The Project Gutenberg EBook of L'ne mort, by Jules Janin

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Title: L'ne mort

Author: Jules Janin

Illustrator: Tony Johannot

Release Date: August 24, 2008 [EBook #26418]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Illustration]

L'ANE MORT

PAR JULES JANIN.

DITION ILLUSTRE

PAR TONY JOHANNOT.

Paris,

ERNEST BOURDIN, DITEUR

51, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN.

1842.


[Illustration: Portrait de l'Auteur en regard du frontispice.]

[Illustration: Frontispice]




PRFACE.


La prsente histoire n'est pas crite par un de ces auteurs qui
refusent  la Critique le droit d'interroger un crivain sur son
oeuvre, et de lui demander, avant que de lire son livre:-- quoi
bon tel sujet? pourquoi ce hros? d'o vient-il? et enfin, o donc me
conduisez-vous?

Au contraire, l'auteur reconnat  la Critique son droit
imprescriptible de complte interrogation, et il le reconnat dans son
entier; seulement il se permet de trouver que, dans bien des cas, la
question: o allez-vous? qui tes-vous? que demandez-vous? est des
plus embarrassantes.-- de pareilles questions, l'auteur ne saurait
que rpondre, en vrit.

Cependant il n'ignore pas que mme, critique  part, il y a dans le
monde une race oisive et redoutable d'innocents gentilshommes qui
ne savent pas d'autre occupation que celle de vous interroger  tout
propos; ces gens-l vous les trouverez en tous lieux, sous la forme
inquitante d'un point d'interrogation?--hommes d'autant plus gnants,
qu'ils peuvent vous tre fort utiles, car, pour si peu que vous
soyez dociles  leurs questions, pour un rien, ils vous suivent
trs-volontiers partout o vous voulez les conduire. Ces braves gens
suivront, tte baisse, votre imagination vagabonde, comme autant de
moutons de Panurge; ils lui tiendront l'trier au besoin; seulement
il est bien entendu que si vous tenez  en tre applaudi longtemps
et suivi longtemps, il est absolument indispensable que vous leur
expliquiez au pralable le _qui?_ le _quoi?_ le _o?_ le _pourquoi?_
le _comment?_ et le _quand?_ de votre livre; et, je le rpte, par la
littrature qui court, rien n'est plus difficile que ces explications
au pralable.

Je sais, il est vrai, aussi bien que personne, qu' son premier voyage
dans le domaine des inventions, il serait facile  un crivain peu
timor d'aborder ces gentilshommes le chapeau  la main; puis, avec
l'humilit d'une prface du dix-septime sicle ou d'un couplet final
de vaudeville moderne, on pourrait leur promettre effrontment de les
conduire  Sville ou  Londres, au Kremlin ou  Saint-Pierre de Rome,
par les plus beaux sentiers, les mieux connus et les plus frays, et
alors, les honntes gens qu'ils sont, ils vous suivraient, et sans nul
doute, tout d'abord, les yeux ferms.

Mais ce n'est pas tout que d'entreprendre un voyage, il faut
l'achever. Que le plus malheureux coucou de Saint-Denis me charge
pour la valle de Montmorency ou pour les eaux d'Enghien, et qu'il me
dpose au milieu de la route poudreuse de Pontoise, j'imagine que je
serai fort mcontent. De mme si, aprs vos belles promesses, au lieu
de jeter votre lecteur dans quelque ville morte de l'Orient, au milieu
de ces palais et de ces sphinx contemporains de Ssostris, vous lui
faites passer la nuit dans quelque misrable auberge mal servie par
une vachre en haillons,  la lueur d'une lampe enfume, vous verrez
si vous le trouverez dispos  vous suivre une seconde fois.

D'o je conclus,  coup sr, qu' cette premire question que la
Critique adresse ncessairement  un livre nouveau: _o allez-vous?_
c'est non-seulement pour l'auteur un devoir de rpondre, mais encore
une bonne prcaution  prendre, un passe-port qui peut lui tre d'une
grande utilit plus tard, dans cette route si incertaine, si mal
entretenue, si obscure, de la faveur populaire.

Ainsi fais-je aujourd'hui; cependant c'est  peine si je sais moi-mme
ce que c'est que mon livre;

Si, par exemple, je n'ai fait l qu'un roman frivole,

Ou une longue dissertation littraire;

Ou bien encore un sanguinaire plaidoyer en faveur de la peine de mort;

Ou mme une histoire personnelle;

Ou, si vous aimez mieux, quelque long rve commenc dans une nuit
d't lourde et chaude, achev au milieu de l'orage.

Quoi qu'il en soit, mon livre est fait; le voici: maintenant,  la
grce de Dieu et du lecteur!

 peine sorti de ma retraite, mon oeuvre  la main, j'ai rencontr
tout  coup la Critique, cette capricieuse desse dont on parle en
sens si divers; je l'ai reconnue  son air ennuy; ds le premier
abord, elle a t impitoyable  mon gard; c'tait pourtant la
premire fois qu'elle me voyait.

Elle a commenc par me demander si j'tais un pote; et lorsque dans
toute l'humilit de mon me je lui eus rpondu que non-seulement je ne
l'tais pas, mais que je ne l'avais jamais t, elle est devenue plus
affable; seulement elle m'a conseill de prendre un air plus grave et
moins content de moi-mme, et surtout de me couvrir d'un manteau plus
prosaque pour le voyage prilleux que je voulais accomplir.

Aprs quoi elle a voulu savoir le nom de mon oeuvre; quand elle a su
que je l'avais intitule: _l'Ane mort et la Femme guillotine_[1],
son front est redevenu svre; elle a trouv que ce n'tait l qu'une
bizarrerie use, sans vouloir comprendre que je n'avais pas trouv de
titre plus exact.

[Note 1: Cette fois, arriv  la septime dition, l'auteur a fait
disparatre ce second titre du frontispice de son livre, et il pense
qu'il a bien fait.]

Elle a repris son air affable quand je lui ai jur sur mon me et
conscience que, malgr ce titre bizarre, il ne s'agissait rien moins
que d'une parodie; que le mtier de loustic littraire ne convenait
nullement  mon caractre et  ma position; que j'avais fait un livre
sans vouloir nuire  personne; que si mon livre tait par malheur une
parodie, c'tait une parodie srieuse, une parodie malgr moi, comme
en font aujourd'hui tant de grands auteurs qui ne s'en doutent pas
plus que moi-mme je ne m'en suis dout.

Mais tout  coup son visage redevint sombre et soucieux quand, forc
de lui rpondre de nouveau, je lui expliquai que j'avais crit de
sang-froid l'histoire d'un homme triste et atrabilaire, pendant que
dans le fait je n'tais qu'un gai et jovial garon de la plus belle
sant et de la meilleure humeur; que je m'tais plong dans le sang
sans avoir aucun droit  ce triste plaisir, moi qui, de toutes les
socits savantes de l'Europe, ne suis encore que membre trs-innocent
de la socit d'Agronomie pratique qui m'a fait l'honneur, il y a
deux mois, de m'admettre dans son sein, le jour mme o M. Etienne fut
reu.

Cet air fch de la Critique me fit grand mal; je vis renatre le
sourire sur ses lvres quand, pour m'excuser de l'affreux cauchemar
que je m'tais donn  moi-mme, je lui racontai que pour n'tre pas
la dupe de ces motions fatigantes d'une douleur factice, dont on
abuse  la journe, j'avais voulu m'en rassasier une fois pour toutes,
et dmontrer invinciblement aux mes compatissantes, que rien n'est
d'une fabrication facile comme la grosse terreur. Dans ce genre, Anne
Radcliffe, si mprise aujourd'hui, est un vritable chef de secte.
Bien longtemps avant le cabinet d'anatomie de Dupont, elle avait
devin les pustules sanguinolentes et les corchs en cire; nous
n'avons fait que creuser plus avant  mesure que nous avons mieux
appris l'anatomie. J'ai voulu profiter comme les autres des progrs de
la science; au lieu de tailler ma plume avec un canif, je l'ai taille
avec un scalpel, voil tout.

Puis la Critique me prit en grande piti quand je lui expliquai par
quels efforts incroyables j'tais arriv  l'horrible, quelle peine je
m'tais donne pour mler quelque chose de moi  mon atroce fable. Sa
piti alla jusqu'aux larmes quand elle sut que le coeur et l'me
de mon hrone n'taient peut-tre qu'une triste ralit, et que mon
livre tait non-seulement une tude potique que j'avais voulu faire,
mais encore les mmoires exacts de ma jeunesse: elle n'eut presque
plus la force de me gronder.

Toutefois elle s'emporta violemment lorsqu'au milieu de tous ces
rcits et au plus fort de tout ce fracas de style qui lui plut d'abord
et qui finit par la fatiguer, la Critique ne trouva pas une ide
morale, pas un mot qui allt au-del du fait matriel; rien, au milieu
de tant de descriptions compltes, que des formes et des couleurs;
tout ce qui fait le monde physique, rien de l'autre monde, rien
de l'me; elle fut prte un instant  s'loigner de mon livre avec
ddain.

Comme c'tait l le reproche qui m'tait le plus sensible et le dfaut
dont je rougissais le plus, intrieurement, je tombai aux pieds de mon
juge, et, tout tremblant, je lui expliquai comment ce vice dans mon
livre n'tait pas le vice de mon coeur; comment il appartenait
entirement au genre que j'avais voulu exploiter; comment mon but
aurait t tout  fait dpass si j'avais parl d'autre chose que
des choses qui tiennent aux sens; et  ce propos j'invoquai la posie
descriptive, telle qu'on l'a faite depuis M. Delille jusqu' nos
jours, et je parvins  faire comprendre  mon juge qu'il fallait
accuser de cette scheresse le genre d'motions auxquelles je m'tais
livr dans un moment de dsespoir, pour n'y plus revenir, n'en doutez
pas.

Ici la conversation devint amicale et plus intime entre moi et mon
juge. Je n'tais ni un chef de secte ni un sde littraire; j'tais
un de ces simples crivains qui vont o ils peuvent, qui ne font pas
cole, qui n'engendrent pas de schismes, dont on s'occupe quand on a
le temps, et qui ont autre chose  faire eux-mmes que de pousser
 une renomme  laquelle d'ailleurs ils ont la bonne foi de ne
prtendre pas.

Nous emes donc, la Critique et moi, une grande dispute sur ce qu'on
appelle _la vrit dans l'art_. Je lui expliquai que, dans le systme
moderne, le vieil Homre n'aurait pas pu arriver  cette espce de
vrit, par la seule raison qu'Homre tait aveugle. Qu'en effet (je
parle toujours dans le systme moderne), il fallait voir avec les yeux
du corps bien plus qu'avec les yeux de l'esprit, pour tre dans le
vrai; que lorsqu'on avait vu il fallait dire ce qu'on avait vu, tout
ce que l'on avait vu, rien que ce qu'on avait vu; que l'art tait
l tout entier; que Milton en a menti quand il a dchan son arme
d'anges et de diables; que le Tasse en a menti quand il a lev dans
les airs l'lgant palais d'Armide; que toute la posie pique en a
menti en masse quand elle s'est lance dans le monde invisible, et
qu'enfin il n'y avait de vrai que _la Pucelle_ de Voltaire et le
_Charnier des Innocents_.--La Critique m'coutait comme si elle et
entendu parler un fou.

Et pour preuve, je lui racontai l'histoire d'une tte coupe dans le
Srail, et le Grand-Seigneur montrant  un peintre franais comment
les veines d'un homme dcapit se resserrent au lieu de se dilater.
Avant ce terrible mahomtan tous les peintres qui avaient reprsent
la dcollation de saint Jean-Baptiste, Poussin lui-mme, en avaient
donc menti par la gorge de leur martyr!

D'o il suit, encore une fois, qu'avant de parler d'une chose, il faut
la voir de ses yeux, la toucher de ses mains. Vous parlez d'un mort,
allez  l'amphithtre; d'un cadavre, dterrez le cadavre; des vers
qui le rongent, ouvrez le cadavre. Si, par hasard, vous trouvez
que c'est l rtrcir singulirement le monde potique, que de le
renfermer dans les troites limites de vos cinq sens, de le rapetisser
assez pour qu'il tienne dans vos deux mains, ou que votre rayon visuel
puisse l'embrasser tout entier, on vous rpondra qu' cet inconvnient
dans le vrai, il existe un remde, la description. Maintenant qu'il
vous est dfendu d'avoir la vue trs-longue et en mme temps de vous
servir du tlescope, la loupe vous reste; ainsi arm, vous serez
l'homme des infiniment petits; vous serez le pote, ou, ce qui revient
au mme, l'anatomiste des dtails; votre domaine, pour tre ainsi
rtrci, n'en sera pas moins un vaste domaine. Allons donc! Vous
passiez autrefois de la masse aux dtails, de la faade aux corniches,
du tout  la partie; aujourd'hui la marche est change. Une ruine
imposante s'lve l-haut au sommet de cette montagne; si vous voulez
la bien voir, commencez par tudier ce petit fragment de pierre; cette
pierre s'est dtache de cette petite fentre  ogives qui clairait
la vieille chapelle du chteau; la chapelle touche aux tourelles, les
tourelles touchent  la place d'armes... si bien que voil tout un
monde retrouv  propos de ce fragment; vous n'avez plus qu' grimper
ainsi quelque temps, du grain de sable au rocher, pour atteindre cet
homme  _festons_ et  _astragales_, dont se moquait Despraux.

Vous voyez que ceci n'est pas une nouveaut dj si nouvelle, et
que dans la posie moderne tout se compense: le tout par l'unit, le
monument entier par un fragment bris, les faits par la parole, la
pense par la description, le drame par le rcit, la posie par la
prose, l'imagination par le coup d'oeil, le monde moral par le monde
physique, l'infini par le fini, l'_Art potique_ par la prface du
premier venu.

J'ai donc us de mon droit de nouveau venu et de la nouvelle charte
potique, en mettant le rien  la place du quelque chose; et si par
hasard, mme de ce nant o je me suis plac, je rencontrais quelque
possesseur jaloux qui, avec la hardiesse du premier occupant, vnt
me dire: _Ote-toi de mon chaos!_ comme Diogne disait  Alexandre:
_Ote-toi de mon soleil!_ je reprsenterais humblement  ce matre
du vide, qu'il a tort de se mettre ainsi en colre; que le chaos
appartient  tout le monde, surtout quand il n'y a plus que du chaos;
que pour tre le premier qui se soit log dans ce je ne sais quoi sans
forme et sans couleur, il n'est pas le premier,  coup sr; que je
pourrais lui en nommer bien d'autres qui y sont rests embourbs avant
lui, et qu'enfin les tnbres sont assez vastes pour que lui et moi
nous nous btissions dans ces Landes tnbreuses chacun un beau palais
de nuages, o nous logerons  notre gr des bourreaux, des forats,
des sorcires, des cadavres, et autres agrables habitants bien dignes
de cet den. Pour moi, dans la construction de mon chteau gothique,
je n'irais pas nonchalamment.

D'abord je choisirais, sur le haut de quelque montagne ou sur le bord
de quelque rivire, un vaste emplacement; et quand mon emplacement
serait trouv, je creuserais un large foss, que le temps remplirait
d'une boue noire et verte; sous ce foss je placerais une prison
fodale aux murs suintants, et pour tout meuble, quelque gril de
quatre pieds pour y brler  petit feu le juif vagabond; au-dessus de
ma prison, de larges salles pour mes archers et mes hommes d'armes;
et sur les murs, en guise de tableaux, des armets, des cuirasses, des
cuissards, des gantelets, des arquebuses aux mches flamboyantes,
des arcs dtendus aux cordes sonores, du fer partout, des fentres
ouvertes  tous les vents.

Aprs la salle des feudataires viendrait une salle de crmonie tout
enveloppe d'une vaste tapisserie souleve, par la bise du soir et
anime par de gigantesques figures de l'Histoire sainte, lente et
formidable cration de l'aiguille de nos grand'mres. Je vois dj les
vastes fauteuils, l'tre immense, les torches attaches  des bras de
fer aux murs de cette demeure fodale; puis,  ct de cette salle si
favorable aux fantmes, une autre salle pave de grosses dalles, pour
servir aux banquets; la table est charge de viandes et de vins; les
paladins s'y pressent en masse, chacun vtu de son charpe et portant
les couleurs de sa dame; on mange, on boit, on s'enivre, on se bat,
on blasphme. Cependant les tours s'lvent, lourdes, meurtrires,
perces de trous, jusqu' ce qu'enfin le chteau tant achev,
l'architecte s'aperoive qu'il a perdu son temps  lever une masse
inutile, et qu'il et bien mieux fait, puisqu'il en voulait au
moyen-ge, de se construire  meilleur march un moyen-ge de carton
ou de terre cuite.

Il faut, en gnral, se mfier des mauvais tours de l'imagination;
car si elle n'est un peu guide par le bon sens, l'imagination est
un pauvre architecte. Laissez-la faire, cette folle du logis, elle va
changer tous les temps, dnaturer tous les lieux, effacer, niveler 
tout hasard. Elle placera des crneaux au troisime tage d'une maison
bourgeoise; elle entourera de fosss le demi-arpent de salade d'un
fermier de Nanterre; foltre et insouciante comme une fille qui
n'a pas  s'occuper d'amour, l'imagination prend la forme de ruines
amonceles  la chapelle moderne, les blancs fantmes  la chambre
dore o tout est marbre et acajou. De l rsulte souvent une espce
de _donquichottisme_ littraire, plus ridicule mille fois que tout ce
que nous savions en fait d'anachronismes.

 tout prendre, ce paladin de la Manche qui s'en va dans la campagne,
cherchant des torts  redresser, des gants  pourfendre, et tout prt
 se faire tuer pour la veuve, pour l'orphelin, pour la dame de ses
penses, est une figure respectable dont on est fch de s'tre moqu,
lorsqu'on vient  rflchir quel noble coeur recouvrait cette armure
de carton, quel brave homme portait ce cheval efflanqu, quel bon
matre servait cet cuyer grotesque; on est irrit contre soi-mme du
plaisir qu'on a pris  cette admirable histoire, parce qu'il y a l,
en effet, beaucoup plus de l'homme moral que d'autre chose, et qu'un
seul discours du hros compense  merveille les moulins  vent et
l'armet de Membrin.

Mais, au lieu de ce chevalier nomade, la fleur de la chevalerie,
donnez-moi quelque don Quichotte domestique, un don Quichotte en
bonnet de coton, chevalier errant comme don Quichotte, moins le
courage, le dvouement, l'esprit, la grce, l'honneur, la gaiet,
l'abngation de soi-mme, la pit, le pur amour de don Quichotte;
faites que ce don Quichotte bourgeois, laissant de ct les actions
de bravoure, ne songe qu' imiter ce ct ridicule et bouffon que tout
valet de chambre sait trouver  coup sr aux personnes et aux choses
hroques; qu'il brise le joli pont vert de sa demeure pour le
remplacer par un pont-levis de charpentier de village, suspendu 
des cordes  puits; qu'il se plaise  la lueur verdtre des vitraux
peints; qu'il mette  la place des poissons de ses tangs une boue peu
chevaleresque; qu'il coupe le cou  sa basse-cour comme trop champtre
pour sa fodalit; qu'il se fasse traner en police correctionnelle
pour avoir voulu user de son droit de _nopage_ ou de tout autre droit
seigneurial aussi bien prouv; alors vous aurez en effet le vritable
don Quichotte, le don Quichotte matriel, l'homme justement ridicule
des temps chevaleresques; vous aurez un fou rire de bon aloi, qui ne
vous laissera pas de remords; vous vous moquerez  coeur ouvert d'un
fou qui n'aura rien de respectable. Mais, croyez-moi, il faut avoir un
bien mauvais coeur pour ne pas verser de vritables larmes quand le
bon hros de la Manche, cet excellent chevalier de la _Triste Figure_,
est ramen meurtri de coups dans sa demeure. Je le vois encore doux et
fier, triste et non pas abattu, disant bonjour  son ami le barbier,
prenant la main du bon cur, rentrant chez soi par la petite porte
de son jardin, traversant ses carrs de choux ombrags par les
tournesols, dont les jolies ttes semblent garder leur matre avec
amour et piti; du jardin, le voil dans sa basse-cour.

 l'approche de Rossinante, l'nesse pousse un hennissement de joie
auquel rpondent en choeur les trois nons que le chevalier donna
 son page; puis arrivent  sa rencontre, son vieux chien, son vieux
coq, sa vieille soeur, sa jeune nice, tout son monde  lui, toute
sa petite maison de pauvre campagnard, et le voil tout  coup
 l'abri de toutes les atteintes de la Critique. C'est l, le
savez-vous? une comdie manque; c'est comme si l'Avare donnait sa
cassette  un mendiant, comme si Tartufe respectait la femme de
son ami; sous ce rapport, le _Don Quichotte_ de Cervantes est un
excellent, un admirable livre, un livre de la famille des comdies de
Molire; mais c'est une mauvaise action.

Il serait donc  dsirer, avant que de nous faire rtrograder ainsi
dans le temps, de se demander:  quoi bon? et de ne pas s'exposer,
comme fit Robinson Cruso,  laisser sur le chantier une frgate
inutile. Quant  la vrit littraire comme on l'entend de nos jours,
c'est un vritable guet-apens tendu  la posie. De bonne foi, o donc
cette rage d'tre _vrais_ nous conduira-t-elle?  mon sens, il devrait
tre permis d'tre moins cruellement exact, de n'tre pas forc,
 tout propos, de dire au lecteur: _ceci est rouge_, ou _ceci est
blanc_, ou mme encore de dcomposer la couleur pour lui dire: _ceci
est violet_; les chefs de l'cole devraient en mme temps ne pas
exiger que, lorsqu'il est en prsence d'un monument, le romancier
compte, par exemple, le nombre des portes et fentres de l'difice
aussi exactement que le receveur de l'impt direct.

Quant aux hros modernes, comme ils sont en trs-petit nombre, comme
nous avons dj pass  travers toutes les modifications de l'homme
physique, blancs, noirs, poitrinaires, lpreux, forats, bourreaux,
vampires, et que je ne sache plus que les Albinos, les castrats et les
hydrophobes qui n'aient pas t exploits en grand, je voudrais aussi
que chacun pt emprunter  son voisin le hros exceptionnel de son
histoire, sans que le voisin et le droit de s'crier:--_Je suis
vol!_

L'gosme dans les arts est le plus triste des gosmes; c'est surtout
dans la posie moderne qu'on serait mal venu de dire  un confrre:
_Laisse-moi mes morts!_

Voil ce que je dis  la Critique pour ma dfense et pour me faire
pardonner tout ce qu'elle aurait pu appeler dans mon livre: imitation,
incertitude, plagiat. Elle m'couta tant bien que mal, et quand j'eus
tout dit, elle ajouta que j'tais terriblement obscur.

--C'est le beau d'une prface, lui rpondis-je effrontment.

Elle me dit encore que c'tait une insolence  faire  mes lecteurs.

Je sautai de joie, comme si j'avais reu le plus flatteur des loges.

Alors elle s'approcha de moi; elle me serra dans ses deux bras longs
et secs comme les bras des fantmes de Louis Boulanger; puis elle me
donna le baiser de paix, en appliquant sur mon visage un visage d'un
ge, d'un embonpoint et d'une fracheur trs-quivoques.

Cependant je la remerciais de ses caresses, quand, portant la main 
ma joue, je trouvai que ma joue tait sanglante: la cruelle m'avait
donn le baiser de Judas.

Mais, Dieu merci! je fus bien vite consol en songeant que dans ma
manire d'tre isol, et d'crire au hasard, et peut-tre aussi avec
les haines dont on commence dj  m'honorer, la Critique ne pouvait
gure m'embrasser autrement.

[Illustration]

[Illustration]




I.

LA BARRIRE DU COMBAT.

[Illustration]


Vous parlez de l'ne de Sterne;--un temps fut o cette mort et
cette touchante oraison funbre faisaient rpandre de douces larmes.
J'cris, moi aussi, l'histoire d'un ne, mais soyez tranquilles, je
ne m'en tiendrai pas  la simplicit du _Voyage sentimental_, et cela
pour de bonnes raisons. D'abord, cette nature, qui est la nature
de tout le monde, nous parat fade aujourd'hui; elle est d'un trop
difficile accs pour qu'un crivain qui sait son mtier s'amuse 
cette poursuite, avec la certitude de n'arriver, en dernier rsultat,
qu'au ridicule et  l'ennui. Parlez-moi au contraire d'une nature bien
terrible, bien rembrunie, bien sanglante: voil ce qui est facile 
reproduire, voil ce qui excite les transports! Courage donc! le
vin de Bordeaux ne vous grise plus, avalez-moi ce grand verre
d'eau-de-vie. Nous avons mme dpass l'eau-de-vie; nous en sommes 
l'esprit-de-vin; il ne nous manque plus que d'avaler l'ther tout pur;
seulement,  force d'excs, prenons garde de donner dans l'opium.

D'ailleurs, qu'est-ce que la coupe mme de Rodogune et le poison
aristotlien qui la remplit jusqu'aux bords, compars  des flots de
sang noir qui se tracent un sillon obstin dans la poussire, pendant
qu'autour du cirque romain, les chrtiens, brls vifs dans leur
enveloppe de poix et de soufre, servent de flambeaux  ces combats
nocturnes; pendant que le robuste athlte, terrass et cherchant de
son dernier regard le doux ciel de l'Argolide, ne rencontre que le
regard avide de la jeune vierge romaine dont la main blanche et frle
le condamne  mourir? Alors le hros de cette trange fte arrange sa
mort; il s'tudie  rendre harmonieux son dernier soupir,  mriter
encore une fois les applaudissements de cette foule satisfaite!

Hlas! nous n'avons pas encore le cirque o les hommes se dvorent
entre eux, comme dans le cirque des Romains, mais nous avons dj la
Barrire du Combat:

[Illustration]

Une enceinte pauvre et dlabre, de grosses portes grossires et une
vaste cour garnie de molosses jeunes et vieux, les yeux rouges, la
bouche cumante, de cette cume blanchtre qui descend lentement 
travers les lvres livides. Surtout, parmi les htes dramatiques de
cette basse-cour, il y en avait un qui faisait silence dans son coin.
C'tait une horrible bte fauve,--un gant hriss! mais l'ge et la
bataille lui avaient dgarni les mchoires; vous eussiez dit le frre
an de quelque sultan retranch du nombre des hommes, ou bien un
ancien roi des Francs  la tte rase. Ce dogue mrite tait affreux
 voir, aussi affreux que Bajazet dans sa cage, avec quelque chose
du cardinal de la Balue dans la sienne; fier et bas, impuissant
et hargneux, colre et rampant, aussi prt  vous lcher qu' vous
mordre: le digne comdien d'un pareil thtre. Dans un coin de ces
coulisses infectes, de vieux morceaux de cheval, des crnes  demi
rongs, des cuisses saignantes, des entrailles dchires, des morceaux
de foie rservs aux chiennes en gsine. Ces affreux dbris arrivaient
en droite ligne de Montfaucon: c'est  Montfaucon que se rendent,
pour y mourir, tous les coursiers de Paris. Ils arrivent attachs 
la queue l'un de l'autre, tristes, maigres, vieux, faibles, puiss de
travail et de coups. Quand ils ont dpass la porte et la cabane de
la vieille chtelaine, qui, l'oeil fix sur les victimes, les voit
dfiler avec ce sourire rid de vieille femme qui pouvanterait
un mort, ils se placent au milieu de la cour, vis--vis d'une mare
violette dans laquelle nage un sang coagul; alors le massacre
commence: un homme arm d'un couteau, les bras nus, les frappe l'un
aprs l'autre: ils tombent en silence, ils meurent; et, quand tout est
fini, tout se vend de ces cadavres, le cuir, le crin, le sabot, les
vers pour les faisans du roi, et la chair pour les comdiens dvorants
de la Barrire du Combat.

[Illustration]

[Illustration]

J'tais donc  la Barrire du Combat,  l'entre du thtre, un jour
de relche, pour mon malheur. Les aboiements des chiens avaient attir
le directeur du chenil; un petit homme sec et maigre, des cheveux roux
et rares, de l'importance dans toute sa personne, un ton solennel de
commandement et en mme temps plusieurs rides obsquieuses, un genou
trs-souple, une pine dorsale raisonnablement vote, un juste et
agrable milieu entre le commissaire royal et l'ouvreuse de loges.
Cependant cet homme fut trs-poli  mon gard.--Je ne puis vous
montrer aujourd'hui toute la compagnie, me dit-il; mon ours blanc est
malade, l'autre se repose; mon boule-dogue nous dvorerait tous les
deux; on est en ce moment occup  traire mon taureau sauvage; mais,
cependant, je puis vous faire dvorer un ne si le coeur vous en
dit--Va donc pour l'ne  dvorer, dis-je  l'_imprsario_, et du mme
pas j'entrai dans l'enceinte silencieuse, moi tout seul, tout comme si
on et jou _Athalie_ ou _Rodogune_.

[Illustration]

Je pris donc place dans cette enceinte muette, sans que mme un
honnte boucher se trouvt derrire moi, escort de quelque bonne
exclamation admirative. J'tais dans une atmosphre d'gosme
difficile  dcrire. Cependant une porte s'ouvrit lentement, et je vis
entrer.....

Un pauvre ne!

Il avait t fier et robuste; il tait triste, infirme, et ne se
tenait plus que sur trois pieds; le pied gauche de devant avait t
cass par un tilbury de louage; c'tait tout au plus si l'animal avait
pu se traner jusqu' cette arne.

Je vous assure que c'tait un lamentable spectacle. Le malheureux
ne commena d'abord par chercher l'quilibre; il fit un pas, puis
un autre pas, puis il avana autant que possible sa jambe droite de
devant, puis il baissa la tte, prt  tout. Au mme instant quatre
dogues affreux s'lancent; ils s'approchent, ils reculent et enfin ils
hsitent; ils s'enhardissent, ils se jettent sur le pauvre animal.
La rsistance tait impossible, l'ne ne pouvait que mourir. Ils
dchirent son corps en lambeaux; ils le percent de leurs dents aigus;
l'honorable athlte reste calme et tranquille: pas une ruade, car il
serait tomb, et, comme Marc-Aurle, il voulait mourir debout.
Bientt le sang coule, le patient verse des larmes, ses poumons
s'entre-choquent avec un bruit sourd; et j'tais seul! Enfin l'ne
tombe sous leurs dents; alors, misrable! je jetai un cri perant:
dans ce hros vaincu je venais de reconnatre un ami!

[Illustration]

En effet, et  n'en pas douter... c'tait lui!

C'tait Charlot! voil sa tte allonge, son calme regard, sa robe
grisonnante!... C'est bien lui! Le pauvre diable! il avait jou un
rle trop important dans ma vie pour que le moindre accident de sa
personne ne ft pas prsent  mon souvenir. Digne Charlot, c'est donc
moi qui devais tre la cause, le prtexte et le tmoin impassible de
ta mort! Le voil gisant sur la terre sanglante, mon pauvre ami, que
nagure j'avais flatt d'une main caressante! Et sa matresse, sa
jeune matresse, o est-elle  prsent? o est-elle? Ainsi agit,
je me prcipitai dans l'arne pour fuir plus vite. En passant devant
Charlot, je vis qu'il se dbattait sous le poids de l'horrible agonie;
mme dans un de ces derniers bonds d'une mort qui s'approche, je reus
de sa jambe casse un faible coup, un coup inoffensif qui ressemblait
 un reproche doux et tendre, au dernier et triste adieu d'un ami que
vous avez offens et qui vous pardonne.

Je sortis, en touffant, de ce lieu fatal.

--Charlot, Charlot! m'criai-je, est-ce donc toi, Charlot? Toi, mort!
mort pour mon passe-temps d'un quart d'heure! toi, jadis si fringant
et si leste! Et sans le vouloir je me rappelai tant de bonheur
dcevant, tant d'agacerie innocente, tant de grce dcente et jeune,
qui un jour m'taient arrivs au petit trot sur le dos de ce pauvre
ne! C'est l une attendrissante et mlancolique histoire! Deux hros
bien diffrents, sans doute, mais pourtant deux hros insparables
dans mon souvenir et dans mes larmes. L'un s'appelait Charlot, comme
vous savez; l'autre se nommait Henriette. Je vais dire leur histoire;
je la dirai pour moi d'abord, pour vous ensuite, si vous voulez.

Pauvre Charlot! malheureuse Henriette! moi cependant qui les ai perdus
l'un et l'autre, je suis encore le plus  plaindre des trois!

[Illustration]

[Illustration]




II.

LE BON LAPIN


Vienne le 2 mai, et de cela il y aura deux ans, j'tais sur la route
de Vanves, montagne pele,  la porte de Paris; campagnes quivoques,
 l'usage des blanchisseuses, des meuniers, des romanciers en plein
vent et de tous les potes ordinaires du Pont-Neuf. J'tais, ce
jour-l, tout entier au bonheur de vivre, de respirer, d'tre jeune,
de sentir un air pur et chaud circuler autour de moi, admirant comme
un enfant la moindre fleur qui s'panouissait lentement, restant des
quarts d'heure entiers  voir tourner les jolis moulins  vent avec
une gravit magistrale. Tout  coup, justement  l'encoignure de cette
route si mal tenue, si troite, si rocailleuse, et pourtant si aime,
qui conduit  la taverne du _Bon Lapin_, j'aperus une jeune fille sur
un ne qui l'emportait et qui s'emportait. O le ravissant spectacle!
j'y serai toute ma vie. La jeune enfant tait rose, anime, assez
grande,  la gorge naissante, mais qui dj battait aux champs;
dans sa terreur, elle avait perdu son chapeau de paille, ses cheveux
taient en dsordre, et elle criait avec une bonne voix: _Arrte!
arrte!_ Mais le maudit ne allait toujours, et moi je le laissais
courir. La jeune fille, pour tre un peu effraye, n'tait pas en
grand danger. J'tais si heureux de la savoir  ma merci! Pour la
secourir, il n'y avait l que moi, le hasard et mon chien.  la fin je
crie  Roustan: _Arrte, Roustan!_ Aussitt Roustan s'lance droit 
l'ne; l'ne s'arrte brusquement, la jeune fille tombe, nous poussons
un cri, je cours  elle, elle est  moi, l'ne s'enfuit  travers
champs.

[Illustration]

 peine je la tenais sur mes bras, la contemplant dj comme mon
bien, qu'elle se releva brusquement et se mit  courir aprs son
ne:--Charlot! Charlot! disait-elle. Et cependant mon chien courait
aussi en aboyant: Charlot courait de plus belle; le moyen d'aller, 
pas gal,  la poursuite d'un chien qui court, d'un ne qui trotte, et
surtout d'une fille qui ne pense pas  vous!

J'allai d'abord ramasser le chapeau de la belle enfant; un chapeau
d'une paille commune, un ruban fan, une mauvaise fleur bleue, et
pourtant quelque chose qui rvlait une bonne et bienveillante nature
de jeune fille. La jeune fille tait bien loin de moi!

--Charlot! Charlot! criait-elle.

Cependant Roustan, l'intelligent animal, courait toujours aprs l'ne;
il me le ramenait par le plus court et justement du ct du chapeau.
Il y avait entre l'ne, sa jeune matresse et moi, une ligne courbe
trs-prononce; j'arrtai l'ne au bord du chemin, derrire un large
buisson, et, pendant que la jeune fille criait: Charlot! Charlot!
je montai sur le grison, le chapeau de paille sur la tte, et,
m'enfonant dans un petit bois, j'allai au pas.

Elle criait toujours _Charlot! Charlot!_ et je faisais sonner bien
fort la sonnette  Charlot, cherchant quelque gros arbre derrire
lequel je pusse la laisser approcher. Elle tait au bord du bois,
plus rose que jamais, haletante d'inquitude, et quand enfin elle
nous revit, l'ne et moi, elle se prcipita sur lui, l'embrassant,
l'appelant par mille noms divers:--Te voil, lui disait-elle, Charlot!
et elle prenait de ses deux petites mains cette grosse tte; l'animal
se laissait faire, pendant que moi, toujours  cheval sur notre ne,
j'aurais donn ma vie pour obtenir un de ces frais baisers que la
jeune fille prodiguait  Charlot. Charlot absorbait toute sa pense.

[Illustration]

 la fin elle leva la tte:--Ah! voici mon chapeau, s'cria-t-elle
d'un air joyeux; puis elle me regarda avec de grands yeux noirs bien
limpides, et, comme je restais en possession de sa monture, elle
s'assit sur le gazon en face de moi et de l'ne, elle remit en ordre
ses beaux cheveux; puis quand elle eut essuy son front de sa main,
elle replaa son chapeau sur sa tte, et avec un gros soupir de
fatigue, elle se leva sur ses deux petits pieds comme pour me dire:
_Otez-vous de l!_ Elle avait l'air dtermine  ne pas me laisser son
Charlot plus longtemps.

Je mis pied  terre; elle bondit sur son ne.

Un coup de bride, un grand coup de pied, et adieu ma vision! Jamais
je n'avais vu de fille plus sduisante, plus riante, plus frachement
panouie. Du reste, elle n'eut pour moi ni un mot, ni un regard. Moi
je fus tout regard; mais pas un mot pour elle. Que lui aurais-je dit?
Elle tait si occupe de Charlot et de son chapeau de paille! Non,
certes, je ne suis pas de ces promeneurs sans moralit qui se figurent
qu'il n'y a qu'une manire de s'intresser  une femme; moi, j'en
sais mille trs innocentes! Eh! je vous prie, n'est-ce pas dj un
ineffable bonheur, l'avoir surprise dans sa terreur si anime, avoir
entendu son petit cri d'oiseau, moiti effray, moiti joyeux? Et
comme elle courait, et s'arrtait; comme elle tait bien assise sur
le gazon, et comme elle s'est releve d'un seul bond! Et comme elle
appelait: Charlot! Charlot! Et d'ailleurs, ne suis-je pas mont sur
son ne? Ne me suis-je pas assis  la mme place qu'elle? Elle ne
m'a pas vu, mais qu'importe? j'ai couvert ma tte de son chapeau de
paille, j'ai pass sous mon menton le ruban qui avait touch le sien;
j'ai t pench sur elle quand elle embrassait Charlot, et ce tendre
baiser, c'est presque moi qui l'ai reu! Ainsi pensant et mditant,
je regagnai le bienveillant cabaret du _Bon Lapin_, tout entier  mon
bonheur de la matine.

[Illustration: Henriette et l'ne]

J'aime le cabaret du _Bon Lapin_. Vous le trouverez, comme je vous
le disais, au bas de la montagne de Vanves, adoss  un moulin et
hospitalirement situ entre une cour et un jardin; la cour est
ombrage d'arbres, et protge, quand il fait chaud, par une
tente paisse sous laquelle s'abritent les dneurs; cette cour
est d'ordinaire la salle  manger des commres de Paris, qui, peu
soucieuses de n'tre pas vues, aiment  voir passer, sur la grande
route, les allants et les venants. De ce ct-l, se dirigent
incessamment le gros vin, le pain bis, l'paule de mouton et le
rosbif. Le jardin prte son ombre  des gastronomes moins carnivores;
de jeunes filles et de jeunes hommes, de jeunes filles et des
vieillards, de jeunes filles et des militaires, de jeunes filles
et des gens de robe. Je suis tonn, en vrit, qu'il y ait tant
de jeunes filles dans le monde; il faut qu'elles se multiplient
terriblement pour suffire  toutes choses. C'est comme un civet de
livre  la taverne du _Bon Lapin_.

J'allai m'asseoir dans un coin du jardin, moi tout seul, sans jeune
fille, mais, en ralit, matre absolu de toutes celles qui taient
l et qui vraiment, dans le fond de l'me, auraient voulu tre autre
part. Les joyeux plaisirs du cabaret ne sont pas encore  notre
hauteur. Ce qui fait la fortune d'un bouchon en plein vent, ce n'est
pas l'amour: l'amour se cache; l'ivresse se montre au grand jour.
Est-il donc moins honteux de perdre sa raison prs d'une femme que
de la laisser au fond d'un verre? Explique qui pourra le problme.
Je n'ai rencontr que deux heureux au _Bon Lapin_. Dans le bosquet
le plus recul s'taient rfugis un jeune adolescent et sa cousine:
dix-sept ans l'un et l'autre! Ils n'avaient pour tout mets qu'une
pomme et du pain; mais ils mangeaient avec apptit et gaiet, mordant
dans leur pain et changeant de morceau  chaque bouche: on ne fait
pas deux fois un pareil repas dans sa vie.

[Illustration]

La jeune fille et Charlot me revenaient toujours au coeur. Les
grces de l'un, vif, pimpant, hardi, lger; la beaut de l'autre,
vive, agaante, hardie, lgre; ces fires oreilles qui menaaient les
cieux, ce sourire foltre qui dfiait le malheur; ce trot si lgant
et si doux, cette course si svelte et si anime! J'tais fou de l'un
et fou de l'autre; d'ailleurs ils se comprenaient si bien! le nom de
Charlot sortait si naturellement de sa bouche! Heureux couple!

Cependant je revenais sur mes pas, par le plus court, ne regardant
plus ni l'herbe naissante, ni les moulins  vent, ni rien de ce beau
paysage qui m'enchantait le matin; j'tais triste et boudeur comme
un homme tout tonn de se trouver seul. Un incident imprvu me vint
tirer de ma rverie. Je passais auprs d'un lourd paysan, un rustre
dans la force du terme, prcd par un vil baudet charg de fumier;
le paysan battait le baudet  outrance.--_Ah! Charlot_, cria-t-il une
fois. Charlot!... Je me retourne, je regarde: le malheureux! c'tait
bien lui; tout courb sous cette paille infecte!... et tout  l'heure
encore, il caracolait sous cette idale figure. Quelle brusque
transition, quelle mtamorphose inattendue! Je passai devant Charlot,
jetant au pauvre ne un regard de compassion qu'il me rendit de son
mieux. Je fus malheureux pendant huit jours. Quoi donc! passer ainsi
de cette belle enfant  ce vil fardeau, de ces tendres caresses  ces
coups de bton, de cette voix cline qui disait si bien _Charlot!_
 cette grosse voix brutale qui jure et qui blasphme en
criant:--Charlot! C'tait l trop de joie et trop de misre  la fois,
mme pour Charlot.

