les matres de la linguistique sont en dsaccord, ce n'est
     pas dans un ouvrage comme celui-ci que l'on peut prendre parti et
     prtendre trancher le dbat.

       *       *       *       *       *

     Suivant M. Maury, les vues de M. Max Mller sur l'existence d'un
     vaste ensemble de langues touraniennes, apparentes par une
     communaut d'origine quoique divises en familles profondment
     diffrentes, seraient corrobores par les recherches d'un
     ethnologiste minent, M. H.-B. Hodgson, sur les langues _horsok_,
     parles par les tribus nomades du Thibet septentrional, les langues
     _si-fan_, parles par les populations appeles Sokpa, rpandues au
     nord-est du Thibet, dans le Koko-noor, le Tangout, et d'autres qui
     s'avancent jusque sur les frontires de la Chine, les Amdo, les
     Thochu, les Gyarung et les Manyak, tous idiomes confinant  la fois
     aux langues indo-chinoises, thibtaines, dravidiennes,
     ougro-japonaises et caucasiennes, et pouvant tre regards comme
     tablissant le passage entre ces diverses familles linguistiques.
     L'tude de leurs grammaires y a fait mme dcouvrir des affinits
     avec les langues tagales (de la famille malayo-polynsienne). Le
363  gyarung notamment, dont le verbe a conserv les formes les plus
     archaques, donne une main aux langues de l'Archipel indien et
     l'autre aux langues du Caucase; il se lie au thakpa, au manyak et
     par suite  toute la formation linguistique du sd-est; par le
     thochu, le horpa, le sokpa, il pousse une pointe,  travers le
     Kouen-lun, jusque dans le domaine des langues ougro-sibriennes. M.
     Hodgson a signal dans le gyarung une tendance harmonique et un
     systme analogue  celui des postpositions qui caractrise toute la
     famille ougro-japonaise. D'autre part, le sokpa tient au mongol par
     l'eulet, et le horpa se rapproche du turc.

     Ici encore nous enregistrons sans nous prononcer. Nous nous
     bornerons  remarquer que ces observations, dont il faut tenir un
     compte trs srieux, ne portent cependant jusqu'ici que sur des
     analogies morphologiques, mais non sur la question essentielle de
     la comparaison des racines et de leur rductibilit.

       *       *       *       *       *

     Des lments nouveaux et d'une grande importance seront trs
     probablement introduits dans le dbat de ce grand problme
     linguistique par une connaissance, plus approfondie qu'elle ne peut
     l'tre aujourd'hui, des langues auxquelles nous restreignons dans
     ce livre l'appellation de _touraniennes_, faute d'une meilleure
     dsignation  leur appliquer. Ce sont les idiomes nettement
     agglutinants, morts depuis des sicles, qui se parlaient au temps
     de la haute antiquit dans la rgion  l'est de la Msopotamie,
     c'est--dire dans la Mdie et la Susiane, et aussi dans la
     Babylonie et la Chalde, concurremment avec l'assyrien de la
     famille smitique. Ces idiomes, dont la connaissance est encore
     imparfaite, mais dont les principaux caractres grammaticaux sont
     dj srement tablis, nous ont t rvls par le dchiffrement
     des inscriptions cuniformes anariennes, dont une partie est
     rdige dans l'un ou dans l'autre. Ils constituent une famille
     parfaitement dfinie, dont l'unit est assure par une communaut
     de racines qui se discerne dj clairement, et par une analogie
     sensible dans la morphologie. Mais cette famille se subdivise  son
     tour en deux groupes qui ne sont point parvenus au mme degr de
     dveloppement grammatical, qui sont l'un envers l'autre dans une
     position trs semblable  la position rciproque des langues
     turques et tongouses dans la famille altaque.

     Le premier est le groupe _mdo-susien_, dont nous connaissons dj
     quatre idiomes, assez troitement apparents entre eux pour que
364  l'on puisse hsiter sur la question de savoir si on ne devrait pas
     les dfinir comme quatre dialectes d'une mme langue:

     Le proto-mdique, langage de la population ant-aryenne de la
     Mdie, qui se maintint dans l'usage mme aprs la conqute du pays
     par les Iraniens, et qui fut mis au nombre des langues officielles
     de la chancellerie des rois de Perse de la dynastie des
     Achmnides, admis mme  tenir le second rang dans leurs
     inscriptions cuniformes trilingues;

     Le susien, dont l'tude est moins avance, idiome des vieilles
     inscriptions indignes de Suse et de son voisinage; on en possde
     quelques monuments d'une antiquit trs recule; mais la plupart de
     ceux qui ont t recueillis jusqu'ici appartiennent aux VIIIe et
     VIIe sicles avant l're chrtienne;

     L'amardien, dialecte trs rapproch du susien, dans lequel sont
     conues les inscriptions cuniformes de Mal-Amir;

     Le kasschite ou cissien, langage du peuple de ce nom qui fournit,
     prs de vingt sicles avant notre re, une dynastie royale assez
     longue  la Babylonie; nous ne connaissons de cette langue, encore
     apparente de fort prs au susien, que d'assez nombreux noms
     propres; une tablette cuniforme du Muse Britannique en contient
     une liste, dans laquelle ils sont accompagns de leur traduction en
     assyrien.

     De ces quatre idiomes, le proto-mdique est le seul dont on
     connaisse le systme grammatical d'une manire un peu complte; il
     a t dfinitivement lucid par les rcents travaux de M. Oppert.
     Sa structure offre une trs frappante analogie avec celle des
     langues turques et se montre aussi rgulire. Le langage est ici
     parvenu juste au mme degr de dveloppement de l'agglutination.

     L'idiome accadien ou sumrien, car les savants varient au sujet de
     l'application, de l'un ou de l'autre de ces noms, et il serait
     peut-tre plus exact de l'appeler sumro-accadien, forme  lui seul
     la seconde division de la famille ou groupe _chalden_; on
     entrevoit, du reste, des variations dialectiques dans les textes
     qui en sont parvenus jusqu' nous. C'est la langue du vieil lment
     non-smitique de la population de la Babylonie et de la Chalde.
     L'accadien ou sumro-accadien est un langage qui s'est fix de trs
     bonne heure, que l'adoption de l'criture ds une trs haute
     antiquit a comme cristallis, de mme que le chinois,  un tat de
     grammaire remarquablement primitif, dans le premier stage de
365  l'agglutination, quand il conservait encore de nombreuses traces de
     l'tat isolant et rhmatique. Les radicaux monosyllabiques y
     restent trs nombreux, et une grande partie de ceux qui se
     prsentent avec une forme dissyllabique ou polysyllabique se
     laissent clairement reconnatre comme des composs de monosyllabes
     agglomrs. Nulle distinction de radicaux verbaux et nominaux; les
     mots fondamentaux sont susceptibles d'exprimer indiffremment ces
     deux formes de l'ide, et ils ne se dterminent dans telle ou telle
     catgorie du langage que par la dclinaison ou la conjugaison. Les
     suffixes des cas de dclinaison sont des radicaux attributifs, qui
     restent paralllement en usage dans les textes avec leur
     signification propre. Le verbe dveloppe de nombreuses voix
     drives par l'addition de particules monosyllabiques ou
     dissyllabiques, qui sont aussi des radicaux attributifs. Ce qui est
     particulier au sumro-accadien parmi toutes les langues connues et
     qui peut tre considr comme la marque certaine d'un tat
     singulirement ancien de grammaire, ce qui le caractrise comme une
     langue fige par l'criture  une priode encore imparfaite de sa
     formation morphologique, c'est l'incertitude du mode
     d'agglutination au radical de ces particules formatives des voix
     ainsi que des pronoms sujets et rgimes constituant la conjugaison.
     Celle-ci peut tre, en effet, indiffremment prpositive ou
     postpositive. Cependant la conjugaison par voie de prfixation des
     pronoms et des particules formatives est la plus habituellement
     employe.

     En mme temps que sa grammaire est reste  cet tat primitif et
     imparfait, l'accadien ou sumro-accadien nous apparat, dans les
     textes assez nombreux que nous en possdons, comme une langue dj
     vieille, qui dans un long usage a subi d'une manire profonde
     l'action de tendances  l'altration phontique. Ainsi ses mots
     radicaux, quand ils se montrent isolment et  l'tat absolu, sans
     tre munis de suffixes, offrent presque toujours une usure qui en a
     effac la partie finale, la dernire consonne, quand ils taient
     dissyllabiques ou se terminant par une consonne. C'est seulement
     suivis d'un suffixe qu'ils reprennent leur forme complte, le
     suffixe ayant ici un rle conservateur et ncessitant la
     rapparition de l'articulation qui se corrode et disparat dans
     l'tat absolu.

     Cet idiome est soumis  une loi d'harmonie vocalique incontestable,
     bien qu'imparfaite, qui le rapproche d'une faon marque des
     langues de la famille altaque.

     Morphologiquement, les deux groupes des langues auxquelles nous
366  rservons ainsi spcialement le nom de _touraniennes_, offrent une
     analogie troite avec les langues altaques et les langues
     dravidiennes. Ceci concide avec le fait que l'aire gographique
     dans laquelle nous en constatons l'usage aux sicles de l'antiquit
     touchait d'un ct, au nord, vers la Caspienne, au domaine des
     idiomes altaques, et de l'autre ct, au sud, par la Susiane, au
     domaine des langues dravidiennes, qui s'tendaient  cette poque
     recule sur le littoral gdrosien et carmanien de la mer d'Oman.
     Mais de cette analogie de structure et de mcanisme peut-on
     conclure  une parent relle, impliquant une commune origine?
     Cette parent existe-t-elle seulement avec l'une ou avec l'autre
     des deux familles  l'gard de qui il y a analogie? ou bien doit-on
     l'admettre avec les deux, de telle faon que les langues
     touraniennes formeraient le chanon entre les altaques et les
     dravidiennes, de mme que leur habitat gographique tait
     intermdiaire? Ce sont l autant de questions qui sont aujourd'hui
     poses, mais non rsolues. La science linguistique est amene  en
     aborder ds  prsent l'examen, et le sera de plus en plus  mesure
     que la connaissance de ces idiomes, en progressant, mettra plus
     d'lments  sa disposition. Mais ce que l'on peut dj dire, c'est
     que la comparaison des langues touraniennes anciennes avec les
     langues altaques, d'une part, et les dravidiennes, de l'autre, est
     ncessaire et scientifiquement justifie,  condition qu'on y
     procde avec une sage mthode. Elle est, du reste, tout
     spcialement dlicate et difficile, puisqu'on est oblig d'y mettre
     en parallle des idiomes dont les monuments les plus rcents datent
     de plusieurs sicles avant notre re, et d'autres que l'on ne
     connat que sous leur forme contemporaine ou dont, tout au plus, on
     n'a pas de texte remontant de plus de 5 ou 600 ans avant le sicle
     actuel; des idiomes entre lesquels existe, par consquent, un
     norme hiatus dans le temps. Ce serait  faire croire, au premier
     abord, que toute comparaison est impossible, si l'on ne constatait
     pas, pour celles des langues altaques et dravidiennes dont on
     possde des monuments vieux de plusieurs sicles, qu'elles n'ont
     presque subi aucun changement sensible pendant cette priode de
     temps, et qu'elles sont donc doues d'un privilge d'immobilit
     tout  fait  part, que l'on ne rencontre au mme degr que chez
     les langues smitiques ou syro-arabes. Et cette immobilit presque
     absolue est encore atteste par leur structure mme, o se lit la
     certitude de leur fixation, presque absolument  l'tat o nous les
     voyons encore aujourd'hui, ds une date assez recule pour tre
367  tenue comme contemporaine des monuments, venus jusqu' nous, des
     antiques langues agglutinantes de la Mdie, de la Susiane et de la
     Chalde.

     Jusqu' prsent on a tent de pousser aussi loin que le permettait
     l'tat des connaissances les rapprochements entre ces langues
     touraniennes et les langues altaques. On a pu constater ainsi, non
     seulement de frappantes similitudes dans la morphologie
     grammaticale, mais la communaut des pronoms et d'un certain nombre
     de racines. Mais en mme temps on s'est heurt  des divergences
     d'une incontestable gravit, surtout en ce qui touche au mcanisme
     du verbe sumro-accadien. On ne saurait donc encore prononcer de
     conclusions dfinitives et formelles au sujet de la question de
     parent. Toute conclusion de ce genre sera d'ailleurs prmature,
     tant qu'on n'aura pas galement abord la voie des comparaisons
     avec les langues dravidiennes. Et sous ce rapport rien n'a encore
     t fait. On n'a que l'assertion de M. Caldwell, qui affirme avoir
     relev des affinits considrables entre le proto-mdique et les
     idiomes objets de ses constantes tudes, mais sans en fournir de
     preuves suffisantes.

     Ici donc nous nous trouvons une fois de plus en prsence d'un
     problme ouvert, mais non tranch jusqu' ce jour, et qui ne le
     sera pas d'ici  longtemps. Mais--je reviens encore sur ce point
     pour bien prciser ma pense, de telle faon que le lecteur et la
     critique ne puissent pas s'y mprendre--toutes les fois que
     j'emploierai dans cet ouvrage l'expression de langues touraniennes,
     ce sera pour dsigner _spcialement_ et _exclusivement_ ces langues
     agglutinantes de la portion orientale de l'Asie antrieure, de mme
     que sous le nom de Touraniens j'entendrai uniquement les peuples
     qui les parlaient. Et en agissant ainsi je ne prtendrai pas
     prjuger, au del d'une simple probabilit, la question de leur
     parent d'origine avec les Altaques ou les Dravidiens, non plus
     que je ne prendrai parti pour ou contre la thorie touranienne de
     MM. Bunsen et Max Mller.


      5.--LES LANGUES 'HAMITIQUES

     Abordons maintenant la classe des langues  flexions, dont nous
     avons indiqu dj plus haut les caractres gnraux et la division
     en trois grandes familles.

     En les classant par ordre de l'anciennet de leurs formes, en
     commenant par celle dont le systme grammatical est rest le plus
368  rudimentaire et le moins dvelopp, le premier rang doit, sans
     aucune contestation possible, appartenir  la famille des idiomes
     'hamitiques ou gypto-berbres.

     Celle-ci se divise en trois groupes: gyptien, thiopien et libyen.

     Le premier groupe a pour type fondamental l'gyptien antique,
     retrouv dans le dchiffrement des hiroglyphes, si longtemps
     envelopps de mystres, par Champollion et ses successeurs. C'est
     de toutes les langues du monde celle dont on possde les monuments
     crits les plus anciens. Quelques sicles avant l're chrtienne,
     la langue des ges classiques de la monarchie des Pharaons n'tait
     plus qu'un idiome savant et littraire, qu'on crivait encore mais
     qu'on ne parlait plus. S'altrant par un effet forc du temps, elle
     avait produit le dialecte populaire dans lequel sont rdigs les
     documents en criture dmotique, contemporains de la domination
     perse et de la monarchie grecque des Lagides. Un pas de plus dans
     la voie de l'altration donna, dans les premiers sicles de l're
     chrtienne, naissance au copte, que l'on prit l'habitude d'crire
     avec des lettres grecques auxquelles furent joints quelques signes
     emprunts aux formes cursives de l'ancienne criture nationale. Le
     copte,  son tour, se conserva en usage jusqu'au XVIIe sicle de
     notre re, date o il a dfinitivement disparu devant l'arabe, ne
     restant plus qu' l'tat de langue liturgique pour les chrtiens
     indignes de l'gypte. Ce ne sont pas l, du reste, trois langues
     diffrentes qui se sont enfantes l'une l'autre, comme le latin a
     enfant les langues no-latines. Ce sont trois tats successifs
     d'une mme langue, dont on suit l'histoire pendant au moins six
     mille ans; et ce qui est vraiment surprenant, c'est de constater
     combien elle a peu chang dans la dure d'une aussi norme priode
     de temps.

     Le groupe thiopien est constitu par les langues parles entre le
     Nil Blanc et la mer, le galla et ses diffrents dialectes, le
     bedja, le saho, le dankli, le somli, qu'il importe de ne pas
     confondre avec les idiomes smitiques ou syro-arabes de
     l'Abyssinie. Linguistiquement et gographiquement, le bischarri
     fait le lien entre ces langues et l'gyptien. Il parat tre le
     dernier dbris de l'idiome antique dans lequel sont conues les
     inscriptions hiroglyphiques et dmotiques des thiopiens de Mro.
     Mais presque rien n'a encore t fait pour le dchiffrement et
     l'tude de cet idiome antique, et dans les recherches comparatives
     de la science du langage, le groupe n'est encore reprsent que par
     des langues modernes.
369
     Pour ce qui est du groupe libyen, son type antique est la langue
     des Libyens et des Numides, dont on possde ds  prsent un
     certain nombre d'inscriptions, lesquelles par malheur ne
     contiennent gures, pour la plupart, que des noms propres. Mais
     elles suffisent  montrer que c'est de cet idiome antique que
     drive directement la langue berbre actuelle, avec ses nombreux
     dialectes rpandus parmi les populations du nord de l'Afrique: le
     kabyle-algrien, le mozaby, le schaouia, le schelouh, le znatya de
     la province de Constantine, le temscheq des Touaregs, le dialecte
     de l'oasis de Syouah et celui de Ghadams. Une langue trs voisine
     du berbre tait jadis parle par les Guanches dans les les
     Canaries. Le haoussa, idiome riche et harmonieux, parl  Kano,
     Katsina, Zanfara, et en gnral entre le Bornou et le Niger, ainsi
     que dans le pays montagneux d'Asben, appartient au mme groupe.
     C'est la langue commerciale de l'Afrique centrale.

       *       *       *       *       *

     Parmi les traits essentiels qui sont communs  tous les idiomes de
     la famille 'hamitique ou gypto-berbre, notons la formation du
     fminin par un lment _ti_ ou _t_, que l'on peut indiffremment
     prfixer ou suffixer, et que mme, dans quelques langues du groupe
     libyen, l'on attache deux fois, en prfixe et en suffixe, au mme
     mot. Le signe du pluriel est en principe et originairement _an_;
     quelquefois on y substitue _at_ ou bien _ou_, qui n'est peut-tre
     que secondaire de _an_. Quant  la flexion nominale proprement
     dite, cette famille de langues n'en offre point de traces; on y a
     recours  des particules distinctes, que l'on place avant ou aprs
     le nom, pour exprimer ses relations avec le reste de la phrase. Les
     formes de la conjugaison sont nombreuses, comme dans les langues
     smitiques. Quant au systme des temps, il est tout lmentaire et
     trs peu dvelopp, galement comme celui de la famille syro-arabe
     ou smitique. Au reste, la conjugaison de l'gyptien, comme celle
     de toutes les autres langues 'hamitiques est presque purement
     agglutinante. Et n'tait leur rapport troit avec les idiomes
     smitiques, qui oblige  les grouper avec eux, dans la mme classe,
     on hsiterait  les compter parmi les langues  flexion.

     La parent des langues 'hamitiques et smitiques, ou
     gypto-berbres et syro-arabes, sorties d'une source commune et
     formant en ralit deux rameaux d'une mme famille primordiale, est
370  un fait actuellement acquis  la science d'une manire
     inbranlable. De part et d'autre le systme grammatical est
     foncirement le mme; il y a identit dans les racines des pronoms,
     dans la formation du fminin et dans celle du pluriel. L'organisme
     est seulement moins complet, moins perfectionn dans les langues
     'hamitiques. Quant au vocabulaire, une bonne moiti de ses racines
     pour le moins est commune aux deux familles. Les langues
     'hamitiques les prsentent seulement dans un tat plus ancien,
     antrieur au travail, sous bien des rapports tout artificiel, qui
     les amena dans les langues syro-arabes  une forme invariablement
     dissyllabiques. Le reste du vocabulaire, dans les langues
     'hamitiques, mme en gyptien, provient des langues proprement
     africaines, de celles que parlent les peuples noirs.

     On peut, du reste, dfinir, avec M. Friedrich Mller, la parent
     qui existe entre les deux familles des langues 'hamitiques et
     smitiques, comme tant plutt dans l'identit de l'organisme que
     dans la concidence des formes toutes faites. Les deux familles ont
     d se sparer  une poque o leur langue commune tait encore dans
     une priode fort peu avance de dveloppement. En mme temps, la
     persistance des langues smitiques dans leurs formes anciennes 
     travers toute la priode historique, est un gage du grand
     loignement de l'ge o langues smitiques et langues 'hamitiques
     n'taient pas encore nes, mais o existait un idiome  jamais
     disparu dont elles devaient procder les unes et les autres. Enfin,
     la famille 'hamitique parait s'tre divise de trs bonne heure en
     diffrents rameaux; les idiomes qui la composent sont allis de
     bien moins prs les uns aux autres que ne le sont entre eux les
     idiomes smitiques ou syro-arabes.

     Le lecteur ne sera pas sans remarquer combien ces donnes
     linguistiques viennent confirmer les observations que nous avons eu
     l'occasion de faire plus haut sur le caractre des peuples que la
     Gense place dans la descendance de 'Ham, et sur leur relation
     ethnologique et historique avec ceux dont le texte sacr fait les
     enfants de Schem. Elles font aussi mieux comprendre comment un
     certain nombre de nations que l'ethnographie biblique fait
     'hamites, et avec toute raison, ne se montrent dans l'histoire que
     faisant usage d'idiomes franchement smitiques.
371

      6.--LES LANGUES SMITIQUES

     Nous avons dj fait remarquer plus haut ce qu'a de rellement
     impropre l'expression de langues _smitiques_, trs malheureusement
     introduite dans la science par Eichhorn, mais que l'on ne peut
     aujourd'hui songer  en effacer, tant elle est consacre par
     l'habitude. L'expression de langues _syro-arabes_ est cependant
     beaucoup meilleure et prfrable, car elle dtermine assez
     clairement l'aire gographique o se parlent ces idiomes, et elle
     les dfinit d'aprs des types bien caractriss des deux groupes
     entre lesquels se partage la famille.

     Ces deux groupes sont l'un septentrional et l'autre mridional, et
     correspondent  une premire division de la langue smitique
     primitive et commune, sortie elle-mme, comme nous venons de le
     dire, d'un idiome intrieur, qui a produit  la fois les langues
     smitiques et 'hamitiques.

     Le groupe septentrional se subdivise  son tour en trois rameaux:
     _aramen_, _assyrien_ et _kennen_.

     Le premier rameau a pour type l'_aramen_, parl jadis en Syrie,
     originairement propre aux populations que l'ethnographie biblique
     dsigne sous le nom d'Aram, tendu ensuite, par des circonstances
     historiques, sous la domination des Assyriens, puis des Perses, non
     seulement  toute l'Assyrie, mais  l'ensemble de la Msopotamie,
     jusqu'au golfe Persique,  la Palestine et  l'Arabie
     septentrionale. L'aramen, dans toutes ces rgions, resta l'idiome
     prdominant et commun jusqu' l'poque o l'arabe prit le dessus,
     avec l'islamisme, et se substitua compltement  lui, arrivant mme
      le faire prir graduellement.

     Le caractre gnral de l'aramen est son peu de conservation des
     anciennes voyelles de la langue smitique primitive. On y distingue
     plusieurs dialectes, dont la naissance reprsente des dates
     chronologiques dans l'histoire de cette langue:

     _L'aramen biblique_, autrefois appel _chaldaque_, dsignation
     absolument fausse et tout  fait abandonne aujourd'hui; c'est
     l'idiome dans lequel ont t composs, du Ve au IIe sicle avant
     notre re, quelques parties de certains livres de la Bible, comme
     ceux de Daniel, de 'Ezra (Esdras) et de Ne'hemiah (Nhmie); les
372  quelques fragments pigraphiques aramens de la Msopotamie que
     nous possdons, et qui datent du IXe au Ve sicle, nous offrent
     exactement le mme tat de la langue;

     L'_aramen targumique_, conserv par les _targoumin_ ou paraphrases
     de la Bible, composes au commencement de notre re;

     L'_aramen talmudique_ ou _syro-chaldaque_, langue vulgaire qui se
     forma chez les Juifs  la suite de l'altration et de l'abandon de
     l'hbreu, que l'on parlait en Palestine au temps du Christ et qui
     est employe dans les deux grandes compositions rabbiniques
     appeles Talmud, le Talmud de Jrusalem et le Talmud de Babylone;

     Le _palmyrnien_, langue contemporaine de Palmyre et en gnral de
     la Syrie du nord, qui nous a lgu une riche pigraphie;

     Le _nabaten_, dialecte des habitants de l'Arabie Ptre, pntr
     de nombreux arabismes, dont les monuments sont aussi des
     inscriptions;

     Le _samaritain_, qui se forma sur le territoire de l'ancienne tribu
     d'phram pendant les sicles de la domination assyrienne,
     babylonienne et perse, et qui s'est conserv  l'tat d'idiome
     littraire chez les descendants de ces dissidents du culte juif.

     De l'ancien aramen sortent encore:

     Le _syriaque_, langue qui fut crite dans les contres d'desse et
     de Nisibe, et dont le dveloppement et l'existence littraire
     s'tendirent du IIe au IXe sicle de l're chrtienne; le
     vocabulaire du syriaque est rempli de mots emprunts au grec; sa
     littrature est singulirement empreinte d'hellnisme; elle servit
     en quelque sorte d'intermdiaire entre la science grecque et la
     science arabe, et opra la transition de l'une  l'autre; presque
     toutes les traductions d'auteurs grecs en arabe ont t faites par
     des Syriens et sur des versions syriaques; au Xe sicle de notre
     re, l'islamisme fit dcidment prvaloir sa culture, et le
     syriaque fut rduit  la simple condition d'idiome liturgique; il
     n'est plus parl aujourd'hui que dans un troit canton des environs
     du lac d'Ouroumiah; M. Noeldeke a publi une intressante grammaire
     de ce dialecte survivant du syriaque;

     Le _abien_, usit aujourd'hui encore dans la partie mridionale du
     bassin de l'Euphrate, chez les abiens ou Mendates, secte
     particulire sortie des ruines de l'ancien paganisme
     assyro-persique, avec un mlange bizarre d'lments juifs ou
     chrtiens; dans les livres sacrs de cette secte, la langue se
373  prsente profondment corrompue spcialement sous le rapport
     phontique, avec confusion et lision frquente des gutturales,
     changement des douces en fortes et des fortes en douces, enfin
     nombreuses contractions; quelques monnaies de la Characne et
     quelques fragments pigraphiques, datant du IIIe et du IVe sicle,
     o ce dialecte se montre dj, avec son alphabet particulier,
     laissent entrevoir que ds lors une partie de ces altrations s'y
     taient produites, mais qu'elles taient moins prononces.

     L'_assyrien_ forme  lui seul un rameau  part dans le groupe
     septentrional des langues smitiques. C'est le langage commun de
     Babylone et de Ninive au temps de leur pleine indpendance, dans
     lequel sont conues les inscriptions cuniformes de ces deux
     fameuses cits. J'ai dj dit plus haut ce qu'a d'inexact
     l'appellation sous laquelle on a pris l'habitude de le dsigner,
     car c'est la Babylonie, et non l'Assyrie, qu'il a eu pour berceau.
      partir de la ruine de Ninive et de la conqute de Babylone par
     les Perses, l'assyrien fut graduellement submerg et touff par
     l'aramen. On en possde pourtant des monuments crits qui
     descendent jusqu'au Ier sicle de l're chrtienne; mais dans ces
     derniers monuments ils est profondment corrompu. L'assyrien est
     une des langues les plus riches de la famille smitique; il y
     occupe une position  gale distance des idiomes aramens et
     kennens. Sa dclinaison a gard les trois dsinences casuelles de
     la langue smitique primitive, que la plupart des autres idiomes de
     la famille,  l'exception de l'arabe littral, ont laiss tomber.
     Son verbe, riche en voix drives, offre une particularit tout 
     fait spciale; les temps et les modes y drivent tous de deux
     primitifs, le participe et l'aoriste; pas de trace du parfait, qui
     offre la racine sous sa forme absolue avec des pronoms personnels
     suffixes, et qui, avant le dchiffrement de l'assyrien, paraissait
     un des lments organiques essentiels des langues syro-arabe. Son
     vocabulaire est aussi pntr de mots emprunts au vieux langage
     sumro-accadien que celui du syriaque est pntr de mots grecs; un
     certain nombre de ces mots ont mme pntr de l dans les autres
     idiomes smitiques, par l'influence de la grande civilisation
     assyro-babylonienne. Les textes nous rvlent, sous l'unit de
     langue, une certaine diffrence dialectique entre le parler de
     l'Assyrie et celui de Babylone, surtout aux VIIe et VIe sicles
     avant l're chrtienne.

     Du rameau kennen, l'idiome le plus compltement connu est
     l'_hbreu_, qui sert, du reste, comme de pivot  l'tude des
374  langues smitiques, telle qu'elle est aujourd'hui constitue. C'est
     la langue de la Bible, o elle se prsente avec une singulire
     immobilit grammaticale dans les livres des poques les plus
     diffrentes. Les inscriptions nous montrent que c'tait aussi le
     langage des peuples de Moab et de 'Ammon, rattachs par
     l'ethnographie biblique  la souche des Tra'hites. Il est, du
     reste, certain que l'hbreu n'tait pas l'idiome originaire des
     nations de cette souche, qu'elles l'ont emprunt aux Kennens
     aprs tre venues s'tablir au milieu d'eux. Le prophte
     Yescha'yahou (Isae) lui-mme l'appelle la langue de Kena'an.
     Comme la langue des Kennens maritimes ou Phniciens, tout en
     tant trs voisine, en tait cependant diffrente, on doit penser
     que l'hbreu a t originairement la langue des Kennens
     agriculteurs de la Palestine, dpossds ensuite par les
     Isralites. Et, en effet, toute la nomenclature gographique de la
     Palestine, qui,  bien peu d'exceptions prs, remonte au temps de
     ces Kennens, est purement hbraque.

     Vers le VIe sicle de notre re, l'hbreu commena  se perdre
     comme langue populaire. Bien avant l'poque des Macchabes,
     l'aramen tait devenu prpondrant en Palestine. Mais l'hbreu,
     mort dans l'usage de langue parle, a continu  vivre comme langue
     littraire, et comme langue sacre d'une religion indestructible au
     travers de toutes les perscutions qu'elle a subies. On peut
     distinguer en deux priodes distinctes l'histoire de l'hbreu
     post-biblique ou moderne. La premire s'tend jusqu'au XIIe sicle
     et a pour monument principal la Mischnah, recueil de traditions
     religieuses et lgales des plus fameux rabbins, qui forme le noyau
     fondamental du Talmud, o elle est environne d'un commentaire
     aramen extrmement tendu; dans l'hbreu mischnique on rencontre
     une certaine proportion de mots aramens hbrass, de mots grecs
     et mme de mots latins. Aprs avoir adopt au Xe sicle la culture
     arabe, les Juifs virent renatre leur littrature quand leurs
     compatriotes, chasss de l'Espagne musulmane, gagnrent la France
     mridionale. C'est alors que s'ouvrit la seconde priode de
     l'histoire de l'hbrasme moderne, et la langue de cette poque est
     encore aujourd'hui l'idiome littraire des Juifs.

     Le _phnicien_, troitement apparent  l'hbreu, offre pourtant
     des particularits assez saillantes pour qu'on doive aujourd'hui,
     qu'il commence  tre mieux connu, le considrer comme une langue
     distincte. Tous ses monuments sont pigraphiques et montent ds 
375  prsent  plusieurs milliers, dont quelques-uns d'un dveloppement
     considrable. Ils rvlent l'existence de trois dialectes:

     Le _giblite_ ou dialecte du pays de Byblos, qui est celui qui se
     rapproche le plus de l'hbreu;

     Le _sidonien_, le dialecte le plus important et le plus rpandu,
     que l'on peut considrer comme le type classique de la langue;

     Le _punique_, dont le foyer fut Carthage et qui florit dans les
     grands tablissements phniciens de la cte septentrionale
     d'Afrique, dont cette cit fut la capitale historique. Aprs la
     ruine de Carthage, foyer intellectuel des Kennens occidentaux, la
     dcomposition rapide de son idiome donna naissance  deux nouveaux
     dialectes:

     Le _no-punique_, dont les monuments appartiennent  la rgion
     nord-africaine et datent de la fin de la Rpublique romaine, ainsi
     que du temps de l'Empire; c'est un jargon profondment corrompu,
     qui est au phnicien classique comme le abien aux autres dialectes
     aramens, car ses altrations phontiques ont tout  fait le mme
     caractre;

     Le _liby-phnicien_ de l'Espagne mridionale, dont nous ne savons
     que trs peu de chose, car ce que nous en possdons se rduit 
     quelques lgendes de monnaies frappes sous la Rpublique romaine.

