The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Marmontel (Volume 1 of 3), by 
Jean-Franois Marmontel

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Mmoires de Marmontel (Volume 1 of 3)
       Mmoires d'un Pre pour servir   l'Instruction de ses enfans

Author: Jean-Franois Marmontel

Annotator: Maurice Tourneux

Release Date: September 4, 2008 [EBook #26531]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MARMONTEL (VOL 1 OF 3) ***




Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)









MMOIRES DE MARMONTEL

PUBLIS AVEC PRFACE, NOTES ET TABLES PAR MAURICE TOURNEUX

TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

M DCCC XCI




PRFACE




I


Les Mmoires d'un Pre pour servir  l'instruction de ses enfants _ont
t, comme le rappelle deux fois l'auteur, rdigs dans ce hameau
d'Abloville, dpendant de Saint-Aubin-sur-Gaillon (Eure), o il s'tait
rfugi en 1792, et o il revint mourir aprs un court passage au
Conseil des Anciens. Marmontel a donc retrac, ses souvenirs tout  fait
au dclin de sa vie, loin de ses notes, s'il en avait pris, spar de
ses amis survivants et dpouill de ses pensions et de ses places. Aussi
n'est-il pas tonnant qu'il ait commis quelques inexactitudes plus ou
moins involontaires dans le rcit de ses premires annes, ou port un
jugement prmatur sur les vnements qui avaient boulevers sa paisible
existence. La part faite  ces dfaillances fort excusables, et  des
apprciations ncessairement partiales, l'auteur_ _s'est trop
complaisamment tendu sur les diverses phases de sa vie pour qu'il y ait
lieu de reprendre_ ab ovo _sa biographie, et il suffira d'en rappeler
ici les derniers traits.

Parti de Paris le 4 avril 1792, avec sa femme, ses trois enfants, une
servante et un domestique[1], Marmontel s'arrta d'abord 
Saint-Germain, prs d'vreux, puis se fixa au hameau d'Abloville, o il
acheta une maison de paysan et deux arpents de terre. Il ne semble pas
d'ailleurs que, sauf pendant les quelques jours qu'il dut passer 
Aubevoie pour fuir la maladie contagieuse  laquelle avait succomb le
prcepteur de ses enfants, il ait t inquit ni dnonc. Bien lui en
prit toutefois, suivant Morellet, de n'tre pas rest  Paris, car le
commissaire qui arrta Florian  Sceaux semblait tout dispos  lui
donner pour compagnon de captivit le secrtaire perptuel de
l'Acadmie, dont il n'ignorait ni la fuite ni la rsidence. Confin dans
une solitude prudente, Marmontel trouva un apaisement  ses alarmes et 
ses regrets en crivant de_ NOUVEAUX CONTES MORAUX _qui ne valaient pas
les premiers, de petits traits de grammaire, de logique, de
mtaphysique et de morale,  l'usage de ses enfants, et enfin ses_
MMOIRES, _qui, si leur titre ne le disait expressment, ne semblaient
pas avoir la mme destination.

Le 14 nivse an III (3 janvier 1793), sur le rapport de M.-J. Chnier,
et sans qu'il paraisse l'avoir sollicit, il fut compris pour une somme
de 3,000 livres dans les encouragements accords par la Convention aux
artistes et aux gens de lettres. Mais, lors de la cration de
l'Institut, la mme anne, il n'y fut appel qu' titre d'associ non
rsidant, pour la section de grammaire. Au mois de germinal an V (avril
1797), Marmontel fut, comme il nous l'apprend lui-mme, convoqu 
l'assemble lectorale d'Evreux, et nomm reprsentant du dpartement de
l'Eure, avec le mandat spcial de rclamer le rtablissement des
crmonies catholiques. Fidle  cet engagement, il rdigea une_ OPINION
SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES, _qu'il n'eut pas l'occasion de lire 
la tribune, mais que ses hritiers imprimrent  la suite de ses_
MMOIRES. _Par contre, ils n'ont (pas plus que ses autres diteurs)
accord le mme honneur  un rapport qui,  tous gards, ne mritait
point un si injuste oubli.

 la fin de 1795, l'encombrement des dpts littraires, o s'taient
accumules les bibliothques des communauts religieuses supprimes en
1790, des migrs et des condamns, tait devenu tel que le Directoire
invita l'Institut  lui prsenter ses vues sur les moyens d'y remdier.
L'Institut, par l'organe de Langls, rapporteur de la commission,
proposait d'accorder  la Bibliothque nationale et autres bibliothques
de Paris un droit de prlibation, de rpartir le surplus entre les
bibliothques des dpartements et des coles centrales, et de liquider
la masse norme des livres de thologie et de jurisprudence tombs au
rebut, soit par voie d'changes avec l'tranger, soit par des ventes aux
enchres. Tandis que Camus faisait passer, le 30 floral, une motion
conforme au conseil des Cinq-Cents, Marmontel, en son nom et en celui
des deux collgues qui lui avaient t adjoints, Ysabeau et Portalis,
prsentait des conclusions toutes diffrentes[2]. Il y insiste avec
raison sur la ncessit de distinguer quels livres conviennent  une
bibliothque plutt qu' une autre, rclame un choix scrupuleux dans les
livres mis  la disposition des lves des coles centrales, et plaide
incidemment la cause des migrs, dont la plupart rclamaient leur
radiation: Eh! quoi, s'criait-il, dans un naufrage o tant de
malheureux ont pri, o tant d'autres luttent contre les flots qui les
repoussent du rivage, tandis qu'il en aborde tous les jours quelques-uns
et que nous avons l'esprance d'en voir sauver un plus grand nombre, y
aurait-il de l'humanit  riger en loi la dispersion de leurs dbris?
Combattu par Camus et par Creuz-Latouche, l'ajournement propos par
Marmontel fut cart, et la loi du 26 fructidor an V, qui consacrait les
propositions de l'Institut, fut promulgue.

Dans l'intervalle, le coup d'tat du 18 fructidor avait dpossd
Marmontel de son mandat. Il abandonna aussitt l'appartement de la place
de la Ville-l'vque, qu'il partageait avec la famille Chron, allie de
Morellet[3], et dut regagner Abloville. C'est l que, frapp d'une
attaque d'apoplexie, il s'teignit le 9 nivse an VIII (31 dcembre
1799),  minuit. Conformment au dsir qu'il avait eu encore la force
d'exprimer, il fut enterr dans son propre jardin, selon les rites
catholiques, en prsence de sa femme, de ses deux plus jeunes fils et
des amis qui ont sign l'extrait mortuaire[4]. Son fils an, Albert,
employ dans la maison de banque de M. Hottinger, ne put tre prvenu
assez tt pour assister  la crmonie. Morellet, qui l'excuse dans la
premire de deux lettres communiques par M. Jules Claretie  Albert de
la Fizelire[5], crivait de nouveau  Mme Marmontel, le 15 nivse (5
janvier 1800): J'ai t sensiblement touch de l'offre des bons MM.
Pelou, pour recueillir ces prcieux restes dans ce joli jardin de la
Rivette o notre ami a trouv un asile ouvert par l'amiti et les
vertus, et qu'il tait si digne d'habiter. C'est certainement l ce
qu'il y a de plus dcent, de plus capable d'honorer sa mmoire; un
monument que les gens de bien et les gens de got voudront visiter sera
bien mieux plac dans un lieu agrable, accessible, habit par ses amis
et les enfants et petits-enfants de ses amis, que dans votre chaumire,
que je dsire d'ailleurs que vos enfants et vous conserviez
prcieusement. Mais, respectueuse des volonts suprmes de son mari, la
veuve ne consentit pas  cette translation, et, jusqu'en 1866, l'humble
pierre fut un but de promenade pour les curieux de passage  Gaillon et
une source de profit pour les paysans qui en avaient organis
l'exhibition. Elle tait tout  fait dlabre et abandonne lorsque, le
8 novembre 1866, les derniers reprsentants du nom de Marmontel,
l'minent professeur au Conservatoire de musique et sa cousine, Mme Anne
Marmontel (ne Beynaguel), procdrent, non sans de longs pourparlers, 
une inhumation dfinitive dans un terrain concd par la municipalit au
cimetire de Saint-Aubin-sur-Gaillon_.




II


_En annonant dans un mme paragraphe la mort de Marmontel, de Montucla
et de Daubenton, le MAGASIN ENCYCLOPDIQUE faisait observer que la
littrature, la gomtrie et l'histoire naturelle perdaient  la fois
leurs doyens, et formait des voeux pour que la mmoire du premier, bien
qu'il n'appartnt, plus  aucune association littraire,--ce qui
n'tait pas tout  fait exact,--ne ft pas prive du juste hommage qui
lui tait d. L'Institut national  Paris, les Lyces, qui reprenaient
en province la succession des Acadmies jadis si nombreuses,
s'efforaient alors de rattacher le pass au prsent en voquant
publiquement le souvenir des membres dont les noms brillaient sur leurs
anciennes listes. C'est ainsi que, ds le 30 germinal an VIII (20 avril
1800), le citoyen Taverne lut devant le Lyce de Toulouse un_ LOGE _de
l'ancien laurat des Jeux floraux, dont il n'y a gure  tirer qu'une
anecdote plus ou moins controuve[6]. Elle ne souleva, il est vrai, pas
plus de protestations que l'invraisemblable affabulation imagine sur
son nom mme par Armand Gouff, Tournay et Vieillard, pour glorifier
l'auteur de_ BLISAIRE, et reprsente en fructidor an XI sur le thtre
du Vaudeville. Les auteurs purent impunment montrer Mme de Pompadour
(morte en 1764) s'efforant de dtourner les foudres de la Sorbonne
prtes  frapper_ BLISAIRE (1767), _Marmontel rimant au chteau de
Mnars l'opra de_ DIDON (crit en 1784), Marigny lui demandant
(toujours en 1767) quand on reprsenterait sa_ CLOPTRE _(joue en
1750); l'indulgente critique n'eut d'oreilles que pour de jolis
couplets sans calembours et tout  fait exempts de mauvais got. Quant
 la donne mme du vaudeville, elle est inepte, et je renvoie les
curieux qui la voudraient connatre soit  l'analyse du_ MAGASIN
ENCYCLOPDIQUE, _soit au texte lui-mme, car la pice a t imprime[7].

Ce nouvel hommage tait depuis longtemps oubli quand les_ MMOIRES
D'UN PRE, publis en 1804, taient dans toutes les mains, et que
Morellet lut enfin devant ses confrres de la seconde classe de
l'Institut (12 thermidor an XIII--30 juillet 1805) un_ LOGE _dont la
dernire partie est prcisment consacre  rpondre aux critiques
provoques par les testimonia posthumes de son neveu.

Depuis la rvlation dj lointaine des_ CONFESSIONS _de Rousseau, et
bien avant celle des_ LETTRES _de Mme du Deffand, ou de la_
CORRESPONDANCE LITTRAIRE _de Grimm, aucun livre n'avait remis en
circulation plus de noms clbres, ni ranim plus de polmiques tant sur
les hommes que sur les doctrines. Deux partis divisaient alors la
socit renaissante: l'un, celui des dvots, rendait responsable des
crimes de la Rvolution tout le sicle qui l'avait prcde, et
volontiers en et aboli jusqu'au souvenir; l'autre, bien moins nombreux,
celui des idologues, dfendait pied  pied des conqutes dont il
avait eu sa part, et s'y montrait d'autant plus attach qu'il n'ignorait
pas ce qu'elles avaient cot[8].

Ces querelles plus politiques que littraires, dont la personnalit de
Marmontel fut bien moins le sujet que le prtexte, ont t parfaitement
rsumes, et, si j'ose dire, compenses dans une tude intitule
prcisment:_ DES MMOIRES DE MARMONTEL ET DES CRITIQUES QU'ON EN A
FAITES. _Cette tude, signe E. H. (Mme Guizot, ne Pauline de Meulan),
publie dans les_ ARCHIVES LITTRAIRES DE L'EUROPE, _tome VIII (1805),
p. 124-141, n'a pas t recueillie par Mme de Witt dans les deux volumes
o elle a runi sous ce titre:_ LE TEMPS PASS, _les articles fournis
au_ PUBLICISTE _par des membres de sa famille, et cette omission a
d'autant plus lieu de surprendre que tout le dbut de l'article a t
reproduit dans ce journal  la date du 7 ventse an XIII (26 fvrier
1805). C'est assurment l'une des meilleures pages de Mme Guizot, et
l'on y retrouve en germe quelques-unes des remarques suggres 
Sainte-Beuve par la lecture de ces mmes_ MMOIRES, _notamment sur la
tendance de Marmontel  tout embellir, hommes et choses, d'un coloris
bienveillant et amolli, et  refaire, vaille que vaille, les discours
tenus  lui ou par lui dans une circonstance mmorable.

Deux autres jugements dont il importe de tenir compte furent ports  la
mme date sur les_ MMOIRES, _mais tous deux, et pour cause, restrent
ignors des contemporains: l'un est indit, l'autre n'a vu le jour que
dans les oeuvres posthumes de son auteur.

Jacques-Henri Meister, retir  Zurich, continuait, pour quelques
souscripteurs la correspondance littraire dont Grimm lui avait, ds
1774, cd la clientle, et il demandait volontiers  ses amis de Paris
de quoi alimenter sa gazette manuscrite. Mme de Vandeul, fille unique de
Diderot, tait du petit nombre de ses tributaires, et voici ce qu'elle
lui rpondait au sujet du livre que chacun s'arrachait_[9]:

     J'ai lu les _Mmoires_ de Marmontel; le plaisir qu'ils m'ont fait a
     t de me reporter au temps de ma jeunesse, aux poques o j'ai vu
     et connu tous ceux dont il parle. Pour lui-mme, il s'est peint, ce
     me semble, tel qu'il tait: courant aprs la fortune, faisant la
     cour  ceux qui pouvaient le mener  son but d'ambition, de succs
     littraires ou d'argent, aimant le plaisir de manire  n'aller que
     dans les socits o il se trouve, et changeant de socit sans
     chagrin ni regret; aimant les femmes, et ne s'attachant  aucune
     assez pour l'empcher d'en vouloir une autre. Il parle assurment
     trs bien de mon pre, mais pendant sa maladie, qui a dur dix-neuf
     mois, il n'a envoy qu'une seule fois savoir de ses nouvelles, et
     n'est jamais venu le voir. Ce n'tait pas par projet, c'est qu'il
     n'y a pas pens, et srement il aura appris sa mort comme une
     nouvelle de gazette. Ce qui me dplat fort, c'est que, pour
     l'instruction de ses enfants, il leur ait appris  recueillir de la
     faon la plus dangereuse tous les dtails de la vie domestique o
     la confiance fait introduire. Mais est-il au monde une manire plus
     propre  rconcilier avec l'ignorance et la sottise,  faire fuir
     comme la peste les gens d'un esprit un peu suprieur? Je ne vois
     personne qui ne fasse cette rflexion. L'intrieur d'une socit
     n'est-il pas sacr? Comment! des matres de maison, s'ils supposent
     qu'un individu peut tre indiscret, avertiront leurs convives, ils
     tairont  leurs amis les dfauts qu'ils observent, et pendant
     qu'ils dpensent ainsi leur estime, leur amiti, souvent leur
     admiration pour le talent et l'esprit, le fruit qu'ils ont 
     esprer de leur confiance est de se voir un beau jour peints,
     traduits au tribunal de la socit qui leur succde, et cela sans
     considrer si l'on ne fait pas grande peine  leurs parents! Si
     j'avais de la richesse et de la jeunesse, je crois que je ne
     recevrais que des imbciles, pour tre  l'abri des loges ou des
     critiques futures de beaux esprits qui semblent avoir renonc  la
     sret du commerce, sans laquelle la socit n'est qu'une ruche
     d'insectes trs dangereux. Voil, mon ami, tout ce que m'a fait
     penser l'ouvrage de Marmontel, et je suis srement une des
     personnes qui l'ont lu avec le plus d'intrt et de plaisir.

_ cette apprciation svre, o perce une pointe de ressentiment
personnel, il est juste et piquant d'opposer le jugement beaucoup plus
net et rassis d'un homme qui est et restera, disait Sainte-Beuve, un
homme du XVIIIe sicle, de L.-P. Roederer. Sa lettre  M. de V..., du 23
frimaire an XIII (19 dcembre 1805), montre trs bien le fort et le
faible, des_ MMOIRES[10].

J'ai lu en entier les _Mmoires_ de Marmontel. Il n'y a gure que les
deux premiers volumes qui rpondent  ce titre, car, quand l'auteur
raconte les commencements de la Rvolution, il est historiographe de
France, et non historien de lui-mme. Il n'est pas vrai, comme le disent
bien des gens, que cette partie soit absolument mauvaise: elle est
pleine de dtails vrais et d'observations justes; mais l'auteur n'a pas
tout vu.

Il est vident pour moi que tout ce qui regarde les temps antrieurs 
la Convention a t rdig dans la vue de remplir le devoir de la place
d'historiographe, et c'est le seul monument que Marmontel ait laiss de
l'existence qu'il avait sous ce titre. Sa _Lettre sur le Sacre de Reims_
est au-dessous du mdiocre: ce n'est rien. Ce qu'il dit du commencement
de la Rvolution est quelque chose. La politique tait chose trop
compacte et trop profonde pour les yeux de Marmontel: il tait accoutum
 pntrer dans les moeurs des boudoirs et des coulisses, aussi peint-il
trs bien des caractres de femmes; et d'hommes du monde, ce qui diffre
trs peu des femmes; mais, quand il veut nous reprsenter l'me d'un
politique, d'un conspirateur ou d'un grand citoyen, d'un factieux ou
d'un homme d'tat, le burin s'mousse dans ses mains, et nul trait ne
ressort.

Dans la partie qui concerne Marmontel, et qui, seule, constitue
proprement ses _Mmoires_, deux sentiments distincts m'ont frapp, et je
les ai conservs aprs la lecture: le premier, c'est que l'auteur a su
rendre la pauvret aimable, intressante, noble, en lui donnant de
l'esprit et de l'me, et le second, c'est qu'il rend la grandeur
parfaitement ridicule et mprisable quand il la trouve sans moeurs, sans
raison, sans esprit. Je lui sais gr de ces deux effets; il est bon de
montrer par de doubles exemples que l'esprit et la raison sont les
matres du monde; que, partout o pntre leur lumire, il y a de
l'intrt, et que l'oripeau ni le pouvoir ne peuvent en tenir lieu.

J'ai remarqu avec plaisir que Marmontel, en parlant mal de la
Rvolution, mme en plaidant pour la libert du culte catholique, avait
t consquent; qu'il n'avait rtract ni eu besoin de rtracter les
principes de sa philosophie pour se dchaner contre les horreurs
commises par des sclrats qui n'avaient pas plus de rapport avec la
philosophie qu'avec l'vangile, o la doctrine dite des _Sans-Culottes_
est expressment tablie. Je conclus de l que, si tous les confrres de
Marmontel avaient, comme lui, pouss leur carrire jusqu'au del de la
Rvolution, comme lui, sans se dmentir plus que lui et en se conformant
aux principes professs par eux durant toute leur vie, ils auraient eu
horreur de tout ce qui se passait en 92, en 93, mme avant et depuis. Il
me parat donc que ces _Mmoires_ sont un tmoignage en faveur des
philosophes du XVIIIe sicle, et contre les crimes qui en ont dshonor
la fin, et contre les calomniateurs qui veulent les en charger.

Il me parat, au reste, que le prodigieux succs de ces _Mmoires_, que
tout le monde lit et dont tout le monde parle, est une forte preuve du
peu de succs qu'ont obtenu, _hors de leur parti_, les dtracteurs jurs
de la raison humaine, gens bien plus odieux que ne sont ridicules les
chevaliers de la perfectibilit. L'intrt qu'inspirent ces _Mmoires_
tient en trs grande partie  celui que le XVIIIe sicle et les hommes
qui l'ont honor continuent d'inspirer aux gens senss du XIXe. Il y a
de quoi rire  voir tant d'efforts rpts tous les matins par tant de
fripons dguiss, sous tant de prtextes divers, pour nous faire rougir
du XVIIIe sicle; il y a de quoi, dis-je, rire de les voir si
parfaitement inutiles.




III


_Les_ MMOIRES D'UN PRE, _de mme qu'un travail sur la_ RGENCE DU DUC
D'ORLANS _et les autres oeuvres posthumes de l'auteur, furent prsents
au public comme imprims sur le manuscrit autographe, et cette
spcification, que la_ DCADE _trouve oiseuse, ne me semble pas
absolument inutile. D'abord, il n'y aurait rien de surprenant  ce que
l'original mme de Marmontel et servi de copie aux compositeurs de
l'imprimerie Xhrouet, puis il parait certain que le texte ne subit aucun
retranchement. Cinq noms en tout (dont trois noms de femmes) furent
remplacs par des initiales. Si, grce aux recherches de M. Ernest
Rupin, nous savons aujourd'hui que Mlle B***, objet des premiers soupirs
de Marmontel, s'appelait Mlle Broquin, il nous manque un Oedipe pour
deviner quelles furent Mlle Sau*** et Mme de L. P. L'une ne saurait tre
Mlle Saugrain,  qui j'avais tout d'abord song, et les initiales de
l'autre ne constituent pas une probabilit suffisante en faveur de la
seconde, Mme de La Popelinire, fille de M. de Mondran, prsident au
parlement de Toulouse. Quant  l'abb M. (Maury) et M. de L. H. (La
Harpe), l'un encore vivant en 1804, l'autre mort  cette date depuis
quelques mois seulement, il n'tait point difficile de deviner, et il
et t puril de respecter un incognito aussi transparent.

Au moment o il posait la plume pour ne plus la reprendre, Marmontel,
s'appliquant un mot de Mme de Staal-Delaunay qui avait fait fortune
auprs des lecteurs de ses charmants_ MMOIRES, _dclare qu'il ne s'est
peint qu'_en buste, _et cette rticence est assez extraordinaire de la
part d'un homme qui ne nous a rien dissimul de ses amours avec la
facile Gaussin, l'altire Clairon, la voluptueuse et fantasque Navarre,
ni mme de ses passades avec les nymphes foltres charges,  Passy, de
ranimer la snilit prcoce de La Popelinire. On peut s'tonner  bon
droit qu'il ait ainsi tal aux yeux de ses enfants ce qu'un pre garde
d'ordinaire pour lui, mais, comme l'a dit Sainte-Beuve, cela forme un
trait de moeurs de plus, et le ton gnral de bonhomie et de naturel qui
rgne dans l'ensemble fait tout passer. Si la morale en souffre,
l'histoire sociale y gagne, et l'on doit savoir gr aux dpositaires
des_ MMOIRES _de n'avoir point compris leur tche comme l'auraient
pratique certains diteurs de nos jours.

L'dition originale est prcde d'un avertissement de deux pages et
suivie d'une post-face non moins brve, d'une table des matires et de
l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Ces adjonctions sont
remplaces ici par la prsente Prface, par une annotation continue, par
une nouvelle table analytique et par un index des titres et des noms
cits.

Voici, au surplus, la nomenclature bibliographique des ditions
antrieures  celle-ci:_

OeUVRES POSTHUMES DE MARMONTEL, HISTORIOGRAPHE DE FRANCE, SECRTAIRE
PERPTUEL DE L'ACADMIE FRANAISE, IMPRIMES SUR LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE
DE L'AUTEUR. MMOIRES. _Paris, Xhrouet, Dterville, Lenormant, Petit, an
XIII-1804, 4 vol. in-8 ou in-12. Les exemplaires des deux tirages
dposs  la Bibliothque nationale portent la signature autographe de
Xhrouet, imprimeur-diteur.

Heinsius et Kayser mentionnent une dition franaise publie l'anne
suivante chez G. Fleischer,  Leipzig, 4 vol. in-12._

--MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, CONTAINING HIS LITERACY AND
POLITICAL LIFE AND ANECDOTES OF THE PRINCIPAL CHARACTERS OF THE
EIGHTEENTH CENTURY. _London, Longman et Murray, 1805, 4 vol. in-12._

--MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, INCLUDING ANECDOTES OF THE
MOST DISTINGUISHED LITERACY AND POLITICAL CHARACTERS WHO APPEARED IN
FRANCE DURING THE LAST CENTURY. _Edinburgh, 1808, 4 vol. in-12.

(D'aprs un catalogue; peut-tre est-ce la prcdente traduction dont on
a renouvel le titre. Elle n'est pas mentionne par Watt.)

Oettinger et Kayser signalent une traduction allemande par Wilhelm Becker
et Nicolaus-Peter Stampeel (Leipzig, 1805-1806, ou 1819, 4 vol. in-8).
Le British Museum en possde une autre par Muller (Hamburg et Mainz
(Mayence), 1805, 4 vol. in-12), avec un mauvais portrait en tte du tome
II. Oettinger indique galement une traduction italienne par Camillo
Ciabatta (Milan, 1822-1823, 4 vol. in-8)._

--MMOIRES DE MARMONTEL. _Tomes I et II des_ Oeuvres compltes _publies
par Saint-Surin (Verdire,_ 1818-1819, 18 _vol. in-_8). _Cette
rimpression est prcde de l'_LOGE _de Morellet et suivie de
l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Un libraire, tienne
Ledoux, acqureur du solde de l'dition, fit rimprimer  son nom des
titres particuliers afin d'couler sparment les divers ouvrages de la
collection._

--MMOIRES D'UN PRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres compltes, _nouvelle
dition. Amable Costes et Ce_, 1819-1820 (_ou_ MAUMUS, 1826), 18 _vol.
in_-12. _Mmes adjonctions qu'au tirage in_-8.

--MMOIRES D'UN PRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres compltes _publies par
Villenave (A. Belin_, 1819-1820, 7 _vol. in_-8 _compacts_).

--MMOIRES D'UN PRE. _Paris, tienne Ledoux,_ 1827, 2 _vol. in_-8.
_Les faux-titres portent:_ Oeuvres choisies _et la rubrique typographique
de Gaultier-Laguionie. Ces deux volumes sont orns d'un dtestable
frontispice reprsentant la_ Cascade de Bort _et d'un non moins mdiocre
portrait sign:_ CHOQUET del., 1818, grav par Leroux, _dont un tirage
moins us accompagnait dj l'dition de_ 1818. _Il a nanmoins son
intrt, car il a t visiblement copi sur l'original expos par Roslin
au Salon de_ 1767. _Il est ressemblant, crivait Diderot, mais il a
l'air ivre, ivre de vin s'entend, et l'on jurerait qu'il lit quelques
chants de sa_ NEUVAINE (LA NEUVAINE DE CYTHRE) _ des filles_.

