The Project Gutenberg EBook of Henri IV (2e partie), by William Shakespeare

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Title: Henri IV (2e partie)

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: June 7, 2008 [EBook #25715]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (2E PARTIE) ***




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     Note du transcripteur.
     =================================================
     Ce document est tir de:

     OEUVRES COMPLTES DE
     SHAKSPEARE

     TRADUCTION DE
     M. GUIZOT

     NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
     AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
     DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

     Volume 7
     Henri IV (2e partie)
     Henri V
     Henri VI (1re, 2e et 3e partie)

     PARIS
     A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
     DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-DITEURS
     35, QUAI DES AUGUSTINS
     1863

     ==================================================



                               HENRI IV

                               TRAGDIE

                           DEUXIME PARTIE


                                NOTICE
                       SUR LA DEUXIME PARTIE
                             DE HENRI IV


Henri V est le vritable hros de la seconde partie; son avnement au
trne et le grand changement qui en rsulte sont l'vnement du drame.
La dfaite de l'archevque d'York et celle de Northumberland ne sont que
le complment des faits contenus dans la premire partie. Hotspur n'est
plus l pour donner  ces faits une vie qui leur appartienne, et
l'horrible trahison de Westmoreland n'est pas de nature  fonder un
intrt dramatique. Henri IV mourant ne se montre que pour prparer le
rgne de son fils, et toute l'attention se porte dj sur un successeur
galement important par les craintes et par les esprances qu'il fait
natre.

Ce n'est pas tout  fait  l'histoire que Shakspeare a emprunt le
tableau de ces divers sentiments. L'avnement de Henri V fut
gnralement un sujet de joie: Hollinshed rapporte que, dans les trois
jours qui suivirent la mort de son pre, il reut de plusieurs nobles
hommes et honorables personnages, des hommages et serments de fidlit
tels que n'en avait reu aucun des rois ses prdcesseurs[1], tant
grande esprance et bonne attente avait-on des heureuses suites qui par
cet homme devaient advenir. L'inconstante ardeur des esprits,
entretenue par de frquents bouleversements, faisait ncessairement d'un
nouveau rgne un sujet d'esprances; et les troubles qui avaient agit
le rgne de Henri IV, les cruauts qui en avaient t la suite, les
continuelles mfiances qui devraient en rsulter, portaient
naturellement la nation  tourner les yeux vers un jeune prince dont, en
ce temps de dsordre, les drglements choquaient beaucoup moins que ses
qualits gnreuses n'inspiraient de confiance. On attribuait d'ailleurs
une partie de ces drglements  la mfiance jalouse de son pre, qui,
en le tenant cart des affaires auxquelles il se portait avec une
grande ardeur, en lui tant mme l'occasion de faire clater ses talents
militaires, avait jet cet esprit imptueux dans des voies de dsordre
o les moeurs du temps ne permettaient gure qu'on s'arrtt sans avoir
atteint les derniers excs. Hollinshed attribue  la malveillance de
ceux qui entouraient le roi Henri IV, non-seulement les soupons qu'il
tait dispos  concevoir contre son fils, mais encore les bruits odieux
rpandus sur la conduite de ce prince. Il rapporte une occasion o le
prince, ayant  se dfendre contre certaines insinuations qui avaient
mis la msintelligence entre son pre et lui, se rendit  la cour avec
une suite dont l'clat et le nombre n'taient pas faits pour diminuer
les soupons du roi, et dans un costume assez singulier pour que le
chroniqueur ait cru devoir en faire mention. C'tait une robe (_a
gowne_, probablement un long manteau) de satin bleu remplie de petits
trous en faon d'oeillets, et  chaque trou pendait  un fil de soie
l'aiguille avec laquelle il avait t cousu. Quoi qu'on puisse penser
de la gne des mouvements d'un homme vtu d'une manire si inquitante,
le prince se jeta aux pieds de son pre, et, aprs avoir protest de sa
fidlit, lui prsenta son poignard, afin qu'il se dlivrt de ses
soupons en le tuant, et en prsence de ces lords, ajouta-t-il, et
devant Dieu au jour du jugement, je jure ma foi de vous le pardonner
hautement. Le roi attendri, jeta le poignard, embrassa son fils les
larmes aux yeux, lui avoua ses soupons, et dclara en mme temps qu'ils
taient effacs. Le prince demanda la punition de ses accusateurs; le
roi rpondit que la prudence exigeait quelques dlais, et ne punit
point. Mais il parat que l'opinion gnrale vengeait suffisamment le
jeune prince; et sans croire prcisment avec Hollinshed, qui d'ailleurs
se contredit sur ce point, que Henri ait toujours eu soin de contenir
ses affections dans le sentier de la vertu, on est port  supposer
quelque exagration dans le rcit des dportements de sa jeunesse rendus
plus remarquables par la rvolution subite qui les a termins, et par
l'clat de gloire qui les a suivis.

[Note 1: _Chroniques_ de Hollinshed, t. II, p. 543.]

Shakspeare devait naturellement adopter la tradition la plus favorable 
l'effet dramatique; il a senti aussi combien le rle d'un roi et d'un
pre mourant, inquiet sur l'avenir de son fils et de ses sujets, tait
plus propre  produire sur la scne un tableau touchant et pathtique;
et de mme qu'il a invent pour la beaut de son dnoment l'pisode de
Gascoygne, il a ajout,  la scne de la mort de Henri IV, des
dveloppements qui la rendent infiniment plus intressante. Hollinshed
rapporte simplement que le roi s'apercevant qu'on avait t sa couronne
de dessus son chevet, et apprenant que c'tait le prince qui l'avait
emporte, le fit venir et lui demanda raison de cette conduite: Sur
quoi le prince, avec un bon courage, lui rpondit:--Sire,  mon jugement
et  celui de tout le monde, vous paraissiez mort. Donc, comme votre
plus proche hritier connu, j'ai pris cette couronne comme mienne et non
comme vtre.--Bien, mon fils, dit le roi avec un grand soupir, quel
droit j'y avais, Dieu le sait!--Bien, dit le prince, si vous mourez roi,
j'aurai la couronne, et je me fie de la garder avec mon pe contre tous
mes ennemis, comme vous avez fait.--tant ainsi, dit le roi, je remets
tout  Dieu et souvenez-vous de bien faire. Ce que disant, il se tourna
dans son lit, et bientt aprs s'en alla  Dieu. Peut-tre la rponse
du jeune prince, rendue comme un pote l'et su rendre, aurait-elle t
prfrable au discours tudi que lui prte Shakspeare; cependant il en
a conserv une partie dans la dernire rplique du prince de Galles, et
le reste de la scne offre de grandes beauts, ainsi que celles qui
suivent entre Gascoygne et les princes. En tout, Shakspeare parat avoir
voulu racheter par des beauts de dtail la froideur ncessaire de la
partie tragique; elle en offre beaucoup, et le style en est gnralement
plus soign et plus exempt de bizarrerie que celui de la plupart de ses
autres pices historiques.

La partie comique, trs-importante et trs-considrable dans cette
seconde partie de _Henri IV_, n'est cependant pas gale en mrite  ce
qu'offre, dans le mme genre, la premire partie. Falstaff est parvenu,
il a une pension, des grades; ses rapports avec le prince sont moins
frquents; son esprit ne lui sert donc plus aussi frquemment  se tirer
de ces embarras qui le rendaient si comique; et la comdie est oblige
de descendre d'un tage pour le reprsenter dans sa propre nature, livr
 ses gots vritables et au milieu des misrables dont il fait sa
socit, ou des imbciles qu'il a encore besoin de duper. Ces tableaux
sont sans doute d'une vrit frappante et abondent en traits comiques,
mais la vrit n'est pas toujours assez loin du dgot pour que le
comique nous trouve alors disposs  toute la joie qu'il inspire; et les
personnages sur qui tombe le ridicule ne nous paraissent pas toujours
valoir la peine qu'on en rie. Cependant le caractre de Falstaff est
parfaitement soutenu, et se retrouvera tout entier quand on le verra
reparatre ailleurs.

La seconde partie de _Henri IV_ a paru,  ce qu'on croit, en 1598; avant
cette poque, on reprsentait sur la scne anglaise une pice intitule
_les Fameuses Victoires de Henri V_, sorte de farce tragi-comique
dpourvue de tout mrite. Rien ne pourrait mieux faire comprendre que ce
vieux drame la merveilleuse transformation qu'opra Shakspeare dans les
reprsentations thtrales du sicle d'Elisabeth.




                               HENRI IV

                               TRAGDIE

                           DEUXIME PARTIE




PERSONNAGES

     LE ROI HENRI IV.
     HENRI, prince de Galles,       )
       ensuite roi sous le nom de   )
       Henri V.                     )
     THOMAS, duc de Clarence.       )
     LE PRINCE JEAN de Lancastre,   ) ses fils
       ensuite duc de Bedford.      )
     LE PRINCE HUMPHROY             )
       de Glocester, ensuite duc    )
       de Glocester.                )

     LE COMTE DE WARWICK.           )
     LE COMTE DE WESTMORELAND.      ) partisans
     GOWER.                         ) du roi
     HARCOURT.                      )
     Le GRAND JUGE du banc du roi.
     UN GENTILHOMME attach au grand
       juge.
     LE COMTE DE NORTHUMBERLAND.    )
     SCROOP, archevque d'York.     )
     LORD MOWBRAY.                  ) ennemis
     LORD HASTINGS.                 ) du roi.
     LORD BARDOLPH.                 )
     SIR JOHN COLEVILLE.            )
     TRAVERS,  ) domestiques de Northumberland.
     MORTON,   )
     FALSTAFF.
     BARDOLPH.
     PISTOL.
     UN PAGE.
     POINS.          )
     PETO.           ) attachs au prince Henri.

     SHALLOW.        )
     SILENCE.        ) juges de comts.

     DAVY, domestique de Shallow.

     MOULDY,         )
     SHADOW,         )
     WART,           ) recrues.
     FEEBLE,         )
     BULLCALF        )

     FANG,           )
     SNARE.          ) officiers du shrif.
     LA RENOMME.
     UN PORTIER.
     UN DANSEUR qui prononce l'pilogue.
     LADY NORTHUMBERLAND.
     LADY PERCY.
     L'HTESSE QUICKLY.
     DOLL TEAR-SHEET.
     LORDS ET AUTRES PERSONNAGES DE SUITE,
     OFFICIERS, SOLDATS, MESSAGERS,
     GARONS DE CABARET, SERGENTS, PIQUEURS,
     ETC.





PROLOGUE

 Warkworth. Devant le chteau de Northumberland.


_Entre_ LA RENOMME, _son vtement parsem de langues peintes._

LA RENOMME.--Ouvrez les oreilles: et qui de vous, lorsque la bruyante
Renomme se fait entendre, voudra fermer les routes de l'oue? C'est moi
qui, depuis l'Orient jusqu'aux lieux o s'abaisse l'Occident, faisant du
vent mon cheval de voyage, divulgue sans cesse les entreprises
commences sur ce globe de la terre. Sur mes langues court sans cesse le
scandale que je rpands dans tous les idiomes, remplissant de bruits
mensongers les oreilles des hommes. Je parle de paix, tandis que, cache
sous le sourire de la tranquillit, la haine dchire le monde. Et quel
autre que la Renomme, quel autre que moi produit le terrible appareil
des armes, et les prparatifs de dfense, lorsque, gonfle d'autres
maux, l'anne monstrueuse parat prte  donner des fils au froce tyran
de la guerre?--La Renomme est une flte o soufflent les soupons, les
inquitudes, les conjectures, et dont la touche est si simple et si
facile qu'elle peut tre joue par le monstre stupide aux ttes
innombrables, l'inconstante et factieuse multitude. Mais qu'ai-je besoin
d'anatomiser ma personne ici, au milieu de ma propre famille? Pourquoi
la Renomme se trouve-t-elle en ce lieu? Je cours devant la victoire du
roi Henri qui, dans les plaines sanglantes de Shrewsbury, a terrass le
jeune Hotspur et ses guerriers, teignant le flambeau de l'audacieuse
rvolte dans le sang mme des rebelles. Mais  quoi pensai-je de dbuter
par dire ici la vrit! Mon rle est plutt de rpandre au loin que
Henri Monmouth a succomb sous la colre du noble Hotspur, que le roi
lui-mme a baiss, aussi bas que le tombeau, sa tte sacre devant la
rage de Douglas. Voil les bruits que j'ai sems au travers des villes
rustiques situes entre ces plaines royales de Shrewsbury, et cette
masse de pierres ingales, repaire vermoulu o le pre de Hotspur, le
vieux Northumberland, contrefait le malade. Les messagers arrivent
puiss, et pas un d'eux n'apporte d'autres nouvelles que celles qu'ils
ont apprises de moi. Ils reoivent des langues de la Renomme, de
flatteurs et consolants mensonges, pires que le rcit des maux
vritables.

(Elle sort.)




                            ACTE PREMIER


SCNE I

Au mme endroit.

LE PORTIER _est devant la porte. Entre lord_ BARDOLPH.


BARDOLPH.--Qui garde la porte ici? Hol!--O est le comte?

LE PORTIER.--Sous quel nom vous annoncerai-je?

BARDOLPH.--Dis au comte que le lord Bardolph l'attend ici.

LE PORTIER.--Sa Seigneurie est alle se promener dans le verger. Que
Votre Honneur veuille bien prendre la peine de frapper seulement  la
porte, et il va vous rpondre lui-mme.

(Entre Northumberland.)

BARDOLPH.--Voil le comte.

NORTHUMBERLAND.--Quelles nouvelles, lord Bardolph? Chaque minute
aujourd'hui devrait enfanter quelque nouveau fait. Les temps sont
dsordonns, et la Discorde, comme un coursier chauff par une trop
forte nourriture, a bris son frein avec fureur et renverse tout sur son
passage.

BARDOLPH.--Noble comte, je vous apporte des nouvelles sres de
Shrewsbury.

NORTHUMBERLAND.--Bonnes, s'il plat  Dieu!

BARDOLPH.--Aussi bonnes que le coeur les peut dsirer.--Le roi est
bless presque  mort; et de la main de milord votre fils, le prince
Henri tu roide; les deux Blount tus par Douglas; le jeune prince Jean,
Westmoreland et Stafford ont fui du champ de bataille; et le cochon de
Henri Monmouth, le lourd sir Jean est prisonnier de votre fils. Oh!
jamais depuis les jours de bonheur de Csar, aucun temps n'a t
illustr d'une pareille journe si bien dfendue, si bien conduite, et
si compltement gagne.

NORTHUMBERLAND.--D'o tenez-vous ces nouvelles? Avez-vous vu le champ de
bataille? Venez-vous de Shrewsbury?

BARDOLPH.--J'ai parl, milord,  quelqu'un qui en venait, un gentilhomme
de bonne race et d'un nom recommandable, qui m'a de lui-mme racont ces
nouvelles comme vritables.

NORTHUMBERLAND.--J'aperois Travers, mon domestique, que j'avais envoy
mardi dernier pour tcher d'apprendre quelques nouvelles.

BARDOLPH.--Milord, je l'ai dpass sur la route; il ne sait rien de
certain que ce qu'il peut avoir appris de moi.

(Entre Travers.)

NORTHUMBERLAND.--Eh bien, Travers, quelles bonnes nouvelles nous
apportez-vous?

TRAVERS.--Milord, sir Jean Umfreville m'a fait retourner sur mes pas
avec de joyeuses nouvelles. Comme il tait mieux mont que moi, il m'a
devanc. Aprs lui j'ai vu venir, piquant avec ardeur, un cavalier
presque puis de la rapidit de sa course, qui s'est arrt prs de moi
pour laisser souffler son cheval tout ensanglant: il s'est inform du
chemin de Chester; et je lui ai demand des nouvelles de Shrewsbury. Il
m'a dit que la cause des rebelles n'avait pas t heureuse, et que
l'peron du jeune Henri Percy tait refroidi. En disant ces mots, il
abandonne la bride  son cheval courageux, et, courb en avant, il
enfonce ses perons tout entiers dans les flancs haletants de la pauvre
bte, et partant d'un lan, sans attendre d'autres questions, il
semblait dans sa course dvorer le chemin.

NORTHUMBERLAND.--Ah!--Rpte.--Il t'a dit que l'peron du jeune Percy
tait refroidi? Qu'Hotspur tait sans vigueur? Que les rebelles avaient
t malheureux?

BARDOLPH.--Milord, je n'ai que cela  vous dire. Si le jeune lord votre
fils n'a pas l'avantage, sur mon honneur je consens  donner ma baronnie
pour un lacet de soie; n'en parlons plus.

NORTHUMBERLAND.--Eh pourquoi donc le cavalier qui a rencontr Travers
lui aurait-il donn les indices d'une dfaite?

BARDOLPH.--Qui? Lui? Bon, c'tait quelque misrable qui avait vol le
cheval qu'il montait, et qui, sur ma vie, a parl au hasard: mais,
tenez, voici encore des nouvelles.

(Entre Morton.)

NORTHUMBERLAND.--Mais quoi, le front de cet homme, semblable  la
couverture d'un livre, annonce un volume du genre tragique. Tel est
l'aspect du rivage lorsqu'il porte encore la trace de la tyrannique
invasion des flots. Parle, Morton, viens-tu de Shrewsbury?

MORTON.--Mon noble lord, je fuis de Shrewsbury, o la mort dteste a
revtu ses traits les plus hideux pour porter l'effroi dans notre parti.

NORTHUMBERLAND.--Comment se portent mon fils et mon frre?--Tu trembles,
et la pleur de tes joues est plus prompte que ta langue  me rvler
ton message. Tel, et ainsi que toi dfaillant, inanim, sombre, la mort
dans les yeux, vaincu par le malheur, parut celui qui dans la profondeur
de la nuit ouvrant le rideau de Priam, essaya de lui dire que la moiti
de la ville de Troie tait consume; Priam vit la flamme avant que son
serviteur et pu retrouver la voix. Et moi, je vois la mort de mon cher
Percy avant que tu me l'annonces. Je vois que tu voudrais me dire:
Votre fils a fait ceci et ceci; votre frre cela; ainsi a combattu le
noble Douglas: tu voudrais arrter mon oreille avide sur le rcit de
leurs vaillantes prouesses, mais l'arrtant en effet tout  coup, un
soupir gard pour la fin va dissiper d'un souffle toutes ces louanges,
et terminer tout par ces mots: Frre, fils, tous sont morts.

MORTON.--Douglas est vivant et votre frre aussi, mais pour milord votre
fils....

NORTHUMBERLAND.--Quoi, il est mort! Vois combien la crainte est prompte!
Celui qui ne fait que redouter encore ce qu'il voudrait ne pas apprendre
sait par instinct dmler dans les yeux d'autrui que ce qu'il redoute
est arriv.--Cependant parle, Morton; dis  ton matre que sa prescience
lui a menti, et je recevrai cela comme un affront qui m'est cher; et je
t'enrichirai pour rcompense de cette injure.

MORTON.--Vous tes trop grand pour que je vous contredise. Votre
pressentiment n'est que trop vrai, et vos craintes que trop fondes.

NORTHUMBERLAND.--Malgr tout, cela ne dit pas que Percy soit mort. Je
vois un cruel aveu dans tes regards; tu secoues la tte, et tiens pour
dangereux ou criminel de dire la vrit. S'il est tu, dis-le; ce ne
sera point une faute que d'annoncer sa mort: c'en est une que de mentir
sur une mort vritable, mais non pas de dire que le mort ne vit plus.

MORTON.--Cependant celui qui le premier apporte une fcheuse nouvelle
est charg d'un office o tout est perte pour lui. De ce moment sa voix
prend le son d'une cloche funbre qu'on se rappelle toujours
accompagnant de son tintement la mort d'un ami.

BARDOLPH.--Non, milord, je ne puis croire que votre fils soit mort.

MORTON.--Je suis bien afflig d'tre oblig de vous forcer  croire ce
que je demanderais au ciel de n'avoir pas vu. Mais mes propres yeux
l'ont vu, sanglant, puis hors d'haleine, et ne rpondant plus que par
de faibles coups  ceux d'Henri Monmouth, dont la rapide fureur a
renvers Percy, jusqu'alors invincible, sur la poussire, d'o il ne
s'est plus depuis relev vivant. La mort de ce hros, dont l'ardeur
enflammait le plus stupide manant de son camp, une fois bruite, a
glac l'ardeur du plus brillant courage de son arme: car c'tait de la
trempe de son me que son parti empruntait la fermet de l'acier; une
fois qu'elle a t dtruite en lui, tout le reste s'est affaiss sur
soi-mme, comme un plomb inerte et lourd; et de mme qu'une masse
pesante de sa nature vole avec d'autant plus de vitesse qu'elle est
lance par une force suprieure; ainsi, lorsque la perte de Hotspur eut
appesanti nos soldats, ce poids reut de la peur une telle rapidit, que
la flche volant vers son but ne surpasse pas en lgret nos soldats
voulant chercher leur salut loin du champ de bataille. Alors le noble
Worcester fut trop tt fait prisonnier; et ce fougueux cossais, le
sanglant Douglas, dont l'active et laborieuse pe avait tu jusqu'
trois fois la ressemblance du roi, commena  mollir et perdre coeur, et
honora de son exemple la honte de ceux qui tournaient le dos! La frayeur
le fit trbucher en fuyant, et il fut pris. Enfin, le rsum de tout
ceci, c'est que le roi a la victoire; et il a envoy un dtachement avec
ordre de marcher  grands pas contre vous, milord, sous la conduite du
jeune Lancastre et de Westmoreland. Voil toutes les nouvelles.

NORTHUMBERLAND.--J'aurai assez de temps pour pleurer ce malheur. Dans le
poison se trouve le remde. Cette nouvelle, si j'eusse joui de la sant,
m'aurait rendu malade; me trouvant malade, elle m'a en quelque sorte
guri. Ainsi qu'un malheureux dont les nerfs affaiblis par la fivre
flchissent, comme des gonds sans force, sous le poids de la vie, et qui
dans l'impatience de son accs s'lance, semblable  la flamme, des bras
de son gardien; ainsi mes membres, affaiblis par la douleur, trouvent
dans la rage de la douleur une force triple de leur vigueur naturelle.
Loin d'ici, faible bquille; maintenant c'est un gantelet cailleux avec
des charnires d'acier qui doit revtir cette main. Loin de moi aussi,
bonnet de malade, trop incertaine sauvegarde d'une tte que des princes
fortifis par la conqute aspirent  frapper. Ceignez de fer mon front.
Vienne l'heure la plus effroyable qu'osent annoncer la haine et les
circonstances; qu'elle menace de ses regards Northumberland au
dsespoir; que le ciel et la terre se confondent; que la main de la
nature ne contienne plus l'imptuosit des flots; que l'ordre prisse;
et que ce monde cesse d'tre un thtre o la discorde se nourrit de
languissantes querelles; que l'esprit de Can le premier-n s'empare de
tous les coeurs; que, toutes les mes se prcipitant dans une sanglante
carrire, cette terrible scne finisse en laissant aux tnbres le soin
d'ensevelir les morts.

TRAVERS.--Ce violent transport aggrave votre mal, milord.

BARDOLPH.--Cher comte, ne faites pas divorce avec votre prudence.

MORTON.--La vie de tous vos confdrs qui vous aiment repose sur votre
sant; si vous vous abandonnez ainsi  des passions orageuses, elle doit
ncessairement dprir. Mon noble lord, vous vous tes dtermin 
risquer les chances de la guerre, et avant de dire: rassemblons une
arme, vous avez calcul la somme de tous ses hasards. Vous avez suppos
d'avance que dans la dispensation des coups votre fils pouvait prir;
vous saviez qu'il marchait sur les prils, sur un bord escarp o la
chute tait plus vraisemblable que le salut; vous tiez bien averti que
sa chair tait susceptible de blessures et de plaies, et que son ardent
courage le lancerait toujours aux lieux o serait plus actif le commerce
des dangers; et cependant vous lui avez dit: marche. Nulle de ces
considrations, bien que vivement prsentes  votre imagination, n'a pu
vous dtourner de cette entreprise obstinment rsolue dans votre me.
Qu'est-il donc arriv? ou qu'a produit cette entreprise audacieuse,
sinon l'vnement qui devait probablement advenir?

BARDOLPH.--Nous tous qui sommes intresss dans cette perte, nous
savions que nous nous hasardions sur une mer si dangereuse qu'il y avait
dix contre un  parier que nous y laisserions la vie. Cependant nous en
avons couru les risques. Pour conqurir l'avantage que nous nous
proposions, nous avons touff la considration du pril presque vident
que nous avions  redouter. Puisque nous avons fait naufrage, hasardons
encore. Venez; nous mettrons tout dehors, corps et biens.

MORTON.--Il en est plus que temps; et, mon noble et digne lord, j'ai
appris avec certitude, et ce que je vous dis ici est vritable, que le
noble archevque d'York tait en marche  la tte d'une arme bien
discipline. C'est un homme qui attache  lui ses partisans par un
double lien. Votre fils, milord, n'avait que les corps, des ombres, des
simulacres de soldats. Ce mot de rbellion sparait leurs mes de
l'action de leurs corps. Ils ne combattaient qu'avec rpugnance et
contrainte, comme on avale une mdecine. Leurs armes semblaient seules
de notre parti; car pour leur courage et leurs mes, ce mot de rbellion
les avait congels comme le poisson dans un tang glac. Mais
aujourd'hui l'archevque tourne l'insurrection en entreprise religieuse:
regard comme un homme de pures et saintes penses, il est suivi  la
fois des corps et des mes; sa puissance s'lve fortifie par le sang
du beau roi Richard vers sur les pierres de Pomfret. Il fait descendre
du ciel sa querelle et sa cause; il annonce  tous qu'il veut dlivrer
une terre ensanglante, respirant  peine sous le puissant Bolingbroke;
grands et petits s'assemblent par troupeaux pour le suivre.

NORTHUMBERLAND.--Je le savais auparavant; mais je l'avoue, cette douleur
prsente l'avait effac de ma mmoire. Entrez avec moi, et que chacun
donne son avis sur les moyens les plus favorables  notre sret et 
notre vengeance. Faisons partir des courriers et des lettres;
htons-nous de nous faire des amis: jamais on n'en eut si peu, et jamais
on eut tant de besoin d'en avoir.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une rue de Londres.

_Entre_ SIR JEAN FALSTAFF, _suivi de son page qui porte son pe et son
bouclier_.


FALSTAFF.--Eh bien, page, grand colosse, que dit le docteur, que dit-il
de mon urine?

LE PAGE.--Monsieur, il a dit que l'urine en elle-mme tait bonne et
bien saine; mais que la personne dont elle sortait avait l'air d'tre
attaque de plus de maladies qu'elle ne s'imaginait.

FALSTAFF.--Enfin les gens de toute espce se font une gloire de tirer
sur moi. La cervelle de cette argile si ridiculement ptrie, qu'on
appelle _homme_, n'est pas capable de rien inventer de plus plaisant et
de plus risible, que ce que j'invente moi-mme, ou ce qui s'invente sur
mon compte. Non-seulement je suis factieux, moi, mais c'est encore moi
qui suis la cause de tout l'esprit que peuvent avoir les autres. Je
ressemble, en marchant devant toi,  une laie qui a touff toute sa
porte hors un seul petit. Si le prince, en te mettant  mon service, a
eu quelque autre intention que celle de me faire ressortir, je veux bien
n'avoir pas le sens commun. Petit-matre de mandragore[2] que tu es, tu
serais plus propre  figurer sur mon chapeau qu' courir sur mes talons.
Ma foi, je n'avais pas encore fait usage d'une agate[3]; je ne te ferai
monter pourtant ni en or, ni en argent, mais je t'empaqueterai dans de
mauvais haillons pour te renvoyer  ton matre, en manire de bijou;
oui,  ce jouvenceau, le prince ton matre, dont le menton n'est pas
encore emplum: j'aurai de la barbe dans la paume de ma main avant qu'il
en ait sur les joues. Cependant il ne fera pas difficult de vous dire
que sa face est une face royale. Je ne sais quand il plaira au bon Dieu
d'y donner le dernier coup. Elle n'a pas encore perdu un poil[4], et il
est bien sr de la garder toujours face royale, car jamais un barbier
n'en tirera six pence[5]; et cependant il veut faire le coq, comme s'il
avait brevet d'homme ds le temps o son pre tait garon. Ma foi,
qu'il conserve tant qu'il voudra sa grce, je puis bien l'assurer qu'il
n'est plus dans la mienne.--Eh bien! que dit Dumbleton au sujet du satin
que je lui ai demand pour me faire un manteau court et des chausses 
la matelote?

[Note 2: On supposait que la mandragore reprsentait en petit la figure
d'un homme.]

[Note 3: _I was never manned with an agate till now._ Il parat que
l'agate au doigt tait le signe de dignit d'un alderman. Le peu
d'paisseur de la pierre, et les figures qu'elle reprsente, en font
assez souvent dans Shakspeare un objet de comparaison pour des figures
minces et petites. _Manned_ signifie _servi, pourvu d'un valet_ (_man_).
Selon toute apparence, il signifiait aussi du temps de Shakspeare, _qui
a la main garnie_; _man_ dans le sens de _main_, est encore en anglais
la racine de plusieurs mots; dans cette supposition _manned_ produirait
ici un jeu de mots, ce qui est toujours probable.]

[Note 4: Ceci fait probablement allusion  la tonte du drap, qui est une
des dernires oprations de sa fabrication.]