     Quant au groupe mridional des langues de la famille smitique, il
     se divise de son ct en deux rameaux, que nous qualifierons
     d'_ismalite_ et de _yaqtanide_ ou _qa'htanide_.

     L'_arabe_ constitue  lui seul le premier rameau. Grce  la
     propagation de l'islamisme et  l'influence du Qoran, cet idiome
     qui tait originairement propre aux tribus d'origine ismalite,
     s'est rpandu de la Babylonie  l'extrmit du Maroc, de la Syrie
     au Ymen; il se parle actuellement dans la valle du Nil jusqu'
     Dongola et au Qordofan. C'est une langue d'une remarquable richesse
     grammaticale, qui, dans les recherches sur la grammaire compare
     des langues smitiques, joue un rle presque comparable  celui du
     sanscrit dans l'tude des langues aryennes. Son vocabulaire, d'une
     incroyable varit, a reu des mots de tous les langages indignes
     de la vaste tendue de pays o il s'est impos avec une religion
     nouvelle. On distingue l'_arabe littral_ et l'_arabe vulgaire_. La
     premire de ces expressions a t trs bizarrement adopte pour
     dsigner la langue littraire, que le Qoran a immobilise et qui
     avait t aussi employe par les potes classiques de l'ge qui a
     prcd immdiatement Mo'hammed. L'arabe vulgaire est la langue
     telle qu'on la parle depuis plusieurs sicles. Ce n'est, du reste,
376  pas autre chose que l'arabe littral simplifi par l'effet du temps
     et de la disposition populaire  ne pas conserver une grammaire
     trop savante. La principale diffrence entre les deux consiste en
     ce que l'arabe vulgaire a perdu les flexions casuelles que la
     langue littraire conservait soigneusement; ceci l'a conduit 
     prendre une allure analytique. L'arabe vulgaire prsente quatre
     dialectes: ceux d'Arabie, de Syrie et d'Egypte, puis le _maghreby_
     ou dialecte de l'Afrique septentrionale. Les trois premiers sont
     fort peu distincts l'un de l'autre; ils ont chacun une certaine
     quantit de locutions propres, de termes particuliers, et ils
     diffrent dans la prononciation de quelques lettres; mais l
     s'arrte leur diversit. Le _maghreby_ offre quelques divergences
     grammaticales; elles ne sont pas assez considrables, toutefois,
     pour que ce dialecte ne soit pas compris aisment dans tous les
     pays o rgnent les autres.

     Le _maltais_ est un dialecte d'origine arabe, devenu un jargon
     grossier, plein de vritables barbarismes, et que les mots
     d'origine trangre ont largement pntr. Il en tait de mme du
     _mozarabe_ du midi de l'Espagne, qui n'a achev de s'teindre qu'au
     sicle dernier.

     L'arabe a fourni un grand nombre de mots  certaines langues de
     l'Europe et de l'Asie. Les idiomes iraniens actuels, entre autres
     le persan, ont admis dans leur vocabulaire, sous l'action de
     l'islamisme, une foule de mots arabes; le turc ne lui en a pas
     moins emprunt: quelques-unes des langues de l'Inde moderne
     possdent galement une quantit de vocables de la mme origine.
     Enfin, parmi les idiomes europens, les langues no-latines,
     surtout l'espagnol et le portugais, lui ont fait des emprunts, les
     uns directs, les autres indirects. En franais mme, nous avons
     quelques mots d'origine arabe, tels que coton de _qoton_, tasse
     de _tass_, chiffre de _ifr_, jarre de _djarra_, sirop de
     _scharab_, algbre de _al-djebr_, cramoisi de _qirmezy_,
     mesquin de _meskn_, etc.

     Le _safate_, connu par les inscriptions du dsert de Safa,  l'est
     de Damas, et le _thmoudite_, dont on possde aussi quelques
     lambeaux pigraphiques, recueillis sur la cte du Tihama, sont des
     dialectes antiques qui paraissent avoir tenu de trs prs 
     l'arabe. Ils s'crivaient avec des alphabets d'origine sabenne.

     Le rameau yaqtanide ou qa'htanide, le dernier dont il nous reste 
     parler, embrasse les anciennes langues de l'Arabie Mridionale et
     celles qui sont aujourd'hui vivantes dans l'Abyssinie.

     Les anciens idiomes du midi de la pninsule arabique sont encore
377  de ceux que les inscriptions seules nous ont conserves. Mais ces
     inscriptions sont nombreuses; les courageuses explorations de
     D'Arnaud et de M. Joseph Halvy en ont acquis  la science une
     quantit considrable, qui a permis d'tablir ds  prsent les
     principaux linaments de la grammaire de ces langues. On en compte,
     du reste, quatre, nettement diffrentes, dans les textes
     pigraphiques que l'on possde jusqu'ici:

     Le _saben_ ou _'himyarite_, idiome du Ymen proprement dit; c'est
     celle dont on a le plus d'inscriptions, dont la grammaire est la
     mieux connue, par consquent, que l'on doit prendre comme le type
     du groupe;

     Le _'hadhramite_ ou dialecte antique du 'Hadhramaout, remarquable
     par la similitude de ses pronoms avec ceux de l'assyrien;

     Le _minen_, dont la patrie tait au nord-est du Ymen.

     L'_e'hkily_, parl dans le pays de Mahrah, est le seul reprsentant
     actuellement vivant de ces anciens idiomes sud-arabiques. On ne le
     connat, du reste, que de la faon la plus imparfaite.

     En Abyssinie nous rencontrons le _ghez_, appel quelquefois d'une
     manire tout  fait impropre _thiopien_. C'est une langue qui a eu
     jadis une culture littraire considrable, depuis la conversion de
     la contre au christianisme, dans le IVe sicle, jusqu'au XVIe.
     Tomb compltement en dsutude dans l'usage populaire, le ghez
     reste une langue savante et liturgique; mais dans l'tat
     d'abaissement o est tomb l'glise chrtienne d'Abyssinie, cet
     idiome n'y est plus srieusement cultiv. C'tait une langue fort
     dveloppe; elle possdait, comme l'arabe, le mcanisme des
     pluriels internes ou briss, et conservait encore certaines
     dsinences terminales perdues par l'hbreu et l'aramen. Son verbe
     tait plus riche en voix drives que celui d'aucune autre langue
     de la famille smitique.

     Plusieurs dialectes, troitement apparents au ghez, mais altrs
     par un mlange considrable d'lments africains indignes, sont
     encore aujourd'hui parls en Abyssinie. Les trois principaux sont
     l'_amharique_, dans le sud-ouest du pays, le _tigr_ dans le nord,
     et le _harar_ dans le sud-est.

       *       *       *       *       *

     Toutes les langues que nous venons de passer brivement en revue
     constituent une famille trs homogne, et ne se ramifient, pas en
     ces branches nombreuses que l'on remarque dans les autres familles
378  linguistiques. Les radicaux y sont invariablement composs de deux
     syllabes, dont la charpente offre toujours trois consonnes. C'est
     ce qu'on appelle le systme de la _trilitralit_. Le
     monosyllabisme primitif ne se retrouve que fort difficilement sous
     cette forme inflexible, qu'ont revtue les lments fondamentaux du
     langage. Cependant il est aujourd'hui certain que les radicaux
     trilitres des idiomes syro-arabes procdent de racines
     originairement bilitres. Le procd de leur transformation n'est
     pas compltement clairci, mais on commence  l'entrevoir, et le
     jour n'est peut-tre pas loign o l'on pourra restituer avec
     certitude les anciennes racines smitiques, tude pour laquelle on
     trouvera le secours le plus puissant dans la connaissance des
     racines 'hamitiques ou gypto-berbres. Les traditions sacres des
     Phniciens avaient conserv le souvenir du travail qui avait
     transform les racines du langage, de bilitres et monosyllabiques
     en trilitres et dissyllabiques, car dans les fragments du livre
     que Philon de Byblos avait traduit en grec du phnicien de
     Saqoun-yathn (Sanchoniathon), l'on trouve que l'inventeur du
     systme des trois lettres fut Eisiris (_Isir=Osir_), frre de Chn
     (_Kena'an_) qui est surnomm Phoenix.

     Les idiomes syro-arabes ou smitiques sont essentiellement
     analytiques; au lieu de rendre dans son unit l'lment complexe du
     discours, ils prfrent le dissquer et l'exprimer terme  terme.
     Dans tous se manifeste une disposition marque  accumuler
     l'expression des rapports autour de la racine essentielle. C'est ce
     que l'on observe particulirement en hbreu. Ces langues
     participent donc encore des idiomes d'agglutination, bien qu'elles
     soient dj trs nettement  l'tat de langues  flexions. Le
     sujet, le rgime pronominal, les conjonctions, l'article, n'y
     forment qu'un seul mot avec l'ide mme; l'ide principale se voit
     comme circonscrite de particules qui en modifient les rapports, et
     qui forment alors des dpendances.

     Les mots du dictionnaire offrent une trs intime ressemblance entre
     les diffrentes langues de la famille smitique. Ce qui a beaucoup
     contribu au maintien de cette troite homognit dans la famille,
     c'est que les idiomes qui la composent n'ont jamais eu la puissance
     de vgtation propre, qui a port les langues indo-europennes ou
     aryennes  se modifier sans cesse, par un dveloppement continu.
     Leur moule est rest le mme, et, suivant la juste expression de M.
     Renan, elles ont moins vcu que dur. Ce cachet d'immutabilit
379  distingue au plus haut degr les langues smitiques; elles ont eu
     une grande puissance de conservation, qui tenait  la forme trs
     arrte de la prononciation des consonnes, laquelle les a dfendu
     contre les altrations rsultant de l'adoucissement des
     articulations et des changes qui s'oprent bientt entre elles. Il
     semble vraiment qu'une disposition spciale de la Providence leur
     ait communiqu cette facult de conservation immuable en vue du
     rle particulier qu'avait  remplir l'une d'elles, en conservant
     sans altrations au travers des sicles le livre inspir o taient
     dposs les principes des vrits religieuses.


      7.--LES LANGUES ARYENNES

     La grande famille des langues indo-europennes ou aryennes a t
     aussi quelquefois qualifie de _japhtique_, parce que tous les
     peuples qui en parlent ou en ont parl les idiomes appartiennent
     foncirement  ce rameau ethnique de la race blanche que la Gense
     rattache  la descendance de Yapheth. Ces langues sont trs
     nombreuses, car elles avaient une force interne de vgtation qui
     leur a fait subir des dveloppements, des progrs et des
     changements incessants, dans l'espace et dans le temps. Ce sont
     celles o le mcanisme des flexions est le plus complet, le plus
     dvelopp, sans qu'il y reste aucun vestige actuel de
     l'agglutination originaire.

     L'organisme commun de ces langues est rvl par la comparaison
     systmatique des idiomes qui sont les reprsentants les plus
     anciens et les plus complets de tous les rameaux de la famille.
     Tous les idiomes indo-europens se rapprochent plus ou moins du
     sanscrit, qui en est le plus riche et celui dont l'tat est demeur
     le plus prs de la forme primitive. Plus on recule  l'est, plus on
     trouve de ressemblance entre les langues de cette nombreuse et
     noble famille, et celle que l'on peut considrer comme en
     constituant le type. Ainsi les langues celtiques, les plus
     occidentales de toute la famille, sont celles qui s'loignent
     davantage du sanscrit. Le berceau primitif de ces idiomes est la
     contre qui s'tend entre la mer Caspienne et l'Hindou-Kousch. L
     fut parle; avant que les diverses tribus de Yapheth ne se
     dispersassent, quand elles vivaient encore runies, la langue
     premire qui fut la souche de toutes les autres. La science moderne
     l'appelle _aryaque_, et parvient  en reconstituer en partie les
     traits les plus essentiels.

     Ds l'poque la plus haute o l'on puisse remonter dans leur
380  histoire, les langues aryennes sont essentiellement synthtiques;
     leurs mots sont disposs dans la phrase suivant le systme de
     construction dont le latin est pour nous le type. Ce n'est que dans
     les temps modernes, par suite des ncessits imposes par les
     formes nouvelles de la pense, qu'on a vu sortir de cette souche
     des langues aux procds plus analytiques, comme nos idiomes
     no-latins et l'anglais. Dans l'tat mme le plus primitif, dans ce
     qu'on peut connatre de l'aryaque, le gnie de la famille a un
     caractre de complexit qui la distingue essentiellement de la
     famille smitique, avec laquelle il n'a qu'un bien petit nombre de
     ressemblances de vocabulaire sensibles au premier abord.

     Peut-on scientifiquement admettre une parent originaire entre les
     langues smitiques et aryennes, syro-arabes et indo-europennes? La
     question a souvent t pose, et de nombreux efforts ont t faits
     pour la rsoudre dans le sens affirmatif. Mais ils ont t
     jusqu'ici malheureux; la plupart datent, d'ailleurs, d'une poque
     o la mthode et les principes de la linguistique n'taient pas
     assez tablis pour que l'on pt procder  des comparaisons de ce
     genre d'une manire vraiment satisfaisante. Encore aujourd'hui les
     savants qui se prononcent en principe et _a priori_ pour ou contre
     l'ide d'une parent possible, se guident surtout d'aprs des
     thories prconues, plutt que d'aprs des faits formels. Ni dans
     un sens ni dans un autre, on n'est parvenu  une dmonstration
     formelle. M. Max Mller tient la parent et la communaut d'origine
     des deux familles pour probable, quoique non vrifie. Schleicher
     et M. Whitney la repoussent absolument.

     Voici les arguments de ces derniers.

     Le systme smitique, dit Schleicher, n'avait, avant la sparation
     des idiomes smitiques en langues distinctes les unes des autres,
     point de racines auxquelles on pt donner une forme sonore
     quelconque, comme cela tait le cas du systme indo-europen: le
     sens de la racine tait attach  de simples consonnes, c'est en
     leur adjoignant des voyelles qu'on indiquait les relations du sens
     gnral. C'est ainsi que les trois consonnes QTL constituent la
     racine de l'hbreu _qtal_, de l'arabe _qatula_ il a tu, de
     _qutila_ il fut tu, de l'hbreu _kiqtl_ il fit tuer, de
     l'arabe _maqtlun_ tu. Il en est tout diffremment dans le
     systme indo-europen, o le sens est attach  une syllabe
     parfaitement prononable.--_Deuxime diffrence_. La racine
     smitique peut admettre toutes les voyelles propres  modifier son
     sens. La racine indo-europenne, au contraire, possde une voyelle
381  qui lui est propre, qui est organique; ainsi la racine du sanscrit
     _manv_ je pense, du grec _menos_ pense, du latin _mens_,
     _moneo_, du gothique _gamunan_ penser, n'a pas indiffremment
     pour voyelle _a_, _e_, _o_, _u_, mais seulement et ncessairement
     _a_. Cette voyelle organique de la racine indo-europenne ne peut
     d'ailleurs se changer,  l'occasion, qu'en telle ou telle autre
     voyelle, d'aprs des lois que reconnat et dtermine l'analyse
     linguistique.--_Troisime diffrence_. La racine smitique est
     trilitre: _qtl_ tuer, _ktb_ crire, _dbr_ parler; elle
     provient, sans nul doute, de formes plus simples, mais enfin c'est
     ainsi qu'on la reconstitue. Par contre, la racine indo-europenne
     est bien plus libre de forme, comme le montre, par exemple, _i_
     aller, _su_ verser, arroser; toutefois elle est
     monosyllabique.--Le systme smitique n'avait que trois cas et deux
     temps, le systme indo-europen a huit cas et cinq temps au
     moins.--Tous les mots de l'aryaque ont une seule et mme forme,
     celle de la racine, modifie ou non, accompagne du suffixe
     drivatif; le smitique emploie aussi cette forme (exemple, l'arabe
     _qatalta_ toi, homme, tu as tu), mais il connat aussi la forme
     o l'lment drivatif est prfix, celle o la racine est entre
     deux lments drivatifs, d'autres formes encore.

     La flexion smitique, dit de son ct M. Whitney, est totalement
     diffrente de la flexion indo-europenne, et ne permet point de
     faire driver les deux systmes l'un de l'autre, non plus que d'un
     systme commun. La caractristique fondamentale du smitisme rside
     dans la forme trilitre de ses racines: celles-ci sont composes de
     trois consonnes, auxquelles diffrentes voyelles viennent
     s'adjoindre en tant que formatives, c'est--dire en tant
     qu'lments indiquant les relations diverses de la racine. En
     arabe, par exemple, la racine _qtl_ prsente l'ide de tuer, et
     _qatala_ veut dire il tua, _qutila_ il fut tu, _qatl_
     meurtrier, _qitl_ ennemi, etc. A ct de cette flexion due 
     l'emploi de diffrentes voyelles, le smitisme forme aussi ses mots
     en se servant de suffixes et de prfixes, parfois galement
     d'infixes. Mais l'aggrgation d'affixes sur affixes, la formation
     de drivatifs tirs de drivatifs, lui est comme inconnue; de l la
     presque uniformit des langues smitiques. La structure du verbe
     smitique diffre profondment de celle du verbe indo-europen. A
     la seconde et  la troisime personne, il distingue le genre
     masculin ou fminin du sujet: _qatalat_ elle tua, _qatala_ il
     tua; c'est ce que ne font point les langues indo-europennes:
392  sanscrit _bharati_ il porte, elle porte. L'antithse du pass, du
     prsent, du futur, qui est si essentielle, si fondamentale dans les
     langues indo-europennes, n'existe point pour le smitisme: il n'a
     que deux temps, rpondant, l'un  l'ide de l'action accomplie,
     l'autre de l'action non accomplie.

     Tout ceci est trs vrai, trs juste, montre parfaitement les
     diffrences qui sparent les deux familles d'idiomes, telles
     qu'elles se prsentent avec leur organisme grammatical compltement
     constitu et dvelopp. Mais faire porter la comparaison sur cet
     tat de la grammaire n'est pas, en ralit, plus scientifique que
     ne l'taient les rapprochements de mots hbreux et sanscrits sans
     remonter  leur racine originaire qui ont t tant reprochs, et
     justement,  Gesenius. La grammaire de l'aryaque, ou de la langue
     mre indo-europenne, n'a pas t toujours  l'tat flexionnel que
     l'on parvient  en restituer. Il n'est pas douteux que cet tat a
     t prcd par un tat agglutinant, o l'aryaque n'tait pas
     encore lui-mme, je le veux bien, mais d'o il est sorti, en
     suivant sa voie de dveloppement propre, mais d'o un systme
     notablement diffrent pouvait sortir, en suivant une voie
     divergente. De mme, nous sommes aujourd'hui certains, je l'ai dj
     dit tout  l'heure, que par del la langue mre smitique, il y a
     eu une langue antrieure, que l'on parviendra un jour 
     reconstituer en grande partie comme l'aryaque, langue dont le
     systme grammatical n'tait pas encore dtermin aussi nettement
     dans le mme sens, et d'o sont sortis  la fois les idiomes
     smitiques et 'hamitiques. Ainsi la trilitralit des racines, que
     nous venons de voir opposer comme un fait primordial  la forme
     originaire des racines aryennes, n'y existait pas encore; la racine
     y tait bilitre et monosyllabique, et, par consquent, ds 
     prsent on peut atteindre un tat de choses o sa forme s'loignait
     beaucoup moins de celle des racines indo-europennes.

     Nous l'avons dit, la sparation des langues smitiques et
     'hamitiques, que personne ne doute plus tre sorties d'une source
     commune, s'est produite  une poque trs recule et dans un tat
     fort peu dvelopp du langage. Si maintenant les langues aryennes
     ont procd d'une mme souche que ces deux autres familles, la
     sparation ne peut avoir eu lieu qu' une poque encore antrieure,
     et dans un stage encore moins avanc de la formation linguistique,
     entre la langue mre de l'aryaque, d'une part, et la langue mre
     commune du smitique et du 'hamitique, d'autre part. Or, jusqu'ici
     le problme n'a pas t srieusement examin dans ces donnes.
383
     Tous les jugements absolus  son gard sont donc, quant  prsent,
     prmaturs, et personne n'est en droit de soutenir d'une manire
     formelle ni l'affirmative, ni la ngative. J'irai mme plus loin,
     et je dirai que, dans l'tat actuel de la science, toute tentative
     pour aborder la question est galement prmature et ne peut
     conduire  un rsultat srieux. Il faut d'abord que l'origine
     commune des langues smitiques et 'hamitiques soit aussi bien et
     aussi compltement lucide que l'est ds aujourd'hui celle des
     langues aryennes; il faut que l'on ait dress le bilan exact de ce
     qui constituait la grammaire de la langue primitive dont les deux
     familles en question sont sorties, et de ce que chacune d'elle en a
     dvelopp spontanment de son ct; il faut enfin que l'on soit
     parvenu  restituer la forme fondamentale de leurs racines
     communes. C'est seulement quand ce grand travail sera accompli--et
     il demandera les efforts de plusieurs gnrations de savants--c'est
     seulement alors que l'on pourra, d'une faon vritablement
     scientifique, procder  la comparaison du _substratum_ des langues
     smitiques et 'hamitiques, que l'on aura ainsi obtenu, avec le
     _substratum_ des langues aryennes, pour dcider enfin si leurs
     systmes grammaticaux, ainsi ramens le plus prs possible de leurs
     sources, ont pu avoir un point de dpart commun, si leurs racines
     rellement primitives sont ou non irrductibles entre elles. Jusque
     l on ne saurait rien prjuger, et une critique svre et
     impartiale s'oppose  ce que l'on proclame d'avance impossible
     l'unit linguistique originaire, que tant de raisons historiques et
     philosophiques rendent probable, entre les trois grands rameaux de
     la race blanche, ceux que l'ethnographie sacre reprsente comme
     constituant l'humanit noa'hide.

       *       *       *       *       *

     La science a restitu, avec un haut degr de certitude, les traits
     essentiels de l'aryaque ou de la langue mre commune des idiomes
     indo-europens. Elle rtablit de mme les caractres propres qui
     diffrencirent les deux premiers langages qui sortirent de sa
     dcomposition et qui, devenant  leur tour des langues mres d'une
     nombreuse progniture, servirent de point de dpart aux deux
     grandes divisions de la famille: _indo-iranienne_ et _europenne_.

     Dans la premire division il faut compter deux groupes: _indien_ et
     _iranien_.

     Dans la seconde il faut en reconnatre quatre: _plasgique_ ou
     _grco-italique_, _celtique_, _germanique_ et _letto-slave_.
384
     Le _sanscrit_ forme la base du groupe indien; c'est l'idiome sacr
     de la religion et de la science des Brahmanes. Parl il y a plus de
     vingt sicles, il a vcu ensuite comme langue littraire, et il
     doit  cette longue existence d'tre devenu le type le plus parfait
     d'une langue  flexions, ainsi que l'indique la signification mme
     du nom que les Indiens lui ont donn, _sanskrta_, c'est--dire ce
     qui est achev en soi-mme. Cette langue sonore, trs riche en
     articulations, que l'improvisation potique a singulirement
     assouplie, est dsigne par ceux qui l'crivent sous le nom de
     langue des dieux, _sourabni_, de mme que son alphabet est
     appel criture des dieux, _dvangari_. La grammaire sanscrite
     est une des plus riches qui se puissent rencontrer: ses formes les
     plus anciennes nous sont offertes par le recueil d'anciens hymnes
     appels Rig-Vda, ses plus modernes se trouvent dans les Pournas
     ou lgendes potiques, dont la rdaction ne remonte pas, pour
     quelques-uns, plus haut que la fin du moyen ge.

     C'est le sort commun de toutes les langues de s'altrer avec le
     temps. Les mots se raccourcissent et s'lident; ils s'usent, pour
     ainsi dire, comme les objets, par le frottement. La forme
     synthtique de la phrase disparat graduellement en totalit ou en
     partie, et les lments grammaticaux, les parties du discours se
     dgagent pour constituer dans la phrase des mots spars. Ces mots
     eux-mmes se coordonnent et se disposent suivant les besoins de la
     clart et de l'harmonie. Ce travail s'est opr dans toutes les
     langues issues de la souche sanscrite.

     L'idiome que l'on peut considrer comme sorti le premier du
     sanscrit est le _pli_, parl jadis  l'orient de l'Hindoustan, et
     dont la littrature commena  se constituer trois sicles avant
     notre re. Il a laiss de cette poque des monuments gravs, sur
     des colonnes et sur des rochers, par les rois bouddhistes de
     l'Inde. Devenu la langue des livres de la religion du Bouddha, le
     pli fut chass de l'Inde avec elle, et port  l'tat d'idiome
     sacr par le proslytisme des fugitifs  Ceylan, dans le Madur,
     dans l'empire Barman et dans l'Indo-Chine.

     Les dialectes _prcrits_ constituent une seconde gnration. Le nom
     de _prkrta_ signifie infrieur, imparfait, et a t donn aux
     idiomes qui constituaient le langage vulgaire de l'Inde dans les
     sicles immdiatement antrieurs  l're chrtienne. Ces dialectes
     nous ont t particulirement conservs par les drames indiens, o
385  ils sont mis dans la bouche des personnages infrieurs. Les langues
     no-indiennes sont une drivation directe des anciens dialectes
     prcrits ou populaires. On en compte un assez grand nombre, toutes
     restreintes  des provinces dtermines, d'o elles tirent leurs
     noms. Les principales sont:  l'est le _bengali_, l'_assami_ et
     l'_oriya_;  l'ouest le _sindhi_, le _moultani_ et le _goujerati_
     ou _gouzarati_; au nord le _nepali_ et le _kachmirien_; au centre
     l'_hindi_ et l'_hindoustani_, appel galement _ourdou_; au sud le
     _mahratte_. La plupart de ces idiomes ont commenc  prendre la
     forme que nous leur voyons aujourd'hui, vers le Xe sicle de l're
     chrtienne.

     Dans cette varit d'idiomes, l'_hindoui_, dont la patrie
     originaire tait dans la rgion centrale de l'Inde du Nord, de
     l'Hindoustan proprement dit, s'leva vers cette poque au rle de
     langue littraire, de langage commun crit et cultiv, rle dont
     ont hrit ses deux drivs, l'hindi et l'hindoustani. On a dit
     avec juste raison que l'hindi n'est que de l'hindoui revtant une
     forme plus moderne. Quant  l'hindoustani, c'est sous l'influence
     musulmane qu'il s'est form; aussi son vocabulaire est plein de
     mots arabes et persans, et,  la diffrence des autres idiomes
     no-indiens dont les alphabets procdent du dvangari, il s'crit
     avec les caractres persans, c'est--dire avec l'alphabet arabe
     augment de quelques signes.

     Il faut encore joindre aux langues no-indiennes le _tzigane_,
     idiome de cette race trange, originaire de l'Inde, qui erre en
     nomade au travers de l'Europe, et qu'on dsigne, suivant les pays,
     par les noms de Zigeuner, Zingari, Gitanos, Bohmiens ou Gypsies.
     Leur langage est, du reste, bien plus corrompu qu'aucun autre de
     ceux auxquels il est apparent. Il s'est pntr d'une quantit de
     mots emprunts aux langues de tous les pays que le peuple bizarre
     qui le parle a traverss dans le cours de sa longue migration.

       *       *       *       *       *

     Les deux types les plus anciens que nous possdions du groupe
     iranien sont le _zend_ et le _perse_. Le zend est l'idiome des
     livres sacrs attribus  Zarathoustra (Zoroastre) et dsigns par
     le nom commun de _Zend-Avesta_; le dialecte des Gths, ainsi nomm
     d'aprs certains morceaux du recueil avestique qui nous l'ont
     conserv, parat en reprsenter la forme la plus ancienne. Le perse
     est connu par les inscriptions cuniformes des monarques
     Achmnides. Il a t longtemps admis dans la science que le zend
386  tait l'ancien idiome de la Bactriane, qu'il constituait l'iranien
     oriental et le perse l'iranien occidental. Mais d'autres savants
     tendent  admettre aujourd'hui que c'est la Mdie, et spcialement
     la Mdie Atropatne, qui a t le berceau de la langue zende et de
     la rforme religieuse du zoroastrisme. C'est l une question fort
     obscure encore et dont nous devons reporter l'examen au livre de
     cette histoire qui traitera spcialement des Mdes.

     Quoiqu'il en soit, les langues iraniennes sont encore trs
     rapproches du sanscrit. En gnral, leur phontique est moins
     complique, moins dlicate que celle des idiomes indiens, quoique,
     sous bien des rapports, elle lui soit comparable. Le zend et le
     perse l'emportent mme parfois sur le sanscrit, en ce qu'ils se
     rapprochent davantage de l'aryaque ou de la langue mre des idiomes
     indo-europens. Ainsi, tandis que le sanscrit convertit en un
     simple __ la diphtongue primitive _au_, le perse la conserve telle
     quelle et le zend ne fait que la changer en _ao_; tandis que le
     sanscrit remplace par le gnitif le vieil ablatif en _at_, sauf
     lorsqu'il s'agit d'un thme se terminant par la voyelle _a_, le
     zend conserve toujours cette ancienne dsinence. Un des traits
     caractristiques des langues anciennes de ce groupe est la
     transformation en _h_ du _s_ aryaque, que le sanscrit conserve
     intact.

     Le zend n'a pas enfant par sa dcomposition de progniture connue,
     qu'on puisse lui rattacher avec certitude. Ce que l'on appelle
     quelquefois le _pazend_ ne diffre pas du _parsi_, idiome sorti de
     la modification populaire du perse dans les premiers sicles de
     l're chrtienne et form dans les provinces orientales de l'Iran,
     tandis que dans les provinces occidentales rgnait le _pehlevi_,
     dont nous parlerons tout  l'heure. Le parsi a vcu assez tard et a
     t  la fois langue littraire et langue vulgaire. De sa
     dcomposition ont t produits  leur tour le _persan_ moderne et
     le _gubre_. Ce dernier est l'idiome parl des descendants des
     sectateurs du mazdisme, rfugis dans l'Inde pour chapper aux
     perscutions musulmanes. Quant au persan, qui possde une riche et
     brillante littrature, il est n vers le XIe sicle, dans la
     province de Fars ou Farsistan, d'une raction du gnie national se
     produisant au sein de l'islamisme; sa phrasologie est donc
     pntre de locutions arabes et turques, malgr la faon dont l'ont
     dvelopp et perfectionn plusieurs gnrations de grands potes,
     sous les dynasties indpendantes de la Perse du moyen ge. L'aire
     gographique du persan a t depuis plusieurs sicles en se
387  resserrant toujours; cette langue s'est vue chasse successivement
     par le turc du Schirwan, de l'Arran et de l'Adherbaidjan o on le
     parlait autrefois. Elle prsente quelques dialectes, comme le
     _mazenderani_, le _lour_, le _khoraani_.

     Le _kurde_ et le _bloutchi_ sont des idiomes iraniens modernes,
     qui tiennent de trs prs au persan, mais sont plus altrs et ont
     subi de forts mlanges trangers. Il en est de mme de l'_afghan_
     ou _pouschtou_, d'un caractre rude et barbare, qui lui a valu en
     Perse le sobriquet de langue de l'enfer. L'afghan a cependant une
     physionomie assez particulire pour que certains linguistes aient
     voulu en faire le type d'un groupe spcial, intermdiaire entre
     l'iranien et l'indien. C'est probablement le descendant direct du
     vritable iranien oriental ou idiome de la Bactriane, aujourd'hui
     perdu et diffrent du zend.

     Le _huzwaresch_ ou _pehlevi_ est une sorte d'idiome mixte, n dans
     la partie la plus occidentale de l'Irn d'une infiltration de
     l'aramen dans le langage indigne. Sa phontique, sa grammaire,
     son lexique sont pntrs d'lments aramens, qui y tiennent une
     norme place. On discerne les premiers vestiges de sa naissance ds
     les derniers temps de la monarchie des Achmnides, en mme temps
     que le perse se dcompose. Mais c'est surtout dans les sicles de
     la priode macdoniene et de la priode parthe qu'il achve de se
     former. Divis en plusieurs dialectes, qui se distinguent surtout
     par la quantit plus ou moins forte d'lments aramens qu'ils
     renferment, le pehlevi a t la langue politique officielle de la
     cour et de l'administration des Sassanides. C'est vers les derniers
     temps de ces princes que l'on traduisit en pehlevi les livrs du
     Zend-Avesta, dont le texte zend commenait  n'tre plus compris.
     Quant au prcieux trait cosmogonique mazden intitul
     _Boundhesch_, auquel nous avons fait de nombreux emprunts dans
     notre livre prcdent, si les traditions qu'il renferme sont pour
     la plupart anciennes et rellement indignes, sa rdaction ne
     remonte pas plus haut que le moyen ge. Aussi remarque-t-on dans sa
     langue de nombreux arabismes, qui se surperposent aux aramasmes du
     pehlevi plus ancien.