--MMOIRES DE MARMONTEL, SECRTAIRE PERPTUEL DE L'ACADMIE FRANAISE,
PRCDS D'UNE INTRODUCTION PAR M. FR. BARRIRE (_Firmin Didot_, 1846,
in-12). _Forme le tome V de la_ Bibliothque des Mmoires relatifs 
l'histoire de France pendant le XVIIIe sicle.

_Dans l'introduction, o il est question de tout et accessoirement des_
MMOIRES, _Barrire allgue qu'il a supprim les neuf derniers livres
parce que Marmontel n'avait pas le burin de Tacite. L'diteur n'a
corrig aucune des fautes de lecture des premiers tirages, et, pour tout
commentaire, il a reproduit en appendice un fragment des_ MMOIRES _de
Mme d'pinay_ (Un Souper chez Mlle Quinault) _et un passage des_
MMOIRES _de Morellet (sur la constitution de la maison de Sorbonne)_.

--MMOIRES DE MARMONTEL, NOUVELLE DITION  l'USAGE DE LA JEUNESSE, AVEC
INTRODUCTION ET CLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES, PAR M. L'ABB J.-A.
FOULON, LICENCI S-LETTRES, PROFESSEUR AU PETIT SMINAIRE DE PARIS.
_Paris,  la Librairie des livres illustrs de Plon frres_, 1850,
in-8. _Le faux-titre porte:_ Bibliothque des familles chrtiennes et
des maisons d'ducation, publie sous le patronage de l'piscopat.

_Ce n'tait pas une mince besogne que de transformer les_ MMOIRES _en
un livre d'dification, et,  ce point de vue, cette dition, devenue
d'ailleurs trs rare, parce qu'elle a d tre accapare par la clientle
spciale  laquelle on la destinait, est une vritable curiosit
bibliographique. L'abb Foulon n'y est pas all, comme on dit, de main
morte. D'un trait de plume il biffe tout ce qui donnerait  penser que
jusqu'au jour de son mariage ( cinquante-quatre ans) Marmontel ne fut
pas tout  fait un petit saint: de Mlle Broquin, de ses diverses amours
de thtre, pas un mot ne subsiste, non plus que des msaventures
conjugales de La Popelinire. Rien ne trouve grce devant l'austre
censeur, pas mme cette phrase assez innocente sur Mme Necker: Elle
dansait mal, mais de tout son coeur, ni, dans un autre ordre d'ides,
les confidences du suprieur des Jsuites de Clermont sur l'art de
s'agrandir, sans bourse dlier, au dtriment des voisins, ni le dialogue
du P. Nolhac et de l'auteur pour l'attirer au noviciat. Quant aux
retouches de dtail, passe encore si le plus crasseux et le plus cagot
des sminaires devint le plus pauvre; mais l'abb Foulon excde la
mesure quand il fait exprimer  Marmontel tout le contraire de sa
pense. J'eus aussi pour amusement, dit-il (durant son sjour 
Bordeaux), les facties qu'on imprimait contre un homme qui mritait
d'tre chti de son insolence (Le Franc de Pompignan); l'abb imprime:
... contre un homme_ qu'on ne mnagea pas assez, _et tout ce qui suit
est tronqu. Les dmls de l'auteur de_ BLISAIRE _avec la Sorbonne,
avec Christophe de Beaumont, avec les vques de Noyon et d'Autun, ne
sont pas escamots avec moins de dsinvolture, et remplacs par ces
lignes, qu'on chercherait inutilement dans l'original: Tout le monde
connat la censure qu'en fit la Sorbonne. Je ne rappellerai pas les
dtails de cette affaire, qui occupa quelque temps Paris et la France
entire. On mit de l'aigreur de part et d'autre; tous eurent  se
reprocher des torts rciproques. Quant aux miens, je les rtracte avec
franchise. Par contre, il a donn en entier les livres XII-XX, sauf les
toutes dernires lignes de celui-ci; la phrase fameuse sur laquelle il
s'arrte: Je ne me suis peint qu'en buste, est, cette fois,
parfaitement justifie.

Mes prdcesseurs m'avaient, on le voit, laiss tout  faire, et j'ai d
procder  l'gard de ce texte comme s'il tait indit.  dfaut de la
collation du manuscrit,  laquelle je ne pouvais songer, j'ai pris 
tche d'identifier les noms propres mal lus par les diteurs de_ 1804
_et reproduits tels quels depuis lors; dans les notes je me suis efforc
d'claircir les allusions, de rappeler les circonstances et de rtablir
les titres qui pouvaient embarrasser le lecteur. Ces vrifications, que
n'auraient pu accomplir les anciens diteurs, alors mme que la pense
leur en serait venue, sont rendues aujourd'hui faciles par le nombre et
la valeur des documents que l'rudition moderne met  notre disposition;
toutefois, il est tel nom inconnu, tel point obscur, devant qui ma bonne
volont et chou si je n'avais trouv auprs de quelques-uns des
reprsentants de cette rudition soucieuse d'exactitude et de critique,
M. C. Port, membre de l'Institut, le P. Sommervogel, M. Jules
Flammermont, M. F, Bournon, des secours dont je tiens  les remercier
ici.

Loin d'tendre ce commentaire, je me suis efforc d'ailleurs de le
restreindre  l'essentiel, en raison de la place dont je disposais et du
public auquel cette dition est prsente. Sans doute il et t piquant
de rapprocher des tmoignages de Marmontel ceux de ses contemporains, de
rappeler leurs jugements sur ses oeuvres, de le montrer, en un mot, tel
qu'il fut dans la socit de son temps; mais il n'est point de lettr
qui n'ait aujourd'hui dans sa bibliothque tous ces lments de
comparaison, et ces lecteurs d'lite ne trouveront pas mauvais que j'aie
pris pour rgle le vieil et flatteur adage:_ Intelligenti pauca.

MAURICE TOURNEUX.




MMOIRES D'UN PRE POUR SERVIR  L'INSTRUCTION DE SES ENFANS




LIVRE PREMIER


C'est pour mes enfans que j'cris l'histoire de ma vie; leur mre l'a
voulu. Si quelque autre y jette les yeux, qu'il me pardonne des dtails
minutieux pour lui, mais que je crois intressans pour eux. Mes enfans
ont besoin de recueillir les leons que le temps, l'occasion, l'exemple,
les situations diverses par o j'ai pass, m'ont donnes. Je veux qu'ils
apprennent de moi  ne jamais dsesprer d'eux-mmes, mais  s'en dfier
toujours;  craindre les cueils de la bonne fortune, et  passer avec
courage les dtroits de l'adversit.

J'ai eu sur eux l'avantage de natre dans un lieu o l'ingalit de
condition et de fortune ne se faisoit presque pas sentir. Un peu de
bien, quelque industrie, ou un petit commerce, formoient l'tat de
presque tous les habitans de Bort[11], petite ville de Limosin o j'ai
reu le jour. La mdiocrit y tenoit lieu de richesse; chacun y toit
libre et utilement occup. Ainsi la fiert, la franchise, la noblesse du
naturel, n'y toient altres par aucune sorte d'humiliation, et nulle
part le sot orgueil n'toit plus mal reu ni plus tt corrig. Je puis
donc dire que, durant mon enfance, quoique n dans l'obscurit[12], je
n'ai connu que mes gaux; de l peut-tre un peu de roideur que j'ai eue
dans le caractre, et que la raison mme et l'ge n'ont jamais assez
amollie.

Bort, situ sur la Dordogne, entre l'Auvergne et le Limosin, est
effrayant au premier aspect pour le voyageur, qui, de loin, du haut de
la montagne, le voit au fond d'un prcipice, menac d'tre submerg par
les torrens que forment les orages, ou cras par une chane de rochers
volcaniques, les uns plants comme des tours sur la hauteur qui domine
la ville, et les autres dj pendans et  demi dracins; mais Bort
devient un sjour riant lorsque l'oeil, rassur, se promne dans le
vallon. Au-dessus de la ville, une le verdoyante que la rivire
embrasse, et qu'animent le mouvement et le bruit d'un moulin, est un
bocage peupl d'oiseaux. Sur les deux bords de la rivire, des vergers,
des prairies et des champs cultivs par un peuple laborieux, forment des
tableaux varis. Au-dessous de la ville le vallon se dploie d'un ct
en un vaste pr que des sources d'eau vive arrosent, de l'autre en des
champs couronns par une enceinte de collines dont la douce pente
contraste avec les rochers opposs. Plus loin, cette enceinte est rompue
par un torrent qui, des montagnes, roule et bondit  travers des forts,
des rochers et des prcipices, et vient tomber dans la Dordogne par une
des plus belles cataractes du continent, soit pour le volume des eaux,
soit pour la hauteur de leur chute; phnomne auquel il ne manque, pour
tre renomm, que de plus frquens spectateurs.

C'est prs de l qu'est situe cette petite mtairie de Saint-Thomas, o
je lisois Virgile  l'ombre des arbres fleuris qui entouroient nos
ruches d'abeilles, et o je faisois de leur miel des goters si
dlicieux. C'est de l'autre ct de la ville, au-dessus du moulin et sur
la pente de la cte, qu'est cet enclos o, les beaux jours de fte, mon
pre me menoit cueillir des raisins de la vigne que lui-mme il avoit
plante, ou des cerises, des prunes et des pommes des arbres qu'il avoit
greffs.

Mais ce qui, dans mon souvenir, fait le charme de ma patrie, c'est
l'impression qui me reste des premiers sentimens dont mon me fut comme
imbue et pntre par l'inexprimable tendresse que ma famille avoit pour
moi. Si j'ai quelque bont dans le caractre, c'est  ces douces
motions,  ce bonheur habituel d'aimer et d'tre aim, que je crois le
devoir. Ah! quel prsent nous fait le Ciel lorsqu'il nous donne de bons
parens!

Je dus aussi beaucoup  une certaine amnit de moeurs qui rgnoit alors
dans ma ville; et il falloit bien que la vie simple et douce qu'on y
menoit et de l'attrait, puisqu'il n'y avoit rien de plus rare que de
voir les enfans de Bort s'en loigner. Leur jeunesse toit cultive, et,
dans les collges voisins, leur colonie se distinguoit; mais ils
revenoient dans leur ville, comme un essaim d'abeilles  la ruche aprs
le butin.

J'avois appris  lire dans un petit couvent de religieuses, bonnes amies
de ma mre. Elles n'levoient que des filles; mais, en ma faveur, elles
firent une exception  cette rgle. Une demoiselle bien ne, et qui,
depuis longtemps, vivoit retire dans cet hospice, avoit eu la bont d'y
prendre soin de moi. Je dois bien chrir sa mmoire et celle des
religieuses, qui m'aimoient comme leur enfant.

De l je passai  l'cole d'un prtre de la ville, qui, gratuitement et
par got, s'toit vou  l'instruction des enfans. Fils unique d'un
cordonnier, le plus honnte homme du monde, cet ecclsiastique toit un
vrai modle de la pit filiale. J'ai encore prsent l'air de biensance
et d'gards mutuels qu'avoient l'un avec l'autre le vieillard et son
fils, le premier n'oubliant jamais la dignit du sacerdoce, ni le second
la saintet du caractre paternel. L'abb Vaissire (c'toit son nom),
aprs avoir rempli ses fonctions  l'glise, partageoit le reste de son
temps entre la lecture et les leons qu'il nous donnoit. Dans le beau
temps, un peu de promenade, et, quelquefois, pour exercice une partie de
mail dans la prairie, toient ses seuls amusemens. Il toit srieux,
svre, et d'une figure imposante. Pour toute socit, il avoit deux
amis, gens estims dans notre ville. Ils ont vcu ensemble dans la plus
paisible intimit, se runissant tous les jours et tous les jours se
retrouvant les mmes, sans altration, sans refroidissement dans le
plaisir de se revoir; et, pour complment de bonheur, ils sont morts 
peu d'intervalle. Je n'ai gure vu d'exemple d'une si douce et si
constante galit dans le cours de la vie humaine.

 cette cole, j'avois un camarade qui fut pour moi, ds mon enfance, un
objet d'mulation. Son air sage et pos, son application  l'tude, le
soin qu'il prenoit de ses livres, o je n'apercevois jamais aucune
tache, ses blonds cheveux toujours si bien peigns, son habit toujours
propre dans sa simplicit, son linge toujours blanc, toient pour moi un
exemple sensible; et il est rare qu'un enfant inspire  un enfant
l'estime que j'avois pour lui. Il s'appeloit Durant. Son pre, laboureur
d'un village voisin, toit connu du mien; j'allois en promenade, avec
son fils, le voir dans son village. Comme il nous recevoit, ce bon
vieillard en cheveux blancs! la bonne crme, le bon lait, le bon pain
bis qu'il nous donnoit! et que d'heureux prsages il se plaisoit  voir
dans mon respect pour sa vieillesse! Que ne puis-je aller sur sa tombe
semer des fleurs! Il doit reposer en paix, car de sa vie il ne fit que
du bien. Vingt ans aprs, nous nous sommes, son fils et moi, retrouvs 
Paris sur des routes bien diffrentes; mais je lui ai reconnu le mme
caractre de sagesse et de biensance qu'il avoit  l'cole; et ce n'a
pas t pour moi une lgre satisfaction que celle de nommer un de ses
enfans au baptme. Revenons  mes premiers ans.

Mes leons de latin furent interrompues par un accident singulier.
J'avois un grand dsir d'apprendre, mais la nature m'avoit refus le don
de la mmoire. J'en avois assez pour retenir le sens de ce que je
lisois, mais les mots ne laissoient aucune trace dans ma tte; et, pour
les y fixer, c'toit la mme peine que si j'avois crit sur un sable
mouvant. Je m'obstinois  suppler, par mon application,  la foiblesse
de mon organe; ce travail excda les forces de mon ge, mes nerfs en
furent affects. Je devins comme somnambule: la nuit, tout endormi, je
me levois sur mon sant, et, les yeux entr'ouverts, je rcitois  haute
voix les leons que j'avois apprises. Le voil fou, dit mon pre  ma
mre, si vous ne lui faites pas quitter ce malheureux latin; et l'tude
en fut suspendue. Mais, au bout de huit ou dix mois, je la repris, et,
au sortir de ma onzime anne, mon matre ayant jug que j'tois en tat
d'tre reu en quatrime, mon pre consentit, quoiqu' regret,  me
mener lui-mme au collge de Mauriac, qui toit le plus voisin de Bort.

Ce regret de mon pre toit d'un homme sage, et je dois le justifier.
J'tois l'an d'un grand nombre d'enfans; mon pre, un peu rigide, mais
bon par excellence sous un air de rudesse et de svrit, aimoit sa
femme avec idoltrie. Il avoit bien raison: la plus digne des femmes, la
plus intressante, la plus aimable dans son tat, c'toit ma tendre
mre. Je n'ai jamais conu comment, avec la simple ducation de notre
petit couvent de Bort, elle s'toit donn et tant d'agrment dans
l'esprit, et tant d'lvation dans l'me, et singulirement, dans le
langage et dans le style, ce sentiment des convenances si juste, si
dlicat, si fin, qui sembloit tre en elle le pur instinct du got. Mon
bon vque de Limoges, le vertueux Cotlosquet[13], m'a parl souvent 
Paris, avec le plus tendre intrt, des lettres que lui avoit crites ma
mre en me recommandant  lui.

Mon pre avoit pour elle autant de vnration que d'amour. Il ne lui
reprochoit que son foible pour moi, et ce foible avoit une excuse:
j'tois le seul de ses enfans qu'elle avoit nourri de son lait; sa trop
frle sant ne lui avoit plus permis de remplir un devoir si doux. Sa
mre ne m'aimoit pas moins. Je crois la voir encore, cette bonne petite
vieille: le charmant naturel! la douce et riante gaiet! conome de la
maison, elle prsidoit au mnage, et nous donnoit  tous l'exemple de la
tendresse filiale: car elle avoit aussi sa mre, et la mre de son mari,
dont elle avoit le plus grand soin. Je date d'un peu loin en parlant de
mes bisaeules; mais je me souviens bien qu' l'ge de quatre-vingts ans
elles vivoient encore, buvant au coin du feu le petit coup de vin et se
rappelant le vieux temps, dont elles nous faisoient des contes
merveilleux.

Ajoutez au mnage trois soeurs de mon aeule, et la soeur de ma mre,
cette tante qui m'est reste; c'toit au milieu de ces femmes et d'un
essaim d'enfans que mon pre se trouvoit seul: avec trs peu de bien
tout cela subsistoit. L'ordre, l'conomie, le travail, un petit
commerce, et surtout la frugalit, nous entretenoient dans l'aisance. Le
petit jardin produisoit presque assez de lgumes pour les besoins de la
maison: l'enclos nous donnoit des fruits; et nos coings, nos pommes, nos
poires, confits au miel de nos abeilles, toient, durant l'hiver, pour
les enfans et pour les bonnes vieilles, les djeuners les plus exquis.
Le troupeau de la bergerie de Saint-Thomas habilloit de sa laine tantt
les femmes et tantt les enfans; mes tantes la filoient; elles filoient
aussi le chanvre du champ qui nous donnoit du linge; et les soires o,
 la lueur d'une lampe qu'alimentoit l'huile de nos noyers, la jeunesse
du voisinage venoit teiller avec nous ce beau chanvre, formoient un
tableau ravissant. La rcolte des grains de la petite mtairie assuroit
notre subsistance; la cire et le miel des abeilles, que l'une de mes
tantes cultivoit avec soin, toient un revenu qui cotoit peu de frais;
l'huile, exprime de nos noix encore fraches, avoit une saveur, une
odeur, que nous prfrions au got et au parfum de celle de l'olive. Nos
galettes de sarrasin, humectes, toutes brlantes, de ce bon beurre du
Mont-Dore, toient pour nous le plus friand rgal. Je ne sais pas quel
mets nous et paru meilleur que nos raves et nos chtaignes; et en
hiver, lorsque ces belles raves grilloient le soir  l'entour du foyer,
ou que nous entendions bouillonner l'eau du vase o cuisoient ces
chtaignes si savoureuses et si douces, le coeur nous palpitoit de joie.
Je me souviens aussi du parfum qu'exhaloit un beau coing rti sous la
cendre, et du plaisir qu'avoit notre grand'mre  le partager entre
nous. La plus sobre des femmes nous rendoit tous gourmands. Ainsi, dans
un mnage o rien n'toit perdu, de petits objets runis entretenoient
une sorte d'aisance, et laissoient peu de dpense  faire pour suffire 
tous nos besoins. Le bois mort dans les forts voisines toit en
abondance et presque en non-valeur; il toit permis  mon pre d'en
tirer sa provision. L'excellent beurre de la montagne et les fromages
les plus dlicats toient communs et cotoient peu; le vin n'toit pas
cher, et mon pre lui-mme en usoit sobrement.

Mais enfin, quoique bien modique, la dpense de la maison ne laissoit
pas d'tre  peu prs la mesure de nos moyens; et, quand je serois au
collge, la prvoyance de mon pre s'exagroit les frais de mon
ducation. D'ailleurs, il regardoit comme un temps assez mal employ
celui qu'on donnoit aux tudes: le latin, disoit-il, ne faisoit que des
fainans. Peut-tre aussi avoit-il quelque pressentiment du malheur que
nous emes de nous le voir ravir par une mort prmature; et, en me
faisant de bonne heure prendre un tat d'une utilit moins tardive et
moins incertaine, pensoit-il  laisser un second pre  ses enfans.
Cependant, press par ma mre, qui dsiroit passionnment qu'au moins
son fils an ft ses tudes, il consentit  me mener au collge de
Mauriac.

Accabl de caresses, baign de douces larmes et charg de bndictions,
je partis donc avec mon pre; il me portoit en croupe, et le coeur me
battoit de joie; mais il me battit de frayeur quand mon pre me dit ces
mots: On m'a promis, mon fils, que vous seriez reu en quatrime; si
vous ne l'tes pas, je vous remmne, et tout sera fini. Jugez avec quel
tremblement je parus devant le rgent qui alloit dcider de mon sort.
Heureusement c'toit ce bon P. Malosse[14] dont j'ai eu tant  me louer:
il y avoit dans son regard, dans le son de sa voix, dans sa physionomie,
un caractre de bienveillance si naturel et si sensible que son premier
abord annonoit un ami  l'inconnu qui lui parloit.

Aprs nous avoir accueillis avec cette grce touchante, et invit mon
pre  revenir savoir quel seroit le succs de l'examen que j'allois
subir, me voyant encore bien timide, il commena par me rassurer; il me
donna ensuite, pour preuve, un thme: ce thme toit rempli de
difficults presque toutes insolubles pour moi. Je le fis mal, et aprs
l'avoir lu: Mon enfant, me dit-il, vous tes bien loin d'tre en tat
d'entrer dans cette classe; vous aurez mme bien de la peine  tre reu
en cinquime. Je me mis  pleurer. Je suis perdu, lui dis-je; mon pre
n'a aucune envie de me laisser continuer mes tudes; il ne m'amne ici
que par complaisance pour ma mre, et en chemin il m'a dclar que, si
je n'tois pas reu en quatrime, il me remmneroit chez lui; cela me
fera bien du tort, et bien du chagrin  ma mre! Ah! par piti,
recevez-moi; je vous promets, mon pre, d'tudier tant que dans peu vous
aurez lieu d'tre content de moi. Le rgent, touch de mes larmes et de
ma bonne volont, me reut, et dit  mon pre de ne pas tre inquiet de
moi, qu'il toit sr que je ferois bien.

Je fus log, selon l'usage du collge, avec cinq autres coliers, chez
un honnte artisan de la ville; et mon pre, assez triste de s'en aller
sans moi, m'y laissa avec mon paquet, et des vivres pour la semaine; ces
vivres consistoient en un gros pain de seigle, un petit fromage, un
morceau de lard et deux ou trois livres de boeuf; ma mre y avoit ajout
une douzaine de pommes. Voil, pour le dire une fois, quelle toit
toutes les semaines la provision des coliers les mieux nourris du
collge. Notre bourgeoise nous faisoit la cuisine, et pour sa peine, son
feu, sa lampe, ses lits, son logement, et mme les lgumes de son petit
jardin qu'elle mettoit au pot, nous lui donnions par tte vingt-cinq
sous par mois; en sorte que, tout calcul, hormis mon vtement, je
pouvois coter  mon pre de quatre  cinq louis par an. C'toit
beaucoup pour lui, et il me tardoit de lui pargner cette dpense.

Le lendemain de mon arrive, comme je me rendois le matin dans ma
classe, je vis  sa fentre mon rgent, qui, du bout du doigt, me fit
signe de monter chez lui. Mon enfant, me dit-il, vous avez besoin d'une
instruction particulire et de beaucoup d'tude pour atteindre vos
condisciples; commenons par les lmens, et venez ici, demi-heure avant
la classe, tous les matins, me rciter les rgles que vous aurez
apprises; en vous les expliquant, je vous en marquerai l'usage. Je
pleurai aussi ce jour-l, mais ce fut de reconnoissance. En lui rendant
grces de ses bonts, je le priai d'y ajouter celle de m'pargner, pour
quelque temps, l'humiliation d'entendre lire  haute voix mes thmes
dans la classe. Il me le promit, et j'allai me mettre  l'tude.

Je ne puis dire assez avec quel tendre zle il prit soin de m'instruire
et quel attrait il sut donner  ses leons. Au seul nom de ma mre, dont
je lui parlois quelquefois, il sembloit en respirer l'me; et, quand je
lui communiquois les lettres o l'amour maternel lui exprimoit sa
reconnoissance, les larmes lui couloient des yeux.

Du mois d'octobre, o nous tions, jusqu'aux ftes de Pques, il n'y eut
point pour moi ni amusement, ni dissipation; mais, aprs cette
demi-anne, familiaris avec toutes mes rgles, ferme dans leur
application, et comme dgag des pines de la syntaxe, je cheminai plus
librement. Ds lors je fus l'un des meilleurs coliers de la classe, et
peut-tre le plus heureux: car j'aimois mon devoir, et, presque sr de
le faire assez bien, ce n'toit pour moi qu'un plaisir. Le choix des
mots et leur emploi, en traduisant de l'une en l'autre langue, mme dj
quelque lgance dans la construction des phrases, commencrent 
m'occuper; et ce travail, qui ne va point sans l'analyse des ides, me
fortifia la mmoire. Je m'aperus que c'toit l'ide attache au mot qui
lui faisoit prendre racine; et la rflexion me fit bientt sentir que
l'tude des langues toit aussi l'art de dmler les nuances de la
pense, de la dcomposer, d'en former le tissu, d'en saisir avec
prcision les caractres et les rapports; qu'avec les mots autant de
nouvelles ides s'introduisoient et se dveloppoient dans la tte des
jeunes gens; et qu'ainsi les premires classes toient un cours de
philosophie lmentaire bien plus riche, plus tendu et plus rellement
utile qu'on ne pense, lorsqu'on se plaint que, dans les collges, on
n'apprenne que du latin.

Ce fut ce travail de l'esprit que me fit observer, dans l'tude des
langues, un vieillard  qui mon rgent m'avoit recommand. Ce vieux
jsuite, le P. Bourzes[15], toit l'un des hommes les plus verss dans
la connoissance de la bonne latinit. Charg de suivre et d'achever le
travail du P. Vanire, dans son dictionnaire potique latin[16], il
avoit humblement demand  faire en mme temps la classe de cinquime
dans ce petit collge des montagnes d'Auvergne. Il se prit d'intrt
pour moi, et m'invita  l'aller voir les matins des jours de cong. Vous
croyez bien que je n'y manquois pas, et il avoit la bont de donner 
mon instruction quelquefois des heures entires. Hlas! le seul office
que je pouvois lui rendre toit de lui servir la messe; mais c'toit un
mrite  ses yeux, et voici pourquoi.

Ce bon vieillard toit, dans ses prires, tourment de scrupules pour
des distractions dont il se dfendoit avec la plus pnible contention
d'esprit: c'toit surtout en disant la messe qu'il redoubloit d'efforts
pour fixer sa pense  chaque mot qu'il prononoit; et, lorsqu'il en
venoit aux paroles du sacrifice, les gouttes de sueur tomboient de son
front chauve et prostern. Je voyois tout son corps frmir de respect et
d'effroi, comme s'il avoit vu les votes du ciel s'entr'ouvrir sur
l'autel et le Dieu vivant y descendre. Il n'y eut jamais d'exemple d'une
foi plus vive et plus profonde: aussi, aprs avoir rempli ce saint
devoir, en toit-il comme puis.