En vain, depuis ce jour et ds que je fus un peu remis de mon
aventure, je repris mes lentes promenades autour de Vanves et du _Bon
Lapin_; en vain j'allai souvent m'asseoir au pied du buisson en fleurs
qui la vit tomber; je rencontrai, chemin faisant, plus d'un ne et
plus d'une jeune fille; hlas! ce n'tait ni Henriette, ni Charlot.

[Illustration]

[Illustration]




III.

LES SYSTMES.


De ce jour seulement je devins triste, ou plutt, j'en ai bien peur,
je me fis triste. Il faut dire que le moment tait bien choisi pour
renoncer ainsi, de gaiet de coeur,  toutes les joies de mes vingt
ans. Joies innocentes, joies printanires que je retrouvais chaque
matin  mon rveil, et qui m'accompagnaient de leurs doux clats de
rire jusqu' l'heure tournoyante du sommeil. Mais,  mon insu, dj
une grande rvolution s'tait opre dans la vieille gaiet franaise.
La nouvelle posie envahissait tous les esprits; je ne sais quel
reflet tnbreux d'une passion  la Werther me saisit, moi aussi, tout
 coup, mais je ne fus plus le mme jeune homme. Jadis gai, jovial et
dispos;  prsent triste, morose, ennuy; nagure, l'ami de la joie,
des gros clats de rire et d'une dlirante chanson bachique, lorsque,
les deux coudes sur la table, on se presse, sans y songer,  ct
d'une taille fminine artistement rebondie, et que du pied droit on
presse furtivement un petit pied qui s'en aperoit  peine. Adieu donc
 toutes mes douces joies,  mes joyeux refrains! Le drame remplace
la chanson, et Dieu sait quels drames! J'en ai construit, moi qui vous
parle, de terribles; vous eussiez pris le premier acte pour le sixime
acte de la _septime journe_, ou de la _septime anne_, tant il y
avait de sang! En ce genre, j'ai fait des dcouvertes incroyables,
j'ai trouv un nouveau filon  la douleur: je me suis bti un Olympe
d'une architecture funeste, entassant les vices sur les crimes,
l'infection physique sur la bassesse morale. Pour la mieux voir, j'ai
corch la nature, afin que, priv de cette peau blanche et veloute
que recouvre de son doux incarnat le fin duvet de la pche, le triste
cadavre me rvlt tous ses mystres de sang, d'artres, de poumons,
de tendons, de viscres; j'ai fait subir  la posie une vritable
autopsie: un homme fort et jeune est tendu sur une large pierre
noire, pendant que deux bourreaux habiles enlvent sa peau chaude et
sanglante comme celle d'un livre, sans qu'un seul lambeau de cette
peau reste sur la chair vive! Voil pourtant la nature qu'on
avait faite en mon absence, et voil la nature que j'adoptai, moi
malheureux, pour n'avoir pas retrouv assez vite mon double rve:
Henriette et Charlot!

[Illustration]

Malheureusement on n'arrive pas tout d'un coup  un rsultat si
complet. Il faut plus de temps, plus de soins, plus d'attention sur
son me et son coeur, sur l'esprit et sur les sens, pour pervertir
ainsi ses sensations honntes, pour faner entirement cette navet
innocente de l'me, douce pudeur difficile  perdre. Moi surtout qui,
tout jeune, aimais  lire Fontenelle et Segrais, j'ai d bien souffrir
avant d'arriver  cette perfection potique. Hlas! je me souviens en
effet que ces bergers en chemise de batiste, ces bergres en paniers,
ces moutons poudrs, ces houlettes ornes de rubans roses, ces
pturages dresss comme des sofas, ce soleil qui n'avait pas de hle,
ce ciel qui n'avait pas de nuages, me faisaient passer des moments
d'extase indicible; j'ai aussi beaucoup aim la _Galate_ de Virgile
et les _Deux Pcheurs_ de Thocrite, et cette dlicieuse comdie des
_Deux Femmes Athniennes_! Pardon, j'tais faux alors. La vrit! la
vrit! ne sortez pas de la vrit, mes amis, quand vous devriez
en mourir. En effet, qu'est-ce qu'un berger, dans la vie relle?
un malheureux en haillons et mourant de faim, qui gagne cinq sous
 conduire quelques brebis galeuses sur le pav des grandes routes.
Qu'est-ce qu'une bergre _vritable_? un gros morceau de chair mal
taille, qui a le visage roux, les mains rouges, les cheveux gras,
qui sent l'ail et le lait rance. Oui, certes, Thocrite et Virgile ont
menti. Que nous parlent-ils de laboureurs! Le laboureur n'est qu'un
marchand comme un autre marchand, qui spcule sur le btail comme
l'picier spcule sur le sucre et la cannelle. Du courage donc!
et puisqu'il le faut, donnons le baiser de paix  cette nature
dpouille, que nous avons eu les premiers l'honneur de dcouvrir.

[Illustration]

D'ailleurs, en fait de bonnes fortunes, le tout est de savoir s'y
prendre; une main serre  propos, un regard lanc en temps et lieu,
un soupir habilement mnag, vous avancent souvent et beaucoup une
intrigue d'amour. La premire fois que j'ai pris la main  la nature
vraie, ce fut  la Morgue, et, comme vous le pensez bien, avant que
d'en venir  cette tmrit, j'avais dj fait une longue cour.

[Illustration]

D'abord j'avais renonc  la campagne, aux fleurs,  Vanves, au
_Bon Lapin_, et  cette route monotone de la paix du coeur, de
l'enthousiasme pour les belles actions et pour les beaux ouvrages,
dans laquelle je marchais heureux, sans m'apercevoir que mon bonheur
tait vieux comme le premier printemps de ce monde. Quand je me fus
bien corrig de ma navet ridicule, je me mis  envisager la nature
sous un aspect tout contraire; je changeai le ct de ma lunette, et
au mme instant, par ce verre grossissant, je dcouvris des choses
horribles. Ainsi donc chaque matin, quand la tte enferme dans le
moelleux coton surmont d'une mche flottante, et les yeux encore
appesantis d'un bon gros sommeil que j'ai perdu depuis, je me mettais
 la fentre, en ce temps-l, mon regard bienveillant et limpide avait
coutume de n'apercevoir, dans ce premier mouvement d'une ville qui
s'veille, qu'une paix encore innocente; j'interrogeais le vaste htel
dont les larges portes s'ouvraient  peine; je soulevais par la pense
ses doubles rideaux blancs et rouges; je me figurais, sur l'clatant
tapis d'Aubusson, la jolie pantoufle jaune, le beau chle jet sur le
sofa, et dans ce lit somptueux quelque jeune duchesse de la cour de
Charles X, plonge dans un sommeil souriant comme elle, et retenant
par ses blanches ailes le songe si court de sa nuit d't. Cinq tages
plus haut, dans la mansarde... dans le nuage! c'tait une jeune fille,
quelque bel enfant trouv de l'amour et du hasard, une grisette, pour
tout dire. Elle se levait en chantant comme l'oiseau que frappe le
soleil; et mme sans passer un jupon, tant pis pour qui regarde! elle
se met  sa toilette du matin, sur sa fentre. Quand ses innocentes
ablutions taient faites, faites en riant, comme la grisette fait
toutes choses, elle arrtait ses longs cheveux avec un peigne de corne
aux dents ingales; elle couvrait sa jolie tte du bonnet rond de la
lingre, et aprs avoir salu sa beaut, une dernire fois, dans un
fragment de miroir, elle se rendait gaiement  l'ouvrage. Dans la
rue, glissait d'un pas rserv et modeste le vieux clibataire, pauvre
homme courb sous l'ge et sous sa libert; un pot fl  la main,
il tait en qute de son djeuner de chaque jour. Il fallait voir
son petit oeil gris s'animer au seul aspect de la jeune femme de
chambre, coquette charitable qui faisait  ce bon homme l'aumne d'un
regard. Cependant la vieille laitire, en suspens au milieu de ses
pratiques, tait flanque de sa petite charrette et de son gros chien;
puis un mendiant, vert encore, flatteur de toutes les cuisines,
et rassurant par sa bonne mine ceux qu'aurait pu attrister sa voix
plaintive, recueillait une abondante aumne; et dans le lointain, la
pauvre fille du hasard et de la joie, ple, vagabonde, ruine, l'habit
en dsordre, rentrait furtivement dans sa demeure honteuse, pour y
dplorer le jeu fatal de la nuit, un jeu dont elle a t la dupe,
car elle a jou autre chose que ses baisers. Chaque matin j'avais une
heure de ce plat bonheur; aprs quoi j'arrosais mes oeillets, je
taillais mes roses, j'arrangeais mes jardins, je parais mes domaines,
je taillais les hautes futaies de ma fentre, tout en lisant quelque
vieux chef-d'oeuvre des anciens temps. J'tais donc,  tout jamais,
et pour le reste de mes jours, un homme incomplet, un homme perdu, un
homme sans posie, si je ne m'tais pas avis  temps de ma duperie,
si je n'avais pas rencontr la jeune Henriette sur un ne, et,
l'instant d'aprs, cet ne sous du fumier.

[Illustration]

[Illustration]

 quoi tiennent les choses! Quand, aprs de violents combats avec
moi-mme, j'eus renonc  mes douces joies du matin,  ma fentre,
 mes roses,  mes oeillets,  ma nave contemplation, aux
chefs-d'oeuvre des grands sicles; quand je me fus bien persuad
que l'adultre habitait ces somptueuses demeures; que ma grisette se
livrait au premier venu qui voulait la mener danser  la barrire; que
ce clibataire  la crme n'avait jamais t qu'un pauvre goste dont
la politesse tait encore de la bassesse; que cette femme de chambre,
leve par sa matresse, lui enlevait son mari et dbauchait son plus
jeune fils; que tous ces vils marchands se levaient de si grand
matin pour falsifier leurs drogues et qu'ils faisaient l'aumne par
superstition, je me mis  chercher quelque chose qui pt remplacer mon
beau rve matinal, et j'allai au Palais-de-Justice,-- midi:--c'est
le bon moment. Un avocat monte le large perron, un autre avocat le
descend,--orateurs imberbes,  l'air affair et n'ayant rien  faire;
des magistrats que l'ennuie cloue sur leurs siges, des huissiers  la
voix glapissante, de lourdes charrettes charges d'accuss; malheureux
qui jouent leur vie ou leur libert sur l'loquence du premier venu!
J'en vis tant, que du sanctuaire de la justice j'admirai tout au plus
la grille, qui est toute en fer, toute dore, et ce faisant, je me
figurai, devant cette grille, quelque jeune forgeron attach au poteau
infamant pour avoir vol un morceau de fer; hlas! le voil qui se met
 songer que s'il avait t le matre d'une partie de cette grille
en fer il serait encore heureux et libre au milieu de sa jeune
famille;--au plus fort de ses regrets, le misrable est arrt tout 
coup par un froid subit sur l'paule, suivi d'une douleur cuisante et
d'une infamie ternelle!

[Illustration]

Autrefois j'aimais le quai aux Fleurs. C'est une vritable guirlande
qui tient enchanes, par un lien d'oeillets, de myrtes et de roses,
les deux rives de la Seine; c'est le rendez-vous de tous les amateurs
de la nature  bon march: l, sans contrat, sans notaire, sans
enqute, vous achetez une terre, un verger, un jardin que vous
emportez triomphant dans vos bras;--des renoncules, de ples lauriers,
de simples fleurs bleues sans odeur, de blanches marguerites  la
jaune corolle, des oeillets s'largissant sur le carton; quel
appui pour la belle fleur, une carte  jouer, une de ces puissances
infernales de trente et quarante, qui vous envoient un homme aux
galres ou au fond de l'eau! Le quai aux Fleurs m'attriste, maintenant
que je le regarde de plus prs.  deux pas du gibet, sur le chemin de
la Grve, vis--vis la _Gazette des Tribunaux_, bord d'huissiers, de
recors, d'avous, de notaires,--sans compter, au fond de chaque pot,
l'essence de chaux qui rend la fleur plus brillante, et qui la tue.
Ainsi ils font mentir mme la rose.

Voil comment tout se dnature, grce  cette rage d'tre _vrai_.
La vrit tant recherche par les faiseurs de potiques est une
effrayante chose; je la compare  ces larges miroirs destins 
l'Observatoire. Vous approchez en toute assurance, et dj vous vous
commencez  vous-mme un gracieux petit sourire, mais soudain vous
reculez d'pouvante  l'aspect de cet oeil sanglant, de cette peau
sillonne, de ces dents couvertes de tartre, de ces lvres gerces;
toute cette horreur qui sent la vieillesse, c'est pourtant votre plus
beau et plus blanc visage de jeune homme: que ceci vous apprenne  ne
pas regarder mme votre brune jeunesse de trop prs.

Mes affreux progrs dans le vrai n'avaient t que trop rapides;
bientt je n'eus plus sous les yeux qu'une nature contrefaite. Mon
inflexible analyse se glissait en tous lieux et sous toutes choses,
dchirant effrontment les vtements les mieux taills, brisant le
moindre lacet, dvoilant  plaisir l'infirmit la plus cache; et dans
sa maligne joie elle s'estimait heureuse de trouver tant d'exceptions
dans le beau.--En vrit, m'criais-je tout bas, crois-tu donc qu'il
y ait en ce monde quelque chose de beau et quelque chose de vrai?
le laid et le mensonge,  la bonne heure! et encore sont-ils de
trs-moderne dcouverte. Ainsi pensant, j'allais aux Quinze-Vingts, et
je me bouchais les oreilles  cette musique d'aveugles; j'allais aux
Sourds-Muets, et je fermais les yeux  cette mtaphysique de sourds;
j'allais dans les maisons d'orthopdie, et je pensais amrement que
toutes ces dviations vertbrales seraient bientt assez dissimules
pour que j'y pusse tre pris, moi le premier: alors je me reprsentais
mon tonnement et mon effroi, quand, dans le dlire lgitime de mes
noces, voulant embrasser ma jeune compagne, soudain je sentirais
ses reins menteurs s'enfuir entre mes mains tremblantes, sa taille
disparatre, et qu' la place de cette lgante beaut, je ne
trouverais plus qu'un corps difforme et contrefait.

J'ai tudi entre autres laideurs, un beau jour de conscription, les
dfenseurs de la patrie. On les avait dpouills de tout vtement, et
ils exposaient,  qui mieux mieux, en s'en vantant, comme le riche se
vante de sa fortune, toutes leurs infirmits caches, pour chapper 
la gloire. Les uns avaient des chemises sales; les autres des chemises
troues; quelques-uns, c'taient les plus lgants, n'avaient pas
de chemise, et sous ces haillons des corps si laids! des regards si
misrables! Un homme tait l qui les toisait, les tudiant avec moins
de soin qu'on ne ferait un cheval de coucou! Pauvre race humaine! race
perdue. L'me s'en est alle d'abord, le corps ensuite. Et il faut que
la gloire se contente de ces cadavres-l!

Et quand venait le soir, je retrouvais mon atroce joie; je sortais
seul, et  la porte des thtres, je voyais des malheureux s'arracher
une place pour applaudir un empoisonneur ou un diable, un parricide
ou un lpreux, un incendiaire ou un vampire; sur le thtre, je voyais
circuler des hommes qui n'avaient pas d'autre mtier que d'tre tour
 tour brigands, gendarmes, paysans, grands seigneurs, Grecs, Turcs,
ours blancs, ours noirs, tout ce qu'on voulait qu'ils fussent; sans
compter qu'ils exposaient sur ces planches malsaines, leurs femmes et
leurs petits enfants et leur vieil aeul; sans compter qu'ils avaient
de la vanit! Ce plaisir dramatique, soulev par de pareils agents,
me rpugnait; mais il entrait dans mon systme d'observer l'ignoble
s'amusant, riant, vivant, ayant des thtres, des comdiens, des
comdiennes, et des hommes d'un gnie fait tout exprs pour lui
distiller le vice et l'horreur.

[Illustration]

Aprs quoi, je parcourais ces magnifiques boulevards d'un bout 
l'autre; ils ont pour point de dpart une ruine, la Bastille; ils
aboutissent  une autre ruine, une glise inacheve. J'observais dans
ses moindres phases la prostitution parisienne. D'abord,  commencer
seulement  la Bastille, elle semble essayer ses forces, elle est
timide encore; elle se fait en petit, commenant par quelque jeune
enfant qui chante une chanson obscne pour divertir les hommes du port
et les commis de l'octroi. Vous avancez, la femme vnale change de
face: le tablier noir, le bas de coton blanc, le bonnet sans rubans,
le regard modeste et furtif, un pas lent et inquiet rasant la
muraille, comme s'il s'agissait d'viter un pestifr. Plus loin, la
dame est pare,  demi nue, en cheveux, elle a des refrains chants
faux, une voix enroue, elle laisse aprs elle une paisse trane
de musc et d'ambre: c'est le vice  l'usage des amateurs les plus
avancs. Un degr de plus, et voil que nous avons un beau chle
de cachemire, et que nous allons en fiacre; louez une place 
l'avant-scne du Gymnase, vous aurez presqu' vous tout seul, pour
vingt-quatre heures, les trente-six ans et le cachemire; oui, mais
aussi, tudiant, mon bel ami, vous serez ruin pour tout le trimestre.

[Illustration]

Puis enfin, faites silence, et si vous tes sage, tenez votre coeur
 deux mains. Il s'agit cette fois d'une espce de grande dame qui
sera difficile  dompter. Voyez vous, dans un lointain quivoque, tout
rempli de riches prsents, de trahisons, de billets doux et de tendres
soupirs, la matresse du grand seigneur, une femme dresse de longue
main, qui est jeune et belle, sduisante et pare; que vous dirai-je?
une danseuse de l'Opra ou quelque ingnuit du Thtre-Franais. Ah!
cette femme ne serait pas si recherche si elle n'avait pas chaque
soir un habit et un visage de rechange; si elle n'tait pas mle
incessamment  toutes sortes de passions menteuses, si tout le
parterre haletant n'tait pas l pour lui dire: _Je t'aime!_ Et dans
son orgueil l'amant de cette femme rpond au parterre: _Aimez-la, mais
c'est moi qu'elle aime!_ Insens! comme si la femme de thtre aimait
jamais autre chose que le parterre! Vivat!  cette heure, sept heures
du soir, dans tout Paris la prostitution est la reine de la ville: aux
coins des rues, une vieille femme met en vente sa propre fille;  la
porte des loteries, de vieilles femmes prostituent mme le hasard.
Levez la tte; tout cet clat, d'o vient-il? Il s'exhale des maisons
de jeu et de dbauche. Tout au bas de cette tour, un homme fabrique de
la fausse monnaie;  cet angle obscur, une femme gorge son mari, un
enfant vole son pre. coutez: quel bruit affreux! un bruit massif
vient de tomber du haut du pont dans les flots de la Seine;  misre!
ce noy-l, tait peut-tre un jeune homme! Passez votre chemin et
soyez sans inquitude: rien ne se perd dans les tnbres et dans les
flots.

[Illustration]

Et voil comment, de ces sensations incompltes et de cette horreur
btarde, infortun! je tombai dans cette affreuse vrit qui,
semblable  la tache d'huile, allait s'tendant toujours.

[Illustration]

[Illustration]




IV.

LA MORGUE.


J'avais beau m'abandonner corps et me  ces horribles distractions,
j'avais beau dnaturer toutes choses sans piti ni misricorde, faire
du beau le laid, de la vertu le vice, du jour la nuit, c'tait en
vain; plus mes progrs dans l'horrible taient rapides, et plus je me
sentais dcourag et malheureux. Il me restait toujours, au fond de
l'me, je ne sais quel regret, sinon un remords.  la vie nouvelle
que je m'tais impose il manquait un but, une hrone; il manquait
la jeune fille de Vanves.--Par un malheur inespr, je la retrouvai
un matin au dtour de la rue Taranne, prs de la fontaine, o elle
regardait couler l'eau. Sur sa tte vous eussiez vainement cherch
l'honnte chapeau d'une paille fane, sur ses joues le coloris et
l'animation des beaux jours, sur ses deux bras le hle vigoureux de la
sant et du soleil. Toutefois, c'tait bien la jeune fille de Vanves;
la voici telle que la ville nous l'a faite:--des gants sales, de vieux
souliers, un chapeau neuf, une robe trique, une collerette  petits
plis passs  l'empois; moiti richesse et moiti misre! C'tait
Henriette! Elle marchait avec une dignit compasse; bien qu'elle
s'arrtt  tous les magasins de modes et partout o il y avait
quelque chose  voir, elle avait cependant l'air d'une femme qui
veut aller vite; mais quoi! le moment prsent tait plus fort que sa
volont. Du reste, son air modeste, sa dmarche dcente, la rserve un
peu manire dont tait empreinte toute sa personne, me firent juger
que dj et sans retour le vice avait pass par l.

[Illustration]

Je la suivis. Elle marchait d'un pas tantt lent, tantt rapide;
tantt regardant, tantt regarde; jamais tonne, jamais mue. Elle
arriva ainsi tout au bas de la rue Saint-Jacques. La foule assigeait
la porte d'une maison d'assez pauvre apparence o se faisait une
invasion par _autorit de justice_; les spculateurs remplissaient
cette maison. De chaque ct de la rue se voyait tal l'attirail
ordinaire des commerants ambulants: quelques miroirs tout neufs, de
vieux livres de messe; les plus sales outils de la vie matrielle;
quelques tableaux sans cadres, des cadres sans tableaux; il s'agissait
d'un pauvre diable arrt pour dettes et dont on faisait vendre tous
les meubles, ces meubles de nulle valeur, si prcieux pour lui, ce
pauvre rien qui faisait tout son avoir, son lit si dur qui fut son lit
de noces, la table de bois blanc sur laquelle il crivait ses livres,
le vieux fauteuil qui vit mourir sa grand'mre, le portrait qu'il fit
de sa femme avant que cette femme adore ne suivt son sducteur 
Bruxelles, ces bonnes gravures fixes sur le mur avec des pingles:
tout cela se trouvait sous la main de la justice. La justice tait
reprsente par une voix criarde et par d'autres voix en faux-bourdon
qui mettaient aux enchres. Tout se vendit, jusqu'au petit serin qui
tait suspendu dans sa cage; il n'y eut que le chien du digne homme
dont personne ne voulut pour rien; son chien et son enfant restaient
dans un coin sans que la justice songet  eux! Il fallut une heure,
tout autant, pour dpouiller ce malheureux dans les formes;
personne ne pensa  tant de misre,  tant d'abandon, aux verroux de
Sainte-Plagie,  ces cinq ans de prison qui devaient le rendre 
une vie sans asile,  une libert sans ressources,  cet enfant...
personne, pas mme la jeune Henriette! Je l'observai longtemps; mais
sa curiosit tait sans intelligence et sans piti; dans tous ses
traits je ne pus dcouvrir un seul mouvement de compassion, rien
de l'me; elle sortit de cette misre comme on sort d'un spectacle
gratis, tout en relevant dans les airs ses larges manches;  vingt pas
de l elle s'arrtait de nouveau vis--vis la prfecture de police, o
deux recors entranaient un mendiant qui n'avait plus de patente pour
mendier.

[Illustration]

Jusqu' ce jour fatal, ce mendiant avait t le plus heureux des
mortels; il avait mendi toute sa vie; son bisaeul, son aeul, son
grand-pre, son pre, tous ses ascendants paternels et maternels
taient fils et petits-fils lgitimes et illgitimes de mendiants.
La mendicit tait le domaine  jamais substitu de cette famille de
pairs de la borne. Notre homme,  peine g de quinze jours, mendiait
dj sur le sein de sa mre.  deux ans il tendait sa petite main aux
passants, tranquillement assis sur les degrs du Pont-Neuf, entre une
cage remplie de chiens et une marchande de dcrets rpublicains. Jeune
homme, il avait eu le talent d'tre assez contrefait pour se drober
 la gloire militaire de l'Empire; il mendiait alors au nom de la
royaut perdue et des malheurs de notre antique noblesse. Quand la
royaut nous fut rendue, il se fit soldat mutil d'Austerlitz et
d'Arcole, il tendit la main au nom de la gloire franaise et des
revers de Waterloo; de sorte que jamais la piti publique ne lui avait
manqu. L'histoire contemporaine tait pour lui une source inpuisable
d'abondantes charits et de respectueuses aumnes. Quand son impt
quotidien tait prlev, il restait immobile sur quelque place
publique, se moquant intrieurement de la course empresse de tant
d'hommes qui se dirigent vers un but inconnu, et qui courent, 
perdre haleine, aprs je ne sais quel bonheur qu'il avait trouv si
facilement en restant toujours  la mme place. Il tait fier de sa
vie  l'gal d'un savant du quinzime sicle; vritable sage en effet,
il avait devin le bonheur qui tait  sa porte; du reste, servant
l'tat de tous ses moyens, enrichissant sa patrie  sa manire,
 force de donner  l'impt indirect; car le matin il se livrait
volontiers  de longues et intressantes libations, bien faites pour
plaire  l'octroi municipal.  midi, quand le soleil tait beau,
l'air calme et pur, une pipe courte et noire  la bouche, il aimait
 s'enivrer des vapeurs du tabac,  s'environner des riantes images
d'une ondulante fume si profitable  la rgie; et comme d'ailleurs,
pour l'ordinaire de ses repas, il ne se servait que de viandes sales,
il soutenait avec raison qu'il tait le plus utile citoyen de la
France, puisqu'il tait un de ceux qui usaient le plus de vin,
de tabac et de sel, les trois denres les plus profitables  un
gouvernement reprsentatif. Ce qui n'tait pas trop mal raisonner.

[Illustration]

[Illustration]

Aussi fut-il atterr quand on lui annona que dsormais il serait
log, nourri, chauff, blanchi, sans avoir besoin de mendier.

Nous le vmes passer pour se rendre au dpt de mendicit; sa figure
tait sereine encore, son attitude tait calme, il avait une noble
tristesse; et comme, aprs tout, il s'agissait pour lui de la libert,
j'en eus piti. Henriette dtourna les yeux avec indiffrence et elle
reprit sa course; je la suivis, elle s'arrta  la Morgue.

La Morgue est un petit btiment carr, plac comme en vedette
vis--vis un hpital; le toit forme un dme revtu d'herbes marines et
d'une plante toujours verte qui est d'un charmant effet. On aperoit
la Morgue de trs-loin; les flots qui roulent  ses pieds sont noirs
et chargs d'immondices. On entre dans ce lieu librement, mort ou vif,
 toute heure de la nuit et du jour; la porte basse en est toujours
ouverte; les murs suintent; sur quatre ou cinq larges dalles noires,
les seuls meubles de cette caverne, sont tendus autant de cadavres;
quelquefois, dans les grandes chaleurs et  tous les mlodrames
nouveaux, il y a deux cadavres par chaque dalle. On n'en comptait que
trois ce jour-l: le premier tait un vieux manoeuvre, qui s'tait
cras la tte en tombant d'un troisime tage, au moment de finir sa
journe et d'aller en recevoir le faible salaire. Il tait vident que
ce malheureux, aprs de longues annes de travail, tait devenu trop
faible pour son rude mtier; les commres de l'endroit, et cet endroit
tait pour elles un dlicieux rendez-vous de divertissement et de
bavardage, racontaient entre elles que de trois enfants qu'avait
laisss et levs le vieillard, aucun d'eux n'avait voulu reconnatre
son pre, pour viter les frais de spulture.  ct du pauvre maon,
un jeune enfant, cras par la voiture d'une comtesse de la rue du
Helder, tait tendu,  demi cach par un cuir noir et gluant qui
voilait sa large blessure; vous auriez dit que l'enfant dormait,
oubliant la leon et la frule du matre d'cole; au-dessus de sa tte
taient suspendus sa casquette, son carnet vert, sa blouse brode,
souille de poussire et de sang, le lger panier qui renfermait
son goter. Sur la pierre du milieu, entre l'enfant et le vieillard,
moisissait le corps d'un beau jeune homme dj saisi par le violet
de la mort. Henriette s'arrta devant cette pierre funbre, et, sans
changer de couleur, se dit  elle-mme  demi voix:--_C'est bien lui!_

[Illustration]

Et en effet, le malheureux insens! le croiriez-vous? il s'tait
tu pour cette femme. Il avait t dans les mains de cette femme le
premier jouet de sa beaut, et elle l'avait bris comme fait l'enfant
 qui chaque lendemain rend le jouet bris la veille. Il y a toujours
ainsi, dans la vie de chaque femme, un malheureux dont elle abuse sans
piti, sans misricorde, sans reconnaissance, et bien souvent
c'est celui-l mme qui l'aurait le plus aime. Ainsi avait fait ce
malheureux suicide. Il avait rencontr cette femme, et il l'avait tout
d'un coup trop aime, comme on aime. Pour elle il avait oubli son
gothique manoir, son vaste comt, son bel avenir  la Chambre des
Pairs d'Angleterre, son nom, que l'Amrique ne prononce pas sans
baisser la tte! C'est qu'il l'avait vue comme moi sur Charlot! Il
l'avait vue dans sa beaut virginale, et sous ces formes si pures
il avait cru trouver une me! L'me s'tait enfuie, et lui, il tait
mort. Elle ne dit donc pas autre chose que ces mots:--_C'est lui!_ et
dsormais, bien assure d'tre enfin dlivre de ce grand amour et de
cet immense dvouement, elle parut respirer plus  l'aise!--Il ne sera
plus l pour l'aimer, Dieu merci! Comme elle allait pour sortir de
la Morgue, deux hommes encore jeunes se prsentrent sur le seuil de
cette porte; celui-ci avait l'air empes d'un valet de bonne maison:
ce n'tait rien moins qu'un savant prcoce; on et pris celui-l pour
un grand seigneur: c'tait le domestique du noy.

Au premier coup d'oeil il reconnut son matre: ils avaient eu, sinon
la mme mre, tout au moins la mme nourrice, la mme enfance, la mme
jeunesse; ils s'attendaient  mourir toi aujourd'hui et moi demain;
ils taient presque deux frres; si bien que lui, le valet, il
n'aurait pas voulu tre le matre, tant il aimait son frre! Il alla
se placer aux pieds du mort, se plongeant lentement dans sa douleur
muette, pendant que la foule hbte, cette ignoble foule qui
fut pendant un temps la nation franaise, avait l'air de ne rien
comprendre  ce silencieux dsespoir.

Ce jour-l c'tait la fte patronymique du gardien de la Morgue;
sa famille et ses amis s'taient runis autour de sa table; on lui
chantait des couplets faits exprs pour lui; il tait tout entier  la
commune ivresse; seulement, de temps  autre il levait le rideau rouge
de la salle  manger, comme pour voir si l'on ne venait pas voler ses
morts.

Cependant, le premier de ces nouveaux venus s'approchant de
l'Anglais:--Voulez-vous revoir votre matre debout? lui dit-il.--Mon
matre! revoir mon matre! s'criait le malheureux.--Oui, votre
matre, lui-mme, le geste  la main, le sourire  la lvre, le regard
dans les yeux, le voulez-vous?  ces mots, vous eussiez vu sur la
figure de l'Anglais pouvant, un air d'incrdulit inquite et
malheureuse qui l'et fait prendre, lui aussi, pour un homme de
l'autre monde.--Ce soir, reprit l'inconnu, apportez-moi ce cadavre
 neuf heures, et je vous tiendrai parole.--Il prit en tremblant
l'adresse qu'on lui prsentait, et, comme vaincu par tant d'assurance
et par cette promesse solennelle, il rpondit:--J'irai. En mme temps
l'inconnu, Henriette et moi, comme si nous eussions agi de concert,
nous sortmes tous les trois de la Morgue.

 peine sorti, je m'avanai vers le faiseur de miracles; je ne pensais
plus  Henriette; j'tais tout entier  ce cadavre qui devait revivre
le soir mme.--Monsieur, dis-je au jeune homme avec assurance,
oserais-je vous prier de m'admettre ce soir  la rsurrection que vous
avez promise tout  l'heure?--Trs-volontiers, Monsieur, rpondit-il;
et comme il pensait qu'Henriette tait avec moi, il se retourna vers
elle pour l'inviter  la fte de ce soir; mais Dieu sait comment cette
aimable invitation fut formule!--Pour moi,  la seule ide de ce que
j'allais voir, les cheveux me dressaient sur la tte.--Courage donc!
m'criai-je; allons, maintenant tu vas jouer avec les cadavres!--Voil
un grand pas de fait dans l'horreur!

[Illustration]

[Illustration]




V.

LA SOIRE MDICALE


J'appelai  mon aide tout mon courage; le soir tait venu, le soleil
se retirait du ciel brusquement et d'une faon menaante; j'avais
froid, j'avais peur, j'avais honte; l'approche d'un crime ne m'et pas
troubl davantage. Je me suis fait une thorie en matire criminelle
qui pourrait fournir le sujet d'un gros livre. J'imagine que si tous
les hommes pouvaient habiter de vastes appartements, ils seraient bien
moins accessibles au crime, bien plus sujets aux remords. Nous avons
tout rtrci de nos jours. Un homme s'enterre dans un espace de six
pieds de long sur six pieds de large qu'il appelle sa maison; il
amoindrit cet espace, dj si troit, par des tableaux, par des livres
poudreux, par des statues d'aprs l'antique; il s'touffe sous le luxe
et sous le produit des arts, pour trouver  chaque mouvement de tte
une distraction nouvelle; ainsi assig, le moyen d'avoir une pense
de vertu ou de terreur? Parlez-moi d'un vaste salon o le jour entre 
peine, tapiss de panneaux d'un chne noir! L tout devient solennel;
l un cho religieux rpte le moindre battement du coeur; l vous
sentez tout votre isolement, toute votre faiblesse, la faiblesse
d'un tre qui ne suffit pas  remplir la demeure qu'il occupe; l
le silence mme a son langage et sa leon. Je comprenais toutes ces
misres; mais, partisan dvou du terrible, comment refuser cette
initiation dernire? Savoir le grec et ne pas lire l'_Iliade_? c'tait
impossible! Neuf heures sonnaient, je partis donc.

Mon cheval allait au galop et le chemin me paraissait bien long;
arriv  la porte, je trouvai que j'tais arriv trop vite. La maison
avait bonne apparence; je montai. Dans un salon bien clair se
tenaient des jeunes gens de bonne humeur; le matre du logis me fit
assez bon accueil; mais,  ciel! cette femme  demi couche sur une
chaise longue, c'est Henriette? elle ici! Ne dirait-on pas qu'elle est
souveraine matresse dans ce lieu depuis huit jours?

La conversation tait fort anime et fort gaie, on parlait de tout
et trs bien; vous auriez dit une de nos ftes de chaque soir, et
que l'on n'attendait plus que madame Damoreau ou le petit Litz, quand
soudain dans l'escalier nous entendmes des pas sourds, un grand
bruit  la porte de l'appartement, les deux battants du salon qui
s'ouvrirent: c'tait le jeune homme de la Morgue. Il portait le corps
de son matre sur ses paules; comme il ne trouva rien de prpar pour
recevoir le cadavre, il frona le sourcil, et sur le canap o tait
couche mademoiselle Henriette il plaa son triste fardeau; ainsi la
tte du noy tait sur le mme coussin,  ct de la tte de la mme
fille pour qui et par qui ce malheureux tait mort!

Cependant on prparait une table; cette table tait charge de
journaux, de gravures, de musique nouvelle; il fallut du temps pour
la dbarrasser de cet encombrement. L'Anglais s'tait retourn vers le
sofa et tenait toujours cette fille ingrate sous son regard.

Quand tout fut prpar, on plaa le cadavre du noy sur la table,
on rapprocha du tronc le membre qui lui manquait, et l'art se mit 
oprer.

       *       *       *       *       *

Le cadavre s'agita, les deux mchoires s'entre-choqurent, la cuisse
brise retomba lourdement sur le parquet;  ce choc mou et flasque, le
piano rendit un son plaintif, et tout fut dit!

[Illustration: Magntisme]

Le jeune Anglais tait hors de lui. D'abord, en retrouvant cette frle
et horrible apparence de la vie, il avait pouss un cri de joie; mais,
hlas! ce dernier bond de la pourriture humaine avait  peine dur
une seconde.--Il se prcipita sur le cadavre insult; il prit sa
main, cette main tait froide; il se frotta les yeux comme s'il tait
tourment par un mauvais songe, et il voulut fuir. Je le suivais,
je le soutenais. Dj nous tions  la porte du salon, lorsque se
retournant avec un regard menaant:--Monsieur, dit-il au matre du
logis, je reviendrai demain  huit heures; mais, jusqu' mon retour,
loignez cette femme du cadavre, par piti et par respect!

Et je l'entranai hors de ce lieu funeste.

Nous pensmes renverser, sur l'escalier, un valet de la maison qui
portait une jatte de punch enflamm.

[Illustration]

[Illustration]




VI.

LA QUTEUSE.


Je me reprsentai  moi-mme que vraiment je faisais dans l'horreur
des progrs trop rapides.

Non, certes, ce n'tait pas ainsi que procdaient les anciens matres
en fait de douleur; l'_OEdipe sur le mont Cithron_, l'_Hcube_,
l'_Andromaque_, la _Didon_, la mort d'Hector, et le vieux Priam aux
genoux d'Achille, auraient d me suffire; et d'ailleurs la douleur
morale n'tait-elle pas autrement puissante en motions vives et
fortes que la douleur physique? Enfin, jusqu'au jour o l'opration
de la pierre obtiendrait l'honneur du drame ou du pome pique, je
rsolus d'tre un peu plus un homme comme tout le monde.

Mais, hlas! malgr tous mes efforts, je revenais bientt  mon tude
favorite: le vrai dans l'horrible, l'horrible dans le vrai. Justement
nous tions dans une socit trop goste pour que les malheurs
d'autrui nous pussent toucher; la piti pour les maux imaginaires nous
paraissait un abus rvoltant; se contenter aujourd'hui des passions de
l'ancien univers potique, c'tait se rayer du nombre des vivants dans
un monde qui, las de demander ses motions aux hros de l'histoire,
n'a rien trouv de mieux, pour se distraire, que des forats et des
bourreaux. J'en revenais toujours  mon premier calcul.

--Il est vrai que, grce  ces cres douleurs, je ne pleurerai pas,
me disais-je en gmissant. Insens, orgueilleux que j'tais! ne pas
pleurer! le beau triomphe! jouer au stocisme et retenir dans le fond
de mon coeur les gouttes d'eau qui le brisent! Renoncer, si jeune,
 la douce volupt des larmes, et encore me vanter de ce progrs-l
comme d'une action de vertu! Voil pourtant  quel charlatanisme
misrable le nouvel art potique m'avait pouss! J'tais comme un
homme mourant de soif qui tient  la main une bouteille pleine d'une
eau salutaire; mais cette bouteille, trop violemment porte  ses
lvres avides, ne donne pas une goutte d'eau, elle est trop pleine.

D'ailleurs, et  tout prix et mme au prix de ma damnation sur la
terre, je voulais savoir ce que deviendrait l'hrone de mon histoire;
je voulais trouver un sens  cette triste nigme, comme si j'eusse t
sr que cette nigme et un sens.

Pauvre femme, elle avait eu le sort des femmes perdues, tantt haut,
tantt bas; aujourd'hui dans la soie, demain dans la boue; passant de
la misre  l'opulence, de l'opulence  la misre, jusqu' ce que la
beaut s'en aille; alors il faut tomber dans une misre sans fond.
Comme elle faisait chaque jour de nouveaux progrs dans l'exploitation
de ses attraits et de sa jeunesse, elle tait devenue une faon de
grande dame, c'est--dire qu'elle tait presque une femme honorable;
car, dans le vice, il y a telle position presque aussi honore que la
vertu;  une certaine hauteur, le vice n'est plus un objet de
mpris, c'est tout au plus un sujet de scandale; le mpris reste; au
contraire, peu  peu le scandale s'efface. Henriette, ainsi pose dans
une sphre leve, protge par un amant d'un grand nom, qui lui-mme
tait protg et dfendu par son amour, s'tait faite dame de charit,
pour tre autre chose encore que la matresse d'un gentilhomme de
la chambre du roi. Elle avait ml un grain d'encens  l'ambre de sa
toilette, sa profane beaut s'tait agenouille sur un prie-dieu, et
elle n'en avait paru que plus lgante. En ce temps-l, la beaut,
mme profane, tout comme la noblesse, tout comme la fortune, tait
un titre  tre bien reu dans la maison du Seigneur. Henriette eut
bientt ses grandes et ses petites entres et son banc officiel dans
l'glise. Le suisse agitait devant elle les plumes de son chapeau et
le fer sonore de sa hallebarde. Elle demandait l'aumne d'une main
si petite, d'une voix si douce! Je la vois encore  toutes les belles
ftes, tenant dans sa main blanche, orne de diamants, un sac de
velours violet, appelant par un sourire la vaniteuse charit des
hommes, par un salut, la mesquine charit des femmes. Un jour elle
entra chez moi pour quter  domicile; j'tais seul!

[Illustration: La quteuse]

Il tait deux heures de l'aprs-midi; un ardent soleil d't dvorait
toute ma rue; mes volets taient ferms, j'avais sur ma table un
charmant bouquet de roses, l'appartement tait frais et brillant,
clair seulement par un indiscret rayon du soleil, qui, vainqueur de
tous les obstacles, bleu et blanc comme les rideaux, allait justement
prendre ses bats sur une dlicieuse tte de madone qu'on dirait
chappe au pinceau de Raphal. Elle entra donc chez moi, cette jeune
beaut devenue si brillante; elle tait seule, elle tait pare; elle
agita l'air embaum de mon salon, et sur sa tte mue, je retrouvai
comme un reflet printanier du vif incarnat que je lui avais vu le
premier jour. Je fus poli, je fus empress et mme tendre. Elle qui
n'avait pas fait attention  moi, homme de la foule, elle venait
aujourd'hui chez moi,  une heure aussi indue que si c'et t le
soir; elle tait assise l, enfin; me regardant enfin, m'adressant la
parole, enfin; l pour moi, pour implorer mon aumne! J'oubliais un
instant toute sa vie prsente pour ne plus me souvenir que de l'enfant
et des premiers jours de Charlot.

--Vous venez donc enfin me voir, ma jeune Henriette, lui dis-je en la
faisant asseoir, comme un homme qui parle  une vieille connaissance,
ou encore comme un homme qui sait  qui il parle et qui dbute sans
faon.

--Henriette! ma chre Henriette! reprit-elle presque indigne; mais,
Monsieur, vous savez donc mon nom de baptme?