     L'armnien est un idiome du groupe iranien, qui s'est form
     paralllement au zend et au perse. Aucun monument ne nous en fait
     connatre jusqu'ici la forme ancienne, que l'on ne parvient 
     restituer que thoriquement. C'est seulement au Ve sicle de notre
     re que dbute la littrature armnienne, avec la conversion du
     pays au christianisme et la cration d'un alphabet indigne par
     St-Mesrob. L'ge d'or de l'armnien, inaugur alors, a dur environ
388  700 ans, jusqu'au commencement du XIIe sicle. La littrature
     religieuse, potique et historique de l'armnien fut fconde, ses
     dialectes assez nombreux, et l'un d'eux, celui de la province
     d'Ararat, s'leva bientt au rang de langue littraire. Aujourd'hui
     encore les dialectes armniens vulgaires sont nombreux et ne
     peuvent en aucune faon tre considrs comme des patois de
     l'idiome littraire. Celui-ci, tout au contraire, s'est immobilis,
     et les dialectes actuels ne sont que des formes plus modernes des
     anciens dialectes. Ds le XIe sicle, on les employait dj dans le
     langage crit, aux dpens de la langue littraire classique.

     Un dernier idiome rentrant dans le groupe iranien est l'_osste_,
     parl par une petite nation au centre de la chane du Caucase, et
     divis en plusieurs dialectes malgr le peu d'tendue actuelle de
     son territoire. Les Osstes ou Irons paraissent avoir t dsigns,
     avec des tribus voisines, sous le nom d'Albaniens par les Grecs et
     sous celui d'Agovhans par les auteurs armniens.

       *       *       *       *       *

     Le groupe grco-latin, dit M. Maury, comprend la plus grande
     partie des langues de l'Europe mridionale. L'pithte de
     _plasgique_ le caractrise assez clairement, car la Grce et
     l'Italie furent peuples d'abord par une race commune, les
     Plasges, dont l'idiome parat avoir t la souche du grec et du
     latin.

     La premire de ces langues n'est point en effet la mre de l'autre,
     comme on l'avait cru dans le principe; ce sont simplement deux
     soeurs, et si l'on devait leur assigner un ge diffrent, la langue
     latine aurait des droits  tre regarde comme l'ane. Cette
     langue, en effet, prsente un caractre plus archaque que le grec
     classique. Le dialecte le plus ancien de l'idiome hellnique, celui
     des oliens, ressemble au latin bien plus que les dialectes plus
     rcents du grec. Le latin n'a en aucune faon le caractre d'une
     langue due  la dcomposition d'une autre plus ancienne ou  son
     mlange avec d'autres. Elle porte  un haut degr le caractre
     synthtique des idiomes anciens. Les lments grammaticaux n'y ont
     point encore t spars en autant de mots diffrents, et la
     phrasologie, comme la conjugaison de son verbe et les formes les
     plus anciennes de ses dclinaisons, offrent une ressemblance
     frappante avec le sanscrit. Son vocabulaire contient une foule de
     mots dont la forme archaque, qui nous a t conserve, est tout
     aryaque.

     Le _latin_ appartient  un ensemble de langues, aujourd'hui
389  disparues, qu'il absorba graduellement, avec l'extension de la
     puisance politique de Rome, et qui, aprs avoir encore subsist
     quelques sicles comme patois, finirent par disparatre vers le
     commencement de l're chrtienne. Nous ne les connaissons gures,
     du reste, que par quelques inscriptions. De ce nombre taient: le
     _sabin_, auquel le latin emprunta beaucoup de mots  l'origine; les
     idiomes sabelliques, tels que le _marse_ et l'_osque_ ou
     _campanien_, dont cette appellation ne dsigne que trs
     imparfaitement la vaste tendue gographique, car il tait aussi le
     langage des Samnites, des Lucaniens et des Bruttiens; le _volsque_;
     le _falisque_; enfin l'_ombrien_, dont on possde un monument
     infiniment prcieux, et d'un dveloppement considrable, dans les
     clbres Tables Eugubines, dcouvertes  Gubbio, l'antique Iguvium.

     Toutes les tentatives faites jusqu'ici pour rattacher au rameau de
     ces langues italiques l'_trusque_, qui nous a laiss une riche
     pigraphie, sont demeures infructueuses. Le problme, toujours
     sans solution, de l'trusque est un des plus irritants pour le
     linguiste, pour l'archologue et pour l'historien. On lit
     matriellement cette langue avec une entire certitude, on en a de
     nombreuses inscriptions, dont quelques-unes bilingues (trs
     courtes, il est vrai), et pourtant on n'arrive pas  la comprendre,
      en tablir la grammaire, ni mme  en dterminer le caractre
     gnral. Il n'est pas du tout sr encore que ce soit une langue
     indo-europenne; il n'est mme pas sr que l'on doive le classer
     parmi les langues  flexions et non parmi les langues
     agglutinantes, comme le pensent des philologues de la valeur de M.
     Deecke et de M. Sayce.

     Le _grec_ a pass, durant sa longue existence, qu'on ne saurait
     valuer  moins de 3000 ans, par des modifications assez sensibles,
     moins profondes pourtant que celles qui s'observent pour d'autres
     langues de la mme famille. Comprenant d'abord un assez grand
     nombre de dialectes, tels que l'_olien_, le _dorien_, l'_ionien_,
     l'_attique_, le _macdonien_, il a t ramen  une forme unique
     sous l'influence de la culture littraire. Le grec, parl d'abord
     dans la Grce, la Thessalie, la Macdoine et sur la cte de l'Asie
     Mineure, tendit peu  peu son domaine, par l'envoi de nombreuses
     colonies, et  la suite des conqutes macdoniennes. Il vina,
     dit M. Maury, les idiomes nationaux de la Thrace et de l'Asie
     Mineure. Le _thrace_, dont on sait par Strabon que le _gte_ et le
     _dace_ n'taient que des dialectes, tenait comme le _scolote_, le
     _phrygien_ et le _lycien_, aux langues iraniennes. Le _lydien_
     parat avoir subi, ainsi que le _cilicien_, l'influence des langues
390  smitiques. Sauf pour le _lycien_, qui nous est connu par des
     inscriptions, nous ne possdons qu'un petit nombre de mots de ces
     diverses langues, teintes depuis deux mille ans environ. Le
     _cappadocien_ se rapprochait plus du perse. Tous ces idiomes
     devaient former le passage du grec  l'armnien et au zend. Quant
     au _carien_ et au _mysien_, il y a lieu de supposer qu'ils taient
     aussi de la famille plasgique.

     La langue actuelle des Albanais ou Schkyptars, dit encore le mme
     savant, quoique aujourd'hui singulirement pntre de mots grecs
     et slaves, a t regarde par plusieurs comme un des drivs les
     moins altrs de l'idiome plasge... Il est  noter que plusieurs
     de ses formes se rapprochent plus du sanscrit que du grec; la
     dclinaison de l'adjectif, par exemple, est dtermine par un
     appendice pronominal, qui s'observe dans les langues slaves. La
     conjugaison du verbe se distingue tout  fait de celle du grec, et
     dnote un systme de flexions moins dvelopp. Les Albanais, qui se
     sont beaucoup croiss avec les Slaves, pourraient fort bien
     descendre des anciens Llges, peuple des ctes de l'Asie Mineure
     et de l'archipel grec, li de prs aux Plasges. M. Otto Blau a
     signal des analogies entre leur idiome, qui se rapproche du
     dialecte olien, et celui des inscriptions lyciennes. La
     disposition que les Schkyptars donnent  leur chevelure rappelle
     celle qu'Homre attribue aux Abantes, petit peuple llge de
     l'Attique, et qu'on retrouve aussi dans les figures des bas-reliefs
     lyciens.

     Ce qui est plus positif, et ce qu'ont surtout contribu  mettre en
     lumire les travaux de M. de Simone, de Lecce, et de M. Alfred
     Maury lui-mme, c'est la parent qu'offre avec l'albanais l'idiome
     des inscriptions messapiennes, c'est--dire celui dont se servaient
     les Dauniens, Apuliens, Messapiens et Japyges, peuples d'origine
     illyrienne qui habitaient l'extrmit sud-est de l'Italie, le long
     de la mer Adriatique. Il y a certainement dans ces inscriptions la
     forme antique d'un type de langues dont l'_albanais_ ou _schkype_
     est une forme moderne. Ceci vient confirmer la thorie
     historiquement la plus vraisemblable qui ait t mise au sujet de
     ce dernier idiome, celle que M. von Hahn a soutenue avec beaucoup
     de science, et qui consiste  y voir le dernier dbris, plus ou
     moins altr par l'effet du temps et par des influences trangres,
     des langues autrefois propres aux peuples thraco-illyriens. Il est
     vraisemblable que l'on devra en faire un groupe spcial, qui
     viendra se classer entre le groupe plasgique ou greco-italique et
     les idiomes de la division indo-iranienne.
391
     Pendant la priode qui s'coula de l'tablissement du christianisme
      la conqute musulmane, le grec subit un lger travail de
     transformation qui lui enleva quelque peu de son organisme
     synthtique et simplifia plusieurs de ses formes grammaticales. Le
     _grec moderne_ ou _romaque_ sortit de ce travail, et, tout en
     gardant comme le squelette de son organisme primitif, il en expulsa
     ce qui tendait encore  lui conserver un caractre synthtique.
     Mais tous ces changements se rduirent en somme  peu de chose; ils
     n'excdent pas ce que l'effet du temps produit toujours dans
     l'intrieur d'une langue qui reste elle-mme. C'est bien le grec
     qui continue  vivre encore aujourd'hui; ce n'est pas un idiome
     nouveau qui en est sorti.

     La dcomposition du latin a t tout autre; elle a produit des
     transformations si profondes qu'elles ont enfant tout un groupe de
     langues nouvelles, que l'on dsigne sous le nom commun de
     _no-latines_ ou _romanes_: le _portugais_, l'_espagnol_; le
     _franais_; le _provenal_; l'_italien_; le _ladin_ ou _roumanche_,
     restreint dans les Grisons et le Frioul; enfin le _roumain_ ou
     _moldo-valaque_.

     Quand le latin, dit M. Littr, eut dfinitivement effac les
     idiomes indignes de l'Italie, de l'Espagne et de la Gaule, la
     langue littraire devint une pour ces trois grands pays, mais le
     parler vulgaire (j'entends le parler latin, puisqu'il n'en restait
     gure d'autre) y fut respectivement diffrent. Du moins c'est ce
     que tmoignent les langues romanes par leur seule existence; si le
     latin n'avait pas t parl dans chaque pays d'une faon
     particulire, les idiomes sortis de ce parler latin que
     j'appellerai ici rgional, n'auraient pas des caractres
     distinctifs, et ils se confondraient. Mais ces Italiens, ces
     Espagnols et ces Gaulois, conduits par le concours des
     circonstances  parler tous latin, le parlaient chacun avec un mode
     d'articulation et d'euphonie qui leur tait propre.... Ces grandes
     localits qu'on nomme Italie, Espagne, Provence et France, mirent
     leur empreinte sur la langue, comme la mirent les localits plus
     petites qu'on nomme provinces. Et la diversit eut sa rgle qui ne
     lui permit pas les carts. Cette rgle est dans la situation
     gographique, qui implique des diffrences essentielles et
     caractristiques entre les populations. Le franais, le plus
     loign du centre du latin, fut celui qui l'altra le plus; je
     parle uniquement de la forme, car le fond latin est aussi pur dans
     le franais que dans les autres idiomes. Le provenal, que la haute
     barrire des Alpes place dans le rgime gaulois du ciel et de la
     terre, mais qui les longe, est intermdiaire, plus prs de la forme
392  latine que le franais, un peu moins prs que l'espagnol. Celui-ci,
     qui borde la Mditerrane et que son ciel et sa terre rapprochent
     tant de l'Italie, s'en rapproche aussi par la langue. Enfin
     l'italien, comme plac au centre mme de la latinit, la reproduit
     avec le moins d'altration. Il y a dans cette thorie de la
     formation romane une contre-preuve, qui, comme toutes les autres
     preuves, est dcisive. En effet, si telle n'tait la loi qui
     prside  la rpartition gographique des langues romanes, on
     remarquerait  et l des interruptions du type propre  chaque
     rgion, par exemple, des apparitions de type propre  une autre.
     Ainsi, dans le domaine franais, au fond de la Neustrie ou de la
     Picardie, on rencontrerait des formations ou provenales, ou
     italiennes, ou espagnoles; au fond de l'Espagne on rencontrerait
     des formations franaises, provenales, ou italiennes; au fond de
     l'Italie, on rencontrerait des formations espagnoles, provenales
     ou franaises. Il n'en est rien; le type rgional, une fois
     commenc, ne subit plus aucune dviation, aucun retour vers les
     types d'une autre rgion; tout s'y suit rgulirement selon les
     influences locales, qu'on nommera diminutives en les comparant aux
     influences de rgion.

       *       *       *       *       *

     Les langues celtiques, aujourd'hui restreintes dans un petit nombre
     de cantons de la France et des les Britanniques, sont de toutes
     les langues indo-europennes les plus loignes du berceau primitif
     dans la direction de l'ouest; ce sont aussi les plus altres. Ces
     idiomes rappellent sans doute la grammaire sanscrite, mais
     n'offrent plus avec elle qu'une ressemblance gnrale. En suivant
     les lois de la permutation rgulire des consonnes, on parvient 
     remonter du vocabulaire des langues celtiques  celui de l'aryaque
     et du sanscrit; mais les formes grammaticales ont t tellement
     altres, qu'il est souvent difficile de les rattacher, au moins
     directement, aux types habituels de la famille indo-europenne.

     Le _gaulois_ a disparu, supplant par le latin; il n'en subsiste
     qu'un petit nombre d'inscriptions, encore imparfaitement
     expliques. Elles prouvent, du moins, ds  prsent que,
     contrairement  ce que l'on a pens d'abord, c'est  peine si une
     diffrence dialectique sparait le parler des Bretons et des
     Celtes. On classe les idiomes celtiques encore vivants en deux
     groupes, _kymrique_ ou _breton_ et _gallique_ ou _galique_. Le
     premier comprend le _kymrique_ proprement dit ou _gallois_, langage
     du pays de Galles, le _cornique_, demeur en usage jusqu'au sicle
393  dernier en Angleterre, dans le comt de Cornouailles, enfin
     l'_armoricain_ ou _breton_, d'un usage gnral dans nos
     dpartements des Ctes-du-Nord, du Finistre, du Morbihan et dans
     une partie de la Loire-Infrieure. Au second appartiennent
     l'_irlandais_, celui de tous ces idiomes qui a conserv les formes
     les plus archaques, le _galique_ proprement dit ou langue _erse_,
     parl dans la Haute-cosse, enfin le _manx_ ou dialecte de l'le de
     Man.

       *       *       *       *       *

     Le vaste groupe des langues germaniques, qui a repouss peu  peu
     les langues slaves, dit M. Maury, embrasse aujourd'hui un grand
     nombre d'idiomes, lesquels ont succd eux-mmes  d'autres du mme
     groupe et dont nous avons conserv quelques monuments. Toutes ces
     langues se distinguent par des caractres communs qui dcoulent
     eux-mmes de la grammaire aryaque, dont ils ne sont que des
     altrations rgulires. Un des plus clbres philologues de
     l'Allemagne, qui est devenu par ses travaux comme le lgislateur de
     la grammaire compare des langues germaniques, Jacob Grimm, a
     distingu quatre caractres fondamentaux dans ce groupe. C'est
     d'abord la proprit qu'a la voyelle de s'adoucir en se prononant
     pour indiquer une modification dans la signification ou l'emploi du
     mot. C'est ensuite la transformation d'une consonne en une consonne
     de la mme classe, plus douce, plus forte ou aspire. C'est en
     troisime lieu l'existence de conjugaisons fortes et faibles,
     c'est--dire de conjugaisons dans lesquelles la voyelle radicale
     change d'aprs certaines lois, et de conjugaisons dans lesquelles
     elle demeure invariable.

     Les langues germaniques forment deux rameaux, _gothique_ et
     _allemand_. Nous ne connaissons l'_ancien gothique_ que par un
     petit nombre de monuments crits, parmi lesquels il faut placer en
     premire ligne les fragments de la version de la Bible faite par
     l'vque Vulfila (l'Ulphilas des crivains grecs) au IVe sicle. Au
     mme rameau appartiennent: 1 le _norse_, idiome des anciens
     Scandinaves, qui s'est conserv presque intact en Islande et qui a
     donn naissance, par des altrations graduelles, au danois et au
     sudois; 2 l'_anglo-saxon_, qui, par son mlange avec le vieux
     franais et par un effet de modifications propres, dues surtout aux
     influences celtiques, a produit l'_anglais_; 3 le _bas-allemand_,
     qui comprend lui-mme plusieurs dialectes: le _frison_, le
     _hollandais_ et le _flamand_. Ces dernires langues sont comme les
     rsidus de l'idiome _saxon_, qui se parlait avec de lgres
394  diffrences de canton  canton dans tout le nord-ouest de
     l'Allemagne, depuis l'Elbe et le Weser jusqu'au Rhin et  l'Escaut.

     Quant au rameau allemand proprement dit, il comprend quatre
     dialectes: le _haut-allemand_, devenu depuis Luther la langue des
     lettres et de la socit dans toute l'Allemagne, le _souabe_,
     l'_autrichien_, et le _franconien_.

       *       *       *       *       *

     Le groupe des langues lettiques et slaves rappelle d'assez prs les
     langues indiennes et iraniennes. La sve primitive du gnie aryaque
     y circule encore avec une remarquable nergie. Ce groupe se divise
     en deux rameaux, _lettique_ et _slave_ proprement dit. Le premier
     correspond  une priode moins avance que le second. Le substantif
     lithuanien n'a, par exemple, que deux genres, tandis que le slave
     en reconnat trois. La conjugaison slave est aussi suprieure  la
     lithuanienne, o l'on ne distingue pas les troisimes personnes du
     singulier, du duel et du pluriel.

     Le rameau lettique comprend: le _lithuanien_, celui de tous les
     idiomes actuellement parls en Europe qui se rapproche du sanscrit;
     le _borussien ancien_ ou _prussien_, qui a t dpossd par
     l'allemand; le _polexien_, ancien idiome de la Podlachie, parl
     jadis par une population que les Polonais ont anantie; le _lette_
     ou _livonien_, idiome des Lettons qui forment le fond de la
     population de cette contre et l'ont fait adopter aux Lives,
     d'origine finnoise.

     Le rameau slave est infiniment plus tendu; on peut mme dire que
     de tous les groupes linguistiques de l'Europe, c'est celui qui est
     parl par le plus grand nombre de bouches. Son appellation de
     _slave_ vient du nom, impliquant l'ide de gloire, que se donnent 
     elles-mmes toutes les populations parlant les idiomes de ce genre.
      l'exception du bulgare, qui a subi des altrations profondes, les
     langues slaves conservent entre elles une similitude beaucoup plus
     grande que les langues germaniques, par exemple. Le voyageur qui en
     connat une  fond peut se faire comprendre dans toute l'tendue du
     territoire o elles sont parles, depuis le Montngro jusqu'au
     Kamchatka.

     Il faut distinguer dans les langues slaves deux grandes
     subdivisions, _orientale_ et _occidentale_. La forme la plus
     ancienne connue de la premire est le _slavon ecclsiastique_,
     langue liturgique de toutes les glises slaves, qui, depuis le
395  moyen ge, a cess d'tre vivante dans l'usage parl. A ct de lui
     on doit ranger le _bulgare_, qui reprsente galement un tat de
     langue fort ancien; c'est aussi un driv de la langue perdue des
     Antes ou Slaves du sud, adopt par les Bulgares finnois,
     originaires des bords du Volga, lors de leur tablissement dans les
     contres du bas Danube; dans la bouche de ces hommes de race
     trangre et sous l'influence des idiomes qui l'entouraient, ses
     formes se sont altres notablement. Vient ensuite le _russe_, dont
     la conqute a si prodigieusement tendu les domaines et qui
     supplante peu  peu les idiomes ougro-finnois et tartares; le
     _serbe_, parl entre la mer Adriatique et le Danube; enfin le
     _slovne_, dont le territoire actuel est restreint  la Carniole, 
     la Carinthie et  une petite partie de la Hongrie occidentale.

     Les idiomes slaves de l'ouest sont le _polonais_, le _tchque_ ou
     _bohme_, le _sorabe_ ou _vinde_ de la Basse-Lusace, auxquels il
     faut joindre quelques langues dracines depuis plusieurs sicles
     dj par l'allemand, comme le _cachoube_ du Lauenbourg, le _polabe_
     et l'_obotrite_ des bords de l'Elbe. En gnral ces idiomes sont
     plus durs, moins harmonieux, plus surchargs de consonnes que ceux
     de la branche orientale, surtout le tchque.

       *       *       *       *       *

     Le coup d'oeil que nous venons de jeter sur les races humaines et
     les diverses familles de langues, nous a insensiblement conduit des
     temps primitifs de l'humanit aux choses de nos jours. Nous nous
     sommes ainsi trouvs entrans bien loin de l'histoire ancienne des
     civilisations orientales, sujet du prsent ouvrage. C'est un
     inconvnient que je confesse tout le premier, et que pourtant, je
     l'espre, le lecteur voudra bien me pardonner.

     En effet, des notions gnrales d'ethnographie et de linguistique
     taient appeles comme une introduction presque ncessaire en tte
     d'une semblable histoire, o il sera question de tant de peuples,
     de races et de langues diverses. Et du moment que je me dcidais 
     y donner place  ces notions, il tait impossible qu'elles ne
     continssent pas ce mlange d'antique et de moderne auquel j'ai d
     me rsigner, tout en reconnaissant que c'tait ici un dfaut
     srieux.

     Nous allons rentrer plus exclusivement dans l'antiquit, en
     esquissant le tableau de l'histoire des critures, que l'on ne
     saurait sparer de l'histoire des langues. Pourtant, l encore,
396  quand il s'agira de retracer les premires origines de l'art
     d'crire, il nous faudra chercher des claircissements et des
     analogies chez les sauvages modernes. Mais ensuite tout mlange de
     ce genre disparatra dfinitivement quand nous aborderons enfin, en
     les prenant l'un aprs l'autre, les annales des grands peuples
     civiliss de la haute antiquit orientale.
397



                             CHAPITRE III

                              L'CRITURE.


      1.--LES MARQUES MNMONIQUES.

     L'homme n'eut pas plus tt acquis les premiers lments des
     connaissances indispensables  son dveloppement intellectuel et
     moral, qu'il dut sentir la ncessit d'aider sa mmoire  conserver
     les notions qu'il s'tait appropries, et d'acqurir les moyens de
     communiquer sa pense  ses semblables dans des conditions o la
     parole ne pouvait tre employe. C'est l ce qui constitue
     l'criture.

     Pour raliser cet objet, deux mthodes pouvaient tre employes,
     sparment ou ensemble:

     L'_idographisme_ ou la peinture des ides;

     Le _phontisme_ ou la peinture des sons.

      son tour l'idographisme pouvait user de deux mthodes:

     La reprsentation mme des objets que l'on voulait dsigner, ou
     _figuration_ directe;

     La reprsentation d'un objet matriel ou d'une figure convenue pour
     exprimer une ide qui ne pouvait pas se peindre par une image
     directe; c'est ce qu'on dsigne par le nom de _symbolisme_.

     Le phontisme prsente galement deux degrs:

     Le _syllabisme_, qui considre dans la parole comme un tout
     indivisible, et reprsente par un seul signe la syllabe, compose
     d'une articulation ou consonne, muette par elle-mme, et d'un son
     vocal qui y sert de motion;

     L'_alphabtisme_, qui dcompose la syllabe et en reprsente par des
     signes distincts la consonne et la voyelle.

     Par une marche logique et conforme  la nature des choses, ainsi
     qu' l'organisation mme de l'esprit humain, tous les systmes
     d'criture ont commenc par l'idographisme et ne sont arrivs que
     par un progrs graduel au phontisme. Dans l'emploi du premier
398  systme, ils ont tous dbut par la mthode purement figurative,
     qui les a conduits  la mthode symbolique. Dans la peinture des
     sons, ils ont travers l'tat du syllabisme avant d'en venir 
     celui de l'alphabtisme pur, dernier terme du progrs en ces
     matires.

     L'homme recourut d'abord  des procds trs imparfaits, propres
     seulement  veiller la pense du fait dont il voulait perptuer le
     souvenir; il en associa l'ide  des objets physiques observs ou
     fabriqus par lui. Quand il eut quelque peu grandi en intelligence,
     l'un des moyens mnmoniques les plus naturels qui s'offrirent  lui
     fut d'excuter une image plus ou moins exacte de ce qu'il avait vu
     ou pens, et cette reprsentation figure, taille dans une
     substance suffisamment rsistante ou trace sur une surface qui se
     prtait au dessin, servit non seulement  se rappeler ce qu'on
     craignait d'oublier, mais encore  en transmettre la connaissance 
     autrui. Toutefois, dans l'enfance de l'humanit, la main tait
     encore maladroite et inexprimente. Souvent elle ne pouvait mme
     pas s'essayer  des bauches grossires; certaines races semblent
     avoir t totalement incapables d'un pareil travail. Bien des
     populations sauvages se bornrent  entailler une matire dure,  y
     faire des marques de diverses formes, auxquelles elles attachaient
     les notions qu'il s'agissait de transmettre. On incisait l'corce
     des arbres, la pierre, l'os, on gravait sur des planchettes, on
     dessinait sur des peaux ou de larges feuilles sches les signes
     conventionnels qu'on avait adopts; ces signes taient gnralement
     peu compliqus.

     Tels taient les _kh-mou_, btonnets entaills d'une manire
     convenue, que, d'aprs les crivains chinois, les chefs tartares,
     avant l'introduction de l'alphabet d'origine syriaque adopt
     d'abord par les Ouigours, faisaient circuler dans leurs hordes,
     lorsqu'ils voulaient entreprendre une expdition, pour indiquer le
     nombre d'hommes et de chevaux que devait fournir chaque campement.
     Avant de se servir de la forme d'criture alphabtique  laquelle
     on a donn le nom de _runes_, les peuples germaniques et
     scandinaves employaient un systme analogue, dont l'usage a laiss
     des vestiges trs manifestes dans le langage de ces peuples. C'est
     ainsi que pour dsigner les lettres, les signes de l'criture, on
     se sert encore aujourd'hui en allemand du mot _buchstaben_, dont le
     sens primitif est celui de btons, parce que des btonnets
     entaills servirent d'abord aux Germains de moyens pour se
     communiquer leurs ides. Chez les Scandinaves, l'expression
399  parallle _bok-stafir_ dsigne encore la baguette sur laquelle on
     grave des signes mystrieux. Ceci rappelle ce que dit Tacite des
     Germains, lesquels faisaient des marques aux fragments d'une
     branche d'arbre fruitier qu'ils avaient coupe, et se servaient des
     morceaux ainsi marqus pour la divination. C'est  cet usage
     primitif des peuples germano-scandinaves qu'Eustathe fait bien
     videmment allusion, quand il dit, d'aprs quelque auteur
     aujourd'hui perdu: Les anciens,  la manire des gyptiens,
     dessinaient comme des hiroglyphes des animaux et d'autres figures,
     pour indiquer ce qu'ils voulaient dire, de mme que plus tard
     quelques-uns des Scythes marquaient ce qu'ils voulaient dire en
     traant ou en gravant sur des planchettes de bois certaines images
     ou des entailles linaires de diffrentes sortes.

       [Illustration 423: Morceau de bois de renne portant des entailles
       significatives, provenant de l'ossuaire de Cro-Magnon
       (Dordogne)[1].]

       [Note 1: D'aprs la _Confrence_ du docteur Broca _sur les
       troglodytes de la Vsre_.]

     Il faut remonter bien haut dans la vie de l'humanit pour trouver
     les premiers vestiges de semblables usages. Parmi les objets
     dcouverts par Lartet dans la clbre grotte spulcrale d'Aurignac,
     appartenant  la priode quaternaire et  la fin de l'ge du
     mammouth, on remarque une lame de bois de renne, prsentant, sur
     l'une de ses faces planes, de nombreuses raies transversales,
     galement distances, avec une lacune d'interruption qui les divise
     en deux sries; sur chacun des bords latraux de ce morceau ont t
     entailles de champ d'autres sries d'encoches plus profondes et
     rgulirement espaces. On serait tent, dit Lartet de voir l des
     signes de numration exprimant des valeurs diverses ou s'appliquant
      des objets distincts. Il y a, comme on le voit par la
     description, identit complte entre cet objet sorti des mains des
     hommes qui habitaient notre pays en mme temps que l'_elephas
     primigenius_, le _rhinoceros tichorhinus_ et l'_ursus spelus_, et
     les _kh-mou_ des Tartares, tels que les dcrivent les auteurs
     chinois, ou les planchettes qu'Eustathe signale chez les Scythes.
     On a trouv galement des pices toutes semblables dans l'ossuaire
     de Cro-Magnon et dans la station renomme de Laugerie-Basse.
400
       [Illustration 424: Quippo pruvien de l'poque incasique[1].]

       [Note 1: D'aprs le _Magasin pittoresque_.]

     Un autre systme, offrant avec celui-ci une grande analogie et
     destin au mme objet, fut celui des _quippos_ ou cordelettes
     noues des Pruviens, au temps de la monarchie des Incas. C'tait
     un moyen mnmonique venant en aide aux posies transmises par une
     tradition purement orale dans la mmoire des _amautas_ ou
     lettrs, pour conserver le souvenir des principaux vnements
     historiques. Les _quippos_ pruviens, par les ressources
     qu'offraient la varit des couleurs des cordelettes, leur ordre,
     le changement du nombre et de la disposition des noeuds,
     permettaient d'exprimer ou plutt de rappeler  la mmoire un
     beaucoup plus grand nombre d'ides que les btonnets entaills des
     Tartares, et surtout, Garci Lasso de la Vega et Calancha nous
     l'attestent, fournissaient les lments d'une notation numrale
     fort avance. Cependant on n'aurait pu crire, nous ne disons pas
     un livre, mais une phrase entire, au moyen des quippos. Ce n'tait
401  par le fait, qu'un perfectionnement du procd si naturel
     qu'emploient beaucoup d'hommes, en faisant des noeuds de diverses
     faons au coin de leur mouchoir, pour venir en aide  leur mmoire
     et se rappeler  temps certaines choses qu'ils craindraient
     d'oublier autrement.

     Suivant la tradition chinoise, les premiers habitants des bords du
     Hoang-Ho, avant l'invention de l'criture proprement dite, se
     servaient, eux aussi, de cordelettes noues  des btons comme
     instruments de mnmonique et de communication de certaines ides.
     Ce procd est encore usit chez les Miao-tseu, barbares des
     montagnes du sud-ouest de la Chine. Les btons noueux attachs 
     des cordes paraissent, dans les origines de la civilisation
     chinoise, avoir t le point de dpart de ces mystrieux diagrammes
     dont on faisait remonter l'invention au lgendaire empereur
     Fouh-Hi, et dont il est trait dans le _Yih-King_, un des livres
     sacrs du Cleste Empire.

       [Illustration 425: Spcimens des _koua_ ou diagrammes symboliques
       dont les Chinois attribuent l'invention  l'empereur Fouh-Hi.]

