The Project Gutenberg eBook, Zola, by mile Faguet


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Title: Zola


Author: mile Faguet



Release Date: June 5, 2008  [eBook #25704]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ZOLA***


E-text prepared by Gerard Arthus, Rnald Lvesque, and the Project
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ZOLA

Par

EMILE FAGUET
de l'Acadmie Franaise
Professeur  la Sorbonne






Prix: 10




mile Zola


Je ne m'occuperai ici, strictement, que de l'oeuvre littraire de
l'crivain clbre qui vient de mourir.

mile Zola a eu une carrire littraire de quarante annes environ, ses
dbuts remontant  1863 et sa fin tragique et prmature tant
survenue,--alors qu'il crivait encore et se proposait d'crire
longtemps,--le 29 septembre 1902. Pendant ces quarante annes, il a
crit une quarantaine de volumes, ce qui a fait pousser des cris
d'admiration  ses thurifraires et ce qui n'est qu'une production
normale, beaucoup moins intense que celle de Voltaire, de Corneille, de
Victor Hugo, de Guizot, de George Sand ou de Thiers. En gnral, il se
documentait pendant trois ou quatre mois, crivait pendant trois mois,
 raison de quatre pages par jour, et se reposait, en quoi il avait
raison, le reste du temps.

Ses tudes, o il avait brill surtout en thme latin, en rcitation et
en instruction religieuse, avaient t fort bonnes. Il semble ne les
avoir pas compltes par cette ducation que l'on se donne  soi-mme et
qui est la seule qui vaille, ayant, ds la vingtime anne, t forc de
gagner sa vie d'abord comme employ de librairie, ensuite comme
crivain. Il crivit trop tt. Tout homme qui crit avant trente ans et
qui ne consacre pas l'ge d'or de la vie, de la vingtime anne  la
trentime,  lire,  observer et  rflchir, sans crire une ligne,
risque de n'avoir pas de cerveau et de n'tre qu'un ouvrier littraire.
Il y a des exceptions; mais elles sont rares.

On peut, assez raisonnablement, diviser la carrire littraire d'mile
Zola en trois priodes. Avant _les Rougon-Macquart_, _les
Rougon-Macquart_, aprs _les Rougon-Macquart_; c'est--dire avant 1870,
de 1870  1893, aprs 1893. Avant 1870 c'est mile Zola qui s'essaye et
qui se cherche; de 1870  1893 c'est mile Zola qui s'est trouv et qui
s'exprime; depuis 1893 c'est mile Zola dclinant et n'crivant plus
qu'avec ses procds, ses recettes et ses manies.




                                  I


A ses dbuts, mile Zola n'tait qu'un lve des romantiques, qui
sentait vivement Victor Hugo et Musset, qui avait lu Balzac et qui en
apprciait surtout ce qu'il a de romanesque et de romantique et qui
aspirait vaguement  continuer le Musset des _Contes et Nouvelles_ et le
Balzac d'_Ursule Mirouet_ et de _la Grande-Bretche_.

Il fit les _Contes  Ninon_ et _Thrse Raquin_. Les _Contes  Ninon_
taient insignifiants comme fond, d'une assez agrable posie de
romance, caressante et fade, comme forme. _Thrse Raquin_ tait un
drame bourgeois, sombre et violent, sans nuances, dont j'ai entendu dire
par une dame,  cette poque loigne: Ce serait bien ennuyeux, si ce
n'tait pas si triste. Le don d'apitoyer par l'horreur se montrait
dj. Du reste, dj, aucune espce de psychologie. C'est l qu'on
trouve, aveu naf que l'auteur se serait gard de faire plus tard: Elle
en vint ... par un lent travail d'esprit qu'il serait trs intressant
d'analyser; et que l'auteur n'analysait point du tout. Il confessait
que la seule chose  faire et qu'il reconnaissait qui et t trs
intressante  faire, il ne la faisait point et la laissait  faire  un
autre.

Dans ces productions de jeunesse, qui ne furent point sans attirer
l'attention, ce qu'on remarquait, c'tait le talent de description, qui
tait trs grand. Les objets sollicitaient vivement l'oeil d'mile Zola,
comme celui d'un peintre. Il voyait avec nettet et surtout dans un
grand relief les collines rousses de la Provence, comme les berges vert
ple de la Seine. Les choses avaient pour lui, non pas encore une me,
mais dj une physionomie assez prcise et surtout qu'il aimait 
regarder et qu'il s'essayait  rendre.

