The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron (tome
premier), by George Gordon Byron

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Title: Oeuvres compltes de lord Byron (tome premier)
       avec notes et commentaires, comprenant ses mmoires publis
       par Thomas Moore

Author: George Gordon Byron

Annotator: Thomas  Moore

Translator: Paulin Paris

Release Date: July 19, 2008 [EBook #26092]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON ***




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OEUVRES COMPLTES

DE

LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,

COMPRENANT

SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,

ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction Nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,

DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI.

TOME PREMIER.


PARIS

DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIBR., DITEURS,

RUE SAINT-LOUIS, N 46,

ET RUE RICHELIEU, N 47 _bis_.

1830.



[Illustration: Lord Byron]




Prface des diteurs.


Lord Byron et Walter Scott tiennent aujourd'hui dans la littrature la
mme place que l'on assignait, dans le sicle dernier,  Voltaire et
 J. J. Rousseau. Ces deux crivains, d'un gnie si divers, mais d'un
talent peut-tre gal, ont t traduits dans toutes les langues de
l'Europe, sans que l'empressement des lecteurs ait rien perdu de son
activit. La rcente rimpression de l'auteur de WAVERLEY, dans deux
ditions rivales, devait tre naturellement suivie de celle de Byron,
et dsormais les oeuvres de ces grands littrateurs seront, pour ainsi
dire, insparables.

Sans prtendre rabaisser, au profit de la ntre, le mrite d'une
traduction publie il y a plusieurs annes, et dont le prix d'ailleurs
est fort lev, nous ne craignons pas de dire que celle-ci est digne,
en tous points, de figurer  ct du travail de l'heureux traducteur
de Walter Scott (M. Defauconpret). Nommer Mr P. Paris qui dj a
fait passer dans une traduction de DON JUAN la verve admirable et la
capricieuse malice de ce pome original, comme ayant bien voulu se
charger d'accomplir cette grande tche, c'en est assez, sans doute,
pour justifier notre assertion. Toutefois le mrite de la traduction
ne recommande pas seul notre dition, et nous avons fait tous nos
efforts pour qu'elle ft aussi correcte et aussi soigneusement
imprime que possible. Ajoutons qu'elle est aussi la plus complte,
puisqu'elle doit contenir, outre les _pices indites_ promises par
MM. Galignani[1], les MMOIRES DE LORD BYRON, confis par l'illustre
auteur  son ami Thomas Moore, et dont la publication a dj rempli en
partie l'attente gnrale[2].

[Note 1: M. Galignani, diteurs clbres par leur belle collection
des potes modernes de la Grande-Bretagne, prparent une dition
originale des oeuvres du pote anglais: c'est dans cette dition que
doivent entrer les pices indites dont il est ici question.]

[Note 2: Deux volumes seulement ont paru; les deux autres sont
attendus incessamment.]

Ce n'est pas sans de mres rflexions que nous avons adopt pour notre
dition l'ordre dans lequel sont placs les divers ouvrages de Byron,
et si nous avons commenc par le DON JUAN, c'est que ce pome nous a
paru le mieux fait pour donner une ide complte du prodigieux gnie
de son auteur. Scnes pathtiques et bouffonnes, dtails grotesques,
rflexions morales, caractres passionns, critiques piquantes et
tableaux satiriques, tout se runit dans ce pome extraordinaire, pour
en faire un sujet continuel d'tude et de surprise.

Aprs ce que nous avons dit, il serait superflu de faire ici l'loge
des nombreuses productions d'un pote dont le nom est inscrit parmi
les plus grands noms. Cette tche, d'ailleurs, est rserve au jeune
crivain qui s'est plu  tracer l'histoire d'une vie aussi glorieuse
qu'elle fut de courte dure. Usant avec dlicatesse et talent du
droit d'une saine critique, il a su distinguer, dans de judicieux
commentaires, les vritables beauts des dfauts qui parfois dparent
son modle, et souvent il a rtabli avec bonheur certains passages
qui, avant lui, n'avaient t qu'imparfaitement compris.

Terminons par dire que lord Byron, si ddaigneux des honneurs,
est peut-tre le seul grand pote qui n'ait pas cru, du moins en
apparence,  son immortalit. Sans doute son incrdulit ne fut pas,
dans cette circonstance, d'accord avec son amour-propre. Que de posie
et quel sentiment d'ironie raffine renferment ces deux strophes si
belles dans l'original, et qui, dans l'heureuse version de M. Paris,
n'ont presque rien perdu de leur beaut.--Citons-les comme un spcimen
de son talent comme crivain et de sa fidlit comme traducteur.

    218.  quoi se rduit la gloire?  tenir une certaine place
    sur un lger papier. Quelques gens la comparent  l'action de
    gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes
    les montagnes, s'vanouit en vapeur. C'est pour elle que les
    hommes crivent, parlent, dclament, que les hros massacrent,
    que les potes consument ce qu'ils appellent leur lampe
    nocturne. C'est afin d'obtenir, quand ils seront poussire,
    un nom, un misrable portrait, un buste pire encore.

    219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'gypte,
    Chops, rigea la premire et la plus haute des pyramides,
    dans la ferme esprance qu'elle conserverait le souvenir de sa
    vie et qu'elle droberait  tous les yeux son cadavre; mais un
    inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez
    maintenant vous ou moi quelque esprance sur un spulcre,
    quand il ne reste pas de Chops un grain de poussire.

  What is the end of fame? 'tis but to fill
  A certain portion of uncertain paper:
  Some liken it to climbing up a hill
  Whose summit, like all hills, is lost in vapour;
  For this men write, speak, preach, and heroes kill,
  And bards burn what they call their midnight taper,
  To have, when the original is dust,
  A name, a wretched picture, and worse bust.

  What are the hopes of man? Old Egypt's king
  Cheops erected the first pyramid
  And largest, thinking it was just the thing
  To keep his memory whole, and mummy hid,
  But somebody or other rummaging,
  Burglariously broke his coffin's lid:
  Let not a monument give you or me hopes
  Since not a pinch of dust remains of Cheops.

  DON JUAN, C. I.




VIE DE BYRON.


Il est certains hommes qui jouissent du dangereux privilge de pouvoir
tenir leur imagination presque toujours distraite des intrts de la
vie prive, et qui, dvors de passions, trouvent partout de nouveaux
alimens  l'activit naturelle de leur ame. Gnies indpendans, ils
ne savent pas transiger avec les ncessits de l'tat social; toute
espce d'entrave ou d'injustice les rvolte. Surtout, ils sont
tourments du dsir de pntrer les profonds mystres de la nature
humaine; et, ne pouvant se contenter des joies de l'ambition, de la
richesse ou de l'amour-propre, ils demandent  l'univers entier
des jouissances plus solides, ou des croyances mtaphysiques plus
satisfaisantes. Mais, comme si la voix de la raison se joignait
 celle de toutes les religions positives, pour nous interdire la
recherche des vrits d'un ordre lev, il est rare qu'ils ne retirent
pas de leurs sublimes contemplations de plus grands doutes et de plus
vives inquitudes.

De tels hommes seraient bien  plaindre s'ils n'avaient aucun moyen
de soulager leur coeur de toutes les penses qui l'oppressent: mais le
talent de peindre avec vrit leurs sentimens est, pour ainsi dire,
la consquence de leur caractre; et si leur passage sur la terre
est ordinairement douloureux, du moins naissent-ils pour recueillir
l'admiration et faire les dlices de leurs semblables.

Si jamais quelqu'un avait reu en partage le _gnie potique_, c'tait
sans doute l'auteur de _Childe Harold_ et de _Don Juan_. Non-seulement
Byron tait n pote, il vcut encore en pote: jamais il ne contempla
l'univers qu' travers le radieux prisme de la posie; et tandis que
les esprits les plus heureusement ns laissent souvent fltrir dans
les intrts mesquins de la socit leurs plus fraches inspirations,
Lord Byron alla jusqu' sacrifier  sa vocation (et qui maintenant
oserait le lui reprocher?) tous les liens de famille et de patrie.
Ainsi, la vie la plus orageuse et la plus indpendante alimentant sans
cesse le feu divin qui l'embrasait, il en rsulta que, pour donner 
la posie le plus sublime essor, il n'eut besoin que de recueillir les
sensations que tout ce qui l'environnait semblait, comme  l'envi, lui
offrir.

Il faut remonter au-del des Normands pour arriver  la source de
l'illustration des Byron. Dj puissante dans le XIIe sicle, cette
famille est originaire de la province du Prigord[3]. En France, ses
branches diverses s'teignirent vers le milieu du XIIIe sicle dans
la personne d'une fille qui, en pousant un _Gontaut_, transporta
dans cette dernire maison l'hritage et le surnom des Byron. Mais une
autre branche avait suivi la fortune de Guillaume-le-Btard, et, ds
les premiers tems de la conqute, on la trouve en possession de vastes
domaines dans le duch de Lancastre et dans les comts d'York, de
Nottingham et de Derby: on les voit sur les champs de bataille de
Crci, de Poitiers, de Bosworth; et,  l'poque des guerres civiles,
on les compte parmi les plus ardens dfenseurs de la cause royale.
Notre pote aimait  rappeler la gloire de ses premiers anctres; son
respect pour leur mmoire est mme consign dans les premires stances
des _Heures de loisirs_[4].

[Note 3: Une circonstance singulire, c'est que les anctres
maternels de Byron sont galement originaires du Prigord: et,
bien plus, c'est que les ruines du chteau de _Gourdon_ ou _Gordon_
subsistent encore aujourd'hui prs de celles du chteau de Byron.]

[Note 4: Il avait  peine quinze ans quand elles furent
composes.]

L'lvation des Byron  la pairie date de 1652. William, cinquime
Lord Byron, ayant, en 1765,  la suite d'une querelle, tu M.
Chaworth, l'un de ses proches parens, fut enferm  la Tour de
Londres, et peu de tems aprs dclar, dans la chambre haute, coupable
d'homicide; mais ayant rclam son privilge de pair, le jugement
n'intervint pas. Il tait si loin de rougir d'avoir tu ce M.
Chaworth, spadassin de profession, qu'il porta toujours une sorte
de culte  l'pe dont il s'tait servi pour le frapper. C'tait, au
reste, un de ces hommes singuliers plus communs en Angleterre que dans
aucun autre pays. Il consuma les longues annes de sa vieillesse dans
le chteau de _Newstead_, ancienne abbaye de chanoines rguliers de
saint Augustin, devenue, depuis Henri VIII, la principale rsidence
des Byron; et c'est l qu'ayant pris en horreur tous les hommes
(particulirement tous les membres de sa famille), son occupation
favorite tait d'apprivoiser plusieurs grillots: il tait parvenu
 les habituer  recevoir ses caresses ou ses chtimens; quand leur
familiarit devenait excessive, il les fouettait avec des brins de
paille runis. William mourut en 1798, sans laisser ou ressentir, en
quittant la vie, le moindre regret.

Il n'avait pas d'enfans, et son frre, le clbre commodore Byron,
malheureux dans sa famille comme dans ses voyages, n'avait laiss
qu'un fils, dont les intrigues galantes avaient t le scandale des
trois royaumes. John Byron pousa d'abord lady Carmarthen, quand
la publicit de ses coupables liaisons avec cette dame eut amen un
divorce entre elle et son premier mari. Aprs sa mort[5], il avait
aim, enlev et pous miss Catherine Gordon, riche hritire du duch
d'Aberdeen, et descendue en ligne droite du roi d'cosse, Jacques II.
Mais en quelques annes il eut dvor le patrimoine de sa nouvelle
femme: oblig de quitter l'Angleterre, il tait mort  Valenciennes
en 1791, n'ayant plus conserv, depuis sa fuite, les moindres rapports
avec sa femme et le fils unique qu'il avait eu d'elle.

[Note 5: Elle mourut en mettant au monde miss Maria Byron, qui
pousa, par la suite, sir H. Leigh.]

Ce dernier tait notre pote. Georges Byron Gordon naquit le 22
janvier 1788,  Londres suivant les uns,  Marlodge, prs d'Aberdeen,
suivant les autres, et enfin  Douvres suivant M. Dallas. C'est aux
Anglais qu'il appartient de rechercher le lieu qui peut rellement se
glorifier d'avoir vu natre Lord Byron. Nous remarquerons seulement
qu'on ne doit pas s'tonner de lire dans les crivains de l'antiquit
que plusieurs villes se soient disput l'honneur d'avoir t la
patrie d'Homre, puisque la mme incertitude enveloppe,  nos yeux, le
berceau du plus illustre barde contemporain.

Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est plus important de mentionner,
c'est que les premires annes du jeune Gordon se passrent dans
une campagne situe  quelques milles d'Aberdeen. Demeur la seule
consolation de sa mre, il en devint bientt l'idole; et, grce  de
nombreux signes d'une constitution dlicate, madame Gordon, au lieu
de lui faire apprendre  lire, le laissa jusqu' neuf ans gravir  son
gr, du matin au soir, les monts neigeux, hrisss et pittoresques,
qui font de l'cosse le pays le plus inspirateur de l'Europe. Bien
qu'il et un lger dfaut de conformation dans l'un de ses pieds,
c'tait le plus infatigable, le plus agile de tous les enfans de
son ge; et sa mre, en le voyant chaque soir revenir les habits en
lambeaux et les membres dchirs, ne pouvait s'empcher, comme la
mre de Duguesclin et de Henri IV, de se plaindre au ciel de lui
avoir donn un si mchant et si remuant enfant. Ah! mon fils,
s'criait-elle dans sa douleur, vous serez bien un jour un vrai
Byron!

Ainsi, comme Walter Scott et Campbell, Lord Byron fit ses premires
tudes (celles peut-tre qui ont sur le reste de la vie la plus
ineffaable influence) au milieu des montagnards de l'cosse. Chaque
jour sa jeune imagination ruminait des chants mlancoliques, de
vieux et hroques rcits, et des superstitions pleines de posie. On
respire d'ailleurs, sur les montagnes, je ne sais quel air de libert,
dont il serait galement impossible d'expliquer la raison, ou de
contester l'influence. Dans la suite, Byron se rappela toujours, avec
dlices, les montagnes de l'cosse; il est peu de ses pomes dans
lesquels il ne se soit plu  chanter quelque montagne, et les plus
belles stances des _Heures de loisir_ sont adresses aux rochers de
_Loch-na-Garr_.

Quand la sant de Gordon, ainsi fortifie par une premire ducation
gnreuse, eut cess d'inspirer des alarmes  sa mre, on lui fit
suivre les leons des pdagogues d'Aberdeen. Il se fit alors plus
remarquer par son caractre indomptable que par une profonde aptitude
aux exercices classiques.

En 1798, quand, par la mort du vieux Lord Byron, ses droits  la
pairie eurent t dfinitivement reconnus, le censeur de l'cole
d'Aberdeen avait effac de la liste des collgiens son ancien nom de
_Georgius Byron Gordon_ pour y substituer celui de _Dominus de Byron_.
Georges avait alors dix ans, et prcisment la veille, il avait reu
(non sans rsistance) le fouet,  l'occasion de la faute d'un autre
colier. L'un de ses amis, tonn, et peut-tre jaloux de ce nouveau
titre, lui en demanda la raison. Elle ne vient pas de moi, rpondit
firement Byron; le hasard a voulu que je fusse fouett hier pour ce
qu'un autre avait fait, il me donne aujourd'hui le titre de Lord
pour ce qu'un autre a cess de faire. Je n'ai rien dont je puisse le
remercier; je ne lui avais rien demand.

Quelque tems aprs, le comte de Carlisle, poux d'Isabelle, soeur du
dfunt Lord Byron, et dsign, en cette qualit, pour servir de tuteur
 son jeune neveu, l'appela  Londres auprs de lui, afin de le mettre
en tat, disait-il, de recevoir une ducation vraiment librale et
digne de son rang.  douze ans, Byron fut envoy  Harrow, pension
situe  dix milles de Londres, o sont, en gnral, levs les enfans
de la haute socit anglaise. Dans cette pension, son esprit reut
de nouveaux dveloppemens; tour  tour on le vit se livrer aux plus
violens exercices,  la gat la plus franche,  la plus profonde
tristesse: quelquefois ardent  l'tude, ordinairement distrait de
tous les travaux universitaires; lisant Ossian et ngligeant les
classiques; ddaignant de faire les moindres efforts pour obtenir les
palmes de collge; toujours fier, ddaigneux et inquiet; objet de
la haine de la plupart de ses matres, et, comme  Aberdeen, de
l'admiration de ses condisciples.

Un jour,  sa voix, les lves de Harrow se rvoltrent. Dans leur
rage, ils voulaient mettre le feu  leurs salles d'tude: Byron les
apaisa comme il les avait d'abord enflamms, avec quelques mots.
Montrant les noms de leurs pres crits sur les murailles, il leur
demanda s'ils auraient bien le courage d'effacer ces chers vestiges.
Tous les enfans se turent, et le _mouvement_ fut arrt.

Chaque anne il allait passer le tems des vacances dans le chteau
de _Newstead-Abbey_, devenu mille fois plus clbre pour avoir t
la rsidence d'un pote que pour avoir vu les exploits des meilleurs
chevaliers du moyen ge. On peut en lire la magnifique description
dans le quinzime chant de _Don Juan_.--C'est alors qu'il vit Maria
Chaworth, et que, pour la premire fois, il devint amoureux. Les deux
familles de Chaworth et de Byron taient allies; mais, depuis la
mort de l'un des oncles de Maria, tu, comme nous l'avons dit, par le
dernier Lord Byron, elles avaient cess de se voir. En dpit de tous
les calculs de famille, le jeune Byron trouva moyen de dclarer
son naissant amour  la belle Maria. Celle-ci, plus ge que lui de
quelques annes, n'attacha pas d'abord un grand prix  la passion d'un
enfant de quinze ans; elle le dsola: elle fit pis encore, elle le
trompa. Long-tems son adroite coquetterie, sans renoncer  de plus
vulgaires conqutes, et voulu s'attacher Lord Byron; mais enfin,
cessant de dissimuler, elle disparut un jour avec l'un des plus
ridicules _dandys_ des trois royaumes. Byron la regretta comme jadis
Gallus avait regrett Lycoris, et les larmes qu'il rpandit rvlrent
l'ardente sensibilit de son ame; mais cette premire passion eut sur
toute sa vie la plus heureuse influence. C'est  miss Chaworth qu'il
n'hsita pas d'attribuer son gnie potique, et du moins elle lui
donna, la premire, le dsir de bgayer des vers. Depuis ce tems le
nom de _Maria_ eut toujours sur son imagination un pouvoir presque
magique.

De Harrow il fut envoy  Cambridge pour y finir ses tudes. On a
beaucoup parl d'un jeune ours qu'il y avait choisi pour son ami
et son compagnon de chambre; Byron eut, toute sa vie, une grande
tendresse pour les animaux: en Italie, il tranait aprs lui plusieurs
singes, un boule-dogue, un mtin anglais, deux chats, trois paons
et quelques poules. Il n'est donc pas surprenant qu'il essayt, 
Cambridge, d'apprivoiser un ours, tche difficile, et par cela mme
attrayante pour lui.  ceux de ses condisciples qui, jaloux peut-tre
de l'intrt presque exclusif qu'il portait  ce grossier animal, lui
demandrent ce qu'il prtendait en faire, Lord Byron avait rpondu:
Un docteur de l'universit de Cambridge. Ce mot fit fortune, et plus
tard on y trouva la preuve de son caractre misanthrope: on n'aurait
d y voir qu'une saillie de gat satirique. Quand il quitta
Cambridge, il y laissa son ours, de l'ducation duquel il dsesprait
sans doute.

 dix-neuf ans, il disait adieu au collge, sans avoir t revtu d'un
seul degr universitaire; mais il s'tait dj cr des titres plus
honorables. Les souvenirs religieux des montagnes cossaises et des
hauts faits d'armes de ses anctres, les regrets et les transports
d'un premier amour; Ossian et les potes classiques; telles furent les
premires inspirations de Byron. Les _Heures d'oisivet_, livres 
l'impression six mois aprs sa sortie de Cambridge, firent d'abord
une vive sensation. Un jeune homme, possesseur d'un beau nom et d'une
grande fortune, dj matre de ses actions, et qui cependant dvouait
les plus beaux jours de sa vie au culte des muses; bien plus, dans le
volume qu'il publiait, des vers charmans, des ides nobles et grandes,
des preuves nombreuses de sensibilit, de dlicatesse et de got,
voil ce qui d'abord excita une vritable admiration: mais le premier
des oracles priodiques de l'opinion, la _Revue d'dimbourg_, avait
encore gard le silence; elle le rompit en 1808. Jamais satire plus
accablante n'avait peut-tre rempli les colonnes d'une gazette; celles
dont l'auteur _des Martyrs_ tait l'objet en France, justement  la
mme poque, sont des modles d'urbanit quand on les compare  ce
fameux article. Bientt (tant il est facile aux critiques de frapper
de ridicule les posies graves!) le public parut rougir d'avoir
admir ce que la _Grand'mre d'dimbourg_ avait dnigr. Les _Heures
d'oisivet_ devinrent le sujet de toutes les plaisanteries de bon ton;
on alla jusqu' refuser  l'auteur la moindre tincelle d'imagination,
et le comte de Carlisle se joignit mme  la foule des aveugles
dprciateurs du beau gnie de son jeune parent.

Cependant Byron attendait,  Newstead, l'instant de sa majorit, en
s'abandonnant  toutes les violentes passions de son ge. Lui-mme
nous apprend que chaque jour de nouvelles et sduisantes matresses se
disputaient son coeur, et qu'une foule d'amis, attirs auprs de
son inexprience par l'appt des volupts, ou d'autres motifs moins
excusables, ne cessaient de faire retentir les chos de la vieille
abbaye d'accens de joie oublis depuis long-tems.

Mais, tout en s'abandonnant avec une espce de fureur aux plaisirs des
sens, Byron n'tait pas leur esclave. Il semblait, dans ces jours
de dlire, vouloir analyser chaque sensation voluptueuse, afin
d'apprcier lui-mme la nature du bonheur qu'il tait possible d'en
attendre: il en eut donc bientt reconnu tout le vide. Les tendres
coquetteries de ses indignes matresses n'effleuraient plus son coeur;
ses anciens amis, impatiens du fier et mle gnie d'un homme auquel
ils se comparaient jadis, devinrent moins nombreux de jour en jour.
Enfin, aprs l'exprience d'une anne, l'tre qu'il chrissait le
plus tait un grand chien de Terre-Neuve, avec lequel il se baignait
ordinairement. Souvent, pour prouver son intelligente sollicitude,
il disparaissait quelque tems sous les flots, et le chien,  la grande
joie de son matre, ne manquait pas de se prcipiter  sa recherche
et de le ramener sur le rivage. Byron fit graver, en 1808, une
inscription sur la pierre qui recouvrait ses os; elle finit par ces
mots: Ce monument indique la demeure d'un ami; je n'en ai encore
connu qu'un seul, et c'est ici qu'il repose.

On raconte aussi que, dans le mme tems, Byron fit arranger et monter
en coupe un crne d'une norme capacit; il appartenait  l'un des
moines qui jadis avaient habit Newstead. Dans les jours de rceptions
bachiques, le crne faisait le tour de la table, et, comme aux festins
d'Anacron et d'Horace, chacun des convives, ne trouvant plus qu'un
aiguillon d'enjouement dans ces souvenirs de la mort, se livrait 
l'envi aux plus folles saillies. Byron fit mme, sur cette coupe, des
vers qui rappellent la grce philosophique du chantre du Falerne et de
Lydie.

Mais l'article de la _Revue d'dimbourg_ vint bien autrement
aiguillonner sa muse, et le gnreux dsir de se venger lui fit
oublier la promesse qu'il avait faite, en publiant les _Heures
d'oisivet_, de ne plus rien livrer  l'impression. Toute la
rpublique littraire avait mconnu son gnie! tous les prtendus
oracles du got, les Southey, les Scott, les Wordsworth, les Jeffery,
avaient affect de ne voir en lui qu'un mprisable rival: il saura
les dsabuser. Ds ce jour, il renonce aux loges, aux flatteries
d'indignes Aristarques; il ddaigne l'approbation de cette Angleterre,
qui ne rappelle  son coeur que ses propres garemens ou les
injustices des autres, et quand il aura dignement relev le gant qu'on
lui a jet, il ira, loin de sa patrie, chercher des inspirations plus
grandes encore.

_Les Bardes anglais et les Reviseurs cossais_ firent toute la
sensation que Lord Byron en avait espre: les journaux, pouvants,
n'osrent mme rentrer en lice contre un si _rude jouteur_. Le
lendemain de la publication de cette satire, le pote, ayant atteint
sa majorit, vint prendre sa place dans la chambre des pairs.  peine
eut-il prononc,  haute voix, le serment d'usage devant la _balle de
laine_ qui sert de sige au chancelier, que celui-ci (Lord Eldon) vint
 lui, et, d'un air riant, lui tendit cordialement la main; mais Byron
ne rpondit  ces avances qu'en s'inclinant lgrement et en posant
l'extrmit de deux doigts dans la large main du chancelier: puis il
chercha des yeux les bancs de l'opposition, et alla nonchalamment s'y
tendre. Comme il sortait quelques minutes aprs, l'un de ses amis lui
demanda pourquoi il avait si mal rpondu aux avances de Lord Eldon.
Si je lui avais serr la main, rpondit-il, il m'aurait cru de son
parti; je ne veux rien avoir  dmler ni avec lui ni avec l'autre
ct de la chambre: j'ai pris mon sige, et maintenant je vais voyager
en pays tranger.

Il s'loigna de l'Angleterre au mois de juin 1809, aprs avoir mis
quelque ordre dans ses affaires, acquitt compltement ses nombreuses
dettes, fait un testament, appel sa mre  Newstead et l'avoir
embrasse. Un ancien ami de collge, John Cam Hobhouse, dj connu
par plusieurs ouvrages de posie et de politique, mais devenu,
depuis, plus clbre par le courage et la franchise de son opposition
parlementaire, offrit  Lord Byron de l'accompagner dans ses voyages;
et, sans en avoir prcisment arrt le plan, les deux amis mirent
 la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur suite consistait en
deux domestiques, dont l'un (Fletcher) avait instamment sollicit la
faveur d'abandonner sa femme pour suivre la fortune de Lord Byron.
C'tait un personnage qui rappelait assez bien le Sganarelle du _Don
Juan_ de Molire; prsomptueux, craintif et superstitieux  l'excs;
aimant tendrement son matre, et redoutant toute espce de fatigues ou
de dangers.

Nos deux potes dbarqurent  Lisbonne, visitrent avec empressement
Cintra, endroit, dit Lord Byron, le plus dlicieux de l'Europe, et le
chteau de Mafra, orgueil du Portugal. Peu satisfaits du patriotisme
et du caractre des Portugais, ils s'empressrent d'arriver  Sville.
C'est l que Byron dpouilla ses premires impressions sauvages. Le
ciel de l'Andalousie, les cris de libert qui, de toutes parts, y
retentissaient, les scnes pittoresques d'une nature ravissante,
et, plus que tout cela encore, les grces et la beaut des dames
de Sville, eurent bientt fait vanouir ses sermens de haine  la
socit, de calme et de continence philosophiques. Son dpart de
Sville fit mme verser des larmes d'amour, que l'incertitude de son
retour eut sans doute bientt taries.  Cadix, de nouveaux liens aussi
tendres et aussi passagers l'attendaient encore.

Il est peu de personnes (mme celles qui n'ont jamais lu ses vers) qui
n'aient vu, et par consquent admir quelques portraits de Lord
Byron: ils rappellent, en gnral, l'expression de ses traits. Cette
expression est tellement remarquable qu'elle est venue offrir aux
artistes, si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie, en mme
tems que le _Childe Harold_, le _Corsaire_ et le _Don Juan_ ouvraient
aux littrateurs un autre magnifique horizon potique. Le dessin qui
prcde cette dition reproduit exactement la tte de Lord Byron 
vingt-cinq ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose de leur
grce et de leur puret, mais sa physionomie n'en fut pas altre;
comme celle de tous les hommes de gnie, elle tait indpendante des
formes matrielles; elle exprimait l'habitude des passions et des
penses sublimes, le ddain et presque l'ignorance des tracasseries
vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses formes: en un mot,
elle tait l'image fidle de son ame.

Le 16 aot, le vaisseau qui devait transporter en Grce nos deux
voyageurs mit  la voile de Gibraltar et mouilla successivement 
Cagliari en Sardaigne,  Girgenti en Sicile,  Malte; et enfin, le 29
septembre,  Prvesa sur la cte d'Albanie.

Leur plan tait enfin arrt avec prcision: ils devaient traverser
la Grce et la More, passer l'hiver  Athnes, et, de l, se rendre
 Constantinople; mais, pour avoir les moyens de voyager en sret,
il leur fallait capter la bienveillance du redoutable visir qui
gouvernait alors toutes ces contres. Aly-Pacha, surnomm le Bonaparte
musulman, assigeait alors son ennemi, Ibrahim, dans le chteau de
Brat en Illyrie. Byron se rendit  Tpalne, quartier-gnral du
visir, et loign de deux journes de Brat. Aly, de son ct, ayant
appris l'arrive, dans ses tats, d'un seigneur anglais, avait
ordonn que toutes les commodits de voyage lui fussent gratuitement
prodigues. Lui-mme le reut avec la plus haute distinction. Ses
petites mains blanches, ses petites oreilles et sa chevelure boucle
attiraient surtout l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes
irrcusables d'une haute naissance et d'une ducation distingue. 
chaque heure de la journe il envoyait  nos voyageurs des fruits, des
confitures et des sorbets, et, quand ils demandrent  prendre cong,
Sa Hautesse leur donna une garde de cinquante braves Souliotes, en les
recommandant spcialement  son fils, Vely-Pacha, alors gouverneur de
la More.

L'aspect d'une cour orientale et la physionomie de ce peuple albanais,
mlange de maraudeurs chrtiens et musulmans, firent une vive
impression sur l'imagination de Lord Byron. Dans les notes de _Childe
Harold_ il a trac une peinture dtaille de la beaut et de la
gracieuse dmarche des femmes; du courage, de l'hospitalit et
du caractre vindicatif des hommes.--De retour  Prvesa, ils ne
tardrent pas  s'embarquer, dans l'espoir d'aborder  Patras sur la
cte de la More; mais, par suite de l'ignorance des matelots turcs,
leur btiment, emport par le vent, alla chouer sur les rochers
de Souli, et ils ne durent leur salut qu'au gnreux secours des
villageois albanais qui habitaient derrire ces rochers. Pendant la
crise, Fletcher jetait les hauts cris et appelait sa femme; les Grecs
invoquaient tous les saints, et les Musulmans _Alla_. Le capitaine
fondait en larmes, en nous disant de nous recommander  Dieu. Les
mts taient fendus, la grande vergue en pices; le vent redoublait de
force, la nuit approchait, et nous n'avions d'autre chance (comme le
disait Fletcher) que de nous voir ensevelis dans les flots. (_Lettre
de Lord Byron  sa mre_.) Tel fut l'vnement qui, sans doute,
fournit plus tard au pote les terribles couleurs du deuxime chant de
_Don Juan_.

De Souli, nos voyageurs revinrent encore  Prvesa, et, renonant
au trajet de mer, se dirigrent vers Patras,  travers les forts de
l'Acarnanie et de l'tolie: ils firent une halte de quelques jours 
Missolonghi et  Smyrne; ils parcoururent la plus grande partie de
la Grce, et s'arrtrent le reste de l'hiver  Athnes, comme ils en
avaient form, depuis long-tems, le projet.

Ce n'tait pas assez qu'Athnes expit sous le cimeterre des barbares
son ancienne gloire; des trangers, et surtout des Anglais, venaient
 l'envi disputer aux rivages de Grce les dbris de statues, de
colonnes et d'inscriptions qui faisaient, seuls encore, sa richesse.
Les monumens ont en eux-mmes peu de valeur: transportez sous le ciel
de la Grce les arceaux et les ogives de nos chteaux gothiques, l'ame
les considrera sans motion, sans enthousiasme. On a donc de la peine
 comprendre la rage qui porte les Anglais  encombrer leur le des
monumens enlevs  la religion des autres peuples; et certes, il
est dplorable que le gouvernement applaudisse  de pareilles
profanations. Bas-reliefs, chapiteaux, inscriptions, statues, tous
les dbris des sicles passs viennent chaque jour se presser dans
les tristes galeries britanniques. Cependant une seule inscription,
chappe aux outrages du tems, rappelle aux Grecs, mieux que toutes
les dclamations modernes, quelle a t et quelle doit tre leur
patrie, et l'on ne peut trop les louer d'avoir regard les vols de
l'cossais Elgin comme le plus grand des outrages. Il appartenait
 Lord Byron et  M. de Chteaubriand de se rendre les chos de
l'excration  laquelle ils vourent les spoliateurs du Parthenon.
Mais Byron ne se contenta pas de fltrir, dans le _Childe Harold_ et
dans _la Maldiction de Minerve_, la conduite de Lord Elgin; il
alla lui-mme, au pril de sa vie, effacer le nom du moderne Verrs,
inscrit sur le frontispice du temple d'richte, et il le remplaa par
ces deux lignes:

  Quod non fecerunt Gothi
  Hoc fecerunt Scoti.

De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a pas moins reu de son
gouvernement d'normes sommes pour prix de la dpouille des temples
d'Athnes.--Nos voyageurs s'loignrent de la Grce au commencement
du printems. Avant de gagner Constantinople, ils visitrent les
ruines d'phse. Le 15 avril 1809, la frgate _la Salsette_, qui les
transportait, jeta l'ancre sur les ctes de la Troade, non loin des
fameux tombeaux que l'on aime  croire ceux des hros grecs morts au
sige d'Ilion. Comme ils attendaient le firman du Grand-Seigneur 
l'embouchure des Dardanelles, et justement  quelques centaines de pas
du chteau d'Abydos, il prit envie  Byron de vrifier par lui-mme si
les savans avaient eu raison de rvoquer en doute le rcit des tendres
traverses de Landre. Dans le dernier sicle, notre Acadmie
des Inscriptions et Belles-Lettres avait aussi, aprs de longues
dissertations, reconnu que l'histoire d'Hro et Landre tait
ncessairement une fable, attendu l'_impossibilit du trajet de
l'Hellespont  la nage_. La tentative de Byron fit vanouir tout d'un
coup l'autorit de tant de doctes recherches. Un lieutenant de la
frgate (M. Ekenhead) offrit de partager la gloire et les dangers de
cette preuve: les deux nageurs partirent en mme tems et firent le
trajet en une heure et quelques minutes. Ekenhead eut  peine atteint
le rivage de Sestos, qu'il se hta de regagner, sur une barque,
l'autre bord, o le rappelaient ses fonctions; mais Lord Byron, puis
de fatigue et grelottant de fivre, se trana, demi-nu, dans une
cabane voisine, et reut l'hospitalit d'un pauvre pcheur turc, qui,
pendant cinq jours, lui prodigua les soins les plus assidus.  peine
revenu sur le rivage d'Abydos, Byron envoya au pcheur, par l'un des
hommes de sa suite, un assortiment de filets, un fusil de chasse, une
paire de pistolets et douze pices de soie pour sa femme. Surpris
de ce prsent, le pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser
l'Hellespont, afin de remercier sa seigneurie. Hlas!  peine
loign de son rivage, une rafale s'leva, fit submerger sa barque et
l'engloutit dans les flots. Qu'on juge du dsespoir de Lord Byron! Il
s'empressa d'aller lui-mme consoler la veuve; la pria de le regarder
 l'avenir comme son ami, et lui laissa une bourse de cinquante
dollars. Cette anecdote est peu connue; elle honore trop le caractre
de Lord Byron pour que lui-mme penst jamais  la divulguer: mais
les officiers alors employs sur _la Salsette_ en ont tous attest
l'exacte vrit.

 Constantinople, il se spara de Cam Hobhouse, qui brlait dj de
revoir l'Angleterre, Byron le vit partir sans beaucoup de regret: son
projet tait de retourner en Grce, et voulant, dans cette seconde
excursion, s'arrter  loisir dans les lieux les plus potiques de
cette terre de posie, la socit d'un ami, tel que Hobhouse lui-mme,
drangeait, jusqu' un certain point, son plan de rverie. Il crivit
_Childe Harold_ en Grce; il en composa mme un grand nombre de
strophes sur le Parnasse. C'tait, il faut l'avouer, une heureuse et
grande ide que celle d'aller puiser des inspirations  une pareille
source, et quand on songe, en lisant _Childe Harold_, que ces vers
ont t tracs sur les sommets sacrs de l'Hlicon, je ne sais quelle
vnration religieuse se joint naturellement  l'admiration que
produit une aussi magnifique cration.

Il choisit Athnes pour sa principale rsidence. C'est l qu'une jeune
Grecque devint perdument prise de lui: elle tait belle; elle ne
tarda pas  toucher son coeur. Mais les jours du Ramasan arrivrent,
et, pendant ce carme, tout commerce entre les deux sexes tait puni
de mort. Une aussi longue interruption parut un sicle  Lord Byron:
dans son impatience, il avait form un plan de rendez-vous, et l'avait
fait parvenir  sa matresse; la trame fut dcouverte, et la jeune
fille condamne  tre sur-le-champ enferme dans un sac et jete 
la mer. Byron n'tait prvenu de rien, quand un soir, en ctoyant 
cheval le rivage de la mer avec deux Albanais qu'il avait pris  son
service, il voit plusieurs soldats s'avancer de son ct. Il apprend
qu'ils ont la mission de noyer une femme; ds-lors il ne pouvait
plus hsiter: au risque de s'attirer une mauvaise affaire, il court 
l'officier du dtachement, parvient  l'intimider, et se fait remettre
l'infortune, dans laquelle il reconnat son amante. Grce  son
intervention, et  une forte somme d'argent, le magistrat consentit
 rtracter son arrt, mais la jeune fille fut oblige de quitter
Athnes, et, quelques mois aprs, elle mourut de regrets et  la suite
d'une fivre lente. Tel fut l'vnement qui offrit  Lord Byron la
premire inspiration du _Giaour_.

Pour se distraire de cette mort douloureuse, il s'loigna d'Athnes,
et rsolut de parcourir le Ploponse. Il n'emmena pas avec lui
Fletcher; le pauvre diable, las de vivre loin de sa femme, de la bire
et du pudding, avait obtenu la permission de retourner en Angleterre.
Pour Byron,  peine arriv  Patras, il fut saisi d'une fivre
violente, qui mit de nouveau ses jours en danger. Un mdecin ignorant
tait charg de le soigner, et les deux Albanais dont nous avons dj
parl s'taient engags, par serment,  couper la tte au tremblant
Esculape, s'il n'oprait pas avant quinze jours une cure complte. Or,
ils n'taient pas hommes  se parjurer; aussi, quand Byron recouvra la
sant, le mdecin se livra-t-il aux plus extravagantes dmonstrations
de joie.

Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-mme en Angleterre. On
peut lire dans le _Childe Harold_ le rcit touchant de la douleur des
deux braves Albanais en se sparant de lui. Le 2 juillet 1811, aprs
deux annes de plerinage, Byron dbarqua au port de Falmouth. Il
tait dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de pnibles
impressions ou des illusions funestes.  peine arriv  Londres, un
courrier parti de Newstead lui apprend que sa mre est  l'extrmit.
Byron quitte tout pour accourir auprs d'elle; mais il tait trop
tard, et il ne put recueillir son dernier soupir.

Le besoin de combattre sa profonde mlancolie le ramena  Londres.
Il tait d'ailleurs assez curieux d'y publier une nouvelle satire
compose, pendant les derniers jours de sa traverse maritime, sur le
modle de l'_Art potique_ d'Horace. Il avait aussi termin les deux
premiers chants de _Childe Harold_; mais il voyait d'avance tous les
_reviseurs_ plaisanter sur la tournure romanesque de ses ides, et il
tremblait de publier ce chef-d'oeuvre de la littrature contemporaine.
Un ami, parvint  le dtromper: Votre imitation d'Horace, lui dit
courageusement M. Dallas, est au-dessous de vous, tandis que _Childe
Harold_ est un ouvrage dlicieux, admirable, enchanteur.--Vous vous
trompez, rpondit Byron; mais tels qu'ils sont, je vous abandonne
mes vers: s'ils ont du succs, que le profit vous en revienne. Ainsi
furent publis les deux premiers chants de _Childe Harold_.

Ce _Roman_ (c'est le titre que lui donna l'auteur) ne se recommande
pas  l'attention de nos classiques par une rgularit symtrique;
vous croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer,  quelques
pieds d'un rivage toujours vari, et constamment enrichi des plus
ravissantes beauts. Sous vos yeux se succdent le Portugal, devenu la
proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle s'abat le vautour gaulois;
la Troade, spulcre des anciens hros; Constantinople, calme sjour
du despotisme; l'Albanie, dj prludant  secouer les chanes du
croissant; la Grce, enfin, dont toutes nos ames ont plus d'une
fois rv les doux rivages; la Grce, dont les malheureux enfans
flchissent sans murmurer sous le bton barbare, tandis qu'ils
pleurent de rage en voyant s'crouler,  la voix de Lord Elgin, les
colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle chaleur pntrante! et
partout quel sentiment exquis de la beaut! quel ddain pour les
favoris de la fortune! quel enthousiasme pour la libert!

Le _Plerinage de Childe Harold_ (dont plusieurs de nos littrateurs
n'ont jamais essay de lire mme la traduction franaise) fit
proclamer Lord Byron, dans sa patrie, le premier des potes vivans:
il avait alors vingt-quatre ans. Ses ennemis les plus implacables
rendirent hommage  l'vidente supriorit de son gnie: mais, en
se dclarant douloureusement ses admirateurs, on pense bien qu'ils
n'oublirent pas de relever dans ses vers les propositions _impies_,
_distes_, _athistes_ et _sditieuses_, cortge ordinaire des
ouvrages qui n'ont pas t composs sous l'influence immdiate d'une
secte, d'une cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations
ne l'empchrent pas d'obtenir, dans ces premiers momens, toute la
justice qu'il n'tait en droit d'attendre que de la postrit.

Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa premire entre dans le
monde. Les dames, bien que jalouses de la prfrence donne sur
elles, par _Childe Harold_, aux beauts de l'Orient et de l'Espagne,
caressaient l'espoir de ramener le jeune pote  de plus tendres
sentimens: elles l'accueillirent donc avec motion et coquetterie.
Byron n'tait pas de ces hommes dont la prestigieuse rputation ne
supporte pas l'preuve de l'intimit: vu de prs, il parut grandir
encore. On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie,
galement faite pour exprimer l'enthousiasme, le ddain, l'amour ou
la haine. Mais le caractre de ses penses comportait une dignit
srieuse dont il lui tait presque impossible de se dpouiller: si
quelquefois il se livrait  une bruyante gat, ces clats taient
rapidement remplacs par une teinte de tristesse importune. Il tombait
frquemment dans une grande proccupation mlancolique, et mme, au
milieu des cercles les plus avides de recueillir ses moindres paroles,
il semblait faiblement combattre ce penchant  la distraction. Lui
arrivait-il de le vaincre? on admirait aussitt une conversation
d'autant plus tonnante, qu'il cherchait moins  exciter l'tonnement:
les saillies les plus vives se pressaient sur ses lvres; ses yeux,
dit-on, lanaient des clairs, et nul homme ne se vantait d'avoir pu
l'couter sans motion, sans une sorte de respect. Il n'en tait
pas ainsi des femmes qui, ne rougissant pas auprs de lui de leur
infriorit intellectuelle, laissaient ordinairement parler en sa
prsence leur imagination ravie.

Toutefois cet universel engouement ne fut pas de longue dure: pour
le prolonger, il et fallu faire preuve d'affectation, et ce dfaut
gnral de la socit anglaise tait justement celui dont Lord Byron
tait le moins susceptible; il et fallu caresser l'amour-propre des
automates qui se pressaient autour de lui, et Byron ne savait jamais
dissimuler ses impressions ddaigneuses. D'abord les _dandys_, espce
de fats qui, dans la grande socit anglaise, forme une majorit
compacte (comme en France nos merveilleux et nos petits-matres),
brigurent long-tems sa bienveillance, en composant sur son extrieur
leur maintien et leur costume. Une foule de fades et languissantes
beauts essayrent  l'envi sur son coeur la puissance de leurs
charmes; Byron accueillit du mme silence les grimaces des uns et les
vaporeuses oeillades des autres. Ds-lors une cabale sourde se ligua
contre lui; un plan de calomnie fut organis, et le succs dpassa
bientt toutes les esprances que ses auteurs en avaient pu concevoir.

Fatigu des cercles de la capitale, il fit, dans le Westmoreland,
une course vers ces lacs devenus clbres par les mlancoliques et
monotones lucubrations des Wordsworth, des Coleridge et des Southey.
Ce voyage augmenta encore le nombre de ses ennemis; les potes
_lakistes_ se montrrent humilis de l'indpendance de ses opinions,
et furieux des pigrammes dont il accablait leur politique bigoterie.
L'apparition presque simultane du _Giaour_, de _la Fiance d'Abydos_,
du _Corsaire_ et de _Lara_, leur offrait une occasion d'attaquer ses
principes et de noircir sa vie. Qui peut, s'crirent-ils, fournir
 Lord Byron les couleurs dont il se sert pour peindre tous ces hros
dvors de passions et de remords? qui l'initia aux mystres des plus
horribles angoisses de la vie? qui lui apprit  revtir de formes
sduisantes les plus odieux sclrats? Ah! sans doute, la source de
son gnie est empoisonne; elle n'a pu natre que de la perversit
de son caractre. Rien dans sa conduite, il est vrai, ne justifie
d'injurieux soupons; mais l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines?
Qui sait si quelque crime secret ne trouble pas le repos de sa vie?
Trop de rapports sensibles existent entre Childe Harold, Conrad et lui
pour que l'on puisse encore douter de l'identit de l'auteur et de ses
personnages. Et quel insens pourrait envier un talent qu'il faudrait
acheter  pareil prix?...

Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser d'aussi infmes
soupons: cependant, il suivait avec assez d'assiduit les sances de
la chambre des Lords. Toujours tranger aux ambitieuses intrigues
qui se trament jusque dans les conseils de l'opposition populaire, il
pronona  la chambre haute trois discours assez remarquables, dans
lesquels il peignit de couleurs nergiques la dtresse des ouvriers
et l'asservissement des catholiques. Mais l'inutilit de ses efforts
refroidit bientt sa ferveur parlementaire, et il sentit qu'il
servirait plus efficacement la cause de la justice et de la libert,
du haut de la tribune potique que s'tait leve son gnie. Il
acheta,  la mme poque, une action au thtre de _Drury-Lane_,
et quelques jours aprs il fut nomm directeur du jury charg d'y
recevoir les ouvrages dramatiques.

La mobilit de son imagination, sa passion pour les voyages, et les
souvenirs de plusieurs beauts qu'il avait peintes dans le _Giaour_ et
le _Corsaire_, tout aurait d le dtourner du mariage, et surtout de
l'ide d'en former les redoutables noeuds avec une Anglaise: il n'en
fut rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank Nol, fut
celle sur laquelle il fit tomber son choix: elle tait belle;
mais, sous l'apparence d'une bienveillante douceur, elle cachait un
caractre inflexible et un orgueil de pruderie qui devait faire le
malheur du plus pacifique des poux;  plus forte raison celui de
Lord Byron. Elle apprit avec une sorte de transport que le jeune Lord
songeait  demander sa main, et quand on lui rappela les dfauts de
Byron, dans les cercles de bas bleus (_blue stockings_), dont elle
tait l'un des ornemens, elle rpondit qu'elle esprait ramener son
poux  force de douceur, de leons et d'exemples. Le mariage fut
clbr le 2 janvier 1815.

Bien que form sous de funestes auspices, il et peut-tre t fortun
sans l'intervention, presque toujours fcheuse, d'une belle-mre. Les
Milbank conservaient dans leur famille la tradition du vieil esprit
d'austrit et d'intolrance qui distinguait les puritains; aussi
l'honorable miss Milbank avait-elle consenti avec rpugnance  l'union
de sa fille avec Byron. Elle ne tarda pas  devenir une mortelle
ennemie: la _lune de miel_ mme ne fut pas exempte d'orage. Byron et
voulu en passer le cours loin du tumulte de Londres; il craignait les
folles dpenses, et surtout les insipides distractions du grand
monde: il fut oblig de renoncer  son projet. Partout recherchs
avec empressement, recevant  leur tour avec grandeur, la dot de la
nouvelle lady fut bientt dissipe en prodigalits, et Byron prvit de
nouveaux embarras pcuniaires. D'un autre ct, son amour de l'tude
et des mditations solitaires s'accommodait mal de visites frquentes
et de la prsence continuelle d'une pouse souponneuse; parfois il
accueillait avec fatigue les tendres expansions de lady Byron, et
cette femme altire, se croyant alors ddaigne, revenait prter une
crdule oreille aux suggestions de sa mre et d'une ancienne nourrice.
Ce n'tait pas tout: plusieurs espions fminins venaient nourrir les
dfiances de ces trois femmes et suivaient sans relche toutes
les dmarches de Lord Byron. Dans un secrtaire que lady Byron fit
enfoncer, on avait trouv des lettres amoureuses: par malheur, le nom
de l'ancienne matresse n'y tait pas trac; il fallut recourir
aux conjectures. Une actrice de Drury-Lane (mistress Mardyne) est
souponne: sur-le-champ elle est reconnue pour l'indigne cause des
froideurs conjugales de Byron. Des pieux salons de la famille Milbank,
la nouvelle se fut bientt rpandue dans tous ceux de la capitale,
et (voyez la retenue de la haute socit anglaise!) quand la pauvre
Mardyne reparut sur le thtre, les dames se couvrirent modestement de
leurs ventails ou de leurs mouchoirs; les jeunes _dandys_ sifflrent,
et l'actrice fut oblige de se retirer, en protestant de son
innocence. Il fut prouv, plus tard, qu'elle n'avait jamais dit un
seul mot, ni mme vu une seule fois Lord Byron.

Lady Byron avait un caractre fort _excentrique_. Elle s'imagina un
autre jour que la froideur de son mari pour ses charmes et surtout
pour ses conseils dnotait un certain drangement de _sensorium
commune_. Par ses ordres, plusieurs inconnus pntrrent dans le
cabinet d'tude de Byron (il composait alors _le Sige de Corinthe_);
on l'accabla de questions inintelligibles pour lui, et auxquelles sa
fiert lui permit  peine de faire quelques rponses. Plus tard, il
apprit qu'il avait reu la visite de docteurs en mdecine, chargs
d'examiner ses droits au sjour de Bedlam. Il est inutile de dire que
ces docteurs ne rpondirent pas  l'attente de lady Byron.

Il semblait que la naissance d'une fille, arrive le 10 dcembre 1815,
dt mettre un terme  la soucieuse msintelligence des deux poux;
mais, dans le mme tems, de nombreux cranciers ayant demand
la garantie de leurs crances, Byron se vit forc de vendre les
somptueuses proprits qu'il avait, en se mariant, achetes 
Londres,  la sollicitation de lady Byron. Les poursuites judiciaires
cessrent: mais, sous prtexte de les prvenir, ils se dcidrent,
d'assez bonne grce,  vivre, pendant deux ou trois mois, loigns
l'un de l'autre. Lady Byron retourna donc chez son pre; et quelques
jours aprs,  l'instigation de sa famille, elle crivit  Lord Byron
que jamais elle ne consentirait  le revoir.

Tel est le rcit exact de cette sparation, qui a fourni matire 
tant d'invectives et de calomnies contre la conduite de notre grand
pote. Si le public devint le confident de ses ennuis domestiques, il
faut en accuser les indiscrtions ridicules de lady Byron. coutons
Byron lui-mme:

Il existe dans le mariage une foule de causes inapprciables de
dgots mutuels et de griefs, dont nos plus intimes amis, ou nos plus
proches parens, ne sauraient estimer la juste valeur. Les poux seuls
peuvent s'en former une vritable ide; eux seuls ont le droit d'en
parler. Tant que le mari n'a pas de torts scandaleux  l'gard de
sa femme; tant qu'il ne commet aucune action prjudiciable  la
communaut, de quel droit vient-on le blmer, s'il juge  propos de
vivre loign d'une femme qu'il connat mieux, sans doute, que ceux
qui prennent sa dfense? N'est-il pas absurde de vouloir contraindre
deux individus qui se dtestent  rester unis, quand ils soupirent
tous deux aprs l'instant de leur sparation? Telle est du moins
l'intention de ceux qui, se targuant d'une ancienne liaison,
interviennent dans les dbats domestiques.

Quoi qu'il en soit, la sparation de Lord et de lady Byron fit revivre
tous les anciens contes dont les prcieuses de Londres (les _bas
bleus_) avaient les premires rpandu le bruit: tous les crits
priodiques,  l'exception d'un seul (_l'Examinateur_), les rptrent
 l'envi: une mistress Lee composa un roman dont le hros (Lord Byron)
tait, sous le nom de _Glenarvon_, accus de plusieurs assassinats.
On alla jusqu' imprimer qu'tranger  tous les sentimens de
bienveillance et d'humanit il n'tait pas mme susceptible d'tre
captiv par les attraits ou les vertus d'une femme; et les stances
ravissantes qu'il avait adresses  Thirza,  Maria,  Janth, ne lui
avaient t inspires que par son attachement pour un ours et le chien
de Terre-Neuve dont il avait compos l'pitaphe. Il ne paraissait
plus  Drury-Lane sans tre accueilli par des hues; les dames le
dsignaient du doigt, les enfans poursuivaient sa voiture quand il se
rendait  la chambre des pairs, et sa _vertueuse_ femme coutait
avec une merveilleuse srnit le rcit des calomnies dont il tait
abreuv.

Cependant, cet homme tait Lord Byron, le chantre de _Childe Harold_
et du _Giaour_! celui qui avait dfendu de toutes ses forces les
catholiques d'Irlande et les chrtiens de l'Orient! Ah! si, pour
l'honneur de la France, un aussi puissant gnie, une aussi grande
ame, et reu le jour dans son sein, lui et-on dcern les mmes
rcompenses? Les clameurs de misrables et ridicules coteries
auraient-elles ainsi aveugl l'opinion publique? Nous avons l'orgueil
d'en douter.

Il ne faut pas s'tonner si, depuis ce moment, Byron conserva contre
l'Angleterre une haine profonde: elle n'tait plus digne de ses
hommages. Pour comble de disgrces, il se vit oblig de vendre
l'abbaye de Newstead, demeure de ses anctres, afin de restituer
aux Milbank la dot de lady Byron. Newstead seule le retenait en
Angleterre; quand il s'en fut dpouill, il s'loigna une seconde fois
d'une ingrate patrie, avec la rsolution de n'y jamais revenir.

Quelques jours avant son dpart, une jeune dame, que ses talens
n'avaient pu tirer de la misre, se prsente chez lui, et le prie
d'honorer de sa protection un recueil de vers qui formait son unique
ressource. Elle tait belle, ses parens taient loigns, et ceux
qui d'abord l'avaient encourage  se dvouer au culte des muses
lui avaient retir leur protection, avant d'avoir pu apprcier si
rellement elle en tait digne. Byron l'couta avec attention. Quand
elle eut fini de parler: Puissiez-vous, madame, rpondit-il en lui
prsentant un billet pli, tre plus heureuse que moi; puissent
vos talens, vos vertus et votre beaut dsarmer l'envie! Voici ma
souscription. Mais tous deux nous sommes jeunes, et le monde est
pervers; je ne veux donc pas avoir l'air de m'intresser  vos succs:
ce serait vous faire plus de tort que de bien. La jeune dame prit
alors cong de lui, et sa surprise fut grande, en rentrant chez elle,
de voir que le pote lui avait remis un bon de cinquante louis sur
son banquier. Avant qu'elle songet  publier ce trait de gnrosit,
Byron touchait au rivage de la France.

C'tait au printems de 1816. Il emmenait avec lui une bibliothque
compose de potes grecs, latins et italiens; l'assortiment d'animaux
dont nous avons dj parl, et le bon et fidle Fletcher, dont la
destine, assez conforme  celle de son matre, tait d'abandonner, de
maudire et de regretter sans cesse sa patrie, sa femme et ses enfans.
Lord Byron traversa rapidement la France: sa premire halte fut le
champ de Waterloo. Il parcourut plusieurs fois cette plaine dsormais
clbre, et qui lui rendait les impressions de Salamine et de
Marathon. Aprs avoir visit successivement Bruxelles, Coblentz et
Ble, il s'arrta, pendant l't,  la campagne _Diodati_, sur les
bords du lac de Genve.

Depuis son dpart d'Angleterre, la violence des tourmens intrieurs
avait influ sur sa sant: mais Clarence et les rochers de Meillerie,
en rappelant  son coeur les sublimes rveries de Rousseau; les
montagnes du Jura, en l'attendrissant  la pense de sa chre cosse;
l'aspect du lac de Genve enfin, tout contribuait  calmer ses ennuis
et  ranimer ses forces physiques. Tous les soirs, comme si le lac
et pu verser dans son ame la tranquillit de sa limpide surface,
il aimait  voguer sur les flots, dans un frle bateau. Ces courses
n'taient pas sans danger: quelquefois l'onde s'agitait subitement
avec violence, et notre pote, un jour, fut sur le point de prir 
l'endroit mme o Saint-Preux avait caress l'ide de prcipiter dans
les flots madame de Volmar. C'est ainsi que, dans la nature, tout,
jusqu'aux lmens, semblait destin  nourrir son ame de grandes et
potiques inspirations.

Il retrouva, dans les environs de Genve, ses anciens amis; Cam
Hobhouse, _Monk_ Lewis, auteur du plus fantastique des romans, et
Shelley, dont les habitudes austres et les opinions indpendantes
lui plaisaient, jusque dans leur exagration. Mais, de toutes les
personnes dont il cultiva la socit, nulle ne l'intressa plus que
madame de Stal, alors retire  Coppet: c'tait, en effet, deux ames
dignes de s'entendre. On se rappelle la prdilection de Corinne
pour la littrature, les opinions et les lois de l'Angleterre; elle
semblait remercier chaque citoyen de Londres de la naissance de
Shakspeare et de la chute de Napolon. En ce moment, comme elle avait
au nombre de ses htes plusieurs Anglaises, de celles dont Byron avait
fltri les doctes prtentions, il tait naturel qu'elle ft encore la
dupe des calomnies dbites contre l'auteur de _Childe Harold_. Quand
on annonait la visite de Byron, ces dames quittaient le salon, et
frmissaient  l'ide de regarder en face un semblable monstre.
Pour madame de Stal,  peine l'eut-elle entendu, qu'elle dposa ses
anciens prjugs. Un jour, aprs avoir lu les stances que Byron
avait adresses  sa femme en quittant l'Angleterre, elle s'cria:
Mesdames, je ne sais quel est le coupable, mais je me consolerais
d'avoir t malheureuse comme lady Byron, si j'avais inspir  mon
poux de semblables adieux. En effet, pour ceux qui ne sont pas
dpourvus de sensibilit, ces vers seront toujours,  dfaut d'autres
_Mmoires_, la condamnation de lady Byron.

C'est  la campagne _Diodati_ qu'il composa _Manfred_, la premire et
la plus grande de ses compositions dramatiques, et _le Prisonnier de
Chillon_, dans lequel il semble, comme en se jouant, avoir runi
 l'imagination de Dante celle de Chteaubriand. De la Suisse il
descendit en Italie, accompagn de Shelley et du docteur Polidori, son
secrtaire, le mme qui publia quelques mois plus tard,  Londres,
la fameuse histoire du _Vampire_. Arrivs  Montanvers, le prieur
des bndictins les pria de mettre leurs noms sur l'album du couvent.
Shelley rpondit  cette invitation en y inscrivant le mot Atheos.
Mais Byron, jetant  son tour un regard sur le livret, se hta de
passer un trait sur le mot que Shelley avait eu la ridicule hardiesse
de tracer. Telle fut pourtant la seule preuve qu'osa plus tard
donner le pote Southey de l'athisme de Lord Byron. Les ouvrages
de l'illustre pote se chargent  l'envi de dmentir cette odieuse
imputation: Byron fut, au contraire, et toute sa vie, tourment de ces
doutes mtaphysiques, nobles et srs indices d'une ame profondment
religieuse; et quant  Shelley lui-mme, auteur d'un pome satirique,
_la Reine mob_, dans lequel les opinions dogmatiques sont peu
respectes, il est certain qu'il avait sur l'immortalit de l'ame,
et sur l'indpendante dignit de son essence, les ides les plus
respectables. Nous ajouterons toutefois qu'elles offraient quelques
rapports visibles avec celles de Spinosa, si souvent accuses, si
rarement approfondies.

La premire rsidence de Lord Byron, en Italie, fut Milan. Il y passa
l'automne et une partie de l'hiver de 1816; il allait, presque tous
les soirs, entendre,  l'opra de la _Scala_, ces belles partitions
dont la France commence  prfrer la large mlodie aux ariettes de sa
lourde, maigre, et vieille musique. Des premiers jours de l'anne 1817
aux derniers de 1819, il vcut  Venise: il y composa _Mazeppa_, les
deux drames de _Marino Faliero_ et des _Deux Foscari_ et le quatrime
chant de son cher _Childe Harold_. Dans les derniers vers de cet
immortel pome on sent l'influence des impressions du ciel vnitien
sur son coeur; les ruines de l'ancienne reine du monde glissent, moins
dsolantes, devant ses yeux: il sourit mme  la vue des danses et de
la guitare adriatique, et l'Italie, semblable aux jardins d'Armide,
entremle sans cesse,  ses mlancoliques mditations, de suaves
accens de mollesse et d'amour. Au coucher du soleil, qui n'est nulle
part aussi magnifique qu' Venise, il parcourait la ville dans une
lgante gondole, tandis que, pour quelques pices d'argent, deux
bateliers reproduisaient, dans leurs chants alternatifs, les octaves
d'Arioste et de Tasse. Le jour, il allait sur les sables du _Lido_
exercer ses chevaux ou se baigner dans la mer. Il parcourait les
campagnes, et, pntrant dans les plus humbles cabanes, il prodiguait
aux malheureux des secours et des consolations. Le feu prit un jour
 la boutique d'un cordonnier: charg d'une nombreuse famille, ce
malheureux se voyait priv de toutes ressources. Byron l'apprend;
lui fait passer la valeur de tous les objets que les flammes avaient
dvors, et quelques jours aprs il l'invite  retourner chez lui. Sa
maison tait reconstruite, plus commode, plus lgante qu'auparavant.
Le hasard fit dcouvrir aux Vnitiens tonns plusieurs semblables
traits de gnrosit.

Mais un penchant invincible l'entranait en mme tems au plaisir:
gardons-nous de le lui reprocher: cette passion pour les femmes, dont
on lui fit un si grand crime dans son immorale patrie, fut sans doute
l'une des sources de son gnie.  Venise, il frquenta les brillantes
runions, les bals masqus, les concerts et les thtres: mais les
faciles enchanteresses de Venise entourrent vainement sa tte de
fleurs; les souvenirs de l'injustice de ses compatriotes, de son
premier amour et de sa fille, ne cessrent de l'y poursuivre. Il
demandait et recevait frquemment, par l'entremise de sa soeur, des
nouvelles de sa chre _Ada_; et quand ses lettres prouvaient quelque
retard, il tombait dans de profonds accs de mlancolie.

Tandis que son tems semblait ainsi consacr  de frivoles
distractions, il faisait paratre une succession de nouveaux
chefs-d'oeuvre. Las de ne prsenter que les inspirations d'un
noble enthousiasme  un monde qu'il avait appris  mpriser en le
connaissant mieux, il parut se repentir d'avoir pris au srieux les
malheurs et les turpitudes humaines, et il forma le plan d'un ouvrage
dans lequel il reproduirait, sous un nouveau point de vue, la grande
scne de la socit. Dans ce pome extraordinaire de _Don Juan_, vers,
octaves, chants, conception, tout d'abord parat improvis; mais
ce dsordre apparent est un heureux effet de l'art. L'intention
profondment calcule de Byron fut de peindre le monde tel qu'il
tait, avec ses courtes joies et ses souffrances innarrables; il
voulut fatiguer les ames capables de rflchir, en les obligeant 
considrer  quel degr d'abaissement, de honte, leurs prjugs les
faisaient descendre. Jamais projet ne fut mieux excut. Vices de
l'ducation, malheurs de l'humanit, innocens plaisirs, honteuse
dbauche, horreurs de la guerre, intrigues et vanits des cours,
peinture d'une nation parvenue au dernier degr de corruption, tel est
le vaste et instructif tableau que droule  nos yeux le _Don Juan_.
On pourrait lui appliquer ces vers charmans du second chant:

  _I can't describe it, though so much is strike;
  Nor liken it,--I never saw the like_.

Je ne puis le dcrire, quoiqu'il m'ait fait une vive impression, ni
le comparer  quelque chose.--Je n'ai jamais rien vu de pareil.

On a pourtant compar _Don Juan_  _la Pucelle_; c'tait juger d'un
arbre d'aprs son corce. Voltaire, dans son pome, s'empare de toutes
les ides nobles que notre imagination aime  nourrir: il lutte contre
elles, il ne les quitte qu'aprs les avoir imprgnes de ridicule. Du
reste, il ne dmle rien avec les turpitudes de la vie: elles sont,
au contraire, son point de dpart et le niveau auquel il s'efforce
de ramener toutes choses. Que s'il s'arrte avec complaisance sur des
scnes d'amour, son pinceau ne produit encore qu'un tableau infernal
dont, fort heureusement, on chercherait en vain, dans la nature, le
modle. Les deux pomes ont pourtant cela de commun, qu'ils sont
tous deux l'effet d'une dbauche d'esprit. Mais _la Pucelle_ fut
premirement destine  gayer[6] les loisirs de Frdric-le-Grand,
tandis que le _Don Juan_ fut compos pour une gnration qui avait lu
avec enthousiasme _Werther_, _Ren_, _Childe Harold_ et _Manfred_. La
verve de gat ne pouvait donc tre de la mme espce dans les deux
ouvrages. Dans _Juan_ on aperoit l'ironie, mais jamais cette ironie
ne fltrit une ame, une action, une ide, nobles ou grandes. Byron
y dveloppe nos sociales misres avec un calme qui est loin de son
coeur;  chaque instant il trahit son motion, et quelquefois, en s'y
abandonnant avec franchise, il nous fait fondre en larmes. Enfin, pour
me servir des belles expressions de madame Belloc[7], son but bien
vident est d'obliger les hommes  se relever  force de mpris. Les
saillies de _Don Juan_ ressemblent  des fleurs dont on aurait entour
une couronne d'pines; on devine que le front qui la porte en est
ensanglant.

[Note 6: Ou, comme disait Voltaire, pour le rgaillardir.]

[Note 7: _Lord Byron_, par madame L. Sw. Belloc, 1824.]

Lord Byron quitta Venise en 1819, et vint s'tablir  Ravenne. De tous
les sjours qu'il essaya, Ravenne fut celui qui lui plut davantage.
Dante, son pote favori, y avait pass plusieurs annes d'exil: 
quelques milles de la ville s'levait la fort de pins plusieurs fois
mentionne dans _le Dcameron_ de Boccace. C'est l qu'il composa la
_Prophtie du Dante_, les troisime, quatrime et cinquime chants de
_Don Juan_; _Sardanapale_, _Can_ et _le Ciel et la Terre_. _Juan_
et _Can_ offrirent, en Angleterre, un nouvel aliment aux ennemis du
noble pote. Lord Byron ne rpondit aux injures qu'en citant,
pour justifier Can, l'exemple premptoire de Milton. Le parti des
hypocrites, s'emparant alors de sa vie prive, lui reprocha une
avarice sordide:  les entendre, il ne prodiguait le _scandale_ que
pour mieux trouver  vendre ses pomes. Comme il gardait un ddaigneux
silence, ses amis rpondirent pour lui que jusqu'alors le noble
Lord n'avait rien touch pour ses ouvrages, et qu'il leur en avait
constamment abandonn le profit. Cependant le directeur du thtre de
Drury-Lane faisait reprsenter sa tragdie de _Marino Faliero_, qui
n'avait pas t destine  tre jamais joue; elle n'eut pas,
au thtre, le mme succs qu' la lecture, et, aprs trois
reprsentations, le libraire de Lord Byron rclama et obtint, de
l'autorit, le droit de la retirer.

Lord Byron fut moins sensible  tous ces dsagrmens qu' la mort du
commandant militaire de Ravenne. Cet homme, vtran de Napolon, avait
fini par s'attacher  la maison d'Autriche; mais,  cette poque
o l'Espagne tait en feu, o l'Italie prludait  sa passagre
rvolution, la haute police germanique vint  le souponner de
_carbonarisme_. Il fut assassin, en plein jour, dans la ville de
Ravenne,  une porte de fusil de la demeure de Lord Byron. Celui-ci
entendant une dtonnation, accourt, met vainement ses gens  la
recherche des meurtriers, et transporte la victime dans son palais;
mais  peine dpos sur les escaliers intrieurs, le pauvre commandant
n'existait plus. Cet vnement fit sur lui une impression qu'il
a fidlement consigne dans le cinquime chant de _Don Juan_. Les
coupables de ce meurtre ne furent nullement poursuivis.

Quelque tems aprs clata l'insurrection du Pimont. Byron ne prit
aucune part directe  tous ces mouvemens tumultueux qui s'tendaient
jusqu' Pise; seulement il ouvrit un asile  ceux qui, au moment de
la raction, cherchrent  se drober aux vengeances de la police. Il
avait runi dans son palais une centaine d'armures compltes, dont
il avait l'intention arrte de faire usage si les rvolts voulaient
srieusement se dfendre; mais il n'en fut rien. touffe aussi
facilement qu'elle avait t excute, la conspiration carbonarienne
choua en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France; en un mot, sur
tous les points de l'Europe.

Ds ce moment il ne fut plus en sret  Ravenne: chaque jour il
recevait des lettres menaantes, mais rien ne pouvait le dcider 
interrompre le cours de ses promenades. Enfin, la voix de l'amour
fut plus puissante que celle de la crainte sur cette ame passionne.
Depuis quelques annes, il tait l'amant heureux de la comtesse
Guiccioli: Theresa Gamba, marie  seize ans au vieux comte Guiccioli,
doue d'une beaut merveilleuse et de tous les dons qui peuvent
ajouter  celui de la beaut, devint facilement prise du plus grand
pote, et de l'un des plus beaux cavaliers de son tems. Le vieux mari
se plaignit, non pas d'avoir un rival, mais d'avoir un rival hrtique
et souponn de _libralisme_. Bientt, demande en sparation
simultanment faite par les deux poux: le pape, juge de l'affaire,
consent  rompre des noeuds mal assortis, mais  condition que la
jeune comtesse sera relgue dans un couvent. Byron ne trouva
qu'un moyen de rendre vaine la dcision du souverain pontife; du
consentement du pre et du frre de la comtesse, il disparut de
Ravenne avec elle, en 1821, au commencement de l'automne, et alla
poser sa tente dans la ville de Pise.

Il y loua, pour une anne, le vieux et magnifique palais _Lanfranchi_,
au nom duquel se rattachaient plusieurs grands souvenirs potiques et
lgendaires. Il semblait trouver des inspirations dans les murs d'un
vieux et gothique difice comme dans l'aspect des montagnes ou de la
mer. Les petites ames de sa patrie prtendirent qu'il recherchait le
voisinage de ces imposantes ruines pour exciter la curiosit; mais
l'auteur de _Childe Harold_ connaissait, par exprience, de plus srs
moyens de faire natre l'admiration de ses contemporains; et,  vrai
dire, ce n'est pas comprendre l'homme de gnie que de le supposer, un
instant, capable de calculs aussi misrables.

Tandis qu'il tait  Pise, il reut la nouvelle de la mort de lady
Nol, mre de sa femme. Il crivit aussitt  cette dernire une
lettre de condolance dans laquelle, revenant sur les motifs de
leur sparation, il lui tmoignait l'ardent dsir de la revoir et
d'embrasser sa fille. La mort de sa plus ardente ennemie lui faisait
esprer que lady Byron consentirait avec joie  ce rapprochement: il
se trompa encore. Il ne reut d'Angleterre aucune rponse.

Quelques jours aprs le dpart de cette lettre, un anonyme lui fit
parvenir un mdaillon renfermant une boucle des cheveux de sa chre
Ada. Rien ne peut donner une ide de la joie qu'il montra dans cette
occasion: il baisait ces cheveux, les touchait, les contemplait avec
des yeux passionns. Il pendit le prcieux mdaillon autour de son
cou, et ne s'en spara plus qu' la mort.

Les journaux anglais lui apprirent alors que Leight Hunt tait
perscut dans sa patrie; c'tait l'diteur de _l'Examiner_, le seul
journal qui et pris  coeur sa dfense,  l'poque de ses dmls
matrimoniaux: Byron lui crivit pour lui demander en grce de venir
habiter l'Italie, et lui offrit pour asile le palais _Lanfranchi_.
Hunt accepta sans dlai, et  peine arriv  Pise il fit goter 
Lord Byron le plan d'un journal qui, assurait-il, ne pouvait manquer
d'intresser vivement l'Europe. Il parut trois numros du _Libral_:
mais les rdacteurs, et Byron le premier, se lassrent bientt de
cooprer  cette entreprise, pour laquelle ils n'avaient peut-tre pas
une vocation merveilleuse. Dans le _Libral_ fut publie _la Vision du
jugement_, excellente satire d'un pome louangeur du laurat Southey.

Lord Byron, Shelley et les deux Gamba se promenaient un jour  cheval,
 quelques pas de la ville, quand un sous-officier, passant au grand
galop au milieu d'eux, renverse l'un des domestiques et continue sa
route sans articuler la moindre excuse. Byron s'lance  sa poursuite,
lui demande raison d'une pareille insolence et reoit pour rponse
de grossires injures: d'autres soldats viennent alors soutenir leur
camarade; une rixe s'engage entre eux et les gens de la suite de
Lord Byron, et au nombre des blesss se trouve le sous-officier
provocateur. L'affaire s'instruisit devant les tribunaux. Lord Byron
ne fut pas compromis dans les dbats; mais les juges condamnrent le
comte Gamba, son fils et plusieurs des gens de Byron  s'loigner de
Pise. Comme la belle comtesse suivait le sort de son pre, Lord Byron
se dcida  les accompagner  Livourne. Mais de nouvelles perscutions
y attendaient les Gamba: obligs de quitter la Toscane, ils choisirent
Gnes pour leur nouvelle rsidence, et cependant, la comtesse
demandait  Byron un asile et revenait avec lui  Pise, au palais
Lanfranchi.

 quelque tems de l mourut son meilleur ami, Bishe Shelley,
g seulement de vingt-neuf ans. Ce fut un grand malheur pour la
littrature; car, aprs la mort de Byron il et pu donner au public,
sur lui, des dtails qui ne se trouvrent plus que dans les mains
craintives de Thomas Moore. Les tristes impressions que cet vnement
laissa dans l'esprit de Byron le dcidrent  s'loigner une seconde
fois de Pise. Il se retira dans une maison charmante situe  une
demi-lieue de Gnes, sur une hauteur qui dominait le golfe et le vaste
horizon qui s'tend autour de la ville. On remarqua, ds ce moment,
qu'il devenait plus sdentaire, qu'il ngligeait ses courses  cheval
et tous les divertissemens auxquels il se livrait prcdemment. Il
avait laiss  Pise la belle comtesse Guiccioli; il refusait de voir
la socit: enfin, il mettait dans ses dpenses une conomie qui
surprenait tous ceux qui avaient t tmoins de ses prodigalits
antrieures. On sut bientt le secret de cette nigme: au mois de
juillet 1823, un officier westphalien, nomm Det Striitz, aborda 
Gnes  son retour de Grce, o il avait combattu sous les drapeaux
des insurgs, depuis 1821.  peine Lord Byron l'eut-il appris, qu'il
descendit  Gnes, et n'ayant pu l'y rencontrer, il lui crivit pour
l'inviter  se rendre  sa maison de campagne. Ici nous laisserons
raconter madame Belloc qui entendit tous les dtails de l'entrevue, de
la bouche mme de M. Det Striitz.

M. Det Striitz y alla le lendemain, et trouva Lord Byron devant
une table, examinant une carte de la Grce. Il se leva et lui fit
l'accueil le plus favorable..... Il adressa  cet officier plusieurs
questions sur la situation des Grecs. Il parlait avec tant de feu, me
dit le colonel, que j'avais quelquefois de la peine  suivre le cours
de ses ides; je m'efforai cependant de le mettre au fait de tout
ce qu'il dsirait savoir. Aprs tre entr dans une foule de
particularits, il retint  dner le colonel, et en sortant de table
il prit son bras et le conduisit dans le parc qui entourait la maison.
Tout d'un coup, au dtour d'une alle, il s'arrte brusquement et
me dit: _Pensez-vous que ma prsence pt tre utile aux Grecs?
me verraient-ils avec plaisir?_ Je ne pouvais croire qu'il voult
changer l'existence agrable qu'il menait pour une vie de privations,
d'inquitudes et de dangers. Je n'hsitai pourtant pas  rpondre que
sa prsence serait pour les Grecs un bienfait, et qu'il tait digne
de travailler  une rgnration que ses crits avaient en partie
commence. _Je le voudrais de grand coeur_, rpondit-il; _mais je
crains que mes moyens ne soient en disproportion avec ma tche. Enfin,
je ferai ce que je pourrai. Mon projet d'aller en Grce ne date pas
d'aujourd'hui; je le nourris depuis long-tems. Je ne suis plus indcis
sur mon voyage; mais ce qui m'importe, c'est de le rendre utile._ Et
le lendemain matin, en me revoyant, il me dit encore: _Je n'ai pu
dormir cette nuit que d'un sommeil agit. Je me voyais toujours  la
tte des braves Souliotes, ou  ct d'un de leurs intrpides chefs,
combattant les Turcs sans vouloir leur faire grce, et il se pourrait
que mon rve se ralist un jour; car je n'irai pas en Grce pour y
tre oisif. Je veux me faire faire des armes avant de partir._

Deux mois s'taient  peine couls depuis cette entrevue, quand
il s'embarqua  Livourne accompagn du comte de Gamba et de ses
compatriotes sir Edouard Trelawney, Hamilton Browne, etc. Dans les
derniers jours d'aot le vaisseau jeta l'ancre dans un des ports de
Cphalonie.

Cphalonie est l'une des les ioniennes laisses sous la protection du
gouvernement anglais, depuis le trait de paix de 1814. Lord Byron
qui n'ignorait pas, en se dvouant dsormais  la cause des Grecs,
les dissentions dplorables qui rgnaient parmi eux, craignit, s'il
descendait de prime abord sur le thtre de l'insurrection, de
ne servir qu'un parti en voulant soutenir la cause commune. Il
connaissait les Grecs, leur turbulence, leur jalouse indpendance,
leur misre et leur avidit; il n'ignorait pas que dj ces dfauts,
suite naturelle du genre de vie des Arnautes, avaient fait retourner
sur leurs pas un grand nombre d'Europens accourus en Grce dans
l'espoir chimrique d'avoir pour compagnons des milliers d'Aristides
ou de Pricls. Ces dissentions, ces motifs de dcouragemens, voil ce
que Byron voulait essayer de dtruire en se rendant en Grce; mais il
fallait avant tout qu'il connt l'exacte situation des choses.

Les Grecs venaient de commencer la troisime campagne sous d'heureux
auspices. Tandis que l'arme des deux pachas Yussuf et Mustapha
tait taille en pices dans les dfils des Thermopyles par le brave
Odysseus, l'ancien Ploponse tait presque entirement affranchi
du joug des Turcs; mais, du ct de l'tolie, une nouvelle arme,
commande par le pacha de Scutari, s'avanait jusqu'aux murs de
Missolonghi, et cette ville importante et tous les ports de la Grce
occidentale taient dj bloqus par les armes de terre et de mer des
Turcs.

Byron commena par envoyer sur le continent MM. Trelawney et Browne,
avec la mission d'explorer l'tat de tous les partis. En attendant
leur retour, il fixa son sjour dans la petite ville de Metaxata, qui
devint aussitt, pour ainsi dire, le point central du gouvernement
grec, tant tait grande la rputation qui le prcdait.

Elle grandissait encore tous les jours; ceux qui l'approchaient,
Anglais, Franais, Allemands et Grecs, ne se lassaient pas d'admirer
la profondeur de ses plans et la magnanimit de ses intentions. Sans
cesse appliqu  rechercher des instructions positives, il coutait
avec attention les rapports les plus contradictoires: il rpandait
l'or  pleines mains, mais avec discernement.

Voici la source de tout l'argent qu'il prodiguait: J'ai crit, dit-il
dans une lettre du 13 octobre 1823,  notre ami D. Kinnaird, le priant
de m'envoyer _tous les crdits_ qu'il pourra runir. De plus, j'ai
en avance une anne de revenu et la vente d'une terre par-devers
moi.--Jusqu' ce que les Grecs trouvent un emprunt, il est probable
que je serai leur meilleur banquier, c'est--dire tant que ma
signature aura cours. Rptez-lui _cela_, et dites-lui que je vais
tirer, d'une manire effrayante sur M. R***. Je ne lsine pas quand
nos braves se dcident  reprendre les armes; et s'ils persvrent ils
seront encore mieux venus. Ils ont eu hors de ma poche, et d'un seul
coup, quatre mille livres sterlings (outre quelques distributions
partielles), et le prochain dbours sera au moins aussi considrable.
Et comment pourrais-je, dites-moi, leur refuser s'ils se battent? et
si je suis avec eux? etc.

Cependant il reut des nouvelles de M. Trelawney. Ce loyal ambassadeur
avait assist au congrs de Salamis, et l'on y avait dcid
qu'Odysseus marcherait sur Ngrepont, Colocotroni sur Patras, et que
Mavrocordato serait charg de dfendre Missolonghi. Si cette ville
tombe, crivait Trelawney, Athnes et des milliers de ttes sont en
pril. Il faut que la flotte secoure cette ville. Je donnerais ma tte
 _monnayer_ pour _sauver cette clef de la Grce_. Byron comprit ce
langage; il fit quiper deux navires ioniens et quitta Cphalonie le
29 dcembre, faisant voile pour Missolonghi. Le 31,  la hauteur de
Zante, ils furent rencontrs par un corsaire turc. Le premier navire,
sur lequel il tait, parvint  l'viter; le second, qui transportait
le comte Gamba et plusieurs domestiques de Lord Byron, fut moins
heureux: les captifs furent conduits  Patras, devant Yussouf-Pacha.
Grces au sang-froid de Gamba qui, en rclamant hautement le privilge
des pavillons anglais, parvint  intimider le chef musulman, il leur
fut permis de se rendre  Missolonghi; mais,  leur grand tonnement,
ils n'y trouvrent pas Lord Byron. Les vents contraires l'avaient
forc de s'arrter sur des rochers situs  quelques milles de
Missolonghi; et en se remettant en mer, son navire avait touch un
bas-fond. Heureusement, Mavrocordato envoya bientt  sa rencontre
plusieurs bateaux qui le prirent  bord, avec sa suite, et le
conduisirent  Missolonghi.

Lord Byron fut reu, par les Grecs, au milieu des transports de joie
et de reconnaissance. Il profita de ces premiers instans d'enivrement
pour servir la cause de l'humanit. Le jour de son arrive, un Turc,
tomb entre les mains de quelques bateliers, allait expirer dans les
tourmens: Byron le fait venir et s'empresse de rclamer sa grce;
mais il avait affaire  des hommes peu accoutums  de semblables
rmissions, et sa demande ne fut pas accueillie. Alors il soustrait
 toutes les recherches le prisonnier, et quand les Grecs furieux
viennent le rclamer  grands cris: Vous me tuerez, leur dit-il,
avant de me forcer  vous livrer cet homme. Barbares que vous tes,
comment osez-vous agir ainsi, et vous dire chrtiens? Il garda chez
lui, pendant quelque tems, le Turc que la frayeur avait rendu malade,
puis il profita de la premire occasion pour le renvoyer, guri, 
Patras o demeurait sa famille.

Ce n'est pas tout.  quelques jours de l il obtint encore du prince
Mavrocordato la dlivrance de plusieurs autres prisonniers, qu'il
fit habiller  ses frais et reconduire au pacha de Scutari. Ces Turcs
remirent, de sa part,  leur matre une lettre dont nous citerons
les dernires phrases: Si cette circonstance trouve place dans
votre souvenir, j'ose prier Votre Hautesse de traiter les Grecs qui
pourraient, par la suite, tomber en votre pouvoir, avec humanit:
j'insiste d'autant plus sur ce point, que les horreurs de la guerre
sont dj assez grandes sans les aggraver, des deux cts, par des
cruauts inutiles.--Missolonghi, 23 janvier 1834. C'est, je crois,
la premire et la seule fois que la plume de Lord Byron ait trac
l'expression de formes obsquieuses et suppliantes.

Je passe sous silence d'autres traits nombreux du mme genre. Il eut,
d'ailleurs, moins de peine  ramener  des sentimens gnreux les
Grecs altrs de vengeance, que les officiers europens,  des plans
sages et raisonnables. Certes, il ne fallait pas une grande profondeur
de jugement pour sentir que, dans les circonstances prsentes, les
premiers besoins des Grecs taient des canons, des vaisseaux, des
munitions de guerre de toute espce, et peut-tre encore avant tout
cela, de l'argent monnay. Nous avons assez d'hommes, criaient les
Grecs aux Europens; envoyez-nous des armes, du fer et de l'or, nous
sommes sauvs. Cependant, les comits, organiss dans toute l'Europe,
cdaient  d'autres influences. Le brave Stanhope et quelques autres
aveugles Philellnes les pressaient, quand l'insurrection tait
dclare, de s'occuper, avant tout, de rendre les Grecs dignes de
la libert, de la libert constitutionnelle, et, je crois mme,
reprsentative!  les entendre, il fallait transformer les aumnes
de toutes les ames gnreuses en imprimeries, en livres, en cartes
gographiques, en mappes, etc. On sent que ces recommandations taient
accueillies avec ardeur; le commerce europen saluait l'aurore d'une
libert qui s'alliait si bien avec l'intrt industriel, et les
pauvres Grecs, sans artillerie, sans solde, perdaient chaque jour
quelque chose de leur enthousiasme.

J'avoue, disait Lord Byron, que je ne puis comprendre l'usage des
presses d'imprimerie pour un peuple qui ne sait pas lire. Le comit
nous envoie des mappemondes; mais il suppose donc qu'en venant en
Grce j'ai l'intention d'ouvrir un cours de gographie? On donne des
livres  des gens qui manquent de fusils; ils implorent des sabres, et
le comit leur adresse des caractres typographiques! Son secrtaire,
M. Bowring, m'crit une longue lettre sur la _terre classique de la
libert, le berceau des arts, la source du gnie, le sjour des dieux,
le ciel de la posie_, et je ne sais quelle centaine d'autres belles
choses. Je lui ai rpondu de manire  le dissuader de m'crire une
seconde fois sur le mme ton. _Assez de bavardage_, lui dis-je, mais
au fait, au fait. Depuis ce tems, je n'entends plus parler de lui[8].

[Note 8: Consultez les lettres de Stanhope  Bowring. Dans
une d'elles, rapporte par madame Belloc, il dit: Odysseus, _ ma
prire_, a chang en muse un ancien temple de Minerve: le docteur
Psyas est nomm directeur. On assemblera le peuple, et on lui
adressera un discours  ce sujet. La socit des _Philomuses_
surveillera cet tablissement. Cette socit n'a _aucun caractre
politique_; son seul but est de conserver les antiquits, etc.]

Rien ne donnait plus d'humeur  Byron que ce dplorable aveuglement;
mais il ne faut pas croire que tous ces dmls fissent natre aucun
refroidissement entre lui et les autres dfenseurs de la Grce. La
libert de la presse ayant t vote par le gouvernement, Lord Byron
contribua  la formation des imprimeries pour plus de cinq cents
louis; mais il profita de l'occasion pour se plaindre avec force de
l'inaction dans laquelle on laissait languir les guerriers. Il avait,
en arrivant  Missolonghi, aprs avoir pay les arrrages de la
flotte, pris  sa solde cinq cents Souliotes d'lite, dans l'espoir de
bientt employer ces braves gens  quelque entreprise prilleuse; mais
le gouvernement, qui lui supposait des trsors inpuisables comme sa
gnrosit, tremblait de lui voir exposer sa vie et faisait, avec une
lenteur condamnable, les prparatifs de la campagne. Mavrocordato
ne put toujours rsister, et il fut dcid qu'aussitt l'arrive
de l'artillerie sous les ordres du capitaine Parry, Lord Byron
s'avancerait contre le chteau de Lpante,  la tte de trois mille
Souliotes.

Malheureusement, le capitaine Parry et son artillerie se firent
long-tems attendre: tandis qu'on laissait ainsi perdre un tems
prcieux, les Souliotes, guerriers sauvages et indomptables, se
livraient, dans les rues de Missolonghi,  toutes sortes d'excs.
Habitus  une guerre d'escarmouches, ils accusaient Lord Byron
de vouloir les _mener au combat contre des pierres_; et quand le
capitaine Parry arriva, leur mcontentement tait  son comble.
Byron menaa de les licencier; mais, de leur ct, les soldats de
l'artillerie, nouvellement arrivs, refusaient de marcher avant de
recevoir une partie de leur solde. Il fallut remettre le sige de
Lpante  un tems plus favorable.

L'irritation continuelle que lui causaient tant de contre-tems, fut
la premire cause du drangement de sa sant, naturellement assez
dlicate. Le 15 fvrier, il se trouvait chez le colonel Stanhope,
quand tout  coup on remarqua une violente altration dans ses traits.
Il voulut faire quelques pas, ses jambes refusrent de se mouvoir;
on le transporta sur un lit: il y resta, pendant quelques minutes,
en proie  une effrayante attaque de nerfs, qu'il faisait des efforts
inous pour surmonter. Enfin, il revint  lui; mais le mme accident
se renouvela quatre fois dans l'espace d'un mois. Il ne put remonter
 cheval, et reprendre ses travaux habituels, que dans les derniers
jours de mars. Comme le climat de Missolonghi tait trop humide pour
lui, un habitant de Zante le conjura de venir habiter durant quelque
tems sa maison de campagne. Byron lui rpondit: Je ne puis quitter la
Grce tant qu'il y aura une chance, mme douteuse, de mon utilit. Il
y va d'un enjeu qui vaut des millions d'hommes tels que moi,--et tant
que je pourrai me soutenir le moins du monde, je soutiendrai la cause.
Tout en parlant ainsi, je suis parfaitement averti des dissensions
et des dfauts des Grecs, mais tous les gens raisonnables doivent les
comprendre et les excuser.