Il se dlassoit avec moi par le plaisir qu'il avoit  m'instruire, et
par celui que j'avois moi-mme  recevoir ses instructions. Ce fut lui
qui m'apprit que l'ancienne littrature toit une source intarissable de
richesses et de beauts, et qui m'en donna cette soif que soixante ans
d'tude n'ont pas encore teinte. Ainsi, dans un collge obscur, je me
trouvois avoir pour matre un des hommes les plus lettrs qui fussent
peut-tre au monde; mais je n'eus pas longtemps  jouir de cet avantage:
le P. Bourzes fut transfr, et, six ans aprs, je le retrouvai dans la
maison professe de Toulouse, infirme et presque dlaiss. C'toit un
vice bien odieux, dans le rgime et les moeurs des jsuites, que cet
abandon des vieillards! L'homme le plus laborieux, le plus longtemps
utile, ds qu'il cessoit de l'tre, toit mis au rebut; duret insense
autant qu'elle toit inhumaine, parmi des tres vieillissans, et dont
chacun seroit rebut  son tour.

 l'gard de notre collge, son caractre distinctif toit une police
exerce par les coliers sur eux-mmes. Les chambres runissoient des
coliers de diffrentes classes, et parmi eux l'autorit de l'ge ou
celle du talent, naturellement tablie, mettoit l'ordre et la rgle dans
les tudes et dans les moeurs.. Ainsi l'enfant qui, loin de sa famille,
sembloit hors de la classe tre abandonn  lui-mme, ne laissoit pas
d'avoir parmi ses camarades des surveillans et des censeurs. On
travailloit ensemble et autour de la mme table; c'toit un cercle de
tmoins qui, sous les yeux des uns et des autres, s'imposoient
rciproquement le silence et l'attention. L'colier oisif s'ennuyoit
d'une immobilit muette et se lassoit bientt de son oisivet; l'colier
inhabile, mais appliqu, se faisoit plaindre; on l'aidoit, on
l'encourageoit; si ce n'toit pas le talent, c'toit la volont qu'on
estimoit en lui; mais il n'y avoit ni indulgence ni piti pour le
paresseux incurable; et, lorsqu'une chambre entire toit atteinte de
ce vice, elle toit comme dshonore: tout le collge la mprisoit, et
les parens toient avertis de n'y pas mettre leurs enfans. Nos bourgeois
avoient donc eux-mmes un grand intrt  ne loger que des coliers
studieux. J'en ai vu renvoyer uniquement pour cause de paresse et
d'indiscipline. Ainsi, dans presque aucun de ces groupes d'enfans,
l'oisivet n'toit soufferte; jamais l'amusement et la dissipation ne
venoient qu'aprs le travail.

Un usage, que je n'ai vu tabli que dans ce collge, y donnoit aux
tudes, vers la fin de l'anne, un redoublement de ferveur. Pour monter
d'une classe  une autre, il y avoit un svre examen  subir, et l'une
des tches que nous avions  remplir pour cet examen toit un travail de
mmoire. Selon la classe, c'toit, pour la posie, du Phdre ou de
l'Ovide, ou du Virgile ou de l'Horace, et, pour la prose, du Cicron, du
Tite-Live, du Quinte-Curce ou du Salluste; le tout ensemble,  retenir
par coeur, formoit une masse d'tudes assez considrable. On s'y prenoit
de loin; et ce travail, pour ne pas empiter sur nos tudes accoutumes,
se faisoit ds le point du jour jusqu' la classe du matin. Il se
faisoit dans la campagne, o, diviss par bandes, et, chacun son livre 
la main, nous allions bourdonnant comme de vrais essaims d'abeilles.
Dans la jeunesse, il est pnible de s'arracher au sommeil du matin; mais
les plus diligens de la bande faisoient violence aux plus tardifs;
moi-mme bien souvent je me sentois tirer de mon lit encore endormi; et,
si depuis j'ai eu dans l'organe de la mmoire un peu plus de souplesse
et de docilit, je le dois  cet exercice.

L'esprit d'ordre et d'conomie ne distinguoit pas moins que le got du
travail notre police scolastique. Les nouveaux venus, les plus jeunes,
apprenoient des anciens  soigner leurs habits, leur linge,  conserver
leurs livres,  mnager leurs provisions. Tous les morceaux de lard, de
boeuf ou de mouton que l'on mettoit dans la marmite, toient proprement
enfils comme des grains de chapelet; et, si dans le mnage il survenoit
quelques dbats, la bourgeoise en toit l'arbitre. Quant aux morceaux
friands qu' certains jours de ftes nos familles nous envoyoient, le
rgal en toit commun, et ceux qui ne recevoient rien n'en toient pas
moins convis. Je me souviens avec plaisir de l'attention dlicate
qu'avoient les plus fortuns de la troupe  ne pas faire sentir aux
autres cette affligeante ingalit. Lorsqu'il nous arrivoit quelqu'un de
ces prsens, la bourgeoise nous l'annonoit; mais il lui toit dfendu
de nommer celui de nous qui l'avoit reu, et lui-mme il auroit rougi de
s'en vanter. Cette discrtion faisoit, dans mes rcits, l'admiration de
ma mre.

Nos rcrations se passoient en exercices  l'antique: en hiver, sur la
glace, au milieu de la neige; dans le beau temps, au loin dans la
campagne,  l'ardeur du soleil; et ni la course, ni la lutte, ni le
pugilat, ni le jeu de disque et de la fronde, ni l'art de la natation,
n'toient trangers pour nous. Dans les chaleurs, nous allions nous
baigner  plus d'une lieue de la ville; pour les petits, la pche des
crevisses dans les ruisseaux; pour les grands, celles des anguilles et
des truites dans les rivires, ou la chasse des cailles au filet aprs
la moisson, toient nos plaisirs les plus vifs; et, au retour d'une
longue course, malheur aux champs d'o les pois verts n'toient pas
encore enlevs! Aucun de nous n'auroit t capable de voler une pingle;
mais dans notre morale il avoit pass en maxime que ce qui se mangeoit
n'toit pas un larcin. Je m'abstenois tant qu'il m'toit possible de
cette espce de pillage; mais, sans y avoir coopr, il est vrai
cependant que j'y participois, d'abord en fournissant mon contingent de
lard pour l'assaisonnement des pois, et puis en les mangeant avec tous
les complices. Faire comme les autres me sembloit un devoir d'tat dont
je n'osois me dispenser; sauf  capituler ensuite avec mon confesseur,
en restituant ma part du larcin en aumnes.

Cependant je voyois dans une classe au-dessus de la mienne un colier
dont la sagesse et la vertu se conservoient inaltrables, et je me
disois  moi-mme que le seul bon exemple  suivre toit le sien; mais,
en le regardant avec des yeux d'envie, je n'osois croire avoir le droit
de me distinguer comme lui. Amalvy toit considr dans le collge 
tant de titres, et tellement hors de pair au milieu de nous, qu'on
trouvoit naturel et juste l'espce d'intervalle qu'il laissoit entre
nous et lui. Dans ce rare jeune homme, toutes les qualits de l'esprit
et de l'me sembloient s'tre accordes pour le rendre accompli. La
nature l'avait dou de cet extrieur que l'on croiroit devoir tre
rserv au mrite. Sa figure toit noble et douce, sa taille haute, son
maintien grave, son air srieux, mais serein. Je le voyois arriver au
collge ayant toujours  ses cts quelques-uns de ses condisciples, qui
toient fiers de l'accompagner. Social avec eux, sans tre familier, il
ne se dpouilloit jamais de cette dignit que donne l'habitude de primer
entre ses semblables. La croix, qui toit l'empreinte de cette primaut,
ne quittoit point sa boutonnire; pas un mme n'osoit prtendre  la lui
enlever. Je l'admirois, j'avois du plaisir  le voir, et, toutes les
fois que je l'avois vu, je m'en allois mcontent de moi-mme. Ce n'toit
pas qu' force de travail je ne fusse, ds la troisime, assez distingu
dans ma classe; mais j'avois deux ou trois rivaux; Amalvy n'en avoit
aucun. Je n'avois point acquis dans mes compositions cette constance de
succs qui nous tonnoit dans les siennes, et j'avois encore moins cette
mmoire facile et sre dont Amalvy toit dou. Il toit plus g que
moi; c'toit ma seule consolation, et mon ambition toit de l'galer
lorsque je serois  son ge. En dmlant, autant qu'il m'est possible,
ce qui se passoit dans mon me, je puis dire avec vrit que dans ce
sentiment d'mulation ne se glissa jamais le malin vouloir de l'envie:
je ne m'affligeois pas qu'il y et au monde un Amalvy, mais j'aurois
demand au Ciel qu'il y en et deux, et que je fusse le second.

Un avantage, plus prcieux encore que l'mulation, toit dans ce collge
l'esprit de religion qu'on avoit soin d'y entretenir. Quel prservatif
salutaire, pour les moeurs de l'adolescence, que l'usage et l'obligation
d'aller tous les mois  confesse! La pudeur de cet humble aveu de ses
fautes les plus caches en pargnoit peut-tre un plus grand nombre que
tous les motifs les plus saints.

Ce fut donc  Mauriac, depuis onze ans jusqu' quinze, que je fis mes
humanits, et en rhtorique je me soutins presque habituellement le
premier de ma classe. Ma bonne mre en toit ravie. Lorsque mes vestes
de basin lui toient renvoyes, elle regardoit vite si la chane
d'argent qui suspendoit la croix avoit noirci ma boutonnire; et,
lorsqu'elle y voyoit cette marque de mon triomphe, toutes les mres du
voisinage toient instruites de sa joie; nos bonnes religieuses en
rendoient grces au Ciel; mon cher abb Vaissire en toit rayonnant de
gloire. Le plus doux de mes souvenirs est encore celui du bonheur dont
je faisois jouir ma mre; mais autant j'avois de plaisir  l'instruire
de mes succs, autant je prenois soin de lui dissimuler mes peines: car
j'en prouvois quelquefois d'assez vives pour l'affliger, s'il m'en ft
chapp la plus lgre plainte. Telle fut, en troisime, la querelle que
je me fis avec le P. By[17], le prfet du collge, pour la bourre
d'Auvergne; et tel fut le danger que je courus d'avoir le fouet, en
seconde et en rhtorique, une fois pour avoir dict une bonne
amplification, une autre fois pour tre all voir la machine d'une
horloge. Heureusement je me tirai de tous ces mauvais pas sans accident,
et mme avec un peu de gloire.

On sait quelle est  la cour des rois l'envieuse malignit que
s'attirent les favoris; il en est de mme au collge. Les soins
particuliers qu'avoit pris de moi mon rgent de quatrime, et mon
assiduit  l'aller voir tous les matins, m'ayant fait regarder d'abord
d'un oeil jaloux et mfiant, je me piquai ds lors de me montrer meilleur
et plus fidle camarade qu'aucun de ceux qui m'accusoient de ne pas
l'tre et qui se dfioient de moi. Lors donc que je parvins  tre
frquemment le premier de ma classe, grade auquel toit attach le
triste office de censeur, je me fis une loi de mitiger cette censure; et
en l'absence du rgent, pendant la demi-heure o je prsidois seul, je
commenai par accorder une libert raisonnable: on causoit, on rioit, on
s'amusoit  petit bruit, et ma note n'en disoit rien. Cette indulgence,
qui me faisoit aimer, devint tous les jours plus facile.  la libert
succda la licence, et je la souffris; je fis plus, je l'encourageai,
tant la faveur publique avoit pour moi d'attraits! J'avois ou dire qu'
Rome les hommes puissans qui vouloient gagner la multitude lui donnoient
des spectacles: il me prit fantaisie d'imiter ces gens-l. On me citoit
l'un de nos camarades, appel Toury, comme le plus fort danseur de la
bourre d'Auvergne qui ft dans les montagnes; je lui permis de la
danser, et il est vrai qu'en la dansant il faisoit des sauts
merveilleux. Lorsqu'une fois on eut got le plaisir de le voir bondir
au milieu de la classe, on ne put s'en passer; et moi, toujours plus
complaisant, je redemandois la bourre. Il faut savoir que les sabots du
danseur toient arms de fer, et que la classe toit pave de dalles
d'une pierre retentissante comme l'airain. Le prfet, qui faisoit sa
ronde, entendoit ce bruit effroyable; il accouroit, mais dans l'instant
le bruit cessoit, tout le monde toit  sa place; Toury lui-mme, dans
son coin, les yeux attachs sur son livre, ne prsentoit plus que
l'image d'une lourde immobilit. Le prfet, bouillant de colre, venoit
 moi, me demandoit la note: la note toit en blanc. Jugez de son
impatience; ne trouvant personne  punir, il me faisoit porter la peine
des coupables par les _pensum_ qu'il me donnoit. Je la subissois sans me
plaindre; mais autant il me trouvoit docile et patient pour ce qui
m'toit personnel, autant il me trouvoit rebelle et rsolu  ne faire
jamais de la peine  mes camarades. Mon courage toit soutenu par
l'honneur de m'entendre appeler le martyr, et mme quelquefois le hros
de ma classe. Il est vrai qu'en seconde la libert fut moins bruyante,
et le ressentiment du prfet parut s'adoucir; mais, au milieu du calme,
je me vis assailli par un nouvel orage.

Mon rgent de seconde n'toit plus ce P. Malosse qui m'avoit tant aim:
c'toit un P. Decebi[18], aussi sec, aussi aigre que l'autre toit
liant et doux. Sans beaucoup d'esprit, ni, je crois, beaucoup de savoir,
Decebi ne laissoit pas de mener assez bien sa classe. Il avoit
singulirement l'art d'exciter notre mulation en nous piquant de
jalousie. Pour peu qu'un colier infrieur et moins mal fait que de
coutume, il l'exaltoit d'un air qui sembloit faire craindre aux
meilleurs un nouveau rival. Ce fut dans cet esprit que, rappelant un
jour certaine amplification qu'un colier mdiocre passoit pour avoir
faite, il nous dfia tous de faire jamais aussi bien. Or, on savoit de
quelle main toit cette amplification si excessivement vante. Le secret
en toit gard, car il toit svrement dfendu dans la classe de faire
le devoir d'autrui. Mais l'impatience d'entendre louer  l'excs un
mrite emprunt ne put se contenir: Elle n'est pas de lui, mon pre,
cette amplification que vous nous vantez tant, s'cria-t-on.--Et de qui
donc est-elle? demanda-t-il avec colre. On garda le silence. C'est
donc  vous  me le dire, poursuivit-il en s'adressant  l'colier qui
toit en scne; et celui-ci, en pleurant, me nomma. Il fallut avouer ma
faute; mais je priai le rgent de m'entendre, et il m'couta. Ce fut,
lui dis-je, le jour de saint Pierre, sa fte, que Durif, notre camarade,
nous donnoit  dner: tout occup  bien rgaler ses amis, il n'avoit pu
finir les devoirs de la classe, et l'amplification toit ce qui
l'inquitoit le plus. Je crus permis et juste de lui en viter la peine;
et je m'offris  travailler pour lui, tandis qu'il travailloit pour
nous.

Il y avoit au moins deux coupables; le rgent n'en voulut voir qu'un, et
son dpit tomba sur moi. Confus, tourdi de colre, il fit appeler le
correcteur pour me chtier, disoit-il, comme je l'avois mrit: au nom
du correcteur, je faisois mon paquet de livres et j'allois quitter le
collge. Ds lors plus d'tudes pour moi, et mon destin changeoit de
face; mais ce sentiment d'quit naturelle qui, dans le premier ge, est
si vif et si prompt, ne permit pas  mes condisciples de me laisser
abandonn. Non, s'cria toute la classe, ce chtiment seroit injuste,
et, si on l'oblige  s'en aller, nous nous en allons tous. Le rgent
s'apaisa, et il m'accorda mon pardon, mais au nom de la classe, en
s'autorisant de l'exemple du dictateur Papirius.

Tout le collge approuva sa clmence,  l'exception du prfet, qui
soutint que c'toit un acte de foiblesse, et que contre la rbellion
jamais il ne falloit mollir. Lui-mme, un an aprs, il voulut exercer
sur moi cette rigueur dont il faisoit une maxime; mais il apprit qu'au
moins falloit-il tre juste avant que d'tre rigoureux.

Nous n'avions plus qu'un mois de rhtorique  faire pour n'tre plus
sous sa puissance, lorsqu'il me trouva dans la liste des coliers qu'il
vouloit punir d'une faute sans vraisemblance, et dont j'tois pleinement
innocent. Dans le clocher des Bndictins,  deux pas du collge, on
rparoit l'horloge; curieux d'en voir le mcanisme, des coliers de
diffrentes classes toient monts dans ce clocher. Soit maladresse de
l'ouvrier, soit quelque accident que j'ignore, l'horloge n'alloit point;
il toit aussi difficile que d'paisses roues de fer eussent t
dranges par des enfans que ronges par des souris; mais l'horloger les
en accusa, et le prfet reut sa plainte. Le lendemain,  l'heure de la
classe du soir, il me fait appeler; je me rends dans sa chambre; j'y
trouve dix  douze coliers rangs en haie autour du mur, et au milieu
le correcteur, et ce prfet terrible qui successivement les faisoit
fustiger. En me voyant, il me demanda si j'tois du nombre de ceux qui
toient monts  l'horloge; et, lui ayant rpondu que j'y tois mont,
il me marqua du doigt ma place dans le cercle de mes complices, et se
mit  poursuivre son excution. Vous croyez bien que ma rsolution de
lui chapper fut bientt prise. Je saisis le moment o il tenoit une de
ses victimes qui se dbattoit sous sa main, et tout d'un temps j'ouvris
la porte et je m'enfuis. Il s'lana pour m'attraper; mais il manqua sa
proie, et j'en fus quitte pour un pan d'habit dchir.

Je me rfugiai dans ma classe, o le rgent n'toit pas encore. Mon
habit dchir, mon trouble, la frayeur, ou plutt l'indignation dont
j'tois rempli, me tinrent lieu d'exorde pour m'attirer l'attention.
Mes amis, m'criai-je, sauvez-moi, sauvez-vous des mains d'un furieux
qui nous poursuit. C'est mon honneur et c'est le vtre que je vous
recommande et que je vous donne  garder: peu s'en est fallu que cet
homme injuste et violent, ce P. By, ne vous ait fait en moi le plus
indigne outrage en fltrissant du fouet un rhtoricien; il n'a pas mme
daign me dire de quoi il vouloit me punir; mais, aux cris des enfans
qu'il faisoit corcher, j'ai entendu qu'il s'agissoit d'avoir dtraqu
une horloge, accusation absurde et dont il sent la fausset; mais il
aime  punir, il aime  s'abreuver de larmes; et l'innocent et le
coupable, tout lui est gal, pourvu qu'il exerce sa tyrannie. Mon crime,
 moi, mon crime ineffaable, et qu'il ne peut me pardonner, est de
n'avoir jamais voulu vous trahir pour lui plaire, et d'avoir mieux aim
endurer ses rigueurs que d'y exposer mes amis. Vous avez vu avec quelle
obstination il s'est efforc, depuis trois ans,  faire de moi l'espion
et le dlateur de ma classe. Vous seriez effrays de l'normit du
travail dont il m'a accabl pour arracher de moi des notes qui lui
donnassent tous les jours le plaisir de vous molester. Ma constance a
vaincu la sienne, sa haine a paru s'assoupir; mais il pioit le moment
de se venger sur moi, de se venger sur vous, de la fidlit que je vous
ai garde. Oui, mes amis, si j'avois t assez craintif ou assez foible
pour lui laisser porter les mains sur moi, c'en toit fait, la
rhtorique toit dshonore, et dshonore  jamais. C'est l ce qu'il
s'toit promis. Il vouloit qu'il ft dit que, sous sa prfecture et sous
sa verge humiliante, la rhtorique avoit flchi. Grce au Ciel, nous
voil sauvs. Il va venir sans doute pour vous demander de me livrer 
lui, et d'avance je suis bien sr du ton dont vous lui rpondrez; mais,
quand j'aurois pour camarades des hommes assez lches pour ne pas me
dfendre, seul je lui vendrois cher mon honneur et ma vie, et je
mourrois libre plutt que de vivre dshonor. Mais loin de moi cette
pense! je vous vois tous aussi dtermins que moi  ne pas rester sous
le joug: aussi bien, dans un mois d'ici la rhtorique alloit finir, nous
allions entrer en vacances, et un mois retranch du cours de nos tudes
n'est pas digne de nos regrets. Que ce soit donc aujourd'hui la fin, la
clture de notre classe. Ds ce moment nous sommes libres, et l'homme
altier, l'homme cruel, l'homme froce, est confondu.

Ma harangue avoit excit de grands mouvemens d'indignation; mais la
conclusion fit plus d'effet que tout le reste. Jamais proraison
n'entrana les esprits avec tant de rapidit. Oui, clture! vacance! me
rpondit par acclamation la trs grande pluralit, et jurons tous, avant
de sortir de la classe, jurons sur cet autel (car il y en avoit un) de
n'y plus remettre les pieds.

Aprs que le serment eut t prononc, je repris la parole. Mes amis,
ce n'est point, leur dis-je, en libertins ni en esclaves fugitifs que
nous devons sortir de cette classe; que le prfet ne dise pas que nous
nous sommes chapps: notre retraite doit se faire paisiblement et
dcemment; et, pour la rendre plus honorable, je propose de la marquer
par un acte religieux. Cette classe est une chapelle; rendons-y grce 
Dieu, par un _Te Deum_ solennel, d'avoir acquis et conserv, durant le
cours de nos tudes, la bienveillance du collge et l'estime de nos
rgens.

Au mme instant je les vis tous se ranger autour de l'autel; et, au
milieu d'un profond silence, l'un de nos camarades, Valarch, dont la
voix le disputoit  celle des taureaux du Cantal, o il toit n,
entonna l'hymne de louanges; cinquante voix lui rpondirent, et l'on
imagine sans peine quel fut l'tonnement de tout le collge au bruit
imprvu et soudain de ce concert de voix. Notre rgent accourut le
premier, le prfet descendit, le principal lui-mme s'avana gravement
jusqu' la porte de la classe. La porte toit ferme, et ne s'ouvrit
qu'aprs que le _Te Deum_ fut chant; alors, rangs en demi-cercle, les
petits  ct des grands, nous nous laissmes aborder. Quel est donc ce
tapage? nous demanda le violent prfet en s'avanant au milieu de
nous.--Ce que vous appelez un tapage n'est, lui dis-je, mon pre, qu'une
action de grce que nous rendons au Ciel d'avoir permis que, sans tomber
entre vos mains, nous ayons achev nos premires tudes. Il nous menaa
d'informer nos familles de cette coupable rvolte; et, en me regardant
d'un oeil menaant et terrible, il me prdit que je serois un chef de
faction. Il me connoissoit mal: aussi sa prdiction ne s'est-elle pas
accomplie. Le principal, avec plus de douceur, voulut nous ramener; mais
nous le supplimes de ne pas insister contre une rsolution qu'un
serment avoit consacre, et notre bon rgent resta seul avec nous: oui,
bon, je lui dois cet loge; et, quoique d'une trempe d'me moins
flexible et moins douce que celle du P. Malosse, il lui toit comparable
au moins par la bont. Selon l'ide que l'on s'est faite du caractre
politique de cette socit si lgrement condamne et si durement
abolie, jamais jsuite ne le fut moins dans le coeur que le P. Balme[19]
(c'toit le nom de ce rgent). Un caractre ferme et franc toit le
sien; l'impartialit, la droiture, l'inflexible quit qu'il portoit
dans sa classe, et une estime noble et tendre qu'il marquoit  ses
coliers, lui avoient gagn notre respect et concili notre amour.

 travers les austres biensances de son tat, sa sincrit naturelle
laissoit percer des traits de force et de fiert qui auroient mieux
convenu au courage d'un militaire qu' l'esprit d'un religieux. Je me
souviens qu'un jour l'un de nos condisciples, tte rustique et dure, lui
ayant mal rpondu, il s'lana brusquement de sa chaire, et, arrachant
avec clat un ais de chne du plancher de la classe: Malheureux, lui
dit-il en le levant sur lui, je ne fais point donner le fouet en
rhtorique; mais j'assomme l'audacieux qui m'ose manquer de respect. Ce
genre de correction nous plut infiniment; nous lui smes gr de l'effroi
dont nous avoit frapps le bruit de la planche brise, et nous vmes
avec plaisir l'insolent,  genoux sous cette espce de massue, demander
humblement pardon.

Tel toit l'homme  qui j'avois  rendre compte de ce qui venoit de se
passer. Je l'observois en le lui racontant; et, au moment o je lui
montrai l'un de ses coliers prt  tre forc de subir la peine du
fouet, je vis son visage et ses yeux s'enflammer d'indignation; mais,
aprs en avoir frmi, tchant de dguiser sa colre par un sourire: Que
ne lui criois-tu, me dit-il, _sum civis romanus!_--Je m'en suis bien
gard, lui rpondis-je; j'avois affaire  un Verrs.

Cependant, pour n'avoir aucun reproche  essuyer, le P. Balme fit pour
nous retenir tout ce qu'exigeoit son devoir; raisons et sentimens, il
mit tout en usage. Ses efforts furent inutiles: il ne nous en estima pas
moins, et il m'en aima davantage. Mon enfant, me dit-il tout bas, dans
quelque collge que vous alliez, mon attestation peut vous tre de
quelque utilit; ce n'est pas ici le moment de vous l'offrir; mais, dans
un mois, venez la prendre; je vous la donnerai sincre et de bon coeur.
Ainsi finit ma rhtorique.

J'eus donc, cette anne-l, d'assez longues vacances; mais, bien
heureusement, je trouvai dans ma ville un ancien cur de campagne, mon
parent quoique d'un peu loin, homme instruit, qui me fit connotre la
_Logique de Port-Royal_, et qui de plus se donna la peine de m'exercer 
parler latin, ne voulant dans nos promenades employer avec moi que cette
langue-l, qu'il parloit lui-mme aisment. Cet exercice fut pour moi un
avantage inestimable, lorsqu'en philosophie, dont le latin toit la
langue, je me trouvai comme dans un pays o j'tois naturalis. Mais,
avant d'y passer, je veux jeter encore quelques regards sur les annes
que je viens de voir s'couler; je veux parler de ces vacances qui, tous
les ans, me ramenoient chez moi, et qui, par des repos si doux, payoient
mes travaux et mes peines.