Du reste, aucun souci n'apparaissait en lui de se faire des ides
gnrales ou de se munir d'observations. Il lisait peu et uniquement des
auteurs contemporains pour les traiter avec un mpris souverain dans
quelques essais de critique ou plutt de polmique littraire. Il est
vident que, non seulement il n'a jamais su un mot d'histoire, mais
qu'il n'a jamais ouvert un historien, ni un auteur de mmoires. Pas un
mot, non plus, de philosophie,  quoi, je crois, du reste, qu'il n'et
rien compris.

Cela se ramne  ceci: un romancier qui a pour premier soin de ne pas
tudier l'homme. On tudie l'homme pour en avoir une ide bien
incomplte, mais encore une ide; dans les psychologues, dans les
moralistes, dans les philosophes, pour voir quelle ide gnrale il se
fait de l'ensemble des choses et par consquent quelles sont les
tendances gnrales, trs diffrentes, du reste, de son me; dans les
historiens, pour voir ce qu'il a t aux diffrents temps, ce qui
largit et complte et fait plus vraie la notion qu'on peut avoir de
lui; en lui-mme enfin, ce qui n'est qu'une faon de parler et ce qui
veut dire qu'on regarde avec attention ses amis, ses voisins et les gens
que l'on rencontre.

Je ne crois pas que Zola ait jamais employ un seul de ces moyens
d'observation. Il tait de ceux qui, soit paresse d'esprit, soit
faiblesse intellectuelle, soit orgueil, et je crois qu'il y avait
quelque chose de tout cela dans le cas d'mile Zola, n'aiment que leur
mtier proprement dit et n'aiment rien de ce qui y prpare et y rend
propre; n'aiment qu' peindre, qu' sculpter o  crire, et n'aiment ni
 regarder longtemps avant de peindre, ni  tudier l'anatomie avant de
sculpter, ni  penser avant d'crire. Zola crivait comme le Mridional
parle, par besoin naturel et sans se proccuper de ce qu'il aurait 
mettre dans ses critures pour qu'elles eussent de la solidit et
parussent au moins contenir quelque chose. Les annes d'apprentissage
d'mile Zola sont, non seulement les moins mthodiques, ce qui serait
peu grave chez un artiste, mais les plus vides, les plus creuses et les
plus nulles de toutes les annes d'apprentissage des crivains connus.




                                 II


Ainsi dsarm, il entra dans le champ de bataille vers 1870. A cette
poque, il eut une ide, la seule qu'il ait eue de sa vie. Il s'avisa de
l'hrdit. Avec un peu de Taine mal compris et peut-tre de
Claude-Bernard mal lu, et peut-tre avec le souvenir d'une boutade de
Sainte-Beuve: Je fais l'histoire naturelle des esprits, il se dit que
l'homme tait le produit de sa race et un peu de son milieu, et il se
dit qu'il serait intressant de faire l'histoire d'une famille de 1840 
1870.

Comme dit Joseph Prudhomme, au fond c'tait superficiel; autrement dit,
en ralit, ce n'tait que la faade de son oeuvre. Il avait dans l'ide
de peindre des gens de haute classe, des bourgeois, des ouvriers, des
artistes, des paysans, comme tout romancier plus ou moins raliste, et
il trouvait ingnieux et de nature  donner un air scientifique  ses
ouvrages, du moins aux yeux des commis-voyageurs, d'tablir entre ces
diffrents personnages des liens imaginaires et tout arbitraires de
parent et d'alliances. Personne, du reste, ne fit la moindre attention
 cet arbre gnalogique et on lut les diverses histoires des Rougon et
des Macquart sans se proccuper un seul instant de savoir  quel degr
tel Macquart tait parent de tel Rougon et comment tel Rougon tait
alli  tel Macquart.

De plus, Zola mit cette prtention que ses romans taient des romans
exprimentaux. On ne s'arrta pas au non-sens de l'expression qui
suppose que l'on peut faire des expriences sur les caractres des
hommes, alors qu'on ne peut faire sur eux que des observations; et l'on
comprit que M. Zola voulait dire qu'il faisait des romans d'observation
et fonds sur des documents, comme on en faisait depuis une centaine
d'annes.