Le sige de Lpante avait t remis aprs la tenue d'un nouveau
congrs  Salone, auquel devaient assister Mavrocordato, Byron,
Stanhope et Odysseus. Malgr tant de chagrins et de dsappointemens,
le coeur de Byron tait toujours le mme. On lit dans une de ses
dernires lettres adresses  M. Bowring, secrtaire du comit grec
de Londres: Moi (Lord Byron), prie M. B. de presser l'honorable
D. Kinnaird d'envoyer des crdits pour le montant de _toutes les
ressources_ de Lord Byron. Il y a ici, pour le moment, les plus grands
embarras de toute espce, mais nous conservons l'esprance, et nous en
viendrons  bout. Hlas, cette esprance ne devait pas se raliser.
Le 9 avril,  la suite d'une longue course  cheval, il rentra chez
lui avec une fivre qui ne l'empcha pas de donner son attention et de
rpondre  plusieurs lettres. Le lendemain, l'indisposition offrit des
symptmes plus graves; il toussait beaucoup, il dormait pniblement,
il prouvait de vives douleurs dans tous les membres. Mais les deux
mdecins, Bruno et Millingen, ayant dclar avec assurance que la
maladie n'avait rien d'alarmant, on retarda pendant plusieurs jours la
saigne: leur scurit ne se dmentit qu' la dernire extrmit. Ce
n'est rien, disaient-ils; il serait ridicule de consulter d'autres
mdecins pour une si lgre indisposition. Lord Byron, de son ct,
s'obstinait  dire que son mal tait d'une espce srieuse. Enfin,
on le saigna le 16, et on recommena le 17 avril; son sang tait
enflamm, et chaque fois le malade prouva un vanouissement. La
crainte de devenir fou s'empara de sa grande ame: Je ne peux pas
dormir, disait-il au fidle Fletcher; je sais qu'un homme ne peut tre
sans dormir qu'un certain tems, aprs quoi il devient ncessairement
fou, sans qu'on puisse y trouver le moindre remde; or, j'aimerais
mieux dix fois me brler la cervelle que d'tre fou.

Cependant, il s'affaiblissait d'heure en heure, et le dsordre de ses
expressions annonait mme des accs de dlire.  la fin d'un de ces
accs: coutez, Fletcher, dit-il; je commence  croire que je suis
srieusement malade, et si je mourais subitement, je veux que vous
ayez quelques instructions que vous aurez, j'espre, soin de faire
excuter. Ses paroles taient rapides. Le valet ayant dit qu'il
esprait le voir assez vivre pour excuter lui-mme ses volonts:
Non, rpondit-il avec la mme volubilit; c'en est fait, il faut tout
vous dire sans perdre un moment.--Irai-je, milord, chercher une plume,
de l'encre et du papier[9]?--Oh! mon Dieu, non; vous perdriez trop de
tems, et je n'en ai pas  perdre.--Faites attention.--O mon enfant! ma
chre fille, ma chre Ada; mon Dieu! si j'avais pu la voir! donnez-lui
ma bndiction, donnez-la  ma soeur Augusta[10]. Vous irez chez lady
Byron;--dites-lui tout.--Vous tes bien dans son esprit.....

[Note 9: Cette question de Fletcher tait bien intempestive: c'est
peut-tre ce qui drangea le plus la suite d'ides de son bon matre.]

[Note 10: Augusta miss Leight.]

Ici sa voix s'affaiblit; il parlait entre ses dents, il agitait ses
lvres sans rien exprimer; son visage avait quelque chose de solennel,
et parfois il levait la voix pour s'crier: Fletcher, si vous
n'excutez pas les ordres que je vous donne, je vous tourmenterai plus
tard, si je puis.--Milord, dit Fletcher, je n'ai pas entendu un mot
de ce que vous m'avez dit.--Oh! Dieu! reprit Byron, tout est fini. Se
peut-il que vous ne m'ayez pas entendu! Il essaya encore de parler,
mais il ne prononait distinctement que les noms de _Grce_ et de _ma
fille_, le reste tait inintelligible. Sur ces entrefaites arriva
le capitaine Parry qui l'engagea  se tranquilliser. Byron fit de
nouveaux efforts pour exprimer ses penses, mais vainement, et il
rpandit un torrent de larmes.  peine M. Parry tait-il sorti, qu'il
parut vouloir sommeiller. Il faut que je dorme maintenant, dit-il.
Il laissa tomber sa tte, et ce fut le commencement de l'agonie; elle
se prolongea pendant vingt-quatre heures: le 19,  six heures du soir,
Byron ouvrit les yeux et les referma aussitt: ce fut l'instant de son
dernier soupir.

La terrible nouvelle parcourut aussitt toutes les rues de
Missolonghi. C'tait le jour de Pques: les exercices religieux sont
interrompus; les hymnes d'allgresse se changent en cris, en sanglots,
en hurlemens de dsespoir. Tous les citoyens, se pressant  l'envi
autour de ce qui restait de Lord Byron, accusent le ciel, et
maudissent le coup qui, au lieu de frapper chacun d'eux, vient
d'atteindre leur ami, leur protecteur, leur pre. Ils veulent tous,
pour la dernire fois, le contempler. Ses traits conservaient le sceau
d'une beaut sublime et solennelle: car la mort n'est pas toujours
hideuse, et souvent l'ame, aprs avoir violemment bris ses liens,
dpose sur le corps qu'elle abandonne une trace presque sensible
d'immortalit.

Mais les compatriotes de Byron rclament son corps au nom d'une
ingrate patrie: heureusement, on se rappelle que le pote avait
souvent exprim le dsir de laisser son coeur au milieu de ses chers
Hellnes, et ce souvenir semble adoucir la douleur gnrale. Le
gouvernement, organe de tout un peuple, prescrit aussitt la forme des
funrailles. Trente-sept coups de canon seront tirs en mmoire
des annes de Byron; toutes les occupations, toutes les sances
judiciaires ou administratives seront interrompues; la clbration
des solennits pascales est ajourne; un deuil universel sera port
pendant vingt et un jours; enfin, dans toutes les paroisses, un
service et une oraison funbre seront faits sur la tombe de Byron.

Ce fut le 22 avril que le plus prcieux reste de sa dpouille mortelle
fut transport, sur les paules des officiers du rgiment sold par
lui, dans l'glise o dj reposaient les corps de Botzaris et de
Normann. De distance en distance, le fardeau tait repris par des
jeunes citoyens grecs: le cercueil, form de quatre planches assez mal
jointes, tait recouvert d'un drap noir; au-dessus taient dposs un
sabre, un casque et une couronne de lauriers: Un orateur, Spiridion
Tricoupi, fut alors l'organe de ses concitoyens; ses paroles
redoublrent les sanglots et ranimrent l'espoir de libert que
pouvait teindre une si grande catastrophe. Nous citerons la fin de
son discours:

Je m'tais peint  moi-mme tout ce que mon coeur dsire. J'avais
imagin les bndictions de nos vques, les hymnes, les couronnes de
lauriers et les danses des vierges de la Grce, autour de la tombe
du bienfaiteur de la Grce; mais cette tombe ne contiendra pas ses
prcieux restes: le tombeau restera vide; encore quelques jours, et
son corps disparatra de la surface de notre terre,--de la nouvelle
patrie qu'il s'tait choisie. Il faut qu'il soit port dans la contre
qui fut honore de sa naissance.

 toi! sa fille, tendrement chrie de lui, tes bras le recevront; tes
larmes baigneront la tombe qui recouvrait son corps, et les pleurs
des orphelines de la Grce tomberont sur l'urne qui renferme son coeur
prcieux. Comme dans le dernier moment de sa vie, toi et la Grce
ftes seules dans son coeur et sur ses lvres, il est juste qu'elle
garde aussi une portion de ses prcieux restes. Apprends, noble dame,
que des chefs le portrent, sur leurs paules, jusqu' l'glise. Des
milliers de soldats grecs bordaient le chemin  travers lequel
il passait; leurs fusils, qui avaient dtruit tant de tyrans,
s'abaissaient devant lui: une foule de soldats entourrent la couche
funbre; ils jurrent de ne jamais oublier les sacrifices faits par
ton pre pour nous, et de ne jamais souffrir que le lieu o son coeur
restera ft profan par les pieds des barbares ou des tyrans.

Le 2 mai, le corps de Lord Byron, confi aux soins du colonel
Stanhope, s'loigna de la Grce. Il prit la route de la
Grande-Bretagne, et aborda  _Stangate-Crew_, le 1er juillet,
pour y subir la quarantaine d'usage. Cam Hobhouse et John Hanson,
excuteurs testamentaires de Lord Byron, s'empressrent de rclamer
le corps, et s'occuprent du soin d'entourer les funrailles de
l'illustre pote de toute la pompe demande par son titre de pair
d'Angleterre. Tout ce que la nation renfermait d'opulent et d'lev
alla jeter un coup-d'oeil sur les pices destines  briller dans
cette occasion; mais quand le convoi sortit de Londres pour se rendre
 Newstead, on ne vit qu'un petit groupe d'amis intimes accompagner le
convoi. Une multitude de voitures, tranes par des chevaux noirs,
et conduites par des laquais en deuil, suivait lentement le char
funraire; mais ces quipages taient vides, au nombre des premiers
taient les carrosses de lady Byron et du comte de Carlisle, et dans
ceux-l on ne vit ni Carlisle ni lady Byron, et, faut-il le dire? ni
la pauvre petite _Ada_! Un seul homme suivit  pied le catafalque,
depuis Londres jusqu' Newstead; c'tait un marin qui avait servi sur
la frgate _la Salsette_, lors du premier voyage de Byron en Grce.
Enfin, le 16 juillet 1824, le corps de ce dernier fut dpos, suivant
ses intentions, auprs de la tombe de sa mre, dans le village de
Hucknall,  deux milles de Newstead. Une inscription fut place
dans le choeur de l'glise, par les soins de miss Leight; nous la
rapporterons telle qu'elle est:

  SOUS CETTE VOTE
  O BEAUCOUP DE SES ANCTRES ET SA MRE SONT
  ENSEVELIS,
  REPOSENT LES RESTES DE
  GEORGES GORDON NOL BYRON,
  LORD BYRON DE ROCHDALE,
  DANS LE COMT DE LANCASTRE,
  AUTEUR DU _PLERINAGE DE CHILDE HAROLD_.
  IL NAQUIT  LONDRES LE
  22 JANVIER 1788,
  IL MOURUT  MISSOLONGHI, DANS LA GRCE
  OCCIDENTALE,
  LE 19 AVRIL 1824,
  ENGAG DANS LE GLORIEUX PROJET DE RENDRE 
  CETTE CONTRE SES ANCIENNES LIBERT
  ET GLOIRE.

Telle fut donc la mort de Lord Byron, tels les honneurs rendus  sa
mmoire. En lisant ses oeuvres potiques on sentira que le rcit de
sa vie en tait l'introduction indispensable. Simple narrateur, je
n'essaierai pas maintenant de diriger le jugement que les lecteurs
porteront de son caractre. Ils reconnatront, sans doute, que Byron
eut des garemens et quelques torts  se reprocher; mais peut-tre
conviendront-ils que ces contrastes d'une si belle vie taient la
condition ncessaire de tant de nobles facults, et regarderont-ils ce
puissant gnie comme l'un des hommes destins  montrer tout ce que
le Crateur peut faire de sa crature. Ils apprcieront aussi, sans
doute, la conduite de Walter Scott qui, sous prtexte d'honorer la
mmoire de son illustre ami, n'a pas craint, lorsque son corps tait 
peine refroidi, de s'appesantir sur quelques prtendus torts de sa vie
prive[11]. Enfin, ils dverseront le blme le plus juste sur Thomas
Moore, dont le premier soin, en apprenant la mort de Byron, fut de
livrer aux flammes des _Mmoires_ destins  justifier l'illustre
dfunt contre les calomnies de sa femme et de la plupart de ses
compatriotes; des _Mmoires_ qu'il avait reus de Byron lui-mme,
comme un religieux dpt[12]. Honte ternelle  ceux qui trahirent
l'amiti dont un aussi grand homme les avait honors: et puisse la
postrit, qui peut-tre admirera les ouvrages de Scott et de Moore,
ne jamais oublier la dloyaut de leur conduite dans une circonstance
aussi solennelle!

[Note 11: Voyez la singulire oraison funbre insre dans un
journal anglais, et signe _W. Scott_, dans laquelle le romancier
cossais s'arrte, avec une visible complaisance, sur les blmables
opinions politiques de Lord Byron, etc., etc. M. A. Pichot, en
traduisant cette _apologie_, a cru devoir admirer la magnanimit
de sir W. Scott. Nous ne partageons nullement son avis. Scott tait
l'homme que Lord Byron aimait, vantait et admirait le plus; lui
appartenait-il d'tre, dans un pareil moment, plus svre que le reste
du monde?

Le mme M. A. Pichot, dans un _Essai sur le gnie de Lord Byron_, n'a
pas craint de comparer, et mme de prfrer, les pomes de sir Walter
 ceux de l'auteur de _Don Juan_ et de _Childe Harold_: c'tait trop
compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable romancier,
mais c'est un pote singulirement mdiocre. En Angleterre il plat
assez, parce que ses vers sont hrisss d'expressions et de traditions
locales; mais en France, je dfie un seul homme de lire, sans un
mortel ennui, la _Dame du Lac_, _Marmion_, _le Roi des les_, _la
Bataille de Waterloo_, etc. Figurez-vous le docte Scaliger essayant
de mettre en vers la prose grecque de Pausanias ou de Strabon, et
vous aurez une ide exacte de la manire de Walter Scott. C'est plutt
mille fois un mule de Ducange qu'un rival de Lord Byron.]

[Note 12: On voit que ce morceau fut compos avant que Moore
essayt de justifier sa conduite. Les _Mmoires_ qu'il vient de
publier semblent devoir aujourd'hui lever tous les soupons qu'on fut,
trop long-tems peut-tre, en droit de former contre lui.]

Au reste, les calomnies et les injustices dont Lord Byron eut trop
souvent  se plaindre dans sa patrie, n'ont pas trouv d'cho en
Europe. Les membres de la _Sainte-Alliance_ n'ont pas mme essay
d'interdire, dans leurs tats, la publication de ses audacieuses
posies; et, si quelques Anglais, organes d'une envieuse hypocrisie,
ont dsign frquemment le dfenseur des chrtiens de l'Orient
comme le chef d'une _cole satanique_, le reste de l'Europe proteste
aujourd'hui en masse contre ce titre odieux, tous ceux chez qui n'est
pas entirement touff l'amour des arts, du gnie et de la libert,
tressaillent et s'attendrissent encore au seul nom de Byron.

  A.-P. PARIS.


Janvier 1827.




DON JUAN.

  _Difficile est propri communia dicere_.

  (Horace, _Epist. ad Pison._)

    Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus n'y
    ale ni galettes?--Oui, par sainte Anne! et que le gingembre
    nous brlera la bouche.

    (SHAKSPEARE, _la Douzime Nuit_, ou _Ce que vous voudrez_.)




Chant Premier.


1. J'ai besoin d'un hros.--Besoin singulier quand chaque anne,
chaque mois nous en apporte un nouveau, qui, aprs avoir fatigu le
bavardage des gazettes, cesse bientt d'tre l'objet de l'admiration
du sicle dsabus. De cette espce-l, je ne me soucie gure d'en
parler; j'aime mieux choisir notre ancien ami Don Juan, que nous avons
tous vu un peu trop tt envoy au diable sur le thtre.

2. Vernon, Cumberland-le-Boucher[13], Wolfe, Hawke, le prince
Ferdinand, Gramby, Burgoyne, Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu
la dme des conversations; ils ont rempli les dpches de la poste,
comme aujourd'hui Wellesley. Mais courant tous aprs la gloire (neuf
marcassins d'une seule laie[14]), ils ont dfil  leur tour, comme
les rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier et Bonaparte
que vantaient le _Moniteur_ et le _Courrier_.

[Note 13: Le duc de Cumberland a mrit cet excrable surnom par
les froides cruauts qu'il exera sur les Jacobites dsarms, aprs la
bataille de Culloden.]

[Note 14: Allusion  ce que dit la sorcire, dans _Macbeth_, acte
IV, scne 1re: Versons le sang d'une laie qui ait dvor ses neuf
marcassins.]

3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Pthion, Clootz, Danton,
Marat, Lafayette, ont encore t fameux chez les Franais. Ils ont
Joubert, Hoche, Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d'autres
guerriers dont l'ancienne et prodigieuse renomme n'est pas mme
entirement oublie; mais mes rimes ne s'arrangent pas de leurs noms.

4. Il y eut un tems o Nelson tait le dieu de la guerre des Anglais,
il devrait l'tre encore; mais le vent a chang. On ne dit plus un mot
de Trafalgar, son souvenir repose dans l'urne de notre hros. L'arme
de terre est devenue l'objet de la faveur publique; ce qui donne de
l'humeur  nos gens de mer. D'ailleurs le prince est tout pour le
service de terre, il ne se rappelle plus Duncan, Nelson, Howe et
Jervis.

5. Il y eut des braves avant Agamemnon[15]; et depuis, il s'est
rencontr une foule de gens sages et hardis comme lui, bien qu'ils ne
lui ressemblassent pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brill sous
la plume du pote, ils ont t oublis. Moi, je ne condamne personne:
mais pour mon nouveau pome, je ne vois personne aujourd'hui qui me
convienne. Je prends donc, comme je l'ai dit, mon ami Don Juan.

[Note 15: _Vixere fortes ante Agamemnona_, etc.

(HORACE.) ]

6. Bien des potes hroques se lancent _in medias res_ (Horace
prescrit mme cette route  l'pope): alors, quand vous le jugez 
propos, votre hros raconte par forme d'pisode ce qui lui est advenu
prcdemment, tandis qu'il est assis  son aise, aprs dner, aux
cts de sa matresse, dans quelque agrable asile, palais, jardin,
grotte ou paradis, dont l'heureux couple fait bientt une taverne.

7. C'est la mthode ordinaire, mais non la mienne. Je veux commencer
par le commencement, et la rgularit de mon plan m'interdit comme
une norme faute, toute espce d'carts. Je dbuterai donc par un
fil (duss-je mettre une demi-heure  l'tendre) qui vous apprendra
quelque chose du pre de Don Juan, et de sa mre, si vous l'aimez
mieux.

8. Il naquit  Sville, agrable cit, fameuse par ses oranges et ses
femmes.--Qui ne l'a pas vue est bien  plaindre; le proverbe le dit,
et je suis de son avis. De toutes les villes d'Espagne, c'est la plus
jolie, si ce n'est Cadix;--mais vous verrez bientt. Les parens de
Don Juan vivaient prs de la rivire dont le noble cours s'appelle
Guadalquivir.

9. Son pre avait nom Jos,--Don de race, vritable hidalgo, franc de
toute souillure de sang maure ou hbreu, et traant sa gnalogie
 travers les gentilshommes les plus Visigoths de l'Espagne. Jamais
cavalier ne monta  cheval, ou une fois mont ne redescendit  terre
comme Jos, qui engendra notre hros, qui engendra--mais c'est encore
dans l'avenir.--Bon, pour _mmoire_[16].

[Note 16: Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron,
sous des noms supposs, rappelle l'histoire de sa vie. Nous renvoyons
les lecteurs aux passages des Mmoires du capitaine Medwine, dans
lesquels Lord Byron parle de sa femme et de leur sparation. On trouve
ici, dans Ins, le portrait de Lady Byron, et dans les chagrins de
Jos tous ceux que le mariage fit prouver  Byron lui-mme.]

10. Sa mre tait une dame savante, fameuse par ses connaissances
dans toutes les branches de sciences qui ont un nom dans les idiomes
chrtiens. Ses vertus seules pouvaient galer son esprit; elle
surprenait les plus habiles, et les gens de bien eux-mmes
ressentaient une secrte envie en voyant ses bonnes oeuvres surpasser
en tout genre les leurs.

11. Sa mmoire tait une mine; elle savait par coeur tout Caldron, et
la plus grande partie de Lopez: si quelque acteur et oubli son rle,
elle aurait pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle l'art
de Feinaigle[17] aurait t inutile, et elle l'et oblig de fermer sa
classe.--Il n'et jamais form une mmoire aussi belle que celle qui
ornait le cerveau de Donna Ins.

[Note 17: Inventeur de la mnmotechnique.]

12. Sa science favorite tait celle des mathmatiques; sa plus belle
vertu tait la magnanimit: son esprit (elle visait quelquefois 
l'esprit) tait tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le
sublime; enfin, sur tous les points, c'tait bien ce que j'appelle
un prodige.--Sa robe du matin tait de basin, celle du soir tait de
soie, ou en t de mousseline, et autres tissus desquels je ne veux
pas m'embarrasser davantage.

13. Elle savait le latin, c'est--dire l'oraison dominicale; et de
la langue grecque--l'alphabet, j'en suis presque sr: par-ci, par-l,
elle lisait quelques romans franais, bien qu'elle ne parlt pas
purement cette langue. Quant  l'espagnol qui lui tait naturel, elle
y mettait peu de soin, au moins sa conversation tait-elle obscure.
Ses penses taient des thormes et ses paroles de vrais problmes,
comme si elle et cru que le mystre devait les ennoblir[18].

[Note 18: Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes
ides, mais ne pouvait les exprimer. Ses lettres taient toujours
nigmatiques, souvent inintelligibles; elle avait des principes
classs mathmatiquement.

  (_Les Conversations_.)
]

14. Elle aimait les langues anglaise et hbraque, et elle disait
qu'il y avait entre elles de l'analogie; elle le prouvait en citant
quelque chose des Saintes-critures: mais je laisse les preuves  ceux
qui les ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le rvoquer en
doute, chacun en pensera ce qu'il lui plaira: Il est trange que le
nom hbreu, qui signifie _God_, soit toujours employ en anglais pour
gouverner _Damne_[19].

[Note 19: _Je suis_, en hbreu, signifie aussi, _Dieu_, _God_.
Il est probable que le pote a eu surtout en vue de se moquer d'une
clbre _blue_ (peut-tre Lady Byron), en rappelant ici une de ses
singulires rflexions.]

15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   . . . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . .  . . .
   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

16. Enfin, c'tait un systme ambulant,--les Nouvelles de miss
Edgeworth, ou les livres sur l'ducation de mistress Trimmer, chapps
de leur reliure: ou bien, la femme de Celebs[20] partie  la
recherche des amans. C'tait la morale pour la premire fois
personnifie, et chez laquelle l'envie n'aurait pu dcouvrir une seule
paille. Les autres pouvaient se partager _les dfauts fminins_; pour
elle, elle n'en avait pas un seul,--le pire de tous.

[Note 20: Titre d'un roman moral de Miss Anna More.]

17. Oh! elle tait parfaite, au-dessus de tout parallle,--de toute
comparaison, avec la plus sainte des femmes de ce tems. Elle prvalait
tellement sur les puissances de l'enfer que son ange-gardien s'tait
dispens de la surveiller. Mme ses plus lgers mouvemens taient
aussi rguliers que celui des meilleures montres de Harrison. Rien sur
la terre ne pouvait la surpasser en vertus, except,  Macassar, ton
huile incomparable[21]!!!

[Note 21: Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la
bouteille de l'huile incomparable de Macassar.

  (_Note de Byron_.)
]

18. Elle tait parfaite: mais comme la perfection est insipide dans
ce monde corrompu, dans lequel nos grands parens n'apprirent  se
caresser qu'aprs avoir t exils de leurs premiers bosquets, o tout
tait paix, innocence et bndiction (j'admire ce qu'ils faisaient
pendant douze heures), Don Jos, en digne enfant d've, allait souvent
ravir  et l diffrens fruits sans la permission de sa femme.

19. C'tait un mortel d'un naturel insouciant, peu curieux du savoir
et des savans, allant toujours o l'appelait son inclination, et ne
songeant pas que sa dame pt s'en inquiter. Le monde, comme c'est
l'usage, toujours mchamment dispos  voir un royaume ou un mnage
bouleverss, murmurait qu'il avait une matresse; quelques-uns en
comptaient deux: mais pour les querelles domestiques une seule pouvait
suffire.

20. Or, Donna Ins, avec tout son mrite, avait une haute opinion
de tout ce qu'elle valait; et certes, pour supporter l'abandon, il
faudrait une sainte. Ins l'tait bien dans son systme de conduite,
mais elle avait un diable d'esprit: quelquefois elle mlait  la
ralit ses propres illusions, et elle laissa passer peu d'occasions
de faire tomber dans le pige son lgitime seigneur.

21. C'tait une chose facile avec un homme souvent dans son tort
et jamais sur ses gardes: mme les plus sages, quelle que soit leur
vertu, ont des momens, des heures, des jours si malencontreux, que
vous pourriez les _abattre avec l'ventail de leurs femmes_; souvent
aussi les dames frappent trop fort, et l'ventail, sous leurs jolies
mains, s'effile en lame de couteau. Comment et pourquoi? on ne le sait
jamais bien.

22. C'est piti que des doctes vierges se marient avec des personnes
sans instruction, ou qui, malgr leur bonne famille et leur ducation,
restent au-dessous des conversations scientifiques. Je ne puis en dire
beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et de plus clibataire. Mais
vous, poux de dames beaux-esprits, informez-vous au juste si elles ne
vous ont pas toutes mens par le nez?

23. Don Jos et sa femme se querellrent.--_Pourquoi?_ Pas un ne
le devinait, bien que plusieurs milliers de curieux essayassent de
l'apprendre, ce qui srement leur importait aussi peu qu' moi. Je
dteste le vice ignoble de la curiosit: mais si j'ai quelque talent
remarquable, c'est celui d'arranger les affaires de tous mes amis,
n'ayant pour mon compte aucun embarras domestique.

24. J'intervins donc, et avec les meilleures intentions; mais leur
procd ne fut pas affectueux. Je pense qu'ils avaient le diable au
corps, car je ne pus dans la maison dcouvrir l'un ou l'autre. Il est
vrai que par la suite leur portier m'avoua--mais ceci importe peu; le
pire de l'aventure, c'est que le petit Juan, sans m'en prvenir, jeta
du haut des escaliers sur moi le seau d'eau de la chambrire.

25. C'tait un petit vaurien, aux cheveux boucls, singe malfaisant
depuis le jour de sa naissance. Ses parens ne tombrent jamais
d'accord qu'en raffolant du plus turbulent diablotin de la terre. Au
lieu de quereller, s'ils eussent eu leur bon sens, ils auraient envoy
ce jeune docteur  l'cole, ou l'auraient fouett d'importance  la
maison, pour lui apprendre  rformer ses manires  l'avenir.

26. Pendant quelque tems, Don Jos et Donna Ins menrent un triste
genre de vie, se souhaitant mutuellement non le divorce, mais la mort.
Comme poux et femme, ils sauvaient les apparences; leur conduite
tait excessivement mesure, et nul signe extrieur n'attestait les
dbats intrieurs, jusqu' ce qu'enfin le feu cessa de couver, et
toute l'affaire fut mise hors de doute.

27. Ins appela quelques droguistes et mdecins, et voulut faire
dclarer fou son cher mari; mais comme il avait quelques intervalles
lucides, elle finit par dcider qu'il n'tait que mauvais poux.
Encore, lorsqu'on voulut recueillir ses dpositions, ne donna-t-elle
aucun claircissement, si ce n'est que ses devoirs envers Dieu et
les hommes exigeaient d'elle cette conduite: ce qui parut fort
singulier[22].

[Note 22: Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un
mdecin et un procureur qui avaient forc ma porte... Si j'avais pu
souponner qu'on les avait envoys pour constater que j'tais devenu
fou...

  (_Les Conversations_.)
]

28. Elle tint un journal o furent notes toutes ses fautes; elle
ouvrit certains coffres de livres et de lettres, toutes choses que
l'on pouvait avoir occasion de citer: alors elle se fit des partisans
de tout Sville, sans compter sa bonne vieille grand'mre (qui
radotait)[23]. Les auditeurs de son histoire en devinrent ensuite les
chos; puis accoururent avocats, inquisiteurs et juges, quelques-uns
pour s'en amuser, les autres par un vieil esprit de rancune.

[Note 23: Sa mre m'a toujours dtest.

  (_Ibid._)
]

29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure et la plus douce[24],
supporta les chagrins de son mari avec une srnit toute comparable
 celle des dames de Sparte, quand, apprenant la mort de leurs
poux, elles prirent le noble parti de ne jamais parler d'eux
 l'avenir.--Elle couta avec calme toutes les calomnies qui
s'levrent, et telle fut la sublime froideur avec laquelle elle vit
son agonie, que tout le monde s'cria: Quelle magnanimit!

[Note 24: On me regardait comme le plus mauvais mari qui ft sur
la terre, le plus mchant, le dernier des hommes, et ma femme tait un
ange.

  (_Les Conversations_.)
]

30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le monde nous
condamne, est sans doute bien philosophique; il est doux aussi de
paratre magnanime, surtout quand c'est un moyen d'arriver  nos fins;
et ce que les juristes appellent _malus animus_ ne peut avoir ici
d'application: car sans doute il n'est pas bien de se venger soi-mme,
mais ce n'est pas _ma_ faute si _les autres_ vous accablent.

31. Et si nos querelles ont ressuscit de vieux contes, et les ont
surchargs d'un ou deux nouveaux mensonges, on ne peut, comme vous
le savez, _m'en_ blmer ni quelqu'autre. Ils taient devenus
traditionnels; leur renaissance est d'ailleurs utile  notre
gloire par un contraste que tous deux nous sommes galement curieux
d'tablir; de plus elle tourne au profit de la science.--Les scandales
morts sont de bons sujets  dissquer.

32. Leurs amis cherchrent  les rconcilier, puis leurs parens;
ils empirrent l'affaire (dans un cas semblable il est difficile de
dcider  qui l'on doit plutt avoir recours, je suis faiblement port
pour les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour obtenir
le divorce, mais  peine avaient-ils t pays de quelques frais
prliminaires que Don Jos vint  mourir.

33. Il mourut, et bien mal  propos, car d'aprs ce que m'en ont
rapport les avocats au fait de ces sortes de lois (malgr la
circonspection et l'obscurit ordinaire de leur langage), sa mort
arriva pour prvenir la plus belle des causes; il faut aussi plaindre
la sensibilit publique qui dans cette occasion fut singulirement
mue.

34. Mais hlas! il mourut. Avec lui furent ensevelis la sensibilit
publique et les frais de justice. Sa maison fut vendue, ses valets
renvoys, un juif prit l'une de ses matresses, un prtre l'autre.--Au
moins l'a-t-on racont. J'interrogeai les mdecins aprs son dcs;
il mourut de la fivre lente appele tierce, et il laissa sa femme en
proie  sa haine.

35. Cependant Jos tait un homme d'honneur: je l'ai assez connu pour
le dire: je ne m'occuperai donc plus de ses faiblesses. D'ailleurs on
ne pourrait gure lui en trouver d'autres; si quelquefois ses passions
excdrent la juste convenance, et ne furent pas aussi paisibles que
celles de Numa (qu'on nommait encore Pompilius), c'est qu'il avait t
mal lev, c'est qu'il tait n bilieux.

36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualits ou de ses dfauts, il
avait, le pauvre homme! bien des sujets de douleur. Ce fut un cruel
moment pour lui que de se trouver seul auprs de son triste foyer,
autour de ses dieux domestiques briss en morceaux. Sa sensibilit
ou sa fiert ne pouvaient choisir qu'entre la mort ou les _Doctors
Commons_.--Il mourut donc[25].

[Note 25: Les _doctors commons_ sont les juges qui connaissent des
divorces, en Angleterre.

J'tais  la merci de mes cranciers. Je fus oblig de vendre
Newstead, ce que je n'aurais pas os faire du vivant de ma mre...
La ncessit la plus imprieuse m'a seule dcid  ce sacrifice. Il
fallait rembourser ce que j'avais reu de Lady Byron... Du moment que
j'eus mis mes affaires en rgle, je quittai l'Angleterre, mais avec
l'intention de n'y jamais revenir.

  (MEDWINE, _Convers. de L. Byron_.)
]

37. tant mort intestat, Juan demeura l'unique hritier d'un procs,
de plusieurs fermes et terres qui,  l'aide de soins et d'une longue
minorit, promettaient de bien tourner entre ses mains. Ins devint
seule sa tutrice, ce qui tait sagement fait et conforme aux justes
voeux de la nature. Un fils unique, confi  une mre veuve, est lev
bien mieux que tout autre.

38. En sa qualit de la plus sage des pouses et mme des veuves, elle
dcida que Don Juan devait tre une merveille, digne en tout de sa
trs-noble race (son pre tait de Castille, sa mre de l'Aragon). Et
pour qu'il se montrt un chevalier accompli, dans le cas o notre sire
roi aurait encore  guerroyer, il apprit l'art de monter  cheval,
celui de faire des armes, de dresser l'artillerie, et d'escalader une
forteresse--ou un couvent.

39. Mais ce que dsirait le plus Donna Ins, ce dont elle s'assurait
par elle-mme chaque jour avant tous les savans matres qu'elle
runissait autour de son fils, c'tait que la plus stricte morale
prsidt  son ducation: elle s'informait avec soin de ses sujets
d'tudes, et l'on commenait d'abord par les lui soumettre tous;
aucune branche dans les arts ou dans les sciences n'tait drobe aux
regards de Juan,  l'exception de l'histoire naturelle.

40. Il tait profondment vers dans les langues,--surtout les mortes;
dans les sciences, les plus abstraites de prfrence; dans les arts,
ceux au moins dont on ne faisait plus communment usage. Mais on ne
lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux, ou qui traitt
de la reproduction des espces; on et craint de le rendre vicieux.

41. Ses tudes classiques donnrent quelque inquitude,  cause des
indcens amours des dieux et des desses, qui, dans le premier ge,
occupaient vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais de corsets
ou de pantalons. Ses rvrends tuteurs encouraient quelquefois le
blme, et se voyaient forcs de demander une espce de grce pour leur
_nide_, leur _Iliade_ et leur _Odysse_, car Donna Ins redoutait la
mythologie.

42. Ovide est un vaurien, comme l'attestent la moiti de ses vers;
Anacron offre une morale encore plus relche; on trouve  peine dans
Catulle une pice de vers qui soit dcente, et pour Sapho, son ode ne
me semble pas d'un bon exemple, en dpit de ce que dit Longin, qu'il
n'y a pas d'hymne o le sublime se fasse mieux sentir[26]. Cependant,
les chants de Virgile sont chastes, si l'on excepte cette horrible
glogue commenant par _Formosam pastor Corydon_.

[Note 26: Ina m en ti peri antn pathos phopnetai, pathn de
sunodos.

  (LONGIN, Section X.)
]

43. L'impit hardie de Lucrce est une nourriture indigeste pour de
jeunes estomacs, et je ne puis pardonner  Juvnal, malgr la droiture
de ses intentions, d'avoir, dans ses vers, pouss la franchise jusqu'
la grossiret. Quant  Martial, quel est l'homme bien lev qui
aimerait ses dgotantes pigrammes?

44. Juan tudiait sur la meilleure dition expurge par des hommes
instruits, qui judicieusement avaient plac hors de la vue des
coliers les endroits les plus obcnes. Seulement, dans la crainte de
dfigurer par ces rognures leur modeste pote et par piti pour ses
membres mutils, ils les avaient tous ajouts dans un appendice[27],
ce qui rellement vite la peine de faire un index.

[Note 27: Historique. Il y a, ou il y avait une dition comme
celle-ci, avec toutes les pigrammes licencieuses de Martial rejetes
 la fin.

  (_Note de Byron._)
]

45. Car, au lieu d'tre parpills dans toutes les pages, nous les
voyons runis en une seule masse. Ils forment un charmant ordre de
bataille pour lutter contre l'ingnuit de la jeunesse future, jusqu'
ce que quelque diteur moins rigide les desserre pour les replacer
dans leurs cases respectives, au lieu de les laisser en face l'un
de l'autre comme de nouveaux dieux des jardins, et plus indcemment
encore.

46. Le missel (c'tait le missel de famille) tait aussi orn
d'espces de grotesques enlumins, tels qu'on en trouve dans beaucoup
de vieux livres de messe. D'expliquer comment, aprs avoir jet les
yeux sur ces figures qui se caressent toujours, il est possible de
les reporter sur le texte et les prires, c'est plus que je ne saurais
faire.--Au reste, la mre de Don Juan garda ce livre pour elle, et en
donna un autre  son fils.

47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures d'homlies et
des vies de tous les saints. Endurci  Chrysostme et  Jrme, il
ne trouvait pas ces tudes trop rigoureuses: mais pour acqurir et
fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de dsigner, n'est
comparable  saint Augustin qui, dans ses belles _Confessions_, fait
envier au lecteur ses garemens.

48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre dfendu.--Je ne
puis qu'approuver en cela sa maman, s'il est vrai que ce systme
d'ducation soit le seul convenable. Elle le quittait  peine des
yeux; ses femmes taient vieilles, ou si elle en prenait une jeune,
c'tait, soyez-en sr, un vritable pouvantail. Elle en agissait dj
ainsi du vivant de son mari, et je le recommande  toutes les pouses.

49. Le jeune Juan croissait en grces et en vertus; charmant  six
ans, il promettait  onze d'avoir les plus beaux traits que pt
dsirer un adolescent. Il tudiait avec ardeur, apprenait facilement,
et semblait tre en tout sur le chemin du Paradis, car il passait
la moiti de son tems  l'glise, l'autre avec ses matres, son
confesseur et sa mre.

50. J'ai dit qu' six ans c'tait un enfant charmant;  douze il tait
aussi beau, mais plus calme: dans sa premire enfance il avait t un
peu sauvage, mais il s'tait adouci au milieu d'eux, et leurs efforts
pour touffer son premier naturel avaient t couronns de succs;
du moins tout portait  le croire. Le bonheur de sa mre, c'tait de
vanter la sagesse, la douceur et l'assurance de son jeune philosophe.

51. J'avais bien mes doutes, et peut-tre les ai-je encore; mais ce
que je dis n'est pas fond. Je connaissais son pre, et je juge assez
bien les caractres;--mais il ne convient pas d'augurer bien ou mal du
fils par le pre; lui et sa femme taient un couple mal assorti,--mais
le scandale m'est odieux;--je me dclare contre tous ceux qui
mdisent, mme en riant.

52. Pour ma part, je ne dis rien.--Rien;--mais je pourrais
dire,--telle est ma manire de voir,--que, si j'avais un fils unique
 lever (grces  Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec Donna Ins
que je le renfermerais pour apprendre son catchisme.--Non,--non,--je
l'enverrais au collge, car c'est l que j'ai appris ce que je sais.

53. C'est l qu'on apprend--je n'ai pas sujet de m'en glorifier, quoi
que j'y aie acquis,--mais passons sur cela, comme sur tout le grec que
depuis j'ai perdu; c'est donc le lieu, dis-je,--mais. _Verbum sat_.
Je crois que je me suis trop livr comme bien d'autres  cette espce
d'tude.--N'importe laquelle. Je ne fus jamais mari;--mais il me
semble que ce n'est pas ainsi qu'il faut lever les enfans.

54. Le jeune Juan,  l'ge de seize ans, tait grand, beau, svelte;
mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas smillant comme un
page. Tout le monde, except sa mre, le prenait pour un homme; mais
Ins devenait furieuse, et se mordait les lvres pour ne pas clater
avec violence, si quelqu'un venait  le lui dire. Car elle ne pouvait
s'empcher de voir dans la prcocit quelque chose d'atroce.

55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distingues par leur
modestie et leur dvotion, se trouvait Donna Julia. En disant qu'elle
tait jolie, j'offrirais l'ide bien faible d'une foule de charmes qui
lui taient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel 
l'Ocan, la ceinture  Vnus et l'arc  Cupidon (mais, cette dernire
comparaison est fade et use).

56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque (son
sang n'tait pas purement espagnol, et vous savez que dans ce pays
c'est une espce de crime). Lorsque tomba la fire Grenade, et que
Boabdil gmit d'tre forc de fuir, quelques-uns des anctres de
Julia passrent en Afrique, d'autres restrent en Espagne, et son
archi-grand'mre prfra ce dernier parti.

57. Alors elle pousa (j'oubliais sa gnalogie) un hidalgo qui, par
cette union, altra le noble sang qu'il transmit  ses enfans. Ses
pres auraient frmi de cette alliance; car, sur ce point, tels
taient leurs scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement en
famille, et qu'on les voyait,  chaque degr, pouser leurs cousins,
leurs oncles ou leurs nices; puisant ainsi leur sang  mesure qu'ils
en tendaient les rameaux.

58. Cette paenne conjonction renouvela la vie et embellit les traits
de ceux dont elle fltrissait le sang. De la souche la plus laide de
l'Espagne sortit tout--coup une gnration pleine de charmes et de
fracheur. Les fils n'taient plus rabougris, ni les filles plates:
mais la rumeur publique (j'espre bien la faire cesser) assure que
la grand'mre de Donna Julia dut  l'amour plutt qu' l'hymne les
hritiers de son mari.

59. Quoi qu'il en puisse tre, cette famille alla toujours en
embellissant jusqu' ce qu'elle se concentra dans un seul fils qui
laissa une fille unique. Mon rcit sans doute a dj fait deviner
que cette fille unique ne peut tre que Julia (dont je vais avoir
l'occasion de parler long-tems). Elle tait marie, charmante, chaste,
et ge de vingt-trois ans.

60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) taient grands et noirs:
elle en adoucissait la vivacit lorsqu'elle tait silencieuse; mais
quand elle parlait il y avait dans leur expression, en dpit de ses
charmans efforts, plus de noblesse que de courroux et plus d'amour que
de tout autre chose. On dcouvrait sous ses paupires un sentiment qui
n'tait pas le dsir, mais peut-tre le serait-il devenu si son ame,
en se peignant dans ses yeux, ne les et ainsi rendus le sige de la
chastet.

61. Ses cheveux polis taient rassembls sur un front brillant de
gnie, de douceur et de beaut; l'arc de ses sourcils semblait model
sur celui d'Iris; ses joues, colores par les rayons de la jeunesse,
avaient quelquefois un clat transparent, comme si dans ses veines et
circul un fluide lumineux. En un mot, elle tait doue d'une figure
et d'une grce vraiment singulires. Sa taille tait leve.--Je hais
les femmes exigus.

62. Elle tait marie depuis quelques annes, et  un homme de
cinquante ans: de tels maris il en est  foison. Pourtant,  mon avis,
au lieu d'un semblable, il serait mieux d'en avoir deux de vingt-cinq,
surtout dans les contres plus rapproches du soleil; et, maintenant
que j'y pense, _mi viene in mente_, les femmes, mme de la plus
farouche vertu, prfrent toujours un mari qui n'a pas atteint trente
ans.

63. Il est bien dplorable, je ne puis le dissimuler (et c'est
entirement la faute de ce soleil libertin, qui s'attache  notre
faible matire, et la fait brler, rtir et bouillir), qu'en dpit
des jenes et des prires, la chair soit fragile, et l'ame si facile 
abuser. Dans les climats brlans il y a bien plus d'exemples de ce que
les hommes appellent galanterie, et les dieux adultre.

64. Heureux les peuples du moral septentrion! L, tout est vertu,
et la saison des frimas n'y montre le pch que sous un vtement de
glace. (C'tait la neige qui mettait saint Antoine  la raison.) L,
les jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme ils l'entendent
le montant de l'amende que doit payer son amant; car c'est l un vice
valuable[28].

[Note 28: On sait qu'en Angleterre les dlits contre la pudeur,
les adultres et les viols, sont soumis  des amendes pcuniaires,
normes il est vrai, mais qui entranent la prison dans les cas
seulement o le coupable se trouve dans l'impossibilit de les
acquitter.]

65. Alphonso, c'tait le nom du mari de Julia, tait un homme encore
de bonne mine, et qui, sans tre fort chri, n'tait pas non plus
dtest. Ils vivaient ensemble comme le plus grand nombre, supportant
d'un commun accord leurs mutuels dfauts, et n'tant exactement ni un
ni deux. Cependant, Alphonso tait jaloux, mais il se gardait de le
paratre; car la jalousie tremble toujours qu'on ne la reconnaisse.

66. Julia tait,--je n'ai jamais su pourquoi,--l'amie intime de Donna
Ins. Il y avait peu de rapports dans leurs gots, car Julia n'avait
jamais crit une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent, car
la mchancet veut tout expliquer) qu'Ins, avant le mariage de Don
Alphonse, avait oubli avec lui quelque chose de sa vertu habituelle;

67. Et que, conservant cette ancienne connaissance, dont le tems avait
bien purifi les sentimens, elle avait tmoign la mme affection 
l'pouse d'Alphonso: certainement elle ne pouvait mieux faire. Elle
flattait Julia en lui accordant sa sage protection, et elle faisait
l'loge du bon got d'Alphonso. De cette manire, si elle ne faisait
pas taire la mdisance (chose impossible), au moins rendait-elle ses
coups moins redoutables.

68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l'affaire, par les yeux du
monde ou par les siens propres: on ne peut le deviner; du moins elle
ne le laissa pas souponner: peut-tre ne sut-elle rien, ou ne s'en
embarrassa-t-elle pas, soit par indiffrence ou par habitude. Je ne
sais vraiment qu'en dire et penser, tant ses sentimens furent secrets
dans cette occasion.

69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant, souvent elle le
caressait; c'tait une chose bien naturelle et nullement inquitante,
quand elle avait vingt ans et lui treize; mais je ne sais pas si j'en
aurais galement souri quand elle eut vingt-trois ans et lui seize. Ce
lger surcrot d'annes opre de singuliers changemens, surtout chez
les peuples brls du soleil.

70. Quelle qu'en ft la cause, il est sr qu'ils taient changs. La
jeune dame restait  quelque distance, et le jeune homme tait devenu
timide. Leurs regards taient baisss, leurs salutations presque
muettes, leurs yeux singulirement embarrasss. Sans doute bien des
gens croiront que Julia devinait bien ce que signifiait tout cela;
pour Juan, il n'en avait pas plus l'ide que de l'Ocan ceux qui ne
l'ont jamais vu.

71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre dans la froideur de
Julia; quand sa jolie main tremblante s'loignait de celle de Juan,
elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et lger, si lger,
que l'esprit hsitait encore  le croire; mais il n'est pas de
magicien qui ait opr, avec la baguette et tout le savoir d'Armide,
un changement comparable  celui que ce lger toucher produisait sur
le coeur de Juan.

72. Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus, et son regard
avait une tristesse bien plus douce que son sourire; il semblait dire
que son ame brlante nourrissait mille penses qu'elle ne pouvait
avouer, mais qu'elle chrissait  mesure qu'elles y taient plus
comprimes. L'innocence elle-mme a ses ruses; elle n'ose mettre dans
ses aveux une entire franchise, et le premier matre de l'amour c'est
l'hypocrisie.

73. Mais c'est en vain que la passion s'entoure d'obscurit, elle
finit par se trahir. Semblable aux sombres nuages qui prsagent une
tempte affreuse, la discrtion de ses yeux signale ses sentimens
intimes. On aperoit de l'hypocrisie dans tous ses mouvemens; et la
froideur, la colre, le ddain ou la haine, sont des masques dont elle
se couvre bien souvent, et cependant toujours trop tard.

74. Ils en vinrent bientt aux soupirs, et la rsistance les rendit
plus profonds; aux oeillades, plus dlicieuses parce qu'elles taient
drobes. Leurs joues brlantes se colorrent quand leur coeur ne
pouvait rien se reprocher encore.  son arrive on prouvait de
l'motion;  son dpart, de l'inquitude, et tout cela tait autant
de lgers prludes  la possession, que les jeunes amans ne peuvent
viter, et qui servent seulement  prouver que l'amour est fort
embarrass pour s'introduire chez un novice.

75. Pauvre Julia! son coeur tait dans une situation dsespre; elle
sentit qu'il s'en allait, et rsolut de faire la plus noble rsistance
pour son bien et celui de son poux, de son honneur, de sa gloire,
de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de la grandeur d'ame
dans ces projets, et ils auraient attendri un Tarquin. Elle implora
les grces de la vierge Marie, comme de celle qui se connaissait le
mieux aux cas fminins.

76. Elle fit voeu de ne plus voir Juan, et le jour suivant elle rendit
 sa mre une visite. Ses regards se portrent vivement sur la porte
quand elle s'ouvrit; grces  la Vierge, c'tait un autre qui entrait.
Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque tristesse.--On ouvre
encore, ce ne peut tre que lui; c'est sans doute Juan?--Non! J'ai
peur que la nuit suivante on ait oubli de prier la sainte Vierge.

77. Maintenant elle trouve plus convenable  une femme vertueuse de
lutter en face contre les tentations; la fuite lui semble un expdient
honteux et inutile. Nul ne pourra jamais produire la moindre sensation
sur son coeur; c'est--dire quelque chose au-del de ce sentiment de
prfrence ordinaire, qu'inspirent toujours certaines personnes plus
aimables que les autres; mais alors on suppose qu'ils sont simplement
des frres.

78. Et si, mme par hasard (que sait-on? le diable est bien fin),
elle dcouvrait que tout en elle n'est pas absolument calme; si, libre
encore, tel ou tel amant venait  lui plaire, une femme vertueuse
rprime de telles ides, il est plus beau pour elle de savoir les
gouverner. Mais si l'on demande? il suffit de refuser. Je conseille
aux jeunes dames d'en faire l'preuve.

79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables  l'amour divin,
ravissans, immaculs, purs et sans mlange, aussi dlis que la pense
des anges, et des matrones qui les prennent le plus pour modles. Il
existe un amour platonique, parfait, tel enfin que le mien. Ainsi
parlait Julia; ainsi vraiment pensait-elle, et ainsi l'aurais-je
pens, si j'eusse t l'objet de ses clestes rveries.

80. Un tel amour est innocent; il peut unir un jeune couple sans
danger. On peut baiser une main, puis mme une lvre: pour moi, je
suis tranger  ces procds-l; mais _coutez_! Ces liberts sont
les dernires qu'un amour semblable puisse permettre; si l'on va plus
loin, on commet un crime. Ce ne sera pas ma faute, je les en avertis
bien  tems.

81. L'innocent projet de Julia fut donc de conserver l'amour, mais
l'amour dans ses bornes convenables, en faveur du jeune Don Juan.
Celui-ci, dans l'occasion, pourrait en faire son profit; nourri d'une
flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine ardeur, avec quelle
douce persuasion l'amour et elle-mme lui apprendraient--je ne sais
vraiment quoi, et Julia non plus.

82. Forte de ces belles intentions, et ayant arm contre toutes les
preuves la puret de son ame, persuade qu' l'avenir elle
serait invincible, et que son honneur tait un rocher ou une digue
inattaquable, Julia, ds cette heure, eut l'extrme sagesse de dposer
toute espce d'inquitans remords; mais si elle fut toujours matresse
d'elle-mme, c'est ce que nous ferons voir par la suite.

83. Son plan lui paraissait aussi facile qu'innocent. Il est certain
qu'un jouvenceau de seize ans ne pouvait gure appeler les griffes du
scandale, et dans ce cas-l mme, satisfaite de n'avoir rien fait de
blmable, son coeur tait tranquille. Le repos de la conscience donne
tant de srnit! Les chrtiens se sont mutuellement rtis, bien
persuads que les aptres en eussent fait autant qu'eux.

84. Et si, pendant ce tems, son mari venait  mourir, mais le ciel la
prserve d'en avoir pu concevoir l'ide, mme en songe (et alors elle
soupirait). Jamais elle n'aurait la force de soutenir une telle
perte; mais enfin, suppos que ce moment pt arriver. Je dis seulement
supposons,--_inter nos_ (c'est--dire _entre nous_, car Julia pensait
en franais; mais alors il aurait fallu compter la rime pour rien).

85. Je dis donc suppos cette supposition: Juan, ayant alors
l'importance d'un homme fait, conviendrait parfaitement  une dame
de condition; dans sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en
attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait pas aprs tout
bien grand, quand il apprendrait les lmens de l'amour; j'entends les
lmens sraphiques des habitans du ciel.

86. Assez pour Julia. Revenons maintenant  Don Juan. Pauvre enfant!
il n'avait nulle ide de ce qu'il prouvait; il ne pouvait en deviner
la cause. Ardent dans ses sentimens, comme la miss Medea d'Ovide, il
se jetait avidement sur une chose toute nouvelle pour lui, mais il
n'imaginait pas qu'elle ft naturelle, et que, loin d'tre redoutable,
elle pt, avec un peu de patience, devenir ravissante.

87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accabl, il quittait
sa demeure pour la solitude des bois: tourment d'une blessure qu'il
n'apercevait pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds,
les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la solitude, mais alors
il faut que vous m'entendiez bien; je veux parler de la solitude d'un
sultan dans son harem, et non de celle d'un ermite dans sa grotte.

88. Oh! amour, c'est dans un tel dsert o s'entrelacent le transport
et la scurit, que ton empire est vraiment enchanteur, et que tu es
un dieu vraiment divin. Les vers du pote, que je cite[29] ne sont
pas mauvais,  l'exception du second, o l'entrelacement du transport
et de la scurit s'entrelace  une phrase de quelque obscurit.

[Note 29: Campbell (_Gertrude de Wyomyng_).]

89. Le pote, sans doute, et c'est ainsi qu'il en appelle au bon sens
et aux sens de tout le monde, voulait parler d'une chose que chacun a,
ou pourra dans l'occasion prouver, savoir que l'on n'aime pas 
tre drang  la table ni au lit.--Je n'en dirai pas davantage sur
l'entrelacement ou le transport, nous les connaissons suffisamment;
mais je dsire ici fermer la porte par la scurit[30].

[Note 30: C'est--dire: Je dsire terminer cette digression par
le mot _scurit_. M. A. P. n'a pas entendu ce jeu de mots.]

90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le jeune Juan se livrait
 des penses innarrables; ensuite il se perdait dans les sombres
rduits o se croisent les normes rameaux du lige. C'est l que les
potes trouvent des sujets pour leurs chants; c'est l que nous tous
nous allons les relire, et juger du mrite de nos sujets et de
nos vers,  moins que, comme ceux de Wordsworth, ils ne soient
inintelligibles.

91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth)  s'entretenir
avec sa belle ame, afin d'adoucir, sinon de surmonter entirement les
peines de son coeur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait,  des
ides qui n'offraient aucune prise aux remords, et comme Coleridge, il
devenait mtaphysicien avant de s'tre lui-mme sond.

92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille
de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient
t crs; il songeait aux tremblemens de terre et  la guerre, au
nombre de milles qui pouvaient former la circonfrence de la lune;
aux ballons, aux obstacles nombreux qui s'opposent  la connaissance
exacte des cieux, et aprs tout cela, il revenait aux yeux de Donna
Julia.

93. La vraie sagesse peut voir, dans les penses de cette espce, une
noble curiosit et une avidit sublime dont quelques-uns apportent
le germe en naissant; mais la plupart ont appris  s'en troubler
l'esprit, on ne sait pourquoi. Il tait tonnant qu'une si jeune tte
pt se soucier de la marche du firmament; mais si, selon vous, la
philosophie l'inspirait alors, elle fut bientt, selon moi, seconde
par la voix de la pubert.

94. Il s'occupait des feuilles et des fleurs. Il entendait une voix
dans tous les vents; alors il pensait aux nymphes des bois, aux
ombrages sacrs, au tems o les desses se montraient aux hommes.
Il oubliait son chemin aussi bien que les heures, et quand il
interrogeait sa montre, il s'apercevait que le vieux Saturne avait
beaucoup gagn,--et que pour lui, il avait perdu son dner.

95. Quelquefois il revenait  ses livres, Boscan ou Garcilasso.--Mais
comme le vent fait parfois trembler les pages que nous lisons, ainsi,
l'imagination venait agiter son ame au milieu de sa lecture mystique:
on et dit que les magiciens dirigeaient sur lui leurs enchantemens,
et qu'ils chargeaient le vent de les lui porter, comme dans quelques
contes de bonnes vieilles femmes.

96. C'est ainsi qu'il passait les heures dans la solitude; toujours
triste et toujours ignorant ce qui lui manquait. Les tendres rveries,
les chants des potes, ne pouvaient lui offrir ce dont il avait
rellement besoin: un sein sur lequel il pt reposer sa tte...,
entendre un coeur battre d'amour; et--bien d'autres choses que j'ai
oublies, ou que, du moins, je n'ai pas besoin de mentionner.

97. Ces promenades solitaires, ces rveries profondes, ne pouvaient
chapper aux yeux de l'aimable Julia: elle vit bien que Juan n'tait
pas  son aise; mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c'est
que Donna Ins ne fatigua pas son fils de ses questions ou de ses
soupons: soit qu'elle n'et vu, ou n'et voulu rien voir, ou soit,
comme les plus habiles, qu'elle ne l'et pas pu.

98. Ceci peut paratre singulier, et pourtant, rien de plus commun.
Par exemple:--Les maris dont les femmes outrepassent les droits crits
des pouses, et violent le....--Quel est donc ce commandement qu'elles
violent? (Je l'ai oubli, et, selon moi, il ne faut pas citer au
hasard, de crainte de se tromper.) Enfin, quand ces mmes maris sont
jaloux, ils font toujours quelque bvue que leurs dames viennent nous
raconter.

99. Un vritable poux est toujours souponneux; mais il n'en est pas
plus clairvoyant. Jaloux de celui qui ne pensait  rien, il devient
l'artisan de sa propre disgrce, en accueillant un intime ami rempli
de vices; l'accident est ds-lors invitable, et quand l'pouse et
l'ami ont ensemble disparu, il demeure stupfait de leur corruption,
et non pas de sa propre sottise.

100. Ainsi, quelquefois, s'aveuglent les parens; malgr toute leur
vigilance de lynx, ils ne savent pas que le public malin s'amuse de
l'histoire de la matresse du jeune Hopeful, ou de l'amant de miss
Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient dranger le plan
de vingt annes; tout est perdu: alors la mre crie, le pre jure et
demande pourquoi diable il a des hritiers.

101. Mais Ins tait si souponneuse et si clairvoyante, que je suis
forc de penser qu'en cette occasion elle avait quelque motif secret
d'abandonner Juan  cette nouvelle tentation. Quel tait ce motif?
c'est ce que je ne pourrais dire. Peut-tre voulait-elle ainsi
couronner son ducation, ou bien encore ouvrir les yeux de Don
Alphonso, dans le cas o il aurait eu de la vertu de sa femme une
opinion exagre.

102. Un jour, c'tait un jour d't,--c'est vraiment une saison
dangereuse que l't, et mme le printems, depuis les derniers jours
de mai. Nul doute que le soleil n'en soit la cause efficace; mais en
tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, non pas de trahison,
mais bien de vracit, qu'il est des mois dans lesquels la nature se
plat  rpandre les plaisirs. Si celui de mars a ses livres, mai
doit avoir son hrone[31].

[Note 31: M. A. P. a traduit: Il est des mois o la nature
se complat _dans certains caprices_: mars _est renomm pour ses
livres_, mai _veut qu'on parle de ses hrones_. Byron semble avoir
employ l'expression _hrone_, parce qu'elle forme un jeu de mots
avec celle de _hare_, livre, qu'on prononce _hre_.]

103. C'tait donc un jour d't,--le 6 juin:--J'aime l'exactitude
dans les dates; j'en mets non-seulement dans celle des sicles et des
annes, mais encore dans celle des mois. Les mois sont des espces de
maisons de poste o les destins changent de chevaux, et font changer
de ton  l'histoire. Ensuite ils traversent,  bride abattue, les
empires et les rpubliques, et ne laissent gure aprs eux que la
chronologie, si vous en exceptez les post-obits thologiques[32].

[Note 32: C'est--dire les messes et _recommandises_ fondes 
perptuit par les moribonds, pour le repos de leur ame.]

104. C'tait le 6 juin, vers six heures et demie, peut-tre mme plus
prs de sept, que Julia s'assit dans un aussi joli berceau que ceux
destins aux houris, dans les profanes cieux dcrits par Mahomet
et par Anacron Moore,--Moore,  qui furent accords la lyre, les
lauriers et tous les trophes de la victoire potique. Il tait digne
de les obtenir; puisse-t-il les conserver long-tems encore[33]!

[Note 33: C'tait  cette poque que Moore recevait en dpt les
Mmoires de Byron, et qu'il jurait de les publier aprs la mort de son
confiant ami.]

105. Elle s'y assit, mais elle n'tait pas seule. Je ne sais pas au
juste comment s'tait mnage une pareille entrevue; je le saurais,
d'ailleurs, que je ne le dirais pas.--Il faut toujours savoir se
taire. Qu'importe les moyens dont ils se servirent? il suffit d'tre
sr que c'est Julia et Juan qui se trouvent l, face  face.--Quand
deux semblables visages sont dans cette situation, il serait sage 
chacun d'eux, mais aussi bien difficile de fermer les yeux.

106. Qu'elle tait belle en le regardant! L'motion de son coeur avait
color ses joues, et cependant elle ne se reprochait rien. O amour,
quelle est donc la mystrieuse perfection de ton art? il donne au
faible des forces, il foule aux pieds le fort. Comme ils s'abusent
eux-mmes ces sages mortels que tu as envelopps de tes filets!--Le
prcipice ouvert sous les pas de Julia tait immense; mais la
confiance que lui donnait sa vertu l'tait galement.

107. Elle pensa  ses propres forces,  la jeunesse de Juan, au
ridicule de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi
conjugale, et alors aux cinquante ans de Don Alphonso.  dire vrai, je
n'aime pas que cette ide lui soit venue; car c'est un nombre rarement
propre  donner du coeur; et dans tous les climats, sur la neige ou
sous l'quateur, il sonne aussi mal en amour que bien en finance.

108. Quand quelqu'un dit: Je vous ai rpt _cinquante_ fois, il
veut chercher querelle, et souvent il y russit. Quand les potes
disent: J'ai fait _cinquante_ vers; ils vous font craindre de
les leur entendre rciter. C'est par troupes de _cinquante_ que les
voleurs font leurs coups; c'est  _cinquante_ ans qu'il est vraiment
rare d'inspirer amour pour amour; mais alors il est facile de beaucoup
obtenir avec _cinquante_ louis.

109. Julia avait de l'honneur, de la vertu, de la fidlit; elle
aimait Don Alphonso; elle formait intrieurement tous les sermens
qu'on adresse d'ici-bas aux divinits de l-haut, de ne jamais
souiller l'anneau qu'elle portait, et de ne former aucun souhait qui
ft contraire  la sagesse: tout en mrissant ces rsolutions, et
d'autres encore plus vertueuses, l'une de ses mains tait appuye
languissamment sur celle de Juan: uniquement par erreur; elle croyait
ne toucher que la sienne propre.

110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre main de Juan, qui jouait
dans les tresses de ses cheveux; son attitude distraite semblait
indiquer qu'elle luttait avec des penses qu'elle ne pouvait touffer.
Certainement, la mre de Juan avait bien tort, aprs avoir tant
surveill son fils pendant plusieurs annes, de laisser ensemble
ce couple imprudent. Je suis sr que ma mre en et agi tout
autrement[34].

[Note 34: M. A. P. a oubli de traduire cette jolie strophe.]

111. Peu  peu la main qui tenait encore celle de Juan confirma
doucement, mais d'une manire sensible, la pression qu'elle recevait;
elle semblait dire: Retenez-moi si vous voulez. Cependant elle ne
voulait presser les doigts de Juan que d'une treinte platonique; elle
les et lchs comme une couleuvre ou un crapaud, si elle et imagin
qu'un semblable mouvement pouvait faire natre des sentimens dangereux
pour une pouse prudente.

112. Je ne sais pas ce qu'en pensait Juan, mais il fit ce que tous
vous voudriez faire: ses jeunes lvres remercirent la main par un
reconnaissant baiser; et aussitt, confus de son ivresse, il la quitta
avec l'air du dsespoir, comme s'il et commis un crime. Combien
l'amour est timide la premire fois! Julia rougit, mais ne se
courroua pas: elle chercha  parler, mais elle retint sa langue, tant
sa voix tait affaiblie.

113. Le soleil disparat, et la jaune Phoeb se lve[35]: mais, par
malheur, le diable est dans la lune. Ceux qui ont donn  cet astre le
surnom de _Chaste_ l'avaient, je crois, observ de trop bonne heure.
Les plus longs jours, mme le 24 de juin, ne voient jamais autant
d'actes licencieux que le bienveillant regard de la lune n'en claire
en trois heures seulement,--et c'est ainsi que toute l'anne elle
atteste sa modestie[36]?

[Note 35: Les traducteurs ont substitu l'pithte _ple_  celle
de _jaune_; mais ce n'est pas par distraction que Byron, le plus grand
pote descriptif qui ait jamais t, s'est servi ici de l'adjectif
_yellow_. Ce sont les rayons de la lune qui sont ples, et non pas
elle.]

[Note 36: M. A. P. traduit: _Pourtant on admire_ son aspect
modeste pendant qu'elle parcourt les cieux. Byron veut dire ici que
toutes les nuits claires par la lune sont aussi indcentes que les
trois heures auxquelles il vient de comparer les plus longs jours.]

114. Il y a du danger dans le silence de cette heure: c'est un calme
qui permet  l'ame oppresse de se mettre  l'aise, sans lui donner la
libert d'appeler la conscience  son secours. La lumire argente
qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre d'une beaut, d'un
charme si profond, pntre aussi notre coeur, et le jette dans une
tendre langueur, bien loigne d'tre le repos[37].

[Note 37: J'ai traduit mot  mot. M. A. P. a cru devoir
paraphraser ainsi l'ide de Byron: Cette lumire pntre dans le
coeur, et y rpand une amoureuse langueur qui n'est pas le calme de
l'indiffrence.]

115. Julia tait assise prs de Juan,  demi embrasse, et cartant 
demi ses bras amoureux, qui tremblaient comme le sein sur lequel ils
reposaient: cependant elle pouvait croire encore qu'il n'y avait pas
de danger, et qu'il tait facile de dbarrasser sa taille; mais alors
la position avait ses charmes, alors,--Dieu sait le reste; je ne
m'y arrterai pas; je suis mme presque fch d'en avoir commenc le
rcit.

116. O Platon! Platon! c'est avec tes suppositions errones, c'est par
cet empire imaginaire que ton systme nous accorde sur les penchans
les plus imptueux du coeur, que tu as ouvert une route plus immorale
que ne le firent jamais potes ou romanciers.--Tu es un niais, un sot,
un charlatan,--et l'on ne doit tout au plus te prendre que pour un
entremetteur[38].

[Note 38: M. A. P. traduit ce dernier vers: _Pendant ta vie_ tu
as t tout au plus un entremetteur d'intrigues amoureuses. Il ne
s'agit pas ici de la conduite de Platon, mais de l'influence de ses
crits.]

117. La voix de Julia s'teignit ou se perdit en soupirs, jusqu'au
moment o tous les discours auraient t inutiles; ses beaux yeux
taient noys dans les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas sans
cause? Mais, hlas! qui peut aimer et conserver la sagesse? Les
remords, cependant, luttaient contre ses dsirs: elle rsistait encore
un peu, elle se repentait beaucoup. Jamais, jamais! murmurait-elle,
et elle consentait  tout.

118. On dit que Xercs offrait une rcompense  ceux qui pourraient
lui trouver un nouveau plaisir. Cette dcouverte tait, selon moi,
bien difficile, et sa majest n'aurait pu la payer trop cher. Pour
moi, pote rempli de modration, je suis heureux d'un peu d'amour (ce
que je nomme mon passe-tems), et je n'aspire pas aprs de nouveaux
plaisirs. Les anciens me suffisent, puissent-ils seulement durer!

119. O plaisir! rellement tu es une douce chose, bien que nous
devions tous tre damns pour toi. Chaque printems je jure de rformer
ma vie avant la fin de l'anne, et mes voeux de chastet finissent
toujours par s'envoler. Cependant cette anne, je pense, il serait
encore possible de les tenir. J'en suis vraiment dsol, j'en rougis
de honte: mais c'est  l'autre hiver que je remets ma conversion.

120. Ici ma chaste muse va se permettre une libert.--Ne tremblez pas,
lecteur plus chaste encore,--elle ne cessera plus d'tre pudique, et
vous n'avez pas sujet de vous effrayer. Cette libert est une licence
potique qui peut donner  mon plan quelque irrgularit; et, comme
je suis hautement pntr des rgles d'Aristote, il est convenable de
demander pardon quand je viens  les violer.

121. Cette libert consiste  esprer que le lecteur voudra bien, du
6 juin (jour fatal sans lequel le dfaut d'action aurait rendu
inutile tout mon talent potique), se transporter  plusieurs mois
de distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je sais bien
que c'tait en novembre, mais je n'ai pas bien retenu le jour
prcis.--Cette date est un peu obscure.

122. Nous causerons de ceci tout  l'heure.--Il est doux d'entendre,
au milieu de la nuit, sur les flots bleus et argents de l'Adriatique,
la voix et la rame du gondolier qui, dans un lointain affaiblissant,
fend le sein des eaux. Il est doux de voir l'toile du soir se lever;
il est doux d'couter les vents de la nuit murmurer de feuille en
feuille; il est doux de voir Iris mesurer le ciel en s'levant du sein
de l'Ocan sur le sommet des montagnes.

123. Il est doux d'entendre les fidles aboiemens du chien de garde
accueillir vivement notre approche du toit domestique; il est doux de
savoir qu'il y a dans cet endroit un oeil qui remarquera notre venue,
et brillera de plaisir en nous revoyant; il est doux d'tre
veill par l'alouette, ou berc par la chute des eaux; doux est le
bourdonnement des abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux,
le bgaiement et les premiers mots d'un enfant.

124. Douce est la vendange quand les grappes humides roulent par
milliers sur la terre qu'elles rougissent. Il est doux d'chapper au
tumulte des villes, pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont
pour l'avare les monceaux d'or, et pour un pre la naissance de son
premier n. Douce est la vengeance,--surtout pour les femmes; le
pillage, pour les soldats, les prises d'argent pour les gens de mer.

125. Doux est un legs, douce surtout la mort imprvue d'une vieille
dame ou d'un personnage de soixante-dix ans accomplis qui nous
faisait, nous jeunes, attendre mille fois trop long-tems son train,
son or, ou ses proprits. Il se plaignait toujours, mais son corps
tait si robuste que tous les Isralites furieux voulaient mettre en
pices ses hritiers pour leurs maudites crances aprs dcs.

126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec l'pe, soit avec
la plume. Il est doux de terminer une dispute; il est doux d'en faire
natre une avec un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en bouteille,
et l'ale en barrique; douce est pour nous la crature faible que
nous dfendons contre tout le monde; doux enfin le collge que nous
n'oublions jamais, et qui nous oublie si promptement.

127. Mais mille fois plus doux encore que tout cela, est le premier et
brlant amour.--Seul il reste grav dans notre ame, comme dans celle
d'Adam le souvenir du Paradis terrestre. Quand l'arbre de la science
a t branl et que tout est connu, la vie n'offre plus rien de
comparable  cette ambroisiale faute, que sans doute la fable a voulu
peindre par le feu ravi des cieux par le tmraire Promthe.

128. L'homme est un trange animal, et il fait un singulier usage de
ses facults et des diffrens arts. Avant tout il aime  essayer mille
espces d'preuves pour attirer l'attention sur lui. Dans ce sicle
qui est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs trteaux.
Mieux vaudrait rechercher d'abord la vrit, au risque de spculer sur
l'imposture, aprs avoir perdu son tems.

129. Combien n'avons-nous pas vu de dcouvertes opposes (signes
d'un gnie vritable et de poches vides)? L'un fait de nouveaux nez,
l'autre une guillotine; celui-ci nous brise les os, celui-l nous
les replace; pour la vaccine, elle fut sans doute la compensation des
fuses Congrves[39].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[Note 39: Ces fuses, inventes par sir W. Congrve, sont de
petites bombes dont l'effet est plus sr et beaucoup plus meurtrier
que celui de l'obus; elles portent une mche inextinguible. Elles
furent employes, avec un succs trop meurtrier,  Waterloo.]

130. On a fait, avec les pommes de terre, du pain aussi bon que
l'autre; le galvanisme a fait grimacer quelques cadavres, mais il n'a
pas satisfait autant que l'appareil invent dans les premires sances
de la socit des amis des hommes, par le moyen duquel on dsasphyxie
gratuitement. Combien de merveilleuses machines depuis peu de tems!...

131. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

132. Ce sicle est encore celui de dcouvertes pour tuer les corps et
sauver les ames; elles sont propages dans les meilleures intentions.
Par la lanterne de sir Humphrey Davy[40], l'extraction du charbon
de terre n'est plus dangereuse, et les voyages  Tombuctoo, les
excursions vers les ples peuvent servir au bonheur des hommes autant
que Waterloo  leur malheur.

[Note 40: Clbre chimiste anglais.]

133. L'homme est un phnomne, un je ne sais quoi, une merveille
au-del de toute merveilleuse expression; c'est pourtant une piti sur
cette sublime terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois le
crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce qu'ils dsirent,
mais que ce soit la gloire, la puissance, l'amour ou la richesse, ils
en trouvent la route seme d'cueils, et quand le but est atteint nous
mourons; vous le savez,--et alors--

134. Quoi alors?--Je ne le sais pas plus que vous.--Ainsi bonne
nuit;--et revenons  notre histoire. C'tait en novembre, quand
les beaux jours sont devenus rares, quand les montagnes lointaines
paraissent chenues et jettent un chapeau clatant de blancheur
sur leurs manteaux azurs; quand la mer vient mugir autour des
promontoires et les flots se briser contre les rochers: quand enfin le
soleil moins ardent disparat sur les cinq heures.

135. C'tait, comme disent les _Watchmen_[41], une _nuit grise_, pas
de lune, pas une toile; un vent doux ou furieux par intervalles, et
dans beaucoup de foyers une flamme brillante de bois menu que toute
une famille entourait. Il y a dans cette espce de flamme quelque
chose de gai, mme quand le soleil d't n'est obscurci d'aucun nuage.
J'aime singulirement le feu et les grillots, aussi bien que les
homars, la salade, le champagne et les causeries.

[Note 41: _Watchmen_, les gens qui font,  Londres, la garde
urbaine; ce qu'taient autrefois, en France, les chevaliers du guet.]

136. Il tait minuit.--Donna Julia dans son lit dormait
probablement--lorsqu' sa porte s'leva un bruit capable de rveiller
les morts, s'ils l'eussent jamais t auparavant; car nous avons
tous lu que les morts furent, et seront encore, au moins une fois,
rveills. La porte tait ferme, mais une voix et des doigts
donnrent la premire alarme; on entendit: Madame!--Madame!--Chut!

137. Au nom de Dieu, Madame,--Madame--voici mon matre, avec la
moiti de la ville  sa suite.--Vit-on jamais une chose plus affreuse?
Ce n'est pas ma faute.--Je faisais bonne garde.--Hlas, retirez donc
plus vite le verrou, je vous prie.--Ils montent maintenant l'escalier,
dans une seconde ils seront ici; il pourrait peut-tre s'chapper.--La
fentre n'est certainement pas si haute!

138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des torches, des amis et
des valets, en grand nombre; la plupart, depuis long-tems maris,
taient ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui voulait
outrager  la drobe le front d'un poux: une pareille conduite tait
trop contagieuse, et si l'on n'en punissait pas une, toutes les femmes
suivraient bientt son exemple.

139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel genre taient les
soupons de Don Alphonso: mais pour un cavalier de son rang, il y
avait bien de la grossiret  lever ainsi une arme autour du lit
nuptial, avant d'avoir le moins du monde averti sa femme, et  prendre
des laquais arms d'pes et de flambeaux pour attester l'affront
qu'il craignait le plus de recevoir.

140. La pauvre Julia, sortant comme d'un profond sommeil (remarquez
bien que je ne dis pas qu'elle n'et pas dormi), se mit en mme tems
 crier, biller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui
tait au fait de tout, elle se htait de rejeter la couverture du lit
en morceau pour donner  penser qu'elle-mme venait d'en sortir. Je ne
sais pas vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour prouver
que sa matresse n'avait pas couch seule:

141. Mais il tait  croire que la dame et sa suivante taient deux
pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte des farfadets, et
plus encore des hommes, avaient cru pouvoir mieux rsister  un homme
si elles restaient deux. Elles s'taient donc innocemment couches
cte  cte, en attendant que les heures d'absence fussent coules,
et que l'infme mari et reparu en disant: Chre amie, c'est moi qui
ai le premier song  repartir.

142. Julia retrouva enfin la parole et s'cria: Au nom du ciel, Don
Alphonso, que prtendez-vous faire? tes-vous devenu fou? Dieu! que ne
suis-je morte avant d'tre sacrifie  un monstre semblable! quel
est le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le spleen!
pouvez-vous bien me souponner d'une conduite dont l'ide seule
me ferait mourir! Cherchez alors dans cette chambre.--C'est mon
intention, rpondit Alphonso.

143. Il chercha, ils cherchrent, tout fut retourn, cabinet,
gardes-robes, armoires, embrasures de fentres. Ils trouvrent
beaucoup de linge et de dentelles, des paires de bas, des mules,
des brosses, des peignes, des ncessaires, et les autres articles 
l'usage des jolies femmes, propres  conserver la beaut et entretenir
la propret. Ils percrent de leurs pes des rideaux et des
tapisseries, ils arrachrent des volets, ils brisrent des tables.

144. Ils cherchrent sous le lit, et y trouvrent,--peu importe,--ce
n'tait pas ce qu'ils dsiraient; ils ouvrirent les fentres pour
dcouvrir si la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle,
la terre tait muette. Alors ils se regardrent les uns les autres.
Il est trange, et cela me semble mme une bvue, que nul d'entre eux
n'ait song  regarder dans le lit aussi bien que dessous.

145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia ne dormait pas.
Oui, cherchez et recherchez, s'criait-elle; accumulez insultes sur
insultes, outrages sur outrages. tait-ce pour cela que j'ai pris
le nom d'pouse! pour cela que j'ai si long-tems sans me plaindre
souffert  mes cts un poux comme Alphonso! Mais je ne le souffrirai
plus, je quitterai cette maison; s'il y a des lois et un seul lgiste
en Espagne.

146. Oui, Don Alphonso, vous n'tes plus mon poux, si jamais
toutefois vous avez mrit ce titre. Est-il digne de votre ge?--Vous
tes  votre dixime lustre; cinquante ou soixante ans--c'est bien
la mme chose. Est-il sage, est-il dcent de faire de pareilles
recherches pour dshonorer une femme vertueuse? Don Alphonso! homme
ingrat, parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de pareils soupons
sur votre pouse?

147. Est-ce pour cela que j'ai ddaign ce que l'on permet
ordinairement  mon sexe? que j'ai fait choix d'un confesseur si vieux
et si lourd qu'il et t insupportable  toute autre? Hlas! jamais
il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au contraire, il me
voyait tellement inquite de mon innocence,--qu'il a toujours dout
que je fusse marie.--Oh! combien il sera dsol de voir comme je suis
traite!

148. tait-ce pour cela que je n'ai pas encore choisi de cortejo[42]
parmi la jeunesse de Sville? Est-ce pour cela que j'vite la plupart
des runions, si ce n'est pour assister aux combats de taureaux, 
la messe, au thtre, aux bals et aux festins? Est-ce pour cela
que, quels que fussent mes adorateurs, je les ai tous conduits (j'y
mettais mme de l'impolitesse)? Est-ce pour cela que le gnral comte
O'Reilly, celui-l mme qui prit Alger[43], a prtendu que je l'avais
trait indignement?

[Note 42: Ce mot rpond  celui de _sigisb_ en Italie.]

[Note 43: Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas
Alger, mais ce fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son
arme et sa flotte levrent le sige de la ville en 1774, aprs avoir
prouv de grandes pertes.

  (_Note de Byron._)
]

149. Mon coeur n'a-t-il pas t sourd pendant six mois aux soupirs
et aux accords du musico italien Cazzani? N'est-ce pas moi que son
compatriote le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse
d'Espagne? N'ai-je pas vu  mes pieds une foule de Russes et
d'Anglais? J'ai dsol le comte Strongstroganof, et lord Mount
Coffee-House, ce pair d'Irlande qui s'est tu l'anne dernire par
excs d'amour (et de vin).

150. N'ai-je pas eu deux vques  mes pieds? Le duc d'Ichar, Don
Fernand Nuns? et c'est une femme de ma sorte que vous traitez ainsi?
Je ne sais pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons: je
vous sais gr vraiment d'avoir l'extrme indulgence de ne pas encore
me battre, quand le tems est si favorable:--Oh! vaillant hros! avec
votre pe au vent, et votre pistolet arm, ne faites-vous pas l,
dites-moi, une jolie figure?

151. Voil donc le motif de ce voyage imprvu, de cette affaire
indispensable avec votre procureur, ce modle de bassesse qui se tient
droit l-bas comme s'il commenait  sentir qu'il a jou le rle d'un
fou. Je vous mprise tous les deux, mais l'infamie de sa conduite
est encore plus inexcusable; puisqu'il n'a certainement agi que
pour percevoir ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment
d'intrt pour vous et pour moi.

152. S'il est ici pour dresser un acte, n'empchez pas ce brave
monsieur de procder; vous avez mis cet appartement dans un bel
tat;--il s'y trouve de l'encre et une plume pour vous, quand vous le
dsirerez.--Ayez soin de tout mentionner avec prcision, je ne veux
pas que vous receviez pour rien des honoraires.--Mais comme ma
femme de chambre est dshabille, veuillez mettre  la porte vos
espions.--Oh! dit en sanglotant Antonia: je veux leur arracher les
yeux.

153. C'est ici le cabinet, l la toilette, de ce ct
l'antichambre.--Cherchez dessus, dessous: voil le sopha, le grand
fauteuil, la chemine;--on pourrait bien y cacher un amant, mais je
voudrais dormir; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu' ce que
vous ayez dcouvert le trou secret qui renferme ce cher trsor. Alors
veuillez m'en donner aussi le plaisir.

154. Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer des soupons sur
moi, et de la honte sur tous ces visages, ayez la complaisance de
me faire connatre--quel est celui que vous cherchez! Comment le
nommez-vous? de quelle famille? Montrez-le-moi?--Sans doute il est
jeune et agrable?--Il est grand? Parlez et prouvez que vous avez eu
de justes motifs pour ternir ainsi ma rputation.

155. Au moins peut-tre, il n'a pas soixante ans; il serait  cet
ge trop vieux pour tre mis  mort, ou pour veiller la jalousie d'un
mari aussi jeune que vous.--(Antonia! donnez-moi un verre d'eau.) Je
rougis d'avoir rpandu des larmes, elles sont indignes de la fille de
mon pre; ma mre pouvait-elle prvoir en me mettant au monde que je
tomberais au pouvoir d'un monstre!

156. Mais c'est peut-tre d'Antonia que vous tes jaloux? Vous avez
vu qu'elle dormait  mes cts quand vous frapptes  la porte avec
votre suite. Regardez o vous voudrez, nous n'avons rien  vous
cacher, monsieur: une autre fois seulement, je l'espre, vous nous
avertirez; ou, par gard pour la pudeur, vous attendrez un instant 
la porte, afin de nous permettre de nous habiller pour recevoir une
aussi bonne compagnie.

157. J'ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le peu que j'ai dit
doit assez vous apprendre qu'une ame pure sait dvorer en silence des
torts dont elle ne pourrait parler sans rougir.--Je vous livre comme
auparavant  votre conscience; un jour elle vous demandera raison de
vos procds  mon gard. Dieu veuille que vous ne vous en tourmentiez
pas plus qu'aujourd'hui! Antonia, o est mon mouchoir de poche?

158. Elle s'arrte et retombe sur son oreiller. Elle est ple et ses
yeux noirs abms dans les pleurs rappellent un ciel obscurci par la
pluie et les clairs; ses cheveux ondoyans sont comme un voile jet
sur ses joues dcolores: en vain leurs noires boucles cherchent-elles
 couvrir ses paules charmantes; leur neige se faisait encore jour 
travers.--Ses lvres de rose sont entr'ouvertes, et son coeur bat plus
fort que sa respiration.

159. Le senor Don Alphonso restait confondu. Antonia remuait sans
cesse dans la chambre bouleverse; puis, tout d'un coup tournant la
tte, elle intriguait par ses malignes oeillades le matre et ses
mirmidons, qui ne paraissaient pas s'amuser beaucoup,  l'exception
du procureur. Mais celui-ci, fidle jusqu'au tombeau, comme un autre
Achates, s'embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu qu'il y
en et; car elles devaient toujours tre apaises en justice.

160. Comme un chien en arrt[44], il suivait de ses petits yeux, et
sans remuer, chacun des mouvemens d'Antonia; son attitude exprimait
les plus vifs soupons. Du scandale il s'en embarrassait peu; et
s'il trouvait  justifier une poursuite ou une action judiciaire,
la jeunesse, la beaut ne le touchaient que faiblement: quant aux
dngations, il lui fallait des tmoignages faux, mais juridiques,
pour qu'il y ajoutt foi.

[Note 44: _Avec un nez flairant inquiet_ (with prying snubnose).]

161. Cependant Don Alphonso, les yeux baisss, faisait, il faut le
dire, une triste figure; aprs avoir cherch de cent cts, et trait
si durement une jeune femme, il n'en tait pas plus avanc; seulement
il sentait des reproches intrieurs se joindre  ceux que son pouse
venait de lui prodiguer pendant une demi-heure, aussi vifs, aussi
serrs, aussi cuisans qu'une pluie d'orage.

162. D'abord il essaya de bgayer une excuse; on ne lui rpondit que
par des pleurs, des sanglots et les prludes d'une attaque de nerfs,
lesquels sont toujours certaines douleurs, des palpitations, des
touffemens, et ce que les patientes choisissent de prfrence.
Alphonso vit sa femme et se rappela celle de Job; il vit encore en
perspective tous les parens de Julia indigns, et il jugea plus 
propos de ne pas perdre patience.

163. Il fit mine de vouloir parler, ou plutt balbutier; mais avant
de s'tre expos  servir encore d'enclume au marteau de sa femme,
la sage Antonia vint l'arrter, en lui disant: Monsieur, je vous
en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas mot, ou madame va
mourir.--Qu'elle aille au diable! murmura Alphonso; mais rien de
plus: le moment de parler tait pass. Il lana un ou deux regards
menaans, et sans savoir comment, il fit ce qu'on lui ordonnait.

164. Avec lui s'loigna son _posse comitatus_, le procureur 
l'arrire-garde s'arrtant auprs de la porte et se retournant
toujours jusqu' ce qu'Antonia l'et pouss dehors.--Il tait vraiment
fch de l'inexprimable extravagance d'Alphonso qui, dans ce moment-l
mme, semblait avoir perdu le sens; mais, comme il y rvait, la porte
se ferma sur sa face magistrale.

165. Ds qu'elle fut bien ferme.--Oh! honte, oh! crime, oh! douleur,
et oh! sexe fminin! comment feriez-vous de semblables choses sans
perdre l'honneur!--si ce monde, et mme si l'autre n'taient pas
aveugles? Combien il est rare de trouver des rputations non usurpes!
mais continuons.--Car je ne suis pas  la moiti de ma tche, et il
faut le dire, non sans grande rpugnance;  demi suffoqu, le jeune
Juan s'lana hors du lit.

166. Il s'tait cach,--je ne prtends pas dire comment, ni expliquer
dans quelle position.--Jeune, svelte et flexible, il s'tait tapi sans
doute dans un mince espace rond ou carr. Mais de le plaindre d'avoir
t touff sous deux aussi jolis corps, c'est ce que je ne dois ni
ne veux faire; il et mieux valu sans doute mourir ainsi, que d'tre
comme le buveur Clarence, plong dans une tonne de Malvoisie[45].

[Note 45: Georges, duc de Clarence, condamn a mort, en 1478, par
son frre douard IV. Pour toute faveur, il obtint d'tre noy dans
un tonneau de Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume, une violente
passion pour cette liqueur. (Voyez le _Richard III_ de Shakspeare.)]

167. En second lieu je ne le plains pas, parce qu'il n'avait pas
besoin de commettre un pch dfendu par le ciel et tax par les lois
humaines: ou du moins il s'y prenait de trop bonne heure. Mais 
seize ans, la conscience n'est pas timore comme  soixante, lorsque
rappelant nos anciennes dettes, et calculant tous les -comptes donns
en fautes, nous voyons que le diable emporte dj les deux cts de la
balance.

168. Je ne dirai rien de la position qu'il avait garde: on voit dans
les chroniques juives comment, lorsque le sang du vieux roi David
tait devenu pesant, les mdecins, laissant pillules et potions, lui
avaient conseill de se servir d'une jeune et jolie fille en guise de
cataplasme, et comment le remde eut les meilleurs effets[46]. On le
lui avait peut-tre appliqu diffremment, car David en fut guri, et
Juan fut prs d'en mourir.

[Note 46: Et le roi David avait vieilli..., et quand on le
couvrait d'habillemens il n'tait pas rchauff. Ses serviteurs
cherchrent donc une belle jeune fille dans toute l'tendue d'Isral,
et lui trouvrent Abisag, la Sunamite; elle tait singulirement
belle, et elle dormait avec le roi... Or, le roi ne la _connut_ pas.

  (III. _Livre des Rois_, ch. Ier.)
]

169. Que faire maintenant? Alphonso va revenir aussitt qu'il aura
congdi ses misrables: Antonia met son esprit  la torture, mais
elle ne peut concevoir aucun expdient:--comment pourra-t-on soutenir
une nouvelle attaque? Ajoutez que le jour allait paratre dans peu
d'heures; Antonia ne savait qu'imaginer, Julia ne parlait pas, mais
elle pressait de ses lvres dcolores les joues de Don Juan.