Mes petites vacances de Nol se passoient  jouir, mes parens et moi, de
notre tendresse mutuelle, sans d'autre diversion que celle des devoirs
de biensance et d'amiti. Comme la saison toit rude, ma volupt la
plus sensible toit de me trouver  mon aise auprs d'un bon feu: car 
Mauriac, dans le temps mme du froid le plus aigu, quand les glaces nous
assigeoient, et lorsque, pour aller en classe, il falloit nous tracer
nous-mmes, tous les matins, un chemin dans la neige, nous ne
retrouvions au logis que le feu de quelques tisons qui se baisoient sous
la marmite, et auxquels  peine tour  tour nous toit-il permis de
dgeler nos doigts; encore le plus souvent, nos htes assigeant la
chemine, toit-ce une faveur de nous en laisser approcher, et le soir,
durant le travail, quand nos doigts engourdis de froid ne pouvoient plus
tenir la plume, la flamme de la lampe toit le seul foyer o nous
pouvions les dgourdir. Quelques-uns de mes camarades, qui, ns sur la
montagne et endurcis au froid, l'enduroient mieux que moi, m'accusoient
de dlicatesse; et, dans une chambre o la bise siffloit par les fentes
des vitres, ils trouvoient ridicule que je fusse transi, et se moquoient
de mes frissons. Je me reprochois  moi-mme d'tre si frileux et si
foible, et j'allois avec eux sur la glace, au milieu des neiges,
m'accoutumer, s'il toit possible, aux rigueurs de l'hiver; je domptois
la nature, je ne la changeois pas, et je n'apprenois qu' souffrir.
Ainsi, quand j'arrivois chez moi, et que, dans un bon lit ou au coin
d'un bon feu, je me sentois tout ranim, c'toit pour moi l'un des
momens les plus dlicieux de la vie; jouissance que la mollesse ne
m'auroit jamais fait connotre.

Dans ces vacances de Nol, ma bonne aeule, en grand mystre, me
confioit les secrets du mnage. Elle me faisoit voir, comme autant de
trsors, les provisions qu'elle avoit faites pour l'hiver: son lard, ses
jambons, ses saucisses, ses pots de miel, ses urnes d'huile, ses amas de
bl noir, de seigle, de pois et de fves, ses tas de raves et de
chtaignes, ses lits de paille couverts de fruits. Tiens, mon enfant,
me disoit-elle, voil les dons que nous a faits la Providence: combien
d'honntes gens n'en ont pas reu autant que nous! et quelles grces
n'avons-nous pas  lui rendre de ses faveurs!

Pour elle-mme, rien de plus sobre que cette sage mnagre; mais son
bonheur toit de voir rgner l'abondance dans la maison. Un rgal
qu'elle nous donnoit avec la plus sensible joie toit le rveillon de la
nuit de Nol. Comme il toit tous les ans le mme, on s'y attendoit,
mais on se gardoit bien de parotre s'y tre attendu: car tous les ans
elle se flattoit que la surprise en seroit nouvelle, et c'toit un
plaisir qu'on avoit soin de lui laisser. Pendant qu'on toit  la messe,
la soupe aux choux verts, le boudin, la saucisse, l'andouille, le
morceau de petit-sal le plus vermeil, les gteaux, les beignets de
pommes au saindoux, tout toit prpar mystrieusement par elle et une
de ses soeurs; et moi, seul confident de tout cet appareil, je n'en
disois mot  personne. Aprs la messe on arrivoit; on trouvoit ce beau
djeuner sur la table; on se rcrioit sur la magnificence de la bonne
grand'mre, et cette acclamation de surprise et de joie toit pour elle
un plein succs. Le jour des Rois, la fve toit chez nous encore un
sujet de rjouissance; et, quand venoit la nouvelle anne, c'toit dans
toute la famille un enchanement d'embrassades et un concert de voeux si
tendres qu'il et t, je crois, impossible d'en tre le tmoin sans en
tre mu. Figurez-vous un pre de famille au milieu d'une foule de
femmes et d'enfans qui, tous levant les yeux et les mains vers le ciel,
en appeloient sur lui les bndictions; et lui, rpondant  leurs voeux
par des larmes d'amour qui prsageoient peut-tre le malheur qui nous
menaoit: telles toient les scnes que me prsentoient ces vacances.

Celles de Pques toient un peu plus longues; et, lorsque le temps toit
beau, elles me permettoient quelques dissipations. J'ai dj dit que,
dans ma ville, l'ducation des jeunes gens toit soigne; leur exemple
toit pour les filles un objet d'mulation. L'instruction des uns
influoit sur l'esprit des autres, et donnoit  leur air,  leur langage,
 leurs manires, une teinte de politesse, de biensance et d'agrment
que rien ne m'a fait oublier. Une libert innocente rgnoit parmi cette
jeunesse. Les filles, les garons, se promenoient ensemble, le soir
mme, au clair de la lune. Leur amusement ordinaire toit le chant, et
il me semble que ces jeunes voix runies formoient de doux accords et de
jolis concerts. Je fus d'assez bonne heure admis dans cette socit;
mais, jusqu' l'ge de quinze ans, elle ne prit rien sur mes gots pour
l'tude et la solitude. Je n'tois jamais plus content que lorsque, dans
le jardin d'abeilles de Saint-Thomas, je passois un beau jour  lire les
vers de Virgile sur l'industrie et la police de ces rpubliques
laborieuses que faisoit prosprer l'une des tantes de ma mre, et dont,
mieux que Virgile encore, elle avoit observ les travaux et les moeurs.
Mieux que Virgile aussi elle m'en instruisoit, en me faisant voir de mes
yeux, dans les merveilles de leur instinct, des traits d'intelligence et
de sagesse qui avoient chapp  ce divin pote, et dont j'tois ravi.
Peut-tre, dans l'amour de ma tante pour ses abeilles, y avoit-il
quelque illusion, comme il y en a dans tous les amours, et l'intrt
qu'elle prenoit  leurs jeunes essaims ressembloit beaucoup  celui
d'une mre pour ses enfans; mais je dois dire aussi qu'elle sembloit en
tre aime autant qu'elle les aimoit. Je croyois moi-mme les voir se
plaire  voler autour d'elle, la connotre, l'entendre, obir  sa voix;
elles n'avoient point d'aiguillon pour leur bienfaisante matresse, et
lorsque, dans l'orage, elle les recueilloit, les essuyoit, les
rchauffoit de son haleine et dans ses mains, on et dit qu'en se
ranimant elles lui bourdonnoient doucement leur reconnoissance. Nul
effroi dans la ruche quand leur amie la visitoit; et si, en les voyant
moins diligentes que de coutume, et malades ou languissantes, soit de
fatigue ou de vieillesse, sa main, sur le sol de leur ruche, versoit un
peu de vin pour leur rendre la force et la sant, ce mme doux murmure
sembloit lui rendre grces. Elle avoit entour leur domaine d'arbres 
fruits, et de ceux qui fleurissent dans la naissance du printemps; elle
y avoit introduit et fait rouler sur un lit de cailloux un petit
ruisseau d'eau limpide, et, sur les bords, le thym, la lavande, la
marjolaine, le serpolet, enfin les plantes dont la fleur avoit le plus
d'attraits pour elles, leur offroient les prmices de la belle saison.
Mais, lorsque la montagne commenoit  fleurir, et que ses aromates
rpandoient leurs parfums, nos abeilles, ne daignant plus s'amuser au
butin de leur petit verger, alloient chercher au loin de plus amples
richesses; et, en les voyant revenir charges d'tamines de diverses
couleurs, comme de pourpre, d'azur et d'or, ma tante me nommoit les
fleurs dont c'toit la dpouille.

Ce qui se passoit sous mes yeux, ce que ma tante me racontoit, ce que je
lisois dans Virgile, m'inspiroit pour ce petit peuple un intrt si vif
que je m'oubliois avec lui, et ne m'en loignois jamais sans un regret
sensible. Depuis, et encore  prsent, j'ai tant d'amour pour les
abeilles que sans douleur je ne puis penser au cruel usage o l'on est,
dans certains pays, de les faire mourir en recueillant leur miel. Ah!
quand la ruche en toit pleine, chez nous c'toit les soulager que d'en
ter le superflu; mais nous leur en laissions abondamment pour se
nourrir jusqu' la floraison nouvelle, et l'on savoit, sans en blesser
aucune, enlever les rayons qui excdoient leur besoin.

Dans les longues vacances de la fin de l'anne, tous mes devoirs
remplis, tous mes gots satisfaits, j'avois encore du temps  donner 
la socit, et je conviens que, tous les ans, celle de la jeunesse me
plaisoit davantage; mais, comme je l'ai dit, ce ne fut qu' quinze ans
qu'elle eut pour moi tout son attrait. Les liaisons qu'on y formoit
n'inquitoient point les familles: il y avoit si peu d'ingalit d'tat
et de fortune que les pres et mres toient presque aussitt d'accord
que les enfans, et rarement l'hymen faisoit languir l'amour; mais ce qui
pour mes camarades n'toit d'aucun danger avoit pour moi celui
d'teindre mon mulation et de faire avorter le fruit de mes tudes.

Je voyois les coeurs se choisir et former entre eux des liens: l'exemple
m'en donna l'envie. L'une de nos jeunes compagnes, et la plus jolie 
mon gr, me parut libre encore et n'avoir, comme moi, que le vague dsir
de plaire. Dans sa fracheur, elle n'avoit pas ce tendre et doux clat
que l'on nous peint dans la beaut lorsqu'on la compare  la rose; mais
le vermillon, le duvet, la rondeur de la pche, vous offrent une image
qui lui ressemble assez. Pour de l'esprit, avec une si jolie bouche
pouvoit-elle ne pas en avoir? Ses yeux et son sourire en auroient donn
seuls  son langage le plus simple; et, sur ses lvres, le bonjour, le
bonsoir, me sembloient dlicats et fins. Elle pouvoit avoir un ou deux
ans de plus que moi, et cette ingalit d'ge, qu'un air de raison, de
sagesse, rendoit encore plus imposante, intimidoit mon amour naissant;
mais peu  peu, en essayant de lui faire agrer mes soins, je m'aperus
qu'elle y toit sensible, et, ds que je pus croire que j'en serois
aim, j'en fus amoureux tout de bon. Je lui en fis l'aveu sans dtour,
et, sans dtour aussi, elle me rpondit que son inclination
s'accorderoit avec la mienne. Mais vous savez bien, me dit-elle, qu'il
faut au moins, pour tre amans, pouvoir esprer d'tre poux; et comment
pouvons-nous l'esprer  notre ge? Vous avez  peine quinze ans: vous
allez suivre vos tudes?--Oui, lui dis-je, telle est ma rsolution et la
volont de ma mre.--Eh bien! voil cinq ans d'absence avant que vous
ayez pris un tat, et moi j'aurai plus de vingt ans lorsque nous ne
saurons encore  quoi vous tes destin.--Hlas! il est trop vrai, lui
dis-je, que je ne puis savoir ce que je deviendrai; mais au moins
jurez-moi de ne vous marier jamais sans prendre conseil de ma mre et
sans lui demander si je n'ai pas moi-mme quelque esprance  vous
offrir. Elle me le promit avec un sourire charmant, et, tout le reste
du temps de nos vacances, nous nous livrmes au plaisir de nous aimer
avec l'ingnuit et l'innocence de notre ge. Nos promenades tte 
tte, nos entretiens les plus intressans, se passoient  imaginer pour
moi dans l'avenir des possibilits de succs, de fortune, favorables 
nos dsirs; mais, ces douces illusions se succdant comme des songes,
l'une dtruisoit l'autre, et, aprs nous en tre rjouis un moment, nous
finissions par en pleurer, comme les enfans pleurent lorsqu'un souffle
renverse le chteau qu'ils ont lev.

Pendant l'un de ces entretiens, et comme nous tions assis sur la pente
de la prairie, au bord de la rivire, un incident survint qui faillit me
coter la vie. Ma mre toit instruite de mes assiduits auprs de Mlle
B***[20]. Elle en fut inquite, et craignit que l'amour ne ralentt en
moi le got et l'ardeur de l'tude. Ses tantes s'aperurent qu'elle
avoit du chagrin, et firent tant qu'elle ne put leur en dissimuler la
cause. Ds lors ces bonnes femmes, prsageant mon malheur, s'aigrirent 
l'envi contre cette jeune innocente, l'accusant de coquetterie et lui
faisant un crime d'tre aimable  mes yeux. Un jour donc que ma mre me
demandoit, l'une d'elles se dtacha, vint me chercher dans la prairie,
et, m'y ayant trouv tte  tte avec l'objet de leur ressentiment, elle
accabla cette fille aimable des reproches les plus injustes, sans y
pargner les mots d'indcence et de sduction. Aprs cet imprudent clat
elle partit, et nous laissa, moi furieux, et mon amante dsole,
touffant de sanglots et les yeux pleins de larmes. Jugez quelle fut sur
mon me l'impression de sa douleur! J'eus beau lui demander pardon,
pleurer  ses genoux, la supplier de mpriser, d'oublier cette injure:
Malheureuse! s'crioit-elle, c'est moi que l'on accuse de vous avoir
sduit et de vouloir vous dranger! Fuyez-moi, ne me voyez plus; non, je
ne veux plus vous revoir!  ces mots, elle s'en alla, et me dfendit de
la suivre.

Je retournai chez moi, l'air gar, les yeux en feu, la tte absolument
perdue. Heureusement mon pre toit absent, et je n'eus pour tmoin de
mon dlire que ma mre. En me voyant passer et monter dans ma chambre,
elle fut effraye de mon trouble; elle me suivit; je m'tois enferm;
elle me commanda d'ouvrir:  ma mre! lui dis-je, dans quel tat vous
me voyez! Pardon! je suis au dsespoir, je ne me connois plus, je me
possde  peine. pargnez-moi la honte de parotre ainsi devant vous.
J'avois le front meurtri des coups que je m'tois donns de la tte
contre le mr. Quelle passion que la colre! J'en prouvois pour la
premire fois la violence et le transport. Ma mre, perdue elle-mme,
me serrant dans ses bras et me baignant de larmes, jeta des cris si
douloureux que toutes les femmes de la maison, hormis une seule,
accoururent; et celle qui n'osoit parotre, et qui venoit d'avouer sa
faute, s'arrachoit les cheveux du malheur qu'elle avoit caus.

Leur dsolation, le dluge de pleurs que je voyois pleuvoir autour de
moi, ces tendres et timides gmissemens que j'entendois, m'amollirent le
coeur et firent tomber ma colre; mais j'touffois, le sang avoit enfl
toutes mes veines: il fallut me saigner. Ma mre trembloit pour mes
jours. Sa mre, pendant la saigne, lui dit tout bas ce qui s'toit
pass, car inutilement me l'avoit-elle demand  moi-mme: Une horreur!
une barbarie! toient les seuls mots de rponse que j'avois pu lui
faire entendre; lui en dire davantage et t trop affreux pour moi dans
ce moment. Mais, lorsque la saigne m'eut donn du relche, et qu'un peu
de calme eut chang ma furie en douleur, je fis  ma mre un rcit
fidle et simple de mon amour, de la manire honnte et sage dont Mlle
B*** y avoit rpondu, enfin de la promesse qu'elle avoit bien voulu me
faire de ne jamais se marier sans que ma mre y consentit. Aprs cela,
lui dis-je, quelle blessure pour son coeur, quel dchirement pour le
mien, que l'injuste et sanglant reproche qu'elle vient d'essuyer pour
moi! Ah! ma mre, c'est un affront que rien ne sauroit effacer.--Hlas!
c'est moi qui en suis la cause, me dit-elle en pleurant; c'est mon
inquitude sur cette liaison qui a troubl la tte  nos tantes; si tu
ne leur pardonnes pas, il faut aussi ne point pardonner  ta mre. 
ces mots, mes bras l'enveloppent et la serrent contre mon coeur.

Pour lui obir, je m'tois couch. L'effervescence de mon sang, quoique
bien affoiblie, n'toit point apaise; tous mes nerfs toient branls,
et l'image de cette fille intressante et malheureuse, que je croyois
inconsolable, toit prsente  ma pense, avec les traits de la douleur
les plus vifs et les plus perans. Ma mre me voyoit frapp de cette
ide, et mon coeur, encore plus mu que mon cerveau, tenoit mon sang et
mes esprits dans un mouvement drgl semblable  une ardente fivre. Le
mdecin,  qui la cause en toit inconnue, prsageoit une maladie, et
parloit de la prvenir par une seconde saigne. Croyez-vous, lui
demanda ma mre, que ce soir il soit temps encore? Il rpondit qu'il
seroit temps. Revenez donc ce soir, Monsieur; jusque-l j'aurai soin de
lui.

Ma mre, en m'invitant  essayer de prendre quelque repos, me laissa
seul, et, un quart d'heure aprs, elle revint accompagne... de qui?
Vous devez le prvoir, vous qui connoissez la nature. Sauvez mon fils,
rendez-le-moi, dit-elle  ma jeune matresse en l'amenant prs de mon
lit. Cet enfant vous croit offense, apprenez-lui que vous ne l'tes
plus, qu'on vous a demand pardon, et que vous avez pardonn.--Oui,
Monsieur, je n'ai plus que des grces  rendre  votre digne mre, me
dit cette fille charmante, et il n'est point de dplaisir que ne me
fissent oublier les bonts dont elle m'accable.--Ah! c'est  moi,
Mademoiselle, d'tre reconnoissant des soins de son amour, c'est  moi
qu'elle rend la vie. Ma mre fit asseoir au chevet de mon lit celle
dont la vue et la voix rpandoient dans mon me un calmant si pur et si
doux. Elle eut aussi la complaisance de parotre donner dans nos
illusions, et, en nous recommandant  tous les deux la sagesse et la
pit: Qui sait, dit-elle, ce que le Ciel vous destine? il est juste;
vous tes bien ns l'un et l'autre, et l'amour mme peut vous rendre
plus dignes encore d'tre heureux.--Voil, me dit Mlle B***, des paroles
bien consolantes et bien propres  vous calmer. Pour moi, vous le voyez,
je n'ai plus aucune colre, aucun ressentiment dans l'me. Celle de vos
tantes dont la vivacit m'avoit blesse m'en a tmoign ses regrets; je
viens de l'embrasser, mais elle pleure encore; et vous, qui tes si bon,
ne l'embrasserez-vous pas?--Oui, de tout mon coeur, rpondis-je; et,
dans l'instant, la bonne tante vint baigner mon lit de ses larmes. Le
soir, le mdecin trouva mon pouls encore un peu mu, mais parfaitement
bien rgl.

Mon pre,  son retour du petit voyage qu'il venoit de faire  Clermont,
nous annona qu'il alloit m'y mener, non pas, comme l'auroit voulu ma
mre, pour continuer mes tudes et faire ma philosophie, mais pour
apprendre le commerce. C'est, lui dit-il, assez d'tudes et de latin:
il est temps que je pense  lui donner un tat solide. J'ai pour lui une
place chez un riche marchand; le comptoir sera son cole. Ma mre
combattit cette rsolution de toute la force de son amour, de sa douleur
et de ses larmes; mais moi, voyant qu'elle affligeoit mon pre sans le
dissuader, j'obtins qu'elle cdt. Laissez-moi seulement arriver 
Clermont, j'y trouverai, lui dis-je, le moyen de vous accorder.

Si je n'avois suivi que ma nouvelle inclination, j'aurois t de l'avis
de mon pre, car le commerce, en peu d'annes, pouvoit me faire un sort
assez heureux; mais ni ma passion pour l'tude, ni la volont de ma
mre, qui, tant qu'elle a vcu, a t ma suprme loi, ne me permirent de
prendre conseil de mon amour. Je partis donc, avec l'intention de me
rserver, matin et soir, une heure et demie de mon temps pour aller en
classe; et, en assurant mon patron que tout le reste de mes momens
seroit  lui, je me flattois qu'il seroit content. Mais il ne voulut
point entendre  cette composition, et il fallut opter entre le commerce
et l'tude. Eh quoi! Monsieur, lui dis-je, huit heures par jour d'un
travail assidu dans votre comptoir ne vous suffisent pas?
Qu'exigeriez-vous d'un esclave? Il me rpondit qu'il dpendoit de moi
d'aller tre plus libre ailleurs. Je ne me le fis pas redire, et, dans
le moment mme, je pris cong de lui.

Je n'avois pour toute richesse que deux petits cus que mon pre m'avoit
donns pour mes menus plaisirs, et quelques pices de douze sous que ma
grand'mre, en me disant adieu, m'avoit glisses dans la main; mais la
dtresse o j'allois tomber toit la moindre de mes peines. En quittant
l'tat que mon pre me destinoit, j'allois contre sa volont, je
semblois me soustraire  son obissance: me pardonneroit-il? ne
viendroit-il pas me rduire et me ranger  mon devoir? et quand mme,
dans sa colre, il m'abandonneroit, avec quelle amertume n'accuseroit-il
pas ma mre d'avoir contribu  mon garement? La seule ide des
chagrins que je causerois  ma mre toit un supplice pour moi. L'esprit
troubl, l'me abattue, j'entrai dans une glise, je me mis en prire,
dernier recours des malheureux. L, comme par inspiration, me vint une
pense qui tout  coup changea pour moi la perspective de la vie et le
rve de l'avenir.

Rconcili avec moi-mme, esprant l'tre avec mon pre par la saintet
du motif que j'avois  lui prsenter, je commenai par me donner un
gte, en louant auprs du collge un cabinet arien, o, pour meubles,
j'avois un lit, une table, une chaise, le tout  dix sous par semaine,
n'tant pas en tat de faire un plus long bail. J'ajoutai  ces meubles
un ustensile d'anachorte, et je fis ma provision de pain, d'eau claire
et de pruneaux.

Aprs m'tre tabli, et avoir fait le soir chez moi une collation
frugale, je me couchai; je dormis peu, et le lendemain j'crivis deux
lettres: l'une  ma mre, o je lui exposois le refus inhumain que
j'avois essuy de cet inflexible marchand; l'autre  mon pre, o,
faisant parler la religion et la nature, je le suppliois avec larmes de
ne pas s'opposer  la rsolution qui m'toit inspire de me consacrer
aux autels. Le sentiment que je croyois avoir de cette sainte vocation
toit en effet si sincre, et ma foi aux desseins et aux soins de la
Providence toit si vive alors, que j'nonai dans ma lettre  mon pre
l'esprance presque certaine de n'avoir plus dornavant aucune dpense 
lui causer; et, pour continuer mes tudes, je ne lui demandois que son
consentement et sa bndiction.

Ma lettre fut un texte pour l'loquence de ma mre. Elle crut voir ma
route trace par les anges, et rayonnante de lumires, comme l'chelle
de Jacob. Mon pre, avec moins de foiblesse, n'avoit pas moins de pit.
Il se laissa flchir, et permit  ma mre de m'crire qu'il adhroit 
mes saintes rsolutions. En mme temps, elle me fit passer quelques
secours d'argent, dont je fis peu d'usage; et bientt je fus en tat de
les lui rendre tels que je les avois reus.

J'avois appris que le collge de Clermont, bien plus considrable que
celui de Mauriac, faisoit seconder ses rgens par des rptiteurs
d'tudes; ce fut sur cet emploi que je fondai mon existence; mais, pour
y tre admis, il falloit au plus vite me faire un nom dans le collge,
et, malgr mes quinze ans, gagner de haute lutte la confiance des
rgens.

J'ai oubli de dire qu'aprs la clture des classes au collge de
Mauriac, j'y tois all prendre l'attestation de mon rgent de
rhtorique; il me l'avoit donne la plus complte qu'il avoit pu; et,
aprs l'avoir embrass et remerci tendrement, je m'en allois, les yeux
encore humides, lorsque je rencontrai dans le corridor ce prfet qui
m'avoit si durement trait. Vous voil, Monsieur! me dit-il; d'o
venez-vous?--Je viens, mon pre, de voir le P. Balme, et de lui faire
mes adieux.--Il vous aura donn sans doute une attestation
favorable.--Oui, mon pre, trs favorable; et j'en suis bien
reconnoissant.--Vous ne me demandez pas la mienne; vous croyez n'en
avoir pas besoin.--Hlas! mon pre, je serois bien heureux de l'obtenir,
mais je n'ose pas l'esprer.--Entrez, me dit-il, dans ma chambre, je
veux vous faire voir que vous ne m'avez pas connu. J'entrai; il se mit
 sa table; et, aprs avoir crit une attestation plus exagre en
louanges que celle mme de mon rgent: Lisez, dit-il en me la
prsentant avant d'y mettre le cachet; si vous n'en tes pas content, je
vous en donnerai une plus ample. En la lisant, je me sentis accabl de
confusion. Je fus devant le P. By comme Cinna devant Auguste. Tous les
noms odieux que je lui avois donns se prsentrent  ma pense comme
autant d'injures dont je l'avois noirci; et plus il toit magnanime,
plus j'tois confondu et humili devant lui; enfin, mes yeux remplis de
larmes osant se lever sur les siens, et voyant qu'il toit touch de mon
repentir: Vous me pardonnez donc, mon pre? lui dis-je avec transport,
et je me jetai dans ses bras. Je sais bien que les scnes qui nous sont
personnelles ont pour nous un intrt propre qui ne se fait sentir qu'
nous; mais je me trompe, ou celle-ci auroit t touchante mme pour des
indiffrens.

Muni de ces attestations, je n'aurois eu qu' les prsenter au prfet du
collge de Clermont, c'en toit assez pour tre envoy en philosophie
sur-le-champ et sans examen; mais ce n'toit pas ce que je voulois. Un
loge en paroles, mme le plus exagr, ne fait qu'une impression vague;
et il me falloit quelque chose de plus frappant, de plus intime: je
voulus tre examin.