[Note 5: _He may keep it still as_ ou (selon les anciennes ditions) _at
a_ face-royal, for a barber shall never earn six pence out of it._
_Face-royal_ signifie certainement ici autre chose que _royal face_.
C'tait, selon toute apparence, le nom d'une pice de monnaie, d'une
valeur assez considrable, et le sens de la plaisanterie de Falstaff
serait alors que le prince la conservera dans toute sa valeur, car un
barbier ne gagnera jamais six pence dessus. Voil ce qu'on y peut voir
de plus clair; on trouvera souvent dans le cours de cette pice des
allusions aux usages du temps qu'il est impossible de traduire
littralement, et mme d'expliquer tout  fait clairement.]

LE PAGE.--Il dit, monsieur, qu'il faut que vous lui donniez une
meilleure caution que Bardolph: il ne veut point de votre billet ni du
sien, il ne s'est point souci de pareilles srets.

FALSTAFF.--Qu'il soit damn comme le riche glouton[6], et la langue
encore plus chaude! Le matin d'Achitophel! Un misrable, un vrai maraud,
qui vous tient un gentilhomme le bec dans l'eau, et va chicaner sur des
srets! Ces canailles  ttes chauves ne portent plus que des souliers
 talons hauts et de gros paquets de clefs  leur ceinture; et, si l'on
veut entrer avec eux dans quelque honnte march  crdit, ils vous
arrtent sur les srets. J'aimerais autant qu'ils me missent de la mort
aux rats dans la bouche, que de venir me la fermer avec leurs srets.
Je m'attendais qu'il allait m'envoyer vingt-deux aunes de satin: sur mon
Dieu, comme je suis loyal chevalier, j'y comptais; et ce misrable-l
m'envoie des srets! Eh bien, il n'a qu' dormir en _sret_; car il
porte la corne d'abondance, et l'on voit les lgrets[7] de sa femme
briller au travers, et lui n'en voit rien, malgr la lanterne qu'il
porte pour s'clairer.--O est Bardolph?

[Note 6: Le mauvais riche.]

[Note 7: _The lightness_, _lgret_ et _clart_.]

LE PAGE.--Il est all  Smithfield pour acheter un cheval  votre
seigneurie.

FALSTAFF.--Je l'ai achet  Saint-Paul[8], lui, et il va m'acheter un
cheval  Smithfield! Si je pouvais seulement raccrocher une femme dans
la rue, il ne me faudrait plus que cela pour tre servi, mont et mari
de la mme manire.

[Note 8: Saint-Paul passait pour le rendez-vous des escrocs et des
mauvais sujets.]

(Entre le lord grand juge, et un huissier.)

LE PAGE.--Monsieur, voil le lord juge qui a envoy le prince en prison,
pour l'avoir frapp  l'occasion de Bardolph[9].

[Note 9: La tradition commune, suivie ici par Shakspeare, c'est que le
lord grand juge Gascoygne, dont il est ici question, ayant fait arrter
pour flonie un des domestiques du jeune Henri, prince de Galles,
celui-ci se rendit au tribunal pour demander qu'on le remt en libert,
et sur le refus du grand juge, se mit en devoir de le dlivrer par
force, et qu'alors le grand juge lui ayant command de se retirer, Henri
s'emporta jusqu' le frapper sur son tribunal. Cependant sir Thomas
Elyot, qui crivait sous Henri VI, dit simplement, en rapportant ce
fait, que le prince s'avana vers le grand juge dans une telle fureur
qu'on crut qu'il allait le tuer, ou lui faire quelque outrage; mais que
le juge, sans se dranger de son sige, avec une contenance pleine de
majest, l'arrta par les paroles suivantes:

Monsieur, souvenez-vous que je tiens ici la place du roi, votre
souverain seigneur et pre,  qui vous devez une double obissance. Je
vous ordonne donc en son nom de vous dsister sur-le-champ de votre
entreprise tmraire et illgale, et de donner dsormais bon exemple 
ceux qui seront un jour vos sujets; quant  prsent, pour votre
dsobissance et mpris de la loi, vous vous rendrez  la prison du banc
du roi, o je vous constitue prisonnier, et vous y demeurerez jusqu' ce
que le roi votre pre ait fait connatre sa volont.

Sur quoi, le prince, frapp de respect, dposant aussitt son pe, se
rendit en prison. Shakspeare a suivi la version de Hollinshed, qui,
d'aprs Hall, rapporte que le prince frappa le grand juge. Il suppose
aussi, d'aprs le mme crivain, qu' cette occasion Henri perdit sa
place au conseil, o il fut remplac par son frre Jean de Lancastre
(_voy._ la 1re partie d'_Henri IV_, acte III, scne II.) Mais ce fait
paratrait en contradiction avec les paroles que pronona, dit-on, le
roi  cette occasion, et que Shakspeare lui-mme rapporte  la fin de la
seconde partie d'_Henri IV_, dans le discours qu'il prte  Henri V
devenu roi: au surplus, ce discours et la circonstance qui y donne
occasion, sont, autant qu'on en peut juger, une invention du pote. Il
parat constant que le grand juge Gascoygne mourut avant Henri IV, vers
la fin de 1412. Hume rapporte comme Shakspeare la conduite de Henri V
avec Gascoygne. On serait tent de croire qu'il n'a eu sur ce point
d'autre autorit que le pote dont il emprunte  peu prs les
expressions.]

FALSTAFF.--Suis-moi promptement; je ne veux pas le voir.

LE JUGE.--Quel est cet homme qui s'en va l-bas?

L'HUISSIER.--C'est Falstaff, sous le bon plaisir de votre seigneurie.

LE JUGE.--Celui qui tait impliqu dans l'affaire du vol?

L'HUISSIER.--Oui, milord, c'est lui-mme: mais depuis ce temps-l il a
bien servi  Shrewsbury; et,  ce que j'entends dire, il va partir
charg de quelque commission pour Son Altesse Royale de Lancastre.

LE JUGE.--Quoi! il part pour York? Rappelez-le.

L'HUISSIER.--Sir Jean Falstaff?

FALSTAFF, _au page_.--Mon garon, dis-lui que je suis sourd.

LE PAGE.--Parlez plus haut: mon matre est sourd.

LE JUGE.--Je suis bien sr qu'il est sourd  tout ce qu'on peut lui dire
de bon. Allez, tirez-le par le coude. Il faut absolument que je lui
parle.

L'HUISSIER.--Sir Jean?

FALSTAFF.--Qu'est-ce qu'il y a? Comment, maraud, jeune comme tu l'es,
mendier! N'y a-t-il pas une guerre? N'y a-t-il pas de l'emploi? Le roi
n'a-t-il pas besoin de sujets? Les rebelles, de soldats? Quoiqu'il n'y
ait qu'un seul parti qu'on puisse suivre avec honneur, il est encore
plus honteux de mendier que de suivre le plus mauvais, ft-il mme
encore cent fois plus odieux que le nom de rbellion ne peut le faire.

L'HUISSIER.--Monsieur, vous me prenez pour un autre.

FALSTAFF.--Eh quoi! monsieur? Est-ce que je vous ai dit que vous tiez
un honnte homme? Sauf le respect que je dois  ma qualit de chevalier
et  mon tat militaire, j'en aurais menti par la gorge, si je l'avais
dit.

L'HUISSIER.--Eh bien, je vous en prie, monsieur, mettez donc votre
qualit de chevalier et votre tat militaire de ct, et permettez-moi
de vous dire que vous en avez menti par la gorge, si vous osez dire que
je suis autre chose qu'un honnte homme.

FALSTAFF.--Moi, que je te permette de me parler ainsi? Que je mette de
ct ce qui tient  mon existence? Si tu obtiens jamais cette
permission-l de moi, je veux bien que tu me pendes; et si tu la prends,
il vaudrait mieux pour toi que tu fusses pendu, infme happe-chair;
veux-tu courir, gredin?

L'HUISSIER.--Monsieur, milord voudrait vous parler.

LE JUGE.--Sir Jean Falstaff, je voudrais vous dire un mot.

FALSTAFF.--Ah! mon cher lord, je souhaite bien le bonjour  votre
seigneurie: je suis enchant de voir votre seigneurie sortie; on m'avait
dit que votre seigneurie tait malade; j'espre sans doute que c'est par
avis de mdecin que votre seigneurie prend l'air. Quoique votre
seigneurie ne soit pas encore tout  fait hors de la jeunesse, cependant
elle ne laisse pas d'avoir dj un avant-got de maturit et de se
ressentir un peu des amertumes de l'ge: permettez donc que je supplie
en grce votre seigneurie d'avoir le soin le plus attentif de sa sant.

LE JUGE.--Sir Jean, je vous avais fait demander avant votre expdition
de Shrewsbury.

FALSTAFF.--Avec votre permission, on dit que Sa Majest est revenue du
pays de Galles avec quelques chagrins.

LE JUGE.--Je ne parle pas de Sa Majest. Vous ne vous tes pas souci de
venir, lorsque je vous ai envoy chercher.

FALSTAFF.--Et on dit mme que Sa Majest a eu une nouvelle attaque de
cette coquine d'apoplexie.

LE JUGE.--Eh bien, que Dieu veuille la gurir! mais coutez ce que j'ai
 vous dire.

FALSTAFF.--Cette apoplexie est,  ce que je m'imagine, une espce de
lthargie; n'est-ce pas, milord? comme qui dirait un assoupissement du
sang, un coquin de tintement dans les oreilles.

LE JUGE.--Qu'est-ce que vous me contez l? Qu'elle soit ce qu'elle
voudra.

FALSTAFF.--Cela vient de beaucoup de chagrin, de l'tude et des
tourments d'esprit. J'ai lu la cause de ses effets dans Galien; c'est
une espce de surdit.

LE JUGE.--Je crois, ma foi, que vous tenez aussi un peu de cette
surdit-l; car vous n'entendez rien de ce que je vous dis.

FALSTAFF.--Fort bien dit, milord, fort bien: ou plutt, avec votre
permission, c'est la maladie de ne pas couter, l'infirmit de ne pas
faire attention, dont je suis attaqu.

LE JUGE.--Une correction par les talons pourrait gurir le dfaut
d'attention de vos oreilles. C'est ce qui ne m'embarrassera gure si je
deviens votre mdecin.

FALSTAFF.--Je suis bien aussi pauvre que Job, milord, mais pas tout 
fait si patient que lui. Dans le premier cas, votre seigneurie peut
bien, si cela lui plat, m'administrer la recette de l'emprisonnement 
cause de ma pauvret: mais jusqu' quel point votre patient
consentirait-il  suivre vos ordonnances, c'est en quoi les savants
pourraient bien admettre quelques parties de scrupule, et peut-tre mme
un scrupule tout entier.

LE JUGE.--Je vous ai envoy chercher, pour me parler sur des choses o
il n'allait pas moins que de votre vie.

FALSTAFF.--Et comme j'ai t conseill par mon avocat, qui est
trs-vers dans les lois de ce pays, je ne me suis pas rendu chez vous.

LE JUGE.--Fort bien; mais le fait est, sir Jean, que vous vivez dans une
grande infamie.

FALSTAFF.--Je dfie quiconque pourra se serrer dans mon ceinturon de
vivre  moins.

LE JUGE.--Vos moyens sont trs-minimes, et vous faites grosse dpense.

FALSTAFF.--Je voudrais qu'il en ft autrement. J'aimerais bien mieux
avoir des moyens plus grands, et dpenser moins gros[10].

[Note 10: Le grand juge a dit  Falstaff _your waste_ (consommation) _is
great_. Falstaff rpond _I would... my waist_ (taille) _slenderer_. Jeu
de mots impossible  rendre littralement.]

LE JUGE.--Vous avez perverti le jeune prince.

FALSTAFF.--C'est le jeune prince qui m'a perverti. Je suis l'homme au
gros ventre, et lui mon chien[11].

[Note 11: _I am the fellow the great belly, and he my dog._ Probablement
on voyait dans les rues, du temps de Shakspeare, un homme que son gros
ventre empchait tellement de voir devant lui qu'il se faisait conduire
par un chien.]

LE JUGE.--Enfin, je ne veux pas rouvrir une plaie rcemment gurie:
votre service  la journe de Shrewsbury a un peu repltr vos exploits
de nuit  Gadshill. Vous avez  remercier les troubles d'aujourd'hui, de
ce que vous avez vu se passer sans trouble une pareille affaire.

FALSTAFF.--Milord?

LE JUGE.--Mais puisque tout est raccommod, ayez soin que les choses
restent comme elles sont, et n'veillez pas le loup qui dort.

FALSTAFF.--Rveiller un loup est aussi fcheux que de sentir un renard.

LE JUGE.--Songez que vous tes comme une chandelle, le meilleur en est
us.

FALSTAFF.--Comme un gros cierge, milord, et tout de suif, et quand
j'aurais dit de cire, cela ne conviendrait pas mal  la gravit de ma
personne[12].

LE JUGE.--Il n'y a pas un poil blanc sur toute votre figure qui ne dt
produire en vous sa portion de gravit.

FALSTAFF.--Qui ne dt produire sa part de jus, jus, jus[13].

[Note 12: _If I did say of wax, my growth would approve the truth._
_Wax_ signifie _cire_ et _crotre, croissance_. Si l'on veut prendre le
jeu de mots sur _cire_ (_sire_), en compensation du jeu de mots anglais
impossible  rendre, on en a toute libert.]

[Note 13: Le juge a dit _gravity_ (gravit). Falstaff rpond _gravy_
(jus).]

LE JUGE.--Vous suivez le jeune prince partout comme son mauvais ange.

FALSTAFF.--Vous vous trompez, milord, un mauvais ange n'est pas de
poids[14]; au lieu que quiconque me regardera seulement me prendra bien,
j'espre, sans me peser: et cependant, je l'avoue,  quelques gards, je
ne serais pas de cours. La vertu a si peu de prix dans ces vils sicles
de ngoce, que le vritable courage se fait meneur d'ours, la vivacit
d'esprit servante de cabaret, et elle est oblige d'employer toute la
promptitude de ses reparties  prsenter des comptes et dpenses: et
tous les autres dons qui appartiennent  l'homme,  la manire dont la
mchancet du sicle les accommode, ne valent pas un grain de groseille.
Vous qui tes vieux, vous ne nous tenez pas compte de nos facults 
nous autres qui sommes jeunes; vous jugez de la chaleur de notre foie
suivant l'amertume de votre bile; et nous qui sommes dans la fougue de
la jeunesse, j'avoue que nous sommes aussi un peu crnes parfois.

[Note 14: _Angel_, ange, angelot, nom d'une monnaie.]

LE JUGE.--Osez-vous encore placer votre nom dans la liste des jeunes
gens, vous sur qui la main du temps a crit en toutes lettres que vous
tes vieux? N'avez-vous pas l'oeil larmoyant, la main sche, le visage
jaune, la barbe blanche, une jambe qui diminue et un ventre qui grossit?
N'avez-vous pas la voix casse, l'haleine courte, le menton pais et
l'esprit mince? Enfin tout n'est-il pas chez vous ravag par la
vieillesse? Et vous vous traitez encore de jeune homme? Fi, fi, fi, sir
Jean!

FALSTAFF.--Milord, je suis n  trois heures de l'aprs-dne, ayant la
tte blanche et le ventre dj un peu rond. Quant  ma voix, je l'ai
perdue  force de crier aprs mes soldats et de chanter des antiennes.
Vous donner d'autres preuves encore de ma jeunesse, c'est ce que je ne
ferai point. La vrit est que je ne suis vieux que d'esprit et de
conception; et quiconque voudra gagner mille guines avec moi  qui fera
le meilleur entrechat n'a qu' m'avancer l'enjeu, et je suis son homme.
Pour le soufflet que le prince vous a donn, il vous l'a donn en homme
brutal, et vous, vous l'avez reu en seigneur sens. Je l'ai rprimand
dans le temps pour cela; et le jeune lion en fait pnitence aujourd'hui,
non pas  la vrit dans la cendre et le cilice, mais avec des habits de
soie neufs et de vieux vin d'Espagne.

LE JUGE.--Allons; Dieu veuille donner au prince un meilleur compagnon!

FALSTAFF.--Dieu veuille donner au compagnon un meilleur prince! car je
ne saurais me dptrer de lui.

LE JUGE.--Eh bien! le roi vous a spar du prince Henri, car on m'a dit
que vous partiez avec le prince de Lancastre qui marche contre
l'archevque et le comte de Northumberland.

FALSTAFF.--Oui, et j'en rends grces  votre aimable et charmante
imagination; mais songez donc  prier, vous autres qui restez  la
maison  caresser milady la Paix, que nos deux armes ne se joignent pas
dans une journe chaude: car, ma foi, je n'emporte que deux chemises
avec moi, et je ne prtends pas suer extraordinairement. Si la journe
est chaude, je veux ne jamais cracher blanc de ma vie, si je brandis
autre chose que la bouteille. Il ne lui passe pas par la tte une
entreprise dangereuse qu'il ne me fourre dedans. A la bonne heure, mais
je ne peux pas toujours durer.--'a toujours t notre tic  nous autres
Anglais, quand nous avons quelque chose de bon, nous le mettons  toutes
sauces. S'il vous convient de me trouver si vieux, vous devriez bien me
donner un peu de repos. Plt  Dieu que mon nom ne ft pas aussi
terrible  l'ennemi qu'il l'est! J'aimerais mieux mille fois tre mang
de la rouille jusqu'aux os, que de me voir fondu et rduit  rien par un
mouvement perptuel.

LE JUGE.--Allons, soyez honnte homme, soyez honnte homme. Et que Dieu
bnisse votre expdition!

FALSTAFF.--Votre seigneurie voudrait-elle me prter seulement un millier
de guines pour monter mon quipage?

LE JUGE.--Pas un penny, pas un penny. Vous tes trop vif  vouloir vous
charger de croix[15]. Adieu, faites bien mes compliments  mon cousin de
Westmoreland.

[Note 15: _Crosses_, nom d'une pice de monnaie.]

(Il sort avec l'huissier.)

FALSTAFF.--Si j'en fais rien, je veux bien qu'on me berne sur la
couverture d'un coffre[16]. L'homme ne peut pas plus sparer la
vieillesse de l'avarice, qu'il ne peut chasser la luxure d'un jeune
corps. Mais aussi l'un est pris de la goutte, et l'autre prend.....[17]
Ce qui fait que je n'ai plus rien  leur souhaiter.--Page!

[Note 16: _Filliss me with a three-man bretle to filliss._ _Fillissing_
est le nom d'une espce de jeu, qui consiste  placer un crapaud sur le
bout d'une bascule dont on frappe l'autre bout avec un maillet, ce qui
fait sauter le crapaud en l'air. Le _three-man bretle_ est un instrument
mis en mouvement par trois hommes, pour enfoncer des pieux. Ces deux
allusions tant impossibles  rendre, on a choisi ce qui a paru exprimer
le mieux la mme ide.]

[Note 17: _The poe._]

LE PAGE.--Monsieur!

FALSTAFF.--Combien y a-t-il dans ma bourse?

LE PAGE.--Sept groats et deux pence.

FALSTAFF.--Je ne sais aucun remde contre cette consomption de la
bourse. Emprunter ne sert qu' la faire traner, et traner jusqu' la
fin; mais le mal reste incurable. Tiens; va porter cette lettre  milord
de Lancastre, celle-ci au prince, cette autre au comte de Westmoreland,
celle-ci, c'est pour la vieille mistriss Ursule,  qui je promets toutes
les semaines de l'pouser, depuis que j'ai aperu le premier poil blanc
 mon menton. A propos de cela, vous savez o me rejoindre. (_Le page
sort._) La peste soit de cette goutte[18] ou que la goutte soit de
l'autre! Car je ne sais de la goutte ou de l'autre lequel fait le diable
autour de mon gros orteil. Il n'y a pas grand mal, si je fais un peu de
halte; je donnerai mes guerres pour cause de mes souffrances, et ma
pension en paratra d'autant plus juste; avec de l'esprit, on tire parti
de tout: je ferai servir mes infirmits  mon bien-tre.

(Ils sortent.)

[Note 18: _A poe of this gout! on a gout of this poe!_ Il a fallu ter
au langage de Falstaff beaucoup de son naturel pour rendre ce passage
supportable en franais.]


SCNE III

York.--Appartement dans le palais de l'archevque.

_Entrent_ L'ARCHEVQUE D'YORK, _les lords_ HASTINGS, MOWBRAY et
BARDOLPH.


L'ARCHEVQUE D'YORK.--Vous venez d'entendre nos motifs, et vous
connaissez nos ressources;  prsent, mes nobles et dignes amis, je vous
prie tous de dclarer franchement ce que vous pensez de nos esprances;
et d'abord, vous, lord marchal, qu'en dites-vous?

MOWBRAY.--Je conviens qu'il y a lieu  prendre les armes; mais je
voudrais voir un peu mieux comment, avec ce que nous avons de forces,
nous pourrons parvenir  faire tte, avec quelque confiance et quelque
sret, aux troupes et  la puissance du roi.

HASTINGS.--Le nombre actuel de nos troupes, d'aprs la dernire revue,
monte  vingt-cinq mille hommes d'lite, et derrire nous de vastes
ressources reposent sur l'esprance des secours du puissant
Northumberland, dont le coeur brle d'une flamme allume par les
injures.

BARDOLPH.--Ainsi, lord Hastings, voici donc l'tat de la question;
pouvons-nous, avec les vingt-cinq mille hommes que nous avons
actuellement, tenir tte au roi, sans Northumberland?

HASTINGS.--Avec lui, ils peuvent suffire.

BARDOLPH.--Eh! oui, sans doute, avec lui. Mais si, sans lui, nous nous
croyons trop faibles, mon avis est que nous ne devons pas nous avancer
trop loin, avant d'avoir reu son renfort. Car, dans une affaire d'un
aspect aussi sanglant que celle-ci, les conjectures, les vaines
attentes, et la perspective des secours incertains ne doivent pas tre
admis dans nos calculs.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Rien n'est plus vrai, lord Bardolph; car c'est l
prcisment le cas o s'est trouv le jeune Hotspur  Shrewsbury.

BARDOLPH.--Prcisment, milord. Soutenu par l'esprance, il vcut d'air,
attendant les renforts promis, et se flattant de la perspective d'un
secours qui se trouva bien au-dessous de la plus petite de ses ides;
ainsi, par la force de son imagination, ce qui est le propre des fous,
il conduisit ses troupes  la mort, et s'lana les yeux ferms dans
l'abme de la destruction.

HASTINGS.--Mais avec votre permission, il n'y a jamais eu d'inconvnient
 calculer les probabilits et les motifs d'esprance.

BARDOLPH.--Il y en a dans une guerre de la nature de la ntre. Dans une
entreprise commence, l'action du moment s'enrichit d'esprances, de
mme qu'un printemps htif nous montre les boutons qui commencent 
poindre; mais l'espoir qu'ils se changeront en fruits s'appuie sur de
bien moindres certitudes que la crainte de les voir mordus de la gele.
Quand nous voulons btir, nous commenons par examiner le projet,
ensuite nous traons le plan; et, lorsque nous avons le dessin de la
maison sous nos yeux, il faut ensuite faire le calcul des frais de
construction. Si nous trouvons qu'ils excdent nos facults, que
faisons-nous alors? nous traons un plan nouveau o les appartements
sont rtrcis; ou bien, nous renonons  btir. A plus forte raison dans
cette grande entreprise, o il s'agit presque de renverser un royaume et
d'en lever un autre, devons-nous examiner d'abord l'tat des choses,
considrer le plan, tomber d'accord d'une base sre, consulter les
ouvriers en chef, connatre nos propres facults, considrer quelles
sont nos forces pour entreprendre un pareil ouvrage et les peser contre
celles de notre ennemi. Autrement, nous nous composerons des armes sur
le papier et en peinture, nous prendrons des noms d'hommes pour les
hommes mmes, et nous serons dans le cas de celui qui trace un modle
d'difice au-dessus des ressources qu'il a pour le construire; puis il
abandonne l'ouvrage  moiti fait, laissant la portion qu'il a leve 
grands frais, expose sans dfense comme pour servir d'objet aux pleurs
des nuages, et de victime  la tyrannie du cruel hiver.

HASTINGS.--Supposez que nos esprances, malgr leur belle apparence,
avortent en naissant, et que nous possdions en ce moment jusqu'au
dernier des soldats que nous pouvons attendre, je crois encore que, dans
cet tat mme, nous formons un corps assez puissant pour balancer les
forces du roi.

BARDOLPH.--Quoi! le roi n'a-t-il que vingt-cinq mille hommes?

HASTINGS.--Contre nous, pas davantage; pas mme tant, lord Bardolph;
car, pour rpondre aux divers points o la guerre menace, il a coup son
arme en trois corps. L'un marche contre les Franais[19]: le second
contre Glendower, et il est forc de nous opposer le troisime. Ainsi,
ce roi mal assur est oblig de se partager en trois, et ses coffres ne
rendent plus que le son creux du vide et de la pauvret.

[Note 19: Dbarqus dans le pays de Galles pour soutenir Glendower.]

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Qu'il puisse rassembler ses forces divises, et
qu'il vienne fondre sur nous avec toute sa puissance, c'est ce qui n'est
nullement  craindre.

HASTINGS.--Il faudrait pour cela, qu'il laisst ses derrires sans
dfense contre les Franais et les Gallois continuellement sur ses
talons: ne craignez pas qu'il en fasse rien.

BARDOLPH.--Qui doit, suivant les apparences, commander l'arme destine
contre nous?

HASTINGS.--Le duc de Lancastre et Westmoreland. Contre les Gallois,
c'est lui-mme avec Henri Monmouth; mais quel est le chef qu'on oppose
aux Franais, c'est ce dont je n'ai aucune certitude.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Marchons en avant, et publions les motifs qui nous
mettent les armes  la main. Le peuple est las de son propre choix. Son
trop avide amour s'est fatigu de ses propres excs. C'est une demeure
mobile et incertaine que celle qui se btit sur le coeur du vulgaire! O
multitude imbcile, avec quelles bruyantes acclamations n'as-tu pas
fatigu le ciel de tes bndictions sur Bolingbroke, avant qu'il ft ce
que tu souhaitais qu'il devnt! Et aujourd'hui que tes voeux se trouvent
accomplis, animal vorace, tu es si rassasi de lui, que tu t'excites
toi-mme  le rejeter.... Ce fut ainsi, chien sans pudeur, que de ton
estomac glouton tu vomis l'auguste Richard; et maintenant tu voudrais
revenir  ton vomissement[20], et tu hurles pour le retrouver. Quelle
confiance fonder sur des temps comme les ntres? Ceux qui, lorsque
Richard vivait, le souhaitaient mort, sont maintenant amoureux de son
tombeau!... Toi qui jetais de la poussire sur sa tte sacre, lorsqu'au
travers de la superbe Londres il marchait en soupirant derrire les
admirs de Bolingbroke, tu cries aujourd'hui: _O terre, rends-nous ce
roi, et prends celui-ci._ Maudites soient les penses des hommes! Le
pass et l'avenir sont toujours prfrs, et le prsent est toujours le
pire.

[Note 20: Expression de l'Ecriture.]

MOWBRAY.--Irons-nous rassembler nos troupes, et nous mettrons-nous en
campagne?

HASTINGS.--Nous sommes les sujets du temps, et le temps nous ordonne de
partir.

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME


SCNE I

Une rue de Londres.

_Entrent_ L'HTESSE _avec_ FANG _et son valet_, SNARE[21] _quelques
instants aprs_.

[Note 21: _Fang_, serre; _snare_, pige. La plupart des noms comiques de
cette pice sont significatifs.]


L'HTESSE.--Eh bien, monsieur Fang, avez-vous dress ma plainte?

FANG.--Oui, elle est dresse.

L'HTESSE.--O est votre recors? Est-ce un homme robuste? tiendra-t-il
ferme?

FANG.--Garon, o est Snare?

L'HTESSE.--Oh! oui, mon Dieu, le bon M. Snare.

SNARE.--Me voil, me voil.

FANG.--Snare, il faut arrter sir Jean Falstaff.

L'HTESSE.--Oui, mon bon monsieur Snare, j'ai fait faire ma plainte et
tout.

SNARE.--Il pourrait bien en coter la vie  quelqu'un de nous dans cette
affaire-l: il jouera du poignard.

L'HTESSE.--Hlas! mon Dieu, prenez bien garde  lui: il m'a poignarde
moi-mme dans ma propre maison, et cela le plus brutalement du monde. Il
ne s'embarrasse pas o il frappe; une fois que son arme est tire, il
fourrage partout comme un dmon, et n'pargne ni homme, ni femme, ni
enfant.

FANG.--Ah! si je peux le joindre et l'empoigner une fois, je ne
m'embarrasse pas de ses coups.

L'HTESSE.--Oh! ni moi non plus. Je serai prs de vous, je vous prterai
la main.

FANG.--Si je l'empoigne une fois! qu'il vienne seulement dans mes
pinces.

L'HTESSE.--Je suis ruine par son dpart; je puis vous assurer qu'il
n'en finit pas sur mon livre de compte. Mon bon monsieur Fang, tenez-le
bien ferme! Mon bon monsieur Snare, ne le laissez pas chapper. Il vient
continuellement  Pye-Corner pour acheter, sous votre respect, une
selle; et il est encore invit  dner rue des Lombards,  la
_Tte-du-Lopard_, chez M. Smooth, marchand de soie. Oh! je vous en
prie, puisque ma plainte est dresse, et que mon histoire est
ouvertement connue de tout le monde, obligez-le donc  me satisfaire.
Cent marcs! c'est une grande chose  porter pour une pauvre femme toute
seule. Et j'ai pourtant support, support, support! J'ai t renvoye,
renvoye, renvoye d'un jour  l'autre; que cela fait honte, quand on y
pense. Ce n'est pas en agir honntement,  moins qu'on ne regarde une
femme comme un ne, une bte faite pour supporter tous les torts que
voudra lui faire le premier coquin.