170. Il rapprocha ses lvres des siennes, et de sa main, il rejeta en
arrire les boucles de ses cheveux pars; mme alors, ils ne pouvaient
faire entirement taire leur amour, ils oubliaient  demi leurs
dangers, leur dsespoir. La patience d'Antonia ne put se contenir.
Comment, s'cria-t-elle en fureur, est-ce l le moment de vous amuser
encore? il faut que je mette ce beau monsieur dans le cabinet.

171. Remettez  une autre plus heureuse nuit vos caresses.--Qui peut
avoir mis mon matre dans le secret? Que va-t-il rsulter de cela?
Je suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le diable au corps;
est-ce le moment de faire des folies? En avons-nous le tems? Comment
oubliez-vous que cela peut finir par du sang? Vous y perdrez la vie,
moi ma place, ma matresse tout, et cela pour ce petit visage de
fille.

172. Si, du moins, c'tait un brave cavalier de vingt-cinq ou trente
ans (allons, htez-vous)! Mais un enfant, quel beau chef-d'oeuvre!
(En vrit, madame, je ne conois pas votre got;--allons! monsieur,
l-dedans!)--Mon matre ne doit pas tre loin.--Au moins le voil
pour le moment renferm. Et si nous pouvons tenir conseil avant le
jour--(Juan, souvenez-vous de ne pas dormir).

173. L'arrive de Don Alphonso, qui cette fois tait seul, interrompit
la fidle suivante. Elle faisait mine de demeurer, mais il lui donna
l'ordre de sortir, ce qu'elle fit de mauvaise grce. Au reste, il n'y
avait rien  faire, et sa prsence ne pouvait tre d'un grand secours.
En ce moment elle les regarda donc tous deux lentement et avec un
soupir, moucha la chandelle, s'inclina et partit.

174. Alphonso s'arrta une minute;--ensuite il commena quelques
excuses singulires de sa conduite prcdente, non qu'il voult
justifier ce qu'il avait fait, et,  dire vrai, il s'tait montr
extrmement impoli; mais il avait eu pour cela de fortes raisons
qu'il ne spcifia pas dans son plaidoyer:  tout prendre, son discours
offrit un bel exemple de cette figure que les savans appellent
_Rigmarole_[47].

[Note 47: Nous n'avons dcouvert nulle part l'emploi de ce mot. Si
ce n'est pas la faute de notre ignorance, il se peut que Byron l'ait
forg pour mystifier ses lecteurs.]

175. Julia ne dit rien: cependant elle avait sur tous les points une
de ces bonnes rponses qui donnent, aux dames instruites du faible de
leurs poux, le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si par ce
moyen elles n'imposent pas un parfait silence, elles amnent du moins
un repos, mme quand elles ne disent pas un mot de vrai. Il s'agit de
rtorquer avec fermet, et s'il vous souponne d'une faiblesse, de lui
en reprocher _trois_.

176. Au fait, Julia avait des motifs d'excuse, car les amours
d'Alphonso avec Ins taient connues du public: ce fut donc le
sentiment de sa faute qui la rendit confuse; mais, comme on l'a
souvent dmontr, cela ne peut pas tre: une dame a toujours des
raisons justificatives; elle se tut peut-tre par gard pour l'oreille
de Juan qui avait fort  coeur, comme elle ne l'ignorait pas, la
rputation de sa mre.

177. Un second motif encore, c'est qu'Alphonso n'avait jamais paru
s'inquiter de Juan; il montrait de la jalousie, mais il ne parlait
pas de l'heureux amant qui la faisait natre, et laissait ainsi
ses prmisses sans conclusion. Cependant son esprit travaillait 
claircir ce mystre, et l'on peut dire qu'en parlant d'Ins c'tait
le mettre  la piste de Juan.

178. Il suffit d'un rien dans les affaires dlicates, et mieux vaut
alors se taire, D'ailleurs il est un _tact_ (cette expression moderne
me semble d'une mauvaise fabrique, mais elle me fournit une fin de
vers) qui avertit une dame presse de questions trop inciviles, de
se tenir toujours  une certaine distance de la vrit.--Le mensonge
donne aux dames une grce singulire, et convient mieux  leur
charmante physionomie que tout autre chose.

179. Elles rougissent et nous les croyons; au moins l'ai-je toujours
fait: il est  peu prs inutile d'essayer une rplique, car leur
loquence devient alors de la profusion; et quand elles sont puises,
elles soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant, rpandent
une larme ou deux, et nous voil dsarms; alors,--et alors,--et
alors,--nous nous asseyons et soupons.

180. Alphonso termina son discours en implorant un pardon que Julia 
demi refusait, et  demi accordait; elle y mettait des conditions
qui lui semblaient bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes
qu'il lui faisait. Tel qu'Adam  la porte de son jardin, Alphonso
gmissait d'une pnitence trop rigoureuse. Il la conjurait de ne
pas le refuser plus long-tems, quand il trbucha sur une paire de
souliers.

181. Une paire de souliers!--Quoi donc? Peu de chose s'ils semblent
aller au pied de madame, mais sans douleur je ne puis le dire, la
forme en tait masculine. Les voir et les prendre fut l'affaire d'un
moment.--Ah! grand Dieu! mes dents commencent  se heurter, mes veines
frissonnent.--D'abord Alphonso examine bien leur tournure, puis sa
passion prend un tout autre caractre.

182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son pe, et
sur-le-champ Julia se prcipite dans le cabinet. Fuis, Juan,
fuis!--Au nom du ciel.--Pas un mot.--La porte est ouverte.--Tu peux
disparatre par le passage que tu as parcouru tant de fois.--Voici la
clef du jardin.--Fuis.--Fuis.--Adieu! vite, vite! J'entends Alphonso
furieux.--Il n'est pas encore jour.--Il n'y a personne dans la rue.

183. On ne dira pas que cet avertissement ne ft pas bon, le mal est
qu'il arriva trop tard. C'est ainsi qu'on acquiert l'exprience, et
c'est une sorte de page que nous impose la destine. En un saut, Juan
avait quitt l'appartement, en un second il allait tre  la porte du
jardin, mais il rencontra Alphonso en robe de chambre qui le menaa de
le tuer.--Juan se prcipita sur lui.

184. Le combat fut terrible, et la lumire s'teignit. Antonia criait:
Au voleur! et Julia: Au feu! Nul valet ne s'empressa de venir
prendre part  l'action. Alphonso, battu autant qu'il le dsirait,
jurait horriblement que ds cette nuit il serait veng, et Juan
blasphmait une octave plus haut. Son sang tait vif: quoique jeune,
c'tait un vrai Tartare, qui ne se sentait aucun entranement pour le
martyre.

185. L'pe d'Alphonso tait tombe avant qu'il et pu la tirer
du fourreau; et ils se battirent toujours corps  corps: fort
heureusement Juan ne la vit pas, car ayant peu l'habitude de retenir
ses mouvemens, il et pu envoyer Alphonso dans l'autre monde, s'il ft
venu  l'apercevoir. O femmes! songez donc  la vie de vos poux et de
vos amans! et voyez comment vous pouvez doublement devenir veuves!

186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire, et Juan
l'tranglait pour l'obliger  quitter prise. Le sang (il sortait du
nez) commena  couler; enfin, dans un moment o l'ardeur du combat
tait un peu ralentie, Juan essaie de donner un coup dcisif et
parvient  s'chapper,  l'exception de son vtement qui reste aux
mains d'Alphonso. Il s'enfuit comme Joseph, en l'abandonnant; mais l
finit, je pense, entre les deux hros, toute espce de parit.

187. Enfin les lumires arrivent, les valets et servantes viennent
contempler un effrayant tableau. Antonia dans une attaque de nerfs,
Julia vanouie, Alphonso  travers la porte, tendu sans mouvement;
sur la terre, auprs de lui, quelques draperies  demi dchires, du
sang, des traces de pas, et rien de plus. Juan cependant gagnait la
porte, ouvrait la serrure; et, peu curieux de cette scne intrieure,
se htait de la refermer sur lui.

188. L se termine mon chant. Ai-je besoin de chanter ou de dire
comment,  la faveur de la nuit (qui favorise toujours mal  propos),
Juan parvint, dans un trange costume,  suivre son chemin, et 
regagner son logis? Quant au scandale amusant que vit natre le
lendemain, au bruyant tonnement qu'on manifesta durant plus de huit
jours, aux sollicitations d'Alphonso pour obtenir un divorce, les
papiers anglais en ont sans doute assez parl.

189. Si vous voulez connatre toutes les procdures, les dpositions,
le nom des tmoins; les plaidoiries aux fins de non-recevoir ou
d'annuler, il en existe plus d'une dition, et les relations en
sont diverses, mais toutes intressantes. La meilleure est celle que
publia, en abrg, Gurney, qui fit dans cette vue le voyage de Madrid.

190. Mais Donna Ins pour divertir l'attention de l'un des plus
violens scandales que l'on et vus en Espagne depuis des sicles,
au moins depuis l'expulsion des Vandales, Donna Ins fit  la vierge
Marie le voeu (et jamais elle n'avait vou en vain) de plusieurs
livres de chandelles. Puis, d'aprs le conseil de quelques vieilles
dames, elle envoya son fils  Cadix pour qu'il s'y embarqut.

191. Son intention tait, pour corriger ses premires dispositions et
lui en donner de meilleures, de le faire voyager par terre ou par mer,
chez tous les peuples de l'Europe, et surtout en France et en Italie
(du moins est-ce l'usage le plus ordinaire). Julia fut mise dans un
couvent; elle gmissait, mais peut-tre on sentira mieux ce qu'elle
prouvait par la suivante copie de sa lettre  Juan:

192. Ils me disent que c'est une chose dcide; vous vous loignez:
c'est un parti sage, convenable, mais ce n'en est pas moins une peine;
je n'ai plus rien  rclamer de votre jeune coeur: le mien a t la
victime, il voudrait l'tre encore. Beaucoup aimer, tel a t tout
mon artifice.--J'cris  la hte; et s'il se trouve quelque tache sur
cette feuille, ce n'est pas ce qu'elle semblerait tre; mes prunelles
brlent, mais elles n'ont pas de larmes.

193. Je vous ai aim, je vous aime; et pour cet amour, rang,
condition, le ciel, le genre humain, ma propre estime, j'ai tout
perdu: cependant je ne regrette pas ce qu'il m'a cot, le souvenir de
ce songe est encore trop doux. Mais si je parle de ma faute, ce n'est
pas pour en tirer vanit, nul ne peut me croire aussi abjecte que je
le semble  mes propres yeux. Je trace ces lignes parce que je ne puis
reposer.--Je n'ai rien  reprocher, rien  demander encore.

194. L'amour d'un homme n'est qu'un pisode de sa vie; celui d'une
femme est toute son existence. L'homme a le choix entre la cour, les
camps, l'glise, la mer et le commerce: l'pe, la robe, la fortune
et la gloire, lui offrent en change de l'orgueil, de l'clat, de
l'ambition pour remplir son coeur. Il en est peu qui ne trouvent  se
distraire au milieu de tant de soins; mais il n'est pour nous qu'une
ressource: aimer encore et se perdre une seconde fois.

195. Vous allez vous livrer aux plaisirs,  l'clat; vous serez
aim, vous aimerez beaucoup; tout est fini pour moi sur la terre, sauf
quelques annes pour ensevelir ma honte et mes chagrins au fond de mon
coeur. Je puis les supporter; mais je ne pourrai loigner la
passion qui me dvore encore autant qu'autrefois. Ainsi,
adieu;--pardonnez-moi,--aimez-moi.--Non, ce mot est dsormais
inutile,--pourtant je le laisse.

196. J'ai t et suis encore bien faible; cependant je crois pouvoir
reprendre mes forces. Mon sang, tel que les vagues pousses par un
vent rgulier, se porte toujours vers le sige de mes penses[48]; mon
coeur est celui d'une femme, il ne peut oublier.--Il ne voit plus
rien au monde, rien qu'une image; et, comme l'aiguille est sans cesse
dirige vers le ple immobile, ainsi mon pauvre coeur s'lance-t-il
toujours vers mon ame abme dans une seule ide.

[Note 48:

  _My blood still rushes where my spirit's set,
  As roll the waves before the settled wind;_

M. A. P. traduit: Je sens circuler mon sang _avec vitesse_, et
renatre mon courage; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le
souffle des vents est rgl.]

197. Je n'ai plus rien  ajouter, et je tarde encore: je n'ose
cacheter ce papier. Cependant, pourquoi craindrais-je de vous
l'adresser? mon malheur ne peut plus gure augmenter. Si je n'avais
pas vcu jusqu' ce moment, le chagrin pourrait me faire mourir; mais
la mort vite le coupable qui n'espre que dans ses coups; et je
dois survivre  ce dernier adieu. Je dois soutenir l'existence pour
soupirer, pour prier pour vous.

198. Cette lettre, sur une feuille dore sur tranche, fut crite avec
une mince et neuve plume de corneille. La petite main blanche de Julia
eut de la peine  chauffer la cire; elle tremblait comme l'aiguille
aimante, et pourtant elle ne laissa pas tomber une seule larme.
Le cachet tait une blanche cornaline sur laquelle tait grav un
hliotrope avec cette devise en franais: _Elle vous suit partout_.
Quant  la cire, elle tait superfine et de couleur vermeille.

199. Telle fut la premire intrigue de Don Juan. Suivrai-je le
cours de ses autres aventures? c'est au lecteur  le dcider. Voyons
cependant ce qu'il dira de celle-ci; car sa faveur est un vritable
plumet sur le chapeau d'un auteur, et ses ddains ne lui font pas
grand mal. Mais si nous obtenons son approbation, nous pourrons bien
avoir dans un an quelque chose  lui offrir.

200. Cet ouvrage est une pope, et j'ai l'intention de la diviser
en douze chants. Chacun d'eux prsentera de l'amour, des combats, une
tempte sur mer, un dnombrement de vaisseaux, de capitaines et
de princes rgnans, de nouveaux caractres, et trois pisodes: je
travaille maintenant  un panorama de l'enfer dans le style d'Homre
et de Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurp le nom de
pote pique.

201. Tout cela se prsentera  propos, et rappellera toujours les
rgles d'Aristote, ce _vade mecum_ du vritable sublime, qui a tant
produit de potes, et si peu de fous. Les potes en prose aiment les
vers blancs, moi je prfre les rimes; jamais les bons ouvriers ne
se plaignent de leurs ustensiles. J'ai trouv de nouvelles machines
mythologiques, et des dcorations miraculeuses vraiment superbes.

202. Une seule et lgre diffrence existe entre mes anciens confrres
en pope, et moi; et elle me donne sur tous un avantage bien rel
(non que je n'en aie encore plusieurs autres; mais on jugera plus
facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement leur sujet, qu'il
devient sous leurs mains le fondement d'un labyrinthe de fables,
tandis que j'expose dans cette histoire des vrits incontestables.

203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle  l'histoire,  la tradition
et aux faits; aux journaux, dont on connat et apprcie la vracit,
aux drames en cinq actes et aux opras en trois. Tout confirme
fortement ce que j'avance; mais une circonstance doit lever tous les
doutes, c'est que plusieurs personnes, et moi-mme  Sville, avons vu
la dernire fuite de Juan avec le diable.

204. Si jamais je descends jusqu' la prose, j'crirai des
commandemens potiques, bien suprieurs  ceux qui les auront
prcds. J'enrichirai mon texte d'une foule de choses ignores: et
je donnerai des prceptes de la plus haute lvation. Je prendrai pour
titre: _Longin en bouteille_, ou _chaque pote est son Aristote_.

205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope. Tu n'difieras plus 
Wordsworth,  Coleridge et  Southey. Le premier est us sans retour,
le second est un ivrogne, et le troisime l'imite dans sa dlicatesse
et dans ses gots. Pour Crabbe il serait pnible de marcher avec lui,
et l'Hippocrne de Campbell est quelquefois  sec.

Tu ne droberas pas  Samuel Rogers.

Tu ne commettras pas--d'offenses envers la muse de Moore[49].

[Note 49: Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le pote
parodie ici: _Tu ne commettras pas d'adultre_.]

206. Tu ne dsireras pas la muse de M. Sotheby, ni son Pgase, ni rien
qui lui appartienne.

Tu ne porteras pas de faux tmoignages, comme les _bas bleus_ (l'une
d'elles au moins en a l'habitude[50]).

Enfin, tu n'criras que d'aprs mes prceptes. Tel est l'esprit d'une
vraie critique: humiliez-vous ou ne vous humiliez pas devant ma verge,
comme bon vous semblera; mais, dans ce dernier cas, je la laisse, de
par Dieu, tomber sur vous.

[Note 50: Les prcieuses savantes de Londres. Lord Byron semble
avoir ici en vue Mistress Charlement, la femme qui tait charge par
Lady Byron de l'espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des
deux poux.]

207. Si quelqu'un ose prtendre que cette histoire n'est pas
difiante, je le prierai d'abord de ne pas crier avant d'tre heurt;
puis de la lire une seconde fois; alors il pourra dire (mais sans
doute personne n'en aura l'impertinence) si mon pome bien qu'enjou
n'est pas hautement moral. De plus, je dois, dans le douzime chant,
parler de l'endroit o vont tous les mchans.

208. Mais aprs tout, si quelqu'un est assez sourd  son propre
intrt pour mpriser cet avis; si, pouss par un esprit mal fait et
ne croyant ni mes vers ni ses propres yeux, il s'crie encore qu'on
ne dcouvre dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai, s'il est
prtre, qu'il est un menteur, et s'il est officier ou critique, qu'il
est galement--dans l'erreur.

209. J'attends l'approbation du public et je le conjure de prendre
pour lui les prceptes que j'ai eu soin de mler ici  l'agrable
(ainsi l'on donne un morceau de corail aux enfans quand ils font leurs
dents). Cependant, comme ils voudront sans doute rassembler mes
titres  la couronne pique, et dans la crainte de la malveillance
de quelques farouches lecteurs, j'ai dj suborn le journal de ma
grand-mre, _la Revue Britannique_.

210. J'envoyai mon offre dans une lettre adresse  l'diteur, et il
m'en remercia par le suivant courrier.--Je suis donc son crancier
pour un bel article. Cependant, s'il juge  propos de rebuter ma
tendre muse, s'il rompt tout d'un coup ses engagemens, s'il proteste
qu'il n'a pas reu ce qu'elle m'a cot, et trempe sa plume dans le
fiel et non dans le miel, tout ce que je puis dire,--c'est qu'il a mon
argent.

211. Grce  cette seconde sainte-alliance, je puis, je l'espre,
compter sur le public et dfier tous les autres magasins de sciences
et arts, quotidiens, mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essay
d'augmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on m'assura que mes
efforts seraient superflus, et que l'_dimburg_ et la _Quarterly
Review_ faisaient souffrir le martyre aux auteurs qui diffraient avec
eux de sentimens.

212. _Non ego hoc ferrem calida juventa, consule Planco_, disent
Horace et moi. Je fais cette citation pour assurer qu'il y a six ou
sept bonnes annes (long-tems avant de songer  dater mes lettres de
la Brenta), j'tais plus dispos  rpondre  tous les coups, et que
je n'aurais jamais souffert des choses de ce genre, dans mon ardente
jeunesse, Georges III tant roi.

213. Mais aujourd'hui,  trente ans, mes cheveux sont devenus
gris (que seront-ils  quarante ans? je pensais l'autre jour  une
perruque), et mon coeur n'a pas conserv beaucoup plus de jeunesse. En
un mot, j'ai consum mon t dans les jours du mois de mai, et je
n'ai plus le got des reprsailles. J'ai dpens ma vie, intrts et
principal, et j'ai cess de croire comme autrefois que mon ame ft
invincible.

214. Jamais,--jamais,--non jamais  l'avenir ne descendra plus dans
mon coeur cette rose de jeunesse qui nous fait prouver,  la vue
de tous les objets agrables, des motions ravissantes et nouvelles;
semblable  la ruche des abeilles, notre sein les tenait renfermes.
Penses-tu que ce miel naissait de ces objets? non, ils n'taient pas
en eux, mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu'au
parfum des fleurs.

215. Jamais,--jamais  l'avenir,  mon coeur, tu ne seras mon seul
monde, mon univers! Autrefois je n'existais que par toi, aujourd'hui
tu formes un tre  part, et tu ne peux plus tre mon paradis ou mon
enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu insensible, mais ce
n'est pas un malheur; j'ai pris  ta place une dose de jugement,
quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.

216. Mes jours de tendresse sont passs; jamais les charmes d'une
vierge[51], d'une pouse et moins encore d'une veuve ne me feront
dlirer comme autrefois. Il faut, en un mot, changer mon train de vie.
Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie; l'usage frquent du
vin m'est dfendu; ainsi, me rsignant  quelque vice de vieille tte,
je suis d'avis de me jeter dans l'avarice.

[Note 51:

  _Me nec femina, nec puer,
  Jam nec spes animi credula mutui,
  Nec certare juval mero;
  Nec vincire novis tempora floribus_.
]

217. L'ambition tait mon idole, mais elle fut brise sur l'autel de
la douleur et du plaisir; ceux-ci ont laiss chez moi des traces qui
peuvent donner matire  amples rflexions. Aujourd'hui, comme la tte
de bronze de frre Bacon, je m'crie: Le tems est, le tems fut, le
tems n'est plus. La brillante jeunesse est un trsor chimique que
j'ai de trop bonne heure vent en fatiguant mon coeur de passions, et
ma tte de rimes.

218.  quoi se rduit la gloire?  tenir une certaine place sur un
lger papier. Quelques gens la comparent  l'action de gravir
une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes,
s'vanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes crivent,
parlent, dclament; que les hros massacrent, que les potes consument
ce qu'ils appellent leur lampe nocturne. C'est afin d'obtenir, quand
ils seront poussire, un nom, un misrable portrait, un buste pire
encore.

219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'gypte, Chops,
rigea la premire et la plus haute des pyramides, dans la ferme
esprance qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle
droberait  tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en fouillant
brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant, vous ou moi,
quelque esprance sur un spulcre, quand il ne reste pas de Chops un
grain de poussire!

220. Pour moi, amant de la vraie philosophie, je me dis bien souvent 
moi-mme: Hlas! tout ce qui est n naquit pour mourir: la chair est
une herbe que la mort vient convertir en foin. Votre jeunesse n'a
pas t sans attraits, et si vous l'aviez encore--elle
s'coulerait.--Ainsi rendez grces  votre toile de n'avoir pas 
vous plaindre davantage; lisez votre Bible, monsieur, et songez 
votre bourse.

221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous, acheteur plus aimable
encore, le pote,--c'est--dire moi,--vous demande la permission de
vous serrer la main; et puis, votre humble serviteur, bonjour. Nous
nous reverrons si cela nous arrange l'un et l'autre. Autrement je ne
donnerai  votre patience que cette courte preuve.--Heureux si tant
d'autres suivaient mon exemple!

222. Va, petit livre, loin de ma solitude! Je te dpose sur les eaux,
suis ton chemin; et si, comme je le pense, ton sort est heureux, le
monde te retrouvera aprs plusieurs sicles. Lorsqu'on lit Southey,
et que Wordsworth est compris, je ne puis m'empcher de prtendre
aussi  la gloire.--Les quatre premires rimes sont des vers de
Southey; pour Dieu, lecteur, n'allez pas les prendre pour les miennes.




Chant Deuxime.


1.  vous qui tes appels  former la brillante jeunesse, en
Hollande, en France, en Angleterre ou en Germanie, fouettez bien vos
lves en toute occasion, je vous en conjure; car c'est en oubliant
leurs souffrances qu'on corrige leurs moeurs. En vain Juan avait-il
reu la plus douce des mres et des ducations, il finit, et de la
manire du monde la plus vilaine, par perdre sa premire innocence.

2. S'il et t mis dans une cole publique de troisime ou de
quatrime classe, ou du moins s'il et t lev dans le Nord, ses
occupations de chaque jour eussent empch son imagination de prendre
feu.--L'Espagne offre peut-tre une exception, mais cette exception
confirme la rgle,--et dans tous les cas, un enfant de seize ans
occasionant un divorce, devait bien confondre l'habilet de ses
prcepteurs.

3. Pour moi, cela ne me confond nullement, les choses bien
considres. D'abord sa mre n'avait en tte que les mathmatiques; et
tandis qu'il avait pour tuteur un vieux ne, une femme jolie (cela va
sans dire, autrement la chose n'aurait sans doute pas eu lieu) avait
pour mari un barbon avec lequel elle s'accordait mal.--Puis le tems et
l'occasion.

4. Bien,--fort bien. Il faut que le monde tourne sur son axe et que
tous les mortels, ttes et jambes, fassent le mme tour que lui.
Vivons et mourons, faisons l'amour, payons nos taxes, et, suivant la
direction du vent, sachons disposer nos voiles.

Le roi nous parle en matre, le mdecin en charlatan, le prtre en
docteur, et c'est ainsi que la vie s'exhale. C'est un lger souffle,
de l'amour, du vin, de l'ambition; de la guerre, de la dvotion, de la
poussire,--un nom peut-tre.

5. J'ai dit que Juan fut envoy  Cadix,--jolie ville dont je me
souviens bien.--C'est le centre de tout le commerce colonial (du moins
c'_tait_, avant que le Prou n'et l'envie de se rvolter). On y
voit des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses, que leur
seule dmarche enivre le coeur. Je ne pourrais vous la dpeindre
bien que j'en sois encore tout mu, ni vous en offrir quelques
comparaisons, je ne vis jamais rien de pareil.

6. Un cheval arabe? un cerf lanc? un _barbe_ nouvellement dress? un
camlopard? une gazelle? Non,--non, rien de tout cela.--Et puis,
leur robe, leur voile, leur jupe, hlas! pour s'arrter sur de pareils
objets, il faudrait sacrifier prs d'un chant:--ensuite viendrait leur
pied et des chevilles--ici, lecteur, rendez grces au ciel de ce
que je ne puis trouver une mtaphore...--Eh bien, ma trop lente
muse!--Allons, laissez-moi reprendre haleine.

7. Chaste, muse!!--Bien, puisqu'il le faut, il le faut. Je crois
apercevoir un voile cart pour un moment par une main lgre, tandis
qu'un oeil expressif vous fait plir et vous perce le coeur.--Terre
brlante, toute d'amour! quand je t'oublierai, puiss-je en venir
--dire mes prires!--non, jamais costume ne prta tant de charmes aux
oeillades, except les _fazzioli_ de Venise.

8. Mais  notre conte: Donna Ins avait envoy son fils  Cadix
seulement pour qu'il s'y embarqut; il n'entrait pas dans ses vues
de l'y laisser sjourner; et la raison?--car nous embarrassons notre
lecteur.--C'est qu'il tait convenu que le jeune homme voyagerait:
comme si un vaisseau espagnol et d, semblable  l'arche de No, le
sparer de la sclratesse mondaine, et le ramener ensuite  la terre
tel qu'une colombe d'esprance.

9. Don Juan, aprs avoir, suivant ses instructions, ordonn  son
valet de disposer tout pour son dpart, reut un sermon et quelque
argent. Il devait voyager pendant quatre printems; Ins tait afflige
sans doute (tous les genres de sparation ont leur pine), mais elle
esprait,--elle croyait peut-tre qu'il amenderait. Elle lui donna
de plus une lettre (qu'il ne lut jamais) de bons conseils, et deux ou
trois de crdit.

10. Cependant, afin de se distraire, la vertueuse Ins forma pour
le dimanche une cole de petits mauvais garnemens, qui auraient bien
prfr jouer, comme de vilains paresseux, au _diable_ ou au _fou_.
C'taient des enfans de trois ans qui, ce jour-l, venaient couter
ses leons. Les indociles taient fouetts ou mis sur la sellette. Le
grand succs de l'ducation de Juan l'encourageait  s'occuper d'une
autre gnration.

11. Juan quitta le bord, et le vaisseau s'branla; les vents taient
bons, l'eau trs-agite. C'est un diable de courant que celui de cette
baie, je l'ai assez souvent essuy pour me le rappeler. Si vous vous
asseyez sur le tillac, votre visage ne tarde pas  se couvrir d'cume
jaunissante, et  prendre l'apparence d'un cuir tann. C'est l qu'il
se tint pour dire et redire son premier, peut-tre son dernier adieu 
l'Espagne.

12. Je ne puis m'empcher de remarquer que c'est un spectacle
poignant que celui de la terre natale s'loignant derrire les flots
mugissans.--Il anantit tout--fait, surtout si l'on est encore
aux jours de la jeunesse. Je me souviens que les ctes de la
Grande-Bretagne paraissent blanches, mais la plupart des autres terres
sont bleues; en entrant dans l'humide lment, et tromps par la
distance nous reportons nos regards vers elles.

13. Juan au dsespoir demeurait assis sur le tillac, et cependant le
vent ronflait, les cordages sifflaient, les matelots juraient et le
vaisseau craquait; la ville devenait un point dont ils s'loignaient
de plus en plus. Le meilleur de tous les remdes contre le mal de
mer c'est un beefsteak. Vous riez, monsieur? faites-en auparavant
l'preuve. Je vous assure que rien n'est plus vrai, je l'ai essay; et
puisse-t-il vous faire le mme effet salutaire!

14. Don Juan, assis, voyait de la poupe sa chre Espagne s'vanouir
dans le lointain. On surmonte difficilement le chagrin d'un premier
dpart: les nations mme qui courent aux armes le ressentent. C'est
une espce indicible d'motion, une sorte de coup qui dchire le
coeur. En s'loignant des gens et des lieux les plus insupportables,
les yeux se retournent encore pour en regarder le clocher.

15. Mais Juan avait eu bien des objets  quitter. Une mre, une
matresse et pas de femme; il avait donc pour s'attrister de bien
meilleurs motifs qu'un grand nombre de personnes plus ges. Et si,
dans tous les tems, nous soupirons en perdant de vue ceux mmes avec
lesquels nous sommes en querelle, certainement, quand ces personnes
nous sont chres, nous devons sangloter;--c'est--dire jusqu' ce que
de plus profonds chagrins viennent scher nos larmes.

16. Juan pleurait donc, comme pleuraient les juifs captifs en se
rappelant Sion, sur les ondes babyloniennes[52]. Je voudrais bien
pleurer avec lui, mais ma muse n'est pas larmoyante, et il n'est
pas sage de se consumer pour de pareils chagrins. Les jeunes gens ne
doivent voyager que pour se divertir; et par la suite peut-tre que
leurs valets, en attachant leur porte-manteau derrire la voiture, y
glisseront ce chant lui-mme.

[Note 52: _Super flumina Babylonis_.]

17. Enfin Juan pleurait, soupirait et mditait; ses larmes amres
tombaient dans l'amer lment: _doux sur le doux_ (j'aime beaucoup 
citer: vous excuserez ce souvenir; c'est lorsque la reine de Danemarck
jette des fleurs sur la tombe d'Ophlie[53]); tout en sanglotant, il
songeait  sa position, et faisait de srieux plans de rforme.

[Note 53: LA REINE.--Doux sur le doux, adieu! (_Jetant des
fleurs_:) J'esprais que tu serais l'pouse de mon Hamlet; je pensais
orner un jour ta couche nuptiale, douce jeune vierge, et non pas
couvrir ta tombe de fleurs.

  (_Hamlet_, act. V, sc. Ire.)
]

18. Adieu, mon Espagne! adieu pour longtems, criait-il. Peut-tre ne
dois-je plus te revoir, et mourrai-je, comme tant d'autres exils,
du dsir de revenir encore sur ton rivage. Adieu, bords paisibles du
Guadalquivir; adieu, ma mre; et puisque tout est fini, adieu, ma trop
chre Julia! (Ici il tira encore sa lettre et se mit  la relire.)

19. Et oh! si je devais jamais l'oublier, je jure,--mais cela est
impossible et absurde:--cet Ocan azur se joindra au ciel, la terre
s'abmera dans la mer avant que je perde ton souvenir,  ma belle
amie! ou que j'aie une autre ide que la tienne. La mdecine n'a pas
de remde pour les chagrins de l'ame.--(Ici le vaisseau fit un bond,
et Juan sentit les approches du mal de mer.)

20. Les cieux toucheraient plutt la terre.--(Ici il se sentit plus
malade.)  Julia! que me font tous les autres maux?--Au nom du
ciel, donnez-moi un verre de liqueur.--Pedro Battista! aidez-moi 
redescendre.--Julia, mes amours!--Plus vite donc, drle de Pedro.--
Julia!--Ce maudit vaisseau bondit tellement.--Chre Julia, tu vois que
je t'implore encore! (Ici le vomissement l'empcha d'articuler.)

21. Il ressentit ce froid malaise de coeur, ou plutt d'estomac, qui,
sans le secours du meilleur apothicaire, suit, hlas! galement la
perte d'une amante, la perfidie d'un ami, la mort de ceux auxquels
nous tenons fortement et qui emportent avec eux une partie de nos
esprances: nul doute que dans ce cas Juan ne se ft montr plus
sentimental, mais la mer faisait sur lui l'effet d'un violent
mtique.

22. L'amour est un matre capricieux. Je l'ai vu rsister  des
fivres dont il tait la premire cause, mais reculer devant un rhume,
un refroidissement, et surtout redouter une esquinancie. Toutes les
bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas, mais les indispositions
vulgaires le mettent aux abois. Il ne veut pas qu'un ternuement
suspende ses soupirs, ou qu'un chauffement rougisse ses yeux bands.

23. Mais le pire de tout c'est la nause, ou bien une douleur dans
la rgion infrieure des entrailles. L'amour, qui aurait le courage
hroque d'ouvrir une veine, tressaillit  l'application des
serviettes chaudes; les purgatifs branlent son empire, et enfin le
mal de mer lui donne la mort. Don Juan tait donc bien pris, puisque
sa passion rsista aux atteintes que lui porta son estomac dans son
premier voyage sur mer.

24. Le vaisseau, appel la trs-sainte _Trinidada_, faisait
directement voile pour le port de Livourne, o la famille espagnole
des _Moncade_ tait tablie long-tems avant la naissance du pre de
Juan[54]. Il existait des liens de parent entre les deux maisons,
et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui lui avait t
adresse, le matin de son dpart, par ses amis d'Espagne pour ceux de
l'Italie.

[Note 54: Depuis le commencement du seizime sicle, quand le
fameux capitaine Hugues de Moncade avait t nomm vice-roi de Naples.
Voyez Brantme, _Vie des grands capitaines trangers_.]

25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur, le licenci
Pdrillo qui savait plusieurs langues; mais, pour le moment, il
gisait malade et sans voix sur son matelas, ballott dans son hamac,
soupirant aprs la terre, et sentant  chaque brise augmenter son mal
de tte. Les vagues qui pntraient par les sabords remplissaient en
mme tems sa couche d'humidit, et son ame de frayeur.

26. Ce n'tait pas sans quelque raison, car la brise s'leva vers la
nuit, jusqu' ce qu'elle se convertit en vent frais: c'tait peu de
chose pour les gens de mer; mais plusieurs passagers pouvaient en
ressentir quelque effroi: les matelots sont d'une autre espce. Au
coucher du soleil, ils commencrent  carguer les voiles, car l'aspect
du ciel annonait que le vent serait violent et pourrait enlever un
mt ou quelque chose de semblable.

27.  une heure, le vent, avec une imptuosit soudaine, jette le
vaisseau juste dans la vague entr'ouverte: la mer frappe la poupe, lui
fait une crevasse diagonale, y brise l'tambord et en entame toutes
les parties. Avant d'tre sorti de cet imminent danger, le gouvernail
tait bris. Il tait tems d'appeler aux pompes, le btiment contenait
quatre pieds d'eau.

28. Une troupe se mit  l'instant aux pompes, et le reste s'empressa
de dballer une partie de la cargaison; cependant ils n'avaient pas
encore dcouvert la voie d'eau.  la fin elle parut, mais ils n'en
taient pas plus rassurs; l'eau s'lanait par une ouverture norme,
malgr draps, chemises, vestes, et balles de mousselines qu'ils
cherchaient  lui opposer.

29. Mais tous les obstacles eussent t inutiles, et le vaisseau
et coul  fond en dpit de tous les efforts et expdiens, sans le
secours des pompes. Je suis heureux de faire connatre celles-l 
tous ceux qui pourraient en avoir besoin, elles tirrent cinquante
tonnes d'eau par heure; ainsi notre quipage et t perdu sans M.
Mann, de Londres, qui en est l'inventeur.

30. Au dclin du jour, le tems parut s'adoucir: ils eurent l'espoir
de rester matres de l'ouverture et de remettre  flot leur btiment;
cependant trois pieds d'eau occupaient encore deux pompes  bras et
une troisime  chane. Le vent redevint frais. Comme il se faisait
tard, une bouffe fit dtacher quelques armes  feu, et une bourrasque
(je voudrais en vain essayer de la dcrire) jeta d'un seul coup le
vaisseau sur le flanc.

31. Il resta sans mouvement dans cette position, comme s'il et t
attach. L'eau, quittant le fond de cale pour venir laver les ponts,
offrait une de ces scnes que les hommes n'oublient pas de sitt; car
ils gardent la mmoire des batailles, des incendies, des naufrages,
en un mot de tout ce qui excita leurs regrets et brisa leur esprance,
leur coeur, leur tte ou leur cou: c'est ainsi que l'on voit bien des
gens, plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance les instans o
ils taient sur le point de se noyer.

32. Sur-le-champ les mts furent coups; d'abord celui d'artimon,
ensuite le grand mt: mais vain espoir, le vaisseau restait encore
aussi immobile qu'une souche. Il fallut rompre le mt de misaine, et
enfin (ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous serait rest
une lueur d'esprance) celui de beaupr. Ainsi dbarrass, le btiment
se redressa avec violence.

33. On peut facilement supposer que, pendant tout cela, certaines
personnes n'taient pas sans inquitude; que les passagers trouvaient
fort dplac de sacrifier leur vie en mme tems que leurs rations;
que mme il n'y avait pas jusqu'aux meilleurs marins qui, se voyant si
prs de leur fin, ne commissent quelque dsordre, comme de demander du
grogue, et quelquefois d'aller boire le rum  la tonne.

34. Il est vrai que rien au monde ne calme l'esprit comme le rum et la
vraie religion. Dans cette circonstance, les uns pillaient, les autres
buvaient des liqueurs spiritueuses, et ceux-l chantaient des
psaumes, tandis que les vents aigus rpondaient en dessus, et que
le rugissement rauque des vagues marquait la mesure. L'effroi avait
interrompu les vomissemens des passagers attaqus du mal de mer, et
les sons des dsesprs, des blasphmateurs et des dvots, formaient
trangement chorus avec les mugissemens de l'Ocan.

35. Peut-tre serait-il survenu plus de mal sans notre Juan qui, avec
une raison suprieure  son ge, courut  la chambre aux liqueurs,
et, arm d'une paire de pistolets, leur en ferma l'entre. La crainte
qu'il inspira, comme si la mort et t plus effroyable en sortant de
la flamme que de l'eau, tint en respect, malgr leurs jurons et leurs
pleurs, tous ces hommes qui, avant de mourir, jugeaient convenable de
tomber ivres morts.

36. Donnez-nous du grogue, criaient-ils, et dans une heure il n'en
sera rien de plus.--Non, rpondit Juan; sans doute la mort nous attend
vous et moi, mais il faut mourir en hommes, et non pas tomber comme
des brutes. Ainsi il conserva son poste dangereux, et nul ne fut
assez hardi pour braver ses menaces. Le trs-rvrend Pdrillo
lui-mme ne put obtenir un seul verre de rum.

37. Le bon vieux citoyen, tout perdu, poussait de hautes et pieuses
lamentations, accusait tous ses pchs, et faisait un dernier et
irrvocable voeu de rforme. Rien (une fois ce danger pass) ne le
dciderait plus  quitter ses occupations acadmiques et les clotres
de la studieuse Salamanque, pour suivre, comme Sancho Pana, les
courses de Juan.

38. Mais il survint encore une lueur d'esprance. Le jour parut et le
vent s'adoucit; les mts taient enlevs, la voie d'eau augmentait;
alentour d'eux des bas-fonds, nulle part un rivage; et cependant le
vaisseau voguait depuis qu'il s'tait relev. Ils disposrent encore
les pompes, et bien qu'auparavant ils regardassent tous leurs efforts
comme inutiles, un faible rayon de soleil les remit  l'ouvrage; les
plus forts pompaient, les plus faibles poussaient une voile.

39. Cette voile fut place sous la quille du vaisseau, et fut d'un
effet salutaire pendant un instant. Mais que pouvait-on esprer avec
une voie d'eau, et pas une baguette de mt, pas une bribe de toile?
Mieux vaut cependant lutter jusqu'au dernier moment; il n'est jamais
trop tard pour se noyer: et quoiqu'il soit bien vrai qu'on ne souffre
la mort qu'une fois, elle est loin d'tre sduisante dans le golfe de
Lyon.

40. C'tait l en effet que le vent et les vagues les avaient pousss;
c'tait de l que l'un et l'autre les emportaient sans que personne
songet  modrer leur impulsion: il tait fort inutile de tenter de
conduire le btiment. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors un jour assez
tranquille pour replacer ou seulement commencer un mt de ressource
et un gouvernail, ou pour oser mme assurer que dans une heure ils
verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur, nageait encore--non
pas, il est vrai, aussi bien qu'un canard.

41. Le vent peut-tre tait moins violent, mais le vaisseau tait si
dlabr qu'on pouvait  peine esprer d'avancer un pas de plus. Pour
surcrot de dtresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les mets
solides diminuaient sensiblement; vainement consultaient-ils le
tlescope.--Nul vaisseau, nul rivage, partout la mer furieuse et la
nuit tombante.

42. Une seconde tempte les menaait.--Un second vent frais souffla,
et l'eau entra par les deux extrmits du fond de cale. Mais bien
que tout l'quipage pt voir ce qui se passait, le plus grand nombre
montra de la patience et quelques-uns de l'intrpidit jusqu'au moment
o toutes pompes furent creves ou rompues. C'tait l'annonce d'un
abandon complet  la merci des vagues; merci comparable  celle des
hommes au sein des guerres civiles.

43. Le charpentier, les yeux raills, remplis de larmes, se prsenta
alors et dit au capitaine qu'il ne pouvait rien de plus. C'tait un
homme d'ge qui avait long-tems voyag dans des mers orageuses,
et s'il pleurait enfin, ce n'tait pas la peur qui mouillait ses
paupires comme celles d'une femme; mais c'est qu'il avait, le pauvre
diable, une femme et des enfans, deux choses dsesprantes pour les
moribonds.

44. Cependant le dsordre le plus complet rgnait dans le vaisseau.
Toute distinction entre les particuliers disparut: plusieurs
recommencrent leurs prires, et promirent des chandelles  leurs
saints.--Mais nul ne survcut pour accomplir son voeu. Ceux-ci
regardaient le ciel; d'autres redressaient les chaloupes; il y en eut
un qui se jeta aux pieds de Pdrillo pour lui demander l'absolution,
et celui-ci dans son trouble lui accorda la damnation.

45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs, d'autres mettaient
leurs plus beaux habits comme pour aller  la foire. L'un maudissait
le jour qui l'avait vu natre, grinait les dents, hurlait, ou
s'arrachait les cheveux. Ceux-l essayaient encore de retenir les
chaloupes, bien convaincus qu'une barque troitement attache se
maintiendrait sur une mer furieuse, si le vent ne tombait directement
sur elle.

46. Mais ce qu'il y avait de pis, aprs plusieurs jours de transes
mortelles, c'est qu'il leur tait difficile de conserver assez de
victuailles pour les soutenir maintenant dans leur dtresse. Les
hommes, mme  leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le
mauvais tems endommageait leurs provisions, ils n'avaient que deux
caisses de biscuits et une barrique de beurre susceptibles d'tre
transportes dans le _cutter_[55].

[Note 55: Espce de canot.]

47. Ils parvinrent  transporter dans la grande chaloupe quelques
livres de pain gt par l'humidit; un tonneau d'eau d'environ vingt
gallons[56] et six flasques de vin[57]. Ils remontrent une partie de
leur boeuf qu'ils runirent  un morceau de jambon, mais le tout
n'et pas fait une bouche pour chacun d'eux.--Ajoutez un tonneau qui
renfermait encore huit gallons de rum.

[Note 56: Le gallon contient prs d'un litre.]

[Note 57: Muid florentin, _fiasco_.]

48. Les autres barques, l'esquif et la pinasse, avaient t couls
dans le commencement du vent. La grande chaloupe n'en valait gure
mieux, ayant pour voiles deux couvertures, et pour mt un aviron que
par bonheur un petit mousse avait jet sur l'avant du vaisseau. Deux
barques seules n'auraient pu sauver la moiti de l'quipage, comment
auraient-elles contenu assez de provisions?

49. On tait au crpuscule; le jour sans soleil s'abaissait sur le
gouffre des eaux. Semblable  un voile qui, s'il tait dtach, ne
dcouvrirait que le front d'un ennemi implacable, la nuit s'tendait
autour d'eux et brunissait hideusement leurs ples traits, et leurs
yeux attachs sans espoir sur l'immensit profonde. Depuis douze jours
la terreur tait  leur ct, maintenant c'est la mort.

50. Quelques-uns avaient essay de faire un radeau, sans en esprer
beaucoup sur une mer aussi agite. C'tait une tentative dont on
n'aurait pas manqu de rire si l'on avait pu concevoir alors d'autres
clats que ceux de gens qui s'tourdissent et ont une espce de
gat horrible et sauvage, moiti pileptique, moiti hystrique.--Il
fallait un miracle pour les sauver.

51.  huit heures et demie, poutres, planches, poulaillers, tout, dans
l'attente d'un accident, avait t distribu aux courageux matelots,
pour les soutenir sur les vagues, et leur donner les moyens de lutter
encore quoique assez inutilement: il n'y avait nulle autre lumire
que celle de quelques toiles dans le ciel, quand ils dtachrent les
barques surcharges de monde. Le vaisseau se courba, fit un saut, et
retombant la tte la premire--s'engouffra.

52. C'est alors que de la mer au ciel retentit le terrible cri
d'adieu; alors les timides hurlrent et les braves conservrent leur
maintien tranquille. Plusieurs, en poussant d'affreux gmissemens,
s'taient dj prcipits dans les flots, avides de devancer l'instant
de leur mort. Cependant, comme une bouche infernale, la mer restait
entr'ouverte sur sa proie, et le vaisseau, en attirant encore aprs
lui les vagues tournoyantes, ressemblait au lutteur acharn qui essaye
d'trangler son ennemi avant d'expirer lui-mme.

53. D'abord, un cri universel s'tait lev, plus bruyant que le
bruyant Ocan, et semblable au fracas de la foudre rpt par les
chos. Tout ensuite rentra dans le silence, except le vent cruel
et la mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu d'un
tourbillon convulsif, une voix solitaire retentissait encore; c'tait
le dernier cri d'un fort nageur  l'agonie.

54. Les barques, comme nous l'avons dit, taient alles en avant,
transportant plusieurs personnes de l'quipage. Mais leurs esprances
n'taient gure plus hautes qu'auparavant: le vent tait trop violent
pour leur laisser l'espoir de gagner quelque rivage; et d'ailleurs,
bien que peu nombreux, ils l'taient encore beaucoup trop. En se
sparant du vaisseau on en comptait neuf dans le cutter et trente dans
la chaloupe.

55. Tout le reste avait pri: environ deux cents ames avaient quitt
leur corps; mais hlas! voici bien le pire. Quand l'Ocan roule sur
la dpouille des catholiques, il leur faut attendre des semaines avant
qu'une messe vienne blanchir leurs taches purgatoriales; car, tant
qu'on ignorera le nom prcis du trpass, on n'ira pas hasarder de
l'argent  son intention: il en cote trois francs pour faire dire une
messe.

56. Juan tait entr dans la grande chaloupe, et tait mme parvenu 
placer Pdrillo. On et alors dit qu'ils avaient chang de condition:
Juan avait cet extrieur imposant que donne le courage, tandis que les
yeux du pauvre Pdrillo s'apitoyaient sur le sort de celui auquel ils
appartenaient. Battista (ou plus brivement Tita) tait mort en buvant
un peu d'eau-de-vie.

57. Juan voulut sauver son autre valet, mais l'ivresse lui fut
galement funeste. Car Pedro tait si bien hors de lui, qu'en croyant
toucher le cutter, il mit le pied dans la mer, et resta de cette
manire enseveli dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il et
gliss prs d'eux, les autres n'essayrent pas de le remonter; la
mer grossissait de minute en minute: et quant  la chaloupe, chacun
songeait avant tout  s'y mnager une place.

58. Juan avait encore un petit vieux pagneul qui venait de son pre
Don Jos, et qu'il affectionnait comme vous pouvez croire; car on aime
 s'arrter sur de tels souvenirs.--Il jappait douloureusement sur le
pont, sans doute parce qu'il prvoyait (les chiens ont un si bon nez)
que le vaisseau allait couler  fond. Juan le prit, le jeta dans la
barque et y sauta lui-mme aprs lui.

59. Il plaa son argent comme il put sur sa personne et sur celle
de Pdrillo, qui rellement ne s'y opposa pas, et ne pensait gure
 parler ou  agir, tandis que chaque vague venait renouveler sa
frayeur. Il croyait trouver un remde  tout, et en rembarquant son
prcepteur et son pagneul, il n'avait pas perdu l'esprance de leur
sauver la vie.

60. La nuit fut orageuse, et le vent tait si violent encore, que le
btiment fut mis  l'abri entre les vagues. Pendant tout le tems
que dura la brise ils n'osrent pas quitter ce sillon, bien que la
chaloupe ft trop charge pour monter au sommet lev des flots.
Chaque vague s'levait en boucle derrire eux, les inondait et les
obligeait  balayer sans interruption[58]. Le pauvre petit cutter ne
tarda pas  tre submerg.

[Note 58: So that themselves as well as hopes were damp'd. _De
sorte qu'eux-mmes taient submergs comme leurs esprances_. Il y a
ici un jeu de mot que nous n'avons pas essay de traduire; il consiste
dans le mot _damp'd_, qui se prend galement pour _mouill_ et pour
_dcourag_.]

61. Neuf ames partirent en mme tems que lui: la grande chaloupe tait
encore  fleur d'eau, avec un aviron pour mt et deux couvertures
cousues ensemble, remplaant la voile fort mal  la vrit, tandis que
chaque vague menaait de les engloutir, et que le pril prsent tait
plus grand que jamais. Cependant ils rpandirent des larmes sur le
sort de leurs compagnons noys dans le cutter, et bien aussi sur celui
des caisses de beurre et de biscuit.

62. Le soleil se leva rouge et enflamm, prsage certain de la
continuation du vent. Suivre le cours des flots jusqu' ce qu'il se
montrt plus beau, c'tait pour le moment tout ce qu'ils avaient 
faire. On servit toutefois quelques petites cuilleres de rum et de
vin  chacun d'eux; car ils commenaient  perdre leurs forces.
L'eau avait perc les sacs de pain moisi, et la plupart d'entre eux
n'avaient conserv de leurs culottes que quelques lambeaux.

63. Ils taient trente, contenus dans un espace qui leur permettait
 peine de faire un pas ou le moindre mouvement. Ils adoucirent leur
situation comme ils purent, moiti d'entre eux se levant quoique
engourdis par l'humidit, les autres s'asseyant  leur place, et se
relevant d'un moment  l'autre. C'est ainsi qu'ils parvenaient 
se tenir tous dans la barque; tremblans comme dans le frisson d'une
fivre tierce, et sans autres vtemens que la grande enveloppe des
cieux.

64. Il est certain que le dsir de la vie peut la prolonger. Les
mdecins en ont l'exprience, quand ils voient les patiens que ne
tourmentent ni leurs femmes ni leurs amis, rsister  des maladies
mortelles. C'est qu'alors l'espoir leur reste, et que leur imagination
ne rflchit pas le couteau ni les ciseaux d'Atropos. Il n'y a que le
dsespoir de la gurison qui mette obstacle  la vieillesse, et qui
donne aux misres de l'homme une rapidit alarmante[59].

[Note 59: M. P. n'a pas rendu l'pithte sublime _alarming_; il
l'a regarde comme oisive. En rcompense il a invent, dans cette
strophe, _la faux du trpas, les amis qui viennent assommer de leur
douleur le malade_; lesquels _aiment mieux se flatter_, etc.]

65. Ceux qui possdent des rentes viagres vivent, dit-on, plus
long-tems que les autres.--Dieu sait pourquoi, sinon pour tourmenter
leurs dbiteurs.--Cela est mme si vrai qu'il en est quelques-uns,
j'en suis persuad, qui ne meurent jamais. De tous les cranciers, le
plus redoutable est un juif, et ces gens-l ne vous prtent que sous
de telles conditions. Ils m'ont avanc, dans ma jeunesse, une somme
que je trouve fort insupportable de rembourser encore.

66. Il en est de mme des hommes qui naviguent dans une barque 
dcouvert; ils vivent par amour de la vie, supportant plus de maux
qu'on ne pourrait le croire ou le penser, et rsistant comme un
rocher  tous les efforts de la tempte. La tmrit a toujours t le
partage du marin, depuis que l'arche de No s'est imagin de voguer
 et l.--Elle devait contenir un quipage et un assortiment
curieux[60], ainsi que l'Argo, premier vaisseau corsaire des Grecs.

[Note 60: Voici la disposition toute simple de cette arche, comme
on peut le lire dans une traduction d'Orose, du quinzime sicle.

En ceste arche, dist Nostre Seigneur, tu feras six mansions; la celle
d'en bas sera comme celle d'ung navire; au-dessus il aura ung sollier
couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. L'une servira pour
mettre le mengier et viande de ceulx qui seront en l'arche; l'autre
servira de chambre secrette pour faire ses ncessits. Des troys
antres, qui seront ung peu plus hault, la celle du parmi sera o les
hommes et les femmes feront leur rsidence; en l'autre seront les
bestes domestiques et prives, et en la tierce les bestes cruelles,
indomables et sauvages.]

67. Mais l'homme est une crature carnivore; il lui faut de la
nourriture, au moins une fois le jour. Il ne vit pas en suant comme
les bcasses; et comme les tigres et les requins, il a besoin de
proie. Quoiqu'il puisse bien, tout en murmurant, se nourrir de
vgtaux dont sa construction anatomique lui permet l'usage, il
trouvera toujours le boeuf, le veau et le mouton d'une digestion moins
laborieuse.

68. Ainsi pensait notre troupe dsole. Le troisime jour, il survint
un calme qui d'abord ranima leurs forces, et s'tendit comme un baume
sur leur fatigue; ils s'endormirent, balancs comme les tortues sur
l'azur de l'Ocan; mais quand ils se rveillrent, ils prouvrent une
dfaillance de coeur, et tombrent sur leurs provisions avec voracit,
au lieu de mettre tous leurs soins  les conserver.

69. On en prvoit aisment la consquence.--Ils mangrent tout
ce qu'ils avaient; ils burent leur vin en dpit de toutes les
remontrances, puis le lendemain de quoi se nourriront-ils, les
insenss! Ils comptaient que le vent se lverait et les conduirait
 bord. Belles esprances sans doute; mais comme ils n'avaient plus
qu'une rame, et si fragile encore, ils eussent fait plus sagement de
conserver leurs provisions.

70. Le quatrime jour vint, mais non pas un souffle d'air. L'Ocan
dormait encore comme un enfant non sevr. Le cinquime jour trouva
encore leur barque sur les flots; la mer, le ciel, tout tait bleu,
clair et serein.--Que faire avec une seule rame (je voudrais au moins
qu'ils en eussent deux)? La rage de la faim se fit sentir: et en dpit
de ses prires, Juan vit son chien tu et partag pour satisfaire au
prsent apptit.

71. Le sixime jour, ils en mangrent la peau; et Juan qui avait
d'abord refus sa part, parce que la bte morte venait de son pre,
Juan, ayant maintenant les dents d'un vautour, reut comme une grande
faveur, et non sans quelque remords, l'une des pattes de devant du
pauvre animal. Il en donna la moiti  Pdrillo, que celui-ci dvora,
en soupirant aprs le reste.

71. Le septime jour, pas de vent encore.--Le soleil ardent les suait
et les rtissait. Immobiles sur la mer, on les et pris pour des
carcasses inanimes; ils n'espraient que dans la brise, et la brise
ne venait pas.--Ils se regardaient l'un l'autre d'un air sauvage.--Ils
n'avaient plus d'eau, plus de vin, plus de nourriture.--Dans leurs
regards avides (bien qu'ils ne parlent pas), vous concevez dj les
dsirs de cannibale qu'ils prouvent.

73.  la fin, l'un deux parla bas  son voisin, celui-ci parla bas
 un autre, et le mot fit ainsi le tour de la barque. Bientt il se
convertit en un sourd murmure, puis en un son sinistre d'horreur et
de dsespoir: chacun, dans la pense de son compagnon, dcouvrit celle
qu'il avait rprime jusqu'alors: ils parlrent de sort pour viande et
sang, et de qui mourrait pour repatre les autres.

74. Mais avant d'en venir l, ils se partagrent pour ce jour quelques
bonnets de peau, et ce qui leur restait de souliers; alors ils
regardrent autour d'eux, au dsespoir, mais nul ne s'offrait en
sacrifice.  la fin on roula, et on disposa des billets que ma muse ne
peut voir sans frmir; car faute de papier et n'ayant rien de mieux,
ils avaient arrach  Juan la lettre de Julia.

75. Les lots furent faits, inscrits, mls et distribus dans un
horrible silence. Pendant qu'on les tirait, la faim qui, semblable
au vautour de Promthe, avait demand cette abomination, se taisait
elle-mme. Nul n'y avait song le premier, la nature seule les y avait
entrans, et il n'en tait pas un qui ft sourd  sa voix.--Le sort
tomba sur le malheureux prcepteur de Juan.

76. Il demanda seulement qu'on le saignt pour le mettre  mort. Le
chirurgien avait ses instrumens, il piqua Pdrillo, et sa respiration
s'anantit si suavement que vous auriez eu de la peine  dterminer
quand il cessa de vivre. Il mourut en fidle catholique, et comme la
plupart des hommes, dans la religion qui l'avait vu natre. D'abord il
colla ses lvres sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et les
bras.

77.  dfaut d'autre profit, le chirurgien eut, pour salaire, le
premier choix des morceaux. Mais comme il prouvait alors une soif
violente, il aima mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait.
Une partie du corps fut divise, et une autre, telle que la cervelle
et les entrailles, ayant t jete  la mer, rgala deux _goulus_ qui
escortaient la barque. Le reste du pauvre Pdrillo fut mang par les
gens de l'quipage.

78. Tous en mangrent,  l'exception de trois ou quatre qui n'taient
pas si avides de chair humaine. Il faut y ajouter Juan, qui, ayant
auparavant refus sa part d'pagneul, ne ressentait pas  la vue de
Pdrillo un apptit beaucoup plus vif. On ne devait pas s'attendre que
dans la dernire dtresse il pt jamais se joindre  eux pour dner de
son ancien matre et pasteur.

79. Il ne l'et d'ailleurs pas fait impunment; car les suites de ce
repas furent bien funestes. Ceux qui l'avaient fait avec le plus
de voracit tombrent dans un dlire de rage.--Dieu! comme ils
blasphmrent; ils se roulrent couverts d'cume et en proie aux plus
tranges convulsions; ils avalrent l'eau marine comme celle d'une
fontaine limpide; ils pleurrent, grincrent les dents, hurlrent,
jurrent, mugirent; enfin, avec un rire d'hyne ils expirrent en
dsesprs.

80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction; et, quant 
ceux qui restrent, Dieu sait s'ils taient gras! Quelques-uns, plus
heureux que les autres, avaient perdu la mmoire; les autres pensaient
 une nouvelle dissection, comme s'ils n'avaient pas t assez
prouvs par la mort affreuse de ceux qui avaient assouvi leur faim de
la mme manire.

81. Bientt ils songrent au contre-matre comme le plus gras d'entre
eux: mais indpendamment de ce qu'il avait peu d'entranement  cette
destine, il fit valoir quelques autres indispositions. La premire
c'est qu'il sortait de maladie: mais ce qui lui donna gain de cause,
fut un lger prsent que, par voie de souscription gnrale, lui
avaient fait les dames de Cadix.

82. Il restait encore quelque chose du pauvre Pdrillo, on en usa
avec discrtion.--Quelques-uns s'en effrayaient, d'autres imposaient
silence  leur apptit, ou n'en prenaient qu'une bouche de tems en
tems. Il n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir, et se mit 
mcher un morceau de bambou ou un peu de plomb. Enfin ils attraprent
deux _boobis_[61] et un _noddi_[62], qui les dcida  abandonner le
corps mort.

[Note 61: Le nom que M. A. P. a traduit par celui de _butor_ est
plutt une espce d'_oiseau de tempte_, ou de _ptrel_. Le butor se
tient ordinairement prs des tangs, et jamais sur les mers.]

[Note 62: Le noddi est un animal assez semblable  l'hirondelle de
mer. Nous avons, dit Buffon, adopt le nom de noddi (sot), qui se
lit frquemment dans les relations des voyageurs anglais, parce qu'il
exprime l'tourderie ou l'assurance folle avec laquelle cet oiseau
vient se poser sur les mts et sur les vergues des navires, et mme
sur la main que les matelots lui tendent.

  (_Hist. naturelle_ du Noddi.)
]

83. Au reste, si le sort de Pdrillo vous semble rvoltant,
souvenez-vous d'Ugolin qui se dcide  manger le crne de son grand
ennemi, aprs avoir poliment termin son rcit[63]. Si dans l'enfer
on dvore ses ennemis, on peut certainement, sans tre beaucoup plus
horrible que Dante, se nourrir en pleine mer de ses amis, quand le
lger agrment d'un naufrage se fait trop attendre.

[Note 63:

  _Quand' ebbe detto cio, con gli occhi torti
  Riprese 'l teschio misero co' denti
  Che furo all' osso come d' un can forti_.

  (DANTE, _Inferno_, canto XXXIII.)

Lord Byron tait trop pntr de la lecture de Dante, son modle,
pour n'avoir pas mis quelque intention dans le mot qu'il emploie
ici: _politely_ (poliment). C'est qu'en effet Ugolin laisse entendre,
plutt qu'il n'exprime  la fin de son rcit, le repas qu'il a fait de
ses enfans.

  _Poscia piu che 'l dolor pote 'l digiuno_.
]

84. Dans la mme nuit, il tomba une onde de pluie que leurs bouches
attendaient comme la surface de la terre, quand la poussire de l't
en a dessch les crevasses. On ne sait pas ce que vaut une bonne eau,
quand on n'en a pas senti la privation; il faut avoir t en Espagne
ou en Turquie, s'tre trouv dans une chaloupe remplie d'affams,
ou bien avoir dans le dsert entendu la sonnette des chameaux pour
dsirer sincrement de rejoindre la vrit--dans un puits.

85. La pluie tombait par torrens, mais ils n'en taient pas plus
dsaltrs, jusqu'au moment o ils trouvrent un lambeau de toile dont
ils se servirent comme d'un rservoir spongieux, et qu'ils tordirent
quand ils le crurent suffisamment humect. Un fossoyeur altr aurait
prfr  leur courte boisson un pot rempli de _porter_, mais pour
eux, ils ne croyaient pas avoir jamais auparavant senti la volupt de
boire.

86. Leurs lvres avides et rougies de crevasses s'attachaient au linge
qu'ils suaient comme s'il et t inond de nectar. Leurs gosiers
taient des fours, et leurs langues enfles taient noires comme celle
du riche de l'enfer qui vainement implorait du mendiant la faveur
d'une goutte de rose, comparable alors pour lui  toutes les joies
du ciel[64].--Si cela est vrai, quelques chrtiens peuvent trouver des
consolations dans leur foi.

[Note 64: Le riche, en criant, disait: Pre Abraham, envoie
Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il
en rafrachisse ma langue, car je suis crucifi dans cette flamme.
Et Abraham lui dit: Mon fils, souviens-toi que tu as reu les biens
pendant ta vie, et de mme Lazare les maux. Maintenant celui-ci est
consol, et toi tu es tourment.

  (Luc, ch. XVI.)
]

87. Dans cette dplorable troupe il y avait deux pres et avec eux
les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus robuste et le mieux
portant; il mourut des premiers.  l'instant de sa mort, son plus
proche voisin en avertit le pre, qui dit en jetant les yeux sur lui:
Je n'y puis rien, la volont de Dieu soit faite. Et sans une larme
ou soupir, il vit jeter son corps  la mer.

88. Le second pre avait un fils plus faible, aux joues dcolores,
au maintien dlicat. Ce jeune homme rsista long-tems, et se roidit
contre sa destine, avec une patiente tranquillit d'esprit. Il
parlait peu, et de tems en tems il souriait, pour allger le poids
des mortelles penses, qui oppressaient d'autant plus le coeur de son
pre, qu'il voyait son fils les supporter comme lui.

89. Pench sur son corps, le pre ne levait pas les yeux de dessus
son visage; il essuyait l'cume qui couvrait ses lvres, et n'avait
d'attention que pour lui. Quand la pluie tant dsire vint enfin 
tomber, et que les yeux de l'enfant dj demi-voils d'une membrane
paisse vinrent  briller et  remuer pour un instant, il exprima
quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante.--Ce fut en vain.

90. L'enfant mourut.--Le pre demeura long-tems attach sur son corps:
mais enfin, quand la mort se montra  dcouvert, et que le poids
insensible press contre son coeur ne lui donna plus de mouvement
ni d'esprance, il ne le perdit pas des yeux, jusqu'au moment o une
vague impitoyable loigna le corps du lieu d'o il avait t jet.
Alors il tomba lui-mme roide et glac, ne donnant plus d'autre signe
de vie que l'agitation convulsive de ses jambes.

91. Maintenant un arc-en-ciel perant les nuages diaphanes vint
mesurer la sombre mer, et poser sa base lumineuse sur la mobilit
des flots. Tout dans le cercle qu'il embrassait contrastait, par sa
clart, avec le reste de l'tendue; mais sa vaste lumire s'largit
bientt, et devint ondoyante comme une bannire dploye, puis elle
prit la forme d'un arc tendu, et finit par disparatre aux yeux de nos
pauvres naufrags.

92. Il changeait ainsi naturellement. Ce fils arien de l'onde et du
soleil, vritable camlon cleste, nat dans la pourpre, est berc
dans le vermillon, baptis dans l'or liquide et emmaillot dans une
enveloppe obscure. Il brille comme le croissant sur les pavillons
turcs, et runit toutes les couleurs en une seule, prcisment comme
un oeil noirci dans une lutte (car on est oblig quelquefois de boxer
sans masque).

93. Nos marins naufrags le prirent pour un bon prsage.--Autant vaut
le croire ainsi, maintenant comme alors; cette vieille habitude des
Grecs et des Romains peut tre d'un grand service quand les gens sont
dcourags. Et certes nul n'avait plus qu'eux besoin d'un antidote
contre le dsespoir. Cet arc-en-ciel parut donc  leurs yeux comme
l'esprance,--et, pour tout dire, un cleste kalidoscope[65].

[Note 65: Kalou eideos skop, qu'on peut traduire: beau point de
vue.]

94. Au mme instant un bel oiseau blanc,  la patte large et assez
semblable  la colombe pour la forme et le plumage, s'offrit  leurs
yeux (sans doute il s'tait gar dans sa course); il essaya de se
percher sur la chaloupe, bien qu'il et vu et entendu ceux qui taient
dedans. Dans cette intention il alla, vint et voltigea autour d'eux
jusqu' la nuit tombante.--Cela leur parut d'un plus heureux prsage
encore.

95. Mais ici je suis forc de remarquer que bien en prit  cet oiseau
de promesse de ne pas se percher, car la pointe de notre chaloupe
dlabre n'tait pas aussi sre pour lui que celle d'une glise:
quand c'et t la colombe de l'arche de No, revenant de son
heureux voyage, ils l'auraient volontiers dvore, elle et sa branche
d'olivier.

96. Avec le crpuscule reparut le vent, mais sans violence. Les
toiles brillaient, et la barque faisait du chemin. Mais ils taient
tellement anantis qu'ils ne savaient en quel tat, ni comment ils
vivaient encore. Quelques-uns s'imaginaient voir la terre. Non,
disaient les autres. Les bancs de vapeurs les mettaient dans un doute
continuel.--Les uns juraient avoir entendu des brisans, d'autres une
dtonnation, et tous enfin tombrent dans cette dernire erreur.

97. Au matin, le vent venait de cesser quand celui qui tait de garde
se retourna et jura que, si ce n'tait pas la terre qui se levait avec
les rayons du soleil, il voulait ne plus revoir de terre de sa vie.
Les autres frottrent leurs yeux, aperurent une baie ou quelque chose
de semblable, et se disposrent  avancer vers le rivage. C'en tait
un en effet, et par degrs il parut distinct, lev et palpable  la
vue.

98. Alors quelques-uns fondirent en larmes; d'autres, regardant
stupidement, ne pouvaient pas encore sparer leurs esprances de leurs
craintes et semblaient n'avoir rien vu de nouveau. Un autre priait
(la premire fois depuis longues annes), et trois autres taient
tranquilles au fond de la barque. On les remua par la main et par la
tte afin de les veiller, mais on les trouva morts.

99. La veille ils avaient aperu une tortue, de l'espce des
_becs--faucon_[66], endormie sur les eaux, et en avanant doucement
ils s'en taient empars. Elle leur sauva une journe de vie, et
nourrit encore mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau
courage. Dans un si grand pril ils ne croyaient pas que le hasard
seul leur envoyt ce moyen de salut.

[Note 66: _Hawks-bill_; c'est celle que Buffon et tous les
naturalistes franais dsignent sous le nom de _caret_. M. A. P.
traduit toujours _turtle_, de quelque espce qu'elle soit, par
_tourterelle_.]

100. La terre leur offrait une cte leve et rocailleuse, et les
montagnes grandissaient  mesure qu'entrans par un courant ils
s'avanaient vers elles. Ils se perdaient dans une infinit de
conjectures; car telle avait t l'inconstance des vents qui les
avaient ballotts qu'ils ne pouvaient dcider dans quelle partie de la
terre ils se trouvaient. Les uns croyaient voir le mont Etna, d'autres
les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes, ou bien quelques autres
les.

101. Cependant le courant et une brise naissante poussaient
directement vers ce rivage salutaire ces figures ples et dcharnes
comme des spectres de la barque de Caron. Leur vivante cargaison tait
maintenant rduite  quatre individus; plus, trois morts que leurs
efforts runis n'avaient pu jeter  la mer avec les autres. Les deux
_goulus_ les suivaient toujours, et faisaient parfois jaillir l'cume
des flots sur leur visage.

102. La famine, le dsespoir, le froid, la soif et la chaleur les
avaient tour  tour retourns et maigris au point qu'une mre au
milieu de ces squelettes n'aurait pu reconnatre son fils. Glacs
par la nuit, grills par le jour, ils expirrent l'un aprs l'autre
jusqu' ce qu'ils fussent rduits  ce petit nombre. Mais il faut
accuser avant tout l'espce de suicide qu'ils commirent en nettoyant
Pdrillo dans de l'eau sale.

103. Comme ils approchaient de la terre, dont l'aspect leur semblait
ingal, ils sentirent la fracheur de la verdure naissante qui se
balanait dans les forts leves, et temprait l'ardeur de l'air.
C'tait pour leurs yeux fatigus une espce d'cran qui leur cachait
les vagues tincelantes et les cieux si clairs et ardens.--Ils
trouvaient dlicieux tout ce qui pouvait les distraire du vaste,
effroyable et ternel abme de l'Ocan.

104. Le rivage se montrait aride, inhabit et press de vagues
redoutables; mais ils taient devenus fous de la terre, et ils
pressrent leur course, en dpit des brisans qui mugissaient justement
devant eux. Bientt mme un rescif leur prsenta sa tte entoure
d'une cume bouillonnante; n'apercevant pas de direction plus commode
pour gagner terre, ils avancrent encore et la barque fut submerge.

105. Mais Juan avait l'habitude de baigner ses jeunes membres dans les
eaux natales du Guadalquivir; il avait mme souvent mis  profit le
talent de nager qu'il avait acquis dans ce beau fleuve. Vous auriez
difficilement trouv un meilleur nageur, et peut-tre aurait-il pu
passer l'Hellespont comme une fois (ce qui nous rendit assez fiers)
Landre, M. Ekenhead et moi, l'avons fait[67].

[Note 67: Voyez la _Vie de Lord Byron_.]

106. Ainsi, tout faible et tout maigre qu'il tait, il souleva ses
jeunes membres et tenta de suivre la vague rapide pour gagner avant
la nuit la plage aride qui s'levait devant lui. Le plus grand
danger pour lui venait d'un _goulu_ qui saisit par la jambe un de ses
compagnons. Quant aux deux autres, ils ne savaient pas nager. Lui donc
fut le seul qui atteignit au rivage.

107. Il n'y serait pourtant pas arriv sans la rame qui, pour son
bonheur, se dtacha et vint toucher sa main, justement quand ses
faibles bras taient puiss et que la mer allait l'engloutir. Il s'y
cramponna; les vagues battirent avec violence, et  force de nager,
plonger et reparatre, il vint enfin rouler sur la plage, presque sans
vie.

108. C'est l que, sans pouvoir respirer, il enfona dans le sable ses
ongles aigus, de crainte qu'en revenant la vague furieuse  laquelle
il venait d'arracher sa proie ne le rejett dans son insatiable
spulcre. Il demeura tout de son long o il avait t dpos, 
l'entre d'une caverne creuse dans le roc, conservant justement assez
de vie pour sentir son malheur, et apercevoir qu'il s'tait peut-tre
vainement sauv.

109. Aprs un effort lent et douloureux, il se leva, mais il retomba
aussitt sur son genou ensanglant et sur sa main chancelante. Il jeta
alors les yeux autour de lui pour reconnatre ceux avec lesquels
il avait voyag; mais nul ne s'offrit pour partager ses peines, 
l'exception d'un seul, c'tait le cadavre de l'un des trois affams,
morts deux jours auparavant, qui trouvait maintenant une tombe sur un
rivage strile et inconnu.

110. Tout en levant ainsi les yeux, sa faible tte s'gara et le fit
retomber; le sable parut tourner autour de lui, il s'vanouit. tendu
sur le ct, sa main alonge reposait dgouttante de sang sur la rame
(leur mt de secours), et comme un lis spar de sa tige, ses formes
sveltes et ses ples traits conservaient encore autant de beaut qu'en
eut jamais figure terrestre.

111. Il ne sut pas combien de tems dura cet tat de faiblesse; son
coeur glac, ses sensations ananties, l'emportaient loin de la terre:
le tems n'avait plus de jours et de nuits pour lui. Il ne connut mme
le terme de cet vanouissement qu' l'instant o il prouva de la
peine dans le pouls et dans les membres, et qu'il entendit ses veines
palpiter avec force; car, bien que vaincue, la mort luttait encore en
s'loignant.

112. Il ouvrait les yeux et les refermait sans avoir rien vu. Tout lui
semblait douteux et confus. Il imaginait tre encore dans la barque,
sortir d'un lger sommeil, et alors son dsespoir le reprenait: il
appelait la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin, il revint
un peu  lui, et ses faibles yeux crurent entrevoir une charmante
figure de femme de dix-sept ans.

113. Elle tait penche sur lui, et sa petite bouche paraissait
chercher dans la sienne s'il respirait encore.  force de le toucher,
la douce chaleur de ses mains ranima ses sens dociles; elle mouilla
ses tempes glaces, afin d'inviter le pouls  circuler plus aisment:
enfin ses soins inquiets obtinrent leur rcompense, et un soupir de
Juan rpondit  son tact dlicieux.

114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale, et enveloppa dans
un manteau ses membres presque nus. Son beau bras souleva la tte
languissante du jeune naufrag dont elle appuya le ple front sur ses
joues si belles, si fraches, si transparentes! Puis elle tordit ses
cheveux dont la tempte avait humect les boucles, piant toujours
avec inquitude chaque mouvement que faisait le malade en poussant un
soupir--en mme tems qu'elle.

115. La caverne fut l'endroit o le dposrent cette aimable fille
et sa suivante;--jeune aussi, bien que son ane, d'une figure moins
grave et de traits moins dlicats.--Ensuite elles se mirent  allumer
du feu, et quand le rocher que le soleil n'avait jamais visit fut
clair de flammes, la demoiselle, ou la dame, laissa distinguer
l'lgance de ses formes et la perfection de sa beaut.

116. Son front tait orn de lames d'or qui brillaient sur ses bruns
cheveux, ses cheveux dont les ondes, roules sur son dos en tresses,
descendaient presque jusqu' ses pieds, en dpit de l'lvation
remarquable de sa taille. Il y avait en elle je ne sais quoi
d'imprieux qui pouvait la faire prendre pour une lady de cette le.

117. Ses cheveux, ai-je dit, taient d'un brun fonc. Mais ses yeux
taient noirs comme la mort, et ses longs cils taient de la mme
couleur. Il y a dans ces paupires, quand elles sont baisses, une
puissance d'attraction invitable. Le trait le plus rapide n'a pas
la force d'un regard subit, quand il jaillit de ces franges d'bne.
C'est comme le serpent qui tout d'un coup se droule, s'tend et
dploie sa force et son venin.

118. Son front tait blanc et petit, et les pures nuances de ses joues
se fondaient entre elles comme les roses du crpuscule avec le soleil
couchant. Sa lvre suprieure tait petite.--Lvres charmantes! Je
soupire en me rappelant que j'en ai vu de semblables; elles eussent pu
servir de modle  un statuaire (race d'imposteurs aprs tout; j'ai vu
un grand nombre de femmes relles qui surpassaient bien la beaut de
toutes leurs absurdes pierres idales).

119. Je veux bien vous dire pourquoi je parle ainsi, car il est juste
de ne pas railler sans cause plausible: il existe une dame irlandaise
dont je n'ai jamais vu reproduire le buste tel qu'il tait, en dpit
de tous les essais qu'on en avait fait; et si jamais elle doit subir
les coups du tems et de la nature, ils dtruiront le type d'une figure
que l'imagination de l'homme n'a jamais devance, et que les ciseaux
mortels n'auront pu atteindre.

120. Telle tait encore la dame de la grotte. Son costume, bien
diffrent de celui des Espagnoles, tait plus simple et de couleurs
moins svres. Car, vous le savez, les dames espagnoles ne portent
jamais hors de chez elles des robes brillantes; et pourtant quand la
basquina et la mantilla flottent autour d'elles (puissent-elles ne
jamais les quitter!), cet habillement inspire en mme tems quelque
chose de foltre et de mystique.

121. Mais il n'en tait pas ainsi de notre demoiselle. Sa robe du plus
beau tissu, tait de couleurs varies, et ses cheveux qui tombaient
ngligemment en boucles sur son visage taient sems de noeuds d'or
et de pierreries. Sa ceinture tait tincelante; la plus rare dentelle
embellissait son voile, et les plus riches diamans jaillissaient de
ses charmantes petites mains. Mais ce qui vous paratra sans doute
choquant, c'est que ses jolis pieds de neige taient, sans bas, poss
dans des pantoufles.

122. L'autre femme avait un costume de la mme forme, quoique moins
riche; les ornemens en taient plus simples, ses cheveux n'taient
sems que de noeuds d'argent, destins  lui servir de dot, et son
voile de la mme longueur tait beaucoup moins beau. Son maintien,
quoique assur, avait quelque chose de plus humble; ses cheveux plus
pais taient moins longs, et ses yeux galement noirs taient plus
smillans et plus petits.

123. Ces deux cratures prodiguaient  Juan leurs soins, et le
rconfortaient de nourriture, d'habits, et de ces douces attentions
que les femmes seules (je dois l'avouer) devinent bien et savent
varier sous mille formes dlicates. Elles lui prsentrent une
assiette de bouillon, excellent comestible dont parlent rarement
les potes, mais le meilleur qu'on ait invent depuis le festin que
l'Achille d'Homre prpara pour ses htes[68].

[Note 68: Sur le feu ardent, Patrocle place trois chines
de porc, de mouton et de chvre, dans un vase d'airain tenu par
Automdon. Achille prside  la fte; c'est lui qui fait les parts et
les divise avec adresse.

  (_Iliade_, ch. IX.)
]

124. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre couple fminin des
princesses dguises, je vous dirai ce qu'elles taient. Je hais
d'ailleurs tout mystre, et tous ces coups de trape si chers  vos
potes modernes. Ces jeunes filles taient donc rellement ce que vous
auriez devin en les voyant, une dame et sa suivante: seulement la
premire tait fille d'un vieillard qui passait sa vie en pleine mer.

125. Dans sa jeunesse il avait t pcheur, et mme il n'avait pas
absolument renonc  la pche; mais ses courses sur mer le portaient
 s'occuper d'autres spculations, non pas peut-tre aussi
recommandables. Un peu de contrebande, quelque piraterie lui
assuraient maintenant, sur un million de piastres, les droits de
plusieurs possesseurs prcdens.

126. C'tait donc un pcheur,--mais un pcheur d'hommes,  l'exemple
de Pierre l'aptre.--Il allait de tems en tems  la pche des
vaisseaux marchands gars, et quelquefois il en prenait autant qu'il
voulait. Il confisquait la cargaison, ne ngligeait rien de ce qu'il
esprait dbiter dans le march aux esclaves, et souvent talait de
beaux morceaux dans ce bazar turc, auquel rien n'empche de s'adonner
en pleine scurit.

127. Il tait n Grec; et sur son le dserte (l'une des plus petites
Cyclades) il avait lev,  l'aide de ses rapines, une fort belle
maison, dans laquelle il vivait extrmement heureux. Le ciel pourrait
dire combien d'or il avait vol, combien de sang il avait rpandu, car
c'tait, s'il vous plat, un triste et vieux bonhomme; mais ce que je
sais, c'est que sa maison tait spacieuse et orne de ciselures, de
peintures et de dorures dans le got des barbares.

128. Il avait une fille unique appele Haide, la plus riche hritire
des les orientales, et, de plus, d'une si rare beaut que son douaire
n'tait rien auprs de son sourire. Elle ne touchait pas encore  sa
vingtime anne, et elle tait leve comme une charmante plante, dans
la maison de son pre: de tems en tems elle conduisait des amans,
prcisment pour rester libre d'en accepter plus tard un plus aimable.

129. Ce jour-l, elle se promenait au soleil couchant sur le rivage et
au bas des rochers, lorsqu'elle aperut,--non pas mort, mais bien prs
de l'tre,--l'insensible Don Juan, affam et  demi noy. Comme il
tait nu, vous sentez qu'elle dut tre choque; mais enfin elle
se crut oblige par humanit, et autant qu'il dpendait d'elle, de
secourir un tranger qui expirait dans une si blanche peau.

130. Mais le conduire dans la maison de son pre, ce n'tait pas
exactement le meilleur moyen de le sauver: c'tait plutt mettre la
souris dans les griffes du chat, ou jeter dans la tombe des hommes
tremblans de peur; car le vieux bonhomme avait tant de nous[69] et si
peu de ressemblance avec les braves voleurs arabes, qu'il et d'abord
secourablement rconfort l'tranger, mais aussitt sa gurison il
l'et expos en vente.

[Note 69: Nous, nous, prudence, sagesse, jugement.]

131. Elle aima donc mieux, aide des conseils de sa suivante (une
jeune fille a toujours confiance dans sa suivante), le placer dans la
grotte pour qu'il s'y repost. Quand il ouvrit enfin ses yeux noirs,
leur charit devint plus vive, et elle prit mme assez d'intensit
pour entr'ouvrir les portes du firmament.--(C'est le droit de page
qu'on demande en ce lieu, suivant saint Paul.)

132. Elles firent un feu, mais un feu aliment par les premiers
objets qu'elles trouvrent sur le rivage. C'taient quelques planches
brises, des avirons qu'au toucher l'on aurait volontiers pris pour
de l'amadou, tant ils taient l depuis long-tems; il y avait un mt
qu'elles trouvrent rduit  la grosseur d'une bquille: mais, grce 
Dieu! les naufrages taient tellement frquens en cet endroit, qu'on y
pouvait trouver de quoi entretenir vingt feux.

133. Juan tait sur un lit de fourrure et dans une pelisse, car Haide
avait t ses zibelines pour disposer sa couche, et mme, pour qu'il
se trouvt mieux et ft  l'abri du froid en se rveillant, elles lui
laissrent toutes deux une jupe, et se promirent bien de revenir au
point du jour avec un plat d'oeufs, du caf, du poisson et du pain,
pour son djeuner.

134. C'est ainsi qu'elles le laissrent reposer tranquillement. Juan
dormit comme une souche, ou plutt comme les morts, qui dorment
pour jamais, ou peut-tre (Dieu le sait) pour le moment prsent. Son
cerveau calm ne reut aucune impression de ses premiers malheurs; il
fut dlivr de ces rves maudits qui nous rappellent, sous un aspect
sinistre, nos premires annes, jusqu' ce que l'oeil troubl se
rouvre humect de pleurs.

135. Le jeune Juan dormit donc sans rver;--mais la jeune fille qui
avait dispos ses coussins ne put se tenir, en quittant la grotte, de
jeter sur lui un dernier regard. Un instant elle s'arrta, puis revint
sur ses pas, croyant qu'il l'avait rappele. Juan tait assoupi;
cependant elle pensa, ou du moins elle dit (le coeur chappe comme la
langue ou la plume), que Juan avait prononc son nom.--Elle oubliait
que Juan ne le connaissait pas encore.

136. Rveuse, elle regagna la maison de son pre, en recommandant le
silence le plus absolu  Zo qui, d'une ou de deux annes plus sage,
devinait mieux qu'elle ses vritables sentimens. Un ou deux ans
forment un sicle quand on sait les employer, et Zo les avait
passs, comme la plupart des femmes,  acqurir toutes ces utiles
connaissances que l'on reoit dans le bon vieux collge de la nature.

137. Le matin reparut, et trouva Juan dormant encore dans la grotte,
sans que rien et troubl son repos. Le murmure d'une source voisine,
et les rayons naissans d'un soleil retenu  l'extrieur, ne le
fatiguaient pas; il put sommeiller  son aise. Il faut avouer qu'il
en avait bien besoin, car nul n'avait t plus expos; ses souffrances
taient comparables  celles qu'on trouve dans la narration de mon
grand-pre[70].

[Note 70: Le commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson
dans son voyage autour du monde, et fit naufrage au nord du dtroit
de Magellan. Le rcit qu'il a fait de ce naufrage est populaire en
Angleterre; mais, n'en dplaise  son petit-fils, celui de Don Juan
est encore plus effroyable et plus touchant.]

138. Il n'en tait pas ainsi d'Haide: elle s'agitait pniblement,
tombait de son lit; puis, s'veillant en sursaut, elle se retournait,
rvait de mille infortuns qu'elle venait  rencontrer, et de beaux
corps tendus sans vie sur le rivage. Elle veilla sa suivante de si
bonne heure, que celle-ci ne put s'empcher de murmurer: elle appela
les vieux esclaves de son pre, qui rpondirent par des jurons en
grec, en turc, en armnien,--et qui ne concevaient rien  semblable
fantaisie.

139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en leur allguant le
soleil qui embellit tant les cieux quand il se lve, ou qu'il se
couche. Rellement il est beau de voir s'lancer le brillant Phbus,
quand la rose humecte encore les montagnes, quand les oiseaux se
rveillent avec lui, et quand la nuit est rejete comme un vtement de
deuil port pour un mari, ou quelqu'autre brute.

140. Je le rpte, il n'y a rien de beau comme l'aspect du soleil;
j'ai souvent assist  son lever, et dernirement encore, pour ne pas
le manquer, je suis rest debout toute la nuit; ce qui, si l'on
en croit les mdecins, avance beaucoup nos jours. Voulez-vous donc
conserver en bon tat votre sant et votre bourse? levez-vous  la
pointe du jour, et quand on ensevelira vos quatre-vingts ans, faites
graver sur votre monument, que vous vous leviez  quatre heures.

141. Haide put donc contempler le matin face  face; la sienne tait
la plus frache, et pourtant une motion fbrile la colorait, et
faisait jaillir de son coeur sur ses joues un large sillon de pourpre.
C'est ainsi qu'un torrent descendant des Alpes gonfle quelques
rivires, puis s'tend en cercle et prend la forme d'un lac; c'est
ainsi que la mer Rouge..., mais cette mer--n'est pas rouge.

142. La vierge de l'le descendit sur le rivage et dirigea vers la
grotte sa course vive et lgre. Le soleil souriait en l'entourant de
ses naissantes flammes, et la jeune Aurore, la prenant pour une soeur,
humectait ses lvres de rose. Vous-mme, en les voyant toutes deux,
auriez commis la mme erreur; mais la jeune mortelle, aussi belle,
aussi frache, avait sur l'Aurore l'avantage de n'tre pas uniquement
arienne.

143. Quand elle eut rapidement, quoique avec timidit, pntr dans la
grotte, elle vit Juan dormant aussi tranquillement qu'un enfant.
Elle s'arrta comme frappe de respect (car le sommeil inspire la
vnration), puis s'avana sur la pointe des pieds et le couvrit plus
chaudement, afin que l'air trop vif ne pntrt pas ses veines. Alors
elle se tint suspendue au-dessus de ses lvres, recueillant avec
dlices sa respiration insensible.

144. On l'et prise pour un ange inclin sur un mourant qui vient de
remplir ses derniers devoirs: le jeune naufrag, environn d'un air
calme et paisible, demeurait toujours assoupi. Zo cependant faisait
frire quelques oeufs, jugeant bien aprs tout que le jeune couple
finirait par songer  djeuner, et pour prvenir leurs dsirs, elle
sortit les provisions de la corbeille qui les contenait.

145. Elle savait que les sentimens les plus purs ne peuvent suppler
 la nourriture, et qu'un jeune homme naufrag devait avoir besoin
de manger. D'ailleurs, moins passionne, elle billait un peu et se
sentait dj refroidie par le voisinage de la mer. Elle fit donc cuire
aussitt le djeuner. Je ne dirai pas qu'elle disposa du th, mais
du moins il s'y trouva des oeufs, des fruits, du caf, du poisson, du
miel et du pain, ajoutez-y le vin de Scio,--et le tout par amour, sans
aucune rtribution.