--Et Charlot, Henriette? Savez-vous ce qu'il est devenu, Charlot?

--Charlot! Elle me regardait avec une attention trop calme pour tre
joue, soit qu'elle chercht  s'expliquer si elle me connaissait,
soit qu'en effet, l'ingrate et oublieuse fille, elle ne se souvnt pas
de Charlot. Cet oubli si complet me fendit le coeur.

--Oui, ce pauvre Charlot, repris-je plus mu, le pimpant Charlot, que
vous aimiez tant, que vous embrassiez avec transport; Charlot, cet
veill Charlot, sur lequel vous galopiez de si bon coeur dans la
plaine de Vanves, Charlot le fantasque, qui vous a fait perdre un jour
votre chapeau de paille; le laborieux Charlot qui portait le fumier de
monsieur votre pre; l'infortun Charlot que j'ai vu!.. Hlas! si vous
saviez, Henriette, o je l'ai retrouv, Charlot!

Elle tira de son mouchoir brod un petit souvenir en maroquin, garni
en or, et sans me rpondre:--Je qute pour l'oeuvre des enfants
trouvs; combien Monsieur me donne-t-il?

--Rien, Madame.

--Je vous en prie, donnez-leur pour l'amour de moi;  la dernire
qute j'ai eu trois cents francs de plus que Madame de***, je serais
dsole d'tre vaincue par elle aujourd'hui.

--Savez-vous ce que c'est qu'un enfant trouv? m'criai-je violemment.

--Pas encore, me rpondit-elle.

--Allez l'apprendre, Madame; et alors, en passant par le chemin de
l'hpital, pauvre, fane, malade, vieillie, couverte de honte et de
boue, revenez ici, appelez mon valet, parlez-lui de Charlot, et par
amour pour Charlot, je ferai l'aumne  votre enfant.

Elle se leva, non sans remettre dans le plus bel ordre les plis de sa
robe de soie; elle sortit lentement de ma chambre, regardant sa bourse
avec regret, jetant un coup d'oeil satisfait sur la glace du salon,
puis un autre regard sur moi-mme; elle aurait bien voulu charger son
regard de mpris, elle n'y trouva mme pas de la colre; la colre est
la dernire des vertus qui veulent du coeur.

Quand elle fut sortie, j'eus du regret de l'avoir ainsi reue pour la
premire fois. Un si dur refus  sa premire demande! Pouvoir toucher
sa main en y dposant une pice d'or, et repousser si brutalement
cette main suppliante! Mais non, j'ai bien fait d'tre cruel; cette
femme, toute belle qu'elle est, ne vaut pas une aumne. Il y avait
trop de coquetterie dans sa prire, trop de vanit dans sa charit;
et d'ailleurs pas un mot de Charlot! pas un souvenir pour Charlot,
mon ami Charlot, le naf Pgase de mes vingt ans potiques! Froide et
vaine, et pourtant si jeune, et pourtant si jolie!--Je saurai ce que
tu deviendras, me dis-je en moi-mme, je m'attacherai  tes pas
comme ton ombre, je te suivrai dans ta vie, qui doit tre courte.
Malheureuse fille, dj, assez mprise pour tre devenue riche tout
d'un coup! Mais cette fortune ne peut pas durer longtemps: le caprice
d'un homme t'a enrichie, un autre caprice doit te replonger dans
le nant! Et je repassais en moi-mme l'histoire de la plupart des
pauvres filles que le sort a fait natre dans une basse condition,
pour servir de jouet  quelques riches qui s'en arrangent et qui s'en
dfont comme d'un beau cheval.

La plus malheureuse crature parmi les cratures faites ou non 
l'image de Dieu, c'est la femme. Son enfance est languissante et
remplie de travaux purils; sa premire jeunesse est une promesse
ou une menace; sa vingtime anne est un mensonge; aprs avoir t
trompe par un fat, elle ruine un imbcile; son ge mr, c'est
la honte; sa vieillesse est un enfer. Elle passe de main en main,
laissant  chaque matre nouveau quelqu'une de ses dpouilles: son
innocence, sa pudeur, sa jeunesse, sa beaut, et enfin sa dernire
dent. Trop heureuse, la misrable, quand elle trouve,  la fin de
toutes ces misres,  s'abriter derrire une borne, sur le grabat
d'un hpital, ou dans quelque coulisse de mlodrame. J'en ai vu de
ces femmes, qui, pour vivre, se faisaient casser des pierres sur
le ventre, et qui avaient t charmantes; d'autres pousaient des
espions. J'en sais une qui a consenti a devenir la femme lgitime d'un
censeur, d'un vil et infme censeur, dont l'index et le pouce taient
encore tout rougis du ciseau! tait-ce, je vous prie, la peine d'tre
belle? Pourtant c'est un don si rare, la beaut! Il y a dans ce seul
mot tant de bonheur et d'amour, tant d'obissance et de respect!...
Mais cependant malheur! malheur  cette divine enveloppe mortelle qui
ne recouvre pas--une me--et un coeur!

[Illustration]

[Illustration]




VII.

LA VERTU.


J'tais devenu plus morose que jamais; inquiet pour moi-mme, je
ne savais pas si, en effet, malgr tout mon mpris, je n'tais pas
amoureux de cette femme. Pour me distraire et pour oublier quelque peu
mes inquitudes, je laissai de ct mes spculations potiques, sauf
 y revenir plus tard quand je serais plus tranquille, et pour un
instant je m'enfonai dans les tnbres dcevantes de la mtaphysique.
J'en fis  mon ordinaire une science isole de toutes les autres
sciences, une abstraction ralise, un jargon cadenc et sonore, mais
sans rsultat et sans intelligence pour personne. Je cherchai la cause
des vertus et des vices; je rflchis beaucoup sur le bonheur et sur
le plaisir; un chapp de Charenton n'et pas mieux fait.--O est le
bonheur? me disais-je, et je me retournai vers les passants; chacun
courait aprs quelque chose qu'il appelait le bonheur, personne
n'allait dans le mme sens; tous tendaient au mme but:--Restons en
place, me dis-je  moi-mme, et voyons o j'arriverai.

J'tais assis sous un arbre, vritable parasol de grande route, brl
et poudreux, quand, au milieu de ma rverie, je fus accost par un
voyageur qu' sa prire monotone, plus encore qu' sa besace et 
son bton noueux, je reconnus pour un voyageur vagabond, espce de
chevalier errant, soumis et flatteur depuis le matin jusqu' la nuit
tombante. Comme il faisait grand jour, il m'aborda poliment, en me
priant de lui prter un peu de mon ombre, aprs quoi, et sans attendre
une rponse, il s'assit  mes cts, et, tirant de son bissac du
pain et une gourde remplie de vin, il se mit  la vider lentement;
il poussait de temps  autre un profond soupir, comme pour n'en pas
perdre l'habitude. J'imaginai que, pour ma recherche prsente, cet
homme me serait d'un prcieux secours.--Frre, lui dis-je avec un air
d'intrt, savez-vous ce que c'est que le bonheur?

Il me regarda avec de grands yeux, avala une bouche avant de me
rpondre:--Le bonheur? me dit-il enfin; de quel bonheur parlez-vous?

Je ne m'attendais pas  la question; elle m'embarrassa, et pour me
dispenser d'y rpondre, j'y rpondis par une autre question:--Vous
comptez donc plusieurs sortes de bonheurs?

--Sans aucun doute. Depuis que je suis du monde j'ai eu mille sortes
de bonheurs: enfant, j'ai eu le bonheur d'avoir une mre, pendant
qu'il y en a tant qui n'ont ni pre ni mre; jeune homme, j'ai eu
le bonheur,  Bristol, de n'avoir qu'une oreille coupe, quand je
mritais d'en perdre deux; homme fait, j'ai eu le bonheur de voyager
aux frais du public, et de m'instruire des moeurs et des usages de
tous les peuples; vous voyez que voici bien des bonheurs.

--Mais, mon brave, tous ces bonheurs ne sont que des fractions
du bonheur, des espces diverses d'une seule famille; comment
comprenez-vous le bonheur en gnral?

--Comme il n'y a pas de vagabond en gnral, je ne puis vous rpondre.
Seulement, dans le cours de ma vie, j'ai observ que, pour un homme
bien portant, le bonheur c'tait un verre de vin et un morceau de
lard; que, pour un homme malade, c'tait d'tre couch tout seul dans
un bon lit  l'hpital.

--Avec cette vie de privation et d'isolement, vous avez d tre
tourment par bien des passions diverses?

--J'en ai eu de terribles, me dit-il tout bas en s'approchant de moi;
j'ai d'abord aim  la fureur les arbres  fruits et les vignes de
l'automne; j'ai ador les bouchons et les tavernes; j'ai fait mille
folies pour un peu d'argent; je me souviens d'avoir pass quatre
longues nuits d'hiver  attendre un misrable habit de velours 
boutons de mtal; j'ai pens aller au bagne pour un innocent mulet
dont j'avais escalad l'curie.  prsent, toutes ces passions sont
bien loin de moi, ajouta-t-il en me volant mon mouchoir dans ma poche,
pendant que je l'coutais avec admiration.

--Je ne vous demande pas si vous avez eu des chagrins dans votre vie,
repris-je d'un ton lamentable et pntr.

--Il n'est pas de chagrin qui ne cde  un jeu de cartes, reprit-il
avec un sourire, et prt  me proposer de jouer avec lui.

--Avez-vous eu des amis, brave et digne homme?

--J'avais un ami  dix-neuf ans, je lui ai bris le crne pour une
servante de cabaret; j'avais un ami  Bristol, je l'ai fait pendre
pour sauver ma seconde oreille; hier encore j'avais un ami, je lui ai
gagn sa besace, son pain et son passe-port; toute ma vie j'ai eu des
amis et j'en aurai toujours, ajouta-t-il.

--Puisque vous avez beaucoup voyag, qu'avez-vous vu de plus tonnant
dans vos voyages?

-- Bristol, j'ai vu une corde de potence se casser sous le poids du
patient; en Espagne, j'ai vu un inquisiteur refuser de brler un
juif;  Paris, j'ai vu un espion de police s'endormir  la porte d'un
conspirateur;  Rome, j'ai achet un pain qui pesait une once de trop.
Voil tout.

--Vous qui savez si bien ce que c'est que le bonheur, sauriez-vous par
hasard ce que c'est que la vertu?

--Je n'en sais rien, reprit-il.

--J'en suis fch, rpondis-je; j'aurais beaucoup tenu  votre
dfinition; et je repris mon air soucieux.

L'instant d'aprs j'aperus mon mendiant debout devant moi; il tenait
son bton d'une main; de l'autre main il fit un geste solennel:

--Matre! reprit-il, pourquoi donc vous dsesprer? Si nous ne savons
ni vous ni moi ce que c'est que la vertu, il y a peut-tre des gens
qui le savent pour nous; je les interrogerai, si vous le dsirez, et
si vous croyez que monsieur le prfet de police le permette.

--Interroge! lui dis-je, et sois tranquille: demander  un homme ce
que c'est que la vertu, ce n'est pas lui demander sa bourse; il n'y a
que cette dernire question qui soit indiscrte.

Le vagabond s'avana au milieu du grand chemin avec la hardiesse d'un
coquin qui se sent soutenu par un honnte homme; le jarret tendu, la
tte haute, l'oeil fixe, et sa large bouche assez entr'ouverte pour
montrer un norme rtelier de trente-deux dents tout au moins.

Sur ces entrefaites, deux hommes passrent; l'un tait un usurier,
et l'autre sa victime:--Qu'est-ce que la vertu? leur cria le vagabond
avec une voix de tonnerre.

--C'est de l'argent  vingt-cinq pour cent, rpondit le
premier.--C'est un voyage  Bruxelles, rpondit le second; et ils
continurent leur chemin.

[Illustration]

Le mendiant se retourna vers moi pour savoir s'il devait continuer;
je lui fis un signe affirmatif; au mme instant survenait un autre
voyageur.

C'tait un vieil habitant du bagne, qui avait fait son temps et qui
avait encore trente-six francs cinquante centimes  tre libre et
vertueux; du reste, fringant et rieur, un homme prouv. Le mendiant
l'aborda avec une tendresse toute particulire:--Bon voyage, camarade!
mais, avant de passer outre, savez-vous ce que c'est que la vertu?

--La vertu, mon enfant, c'est une cour d'assises, un jugement, dix ans
de bagne, un bton d'argousin et deux lettres sur l'paule, qu'il ne
faut pas renouveler: voil ce que c'est que la vertu.

--Bien parl, dit le questionneur; si tu veux te faire voyageur comme
moi, nous ferons commerce ensemble: tu entends trop bien la vertu pour
que je me spare d'un compagnon tel que toi; et ils partaient en effet
tous les deux, quand un gendarme, accourant de toute la vitesse de son
cheval, leur cria: _Halte l!_--Qu'est-ce que la vertu? crirent-ils
au cavalier.

--La vertu, reprit l'autre, ce sont de bonnes menottes, une bonne
camisole de force, un bon cachot  triple serrure; et il les chassa
devant lui.

Voil comment, pour une dfinition que je cherchais, j'en eus
plusieurs.

Ce qui fit que je restai aussi peu avanc que Caton d'Utique en
personne qui, lui aussi, a donn sa petite dfinition de la vertu.

[Illustration]

[Illustration]




VIII.

TRAIT DE LA LAIDEUR MORALE.


Cependant, je venais d'apprendre que la lpre du coeur galait toute
autre lpre en laideur, et qu'aussi bien, puisqu'il nous fallait de
l'horreur  toute force, c'et peut-tre t chose sage de ne pas
s'arrter aux infirmits physiques. Entre ces deux laideurs, la
laideur du corps et la laideur de l'me, se trouvait ncessairement la
solution du problme que je m'tais propos,  savoir, la science du
laid et du difforme. Malheureux que j'tais! cette science me cotait
cher: elle me cotait ma gaiet, mon repos, mon bonheur; d'une
question presque littraire, elle avait fait d'abord une question
d'amour, puis enfin elle faisait une question de cour d'assises.
J'tais trop avanc pour reculer; j'tais comme un homme qui a
commenc une collection d'insectes; pour la complter, il se voit
forc d'adopter les plus hideux.

D'ailleurs, cette tude triste et cruelle devait, selon moi, me
conduire plus srement a la connaissance des hommes, que tous les
livres des moralistes. On a fait beaucoup de traits _sur le beau_,
_sur le sublime_, sur la nature morale, et ces traits ne prouvent
rien; on s'est arrt  d'insignifiantes apparences, quand on aurait
d creuser jusqu'au tuf. Que me font vos moeurs de salon dans une
socit qui ne vivrait pas un jour si elle perdait ses mouchards, ses
geliers, ses bourreaux, ses maisons de loterie et de dbauche, ses
cabarets et ses spectacles? Ces agents principaux de l'action sociale,
il entrait dans mon plan de les connatre, d'autant plus que je devais
ainsi chapper, au moins pour un instant,  ces tortures du monde
extrieur dont j'avais fait mon tude jusqu'alors.

Je me mis donc  tudier mme les espions, ces tristes hros qui
devaient tenir leur place dans mon histoire; j'en ai vu de toutes les
espces, dans les salons, sur les places publiques, aux carrefours; et
je n'ai jamais t plus surpris que de voir ces gens-l tre pres
de famille, sourire  leurs femmes, caresser leurs enfants, avoir des
amis qui venaient dner chez eux: un bon bourgeois n'et pas mieux
fait.

[Illustration]

Un jour, au petit cabaret de la rue Sainte-Anne, je vis entrer un
homme en guenilles, affreux  voir; sa barbe tait longue, ses cheveux
taient en dsordre, toute sa personne tait souille. D'o venait-il?
de quel repaire? de quelle caverne? Combien de voleurs avait-il
dnoncs le matin mme?--L'instant d'aprs, je vis ce mme homme
sortir dcemment vtu, la poitrine charge des croix de deux ordres
d'honneur; Monsieur le Comte allait dner chez un magistrat.

[Illustration]

Cette transformation si subite me fit peur; je pensai en tremblant que
c'tait peut-tre ainsi que les deux extrmits se touchaient.

Un autre soir,  la fin de la nuit, au commencement du jour, rentrait
chez lui un employ subalterne des jeux publics; il avait pendant dix
longues heures contempl d'un oeil sec la ruine et le dsespoir de
plusieurs familles, et cependant le voil qui jette son manteau  un
pauvre transi de froid.

Ce juste milieu entre le vice et la vertu, entre cette cruelle
indiffrence et cette subite piti, m'pouvanta plus encore que le
changement  vue de la rue Sainte-Anne.

J'ai vu une femme dans le comptoir d'une loterie; cette femme tait
belle et jolie, elle tait assise  ct d'un beau jeune homme, et
elle coutait tranquillement ses propos d'amour, pendant que d'un air
indiffrent elle vendait  de pauvres ouvriers un papier infme qui
devait porter leur misre  son comble.

Cet amour, en prsence d'une roue de fortune, me fit soulever le
coeur.

J'ai vu un censeur se mettre  son chafaud, retranchant sans piti
une pense, comme s'il ne s'agissait que d'une tte humaine; un homme
ivre et ignoble, qui s'escrimait contre une opinion comme un bon
soldat se battrait contre son ennemi.

Dans toutes ces ordures sociales, je n'ai rien vu de plus hideux qu'un
censeur.

[Illustration]

[Illustration]




IX.

L'INVENTAIRE


Rentr chez moi, j'tais obsd par ces funestes images; le monde
physique, vu de prs, m'avait rendu malheureux; le monde moral, tudi
 la loupe, m'avait rendu misrable;  force de posie, j'en tais
venu  dtester les hommes;  force de ralit, je me figurais que
je devais dtester la vie; j'tais tomb de bien haut, moi qui jadis
tais poursuivi de tant de bonheur, moi qui,  chaque pas,  chaque
battement de mon coeur, rendais grces  ce Dieu qui a cr la
jeunesse! Ma vie tait fltrie; mon univers,  moi, tait chang; je
m'tais engag, sans le savoir, dans un drame inextricable; il fallait
en sortir  tout prix, et je ne savais plus o trouver mon dnouement.
Alors une vague ide de suicide passa jusqu' mon coeur. Cette
triste potique de tombeaux et de cadavres a cela d'affreux, qu'elle
vous habitue bien vite, mme  votre propre cadavre.  force de
jouer avec toutes les ides srieuses, il n'y a plus d'extravagances
impossibles. Me tuer, moi si heureux, si libre, si aim, la tte si
remplie, le coeur si plein, du vivant de mon noble pre, ma tante
si vieille, ma mre si jeune encore! Me tuer sans raison, sans motifs,
parce qu'il a plu  quelques fous de changer la langue, les moeurs
et les chefs-d'oeuvre de mon pays! Eh! voil justement pourquoi une
pareille mort me paraissait belle et potique! Je pensai donc
avant tout  mettre en ordre, non pas mes affaires, je n'avais pas
d'affaires, mais mes papiers, et j'en avais un grand nombre. Dj
j'avais ouvert machinalement le lourd secrtaire d'bne incrust
d'une nacre jaunissante, meuble prcieux de ma vie domestique. Tout
un pome est rpandu dans ces divers tiroirs! J'en fis la mlancolique
revue: cette revue tait amusante comme un souvenir qui est encore
un souvenir d'hier, et qui peut redevenir, si vous le voulez, une
esprance!

D'abord, vous apercevez, au milieu du secrtaire, une masse assez
considrable de papiers dj jaunis: ce sont des vers de jeune homme,
des plans de drames, des livres commencs, un avortement complet, un
difice qui n'a t lev qu' moiti, et qui tombe dj en ruine. Pas
une de ces penses qui m'agitaient n'avait t mise en lumire, pas un
de ces rves n'avait trouv d'chos au dehors, aucune mmoire ne s'en
tait occupe. Dans les arts de l'imagination, penser n'est pas le
plus difficile; le plus difficile, c'est de produire cette pense,
c'est de la jeter au dehors assez complte pour qu'elle frappe, assez
pare pour qu'elle sduise. Jeune et fort comme je l'tais, j'avais
manqu de courage; comme une soubrette malhabile ou paresseuse,
j'avais laiss ma desse  demi nue, non pas dans cette nudit dcente
et gracieuse qui est le comble de l'art, mais dans cette nudit
maladroite qui offense: un bas mal tir et retenu par une jarretire
use, un corset dont on voit tout le travail, un jupon disgracieux,
tout le dessous d'une parure mal compose: voil ce qui occupe mon
premier tiroir.

Le second tiroir est presque vide; il contient mes papiers de famille,
quelques titres de proprit, quelques rentes sur l'tat, achetes
aprs tant de sueurs paternelles! mon testament, qui n'a que deux
lignes; en un mot, toute mon indpendance, ma douce et prcieuse
indpendance dans ces chiffons de papier! Brlez ce tiroir, et demain
je redeviens foule, demain je ne suis plus qu'un mercenaire, un
marchand de saillies  dfaut de mieux, un oiseau sur la branche, qui,
ds le premier jour du printemps, prvoit dj en tremblant le sombre
hiver. Pourtant ce tiroir, si prcieux  mon existence, est le seul
qui ne soit pas ferm; en revanche, le tiroir d' ct est dfendu par
deux serrures: dans le tiroir ouvert il ne s'agit que de ma fortune,
il s'agit de mon coeur dans le tiroir ferm.

Je ne suis pas de ceux qui rient d'un amour perdu. J'ai prouv qu'un
amour ne se remplace pas par un autre amour. Le second fait tort au
troisime, le troisime au quatrime; ils s'affaiblissent l'un l'autre
comme un cho, comme le cercle fragile qui ride l'onde agite par
la pierre d'un enfant. Surtout il est une femme que l'on ne remplace
jamais: c'est la seconde femme que l'on aime.

Toutes ces douces reliques sont prcieusement ranges dans le
coffre-fort de mes souvenirs, par ordre de date et d'amour. Ce sont
des lettres d'une grosse criture, ou bien si finement crites, que,
l'amour pass, on ne saurait les lire qu' la loupe; ce sont des
cheveux bruns ou noirs, encore chargs d'un lger reste de parfums; ce
sont des bagues d'or ou d'argent qui portent avec elles une heure et
un jour, une date incomplte; mais le moyen de croire jamais que
nous oublierons mme l'anne de ces ternelles amours! Ce sont des
portraits effacs, des bracelets briss, des fleurs dessches,
toutes sortes de frivolits, d'oublis, de mensonges, de serments, de
bonheurs, de promesses, toutes sortes de nants!

Eh bien! telle est la toute-puissance des souvenirs du coeur, que
tous les bonheurs, toutes les joies, tous les transports, toutes les
fortunes, toutes les terreurs, toutes les larmes, toutes les nuits
agites, tous les reproches, tous les dsespoirs, renferms et
contenus dans ce tiroir, tous ces parfums vanouis, toutes ces
ivresses vapores, si je veux, je vais les ranimer en mme temps et
leur dire: _Levez-vous, et m'entourez!_ comme fit le Christ pour cet
homme qui tait mort. Oui, vous tes encore mes jeunes et clatantes
passions, portraits, cheveux, lettres, rubans, fleurs fanes! Je sais
vos noms, je sais vos couleurs, je reconnais vos voix et vos murmures.
Vous tes les fantmes souriants de mes passions d'autrefois! Il
ferait nuit, qu' leur forme,  leur odeur,  un je ne sais quoi que
je devine, je les reconnatrais les uns et les autres, dans tout
ce ple-mle d'amours. Voici la premire violette qu'Anna m'avait
cueillie sur les bords de notre fleuve bien-aim; voici le ruban
que me donna Juliette le jour de son mariage, pauvre femme! Hortense
m'abandonna ce mouchoir brod la premire fois que je lui pris la
main. Ces longs cheveux noirs taient espagnols, ils ornaient une tte
imprieuse et fire; encore enfant, malgr les plus tendres paroles,
je n'osais pas fixer mes yeux sur ces yeux noirs et brlants; cet
amour me fit peur, je le brisai, commenant violemment l'ducation de
mon coeur.

[Illustration: L'inventaire]

Vous voyez ces douces ptres, crites sur un papier grossier, de
longues barres difformes, un langage  part, intelligible seulement
pour celui qu'on aime! De la grande dame je m'tais lev  la
grisette, une fille douce et jeune qui tenait tout de moi, que
j'aimais  la folie, qui venait le matin, se jetait en souriant
sur mon tapis; et l, des heures entires, moiti dormant, moiti
veille, tantt me regardant travailler avec un calme et long
sourire, tantt s'impatientant lgrement, elle attendait le moment
heureux o, fire d'tre  mon bras, charme de sa jeune beaut, elle
se laissait conduire  nos ftes,  nos spectacles, partout o, pour
tre bien reue, il suffit d'tre jeune et jolie.

Il y a aussi, dans mon trsor, un bracelet du plus fin travail; je
le garde avec soin; il me fut livr dans un moment de folle ivresse,
quand la main se fait petite pour mieux treindre, quand l'or glisse
sur le bras comme sur l'ivoire, quand une femme oublie toutes choses,
mme ses dentelles et ses perles. Elle me donna ainsi tout d'un coup
son bracelet et son amour; mais son amour o est-il? De tout l'or
qu'elle a us, la pauvre fille, voil peut-tre tout ce qui reste! Au
moins, plaise au ciel, quand elle aura trente ans, de lui accorder
une bonne place  Bictre ou aux Filles-Repenties, puisqu'elle doit y
venir tt ou tard!

Mais vous dirai-je toutes mes richesses? Voici l'anneau de la fiance
de Gustave; elle m'avait jur de lui tre infidle, et elle a tenu sa
parole, l'honnte fille!  peine eut-elle  son doigt cette alliance
bnie par le prtre, qu'elle la changea avec moi contre une bague
mystrieuse qui portait notre chiffre; voici un bout de la jarretire
rose que me tendit sa jambe complaisante sous la table du banquet.
Portez  votre lvre le petit gant de la belle Anna, elle me le jeta
au visage dans un moment de triste humeur, parce que j'avais dans
avec Julie; ne touchez pas  ce poignard dont le manche est cisel
avec tant de caprices, ce poignard dfendait Louise que ne pouvait
pas dfendre sa vertu. Jenny, quand elle quitta la France pour
l'Angleterre, o l'attendait un vieux mari, me laissa la fragile
porcelaine o elle renfermait la blancheur et l'clat de son teint:
Gardez cela, me dit-elle, je n'ai plus personne  tromper! Suzanne
m'envoya sa ceinture le jour o elle sentit qu'elle tait mre.--Telle
tait pourtant cette taille de gupe! Pour cette rose, tombe des
blonds cheveux d'Augustine, deux jeunes gens de vingt ans se sont
battus, et j'tais le tmoin d'Ernest; la rose est encore rougie de
son sang, le pauvre enfant! J'avais dit de Lucy la folle qu'elle avait
le pied grand, le lendemain elle m'envoya cette pantoufle noire dans
laquelle le pied de Cendrillon et t mal  l'aise; mme je n'ai
jamais pu avoir l'autre pantoufle! O bonjour, bonjour  toi, mon
honnte petit voile vert tout fan! tu as bien recouvert le plus
frais, le plus joli, le plus anim, le plus joyeux petit visage qui
ait jamais souri  la jeunesse. Voici cette histoire: Madame de C....
me dit un jour (elle tait malade): Allez de ma part tout au haut du
faubourg Saint-Honor, pour prendre ma fille dans son pensionnat; je
veux la voir; vous lui direz que si elle est sage elle ne quittera
plus sa mre! Moi, j'allai chercher l'enfant. Toute la bande des
jeunes pensionnaires tait lche dans le jardin.--Il fallait les
voir!--il fallait les entendre! C'taient des petits cris d'oiseaux
joyeux qu'on vient de mettre en libert. Dans ce ple-mle de frais
visages, je reconnus  sa fracheur la petite Pauline, dj pensive.
Je l'emmenai triomphante et sans qu'elle prt le temps de dire
_adieu_  ses jeunes compagnes. Arrivs  la porte de sa mre:--Que me
donnerez-vous, lui dis-je, si je vous dis une bonne nouvelle? Salut 
vous, mademoiselle Pauline; vous resterez chez votre mre si vous tes
sage; la pension n'est plus faite pour vous! Alors Pauline, dtachant
son petit voile vert:--_Tiens, me dit-elle, je te le donne pour la
bonne nouvelle_, et du mme pas elle courut embrasser sa mre.

Mon joli petit voile! mon chaste gage! tu es d'une gaze grossire,
le soleil du midi a enlev ta couleur, tu n'as pas d'autre odeur
que cette odeur indicible que laisse aprs elle une belle et honnte
enfance de quinze ans; eh bien! mon voile ingnu, mon voile qui
n'avais rien  voiler, tu es le plus prcieux de mes trsors, tu es la
partie honnte et sainte de cette touchante histoire; tes quinze ans,
ton innocence, ton amour filial, ta douce ignorance de toutes choses,
ont surnag au-dessus de tous les transports, de tous les prestiges
que reprsentent ces morceaux d'or et ces lambeaux de soie; pardon,
mon petit voile vert, de t'avoir ainsi ml  tous ces souvenirs des
profanes amours; mais ne fallait-il pas bien toute ton innocence pour
les purifier?

[Illustration]

Pour toi, Henriette, j'aurais donn tout ce trsor--tout mon
trsor!--Et mme,  profanation!  insens!  ingrat! je n'aurais
donn  personne, mais j'aurais brl pour toi, Henriette, mon petit
voile vert.

[Illustration]




X.

POSIE.


Je terminais cet inventaire triste et doux, lorsque je mis la main sur
un paquet cachet avec soin; le cachet tait intact, l'adresse tait
crite de ma main, le frle envoi tait rest dans ces tiroirs, comme
un dpt sacr que je ne pouvais violer sans dlit. Cependant, par je
ne sais quelle curiosit innocente, j'ouvris le paquet mystrieux.
Il se composait d'un mouchoir de soie, dont la couleur appartenait
videmment  une mode passe; le mouchoir tait accompagn d'un simple
billet soigneusement cachet et encore tout empreint d'un parfum doux
et faible, suave avant-coureur d'une lettre d'amour. J'ouvris cette
lettre; elle tait d'une si belle criture, que d'abord je ne pus
la croire de ma main; ce ne fut pas sans une motion profonde que je
relus ces vers depuis longtemps oublis:


 MARIE.

Il te plat, jeune fille; eh bien! je te l'envoie;
Et la prochaine nuit, loin des yeux importuns,
Si tu veux confier  ses longs plis de soie
    Tes cheveux doux et bruns;

Si le sommeil, plus fort que ta coquetterie,
Endort ton frais sourire, un moment arrt,
Pour ne laisser rgner sur ta bouche fleurie
    Que ta jeune beaut;

Si, plus doux que les feux des deux frres d'Hlne,
Tes yeux sous leur paupire ont voil leur clart,
Et si les soupirs seuls de ta suave haleine
    Troublent l'obscurit;

Comme le chant lger d'un sylphe qui voltige
Sur les pas d'une fe aux pieds blancs et polis,
Et qui pose en passant, sans en courber la tige,
    Ses ailes sur un lis;

Une voix, doucement plaintive  ton oreille,
Te parlant dans la nuit sans te causer d'effroi,
Te dira bas, tout bas: Enfant, tu dors, il veille;
    Il veille, et c'est pour toi!

Il demande  la nuit les leons de l'histoire,
De fabuleux rcits, des pensers douloureux,
Et des accents de joie, et des chants de victoire,
    Et des vers amoureux.

Il cherche, pour te plaire, une palme suprme;
Il veut sentir son front couronn comme un roi,
Pour se mettre  genoux et te dire: Je t'aime,
    Je t'aime, c'est pour toi.

C'est pour toi que je veux un nom grand et clbre;
Puis,  ton nom chri prtant l'appui du mien,
De l'avenir pour toi levant l'oubli funbre,
    Je lui dirai le tien.

Et tous les coeurs aimants, retrouvant leur folie
Dans cet amour vivant dont tu m'as enchant,
Sauront ton nom plus doux que le nom de Dlie,
    Que Tibulle a chant.

Oh! mais, lorsque l'azur de ce tissu de soie
Pressera sur ton front tes beaux cheveux boucls,
Eusses-tu renferm tes plaisirs et ta joie
    Sous mille et mille cls;

Si de quelque rival enivr sur ta couche
Les baisers enflamms, qui me feraient affront,
Rpondant en silence aux baisers de ta bouche,
    L'cartaient de ton front;

Plus forte que le cri de cet oiseau sinistre
Qu'une nuit orageuse voque de son sein,
Plus triste que le chant du vieux et saint ministre
    Qui trouble l'assassin;

Cette voix te crira: Prends garde! ta folie
Peut-tre aura demain de subites rougeurs;
Son oeil voit tout, prends garde! un coeur qu'on humilie
    Rve des jours vengeurs.

Ou plutt si tu dois, dans une nuit profane,
En faire  ton amant un triomphe moqueur,
Livre au feu, ds ce soir, ce tissu diaphane,
    Brl comme mon coeur!

Je refermai violemment mon tiroir, et sur la planche d' ct je
saisis mes pistolets: c'est une belle arme, monte par Stelein, et
trempe dans le Furens. Je m'amusai  les contempler de nouveau, 
regarder encore, grave sur la platine, cette tte de sanglier, et
machinalement mon sang s'chauffait, mon pouls battait plus fort;
j'tais heureux d'un bonheur si cruel, mais si vif! Dieu merci,
j'entendis frapper un lger coup  ma porte.

--Entrez, petite! m'criai-je.

Et la porte s'ouvrit.... J'tais sauv!

[Illustration]

[Illustration]




XI.

JENNY.


 mesure que l'aimable enfant entrait dans ma chambre, le pistolet que
j'avais lev  la hauteur de ma tempe s'abaissait insensiblement; au
dernier pas que fit la jeune fille, l'arme fatale tait retombe 
sa place accoutume.--Quelle bonne nouvelle m'apportez-vous, petite
Jenny? lui dis-je tranquillement; avez-vous encore perdu quelque
fragment de ma garde-robe ou brl ma plus belle chemise?--Une bonne
nouvelle, Monsieur: je me marie demain.

Je fus frapp comme d'un coup de foudre; il y avait six ans que je la
traitais comme une enfant, ce matin mme j'avais mis pour elle quelque
friandise en rserve, et elle allait se marier, cette toute petite
Jenny, cette enfant! Je la regardai, et en effet je trouvai qu'il
n'y avait  cela rien d'trange. Je poussai un profond soupir, et, me
levant furieux:

--Maudit soit, m'criai-je, le premier prtendu pote qui s'est avis
de faire de l'horreur, mtier et marchandise! maudite soit la nouvelle
cole potique avec ses bourreaux et ses fantmes! ils ont tout
boulevers dans mon tre;  force de me faire tudier le monde moral
dans ses plus mystrieuses influences, ils m'ont empch de remarquer
que cette jolie petite Jenny n'tait plus un enfant.--Pardonne-moi, ma
petite Jenny, lui disais-je en me rapprochant d'elle; tes dix-huit
ans te sont arrivs sans me crier: gare! C'est que, vois-tu, je suis
devenu un si grand philosophe!  ces mots, Jenny, prte  pleurer, se
prit  rire, puis, me tendant sa grosse joue:--N'embrassez-vous pas
votre petite Jenny aujourd'hui?

--J'embrasse en tout respect une vnrable fiance, rpondis-je en
m'inclinant.

--Votre petite Jenny, rpondit-elle.

--Ma petite Jenny, soit, et je ne pus retenir un gros soupir.

--Vous viendrez  la noce, n'est-ce pas? me dit Jenny en jouant avec
mon habit; nous vous attendrons demain.

--Bien volontiers, Madame; et  ces mots elle me quitte en courant de
toutes ses forces. Je me mis  la fentre, et l'instant d'aprs je la
vis remonter dans une grosse charrette de blanchisseuse, trane par
un grand cheval normand. Elle gouvernait cette lourde machine avec
autant de facilit qu'un cocher du faubourg Saint-Germain qui conduit
sa noble matresse  Saint-Sulpice.

Le lendemain, je me dirigeai vers les Batignolles. La noce tait
nombreuse; au moment o j'arrivais, elle se rendait  l'glise. Jenny
ouvrait la marche; sa bonne et calme figure respirait la tranquillit
la plus parfaite; la jeune femme tait vtue de blanc, sa tte tait
couverte de rubans; elle portait au ct droit un norme bouquet de
fleurs d'oranger qui me fit presque rougir. Son mari venait aprs
elle, jovial garon fort insignifiant  contempler; puis tout
l'attirail ordinaire, une mre attendrie, un pre tout fier de son
habit neuf, les commres de l'endroit, et une enivrante odeur de
cuisine se mlant aux sons d'un violon criard. Je suivis Jenny jusqu'
l'autel; on et dit qu'elle n'avait fait que cela toute sa vie. Elle
dit _oui_ d'un ton ferme et dcid, et, sa prire murmure, elle se
leva. J'avais couru au-devant d'elle et je lui offris gravement l'eau
bnite. Chose trange! je fus heureux de sentir son doigt effleurer
le mien, moi qui depuis six ans, deux fois par semaine, l'embrassais
 tout hasard. C'tait une enfant de ma maison, qu'un autre tait venu
prendre et m'avait drobe. Cet autre tait un butor; mais c'tait un
bon homme, c'tait un mari. Cependant, toujours pouss par ma triste
analyse, je gtais de mon mieux le bonheur de Jenny, je comparais ses
jours de repos  ses jours de travail, et je trouvais dj que ce plus
bel instant de sa vie, son beau jour de noce, avait la physionomie
monotone d'un jour trs-vulgaire. Peu s'en fallut que dans ma pense,
dix mois  l'avance, je n'tendisse Jenny sur le lit de sangles, en
proie  toutes les douleurs de l'enfantement. Je dissquai sans piti
cette joie franchement panouie, je passai  l'alambic tout ce vin bu
avec tant de gaiet. Je me disais qu'il y avait dans ce vin bien des
drogues malsaines. Ma stupide philosophie ressemblait  de l'envie,
que c'tait  faire piti ou  faire peur. Cependant Jenny tait
heureuse; elle tait si presse de regarder son mari tout  son aise,
qu'elle me dit adieu sans mme m'accorder un regard, et moi je la
quittai en la trouvant jolie malgr moi,--jolie parce qu'elle tait
heureuse!--et je poussai un soupir qui n'tait rien moins que le
soupir d'un homme rsign.--Serait-il donc possible, m'criai-je, que
l'amour ne s'apert pas du premier coup? Pourrait-il donc arriver
qu'on ft pris d'une femme sans le savoir?  cette pense, je sentis
un frisson involontaire. Malheureux que j'tais! c'est en vain que
je voulais me le dissimuler  moi-mme, ce n'tait pas Jenny qui me
rendait misrable. Non, je n'tais pas le jouet d'un amour sans nom
et sans but: je savais trop bien quel tait le triste et indigne objet
auquel j'avais attach ma vie. Misrable et indigne amour! Quoi donc!
aimer une pareille femme; la suivre  la trace dans cet affreux sillon
de vices et de corruptions de tout genre; la voir se perdre sans
pouvoir lui crier: _arrte!_ car cette femme n'entend pas la langue
que je parle; n'avoir rien  lui demander, car ce rien-l, elle
l'accorde  tout le monde! n'avoir rien  lui dire, car cette femme
est une femme sans intelligence comme elle est une femme sans coeur!
Assister ainsi, tmoin muet et impassible,  cette rapide dgradation
d'une crature si belle!--et cependant l'aimer, n'aimer qu'elle seule
au monde, oublier tout pour elle: renoncer pour elle, mme  la vie
heureuse, mme aux plaisirs, mme aux plus simples transports de
la jeunesse! Fatalit! Mais, comme disent encore les
Orientaux:--_Henriette est Henriette, et je suis amoureux
d'Henriette._

[Illustration]

[Illustration]




XII.

L'HOMME-MODLE.


 deux pas de la barrire, je me trouvai nez  nez avec un homme d'un
ge mr, d'un trs-beau visage orn d'une barbe longue et noire. Je le
regardai face  face, et de tous mes yeux.

--Si tu veux me voir, me dit-il, paie-moi: je suis le modle vivant
de la nature la plus parfaite; tu vas en juger. Ordonne: qui veux-tu
voir? Je m'appuyai contre un arbre.--Fais l'Apollon, lui dis-je, et
sois beau, si tu veux tre pay!

Alors l'homme se dressa de toute sa hauteur, il repoussa sa barbe sous
son menton, il carta son pied en arrire, il leva les yeux au ciel,
puis, ouvrant toutes grandes ses larges narines, il laissa retomber
son bras dans sa force et sa libert.--Le bel homme! me disais-je,
et par un mouvement d'envie.-- prsent, lui dis-je, montre-moi un
esclave romain, qui va tre fouett pour avoir vol des figues.

Aussitt l'homme se mit  genoux; il courba le dos, il baissa la
tte, il s'appuya sur ses deux mains nerveuses, et, se tranant sur le
ventre jusqu' moi, il me regarda avec l'air affable et craintif d'un
chien qui a perdu son matre. Ainsi humili, l'homme tait  peine un
chien.--Un ver!--un dieu! dit Bossuet. Je voulus tirer ce dieu de
sa bassesse:--Vil esclave, lui dis-je, relve-toi, rvolte-toi; tu
t'appelles Spartacus!

Il se releva alors, mais peu  peu, comme un homme qui se rvolte
lentement et qui prend toutes ses aises; il mit un seul genou en
terre; il fit semblant de saisir avec ses deux mains un homme gorg,
il ouvrit une large bouche, et l'oeil  demi ferm, l'oreille
tendue, vous auriez dit qu'il savourait par tous les sens le plaisir
de la vengeance: j'en eus peur.--Pourrais-tu faire l'homme ivre-mort?
lui demandais-je.

--Je ne contrefais jamais l'ivresse, par respect, me rpondit-il en se
relevant. Si tu me paies bien, tu me verras ce soir vritablement et
naturellement ivre-mort au coin d'une borne, et tu me verras _gratis_.

Je lui jetai quelque monnaie. Aussitt l'Apollon, l'esclave, le dieu,
le ver, redevenus un homme vulgaire, n'avaient plus  eux quatre, pour
me remercier, qu'un niais sourire et une expression sans chaleur.--Un
tre si beau et si nul! un si intelligent comdien, un si stupide
mendiant! Tout cela dans le mme regard, dans la mme me, dans
la mme chair! Certes, j'avais l le sujet d'une belle tirade
philosophique, mais l'accident me fit rire; et, ma foi! je fus tout
joyeux... d'tre encore si joyeux.