(Entrent sir Jean Falstaff, Bardolph et le Page.)

L'HTESSE.--Le voil l-bas qui vient, et cet autre nez enlumin de
malvoisie, ce sclrat de Bardolph avec lui. Faites votre devoir, faites
votre devoir, monsieur Fang; et vous aussi, monsieur Snare: oui,
faites-moi, faites-moi, faites-moi bien votre devoir.

FALSTAFF.--Qu'est-ce que c'est? qui donc a perdu son ne ici? de quoi
s'agit-il?

FANG.--Sir Jean, je vous arrte  la requte de mistriss Quickly.

FALSTAFF.--Au diable, faquins! Dgaine, Bardolph.--Coupe-moi la tte 
ce maraud-l. Flanque-moi la princesse dans le ruisseau.

L'HTESSE.--Me jeter dans le ruisseau! C'est moi qui vais t'y jeter.
Veux-tu, veux-tu, coquin de btard que tu es? Au meurtre! Au meurtre!
Chien d'_assassineur_ que tu es, veux-tu tuer les officiers du bon Dieu
et du roi? Coquin d'_armicide_ que tu es. Tu es un vrai _armicide_, un
bourreau d'hommes et un bourreau de femmes.

FALSTAFF.--carte-moi ces canailles-l, Bardolph.

FANG.--Main-forte! main-forte!

L'HTESSE.--Bons amis, prtez-nous la main, un ou deux de vous. Veux-tu
bien? Quoi! tu ne veux pas? Ne veux-tu pas? Tu ne veux pas? Va donc,
coquin!... Va donc, gibier de potence!

FALSTAFF.--Au diable, marmiton, manant, puant: je vous chatouillerai
votre catastrophe[22].

[Note 22: _Catastrophe_, dans l'argot du temps, signifiait,  ce qu'il
parat, une partie du corps; on ne sait pas bien laquelle.]

(Entre le lord grand juge.)

LE JUGE.--De quoi s'agit-il? Qu'on se tienne en paix ici: hol!

L'HTESSE.--Mon bon seigneur, soyez-moi favorable; je vous en prie,
soyez pour moi.

LE JUGE.--Qu'est-ce que c'est, sir Jean? Quoi! vous tes ici  faire
tapage? Cela sied-il  votre place, aux circonstances prsentes et 
votre emploi? Vous devriez dj tre en chemin pour York. Lche-le, toi,
l'ami: pourquoi te suspends-tu  lui de la sorte?

L'HTESSE.--O mon trs-honor lord! Plaise  votre grandeur; je suis une
pauvre veuve d'Eastcheap, et il est arrt  ma requte.

LE JUGE.--Pour quelle somme[23]?

[Note 23: _For what sum_ (pour quelle somme?) demande le juge. _It is
more than for some_ (c'est plus que pour quelque chose), rpond
l'htesse; jeu de mots intraduisible.]

L'HTESSE.--Ce n'est pas seulement pour une somme, milord, c'est pour le
tout, tout ce que j'ai; il m'a mang maison et tout: il a fourr tout ce
que j'avais dans son gros ventre: mais j'en retirerai quelque chose, si
je peux; ou je galoperai sur toi toutes les nuits comme le cauchemar.

FALSTAFF.--Il pourrait bien arriver, je crois, que ce ft moi, si
j'avais l'avantage du terrain.

LE JUGE.--Qu'est-ce que tout cela veut dire, sir Jean? Fi donc; quel
homme ayant un peu de coeur voudrait s'exposer  cet orage de
criailleries! N'avez-vous pas honte d'obliger une pauvre veuve d'en
venir  ces extrmits, pour arracher son d?

FALSTAFF.--Quelle est donc la grosse somme que je te dois?

L'HTESSE.--Jarni! si tu tais un honnte homme, tu me dois ta personne
et cet argent aussi. Ne m'as-tu pas jur sur un gobelet  figures
dores, comme tu tais assis dans ma chambre du dauphin  la table
ronde, auprs d'un feu de houille, le mercredi de la semaine de la
Pentecte, le jour que le prince te cassa la tte pour avoir compar le
roi son pre  un chanteur de Windsor; ne m'as-tu pas jur alors, comme
j'tais  te laver ta plaie, que tu m'pouserais, et que tu me ferais
milady ta femme? Peux-tu nier cela? N'est-il pas venu sur ces
entrefaites la bonne femme Keech, la bouchre, qui m'a appele comme
cela: Commre Quickly; et qui venait m'emprunter un carafon de vinaigre,
en disant qu'elle avait un bon plat de crevettes, mme  telles
enseignes que tu voulais en manger; et moi, que je te dis  telles
enseignes que a ne valait rien pour une blessure frache. Et ne m'as-tu
pas recommand, ds qu'elle a t descendue en bas, de ne plus avoir
tant de familiarits avec ces petites gens-l, disant qu'avant peu ils
m'appelleraient madame: et ne m'as-tu pas alors embrasse et prie de
t'aller chercher trente schellings? L! je te mets  ton serment sur
l'vangile: nie-le, si tu peux.

FALSTAFF.--Milord, cette pauvre crature est folle; elle va, disant de
ct et d'autre par la ville que son fils an vous ressemble. Elle
s'est vue assez bien autrefois; et le fait est que la misre lui tourne
la tte: mais quant  ces imbciles de sergents, je vous en prie,
faites-m'en justice.

LE JUGE.--Sir Jean, sir Jean! il y a longtemps que je suis inform de la
manire dont vous savez donner une entorse  la bonne cause pour la
faire paratre mauvaise. Ce n'est pas un front arm d'audace, ni tout ce
flux de paroles qui sortent de votre bouche avec une insolence plus
qu'imprudente, qui pourront m'empcher de rendre justice  qui il
appartient. Je vois que vous avez su profiter de la faiblesse d'esprit
de cette femme.

L'HTESSE.--Oh! oui; cela est bien vrai, milord.

LE JUGE.--Je t'en prie, tais-toi.--Payez-lui ce que vous lui devez, et
rparez le tort que vous lui avez fait. L'un, vous pouvez le faire avec
de bonne monnaie sterling, et l'autre, avec la pnitence d'usage.

FALSTAFF.--Milord, ces reproches ne passeront pas sans rplique. Ce qui
n'est chez moi qu'une honorable hardiesse, vous l'appelez une imprudente
insolence. Qu'on vous fasse la rvrence sans rien dire, et l'on sera un
homme de bien. Non, milord; avec tout le respect que je vous dois, je ne
serai point un de vos courtisans; et je vous dis nettement que je
demande  tre dlivr de ces huissiers, attendu que je suis charg de
messages presss pour les affaires du roi.

LE JUGE.--Vous parlez bien comme un homme autoris  mal faire: mais moi
je vous dis, commencez, pour votre honneur, par satisfaire cette pauvre
femme.

FALSTAFF, _prenant l'htesse  part_.--coute ici, htesse?

(Entre Gower.)

LE JUGE.--Eh bien, matre Gower, quelles nouvelles?

GOWER.--Le roi, milord, et Henri le prince de Galles, sont prs
d'arriver. Ce papier vous dira le reste.

FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!

L'HTESSE.--C'est comme cela que vous me l'avez dj dit.

FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!--Allons, n'en parlons plus.

L'HTESSE.--Par cette terre de Dieu sur laquelle je marche, j'en suis
presque  vendre mon argenterie et les tapisseries de mes salles 
manger.

FALSTAFF.--Bon! bon! des verres, des verres, c'est tout autant qu'il en
faut pour boire: et quant  tes murailles, une petite drlerie de rien,
comme l'histoire de l'enfant prodigue, ou une chasse allemande en
dtrempe vaut cent mille fois mieux que tous ces rideaux de lit et ces
mauvaises tapisseries manges de vers.--Fais-en dix guines si tu peux.
Tiens, si ce n'taient ces moments de mauvaise humeur, il n'y a pas de
meilleure crature que toi dans toute l'Angleterre. Va te laver la
figure, et retire ta plainte. Allons, tu ne dois pas prendre ces
humeurs-l avec moi: est-ce que tu ne me connais pas? Tiens, je suis sr
qu'on t'a pousse  cela.

L'HTESSE.--Sir Jean, je t'en prie, n'exige de moi que vingt nobles; je
me sens de la rpugnance  mettre mon argenterie en gage; l, en vrit.

FALSTAFF.--N'en parlons plus: tout est dit, je chercherai ailleurs comme
je pourrai.--Vous serez une folle toute votre vie.

L'HTESSE.--Eh bien, vous l'aurez, quand je devrais mettre ma robe en
gage. J'espre que vous viendrez souper.--Vous me payerez tout cela
ensemble?

FALSTAFF.--Est-ce que je suis mort? (_A Bardolph._) Suis-la, suis-la;
accroche, accroche.

L'HTESSE.--Voulez-vous que je fasse venir Doll Tear-Sheet pour souper
avec vous?

FALSTAFF.--C'est dit, qu'elle vienne.

(L'htesse, les huissiers, Bardolph et le valet sortent.)

LE JUGE.--J'ai appris de meilleures nouvelles.

FALSTAFF.--Quelles nouvelles y a-t-il donc, mon cher lord?

LE JUGE, _ Gower_.--O le roi a-t-il couch cette nuit?

GOWER.--A Basingstoke, milord.

FALSTAFF.--J'espre, milord, que tout va bien: quelles nouvelles y
a-t-il, milord?

LE JUGE.--Ramne-t-il avec lui toute l'arme?

GOWER.--Non: il y a quinze cents hommes d'infanterie, et cinq cents de
cavalerie qui sont partis pour rejoindre monseigneur de Lancastre,
contre Northumberland et l'archevque.

FALSTAFF.--Est-ce que le roi revient du pays de Galles, mon trs-honor
lord?

LE JUGE.--Je vais vous donner mes dpches tout de suite; allons,
suivez-moi, mon cher monsieur Gower.

FALSTAFF.--Milord?

LE JUGE.--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?

FALSTAFF.--Monsieur Gower, puis-je vous inviter  dner avec moi?

GOWER.--Il faut que je me rende chez milord que voici: je vous remercie,
mon cher sir Jean.

LE JUGE.--Vous tranez ici trop longtemps, ayant, comme vous savez, 
ramasser, chemin faisant, des soldats dans les pays que vous
traverserez.

FALSTAFF.--Voulez-vous souper avec moi, monsieur Gower?

LE JUGE.--Quel est donc le sot matre qui vous a enseign ces manires
d'agir, sir Jean?

FALSTAFF.--Monsieur Gower, si elles ne me conviennent pas, celui qui me
les a enseignes tait un sot. Voil ce qui s'appelle faire des armes,
milord, botte pour botte, partant quitte.

LE JUGE.--Le bon Dieu te conduise! Tu es un grand vaurien.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une autre rue de Londres.

_Entrent_ LE PRINCE HENRI et POINS.


HENRI.--Sur ma parole, je suis excessivement las.

POINS.--Est-il bien vrai? J'aurais cru que la lassitude n'aurait pas os
s'attacher  une personne d'un si haut parage.

HENRI.--Cela est pourtant vrai, quelque peu de dignit qu'il y ait  en
convenir. N'est-ce pas aussi quelque chose qui me rabaisse
singulirement que cette envie que j'ai de boire de la petite bire?

POINS.--Vraiment, un prince comme vous ne devrait pas avoir la faiblesse
de se ressouvenir d'une aussi pauvre drogue que celle-l.

HENRI.--Apparemment que mon got n'a pas t form en got de prince,
car en honneur il m'arrive en ce moment de me ressouvenir assez
tendrement de cette pauvre malheureuse petite bire; mais au fait ces
humbles attachements me mettent assez mal avec ma grandeur. Quelle honte
pour moi de me souvenir de ton nom! ou de pouvoir demain reconnatre ta
figure, de savoir le compte de tes bas de soie, savoir: ceux-ci, et les
autres qui furent jadis couleur de pche; ou de tenir inventaire de tes
chemises, comme qui dirait une de superflu et une sur ton corps. Mais
quant  cela le matre de paume le sait mieux que moi: car il faut que
tu sois bien bas sur l'article du linge, quand tu ne prends pas l une
raquette, comme tu en es priv depuis longtemps, parce que tes Pays-Bas
se sont spars de la Hollande en faveur d'un cotillon[24]. Eh bien!
Dieu sait si ceux qui proclament la ruine de ton linge sont les
hritiers de ton trne; mais les sages-femmes disent que rien ne
manquera faute d'enfants, au moyen de quoi le monde s'augmente, et les
parents se fortifient merveilleusement.

[Note 24: _The rest of thy low countries have made a shift to eat up thy
holland._]

POINS.--Comme cela jure, aprs vous avoir vu travailler si ferme, de
vous entendre babiller si inutilement! Dites-moi, je vous prie, ce que
feraient beaucoup de jeunes princes, si leur pre tait aussi malade que
l'est maintenant le vtre?

HENRI.--Te dirai-je une seule chose, Poins?

POINS.--Oui, mais que ce soit donc quelque chose de bien excellemment
bon.

HENRI.--Cela sera toujours assez bon pour un esprit de ton espce.

POINS.--Allons, dites: j'attends de pied ferme cette seule chose que
vous allez dire.

HENRI.--Eh bien! je te dis qu'il ne convient pas que je sois triste, 
prsent que mon pre est malade, quoique je puisse te dire aussi (comme
 un homme que, faute d'un meilleur, il me plat d'appeler mon ami) que
j'ai de quoi tre triste, et trs-triste.

POINS.--Probablement pas pour cela....

HENRI.--Mais tu me crois donc inscrit dans le livre du diable en lettres
aussi noires que toi et Falstaff, en fait d'endurcissement et de
perversit? Que la fin mette l'homme  l'preuve. Eh bien! moi, je te
dis que mon coeur saigne intrieurement de savoir mon pre malade; mais
vivant en aussi mauvaise compagnie que toi, il me faut bien carter tout
signe extrieur de chagrin.

POINS.--La raison?

HENRI.--Et que penserais-tu de moi si tu me voyais pleurer?

POINS.--Je te regarderais comme le prince des hypocrites.

HENRI.--Tout le monde en penserait autant; et tu es un drle fait exprs
pour penser comme tout le monde: il n'y a pas d'homme au monde dont
l'esprit suive plus fidlement que le tien le grand chemin des vaches.
Oui, en effet, chacun me regarderait comme un hypocrite. Et quelle est
la raison qui engage votre sublime gnie  penser ainsi?

POINS.--Ma foi, c'est que vous avez toujours paru si libertin, et si
insparable de Falstaff....

HENRI.--Et de toi.

POINS.--Par le jour qui luit sur nous, on parle bien de moi. Je peux
entendre de mes deux oreilles ce qu'on en dit. Le pis qu'on puisse dire,
c'est que je suis un cadet de famille, et que je suis l'oeuvre de mes
mains; et pour ces deux articles-l, je l'avoue, je n'y saurais que
faire.--Par la messe, voil Bardolph.

HENRI.--Et le petit page que j'ai donn  Falstaff!--Je le lui avais
donn chrtien, et voyez si ce vilain n'en a pas fait un vrai singe.

(Entrent Bardolph et le page.)

BARDOLPH.--Dieu garde Votre Grce!

HENRI.--Et la vtre aussi, trs-noble Bardolph.

BARDOLPH, _au petit page_.--Avancez ici, vous, ne de sagesse, timide
bent; est-ce qu'il faut rougir comme cela? Qu'est-ce qui vous fait
ainsi monter la couleur au visage? Quelle jeune fille tes-vous donc,
pour un homme d'armes? Est-ce une si grande affaire que la dfaite[25]
d'une cruche de trois ou quatre pintes?

[Note 25: _To get a pottle pot's maidenhead._]

LE PAGE, _au prince_.--Tout  l'heure, milord, il m'appelait au travers
d'une jalousie rouge, et je ne pouvais pas discerner la moindre partie
de son visage enlumin, d'avec la fentre. A la fin, j'ai aperu ses
yeux, et j'ai cru qu'il avait fait deux trous dans le cotillon neuf de
la marchande de bire, et qu'il regardait au travers.

HENRI.--Ce petit garon n'a-t-il pas bien profit?

BARDOLPH.--Laisse-moi tranquille, race de prostitue, vrai lapin vid;
laisse-moi tranquille.

LE PAGE.--Laisse-moi tranquille, pendard, rve d'Althe; laisse-moi
tranquille.

HENRI.--Instruis-nous, mon enfant; qu'est-ce que c'est que ce rve-l,
mon ami?

LE PAGE.--Pardieu, mon prince, Althe n'a-t-elle pas rv qu'elle tait
accouche d'une torche allume? Voil pourquoi je l'appelle _rve
d'Althe_[26].

[Note 26: Shakspeare confond ici le tison d'Althe et le rve d'Hcube.]

HENRI.--L'explication vaut bien une couronne; tiens, la voil, mon
enfant.

(Il lui donne de l'argent.)

POINS.--Dieu! qu'une fleur de si belle esprance ne soit pas mange des
vers! Tiens, voil six pence pour t'en garantir.

BARDOLPH.--Si vous ne le conduisez pas  se faire pendre, tous tant que
vous tes, vous faites tort au gibet.

HENRI.--Comment se porte ton matre, Bardolph?

BARDOLPH.--Trs-bien, milord. Il a appris que Votre Grce arrivait 
Londres, et voici une lettre pour vous.

HENRI.--Remise avec beaucoup de respect!--Et comment se porte-t-il, ton
matre, cet t de la Saint-Martin?

BARDOLPH.--Bien de corps, milord.

POINS.--Pardieu, sa partie immortelle aurait bien besoin d'un mdecin;
mais il ne s'en meut gure: cela a beau tre malade, cela ne meurt pas.

HENRI.--Je permets  cette loupe de chair d'tre aussi familier avec moi
que mon chien, aussi use-t-il de la permission; car voyez comme il
m'crit.

POINS _lit_.--Jean Falstaff, chevalier.--Il faut qu'il instruise tout
le monde de cela chaque fois qu'il a occasion de se nommer. C'est comme
ceux qui sont parents du roi; il ne leur arrive jamais de se piquer au
bout du doigt, qu'ils ne disent, voil du sang royal rpandu.--Comment
cela? dit quelqu'un qui fait semblant de ne pas les entendre; la rponse
est aussi preste que le bonnet d'un emprunteur: Je suis un pauvre cousin
du roi, monsieur.

HENRI.--Et vraiment ils seront de nos parents, fallt-il remonter
jusqu' Japhet.--Mais la lettre?

POINS.--Sir Jean Falstaff, chevalier, au fils du roi, le plus proche
hritier de son pre, Henri, prince de Galles; salut. D'honneur, c'est
un certificat!

HENRI.--Poursuis.

POINS.--J'imiterai les honorables Romains en brivet.--Certainement,
c'est brivet d'haleine qu'il veut dire, courte respiration.--Je te
fais bien des compliments, je te fais mon compliment[27], et puis je
prends cong de toi. Ne sois pas trop familier avec Poins, car il abuse
de tes bonts  tel point, qu'il proteste que tu dois pouser sa soeur
Nel.... Repens-toi du temps mal employ comme tu pourras; et sur ce,
adieu. Tout  toi, oui ou non; c'est--dire suivant que tu en useras:
Jean Falstaff, avec mes familiers; Jean avec mes frres et soeurs; et
sir Jean avec tout le reste de l'Europe....--Mon prince, je veux
tremper cette lettre dans du vin d'Espagne, et la lui faire manger.

[Note 27: _I commend me to thee, I commend thee, commend to_, faire des
compliments de la part de quelqu'un. _Commend lover._]

HENRI.--Ce sera lui faire manger une vingtaine de ses mots. Mais est-il
vrai que vous parliez de moi sur ce ton, Ned? Faut-il que j'pouse votre
soeur?

POINS.--Je voudrais que la pauvre fille n'et pas une pire fortune. Mais
je n'ai jamais dit cela.

HENRI.--Oh ! voil comme nous perdons sottement notre temps; et les
esprits des sages reposent dans les nues, et se moquent de nous. Votre
matre est-il  Londres?

BARDOLPH.--Oui, milord.

HENRI.--O soupe-t-il? Le vieux cochon mange-t-il toujours dans sa
vieille auge?

BARDOLPH.--Au vieil endroit, milord,  Eastcheap.

HENRI.--Quelle est sa compagnie?

LE PAGE.--Des phsiens, milord, de la vieille glise.

HENRI.--A-t-il des femmes  souper avec lui?

LE PAGE.--Non, milord, point d'autres que la vieille madame Quickly, et
mistriss Doll Tear-Sheet.

HENRI.--Qu'est-ce que cette paenne-l?

LE PAGE.--Une femme bien comme il faut, monsieur; une des parentes de
mon matre.

HENRI.--Ah! parente, comme les gnisses de la paroisse le sont au
taureau banal du village. N'irons-nous point les surprendre, Ned, au
milieu de leur souper?

POINS.--Je suis votre ombre, mon prince, je vous suis partout.

HENRI, _au page_.--Toi, petit drle, et toi Bardolph, pas un mot  votre
matre de mon arrive  la ville. Voil pour payer votre silence.

BARDOLPH.--Je n'ai plus de langue, monsieur.

LE PAGE.--Et pour la mienne, monsieur, je la gouvernerai.

HENRI.--Bonjour. Cette Dorothe Tear-Sheet doit tre quelque coin de
place.

POINS.--Je vous en rponds, et aussi publique que la route de
Saint-Albans  Londres.

HENRI.--Comment pourrions-nous faire, pour voir ce soir Falstaff tout 
fait dans sa figure naturelle, sans en tre aperus?

POINS.--Nous n'avons qu' mettre chacun une veste et un tablier de cuir,
et le servir  table, comme des garons de cabaret.

HENRI.--De dieu devenir taureau! Terrible chute! a fut le cas de
Jupiter. De prince devenir apprenti! c'est une mtamorphose bien basse;
ce sera la mienne, car il faut qu'en tout point l'excution rponde  la
folie du projet. Suis-moi, Ned.

(Ils sortent.)


SCNE III

Warkworth.--Devant le chteau.

_Entrent_ NORTHUMBERLAND, LADY NORTHUMBERLAND et LADY PERCY.


NORTHUMBERLAND.--Je t'en conjure, ma tendre pouse, et toi aussi, ma
chre fille, laissez un libre cours  mes pnibles affaires; n'empruntez
pas la couleur des circonstances, et ne soyez pas, comme elles,
fcheuses  Percy.

LADY NORTHUMBERLAND.--J'ai cess toutes reprsentations: je ne dirai
plus rien. Faites ce que vous voudrez. Que votre prudence soit votre
guide.

NORTHUMBERLAND.--Hlas! ma chre femme, mon honneur est engag, et mon
dpart peut seul le racheter.

LADY PERCY.--Oh! cependant, au nom du ciel, n'allez point  ces guerres.
Il a t un temps, mon pre, o vous avez viol votre parole,
quoiqu'elle vous ft alors bien plus chre qu'aujourd'hui, lorsque votre
fils Percy, lorsque mon Henri, le bien-aim de mon coeur, tourna
plusieurs fois ses regards vers le nord, pour y voir son pre lui amener
une arme, et l'attendit en vain. Qui put vous persuader de rester ici?
C'taient deux honneurs de perdus, le vtre et celui de votre fils.
Quant au vtre... veuille le ciel l'illuminer de sa gloire! Pour celui
de votre fils, il tait attach  sa personne comme le soleil  la vote
gristre des cieux;  sa clart marchait aux beaux faits d'armes toute
la chevalerie de l'Angleterre: il tait vritablement le miroir devant
lequel venait s'tudier toute notre jeune noblesse. C'tait n'avoir pas
de jambes que de ne pas savoir imiter sa dmarche; et cette parole
confuse et prcipite, dfaut qu'il avait reu de la nature, tait comme
l'accent des braves. Ceux dont le son de voix tait naturellement calme
et modr changeaient, pour tre en tout semblables  lui, cette
perfection contre une mauvaise habitude: ainsi langage, maintien, faon
de vivre, choix de plaisirs, mthodes militaires, dispositions de
caractre, en tout il tait l'objet d'attention, le miroir, le modle et
le livre sur lequel se faonnaient tous les autres. C'est lui, lui, ce
prodige, ce miracle parmi les hommes, lui qui n'eut jamais son second,
que vous avez laiss, sans le seconder, affronter l'horrible dieu de la
guerre avec tous les dsavantages, et vous attendre sur ce champ de mort
o il ne vit rien qui pt le dfendre, que le son du nom de _Hotspur_.
Voil comment vous l'avez abandonn. Oh! jamais, jamais, ne faites  son
ombre l'injure d'tre plus dlicat et plus jaloux de votre honneur avec
les autres que vous ne le ftes avec lui! Laissez-les seuls. Le marchal
et l'archevque sont en force. Ah! que mon cher Henri et eu seulement
la moiti de leurs troupes; je serais aujourd'hui suspendue au cou de
Hotspur et je parlerais du tombeau de Monmouth!

NORTHUMBERLAND.--Malheur  vous; ma belle-fille; en dplorant toujours
d'anciennes fautes, vous m'enlevez tout mon courage! Il faut que je
parte et que j'aille dans ces lieux y braver le danger, ou bien le
danger viendra me chercher ailleurs, et me trouvera moins prpar.

LADY NORTHUMBERLAND.--Oh! fuyez en cosse, jusqu' ce que la noblesse et
le peuple arms aient fait un premier essai de leur puissance.

LADY PERCY.--S'ils gagnent du terrain et remportent l'avantage sur le
roi, alors joignez-vous avec eux, comme une colonne d'acier qui ajoutera
des forces  leur force. Mais, au nom de tout notre amour, laissez-les
d'abord s'essayer.--Voil comment a fait votre fils, comment vous avez
souffert qu'il ft, et voil comment je suis devenue veuve. Et je
n'aurai jamais assez de vie pour arroser de mes pleurs ce souvenir[28],
afin de le faire crotre et s'lever jusqu'aux cieux, en mmoire de mon
noble poux.

[Note 28: _To rain upon remembrance._ _Remembrance_, souvenir, est le
nom qu'on donne au romarin, gage de fidlit soit aux vivants, soit  la
mmoire des morts. (V. _Romeo et Juliette_.)]


NORTHUMBERLAND.--Allons, allons, rentrez avec moi. Mon me est dans
l'tat de la mer, lorsque, monte jusqu' sa plus grande hauteur, elle
demeure arrte et immobile, sans s'pancher ni d'un ct ni de l'autre.
Je serais dispos  joindre l'archevque; mais mille raisons me
retiennent.--Je me rsoudrai  aller en cosse, et j'y veux rester
jusqu' ce que les circonstances et les occasions exigent mon secours et
ma prsence.

(Ils sortent.)


SCNE IV

A Londres.--A la taverne de la _Tte-de-Sanglier_  Eastcheap.

DEUX GARONS DE CABARET.


PREMIER GARON.--Que diable as-tu apport l? des poires de
messire-jean? Tu sais bien que sir Jean ne peut pas supporter la vue
d'un messire-jean[29].

[Note 29: _Apple-John_, espce de pomme.]

SECOND GARON.--Par la messe, tu as raison. Le prince mit une fois
devant lui une assiette de messires-jeans, et lui dit que c'taient cinq
autres sir Jean. Puis, tant son chapeau, il dit: _je prends cong de
ces six chevaliers tout secs, tout ronds, tout vieux, tout rids_. Cela
le blessa au coeur; mais il a oubli cela.

PREMIER GARON.--A la bonne heure, mets le couvert et sers. Vois aussi
si tu ne pourrais pas dcouvrir o Sneak fait son vacarme; car mistriss
Dorothe Tear-Sheet serait bien aise d'entendre de la musique. Dpche:
il fait trs-chaud dans la chambre o ils sont  souper, et ils vont
passer dans celle-ci tout  l'heure.

SECOND GARON.--Sais-tu que le prince va venir avec M. Poins, et qu'ils
mettront nos vestes et nos tabliers, et qu'il ne faut pas que M. le
chevalier le sache? C'est Bardolph qui est venu nous en prvenir.

PREMIER GARON.--Oh! il y aura grand rveillon; cela fera un excellent
tour!

SECOND GARON.--Je m'en vais voir si je ne pourrai pas trouver Sneak.

(Il sort.)

(Entrent l'htesse Quickly et miss Dorothe Tear-Sheet.)

L'HTESSE.--Mon cher coeur, vous m'avez l'air  prsent d'tre dans une
excellente temprature; votre pouls bat aussi extraordinairement qu'on
puisse souhaiter: et votre couleur, je vous assure, est aussi rouge
qu'une rose. Mais vous avez trop bu de Canarie; et c'est un vin
merveilleusement pntrant, et qui vous parfume le sang avant qu'on ait
le temps de dire qu'est-ce que c'est donc que cela? Comment vous
sentez-vous  prsent?

DOROTHE.--Beaucoup mieux qu'auparavant; hem!

L'HTESSE.--Ah! voil ce qui s'appelle bien parler! Un bon coeur vaut de
l'or. Tenez, voil sir Jean.

(Entre Falstaff chantant.)

FALSTAFF.--_Quand Arthur parut  la cour._--Videz le pot de chambre.
(_Le garon sort._)--_Et c'tait un digne roi_... Eh! comment vous va,
ma chre Dorothe?

L'HTESSE.--Il vient de lui prendre une faiblesse, en vrit.