146. Une fois les oeufs cuits et le caf prpar, Zo et bien voulu
rveiller Juan; mais Haide la retint de sa petite main empresse,
et, sans dire une parole, lui mit un doigt sur les lvres, ce que
sans doute entendit fort bien Zo. Le premier djeuner tant perdu, il
fallut en prparer un nouveau, puisque sa matresse ne lui permettait
pas de secouer celui qui semblait ne jamais vouloir se rveiller.

147. Juan ne remuait pas: une rougeur tique glissait sur ses joues
comme les derniers feux du jour sur la neige d'une montagne lointaine.
Son front conservait encore l'empreinte de la souffrance; les veines
bleutres en taient brunies et presque disparues, les boucles de ses
noirs cheveux taient encore surcharges d'une cume paisse qui se
confondait avec les vapeurs manes des pierres de la grotte.

148. Elle restait  contempler Juan dans cette position, paisible
comme le poupon sur le sein de sa mre; humect comme le saule non
agit par le vent; assoupi comme l'Ocan dans un tems de calme; beau
comme le noeud de roses d'une couronne; doux comme le cygne nouveau n
dans son nid; enfin rellement joli garon, quoique la souffrance et
un peu jauni ses traits.

149. Il s'veilla, ouvrit les yeux, et les et encore volontiers
referms: mais ils s'arrtrent sur une charmante figure, et ne purent
une seconde fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui et fait un
plus long bien, mais jamais figure de femme ne fut cre en vain pour
Juan. Mme quand il priait, il ne manquait pas de passer les saints
vieux et les martyrs barbus, pour arriver aux doux portraits de la
Vierge Marie.

150. Il se leva sur son coude et regarda la dame sur les joues de
laquelle il vit la pleur lutter avec la pourpre quand elle essaya de
prononcer quelques mots. Ses yeux taient loquens: mais ses paroles
furent embarrassantes; elle s'exprimait pourtant en bon grec moderne,
avec un doux et lent accent ionien, et elle se contentait de lui dire
qu'il tait bien faible, qu'il devait se taire et prendre quelque
nourriture.

151. Juan ne comprenait pas un mot, puisqu'il n'tait pas Grec; mais
il avait de l'oreille, et la voix de la jeune fille tait le chant
d'un oiseau; si tendre, si douce, si dlicate et si pure que jamais
l'on n'entendit de plus belle, de plus simple musique. C'tait une de
ces voix qui arrachent des larmes sans qu'on en devine la cause;--un
de ces accens d'o la mlodie semble descendre comme d'un trne.

152. Juan ouvrait de grands yeux; semblable  celui qu'veille le son
d'un orgue lointain, et qui croit rver encore jusqu'au moment o le
charme est rompu par la voix d'une sentinelle, ou quelqu'autre objet
rel, ou bien encore par les pas maudits d'un valet matinal. Ce
dernier bruit est vraiment insupportable, du moins pour moi qui me
couche volontiers le matin.--Je trouve que la nuit relve autant
l'clat des dames que celui des astres.

153. C'est encore ainsi que Juan fut tir de sa rverie ou bien de son
sommeil, par le sentiment d'un furieux apptit. La fume de la cuisine
de Zo pntra sans doute ses sens, et la vue de la flamme qu'elle
entretenait en surveillant  genoux les plats, l'arracha de sa
lthargie et lui donna un violent dsir de prendre quelque nourriture;
surtout un beefsteak.

154. Mais le beefsteak est une chose rare dans ces les dpourvues de
boeufs. On peut y manger facilement du bouc, du chevreau, du mouton;
quand un jour de fte vient  luire pour eux, ils savent bien mettre
un gigot  leurs broches barbares, mais cela n'arrive que rarement et
dans certains lieux, une partie de ces les n'offrant que des rochers
inhabits. Pour les autres elles sont belles et fertiles, et l'une
des plus riches, quoique des moins tendues, tait celle dans laquelle
Juan se trouvait.

155. J'ai dit que le boeuf y tait rare, et je ne puis m'empcher de
croire que la vieille fable du Minotaure-- l'occasion de laquelle
nos moralistes modernes, sagement discrets, taxent de mauvais got
une certaine princesse parce qu'elle choisit, pour se masquer, le
dguisement d'une gnisse[71],--nous apprend simplement (si l'on
carte le voile allgorique) que Pasipha, pour doubler le courage des
Crtois, favorisa la propagation des bestiaux.

[Note 71:

  Qu torvum ligno decepit adultera taurum,
  Dissortemque utero fetum tulit.

  (Ovide, liv. VIII.)

Mais les diffamateurs de la vertu de Pasipha se gardent bien de
parler des torts de son mari. Cependant l'indulgent Ovide dit aussi de
lui:

  Jamjam Pasiphan non est mirabile taurum
  Prposuisse tibi: tu plus feritatis habebas.
]

156. Car nous savons tous que les Anglais se nourrissent de
boeuf;--quant  la bire, j'en dirai peu de chose, parce que c'est
simplement une liqueur, et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet,
elle n'a que faire ici. Ils aiment encore la guerre, nous ne
l'ignorons pas;--plaisir qui, comme tous les plaisirs,--est un peu
cher. Tels taient les Crtois,--d'o je conclus que le boeuf et les
combats sont tous deux dus  Pasipha.

157. Mais reprenons. Le dbile Juan, en se soulevant sur son coude,
aperut, non sans en rendre grces  Dieu, trois ou quatre objets avec
lesquels il n'tait plus familier depuis long-tems: car les derniers
mets qu'il avait mangs taient entirement crus. Et comme il tait
encore rong par le vautour de la faim, il se jeta sur tout ce qui lui
fut offert avec l'avidit d'un prtre, d'un goulu, d'un alderman ou
d'un loup marin.

158. Il mangea et fut parfaitement servi. Haide, qui avait pour
lui les soins d'une mre, riait en voyant l'extrme apptit de celui
qu'elle avait la veille trouv presque mort; elle l'et mme laiss
manger avec excs, sans Zo qui, plus ge qu'Haide, savait (par
tradition, car elle n'avait jamais ouvert un livre) que les hommes
affams ont besoin d'une grande retenue, et doivent tre nourris de
quelques cuilleres, s'ils ne veulent pas infailliblement crever.

159. Elle prit donc la libert de faire entendre, et vu l'urgence,
par ses gestes plutt que par ses paroles, la ncessit d'arracher les
plats au jeune homme qui avait dtermin sa matresse  sortir de
son lit pour venir  cette heure sur le rivage.--Elle les ta de sa
porte, et lui refusa un morceau de plus, en disant qu'il avait mang
de quoi rendre un cheval malade.

160. Ensuite,--comme il tait nu,  l'exception d'un caleon  peine
dcent,--elles se mirent  l'ouvrage, jetrent au feu ses prcdentes
guenilles, et  l'instant mme lui donnrent le costume d'un Turc
ou d'un Grec,--sans pourtant trop le surcharger, et en omettant le
turban, les pantoufles, la dague et les pistolets.--Sauf quelques
points d'aiguille, il se trouva parfaitement habill avec une chemise
blanche et de larges hauts-de-chausses.

161. Alors la belle Haide crut devoir faire usage de sa langue. Juan
n'entendait rien, mais il paraissait si attentif que la jeune Grecque,
n'tant pas interrompue, ne songeait pas  s'arrter, et mettait
toujours au contraire plus de vivacit dans les paroles qu'elle
adressait  son protg,  son ami. Enfin elle fit une pose pour
reprendre haleine, et s'aperut qu'il ne comprenait pas le _romaque_.

162. Elle eut recours aux signes et  la pantomime; elle sourit, elle
fit parler ses yeux; enfin elle lut les lignes de son charmant visage
(le seul livre qu'elle pt comprendre), et la sympathie lui fit
trouver loquente cette expression qui met l'ame  dcouvert et
prsente dans un rapide regard une rponse satisfaisante. Un seul
coup-d'oeil lui disait un univers de paroles et de choses qu'elle ne
manquait pas d'interprter.

163. Bientt, par le mouvement des doigts et des yeux, et  l'aide des
paroles qu'il rptait aprs elle, Haide lui donna une premire leon
dans sa langue. Mais il tudiait moins les expressions que les yeux de
son matre; et de mme que les fervens disciples d'Uranie contemplent
plus souvent les astres que leur livre, Juan apprenait mieux son
alpha-beta dans les regards d'Haide, qu'il ne l'et fait dans aucune
grammaire.

164. Il est doux d'tre initi dans une langue trangre par la
bouche, par les yeux d'une femme.--J'entends quand tous deux sont
jeunes, le disciple et le matre, ainsi que du moins j'en ai fait
l'exprience. On sourit en rptant bien; quand on se trompe on sourit
encore, et alors un serrement de main, peut-tre mme, un chaste
baiser.--Le peu que je sais c'est ainsi que je l'ai appris.

165. C'est--dire quelques mots d'espagnol, de turc et de grec;
d'italien pas un seul, n'ayant pu jusqu'ici trouver quelqu'un qui
voult me l'enseigner[72]. Je ne me vante gure de parler anglais,
ayant surtout tudi cette langue dans les sermons de Barrow[73],
de South[74], de Tillotson[75] et de Blair[76], que je relis encore
chaque semaine, et qui forment la liste de leurs plus loquens
discoureurs en prose et en dvotion.--Vos potes, je les hais, et je
n'en ai jamais lu un seul.

[Note 72: Lord Byron ne connaissait pas encore la belle comtesse
Guiccioli.]

[Note 73: Barrow (Isaac), fameux thologien et mathmaticien,
matre de Newton, n en 1630, mort en 1677. Tillotson a donn une
dition de ses oeuvres thologiques, morales et potiques, en trois
volumes, qu'on connat seulement en Angleterre.]

[Note 74: Les sermons du docteur South sont remarquables par une
nergie qui les rapproche de ceux de notre Bourdaloue.]

[Note 75: Tillotson, archevque de Cantorbry, l'un des prlats
et des crivains asctiques qui honorent le plus l'Angleterre. Ses
sermons jouissent d'une grande rputation sous le rapport du style et
des penses. Ils ont t traduits en franais.]

[Note 76: Hugues Blair, si connu, mme en France, par ses sermons
et son cours de littrature, n  Edimbourg, en 1718, mort en 1800.]

166. Quant aux ladies, je n'en dirai rien. J'ai fait mes adieux au
beau monde de la Grande-Bretagne, dans lequel j'ai bien eu (comme
_certains chiens ma cure_[77]), peut-tre comme d'autres hommes, ma
passion;--mais de cela, comme du reste, je ne m'en souviens plus; tous
les sots anglais que je _pourrais_ toucher de ma verge, ennemis, amis,
hommes, femmes, ne s'offrent plus  moi que comme des rves du pass
qui ne doivent pas revenir.

[Note 77: Cette parenthse est une citation.]

167. Retournons  Don Juan. Il entendait des mots nouveaux et les
rptait; mais il existe des sentimens universels comme le soleil,
et auxquels son coeur et celui d'une religieuse taient galement
incapables de rsister. Il eut de l'amour comme vous en auriez pour
une jeune bienfaitrice.--Elle en eut aussi, comme cela se voit fort
souvent.

168. Et chaque jour, au lever du soleil,--trop tt pour Juan qui
aimait assez  dormir,--elle venait dans la grotte, mais seulement
pour voir son oiseau reposer dans son nid; elle cartait doucement les
boucles de ses cheveux, et, sans troubler son repos, elle respirait
dlicieusement sur ses joues et sur sa bouche, comme le vent du midi
sur un lit de roses.

169. Et chaque matin donnait au teint de Juan plus de fracheur;
chaque jour avanait sa convalescence. C'tait pour le mieux, car la
sant donne un grand charme  la figure humaine, et c'est l'aliment du
vritable amour; la sant, l'oisivet font sur la flamme des passions
l'effet de l'huile et de la poudre. N'oublions pas quelques bonnes
recettes qu'on peut apprendre de Crs et de Bacchus, et sans
lesquelles Vnus ne nous attaquerait pas long-tems.

170. Tandis que nous livrons notre coeur  Vnus (sans le coeur,
l'amour, quoique toujours agrable, perd cependant de son prix), il
est bon que Crs nous prsente un plat de vermicelle; car les amans,
tant de chair et de sang, ont besoin d'tre soutenus: pour Bacchus;
il emplira de vin notre coupe, ou nous prsentera quelque gele
succulente. L'amour compte encore parmi ses alimens les oeufs et les
hutres, mais j'ignore quel est au ciel celui qui se charge de les
envoyer;--c'est Neptune, Pan ou Jupiter peut-tre.

171. Lorsque Juan se rveillait, il trouvait toujours devant lui
quelques bonnes choses; un bain, un djeuner et les plus beaux
yeux qui firent jamais palpiter un jeune coeur; de plus ceux de la
suivante, fort jolis dans leur genre: mais j'ai dj parl de tout
cela,--et les rptitions sont ennuyeuses.--Eh bien, Juan, aprs
s'tre baign dans la mer, revenait toujours fidlement au caf et 
Haide.

172. L'une avait tant d'innocence, l'une et l'autre tant de jeunesse,
que le bain ne les faisait pas rougir. Juan, aux yeux d'Haide, tait
l'un de ces tres qu'elle voyait la nuit dans ses rves depuis deux
ans; une certaine chose destine  tre aime, un objet fait pour la
rendre heureuse et pour recevoir d'elle son bonheur; pour sentir
la flicit il faut trouver  la partager, et les plaisirs sont ns
jumeaux.

173. Il y avait tant de charme  le regarder, tant d'extension de
vie  tout partager avec lui,  frmir sous son toucher,  le voir
endormi,  le contempler  son rveil! Vivre toujours avec lui, c'est
 quoi elle n'osait penser, mais l'ide d'une sparation la faisait
frissonner: car c'tait son bien, un ocan de trsors tomb entre ses
mains par l'effet d'un naufrage;--son premier amour, hlas! et son
dernier.

174. Ainsi s'coulait un mois, et la belle Haide rendait chaque
jour visite  son protg. Elle usa de tant de sages prcautions que
personne ne l'avait dcouvert dans la grotte qu'il habitait.  la
fin, les btimens du pre mirent  la voile; non pas dans l'intention
d'enlever quelque nouvelle Io, mais bien trois vaisseaux marchands,
allant de Raguse  Scio.

175. Ainsi, Haide se trouvait libre, car elle n'avait pas de mre, et
son pre tant en voyage, la laissait jouir de la libert d'une femme
marie ou de telle femme qui peut sans obstacle aimer qui lui plat.
N'ayant pas mme l'embarras d'un frre, elle tait la plus libre de
toutes celles qui jamais jetrent les yeux sur une glace. J'entends
ici parler des pays chrtiens, o les femmes du moins sont rarement
mises en surveillance.

176. Elle prolongea ses visites et ses entretiens (ils taient
parvenus  s'entendre), et il en savait mme assez pour proposer une
promenade.--Il avait peu march depuis le jour o, tel qu'une jeune
fleur arrache de sa tige, il avait t jet sur la baie, mouill et
vanoui.--Ils se promenrent dans l'aprs-midi, tandis que le soleil
disparaissait, et que la lune s'lanait  l'extrmit oppose.

177. C'tait une cte aride et rompue qui, d'un ct, offrait des
montagnes escarpes, et de l'autre, un rivage couvert de sable et
gard comme par une arme, par des rochers et des bas-fonds; on
apercevait  et l quelques langues de terre dont l'aspect tait
moins redoutable pour les malheureux battus des temptes. Rarement
cessaient de mugir les flots agits, si ce n'est dans la mortelle
longueur des jours d't, quand l'immense Ocan devient aussi limpide
que les eaux d'un lac.

178. La lgre cume rpandue sur la plage ne diffrait gure de la
crme de votre champagne, quand elle dborde une ptillante rasade.
Rose du coeur, source des piquantes saillies! Combien il existe peu
de choses prfrables au bon vin! Laissons prcher tant qu'on voudra,
et cela, parce que nous nous soucions peu des sermons,--mais vivent le
vin et les femmes, les plaisirs et la gat!  demain les avis et le
soda-water.

179. L'homme, tant un animal raisonnable, doit s'appliquer  boire;
car les plus beaux momens de la vie sont ceux de l'ivresse. La gloire,
le raisin, l'amour et l'or, tels sont les fondemens des esprances
de tous les hommes et de tous les peuples; sans leur sve, l'arbre
trange de la vie, souvent si fcond, serait au contraire aride
et strile. Mais revenons.--Buvez  votre aise, et quand vous vous
rveillerez avec un mal de tte, vous verrez ce qu'il faudra faire.

180. Vous sonnerez votre valet, vous lui direz d'apporter sur-le-champ
un peu de hock[78] et de soda-water, et vous sentirez un plaisir
digne de Xerxs le grand roi. Ni le dlicieux sorbet rafrachi dans la
glace, ni le premier jet d'un vin de dessert, ni le bourgogne avec
son coloris vermeil, ne pourraient valoir aprs un long voyage,
de l'ennui, de l'amour, ou une bataille, ce verre de hock et de
soda-water.

[Note 78: _Hock_, espce de vin d'Allemagne.]

181. La cte,--je crois que c'tait la cte que je dcrivais,--oui,
c'tait bien elle,--tait alors aussi calme que les cieux; les
sables--semblaient dormir, les vagues azures taient droules;
tout enfin tait arrt, sauf le cri de l'oiseau de mer, les lans du
dauphin, et le bruit de quelques flots lgers qui, retenus par un roc
ou un rescif, se rejetaient sur le rivage qu'ils mouillaient  peine.

182. Ils se promenaient donc maintenant  leur aise, attendu, comme
je l'ai dj dit, que le pre tait en course, et qu'ils n'avaient ni
mre, ni frre, ni d'autre surveillante que Zo. Celle-ci, tout en se
tenant avec exactitude, ds la pointe du jour, auprs de sa matresse,
croyait que tout son devoir se bornait  la servir,  lui prsenter de
l'eau tide,  tresser sa longue chevelure, et  demander de tems en
tems les robes qu'Haide ne portait plus.

183. C'tait l'heure de la fracheur; quand le globe rougi du soleil
se perd derrire les montagnes azures qu'on prendrait alors pour
les bornes de la terre. La nature silencieuse, obscure et tranquille,
formait un cercle retenu d'un ct par le lointain amphithtre des
montagnes, et de l'autre par l'immensit calme et froide de l'Ocan;
le ciel tait teint en rose, et de son sein, comme un oeil tincelant,
jaillissait une seule toile.

184. C'est donc alors qu'ils se promenaient les mains l'une dans
l'autre, au milieu des brillans cailloux et des coquillages dont
le sable tait parsem. Ils pntrrent dans les vieux et sauvages
enfoncemens creuss par les temptes, et qui semblaient dessins en
salles profondes, avec des votes et des cellules de spatz. Puis ils
revinrent se reposer, et, les bras entrelacs, ils se laissrent aller
au charme profond qu'inspire le crpuscule.

185. Ils contemplaient le ciel dont les flottantes couleurs roses
semblaient former un vaste et brillant ocan; ils abaissaient leurs
yeux sur la mer limpide qui reproduisait dans son gouffre le large
disque de la lune. Ils coutaient murmurer les vagues et bruire
les vents; puis ils virent que leurs yeux noirs se renvoyaient
mutuellement une lumire brlante;--alors leurs lvres se
rapprochrent, et se collrent en un baiser.

186. Un long, long baiser, baiser de jeunesse, d'amour et de beaut,
qui semblait concentrer tous les rayons de leur existence dans un
foyer allum dans les cieux; baiser tel que ceux des premires annes,
lorsque le coeur, l'ame et les sens s'branlent de concert, que
le sang est une lave, le pouls un feu, et chaque baiser un
crve-coeur.--Quant  la vivacit des baisers, il faut, je pense,
l'estimer d'aprs leur longueur.

187. Par longueur, j'entends la dure; les leurs durrent Dieu sait
combien!--Ils ne les comptrent jamais, et s'ils l'avaient essay,
ils n'eussent pas donn  la somme de leurs sensations l'tendue
d'une seconde. Ils n'avaient pas dit un mot, mais ils s'taient sentis
entrans comme si leur ame et leurs lvres se fussent mutuellement
appeles: une fois runies, elles se pressrent comme font les
abeilles;--leur coeur tant la fleur dont ils aspiraient le miel.

188. Ils taient seuls, mais non pas comme ceux qui, renferms dans
leur chambre, croient jouir de la solitude. L'Ocan silencieux, la
vote toile, les nuances du crpuscule qui se perdaient peu  peu,
les sables immobiles, et les grottes humides formes autour d'eux,
leur inspiraient le dsir de se presser davantage, comme s'ils eussent
t les seuls tres vivans sous les cieux, et comme si leur vie n'et
jamais d s'vanouir[79].

[Note 79: On demandera peut-tre au pote ce qui pouvait ici
donner  ses deux amans l'ide d'une vie ternelle? Justement
l'immobilit de toute la nature, qui semblait attester son ternit,
et par consquent celle de l'univers, celle de leur ame, celle de leur
corps lui-mme.]

189. Ils ne redoutaient d'autres oreilles, d'autres yeux que ceux du
rivage dsert; la nuit ne leur inspirait pas de terreur, ils taient
tout dans l'univers l'un pour l'autre[80]. Leurs phrases taient
formes de mots rompus, et cependant ils _pensaient_ un mme
langage;--toutes les brlantes expressions que la passion inspire
trouvaient dans un soupir le meilleur interprte d'un premier
amour,--cet oracle de la nature,--le seul bien qu've, aprs sa chute,
ait conserv  ses filles.

[Note 80:

  Soyez-vous l'un  l'autre un monde toujours beau,
  Toujours divers, toujours nouveau:
  Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
  J'ai quelquefois aim.

  (LA FONTAINE.)
]

190. Haide ne parla pas de scrupules, elle ne demanda pas de sermens,
elle n'en donna pas. Jamais elle n'avait ou parler de gage et de
promesses  exiger d'un poux, et des dangers auxquels une jeune
amante est expose: elle fit tout ce que lui inspirait sa nave
innocence, et se jeta comme un tendre oiseau dans le sein de son
jeune ami. Comme elle n'avait jamais rv d'infidlit, elle n'eut pas
l'ide de prononcer le mot de constance.

191. Elle aimait et elle tait aime; elle adorait et elle tait
idoltre. D'aprs les lois de la nature leurs ames, en passant
l'une dans l'autre, eussent pri dans ce moment d'ivresse si les ames
pouvaient jamais prir.--Mais peu  peu ils reprirent leurs sens, pour
les reperdre et les abmer encore: le coeur d'Haide, palpitant sur le
sein de Juan, semblait ne pouvoir battre spar de celui de son amant.

192. Hlas! ils taient si jeunes, si beaux, si aimables, si
solitaires! Puis c'tait l'heure o le coeur est le plus mu, et, ne
conservant pas assez d'empire sur lui-mme, commet des actions que
l'ternit ne fait pas oublier, mais dont elle rcompense les instans
avec la pluie inextinguible des flammes de l'enfer;--car tel sera le
sort de tous ceux qui font  leurs semblables quelque peine ou quelque
plaisir.

193. Juan, Haide! hlas! ils s'aimaient tant, ils taient si
aimables! Jamais jusqu'alors,  l'exception de nos premiers parens,
un tel couple n'avait couru le risque d'tre damn pour toujours.
Mais Haide, pieuse autant que belle, avait certainement ou parler
du fleuve Stygien, de l'enfer, du purgatoire,--et dans l'instant de la
crise elle et d s'en souvenir.

194. Ils se regardent, et un rayon de lune claire l'expressive
vivacit de leurs yeux. Haide presse la tte de son amant dans l'un
de ses bras charmans, tandis que celui-ci passe autour d'elle le sien
qui disparat  demi dans les cheveux que sa main caresse. Elle est
sur ses genoux; elle s'enivre de son haleine, et lui de la sienne
jusqu'aux momens o l'on n'entend plus que des soupirs entrecoups.
On les prendrait pour un groupe antique, demi-nu, gracieux, pur, en un
mot entirement grec.

195. Quand ces momens d'motion et d'embrasement furent passs, et
que Juan se laissa tomber les yeux ferms dans ses bras, elle ne
s'endormit pas, mais elle appuya tendrement la tte de son amant sur
les trsors de son sein: tantt elle lve au ciel ses yeux humides,
tantt elle les reporte sur ses ples joues qu'elle rchauffe de son
souffle, et son coeur palpite en pensant  ce qu'elle a accord et 
ce qu'elle accorde encore.

196. Un enfant qui aperoit de la lumire, un poupon qui mouille le
sein de sa nourrice, un dvot au moment de l'lvation de l'hostie,
un Arabe qui accueille un tranger, un marin qui s'empare d'une
forte prise dans un combat, un avare qui contemple sa caisse remplie
jusqu'aux bords, tous prouvent du ravissement; mais leur bonheur
n'est rien auprs de celui de regarder dormir l'objet que l'on aime.

197. Pendant qu'il repose tranquille et ador, il conserve le souffle
de vie qui nous anime avec lui. Gracieux, immobile et silencieux, il
ne devine pas le charme qu'il nous inspire. La source des motions
qu'il a prouves, ou qu'il nous a communiques, semble concentre
dans son sein; c'est lui qui repose; c'est la chose que nous aimons,
environne d'illusions et de charmes, telle que la mort, mais
dpouille de ses terreurs[81].

[Note 81: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe.]

198. Haide veillait son amant,--et cette heure de nuit et d'amour,
cette solitude de l'Ocan pntraient son coeur de leur influence
runie. Parmi des sables arides, sous des roches sauvages, ils avaient
trouv un berceau o rien sur la terre ne pouvait venir les distraire;
et de toutes les toiles qui peuplaient la vote azure, il n'en
tait pas une qui vt dans sa course plus de bonheur que sur ses joues
brlantes.

199. Hlas! l'amour des femmes! on le sait, c'est une chose dlicieuse
et redoutable. Elles mettent tout ce qu'elles ont sur ce d; et s'il
tourne contre elles, la vie ne leur rappelle plus que la perfidie qui
les a dues; leur vengeance, semblable  l'lan du tigre, est rapide,
implacable et mortelle. Cependant elles ne souffrent pas moins
que leurs victimes, et tous les maux qu'elles infligent, elles les
ressentent.

200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent injuste envers l'homme,
l'est toujours envers les femmes. Le mme sort les attend toutes;
elles ne peuvent compter que sur la trahison. Instruites  dissimuler
sans cesse, elles dsesprent celui que leur coeur brlant idoltre,
jusqu' ce qu'un plus riche aspirant les achte en mariage;--alors,
que reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant infidle, et enfin
le soin de s'habiller, de se nourrir et de dire ses prires.

201. L'une prend un amant, une autre tombe dans la boisson ou dans
la dvotion. Celle-l pense  son mnage, celle-ci aux moyens de se
distraire. Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant
les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font que changer
d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui puisse les rendre plus
heureuses, et leur situation est aussi pnible dans un palais insipide
que dans une ignoble chaumire: quelques-unes aussi font le diable,
ensuite elles crivent une nouvelle[82].

[Note 82: Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une pigramme
lance contre une clbre _blue-stocking_ d'Angleterre. On voit bien
que Lord Byron n'avait jamais entendu parler de la conduite exemplaire
de nos Saphos franaises, mesdames de Genlis, Gay, Gail, Cottin,
Dufresnois, etc.]

202. Pour Haide, c'tait la fiance de la nature; elle ne savait
pas tout cela. Fille des passions, elle avait reu le jour dans une
contre que le soleil inondait d'une triple et dvorante lumire[83].
Elle tait uniquement faite pour aimer et pour sentir qu'elle tait
le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce qu'on pouvait dire ou
faire ailleurs n'tait rien pour elle.--Que pouvait-elle en craindre?
elle n'y nourrissait ni esprance, ni inquitude, ni amour; son coeur
battait dans ce lieu seul.

[Note 83: Il y a ici une image potique que nous n'avons pas os
rendre:

  Born when the sun
  Showers triple light, and scorches even the kiss
  Of his gazelle-eyed daughters.

Ne o le soleil fait pleuvoir une triple lumire, et rend brlant le
baiser de ses filles aux yeux de gazelle.]

203. Oh! combien nous cote ce rapide battement de coeur! et pourtant
chaque palpitation a dans sa source, comme dans son effet, tant de
douceur que la sagesse, en dpit de sa haine pour le plaisir et de
son amour pour la vrit, que la conscience elle-mme ont une peine
infinie  nous faire prfrer leurs bonnes vieilles maximes  son
ravissant transport.--Je suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas
encore tax[84].

[Note 84: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas
oublier, en lisant le trait qui la termine et la quatorzime strophe
du troisime chant, que l'anne 1816 fut celle dans laquelle Lord
Castlereagh proposa et fit adopter le plus de taxes.]

204. Et maintenant c'en tait fait.--Sur le rivage dsert ils venaient
d'engager leur coeur: les astres, flambeaux de leur hymen, versaient
un nouveau charme sur leur beaut; l'Ocan tait leur garant, et la
grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifis par leurs propres
sentimens, la solitude leur tenait lieu de prtre: ils furent unis,
et ils taient heureux, car chacun d'eux regardait navement l'autre
comme un ange, et la terre comme un paradis.

205. Amour!  toi dont le grand Csar fut le courtisan, Titus le
vainqueur, Antoine l'esclave, Horace et Catulle les professeurs, Ovide
le directeur, et Sapho, la sage _Blue-Stocking_, (de laquelle puisse
le tombeau engloutir tous ceux qui restent indiffrens!--le rocher de
Leucade domine toujours les vagues).--Amour, tu es vraiment le dieu du
mal, car aprs tout nous ne pouvons t'en appeler le dmon.

206. C'est toi qui rends si prcaire le chaste tat du mariage, et qui
insultes chaque jour le front des plus grands hommes. Csar, Pompe,
Mahomet et Blisaire ont fatigu la plume hroque de l'histoire: leur
destine, leurs actions ont t tout--fait diffrentes, et jamais
ne reviendront des sicles aussi fconds en merveilles; cependant ces
quatre grands hommes ont eu trois qualits communes, ils ont tous t
hros, conqurans et cocus.

207. Tu fais les philosophes; tu as form le troupeau matrialiste
d'picure et d'Aristippe, qui tente de nous pousser dans une direction
immorale avec des thories rellement assez praticables. Ah! s'ils
voulaient nous prserver du diable, comme il serait agrable de
rpter cette maxime (qui n'est pas fort nouvelle): Bois, mange
et fais l'amour, que t'importe le reste? Ainsi parlait le sage roi
Sardanapalus.

208. Mais Juan! avait-il donc oubli Julia? devait-il sitt l'oublier?
Je ne sais que rpondre, la question en elle-mme n'est pas facile
 rsoudre. Mais sans doute, c'est la lune qui dans ce cas fait
tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on prouve de
nouvelles palpitations, c'est elle qui les excite. En effet, comment
diable se ferait-il que les formes fraches eussent tant d'empire sur
nous, pauvres humaines cratures?

209. Je hais l'inconstance;--je repousse, je dteste, j'abhorre,
condamne et renie le corps ptri de vif-argent qui ne peut conserver
en lui le souvenir permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour
constant a toujours t mon hte; mais pourtant la dernire nuit, dans
un bal masqu, je vis une jolie petite crature, frachement arrive
de Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'prouvai quelques
dsirs.

210. Mais bientt la Philosophie vint  mon aide: Songe,
m'insinua-t-elle, aux liens sacrs qui t'engagent.--Volontiers,
rpondis-je, ma chre Philosophie. Mais regarde ses dents! O ciel! Et
ses yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille, ou ni l'une ni
l'autre; c'est une curiosit.--Arrte! s'cria la Philosophie,
avec le plus bel air grec (elle tait cependant dguise, en
Vnitienne[85]).

[Note 85: Cette parenthse indique assez que, sous le nom de la
Philosophie, le pote met ici en scne la belle comtesse Guiccioli, sa
matresse, avec laquelle il vcut pendant les dernires annes de son
sjour en Italie, et tandis qu'il composait et retouchait _Don Juan_.
M. A. P. a supprim ce dernier vers. Voici comme un tmoin oculaire a
trac le portrait de la Guiccioli, en 1821:

La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en
avoir plus de dix-sept ou dix-huit. Bien diffrente de la plupart des
Italiennes, sa complexion est de la plus dlicate beaut; ses yeux
longs, grands et languissans, sont bords par les plus longues
paupires du monde, et ses cheveux,  peine retenus sur sa tte,
tombent sur ses paules en larges boucles du noir le plus poli. Sa
_figure_ a peut-tre un peu trop d'embonpoint pour sa hauteur, mais
son buste est parfait. Ses formes atteignent presque la rgularit
grecque, et elle a la bouche et les dents les plus belles qu'on puisse
imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli sans l'admirer, de
l'entendre sans tre ravi. Son amabilit se dploie dans les moindres
accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages de la mlodie
italienne, donne un charme particulier  tout ce qu'elle dit. La grce
et l'lgance semblent inhrentes  sa nature. Elle adore Lord
Byron, et pourtant l'exil et la pauvret de son vieux pre affectent
sensiblement ses traits, et rpandent sur son visage une teinte
de mlancolie qui ajoute encore  l'intrt qu'inspire cette femme
charmante. Sa conversation est agrable, sans tre savante; elle
connat les meilleurs auteurs italiens et franais, mais souvent elle
craint de montrer ce qu'elle sait, sans doute parce qu'elle connat
l'aversion de Lord Byron pour les blue.]

211. Arrte! et je me suis arrt.--Mais revenons. Ce que les hommes
appellent inconstance n'est autre chose qu'une admiration mrite pour
l'objet charmant des heureuses prdilections de la nature; et comme
nous sommes tents souvent d'adorer une belle statue dans sa niche,
ainsi, quand nous accordons la mme sorte d'idoltrie  quelque objet
rel, ce n'est encore qu'un hommage rendu au _beau idal_.

212. Ce n'est que la perception de la beaut, le dveloppement noble
de nos facults, un mouvement platonique, universel, admirable, tomb
des toiles, filtr du haut des cieux, sans lequel la vie ne serait
pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos propres yeux, et, de
plus, celui d'un petit sens ou deux, qui tmoignent assez que notre
chair est ptrie d'une brlante poussire.

213. C'est pourtant un sentiment pnible et involontaire; car, si nous
pouvions toujours trouver dans une seule femme les grces sduisantes
qui nous enchantrent quand elle se prsenta la premire fois  nous,
comme une autre ve, nous aurions certainement moins de tourmens et
plus de schellings (puisqu'il faut vaincre leurs rigueurs, ou bien
souffrir). D'ailleurs, si l'on pouvait toujours aimer une seule dame,
quelles dlices pour le _coeur_, en mme tems que pour le _foie_.

214. Le _coeur_ est, comme le firmament, une partie des cieux; mais
aussi, comme le firmament, il change nuit et jour: il peut tre
surcharg d'orages et d'clairs, et ne prsenter que l'image de la
destruction et de l'horreur; mais quand il a bien t dchir, rong,
bris, sa tourmente expire en gouttes d'eau; car les larmes qui
s'chappent des yeux ne sont autre chose que le sang du coeur, et
voil ce qui forme le _climat anglais_ de nos annes.

215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile, mais il s'acquitte
rarement de ses fonctions; la premire passion y sjourne si
long-tems, que toutes les autres se concentrent et s'y runissent
comme un noeud de vipres sur un fumier. Rage, terreur, haine,
jalousie, vengeance et remords, tous les maux jaillissent de cet
abme, semblables aux tremblemens de terre produits par le feu occulte
appel _central_.

216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux approfondir cette
anatomie, je viens d'achever, comme auparavant, deux cents et quelques
stances. Tel est le nombre que je fixe  chacun de mes douze ou
vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma plume, je m'incline,
et j'abandonne  Haide et  Don Juan le soin de dfendre leur cause
auprs de tous ceux qui daigneront me lire.




Chant Troisime.


1. Muse, salut! _et coetera_.--Nous avons laiss Juan endormi sur un
sein charmant et heureux, veill par des yeux qui jamais n'avaient
pleur, ador par une jeune fille trop enivre de bonheur pour sentir
le poison qui glissait dans son ame. Cependant, un ennemi de son repos
avait souill le cours de ses innocentes annes, et devait bientt
transformer en larmes le plus pur sang de son coeur.

2. Amour! hlas! pourquoi dans ce monde est-il si fatal d'tre aim?
pourquoi entourer les berceaux que tu formes de branches de cyprs,
et choisir un soupir pour ton meilleur interprte? Comme ceux qui
recherchent les parfums arrachent souvent une fleur et la placent sur
leur sein,--la placent pour y mourir,--ainsi nous portons dans notre
coeur le fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y voir
bientt prir.

3. La premire fois, une femme n'aime que son amant; ensuite elle
n'aime plus que l'amour: c'est un vtement qu'elle ne peut plus
quitter, et qui prte  peu prs aussi facilement qu'un gant large.
Quiconque voudra l'prouver en demeurera convaincu. D'abord, un homme
seul touchera son coeur; mais bientt, redoutant moins l'embarras des
additions, on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir l'objet de ses
prfrences.

4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien  elles; mais une
chose du moins est certaine: c'est qu'une femme forme (si toutefois
elle ne se jette pas dans la dvotion pour la vie) a besoin d'tre
courtise aprs un intervalle exig par la dcence. Ce n'est pas que,
dans sa premire affaire d'amour, elle n'et entirement engag son
coeur, bien que mme alors aucunes prtendent tre restes libres;
mais pour celles qui ont aim, soyez sr qu'elles aimeront encore.

5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la fragilit, de la
folie, de la sclratesse humaine, que l'amour et le mariage, tous
deux venus de mme lieu, soient pourtant si rarement d'accord.
Le mariage est n de l'amour, comme le vinaigre du vin;--c'est un
breuvage estimable, mais acide et rebutant;--le tems en a transform
le parfum cleste en une saveur commune et singulirement plate.

6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la conduite prsente
des amans et celle qui devra la suivre: ils sont la dupe d'un certain
jargon de flatterie, jusqu'au moment o la vrit tardive leur
apparat.--Mais alors que reste-t-il, sinon le dsespoir? Aussitt
les mmes choses changent de nom: par exemple,--l'amant faisait de
sa flamme un de ses titres de gloire; le mari la regardera comme une
faiblesse ridicule.

7. Les hommes finissent par rougir d'tre si fortement pris. Il en
est aussi (mais l'exemple en est rare) dont l'amour s'affaiblit, et
que la force abandonne. On ne peut toujours admirer la mme chose,
et pourtant il est bien entendu de convention expresse que les
deux poux seront unis jusqu'au dcs de l'un d'entre eux. Dsolante
pense! perdre l'pouse qui embellissait nos jours, et faire en outre
pour tous nos gens la dpense d'un deuil!

8. Au fait, il y a dans les dtails domestiques quelque chose qui
forme l'antithse parfaite de l'amour. Les romans peignent sous
toutes leurs formes le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils
offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne s'attendrirait au
rcit des soucis matrimoniaux, et il n'y a rien de bien audacieux
dans les demandes conjugales. Croyez-vous que Ptrarque et fait des
sonnets toute sa vie, si Laure avait t sa femme?

9. Toutes les tragdies finissent par une mort, et toutes les comdies
par un mariage: les auteurs, dans l'un et l'autre cas, abandonnent
le surplus  la foi des spectateurs, dans la crainte que leurs
descriptions ne donnent une fausse ide, ou ne restent au-dessous de
ces deux mondes nouveaux; et quand ils ont mis l'un et l'autre hros
entre les mains d'un prtre, ils se gardent bien d'ajouter un mot
relatif  la mort ou  la dame.

10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je m'en souviens bien,
chant le ciel, l'enfer ou le mariage, sont Dante et Milton. Tous deux
virent dans le mariage leur tendresse due; soit par leur faute, soit
par l'effet de quelque diffrence de temprament (pour troubler une
union il faut si peu de chose!): mais vous pensez bien que la Batrice
de Dante et l've de Milton n'taient nullement dessines d'aprs
leurs femmes.

11. Quelques personnes disent que Dante a dsign sous le nom de
Batrice la thologie, et non pas une matresse.--Pour moi, tout en
demandant l'approbation des autres, il me semble que c'est l une
rverie de commentateur, qui a besoin d'tre prouve par des faits
irrcusables, et je crois que les abstractions les plus extatiques
de Dante ne tendent  autre chose qu' personnifier les
mathmatiques[86].

[Note 86: Ce qui parat le plus probable, pour parler
srieusement, c'est que Dante, aprs avoir aim long-tems Bice ou
Batrice Portinari, se servit d'un nom dont le souvenir lui tait
cher, pour peindre, dans ses chants, l'amour divin et la sagesse.]

12. Haide et Juan n'taient pas maris, mais aussi le pch les
regarde, non pas moi; et vous auriez, chaste lecteur, mauvaise grce
 m'en blmer, si rellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le fussent.
Si vous les voulez maris, je vous conseille de fermer le livre
consacr  ce couple gar, avant que les consquences de leur faute
ne deviennent plus graves. Il ne faut jamais lire l'histoire d'un
attachement illicite.

13. Toutefois, ils taient heureux--heureux dans la jouissance
criminelle de leurs innocens dsirs; mais bientt, devenue plus
imprudente  chaque nouvelle visite, Haide oublia que son pre tait
matre de l'le. Quand nous avons ce que nous souhaitions, nous le
quittons avec peine, surtout dans les premiers tems; elle revenait
donc souvent prs de Juan, sans perdre une seule minute, tandis que
son bon cumeur de pre tait en course.

14. Bien qu'il s'adresst galement  tous les pavillons, ne vous
scandalisez pas de sa manire de trouver des fonds; changez son nom
en celui de premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte
d'imposition. Mais plus modeste, notre homme levait moins haut ses
esprances; il suivait  travers les mers une plus estimable vocation,
et y remplissait  peu prs la charge de commissaire de marine.

15. Le bon vieux gentilhomme[87] avait t retenu par les vents, les
vagues et quelques prises importantes; et, dans l'espoir d'augmenter
son butin, il tait rest en pleine mer, malgr les rafales qui
mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait mis ses
prisonniers  la chane; il les avait tiquets comme les chapitres
d'un livre; et garnis de colliers et de manchettes, ils valaient  ses
yeux, l'un dans l'autre, de dix  cent dollars.

[Note 87: _Gentleman_ a tout--fait la signification de notre
mot gentilhomme; mais comme les Anglais prennent tous ce titre,
les Franais craignent de le traduire littralement: il rpond au
_quirites_ des Romains. Ici, je n'ai trouv que ce mot-l qui pt
indiquer la lgre ironie qui tait dans l'intention du pote.]

16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le cap Matapan, en
faveur de ses amis les Maynottes[88]. Il en vendit d'autres  ses
correspondans de Tunis,  l'exception d'un seul qu'il laissa couch 
bord sans penser  le vendre (attendu sa vieillesse). Le reste,--sauf
 et l quelque riche personnage qu'il mit  fond de cale pour
demander plus tard sa ranon,--fut laiss sous la mme chane;
tant,  l'gard des gens d'une classe ordinaire, porteur d'une large
commission pour le dey de Tripoli.

[Note 88: Le cap Matapan est l'ancien promontoire de Tnare,
 l'extrmit de la presqu'le du Peloponse. Les Magnottes, ou
Maynottes, ont remplac les _Lacons_.]

17. Les marchandises furent galement spares et distribues pour
diffrens marchs du Levant,  l'exception de certains articles d'une
utilit classique pour les femmes, comme des toiles, des dentelles,
des pinces, des cure-dents, et une thire, venus de France; des
guitares et des castagnettes d'Alicante, tous objets mis  l'cart par
l'excellent pre qui venait de les voler pour sa fille.

18. Une guenon, un mtin de Hollande, un magot, deux perroquets, une
chatte de Perse et ses petits, avaient attir son choix au milieu
d'une foule d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis
avait appartenu  un Anglais; mais celui-ci, tant mort sur la cte
d'Ithaque, les paysans avaient pris soin de la pitance de la pauvre
bte. Afin de les assurer contre les flots qui ballottaient le
btiment, il enferma le tout dans une norme cage d'osier.

19. Ayant ainsi mis ordre  ses affaires maritimes, et son vaisseau
ayant besoin de quelques rparations, il envoya  et l quelques
simples croisires, et dirigea sa course vers les lieux o
sa charmante fille continuait  remplir tous les devoirs de
l'hospitalit. Mais comme l'abord rude et garni de rescifs de la cte
sur laquelle elle se tenait tait dangereux  plusieurs milles de
distance, il avait plac son havre sur le ct oppos de l'le.

20. Il gagna sans dlai le rivage, n'ayant rencontr aucun lieu
d'octrois ni de quarantaine o il ft oblig d'indiquer les lieux
qu'il avait parcourus et le tems qu'il y avait employ. Il fit
le lendemain dmanteler son vaisseau, avec ordre  ses gens de le
radouber aussitt. On se hta donc de jeter  toutes mains, sur la
rive, les marchandises, les ballots, les munitions et les caisses
d'argent.

21. Quand il eut atteint le sommet d'une montagne d'o l'on apercevait
les blanches murailles de sa maison, il s'arrta.--Combien d'tranges
motions remplissent l'ame de ceux qui se sont laisss aller 
voyager! Combien de doutes inquitans sur le bon ou mauvais tat
de leur intrieur!--Quels transports d'amour chez les uns, quels
mouvemens de crainte chez les autres! tous les sentimens que les
annes avaient fait vanouir viennent alors en foule sur nos coeurs
reprendre leur ancienne place.

22. Mais c'est surtout aux pres et aux maris que l'approche de
la maison, aprs une longue traverse sur terre ou sur mer, doit
naturellement prsenter des sujets d'inquitudes.--Une famille de
dames n'est pas une petite affaire (personne plus que moi n'estime
ou n'admire le beau sexe; mais il hait la flatterie, et je ne
l'emploierai pas): quelquefois les filles, en l'absence du pre,
descendent avec le sommelier  la cave, tandis que les pouses montent
de leur ct au grenier.

23. Le plus honnte gentilhomme du monde peut fort bien n'avoir pas
 son retour le bonheur d'Ulysse; toutes les matrones isoles ne
regrettent pas leurs maris, toutes n'ont pas la mme rpugnance pour
les baisers des prtendans: le pis, c'est quand il retrouve une belle
urne consacre  sa mmoire; deux ou trois jouvencelles, enfans d'un
ami qui retient sa femme et sa fortune, et Argus, son chien lui-mme,
qui vient lui mordre--les jambes.

24. S'il est encore clibataire, il retrouvera sa belle fiance
devenue pendant son absence l'pouse de quelque riche avare; mais
alors rien de mieux. L'heureux couple ne sera pas toujours d'accord,
et la dame, devenant plus sage, pourra lui permettre, sous le titre
de cavalier sirvente, de reprendre ses fonctions galantes; peut-tre
aimera-t-il mieux mpriser celle qui l'aura trahi; et, pour que son
chagrin ne soit pas perdu, il crira des odes sur l'inconstance de la
femme.

25. Ainsi donc, vous qui avez dj quelque chaste liaison de cette
espce,--j'entends une honnte intimit avec une femme marie,--la
seule qui soit susceptible de dure,--la plus solide de toutes les
connexions, le vritable hymen en un mot (l'autre ne pouvant servir
que d'cran),--n'allez pas pour cela faire de trop longues courses,
j'ai connu des absens que l'on trompait quatre fois par jour.

26. Lambro, notre solliciteur maritime, qui devinait mieux ce qu'on
faisait sur l'Ocan que ce qu'on pouvait faire sur terre, ressentait
un vif plaisir  la vue de la fume de ses foyers. Mais il ne savait
pas pourquoi il n'tait pas triste, ou pourquoi il prouvait toute
autre motion; il ne connaissait pas la mtaphysique: il aimait son
enfant, il en aurait pleur la perte; mais il ne fallait pas lui en
demander la cause, plus qu' un philosophe.

27. Il voyait ses blanches murailles que le soleil rendait clatantes,
et la verdure ombrage des arbres de son jardin; il entendait le doux
bourdonnement de son petit ruisseau, et les aboiemens loigns de son
chien de garde.  travers les ombres d'un bois frais et touffu, il
apercevait des figures en mouvement, des armes tincelantes (tout le
monde est en armes dans l'Orient), et diverses nuances de costumes,
lgers et brillans comme des ailes de papillon.

28. Comme il approchait davantage, et qu'il s'tonnait de ces signes
inaccoutums d'allgresse, il entendit,--non pas, hlas! la musique
des sphres, mais les sons profanes et terrestres d'un violon;
ces accords lui firent douter de la fidlit de ses oreilles, ils
confondaient toutes ses conjectures; puis il distingua une flte, un
tambour, et bientt aprs les clats de rire les moins orientaux.

29. Il avana plus prs encore, et comme il descendait la pente  la
hte, il remarqua  travers les branches agites, et parmi d'autres
indices de fte, une troupe de ses gens qui dansaient sur le gazon, et
qui, semblables  des derviches, tournaient sur eux-mmes comme sur un
pivot. Ils excutaient la Pyrrique, cette danse guerrire, objet de la
prfrence des Levantins.

30. Plus loin, en groupe, des jeunes filles grecques, dont la premire
et la plus grande laissait flotter un long voile blanc, se tenaient
toutes ensemble comme un collier de perles; les mains entrelaces,
elles dansaient en laissant flotter sur un blanc cou de longues
et noires boucles de cheveux--(dont la moindre et rendu fous dix
potes). Celle qui les conduisait chantait, et la virginale et
attentive runion lui rpondait en choeur des pieds et de la voix.

31. L, runies  l'cart, et les jambes croises autour de leurs
plats, quelques autres socits commenaient  dner: la vue tait
dlecte par des pilaus[89] et des mets de toute espce, des flacons
de vins de Samos et de Chio, des sorbets tenus au frais dans des vases
poreux. Au-dessus d'eux se montraient sur leurs tiges les fruits de
dessert; les oranges parfumes et les succulentes grenades, balances
au-dessus de leurs fronts, n'attendaient que le plus lger toucher
pour descendre sur leurs genoux.

[Note 89: Le pilau est un plat de riz que les orientaux mangent
avec leurs mets: il remplace  peu prs, chez eux, notre pain.]

32. Ici, une bande d'enfans se pressait autour d'un blier blanc comme
la neige, et couronnait de fleurs ses vnrables cornes; paisible
comme l'agneau qui vient de natre, le patriarche du troupeau courbe
obligeamment sa tte grave et apprivoise. Tantt il accepte les
palmes qu'on lui prsente  manger, tantt il baisse en jouant son
front comme pour frapper ceux qui l'entourent, puis aussitt il recule
comme dompt par leurs faibles mains.

33. Un profil d'une puret classique, des vtemens pleins d'clat, de
grands yeux noirs, des joues d'une fracheur anglique et roses comme
des grenades entr'ouvertes, des cheveux longs, des gestes enchanteurs,
des yeux parlans, et cette innocence, apanage heureux de l'enfance,
tel tait le tableau exact que formaient ces petits Grecs:  cette vue
le philosophe ne pouvait s'empcher de soupirer, en pensant qu'un jour
ils deviendraient des hommes.

34. Plus loin, un bouffon d'une taille de nain racontait devant un
cercle paisible de vieux fumeurs maintes histoires sur les trsors
secrets trouvs dans un vallon cart; les merveilleuses reparties
des jongleurs arabes; les charmes ncessaires pour faire l'or pur et
gurir les morsures venimeuses; les rochers enchants qui s'ouvrent
quand on les touche; et enfin (mais cela tait bien rel) les dames
magiciennes qui, d'un seul coup, changent leurs poux en btes.

35. Il ne manquait aucun des plaisirs innocens qui peuvent flatter
l'imagination ou les sens. Le chant, la danse, le vin, la musique,
les histoires persanes, tout offrait d'agrables et inoffensifs
passe-tems: mais Lambro ne put sans dplaisir voir ces choses; il
songeait aux dpenses qu'on avait faites pendant son absence,
et prvoyait le comble de tous les malheurs, l'inutilit de ses
dispositions testamentaires.

36. Hlas! qu'est-ce que l'homme!  quels prils sont encore exposs
les plus heureux mortels, mme aprs leur dner!--Un jour d'or pour un
sicle de fer, voil tout ce que le mieux partag des rprouvs peut
esprer dans cette vie; le plaisir (du moins quand il chante) est une
sirne qui sduit les jeunes imprudens, pour ensuite les corcher
tout vivans. En accueillant Lambro au milieu d'eux, les convives
s'exposaient au sort de la flamme que vient toucher une couverture
mouille.

37. Lui qui n'avait gure l'habitude de prodiguer ses paroles, et qui
voulait procurer une surprise agrable  sa fille (il surprenait en
gnral les hommes avec l'pe),--n'avait envoy personne pour avertir
de son arrive; personne ne se remua donc: long-tems il s'arrta pour
bien convaincre ses yeux de ce qu'il voyait; et rellement il tait
plutt surpris qu'enchant de trouver une si belle compagnie invite.

38. Il ne savait pas (oh! que les hommes sont menteurs) qu'un rapport
(et surtout les Grecs) avait garanti la certitude de sa mort (comme si
ces gens-l mouraient jamais), et rpandu pendant plusieurs semaines
le deuil dans sa maison. Mais depuis ce tems leurs paupires et mme
leurs lvres s'taient dessches; les roses taient revenues sur les
joues d'Haide; ses pleurs taient remonts  leur source, et elle
conduisait pour elle-mme les affaires de la maison.

39. De l tous ces mets, ces danses, ce vin et ce violon qui faisaient
de l'le un sjour de plaisirs; les valets taient tous  boire ou
les bras croiss, passe-tems qui les rend les plus heureuses gens du
monde. L'hospitalit du pre semblait sordide, compare  l'usage que
faisait Haide de ses trsors; et l'on ne peut assez dire combien on
approuvait sa noble conduite, quand elle n'avait pas une heure qu'elle
ne consacrt  l'amour.

40. Vous croyez peut-tre qu'en tombant au milieu de ces
divertissemens il ne pourra se contenir, et,  vrai dire, il n'tait
pas oblig d'en tre fort satisfait; peut-tre vous vous attendez  de
promptes excutions, qui apprendront mieux  ses gens leur devoir; au
fouet,  la question ou  la prison pour le moins; vous ne doutez
pas qu'en faisant quelques exemples mmorables, il ne dveloppe les
inclinations royales d'un pirate!

41. Vous tes dans l'erreur;--c'tait l'homme le plus doux et le mieux
lev qui jamais et coup une gorge ou conduit un vaisseau. Il tait
si familier avec tous les usages du monde, que jamais on n'aurait pu
deviner sa vritable pense. Il ne le cdait pas sous ce rapport  un
courtisan; et c'est  peine si une femme mme et pu cacher plus de
fourberie sous ses jupes. Quel dommage qu'un tel homme et tant
de got pour les courses d'aventures! c'et t une excellente
acquisition pour la bonne socit.

42. Il s'avance prs du premier groupe de convives, et, frappant sur
l'paule de l'un de ceux-ci, il demande avec un sourire singulier qui,
dans tous les cas, n'annonait rien de bon, quelle tait la cause
de cette fte? Trop ivre pour faire attention  ses paroles, le Grec
auquel il s'adressait versa du vin dans un verre.

43. Et sans prendre la peine de tourner sa tte joyeuse, il tendit le
rouge-bord par-dessus son paule, et d'un ton de voix peu ferme: Les
paroles altrent, je n'ai pas de tems  perdre. Un second ajouta en
laissant chapper un hoquet: Notre vieux matre est mort; vous
feriez mieux de vous adresser  son hritire, notre matresse.--Notre
matresse, ajouta un troisime, ah! ah! notre matresse! c'est--dire,
notre matre,--pas le vieux, mais le jeune.

44. Ces drles tant de nouveaux venus, ne connaissaient pas celui
auquel ils parlaient.--Lambro changea de couleur,--un nuage couvrit un
instant ses yeux, mais il fit un effort pour reprendre son premier air
de srnit, et cherchant mme  rappeler son sourire, il pria l'un
d'entre eux de lui dire le nom, la qualit du nouveau matre qui,
suivant toutes les apparences, avait donn  Haide le titre d'pouse.

45. Je ne sais pas, rpondit le garon, qui, ou ce qu'il est, ni d'o
il vient,--et je ne m'en soucie pas beaucoup; ce que je sais bien,
c'est que ce chapon rti est dlicieux, et que cet excellent vin n'a
jamais t servi pour un meilleur dner: et si vous avez  demander
quelque chose de plus, adressez vos questions  mon voisin de ce ct;
il vous rpondra sur tout, bien ou mal, car personne n'aime plus 
s'couter parler[90].

[Note 90: Imitation de _Morgante Maggiore_, pome trop peu connu
en France:

  _Rispose allor' Margatte, a dir tel tosto
  Io non credo pi al nero ch' all' azzurro;
  Ma nel cappone o lesso o vuogli arrosto,
  E credo alcuna volta anco nel burro!
  Nella cervigia e quando io n' ho nel mosto,
  E molto pi nel espro che il mangurro
  Ma sopra tutto nel buon vino ho fede
  E credo che sia salvo che gli crede._

Marguet rpondit alors:  dire de suite ce que j'en pense, je ne
crois ni noir ni bleu, mais bien au chapon bouilli, ou, si tu l'aimes
mieux, rti; je crois aussi, par fois, au beurre,  la cervoise, au
moust quand j'en ai, et bien plus dans les menaces que dans coups:
mais, avant tout, j'ai foi dans le bon vin, et je pense que celui qui
croit en lui sera sauv.

  (Ch. XVIII, st. CLI.)
]

46. Je disais que Lambro tait un homme patient, et certes il montra
dans cette occasion un respect des convenances digne de l'homme
le mieux lev de la France, ce parangon des nations. Malgr les
railleries lances contre les siens mme, il sut dissimuler et ses
inquitudes et les plaies de son coeur, et les insultes de cette
valetaille gourmande--et acharne sur son propre mouton.

47. Maintenant, dans un homme aussi habitu  commander,-- faire
aller et venir ses gens,-- voir ses dsirs excuts en un tour
de main,--soit que sa voix demandt une mort ou des fers,--on peut
s'tonner de trouver d'aussi bonnes manires; la chose est cependant
bien relle, quoique je ne sache comment l'expliquer; et dans tous
les cas celui qui peut ainsi se commander, peut tre aussi capable de
gouverner--qu'un Guelfe[91].

[Note 91: Un Hanovrien. Les lecteurs de Hanovre prtendent
tre descendus du fameux _Guelfe_ qui donna son nom  l'une des deux
grandes factions d'Italie, au treizime et au quatorzime sicle.]

48. Non qu'il ne montrt jamais de colre, mais c'est quand il
n'tait pas srieusement irrit; dans ce dernier cas il restait calme,
concentr, lent et silencieux, il se repliait sur lui-mme comme le
boa; jamais il ne parlait et frappait en mme tems; s'il menaait,
c'est qu'il ne voulait pas de sang: mais son silence tait bien
plus redoutable, et son premier coup rendait ordinairement un second
inutile.

49. Il ne poussa pas ses questions plus loin et continua d'avancer
vers la maison, mais par un chemin dtourn. Ceux qu'il vint
 rencontrer par hasard ne firent pas attention  lui, tant on
s'attendait peu  le revoir. Si l'amour paternel plaidait en ce moment
dans son coeur pour Haide, c'est plus que je ne puis dire; en
tous cas, pour un pre arrivant quand on le croyait mort, ces ftes
devaient paratre un singulier genre de deuil.

50. Si tous les morts (Dieu nous en prserve) revenaient maintenant
 la vie, ou seulement quelques-uns, tel qu'un poux ou bien sa femme
(autant citer un exemple conjugal que tout autre), ne doutez pas,
quelle qu'et t la violence de leurs anciennes querelles, que cet
incident imprvu n'en occasiont de plus vives encore, et que
les pleurs rpandus sur l'poux expirant ne coulassent avec plus
d'abondance sur l'poux ressuscit.

51. Lambro entra dans la maison, mais non plus chez lui; pense
vraiment--insupportable, et tout au plus comparable aux angoisses
mentales du trpas: trouver la pierre de notre foyer transforme en
pierre funraire, voir parses autour d'un tre jadis tincelant,
les ples cendres de nos esprances, c'est un tourment profond que ne
concevra jamais un clibataire.

52. Il entra dans la maison, mais non plus chez lui, car, sans
affections, il n'est pas de chez soi.--Il sentit les amertumes de la
solitude, en passant le seuil de sa porte sans tre accueilli par
un salut. C'tait pourtant l que le tems lui avait fil des jours
paisibles, que son coeur et ses yeux avaient suivi avec tant de
dlices les jeux innocens d'une fille chrie, seul vertueux objet de
ses sentimens ordinaires.

53. C'tait un homme d'un caractre singulier: doux dans ses
habitudes, quoique d'une humeur sauvage; modr dans sa conduite,
ennemi de tout excs dans les plaisirs et dans la nourriture, d'une
perception facile, d'un courage  toute preuve, en un mot capable de
mener une vie plus honorable, sinon sans reproche. Les malheurs de sa
patrie et son dsespoir de l'affranchir l'avaient dtermin  faire
des esclaves, au lieu de rester esclave lui-mme.

54. L'amour du pouvoir et le rapide accroissement de ses richesses; la
duret, fruit d'une longue habitude; la vie prilleuse dans laquelle
il avait vieilli; l'abus qu'on avait fait de sa clmence; les soupirs
qu'il avait si souvent entendus; les mers implacables et les hommes
grossiers qui lui servaient de compagnons ordinaires, tout avait
contribu  le rendre terrible pour ses ennemis, et du reste bon ami
et mauvaise rencontre.

55. Mais un reste de l'ancien esprit de la Grce rpandait encore
quelques rayons hroques dans son ame, comme jadis dans celle des
conqurans de la toison d'or, au tems de la Colchide. Il est vrai
que sa passion pour la paix n'tait pas trs-ardente;--mais hlas! sa
patrie n'offrait aucun espoir d'illustration, et c'tait la rage de la
voir asservie qui l'avait port  har l'univers et  combattre toutes
les nations.

56. L'influence du climat avait aussi donn  son esprit une certaine
lgance ionienne dont souvent, sans qu'il s'en doutt, il laissait
deviner l'influence.--Le meilleur got avait prsid au choix de sa
rsidence; il aimait la musique, il admirait les scnes sublimes de la
nature, et c'tait en entendant un petit ruisseau tomber devant lui en
nappes de cristal, c'tait en contemplant la beaut des fleurs, qu'il
charmait son esprit dans les heures de calme.

57. Mais tout ce qu'il avait de tendresse reposait sur sa fille; elle
seule, au milieu des scnes furieuses dont il avait t l'auteur ou
le spectateur, avait conserv de l'empire sur son coeur. L'affection
qu'il avait pour elle tait pure, isole et sans partage. En perdant
ce sentiment, il et perdu ce qui lui restait encore de tendresse pour
l'humanit, et le nouveau Cyclope serait tomb dans le plus furieux
aveuglement.

58. La tigresse  laquelle on a ravi ses petits, pouvante, dans sa
furie, le berger et le troupeau; l'Ocan, quand il soulve ses vagues
irrites, brise souvent le vaisseau que des rochers avoisinent; mais
une fois leur rage puise, le tigre et l'Ocan se calmeront avant
le ressentiment silencieux, grave, austre et profond d'une ame
vigoureuse, et surtout quand c'est celle d'un pre.

59. C'est une chose commune, et pourtant bien douloureuse, que
l'ingratitude de nos enfans.--Eux qui devaient nous rappeler nos
beaux jours, eux qui semblaient d'autres petits nous-mmes, composs
toutefois d'une matire plus fine, ils nous quittent tendrement ds
que la vieillesse nous saisit, et que des nuages obscurcissent le
soir de notre vie;  la vrit ils nous laissent une compagnie
excellente,--la goutte et la pierre.

60. Une belle famille est pourtant une jolie chose (quand elle ne
se prsente pas aprs dner[92]). Il est agrable de voir une mre
nourrir elle-mme ses enfans (quand elle n'en est pas devenue plus
maigre). Semblables  des chrubins placs aux angles d'un autel, ils
se groupent autour du foyer (et ce tableau est capable d'attendrir un
pcheur). Une dame, environne de ses filles et de ses nices, brille
comme une guine au milieu de pices de sept schellings.

[Note 92: On sait qu'en Angleterre l'usage ordonne aux femmes et
aux enfans de sortir de table avant les hommes, et de laisser ensemble
ces derniers, pendant la premire partie de la soire.]

61. Inaperu, le vieux Lambro prit une porte secrte et entra dans sa
maison,  la nuit tombante. Cependant la dame et son amant prsidaient
au festin, dans tout l'clat de leur beaut: une table incruste
d'ivoire tait place devant eux et entoure d'une foule de beaux
esclaves. Les pierreries, l'or et l'argent formaient la matire de la
vaisselle, les vases les moins prcieux taient de nacre et de corail.

62. Cent plats environ composaient le dner: de l'agneau aux noix de
pistaches,--en un mot toute espce de mets; des soupes au safran, des
friandises, des poissons les plus beaux qu'eussent jamais renferms
des filets; le tout accommod au-del des voeux du plus dlicat
sibarite: les boissons consistaient en sorbets varis de raisin,
d'orange et de jus de grenade exprim  travers les pores de l'corce,
ce qui ajoute encore  leur saveur.

63. Ces rafrachissemens taient disposs autour de la salle,
dans leurs carafons de cristal: des fruits, des gteaux de datte
terminrent le repas, qui fut aussitt remplac par la fve du plus
pur moka, servie dans de petites coupes de la Chine; sous elles, et
pour empcher la main de se brler, taient des tasses en filigrane
d'or; dans le caf on avait fait bouillir des clous de girofle, de
la canelle et du safran; mais ( mon got) cela lui enlevait de sa
qualit.

64. Les tentures de la salle taient une tapisserie forme de pans de
velours diversement peints, et brochs en fleurs de soie damasse; une
bordure jaune les enveloppait, et celle du haut, richement travaille,
dployait en lettres-lilas, brodes dlicatement en bleu, de belles
sentences persanes, tires des potes et des moralistes les plus
estims.

65. Ces inscriptions orientales, places si communment dans ces
contres sur les murs, sont une espce de moniteurs chargs de
rappeler  l'esprit, comme les crnes des banquets de Memphis,
les mots qui dconcertrent Balthasar dans son palais, et qui lui
enlevrent son royaume[93]. Mais les sages auront beau prodiguer
les trsors de leurs sentences, vous sentirez toujours qu'il est un
moraliste plus svre encore: c'est le plaisir.

[Note 93: Balthasar donnait  ses grands, au nombre de mille,
un grand festin, et chacun buvait _suivant son ge_... Le roi, les
seigneurs, les femmes et les concubines buvaient le vin, et louaient
leurs dieux d'or, d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre.

Soudain apparurent des doigts... crivant contre le candlabre,
sur la surface du mur de la salle royale, et le roi regardait les
mouvemens de la main qui crivait; sa face changea, et ses penses la
troublrent, etc.

  (DANIEL, ch. V.)
]

66. Une beaut devenue tique  la fin de l'hiver; un grand gnie qui
trouve la mort au fond d'un verre; un rou transform tout d'un coup
en mthodistique ou clectique--(c'est le nom sous lequel ils aiment
maintenant  dire des prires), mais surtout un alderman frapp
d'apoplexie, sont des exemples qui rellement confondent l'esprit, et
prouvent bien que les trop longues veilles, le vin et l'amour, ont des
rsultats aussi funestes que les excs de table.

67. Haide et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin
cramoisi, bord d'un bleu ple. Leur sopha occupait trois parties
compltes de l'appartement,--et semblait de la dernire fracheur.
Le velours des coussins--(plutt faits pour garnir un trne) tait
carlate; du milieu jaillissait un brillant soleil broch en or, dont
les rayons tissus rappelaient le vif clat de ceux qui remplissent les
cieux vers le milieu du jour.

68. Quant  la splendeur, on en avait confi le soin au cristal, au
marbre,  la porcelaine et  l'argenterie; sur les carreaux taient
jets des nattes indiennes et des tapis de Perse que le coeur et
trembl de salir. Des gazelles, des chats, des nains et des noirs, et
telles autres gens habitus  gagner leur pain en qualit de ministres
et favoris (c'est--dire par dgradation) taient l runis en foule
comme  la cour ou  la foire.

69. On n'avait pas pargn les belles glaces et les tables, la plupart
en bne incrustes de nacre ou d'ivoire, celles-ci en caille de
tortue; et celles-l en bois prcieux, garnies d'or ou d'argent.--On
avait pourvu  ce que la plus grande partie d'entre elles ft charge
de viandes, de sorbets glacs--et de vins-- la disposition de tous
ceux qui arrivaient d'heure en heure pour dner.

70. Entre tous les costumes, je choisis pour le peindre celui
d'Haide: elle portait deux jelicks[94],--dont le premier tait
jaune-ple; l'azur, le violet et le blanc formaient la couleur de sa
chemise,--et l'on suivait au travers de son lger tissu les mouvemens
de son sein, tels que ceux d'une faible vague; son deuxime jelick,
tout brillant d'or et de pourpre, tait ferm avec des boutons de
perle larges comme des pois; une blanche gaze raye de bouracan
flottait autour de son beau corps, semblable  des flocons de nuages
groups autour de la lune.

[Note 94: Ou plutt _tchelek_: c'est une ceinture de soie. (Voyez
le _Dictionnaire turc_ de Meninsky.)]

71. Un large bracelet pressait chacun de ses bras charmans; il n'avait
pas d'attache,--l'or pur en tant assez flexible pour que la main
le contournt sans peine, et que la forme du bras devnt aussitt la
sienne. C'tait admirable, mais sa forme seule et charm les yeux,
tant il semblait craindre de laisser chapper les contours qu'il
pressait. Ainsi, l'or le plus fin entourait la peau la plus blanche
que mtal prcieux et jamais entoure[95].

[Note 95: Ce costume est moresque; les bracelets et l'anneau y
sont ports de la manire indique. Le lecteur s'apercevra par la
suite que la mre d'Haide tant de Bez, sa fille suivait les modes de
sa patrie.

  (_Note de Byron_.)
]

72. Comme princesse des domaines de son pre, une semblable plaque
d'or roule au-dessus de son coude-pied annonait son haut rang. Douze
anneaux brillaient autour de ses doigts; ses cheveux rayonnans
de pierreries; les plis gracieux de son voile taient comprims
au-dessous de son sein par une bande de perles d'une valeur presque
inestimable; et la soie orange de son pantalon turc venait se
terminer autour de la plus jolie cheville du monde.

73. Les ondes de ses longs et bruns cheveux tombaient jusqu' ses
pieds, semblables au torrent des Alpes sur lequel vient glisser la
lumire matinale du soleil;--s'ils n'avaient pas t enferms,
ils auraient pu voiler entirement sa personne; on et dit qu'ils
s'indignaient de se sentir comprims dans la courbe soyeuse d'un
filet, et ds qu'un zphir venait offrir  Haide son aile pour
ventail, ils tentaient de rompre leur transparente treinte.

74. Elle rpandait autour d'elle une atmosphre de vie, et ses yeux
semblaient donner  l'air lui-mme plus de lgret. Ils taient si
doux! si beaux! ils justifiaient tout ce que nous pourrions jamais
imaginer des cieux; purs comme ceux de Psych, avant qu'elle n'et
perdu sa virginit,--trop purs mme pour les noeuds terrestres
les plus purs. En la voyant, on ne pouvait croire qu'il y et de
l'idoltrie  s'agenouiller devant elle.

75. Ses cils, noirs comme la nuit, taient cependant teints, mais
c'tait vainement; car les franges de ses grands yeux noirs n'en
conservaient pas moins leur beaut naturelle, et mme opposaient
leur clat primitif au jais artificiel qui les recouvrait. Ses ongles
avaient t touchs avec l'henna[96]; mais encore ici, les efforts
de l'art taient inutiles, il ne pouvait rien ajouter  leur nuance
rose.

[Note 96: Les femmes turques et grecques couvrent ordinairement
leurs yeux d'une teinture noire qui,  quelque distance, ou bien aux
lumires, ajoute beaucoup  leur vivacit. Je pense mme que nos
dames seraient enchantes de connatre ce secret; mais, dans le
jour, l'artifice est trop visible. Elles colorent aussi en rose leurs
ongles; mais j'avoue que je ne suis pas assez faite  cette mode pour
la trouver gracieuse.

  (_Lettre de Lady Montague  la comtesse de Mare_.)
]

76. L'henna aurait eu en effet une teinte merveilleuse, si elle et
encore embelli la belle peau qu'elle avait touche. Haide n'en avait
aucun besoin: jamais le jour ne lana sur les montagnes des rayons
d'une blancheur plus cleste que la sienne; l'oeil en la contemplant
ne pouvait se croire bien veill, il la prenait pour une
vision:--peut-tre me tromp-je, mais Shakspeare dit aussi:

  ...Est fol,  mon avis,
  Qui prtend dorer l'or ou reblanchir le lis[97].

[Note 97: _Le roi Jean_, acte IV, sc. 2.]

77. Juan n'avait, sur un chle noir et or, qu'un vtement blanc
bouracan[98], encore si transparent que l'on apercevait,  travers le
tissu, des pierreries scintillantes comme les petites toiles de la
voie lacte. Son turban formait une foule de plis gracieux, et une
aigrette d'meraude charge d'un noeud de cheveux, prsent d'Haide,
surmontait un croissant radieux dont la lumire, toujours tremblante,
ne s'affaiblissait jamais.

[Note 98: Il faut bien se garder de confondre ce bouracan avec
celui dont on fait un vulgaire usage en France. C'est un tissu assez
semblable  celui des chles en bourre de soie ou de cachemire.]

78. En ce moment ils taient divertis par leur suite; des nains, des
jeunes danseuses, des eunuques noirs et un pote: ce qui compltait
leur nouveau train de maison. Ce dernier avait une grande rputation
et il aimait  la justifier. Ses vers allaient rarement sans leurs
justes pieds;--quant aux sujets, rarement restait-il au-dessous d'eux,
car on le payait pour satiriser ou applaudir; et comme dit le psaume:
il demandait un gros intrt.

79. Contre la louable habitude des anciens jours, il vantait le
prsent et dcriait le pass. Il avait fini par devenir une espce
d'anti-jacobin oriental, et il aimait mieux louer que de s'exposer
 manquer de pudding.--Pendant quelques annes il avait compromis sa
destine en mettant dans ses chants un certain air d'indpendance;
mais  prsent, il chantait le sultan et le pacha avec la vracit de
Southey et le talent potique de Crashaw.

80. C'tait un homme qui avait t tmoin de nombreux changemens, et
lui-mme il avait vari avec la fidlit de l'aiguille; mais l'astre
polaire auquel il obissait n'tant pas l'une des toiles fixes,--il
avait pris l'habitude des courbes et des lignes rtrogrades: sa
bassesse le mettait  l'abri des reprsailles, et il tait si fcond
( moins qu'on ne l'et mal pay), il mentait avec une telle expansion
de verve,--qu'il avait certes les plus beaux droits  la pension de
pote laurat.

81. Mais il avait du gnie.--Quand un rengat, _vates irritabilis_, en
possde, il ne laisse gure passer de pleine lune sans l'exercer;
il n'y a pas mme jusqu'aux honntes gens qui n'aiment  capter
l'attention publique:--mais  mon sujet.--Voyons,--de quoi
s'agissait-il? Ah!--le chant troisime,--le charmant couple,--leurs
amours, leurs ftes, leur maison, leur costume, en un mot, le genre de
vie qu'ils menaient dans leur le.

82. Leur pote, pauvre diable, mais du reste fort amusant en
compagnie, avait t jadis le favori de plus d'une coterie; quand
il tait  moiti ivre il haranguait ses auditeurs, et bien qu'ils
fussent rarement en tat d'apprcier ses paroles, ils ne manquaient
pas de lui accorder, en vomissant et en mugissant, ces applaudissemens
populaires dont jamais la premire ne connat la seconde cause[99].

[Note 99: C'est--dire, dont celui qui les excite ne connat
jamais celui qui les donne.]

83. Mais en ce moment, hiss dans la haute socit, et ayant recueilli
de ses voyages quelques bribes parses  et l de penses librales,
il calculait si, pour varier un peu, il ne pourrait pas, dans une le
isole, au milieu de ses amis, et sans avoir  craindre d'exciter  la
sdition, abjurer pour un instant ses mensonges prolongs, et conclure
avec la vrit un lger armistice, en chantant comme il avait chant
dans son ardente jeunesse.

84. Il avait voyag parmi les Arabes, les Turcs et les Francs, et
connaissait le point d'honneur des nations diverses; comme il avait
frquent toutes les classes d'hommes, nulle occasion ne trouvait
sa verve en dfaut:--ce qui lui valut quelques prsens et quelques
remerciemens. Il savait habilement varier ses flatteries; faire 
Rome comme les Romains, tel tait son principe de conduite en Grce.

85. Ainsi, d'ordinaire, quand on lui demandait une chanson, il
rappelait aux diffrens peuples quelque chose de leur pays; le _God
save the King_, ou le _a ira_, peu lui importait, il ne s'occupait
que de l'-propos. Sa muse trouvait partout des inspirations, depuis
le sujet le plus sublime jusqu'aux plus prosaques raisonnemens.
Pindare avait bien chant les chevaux de race, pourquoi lui aurait-on
reproch de montrer la mme flexibilit de talent?

86. Par exemple, en France, il et crit une chanson; en Angleterre,
un rcit de six chants in-4; en Espagne, il et fait une ballade ou
une romance sur la dernire guerre;--autant en Portugal; en Allemagne,
il et grimp sur le Pgase du vieux Gothe.--(Voyez ce qu'en dit de
Stal.) En Italie, il et imit les _Trecentisti_[100], et, en Grce,
il et chant quelque hymne dans le genre de celle-ci:

[Note 100: Les potes du treizime sicle.]

  I

  O des arts le premier sjour,
  Iles de Grce, les de Grce!
  O Sapho chanta son ivresse,
  O naquit le pre du jour!
  Un t constant vous colore:
  Mais Phbus seul vous reste encore.

  II.

  Au nom des pres glorieux
  Dont la mmoire les accuse,
  Aux chants de leur antique muse
  Vos fils restent silencieux:
  Et quand l'univers les admire,
  Seuls, ils n'osent plus les redire!

  III.

  Marathon domine les mers
  Et s'tend au bas des montagnes.
  Hier, rvant dans ces campagnes,
  J'oubliais nos cruels revers;
  Car, foulant aux pieds tant de braves,
  Je ne pouvais nous croire esclaves.

  IV.

  Un roi s'assit sur les rochers
  D'o l'on aperoit Salamine:
  L, mditant notre ruine,
  Il suivait ses flots de guerriers;
  Il les comptait avant l'aurore,
  Et le soir taient-ils encore?

  V.

  O sont-ils, o toi-mme es-tu,
  O ma dplorable patrie?
  Pour te rappeler  la vie
  Mes accens n'ont pas de vertu.
  Oh! pourquoi la lyre d'Alce
  Dans mes mains est-elle tombe?

  VI.

  Au moins, si j'ai perdu l'honneur
  Et si je suis dans l'esclavage,
  Je sens courir sur mon visage
  Une gnreuse rougeur;
  Au moins je pleure sur la Grce
  Quand un lche tyran l'oppresse.

  VII.

  Mais sur notre honte et nos maux
  Ne faut-il verser que des larmes?
  Sparte autrefois courait aux armes:
  O terre! rends-nous ses hros!
  Que trois seuls rveillent nos villes,
  Et nous marchons aux Thermopyles!

  VIII.

  Mais tout reste silencieux!...
  Non!--Les morts raniment leur cendre;
  Les morts, les morts se font entendre
  Comme un torrent imptueux!
  Brisez, disent-ils, vos entraves!
  Venez!... Et vous restez esclaves.

  IX.

  --Versez-nous le vin de Samos;
  Vous! faites frmir d'autres cordes:
  Combattez, musulmanes hordes,
  Coulez pour nous, jus de Seos.
  Voyez la soudaine allgresse
  Qu'inspirent ces accens d'ivresse!

  X.

  Comme vos pres, au plaisir
  La danse pyrrhique vous porte;
  Mais de la pyrrhique cohorte
  N'avez-vous plus de souvenir?
  Vos accens sont nobles et graves;
  Conviennent-ils  des esclaves?

  XI.

  --Versez-nous le vin de Samos!
  C'est Bacchus seul qui nous inspire.
  Bacchus seul conduisait la lyre
  Du tendre vieillard de Tos;
  Il servait et savait se taire.--
  Ah! du moins il servait un frre!

  XII.

  --Ce Miltiade tant vant
  De la couronne fut avide...
  --Mais le tyran de la Tauride
  Protgea notre libert;
  Il mit en fuite les barbares;--
  Et vous, vous servez des Tartares!

  XIII.

  --Versez-nous le vin de Samos!
  De Parga le rocher strile
  Est dsormais le seul asile
  Des dignes enfans des hros.
  Un jour ces guerriers intrpides
  Rappelleront les Hraclides.

  XIV.

  Parga! Souli! craignez les Francs!
  Ils ont des rois prts  tout vendre:
  La Grce ne doit rien attendre
  Que de ses gnreux enfans.
  Craignez les Francs! tous ils flchissent
  Sous des rois qui les avilissent.

  XV.

  --Versez-nous le vin de Samos!
  --Nos filles dansent sous l'ombrage:
  Je vois  travers le feuillage
  Leurs contours si doux et si beaux;
  Mais leur sein, digne des plus braves,
  N'allaitera que des esclaves.

  XVI.

  Que l'on me place au bord des flots:
  De Sunium je vois la plage,
  J'y veux mourir; son nu rivage
  Recevra mes derniers sanglots.
  Tranez les chanes que j'abhorre,
  Moi je meurs: je suis libre encore!

87. Ainsi chanta, sinon et pu, d, ou voulu chanter en vers passables
le moderne enfant de la Grce: sans valoir ceux qu'Orphe rcitait
quand la Grce tait dans son printems, on aurait pu, dans ces
derniers tems, en composer de plus mauvais encore. Ses accens
n'taient pas sans expression--sincre ou factice; et la sensibilit
est dans un pote la source de tous les autres sentimens; mais ces
gens-l sont des menteurs, et comme la main des teinturiers,--ils
revtent toutes les couleurs.

88. Mais les mots sont des choses, et une lgre goutte d'encre,
tombant comme la rose sur une ide, produit ce qui fera penser des
milliers et des millions d'hommes. Chose singulire, que la plus
petite lettre par laquelle l'homme dposera une pense au lieu de
l'exprimer de vive voix, puisse tablir une chane durable entre les
sicles!  quelle exiguit le tems ne rduit-il pas la fragile nature
humaine, tandis que le papier,--un chiffon comme celui-ci, lui survit
 lui-mme,  sa tombe,  tout ce qui lui tait propre.

89. Et quand ses os sont en poussire, et que sa tombe a disparu;
quand ses biens, ses enfans, sa nation elle-mme ne conservent plus
qu'une seule place dans les commmorations chronologiques, quelque
lourd manuscrit qui avait d  l'oubli sa conservation, quelque
inscription lapidaire retrouve  la place d'une barraque, en
travaillant aux fondations d'un _cabinet_, peuvent restaurer son nom
et le faire regarder comme un prcieux et rare monument.

90. Et la gloire a fait long-tems sourire les sages; c'est quelque
chose, un rien, des mots, de l'illusion, du vent,--mieux fond sur
le style de l'historien que sur le souvenir que le hros laisse aprs
lui. Homre a rendu  Troie le service que Hoyle a rendu au Whist; les
hommes de nos jours avaient oubli que le grand Marlborough donnait
joliment des coups de poings, quand, heureusement, sa vie a t
publie par l'archidiacre Coxe.

91. Milton est le prince des potes-- notre avis: un peu lourd, mais
divin dans tous les cas. C'tait un indpendant, de son tems;--un
citoyen docte, pieux et continent en amour et  la table. Mais sa vie
s'tant offerte sur le chemin de Johnson, nous avons aussitt lu
que ce grand pontife des neuf vierges avait reu le fouet au
collge,--qu'il tait colre, et--mauvais poux; la premire mistress
Milton ayant dsert son logis.

92. Voil _certes_ des faits bien intressans; comme le daim vol de
Shakspeare[101], les pices de lord Bacon, la jeunesse de Titus et
les premires aventures de Csar; comme les fredaines de Burns (que
va retracer fidlement le docteur Currie) et celles de Cromwell:--mais
bien que l'amour de la vrit inspire ordinairement aux historiens ces
dtails, et qu'ils les jugent fort essentiels  la vie de leur hros,
il est rare qu'ils contribuent beaucoup  sa gloire.

[Note 101: Les biographes de Shakspeare ne manquent pas de
raconter que ce grand homme, dans sa jeunesse, droba un daim 
un gentilhomme de Straffort, jaloux  l'excs de son privilge de
chasse.]

93. Tout le monde n'est pas moraliste comme Southey, quand il prchait
dans le monde _la Pantisocratie_; ou comme Wordsworth, non impos,
non salari, quand il saupoudrait de dmagogie[102] ses pomes
de colporteur; ou comme Coleridge, long-tems avant que sa plume
inconstante ne dpost dans le _Morning-Post_ son aristocratie: alors
que, li avec Southey et marchant sur les mmes traces, ils pousaient
les deux soeurs (tablies mercires  Bath).

[Note 102: Allusion au titre d'un des personnages de Wordsworth,
_the Pedlar_, dans l'Excursion.]

94. De pareils noms sont dsormais atteints et convaincus; ils forment
dans la gographie morale une vritable _Botany-Bay_, et leurs plus
discrets biographes auront encore bonne grce  dcrire leurs franches
trahisons et leurs gnreuses apostasies.  ce propos, le dernier
in-quarto de Wordsworth est le volume le plus lourd que l'on ait
publi depuis la dcouverte de l'imprimerie: c'est un obscur et
grossier pome, ayant nom _l'Excursion_, rimaill dans un style que
j'ai en aversion.

95. C'est l qu'il rige un pont formidable entre l'intelligence de
ses lecteurs et la sienne: malheureusement les pomes de Wordsworth
et de ses imitateurs, comme la Siloe de Joannah Southcote sont des
oeuvres qui frappent faiblement l'attention publique, tant est petit
le nombre des lus, en ce sicle; et d'abord, annoncs comme des
divinits, les premiers fruits de leur virginit compromise se sont
bientt mtamorphoss en hydropisies priodiques.

96. Mais revenons  mon sujet. Je suis bien forc d'avouer que si j'ai
quelque dfaut c'est celui des digressions; je laisse aller seuls mes
gens, tandis que je m'amuse  soliloquer sans fin: mais ce sont mes
_adresses de la couronne_, remettant les affaires  la prochaine
session. J'ai l'air d'oublier que chacune de mes omissions est une
perte pour le public, non pas, il est vrai, aussi grande que l'eussent
t celles d'Arioste.

97. Je le sais; ce que nos voisins appellent _des longueurs_ (nous
n'avons pas un mot aussi juste; mais nous avons bien _la chose_ dans
la parfaite ordonnance des pomes que Bob Southey met au monde chaque
printems); les longueurs, dis-je, ne sont pas un appt bien puissant
pour le lecteur; mais il n'est peut-tre pas mal  propos de lui
prsenter quelques beaux morceaux d'_pope_, pour mieux lui prouver
que l'_ennui_ en est le principal ingrdient.

98. Nous lisons dans Horace qu'il arrive parfois  Homre de
s'endormir; nous pourrions mme sans lui nous en apercevoir: quand il
arrive  Wordsworth de se rveiller, c'est pour nous dire avec
quelle complaisance il se trane autour des lacs, avec ses chers
voituriers[103]. Il invoque le secours d'une barque pour franchir les
abmes--de l'Ocan?--Nullement, mais de l'air. Ensuite il fait une
seconde invocation pour obtenir une chaloupe et se hte de rpandre
assez de bave pour la mettre  flot.

[Note 103: Wordsworth est l'un des potes surnomms _lakistes_,
 cause de leur affectation  peindre des lacs, des tangs et des
barques. C'est ainsi qu'on pourrait appeler, en France, M. Lamartine,
_le lunatique_, M. V. Hugo, _le cadavreux_, etc. Nous recommandons
instamment les strophes suivantes  nos romantiques _trs-illustres_
et  nos dramaturges _trs-prcieux_.]

99. S'il veut absolument fendre les plaines thres, bien que Pgase
soit rtif  son _roulage_, que n'emprunte-t-il plutt les coursiers
du char de David? ou que ne sollicite-t-il un seul des dragons
de Mde? Ce bidet, trop classique pour son vulgaire cerveau, lui
ferait-il craindre de se casser le cou? Pourquoi donc si le sot veut
absolument voir la lune de plus prs, ne demande-t-il pas le secours
d'un ballon?

100. Des _colporteurs_, des _barques_, et des _roulages_! Ombres de
Pope et de Dryden, en sommes-nous donc rduits l? ces misrables
drogues sont non-seulement  l'abri du mpris, mais surnagent comme
l'cume, au lieu de s'engouffrer dans le vaste abme du pathos. Bien
plus, ces Jacques Cades[104] du sens commun et de la posie viennent
siffler sur vos tombeaux.--Le _petit batelier_ et son _Peter
bell_ sourient de piti en parlant de celui qui traa la peinture
d'_Achitophel_[105]!

[Note 104: Ouvrier qui, sous le rgne de Henri VI, aspira au trne
d'Angleterre. Il prchait l'galit, et surtout la haine des juges et
des savans. (Voyez, dans _Henri VI_, deuxime partie, actes IV et V,
comment Shakspeare a su le mettre en scne.)]

[Note 105: _Achitophel_ et _la Fte d'Alexandre_ sont les deux
plus beaux morceaux lyriques de Dryden, de la posie anglaise et de
toutes les posies modernes.]

101. Revenons.--La fte avait cess: esclaves, nains, danseuses, tout
tait retir. Les rcits de l'Arabe, les chants du pote, les derniers
accens du plaisir, tout venait d'expirer.--La dame et son amant,
laisss seuls, contemplaient les flocons ross de nuages qui
accompagnaient le crpuscule.--Je te salue, Marie! sur la terre et sur
les mers, la plus cleste heure du jour est la plus digne de toi!