Mais ce dont on s'aperut surtout, c'est que personne ne se trompait
plus que M. Zola sur ce qu'il faisait. Il se croyait observateur,
documentaire et, en un mot, raliste; il tait, il restait et il
devenait de plus en plus un romantique en retard, mais un romantique
effrn. Comme les romantiques, il n'avait aucun instrument
psychologique ni le moindre souci d'en avoir un, et il disait lui-mme
ce mot bouriffant de la part d'un romancier: Je n'ai pas besoin de
psychologie. Comme les romantiques, il voyait gros, il voyait norme;
la moindre taupine tait mont  ses yeux; et il y avait entre les
objets et lui comme un mirage qui les enflait, les renflait, les
grossissait, les largissait et les dformait.

Comme chez les romantiques et comme chez Victor Hugo en particulier, les
hommes taient peu vivants et les choses, en revanche, prenaient une
me, devenaient des tres mythologiques et monstrueux, que ce ft le
parc du Paradou, l'alambic de _l'Assommoir_, l'escalier et la cour
intrieure de _Pot-Bouille_, le grand magasin du _Bonheur des Dames_, le
puits de mine de _Germinal_, la locomotive de _la Bte humaine_.

Comme chez les romantiques, la description prenait le pas sur tous les
sports littraires, envahissait tout, absorbait tout, noyait tout,
ruisselait  travers les pages, se rpandait en flaques, en tangs, en
lacs, en ocans et en marais. Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Balzac
taient dpasss et paraissaient maigres descripteurs, comme
Jean-Jacques Rousseau avait paru tel auprs d'eux. Le matrialisme
littraire, tant signal par les classiques au dbut du romantisme,
tait port  son apoge et au gothique fleuri succdait le gothique
flamboyant.

Comme chez les romantiques, le pessimisme et la misanthropie coulaient,
aussi,  pleins bords. Le monde entier pouvait dire en se regardant en
ce miroir: Jamais je n'ai t aussi laid. L'homme pouvait se dire en
lisant ces pages: Jamais je ne me suis senti si mpris.

Il ne faut pas s'y tromper. Ceci encore est du romantisme. Malgr le
grand optimisme ingnu de Victor Hugo, la mlancolie romantique n'est
pas autre chose que misanthropie et pessimisme. La grande me
contemptrice et dsole de Chateaubriand, si souvent retrouve
partiellement par Musset, par Gautier, par Vigny, par Lamartine
lui-mme, le temprament neurasthnique des romantiques, est l'me mme,
intime et profonde, du romantisme; et si Vigny est considr  prsent,
plus que tout autre, comme le reprsentant du romantisme, c'est que du
romantisme il a nglig le magasin des accessoires, mais exprim plus
fortement que personne l'esprit mme.

Enfin, comme chez les romantiques, il y avait chez Zola le manque de
finesse et l'horreur de la vrit. Comme l'a dit spirituellement M.
Jules Lematre, ds 1865 M. Zola tait ce qu'il devait devenir, dj il
manquait d'esprit. Il en manqua toujours  un degr prodigieux et d'une
manire excellente; car  qui manque d'esprit les Franais et mme tous
les Europens sont toujours trs disposs  attribuer du gnie. Toujours
est-il qu'il en manqua. Toute raison aiguise, toute pense un peu
dlie, toute observation mme un peu pntrante lui taient absolument
interdites. Je ne vois pas quelqu'un au monde qui ait t plus le
contraire de Swift, de Sterne, de La Rochefoucauld, de La Fontaine, de
La Bruyre et de Voltaire. Et voyez comme les choses s'clairent par les
contrastes. Prenez le premier venu des admirateurs de Zola, il vous
dira: Sans doute; mais qu'est-ce que c'est que Swift, La Rochefoucauld,
La Fontaine, La Bruyre et Voltaire, auprs de Victor Hugo, Balzac et
Zola?