     Rapprochons encore la pratique des colliers mnmoniques des tribus
     de Peaux-Rouges de l'Amrique du Nord, appels _gaionn_,
     _garthoua_ ou _garsuenda_, lesquels empruntent un sens  la
     diffrence des grains qui les composent. Dans certains endroits on
     a remarqu, parmi les alluvions quaternaires,  ct d'armes de
     pierre de travail humain et de cailloux perfors pour former des
     grains de colliers ou de bracelets et servir de parures, des
     groupes d'autres cailloux remarquables par leurs formes bizarres,
     leurs couleurs varies, certains hasards de cassure. Ces groupes
     ont t forms intentionnellement par la main de l'homme, on n'en
     saurait douter quand on les trouve en place, et d'un autre ct les
     cailloux qui les composent n'ont t utiliss ni comme instruments
     ni comme parures. Tout semble donc indiquer qu'on a l les vestiges
     d'un procd mnmonique analogue aux colliers des Peaux-Rouges,
     qu'auraient pratiqu les hommes de l'ge quaternaire. Ce qui le
402  confirme, c'est qu'avant l'invention des _quippos_, les Pruviens
     de l'poque ant-incasique employaient de mme des cailloux ou des
     grains de mas de diverses couleurs.

     Mais ces diffrents procds rudimentaires, monuments des premiers
     efforts de l'homme pour fixer matriellement ses penses et les
     communiquer  travers la distance, l o ne peut plus atteindre sa
     voix, ne peuvent tre considrs comme constituant de vritables
     systmes d'criture. Nulle part ils n'ont t susceptibles d'un
     certain progrs, mme chez les Pruviens, o la civilisation tait
     pourtant fort avance et o l'esprit ingnieux de la nation avait
     port un procd de ce genre jusqu'au dernier degr de
     perfectionnement auquel sa nature mme pouvait permettre de le
     conduire. Nulle part ils ne se sont levs d'une mthode purement
     mnmonique, convenue entre un petit nombre d'individus, et dont la
     clef se conservait par tradition, jusqu' une vritable peinture
     d'ides ou de sons.

     Il n'y a,  proprement parler, d'criture que l o il y a dessin
     de caractres gravs ou peints, qui reprsentent  tous les mmes
     ides ou les mmes sons. Or, tous les systmes connus qui rentrent
     dans ces conditions ont  leur point de dpart l'_hiroglyphisme_,
     c'est--dire la reprsentation d'images empruntes au monde
     matriel.


      2.--LA PICTOGRAPHIE.

     La reprsentation figure des objets se prtait bien mieux que les
     grossiers procds que nous venons de passer en revue,  traduire
     la pense; elle en assurait mieux la transmission. Aussi la plupart
     des tribus sauvages doues de quelque aptitude  dessiner y
     ont-elles eu recours. On a rencontr chez une foule de tribus
     sauvages ou quasi sauvages de ces images qui dclent plus ou moins
     le sentiment des formes. Elles n'ont point t simplement le
     produit de l'instinct d'imitation qui caractrise notre espce;
     l'objet en tait surtout de relater certains vnements et
     certaines ides. Il n'y a pas un sicle que la plupart des Indiens
     de l'Amrique du Nord avaient l'habitude d'excuter des peintures
     reprsentant d'une faon plus ou moins abrge leurs expditions
     guerrires, leurs chasses, leurs pches, leurs migrations, et 
     l'aide desquelles ils se rappelaient les phnomnes qui les avaient
     frapps, les aventures o ils avaient t engags. Ces peintures
     ressemblent gnralement,  s'y mprendre, aux dessins que nous
403  barbouillons dans notre enfance. Les progrs de ce mode
     d'expression de la pense se sont confondus avec ceux de l'art;
     mais les races qui n'ont pas connu d'autre criture ne poussrent
     pas bien loin l'imitation des formes de la nature. Quelques
     populations atteignirent pourtant  un degr assez remarquable
     d'habilet dans la pratique de cette mthode, que l'on a pris
     l'habitude plus ou moins heureuse de dsigner par le mot hybride de
     _pictographie_.

       [Illustration 427: Dessins pictographiques des Esquimaux su des
       instruments d'os[1].]

       [Note 1: D'aprs l'ouvrage de sir John Lubbock sur _Les Origines
       de la civilisation_.]
404
       [Illustration 428: Reprsentation pictographique de l'poque
       quaternaire[1].]

       [Note 1: D'aprs les _Reliqu aquitanic_ de Lartet et Christy.]

     Lorsqu'en 1519, le jour de Pques, Fernand Cortez eut pour la
     premire fois une entrevue avec un envoy du roi de Mexico, il
     trouva celui-ci accompagn d'indignes qui, runis en sa prsence,
     se mirent immdiatement  peindre sur des bandes d'toffe de coton
     ou d'agave tout ce qui frappait pour la premire fois leurs
     regards, les navires, les soldats arms d'arquebuses, les chevaux,
     etc. Des images qu'ils en firent, les artistes mexicains
     composrent des tableaux qui tonnaient et charmaient l'aventurier
     espagnol. Et comme celui-ci leur demandait dans quelle intention
     ils excutaient ces peintures, ils expliqurent que c'tait pour
     les porter  Montzuma et lui faire connatre les trangers qui
     avaient abord dans ses tats. Alors, en vue de donner au monarque
     mexicain une plus haute ide des forces des _conquistadores_,
     Cortez fit manoeuvrer ses fantassins et ses cavaliers, dcharger sa
     mousqueterie et tirer ses canons; et les peintres de reprendre
     leurs pinceaux et de tracer sur leurs bandes d'toffe les exercices
     si nouveaux pour eux dont ils taient tmoins. Ils s'acquittrent
     de leur tche avec une telle fidlit de reproduction que les
     Espagnols s'en merveillrent.

     Dans cet exemple la pictographie rentre plutt dans les donnes de
     l'art proprement dit que dans celles de l'criture. Elle se compose
     de reprsentations directement figuratives offrant une suite de
     scnes o se droulent sous les yeux les pisodes successifs d'une
     histoire. C'est ainsi que procdent les Esquimaux, remarquables par
     leur singulire habilet de main pour ce genre de travail, dans les
     dessins figurs et significatifs qu'ils gravent sur leurs armes et
     leurs instruments, et qui reprsentent en gnral les exploits, les
     aventures du possesseur ou de sa famille. Les reprsentations
405  grossirement sculptes dans les ges prhistoriques sur quelques
     rochers de la Scandinavie et sur ceux des alentours du lac des
     Meraviglie, dans les Alpes nioises, ont tout  fait le mme
     caractre. On pourra en juger par le spcimen que nous reproduisons
     ici. Ces figures, graves sur un rocher  Skebbervall dans le
     Bohusln, en Sude, taient manifestement destines  commmorer un
     dbarquement d'aventuriers venus par mer, qui avait triomph de la
     rsistance des indignes et enlev leurs troupeaux.

       [Illustration 429: Sculptures pictographiques sur un rocher, 
       Skebbervall, dans le Bohusln (Sude)[1].]

       [Note 1: D'aprs la _Revue archologique_.]

     Nous avons parl plus haut des dessins excuts sur diffrents
     objets d'os et de corne de renne par les troglodytes du Prigord 
     la fin des temps quaternaires. Il en est quelques-uns dans le
     nombre qui ont manifestement le caractre d'une vritable
     pictographie significative. Tel est le cas de celui que nous
     reproduisons pour la seconde fois en regard de cette page et qui
     provient de la grotte de la Madeleine. Ce n'est videmment pas sans
     une intention voulue et calcule qu'ont t groupes les figures si
     diverses qui sont runies sur ce morceau de bois de renne. Par leur
     succession et leur runion, elles exprimaient un sens, elles
     rappelaient une histoire, non plus par sa reprsentation directe,
     mais sous une forme abrge et sommaire, o nous pouvons saisir la
     transformation qui conduisit la pictographie  devenir de plus en
     plus une criture  proprement parler.
406
     En effet, dans ces images avant tout mnmoniques, l'observation
     d'une grande exactitude dans les dtails, d'une prcision
     rigoureuse dans la reproduction de la ralit, aurait nui le plus
     souvent  la rapidit de l'excution, et, dans le plus grand nombre
     des cas aurait t tout  fait impossible. Comme c'tait uniquement
     en vue de parler  l'esprit et d'aider la mmoire que l'on
     recourait  de semblables dessins, on prit l'habitude d'abrger le
     trac, de rduire les figures  ce qui tait strictement ncessaire
     pour en comprendre le sens. On adopta des indications
     conventionnelles qui dispensrent de beaucoup de dtails. Dans
     cette peinture idographique, on recourut aux mmes tropes, aux
     mmes figures de pense dont nous nous servons dans le discours, la
     synecdoche, la mtonymie, la mtaphore. On reprsenta la partie
     pour le tout, la cause pour l'effet, l'effet pour la cause,
     l'instrument pour l'ouvrage produit, l'attribut pour la chose mme.
     Ce qu'une image matrielle n'aurait pu peindre directement, on
     l'exprima au moyen de figures qui en suggraient la notion par voie
     de comparaison ou d'analogie.

     Quelques exemples, emprunts aux Peaux-Rouges de l'Amrique du
     Nord, feront comprendre ce stage de la pictographie.

     Voici,  la page en regard de celle-ci, le fac-simil d'une
     ptition prsente par des Indiens au Prsident des tats-Unis pour
     rclamer la possession de certains lacs, 8, situs dans le
     voisinage du lac Suprieur, 10. La figure n 1 reprsente le
     principal chef ptitionnaire par l'image d'une grue, _totem_ ou
     animal symbolique de son clan; les animaux qui suivent sont les
     totems de ses coptitionnaires. Leurs yeux sont tous relis aux
     siens pour exprimer l'unit de vues; leur coeur au sien pour
     indiquer l'unit de sentiments. L'oeil de la grue, symbole du chef
     principal, est en outre le point de dpart d'une ligne qui se
     dirige vers le Prsident et d'une autre qui va rejoindre les lacs,
     8.

     Le document pictographique que nous reproduisons aprs (p. 408),
     contient la biographie de Wingemund, fameux chef des Delawares. La
     figure n 1 dnote qu'il appartenait  la plus ancienne tribu de
     cette nation qui a la tortue pour symbole; 2 est son totem
     personnel; en 3, le soleil et les dix lignes traces au-dessous
     indiquent dix expditions guerrires auxquelles il a pris part. Les
     figures  la gauche du dessin indiquent les rsultats qu'il a
     obtenus dans chacune de ses expditions; les hommes, 5 et 7, y sont
     distingus des femmes, 4 et 6; les prisonniers qu'il a emmens
407  vivants sont pourvus d'une tte, 6 et 7; les ennemis qu'il a tus
     n'ont plus de tte, 4 et 5. Les figures au centre reprsentent
     trois forts qu'il a attaqus: 8, un fort sur le lac ri; 9, le
     fort de Dtroit; 10, le fort Pitt, au confluent de l'Alleghany et
     du Monongahela. Les lignes penches notent le nombre de guerriers
     auxquels commandait Wingemund.

       [Illustration 431: ptition indienne au Prsident des
       tats-Unis[1].]

       [Note 1: D'aprs le livre de sir John Lubbock sur _Les origines
       de la civilisation_.]
408
       [Illustration 432a: Biographie pictographique de Wingemund, chef
       des Delawares[1].]

       [Note 1: D'aprs Schoolcraft, _Indian tribes of North-America_.]

       [Illustration 432b: Planches funraires de chefs indiens de
       l'Amrique du Nord[2].]

       [Note 2: D'aprs Schoolcraft et sir John Lubbock.]

     Enfin nous donnons encore la reprsentation de deux de ces planches
     dcores de symboles (_adjedatig_) que l'on dresse comme des stles
     sur la tombe des personnages considrables. Toutes deux sont celles
     de chefs renomms, enterrs sur les bords du lac Suprieur. On ne
     connat pas exactement l'interprtation de toutes les figures
     qu'elles portent. Notons cependant que le totem du clan du chef, la
     grue pour l'un et le renne pour l'autre, est plac  la partie
     suprieure de l'une et de l'autre planche, et que sa position
     renverse dnote la mort. Les marques numrales, accompagnant le
     totem, veulent dire que le premier des guerriers, celui  la grue,
     a pris part  trois traits de paix (marques de gauche) et  six
     batailles (marques de droite), que le second, celui au renne, a
     command sept expditions (marques de gauche) et figur dans neuf
     batailles (marques de droite). En outre, pour ce dernier, les trois
409  traits verticaux au-dessous de son totem rappellent trois blessures
     reues  l'ennemi, et la tte d'lan un combat terrible qu'il
     soutint contre un animal de cette espce.

       [Illustration 433: Figures traces sur une des dalles de la
       chambre intrieure du tumulus du Man-Lud[1].]

       [Note 1: D'aprs la _Revue archologique_.]

     Que l'on mette maintenant en regard de ces planches tumulaires des
     Peaux-Rouges de l'Amrique du Nord, les signes grossirement gravs
      l'ge de la pierre polie sur une des dalles formant la paroi de
     la chambre intrieure du grand tumulus du Man-Lud  Locmariaker,
     dans le dpartement du Morbihan, et il ne sera pas possible de
     douter que nous n'ayons dans ce dernier cas une pitaphe
     pictographique analogue, dont la clef est aujourd'hui perdue, mais
     dont la nature est certaine. Cet exemple nous justifiera pleinement
     d'avoir t chercher, dans les usages des sauvages modernes,
     l'explication des faits qui se produisirent dans les premiers ges
     chez les races mmes qui surent parvenir le plus tt  un haut
     degr de civilisation. Il y a l des faits, tenant au gnie propre
     et  la nature essentielle de l'homme, qui ont d se dvelopper
     partout paralllement, en dpit des diffrences de races. Et le
     point o s'est marque cette diffrence d'aptitude des races n'a
     pas t tant la manifestation des premiers essais rudimentaires de
     pictographie mnmonique que le progrs nouveau qui, chez un petit
     nombre de peuples seulement, devait en faire sortir l'invention
     fconde de l'criture.

     Pour achever de montrer que la pictographie a t foncirement la
     mme chez toutes les races et dans toutes les parties du monde, et
     cela spontanment, sans qu'il soit possible d'admettre transmission
     de l'un  l'autre entre les peuples dont nous comparons les
     monuments, il suffira, aprs avoir produit des spcimens de la
410  pictographie des Indiens de l'Amrique du Nord et de celle des
     habitants de notre pays aux deux poques archolithique et
     nolithique, d'en joindre ici un de celle des habitants primitifs
     de la Sibrie. Ce sont les signes pniblement gravs sur un rocher
     voisin de l'embouchure du ruisseau Smolank dans l'Irtysch.
     L'analogie avec le tableau biographique d'un chef des Delawares,
     donn tout  l'heure, est frappante. Nous avons de mme ici,  ct
     de signes dont la signification nous chappe, des indications de
     nombres de guerriers, de campements ou de villages attaqus, de
     marches et de contremarches militaires, notes par des flches
     places dans des directions diverses, d'ennemis tus et faits
     prisonniers. C'est encore toute une histoire de guerre retrace
     sous une forme grossirement symbolique.

       [Illustration 434: Sculptures pictographiques d'un rocher des
       bords de l'Irtysch[1].]

       [Note 1: D'aprs Spassky, _Inscriptiones Sibiric_.]
411
       [Illustration 435: Tatouages des Maoris de la
       Nouvelle-Zlande[1].]

       [Note 1: D'aprs sir John Lubbock.]

     L'criture pictographique et figurative, dit M. Maury, ne fut pas
     seulement trace sur les rochers et sur le tronc des arbres; elle
     ne fut point uniquement employe  la composition de quelques
     courtes inscriptions. Elle servit, comme l'attestent les monuments
     de l'gypte et de l'Amrique centrale,  dcorer les difices
     qu'elle faisait ainsi parler  la postrit. Mais il fallait
     pouvoir transporter partout o il tait ncessaire ces images
     crites. L'homme avait besoin d'emporter avec lui sa mnmonique. Il
     prpara des peaux, des toffes, des substances lgres et faciles 
     se procurer, sur lesquelles il grava, il peignit des successions de
     figures, et il eut de la sorte de vritables livres. La pense put
     ds lors circuler ou se garder comme un trsor. Certaines tribus
     sauvages, pour la rendre plus expressive, allrent jusqu' se
     servir de leur propre corps comme de papier, et chez diverses
     populations polynsiennes les dessins du tatouage, qui
     s'enrichissait  chaque poque principale de la vie, taient une
     vritable criture. Aussi un savant allemand, M. H. Wuttke,  qui
     l'on doit une intressante histoire de l'criture, a-t-il avec
     raison consacr tout un chapitre au tatouage. Chez les Maoris de
     la Nouvelle-Zlande, il n'y avait pas un chef qui ne st dessiner
     un fac-simil du tatouage de sa face. Ce dessin, qu'ils nommaient
     _amoco_, tait pour chacun une marque personnelle et significative,
     une signature en quelque sorte. Les dessins compliqus que l'on a
     trouvs gravs sur les dalles formant les parois de certaines
     alles couvertes funraires de l'poque de la pierre polie, par
     exemple de celle de Gavr'Innis dans le Morbihan, prsentent toutes
     les apparences de dessins de tatouages. Ce sont de vritables
412  amocos qui servaient  dsigner le guerrier dont le corps tait
     dpos dans l'ossuaire commun, devant la dalle o l'on traait ces
     signes.

       [Illustration 436: Dessins de tatouages sur une des dalles de
       l'alle couverte de Gavr'Innis (Morbihan).]

     Naturellement la plupart des monuments de la pictographie primitive
     et prhistorique ont disparu, surtout chez les peuples qui ont su
     de trs bonne heure s'lever au-dessus de ce procd encore si
     imparfait et si rudimentaire de fixation et de transmission de la
     pense, et en faire sortir une vritable criture. C'est pour cela
     que nous avons d aller en chercher les exemples chez d'autres
     nations, qui ne l'ont point dpass. Mais toutes les critures
     hiroglyphiques impliquent ncessairement  leurs premiers dbuts
     l'emploi d'une simple pictographie, qui les a engendres.


      2.--LES CRITURES HIROGLYPHIQUES.

      l'tat rudimentaire de pictographie, l'hiroglyphisme ne
     constitue rellement pas encore une vritable criture. Il ne le
     devient  proprement parler que lorsqu' la peinture des ides il
     joint la peinture des sons. Pour lever l'hiroglyphisme
     pictographique  ce nouveau point de dveloppement, il fallait un
     progrs  la fois dans les ides et dans les besoins de relations
413  sociales plus grand que ne le comporte la vie sauvage. La plupart
     des peuples ne sont point parvenus spontanment  ce degr de
     civilisation qui pouvait donner naissance  l'criture; ils y ont
     t initis par d'autres peuples qui les avaient prcds dans
     cette voie, et ils ont reu de leurs instituteurs l'criture toute
     forme, avec la notion des autres arts les plus essentiels. Aussi,
     lorsqu'on remonte aux origines, toutes les critures connues se
     ramnent-elles  un trs petit nombre de systmes, tous
     hiroglyphiques au dbut, qui paraissent avoir pris naissance d'une
     manire absolument indpendante les uns des autres[152].

       [Note 152: Sur ces diffrents systmes graphiques, leur mcanisme
       et leurs caractres essentiels, voy. L. de Rosny, _Les critures
       figuratives et hiroglyphiques_, 2e dit., Paris, 1870; H.
       Wuttke, _Geschichte der Schrift_; A. Mauvy, _Les origines de
       l'criture_, dans la _Revue des Deux-Mondes_, 1er septembre 1875;
       et l'Introduction de mon _Essai sur la propagation de l'alphabet
       phnicien dans l'ancien monde_, Paris, 1872.]

     Ce sont:

     1 Les hiroglyphes gyptiens;

     2 L'criture chinoise;

     3 L'criture cuniforme anarienne;

     4 Les hiroglyphes 'hittites, qui du nord de la Syrie ont rayonn
     dans une haute antiquit sur une portion de l'Asie Mineure;

     5 Les hiroglyphes mexicains;

     6 L'criture calculiforme ou _katouns_ des Mayas du Yucatan.

     Ces diffrents systmes, au nombre de six, tout en restant
     essentiellement idographiques, sont parvenus au phontisme. Mais,
     on admettant ce nouveau principe, ils ne l'ont pas pouss jusqu'au
     mme degr de dveloppement. Chacun d'eux s'est immobilis et comme
     cristallis dans une phase diffrente des progrs du phontisme,
     circonstance prcieuse et vraiment providentielle, qui permet  la
     science de suivre toutes les tapes par lesquelles l'art d'crire a
     pass pour arriver de la peinture des ides  la peinture exclusive
     des sons, de l'idographisme  l'alphabtisme pur, terme suprme de
     son progrs.

     Les systmes fondamentaux d'criture originairement hiroglyphique,
     que nous venons d'numrer, ne sont pas, du reste, encore connus
     d'une manire galement complte. Il en est deux dont
     l'imperfection des notions que l'on possde, dans l'tat actuel de
     la science, ne nous permettra pas de tirer parti pour y puiser des
     renseignements sur cette marche du progrs graduel des critures
     vers la clart et la simplification. Ce sont les hiroglyphes
     'hittites, dont on n'a jusqu'ici qu'un petit nombre de monuments et
414  dont le dchiffrement est encore  faire. Il n'y a que peu de temps
     qu'on en connat l'existence et que l'on a commenc  s'en occuper,
     et aucun progrs dcisif n'a commenc  soulever le voile
     mystrieux qui cache leur signification. C'est tout au plus si les
     ingnieuses recherches de M. Sayce sont parvenues  dterminer la
     valeur de deux ou trois signes d'ides, comme celui de roi et
     celui de pays. On n'a jusqu' prsent aucune donne sur la part
     que peut y tenir le phontisme et sur la question de savoir s'il
     est syllabique ou alphabtique, bien que la premire hypothse
     paraisse la plus probable. Non moins mystrieuse est l'criture des
     Mayas du Yucatan, quoique l'on sache  son sujet d'une manire
415  positive, par le tmoignage infiniment prcieux de Diego de Landa,
     que ce systme graphique tait parvenu  un degr de
     perfectionnement trs analogue  celui des hiroglyphes gyptiens,
     qu'il admettait de mme un lment alphabtique de peinture des
     sons. Il subsiste, de l'criture calculiforme de l'Amrique
     centrale, des manuscrits et de trs nombreuses inscriptions, dont
     malheureusement jusqu'ici les copies sont peu certaines et peu
     dignes de foi. Malgr ces ressources d'tude, on n'a fait pendant
     bien longtemps aucun progrs srieux dans la voie de son
     explication. Tout rcemment, la sagacit pntrante de M. Lon de
     Rosny est parvenue enfin  poser quelques jalons de dchiffrement,
     et a donn pour la premire fois un caractre rellement
     scientifique aux recherches sur la signification des hiroglyphes
     spciaux du Yucatan. Mais si les rsultats obtenus paraissent cette
     fois solides, ils se rduisent encore  trop peu de chose pour que
     nous avons pu les faire figurer ici.

       [Illustration 438: Bas-relief accompagn d'inscriptions en
       hiroglyphes 'hittites[1].]

       [Note 1: Sculpt sur un rocher  Ibriz, dans l'ancienne Lycaonie.
       D'aprs les _Transactions of the Society of Biblical
       Archology_.]

       [Illustration 439: Une page du manuscrit yucatque de Dresde[1].]

       [Note 1: Spcimen de l'criture calculiforme des Mayas. Le
       manuscrit de Dresde parat tre un calendrier de ftes
       religieuses.]
416
       [Illustration 440: Drivation des signes hiratiques gyptiens du
       trac linaire des hiroglyphes[1].]

       [Note 1: D'aprs la _Grammaire hiroglyphique_ de Champollion.]

     Remarquons, du reste, que toutes les critures d'origine
     hiroglyphique qui combinent le phontisme et l'alphabtisme, aprs
     avoir commenc par tre _figuratives_, c'est--dire par se composer
     d'images d'hommes, d'animaux, de plantes, d'objets naturels ou
     manufacturs, etc., ont subi, par l'effet de l'usage, une
     transformation invitable, qui leur a donn un autre aspect et un
     autre caractre.  force d'tre traces rapidement et abrges, les
     figures s'altrrent dans leurs formes et finirent par ne plus
     offrir que des signes conventionnels, o il tait souvent bien
     difficile de reconnatre le type originel. Le fait s'observe dj
     quelquefois dans les peintures mexicaines, mais il se produisit sur
     une bien plus grande chelle en gypte, o l'criture
     hiroglyphique tait usite depuis un temps immmorial. On y
     substitua, pour le besoin journalier, une vritable tachygraphie,
     qu'on trouve employe spcialement sur les papyrus, et que les
     gyptologues nomment criture _hiratique_ (voy. les clichs des
     pages 436 et 437). Plus tard mme on en imagina une plus cursive
     encore, reposant sur un systme  certains gards plus avanc;
     c'est celle qu'on appelle _dmotique_, parce qu'elle fut en usage
     aux derniers temps des Pharaons et sous les Ptolmes chez presque
417  toute la population gyptienne (voy. le clich de la page 439). En
     Chine, les images grossirement traces furent aussi promptement
     dfigures, et elles ne prsentrent plus qu'un ensemble de traits
     que le scribe excuta avec le pinceau, et dont l'assemblage ne
     garde, la plupart du temps, aucune ressemblance avec les figures
     dont elles sont cependant l'altration. Dans les critures cursives
     employes chez les Chinois, les signes se sont corrompus davantage,
     et n'ont affect que des formes toutes conventionnelles (voyez les
     figures des p. 428 et 429). Parvenue  ce point, l'criture
     figurative cesse d'tre une peinture pour devenir une
     _smeiographie_, c'est--dire un assemblage de caractres
     reprsentant des ides et constituant ce que l'on appelle des
     _idogrammes_. L'criture cuniforme anarienne, qui comprend divers
     systmes, contient une foule de signes de cette nature. Les traits
     offrant l'aspect de ttes de flches ou de clous y forment par leur
     groupement, vari  l'infini, de vritables caractres. Ces groupes
     cuniformes, comme les plus anciens caractres chinois,
     reproduisaient grossirement  l'origine la configuration des
     objets; mais les images se sont ensuite si fort altres, qu' de
     rares exceptions prs on ne peut plus remonter aux prototypes
     iconographiques. On n'est en prsence que de signes ayant un
     caractre purement mnmonique et dont un grand nombre affectent une
     valeur phontique. La mthode smeiographique n'vina pas,
     d'ailleurs, les symboles, les emblmes, les images combines; elle
     ne fit qu'en altrer l'aspect d'une manire  peu prs complte. On
     retrouve dans l'hiratique gyptien, comme dans l'criture chinoise
     actuelle, comme dans le cuniforme assyrien, la mme proportion
     d'idogrammes originairement figuratifs ou symboliques que dans les
     critures qui ont gard leur ancien aspect hiroglyphique et o les
     images sont demeures reconnaissables.
418
       [Illustration 442a: Frise hiroglyphique d'un des temples de
       Karnak.]

       [Illustration 442b:]

     Quelquefois aussi, comme en gypte, l'hiroglyphisme figuratif est
     demeur en usage, comme criture dcorative et monumentale,
     paralllement aux tachygraphies smeiographiques sorties de son
     altration. Dans ce cas, l'hiroglyphisme figuratif, quelques
     progrs qu'il ait consomms comme instrument d'expression de la
     pense par la peinture simultane des ides et des sons, garde
     encore tant de son essence primitive de pictographie, que les
     signes qui le composent peuvent tre groups dans la dcoration des
     difices en forme de tableaux figurs et symboliques reprsentant
     une action, sans perdre pour cela leur signification d'criture.
     Voici par exemple deux petits tableaux dont la rptition forme une
     frise  l'un des temples de Karnak,  Thbes d'gypte. Ce sont deux
     scnes religieuses et symboliques: le roi agenouill, tenant un
     sceptre emblmatique, qui varie dans les deux, et la tte surmonte
     du disque solaire, prsente au dieu Ammon, assis, la figure de la
     desse M, la justice et la vrit personnifies; quelques signes
     hiroglyphiques, qui n'ont pas trouv naturellement place dans la
     scne, sont disposs de manire  y former un soubassement gnral
     et un pidestal au dieu Ammon. Mais en mme temps ces deux tableaux
     ne sont pas autre chose qu'une expression graphique du double nom
     du pharaon Ramessou IV, de la XXe dynastie, dont ils renferment
     tous les lments, ingnieusement groups dans une scne en action:

     _R-mes-sou haq M me Amoun_.

     _R-ousor-ma sotpou en Amoun_.

     Dans leur disposition graphique ordinaire, ces lments donneraient
     les deux cartouches hiroglyphiques ci-contre.
419

      4.--DVELOPPEMENTS SUCCESSIFS DE L'IDOGRAPHISME.

     L'hiroglyphisme, nous l'avons dj dit, commena par une mthode
     exclusivement figurative, par la reprsentation pure et simple des
     objets eux-mmes. Toutes les critures qui sont restes en partie
     idographiques ont conserv jusqu'au terme de leur existence les
     vestiges de cet tat, car on y trouve un certain nombre de signes
     qui sont de simples images et n'ont pas d'autre signification que
     celle de l'objet qu'ils reprsentent. Ce sont ceux que les
     gyptologues, depuis Champollion, ont pris l'habitude de dsigner
     par le nom de caractres figuratifs, et que les grammairiens
     chinois appellent _sing-hing_, images.

     Mais la mthode purement figurative ne permettait d'exprimer qu'un
     trs petit nombre d'ides, d'un ordre exclusivement matriel. Toute
     ide abstraite ne pouvait, par sa nature mme, tre peinte au moyen
     d'une figure directe; car quelle et t cette figure? En mme
     temps certaines ides concrtes et matrielles auraient demand,
     pour leur expression directement figurative, des images trop
     dveloppes et trop compliques pour trouver place dans l'criture.
     L'un et l'autre cas ncessitrent l'emploi du symbole ou du trope
     graphique. Pour rendre l'ide de combat on dessina deux bras
     humains, dont l'un tient un bouclier et l'autre une hache d'armes;
     pour celle d' aller, marcher, deux jambes en mouvement.

     La prsence du symbole dans l'criture hiroglyphique doit remonter
      la premire origine et tre presque contemporaine de l'emploi des
     signes purement figuratifs. En effet, l'adoption de l'criture, le
     besoin d'exprimer la pense d'une manire fixe et rgulire,
     suppose ncessairement un dveloppement de civilisation et d'ides
     trop considrable pour qu'on ait pu s'y contenter longtemps de la
     pure et simple reprsentation d'objets matriels pris dans leur
     sens direct.

     En outre les images affectrent une signification particulire par
     le fait de leur association; la mtaphore, l'emblme, le trope,
     valurent  certains groupes figurs un sens qui naissait du
     rapprochement des diverses images dont ces groupes taient
     composs. C'est surtout de la sorte qu'on rendit idographiquement
     des conceptions qui ne se prtaient pas ou se prtaient mal  une
     simple peinture iconographique. Les gyptiens employaient trs
     frquemment cette mthode, et on la trouve galement applique dans
420  les peintures mexicaines. On en saisit la trace dans l'criture
     chinoise, o ces figures runies de faon  rendre une ide
     constituent ce que l'on appelle, dans la langue du Cleste Empire,
     _ho-_, sens combins. Par exemple le signe de la bouche trac
      ct de celui de l'oiseau signifie chant, celui de l'oreille
     entre ceux des deux battants d'une porte, entendre; le symbole de
     l'eau accol  celui de l'oeil a le sens de larmes. Le mme
     procd tient une large place dans le mcanisme de l'criture
     cuniforme anarienne. Il n'est pas jusqu'aux Peaux-Rouges qui
     n'aient us de pareils emblmes, tant l'emploi s'en offre
     naturellement  l'esprit.

       [Illustration 444: Caractres cuniformes avec les tracs
       hiroglyphiques dont ils drivent[1].]

       [Note 1: Tablette assyrienne du Muse Britannique.]

     L'criture idographique ne demeura donc pas longtemps une simple
     reprsentation iconographique; elle forma bientt un mlange
     d'images de significations trs diverses, une suite de
     reprsentations prises tour  tour au sens propre et au sens
     tropique, d'emblmes, de vritables nigmes dont l'intelligence
     demandait souvent une pntration particulire. A cet tat, dit M.
     Maury, l'criture idographique tait un art difficile, parfois
     mme un secret qui devait rester le privilge d'un petit nombre, de
     ceux qui l'emportaient par l'adresse de la main et par les
421  lumires, consquemment des prtres ou des magiciens, des sorciers,
     qui en tiennent lieu chez les populations les plus barbares et les
     plus ignorantes. Le nom d'_hiroglyphes_ a donc t justement
     appliqu  ces systmes graphiques. Dans le symbolisme qui y tait
     troitement li se donnaient ncessairement rendez-vous toutes les
     sciences, toutes les croyances du peuple qui faisait usage de tels
     procds. De l l'impossibilit de dchiffrer ces sortes
     d'critures, si l'on ne s'est familiaris avec les ides de ceux
     dont elles manent. On peut bien, dans les hiroglyphes gyptiens,
     reconnatre du premier coup telle ou telle image, par exemple celle
     d'un homme qui est li  un poteau, qui a les coudes attachs, qui
     fait une offrande ou porte une massue; mais comment pourrait-on
     deviner que l'image du vautour traduit l'ide de maternit, si l'on
     ignorait que, du temps des Pharaons, les gyptiens supposaient que
     cette espce d'oiseau ne renferme que des femelles pouvant produire
     sans le concours des mles? Comment attacherait-on le sens de
     fils  la figure d'une oie si l'on ne savait que l'oie du Nil
     passait pour un modle de pit filiale? Comment la figure d'un
     pervier pos sur un perchoir suggrerait-elle l'ide de dieu, si
     l'on n'tait point inform que l'pervier tait tenu pour l'emblme
     du Soleil, le dieu par excellence?