FALSTAFF.--C'est comme elles sont toutes, il leur en prend  tout
moment[30].

[Note 30: _Sick of a calm_ (malade d'un calme), dit l'htesse pour _sick
of a qualm_ (malade d'avoir eu trop chaud); et Falstaff rpond: _So is
all her sect; an they be once in a calm they are sick_ (voil comme
elles sont toutes: ds qu'on les laisse en repos elles sont malades).]

DOROTHE.--Vilain cancre que vous tes, c'est l toute la consolation
que vous me donnez?

FALSTAFF.--Vous faites les cancres un peu gras, mistriss Doll.

DOROTHE.--Je les fais, moi? C'est la gloutonnerie et la maladie qui les
font; ce n'est pas moi qui les fais.

FALSTAFF.--Si le cuisinier aide  la gloutonnerie, vous aidez  la
maladie, Doll. Nous vous avons pris bien des choses, Doll; nous vous
avons pris bien des choses. Convenez-en, moyenne vertu, convenez-en.

DOROTHE.--Oui vraiment, nos chanes, nos bijoux!

FALSTAFF.--_Vos rubis, perles et boutons[31]._--Pour bien servir, vous
le savez, il faut se tenir ferme, aller  la brche la pique en avant,
et se remettre courageusement entre les mains des chirurgiens. Il faut
s'aventurer sur les pices...

[Note 31: _Your brooches, pearls and owches._]

DOROTHE.--Allez vous faire pendre, anguille boueuse, allez vous faire
pendre.

L'HTESSE.--Sur mon Dieu, c'est toujours la mme histoire; vous ne
pouvez pas vous voir une fois sans vous quereller. Vous tes tous deux,
par ma foi, aussi peu compatissants que des rties dessches. Vous ne
savez pas supporter les _confirmits_ l'un de l'autre; jour de Dieu, il
faut bien que l'un des deux supporte, et ce doit tre vous (_
Dorothe_). Vous tes le vase le plus fragile, comme on dit, le vase
vide.

DOROTHE.--Et comment un vase vide et fragile pourrait-il supporter ce
gros tonneau plein? Il a dans son ventre toute la cargaison d'un
marchand de Bordeaux. Vous n'avez jamais vu de vaisseau la cale si bien
garnie. Allons, Jack, je veux que nous nous quittions bons amis. Tu vas
aller  la guerre, et si je te reverrai jamais ou non, c'est ce dont
personne ne se soucie gure, n'est-ce pas?

LE GARON.--Monsieur, l'enseigne Pistol est l-bas, qui voudrait bien
vous parler.

FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce tapageur-l! Qu'on ne le
laisse pas monter ici; c'est le drle le plus mal embouch qu'il y ait
en Angleterre.

L'HTESSE.--Si c'est un tapageur, qu'il n'entre pas ici; non, sur ma
foi, il faut que je vive avec mes voisins, je ne veux point de
tapageurs: je suis en bonne rputation avec ce qu'il y a de mieux.
Fermez la porte; on ne reoit point de tapageurs ici. Je n'ai pas vcu
si longtemps, pour avoir du tapage  prsent: fermez la porte, je vous
en prie.

FALSTAFF.--coute donc, htesse?

L'HTESSE.--Je vous en prie, calmez-vous, sir Jean, je ne souffre pas
que les tapageurs mettent les pieds ici.

FALSTAFF.--coute donc: c'est mon enseigne.

L'HTESSE.--Bah! ta ta! sir Jean, ne m'en parlez pas: votre enseigne de
tapageur ne mettra pas le pied chez moi. J'tais l'autre jour chez M.
Tisick le dput, et il m'a dit comme a:--pas plus tard que mercredi
dernier,--_Voisine Quickly_,--dit-il; M. Dumb, notre prdicateur, tait
l.--_Voisine Quickly_, dit-il, _recevez les gens civils_; _car_,
dit-il, _vous avez une mauvaise rputation_; et il disait cela, je sais
bien pourquoi; _car_, dit-il, _vous tes une honnte femme, et qu'on
estime; c'est pourquoi, prenez garde aux htes que vous recevez chez
vous: n'y souffrez point_, dit-il, _de ces drles qu'on appelle
tapageurs_. Il n'en vient point ici. Vous seriez tout merveill
d'entendre ce que disait monsieur Tisick. Non, absolument, je ne veux
point de tapageurs.

FALSTAFF.--Ce n'en est pas un, htesse. Il est beau joueur, lui. Vous le
taperiez  votre aise comme un tout petit lvrier; il ne se prendrait
pas de querelle avec une poule de Barbarie, s'il lui voyait seulement
hrisser ses plumes en signe de colre.--Garon, appelez-le.

L'HTESSE.--Un joueur, dites-vous? Je ne fermerai jamais ma porte  un
honnte homme ni  un joueur, mais je n'aime pas le tapage. Sur ma foi,
je suis toute sens dessus dessous, quand on dit: faisons tapage. Ttez
un peu seulement, messieurs, comme je tremble, voyez-vous. Ah! je vous
en rponds.

DOROTHE.--Oui, en vrit, htesse.

L'HTESSE.--Si je tremble? Oh! oui, en bonne vrit, je tremble comme
une feuille de tremble. Tenez, je ne peux pas souffrir les tapageurs.

(Entrent Pistol, Bardolph et le page.)

PISTOL.--Dieu vous garde, sir Jean!

FALSTAFF.--Soyez le bienvenu, enseigne Pistol. Tenez, Pistolet[32], je
vous charge d'un verre de vin d'Espagne; faites feu sur mon htesse.

[Note 32: _Pistol_ signifie pistolet, et les plaisanteries de Falstaff
portent sur cette acception du mot. On peut supposer que Falstaff
emploie ici le diminutif.]

PISTOL.--De bon coeur, sir Jean, elle peut compter sur deux balles.

FALSTAFF.--Elle est  l'preuve du pistolet, mon cher, vous ne sauriez
lui faire mal.

L'HTESSE.--Non pas, on ne me fera pas boire ainsi par preuve ni 
coups de pistolet. On ne me ferait pas boire quand cela ne me convient
pas, pour le service d'homme au monde, entendez-vous?

PISTOL.--Eh bien,  vous donc, mistriss Dorothe, c'est vous que
j'attaque.

DOROTHE.--M'attaquer, moi! je te mprise, vilain galeux. Qu'est-ce que
c'est donc qu'une misrable canaille comme a, un drle, un filou, un
va-nu-pieds? Veux-tu me laisser tranquille, coquin moisi? veux-tu me
laisser tranquille? c'est pour ton matre que je suis faite.

PISTOL.--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous connais, mistriss
Dorothe.

DOROTHE.--Veux-tu me laisser tranquille! coquin de voleur, vilain
bouchon, veux-tu me laisser tranquille! Par ce verre de vin, je te
flanque mon couteau dans ton groin crott, si tu fais l'insolent avec
moi. Laisse-moi tranquille, gredin de petit Pierre, mauvais bretailleur
reint. Et depuis quand, je vous en prie, cela s'appelle-t-il monsieur?
Comment! deux aiguillettes sur l'paule? Voyez donc a.

PISTOL.--Pour cette affaire-l votre collerette ne mourra que de ma
main.

FALSTAFF.--Allons finissons, Pistol. Je ne trouverais pas bon que vous
vinssiez  vous oublier ici. Dbarrassez-nous de votre personne,
Pistolet.

L'HTESSE.--Non, mon bon capitaine Pistol; pas ici, mon cher capitaine.

DOROTHE.--Toi capitaine! abominable damn de filou; n'as-tu pas honte
de t'entendre appeler capitaine? Si les capitaines taient de mon avis,
vous seriez btonn pour avoir pris ce nom-l avant de l'avoir gagn.
Vous capitaine! Un gredin! Et pourquoi? pour avoir dchir dans un
mauvais lieu la collerette de quelque pauvre coquine. Lui capitaine!
puisse-t-il tre pendu, le coquin! Mangeur de pruneaux cuits et de vieux
gteaux secs! Capitaine! Ces vilains-l parviendront  rendre le nom de
capitaine aussi odieux que le mot _occuper_[33], qui tait une
trs-bonne expression avant qu'ils la dshonorassent; c'est  quoi les
capitaines feront bien de prendre garde.

[Note 33: _Occupy_, _occupier_, _occupant_, taient devenus,  ce qu'il
parat, par l'usage qu'on en avait fait, des expressions obscnes.]

BARDOLPH.--Je t'en prie, va-t'en, mon cher enseigne.

FALSTAFF.--coute un peu, mistriss Doll.

PISTOL.--Non pas, je te dis la chose comme elle est, caporal Bardolph.
Je suis capable de la mettre en loques; il faut que je sois veng.

LE PAGE.--Je t'en prie, va-t'en.

PISTOL.--Je la verrai plutt damne dans l'tang maudit de Pluton, au
fin fond de l'enfer, avec l'rbe et tous les plus vilains tourments.
Prenez la ligne et le hameon; je dis,  bas,  bas, chiens!  bas,
drles! N'avons-nous pas Hirne ici[34]?

[Note 34: _Have we not hiren here?_ Il est absolument impossible de
donner aucune explication satisfaisante sur les allusions et les
citations dont se compose le langage de Pistol. Tires pour la plupart
de pices de thtre aujourd'hui inconnues, et pour la plupart encore
dfigures par ce burlesque personnage, elles pouvaient avoir pour le
public du temps de Shakspeare un mrite entirement perdu aujourd'hui,
et ne laissent plus saisir que l'intention du rle. Il parat bien, au
reste qu'_hiren_ tait, en style d'argot, une des dnominations des
filles publiques (_huren_ en allemand). Il serait possible aussi qu'en
raison de la consonnance de ce mot avec _iron_ (fer), les tapageurs du
temps eussent donn ce mme nom  leur pe.]

L'HTESSE.--Mon bon capitaine.... Tranquillisez-vous, il est bien tard;
je vous en supplie, apaisez votre colre.

PISTOL.--Soyons de bonne humeur, je le veux bien; mais des chevaux de
transport, de mauvaises rosses d'nes gorgs de nourriture, qui ne
peuvent faire plus de trente milles par jour, iront-ils se comparer aux
Csar, aux Cannibal, aux Grecs Troyens? Non, qu'ils soient plutt damns
avec le roi Cerbre, et puisque les cieux mugissent, nous ne nous
troublerons pas pour des bagatelles.

L'HTESSE.--En vrit, capitaine, ce sont l des paroles bien dures.

BARDOLPH.--Va-t'en, bon enseigne, tout cela finirait par de la brouille.

PISTOL.--Que les hommes meurent comme des chiens, que les cus se
donnent comme des pingles! N'avons-nous pas Hirne ici?

L'HTESSE.--Sur ma parole, capitaine, il n'y a ici personne comme cela.
Par mon salut, est-ce que vous croyez que je la cacherais? Pour l'amour
de Dieu, point de bruit.

PISTOL.--Eh bien, mange donc et engraisse-toi, ma belle Callipolis:
allons, verse-moi du vin d'Espagne. _Si fortuna me tormenta, sperato me
contenta._ Est-ce qu'une borde nous fait peur? Non, non: que l'ennemi
fasse feu.... Un peu de vin d'Espagne; et toi, mon cher coeur (_A son
pe qu'il pose  terre_), mets-toi l. Eh bien donc, est-ce l tout,
n'aurons-nous pas le _et ctera_?

FALSTAFF.--Pistol, je voudrais tre tranquille ici.

PISTOL.--Mon cher chevalier, je vous baise le poing; nous avons vu les
sept toiles.

DOROTHE.--Jette-le  bas des escaliers. Je ne veux pas supporter le
galimatias de ce drle-l.

PISTOL.--Me jeter  bas des escaliers, comme si nous ne connaissions pas
les haquenes de Galloway[35]!

[Note 35: _Galloway nags_, chevaux de louage.]

FALSTAFF.--Bardolph! lance-le-moi au bas des escaliers comme un petit
palet: s'il ne fait ici rien autre chose que de dire des riens, il y
comptera pour rien.

BARDOLPH.--Allons, descendez l'escalier tout  l'heure.

PISTOL.--Comment! faudra-t-il donc en venir aux incisions? Allons-nous
tirer du sang? (_Il saisit son pe._) Eh bien, cela tant, que la mort
me berce, qu'elle m'endorme, qu'elle abrge mes tristes jours; allons,
que les trois soeurs dfilent ici de cruelles, d'effroyables, de larges
blessures. Allons, Atropos, viens, je te dis.

L'HTESSE.--Oh! mon Dieu; voil de belles affaires!

FALSTAFF, _ son page_.--Donne-moi ma rapire, garon.

DOROTHE, _ Falstaff_.--Oh! je t'en prie, Jack, je t'en prie, ne va pas
dgainer.

FALSTAFF.--Descends-moi les escaliers.

L'HTESSE.--Voil un beau vacarme! Ah! je renoncerai  tenir maison
plutt que de consentir  me voir expose  toutes ces palpitations et
ces frayeurs. Oh! il va y avoir du carnage, j'en suis sre. Hlas! mon
Dieu, remettez vos pes dans le fourreau, remettez vos pes dans le
fourreau.

(Sortent Pistol et Bardolph.)

DOROTHE.--Je t'en prie, Jack, calme-toi, le drle est parti. Ah! que
vous tes un courageux mtin de petit vilain!

L'HTESSE.--N'tes-vous pas bless  l'aine? Il me semble que je l'ai vu
vous pousser un mauvais coup dans le ventre.

(Rentre Bardolph.)

FALSTAFF.--L'avez-vous mis  la porte?

BARDOLPH.--Oui, monsieur, le misrable tait ivre; vous l'avez bless 
l'paule, monsieur.

FALSTAFF.--Le drle! venir m'insulter!

DOROTHE.--Ah! cher petit coquin! hlas! pauvre singe, comme te voil
tout en sueur! Attends, laisse-moi t'essuyer le visage.--Viens donc,
mauvaise canaille.--Ah! pendard, par ma foi, je t'aime. Tu es aussi
courageux qu'Hector de Troie, tu vaux cinq Agamemnon, et dix fois mieux
que les neuf preux.--Ah! vilain!

FALSTAFF.--Un gredin de maraud! Je ferai sauter ce drle-l dans la
couverture.

DOROTHE.--Fais-le, si tu l'oses, pour l'amour de moi; si tu le fais, je
te le revaudrai dans une paire de draps[36].

[Note 36: _I'll canvas thee between a pair of sheets._]

(Les musiciens arrivent.)

LE PAGE.--Monsieur, la musique est arrive.

FALSTAFF.--Eh bien, qu'ils jouent! Jouez, messieurs. Assieds-toi sur mon
genou, Doll. Un gredin de fanfaron! Le pendard m'a chapp comme du
vif-argent.

DOROTHE.--Oui, par ma foi, et tu le suivais comme une glise. Dis donc,
mtin, dis donc, mon joli petit cochon de la Saint-Barthlemy[37], quand
est-ce que tu cesseras de te battre le jour et de t'escrimer la nuit, et
que tu commenceras  raccommoder ton vieux corps pour l'autre monde?

[Note 37: La foire de la Saint-Barthlemy tait une foire clbre en
Angleterre.]

(Entrent derrire eux le prince Henri et Poins, dguiss en garons de
cave.)

FALSTAFF, _sans faire attention  eux,  sa Dorothe_.--Tais-toi, mon
coeur, ne parle pas comme une tte de mort[38]; ne me fais pas souvenir
de ma fin.

[Note 38: Du temps de Shakspeare, la grande lgance pour les femmes de
l'espce de Dorothe tait de porter au doigt du milieu une bague
reprsentant une tte de mort.]

DOROTHE.--Dis-moi un peu, mon petit ami, quel homme est le prince?

FALSTAFF.--C'est un assez bon garon, taill en lame de couteau: il
aurait fait un fort bon panetier, il aurait coup le pain  merveille.

DOROTHE.--On dit que Poins, par exemple, ne manque pas d'esprit.

FALSTAFF.--Lui, de l'esprit? Le diable l'emporte, le magot! Son esprit
est aussi pais que de la moutarde de Tewksbury: il n'y a pas plus de
sens chez lui que dans une tte de maillet.

DOROTHE.--Comment se fait-il donc que le prince l'aime tant?

FALSTAFF.--Parce que leurs jambes sont de la mme dimension, qu'il joue
fort bien au petit palet, qu'il mange de l'anguille de mer assaisonne
de fenouil[39], qu'il avale des bouts de chandelle en guide de
brlots[40], qu'il court  cheval sur un bton avec les petits garons,
qu'il saute  pieds joints par-dessus des tabourets, qu'il jure de bonne
grce, qu'il porte des bottes bien colles, prcisment  la forme de la
jambe, et qu'il ne cause point de querelles entre les gens en rapportant
les histoires secrtes; enfin, pour une foule d'autres qualits futiles
de cette sorte, qui dnotent un pauvre gnie et un corps adroit; et
voil ce qui fait que le prince l'admet auprs de lui; car le prince est
tout  fait de la mme espce; il ne faudrait pas ajouter  leur poids
celui d'un cheveu pour faire pencher la balance d'un ct ou de l'autre.

[Note 39: _Eats conger and fennel._ L'anguille de mer, assaisonne de
fenouil, passait pour donner des forces.]

[Note 40: _Drinks off candles ends for fluss dragons._ C'tait un acte
de galanterie que d'avaler pour l'amour de sa matresse des choses
repoussantes et mme dangereuses; le _fluss dragon_ tait une amande
qu'on faisait brler dans un bol d'eau-de-vie. Le courage consistait 
l'avaler tout enflamme, et l'adresse  excuter cette opration sans se
faire mal.]

HENRI.--Ce moyen de roue-l ne mriterait-il pas bien qu'on lui coupt
les oreilles?

POINS.--Battons-le sous les yeux de sa matresse.

HENRI.--Regarde si ce vieux dcrpit ne se fait pas gratter la tte
comme un perroquet.

POINS.--N'est-il pas singulier que le dsir survive ainsi tant d'annes
 la facult de pcher?

FALSTAFF.--Embrasse-moi, Doll.

HENRI.--Saturne et Vnus en conjonction cette anne! Que dit l'almanach
l-dessus?

POINS.--Et voyez un peu son valet, ce Trigon enflamm, lcher les
vieilles tablettes de son matre, son livre de notes, sa conseillre.

FALSTAFF.--C'est pour me flatter que tu me caresses ainsi.

DOROTHE.--Non, sur ma foi, c'est de bien bon coeur.

FALSTAFF.--Ah! je suis vieux, je suis vieux.

DOROTHE.--Je t'aime mille fois mieux que je n'aime aucun de tous ces
galeux de jeunes gens que tu vois l.

FALSTAFF.--Quelle toffe veux-tu avoir pour te faire une mante? Je dois
recevoir de l'argent jeudi; tu auras un joli bonnet demain. Allons, une
chanson joyeuse: il se fait tard, nous irons nous mettre au lit.--Tu
m'oublieras, quand je serai parti!

DOROTHE.--Sur mon honneur, tu vas me faire pleurer, si tu parles comme
cela. Eh bien, essaye seulement, pour voir si je me parerai une fois
avant ton retour.--Mais allons, coute la fin de la chanson.

FALSTAFF.--Un peu de vin d'Espagne, Franois.

HENRI ET POINS, _se prsentant  lui_.--Tout  l'heure, tout  l'heure,
monsieur.

FALSTAFF, _reconnaissant le prince_.--Ah! quelque btard du roi! Et
n'est-ce pas l Poins, son frre?

HENRI.--Oh! globe de pchs, o l'on ne pourrait apercevoir un
continent[41], quelle vie mnes-tu l?

[Note 41: _Globe of sinful continents._ Le jeu de mots ne pouvait se
traduire littralement; il a fallu tcher d'en conserver quelque chose,
non pour le mrite, mais pour l'exactitude.]

FALSTAFF.--Meilleure que la tienne; je suis un gentilhomme, et toi, un
tireur de vin.

HENRI.--Ce que je suis venu tirer, mon cher monsieur, ce sont vos
oreilles.

L'HTESSE.--Oh! que Dieu conserve ta Grce! Par ma foi, sois le bienvenu
 Londres. Que le seigneur bnisse ton aimable figure! Oh! Jsus! vous
voil donc revenu du pays de Galles?

FALSTAFF.--Te voil donc, mtin; tu es folle, engeance de roi (_portant
la main sur Dorothe_), je te le jure par sa peau flexible et son sang
corrompu, tu es le bienvenu!

DOROTHE.--Qu'est-ce que c'est que a, gros butor que vous tes? Je vous
mprise.

POINS, _au prince_.--Milord, si vous ne prenez pas la chose dans le
premier feu, il vous fera perdre l'envie de vous venger, et tournera le
tout en plaisanterie.

HENRI.--Comment! infme mine  suif, avec quel mpris n'avez-vous pas
parl de moi tout  l'heure en prsence de cette sage, honnte et
vertueuse dame?

L'HTESSE.--Dieu bnisse votre excellent coeur! Elle est bien tout cela,
sur mon honneur.

FALSTAFF.--Est-ce que tu m'as entendu?

HENRI.--Oui; et vous m'avez reconnu aussi, comme le jour o vous vous
sauvtes auprs de Gadshill. Vous saviez certainement que j'tais
derrire vous, et vous avez dit tout cela exprs pour mettre ma patience
 l'preuve.

FALSTAFF.--Oh! non, non, non, tu te trompes; je ne croyais pas que tu
fusses  porte de m'entendre.

HENRI.--Je veux vous forcer  avouer l'insulte que vous m'avez faite de
dessein prmdit; et alors je saurai bien comment vous arranger.

FALSTAFF.--Il n'y avait pas d'insulte, Hal; sur mon honneur, il n'y
avait pas d'insulte.

HENRI.--Comment! en me dprciant, en m'appelant panetier, taille-pain,
et je ne sais encore comment.

FALSTAFF.--Point d'insulte, Hal.

POINS.--Quoi! ce ne sont pas l des insultes?

FALSTAFF.--Pas du tout, point d'insulte, du tout, Ned, honnte Ned. Je
l'ai dprci devant les mchants, afin que les mchants ne se prissent
point d'amour pour lui: en quoi faisant, j'ai jou le rle d'un
vritable ami, d'un fidle sujet, et ton pre doit me remercier pour
cela. Il n'y a point l d'insulte, Hal; pas du tout, Ned, pas du tout:
non, mes enfants, pas du tout.

HENRI.--Vois donc, si de peur et de pure lchet tu n'insultes pas 
prsent cette vertueuse dame, pour te tirer d'affaire avec nous?
Est-elle du nombre des mchants? Ton htesse que voil, en est-elle? Ce
pauvre petit page en est-il un? Ou bien cet honnte Bardolph, dont le
nez brle de zle, est-il un mchant?

POINS.--Rponds donc, vieil arbre mort, rponds donc!

FALSTAFF.--Le diable a dj marqu Bardolph  tout jamais, et son visage
est la cuisine particulire de Lucifer, o il ne fait autre chose que de
lui rtir de la vermine: quant  ce petit page, il a un bon ange  ses
cts; mais le diable est plus fort que lui.

HENRI.--Pour les femmes....

FALSTAFF.--Il y en a une qui est dj en enfer; elle brle, la pauvre
diablesse. Quant  l'autre, je lui dois de l'argent; si pour cela elle
doit tre damne ou non, c'est ce que je ne sais pas.

L'HTESSE.--Oh! pour cela non, je vous assure.

FALSTAFF.--A te dire le vrai, je ne le crois pas non plus; je crois que
tu es quitte pour cet article. Mais, pardieu! il y a une autre affaire
contre toi; de souffrir qu'on mange de la viande chez toi, en
contravention  la loi! C'est pourquoi je pense que tu hurleras.

L'HTESSE.--Tous ceux qui tiennent auberge en font autant: qu'est-ce
qu'un gigot de mouton ou deux durant tout un carme?

HENRI.--Et vous, ma belle dame?

DOROTHE.--Que dit Votre Grce?

FALSTAFF.--Ce que dit Sa Grce, elle le dit tout  fait  contre-coeur.

L'HTESSE.--Qui frappe si fort  la porte? Voyez qui est  la porte,
Franois.

(Entre Peto.)

HENRI.--Eh bien, Peto, quelle nouvelle?

PETO.--Le roi votre pre est  Westminster; vingt courriers bien las et
bien puiss arrivent du nord; et chemin faisant j'ai rencontr et pass
une douzaine de capitaines, nu-tte et suant  grosses gouttes, qui
frappaient  tous les cabarets, et demandaient si l'on n'avait pas vu
sir Jean Falstaff.

HENRI.--Sur mon Dieu, Poins, je me sens bien coupable de profaner ainsi
 des sottises un temps si prcieux, tandis que la tempte de la
rvolte, comme le vent du sud accompagn de noires vapeurs, commence 
fondre en orage sur nos ttes nues et dsarmes. Donnez-moi mon pe et
mon manteau. Bonsoir, Falstaff.

(Sortent Henri, Poins, Peto et Bardolph.)

FALSTAFF.--Voil que m'arrivait le plus friand morceau de la soire, et
il faut partir sans y mettre la dent! Encore frapper  la porte!
Qu'est-ce que c'est? qu'y a-t-il donc encore?

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.--Il faut que vous vous rendiez  la cour tout de suite; il y a
l-bas une douzaine de capitaines qui vous attendent  la porte.

FALSTAFF, _au page_.--Payez les musiciens, petit drle; adieu, htesse;
adieu, Dorothe: vous voyez, mes enfants, comme les gens de mrite sont
recherchs. L'homme inutile peut dormir, tandis que l'homme de courage
est appel partout. Adieu, mes enfants: si l'on ne me fait pas partir en
poste sur-le-champ, je vous reverrai avant de m'en aller.

DOROTHE.--Je ne saurais parler. Si mon coeur n'est pas prt 
crever!... Enfin, mon cher Jack, aie bien soin de toi.

FALSTAFF.--Adieu, adieu.

L'HTESSE.--Allons, porte-toi bien: il y aura vingt-neuf ans  la saison
des pois verts que je te connais, mais pour un homme plus honnte et
plus sincre.... Enfin, porte-toi bien.

BARDOLPH, _appelant dans l'intrieur_.--Mistriss Tear-Sheet!

L'HTESSE.--Qu'est-ce qu'il y a?

BARDOLPH.--Dites  mistriss Tear-Sheet de venir parler  mon matre.

L'HTESSE.--Oh! cours vite, Dorothe; cours, cours, ma bonne Dorothe.

(Elles sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




                           ACTE TROISIME


SCNE I

Une chambre du palais.

_Entre_ LE ROI _en robe de chambre, accompagn d'un page_.


LE ROI.--Va: dis aux comtes de Surrey et de Warwick de se rendre ici;
mais recommande-leur de lire auparavant ces lettres, et d'en bien
mditer le contenu. Fais diligence. (_Le page sort._) Combien de
milliers de mes plus pauvres sujets dorment  cette heure! O sommeil, 
bienfaisant sommeil, doux rparateur de la nature, comment donc t'ai-je
effray, que tu ne veuilles plus appesantir mes paupires, et plonger
dans l'oubli mes sens assoupis? Pourquoi, sommeil, te plais-tu mieux
dans la chaumire enfume, tendu sur d'incommodes grabats, o tu
t'assoupis au bourdonnement des insectes nocturnes, que dans les
chambres parfumes des grands, sous la pourpre d'un dais magnifique, o
les sons d'une douce mlodie invitent au repos? Dieu stupide, pourquoi
vas-tu partager le lit dgotant du misrable, et laisses-tu la couche
des rois semblable  la bote d'une horloge, ou  la cloche qui sonne
l'alarme? Quoi! tu vas fermer les yeux du mousse sur la cime agite et
prilleuse du mt, et tu le berces sur la couche de la tempte
imptueuse, au milieu des vents qui saisissent par le sommet les vagues
sclrates, hrissent leurs ttes monstrueuses, et les suspendent aux
mobiles nuages avec des clameurs si assourdissantes qu' ce tapage la
mort elle-mme se rveille. O injuste sommeil, peux-tu dans ces heures
terribles accorder ton repos au mousse tremp des flots, tandis qu'au
sein de la nuit la plus calme et la plus tranquille, sollicit par tous
les moyens et toutes les sductions imaginables, tu le refuses  un
roi!--Couchez-vous donc tranquillement, heureux misrables. La tte qui
porte une couronne ne repose jamais avec calme!

(Entrent Warwick et Surrey.)

WARWICK.--Mille bonjours  Votre Majest!

LE ROI.--Est-ce que nous sommes dj au matin?

WARWICK.--Il est une heure passe.

LE ROI.--En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le bonjour  tous
deux.--Avez-vous lu les lettres que je vous ai envoyes?

WARWICK.--Oui, mon souverain.

LE ROI.--Vous voyez donc dans quel tat critique est notre royaume, de
quelles maladies funestes il est atteint, et que le plus grand danger
est tout prs du coeur.

WARWICK.--Il n'y a, seigneur, qu'un dsordre naissant dans sa
constitution, et l'on peut lui rendre toute sa vigueur avec de bons
conseils et peu de remdes.--Milord Northumberland sera bientt
refroidi.