Je m'adressai donc au prfet, et, sans lui dire d'o je venois, je lui
demandai son agrment pour entrer en philosophie. D'o tes-vous? me
demanda-t-il.--Je suis de Bort, mon pre.--Et o avez-vous tudi? Ici
je me permis de biaiser un peu. Je viens, lui rpondis-je, d'avoir pour
matre un cur de campagne. Ses sourcils et ses lvres laissrent
chapper un signe de ddain; et, ouvrant un cahier de thmes, il me
proposa d'en faire un o il n'y avoit rien de difficile. Je le fis au
trait de la plume et avec assez d'lgance. Et vous avez, dit-il en le
lisant, vous avez eu pour matre un cur de campagne?--Oui, mon
pre.--Ce soir, vous composerez en version. Le hasard fit que ce fut un
morceau de la harangue de Cicron que j'avois vue en rhtorique; aussi
fut-il traduit sans peine, et aussi vite que le thme avoit t fait.
Ainsi, dit-il encore, en lisant ma version, c'est chez un cur de
campagne que vous avez tudi?--Vous devez bien le voir, lui
dis-je.--Pour le voir encore mieux, je vous ferai composer demain en
amplification. Dans cet examen prolong je crus apercevoir une
curiosit qui m'toit favorable. Le sujet qu'il me proposa ne fut pas
moins encourageant: ce furent les regrets et les adieux d'un colier qui
quitte ses parens pour aller au collge. Quoi de plus analogue  ma
situation et aux affections de mon me? Je me rappellerois encore
l'expression que je donnai aux sentimens du fils et de la mre. Ces mots
dicts par la nature, et dont l'art n'imite jamais l'loquente
simplicit, furent arross de mes larmes, et le prfet s'en aperut.
Mais ce qui l'tonna le plus (parce que la vrit mme y ressembloit 
l'invention), ce fut l'endroit o, m'levant au-dessus de moi-mme, je
fis parler le jeune homme  son pre du courage qu'il se sentoit pour
devenir un jour,  force d'application et de travail, la consolation,
l'appui, l'honneur de sa vieillesse, et rendre  ses autres enfans ce
qu'il lui auroit cot pour son ducation. Et vous avez tudi chez un
cur de campagne? s'cria plus fort mon jsuite. Pour cette fois je
gardai le silence et ne fis que baisser les yeux. Et les vers,
reprit-il, ce cur de campagne vous a-t-il appris  les faire? Je
rpondis que j'en avois quelque notion, mais peu d'usage. C'est ce que
je serai bien aise de savoir, me dit-il avec un sourire. Venez ce soir
avant la classe. Le sujet des vers fut: _En quoi la feinte diffre du
mensonge?_ C'toit justement une excuse qu'il m'offroit peut-tre 
dessein.

Je m'appliquai  faire voir dans la feinte un pur badinage, ou un
artifice innocent; un art ingnieux d'amuser pour instruire, et
quelquefois un art sublime d'embellir la vrit mme, et de la rendre
plus aimable, plus touchante, plus attrayante, en lui prtant un voile
transparent et sem de fleurs. Dans le mensonge il me fut ais de
montrer la bassesse d'une me qui trahit son sentiment ou sa pense;
l'impudence d'un esprit fourbe, qui, pour en imposer, altre, dnature
la vrit, et dont le langage porte le caractre de la ruse et de la
malice, de la fraude et de la noirceur.

 prsent, dites-moi, reprit l'adroit jsuite, si c'est feinte ou
mensonge ce que vous m'avez dit, qu'un cur de campagne a t votre
matre: car je suis presque sr que c'est chez nous,  Mauriac, que vous
avez tudi.--Quoique l'un et l'autre soient vrais, je conviens, lui
dis-je, mon pre, que je vous aurois fait un mensonge si mon intention
avoit t de vous tromper; mais, en diffrant de vous dire ce que vous
savez  prsent, je n'ai pas eu envie de vous le dguiser, ni de vous
laisser dans l'erreur. J'avois besoin d'tre connu de vous mieux que par
des attestations: j'en avois d'assez bonnes  vous produire, et les
voici. Mais, sur ces tmoignages et sans examen, vous m'auriez accord
ma premire demande; et j'en avois une  vous faire bien plus
essentielle pour moi. En tudiant, il faut que moi-mme j'enseigne, et
que vous ayez la bont de me faire gagner ma vie en me donnant des
coliers. Ma famille est pauvre et nombreuse; je lui ai dj trop cot,
je ne veux plus tre un fardeau pour elle; et, en attendant que je
puisse aller  son secours, je vous demande ce que dans l'infortune tout
homme peut demander sans rougir, du travail et du pain.--Eh! mon enfant,
me dit-il,  votre ge, le moyen de se faire couter, obir, respecter
parmi ses pareils? Vous avez  peine quinze ans.--Il est vrai; mais, mon
pre, ne comptez-vous pour rien le malheur et son influence? croyez-vous
qu'il n'avance pas l'autorit de la raison et la maturit de l'ge?
Essayez de mon caractre, et vous le trouverez peut-tre assez grave
pour faire oublier mes quinze ans.--Je verrai, me dit-il, je
consulterai.--Non, mon pre, il n'y a point  consulter. Il faut ds 
prsent me mettre sur la liste des rptiteurs du collge et me donner
des coliers. Il n'importe de quelles classes; ils feront leur devoir,
j'ose vous en rpondre, et vous serez content de moi. Il me le promit,
quoiqu'un peu foiblement; et, avec un billet de sa main, j'allai tudier
en logique.

Ds le lendemain je crus m'apercevoir que le professeur avoit pris
quelque connoissance de moi. La _Logique de Port-Royal_, et l'habitude
de parler latin avec mon cur de campagne, me donnoient sur mes
camarades une avance considrable. Je me htai de me produire, et ne
ngligeai rien pour tre remarqu. Cependant les semaines s'couloient
sans que le prfet me donnt aucune nouvelle. Pour ne pas me rendre
importun, je l'attendois. Quelquefois seulement je me trouvois sur son
passage, et je le saluois d'un air de suppliant; mais  peine tois-je
aperu. Mme il sembloit que, n'ayant rien de bon  m'annoncer, il
feignt de ne pas me voir. Je m'en allois bien triste, et dans mon
cabinet, voisin des nues, me livrant  mes rflexions, je faisois en
pleurant ma collation d'ermite; heureusement j'avois d'excellent pain.

Une bonne petite Mme Clment, qui logeoit au-dessous de moi, et qui
avoit une cuisine, fut curieuse de savoir o toit la mienne. Elle me
vint voir un matin. Monsieur, je vous entends, me dit-elle, monter chez
vous  l'heure des repas, et vous tes seul, et vous tes sans feu, et
personne aprs vous ne monte. Pardonnez, mais je suis inquite sur votre
situation. Je lui avouai que, pour le moment, je n'tois pas fort  mon
aise; mais j'ajoutai qu'incessamment j'allois avoir amplement de quoi
vivre; que j'tois en tat de tenir une cole, et que les Pres jsuites
vouloient bien s'occuper de moi. Bon! me dit-elle, vos Pres jsuites!
ils ont bien autre chose en tte! Ils vous berceront de promesses, et
ils vous laisseront languir. Que n'allez-vous  Riom chez les Pres de
l'Oratoire? Ceux-l vous donneront moins de belles paroles, mais ils
feront pour vous plus qu'ils n'auront promis. Je n'ai pas besoin de
vous dire que je parlois  une jansniste. Sensible  l'intrt qu'elle
prenoit  moi, je parus dispos  suivre ses conseils, et je lui
demandai quelques instructions sur les Pres de l'Oratoire. Ce sont, me
dit-elle, des gens de bien que les jsuites dtestent et qu'ils
voudroient anantir. Mais il est l'heure de dner, venez manger ma
soupe: je vous en dirai davantage. J'acceptai son invitation; et,
quoique son dner ft assurment bien frugal, je n'en ai jamais fait de
meilleur en ma vie; surtout deux ou trois petits coups de vin pur
qu'elle me fit boire ranimrent tous mes esprits. L j'appris dans une
heure tout ce que j'avois  savoir de l'animosit des jsuites contre
les oratoriens, et de la jalouse rivalit de l'un et l'autre collges.
Ma voisine ajouta que, si j'allois  Riom, j'y serois bien recommand.
Je la remerciai des bons offices qu'elle vouloit me rendre; et, fort de
ses intentions et de mes esprances, j'allai voir le prfet. C'toit un
jour de cong pour les classes. Il parut surpris de me voir, et me
demanda froidement ce qui m'amenoit. Cet accueil acheva de me persuader
ce que m'avoit dit ma voisine. Je viens, mon pre, lui rpondis-je,
prendre cong de vous.--Vous vous en allez?--Oui, mon pre, je m'en vais
 Riom, o les Pres oratoriens me donneront dans leur collge autant
d'coliers que j'en voudrai.--Quoi! mon enfant, vous nous quittez! Vous,
lev dans nos coles, vous en seriez transfuge!--Hlas! c'est  regret;
mais vous ne pouvez rien pour moi; et j'ai l'assurance que ces bons
pres...--Ces bons pres n'ont que trop l'art de sduire et d'attirer
les jeunes gens crdules comme vous; mais soyez bien sr, mon enfant,
qu'ils n'ont ni le crdit ni le pouvoir que nous avons.--Ayez donc, mon
pre, celui de me donner  travailler pour vivre.--Oui, j'y pense, je
m'en occupe, et en attendant je m'en vais pourvoir  vos
besoins.--Qu'appelez-vous, mon pre, pourvoir  mes besoins? Apprenez
que ma mre se priveroit de tout plutt que de souffrir qu'un tranger
vnt  mon aide. Mais je ne veux plus recevoir aucun secours, mme de ma
famille; et c'est du fruit de mon travail que je demande  subsister.
Donnez-m'en les moyens vous-mme, ou je vais les chercher
ailleurs.--Non, non, vous n'irez point, reprit-il; je vous le dfends.
Suivez-moi; votre professeur a pour vous de l'estime; allons le voir
ensemble. Et de ce pas il me mena chez mon professeur. Savez-vous, lui
dit-il, mon pre, ce que va devenir cet enfant-l? On l'appelle  Riom.
Les oratoriens, ces hommes dangereux, veulent s'en faire un proslyte.
Il va se perdre, et c'est  nous de le sauver. Mon professeur prit feu
dans cette affaire encore plus vivement que le Pre prfet. Ils dirent
l'un et l'autre des merveilles de moi  tous les rgens du collge; ds
lors ma fortune fut faite; j'eus une cole, et, dans un mois, douze
coliers,  quatre francs par tte, me firent un tat au-dessus de tous
les besoins. Je fus bien log, bien nourri, et  Pques j'eus les moyens
de me vtir dcemment en abb, ce dont j'avois le plus d'envie, soit
pour mieux assurer mon pre de la sincrit de ma vocation, soit pour
avoir dans le collge une srieuse existence.

Quand je quittai mon cabinet, ma voisine,  qui j'allai dire ce qu'on
faisoit pour moi, n'en fut pas aussi aise que je l'aurois voulu. Ah! je
serois bien plus contente, me dit-elle, de vous voir aller  Riom. C'est
l qu'on fait de bonnes et de saintes tudes. Je la priai de me garder
ses bonts en cas de besoin, et, mme dans mon opulence, j'allai la
revoir quelquefois.

Mon habit ecclsiastique, les biensances qu'il m'imposoit, et de plus
cet ancien dsir de considration personnelle que l'exemple d'Amalvy
m'avoit laiss dans l'me, eurent pour moi d'heureux effets, et
singulirement celui de me rendre svre et rserv dans mes liaisons de
collge. Je ne me pressai pas de choisir mes amis, et je n'en fis qu'un
petit nombre: nous tions quatre, et toujours les mmes, dans nos
parties de plaisir, c'est--dire de promenade.  frais communs, et  peu
de frais, nous tions abonns pour nos lectures avec un vieux libraire;
et, comme les bons livres sont, grce au Ciel, les plus communs, nous
n'en lisions que d'excellens. Les grands orateurs, les grands potes,
les meilleurs crivains du sicle dernier, quelques-uns du sicle
prsent, car le libraire en avoit peu, se succdoient de main en main;
et, dans nos promenades, chacun se rappelant ce qu'il en avoit
recueilli, nos entretiens se passoient presque tous en confrences sur
nos lectures. Dans l'une de nos promenades  Beauregard, maison de
plaisance de l'vch; nous emes le bonheur de voir le vnrable
Massillon. L'accueil plein de bont que nous fit ce vieillard illustre,
la vive et tendre impression que firent sur moi sa vue et l'accent de sa
voix, est un des plus doux souvenirs qui me restent de mon jeune ge.

Dans cet ge o les affections de l'esprit et celles de l'me ont une
communication rciproquement si soudaine, o la pense et le sentiment
agissent et ragissent l'un sur l'autre avec tant de rapidit, il n'est
personne  qui quelquefois il ne soit arriv, en voyant un grand homme,
d'imprimer sur son front les traits du caractre de son me ou de son
gnie. C'toit ainsi que, parmi les rides de ce visage dj fltri, et
dans ces yeux qui alloient s'teindre, je croyois dmler encore
l'expression de cette loquence si sensible, si tendre, si haute
quelquefois, si profondment pntrante, dont je venois d'tre enchant
 la lecture de ses sermons. Il nous permit de lui en parler, et de lui
faire hommage des religieuses larmes qu'elle nous avoit fait rpandre.

Aprs un travail excessif, durant mon anne de logique, ayant eu, sans
compter mes tudes particulires, trois autres classes, soir et matin, 
faire avec mes coliers, j'allai chez moi prendre un peu de repos; et ce
ne fut pas, je l'avoue, sans quelque sentiment d'orgueil que je parus
devant mon pre, bien vtu, les mains pleines de petits prsens pour mes
soeurs, et avec quelque argent de rserve. Ma mre, en m'embrassant,
pleura de joie; mon pre me reut avec bont, mais froidement; tout le
reste de la famille fut comme enchant de me voir.

Mlle B*** n'eut pas une joie aussi pure, et je fus moi-mme bien confus,
bien mal  mon aise, lorsqu'en habit d'abb il fallut parotre  ses
yeux. Dans mon changement, il est vrai, je ne lui tois pas infidle,
mais j'tois inconstant: c'en toit bien assez. Je ne savois comment me
conduire avec elle. Je consultai ma mre sur un point aussi dlicat.
Mon fils, elle a droit, me dit-elle, de vous tmoigner du dpit, de la
colre, et quelque chose mme de plus piquant, de la froideur et du
ddain. C'est  vous de tout endurer, de lui marquer toujours l'estime
la plus tendre, et de traiter avec des mnagemens infinis un coeur que
vous avez bless.

Mlle B*** fut douce, indulgente, et polie avec rserve et biensance;
seulement elle eut soin d'viter avec moi tout entretien particulier.
Ainsi, dans la socit, nous fmes assez bien ensemble pour ne pas
laisser croire qu'auparavant nous eussions t mieux.

La seconde anne de ma philosophie fut encore plus laborieuse que la
premire. Mon cole toit augmente, j'y donnois tous mes soins; et, de
plus, destin  soutenir des thses gnrales, il fallut prendre de
longues veilles sur mes nuits pour m'y prparer.

Ce fut le jour o je venois de terminer, par cet exercice public, le
cours de ma philosophie, que j'appris l'vnement funeste qui nous
plongeoit, ma famille et moi, dans un abme de douleur.

Aprs mes thses, selon l'usage, nous faisions, mes amis et moi, dans la
chambre du professeur, une collation qu'auroit d animer la joie; et,
dans les flicitations qui m'toient adresses, je ne vis que de la
tristesse. Comme j'avois assez bien rsolu les difficults qu'on m'avoit
proposes, je fus surpris que mes camarades, et que le professeur
lui-mme, n'eussent pas un air plus content. Ah! si j'avois bien fait,
leur dis-je, vous ne seriez pas tous si tristes.--Hlas! mon cher
enfant, me dit le professeur, elle est bien vraie et bien profonde,
cette tristesse qui vous tonne! et plt au Ciel qu'elle n'et pour
cause qu'un succs moins brillant que celui que vous avez eu! C'est un
malheur bien plus cruel qui me reste  vous annoncer: vous n'avez plus
de pre. Je tombai sous le coup, et je fus un quart d'heure sans
couleur et sans voix. Rendu  la vie et aux larmes, je voulois partir
sur-le-champ pour aller sauver du dsespoir ma pauvre mre; mais, sans
guide et par les montagnes, la nuit m'alloit surprendre; il fallut
attendre le point du jour. J'avois douze grandes lieues  faire sur un
cheval de louage; et, en le pressant le plus qu'il m'toit possible, je
n'allois que trs lentement. Durant ce funbre voyage, une seule pense,
un seul tableau prsent  mon esprit, l'avoit occup sans relche, et
toutes les forces de mon me s'toient runies pour en soutenir
l'impression; mais bientt, en ralit, il fallut avoir le courage de le
voir, de le contempler dans ses plus lugubres horreurs.

J'arrive, au milieu de la nuit,  la porte de ma maison. Je frappe, je
me nomme, et dans le moment un murmure plaintif, un mlange de voix
gmissantes, se fait entendre. Toute la famille se lve, on vient
m'ouvrir, et, en entrant, je suis environn de cette famille plore,
mre, enfans, vieilles femmes, tous presque nus, chevels, semblables 
des spectres, et me tendant les bras avec des cris qui percent et
dchirent mon coeur. Je ne sais quelle force que la nature nous rserve,
sans doute, pour le malheur extrme, se dploya tout  coup en moi.
Jamais je ne me suis senti si suprieur  moi-mme. J'avois  soulever
un poids norme de douleur; je n'y succombai point. J'ouvris mes bras,
mon sein  cette foule de malheureux; je les y reus tous; et, avec
l'assurance d'un homme inspir par le Ciel, sans marquer de foiblesse,
sans verser une larme, moi qui pleure facilement: Ma mre, mes frres,
mes soeurs, nous prouvons, leur dis-je, la plus grande des afflictions;
ne nous y laissons point abattre. Mes enfans, vous perdez un pre; vous
en retrouvez un; je vous en servirai; je le suis, je veux l'tre: j'en
embrasse tous les devoirs, et vous n'tes plus orphelins.

 ces mots, des ruisseaux de larmes, mais des larmes bien moins amres,
coulrent de leurs yeux. Ah! s'cria ma mre en me pressant contre son
coeur, mon fils! mon cher enfant! que je t'ai bien connu! Et mes frres,
mes soeurs, mes bonnes tantes, ma grand'mre, tombrent  genoux. Cette
scne touchante auroit dur le reste de la nuit, si j'avois pu la
soutenir. J'tois accabl de fatigue; je demandai un lit. Hlas! me dit
ma mre, il n'y a dans la maison que le lit de... Ses pleurs lui
couprent la voix. Eh bien! qu'on me le donne, j'y coucherai sans
rpugnance.

J'y couchai. Je ne dormis point: mes nerfs toient trop branls. Toute
la nuit je vis l'image de mon pre, aussi vive, aussi fortement
empreinte dans mon me que s'il avoit t prsent. Je croyois
quelquefois le voir rellement. Je n'en tois point effray; je lui
tendois les bras, je lui parlois. Ah! que n'est-il vrai, lui disois-je,
que n'tes-vous ce qu'il me semble voir! que ne pouvez-vous me rpondre,
et me dire du moins si vous tes content de moi! Aprs cette longue
insomnie et ce pnible rve qui n'toit pas un songe, il me fut doux de
voir le jour. Ma mre, qui n'avoit pas plus dormi que moi, croyoit
attendre mon rveil. Au premier bruit qu'elle m'entendit faire, elle
vint, et fut effraye de la rvolution qui s'toit faite en moi. Ma peau
sembloit avoir t teinte dans le safran.

Le mdecin, qu'elle appela, lui dit que c'toit l un effet des grandes
douleurs concentres, et que la mienne pouvoit avoir les suites les plus
redoutables, si l'on n'y faisoit pas quelque diversion. Un voyage, une
absence, et le plus tt possible, est, dit-il, le meilleur et le plus
sr remde que je puisse vous indiquer; mais ne le lui proposez pas
comme une dissipation: les grandes douleurs y rpugnent; il faut,  leur
insu, tcher de les distraire, et les tromper pour les gurir.

Le vieux cur qui m'avoit donn des leons au temps des vacances
s'offrit  m'attirer chez lui, au centre du diocse o toit son
presbytre, et  m'y retenir aussi longtemps que l'exigeroit ma sant.
Mais il falloit  ce voyage un motif: il s'en offrit un dans l'intention
o j'tois moi-mme de prendre la tonsure, des mains de mon vque,
avant d'aller plus loin: car l'une de mes esprances toit l'heureux
hasard d'un bnfice simple que je tcherois d'obtenir.

Je vais, me dit ma mre, employer cette anne  claircir et  rgler
les affaires de la maison. Toi, mon fils, hte-toi d'entrer dans la
carrire o Dieu t'appelle: fais-toi connotre de notre saint vque et
demande-lui ses conseils.

Le mdecin avoit raison: il est des douleurs plus attachantes que le
plaisir mme. Jamais, dans les plus heureux temps, lorsque la maison
paternelle toit pour moi si douce et si riante, je n'avois eu autant de
peine  la quitter que lorsqu'elle fut dans le deuil. De six louis que
j'avois amasss, ma mre me permit d'en laisser trois dans le mnage;
et, assez riche encore, je me rendis avec mon vieil ami dans sa cure de
Saint-Bonet.




LIVRE II


La tranquillit, le silence du hameau d'Abloville, o j'cris ces
mmoires, me rappellent le calme que rendit  mon me le village de
Saint-Bonet[21]. Le paysage n'en toit pas aussi riant, aussi fertile;
le merisier et le pommier n'y ombrageoient pas les moissons de leurs
rameaux chargs de fruits; mais la nature y avoit aussi sa parure et son
abondance. La treille y formoit ses portiques, le verger ses salons, le
gazon ses tapis; le coq y avoit sa cour d'amour, la poule sa jeune
famille; le chtaignier avec assez de majest y dployoit son ombre et y
rpandoit ses largesses; les champs, les prs, les bois, les troupeaux,
la culture, la pche des tangs, les grandes scnes de la campagne y
toient assez intressantes pour occuper une me oisive. La mienne,
aprs le long travail de mes tudes et le cruel assaut de la mort de mon
pre, avoit besoin de ce repos.

Mon cur avoit quelques livres analogues  son tat, qui alloit tre le
mien. Je me destinois  la chaire; il y dirigeoit mes lectures; il me
faisoit goter celle des livres saints, et, dans les pres de l'glise,
il me montroit de bons exemples de l'loquence vanglique. L'esprit de
ce vieillard, naturellement gai, ne l'toit avec moi qu'autant qu'il le
falloit pour effacer tous les jours quelque teinte de ma noire
mlancolie. Insensiblement, elle se dissipa, et je devins accessible 
la joie. Elle venoit deux fois par mois prsider, avec l'amiti, aux
dners que faisoient ensemble les curs de ce voisinage, et qu'ils se
donnoient tour  tour. Admis  ces festins, ce fut l que je pris par
mulation le got de notre posie. Presque tous ces curs faisoient des
vers franois et s'invitoient par des ptres, dont l'enjouement et le
naturel me charmoient. Je fis,  leur imitation, quelques essais
auxquels ils daignrent sourire. Heureuse socit de potes, o l'on
n'toit point envieux, o l'on n'toit point difficile, et o chacun
toit content de soi-mme et des autres, comme si c'et t un cercle
d'Horaces et d'Anacrons!

Ce loisir n'toit pas le but de mon voyage, et je n'oubliois pas que je
m'tois approch de Limoges pour y aller prendre la tonsure; mais
l'vque[22] ne la donnoit en crmonie qu'une fois l'an, et le moment
en toit pass. Il falloit ou l'attendre, ou bien solliciter une faveur
particulire. J'aimai mieux me soumettre  la rgle commune; en voici la
raison. La crmonie de la tonsure toit tous les ans prcde d'une
retraite chez les sulpiciens, lesquels observoient, disoit-on, le
caractre des candidats, leurs dispositions naturelles, les qualits et
les talens qu'ils annonaient, pour en rendre compte  l'vque. J'avois
besoin d'tre recommand, et pour cela d'tre aperu, nomm, distingu
dans la foule. _Ncessit l'ingnieuse_ me conseilla de me mnager cette
occasion d'tre connu des sulpiciens et de mon vque; mais six mois
d'attente et de sjour chez mon pauvre cur lui auroient t trop
onreux. Heureusement, un bon gentilhomme de ses amis et de ses voisins,
le marquis de Linars[23], me fit tmoigner, par son prieur, l'extrme
dsir qu'il avoit que je voulusse donner ce temps de mon repos  un
petit chevalier de Malte, l'un de ses fils, aimable enfant, mais dont
l'instruction avoit t jusque-l nglige. Je fis consentir mon cur,
et puis je consentis moi-mme  ce qui m'toit propos. Je n'ai qu' me
louer des marques de bienveillance et d'estime dont je fus honor dans
cette maison distingue, o toute la noblesse du pays abondoit. La
marquise elle-mme, Mortemart de naissance, leve  Paris, un peu haute
de caractre, toit bonne et simple avec moi, parce que j'tois auprs
d'elle naturel avec biensance et respectueux sans faon, caractre qui
m'a toujours mis  mon aise dans le monde, et dont jamais personne n'a
t mcontent.

Quand vint le temps d'aller recevoir la tonsure, je me rendis au
sminaire, et je m'y trouvai en retraite, sous les yeux de trois
sulpiciens, avec une douzaine d'aspirans comme moi. Le recueillement, le
silence, qui rgnoient parmi nous, et les exercices de pit dont on
nous occupoit, me parurent d'abord peu favorables  mes vues; mais,
lorsque je dsesprois de pouvoir me faire connotre, l'occasion s'en
offrit d'elle-mme. Nous avions, deux fois le jour, une heure de
rcration dans un petit jardin plant de tilleuls en alles; mes
camarades s'y amusoient  jouer au petit palet, et moi,  qui le jeu ne
plaisoit pas, je me promenois seul. Un jour, l'un de nos directeurs vint
 moi, et me demanda pourquoi je m'isolois et ne me tenois pas en
socit avec mes camarades. Je lui rpondis que j'tois le moins jeune,
et qu' mon ge on toit bien aise d'avoir quelques momens  soi pour
recueillir, classer et ranger ses ides; que j'aimois  me rendre compte
de mes tudes, de mes lectures, et qu'ayant le malheur de manquer de
mmoire, je ne pouvois y suppler qu' force de mditation. Cette
rponse engagea l'entretien. Mon sulpicien voulut savoir o j'avois fait
mes classes, quel systme j'avois soutenu dans mes thses, et pour quel
genre de lecture je me sentois le plus de got. Je rpondis  tout cela.
Vous pensez bien qu'un directeur du sminaire de Limoges ne s'attendoit
pas, en interrogeant un colier de dix-huit ans,  trouver en lui un
grand fonds de connoissances, et que mon petit magasin dut lui parotre
un petit trsor.