102. _Ave Maria_! Ah! bnie soit cette heure! bnis le tems, le
climat, et le lieu o j'ai vu si souvent avec dlice tomber sur la
terre ce doux, ce ravissant moment! tandis que se balanait la lourde
cloche dans une tour loigne, et que les derniers accens de l'hymne
du soir se faisaient entendre; quand le plus lger souffle ne
traversait pas les airs embaums, et que les feuilles de la fort
semblaient elles-mmes partager le recueillement universel.

103. _Ave Maria_, c'est l'heure de la prire! _Ave Maria_, c'est
l'heure de l'amour! _Ave Maria_, est-ce bien toi que nos esprits
contemplent auprs de ton fils? _Ave Maria_, que ta figure est belle!
quel charme dans tes yeux baisss au-dessous de la toute-puissante
colombe!--Oui, bien que ce soit devant une peinture que mes genoux
flchissent,--ce tableau n'est pas une idole, c'est une seconde
elle-mme.

104. Quelques casuistes trop tendres ont bien voulu dire, dans une
publication anonyme,--que je n'avais pas de dvotion: mais que l'on
mette ces personnes en prires  ct de moi, et l'on pourra dcider
qui de nous connat mieux le droit chemin du ciel. Mes autels sont
l'Ocan et les montagnes, l'air, la terre, les astres,--en un mot,
tous les ouvrages du grand tout, qui produisit l'ame et doit un jour
la recueillir.

105. Douce heure du crpuscule!--Ah! combien je t'aimais dans
l'ombrageuse solitude de pins[106], et sur le silencieux rivage qui
borne la fort de Ravenne; l des racines immmoriales croissent o
venaient auparavant se briser les flots de l'Adriatique. Bois toujours
verts, o s'levait la dernire forteresse des Csars, et que les
rcits de Boccace et les chants de Dryden contribuaient encore  me
rendre plus chers!

[Note 106: Ce bois de pins s'appelle,  Ravenne, _la Pigneta_.
(Voyez BOCCACE.)]

106. Les perantes cigales, citoyennes des pins, qui font de leur
existence d'un t une chanson continuelle, taient, avec mes pas,
ceux de mon coursier et la cloche du soir, les seuls chos qui
pntrassent dans les branches; mes yeux alors se reportaient en
esprit au spectre chasseur de la race d'Onesti,  sa meute infernale,
 leur chasse, et  toutes les belles qui, par cet exemple, apprirent
 ne pas rebuter un amant fidle[107].

[Note 107: Voyez la cinquime journe, nouvelle VIII, du
_Dcamron_. Nastagio degli Onesti, amant de l'une des filles de Paolo
Traversaro, avait dpens toutes ses richesses sans parvenir 
se faire aimer. Dans sa douleur il s'loigna de Ravenne, avec la
rsolution de se tuer.  trois milles de la ville, il renvoie ses
gens, et, tout en rvant, il entre dans la fort de pins. Bientt
un grand bruit vient rompre sa rverie; une belle femme, nue et
ensanglante, est poursuivie par un chevalier noir qui l'atteint, lui
arrache le coeur et le donne  dvorer  ses chiens. Nastagio apprend
que cette infortune tait, pendant sa vie, une ingrate, et qu'en
punition de sa froideur, son ancien amant la poursuit dans ce lieu
tous les vendredis. Il s'empresse alors d'inviter  une fte la
famille des Traversari pour le vendredi suivant, et tandis qu'ils sont
 table sous les pins de la fort, le bruit de la chasse infernale se
fait entendre; le fantme recommence le mme rcit, et la tremblante
Traversaro, trouble elle-mme, s'empresse d'offrir  Nastagio
son amour, ses faveurs et sa main. Cette peur, dit le conteur en
terminant, ne fut seulement occasion de ce bien: ains elle fut cause
que toutes les femmes de Ravenne en devindrent si paoureuses, qu'elles
ont tousjours est, depuis, plus complaisantes aux voulents des
hommes qu'elles n'avoient est auparavant.

  (_Anc. traduct. de M. Anthoine le Maon_.)
]

107. O Hesprus[108]! tu donnes toutes les bonnes choses:-- l'homme
harass, sa maison; un repas  celui qui a faim; au jeune oiseau
l'aile providente de sa mre; au boeuf charg son table dsire. Tout
le charme paisible qui se rattache  nos foyers, tout ce que nos dieux
domestiques nous rappellent de cher se rassemble autour de nous 
ton premier regard: c'est encore toi qui lves l'enfant jusqu'aux
mamelles de sa mre.

[Note 108:

  Espere, panta phereis,
  phereis oinon, phereis aiga,
  phereis materi paida.]

  (_Fragment de Sapho_.)

Autrefois nous nous servions du mot _vespres_ pour exprimer cette
heure du jour qui prcde le soir. On doit regretter que l'usage en
soit perdu.]

108. Heure suave! qui fais natre les regrets et attendris le coeur
de ceux qui traversent les mers, quand ce jour-l ils ont dit adieu
 leurs doux amis; ou qui enivres d'amour le plerin, quand il
interrompt sa marche au bruit lointain de la cloche des vpres,
qui semble dplorer le dclin du jour mourant[109]?--Est-ce l une
illusion que doive repousser notre raison? Non, non! rien n'expire
sans que dans le monde quelque chose ne pleure.

[Note 109: Cette ide admirable n'est pas du sicle de Byron; elle
est traduite de Dante: c'est le dbut du chant VIII, _Purgatorio_.

  _Era gia l' ora che volge 'l disio,
  A naviganti e' ntenerisce il cuore
  Lo di ch' han detto a' dolci amici addio;
  E che lo nuovo. Peregrin d' amore
  Punge, se ode squilla di lontano
  Che paja 'l giorno pianger che si muore._

Avant Byron, Gray avait, mais sans le dire, emprunt  Dante la mme
ide dans son _Cimetire de campagne_.]

109. Quand Nron prit par la sentence la plus juste qui jamais ait
dtruit un destructeur, au milieu des acclamations bruyantes de Rome
dlivre, des nations affranchies et du monde enchant, quelques mains
caches allrent rpandre des fleurs sur sa tombe[110]. Peut-tre
ces derniers honneurs attestaient-ils la reconnaissance d'un bienfait
rendu par ce malheureux prince dans le seul instant que le sceptre ne
ft pas parvenu  corrompre.

[Note 110: _Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis
oestivisque floribus tumulum ejus ornarent_. (SUTONE, _Vie de
Nron_.) Malheureusement l'historien laisse ensuite deviner que
ce n'tait pas le regret de sa mort qui portait quelques Romains 
honorer ainsi sa mmoire; mais la crainte qu'il ne ft pas rellement
mort, et qu'il ne revnt un jour se venger de ses ennemis: l'glise
elle-mme a long-tems partag cette opinion. Jean Chrysostme
regardait Nron comme l'Ant-christ, et Augustin n'tait pas loign
de se ranger du mme avis. Vingt ans aprs la mort de Nron, on
craignait encore son retour. (Voyez SULPITIUS SEVERUS, _Dialog._
II.--AUGUSTINUS, _de Civit. Dei_, lib. XX.)]

110. Mais je suis dans les digressions. Quel rapport existe-t-il entre
la conduite de mon hros et celle de Nron ou de tout autre bouffon
couronn comme lui? le mme  peu prs qu'avec les hommes de la lune.
Certes il faudra rduire mon ouvrage  zro, et je vais devenir l'une
des nombreuses cuillers de bois de la posie (c'est sous ce dernier
nom que nous autres collgiens aimions  dsigner celui qui venait
d'obtenir ses derniers degrs[111]).

[Note 111:  Harrow, et dans plusieurs autres grands collges
d'Angleterre, les coliers reoivent chevaliers de la _cuiller de
bois_, les tudians qui viennent de passer leur thse. Cette crmonie
burlesque est rarement du got du rcipiendaire. L'auteur veut dire
ici que son pome aura le sort des thses de ces chevaliers; qu'il
sera oubli ds sa naissance.]

111. Mon projet d'ennuyer les lecteurs ne sera jamais fort got.--On
y trouve quelque chose de _trop_ pique, et je serai forc (en le
recopiant) de diviser ce chant en deux. D'ailleurs,  moins que je
n'en avertisse d'avance, personne ne s'en apercevra, si ce n'est
quelques habiles gens; et pour ceux-l mme, cette rsolution
passera pour un perfectionnement louable; car je prouverai qu'en
cela l'opinion de la critique est celle d'Aristote, _passim_.--Voyez
Poietikhs.




Chant Quatrime.


1. Rien, en posie, d'aussi difficile qu'un commencement, si ce n'est
peut-tre la fin. Souvent,  l'instant mme o Pgase va toucher le
but, il se dmet une aile et nous retombons  terre, semblables 
Lucifer qui, pour avoir pch, fut prcipit des cieux. Notre commun
pch est galement difficile  reconnatre; c'est l'orgueil qui
flatte notre esprit de l'espoir de monter aussi haut, et le sentiment
de notre impuissance peut seul nous rvler ce que nous sommes.

2. Mais le tems qui donne  tous les tres leur vritable niveau, mais
la pntrante adversit finiront par dmontrer  l'homme, et peut-tre
au Diable--(comme nous en avons l'esprance), que leur raison 
tous deux n'est rien moins que vaste: nous nous abusons tant que les
brlans dsirs ptillent dans nos veines,--le sang jaillit alors trop
rapidement; mais quand le torrent s'largit en approchant de l'Ocan,
nous calculons avec mesure la valeur de chaque motion passe.

3. Dans mon enfance, j'avais de moi-mme une haute ide que j'aurais
voulu faire partager aux autres: dans un ge moins tendre, j'eus
lieu d'tre satisfait; les autres esprits reconnurent ma supriorit.
Aujourd'hui, mes anciennes illusions _tombent en feuilles dessches_;
mon imagination reploie ses ailes, et la triste vrit, qui s'abat
sur mon pupitre, donne une tournure burlesque  tout ce qu'il y avait
autrefois en moi de romantique[112].

[Note 112: Byron revient souvent, dans cet ouvrage, sur le
mme sujet, et il est bien vrai que toute l'aimable et spirituelle
originalit de _Don Juan_ ne sera jamais prfre, par les lecteurs
d'un esprit lev et d'une imagination pure,  la gravit du Childe
Harold, du Giaour et de la fiance d'Abydos. Dans _Juan_, l'esprit de
Byron devient plus vif,  mesure que l'imagination (la plus admirable
qui ft jamais) devient moins sublime. On peut remarquer que Voltaire
finit de mme par _la Pucelle_, et le chantre passionn d'lonore par
la _Guerre des Dieux_. C'est que ces beaux esprits, peu confians
dans l'existence d'une ame immatrielle, perdirent de leur essence
primitive et de leurs inspirations involontaires, en s'habituant de
plus en plus  la vue des objets matriels. Au contraire, les hommes
qui sentirent en eux la distinction des deux substances, tels que
Platon, Snque, Rousseau, Racine, Kant et Socrate, virent leur
imagination grandir et s'exalter  mesure que la vieillesse les
dtacha davantage de toutes les hypothses des sens et de la raison.]

4. Et si je ris de toutes les humaines penses, c'est que je ne
puis pas en pleurer; ou si je pleure, c'est qu'il n'est pas en notre
pouvoir de retenir le naturel dans une lthargie absolue; c'est qu'il
faut avoir plong dans le coeur du fleuve Lth, pour endormir les
sentimens que nous redoutons le plus d'prouver. Thtis baptisa dans
le Styx son fils mortel; une mre mortelle aurait choisi le Lth de
prfrence.

5. Quelques-uns m'ont accus d'un projet inou contre les croyances
et les moeurs du pays; ils en ont vu la preuve dans chaque vers de ce
pome: je ne dirai pas que je comprenne toujours bien clairement ce
que j'cris, lorsque je veux tre _admirable_; mais le fait est que je
n'ai rien projet, si ce n'est d'tre un instant joyeux; mot inusit
dans mon vocabulaire.

6. Un tel genre d'crire va sans doute paratre trange aux honntes
lecteurs de notre climat srieux. Le pre de la posie srio-comique
fut Pulci; il chanta dans un tems o les chevaliers ressemblaient
mieux  Don Quichotte qu' ceux d'aujourd'hui; il s'amusa des
illusions de son tems, des faux chevaliers, des dames chastes, des
normes gans et des rois despotiques; mais tous ces gens-l, sauf les
derniers, tant disparus, j'ai choisi, comme plus convenable, un sujet
moderne.

7. Comment je l'ai trait, c'est ce que je ne sais pas; peut-tre
aussi mal que m'ont trait ceux qui reprochaient  mon plan, non pas
ce qu'ils y voyaient, mais ce qu'ils auraient voulu y voir. Si cela
les amuse, ainsi soit-il: notre sicle est libral, et les penses y
sont libres: en attendant, Apollon me tire par l'oreille, et me dit de
reprendre ici le fil de mon rcit.

8. Le jeune Juan et son amante furent laisss  la dlicieuse socit
de leur propre coeur; l'impitoyable Tems lui-mme gmissait, en
sparant avec sa cruelle rame d'aussi beaux seins; et bien qu'ennemi
de l'amour, il se reprochait de les arracher  leurs heures de
plaisir. Encore n'taient-ils pas destins  devenir vieux; ils
devaient mourir dans leur fortun printems, avant d'avoir vu s'envoler
un seul charme, une seule esprance.

9. Leur figure n'tait pas faite pour les rides, ni leur sang pur pour
se croupir, et leurs grands coeurs se refroidir. La blanche vieillesse
ne devait jamais voiler leurs cheveux; et, semblables  ces contres
exemptes de neiges et de frimas, ils taient tout printems. La foudre
pouvait les atteindre et les rduire en cendre, mais ce n'tait pas 
eux de traner une longue et tortueuse dcrpitude.--Il y avait en eux
trop peu de matire.

10. Ils furent seuls, une fois de plus. C'tait pour eux jouir d'un
autre den; ils ne s'attristaient que dans un seul cas, lorsqu'ils
taient spars. L'arbre arrach  ses racines sculaires[113],--le
courant d'eau spar de sa source,--l'enfant priv en mme tems et
pour toujours, des genoux et du sein maternels, se seraient fltris
moins promptement que ces deux amans loigns l'un de l'autre. Hlas!
il n'est pas d'instinct comme celui du coeur.

[Note 113: Dans le texte: _The tree cut from its forest root of
years_.--L'arbre coup de ses _forestires_ racines. Nous avons bien
le mot _sauvage_, qui vient de _silvestris_, en italien _selvaggio_;
mais il a perdu sa premire signification, et n'a pas t remplac.
C'est une grande lacune dans notre langue.]

11. Le coeur!--il peut tre bris: heureux, trois fois heureux, ceux
qui du premier choc _cassent_ ce fragile organe, porcelaine prcieuse
de l'argile terrestre! jamais ils ne verront les longues annes
presser sur leurs ttes jours pnibles sur jours pnibles, et cet amas
de souffrances qu'il faut ressentir et dissimuler; car souvent les
bizarres liens qui retiennent la vie sont d'autant plus forts qu'on a
fait plus de voeux pour les rompre.

12. Ceux que les dieux chrissent meurent jeunes, disait-on
autrefois[114], et par-l ils vitent plusieurs morts; celle des amis,
celle bien plus accablante--de l'amiti, de l'amour, de la jeunesse,
de tout ce qui compose notre vie, except le souffle de la vie mme.
Et puisque le silencieux rivage finit toujours par recevoir ceux qui
ont le plus long-tems esquiv les flches du vieil archer[115], il se
peut qu'une tombe prmature, source de tant de regrets, ne soit au
contraire qu'un asile salutaire[116].

[Note 114: Voyez _Hrodote_.]

[Note 115: En Angleterre, on reprsente la mort sous la forme d'un
vieil archer. En France, comme on le sait, c'est un squelette arm
d'une faux.]

[Note 116: Voici comment M. A. P. a cru devoir traduire les six
derniers vers de cette strophe. La mort de ses amis, et de ce qui
nous tue plus srement encore, la mort de l'amiti, de l'amour, de
la jeunesse, _toutes choses qui existent sans respirer_, puisque les
rives du silence attendent toujours ceux que n'atteint pas la flche
du grand archer.]

13. Haide et Juan ne s'occupaient pas de la mort; les cieux, la
terre, les airs, tout semblait  eux; ils ne reprochaient au tems que
sa fuite rapide, et vivaient sans connatre le plus lger remords.
Chacun d'eux tait le miroir de l'autre; la joie seule, comme une
escarboucle, brillait sous leurs noires paupires, et ces clairs,
ils ne l'ignoraient pas, n'taient que la rflexion de leurs mutuels
regards de tendresse.

14. Combien de douces treintes et de caresses entrecoupes! le plus
fugitif regard, mieux compris que de longues priodes, et exprimant
tout sans jamais trop en dire; puis un langage semblable  celui des
oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayant de sens que pour l'oreille
des amans: de douces phrases badines qui auraient sembl absurdes 
ceux qui avaient cess de les entendre, ou qui jamais ne les avaient
entendues.

15. Tels taient leurs passe-tems, car ils taient encore enfans, et
mme ils n'auraient jamais cess de l'tre. Ils n'taient pas ns pour
jouer d'importans personnages sur la scne triste et dsenchante du
monde, mais pour rester inaperus, et tels que la nymphe et son amant
sortis d'un mme ruisseau, pour couler leur vie au milieu des fleurs
et des fontaines, sans jamais sentir comme les autres hommes le poids
des heures.

16. Les lunes changeantes avaient roul autour d'eux, et n'avaient
pas vu changer ceux dont leur lever avait clair les plaisirs: ces
plaisirs n'taient pas de l'espce frivole qui rassasie, ils taient
ressentis par des esprits subtils, que les sens ne pouvaient jamais
borner; et ce qui dtruit le plus srement l'amour, la possession ne
faisait pour eux que donner un nouveau prix  chacun de leurs charmes.

17. Oh! que cela est beau, que cela est rare! mais ils ressentaient
cet amour, dans lequel l'esprit aime  se perdre quand le vieux
monde devient insupportable, quand on ne voit plus qu'avec dgot ses
tumultes et ses spectacles; des intrigues, des aventures monotones,
de misrables tendresses, des mariages et des enlvemens,  la faveur
desquels l'hymen allume ses torches pour une prostitue de plus, et
pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle femme soit une catin.

18. Paroles grossires; vrit dure, vrit que l'on connat de reste.
N'en parlons plus.--Qui donc avait ainsi dlivr de tous soins ce
couple charmant et fidle, qui jamais n'avait accus la lenteur d'une
seule heure? C'tait cette sensibilit dont tout le monde a eu la
conscience, et qui chez les autres prit faute d'aliment, tandis qu'en
eux elle tait inhrente; sensibilit que nous appelons romanesque, et
que, tout en regardant comme ridicule, nous ne cessons pas d'envier.

19. Dans les autres, c'est un tat factice, un rve lthargique
produit par un excs de lecture et de jeunesse; mais en eux c'tait la
consquence de leur naturel ou de leur destine. Jamais roman n'avait
mu leurs jeunes coeurs: Haide n'tait rien moins que savante, et
Juan tait un enfant de bonne et pieuse cole. Ils n'avaient donc pas
meilleure grce  s'aimer que les colombes et les fauvettes.

20. Ils se plaisaient  voir le coucher du soleil; heure douce  tous
les yeux, mais surtout aux leurs. C'tait  elle qu'ils devaient ce
qu'ils taient; le crpuscule les avait vus le premier enchans des
liens de l'amour, et c'tait  la faveur des mmes nuances clestes
que la passion tait descendue dans leur coeur, et qu'ils s'taient
mutuellement offert le bonheur pour unique douaire: toujours enchants
l'un de l'autre, tout ce qui rappelait le pass leur semblait aussi
agrable que la pense prsente.

21. Je ne sais, mais  cette dernire soire, et tout en suivant les
fugitives lueurs du jour, un saisissement subit les prit, et glissa
froidement sur leurs doux souvenirs, comme une brise de vent sur les
cordes d'une harpe, ou sur la flamme qui gronde et se disperse  et
l: l'espce de pressentiment qui parcourut leur corps arracha de la
poitrine de Juan un douloureux soupir, et des beaux yeux d'Haide une
larme nouvelle et involontaire.

22. Ces prophtes noirs et radieux semblaient se dilater, et suivre
tristement le soleil lointain comme si le globe tincelant dt
disparatre avec le dernier de ses beaux jours. Juan la regardait
comme pour dcouvrir, dans ses traits, sa propre destine.--Il
prouvait de la tristesse sans en concevoir la cause, et il et voulu
trouver en elle l'excuse d'un sentiment draisonnable, ou du moins
inconnu.

23. Elle se tourna vers lui; elle sourit, mais de cette manire qui
ne fait pas sourire les autres, puis elle se dtourna. Quel que ft
le sentiment qui l'agitait, il parut fugitif, et sa prudence ou
son orgueil l'eurent bientt domin. Quand Juan, de son ct, lui
rappela,--peut-tre en riant,--ce qu'ils venaient tous deux de
penser. S'il en tait jamais ainsi, reprit-elle,--mais cela est
impossible,--ou du moins je ne vivrai pas pour en tre tmoin.

24. Juan voulut ajouter quelque chose; mais en pressant de ses lvres
les siennes, elle le rduisit au silence et parvint mme  exhaler,
dans un brlant baiser, le souvenir d'un aussi funeste prsage. Il est
sr qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen; il en est pourtant
qui prfrent, en cas semblable, le jus de la treille.--Ils n'ont pas
tort non plus; j'ai tt de l'un et de l'autre: reste aux parieurs 
choisir entre le mal  la tte ou le mal au coeur.

25. Car, dcidez-vous ou pour la femme ou pour le vin, vous en aurez
galement  souffrir, et sur vos plaisirs sera toujours leve la taxe
de quelque maladie; mais ce qu'il vaudrait mieux employer, je le sais
vraiment  peine, et s'il me fallait porter une voix dcisive, je
connais tant de bonnes raisons en faveur de tous deux, que je finirais
sans doute par dclarer qu'il faudrait plutt choisir l'un et l'autre
que de s'abstenir de tous les deux.

26. Juan et Haide se regardaient; leurs yeux taient mouills par
l'effet de cette inexprimable tendresse dans laquelle se confondent
tous les sentimens, ceux d'ami, de fils, de frre, d'amant; ce que
peuvent en un mot prouver et rvler de plus vif deux coeurs purs,
presss l'un contre l'autre, aimant beaucoup trop et ne pouvant aimer
moins; sanctifiant le doux excs auquel ils se livraient par le dsir
et la facult de se rendre mutuellement heureux.

27. Ah! pourquoi ne moururent-ils pas alors dans les bras l'un de
l'autre?--Ils avaient trop long-tems vcu si une heure devait sonner
qui leur ordonnt de respirer sparment. Ils n'avaient plus 
attendre des annes que des maux ou des outrages; le monde n'tait pas
leur sphre; et son art ne pouvait sduire des cratures passionnes
comme une ode de Sapho. L'amour tait n avec eux, dans eux; il leur
tait inhrent, il tait toute leur ame, et non pas seulement un de
leurs sens.

28. Ils auraient d vivre cachs dans les bois, et invisibles comme le
rossignol lorsqu'il chante; mais ils taient incapables de se perdre
dans ces paisses solitudes appeles la socit, o se tiennent runis
tous les vices et toutes les haines. Toutes les cratures nes libres
chrissent la solitude; les oiseaux au chant le plus mlodieux se
nichent avec une compagne dans des lieux carts; l'aigle s'lve seul
dans les airs; mais les mouettes et les corbeaux fondent en troupe sur
la mme charogne,  la manire des hommes.

29. En ce moment Haide et Juan penchrent leurs joues l'un sur
l'autre, et dans cette charmante position commencrent leur sieste.
Mais leur sommeil ne fut pas profond, Juan sentait de tems en tems une
motion soudaine, et une espce de frisson parcourait son corps. Pour
Haide, ses douces lvres murmuraient une mlodie sans suite, et les
pures couleurs de ses joues, vivement agites, ressemblaient  une
feuille de rose devenue le jouet de l'air;

30. Ou bien au ruisseau limpide situ dans un profond ravin des Alpes,
lorsque le vent vient l'agiter: tel tait l'effet d'un songe, ce
mystrieux usurpateur de l'entendement,--qui nous force  obir  la
volont indpendante de notre ame. Singulire espce d'existence (car
cela est encore exister), de sentir quoique priv de sens, et de voir
bien que les yeux ferms.

31. Elle rvait qu'tant seule sur le bord de la mer, on l'avait
enchane  un roc; elle ne savait comment, mais elle ne pouvait se
remuer. Cependant les flots grondaient, chaque vague bouillonnait
en fureur, et venait la menacer. Elle croyait dj les sentir sur
sa lvre suprieure quand elle tressaillit pour respirer; l'instant
d'aprs les flots cumrent sur sa tte, chacun d'eux vint se briser
au-dessus d'elle, et pourtant elle ne pouvait mourir[117].

[Note 117: Il y a quelque chose de semblable dans le _Richard III_
de Shakspeare. L'infortun Clarence raconte un rve, pendant lequel il
se croyait tomb dans la mer.

O Seigneur! je me souviens encore de la peine qu'on prouve en se
noyant! Quel bruit pouvantable faisait l'eau dans mes oreilles!.....
Long-tems je luttai pour abandonner ma dpouille mortelle, mais les
flots jaloux retenaient encore mon ame, et l'empchaient de se frayer
une route  travers les vastes airs, etc.]

32. Alors,--elle fut dlivre: elle erra  et l, les pieds
ensanglants, au travers de lattes aigus; elle chancelait  chaque
pas: quelquefois elle roulait sur un linceul; puis, l'instant d'aprs,
elle se sentait force de le poursuivre malgr son effroi; il tait
blanc et peu distinct; il ne s'arrtait pas assez pour que l'oeil
pt le considrer, ou la main le toucher; elle regardait, courait
et tendait les bras sans cesse, mais il lui chappait ds qu'elle
croyait l'avoir saisi.

33. Le songe a chang: elle est dans une caverne creuse entre des
colonnes de marbre glac; dans les salles battues des eaux est grave
la main des sicles; les vagues peuvent y pntrer, les veaux marins
s'y cacher et y sjourner. Haide sent alors l'eau tomber de ses
cheveux, la prunelle de ses yeux noirs est abme dans les larmes; et,
 mesure que ces gouttes se forment, les rochers les attirent  eux,
et elle croit les voir aussitt se geler contre le marbre.

34. Inond, froid et sans vie, ple comme l'cume qui recouvrait son
front mort, et qu'elle essayait en vain de faire disparatre (combien
de tels soins lui taient doux jadis! combien alors ils lui semblaient
amers!), Juan tait tendu  ses pieds; rien ne pouvait rendre les
battemens  son coeur navr; un chant funraire sortant du milieu des
vagues pntrait dans les oreilles d'Haide, comme la voix sinistre
d'une sirne. Ce songe de quelques instans lui parut une vie trop
longue.

35. En regardant le mort avec plus d'attention, elle remarqua que
sa figure s'tait ride et altre d'une manire singulire, qu'elle
avait de la ressemblance avec celle de son pre; enfin que chaque
trait prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro;--elle
retrouvait son maintien svre, et toutes ses formes grecques; elle
tressaillit, elle s'veille: oh! quelle vue! puissances du ciel,
quel noir sourcil rencontre les siens! c'est,--c'est celui de son
pre,--attach sur son amant et sur elle!

36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba avec un second;
l'aspect de son pre la remplissait de joie et de tristesse, de
crainte et d'esprance: lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des
mers, peut-tre n'tait-il sorti de la mort que pour arracher la vie
 celui qu'elle chrissait tant! Haide aussi avait beaucoup aim son
pre; que ce moment dut tre terrible!--J'en ai vu de pareils,--mais
gardons-nous de nous y arrter.

37. Au cri d'effroi d'Haide, Juan se rveille, retient son amante
dans sa chute, et aussitt dtache son sabre de la muraille, impatient
de tirer vengeance de celui qui causait tout ce trouble. Lambro, qui
jusqu'alors avait nglig de parler, sourit ddaigneusement et dit: 
mon premier signal, mille cimeterres sont prts  se montrer. Laisse,
jeune homme, laisse-l ta vaine pe.

38. En mme tems, Haide se jeta sur lui: Juan, c'est,--c'est
Lambro,--mon pre! tombe avec moi  ses genoux,--il nous
pardonnera;--oui,--oui le doit. Oh! le plus aim des pres,--tu vois
mon agonie de plaisir et de peine.--Faut-il, quand je baise avec
transport le bas de ton manteau, que l'inquitude vienne empoisonner
ma joie filiale? Fais tout ce que tu voudras de moi, mais grce, grce
pour lui!

39. Calme dans ses regards et calme dans sa voix, indices peu srs de
la tranquillit de son ame, l'altier vieillard demeurait impntrable:
il la regarda, mais il ne rpondit pas un mot; puis il se tourna vers
Juan: le sang montait et disparaissait sur les joues de celui-ci;
dtermin  mourir, il conservait toujours son arme, et brlait de
s'lancer sur le premier ennemi que le signal de Lambro appellerait.

40. Jeune homme, ton pe! lui dit une seconde fois Lambro.
Juan rpliqua: Jamais, tant que ce bras sera libre. Le visage du
vieillard plit, mais non de crainte, et tirant un pistolet de sa
ceinture: Que ton sang, dit-il, retombe donc sur ta tte! Il regarda
la pierre avec attention, comme pour s'assurer qu'elle tait en bon
tat;--car il en avait dernirement lch le coup;--et il se mit
ensuite  l'armer tranquillement.

41. Le son aigu du pistolet que l'on arme est trange pour nos
oreilles, quand notre poitrine doit tre vise l'instant d'aprs, 
vingt pas d'intervalle ou environ. C'est, je pense, une distance fort
convenable et assez grande, quand c'est un ancien camarade que vous
avez  tuer: mais, aprs que l'on vous a tir une ou deux fois,
l'oreille devient plus irlandaise[118] et moins susceptible.

[Note 118: On sait que les Irlandais sont les Botiens ou les
Prigourdins de la Grande-Bretagne.]

42. Lambro visa:--un instant de plus terminait ce chant et la vie de
Don Juan, quand Haide, le regard aussi fier que celui de son pre,
se jeta entre eux deux: C'est moi! s'cria-t-elle, que la mort doit
frapper.--Je suis la coupable; il a t jet sur ce rivage,--mais il
ne l'a pas cherch.--J'ai donn ma foi, je l'aime.--Je veux mourir
avec lui. Je connais votre naturel inflexible,--connaissez celui de
votre fille.

43. L'instant d'auparavant elle fondait en larmes, elle tait toute
prire, toute enfance; maintenant elle ose seule dfier toutes les
humaines terreurs.--Ple, froide et immobile comme une statue, elle
demande le dernier coup: sa taille tait au-dessus de celle de ses
compagnes et de son sexe, elle se grandit encore, comme pour offrir un
but plus assur. Son oeil fixe est arrt sur le visage de son pre,
mais elle ne songe pas  retenir sa main.

44. Les yeux de Lambro taient en mme tems fixs sur elle,--et l'on
ne peut dire combien leurs regards taient les mmes; sauvages avec
srnit, la flamme qui tincelait dans leurs grands yeux noirs tait
 peu prs de la mme nature; car elle aussi et brl de se venger
si elle avait t outrage,--et bien que dompte, c'tait encore une
lionne. Le sang paternel bouillonnait en elle  la vue de son pre et
tmoignait assez qu'il avait la mme origine.

45. Je dis qu'ils se ressemblaient, avec la seule diffrence que
devaient mettre dans leurs traits un autre ge et un autre sexe.
Jusque dans la dlicatesse de leurs mains, on trouvait ces rapports,
indices certains d'un sang non vici. Maintenant, qu'on se reprsente
leur animosit et leur immobile fureur, quand ils devraient n'prouver
que des sensations douces, et ne verser que des larmes de plaisir; et
l'on jugera de l'effet des passions dans leur violence.

46. Le pre se retint un instant, baissa son arme, puis la releva.
Pourtant il s'arrtait encore, et regardant sa fille, comme pour
pntrer dans sa pense: Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai voulu
perdre cet tranger. Ce n'est pas moi qui ai mnag cette scne de
dsolation. Il en est peu qui souffriraient un pareil outrage ou qui
se retiendraient de tuer; mais je ferai mon devoir. Quant  la manire
dont tu as rempli le tien, le prsent m'est une preuve suffisante du
pass.

47. Qu'il pose son arme, ou, par la tte de mon pre, la sienne va
rouler comme une balle devant toi. En parlant ainsi, il pressa dans
ses lvres un sifflet; un autre y rpondit, et plus de vingt hommes,
arms de la botte au turban, fondent en dsordre dans l'appartement,
bien placs l'un derrire l'autre. L'ordre de Lambro fut: Arrtez ou
tuez ce Franc.

48. Par l'effet d'un mouvement subit il s'empare de sa fille; et
tandis qu'il comprime dans ses bras tous ses mouvemens, la troupe
se place entre elle et Juan: vainement elle se dbat avec son
pre,--l'treinte de celui-ci est comme celle d'un serpent. Cependant
la file de pirates se jettent sur leur proie avec la rapidit d'un
aspic furieux, except pourtant le premier qui tait tomb avec une
paule  demi spare du tronc.

49. Le second eut le visage entr'ouvert; mais le troisime, vtran
froid et prudent, para les coups de sabre avec son coutelas, et porta
les siens avec tant de justesse, qu'en un clin-d'oeil son homme fut
tendu sans dfense  ses pieds, aprs avoir reu deux entailles de
sabre qui faisaient couler de son corps deux ruisseaux de sang rouge
et pais.--L'un jaillissait du bras, et l'autre de la tte.

50. Ils l'enchanrent  l'endroit o il tomba, puis ils le portrent
hors de l'appartement. D'un signe le vieux Lambro leur ordonna de le
traner au rivage, o plusieurs vaisseaux attendaient neuf heures pour
s'loigner. Ils le placrent dans une barque, et gagnrent  coups de
rames une ligne de galiotes. Ils le dposrent  bord de l'une d'elles
et sous les coutilles, en le recommandant strictement aux gardiens.

51. Le monde est plein d'tranges vicissitudes, et celle-ci,
avouons-le, tait singulirement disgracieuse. Justement quand il le
voulait le moins, un homme riche, jeune, bien fait, et dou de tous
les avantages de ce monde, est embarqu, bless, enchan, sans
pouvoir faire un mouvement; et tout cela parce qu'une dame[119] est
tombe amoureuse de lui.

[Note 119: Julia.]

52. Mais abandonnons-le ici, je vais devenir pathtique, et dj je
me sens attendri par la nymphe chinoise des larmes, le th vert.
Cassandre avait des inspirations moins infaillibles que les miennes;
ds que mes pures libations ont excd le nombre trois, je sens mon
coeur devenir compatissant au point de me forcer  recourir au bou
noir[120]. Il est triste que le vin soit si chauffant, car le th et
le caf nous donnent des ides beaucoup trop srieuses.

[Note 120: Th de couleur noire.]

53. Except cependant quand on les mlange avec toi, Cognac, douce
Naade des rives Phlgtontiques! Hlas! pourquoi faut-il que tu
attaques le foie, et que, semblable aux autres nymphes, tu sois
funeste  tes adorateurs? J'aurais bien recours au punch lger, mais
quand je prends le soir une rasade de _rack_[121], je suis sr de me
rveiller le lendemain avec la torture[122].

[Note 121: Espce de rum.]

[Note 122: Dans le texte: Quand je prends du _rack_, je suis sr
de me rveiller avec son synonyme. _Rack_ signifie _liqueur forte_ et
_torture_.]

54. Pour le prsent, je laisse Don Juan sauv,--le pauvre garon
n'est pas fort bien portant, il a reu plusieurs blessures, mais ses
souffrances corporelles pouvaient-elles se comparer  la moiti de
celles que le coeur de son Haide prouvait! Elle n'tait pas de
celles qui pleurent, crient, se dsesprent, et s'emportent une fois
qu'elles ne redoutent plus ceux qui les entouraient. Sa mre tait une
Moresque, ne  Fey, o tout est den ou solitude affreuse.

55. L, le vaste olivier fait pleuvoir sa moisson parfume dans des
bassins de marbre; la graine, la fleur et le fruit jonchent en mme
tems la terre, jusqu' ce que la terre les recouvre. Mais l aussi
croissent une multitude d'arbres vnneux; les nuits retentissent
du rugissement des lions, et de longs dserts brlent le pied des
chameaux ou engouffrent, en s'entr'ouvrant, d'infortunes caravanes.
Tel est le sol de ces climats, et tel aussi y est le coeur de l'homme.

56. L'Afrique est la fille du Soleil. L'humain et la terrestre argile
y sont galement embrass; brl ds l'enfance et dou d'une force
surprenante pour le bien ou pour le mal, le sang moresque est soumis 
l'influence du ciel, et produit des fruits semblables  ceux du sol
de la patrie. Beaut, amour, tel avait t le douaire de la mre
d'Haide; mais ses grands yeux noirs reclaient les passions les plus
profondes; seulement elles y sommeillaient comme un lion aux bords
d'une fontaine.

57. Tempre par de plus doux rayons, et semblable  ces nuages que
l't nous prsente argents, paisibles et gracieux jusqu' l'instant
o, chargs de foudres, ils jettent l'pouvante sur la terre et les
temptes dans les airs, Haide avait toujours t jusqu'alors douce et
paisible; mais  peine agite par la passion et le dsespoir, le feu
s'lana de ses veines humides, tel que le Simoon, quand il se lve
sur la plaine brlante[123].

[Note 123: Le vent du dsert, fatal  toutes les cratures
vivantes, et auquel les potes orientaux font de frquentes
allusions.]

58. Son dernier regard tait tomb sur la blessure de Don Juan, sur sa
dfaite et sur sa chute. Le sang de son unique ami ruisselait sur les
carreaux qu'il traversait nagure avec tant de grce et de beaut. Un
instant lui suffit pour tout voir et sentir, un seul,--sa rsistance
se termina par un gmissement convulsif. Semblable au cdre dracin,
elle tomba sur le bras de son pre, qui jusqu'alors avait eu peine 
dompter sa rsistance.

59. Une veine s'tait rompue dans son sein[124]; les pures couleurs
de ses lvres charmantes taient dj voiles par un sang noir qui
jaillissait de son gosier: sa tte penche ressemblait au lis que
la pluie a surcharg. Ses femmes, appeles aussitt, portrent
en sanglotant leur jeune matresse sur sa couche; mais en vain
eurent-elles recours  leurs herbes et  leurs cordiaux, Haide
dfiait tous leurs procds, comme s'il n'avait pas t donn  un
seul d'entre eux de retenir sa vie ou d'loigner sa mort.

[Note 124: Cet effet de la lutte violente de diffrentes passions
n'est pas trs-rare. Le doge Francis Foscari ayant t dpos en 1457,
et entendant les cloches de Saint-Marc annoncer l'lection de son
successeur, mourut subitement d'une hmorragie cause par une veine
qui se rompit dans sa poitrine (voyez _Sismondi_ et _Daru_, tom. I et
II)  l'ge de quatre-vingts ans[A]; quand personne n'et pens que
ce vieillard avait encore tant de sang[B]. Je n'avais pas seize ans
lorsque je fus tmoin d'un effet aussi triste du mlange des passions
dans le coeur d'une jeune personne, qui pourtant ne mourut pas alors
des suites de cet accident, mais fut victime de son retour, quelques
annes aprs,  la suite d'une vive motion.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

[Note A: Sismondi dit mme _quatre-vingt-quatre_. (_Biog.
univers._)]

[Note B: Shakspeare (_Macbeth_, acte V, scne Ire).]

60. Elle resta plusieurs jours, sans changer, dans cet tat: quoique
glacs, ses traits n'avaient rien de livide, et ses lvres ne
perdaient pas leur coloris; son pouls tait arrt, mais la mort ne
paraissait pas; nulle hideuse marque ne proclamait sa victoire, et la
corruption ne venait pas ravir l'espoir  ceux qui l'entouraient: la
vue de sa charmante figure rvlait mme de nouvelles penses de vie;
je ne sais quel souffle immatriel l'enveloppait, mais on sentait que
toute sa dpouille ne devait pas tre la proie de la terre.

61. On y retrouvait la passion dominante de son coeur, telle que
l'exprime le marbre quand il est parfaitement travaill; immobile et
permanente comme l'image de la belle, mais toujours belle Vnus,
celle des souffrances ternellement runies du Laocoon, ou celle de
l'ternelle agonie du gladiateur. L'nergie avec laquelle ces marbres
expriment la vie est toute leur beaut; mais ils ne semblent pourtant
pas vivre, puisqu'ils sont toujours les mmes.

62.  la fin elle s'veilla, non pas comme d'un sommeil, mais plutt
comme de la mort: la vie lui semblait une chose toute nouvelle, une
sensation trange qu'elle prouvait de force. Tout ce qui s'offrait 
ses regards ne frappait pas sa mmoire; un certain malaise oppressait
son coeur, mais le premier retour de ses battemens lui causa une vive
douleur, sans qu'elle s'en rappelt l'origine, car les furies qui la
possdaient avaient aussi fait une pause.

63. D'un oeil vague, elle regarda plusieurs figures et plusieurs
objets, sans rien reconnatre; elle vit veiller autour d'elle, sans
en demander la raison; elle ne compta pas le nombre de ceux qui
entouraient son oreiller. Elle n'tait pas devenue muette, bien
qu'elle ne parlt pas, nul soupir ne vint soulager ses penses;
vainement celles qui la servaient gardrent un long silence, ou
parlrent avec mystre; le souffle de sa respiration put seul indiquer
qu'elle avait quitt le tombeau.

64. Ses femmes lui offraient leurs soins, elle ne les remarquait pas:
son pre veilla prs de son chevet, elle dtourna les yeux, elle ne
reconnut personne, ni les lieux qui auparavant lui avaient t chers
ou agrables. On la transporta de salle en salle: elle s'y arrtait
sans rsistance, elle avait tout oubli; et pourtant ces yeux, que
l'on voulait croire ferms  toutes les anciennes penses, semblaient
pleins de funestes rsolutions.

65.  la fin, une esclave pronona le mot de harpe; le harpiste vint
et accorda son instrument. Ds les premires notes irrgulires et
rapides, Haide fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta bientt
vers la muraille, comme pour distraire sa pense d'un souvenir
dsolant. L'artiste commena une chanson lente et plaintive, compose
avant les tems de tyrannie, par quelque insulaire des anciens jours.

66. Aussitt les doigts maigres et dfaits de l'infortune marquent
sur la muraille la mesure de ce vieil air. Il changea de ton et se mit
 chanter l'Amour. Ce nom cruel met en mouvement tous ses souvenirs;
sur elle vient planer un instant le songe de ce qu'elle fut et de ce
qu'elle est aujourd'hui, si l'on peut appeler existence une telle
vie. Deux ruisseaux de larmes s'chappent de ses paupires oppresses,
semblables aux nuages rassembls sur les monts quand ils se rsolvent
en pluie.

67. Vaine consolation, inutile soulagement.--Ces penses, trop
rapidement souleves, troublrent sa tte; la folie s'empara d'elle,
elle se leva comme si jamais on ne l'et cru malade, et se jeta sur
tous ceux qui s'offrirent  elle comme sur un ennemi. Mais personne
ne l'entendit parler ou pousser des cris, quand elle atteignit le
paroxisme de son accs. Sa frnsie ddaignait d'extravaguer, mme
quand on en vint  la frapper dans l'espoir de la sauver.

68. Par momens encore elle montrait une lueur d'entendement. Bien
qu'elle jett de longs regards sur chaque objet, sans pouvoir s'en
rappeler aucun, rien ne put lui faire regarder la figure de son pre;
elle repoussait toute nourriture et tout habillement; tous les moyens
de vaincre sa rpugnance sur ces deux points furent inutiles; le
changement de place, le tems propice, les soins ou les remdes, rien
ne put rendre le sommeil  ses sens;--il semblait avoir pour jamais
perdu tout empire sur elle.

69. Elle languit ainsi douze jours et douze nuits. Au bout de ce
tems, sans gmissement, un soupir ou un regard qui pt indiquer les
dernires angoisses, l'esprit s'chappa de son enveloppe. Ceux qui
veillaient tout auprs d'elle, ne purent s'en apercevoir qu'au moment
o le voile sombre et pais qui couvrait son gracieux visage s'tendit
jusque sur ses yeux--ses beaux, ses noirs yeux!--possder tant
d'clat, hlas! et se fltrir!

70. Elle mourut mais non pas seule; car elle portait dans son sein un
second principe de vie: cet enfant du crime aurait pu natre innocent
et plein de charmes; mais il termina sa fragile existence sans voir le
jour; et, avant de natre, il entra dans le tombeau qui se ferma dans
le mme instant sur la fleur et sur le bouton: vainement la rose du
ciel descendit sur cette tige fltrie et sur ce dplorable fruit de
l'amour.

71. C'est ainsi qu'elle vcut, qu'elle mourut. La honte ou le chagrin
ne s'arrteront plus sur elle. Elle n'tait pas faite pour traner
 travers les annes ou les mois ce fardeau pnible que portent les
coeurs froids jusqu' ce que la vieillesse les rappelle sous la
terre; elle eut des jours et des plaisirs courts, mais ils furent
dlicieux,--tels, qu'ils n'auraient pu se prolonger pour elle
davantage. Maintenant elle dort en paix sur le rivage de la mer, o
elle aimait tant  venir.

72. Et maintenant cette le est dserte et strile, ses difices sont
dtruits, et ses habitans passs. Il n'y reste que la tombe d'Haide
et celle de son pre; mais rien n'indique qu'un seul corps mortel y
soit dpos. Tous n'y dcouvririez pas l'endroit o dorment des formes
aussi belles, nulle pierre ne les recouvre, nulle langue ne rappelle
leur souvenir; et la beaut de la fille des Cyclades n'a trouv
d'autre chant funraire que celui de la mer furieuse.

73. Mais plus d'une jeune Grecque accompagne encore son nom d'un
mlancolique chant d'amour; et plus d'un insulaire abrge la longueur
des nuits en racontant l'histoire de son pre. La valeur tait
son partage; la beaut, fut celui de sa fille;--si elle aima sans
rflchir, elle paya de sa vie une telle faute;--ainsi reoit toujours
un chtiment quiconque s'gare de mme: nul ne doit esprer de fuir le
danger, et tt ou tard l'amour lui-mme devient son propre vengeur.

74. Mais changeons de sujet, ce feuillet est trop triste, je le laisse
sur les tablettes de l'imprimeur. Je n'aime pas  peindre des
fous dans la crainte de paratre avoir voulu me retracer
moi-mme.--D'ailleurs je n'ai plus rien  dire sur ce point, et comme
ma muse est un lutin capricieux, nous allons retrouver et accompagner
Juan, que nous avons laiss  demi mort quelques stances plus haut.

75. Bless et charg de fers, _cas_, _cribl_, _confin_, quelques
jours se passrent avant qu'il pt rappeler le pass  son esprit, et
quand il reprit ses sens il se vit en pleine mer, faisant six noeuds
par heure avec le vent en proue. Les rivages d'Ilion parurent devant
lui:--dans un autre tems il et t ravi de les voir, mais alors il se
souciait fort peu du cap Sige.

76. L, sur une verte colline, garnie de cabanes et flanque d'un ct
par l'Hellespont, de l'autre par la mer, le brave des braves, Achille
est enseveli,  ce qu'on rapporte (Bryant dit le contraire[125]),
et plus loin sur la pente, encore grand et pyramidal, on remarque le
_tumulus_--de qui? le ciel le sait; peut-tre de Patrocle, d'Ajax ou
de Protsilas, tous hros qui, s'ils taient encore en vie, n'auraient
rien de plus  coeur que de nous arracher la ntre.

[Note 125: Voyez _Dissertation sur la guerre de Troie_, montrant
que cette expdition n'a jamais t entreprise, et que cette prtendue
ville n'a jamais exist, par Jacques Bryant. _Londres_, 1796.]

77. De hauts tertres sans marbre et sans inscriptions, de vastes
plaines incultes et bordes de montagnes;  quelque distance le mont
Ida toujours le mme, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien
lui), voil tout ce qui subsiste. La situation semble pourtant
encore destine  des faits glorieux.--Cent mille hommes pourraient y
combattre aisment; mais aux lieux o l'on demande les murs d'Ilion,
on voit brouter les brebis et se traner les tortues.

78. J'ai trouv l des troupeaux de chevaux non gards;  et l
quelques petits hameaux dont les noms sont nouveaux et rudes; quelques
bergers (peu semblables  Paris) s'arrtant un instant  considrer
les jeunes Europens que leurs souvenirs classiques conduisent sur le
rivage, un Turc enfin, plein de vnration pour sa religion, ayant un
chapelet  la main et une pipe  la bouche;--mais le diable si j'y ai
vu un seul Phrygien.

79. Ici, l'on permit  don Juan de sortir de son troite prison; il
sentit qu'il tait esclave, priv de tout secours, et en prsence
d'une mer ombrage de tems en tems par la tombe des hros. Encore
affaibli par la perte de son sang, il put  peine faire entendre
quelques courtes questions, et les rponses qu'il obtint furent loin
de lui donner une explication satisfaisante de son tat prsent et
pass.

80. Il remarqua quelques compagnons de captivit, qui semblaient tre,
et qui effectivement taient des Italiens. Il apprit du moins par eux
leur destine, qui tait fort singulire. Ils formaient une troupe
engage pour la Sicile,--tous chanteurs, fort capables de remplir
leurs rles: ayant mis  la voile de Livourne, ils ne furent pas
attaqus par le pirate, mais rellement vendus  bon march par
l'_Impresario_[126].

[Note 126: Nom du directeur ou entrepreneur de thtre, en
Italie.--Cela est un fait. Il y a quelques annes, une troupe
d'acteurs fut engage pour un thtre tranger, par un certain
personnage qui les embarqua dans un port d'Italie, les conduisit
 Alger, et l les vendit tous. Par l'effet d'un hasard singulier,
j'entendis chanter  Venise, en 1817, et dans l'opra de Rossini,
l'_Italiana in Algieri_, l'une des femmes de cette compagnie, revenue
de captivit.

  (_Note de Byron_.)
]

81. Ce fut l'un d'entre eux, le bouffon de la troupe qui apprit 
Juan cette curieuse aventure. Car bien que destin au march turc, il
conservait son caractre,--ou du moins son masque; c'tait un petit
homme d'un extrieur fort rsolu; supportant sa fortune avec un air
d'enjouement et de grce, et montrant beaucoup plus de rsignation que
la _prima donna_ et le _tnor_.

82. Voici comme en peu de mots il fit son tragique rcit: Notre
impresario machiavlique ayant fait un signal vis--vis certain
promontoire, appela  nous un brick tranger. _Corpo di Caio Mario!_
nous y fmes transports  bord avec prcipitation, sans un seul
_scudo de salario_; mais, pourvu que le Sultan aime le chant, nous ne
serons pas long-tems sans rtablir nos affaires.

83. La _prima donna_, quoique un peu vieille, et fatigue par une
vie dsordonne, a quelques bonnes notes; mais, quand la salle est peu
garnie, elle est sujette au rhume, et alors on entend avec plaisir la
femme du _tenor_, qui cependant n'a pas beaucoup de voix. Elle a fait
beaucoup de bruit  Bologna le carnaval dernier, en prenant le comte
_Csar Cicogna_  une vieille princesse romaine.

84. Nous avons aussi des danseuses; la _Nini_ qui a plus d'une corde
 son arc; la grosse rieuse de _Pelegrini_, qui eut bien sujet de se
louer du dernier carnaval: elle y rassembla plus de cinq cents bons
sequins; mais elle est si peu range qu'elle n'en a plus maintenant le
dernier Paul. Puis la _Grotesca_, c'est l une danseuse! Elle pourra
dire un jour ce qu'elle fait des ames (ou des corps) de tant d'hommes.

85. Quant aux _figuranti_, ils sont comme tous ceux de leur espce.
Par-ci, par-l, une jolie crature qui pourra frapper les regards;
les autres,  peine bons pour la foire. Il en est une grande et droite
comme un I qui pourtant avec son air sentimental pourra aller loin,
mais elle n'a pas de vigueur dans les jambes. Aprs tout, c'est
fcheux, avec une tte et une figure comme la sienne.

86. Quant aux hommes, ils sont tous assez mdiocres. Le _musico_
n'est qu'un vieux bassin fl; toutefois, il a un autre avantage qui
pourra lui ouvrir les portes du srail, et lui donner en ces lieux
un emploi lucratif; mais en tout cas il ne le devra pas  son chant.
Parmi tous ceux du _troisime sexe_ que le pape forme annuellement, on
aurait de la peine  runir trois voix parfaites[127].

[Note 127: Il est singulier que le pape et le sultan soient les
principaux patrons de cette branche de commerce,--les femmes tant
exclues de l'glise Saint-Pierre, en qualit de cantatrices, et
n'tant pas juges dignes de garder les avenues du harem.

  (_Note de Byron_.)
]

87. Celle du tenor est gte  force d'affectation, et dans les
cordes basses le boeuf ne sait plus que beugler. C'est dans le fait un
homme qui jamais n'apprit  chanter, un ignorant incapable de sentir
une note, un tems ou une mesure; mais il tait proche parent de la
_prima donna_, et celle-ci se chargea de garantir la richesse et la
flexibilit de sa voix; il fut donc reu, bien qu'en l'entendant on le
prendrait pour un ne tudiant du rcitatif.

88. Il ne serait pas convenable que je m'arrtasse sur mon propre
mrite; et--je vois, monsieur,--malgr votre jeunesse,--que vous
paraissez un voyageur auquel l'opra n'est rien moins qu'tranger;
vous avez entendu parler de Raucocanti?--C'est moi-mme. Le tems
pourra venir o vous m'entendrez vous-mme. Vous n'tiez pas l'anne
dernire  la foire de Lugo[128]; venez-y l'anne prochaine, on m'a
invit  y chanter.

[Note 128: Lucques.]

89. Mais j'oubliais notre baryton. C'est un joli garon, mais gonfl
d'amour-propre. Avec de gracieux gestes, la plus entire ignorance,
une voix dpourvue d'agrment et d'tendue, il est toujours mcontent
de son lot, quand il est  peine bon pour chanter des ballades au
coin des rues. Dans les rles d'amoureux, et pour mieux exprimer sa
passion, comme il ne saurait parler du coeur, il se contente de parler
des dents.

90. Ici, l'loquent rcit de Raucocanti fut interrompu par la bande
des pirates qui venaient,  l'heure indique, inviter tous les captifs
 rentrer dans leurs tristes cases. Chacun d'eux jeta un regard de
regret sur les vagues (les cieux brillans et azurs les couvraient
alors d'un double azur; elles bondissaient libres et heureuses, en
face du soleil), puis ils descendirent, un  un, sous les coutilles.

91. Le lendemain, ils furent informs--que pour mieux s'assurer d'eux
dans leurs cellules maritimes, et en attendant dans les Dardanelles le
firman de sa hautesse (le plus impratif des talismans souverains, et
celui qu'on doit esquiver avec le plus de soin quand on le peut),
ils seraient enchans et runis dame avec dame et homme  homme, et
qu'ils seraient de cette manire exposs sur le march aux esclaves de
Constantinople.

92. Il parat, quand cet arrangement fut termin, (long-tems on avait
contest et dbattu si l'on devait regarder le soprano comme un
mle, et on avait fini par l'enfermer avec les femmes en qualit
de surveillant), il parat, dis-je, qu'un homme et une femme se
trouvrent lis ensemble, et le hasard voulut que ce mle ft Juan,
qui,--situation critique  son ge, fut accoupl avec une bacchante au
rubicond visage.

93. Avec Raucocanti fut malheureusement enchan le tenor. Ils se
dtestaient tous deux d'une haine qu'on ne trouve gure qu'au thtre,
et chacun d'eux s'affligeait plus de son dplorable voisinage que
de sa destine. Une lutte violente s'leva; au lieu de se rsigner
 vivre ensemble, ils se mirent  tirer violemment des deux cts
opposs en jurant  qui mieux mieux:--_Arcades ambo, id est_: coquins
l'un et l'autre.

94. La compagne de Juan tait une Romagnole, mais qui avait t leve
dans la Marche de la vieille Ancone[129]. Elle avait (outre d'autres
importantes qualits d'une _bella donna_) des yeux aussi noirs et
aussi brlans qu'un charbon, et dont la vivacit pntrait jusqu'
l'ame. On voyait,  travers sa complexion de claire brunette, briller
un violent dsir de plaire,--le meilleur des douaires, surtout quand
il se prsente  la suite de l'autre.

[Note 129: Byron nomme vieille cette ville, parce qu'en effet
c'est une des plus anciennes d'Italie. Elle fut btie par les Grecs,
si l'on s'en rapporte  ce vers de Juvenal:

  _Ante domum Veneris quam_ Dorica _sustinet_ Ancon.
]

95. Mais tous ces avantages taient perdus auprs de Juan, car le
chagrin conservait sur ses sens une entire puissance; de beaux yeux
pouvaient s'arrter sur les siens, mais non pas les enflammer. Bien
qu'ils fussent enchanes de la sorte, et qu'il ft naturel  leurs
mains de se toucher, ni ses mains ni aucun autre de ses membres (et
elle en avait de ravissans) ne purent agiter son pouls ou mettre
en danger sa fidlit. Peut-tre faut-il en savoir un peu gr  ses
blessures rcentes.

96. Qu'importe? jamais, en pareil cas, on ne devrait trop s'enqurir:
les faits sont des faits. Or, nul chevalier ne pouvait tre plus
loyal, et nulle dame dsirer un amant plus fidle; nous n'en donnerons
qu'une ou deux preuves. On dit que personne ne tiendra de feu, mme
en pensant aux glaces du Caucase; je crois du moins que peu de gens
en seraient capables. Eh bien! voil pourtant Juan qui sort triomphant
d'une preuve au moins aussi difficile.

97. Ici je pourrais entreprendre une chaste description de ce qu'il
eut  souffrir, ayant moi-mme, et dans mon enfance, rsist 
semblable tentation; mais j'entends dire que plusieurs personnes
refusent de prendre mes deux premiers chants, parce qu'ils offrent
trop de vrit. Je me hterai donc de faire sortir Don Juan de son
vaisseau, car mon diteur me jure sur sa foi qu'il serait plus facile
 un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu' ces deux
chants de pntrer dans l'intrieur des familles.

98. Cela m'est fort indiffrent; j'aime singulirement  citer, et
partant je renvoie mes lecteurs aux chastes pages de Smollet, Prior,
Arioste ou Fielding, qui reprsentent des choses bien tranges pour
un sicle aussi pudibond que le ntre. Autrefois je mettais une grande
vivacit  plonger dans l'encre ma plume; j'aimais  soutenir une
lutte potique, et mme je me souviens d'un tems o tous ces caquets
auraient provoqu de ma part des remarques que je ddaigne aujourd'hui
d'crire.

99. Ma jeunesse aima les querelles comme les enfans aiment un tambour;
mais,  cette heure, je ne veux que rester en paix, laissant  la
populace littraire le plaisir de dcider si mes vers mourront
avant que la main droite qui les crivit ne soit dessche, ou s'ils
passeront avec le tems un bail de quelques centaines d'annes. En
tout cas, le gazon qui recouvrira ma tombe durera aussi long-tems, et
autour d'eux frmiront les vents de la nuit,  dfaut de mes vers.

100. La vie, pour les potes qui, nourrissons de la gloire, ont
franchi la distance des tems et des langages, ne semble que la plus
faible partie de l'existence. Quand un nom se prsente escort de
vingt sicles, c'est une boule de neige qui s'accrot de chaque flocon
voisin, et pourtant roule toujours la mme; elle peut mme devenir une
montagne; mais, aprs tout, c'est toujours de la neige froide.

101. Ainsi les grands noms ne sont que des noms, et l'amour de
la gloire une passion trompeuse qui dvore trop souvent ceux qui
voudraient sauver leur poussire de l'immense destruction. Cette
destruction creuse la spulture de tout ce qui existe, et elle ne
tolrera jusqu'au jour de l'avnement du juste--que le changement.
J'ai march sur la tombe d'Achille, et l j'ai entendu douter de
l'existence de Troie: le tems jettera les mmes doutes sur celle de
Rome.

102. Les gnrations de morts se chassent, et les tombes hritent des
tombes, jusqu' ce que le souvenir d'un sicle disparaisse, et soit
recouvert par le souvenir du sicle suivant. O sont les pitaphes que
lisaient nos pres;  peine quelques-unes ont-elles chapp  la nuit
spulcrale qui enveloppe des myriades d'hommes connus jadis, mais dont
la mort universelle n'a pas mme pargn les noms.

103. Je vais chaque aprs-midi rimailler  l'endroit o prit dans
sa gloire le jeune de Foix, ce hros enfant, qui vcut trop long-tems
pour les hommes, mais trop peu pour l'humaine vanit[130]. Un pilier
tronqu, sculpt avec assez d'art, mais que la ngligence laissera
bientt tomber, rappelle, sur l'une de ses faces, le carnage de
Ravenne; mais les ronces et les immondices viennent se presser autour
de sa base[131].

[Note 130: Gaston de Foix, duc de Nemours, et neveu de Louis XII.
On le surnommait _le Foudre de l'Italie_, et le gain de la bataille de
Ravenne venait de le rendre, suivant l'expression du chevalier Bayard,
_le plus honor prince du monde_, quand il reut le coup mortel, 
l'ge de vingt-trois ans.]

[Note 131: La colonne, monument de la bataille de Ravenne, est 
deux milles de la ville, du ct oppos de la rivire et sur la route
de Forli. L'tat actuel de la colonne est exactement dcrit dans le
texte.

  (_Note de Byron_.)
]

104. Je passe chaque jour  l'endroit o sont dposs les os de
Dante; sa cendre est protge par une petite coupole plus lgante que
majestueuse[132]; mais on respecte la tombe du pote, et non pas la
colonne du guerrier. Le tems doit venir o le trophe du hros et le
livre du barde, galement anantis, descendront o sont dposs les
chants et les exploits des hommes, avant la mort du fils de Ple ou
la naissance d'Homre[133].

[Note 132: Ce fut Bernardo Bembo qui leva  Dante, en 1483, le
monument dont parle ici Lord Byron, et qui fut restaur en 1692 par le
cardinal Domenico Maria Corsi, lgat de la Romagne.]

[Note 133: Ces dernires strophes, qui semblent avoir t faites
sur la tombe de Dante, rappellent ces beaux vers du prince de la
posie moderne.

  _Non  il mondan romore altro ch' un fiato
  Di vento, ch' or vien quinci ed or vien quindi,
  E muta nome perch muta lato.
  La vostra nominanza  color d' erba
  Che viene e va, e quei la discolora
  Per cui ell' esce della terra acerba_.

  (_Purgatorio_, canto XI.)

La rumeur mondaine n'est autre qu'un souffle de vent qui tantt vient
d'ici, tantt de l, et qui change de nom en changeant de direction.

Votre clbrit est couleur d'herbe qui vient et s'en va, et que fane
le rayon mme qui l'avait fait poindre de terre.]

105. Cette colonne fut cimente avec du sang humain, et maintenant
elle est salie avec les immondices des hommes, comme si le paysan
voulait tmoigner son grossier mpris pour un lieu qu'il se plat 
infecter. Ainsi tombe en ruines ce trophe; et tels sont les regrets
que devrait seule obtenir cette meute sanguinaire, dont le sauvage et
cruel instinct de gloire a fait connatre  la terre les souffrances
que Dante n'avait vues qu'en enfer.

106. Cependant il natra encore des potes. La gloire est une vapeur;
mais la pense humaine prend ses fumes pour du vritable encens, et
l'inquitude qui produisit dans le monde les premiers chants demandera
toujours ce qu'alors elle demandait. Comme les vagues viennent enfin
mourir sur le rivage, ainsi les passions, parvenues  leur dernier
degr de violence, se rsolvent en posie, car la posie n'est qu'une
passion, ou du moins _n'tait_, avant qu'elle devnt un objet de mode.

107. Si, dans le cours d'une vie  la fois agite et contemplative,
les hommes qui deviennent le foyer de toutes les passions acquirent
la triste et amre facult de retracer, comme dans une glace, toutes
leurs impressions et de les revtir des couleurs les plus vivantes,
peut-tre ferez-vous bien de leur imposer silence, mais vous y perdrez
(je pense) un fort joli pome.

108. O vous, indulgentes _azures_[134] du second sexe, qui faites la
fortune de tous les livres, et dont les regards annoncent les
nouveaux pomes, refuserez-vous toujours d'annexer  celui-ci
votre _imprimatur_?--Me faudra-t-il devenir la proie des obscurs
cuisiniers,--ces pillards de tous les naufrags du Parnasse? Hlas!
serais-je donc le seul de tous les potes vivans qui ne soit pas admis
 goter votre th d'Hippocrne.

[Note 134: Les _blues_, les dames beaux-esprits de Londres.]

109. Quoi! ne puis-je plus redevenir un lion[135], un pote de
bals, une plume courante, un aimable brle-papier, afin de mriter les
complimens de maints goujats, et de pouvoir dire en soupirant, comme
le sansonnet d'Yorik: Je ne puis sortir de l? Eh bien! je jure 
l'exemple du pote Wordy (toujours indign de n'tre lu de personne),
que le got est perdu, et que la gloire n'est qu'une loterie tire par
les dames aux jupons bleus d'une coterie.

[Note 135: Dans le grand monde anglais on appelle _lion_ celui qui
donne le ton et la mode  tous les _dandys_ de seconde classe.]

110. Oh! bleues profondes, obscures et charmantes, comme l'a dit
un de nos potes en parlant du ciel, et comme je le dis de vous, mes
doctes dames! on dit que vous avez les bas (Dieu sait pourquoi, et
j'en ai peu remarqu de cette couleur) bleus comme les jarretires
noues avec srnit[136]  la jambe gauche d'un patricien, quand il
embellit une rception nocturne, ou un lever du matin:

[Note 136: L'ordre de la jarretire donne aux chevaliers le droit
d'tre appels _Votre Srnit_.]

111. Cependant, il est parmi vous quelques cratures
sraphiques.--Mais les tems sont bien loigns o, potique adorateur,
je lisais dans vos yeux, tandis que vous lisiez mes stances; et--n'en
parlons plus, tout cela est pass. Je n'ai toutefois pas de rpugnance
pour les savantes personnes; quelquefois on rencontre en elles un
monde de vertus; j'en sais une de cette cole, la plus aimable, la
plus chaste, la meilleure des femmes, mais--elle est entirement
folle.

112. Humboldt, le premier des voyageurs, ou plutt le dernier,
a imagin, si les dernires relations sont exactes, un instrument
cleste (j'ai oubli le nom et la date prcise de cette dcouverte
sublime), au moyen duquel il promet de constater l'tat de
l'atmosphre, en mesurant la pesanteur de l'air[137]. O lady Daphn,
permettez-moi de vous mesurer.

[Note 137: _The_ blue, _l'air_. Ce mot joue avec le sobriquet
de _blues_ donn aux savantes. Le dernier vers semble exprimer une
saillie libertine qu'il est impossible de traduire.]

113. Mais  notre rcit; le vaisseau qui amenait des esclaves au
march de la capitale doit maintenant, suivant l'usage, avoir pos
l'ancre sous les murs du srail: la cargaison, ayant t trouve
saine et exempte de la peste, fut dpose sur le march, parmi des
Gorgiens, des Russes et des Circassiens, destins  servir des
projets et des dsirs diffrens.

114. Quelques-uns furent vendus cher. Une jeune et jolie Circassienne,
garantie vierge, fut cde  quinze cents dollars. Les plus fraches
nuances animaient sa beaut de toutes les couleurs clestes. Ce prix
effraya quelques enchrisseurs dsappoints, qui avaient mont jusqu'
onze cents; mais quand ils virent qu'on offrait davantage, ils se
retirrent tous en mme tems, persuads qu'elle tait destine au
sultan.

115. Douze ngresses de la Nubie furent portes  une somme qu'on et
 peine offerte dans les marchs d'Amrique; et cependant Wilberforce
vient d'y faire doubler le prix qu'on en donnait avant l'abolition de
la traite[138]. Je ne vois mme l-dedans rien de fort tonnant,
car le vice est toujours beaucoup plus prodigue qu'un souverain; les
vertus, la plus exalte d'entre elles, la charit elle-mme, sont
parcimonieuses:--le vice ne songe pas  pargner quand on lui offre
une raret.

[Note 138: C'est M. Wilberforce, membre du parlement britannique,
et l'un des hommes les plus clairs de notre sicle, sur la
proposition duquel la traite des noirs fut abolie en Angleterre.]

116. Mais quant  vous apprendre la destine de notre jeune troupe,
et comment les uns furent vendus aux pachas, les autres  des juifs;
comment ceux-ci furent obligs de se courber sous les fardeaux, tandis
que ceux-l furent appels  des commandemens, en qualit de rengats;
comment enfin la troupe abandonne des femmes, conservant l'espoir de
ne pas tomber entre les mains d'un trop vieux visir, tait value et
destine  faire une matresse, une quatrime femme ou une victime;

117. C'est ce que nous rservons pour le chant suivant. Nous devons
mme (attendu la longueur de celui-ci) abandonner ici notre hros
 son sort, quelque dfavorable qu'il puisse tre. Je sais que
les rptitions sont dtestables; mais il ne m'a pas t possible
d'imposer plus tt silence  ma muse. Je remets donc la continuation
de Don Juan,  ce que, dans Ossian, l'on nomme le cinquime
_duan_[139].

[Note 139: Les bardes cossais ou irlandais divisaient en _duans_
ces compositions potiques dans lesquelles la narration est souvent
interrompue par des pisodes et des apostrophes; tels sont les pomes
qui nous ont t donns sous le nom d'_Ossian_ par Macpherson.]




Chant Cinquime.


1. Quand les potes rotiques chantent leurs amours en vers coulans,
pleins de mollesse et de grces, quand ils arrangent leurs rimes comme
Vnus accouple ses colombes, ils s'inquitent peu du venin qu'ils
prparent; et cependant, plus ils obtiennent de succs, plus ils font
de mal, tmoin l'exemple d'Ovide: Ptrarque lui-mme, si on le juge
avec la rigueur convenable, Ptrarque est vraiment le corrupteur[140]
platonique de toute la postrit.

[Note 140: The _pimp_. L'nergie de ce mot rappelle les fonctions
principales du cardinal Dubois auprs de son srnissime lve.]

2. Je dnonce donc tous les livres d'amour,  l'exception de ceux
qui ne sont pas destins  sduire; qui, simples, francs et rapides,
n'offrent rien d'entranant, tirent de chaque exemple de drglement
une moralit, songent moins  plaire qu' instruire, et combattent
tour  tour toutes les passions. Aussi, pourvu que mon Pgase ne soit
pas mal ferr, on va, ds ce moment, reconnatre dans mon pome une
vritable cole des moeurs.

3. Les deux rivages contigus de l'Europe et de l'Asie parsems
de palais; le fleuve ocanique[141]  et l hriss d'un
soixante-quatorze[142], la coupole de Sophie avec ses rayons d'or,
les bois de cyprs, l'Olympe aux sommets levs et blanchis; les
douze les, et bien plus que je n'en saurais rver loin de pouvoir
le dcrire, tel est le fidle aspect qui ravit la ravissante Marie
Montague[143].

[Note 141: On a beaucoup critiqu cette expression d'Homre: elle
ne satisfait pas assez nos ides gigantesques de l'Ocan, mais elle
s'applique parfaitement  l'Hellespont, au Bosphore et  la mer ge,
qui sont entrecoups d'les.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

[Note 142: Un vaisseau de soixante-quatorze.]

[Note 143: Voyez la lettre de Lady Montague  la comtesse de
Bristol.]

4. J'ai une passion pour le nom de _Marie_[144]; il avait jadis pour
moi un son magique, et aujourd'hui il me transporte encore  demi
dans ces royaumes de ferie, o je croyais entrevoir ce qui ne devait
jamais arriver: tous mes sentimens ont chang; celui-ci fut le dernier
 varier, c'est un charme dont je ne suis pas encore parfaitement
dlivr. Mais--je deviens triste et je me refroidis en racontant une
histoire qui n'admet pas le pathtique.

[Note 144: La premire femme aime de Byron fut Marie Decff. Il
n'avait gure alors plus de huit ans. Voyez les _Mmoires de Byron_.]

5. Les vents bouleversaient le Pont-Euxin, et les vagues se brisaient,
en cumant, sur les Symplegades[145]. C'est un grand spectacle, quand
on le considre du tombeau du Gant[146] et tout  son aise, que celui
des mers se droulant entre le Bosphore, et venant frapper et baigner
les rives de l'Asie et de l'Europe. Jamais passager n'eut de nauses
sur une mer mieux garnie d'cueils que le Pont-Euxin.

[Note 145: Ou _les Cianes_. Ce sont des cueils situs  une
faible distance, les uns de la cte d'Europe, et les autres de celle
d'Asie, dans le Bosphore.]

[Note 146: Le tombeau du Gant est une lvation sur le rivage
adriatique du Bosphore, o l'on vient volontiers se divertir les jours
de fte. C'est comme Harrow et Highgate.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

6. C'tait l'un des premiers et tristes jours de la ple automne,
poque de l'anne o les nuits se ressemblent toutes, mais non pas
les jours. Alors les Parques achvent la trame des gens de mer, les
temptes menaantes soulvent les eaux, et le repentir des vieux
pchs s'empare de tous ceux qui voyagent sur le grand abme. Tous
promettent d'amender leur vie, mais c'est un voeu qu'ils ne tiennent
jamais: noys ils ne le peuvent, et sauvs ils ne le veulent.

7. Un assortiment d'esclaves tremblans, et diffrens de pays, d'ge et
de sexe, taient rangs dans le march, chacun  sa place,  ct du
marchand auquel il appartenait. Malheureuses cratures, leurs regards
taient pleins de douleur: tous,  l'exception des noirs, semblaient
dsesprs d'avoir t enlevs  leurs amis,  leur maison, 
la libert. Mais quant aux ngres, ils montraient plus de
philosophie;--sans doute parce qu'ils taient habitus  tre vendus,
comme les anguilles  tre corches.

8. Juan tait plein de jeunesse, et par consquent d'esprance et de
sant. Cependant, je suis forc de le dire, son regard tait un peu
obscurci, et de moment en moment on voyait une larme s'en chapper 
la drobe. Peut-tre son courage tait-il affaibli par la perte de
sang qu'il avait faite, mais en tout cas, celle de sa fortune, de
son amante, et des lieux ravissans qu'il avait abandonns pour tre
marchand avec des Tartares, tout cela aurait t capable d'branler
un stocien.

9. Nanmoins son maintien avait encore de la dignit. Ses traits et la
richesse de ses habits, sur lesquels on apercevait quelques restes de
dorures, attiraient sur lui tous les yeux, et indiquaient assez
qu'il tait n dans une classe non vulgaire. Puis il tait, malgr
sa pleur, d'une singulire beaut, et puis on calculait les chances
d'une ranon.

10. Semblable  une table de trictrac, la place tait couverte de
blancs et de noirs, rangs peut-tre avec un peu moins de symtrie,
mais de manire  frapper l'oeil des acheteurs. Les uns faisaient
tomber leur choix sur une peau de jais, les autres en prfraient une
ple; au milieu de ces nombreuses marchandises se rencontra par hasard
un homme de trente ans, gros, robuste, et dont les brillans yeux noirs
taient remplis de rsolution: il tait couch prs de Juan, attendant
que quelqu'un se dcidt  l'acqurir.

11. Il paraissait Anglais, c'est--dire il avait des paules carres,
un visage couperos, de bonnes dents et des cheveux boucls d'un brun
fonc. Soit l'effet des rflexions, des peines ou des tudes, les
soucis avaient lgrement grav leur empreinte sur son large front;
l'un de ses bras tait enferm dans une charpe rougie, et il
tmoignait un _sang-froid_ gal  celui du plus calme des spectateurs.

12. Mais voyant  son ct un vritable enfant, dont l'ame, bien
qu'alors accable sous un coup qui dsesprait les hommes faits, tait
videmment leve, il ne tarda pas  tmoigner pour le sort de son
jeune compagnon d'infortune une espce de compassion brusque; pour le
sien, il ne le regardait que comme un accident tout naturel.

13. Mon enfant,--dit-il, dans tout cet assemblage de Gorgiens,
Russes, Nubiens, et je ne sais quels autres misrables qui n'ont entre
eux d'autre diffrence que celle de la peau, et avec lesquels il faut
que nous soyons aujourd'hui confondus, je ne vois que vous et moi
qui valions quelque chose; il est donc convenable que nous fassions
connaissance: s'il tait possible de vous consoler, je l'essaierais
avec plaisir.--De quelle nation tes-vous, s'il vous plat?

14. Juan ayant rpondu: Espagnol.--Je savais bien, ajouta le
premier, que vous ne pouviez tre un Grec. Ces chiens serviles n'ont
pas le regard aussi fier: la fortune vous joue en ce moment un beau
tour; mais c'est ainsi que tt ou tard elle en use avec tous les
hommes; ne vous en attristez pas,--dans huit jours elle changera
peut-tre. Elle m'a trait  peu prs de la mme manire que vous,
except cependant qu'elle m'y avait depuis long-tems accoutum.

15. --Monsieur, dit alors Juan, pourrais-je savoir qui vous a amen
ici?--Oh! rien de bien rare, six Tartares et une chane.--Mais comment
ftes-vous rduit  ce malheur? voil ce que je dsirerais savoir, si
vous y consentez.--Je servais depuis quelques mois dans l'arme russe,
et dernirement Suwarow m'ayant ordonn d'aller prendre Widdin, je fus
moi-mme pris, au lieu de la ville[147].

[Note 147: En 1790. Widdin ou Viden est situe en Bulgarie, sur
les bords du Danube.]

16. --Mais n'avez-vous pas d'amis?--J'en avais, mais, grces  Dieu,
je n'en ai pas t importun depuis ce tems-l. Maintenant que j'ai
de bonne grce satisfait  toutes vos questions, me ferez-vous le mme
plaisir?--Hlas! rpondit Juan, c'est une histoire bien pnible et
bien longue.--Oh! s'il en est ainsi, vous avez deux fois raison de
retenir votre langue, un rcit triste attriste doublement quand il est
long.

17. Mais ne vous en dsolez pas: la fortune,  votre ge, bien que
ce soit une femme passablement inconstante, ne vous laissera pas
long-tems (car vous n'tes pas son mari) dans une semblable position.
De nous rvolter contre la destine cela nous avancerait comme 
l'pi de se roidir contre la faucille. Les hommes sont assujettis aux
circonstances, quand mme les circonstances semblent s'assujettir aux
hommes.

18. Ce n'est pas, dit Juan, mes prsens malheurs que je dplore,
mais les passs.--J'avais une amante. Il s'arrta, et ses yeux noirs
s'obscurcirent; une seule larme brilla un instant dans ses paupires,
puis vint sillonner sa joue: Non, ce n'est pas mon sort actuel que
je dplore, comme je vous le disais; j'ai support sur la mer furieuse
des tourmens auxquels n'ont pu rsister les plus courageux.

19. Mais ce dernier coup.--Il s'arrta de nouveau, et dtourna son
visage. Ah! reprit son ami, je pensais bien qu'il devait y avoir
quelque dame dans l'affaire; voil de ces choses qui demandent une
tendre larme, et j'en aurais,  votre place, rpandu comme vous. J'ai
bien gmi quand ma premire femme mourut, et je fis de mme quand ma
seconde prit la fuite.

20. Ma troisime.--Votre troisime! interrompit Juan en se
retournant,  peine si vous avez trente ans; pouvez-vous dj compter
trois femmes?--Non, deux seulement sont restes sur la terre; et du
reste il n'est pas tonnant qu'une personne se soit engage trois
fois--dans les saints noeuds du mariage!--Eh bien! donc, votre
troisime, dit Juan, que fit-elle? Sans doute, elle ne prit pas encore
la fuite?--Non, sur mon ame!--Que fit-elle donc?--C'est moi qui me
sauvai d'elle.

21. --Vous prenez, monsieur, les choses froidement, dit Juan.
Mais,--rpliqua l'autre, que voulez-vous que fasse un homme? Dans
votre firmament sont encore plusieurs arcs-en-ciel, dans le mien
ils sont dissips. Tous nous commenons la vie avec des sentimens
passionns et de hautes esprances; mais le tems dcolore nos
illusions, et chacune d'elles dpose annuellement, ainsi que le
serpent, sa peau brillante.

22. Il est vrai qu'elle en reprend une autre frache et radieuse, ou
mme plus frache et plus radieuse; mais l'anne s'coule, et au bout
d'une semaine ou deux cette peau nouvelle subit le sort rserv  tout
ce qui est n. L'amour est le premier pcheur qui sur nous jette ses
terribles filets; l'ambition, l'avarice, la vengeance, la gloire,
tendent les piges sduisans de nos derniers jours, et nous nous y
laissons encore prendre, moyennant une pice d'or ou une louange.

23. Tout cela est fort beau, peut-tre mme vrai, dit Juan, mais
je ne vois pas comment notre situation prsente en deviendra plus
supportable.--Vous ne le voyez pas? dit l'autre; cependant vous
conviendrez qu'en considrant les choses comme elles doivent l'tre,
on acquiert au moins quelque instruction; par exemple, aujourd'hui,
nous savons ce que c'est que l'esclavage, et nos malheurs peuvent nous
apprendre  mieux nous conduire comme matres.

24. Plt au ciel que nous fussions matres en ce moment, quand ce
ne serait que pour mettre  profit, sur nos amis les paens, la leon
qu'ils nous donnent, dit Juan, en comprimant un soupir de rage: Dieu
protge l'colier contraint d'tudier en ces lieux!--Peut-tre,
reprit l'autre, un jour, et mme dans un instant, verrons-nous notre
situation s'amliorer[148]; en attendant (voil, je crois, un vieil
eunuque noir qui nous regarde) je prie Dieu que quelqu'un veuille bien
nous acheter.

[Note 148: M. A. P. a cru devoir traduire cet endroit:

  _Perhaps we shall be, one day, by and by
  Rejoin'd the other when our bad luck mends here_

par: Peut-tre ne serions-nous pas si mal, si notre sort _devient_
meilleur.]

25. Aprs tout, quel est notre tat prsent? il est mauvais, sans
doute, et pourrait tre meilleur,--mais c'est le lot de tous les
humains; la plupart des hommes sont esclaves, les grands surtout le
sont de leurs fantaisies, de leurs passions et de mille autres choses;
la socit mme, elle qui devrait nous inspirer de la bienveillance,
dtruit le peu que nous pouvions en avoir naturellement; _ne plaindre
personne_, tel est le grand expdient social des stoques mondains,
gens dpourvus d'entrailles.

26. En ce moment, un vieux personnage neutre du troisime sexe
s'avana, et jetant un coup-d'oeil sur les captifs, sembla chercher
 dcouvrir, d'aprs leur figure, leur ge et leur capacit, s'ils
convenaient bien  la prison dont il avait les clefs. Jamais dame
n'est lorgne par un amant, cheval par un maquignon, drap large par un
tailleur, honoraires par un avocat, ou voleur par un geolier,

27. Comme l'est un esclave par celui qui songe  l'acheter. Plaisante
chose d'acheter nos semblables, et pourtant ils sont tous  vendre
si vous considrez judicieusement leurs passions. Quelques-uns
s'acquirent avec une jolie figure, ceux-ci avec un recruteur, ceux-l
avec un emploi, suivant leur ge et leur caractre, le plus grand
nombre avec une bourse garnie; mais tous valent quelque chose, des
cus ou des coups de pied suivant leur degr de corruption.

28. Aprs les avoir examins attentivement, l'eunuque se tourna vers
le marchand, et s'informa du prix d'abord de l'un, puis de tous les
deux. Ils marchandrent, contestrent et mme jurrent--hlas! dans
une foire de chrtiens, comme s'il se ft agi d'un boeuf, d'un ne,
d'un agneau ou d'un chevreau; on et cru qu'ils se luttaient en
les entendant discuter ainsi la valeur de ce beau couple de btes
humaines.

29.  la fin, leurs cris s'adoucirent en simples grognemens; ils
tirrent pniblement leurs bourses, retournrent chaque pice
d'argent, en firent sonner quelques-unes, pesrent les autres dans
leurs mains, et confondirent souvent par erreur des sequins avec des
paras jusqu' ce que la somme entire et t compltement pluche.
Le marchand rendit de la monnaie, signa rgulirement une quittance,
et puis commena  songer comment il dnerait.

30. Je voudrais bien savoir s'il avait vraiment bon apptit, ou, dans
ce dernier cas, s'il eut une digestion facile. Il me semble qu'il dut
en mangeant avoir de singulires penses, et que sa conscience lui
inspira quelques lgers scrupules sur l'tendue du droit divin que
nous avons de vendre de la chair et du sang; je trouve que l'heure
o le dner nous oppresse est la plus sombre des vingt-quatre qui
tournent quotidiennement sur nous.

31. Voltaire dit que non, et nous assure que Candide trouvait la vie
plus supportable aprs avoir mang: il se trompe;--la rpltion ajoute
aux souffrances habituelles de l'homme,  moins qu'il ne soit un porc;
s'il est ivre il ne sent pas l'oppression de sa tte, tant qu'elle
tourne; mais sur la nourriture je suis de l'avis du fils de Philippe
ou plutt du fils d'Ammon (peu satisfait d'un seul monde et d'un seul
pre).

32. Je pense, avec Alexandre[149], que l'action de manger et une ou
deux autres nous font doublement sentir que nous sommes mortels.
Quand un rti, un ragot, un poisson et une soupe, mls de quelques
entremets, peuvent nous gayer ou nous rendre mlancoliques, qui
voudrait ensuite compter sur une intelligence dont le suc gastrique
modifie tout l'usage?

[Note 149: Voyez la _Vie d'Alexandre_, dans Plutarque.]

33. L'autre soir (c'tait vendredi dernier), ceci est un fait et non
pas une fable potique,--je venais de jeter ma grande capote sur mes
paules[150], mon chapeau et mes gants taient encore sur la table,
quand j'entendis une dtonnation.--Huit heures venaient de sonner.--Je
courus aussi vite que j'en tais capable[151], je trouvai le
commandant militaire tendu dans la rue, et respirant  peine.

[Note 150: _Great coat_. M. A. P. traduit: _robe de chambre_. Je
crains que ce ne soit une erreur. Ce qu'il y a de sr, c'est que Byron
tait sur le point de sortir  cheval quand cet vnement eut lieu.]

[Note 151: L'assassinat auquel il est fait ici allusion fut commis
le 8 dcembre 1820, dans les rues de Ravenne,  moins de cent pas
de la demeure de l'auteur. Les circonstances en sont ici exactement
dcrites.

  (_Note de Lord Byron_. Voyez sa vie.)
]

34. Pauvre diable! il avait t, par l'effet d'une vengeance sans
doute odieuse, perc de cinq lingots[152], et laiss expirant sur le
pav. Je le transportai chez moi, je l'tendis sur un escalier, je le
dshabillai, je me mis  le considrer;--mais pourquoi ajouterais-je
ici quelques dtails? Tous les soins furent inutiles, l'homme
n'existait dj plus, il avait t trop bien atteint par un vieux
canon de fusil[153].

[Note 152: Grosses balles cylindriques et oblongues.]

[Note 153: On trouva prs du corps mort un vieux canon de fusil
qui tait sci par le milieu. Il venait d'tre dcharg et tait
encore chaud.

  (_Note de Byron_.)
]

35. Je m'arrtai  le regarder, car je le connaissais beaucoup: j'ai
bien vu des cadavres, mais jamais dont les traits, aprs un semblable
accident, fussent aussi calmes. Bien que perc  l'estomac, au coeur
et au foie, il paraissait endormi; et comme le sang s'tait panch
 l'intrieur, sans que nul flot hideux vnt au dehors indiquer la
ralit, il vous et t difficile de le croire mort. En le regardant
ainsi, je pensai ou je dis:

36. Est-ce bien l la mort? Qu'est-ce alors que la vie ou la
mort? Parle! mais il ne parla pas: veille-toi! mais il dormit
toujours.--Hier encore, quelle voix avait plus de puissance?  sa
premire parole mille guerriers taient frapps de crainte; tel que le
centurion, il disait: Va, et l'on allait; viens, et l'on s'avanait.
La trompette et le cor se taisaient jusqu' ce qu'il et parl; et
maintenant il ne lui reste plus qu'un tambour voil de crpes.

37. Ceux qui nagure lui obissaient et le respectaient avancrent
alentour de son lit leurs visages hls, pour voir encore un chef dont
le corps saignait pour la dernire, mais non pour la premire fois.
Hlas! finir ainsi, lui qui si souvent avait affront jusqu'au moment
de leur fuite les ennemis de Napolon!--Le premier  la charge et dans
les sorties, fallait-il maintenant qu'on l'assassint dans une ville
paisible?

38. Prs des nouvelles blessures taient les cicatrices des anciennes;
cicatrices honorables qui avaient fond sa gloire, et qui offraient
avec les autres un horrible contraste.--Mais laissons ce sujet, il
demande peut-tre plus d'attention que je ne dois ici lui en donner;
je le regardais (comme j'en ai souvent regard d'autres) pour essayer
de dbrouiller dans la mort quelque chose qui peut confirmer, branler
ou motiver une croyance.

39. Mais c'tait toujours le mme mystre. Nous sommes ici, et nous
allons l;--mais o? Cinq morceaux de plomb, trois, deux, un seul mme
nous envoient bien loin! Le sang n'est-il donc form que pour tre
rpandu? et chacun des lmens de la terre peut-il anantir ceux de
notre existence? L'air,--la terre,--l'eau, le feu vivent,--et nous
nous mourons, nous dont l'esprit comprend toutes choses[154]. N'en
parlons plus, et reprenons comme auparavant le fil de notre histoire.