Cependant un petit Savoyard, oisif, insouciant et flneur, gai
Bohmien des rues de Paris, ayant jug sans doute que j'tais un
bon homme, se mit  courir aprs moi:--Donnez-moi quelque chose,
mon capitaine!--Le capitaine restait muet.--Mon gnral!--Le gnral
courait toujours.--Mon prince!--Foin du prince!--Mon roi!--_Mon roi!_
Je fus sur le point de lui donner; mais je pensai  M. Royer-Collard,
 M. de Lafayette,  M. Sbastiani,  M. Odilon-Barrot,  M. Mauguin,
 M. Laffitte, au _Constitutionnel_,  toute l'opposition.--_Mon roi!_
fi donc! tu n'auras pas un denier, mendiant! Cependant le pauvre petit
diable tait au bout de ses titres honorifiques; il s'arrta et il
me regardait tristement partir, quand, le voyant immobile et si fort
embarrass, je revins sur mes pas:--Imbcile, lui dis-je tout
en colre, puisque tu as tant fait, appelle-moi donc: _mon
Dieu!_--Donnez-moi quelque chose, mon bon Dieu! s'cria-t-il en
joignant les mains.

Je lui donnai de quoi passer le pont des Arts.

[Illustration]

[Illustration]




XIII.

LE PRE ET LA MRE.


Une journe si gaiement passe fut suivie d'une nuit charmante,
doucement remplie de songes heureux. Le matin,  mon rveil, je fus
tout tonn de me trouver la tte lgre, la pense libre. Alors,
mollement tendu dans mon lit, je me mis  savourer mon rveil 
loisir, comme fait un buveur bien appris le dernier verre d'une
vieille bouteille. Vive Dieu! c'est une belle chose la tristesse; mais
aussi c'est une douce chose la gaiet, le sommeil facile, les songes
riants. Que ma tte est calme, que ma pense est lgre, que mon
esprit est vagabond, que mon regard est charm! On dirait qu'une fe
bienfaisante a pos sa main sur les agitations de mon coeur. Je
respire, je vis, je pense; et tout ce repos ce matin, parce qu'hier
je me suis abandonn  ma douce flnerie, parce que je n'ai pas t un
philosophe pdant et forcen, parce que je n'ai t ni un pote, ni un
penseur. Allons donc! (qui le saura?) redevenons un bon homme tout un
jour. O docteur Faust!  mon matre! que de fois t'est-il arriv
de laisser l tes livres, tes fourneaux, ton alambic, et d'aller te
promener sous la fentre de Marguerite!

Tout en pensant au grand-oeuvre, je m'habillais, je me parais, je
me faisais gai, je fredonnais un air nouveau, qu'un orgue de Barbarie
rptait dj sous mes fentres. Je sortis de la maison bien rsolu 
ne pas emmener avec moi le philosophe morose, et par une irrsistible
habitude, je dirigeai mes pas du ct de Vanves. Arriv au _Bon
Lapin_, je m'arrtai subitement; c'tait l pourtant que j'avais
drang mon bonheur sans le savoir!  ce joyeux rendez-vous, m'tait
venue la folle ide de suivre jusqu'au bout, tmoin impassible et
persvrant, la destine d'une jeune fille; et quelle fille? une
villageoise de Paris! Cependant j'entrai dans le jardin du cabaret;
il faisait chaud; c'tait une chaleur d'automne, un soleil lourd et
pesant, contre lequel on est mal dfendu par une feuille jaunie et
fane. Je m'assis  ma table accoutume, j'y avais trac autrefois
mon chiffre artistement enlac dans un L gothique; ce chiffre
existait encore, mais il tait  moiti effac; d'autres chiffres
l'entouraient, plus nouveaux et aussi fragiles. Que d'heureux moments
j'avais passs  cette table! Quelles tranquilles contemplations! Que
de fois,  cette place mme et sur ces branches immobiles, n'ai-je pas
vu se balancer le frais tissu et le lger chapeau! Quelle belle foule
remplissait nagure ces beaux lieux! Mais aujourd'hui le _Bon Lapin_
tait presque dsert, le printemps avait emmen avec lui les ombrages
et les amours du petit jardin; il n'y avait tout au fond de la
charmille  demi dpouille, qu'une espce de femme richement vtue,
ddaigneuse et comme il faut.--Une dame;--elle tait assise en face
d'un beau jeune homme qui paraissait lui parler chaudement et qu'elle
coutait avec ddain, sans l'couter.

L'attitude nonchalante de cette femme attira mes regards, ses formes
lgantes me firent dsirer de voir son visage; je ne sais quel vague
pressentiment me disait que j'allais la reconnatre; mais j'avais
beau regarder, elle ne se retournait pas. Cependant, par la porte du
jardin, reste entr'ouverte, un homme infirme et pauvre, que soutenait
une vieille femme toute chancelante elle-mme sur son bton, se
prsenta pour demander quelque aumne. La tte de ce vieillard tait
belle et sereine, son ton tait dcent, sa voix n'avait rien de
plaintif; j'en eus piti. Quand il eut enferm mon aumne dans la
poche de sa femme, il alla tendre,  la dame du bosquet, sa main
nette et tremblante; mais la dame impatiente le repoussa d'un geste
imprieux et dur; le vieillard, facilement dcourag, se retirait
humblement, lorsque, regardant de plus prs cette dame sans piti:--Ma
femme, dit-il  sa compagne, ne croirait-on pas que c'est l notre
enfant? En entendant son homme parler ainsi, la pauvre femme poussa un
gros soupir; au premier coup d'oeil elle avait reconnu leur fille.
 la vue d'Henriette, son vieux pre abandonn la voulut embrasser et
lui tout pardonner; mais elle se dtourna avec dgot:--Au nom de ton
vieux pre, mon enfant, reconnais-nous encore, nous qui t'avons tant
pleure! et elle dtournait les regards.--Au nom du ciel, disait
la mre, reconnais-nous, nous qui te pardonnons!.. Toujours le
mme silence. J'tais hors de moi. Je me levai:--Au nom de Charlot,
m'criai-je, contemplez votre vieux pre  vos genoux! Les deux
vieillards tendaient les bras; mais au nom de Charlot elle s'tait
leve, et, sans jeter mme un regard de piti sur ces vieilles mains
qu'on lui tendait uniquement pour l'embrasser, elle sortit brusquement
du jardin; l'honnte et amoureux jeune homme qui la suivait avait
l'air constern.

[Illustration: Le pre et la mre]

 peine sa robe blanche avait-elle dpass la porte, que le vieillard,
s'asseyant  mes cts et d'un air  peu prs riant:--Vous avez donc
connu notre Charlot? me dit-il.--Si je l'ai connu, brave homme! j'ai
mieux fait que de le connatre, je l'ai mont, et sans faire tort 
personne, je suis tmoin que c'tait un digne baudet.

--Ah! oui, un digne baudet, reprit le vieillard, un grison qui portait
vingt charges de fumier par jour! ajouta-t-il en vidant le verre de sa
fille et en mangeant le pain qu'elle avait laiss.

--Comment donc se fait-il, mon brave homme, que vous ayez perdu ce
digne compagnon?

--Hlas! Monsieur, ma femme le prtait souvent  notre Henriette pour
la promener; nous aimions tant cette enfant, que plus d'une fois j'ai
port moi-mme la charge de Charlot pour que Charlot pt porter notre
fille. Un beau jour, je m'en souviendrai toute ma vie. Charlot et
ma fille s'en allrent de chez moi pour ne plus revenir; ma femme
pleurait son Henriette, moi je pleurais Henriette et Charlot; l'enfant
nous donnait du courage, le grison nous gagnait notre pain; nous avons
tout perdu le mme jour, et me voil avec une besace et un bton.

--Pauvre, pauvre Henriette! reprit la vieille femme.

--Oui, pauvre Henriette! et pauvre, pauvre Charlot! ajouta le
vieillard, car j'imagine qu'il a fait une triste fin.

--Hlas oui, une triste fin! repris-je. Je l'ai vu mourir; pour me
divertir un instant on l'a fait dvorer par des chiens.

Les deux vieillards reculrent de trois pas comme s'ils avaient vu une
bte froce.

C'est en vain que je voulus les rassurer et les retenir, je ne pus me
faire entendre; ils s'loignrent plus indigns de ma barbarie que de
celle de leur enfant.

En effet, de quel droit leur causer cette horrible peine, moi que
cette femme n'avait pas nourri de son lait, moi que cet homme n'avait
pas nourri de son pain?

[Illustration]

[Illustration]




XIV.

LES MMOIRES D'UN PENDU.


Ainsi l'homme propose et Dieu dispose. J'tais retomb, malgr moi,
dans ma philosophie; tous mes beaux projets de ce matin, l'aspect
de ces deux vieillards les avait rduits  nant. Je quittai le _Bon
Lapin_ pour n'y plus rentrer, et je revenais sur mes pas, cherchant
vainement tout le plaisir que je m'tais promis, quand, au milieu
de la route, je rencontrai un voyageur qui marchait sur Paris, comme
ferait une arme triomphante; ce voyageur tait un gai compagnon,
un insouciant amateur de bon vin et de bonne chre; on voyait qu'il
marchait sans avoir de but, peu inquiet de son gte du soir et de
son repas du lendemain; son visage tait franc et ouvert, le hasard
respirait dans toute sa personne. J'ai toujours remarqu que le hasard
donnait  un homme qui s'y abandonne franchement, je ne sais quel
air de force et de libert qui fait plaisir  voir: ainsi tait le
voyageur. Comme je voulais me divertir  tout prix et que d'ailleurs
il n'avait pas l'air bien farouche, je me mis  marcher  ses cts;
c'tait un bon homme, il m'adressa la parole le premier:

[Illustration]

--Vous allez  Paris, Monsieur? me dit-il; en ce cas, vous me
montrerez le chemin, car dans toutes ces carrires et parmi toutes ces
ronces, je me suis dj gar deux fois.

--Volontiers, mon brave; vous n'avez qu' me suivre; nous entrerons 
Paris ensemble, bien qu' vrai dire vous n'ayez pas l'air trs-press
d'arriver.

--Je n'ai jamais eu hte d'arriver nulle part. O je suis bien, je
reste; o je suis mal, je reste encore, crainte d'tre plus mal. Tel
que vous me voyez, vritable hros de grand chemin, j'ai plutt men
la vie d'un bon bourgeois que d'un chevalier errant. La patience est
la vertu qui vient aprs le courage. Il y a en Italie plus d'un rocher
sur lequel je suis rest quinze jours en embuscade, l'oreille tendue,
l'oeil au guet, la carabine  la main, attendant un gibier qui
n'arrivait pas.

--H quoi! Monsieur, seriez-vous par hasard un de ces hardis brigands
siciliens dont j'ai entendu faire tant d'agrables rcits d'assassinat
et de vol, et dont la vie hasardeuse a si bien inspir Salvator Rosa?

--Oui, certes, reprit le brigand, j'ai t dans mon temps un de ces
hardis Siciliens, comme vous dites, un jovial et courageux bandit,
enlevant l'homme et son cheval sur la grande route, aussi habilement
qu'un filou franais peut voler une misrable bourse dans une foire
de village.  ces mots, il baissa la tte et j'entendis un profond
soupir.

--Il me semble que vous devez bien regretter cette belle vie, lui
dis-je avec l'air du plus grand intrt.

--Si je la regrette, Monsieur! vivre autrement ce n'est pas vivre.
Rien n'gale, sous le soleil, un digne habitant des montagnes.
Figurez-vous un montagnard de vingt ans: un habit vert aux boutons
d'or, les cheveux lgamment nous et retenus par un lger filet, une
riche ceinture de soie  laquelle ses pistolets sont suspendus, un
large sabre qui trane derrire lui en jetant un son formidable, une
carabine brillante comme l'or sur ses paules;  son ct, un poignard
au manche recourb; figurez-vous un jeune bandit ainsi arm, post sur
le haut d'un roc, dfiant l'abme, chantant et se battant tour 
tour, tantt faisant alliance avec le pape, et tantt avec l'empereur,
ranonnant l'tranger comme un esclave, buvant le rosolio  longs
flots, faisant les dlices des tavernes et des jeunes filles, et
toujours sr de mourir  une potence ou sur un lit de grand seigneur:
voil le bon mtier que j'ai perdu!

--Perdu! Cependant il me semble que vous n'avez pas d tre facile
 pendre, et que, si vous vous tes retir du mtier, c'est que vous
l'avez bien voulu.

--Vous en parlez  votre aise, rpliqua le bandit; si comme moi vous
aviez t pendu...

--Vous, pendu!

--Oui, j'ai t pendu, et encore pour ma dvotion. J'tais cach dans
un de ces impntrables dfils qui bordent Terracine, quand un beau
soir (la lune s'tait leve si brillante et si pure!) je me ressouvins
que depuis longtemps je n'avais pas offert le dixime de mon butin 
la madone. Justement c'tait la fte de la Vierge; toute l'Italie ce
jour-l avait retenti de ses louanges, moi seul je n'avais pas eu
de prire pour elle; je rsolus de ne pas rester plus longtemps en
retard; je descendis rapidement la valle, admirant le brillant reflet
des toiles dans le vaste lac, et j'arrivai  Terracine au moment o
la nuit tait le plus claire. J'tais tout entier  la madone;
je traversai la foule des paysans italiens qui prenaient, sur leurs
portes, le frais du soir, sans songer que tous les yeux taient
sur moi. J'arrivai  la porte de la chapelle; un seul battant tait
ouvert, sur l'autre battant tait affiche une large pancarte: c'tait
mon signalement, et ma tte tait mise  prix! J'entrai dans l'glise,
une glise de notre pays catholique et chrtien, avec ses arceaux
dcoups, sa mosaque vivante, son dme arien, son autel de marbre
blanc, son doux parfum, et les derniers sons de l'orgue visitant le
moindre cho tour  tour. La sainte image de la madone tait entoure
de fleurs; je me prosternai devant elle, je lui offris sa part de
mon butin: une croix de diamants qui avait t porte par une jeune
comtesse d'Angleterre, femme hrtique, diamants d'une belle eau;
un petit coffre espagnol d'un travail prcieux; un beau collier de
perles, enlev  une galante dame de France qui riait aux clats,
et qui, par-dessus le march, m'envoya un baiser. La Vierge parut
satisfaite de mon hommage; il me sembla qu'elle me souriait avec
bont, et qu'elle me disait:--_Bon voyage, Pdro! je t'enverrai de
bons voyageurs dans les montagnes_. Je me relevai plein de scurit et
d'esprance, et dj je reprenais le chemin de ma maison, quand je me
sentis violemment saisi par derrire; les sbires m'entranrent dans
une prison dont je ne pouvais m'chapper, car il n'y avait l ni une
femme ni une jeune fille, et il ne me restait pas un paolo pour payer
le gelier.

--Et vous ftes pendu, mon brave?

--Je fus pendu le lendemain, honneur rendu  mon courage et  ma
renomme. Quelques heures suffirent pour lever le gibet et pour
appeler un bourreau. Le matin on vint me prendre, on me fit sortir de
mon cachot, et  la dernire grille je trouvai des pnitents blancs,
des pnitents noirs, gris, chausss, pieds nus; ils tenaient  la main
une torche allume; leur tte tait couverte d'un _san benito_ qui
lanait une flamme sinistre; vous les eussiez pris pour autant de
fantmes; devant moi, quatre prtres, murmurant les prires des morts,
portaient une bire; je marchai bravement  la potence. La potence
tait honorable; c'tait un grand chne frapp de la foudre, qui
s'levait sur un lger monticule; de blanches marguerites formaient
un tapis de fleurs au pied de l'arbre; derrire moi s'levaient les
heureuses montagnes toutes remplies de mes exploits. Je saluai,
non sans douleur, mon beau domaine; sur le devant de la potence se
droulait un prcipice o tombait, avec un sourd murmure, un torrent
rapide dont l'humide vapeur arrivait jusqu' moi; autour de l'arbre
funeste tout tait parfum et lumire. Je m'avanai sans trembler
au pied de l'chelle, et j'allais me livrer tout  fait, lorsqu'un
dernier coup d'oeil jet sur mon cercueil me fit reculer de deux
pas:--Ce cercueil n'est pas assez grand pour contenir tout mon corps,
m'criai-je; on ne me pendra pas si je n'en vois arriver un autre
de ma taille. Et je pris un air si rsolu que le chef des sbires
s'approchant:--Mon cher fils, me dit-il, assurment vous auriez raison
de vous plaindre si ce coffre devait vous contenir tout entier; mais,
comme vous tes trs-connu dans le pays, nous avons dcid, quand vous
serez mort, de vous faire couper la tte et de l'exposer au point le
plus lev de nos remparts.

La raison tait sans rplique. Je montai  l'chelle; en un clin
d'oeil je fus sur le haut de la potence; la vue tait admirable. Le
bourreau tait novice, de sorte que j'eus le temps de contempler
tout  l'aise cette foule qui pleurait sur moi. Quelques jeunes
gens tremblaient de fureur, les jeunes filles taient en larmes; les
paysans me regrettaient comme un brave homme qui savait trs-bien
prlever la dme sur les voyageurs qui voulaient voir, sans payer, les
glises, le soleil, les femmes, le pape et les princes de l'Italie;
les sbires seuls se rjouissaient ouvertement. Au milieu de cette
foule se tenait, les bras croiss, Francesco, notre digne capitaine;
son regard me disait:--_Courage aujourd'hui, demain vengeance!_
Cependant, en attendant l'excuteur, je me promenais sur la potence,
au-dessus du prcipice; un lger zphyr agitait doucement la corde
fatale.--Tu vas te tuer! criait le bourreau; attends-moi. Il arriva
enfin au sommet de l'chelle; mais il avait le vertige, ses jambes
tremblaient; cette cascade au-dessous de lui, cet clatant soleil
au-dessus de sa tte, tous ces regards de piti pour moi et de haine
pour lui, toutes ces causes runies troublaient ce malheureux jusqu'au
fond de l'me. Enfin, et d'une main tremblante, il me mit la corde au
cou, il me poussa dans l'abme; il tenta d'appuyer son ignoble pied
sur mes paules; mais ces paules sont fermes et fortes, un pied
d'homme n'y peut laisser d'empreinte; celui de mon bourreau glissa, le
choc fut violent; d'abord il s'arrta au bout de la potence avec ses
deux mains, puis une de ses mains faiblit, et l'instant d'aprs il
tomba lourdement dans la fondrire, et il fut emport par les flots.

Tel fut le rcit du pendu.

[Illustration]

Cette potence si riante, cette scne de mort si gaiement raconte,
m'intressaient au dernier point; jusqu'ici je n'avais pas imagin que
la potence pt devenir un agrable sujet d'amusants souvenirs; jamais
je n'avais vu colorer la mort de pareilles couleurs; au contraire,
parmi ceux qui ont exploit cette mine fconde en sensations, c'est 
qui rembrunira le tableau,  qui ensanglantera la scne, comme si dans
notre vie sociale la peine de mort n'tait pas une action vulgaire,
une espce d'amende  payer dont on a toujours le montant sur les
paules, rien de plus. Or, telle tait la loyaut de notre bandit;
il savait que la potence tait la contre-partie de sa profession,
il savait que la socit italienne lui avait dit tacitement:--Je
te permets de piller, de voler et mme de tuer des Anglais et des
Autrichiens,  condition que, si tu nous forces  te prendre, tu seras
pendu; cette condition, il l'avait accepte, et il avait dans l'me
trop de justice pour s'en plaindre. Je voulus donc savoir ce qu'il
tait devenu depuis qu'il avait t pendu;  ma prire, il continua
son rcit:

--Je me souviens fort bien de la moindre sensation, me dit-il, et ce
serait  recommencer dans une heure, que je ne m'en inquiterais pas
plus que de cela. Ds que j'eus la corde au cou et que je fus tomb
dans le vide, je sentis d'abord un assez grand mal  la gorge, puis
je ne sentis rien; l'air arrivait  mes poumons lentement, mais la
moindre parcelle de cet air balsamique et bienfaisant retenait ma
vie; et d'ailleurs, lgrement balanc dans cet espace arien, je
me sentais berc par une main invisible. Le bruit  mon oreille,
c'taient les divines mlodies du ciel; ce souffle tide et pur sur
mes lvres brlantes, c'tait le baiser de ma bien-aime; je voyais
les objets comme  travers un voile de gaze; c'tait un lointain
lumineux comme si le paradis et t tout au bout de ma vision.  coup
sr, la sainte Vierge me venait en aide, car j'tais son martyr. Et
puis n'avais-je pas mon scapulaire et les cheveux de Maria sur mon
coeur? Tout  coup, l'air me manqua, je ne vis plus rien, je ne
sentis plus de balancement; j'tais mort!

--Pourtant, lui dis-je, vous voil de ce monde plus que jamais, et
trs-peu dispos  en sortir.

--Ceci est un grand miracle, me rpondit gravement le bandit. J'tais
mort depuis une heure, quand mon digne capitaine coupa la corde de
la potence. Lorsque je revins  moi, mes yeux rencontrrent le
bienveillant regard d'une femme qui, penche sur moi, me rendait mon
me.... une me plus pure et plus forte. Cette femme avait la voix
italienne, une grce italienne, le doux parler, le vif regard, toutes
les perfections d'une Italienne. Je crus un instant que je sortais du
tombeau et que la madone de saint Raphal me recevait dans ses bras.
Voil, seigneur, mon histoire de bandit; j'ai promis  ma douce Maria
de devenir un honnte homme, si je le pouvais; j'espre en venir 
bout par amour pour elle; dj mme, pour tre honnte parmi vous,
je me suis procur un habit propre et un chapeau neuf, ce qui est un
grand point.

[Illustration]

--Il vous faudrait encore un mtier, et j'ai bien peur que vous n'en
ayez pas.

--Voil ce qu'on me dit partout, seigneur; et cependant j'ai beau
chercher, je n'ai jamais vu qu'un mtier ment  quelque chose parmi
vous.

--Pensiez-vous tre plus heureux en Italie?

--La campagne de Naples, bonne mre, produit chaque matin assez de
champignons pour nourrir toute une ville: chez vous, tout se paie,
jusqu' vos champignons qui sont mortels.

--Pensez-vous donc que le mtier de lazzarone soit un mtier d'honnte
homme?

--Il n'y en a pas de plus loyal; on n'est ni matre ni valet; on ne
dpend que de soi; on ne travaille que quand il y a urgence, et il
n'y a jamais urgence, tant que le soleil reluit l-haut; enfin on peut
aller  Rome et faire le tour de Saint-Pierre  genoux, ce qui vaut
deux cents indulgences: voil ce que c'est que d'tre lazzarone.

--En ce cas-l, pourquoi donc ne vous tes-vous pas fait recevoir
lazzarone, je vous prie?

--J'y avais bien song, excellence, me dit-il; Maria elle-mme m'en
avait pri; mais j'ai trop peur des ruptions du Vsuve.

En mme temps nous entrions dans Paris.

L'entre de Paris, par la barrire du _Bon Lapin_, est peut-tre
la plus agrable, quoique la plus modeste de toutes les entres
parisiennes. Vous arrivez  travers les champs, vous traversez une
vaste plaine o manoeuvre la cavalerie chaque matin; vous entrez
dans une troite alle, vous laissez  votre gauche la _Grande
Chaumire_ et toutes les guinguettes qui l'avoisinent, et tout d'un
coup vous vous trouvez en prsence du beau jardin du Luxembourg,
aimable et tranquille promenade de ces quartiers lointains. Mon
Italien m'interrogeait  chaque pas, s'tonnant de tout, tantt des
vieilles femmes qui encombraient le jardin, tantt des jeunes pairs de
France qui venaient faire des lois, la cravache  la main et l'peron
au talon; cette vaste salle de spectacle et cette Sorbonne si
mesquine, ces grands htels en simple pierre et pas une statue de
marbre, pas un homme occup  se chauffer au soleil; des lazzaroni
travaillant comme des forats, d'autres lazzaroni chantant dans la
rue d'une voix fausse accompagne d'un instrument plus faux encore;
d'horribles gravures colories  la porte des vitriers; des pots de
terre sans lgance, rien d'antique; des rues troites, un air infect,
de jeunes filles charges de misre et sans sourire, des marchands
de poisons  toutes les rues, et pas une madone! Le bandit tait
constern:--Quel mtier vais-je donc faire ici pour vivre? me dit-il
avec une inquitude visible.

--Avant tout, que savez-vous faire? lui demandai-je, un peu embarrass
moi-mme de sa personne.

--Rien, me dit-il; seulement je ferais de la meilleure musique, de
la meilleure peinture, de plus belles statues en marbre; je garderais
mieux un palais que tous ceux que j'ai vus jusqu' prsent; et quant 
vos marchands de poisons, voici un poignard qui vaut mieux que toutes
leurs drogues, ajouta-t-il avec un nergique sourire.

--Si vous n'avez pas d'autre ressource, je vous plains bien
sincrement, mon matre; nous avons sur les bras quinze mille
peintres, trente mille musiciens, et je ne sais combien de potes qui
ne sont pas trop bien dans leurs affaires;--pour ce qui est de votre
poignard, je vous conseille de le laisser en repos, car cette fois
vous seriez pendu  une potence dont la corde ne casse jamais.

--Cependant, sans me vanter, je ne chante pas mal une chanson d'amour.
Quand j'tais  Venise, c'tait, parmi les seigneurs les plus galants,
 qui me confierait la conduite de sa srnade, et je la menais si
galamment, que plus d'une fois il m'est arriv d'achever pour mon
propre compte l'entreprise que j'avais commence pour autrui.

--La srnade serait le plus sot des mtiers parmi nous. En France,
il n'y a qu'une manire sre de prendre une femme, c'est de lui donner
quelque chose; toutes les chansons du monde n'y feraient rien. Tu
serais Mtastase en personne, qu'elles ne feraient que rire, pauvre
diable, des sons lamentables de ta guitare et des chants mlodieux de
ton amour dans une nuit d't.

--En ce cas-l, reprit le jeune homme en relevant la tte, j'irai
demander du service au roi de France, je lui montrerai comment je sais
manier une carabine et me faire obir d'un bataillon: s'il veut me
prendre  son service, je m'engage  monter la garde au plus fort de
l't sans parasol, comme le plus hardi bandit.

--Apprenez, mon brave, qu'on ne parle pas au roi de France.
D'ailleurs, pour ce qui est de votre talent sur la carabine, vous
trouverez chez nous deux cent mille hommes, pays  cinq sous par
jour, qui s'en servent aussi bien que vous; il faut enfin que vous
sachiez qu'il n'y a dans le monde qu'une nation trangre qui ait le
droit de garder le roi, et depuis la Ligue on n'a jamais pens aux
Italiens.

--Ah! dit le bandit en fronant le sourcil, la misrable nation qui
n'est pas assez riche pour nourrir une bonne compagnie de brigands,
avec un chef! Si vous aviez l'honneur d'en possder une seule, tant
pis pour Maria! ce soir mme j'irais faire la cuisine  vos bandits,
et je serais le bien-venu.

--Que dites-vous? vous leur feriez la cuisine? et quelle cuisine, s'il
vous plat?

--Par Dieu, je leur ferais une cuisine de grande route, et je ne sache
pas que parmi vous il soit un homme assez dgot pour refuser
de manger de mon rti assaisonn avec du piment. Quand j'tais 
Terracine, j'tais l'homme le plus renomm pour le civet de livre
et pour la sauce d'anguille de buisson. C'est ainsi qu'en a jug son
minence le cardinal Fesch, que Dieu conserve! On m'envoya chercher un
soir dans ma fort pour lui faire  souper, et, le repas fini, il jura
sur son me que dans son propre palais il n'avait jamais rien mang de
plus exquis.

Je m'approchai du bandit, et d'un air solennel:--Je vous flicite, lui
dis-je, vous tes un homme sauv! Votre talent de rtisseur vous fera
mieux venir parmi nous que si vous tiez un grand musicien, un pote,
un peintre, un sculpteur, un gnral. Il ne tient qu' vous de devenir
un pouvoir, car nous sommes dans l'ge d'or de l'galit. Bien plus,
 l'heure o je vous parle, la France entire n'est occupe qu'
dbattre les devis de la salle  manger d'un ministre. Parcourez donc
tout Paris, et  la premire maison qui pourra vous convenir, entrez
firement, dites au matre: _Je suis un grand cuisinier_, prouvez-le,
et vous tes  la tte des affaires.

Le pendu me remercia d'un geste amical; je le quittai, tranquille
dsormais sur son sort.

[Illustration]

[Illustration]




XV.

LE PAL.


L'histoire du pendu me revenait souvent en mmoire. Justement en
France, en Angleterre, en Allemagne, partout, s'levait en ce temps-l
une nouvelle cole de publicistes qui, pour premier article de leur
code, proscrivaient la peine de mort. La question tait longuement
dbattue, comme toutes les thories le seront toujours chez des
peuples assez savants et exercs pour jouer avec le paradoxe. Il
arriva donc qu'emport sans m'en douter dans cette foule d'arguments
en sens contraire pour et contre la peine de mort, je m'estimai
heureux d'avoir parl  un pendu; j'tais tout fier de pouvoir
raconter l'histoire d'un homme de l'autre monde, sans tre forc de me
contenter du rcit incomplet et impossible d'un patient qui marche
 la mort. Selon moi, j'avais un argument sans rplique en faveur
de cette loi pnale si combattue par nos sages; je n'attendais plus
qu'une occasion pour le dvelopper  mon gr.

L'occasion arriva bientt. Un jour, un jour d'automne,  la fin de
toute feuille, quand vous sentez venir l'hiver et ses frimas, nous
tions runis  la campagne dans un vaste salon froid et pluvieux. La
socit tait nombreuse, mais les membres qui la composaient n'taient
gure anims les uns pour les autres de cette sympathie active qui
rapproche les hommes et qui ne leur permet pas de compter les heures
qui s'enfuient. Au milieu de la chambre, les dames, silencieuses et
compltement isoles, s'occupaient d'ouvrages  l'aiguille. Les hommes
se parlaient  de longs intervalles sans avoir rien  se dire; bref,
la soire tait perdue, si cette grande question de la peine de mort
ne ft venue jeter une passion intressante au milieu de tout ce
dsoeuvrement. Le choc devint lectrique: chacun avait en rserve
son argument tout prt pour ou contre, chacun parlait de toute la
force de ses poumons et sans attendre que son tour ft venu; pour moi,
j'attendais, en homme habile, que ce premier bruit se ft apais, et
ds que je jugeai l'instant propice, je racontai l'histoire de mon
pendu.

Mon histoire produisit peu d'effet; elle n'tait vraie et croyable que
dans la bouche du bandit italien; raconte par moi, c'tait un conte
sans vraisemblance.  ce sujet, la discussion reprenait de plus belle;
dj mes adversaires, c'est--dire les adversaires de la peine de
mort, retranchs derrire ce grand mot: l'_humanit_! comme derrire
un rempart inaccessible, avaient  ce point l'avantage, que personne
n'osait plus prendre ma dfense, lorsqu'au plus fort des clameurs
contre la fausset de mon rcit, je rencontrai un secours
tout-puissant.

C'tait un vnrable musulman. Du fond du sofa bourgeois,
conomiquement recouvert d'une indienne passe, dans lequel il tait
plong, il leva sa tte orne d'une longue barbe blanche, et reprenant
gravement la conversation ou je l'avais laisse:--Je veux bien croire,
nous dit-il, que cet Italien a t pendu, puisque moi-mme j'ai t
empal!

 ces mots, il se fit tout  coup un grand silence; les hommes
se rapprochrent du narrateur; les dames, oubliant leur aiguille,
prtrent une oreille attentive. Vous avez peut-tre remarqu des
femmes en groupe, coutant un rcit qui les intresse; alors vous avez
souvent admir cette physionomie qui s'anime, cet oeil qui s'ouvre
de toute sa grandeur, ce sein qui s'arrte tout court, ce joli cou
qui se dresse comme le cou du cygne, et ces deux mains oisives qui
retombent nonchalamment: voil ce que j'admirais moi tout seul, en
attendant qu'il plt au Turc de commencer.

--Que Mahomet soit lou! dit-il; mais une fois dans ma vie j'ai
pntr chez les pouses sacres de Sa Hautesse!

Ici l'attention devint plus grande; je remarquai une jeune fille de
quinze ans qui coutait, assise  ct de sa mre; elle fit semblant
de reprendre son ouvrage. Quand on travaille on n'coute pas.

[Illustration]

--Je me nomme Hassan, reprit le Turc; mon pre tait riche, et je le
suis. En vritable musulman, je n'ai eu qu'une passion dans ma vie,
c'est la passion des femmes. Mais autant j'tais passionn, autant
j'tais difficile dans mes choix. C'tait en vain que je parcourais
tous les marchs les plus clbres, je n'en trouvais aucune assez
belle pour moi. Chaque jour on me faisait voir de nouvelles esclaves,
des femmes noires comme l'bne, d'autres femmes blanches comme
l'ivoire; celle-ci venait de la Grce, le pays des belles filles, mais
elle tait tout en larmes; celle-l venait de France, mais elle me
riait au nez et elle me tirait par la barbe.--Tu n'as donc rien de
plus beau, disais-je au marchand d'esclaves?--Mais souviens-toi,
Hassan, qu'il ne faut pas tenter Dieu. Certes, la femme est une belle
crature, mais il ne faut pas la vouloir plus belle que Dieu ne l'a
faite. Ainsi parlait le marchand d'esclaves; il avait raison, le
digne homme; il ne vantait pas sa marchandise, il la vendait comme il
l'avait. Moi, cependant, je voulais tout simplement l'impossible;
si bien qu'un soir, pouss par mon envie, je me mis  franchir les
remparts du palais imprial.

[Illustration]

Je ne songeais pas  me cacher, j'escaladai les murs de Sa Hautesse
comme si elle n'et eu  son service ni janissaires, ni muets, et par
consquent je ne fus aperu de personne. Je pntrai heureusement
 travers les trois enceintes impntrables qui dfendent le sacr
srail; puis enfin quand revint le jour, je plongeai un regard
tmraire dans ce sanctuaire inviolable. Ma surprise fut grande
lorsqu' la lueur blanche et ple du premier soleil je pus juger que
les femmes du successeur de Mahomet ressemblaient  toutes celles
que j'avais vues. Mon imagination dsabuse ne pouvait croire  cette
triste ralit, et je commenais  me repentir de mon entreprise,
quand tout  coup je fus saisi par les gardes du palais.

Non-seulement il y allait de ma tte, mais encore il y allait de
la vie de ces malheureuses femmes que j'avais surprises dans leur
sommeil: on rsolut de ne point parler de cette souillure  Sa
Hautesse; et cependant, entran sans bruit hors de l'enceinte
formidable, je fus conduit au supplice que j'avais mrit.

[Illustration]

Peut-tre, Messieurs, ne savez-vous pas ce que c'est que le pal?
C'est un instrument aigu plac sur le haut de nos minarets, et qui ne
ressemble pas trop mal  ces flches de paratonnerres que vous avez
inventes, vous autres Europens, comme pour dfier le destin jusque
dans les nuages. Il s'agissait de me mettre  cheval sur ce pal
effil, et pour mieux me faire garder l'quilibre, on m'attacha 
chaque pied deux boulets en fer. La premire douleur fut cruelle; le
fer s'enfonait lentement dans mon corps; et le deuxime soleil,
dont les rayons plus brlants frappaient sur les dmes tincelants de
Stamboul, ne m'aurait peut-tre pas trouv vivant  l'heure de midi,
si mes boulets ne se fussent dtachs de chaque pied; ils tombrent
avec fracas; ma torture devint alors plus supportable, et je me mis
 esprer que je ne mourrais pas. Rien n'gale en beaut le spectacle
que j'avais sous les yeux: une mer immense, entremle de petites les
revtues de verdure, et sillonne dans tous les sens par les
vaisseaux de l'Europe. De la hauteur o j'tais plac, je compris
que Constantinople tait la reine des villes.  prsent, je planais
au-dessus de la cit sainte; je voyais  mes pieds ses brillantes
mosques, ses palais romains, ses jardins suspendus dans les airs, ses
vastes cimetires, refuges tranquilles des buveurs d'hydromel. Dans ma
reconnaissance, j'invoquai le Dieu des croyants. Sans doute ma prire
fut entendue, car un prtre chrtien me dlivra au pril de ses jours;
il m'emporta dans sa cabane et me sauva.  peine guri, je retournai
dans mon palais; mes esclaves se prosternrent  mes pieds. J'achetai,
le lendemain, les premires femmes qui se prsentrent; je rechargeai
ma longue pipe d'cume, je la trempai dans l'eau de rose, et si
je pensai quelquefois aux muets de Sa Hautesse et  leur supplice,
c'tait pour me rappeler tout haut qu'il faut acheter les femmes comme
elles sont, et que si le Prophte ne les a pas faites plus belles,
c'est que le Prophte n'a pas voulu.--Allah est grand!

Ainsi parla le Turc; ce long rcit l'avait fatigu; il retomba
nonchalamment sur les coussins de la bergre, et il reprit la
voluptueuse attitude d'un bon croyant qui fume sa pipe  l'heure de
midi. Dans cette attitude, si j'tais peintre, je peindrais le calme
et le bonheur.  mon sens, rien n'exprime le repos comme un heureux
enfant de Mahomet couch sur un tapis de Perse, sans peine, sans
dsirs, sans rve, et dans cet heureux sommeil de l'Orient qui ne
vous force mme pas  fermer les yeux, comme si c'tait dj une trop
grande violence pour un mortel.

Ainsi parla le Turc: J'ai remarqu souvent qu'une histoire
intressante et bien raconte disposait merveilleusement les esprits
et changeait souvent la face d'une conversation, de l'ennui au
plaisir. Une fois entr dans un salon, que voulez-vous qu'on fasse,
sinon se glorifier soi-mme et dcrier les absents? Ainsi donc,
aprs ce premier rcit, la soire prit une face nouvelle; chacun
se rapprocha de son voisin, et, bien plus, la matresse du logis,
touffant la voix d'une conomie parcimonieuse qui lui reprochait
d'ouvrir son bcher avant que l'almanach n'et annonc positivement
l'hiver, parla de nous faire un peu de feu. La proposition fut
accepte avec mille bravos unanimes: en un clin d'oeil la chemine
fut dbarrasse de son rempart de papier gris; le sarment embras fit
reluire les chenets de cuivre, en mme temps que tous les visages,
gays et ranims par cette douce chaleur, annonaient une
satisfaction inattendue. Il y a tout un pome descriptif dans
le premier feu de ce dernier jour d'automne, qui vous donne 
l'improviste un avant-got des plaisirs flamboyants de l'hiver.

Cependant le feu brillait dans l'tre ranim; au moment o la flamme
blanche et bleue, prcde d'une bonne odeur de sapin, jetait son plus
grand clat, elle se porta subitement sur un jeune homme qui n'avait
pas encore parl. Il tait assis dans un coin et semblait ne prendre
part  la conversation que pour en relever de temps  autre les traits
saillants par un sourire moiti affable, moiti moqueur, de sorte qu'
l'instant mme tout l'intrt fut autour de cet homme. D'ailleurs il
tait jeune et beau, son oeil tait noir, et tout rvlait en lui
l'homme de got et l'homme d'esprit, qui dans le monde ne se regarde
comme suprieur ou comme infrieur  personne. Au premier abord et
 la curiosit des regards, notre jeune homme comprit qu'on lui
demandait une histoire. Aussitt, sans se faire plus longtemps prier,
il appuya son bras sur le sige d'une jeune femme qui tait presque
assise devant lui, et, la tte penche  ct de cette tte frache
et jolie, il commena son rcit avec une voix si douce et si pure, que
vous auriez dit que c'tait la jeune femme qui parlait, si ses lvres
entr'ouvertes n'eussent pas t parfaitement immobiles, si elle-mme
elle n'et pas pris l'attitude du plus entier recueillement.

[Illustration]

--Je crains bien, Mesdames, dit le jeune homme... Cette drogation
inattendue  cette rgle sociale qui exige qu'on dise toujours
_messieurs_ quand on parle en public, parut une nouveaut piquante
dont ces dames surent bon gr au narrateur. En effet, par cette
tactique habile le jeune homme se donnait les honneurs d'un
tte--tte fminin, et s'isolait du reste de l'assemble; il y eut
donc un murmure d'approbation qui le fora  recommencer sa phrase: en
homme d'esprit, il la recommena tout autrement.

--Pour moi, reprit-il, je n'ai t que noy; mais les circonstances
de ma mort sont assez tranges. Quelques-uns de vous connaissent sans
doute, hors des murs de Lyon, un des plus beaux paysages qui soient
sous le soleil.

C'tait un jour d't, un de ces jours o le ciel est entirement
bleu,  l'air chaud et pur. J'tais mollement couch sur les bords
du fleuve, ou plutt sur les bords de ce rivage mixte qui voit tout 
coup la Sane s'unir aux flots du Rhne, ses flots limpides rsister
d'abord aux flots jauntres de son amant, rsister plus mollement
ensuite, puis enfin, s'avouant vaincue, se mler entirement  cette
onde matresse et rouler dans le mme lit.  cette heure de midi, la
chaleur tait accablante, l'onde tait limpide; j'tais couch sur
le gazon du rivage, entre le sommeil et la veille, et dans l'tat de
batitude d'un homme qui a pris de l'opium; que vous dirai-je?  force
de contempler cette vaste nappe d'eau qui de loin me paraissait si
paisible et si calme, je crus dcouvrir dans le fond de la rivire,
assise sur un quartier de roche, je ne sais quelle idale et jeune
beaut qui me tendait les bras avec un doux regard. Le charme tait
inexprimable. La vision se balanait mollement dans le miroir des
eaux; un vieux tilleul du rivage protgeait cette jeune tte des
blanches fleurs qui le dcoraient, et de ses feuilles vertes il lui
faisait un vtement diaphane. J'tais sur le bord du fleuve, immobile,
enchant, saisi par un amour indicible, ralisant tous les rves d'une
premire jeunesse; il me sembla que j'tais le hros du Tasse, le beau
Renaud arrt dans les jardins d'Armide, au bord de ces bassins de
marbre o les nymphes dlirantes chantaient l'amour en se balanant
dans l'onde argente; ces belles femmes, du fond de ce cristal
limpide, me tendaient leurs bras et leurs sourires;--je succombai!