Et comme les romantiques il avait l'horreur mme de la vrit. Les
romantiques vivent dans l'imagination comme le poisson dans l'eau et ont
la crainte de la vrit comme le poisson de la paille. Elle les gne,
parce qu'elle les limite, les rprime, les refoule et les touffe. Elle
les empche d'inventer, de crer et comme de produire. C'est leur
vocation, leur prdestination et leur office propre d'carter la vrit
aprs que, pendant une certaine priode de temps, des crivains, en s'y
attachant trop, ont appauvri l'imagination d'un peuple et comme dessch
son esprit. Rappelez-vous les imprcations de Lamartine, vers 1825,
contre le temps du premier Empire. Ce n'est pas contre la littrature
manire de cette poque qu'il invective. Eh! non. Il la mprise
silencieusement et (dsormais) il l'ignore. C'est contre l'esprit
scientifique. Ah! l'horrible temps? On n'y faisait que des
mathmatiques! Le romantisme est un appel  la libert du rve et une
insurrection contre le rel, la soumission  l'objet secoue
violemment et carte avec colre.

Chez Zola, mme tendance. On a relev des inadvertances et des
tourderies de dtail, la pche des crevettes roses et le nouvel Opra
vu des hauteurs du Trocadro,  une poque o il n'existait pas. Mais ce
sont des riens. L'horreur de la vrit apparat  ceci qu'avec une
documentation assez consciencieuse et srieuse, jamais, non jamais, ni
un homme ni une femme ne nous apparat dans un roman de Zola tel qu'il
nous fasse dire: C'est cela, je le connais. Jamais d'aucun de ces
personnages on ne s'avisera de dire: Il semble qu'on l'a vu et que
c'est un portrait. Mauvais critrium? Non pas! Les personnages de
Stendhal, comme ceux de Le Sage, nous font dire: C'est lui! Je l'ai vu!
Il tait moins net dans la ralit; mais je l'ai vu. Les personnages de
Molire et de Balzac sont grossis, amplifis, largis, dforms dj,
parce que Molire et Balzac ont de l'imagination, mais ils sont trs
vrais en leur fond et ils nous font dire: Je l'ai vu. Il tait moins
grand, moins puissant, moins terrible, moins monstrueux dans la ralit;
mais je l'ai vu; ou j'ai vu tel homme qui n'avait pas grand chemin 
faire pour devenir Harpagon, Tartufe, le pre Grandet, le baron Hulot.

Les personnages des romantiques n'ont rien de cela (et qu'on ne m'accuse
pas de mettre Balzac tantt avec les ralistes, tantt avec les
romantiques; on peut savoir que je le fais exprs, ayant toujours
considr Balzac comme tant moiti romantique, moiti raliste, presque
exactement), les personnages des romantiques sont des abstractions
vivifies, quelquefois magnifiquement, par le rve. Les personnages de
Zola sont des abstractions encore plus vides, vivifies par un rve
triste de matrialiste grossier, au lieu de l'tre par le rve bleu d'un
idaliste en extase. Non seulement ils ne sentent pas la ralit, mais
ils rvlent l'horreur qu'a leur auteur  l'gard de la vrit. Cela se
voit  l'absence de nuances et  l'absence de complexit. La vrit
humaine n'est que dans les nuances subordonnes  une couleur gnrale
et dans la complexit subordonne  une tendance matresse qui fait
l'unit du personnage. Julien Sorel est avant tout un ambitieux; mais il
est aussi un amoureux, un rveur, un pote, un ami et mme un
petit-matre. Dans les personnages de Balzac, dj un peu trop; dans
ceux de Zola, extraordinairement et misrablement, l'tre humain est
rduit  une seule passion et cette passion  une manie et cette manie 
un tic. Et le tic est un geste norme, parce que l'auteur a une
imagination grossissante en mme temps qu'elle est pauvre et peu
nourrie; mais ce n'est qu'un tic. douard Ruel disait bien finement:
Mrime dessine les hommes comme des marionnettes; moins pour nous
faire croire que ces marionnettes sont des hommes, que pour nous faire
sentir que les hommes sont des marionnettes. Les marionnettes de Zola
sont des marionnettes colossales, mais comme marionnettes, elles ne sont
pas des hommes et comme colossales, elles le sont encore moins.