[Note 154: Nullement: les lmens terrestres (si l'on peut en
distinguer dans la matire), l'air, la terre, l'eau et le feu, se
mlangent sans cesse, et les particules de ces lmens, qui composent
le corps humain, obissent  la mme ncessit. Ils ne vivent pas, ils
ne meurent pas, mais ils se modifient ternellement. Ce qui vit et
ne meurt pas, c'est l'_esprit_, duquel on peut dire, avec Byron, au
moment o il se spare du corps, _il tait ici, il va l; mais o?_]

40. L'acheteur de Juan et de son compagnon conduisit son acquisition
prs d'une barque dore; il les y fit entrer, et, s'tant plac prs
d'eux, ils s'loignrent avec toute la rapidit que l'on pouvait
obtenir des efforts des rameurs et du mouvement des eaux. Ils
ressemblaient  des gens qui attendent leur sentence, et qui
s'inquitent d'en connatre le rsultat. Enfin la caque entra dans
une petite crique[155], au bas d'une muraille que surmontaient des
cyprs noirs et levs.

[Note 155: Une petite baie.]

41. L, leur conducteur poussant le guichet d'une petite porte de fer,
elle s'ouvrit, et ils avancrent d'abord  travers d'paisses bruyres
flanques des deux cts comme avec des tours par de grandes alles
d'arbres. Ils avaient de la peine  garder leur route et taient
obligs de ttonner;--car la nuit tait ferme quand ils avaient
quitt la barque, et l'eunuque ayant fait un signe aux rameurs, ils
s'taient loigns du bord sans dire un seul mot.

42. Pour eux, ils suivaient avec peine leur tortueux chemin,  travers
des bosquets d'orangers, de jasmins et autres arbustes. J'allais vous
en donner une description dtaille, attendu que les pays du nord
n'offrent pas une grande profusion de plantes orientales, _et ctera_;
mais depuis quelque tems tous vos rimailleurs croient bien faire en
dressant des couches entires dans _leurs_ ouvrages, et cela, parce
qu'un pote a fait un voyage en Turquie[156].

[Note 156: Le pote dont Byron parle ici est sans doute lui-mme.]

43. Comme ils enfilaient toujours le mme sentier, Juan conut une
pense qu'il souffla aussitt dans l'oreille de son compagnon:--elle
aurait pu venir en pareille circonstance dans votre tte ou dans
la mienne. Il me semble, dit-il, que nous ne ferions pas si mal de
hasarder, pour nous rendre libres, un coup dcisif. Cassons la tte de
ce vieux noir, et sauvons-nous.--Cela serait plus tt fait que dit.

44. --Oui, dit l'autre, et aprs, que ferons-nous? _Comment nous
sauver d'ici_? Comment diable y sommes-nous venus? Et quand mme nous
pourrions nous en tirer, et garantir notre peau du sort de celle de
saint Barthlmy[157], le jour de demain nous verrait dans quelque
autre mauvais pas, sans doute plus dangereux que celui o nous tions
auparavant. De plus, j'ai faim, et j'abandonnerais volontiers, comme
sa, mon droit d'anesse pour un beefsteak.

[Note 157: Saint Barthlmy fut corch vif. Michel-Ange, dans le
grand tableau du _Jugement dernier_, l'a reprsent tenant d'une main
sa peau, et montrant de l'autre le fer, instrument de son supplice.]

45. Nous ne pouvons tre loin de quelque maison habite; car la
confiance avec laquelle le vieux ngre s'est gliss avec ses deux
captifs dans un sentier aussi troit, indique assez qu'il est certain
de trouver ses amis veills: un seul cri les ferait tous accourir; il
est donc bon de bien regarder avant de se lancer.--Et maintenant, vous
le voyez, ce chemin nous a fait arriver. Voil, par Jupiter, un beau
palais!--et de plus, clair.

46. C'tait, en effet, un grand et vaste difice qui s'offrait  leur
vue, et sur la faade duquel on avait rpandu une infinit de dorures
et de couleurs varies, suivant l'usage des Turcs et leur got
extravagant;--car ils sont peu avancs dans les arts dont leur patrie
tait jadis le centre: chaque _villa_ du Bosphore ressemble  un
paravent nouvellement peint, ou bien  une jolie dcoration d'opra.

47. Comme ils approchaient davantage, l'agrable saveur de certaines
tuves, de rtis et de pilaus, choses qui trouvent toujours grce
devant les mortels affams, vinrent temprer les intentions farouches
de Juan, et le rendirent  son innocence habituelle; en mme tems
son ami crut devoir ajouter  ses prudens raisonnemens une clause
favorablement reue. Au nom du ciel, dit-il, soupons d'abord un peu,
ensuite je vous suivrai, si vous voulez vous loigner.

48. On fait appel, tantt aux passions, tantt aux sentimens, tantt
 la raison des hommes; ce dernier moyen est toutefois rarement usit,
attendu que la raison juge toujours les raisonnemens hors de saison:
quelques beaux parleurs pleurent, d'autres tonnent; et chacun d'eux
plus ou moins s'accorde  nous ennuyer avec l'argument qui est son
fort; nul ne songe  tre bref.

49. (Mais c'est une digression.) De tous les appels, bien que je
n'ignore pas la puissance de l'loquence, de l'or, de la beaut, de
la flatterie, des menaces, d'un schelling,--nul n'est plus efficace,
comme chaque jour nous en offre la preuve, quand il s'agit de gagner
les bonnes grces de l'homme et de l'attendrir, que ce tout-puissant
et suave tintement, ce tocsin de l'ame; en un mot,--la cloche du
dner[158].

[Note 158: Cette strophe devrait tre grave au frontispice de
tous les livres de politique reprsentative.]

50. La Turquie ne possde aucunes cloches, et cependant on y dne.
Juan et son ami n'entendirent personne sonner chrtiennement l'heure
du festin; ils ne virent pas une bande de laquais chargs d'introduire
les invits, mais ils sentaient le fumet des rtis, ils apercevaient
des flammes, un grand feu, des cuisiniers en mouvement, les bras nus;
et ils regardaient  droite,  gauche, avec l'oeil prophtique de
l'apptit.

51. Dposant donc toute ide de rsistance, ils restrent prs et
derrire leur noir guide, alors bien loign de croire sa piteuse
existence menace. Aprs un court intervalle il leur ordonna de
s'arrter, et frappant  une porte qui s'ouvrit aussitt, une grande
et magnifique salle dploya  leurs yeux toute l'ostentation de la
pompe ottomane.

52. Je ne veux pas dcrire: bien est-il vrai que la description est
mon fort, mais en ces jours radieux, il n'est pas de sot qui, pour
dcrire son superbe voyage dans une cour trangre, ne fraye un
_in-quarto_ et ne demande vos concerts de louanges.--L'diteur se
ruine, peu lui importe; et cependant la nature torture de vingt mille
manires se rsigne avec une patience exemplaire  entrer ainsi dans
les _guides_, les tours, les esquisses, les vers, les appendices[159].

[Note 159: Il n'est pas de pays o l'on publie autant de _Guides_
et de _Tours_ qu'en Angleterre. Ces derniers sont des espces de
_rsums_ que les jeunes Anglais se croient obligs de faire imprimer
au retour de leurs courses sur le continent. Ils servent d'attestation
 leurs voyages, et on peut les comparer aux thses imprimes de nos
avocats et de nos mdecins. Les uns et les autres sont des livres de
famille, peu apprcis du public.]

53. Dans cette salle, et de long en large, on voyait plusieurs hommes
accroupis sur leurs genoux et jouant aux checs; d'autres causaient
par monosyllabes, ou semblaient occups avant tout de leur costume.
Quelques-uns fumaient dans de superbes pipes ornes de becs d'ambre
plus ou moins prcieux: ceux-ci marchaient gravement, ceux-l
dormaient, et plusieurs enfin aiguisaient leur apptit pour le souper
avec un verre de rum[160].

[Note 160: En Turquie, rien n'est plus commun que de voir les
Musulmans prendre plusieurs verres de liqueurs fortes pour veiller
l'apptit. J'en ai vu prendre jusqu' six verres de _raki_ avant leur
repas, et jurer qu'ils en dnaient beaucoup mieux ensuite. Je voulus
moi-mme en faire l'exprience, mais je me trouvai comme cet cossais
qui, ayant entendu dire que les oiseaux appels _kittiewiaks_
aiguisaient admirablement la faim, en dvora six et se plaignit
ensuite de _n'avoir pas plus d'apptit qu'auparavant_.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

54. Quand l'eunuque noir entra avec son couple d'infidles achets,
quelques-uns levrent les yeux un moment sans ralentir leurs pas;
quant  ceux qui taient assis, ils ne se drangrent nullement: un
ou deux regardrent en face les captifs, de l'air que l'on examine
un cheval pour juger de son prix; d'autres firent, de leur place, un
signe  l'eunuque; mais aucun ne le fatigua de ses paroles.

55. Il leur fit traverser, sans qu'ils s'arrtassent, l'appartement
et plusieurs autres suites de salles riches et splendides, mais
silencieuses,  l'exception d'une seule, dans laquelle les gouttes
d'eau d'une fontaine de marbre tombaient en cho au milieu des ombres
de la nuit[161]; dans une autre encore, quelques ttes de femmes
s'avancrent curieusement, et firent briller des yeux noirs au travers
de la porte ou des jalousies, comme pour savoir quel diable de bruit
elles entendaient.

[Note 161: C'est, dans l'orient, un meuble commun. Je me souviens
d'avoir t reu, par Ali-Pacha, dans une salle contenant un bassin et
une fontaine en marbre, etc., etc., etc.

  (_Note de Lord Byron_. Voyez sa _Vie_.)
]

56. Le long des murs majestueux, quelques lampes mourantes jetaient
encore assez de lumire pour clairer leur route, mais trop peu pour
laisser voir ces salles impriales dans toute leur riche et superbe
splendeur. Peut-tre n'est-il rien,--je ne dirai pas d'effrayant,
mais de triste, la nuit aussi bien que le jour, comme un immense
appartement, lorsqu'il ne se trouve pas une ame qui interrompe la
morte splendeur de l'ensemble.

57. Deux, trois personnes sont bien peu de chose, une seule ne semble
rien du tout dans les dserts, dans les forts, dans les foules ou sur
le rivage: l nous savons que la solitude est bien place; ce sont
des lieux o elle a toujours tenu son empire: mais dans les imposantes
salles ou dans les vastes galeries, qu'elles soient d'un travail
moderne ou d'une antique architecture, une espce de mort nous saisit,
en nous trouvant seuls dans un lieu destin  runir un grand nombre.

58. Un cabinet propre et retir, un livre, un ami, une dame seule,
ou bien encore un verre de Bordeaux, de Sandwich, et surtout de
l'apptit, voil ce qui aide un Anglais  passer les soires d'hiver.
Cette perspective n'est cependant pas aussi vaste que celle d'un
thtre clair par le gaz; mais moi je passe solitairement mes
soires dans de longues galeries, et c'est l la cause de mon
caractre mlancolique.

59. Hlas! cette grandeur dont l'homme s'environne le rapetisse
lui-mme. Je conviens qu'elle est parfaitement  sa place dans
une glise: l'difice qui parle du ciel, loin d'tre mesquin, doit
toujours tre fort et durable, jusqu' ce que nulle langue ne puisse
plus dchiffrer les noms de ceux qui le construisirent. Mais depuis la
chute d'Adam, de vastes maisons conviennent mal au genre humain,--et
de vastes tombes encore moins.--Il me semble que l'aventure de la
tour de Babel pourrait vous en convaincre beaucoup mieux que je ne le
pourrais faire.

60. Babel tait la maison de chasse de Nemrod; c'tait une ville
merveilleuse pour ses jardins, ses murailles et ses richesses; l
rgna Nabuchodonosor, roi des hommes, jusqu' ce qu'un beau jour d't
il se ft mis  patre; l Daniel,  la grande surprise et terreur du
peuple, y dompta des lions dans leur fosse; elle fut encore illustre
par Pyrame, par Thisb, et par la calomnie reine Smiramis.

61 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   . . . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . .  . . .
   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

62. Mais, pour revenir,--s'il se trouvait (que ne trouve-t-on pas
en ce sicle?) quelques incrdules qui, sous prtexte de n'avoir pu
deviner la position de cette mme Babel, ou de ne l'avoir pas voulu
(Claudius Rich, esq., en a cependant rapport quelques briques, et a
publi dernirement deux Mmoires sur ce sujet); s'il s'en trouvait,
dis-je, qui ne voulussent pas s'en rapporter aux juifs, mcrans que
nous devons croire, bien qu'ils ne nous croient pas;

63. Ils devront du moins se rappeler qu'Horace a exprim avec une
charmante prcision la folie maonique de ceux qui, oubliant la grande
place de repos, ne rvent jamais qu'architecture. Nous savons quelle
est la fin ncessaire des choses et des hommes, morale douloureuse
(comme toutes les morales); et le _sepulcri immemor struis domos_
nous rappelle que nous levons des maisons quand nous ne devrions que
creuser des tombes[162].

[Note 162:

  _Tu secanda marmora
  Locas sub ipsum funus, et sepulcri
  Immemor, struis domos_.

  (HORACE.)
]

64. Ils gagnrent enfin un ct plus retir, dont les chos se
rveillrent comme d'un long sommeil. Bien qu'il s'y trouvt tout ce
qu'il tait possible d'y dsirer, on y voyait de plus une foule de
choses dont on ne concevait pas l'utilit. L'opulence s'tait tudie
 encombrer d'objets de toute espce un appartement magnifique, et la
nature semblait inquite de savoir ce que l'art avait prtendu faire.

65. Cette salle ne semblait pourtant que la premire d'une longue
range ou suite de chambres, conduisant, le ciel sait o; mais, dans
cette premire, les meubles taient d'une richesse inconcevable:
les sophas taient si somptueux, que c'et t pcher  demi que
de s'tendre sur eux; et les tapis taient d'un point si fin et si
prcieux, qu'ils donnaient l'envie de glisser sur eux comme un poisson
dor.

66. Cependant le noir, daignant  peine regarder ce qui ravissait
d'admiration les esclaves, marchait sans prcaution sur ce qu'ils
n'osaient presque effleurer, dans la crainte de le salir, et comme
s'ils avaient eu  poser le pied sur la voie lacte et tout son
attirail d'toiles. Il entr'ouvrit une certaine garderobe ou armoire
niche dans ce coin de la salle,--que vous pouvez voir de l,--ou du
moins ce n'est pas ma faute,

67. Car je fais tout pour tre clair; le noir, dis-je, entr'ouvrant ce
meuble, en tira une quantit de vtemens dignes de couvrir le dos
du plus riche Musulman. Quant  la varit, on ne pouvait en dsirer
davantage.--Toutefois, bien que j'aie dit que tout tait du plus
heureux choix, il mit son attention  trouver un costume qui convnt,
suivant lui, parfaitement aux chrtiens qu'il avait achets.

68. Il jugea  propos de donner au plus g et au plus vigoureux des
deux, d'abord un manteau candiote, tombant jusqu' ses genoux, et des
culottes qui, loin d'tre exposes  crever, convenaient parfaitement
par leur ampleur  des fesses asiatiques. De plus un chle, dont le
tissu avait t enlev  des chvres nourries dans le Cachemire, des
pantoufles de safran, une dague riche et commode, en un mot tout ce
qui pouvait en faire un _dandy_ de Turquie[163].

[Note 163: L'emploi des _dandys_, en Angleterre, est le mme que
celui des _petits matres_, en France; ils se chargent d'prouver
et mme de former le got public en matire de costumes, et ils
se ddommagent des rises des uns par la _considration_ qu'ils
obtiennent des tailleurs d'habits.]

69. Pendant qu'il s'habillait, Baba, leur noir ami, faisait sentir les
grands avantages qu'ils ne manqueraient pas d'obtenir, s'ils voulaient
suivre le chemin que la fortune venait clairement leur montrer; puis
il ajouta qu'il croyait devoir leur dire que pour amliorer leur sort
ils n'avaient qu' se prter de bonne grce  la circoncision.

70. Pour sa part, il serait srement enchant de les voir vrais
croyans, mais il n'en laisserait pas moins sa proposition  leur
choix. L'autre s'empressa de rendre grces  l'excs de bont qui le
portait  leur permettre de voter en pareille circonstance; il ne
savait, ajouta-t-il, comment exprimer jusqu' quel point il approuvait
tous les usages d'une nation aussi police.

71. Pour sa part,--il ne trouvait  une coutume si ancienne et si
respectable qu'une lgre objection, et encore ne doutait-il pas
qu'aprs un petit _repas_, car il se sentait un vif apptit, quelques
heures de rflexion ne le rconciliassent entirement avec l'opration
propose. Il y consent! interrompit alors Juan furieux, pour moi vous
n'avez qu' me tuer; il faudra circoncire ma tte.

72. --Et en couper mille autres avant.--En ce moment, reprit l'autre,
veuillez ne pas m'interrompre, vous me faites oublier ce que j'avais
 dire:--monsieur! comme je disais, aussitt que j'aurai soup,
je rflchirai si votre offre est susceptible d'tre accepte sans
observation, pourvu, dans tous les cas, que votre extrme bont en
laisse toujours le choix  notre disposition.

73. Baba s'approchant alors de Juan: Soyez assez bon pour vous
habiller vous-mme, et il lui indiquait du doigt des vtemens dans
lesquels une princesse aurait, avec transport, introduit ses jambes.
Mais Juan, comme s'il n'et pas t d'humeur  se prter  une
mascarade, et sans daigner rpondre, donna de son pied chrtien
un coup sur les habits; et quand le ngre lui et dit: Allons! de
suite! il rpliqua: Vieillard, je ne suis pas une dame.

74. --Je ne sais ni ne me soucie de ce que vous tes, dit Baba, mais
je vous prie de faire ce que je dsire. Je n'ai ni tems ni paroles 
perdre.--Au moins, dit Juan, me permettrez-vous de demander la cause
d'un aussi ridicule travestissement.--Tremblez, rpondit Baba, d'tre
trop curieux; vous le devinerez sans doute en tems et lieux plus
convenables. On ne m'a pas charg de vous en dire la raison.

75. --En ce cas, dit Juan, si je le fais, je veux tre...--Silence,
repartit le noir, je vous engage  ne pas me provoquer. Ce courage est
bon, mais il n'en faut pas trop suivre les inspirations, car vous nous
trouveriez assez peu dispos  plaisanter.--Comment donc! dit
Juan, voulez-vous qu'on dise que j'ai renonc aux habits de mon
sexe?--Continuez, interrompit Baba en frappant du pied, et j'appelle
certaines gens qui ne vous en laisseront pas du tout.

76. Je vous offre un joli costume complet, celui d'une femme,  la
vrit; mais raison de plus pour le porter.--Comment! dit Juan aprs
un moment de silence, et tout en marmottant quelques innocens jurons,
faut-il que, malgr mon aversion pour ces nippes de femme?.... Que
diable ferai-je de tant de gazes? C'est ainsi que le profane parlait
des plus belles dentelles qui jamais eussent voil la figure d'une
marie, le matin de ses noces.

77. Il jura encore; et comme il soupirait, on fit glisser sur ses
cuisses une paire de culottes de soie, couleur de chair; puis une
ceinture virginale vint presser une chemisette aussi blanche que du
lait; mais, en s'agitant dans son jupon, il chancela, _ce qui_,--comme
nous disons,--ou comme les cossais, _whilk_[164] (la rime me force 
rappeler cette diffrence dans le dialecte: les rois sont quelquefois
moins imprieux que les rimes);

[Note 164: En anglais _which_, et en cossais _whilk_, s'emploient
pour exprimer le pronom _ce qui_. Le dernier vers de cette strophe
rappelle ceux-ci de Molire, dans ses _Femmes savantes_:

  La grammaire qui sait rgenter jusqu'aux rois, etc.
]

78. _Whilk_, ce qui (ou ce qu'il vous plaira) doit tre attribu  la
nouveaut de son costume et  l'embarras qu'il lui causait.  la fin
il se dcida, toutefois assez gauchement,  changer de place avec
sa toilette; le noir Baba l'aidait un peu et remettait les cts
maladroits de ses accoutremens qui venaient  se dtacher; puis ayant
enfin pass dans une robe ses deux bras, il s'arrta et se mit  le
considrer du haut en bas.

79. Il n'y avait plus qu'une difficult,--ses cheveux n'taient
pas assez longs; mais Baba eut habilement recours  tant de tresses
postiches, que bientt sa tte fut garnie dans le dernier got, et
d'aprs la mode alors en usage dans ces lieux. Ce surcrot fut dguis
sous des rangs de perles, qui formaient en mme tems le ncessaire
complment de sa toilette; Baba n'avait pas oubli de lui faire
peigner sa tte et de l'humecter d'huiles parfumes.

80. Alors, couch sous une entire et fminine parure, avec le lger
secours des ciseaux, du fer et des couleurs, on l'et pris, dans
presque tous les aspects, pour une jeune fille; et Baba ne put
s'empcher de s'crier en souriant: Vous voyez, messieurs, le
changement est bien complet;  prsent, il vous faut venir avec moi.
J'entends, seulement--madame; et frappant dans ses mains, quatre
noirs s'avancrent au mme instant.

81. Vous, monsieur, dit Baba, en se tournant vers l'autre, veuillez
accompagner ces personnes et souper avec eux; mais quant  vous,
respectable vierge chrtienne, vous allez me suivre. Pas de
rsistance, monsieur; quand j'ai dit une chose, il faut qu'on
l'excute  l'instant. Que craignez-vous? vous croyez-vous dans
l'antre d'un lion? Comment donc! c'est ici un palais, et les
vritables sages y trouvent les jouissances anticipes du paradis du
prophte.

82. Folle que vous tes, je vous dis que vous n'aviez rien 
craindre.--C'est bien, reprit Juan, ce que je leur souhaite de mieux.
Ils sentiraient trop bien le poids de mon bras, qui n'est pas aussi
lger que vous pouvez le supposer. Je me laisse encore conduire; mais
je romprai promptement le charme, si quelqu'un vient  me prendre pour
ce que je parais. Ainsi, pour le bien de chacun, je souhaite que mon
dguisement ne donne pas lieu  une mprise.

83. --Entt! venez et voyez du moins, ajouta Baba, tandis que Don
Juan se tournait vers son compagnon; et que ce dernier, malgr la
lgre contrarit qu'il prouvait, ne pouvait s'empcher de sourire
de la mtamorphose. Adieu, s'crirent en mme tems les deux amis,
cette terre parat fertile en inventions singulires; nous voici
devenus, l'un  demi musulman, et l'autre jeune vierge, avec le
secours gratuit de ce vieux et noir enchanteur.

84. Adieu, dit Juan; dussions-nous ne plus nous revoir, je vous
souhaite bon apptit.--Adieu, rpliqua l'autre, bien que je sois
vraiment afflig de vous quitter. Quand nous nous reverrons, nous
aurons  faire chacun un rcit. En ce moment il faut que nous suivions
la route o le destin nous pousse; conservez prcieusement votre
honneur, bien qu've elle-mme n'ait pu garder le sien.--Ah! dit la
demoiselle, le sultan lui-mme n'obtiendra rien de moi, si d'abord Sa
Hautesse ne promet de m'pouser.

85. Ils s'loignrent alors par des portes spares. Baba conduisit
Juan de salles en salles,  travers de somptueuses galeries et sur
des parquets de marbre, jusques en vue d'un portail gigantesque dont,
malgr l'obscurit, il distinguait, le long des tours, l'lvation et
la largeur. Les plus riches parfums s'en exhalaient au loin, et mme
quand on s'en approchait davantage, on le prenait encore pour un
temple; car le tout en tait vaste, silencieux, ambrosial et cleste.

86. La large, haute et brillante porte de cet difice tait en bronze
dor, et cisel avec un soin exquis. L des guerriers combattaient
avec fureur; ici revenait le vainqueur, plus loin taient couchs les
vaincus; de ce ct, les captifs s'avanaient les yeux baisss, et
enfin, dans la perspective, on voyait fuir des escadrons. L'ouvrage
semblait antrieur au tems o la race des Romains transplants
disparut avec Constantin[165].

[Note 165: Constantin Dragases, le dernier des empereurs grecs.]

87. Ce portail massif fermait une vaste salle. Deux nains, semblables
 deux diablotins hideux et les plus petits qu'on pt imaginer,
taient accroupis, l'un  droite, l'autre  gauche, comme destins 
former un ridicule contraste avec la porte qui dployait, en s'levant
au-dessus d'eux, un orgueil approchant de celui des Pyramides: elle
avait trop de grandeur dans tous ses traits[166] pour qu'il ft
possible d'apercevoir ces misrables cratures,

[Note 166: _Les traits d'une porte_, mtaphore ministrielle.
Le trait _sur les gonds_ duquel _roule_ cette question. Lisez _la
Famille Fudge_, ou coutez Castlereagh.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

88.  moins que l'on ne ft sur le point de marcher sur eux: alors
vous reculiez d'horreur en examinant la monstrueuse laideur de ces
hommes dont la couleur n'tait ni noire, ni blanche, ni basane, mais
offrait un trange mlange qu'il n'est pas donn  la plume, mais
peut-tre seulement au pinceau, de reproduire. Ces deux informes
pygmes, monstres sourds et muets, avaient t pays avec une somme
non moins monstrueuse.

89. Ils avaient une fonction (car ils taient vigoureux, et ils
excutaient quelquefois, malgr leur mince exigut, des choses fort
pnibles), c'tait d'ouvrir cette porte; ils s'en acquittaient sans
effort, les gonds en tant aussi doux que les vers de Rogers[167].
Souvent aussi ils taient chargs de passer de fortes cordes d'arc, en
forme de cravates, au cou d'un pacha rebelle: c'est la coutume de ces
climats orientaux, et ce sont toujours les muets auxquels on y confie
les emplois de ce genre.

[Note 167: Byron a rendu aux vers de Rogers un tmoignage encore
plus flatteur dans _les Potes anglais et les Rviseurs cossais_:

Et toi, mlodieux Rogers! lve-toi; rends-nous le doux souvenir du
pass. Lve-toi! qu'une divine souvenance t'inspire encore et fasse
retentir ta lyre d'une harmonie  laquelle tu l'as accoutume. Replace
Apollon sur son trne vacant, et raffermis l'honneur de ta patrie et
le tien propre.]

90. Ils parlaient par signes--c'est--dire, ils ne parlaient pas du
tout. Semblables  des incubes[168], leurs yeux restaient attachs sur
Baba, tandis qu'obissant au mouvement de ses doigts ils poussaient 
_reculons_ les deux battans de la porte. Juan tressaillit d'abord;
en voyant les yeux perans de ce petit couple s'arrter comme deux
serpens sur les siens: comme si leurs regards eussent d empoisonner
ou fasciner tous les objets sur lesquels ils venaient  s'arrter.

[Note 168: Ou plutt  des fils d'incubes. Les incubes pouvaient
fort bien revtir de belles formes humaines, tandis que le fruit
de leur union avec les femmes tait ncessairement maigre, chtif,
rabougri, et aurait suc le lait de vingt nourrices sans prendre plus
d'embonpoint.]

91. Avant d'entrer, Baba fit une pause pour donner, en sage guide,
quelques lgres leons  Juan. Il serait, dit-il,  propos
d'adoucir un peu la majest tant soit peu masculine de votre dmarche,
et--(quoiqu'il n'y ait pas grand mal  cela) de vous laisser un peu
moins aller de ct et d'autre, ce qui vous donne un air tout--fait
singulier: si vous pouviez aussi donner  vos regards plus de
modestie,

92. Je vous engage  le faire: car ces muets ont des yeux comme des
aiguilles qui pourraient pntrer sous vos jupes; et s'ils viennent 
souponner votre dguisement, nous ne sommes pas loin, vous le savez,
des profondeurs du Bosphore. Avant la pointe du jour, il se peut faire
que vous et moi voyagions sur la mer de Marmara[169], sans barques
et cousus dans un sac,--manire de naviguer fort usite ici en pareil
cas.

[Note 169: M.A.P. traduit ce vers:

  _To find our way to Marmara without boats_.

_Arriver sans bateau  Marmara_. Mais les les de Marmara tant
loignes de Constantinople d'environ cinquante lieues, il est vident
que l'auteur n'a voulu dsigner ici que la mer de Marmara, dans
laquelle sont situes ces les.]

93. Aprs l'avoir ainsi rconfort, il l'introduisit dans une salle
plus belle encore que la prcdente: L'oeil s'y promenait sur une
profusion de richesses qu'il lui et t impossible de distinguer,
tant les objets entasss les uns sur les autres y rflchissaient
d'clat; c'tait une masse tincelante d'or, de joyaux et de
pierreries qui formait le plus magnifique dsordre que l'on pt voir.

94. La richesse avait fait des miracles,--le got, beaucoup moins. On
remarque la mme chose dans tous les palais de l'Orient et mme dans
les chteaux plus parcimonieux des rois de l'Occident (j'en ai vu
quelque six ou sept). Ce n'est pas dans ces derniers que l'or ou les
diamans jettent un grand lustre, il ne faut pas tant exiger d'eux;
mais ils abondent en mchans tableaux, statues, tables et siges sur
lesquels je ne m'arrterai pas  composer des vers.

95. Dans cette salle toute royale, et sur un canap plac  quelque
distance, une dame,  demi tendue, reposait dans un abandon digne
seulement d'une reine. Baba s'arrta, et en s'agenouillant, fit un
signe  Juan qui, bien que dshabitu de ses prires, mit aussi par
instinct un genou en terre; il ne pouvait comprendre ce que tout cela
signifiait: cependant Baba se courba et inclina la tte jusqu' ce
qu'il et termin tout le crmonial.

96. La dame se levant avec toute la grce de Vnus quand elle sortit
des flots, fixa sur eux, comme une gazelle, deux yeux divins qui
firent oublier l'clat des diamans dont elle tait entoure. Puis,
soulevant un bras aussi blanc que les doux rayons de la lune, elle fit
un signe  Baba, qui, aprs avoir bais le bas de sa robe de pourpre,
lui parla  l'oreille en dsignant du doigt Juan, lequel restait
toujours  la mme place.

97. Son aspect tait aussi noble que son rang, et sa beaut tait de
celles dont la description ne pourrait qu'affaiblir l'ide. J'aime
mieux vous la laisser deviner, sans m'exposer  la calomnier en
voulant peindre ses traits et ses formes. Je vous rendrais fous, si
jamais je reproduisais  vos yeux les couleurs de la vrit: c'est
donc un bonheur pour vous et pour moi, que mes phrases soient aussi
imparfaites.

98. Cependant, j'ajouterai encore un mot:--elle n'tait plus dans
son adolescence, et pouvait avoir vingt-six printems. Mais il est des
formes que le tems oublie de fltrir et auxquelles sa faux pardonne
aux dpens de cratures plus vulgaires; telle avait t Marie la reine
d'cosse.--Les larmes et l'amour vritables dtruisent bien la beaut,
les soucis rongeurs lui arrachent ses charmes; cependant il est
quelques femmes desquelles les rides n'approchrent jamais, par
exemple--Ninon de Lenclos.

99. Elle adressa quelques mots  ses suivantes, qui formaient un
groupe de dix ou douze jeunes filles toutes habilles de mme,
c'est--dire de l'uniforme choisi pour Juan par Baba. On et pu les
prendre pour une charmante troupe de nymphes, et mme elles auraient
pu se traiter de cousines avec les compagnes de Diane. Du moins, pour
ce qui est de l'extrieur; je ne prtends ici rien garantir au-del.

100. Elles s'inclinrent avec soumission et sortirent, mais non par
la porte qui avait amen Baba et Juan. Celui-ci, toujours  quelque
distance, admirait tout ce qu'il voyait dans cet trange salon, bien
capable en effet d'arracher l'admiration et les loges, car on prouve
en mme tems ces deux sentimens, ou aucun des deux[170]; et je dclare
mme ici que je n'ai jamais conu le grand bonheur du _nil admirari_.

[Note 170:

  _This on salloon much fitted for inspiring
  Marvel and praise; for both or none things win_.

Le texte est bien clair, et la strophe suivante l'explique encore
mieux. M. A. P. n'a pas craint de faire dire ici  Lord Byron: Ce
salon bien digne d'inspirer l'admiration et _la surprise; car l'une ne
va pas sans l'autre_.]

101. Ne pas admirer est tout l'art que je connais (la vrit nue,
cher Murray, n'a pas besoin des fleurs du discours) pour rendre les
hommes heureux ou pour les maintenir tels. Telles sont du moins les
propres expressions de Creech. Ainsi l'avait dit Horace, long-tems
avant lui, comme nous savons[171]: ainsi, Pope recommande de se bien
pntrer du mme prcepte; mais si personne n'_avait admir_, Pope
aurait-il voulu chanter, et Horace et-il trouv d'immortelles
inspirations?

[Note 171:

  _Nil admirari prope res est una, Numici,
  Solaque, qu possit facere et servare beatum._

  (HORACE, ep. VI, lib. I.)

Creech, clbre traducteur anglais, mort en 1702, et non pas en 1700
comme le rapporte Suard dans la _Biographie universelle_. On lui doit
les traductions en vers anglais de Lucrce, d'Horace, de Thocrite et
de plusieurs autres potes.]

102. Quand toutes les demoiselles furent sorties, Baba fit  Juan
signe d'approcher; puis il l'engagea  s'agenouiller une seconde fois
et  baiser le pied de la dame. Mais Juan lui ayant fait rpter une
seconde fois cette sentence, se releva de toute sa hauteur et dit en
sourcillant qu'il en tait fch, mais qu'il ne toucherait jamais
d'autre soulier que celui du pape.

103. Baba, indign de cet orgueil intempestif, lui fit de vertes
remontrances, et alla mme jusqu' (tout bas) le menacer du
cordon.--Tems perdu; Juan ne se serait pas humili quand il se ft
agi de la femme de Mahomet. Il n'y a rien au monde de comparable
 l'_tiquette_ dans les appartemens royaux ou dans les cours
impriales; ajoutons encore dans les bals de gentilshommes et de
comt[172].

[Note 172: On dsigne volontiers, en Angleterre, sous le nom de
_la Comt_ tous les officiers municipaux d'un comt. C'est ainsi qu'on
doit l'entendre ici.]

104. Il soutenait, comme Atlas, un monde de paroles dans ses oreilles,
et il n'en rflchissait pas davantage. Le sang castillan de tous
ses fiers anctres bouillonnait dans ses veines; et plutt que de
condescendre  dshonorer sa race, il et vu mille pes le frapper de
mille morts; enfin Baba voyant bien qu'il tait impossible de penser
au _pied_, lui demanda s'il aimerait mieux baiser la main.

105. C'tait l un honorable compromis, et, pour ainsi dire, un lieu
de halte diplomatique, o les deux parties dlibrantes pouvaient
plus facilement s'entendre. Sur-le-champ, Juan tmoigna le plus
vif empressement  s'acquitter de toutes les politesses dcentes et
convenables, et il ajouta mme que cet usage tait le plus habituel
et le meilleur de tous: en effet, dans le Midi, la mode ordonne encore
aux gentilshommes de baiser la main des dames.

106. Il s'avana, et, de mauvaise grce, toucha les doigts pourtant
les mieux ns[173] et les plus beaux qui jamais eussent reu la
passagre empreinte des lvres; doigts que la bouche parcourt avec
trop d'ivresse, et qu'elle s'imagine pouvoir treindre quand il lui
est seulement permis de les effleurer. Vous aurez de ces dsirs-l si
vous venez  toucher la main d'une personne aime; celle mme d'une
belle trangre a fait plus d'une fois chanceler la constance de
presque une anne.

[Note 173: Il n'y a peut-tre pas de meilleur indice de la
naissance que la main, et c'est presque la seule distinction naturelle
que puisse transmettre l'aristocratie.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

107. La dame le regarda attentivement, et ordonna  Baba de se
retirer. Celui-ci obit de l'air d'un homme accoutum  de semblables
mouvemens de retraite; et cependant, jugeant favorablement de cet
ordre, il avertit tout bas Juan de ne pas avoir peur, le regarda en
souriant lgrement, et prit cong de lui, avec ce visage satisfait
que montrent les honntes gens quand ils ont fait une bonne action.

108. Aussitt qu'il fut parti, un changement soudain s'opra. J'ignore
quelles pouvaient tre les penses de la dame, mais son brillant
front devint le sige du plus singulier trouble; ses joues charmantes
s'animrent d'un sang plus vif, semblable  ces nuages d't qui se
dploient dans le ciel  l'instant o le soleil tombe. Dans ses
grands yeux confus se peignait un mlange de sensations altires et
voluptueuses.

109. Sa beaut runissait tous les charmes de son sexe; ses traits
avaient toute la sduction du diable, quand, sous la forme d'un
chrubin, il alla tenter ve, et, par ce moyen (Dieu sait lequel),
ouvrit le chemin au mal. L'oeil et mme aussi bien trouv des
taches dans le soleil, que sur son corps quelque chose d'imparfait.
Cependant, avec tant de dons, il lui manquait je ne sais quoi; elle
avait toujours l'air de commander plutt que celui de cder.

110. Quelque chose d'imprial ou d'imprieux entourait d'une chane
toutes ses paroles. Ou bien encore, une chane serrait, pour ainsi
dire, votre cou, ds qu'elle ouvrait la bouche.--Les transports de
plaisir eux-mmes se changent en peine quand on a devant les yeux la
plus faible ide de despotisme: nos ames du moins sont libres, c'est
vainement qu'on tenterait de les soumettre aux mouvemens charnels.
L'esprit finit toujours par rompre ses entraves.

111. Il y avait de la hauteur jusque dans son doux sourire; son
signe de tte n'tait pas une inclination, ses petits pieds eux-mmes
tmoignaient de l'orgueil et semblaient avoir la conscience du
haut rang de leur matresse.--Ils marchaient comme sur des ttes
prosternes; enfin, suivant la coutume de ces peuples, et pour ajouter
encore  son extrieur imposant, un poignard ornait sa ceinture; il
indiquait qu'elle tait l'pouse du sultan (et non pas la mienne,
grces au ciel).

112. Entendre et obir avait ds sa naissance t la suprme loi
de tout ce qui l'entourait. Remplir toutes les fantaisies qu'il
lui plaisait de concevoir, tel avait t le principal emploi de
ses esclaves. Sa naissance tait illustre, sa beaut presque toute
cleste. Si jamais elle n'eut de caprices que l'on ne pt satisfaire;
j'ai la conviction, si elle et t chrtienne, que nous aurions fini
par dcouvrir le _mouvement perptuel_.

113. Tout ce qu'elle voyait et semblait dsirer lui tait offert; tout
ce que, sans le voir, elle supposait visible, tait aussitt cherch
de tous cts, et ds qu'on l'avait trouv, acquis sans qu'on
s'arrtt au prix. Elle ne se lassait pas d'avoir des fantaisies, on
ne se lassait pas de tout sacrifier pour les satisfaire; telle tait
pourtant la grce de son despotisme, que les femmes ne trouvaient
jamais  lui reprocher que sa figure.

114. Juan, le dernier de ses caprices, avait fix ses regards tandis
qu'on le conduisait au march. Aussitt elle avait ordonn qu'il ft
achet; et Baba, qui jamais ne refusa de contribuer  un mauvais coup,
Baba connaissait les moyens  prendre pour l'acqurir. Elle n'avait
pas de prudence, mais il en avait pour elle; c'est ce qui doit servir
 expliquer le costume que Juan venait de revtir malgr lui.

115. Sa jeunesse et ses traits favorisaient le dguisement: et si
maintenant l'on me demande comment elle, femme de sultan, pouvait
concevoir et satisfaire de semblables fantaisies, je laisserai aux
sultanes le soin de la justifier. Aux yeux de leurs pouses, les
empereurs eux-mmes ne sont que de simples maris, et il y a des
exemples de rois et de fils de rois mystifis; c'est ce que nous
apprend, avec la dernire exactitude, l'exprience  l'gard des uns,
la tradition pour ce qui regarde les autres[174].

[Note 174: Allusion satirique aux mutuelles infidlits du prince
et de la princesse de Galles.]

116. Mais au point spcial de notre histoire: elle ne supposait
plus de nouvelles difficults, et mme elle crut faire preuve
d'une excessive condescendance, quand, s'adressant  une crature
nouvellement acquise, elle lui dit sans prambule et en laissant
tomber sur lui des yeux bleus pleins d'une majestueuse tendresse:
Chrtien, peux-tu aimer? Ces mots devaient bien, selon elle, suffire
pour l'mouvoir.

117. Et ils l'auraient mu en effet dans un autre tems et dans un
autre lieu. Mais Juan, dont l'esprit tait encore rempli de son le et
de la grce ionienne d'Haide, sentit rejaillir vers son coeur le sang
vif qui colorait ses joues, et celles-ci devenir aussi ples que les
neiges d'orage  demi fondues; ces mots pntrrent jusqu' son ame
comme des lances arabes. Il ne rpondit pas un mot, mais il fondit en
larmes.

118. Elle en fut vivement offense, non pas offense par les larmes
mmes, les femmes en rpandent et les emploient  leur bon plaisir;
mais il y a dans la prunelle humide d'un homme quelque chose de plus
pnible et de plus poignant: les pleurs d'une femme sont touchans,
ceux d'un homme brlent comme du plomb fondu, et l'on croirait qu'un
fer aigu les arrache de son coeur; en un mot, c'est pour elles un
soulagement, et pour nous c'est une torture.

119. Elle l'aurait volontiers consol, mais elle n'en connaissait
pas les moyens. N'ayant jamais eu d'gales, rien ne lui avait encore
apport la contagion de la sympathie. Jamais elle n'avait pens, mme
en rve, qu'il existt des chagrins d'une espce vraiment srieuse;
son front avait bien rvl de frivoles impatiences, mais elle ne
concevait pas comment, si prs de ses yeux, les yeux d'un autre
pouvaient contenir une larme.

120. Quoi qu'il en soit, la nature en apprend toujours plus que
ne peuvent en touffer les grandeurs: et quand une sensation forte
quoiqu'inconnue se prsente,--les plus tendres impressions
s'emparent des coeurs fminins comme de leur terre native. En toutes
circonstances, elles versent le vin et l'huile samaritains sur les
plaies du malheureux, quelle que soit sa nation. Ainsi Gulleyaz,
avant d'en concevoir la cause, s'aperut avec tonnement que ses yeux
taient mouills.

121. Mais, comme toute autre chose, les pleurs ont leur terme; Juan,
qui n'avait pu se dfendre d'un instant d'accablement en entendant
quelqu'un lui demander aussi inopinment s'_il avait_ aim, rendit
bientt leur stocisme  ses yeux, tandis que la faiblesse dont il
rougissait les avait rendus plus vifs et plus brillans. Il ne fut pas
aveugle  tant de beaut, mais il n'en sentit que plus d'indignation
de ne pas tre libre.

122. Pour la premire fois de sa vie, Gulleyaz fut entirement
dconcerte. On ne lui avait adress jusqu'alors que des prires ou
des louanges; et comme elle exposait sa vie en restant en confortable
tte--tte avec celui qu'elle esprait conduire sur le chemin
d'amour, la perte d'une heure lui aurait fait souffrir le martyre: ils
en avaient dj consum prs d'un quart.

123. Ici je veux bien spcifier, pour les personnes qui se
trouveraient en pareille situation, tout le tems qu'il leur est
permis de perdre,--c'est--dire s'ils se trouvent dans les climats
mridionaux. Chez nous on n'exige pas une vivacit excessive, mais l
le moindre dlai constitue un grand crime: vous vous souviendrez donc
que la plus grande faveur est d'obtenir un dlai de deux minutes pour
la dclaration;--un moment de plus ferait le plus grand tort  votre
rputation.

124. Celle de Juan tait honorable: mais elle pouvait encore grandir
s'il n'avait toujours eu la tte remplie des formes d'Haide; ce
souvenir, chose singulire, ne pouvait l'abandonner, et le rendait du
plus excessif mauvais ton. Gulleyaz, de son ct, le considrait comme
son dbiteur; c'tait elle, en effet, qui l'avait fait pntrer dans
ce palais: elle rougit jusqu'aux yeux, elle redevint ple, et puis
rougit encore une seconde fois.

125. Enfin, d'un air tout--fait imprial, elle posa sa main sur les
siennes; et puis pour demander de l'amour, elle arrta tendrement
sur lui des yeux qui n'avaient pas, certes, besoin d'un trne pour
persuader;--toujours le mme silence: son front s'obscurcit, mais elle
rprima encore ses menaces, car c'est le dernier moyen que songe 
employer une femme qui se respecte. Elle se leva, fit une chaste pose
d'un instant, puis enfin, se jeta au cou de l'esclave, et s'y tint
immobile.

126. L'preuve tait rude, et Juan le sentait vivement; mais il tait
arm de douleur, de rage et de fiert; et bientt, par une lgre
violence, il se dbarrassa de ses beaux bras, et il la replaa toute
languissante  ses cts. Alors il se leva d'un air altier; il promena
ses regards autour de lui, puis les ramenant sur ceux de Gulleyaz:
l'aigle ne s'accouple pas, s'cria-t-il, en prison; et moi je ne
servirai jamais la capricieuse sensualit d'une sultane.

127. Tu demandes si je puis aimer? juge si j'_ai_ vivement
aim;--puisque je ne t'aime pas! Dans ce vil costume, les fuseaux
et la quenouille me conviennent; l'amour n'est que pour les coeurs
libres. La splendeur qui m'environne ne m'blouit pas: quel que soit
ton pouvoir, et il semble grand, apprends que la tte peut se courber,
les genoux flchir, les yeux veiller autour d'un trne, et les mains
obir;--mais que nous sommes toujours matres de nos coeurs.

128. C'tait l une vrit tout--fait triviale pour nous; il en tait
autrement pour elle, qui jamais n'avait entendu rien de pareil. Elle
croyait que, la terre tant faite pour les reines et les rois, le
moindre de ses ordres devait toujours tre reu avec transport. Mais
de savoir si le coeur tait plac  droite ou bien  gauche, elle ne
s'en tait jamais soucie; tant est grande la perfection qu'inspire
la _lgitimit_  ceux de ses favoris qui sentent bien tous les droits
qu'elle leur donne sur les hommes.

129. D'ailleurs, comme on l'a dj dit, elle tait si belle, que mme
si elle se ft trouve place dans la plus humble condition, elle
et pu difier un royaume, ou le bouleverser s'il existait dj. On
prsume bien aussi qu'elle accordait quelque pouvoir  des charmes si
rarement perdus pour celles qui les possdent. Elle pensait qu'ils lui
donnaient un _double droit divin_, et moi-mme je partage la moiti de
son opinion.

130.  vous qui dans la jeunesse avez conserv votre virginit,
rappelez-vous, ou (si vous ne le pouvez) imaginez une tendre
douairire dont vous ayez repouss les brlans aveux  l'poque
des jours caniculaires; rappelez-vous, dis-je, sa rage forcene, ou
reprsentez-vous tout ce que l'on a jamais dit ou chant sur ce sujet,
vous pourrez supposer quel dut tre l'air d'une jeune et candide
beaut se trouvant en pareille position.

131. Supposez, et dj vous l'avez fait, la femme de Putiphar, la lady
Booby[175], Phdre, en un mot tout ce que l'histoire vous offre
de meilleurs exemples. Mais, pour votre malheur,-- jeunes gens de
l'Europe! les potes et les prcepteurs en citent trop peu, et jamais,
en vous reprsentant le peu que vous en avez appris, vous ne vous
ferez une ide de la colre de Gulleyaz.

[Note 175: Voyez le roman de _Joseph Andrews_, par Fielding.]

132. Une tigresse  laquelle on enlve ses petits, une lionne, ou
toute autre intressante bte de proie, sont des similitudes qu'on a
toujours sous la main pour peindre la dsolation d'une dame  laquelle
on refuse quelque chose; mais toutes ces figures n'expriment pas la
moiti de ce que je devrais dire; et, s'il vous plat, peut-on en
conscience comparer, pour une mre, la perte d'un ou de plusieurs
nourrissons avec celle de l'esprance de jamais en avoir d'autres?

133. L'amour maternel est la loi de toute la nature, depuis les
lionnes avec leurs lionceaux, jusqu'aux canes avec leurs canards. Rien
n'aiguise un bec, ou n'envenime une griffe comme l'enlvement d'une
famille  la mamelle. Tous ceux qui ont vu des femmes nourrir savent
jusqu' quel point elles aiment les cris, les piailleries de leurs
enfans; et par la force de l'_effet_, on peut assez juger (je ne veux
pas fatiguer plus long-tems votre patience) de la force encore plus
grande de la _cause_.

134. Si je disais que le feu sortit des yeux de Gulleyaz; mots
inutiles,--car la flamme en jaillissait continuellement; ou que ses
joues se couvrirent du plus vif incarnat, je gterais le tableau, car
l'expression de sa figure n'avait rien de naturel: jamais elle n'avait
prouv dans ses dsirs la moindre rsistance; et vous-mmes qui avez
vu des colres de femmes (Dieu sait si ce n'est rien!), vous ne vous
feriez pas encore une ide de la sienne.

135. Sa rage ne dura qu'une minute, et pour son bonheur: un instant
de plus l'et tue. Ce fut un clair rapide de l'enfer. Rien de
plus sublime qu'une colre nergique: horrible  voir, mais grande 
raconter, elle ressemble  l'Ocan quand il vient frapper les rochers
d'une le.--Les cruelles passions, dont les formes de Gulleyaz taient
alors le sige, l'avaient transforme en une sublime tempte incarne.

136. Autant et valu comparer un orage vulgaire avec un typhon, qu'un
emportement ordinaire avec sa furie: toutefois elle ne demanda pas
 fuir dans la lune, comme le paisible _Hotspur_ d'un merveilleux
ouvrage. Peut-tre, si sa douleur clata sur un ton plus bas, faut-il
en accuser son sexe doux et sa jeunesse.--Ce qu'il y a de sr, c'est
que, comme Lear, elle souhaita seulement de tuer, tuer, tuer[176].
Les larmes vinrent ensuite tancher sa soif de sang.

[Note 176: _Roi Lear_, acte IV, scne 5: Ce serait une jolie
malice de ferrer les chevaux avec des chapeaux. Je l'essaierai;--et
quand j'aurai attrap ces gendres-l, alors tue, tue, tue, tue,
tue, tue. (_Kill_, _kill_, etc.; ce mot imite fort bien le bruit du
marteau sur le fer des chevaux.) Letourneur et MM. Guizot et Pichot
qui ont runi leurs efforts pour revoir, corriger et _prfacer_ sa
traduction, ont tous nglig de rendre ce passage, qui me parat d'une
grande beaut.]

137. Elle avait clat comme un orage, elle passa rapidement comme
lui; elle passa sans une parole:--rellement il lui fut impossible de
parler; tout d'un coup la confusion, sentiment naturel  son sexe,
et qu'elle connaissait faiblement, se dclara et couvrit son visage,
semblable  l'onde qui s'lance vivement au travers d'une voie
nouvellement dcouverte. Elle se sentait humilie;--et, pour les gens
de son espce, l'humiliation est quelquefois salutaire:

138. Elle leur donne  entendre qu'ils sont forms de sang et de
chair; elle leur insinue doucement que les autres, pour tre de terre,
ne sont pas prcisment de la boue; que les urnes et les cruches,
sorties de la mme poterie, et tantt bonnes, tantt mauvaises,
ont une fraternelle fragilit, sans pourtant avoir eu les mmes
grands-parens. Elle leur apprend,--Dieu sait[177] tout ce qu'elle
leur apprend! Mais enfin quelquefois elle peut les corriger, et elle y
parvient mme souvent.

[Note 177: Ajoutons: et la France.]

139. La premire ide de la sultane fut de priver Juan de la tte;
la seconde, de sa seule prsence; la troisime, de lui demander o il
avait t lev; la quatrime, de l'amener  force de sarcasmes  se
repentir; la cinquime, d'appeler ses femmes et de se mettre au
lit; la sixime, de se poignarder; la septime, de condamner Baba au
cordon:--mais son grand expdient fut de se rasseoir et de sangloter.

140. Elle pensa, dis-je,  se poignarder: mais une circonstance
rendait sa position critique, elle avait un poignard sous la main.
Les corsets de l'Orient ne sont pas rembourrs, et il n'tait pas
impossible qu'un coup bien frapp ne la blesst dangereusement. Elle
pensa  tuer Juan;--mais le pauvre garon! sans doute il le mritait
par ses ridicules retards; mais enfin, la meilleure manire de
pntrer jusqu' son coeur n'tait pas de lui ouvrir la tte.

141. Juan fut attendri: il tait prt  se laisser hroquement
empaler, mettre en quartiers et jeter aux chiens;  mourir dans les
plus affreuses tortures,  servir de proie aux lions, ou d'amorce aux
poissons; tout cela pour ne pas commettre un pch,--qui n'avait pour
lui aucun attrait. Mais toutes ses rsolutions de mourir se fondirent
comme la neige devant les pleurs d'une femme.

142. De mme que Bob-Acres sentit mourir sa valeur au milieu de
ses lauriers, ainsi chancela, je ne sais comment, la force de Juan.
D'abord il se demanda comment il avait fait pour refuser; puis s'il y
avait moyen de revenir sur sa conduite. Bientt il en fut  s'accuser
d'une vertu sauvage, ainsi que l'on voit un moine maudire son voeu,
et une dame son serment, quand ils sont prts  oublier tant soit peu
l'un et l'autre.

143. Juan commena donc par bgayer quelques excuses; mais, en pareil
cas, les paroles ne suffisent pas, exprimassent-elles tout ce que les
muses chantrent, tout ce qu'un _dandy_ bredouilla de plus _dandy_, ou
bien encore toutes les figures dont nous fatigua jamais Castlereagh.
Dj cependant un languissant sourire lui donnait l'espoir d'obtenir
sa grce; mais avant qu'il allt plus loin, le vieux Baba entra avec
vivacit.

144. Fille du soleil, soeur de la lune (telles taient ses
expressions) et impratrice de la terre! Vous dont le froncement[178]
dtruit l'harmonie des sphres, dont le sourire fait sauter de joie
toutes les plantes; votre esclave,--il espre n'avoir pas mis trop
d'empressement,--vous apporte une nouvelle digne de votre sublime
attention: le soleil lui-mme m'a envoy comme un rayon pour vous
annoncer qu'il s'approche en ce moment de vous.

[Note 178: Nous ne disons gure que _froncement des sourcils_; les
Anglais disent mieux et plus nergiquement _frown_. _Des sourcils_
est en effet une espce de plonasme que l'acadmie, dans l'intrt de
notre posie, ferait bien de dconsidrer.]

145. --La chose est-elle, s'cria Gulleyaz, comme vous le dites?
J'aurais souhait qu'il consentt  voiler ses rayons jusqu'au matin!
mais ordonnez  mes femmes de former la voie lacte. Partez, ma
vieille comte! donnez aux toiles les avis convenables.--Et toi,
chrtien, confonds-toi avec elles, comme tu pourras, si tu veux
mriter le pardon de tes prcdens mpris.--Ici elle fut interrompue
par un bruit sourd, et enfin par un cri: Le sultan arrive.

146. D'abord vinrent les demoiselles, gardes-d'honneur de la sultane,
puis les eunuques noirs et blancs de sa hautesse; la suite entire
pouvait tre longue d'un quart de mille: sa majest avait assez de
politesse pour annoncer sa visite long-tems  l'avance quand elle
tait nocturne. Gulleyaz, en effet, tait la dernire de ses femmes,
tant naturellement la plus aime des quatre.

147. Sa hautesse tait un homme d'un aspect imposant, dont le turban
descendait jusqu'au nez, et dont la barbe remontait jusqu'aux yeux.
Arrach d'une prison pour prsider une cour, il devait son lvation
au cordon qui avait trangl son frre[179]. C'tait un excellent
prince, de l'espce de ceux mentionns dans les histoires de Cantemir
et de Knolles[180]; espce peu glorieuse, si l'on en excepte Soliman,
la gloire de sa race[181].

[Note 179: _Habdul-Hamid_ succda  son frre, Mustapha III, en
1774; mais c'est par une licence potique que Byron fait mourir
du cordon ce dernier. Mustapha mourut dans son lit,  l'ge de
cinquante-huit ans.]

[Note 180: Dmtrius Cantemir, prince de Moldavie, auteur d'une
_Histoire de l'agrandissement et de la dcadence de l'Empire ottoman_,
crite en latin, et traduite en franais par de Jonquires: elle va
jusqu'en 1711.--Richard Knolles, historien anglais, peu estim dans sa
patrie, auteur d'une _Histoire gnrale des Turcs, jusqu'en 1610_.
On trouve dans la premire partie de cet ouvrage peu connu, mme en
Angleterre, une foule de curieux dtails sur l'origine des conqurans
de l'Asie. On en doit la continuation, jusqu'en 1677, au clbre
Ricaut.]

[Note 181: Peut-tre n'est-il pas inutile de remarquer que Bacon,
dans son _Essai sur l'Empire_, semble croire que Soliman fut le
dernier de sa race, sans que je sache sur quelle autorit. Voici ses
paroles: La fin de Mustapha fut si fatale  la race de Soliman, que
l'on n'ose aujourd'hui assurer si les princes turcs depuis Soliman
sont de sa famille, ou s'ils sont d'un autre sang; on regardait le
deuxime Soliman comme un prince suppos. Mais il arrive souvent 
Bacon de n'tre pas trs-fidle dans ses autorits historiques.
J'en pourrais citer une douzaine d'exemples, tirs seulement de ses
apophthegmes.

Pendant que je suis en train de critiquer, et aprs m'tre hasard 
relever les erreurs de Bacon, j'en citerai aussi quelques autres aussi
lgres qui se sont glisses dans l'dition des _British Poets_, faite
par le justement clbre Campbell.--Je le fais, au reste, dans des
intentions amicales, et j'espre qu'on ne s'y mprendra pas.--Si
quelque chose pouvait ajouter au cas que je fais des talens et du
caractre loyal de cet crivain, ce serait sa dfense classique,
mesure et victorieuse de Pope, contre les propos et les
_grub-street_[C] du jour.

Voici donc les inadvertances dont je veux parler:

1 Pour ce qui regarde Anstey, qui aurait pris, selon lui, ses
principaux caractres  Smollett, il est certain que le _Guide aux
eaux de Bath_, d'Anstey, fut publi en 1766, tandis que l'_Humphry
Clinker_ de Smollett (le seul des ouvrages de ce dernier qui ait pu
fournir quelques traits  TABITHA, etc., etc.,) fut seulement crit
durant le dernier sjour de Smollett  Livourne, en 1770.--_Ergo_,
s'il y a quelque emprunteur, Anstey doit tre regard comme le
crancier. Je m'en rapporte aux propres dates de Campbell, dans ses
Vies de Smollett et Anstey.

2 M. Campbell dit, dans la Vie de Cowper (note de la page 258, vol.
I), qu'il ne sait  qui Cowper fait allusion dans ces vers:

  _Nor he who, for the bane of thousands born
  Built God a church, and laughed his word to scorn_.

Ici le pote calviniste entend parler de Voltaire et de l'glise de
Ferney, dont l'inscription tait: _Deo erexit Voltaire_.

3 Dans la Vie de Burns, M. Campbell cite ainsi Shakspeare:

  _To gild refined gold, to paint the rose
  Or add fresh perfume to the violet_.

Ces corrections n'embellissent nullement l'original,

  _To gild refined gold, to paint the_ lily
  To trow a perfume on _the violet_.

  (KING JOHNS.)

Quand un grand pote en cite un autre, il devrait tre correct; il
devrait encore se garder d'accuser lgrement de _plagiat_ l'un de
ses frres en Apollon. Un pote aimerait mieux piller toute espce de
choses (sauf l'argent) que les penses des autres.--Elles ne manquent
jamais d'tre rclames; mais certes il est fort pnible d'tre
dnonc comme _dbiteur_, quand on se trouve, au contraire, le
_crancier_: tel est le cas d'Anstey  l'gard de Smollett.

Comme il y a de l'honneur parmi les voleurs, il faut qu'il y en ait
aussi quelque peu parmi les potes; et pour ce qui est de rendre 
chacun ce qui lui appartient, nul, plus que M. Campbell, ne doit
le faire avec dsintressement, puisque, jouissant d'une haute et
incontestable rputation d'crivain original, il est en mme tems le
seul pote de nos jours (Rogers except) auquel on puisse reprocher
d'avoir crit _trop peu_.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

[Note C: Ce surnom, que l'on donne  Londres aux pamphlets les
plus dprcis et  tous les petits livres crits par et pour la
canaille, vient de ce que ces productions se dbitent presque toutes,
 Londres, dans la rue de _Grub_ (du _Magot_).]

148. Il allait  la mosque au milieu d'une grande pompe, et disait
ses prires avec _une exactitude_ plus qu'_orientale_; quant au reste,
il laissait  son visir le soin de son gouvernement, et ne tmoignait
qu'une faible curiosit pour ce genre d'affaires. Je ne sais s'il
avait quelques contrarits domestiques;--mais aucun commencement de
procdure n'attestait le moindre conjugal dsaccord[182]: on peut mme
dire que ses quatre femmes et ses mille jeunes filles renfermes se
conduisaient avec autant de rgularit qu'une seule reine chrtienne.

[Note 182: Nouvelle allusion au scandaleux procs conjugal de
Georges IV avec la reine Caroline.]

149. Par hasard, s'il survenait un lger dsordre, on entendait peu
parler du criminel et du genre de son crime. Le rcit en glissait
 peine sur une seule lvre.--Un sac et la mer dont on connaissait
l'incorruptible discrtion avaient promptement rtabli le calme, et le
public n'en apprenait jamais plus que l'auteur de ces vers. La presse
priodique ne produisait jamais de scandale.--La morale n'en valait
que mieux, et les poissons n'en valaient pas moins.

150. Il dcouvrait judicieusement de ses propres yeux que la lune
tait ronde, et il ne doutait pas davantage que la terre ne ft plate,
attendu qu'il avait fait un voyage de cinquante milles, sans avoir
rencontr aucun indice de sa rotondit. Son empire tait de mme,
sans bornes; quelquefois, il est vrai, un peu troubl  et l par des
pachas rebelles ou des giaours ambitieux[183]; mais ceux-l jamais ne
se rendaient aux _Sept-Tours_[184].

[Note 183: _Giaours_ (infidles), les princes chrtiens.]

[Note 184: C'est l'immense chteau dans lequel on conduit les
trangers de distinction qui sont suspects au Grand-Seigneur. Gulleyaz
y demeurait. Ainsi on peut en comparer la destination  celle de
la _Tour de Londres_, jadis la demeure des rois et des prisonniers
d'tat. C'est aux _Sept-Tours_ qu'il faut appliquer la magnifique
description des appartemens, que Byron a place au commencement de ce
chant.]

151. Except sous l'effigie des envoys que l'on amenait pour y
rsider, quand une guerre tait rsolue, et cela conformment
au vritable droit des gens qui ne peut en aucun cas permettre 
d'infmes marauds, dont jamais pe n'arma la main diplomatique, de
dcharger leur spleen en crant un amas de chicanes, et en rdigeant
leurs mensonges sous le nom de _dpches_, sans exposer un seul poil
de leurs moustaches[185].

[Note 185: Ce fut Philippe II, le _Dmon du midi_, qui le
premier imagina de maintenir en permanence, dans chacune des cours
de l'Europe, des envoys dont tout le rle se bornait  espionner les
souverains chez lesquels ils taient accrdits. Les autres princes ne
tardrent pas  suivre ce funeste exemple.]

152. Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils.--Ds
que les premires commenaient  sortir d'enfance, elles taient
renfermes dans un palais o elles vivaient comme des nonnes jusqu'
ce qu'un bacha ft envoy dans une province. Alors, celle dont le
tour tait venu l'pousait, quelquefois  peine ge de six ans.--Cela
pourra sembler trange, mais rien n'est plus rel, et la raison, c'est
que le bacha tait tenu de faire un cadeau  son nouveau beau-pre.

153. Ses fils taient tenus en prison jusqu' ce que le tems arrivt
pour eux d'obtenir un cordon ou un trne; mais les destins seuls
connaissaient auquel des deux ils seraient appels. En attendant, ils
recevaient une ducation toute royale,--comme l'avnement l'a toujours
prouv; et jamais l'hritier prsomptif ne manquait de se montrer
aussi digne d'tre pendu que couronn.

154. Sa majest, avec toutes les crmonies dues  son rang, salua sa
quatrime pouse; et Gulleyaz mit aussitt dans ses regards une tendre
flamme, et sur son front une expression respectueuse, ainsi qu'il
convient de faire aux dames coupables de quelque espiglerie. Pour
empcher qu'on ne les souponne d'avoir rompu leur ban, il faut
qu'elles se montrent doublement empresses de l'observer, et nul mari
ne reoit jamais un accueil plus rassurant que quand sa femme l'a jug
digne de s'en aller au ciel.

155. Sa hautesse promena dans la salle ses grands yeux noirs, et en
les arrtant, suivant sa coutume, sur les jeunes filles, il aperut
Juan dans son dguisement: il n'en parut nullement choqu ni surpris,
mais il remarqua un maintien sage et modeste en lui, tandis que
Gulleyaz poussait vers le ciel un soupir inquiet. Je vois, dit-il,
que vous avez achet une nouvelle fille; il est dplorable qu'une
simple chrtienne ait la moiti des charmes qu'elle runit.

156. Ce compliment, en dirigeant sur elle tous les yeux, fit rougir
et trembler la vierge nouvellement acquise. Ses camarades se croyaient
galement perdues:  Mahomet! fallait-il que sa majest ft quelque
attention  une giaour, quand ses lvres impriales ne s'taient
jamais ouvertes en faveur d'aucune d'elles? Alors commena un
chuchotement, un mouvement des yeux et des ttes; mais l'tiquette ne
permit  aucune d'elles de ricaner.

157. Les Turcs font bien de retenir--quelquefois du moins,--les femmes
en prison;--car il est trop vrai que, dans ces funestes climats, leur
chastet n'a pas cette qualit astringente qui, dans le Nord, prvient
les crimes inattendus et donne  notre moral une puret suprieure
 celle de la neige. Le soleil, qui, chaque anne, fait fondre les
glaces polaires, produit sur le vice un effet entirement contraire.

158. Jusque-l va notre chronique: nous ferons ici une pause, bien que
nous ayons assez de matire; mais il est tems, suivant les anciennes
lois de l'pope, de replier nos voiles, et de mettre  l'ancre notre
posie. Si ce cinquime chant recueille les applaudissemens qu'il
mrite, le sixime offrira des traits d'un vrai sublime. En attendant,
puisque Homre lui-mme dormit quelquefois, vous passerez bien  ma
muse un court et lger assoupissement.




PRFACE DES SIXIME, SEPTIME ET HUITIME CHANTS.


Les dtails du sige d'Ismal dans deux des chants suivans (le
septime et le huitime), sont tirs d'un ouvrage franais intitul:
_Histoire de la Nouvelle Russie_. Quelques-uns des incidens attribus
 Don Juan sont de toute ralit; entre autres la circonstance d'un
enfant sauv par lui et qui le fut effectivement par le dernier duc de
Richelieu, alors volontaire au service de Russie, et devenu plus tard
le fondateur et le bienfaiteur d'Odessa, o son nom et sa mmoire
seront  jamais respects.

On trouvera dans le cours de ces chants une ou deux stances relatives
au dernier marquis de Londonderry (lord Castlereagh), mais crites
quelque tems avant sa mort.--Si l'oligarchie de ce personnage avait
expir avec lui, elles auraient t supprimes; mais comme elle lui
a survcu, je pense qu'il n'y a rien dans son genre de vie et de mort
qui soit propre  retenir l'expression franche des opinions de ceux
qu'il s'effora d'asservir pendant toute la dure de son existence.
Que dans la vie prive il ait t ou non un homme aimable, c'est ce
qu'il importe peu au public de savoir; et pour ce qui est de pleurer
sa mort, il en sera assez tems quand l'Irlande ne pleurera plus sa
naissance. Comme ministre, je le crois, avec plusieurs millions
de citoyens, l'homme des intentions les plus despotiques et de
l'intelligence la plus faible qui jamais ait opprim une nation[186].
C'est, depuis les Normands, la premire fois que l'Angleterre a t
insulte par un ministre (du moins[187]) qui ne savait pas parler
anglais, et que le parlement consentit  recevoir des ordres dans le
langage de mistress _Malaprop_.

[Note 186: Ce jugement passionn fut, comme il est facile de le
voir, crit en 1821.]

[Note 187: Plusieurs rois anglais s'taient trouvs, avant
Castlereagh, dans le mme cas, entre autres, Guillaume III et Georges
Ier. C'est ce que cette parenthse semble vouloir rappeler.]

Il n'est pas ncessaire d'entrer dans beaucoup de dtails sur sa mort;
je remarquerai seulement que si un pauvre radical, tel que Waddington
ou Watson, s'tait ainsi coup le cou, on l'aurait enseveli dans un
carrefour, avec l'escorte ordinaire d'un pieu et d'une potence.
Mais quant au ministre, ce fut un lunatique de bon ton,--un suicide
sentimental:--il se coupa tout simplement _l'artre carotide_
(admirez leurs connaissances)! Vite donc la pompe funbre; l'abbaye;
les sanglots de la douleur pousss--par les journaux;--l'loge du
dfunt ensanglant, prononc par le Coroner (digne Antoine d'un
pareil Csar),--et les propos atroces et nausabonds d'une poigne
de conspirateurs dgrads, contre tout ce que la patrie renferme de
sincre et d'honorable. La _loi_[188] devait trouver dans sa mort de
deux choses l'une,--ou qu'il tait un criminel, ou bien un fou;--dans
ces deux cas, il n'y avait pas grande matire  pangyrique. Il
avait t dans sa vie--ce que tout le monde sait, ce que la moiti de
l'univers sentira long-tems encore,  moins que sa mort ne donne une
_leon morale_ aux Sjans europens qui lui survivent[189]. Mais en
tout cas, c'est quelque chose de consolant pour les nations de voir
que leurs oppresseurs ne sont pas heureux, et que mme, de tems 
autre, ils jugent assez bien de leurs actions, pour prvenir eux-mmes
la sentence du genre humain.--Cessons donc de revenir sur cet homme;
et laissons l'Irlande carter du sanctuaire de Westminster les cendres
de son illustre Grattan[190]... Faut-il que le patriote de l'humanit
soit remplac par le Werther de la politique!!!

[Note 188: J'entends la _loi du pays_: celles de l'humanit sont
moins rigoureuses; mais comme les _lgitimes_ ont toujours en bouche
le mot de _loi_, il est bon de s'en servir une fois dans ce qui les
regarde.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

[Note 189: Il faut excepter Canning de ce nombre. Canning a du
gnie, un gnie presque universel. C'est un orateur, un pote, un
homme d'tat et d'esprit. Or, un homme vraiment distingu ne peut
long-tems se traner dans l'ornire d'un prdcesseur tel que
Castlereagh. Si jamais homme put sauver son pays c'est Canning; mais
le voudra-t-il? J'en ai au moins l'esprance.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

[Note 190: M. Grattan, membre de la chambre des communes, l'un
des dfenseurs les plus zls de l'indpendance de l'Irlande et de
l'affranchissement des catholiques, mort en 18...]

Pour ce qui regarde les objections que l'on a faites, sous un autre
point de vue, aux chants de ce pome dj publis, je me contenterai,
pour toute rponse, de faire deux citations de Voltaire:

La pudeur s'est enfuie des coeurs et s'est rfugie sur les lvres.

Plus les moeurs sont dpraves, plus les expressions deviennent
mesures; on croit regagner en langage ce qu'on a perdu en vertu.

Voil une vrit applicable  la masse des tres vils et hypocrites
qui corrompent la gnration anglaise de ce sicle, et c'est la seule
rponse qu'ils mritent de recevoir. Le titre vulgaire et trivial
de blasphmateur,--qui, joint  ceux de radical, libral, jacobin,
rformateur, etc., compose le dictionnaire dbit chaque jour par nos
mercenaires politiques, devrait tre un titre d'honneur pour tous ceux
qui s'en rappellent la premire signification. Socrate et Jsus-Christ
ont t mis  mort publiquement comme blasphmateurs; beaucoup
d'autres ont subi, beaucoup d'autres subiront peut-tre encore le mme
supplice pour avoir rclam contre les plus crians abus du nom de Dieu
et de l'intelligence humaine. Mais perscuter n'est pas la mme chose
que rfuter ou mme triompher. Le _malheureux incrdule_, comme on
l'appelle, est probablement plus heureux dans sa prison que le plus
fier de ses antagonistes. Je n'examine pas ses croyances,--elles
sont bonnes ou mauvaises;--mais il a souffert pour elles, et ces
souffrances mmes, endures pour mettre sa conscience en repos, feront
au disme plus de proslytes[191], que l'exemple des prlats d'une
autre foi n'en fera au christianisme, celui des hommes d'tat suicids
 l'oppression, ou celui des homicides pensionns  l'alliance impie
qui ose insulter assez l'intelligence publique pour affecter le nom de
_Sainte_! Je ne veux pas ajouter  la honte des infmes, ou des morts;
mais il serait bien tems que les dfenseurs pays de ceux qu'on se
plaint de voir attaquer perdissent quelque chose de l'effronterie de
leur langage, pch le plus criant de cet goste et bavard sicle;
et--mais en voil bien assez pour le moment.

[Note 191: Quand Lord Sandwich dit qu'il ne savait pas de
diffrence entre l'orthodoxie et l'htrodoxie, l'vque Warburton
rpliqua: L'orthodoxie, milord, c'est ma _doxie_, et l'htrodoxie
la _doxie_ d'un autre homme. De nos jours, un prlat semble avoir
dcouvert une troisime espce de _doxie_, qui n'a pas fortement
ajout, aux yeux des lus,  la gloire de ce que Bentham appelle
l'_glise de l'Englandisme_.]




Chant sixime.

    SIR TOBIE.--Penses-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y
    aura plus ni ale ni gteaux?

    LE BOUFFON.--Oui, par sainte Anne! et, de plus, le gingembre
    brlera la bouche.

    (SHAKSPEARE, _la Douzime nuit_, ou _Ce que vous voudrez_,
    acte II, scne 3.)


1. Il est une mer dans les affaires des hommes, et quand on en saisit
le flux[192],--vous savez le reste, et la plupart d'entre nous l'ont
dit et le rptent encore: nous en sommes tous bien convaincus, et
cependant il en est peu qui savent deviner ce moment avant qu'il ne
soit trop tard pour en profiter. Quoi qu'il en soit, tout est pour
le mieux; et, pour s'en convaincre, il ne faut que considrer la
fin: souvent les choses reprennent un heureux cours aprs avoir t
dsespres.

[Note 192: Ces premiers vers sont une citation.]

2. Il est une mer dans les affaires des femmes, et quand on en saisit
le flux on parvient,--Dieu sait o. Ce serait un bon marin, celui
qui pourrait tracer avec prcision, sur sa carte, tous les courans de
cette mer. Les rveries de Jacob Behmen[193] ne sont pas comparables
avec ses brisans et ses retours singuliers.--Les hommes calculent avec
leur tte;--mais les femmes cdent  l'impulsion de leur coeur ou de
ce que Dieu seul sait!

[Note 193: Ou Boehm, clbre rveur philosophique allemand, mort
en 1624. C'est l'un des patrons de la secte des illumins, et ses
partisans ont pris de son nom celui de Boehmistes. Ce qui lui fait le
plus d'honneur, c'est d'avoir t l'un des prcurseurs de Kant.]

3. Et cependant quand il s'en trouve une pleine d'tourderie, de
vivacit et de franchise, jeune, belle, entreprenante,--qui risquerait
volontiers un trne, le monde, l'univers pour tre aime comme elle
aime, et qui ferait plutt changer de cours aux toiles que de n'tre
pas libre comme le sont les vagues au moment o s'lve la brise,--une
telle femme, il est vrai, est un diable (s'il en existe un seul); mais
elle est capable de faire bien des manichens.

4. La plus vulgaire ambition bouleverse si souvent les trnes et
le monde, que, si la passion vient  produire les mmes maux, nous
n'oublions promptement, ou du moins nous n'excusons, que les fureurs
dont l'amour a t la cause. Si l'on se souvient encore d'Antoine, ce
ne sont pas ses conqutes qui ont mis son nom  la mode; Actium seul,
perdu pour les yeux de Cloptre, est d'un plus grand poids que tous
les exploits de Csar.

5.  cinquante ans il mourut pour une reine de quarante. Je voudrais
qu'ils n'en eussent eu que quinze et vingt; car  cet ge on se rit
de l'or, des royaumes et des mondes.--Je me souviens du tems o je
n'avais pas, il est vrai, beaucoup de mondes  perdre, mais enfin
o, pour faire ma cour, je donnais ce que j'avais,--un coeur,--ce qui
valait un monde, quel qu'il ft; car jamais monde ne me rendra ces
sentimens purs que j'ai laiss fuir.

6. C'tait le _denier_ du jouvenceau[194], et peut-tre, comme celui
de _la veuve_, me sera-t-il compt pour quelque chose dans la suite,
sinon maintenant. Au reste, qu'on me le compte ou non, tous ceux qui
ont aim, ou qui aiment, n'en avoueront pas moins que la vie n'offre
rien de comparable  ces instans. On dit que Dieu est amour; ajoutons
que l'amour est un dieu, ou que du moins il l'tait avant que le front
de la terre ne se ft rid et vieilli par les pchs, par les pleurs
de--mais c'est  la chronologie qu'il appartient de calculer les
annes.

[Note 194: Je demande pardon de cette expression; elle a vieilli,
et c'est bien  tort: car les deux mots _enfant_ et _jeune homme_
ne s'appliquent pas spcialement, comme celui de _jouvenceau_, 
des personnes de quinze  vingt ans. La Fontaine l'a plusieurs fois
employ, et les puristes doivent permettre de restaurer les vieux
mots, quand ils n'ont pas t remplacs prcisment.]

7. Nous avons laiss notre hros et la troisime de nos hrones dans
une situation moins trange que critique: en effet, il n'est pas rare
que les hommes risquent leur peau pour ce cruel tentateur,--une femme
dfendue: mais les sultans, en particulier, ont une vive antipathie
pour les pchs de cette espce; ils ne sont nullement du caractre
de ce sage Romain, l'hroque, le sentencieux, le stoque Caton, qui
prtait sa femme  son ami Hortensius[195].

[Note 195: Plutarque, _Vie de Caton d'Utique_.]

8. Gulleyaz, je le sais, tait extrmement coupable; je l'avoue, je
le dplore, je la condamne; mais je rpugne, mme en posie,  toute
fiction, et, dussiez-vous la blmer comme moi, je prfre vous
dire toute la vrit. Sa raison tait fragile, ses passions taient
vigoureuses, et elle ne croyait pas que le coeur de son mari (suppos
mme qu'il ft  elle) dt la satisfaire, attendu qu'il avait
cinquante-neuf ans et quinze cents concubines.

9. Je ne suis pas, comme Cassio, un _arithmticien_[196]: mais en
examinant le _livre de thorie_ avec une prcision fminine, il parat
dmontr, sans mme porter en compte les annes de sa hautesse, que la
belle sultane ne pchait que faute d'alimens. En effet, si le sultan
tait juste envers toutes ses amantes, elle n'avait plus droit qu' la
quinze-centime partie d'une chose dont on devrait toujours avoir le
monopole,--le coeur.

[Note 196: Certes, a dit le More, j'ai dj choisi mon officier,
et quel est-il? ma foi, un grand arithmticien, un Michel Cassio,
Florentin, qui ne connat d'une bataille que le livre de thorie.

  (_Othello_, acte Ier, scne Ire.)
]

10. On a remarqu que les dames tiennent beaucoup  tous les droits de
possession que la loi leur accorde, et, sur ce point, les dvotes ne
sont pas les moins exigeantes; elles grossissent mme du double la
gravit de ce qu'elles appellent un pch, et elles nous assigent de
poursuites et de procs (comme les tribunaux le prouvent  chacune
de leurs sessions), lorsqu'elles nous souponnent de faire plusieurs
parts d'une proprit dont la loi les dclare uniques hritires.

11. Or, s'il en est ainsi dans un pays chrtien, on ne sera pas
surpris que les dames paennes ne soient gure plus traitables sur
le mme point, et qu'elles gardent alors, comme disent les rois, une
_attitude imposante_. Elles rclament vivement leurs droits conjugaux
ds que leur lgitime poux se montre ingrat envers elles; et comme
quatre femmes ont ncessairement quatre motifs de plaintes, il en
rsulte qu'il y a sur les bords du Tigre des jalousies comme sur ceux
de la Tamise.

12. Gulleyaz tait la quatrime et (comme je l'ai remarqu) la
favorite. Mais sur quatre pouses, que sert-il d'en favoriser une? On
devrait avoir peur de la polygamie, non-seulement comme d'un pch,
mais mme comme d'une _bte noire_; les plus sages se contentent d'une
seule femme raisonnable, et leur philosophie se dconcerterait d'une
plus forte charge. Il n'est personne ( l'exception des Turcs) qui
veuille jamais faire de sa couche nuptiale un _lit de Ware_[197].

[Note 197: Ware, ville  trente milles de Londres, o nous emes
la curiosit d'aller pour visiter la fameuse couche dite _le lit de
Ware_, de douze pieds carrs, qui existait jadis dans une auberge;
mais l'aubergiste actuel l'avait convertie en six couchettes.

  (_Note de M. A. P._)
]

13. Sa hautesse, la plus sublime de l'univers--(du moins
s'intitule-t-elle ainsi, suivant les formes usites par tous les rois,
jusqu'au moment o ils sont adjugs aux vers, ces tristes et affams
jacobins qui osent effrontment dner des plus puissans rois),--sa
hautesse, dis-je, s'attendait, en contemplant les charmes de
Gulleyaz,  recevoir l'accueil d'une amante. (Quant  l'_accueil
montagnard_[198] on le reoit dans tout l'univers.)

[Note 198: Les montagnards cossais font au premier venu l'accueil
le plus amical: l'hospitalit est la premire de leurs vertus. De
l l'espce de proverbe _Highland welcome_. C'est ici une allusion
satirique  l'accueil reu des cossais par le roi Georges IV.]

14. Ici nous devons spcifier: Quelquefois les baisers, les douces
paroles, les treintes et tout le reste, peuvent figurer des sentimens
qui n'existent pas. On les prend aussi aisment qu'un chapeau, ou
plutt un bonnet (ces derniers faisant partie de la toilette des
dames); ils peuvent contribuer  farder les coeurs ou les ttes, mais
quelquefois les uns ne viennent pas plus du coeur que les autres ne
sont sortis de la tte.

15. Une rougeur lgre, une tendre motion, une sorte de srnit
douce et calme qui se lit plutt sur les paupires que dans les yeux,
et qui semble vouloir cacher ce qu'on voudrait le plus tt dcouvrir;
tels sont (pour un homme discret) les meilleurs garans de l'amour,
quand ils reposent sur leur plus adorable trne, le sein d'une femme
sincre;--car l'excs des transports ou de l'indiffrence contribue
galement  rompre le charme.

16. D'un ct, si ces transports excessifs sont jous, ils sont pires
que la ralit; et s'ils sont naturels, on ne peut gure compter
sur leur dure: personne, s'il n'est dans la premire jeunesse, n'a
confiance dans les aveux chapps  la violence des dsirs. De tels
billets sont rellement prcaires, et on les passe avec un trop lger
escompte au premier acheteur;--de l'autre ct, vos femmes  la glace
ont une navet dsesprante.

17. C'est--dire que nous ne leur pardonnons pas leur mauvais got;
car tous les amans, tardifs ou empresss, se croient faits pour
arracher un aveu et allumer les dsirs de la concubine monastique de
saint Franois elle-mme[199].--Il faut donc que la maxime de tous les
amans soit celle d'Horace: _medio tu tutissimus ibis_[200].

[Note 199: L'ancien ennemi insinua un jour dans l'ame de Franois
une grande tentation de la chair. L'homme de Dieu la sentant, dposa
aussitt son vtement, et se frappa vigoureusement avec une forte
corde en disant: _Allons, frre ne, te voila trait comme il
convient._ Mais comme les tentations le reprenaient, il sortit et
se jeta tout nu au milieu de la neige, et puis en ayant form sept
boules, il donna  chacune d'elles la figure humaine, en disant: _Toi,
la plus grande, tu seras dsormais ma femme; ces quatre autres, mes
deux fils et mes deux filles; celle-ci mon valet, et cette dernire ma
servante_... Soudain le diable se retira de lui, plein de confusion.

  (_Lgende dore_.)
]

[Note 200: Le lecteur reconnatra facilement que cette citation
est d'Ovide (Liv. II, _Mtamorphoses_).]

18. Le _tu_ est de trop,--pourtant il restera;--le vers l'exige,
c'est--dire la rime anglaise et non les vieilles rgles de
l'hexamtre. Aprs tout, il n'y a dans le vers sur lequel je reviens,
ni mesure, ni harmonie. Il serait difficile de le rendre plus mauvais,
et je ne l'ai mis que pour fermer mon octave; mais s'il n'est pas de
prosodie qui en justifie la contexture, la _vrit_ du moins pourra
applaudir  la rgle de conduite qu'il offre.

19. Si Gulleyaz chargea trop son rle, je n'en sais rien;--elle
russit, et le succs est le point important des affaires: dans
le coeur des femmes il tient autant de place que l'article de la
toilette; mais quels que soient les artifices fminins, l'amour-propre
des hommes l'emporte encore sur eux. Elles mentent, nous mentons;
tout, en un mot, est mensonge; l'amour lui-mme n'est jamais en
arrire, et cependant il n'est pas d'autre vertu que l'inanition pour
balancer le plus hideux des dsirs,--celui de la propagation.

20. Nous laisserons reposer le couple royal; un lit n'est pas un
trne, on peut donc y dormir, quels que soient les songes, tristes ou
gais, qu'on y fasse. La joie dsappointe est cependant une source de
chagrins quelquefois aussi profonde que les vritables douleurs; nos
larmes peuvent tre excites par le plus lger dplaisir, et ce sont
elles qui, nes de la plus lgre cause et tombant goutte  goutte sur
notre ame comme sur une pierre, finissent par y laisser une empreinte
ineffaable.

21. Une femme acaritre, un fils languissant, un billet  payer non
acquitt, protest ou escompt  un pour cent; un enfant maussade, un
chien malade, un cheval favori qui tombe et se blesse  l'instant mme
o on le montait; une mchante vieille femme qui s'avise de faire
un maudit testament, et de vous laisser moins d'argent que vous ne
comptiez;--voil certes des bagatelles, et cependant j'ai vu bien peu
d'hommes qui ne s'en affligeassent pas.

22. Je suis un philosophe; que le ciel donc les confonde tous,
billets, animaux, hommes et--non _pas_ les femmes. Ma bile est
soulage, grces  cette bonne et franche maldiction: mon stocisme
n'a plus rien derrire lui qui mrite le nom de mal ou de douleur, et
mon ame va sans distraction se livrer aux travaux de la pense.--Mais
qu'est-ce que l'ame ou la pense? d'o viennent-elles, comment
vivent-elles? C'est plus que je n'en sais, et--je suis encore forc de
les envoyer toutes deux au diable!

23. Maintenant que tout est damn, on se sent  l'aise comme aprs la
lecture de la maldiction d'Athanase[201], lecture chrie du vritable
fidle. Je doute que jamais on en pt faire une plus terrible sur
la tte d'un ennemi mortel agenouill devant soi, tant elle est
sentencieuse, lgante et prcise: elle brille dans le livre des
prires communes, comme l'iris dans les cieux nouvellement calms.

[Note 201: Le Symbole de saint Athanase.]

24. Gulleyaz et son poux dormaient; du moins l'un des deux. Combien
la nuit semble longue  la femme coupable qui, brlant pour un jeune
bachelier, soupire, en se mettant tristement au lit, aprs la frache
lumire du matin, en pie vainement le premier rayon au travers des
obscures jalousies, s'agite, se retourne, s'assoupit, se ranime, et ne
cesse de trembler que son trop lgitime compagnon de lit ne vienne 
se rveiller.

25. Et cela peut se rencontrer sous la couverture des cieux, comme
sous celle des lits  quatre pieds, garnis de soie, et destins 
recevoir les corps des hommes riches et de leurs femmes, dans des
draps aussi blancs que _la neige parse dans les airs_, comme disent
les potes. Il est donc bien vrai que tout, dans le mariage, dpend du
hasard. Gulleyaz tait une impratrice; mais peut-tre aurait-elle t
aussi coupable, si elle n'et t que la maritorne d'un paysan.

26. Don Juan, dans sa fminine mtamorphose, et la longue file des
demoiselles s'tant inclins devant l'oeil imprial, prirent, au
signal ordinaire, le chemin de leurs appartemens, c'est--dire de
ces longues galeries du srail o les dames reposent leurs membres
dlicats, o mille seins battent en pensant  l'amour, comme l'aile
des oiseaux emprisonns en pensant  la libert.

27. J'aime le beau sexe, et quelquefois je retournerais la pense du
tyran qui souhaitait que le genre humain et une seule tte, afin de
pouvoir la couper d'un coup. Ce que je dsire est aussi grandiose,
beaucoup moins coupable, et mme atteste en moi plus de sensibilit
que de sclratesse: c'est (non pas  prsent, mais dans mon jeune
ge) que le genre fminin n'ait que deux lvres de rose, afin de
pouvoir les presser d'un seul coup du nord au midi.

28. Oh! Briare! que ton sort tait digne d'envie, si tout pour toi se
multipliait en proportion de tes mains et de tes pieds!--Mais ici ma
muse rpugne  l'ide de donner une pouse aux Titans, ou de voyager
dans les terres patagoniennes. Nous reviendrons donc  Lilliput, et
nous allons conduire notre hros au travers du labyrinthe d'amour dans
lequel nous l'avons laiss quelques lignes plus haut.

29. Il tait sorti avec les charmantes odalisques au signal qui leur
avait t donn. Chemin faisant, et de moment  autre, il se hasardait
(non sans courir de grands dangers, ces licences ayant dans le srail
des suites bien autrement redoutables que les dommages et intrts
exigs, en pareil cas, dans la morale Angleterre)  lorgner tous les
charmes de ses compagnes, depuis les paules jusqu'aux pieds.

30. Il ne perdait pourtant pas de vue son dguisement.--Cependant le
bataillon difiant et, pour ainsi dire, virginal, s'avanait, flanqu
par des eunuques, le long des galeries et de salles en salles.  sa
tte marchait une dame charge de maintenir la discipline dans les
rangs fminins, et d'empcher aucune d'elles de troubler ou de quitter
les rangs sans permission. Son titre tait la mre des vierges.