LE ROI.--O ciel! que ne peut-on lire dans le livre du destin! y voir
tantt la rvolution des sicles aplanir les plus hautes montagnes;
tantt le continent, comme lass de sa ferme solidit, se fondre et
s'couler dans les mers; et d'autres fois la ceinture en falaises de
l'Ocan devenir trop large pour les reins de Neptune! que n'y peut-on
apprendre comme le hasard se rit de nous, et de combien de diverses
liqueurs ses changements remplissent la coupe des vicissitudes! Oh! si
l'on pouvait voir tout cela, le jeune homme le plus heureux,  l'aspect
de la route qu'il lui faut suivre  travers la vie, des prils o il
doit passer, des traverses qui doivent s'ensuivre, ne songerait plus
qu' fermer le livre, s'asseoir et mourir.--Dix ans ne se sont pas
encore couls depuis que Richard et Northumberland, amis dclars,
prenaient ensemble de joyeux repas; et deux ans aprs ils taient en
guerre. Il n'y a que huit ans que ce mme Percy tait l'homme le plus
prs de mon coeur; il travaillait sans relche comme un frre pour mes
intrts, et dposait  mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour
l'amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous tait prsent
alors? (_A Warwick._) C'tait vous, cousin Nvil, autant que je m'en
puis souvenir. Lorsque Richard, les yeux pleins de larmes, insult,
maltrait de reproches par Northumberland, pronona ces paroles que nous
voyons maintenant avoir t prophtiques: Northumberland, toi l'chelle
avec laquelle mon cousin Bolingbroke monte sur mon trne.--Bien
qu'alors, le ciel le sait, je n'eusse point cette pense, et que la
ncessit seule ait abaiss l'tat,  tel point que la souverainet et
moi nous fmes forcs de nous embrasser.--Le temps viendra,
continua-t-il, le temps viendra o ce crime infme, comme un ulcre
mri, rpandra la corruption qu'il renferme. Et il poursuivit,
prdisant ce qui arrive aujourd'hui et la rupture de notre amiti.

WARWICK.--Il se trouve toujours dans la vie des hommes quelque vnement
propre  nous reprsenter l'aspect des temps qui ne sont plus. En les
observant, on peut prophtiser assez juste les principaux vnements qui
sont encore  natre, faibles commencements gards en rserve dans les
germes o ils reposent, pour y tre couvs par le temps qui les fait
clore. D'aprs l'invitable loi des choses, le roi Richard pouvait
clairement concevoir l'ide que le puissant Northumberland, alors
tratre envers lui, ferait sortir de cette semence une trahison plus
grande encore qui ne trouverait pour y attacher ses racines d'autre
terrain que vous.

LE ROI.--Ces vnements sont-ils donc une invitable ncessit? Eh bien,
recevons-les comme la ncessit. C'est elle encore qui nous appelle en
ce moment  grands cris.--On dit que l'vque et Northumberland sont
forts de cinquante mille hommes.

WARWICK.--Cela est impossible, seigneur; la renomme, rptant  la fois
la voix et l'cho, double toujours les objets de la crainte.--Que Votre
Grce veuille bien s'aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l'arme
que vous avez envoye viendra facilement  bout de cette conqute; et
pour vous consoler encore davantage, j'ai reu l'avis que Glendower est
mort. Votre Majest a t malade toute cette quinzaine, et ces heures
prises sur le temps du sommeil doivent ncessairement aggraver votre
mal.

LE ROI.--Je vais suivre votre conseil: et si ces guerres domestiques
taient termines, nous partirions, mes chers lords, pour la Terre
sainte.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une cour devant la maison du juge de paix Shallow, dans le comt de
Glocester.

_Entrent_ SHALLOW et SILENCE, _chacun de son ct, suivi de_ MOULDY,
SHADOW, WART, FEEBLE et BULLCALF.


SHALLOW, _ Silence_.--Venez, venez, venez: votre main, monsieur, votre
main, monsieur; vous tes bien matinal, par ma foi! Comment se porte mon
cher cousin Silence?

SILENCE.--Bonjour, mon cher cousin Shallow.

SHALLOW.--Et comment se porte ma cousine votre femme, et votre charmante
fille, et la mienne, ma filleule Hlne?

SILENCE.--Ah! ce n'est pas un merle blanc.

SHALLOW.--Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, je gage que mon cousin
Guillaume est un habile garon  prsent. Il est toujours  Oxford,
n'est-ce pas?

SILENCE.--Oui vraiment, et cela me cote beaucoup.

SHALLOW.--Vous l'enverrez bientt, je pense, aux coles de droit.
J'tais autrefois de celle de Saint-Clment, o je crois qu'on parle
encore, et qu'on parlera longtemps de cet tourdi de Shallow.

SILENCE.--On vous appelait le vigoureux Shallow, alors, cousin.

SHALLOW.--Oh! pardieu, j'avais toutes sortes de noms. Et en vrit, il
n'y avait rien que je ne fusse capable de faire, et rondement encore. Il
y avait moi et le petit Jean Doit, du comt de Stafford, et le noir
George Bare, et Franois Pickbone, et Guillaume Squelle, un fameux
lutteur[42]: je suis sr que, dans toutes les coles de droit, on
n'aurait pas trouv quatre autres vauriens de tapageurs comme nous; et
j'ose dire que nous savions bien o dterrer le gibier, et que nous
avions le meilleur  commandement. Il y avait aussi dans ce temps-l
avec nous Jean Falstaff, aujourd'hui sir Jean, alors tout jeune et page
de Thomas Mowbray, duc de Norfolk.

[Note 42: _A Colswold man._ Les jeux de Colswold taient clbres alors
pour les exercices d'adresse et de force.]

SILENCE.--Est-ce le mme sir Jean, cousin, qui va venir ici bientt pour
des recrues?

SHALLOW.--Le mme, le mme sir Jean, prcisment le mme. Je lui ai vu
fendre la tte de Skogan[43]  la porte du palais, qu'il n'tait encore
qu'un marmot pas plus haut que cela: et le mme jour, je me suis battu
avec un certain Samson Stock-Fish, qui tenait une boutique de fruitier
derrire les coles de Gray. Oh! les bonnes farces que j'ai faites! Et
de voir aujourd'hui combien il y a de mes vieilles connaissances de
mortes!

[Note 43: _Skogan_ tait un pote qui suivait la cour de Henri IV, et
composait des ballades et des moralits. Il parat avoir t un homme
srieux et nullement fait pour se trouver compromis avec un mauvais
sujet de l'espce de Falstaff. Mais on a le recueil des mauvaises
plaisanteries d'un autre _Skogan_, espce de bouffon qui vivait du temps
d'douard IV. Shakspeare parat les avoir confondus, ou peut-tre est-ce
un anachronisme qu'il prte  dessein  Shallow pour faire ressortir un
de ses mensonges.]

SILENCE.--Nous les suivrons tous, cousin.

SHALLOW.--Oh! cela est certain, cela est certain, trs-sr, trs-sr: la
mort (comme dit le psalmiste) est certaine pour tous, tous
mourront.--Combien une bonne paire de boeufs  la foire de Stampford?

SILENCE.--Pour vous dire la vrit, cousin, je n'y ai pas t.

SHALLOW.--Oui, la mort est certaine.--Et le vieux Double de votre ville
est-il toujours en vie?

SILENCE.--Mort, monsieur.

SHALLOW.--Mort! Voyez, voyez, il tirait bien de l'arc; et il est mort!
Il avait un beau coup de fusil. Jean de Gaunt l'aimait beaucoup, et
gageait beaucoup d'argent sur sa tte. Mort! il vous tapait dans le
blanc  deux cent quarante pas, et vous aurait lanc un trait  deux
cent quatre-vingts, et mme quatre-vingt-dix pas, que cela vous aurait
enchant  voir.--A quel prix la vingtaine de brebis  prsent?

SILENCE.--C'est selon ce qu'elles sont: une vingtaine de bonnes brebis
peut aller  dix guines.

SHALLOW.--Et comme cela, le pauvre vieux Double est donc mort?

(Entrent Bardolph et une autre personne avec lui.)

SILENCE.--Voil, je crois, deux des gens de sir Jean Falstaff.

BARDOLPH.--Bonjour, mes bons messieurs; lequel de vous deux est le juge
Shallow?

SHALLOW.--Je suis Robert Shallow, monsieur, un pauvre gentilhomme de ce
comt, et l'un des juges de paix du roi. Que dsirez-vous de moi?

BARDOLPH.--Mon capitaine, monsieur le juge, se recommande  vous; mon
capitaine, sir Jean Falstaff, homme de belle taille, pardieu! et un
trs-vaillant chef de recrues.

SHALLOW.--Il me fait bien de la grce, monsieur; je l'ai connu un
excellent espadonneur: comment se porte ce bon chevalier? Oserai-je
demander comment se porte milady son pouse?

BARDOLPH.--Excusez-moi, monsieur, mais un soldat n'est pas si mal
accommod que de n'avoir qu'une femme.

SHALLOW.--C'est bien dit, par ma foi, monsieur; et, en vrit, c'est
bien dit. Mieux accommod! Il est bon! Oui, en vrit, il est bon! Les
bonnes phrases sont trs-certainement et ont toujours t en grande
recommandation. Accommod,--cela vient d'_accommodo_: fort bien! c'est
une bonne phrase[44]!

[Note 44: _Accommodate_ tait une expression  la mode.]

BARDOLPH.--Pardonnez, monsieur, mais j'ai entendu dire ce mot-l.
Comment dites-vous, une phrase? Par le jour qui luit, je ne sais pas ce
que veut dire _phrase_; mais je soutiendrai, l'pe  la main, que ce
mot est un trs-bon mot de soldat, et un mot d'un sens trs-avantageux.
Oui, accommod, c'est--dire qu'un homme est, comme on dit, accommod;
ou bien, quand un homme est ce qu'on appelle.... par quoi.... et
comment... il peut passer pour accommod, ce qui est une excellente
chose.

(Arrive Falstaff.)

SHALLOW.--Vous avez raison; tenez, voil le bon sir Jean qui arrive.
Donnez-moi votre chre main; que Votre Seigneurie donne sa chre main.
Sur ma parole, vous avez bon visage; vous portez vos annes  faire
plaisir. Soyez le bienvenu, mon cher sir Jean.

FALSTAFF.--Je suis charm de vous voir en bonne sant, mon cher matre
Robert Shallow. C'est matre Sure-Card que voil, je pense?

SHALLOW.--Non, sir Jean; c'est mon cousin Silence, mon confrre.

FALSTAFF.--Cher monsieur Silence, vous tiez bien fait pour tre juge de
paix.

SILENCE.--Votre Seigneurie est la bienvenue.

FALSTAFF.--Pardieu! il fait bien chaud!--Messieurs, m'avez-vous fait ici
une demi-douzaine d'hommes bons  recruter?

SHALLOW.--Vraiment oui, monsieur. Voulez-vous prendre la peine de vous
asseoir?

FALSTAFF.--Voyons-les, s'il vous plat.

SHALLOW.--O est la liste, o est la liste, o est la liste? Attendez,
attendez, attendez. Allons, allons, allons, allons. Oui ma foi,
monsieur. (_Il fait l'appel._) Ralph Moisi[45]? Qu'ils viennent dans
l'ordre o je les appelle. Qu'ils viennent dans l'ordre, qu'ils viennent
dans l'ordre. Voyons, o est Moisi?

[Note 45: _Mouldy._ Il a fallu traduire les noms des recrues, sans quoi
les plaisanteries de Falstaff auraient t incomprhensibles.]

MOISI.--Ici, sous votre bon plaisir.

SHALLOW.--Que pensez-vous de celui-ci, sir Jean? C'est un garon bien
membr, jeune, fort, et qui vient de bonne famille.

FALSTAFF.--Est-ce toi qui t'appelles Moisi?

MOISI.--Oui, sous votre bon plaisir.

FALSTAFF.--Il n'est que plus press de t'employer.

SHALLOW.--Ha, ha, ha! cela est excellent, ma foi! Ce qui est moisi a
besoin d'tre employ plus tt que plus tard. Singulirement bon! Bien
dit, par ma foi! Fort bien dit!

FALSTAFF.--Piquez-le.

MOISI.--Oh! piqu, je le suis de reste. Si vous aviez pu me laisser
tranquille! Ma vieille grand'mre ne saura o donner de la tte pour
trouver quelqu'un qui lui fasse son mnage et les gros travaux. Vous
n'aviez pas besoin de me piquer; il y en a tant d'autres plus en tat
que moi!

FALSTAFF.--Allons, paix, Moisi: vous marcherez. Moisi, il est temps
qu'on vous emploie.

MOISI.--Qu'on m'emploie?

SHALLOW.--Paix, drle, paix; rangez-vous de ct: savez-vous  qui vous
parlez?--Voyons l'autre, sir Jean. Attendez. Simon L'ombre[46]!

[Note 46: _Shadow._]

FALSTAFF.--Vraiment, je veux l'avoir celui-l; ce doit tre un soldat
bien frais.

SHALLOW.--O est L'ombre?

L'OMBRE.--Me voil, monsieur.

FALSTAFF.--L'ombre, de qui es-tu fils?

L'OMBRE.--Je suis l'enfant de ma mre, monsieur.

FALSTAFF.--L'enfant de ta mre! c'est assez vraisemblable; et l'ombre de
ton pre, l'enfant de la femelle est l'ombre du mle: il y en a beaucoup
de cette espce, vraiment, mais pas beaucoup o le pre ait mis du sien.

SHALLOW.--Vous convient-il, sir Jean?

FALSTAFF.--L'ombre conviendra fort en t, pique-le; nous avons comme
cela beaucoup d'ombres qui remplissent les cadres.

SHALLOW.--Thomas Bossu[47]!

[Note 47: _Wart._]

FALSTAFF.--O est-il?

BOSSU.--Me voil, monsieur.

FALSTAFF.--T'appelles-tu Bossu?

BOSSU.--Oui, monsieur.

FALSTAFF.--Tu es, ma foi, un bossu bien bossu.

SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur le chevalier?

FALSTAFF.--Il n'est pas ncessaire, car son quipage est bti sur son
dos, et son corps ne tient qu'avec des pingles: ne le piquez pas
davantage.

SHALLOW.--Ha, ha, ha! C'est  faire  vous, chevalier, c'est  faire 
vous! Je vous fais mon compliment.--Franois Foible[48].

[Note 48: _Feeble._]

FOIBLE.--Me voil, monsieur.

FALSTAFF.--Quel mtier fais-tu, Foible?

FOIBLE.--Tailleur pour femmes, monsieur.

SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur?

FALSTAFF.--Si vous voulez; mais si c'et t un tailleur d'hommes, c'est
 vous qu'il aurait piqu des points. Feras-tu bien autant de trous dans
le corps d'arme de l'ennemi que tu en as fait dans une jupe de femme?

FOIBLE.--J'y ferai tout mon possible, monsieur; vous n'en pouvez pas
demander davantage.

FALSTAFF.--C'est bien dit, mon cher tailleur pour femmes, bien dit,
courageux Foible. Tu seras aussi vaillant qu'un pigeon en colre, ou que
la plus magnanime des souris. Piquez bien le tailleur de femmes, matre
Shallow, profondment, monsieur Shallow.

FOIBLE.--J'aurais t bien charm que Bossu ft parti aussi, monsieur.

FALSTAFF.--Je serais bien charm que tu fusses tailleur pour hommes,
afin que tu pusses le raccommoder et le mettre en tat d'aller. Je ne
peux pas faire un simple soldat d'un homme qui a un si gros corps
derrire lui. Cette raison doit vous suffire, trs-vigoureux Foible.

FOIBLE.--Aussi suffira-t-elle, monsieur.

FALSTAFF.--Je te suis bien oblig, respectable Foible.--Qui est-ce qui
vient aprs?

SHALLOW.--Pierre le Boeuf[49], de la prairie.

[Note 49: _Bull-calf._]

FALSTAFF.--Vraiment! Voyons un peu ce Pierre le Boeuf.

LE BOEUF.--Me voil, monsieur.

FALSTAFF.--Devant Dieu, cela fait un drle bien bti. Allons, piquez-moi
le Boeuf jusqu' ce qu'il mugisse.

LE BOEUF.--Oh! mon seigneur capitaine....

FALSTAFF.--Comment donc? tu cries avant qu'on te pique?

LE BOEUF.--Ah! monsieur, je suis malade.

FALSTAFF.--Et quelle maladie as-tu?

LE BOEUF.--Un mtin de rhume, monsieur; une toux que j'ai attrape 
force de sonner dans les affaires du roi, le jour de son couronnement,
monsieur.

FALSTAFF.--Allons, tu viendras  la guerre en robe de chambre: nous
ferons partir ton rhume, et nous aurons soin que tes parents sonnent
pour toi.--Est-ce l tout?

SHALLOW.--Nous en avons appel deux de plus qu'il ne vous faut; vous ne
devez avoir que quatre hommes ici, monsieur; faites-moi le plaisir
d'entrer et d'accepter mon dner.

FALSTAFF.--Volontiers, j'irai boire un coup avec vous, mais je ne
saurais rester  dner. Je suis bien charm d'avoir eu le plaisir de
vous voir, matre Shallow.

SHALLOW.--Oh! monsieur le chevalier, vous souvenez-vous quand nous avons
pass la nuit ensemble dans le moulin  vent des prs Saint-George?

FALSTAFF.--Ne parlons plus de cela, mon cher matre Shallow, ne parlons
plus de cela.

SHALLOW.--Ah! que de farces nous avons faites cette nuit-l! et Jeanne
Night-Work est-elle toujours en vie?

FALSTAFF.--Toujours, matre Shallow.

SHALLOW.--Elle ne pouvait se dbarrasser de moi.

FALSTAFF.--Oh! jamais, jamais: aussi disait-elle toujours qu'elle ne
pouvait pas supporter matre Shallow.

SHALLOW.--Pardieu! il n'y avait personne comme moi pour la faire
enrager. C'tait une bonne robe alors; se soutient-elle toujours bien?

FALSTAFF.--Oh! vieille, vieille, matre Shallow.

SHALLOW.--En effet, elle doit tre vieille; il est impossible qu'elle ne
soit pas vieille; certainement elle est vieille, puisqu'elle avait eu
Robin Night-Work du vieux Night-Work, avant que je fusse 
Saint-Clment.

SILENCE.--Il y a cinquante-cinq ans de cela.

SHALLOW.--Ah! cousin Silence, que n'as-tu vu ce que le chevalier et moi
avons vu! ah! sir John!

FALSTAFF.--Nous avons entendu souvent sonner le carillon de minuit,
matre Shallow.

SHALLOW.--Si nous l'avons entendu! si nous l'avons entendu! si nous
l'avons entendu! en vrit, chevalier, nous pouvons bien dire que nous
l'avons entendu. Notre mot du guet tait _hem_!
_enfants_!--Allons-nous-en dner. Oh! les beaux jours que nous avons
vus! Allons, allons.

(Falstaff, Shallow et Silence sortent.)

LE BOEUF.--Mon bon monsieur le corporal Bardolph, soyez de mes amis, et
voil la somme de quarante schellings de Henri en cus de France pour
vous. En bonne vrit, monsieur, j'aimerais autant tre pendu, monsieur,
que de partir: et cependant, quant  moi, monsieur, ce n'est pas que je
m'en soucie beaucoup; mais c'est que ce n'est pas mon penchant, et quant
 moi j'ai envie de rester dans ma famille; autrement, monsieur, je ne
m'en soucie pas quant  moi beaucoup.

BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de ct.

MOISI.--Et moi, mon bon monsieur le caporal capitaine, soyez de mes amis
pour l'amour de ma vieille grand'mre, elle n'a personne capable de rien
faire auprs d'elle quand je serai parti; elle est vieille et ne peut
pas s'aider toute seule; je vous en donnerai quarante, monsieur.

BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de ct.

FOIBLE.--Par ma foi, cela m'est gal; un homme ne peut jamais mourir
qu'une fois; nous devons une mort  Dieu. Je ne porterai jamais un coeur
lche: si c'est mon sort, soit: si ce ne l'est pas, tout de mme.
Personne n'est trop bon pour servir son prince; et que cela tourne comme
cela voudra: celui qui meurt cette anne en est quitte pour l'anne
prochaine.

BARDOLPH.--Bien dit, tu es un brave garon!

FOIBLE.--Non, ma foi! je ne porterai jamais un coeur lche.

(Rentrent Falstaff et les juges de paix.)

FALSTAFF.--Allons, monsieur, quels sont les hommes que je dois avoir?

SHALLOW.--Choisissez les quatre que bon vous semblera.

BARDOLPH.--Monsieur, coutez un peu que je vous dise un mot: j'ai[50]
trois guines pour dcharger Moisi et le Boeuf.

[Note 50: Bardolph a reu 80 schellings, ce qui fait environ 4 guines
il en vole une  son matre.]

FALSTAFF.--Bien, j'entends.

SHALLOW.--Allons, sir Jean, qui sont les quatre que vous choisissez?

FALSTAFF.--Choisissez pour moi.

SHALLOW.--Vraiment donc: Moisi, le Boeuf, Foible, et L'ombre.

FALSTAFF.--Moisi, le Boeuf!--Quant  vous, Moisi, restez chez vous
jusqu' ce que vous ne soyez plus bon pour le service. Et vous, le
Boeuf, croissez jusqu' ce que vous y soyez propre. Je ne veux point de
vous autres.

SHALLOW.--Ah! sir Jean, sir Jean, ne vous faites pas tort  vous-mme:
ce sont vos plus beaux hommes; et je serais bien aise que vous eussiez
ce qu'il y a de mieux.

FALSTAFF.--Voulez-vous m'apprendre, monsieur Shallow,  choisir un
homme? Est-ce que je me soucie, moi, des membres, de la largeur, de la
stature, de la corpulence, et de toutes ces formes robustes d'un homme?
Donnez-moi le coeur, monsieur Shallow. Voil Bossu, par exemple; vous
voyez quel air mal torch il a. Eh bien, c'est un homme qui vous
chargera et fera partir son mousquet aussi vite que le marteau d'un
chaudronnier, qui ira et viendra aussi prestement que les seaux du
brasseur sortant la bire de la cuve. Et cet autre demi-visage, ce
maraud de L'ombre, voil encore un homme comme il m'en faut; cela ne
prsente ni surface ni but  l'ennemi; celui qui voudra tirer sur lui
pourrait tout aussi facilement ajuster le tranchant d'un canif: et pour
une retraite, avec quelle lgret ce Foible, tailleur de femmes, vous
saura courir! Oh! donnez-moi les hommes de rebut, et renvoyez-moi au
rebut vos hommes d'lite. Mettez-moi un mousquet entre les mains de
Bossu, Bardolph.

BARDOLPH, _lui faisant faire l'exercice_.--Tenez-vous, Bossu; l'arme en
joue: comme cela, comme cela, comme cela.

FALSTAFF.--Allons, maniez-moi votre mousquet; comme cela; fort bien:
marchez; fort bien,  merveille. Oh! il n'est rien de tel pour faire un
fusilier qu'un petit, vieux, maigre, ratatin, pel. Par ma foi, je te
dis que c'est fort bien, Bossu. Tu es un bon garon; tiens, voil un
tester pour toi.

SHALLOW.--Il n'est pas encore pass matre l dedans; il ne l'excute
pas trs-bien. Je me souviens qu' la plaine de Mile-End, du temps que
je demeurais  Saint-Clment, je faisais alors le rle de sir Dagonet
dans la farce d'Arthur; il y avait un singulier drle de petit corps, et
il vous maniait son mousquet comme cela, et puis il tournait par ici, et
tournait par l, et puis en avant, et puis en arrire, comme qui dirait,
_ra ta ta_, et puis comme qui dirait _pan_, et puis il s'en allait, et
puis il revenait encore: ah! je n'en verrai jamais un comme lui.

FALSTAFF.--Ceux-l iront trs-bien. Matre Shallow, Dieu vous garde!
matre Silence, je ne ferai pas de longs compliments avec vous; adieu,
messieurs, tous les deux. Je vous fais mes remercments; j'ai encore une
douzaine de milles  faire ce soir.--Bardolph, donnez  ces miliciens
leur uniforme.

SHALLOW.--Sir Jean, que le ciel vous bnisse, fasse prosprer vos
affaires, et nous envoie bientt la paix! Ne repassez pas ici sans vous
arrter chez moi, que nous renouvelions notre ancienne connaissance:
peut-tre bien alors que je vous tiendrai compagnie pour aller  la
cour.

FALSTAFF.--Je voudrais qu'il vous en prt envie, matre Shallow.

SHALLOW.--Allez, en un mot comme en mille, j'ai dit. Portez-vous bien.

FALSTAFF.--Adieu, mes chers messieurs.--Ici, Bardolph. Conduis ces
hommes-l.

(Il sort.)

FALSTAFF.--A mon retour je veux soutirer ces deux juges de paix. Je
connais dj  fond le juge Shallow. Seigneur mon Dieu, combien nous
autres vieillards sommes naturellement ports  mentir! Ce dcharn de
juge de paix n'a fait autre chose que de m'tourdir de toutes les
extravagances de sa jeunesse, et de ses prouesses dans la rue de
Turn-Bull[51], et jamais trois mots de suite sans une menterie, plus
exactement paye  son auditeur que ne l'est l'impt du Turc. Je me le
rappelle trs-bien lorsqu'il tait  Saint-Clment, comme de ces figures
qu'on fait, aprs souper, d'une pelure de fromage. Quand il tait nu, il
n'y avait personne qui ne le prit pour une rave fourchue surmonte d'une
tte grotesquement taille au couteau; il tait si mince qu' une vue un
peu embrouille ses dimensions auraient t tout  fait invisibles.
C'tait le spectre de la famine, et cependant lascif comme un singe. Les
catins ne l'appellaient pas autrement que Mandragore: il suivait
toujours les modes d'une lieue, et n'avait jamais de chansons  chanter
 ses mauvaises servantes d'auberges que celles qu'il entendait siffler
aux charretiers; et il vous les donnait avec serment pour des caprices
de lui, ou le fruit de ses veilles; et voil ce sabre de bois devenu
cuyer, parlant aussi familirement de Jean de Gaunt que s'il et t
son camarade, et je ferais bien serment qu'il ne l'a jamais vu qu'une
fois dans sa vie: c'tait dans la cour des joutes o Gaunt lui cassa la
tte pour s'tre venu fourrer parmi les officiers du marchal. Je dis,
en voyant cela,  Jean de Gaunt qu'il battait son propre nom; en effet
vous l'auriez pu fourrer tout vtu dans une peau d'anguille: l'tui d'un
hautbois  trois corps lui et fait une maison, un palais; et
aujourd'hui il a des terres et des bestiaux! C'est bien, je ferai
connaissance avec lui, si je reviens; et il y aura bien du malheur si je
ne m'en fais une double pierre philosophale. Si le jeune goujon fait la
nourriture du vieux brochet, je ne vois pas pourquoi, suivant toutes les
lois de la nature, je ne le happerais pas. Que l'occasion se prsente,
et voil tout.

(Il sort.)

[Note 51: La rue de Turn-Bull tait le lieu le plus frquent par les
femmes de mauvaise vie.]

FIN DU TROISIME ACTE.




                           ACTE QUATRIME


SCNE I

Une fort dans la province d'York.

L'ARCHEVQUE D'YORK, MOWBRAY, HASTINGS _et autres_.


L'ARCHEVQUE D'YORK.--Comment s'appelle cette fort?

HASTINGS.--C'est la fort de Galtrie, sauf le bon plaisir de Votre
Grce.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Arrtons-nous ici, mes lords, et envoyez  la
dcouverte pour reconnatre les forces de l'ennemi.

HASTINGS.--Nos espions sont dj en campagne.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Vous avez bien fait.--Mes amis et mes collgues
dans cette grande entreprise, je dois vous apprendre que j'ai reu de
Northumberland des lettres d'une date trs-rcente. Voici la teneur et
la substance de ces froides lettres. Il souhaiterait, dit-il, tre ici 
la tte d'un corps digne de son rang: mais il n'en a pu trouver un assez
nombreux, et il s'est retir en cosse pour laisser crotre et mrir sa
fortune: il finit par demander  Dieu, de tout son coeur, que vos
efforts triomphent des hasards et de la redoutable puissance de votre
ennemi.

MOWBRAY.--Ainsi voil les esprances que nous fondions sur lui choues
et mises en pices.

(Entre un messager.)

HASTINGS.--Eh bien, quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--A l'occident de cette fort,  moins d'un mille d'ici, les
ennemis s'avancent en bon ordre, et par l'tendue de terrain qu'ils
occupent, j'estime que leur nombre doit monter  prs de trente mille
hommes.

MOWBRAY.--C'est justement ce que nous avions suppos. Marchons vers eux,
et allons les affronter sur le champ de bataille.

(Entre Westmoreland.)

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Quel est ce chef arm de toutes pices qui
s'avance droit  nous? Je crois que c'est milord Westmoreland.

WESTMORELAND.--Salut et civilits de la part de notre gnral, le prince
lord Jean de Lancastre.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Parlez, milord Westmoreland; expliquez-vous sans
crainte. Quel motif vous amne vers nous?

WESTMORELAND.--C'est donc  Votre Grce, milord, que s'adressera
principalement le fond de mon discours. Si cette rbellion s'avanait
comme il lui convient, sous l'aspect d'une abjecte et vile multitude,
conduite par une jeunesse sanguinaire, anime par la fureur et soutenue
d'une troupe d'enfants et de mendiants; si, dis-je, la rvolte maudite
s'offrait ainsi sous sa forme propre, naturelle et vritable, on ne vous
verrait pas, vous, mon rvrend pre, et tous ces nobles lords, dcorer
ici de vos lgitimes dignits l'ignoble forme d'une basse et sanglante
insurrection.--Vous, lord archevque, dont le sige est appuy sur la
paix publique, dont la paix  la main d'argent a caress la barbe, dont
la paix a nourri la science et les bonnes lettres, dont les vtements
offrent dans leur blancheur l'emblme de l'innocence, et figurent la
divine colombe et l'esprit saint de paix! pourquoi transformer si
malheureusement le gracieux langage de la paix en un rude et bruyant
idiome de guerre, pourquoi changer vos livres en tombeaux, votre encre
en sang, vos plumes en lances, et votre langue pieuse en une clatante
trompette et un aiguillon de guerre?