Je prsumai bien du succs de mon dbut, lorsque le soir,  l'heure de
la promenade, au lieu d'un sulpicien j'en vis arriver deux. Ce fut l
que le fruit de mes lectures de Clermont acquit une valeur relle.
J'avois dit que mon got de prdilection toit pour l'loquence, et
j'avois rapidement nomm ceux de nos orateurs chrtiens que j'admirois
le plus. On me remit sur cette voie. Il fallut les analyser, marquer
distinctement leurs divers caractres, citer de chacun les endroits qui
m'avoient le plus frapp d'tonnement, ou rempli d'motion, ou ravi par
l'clat et le charme de l'loquence. Les deux hommes dont je parlai avec
le plus d'enthousiasme furent Bourdaloue et Massillon; mais le temps me
manqua pour me dvelopper; ce ne fut que le lendemain que j'amplifiai
leur loge. J'avois tous leurs plans dans ma tte; les extraits que
j'avois crits de leurs sermons m'toient prsens; leurs exordes, leurs
divisions, leurs plus beaux traits, jusqu' leurs textes, me revenoient
en foule. Ah! je puis dire que ce jour-l ma mmoire me servit bien; au
lieu des deux sulpiciens de la veille, j'en avois trois pour auditeurs,
et tous les trois, aprs m'avoir cout en silence, s'en allrent comme
tourdis.

Le reste de nos entretiens (car ils ne me quittrent plus aux heures de
la promenade) s'tendit plus vaguement sur les plus belles oraisons
funbres de Bossuet et de Flchier, sur quelques sermons de La Rue[24],
sur le petit recueil de ceux de Cheminais[25], que je savois presque par
coeur. Ensuite je ne sais comment on parla des potes. Je convins que
j'en avois lu quelques-uns, et je nommai le grand Corneille. Et le
tendre Racine, me demanda l'un des sulpiciens, l'avez-vous lu?--Oui, je
m'en accuse, lui dis-je; mais Massillon l'avait lu avant moi, et c'est
de lui qu'il avoit appris  parler au coeur avec tant d'onction et de
charme. Et pensez-vous, lui demandai-je, que Fnelon, l'auteur du
_Tlmaque_, n'et pas lu et relu vingt fois dans l'_nide_ les amours
de Didon?

 propos de Virgile, on en vint aux livres classiques; et ces messieurs,
qui ne savoient pas combien, grce  mon infortune, je devois tre imbu
de cette vieille latinit, furent surpris de voir comme j'en tois
plein. Vous croyez bien que je me donnois tout le plaisir de la
rpandre. Je n'en tarissois point. Vers et prose couloient de source, et
j'avois encore l'air de n'en pas citer davantage de peur de les en
accabler.

Je finis par un talage de ma frache rudition de Saint-Bonet. Les
livres de Mose et ceux de Salomon avoient dj pass sur le tapis; j'en
tois aux saints pres lorsqu'arriva le jour d'aller recevoir la
tonsure. Ce jour-l donc, aprs notre initiation  l'tat
ecclsiastique, nous allmes, conduits par nos trois directeurs, rendre
nos devoirs  l'vque. Il nous reut tous avec une gale bont; mais,
au moment que je me retirois avec mes camarades, il me fit rappeler. Le
coeur me tressaillit.

Mon enfant, me dit-il, vous ne m'tes pas inconnu; votre mre vous a
recommand  moi. C'est une digne femme que votre mre, et j'en fais
grand cas. O vous proposez-vous d'aller achever vos tudes? Je
rpondis que je n'avois encore aucun dessein pris l-dessus; que je
venois d'avoir le malheur de perdre mon pre; que ma famille, nombreuse
et pauvre, attendoit tout de moi, et que j'allois tcher de voir quelle
universit pourroit me procurer, durant le cours de mes tudes, le moyen
d'exister et d'aller au secours de ma mre et de nos enfans. Et de vos
enfans? reprit-il, attendri de cette expression.--Oui, Monseigneur, je
suis pour eux un second pre; et, si je ne meurs  la peine, je me suis
bien promis d'en remplir les devoirs.--coutez, me dit-il, j'ai pour ami
l'archevque de Bourges[26], l'un de nos plus dignes prlats; je puis
vous adresser  lui; et, s'il veut bien, comme je l'espre, avoir gard
 ma recommandation, vous n'aurez plus, pour vous et pour votre famille,
qu' mriter qu'il vous protge, en usant bien des dons que le Ciel vous
a faits. Je rendis grces  mon vque de ses bonnes intentions; mais
je lui demandai le temps d'en instruire ma mre et de la consulter, ne
doutant pas qu'elle n'y ft sensible autant que je l'tois moi-mme.

Mon bon cur, de qui j'allai prendre cong, fut transport de joie en
apprenant ce qu'il appeloit un coup du Ciel en ma faveur. Qu'auroit-il
dit, s'il avoit pu prvoir que cet archevque de Bourges seroit grand
aumnier, cardinal, ministre de la feuille des bnfices, et que
l'loquence,  laquelle j'avois dessein de me vouer, alloit avoir sous
ce ministre les occasions les plus intressantes de se signaler  la
cour? Il est certain que, pour un jeune ecclsiastique qui, avec
beaucoup d'ambition, auroit eu assez de talens, il s'ouvroit devant moi
une belle carrire. Une vaine dlicatesse, une plus vaine illusion
m'empcha d'y entrer. J'ai eu lieu d'admirer plus d'une fois comment se
noue et se dnoue la trame de nos destines, et de combien de fils
dlis et fragiles le tissu en est compos.

Arriv  Linars, j'crivis  ma mre que je venois de prendre la tonsure
sous de favorables auspices; que j'avois reu de l'vque les plus
touchantes marques de bont; qu'au plus tt j'irois l'en instruire. Le
mme jour je reus d'elle un exprs avec une lettre presque efface de
ses larmes. Est-il vrai, me demandoit-elle, que vous avez fait la folie
de vous engager dans la compagnie du comte de Linars, frre du marquis,
et capitaine au rgiment d'Enghien[27]? Si vous avez eu ce malheur,
marquez-le-moi; je vendrai tout le peu que j'ai pour dgager mon fils. 
mon Dieu! est-ce bien l le fils que vous m'aviez donn!

Jugez du dsespoir o je tombai en lisant cette lettre. La mienne avoit
fait un dtour pour arriver  Bort; ma mre ne la recevroit que dans
deux jours, et je la voyois dsole. Je lui crivis bien vite que ce
qu'on lui avoit dit toit un horrible mensonge; que cette coupable folie
ne m'toit jamais venue dans la pense; que j'avois le coeur dchir du
chagrin qu'elle en prouvoit; que je lui demandois pardon d'en tre la
cause innocente; mais qu'elle auroit d me connotre assez pour ne pas
croire  cette absurde calomnie, et que j'irois incessamment lui faire
voir que ma conduite n'toit ni celle d'un libertin, ni celle d'un jeune
insens. L'exprs repartit sur-le-champ; mais, tant que je pus compter
les heures o ma mre n'toit pas encore dtrompe, je fus au supplice
moi-mme.

Il y avoit, s'il m'en souvient, seize lieues de Linars  Bort; et,
quoique j'eusse conjur l'exprs d'aller toute la nuit, comment
pouvois-je croire qu'il n'et pas pris quelque repos? Il me fut
impossible d'en prendre aucun, et je n'avois cess de baigner mon lit de
mes larmes, en songeant  celles que ma mre versoit pour moi, lorsque
j'entendis dans la cour un bruit de chevaux. Je me lve. C'toit le
comte de Linars qui arrivoit. Je ne me donnai pas le temps de m'habiller
pour aller au-devant de lui; mais il me prvint; et, en venant  moi en
homme dsol: Ah! Monsieur, me dit-il, combien va me rendre coupable 
vos yeux l'imprudence d'un badinage qui a mis la dsolation dans votre
famille, et dans le coeur de votre mre une douleur que je n'ai pu
calmer! Elle vous croit engag avec moi. Elle est venue tout plore se
jeter  mes pieds, et m'offrir, pour vous dgager, sa croix d'or, son
anneau, sa bourse, et tout ce qu'elle avoit au monde. J'ai eu beau
l'assurer que cet engagement n'existoit point, j'ai eu beau le lui
protester, elle a pris tout cela pour un refus de le lui rendre. Elle
est encore dans les pleurs. Partez incessamment, allez la rassurer
vous-mme.--Eh! Monsieur le comte, lui demandai-je, qui a pu donner lieu
 ce bruit funeste?--Moi, Monsieur, me dit-il; j'en suis au dsespoir;
je vous en demande pardon. Le besoin de lever de nouvelles recrues
m'avoit conduit dans votre ville. J'y ai trouv quelques jeunes gens,
vos camarades de collge, qui avoient envie de s'engager, mais qui
dlibroient encore. J'ai vu que, pour les dcider, il ne falloit que
votre exemple. J'ai succomb  la tentation de leur dire qu'ils vous
auroient pour camarade, que je vous avois engag, et le bruit s'en est
rpandu.--Ah! Monsieur, m'criai-je avec indignation, se peut-il qu'un
pareil mensonge soit sorti de la bouche d'un homme tel que
vous!--Accablez-moi, me dit-il, je mrite les reproches les plus
honteux; mais cette ruse, dont je n'ai pas senti la consquence, m'a
fait connotre un naturel de mre comme je n'en ai jamais vu. Allez la
consoler; elle a besoin de vous revoir.

Le marquis de Linars,  qui son frre avoua sa faute et tout le mal
qu'il m'avoit fait, me donna un cheval, un guide, et le lendemain je
partis; mais je partis avec la fivre, car mon sang s'toit allum; et
sur le soir le redoublement me prit dans le moment o, par des chemins
de traverse, mon guide m'avoit gar. Je frissonnois sur mon cheval, et
la nuit alloit me gagner dans une heure, en rase campagne, lorsque je
vis un homme qui traversoit mon chemin. Je l'appelai pour savoir o
j'tois, et s'il y avoit loin de l au village o mon guide croyoit
aller. Vous en tes  plus de trois lieues, me dit-il, et vous n'tes
pas sur la route. Mais, en me rpondant, il m'avoit reconnu: c'toit un
garon de ma ville. Est-ce vous? me dit-il en me nommant; et par quel
hasard vous trouv-je  l'heure qu'il est dans ces bruyres? Vous avez
l'air malade! O allez-vous donc passer la nuit?--Et vous? lui
demandai-je.--Moi, dit-il, je vais voir un oncle  moi dans un village
qui n'est pas loin d'ici.--Et votre oncle, ajoutai-je, voudroit-il bien
me donner l'asile dans sa maison jusqu' demain, car j'ai grand besoin
de repos?--Chez lui, me dit-il, vous serez mal log, mais vous y serez
bien reu. Je m'y laissai conduire, et j'y trouvai du pain et du lait
pour mon guide, du foin pour mon cheval, et pour moi un bon lit de
paille frache et de l'eau pane pour mon souper. Il ne m'en falloit pas
davantage, car j'tois dans l'accs, et il fut assez fort.

Le lendemain  mon rveil (car j'avois dormi quelques heures) j'appris
que ce village toit une paroisse. C'toit le jour de l'Assomption, et,
quoique bien malade, je voulus aller  la messe. Un jeune abb dans
cette glise toit un objet d'attention. Le cur m'aperut; et, aprs la
messe, il me pria de venir dans la sacristie. Est-il possible, me
dit-il aprs avoir appris mon aventure, que, dans un village o je suis,
un ecclsiastique ait couch sur la paille? Il me mena chez lui, et
jamais l'hospitalit ne fut plus cordialement ni plus noblement exerce.
J'tois affaibli par la dite et la fatigue du voyage; il voulut me
fortifier; et, persuad que ma fivre n'toit que dans le sang et non
dans les humeurs, il prtendit qu'un chyle abondant, frais et doux en
seroit le remde. Il ne se trompoit point. Il me fit dner avec lui.
Jamais je n'ai mang une si excellente soupe. Sa nice l'avoit faite; sa
nice,  dix-huit ans, ressembloit  ces vierges du Corrge ou de
Raphal. Je n'ai jamais vu dans le regard plus de douceur ni plus de
charmes. Elle fut ma garde-malade tandis que le cur disoit les vpres 
l'glise; et, tout malade que j'tois, je ne fus pas insensible  ses
soins. Mon oncle, me dit-elle, ne veut pas vous laisser partir dans
l'tat o vous tes. Il y a, dit-elle, six grandes lieues d'ici  Bort.
Il veut, avant de vous mettre en chemin, que vous ayez repris des
forces. Et pourquoi vous presser? N'tes-vous pas bien avec nous? Vous
aurez un bon lit; je le ferai moi-mme. Je vous porterai vos bouillons,
ou, si vous l'aimez mieux, du lait cumant d'une chvre que je trais de
ma main; vous nous arrivez ple, et nous voulons absolument vous
renvoyer couleur de rose.--Ah! lui dis-je, Mademoiselle, il me seroit
bien doux d'attendre prs de vous la sant; mais si vous saviez  quel
point ma mre est en peine de moi! combien elle est impatiente de me
revoir! et combien je dois tre impatient moi-mme de me retrouver dans
ses bras!--Plus vous l'aimez, et plus elle vous aime, plus vous devez,
me dit-elle, lui pargner la douleur de vous revoir dans cet tat. Une
soeur a plus de courage; et moi je suis ici comme une soeur pour vous.--On
le croiroit, lui dis-je,  ce tendre intrt que vous voulez bien
prendre  moi.--Assurment, dit-elle, vous nous intressez; et cela est
bien naturel, mon oncle et moi nous avons l'me compatissante pour tout
le monde; mais nous ne voyons pas souvent des malades faits comme vous.
Le cur revint de l'glise. Il exigea de moi de renvoyer mon cheval et
mon guide, et voulut prendre sur lui le soin de me faire mener chez moi.

Dans une situation tranquille, je me serois trouv enchant dans ce
presbytre, comme Renaud dans le palais d'Armide, car ma nave
Marcelline toit une Armide pour moi; et plus elle toit innocente, plus
je la trouvois dangereuse. Mais, quoique ma mre dt tre dtrompe par
mes deux lettres, rien ne m'auroit retenu loin d'elle au del du jour
o, l'accs de ma fivre ayant t plus foible, et me sentant un peu
remis par deux nuits d'assez bon sommeil, je pus remonter  cheval.

Ma soeur (c'toit le nom que Marcelline s'toit donn, et que je lui
donnois moi-mme lorsque nous tions tte  tte) ne me vit pas au
moment de partir sans un saisissement de coeur qu'elle ne put dissimuler.
Adieu, Monsieur l'abb, me dit-elle devant son oncle; prenez soin de
votre sant; ne nous oubliez pas, et embrassez bien tendrement pour moi
madame votre mre; dites-lui que je l'aime bien.

 ces mots, ses yeux se mouillrent, et, comme elle se retiroit pour
nous cacher ses pleurs: Vous voyez, me dit le cur, ce nom de mre
l'attendrit; c'est qu'il n'y a pas longtemps qu'elle a perdu la sienne.
Adieu, Monsieur, je vous dis comme elle, ne nous oubliez pas; nous
parlerons souvent de vous.

Je trouvai ma mre pleinement rassure sur ma conduite; mais, en me
voyant, elle fut alarme sur ma sant. Je calmai ses inquitudes, et, en
effet, je me sentois bien mieux, grce au rgime auquel le cur m'avoit
mis. Nous lui crivmes l'un et l'autre pour le remercier de ses bonts
hospitalires, et, en lui renvoyant sa jument, sur laquelle j'tois
venu, nous accompagnmes nos lettres de quelques modestes prsens, parmi
lesquels ma mre glissa pour Marcelline une parure simple et de peu de
valeur, mais lgante et de bon got. Aprs quoi, ma sant se
rtablissant  vue d'oeil, nous ne fmes plus, l'un et l'autre, occups
que de mes affaires.

La protection de l'vque, sa recommandation, la perspective qu'elle
m'offroit, parurent  ma mre tout ce qu'il y avoit de plus heureux pour
moi, et je pensois alors comme elle. Mon toile (et je dis  prsent,
mon heureuse toile) me fit changer d'opinion. Cet incident m'oblige
encore  revenir sur le pass.

J'ai lieu de croire que, depuis l'examen du prfet de Clermont, les
jsuites avoient jet les yeux sur moi. Deux de mes condisciples, et des
plus distingus, toient dj pris dans leurs filets. Il toit possible
qu'on voult m'y attirer, et un fait assez curieux, dont j'ai gard la
souvenance, me persuade au moins qu'on y avoit pens.

Dans le peu de loisirs que j'avois  Clermont, je m'tois fait un
amusement du dessin, et, comme j'en avois le got, l'on m'en supposoit
le talent. J'avois l'oeil juste et la main sre; il n'en falloit pas
davantage pour l'objet qui me fit un jour appeler auprs du recteur.
Mon enfant, me dit-il, je sais que vous vous amusez  dessiner
l'architecture, et je vous ai choisi pour me lever un plan: c'est celui
de notre collge; examinez bien l'difice, et, aprs en avoir exactement
trac l'enceinte, figurez-en l'lvation. Apportez-y le plus grand soin,
car votre ouvrage sera mis sous les yeux du roi.

Tout fier de cette commission, j'allai m'en acquitter, et j'y mis, comme
l'on peut croire, l'attention la plus scrupuleuse; mais, pour avoir
voulu trop bien faire, je fis trs mal. L'une des ailes du btiment
avoit un tage, et l'autre aile n'en avoit point. Je trouvai cette
ingalit choquante, et je la corrigeai en levant une aile comme
l'autre. Eh! mon enfant, qu'avez-vous fait? me dit le recteur.--J'ai
rendu, lui dis-je, mon pre, l'difice rgulier.--Et c'est prcisment
ce qu'il ne falloit pas. Ce plan est destin  montrer le contraire,
d'abord au pre confesseur, et, par son entremise, au ministre et au roi
lui-mme: car il s'agit d'obtenir des fonds pour lever l'tage qui
manque  l'une des deux ailes. Je m'en allai bien vite corriger ma
bvue, et, quand le recteur fut content: Voulez-vous bien, mon pre, me
permettre, lui dis-je, une observation? Ce collge qu'on vient de vous
btir est beau, mais il n'y a point d'glise. Vous y dites la messe dans
une salle basse. Est-ce que dans le plan on auroit oubli l'glise? Le
jsuite sourit de ma navet. Votre observation, me dit-il, est trs
juste; mais vous avez d remarquer aussi que nous n'avons point de
jardin.--Et c'est aussi de quoi je me suis tonn.--N'en soyez plus en
peine; nous aurons l'un et l'autre.--Comment cela, mon pre? je n'y vois
point d'emplacement.--Quoi! vous ne voyez pas en dehors du fer  cheval
qui ferme l'enceinte du collge, vous ne voyez pas cette glise des
Pres augustins, et ce jardin dans leur couvent?--Eh bien! mon pre?--Eh
bien! ce jardin, cette glise, seront les ntres, et c'est la Providence
qui semble les avoir placs si prs de nous.--Mais, mon pre, les
augustins n'auront donc plus ni jardin, ni glise?--Au contraire, ils
auront une glise plus belle et un jardin encore plus vaste: nous ne
leur ferons aucun tort,  Dieu ne plaise! et, en les dlogeant, nous
saurons les ddommager.--Vous dlogerez donc les Pres augustins?--Oui,
mon enfant, et leur maison sera, pour nos vieillards, une infirmerie, un
hospice, car il faut bien que nos vieillards aient une maison de
repos.--Rien n'est plus juste, assurment; mais je cherche o vous
logerez les Pres augustins.--N'en ayez point d'inquitude: ils auront
le couvent, l'glise et le jardin des Pres cordeliers. N'y seront-ils
pas  leur aise, et beaucoup mieux qu'ils ne sont l?--Fort bien! mais
que deviennent les Pres cordeliers?--Je me suis attendu  cette
objection, et il est juste que j'y rponde: Clermont et Mont-Ferrand
faisoient deux villes autrefois; maintenant elles n'en font qu'une, et
Mont-Ferrand n'est plus qu'un faubourg de Clermont: aussi dit-on
Clermont-Ferrand. Or, vous saurez qu' Mont-Ferrand les cordeliers ont
un couvent superbe, et vous concevez bien qu'il n'est pas ncessaire
qu'une ville ait deux couvens de cordeliers. Donc, en faisant passer
ceux de Clermont  Mont-Ferrand on ne fait du mal  personne, et nous
voil, sans prjudice pour autrui, possesseurs de l'glise, du jardin,
du couvent de ces bons Pres augustins, qui nous sauront gr de
l'change, car il en faut toujours agir en bons voisins. Au reste, mon
enfant, ce que je vous confie est encore le secret de la socit; mais
vous n'y tes pas tranger, et je me plais, ds  prsent,  vous
regarder comme tant l'un des ntres.

Tel fut, autant qu'il m'en souvient, ce dialogue, o Blaise Pascal
auroit trouv le mot pour rire, et qui ne me parut que sincre et naf.
Ce que j'en infre aujourd'hui, c'est que ce ne fut pas sans intention
prmdite que le professeur de rhtorique de Clermont, le P.
Nolhac[28], en passant par ma ville pour aller  Toulouse, vint me
demander  dner.

Ma bonne mre, qui ne se doutoit point de sa mission, non plus que moi,
le reut de son mieux; et, pendant le dner, il la rendit heureuse, en
lui exagrant mes succs dans l'art d'enseigner.  l'entendre, mes
coliers toient distingus dans leurs classes, et il toit ais de
reconnotre, en lisant les devoirs, ceux qui avoient pass sous mes
yeux. Je trouvois bien dans cette flatterie une politesse excessive,
mais je n'en voyois pas le but.

Vers la fin du repas, ma mre, selon l'usage du pays, nous ayant laisss
seuls  table, mon jsuite fut  son aise.  prsent, me dit-il,
parlons de vos projets. Que vous proposez-vous, et quelle route
allez-vous prendre? Je lui confiai les avances que mon vque m'avoit
faites, et le dessein o nous tions, ma mre et moi, d'en profiter. Il
m'couta d'un air pensif et ddaigneux. Je ne sais pas, me dit-il
enfin, ce que vous trouvez de flatteur et de sduisant dans ces offres.
Pour moi, je n'y vois rien qui soit digne de vous. D'abord le titre de
docteur de Bourges est dcri au point d'en tre ridicule; et, au lieu
d'y prendre des grades, vous allez vous y dgrader. Ensuite... mais ceci
est un article trop dlicat pour y toucher. Il est des vrits qu'on ne
peut dire qu' son ami intime, et je n'ai pas avec vous le droit de
m'expliquer si librement. Cette rticence discrte eut l'effet qu'il en
attendoit. Expliquez-vous, mon pre, et soyez sr, lui dis-je, que je
vous saurai gr de m'avoir parl  coeur ouvert.--Vous le voulez, dit-il,
et en effet je sens que, dans un moment aussi critique, je ferois mal de
vous dissimuler ce que je pense d'une affaire o je ne vois pour vous
rien d'assur que des dgots.--Et quels dgots? lui demandai-je avec
tonnement.

--Votre vque, poursuivit-il, est le meilleur homme du monde; ses
intentions sont droites, et il ne vous veut que du bien, j'en suis
persuad. Mais quel bien pense-t-il vous faire en vous mettant sous la
dpendance et  la merci de cet archevque de Bourges? Durant vos cinq
annes de thologie et de sminaire, vous serez  sa pension et vous
vivrez de ses bienfaits; je veux croire aussi qu'il aidera votre famille
de quelques secours charitables (ces mots me glacrent les sens); mais,
vous et votre mre, tes-vous faits pour tre sur la liste de ses
aumnes? et en tes-vous rduits l?--Assurment non,
m'criai-je.--C'est pourtant l, et pour longtemps peut-tre, ce que
l'on vous propose, ce que l'on vous fait esprer.--Il me semble, lui
dis-je, que l'glise a des biens dont la dispensation est remise aux
vques, des biens qu'ils n'ont pas droit de possder eux-mmes, et dont
seulement ils disposent; et ces biens-l, ces bnfices, on peut les
recevoir de leurs mains sans rougir.--Vraiment, c'est l, me dit-il,
l'appt dont ils agacent l'ambition des jeunes gens. Mais quand et 
quel prix leur viennent ces biens qu'ils attendent? Vous ne connoissez
pas l'esprit de domination et d'empire qu'exercent sur leurs protgs
ces tardifs et lents bienfaiteurs. Leur crainte est qu'on ne leur
chappe; et ils prolongent le plus longtemps qu'ils peuvent l'tat de
dpendance et d'asservissement o ils tiennent ces malheureux. Ils
donnent aisment et libralement  la faveur,  la naissance; mais, si
le mrite infortun en obtient jamais quelque grce, il l'achte bien
chrement!--Vous me montrez, lui dis-je, bien des ronces et des pines
o je ne voyois que des fleurs; mais, dans ma situation, charg d'une
famille qu'il faut que je soutienne, et qui a besoin de mon appui, que
me conseillez-vous de faire?--Je vous conseille, me dit-il, de vous
mettre en position de vous protger vous-mme, et non pas d'tre
protg. Je connois un tat o tout homme qui se distingue a du crdit
et des amis puissans. Cet tat, c'est le mien. Toutes les voies de la
fortune et de l'ambition nous sont personnellement interdites; mais
elles sont toutes ouvertes  tout ce qui nous appartient.--Vous me
conseillez donc de me faire jsuite?--Oui, sans doute! et bientt, par
des moyens qui nous sont connus, votre mre sera tranquille, ses enfans
seront levs, l'tat lui-mme en prendra soin; et, lorsque arrivera le
temps de les pourvoir, il n'est point de facilits que nos relations ne
vous donnent. Voil pourquoi la fleur de la jeunesse de nos collges
ambitionne et sollicite l'avantage d'tre reue dans cette socit
puissante; voil pourquoi les chefs des plus grandes maisons veulent y
tre affilis.--J'ai regard, lui dis-je, votre socit comme une source
de lumires; et, pour un homme qui veut s'instruire et dvelopper ses
talens, je me suis dit cent fois qu'il n'y avoit rien de mieux que de
vivre au milieu de vous; mais dans vos rglemens deux choses me
rpugnent: la longueur du noviciat et l'obligation de commencer par
enseigner les basses classes.--Pour le noviciat, me dit-il, ce sont deux
ans d'preuve qu'il faut subir: la loi en est invariable; mais, pour les
basses classes, je crois pouvoir rpondre que vous en serez dispens.
En discourant ainsi, nous buvions d'un vin capiteux. La tte du jsuite
s'exaltoit en jactance de la considration dont jouissoit sa compagnie,
et de l'clat qui en rejaillissoit sur les individus. Rien, disoit-il,
n'est comparable aux agrmens dont jouit dans le monde un jsuite, homme
de mrite: tous les accs lui sont faciles; partout l'accueil le plus
favorable, le plus flatteur, lui est assur. Son loquence fut si
pressante qu' la fin elle m'entrana.