C'tait donc un romantique de second ordre, qui aurait paru trs mince
personnage, avec son style gros et lourd et incorrect, aux environs de
1830; mais ce qui est plus intressant c'est de voir comment le
romantisme s'est dform en lui. Il s'est dform de telle sorte que
Zola sera un document d'histoire littraire trs intressant pour qui se
demandera vers quoi le romantisme tendait sans le savoir,  travers ses
essors, ses envoles et ses splendeurs.

Il s'est dform  travers le cerveau de Zola comme  travers celui d'un
lecteur vulgaire, illettr et barbare, des romantiques en 1840.
Figurez-vous un homme sans instruction, sans culture historique,
philosophique et littraire, ignorant des classiques franais et des
littratures trangres, lisant les romantiques de 1830 sous le rgne de
Louis-Philippe. La grandeur mlancolique de Chateaubriand, la grandeur
de promontoire solitaire, lui chappe; la sensibilit amoureuse et
religieuse de Lamartine lui chappe ou lui rpugne; la tristesse
dsespre de Vigny lui chappe, non par elle-mme, mais par la
discrtion hautaine dont elle s'enveloppe; la beaut sculpturale ou
pittoresque de Victor Hugo et sa musique merveilleuse sont pour lui
lettres hbraques. Mais dans ces mmes auteurs, ou encore mieux dans
leurs imitateurs ridicules, le mot cru et gros, la couleur violente et
aveuglante, la description acharne qui ne demande  l'intelligence
aucun effort et qui fait simplement tourner le cinmatographe, le relief
des choses, cathdrale, quartier, morceau de mer, champ de bataille,
aussi l'imagination dbordante et enlevante, qui vous entrane vers des
hauteurs ou des lointains confus comme dans la nacelle d'un ballon,
_toutes ces choses qui ne demandent au lecteur aucune collaboration_,
qui le laissent passif tout en le remuant et l'mouvant; aussi et enfin
une misanthropie qui ne donne pas ses raisons et qui ne nous fait pas
rflchir sur nous-mmes, mais seulement flatte en nous notre orgueil
secret en nous faisant mpriser nos semblables sans nous inviter  nous
mpriser nous-mmes: voil ce que le lecteur illettr de 1840 voit,
admire et chrit dans les romantiques; voil la dformation du
romantisme dans son propre cerveau mal nourri, dans la misre
physiologique de son esprit.

C'est une dformation moins misrable, mais  peu prs semblable, qui
s'est produite dans le cerveau d'mile Zola. Tous les lments
romantiques se sont comme avilis et dgrads en lui. Le sens pittoresque
est devenu en lui cette couleur grosse et criarde qui fait comme hurler
les objets au lieu de les faire chanter, comme disent les peintres, dans
une harmonie et comme une symphonie gnrale selon leurs rapports avec
les autres objets qui les entourent.--L'objet matriel anim d'une vie
mystrieuse, qui est peut-tre l'invention la plus originale des
romantiques et d'o est venue toute la posie symbolique, est devenu
chez Zola, souvent, du moins, une vritable caricature lourde, grossire
et purile et la solennit de l'escalier d'une maison de la rue de
Choiseul a dfray avec raison la verve facile des petits journaux
satiriques.--La simplification de l'homme, rduit  une passion unique
et dpouill de sa richesse sentimentale et de sa varit
sensationnelle, est devenue, chez Zola, une simplification plus
indigente encore et plus brutale; chaque homme n'tant plus chez lui
qu'un instinct et l'homme descendant, en son oeuvre, on a dit jusqu' la
brute et il faut dire beaucoup plus bas, tant s'en fallant que l'animal
soit une brute et que chaque animal n'ait qu'un instinct.