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Pourquoi je me conduis ainsi? Telle est la
question que vous me faites: je vais en peu de mots droit au but.--Nous
sommes tous malades; les excs de notre intemprance et de nos folies
ont allum dans notre sein une fivre ardente qui demande que notre sang
soit vers. Atteint d'une pareille maladie, notre feu roi Richard en
mourut. Cependant, mon trs-noble lord Westmoreland, je ne me donne
point ici pour le mdecin de ces maux, et ce n'est point en ennemi de la
paix que je me mle dans les rangs des guerriers; mais plutt, en
talant pour quelques moments l'appareil menaant de la guerre, je veux
forcer au rgime des esprits ardents, fatigus de leur bonheur, et
purger un excs d'humeur qui commence  arrter dans nos veines le
mouvement de la vie.--Je vais vous parler plus simplement. J'ai d'une
main impartiale pes dans une juste balance les maux que peuvent causer
nos armes et les maux que nous souffrons, et je trouve nos griefs bien
plus graves que nos torts: nous voyons quelle direction suit le cours
des choses actuelles, et la violence du torrent des circonstances nous
emporte malgr nous hors de notre paisible sphre. Nous avons rsum
tous nos griefs, pour les montrer article par article quand il en sera
temps. Nous les avons, longtemps avant ceci, prsents au roi; mais tous
nos efforts n'ont pu nous obtenir audience. Lorsqu'on nous fait tort, et
que nous voulons exposer nos plaintes, l'accs  son trne nous est
ferm par les hommes mmes qui ont le plus contribu aux injustices dont
nous nous plaignons. Ce sont les dangers des jours tout rcemment
passs, et dont le souvenir est inscrit sur la terre en caractres de
sang encore visibles; ce sont les exemples que chaque heure, que l'heure
prsente amne sous nos yeux, qui nous portent  revtir ces armes si
malsantes, non pour rompre la paix, ni aucune de ses branches, mais
pour tablir ici une paix qui en ait  la fois le nom et la ralit.

WESTMORELAND.--Et quand a-t-on jamais refus d'couter vos plaintes? En
quoi avez-vous t ls par le roi? Quel pair a jamais t suborn pour
vous offenser, en telle sorte que vous puissiez vous croire autoris 
sceller aujourd'hui d'un sceau divin le livre sanglant et illgitime
d'une rvolte mensongre, et  consacrer l'pe cruelle de la guerre
civile?

L'ARCHEVQUE D'YORK.--J'ai fait ma querelle des maux de l'tat, notre
frre commun, et de la cruaut exerce sur le frre n de mon sang.

WESTMORELAND.--Il n'est nullement besoin de pareille rforme, et, quand
elle serait ncessaire, ce n'est pas  vous qu'elle appartient.

MOWBRAY.--Pourquoi pas  lui, du moins en partie? Et  nous tous, qui
sentons encore les plaies du pass, et qui voyons le prsent appesantir
sur nos dignits une main injuste et oppressive?

WESTMORELAND.--Oh! mon cher lord Mowbray, jugez des vnements par la
ncessit des circonstances, et vous direz alors avec plus de vrit que
c'est le temps et non le roi qui vous maltraite. Et cependant, quant 
vous, je ne puis voir que, soit de la part du roi, soit de la part des
conjonctures nouvelles, vous ayez lieu le moins du monde  fonder une
plainte. N'avez-vous pas t rtabli dans toutes les seigneuries du duc
de Norfolk, votre noble pre, d'honorable mmoire?

MOWBRAY.--Eh! qu'avait donc perdu mon pre dans son honneur, qui et
besoin d'tre ranim et ressuscit en moi? Le roi qui l'aimait fut
forc, par la situation o se trouvait l'tat, de l'exiler malgr lui.
Et cela, au moment o Henri Bolingbroke et lui taient tous deux en
selle et hausss sur leurs triers; leurs chevaux hennissaient pour
appeler l'peron, leurs lances en arrt, leurs visires baisses, leurs
yeux lanant le feu  travers l'acier de leurs casques, et la bruyante
trompette les animant l'un contre l'autre; alors, alors, rien ne pouvait
garantir le sein de Bolingbroke de la lance de mon pre. Oh! lorsque le
roi jeta contre terre son bton de commandement, sa vie y tenait
suspendue; il se renversa du coup, lui et tous ceux qui depuis ont pri
sous Bolingbroke, ou par jugement, ou par la pointe de l'pe.

WESTMORELAND.--Vous parlez, lord Mowbray, de ce que vous ne savez pas.
Le comte d'Hereford tait rput alors pour le plus brave gentilhomme de
l'Angleterre. Qui sait auquel des deux la fortune aurait souri? Mais
quand votre pre et obtenu la victoire, il ne l'et pas porte hors de
Coventry; car tout le pays, d'une voix unanime, le poursuivait des cris
de sa haine; et tous les voeux, tout l'amour des citoyens se portaient
sur Hereford, qu'ils chrissaient avec passion, qu'ils bnissaient et
prisaient plus que le roi. Mais ceci n'est qu'une pure digression.--Je
viens ici, envoy par le prince notre gnral, pour connatre vos
griefs, pour vous annoncer de sa part qu'il est prt  vous donner
audience; et toutes celles de vos demandes qui paratront justes vous
seront accordes; on cartera tout ce qui pourrait encore vous faire
regarder comme ennemis.

MOWBRAY.--Ces offres qu'il nous fait, il nous a contraints de les lui
arracher: elles viennent de sa politique, et non de son affection.

WESTMORELAND.--Mowbray, c'est prsomption de votre part que de le
prendre ainsi. Ces offres partent de sa clmence et non de sa crainte:
car, regardez bien, notre arme est  la porte de votre vue, et sur mon
honneur, elle est tout entire trop pleine de confiance pour admettre
seulement la pense de la crainte; nos rangs comptent plus de noms
illustres que les vtres; nos soldats sont plus aguerris; nos armures
aussi fortes, et notre cause plus juste; ainsi, la raison veut que nos
courages soient aussi bons: ne dites donc plus que nos offres sont
forces.

MOWBRAY.--A la bonne heure, mais si l'on m'en croit, nous n'accepterons
aucune ngociation.

WESTMORELAND.--Cela ne prouve autre chose que le sentiment d'une cause
coupable. Un coffre pourri ne supporte pas d'tre mani.

HASTINGS.--Le prince Jean est-il revtu de pleins pouvoirs? son pre lui
a-t-il transmis son autorit pour nous entendre et rgler d'une manire
stable les conditions qui seront arrtes entre nous?

WESTMORELAND.--Le nom seul de gnral emporte la plnitude de ces
pouvoirs. Je m'tonne d'une question aussi frivole.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Eh bien, milord Westmoreland, prenez cet crit: il
renferme nos plaintes gnrales. Que chacun de ces abus soit rform, et
que tous ceux de notre parti qui, prsents ici ou ailleurs, se trouvent
intresss dans cette entreprise, soient dchargs de toutes recherches
par un pardon en forme lgale et rgulire; alors bornant nos volonts
actuelles  ce qui nous regarde, et  la russite de nos projets, nous
rentrons aussitt dans les bornes du respect, et nous enchanons nos
armes au bras de la paix.

WESTMORELAND.--Je vais mettre cet crit sous les yeux du gnral. Si
vous voulez, milords, nous pouvons nous joindre et nous aboucher  la
vue de nos deux armes, et tout terminer, soit par la paix, que le ciel
veuille rtablir! soit en recourant sur le lieu mme de nos discussions,
aux pes qui doivent les dcider.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Nous y consentons, milord.

(Westmoreland sort.)

MOWBRAY.--Quelque chose en moi me dit que les conditions de notre paix
ne peuvent jamais tre solides.

HASTINGS.--Ne craignez rien: si nous pouvons la faire sur des bases
aussi larges et aussi absolues que celles que renferment nos conditions,
notre paix sera solide comme le rocher.

MOWBRAY.--Oui, mais l'opinion que le roi conservera de nous sera telle,
que la cause la plus lgre, le prtexte le moins fond, la premire
ide, le plus vain soupon, lui rappelleront toujours le souvenir de
notre rvolte; et quand, avec la foi la plus loyale, nous serions les
martyrs de notre zle pour lui, nos actions seront toujours sasses et
ressasses si rudement, que les pis les plus pesants sembleront aussi
lgers que la paille, et que le bon grain ne sera jamais spar du
mauvais.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Non, non, milord, faites bien attention.--Le roi
est las d'plucher des torts si lgers et si vains: il a reconnu qu'un
soupon teint par la mort en fait renatre deux plus violents sur les
hritiers de la vie qu'on a sacrifie: il effacera donc entirement les
noms inscrits sur ses tablettes, et ne gardera plus de tmoin qui puisse
rappeler  sa mmoire le souvenir de ses pertes passes; car il sait
bien qu'il ne peut jamais, au gr de ses soupons, purger ce royaume de
tout ce qui lui porte ombrage. Ses ennemis ont si lestement pris racine
entre ses amis, que dans ses efforts pour extirper un ennemi, il branle
du mme coup et soulve un ami, si bien que cette nation, comme une
pouse dont les piquantes injures ont irrit sa fureur jusqu'aux coups,
au moment o il va frapper, place devant elle son enfant, et tient le
chtiment qu'il voulait lui faire subir suspendu dans la main dj leve
sur elle.

HASTINGS.--D'ailleurs, le roi a tellement us toutes ses verges sur les
dernires victimes qu'aujourd'hui il manque mme d'instrument pour
chtier; en sorte que sa puissance, telle qu'un lion sans griffes,
menace, mais ne peut saisir.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Cela est vrai;--et soyez bien sr, mon bon lord
marchal, que si nous faisons bien constater aujourd'hui notre pardon,
notre paix, comme un membre rompu et rejoint, n'en deviendra que plus
solide par sa rupture.

MOWBRAY.--Allons, soit; voici milord Westmoreland qui revient vers nous.

(Rentre Westmoreland.)

WESTMORELAND.--Le prince est  quelques pas d'ici. Vous plat-il,
milords, de venir joindre Sa Grce  une distance gale de nos deux
armes?

MOWBRAY.--Monseigneur York, au nom de Dieu, avancez le premier.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Prvenez-moi et saluez le prince.--(_A
Westmoreland._) Milord nous vous suivons.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une autre partie de la fort.

_D'un ct entrent_ MOWBRAY, L'ARCHEVQUE D'YORK, HASTINGS _et d'autres
lords; de l'autre_ LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE, WESTMORELAND, _des
officiers, suite._


LANCASTRE.--Mon cousin Mowbray, je me flicite de vous rencontrer
ici.--Salut, mon cher lord archevque.--Et  vous aussi, lord
Hastings.--Salut  tous.--Milord York, vous paraissiez plus  votre
avantage, lorsqu'en cercle autour de vous, votre troupeau assembl au
son de la cloche coutait avec respect vos instructions sur le texte des
livres saints, que vous ne vous montrez aujourd'hui sous la figure d'un
homme de fer, excitant, au bruit de vos tambours, une multitude de
rebelles, changeant la parole en glaive et la mort en vie. Si l'homme
qui occupe une place dans le coeur du monarque, qui prospre sous les
rayons de sa faveur, voulait abuser du nom de son roi, hlas!  combien
de mfaits ne pourrait-il pas ouvrir la carrire sous l'ombre d'une
telle puissance?--C'est ce qui vous arrive, lord archevque.--Qui n'a
entendu dire cent fois combien vous tiez vers dans les livres de Dieu?
Vous tiez  nos yeux l'orateur de son parlement; vous tiez,  ce qu'il
nous semblait, la voix de Dieu lui-mme; vous tiez l'interprte et le
ngociateur entre les saintes puissances du ciel et nos oeuvres de
tnbres. Oh! qui jamais pourra croire que vous abusiez du saint respect
attach  votre place, et que vous employiez la faveur et la grce du
ciel, comme un favori perfide le nom de son prince,  des actes
dshonorants? Vous avez, sous le masque du zle de la cause de Dieu,
enrl les sujets de mon pre, son lieutenant sur la terre, et vous les
avez ameuts ici contre la paisible autorit du ciel et du roi.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Mon noble lord Lancastre, je ne suis point ici
arm contre l'autorit de votre pre; mais, comme je l'ai dit  milord
Westmoreland, c'est le mauvais gouvernement des temps actuels qui, d'un
commun accord, nous assemble et nous oblige  nous serrer sous cette
forme irrgulire, pour maintenir notre sret. J'ai envoy  Votre
Grce le dtail et les articles de nos griefs, ceux que la cour a
repousss avec mpris, et qui ont produit cette hydre, fille monstrueuse
de la guerre. Vous pouvez fermer d'un sommeil magique ses yeux
menaants, en nous accordant nos justes et lgitimes demandes; et
aussitt la fidle obissance, gurie de cette fureur insense,
s'abaissera avec soumission aux pieds de la majest.

MOWBRAY.--Sur le refus, nous sommes rsolus d'essayer notre fortune,
jusqu' ce que le dernier de nous prisse.

HASTINGS.--Et quand nous pririons ici, d'autres nous suppleront dans
une seconde tentative; s'ils succombent, ils en auront d'autres pour les
suppler  leur tour: ainsi se perptuera une succession de malheurs, et
d'hritiers en hritiers cette querelle se transmettra tant que
l'Angleterre verra natre des gnrations nouvelles.

LANCASTRE.--Vous tes trop lger, Hastings, infiniment trop lger pour
sonder ainsi la profondeur des sicles  venir.

WESTMORELAND.--Votre Grce voudrait-elle leur rpondre positivement et
leur dire jusqu' quel point vous approuvez leurs articles?

LANCASTRE.--Je les approuve tous et je les accorde volontiers, et je
jure ici par l'honneur de mon sang, que les intentions de mon pre ont
t mal interprtes; je conviens aussi que quelques-uns de ceux qui
l'entourent ont outre-pass ses intentions et abus de son autorit.
Milord, ces griefs seront redresss sans dlai; sur mon me, ils le
seront. Veuillez renvoyer vos troupes dans leurs diffrents comts,
comme nous allons faire nous-mmes; et ici, entre les deux armes,
embrassons-nous et buvons ensemble comme des amis, afin que tous nos
soldats puissent reporter chez eux ce qu'ils auront vu par leurs yeux,
des tmoignages de notre rconciliation et de notre amiti.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Je reois votre parole de prince de rformer ces
abus.

LANCASTRE.--Je vous la donne et je la tiendrai; et sur cette promesse,
je porte cette sant  Votre Grce.

HASTINGS, _ un officier_.--Allez, capitaine, et annoncez  nos soldats
les nouvelles de la paix; qu'ils reoivent leur solde et qu'ils partent:
je sais qu'ils en seront trs-satisfaits.--Hte-toi, capitaine.

(Le capitaine sort.)

L'ARCHEVQUE D'YORK.--A vous, mon noble lord Westmoreland.

WESTMORELAND.--Je vous fais raison; et si vous saviez combien il m'en a
cot de peines pour former cette paix, vous boiriez  ma sant de grand
coeur; mais mon amiti pour vous se fera bientt mieux connatre.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Je n'en doute point.

WESTMORELAND.--J'en suis bien joyeux.--A votre sant, mon cher cousin,
lord Mowbray.

MOWBRAY.--Vous me souhaitez la sant fort  propos; car je viens de me
sentir tout d'un coup assez malade.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Avant un malheur les hommes se sentent toujours
joyeux: mais la tristesse est un prsage de bonheur.

WESTMORELAND.--Eh bien, cher cousin, soyez donc gai, puisqu'une
tristesse soudaine doit faire supposer qu'il vous arrivera demain
quelque bonheur.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Croyez-moi, je me sens l'esprit plus lger que
jamais.

MOWBRAY.--Tant pis, si votre rgle est juste.

(Acclamation derrire le thtre.)

LANCASTRE.--On vient de leur annoncer la paix: coutez; quelles
acclamations!

MOWBRAY.--Ces cris eussent t bien rjouissants aprs la victoire.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Une paix est une conqute. Les deux partis sont
noblement vaincus sans qu'aucun y perde.

LANCASTRE, _ Westmoreland_.--Allez, milord, qu'on licencie aussi notre
arme. (_Westmoreland sort._)--(_ York_.) Et consentez, mon digne lord,
 ce que les troupes dfilent devant nous, afin que nous apprenions par
nos yeux  quels hommes nous aurions eu affaire.

L'ARCHEVQUE D'YORK, _ Hastings_.--Lord Hastings, allez, et avant de
licencier nos soldats, qu'on les fasse dfiler prs de nous.

(Hastings sort.)

LANCASTRE.--Je me flatte, milord, que nous reposerons ensemble cette
nuit. (_Rentre Westmoreland._) Eh bien, cousin, pourquoi notre arme
demeure-t-elle sous les armes?

WESTMORELAND.--Les chefs ayant reu de vous l'ordre de ne pas bouger, ne
veulent pas partir qu'ils ne reoivent de votre bouche un ordre
contraire.

LANCASTRE.--Ils connaissent leur devoir.

(Rentre Hastings.)

HASTINGS.--Milord, notre arme est dj disperse, et comme de jeunes
taureaux dtachs du joug, ils prennent leur course  l'est,  l'ouest,
au nord, au sud.

WESTMORELAND.--Bonne nouvelle, milord Hastings: et en consquence je
vous arrte comme coupable de haute trahison,--et vous aussi, lord
archevque,--et vous aussi, lord Mowbray. Je vous accuse tous deux de
trahison capitale.

MOWBRAY.--Est-ce l un procd juste et honorable?

WESTMORELAND.--Et votre assemble l'est-elle?

L'ARCHEVQUE D'YORK, _au prince_.--Voulez-vous violer ainsi votre
parole?

LANCASTRE.--Je ne me suis point engag envers toi. Je vous ai promis la
rforme des abus dont vous vous tes plaints: et sur mon honneur,
j'excuterai cette rforme avec l'exactitude la plus religieuse. Mais
pour vous, rebelles, prparez-vous  subir le salaire que mritent la
rvolte et une conduite telle que la vtre. Vous avez rassembl cette
arme avec la plus grande lgret, vous l'avez conduite ici pleins
d'esprances folles, et vous venez de la licencier comme des
imbciles.--Qu'on batte le tambour et qu'on poursuive les bandes
errantes et disperses: c'est le ciel qui  notre place a combattu
aujourd'hui sans danger.--Que quelques-uns de vous gardent ces tratres,
jusqu' l'chafaud, lit fatal o la trahison vient toujours rendre son
dernier soupir.

(Tous sortent.)


SCNE III

_Entrent_ FALSTAFF ET COLEVILLE.


FALSTAFF.--Quel est votre nom, monsieur? Votre titre? Et de quel endroit
tes-vous, je vous prie?

COLEVILLE.--Je suis chevalier, monsieur, et je m'appelle Coleville de la
Valle.

FALSTAFF.--Ainsi Coleville est votre nom, chevalier votre titre, et la
Valle votre demeure. Le nom de Coleville vous restera, tratre sera
votre titre et le cachot sera votre demeure, demeure assez profonde.
Ainsi vous ne changerez point de nom et vous serez toujours Coleville de
la Valle.

COLEVILLE.--N'tes-vous pas sir Jean Falstaff?

FALSTAFF.--Je le vaux bien toujours, monsieur, qui que je puisse tre.
Vous rendez-vous, monsieur, ou bien faudra-t-il que je sue pour vous y
forcer? Si tu me fais suer, les larmes de tes amis me le payeront: ils
pleureront ta mort. Ainsi songe  avoir peur et  trembler, et
soumets-toi  ma clmence.

COLEVILLE.--Je crois que vous tes le chevalier Falstaff, et, dans cette
ide, je me rends  vous.

FALSTAFF.--J'ai une cole entire de langues dans mon ventre, et il n'y
en a pas une qui sache dire autre chose que mon nom. Si je n'avais qu'un
ventre ordinaire, je serais simplement l'homme le plus actif qu'il y et
en Europe; mais mon ventre, mon ventre, mon ventre me perd.--Oh! voil
notre gnral.

(Entrent le prince Jean de Lancastre, Westmoreland et d'autres
personnes.)

LANCASTRE.--La premire chaleur est passe; ne poursuivez pas plus loin
 prsent. Rassemblez les troupes, mon cher cousin Westmoreland.
(_Westmoreland sort._) A prsent, Falstaff, qu'tes-vous devenu pendant
tout ce temps-ci? Quand tout est fini, c'est alors que vous paraissez.
Sur ma parole, ces tours de paresseux vous fileront un jour ou l'autre
quelque corde.

FALSTAFF.--Je serais bien fch, mon prince, d'en agir autrement. Je
n'ai encore connu d'autre rcompense de la valeur que les rebuts et les
reproches. Me prenez-vous pour une hirondelle, une flche, ou un boulet
de canon? Puis-je donner  mes pauvres vieux mouvements la rapidit de
la pense? Je suis arriv ici avec toute la clrit qui m'tait
possible. J'ai coul  fond cent quatre-vingt et tant de postes; et
aprs cela, tout harass que je suis, j'ai encore dans ma pure et
immacule valeur, pris sir Jean Coleville de la Valle, un des plus
terribles chevaliers, des plus vaillants ennemis qu'on puisse
rencontrer: mais aprs tout, quel mrite y a-t-il  cela? Il ne m'a pas
plutt vu, qu'il s'est rendu: de faon que je puis bien dire, avec le
clbre nez crochu de Rome: Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.

LANCASTRE.--Grce  sa courtoisie, plus qu' votre valeur.

FALSTAFF.--Je n'en sais rien; mais le voil toujours, et c'est  vous
que je le remets, et je supplie en grce Votre Altesse que cette action
soit enregistre parmi les autres faits de cette journe: ou bien, sur
mon Dieu, je la ferai mettre dans une ballade spciale, avec mon
portrait en tte, o l'on verra Coleville baisant mon pied: et quand
vous m'aurez forc  prendre ce parti, si vous ne paraissez pas tous
auprs de moi aussi minces que des pices de deux sous dores, et si,
plac dans le ciel pur de la gloire, je ne vous surpasse pas alors en
clat, comme la pleine lune surpasse les petites tincelles du
firmament, semblables prs d'elle  des ttes d'pingles, ne croyez
jamais  la parole d'un chevalier. C'est pourquoi, laissez-moi jouir de
mes droits, et souffrez que le mrite monte.

LANCASTRE.--Le tien est trop pesant pour monter.

FALSTAFF.--Eh bien! qu'il brille donc.

LANCASTRE.--Il est trop opaque.

FALSTAFF.--Enfin, qu'il lui arrive donc quelque chose, mon cher lord,
qui me fasse du bien: aprs cela, donnez-lui le nom que vous voudrez.

LANCASTRE.--Est-ce toi qui t'appelles Coleville?

COLEVILLE.--Oui, milord.

LANCASTRE.--Tu es un fameux rebelle, Coleville.

FALSTAFF.--Et c'est un fameux fidle sujet qui l'a pris.

COLEVILLE.--Je ne suis, milord, que ce que sont les chefs qui m'ont
conduit ici. S'ils avaient voulu suivre mes conseils, vous les auriez
achets plus cher que vous n'avez fait.

FALSTAFF.--Je ne sais pas combien ils se sont vendus; mais pour toi,
comme un bon garon, tu t'es donn gratis, et je te remercie du prsent
que tu m'as fait de toi.

(Entre Westmoreland.)

LANCASTRE.--A-t-on cess la poursuite?

WESTMORELAND.--On a fait retraite et on va s'occuper de l'excution des
rebelles.

LANCASTRE.--Envoyez Coleville avec ses confdrs  York, pour y tre
excut sur-le-champ. Vous, Blount, conduisez-le hors d'ici, et voyez 
ce qu'il soit bien gard.... (_Quelques-uns sortent avec Coleville._) A
prsent htons-nous de partir pour la cour, mes lords, car j'apprends
que mon pre est trs-malade. La nouvelle de nos succs nous devancera
auprs de Sa Majest. Ce sera vous, cousin, qui vous chargerez de la lui
porter pour le ranimer, tandis que nous vous suivrons sans nous presser.

FALSTAFF.--Milord, je vous en supplie, permettez-moi de traverser le
comt de Glocester, et quand vous arriverez  la cour, je vous en
conjure, faites un bon rapport de moi, mon prince.

LANCASTRE.--Allez, portez-vous bien, Falstaff; pour moi, comme c'est
aussi mon caractre, je parlerai de vous mieux que vous ne mritez.

(Il sort.)

FALSTAFF.--Je vous souhaiterais seulement de l'esprit, cela vaudrait
mieux que votre duch. De bonne foi, ce jeune homme au sang-froid ne
m'aime point, il est impossible de le faire rire: mais il n'y a rien
d'tonnant, cela ne boit pas de vin. Vous ne verrez jamais aucun de ces
graves petits garons tourner  bien, car leur maigre boisson leur
refroidit tellement le sang, que, joignez  cela tous leurs repas de
poisson, ils tombent dans des espces de ples couleurs masculines, et
quand ils se marient ils ne font que des femelles. Ce sont pour la
plupart des sots et des lches, comme le seraient quelques-uns de nous
si nous ne nous mettions pas le feu dans le ventre. Une bonne bouteille
de vin de Xrs produit deux grands effets: 1 elle monte  la tte et
s'empare de mon cerveau, o elle dessche toutes les vapeurs crues,
paisses et sottes qui l'environnent. Elle rend la conception vive,
lgre, la remplit de tournures soudaines, animes, charmantes, qui,
communiques  la voix, naissent au moyen de la langue en excellentes
saillies. Le second avantage qu'on retire de ce recommandable vin de
Xrs, c'est qu'il vous rchauffe le sang, qui, auparavant froid et
tranquille, laissait le foie ple et blafard, ce qui est la marque
vidente de la pusillanimit et de la lchet: mais le Xrs le
rchauffe, et le fait courir de l'intrieur aux extrmits extrieures:
il allume la figure qui, comme un phare, avertit tout le reste de ce
petit royaume, l'homme, de prendre les armes: et alors la troupe des
esprits vitaux, et autres moindres habitants de l'intrieur des terres
vous viennent en grand nombre se porter vers leur capitaine, le coeur,
qui, fier et enfl de cette suite nombreuse, excute tout ce qu'on veut
en fait d'actions de courage; et toute cette valeur vient du Xrs; de
faon que la plus grande science dans les armes n'est rien, sans un peu
de vin d'Espagne. C'est lui qui la met en mouvement; et le plus grand
savoir n'est qu'un trsor gard par le diable jusqu' ce que le vin
d'Espagne le fasse sortir de l'inaction, le mette en usage et en valeur.
Aussi voil pourquoi le prince Henri est brave; il avait naturellement
hrit de son pre un sang morne et froid; mais il l'a si bien cultiv,
travaill et engraiss, comme on fait une terre sche, maigre et
strile,  force de s'accoutumer  boire du bon, du vrai et fertile vin
d'Espagne, et  bonnes doses, qu'il est devenu chaud et trs-vaillant.
Si j'avais mille fils, le premier principe que je leur donnerais serait
de renoncer  toute maigre boisson, et de s'adonner au vin d'Espagne.
(_Entre Bardolph._) Eh bien, Bardolph, quelles nouvelles?

BARDOLPH.--L'arme est tout  fait licencie et partie.

FALSTAFF.--Soit, qu'elle aille: pour moi je vais repasser par le comt
de Glocester, et l, rendre une petite visite  matre Robert Shallow,
cuyer. Je le tiens dj comme une cire que je faonne entre mes doigts,
et je ne tarderai pas  lui donner l'empreinte.--Allons, partons.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Westminster.--Appartement dans le palais.

_Entrent_ LE ROI HENRI, CLARENCE, LE PRINCE HUMPHREY, WARWICK, _et
autres personnes._


LE ROI.--Maintenant, lords, si le ciel donne une heureuse issue  la
sanglante querelle qui retentit  nos portes, nous conduirons notre
jeunesse sur de plus nobles champs de bataille, et nous ne manierons
plus que des armes sanctifies. Notre flotte est quipe, nos troupes
rassembles, les lieutenants qui doivent gouverner en notre absence
revtus des pouvoirs ncessaires; tout est au point o nous le dsirons:
seulement nous avons besoin d'un peu plus de forces personnelles, et
nous attendons aussi que les rebelles, maintenant arms, soient rentrs
sous le joug du gouvernement.

WARWICK.--Nous ne doutons pas que Votre Majest ne jouisse bientt de ce
double avantage.

LE ROI.--Humphrey de Glocester, mon fils, o est le prince votre frre?

GLOCESTER.--Je crois, seigneur, qu'il est all chasser  Windsor.

LE ROI.--Et avec qui?

GLOCESTER.--Je l'ignore, seigneur.

LE ROI.--Son frre Thomas de Clarence n'est-il pas avec lui?

GLOCESTER.--Non, mon bon seigneur, il est ici prsent.

CLARENCE.--Que veut de moi mon seigneur et mon pre?