     Du reste, l'criture purement idographique avait beau appeler 
     son aide toutes les ressources que nous venons de passer rapidement
     en revue, recourir, non seulement aux symboles simples forms par
     mtonymie, par mtaphore ou par convention nigmatique, mais encore
     aux symboles complexes, elle n'en restait pas moins un moyen
     dplorablement incomplet de fixation et de transmission de la
     pense, et plus on marchait dans la voie du dveloppement des ides
     et des connaissances, plus son imperfection se faisait sentir d'une
     manire fcheuse. Avec l'emploi exclusif de l'idographisme, on ne
     pouvait qu'accoler des images ou des symboles les uns  ct des
     autres, mais non construire une phrase et l'crire de manire que
     l'erreur sur sa marche ft impossible. Il n'y avait aucun moyen de
     distinguer les diffrentes parties du discours ni les termes de la
     phrase, aucune notation pour les flexions des temps verbaux ou des
     cas et des nombres pour les cas. Une criture de ce genre ne
     pouvait se plier d'une manire satisfaisante qu' une langue
     monosyllabique et demeure  la priode rhmatique, o il n'y a pas
     de distinction de nom, de verbe, ni d'aucune partie du discours, et
     o la grammaire se rduit  une syntaxe,  des rgles de position
422  pour les mots invariables qui expriment indiffremment tous les
     modes de l'ide. L'adoption par les Chinois d'un systme d'criture
     savant et compliqu, bas sur l'idographisme, quand leur langue en
     tait encore  cet tat primitif, a certainement contribu dans une
     forte mesure  l'y figer dfinitivement, sans progrs ultrieur.

     En outre, le dveloppement des ides et des notions  exprimer par
     l'criture tendait  faire de cet art un chaos inextricable  force
     d'tendue et de complication, si un nouvel lment ne s'y
     introduisait pas, et si on continuait  vouloir reprsenter chaque
     ide, chaque notion, chaque objet nouveau par une image spciale ou
     par un symbole, soit simple, soit complexe. Pour obvier  ces deux
     inconvnients, dont il fallait  tout prix se dlivrer, si l'on ne
     voulait pas laisser la pense  jamais emprisonne dans des
     entraves qui eussent touff son dveloppement d'une manire
     irrparable, les hommes furent conduits, par une pente naturelle, 
     joindre la peinture des sons  la peinture des ides,  passer de
     l'idographisme au phontisme.

     De leur essence mme, les critures purement idographiques des
     poques primitives ne peignaient aucun son. Reprsentant
     exclusivement et directement des ides, leurs signes taient
     absolument indpendants des mots par lesquels les idiomes parls
     des peuples qui en faisaient usage dsignaient les mmes ides. Ils
     avaient une existence et une signification propres, en dehors de
     toute prononciation; rien en eux ne figurait cette prononciation,
     et la langue crite tait par le fait assez distincte de la langue
     parle pour qu'on pt trs bien entendre l'une sans connatre
     l'autre, et _vice vers_. Mais l'homme n'a jamais crit que pour
     tre lu; par consquent, tout texte graphique, quelque indpendant
     qu'il ait pu tre par son essence de la langue parle, a
     ncessairement t prononc. Les signes des critures
     idographiques primitives reprsentaient des ides et non des mots;
     mais celui qui les lisait traduisait forcment chacun d'eux par le
     mot affect dans l'idiome oral  l'expression de la mme ide. De
     l vint, par une pente invitable, une habitude et une convention
     constante d'aprs laquelle tout idogramme veilla dans l'esprit de
     celui qui le voyait trac, en mme temps qu'une ide, le mot de
     cette ide, par consquent une prononciation. C'est ainsi que
     naquit la premire conception du phontisme, et c'est dans cette
     convention, qui avait fini par faire affecter  chaque signe
     figuratif ou symbolique, dans son rle d'idogramme, une
     prononciation fixe et habituelle, que la peinture des sons trouva
     les lments de ses dbuts.
423

      5.--PREMIRES TAPES DU PHONTISME.

     Le premier pas, le premier essai du phontisme dut ncessairement
     tre ce que nous appelons le rbus, c'est--dire l'emploi des
     images primitivement idographiques pour reprsenter la
     prononciation attache  leur sens figuratif ou tropique, sans plus
     tenir aucun compte de ce sens, de manire  peindre isolment des
     mots homophones dans la langue parle, mais dous d'une
     signification tout autre, ou  figurer par leur groupement d'autres
     mots dont le son se composait en partie de la prononciation de tel
     signe et en partie de celle de tel autre. La logique et la
     vraisemblance indiquent qu'il dut en tre ainsi, et des preuves
     matrielles viennent le confirmer.

     L'criture hiroglyphique des Nahuas du Mexique, ne et dveloppe
     spontanment, dans un isolement absolu et sans communication aucune
     avec les peuples de l'ancien monde, aprs avoir commenc par tre
     exclusivement idographique, fut conduite  recourir aux ressources
     du phontisme par les mmes besoins et la mme loi de progrs
     logique et rgulire, qui avaient conduit  un rsultat semblable,
     dans d'autres ges, les gyptiens, les Chinois primitifs et les
     Schoumers et Akkads, auteur de l'criture cuniforme anarienne.
     Mais dans la voie du phontisme elle s'est arrte au simple rbus,
     sans faire un pas de plus en avant, et elle est devenue ainsi un
     prcieux monument de cet tat du dveloppement des critures,
     auquel elle s'est immobilise.

     Un exemple suffira pour montrer comment on y passe de la
     prononciation des signes purement idographiques, indpendants de
     tout son par leur essence, mais constamment lis dans l'usage  un
     mot de la langue parle, au phontisme rel par voie de rbus. Le
     nom du quatrime roi de Mexico, Itzcohuatl, le serpent
     d'obsidienne, s'crit idographiquement dans un certain nombre de
     manuscrits aztques par l'image d'un serpent (_cohuatl_), garni de
     flches d'obsidienne (_itzli_). Cette figure constitue un
     idogramme complexe, peignant la signification mme du nom royal,
     directement, sans tentative d'expression phontique; mais qui, lu
     dans la langue parle, ne pouvait, par suite des ides qu'il
     figurait, tre prononc que _Itzcohuatl_. Mais le mme nom est
     reprsent dans d'autres manuscrits par un groupe de figures,
     compos de la flche d'obsidienne (_itzli_--racine _itz_), d'un
     vase (_comitl_--racine _co_), enfin du signe de l'eau (_atl_). Dans
     cette nouvelle forme on ne saurait plus chercher d'idographisme,
424  ni de peinture symbolique de la signification du nom, mais bien un
     pur rbus, une peinture des sons par des images matrielles
     employes  reprsenter le mot auquel elles correspondaient dans la
     langue. Au reste, les livres historiques ou religieux des anciens
     Mexicains, antrieurs  la conqute, se composaient exclusivement
     de tableaux figuratifs o l'criture n'tait employe qu' former
     de courtes lgendes explicatives  ct des personnages[153]. Aussi
     l'lment phontique, tel que nous venons de le montrer, n'y est-il
     gure appliqu qu' tracer des noms propres.

       [Note 153: Nous donnons comme exemple,  la page 425, d'aprs les
       _Les critures figuratives_ de M. L. de Rosny, une peinture tire
       d'un manuscrit de la collection de Mendoza. Elle est destine 
       rappeler la fondation, au milieu des lagunes, de la ville de
       Mexico, dont on voit au centre l'emblme, compos d'un aigle
       debout sur un nopal ou opuntia (A). Ce symbole de Mexico exprime
       les noms des deux chefs auxquels fut due l'dification de la
       cit. L'un d'eux, le chef spirituel ou religieux,
       Kouaoutli-Ketzki, a son nom figur par un aigle (en aztque ou
       nahuatl _kouaouhtli_) debout (_ketzki_); c'est un rbus qui n'a
       pas de rapport avec le sens rel du nom, lequel voulait dire
       celui qui tire le feu du bois, titre d'une classe de prtres.
       L'appellation de l'autre, du chef temporel et militaire,
       Te-notch, s'crit par les figures d'une pierre (_te_) et d'un
       nopal (_notch_) qui en sort.

       Les noms des dix personnages placs autour de l'aigle debout,
       sont crits phontiquement par voie de rbus et doivent se lire:

                1 Akasitli.    |    6  Tenoutch.
                2 Kouapa.      |    7 Chomimitl.
                3 Oselopa.     |    8 Chokoyol.
                4 Akechotl.    |    9 Chiouhcak.
                5 Tesineouh.   |   10 Atototl.

       Ce sont les chefs des principales familles qui prirent part 
       l'tablissement.

       Dans la partie infrieure du tableau sont figures les conqutes
       de Akamapichtli, premier roi de Mexico, sur les tats de
       Colhuacan (B) et de Tenotchtitlan (C).

       La peinture est circonscrite par les signes qui servent aux
       supputations chronologiques d'aprs le cycle de 52 ans usit par
       les anciens Mexicains. On le divise en quatre sries auxquelles
       correspondent quatre figures diffrentes et dont l'expression
       commence pour chacune par un petit cercle, puis par deux, trois,
       et ainsi de suite jusqu' treize; aprs quoi une nouvelle srie
       de treize annes est inaugure de la mme manire.]

     Si elles ne se sont pas arrtes de mme dans leur dveloppement 
     la phase du rbus, les critures qui ont su mener  un plus haut
     degr de perfection leurs lments phontiques, tout en restant
     pour une partie idographiques, conservent des vestiges impossibles
      mconnatre de cet tat, et donnent ainsi la preuve qu'elles
     l'ont travers pour passer de l'idographisme pur au phontisme.
     Dans le cuniforme anarien, les vestiges de rbus sont nombreux et
     jouent un rle considrable. Mais ils se rapportent  l'poque
     primitive o cette criture n'avait pas encore t transmise aux
     Smites et demeurait exclusivement aux mains des populations de
     race touranienne, qui en avaient t les premiers inventeurs. On en
     observe aussi une certaine quantit dans le systme hiroglyphique
     des gyptiens.
425
       [Illustration 449: Peinture figurative mexicaine, accompagne de
       lgendes explicatives en hiroglyphes.]
426
     Dans une langue monosyllabique comme celle des Chinois, l'emploi du
     rbus devait ncessairement amener du premier coup  la dcouverte
     de l'criture syllabique. Chaque signe idographique, dans son
     emploi figuratif ou tropique, rpondait  un mot monosyllabique de
     la langue parle, qui en devenait la prononciation constante; par
     consquent, en le prenant dans une acception purement phontique
     pour cette prononciation complte, il reprsentait une syllabe
     isole. L'tat de rbus et l'tat d'expression syllabique dans
     l'criture se sont donc trouvs identiques  la Chine, et c'est 
     cet tat de dveloppement du phontisme que le systme graphique du
     Cleste Empire s'est immobilis, sans faire un pas de plus en
     avant, depuis trente sicles qu'il a franchi de cette manire le
     premier degr de la peinture des sons.

     Mais, en chinois, ce n'est que dans les noms propres que nous
     rencontrons les anciens idogrammes simples ou complexes employs
     isolment avec une valeur exclusivement phontique, pour leur
     prononciation dans la langue parle, abstraction faite de leur
     valeur originaire comme signes d'ides. Et, en effet, par suite de
     l'essence mme de la langue, le texte chinois le plus court et le
     plus simple, crit exclusivement avec des signes phontiques, soit
     syllabiques, soit alphabtiques, sans aucune part d'idographisme,
     deviendrait une nigme absolument inintelligible.

     Nous avons expliqu dj, dans le chapitre prcdent, comment dans
     tout idiome monosyllabique, et particulirement en chinois, il se
     trouve toujours une trs grande quantit de mots exactement
     homophones. Et nous avons indiqu par quel procd, dans la langue
     parle, on arrive  parer  l'effrayante confusion rsultant de ce
     fait. Dans l'criture on eut recours  une combinaison presque
     constante de l'idographisme et du phontisme, qui est propre au
     chinois. Elle constitue ce qu'on appelle le systme des cls,
     systme analogue dans son principe  celui des dterminatifs[154]
427  dans les hiroglyphes gyptiens, mais dont les Chinois ont seuls
     fait une application aussi tendue et aussi gnrale, en mme temps
     qu'ils le mettaient en oeuvre par des procds  eux spciaux.

       [Note 154: On appelle dterminatif, dans l'criture
       hiroglyphique de l'gypte, un signe idographique complmentaire
       qui se met quelquefois aprs un mot crit phontiquement, pour en
       prciser le sens. Tantt ces dterminatifs ont une acception
       gnrique, en sorte qu'ils sont susceptibles d'tre employs
       aprs une foule de mots n'ayant entre eux qu'un rapport de
       signification assez loign: tantt ils conviennent  une
       catgorie spciale de mots que lie une ide commune; parfois ils
       sont l'image mme de la chose dont le nom est nonc
       phontiquement.]

     Le point de dpart de ce systme est la facult, propre 
     l'criture chinoise, de former indfiniment des groupes complexes
     avec plusieurs caractres originairement distincts. Un certain
     nombre d'idogrammes simples--214 en tout--ont donc t choisis
     parmi ceux que comprenait le fond premier de l'criture avant
     l'introduction du phontisme, comme reprsentant des ides
     gnrales et pouvant servir de rubriques aux diffrentes classes
     entre lesquelles se rpartiraient les mots de la langue. Et il faut
     noter en passant que les Chinois admettent comme ides gnriques
     des notions qui pour nous ont bien peu ce caractre, car on trouve
     parmi les cls celles des grenouilles, des rats, des nez, des
     tortues, etc. Les idogrammes ainsi choisis sont ce qu'on appelle
     les cls. Ils se combinent avec des signes originairement simples
     ou complexes, pris uniquement pour leur prononciation phontique,
     abstraction faite de tout vestige de leur valeur idographique, de
     manire  reprsenter toutes les syllabes de la langue. Ainsi sont
     forms des groupes nouveaux,  moiti phontiques et  moiti
     idographiques, dont le premier lment reprsente le son de la
     syllabe qui constitue le mot, et le second, la cl, indique dans
     quelle catgorie d'ides doit tre cherch le sens de ce mot. Les
     trois quarts des signes de l'criture chinoise doivent leur origine
      ce mode de formation[155].

       [Note 155: Le systme des cls a t ensuite appliqu par les
       grammairiens chinois  tous les signes de l'criture, comme un
       moyen facile de classement. Certains caractres, simples 
       l'origine et drivs d'une ancienne image unique, ont t
       dcomposs artificiellement en deux parties, l'une considre
       comme le phontique et l'autre comme la cl, afin de les faire
       rentrer bon gr mal gr dans les classes tablies d'aprs cette
       mthode. On a aussi appliqu le mme systme d'analyse  bien des
       caractres qui taient  l'origine des idogrammes complexes, aux
       deux parties de mme nature, essentiellement symboliques. Mais le
       principe de composition au moyen du phontique et de la cl n'en
       demeure pas moins vrai dans la grande majorit des cas.]

     Un exemple en fera mieux comprendre le mcanisme.

     La syllabe _p_ est susceptible, en chinois, de huit acceptions
     absolument diffrentes, ou, pour parler plus exactement, il y a
     dans le vocabulaire des habitants de l'Empire du Milieu huit mots
     homophones, bien que sans rapport d'origine entre eux, dont la
     prononciation se ramne  cette syllabe. Si donc le chinois
     s'crivait au moyen d'un systme exclusivement phontique, en
428  voyant _p_ dans une phrase, l'esprit hsiterait entre huit
     significations diffrentes, sans indication dterminante qui pt
     dcider  choisir l'une plutt que l'autre. Mais avec le systme
     des cls, avec la combinaison de l'lment idographique et de
     l'lment phontique, cette incertitude, cause permanente des plus
     fcheuses erreurs, disparat tout  fait. Il y a un signe adopt
     dans l'usage ordinaire pour reprsenter phontiquement la syllabe
     _p_; mais ce signe, dont la valeur idographique primitive s'est
     compltement oblitre, n'est employ isolment, comme phontique
     simple, que dans les noms propres d'hommes ou de lieux. Si l'on y
     ajoute la cl des plantes, il devient, toujours en gardant la mme
     prononciation, le nom du bananier; qu'on remplace cette cl par
     celle des roseaux, en conservant le signe radical et phontique, on
     obtient la dsignation d'une sorte de roseau pineux. Avec la cl
     du fer, le mot _p_ est caractris comme le nom du char de
     guerre; avec la cl des vers, comme celui d'une espce de
     coquillage; avec la cl du mouton, comme celui d'une prparation
     particulire de viande sche. La cl des dents lui donne le sens
     de dents de travers celle des maladies lui fait signifier
     cicatrices; enfin celle de la bouche un cri.

       [Illustration 452: Spcimens des anciens signes figuratifs qui
       ont servi de point de dpart  l'criture chinoise.]

     On voit, par cet exemple, combien la combinaison des lments
     phontiques et idographiques, qui constitue le systme des cls,
     est ingnieusement calque sur les besoins et le gnie propre de la
     langue chinoise, et quelle clart elle rpand dans l'expression
429  graphique de cette langue, impossible  peindre d'une manire
     intelligible avec un systme de phontisme exclusif. Sans doute la
     facult presque indfinie de crer de nouveaux signes complexes,
     par moiti phontiques et par moiti idographiques, parat dans le
     premier abord effrayante  un tranger, car, avec les idogrammes
     simples et complexes, elle donne naissance  plus de 80,000 groupes
     diffrents. Mais il est toujours facile d'analyser ces groupes,
     dont les lments se rduisent  450 phontiques et 214
     dterminatifs idographiques ou cls, et la mthode qui les produit
     tait la seule par laquelle pt tre vit l'inconvnient, bien
     autrement grave, qui serait rsult de la multiplicit des mots
     homophones.

       [Illustration 453: Spcimen du type d'criture chinoise appele
       _thso_[1].]

       [Note 1: Cette criture cursive, dont il existe plusieurs
       varits palographiques, passe pour avoir t invente sous le
       rgne de l'empereur Youen-ti, de la dynastie des Hn (48-33 av.
       J.-C.).]

     Mais l'identit de l'tat de rbus et de l'tat de syllabisme, qui
     confond en un seul deux des degrs ordinaires du dveloppement de
     l'lment phontique dans les critures originairement
     idographiques et hiroglyphiques, n'tait possible qu'avec une
     langue  la constitution monosyllabique, comme le chinois. Chez les
     gyptiens et chez les Schoumers et Akkads du bas Euphrate,
     inventeurs de l'criture cuniforme, l'idiome parl, que l'criture
     devait peindre, tait polysyllabique. Le systme du rbus ne
     donnait donc pas du premier coup les moyens de dcomposer les mots
     en leurs syllabes constitutives, et de reprsenter chacune de ces
430  syllabes sparment par un signe fixe et invariable. Il fallait un
     pas de plus pour s'lever du rbus au syllabisme. Ce pas fut fait
     galement dans les deux systmes des hiroglyphes gyptiens et de
     l'criture cuniforme; mais les habitants de la valle du Nil
     surent pousser encore plus avant et atteindre jusqu' l'analyse de
     la syllabe, dcompose en consonne et voyelle, tandis que ceux du
     bassin de l'Euphrate et du Tigre s'arrtrent au syllabisme, et
     laissrent leur criture s'immobiliser dans cette mthode
     imparfaite de l'expression des sons. Chez les uns comme chez les
     autres, ce fut le systme du rbus, premire tape du phontisme,
     qui servit de base  l'tablissement des valeurs syllabiques.

     Tout idogramme pouvait tre employ en rbus pour reprsenter la
     prononciation complte, aussi bien polysyllabique que
     monosyllabique, correspondant dans la langue parle  son sens
     figuratif et tropique. Voulant parvenir  la reprsentation
     distincte des syllabes de la langue au moyen de signes fixes, et
     par consquent toujours reconnaissables, ce qui tait surtout
     ncessaire pour l'expression des particules grammaticales dont
     l'agglutination constituait le mcanisme de la conjugaison et de la
     dclinaison, les Schoumers et Akkads de la Chalde et de la
     Babylonie choisirent un certain nombre de caractres, primitivement
     idographiques, mais devenant susceptibles d'un emploi
     exclusivement phontique, par une convention qui dut s'tablir
     graduellement plutt qu'tre le rsultat du travail systmatique
     d'un ou de plusieurs savants. Autant que possible le choix porta
     sur des signes dont la prononciation comme idogrammes formait un
     monosyllabe. Ainsi pre se disait, dans la langue
     sumro-accadienne, _ad_, et l'idogramme de pre devint le
     phontique ordinaire de la syllabe _ad_; s'asseoir, rsider se
     disait _ku_, et le signe qui reprsentait idographiquement ce
     radical verbal fut le phontique de la syllabe _ku_; de mme
     l'hiroglyphe de l' eau devint le signe du son _a_ et celui de la
     terre le signe du son _ki_, parce que le mot pour eau tait _a_
     et pour terre _ki_. Mais dans d'autres cas, surtout pour former
     les phontiques des syllabes fermes ou se terminant par une
     consonne, on prit des caractres dont la lecture comme idogrammes
     tait un dissyllabe, et on ramena cette lecture  un monosyllabe
     par la suppression de la voyelle finale. Une des lectures de
     l'idogramme de dieu tait _ana_, et on fit de ce signe
     l'expression phontique de la syllabe _an_; le caractre qui
     reprsentait la notion de monceau devint le syllabique _isch_,
     celui qui peignait la notion de vent le syllabique _im_, valeurs
431  tires des lectures _ischi_, monceau et _imi_, vent. C'tait l
     le premier rudiment de la mthode que les anciens ont appele
     acrologique, pour la formation de valeurs exclusivement
     phontiques. Elle consiste  faire d'un signe hiroglyphique d'ide
     un signe de son, en lui faisant reprsenter la premire syllabe ou
     la premire lettre du mot qui constituait sa prononciation la plus
     habituelle comme idogramme.

     Ce sont surtout les gyptiens qui ont fait un grand emploi de cette
     mthode acrologique. Elle a t la source des valeurs qu'ils ont
     assignes aux signes alphabtiques de leur criture; et dj
     auparavant, dans un stage moins avanc du dveloppement de cette
     criture, c'est de la mme faon qu'ils avaient d dterminer
     l'emploi, dans la peinture des sons, des signes syllabiques que
     l'on continue  rencontrer en grand nombre dans les textes
     hiroglyphiques, mme aprs l'invention de l'alphabtisme. Car nous
     ne possdons aucun monument qui nous prsente l'criture figurative
     des gyptiens  son tat antrieur  cette invention.


      6.--LE SYLLABISME ET L'ALPHABETISME

     On a pu voir, par tout ce qui prcde, combien fut lente  natre
     la conception de la consonne abstraite du son vocal qui lui sert de
     motion, qui donne, pour ainsi dire, la vie extrieure 
     l'articulation, muette par elle-mme. Cette conception, qui nous
     semble aujourd'hui toute simple, car nous y sommes habitus ds
     notre enfance, ne pouvait devoir sa naissance premire qu' un
     dveloppement dj trs avanc de l'analyse philosophique du
     langage. Aussi parmi les diffrents systmes d'criture, 
     l'origine hiroglyphiques et idographiques, que nous avons
     numrs plus haut et qui se dvelopprent d'une manire
     indpendante, mais en suivant des tapes parallles, un seul
     parvint jusqu' la dcomposition de la syllabe,  la distinction de
     l'articulation et de la voix, et  l'affectation d'un signe spcial
      l'expression, indpendante de toute voyelle, de l'articulation ou
     consonne qui demeure muette tant qu'un son vocal ne vient pas y
     servir de motion. Ce systme est celui des hiroglyphes
     gyptiens[156]. Les autres s'arrtrent en route sans atteindre au
432  mme raffinement d'analyse et au mme progrs, et s'immobilisrent
     ou, pour mieux dire, se cristallisrent  l'un ou  l'autre des
     premiers tats, de constitution et de dveloppement du phontisme.

       [Note 156: Je laisse de Ct l'criture calculiforme des Mayas du
       Yucatan, trop imparfaitement connue, mais qui, comme je l'ai dj
       dit plus haut, parait tre arrive d'une manire indpendante 
       la conception de l'alphabtisme.]

       [Illustration 456: Cuniforme babylonien archaque[1].]

       [Note 1: Le spcimen que nous donnons de ce type de l'criture
       cuniforme de Babylone et de l'Assyrie, reproduit les premires
       lignes de l'inscription de Nabou-koudourri-ouour dite de la
       Compagnie des Indes, aujourd'hui conserve au Muse Britannique.
       Par affectation d'archasme, cette inscription est trace en
       caractres de la forme la plus antique. En regard nous plaons la
       transcription du mme texte dans le caractre babylonien plus
       rcent, celui qui tait d'usage habituel au VIIe et au VIe sicle
       av. J.-C.

       Les lignes ainsi reproduites sous deux formes se traduisent:

       Nabou-koudourri-ouour,--roi de Babylone,--chef
       auguste,--favoris du dieu Maroudouk,--vicaire suprme (des
       dieux),--chri du dieu Nabou,--exalt, possesseur des
       mystres,--qui aux voies de leurs divinits--se
       conforme,--adorateur de leurs seigneuries.]

     Cependant les inconvnients d'une notation purement syllabique des
     sons taient si grands que l'on a peine  comprendre comment des
     peuples, aussi avancs dans la voie de la civilisation et des
     connaissances que l'taient les Babyloniens et les Assyriens, ont
     pu s'en contenter, et n'ont pas cherch  perfectionner davantage
     un instrument de transmission et de fixation de la pense demeur
     tellement grossier encore et si souvent rebelle.

     Le moindre inconvnient du syllabisme tait le nombre de caractres
433  qu'il demandait pour exprimer toutes les combinaisons que la langue
     admettait par l'union des articulations et des sons vocaux, soit
     dans les syllabes composes d'une consonne initiale et d'une
     voyelle, ou d'une diphtongue venant aprs pour permettre de
     l'articuler, soit dans celles o la voyelle ou la diphtongue est
     initiale et la consonne finale. L'esprit et la mmoire de celui qui
     apprenait  crire devait donc, l o la peinture des sons s'tait
     arrte  l'tat du syllabisme, se charger--en dehors de la notion
     des idogrammes les plus usuels, car les critures primitives qui
     nous occupent, en admettant l'lment phontique, n'avaient point
     pour cela rpudi l'idographisme--se charger de la connaissance de
     plusieurs centaines de signes purement phontiques, reprsentant
     chacun une syllabe diffrente dans l'usage le plus ordinaire. De l
     une gne trs grande, un obstacle  la diffusion gnrale de l'art
     d'crire, qui restait forcment un arcane restreint aux mains d'un
     petit nombre d'initis, car, tant que l'criture est tellement
     complique qu'elle constitue  elle seule une vaste science, elle
     ne saurait pntrer dans la masse et devenir d'un usage vulgaire.

       [Illustration 457: Cuniforme babylonien rcent.]

     L'inconvnient de complication, de dfaut de clart, de surcharge
     trop grande pour la mmoire, tait le mme, quelle que ft la
     famille et la nature de la langue  l'expression graphique de
434  laquelle s'appliquait le systme du syllabisme. Mais il n'tait
     encore rien  ct des inconvnients nouveaux et tout particuliers
     auxquels donnait naissance l'application de ce systme aux idiomes
     de certaines familles, dans lesquelles les voyelles ont un
     caractre vague, une prononciation peu prcise, et o toutes les
     flexions se marquent par le changement des sons vocaux dans
     l'intrieur du mot, tandis que la charpente des consonnes reste
     invariable. Je veux parler des langues smitiques et de leurs
     congnres les langues 'hamitiques,  commencer par l'gyptien.

     Les inscriptions assyriennes nous montrent un idiome smitique
     trac avec une criture dont tout le phontisme est syllabique.
     Quelle bigarrure! Quelle bizarre et perptuelle contradiction entre
     le gnie de la langue et le gnie du systme graphique! Avec cette
     mthode on ne saurait parvenir  exprimer aucun radical de la
     langue assyrienne, puisque ces radicaux se composent prcisment,
     comme dans toutes les langues smitiques, de la charpente,
     gnralement trilitre, des consonnes, qui demeurent immuables,
     tandis que les voyelles se modifient. Pour exprimer le verbe et le
     substantif d'un mme radical, il faut employer des caractres
     absolument diffrents, puisque la vocalisation n'est plus la mme
     et que, ds lors, son changement entrane celui des signes
     syllabiques. Ainsi disparat toute parent extrieure, toute
     analogie apparente entre les mots sortis de la mme racine. Celui
     qui aborde la lecture d'un texte cuniforme assyrien, au lieu de
     discerner aussitt du regard ces radicaux que tous les changements
     de voyelles et les additions de suffixes et de prfixes,
     n'empchent pas de reconnatre intacts et invariables, et qui
     restent toujours eux-mmes, n'a plus aucun des guides qui dirigent
     sa marche dans les autres idiomes smitiques. Chaque voix, chaque
     mode, chaque temps, dans la conjugaison des verbes, amenant une
     modification des voyelles, ncessite aussi le changement des
     caractres syllabiques employs  peindre la prononciation, de
     telle manire qu' chaque fois c'est un mot nouveau, sans aucune
     analogie dans l'aspect et dans les signes mis en oeuvre avec ceux
     qui expriment les autres voix, les autres modes, les autres temps
     du mme verbe. Jamais systme graphique n'a prsent une antinomie
     plus absolue avec l'essence et le gnie de la langue qu'il tait
     appel  tracer, que le cuniforme assyrien. Jamais les
     inconvnients inhrents au syllabisme n'ont t pousss jusqu' un
     degr aussi extrme et ne se sont manifests aux regards d'une
435  manire aussi frappante dans la confusion et la presque
     inextricable complication  laquelle ils donnaient naissance.

     C'tait un peuple dans la langue duquel les sons vocaux avaient un
     caractre essentiellement vague qui devait, comme l'a
     judicieusement remarqu M. Lepsius, abstraire le premier la
     consonne de la syllabe, et donner une notation distincte 
     l'articulation et  la voyelle. Le gnie mme d'un idiome ainsi
     organis conduisait naturellement  ce progrs capital dans
     l'analyse du langage. La voyelle, variable de sa nature, tendait 
     devenir graduellement indiffrente dans la lecture des signes
     originairement syllabiques;  force d'altrer les voyelles dans la
     prononciation des mmes syllabes, crites par tel ou tel signe
     simple, la consonne seule restait  la fin fixe, ce qui amenait le
     caractre adopt dans un usage purement phontique  devenir
     alphabtique, de syllabique qu'il avait t d'abord; ainsi, un
     certain nombre de signes qui avaient commenc par reprsenter des
     syllabes distinctes, dont l'articulation initiale tait la mme,
     mais suivie de voyelles diffrentes ayant fini par ne plus peindre
     que cette articulation du dbut, devenaient des lettres proprement
     dites exactement homophones. Telle est la marche que le
     raisonnement permet de reconstituer pour le passage du syllabisme 
     l'alphabtisme, pour le progrs d'analyse qui permit de discerner
     et de noter sparment l'articulation ou consonne qui, dans chaque
     srie de syllabes, reste la mme, quelque soit le son vocal qui lui
     sert de motion. Et ici, les faits viennent confirmer pleinement ce
     qu'indiquaient le raisonnement et la logique. Il est incontestable
     que le premier peuple qui possda des lettres proprement dites au
     lieu de signes syllabiques, fut les gyptiens. Or, dans la langue
     gyptienne, les voyelles taient essentiellement vagues.