31. De dire que rellement elle ft _mre_ ou que les autres fussent
en effet des _vierges_, c'est plus que je ne pourrais faire: c'tait
l son titre dans le srail; je n'en sais pas la raison, mais il tait
aussi bon que tout autre. Cantemir ou de Tott peuvent d'ailleurs vous
satisfaire sur ce point. Son office tait d'touffer ou de prvenir
toute espce de mauvaises penses dans l'ame de quinze cents
jeunes femmes, et de les corriger quand elles commettaient quelque
tourderie.

32. Jolie sincure, sans doute! mais ce qui la rendait moins pnible
encore, c'tait l'absence de toute crature masculine,  l'exception
de sa majest; et sa coopration, celle de ses gardes, des verroux,
des murailles, et de tems en tems un petit exemple pour intimider
les autres, tout contribuait  rendre ce sjour de la beaut aussi
paisible que les couvens d'Italie, o toutes les passions sont, hlas!
touffes,  l'exception d'une seule.

33. Et cette passion quelle est-elle?--Pouvez-vous bien faire une
pareille demande?--C'est la dvotion.--Je continue. Comme je le
disais, au commandement d'un seul bonhomme, cette charmante lite
de dames venues de toutes les contres s'avanait d'un regard
mlancolique et virginal, d'un pas lent et majestueux, semblable aux
tiges de nnuphar flottant sur un ruisseau, ou plutt sur un lac, car
les ruisseaux ne coulent pas _lentement_.

34. Mais quand elles eurent gagn leurs appartemens, et que leurs
gardiens se furent loigns, elles commencrent  profiter de la
trve tablie pour quelques instans entre elles et la servitude;
et, semblables  des oiseaux, des enfans ou des bedlamites[202]
en libert,  des vagues au lever de la mare,  toutes les femmes
affranchies d'entraves (lesquelles, aprs tout, ne servent pas 
grand'chose), ou bien enfin  des Irlandais  la foire, elles se
mirent  chanter, danser, jouer, rire et babiller.

[Note 202: Les fous de la maison de Bedlam.]

35. Leur entretien ncessairement eut pour but principal la nouvelle
arrive, ses formes, sa chevelure, son extrieur et toute sa personne:
les unes pensaient que son costume ne lui allait pas fort bien, et
s'tonnaient de ne pas voir d'anneaux  ses oreilles; les autres
disaient que ses annes touchaient  leur t, tandis que d'autres
soutenaient qu'elles n'avaient pas cess d'tre  leur printems;
celles-ci lui trouvaient dans la taille quelque chose de trop mle,
et celles-l auraient voulu trouver le mme dfaut dans toute sa
personne.

36. Mais aucune, aprs tout, n'hsitait  dclarer, qu'elle ne ft
en effet ce qu'annonait son costume, une demoiselle jolie, frache,
_excessivement belle_, et comparable  tout ce que la Gorgie avait
enfant de plus ravissant. Elles ne savaient comment Gulleyaz avait pu
tre assez aveugle pour acheter une esclave qui (si sa hautesse venait
 s'ennuyer de son pouse) pourrait bien un jour lui ravir la moiti
de son trne, de sa puissance et de tout le reste.

37. Mais ce qu'il y eut de plus trange dans cette troupe virginale,
c'est qu'aprs avoir examin sous tous les aspects leur nouvelle
compagne, et malgr les inquitudes souleves par sa beaut, toutes
s'accordrent  lui reprocher moins, et beaucoup moins d'imperfections
que n'en trouvent ordinairement les personnes de leur aimable sexe
dans une nouvelle connaissance, quand, aprs avoir fix sur elle un
chrtien ou infidle regard, elles se rsument en la dclarant _la
plus laide crature du monde_.

38. Cependant, comme toutes les autres, elles avaient leurs petites
jalousies; mais en cette occasion, avant d'avoir pu rien apercevoir
sous son dguisement; et soit par l'effet d'une sympathie aveugle
et irrsistible, elles sentirent toutes une espce de douce
_concatnation_, comme celle du magntisme, diabolisme, ou tout ce
qu'il vous plaira;--ne nous querellons pas sur ce point.

39. En tout cas, elles prouvaient toutes pour leur nouvelle compagne
quelque chose de nouveau; une certaine affection sentimentale,
extrmement pure, qui leur inspirait, de concert, le dsir de l'avoir
pour soeur; quelques-unes cependant auraient mieux aim l'avoir pour
frre, et si elles se trouvaient dans leur doux pays de Circassie,
elles l'auraient bien volontiers prfr, pensaient-elles encore, au
padisha ou au pacha.

40. Au nombre des plus disposes  cette sorte d'amiti sentimentale,
on remarquait Lolah, Katinka et Dud; toutes trois belles,--et (pour
sauver ici une description) aussi belles que pourraient le demander
les juges du got le plus pur. Bien qu'elles diffrassent de formes,
d'ge, de climat, de patrie et de temprament, elles s'accordaient 
admirer leur nouvelle connaissance.

41. Lolah tait brune et ardente comme les Indiennes; Katinka, ne en
Gorgie, tait blanche et rose, aux grands yeux bleus, aux doigts
et aux bras charmans, aux pieds si petits qu'ils semblaient faits non
pour marcher sur la terre, mais seulement pour l'effleurer. Quant  la
figure de Dud, elle semblait devoir parfaitement s'encadrer dans
un lit; on remarquait en elle un peu d'embonpoint, d'indolence et de
langueur; mais sa beaut n'en aurait pas moins suffi pour vous ravir
la sant.

42. Bien qu'on l'et volontiers prise pour une Vnus endormie; elle
tait parfaitement capable de _tuer le sommeil_[203], dans ceux qui se
seraient arrts  contempler ses joues ravissantes de fracheur,
son front attique, et son nez form sur les dessins de Phidias.
Ses formes, il est vrai, offraient peu d'angles  la vue; peut-tre
aurait-elle pu tre moins grasse, mais elle n'avait rien de trop, et
l'on n'aurait pu dire ce qu'il tait possible de lui enlever sans la
priver d'un charme.

[Note 203: J'ai cru entendre une voix qui rptait: Tu ne
dormiras plus. Macbeth _tue le sommeil_, le sommeil de l'innocence,
etc.

  (_Macbeth_, acte II, scne Ire.)
]

43. Sans tre vraiment fort anime, elle ravissait notre esprit
comme les doux rayons d'un jour de mai; ses yeux n'taient pas
trs-scintillans; mais  demi ferms, ils jetaient ceux qui les
remarquaient dans un invincible dlire. On et dit que son regard
(cette comparaison est toute neuve) s'chappait du marbre; et que
semblable  la statue de Pygmalion, avant que la lutte entre le mortel
et le marbre ne ft termine, elle essayait la vie timidement et pour
la premire fois.

44. Lolah demanda le nom de la nouvelle demoiselle.--Juanna.--Fort
bien, le nom tait assez joli. Katinka, de son ct, voulut savoir de
quel pays elle tait.--De l'Espagne.--Mais o _est_ l'Espagne?--Ne
faites pas de ces demandes, et ne rvlez pas ainsi votre ignorance
gorgienne, interrompit brusquement Lolah, en s'adressant  la pauvre
Katinka: L'Espagne est une le prs de Maroc, entre l'gypte et
Tanger.

45. Dud ne dit rien, mais elle s'assit derrire Juanna; et tout en
jouant avec son voile ou ses cheveux, elle la regardait en soupirant,
comme si elle et gmi de voir une si belle crature jete au milieu
d'elles, sans amie, sans guide, et encore toute confuse, en prvoyant
les charitables remarques prodigues en tout pays aux traits et  la
tournure des malheureuses trangres.

46. En ce moment, la mre des vierges s'approcha. Mesdames, dit-elle,
il est tems d'aller reposer. Vous, ma chre, ajouta-t-elle en
s'adressant  Juanna, je ne sais trop comment je vous placerai. Nous
ne savions rien de votre arrive, et toutes les couches sont occupes.
Vous partagerez donc la mienne, et demain, ds le matin, vous
trouverez  votre disposition tout ce que vous pourrez dsirer.

47. Ici Lolah intervint: Maman, vous savez que vous ne dormez pas
aisment, et je ne consentirai pas  ce que personne rende encore
votre sommeil plus lger: je prendrai Juanna; nous sommes plus minces
 nous deux que vous toute seule;--ne me refusez pas, je saurai bien
prendre soin de votre jeune fille. Mais ici Katinka rappela avec
vivacit, qu'elle avait de la compassion et un lit, tout aussi bien
que Lolah.

48. D'ailleurs je hais de dormir seule.--Et pourquoi cela? dit la
matrone d'un air svre.--Par crainte des revenans, reprit Katinka;
je vois toujours un fantme  chaque pied de mon lit, et cela me
donne les plus mauvais rves de Gubres, de Giaours, de Ginnes et de
Goules[204]. La dame rpondit: Entre vous et vos rves je crains
bien que Juanna n'en puisse faire un seul.

[Note 204: Les Ginnes et les Goules sont les vampires mles
et femelles de l'Orient. (Voyez plusieurs contes des _Mille et Une
Nuits_.)]

49. Vous, Lolah, vous continuerez  coucher seule, et cela pour
des raisons qu'il n'est pas  propos d'exposer: vous aussi, Katinka,
jusqu' nouvel ordre. Je mettrai Juanna avec Dud, qui est tranquille,
accommodante, silencieuse et modeste, et qui ne remuera ni ne
chuchotera de toute la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant? Dud ne
rpondit rien, car ses qualits taient de la plus silencieuse espce.

50. Mais elle se leva, et alla baiser entre les yeux la matrone,
et sur les deux joues Lolah et Katinka; ensuite, avec une aimable
inclination de tte (les Turcs et les Grecs n'emploient jamais les
rvrences), elle prit Juanna par la main, et alla lui montrer
leur mutuelle place de repos: cependant les deux autres demeuraient
attristes, et restaient scandalises de la prfrence donne par la
matrone  Dud; le respect les empcha pourtant d'clater.

51. Le dortoir (_oda_ est le nom turc) tait une chambre spacieuse
dans laquelle taient rangs, le long des murs, des lits, des
toilettes,--et mille autres objets que je pourrais dcrire, attendu
que j'ai tout vu; mais il suffit;--il y manquait fort peu de
chose[205], c'tait  tout prendre une salle somptueusement meuble,
o les dames trouvaient ce qu'elles pouvaient dsirer, sauf une ou
deux choses; encore ces deux-l taient-elles plus prs qu'elles ne le
croyaient.

[Note 205: M. A. P. traduit: Et _plus_ de choses _que je n'en
puis dcrire_, car j'ai tout vu: mais c'est assez. Tout tait _ sa
place_.]

52. Dud, comme on l'a dj dit, tait une douce crature qui, sans
frapper trop vivement les yeux, avait une beaut entranante. Tous ses
charmes avaient le caractre de cette perfection rgulire, que les
peintres ont plus de peine  saisir que celui des figures dpourvues
de proportions,--coups heurts de la nature, dont la premire bauche,
bonne ou mauvaise, reproduit cependant toujours l'expression fidle.

53. Dud ressemblait  un gracieux paysage des beaux climats, dans
lequel tout serait harmonie, calme, repos, printems et volupt. Elle
avait ce doux air de contentement, qui, s'il n'est pas le bonheur, en
approche cependant bien mieux que toutes ces grandes et imptueuses
passions, appeles par certaines gens _le sublime_. Ah! puissent-ils
se trouver  mme d'en juger! J'ai vu vos femmes et vos mers
furieuses, et je plains beaucoup plus les maris que les marins.

54. Mais Dud tait pensive plutt que mlancolique, srieuse
plutt que pensive, et peut-tre enfin plutt sereine que l'un et
l'autre.--Jusqu'alors ses ides, du moins tout semblait l'indiquer,
n'avaient pas cess d'tre chastes. Ce qu'il y avait en elle de plus
trange, c'est que, malgr sa beaut et dix-sept ans, elle ne savait
pas si elle tait jolie, brune, petite ou grande; jamais elle n'avait
le moins du monde pens  elle-mme.

55. Elle tait donc d'une aussi bonne trempe que l'ge d'or (tems o
l'or tait inconnu, et que pourtant il a servi depuis  nommer. C'est
ainsi que l'on a fort bien dit, _lucus a non lucendo_, c'est--dire,
non ce qu'il tait, mais ce qu'il n'tait pas. Cette manire de parler
est redevenue fort  la mode dans notre ge, dont le diable pourra
bien dcomposer, mais jamais dterminer le mtal.

56. C'est peut-tre celui de _cuivre corinthien_, ce mlange de tous
les mtaux, dans lequel dominait le bronze). Ami lecteur! passez-moi
cette longue parenthse, je sacrifierais mon ame plutt que de
l'abrger le moins du monde; veuillez voir des mmes yeux ma faute
et les vtres; c'est--dire, donnez-leur une interprtation galement
favorable. Mais ce n'est pas l votre usage,--ne le faites donc
pas;--je ne m'en soucie gure davantage.

57. Il est bien tems de revenir  notre narration; j'en reprends
la suite.--Dud, avec une bienveillance exempte de toute espce
d'ostentation, montrait  Juan ou Juanna les diffrentes parties de ce
labyrinthe de femmes; elle en indiquait toutes les particularits,--et
chose inoue--en paroles extrmement concises. Je n'ai, pour peindre
la femme silencieuse, qu'une comparaison, le _tonnerre muet_;--encore
est-elle absurde.

58. Ensuite elle donna  sa nouvelle compagne (je dis _sa_, parce que
Juan tait d'un double genre, du moins  l'extrieur, cette remarque
suffit, j'espre, pour me justifier) une esquisse des usages de
l'Orient, et de la chaste puret des rgles en vertu desquelles plus
un harem est nombreux, plus les pudiques devoirs de chaque belle
surnumraire deviennent rigoureux  remplir.

59. L-dessus elle donna  Juanna un chaste baiser; Dud avait la
passion des baisers,--et je suis persuad que personne ne lui en fera
de reproches; c'est une passion douce, pourvu qu'elle soit pure,
et entre femmes les baisers n'ont pas de motif,--sinon l'absence de
quelque chose de mieux. La raison et la rime joignent volontiers le
_baiser_  la _flicit_[206]--et je souhaite que jamais le premier ne
conduise  rien de pire.

[Note 206: Les deux mots anglais, comme on peut facilement le
supposer, offrent une rime plus riche. Byron dit:

Kiss _rhymes_ to bliss, _in fact as well as verse_.]

60. Puis, avec la mme innocence, elle se dbarrassa de sa toilette,
soin peu difficile pour elle, attendu qu'elle s'habillait avec la
ngligence et la simplicit d'un enfant de la nature. Si par hasard
elle arrtait avec complaisance ses yeux dans la glace, c'tait de
mme que le jeune faon, quand, ayant vu passer dans le lac son ombre
inquite, il s'arrte d'abord, puis revient admirer ce qu'il prend
pour un nouvel habitant de l'onde.

61. Chaque partie de ses vtemens fut dpose l'une aprs l'autre;
mais auparavant elle avait offert son aide  la belle Juanna qui, par
excs de modestie, refusa d'en user;--elle ne pouvait mieux rpondre
 une politesse, mais combien elle se prpara par-l de souffrances,
combien de piqres de ces pingles maudites, inventes pour nos
pchs!

62. Elles transforment une femme en un vritable porc-pic, que l'on
ne touche jamais impunment. Redoutez-les surtout,  vous que le
destin rserve (comme cela m'est arriv dans mes premiers jours de
jeunesse)  devenir femme d'atours.--J'avais mis tous mes jeunes
talens  bien habiller pour un bal masqu la dame que je servais;
j'avais fait usage d'assez d'pingles, le mal est qu'elles ne furent
pas attaches partout o il en et fallu.

63. Mais tous les sages vont traiter cela de folies, et j'aime la
sagesse beaucoup plus qu'elle ne m'aime. Je suis naturellement dispos
 philosopher, soit sur un tyran, soit sur un arbre, enfin  propos de
tout, et pourtant je n'ai encore rien gagn prs de la _vrit_, cette
vierge toujours intacte. Que sommes-nous? et d'o sortons-nous? Quelle
sera notre future, et quelle est notre actuelle existence? Voil des
questions sans cesse renouveles et jamais rsolues.

64. Il rgnait dans la chambre un profond silence: de distance en
distance se consumaient les ples lumires, et le sommeil planait sur
les formes charmantes de toutes ces jeunes beauts. S'il existe des
esprits, c'est l qu'ils auraient d pntrer, revtus de leur plus
subtile enveloppe; ils y auraient trouv une agrable diversion 
leurs habitudes spulcrales, et ils auraient fait preuve d'un meilleur
got qu'en s'obstinant  peupler une vieille ruine ou un obscur
dsert.

65. Comme des fleurs d'espce, de couleur et d'origine diffrentes,
quelquefois runies dans un jardin tranger, et que l'on ne parvient 
conserver qu'avec des peines, des dpenses et des chaleurs excessives,
telles et aussi immobiles reposaient ces nombreuses beauts. L'une,
dont les tresses noires  peine retenues serpentaient autour d'un
front gracieusement inclin, dormait d'un souffle presque insensible
et laissait voir des perles dans ses lvres entr'ouvertes.

66. Une autre, au milieu d'un rve brlant et dlicieux, appuyait sur
un bras d'ivoire ses joues vivement colores; son front se dessinait
avec grce au milieu de grandes et noires boucles de cheveux; elle
souriait, et, semblable  la tremblante Phb quand elle commence 
percer les nuages qui l'environnent, elle dcouvrait, en s'agitant
doucement, la moiti de ses charmes, comme si elle et voulu
modestement profiter de la discrte nuit pour mettre _au jour_ ses
plus secrets appas.

67. Cela n'est pas, ainsi que d'abord on pourrait le croire, une
contradiction ridicule: il faisait nuit, mais, comme je l'ai dj
remarqu, la salle tait claire de lampes[207].--Une troisime, dont
les beaux traits taient couverts de pleur, rappelait l'expression de
la douleur endormie; l'agitation de son sein annonait assez qu'elle
rvait  quelque rivage lointain, chri, regrett; et cependant,
semblables  la rose du soir qui vient lgrement humecter les
boutons d'un cyprs, des larmes taient prtes  couler des noires
franges de ses yeux.

[Note 207: M. A. P. a cru devoir faire,  propos de cette phrase,
le commentaire suivant: La rime amne cette sotte interruption.
Cette note contient une faute d'impression. Au lieu de _la rime_, il
faudrait lire _ma prose_; car la prose de M. A. P. prsente seule _une
sotte interruption_. Pour le prouver avec la dernire vidence, je
vais reproduire le passage de sa traduction: On et dit aussi que,
_trompe_ par l'heure de la nuit, elle _rougissait soudain_ de la
lumire qui _trahissait_ ses bats; et ce n'est pas une bvue que ce
que je viens de vous dire, quoique bvue cela puisse vous paratre;
car _s'il_ tait nuit, il y avait des lampes, vous ai-je dit. Ici
l'on touche du doigt la sotte interruption _amene par la prose_ de M.
A. P. Voici maintenant le texte de Byron:

  _Her beauties, seized the unconscious hour of night
  All bashfully to struggle into light.--
  This is no bull, although it sounds so; for
  Twas night, but there were lamps, as hath been said_.

Ces vers sont faciles, gracieux, spirituels, et l'on n'y pourrait
reconnatre un seul mot inspir par la ncessit de la rime.--Il est
 remarquer que la mme faute grossire se reproduit dans les quatre
ditions de formats diffrens, donnes par le sieur Ladvocat.]

68. Une quatrime, aussi tranquille qu'une statue de marbre, reposait
d'un sommeil calme, silencieux et insensible, elle avait la blancheur
et la froide puret d'un ruisseau comprim par la glace, ou d'un
neigeux clocher lev dans les Alpes sur un prcipice, ou de la femme
de Loth change en sel,--ou de ce qu'il vous plaira.--J'ai fait
un monceau de mes comparaisons; vous n'avez qu' juger et
choisir;--peut-tre vous aurais-je satisfait avec celle d'une dame
sculpte sur un tombeau.

69. Et de ce ct, voyez-vous une cinquime?--Quelle est-elle? dame
d'un _certain ge_, c'est--dire, certainement ge,--je ne vous dirai
pas le nombre de ses annes, attendu que je ne compte plus pass vingt
ans; mais enfin elle dormait et ne laissait plus apercevoir tous les
charmes qu'on lui reconnaissait avant d'tre arrive  cette dsolante
priode qui rejette  l'cart tout le monde, hommes et femmes, et les
laisse mditer sur leurs pchs et sur eux-mmes.

70. Cependant, comment rvait, comment dormait Dud? Jamais, malgr
toutes mes recherches, je ne l'ai pu dcouvrir, et je rougirais
de prononcer ici une syllabe mensongre. Mais  l'instant mme o
finissait la seconde veille, lorsque les lampes puises ne jetaient
plus qu'une lueur bleutre, et que les esprits apparaissaient ou
semblaient apparatre le long des votes  ceux que leur compagnie
affriande; en ce moment-l, dis-je, Dud poussa un cri;

71. Un si grand cri que tout l'oda en fut rveill dans la plus
gnrale motion: matrone, vierges, celles mme qui ne rclamaient
ni l'un ni l'autre titre se runirent en un seul groupe de tous les
points de la salle, pareilles aux vagues de l'Ocan. Toutes, elles
tremblaient, s'tonnaient, et ne devinaient pas mieux que moi-mme ce
qui avait pu rveiller si brutalement la paisible Dud.

72. Elle tait effectivement bien veille: toutes d'un pas lger,
mais rapide, accourent autour de son lit; enveloppes dans de
flottantes draperies, les cheveux pars, les yeux inquiets, les bras
et les pieds nus et aussi brillans que jamais mtore enfant par le
ple septentrional,--elles demandent la cause de sa frayeur; et en
effet elle paraissait agite, elle frissonnait, elle brlait; ses yeux
taient dilats, ses joues vivement colores.

73. Mais une chose trange,--et ce qui prouve bien comme on est
heureux d'avoir le sommeil dur,--c'est que Juanna ronflait aussi
hautement que jamais mari prs de son pouse lgitime. Toutes leurs
clameurs ne purent la faire sortir de ce bienfaisant
assoupissement: il fallut la remuer,--du moins je le tiens ainsi
d'elles-mmes;--Juanna ouvrit les yeux, et, avec la plus discrte
surprise, se mit  biller de toutes ses forces.

74. Alors commena une stricte investigation,  laquelle un homme
d'esprit et un sot eussent t galement embarrasss de rpondre par
un discours prcis. Les odalisques interrogeaient toutes  la fois,
et plus que jamais elles se montraient surprises, souponneuses et
difficiles  satisfaire. Il est bien vrai que Dud n'avait jamais
pass pour manquer de bon sens, mais n'tant pas un orateur _de la
force de Brutus_[208], elle ne pouvait de suite indiquer la cause de
tout ce scandale.

[Note 208: Shakspeare, _Jules Csar_, acte III, scne 2.]

75. Enfin elle dit qu'au milieu d'un profond sommeil elle avait rv
qu'elle se promenait dans un bois,--_un bois obscur_, semblable 
celui o Dante lui-mme s'gara, dans l'ge o tout le monde pense
 se rformer; _au milieu du chemin de la vie_[209], o les dames,
bardes de vertu, sont moins exposes aux attaques de leurs dangereux
adorateurs. Dud ajouta que ce bois tait rempli de fruits agrables
et d'arbres levs, touffus et majestueux.

[Note 209:

  Nel mezzo del cammin di nostra vita
  Mi ritrovai per una selva oscura
  Che la diritta via era smarrita.

  (DANTE, _Inferno_, c. I.)
]

76. Au milieu de ces arbres tait suspendue une pomme d'or,--une pomme
d'une grosseur prodigieuse; mais elle tait trop haute et trop loin de
sa porte. Aprs l'avoir long-tems regarde, elle s'tait leve,
et mme avait jet sur ce fruit des pierres et tout ce qu'elle avait
rencontr; il restait toujours fortement attach  la branche; il ne
cessait de s'y balancer, mais toujours  la mme dsolante hauteur.

77. Tout d'un coup, lorsqu'elle l'esprait le moins, le fruit tait
tomb de lui-mme  ses pieds; son premier mouvement avait t de
le saisir et de le mordre jusqu'aux ppins; mais justement comme ses
jeunes lvres commenaient  presser le fruit d'or qu'elle croyait
voir, une abeille s'en tait chappe et l'avait pique au coeur.
C'est alors--qu'elle s'veilla effraye et en jetant un grand cri.

78. Elle exposa tout cela, non pas sans une sorte de confusion et de
peine, suites ordinaires des mauvais rves, quand il ne se trouve
dans l'instant mme personne qui puisse en donner la vaine et futile
explication.--J'en sais plusieurs qui rellement semblaient renfermer
quelque exacte prophtie, ou ce que certaines gens prendraient pour
une _singulire concidence_, manire de parler fort usite de nos
jours en pareil cas.

79. Les demoiselles, qui d'abord avaient imagin quelque grand
malheur, se mirent alors, comme c'est assez l'effet de la peur, 
murmurer un peu de la fausset de l'alarme qui avait frapp leurs
oreilles endormies. La matrone, de son ct, parut indigne d'avoir
quitt son lit chauff pour venir couter le rcit d'un songe. Elle
gronda vivement la pauvre Dud, qui ne fit que soupirer et assurer
qu'elle tait bien fche d'avoir cri.

80. J'ai entendu conter bien des histoires frivoles, ajouta la mre,
mais nous ravir notre sommeil naturel et faire sauter tout l'oda hors
du lit  trois heures et demie du matin; et cela pour nous apprendre
un rve de pomme et d'abeille, voil ce qui prouverait assez que la
lune est dans son plein. Mon enfant, vous tes srement malade; il
faudra demain voir le mdecin de sa hautesse pour savoir ce qu'il
pense de cette attaque de nerfs  propos d'un rve.

81. Et la pauvre Juanna! la pauvre enfant! la premire nuit qu'elle
passe dans cette enceinte, tre rveille par tant de bruit!--J'avais
cru bien faire, puisqu'elle ne pouvait coucher seule, de mettre
cette jeune trangre avec vous, Dud, comme la plus tranquille, afin
qu'elle pt mieux dormir; mais  prsent, je vais la confier aux soins
de Lolah--quoique son lit soit un peu moins large.

82. Cette proposition fit briller les yeux de Lolah: mais la pauvre
Dud, les yeux obscurcis de larmes occasiones par les reproches ou
la vision, implora son pardon sur-le-champ pour cette premire faute:
d'un air humble et touchant elle supplia qu'on ne lui enlevt pas
Juanna, et elle promit bien qu'elle saurait dompter tous les rves.

83. Elle promit mme de n'en avoir jamais  l'avenir, ou du moins de
n'en plus avoir d'une aussi bruyante espce. Elle-mme ne concevait
pas comment elle avait pu songer.--Elle tait folle, ou si on l'aimait
mieux trop nerveuse; elle avait eu une vritable absence, bien digne
d'tre raille;--mais elle se sentait encore faible, et elle implorait
 ce titre leur indulgence. Quelques heures lui rendraient ses forces
et son jugement ordinaire.

84. Ici intervint charitablement Juanna. Elle exposa qu'elle se
trouvait parfaitement bien o elle tait, que la preuve en tait son
profond sommeil, quand toutes, elles taient accourues autour de leur
lit, comme au bruit du tocsin. Elle n'avait pas la moindre disposition
 quitter son aimable voisine, et  laisser seule une amie dont tout
le crime tait d'avoir une fois rv _mal  propos_.

85. Tandis que Juanna parlait ainsi, Dud lui passa un de ses bras
sous le cou et cacha sa figure sur sa poitrine. Son cou seul restait
 dcouvert et ressemblait  l'extrmit d'un bouton de rose ferm. Je
ne puis dire la cause de cette rougeur, il faudrait que j'eusse devin
le mystre de son sommeil interrompu. Tout ce que je sais, c'est que
les faits que j'expose sont vrais, aussi vrais que chose du monde.

86. Ainsi donc souhaitons-leur bonne nuit,--ou si vous voulez
bonjour,--car dj le coq avait chant; le jour commenait  couronner
les montagnes asiatiques, et dj les lointaines caravanes voyaient
rougir le croissant des mosques, en ctoyant dans une enveloppe de
froide et matinale rose ce baudrier de roches qui entourent l'Asie,
aux lieux mmes o Kaff[210] voit  ses pieds le Kurdistan.

[Note 210: Ou _Caf_: c'est une montagne de la Grande-Tartarie;
mais les musulmans donnent ce nom  une montagne fabuleuse qui, selon
eux, entoure le globe terrestre. Ils prtendent mme que le soleil,
 son lever, parat sur une des croupes du Caf, et qu'il se couche
derrire l'autre. (Voyez d'Herbelot, _Bibliothque orientale_.)]

87. Gulleyaz s'chappa de sa couche inquite, avec le premier rayon ou
plutt la premire lueur du matin. Ple comme la passion profondment
blesse, elle se couvrit elle-mme d'un manteau, de ses pierreries et
de son voile. Hlas! le rossignol qui, suivant la fable, chante, le
sein perc d'une pine profonde, a plus de calme dans la voix et dans
le coeur que ceux dont les vives passions font le supplice intrieur.

88. Et voil justement la morale que prsenterait ce livre, si l'on
voulait bien en considrer l'intention;--mais on ne peut se dfendre
de soupons: tous les benoits lecteurs ont le don de fermer  la
lumire la pupille de leurs yeux, et, de leur ct, les benoits
auteurs aiment naturellement  lever leurs voix les uns contre les
autres. Rien de plus naturel; ils sont en trop grand nombre pour
pouvoir tous tre flatts.

89. La sultane sortit d'un lit de splendeur plus moelleux que celui
dans lequel la sensibilit d'un sibarite ne pouvait supporter le pli
d'une feuille de rose.--Malgr la pleur ne de la lutte de l'amour et
de la fiert, Gulleyaz tait encore trop belle pour avoir besoin des
secours de l'art;--et telle tait d'ailleurs son agitation, qu'elle
oublia de se regarder dans son miroir.

90. Environ  la mme heure, un peu plus tard peut-tre, se leva son
magnanime poux, matre sublime de trente royaumes et d'une femme dont
il tait abhorr; mais, dans ce pays, c'est une chose de bien
moindre importance,--pour ceux du moins auxquels la fortune permet de
complter leur cargaison conjugale,--que dans les pays o l'on met un
embargo sur la polygamie.

91. Il ne se tourmenta pas beaucoup de cette rflexion, ni mme de
toute autre. En sa qualit d'homme il voulait toujours avoir sous sa
main une belle matresse, comme un autre et voulu un ventail: il
possdait en consquence un bon nombre de Circassiennes, charges de
l'amuser aprs le divan; mais, bien qu'il connt peu les exigences de
l'amour ou du devoir, il avait pens, cette dernire nuit,  aller se
rchauffer aux cts de sa charmante pouse.

92. Et maintenant il se levait: aprs le nombre d'ablutions exig par
les usages orientaux, aprs avoir fait ses prires et d'autres pieuses
volutions, il prit six tasses de caf pour le moins, et puis sortit
pour savoir des nouvelles des Russes. Les victoires de ce peuple
s'taient en effet rcemment multiplies sous le rgne de Catherine,
que la renomme vnre encore comme la plus grande des souveraines et
des Catins[211].

[Note 211: Il y a dans l'anglais _wombs_; mais le mot franais qui
y correspond est vritablement le diminutif de _Catherine_. Voltaire,
dans quelques-unes des lettres adresses  cette princesse, ne
craignait pas de l'appeler, en riant, sa _Catin_. Il fut mme assez
mal reu d'elle quand il voulut l'engager  prendre un nom plus
hroque. (Voyez sa Correspondance.)]

93. Mais toi, le fils de son fils,  grand _lgitime_ Alexandre! ne
va pas t'offenser de cette phrase en l'honneur de ta grand'mre,
si jamais elle parvient  ton oreille;--car de nos jours les vers
franchissent presque la distance de Ptersbourg, et, par leur terrible
impulsion, les vagues larges et indignes de la libert vont mler
leur murmure  celui des flots de la Baltique.--Pourvu que tu sois le
fils de ton pre, c'en est assez pour moi.

94. Dire d'un homme qu'il est le fruit de l'amour, et de sa mre
qu'elle forme l'antipode exact de Timon le misanthrope, voil bien
videmment une diffamation, une injure, ou tout ce qu'il vous plaira;
mais nos aeux  tous sont  la merci de l'histoire; et si la glissade
d'une dame pouvait fltrir la bonne renomme de toute une gnration,
je voudrais bien savoir ce que deviendrait la plus honorable des
gnalogies.

95. Si Catherine et le sultan avaient bien entendu leurs intrts
(mais les rois ne les entendent gure avant de recevoir quelques
bonnes et rudes leons), ils avaient un moyen de terminer, sans
prince ou plnipot, leurs querelles envenimes. Peut-tre et-il t
prcaire, mais dans le cas seulement o ils l'auraient jug de leur
got. Elle n'avait qu' renvoyer ses gardes, lui son harem, et quant
au reste  s'aboucher et s'entendre  l'amiable.

96. Quoi qu'il en ft, sa hautesse avait  travailler avec son conseil
ordinaire, sur les voies et moyens ncessaires pour rsister 
ce foudre guerrier,  cette amazone moderne,  cette reine des
_princesses_[212]. On ne saurait exprimer la perplexit de tous ces
soutiens de l'tat, qui ne sont, il est vrai, jamais fort  leur aise,
quand ils n'ont pas  leur disposition l'expdient d'une nouvelle
taxe.

[Note 212: _Queen of queens_. Ce dernier mot rpond exactement
 celui de _fille publique_; mais... le lecteur franais veut tre
respect.]

97. Pour Gulleyaz, ds que son roi fut parti, elle courut  son
boudoir, lieu fait pour l'amour ou les djeuners; lieu secret,
agrable, orn de tout ce qui peut ajouter au charme de ces aimables
rduits.--Les lambris tincelaient de pierreries;  et l taient
poss des vases de porcelaine remplis de fleurs,--ces captifs
consolateurs des heures de captivit.

98. La nacre, le porphyre et le marbre y taient prodigus  l'envi;
on y entendait le gazouillement des oiseaux voisins, et les glaces
colories qui clairaient cette grotte ravissante variaient de
mille nuances les rayons du jour.--Mais tous mes tableaux seraient
infrieurs  l'effet rel; il vaut donc mieux ici n'offrir qu'un
simple trait au charmant lecteur,--son imagination fera le reste.

99. C'est donc en ce lieu qu'elle fit venir Baba. Aussitt elle
s'enquit de Don Juan et de ce qui s'tait pass depuis le dpart
de toutes les esclaves. Juan avait-il partag leur appartement? les
choses ont-elles t comme il le dsirait? son dguisement a-t-il
tromp tous les yeux? Mais surtout elle parut inquite de savoir
comment il avait pass la nuit.

100.  ce long catchisme de questions, plus aises  faire qu'
rsoudre, Baba, quelque peu embarrass, rpondit--qu'il avait fait
de son mieux pour remplir la mission qu'on lui avait confie. Mais il
avait l'air de chercher  dissimuler quelque chose, et ses efforts
le trahissaient au lieu de le servir.--Il se grattait l'oreille,
ressource  laquelle les gens embarrasss ont un infaillible recours.

101. Gulleyaz n'tait pas absolument un modle de patience; elle
n'avait aucune disposition  long-tems attendre un mot ou une chose,
et dans toutes les conversations elle voulait de promptes rpliques.
Quand elle vit Baba broncher, comme un cheval, sur ses rponses, elle
l'en accabla de nouvelles, et comme l'eunuque bgayait de plus en
plus, la rougeur commena  couvrir ses joues, ses yeux tincelrent,
l'azur des veines de son front superbe se gonfla et se rembrunit.

102. Quand Baba vit ces symptmes, qu'il savait n'annoncer pour lui
rien de bon, il chercha  conjurer sa colre et  demander la
grce d'tre entendu:--il n'avait pu empcher ce qu'il allait
raconter;--enfin il prit sur lui de dire que Juan avait t confi
 Dud; mais il n'y avait en cela rien de sa faute; et alors il jura
par le Coran et, de plus, par la bosse du saint Chameau.

103. La premire dame de l'oda, aux soins de laquelle est confie la
discipline de tout le harem, ds l'instant o les dames sont rentres
dans leurs salles, car les fonctions de Baba ne s'tendaient que
jusqu' la porte; la premire dame, dit-il, avait tout fait, et il (le
susdit Baba) n'aurait pas hasard quelque chose de plus, sans veiller
des soupons faits pour ajouter encore  l'embarras des circonstances.

104. Il esprait, il pensait, il pouvait mme assurer que Juan ne
s'tait pas dcouvert: du reste il tait impossible de douter de la
puret de sa conduite; la moindre indiscrtion folle ne l'et pas
seulement mis dans une situation critique, elle l'et fait saisir,
_ensaquer_ et jeter  la mer.--C'est ainsi que Baba raconta tout,
except le rve de Dud, dans lequel il ne trouvait pas le mot pour
rire.

105. Il passa donc prudemment sur ce point et se mit  discourir
d'autre chose;--il parlerait encore s'il et attendu, pour s'arrter,
la moindre rponse: tant taient profondes les angoisses dont le front
de Gulleyaz tait couvert.--La fracheur de ses joues prit une teinte
cendre, ces oreilles bourdonnrent, et, comme si elle et reu un
coup imprvu, tous les objets tournrent autour de sa tte. Une sueur
froide, vritable rose du coeur, inonda son beau front, semblable au
lis que vient humecter celle du matin.

106. Bien qu'elle ne ft pas fort sujette aux vapeurs, Baba s'imagina
qu'elle allait se trouver mal; il se trompa:--c'tait simplement une
convulsion, mais que, malgr sa rapidit, il serait impossible de
peindre. Vous avez tous entendu parler, et il en est mme parmi nous
qui ont fait l'preuve de cette stupeur mortelle occasionne par un
accident extraordinaire;--ainsi dans un instant d'agonie, Gulleyaz
ressentit ce qu'elle n'aurait pu exprimer.--Comment donc voulez-vous
que moi je le puisse?

107. Un instant elle se leva, telle que la Pythonisse dresse sur son
trpied et abme dans l'inspiration ne de l'excs de sa dtresse,
alors que toutes les cordes du coeur, semblables  des coursiers
sauvages, sont tirailles en sens contraire.--Mais bientt comme
leur furie s'apaise et que leurs forces diminuent plus ou moins, elle
retomba par degrs sur son sige, et appuya sur ses genoux chancelans
sa tte palpitante.

108. Son visage pench cessa de paratre, et, semblable au saule
pleureur, ses cheveux tombrent en longues tresses sur les dalles de
marbre qui soutenaient son sige ou plutt son sopha (car c'tait
une basse et moelleuse ottomane, toute forme de coussins). Le sombre
dsespoir soulevait son sein: c'est ainsi que le rivage irrite la
violence des flots et recueille ensuite les dbris de naufrage qu'ils
transportent.

109. Sa tte tait donc incline, et sa longue chevelure, en tombant,
cachait ses traits beaucoup mieux qu'un voile. Sur l'ottomane
tait languissamment jete une main blanche, diaphane et ple comme
l'albtre. Que ne suis-je un peintre, pour runir en un groupe tous
les dtails auxquels les potes sont forcs de recourir! Oh! que
n'ai-je des couleurs en place de paroles! mais du moins peut-tre mes
teintes serviront-elles d'esquisses et de lgers croquis.

110. Baba qui, par exprience, savait quand il tait  propos de
parler, ou quand il fallait fermer la bouche, se garda bien de
l'ouvrir tant que la passion tourmenta Gulleyaz; il craignait trop de
contrarier ses intentions taciturnes ou communicatives.  la fin elle
se lve, et fait lentement quelques pas dans la salle, mais toujours
en silence; le front clairci, mais l'oeil toujours gar; le vent
tait calm, mais la mer tait encore aussi haute.

111. Elle s'arrte; elle lve la tte dans l'intention de
parler,--puis elle la laisse retomber et recommence  marcher d'un pas
rapide; mais, ordinaire effet d'une vive motion, elle ne tarda pas 
se ralentir.--Quelquefois chaque pas rvle un sentiment distinct, et
c'est ainsi que Salluste nous dcouvre Catilina en proie aux dmons de
toutes les passions, et laissant deviner tous ses projets par le peu
de rgularit de sa marche.

112. Gulleyaz s'arrta encore, et faisant un signe  Baba: Esclave,
amne les deux esclaves, dit-elle d'une voix basse, mais d'une voix 
laquelle Baba n'aurait os rsister. Il en fut cependant interdit, et
paraissait assez dispos  y contredire: il implora donc la grce de
connatre, dans la crainte d'une nouvelle erreur, de quels esclaves
(il les connaissait bien) sa hautesse avait voulu parler.

113. De la Gorgienne et de son amant, rpliqua l'impriale
pouse,--et elle ajouta: Que la barque soit tenue prte devant le
secret portail; tu connais le reste. La parole expira sur ses lvres,
en dpit de son orgueil furieux et de son amour outrag. Baba, le
remarquant avec empressement, la conjura aussitt, par chaque poil
de la barbe de Mahomet, de vouloir bien rvoquer l'ordre qu'il avait
entendu.

114. Entendre, c'est obir, dit-il; mais cependant,  sultane, pesez
bien les rsultats; ce n'est pas que j'hsite jamais  accomplir vos
ordres, et mme dans toute l'tendue de leurs consquences; mais une
pareille prcipitation peut tre fatale  votre impriale personne.
Je n'entends parler ici ni de votre ruine ni de votre position dans le
cas o l'affaire viendrait  se dcouvrir;

115. Mais seulement de votre sensibilit personnelle.--Quand tout
le reste de l'univers serait enseveli sous les vagues rapides qui
recouvrent dj dans leurs mortelles cavernes tant de coeurs jadis
remplis d'amour,--vous aimeriez encore cet enfant, nouvel hte du
srail; et--si vous essayez d'un aussi violent remde,--excusez ma
franchise, mais je vous assure que le moyen de vous gurir ne sera pas
de le tuer.

116. --Eh! que connais-tu de l'amour ou de la
sensibilit?--Misrable! sors! cria-t-elle avec des yeux irrits, et
excute mes ordres! Baba disparut; car, en poussant plus loin ses
observations, il se serait expos  devenir son propre bourreau. Il
aurait, sans doute, bien ardemment souhait mettre  fin cette
affaire critique, sans porter prjudice  son prochain; mais encore
prfrait-il sa tte  celle des autres.

117. Mais tout en se disposant  obir, il ne se fit pas scrupule de
grogner et de grommeler en bons mots turcs contre les femmes de toutes
les conditions, et spcialement contre les sultanes, leurs habitudes,
leur opinitret, leur orgueil, leur indcision, la mobilit de leurs
dsirs d'un instant  l'autre, les tourmens qu'elles donnaient,
enfin leur immoralit, qui chaque jour lui faisait mieux sentir les
avantages de sa _neutralit_.

118. Il appela donc ses collgues  son aide, et il chargea l'un d'eux
d'aller sur-le-champ avertir le couple de s'habiller soigneusement,
surtout de bien mettre en ordre leurs chevelures, pour se rendre
ensuite auprs de l'impratrice, qui s'tait informe ce matin d'elles
avec la plus aimable sollicitude. Dud trouva cela trange, et Juan en
parut interdit; mais il fallait obir, et bon gr--malgr.

119. Nous les laisserons ici se prparer  soutenir la prsence
impriale. Gulleyaz va-t-elle montrer de la compassion  leur gard,
ou doit-elle se dfaire de l'une et de l'autre,  l'exemple d'autres
dames irrites de son pays?--Voil des choses que peut dterminer la
chute d'un cheveu ou d'une plume; mais  Dieu ne plaise que j'anticipe
sur le rsultat d'un caprice fminin.

120. Je les laisse donc avec mes voeux sincres, mais sans esprer
beaucoup de leur accomplissement, pour m'occuper d'une autre partie de
notre histoire; car nous sommes obligs de varier un peu les mets de
ce banquet potique. Esprons que Juan chappera  la gloutonnerie
des poissons: cependant, malgr les difficults et l'incertitude de sa
situation, comme le lecteur prend got  mes digressions, ma muse va
toucher pour lui quelques mots de _guerre_.




Chant Septime.


1. Comment vous dfinir,  Gloire,  Amour? Toujours vous voltigez sur
nos ttes sans jamais vous abaisser, et dans le ciel polaire il n'est
pas un mtore aussi brillant ou plus fugitif que vos deux flambeaux.
Enchans sur une terre glaciale, nous levons nos regards vers leur
trace fortune, et nous les voyons revtir mille et mille couleurs;
puis tout d'un coup nous laisser isols sur notre froide plante.

2. Tels ils sont, et telle est ma prsente histoire: un pome
indtermin, toujours mobile; une aurore borale versifie qui flambe
sur une terre glaciale et dserte. Qu'on se dsole en apprenant le
secret de l'univers, rien de mieux; mais encore n'est-ce pas un crime,
je l'espre, de rire de _toutes_ choses; car, aprs _tout_, qu'est-ce
que _toutes_ choses,--sinon de la _vanit_?

3. Ils m'accusent,--moi,--le prsent auteur du prsent pome,--et
cela en termes fort durs, de--je ne sais quelle tendance  mpriser
et tourner en ridicule les facults, les vertus et toutes les choses
humaines. Bon Dieu! je ne conois pas ce qui les scandalise l-dedans!
Je n'cris rien qui n'ait t dit avant moi par Dante, Salomon et
Cervantes;

4. Par Swift, par Machiavel, par La Rochefoucauld, Fnelon, Luther,
Platon, Tillotson, Wesley et Rousseau, qui tous n'auraient pas donn
une patate de la vie. Si les choses sont telles, ce n'est pas  eux
ni  moi qu'il faut s'en prendre,--et, pour ma part, je ne songe
nullement  faire le Caton ou le Diogne;--mais enfin nous vivons,
nous mourons, et vous en tes encore  savoir, aussi bien que moi,
lequel des deux vaut le mieux.

5. Socrate dit que notre seule science est _de savoir qu'on ne peut
rien savoir_. Belle science, en vrit, qui replace sur le niveau de
l'ne tous les sages futurs, prsens ou passs. Et Newton (cet axiome
de l'intelligence) dclarait bien, hlas! qu'avec toutes ses
grandes dcouvertes rcentes il n'tait qu'_un enfant ramassant des
coquillages sur les rives du grand ocan de la vrit_[213].

[Note 213:Je ne sais, disait-il, ce que le monde pensera de mes
travaux, mais pour moi il me semble que je n'ai pas t autre chose
qu'un enfant jouant sur le bord de la mer, et tantt trouvant un
caillou un peu plus poli, tantt une coquille un peu plus agrablement
varie qu'une autre, tandis que le grand ocan de la vrit s'tendait
au-del de ma faible vue. (_Mmoires authentiques de S. Isaac
Newton_, publis pour la premire fois en 1806, d'aprs les
MSS. originaux.) De nos jours, M. Azas a trouv l'_explication
universelle_; il la rvle  qui veut l'entendre, et trois fois par
semaine,  Paris, rue du Colombier, n 9.]

6. L'Ecclsiaste dit que tout est vanit:--les plus modernes
prdicateurs rptent ou dmontrent la mme chose, avec leurs
citations toutes chrtiennes: en un mot, tout le monde, ou du moins
le plus grand nombre en a la conviction, et moi seul, au milieu de ce
vide galement reconnu par les saints, les sages, les potes et les
prdicateurs, je ne pourrai, sans m'exposer  des querelles, confesser
le nant de la vie!

7. Permis  vous, dogues ou plutt hommes (car je vous flatterais en
vous confondant avec les dogues qui valent bien mieux), de lire ou de
ne pas lire le tableau que j'essaie de tracer de votre naturel. Les
hurlemens des loups n'interrompent pas le char de la lune; les vtres
n'arrteront pas ma radieuse muse dans sa course cleste.--Htez-vous
d'assouvir votre rage, tandis qu'elle verse encore son clat sur vos
pas tnbreux.

8. _Amours sanglans, perfides guerres_ (je ne sais pas au juste si
je cite fidlement;--peu importe, les faits resteront les mmes, j'en
suis sr), c'est vous que je chante, et en ce moment je me dispose 
battre une ville qui supporta un sige fameux et qui fut attaque,
du ct de la terre et de la mer, par Suvaroff, en anglais Suwarow,
lequel aimait autant le sang qu'un alderman la moelle succulente.

9. Le nom de la forteresse est Ismal[214]; elle est situe sur le
bras et la rive gauche du Danube: ses constructions, quoique dans le
genre oriental, ne l'empchent pas d'tre une place du premier rang,
ou d'_avoir t_, si maintenant elle est dmantele, conformment
 l'usage assez suivi de vos conqurans du jour. Elle est 
quatre-vingts verstes environ de la mer[215], et peut offrir une
enceinte de trois mille toises.

[Note 214: Ou _Smihel_, en Bessarabie,  trois lieues au-dessus de
l'endroit o le Danube, avant de se jeter  la mer, se spare en deux
branches.]

[Note 215: Huit lieues.]

10. Dans cette enceinte fortifie doit tre compris un bourg plac sur
une hauteur  gauche, et qui, de son point le moins lev, commandait
encore la ville: un Grec avait imagin de dresser  l'entour du sommet
une quantit de palissades; mais il les avait justement places
de manire  _empcher_ le feu des assigs et  _servir_ celui de
l'ennemi.

11. Cette circonstance pourra faire apprcier les grands talens de
ce nouveau Vauban. Quant aux fosss de la ville, ils taient profonds
comme l'Ocan, et les remparts taient plus hauts que vous ne pourriez
demander  tre pendu; mais ensuite il y avait (excusez, je vous prie,
cette inspiration d'ingnieur) un grand manque de prcaution: nul
ouvrage avanc, nul chemin couvert, rien en un mot qui et seulement
l'air de dire: _Ici l'on ne passe pas_.

12. Un bastion de pierre avec une gorge troite[216], des murs aussi
pais que la plupart de vos cervelles, et deux batteries dfendues,
comme le bienheureux saint Georges de pied en cap, l'une par une
casemate et l'autre par une _barbette_, protgeaient vigoureusement la
rive du Danube[217], et, du ct oppos de la ville, vingt-deux pices
de canon bien pointes taient hrisses sur un cavalier de quarante
pieds de haut.

[Note 216: Quelques lecteurs peu familiariss avec le nom
des ouvrages de fortification ne seront peut-tre pas fchs d'en
retrouver ici l'explication. Le _bastion_ est un ouvrage ordinairement
angulaire et en saillie hors du corps de la place.--La _gorge_
est l'entre d'une pice de fortification du ct de la
place.--_Casemate_, plate-forme pour couvrir le canon.--_Barbette_,
plate-forme de laquelle on peut tirer le canon 
dcouvert.--_Cavalier_, terre leve ou l'on place du canon.]

[Note 217: Sans doute la rive droite. Comme le pote va le
dire plus bas, les Turcs n'avaient pas prvu l'arrive d'une flotte
ennemie; ils n'avaient donc dfendu que la rive oppose  celle sur
laquelle s'levait la ville, et cela dans la crainte que l'arme de
terre n'essayt de traverser le fleuve.]

13. Mais, du ct du fleuve, la ville tait entirement ouverte, parce
que les Turcs ne pouvaient se laisser persuader qu'un vaisseau russe
pt jamais s'offrir en vue. Ils ne reconnurent mme leur erreur qu'
l'instant o ils furent surpris, mais alors il tait trop tard pour se
raviser; et comme le Danube n'offrait pas un facile abordage, ils se
contentrent de suivre des yeux la flottille moscovite et de crier:
Allah! et Bismillah.[218]!

[Note 218: _Dieu! et au nom de Dieu_! Tous les chapitres du Coran,
toutes les prires et actions de grces des musulmans commencent par
_Bismillah_!]

14. Cependant les Russes se prparrent  l'attaque; mais ici, desses
de la guerre et de la gloire, instruisez-moi  peler tous ces noms
de cosaques qui deviendraient immortels, si l'univers apprenait jamais
leurs actions. Que reprocherait-on, en effet,  leur mmoire? Achille,
lui-mme n'eut jamais un visage plus refrogn ou plus couvert de sang
qu'un millier de hros de cette nation nouvelle et police, aux noms
desquels il ne manque vraiment que la prononciation.

15. J'en rappellerai cependant quelques-uns, ne ft-ce que pour
enrichir l'euphonie de notre langue.--On voyait parmi eux Strongenoff
et Strokonoff, Meknop, Serge Lwow, le moderne grec Arseniew, puis
Tschitsshakoff, Roguenoff, Chokenoff et d'autres pareilles pices de
douze consonnes. J'en dirais un bien plus grand nombre si je pouvais
fouiller plus  fond dans les gazettes; mais la renomme est une
capricieuse prostitue, qui semble autant se servir de ses oreilles
que de sa trompette.

16. Et elle refuse de monter au ton de la posie ces syllabes
discordantes dont on a fait,  Moscow, des noms propres. Cependant,
parmi ces derniers, plusieurs mritaient d'tre lous autant que
jamais vierge le jour de son mariage: ils finissaient en _ischkin,
ousckin, iffskchy, ouski_, mots suaves et fort bons pour les
proraisons temporisantes de Londonderry. Nous ne pouvons encore en
citer que Rousamouski,--

17. Scherematoff et Chrematoff, Koklophti, Koclobski, Kousakin et
Mouskin-Pouskin, tous les meilleurs guerriers qui eussent jusqu'alors
march contre un ennemi, ou enfonc le sabre dans une peau. Peu se
souciaient-ils du mufti ou de Mahomet, sinon pour faire de leur
cuir une peau nouvelle  leurs timbales, dans le cas o le parchemin
viendrait  renchrir, et  dfaut de tout autre objet pour le
remplacer.

18. Parmi eux se trouvaient des trangers de grand renom et de
diverses contres; simples volontaires, ils ne songeaient pas  servir
leur patrie ou son gouvernement, mais  devenir un jour brigadiers;
et quelque peu aussi  se trouver au sac d'une ville, car c'est une
occasion fort douce aux jeunes gens de leur ge. Il y avait plusieurs
gnraux anglais, dont seize s'appelaient _Thomson_ et dix-neuf
_Smith_[219].


[Note 219: _Smith_ en anglais, _Schmitt_ en allemand, et
_Lefebvre, Fabre_ en franais, sont des noms propres extrmement
_communs_. Ils rpondent  celui d'ouvrier forgeron sur toute espce
de mtaux.--_Thomson_, fils de Thomas.]

19. Jack Thomson, Bill Thomson.--Tous les autres, comme le grand
pote, s'appelaient Jemmy[220]. J'ignore s'ils avaient un cimier ou
des armoiries, mais un tel parrain vaut sans doute bien un quartier.
Quant aux Smith, ils taient trois Pierre; mais le premier d'entre eux
tous, le plus habile  donner ou parer un coup, tait celui-l devenu
depuis si clbre _dans les environs d'Halifax_, mais qui tait alors
au service des Tartares[221].

[Note 220: Ou _James_.--James Thompson, l'auteur des _Saisons_.]

[Note 221: Peut-tre sir Sidney-Smith, qui, huit ans plus tard,
commandait les troupes anglaises en Turquie.]

20. Les autres taient des Jacks, des Gills, des Wills et des Bills;
mais quand j'aurai ajout que le plus vieux des Jacks Smith tait n
dans les montagnes de Cumberland, et que son pre tait un honnte
forgeron, j'aurai dit tout ce que je sais d'un nom qui remplit trois
lignes de la dpche sur la prise de _Schmacksmith_; ainsi nomme-t-on
le village de la dserte Moldavie, o mourut cet homme immortel--dans
un bulletin[222].

[Note 222: M.A.P., aprs avoir traduit assez infidlement cette
strophe, ajoute en note: La _consonnance_ des _ith_ semble le seul
_motif_ de cette strophe. Il et peut-tre t plus _franais_ et
plus juste de dire: L'envie de bafouer les faiseurs de bulletins
_semble_ le seul motif, etc., ou bien de ne rien dire du tout:
j'aurais suivi son exemple.]

21. Je ne sais (malgr tout le cas que je fais de Mars) si l'insertion
d'un nom dans le _bulletin_ peut compenser parfaitement celle d'un
_boulet_ dans le corps. On ne me fera pas, je l'espre, un crime de ce
doute; car je me souviens, tout simple que je suis, d'avoir vu la mme
ide dans un certain Shakspeare, dont il suffit aujourd'hui de citer
les pices drgles pour acqurir le titre de bel-esprit.

22. L se trouvaient aussi des Franais, vifs, jeunes et vaillans;
mais je suis trop ardent patriote pour mentionner, dans un jour de
gloire, des noms gaulois. Plutt dire vingt mensonges qu'un seul mot
de vrit;--celles de ce genre sont des trahisons; elles compromettent
la patrie, et l'on dteste comme tratre quiconque a l'audace de
nommer un Franais en langue anglaise, quand ce n'est pas afin de
prouver  John Bull que la paix doit ajouter  sa haine pour la
France.

23. Les Russes avaient, pour deux motifs, plac deux batteries dans
une le situe prs d'Ismal. Le premier tait de bombarder la ville
et de faire crouler les difices publics et particuliers, sans se
soucier des pauvres ames qui allaient tomber victimes. La forme de
la place devait rellement suggrer ce projet: elle tait btie en
amphithtre, et chaque maison semblait offrir  la bombe un but
assur.

24. Le second objet tait de profiter de l'instant d'une consternation
gnrale pour attaquer la flottille turque, qui reposait prs de l
 l'ancre dans une parfaite scurit. Mais un troisime motif tait
encore sans doute de les amener au dsir de capituler: fantaisie qui
s'empare quelquefois des guerriers, quand ils ne sont pas acharns
comme des chiens terriers ou des boules-dogues.

25. Une habitude trs-blmable, celle de mpriser les ennemis que l'on
doit combattre, commune dans tous les cas, fut dans celui-ci la cause
de la mort de Tchitchitzkoff et de Smith. Il nous faut donc rayer ce
dernier de la liste des dix-neuf vaillans Smith qui m'ont dj fourni
une rime. Mais heureusement ce nom est ajout  tant de _sir_ et de
_madam_, qu'on serait tent de croire que le _premier_ qui le porta
fut _Adam_, lui-mme[223].

[Note 223: Byron fait, dans cette saillie, allusion au nom
du clbre sir Adam Smith, l'auteur du livre _de la Richesse des
nations_.]

26. Les batteries russes taient dfectueuses, pour avoir t
construites avec trop de prcipitation. Ainsi, la mme raison qui
prive un vers de son douzime pied, et rembrunit le front de Longman
et John Murray[224] quand la vente des livres n'est pas aussi rapide
que le voudraient ceux qui les impriment, la mme raison, dis-je, peut
s'opposer pour un tems  ce que l'histoire appelle tantt _meurtre_,
et tantt _gloire_.

[Note 224: Libraires de Lord Byron,  Londres.]

27. Soit effet de l'ineptie, de la hte ou du gaspillage des
ingnieurs (et il m'importe peu de le savoir), soit plutt celui de la
cupidit personnelle du fournisseur qui aurait espr sauver son ame
en remplissant mal ses engagemens avec des homicides; il est certain
que les batteries nouvellement dresses ne portaient aucun secours
efficace. Elles manquaient toujours, elles n'taient jamais manques,
et elles ajoutaient sans cesse  la liste des manquans[225].

[Note 225: C'est un devoir rigoureusement prescrit aux officiers,
et surtout en tems de guerre, de relever chaque jour le nombre de
soldats de leurs compagnies qui n'ont pas rpondu  l'appel. C'est
ce qu'on appelle, en Angleterre, _the missing list_ (la liste des
absens).--M. A.P. accable encore ici Lord Byron de son ddain superbe;
la rptition du mme mot, dit-il, _fait_ tout _le sel_ de cette
strophe.]

28. Une malheureuse erreur dans le calcul des distances drangea
toutes leurs tentatives navales: trois brlots perdirent leur
courtoise existence avant de toucher l'endroit o ils auraient pu
produire quelque effet. La mche avait t allume trop tt, et rien
ne put remdier  cette lourde faute: ils sautrent au milieu de la
rivire. Cependant, bien que l'aube ft leve, les Turcs dormaient
aussi profondment que jamais.

29. Cependant,  sept heures, ils se rveillrent et aperurent la
flottille des Russes qui se mettait en route. Il tait neuf heures
quand, ayant toujours avanc sans rencontrer d'obstacles, les
vaisseaux arrivrent  un cble de distance de la ville d'Ismal, et
commencrent une canonnade qui leur fut, j'ose le dire, rendue avec
usure par un feu de mousqueterie, de bombes et de pices de toutes les
formes et de tous les calibres.

30. Les Russes soutinrent pendant six heures sans interruption le feu
des Turcs; et,  l'aide des batteries de terre, ils entretinrent
le leur avec une grande prcision. Mais enfin ils sentirent qu'une
canonnade seule ne pourrait jamais forcer la ville  se soumettre, et
ils donnrent le signal de la retraite. Une de leurs barques coula 
fond; une seconde, tant venue chouer sous les retranchemens, tomba
au pouvoir des Turcs.

31. Les musulmans perdirent aussi des vaisseaux et des soldats; mais
aussitt que l'ennemi parut s'loigner, les delhis montrent plusieurs
barques, s'avancrent  force de rames et fatigurent les Russes par
un feu terrible. Ils tentrent mme d'oprer une descente sur l'autre
bord, mais le comte Damas les rejeta dans l'eau ple-mle et leur fit
tout un bulletin de morts[226].

[Note 226: C'est--dire leur tua assez d'hommes pour qu'un
bulletin pt tre rempli de leurs noms seuls.--Il s'agit ici du comte
Roger de Damas, qui se distingua effectivement au sige d'Ismal, et
auquel Catherine II confra ensuite le grade de colonel et la croix de
Saint-Georges. Le comte de Damas est rentr en France en 1814.]

32. Si je voulais redire (dit ici l'historien) tout ce que firent les
Russes ce jour-l, je crois que plusieurs volumes ne me suffiraient
pas et qu'il me resterait encore beaucoup de choses  ajouter. Aprs
ce dbut, il ne dit pas un mot d'eux,--mais il cherche  faire sa
cour  quelques trangers de distinction qui assistaient au combat, au
prince de Ligne,  Langeron,  Damas, noms aussi grands que jamais en
ait inscrit la gloire dans ses fastes.

33. Ces grands frais de louanges nous montrent bien ce que c'est que
la gloire.  l'exception de ces trois _preux chevaliers_ eux-mmes,
combien peu de lecteurs savent s'ils ont rellement exist! (et
peut-tre existent-ils encore, car rien ne porte  croire le
contraire). L'honneur est une loterie, et nous reconnaissons encore
dans l'illustration un jeu de la fortune. Il est vrai que les mmoires
du prince de Ligne ont  demi cart de sa personne le rideau de
l'oubli[227].

[Note 227: L'extrait de ces Mmoires, publi en 1809 par Mme de
Stal, en un volume, est tout ce qui recommande encore aujourd'hui la
longue vie militaire et littraire du prince de Ligne. La collection
ignore de ses oeuvres compltes forme 40 vol. in-12. Il est mort 
Vienne le 13 dcembre 1814.]

34. Mais combien d'hommes se conduisirent dans de brillantes actions
aussi vaillamment que les plus fameux hros, et dont les noms, perdus
dans la foule, ne sont jamais retrouvs et rarement cherchs! Ainsi
la bonne renomme est-elle sujette  de tristes contractions et  des
extinctions prmatures. Aprs toutes nos modernes batailles, je parie
qu'il serait impossible de retrouver dix noms de connaissance dans
aucune gazette.

35. Aprs tout, cette dernire attaque, toute glorieuse qu'elle ft,
montra bien, _d'une manire ou de l'autre_, qu'une faute avait t
commise. L'amiral Ribas (connu dans les histoires russes) tait
fortement d'avis de tenter un assaut: mais il rencontra une vive
opposition chez les vieillards et chez les jeunes; et de vifs dbats
en furent la consquence ncessaire.--Ici je dois m'arrter; car si
j'crivais tout au long les discours de chaque guerrier, je crois que
mes lecteurs ne monteraient jamais sur la brche.

36. Il y avait un homme, si toutefois c'tait un homme;--non que l'on
puisse mettre en question son _humanit_, car, s'il n'avait pas t un
Hercule, son histoire et eu la brivet de sa dernire maladie; alors
qu'oppress d'une indigestion, le visage ple et dfait, il expirait
maudit, sous un arbre de la belle province qu'il avait ravage, comme
la sauterelle, dans le champ dont elle a rong le fruit.

37. C'tait Potemkin[228],--personnage recommandable dans un tems o
l'homicide et la prostitution taient les bases de la grandeur. Si les
titres et les crachats pouvaient donner un renom durable, sa gloire
galerait encore aujourd'hui la moiti de sa fortune. Haut de six
pieds, cet homme tait bien digne d'inspirer  la souveraine de toutes
les Russies un caprice proportionn  la grandeur de sa taille; car
elle avait l'habitude de mesurer le mrite d'un homme comme on mesure
un clocher.

[Note 228: N en 1736. Ds sa jeunesse ce fameux favori avait
dvelopp un drglement de moeurs sans exemple mme en Russie. Il
avait achet la Crime aux Tartares, et, pour donner aux peuples
musulmans de cette vaste province les moeurs russes, il avait exerc
les actes de barbarie les plus multiplis. Il mourut subitement en
1791,  quelques lieues de Kerson en Crime, au moment o Catherine
commenait  se lasser de lui. On croit que sa mort fut l'effet d'une
indigestion; mais dans toute l'Europe on accusa d'abord la vengeance
de Catherine. Ce que l'on rapporte de la gloutonnerie de ce courtisan
russe est presque incroyable. Min par une fivre lente, il mangeait,
 son djeuner, une oie entire, buvait dix bouteilles de vin et de
nombreux verres de liqueurs; puis, quelques heures aprs, se remettait
 table et y dnait avec la mme voracit. (Voyez la _Vie du prince
Potemkin_, 1807, in-8.)]

38. Tandis qu'on tait en proie  l'indcision, Ribas dpcha un
courrier au prince, et parvint ainsi  faire prvaloir son avis. Je
ne pourrais vous dire comment il s'y prit pour plaider sa cause, mais
enfin il eut tout sujet d'tre satisfait. En attendant, les batteries
faisaient leur devoir: quatre-vingts canons, points sur les bords
du Danube, nourrissaient un feu continuel auquel on ne cessait de
rpondre de l'autre ct.

39. Mais le 13, quand une partie des troupes tait dj rembarque
et que le sige allait tre lev, un courrier, arrivant de toute la
vitesse de son cheval, vint ranimer l'espoir de tous les amans de la
gloire _gazetire_ et de tous les _dilettanti_ de l'art militaire. Ses
dpches, rdiges en style magnifique, annonaient la nomination au
commandement de ce favori des batailles, le feld-marchal Suwarow.

40. La lettre que le prince adressait par la mme voie au marchal
et t digne d'un Spartiate, s'il s'tait agi d'une cause faite pour
embraser un grand coeur, telle que la dfense de la libert, de la
patrie ou des lois; mais comme elle n'tait inspire que par l'odieuse
ambition de tout fouler aux pieds, elle n'a droit qu' de faibles
loges, si ce n'est pour la prcision de son style. Vous prendrez
Ismal, contenait-elle,  quelque prix que ce soit.

41. Dieu dit: Que la lumire soit, et la lumire fut faite! Et
l'homme: Que le sang coule, et il en jaillit une mer! Ainsi le
_fiat_ de cet enfant dgnr des tnbres (car le jour ne prte gure
sa lumire  ses exploits) produit en une heure plus de maux que n'en
pourraient rparer trente beaux ts, fussent-ils ravissans comme ceux
qui mrissaient les fruits d'den. La guerre ne se contente pas de
couper la branche, il faut qu'elle ronge encore la tige.

42. Nos amis les Turcs, qui dj commenaient  signaler de leurs
bruyans _Allahs_! la retraite des Russes, taient dupes d'une mprise
trs-condamnable, non que l'on ne soit dispos facilement  croire des
ennemis _vaincu_ (ou _vaincus_, si vous insistez sur la grammaire
que j'oublie dans la chaleur de la composition). Mais ici les Turcs
s'abusaient grossirement en ce qu'ayant en horreur le porc ils
espraient cependant prserver leur lard du danger[229].

[Note 229: Ce jeu de mots, dtestable en franais, est excellent
en anglais, parce que l'expression proverbiale _to save one's bacon_
s'emploie dans les conversations les plus lgamment familires, pour
_prserver sa personne_.]

43. En effet, le 16, arrivrent au galop deux cavaliers que de loin
on prenait pour des cosaques. Ils n'avaient derrire eux qu'un
mince bagage et trois chemises pour deux. On ne distinguait que les
coursiers de l'Ukraine qui les transportaient, jusqu'au moment o l'on
reconnut, dans ce couple, Suwarow lui-mme et son guide.

44. _Grande joie  Londres aujourd'hui!_ ne manque pas de s'crier
plus d'un sot, ds qu' Londres une illumination est ordonne. C'est
l l'illusion premire de tous les rves de ce bon ivrogne de John
Bull[230]. Sitt que les rues sont garnies de lampions coloris, ce
prudent personnage (le susdit John) livre  discrtion sa bourse, son
ame, sa raison, sa draison, et tout cela pour payer ce divertissement
insipide[231].

[Note 230: On sait que ce mot dsigne le peuple anglais. Il
signifie _Jean Taureau_, et c'est ainsi qu'autrefois le peuple
franais avait celui de _Jacques Bon-Homme_, qu'il mrite encore.]

[Note 231: En 1815,  l'occasion du voyage de l'empereur
Alexandre et du roi de Prusse en Angleterre, le ministre ordonna
des illuminations dont les frais s'levrent  plus de dix millions.
L'allocation de cette somme causa de violens dbats dans la chambre
des communes.]

45. Il est tonnant qu'il _maudisse_ encore aujourd'hui _ses
yeux_[232], car ils le sont depuis long-tems, et les diables ne
doivent plus se soucier de ce serment, jadis fameux, depuis qu'il a
entirement perdu l'usage de la vue.  l'entendre, sa dette constitue
sa richesse, les taxes son vrai paradis[233]; et quand la famine,
escorte de sa livide et dcharne famille, apparat devant lui, il
ne la reconnat pas, ou bien il s'crie que la famine est fille de
l'agriculture.

[Note 232: Allusion au jurement ordinaire des Anglais: _God damn
your eyes_.]

[Note 233: Le crdit, disent tous les politico-banquiers, est
la base de la richesse.--L'lvation des taxes est la mesure de la
libert et du bonheur d'une nation.]

46. Mais laissons John Bull et revenons  notre conte. Grande joie
dans le camp, pour les Russes, les Tartares, les Anglais, les Franais
et les Cosaques! Suwarow prsageait de brillantes journes, et
paraissait,  leurs yeux, semblable au gaz qui vient remplacer la
paisible lumire de la lampe, ou comme ces feux follets toujours
voisins de marais humides, et qui guident ceux qui les aperoivent
dans des chemins sems de fondrires. Le nouveau chef allait, venait,
et tout le monde,  l'aspect de ce mobile flambeau, s'empressait de
suivre aveuglment ses pas.

47. Mais ici les choses eurent un tout diffrent rsultat. La flotte
et le camp, pleins d'enthousiasme et de satisfaction, salurent
Suwarow avec dfrence, et tout annona que la fortune tait de
retour. On s'avana de la place  une porte de canon; on construisit
des chelles: on rpara les dommages des premiers travaux, on en
fit de nouveaux, on runit des fascines et toutes sortes de machines
commodes.

48. C'est ainsi que l'esprit d'un seul homme dirige les mouvemens
d'une multitude: de mme que les vagues obissent  l'impulsion du
vent, ou que le troupeau pat sous la conduite du taureau, de mme que
le petit chien dirige les pas de l'aveugle et que le mouton conducteur
fait accourir derrire lui ses compagnons en agitant la sonnette
pendue  son cou: ainsi nos grands hommes gouvernent-ils toujours les
petits.

49. Tout le camp tait dans la joie; vous auriez cru qu'ils se
prparaient  aller  la noce. (Je ne vois rien d'inexact dans cette
mtaphore; du moins, dans les deux cas, le rsultat est-il galement
la discorde.) Il n'tait pas jusqu'au dernier soldat du train qui ne
dsirt les dangers et le pillage: pourquoi? parce qu'un laid,
vieux et petit homme, nu jusqu' la chemise, tait venu commander
l'avant-garde.

50. Mais les choses en taient ainsi. Tous les prparatifs furent
faits avec vivacit: le premier dtachement, form de trois colonnes,
ayant pris sa position, n'attendait plus que le signal pour fondre sur
l'ennemi; le second, galement de trois colonnes, avait une soif de
gloire qu'il aurait voulu apaiser dans une mer de sang; le troisime,
compos de deux colonnes; devait engager le combat sur le fleuve.

51. De nouvelles batteries furent encore dresses. On tint un
conseil gnral, et, comme cela est quelquefois arriv  la dernire
extrmit, on y vit rgner l'unanimit, cette desse si trangre 
la plupart des conseils. Toutes les difficults tant surmontes, la
gloire commena  briller d'un vif clat  tous les yeux, et cependant
Suwarow, dtermin  la mriter, s'occupait  exercer ses recrues 
l'emploi de la baonnette[234].

[Note 234: Ce fait est exact. Suwarow commandait lui-mme
l'exercice.]

52. C'est un fait bien reconnu que, malgr sa dignit de commandant
en chef, il daignait en personne discipliner les soldats les moins
exercs, et qu'il savait trouver le tems de faire auprs d'eux les
fonctions de caporal. Comme on fait prendre  la salamandre l'habitude
de sucer la flamme sans en tre moleste, ainsi les accoutumait-il 
monter sur une chelle (non pas celle de Jacob) ou bien  franchir un
foss.

53. Il fit habiller des fascines comme des hommes, avec des turbans,
des dagues et des cimeterres; puis il fit charger  la baonnette ces
mannequins; pour donner  ses gens une leon contre les vritables
Turcs. Quand ils furent bien dresss  ce mange, il jugea qu'il
tait tems de commencer srieusement l'attaque. Vos gens habiles se
moquaient de sa conduite:--il ne leur rpondit rien; mais il prit la
ville.

54. Tel tait l'tat de la plupart des choses la veille de l'assaut:
tout le camp tait dans le plus silencieux repos. Vous le croirez
difficilement; mais les hommes dcids  braver tous les dangers
redeviennent calmes sitt que tout a t dcid. Les conversations
taient rares; car les uns se transportaient en pense dans leur
maison, auprs de leurs amis; les autres songeaient  eux-mmes et 
leur avenir--personnel.

55. Suwarow surtout tait sur l'alerte; il examinait, dressait,
ordonnait, plaisantait et rflchissait; car, nous pouvons hardiment
le dire, c'tait un homme merveilleux, au-del de toute merveille,
Hros, bouffon, moiti ange et moiti diable, priant, instruisant,
dsolant et ravageant; aujourd'hui Mars, demain Momus; et quand il
assigeait une forteresse, vritable arlequin en uniforme.

56. Le jour qui prcda l'assaut, comme ce grand conqurant tait
retenu  l'exercice--par ses fonctions de caporal,-- la chute du
crpuscule, quelques cosaques, maraudant comme des faucons autour
d'une montagne, rencontrrent un parti d'hommes, l'un desquels parlait
leur langue,--bien ou mal, l'important tait qu'il se ft entendre;
mais, soit par son accent, ses discours ou ses manires, ils
reconnurent qu'il avait autrefois servi sous les mmes drapeaux.

57. Sur la demande de celui-ci, ils le conduisirent, avec ses
compagnons, au quartier-gnral. Leur costume tait musulman;
cependant vous auriez pu reconnatre en eux des Tartares dguiss,
et un fond de christianisme sous leurs riches vtemens turcs; mais en
couvrant ainsi certaines grces naturelles d'une pompe extrieure, ils
rendaient d'autres tranges mprises trs-difficiles  viter.

58. Suwarow tait en chemise, devant une compagnie de Calmoucks; il
les exerait, menaait et amusait; il jurait aprs les moins alertes
et faisait des sermons sur le grand art de la tuerie:--car c'est ainsi
que ce grand philosophe, aux yeux duquel l'humaine argile n'tait
que de la boue ordinaire, inculquait ses nobles maximes; et  sa voix
toutes les intelligences militaires sentaient parfaitement qu'il tait
indiffrent de gagner dans les combats une pension ou la mort.--

59. Suwarow,  l'approche de cette compagnie de cosaques et de leur
capture, tourna vers eux son front couvert et ses yeux perans.--D'o
venez-vous?--De Constantinople, o nous tions esclaves[235].--Qui
tes-vous?--Ce que vous voyez. Telle tait la concision de leur
dialogue, celui qui se chargeait de rpondre sachant  qui il parlait
et songeant  pargner les mots.

[Note 235: M. A. P. a nglig de traduire cette rponse.]

60.--Vos noms?--Le mien, Johnson, et celui de mon camarade, Juan: les
deux autres sont des femmes, et le troisime n'est ni homme ni femme.
Le gnral promena sur les autres un oeil rapide, puis ajouta: J'ai
dj entendu _votre_ nom; celui du second m'est tranger. Il est
absurde d'avoir conduit ici les trois autres; mais passons.--Je crois,
vous, avoir entendu votre nom dans le rgiment Nicolaiew?--Le mien
mme.

61. Vous avez servi  Widdin?--Oui.--Vous conduistes
l'attaque?--Justement.--Et ensuite?--J'en sais  peine quelque
chose.--Vous monttes le premier  la brche?--Au moins ne fus-je
pas le dernier  suivre celui qui en a pu donner l'exemple.--Et qu'en
rsulta-t-il?--Un coup de feu me renversa sur le dos et je fus fait
prisonnier.--Vous serez veng, car la ville assige est deux fois
aussi forte que celle o vous ftes bless.

62. O voulez-vous servir?--O vous voudrez.--Je sais que vous
aimez  tre dans les enfans perdus; sans doute vous voulez fondre le
premier sur l'ennemi, aprs les maux que vous avez dj soufferts.
Et ce jeune garon, que fera-t-il avec son visage sans barbe et ses
habits dchirs?--Ah! gnral, s'il n'est pas plus mauvais pour la
guerre que pour l'amour, il montera le premier  l'assaut.

63. Il y sera, s'il l'ose.--Ici Juan s'inclina profondment comme
le compliment le mritait. Par un bienfait spcial de la Providence,
continua Suwarow, votre ancien rgiment doit conduire ce matin,
peut-tre mme cette nuit, l'assaut. J'ai fait voeu  plusieurs saints
que dans peu le soc ou la charrue passeraient sur ce qui fut Ismal,
et que les plus superbes mosques n'arrteraient pas leur tranchant.

64. Ainsi, maintenant,  la gloire, mes enfans! Aprs ces mots il
se retourna et continua, dans les termes russes les plus classiques,
 animer ses soldats, jusqu' ce que tous ces grands coeurs de hros
fussent impatiens de la victoire et du butin. On l'et pris pour un
prdicateur en chaire (de ceux qui regardent avec ddain tous les
biens terrestres, sauf la dme), en le voyant exhorter ses auditeurs 
se ruer sur les paens et  massacrer ceux qui rsisteraient aux armes
de la chrtienne impratrice Catherine.

65. Johnson qui, d'aprs ce long colloque, se regardait comme le
favori de Suwarow, se hasarda  s'adresser encore  lui, bien qu'il le
vt retourn  ses chres occupations. Je vous rends grces, dit-il,
de m'avoir ainsi permis de mourir l'un des premiers; mais si vous
indiquiez plus positivement notre poste, nous saurions mieux, mon ami
et moi, ce qu'il nous faudra faire.

66. --Bien! j'tais occup, et j'oubliais. Vous, vous rejoindrez
votre ancien rgiment, qui est dj sous les armes. Hol! Katskoff
(ici il appela un Polonais), conduis-le  son poste; j'entends le
rgiment Nicolaiew. Cet autre tranger restera avec moi: c'est un beau
garon. Quant aux femmes, elles peuvent se retirer dans les bagages ou
bien  l'ambulance.

67. Mais ici commena une autre scne. Les dames, qui n'avaient pas
l'habitude d'tre traites de la sorte (et cependant, leves dans un
harem, elles taient bien pntres de la meilleure doctrine du monde,
celle de l'obissance passive);--les femmes alors soulevrent la tte;
leurs yeux brillans parurent humects de larmes, et, comme la poule
tend les ailes sur ses poussins, elles tendirent leurs bras

68. Sur les deux nouveaux braves qui venaient ainsi d'tre honors par
le plus grand capitaine qui jamais et peupl l'enfer de hros tus,
ou plong dans le dsespoir une province ou un royaume. Mortels
extravagans et toujours vainement prouvs! un laurier est donc une
chose bien glorieuse, pour que vous croyiez devoir acheter une
seule feuille de cet arbre, prtendu immortel, avec une mer toujours
montante de sang et de larmes?

69. Suwarow faisait peu d'attention aux larmes, et n'tait pas
vivement attendri par le sang; cependant il ne put voir, sans une
sorte d'motion, des femmes, la tte chevele, dont tous les traits
exprimaient une agonie cruelle. Les hommes qui font leur mtier de
la tuerie ont le coeur cautris contre les angoisses de plusieurs
millions d'hommes, mais une douleur isole peut inspirer de la
compassion, mme aux hros,--et Suwarow en tait un vritable.

70. Du ton calmouck le plus mu:--Que diable! Johnson,  quoi
pensiez-vous donc en amenant des femmes? Elles obtiendront ici tous
les gards possibles, et elles seront conduites jusqu'aux fourgons,
o elles peuvent seulement tre hors de danger. Mais vous auriez
d savoir que ce genre de bagages est embarrassant. Je dteste les
soldats maris, quand ils ne renouvellent pas chaque anne leurs
femmes.

71. --Avec la permission de votre excellence, reprit alors notre
Anglais, celles-ci ne sont pas  nous: elles ont d'autres maris. Je
connais trop bien, par exprience, la discipline militaire, pour avoir
conduit dans le camp ma propre femme; rien ne retient dans une charge
le coeur des hros comme la pense d'une petite famille reste en
arrire.

72. Mais nous n'avons ici que deux dames turques qui ont, avec leur
domestique, favoris notre fuite, et elles ont brav mille dangers
pour nous suivre dans cette dangereuse traverse. Pour un homme comme
moi ce genre de vie n'a rien d'trange; mais c'est un moment cruel
pour de pauvres tres comme elles: ainsi, si vous voulez que je
combatte de tout mon coeur, je vous prie de les faire traiter avec
politesse.

73. Cependant les deux pauvres femmes, les yeux toujours mouills,
regardaient leurs protecteurs comme si elles eussent hsit  les
croire tels.--Leur surprise n'tait pas moins grande (ni moins juste)
que leurs craintes, en voyant un vieillard, d'un aspect plutt froce
qu'imposant, simplement vtu, couvert de poussire, nu jusqu' la
camisole, et cette dernire elle-mme fort sale, de le voir, dis-je,
plus redout que tous les sultans de leur connaissance.

74. En effet, comme le leur tmoignaient tous les yeux, tout semblait
attendre son signal. Habitues  voir, comme une espce de divinit,
le sultan couvert de pierreries, s'avanant avec la gravit impriale
d'un paon (cet oiseau royal qui porte un diadme sur la queue), en un
mot, entour de toute la pompe du pouvoir, elles ne concevaient pas
comment le pouvoir consentait une fois  se passer de pompe.

75. Johnson, voyant leur extrme dconvenue, leur donna, chemin
faisant, et quoique peu initi dans les affections orientales,
quelques lgres consolations. Pour Don Juan, qui tait bien autrement
sentimental, il jura qu'avant l'aube du jour il les retrouverait, ou
qu'alors il saurait bien en faire repentir l'arme russe. Ces paroles
taient extravagantes, mais pourtant les dames y trouvrent un grand
motif d'esprance; car toutes elles aiment l'exagration.

76. Avec des pleurs, des sanglots et quelques lgers baisers, elles
s'loignrent pour le moment,--en attendant ce que dcideraient les
coups de l'artillerie et ce que les hommes appellent hasard destin,
ou bien encore providence.--(L'incertitude est, en effet, l'un de nos
nombreux bonheurs, c'est une espce d'amortissement sur la condition
de l'humanit.)--En mme tems leurs doux amis saisissaient leurs armes
et se prparaient  embraser une ville qui ne leur avait jamais fait
le moindre mal.

77. Suwarow,--qui ne voyait les choses qu'en gros, trop gros
lui-mme pour les apprcier en dtail; qui regardait la vie comme
une souillure, et les gmissemens d'une nation expirante comme les
murmures du vent; qui se souciait aussi peu de la perte de ses soldats
(pourvu que leurs efforts prvalussent  la fin) que la femme et les
amis de Job se souciaient de ses ulcres,--pouvait-il songer long-tems
aux sanglots de deux femmes?

78. Non certainement.--L'oeuvre de gloire se disposait; on allait
entendre une canonnade aussi terrible que celle d'Ilion, en supposant
qu'Homre et eu  ses ordres des mortiers. Pour moi, au lieu de
dcrire la mort du fils de Priam, je serai forc de parler escalades,
bombes, tambours, poudre, bastions, batteries, boulets et baonnettes,
tous mots rudes et qui coulent difficilement dans l'harmonieux gosier
des muses.

79. Immortel Homre!  toi qui, malgr ta longueur, as charm toutes
les oreilles, et, malgr ton peu d'tendue, toutes les gnrations, en
maniant de ton bras potique ces armes auxquelles les hommes n'auront
plus jamais recours ( moins, cependant, que la poudre  canon n'ait
pas la supriorit que lui supposent tous les potentats aujourd'hui
ligus contre la jeune libert... Puissent-ils ne pas trouver en elle
une nouvelle Troie!)

80. Immortel Homre! j'ai maintenant  peindre un sige o furent
tus plus de guerriers (avec des machines plus terribles et plus
expditives) que tu n'en as fait expirer dans ta gazette grecque.
Je conviens volontiers, avec tout le monde, qu'il me serait aussi
ridicule de vouloir marcher de pair avec toi, qu'au plus faible
ruisseau de se comparer  l'Ocan; mais au moins, nous autres
modernes, vous galons-nous en matire de sang,

81. Sinon potiquement, au moins effectivement; et le fait, c'est la
vrit, ce but de tous nos efforts! Mais ici, bien que ma muse veuille
dcrire tout ce qui va se passer, elle sera force de s'carter d'une
trop rigoureuse fidlit. Dans un instant la ville sera attaque; de
grandes actions vont avoir lieu;--comment les raconterai-je? coutez,
ames immortelles de gnraux! Phbus se lve pour colorer vos dpches
de ses rayons.

82. Et vous, grands bulletins de Bonaparte! vous, listes moins
longues des morts et des blesss! Ombre de Lonidas, qui combattis
si vaillamment alors que, comme aujourd'hui, ma pauvre Grce, hlas!
tait envahie!  commentaires de Csar, prtez-moi (pour me soutenir)
une parcelle de vos _plissans_ rayons de gloire, si beaux, si varis
pour l'oreille des muses!

83. Quand j'appelle _plissante_ votre immortalit guerrire, je
veux seulement rappeler que, par une triste ralit, il n'est pas de
sicle, d'anne, et mme de jour qui ne fltrisse le nom d'un hros
dvastateur; je veux seulement dire que si nous venons  runir tous
ses droits  la reconnaissance des hommes, il devient aussitt un
boucher difforme, dont le nom n'abuse plus que les jeunes cervels.

84. Les mdailles, honneurs, rubans, galons ou broderies,
n'appartiennent pas mieux  l'homme immortel, que le manteau de
pourpre  la prostitue de Babylone. Les enfans sont passionns pour
un uniforme comme les femmes pour un ventail, et le dernier goujat,
revtu d'un habit-rouge, se croit volontiers le favori de la
gloire. Mais cette gloire, enfin... voulez-vous savoir ce que
c'est?--Demandez-le _au porc, dont les yeux aperoivent le vent_[236].

[Note 236: Expression du Psalmiste.]

85. Au moins le _sent-il_, et quelques-uns pensent qu'il le _voit_,
parce qu'il court devant lui comme un verrat, ou, si cette explication
vous parat trop simple, dites qu'il se prcipite sur ses pas comme un
brick, un schooner, ou bien encore...--Mais il est tems de terminer
ce chant, avant que ma muse ne se sente fatigue. Le suivant, pour
rveiller l'attention gnrale, va sonner en vole comme du haut d'un
clocher de village.

86. coutez, dans le silence de la froide et paisse nuit, le
bourdonnement des armes se pressant rangs sur rangs! L, de lourdes
masses se glissent, dans l'obscurit douteuse, le long des murs
assigs et sur les bords du fleuve hriss de dfenses. Cependant les
astres percent d'une faible lumire les vapeurs humides et condenses
qui se roulent devant eux en bizarres guirlandes.--Bientt la fume de
l'enfer doit tendre sur eux un plus impntrable manteau.

87. Arrtons-nous ici un moment.--Imitons cette pause terrible qui,
sparant alors la vie de la mort, glaa pour un instant le coeur de
ces hommes dont plusieurs milliers allaient rendre le dernier soupir.
Un moment--et tout reparatra plein de vie! La marche! la charge! les
cris religieux de chaque peuple! Houra! Allah!--Un moment encore, et
les cris de la mort seront perdus dans les mugissemens de la bataille.




SUPPLMENT AUX NOTES DU CHANT VII.


L'ouvrage qui contient les dtails du sige d'Ismal tant fort peu
rpandu en France, o cependant il a t imprim, nous en extrairons
tous les passages que Byron a jugs dignes d'tre paraphrass. Il est
intitul:--_Essai sur l'Histoire ancienne et moderne de la nouvelle
Russie_. Le style en est beaucoup trop louangeur, mais la ddicace en
tant adresse  l'empereur Alexandre, petit-fils de Catherine II, le
lecteur est, par cela seul, averti de se tenir sur ses gardes. Malgr
ce grave dfaut, c'est un ouvrage fort remarquable. L'auteur (le
marquis de Castelnau) a lui-mme emprunt les circonstances du sige
d'Ismal au manuscrit d'un lieutenant-gnral de Russie, qui avait
fait cette campagne (le duc de Richelieu).