LE ROI.--Je ne te veux que du bien, Thomas de Clarence. Par quel hasard
n'es-tu pas avec le prince ton frre? Il t'aime, Thomas, et tu le
ngliges. Tu es plac dans son affection plus avant qu'aucun de tes
frres: cultive-la, mon fils; et aprs que je serai mort, tu pourras
revtir entre sa puissance et tes autres frres le noble rle de
mdiateur. N'omets donc rien de ce qui peut lui plaire, n'mousse point
la vivacit de sa tendresse, et ne perds point l'avantage de ses bonnes
grces, en te montrant froid ou ngligent pour ce qu'il dsire; car il
est bienveillant pour qui sait le mnager par des soins: il a une larme
pour la piti, et une main ouverte comme le jour, quand la charit
l'attendrit. Et cependant si on l'irrite, il devient comme le rocher;
son humeur est aussi capricieuse que l'hiver, aussi soudaine que le coup
de la gele aux premiers rayons du jour. Il faut donc se conformer
soigneusement  son caractre. Quand vous le verrez dispos  la gaiet,
remontrez-lui ses fautes et toujours avec respect; s'il est mal dispos,
donnez-lui de l'espace et lchez-lui le cble, jusqu' ce que ses
passions, comme une baleine amene sur le sable, se soient consumes par
leurs propres efforts. Retiens cette leon, Thomas, et tu seras le
protecteur de tes amis, un cercle d'or qui unira tellement tous tes
frres, que jamais le vase o vient se mler leur sang ne sera bris par
le poison des mauvais conseils que les annes y verseront
ncessairement, dt-il le travailler aussi violemment que l'aconit ou la
poudre imptueuse.

CLARENCE.--Je le cultiverai avec tout le soin et toute la tendresse dont
je suis capable.

LE ROI.--Pourquoi, Thomas, n'es-tu pas avec lui  Windsor?

CLARENCE.--Il n'y est pas aujourd'hui; il dne  Londres.

LE ROI.--Et avec qui? peux-tu me le dire?

CLARENCE.--Avec Poins et le reste de cette bande qui ne le quitte pas.

LE ROI.--Le sol le plus gras est aussi celui qui produit le plus de
mauvaises herbes: il en est surcharg, lui, la noble image de ma
jeunesse. Aussi mes chagrins s'tendent par del l'heure de ma mort; et
des larmes de sang s'chappent de mon coeur, quand mon imagination me
fait concevoir les jours d'garement, les temps de corruption que vous
allez voir, lorsque je me serai endormi avec mes anctres; car, aussitt
que la violence de ses gots de dbauche n'aura plus de frein, que la
fougue et l'ardeur du sang seront ses seuls guides, lorsque le pouvoir
viendra se joindre  ses penchants dissolus, de quel essor ne
verrez-vous pas ses passions voler  la rencontre du pril et de la
chute dont il sera menac?

WARWICK.--Mon gracieux souverain, vous allez beaucoup trop loin: le
prince ne fait autre chose qu'tudier ses compagnons, comme on tudie
une langue trangre. Pour la bien comprendre, il est ncessaire d'en
voir et d'en apprendre jusqu'aux expressions les plus indcentes: une
fois qu'on y est parvenu, Votre Altesse sait qu'on n'en fait plus
d'autre usage que de les connatre pour les dtester. De mme, le
prince, quand il sera mri par l'ge, repoussera loin de lui ses
compagnons, comme on rejette ces termes grossiers; et leur souvenir
vivra seulement dans sa mmoire, comme une espce de rgle sur laquelle
il mesurera la conduite et la vie des autres, tirant ainsi avantage de
ses fautes passes.

LE ROI.--Il est rare que l'abeille abandonne le rayon de miel qu'elle a
dpos dans un cadavre. Qui entre l? Westmoreland!

(Entre Westmoreland.)

WESTMORELAND.--Sant  mon souverain! Et puisse un nouveau bonheur
s'ajouter encore  celui que je viens lui annoncer! Le prince Jean votre
fils baise les mains de Votre Grce. Mowbray, l'vque Scroop, Hastings
et tous les chefs, sont alls recevoir le chtiment des lois. Il n'y a
pas maintenant une seule pe rebelle hors du fourreau, et la paix
arbore partout son rameau d'olivier: Votre Majest pourra en particulier
lire  son loisir dans cet crit la manire dont a t conduite l'action
et en suivre toutes les circonstances.

LE ROI.--O Westmoreland: tu es l'oiseau d't, qui sur les pas de
l'hiver vient chanter la naissance du jour. Tenez: voici encore d'autres
nouvelles!

(Entre Harcourt.)

HARCOURT.--Le ciel garde Votre Majest d'avoir des ennemis; et lorsqu'il
s'en lvera contre vous, puissent-ils tomber comme ceux dont je viens
vous apprendre le sort! Le comte Northumberland, et le lord Bardolph 
la tte d'une arme nombreuse d'Anglais et d'cossais, ont t
totalement dfaits par le shrif de la province d'York. Ces dpches,
s'il vous plat de les lire, renferment dans le plus grand dtail toutes
les dispositions et les vnements du combat.

LE ROI.--Eh! pourquoi donc ces heureuses nouvelles me rendent-elles plus
malade? La fortune ne viendra-t-elle jamais les deux mains pleines? Ne
tracera-t-elle jamais ses plus belles paroles qu'en sombres caractres?
Tantt elle donne l'apptit, et refuse l'aliment; c'est le sort du
pauvre en sant; tantt elle offre un festin et retire l'apptit; c'est
le sort du riche, qui possde l'abondance et n'en jouit pas. Je devrais
en ce moment me rjouir  ces heureuses nouvelles, et c'est en ce moment
mme que je sens ma vue se troubler, et ma tte se perdre. Oh! Dieu,
venez  moi: je me trouve bien mal.

(Il tombe sans connaissance.)

GLOCESTER.--Que Votre Majest prenne courage!

CLARENCE.--O mon auguste pre!

WESTMORELAND.--Mon souverain, reprenez vos esprits, levez les yeux....

WARWICK.--Calmez-vous, princes: attendez; vous savez que ces accs lui
sont trs-ordinaires. loignez-vous de lui: donnez-lui de l'air: bientt
vous le verrez revenir  lui.

CLARENCE.--Non, non, il ne peut soutenir longtemps ces angoisses. Les
inquitudes et les peines continuelles de son me ont tellement us
l'enceinte qui devait les contenir, qu' travers sa mince paisseur, on
aperoit la vie prte  s'chapper.

GLOCESTER.--Le peuple m'pouvante de ses rcits: il a vu des animaux ns
sans pre, des productions monstrueuses de la nature. Les saisons ont
chang leur caractre; on dirait que l'anne, dans son cours, a trouv
certains mois endormis, et les a franchis d'un saut.

CLARENCE.--La rivire a prouv trois flux successifs que n'a spars
aucun reflux; et les vieillards, chroniques babillardes du temps pass,
disent que le mme phnomne arriva peu de temps avant que notre aeul,
le grand douard, ne tombt malade et ne mourt.

WARWICK.--Parlez plus bas, princes: le roi commence  reprendre ses
sens.

GLOCESTER.--Cette apoplexie sera srement le mal qui terminera ses
jours.

LE ROI.--Je vous prie, soulevez-moi, et m'emportez dans quelque autre
chambre.... Doucement, je vous en prie. (_On emporte le roi dans une
partie plus recule de la chambre, o on le place sur un lit._) Qu'on
n'y fasse aucun bruit, mes chers amis,  moins qu'une main secourable ne
rcre mes sens fatigus par quelque douce musique.

WARWICK.--Qu'on fasse venir des musiciens dans la chambre voisine.

LE ROI.--Placez ma couronne ici sur le chevet de mon lit.

CLARENCE.--Ses yeux se creusent, il change visiblement.

WARWICK.--Moins de bruit, moins de bruit.

(Entre Henri.)

HENRI.--Qui de vous a vu le duc de Clarence?

CLARENCE.--Me voici, mon frre, accabl de tristesse.

HENRI.--Comment, de la pluie sous les toits quand il n'y en a pas
dehors? Comment se porte le roi?

GLOCESTER.--Trs-mal.

HENRI.--Sait-il les bonnes nouvelles? Dites-les-lui.

GLOCESTER.--C'est en les apprenant que sa sant s'est si fort altre.

HENRI.--S'il est malade de joie, il se rtablira sans mdecin.

WARWICK.--Pas tant de bruit, milords.--Cher prince, parlez bas: le roi
votre pre est dispos  s'assoupir.

CLARENCE.--Retirons-nous dans l'autre chambre.

WARWICK.--Votre Grce voudrait-elle bien s'y retirer avec nous?

HENRI.--Non: je vais m'asseoir ici et veiller auprs du roi. (_Tous
sortent, except le prince._) Pourquoi la couronne, cette importune
camarade de lit, est-elle place sur son oreiller? O brillante
agitation, inquitude dore, combien de fois ne tiens-tu pas les portes
du sommeil toutes grandes ouvertes pendant des nuits sans repos!--Il
dort avec elle maintenant, mais non pas d'un sommeil si parfait et si
profondment doux que celui de l'homme qui, le front ceint d'un bonnet
grossier, ronfle pendant toute la dure de la nuit. O grandeur, quand de
ton poids tu presses celui qui te portes, tu te fais sentir  lui comme
une riche armure qui, dans la chaleur du jour, brle en mme temps
qu'elle dfend. Je vois prs des issues de son haleine un brin de duvet
qui demeure immobile. S'il respirait, cette plume lgre et mobile
serait ncessairement agite. Mon gracieux seigneur! mon pre!--Ce
sommeil est profond! En effet, c'est le sommeil qui a dtach pour
jamais ce cercle d'or du front de tant de rois d'Angleterre.--Ce que je
te dois ce sont des larmes, et la profonde douleur des affections du
sang; la nature, l'amour, la tendresse filiale te les payeront,  pre
chri, et avec abondance! Ce que tu me dois, c'est ta couronne royale
qu'hritier immdiat de ta place et de ton sang, je vois descendre
naturellement sur ma tte. (_Il la met sur sa tte._) Eh bien, l'y
voil: le ciel l'y maintiendra; et dt la force de l'univers entier se
runir dans le bras d'un gant, il ne m'arracherait pas cette couronne
hrditaire; je la tiens de toi et la laisserai aux miens, comme tu me
l'as laisse.

(Il sort.)

LE ROI.--Warwick! Glocester! Clarence!

(Rentrent Warwick et les autres.)

CLARENCE.--Le roi n'a-t-il pas appel?

WARWICK.--Que dsire Votre Majest? Comment se trouve Votre Grce?

LE ROI.--Pourquoi m'avez-vous laiss seul ici, milords?

CLARENCE.--Mon souverain, nous y avons laiss le prince mon frre; il a
voulu s'asseoir et veiller auprs de vous.

LE ROI.--Le prince de Galles? o est-il? que je le voie. Il n'est pas
ici.

WARWICK.--Cette porte est ouverte; il sera sorti de ce ct.

GLOCESTER.--Il n'a point pass par la chambre o nous nous tenions.

LE ROI.--O est la couronne? Qui l'a te de dessus mon oreiller?

WARWICK.--Nous l'y avons laisse, mon souverain, quand nous sommes
sortis.

LE ROI.--C'est le prince qui l'aura prise.--Allez; cherchez o il peut
tre.--Est-il donc si impatient, qu'il prenne mon sommeil pour la
mort?--Trouvez-le, lord Warwick; que vos reproches l'amnent ici.--Ce
procd de sa part s'unit  mon mal et hte ma fin.--Voyez, enfants, ce
que vous tes; avec quelle promptitude la nature se laisse aller  la
rvolte, ds que l'or devient l'objet de ses dsirs. C'est donc pour
cela que les pres insenss, dans leur inquite prvoyance, suspendent
leur sommeil pour se livrer  leurs penses, et brisent leur cerveau par
les soucis, leurs os par le travail! C'est donc pour cela qu'ils ont
rassembl et entass ces amas corrupteurs d'un or difficilement acquis!
C'est donc pour cela qu'ils se sont appliqus  former leurs enfants
dans la science et les exercices de la guerre! lorsque, semblables 
l'abeille, recueillant sur chaque fleur des sucs bienfaisants, nous
retournons  la ruche les cuisses charges de cire et la bouche de miel,
comme l'abeille, nous sommes tus pour notre salaire.--Cet amer
sentiment ajoute son poids  celui sous lequel va succomber un pre!
(_Rentre Warwick._) Eh bien, o est-il, ce fils qui ne veut pas attendre
que la maladie qui le sert en ait fini avec moi?

WARWICK.--Seigneur, j'ai trouv le prince dans la chambre voisine,
couvrant de larmes de tendresse son visage mu, et la douleur si
profondment empreinte dans tout son maintien, que la tyrannie, qui ne
s'est jamais dsaltre que de sang, aurait, en le voyant, lav son
poignard dans des larmes de piti.... Il vient.

LE ROI.--Mais pourquoi a-t-il emport ma couronne?--Ah! le voil!
(_Entre Henri._) Approche-toi de moi, Henri.--Vous, quittez la chambre
et laissez-nous seuls.

HENRI.--Je ne croyais pas que je dusse vous entendre encore.

LE ROI.--Ton dsir, Henri, a fait natre en toi cette pense.--Je
demeure trop longtemps prs de toi; je te fatigue.--Es-tu donc si press
de voir mon sige vide, que tu ne puisses t'empcher de t'investir de
mes dignits avant que ton heure soit venue? O jeune insens! tu aspires
 un pouvoir qui te perdra. Attends encore un moment; le nuage de mes
grandeurs n'est plus retenu dans sa chute que par un souffle si faible,
qu'il ne tardera pas  se dissoudre; le jour de ma vie s'obscurcit. Tu
as drob ce qui, dans quelques heures, t'appartenait sans reproche, et
 l'instant de ma mort tu as mis le sceau  mon attente. Ta vie a
clairement prouv que tu ne m'aimais pas, et tu as voulu que j'en
mourusse convaincu. Tu as cach dans tes penses un millier de poignards
que tu as aiguiss sur ton coeur de pierre, pour frapper la dernire
demi-heure de ma vie! Quoi, ne peux-tu m'accorder encore une demi-heure?
Eh bien, pars, va creuser toi-mme mon tombeau, et commande aux cloches
joyeuses d'annoncer  ton oreille non pas que je suis mort, mais que tu
es couronn; qu'au lieu des larmes qui devraient arroser mon char
funbre, coule le baume qui consacrera ta tte. Confonds seulement mes
restes dans une poussire oublie, et donne aux vers celui qui t'a donn
la vie. Arrache de leurs places mes officiers, viole mes dcrets; car le
temps est venu o l'on peut se moquer de toutes rgles; Henri V est
couronn. Lve-toi, folie; tombe, grandeur royale! Loin d'ici, vous
tous, sages conseillers, et vous, singes fainants, venez de tous les
pays vous rassembler  la cour d'Angleterre! Nations voisines,
purgez-vous de votre cume. Avez-vous quelque dbauch qui jure, boive,
danse et passe toute la nuit en orgies, qui vole, assassine et
renouvelle, sous des formes diffrentes, tous les crimes dj connus?
Flicitez-vous, il ne troublera plus votre paix. L'Angleterre va de ses
bienfaits redoubls secourir son triple forfait; l'Angleterre lui
donnera des emplois, des honneurs, de la puissance: car Henri V va
arracher  la licence la muselire qui la contenait, et ce chien
fougueux va pouvoir  son gr entamer de sa dent la chair de l'innocent.
O mon pauvre royaume, encore languissant des coups de la guerre civile,
si tous mes soins n'ont pu te garantir des excs de la dbauche et du
vice, que deviendras-tu, quand la dbauche sera ton unique souci? Oh! tu
redeviendras un dsert, peupl de loups, tes anciens habitants.

HENRI, _se mettant  genoux_.--Oh! pardonnez-moi, mon souverain.--Sans
mes larmes, l'humide obstacle qui m'a coup la parole, j'aurais prvenu
cette amre et dchirante rprimande, avant que la douleur se ft mle
 vos paroles, et que j'eusse entendu tout ce que je viens
d'entendre.--Voil votre couronne, et que celui qui porte la couronne
ternelle vous conserve longtemps celle-ci! Si je l'aime autrement que
comme le gage de votre valeur et de votre renomme, que jamais je ne me
relve de cette posture soumise, honorable tmoignage de respect que
m'enseigne le sincre et profond sentiment de mon devoir! Le ciel sait,
lorsque entr dans ce lieu, je vis Votre Majest entirement prive de
respiration, de quel froid mortel fut saisi mon coeur! Si je mens  la
vrit, oh! puiss-je mourir au milieu du dsordre de ma vie actuelle,
sans que jamais ma vie apprenne au monde incrdule le noble changement
rsolu dans mon me! Venant pour vous voir et vous croyant mort (presque
mort moi-mme,  mon souverain, de l'ide que vous l'tiez), j'ai
adress la parole  cette couronne, comme si elle et pu m'entendre, et
je lui faisais ces reproches: Les inquitudes qui t'accompagnent ont
pris pour aliment la sant de mon pre. Ainsi donc, toi qui es compose
de l'or le plus pur, de toutes les sortes d'or tu es le pire. Un or d'un
degr moins raffin devient bien plus prcieux, puisqu'il conserve la
vie quand la mdecine l'a rendu potable; mais toi, le plus fin, le plus
honor, le plus clbre de tous, tu dvores celui qui te porte. C'tait
en l'accusant ainsi, mon trs-honor souverain, que je l'ai pose sur ma
tte, pour m'essayer avec elle comme avec un ennemi qui avait, sous mes
yeux mmes, donn la mort  mon pre: sujet de plainte pour un fidle
hritier! Mais si sa possession a souill mon me d'un seul sentiment de
joie, ou enfl mes penses d'aucun mouvement d'orgueil; si aucun
sentiment de rvolte ou de vaine prsomption m'inspira l'ide de saluer
sa puissance du moindre mouvement d'affection, que le ciel l'loigne
pour jamais de ma tte, et me rende semblable au plus misrable des
vassaux qui se prosternent devant elle avec crainte et respect!

LE ROI.--O mon fils! c'est le ciel qui t'a inspir l'ide de l'emporter
d'ici, pour te fournir une nouvelle occasion de mieux regagner l'amour
de ton pre, en te justifiant avec autant de sagesse. Approche, Henri,
assieds-toi prs de mon lit; coute le dernier conseil, je crois, que je
doive jamais te donner. Le ciel sait, mon fils, par quelles voies
dtournes, par quels obliques et tortueux sentiers je suis parvenu 
cette couronne; et je sais, moi, avec combien d'inquitudes ma tte l'a
porte: elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus honore, mieux
affermie: car les reproches que m'a cots sa conqute vont s'ensevelir
avec moi dans la terre. Elle n'a paru en moi qu'un honneur arrach d'une
main violente, et un grand nombre de ceux qui m'environnaient me
reprochaient le secours qu'ils m'avaient prt pour m'en rendre matre.
De l naissaient les querelles et l'effusion du sang qui chaque jour
venaient troubler une paix imaginaire; tu vois avec quel pril j'ai
soutenu ces audacieuses menaces. Tout mon rgne n'a t, pour ainsi
dire, qu'une scne o ce mme sujet a t continuellement mis en action;
mais aujourd'hui, ma mort change l'tat des choses, car ce qui pour moi
n'tait qu'un bien acquis par la force tombe sur ta tte par un droit
plus lgitime; tu reois et tu portes le diadme en vertu d'un titre
hrditaire. Cependant, quoique tu sois plus affermi sur le trne que je
n'ai pu l'tre, tu ne l'es pas assez, tant que les ressentiments sont
encore tout frais; et tous tes amis, ceux dont tu dois faire tes amis,
n'ont t que tout rcemment dpouills de leur aiguillon et de leurs
dents, dont la criminelle assistance avait fait mon lvation et dont la
force pouvait me donner la crainte d'tre renvers. Pour l'viter, j'ai
dtruit les uns, et j'avais form le dessein de conduire les autres  la
Terre sainte, de crainte que le repos et le loisir de la paix ne leur
donnassent la tentation d'examiner de trop prs ma situation. Que ton
soin, mon cher Henri, soit donc d'occuper dans des guerres trangres
ces esprits inquiets, afin d'user, dans une action porte hors de ce
royaume, le souvenir des temps passs.--Je voudrais te parler encore;
mais mes poumons sont tellement affaiblis, qu'il ne me reste plus
d'haleine, et que la parole me manque entirement. Oh! que Dieu me
pardonne les moyens qui m'ont conduit  la couronne, et m'accorde que tu
la puisses possder en paix!

HENRI.--Mon bien-aim souverain, vous l'avez gagne, vous l'avez porte,
vous l'avez soutenue, et vous me la donnez. Ma possession doit donc tre
lgitime et paisible; et je promets de la dfendre avec des efforts plus
qu'ordinaires contre l'univers entier.

(Entrent le lord Jean de Lancastre, Warwick et autres lords.)

LE ROI.--Tenez, tenez, voil mon fils Jean de Lancastre.

LANCASTRE.--Sant, paix et bonheur  mon auguste pre!

LE ROI.--Tu m'apportes,  mon fils Jean, le bonheur et la paix: mais
pour la sant, hlas! elle s'est envole sur ses jeunes ailes loin de ce
tronc dessch et fltri: tu le vois, ma tche en ce monde touche  sa
fin.--O est milord Warwick?

HENRI.--Milord Warwick!

LE ROI.--Est-il quelque nom particulier attach  l'appartement o je me
suis vanoui la premire fois?

WARWICK.--On l'appelle Jrusalem, mon noble prince.

LE ROI.--Dieu soit lou! C'est l que ma vie doit finir. Il y a
plusieurs annes qu'on m'a prdit que je ne mourrais que dans Jrusalem:
je crus  tort que ce serait dans la Terre sainte; mais portez-moi dans
cette chambre: je veux qu'on m'y place: c'est dans cette Jrusalem que
Henri mourra.

(Tous sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                           ACTE CINQUIME


SCNE I

Dans le comt de Glocester; une salle de la maison de Shallow.

_Entrent_ SHALLOW, FALSTAFF, BARDOLPH, LE PAGE.


SHALLOW.--Par la corbleu, chevalier, vous ne vous en irez pas ce soir.
(_Appelant._) Hol, Davy! m'entends-tu?

FALSTAFF.--Il faut que vous m'excusiez, matre Robert Shallow.

SHALLOW.--Je ne vous excuserai point; vous ne serez point excus: on
n'admettra point d'excuses: il n'y a pas d'excuses qui tiennent: vous ne
serez point excus. H! Davy!

(Entre Davy.)

DAVY.--Me voil, monsieur!

SHALLOW.--Davy, Davy, Davy.--Attendez un peu, Davy; attendez que je voie
un peu,--oui c'est cela; dites  Guillaume le cuisinier, dites-lui qu'il
vienne me parler.--Sir Jean, vous ne serez point excus.

DAVY.--Vraiment, monsieur, je vous le dirai, ces ordonnances-l ne
sauraient s'excuter.--Et puis encore autre chose; est-ce en froment que
nous smerons la grande pice de terre?

SHALLOW.--En froment rouge, Davy; mais appelez-moi Guillaume le
cuisinier: n'avez-vous pas des pigeonneaux?

DAVY.--Oui-da, monsieur. Voici aussi le mmoire du marchal, pour les
fers de chevaux et les socs de charrue.

SHALLOW.--Voyez  quoi il se monte et qu'on le paye:--sir Jean, vous ne
serez point excus.

DAVY.--Monsieur, il faut de toute ncessit un cercle neuf au
baquet.--Et puis encore, monsieur, voulez-vous qu'on retienne 
Guillaume quelque chose sur ses gages, pour le sac qu'il a perdu l'autre
jour  la foire de Hinckley?

SHALLOW.--Certainement il m'en rpondra.--Quelques pigeons, Davy, une
couple de petites poulardes fines, un gigot de mouton, et puis aprs
quelques petites drleries, dis cela  Guillaume.

DAVY.--L'homme de guerre restera-t-il ici  coucher, monsieur?

SHALLOW.--Oui, Davy, je veux le bien traiter; un ami  la cour vaut
mieux qu'un penny dans la poche. Traite bien ses gens, Davy; car ce sont
de fieffs coquins, qui pourraient mordre en arrire.

DAVY.--Pas plus toujours qu'ils ne sont mordus eux-mmes, leur linge est
joliment sale.

SHALLOW.--Bien trouv, Davy; allons,  ton affaire, Davy.

DAVY.--Je vous serais bien oblig, monsieur, de vouloir bien protger
Guillaume Visor de Woncot, contre Clment Perkers de la Colline.

SHALLOW.--Il y a dj bien des plaintes, Davy, contre ce Visor; ce Visor
est,  ma connaissance, un grand coquin!

DAVY.--J'en conviens avec Votre Seigneurie, monsieur, c'est un coquin:
cependant  Dieu ne plaise qu'un coquin ne puisse pas obtenir quelque
protection  la prire de son ami. Un honnte homme, monsieur, est en
tat de se dfendre lui-mme, et un coquin n'a pas cet avantage. Il y a
huit ans, monsieur, que je sers fidlement Votre Seigneurie, et si je
n'ai pas le crdit, une fois ou deux par quartier, de faire avoir le
dessus  un coquin contre un honnte homme, il faut convenir que j'ai
bien peu de crdit auprs de Votre Seigneurie. Ce coquin est un honnte
ami  moi, monsieur, c'est pourquoi je supplie Votre Seigneurie de lui
accorder sa protection.

SHALLOW.--Allons, c'est bon, il ne lui arrivera pas de mal. Aie soin de
tout, Davy.--O tes-vous, sir Jean? Allons, quittez-moi ces bottes:
donnez-moi la main, monsieur Bardolph.

BARDOLPH.--Je suis bien charm de voir Votre Seigneurie.

SHALLOW.--Je te remercie de tout mon coeur, mon cher matre Bardolph: et
toi aussi (_au page_), mon grand garon, sois le bienvenu. Allons, sir
Jean.

(Shallow sort.)

FALSTAFF.--Je vous suis, mon cher matre Robert Shallow.--Bardolph,
donnez un coup d'oeil  nos chevaux. (_Bardolph et le page sortent._) Si
l'on me coupait en morceaux, on pourrait faire de moi quatre douzaines
d'chalas barbus comme matre Shallow. C'est quelque chose d'admirable 
voir que la parfaite concordance de l'esprit de ses gens avec le sien.
Eux,  force de l'avoir devant les yeux, se comportent comme de sots
juges de paix; et lui,  force de converser avec eux, il a pris la
tournure d'un valet de juge: leurs esprits se sont si bien unis et
confondus par cette socit habituelle, qu'ils se jettent tous dans la
mme direction, comme une troupe d'oies sauvages. Si j'avais une affaire
auprs de matre Shallow, je flatterais ses gens sur le crdit qu'ils
ont auprs de leur matre; si j'en avais une avec ses gens, je
chatouillerais matre Shallow de l'ide qu'il n'y a pas d'homme au monde
qui ait plus d'autorit sur ses domestiques. Ce qu'il y a de certain,
c'est que les manires ou habiles ou sottes se gagnent comme les
maladies par la communication: c'est pourquoi les hommes doivent bien
prendre garde  ceux qu'ils frquentent.--Je veux tirer de ce Shallow de
quoi tenir le prince Henri dans un accs de rire non interrompu pendant
la dure de six mois, c'est--dire environ le temps de quatre
plaidoiries, ou de deux procdures; et ce rire-l sera sans vacations.
Oh! c'est quelque chose d'tonnant que l'effet d'un mensonge appuy d'un
long jurement, ou d'une plaisanterie faite d'un air triste, sur un
gaillard qui n'a pas encore senti les paules lui faire mal. Oh! vous le
verrez rire jusqu' ce que son visage se dforme comme un manteau
mouill mis de travers.

SHALLOW, _derrire le thtre_.--Sir Jean!

FALSTAFF.--Je suis  vous, matre Shallow. Je suis  vous, matre
Shallow.

(Il sort.)


SCNE II

A Westminster; un appartement du palais.

LE COMTE DE WARWICK ET LE GRAND JUGE.


WARWICK.--Qu'est-ce, milord grand juge, o allez-vous?

LE JUGE.--Comment se porte le roi?

WARWICK.--Que trop bien. Tous ses maux sont finis.

LE JUGE.--Il n'est pas mort, j'espre?

WARWICK.--Il a termin son voyage en ce monde. Il ne vit plus pour nous.

LE JUGE.--J'aurais voulu que Sa Majest m'et mand avant de mourir. Le
zle intgre avec lequel je l'ai servi pendant sa vie me laisse expos 
tous les traits de l'injustice.

WARWICK.--En effet, je crois que le jeune roi ne vous aime pas.

LE JUGE.--Je sais qu'il ne m'aime pas; aussi je m'arme de courage pour
soutenir d'un front serein le poids des circonstances; elles ne peuvent
me menacer d'une disgrce plus affreuse que celle que me peint mon
imagination.

(Entrent le prince Jean de Lancastre, Glocester, Clarence et autres
lords.)

WARWICK.--Voici les enfants affligs de feu Henri. Oh! plt au ciel que
le Henri qui est vivant et le caractre du moins estimable de ces trois
princes! Combien de nobles conserveraient leurs emplois, qui vont
devenir le butin d'hommes de la plus vile espce?

LE JUGE.--Hlas! je crains bien que tout l'Etat ne soit boulevers.

LANCASTRE.--Bonjour, cousin Warwick.

GLOCESTER ET CLARENCE.--Bonjour, cousin.

LANCASTRE.--Nous nous abordons comme des hommes qui ont perdu l'usage de
la parole.

WARWICK.--Nous pourrions bien le retrouver; mais ce que nous aurions 
dire est trop triste, pour souffrir de longs discours.

LANCASTRE.--Allons! que la paix soit avec celui qui nous cause cette
tristesse!

LE JUGE.--Que la paix soit avec nous, et nous prserve de devenir plus
tristes encore!