Le pessimisme et la misanthropie romantiques, si nobles chez la plupart
des grands hommes de 1830, sont devenus chez lui une passion chagrine de
dnigrement systmatique, une passion d'horreur  l'endroit de
l'humanit, qui a quelque chose de haineux, d'entt, d'troit, de
sombre et de triste comme une manie, et qui en vrit chez Zola n'est
qu'une manie d'aveugle ou de myope. On croit sentir chez Zola une
manire de rancune amre contre une socit, contre un genre humain
plutt, qui ne lui a pas fait tout de suite la place de premier rang 
laquelle il avait droit comme de plain-pied. Nul homme,--ce qui ne
m'irrite point outre mesure, et, aprs tout, on l'a pardonn bien
facilement  Byron et  Henri Heine, mais ce qui me blesse cependant un
peu,--n'a plus prement et plus injustement calomni son pays. Une
partie du mpris que professent  notre gard les trangers vient des
livres d'mile Zola. Je n'attribue pas  l'oeuvre d'un romancier
populaire tant d'influence internationale que je m'avise de protester
ici avec indignation. Je n'ignore pas, non plus, puisque je l'ai dit
assez souvent, que la satire est un sel salutaire ou une mdecine amre,
une sorte de tonique qui souvent a son bon office et plus d'efficace que
les mollients et les solanes. Mais il faut qu'on sente chez le
satirique un dsir vrai, sincre et vif de corriger ses concitoyens en
leur peignant leurs dfauts ou leurs vices; et il faut bien avouer que
dans les livres de Zola on ne le sentait nullement, mais seulement une
haine cordiale et un mpris de parti pris pour ceux dont il avait le
malheur d'tre n le compatriote, ou  peu prs le compatriote; et cela
ne laisse pas d'tre un peu dsobligeant et un peu coupable.

Enfin ce got de quelques romantiques, au nom de la libert de l'art,
pour le mot cru, la peinture brutale, tait devenu chez Zola une
vritable passion pour l'indcence et pour l'indcence froide et, si je
puis dire, de sens rassis. On le sentait si calme en son travail, si peu
fougueux, si loign de la verve dbride d'un Diderot, ayant, du reste,
le soin d'insrer une scne de sensualit brutale dans une histoire ou
un pisode qui ne la comportait nullement, qu'on le souponnait de viser
 la vente en exploitant la denre de librairie qui a plus que toute
autre la faveur du public payant. Sans qu'on puisse, en conscience, rien
affirmer  cet gard, cette manie ou cette adresse tait singulirement
fcheuse. Elle irrita les disciples de Zola qui, peu qualifis,
quelques-uns du moins, pour faire les renchris  cet gard, se
fchrent tout rouge et beaucoup trop, dans un manifeste rest clbre,
publi  propos de _la Terre_: Non seulement, disaient-ils,
l'observation est superficielle, les trucs dmods, la narration commune
et dpourvue de caractristique; mais la note ordurire est exacerbe
encore, descendue  des salets si basses que, par instant, on se
croirait devant un recueil de scatologie. Le matre est descendu au fond
de l'immondice.

Soustraction faite de la vhmence insparable d'une rupture que, du
reste, on voulait rendre clatante, le jugement est presque juste et la
condamnation n'est pas immrite.

Ainsi s'tait dform et comme avili le romantisme aux mains d'un homme
qui n'tait pas capable d'en comprendre les parties hautes et qui tait
trop prdispos  en saisir comme avec ravissement les aspects
vulgaires, ou bien plutt qui n'en pouvait comprendre que les dehors et
tait parfaitement inapte  en pntrer le fond.

Aussi fut-il comme repouss avec impatience par tout ce que la France
comptait d'esprits levs, dlicats ou tout simplement lettrs. Scherer
ne pouvait mme pas en entendre parler; M. Brunetire le combattit avec
acharnement, et de sa longue campagne contre lui il est rest tout un
volume: _le Roman naturaliste_, qui est un des meilleurs ouvrages du
clbre critique; M. Jules Lematre fut le plus indulgent et, dans son
clbre article de 1884, s'attacha surtout  comprendre ce que du
reste il n'aimait pas et  faire comprendre ce que du reste il tait
tonn qu'on aimt. Il dfinit l'oeuvre de Zola une pope pessimiste
de l'animalit humaine, et c'tait bien marquer avec douceur la limite
au-dessus de laquelle Zola ne pouvait pas s'lever et dnoncer avec
discrtion la prtention injustifie d'un auteur qui prtendait bien
crire l'pope de l'humanit elle-mme.

M. Anatole France fut le plus dur, comme tant, de tous, le plus
dlicat, le plus dli, le plus subtil, et tout au moins, aussi lettr
que tous les autres. Il dit, avec une colre qui est peu dans ses
habitudes, particulirement significative, par consquent: Son oeuvre
est mauvaise et il est un de ces malheureux dont on peut dire qu'il
vaudrait mieux qu'ils ne fussent jamais ns. Certes, je ne lui nierai
pas sa dtestable gloire. Jamais homme n'avait  ce point mconnu
l'idal des hommes.