Me voil dcid, lui dis-je,  remercier mon vque. Le reste demande
un peu plus de rflexion. Mais je compte aller  Toulouse; et l, si ma
mre y consent, j'achverai de suivre vos conseils.

Je communiquai  ma mre les observations du jsuite sur le dsagrment
d'aller  Bourges me constituer le pensionnaire de l'archevque. Elle
eut la mme dlicatesse et la mme fiert que moi, et nos deux lettres 
mon vque furent crites dans cet esprit. Il ne me manquoit plus que de
la consulter sur le dessein de me faire jsuite. Je n'en eus jamais le
courage. Ni sa foiblesse ni la mienne n'auroient pu soutenir cette
consultation: pour la raisonner de sang-froid, il falloit tre loign
l'un de l'autre. Je me rservai de lui crire, et je me rendis 
Toulouse, irrsolu moi-mme encore sur ce que j'allois devenir. Dirai-je
qu'en chemin je manquai encore ma fortune?

Un muletier d'Aurillac, qui passoit sa vie sur le chemin de Clermont 
Toulouse, voulut bien se charger de moi. J'allois sur l'un de ses
mulets, et lui, le plus souvent  pied, cheminoit  ct de moi.
Monsieur l'abb, me dit-il, vous serez oblig de passer chez moi
quelques jours, car mes affaires m'y arrtent. Au nom de Dieu, employez
ce temps-l  gurir ma fille de sa folle dvotion. Je n'ai qu'elle, et
pas pour un diable elle ne veut se marier. Son enttement me dsole. La
commission toit dlicate; je ne la trouvai que plaisante, je m'en
chargeai volontiers.

Je me figurois, je l'avoue, comme une bien pauvre demeure celle d'un
homme qui trottoit sans relche  la suite de ses mulets, ayant tantt
la pluie, tantt la neige sur le corps, et par les chemins les plus
rudes. Je ne fus donc pas peu surpris lorsque, en rentrant chez lui, je
vis une maison commode, bien meuble, d'une propret singulire, et
qu'une espce de soeur grise, jeune, frache, bien faite, vint au-devant
de Pierre (c'toit le nom du muletier) et l'embrassa en l'appelant son
pre. Le souper qu'elle nous fit servir n'avoit pas moins l'air de
l'aisance. Le gigot toit tendre et le vin excellent. La chambre que
l'on me donna avoit, dans sa simplicit, presque l'lgance du luxe.
Jamais je n'avois t si mollement couch. Avant de m'endormir, je
rflchis sur ce que j'avois vu. Est-ce, dis-je en moi-mme, pour
passer quelques heures de sa vie  son aise que cet homme en tracasse et
consume le reste en de si pnibles travaux? Non, c'est une vieillesse
tranquille et repose qu'il travaille  se procurer, et ce repos, dont
il jouit en esprance, le soulage de ses fatigues. Mais cette fille
unique qu'il aime tendrement, par quelle fantaisie, jeune et jolie comme
elle est, s'est-elle vtue en dvote? Pourquoi cet habit gris, ce linge
plat, cette croix d'or sur sa poitrine et cette guimpe sur son sein? Ces
cheveux qu'elle cache comme sous un bandeau sont pourtant d'une jolie
teinte. Le peu que l'on voit de son cou est blanc comme l'ivoire. Et ces
bras? ils sont aussi de cet ivoire pur, et ils sont faits au tour! Sur
ces rflexions je m'endormis, et le lendemain j'eus le plaisir de
djeuner avec la dvote. Elle me demanda obligeamment des nouvelles de
mon sommeil. Il a t fort doux, lui dis-je; mais il n'a pas t
tranquille, et les songes l'ont agit. Et vous, Mademoiselle, avez-vous
bien dormi?--Pas mal, grce au Ciel! me dit-elle.--Avez-vous fait aussi
des rves? Elle rougit, et rpondit qu'elle rvoit bien rarement. Et,
quand vous rvez, c'est aux anges?--Quelquefois aux martyrs, dit-elle en
souriant.--Sans doute aux martyrs que vous faites?--Moi! je ne fais
point de martyrs.--Vous en faites plus d'un, je gage, mais vous ne vous
en vantez pas. Pour moi, lorsque dans mon sommeil je vois les cieux
ouverts, ce n'est presque jamais qu'aux vierges que je rve. Je les
vois, les unes en blanc, les autres en corset et en jupon de serge
grise, et cela leur sied mieux que ne feroit la plus riche parure. Rien
dans cet ajustement simple n'altre la beaut naturelle de leurs cheveux
ni de leur teint; rien n'obscurcit l'clat d'un front pur, d'une joue
vermeille; aucun pli ne gte leur taille; une troite ceinture en marque
et en dessine la rondeur. Un bras ptri de lis et une jolie main avec
ses doigts de roses sortent, tels que Dieu les a faits, d'une manche
unie et modeste, et ce que leur guimpe drobe se devine encore aisment.
Mais, quelque plaisir que j'aie  voir en songe toutes ces jeunes filles
dans le ciel, je suis un peu afflig, je l'avoue, de les y voir si mal
places.--O les voyez-vous donc places? demanda-t-elle avec
embarras.--Hlas! dans un coin, presque seules, et (ce qui me dplat
encore bien davantage) auprs des pres capucins.--Auprs des pres
capucins! s'cria-t-elle en fronant le sourcil.--Hlas! oui, presque
dlaisses, tandis que d'augustes mres de famille, environnes de leurs
enfans qu'elles ont levs, de leurs poux qu'elles ont rendus
bienheureux dj sur la terre, de leurs parens qu'elles ont consols et
rjouis dans leur vieillesse en leur assurant des appuis, sont dans une
place minente, en vue  tout le ciel, et toutes brillantes de
gloire.--Et les abbs, demanda-t-elle d'un air malin, o les a-t-on
mis?--S'il y en a, rpondis-je, on les aura peut-tre aussi nichs dans
quelque coin loign de celui des vierges.--Oui, je le crois, dit-elle,
et l'on a fort bien fait, car ce seroit pour elles de dangereux
voisins.

Cette querelle sur nos tats rjouissoit le bonhomme Pierre. Jamais il
n'avoit vu sa fille si veille et si parlante: car j'avois soin de
mettre dans mes agaceries, comme diroit Montaigne, une aigre-douce
pointe de gaiet piquante et flatteuse qui sembloit la fcher, et dont
elle me savoit gr. Son pre, enfin, la veille de son dpart et du mien
pour Toulouse, me mena seul dans sa chambre, et me dit: Monsieur
l'abb, je vois bien que sans moi jamais vous et ma fille vous ne seriez
d'accord. Il faut pourtant que cette querelle de dvote et d'abb
finisse. Il y a bon moyen pour cela: c'est de jeter tous les deux aux
orties, vous ce rabat, elle ce collet rond, et j'ai quelque doutance
que, si vous le voulez, elle ne se fera pas longtemps tirer l'oreille
pour le vouloir aussi. Pour ce qui me regarde, comme dans le commerce
j'ai fait dix ans les commissions de votre brave homme de pre, et que
chacun me dit que vous lui ressemblez, je veux agir avec vous rondement
et cordialement. Alors, dans les tiroirs d'une commode qu'il ouvrit, me
montrant des monceaux d'cus: Tenez, me dit-il, en affaire il n'y a
qu'un mot qui serve: voil ce que j'ai amass, ce que j'amasse encore
pour mes petits-enfans, si ma fille m'en donne; pour vos enfans, si vous
voulez et si vous lui faites vouloir.

Je ne dirai point qu' la vue de ce trsor je ne fus point tent.
L'offre en toit pour moi d'autant plus sduisante que le bonhomme
Pierre n'y mettoit d'autre condition que de rendre sa fille heureuse.
Je continuerai, disoit-il, de mener mes mulets:  chaque voyage, en
passant je grossirai ce tas d'cus dont vous aurez la jouissance. Ma
vie,  moi, c'est le travail et la fatigue. J'irai tant que j'aurai la
force et la sant, et, lorsque la vieillesse me courbera le dos et me
roidira les jarrets, je viendrai achever de vivre et me reposer prs de
vous.--Ah! mon bon ami Pierre, qui mieux que vous, lui dis-je, aura
mrit ce repos d'une heureuse et longue vieillesse? Mais  quoi
pensez-vous de vouloir donner pour mari  votre fille un homme qui a
dj cinq enfans?--Vous, Monsieur l'abb! cinq enfans  votre
ge!--Hlas! oui. N'ai-je pas deux soeurs et trois frres? Ont-ils
d'autre pre que moi? C'est de mon bien, et non pas du vtre, que
ceux-l doivent vivre; c'est  moi de leur en gagner.--Et pensez-vous en
gagner avec du latin, me dit Pierre, comme moi avec mes mulets?--Je
l'espre, lui dis-je, mais au moins ferai-je pour eux tout ce qu'il
dpendra de moi.--Vous ne voulez donc pas de ma dvote? Elle est
pourtant gentille, et surtout  prsent que vous l'avez
moustille.--Assurment, lui dis-je, elle est jolie, elle est aimable,
et j'en serois tent plus que de vos cus. Mais, je vous le dis, la
nature m'a dj mis cinq enfans sur les bras; le mariage m'en donneroit
bientt cinq autres, peut-tre plus, car les dvotes en font beaucoup,
et ce seroit trop d'embarras.--C'est dommage, dit-il; ma fille ne voudra
plus se marier.--Je crois pouvoir vous assurer, lui dis-je, qu'elle n'a
plus pour le mariage le mme loignement. Je lui ai fait voir que dans
le Ciel les bonnes mres de famille toient fort au-dessus des vierges;
et, en lui choisissant un mari qui lui plaise, il vous sera facile de
lui mettre dans l'me ce nouveau genre de dvotion. Ma prdiction
s'accomplit.

Arriv  Toulouse, j'allai voir le P. Nolhac. Votre affaire est bien
avance, me dit-il; j'ai trouv ici plusieurs jsuites qui vous
connoissent, et qui ont fait chorus avec moi. Vous tes propos, agr;
ds demain vous entrerez, si vous voulez. Le provincial vous attend. Je
fus un peu surpris qu'il se ft tant press; mais, sans lui en faire
aucune plainte, je me laissai conduire chez le provincial. Je le
trouvai, en effet, dispos  me recevoir aussitt que bon me semblerait,
si ma vocation, disoit-il, toit sincre et dcide. Je rpondis qu'en
quittant ma mre je n'avois pas eu le courage de lui dclarer ma
rsolution, mais que je n'irois pas plus avant sans la consulter et lui
demander son aveu; que je me rservois le temps de lui crire et de
recevoir sa rponse. Le provincial trouva tout cela convenable, et en le
quittant j'crivis.

La rponse arriva bien vite; et quelle rponse, grand Dieu! quel langage
et quelle loquence! Aucune des illusions dont le P. Nolhac m'avoit
rempli la tte n'avoit fait impression sur l'esprit de ma mre. Elle
n'avoit vu que la dpendance absolue, le dvouement profond,
l'obissance aveugle dont son fils alloit faire voeu en prenant l'habit
de jsuite.

_Et comment puis-je croire,_ me disoit-elle, _que vous serez  moi? Vous
ne serez plus  vous-mme. Quelle esprance puis-je fonder pour mes
enfans sur celui qui lui-mme n'aura plus d'existence que celle dont un
tranger pourra disposer d'un coup d'oeil? On me dit, on m'assure que,
si, par le caprice de vos suprieurs, vous tes dsign pour aller dans
l'Inde,  la Chine, au Japon, et que le gnral vous y envoie, il n'y a
pas mme  balancer, et que, sans rsistance et sans rplique, il faut
partir. Eh quoi! mon fils, Dieu n'a-t-il fait de vous un tre libre, ne
vous a-t-il donn une raison saine, un bon coeur, une me sensible; ne
vous a-t-il dou d'une volont si naturellement droite et juste, et des
inclinations qui font l'homme de bien, que pour vous rduire  l'tat
d'une machine obissante? Ah! croyez-moi, laissez les voeux, laissez les
rgles inflexibles  des mes qui sentent le besoin qu'elles ont
d'entraves. J'ose vous assurer, moi qui vous connois bien, que plus la
vtre sera libre, plus elle sera sre de ne rien vouloir que d'honnte
et de louable.  mon cher fils! rappelez-vous ce moment horrible et cher
 ma mmoire, tout dchirant qu'en est pour moi le souvenir, ce moment
o, au milieu de votre famille accable, Dieu vous donna la force de
relever ses esprances en vous dclarant son appui. Le rendrez-vous
meilleur, en le rendant esclave, ce coeur que la nature a fait capable de
ces mouvemens? Et, lorsqu'il aura renonc  la libert de les suivre,
lorsque rien de vous-mme ne sera plus  vous, que deviendront ces
rsolutions vertueuses de ne jamais abandonner vos frres, vos soeurs,
votre mre? Ah! vous tes perdu pour eux: ils n'attendent plus rien de
vous. Mes enfans! votre second pre va mourir au monde et  la nature;
pleurez-le; et moi, mre dsespre, je pleurerai mon fils, je pleurerai
sur vous qu'il aura dlaisss.  Dieu! c'tait donc l ce qui se
mditoit chez moi  mon insu, avec ce perfide jsuite! Il venoit drober
un fils  une pauvre veuve, et un pre  cinq orphelins! Homme cruel,
impitoyable! et avec quelle douceur tratresse il me flattoit! C'est l,
dit-on, leur gnie et leur caractre. Mais vous, mon fils, vous qui
jamais n'avez eu de secret pour moi, vous me trompiez aussi! Il vous a
donc appris la dissimulation? et votre coup d'essai a t de me tendre
un pige! Ce noble et gnreux motif de refuser les secours d'un vque
n'toit qu'un vain prtexte pour me donner le change et me dguiser vos
desseins! Non, rien de tout cela ne peut venir de vous: j'aime mieux
croire  un prestige qui vous a fascin l'esprit. Je ne veux point
cesser d'estimer et d'aimer mon fils; ce sont deux sentimens auxquels je
tiens plus qu' la vie. Mon fils s'est enivr d'ambitieuses esprances.
Il a cru se sacrifier pour moi, pour mes enfans. Sa jeune tte a t
foible, mais son coeur sera toujours bon. Il ne lira point cette lettre,
baigne des larmes de sa mre, sans dtester les conseils perfides qui
l'ont un moment gar._

Ah! ma mre avoit bien raison: il me fut impossible d'achever de lire sa
lettre sans tre suffoqu de pleurs et de sanglots. Ds ce moment l'ide
de me faire jsuite fut chasse de mon esprit, et je me htai d'aller
dire au provincial que j'y renonois. Sans dsapprouver mon respect pour
l'autorit de ma mre, il voulut bien me tmoigner quelque regret qui
m'toit personnel, et il me dit que la compagnie me sauroit toujours gr
de mes bonnes intentions. En effet, je trouvai les rgens du collge
favorablement disposs  me donner, comme  Clermont, des coliers de
toutes classes; mais alors mon ambition toit d'avoir une cole de
philosophie. Ce fut de quoi je m'occupai.

Mon ge toit toujours le premier obstacle  mes vues. En commenant mes
grades par la philosophie, je me croyois au moins capable d'en enseigner
les lmens; mais presque aucun de mes coliers ne seroit moins jeune
que moi. Sur cette grande difficult je consultai un vieux rptiteur
appel Morin, le plus renomm dans les collges. Il causa longtemps avec
moi, et me trouva suffisamment instruit. Mais le moyen que de grands
garons voulussent tre  mon cole! Cependant il lui vint une ide qui
fixa son attention. Cela seroit plaisant, dit-il en riant dans sa
barbe. N'importe, je verrai: cela peut russir. Je fus curieux de
savoir quelle toit cette ide. Les bernardins ont ici, me dit-il, une
espce de sminaire o ils envoient de tous cts leurs jeunes gens
faire leurs cours. Le professeur de philosophie qu'ils attendoient vient
de tomber malade, et, pour le suppler jusqu' son arrive, ils se sont
adresss  moi. Comme je suis trop occup pour tre ce supplant, ils
m'en demandent un, et je m'en vais vous proposer.

On m'accepta sur sa parole; mais, lorsqu'il m'amena le lendemain, je vis
distinctement l'effet du ridicule qui naissoit du contraste de mes
fonctions et de mon ge. Presque toute l'cole avoit de la barbe, et le
matre n'en avoit point. Au sourire un peu ddaigneux qu'excitoit ma
prsence, j'opposai un air froid et modeste avec dignit; et, tandis que
Morin causoit avec les suprieurs, je m'informai avec les jeunes gens de
la rgle de leur maison pour le temps des tudes et pour l'heure des
classes; je leur indiquai quelques livres dont ils avoient  se
pourvoir, afin d'approprier leurs lectures  leurs tudes; et, dans tous
mes propos, j'eus soin qu'il n'y et rien ni de trop jeune, ni de trop
familier; si bien que, vers la fin de la conversation, je m'aperus que,
de leur part, une attention srieuse avoit pris la place du ton lger et
de l'air moqueur par o elle avoit commenc.

Le rsultat de celle que Morin venoit d'avoir avec les suprieurs fut
que le lendemain matin j'irois donner ma premire leon.

J'tois piqu du sourire insultant que j'avois essuy en me prsentant
chez ces moines. Je voulus m'en venger, et voici comment je m'y pris. Il
est du bel usage de dicter  la tte des leons de philosophie une
espce de prolusion qui soit comme le vestibule de ce temple de la
sagesse o l'on introduit ses disciples, et qui, par consquent, doit
runir un peu d'lgance et de majest. Je composai ce morceau avec
soin, je l'appris par coeur; je traai et j'appris de mme le plan qui
devoit prsenter l'ordonnance de l'difice; et, la tte pleine de mon
objet, je m'en allai gravement et firement monter en chaire. Voil mes
jeunes bernardins assis autour de moi, et leurs suprieurs debout,
appuys sur le dos des bancs, et impatiens de m'entendre. Je demande si
l'on est prt  crire sous ma dicte. On me rpond que oui. Alors, les
bras croiss, sans cahier sous les yeux, et comme en parlant
d'abondance, je leur dicte mon prambule, et puis ma distribution de ce
cours de philosophie, dont je marque en passant les routes principales
et les points les plus minens.

Je ne puis me rappeler sans rire l'air bahi qu'avoient mes bernardins,
et avec quelle estime profonde ils m'accueillirent lorsque je descendis
de chaire. Cette premire espiglerie m'avoit trop bien russi pour ne
pas continuer et soutenir mon personnage. J'tudiois donc tous les jours
la leon que j'allois dicter; et, en la dictant de mmoire, j'avois
l'air de produire et de composer sur-le-champ.  quelque temps de l,
Morin alla les voir, et ils lui parlrent de moi avec l'tonnement dont
on parleroit d'un prodige. Ils lui montrrent mes cahiers; et, lorsqu'il
voulut bien me tmoigner lui-mme sa surprise que cela ft dict de
tte, je lui rpondis par une sentence d'Horace et que Boileau a
traduite ainsi:

     Ce que l'on conoit bien s'nonce clairement,
     Et les mots, pour le dire, arrivent aisment.

Ainsi, chez les Gascons, je dbutai par une gasconnade; mais elle
m'toit ncessaire, et il arriva que, le professeur bernardin tant venu
prendre sa place, Morin, qui ne pouvoit suffire au nombre d'coliers qui
s'adressoient  lui, m'en donna tant que je voulus. D'un autre ct, la
fortune vint encore au-devant de moi.

Il y avoit  Toulouse un hospice fond pour les tudians de la province
du Limosin. Dans cet hospice, appel le collge de Sainte-Catherine[29],
les places donnoient un logement et 200 livres de revenu durant les cinq
annes de grades. Lorsqu'une de ces places toit vacante, les titulaires
y nommoient au scrutin, bonne et sage institution. Ce fut dans l'une de
ces vacances que mes jeunes compatriotes voulurent bien penser  moi.
Dans ce collge, o la libert n'avoit pour rgle que la dcence, chacun
vivoit  sa manire; le portier et le cuisinier toient pays  frais
communs. Ainsi, par mon conomie, je pus verser dans ma famille la plus
grande partie du fruit de mon travail; et cette pargne, qui suivoit
tous les ans l'accroissement de mon cole, devint assez considrable
pour commencer  mettre mes parens  leur aise. Mais, tandis que la
fortune me procuroit les jouissances les plus douces, la nature me
prparoit les plus dchirantes douleurs. J'eus cependant encore quelque
temps de prosprit.

En feuilletant par hasard un recueil des pices couronnes  l'Acadmie
des Jeux Floraux, je fus frapp de la richesse des prix qu'elle
distribuoit: c'toient des fleurs d'or et d'argent. Je ne fus pas
merveill de mme de la beaut des pices qui remportoient ces prix, et
il me parut assez facile de faire mieux. Je pensai au plaisir d'envoyer
 ma mre de ces bouquets d'or et d'argent, et au plaisir qu'elle auroit
elle-mme  les recevoir de ma main. De l me vint l'ide d'tre pote.
Je n'avois point tudi les rgles de notre posie. J'allai bien vite
faire emplette d'un petit livre qui enseignoit ces rgles; et, par les
conseils du libraire, j'acquis en mme temps un exemplaire des _Odes_ de
Rousseau. Je mditai l'une et l'autre lecture, et incontinent je me mis
 chercher dans ma tte quelque beau sujet d'ode. Celui auquel je
m'arrtai fut l'invention _de la poudre  canon_. Je me souviens qu'elle
commenoit par ces vers:

     Toi qu'une infernale Eumnide
     Ptrit de ses sanglantes mains.

Je ne revenois pas de mon tonnement d'avoir fait une ode si belle. Je
la rcitois dans l'ivresse de l'enthousiasme et de l'amour-propre; et,
en la mettant au concours, je n'avois aucun doute qu'elle ne remportt
le prix. Elle ne l'eut point; elle n'obtint pas mme le consolant
honneur de l'accessit. Je fus outr, et, dans mon indignation, j'crivis
 Voltaire, et lui criai vengeance en lui envoyant mon ouvrage. On sait
avec quelle bont Voltaire accueilloit les jeunes gens qui s'annonoient
par quelque talent pour la posie: le Parnasse franois toit comme un
empire dont il n'auroit voulu cder le sceptre  personne au monde, mais
dont il se plaisoit  voir les sujets se multiplier. Il me fit donner
une de ces rponses qu'il tournoit avec tant de grce, et dont il toit
si libral[30]. Les louanges qu'il y donnoit  mon ouvrage me
consolrent pleinement de ce que j'appelois l'injustice de l'Acadmie,
dont le jugement ne pesoit pas, disois-je, un grain dans la balance
contre un suffrage tel que celui de Voltaire; mais ce qui me flatta
beaucoup plus encore que sa lettre, ce fut l'envoi d'un exemplaire de
ses oeuvres, corrig de sa main, dont il me fit prsent. Je fus fou
d'orgueil et de joie, et je courus la ville et les collges avec ce
prsent dans les mains. Ainsi commena ma correspondance avec cet homme
illustre et cette liaison d'amiti qui, durant trente-cinq ans, s'est
soutenue jusqu' sa mort sans aucune altration.

Je continuai de travailler pour l'Acadmie des Jeux Floraux, et j'obtins
des prix tous les ans[31]; mais, pour moi, le dernier de ces petits
triomphes littraires eut un intrt plus raisonnable et plus sensible
que celui de la vanit, et c'est par l que cette scne mrite d'avoir
place dans les souvenirs que je transmets  mes enfans.

Comme dans l'estime des hommes tout n'est apprci que par comparaison,
et qu' Toulouse il n'y avoit rien en littrature de plus brillant que
le succs dans la lice des Jeux Floraux, l'assemble publique de cette
Acadmie, pour la distribution des prix, avoit la pompe et l'affluence
d'une grande solennit. Trois dputs du parlement la prsidoient; les
capitouls et tout le corps de ville y assistoient en robe; toute la
salle, en amphithtre, toit remplie du plus beau monde de la ville et
des plus jolies femmes. La brillante jeunesse de l'universit occupoit
le parterre autour du cercle acadmique; la salle, qui est trs vaste,
toit orne de festons de fleurs et de lauriers, et les fanfares de la
ville,  chaque prix que l'on dcernoit, faisoient retentir le Capitole
d'un bruit clatant de victoire.

J'avois mis cette anne-l cinq pices au concours, une ode, deux pomes
et deux idylles. L'ode manqua le prix; il ne fut point donn. Les deux
pomes se balancrent; l'un des deux eut le prix de posie pique, et
l'autre un prix de prose qui se trouvoit vacant. L'une des deux idylles
obtint le prix de posie pastorale, et l'autre l'accessit. Ainsi les
trois prix, et les seuls que l'Acadmie alloit distribuer, j'allois les
recevoir. Je me rendis  l'assemble avec des tressaillemens de vanit,
que je n'ai pu me rappeler depuis sans confusion et sans piti de ma
jeunesse. Ce fut bien pis lorsque je fus charg de mes fleurs et de mes
couronnes. Mais quel est le pote de vingt ans  qui pareille chose
n'et pas tourn la tte?