Dj j'tais dans le fleuve, et ni la fracheur de l'eau, ni la force
irrsistible qui soudain me saisit et m'entrana, ni la fuite de ma
desse diaphane, ne purent m'arracher  mon rve potique; je nageais
au milieu de ces deux grands fleuves, le Rhne et la Sane, qui se
disputaient mon corps comme une proie. Sans songer aux prils qui
m'attendaient, je me laissais aller complaisamment  leurs efforts;
tantt je me trouvais mollement berc, dans les bras de la Sane,
tantt le Rhne m'arrachait violemment  ces douces treintes, et
m'entranait avec furie; d'autres fois, plac sur les confins de
ces deux puissances rivales, emport par l'une, arrt par l'autre,
j'tais immobile, et alors ma vision me revenait aussi belle, aussi
riante, aussi jeune; un instant elle fut si prs de moi que je me
prcipitai pour la saisir. J'ignore ce que je devins alors,  quel
bonheur je fus admis,  quelle indicible rcompense je fus appel;
mais aprs un jour tout entier de cette extase, je me rveillai dans
la grange d'un villageois; la nuit descendait des montagnes, les
boeufs rentraient dans leur table en poussant de mlancoliques
mugissements; ma tte tait soutenue par un de ces beaux et vigoureux
rameurs du Rhne, comme on en voit encore beaucoup dans mon village de
Condrieu; partout ailleurs, ces hardis navigateurs, hommes dgnrs,
sont devenus de timides et astucieux marchands; ils n'ont pas conserv
dans leurs veines une goutte du sang de leurs pres.

[Illustration]

Voil ma mort; ce fut, comme vous voyez, un beau rve. Je suis
parfaitement de l'avis de l'Italien et du Turc. La mort, vous le
voyez, la mort pnale de l'Italie, la mort despotique de l'Orient, la
mort volontaire de l'Occident, ne sont pas plus  craindre l'une
que l'autre. Depuis ce jour, je suis de l'avis de ce philosophe qui
pensait que vivre et mourir c'tait mme chose; seulement, puisque je
m'tais endormi une fois, je suis fch de m'tre rveill.

Ainsi parla le jeune homme; et quand,  la fin de son discours, il
se vit l'objet de l'attention qui durait encore, son visage devint
couleur de pourpre, il se retira vivement du fauteuil sur lequel il
se penchait, et sans le vouloir il effleura de sa joue la joue de la
jeune femme qui tait assise devant lui. Je remarquai  ce sujet que
cette rougeur tait contagieuse; et de fait, c'tait plaisir de voir
ces deux jeunes ttes s'animant tout  coup du mme incarnat de leurs
vingt ans.

Quand l'assemble fut un peu revenue de ces rcits tranges, la
discussion recommena de plus belle; les adversaires de la peine de
mort n'avaient rien  opposer  de pareils arguments. Pendant qu'ils
se creusaient la tte pour trouver quelques rponses plausibles, les
partisans timors de la mort lgale, un instant battus, et qui avaient
craint jusqu'alors d'tre taxs de cruaut, revenant  la charge avec
plus de vigueur, ne mettaient plus de fin  leurs dmonstrations.
C'tait  qui se souviendrait d'tre mort au moins une fois en sa vie.
L'un, au bois de Boulogne, tait tomb perc d'un coup d'pe, et il
se rappelait fort bien que le froid du fer n'tait pas une sensation
dsagrable; l'autre avait reu une balle en pleine poitrine, sans
ressentir le moindre mal; celui-ci avait fait une chute qui lui avait
fracass le crne, et il n'en conservait pas d'autre souvenir: je
ne parle pas des fivres putrides, des fivres malignes, des fivres
crbrales, de toutes les fivres possibles; en un mot, on fit si
bien, qu'il fut conclu,  l'unanimit, que la mort n'tait pas une
douleur; que la mort pour un crime tait moins, de la part de
la socit, une satisfaction quivalente du crime commis, qu'une
prcaution pour le repos de tous; que la socit payait beaucoup trop
cher la mort des champs de bataille, en la payant par la gloire, cette
rcompense immortelle; et qu'enfin craindre la mort dans son lit tait
le mtier d'un sot plus encore que le mtier d'un poltron.

On en tait l de cette dissertation pnale,  laquelle Beccaria en
personne n'et su que rpondre, lorsqu'un gros abb, qui tait rest
jusqu'alors plong dans un long fauteuil et dans l'tat heureux d'un
homme qui digre un bon dner, se levant avec effort de son sige,
alla se placer au centre de la conversation, au-devant de la chemine
et vis--vis la flamme scintillante; ainsi plac, il se mit bien
d'aplomb sur ses deux pieds, et comme c'tait un homme de sens et de
bon conseil, un de ces vieux prtres  bonne et indulgente conscience
que la Rvolution franaise avait chasss  l'tranger, et qui,
rentrs dans leur patrie, s'taient mis  reconstruire de leur mieux
une vie de chanoine tout empreinte d'un tranquille bien-tre pour
soi-mme et d'une active charit pour les autres, le digne homme fut
cout avec attention:

--Par saint Antoine, s'cria-t-il, voil une belle discussion sur la
peine de mort! M'est avis, Messieurs, que vous en agissez bien  votre
aise; si, comme moi, vous aviez manqu mourir d'une indigestion, vous
parleriez de la mort avec plus de respect.

[Illustration]

[Illustration]




XVI.

LES CAPUCINS.


C'tait bien en vain que je cherchais  oublier la double passion,
la double tude de ma vie, Henriette et la laideur morale; rien ne
pouvait me distraire de cette funeste passion, de cette fatale tude.
Chaque jour je me trouvais possd davantage de je ne sais quel
pouvantable dsir de pousser l'horreur  bout, de savoir enfin si je
pouvais la dpasser, ou bien si je serais vaincu par elle. Or, pour
moi, l'horreur n'existait que l o tait Henriette, nature si vide
et si fausse, abme d'gosme et de faiblesse, tre humain qui n'avait
rien de l'homme moral, merveilleuse enveloppe  laquelle rien ne
manquait, l'me excepte. Ce je ne sais quoi vivant et sans coeur,
auquel je m'tais attach et que je suivais  la trace dans le vice,
je le retrouvai encore un matin. Vous dire en quel lieu, comment
l'oser, et d'ailleurs comment vous le dire? Cependant il le faut. Mon
histoire ne serait pas complte si nous ne traversions pas toutes
ces fanges livides. Le lieu terrible o le vice l'avait porte, cette
femme,--dans la socit telle que nous l'avons faite, c'est un lieu
aussi fatal, aussi ncessaire, j'ai presque dit aussi invitable
que la Bourbe ou la Morgue. Antre infect, abominable, tout rempli de
plaintes, de misres, de hurlements, de grincements de dents. C'est l
un hpital, mais un hpital sans respect. Le mdecin lui-mme mprise
ses malades; il a pour eux plus de dgot que de piti. Cette fois,
l'hpital devient prison, le malade devient ulcre; le mal prend en
ce lieu toutes sortes de noms horribles qu'on prononce tout bas.
Le passant dsigne du doigt avec un rire moqueur la victime qu'on y
porte. C'est le prfet de police, et non pas la soeur de charit,
qui tient ouverts ces funestes asiles. La police est la reine et la
souveraine matresse de ces lieux; la soeur hospitalire s'enfuit
loin de ces misres en se voilant la face; il faut donc que ce soient
l des figures bien hideuses, pour que vous en dtourniez votre chaste
regard, douces et saintes filles, chastes reines de la Piti et de
l'Htel-Dieu! La misrable que le vice jette dans ces demeures y entre
d'ordinaire  la suite d'un banquet, la lvre mal essuye, le sein nu,
la tte couronne de fleurs. Elle en sort comme elle y est entre,
le sein nu, charge de fleurs, et toute prte  s'enivrer encore; et
cependant l'espace troit o ou la renferme, l'air qu'elle respire,
les tortures ftides qui l'attendent, la honte et la misre ignoble
dont elle va tre la vassale abominable, tout fait de ce lieu redout
comme une premire damnation presque aussi terrible que celle qui
attend le crime aprs la mort,

Au sommet de la rue Saint-Jacques, entre l'hpital Cochin et le
Val-de-Grce, et tout  ct de la Bourbe, on rencontre un ancien
monastre, triste et isol, assez semblable aux ladreries du onzime
sicle. Une sale et infecte fabrique de chandelles tend son ombre
suintante  la gauche de ce btiment.  son angle droit, une pauvre
marchande de pommes s'est construit une cabane en bois;  la porte de
cette cabane, une grande chvre se promne, maigre et efflanque. Vous
entrez, et dans les gardiens, pas un regard de bienveillance ou de
piti; dans le mdecin, pas de compassion; dans les malades, pas de
confiance; ce sont les moeurs, c'est l'effroi, c'est l'gosme d'une
ville ravage de la peste; c'est ce qu'il y a de pire au monde, la
honte chez le malade et de cuisantes douleurs qu'il n'ose pas avouer.
Dans ces murs, l'effroi, la faim, des passions dvorantes, une
inquitude toujours croissante, un mal qui prend toutes les formes,
tous les noms, qui usurpe toutes les places, du dgot et de
l'horreur, voil la vie, si c'est vivre! L'air en est infect, le
ruisseau en est fangeux. J'ai vu dans cette enceinte de jeunes hommes,
ples, livides, verts, hbts, privs de leur raison naissante,
insipides victimes d'une insipide passion;  ct d'eux, des pres de
famille, portant le deuil de leurs femmes et de leurs enfants;
plus loin, des vieillards horribles, que l'art mdical conservait
prcieusement comme autant de phnomnes curieux que l'on montrait
aux trangers, en disant: _Nos pestifrs sont plus affreux que les
vtres!_--digne sujet d'orgueil! Tout ce peuple de misrables tordus,
courbs, crass sous le mal, sans mmoire, sans esprance, sans
souvenirs, se promenaient d'un pas lent et silencieux. Dans cette
foule, pas un malade n'aurait os se plaindre mme  Dieu, tant ils
ont peur d'tre entendus des hommes! C'tait partout, et sur tous ces
visages et dans toutes ces mes, la mme lpre, la mme honte, la
mme fange infecte, le mme dsespoir. Ah! me disais-je, tu veux de
l'horreur; ah! te voil  la poursuite de toutes les infamies! ah! tu
sors de chez toi, le matin, uniquement pour contempler toutes
sortes de lambeaux, de pourritures et de corruptions; eh bien! sois
satisfait, sois repu d'infections et de vices! Mais pourtant sortons,
sortons au plus vite de cette peste. Et en effet, j'allais pour
sortir; quelqu'un me dit: L'hpital est double; ici sont les hommes,
l-haut sont les femmes; ne voulez-vous pas voir les deux sexes? Des
femmes ici? des femmes? Hlas!  peine sur l'escalier, je rencontrai
des nourrices infectes par le frle nourrisson qu'elles tenaient
encore sur leur sein fltri, plutt avec un regard de piti que de
colre; de pauvres filles de la campagne, pleurant et ne concevant
rien  leur maladie, rien au sourire moqueur qui les accueillait,
cachaient leur tte dans leur tablier de bure.  la porte de ce
repaire, une jeune femme, innocente,--et dplorable victime du lien
conjugal, se tenait immobile comme une statue de Niob, attendant,
dans un lit misrable, une place  ct de quelque prostitue. Quoi!
la femme qui nourrit un enfant de son lait; quoi! la jeune fille qui
s'abandonne  son amour; quoi donc! l'honnte femme qui se fie 
son mari; quoi! celles-l aussi atteintes de cet horrible mal?
Malheureuses! et plus  plaindre cent fois que les autres malades,
que d'ici vous entendez rire aux clats dans les dortoirs. Celles-l,
elles sont chez elles, elles font de l'hpital une maison de
plaisance, un lieu de repos. J'entrai dans le dortoir: la salle est
immense; on riait aux clats, on jouait  mille jeux; les unes se
faisaient belles avec un voile de laine, les autres se paraient avec
un peignoir; les plus jeunes,  moiti nues, se disputaient  qui
tait la plus jeune; d'autres juraient affreusement ou chantaient
d'une voix rauque quelque chanson d'ivrognerie et de dbauche. Autant
les hommes, habitants de ces demeures, taient laids et ples et
dcourags, autant la plupart de ces femmes taient encore fraches
et blanches et heureuses. Malheureuses femmes! assez belles pour tre
belles mme l! assez insouciantes pour chanter encore, l! assez
fortes pour rire de toutes ces tortures! Mon Dieu, quels trsors de
beaut tu leur as donns dans ta colre! Pauvres cratures maudites!
Elles auraient pu tre l'honneur de la jeunesse, l'orgueil du foyer
domestique, la force de l'ge mr, la consolation du vieillard; elles
ont tout dvor avant vingt ans, jeunesse, vertus, beaut, famille,
l'amour et le mariage, l'enfance et la vieillesse; elles ont prodigu,
elles ont vendu pour rien, elles ont chang contre des ulcres tous
ces biens prcieux qu'elles avaient reus de Dieu en partage, la
grce, la jeunesse, le sourire, la sant, le bonheur! Oh! vraiment,
c'est horrible, horrible!--Tout  coup,  un signal donn, les jeux
s'arrtent, un grand silence remplace ce grand bruit, toutes ces
femmes se mettent en ordre, et elles se tranent, l'une aprs l'autre,
pour se rendre o le mdecin les attend.

C'tait au lit de misre. Ce lit de misre occupe une petite salle
basse, claire d'une seule fentre qui donne sur un gout; les murs
en sont gristres, bizarrement orns par quelques figures obscnes
chappes  l'oisivet des malades. On a plac sur le lit une mince
paillasse recouverte d'une toile noire;  ct de ce grabat sont
sems  et l, dans un triste ple-mle, toutes sortes d'instruments
tranchants. Cependant on apporte un rchaud rempli de feu; dans ce
feu rougit le fer; autour du lit se tiennent de vieilles habitantes de
l'endroit, incurables qui par leurs services ont mrit d'assister
 ce spectacle; sur l'unique sige est assis l'lgant oprateur qui
s'entretient d'actrices et de journaux avec ses lves. J'tais au
milieu de ces jeunes adeptes d'Esculape, plus savants que le dieu
lui-mme de la mdecine, qui avait le bonheur d'ignorer tant de
maladies, et j'tais le seul qui ft mu et attentif. Par la porte
entr'ouverte je considrais toutes ces femmes si peu vtues qui
attendaient leur tour avec autant d'impatience que s'il se ft
agi d'une entre  l'Opra. Il y avait dans le nombre des ttes
ravissantes, des ttes d'enfant, frles et dcentes, une bouche
entr'ouverte et un lger sourire; de belles ttes aux sourcils arqus,
au regard expressif, aux noirs cheveux; c'tait un mlange confus
et vari de beauts diverses, vrai srail de sultan, qui la nuit,
rveill par le matre, arrive pieds nus jusqu' la porte de son
harem, attendant dans un respect amoureux ses ordres et son mouchoir.

[Illustration]

Une voix se fit entendre; un nom: _Henriette!_ Henriette! Et du sein
de la foule qui lui faisait place, je la vis arriver la tte haute,
le regard fier, toujours belle; elle se jeta sur le lit de misre
avec autant d'aisance que sur la prairie de Vanves, et elle attendit
l'oprateur. Le silence tait grand; l'homme tait arm de ciseaux
recourbs, il taillait dans la chair vive; on n'entendait que le bruit
sonore de l'instrument, et quand, vaincue par la douleur, la jeune
femme faisait un mouvement, quand elle poussait une plainte, on lui
rpondait par des cris de colre ou de mpris. Pour moi, partag entre
l'horreur et la piti, entre l'amour et le dgot, je contemplais
cette malheureuse, j'admirais son courage, j'admirais ce corps si
blanc, ces formes si pures, cette main dlicate et douce, ce cou
frle et gracieux, toute cette beaut si misrablement anantie! Je me
disais qu'elle et fait le bonheur d'un roi... elle tait descendue au
dernier chelon de l'humanit dgrade! Quand l'oprateur en eut fini
avec le fer, il employa le feu; il brla impitoyablement toutes ces
plaies saignantes, regardant par intervalle son affreux ouvrage avec
la complaisance d'un jeune peintre qui achve un paysage. Puis, avec
une voix dure:--Fais place  une autre, coquine! s'cria-t-il,
et qu'on ne te revoie plus ici! Elle se leva, ple et souffrante,
marchant  peine, insolente encore; une autre malade l'avait dj
remplace, que je ne m'tais pas encore aperu de son dpart.

[Illustration]

[Illustration]




XVII.

LE RETOUR.

Je ne saurais dire comment je sortis de ce lieu funeste. Arriv  la
porte, je remontai dans ma voiture, un cabriolet de campagnard assez
laid, mais large et commode. Je restais l plong dans un tonnement
stupide qui tenait du dsespoir, lorsqu'aprs une heure d'attente
tout au moins, vers le milieu de la rue de la Sant (_la Sant!_ amre
drision, trait d'esprit de quelque conseiller municipal), sur le bord
des boues ternelles qui l'encombrent, je dcouvris quelque chose de
blanc et de glac, qui semblait attendre un moyen de se tirer de cette
fcheuse position. Mon parti fut bientt pris:--Donne-moi ton carrick
et ton chapeau, monte derrire le cabriolet! dis-je  Gauthier. Disant
ces mots, je chargeai mes paules du carrick galonn, et, les yeux
couverts du vaste chapeau cir, je m'aventurai en vritable cocher de
fiacre vers ces deux femmes.

[Illustration: Sortie de l'Hpital]

C'tait Henriette, et  ct d'elle, cette jeune et honnte femme
marie dont la dcence et la douleur m'avaient frapp; guries en mme
temps toutes les deux, elles avaient t jetes toutes les deux 
la porte,  demi nues, mortes de froid, l'une n'ayant pas d'asile,
l'autre ne sachant comment se rendre dans le sien.

Je descendis:--Voulez-vous monter dans ma voiture? leur dis-je. 
peine eus-je parl, qu'Henriette avait pris sa place dans le vaste
cabriolet, sans se faire autrement prier.

--Je n'ose pas, Monsieur, me rpondit l'autre femme; mon mari demeure
bien loin et je doute que votre course vous soit paye. En mme temps
elle se cachait de son mieux sous un chle noir, le seul de ses effets
qu'elle n'et pas donne  ses compagnes d'infortune ou que celles-ci
n'eussent pas drob, et elle restait assise sur la borne, les pieds
dans de vieilles pantoufles qui prenaient l'eau de toutes parts.

--Montez toujours, Madame, lui rpondis-je; vous me paierez si vous
pouvez. Je me plaai entre ces deux femmes. Au mme instant, toutes
les filles guries sortaient ce jour-l de l'hpital. On n'et
jamais dit,  les voir si alertes, par quelles horribles preuves
les malheureuses avaient pass. Elles riaient, elles sautaient, elles
chantaient: _Vive le vin et vive l'amour!_ Elles rentraient  la fois
dans le monde et dans la dbauche.-- quoi donc sert cet horrible mal?
La plupart de ces femmes libres taient reues avec transport par
des hommes  figures quivoques; le cabaret voisin retentissait de
cris de joie, les fiacres se remplissaient; dans la foule, quelques
vieilles femmes  l'air ignoble venaient reprendre leurs captives, de
pauvres filles qu'elles avaient achetes au pays de Caux, dans tout
l'clat virginal de la vingtime anne, que la maladie avait enleves
 ces galres abominables, et qui n'avaient pas fait tout leur temps.

--O allons-nous, Madame? demandai-je en m'adressant d'abord  la
jeune et malheureuse femme qui tremblait  mon ct.

Elle tait si trouble qu'elle m'entendait  peine. Elle me dit enfin
que son mari demeurait l-bas tout au loin. Pourtant, la malheureuse!
elle l'avait tant pri de venir la voir et de la retirer lui-mme de
cette misre o il l'avait plonge! Mais il n'tait pas venu:--Et sans
vous, Monsieur, je serais morte de froid et de honte sur cette borne.
Ainsi elle parlait, et d'une voix si douce! et elle jetait sur moi un
si touchant regard! Pauvre femme! si chaste et si souille! si honnte
et si perdue! faite tout exprs pour les douces joies domestiques,
et passant sa lune de miel  l'hpital! Nous avancions;  chaque rue
nouvelle elle devenait plus triste. J'en fis la remarque et je mis
le cheval au pas.--Qu'avez-vous donc, pauvre jeune femme, et pourquoi
tremblez-vous si fort?--Hlas! me dit-elle, mon mari, comment va-t-il
me recevoir? comment me pardonnera-t-il le mal qu'il m'a fait?--Je
la regardai, elle tait ple et livide; son beau visage portait des
traces ineffaables de toutes les souffrances de l'me, du coeur, de
l'esprit et du corps.--Ayez bon courage, Madame! lui disais-je; en ce
moment nous passions sous l'arcade de l'Htel-de-Ville.--Bon courage!
mon Dieu, j'en ai eu grand besoin depuis un an! Malheureuse que je
suis, un an de tortures et de prison pour un mois de mariage! Nous
arrivmes ainsi  la porte de sa maison; j'arrtai mon cheval; la
jeune femme tait muette, je lui donnai le temps de se remettre.
Quant  Henriette, transie de froid, elle avait cach sa tte sous
le dernier collet de mon carrick, et elle s'tait endormie, les deux
mains sur mes genoux.

 la fin, je dis  la jeune dame:--Voulez-vous, Madame, que je vous
mne  votre mari? Elle me jeta un regard languissant, mais plein de
reconnaissance. Alors je soulevai la tte d'Henriette, je la relevai
avec prcaution, et j'abaissai la portire de ma voiture; l'air frappa
sur la tte de la fille endormie, le froid la saisit, elle ouvrit les
yeux, elle pronona comme une plainte vague et sans suite. La jeune
femme honnte tait dj sur le seuil de la porte; sans rien dire,
elle ta le chle noir qui couvrait ses paules, et, remontant sur le
marchepied du cabriolet, elle entoura de ce sympathique lambeau
les paules d'Henriette, qui luttait encore contre le sommeil;
l'impassible Gauthier tenait la bride de mon cheval.

Sa dernire aumne accomplie, la malheureuse reprit courage; elle
montait le raide escalier en s'appuyant sur mon bras, car si elle ne
tremblait plus, elle tait si faible! La maison tait calme, propre,
froide, aussi correcte qu'une maison d'usurier; nous nous arrtmes au
second tage; nous frappons; une voix rpondit:--Entrez! J'ouvris la
porte; la jeune femme tait ple comme la mort; son beau sein, qui
n'tait plus voil, tait haletant; j'entrai le premier. Un homme
entour de cartons verts et de papiers nous reut; il accueillit sa
femme comme s'il l'et vue la veille; pas un mot d'intrt, pas un
sourire, pas un regret, pas une piti! L'homme horrible! Il osa encore
donner  cette femme un baiser qui me fit peur, car cet homme avait
les yeux pleins d'une horrible rougeur, ses cheveux morts tombaient
en tristes flocons, de larges pustules couvraient son visage!--Ah!
malheureuse femme! m'criai-je en m'approchant d'elle, malheureuse!
que venez-vous faire ici? Quelle destine vous ramne  votre perte!
Ici!... vous seriez mieux d'o vous sortez! L'homme souriait d'un air
railleur, et continuait la recherche de ses papiers.

La frle et innocente crature se prit  pleurer; puis elle me
regarda; elle avait l'air de me dire: Je connais mon sort; dans un an,
venez me reprendre au mme endroit!

 pauvre malheureuse! voil donc o te mne le devoir? Et que ferait
donc de pis la dbauche? et serait-il donc vrai que la misrable
Henriette et raison, puisqu'enfin, toi la vertu, toi l'honneur sans
tache, tu es plus  plaindre que la prostitue de la rue? Pauvre
femme, pauvre femme!--Je descendis l'escalier avec un tremblement
convulsif; ma tte heurta contre la tte de mon cheval.

Henriette dormait toujours.

[Illustration]

[Illustration]




XVIII.

LUPANAR.


--O voulez-vous aller? demandai-je  mon autre pratique, quand je fus
un peu remis de mon motion.

Henriette ne rpondit rien; elle me regarda d'un air tonn, comme
si elle n'et pas encore song qu'elle devait aller quelque part; la
malheureuse! en effet, elle tait sans asile; nagure, avant d'entrer
 l'hpital, elle avait encore une charmante petite maison, si
coquette, si riante, si lgamment vicieuse, qu'on lui pardonnait son
vice. Dans cette maison tout  elle, elle tait reine; elle avait,
pour parer et doubler sa beaut, la dentelle et le velours, l'or et la
soie; son pied se posait  peine sur les tapis chargs de fleurs.
Elle se souriait  elle-mme dans des glaces brillantes; son oeil se
reposait nonchalamment sur les chefs-d'oeuvre du sicle pass: les
amours qui voltigent, les bergers qui soupirent, les bergres qui
talent sur le fin gazon leur petite jambe effile. Les meubles les
plus rares paraient cette demeure somptueuse: les vieux bronzes, les
marbres polis par le temps, les pendules qui chantent et qui marquent
 coup sr l'heure d'aimer; mille parfums invisibles circulaient entre
ces murailles profanes, comme circule le sang dans le corps; l'cho
rieur et discret murmurait tout bas de tendres paroles; dans les
corniches, s'entendait, en prtant bien l'oreille, le bruit des
baisers. Dans cette maison, le monde entier avait envoy ses
dpouilles opimes: la Chine, ses vieux laques licencieux et
grimaants; l'Angleterre, son argenterie tourmente et bizarre;
Svres, ses nobles porcelaines plus prcieuses que l'or; les vieux
chteaux royaux, leurs mille fantaisies sans nom, mais non pas sans
grce. Des serviteurs peu nombreux, mais bien dresss, s'empressaient
autour de l'idole; elle avait, pour garder sa porte, une vieille
femme, tour  tour et selon le besoin, dugne svre, engageante
matrone; elle avait, pour monter derrire sa voiture, un beau paysan
de Vanves, qui s'tait corrompu comme elle et qui portait la mme
livre; elle avait, pour la flatter le matin et le soir, pour lui
prter sa gaiet, sa science et sa piquante effronterie, une jolie
fille de seize ans, soubrette pleine d'avenir et qui bientt allait
faire du vice pour son propre compte. Sa cuisine tait brlante, son
salon tait calme et frais, sa chambre  coucher tait entoure de
jasmins et de roses, son alcve tait muette, sa porte discrte, sa
fentre curieuse. L, sa beaut tait dans toute sa puissance,
dans tout son clat; elle avait tout l'attirail ncessaire  cette
exploitation; elle ne pouvait pas tre, c'tait impossible, plus
pare, plus fte, plus mnage, plus flatte, plus repose; elle ne
pouvait pas dsirer ni un bain plus tide, ni un lit plus doux, ni un
vin plus gnreux, ni une table mieux servie, ni une obscurit plus
habile. Ainsi entoure, ainsi loge, ainsi exploite, la plus mdiocre
beaut et t belle encore; jugez de la beaut d'Henriette! Chacune
de ses heures sonnait une fte, une trahison ou un plaisir. Chaque
matin,  son rveil, Rose, sa soubrette, lui apportait, frachement
imprimes, cent mille calomnies toutes neuves sur tout ce qui tait
la beaut, l'esprit, la jeunesse, la vertu. En lisant ces calomnies et
ces injures, Henriette se consolait d'tre spare de ce monde auquel
elle rendait mpris pour mpris; venaient ensuite les journaux
de modes, le journal des thtres et les billets doux, et elle
choisissait  la hte son chapeau, son spectacle et son amant de la
journe. Midi sonne, les chevaux sont  la voiture charge d'armoiries
mensongres; c'est l'heure de la rue Vivienne et des lentes promenades
si chres  une jolie femme, quand, s'arrtant  chaque magasin
nouveau et recueillant les murmures flatteurs des jeunes ouvrires qui
l'encombrent, elle hsite entre mille nouveauts du matin, essaie une
toffe, puis une autre, ajoute ou retranche une fleur  son chapeau,
compose sa parure d'une simple gaze ou d'une riche dentelle, et, aprs
quatre heures de ce doux travail, remonte dans sa voiture pour se
parer le soir de ces tincelantes frivolits.

[Illustration: Entre au Thtre]

Le soir venu, l'Opra l'appelait ou bien le Thtre-Italien; le luxe
des arts et leurs chefs-d'oeuvre, ftes royales de chaque jour; et
pendant que la foule des honntes gens attendait patiemment  la porte
du thtre, sous la pluie, et les pieds dans la boue et souvent  jeun
(car c'est l une admirable passion, la musique), que son tour ft
venu d'acheter, au prix de trois jours de travail, une place obscure
et rtrcie dans le coin le plus incommode de la salle, elle arrivait,
elle la favorite des riches, au grand galop de ses chevaux, et elle
descendait resplendissante de pierreries; elle avait pour lui donner
la main, pour tre son chevalier d'honneur, quelque homme grave et
bien pos dans le monde, un conseiller d'tat, un prsident de cour
royale, un pair de France, ou tout au moins quelque vieux soldat de
l'Empereur, hroque fragment d'une victoire, qui, pour donner la main
 cette fille, avait mis son plus grand cordon bleu ou rouge; derrire
elle, et tout prt  se faire tuer pour lui pargner une insulte,
marchaient, heureux et fiers de la suivre, les plus beaux et les plus
jeunes, lui servant ainsi de gardes du corps. Elle entrait dans sa
loge avec fracas, interrompant sans piti madame Pasta ou madame
Malibran, qui chantait; elle se penchait dans la salle, afin que le
parterre la pt admirer tout  l'aise, et pour s'assurer elle-mme
que nulle femme n'tait plus belle qu'elle-mme; son regard tait
insolent, son sourire tait une insulte. Elle prodiguait tout haut aux
plus honntes femmes les plus amres railleries, railleries d'autant
plus cruelles qu'elles taient accueillies par le brlant suffrage de
quatre ou cinq pes toutes prtes  tout soutenir. Au plus fort de
l'hiver on lui apportait des roses en pleine loge, et elle choisissait
parmi ces roses les plus fraches, jetant les autres  ses pieds.  la
vue de cette femme si insolente et si belle, les vieillards oubliaient
leur sagesse, les nouveaux maris oubliaient leur jeune pouse; les
femmes sans reproche, voyant le vice triomphant et plus entour que la
vertu, se demandaient avec inquitude si elles n'taient pas les dupes
de leur propre retenue. Garcia lui-mme oubliait de chanter,  la
vue d'une femme plus belle que la Desdmona, ce beau marbre
inspir.--Elle, cependant, habitue  ces triomphes, recevait dans
sa loge tous les hommages: les beaux esprits, les militaires, les
savants, les potes, les jeunes coliers chapps  leur matre, tout
lui tait bon, pourvu que la foule qui l'entourait ft illustre.
Puis, au moment o la foule tait le plus empresse, elle se levait,
toujours aussi ddaigneuse et aussi insolente; elle sortait comme elle
tait entre, avant la fin de l'air commenc; elle avait l'air de
dire au comdien qui chantait:--_Je te rends ton auditoire_;--aux
plus belles dames de la salle:--_Mesdames, reprenez vos amants et vos
maris; je n'en veux plus_. Et qu'importe? si elle l'et voulu, chaque
soir elle et trouv, au bas de l'escalier, un nouveau Raleigh pour
tendre son manteau sous ses pieds.

Mais, arrive au comble de sa beaut et de son insolence, la
malheureuse fille ne sentit pas que la tte lui tournait. Comme rien
ne la pouvait guider, ni son esprit ni son coeur, elle se trouva
tout d'un coup gare sans retour. Elle se jeta  plaisir, et avec
une profusion insense et  corps perdu, dans tous les excs de la
vie sans frein et sans rgle. C'est l d'ailleurs une des infinies
prvoyances de Dieu, que la modration dans le vice soit impossible;
et voil pourquoi le vice, comme la gloire, est chose passagre et
prissable. Ainsi, la malheureuse, elle aussi, aprs ses triomphes,
elle eut son Waterloo et son le Sainte-Hlne sur les hauteurs de la
rue Saint-Jacques. Oh! les malheureuses! il leur faut si peu de chose
pour tre vaincues! une ride lgre, une dent qui se noircit, quelques
cheveux qui tombent, cette raison du matre qui leur dit, comme dans
Juvnal:--_Ton nez me dplat: displicuit nasus tuus!_ Donc un jour,
un jour d'hiver, par le froid, par la boue, par la neige, un matin
qu'elle n'avait pas encore djeun, malade, jaune, horriblement plie,
elle fut chasse  pied,  demi vtue, de cette maison qui, la veille
encore, tait  elle; son laquais lui dit:--_Va-t'en!_ La vieille
portire si dvoue lui ouvrit  peine, et en souriant avec mpris,
le battant de la porte; Rose, sa femme de chambre qu'elle aimait tant,
qui lui rchauffait les pieds dans son sein,  qui elle donnait si
gnreusement ses bijoux, ses robes, ses dentelles et ses amants de
la veille, Rose prit sa place dans ce paradis profane, et elle ne lui
jeta mme pas, par piti, la dernire paire de gants qu'elle avait
vole  sa matresse. Un seul mot du matre avait suffi pour tout
briser autour de cette femme, les glaces, les porcelaines, les
diamants, l'amour des hommes et le courroux des femmes, pour anantir
cette puissance du haut en bas: trop heureuse encore que, dans les
boues de la rue, la police l'et accueillie et lui et ouvert les
portes de l'hpital.

[Illustration]

Mais  prsent qu'elle est chasse, mme de l'hpital,  prsent
qu'elle a perdu sa dernire protectrice, l'horrible maladie qui
l'avait protge,  prsent o ira cette fille? Quelle maison voudra
la recevoir, si ple, si pauvre, si faible, si mal vtue?  quel seuil
inhospitalier ira-t-elle demander un lit et du pain? Et elle repassait
dans sa mmoire toute sa vie brillante, pour savoir o elle irait.
Moi, j'attendais patiemment qu'elle et pris son parti; ce combat d'un
nouveau genre m'intressait; j'tais bien aise d'apprendre o donc
pouvait se rendre une malheureuse qui sortait de l'htel infamant _des
Capucins_.

Pousse  bout et vaincue par tant de misres, la malheureuse
cherchait en vain  se rappeler les hommes qui jadis l'entouraient de
leurs protestations, de leurs hommages, de leur amour. Les vieillards
qui l'appelaient leur fille, les jeunes gens qui voulaient mourir pour
elle, que sont-ils devenus? Elle avait oubli mme leurs noms;  coup
sr, ils avaient oubli sa figure! Si au moins elle avait eu en ce
moment l'argent qu'elle avait dpens rien qu'en essences, elle et
achet  Vanves vingt arpents de terre. Aucun espoir ne lui restait.
Depuis un an qu'elle tait spare du monde, s'tait leve une autre
gnration de vieillards et de jeunes gens pour aimer les femmes et
pour les perdre; comme aussi s'tait leve une gnration de jeunes
femmes pour se faire aimer et pour se perdre tout comme Henriette
s'tait perdue. Elle n'tait donc plus  la hauteur du vice
magnifique, elle n'tait plus bonne que pour le vice misrable.
Tombe du salon, elle n'avait plus de refuge que la borne. Ainsi
elle comprenait, confusment mais avec peur, dans quelle route plus
horrible encore elle allait entrer; la prostitution n'tait plus pour
elle qu'une question de faim et de pauvret. Elle en vint alors  se
rappeler certains conseils, certains renseignements mystrieux que ses
compagnes lui avaient donns pendant qu'elle tait  l'hpital.
C'est surtout dans les ladreries de ce sicle que les agents de
la corruption recrutent leurs tristes victimes: l'hpital, digne
antichambre d'un pareil boudoir!  force de mmoire, Henriette en vint
donc  se rappeler le nom d'une protectrice inconnue  laquelle on
l'avait adresse, un asile qu'on lui avait recommand avec chaleur;
elle ne retrouva, aprs bien des efforts, que le nom de cette femme,
mais non pas son adresse, tant c'tait l une fille imprvoyante
et comptant sur sa fortune. Donc elle me dit, aprs un grand quart
d'heure de rflexion:--Savez-vous o demeure madame de Saint-Phar?
On m'a dit qu'elle me traiterait comme son enfant, et qu'elle aurait
toujours pour moi un lit, une robe et une place  sa table. Menez-moi
chez madame de Saint-Phar.

Je vous ai dit, et vous l'avez dj vu, que je suis un honnte garon;
je ne savais pas mme le nom de madame de Saint-Phar; c'est
pourtant un nom populaire parmi les tudiants, les militaires et
les commis-voyageurs. Encore moins savais-je l'adresse de la dame.
Cependant je me dirigeais naturellement vers le quartier le plus riche
et le plus corrompu de la ville, quand, au milieu de la route, je
rencontrai, heureusement, quelques militaires en goguette, de beaux
soldats de la garde royale, donnant le bras  des filles de trois
pieds, d'une horrible figure, et aussi fiers que s'ils avaient
conquis des princesses italiennes.--Messieurs, criai-je aux soldats,
seriez-vous assez bons pour me dire o demeure madame de Saint-Phar?
La question flatta mes vaniteux soldats, mais elle les embarrassa;
plus heureux que moi, ils connaissaient fort bien le nom de cette dame
et sa profession dcevante; plus d'une fois, dans leurs belles nuits
de corps-de-garde, ils avaient entendu messieurs leurs sous-officiers
parler entre eux de ces demeures comme on parle chez les vrais
croyants du paradis de Mahomet; mais m'indiquer au juste la maison que
je cherchais, cela leur tait impossible. Suspendues  leurs bras,
et toutes mortifies de n'tre pas plus savantes, leurs aimables
compagnes restaient immobiles.  la fin, relevant sa moustache:--Si
Agathe ne peut pas vous donner l'adresse de madame de Saint-Phar,
me criait un caporal, il faudra que vous alliez la demander  mon
lieutenant, qui pourrait y aller les yeux ferms.

Cependant Agathe, qui tait  quelques pas plus loin, arrivait
lentement, majestueusement, comme une femme qui s'encanaille et qui
a des gants. Je la saluai profondment:--Pourriez-vous m'indiquer
la demeure de madame de Saint-Phar, Mademoiselle, si tant est, comme
l'assure le caporal, que vous la connaissiez?--Si je connais la
Saint-Phar! reprit mademoiselle Agathe; Dieu merci, on est faite pour
la connatre, et si je voulais bien, je la connatrais mieux encore!
Disant ces mots d'un ton ddaigneux, elle relevait firement la
tte, et le corps, et le bas de sa robe qui commenait  tre
raisonnablement fangeux.--Ainsi, Mademoiselle, vous aurez la bont de
m'indiquer cette maison?--Pour qui me prenez-vous? reprit mademoiselle
Agathe les yeux en feu.--Allons, allons, Agathe, sois bonne fille,
ajouta le caporal, ne te fais pas prier pour rendre service  un
honnte jeune homme; que diable! il faut bien que tu lui montres que
nous connaissons de la bonne socit, quelque chose d'lev, et non
pas seulement de petites filles sans consistance qui n'ont pas quitt
le faubourg Antoine. Les pauvres filles se mordirent les lvres,
mademoiselle Agathe composa un gracieux sourire, et de son index,
dont l'ongle long et noir s'tait fait jour  travers le gant de
chamois:--Vous irez tout droit devant vous, me dit-elle; au bout de
l'alle vous tournerez  droite jusqu'au Palais-Royal; la troisime
rue  gauche vous serez  la porte de la Saint-Phar. En coutant cet
itinraire galant, le caporal tait fier de sa compagne, les soldats
taient fiers de leur caporal, moi-mme j'tais fier d'avoir trouv et
tout d'abord une demeure qui n'tait pas certainement dans l'_Almanach
Royal_; et voil comment chacun entend l'orgueil  sa manire.

Cependant, tout en guidant mon cheval vers le but indiqu, j'examinais
Henriette et je cherchais  m'expliquer son immobilit et son
assurance.

[Illustration]

Quoi donc! avait-elle pris si vite ce terrible parti? Quoi! pas
un instant d'hsitation, pas un remords! Pourtant il tait vident
qu'elle allait entreprendre une terrible tche, et qu'elle avait le
pied lev pour descendre encore d'un pas dans le dernier abme
du vice! Selon moi, c'tait l un horrible secours.  la voir si
tranquille et si calme, on et dit qu'elle accomplissait un facile
devoir. Pour moi, qui par la force des choses la conduisais dans
cette route fatale, moi, instrument aveugle dont elle se servait pour
accomplir sa destine, moi qui l'avais vue si innocente et si libre
et si heureuse, hlas! je sentais le frisson me venir en songeant que
j'allais tre le tmoin de la dernire transaction que puisse faire
une femme, le tmoin de cette vente incroyable, dans laquelle elle se
livre au premier venu, pour une robe filandreuse et pour un morceau de
pain. Quand nous arrivmes dans la rue de la Saint-Phar, je reconnus
tout d'abord la maison au calme et au silence qui l'entouraient;
c'tait le calme de l'opprobre, c'tait le silence de la honte; on et
dit que les maisons voisines s'taient recules et qu'elles avaient
voil leur face pour ne pas tre souilles du contact de celle-l.
L'affreuse chose, qu'il n'y ait pas une seule ville au monde
affranchie de cet impt du vice et du crime! On reconnaissait encore
cette maison  sa porte mystrieusement entr'ouverte, aux regards
curieux et obliques des passants,  ses carreaux briss,  ses
murs recouverts des adresses du Mont-de-Pit et des gurisseurs de
maladies secrtes, comme si la ruine et la douleur taient les
dignes prospectus de ces maisons venimeuses! J'arrtai firement
mon cabriolet  cette porte, o nulle voiture ne s'arrtait gure
d'ordinaire, pas mme le corbillard. Henriette descendit en s'appuyant
sur mon paule; dj elle tait plus lgre: elle se sentait sur son
terrain. Nous entrmes dans la maison, elle et moi; naturellement je
cdai le pas  Henriette. L'escalier tait sombre et sale; une vieille
femme qui portait le deuil, je ne sais de quoi, nous reut au haut
de la porte; sans nous rien dire, elle nous introduisit dans un
appartement bien meubl, mais sans recherche. Quoiqu'il ft grand
jour, cette chambre tait claire par une lampe, dont le douteux
reflet livrait un triste et languissant combat  un rayon de soleil
gar l, ple et pluvieux, qui pntrait  travers un trou pratiqu
tout au haut des volets: ainsi l'exigeait le prfet de police; si bien
que chacun pouvait entrer librement dans cette maison, le bourreau,
le repris de justice, l'assassin, l'espion lui-mme, tout, except le
soleil; c'tait l ce que le magistrat avait trouv de mieux pour le
maintien et la dfense des bonnes moeurs! Autour d'une table de ce
petit salon, taient assises trois femmes d'une honnte apparence;
elles discutaient sur un livre en partie double, balanant avec soin
les profits et les pertes. C'taient, en effet, les trois associes
de cette entreprise commerciale, deux mres de famille qui se
partageaient les dividendes de cette affaire avec beaucoup de
conscience et de scrupule; la femme qui tenait le haut bout de la
table, et qui paraissait prsider  cet apurement de comptes, avait
apport, dans cette socit en commandite, la popularit de son nom,
la bonne renomme de sa maison et sa vieille exprience dans ce genre
de transactions; ce fut elle qui la premire adressa la parole 
Henriette; pour moi, retir dans un coin, je ne perdais pas un mot de
la conversation.