Si Zola a tant dplu aux dlicats et  ce qu'on appelait, au XVIIe
sicle, les honntes gens, pourquoi, ce qu'on ne peut nier, a-t-il eu
tant de succs auprs de la foule? D'abord, c'est  cause de ses
dfauts; ensuite, c'est un peu  cause de ses qualits; car il en a.

C'est  cause de ses dfauts. La force brutale et le dfaut de mesure
ont sur les hommes  demi lettrs, ou qui ne sont point lettrs du tout,
un prestige incomparable. La vrit plat  un petit nombre d'hommes,
l'hyperbole ravit la majorit des hommes. Les livres de Zola taient une
hyperbole continuelle.

La sensualit tale fut une des causes aussi du succs de ces livres.
Le public aime les ouvrages o un certain talent sert de passeport  la
pornographie et excuse de la savourer. On n'avoue pas un livre purement
sensuel; on est heureux de pouvoir assurer aux autres et  soi-mme
qu'on a lu un livre licencieux  cause du talent qui s'y trouve. La
dangereuse thorie de M. Richepin: La pornographie cesse o le talent
commence, dangereuse parce qu'elle n'est pas tout  fait fausse et
parce qu'elle est enveloppe d'une jolie formule, sert de couverture 
beaucoup de plaisirs secrets et peu avouables.

La misanthropie aussi, comme je crois l'avoir dj dit, flatte tellement
un lecteur peu averti qui s'excepte toujours de la condamnation porte
contre le genre humain tout entier, que, si outre et presque maladive
et folle qu'elle ft chez Zola, elle ravissait d'aise et de joie maligne
un public volontiers contempteur et prompt  reconnatre le prochain
dans les plus noires peintures, sans songer que le prochain c'est le
semblable. Enfin, une manie particulirement franaise tait
dlicieusement chatouille dans les romans de Zola, le got d'entendre
dire du mal de la France. Le Franais est le seul peuple du monde qui
ait ce singulier got; mais il est chez lui extrmement fort. On ne peut
aller trop loin, en France, dans l'expression du mpris  l'gard du
peuple franais. Si Zola voulut faire l'exprience de dpasser la
mesure, il dut voir qu'il tait  peu prs impossible de la dpasser et
qu'elle est, pour ainsi parler,  l'infini.

Et il faut bien savoir dire que Zola dut son succs  un petit nombre de
qualits trs relles. Il n'crivait pas trop bien; il crivait d'un
style dplorablement abondant, surcharg et alourdi, sans finesses et
sans nuances. Il a le style primaire, disait trs finement, au
contraire, Rodenbach. Mais il savait composer et il savait peindre
certaines choses. Il composait fortement et lumineusement. Un peu de
flottement et de tranasseries toujours, au milieu de ses romans
toujours trop longs; mais des dbuts et des fins excellents. Songez au
dbut de _Nana_ et  la fin merveilleuse de _Germinal_, et  la fin, si
prestigieuse, de _la Terre_. Il peignait les foules en mouvement d'une
manire qui le met au tout premier rang. Rien ne vaut la descente des
ouvriers,  la fin de la journe, par la rue Oberkampf, la lente coule
des voitures  travers les Champs-lyses au retour des courses, la
galopade furieuse des ouvriers rvolts dans _Germinal_, l'ternel
va-et-vient des chevaux dmonts, nuit tombante, dans le champ de
bataille de Sedan, le train blanc de _Lourdes_ et,  Lourdes aussi, le
vent de folie extatique qui couche, relve et prosterne  nouveau la
foule, avec ce cri monotone qui s'lve, s'enfle et roule dans l'air
enfivr: Seigneur! gurissez nos malades! Seigneur! gurissez nos
malades!

Nul doute: cet homme tait une manire de pote barbare, un Hugo
vulgaire et fruste, mais puissant, un dmiurge gauche, mais robuste, qui
ptrissait vigoureusement la matire vivace et la faisait grimacer, mais
palpiter, une sorte de dmon trange qui tenait le milieu entre
Promthe et Caliban, et, comme a dit trs prcisment M. Jules
Lematre, il se dgage de ces vastes ensembles une impression de vie
presque uniquement matrielle et bestiale, mais grouillante, profonde,
vaste, illimite. C'est par ces morceaux o a pass souvent le souffle
de _Notre-Dame de Paris_ et de la Kermesse que Zola pourra se survivre
dans les anthologies du XXe sicle, alors qu'on aura cess de lire ses
pesants volumes.