STROPHE 9.

Ismal est situe sur la rive gauche du bras gauche du Danube,  peu
prs  quatre-vingts verstes de la mer. Elle a trois mille toises de
tour. (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)

STROPHE 10.

On a compris dans ces fortifications un faubourg moldave, situ 
la gauche de la ville, sur une hauteur qui la domine; l'ouvrage a t
termin par un Grec. Pour donner une ide des talens de cet ingnieur,
il suffira de dire qu'il fit placer les palissades perpendiculairement
sur le parapet, de manire qu'elles favorisaient le feu des assigeans
et arrtaient le feu des assigs. (_Ibid._)

STROPHE 11.

Le rempart en terre est prodigieusement lev,  cause de l'immense
profondeur du foss. Il n'y a ni ouvrage avanc ni chemin couvert.
(_Ibid._)

STROPHE 12.

Un bastion de pierres, ouvert par une gorge trs-troite et dont
les murailles sont fort paisses, a une batterie casemate et une 
barbette; il dfend la rive du Danube. Du ct droit de la ville est
un cavalier de quarante pieds d'lvation,  pic, garni de vingt-deux
pices de canon, et qui dfend la partie gauche. (_Ibid._)

STROPHE 13.

Du ct du fleuve, la rive est absolument ouverte; les Turcs ne
croyaient pas que les Russes pussent jamais avoir une flottille dans
le Danube. (_Ibid._)

STROPHE 23.

On s'tait propos deux buts galement avantageux par la construction
de deux batteries sur l'le qui avoisine Ismal. Le premier, de
bombarder la place, d'en abattre les principaux difices avec du canon
de quarante-huit, effet d'autant plus probable, que la ville tant
btie en amphithtre, presque aucun coup ne serait perdu. (_Histoire
de la Nouvelle Russie_.)

STROPHE 24.

Le second motif tait de profiter de ce moment d'alarme pour que la
flottille, agissant en mme tems, pt dtruire celle des Turcs. Un
troisime motif, et vraisemblablement le plus plausible, tait de
jeter la consternation parmi les Turcs et de les engager  capituler.
(_Ibid._)

STROPHES 25, 26 ET 27.

Une habitude blmable, celle de mpriser son ennemi, fut la cause du
dfaut de perfection dans la construction des batteries. On voulait
agir promptement, et on ngligea de donner aux ouvrages la solidit
qu'ils exigeaient. (_Ibid._)

STROPHES 28 ET 29.

Le mme esprit fit manquer l'effet de trois brlots; on calcula mal la
distance, on se pressa d'allumer la mche, ils brlrent au milieu
du fleuve, et quoiqu'il ft six heures du matin, les Turcs, encore
couchs, n'en prirent aucun ombrage.

1er _dcembre_ 1790. Cette opration manque, la flottille russe
s'avana vers les sept heures; il en tait neuf lorsqu'elle se trouva
 cinquante toises de la ville. (_Ibid._)

STROPHES 30 ET 31.

Elle souffrit avec une constance calme un feu de mitraille et de
mousqueterie pendant prs de six heures. Les batteries de terre
secondaient la flottille. Mais on reconnut alors que les canonnades ne
suffiraient pas pour rduire la place: on fit la retraite  une heure.
 peine la retraite des Russes fut-elle remarque, que les plus braves
d'entre les ennemis se jetrent dans de petites barques et essayrent
une descente. Le comte de Damas les mit en fuite, et leur tua
plusieurs officiers et grand nombre de soldats. Un lanon sauta
pendant l'action, un autre driva par la force du courant et fut pris
par l'ennemi. (_Ibid._)

STROPHES 32 ET 33.

On ne tarirait pas si on voulait rapporter tout ce que les Russes
firent de mmorable dans cette journe; pour compter les hauts faits
d'armes, pour particulariser toutes les actions d'clat, il faudrait
composer des volumes. Parmi les trangers, le prince de Ligne se
distingua de manire  mriter l'estime gnrale. De vrais chevaliers
franais, attirs par l'amour de la gloire, se montrrent dignes
d'elle. Les plus marquans taient le jeune duc de Richelieu, les
comtes de Langeron et de Damas. (_Ibid._)

STROPHE 35.

L'amiral de Ribas dclara en plein conseil que ce n'tait qu'en
donnant l'assaut qu'on obtiendrait la place. Cet avis parut hardi;
on lui opposa mille raisons auxquelles il rpondit par de meilleures.
(_Ibid._)

STROPHES 36, 37 ET 38.

Il ne s'agissait que de dterminer le prince Potemkin; Ribas y
russit. Tandis qu'il se dmenait pour l'excution du projet agr,
on construisait de nouvelles batteries. On comptait, le 12 dcembre,
quatre-vingts pices de canon sur le bord du Danube, et cette journe
se passa en vives canonnades. (_Ibid._)

STROPHE 39.

Le 13, une partie des troupes tait embarque; on allait lever le
sige. Un courrier arrive; il est tmoin des cris de joie du Turc, qui
se croyait  la fin de ses maux. Ce courrier annonce, de la part du
prince, que le marchal Suwarow va prendre le commandement des forces
runies sous Ismal. (_Ibid._)

STROPHE 40.

La lettre du prince Potemkin  Suwarow est trs-courte; la voici
dans toute sa teneur: Vous prendrez Ismal  quel prix que ce soit.
(_Ibid._)

STROPHES 43 ET 44.

Le 16; on voit venir de loin deux hommes courant  toute bride: on
les prit pour des Cosaques; l'un tait Suwarow et l'autre son guide,
portant un paquet gros comme le poing et renfermant le bagage du
gnral. (_Ibid._)

STROPHE 46.

Les succs multiplis de Suwarow, sa bravoure, etc., produisirent un
enthousiasme gnral. (_Ibid._)

STROPHE 47.

Les choses prennent, le mme jour, une autre tournure; le camp se
rapproche et s'tablit  une porte de canon de la place; on prpare
des fascines, on construit des chelles, on tablit des batteries
nouvelles. (_Ibid._)

STROPHES 48 ET 49.

L'ame de Suwarow s'est communique  l'arme; il n'est pas jusqu'au
dernier goujat qui ne dsire d'obtenir l'honneur de monter  l'assaut.
(_Ibid._)

STROPHE 50.

La premire attaque tait compose de trois colonnes commandes
par les lieutenans-gnraux, Paul Potemkin, Serge Lwow; les
gnraux-majors Maurice Lascy, Thodore Meknop. Trois autres colonnes,
destines  la seconde attaque, avaient pour chefs le comte de
Samolow, les gnraux lie de Bezborodko, Michel Kutusow; les
brigadiers Orlow, Platow, Ribeaupire. La troisime attaque, par eau,
n'avait que deux colonnes sous les ordres des gnraux-majors Ribas
et Arseniew, des brigadiers Markoff et Tchepega. (_Histoire de la
Nouvelle Russie_.)

STROPHES 51, 52 ET 53.

On construisit de nouvelles batteries le 18; On tint un conseil de
guerre; on y examina les plans pour l'assaut de M. de Ribas: ils
runirent tous les suffrages. Le 19 et le 20, Suwarow exera les
soldats; il leur montra comment il fallait s'y prendre pour escalader;
il enseigna aux recrues la manire de donner le coup de baonnette.
Pour cet exercice d'un nouveau genre, il se servit de fascines
disposes de manire  reprsenter un Turc. (_Ibid._)




Chant Huitime.


1. Oh! sang et tonnerre! Blessures et sang[237]! Voil des jurons
bien vulgaires et des mots bien grossiers, allez-vous penser, aimable
lecteur? Rien n'est plus vrai. Mais ils servent  interprter le rve
de la gloire; et comme ma candide muse se propose d'offrir un tableau
de ces objets, comme ils vont devenir son thme, il est juste de leur
faire une invocation. Adressez-la  Mars,  Bellone,  ce que vous
voudrez,--cela signifiera toujours la guerre.

[Note 237: Jurons fort  la mode dans les tavernes anglaises.]

2. Tout tait prpar,--le feu, l'pe et les hommes qui allaient
en faire un usage terrible. Comme un lion sortant de sa tannire,
l'arme, les nerfs et les muscles tendus, s'avanait pour le
carnage,--et, vritable hydre humaine, allait souffler partout sur
ses pas la destruction. Ses ttes taient autant de hros qui,  peine
tombs, taient remplacs par d'autres.

3. L'histoire est oblige de prendre les choses en gros; mais
peut-tre, si nous pouvions les considrer en dtail et faire la
balance des pertes et des gains, dcouvririons-nous que la guerre
n'est pas digne de tous les sacrifices d'or qu'on lui fait, pour n'en
obtenir que de misrables conqutes. Il y a plus de saine gloire 
scher une seule larme qu' rpandre des mers de sang.

4. Et la raison? c'est que cette gloire produit une satisfaction
intrieure, tandis que l'autre,  force de pompes, d'acclamations, de
ponts et arcs de triomphe, de pensions (fournies par une nation  qui
souvent il ne reste plus rien), d'honneurs ou de hautes dignits, peut
bien exciter l'envie ou l'admiration des tres corrompus; mais elle
n'est, aprs tout, quand on ne l'a pas obtenue en combattant pour la
libert, que la crcelle d'un enfant de meurtre.

5. Telle est la gloire militaire,--et telle la jugera-t-on un jour. Il
n'en est pas ainsi de Lonidas et de Washington, dont tous les champs
de bataille sont devenus autant de terres sacres, et qui n'ont pas
dsol des mondes, mais assur l'existence des nations. Oh! que l'cho
de ces noms semble doux  l'oreille! et tandis que ceux des guerriers
vulgaires surprennent ou tourdissent les hommes vains et serviles,
les leurs serviront seuls de _mots d'ordre_, jusqu' ce que l'avenir
ait reconquis la libert.

6. La nuit tait obscure; un pais brouillard ne permettait de
distinguer que la flamme de l'artillerie partageant l'horizon en
arcades de vapeurs embrases, et reproduisant dans les eaux du Danube,
comme dans un miroir, son image infernale. L'oreille tait pouvante
par le ronflement continu des voles et par le long fracas de chaque
dtonation, bien autrement que par le bruit du tonnerre. En effet,
les foudres du ciel nous pargnent, ou du moins nous frappent
rarement;--celles de l'homme rduisent en cendres des millions
d'hommes!

7. La colonne destine  tenter l'assaut avait  peine devanc de
quelques toises les batteries russes, que les musulmans s'veillrent
en sursaut et rpondirent, sur le mme ton,  la foudre des chrtiens.
Alors, un immense incendie couvrit les airs, la terre et l'eau; on
et cru, en voyant les lmens ainsi branls, qu'ils se livraient un
sublime combat, et cependant les remparts d'Ismal flambaient comme
l'Etna, quand il prend fantaisie  l'inquiet Titan d'ternuer.

8. Et dans le mme instant retentit comme le fracas des machines les
plus homicides--l'norme cri de _Allah!_ portant dfi  l'ennemi;
fleuve, ville et rivages rptrent _Allah!_ et les nuages qui
couvraient les combattans d'un dais pais vibrrent eux-mmes au
nom de l'ternel. Entendez-vous, au-dessus de tous les sons, percer
_Allah! Allah! Hu!_[238]

[Note 238: _Allah! Hu!_ c'est proprement le cri de guerre des
musulmans; ils appuient long-tems sur la dernire syllabe, ce qui
produit un effet trange et terrible.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

9. Les colonnes s'branlaient toutes en mme tems; mais dj
commenaient  tomber ceux qui, plus nombreux que les feuilles,
conduisaient l'attaque du ct de l'eau. Ils taient conduits
par Arseniew, meurtrier fameux, aussi brave que jamais guerrier 
l'preuve de la bombe et du canon. Le carnage (ainsi que Wordsworth
nous l'apprend) est la fille de Dieu[239]. S'_il_ dit vrai, elle est
la soeur de Christ, et ce jour-l on peut dire qu'elle se comporta
comme en terre sainte.

[Note 239: Mais _ton_[D] plus terrible instrument, dans
l'excution de tes vues, est l'homme arm pour un meurtre
mutuel;--oui, le carnage est ta fille.

  WORDSWORTH, _Ode d'action de grces_.
]

[Note D: C'est--dire celui _de la Divinit_. Voil, pour le
meurtre, une gnalogie prfrable  toutes celles que l'on doit 
notre premier hraut-d'armes. Qu'et-on dit si quelque indpendant lui
avait donn une pareille famille?

  (_Note de Lord Byron_.)

M. A. P., scandalis de ces derniers mots, ajoute: Lord Byron
_affecte_ d'ignorer ici jusqu'o remonte l'origine potique de la
guerre. Je serais plutt dispos  croire que M. A. P. _affecte_ ici
de connatre cette _origine potique_, laquelle connaissance, aprs
tout, n'a pas un rapport bien vident avec la rflexion sense de Lord
Byron.]

10. Le prince de Ligne fut bless au genou; le comte _Chapeau-Bras_
aussi reut une balle entre le chapeau et la tte, et la preuve que
cette tte tait aussi aristocratique que possible, c'est qu'elle
demeura aussi intacte que le chapeau. Dans le fait, les balles ne
peuvent vouloir aucun mal  une cervelle parfaitement lgitime.
_Cendres contre cendres_, dit-on; pourquoi pas: plomb contre plomb?

11. Et comme le gnral de brigade Marcow insistait pour qu'on spart
_le prince_ de ces milliers de plaintifs moribonds,--gens de naissance
vulgaire, qui pouvaient fort bien hurler, se traner et demander
un peu d'eau  des oreilles sourdes;--le gnral Marcow, dis-je, en
prouvant ainsi son extrme sympathie pour les hommes de rang, eut
lui-mme la jambe emporte.

12. Trois cents canons jetaient leur mtique, et trente mille
mousquets lanaient une grle de pilules, afin d'obtenir un bon
coulement sanguin.  mortalit! tu as bien tes relevs mensuels de
dcs, tes pestes, tes famines, tes mdecins, qui sans cesse, comme
les grillots[240], bourdonnent  nos oreilles les maux passs, prsens
et futurs;--mais rien de cela n'est encore comparable  l'image exacte
d'un champ de bataille.

[Note 240: _Mortality_, en anglais, se dit pour l'_ensemble des
mortels_ et pour _maladie contagieuse_: c'est ce qu'il ne faut pas
oublier en lisant ce passage.--Les _grillots_ sont appels en anglais
_deathwatch_ (annonce-mort), parce que le peuple regarde leur cri
comme un prsage de mort. Dans nos provinces, un oiseau est charg de
la mme mission; c'est, je crois, la chouette, que pour cette raison
on surnomme _oiseau de la mort_.]

13. L se succdent sans cesse de nouvelles angoisses, jusqu' ce que
la multiplicit des agonies endurcisse le coeur de quiconque vient
 les contempler.--Hurler, se traner dans la poussire, rouler dans
leur orbite des yeux entirement blancs, telle est la rcompense de
plusieurs milliers d'hommes de toutes les ranges et de toutes les
files. Quant aux autres, il se peut faire qu'ils obtiennent le droit
de porter, dans la suite, un ruban sur leur poitrine.

14. Cependant, j'aime la gloire:--la gloire est une grande
chose;--songez  l'avantage d'tre, dans sa vieillesse, entretenu aux
frais de _votre bon roi_; une lgre pension branle la philosophie de
plus d'un sage, et, de plus, les hros sont seuls destins  fournir
aux potes des inspirations, ce qui vaut encore mieux. Ainsi donc,
l'esprance de voir la posie redire ternellement vos campagnes, et
celle d'obtenir une demi-solde viagre, font que le genre humain vaut
bien la peine d'tre dtruit.

15. Les troupes dj dbarques s'avancrent pour prendre une batterie
sur la droite, et les autres, qui avaient pris terre plus bas
un instant aprs eux, firent aussitt leurs efforts pour lutter
d'activit avec leurs camarades; ils taient grenadiers. Ils
grimprent un  un (et aussi gaiement que les enfans sur le sein
de leur mre) sur les palissades et les retranchemens, conservant
toujours autant d'ordre dans leurs rangs qu'au moment d'une parade.

16. Et rien de plus admirable; car le feu tait si vif, que si le
rouge Vsuve et avec ses laves renferm toutes sortes de machines, de
fers ou d'enfers, il n'aurait pu cependant dployer plus de furie. Un
tiers des officiers fut terrass; cet incident n'tait pas un prsage
de victoire pour ceux qui combattaient en avant. Quand les chasseurs
sont renverss, les chiens sont bientt en dfaut.

17. Mais ici je laisserai le mouvement gnral pour m'attacher aux pas
glorieux de notre hros. Il doit cueillir des lauriers spars, et,
pour ce qui est de mentionner par leurs noms cinquante mille hros,
tous galement dignes, il est vrai, d'inspirer un couplet ou de
rclamer une lgie, ce dtail formerait un assommant lexicon de
gloire, et, ce qu'il y a de pis, une histoire beaucoup trop longue.

18. Nous en abandonnerons donc le plus grand nombre  la gazette,--qui
sans doute en a bien agi avec ceux qui reposent d'un glorieux sommeil
dans les fosss, les champs; partout enfin o leurs ames ont, pour
la dernire fois, senti le poids de leur enveloppe matrielle.--Trois
fois heureux celui dont le nom a t correctement crit dans la
dpche. Je sais un homme dont on a rappel la mort sous le nom de
_Grove_, et qui rellement s'appelait _Grose_[241].

[Note 241: C'est un fait: voyez les gazettes de Waterloo. Je
me souviens de l'avoir fait remarquer, dans le tems,  un de mes
amis:--Voil la gloire, lui dis-je: un homme est tu, son nom est
Grose, on l'imprime Grove. J'avais t au collge avec le dfunt;
c'tait un homme spirituel et fort aimable, dont on recherchait la
socit  cause de sa finesse, de son enjouement et de ses _chansons 
boire_.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

19. Juan et Johnson joignirent un certain corps et combattirent
de toutes leurs forces, sans savoir quel tait l'endroit o ils se
trouvaient pour la premire fois, ignorant encore mieux le point vers
lequel ils se dirigeaient. Cependant, tout en marchant, ils foulaient
aux pieds des cadavres; ils faisaient feu, touffaient et donnaient
assez de preuves de valeur pour mriter  eux deux seuls les frais
d'un entier bulletin.

20. C'est ainsi qu'ils se vautraient dans cette fange sanguinaire de
milliers d'hommes morts ou mourans:--tantt gagnant quelques pieds de
terrain plus rapprochs d'un vieil angle que toute l'arme s'efforait
d'emporter; tantt reculant devant le feu non interrompu qui tombait
sur eux comme si tout l'enfer, au lieu du ciel, se ft coul en
pluie:  chaque instant ils trbuchaient sur un compagnon bless, qui
se dbattait au milieu de son sang.

21. C'tait pour Don Juan le premier des combats, et bien que le
tableau nocturne et la marche silencieuse des troupes dans la froide
obscurit, alors que le coeur ne s'enflamme pas comme sous les votes
d'un arc triomphal, fussent bien capables de le faire frmir, plir,
ou contempler, en soupirant aprs le jour, les lourds nuages paissis
comme un empois sur l'immensit des cieux, cependant il eut le courage
de ne pas prendre la fuite.

22. Il est vrai qu'il ne le pouvait pas; mais quand il l'et fait? On
a vu et l'on voit encore des hros qui n'ont gure commenc mieux,
ou moins mal. Frdric-le-Grand daigna se sauver de Molwitz pour la
premire et la dernire fois[242]. La plupart des mortels sont comme
un cheval, un faucon ou bien une jeune marie; aprs une affaire
chaude, ils s'habituent  leur nouvel tat et combattent ensuite comme
des diables pour leur solde ou pour les politiques.

[Note 242: En 1741. La bataille de Molwitz fut cependant gagne
par les Prussiens, mais Frdric ne fut pas tmoin de sa victoire; il
s'tait loign ds les premiers coups de canon.]

23. Juan tait ce qu'_Erin_ appelle, dans son vieil et sublime idiome
Erse, Irlandais ou peut-tre _Punique_[243] (car les antiquaires,
en fixant le niveau du tems lui-mme qui nivelle toutes choses, les
Romaines, les Runiques et les Grecques, jurent que le langage de
Pat[244] sent le climat d'Annibal et conserve encore la tunique
tyrienne de l'alphabet de Didon: or cette supposition en vaut bien une
autre, mais elle n'a rien de national[245]),

[Note 243: _Erin_ est le nom que les Irlandais donnent  leur
le. On connat les nombreuses hypothses des Irlandais pour expliquer
l'origine de leur langue: ils la font remonter aux Grecs, aux
Carthaginois, aux Celtes, etc. Ils ont mme t jusqu' prtendre que
le latin n'tait qu'une corruption du vieil irlandais.]

[Note 244: Diminutif de _Patrick_, surnom des Irlandais.]

[Note 245: Voyez le major Vallencey et sir Lawrens Parsons.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

24. Juan, dis-je, tait un _consomm de jeunesse_, une crature
incapable de rsister  ses premires impulsions, un enfant de posie.
Aujourd'hui il nageait dans le sentiment ou (si vous l'aimez mieux) la
sensation de la volupt, et demain, s'il s'agissait de dtruire, on
le voyait occuper ses loisirs avec la mme activit, dans la bonne
compagnie de ceux qui ne se livrent qu' des batailles, des siges et
autres semblables parties de plaisir.

25. Mais il n'y mettait jamais de malice. Qu'il combattt ou qu'il
aimt, c'tait dans ce que nous appelons _les meilleures intentions_,
espce de _carte_ que se propose bien de _retourner_ tout le genre
humain, quand il s'agira pour lui de rendre ses derniers comptes.
Ainsi nous entendons l'homme d'tat, le hros, la prostitue et
l'homme de robe, quand le peuple s'inquite de leurs projets, opposer
 toutes les attaques _leurs intentions pures_; quel malheur que
l'enfer soit pav de ces intentions[246]!

[Note 246: Les Portugais disent en proverbe: _L'enfer est pav de
bonnes intentions_.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

26. Il m'est venu dernirement en pense que le pav de l'enfer--(si
toutefois il est ainsi fait)--devait tre aujourd'hui bien us, non
parce qu'un grand nombre _des porteurs de bonnes intentions_ aurait
t sauv, mais plutt par la multitude de ceux qui, l'ayant travers
sans pouvoir en allguer de semblables, ont balay et emport le
ciment sulfurique de cette rue de l'enfer, dont nous retrouvons
parfaitement l'image dans Pall-Mall[247].

[Note 247: La plus grande et la mieux claire des rues de
Londres; celle dont les larges pavs sont le plus continuellement
fatigus.]

27. Juan, par l'un de ces tranges hasards qui souvent sparent, dans
leur hideuse carrire, le guerrier du guerrier, et comme les plus
chastes pouses, quand,  la fin de la premire anne conjugale, elles
quittent les plus constans maris du monde, Juan, dis-je, par l'un de
ces bizarres tours de la fortune, s'tait trop imprudemment avanc, et
aprs avoir, pendant un certain tems, charg et dcharg son fusil, il
s'aperut qu'il tait seul et que ses compagnons avaient disparu.

28. Je ne sais comment tait arrive la chose.--Peut-tre le plus
grand nombre avait-il t tu ou bless, tandis que les autres avaient
rtrograd  droite. Csar lui-mme fut jadis confondu par un pareil
mouvement, quand,  la vue de toute son arme, pourtant si intrpide,
il ramassa un bouclier et finit par ramener au combat ses fiers
Romains.

29. Juan, n'ayant pas de bouclier  ramasser et d'ailleurs n'tant
pas un Csar, mais un beau jeune homme qui se battait sans savoir pour
qui, eut  peine remarqu son isolement qu'il s'arrta une minute, et
peut-tre aurait-il d s'arrter plus long-tems. Ensuite, tel qu'un
ne (ici ne vous scandalisez pas, benot lecteur, puisque le grand
Homre lui-mme n'a pas jug cette similitude indigne d'Ajax, Juan la
prfrera peut-tre  quelque autre plus nouvelle),

30. Ensuite, comme un ne, il poursuivit son chemin, et, ce qu'il y
a de singulier, sans regarder derrire lui. Mais, voyant flamber, tel
que le jour sur les montagnes, un feu assez clatant pour aveugler
ceux qui tremblent  la vue d'un combat, il s'gara en cherchant un
sentier qui lui permt de runir son bras et ses efforts  ceux du
corps d'arme dont la majeure partie n'tait dj plus que cadavres.

31. Mais il ne retrouvait toujours pas le commandant de son corps,
ni le corps lui-mme qui avait absolument disparu,--les dieux savent
comment! (Je ne puis expliquer clairement tout ce qui semble
louche dans mon histoire; il me suffit de persuader qu'il n'est pas
incroyable qu'un jeune garon avide de gloire s'obstine  marcher en
avant, et fasse de sa vie aussi peu de cas que d'une prise de tabac.)

32. N'apercevant ni commandant ni commands, et laiss, comme un jeune
hritier, libre d'aller--il ne savait o,--sans lisires; de mme
que les voyageurs suivent  travers marais et fougres un _ignis
fatuus_[248], ou que les naufrags se rfugient sous la premire hutte
qui se prsente  leurs regards, Juan, suivant les inspirations
de l'honneur et de son nez, se prcipita vers l'endroit o le plus
violent feu annonait des ennemis plus nombreux.

[Note 248: Feu follet.]

33. Il ne savait o il allait, et s'en souciait fort peu; il tait
perdu, exaspr; la foudre coulait, pour ainsi dire, dans ses
veines,--en un mot, son esprit tait  la hauteur du moment, comme
cela arrive aux ttes ardentes. Il courut o l'on voyait et entendait
le feu le plus vif, o les plus normes canons formaient les plus
longues dtonnations, tandis que la terre et les airs
taient galement branls,  frre Bacon, par ta dcouverte
philanthropique[249].

[Note 249: C'est  ce moine qu'on attribue la dcouverte de la
poudre  canon.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

34. Tout en s'avanant, il vint  se retrouver au milieu de ce qui
avait t la seconde colonne, commande par le gnral Lascy,
et maintenant rduite, comme un lourd volume (mais avec moins
d'extension), en un extrait agrable de hros. Il prit gravement sa
place parmi les survivans qui tenaient encore leurs yeux hardis et
leurs armes redoutables braqus contre le glacis.

35. Justement  ce moment de crise parut Johnson, qui avait _fait
retraite_, comme on le dit de ceux qui font en arrire quelques pas
au lieu de s'lancer par la gueule de la mort dans le fond des
diaboliques cavernes. Johnson tait, d'ailleurs, un garon plein
d'exprience; il savait quand et comment il tait  propos de fuir et
d'avancer, et jamais il ne s'loignait que pour revenir  la charge
avec plus d'avantage.

36. Ainsi, quand il vit morts, ou prs de l'tre, tous les hommes de
son peloton, tous, except Don Juan,--franc novice, dont la valeur
vierge encore ne pouvait pas se dmentir, attendu son ignorance du
danger (cette vertu, semblable  la tranquille innocence, inspire
toujours une fermet calme et intrpide),--Johnson recula un peu, afin
de mieux rallier ceux dont le courage pouvait se refroidir _au milieu
des ombres de cette valle de mort_[250].

[Note 250: Ces derniers mots sont une citation de Shakspeare.]

37. L, un peu  l'abri des balles qui pleuvaient des bastions,
batteries, parapets, remparts, murailles, fentres, maisons;--car,
dans cette vaste ville, presse par une chrtienne soldatesque, il
n'tait pas un pouce de terrain sur lequel on ne combattt comme le
diable,--Johnson rencontra un certain nombre de chasseurs, puiss
compltement par des obstacles qu'ils avaient rencontrs dans leur
battue.

38. Il les appela, et, ce qu'il y a de singulier, ils arrivrent  son
appel; bien diffrens en cela des _esprits du vaste abme_, que
vous pourriez, dit Hotspur, invoquer long-tems avant de les obliger
 quitter leur sjour[251]. Leur motif tait l'incertitude dans
laquelle ils se trouvaient, ou la honte de reculer devant les boulets
ou les bombes. Ils obissaient encore  cette impulsion singulire,
qu'en fait de guerre ou de religion tous les hommes reoivent, comme
un troupeau de moutons, de celui qui se trouve  la tte.

[Note 251: Shakspeare, _Henri IV_, premire partie.]

39. Par Jupiter! c'tait un bon compagnon que Johnson, et bien que
son nom ne soit pas aussi harmonieux que celui d'Ajax ou d'Achille,
cependant nous ne sommes pas prs de revoir, sous le soleil, un homme
qui lui soit comparable. Il pouvait rester, en expdiant son homme,
inbranlable comme la constante mousson[252] quand elle souffle dans
la mme direction pendant plusieurs mois de suite. Il tait bien rare
qu'il changet de traits, de couleur ou de mouvemens, ou qu'il ft le
moindre embarras en terminant les affaires les plus critiques.

[Note 252: _The monsoon_; tout le monde connat les vents moussons
priodiques qui, sur les mers de l'Indostan et de l'Asie, se partagent
l'anne. Voici comment M. A. P. a rendu ce passage: Il tuait son
homme _aussi_ tranquillement _que le missoun_, quand il souffle des
mois entiers. Puis en note il dit: _Le missoun, vent de l'Arabie
dserte_.]

40. Ainsi, il ne s'tait loign que par rflexion. Il savait qu'il
allait trouver d'autres guerriers sur ses pas, disposs  repousser
ces misrables apprhensions qui, comme le vent, troublent les
estomacs les plus hroques. Les hros, il est vrai, ferment souvent
trop tt leurs paupires; mais tous cependant ne sont pas aveugles, et
quand ils considrent la mort sans intermdiaire, ils se retirent un
peu, uniquement pour reprendre haleine.

41. Pour Johnson, il ne se retira, comme nous l'avons dit, que pour
revenir avec un plus grand nombre de guerriers sur ces _rives_
tant soit peu brumeuses dont Hamlet nous dit que le passage est si
terrible[253]. Mais ce mot ne fit sur notre ami qu'une impression
fort lgre; il agit (tel que le galvanisme sur les cadavres) sur ses
compagnons encore vivans comme sur un fil, et ils coururent  sa suite
au milieu du feu le plus violent.

[Note 253: Les rives de la mort, allusion en monologue d'_Hamlet_,
acte III, scne Ire. Mais la seule crainte de quelque chose aprs
la mort--cette contre non dcouverte, des rives de laquelle nul
voyageur ne revient, arrte la volont.

  Sans l'effroi qu'il inspire et la _terreur_ sacre
  Qui dfend son _passage_ et sige  son entre, etc.

  (DUCIS.)
]

42. Hlas! ils trouvrent une seconde fois ce qui, la premire, leur
avait paru assez effrayant pour les dcider  la fuite, malgr ce que
le vulgaire nomme la gloire et toutes ces chimres d'immortalit
qui stimulent un rgiment (sans compter la solde quotidienne d'un
schelling, qui fait bouillonner leur sang). Ils obtinrent donc,  leur
retour, le mme bon accueil, que les uns et les autres regardrent
comme un accueil _infernal_[254].

[Note 254: Il y a ici un jeu de mots fort plaisant sur _wel-come_,
bon accueil, et _hall-come_, infernal accueil, que l'on prononce  peu
prs de mme en anglais.]

43. Ils tombrent aussi nombreux que les moissons sous la grle, les
prs sous la faux et les bls sous la faucille; se chargeant ainsi de
justifier cette vieille et triviale vrit, que la vie de l'homme a la
fragilit de tous les plaisirs qui le captivent. Les batteries turques
les criblaient comme un flau, ou bien un bon boxeur, et les plus
braves d'entre eux, rduits en capilotade, tombaient sur leur tte
avant d'avoir pu lcher un coup de fusil.

44. Placs derrire les traverses[255] et les flancs des bastions, les
Turcs faisaient un feu d'enfer et balayaient des rangs entiers comme
des flots d'cume frapps par le vent. Cependant (Dieu sait comment!)
le destin, qui comprend les villes, les nations et les mondes dans
ses capricieuses rvolutions, permit qu'au milieu de tous ces
divertissemens sulfuriques Johnson et quelques autres qui avaient tenu
bon gagnassent le talus intrieur du rempart.

[Note 255: Retranchemens forms entre deux ouvrages de
fortifications.]

45. D'abord un, deux, puis cinq, six et une douzaine montrent avec
vivacit; car il fallait avancer de suite ou pas du tout, et la
flamme, semblable  la poix ou la rsine, pleuvait aussi bien en haut
qu'en bas. Ainsi il et t difficile de dcider lesquels taient plus
prudens de ceux qui d'abord avaient hiss sur le parapet leurs figures
martiales, ou de ceux qui croyaient, en attendant encore, faire un
aussi bel acte de courage.

46. Mais ceux qui tentaient l'escalade s'aperurent qu'un accident ou
une bvue protgeait leur audace. En effet, l'ignorance du Cohorn grec
ou turc avait dispos les palissades, comme vous seriez tonn de les
observer, dans les forts des Pays-Bas ou de la France--(bien qu'ils
soient infrieurs  notre Gibraltar). Ces palissades taient justement
plantes au milieu du parapet,

47. De sorte que sur tous les cots il restait neuf ou dix pas o l'on
pouvait, sans obstacle, marcher. Ce fut pour nos gens, ceux du moins
qui vivaient encore, un prcieux avantage; ils purent former une
seconde ligne et combattre de nouveau; et, ce qui les favorisa bien
mieux, ils parvinrent  rompre les palissades, qui n'taient gure
plus hautes que des pis de bl[256].

[Note 256: Elles n'taient leves qu' deux pieds du talus.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

48. Au nombre des premiers,--je ne dis pas le _premier_, car, en
pareil cas, les prtentions  la primaut font souvent clater de
mortelles querelles entre amis comme entre allis. Par exemple, il
faudrait qu'un Anglais et bien de l'audace, et qu'il ne craignt pas
de mettre  une rude preuve la patience partiale de John Bull, pour
prtendre que Wellington s'tait laiss battre  Waterloo;--cependant
les Prussiens disent la mme chose;--

49. Et si, ajoutent-ils, Blucher, Bulow, Gneisenau, et Dieu sait
combien d'autres en _au_ et en _ou_, n'taient pas arrivs assez
 tems pour jeter la terreur dans le coeur de ceux qui jusqu'alors
avaient combattu comme des tigres affams, le duc de Wellington aurait
cess de faire un talage de ses ordres et de toucher ses pensions,
les plus fortes dont fassent mention nos annales.

50. Mais n'y pensons jamais.--_Dieu sauve le roi!_ et les rois! car
s'_il_ ne les garde, je doute que les hommes le veuillent long-tems
encore.--Il me semble qu'un petit oiseau vient me chanter  l'oreille
que les peuples, tt ou tard, consentiront  tre les plus forts. La
plus mchante rosse finit par ruer contre le brutal conducteur qui l'a
maladroitement attele de manire  la blesser,--et la multitude se
lasse de suivre toujours l'exemple de Job.

51. D'abord elle gromle[257], puis elle jure, puis, comme David,
elle lance de faibles cailloux contre le gant; enfin, elle saisit
les armes auxquelles les hommes ont recours quand le dsespoir ravit
 leur coeur une partie de sa flexibilit, et alors _viennent les
tiraillemens de la guerre_;--oui, je n'en doute pas, ils reviendront
encore, et je leur dirais: Fuyez loin de nous, si je n'avais pas
prvu que cette rvolution seule peut sauver la terre d'une souillure
infernale[258].

[Note 257: Cette expression est, je le sais, familire; mais elle
est du bon vieux franais: elle est bien autrement pittoresque que
_murmurer_; enfin, elle est la traduction prcise du mot anglais _it
grumbles_.]

[Note 258: M. A. P. fait sur cette octave la note suivante:
_Ailleurs_, Lord Byron _avait_ quelque crainte sur cette prdiction.
Cela est mchant.]

52. Mais suivons.--Je ne disais pas _le premier_, mais au nombre des
premiers s'tait lanc sur les murs d'Ismal notre jeune ami Don
Juan, comme s'il et t lev au milieu de pareilles scnes:--elles
taient cependant toutes nouvelles pour lui, et je voudrais pouvoir
dire pour la _plupart_ des autres. La soif de la gloire, quelquefois
si dvorante, s'tait empare de lui,--bien qu'il et une ame
gnreuse, le coeur sensible et les traits fminins.

53. Il tait donc sur la brche,--lui qui, depuis son enfance, avait
repos comme un enfant sur le sein des femmes. Il pouvait bien montrer
quelque chose d'homme en pareille circonstance; mais dans la premire
position tait son lyse. Il aurait pu facilement supporter la
terrible preuve  laquelle Rousseau engage les amantes inquites 
nous soumettre. _Observez votre amant quand il sort de vos bras_. Il
est vrai que Juan n'en sortait pas tant qu'elles conservaient leurs
charmes,

54.  moins qu'il n'y ft contraint par la destine, les flots, les
vents ou la parent, tous obstacles de la mme espce. Or maintenant,
le voil dans un endroit--o tous les liens forms par la socit
cdent au fer et  la flamme: _lui_ dont le corps mme tait tout
ame, entran par les destins ou l'occasion, ce tyran des plus grands
coeurs, exaspr par le moment et les lieux, il se prcipite dans la
lice, comme un cheval de race frapp de l'peron.

55. Et quand il trouve quelque rsistance, son sang bouillonne comme
celui du coursier devant une porte  cinq barres, une double dfense
ou une balustrade; alors que le jeune cavalier anglais ne doit plus
compter que sur sa lgret, pour se garantir d'une mort assure.
Juan, de loin, avait en horreur la cruaut; ainsi tous les hommes,
avant d'tre irrits, dtestent-ils le sang;--mais Juan avait cela
de plus, qu'il tressaillait mme aussitt qu'il entendait un plaintif
gmissement.

56. Le gnral Lascy, qui, dans le mme moment, tait serr de prs,
ayant vu arriver le renfort d'une centaine de jeunes gens runis qui
tombaient, pour ainsi dire, de la lune, adressa tous ses remerciemens
 Juan qui se trouvait le plus prs de lui; il ajouta mme qu'il
esprait prendre bientt la ville. Car il croyait s'adresser non pas
 quelque _pauvre maraud_, suivant l'expression de Pistol[259], mais
bien  un jeune Livonien.

[Note 259: Pistol, personnage de _Henri IV_, deuxime partie.
Voyez acte 5, scne 3.]

57. Mais Juan, auquel il s'adressait en langage germanique, entendait
l'allemand ni plus ni moins que le sanscrit; pour toute rponse il
fit une inclination au gnral qui paraissait avoir le droit de lui
commander. Or, en le voyant avec tous ses rubans noirs et blancs, ses
toiles, ses mdailles et son pe ensanglante, lui parler d'un air
de reconnaissance, il supposa facilement qu'il avait affaire  un
officier de haut rang.

58. L'entretien ne se prolonge gure entre deux hommes qui n'ont pas
un commun langage; et d'ailleurs, dans la chaleur d'une bataille
ou d'un sige, une infinit de bruits interrompent le dialogue, et
plusieurs crimes sont excuts avant qu'un mot ait frapp l'oreille.
Les cris d'horreur qui, tels que le tocsin des cloches, viennent vous
saisir, les plaintes, les sanglots, les prires, les imprcations et
les hurlemens, sont d'ailleurs autant d'obstacles  une conversation
suivie.

59. Voil comment tout ce que nous venons de rapporter en deux longues
octaves se passa en moins d'une minute; mais il n'est pas d'excrables
crimes qui n'aient cherch  se faire comprendre dans ce moins d'une
minute. Le canon lui-mme assourdi au milieu de cette scne d'horreur
cessa de frapper l'oreille, et l'on et aussi bien saisi le chant des
linottes que les clats de son tonnerre, tant tait effroyable la voix
gnrale de la nature humaine  l'agonie.

60. La ville est force.--Oh! ternit!--_Dieu fit les champs, et
l'homme fit la ville_, a dit Cowper,--et je commence  me ranger de
son opinion, en voyant tomber Rome, Babylone, Tyr, Carthage, Ninive,
toutes les villes en un mot dont les hommes ont gard le souvenir
ou n'ont jamais entendu parler. Et quand je mdite le prsent et le
pass, je m'imagine que les bois finiront par nous servir de retraite.

61. De tous les hommes, si l'on en excepte Sylla (le tueur d'hommes)
dont on envie gnralement la vie et la mort fortunes; de tous les
grands noms qui blouissent nos regards, le plus heureux fut sans
contredit le gnral Boon[260], devenu chasseur de Kentucky. Jamais
il ne frappa que des ours et des daims, et il jouit d'une existence
longue, solitaire, paisible, vigoureuse, au sein des plus profonds
dserts.

[Note 260: Boon, personnage historique, gnral amricain, devenu
sauvage par choix, qui a fond le premier tablissement du Kentucky.

  (_Note de M. A. P._)
]

62. Le crime n'approcha pas de lui:--il n'est pas fils de la solitude.
La sant ne le quitta pas;--son asile est dans les dserts rarement
franchis; et si, dans ces lieux, les hommes ne l'appellent pas, si la
mort[261] mme finit par tre de leur choix plutt que la vie, nous
devons leur pardonner; ils ne font que s'accoutumer aux scnes qui
les environnent, en appelant de leurs voeux ce qu'ils avaient en
horreur--dans la prison de nos villes. En ce moment, je dois me
contenter de dire que Boon vcut en chasseur jusqu' l'ge de
quatre-vingt-dix ans,

[Note 261: La mort, c'est la libert. Tout, dans les villes,
respire la vie; il est donc naturel qu'on tienne, dans les villes, aux
entraves de la vie; mais dans les dserts, o tout rappelle la mort
et la libert, l'homme perd naturellement peu  peu la crainte de la
mort. Telle est ici, je pense, la pense de Byron.]

63. Et que, chose plus trange, il acquit ainsi de la renomme (pour
laquelle les autres hommes se dciment vainement), et de cette
_bonne_ renomme, sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de
taverne;--simple, calme, vritable antipode de l'infamie, et qui n'a
rien  redouter des coups de la haine ou de l'envie. Ermite actif, il
resta jusque dans sa vieillesse l'enfant de la nature, ou bien encore
l'homme de Ross, devenu sauvage[262].

[Note 262: Voyez Pope, sur l'homme de Ross.

  (_Note de M. A. P._)
]

64. Il est vrai qu'il s'loigna des hommes mme de sa premire patrie,
quand ils vinrent btir sous l'obscurit de ses arbres,--qu'il alla
chercher,  plusieurs centaines de milles au-del, une terre moins
surcharge de maisons et beaucoup plus commode.--La civilisation a cet
inconvnient, qu'on ne peut jamais trouver quelqu'un  qui on plaise
ou qui lui-mme vous plaise; mais toutes les fois qu'il trouva l'homme
individuel, il montra toute la sympathie dont jamais homme put tre
susceptible.

65. Et, d'ailleurs, il n'tait pas seul: autour de lui s'levait une
tribu de champtres[263] enfans de la chasse, dont les yeux non encore
dessills ne dcouvraient jamais de satit dans le monde. Jamais
l'pe ou le chagrin n'avaient imprim leur passage sur leurs fronts
sereins, et jamais le plus lger froncement ne voilait, en ces
lieux, la beaut de la nature ou des hommes.--Les libres forts
garantissaient leur libert et donnaient  toutes leurs sensations
une fracheur comparable  celle que l'on respire sous un arbre ou aux
bords d'un torrent.

[Note 263: L'expression _sauvage_ serait ici un contresens, comme
le prouve la strophe suivante.]

66. Ils taient bien autrement grands, agiles et robustes, que les
ples avortons de vos cits mesquines, parce que les soins ni les
soucis n'avaient jamais fltri leurs penses. Les arbres verts, tel
tait leur patrimoine. L'affaiblissement des organes intellectuels ne
leur disait pas qu'ils devinssent vieux, la mode ne les rduisait
pas  singer ses difformes caprices. Ils taient simples, mais non
sauvages, et leur butin (car ils en faisaient rellement) ne servait
pas  payer des bagatelles.

67. Le mouvement prsidait  leurs journes, le sommeil  leurs nuits,
et l'enjouement  tous leurs travaux. Leur nombre n'tait encore ni
trop grand ni trop faible, et la corruption ne pouvait essayer de
pntrer dans leurs coeurs. La convoitise dvorante, la magnificence
insatiable n'avaient aucune proie  saisir chez des indpendans
forestiers; aussi les solitudes de cet heureux peuple des bois
taient-elles toujours sereines et paisibles.

68. Assez pour la nature.--Maintenant, afin de varier, je reviens
 tes ineffables joies,  civilisation! aux suaves consquences des
grandes socits, la guerre, la peste, le dsolant despotisme, les
royales oppressions, la soif du scandale, les soldats massacrant des
millions d'hommes pour obtenir leurs rations; des pisodes comme le
boudoir de Catherine par vingtaines, et pour embellir l'ensemble, des
tableaux comme la prise d'Ismal.

69. La ville est force: d'abord, une colonne parvient  se frayer une
route ensanglante;--puis une seconde. La fumante baonnette et l'pe
flamboyante croisent les cimeterres; les cris, les prires des enfans
et des mres semblent,  quelque distance, devoir monter jusqu'au
ciel.--Des nuages sulfureux plus pais touffent le souffle du matin
et celui des hommes; cependant les Turcs perdus disputent encore pied
 pied la possession de leur ville.

70. Kutusow, le mme qui plus tard refoula (avec l'aide tant soit peu
efficace de la neige et des glaces) Napolon sur son chemin audacieux
et ensanglant, Kutusow tait, justement alors, oblig de reculer.
C'tait un joyeux compagnon, qui trouvait toujours le mot pour rire en
prsence de ses amis comme de ses ennemis, quand mme il s'agissait
de la vie, de la mort ou de la victoire. Mais ici il parat que ses
saillies ne furent pas fort bien accueillies.

71. Il s'tait jet dans un foss, dont la bourbe fut bientt honore
par le sang de plusieurs grenadiers accourus sur ses traces: ils
montrent jusqu'au bord du parapet; mais l se terminrent leurs
succs: les musulmans les rejetrent tous dans le foss, et parmi les
morts on eut surtout  regretter le gnral Ribaupierre.

72. Heureusement quelques troupes perdues, aprs avoir long-tems err
sur le fleuve, taient descendues  terre, dans un endroit o elles se
trouvaient entirement gares. Aprs avoir march aveuglment  et
l dans l'obscurit, elles parvinrent, au lever du jour, devant ce
parapet, qui parut  leurs yeux comme un portail.--Sans ce hasard, le
gai et illustre Kutusow se serait couch o reposent encore les trois
quarts de sa colonne.

73. Ces troupes s'tant donc avances rapidement sur le rempart,
aprs la prise du _cavalier_, et tandis que la plupart des enfans
dsesprs[264] de Kutusow se nuanaient, comme les camlons, d'une
lgre teinte de frayeur, ces troupes, dis-je, ouvrirent la porte
appele _Kilia_ aux groupes de hros dsappoints qui se tenaient
 quelques pas dans la plus silencieuse circonspection, les genoux
enfoncs dans une bourbe auparavant gele, mais alors transforme en
un marais de sang humain.

[Note 264: _Forlorn of hopes_, privs d'esprance. Cette
expression rpond aussi  celle d'_enfans perdus_ de l'arme.]

74. Les Kozaks, ou Cosaques, si vous l'aimez mieux (je me soucie
peu de l'orthographe, pourvu que je ne tombe pas dans de grossires
erreurs sur les faits, la statistique, la tactique, la gographie ou
la politique), les Cosaques ont l'habitude de combattre  cheval,
et, d'ailleurs, ils ne sont pas prcisment des _dilettanti_ en
topographie de forteresse; s'tant donc prcipits partout o il plut
 leurs chefs de les envoyer,--ils furent tous taills en pices.

75. Leur colonne, malgr le feu continuel des batteries turques,
tait parvenue au haut des remparts, et ds-lors elle se croyait
naturellement en situation de piller la ville sans rencontrer
de nouveaux obstacles; mais, comme tous les braves, mes Cosaques
s'abusaient.--Les Turcs n'avaient d'abord song  la retraite que pour
les attirer sous les angles de deux bastions, et de l ils revinrent 
la charge sur les trop confians chrtiens.

76. Se trouvant, par ce moyen, pris en queue,--prise aussi fatale aux
vques qu'aux soldats[265],--ces Cosaques, ds les premiers rayons du
jour, furent tous accabls, et sans doute se plaignirent alors d'avoir
reu la vie  si courts termes.--Mais ils moururent sans frmir ou
rtrograder, ayant mme eu soin de disposer leurs carcasses amonceles
en chelles, sur lesquelles montrent le lieutenant-colonel Yesousko,
suivi du brave bataillon de Polouzki.

[Note 265: Allusion  l'anecdote de l'vque Jocelyn qui, en 1821,
fut surpris,  Londres, enferm _flagrante delicto_ avec un giton de
la garde royale.]

77. Ce vaillant homme tua tout ce qu'il rencontra de Turcs; mais il
ne put rien en faire, attendu que lui-mme fut frapp par certains
musulmans qui ne voulaient pas encore consentir  la destruction de
leur patrie. Les murailles taient emportes, mais il tait toujours
impossible de deviner laquelle des deux armes serait vaincue. On
rpondait aux coups par des coups; on disputait le terrain pouce
par pouce; les uns ne voulaient pas fuir et les autres refusaient de
reculer.

78. Il y eut encore une autre colonne qui souffrit beaucoup, et nous
remarquerons ici avec l'historien, qu'il est bon de ne donner que
peu de cartouches aux soldats destins  se couvrir de gloire.
Quand l'affaire ne peut se dcider qu' la pointe de la brillante
baonnette, et qu'il est ncessaire de se prcipiter en avant, les
soldats, n'coutant que leur amour de la vie, se contentent de faire
simplement feu  une folle distance.

79. Enfin s'opra la jonction des gens qui essayaient de gravir une
seconde fois le sommet fcond en trpas des remparts, avec ceux qui
marchaient sous les ordres du gnral Meknop (mais ce dernier n'tait
pas avec eux; il avait, quelques instans auparavant, succomb pour
avoir t mal second). Malgr la sublime rsistance des Turcs,
le bastion fut emport, et le sraskir ne la dfendit qu' un prix
extrmement cher.

80. Juan, Johnson et quelques volontaires les plus avancs, lui
offrirent quartier, mot qui sonne mal  l'oreille des sraskirs, ou
qui, du moins, ne sduisit pas celles du gnreux Tartare. Il mourut
digne des pleurs de sa patrie, et comme un sauvage et guerrier martyr.
Un officier anglais, s'tant approch pour le faire prisonnier, eut
tout sujet de s'en repentir.--

81. Pour toute rponse  sa proposition, il reut un coup de pistolet
qui le renversa mort. Aussitt, et sans le moindre retard, les autres
firent intervenir le plomb et l'acier, bienfaisans mtaux auxquels,
en pareille circonstance, on a volontiers recours. Pas une tte ne
fut pargne;--trois mille musulmans perdirent la vie, et seize
baonnettes percrent en mme tems le sraskir.

82. La ville est prise,--mais pied  pied.--Partout la mort s'enivre
de sang; il n'est pas une rue o ne lutte quelque coeur dsespr pour
ceux qui, dans un instant, cesseront de le faire battre. Ici la guerre
prfre  son art destructeur des expdiens plus destructeurs encore,
et la chaleur du carnage, telle que la vase chauffe par le soleil
sur les bords du Nil, engendre les formes varies des plus monstrueux
crimes.

83. Un officier russe marchait hardiment sur un monceau de corps
lorsqu'il sentit son talon mordu comme par la tte du serpent dont,
grce  ve, tous les hommes sentent encore aujourd'hui les griffes.
Vainement il se dbattit, jura, frappa et demanda secours en criant
comme les loups quand ils ont faim,--la dent, semblable aux serpens
dont on parlait autrefois, ne lcha pas son heureuse prise.

84. C'tait celle d'un musulman qui, ayant senti son corps expirant
oppress par le pied d'un ennemi, l'avait saisi et s'tait attach au
tendon de la plus dlicate structure (celui qu'une muse ancienne ou
quelque bel-esprit moderne a dsign, Achille, par ton nom): la dent
pntra profondment, et ne l'abandonna pas mme avec la vie;--car
(mais c'est peut-tre un mensonge) on assure que la jambe vivante
trana long-tems encore aprs elle la tte spare de son tronc.

85. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'officier russe resta
boiteux pour la vie, et que cette musulmane dent, plus aigu et plus
longue qu'une brochette, l'envoya grossir le nombre des invalides et
des oprs. Le chirurgien du rgiment ne put gurir cette blessure,
et peut-tre faut-il plutt l'en blmer que la tte de cet ennemi
invtr, qui avait  peine consenti  lcher prise aprs avoir
elle-mme t divise de son cadavre.

86. Mais les faits sont des faits, et c'est le devoir d'un vritable
pote d'viter, autant qu'il le peut, les fictions. Il y a, en effet,
aussi peu d'art  sacrifier la vrit dans les vers que dans les
ouvrages de prose,  moins qu'on n'y soit forc par cette routine
habituelle qu'on appelle diction potique, et par cette odieuse ardeur
du mensonge dont Satan se sert comme d'un hameon pour pcher les
ames.

87. La ville est prise, mais non rendue!--Non, il n'est pas un
musulman qui dpose encore son glaive. Que le sang ruisselle comme
roulent autour des murs les flots du Danube, nul geste, nulle parole
ne rvlera la moindre crainte de la mort ou de l'ennemi. Vainement
retentissent les hurlemens de victoire, pousss par les accourans
Moscovites,--le dernier soupir du vaincu est encore rpt par celui
du vainqueur.

88. La baonnette perce, le sabre taille et les vies humaines sont en
tous lieux prodigues. Telle, quand l'anne,  son dclin, dtache
et roule la feuille carlate des arbres, la fort elle-mme s'incline
sous les coups de la ple et mugissante atmosphre, ainsi dj
chancelle la cit prive de ses meilleurs et de ses plus aimables
soutiens; elle tombe, mais en clats vastes et imposans, et telle que
les chnes dracins avec tous leurs mille hivers.

89. Un pareil sujet est fort imposant,--mais je n'ai pas l'intention
d'tre terrible. Telle qu'on la voit, la destine humaine, parseme de
bon, de mauvais et de pire, est, Dieu merci! fconde en divertissemens
mlancoliques, et n'en citer que d'une espce serait s'exposer 
endormir le lecteur.--Sous ou sans le bon plaisir de mes amis ou
ennemis, j'ai rsolu d'esquisser votre monde exactement tel qu'il est;

90. Et une bonne action, au milieu des crimes, a vraiment quelque
chose de _rafrachissant_, comme on affecte de dire en ces jours
suaves et pharisaques, si fconds en expdiens mielleux et insipides.
Elle pourra donc arroser convenablement ces rimes, maintenant brles
par le vent des conqutes et de leurs consquences, du reste si
prcieuses et si belles dans un pome pique.

91. Sur un bastion couvert de quelques milliers de soldats immols, un
groupe encore chaud de femmes gorges (elles taient venues chercher
un asile en cet endroit) tait capable d'attendrir ou de glacer les
bons coeurs, et cependant, belle comme le mois de mai, une jeune fille
de dix ans essayait de couvrir et de cacher son petit sein tremblant
au milieu des corps endormis dans cette couche sanglante.

92. Les yeux et les glaives tincelans, deux horribles Cosaques
poursuivaient cet enfant dplorable. Prs d'eux, la bte froce, qui
remplit de ses hurlemens la sauvage Sibrie, avait des sentimens purs
et polis comme le diamant taill;--l'ours tait civilis, le loup
rempli de commisration. Et qui devons-nous ici accuser? le naturel
de ces hommes, ou leurs souverains qui emploient tous les moyens
imaginables pour donner  leurs sujets la rage de _la destruction_?

93. Au-dessus de sa petite tte tincelaient dj leurs sabres; ses
beaux cheveux boucls se redressaient d'pouvante, tandis que sa face
restait cache sur les corps morts qu'elle pressait. Juan aperoit une
lueur de ce triste tableau; je ne rpterai pas ce qu'il dit alors,
afin de ne pas choquer les _oreilles bien leves_; mais ce qu'il
fit, ce fut de tomber sur le dos des brigands,--excellente manire de
raisonner avec des Cosaques.

94. Il taillada la hanche de l'un, fendit l'paule de l'autre, et les
envoya chercher, en hurlant, quelque chirurgien pour cicatriser des
blessures mrites  si juste titre, et pour calmer leur rage et leur
frocit dues. Mais bientt sa colre s'apaisa en considrant les
joues ples et sanglantes de la jeune captive, et en la soulevant du
funeste monceau qui devait lui servir de tombe.

95. Elle tait froide comme ceux dont on la sparait; une lgre trace
de sang qui sillonnait son visage annonait combien peu s'en tait
fallu qu'elle ne partaget le sort de sa famille. Le mme coup qui
avait immol sa mre l'avait elle-mme effleure, et avait dpos sur
son front une ligne de pourpre, seul lien qui l'unt encore  tout ce
qu'elle aimait au monde. Mais elle n'avait pas reu d'autre atteinte.
Elle ouvrit ses grands yeux, et, avec un air d'effroi, les porta sur
Juan.

96. Au mme instant leurs regards se dilatrent en se fixant l'un sur
l'autre. Les yeux de Juan exprimaient un mlange de peine, de plaisir,
d'esprance et de crainte; on y distinguait la joie d'avoir pu
la sauver et la crainte de ne pouvoir toujours la dfendre aussi
heureusement: celle-ci ne le regardait encore qu'avec des transes et
une terreur enfantine. Ses traits taient purs, transparens, ples,
et cependant radieux tels qu'un vase d'albtre quand on vient 
l'clairer.

97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas l'appeler Jack, ce nom
est trop vulgaire et trop prosaque pour de grandes occasions, telles
qu'une prise de ville), survint Johnson,  la tte d'une centaine
d'hommes. Juan! Juan! s'cria-t-il, allons, mon enfant, arme au
bras! Je gage Moscou contre un dollar que vous et moi allons gagner le
collier de Saint-Georges[266].

[Note 266: Ordre militaire de Russie.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

98. Le sraskir a la tte casse, mais on n'est pas encore matre du
bastion de pierres, et le vieux pacha, entour de plusieurs centaines
de morts, y reste  fumer tranquillement sa pipe, au milieu du feu de
notre artillerie et de la sienne. On dit que nos morts forment dj
autour de la batterie une pile de cinq pieds de haut, mais elle n'en
continue pas moins ses dcharges, et nos gens reoivent autant de
boulets qu'il y a de grains de raisin dans une vigne.

99. Venez donc avec moi! Juan rpondit: Regardez cette
enfant;--c'est moi qui l'ai sauve.--Je ne veux pas laisser encore
sa vie expose. Indiquez-moi quelque lieu de salut o elle ait moins
sujet de craindre et de s'effrayer, et je suis  vous.--Johnson alors
regarda autour de lui,--leva les paules,--se pina la hanche,--la
cravate de soie noire, et enfin rpliqua: Vous avez raison. Pauvre
crature! Comment faire? Je n'en sais vraiment rien.

100. Juan dit: Quelque chose qu'il y ait  faire, je ne la quitterai
pas avant que sa vie ne me semble beaucoup plus assure que la
ntre.--Ah! je ne rpondrais d'aucune des trois, dit Johnson, mais
_vous_, du moins, avez l'occasion de mourir avec gloire. Juan reprit:
Je suis prt sans doute  endurer tout ce qu'il faudra,--mais je
n'abandonnerai jamais cette enfant qui n'a plus de pre et qui, par
consquent, est dsormais ma fille.

101. Johnson dit: Juan, nous n'avons pas de tems  perdre; cette
enfant est un bel enfant,--un fort bel enfant;--je n'ai jamais vu de
pareils yeux; mais, coutez! il faut choisir entre votre honneur et
votre sensibilit, votre gloire et votre compassion: coutez comme
le bruit augmente!--Il n'y a pas d'excuse ds qu'on fait le sac d'une
ville.--Je serais fch de marcher sans vous; mais, pardieu, nous
n'arriverons pas assez tt pour porter les premiers coups.

102. Cependant Juan resta immobile jusqu' ce que Johnson, qui
rellement l'aimait  sa manire, se tourna vers quelques soldats de
sa troupe, qu'il jugeait les moins avides de butin. Il jura que, s'il
arrivait le moindre mal  l'enfant qu'il leur confiait, ils seraient
tous fusills le lendemain, et que, s'ils le reprsentaient sain et
sauf, ils recevraient au moins cinquante roubles de rcompense,

103. Et leur part dans les autres gratifications que recevraient
leurs camarades sur la masse du butin.--Juan alors consentit  marcher
au-devant du tonnerre qui diminuait  chaque pas leur nombre. Ceux qui
restaient n'en avanaient pas avec moins d'ardeur,--et, n'allez pas
vous en tonner, ils taient anims par l'espoir du pillage, comme
cela se voit tous les jours et en tous lieux.--Il n'est pas de hros
qui puisse se contenter d'une demi-solde.

104. Et telle est la victoire, et tels sont les hommes, ou, du moins,
les dix-neuf vingtimes de ceux que nous appelons ainsi.--Mais Dieu
sans doute donne un autre nom  la moiti des cratures humaines, si
ses voies ne sont pas tout--fait inconcevables. Pour revenir  notre
sujet, il y eut un brave kan tartare,--ou bien un _sultan_ (comme ce
prince est appel par l'auteur dont la prose historique guide en ce
moment mon humble muse), qui ne voulait reculer  aucun prix.

105. Flanqu de cinq valeureux fils (un avantage de la polygamie,
quand on ne poursuit pas la bigamie comme un prtendu crime, c'est
qu'elle fraie des guerriers par vingtaines), il ne voulait pas
convenir que la ville pt tre emporte tant qu'il resterait un bton
dans les mains d'un homme courageux.--Ai-je donc ici  peindre un fils
de Priam, de Ple ou de Jupiter? Nullement,--mais un froid, brave et
vieux bonhomme qui tait, avec ses cinq fils,  l'avant-garde.

106. Le point tait de le _prendre_. Les vritables braves prouvent
volontiers le dsir de protger le brave quand il est opprim sous le
nombre.--Ils sont un mlange de btes froces et de demi-dieux, tantt
furieux comme la vague montante, et tantt attendris par la piti.
L'arbre altier se courbe sous les zphirs de l't; ainsi quelquefois
la compassion fait flchir les coeurs les plus sauvages.

107. Mais il _ne_ voulait _pas tre pris_.  toutes les offres de
merci que lui faisaient les chrtiens attendris, il rpondait en
les moissonnant  droite et  gauche, avec l'obstination du Sudois
Charles  Bender. Ses cinq braves enfans ne dfiaient pas moins
l'ennemi, aussi les coeurs russes se fermrent-ils bientt  la
piti, vertu qui, comme la patience humaine, ne rsiste gure aux
provocations hostiles.

108. Vainement Johnson et Juan, dpensant toute leur phrasologie
orientale, le conjuraient-ils, au nom de Dieu, de montrer, en
combattant, tout juste assez de tideur pour leur permettre sans honte
de dfendre sa vie;--il tranchait toujours devant lui, semblable 
des docteurs en thologie quand ils disputent avec des sceptiques.
Il frappait, en jurant, ses amis, ainsi que les enfans battent leurs
nourrices.

109. Bien plus, il avait mme dj, quoique lgrement, bless Juan et
Johnson: alors ils se lancrent aussitt, le premier en soupirant et
le second en jurant, sur sa furieuse majest sultane. En mme tems
tous leurs compagnons, galement irrits contre un infidle aussi
opinitre, se jetrent ple-mle sur lui et sur ses fils; pendant
quelque tems ils rsistrent  cette pluie comme une plaine
sablonneuse

110. Qui pompe l'eau du ciel et reste encore dessche. Mais enfin le
moment de succomber tait venu.--Le second fils fut renvers par un
coup de fusil; le troisime fut sabr, et le quatrime, le plus chri
des cinq, trouva la mort sur les baonnettes. Le cinquime, qui,
nourri par une mre chrtienne, avait t nglig, mal lev et rebut
de toutes manires parce qu'il avait le corps tout difforme, mourut
cependant sans regret en dfendant un pre qui rougissait de l'avoir
pour fils.

111. L'an tait un vritable et intrpide Tartare. Jamais Mahomet
ne destina au martyre un plus grand contempteur des Nazarens. Ses
regards n'taient fixs que sur les vierges aux noires paupires, qui,
dans le paradis, prparent la couche de ceux qui n'ont pas accept de
quartier sur la terre; or, on pense bien que ces houris, comme toutes
les autres belles cratures, font, avec leurs sduisans visages, tout
ce qu'elles veulent de quiconque vient  les regarder.

112. Et pour ce qui est de leurs intentions sur le jeune kan, je
ne les connais ni ne veux les prsumer; mais sans doute
prfreraient-elles un beau jeune homme  de vieux hros endurcis.
Voil pourquoi, si vous venez  parcourir le hideux dsert d'un champ
de bataille, trouverez-vous toujours pour un cadavre de vtran
rid, laid, cuir-tann, dix milliers de beaux et frais petits-matres
expirans.

113. Les houris prouvent encore un plaisir naturel  confisquer
les nouveaux maris, avant que les premires heures nuptiales soient
coules, que la triste seconde lune ait chass celle de miel, et
qu'enfin le sombre repentir ait eu le tems d'oppresser le coeur de
l'poux qui regrette en vain le bonheur des bacheliers. Il se peut
fort bien que les houris soient friandes des fleurs passagres dont
elles disputent ainsi les premiers fruits.

114. Ainsi le jeune kan, l'oeil fix sur les houris, oubliait les
charmes des quatre jeunes pouses, et s'avanait bravement vers sa
premire nuit cleste. Aprs tout, bien que notre excellente religion
tourne en ridicule de pareilles croyances, ces vierges aux yeux
noirs excitent les musulmans  combattre, comme s'il n'existait qu'un
paradis;--malheureusement si tous les rcits qu'on nous fait de
l'enfer et du ciel sont dignes de foi, il doit y en avoir au moins six
ou sept.

115. Les gracieux fantmes blouissaient tellement ses yeux, que mme,
en sentant le fer entr'ouvrir son coeur, il s'cria: _Allah!_ qu'il
vit le paradis drouler pour lui ses mystrieuses voiles, et la
brillante ternit, comme un soleil toujours nouveau, se glisser dans
son ame avec ses prophtes, ses houris, ses anges et autres saints,
tous environns du plus voluptueux clat.--En ce moment-l mme il
mourait,

116. Mais avec un visage embras d'un ravissement cleste.--Pour
le bon vieux kan, il y avait long-tems qu'il n'entrevoyait plus
de houris; toute son esprance tait dans la race florissante qui
s'levait glorieusement, comme autant de cdres, autour de lui.--Quand
il vit son dernier hros tendu sur la terre tel qu'un arbre dracin,
il fit un instant trve  ses coups de cimeterre, et laissa tomber un
regard sur son fils, son premier, hlas! et son dernier fils!

117. Les soldats ne l'eurent pas plus tt vu dtourner sa pointe,
qu'ils s'arrtrent galement et parurent disposs  lui accorder
quartier, pourvu qu'il ne recomment pas ses attaques dsespres.
Il n'aperut ni leur pause ni leurs signaux; son coeur tait bris:
jusqu'alors inflexible, il flchissait enfin comme un jonc  l'aspect
de ses enfans expirs; et,--bien qu'il et fait le sacrifice de sa
vie,--il sentait amrement qu'il tait seul.

118. Mais ce fut un frisson passager.--D'un lan, il enfona sa
poitrine dans le fer des Russes, avec l'imptuosit du moucheron
quand il traverse la lumire qui doit brler ses ailes. Il se frappa
lui-mme plutt qu'il ne fut frapp, avec les baonnettes qui
venaient de percer ses enfans; puis, jetant encore sur ces derniers un
demi-regard, son ame abandonna, par une large blessure, sa dpouille
mortelle.

119. Chose assez trange!--ces soldats furieux qui, dans leur soif de
sang, ne pardonnaient au sexe ni  l'ge,  l'aspect de ce vieillard
hroque tomb sur le corps de ses enfans, ne purent rsister  leur
attendrissement. Ainsi, bien que nulle larme ne coult de leurs yeux
enflamms d'une sanglante rage, ils honorrent dans ce hros le mpris
qu'il avait montr pour la vie.

120. Mais les boulets partaient encore du bastion de pierres dont le
premier pacha dfendait tranquillement l'approche. Dj il avait fait
plus de vingt fois reculer les Russes, et il avait rendu inutiles les
assauts de l'arme entire[267].  la fin il condescendit  s'informer
si le reste de la ville tait perdu ou gagn, et quand il apprit que
les Russes taient vainqueurs, il envoya un bey pour rpondre aux
sommations de Ribas.

[Note 267: Ici Lord Byron attribue au pacha ce que l'histoire met
sur le compte du sultan. (Voyez le _Supplment aux notes du Chant_
VIII.)]

121. Et, cependant, assis les jambes croises sur un petit tapis, il
continuait avec le plus grand sang-froid  fumer son tabac.--L'aspect
du sac de Troie n'offrait rien de comparable  la scne qu'il avait
devant les yeux;--rien ne fut capable de troubler son stoque regard
et son austre philosophie. Tout en caressant tranquillement sa barbe,
il rpandait autour de lui une vapeur ambrosiale, avec autant de
srnit que s'il et eu trois vies aussi bien que trois queues.

122. La ville est emporte:--de ce moment, peu importe qu'il continue
 dfendre sa vie ou le bastion, sa valeur obstine ne peut tre
d'aucun secours, Ismal n'est plus. Dj l'arc argent du croissant
est tomb; sur la terre conquise s'lve une croix de pourpre, mais
ce n'est pas un sang _rdempteur_ qui la colore: de mme que l'Ocan
reproduit dans son sein le disque de la lune, le sang qui ruisselle de
toutes parts offre une seconde image de toutes les rues embrases.

123. Tout ce que l'esprit peut imaginer d'excs; tout ce que les
mortels peuvent excuter de pire; tout ce que nous lisons, rvons ou
entendons raconter des misres humaines; tout ce que le diable ferait
s'il devenait entirement fou; tout ce qui surpasse les horreurs que
pourrait tracer la plume; tout ce qui encombre les enfers, ou des
lieux aussi affreux que les enfers (habits par des tres qui abusent
de leur force), se trouvait en ce moment runi (comme cela est
ailleurs plus d'une fois arriv et arrivera encore) sur les dcombres
d'Ismal.

124. Si l'on peut citer de loin en loin quelque trait fugitif de
piti, s'il se rencontra quelques ames assez nobles pour faire trve
un instant  leur furie et sauver quelque petit enfant ou quelque
vieillard sans dfense,--qu'est-ce que d'aussi rares exceptions dans
une ville anantie, o s'entremlaient pour chaque citoyen un
millier d'affections, de liens et de devoirs rciproques? Considrez
maintenant,  _cokneys_ de Londres, et _muscadins_ de Paris! quel
pieux divertissement offre la guerre.

125. Dcidez si le plaisir de lire une gazette compense parfaitement
tant d'agonies et de crimes. Et, si vous restez insensibles  ces
tableaux, n'oubliez pas que l'avenir vous rserve peut-tre une
semblable destine. Mais pourquoi des sermons, pourquoi de la posie?
n'tes-vous pas assez avertis par les taxes, Castlereagh, et la
dette publique toujours croissante? coutez la voix de votre coeur
et l'histoire actuelle de l'Irlande, puis venez nous dire si toute la
gloire de Wellesley dissipera la famine.

126. Mais, du moins, pour un peuple aussi sensible au bien-tre de
la patrie et du roi, il existe un sublime motif d'exaltation et de
scurit.--Muses, c'est  vous qu'il convient de le porter sur vos
brillantes ailes! Oui, que la misre, cette immense sauterelle, dvore
nos champs et absorbe nos moissons, jamais du moins la famine au
visage dcharn n'approchera du trne.--L'Irlandais peut mourir de
faim, le grand Georges ne pse-t-il pas deux cents livres?

127. Mais il faut enfin achever mon thme. Ismal cessa
d'exister.--Ville infortune, tes tours embrases tincelaient dans
les eaux du Danube, et celles-ci coulaient rougies par le sang de tant
de morts. On entendait encore l'affreux hurlement de guerre et les
derniers cris aigus des victimes; mais les dtonations devenaient de
plus en plus rares; des quarante milles cratures qui animaient
le jour prcdent l'enceinte des murailles, quelques centaines
respiraient encore:--tout le reste tait silencieux.

128. Il faut cependant, sous un rapport, rendre hommage  l'arme
russe; elle fit preuve d'une certaine vertu, fort en vogue de nos
jours, et par consquent fort digne d'tre mentionne. Le sujet
est dlicat, mes paroles le seront aussi.--Peut-tre la rigueur des
saisons, le long sjour des soldats dans leurs quartiers d'hiver, ou
bien encore la privation de repos ou de nourriture, ajoutrent-ils 
leur continence habituelle;--mais il est certain qu'ils attentrent
fort peu  la pudeur des femmes.

129. Ils turent, ils pillrent beaucoup, et de loin en loin ils se
permirent mme des violences d'une autre espce,--mais du moins avec
bien plus de retenue que les _Franais_, quand ces guerriers libertins
entraient dans une ville prise d'assaut. Je ne puis en trouver d'autre
cause que la glace de la saison et la compassion des coeurs; mais
il est certain que toutes les dames,  l'exception de quelques
vingtaines, restrent aussi vierges qu'auparavant.

130. Quelques mprises ridicules, commises dans l'obscurit,
attestrent aussi le dfaut de lanternes ou de got.--La fume
tait si paisse, qu'on avait de la peine  distinguer un ami d'un
ennemi;--et d'ailleurs la hte justifie de semblables erreurs, alors
mme que quelques rayons de lumire semblent devoir garantir les plus
vnrables chastets.--Voil comme diffrens grenadiers dvirginrent
six demoiselles, dont la plus jeune avait soixante-dix ans.

131. Mais, en somme, leur continence fut exemplaire; il en rsulta
quelque dsappointement pour les prudes chancelantes qui, prouvant
tous les inconvniens de la vie clibataire, se seraient crues fort
excusables (car il n'y aurait pas eu l de leur faute, le destin seul
leur infligeait cette croix) de contracter,  l'exemple des Sabines,
un mariage  la romaine, sans faire les frais d'une couche nuptiale.

132. Au milieu du bruit on distingua aussi certaines veuves
grillardes (espce d'oiseaux depuis long-tems encags), qui
demandaient avec inquitude, pourquoi le rapt ne commenait pas.
Mais, dans la fureur du pillage et de la tuerie, pouvait-il rester
quelque loisir pour des crimes superflus? Si elles furent ou non
soustraites au viol, c'est encore un mystre pour moi,--et je ne puis
que laisser ici au lecteur la facult d'esprer qu'elles en furent
effectivement prserves.

133. Voil donc Suwarow devenu conqurant,--un rival de Timur et de
Gengis! Les mosques et les rues brlaient encore comme la paille,
sous ses yeux; les mugissemens du canon retentissaient encore quand il
crivit, d'une main sanglante, sa premire dpche. Voici exactement
son contenu:--Gloire  Dieu et  l'impratrice! (Puissances du ciel!
quelle alliance de noms!) Ismal est  nous[268].

[Note 268: Dans la dpche russe originale:

  _Slava bogu! slava vam!
  Krepost vzala, y a tam_.

C'est une espce de couplet. Suwarow tait pote.

  (_Note de Lord Byron_.)
]

134. Il me semble que voil les plus terribles mots, depuis _Man,
Mane, Thcl et Upharsin_, que jamais ait tracs main ou plume de
guerrier.--Ah! grand Dieu, prenez compassion de moi! je ne suis pas
un ministre de paroisse; ce que Daniel lut tait l'criture prcise,
svre et sublime du Seigneur; quant au prophte, il n'eut jamais
l'ide de plaisanter sur le sort des nations.--Et voil ce Russe qui
garde assez de prsence d'esprit pour rimer, comme Nron, sur une
ville enflamme!

135. Cette mlodie polaire, il la composa sous l'accompagnement des
cris et des hurlemens d'une population massacre; peu de gens, je
l'espre, essaieront de la chanter, mais que du moins personne ne
l'oublie!--Je voudrais, s'il tait possible, apprendre aux pierres
insensibles  se soulever contre les tyrans de la terre. Ah! que l'on
ne dise plus que nous soyons encore sous le pied des trnes;--et
vous, enfans de nos enfans, souvenez-vous que nous avons trac l'image
fidle _des choses telles qu'elles taient_ avant que le monde ne ft
libre!

136. Cette heure n'a pas encore sonn pour nous, mais vous
l'entendrez, et comme dans l'extase de votre rnovation vous auriez
peine  croire la vrit de ce qui se passe aujourd'hui, je juge 
propos de l'crire pour votre instruction. Mais plutt en prisse
entirement la mmoire!--et si par hasard vous vous rappelez notre
sicle, mprisez-nous plus profondment que nous ne mprisons les
sauvages. Ceux-l _peignent_, il est vrai, leurs membres _nus_, mais
ce n'est _pas_ avec du sang.

137. Et quand vous entendrez les historiens parler de trnes et de
ceux qui les remplissent, reportez-vous aux penses qu'inspirent les
os gigantesques de Mammoth[269]; demandez-vous ce que l'ancien monde
pouvait faire de pareils objets, ou comparez-les aux hiroglyphes
gyptiens, ces piquantes nigmes offertes aux ges futurs, et sur
lesquelles on fait tant de conjectures chimriques pour expliquer le
but heureusement cach de la construction des pyramides.

[Note 269: Voyez la note de la strophe 38 du chant IX.]

138. Lecteur! j'ai tenu ma parole,--du moins tout ce que je vous avais
promis dans le chant cinquime. Vous avez eu des esquisses d'amour,
de tempte, de voyage et de guerre:--le tout, vous en conviendrez,
dessin avec soin et digne de l'pope, si ma vracit n'tait pas
un motif d'exclusion. J'ai beaucoup moins dlay mon thme que mes
prdcesseurs en posie. Je chante avec ngligence, mais Phbus daigne
de tems en tems me prsenter une corde

139. Qui tour  tour exprime sous mes doigts les accens de la harpe,
du luth ou du violon[270]. Pour ce qui advint ensuite au hros de
cette grande intrigue potique, il ne tiendrait qu' moi de vous le
raconter tout au long; mais j'aime mieux faire une pause tout au beau
milieu de ma course, aprs m'tre fatigu  battre les opinitres murs
d'Ismal. Et cependant Juan est charg d'une dpche dont on attend
impatiemment l'arrive  Ptersbourg.

[Note 270: Encore le _bon mot_ trivial qui gte l'ide noble.

  (_Note de M. A. P._)

Cette note du premier traducteur est fort injuste. Il n'y a dans le
texte anglais ni _trivialit_, ni _bon mot_, ni prtention  l'_ide
noble_; la pense de Byron est claire, simple et vraie. Le mot
_fiddle_, violon, est en anglais fort potique, et l'on ne peut mme
expliquer pourquoi notre posie en ddaigne l'emploi. Je remarquerai,
 ce sujet, que chez nous presque tous les mots qui expriment des
ides modernes ne sont pas admis dans la posie noble. J'en citerai
pour exemple _fusil_, _baonnette_, _violon_, _canon_, etc. Rien
ne montre mieux l'asservissement de notre prosodie aux routines de
l'antiquit.]

140. Cet honneur lui fut confr en rcompense de son courage et de
son humanit;--car les hommes finissent par rendre hommage  cette
vertu, aprs avoir long-tems suivi, par vanit, leurs inspirations
froces. Juan reut quelques complimens pour avoir sauv d'un dlire
de carnage son innocente petite captive, et je suis sr qu'il eut plus
de joie de la voir prserve de la mort, que de son nouveau ruban de
Saint-Vladimir.

141. L'orpheline musulmane suivit son protecteur, car elle n'avait
plus d'asile, de maison, de ressources. Tous ceux qui l'avaient aime,
semblables  la triste famille d'Hector, avaient pri sur les murs
ou dans l'enceinte de la ville, et sa patrie elle-mme n'tait que le
spectre d'elle-mme. Dsormais le muezzin[271] ne devait plus appeler
les citoyens  la prire;--Juan pleurait, et jurait de dfendre sa
jeune orpheline. Il ne fut pas parjure.

[Note 271: Nom du prtre qui tous les jours appelle les vrais
croyans  la prire du haut de la galerie extrieure des minarets.
Quand le muezzin a une belle voix, dit Byron, dans les notes du
Giaour, l'effet produit par les derniers mots qu'il prononce, _Allah!
Hu!_ est plus solennel et plus imposant que celui des meilleures
cloches chrtiennes.]




SUPPLMENT AUX NOTES DU CHANT VIII.


STROPHE 6.

La nuit tait obscure; un brouillard pais ne nous permettait de
distinguer autre chose que le feu de notre artillerie, dont l'horizon
tait embras de tous cts. Ce feu, partant du milieu du Danube, se
rflchissait sur les eaux et offrait un coup-d'oeil trs-singulier.
(_Manuscrit du duc de Richelieu_.)

STROPHE 7.

 peine eut-on parcouru l'espace de quelques toises au-del des
batteries, que les Turcs, qui n'avaient point tir pendant toute la
nuit, s'apercevant de nos mouvemens, commencrent, de leur ct, un
feu trs-vif, qui embrasa le reste de l'horizon. Mais ce fut bien
autre chose lorsque, avancs davantage, le feu de la mousqueterie
commena dans toute l'tendue du rempart que nous apercevions. Ce
fut alors que la place parut  nos yeux comme un volcan dont le feu
sortait de toutes parts. (_Ibid._)

STROPHE 8.

Un cri universel d'_Allah!_ qui se rptait tout autour de la ville,
vint encore rendre plus extraordinaire cet instant, dont il est
impossible de se faire une ide. (_Ibid._)

STROPHE 9.

Toutes les colonnes taient en mouvement; celles qui attaquaient
par eau, commandes par le gnral Arseniew, essuyrent un feu
pouvantable et perdirent, avant le jour, un tiers de leurs officiers.
(_Histoire de la Nouvelle Russie_.)

STROPHE 10.

Le prince de Ligne fut bless au genou, le duc de Richelieu eut une
balle entre le fond de son bonnet et sa tte. (_Ibid._)

STROPHE 11.

Le brigadier Marcow, insistant pour qu'on enlevt le prince bless,
reut un coup de fusil qui lui fracassa le pied. (_Ibid._)

STROPHE 12.

Trois cents bouches  feu vomissaient sans interruption, et trente
mille fusils alimentaient sans relche une grle de balles. (_Ibid._)

STROPHE 15.

Les troupes dj dbarques se portrent  droite pour s'emparer d'une
batterie, et celles dbarques plus bas, principalement composes
des grenadiers de Fanagorie, escaladaient le retranchement et la
palissade. (_Ibid._)

STROPHE 31.

N'apercevant plus le commandant du corps dont je faisais partie, et
ignorant o je devais porter mes pas, je crus reconnatre le lieu o
le rempart tait situ: on y faisait un feu assez vif, que je jugeai
tre celui de la seconde colonne de terre, aux ordres du major gnral
de Lascy. (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)

STROPHE 37.

Je me dirigeai du ct que je jugeai tre celui de la seconde
colonne, et appelant ceux des chasseurs qui taient autour de moi en
assez grand nombre, je m'avanai... (_Ibid._)

STROPHE 44.

Les Turcs, de derrire les travers et les flancs des bastions
voisins, faisaient un feu trs-vif de canon et de mousqueterie. Je
gravis, avec les gens qui m'avaient suivi, le talus intrieur du
rempart. (_Ibid._)

STROPHES 46 ET 47.

Ce fut dans cet instant que je reconnus combien l'ignorance du
constructeur des palissades tait importante pour nous; car, comme
elles taient places au milieu du parapet, il y avait de chaque ct
neuf  dix pieds sur lesquels on pouvait marcher, et les soldats,
aprs tre monts, avaient pu se ranger commodment sur l'espace
extrieur et enjamber ensuite les palissades, qui ne s'levaient que
d' peu prs deux pieds au-dessus du niveau de la terre. (_Ibid._)

STROPHE 56.

Le gnral Lascy voyant arriver un corps si  propos  son secours,
s'avana vers l'officier qui l'avait conduit, et le prenant pour un
Livonien, lui fit, en allemand, les complimens les plus flatteurs.
Le jeune militaire, qui parlait parfaitement cette langue, y rpondit
avec sa modestie ordinaire. (_Note de M. de Castelnau, Histoire de
Russie_.)

STROPHE 70.

Parmi les colonnes, une de celles qui souffrirent le plus tait
commande par le gnral Kutusow. Ce brave militaire... marche au feu
avec la mme gat qu'il va  une fte; il sait commander avec autant
de sang-froid qu'il dploie d'esprit et d'amabilit dans le commerce
habituel de la vie. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)

STROPHE 71.

Le brave Kutusow se jeta dans le foss, fut suivi des siens et
ne pntra jusqu'au haut du parapet qu'aprs avoir prouv des
difficults incroyables. Les Turcs accoururent en grand nombre: cette
multitude repoussa deux fois le gnral jusqu'au foss, qu'il ne
repassa qu'aprs avoir perdu presque tous ses officiers et un grand
nombre de soldats.--Le brigadier de Ribeaupierre perdit la vie dans
cette occasion; il avait fix l'estime gnrale, et sa mort occasiona
beaucoup de regrets. (_Ibid._)

STROPHES 72 ET 73.

Quelques troupes russes, emportes par le courant, n'ayant pu
dbarquer sur le terrain qu'on leur avait prescrit, longrent le
rempart aprs la prise du cavalier, et ouvrirent la porte dite de
_Kilia_ aux soldats du gnral Kutusow. (_Ibid._)

STROPHES 74, 75, 76 ET 77.

Il tait rserv aux Cosaques de combler de leurs corps la partie
du foss o ils combattaient. La premire partie de leur colonne fut
foudroye par le feu des batteries, et parvint nanmoins au haut du
rempart. Les Turcs la laissrent un peu s'avancer dans la ville et
firent deux sorties par les angles saillans des bastions. Alors,
se trouvant prise en queue, elle fut crase. Cependant, le
lieutenant-colonel Yesousko, qui commandait la rserve, compose d'un
bataillon du rgiment de Polozk, traversa le foss sur les cadavres
des Cosaques, et extermina tous les Turcs qu'il eut en tte: ce brave
homme fut tu pendant l'action. (_Ibid._)

STROPHE 78.

C'est ici le lieu de placer une observation que nous prenons dans les
Mmoires qui nous guident; elle fait remarquer combien il est mal vu
de donner beaucoup de cartouches aux soldats qui doivent emporter
un poste de vive force, et, par consquent, o la baonnette doit
principalement agir. Ils pensent ne devoir se servir de cette dernire
arme que lorsque les cartouches sont puises; dans cette persuasion,
ils retardent leur marche, et restent plus long-tems exposs au canon
et  la mitraille de l'ennemi. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)

STROPHES 79, 80 ET 81.

La jonction de la colonne de Meknop ne put s'effectuer avec celle qui
l'avoisinait que lorsque celle-ci eut fait la plus grande partie
du chemin: une fois runies, ces colonnes attaqurent un bastion
et prouvrent une rsistance opinitre. Le bastion est emport; le
sraskir dfendait cette partie: un officier de marine anglais veut le
faire prisonnier et reoit un coup de pistolet qui l'tend roide
mort. Les Russes passent trois mille Turcs au fil de l'pe; seize
baonnettes percent  la fois le sraskir. (_Ibid._)

STROPHES 91, 92, 93, 94, 95 ET 96.

Je ne puis m'empcher, pour servir d'adoucissement au souvenir de
tant de malheurs, de raconter que je sauvai la vie  une fille de
dix ans, dont l'innocence et la candeur formaient un contraste bien
frappant avec la rage de tout ce qui m'environnait.

En arrivant sur le bastion o le combat cessa et o commena
le carnage, j'aperus un groupe de quatre femmes gorges, entre
lesquelles cet enfant, d'une figure charmante, cherchait un asile
contre la fureur de deux Cosaques qui taient sur le point de la
massacrer. Ce spectacle m'attira bientt, et je n'hsitai pas, comme
on peut le croire,  prendre entre mes bras cette infortune que les
barbares voulurent y poursuivre encore. J'eus bien de la peine 
me retenir et  ne pas percer ces misrables du sabre que je tenais
suspendu sur leur tte: je me contentai cependant de les loigner,
non sans leur prodiguer les coups et les injures qu'ils mritaient,
et j'eus le plaisir d'apercevoir que ma petite prisonnire n'avait
d'autre mal qu'une coupure lgre que lui avait faite au visage le
mme fer qui avait perc sa mre. (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)

STROPHES 104  119.

Le sultan prit, dans l'action, en brave homme, digne d'un meilleur
destin: ce fut lui qui rallia les Turcs lorsque l'ennemi pntra dans
la place; ce fut lui qui marcha contre les Russes, trop avides de
pillage, et qui, dans vingt occasions diffrentes, combattit en hros.
Ce sultan, d'une valeur prouve; surpassait en gnrosit les plus
civiliss de sa nation: cinq de ses fils combattaient  ses cts, il
les encourageait par son exemple; tous cinq furent tus sous ses yeux,
il ne cessa point de se battre, rpondit par des coups de sabre aux
propositions de se rendre, et ne fut atteint du coup mortel qu'aprs
avoir abattu de sa main beaucoup de Cosaques des plus acharns  sa
prise. Le reste de sa troupe fut massacr. (_Histoire de Russie_.)

STROPHES 120, 121 ET 122.

Quoique les Russes fussent rpandus dans la ville, le bastion de
pierre rsistait encore: il tait dfendu par un vieillard, pacha
_ trois queues_, et commandant les forces runies  Ismal. On lui
proposa une capitulation: il demanda si le reste de la ville tait
conquis; sur cette rponse, il autorisa quelques-uns de ses officiers
 capituler avec M. de Ribas, et, pendant ce colloque, il resta tendu
sur des tapis placs sur les ruines de la forteresse, fumant sa pipe,
avec la mme tranquillit et la mme indiffrence que s'il et t
tranger  tout ce qui se passait. (_Ibid._)

FIN DU PREMIER VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron (tome
premier), by George Gordon Byron

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON ***

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