[Illustration]

--Vous voulez tre des ntres? lui demanda cette femme, d'un ton de
voix trs-simple et comme le ferait une bonne bourgeoise qui engage
une nouvelle domestique, pendant que ses acolytes considraient la
nophyte avec une scrupuleuse attention.

--Oui, Madame, rpondit Henriette d'un ton plein de respect. Elle
se tut. En mme temps on examinait sa taille, sa main, son bras,
ses jambes, sa gorge, ses cheveux, toute sa personne, et cette tte
souffrante et amaigrie.

--C'est une assez belle personne, dit la plus jeune des femmes, on
peut en faire quelque chose; mais il en faudra prendre beaucoup de
soin: d'abord elle est trop maigre et trop ple, et ensuite toute nue,
les cheveux mal en ordre, des doigts allongs horriblement; videmment
elle sort d'un hpital, et, s'il en tait besoin, je lui dirais bien
de quel hpital.

--Peu importe, reprit la femme qui tait  droite; vous savez bien, ma
chre amie, que les plus honntes filles peuvent y aller, et il
faut esprer que cette leon lui profitera; puis, s'adressant  la
postulante:--Il me semble, ma belle amie, que je ne vous ai vue encore
nulle part?

--En effet, Madame, nulle part.

--Tant pis cela, reprit la femme qui prsidait l'assemble; vous
aurez contract des ides de luxe et d'indpendance qui ne peuvent
pas cadrer avec la tranquillit de cette maison. Il nous faut,
Mademoiselle, si vous voulez tre longtemps des ntres, une soumission
profonde, une obissance sans bornes; vous ne serez ni gourmande,
ni bruyante, ni malade; vous aurez grand soin de vos robes, de vos
bonnets et de vos chapeaux; vous irez demander vous-mme  monsieur le
commissaire de police la permission de faire sagement votre mtier, et
vous vous soumettrez  toutes les lois exceptionnelles qui rgissent
la matire; vous ne boirez du vin qu'une fois par semaine, et vous
n'irez au spectacle qu'une fois par mois.  ce prix-l, nous ne
demandons pas mieux que de vous encourager. Mais cependant, Mesdames,
si nous la prenons, que faut-il en faire, et quel est votre avis?

--Mon avis est, dit la premire, qu'on en fasse une grisette: d'abord
nous manquons de grisettes, et ensuite rien ne prend un grand seigneur
ou un homme ennuy qui passe, comme le bas blanc bien tir sur une
jambe faite au tour, le tablier noir, facile  remplacer; et ajoutez
que c'est un costume peu dispendieux pour la maison.

--Pour moi, dit l'autre, je trouve que rien n'est us comme la
grisette; on en rencontre dans tous les magasins, dans tous les
vaudevilles et dans tous les romans de moeurs; il y a beaucoup
d'hommes qui ne sont pas assez grands seigneurs et assez vieux pour
attaquer ouvertement un bonnet rond et un tablier noir. Parlez-moi
d'une bourgeoise! La bourgeoise est du domaine gnral. Elle ne
compromet personne. On peut la suivre, on peut lui donner le bras sans
rougir. D'ailleurs, une bourgeoise est bien vite improvise; la robe
de soie, le soulier de peau de chvre, le chapeau de velours, le chle
Ternaux, les gants de couleur, une forte odeur de musc et d'ambre,
l'air dcent; certes, voil de quoi tourner toutes les ttes des
tudiants et des marchands en dtail.

-- la bonne heure! reprit sa compagne; mais ces marchands sont
avares, ces tudiants sont tapageurs, et d'ailleurs cette fille-ci est
trop jeune pour tre une bourgeoise; ce sera bon dans cinq ou six mois
d'ici; j'aimerais mieux, quant  prsent, l'habiller comme une femme
de la cour: le cou nu, la gorge nue, une flamboyante robe de satin
jaune, des bas  jour, les oreilles charges de fausses perles, des
marabouts dans les cheveux, et notre respectable Flicit  ses cts,
pour lui servir de mre, le soir.

--Je suis lasse, reprit la Saint-Phar qui coutait, je suis lasse de
toutes ces princesses; elles nous ruinent en gazes et en dorures et
en jujubes; rien n'est pnible comme de voir ces belles robes de satin
nous revenir couvertes de boue; je n'en veux plus, et, si j'tais
mademoiselle, j'aimerais mieux une jolie robe de paysanne, les bras
nus, la croix d'or attache  un virginal velours noir, une blanche
fleur  la main, les cheveux retrousss en chignon, le chapeau de
paille sur le ct de la tte; certes, cette nonchalance villageoise
lui sirait trs-bien!

 ces mots, qui me rappelaient ( mes chers et chastes souvenirs, que
veniez-vous faire en ce lieu?) la plaine de Vanves, je m'lanai de
mon sige, je rsolus de faire une dernire tentative pour arracher la
malheureuse  ce repaire.--Oui, oui, m'criai-je, oui, pauvre fille,
il en est temps encore, reprends ta robe de bure, couvre ton cou d'un
simple mouchoir d'indienne, remets sur ta tte le modeste chapeau de
paille brl du soleil; allons, sois encore la jeune, jolie et riante
paysanne pare des fraches couleurs de la sant; viens, retournons 
Vanves; viens, viens, fuyons! je t'aime, et je te sauve si tu veux!

Les trois femmes, m'entendant parler ainsi, se regardrent avec
grande inquitude. Cette proie tait trop belle pour qu'elle pt leur
chapper.--Nous ne forons pas mademoiselle, me dit la Saint-Phar;
si elle veut avoir une robe de velours, un collier d'or, un mouchoir
brod et des bas  jour, elle les aura, et ds ce soir. ..... Tout
tait dit!

[Illustration]

[Illustration]




XIX.

SYLVIO.


Je suis li de l'amiti la plus tendre avec un jeune homme, plus jeune
que moi, nomm Sylvio, aimable et franc garon, une belle nature,
forte, dcente, svelte, et dans le coeur, de la passion pour toute
une composition dramatique. Une femme  soi: tel tait le grand rve
de cet imprudent et inhabile Sylvio; il regardait les femmes comme des
tres bien au-dessus de l'espce humaine, il respirait  peine en
leur prsence; mais cependant son admiration muette, ses hommages
silencieux ne lui avaient gure profit: jeune et beau, riche et
brave, portant lgrement un grand nom qu'il parait encore,  peine
s'il avait pu s'attirer de ces beaux tres tant rvs, quelques
regards indiffrents et ddaigneux. Au reste, c'tait la faute du
beau jeune homme: pourquoi donc tre si modeste? Tout entires  se
contempler, les femmes ne devinent pas un homme, c'est tout au plus si
elles le comprennent, encore faut-il qu'il s'tale lui-mme au grand
jour. Voil ce que le jeune Sylvio n'osait pas faire; j'avais tent,
mais en vain, de le sauver de cette exaltation dangereuse; il recevait
en souriant mes plus sages conseils. Je ne sais comment il avait
devin que j'tais possd d'un triste amour, mais il le savait, et
il me raillait souvent sur mes sentiments mystrieux; il comptait tous
mes soupirs, il expliquait mes paroles entrecoupes, mes distractions
fbriles, et il me jetait un regard de piti qui plus d'une fois me
fit frmir, en songeant qu'il avait tout mon secret, c'est--dire
qu'il savait toute ma misre!--C'tait le lendemain de ma fatale
aventure; j'tais bien triste; je me disais que moi tout entier,
moi et mon amour et ma jeunesse, j'avais t sacrifi  une robe de
velours,  ce velours prostitu et fangeux! Misrable femme! oui,
certes, trois fois misrable!--Sylvio entra dans ma chambre, suivi de
cette belle humeur qui ne l'abandonnait jamais, non pas mme au plus
fort de ses passions. Il s'tait figur la veille, dans un bal, qu'une
femme de quarante ans  peine, paisse, et grosse commre dont il
aurait pu tre le fils, lui avait peut-tre serr la main! Il en tait
tout fier, et tout fier, il venait me raconter son admirable fortune.

--Diable, elle t'a serr la main! Te voil bien avanc, lui dis-je en
soupirant.

--Bien avanc, me dit-il; le coeur se prend par la main aussi bien
que par les lvres; mais toi, monsieur le ddaigneux, j'imagine que tu
serais heureux si tu l'tais seulement autant que moi.

--Je t'assure, mon pauvre Sylvio, que du ct de mes amours je
suis beaucoup plus avanc que je ne le voudrais, et que toi-mme tu
sauterais de joie si tu savais combien tu l'es aussi sans t'en douter.

Sylvio ouvrait de grands yeux; sa jeune et ptulante imagination
btissait dj tout un roman d'amour, bien compliqu, sur une parole
jete en l'air.

En mme temps je jouais avec ma bourse, et machinalement, je la versai
sur le marbre de la toilette, sparant l'or de l'argent, et l'argent
de la petite monnaie; Sylvio rvait toujours.

Je le tirai brusquement de sa rverie:--Sais-tu bien au juste quel est
le prix vnal de la femme que j'aime et pour qui je meurs, Sylvio, toi
qui aimes tant les femmes? m'criai-je en parpillant mon argent sur
le marbre.

Je n'eus pas de rponse de Sylvio.

--Sais-tu bien, repris-je, ce que vaut une femme? je veux dire une
charmante et idale crature, telle que tu n'en as pas mme rve dans
tes songes, une jeune fille rose et frache et blanche, vingt ans 
peine, doucement panouie sous ses beaux cheveux, comme une rose aux
cent feuilles; une femme que j'ai vue, il n'y a pas un an, courant au
soleil dans la plaine de Vanves et ne s'inquitant que de son ne et
de son chapeau de paille? Sais-tu  quoi elle s'est estime, cette
heureuse villageoise qui et fait honneur  un grand d'Espagne, une
belle fille que j'adorai  son premier regard? Sais-tu avec combien
d'argent, toi, moi, lui, tout le monde, nous pouvons arriver jusqu'
elle, le sais-tu?

Le jeune homme m'coutait en tremblant:--Celle que tu aimes! celle 
qui tu penses! celle que tu poursuis la nuit et le jour! celle
pour qui tu ngliges tes fleurs, tes amis, tes potes!... combien
vaut-elle?

Je pris une pice d'or:--Pour toi, mon bon Sylvio, toi qui es jeune,
beau et timide, voil ce qu'elle s'estimerait sans doute, en riant de
ta simplicit.

Je pris ensuite la moiti de la mme pice en argent:

--Pour le vulgaire, pour l'homme qui passe, pour le premier venu qui
n'est pas trop press dans sa route, voil le prix.

--Vienne un soldat pris de vin ou quelque vieillard obstin et avare,
voil tout ce qu'elle lui cotera; et je poussai du doigt une pice
de cinq francs,  l'effigie de S. M. Louis XVIII; puis j'eus honte de
moi-mme et je retombai dans mon accablement.

Il se fit un moment de silence. tait-ce un reproche ou une plainte de
la part de Sylvio?

 la fin il se leva, vint  moi, et prit une pice d'or:

--Je veux en avoir le coeur net, me dit-il; o est-elle? je vais
l'acheter.

--Toi, Sylvio?

--Moi-mme! Que t'importe d'ailleurs qui l'achte, puisque chacun a
le droit d'tre ton rival? Insens! tout  l'heure il se moquait de ma
passion vagabonde, et le voil aujourd'hui bris sous la honte qu'il
n'a pas faite! Toute la terre peut possder sa matresse, except
lui, et il va mourir de rage sur le seuil de cette porte! Encore s'il
n'avait pas d'argent dans sa bourse! mais,  cette heure, il a de quoi
payer vingt fois celle qu'il aime! Il tient l cette femme vnale
sur ce marbre; il peut acheter, s'il le veut, trois mois de la vie de
cette femme, et  la fin du bail le renouveler encore pour trois mois
ou pour une heure, et mon lche se lamente sans parler, sans agir!
C'est bien le cas de dire comme Yago: _Mettez de l'or dans votre
bourse, seigneur Roderigo!_ Mais cependant, moi, moi, Sylvio
l'innocent, Sylvio la demoiselle, nous allons voir ta matresse, et
pour que tu fasses bien les choses jusqu' la fin, nous prendrons
tes pices d'or, car c'est seulement en empruntant ta bourse que
nous commettrons un adultre.  pauvre homme! pauvre patient! Allons,
rveille-toi; allons, je ne veux pas te faire outrage, je veux avoir
cette belle pour mon argent! Je veux voir, me dit-il d'un ton plus
radouci, je veux voir  quelle passion tu t'es livr, je veux pouvoir
te dire ce qu'il y a de bonheur et de repos dans les bras de cette
femme; si toi seul tu n'oses pas l'acheter, je veux l'acheter pour
toi; aprs quoi, je reviendrai te dire si elle vaut tous ces regrets,
si elle vaut une seule de ces larmes, ou bien si elle ne vaut tout au
plus que cette pice d'argent. Ainsi donc, je la vais acheter 
moi tout seul,  moins que tu ne veuilles tre prsent  la vente,
ajouta-t-il.

--Certainement que je serai prsent, Sylvio; nous irons ensemble;
partons. Et je pris mon argent, tout mon argent, et je sortis
constern, comme doit l'tre l'incendiaire ou l'assassin que pousse le
crime hors de sa maison.

Cependant nous allions  la demeure d'Henriette; mais  mesure que
j'approchais:--Sylvio! m'criai-je, il est impossible qu'elle reste
dans cet horrible repaire; il est impossible, Sylvio, que je la laisse
en vente plus longtemps, expose  tous les acheteurs; j'en mourrais
ou j'en deviendrais fou, Sylvio! Allons donc, si tu m'en crois, nous
l'achterons en gros, pour l'empcher de se vendre en dtail.

--C'est une marchandise avarie, rpondait Sylvio, s'arrtant  toutes
les femmes qu'il rencontrait.

Nous tions au commencement de la rue, et dj nous distinguions la
maison, quand nous apermes  la porte fatale, une foule ameute
et toujours croissante. Un dtachement de soldats entourait dj ce
repaire, et le commissaire de police, en charpe, y pntrait d'un pas
solennel. Sylvio connaissait l'honnte magistrat, qui nous permit
de pntrer dans ce lieu funeste. Tout y tait en dsordre; les
habitantes de l'endroit, ples et cheveles, taient assises sur
leur grabat et s'entre-regardaient d'un air hbt; leurs tristes
compagnons de dbauche, tout honteux d'tre surpris par la foule,
dans un si triste appareil, se cachaient le visage;--hypocrites,
qui tenaient  leur bonne rputation, et qui voulaient runir les
immondices du vice aux honneurs de la vertu! Dans la rue se tenait une
multitude impatiente d'apprendre le crime et de voir le criminel. Il
s'agissait d'un meurtre qui avait t commis durant la nuit; on en
disait dj des dtails horribles, tout le monde frmissait; moi seul
j'eus une espce de joie infernale en apprenant le nom de la coupable.
Oui, c'tait elle, c'tait bien elle, elle-mme qui venait de laver
sa faute avec du sang! Soyez lou, mon Dieu! qui l'avez sauve par
un crime!  la fin donc, elle chappait au public, elle n'appartenait
plus qu'au bourreau;  la fin donc, ce monde auquel elle s'tait
prostitue, n'avait plus sur cette femme que des droits lgitimes: il
ne pouvait plus lui demander que sa tte, non son corps! Elle ne sera
plus tale sur la borne  prsent, elle ne sera plus expose que
sur l'chafaud! maintenant il n'y aura que la justice des hommes qui
pourra l'atteindre, elle est  l'abri de leurs sales passions. Ainsi,
je triomphais enfin de cette femme! Je montai dans sa chambre avec
le commissaire de police;  peine sur les confins sanglants de cette
alcve immonde, nous fmes presque repousss par l'odeur d'un parfum
infect; le dsordre tait complet: des robes tranantes, des fichus
trous, de vieilles chaussures, un jupon sale; de la boue, de la
graisse, mles  la lie du vin; affreux ple-mle de toutes sortes de
vestiges ternis d'une opulence plus qu'quivoque; enfin, derrire les
rideaux, un cadavre et du sang encore chaud. Elle avait tu cet homme
aprs l'avoir provoqu, et elle l'avait jet hors de ce lit banal,
sans trop savoir pourquoi, tout comme elle l'y avait fait entrer!
Quand nous pntrmes dans son antre, la fille de joie tait dj
redevenue une femme vulgaire, grce  son crime; elle tait chastement
couverte d'un peignoir, ses beaux cheveux flottaient pars sur ses
blanches paules; on n'et jamais dit,  la voir si calme et si
tranquille, que c'tait l une prostitue, et une prostitue qui
venait de commettre un meurtre. D'ailleurs, elle savait si bien 
l'avance qu'elle appartenait au commissaire de police, corps et me,
que le commissaire de police tait sa loi vivante et sans appel!
Aussi tait-elle dj prte  suivre qui la venait prendre. Dj elle
composait sa triste garde-robe de fille prisonnire: de vieux chiffons
brods, un peigne dent, une brosse, un morceau de savon, de la
pommade, un pot de fard et autres ingrdients d'une toilette de
dernier ordre. Sur ces entrefaites, un agent subalterne arriva, elle
tendit ses deux petites mains aux menottes, qui se trouvrent beaucoup
trop larges; on et dit,  sa grce enfantine, qu'elle essayait des
bracelets nouveaux; le fer rougit son bras, mais sa main n'en tait
que plus blanche; quand tout fut prt, elle traversa la foule, monta
dans un fiacre, et s'loigna lentement au milieu des hues et de
l'excration publiques.

[Illustration: Arrestation]

--Rjouis-toi, dis-je  Sylvio, la voil perdue!

--Combien vaut-elle  prsent, dit Sylvio, pourrais-tu me le dire?

-- prsent, tout l'or du monde ne l'aurait pas, et j'en rends grce
au ciel!

--Au moyen de ce crime elle est devenue plus inaccessible que la vertu
la plus farouche. Les extrmes se touchent, mon ami, dit Sylvio.

--Grille ou vertu, que m'importe? elle est sauve; elle est rentre
dans la voie; maintenant je puis tre libre de l'aimer, je puis
tre fier de mon amour, je puis l'avouer  la face des juges et du
bourreau; elle n'est plus la matresse de vendre son corps, elle
chappe  la prostitution, sa souveraine matresse. Ris donc, Sylvio,
et moque-toi de moi! Je puis l'aimer  prsent avec plus de scurit
que tu ne pourrais aimer ta jeune pouse vingt-quatre heures aprs la
noce, Sylvio.

Et je me livrai ainsi  mon horrible joie tant qu'elle put aller.

[Illustration]

[Illustration]




XX.

LA COUR D'ASSISES.


Or, voici comment s'tait improvis ce meurtre, la seule action
courageuse et juste de cette fille. Quand elle fut place dans ce
repaire, on lui enseigna en peu de mots sa nouvelle profession.--tre
prte  toute heure de la nuit et du jour--attendre en
souriant--courir aprs le vieillard qui passe--sourire  tous--ne
refuser que l'homme qui n'a rien--se promener chaque soir d'une borne
 une autre borne--sous la pluie--dans la boue--tre expose  toutes
les insultes et  tous les dsirs--assister ainsi  chaque minute 
la triste et honteuse enchre de sa beaut.--Misre!--tre couverte
de haillons et les porter firement, comme ferait une reine son
manteau--n'avoir plus  soi ni son coeur--ni son corps, ni son
cadavre, car tout  l'heure, peut-tre, l'hpital l'attend pour le
dissquer--n'avoir plus en ce monde que l'espace fangeux qui spare
ces deux bornes, et ne pas aller au del, jamais!

Circuler ainsi  travers toutes ces misres sans savoir o l'on va, ou
plutt, hlas! en se rptant  chaque pas--_Tu vas  la mort!_--Bien
plus, bien plus, tre surprise par l'ennui, mme dans ces abjections,
par ce mme ennui qui s'attache aux puissants et aux riches;
s'ennuyer, et cependant tre si misrable! s'ennuyer, et cependant
tre plonge dans un si profond nant--s'ennuyer parmi toutes ces
passions qui hurlent--savez-vous un plus triste remords? l'ennui!

La malheureuse en tait  sa premire soire, et elle voulait payer
sa bienvenue  l'honorable compagnie qui mettait sa beaut en coupe
rgle. Elle voulait, puisqu'elle s'tait mise  bail, que le fermier
n'et pas  se plaindre. Elle se disait, avant de faire le premier
pas dans la rue, qu'elle n'aurait pas beaucoup  attendre son premier
chaland. Le temps encore n'tait pas loin o les plus vieux et les
plus jeunes se prcipitaient sur ses pas, rien que pour toucher sa
robe, rien que pour obtenir un de ses regards! Quelle fte quand elle
paraissait dans la grande alle des Tuileries! l'air tait plus doux,
le vieil arbre se balanait amoureusement et la saluait de sa tte
chenue, l'oranger semait ses blanches fleurs sur ses pas; pour
la voir, les promeneurs n'avaient qu'un regard; pour l'aimer, ils
n'avaient qu'une me! Elle entendait murmurer  ses oreilles toutes
sortes d'adorations et de louanges, et pourtant  peine daignait-elle
se montrer en passant  tout ce peuple:--Que sera-ce donc, se
disait-elle,  prsent que je suis l pour obir au premier dsir,
pour subir le premier baiser, pour recevoir dans mes bras le premier
venu, auquel j'appartiens? Que vont-ils faire,  prsent qu'ils sont
tous mes matres, tous mes amants,  prsent qu'ils n'ont plus qu'
se baisser dans ma boue pour me prendre? Ainsi comptait-elle avec
elle-mme, ou plutt avec sa beaut gaspille et anantie, la pauvre
fille! Mais  peine entre dans son domaine de fange, quel changement,
 ciel! Elle si admire, si aime, si adore, quand elle tait encore
la matresse de choisir,  prsent les plus honntes gens l'vitent;
ceux qui par hasard ont touch sa robe de leur manteau, secouent leur
manteau avec horreur; puis c'taient des rires, des quolibets, des
imprcations, des blasphmes! on disait sur son chemin.--_Elle est
laide!_ tant le vice le plus aimable est horrible quand il est tomb
l! Charge de tous ces outrages, elle en croyait  peine ses yeux et
ses oreilles; elle se demandait si elle n'tait pas le triste jouet
d'un rve. Comment cela se faisait-il: elle s'offrait  tout le monde,
et nul ne voulait d'elle? Ce fut  cet instant mme, et quand elle
allait peut-tre devenir folle tout  fait, qu'un homme pris de vin
lui ordonna de le suivre. Elle obit sans regarder cet homme, comme
c'tait l sa consigne. Mais,  surprise,  douleur,  vengeance! cet
homme qui le premier profitait de sa prostitution, c'tait le mme
homme qui avait profit le premier de son innocence! Elle l'avait
retrouv ainsi, aux deux extrmits de sa vie, ce vil libertin, vierge
et fille de joie! Alors un clair traversa ses yeux, une passion
traversa son coeur, un remords parcourut son me.

[Illustration]

Quand donc la cause premire de ses crimes, celui-l mme qui l'avait
arrache  ses champs, celui qui l'avait rejete corrompue au
fond d'un hpital, venait chercher encore, insouciant et crapuleux
dbauch, les ignobles plaisirs d'un amour facile, elle n'avait pu
se contenir,--elle l'avait tu. Elle l'avait tu, parce qu'elle se
souvint tout d'un coup de tant d'affronts et de toutes ces misres;
parce que je ne sais quelle horrible lumire lui fit voir d'un coup
d'oeil sa destine toute nue; parce qu' cet homme se rattachaient
ses derniers et amers souvenirs d'innocence; elle l'avait tu au
milieu de son sommeil, tu d'un seul coup, comme par inspiration;
aprs quoi, elle avait dbarrass son lit de ce vil fardeau, elle
s'tait endormie; car elle n'avait de colre que par intervalle, de
la passion que par lueurs; tout tait mort chez elle, coeur, me,
intelligence, esprit, vertu, passion. Aussi quand elle parut devant
ses juges, en avouant son crime, sa cause fut-elle dsespre tout
d'abord. La dfense de cette malheureuse crature avait t confie 
un jeune avocat en herbe, le propre neveu de M. le procureur du roi;
c'tait une tte de vingt ans, avec laquelle le jeune orateur allait
faire son apprentissage. Que vouliez-vous que cet enfant en robe et
en bonnet carr pt comprendre  la vie de cette pauvre crature? Je
pense mme que cette femme lui faisait peur, et que dans sa prison
il n'tait gure  l'aise quand il tait seul avec elle. Ce jeune
stagiaire, que son oncle avait gratifi d'un meurtre  dfendre, pour
commencer, dfendit cette fille d'aprs toutes les rgles qu'il avait
apprises dans les rhtoriques. Il avait crit son exorde d'aprs le
_quousque tandem_; il avait voqu dans sa proraison tout ce qu'il
pouvait voquer de plus lamentable; il avait t pathtique  la faon
des plus grands orateurs d'autrefois; son bon oncle, dans sa rplique,
avait rendu justice _au jeune orateur_; mais, dans cette joute de
l'oncle et du neveu, la vie de cette jeune femme ne comptait pour
rien; c'tait tout au plus une question de politesse, ou tout au
moins une question de vanit. Bien plus, dans le fond de son esprit,
l'oncle, qui tait un bon homme, n'aurait pas t fch de faire
cadeau de cette tte  son neveu, et de laisser vivre cette femme
pour encourager l'loquence naissante du jeune Cicron; mais quoi! les
faits taient prouvs, et l'accuse elle-mme, de la plus douce voix,
disait:

--_J'ai tu cet homme!_

Oh! malheur sur moi!  prsent que je me rappelle toutes ces affreuses
circonstances, moi, je puis dire  coup sr: _J'ai tu cette femme_!
Moi, en effet, moi seul, je pouvais la dfendre, moi seul je savais sa
vie, moi seul je pouvais dire par quelle pente fatale, invitable, la
malheureuse crature tait arrive sur ces infmes bancs des assises;
moi seul je savais ce qui l'avait perdue, le voisinage de Paris, qui
envoie dans les villages qui l'entourent ses fumiers et ses vices
de chaque jour; Paris, corrupteur de toutes les innocences, qui fane
toutes les roses, qui fltrit toutes les beauts; insatiable dbauch!
si redoutable  ce qui est pur et sans tache. Moi seul, si j'avais,
en effet, racont au tribunal, et comme je la savais, la vie de cette
fille, ses alternatives cruelles de misre et d'opulence, de flatterie
et d'abandon, si je l'avais montre, aujourd'hui couverte de baisers,
le lendemain couverte de boue; si j'avais cri aux hommes qui la
jugeaient: Voil l'ouvrage de vos jeunes fils et de vos vieux pres!
la voil cette fille telle que l'a faite la corruption parisienne!
oui; et si j'avais ajout:  juges! cette fille souille et perdue,
je l'aime!  mes yeux, ce sang la lave; en tuant cet homme,  peine
s'est-elle fait justice, car elle n'a fait de cet homme qu'un cadavre;
mais cet homme avait fait d'elle une prostitue! Voil ce que j'aurais
pu dire, voil ce que j'aurais d dire; mais je l'ai laisse mourir.
goste, je ne voulais plus qu'elle m'chappt.  prsent elle
m'appartenait, jusqu'au jour o elle appartiendrait au bourreau. Moi
seul, dans ce monde qui l'avait charge de tant d'adorations et de
tant d'outrages, je lui restais indign et fidle. Elle, cependant,
elle tait calme, tant elle tait sre de sa mort. Jamais je ne
l'avais vue plus belle. La ple clart des assises, le crucifix
sanglant au-dessus des juges, ces filles de joie qui venaient, de
leurs dpositions unanimes, clairer la justice du tribunal, ces
plaidoiries pour et contre, qui ne disent pas un mot de la question,
rien ne put la troubler, rien ne put la distraire. La force d'me qui
l'avait pousse  ce meurtre ne l'abandonna pas un seul instant.
Elle appuyait sa tte sur ses mains, comme si elle et senti sa tte
chanceler sur ses paules. Elle rpondait aux juges avec la plus
exquise politesse; sa voix tait douce, son maintien dcent; et
pourtant tait l, derrire elle, la peine de mort, l'chafaud, le
bruit de la hache qui tombe!... toutes choses qui la protgeaient de
je ne sais quelle influence loquente qui l'et sauve, n'et t
son infme mtier. Mais comment aurait-on os s'intresser  cette
prostitue! Sauver de la mort une fille de joie! qu'auraient dit les
femmes et les filles de messieurs les jurs et de messieurs les juges?
La morale publique et M. le procureur du roi voulaient un exemple. Ce
qu'on put faire de plus humain pour la malheureuse Henriette, ce fut
de dbattre pendant six heures cette condamnation  mort.

[Illustration]

[Illustration]




XXI.

LE CACHOT.


Quand le juge fut au bout de son arrt, je pensai en moi-mme
que j'avais enfin trouv la solution du problme philosophique et
littraire si longtemps poursuivi,--encore un peu de courage, et mon
oeuvre tait accomplie,--l'horreur tait  bout. Je rsolus de
me raidir jusqu' la fin du drame, de ne pas en manquer une scne,
d'assister  l'entire expiation de cette vie si malheureusement
employe. La victime n'intressait plus que moi dans le monde; je
l'aimais, je voulus la revoir encore et ne la plus quitter. Sylvio,
qui me prenait en piti depuis si longtemps, ne m'abandonna pas dans
cette dernire extrmit: grce  ses liaisons avec quelques hommes
puissants, il m'introduisit dans cette vaste prison, dont les plus
heureuses habitantes sont condamnes aux galres, vritable supplice
btard, aussi horrible, quoique moins en vidence, que les tortures
des bagnes de Brest et de Toulon. Dans ce lieu abominable qu'on
pourrait appeler l'enfer, si on ne craignait pas de calomnier l'enfer,
j'entendis des gmissements et des cris de joie, des blasphmes et des
prires; je vis de la rage et des larmes; mais tous ces faits gnraux
m'intressaient fort peu en ce moment. Parmi toutes ces femmes
perdues, je n'en voulais qu' une femme,  une seule,--la femme qui
allait mourir. Cette tte qu'on devait couper avait t jete toute
vivante dans cette fosse commune de la guillotine ou du bagne, qu'on
appelle la Salptrire. Dans quel cachot tait tombe la condamne? Il
fallait toute ma persvrance et tout mon amour pour le dcouvrir.
Le cachot o elle tait renferme,  triple serrure, tait enfonc
profondment dans la terre,  l'angle d'une cour abandonne; 
l'entre du soupirail, un banc vermoulu et recouvert d'une mousse
paisse comme d'un beau tapis vert, me permettait de m'asseoir et de
plonger tout  l'aise mon regard perdu dans ce nant. Je connais
ce banc comme je connais le banc de pierre hospitalier de la maison
paternelle; je vivrais mille ans, que je pourrais dcrire encore ce
bois recouvert de la mousse verdtre et gluante qui suinte dans les
prisons. Le temps et la mauvaise saison avaient creus ce banc 
moiti; on et dit une auge ou un cercueil;  son extrmit et du ct
du soupirail, ce chne vermoulu offrait une large fente, dans laquelle
je pouvais placer ma tte, sans projeter d'ombre dans le cachot, sans
avoir peur d'tre dcouvert. Grce  ce bois creus, grce  cette
fente propice, ce banc et moi c'tait mme chose. Du creux de cet
observatoire, je pouvais tudier  toute heure cette morte qui
palpitait, qui pensait encore dans cette tombe. J'tais couch  cette
place des journes entires; cette cour entoure de fortes murailles
tait devenue mon domaine;  force de protections, j'tais presque
regard comme un guichetier surnumraire: voil comment chaque jour je
pouvais  mon gr tudier les moindres mouvements de ma captive.

Cette tude tait douloureuse. Ces murs humides, cette lumire
blafarde, cette paille en lambeaux, et sur cette paille une jeune
femme que dj l'chafaud rclamait, sans autre espoir (fragile
espoir!) que la cour de Cassation! comment aurais-je pu conserver ma
colre en prsence de ce tableau lamentable? Dans sa prison, aussi
bien que dans le monde, cette femme tait mon tude, ma tche et ma
douleur de chaque jour. Le matin j'assistais  son petit lever;
le premier rayon de soleil qui tombait d'aplomb sur sa litire
la rveillait en sursaut; ses yeux s'ouvraient prcipitamment et
effrays; puis elle se dressait sur son sant, et restait morne et
pensive. Un peu plus tard elle tait debout, et, fidle  de certaines
habitudes d'lgance et de propret, elle mettait toutes choses en
ordre dans sa prison et sur sa personne. D'abord elle faisait son lit,
c'est--dire, elle ramassait  et l les moindres brins de paille
pars dans son cachot; elle approchait sa cruche de ses lvres; l'eau
froide tombait sur son ple visage, ranim un instant; elle lavait ses
mains dj si blanches, elle arrangeait sur sa tte si mignonne ses
cheveux longs et noirs, regardant lentement son pied, sa main, sa
taille lgante; elle caressait doucement son petit cou si ferme, non
sans frissonner de temps  autre, comme si ses mains eussent t de
l'acier poli; autant que possible se prolongeait cette occupation
importante, car elle y tait tout me; et quand tout tait fini, quand
elle n'avait plus une pingle  mettre, plus un ruban  attacher, elle
se mettait  genoux sur sa paille, elle s'asseyait sur ses deux jolies
petites jambes replies sous elle-mme, ses bras retombaient lentement
le long de son corps; hlas! vous auriez dit qu'elle ne songeait 
rien.

Sur le midi, le gelier lui apportait la pitance accoutume de la
prison: du pain noir et de la soupe tide dans une paisse gamelle de
bois o nageait une cuiller d'tain. La gamelle pose sur la terre,
le gelier se retirait. Alors la condamne, agenouille et la tte
penche sur cette eau fumante, en respirait la bienfaisante vapeur;
ses deux mains tenaient la gamelle embrasse et se coloraient
lgrement  sa chaleur pntrante; quand elle s'tait ainsi empare
de sa soupe par tous les sens, elle la dvorait en un clin d'oeil
pour se ddommager d'avoir attendu si longtemps. Le soir venu, 
l'heure o jadis elle recevait  sa table tous les amours empresss 
lui plaire, le mme gelier silencieux lui jetait un morceau de pain
par le guichet de sa prison; elle mangeait lentement son pain noir,
levant les yeux vers le soupirail o la nuit commenait  descendre
sur les quatre heures, et, pensant dj  la longueur de cette nuit
nouvelle, elle restait dans une extase pnible, les yeux mouills de
pleurs, la bouche  moiti pleine, laissant tomber sur la terre humide
le reste de ce pain si dur. Quelle lente agonie! quelle profonde
solitude! quel nant! et pourtant que de tristes pisodes je pourrais
ajouter  cette triste histoire!

[Illustration]

Un jour qu'il faisait chaud et que la large toile d'araigne suspendue
 la vote sinistre tincelait de feux violets, pendant que l'insecte
joyeux parcourait son ouvrage dans tous les sens, multipliant 
l'infini ses fils si dlis, la jeune captive se prit  chanter.
D'abord elle fredonna son air tout bas; elle chanta plus haut ensuite;
elle y mit enfin toute sa voix, et sa voix tait belle et sonore.
C'tait un air insignifiant, un air de bravoure, une bonne fortune
de chanteur de carrefour, aux sons ambigus de l'orgue; mais cependant
elle donnait  cet air une expression indfinissable, et moi, couch
dans mon banc, je recevais ces accents funbres avec un tremblement
convulsif. C'tait le dernier soupir d'un beau jeune homme bless 
mort, et qui tombe comme s'il devait se relever et se venger l'instant
d'aprs.

Une autre fois, elle tait joyeuse, elle riait aux clats; puis, sur
un morceau de laine, sur sa couverture troue, elle frottait je ne
sais quoi; mais elle le frottait avec une persvrance et une activit
incroyables. Tantt elle restait un quart d'heure entier sans examiner
le progrs du frottement; tantt elle considrait son morceau de
mtal  chaque minute. Pensez-vous bien qu'il s'agissait de le rendre
luisant et poli, de le dbarrasser de la rouille qui le chargeait?
La tche tait difficile. La condamne s'impatientait, s'puisait, se
dcourageait, se remettait au travail; quand tout  coup elle poussa
un cri de joie: l'oeuvre tait accomplie! elle avait drob un vieux
bouton de cuivre  son gelier, et elle avait rendu ce cuivre assez
brillant pour qu'il pt lui servir de miroir!

D'abord elle fut heureuse. Un miroir! il y avait si longtemps qu'elle
ne s'tait vue! Mais au premier coup d'oeil jet sur ce mtal
perfide, elle chercha en vain toute cette vritable beaut, l'objet
constant de son culte, sa passion, sa religion, sa croyance, son
amour! En effet, elle redevint triste; cette figure, ce n'tait plus
sa figure! ce n'taient l ni ses yeux si vifs, ni sa peau si veloute
et si blanche, ni l'incarnat de ses lvres, ni la perle de son
sourire, ni la grce de son maintien. Elle avait sous les yeux un
fantme, un triste et ple reflet d'une ombre! Indigne, elle rejeta
bien loin ce miroir menteur. L'instant d'aprs, elle le ramassait et
se regardait encore; elle en tait venue  penser que ce miroir tait
trompeur, que ce mtal tout rond allongeait son visage, que ce reflet
jauntre la couvrait tout entire, que ce faux jour la rendait moins
blanche; et alors, grce  ses souvenirs, elle se revoyait telle
qu'elle s'tait vue: elle retrouvait un  un toutes ses roses et tous
ses lis: elle revenait lentement, par les sentiers les plus fleuris,
aux plus beaux jours de sa limpide beaut; ses souvenirs les
embellissaient encore, un sourire faisait le reste.

Au moment o elle se souriait ainsi  elle-mme, heureuse et fire,
oublieuse de toutes choses, le gelier entra dans son cachot.

[Illustration]

[Illustration]




XXII.

LE GELIER.


Cet homme, mais peut-on l'appeler un homme? avait t vaincu, aussi
bien que moi, par cette beaut sans rivale. Pourtant, une rude corce
enveloppait le coeur de cet amant trange. Il n'avait gure t plus
heureux que la misrable dont il tait le gardien. Il tait n dans
cette prison, dont son pre tait le gelier avant lui. Une femme des
galres l'avait engendr sous le bton, et pourtant cet tre avort
tait venu assez  temps et assez intelligent pour tre un gelier 
son tour. Il tait hideux, surtout quand il riait. Je l'ai vu faire
sa dclaration d'amour. D'abord il se plaa prudemment contre la porte
entr'ouverte, et, ainsi appuy, levant sur la malheureuse fille ses
deux yeux ingaux, ouvrant une large bouche, dont l'paisse lvre
laissait  peine entrevoir les dents aigus d'un vieux renard, il
lui parla un inintelligible langage--il lui fit signe qu'avant
quinze jours on devait lui trancher la tte; le signe fut horrible et
trs-expressif: l'homme se dressa sur ses deux pieds, leva sa lourde
main derrire sa tte, baissa son large cou et fit semblant de se
frapper; sa poitrine rendit un bruit sourd, assez semblable  celui du
couteau qui tombe... Puis il redressa en mme temps sa tte, sa longue
barbe, ses paisses lvres, ses dents aigus, et son large sourire
qu'il avait conserv prcieusement, sans doute pour s'viter la peine
d'en commencer un second.

La condamne regardait cet homme d'un oeil hagard. Lui, cependant,
il s'approcha d'elle; il lui prit la main moins brutalement qu'on et
pu croire, et avec cette loquence qui n'appartient qu' la passion,
il lui expliqua longuement qu'elle pouvait tre sauve. Je ne sais
quelles furent ses paroles, elles n'arrivaient pas jusqu' moi; mais
enfin elle eut l'air de consentir  tout; elle ne retira pas sa main
des mains de cet homme; ils convinrent tout bas d'une heure plus
favorable; alors il voulut l'embrasser, mais elle recula d'pouvante;
il sortit enfin, toujours avec cet horrible sourire qu'il avait
stnographi sur son horrible visage.

Mon Dieu!  cette vue j'eus besoin d'appeler tout mon courage  mon
aide. Quoi! dans son cachot! sur son lit de mort! son gelier!--et
encore quel gelier! J'tais fou; fou de malheur, de dsespoir,
d'tonnement, de rage! Je croyais tous les filons de la douleur
puiss, et voil une mine toute nouvelle de corruption! Je croyais
cette longue dbauche  sa fin, et la voil qui recommence de plus
belle! Je me contentais de la laideur morale, elle devait me
suffire et au del, et voil que, si je veux, je peux assister 
l'accouplement de la laideur physique avec la laideur morale, d'un
bourreau avec un meurtrier, d'une femme sans coeur avec un homme
difforme!--Et quand? et quel jour? et  quelle heure? Ce soir, tout 
l'heure,  prsent peut-tre! Et je restais clou sur mon banc, sans
pouls, sans haleine, mu, perdu. J'aurais donn mon me, oui, mon
me, prends-la, Satan! pour que mon regard bloui pt franchir les
tnbres paisses de cet affreux cachot! Que va-t-il donc se passer
dans ces tnbres? Oh! malheur  moi qui ai permis  cette femme de se
perdre ainsi! Malheur  moi qui n'ai pas ramass cette perle dans son
fumier! Mais, Dieu merci! il fait jour; silence! on vient! La porte
s'ouvre, non pas brusquement sous la main brutale du gelier, mais
avec tant de respect que dj l'amant se devine. C'tait bien pourtant
le mme homme de la veille. Henriette, en le voyant, se pressa au fond
de son cachot; outre la pitance accoutume, l'homme tenait  la main
une botte de paille frache, qu'il tendit gravement sur la vieille
paille; puis il sortit impassible et sans mme adresser un regard 
sa prisonnire. J'entendis le son lointain des verroux qui se
refermaient; je respirai plus  l'aise: Dieu merci! ce n'tait pas
encore pour aujourd'hui.