GLOCESTER.--O mon cher lord! vous avez en effet perdu un ami; et
j'oserais jurer que vous n'avez pas emprunt le masque de la douleur:
srement celle que vous montrez est sentie et bien sincre.

LANCASTRE.--Quoique nul homme dans ce royaume ne puisse savoir au juste
quel sera son sort, cependant vous tes celui qui a le moins  esprer.
J'en suis afflig: je voudrais bien qu'il en ft autrement.

CLARENCE.--Il faut maintenant que vous ayez des gards pour sir Jean
Falstaff. Il nage contre le cours qu'a suivi votre mrite.

LE JUGE.--Aimables princes, ce que j'ai fait, je l'ai fait en tout
honneur, et conduit par l'impartiale direction de ma conscience, et vous
ne m'en verrez jamais solliciter le pardon par de honteuses et inutiles
supplications. Si la fidlit et l'irrprochable innocence ne suffisent
pas  me dfendre, j'irai trouver mon matre le roi mort, et je lui
dirai qui m'envoie aprs lui.

WARWICK.--Voici le prince.

(Entre Henri V.)

LE JUGE.--Salut! Que le ciel conserve Votre Majest!

LE ROI.--Ce vtement somptueux et nouveau pour moi, la majest, ne m'est
pas aussi lger que vous pouvez le croire.--Mes frres, votre tristesse
est mle de quelque crainte. Mais c'est ici la cour d'Angleterre et non
la cour de Turquie. Ce n'est point un Amurat qui succde  un Amurat;
c'est Henri qui succde  Henri.--Cependant, soyez tristes, mes bons
frres; car il faut l'avouer, cette tristesse vous sied; la douleur se
montre en vous d'un air si noble que je veux en imiter l'exemple, et la
conserver au fond de mon me. Soyez donc tristes, mais pas plus, mes
bons frres, que vous ne devez l'tre, d'un fardeau qui nous est impos
en commun. Quant  moi, j'en atteste le ciel, je vous demande d'tre
assurs que je serai votre pre et votre frre  la fois. Chargez-vous
seulement de m'aimer, et moi je me charge de tous vos autres soins.
Cependant pleurez Henri mort: je veux le pleurer aussi: mais vous avez
un Henri vivant, qui pour chacune de vos larmes vous rendra autant
d'heures de bonheur.

LANCASTRE ET LES AUTRES.--Nous n'attendons pas moins de Votre Majest.

LE ROI, _les considrant l'un aprs l'autre_.--Vous me regardez d'un air
inquiet; (_au juge_) et vous plus que les autres; vous tes, je crois,
bien sr que je ne vous aime pas.

LE JUGE.--Je suis sr que, si l'on me rend la justice qui m'est due,
Votre Majest n'a nul motif lgitime de me har.

LE ROI.--Non? Comment un prince lev dans de si hautes esprances
pourrait-il oublier des affronts tels que ceux que vous m'avez fait
subir? Quoi! rprimander, maltraiter de paroles, envoyer rudement en
prison l'hritier prsomptif de l'Angleterre! cela se pourrait-il
aisment supporter? cela peut-il tre lav dans le Lth? cela peut-il
tre pardonn?

LE JUGE.--Je reprsentais alors la personne de votre pre. L'image de sa
puissance rsidait en moi; et au moment o je dispensais sa loi, o
j'tais occup tout entier des intrts publics, il plut  Votre Altesse
d'oublier ma place, la majest de la loi, l'autorit de la justice, et
l'image du souverain que je reprsentais; et elle me frappa sur le sige
mme o je rendais un arrt! Alors je dployai contre vous, comme
criminel envers votre pre, toute la hardiesse de mon autorit, et je
vous fis emprisonner. Si ma conduite fut blmable, consentez donc,
aujourd'hui que vous portez le diadme,  voir votre fils mpriser vos
dcrets, arracher la justice de votre respectable tribunal, ddaigner la
loi dans son cours, mousser le glaive qui protge la paix et la sret
de votre personne, que dis-je? conspuer votre royale image, et insulter
 vos oeuvres dans un second vous-mme. Interrogez vos penses de roi,
placez-vous dans cette position: soyez aujourd'hui le pre, et
figurez-vous que vous avez un fils; que vous apprenez qu'il a profan
votre dignit  cet excs, que vous voyez vos plus redoutables lois
mprises avec tant de lgret, et vous-mme ddaign  ce point par un
fils: et ensuite imaginez-vous que je remplis votre rle, et que c'est
au nom de votre autorit que j'impose, avec douceur, silence  votre
fils: aprs cet examen de sang-froid, jugez-moi, et dites-moi, comme il
convient  votre condition de roi, ce que j'ai fait de malsant  ma
place,  mon caractre, ou  la majest de mon souverain?

LE ROI.--Vous avez raison, juge, et vous avez pes les choses comme vous
le deviez. En consquence, continuez de tenir la balance et le glaive;
et je souhaite qu'lev de jour en jour  de plus grands honneurs, vous
viviez assez pour voir un de mes fils vous offenser, et vous obir,
comme j'ai fait; puiss-je vivre aussi pour lui rpter les paroles de
mon pre: Je suis heureux d'avoir un magistrat assez courageux pour
oser exercer la justice sur mon propre fils; et je ne suis pas moins
heureux d'avoir un fils qui se dpouille ainsi de sa dignit entre les
mains de la justice.--Vous m'avez mis en prison: c'est pour cela que je
mets en votre main le glaive sans tache que vous avez accoutum de
porter, en vous rappelant que vous devez en user avec la mme fermet,
la mme justice, la mme impartialit que vous avez employes avec moi.
Voil ma main. Vous servirez de pre  ma jeunesse; ma voix ne sera que
l'cho des paroles que vous ferez entendre  mon oreille. Je soumettrai
humblement mes rsolutions aux sages conseils de votre exprience.--Et
vous tous, princes, mes frres, croyez-moi, je vous en conjure.--Mon
pre a emport avec lui mes garements; tous les penchants drgls de
ma jeunesse sont ensevelis dans sa tombe. Je lui survis triste et anim
de son esprit, pour tromper l'attente de l'univers, pour dmentir les
prdictions et pour effacer l'injuste opinion qui s'est tablie sur moi,
d'aprs les apparences: les flots de mon sang ont jusqu'ici coul au
sein d'orgueilleuses folies: maintenant ils vont refluer en arrire et
retourner vers l'ocan pour se mler  ses vagues imposantes dans une
solennelle majest. Nous convoquons maintenant notre cour suprme du
parlement, et choisissons pour membres de notre conseil des hommes si
sages que le grand corps de l'tat puisse le disputer  la nation la
mieux gouverne, et que les affaires de la paix ou de la guerre, ou de
toutes deux ensemble, nous soient galement connues et familires 
tous. (_Au grand juge._) Vous y aurez, mon pre, la premire place.
Aprs la crmonie de notre couronnement, nous assemblerons, comme je
viens de l'annoncer, tous les membres de l'tat, et si le ciel seconde
mes bonnes intentions, nul prince, nul pair n'aura jamais sujet de dire:
Que le ciel abrge d'un seul jour la vie fortune de Henri!

(Ils sortent.)


SCNE III

Dans le comt de Glocester.--Le jardin de la maison de Shallow.

_Entrent_ FALSTAFF, SHALLOW, SILENCE, BARDOLPH, LE PAGE ET DAVY.


SHALLOW, _ Falstaff_.--Oh! vous verrez mon verger, et sous mon berceau
nous mangerons une reinette de l'anne dernire, que j'ai greffe
moi-mme, avec un plat de biscuits et quelque chose comme a. Allons,
cousin Silence, et puis nous irons nous coucher.

FALSTAFF.--Pardieu, vous avez l une bonne et riche habitation!

SHALLOW.--Oh! toute nue, nue, nue! une pauvret, une pauvret, sir Jean:
mais, ma foi, l'air y est bon.--Sers, Davy, sers, Davy; fort bien, Davy.

FALSTAFF.--Ce Davy vous sert  bien des choses; il est tout  la fois
votre valet et votre laboureur.

SHALLOW.--C'est un bon valet, un bon valet, un trs-bon valet, sir Jean.
Par la messe, j'ai bu un peu trop de vin d'Espagne  souper.--C'est un
bon valet.--Oh! , asseyez-vous donc, asseyez-vous donc: approchez
donc, cousin.

SILENCE.--Ah! mon cher, je dis, je veux bien.

(Il chante.)

     Ne faisons rien autre que manger et bonne chre,
         Et remercier le ciel de cette joyeuse anne;
     Quand la viande est  bon march et que les femelles sont chres
         Que de jeunes gaillards rdent  et l...
         Vive la joie, et vive la joie  jamais!

FALSTAFF.--Ah! voil ce qui s'appelle un bon vivant! Matre Silence, je
vous porte une sant pour cela.

SHALLOW.--Versez donc  M. Bardolph, Davy.

DAVY.--Mon cher monsieur, asseyez-vous donc. (_Il fait asseoir le page
et Bardolph  une autre table._) Je suis  vous tout  l'heure.--Mon
trs-cher monsieur, asseyez-vous.--Monsieur le page, mon bon monsieur le
page, asseyez-vous. Grand bien vous fasse. Ce qui nous manque  manger,
nous l'aurons en boisson.--Il faut excuser. Le coeur est tout.

(Il sort.)

SHALLOW.--Allons, gai, monsieur Bardolph; et vous, mon petit soldat
aussi, que je vois l-bas, gayez-vous.

SILENCE _chante_.

     Allons, gai, gai, ma femme est comme toutes les autres;
     Car les femmes sont des diablesses, les petites et les grandes.
     On est gai dans la salle quand les barbes se remuent.
                Et vive la joie du carnaval!
                Allons, gai, gai, etc.

FALSTAFF.--Je n'aurais pas cru que matre Silence et t un homme de si
bonne humeur.

SILENCE.--Qui? moi? J'ai t comme cela dj plus d'une fois.

DAVY, _rentre et sert un plat de pommes devant Bardolph_.--Tenez, voil
un plat de pommes de rambour pour vous.

SHALLOW.--Davy?

DAVY.--Plat-il, monsieur?--Je suis  vous tout  l'heure. Un verre de
vin, n'est-ce pas, monsieur?

SILENCE _chante_.

     Un verre de vin, ptillant et fin,
     Et je bois  mes amours,
     Et un coeur joyeux vit longtemps.

FALSTAFF.--Bravo, matre Silence.

SILENCE.--Et soyons gais, voil le bon temps de la nuit.

FALSTAFF.--Sant et longue vie  vous, matre Silence!

SILENCE _chante_.

     Remplissez le verre et faites-le passer,
     Et je vous fais raison jusqu' un mille de profondeur.

SHALLOW.--Honnte Bardolph, soyez le bienvenu: si tu as besoin de
quelque chose et que tu ne le demandes pas, dame, tant pis pour toi.
(_Au page._) Bienvenu aussi, toi, mon petit fripon, et de toute mon me!
Je vais boire  monsieur Bardolph et  tous les joyeux cavalleros de
Londres.

DAVY.--J'espre bien voir Londres une fois avant de mourir.

BARDOLPH.--Si j'ai le plaisir de vous y rencontrer, Davy....

SHALLOW.--Vous boirez bouteille ensemble? Ha! n'est-ce pas, monsieur
Bardolph?

BARDOLPH.--Oui, monsieur, et  mme le broc.

SHALLOW.--Pardieu, je te remercie.--Le drle se collera  tes cts, je
puis t'en assurer: oh! il ne te renoncera pas, il est de bonne race.

BARDOLPH.--Et moi, je me collerai  lui aussi, monsieur.

SHALLOW.--C'est parler comme un roi!--Ne vous laissez manquer de rien;
allons, qui? (_On entend frapper  la porte._)--Voyez qui est-ce qui
frappe l. Ho! qui est l?

(Davy sort.)

FALSTAFF, _ Silence qui avale une rasade_.--Ma foi! vous m'avez bien
fait raison.

SILENCE _chante_.

     Fais-moi raison
     Et arme-moi chevalier.
     Samingo[52],

[Note 52: _Samingo_ pour _Domingo_. C'est le refrain d'une vieille
chanson.]

N'est-ce pas cela?

FALSTAFF.--C'est cela.

SILENCE.--Est-ce cela? Eh bien, avouez donc qu'un vieux homme est encore
bon  quelque chose.

(Rentre Davy.)

DAVY.--Plaise  Votre Seigneurie! il y a l-bas un certain Pistol qui
arrive de la cour et apporte des nouvelles.

FALSTAFF.--De la cour? Faites-le entrer.

(Entre Pistol.)

FALSTAFF.--Eh bien, Pistol, qu'est-ce qu'il y a?

PISTOL.--Sir Jean, Dieu vous ait en sa garde!

FALSTAFF.--Quel vent vous a souffl ici, Pistol?

PISTOL.--Ce n'est pas ce mauvais vent qui ne souffle rien de bon 
l'homme.--Aimable chevalier, te voil devenu des plus grands personnages
du royaume.

SILENCE.--Ma foi! je crois qu'il n'est autre que le bonhomme Souffle de
Barson[53]?

[Note 53: _Puff de Barson._ Il a fallu traduire le nom pour faire
comprendre la rplique.]

PISTOL.--Souffle! Je te souffle dans la face, mauvais poltron de paen.
Sir Jean, je suis ton Pistol et ton ami. Et je suis venu ici ventre 
terre; et je t'apporte des nouvelles et des bonheurs pleins de
flicits, et un sicle d'or, et d'heureuses nouvelles du plus grand
prix.

FALSTAFF.--Eh bien, je t'en prie, dbite-les-nous donc, comme un homme
de ce monde.

PISTOL.--Au diable ce monde et ses vilenies[54]! Je parle de l'Afrique
et de joies d'or.

[Note 54: _A f.... a for the world._]

FALSTAFF.--Maudit chevalier d'Assyrie, quelles sont les nouvelles? Que
le roi Cophetua sache donc enfin de quoi il s'agit.

SILENCE _chante_.

     Oui, et Robin-Hood, aussi, et Scarlet et le petit Jean.

PISTOL.--Est-ce  des mtins de la basse-cour  se mettre en comparaison
avec l'Hlicon? De bonnes nouvelles seront-elles ainsi reues? Alors,
Pistol, cache ta tte dans le giron des Furies.

SHALLOW.--Mon galant homme, je n'entends rien  vos manires d'agir.

PISTOL.--C'est de quoi tu dois te lamenter.

SHALLOW.--Pardonnez-moi, monsieur. Mais, monsieur, si vous arrivez avec
des nouvelles de la cour, je pense qu'il n'y a que deux partis 
prendre, c'est ou de les dbiter, ou de les taire. Je suis, monsieur,
dpositaire d'une certaine autorit, sous le bon plaisir du roi.

PISTOL.--Et quel roi, va-nu-pieds? Parle, ou meurs.

SHALLOW.--Du roi Henri.

PISTOL.--Henri IV, ou Henri V?

SHALLOW.--Henri IV.

PISTOL.--Au diable[55] ton office! Sir Jean, ton tendre agneau est 
prsent roi; Henri V, le voil! Je dis vrai. Si Pistol te ment, tiens,
fais-moi la figue, comme  un fanfaron espagnol.

FALSTAFF.--Comment? est-ce que le vieux roi est mort?

PISTOL.--Aussi ferme qu'un clou dans une porte[56]: ce que je dis est la
vrit.

[Note 55: _A f.... a for thine office._]

[Note 56: _As nail in door_; expression proverbiale. _Door-nail_
signifie le clou sur lequel frappe le marteau de la porte. _As nail in
door_ pourrait signifier aussi _comme un ongle pris dans une porte_.]

FALSTAFF.--Allons, Bardolph, partons: selle mon cheval. Matre Robert
Shallow, choisis la place que tu voudras dans tout le pays; elle est 
toi. Et toi, Pistol, je te surchargerai de dignits.

BARDOLPH.--Oh! jour heureux! Je ne donnerais pas ma fortune pour une
baronnie.

PISTOL.--Eh bien? n'ai-je pas apport de bonnes nouvelles?

FALSTAFF.--Portez matre Silence  son lit.--Matre Shallow, milord
Shallow, vois ce que tu veux tre: je suis l'intendant de la fortune;
prends tes bottes; nous voyagerons toute la nuit.--Oh! mon cher Pistol!
Vite, vite, Bardolph! (_Bardolph sort._) Viens, Pistol; dis-moi encore
quelque chose, et en mme temps cherche dans ta tte quelque emploi pour
toi, qui te fasse plaisir. Vos bottes, vos bottes, matre Shallow. Je
suis sr que le jeune roi languit aprs moi. Prenons les chevaux du
premier venu: n'importe qui. Les lois d'Angleterre sont actuellement 
mes ordres. Heureux ceux qui ont t mes amis; et malheur  milord grand
juge!

PISTOL.--Que de vilains vautours lui mangent les poumons! _Qu'est-elle
devenue_, comme on dit, _la vie que je menais il n'y a pas longtemps_?
Eh bien! nous y voil. Bnis soient ces jours de bonheur!

(Ils sortent.)


SCNE IV

Londres.--Une rue.

_Entrent_ DEUX HUISSIERS _tranant_ L'HTESSE QUICKLY ET DOROTHE
TEAR-SHEET.


L'HTESSE.--Non, gueux de gredin, quand j'en devrais mourir, je voudrais
te voir pendu. Tu m'as disloqu l'paule.

LE PREMIER HUISSIER.--Les constables me l'ont remise entre les mains;
elle aura du rgime du fouet autant qu'il lui en faudra, je le lui
promets. Il y a un homme ou deux de tus  cause d'elle.

DOROTHE.--Vous mentez, bec  corbin, bec  corbin que vous tes. Viens
donc, je te dis, moi, damn coquin au visage de tripes. Si tu me fais
faire une fausse couche, il vaudrait mieux pour toi que tu eusses battu
ta mre. Vilaine face de papier mch!

L'HTESSE.--O Seigneur! pourquoi sir Jean n'est-il pas ici? Il y aurait
du sang rpandu d'abord. Mais voyez, mon Dieu, lui faire faire une
fausse couche!

LE PREMIER HUISSIER.--Si cela arrive, vous lui remettrez sa douzaine de
coussins; elle n'en a que onze maintenant. Allons, je vous commande 
toutes deux de venir avec moi. Il est mort, cet homme que vous avez
battu Pistol et vous.

DOROTHE.--Je vais te le dire, figure d'encensoir: allez, on vous fera
solidement gambiller en l'air pour cela, vilaine mouche bleue[57] que
vous tes. Sale meurt-de-faim de correcteur, si vous n'tes pas pendu,
je quitte le mtier[58].

[Note 57: Allusion  l'habit bleu des huissiers.]

[Note 58: _Half-kirtles._ C'tait,  ce qui parat, une sorte de
vtement de nuit  l'usage des femmes de l'espce de Dorothe.]

LE PREMIER HUISSIER.--Venez, venez, chevaliers errants, venez.

L'HTESSE.--O Dieu! faut-il que la force l'emporte ainsi sur le bon
droit? Bien, bien, de la patience vient l'aisance.

DOROTHE.--Allons donc, coquin, allons donc, menez-moi donc devant le
juge.

L'HTESSE.--Oui, venez donc, chien de chasse affam.

DOROTHE.--Mort de Dieu! tte de Dieu!

L'HTESSE.--Atome que tu es!

DOROTHE.--Allons donc, chose de rien du tout. Allons donc, gredin.

LE PREMIER HUISSIER.--C'est bien, c'est bien.

(Ils sortent.)


SCNE V

Une place publique prs de l'abbaye de Westminster.

_Entrent_ DEUX VALETS _couvrant le pav de joncs._


LE PREMIER VALET.--Encore des roseaux, encore des roseaux.

LE SECOND VALET.--Les trompettes ont sonn deux fanfares.

LE PREMIER VALET.--Il sera bien deux heures, avant qu'on revienne du
couronnement.--Dpchons, dpchons.

(Ils sortent.)

(Entrent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le Page.)

FALSTAFF.--Tenez-vous l  ct de moi, matre Robert Shallow. Je vous
ferai faire accueil par le roi: je vais lui donner un coup d'oeil de
ct lorsqu'il passera; et remarquez bien de quel air il me regardera.

PISTOL.--Bndiction sur tes poumons, bon chevalier!

FALSTAFF.--Approche ici, Pistol; tiens-toi derrire moi. (_A Shallow._)
Oh! si j'avais eu le temps de faire faire des livres neuves, j'aurais
voulu y dpenser les mille livres sterling que je vous ai empruntes.
Mais cela ne fait rien: cette manire modeste de se prsenter sied mieux
encore. Cela prouve combien j'tais press de le voir.

SHALLOW.--Oui, c'en est une preuve.

FALSTAFF.--Cela fait voir l'ardeur de mon affection.

SHALLOW.--Oui, sans doute.

FALSTAFF.--Mon dvouement.

SHALLOW.--Certainement, certainement, certainement.

FALSTAFF.--Cela a l'air d'un homme qui a couru la poste jour et nuit, et
sans dlibrer, sans songer  rien, sans se donner le temps de changer
de chemise.

SHALLOW.--Cela est trs-certain.

FALSTAFF.--Mais qui vient se poster l tout sali du voyage, tout en
sueur du dsir de le voir, n'ayant nulle autre ide en tte, mettant en
oubli toute autre affaire, comme s'il n'y avait plus au monde rien 
faire que de le voir....

PISTOL.--C'est _semper idem_, car _absque hoc nihil est_. Parfait en
tout point.

SHALLOW.--Oui vraiment.

PISTOL.--Mon chevalier, je veux enflammer ton noble foie, et te mettre
en fureur. Ta Dorothe, l'Hlne de tes nobles penses, est dans une
honteuse rclusion, dans une prison infecte, trane l par la main la
plus grossire et la plus sale. Fais sortir la Vengeance de son antre
d'bne avec les serpents agits de l'affreuse Alecton; car ta chre
Dorothe est dedans: Pistol ne dit jamais rien que de vrai.

FALSTAFF.--Je la dlivrerai.

(Acclamations, bruits de trompettes derrire le thtre.)

PISTOL.--On a entendu mugir la mer et les sons clatants de la
trompette.

(Entre le roi avec sa suite, dans laquelle se trouve le lord grand
juge.)

FALSTAFF.--Dieu conserve Ta Majest, roi Hal, mon royal Hal!

PISTOL.--Que le ciel te garde et veille sur toi, trs-royal rejeton de
la gloire!

FALSTAFF.--Que Dieu te conserve, mon cher enfant!

LE ROI.--Milord grand juge, parlez  cet insens.

LE JUGE.--tes-vous en votre bon sens? Savez-vous ce que vous dites?

FALSTAFF.--Mon roi, mon Jupiter! C'est  toi que je parle, mon coeur.

HENRI.--Je ne te connais point, vieillard. Va faire tes prires.--Que
ces cheveux blancs sient mal  un insens,  un mauvais bouffon! J'ai
vu en songe, pendant un long sommeil, un homme de cette espce, gonfl
de mme d'un excs de nourriture, aussi vieux et aussi dbauch. Mais
veill, je mprise mon songe.--Va travailler  diminuer ton ventre et 
grossir ton mrite. Quitte ta vie gloutonne: sache que la tombe ouvre
pour toi une bouche trois fois plus large que pour les autres
hommes.--Ne me rplique pas par une ridicule plaisanterie. Ne t'imagine
pas que je sois aujourd'hui ce que j'tais. Le ciel sait, et l'univers
verra, que j'ai renonc  mon pass, et je rejetterai de mme tous ceux
qui firent ma socit. Quand tu entendras dire que je suis ce que j'ai
t, reviens vers moi, et tu seras ce que tu tais alors, le guide et le
promoteur de mes drglements. Jusqu' ce moment, je te bannis, sous
peine de mort, comme j'ai dj banni le reste de ceux qui m'ont gar,
et je te dfends d'approcher de notre personne plus prs que de dix
milles. Quant  votre subsistance, je vous l'assurerai, afin que les
besoins ne vous sollicitent pas au mal; et lorsque nous apprendrons que
vous avez rform votre vie, alors nous vous emploierons, selon votre
capacit et votre mrite. (_Au grand juge._) C'est vous, milord, que je
charge de veiller sur l'excution de mes ordres. Continuez la marche.

(Sortent le roi et sa suite.)

FALSTAFF.--Matre Shallow, je vous dois mille livres sterling.

SHALLOW.--Oui, vraiment, sir Jean, que je vous prie de me rendre, pour
que je puisse les remporter avec moi.

FALSTAFF.--Cela est bien difficile, matre Shallow. Que tout ceci ne
vous chagrine pas. Il va m'envoyer chercher pour me parler en
particulier, voyez-vous. Il faut bien qu'il prenne ce ton devant le
monde. N'ayez pas d'inquitude sur votre fortune. Je suis encore, tel
que vous me voyez, l'homme qui vous fera prosprer.

SHALLOW.--Je ne vois pas trop comment,  moins que vous ne me donniez
votre pourpoint, et que vous ne me rembourriez de paille. Je vous en
prie, mon cher sir Jean, sur les mille livres, rendez-m'en seulement
cinq cents.

FALSTAFF.--Matre, je vous tiendrai parole: ce que vous avez entendu l
n'tait qu'une couleur.

SHALLOW.--Je crains bien que vous ne soyez teint[59] de cette couleur-l
toute votre vie.

[Note 59: _That you will die in_; jeu de mots entre _die_, mourir, et
_dye_, teindre.]

FALSTAFF.--Ne craignez point de couleurs; venez dner avec moi. Viens,
lieutenant Pistol; et toi aussi, Bardolph.--On m'enverra chercher ce
soir de bonne heure.

(Rentrent le prince Jean de Lancastre, le lord grand juge, des officiers
de justice, etc.)

LE JUGE, _ des archers_.--Allez, conduisez sir Jean Falstaff  la
Flotte[60]: emmenez avec lui toute sa compagnie.

[Note 60: Dans la prison appele _la Flotte_; selon toute apparence,
pour assurer l'excution des ordres du roi, car on verra plus loin
qu'ils ne sont condamns qu'au bannissement.]

FALSTAFF.--Milord, milord....

LE JUGE.--Je n'ai pas le temps de vous parler: je vous entendrai
tantt.--Qu'on les emmne.

PISTOL.

     _Se fortuna me tormenta,_
     _Spero me contenta._

(Sortent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le page, et les officiers
de justice.)

LANCASTRE.--J'aime beaucoup cette noble conduite du roi: il a
l'intention de donner  ses anciens camarades une honnte aisance. Mais
il les bannit tous, jusqu' ce qu'ils aient pris devant le public un
langage plus sens et plus dcent.

LE JUGE.--C'est ce qui va tre excut.

LANCASTRE.--Le roi a convoqu son parlement, milord.

LE JUGE.--Oui, prince.

LANCASTRE.--Je parierais qu'avant la fin de cette anne nous porterons
nos armes concitoyennes et notre ardeur native jusqu'au sein de la
France.--J'ai entendu quelque oiseau chanter l'air de ces paroles, et sa
musique,  ce que je prsume, a plu  l'oreille du roi. Allons, venez.

(Ils sortent.)




                              PILOGUE

                      PRONONC PAR UN DANSEUR.


D'abord ma crainte, ensuite ma rvrence, et puis mon discours. Ma
crainte, c'est votre mcontentement; ma rvrence, c'est mon devoir; et
mon discours, c'est de vous demander pardon. Si vous vous attendez  un
bon discours, je suis perdu; car ce que j'ai  vous dire est de ma
faon, et ce que je dois vous dire va encore, j'en ai peur, me faire
tort. Mais au fait, et  tout hasard, il faut que vous sachiez, comme
vous le savez trs-bien, que je parus dernirement ici  la fin d'une
pice qui vous avait dplu, pour vous demander votre indulgence et vous
en promettre une meilleure; je comptais, pour vous dire la vrit,
m'acquitter au moyen de celle-ci: mais si, comme une expdition
malheureuse, elle me revient sans succs, je fais banqueroute; et vous,
mes chers cranciers, vous perdez votre d. Je vous promis que je me
trouverais ici; et en vertu de ma parole, je viens livrer ma personne 
votre merci. Rabattez-moi quelque chose, je vous payerai quelque chose;
et suivant l'usage de la plupart des dbiteurs, je vous ferai des
promesses  l'infini.

Si ma langue ne peut vous persuader de me tenir quitte, voulez-vous
m'ordonner d'user de mes jambes? Et pourtant ce serait un payement bien
lger que de payer sa dette en gambades. Mais une conscience dlicate
offre toutes les satisfactions qui sont en son pouvoir, et c'est ce que
je vais faire. Toutes les dames qui sont ici m'ont dj pardonn; si les
messieurs ne veulent pas en faire autant, alors les messieurs ne
s'accordent donc pas avec les dames, et c'est ce qu'on n'a jamais vu
dans une pareille assemble.--Encore un mot, je vous en supplie. Si vous
n'tes pas trop dgots de la chair grasse, notre humble auteur
continuera son histoire, dans laquelle sir Jean continuera de jouer son
rle, et o il vous fera rire par le moyen de la belle Catherine de
France; autant que j'en puis savoir, Falstaff y mourra de gras fondu, 
moins que vous ne l'ayez dj tu par votre disgrce: car Oldcastle est
mort martyr, et celui-ci n'est pas le mme homme.--Ma langue est
fatigue: quand mes jambes le seront aussi, je vous souhaiterai le
bonsoir, et sur ce je me prosterne  genoux devant vous; mais  la
vrit c'est afin de prier pour la reine.

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.







End of Project Gutenberg's Henri IV (2e partie), by William Shakespeare

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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