     Ce qui prouve, du reste, que ce fut cette nature des sons vocaux
     dans certains idiomes qui conduisit  la dcomposition de la
     syllabe et  la substitution de lettres alphabtiques aux
     caractres syllabiques de l'ge prcdent, est ce fait qu'en gypte
     et chez les peuples smitiques qui, les premiers aprs les
     gyptiens, employrent le systme de l'alphabtisme, encore
     perfectionn, le premier rsultat de la substitution des lettres
     proprement dites aux signes de syllabes fut la suppression de toute
     notation des voyelles intrieures des mots, celles de toutes qui
     taient, de leur nature, les plus vagues et les plus variables,
     celles qui, en ralit, ne jouaient qu'un rle complmentaire dans
     les syllabes dont la partie essentielle tait l'articulation
436  initiale. On n'crivit plus que la charpente stable et fixe des
     consonnes, sans tenir compte des changements de voyelles, comme si
     chaque signe de consonne avait t considr comme ayant inhrent 
     lui un son vocal variable. On choisit bien quelques signes pour la
     reprsentation des voyelles, mais on ne s'en servit que dans
     l'expression des voyelles initiales ou finales, qui, en effet, ont
     une intensit et une fixit toute particulire, qui ne sont pas
     complmentaires mais constituent  elles seules une syllabe, qui,
     par consquent, sont moins des voyelles proprement dites que des
     aspirations lgres auxquelles un son vocal est inhrent. Ce fut
     seulement lorsque l'alphabet phnicien fut adopt par des peuples
     de race aryenne, tels que les Grecs, et appliqu  l'expression
     d'idiomes o les voyelles avaient un rle radical, fixe et
     essentiel, que l'on choisit un certain nombre de ces signes des
     aspirations lgres finales ou initiales pour en faire la
     reprsentation des sons vocaux de l'intrieur des mots.

       [Illustration 460: Texte gyptien on criture hiratique[1].]

       [Note 1: J'emprunte cet exemple  une tablette appartenant  M.
       Rogers, vice-consul d'Angleterre au Caire, tablette publie
       rcemment, avec traduction et commentaire, par M. G. Maspero,
       dans le _Recueil de travaux relatifs  la philologie et 
       l'archologie gyptiennes et assyriennes_, de la librairie
       Vieweg.  la page en regard je donne le mme passage transcrit en
       hiroglyphes du type linaire, afin qu'on puisse faire la
       comparaison entre les deux formes de caractres.

       Le texte est de nature religieuse. Il a la forme d'un dcret du
       dieu Ammon-R, donnant leur pouvoir surnaturel  ces statuettes
       funraires,  la figure de personnages dans leur momie, que l'on
       appelait _ouschebti-ou_, c'est--dire rpondants, et que l'on
       dposait en grand nombre dans le tombeau, avec l'intention de
       fournir au dfunt des auxiliaires pour les travaux qu'il avait 
       accomplir au sein de l'autre vie.

       La partie reproduite en fac-simil est ainsi traduite par M.
       Maspero.

       Dit Ammon-R, roi des dieux, ce trs grand dieu qui le premier
       fut:

       J'enjoins aux amulettes-rpondants qu'on a fabriques pour
       Nes-Khonsou, dont la mre est Tont-hon-Tahouti, d'avoir  faire
       pour Nes-Khonsou, cette fille de Tont-hon-Tahouti, toutes les
       lamentations et prosternations en toute nature de lamentation que
       les amulettes-rpondants savent faire, quand ils se lamentent et
       se prosternent pour l'individu qui est mort, d'avoir  le porter
       au tombeau pour qu'il s'y rajeunisse, et de ne commettre aucun
       dlit.

       Quand Ammon eut dit:

       Je ferai qu'ils fassent cela  Nes-Khonsou, cette fille de
       Tont-hon-Tahouti, dit (Ammon-R, roi des dieux, ce trs grand
       dieu qui le premier fut.)]
437
       [Illustration 461: Texte hiratique de la page prcdente
       transcrit en hiroglyphes.]

     Les hiroglyphes gyptiens ont conserv jusqu'au dernier jour de
     leur emploi les vestiges de tous les tats qu'ils avaient
     traverss, depuis l'idographisme exclusif de leur origine jusqu'
     l'admission de l'alphabtisme dans leur partie phontique. Mais,
438  aussi haut que nous fassent remonter les monuments crits de la
     valle du Nil, ds le temps de la IIIe et peut-tre de la IIe
     dynastie, les inscriptions nous font voir ce dernier progrs
     accompli. Les signes de syllabes ne sont plus qu'en minorit parmi
     les phontiques, dont la plupart sont dj de vritables lettres,
     qui peignent les articulations indpendamment de toutes les
     variations du son vocal qui vient s'y joindre.

     Les lettres de l'criture gyptienne sont des figures
     hiroglyphiques, au trac plus ou moins altr dans les
     tachygraphies successives de l'hiratique et du dmotique, dont la
     valeur alphabtique a t tablie en vertu du systme acrologique.
     Chacune de ces figures reprsente la consonne ou la voyelle
     initiale de la prononciation de sa signification premire
     d'idogramme, soit figuratif, soit tropique, mais principalement du
     mot auquel, prise dans le sens figuratif, elle correspondait dans
     la langue parle. Ainsi, parmi les phontiques de l'usage le plus
     constant, nous voyons le son vocal vague flottant entre _a_ et _o_,
     reprsent par un roseau, dont le nom s'est conserv en copte
     sous la forme _ake_ ou _oke_, ou par un aigle, _ahom_;
     l'articulation _m_ par une chouette, _mouladj_; _r_ par une
     bouche, _r_; _'h_ par une corde tresse, _'haghe_; _kh_ par un
     crible, _khai_; _sch_ par un rservoir, _schi_, ou par un
     jardin de papyrus, _schn_.

     De ce principe acrologique de la formation des valeurs
     alphabtiques donnes  certains signes, rsulte un fait
     particulier  l'criture gyptienne. C'est que tout signe figuratif
     ou symbolique peut tre pris phontiquement dans le rle d'initiale
     du mot exprimant sa signification idographique dans la langue
     parle. Mais l'usage indiffrent de tous les signes comme de
     simples lettres, dans tous les cas et dans toutes les positions,
     et produit dans les textes une confusion sans bornes par la
     multiplication indfinie des homophones. Aussi est-ce seulement 
     l'poque romaine, et dans la transcription des noms des empereurs,
     que nous voyons les hirogrammates, par un raffinement de dcadence
     et par une prtention d'lgance graphique, qui n'est que de la
     barbarie, employer jusqu' quinze ou vingt signes diffrents pour
     peindre la mme articulation, en dpouillant ces signes de toute
     valeur idographique. Dans l'gypte pharaonique, la plupart des
     caractres ainsi devenus de simples phontiques sous la domination
     romaine n'ont encore qu'un emploi mixte, symbolico-phontique, et
     ne revtent une valeur de lettres qu'en initiales du mot de leur
     signification idographique. Une convention rigoureusement
439  observe, et dont l'tablissement dut tre graduel, limite  un
     petit nombre, deux ou trois au plus pour chaque articulation, les
     phontiques d'un emploi constant et indiffrent.


      7.--LA POLYPHONIE DANS LES CRITURES D'ORIGINE HIROGLYPHIQUE.

       [Illustration 463: Fragment d'un contrat gyptien en criture
       dmotique[1].]

       [Note 1: M. Eugne Rvillout, qui s'est occup tout spcialement
       et avec tant de succs du dchiffrement des textes dmotiques, et
       qui a fait faire les plus grands progrs  cette branche de la
       science, a bien voulu me donner la traduction suivante de ce
       dbut de contrat, dat du rgne de Ptolme vergte II, qui
       donnera au lecteur un spcimen de la dernire tachygraphie de
       l'criture gyptienne:

       L'an 44, au mois de choak, sous le roi Ptolme, dieu vergte,
       fils de Ptolme, et la reine Cloptre, sa femme, les dieux
       vergtes, du temps de N, prtre d'Alexandre, des dieux Soters,
       des dieux Adelphes, des dieux vergtes, des dieux Philopators,
       du dieu Philomtor, du dieu Eupator, des dieux vergtes, et du
       temps de N, canphore d'Arsino Philadelphe, selon ce qui est
       tabli  Alexandrie (_Rakoti_) et  Ptolmas (_Pso_) en
       Thbade, le receveur Chapochrat, fils de Hor, dont la mre est
       Chachpri, dit  Hraclios, fils de Memnon:

       Tu as douze grandes mesures de bl et un tiers, dont la moiti
       est six grandes mesures et un sixime, douze grandes mesures de
       bl et un tiers _iterum_,  me rclamer pour la somme d'argent
       que tu m'as donne. Que je te donne tes douze grandes mesures et
       un tiers ci-dessus noncs au terme de msori de l'an 44.]

     Tel est l'tat o, de progrs en progrs, nous voyons parvenue
     celle de toutes les critures hiroglyphiques primitives de
     l'ancien monde qui atteignit au plus haut degr de
     perfectionnement, la seule qui s'leva jusqu' l'analyse de la
440  syllabe et  la conception de la lettre alphabtique, l'criture
     gyptienne. Avant tout, un mlange d'idogrammes et de phontiques,
     de signes figuratifs, symboliques, syllabiques, alphabtiques. En
     mme temps, facult pour tous les signes figuratifs ou symboliques
     de prendre une valeur phontique accidentelle, comme initiales de
     certains mots, et, d'un autre ct, possibilit d'employer
     idographiquement, dans un sens figuratif ou dans un sens tropique,
     les signes les plus habituellement affects  la pure et simple
     peinture des sons indpendamment de toute ide. Tels sont les faits
     que l'criture hiroglyphique gyptienne prsente  celui qui veut
     analyser sa constitution et son gnie. Elle constitue, sans
     contredit, le plus perfectionn des systmes d'criture primitifs
     qui commencrent par le pur idographisme: mais combien ce systme
     est encore grossier, confus et imparfait! Que d'obscurits et
     d'incertitudes dans la lecture, qui, moins grandes pour les
     gyptiens que pour nous, devaient cependant encore se prsenter
     plus d'une fois pour eux-mmes! Quelle extrme complication! Sans
     doute, les hiroglyphes n'taient pas, comme on l'a cru trop
     longtemps d'aprs une mauvaise interprtation des tmoignages des
     Grecs et des Romains, un mystre sacerdotal rvl seulement 
     quelques adeptes choisis; c'tait l'criture dont on se servait
     pour tous les usages o l'on a besoin d'crire, en se bornant 
     abrger le trac des caractres dans ses tachygraphies. Mais il est
     bien vident que, sans que les prtres eussent besoin d'en faire un
     mystre, un systme d'criture aussi compliqu, dont la
     connaissance demandait un aussi long apprentissage, ne pouvait tre
     trs rpandu dans la masse du peuple; aussi, dans l'gypte antique,
     par suite de la nature mme du systme graphique et non par volont
     d'en faire un arcane impntrable  la masse, les gens qui savaient
441  lire et crire, les scribes religieux ou civils, formrent une
     sorte de classe  part et un groupe restreint dans la nation.

     Encore n'avons-nous pas parl, jusqu' prsent, de la plus grande
     cause de difficults et d'incertitudes dans toutes les critures
     qui conservent une part d'idographisme, la polyphonie.

     Pour dfinir ce fait et en faire bien comprendre l'origine, nous
     prendrons nos exemples dans les hiroglyphes gyptiens.

     Nombre de signes hiroglyphiques sont susceptibles d'tre employs
     galement avec une valeur figurative et une valeur tropique. Rien
     de plus simple et de plus naturel avec l'indpendance absolue de la
     langue graphique et de la langue parle dans le systme originaire
     de l'idographisme pur. Mais dans la langue parle les deux
     significations, figurative et symbolique, du mme caractre,
     taient reprsentes par deux mots diffrents. De l vint que, dans
     l'tablissement de la convention gnrale qui finit par attacher 
     chaque signe de la langue graphique un mot de la langue parle pour
     sa lecture prononce, le caractre ainsi dou de deux
     significations diverses, suivant qu'on le prenait figurativement ou
     tropiquement, peignit deux mots de la langue et eut par consquent
     deux prononciations, souvent entirement dissemblables, entre
     lesquelles le lecteur choisissait d'aprs la marche gnrale de la
     phrase, la position du signe et l'ensemble de ce qui l'entourait.
     Ainsi l'image du disque solaire s'emploie figurativement pour
     signifier soleil, et symboliquement, par une mtonymie toute
     naturelle et bien simple, pour rendre l'ide de jour; mais dans
     le premier cas, il a pour correspondant dans l'idiome parl le mot
     _r_, dans le second le mot _hrou_; il est donc susceptible de deux
     prononciations; il est polyphone.

     Mais l ne s'arrte pas le phnomne de la polyphonie. Le symbole,
     le trope graphique est proprement le mot de cette langue crite
     qui, primitivement, lorsqu'elle ne peignait encore que des ides,
     tait absolument indpendante de la langue parle. Aussi l'on se
     tromperait si l'on croyait que sa signification est unique, fixe et
     invariable. Ses acceptions peuvent s'tendre autant que celles d'un
     mot de la langue parle, et en vertu des mmes analogies. Mais par
     suite de l'indpendance originaire de la langue crite par rapport
      la langue parle, il est arriv plus d'une fois que l'extension
     des sens d'un mme symbole a englob des ides que des mots
     absolument divers reprsentaient dans l'idiome oral. Donc le
442  symbole, suivant ses diffrents emplois, ses diffrentes
     acceptions, s'est lu encore de manires diverses et a eu des
     prononciations varies.

     Il y avait l une cause srieuse d'erreurs et de confusions. Pour y
     parer autant que possible, pour augmenter la clart des textes, on
     inventa ce que les savants ont appel les complments
     phontiques. On joignit au symbole, susceptible de plusieurs
     acceptions ou de plusieurs lectures prononces, tout ou partie des
     signes phontiques habituels reprsentant la manire dont il devait
     tre prononc dans le cas prsent--le plus souvent la fin du
     mot--de manire que l'erreur ne fut plus possible. Ainsi, la figure
     d'une sorte de bande de mtal, replie plusieurs fois sur
     elle-mme, correspondait aux trois ides de pli, d' entourer,
     circuler, et de livre pondrale, et, suivant ces trois
     significations, tait lu par trois mots diffrents de la langue,
     _keb_, _rer_ et _ten_, et pour qu'on ne se mprt ni sur le sens,
     ni sur le mot, on y joignait frquemment, suivant les cas, les
     complments phontiques _b_, _r_ ou _n_. Mais ds lors, en ralit,
     l'idogramme, susceptible de plusieurs sens, suivi de complments
     phontiques, devint un signe mixte, symbolico-phontique, capable
     de reprsenter dans le rle d'initiale plusieurs syllabes et
     plusieurs articulations diverses.

     De l  faire d'un caractre hiroglyphique un polyphone purement
     phontique,  lui faire reprsenter, abstraction faite de toute
     signification d'idogramme, plusieurs valeurs de sons, il n'y avait
     qu'un pas. Et c'est ainsi que, sans complments phontiques, on
     trouve dans des textes pharaoniques l'image d'une oreille de veau
     exprimant indiffremment les syllabes et les combinaisons de
     syllabes _ad_, _ankh_, _mest'er_, _sem_, _sedem_, _aten_, ou la
     jambe humaine se lisant _pat_, _ret_, _men_, et _ouar_. Ces
     valeurs syllabiques polyphones, devenues d'un emploi indiffrent et
     sans rapport avec aucune ide symbolique, n'empchent pas
     quelquefois les caractres de pouvoir tre encore lus par des mots
     d'une prononciation toute diffrente, quand ils sont mis en oeuvre
     comme idogrammes. Ainsi la tte humaine, prise phontiquement,
     reprsente les syllabes _tep_, _ha_ et _her_, et de plus, comme
     idogramme figuratif de tte, elle rpond aux mots _t'et'_ et
     _ap_.

      la dcadence, sous la domination romaine, les exemples de
     polyphonie purement phontique deviennent plus nombreux, avec la
     recherche qui, pour chaque lettre, fait multiplier indfiniment les
443  homophones. Ainsi les cartouches contenant les noms des empereurs
     romains nous montrent la figure du blier employe tantt comme
     un _s_, parce que mouton se disait _so_, tantt comme un _v_,
     parce que cette figure tait le symbole de l'ide d' me, _va_.
     Cet exemple est, du reste, le seul o la polyphonie s'applique chez
     les gyptiens  des valeurs alphabtiques; mais pour ce qui est des
     valeurs syllabiques, le fait en question prend des dveloppements
     inous  la basse poque, sous les Ptolmes et les empereurs
     romains; le mauvais got des scribes de dcadence en multiplie les
     exemples  l'infini; il envahit compltement les textes et y
     devient une cause de trs grandes obscurits.

     Chez les Assyro-Babyloniens de langue smitique nous retrouvons
     exactement les deux mmes faits:

     1 L'emploi des idogrammes avec un complment phontique, qui
     dtermine, parmi les prononciations et les sens dont chacun est
     susceptible, celui qui doit tre adopt dans le cas spcial, et qui
     transforme ainsi ces idogrammes en phontico-symboliques
     polyphones dans le rle d'initiales;

     2 La polyphonie syllabique applique  des signes qui remplissent
     dans l'usage le rle de phontiques indiffrents pour des valeurs
     absolument diverses.

     Seulement les deux faits qui taient dans un troit rapport l'un
     avec l'autre et qu'on pouvait voir s'enfanter mutuellement dans
     l'criture hiroglyphique gyptienne--ce qui nous a conduit  en
     chercher la thorie dans cette criture--se montrent indpendants
     et spars dans l'criture cuniforme applique  la langue
     assyrienne. La raison en est facile  comprendre. En gypte c'est
     chez le mme peuple, et pour ainsi dire dans l'intrieur du mme
     idiome, que se sont opres toutes les volutions successives dont
     nous avons cherch  suivre la trace, et qui ont conduit l'criture
     d'une simple peinture d'ides, entirement distincte de la langue
     parle;  la peinture des sons de cette langue. Pour ce qui est du
     cuniforme anarien, au contraire, il a t invent par un peuple
     d'une toute autre race que les Assyriens, et c'est entre les mains
     de ce peuple qu'il est parvenu, par des progrs successifs, jusqu'
     un syllabisme affect de polyphonie dans une certaine mesure. C'est
      cet tat qu'il a t adopt par les Assyro-Babyloniens de langage
     smitique, lesquels ont emprunt simultanment aux inventeurs
     sumro-accadiens les valeurs phontiques et les valeurs
444  idographiques des signes, entre lesquelles l'adaptation  une
     nouvelle langue, d'une famille toute diffrente, produisait un
     divorce complet.

     Non seulement, dans ce passage de l'criture cuniforme de l'usage
     d'une langue  celui d'une autre, chaque caractre a gard
     simultanment sa valeur de phontique, quand il en avait une, et
     ses significations idographiques, qui se sont lues dsormais par
     des mots absolument autres que ceux qui exprimaient les mmes
     notions dans l'idiome des inventeurs du systme graphique en
     question: le signe, par exemple, qui tait devenu le phontique
     indiffrent de la syllabe _ad_, _at_, parce qu'il tait
     l'idogramme de pre, _ad_ en accadien, gardant cette valeur
     phontique et se lisant dsormais _abou_ en assyrien, dans son
     acception idographique; mais encore toutes les lectures attaches
     en accadien aux significations d'un mme caractre, pourvu qu'elles
     fussent monosyllabiques, et mme quelquefois quand elles taient
     dissyllabiques, sont devenues, dans l'usage des textes assyriens
     smitiques, des valeurs purement phontiques. Ainsi un signe de
     l'criture tait chez les Schoumers et les Akkads l'idogramme des
     notions de couper, trancher, dcider, lu comme tel _tar_ et
     _'gas_, poser, fixer, _koud_, enfin chemin, _sila_; dans
     l'usage assyrien il devient le phontique indiffrent des syllabes
     composes _tar_, _'has_, _koud_, _kout_, _qout_, _sil_, _schil_, et
     en mme temps il garde toujours ses significations idographiques,
     qui se lisent dsormais _nakasou_, couper, trancher, _dnou_,
     dcider, juger, _schmou_, poser, fixer, et _soqou_, rue,
     chemin. Un autre tait l'idogramme de mouton, _lou_, et du
     verbe prendre, _dib_; en outre, il tait devenu, d'aprs la
     premire de ces deux acceptions, le phontique ordinaire de la
     syllabe _lou_; dans les textes assyriens il est celui de _lou_ et
     de _dib_, et en mme temps il garde les sens de mouton, auquel
     correspondent dsormais les lectures _inou_ et _immerou_, puis de
     prendre, qui se lit en assyrien par les verbes _abatou_ et
     _kmou_. Et ce n'est pas tout. Aprs avoir adopt comme valeurs
     purement phontiques toutes les lectures accadiennes des signes qui
     rentraient dans certaines conditions de forme, les Assyriens
     smites ont aussi form quelques valeurs phontiques nouvelles, et
      eux propres, d'aprs les mots qui, dans leur langue, servaient de
     lecture aux caractres pris dans le rle d'idogrammes. Par
     exemple, il est un caractre cuniforme qui a la signification
     idographique de tte; le mot qui exprime cette notion en
     accadien est _schak_; celui qui l'exprime en assyrien est
     _rschou_.
445
     Le caractre dont nous parlons devient le phontique indiffrent
     des deux syllabes _schak_ et _risch_, valeurs dont la premire est
     d'origine accadienne et la seconde d'origine assyrienne smitique.
     C'est de cette faon que la polyphonie phontique prend dans
     l'criture cuniforme, et spcialement dans l'usage, des textes
     assyriens, un dveloppement inconnu chez tout autre peuple;  tel
     point qu'on y trouve certains signes qui, indpendamment de leurs
     lectures d'idogrammes, sont susceptibles de reprsenter jusqu'
     dix ou douze valeurs diffrentes comme signes de syllabes servant
     uniquement  la peinture des sons.


      8.--L'INVENTION DE L'ALPHABET.

     Mme aprs que les gyptiens furent parvenus  l'analyse de la
     syllabe et  l'abstraction de la consonne, il restait un pas norme
      franchir, un progrs capital  consommer, pour que l'criture
     parvnt au degr de simplicit et de clart qui pouvait seul la
     mettre en tat de remplir dignement et compltement sa haute
     destination. Rpudier toute trace d'idographisme, supprimer
     galement les valeurs syllabiques, ne plus peindre que les sons au
     moyen de l'alphabtisme pur, enfin rduire les phontiques  un
     seul signe invariable pour chaque articulation de l'organe, tel
     tait le progrs qui devait donner naissance  l'alphabet,
     consommer l'union intime de l'criture avec la parole, manciper
     dfinitivement l'esprit humain des langes du symbolisme primitif et
     lui permettre de prendre librement son essor, en lui donnant un
     instrument digne de lui, d'une clart, d'une souplesse et d'une
     commodit parfaites. Ce progrs pouvait seul permettre  l'art
     d'crire de pntrer dans les masses populaires, en mettant fin 
     toutes les complications qui en avaient fait jusqu'alors une
     science abstruse et difficilement accessible, et de se communiquer
     chez tous les peuples, en faisant de l'criture un instrument
     applicable galement bien  tous les idiomes et  toutes les ides.

     L'invention de l'alphabet proprement dit ne pouvait prendre
     naissance chez aucun des peuples qui avaient cr les systmes
     primitifs d'criture dbutant par des figures hiroglyphiques avec
     leur idographisme originaire, mme chez celui qui tait parvenu
     jusqu' l'analyse de la syllabe et  l'abstraction de la consonne.
     Elle devait tre ncessairement l'oeuvre d'un autre peuple,
     instruit par lui. En effet, les peuples instituteurs des critures
446  originairement idographiques avaient bien pu, pousss par les
     besoins imprieux qui naissaient du dveloppement de leurs ides et
     de leurs connaissances, introduire l'lment phontique dans leurs
     critures, donner progressivement une plus grande importance et une
     plus grande extension  son emploi, enfin porter l'organisme de cet
     lment  un trs haut degr de perfection. Mais des obstacles
     invincibles s'opposaient  ce qu'ils fissent le dernier pas et le
     plus dcisif,  ce qu'ils transformassent leur criture en une
     peinture exclusive des sons, en rpudiant d'une manire absolue
     toute trace d'idographisme.

     Le principal venait de la religion. Toutes les critures
     primitives, par suite de leur nature symbolique et de leur gnie,
     avaient un caractre essentiellement religieux et sacr. Elles
     taient nes sous l'gide du sacerdoce, inspires par son esprit de
     symbolisme. Dans la premire aurore de la civilisation des peuples
     primitifs, l'invention de l'art d'crire avait paru quelque chose
     de si merveilleux que le vulgaire n'avait pas pu la concevoir
     autrement que comme un prsent des dieux. Bouleverser de fond en
     comble la constitution d'une criture ainsi consacre par la
     superstition religieuse, lui enlever toute la part de symbolisme
     sur laquelle se fondait principalement son caractre sacro-saint,
     tait une entreprise norme et rellement impossible chez le peuple
     mme o l'criture avait reu une sanction si haute, car c'et t
     porter une atteinte directe  la religion. La rvolution ne pouvait
     donc s'accomplir qu' la suite d'un changement radical dans l'ordre
     religieux, comme il arriva par suite des prdications du
     christianisme, dont les aptres dracinrent chez beaucoup de
     peuples (en gypte, par exemple) les anciens systmes d'critures,
      l'essence desquels s'attachaient des ides de paganisme et de
     superstition; ou bien par les mains d'un peuple nouveau, pour
     lequel le systme graphique reu du peuple plus anciennement
     civilis ne pouvait avoir le mme caractre sacr; qui, par
     consquent, devait tre port  lui faire subir le changement
     dcisif au moyen duquel il s'appliquerait mieux  son idiome; en
     devenant d'un usage plus commode.

     Ainsi ce ne sont pas les Chinois eux-mmes qui ont amen leur
     criture au pur phontisme, et qui, rejetant tout vestige
     d'idographisme, ont tir de ses lments un syllabaire restreint
     et invariable, avec un seul signe pour chaque valeur. Ce sont les
     Japonais qui ont emprunt aux types _kii_ et _thso_ (voy. la
     figure de la p. 429) de l'criture mixte du Cleste Empire leurs
447  syllabaires _kata-kana_ et _fra-kana_, en abrgeant le trac de
     certains signes pour les rendre plus faciles  crire, et en
     modifiant lgrement celui de certains autres pour viter les
     confusions qui auraient pu rsulter de formes analogues. Les
     Assyriens, non plus, ne dgagrent pas l'lment syllabique de
     l'criture cuniforme; dans leur usage national il demeura toujours
     amalgam  une proportion gale d'lment idographique. Mais quand
     les habitants indignes de la Susiane et la population de la Mdie
     ant-aryenne, qui leur tait troitement apparente, adoptrent
     cette criture  l'exemple des Assyriens, et d'aprs leurs
     enseignements, ils ne gardrent qu'un nombre imperceptible
     d'idogrammes et rendirent l'criture presque exclusivement
     phontique. Puis les Perses,  leur tour, tirrent du syllabaire
     lamite et mdique les lments d'un vritable alphabet, auquel ils
     ne laissrent associe qu'une si petite proportion de caractres
     idographiques que, jusqu' prsent, on n'en a pas relev plus de
     trois dans les inscriptions perses connues. Les Grecs de Cypre, ds
     une poque trs ancienne et avant que les autres Hellnes eussent
     reu l'alphabet des Phniciens, empruntrent au plus ancien type de
     l'criture cuniforme ou aux hiroglyphes 'hittites (ceci n'est pas
     encore compltement clairci), mais dans tous les cas  une
     criture antrieure o l'idographisme et le phontisme taient
     mlangs, les lments d'un syllabaire purement phontique qui
     resta dsormais leur systme graphique national.

     De mme, les gyptiens, aprs tre parvenus jusqu' la conception
     de l'_alphabtisme_, ne franchirent point le dernier pas et ne
     surent point en tirer l'invention de l'_alphabet_ proprement dit.
     Ils laissrent  un autre peuple la gloire de cette grande
     rvolution, si fconde en rsultats et si heureuse pour les progrs
     de l'esprit humain.

     Mais tous les peuples n'taient pas  mme de consommer l'invention
     de l'alphabet. Il fallait pour tirer ce dernier et suprme
     corollaire des progrs consomms par les gyptiens, une runion
     toute spciale de conditions. Avant tout, il fallait un peuple qui,
     par sa situation gographique, toucht  l'gypte et et t soumis
      une profonde influence de la civilisation florissant sur les
     bords du Nil. C'est, en effet, seulement dans cette condition qu'il
     pouvait prendre pour point de dpart la dcouverte de la
     dcomposition de la syllabe, base indispensable du progrs dernier
     qui devait consister  bannir de l'criture tout lment
     idographique,  assigner un seul signe  la reprsentation de
     chaque articulation, enfin de cette manire  constituer pour la
448  premire fois un alphabet proprement dit. Mais il fallait aussi
     d'autres conditions dans les instincts et le gnie de la nation. Le
     peuple appel ainsi  donner  l'criture humaine sa forme
     dfinitive devait tre un peuple commerant et pratique par
     essence, un peuple chez lequel le ngoce ft la grande affaire de
     la vie, un peuple qui et  tenir beaucoup de comptes courants et
     de livres en partie double. C'est, en effet, dans les transactions
     commerciales que la nature mme des choses devait ncessairement
     faire le plus et le plus tt sentir les inconvnients, signals par
     nous tout  l'heure, du mlange de l'idographisme, ainsi que de la
     facilit de multiplier les homophones pour la mme articulation, et
     conduire  chercher un perfectionnement de l'criture dans sa
     simplification, en la rduisant  une peinture des sons au moyen de
     signes invariables et en petit nombre. De plus, l'invention ne
     pouvait tre consomme que par un peuple qui, s'il avait t soumis
      une trs forte influence gyptienne, professt pourtant une autre
     religion que celle des bords du Nil, et dont le gnie ft en mme
     temps singulirement positiviste.

     Tel est le gnie des Japonais, en mme temps que leurs conditions
     de situation gographique et de soumission  l'influence par
     rapport  la Chine, sont exactement celles o nous venons de dire
     qu'avait d se trouver par rapport  l'gypte le peuple  qui fut
     due enfin l'invention de l'alphabet. Aussi sont-ce les Japonais qui
     ont rduit l'criture symbolico-phontique des Chinois  un pur
     syllabaire de quarante-sept caractres.

     Dans le monde ancien, il n'y a eu qu'un seul peuple qui ait rempli
      la fois toutes les conditions que nous venons d'numrer, ce
     furent les Phniciens. Et, en effet, le tmoignage unanime de
     l'antiquit s'accorde  attribuer aux Knnens maritimes la gloire
     du dernier et du plus fcond progrs de l'art d'crire. Tout le
     monde connat les vers de Lucain  ce sujet:

            Phoenices primi, famae si creditur, ausi
            Mansuram rudibus vocem signare figuris.
            Nondum flumineas Memphis contexere biblos
            Noverat; et saxis tantum volucresque feraeque
            Sculptaque servabant magicas animalia linguas.

     Et ici les tmoignages littraires sont pleinement confirms par
     les dcouvertes de la science moderne. Nous ne connaissons aucun
     alphabet proprement dit antrieur  celui des Phniciens, et tous
449  ceux dont il existe des monuments, ou qui se sont conservs en
     usage jusqu' nos jours, procdent plus ou moins directement du
     premier alphabet, combin par les fils de Ken'an et rpandu par
     eux sur la surface du monde entier.

       [Illustration 473: Portion de la stle de Ms'a, roi de Moab[1].]

       [Note 1: Comme type de l'alphabet smitique de 22 lettres,
       invent par les Phniciens, nous ne pouvions choisir mieux que le
       plus ancien monument de cette criture que l'on possde
       jusqu'ici, et en mme temps le plus important au point de vue
       historique. C'est la stle triomphale leve par Ms'a, roi de
       Moab,  la suite de ses guerres contre le royaume de Yisral, en
       896 avant J.-C., guerres racontes galement, mais au point de
       vue des Hbreux, dans le chapitre III du IIe livre des Rois (IVe
       dans la Vulgate latine). Ce monument, dcouvert en 1869 par M.
       Clermont-Ganneau,  Dhibn dans l'ancien pays de Moab, est
       aujourd'hui l'un des plus prcieux joyaux pigraphiques de notre
       Muse national du Louvre. Il a t l'objet des tudes ritres
       de tous les matres de la science. Nous en reproduisons en
       fac-simil la moiti suprieure, qui se traduit de la manire
       suivante, d'aprs MM. Clermont-Ganneau et Renan:

       Je suis Ms'a, fils de Kmoschgad, roi de Moab, le--Dabonite.
       Mon pre a rgn sur Moab trente annes, et moi j'ai rgn--aprs
       mon pre. Et j'ai construit ce haut-lieu  Kmsch dans
       Qar'hah...--car il m'a sauv de tous les agresseurs et m'a permis
       de regarder avec ddain tous mes ennemis.