[Illustration: Le Gelier]

Mais bientt, aprs cet instant de calme, l'inquitude me reprit.
Si le gelier m'avait aperu! si c'tait pour demain, pour ce soir
peut-tre? Il faisait nuit--une de ces nuits trop noires mme pour les
amants, trop noires mme pour le meurtre. Je ne pouvais pas dormir,
un pressentiment invincible me poussait; je descendis  ttons dans la
cour; l'air tait glac; le brouillard s'tait trouv emprisonn dans
ces longs murs, et retombait en pluie lourde et froide; le cachot
tait noir; figurez-vous une tombe sombre et profonde, sans mouvement,
sans qu'on puisse mme apercevoir le blanc squelette tendu sur cette
terre humide. Tout se taisait dans cette nuit; il n'y avait  cette
heure, dans cette prison, d'autres accouplements que le funbre
accouplement de la nuit et du silence, du remords et du crime.
Henriette et t couche toute sanglante sur sa dernire paille,
qu'elle et fait plus de bruit peut-tre. Je fus rassur, l'homme
avait eu peur, sans doute, d'une nuit pareille; la femme aussi. Dj
je retournais sur mes pas et j'abandonnais le soupirail, lorsqu'au
fond du cachot,  travers le large trou de la serrure, je crus
apercevoir, j'aperus en effet, un faible rayon de lumire, un lger
phosphore, un feu follet, le soir, aux yeux du voyageur gar, le
faible clair d'un ver luisant cach sous une feuille de rose. C'tait
lui! c'tait l'autre monstre--le mle! La porte s'ouvrit lentement,
lentement le rayon de lumire s'tendait dans le cachot, lentement le
gelier s'avana, d'une main retenant ses clefs muettes et portant
de l'autre main une lampe ftide; tout d'un coup,  la funbre lueur,
j'aperus le lit, la paille frache, Henriette, tendue, et qui ne
dormait pas! Elle attendait! elle l'attendait! Que voulez-vous? cet
homme tait son dernier esclave, son dernier amour, son triomphe
suprme, le triomphe d'une femme  peu prs morte! La lampe tant
pose  terre, torche digne d'un pareil hymen, le gelier s'avanait
d'un pas sr, sa main pressait dj cette taille charmante, son
horrible visage s'approchait dj de ce doux visage; et moi! moi, je
voulais crier, je ne pouvais pas; je voulais m'enfuir, mes membres
taient glacs; je voulus dtourner la tte, ma tte tait fixe l,
attache, cloue, invinciblement force de tout voir; j'allais mourir,
quand heureusement la lampe s'teignit: tout disparut; je ne vis plus
rien, je n'entendis plus rien, je n'imaginai plus rien. Mon Dieu!
le plus grand de tes bienfaits envers l'homme, c'est la folie ou le
dlire: tant de malheur le tuerait!

Pendant quinze jours j'eus le dlire. Quinze jours aprs je pus
m'expliquer ce mystre: Sylvio, pour me faire revenir  moi, fut
oblig de me parler d'elle et de la trouver la plus belle et la plus
charmante des femmes.--Redis-moi, lui disais-je, bon Sylvio, que tu
n'as jamais vu une crature plus accomplie.--En effet, disait Sylvio,
elle est la plus belle du monde, et je pense qu'on a eu piti d'elle
et qu'on ne la fera pas mourir.-- ces mots, la fivre me reprit:--ne
pas mourir! Ah! si je le croyais, Sylvio, j'irais la tuer de mes
propres mains! oui, qu'elle meure! qu'elle meure sur l'chafaud! tombe
sa tte coupable! Que ce tendre regard se glace sous le couteau! Va me
retenir dans un bon endroit une fentre  la Grve. Ah! si tu savais,
si tu savais ses crimes, quel abme! Ainsi, qu'on l'accust ou
qu'on la plaignt devant moi, je retombais dans le mme
garement!--Cependant il s'agissait pour la condamne d'un grand
dlai. Je l'avais aperue quand elle se livra au gelier, inquite,
pensive, portant  chaque instant une de ses mains sur ses flancs
qu'elle interrogeait avec une curiosit funeste; quand M. le greffier
vint lui lire son arrt de mort, en ajoutant que quelqu'un demandait 
lui parler, elle l'couta de sang-froid, car elle avait rponse mme
 la mort; l'instant d'aprs, je vis entrer deux hommes en habit noir,
deux docteurs en mdecine; l'un svre, dj vieux,  l'air soucieux
et occup; l'autre jeune, riant, vapor, prenant la main de la
condamne avec grce et politesse, pendant que son confrre avait
l'air de la toucher  peine et montrait plus d'horreur qu'il n'en
ressentait en effet. Au premier abord, le vieux mdecin dit 
l'huissier:--Cette femme n'est pas enceinte, que la loi s'excute; et
il sortait. Dj les soldats entranaient Henriette, quand le
jeune homme, rappelant le vieillard:--Cette femme est enceinte,
s'cria-t-il, elle est mre; la loi, l'humanit, tout s'oppose  ce
qu'elle meure; et il parla si vivement, il donna tant de preuves,
qu'un sursis fut accord  la mourante; elle avait donn, pour neuf
mois de cette triste vie, une heure de son amour; de tous les marchs
qu'elle avait passs, elle n'en avait pas fait de plus funeste.

[Illustration]

[Illustration]




XXIII.

LA SALPTRIRE.


Je laissai l la mre, le pre et l'enfant, et j'allai me promener
sur le boulevard Neuf.--Monsieur le jeune docteur, me disais-je 
moi-mme, vous avez fait l une belle oeuvre. Vous venez de rendre
un grand service  l'embryon de la police et de cette fille. Pardieu,
vous n'avez pas arrach cet enfant au bourreau pour longtemps;
laissez-le seulement grandir et gagner l'ge o il aura le droit
d'hriter et d'avoir la tte coupe. Celui-l a assez peu de chances
dans les hritages  venir, mais en revanche il runit, contre sa
tte, toutes les chances de son pre et toutes les chances de sa mre.
Monsieur le docteur, en vrit, vous avez rendu l un grand service 
tous, et pourquoi? D'ailleurs, cette femme retranche du monde, quels
droits avait-elle encore  tre mre? Et cet enfant, de quel droit
vient-il au monde et qu'y vient-il faire? Sa naissance sera un second
arrt de mort pour sa mre, et cette fois la cour de Cassation n'aura
rien  y voir. Encore, si l'on donnait  cette mre le temps de
nourrir son enfant! Mais on lui passe  peine les neuf mois pour le
mettre au jour; le lait qui devait nourrir ce foetus coulera,
 dfaut de sang, sous le scalpel de l'oprateur, digne objet de
plaisanterie pour nos amphithtres. Monsieur le docteur, vous tes un
habile docteur! Ainsi pensant, et pouss de prison en prison, j'tais
arriv sur la place de la Salptrire, l'asile des vieilles femmes de
rebut dont la socit ne veut plus, mme pour en faire des portires
ou des marchandes  la toilette. La Salptrire est un village entier,
populeux comme une ville; mais, grand Dieu! quel peuple! Des femmes
sans maris, des mres sans enfants, des aeules sans petits-enfants;
toutes sortes de dcrpitudes isoles sont amonceles dans ces murs.
Cette hospitalire maison n'est ouverte qu'aux femmes vieilles ou aux
femmes folles. Vritable catacombe d'ossements vivants, o la femme
au bord de sa tombe est spare des hommes avec plus de soin que s'il
s'agissait de protger et de dfendre les printemps les plus jeunes et
les plus chastes. La maison s'lve firement comme toutes les maisons
qu'habitent les pauvres, palais mendiants et menteurs! On leur donne
un dme dor et une faade de marbre; mais sous ce dme le pauvre
est seul, et derrire cette pierre de taille, il n'a plus d'autre
occupation que de mourir  peu de frais. Les vieillesses entasses
dans cet isolement affreux font mal  voir. On compte malgr soi
toutes les affections brises qu'un pareil hpital reprsente.
Voil donc o viennent aboutir tant de vertus et tant de vices, tant
d'oisivets et tant de travaux, tant d'amours mercenaires et tant
d'amours lgitimes! Je cherchais par quelle fatalit toutes ces
vieillesses arrivaient  ce mme but, quand au dtour d'une alle,
vis--vis une riante maison, j'aperus une pauvre femme et ses deux
enfants. Cette femme tressait du chanvre pour faire de la corde;
un enfant de sept  huit ans, les pieds nus, les cheveux boucls,
tournait la roue; sa pauvre mre marchait  reculons, lchant de temps
 autre, d'une main avare, le chanvre que renfermait son tablier. Elle
travaillait depuis le matin, et l'ouvrage tait peu avanc, car elle
tait oblige de se rgler sur la faiblesse de son ouvrier plus encore
que sur la sienne; au-dessous de la corde commence, et sur le gazon
dessch qui recouvrait la terre, dormait une toute petite fille; sa
jeune tte s'appuyait sur son bras droit, ses cheveux longs et soyeux
taient lgrement soulevs par le vent et retombaient sur sa joue,
qui se colorait alors d'une lgre teinte rose; son petit frre la
regardait de temps  autre, lui enviant peut-tre son repos et son
sommeil; la pauvre femme les regardait tour  tour tous les deux,
mais tout  coup elle s'arrachait  sa contemplation maternelle, se
reprochant cet instant d'esprance et de repos.

--Pauvre jeune enfant! me disais-je,  la vue de cette petite fille
qui dormait pendant que son jeune frre et sa jeune mre lui gagnaient
une goutte de lait; la misre veille sur ton berceau, tu auras pour
soutien la misre,--et pour conseil la misre! Pas un moyen d'chapper
 cette destine de pauvret, d'abandon, de vice!--Nul espoir! nul
bonheur!--Ta mre qui t'aime tant,  prsent qu'elle peut encore te
nourrir, te prendra en haine quand le pain lui manquera pour toi et
pour elle. Elle n'aura mme pas le temps de te parler de Dieu et de
l'autre vie, tant vous allez tre envelopps tout  l'heure, elle
et toi et ton frre, dans toutes les ncessits de cette vie. Pauvre
enfant rose et blond, qui dors au bruit de cette roue qui tourne comme
tourne la roue de la fortune, mais sans jamais pouvoir esprer autre
chose qu'une corde de chanvre; pauvre petit tre, qui seras trop
heureux, aprs quatre-vingts ans de faim, de travail et d'abandon,
d'obtenir enfin un lit  la Salptrire et un sac en lambeaux pour
linceul!

[Illustration]

[Illustration]




XXIV.

LE BAISER.


Ma victime m'avait chapp. On l'avait tire de son cachot pour la
renfermer dans une chambre  l'usage des vivants. Depuis que je ne
pouvais plus la voir, j'tais sorti de ma prison volontaire, j'tais
rentr dans ma vie aventureuse. Je savais bien que son dernier jour
sortirait, et bientt, de l'abme de ses jours; mais, pour m'arracher,
autant qu'il tait en moi,  cette funeste pense, je me jetai plus
que jamais dans mon tude favorite des petits faits de la vie commune,
espionnant la nature la plus vulgaire et chaque jour lui drobant
mille secrets innocents, trop simples pour qu'on les tudie, et
pourtant si fertiles en motions! Ainsi je m'tourdissais sur le
temps; ainsi j'oubliais tout ce que je savais! Je me figurais que
c'tait un songe; je ne m'entourais que de figures riantes; le
printemps tait revenu, et avec le printemps ces admirables promenades
o votre admiration, veille  chaque pas, marche sans jamais se
lasser de dcouvertes en dcouvertes. Au milieu de ces transports
toujours nouveaux, un compagnon invisible parle  votre coeur, une
voix mystrieuse chante doucement  votre oreille; vous n'tes pas
seul, ou plutt vous tes mieux que seul. Je passais, un jour, par un
petit village de plaisance aux environs de Paris, devant une grande
cour remplie de charpentes; les planches taient soigneusement ranges
contre la muraille. Au fond de la cour, une main habile et capricieuse
avait dessin un petit jardin tout parfum par de beaux lilas 
demi panouis; au-dessus du toit, pointait, en roucoulant, un joli
pigeonnier recouvert en tuiles rouges; sur le bord de la planche toute
neuve, un beau pigeon au cou changeant, au plumage dor, se promenait
firement au soleil, battant de l'aile sa coquette et blanche
amoureuse; il y avait autour de cette jolie maison tant de propret,
de bien-tre et de bonne grce, que je ne pus rsister au dsir d'y
jeter au moins un coup d'oeil. J'entrai dans la cour, et aprs avoir
respir de plus prs l'odeur de ces lilas embaums, j'allais continuer
ma promenade, quand, au rez-de-chausse et au milieu d'une vaste
salle, j'aperus,  moiti construite, une large machine. Cette
machine trange se composait d'une longue estrade en bois de chne;
une lgre barrire l'entourait de deux cts; sur le derrire
s'appuyait un escalier; sur le devant s'levaient deux larges poutres
menaantes; chacune de ces poutres avait une rainure au milieu; tout
au bas de la machine, l'estrade se terminait brusquement par une
planche taille au milieu en forme de collier; cette planche tait
mobile; on voyait pourtant que l'ouvrage tait bien prs d'tre
achev: un jeune homme beau, riant, vigoureux, bien fait, frappait en
chantant et de toutes ses forces sur les ais mal joints, ajoutant
 son oeuvre une dernire cheville; sur le dernier chelon de
l'escalier on voyait une bouteille presque vide et un verre  moiti
plein; de temps  autre le jeune homme se mettait  boire  petits
traits, aprs quoi, il revenait  son ouvrage et  son gai refrain.

[Illustration]

Cette machine inconnue et d'un aspect si nouveau m'inquitait malgr
moi: que voulait dire ce thtre, et  quoi bon? Je serais rest fix
 la mme place, tout un jour, sans pouvoir m'expliquer la chose.
J'tais donc debout  cette fentre de rez-de-chausse, muet, inquiet,
curieux, coutant avec un frmissement involontaire les coups du
marteau, quand le jeune ouvrier fut interrompu par un joli enfant
qui venait pour lui vendre de la ficelle; cet enfant, c'tait mon
fabricant de la Salptrire; il apportait le travail de quinze jours,
et  son air timide on voyait qu'il tremblait d'tre refus. Le
charpentier l'accueillit en bon jeune homme, il reut sa corde sans
trop la regarder, il la paya gnreusement, et renvoya cet enfant
avec un gros baiser et un verre de ce bon vin qui tait sur le pied
de l'chelle. Rest seul, le jeune charpentier ne se remit pas 
l'ouvrage; il se promena d'un air soucieux de long en large, l'oeil
toujours fix sur la porte; videmment il attendait quelqu'un; ce
quelqu'un qui arrive toujours trop tard, qui s'en va toujours trop
tt, qu'on remercie de vous avoir drob votre journe, avec qui les
heures sont rapides comme la pense. Arriva  la fin une fille belle
et frache, nave et curieuse; aprs le premier bonjour  son amant,
elle s'occupa, tout comme moi, de la machine. Je n'entendais pas un
mot de la conversation, mais elle devait tre vive et intressante. 
la fin, le jeune homme,  bout sans doute de toutes ses explications,
fit un signe  la jeune fille comme pour l'engager  jouer son rle
sur ce thtre; d'abord elle ne voulut pas; puis elle se fit prier
moins fort; puis elle consentit tout  fait: alors son fianc, prenant
un air grave et srieux, lui attacha les mains derrire le dos avec
la corde de l'enfant; il la soutint pendant qu'elle montait sur
l'estrade; monte sur l'estrade, il l'attacha sur la planche mobile,
de sorte qu'une extrmit de ce bois funeste touchait  la poitrine,
pendant que les pieds taient fixs  l'autre extrmit: je commenais
 comprendre cet horrible mcanisme! J'avais peur de le comprendre,
quand tout  coup la planche s'abaisse lentement entre les deux
poutres; tout  coup aussi, et d'un seul bond, le jeune charpentier
est par terre, ses deux mains entourent le cou de sa matresse ainsi
garotte; lui cependant, jovial excuteur de la sentence qu'il a
porte, il passe sa tte et ses deux lvres brlantes sous cette
tte ainsi penche. La victime rose et rieuse avait beau vouloir se
dfendre, pas un mouvement ne lui tait permis.

[Illustration]

Eh bien! ce fut seulement au second baiser que le jeune homme donna 
sa matresse, que je compris tout  fait  quoi cette machine pouvait
servir.

[Illustration]

[Illustration]




XXV.

LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMN


Un lger coup sur l'paule me tira de cette horrible contemplation;
je me retournai pouvant, comme si je me fusse attendu  trouver
derrire moi l'homme pour qui travaillait le charpentier, je ne vis
que la figure douce, triste et compatissante de Sylvio.--Viens, mon
ami, dis-je  Sylvio avec le sourire d'un insens; viens voir cette
machine sur laquelle ces deux bons jeunes gens prennent leurs bats
amoureux, comme font sur cette planche polie les pigeons du colombier.
Crois-tu donc que sur ce parquet tout uni, entre ces deux poutres de
sapin si odorantes et si blanches, sur ce thtre innocent de tant
d'amour, puisse jamais se passer une horrible scne de meurtre? que
dis-je? le plus horrible des crimes, un meurtre de sang-froid, un
meurtre accompli  la face de Dieu et des hommes! Peux-tu donc penser
jamais qu' cette chancrure o se penche amoureusement la tte anime
et souriante de cette belle fille, puisse jamais tomber de son dernier
bond une tte frachement coupe? Et pourtant la chose n'est que trop
certaine. Demain peut-tre le bourreau viendra, qui demandera si la
machine est prte. Il grimpera  cette chelle pour s'assurer que
l'chelle est solide, il parcourra  grands pas ces planches si bien
jointes pour s'assurer que ces planches rsisteront  la palpitante
agonie du misrable; il fera jouer la bascule, car il faut que la
bascule soit alerte et preste, et s'abaisse aussi promptement que
le couteau. Une fois qu'il se sera bien assur de l'excellence de ce
travail, auquel se rattachent la paix, l'honneur, la fortune et la
tranquillit des citoyens, terrible pilotis sur lequel est btie la
socit tout entire, l'homme fera un petit sourire de satisfaction
au matre charpentier, il dira qu'on lui apporte sa machine de bonne
heure ou bien le soir; aprs quoi, ce riant thtre d'amour ne sera
plus qu'un thtre de meurtre, le boudoir deviendra chafaud sanglant;
on n'entendra plus l,--non plus jamais--le bruit des baisers,--
moins que d'appeler un baiser cette dernire aumne que jette le
prtre, du bout de ses lvres tremblantes, sur la joue ple et livide
de l'homme qui va mourir. Et pourtant, Sylvio,  prsent que j'y
pense, je me souviens qu'autrefois, dans un temps heureux, compar 
celui-ci, quand je nageais en plein paradoxe, j'ai entendu des gens
qui riaient de la peine de mort. Bien plus, ces gens-l se vantaient
eux-mmes, celui-ci, d'avoir t pendu et de s'tre balanc longtemps
au bout d'une corde dans un des clatants paysages d'Italie; celui-l,
d'avoir t empal au sommet des tours de Constantinople, d'o il
pouvait admirer tout  l'aise le Bosphore de Thrace; cet autre, enfin,
de s'tre noy amoureusement dans les eaux transparentes de la Sane,
entran qu'il tait par une jeune et belle naade au sein nu. Je
t'avoue qu'en les entendant ainsi parer la mort violente, je
m'tais habitu  jouer avec elle; je regardais le bourreau comme un
complaisant adjuteur, plus habile que les autres  fermer les
yeux d'un homme; mais  prsent, la vue de cette machine encore si
innocente, le seul aspect de ce bois qui n'a t encore enduit que
de cire vierge, branle toutes mes convictions sanguinaires. Je t'ai
racont, il t'en souvient, l'histoire du pendu, l'histoire de l'homme
empal, l'histoire du noy; qu'en penses-tu donc, Sylvio?

--Je pense, rpondit Sylvio, que tu courais aprs le paradoxe et que
le paradoxe a fait la moiti du chemin pour venir  toi. La vrit
arrive moins vite, ou bien elle est moins complaisante; tout au
plus se laisse-t-elle approcher quand on va  elle d'un pas ferme.
Malheureux!  prsent que tu as accoutum ta vue aux blouissements
turbulents du paradoxe, j'ai bien peur que tu ne puisses soutenir une
lumire plus pure et plus calme. Cependant je t'ai suivi tout ce matin
pour te faire part de l'histoire d'un agonisant, crite par lui-mme.
Tu vas entendre un homme qui, lui, ne joue pas avec la mort. Celui-l,
tu peux l'en croire, car il a vraiment tendu sa tte au bourreau,
car il a vraiment senti  son cou la corde fatale, car il est
vritablement mort sur l'chafaud. En mme temps Sylvio m'entranait
loin de la maison du charpentier. Nous passmes  travers plusieurs
haies verdoyantes et doucement blanchissantes; nous nous assmes 
l'ombre, ou plutt au soleil d'un vieil orme dont la feuille tait
encore un bourgeon rougetre; en mme temps mon ami dployait
lentement un de ces immenses journaux amricains dont le nombre et
l'tendue sont encore pour la France un vif sujet d'tonnement, et
quand enfin il me vit plus calme et tout prt  couter, il me lut
lentement cette triste et vridique histoire des dernires sensations
d'un homme condamn  mort. J'ai su depuis que, pour ne pas me
jeter dans trop de douleurs, mon lecteur avait pass sous silence la
dernire entrevue du condamn avec lisabeth Clare, jeune fille que le
condamn aimait passionnment:

Il tait quatre heures de l'aprs-midi lorsqu'lisabeth me quitta,
et quand elle fut partie, il me sembla que j'avais fini tout ce que
j'avais  faire dans ce monde. J'aurais pu souhaiter alors de mourir
 cette place et  l'heure mme, j'avais fait la dernire action de
ma vie, et la plus amre de toutes. Mais  mesure que descendait le
crpuscule, ma prison devenait plus froide et plus humide, la soire
tait sombre et brumeuse; je n'avais ni feu ni chandelle, quoique
ce ft au mois de janvier, ni assez de couvertures pour me
rchauffer;--et mes esprits s'affaiblirent par degrs,--et mon
coeur s'affaissa sous la misre et la dsolation de tout ce qui
m'entourait,--et peu  peu (car ce que j'cris maintenant ne doit
tre que la vrit) la pense d'lisabeth, de ce qu'elle deviendrait,
commena  cder devant le sentiment de ma propre situation. Ce fut
la premire fois, je n'en puis dire la cause, que mon esprit comprit
pleinement l'arrt que je devais subir dans quelques heures; et en
y rflchissant, une terreur horrible me gagna, comme si ma sentence
venait d'tre prononce, et comme si jusque l je n'eusse pas su
rellement et srieusement que je devais mourir.

Je n'avais rien mang depuis vingt-quatre heures. Il y avait prs
de moi de la nourriture, qu'un homme pieux qui m'avait visit m'avait
envoy de sa propre table, mais je ne pouvais y goter, et quand je
la regardais, d'tranges ides s'emparaient de moi. C'tait une
nourriture choisie, non telle qu'on la donne aux prisonniers; elle
m'avait t envoye parce que je devais mourir le lendemain. Je pensai
alors aux animaux des champs, aux oiseaux de l'air, qu'on engraisse
pour les tuer. Je sentis que mes penses n'taient pas ce qu'elles
auraient d tre en un pareil moment; je crois que ma tte s'gara.
Une sorte de bourdonnement sourd, semblable  celui des abeilles,
rsonnait  mes oreilles sans que je pusse m'en dbarrasser; quoiqu'il
ft nuit close, des tincelles lumineuses allaient et venaient devant
mes yeux;--et je ne pouvais me rien rappeler. J'essayai de dire mes
prires, mais je ne pus me souvenir que d'une prire isole,  et
l, et sans suite avec les autres prires; il me semblait que ces
mots confus, adresss en tremblant au Dieu terrible, taient autant de
blasphmes que je profrais.--Je ne sais mme plus ce que disaient ces
prires, je ne puis pas me rendre compte de ce que je dis alors.
Mais tout  coup il me sembla que toute cette terreur tait vaine
et inutile, et que je ne resterais pas l pour y attendre la mort.
Esprance! tait-ce bien de l'esprance?--Et je me levai d'un seul
bond; je m'lanai aux grilles de la fentre du cachot, et je m'y
attachai avec une telle force, que je les courbai, car je me sentais
la puissance d'un lion.--Et je promenai mes mains sur chaque partie
de la serrure de ma porte;--et j'appliquai mon paule contre la porte
mme, quoique je susse qu'elle tait garnie en fer et plus pesante que
celle d'une glise;--et je ttonnai le long des murs et jusque dans
le recoin de mon cachot, quoique je susse trs-bien, si j'avais eu
mes sens, que tout le mur tait en pierres massives de trois pieds
d'paisseur,--et que lors mme que j'aurais pu passer  travers une
crevasse plus petite que le trou d'une aiguille, je n'avais pas la
moindre chance de salut. Au milieu de tous ces efforts, je fus saisi
d'une faiblesse comme si j'eusse aval du poison; je n'eus que la
force de gagner en chancelant la place qu'occupait mon lit. Je tombai
sur mon lit, et je crois que je m'vanouis. Mais cela ne dura pas,
car ma tte tournait, la chambre me paraissait tourner aussi.--Et
je rvai, entre la veille et le sommeil, qu'il tait minuit et
qu'lisabeth tait revenue comme elle me l'avait promis, et qu'on
refusait de la laisser entrer. Il me semblait qu'il tombait une neige
paisse et que les rues en taient toutes couvertes comme d'un drap
blanc, et que je voyais lisabeth morte, couche dans la neige, au
milieu des tnbres,  la porte mme de la prison. Quand je revins
 moi, je me dbattais sans pouvoir respirer. Au bout d'une ou deux
minutes, j'entendis l'horloge du Saint-Spulcre sonner dix heures, et
je connus que j'avais fait un rve.

[Illustration]

L'aumnier de la prison entra sans que je l'eusse envoy chercher.
Il m'exhorta solennellement  ne plus songer aux peines de ce monde, 
tourner mes penses vers le monde  venir,  tcher de rconcilier mon
me avec le ciel, dans l'esprance que mes pchs, quoique grands,
me seraient pardonns si je me repentais. Lorsqu'il fut parti, je me
trouvai pendant un moment un peu plus recueilli. Je m'assis de
nouveau sur le lit, et je m'efforai srieusement de m'entretenir avec
moi-mme et de me prparer  mon sort. Je me rptais dans mon esprit
que, dans tous les cas, je n'avais plus que peu d'heures  vivre;
qu'il n'y avait point d'esprance pour moi en cette vie, qu'au
moins fallait-il mourir dignement et en homme. J'essayai alors de me
rappeler tout ce que j'avais entendu dire sur la mort par pendaison:
Ce n'tait que l'angoisse d'un moment; elle causait peu ou point de
douleur; elle teignait la vie sur-le-champ; et de l je passai 
vingt autres ides tranges. Peu  peu ma tte recommena  divaguer
et  s'garer encore une fois. Je portai mes mains  ma gorge, je la
serrai fortement, comme pour essayer de la strangulation. Ensuite je
ttai mes bras aux endroits o la corde devait tre attache; je la
sentais passer et repasser jusqu' ce qu'elle ft noue solidement,
je me sentais lier les mains l'une  l'autre; mais la chose qui me
faisait le plus d'horreur, c'tait l'ide de sentir le bonnet blanc
abaiss sur mes yeux et sur mon visage. Si j'avais pu viter ce bonnet
blanc, cette mesquine anticipation sur la nuit ternelle, le reste ne
m'et pas t si horrible. Au milieu de ces imaginations funbres, un
engourdissement gnral gagna petit  petit tous mes membres.

L'tourdissement que j'avais prouv fut suivi d'une pesante stupeur,
qui diminuait la souffrance cause par mes ides, et cependant, mme
dans cet engourdissement stupide, je continuais encore  penser. Alors
l'horloge de l'glise sonna minuit. J'avais le sentiment du son, mais
le son m'arrivait indistinctement, comme  travers plusieurs portes
fermes ou bien  travers une grande distance. Peu  peu je vis les
objets qui erraient dans ma mmoire, tourbillonner en haut et en bas
et devenir de moins en moins distincts, puis ils s'en allrent  et
l, l'un aprs l'autre, puis enfin ils disparurent tous tout  fait.
Je m'endormis.

Je dormis jusqu' l'heure qui devait prcder l'excution. Il tait
sept heures du matin, lorsqu'un coup frapp  la porte de mon cachot
me rveilla. J'entendis le bruit, comme dans un rve, quelques
secondes avant d'tre compltement rveill, et ma premire sensation
ne fut que l'humeur d'un homme fatigu et qui fait un bon somme, qu'on
rveille en sursaut. J'tais las et je voulais dormir encore. Une
minute aprs, les verroux de l'extrieur de mon cachot furent tirs;
un guichetier entra portant une petite lampe; il tait suivi du
gardien de la prison et de l'aumnier. Je levai la tte; un frisson
semblable  un choc lectrique,  un plongeon subit dans un bain de
glace, me parcourut tout le corps. Un coup d'oeil avait suffi. Le
sommeil s'tait clips comme si je n'eusse jamais dormi, comme si
jamais plus je ne devais dormir. J'avais le sentiment de ma situation.
Roger, me dit le gardien d'une voix basse mais ferme, il est temps de
vous lever! L'aumnier me demanda comment j'avais pass la nuit,
et proposa que je me joignisse  lui pour prier. Je me ramassai sur
moi-mme, je restai assis sur le bord du lit. Mes dents claquaient,
mes genoux s'entre-choquaient en dpit de moi. Il ne faisait pas
encore grand jour; et comme la porte du cachot restait ouverte,
je pouvais voir au del la petite cour pave; l'air tait pais et
sombre, et il tombait une pluie lente, mais continue. Il est sept
heures et demie passes, Roger! dit le gardien de la prison. Je
rassemblai mes forces pour demander qu'on me laisst seul jusqu'au
dernier moment. J'avais trente minutes  vivre!

J'essayai de faire une autre observation quand le gardien fut prt 
quitter le cachot; mais cette fois je ne pus pas faire sortir les mots
que je voulais dire; le souffle me manqua; ma langue s'attacha  mon
palais; j'avais perdu, non pas la parole, mais la facult de parler;
je fis deux violents efforts pour retrouver le son: vains efforts!
je ne pouvais pas prononcer. Lorsqu'ils furent partis, je restai 
la mme place sur le lit. J'tais engourdi par le froid, probablement
aussi par le sommeil et par le grand air inaccoutum qui avait pntr
dans ma prison; je demeurai roul pour ainsi dire sur moi-mme, afin
de me tenir plus chaudement, les bras croiss sur ma poitrine, la
tte pendante, tremblant de tous mes membres. Mon corps me semblait un
poids insupportable que j'tais hors d'tat de soulever ou de remuer.
Le jour clairait de plus en plus, quoique jauntre et terne, et la
lumire se glissait par degrs dans mon cachot, me montrant les murs
humides et le pav noir, et, tout trange que cela soit, je ne
pouvais m'empcher de remarquer ces choses puriles, quoique la mort
m'attendt l'instant d'aprs. Je remarquai la lampe que le guichetier
avait dpose  terre, et qui brlait obscurment avec une longue
mche presse et comme touffe par l'air froid et malsain; et je
pensai, en ce moment-l mme, qu'elle n'avait pas t ravive depuis
la veille au soir. Et je regardai le chssis du lit en fer nu et
glac, sur lequel j'tais assis, et les normes ttes de clous qui
garnissaient la porte du cachot, et les mots crits sur les murs par
d'autres prisonniers. Je ttai mon pouls, il tait si faible qu'
peine pouvais-je le compter. Il m'tait impossible de m'amener 
sentir,  comprendre,  me dire,  m'avouer  moi-mme, en dpit de
tous mes efforts, que vritablement j'allais mourir. Pendant cette
anxit, j'entendis la cloche de la chapelle commencer 
sonner l'heure, et je pensais: Seigneur, ayez piti de moi,
malheureux!--Non, non, ce ne pouvaient tre encore les trois quarts
aprs sept heures!--tout au plus, au moins les trois quarts...
L'horloge sonna les trois quarts... et--elle tinta le quatrime quart,
puis huit heures.--L'heure!

Ils taient dj dans ma prison avant que je les eusse aperus. Ils
me retrouvrent  la mme place, dans la mme posture o ils m'avaient
laiss.

Ce qui me reste  dire occupera peu d'espace: mes souvenirs sont trs
prcis jusque l, mais ils ne sont pas  beaucoup prs aussi distincts
sur ce qui suivit. Je me rappelle cependant trs bien comment je
sortis de mon cachot pour passer dans la grande salle. Deux hommes
petits et rids, vtus de noir, me soutenaient. Je sais que j'essayai
de me lever quand je vis entrer le gardien de la prison avec ces
hommes; mais cela me fut impossible.

Dans la grande salle taient dj les deux malheureux qui devaient
subir leur sentence avec moi. Ils avaient les bras et les mains lis
derrire le dos, et ils taient couchs sur un banc, en attendant que
je fusse prpar.

Un vieillard maigre,  cheveux blancs et rares, lisait  l'un d'eux
quelque chose  haute voix; il vint  moi et me dit... je ne sais
pas au juste ce qu'il me dit,--par exemple,--que nous devrions nous
embrasser; mais je ne l'entendis pas distinctement.

[Illustration]

La chose la plus difficile alors pour moi tait de me tenir debout
sur mes deux pieds et de ne pas tomber. J'avais cru que ces derniers
moments seraient pleins de rage et d'horreur, et je n'prouvais ni
rage ni horreur; mais seulement une faiblesse nausabonde, comme si le
coeur me manquait et comme si la planche mme sur laquelle j'tais
se drobait sous moi. Je chancelais. Je ne pus que faire signe au
vieillard  cheveux blancs de me laisser: quelqu'un intervint, qui le
renvoya. On acheva de m'attacher les bras et les mains. J'entendis un
officier dire  demi-voix  l'aumnier: _Tout est prt!_ Comme nous
sortions, un des hommes en noir porta un verre d'eau  mes lvres,
mais je ne pus avaler.

Nous commenmes  nous mettre en marche  travers les longs passages
vots qui conduisaient de la grande salle  l'chafaud. Je vis les
lampes qui brlaient encore, car la lumire du jour ne pntre jamais
sous ces votes; j'entendis les coups presss de la cloche et la voix
grave de l'aumnier, lisant, comme il marchait devant nous: Je suis
la rsurrection et la vie, a dit le Seigneur; celui qui croit en moi,
quand mme il serait mort, vivra;--et quoique les vers rongent mon
corps dans ma chair, je verrai Dieu.

C'tait le service funbre, prires composes pour les morts qui
sont couchs dans le cercueil, immobiles, rcites sur nous qui tions
debout et vivants... Je sentis encore une fois, je vis et ce fut l
mon dernier moment de complte perception. Je sentis la transition
brusque de ces passages souterrains, chauds, touffs, clairs par
des lampes,  la plate-forme dcouverte et aux marches grinantes
qui montaient  l'chafaud. Alors je dcouvris l'immense foule
qui s'tendait noire et silencieuse sur toute l'tendue de la rue
au-dessous de moi; les fentres des maisons et des boutiques tout en
face de l'chafaud taient garnies de spectateurs jusqu'au quatrime
tage. Je vis l'glise du Saint-Spulcre dans l'loignement  travers
le brouillard jaune, et j'entendis le tintement de sa cloche. Je me
rappelle le ciel nuageux, la matine brumeuse, l'humidit qui couvrait
l'chafaud, la masse immense de tous ces noirs difices, la prison
mme qui s'levait  ct et qui semblait projeter sur nous son ombre
encore impitoyable; je sens encore la brise frache et froide qui vint
frapper mon visage. Je vois encore aujourd'hui tout ce dernier
coup d'oeil qui me frappe l'me comme ferait un coup de massue;
l'horrible perspective est tout entire devant moi: l'chafaud, la
pluie, les figures de la multitude, le peuple grimpant sur les
toits, la fume qui se rabattait pesamment le long des chemines, les
charrettes remplies de femmes qui prenaient leur part d'motions dans
la cour de l'auberge en face; j'entends le murmure bas et rauque qui
circula dans la foule assemble lorsque nous parmes. Jamais je ne vis
tant d'objets  la fois, si clairement, si distinctement qu' ce seul
coup d'oeil: mais il fut court.

 dater de ce coup d'oeil, de ce moment, tout ce qui suivit fut nul
pour moi. Les prires de l'aumnier, l'attache du noeud fatal, le
bonnet dont l'ide m'inspirait tant d'horreur, enfin mon _excution_
et ma _mort_ ne m'ont laiss aucun souvenir;--si je n'tais certain
que toutes ces choses ont eu lieu, je n'en aurais pas le moindre
sentiment. J'ai lu depuis dans les gazettes les dtails de ma conduite
sur l'chafaud. Il tait dit que je m'tais comport dignement, avec
fermet; que j'tais mort sans beaucoup d'angoisses; que je ne m'tais
pas dbattu. Quelques efforts que j'aie faits pour me rappeler une
seule de ces circonstances, je n'ai pu y parvenir. Tous mes souvenirs
cessent  la vue de l'chafaud et de la rue. Ce qui, pour moi, semble
suivre immdiatement cette minute d'angoisses, c'est un rveil d'un
sommeil profond. Je me trouvai dans une chambre, sur un lit prs
duquel tait assis un homme qui, lorsque j'ouvris les yeux, me
regardait attentivement. J'avais repris toutes mes facults, quoique
je ne pusse parler avec suite. Je pensai qu'on m'avait apport ma
grce; qu'on m'avait enlev de dessus l'chafaud et que je m'tais
vanoui. Lorsque je sus la vrit, je crus dmler un souvenir confus,
comme d'un rve, de m'tre trouv en un lieu trange tendu nu avec
une quantit de figures flottantes autour de moi; mais cette ide ne
se prsenta bien certainement  mon esprit qu'aprs avoir appris ce
qui s'tait pass.

Tel tait ce rcit funbre. Ce rcit tait plein de tristesse,
de gravit, de rsignation; il allait  merveille  ma tristesse
prsente. Je l'coutai, non sans terreur, et cependant cette terreur
mme me rconciliait avec la mort. C'est bien le moins qu'on laisse
au malheureux qui va mourir la dignit de son supplice! Toutes les
angoisses de ce condamn  mort, je les partageais, mais pour
l'en fliciter dans le fond de l'me. Ne jouons pas avec cette me
immortelle qui s'en va, violemment chasse du corps qu'elle habite.

Bon Sylvio! il venait de me donner la seule consolation qui ft  la
porte de ma douleur. Il venait de me prouver que je pouvais respecter
Henriette, cette fille qui allait mourir.

L'histoire de ce condamn  mort fut pour moi un si grand soulagement,
que je revins pour un instant  des ides littraires qui taient dj
si loin de moi.

Mais, sais-tu bien, dis-je  Sylvio, qu'avec un pareil hros, un
condamn  mort qui raconte lui-mme l'histoire de son excution 
mort, on ferait un beau livre?

--Mon ami, rpondit Sylvio, ne touchons pas  cette histoire et n'en
faisons pas un livre, car c'est l un livre tout fait.

J'ai compris plus tard que Sylvio avait raison.

[Illustration]

[Illustration]




XXVI.

LA BOURBE.


Pour les malheureux et pour les heureux de ce monde, le temps marche
vite. La mort arrive au pas de course pour les uns comme pour les
autres; alors ils se demandent avec effroi:--_Quelle heure est-il_?
Il n'y a que l'homme sage qui sache compter les heures, et qui ne
les trouve ni trop longues ni trop courtes. Le sage prte l'oreille,
l'heure sonne, et il bnit le ciel qui lui accorde cette heure encore.

Ainsi les heures, les jours, les mois s'taient enfuis sans que je me
fusse rappel, sinon confusment, le destin d'Henriette. Henriette?
N'est-ce pas cette femme qui doit tre morte  prsent? Enfin, un
soir, tout  coup, par je ne sais quelle prescience fatale, et comme
rveill en sursaut, je comptai les mois, je comptai les jours, je
comptai deux fois, et soudain je me prcipitai vers la Bourbe. On n'y
entrait pas le soir; j'y retournai le lendemain de trs-bonne heure;
on n'y entrait pas si matin; j'attendis  la porte. Si je comptais
bien, l'enfant d'Henriette devait donc avoir vu le jour! La fatale
sentence tait prononce sans appel; le triste sursis tait puis;
la condamne tait mre, elle n'avait plus qu' mourir. Triste et
impuissante maison, qui ne peut pas arracher au bourreau la nourrice
que le bourreau rclame! Elle est bien nomme: _La Bourbe_.