                                 III


Vers la fin de sa vie, il perdit tout talent et peut-tre sa fin
prmature, encore qu'elle nous ait douloureusement chagrins, lui
rendit-elle service. Il n'crivait plus qu'avec ses procds et ses
recettes d'accumulation et de rptition, sans qualits de narration, ce
qui, du reste, n'avait jamais t o il excellt, et dsormais sans art
de description, de dessin ni de couleur. Mais ce qu'il y a  remarquer
ici, c'est que son caractre avait chang et aussi son point de vue. Il
tait devenu optimiste autant que Renan crivant _l'Avenir de la
science_; il croyait au progrs, aux puissances de l'humanit pour
devenir meilleure ou plus heureuse. 1848 renaissait en lui et Flaubert
n'et pas reconnu le Zola qu'il avait pratiqu. Il se construisit, pour
soutenir et tayer ses nouvelles tendances, une philosophie trs
sommaire, faite de croyance en la science considre comme devant
renouveler l'essence morale de l'humanit et devant mener le genre
humain  la moralit et au bonheur. En cette conception nouvelle, il
procda, comme prcdemment, par affirmations nergiques, tranchantes et
rptes, sans instituer une thorie qu'il et t trs incapable de
concevoir et sans passer par des raisonnements qu'il et t bien
incapable d'enchaner, ni par des observations historiques dont tout
lment lui manquait. Il fut un trs mdiocre professeur de sociologie
scientifique et d'thique scientifique, comme on pouvait facilement le
prvoir. Mais il fit, conduit par ces nouvelles rveries un peu
confuses, des livres qui, s'ils taient de mauvais romans, taient de
bonnes actions. Tels _Travail_ et _Fcondit_.

Comme artiste il tait fini et unanimement considr comme tel; comme
bon aptre, locution dont j'carte l'ironie, il commenait. Il tait
intressant, du moins pour le psychologue,  suivre dans cette nouvelle
voie qui l'aurait amen, peut-tre, comme un Tolsto, dont je crois bien
que l'exemple l'hypnotisait un peu,  renier et  dtester ses oeuvres
de gloire. Il n'a eu, dans cette dernire manire, que des ttonnements
qui n'attireront l'attention que de l'historien littraire minutieux.




                                 IV


C'tait une force mal employe, d'abord parce qu'elle tait gauche,
ensuite parce qu'elle n'tait pas dirige par un esprit net, prcis,
mesur, rflchi, ni bien nourri; peut-tre aussi parce qu'elle l'tait
par un caractre orgueilleux, un peu ombrageux et un peu aigri; mais
ici, n'tant inform qu' demi, je craindrais, en affirmant, d'tre
injuste. Il tait puissant, puisqu'il a cr une cole, en de et au
del de nos frontires; aussi parce qu'il a suscit contre lui une
raction littraire extrmement vive; car il n'y a que la force contre
quoi d'autres forces ragissent. Il reste formidablement incomplet,
comme tout le monde, sans doute, mais beaucoup plus, que ne le sont
d'ordinaire ceux qui occupent un certain rang dans la clbrit. Je
crois tre sr que la postrit sera tonne du succs qu'il eut,
autant, peut-tre beaucoup plus qu'elle le sera de celui de Dumas pre.
La gloire de ces romanciers populaires tonne la postrit, qui n'est
compose que de dlicats et mme de difficiles, du moins quand elle
regarde les morts. Elle dira sans doute: Il ne fut pas intelligent; il
crivait mal toutes les fois qu'il ne dcrivait pas; il ne connaissait
rien de l'homme qu'il prtendait peindre, qu'il prtendait connatre et
que, seulement, il mprisait; il avait des parties de pote
septentrional et un art de composition qui sentait le Latin; et il
savait faire remuer et gesticuler des foules.

Et il est possible aussi qu'elle n'en dise rien.


MILE FAGUET,
de l'Acadmie franaise.


Paris. Imp. A. EYMOUD, 2, place du Caire.



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