       'Omri--fut roi de Yisral et opprima Moab pendant de longs jours,
       car Kmsch tait irrit contre sa--terre. Et son fils lui
       succda, et il dit, lui aussi: J'opprimerai Moab; en mes jours
       je lui commanderai,--et je l'humilierai, lui et sa maison. Et
       Yisral fut ruin, ruin pour toujours. Et 'Omri s'tait empar
       de la terre de--Meh-db, et il y demeura, lui [et son fils, et]
       son fils vcut quarante ans--et Kmsch [l'a fait prir] de mon
       temps.

       Alors je btis Ba'al Me'n, et j'y fis des... et je
       construisis--Qiriatham.

       Et les hommes de Gad [demeuraient] dans le pays [de 'Atrth]
       depuis un temps immmorial, et avait construit pour lui le
       roi--de Yisral la ville (de 'Atrth). J'attaquai la ville et je
       la pris, et je tuai tout le peuple--de la ville, en spectacle 
       Kmsch et  Moab, et j'emportai de l l'Ar(il de David, et je
       le tranai  terre) devant la face de Kmsch,  Qerith, et j'y
       transportai les hommes de Scharn et les hommes--de Ma'harth.

       Et Kmsch me dit: Va! prends Nbah sur Yisral. Et--j'allai de
       nuit, et je combattis contre la ville depuis le lever de l'aube
       jusqu' midi, et je [la] pris.

       Il faut noter sur ce monument, comme une particularit de
       palographie unique, la faon dont les mots sont spars par des
       points et les phrases par un trait vertical. C'est ce qui en a
       singulirement facilit l'interprtation.

       Dans le livre qui sera consacr  l'histoire des Isralites, nous
       reviendrons avec dtail sur les vnements relats dans cette
       inscription et sur son importance historique hors de pair.]

     Nous reviendrons sur la question de l'alphabet phnicien, de son
     invention et de sa propagation, dans le livre de la prsente
     histoire qui sera spcialement consacr  ce peuple. Nous
     tudierons alors comment les Kennens ont puis parmi les
     phontiques de l'criture gyptienne, dans son type hiratique, les
     vingt-deux lettres dont ils firent leur alphabet. Nous montrerons
450  comment, sauf le cuniforme perse, tous les alphabets de l'univers
     procdent de l'invention unique dont le foyer fut en Phnicie; nous
     tablirons les diffrents courants de drivation qui rpandirent
     dans les directions les plus opposes l'usage de l'criture
     purement alphabtique, et nous esquisserons alors la distribution
     et les caractres distinctifs des diverses familles d'critures
     sorties de cette source, car il y en a d'aussi nettement dlimites
     que les familles de langues. Ici tous ces renseignements seraient
     moins bien  leur place. Nous avons voulu seulement y complter
     l'ensemble des notions d'un caractre gnral, qui taient
     indispensables  placer comme une sorte d'introduction en tte de
     nos rcits d'histoire, en rsumant, aprs avoir parl des races et
     des langues, les phases originaires de l'art d'crire jusqu'au
     moment o il atteignit  la perfection par l'invention de
     l'alphabet. C'tait, d'ailleurs, comme le dernier chapitre de notre
     tude des origines de la civilisation. Celle-ci nous apparatra
     dsormais constitue, au milieu de la pleine lumire de l'histoire,
     dans les annales des grandes nations de l'Orient antique, qui,
     dsormais, rempliront les livres suivants de notre ouvrage.

     FIN DE TOME PREMIER.
452



                         TABLES DU TOME PREMIER
453



     TABLE DES GRAVURES
     DU TOME PREMIER


                                                                 Pages.

     1. Adam et 'Havah au Paradis terrestre, prs de l'Arbre de la
     science du bien et du mal, tents par le serpent, peinture
     chrtienne des Catacombes de Rome.                             3

     2. Vue du mont Ararat en Armnie (d'aprs l'_Univers
     pittoresque_).                                                12

     3. Noa'h et sa famille dans l'arche avec les animaux,
     sculpture d'un sarcophage des premiers sicles chrtiens,
      Trves.                                                     13

     4. Le dieu Khnoum formant l'oeuf de l'univers sur le tour 
     potier, bas-relief gyptien du temple de Phil.               20

     5. L'homme form par le dieu Khnoum et dou de la vie,
     bas-relief gyptien du temple d'Esneh.                        21

     6. Promthe formant l'homme, mdaillon d'une lampe romaine de
     terre-cuite, emprunt au recueil de Passeri. 24

     7. Promthe drobant le feu cleste, mdaillon d'une lampe
     romaine de terre-cuite emprunt au recueil de Passeri.    _Ibid_

     8. La plante de vie garde par des gnies ails, bas-relief
     assyrien du palais de Nimroud (l'ancienne Kala'h), conserv
     au Muse Britannique.                                         33

     9. Adoration de la plante de vie, bas-relief du monument du
     roi assyrien Asschour-a'h-iddin, connu sous le nom de Pierre
     noire de lord Aberdeen et conserv au Muse Britannique.     34

     10. L'arbre et le serpent sur un cylindre babylonien du Muse
     Britannique.                                                  35

     11. Sarcophage romain du Muse du Capitole, retraant la fable
     de Promthe.                                                 36

     12. L'arbre et le serpent sur un vase phnicien trouv en
     Cypre, du Metropolitan Museum of Art de New-York.             37

     13. Horus combattant le serpent Apap, bas-relief gyptien du
     temple d'Edfon.                                               39

     14. Mithra combattant Angrmainyous sous la forme d'un serpent,
     intaille de travail perse du temps des Sassanides, d'aprs
     Lajard.                                                       40

     15 et 16. La Gigantomachie hellnique, peintures des deux
     faces d'une amphore  figures rouges, du IVe sicle avant
     J.-C., dcouverte dans l'le de Milo (Archipel grec) et
     conserve au Muse du Louvre.                              52-53

     17. Le dieu Raman, d'aprs un cylindre assyrien.              62

     18. La desse Ischtar, d'aprs un cylindre assyrien du Muse
     Britannique.                                                  63

     19. Le dieu Bel, d'aprs un cylindre babylonien.              64

     20. Le _Matsyavatara_, incarnation de Vischnou en
     homme-poisson pour sauver Manou du dluge, peinture indienne
     moderne.                                                      69

     21. Le dieu a, moiti homme et moiti poisson, d'aprs un
     bas-relief assyrien du palais de Nimroud (l'ancienne Kala'h),
     conserv au Muse Britannique.                                70

     22. Libations et offrandes au tombeau, suivant l'usage attique,
     peinture d'un _lcythos_ dcor au trait rouge sur fond blanc,
     dcouvert  Athnes et conserv au Muse Britannique.         73

     23. Le dluge de Noa'h sur une monnaie de bronze d'Apame de
     Phrygie,  l'effigie de Septime Svre.                       76

     24. La desse Tefnout  tte de lion, d'aprs un bas-relief
     gyptien.                                                     79

     25. Le dieu R  tte d'pervier, d'aprs un bas-relief
     gyptien.                                                _Ibid._

     26. Le dluge et les premires migrations humaines, suivant
     la tradition du Mexique; extrait de la gravure faite au
     sicle dernier d'aprs la copie d'un manuscrit indigne de
     Cholula, excute en 1566 par Pedro de los Rios.              83

     27. Tableau du dluge dans le manuscrit chronologique
     mexicain, dit _Codex Vaticanus_.                              85

     28. Un paradis artificiel assyrien, d'aprs un bas-relief du
     palais de Keyoundjik (l'ancienne Ninive), conserv au Muse
     Britannique.                                                 106

     29. Les trois juges des enfers dans la mythologie grecque,
     Minos, aque et Rhadamanthe, d'aprs les peintures d'un vase
     dcouvert  Canosa, dans l'ancienne Apulie, et aujourd'hui
     conserv au Muse de Karlsruhe.                              108

     30. Les quatre races humaines admises par les gyptiens,
     d'aprs les peintures du tombeau du roi Sti Ier (XIXe
     dynastie),  Thbes.                                         111

     31. Les ruines du Birs-Nimroud, pyramide  tage de Borsippa,
     en Babylonie, identifie sans preuves par quelques-uns  la
     Tour de Babel, d'aprs l'_Expdition en Msopotamie_ de M.
     Oppert.                                                      117

     32. Silex clat en forme de grattoir, des terrains miocnes
     suprieurs (marnes lacustres de Thenay, Loir-et-Cher), d'aprs
     le _Prcis de palontologie humaine_ de M. le docteur Hamy.  122

     33. Petite pointe de flche en silex des alluvions pliocnes
     suprieures de Saint-Prest (Eure-et-Loir), d'aprs le mme
     ouvrage.                                                     124

     34. Hache lancole en silex des dpts quaternaires de
     Saint-Acheul, prs Amiens, d'aprs l'ouvrage de Lyell sur
     l'_Anciennet de l'homme_.                                   131

     34 et 35. Instruments en silex, hachette ovale et peroir,
     des terrains quaternaires d'Abbeville et de Saint-Acheul,
     d'aprs le mme ouvrage.                                     132

     36. Lame de silex des sablires de Levallois-Clichy, prs Paris,
     ayant servi de couteau, d'aprs le _Prcis de palontologie
     humaine_ de M. Hamy.                                         133

     37. Hache triangulaire en silex de la grotte du Moustier
     (Dordogne), d'aprs les _Reliqui aquitani_ de Lartet et
     Christy.                                                 _Ibid._

     38. Vue latrale de la portion de crne humain, de l'ge
     quaternaire, trouve dans la caverne de Neanderthal, prs de
     Dusseldorf, d'aprs Lyell.                                   137

     39. Profil des crnes quaternaires de Neanderthal et d'Engis
     et du crne d'un Australien de Port-Adlade, d'aprs Lyell. 138

     40. Grattoir en silex des alluvions quaternaires, d'aprs le
     _Prcis de palontologie humaine_ de M. le docteur Hamy.     140

     41. Harpon en os, dcor d'une tte de cheval, dcouvert 
     Laugerie-Basse (Dordogne), d'aprs le mme ouvrage.      _Ibid._

     42. Grattoir en silex de forme allonge des cavernes du
     Prigord, d'aprs le mme ouvrage.                           141

     43. Petit harpon en os, provenant de la caverne de Massat
    (Arige), d'aprs le mme ouvrage.                        _Ibid._

     44. Gravure sur un morceau de schiste, reprsentant l'ours
     des cavernes, dcouverte dans la grotte du Bas-Manat (Arige),
     d'aprs le _Bulletin de la Socit d'anthropologie_ de
     Paris.                                                       141

     45 et 46. Manches de poignards sculpts en ivoire, reprsentant
     des rennes et provenant de la grotte de Montastruc, d'aprs le
     _Prcis de palontologie humaine_ de M. le docteur Hamy.     143

     47. Lame d'ivoire de la grotte de La Madeleine (Dordogne),
     avec reprsentation de mammouth, d'aprs les _Reliqui
     aquitanic_ de Lartet et Christy.                        _Ibid._

     48. Figures diverses sur un morceau de bois de renne
     provenant de La Madeleine, d'aprs le mme ouvrage.      _Ibid._

     49. Tte de vieillard dcouverte  Cro-Magnon (Dordogne),
     d'aprs la _Confrence_ de M. Broca _sur les troglodytes de
     la Vzre_.                                                  145

     50. Tte de femme dcouverte  Cro-Magnon, d'aprs la mme
     source.                                                  _Ibid._

     51. Crne d'homme provenant de la grotte du Trou du Frontal
     (Belgique), d'aprs le _Prcis de palontologie humaine_ de
     M. le docteur Hamy.                                          149

     52. Hache en pierre polie, de France.                        156

     53. Hache en pierre polie, de France.                        157

     54. Hache de pierre polie, avec son emmanchement en bois et
     en corne de cerf, provenant des villages lacustres de la
     Suisse.                                                  _Ibid._

     55. Nucleus d'obsidienne, provenant de l'Archipel grec.      159

     56. Dolmen de Duneau (Sarthe).                               160

     57. Alle couverte de la Pierre-Turquaise prs l'Isle-Adam
     (Seine-et-Oise).                                             161

     58. Dolmen de l'Hindoustan, d'aprs Ferguson, _Rude stones
     monuments_.                                                  164

     59. Dague en silex du Danemark, d'aprs sir John Lubbock,
     _L'homme prhistorique_.                                     165

     60, 61 et 62. Pointes de lances grossires des
     _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie, d'aprs le mme
     ouvrage.                                                     166

     63. Restitution d'un village lacustre de la Suisse, d'aprs
     M. le docteur Hamy.                                          168

     64. Habitations sur pilotis des Arfakis, du havre de Dori
     (Nouvelle-Guine), d'aprs Dumont-d'Urville.                 169

     65. Urne cinraire en terre noire reprsentant un groupe
     d'habitations lacustres, dcouverte dans un tumulus 
     Adersleben (Bavire), d'aprs sir John Lubbock.              170

     66. Urne cinraire de terre noire du Latium, en forme de
     hutte ronde ou _tugurium_.                               _Ibid._

     67. Fragment de tissu provenant des habitations lacustres
     de la Suisse, d'aprs sir John Lubbock.                  _Ibid._

     68. Collier trusque, avec pour pendant une pointe de
     flche en silex; Muse du Louvre, collection Campana.        182

     69. Hache de pierre polie sur laquelle ont t graves
     postrieurement des reprsentations mithriaques; Muse de
     la Socit Archologique d'Athnes.                          183

     70. 71 et 72. Les trois types principaux de celts ou hachettes
     de bronze, d'aprs sir John Lubbock, _L'homme
     prhistorique_.                                              185

     73, 74 et 75. Modes d'emmanchement des trois types de haches
     de bronze, d'aprs le mme ouvrage.                          189

     76, 77 et 78. pes de bronze, de France et du Danemark,
     d'aprs le mme ouvrage.                                     192

     79, 80 et 81. Dagues en bronze, d'Irlande et du Danemark,
     d'aprs le mme ouvrage.                                     195

     82 et 83. Pointes de lances en bronze, de Danemark et
     d'Irlande, d'aprs le mme ouvrage.                          198

     84. Pointe de lance en silex taill  petits clats, du
     Danemark.                                                    199

     85 et 86. Bracelets de bronze, des habitations lacustres de
     la Suisse, d'aprs sir John Lubbock.                         205

     87, 88, 89 et 90. pingles  cheveux en bronze; des
     palafittes des lacs de la Suisse, d'aprs la mme source.    207

     91. Tte de l'Apollon du Belvdre, type idal de la race
     blanche dans sa division aryo-europenne.                    225

     92, 93, 94 et 95. Crnes des quatre races fondamentales de
     l'humanit, vus de profil, d'aprs l'_Histoire naturelle de
     l'homme_ de Prichard.                                        228

     96, 97, 98 et 99. Crnes des quatre races fondamentales de
     l'humanit, vus par en haut.                                 229

     100. Indien de la caste brahmanique, d'aprs Prichard, type
     de la race blanche dans sa division aryo-asiatique.          231

     101. Arabe Bdouin, d'aprs le _Tour du monde_, type de la
     race blanche dans sa division smitique ou syro-arabe.       233

     102. Chinois, d'aprs Prichard, type de la race jaune.       235

     103. Ngre de la cte de Mozambique, d'aprs Prichard, type
     de la race noire dans sa division africaine.                 237

     104. Papou de la Nouvelle-Guine, d'aprs Prichard, type de
     la race noire dans sa division plagienne.                   239

     105. Indien Sauk, de l'Amrique du Nord, d'aprs Prichard,
     type de la race rouge.                                       241

     106. Galla de l'Abyssinie, d'aprs Prichard, type de la
     sous-race thiopico-berbre.                                 243

     107. Kalmouk sibrien, d'aprs Prichard, type de la sous-race
     altaque dans ses varits les plus rapproches de la race
     jaune pure.                                                  245

     108. Kamtchadale, d'aprs Prichard, type de la sous-race
     hyperborenne.                                               247

     109. Malay, d'aprs Prichard, type de la sous-race
     malayo-polynsienne dans sa division malaye.                 249

     110. Tahitien, d'aprs Prichard, type de la sous-race
     malayo-polynsienne dans sa division canaque ou
     polynsienne.                                                254

     111. Australien, d'aprs Prichard.                           255

     112. Femme hottentote, d'aprs Prichard, type de la sous-race
     hottentote.                                                  257

     113. Captif de la nation des Lebou, d'aprs les sculptures du
     palais de Mdinet-Abou,  Thbes, excutes sous Rmessou III,
     de la XXe dynastie.                                          271

     114. Indigne du pays de Pount, d'aprs les bas-reliefs
     gyptiens du temple de Der-el-Bahari,  Thbes, lev
     pendant la minorit de Tahoutms III.                        272

     115. Un prince des Khtas, d'aprs un bas-relief gyptien
     d'Ibsamboul en Nubie.                                        273

     116. Captif des Amorim de Qadesch, sculpture gyptienne de
     Mdinet-Abou.                                                274

     117. Phnicien du temps de la XVIIIe dynastie gyptienne,
     d'aprs les peintures du tombeau de Rekh-ma-Ra,  Thbes,
     datant du rgne de Tahoutms III.                            275

     118. Guerrier kennen de la Palestine, reprsentation
     gyptienne du temps de la XIXe dynastie.                     276

     119 et 120. Ttes d'lamites de la classe infrieure, au type
     ngrode, d'aprs les sculptures assyriennes du palais du roi
     Asschour-bani-abal  Koyoundjik, l'ancienne Ninive.          280

     121. Tte d'un lamite de la classe aristocratique, du type
     smitique, d'aprs les mmes sculptures.                     281

     122, 123 et 124. Types d'Assyriens, d'aprs les sculptures
     indignes.                                                   283

     125 et 126. Les deux types de visages des Babyloniens, d'aprs
     les sculptures du palais de Koyoundjik retraant les campagnes
     du roi ninivite Asschour-bani-abal en Babylonie.         _Ibid._

     127. Captif de la nation des Schasou, nomades smitiques
     du dsert entre l'gypte et la Syrie, d'aprs les sculptures
     gyptiennes du palais de Mdinet-Abou.                       287

     128. Guerriers du peuple de Khar ou des Aramens mridionaux,
     reprsentation gyptienne du temps de la XVIIIe dynastie.    290

     129. Ambassadeur des Routennou ou Aramens septentrionaux,
     d'aprs les peintures d'un tombeau de Thbes datant du rgne
     de Toutankh-Amen (XVIIIe dynastie).                          294

     130. Guerrier Iranien ou Mdo-Perse, portant la robe mdique,
     d'aprs les sculptures de Perspolis.                        295

     131. Guerriers des nations plasgiques (T'akkaro ou Teucriens
     et Touirscha ou Tyrrhniens) au temps de la XXe dynastie
     gyptienne, figures empruntes aux bas-reliefs historiques
     de Mdinet-Abou.                                             298

     132. Perse en costume national, d'aprs les sculptures de
     Perspolis.                                                  301

     133. Captif ngre, reprsentation gyptienne, d'aprs les
     sculptures de Mdinet-Abou.                                  303

     134. Captif ngre, reprsentation gyptienne, d'aprs les
     sculptures de Mdinet-Abou.                                  304

     135 et 136. Types touraniens de la Mdie, d'aprs les
     bas-reliefs assyriens du palais de Sin-akhe-irib 
     Koyoundjik.                                                  307

     137. Mde aryen en costume national, d'aprs les sculptures
     de Perspolis.                                               308

     138. Type touranien de la Chalde, plaquette de terre cuite
     conserve au Muse Britannique.                              309

     139. Morceau de bois de renne portant des entailles
     significatives, provenant de l'ossuaire de Cro-Magnon
     (Dordogne), d'aprs la _Confrence_ du docteur Broca _sur
     les troglodytes de la Vzre_.                               399

     140. Quippo pruvien de l'poque incasique, d'aprs le
     _Magasin pittoresque_.                                       400

     141. Spcimens des _koua_ ou diagrammes symboliques dont les
     Chinois attribuent l'invention  l'empereur Fouh-Hi.         401

     142. Dessins pictographiques des Esquimaux sur des
     instruments d'os, d'aprs l'ouvrage de sir John Lubbock sur
     _Les origines de la civilisation_.                           403

     143. Reprsentation pictographique de l'poque quaternaire
     sur un morceau de bois de renne provenant de la grotte de La
     Madeleine (Dordogne), d'aprs les _Reliqui aquitanic_ de
     Lartet et Christy.                                           404

     144. Sculptures pictographiques sur un rocher,  Skebbervall,
     dans le Bohuslan (Sude), d'aprs la _Revue archologique_.  405

     145. Ptition pictographique indienne au Prsident des
     tats-Unis, d'aprs sir John Lubbock.                        407

     146. Biographie pictographique de Wingemund, chef des
     Delawares, d'aprs Schoolcraft, _Indian tribes of
     North-America_.                                              408

     147 et 148. Planches funraires de chefs indiens de
     l'Amrique du Nord, d'aprs Schoolcraft et sir John
     Lubbock.                                                  _Ibid_

     149. Figures traces sur une des dalles de la chambre
     intrieure du tumulus du Man-Lud  Locmariaker (Morbihan),
     d'aprs la _Revue archologique_.                            409

     150. Sculptures pictographiques d'un rocher des bords de
     l'Irtysch en Sibrie, d'aprs Spassky, _Inscriptiones
     Sibiric_.                                                   410

     151 et 152. Tatouages de Maoris de la Nouvelle-Zlande,
     d'aprs sir John Lubbock.                                    411

     153. Dessins de tatouage sur une des dalles de l'alle
     couverte de Gavr'Innis (Morbihan), d'aprs le moulage
     conserv au Muse de Saint-Germain.                          412

     154. Bas-relief accompagn d'inscriptions en hiroglyphes
     'hittites, sculpt sur un rocher  Ibriz, dans l'ancienne
     Lycaonie; d'aprs les _Transactions of the Society of
     Biblical Archology_.                                        414

     155. Une page du manuscrit yucatque de Dresde, spcimen de
     l'criture calculiforme des Mayas.                           415

     156. Drivation des signes hiratiques gyptiens du trac
     linaire des hiroglyphes, d'aprs la _Grammaire
     hiroglyphique_ de Champollion.                              416

     157. Frise hiroglyphique d'un des temples de Karnak, renfermant
     le nom du pharaon Rmessou IV, d'aprs Champollion.          418

     158. Caractres cuniformes avec les tracs hiroglyphiques
     dont ils drivent, tablette assyrienne du Muse Britannique. 420

     159. Peinture figurative mexicaine de la collection Mendoza,
     accompagne de lgendes explicatives; retraant l'histoire de la
     fondation de Mexico et des conqutes de ses premiers rois.   425

     160. Spcimens des anciens signes figuratifs qui ont servi de
     point de dpart  l'criture chinoise.                       428

     161. Spcimen du type cursif d'criture chinoise appel
     _thso_.                                                     429

     162. Exemple du type archaque de l'criture cuniforme; dbut
     de l'incription de Nabou-koudourri-ouour dite de la Compagnie
     des Indes, conserve au Muse Britannique.                  432

     163. Exemple du type babylonien rcent de l'criture
     cuniforme; le mme texte transcrit dans ce caractre.       433

     164. Texte gyptien en criture hiratique; dbut d'une
     tablette de la collection Rogers.                            436

     165. Le mme texte transcrit en hiroglyphes du type
     linaire.                                                    437

     166. Fragment d'un contrat gyptien en criture dmotique,
     appartenant au Muse du Louvre.                              439

     167. Spcimen de l'alphabet smitique de 22 lettres, invent
     par les Phniciens, dans le type le plus ancien qu'on en
     connaisse; partie de l'inscription de la stle triomphale de
     Ms'a, roi de Moab (IXe sicle avant J.-C.), conserve au
     Muse du Louvre.                                             449




     TABLE
     DES CARTES INSRES DANS LE TEXTE

                                                                  Pages.

     1. Localisation des donnes gographiques de la Gense sur
     le 'Eden et les contres environnantes, dans la rgion du
     Pamir.                                                        98

     2. Gographie des traditions paradisiaques des peuples
     iraniens et indiens.                                          99

     3. Localisation des fleuves paradisiaques dans la
     Msopotamie.                                                 101

     4. Distribution gographique des races admises par les
     gyptiens.                                                   305

     5. Systme de l'ethnographie des livres sacrs iraniens.     306


       *       *       *       *       *


     CARTE TIRE HORS TEXTE

     Ethnographie du chapitre X de la Gense ( placer  la
     p. 266).                                                     460




     TABLE DES MATIRES
     DU TOME PREMIER


                                                               Pages.

     Prface de la premire dition.                              I

     Prface de la troisime dition.                          XIII

     Prface de la neuvime dition.                            XIX




     LIVRE PREMIER

     LES ORIGINES

     CHAPITRE PREMIER.--LE RCIT DE LA BIBLE.

      1.--_L'espce humaine jusqu'au dluge_.

     Le rcit de la Bible sur les origines de l'histoire
     humaine, son caractre et son autorit.                      3
     Cration de l'homme.                                         5
     Le premier pch.                                            6
     Absence de date assigne dans la Bible  la naissance du
     genre humain.                                                7
     Les enfants du premier couple.                               8
     Qan, son crime et sa race.                            _Ibid._
     Scheth et sa descendance.                                    9

      2.--_Le dluge_.

     Pch des enfants de Dieu avec les filles des hommes,
     corruption de l'humanit.                                   10
     Rcit biblique du dluge.                              _Ibid._
     Remarques sur quelques-unes des expressions de ce rcit.    11
     Cessation du dluge.                                        12
     Sortie de l'arche.                                          13
     Alliance de Dieu avec l'humanit nouvelle, issue de Noa'h.  14
     L'ivresse de Noa'h et la maldiction de Ken'an.       _Ibid._

      3.--_Dispersion des peuples_.

     Les descendants de Noa'h.                                   14
     Construction de la Tour de Babel et confusion des langues.  15
     Ce que la Bible dit au sujet de l'poque du patriarche
     Phaleg.                                                _Ibid._


     CHAPITRE II.--TRADITIONS PARALLLES AU RCIT BIBLIQUE.

      1.--_La cration de l'homme_.

     Relation du rcit biblique avec les traditions des autres
     peuples de l'antiquit sur les premiers ges.               17
     Son affinit particulirement troite avec les rcits
     chaldens.                                                  18
     Ide de l'autochthonisme des premiers hommes.               19
     Tradition phnicienne.                                      20
     La formation des premiers anctres de l'humanit dans les
     ides des gyptiens.                                        21
     L'homme faonn de terre.                                   22
     Rcit babylonien.                                      _Ibid._
     Manque de narration de la cration de l'homme dans les
     fragments jusqu'ici retrouvs de la Gense assyrienne.      23
     Les fables grecques sur Promthe formateur de l'humanit.  24
     Gaymaretan, le premier homme dans la cosmogonie des livres
     iraniens attribus  Zarathoustra (Zoroastre).              25
     Naissance de Maschya et Maschyna.                     _Ibid._
     Notion de l'androgyne primordial, spar en deux pour
     former le premier couple.                                   26

      2.--_Le premier pch_.

     L'ide de la flicit dnique des premiers hommes chez les
     gyptiens.                                                  26
     Chez les peuples aryens.                               _Ibid._
     Leur thorie des quatre ges de l'humanit.                 27
     Absence de cette thorie dans la Bible.                _Ibid._
     Sa contradiction avec celle du pch originel.              28
     Elle implique une ide de pjoration, de dcadence
     continue.                                              _Ibid._
     La croyance biblique et chrtienne a enfant, au contraire,
     la  doctrine du progrs continu de l'humanit.              29
     Le pch originel dans les croyances du zoroastrisme.       30
     Le pch de Yima.                                           31
     Le pch de Maschya et Maschyna.                      _Ibid._
     Le pch d'Idhunna dans l'Edda des Scandinaves.             32
     Nous ne possdons pas jusqu'ici de rcit chalden du
     premier pch.                                         _Ibid._
     L'arbre de vie sur les monuments babyloniens et assyriens.  33
     Les simulacres de l'arbre de vie chez les Chaldo-Assyriens
     et l'_ascherah_ des populations palestiniennes.             34
     Cylindre babylonien qui parat se rattacher  un mythe
     analogue au rcit biblique sur le premier pch.            35
     Vestiges d'un mythe pareil chez les Phniciens.        _Ibid._
     L'homme et la femme auprs de l'arbre, sur les sarcophages
     romains o est sculpte l'histoire de Promthe.            36
     Vase phnicien de Cypre avec l'arbre et le serpent.         37
     L'esprit de cette tradition ne devait pas tre en Chalde
     et en Phnicie le mme que dans la Bible.              _Ibid._
     Les mythes de l'arbre cosmique et du fruit de feu.          38
     La Bible transforme le mythe physique en enseignement
     spirituel et                                    moral. _Ibid._
     Le serpent dans la symbolique religieuse de l'antiquit.    39
     Le serpent ennemi des dieux clestes en gypte et en
     Phnicie.                                                   40
     Dans le zoroastrisme.                                  _Ibid_.
     Transfiguration que la Bible fait subir ici  un symbole
     originairement naturaliste.                                 41

      3.-_Les gnrations antdiluviennes_.

     Les dix gnrations d'anctres primordiaux chez un grand
     nombre de peuples, comme dans la Bible.                     41
     Tableau parallle des dix rois antdiluviens de la tradition
     chaldenne, recueillie par Brose, et des dix patriarches
     antdiluviens de la Gense.                                 43
     Dix employ comme nombre rond dans les gnalogies.         44
     Vestige d'un temps primitif o la numration ne s'levait
     pas au-dessus de dix.                                  _Ibid._
     Variations entre dix et sept pour le nombre rond des
     anctres primordiaux.                                       45
     Traditions qui lient un fratricide  la fondation de la
     premire ville.                                             46
     Croyance, gnralement rpandue dans l'antiquit, aux gants
     primitifs.                                             _Ibid._
     Ide de violence et de rvolte contre le ciel qui s'attachent
      ces gants.                                               48
     La Gigantomachie des Grecs, mythe purement physique.        50
     La Titanomachie.                                            51
     Les Titans de la famille de Iaptos et le Yapheth biblique. 54
     Le mythe des Aloades.                                       55

      4.--_Le dluge_.

     Universalit de la tradition du dluge chez toutes les
     races, sauf la race noire.                                  55
     Ncessit d'carter pourtant de la question certains rcits
     qui se rapportent uniquement  des faits d'un caractre
     local.                                                      56
     L'inondation de Yao et les travaux de Yu en Chine.     _Ibid_.
     La lgende de Botchica au Cundinamarca.                     57
     Tradition chaldenne du dluge.                        _Ibid._
     Rcit de Brose.                                            58
     Rcit original dcouvert par G. Smith dans les tablettes
     cuniformes du Muse Britannique.                           59
     Traduction de ce rcit.                                     60
     Comparaison entre la narration chaldenne et celle de la
     Bible.                                                      65
     Le rcit du dluge chez les Aramens de Bambyce ou
     Hirapolis.                                                 66
     Les rcits diluviens de l'Inde.                             67
     Leur origine chaldenne.                                    68
     Traditions diluviennes de l'Iran.                           71
     Le dluge d'Ogygs chez les Grecs.                          72
     Le dluge de Deucalion.                                _Ibid._
     Variations des traditions locales.                          74
     Systme des chronographes, admettant trois dluges
     successifs.                                                 75
     Traditions diluviennes de la Phrygie.                  _Ibid_.
     Traditions des peuples celtiques.                           76
     Tradition des Lithuaniens.                                  77
     Absence de la tradition diluvienne en gypte.          _Ibid_.
     Mythe gyptien de la destruction des hommes par les dieux.  78
     Ce qu'il a de commun avec la tradition du dluge et ce
     qu'il a de diffrent.                                       81
     Les rcits diluviens de l'Amrique.                         82
     Les narrations mexicaines.                                  83
     Parent possible de ces traditions mexicaines avec celles de
     l'Inde.                                                     85
     Tradition diluvienne du Guatemala.                          86
     Traditions des tribus de l'Amrique du Nord.                87
     Les traditions diluviennes de l'Ocanie et leur caractre
     incertain.                                                  89
     Caractre d'vnement rel du dluge.                       90

      5.--_Le berceau de l'humanit postdiluvienne_.