La Bourbe est le dernier refuge des filles pauvres qui sont devenues
mres, des jeunes pouses dont le mari est un joueur, des femmes
condamnes  mort que le bourreau attend  la porte.  la Bourbe, la
misre enfante la misre, la prostitution enfante la prostitution, le
crime enfante le crime. Les enfants qui viennent au monde sur ces lits
lamentables, n'ont pas d'autre hritage  attendre que le bagne ou
l'chafaud. C'est l leur majorat, c'est l le domaine qui leur est
substitu, c'est l leur droit le plus clair. Quand une femme a fait
un enfant  la Bourbe, la Bourbe lui accorde trois jours de repos,
aprs quoi elle met  la porte la mre et l'enfant; seulement, par une
prcaution philanthropique, on a plac, comme succursale de la Bourbe,
le tour des enfants trouvs; presque toujours, ce pauvre enfant que
la Bourbe vomit par une porte, elle le reoit par l'autre porte... Je
demandai  voir la condamne; je la vis: elle portait sur sa figure
douce et rsigne, cette extraordinaire blancheur qui, pour une jeune
mre, est souvent une douce compensation de tous les maux qu'elle
a soufferts; elle tait assise dans un grand fauteuil, et, la tte
baisse, elle allaitait son enfant. L'enfant s'attachait avec une
ardeur ravissante au sein inpuisable de sa nourrice. Ce sein tait
blanc, nuanc de bleu, et il tait facile de juger que c'tait celui
d'une bonne nourrice, d'une femme jeune et forte, faite pour tre
mre. Ce mot de mre a quelque chose de respectable partout, mme 
la Bourbe. Une femme qui livre  l'enfant sa mamelle remplie, la vie
chancelante de la frle crature qui dpend de la vie de sa mre,
cette protection attentive et tendre qu'une mre seule peut donner,
ce petit coeur qui commence  battre sur ce grand coeur, cette
me naissante repue de lait et couverte de baisers, que la mre berce
doucement sur son sein, en la tenant de ses deux mains jointes; oui,
certes, c'est alors qu'on oublie tous les crimes d'une femme, ses
trahisons, ses coquetteries, ses faiblesses, son incroyable dlire,
ce fatal aveuglement qui les pousse ainsi  leur ruine les unes et les
autres; pauvres femmes condamnes  l'avance! Oui, l'amour maternel
doit suffire  expier tous ces amours; une goutte de lait doit laver
tous ces parjures. Bien plus, si cette femme a tu un homme, ne
vient-elle donc pas tout  l'heure de rendre  la terre un homme? et
encore un homme qui sera plus jeune et plus beau et plus fort? Ainsi
j'entrai  la Bourbe le matin mme du jour o Henriette allait mourir.
Son calme, son attitude, sa faiblesse, sa beaut, et tout ce que
je savais de ses premiers instants dans la vie et de ses horribles
malheurs... que vous dirai-je? je fus prt  sangloter. Je priai la
soeur de charit de nous laisser seuls; je lui dis que j'tais le
frre de la victime, que je voulais lui parler sans tmoins: la bonne
soeur s'loigna en se disant.--_loignons-nous, il n'est peut-tre
pas son frre_. L'enfant d'Henriette s'tait endormi sur le sein de sa
mre sans le quitter.

Je m'approchai d'elle.--Me reconnaissez-vous? lui dis-je.--Elle leva
lentement les yeux sur moi, elle me fit un lger signe de tte pour
me dire qu'elle me reconnaissait. On voyait que cet aveu lui
cotait.--Henriette! lui dis-je, vous voyez devant vous un homme qui
vous a aime, qui vous aime encore; c'est le seul homme pour qui vous
n'ayez eu ni un regard ni un sourire; maintenant il est le seul ami
qui vous reste; si vous avez quelque volont dernire, livrez-la-moi,
cette volont sera faite.

Elle ne me rpondit rien encore; pourtant son regard tait tendre,
son sang remontait  sa joue; ce bel ovale s'animait, pour la dernire
fois, du feu de ces regards, de la grce ineffaable de ce sourire.
Pauvre, pauvre jeune fille! Pauvre tte qui va tomber! Pauvre cou si
frle et si blanc, qu'on trancherait aussi facilement que la tige
d'un lis, et sur lequel vont bondir cent livres de plomb, armes d'un
immense couteau! Oh! pourtant, si tu m'avais ainsi regard une fois,
une seule, tu tais  moi,  moi pour la vie; tu aurais t la reine
du monde, car,  coup sr, tu aurais t la plus belle!

--Henriette, lui dis-je, il est donc vrai, il faut mourir, mourir si
jeune et si belle; toi qui aurais pu tre ma femme, lever notre
jeune famille, tre heureuse longtemps, honore toujours, et, vieille
grand'mre aux cheveux blancs, mourir sans douleur par une belle
soire d'automne, au milieu de tes petits-enfants; encore quelques
heures, et adieu! adieu, pour jamais!

[Illustration: Le Chiffonnier]

Elle tait muette toujours; elle pressait son enfant sur son coeur
sans me rpondre; elle pleurait. C'taient les premires larmes que je
lui avais vu rpandre; je les voyais couler lentement, son enfant
les recevait presque toutes: ainsi baign de ces larmes qui la
rachetaient, cet enfant, je le regardais comme  moi!

--Au moins, dis-je  Henriette, ce jeune enfant sera mon fils.

La pauvre femme,  ces mots, se hta d'embrasser la chre crature,
et dj elle me la tendait dans un mouvement convulsif, mais la porte
s'ouvrit que ma phrase n'tait pas finie.--Cet enfant est  moi,
s'cria d'une voix rauque un homme qui entrait. Je retournai la tte,
je reconnus le gelier de la prison; il tait toujours aussi laid,
mais moins hideux.--Je viens chercher mon enfant, dit-il; je ne veux
pas que ce soit l'enfant d'un autre; si je n'ai plus ma gele  lui
donner, comme mon pre me donna la sienne, il portera ma hotte de
chiffonnier:--Viens, Henri, dit-il  l'enfant; en mme temps il tirait
de sa hotte un lange blanc comme la neige; tout en s'approchant de la
mre, mais sans la regarder, il saisit l'enfant avec toutes sortes de
prcautions; la pauvre crature dormait suspendue au sein maternel; il
fallut lui faire violence pour l'arracher de cette place nourricire.
L'enfant fut envelopp dans son lange et plac dans la hotte; le vieux
chiffonnier tait triomphant:--Viens, mon Henri, disait-il, la misre
ne dshonore pas, et tu ne seras pas touch par Charlot!

Il sortit; il tait temps qu'il sortt.--Charlot! Au nom de Charlot,
Henriette leva les yeux:

--Charlot! reprit-elle d'une voix altre; que veut-il dire, je vous
prie? Et elle avait un tremblement convulsif.

--Hlas! Charlot, c'est ainsi que chez le peuple, et dans la langue
des prisons, on appelle l'excuteur des hautes-oeuvres.

--Je m'en souviens, me dit-elle.

Puis, avec une expression indicible de douleur et de regrets, elle
rpta:--Charlot! Charlot! c'tait l votre mot d'ordre, n'est-ce pas?
c'taient l mes remords.-- malheureuse! que je suis coupable! Quels
svres avertissements vous m'avez donns! Quel nom, sans vous en
douter, vous prononciez devant moi! Charlot! toute mon enfance, toute
ma premire jeunesse! toute l'innocence de mes quinze ans! Charlot! la
probit de mon pre, la bndiction de ma mre, le travail des champs,
la pauvret sans remords. Malheureuse fille que je suis! c'est la
vanit qui m'a perdue! Vous qui m'aviez rencontre si innocente sur
le dos de Charlot, vous m'avez fait peur, et je vous ai vit par
orgueil. La vanit m'a porte dans tous les abmes o vous m'avez vue,
o vous m'avez poursuivie avec le nom de Charlot! Vous me donniez de
sages conseils, et j'ai pris vos conseils pour autant de moqueries.
Pour donner un dmenti au souvenir de Charlot, j'ai voulu tre riche,
honore, puissante, fte; mais toujours le souvenir de Charlot a
empoisonn toutes mes joies, a gt tous mes triomphes. Vous qui aviez
vu Charlot, vous qui l'aviez aim, votre prsence, votre voix, votre
regard m'pouvantaient.--Et pourtant que de fois j'ai t prte 
me jeter dans vos bras et  vous dire:--_Je t'aime, aime-moi!_ Oh!
pardon, pardon! me dit-elle; au nom de Charlot, pardon! Piti,
piti pour moi, la femme souille, perdue, criminelle, mourante!...
Monsieur, oh! par charit chrtienne, embrassez-moi! Et elle
me tendait les bras, et je sentis sa joue brlante effleurer la
mienne:... ce fut pour la premire et la dernire fois.

       *       *       *       *       *

[Illustration]

On vint m'avertir que j'tais rest l trop longtemps.

[Illustration]




XXVII.

LE BOURREAU.


Je courais, je volais, je fendais la foule qui ne pensait encore 
rien, qui n'allait qu' la Halle en attendant l'heure. Aprs bien des
dtours et bien des rues traverses, j'arrivai enfin dans une rue sans
nom,  une porte sans numro; toute la ville connat cette maison. Une
grille paisse et revtue de planches ferme l'entre de la cour. Cette
grille ne s'ouvre qu'aux grands jours. On pntre dans la maison par
une porte basse, garnie de clous  large tte; au milieu de
cette porte s'entr'ouvre une bouche de fer plus redoutable que la
Bouche-d'Airain  Venise, car,  coup sr, quand on jette quelque
chose dans cette bote, c'est une sentence de mort; au-dessous de
cette bouche ouverte est plac un marteau rouill, car peu de mains
y ont touch. La maison est entoure de silence et de terreur. Je
frappai; un domestique vint m'ouvrir; je fus tonn de sa bonne
tournure et de sa physionomie polie. Cet homme me fit entrer dans un
beau salon, et alla voir si Monsieur tait visible. Rest seul, j'eus
tout le temps de parcourir deux ou trois jolies pices meubles avec
beaucoup de soin et de got. C'taient les tentures les plus fraches,
les gravures les mieux choisies, les meubles les plus commodes. Des
fleurs nouvelles couvraient la chemine, la pendule reprsentait un
sujet mythologique, _Psych_ et l'_Amour_, et elle avanait d'un quart
d'heure; sur le piano ouvert tait place une romance de quelque
gnie  la mode, soupirs cadencs et fugitifs  l'usage des passions
parisiennes; un joli petit gant de femme tait oubli sur le tapis.
Dans un petit appartement recul, un bon peintre avait reprsent, se
souriant l'un  l'autre, les deux jeunes matres de ce frais logis; je
crus un instant que je m'tais tromp de maison.

Un peu plus loin,  travers la glace d'une porte, je dcouvris un
vieillard vnrable, dont la tte tait couverte de cheveux blancs.
Aux cts du vieillard se tenait debout, et dans l'attitude du plus
profond respect, un jeune enfant tout blond, aux yeux d'azur; c'tait
l'aeul qui donnait une leon d'histoire  son petit-fils. Ce devait
tre l une chose singulire: l'histoire enseigne par ce vieil homme
qui descendait, par un arbre gnalogique tout sanglant, d'une longue
suite de bourreaux, et qui lui-mme avait t le bourreau de toute une
gnration! Certes, il avait vu, celui-l, le nant de la royaut et
de la gloire. Il avait vu se courber sous son fer Lally-Tollendal
et Louis XVI; il avait port les mains sur la reine de France et
sur madame lisabeth: la majest royale et la vertu! Il avait vu se
coucher  ses pieds, dans le silence, cette foule d'honntes gens que
la Terreur gorgeait sans piti, tous les grands noms, tous les grands
esprits, tous les grands courages du dix-huitime sicle; ce que
Marat, Robespierre et Danton avaient rv  eux tous ensemble, il
l'avait accompli  lui tout seul; il avait t le seul Dieu et le seul
roi de cette poque sans autorit et sans croyance, un Dieu terrible,
un roi inviolable. Il savait sur le bout du doigt, on peut le dire,
toutes les nuances du plus noble sang, depuis le sang de la jeune
fille qui range ses vtements pour mourir, jusqu'au sang glac du
vieillard; il avait le secret de toutes les rsignations et de tous
les courages; et que de fois ce philosophe rouge est rest confondu,
voyant le sclrat mourir avec autant de courage que l'honnte homme,
le disciple de Voltaire tendre un cou aussi ferme que le chrtien!
Quelles pouvaient tre les croyances de cet homme? Il avait vu la
vertu traite comme le crime. Il avait vu la courtisane trembler
d'pouvante, sur le mme plancher o la reine de France tait monte
d'un pas ferme. Il avait vu sur son chafaud toutes les vertus et tous
les crimes; aujourd'hui Charlotte Corday, le lendemain Robespierre.
Que devait-il comprendre  l'histoire? et comment la comprenait-il?
Voil une rude question!

Entra enfin l'homme que j'attendais. Il avait son habit et ses gants,
il tait prt  sortir, je savais pour quel rendez-vous.

--Monsieur, me dit l'homme en jetant un regard inquiet sur la pendule,
je ne m'appartiens pas aujourd'hui; aurai-je l'honneur de savoir ce
qui me vaut votre visite?

--Je venais, Monsieur, vous demander une grce que vous ne me
refuserez pas.

--Une grce, Monsieur! je serais heureux de pouvoir vous en accorder
une: on m'en a demand beaucoup, toujours en vain; c'est demander
grce au rocher qui tombe.

--En ce cas-l, vous avez d souvent vous estimer bien malheureux.

--Malheureux comme le rocher. J'exerce, il est vrai, un cruel
ministre; mais j'ai pour moi mon bon droit, le seul droit lgitime
qui n'ait pas t ni un seul instant dans notre poque.

--Vous avez raison, vous tes une lgitimit, une lgitimit
inviolable, Monsieur; et en bonne histoire, il faut remonter jusqu'
vous pour dmontrer la lgitimit.

--Oui, reprit l'homme, il est sans exemple qu'on ait jamais ni mon
bon droit. Rvolution, anarchie, empire, restauration, rien n'y a
fait; mon droit est toujours rest  sa place, sans faire un pas ni
en avant, ni en arrire. Sous mon glaive, la royaut a courb la tte,
puis le peuple, puis l'empire; tout a pass sous mon joug: moi seul
je n'ai pas eu de joug; j'ai t plus fort que la loi, dont je suis
la suprme sanction; la loi a chang mille fois, moi seul je n'ai pas
chang une seule; j'ai t immuable comme le destin, et fort comme
le devoir; je suis sorti de tant d'preuves avec le coeur pur, les
mains sanglantes, la conscience sans tache. Quels sont les juges qui
en pourraient dire autant que moi, le bourreau? Mais, encore une fois,
le temps nous presse: oserais-je vous demander ce que vous me voulez?

--J'ai toujours entendu dire, lui rpondis-je, que le condamn qu'on
mettait entre vos mains tait  vous en propre et vous appartenait
tout entier; je viens vous prier de m'en cder un  qui je tiens
beaucoup.

--Vous savez, Monsieur,  quelles conditions la loi me les donne?

--Je le sais; mais, la loi satisfaite, il vous reste quelque chose, un
tronc et une tte; c'est cela mme que je voudrais vous acheter  tout
prix.

--Si ce n'est que cela, Monsieur, le march sera bientt fait. Et de
nouveau interrogeant l'heure:--Avant tout, me dit-il, permettez-moi de
donner quelques ordres indispensables.

Il sonna rapidement, et  ses ordres deux hommes
arrivrent.--Tenez-vous prts pour deux heures et demie, leur dit-il;
soyez habills dcemment; il s'agit d'une femme, et nous ne pouvons
lui montrer trop d'gards. Cela dit, les deux hommes se retirrent;
au mme instant sa femme et sa fille vinrent lui dire adieu. Sa fille
tait dj une personne de seize ans, qui l'embrassa en souriant, et
lui disant:  revoir!--Nous t'attendrons pour dner, reprit sa femme.
Puis se rapprochant, et  voix basse:--Si elle a de beaux cheveux
noirs, je te prie de me les mettre en rserve pour me faire un tour!

L'homme se retourna de mon ct:--Les cheveux sont-ils dans notre
march? dit-il.--Tout en est, rpondis-je, le tronc, la tte, les
cheveux, tout, jusqu'au son imbib de sang.

Il embrassa sa femme en lui disant:--Ce sera pour une autre fois.

[Illustration]

[Illustration]




XXVIII.

LE LINCEUL.


L'heure allait sonner, la fte sanglante tait attendue. Chacun avait
fait ses petites dispositions pour tre tout prt  voir mourir celle
qui allait mourir. Paris est ainsi bti: vice ou vertu, innocence ou
crime, il ne s'informe gure de la victime, pourvu qu'il y ait mort!
Une minute d'agonie sur la place de Grve, de tous les spectacles
gratis qu'on puisse donner  Paris, c'est le plus agrable. Pourtant
cette horrible Grve a dj bu tant de sang! Pendant que toute cette
ville impitoyable se prcipitait haletante et presse au-devant du
tombereau fatal, je regagnai le haut de la rue d'Enfer; je m'enfonai
pour la dernire fois dans ce quartier perdu, o l'on dirait que
l'humanit parisienne a plac l'entrept de toutes les infamies et de
toutes les misres; je repassai devant les Capucins o elle avait t,
devant la Bourbe o elle n'tait dj plus, devant la riante maison du
jeune charpentier; il n'tait pas chez lui, ni lui ni sa fiance;
ils taient alls voir tous les deux l'effet de la machine. On voyait
encore dans la cour un vase qui avait contenu la couleur rouge avec
laquelle on avait donn  l'chafaud une premire et lgre teinte
de sang. Je passai devant la Salptrire; le jeune enfant et sa
mre taient occups  tresser encore une corde, comme s'ils eussent
compris qu'il fallait remplacer celle que le bourreau allait couper
tantt.  la barrire, je retrouvai le mendiant qui faisait le hros;
le petit mendiant m'appela encore: _Mon Dieu!_ Chose horrible! deux
vieillards appuys l'un sur l'autre se tranaient d'un pas boiteux
pour voir au moins quelque chose du supplice: c'taient le pre et
la mre d'Henriette! Ignorants et curieux, ils allaient, eux aussi, 
cette fte o leur sang allait couler. En mme temps, un majordome
 l'air important arrivait dans une lourde voiture; je reconnus mon
Italien. Je rencontrai ainsi presque tous les hros de mon livre; leur
vie n'avait pas fait un seul pas; ils avaient deux ans de plus,
voil tout; et moi j'avais puis ma vie, j'avais perdu les dernires
illusions de ma premire jeunesse! Pour dernire promenade, j'allais
attendre au cimetire de Clamart la livraison de mon march du matin.

[Illustration]

Il tait deux heures; le soleil marchait lentement, et je suivais
l'ombre allonge et poudreuse des peupliers de la grande route,
lorsqu'au milieu d'une verte prairie j'aperus une grande quantit
de linge blanc tendu en plein air, sur des cordes attaches  des
arbres; quelques femmes, agenouilles sur les bords du ruisseau
voisin, faisaient retentir l'cho sous les coups multiplis de leurs
battoirs; je me rappelai, et seulement alors, que je n'avais pas de
linceul; je rsolus d'en avoir un  tout prix. Je descendis dans la
prairie; elle appartenait justement  ma petite Jenny; Jenny elle-mme
tait assise sur une botte de foin destine  son cheval, surveillant
 la fois le linge tendu et le linge qui tait au lavoir; du reste,
toujours folle et bonne, et, de plus, enceinte de huit mois.

--Vous tes bien triste! me dit-elle aprs le premier bonjour.--Tu
trouves, Jenny? c'est que (j'ai besoin de toi) il me faut  l'instant
mme un grand linge pour ensevelir une pauvre fille qui se meurt.

--Elle se meurt! reprit Jenny; mais il y a peut-tre encore de
l'espoir; j'ai vu revenir de trs-loin bien des jeunes filles que l'on
croyait mortes, et qui se portent aussi bien que vous et moi.

[Illustration]

--Pour elle seule, Jenny, pas d'espoir!  coup sr, l'infortune sera
morte  quatre heures! Hte-toi donc, le temps presse, donne-moi de
quoi l'ensevelir.

Jenny me conduisit au milieu de ses cordages, et me montra son
linge:--Ce n'est pas cela, lui dis-je; il me faut quelque chose de
plus fin; une chemise de femme, par exemple: tu diras que tu l'as
perdue, qu'on te l'a vole; Jenny, tu diras tout ce que tu voudras, je
la remplacerai; mais il me la faut.

La bonne fille ne se le fit pas dire deux fois; elle me fit
traverser tout son linge, et je ne trouvais rien qui ft  la taille
d'Henriette: tantt il y avait trop d'ampleur, tantt c'tait l'excs
contraire; quelquefois le nom de la propritaire m'arrtait tout
court; je voulais qu' dfaut d'un peu de terre consacre, cette
malheureuse fille et au moins un chaste linceul. Jenny me suivait
toujours, sans rien comprendre  mon humeur.

 la fin, suspendu aux branches d'un amandier de la prairie, et dj
tout couvert de la fleur purpurine, je dcouvris le plus joli linceul
qui se pt imaginer. C'tait une belle toile de batiste, blanche et
souple comme le satin, orne tout en bas et tout en haut d'une lgre
broderie, et tellement anime par le zphyr printanier, que vous
eussiez dit parfois qu'il y avait un corps de seize ans sous ce fin
tissu.--Voil ce que je cherche, dis-je  Jenny; voil ce qu'il me
faut; donne-le-moi, et je suis content.

Jenny hsitait. En effet, ce beau linge appartenait  une belle
personne innocente et jeune comme un enfant, qui devait se marier dans
huit jours.--Mais j'avais l'air si satisfait de ma rencontre, que la
bonne Jenny ne s'opposa pas plus longtemps  mes dsirs. J'enveloppai
avec soin mon riche et chaste linceul, et je partais, lorsque revenant
sur mes pas:

--Ce n'est pas tout, dis-je  Jenny; il me faut encore quelque chose,
un linceul plus petit, une espce de sac...

--C'est donc pour une femme en couches? me dit Jenny.

Je reculai pouvant, comme si elle et eu devin mon secret:--Une
femme en couches! qui te l'a dit, Jenny?

--Oui, reprit-elle, je vous comprends: un linceul pour la mre, un
linceul pour l'enfant; et, jetant un regard sur sa taille rebondie,
elle ajouta: C'est une bien triste mort!

--Hlas! oui, ma chre Jenny, une bien triste mort; on devrait ne pas
tuer une femme qui vient d'tre mre!

--Ou du moins, reprit Jenny, elle ne devrait mourir que lorsqu'elle
n'a plus d'enfant  aimer.

J'ajoutai donc  mon premier linceul une taie d'oreiller  moi, sur
laquelle ma tte avait si souvent, si dlicieusement repos.

Comme je m'loignais, Jenny fit le signe de la croix, et murmura la
prire pour les agonisants...

--Ainsi soit-il!--_Amen!_

[Illustration]

[Illustration]




XXIX.

CLAMART.


Clamart est un cimetire, si l'on veut; c'est un morceau de terre dans
lequel on fait semblant d'enterrer quelque chose; le prtre ne l'a pas
bni. Pour tout monument funbre, on a lev  Clamart un amphithtre
de dissection. Par hasard, on a plant l-dedans plusieurs croix
qui sont tombes d'elles-mmes. Jamais les prires des morts
n'y retentissent, jamais une fleur n'y est jete; si quelqu'un
s'agenouille en ces lieux, il entend des voix invisibles qui hurlent
 ses oreilles. Clamart, c'est le champ de repos des supplicis; ils
y reposent deux heures  peine, ou, pour mieux dire, ils ne font
qu'un saut de l'chafaud  la table de dissection. Dans ce champ
inhospitalier, la spulture n'est qu'un vain simulacre, la bire du
mort n'est qu'un prt qu'on lui fait: enseveli  cinq heures, il
est dpouill  sept heures de son linceul, pour l'instruction des
Dupuytren  venir. Nous sommes de singuliers curieux! Nous avons
fait du crime humain le livre de la sibylle. Mais, parmi les crimes
humains, la science nouvelle n'en veut gure qu'aux plus horribles
crimes.  peine le bourreau a-t-il port sur une tte sa main
sanglante, que le mdecin arrive pour complter l'oeuvre du premier
excuteur. Quiconque a t un parricide, un empoisonneur, un
assassin, un tratre  la patrie, a de droit sa place dans le Panthon
phrnologique. Nous voulons savoir quel poids avait son coeur,
comment sa tte tait conforme; nous gardons prcieusement ses
reliques. En revanche, nous enfermons sans tant d'apprts le simple
honnte homme dans sa tombe, et, ceci fait, nous l'abandonnons aux
vers et  l'oubli.

Un seul fossoyeur est occup dans le cimetire de Clamart; il creusait
un trou dans le sable.

--Vous y allez nonchalamment, brave homme, et votre fosse n'est
gure profonde,  ce qu'il me parat.--J'y vais comme je puis, me
rpondit-il; quant  la fosse, m'est avis qu'elle sera toujours
assez profonde pour ce qu'on en veut faire; et, d'ailleurs, le mort y
resterait jusqu' la fin du monde qu'il ne donnerait pas de contagion;
d'ordinaire, nous n'avons pas de pestifrs ici, ce sont tous des
gaillards aussi sains que vous et moi.

--Je vois que vous tes content de votre place, mon brave, et que vous
ne portez envie  personne.

--Ne porter envie  personne! Ah! que ne suis-je seulement fossoyeur
surnumraire au Pre-La-Chaise! voil un mtier qui rapporte et
qui amuse! Ce sont, chaque jour, des pour-boire et des volutions
militaires; c'est une suite non interrompue de mres dsoles, de
fils inconsolables et d'pouses en deuil! et ensuite, des monuments
superbes, des fleurs  rpandre, des saules pleureurs  tailler, des
petits jardins  entretenir.  chaque instant, ces gens riches ont
besoin de payer quelqu'un pour reprsenter dignement leur propre
douleur. Voil sans doute un mtier bien supportable. Disant ces
mots, il donnait un coup de bche, puis il reprenait: Et ici, au
contraire, dans ce maudit lieu, rien; pas un petit convoi, pas un
parent qui pleure, pas un bouquet  vendre! pour tout visage, des
valets de bourreau qui  peine vous paient  boire. Triste mtier!
j'aimerais autant tre gendarme ou commis de l'octroi. Et il
s'arrtait sur sa bche, dans l'attitude d'un honnte cultivateur qui
voit s'achever une longue journe d't.

--Il me faut cependant une fosse profonde, repris-je d'un air
imprieux: six pieds; creuse toujours, et tu auras, cela fait, un bon
pour-boire.

--Six pieds pour un supplici! vous n'y pensez gure; il faudrait une
heure avant de le dterrer ce soir.

--Six pieds tout autant! le cadavre m'appartient!

--Raison de plus, mon bourgeois, si le cadavre est  vous, reprenait
le fossoyeur; puis, retournant la tte: Il se fait tard, dit-il, ils
ne peuvent manquer d'arriver bientt.

En effet, je vis de loin venir lentement une lourde charrette; un
voiturier  pied la conduisait; deux hommes taient assis sur la
banquette de devant, les bras croiss; on les et pris pour deux
garons bouchers arrivant de l'abattoir. Au milieu de la charrette on
pouvait distinguer confusment quelque chose de rouge et reprsentant
grossirement un corps humain; c'tait le panier destin  recevoir le
cadavre du condamn, quand justice est faite.

[Illustration]

Arriv  la porte du cimetire, un des hommes mit pied  terre; le
fossoyeur, la casquette  la main, vint pour l'aider; pendant que
l'homme qui tait rest sur la charrette tenait la corbeille, les deux
autres la recevaient dans leurs bras; le fardeau tait moins lourd
qu'embarrassant; ils le laissrent maladroitement tomber  mes pieds;
la terre fut arrose de quelques gouttelettes sanglantes; j'tais
assis  moiti contre la borne, et je voyais tout cela confusment
comme dans un songe.

Un des valets s'approcha de moi:

--C'est vous, me dit-il, que j'ai vu ce matin chez Monsieur?

--Moi-mme; que me voulez-vous?

--Comme vous avez rclam le corps de la condamne, Monsieur a pens
que vous tiez peut-tre son parent, et que vous ne voudriez pas
qu'elle mourt insolvable; il m'a donc charg de vous remettre la
petite note que voici:

Je pris la petite note; elle tait faite comme toutes les autres
petites notes, comme une note d'picier ou de marchande de modes, sur
de beau papier blanc, en belle criture; je la lus lentement, en homme
qui voulait bien payer, mais qui ne voulait pas tre tromp.

Voici la note littralement copie:

Pour placement, et dplacement de la guillotine,  Prosper    fr. c.
  le charpentier                                              50  

Pour une course en voiture du Palais-de-Justice  la Grve.   6  

Pour avoir fait aiguiser le couteau  neuf, et rparations
  amicales.                                                   2  

Une chandelle pour graisser la rainure                         30
                                                              -------
      _ reporter_                                            58 30

      _Report_                                                58 30

Pour le son dans le sac                                        20

 Monsieur, pour son droit                                    200  

Au premier valet                                              20  

Pour trois petits verres que nous allons boire  la sant
  de la dfunte                                                30

Le corps entier                                               60  
                                                              ------
      Total                                                   338 80

                                                    _Pour acquit._

Voil tout le compte? demandai-je au premier valet.

--C'est au plus juste, me dit-il; vous ne payez pas un sou de plus que
la ville de Paris; du moins, aurez-vous la consolation de savoir que
la dfunte n'est pas morte aux frais du gouvernement.

Mais je relus le compte:--Il y a trois francs de trop  votre
bnfice, Monsieur, repris-je en faisant la preuve.

Je payai comme s'il n'y avait pas eu d'erreur.

Puis je fis l'inventaire de la corbeille rouge; le valet l'ouvrit;
il en sortit d'abord une tte puise de sang, les cheveux coups et
tranchs comme par un rasoir; la bouche tait contracte horriblement;
l'oeil tait teint, et cependant il semblait vous regarder encore;
la convulsion avait t si forte que les mchoires n'taient plus
parallles; de sorte que cette bouche, si remplie de sourires et
de mille grces, tait ferme d'un ct et horriblement ouverte de
l'autre.

--Malheureuse! elle a d bien souffrir!

[Illustration]

--Mais, pas absolument, me rpondit le second valet, qui tenait le
haut de l'enveloppe; nous avons eu pour elle mille gards ds qu'elle
nous a t livre; nous l'avons fait asseoir un instant; nous avons
coup, avec des ciseaux neufs, ses longs cheveux noirs; puis, sans la
faire languir, nous l'avons porte jusqu' la charrette, et je vous
assure que c'tait un fardeau bien lger.

--Vous l'avez porte! elle tait donc bien tremblante? Pauvre femme!
la tuer ainsi, si jeune et si belle!

--Oui, Monsieur, fort belle, en vrit. On disait qu'elle avait t
une fille de joie, mais il n'y paraissait pas, tant elle tait timide,
rserve, tremblante. Elle portait une robe de laine noire dont le
haut se terminait  ses paules; un petit fichu de crpe couvrait son
cou; cette femme avait les paules trs-fines, le sein trs-beau, le
cou trs-blanc.

--Ajoute aussi qu'elle avait des mains charmantes, reprit l'autre
valet; c'est moi qui les ai attaches; des mains douces, fines et
blanches; et des pieds! je les ai attachs aussi, mais simplement pour
la forme: j'aurais eu peur de la blesser. C'tait l une parfaitement
belle crature,  tout prendre.

--Et cependant, cette belle crature vous l'avez tue
impitoyablement....

--Nous avons fait pour elle tout ce que nous pouvions faire, reprit le
premier valet; nous l'avons soutenue, nous lui avons cach l'chafaud:
aussi est-elle morte avec honneur.

--Et, avant de mourir, n'a-t-elle demand personne?

--Personne; seulement, en sortant de la prison et pendant tout le
chemin, qui a t long, elle a regard plusieurs fois autour
d'elle d'un air inquiet et comme si elle s'attendait  trouver une
connaissance dans la foule.

[Illustration]

--Oui, reprit l'autre; et quand elle n'a vu personne, elle a dit tout
bas: _Charlot, Charlot!_ puis elle a pouss un profond soupir; et je
n'ai pu m'empcher de rire quand j'ai vu mon matre se retourner au
nom de Charlot: il croyait qu'on l'appelait.

Je mis fin  cette conversation:--Laissez-moi, laissez-moi, dis-je aux
deux bourreaux; donnez-moi le corps, et partez.

[Illustration: Clamart]

Le corps tait sorti  moiti du panier rouge, l'autre moiti en fut
tire... toute nue!

Le fossoyeur approcha la bire prs du cadavre:--Matre, dit-il, je
reviens dans un instant; je vais boire la goutte avec ces messieurs,
et je reviens.

Alors je dployai mon double linceul. Je pris  deux mains cette tte
tranche, je la parai de ses beaux cheveux noirs, j'enfonai tte et
cheveux dans ma taie d'oreiller, et je plaai l'oreiller  l'extrmit
du cercueil.

Restait le corps. Mais comment donc l'ensevelir  moi tout seul?
Sylvio tait dj l prs de moi. Bon Sylvio! Il leva de ses deux
mains courageuses ce pauvre corps dcapit; moi, je portais ces deux
pieds blancs et froids comme la neige. Hlas! le sang et le lait
coulaient  la fois de ce beau corps. Nous posmes le cadavre dans la
chemise blanche, transparent linceul, qui couvrait  peine ces
deux mains doucement effiles; mais cependant les paules taient
entirement couvertes, et mme il restait assez de cou pour qu'on pt
attacher le noeud qui devait fixer ce vtement funbre.

De vieilles femmes, de jeunes femmes, toutes les femmes de l'endroit
avaient fait irruption dans le cimetire, et nous regardaient faire,
moi et Sylvio.

--Sainte Vierge! s'cria l'une d'elles, n'est-ce pas un meurtre de
voir de si beau linge jet dans la terre comme un cadavre?

--Encore si c'tait dans une terre bnite! disait une autre.

--Vous verrez qu'une guillotine aura des chemises plus neuves qu'une
chrtienne! reprenait une troisime.

Parmi toutes ces femmes il y avait un homme gros, fleuri,  la voix
douce et flte, un philosophe, un beau parleur; cet homme se
tenait sur le bord de la fosse, aussi attentif  tout voir qu' tout
entendre. Il tait si calme, si tranquille, si curieux, si  l'aise, 
cette place! Entre autres observations, il en fit une qui tait atroce
et dont je me souviens maintenant. Je venais de fixer le linceul d'une
main tremblante, et je disais tout bas un dernier adieu  mes tristes
amours; lui, cependant, il expliquait  ces femmes comment ces
chemises de femme sans col taient plus favorables que les ntres
 une excution.--La toilette est plus vite faite, disait-il; le
bourreau n'est pas oblig de couper la chemise de la condamne, et
vous pensez que ce doit tre terrible, ces ciseaux froids qui grincent
derrire ce cou que l'on va trancher tout  l'heure. Puis, remarquant
les grosses larmes qui roulaient dans mes yeux:--Peines de coeur,
reprit-il en haussant lgrement les paules; que les hommes sont
insenss! J'ai t dix ans de la musique de Saint-Pierre  Rome; j'ai
t matre de chapelle  Florence; j'ai t premier chanteur sur
le thtre de la Scala,  Milan; j'ai partag les plus brillantes
passions qui aient enflamm les belles Italiennes; j'ai parcouru
Venise sous le domino rose et sous le masque noir du carnaval; j'ai
vu des femmes mourir pour leurs amours, et je n'ai pas senti une fois
cette folle passion qu'on appelle l'amour.

Disant ces mots, notre homme se retranchait derrire la haie fleurie
de son gosme.

Les femmes le regardaient avec horreur; et pardieu! vous n'aurez pas
de peine  le croire: cet homme si heureux, si fleuri, c'tait un
soprano napolitain!

Ainsi donc, dans tout le cours de ce rcit, nulle horreur ne devait
m'tre pargne, pas mme la consolation d'un soprano!

Quand tout fut en ordre dans le cercueil, la tte  sa place, au haut
du corps, et comme si rien n'et t tranch, Sylvio referma la bire;
et ceci fait, tous les deux nous faisions sentinelle sur le bord de la
fosse, les bras croiss, car le fossoyeur n'arrivait pas. Cependant la
nuit descendait lentement, le ciel se colorait de ces lgres teintes
si vives et si calmes qui terminent un beau jour. Tout l-bas,  mes
pieds, Paris, cette mme ville qui venait d'immoler sans piti cette
jeune femme couche l, se prparait sans remords  ses ftes,  ses
plaisirs,  ses concerts,  ses danses,  ses amours de chaque soir.
O donc es-tu, ma pauvre Henriette? O s'est donc envole, non pas ton
me, mais ta beaut? O donc se repose maintenant ton dernier sourire?
Pauvre enfant!  cette heure, la place de ton vice et de ta beaut
est dj prise. D'autres femmes, d'autres vices de vingt ans, t'ont
remplace dans l'amour et l'admiration des hommes. Nul ne se souvient
plus dj, pas mme les vieillards  la tte chenue  qui tu faisais
l'aumne de ton amour, de toute cette jeunesse qui a brill, qui a
pass comme l'clair! pas un ne sait plus mme ton nom! On ne dit mme
pas, en parlant de toi: elle est morte! on l'a tue! car on ne sait
mme pas si tu es morte; on ne sait pas si c'est une femme qui a
t immole aujourd'hui. Eux cependant, les heureux de ce monde, les
ingrats, ils se livrent  de nouvelles victimes qu'ils craseront avec
le mme sang-froid impitoyable. Oh! morte ainsi! morte pour eux et
par eux! morte parce qu'elle tait belle, pauvre et faible, et
parce qu'elle s'est venge! morte assassine par cette ville qui l'a
corrompue! Morte quand elle n'a plus eu  donner que son sang  cette
ville infme, qui lui avait pris son innocence et sa beaut! Morte
pour qui? et par qui? juste ciel!

Oui, ce moment d'attente sur le bord de cette fosse fut un moment
cruel. Ces tristes souvenirs m'assigeaient en foule,  ct de ce
cadavre. Toutes ces apparitions dcevantes ou terribles repassaient
devant moi avec un sourire ou une maldiction. J'tais la proie
d'un horrible cauchemar. Je revoyais d'un coup d'oeil toute cette
histoire moiti vice et moiti vertu, o la vrit l'emporte sur la
fiction, o le royal lambeau de pourpre est attach sans grce au plus
vil haillon. Quel rve affreux et sans fin j'avais fait l!

La nuit tait tombe tout  fait quand revint le fossoyeur; il tait 
moiti ivre et il fredonnait une chanson bachique. Il fut trs-tonn
de nous retrouver  cette mme place, mais cependant il se mit 
l'oeuvre. La bire fut descendue dans la fosse; la terre tomba sur
ce bois sonore qui jeta un cri plaintif; peu  peu le bruit allait en
s'affaiblissant.--Courage! dis-je au fossoyeur; il nous faut dans ce
trou beaucoup de terre! Et pour mieux m'obir, le brave homme se mit 
danser sur la fosse, en reprenant sa chanson: _J'aime mieux boire!_

En ce moment nous tions seuls, Sylvio et moi; les curieux, n'ayant
plus rien  voir, taient partis.--Je m'enhardis jusqu' me mettre 
genoux. Je cherchai dans mon coeur quelque sainte prire, mais
en vain.  peine pouvais-je retrouver quelques-unes de ces paroles
consacres  ceux qui ne sont plus:--_De profundis clamavi ad te_, et
le fossoyeur rpondait en faux-bourdon: _J'aime mieux boire!_

Sylvio m'arracha violemment  cette terrible scne:--Adieu, Henriette,
adieu la fille de joie, mon cher et innocent amour! Je reviendrai
demain.

Le lendemain, je revins seul, ma tte pleine de prires, mon coeur
plein de piti, mes yeux pleins de larmes, mes mains pleines de
fleurs; mais arriv  cette mme place o se voyaient encore quelques
gouttes de sang, il n'y avait dj plus de tombe. Cette fosse vide et
 demi comble avait lch sa proie; l'cole de Mdecine avait vol
le cadavre; le fossoyeur,  jeun, avait repris, pour le revendre  un
autre condamn, ce cercueil banal; les femmes de l'endroit s'taient
battues  qui aurait le linceul, pour se parer, vivantes, de ce
vtement de la mort; la taie d'oreiller tait chue au soprano
napolitain; une autre fille de joie avait dj achet, pour en parer
sa tte chauve, ces beaux cheveux noirs.--Rien n'tait plus.

Ce dernier outrage, ou plutt ce dernier supplice, aprs le dernier
supplice, me parut horrible. Pour la dernire fois que cette pauvre
fille chappait  ma piti, ce fut la plus affreuse.  prsent il
m'tait impossible de retrouver d'elle, mme un lambeau! En ce moment,
je m'avouai vaincu sans retour.  force de sang-froid, de persvrance
et de triste courage, je l'avais suivie jusqu'au bout dans son sentier
funeste de candeur et de vices, de fleurs et d'pines; mais, arriv
l, je perdais sa trace sans retour. J'avais pu la disputer  la
corruption,  la maladie,  la misre,  la prostitution, au bourreau,
au fossoyeur.... je l'aurais dispute aux vers du tombeau; mais allez
donc l'arracher au scalpel du chirurgien! Eh! malheureux! n'as-tu pas
voulu aussi la disputer au nouvel art potique de ton pays!

Ainsi, je gardai pour moi mes prires inutiles, je refoulai ma douleur
dans mon coeur; le vent du matin scha dans mes yeux ma dernire
larme; je jetai loin de moi ces fleurs que j'apportais sur cette tombe
vide. Et voil pourtant, malheureux que tu es, m'criai-je dans
mon dsespoir, ce que tu as gagn  courir aprs l'horrible: plus
d'esprance dans ton me, plus de larmes dans tes yeux, plus de fleurs
dans tes mains, plus rien mme dans ce tombeau!

[Illustration]




TABLE DES MATIRES.


PREFACE                                              I

CHAPITRE     I. La Barrire du Combat.               1

            II. Le Bon Lapin.                       12

           III. Les Systmes.                       23

            IV. La Morgue.                          44

             V. La Soire Mdicale.                 58

            VI. La Quteuse.                        63

           VII. La Vertu.                           72

          VIII. Trait de la Laideur morale.        81

            IX. L'Inventaire.                       87

             X. Posie.                             97

            XI. Jenny.                             102

           XII. L'Homme-Modle.                    108

          XIII. Le Pre et la Mre.                112

           XIV. Les Mmoires d'un Pendu.           119

            XV. Le Pal.                            138

           XVI. Les Capucins.                      157

          XVII. Le Retour.                         167

         XVIII. Lupanar.                           174

           XIX. Sylvio.                            196

            XX. La Cour d'assises.                 207

           XXI. Le Cachot.                         216

          XXII. Le Gelier.                        225

         XXIII. La Salptrire.                    233

          XXIV. Le Baiser.                         238

           XXV. Le dernier Jour d'un Condamn.     245

          XXVI. La Bourbe.                         265

         XXVII. Le Bourreau.                       274

        XXVIII. Le Linceul.                        281

          XXIX. Clamart.                           289






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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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