     Le point d'arrt de l'arche dans la Bible et dans la
     tradition chaldenne.                                       92
     Difficults  admettre que l'Ararat de la Gense soit celui
     de l'Armnie.                                          _Ibid._
     La montagne sainte du Mrou dans les lgendes indiennes.    93
     L'Airyana Vadja et la montagne du Har-Berezaiti dans les
     traditions iraniennes.                                 _Ibid._
     Nom d'Aryratha donn  la montagne sainte,  laquelle se
     rattache le souvenir des origines.                          94
     Le massif du Belourtagh et du plateau de Pamir, berceau de
     l'humanit postdiluvienne.                                  95
     La tradition du berceau de l'humanit antdiluvienne et du
     Paradis terrestre s'y est aussi localise.             _Ibid._
     L'Oudyna du nord de l'Inde et le 'Eden biblique.           96
     Caractre de la description du jardin de 'Eden.        _Ibid._
     Les quatre fleuves paradisiaques de la Gense.              97
     Leur comparaison avec les fleuves paradisiaques du
     _Boundhesch_ pehlevi.                                      98
     Les quatre grands fleuves sortant du massif du Pamir.      100
     Problme particulier que soulve la mention du 'Hid-Deqel
     et du Phrath parmi les fleuves paradisiaques de la Gense
     et l'identit de leurs noms avec ceux du Tigre et de
     l'Euphrate.                                            _Ibid._
     Localisation de la tradition paradisiaque dans la
     Msopotamie, par les Chaldens.                            101
     Elle a influ sur la Gense, mais elle ne reprsente plus
     exactement la vritable forme originaire de la tradition.  102
     Probabilit de l'existence d'un Tigre et d'un Euphrate
     primitifs parmi les fleuves sortant du massif du Pamir.    103
     La terre de Nod, o Qan se retire et fonde la ville de
     'Hanoch.                                               _Ibid._
     Khotan et ses traditions trs antiques.                _Ibid._
     La Montagne de l'Assemble des dieux dans les croyances
     religieuses des Chaldo-Assyriens.                         104
     Les paradis des monarques asiatiques, imitation du jardin
     dnique de la montagne sainte.                            105
     Les jardins suspendus.                                     106

      6.--_Le patriarche sauv du dluge et ses trois fils_.

     Manire dont les traditions chaldennes runissent sur la
     tte de 'Hasis-Adra, le juste sauv du dluge, les donnes
     que la Bible rpartit entre Noa'h et 'Hanoah.              107
     Confusion du rnovateur et du premier auteur de l'humanit
     dans la tradition aryenne, Manou correspondant  la fois 
     Adam et  Noa'h.                                       _Ibid._
     Le Minos des Hellnes.                                     108
     Noa'h plantant la vigne et Nahouscha conquis par Soma.     109
     Les trois fils de Noa'h et les trois fils de Lemech, les
     uns et les autres chefs de races.                          110
     Division des races humaines, telles que les admettaient les
     gyptiens.                                             _Ibid._
     Les trois fils de Thraetaona dans la lgende
     iranienne.                                             _Ibid._
     Comparaison de ces systmes ethnographiques.               112
     Les trois frres, Cronos, Titan et Promthe, dans les
     extraits de Brose.                                    _Ibid._
     Version de leur histoire mythique chez Mose de Khorne.   113
     Le cycle des lgendes des Iaptides chez les Grecs.        114

      7.--_La Tour des langues_.

     Le rcit de la construction de la Tour de Babel et de la
     confusion des langues ne se retrouve, paralllement  la
     Bible, que dans la tradition chaldenne.                   115
     Ce rcit est indpendant de sa localisation  Babylone.    116
     Dfaut de fondement de l'opinion vulgaire, qui voit les
     ruines de la Tour de Babel dans le Birs-Nimroud.           118


     CHAPITRE III.--VESTIGES MATRIELS DE L'HUMANIT PRIMITIVE.


      1.--_L'homme des temps gologiques_.

     L'archologie prhistorique, sa mthode et ses rsultats.  119
     La palontologie humaine.                                  120
     Silex travaills des terrains miocnes.                    121
     Le problme de l'homme des temps tertiaires.               122
     La premire priode glaciaire.                         _Ibid._
     Nouvelle faune qui y succde.                              123
     Vestiges de l'homme dans les dpts pliocnes suprieurs.  124
     tat des continents et migrations animales  cette
     poque.                                                _Ibid._
     La priode quaternaire et ses conditions dans le relief
     des continents, le climat et la faune.                     126
     Les climats continentaux et les climats insulaires.        128
     Restes de l'industrie humaine dans les dpts
     quaternaires.                                              130
     Vie des hommes de cette poque dans nos contres.          131
     Faits analogues constats en dehors de l'Europe,
     particulirement en Asie.                                  134
     Les races humaines de l'poque quaternaire.                133
     Dolichocphales et brachycphales.                         137
     La race de Neanderthal et de Canstadt, et ses descendants
     parmi la population.                                       138

      2.--_L'homme des cavernes de l'ge du renne_.

     L'ge du renne et les cavernes qui offrent les restes de
     l'industrie de l'homme de cette priode.                   140
     Habile travail des instruments de pierre et d'os.      _Ibid._
     Dessins tracs sur des pierres et des os.                  142
     Existence d'un systme de numration et de rites
     funraires.                                                144
     La race de Cro-Magnon et ses descendants actuels.      _Ibid._
     La race brachycphale de Furfooz et ses descendants
     actuels.                                                   147
     Modifications des continents, du climat et de la faune
     aprs l'ge du renne.                                      150
     Apparition en Occident des populations de l'ge de la
     pierre polie.                                              152
     Les hommes des cavernes dans les traditions de l'antiquit
     classique.                                                 154

      3.--_Restes matriels de l'poque nolithique_.

     L'ge nolithique ou de la pierre polie.                   156
     Armes et instruments de cette poque.                      157
     Centres de fabrication des outils de pierre et commerce.   158
     Identit de la faune de cette poque avec celle
     d'aujourd'hui.                                             159
     Les dolmens et les alles couvertes.                       160
     La race des dolmens et les Atlantes des traditions
     lgendaires.                                               162
     Les brachycphales septentrionaux de la mme priode.      163
     Monuments mgalithiques dans l'Afrique septentrionale, en
     Orient et jusque dans l'Inde.                              164
     Ressemblance des objets de la priode nolithique dans
     toutes les parties du monde.                               164
     Perfection singulire de ceux de la Scandinavie.           165
     Les _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie.                166
     Les _terramare_ de l'Emilie.                               167
     Les palafittes ou villages lacustres de la Suisse.         168
     Progrs considrable de civilisation marqu dans ces
     derniers.                                                  170
     Commencement de l'agriculture.                             171

      4.--_Relation de temps entre les diverses poques des
     dveloppements initiaux de l'industrie humaine_.

     Le travail des mtaux, chez quelques peuples, dans un tat
     encore presque sauvage.                                    171
     Inventeurs divins attribus  ce travail chez la plupart des
     peuples.                                                   172
     La mtallurgie du cuivre et celle du fer.              _Ibid._
     Travail primitif du fer mtorique.                        173
     Les trois poques de l'ge de la pierre sont trois stages
     successifs du dveloppement initial de la civilisation, non
     trois poques chronologiques, ni surtout synchroniques pour
     les diffrents pays et les diffrents peuples.         _Ibid._
     Populations qui ne sont jamais sorties de l'ge de la
     pierre.                                                    174
     Le Thoubal-qan de la Bible et le peuple mtallurgiste de
     Thoubal.                                               _Ibid._
     Les trois centres primitifs de la mtallurgie.             175
     Exceptions  la marche ordinaire du progrs du travail des
     mtaux, les Polynsiens.                               _Ibid._
     La Chine primitive.                                        176
     L'ge nolithique, de la priode gologique actuelle, a
     normment vari comme dure suivant les pays et les
     peuples; l'ge archolithique, de la priode quaternaire,
     a t synchronique sur toute la surface du globe.          177
     Conservation de l'usage des armes et des instruments de
     pierre aprs l'invention du travail des mtaux.            178
     A quoi l'on doit reconnatre les gisements qui
     appartiennent proprement  l'ge de la pierre.             180
     Emploi tardif des armes et des instruments de pierre dans
     des rites religieux ou  titre de talismans.               182

      5.--_Les inventeurs de la mtallurgie_.

     Unit de composition du bronze prhistorique en Europe et
     en Asie, indication d'un foyer commun d'invention de la
     mtallurgie pour      tous les peuples de ces contres.    184
     Difficult de distinguer un ge du bronze et un ge du fer
     pour beaucoup de contres situes dans le rayon d'influence
     de ce foyer primitif.                                      186
     Les peuples adorateurs des dieux de la mtallurgie.    _Ibid._
     Les nations altaques et leur ancienne extension.          188
     Les Scythes dominateurs de l'Asie, de Trogue Pompe.       189
     Les nations touraniennes de l'Asie antrieure dans la haute
     antiquit.                                                 190
     Dveloppement trs ancien de la mtallurgie et des
     traditions mythiques qui s'y rapportent, chez les peuples
     Altaques.                                             _Ibid._
     Les Tchoudes.                                              191
     Les nations thibtaines.                                   193
     Populations touraniennes de l'Asie antrieure, les Schoumers
     et Akkads de la Chlde, et leur antique mtallurgie.      194
     Les peuples de Meschech et de Thoubal, envisags  ce point
     de vue.                                                    196
     Origines de la mtallurgie de l'Asie rattaches aux nations
     altaques et touraniennes.                                 197
     Importance qu'a ici la question de la fabrication du
     bronze.                                                    198
     Les gisements de l'tain.                                  199
     Dtermination du point o fut invent le travail du
     bronze.                                                    200
     L'invention de la mtallurgie antrieure  la sparation
     des trois races de l'humanit noa'hide.                    201
     Thoubal-qan et sa signification ethnique.                 202
     Assimilation probable entre les Altaques et les Touraniens,
     d'une part, et les Qanites de la Bible, d'autre part.     203
     Problme, qui se soulve ici, de l'extension qu'il faut
     donner  certains des rcits primordiaux de la Bible.      204
     Les primitives corporations mtallurgiques et leur
     caractre sacr.                                           206

      6.--_L'archologie prhistorique et la Bible_.

     Ordre absolument diffrent des faits auxquels s'attachent les
     rcits bibliques et de ceux qu'envisage l'archologie
     prhistorique.                                             208
     Pas de contradiction formelle et insoluble entre les donnes
     fournies des deux cts.                                   209
     L'anciennet de l'homme.                               _Ibid._
     Absence d'une chronologie formelle dans la Bible.          210
     Manque d'un chronomtre prcis d'aprs lequel la science
     puisse valuer en sicles et en annes la date des plus
     anciens vestiges de l'homme qu'elle constate.              211
     L'tat misrable de l'humanit primitive et son accord avec
     la doctrine de la dchance.                               212
     La thorie du progrs continu et la doctrine chrtienne.   214
     La question de l'universalit du dluge.                   216
     Difficult du problme.                                    217
     Hypothses possibles pour sa solution.                 _Ibid._
     Raisons pour limiter l'action du dluge  une partie
     seulement de l'humanit,  la descendance de Scheth.       218
     Cette thse n'est pas formellement contraire 
     l'orthodoxie.                                              219
     Divergences au sujet de l'universalit du dluge, ds le
     temps des Pres de l'glise.                               221


     LIVRE II

     LES RACES ET LES LANGUES


     CHAPITRE PREMIER.--LES RACES HUMAINES.

      1.--_L'unit de l'espce humaine et ses variations_.

     Impossibilit pour la science d'affirmer, de la mme faon
     que la religion, la descendance de tous les hommes d'un
     couple unique; elle peut seulement prouver leur unit
     d'espce.                                                  225
     Les monognistes et les polygnistes.                      226
     Influence que les convictions religieuses et philosophiques
     exercent ncessairement sur le parti que l'on prend dans ce
     grand dbat.                                           _Ibid._
     Rle qui doit appartenir  la science pure et aux
     considrations physiologiques.                             227
     L'espce, la varit et la race en histoire naturelle.     228
     Les diffrences qui sparent les races humaines ne
     constituent pas des caractres spcifiques.                229
     Influence des milieux sur la formation de ces races.       230
     Tableau de la distribution gographique des races humaines
     dans leur rapport avec les lieux et les climats.           232
     Consquences  tirer, au point de vue de son unit
     spcifique, de la diffusion de l'homme sous tous les
     climats.                                                   236

      2.--_Le cantonnement primitif de l'espce humaine et ses
     migrations_.

     Recherches de M. de Quatrefages sur ce cantonnement primitif,
     d'aprs les faits actuels.                                 238
     Leur accord avec les donnes des traditions antiques.      241
     Mesure dans laquelle les constatations les plus rcentes de
     la gologie peuvent cependant les modifier.            _Ibid._
     Le peuplement du globe par voie de migrations.             243
     Facult d'acclimatation spciale  l'homme.            _Ibid._
     Objections des polygnistes contre la doctrine du
     peuplement du globe par migrations, et leur rfutation.    245
     Les migrations terrestres.                                 246
     Les migrations maritimes.                                  248
     Problme du peuplement de l'Amrique.                      250
     Conclusion de Lyell sur cette question du peuplement du
     globe.                                                     252

      3.--_Grandes divisions des races humaines, types
     fondamentaux et types secondaires_.

     Bases de la classification des races humaines.             252
     Les trois types fondamentaux, blanc, jaune et noir.        253
     Leurs caractres physiologiques.                           254
     Le type rouge.                                             255
     Sous-races intermdiaires entre ces types
     fondamentaux.                                          _Ibid._
     Borale.                                                   256
     Altaque ou ougro-japonaise.                           _Ibid._
     Malayo-polynsienne.                                   _Ibid._
     gypto-berbre.                                        _Ibid._
     Hottentote.                                            _Ibid._
     Ngres plagiens.                                      _Ibid._
     Rle du mtissage dans la formation de ces races
     secondaires.                                               257
     Conclusions de M. de Quatrefages sur la manire dont se
     sont formes les diverses races de l'humanit.             258

      4.--_L'homme primitif_.

     Disparition du type primordial de l'homme.                 259
     Limites dans lesquelles on peut le restituer
     conjecturalement.                                          260
     Les faits d'atavisme.                                  _Ibid._
     Prognathisme.                                              261
     Coloration.                                            _Ibid._
     Conclusions de M. de Quatrefages sur cette question.       262


      5.--_La descendance des fils de Noa'h dans la Gense_.

     Le tableau ethnographique du chapitre X de la Gense.      263
     Son vritable caractre.                                   264
     Son immense valeur pour la science.                        265
     Famille de 'Ham, peuples qu'elle embrasse.                 266
     Kousch.                                                _Ibid._
     Les fils de Kousch.                                        267
     Extension antique des peuples auxquels s'applique le nom
     de Kousch.                                                 268
     Miram et ses fils.                                       269
     Pout et le Pount des monuments gyptiens.                  271
     Ken'an et ses fils.                                       273
     Difficults souleves  propos de l'inscription de Kena'an
     parmi les enfants de 'Ham.                                 274
     Peuples 'hamitiques qui parlent des idiomes dits
     _smitiques_.                                              275
     Relation entre les nations de 'Ham et celles de Schem.     276
     La maldiction de 'Ham et ses effets historiques.          279
     Famille de Schem, peuples qu'elle embrasse.                280
     lam.                                                  _Ibid._
     Asschour.                                                  281
     Arphakschad et la gnalogie de ses descendants.           283
     Les Yaqtanides.                                            284
     Les Tra'hites et leurs diffrents peuples.                286
     Loud et Aram, les deux divisions des Aramens.             288
     Le Routen des monuments gyptiens.                         290
     Caractres gnraux des peuples de la famille de Schem.    291
     Famille de Yapheth, peuples qu'elle embrasse.              292
     Gomer et ses fils.                                     _Ibid._
     Magog.                                                     294
     Mada.                                                     295
     Yavan.                                                     296
     Fils de Yavan.                                             297
     Thoubal et Meschech.                                       299
     Thiras.                                                    300
     Identit de la famille de Yapheth dans la Bible et des
     peuples aryens.                                        _Ibid._
     Les blancs allophyles compris par l'auteur sacr dans la
     mme famille.                                              302
     La descendance des fils de Noa'h n'embrasse que trois
     rameaux de la race blanche, silence de la Bible sur les
     autres races.                                              303
     Les ngres taient pourtant bien connus des crivains
     bibliques et n'ont pu tre carts par eux
     qu'intentionnellement du tableau gnalogique de la
     descendance de Noa'h.                                      304
     Il en est exactement de mme des Touraniens de l'Asie
     antrieure.                                                306
     Esquisse de leur distribution gographique dans la haute
     antiquit.                                                 307
     Les populations prknnennes de la Palestine et du dsert
     voisin semblent former un troisime groupe ethnique,
     systmatiquement exclu par l'auteur de la Gense du tableau
     de la descendance de Noa'h.                                310
     Analogie de ces trois groupes de populations avec la division
     tripartite des descendants de Qan aprs Lemech, dont les
     trois fils font pendant aux trois fils de Noa'h.           312

     CHAPITRE II.--LES LANGUES ET LEURS FAMILLES.

      1.--_Origine et dveloppement du langage_.

     Le problme de l'origine du langage et la philosophie
     antique.                                                   315
     Locke et Leibnitz.                                     _Ibid._
     Condillac.                                                 316
     Bonald et le langage rvl.                           _Ibid._
     Maine de Biran et la thorie du langage comme produit d'une
     invention raisonne.                                       317
     Cration de la science linguistique; manire nouvelle dont
     elle conduit  envisager le problme de l'origine du
     langage, abord jusque-l dans le domaine de l'abstraction
     pure.                                                      318
     Impossibilit de soutenir dsormais la thse du langage
     rvl.                                                _Ibid._
     Le langage, ou plus exactement les langues, constituent
     une oeuvre, humaine.                                       319
     Thorie de M. Renan, qui y voit un produit spontan et
     inconscient des facults de l'homme.                   _Ibid._
     Rle ncessaire de la rflexion et de la raison dans la
     formation du langage.                                      321
     Thorie de Jacob Grimm.                                    322
     Comment l'homme a cr les premiers fondements de son
     langage.                                                   323
     Les racines monosyllabiques primordiales.                  324
     tat monosyllabique et isolant, cration des racines
     dmonstratives ou pronominales.                            325
     Stages de dveloppement ultrieur du langage: l'tat
     agglutinant et l'tat flexionnel.                          326

      2.--_Unit du langage et diversit des langues_.

     La langue primitive a disparu sans retour.                 326
     Multiplicit des familles de langues irrductibles entre
     elles dans l'tat prsent de nos connaissances.            327
     Ce fait est incontestable, mais n'implique en ralit aucune
     consquence contraire  l'unit de l'espce humaine.       329
     Son explication naturelle.                                 330
     Faux raisonnement d'Agassiz, qui cherche dans le langage des
     preuves du polygnisme, et sa rfutation.                  332
     Les faits historiques qui montrent un peuple changeant de
     langage et adoptant l'idiome d'un autre sous l'empire de
     diffrentes circonstances.                                 333
     Variations phontiques dans le langage rsultant de
     diffrences dans les organes vocaux d'un peuple 
     l'autre.                                                   334
     Modifications que les diffrences intellectuelles entre
     les peuples amnent forcment dans le langage.             336
     Modifications des langues par des causes historiques.      337
     Emprunts de vocabulaire d'un idiome  un autre.            338
     Caractre d'oeuvre collectif de la cration d'une langue.  339
     Remarques de Jacob Grimm sur l'origine des formes du
     fminin, en particulier dans les langues aryennes.         340

      3.--_Classification des langues_.

     Leurs trois grandes classes naturelles.                    341
     Les langues monosyllabiques et isolantes.              _Ibid._
     Le chinois pris comme type de ces idiomes.                 342
     Principaux groupes des langues monosyllabiques.            343
     Passage de l'tat isolant  l'tat d'agglutination.        344
     Les langues agglutinantes.                             _Ibid._
     Familles entre lesquelles se rpartissent les langues de
     cette classe.                                              345
     Le polysynthtisme et les langues amricaines.             348
     Les idiomes hyperborens.                                  350
     Les langues  flexions.                                _Ibid._
     Leurs trois grandes familles.                              352

      4.--_Les langues dravidiennes et altaques_.

     Classification et distribution gographique des langues
     dravidiennes.                                              352
     Caractres anthropologiques des peuples qui les parlent.   354
     Caractres linguistiques de ces idiomes.                   355
     Classification et distribution gographique des langues
     altaques.                                                 356
     Groupe samoyde.                                       _Ibid._
     Groupe ougro-finnois.                                  _Ibid._
     Groupe turco-tatare.                                       357
     Groupes mongol et tongouse.                                358
     Groupe japonais.                                           359
     Caractres linguistiques communs de ces idiomes.       _Ibid._
     L'harmonie vocalique.                                      360
     Question de la parent des langues dravidiennes et
     altaques.                                                 361
     Observations de M. Hodgson sur les langues horsok et
     si-fan.                                                    362
     Rle que peut jouer dans cette question une connaissance
     plus approfondie des idiomes touraniens de l'antiquit,
     connus par les documents cuniformes.                      363
     Les langues du groupe mdo-susien.                     _Ibid._
     Le sumro-accadien.                                        364
     Incertitude existant encore sur les parents linguistiques
     exactes de ces idiomes touraniens.                         366

      5.--_Les langues 'hamitiques_.

     Elles constituent la premire famille des langues 
     flexions.                                                  367
     Leur type antique, l'gyptien.                             368
     Classification et distribution gographique des langues
     modernes de cette famille.                             _Ibid._
     Caractres fondamentaux communs  ces langues.             369
     Leur parent avec les idiomes smitiques.              _Ibid._
     Drivation d'une source commune.                           370

      6.--_Les langues smitiques_.

     Ce que cette dnomination a de dfectueux.                 371
     Grandes divisions de la famille.                       _Ibid._
     Groupe septentrional: rameau aramen.                  _Ibid._
     Rameau assyrien.                                           373
     Rameau knnen.                                           374
     Groupe mridional: rameau ismalite.                       375
     Rameau yaqtanide.                                          376
     Homognit de la famille.                                 377
     Trilitralit des racines.                                 378
     Autres caractres communs.                             _Ibid._

      7.--_Les langues aryennes_.

     Unit de cette famille et ses caractres gnraux.         379
     Question de sa parent d'origine avec les langues
     'hamitiques et smitiques.                                 380
     Arguments ngatifs de Schleicher.                      _Ibid._
     Arguments de M. Whitney dans le mme sens.                 381
     Vritable terrain sur lequel la question doit tre pose.  382
     Elle n'est encore rsolue ni dans un sens ni dans l'autre. 383
     Grandes divisions de la famille.                       _Ibid._
     Idiomes aryo-asiatiques: groupe indien.                    384
     Groupe iranien.                                            385
     Idiomes aryo-europens: groupe grco-latin ou plasgique.  388
     Groupe celtique.                                           392
     Groupe germanique.                                         393
     Groupe letto-slave.                                        394


     CHAPITRE III.--L'CRITURE.

      1.--_Les marques mnmoniques_.

     Ce qui constitue l'criture.                               395
     Idographisme et phontisme.                           _Ibid._
     Figuration et symbolisme.                              _Ibid._
     Syllabisme et alphabtisme.                                395
     Emploi de marques conventionnelles, au moyen d'entailles,
     pour communiquer certaines ides.                          398
     Les _kh-mou_ des Tartares.                            _Ibid._
     Usage analogue chez les peuples germaniques et
     Scandinaves.                                           _Ibid._
     Monuments de son existence chez les hommes de la priode
     quaternaire.                                               399
     Les _quippos_ ou cordelettes noues des anciens Pruviens. 400
     Les _kouas_ ou diagrammes attribus  l'empereur Fouh-Hi
     chez les Chinois.                                          401
     Les colliers mnmoniques des Peaux-Rouges.             _Ibid._
     Traces d'un usage semblable  l'poque quaternaire.    _Ibid._
     Imperfection foncire de tous ces procds.                402

      2.--_La pictographie_.

     Peintures significatives et mnmoniques des sauvages.      402
     Fernand Cortez et les Mexicains.                           404
     Dessins pictographiques des Esquimaux.                 _Ibid._
     Dessins analogues sur des rochers de la Scandinavie et
     des Alpes.                                             _Ibid._
     Reprsentations du mme genre sur l'os ou la corne,
     trouves dans les grottes de l'ge du renne.               405
     Simplification des figures et combinaisons entre elles
     qui amnent les reprsentations de ce genre  devenir
     une vritable criture symbolique.                         406
     Spcimens de la pictographie des Indiens de l'Amrique
     du Nord.                                               _Ibid._
     Dessins des planches funraires de deux chefs de ces
     tribus.                                                    408
     Dessins analogues sur les dalles de la chambre intrieure
     du tumulus du Man-Lud (Morbihan).                         409
     Dessins analogues sur des rochers de la Sibrie.           410
     Diverses applications de l'criture pictographique.    _Ibid._
     Le tatouage et sa signification.                           411
     Dessins de tatouages reproduits sur les dalles intrieures
     de certaines alles couvertes funraires de nos pays.      412

      3.--_Les critures hiroglyphiques_.

     Ce qu'est proprement l'hiroglyphisme et en quoi il diffre
     de la pictographie.                                        412
     Les six systmes primitifs et originaux d'critures
     hiroglyphiques.                                           413
     Incertitude des connaissances sur quelques-uns d'entre
     eux.                                                   _Ibid._
     Les hiroglyphes 'hittites.                            _Ibid._
     L'criture calculiforme des Mayas du Yucatan.              414
     A un certain stage de leur existence, les critures
     hiroglyphiques cessent d'tre figuratives.                415
     Altration tachygraphique des figures des signes.          416
     L'criture devient alors une _smeiographie_.              417
     Traces de son ancienne origine de pictographie que
     conserve encore l'hiroglyphisme gyptien.             _Ibid._
     Emploi des signes de l'criture  former des tableaux
     figurs.                                                   418

      4.--_Dveloppements successifs de l'idographisme_.

     Les caractres figuratifs et les caractres symboliques
     dans l'criture hiroglyphique.                            419
     Les symboles composs de plusieurs figures combines.  _Ibid._
     Complication de l'criture idographique arrive  un
     certain degr de son dveloppement.                        420
     Son imperfection comme moyen de transmission et de
     conservation de la pense.                                 421
     Indpendance rciproque originaire de l'criture
     idographique et du langage parl.                         422
     Manire dont cependant la notion d'un son dtermin vint 
     s'attacher  telle ou telle figure.                    _Ibid._

      5.--_Premires tapes du phontisme_.

     Le rbus.                                                  423
     Il constitue tout le phontisme de l'criture
     hiroglyphique des Nahuas du Mexique.                  _Ibid._
     Vestiges de rbus dans les systmes d'critures
     figuratives qui ont pouss plus loin dans la voie du
     progrs.                                                   424
     Dans une langue monosyllabique comme le chinois, l'emploi
     du rbus menait du mme coup au phontisme syllabique.     426
     Confusions et obscurits qu'et produit dans cette langue
     l'expression purement phontique des textes.           _Ibid._
     Combinaison de phontisme et d'idographisme employe
     pour y remdier, le systme des _cls_.                    427
     Manire dont les valeurs de phontisme syllabique se sont
     formes chez les peuples qui parlaient des langues d'une
     autre nature et polysyllabiques.                           429
     Comment procdrent les Schoumers et Akkads de la Chalde
     et de la Babylonie.                                        430
     La mthode acrologique et ses origines.                    431

      6.--_Le syllabisme et l'alphabtisme_.

     Comment un seul des systmes hiroglyphiques de l'ancien
     monde s'est lev jusqu' la dcomposition de la syllabe
     et  l'alphabtisme.                                       431
     Inconvnients de l'expression purement phontique des
     sons.                                                      432
     Dveloppement particulier de ces inconvnients dans les
     langues o les flexions grammaticales se marquent par le
     changement des voyelles internes des mots, comme les
     idiomes smitiques et 'hamitiques.                         433
     Mariage mal assorti de l'criture cuniforme syllabique
     et de la langue assyrienne smitique.                      434
     Comment l'alphabtisme devait tre invent par un peuple
     chez qui les voyelles intrieures des mots avaient un
     caractre vague.                                           435
     Sa naissance chez les Egyptiens.                       _Ibid._
     Suppression de la notation des voyelles internes,
     surtout quand elles taient brves.                    _Ibid._
     Comment ce furent les Grecs qui reprirent les premiers
     un certain nombre des signes d'aspirations douces de
     l'alphabet phnicien, pour en faire la reprsentation
     des voyelles.                                              437
     Trs haute antiquit de l'invention des signes
     alphabtiques chez les gyptiens.                      _Ibid._
     Origine acrologique des valeurs de ces signes.             438
     Les signes symbolico-phontiques, qui n'ont le rle de
     peinture de sons qu' l'tat d'initiales de certains mots,
     qu'ils pourraient reprsenter idographiquement  eux
     seuls.                                                 _Ibid._

      7.--_La polyphonie dans les critures d'origine
     hiroglyphique_.

     Rsum de l'tat auquel en tait parvenue l'criture
     hiroglyphique gyptienne aprs toutes les phases
     successives qui viennent d'tre passes en revue.          439
     Nombreuses causes de complications et d'incertitudes qui
     empchaient la pratique de l'art d'crire de se
     gnraliser.                                               440
     Une de plus, dont il n'a pas encore t parl, la
     polyphonie.                                                441
     Dfinition de ce fait et explication de son origine
     d'aprs les hiroglyphes gyptiens.                    _Ibid._
     Mcanisme des complments phontiques.                     442
     La polyphonie syllabique dans le systme graphique de
     l'gypte.                                              _Ibid._
     Raret des faits de polyphonie alphabtique, qui ne se
     produisent qu' l'poque romaine.                          443
     La polyphonie dans l'criture cuniforme assyrienne.   _Ibid._
     Elle s'y complique par suite de l'origine trangre de ce
     systme graphique.                                     _Ibid._
     Faits particuliers rsultant de cette transmission de
     l'criture d'un peuple  un autre.                         444
     Valeurs phontiques d'origine accadienne et d'origine
     assyrienne smitique.                                  _Ibid._

      8.--_L'invention de l'alphabet_.

     Pas qui restait  franchir, mme aprs la dcouverte de
     l'alphabtisme, pour arriver  l'invention de l'alphabet
     proprement dit et au rejet de tout lment idographique
     de l'criture.                                             445
     Comment cette dernire invention ne pouvait tre ralise
     par aucun des peuples qui avaient cr les systmes
     hiroglyphiques primitifs.                             _Ibid._
     Obstacle qui rsultait pour ceux-ci de la religion et du
     caractre sacr attribu  l'criture.                     446
     Ce sont les Japonais qui ont tir des lments du systme
     graphique des Chinois un pur syllabaire, exclusivement
     phontique.                                            _Ibid._
     L'criture cuniforme se dbarrasse presque entirement de
     l'idographisme chez les Susiens et chez les Mdes
     ant-aryens.                                               447
     L'alphabet cuniforme perse.                           _Ibid._
     Le syllabaire cypriote.                                _Ibid._
     Les gyptiens ont dcouvert l'alphabtisme mais n'ont pas
     ralis l'alphabet.                                    _Ibid._
     Celui-ci devait tre cr, avec des lments d'origine
     gyptienne, par un peuple minemment pratique et
     commerant.                                            _Ibid._
     C'est par les Phniciens ou Kennens maritimes qu'a t
     dfinitivement invent l'alphabet.                         448
     Tmoignage de l'antiquit  cet gard.                 _Ibid._
     Tous les alphabets connus,  l'exception du cuniforme
     perse, drivent de l'alphabet phnicien.                   449
     Renvoi de la dmonstration de ce fait, et du tableau de la
     filiation des critures issues de celle des Phniciens, au
     livre qui traitera de l'histoire de ce peuple.         _Ibid._



     FIN DE LA TABLE DES MATIRES.

     ANGERS, IMPRIMERIE HURDIN ET Cie, 4, RUE. GARNIER.








End of the Project Gutenberg EBook of Histoire ancienne de l'Orient
jusqu'aux guerres mdiques (1-6), by Franois Lenormant

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