On fait silence dans la salle; et, aprs l'loge de Clmence Isaure,
fondatrice des Jeux Floraux, loge inpuisable, prononc tous les ans au
pied de sa statue, vient la distribution des prix. On annonce d'abord
que celui de l'ode est rserv. Or on savoit que j'avois mis une ode au
concours, on savoit aussi que j'tois l'auteur d'une idylle non
couronne: on me plaignoit, et je me laissois plaindre. Alors on nomme 
haute voix le pome auquel le prix est accord; et,  ces mots: _Que
l'auteur s'avance_, je me lve, j'approche, et je reois le prix. On
applaudit, comme de coutume, et j'entends dire autour de moi: Il en a
manqu deux, il ne manque pas le troisime: il a plus d'une corde et
plus d'une flche  son arc. Je vais modestement me rasseoir au bruit
des fanfares; mais bientt on entend l'annonce du second pome, auquel
l'Acadmie a cru devoir, dit-elle, adjuger le prix d'loquence, plutt
que de le rserver. L'auteur est appel, et c'est encore moi qui me
lve. Les applaudissemens redoublent, et la lecture de ce pome est
coute avec la mme complaisance et la mme faveur que celle du
premier. Je m'tois remis  ma place, lorsque l'idylle fut proclame, et
l'auteur invit  venir recevoir le prix. On me voit lever pour la
troisime fois. Alors, si j'avois fait _Cinna_, _Athalie_ et _Zare_, je
n'aurois pas t plus applaudi. L'effervescence des esprits fut extrme:
les hommes,  travers la foule, me portoient sur les mains, les femmes
m'embrassoient. Lgre fume de vaine gloire! Qui le sait mieux que moi,
puisque de mes essais, qu'on trouvoit si brillans, il n'y en a pas un
seul qui, quarante ans aprs, relu mme avec indulgence, m'ait paru
digne d'avoir place dans la collection de mes oeuvres? Mais ce qui me
touche sensiblement encore de ce jour si flatteur pour moi, c'est ce que
je vais raconter.

Au milieu du tumulte et du bruit du peuple enivr, deux grands bras
noirs s'lvent et s'tendent vers moi. Je regarde, je reconnois mon
rgent de troisime, ce bon P. Malosse, qui, spar de moi depuis plus
de huit ans, se retrouvoit  cette fte.  l'instant, je me prcipite,
je fends la foule, et me jetant dans ses bras avec mes trois prix:
Tenez, mon pre; ils sont  vous, lui dis-je, et c'est  vous que je
les dois. Le bon jsuite levoit au ciel ses yeux pleins de larmes de
joie, et je puis dire que je fus plus sensible au plaisir que je lui
causois qu' l'clat de mon triomphe. Ah! mes enfans, ce qui intresse
le coeur et l'me est doux dans tous les temps, on s'y complat toute la
vie. Ce qui n'a flatt que l'orgueil du bel esprit ne nous revient que
comme un vain songe dont on rougit d'avoir trop follement chri
l'erreur.

Ces amusemens littraires, quoique bien sduisans pour moi, ne prenoient
pourtant rien sur mes occupations relles. Je donnois aux vers des
momens de promenade et de loisir; mais en mme temps je vaquois
assidment  mes tudes et  celles de mon cole. Ds ma seconde anne
de philosophie, n'ayant pu engager mon professeur jsuite  nous
enseigner la physique newtonienne, je pris mon parti d'aller tudier 
l'cole des doctrinaires. Leur collge, appel l'Esquille, avoit pour
professeurs de philosophie deux hommes de mrite; mais l'un des deux, et
c'toit le mien, avec de l'instruction et de l'esprit, penchoit trop, ou
par caractre, ou par foiblesse de complexion, vers l'indolence et le
repos. Il trouva commode d'avoir en moi un disciple qui, ayant dj fait
sa philosophie, pt, de temps en temps, lui pargner la fatigue et
l'ennui du travail de la classe.

Montez, me disoit-il, montez sur le pupitre, et rendez-leur facile ce
que vous saisissez vous-mme si facilement. Cet loge me payoit bien
des peines que je me donnois: car il me valoit la confiance des
coliers, et il fit souhaiter aux pensionnaires du collge de m'avoir
pour rptiteur, excellente et solide aubaine.

Pour complaire  mon professeur, il fallut consentir, quoiqu'un peu
malgr moi,  soutenir des thses gnrales. Il attachoit une grande
importance  me compter au nombre de ceux de ses disciples qu'il alloit
produire en public, et, comme il toit membre de l'Acadmie des sciences
de Toulouse[32], il voulut que ce ft  cette compagnie que ma thse ft
ddie; spectacle assez nouveau et assez frappant, disoit-il, qu'une
thse ainsi prside! Ce fut par l qu'il voulut terminer sa carrire
philosophique; et il imagina d'ajouter  la pompe de ce spectacle un
coup de thtre honorable pour moi, mais dont je fus tonn moi-mme. Il
n'y russit que trop bien; et mon tonnement fut tel qu'il manqua de me
rendre fou ou imbcile pour la vie.

Dans ces exercices publics, il toit d'usage constant que le professeur
ft dans sa chaire, et son colier devant lui, sur ce qu'on appelle un
pupitre, espce de tribune infrieure  la chaire. Quand tout le monde
fut en place, et que l'illustre Acadmie fut range devant la chaire, on
m'avertit, et je parus. Vous pensez bien que j'avois prpar un
compliment pour l'Acadmie, et dans cette petite harangue j'avois mis
tout le peu que j'avois d'art et de talent. Je la savois par coeur, je
l'avois vingt fois rcite sans aucune hsitation, et, pour le coup,
j'tois si sr de ma mmoire que j'avois nglig de me pourvoir du
manuscrit. Je parois donc; et, au lieu de trouver mon professeur en
chaire, je l'aperois au rang des acadmiciens. Je lui fais
respectueusement signe de venir se mettre  sa place. Montez, Monsieur,
me dit-il tout haut avec son air d'indolence et de scurit, montez sur
le pupitre ou dans la chaire, tout comme il vous plaira; vous n'avez pas
besoin de moi. Ce magnifique tmoignage excita dans l'assemble un
murmure de surprise, et je crois d'approbation; mais son effet sur moi
fut de glacer mes sens et de me troubler le cerveau. Saisi, tremblant,
je monte les degrs du pupitre, et je m'y agenouille, selon l'usage,
comme pour implorer les lumires du Saint-Esprit; mais, lorsque, avant
de me lever, je veux me rappeler le dbut de mon compliment, je ne m'en
souviens plus, et le bout du fil m'en chappe; je veux le chercher dans
ma tte, je n'y vois qu'un pais brouillard. Je fais des efforts
incroyables pour retrouver au moins le premier mot de mon discours; pas
un mot, et pas une ide ne me revient. Dans cet tat d'angoisse, je suis
plusieurs minutes  suer sang et eau, et tout prs de me rompre les
veines et les nerfs de la tte par l'effroyable contention o ce long
travail les avoit mis, lorsque tout  coup, et comme par miracle, le
nuage qui enveloppoit mes esprits se dissipe; ma tte se dgage, mes
ides renaissent, je ressaisis le fil de mon discours; et, bien fatigu,
mais tranquille et rassur, je le prononce. Je ne parle pas du succs
qu'il eut; il est rare que les louanges soient mal reues. J'avois
assaisonn celles-ci de mon mieux. Je ne me vante pas non plus de la
faveur qui me soutint dans tout cet exercice. En me faisant passer par
les plus belles questions de la physique, ceux des acadmiciens qui
daignrent me provoquer ne s'occuprent que du soin de faire briller mes
rponses. Ils en agirent en vrais Mcnes, pleins d'indulgence et de
bont. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable, de plus touchant pour
moi, ce fut le noble procd du professeur jsuite que j'avois trop
lgrement quitt pour passer  l'Esquille, et qui, dans ce moment, vint
me faire sentir mon tort; il m'argumenta le dernier sur le systme de la
gravitation, et, avec l'air de m'attaquer de vive force, il me mnagea
les moyens les plus avantageux de me dvelopper. Heureusement, dans mes
rponses, je sus lui faire entendre qu' sa manire de me combattre, on
reconnoissoit la supriorit du matre qui exerce les forces de son
disciple, mais qui ne veut pas l'accabler. Quand je descendis du
pupitre, le prsident de l'Acadmie, en me flicitant, me dit qu'elle ne
pouvoit mieux me marquer sa satisfaction qu'en m'offrant une place
d'adjoint qui vaquoit dans la compagnie. Je l'acceptai avec une humble
reconnoissance; et, au bruit de l'approbation publique, je reus le prix
du combat.

Mais ce qu'avoient de solide pour moi ces succs de jeunesse, c'toit le
nombre d'coliers qui venoient grossir mon cole, et contribuer aux
secours que je faisois passer  Bort. Assez riche de mon travail pour
soutenir dans ses tudes celui de mes frres qui venoit aprs moi, je
lui tendis la main et je l'appelai  Toulouse. Il avoit quatorze ans, et
il ne savoit pas un mot de latin; mais il avoit la conception trs vive,
la mmoire excellente, et un dsir passionn de profiter de mes leons.
Je lui simplifiai les rgles, je lui abrgeai la mthode; dans six mois
il n'y eut plus pour lui de difficults de syntaxe; et encore un an bien
employ le mit en tat d'aller seul et sans matre: c'toit l son
ambition, car il me voyoit accabl de travail, et il se sentoit soulag
de la peine qu'il m'pargnoit. Le pauvre enfant! son sentiment pour moi
n'toit pas seulement de l'amiti, c'toit du culte. Le nom de frre
avoit dans sa bouche un caractre de saintet. Il me tmoigna le dsir
d'tre homme d'glise, et j'en fus bien aise: car ce dsir en moi
commenoit  se refroidir pour plus d'une raison, et singulirement par
les difficults pineuses et rebutantes dont on voulut semer ma route.

Le collge de Sainte-Catherine, o j'avois une place, avoit pour
inspecteur et surveillant spirituel un promoteur de l'archevque appel
Goutelongue, homme intrigant, rogue et hardi, on disoit mme un peu
fripon, lequel vouloit mener  son gr le collge, et disposer des
places en y faisant nommer qui bon lui sembleroit. Sa qualit de
promoteur, l'autorit de l'archevque qu'il faisoit sonner, le crdit
qu'il se vantoit d'avoir auprs de monseigneur, intimidant les uns et
amorant les autres, il s'toit fait parmi nos camarades un parti
subjugu par la crainte et par l'esprance; mais il trouva dans le
collge un certain Pujalou, caractre franc, libre et ferme, qui,
fatigu de sa domination, osa lui tenir tte et donner le signal de la
rbellion contre ce pouvoir usurp. De quel droit, mes amis, dit-il aux
jeunes Limosins ses camarades, cet homme-l vient-il intriguer dans nos
assembles et gner nos lections? Le fondateur de ce collge, en nous
laissant la libert d'lire et de nommer nous-mmes aux places vacantes
parmi nous, a jug sainement que la jeunesse est l'ge o l'quit
naturelle a le plus de candeur, de droiture et d'intgrit. Pourquoi
souffrirons-nous qu'on vienne la corrompre, cette quit qui nous anime?
Parmi nous les places vacantes sont destines aux plus dignes, et non
pas aux plus protgs. Si Goutelongue veut avoir des cratures, qu'il
leur obtienne les faveurs de son archevque, et qu'il ne vienne pas les
gratifier  nos dpens. Pour nous conduire dans nos choix, nous avons
notre conscience qui vaut bien celle du promoteur. Moi qui le connois,
je dclare que je crois  sa probit moins qu' celle d'un maquignon.
Ce dernier trait, qui n'toit pas de l'loquence noble, fut celui qui
porta: l'pithte de maquignon resta au promoteur, et ses intrigues dans
le collge ne s'appelrent plus que du maquignonnage.

J'arrivai dans ces circonstances, et Pujalou n'eut aucune peine 
m'engager dans son parti. Ds ce moment je fus not sur les tablettes du
promoteur; mais bientt, par un trait qui m'toit personnel, j'y fus
encore mieux signal. Il y eut dans le collge une place vacante. Les
deux partis se balanoient; et, en cas de partage, c'toit 
l'archevque  dcider l'lection. Notre parti consulta ses forces, et
il se croyoit sr de l'emporter, mais d'une seule voix. Or, la veille de
l'lection, cette voix nous fut enleve. L'un de nos camarades, honnte
et bon jeune homme, mais timide, avoit disparu: nous apprmes que, dans
un village  trois lieues de Toulouse, il avoit un oncle cur, et que
cet oncle toit venu le prendre, et l'avoit emmen chez lui passer les
ftes de Nol. Nous ne doutmes point que ce ne ft une manoeuvre de
Goutelongue. On sut quel toit le village, et la route en toit connue;
mais il toit nuit sombre; il tomboit une pluie mle de neige et de
verglas, et il y avoit de la folie  croire que, par ce temps-l, le
cur consentt  laisser partir son neveu, surtout l'ayant emmen
lui-mme par gard pour le promoteur. N'importe! dis-je tout  coup, je
me fais fort d'aller le prendre et de vous l'apporter en croupe. Que
l'on me donne un bon cheval. J'en eus un dans l'instant; et, affubl du
long manteau de Pujalou, j'arrivai en deux heures  la porte du
presbytre, au moment o le cur, son neveu, sa servante, alloient se
coucher. Mon camarade, en me voyant descendre de cheval, vint  moi, et
en l'embrassant: Du courage, lui dis-je, ou tu es dshonor. Le cur,
 qui je m'annonai comme tant du collge de Sainte-Catherine, me
demanda ce qui m'amenoit. Je viens, lui dis-je, au nom de Jsus-Christ,
le pre universel des pauvres, vous conjurer de n'tre pas complice de
l'expoliateur des pauvres, de cet homme injuste et cruel qui leur drobe
leur substance pour la prodiguer  son gr. Alors je lui dveloppai les
intrigues de Goutelongue pour usurper sur nous le droit de nommer  nos
places et les donner  la faveur. Demain, lui dis-je, nous avons 
lire ou un colier qu'il protge et qui n'a pas besoin de la place
vacante, ou un pauvre colier qui la mrite et qui l'attend. Auquel des
deux voulez-vous qu'elle tombe? Il rpondit que le choix ne seroit pas
douteux s'il dpendoit de lui. Et il dpend de vous, lui dis-je: il ne
manque au parti du pauvre qu'une voix; cette voix lui toit assure, et,
 la sollicitation, aux instances de Goutelongue, vous tes venu la lui
ter. Rendez-la-lui, rendez-lui son pain que vous lui avez arrach.
Interdit et confus, il rpondit encore que son neveu toit libre, qu'il
l'avoit amen pour passer avec lui les ftes, et qu'il ne l'avoit point
forc. S'il est libre, qu'il vienne avec moi, rpliquai-je; qu'il
vienne remplir son devoir, qu'il vienne sauver son honneur: car son
honneur est perdu, si l'on croit qu'il est vendu  Goutelongue. Alors
regardant le jeune homme, et le voyant dispos  me suivre: Allons, lui
dis-je, embrassez votre oncle, et venez prouver au collge que vous
n'tes ni l'un ni l'autre les esclaves du promoteur.  l'instant nous
voil tous les deux  cheval, et dj bien loin du village.

Nos camarades ne s'toient point couchs; nous les retrouvmes  table,
et avec quels transports de joie on nous vit arriver ensemble! je crus
que Pujalou m'toufferoit en m'embrassant. Nous tions mouills
jusqu'aux os. On commena par nous scher, et puis le jambon, la
saucisse, le vin, nous furent prodigus; mais, prudent au milieu de tant
d'ivresse, je demandai que le sujet de notre joie ft inconnu au parti
oppos jusqu'au moment de l'assemble; et, en effet, l'apparition
soudaine du transfuge fut pour nos adversaires un coup de surprise
accablant. Nous enlevmes la place vacante comme  la pointe de l'pe;
et Goutelongue, qui en sut la cause, ne me le pardonna jamais.

Lors donc que j'allai demander  l'archevque de vouloir bien obtenir
pour moi ce qu'on appelle un dimissoire pour recevoir les ordres de sa
main, je lui trouvai la tte pleine de prventions contre moi: Je
n'tois qu'un abb galant tout occup de posie, faisant ma cour aux
femmes, et composant pour elles des idylles et des chansons, quelquefois
mme sur la brune allant me promener et prendre l'air au cours avec de
jolies demoiselles. Cet archevque toit La Roche-Aymon[33], homme peu
dlicat dans sa morale politique, mais affectant le rigorisme pour les
pchs qui n'toient pas les siens; il voulut m'envoyer en faire
pnitence dans le plus crasseux et le plus cagot des sminaires. Je
reconnus l'effet des bons offices de Goutelongue, et mon dgot pour le
sminaire de Calvet me rvla, comme un secret que je me cachois 
moi-mme, le refroidissement de mon inclination pour l'tat
ecclsiastique.

Ma relation avec Voltaire,  qui j'crivois quelquefois en lui envoyant
mes essais, et qui voulut bien me rpondre, n'avoit pas peu contribu 
altrer en moi l'esprit de cet tat.

Voltaire, en me faisant esprer des succs dans la carrire potique, me
pressoit d'aller  Paris, seule cole du got o pt se former le
talent. Je lui rpondis que Paris toit pour moi un trop grand thtre,
que je m'y perdrais dans la foule; que, d'ailleurs, tant n sans bien,
je ne saurois qu'y devenir; qu' Toulouse je m'tois fait une existence
honorable et commode, et qu' moins d'en avoir une  Paris  peu prs
semblable, j'aurois la force de rsister au dsir d'aller rendre hommage
au grand homme qui m'y appeloit.

Cependant il falloit bientt me dcider pour un parti. La littrature 
Paris, le barreau  Toulouse, ou le sminaire  Limoges, voil ce qui
s'offroit  moi, et dans tout cela je ne voyois que lenteur et
incertitude. Dans mon irrsolution, je sentis le besoin de consulter ma
mre: je ne la croyois point malade, mais je la savois languissante;
j'esprois que ma vue lui rendroit la sant: j'allai la voir. Quels
charmes et quelles douceurs auroit eus pour moi ce voyage, si l'effet en
et rpondu  une si chre esprance!

Je laisse mon frre  Toulouse, et, sur un petit cheval que j'avois
achet, je pars, j'arrive  ce hameau de Saint-Thomas o toit ma
mtairie. C'toit un jour de fte. Ma soeur ane, avec la fille de ma
tante d'Albois, toit venue s'y promener. Je m'y repose et j'y fais ma
toilette, car je portois en trousse, dans ma valise, tout l'ajustement
d'un abb. De Saint-Thomas  Bort, en passant  gu la rivire, il n'y
avoit plus qu'une prairie  traverser. Je fais passer sur mon cheval la
rivire  mes deux fillettes, je la passe de mme, et j'arrive  la
ville par cette belle promenade. Pardon de ces dtails: je le rpte
encore, c'est pour mes enfans que j'cris.

Quand je passai devant l'glise on disoit vpres, et, en y allant, l'un
de mes anciens condisciples, le mme qui depuis a pous ma soeur, Odde,
me rencontra, et alla rpandre  l'glise la nouvelle de mon arrive.
D'abord mes amis, nos voisines, et insensiblement tout le monde
s'coule; l'glise est vide, et bientt ma maison est remplie et
environne de cette foule qui vient me voir. Hlas! j'tois bien afflig
dans ce moment. Je venois d'embrasser ma mre; et,  sa maigreur,  sa
toux, au vermillon brlant dont sa joue toit colore, je croyois
reconnotre la mme maladie dont mon pre toit mort. Il n'toit que
trop vrai qu'avant l'ge de quarante ans ma mre en toit attaque.
Cette fatale pulmonie, contagieuse dans ma famille, y a fait des ravages
cruels. Je pris sur moi autant qu'il me fut possible pour dissimuler 
ma mre la douleur dont j'tois saisi. Elle, qui connoissoit son mal,
l'oublia, ou du moins parut l'oublier en me revoyant, et ne me parla que
de sa joie. J'ai su depuis qu'elle avoit exig du mdecin et de nos
tantes de me flatter sur son tat, et de ne m'en laisser aucune
inquitude. Ils s'entendirent tous avec elle pour me tromper, et mon me
reut avidement la douce erreur de l'esprance.

Je reviens  nos habitans.

L'enchantement o toit ma mre de mes succs acadmiques s'toit
rpandu autour d'elle. Ces fleurs d'argent que je lui envoyois, et dont
tous les ans elle ornoit le reposoir de la Fte-Dieu, avoient donn de
moi, dans ma ville, une ide indfinissable. Ce peuple, qui depuis s'est
peut-tre laiss dnaturer comme tant d'autres, toit alors la bont
mme. Il n'est point d'amitis dont chacun  l'envi ne s'empresst de me
combler. Les bonnes femmes se plaisoient  me rappeler mon enfance; les
hommes m'coutoient comme si mes paroles avoient d tre recueillies. Ce
n'toient gure cependant que des mots simples et sensibles que mon coeur
mu me dictoit. Comme tout le monde venoit fliciter ma mre, Mlle B***
y vint aussi avec ses soeurs; et, selon l'usage, il fallut bien qu'elle
permt  l'arrivant de l'embrasser. Mais, au lieu que les autres
appuyoient le baiser innocent que je leur donnois, elle s'y droba en
retirant doucement sa joue. Je sentis cette diffrence, et j'en fus
vivement touch.

De trois semaines que je passai prs de ma mre, il me fut impossible de
ne pas drober quelques momens  la nature pour les donner  l'amiti
reconnoissante. Ma mre l'exigeoit; et, pour ne pas priver nos amis du
plaisir de m'avoir, elle venoit assister elle-mme aux petites ftes
qu'on me donnoit. Ces ftes toient des dners o l'on s'invitoit tour 
tour. L, continuellement occupe et continuellement mue de ce qu'on
disoit  son fils, de ce que son fils rpondoit, observant jusqu' mes
regards, et inquite  tout moment sur la manire dont j'allois rendre,
tantt  l'un, tantt  l'autre, les attentions dont j'tois assailli,
ces longs dners toient pour son me un travail et un effort pnibles
pour ses frles organes. Nos conversations tte  tte, en l'intressant
davantage, la fatiguoient beaucoup plus encore. Je tchois bien de lui
mnager de longs silences, ou par mes longs rcits, ou par ma diligence
 couper le dialogue pour m'tendre en rflexions; mais, aussi anime en
m'coutant qu'en parlant elle-mme, l'attention n'toit pas moins
nuisible  sa sant que la parole, et je ne pouvois voir, sans le plus
douloureux attendrissement, ptiller dans ses yeux le feu qui consumoit
son sang.

Enfin je lui parlai du ralentissement de mon ardeur pour l'tat
ecclsiastique, et de l'irrsolution o j'tois sur le choix d'un nouvel
tat. Ce fut alors qu'elle parut calme et qu'elle me parla froidement.

L'tat ecclsiastique, me dit-elle, impose essentiellement deux
devoirs, celui d'tre pieux et celui d'tre chaste: on n'est bon prtre
qu' ce prix, et sur ces deux points c'est  vous de vous examiner. Pour
le barreau, si vous y entrez, j'exige de vous la parole la plus
inviolable que vous n'y affirmerez jamais que ce que vous croirez vrai,
que vous n'y dfendrez jamais que ce que vous croirez juste.  l'gard
de l'autre carrire que M. de Voltaire vous invite  courir, je trouve
sage la prcaution de vous assurer  Paris une situation qui vous laisse
le temps de vous instruire et d'acqurir plus de talens: car, il ne faut
point vous flatter, ce que vous avez fait est peu de chose encore. Si M.
de Voltaire peut vous la procurer, cette situation honnte, libre et
sre, allez, mon fils, allez courir les hasards de la gloire et de la
fortune, je le veux bien; mais n'oubliez jamais que la plus honorable et
la plus digne compagne du gnie, c'est la vertu. Ainsi parloit cette
femme tonnante, qui n'avoit eu d'autre ducation que celle du couvent
de Bort.

Son mdecin crut devoir m'avertir que ma prsence lui toit nuisible.
Son mal est, me dit-il, un sang trop vif, trop allum; je le calme tant
que je puis; et vous, sans le vouloir, sans mme pouvoir l'viter, vous
l'agitez encore, et tous les soirs je lui trouve le pouls plus frquent
et plus lev. Monsieur, si vous voulez que sa sant se rtablisse, il
faut vous loigner, et surtout prendre garde de ne pas trop laisser vos
adieux l'attendrir. Je les fis, ces adieux cruels, et ma mre eut dans
ce moment un courage au-dessus du mien: car elle ne se flattoit plus, et
moi, je me flattois encore. Au premier mot que je lui dis de la
ncessit d'aller retrouver mes disciples: Oui, mon fils, me
rpondit-elle, il faut vous en aller. Je vous ai vu. Nos coeurs se sont
parl. Nous n'avons plus rien  nous dire que de tendres adieux, car je
n'ai pas besoin de vous recommander... Elle s'interrompit, et comme ses
yeux se mouilloient: Je pense, me dit-elle,  cette bonne mre que j'ai
perdue et qui t'aimoit tant. Elle est morte comme une sainte; elle
auroit eu bien de la joie  te voir encore une fois. Mais tchons de
mourir aussi saintement qu'elle; nous nous reverrons devant Dieu.
Ensuite, changeant de propos, elle me parla de Voltaire. Ce beau prsent
qu'il m'avoit fait d'un exemplaire de ses oeuvres, je le lui avois
envoy: l'dition en toit chtie; elle les avoit lues, elle les
relisoit encore. Si vous le voyez, me dit-elle, remerciez-le des doux
momens qu'il aura fait passer  votre mre; dites-lui qu'elle savoit par
coeur le second acte de _Zare_, qu'elle arrosoit _Mrope_ de ses larmes,
et que ces beaux vers de _la Henriade_ sur l'esprance ne sont jamais
sortis de sa mmoire et de son coeur:

     Mais aux mortels chris  qui le Ciel l'envoie
     Elle n'inspire point une infidle joie;
     Elle apporte de Dieu la promesse et l'appui;
     Elle est inbranlable et pure comme lui.

Cette faon de parler d'elle-mme comme d'une personne qui bientt ne
seroit plus me dchiroit le coeur. Mais, comme il m'toit recommand
d'viter avec soin tout ce qui l'auroit trop mue, je dissimulai ce
prsage; et le lendemain, renfermant l'un et l'autre la douleur de nous
sparer, nous ne donnmes  nos adieux que ce qu'il nous fut impossible
de refuser  la nature.

Ds que je fus loign d'elle, je me laissai tomber dans l'affliction la
plus profonde, et tous les souvenirs qui me suivirent dans mon voyage
s'accordrent pour m'accabler. Dans peu je ne l'aurai donc plus cette
mre qui, depuis ma naissance, n'avoit respir que pour moi, cette mre
adore  qui je craignois de dplaire comme  Dieu, et, si je l'osois
dire, encore plus qu' Dieu mme. Car je pensois  elle bien plus
souvent qu' Dieu; et, lorsqu'il me venoit quelque tentation  vaincre,
quelque passion  rprimer, c'toit toujours ma mre que je me figurois
prsente. Que diroit-elle si elle savoit ce qui se passe en moi? Quelle
en seroit sa honte, ou quelle en seroit sa douleur! Telles toient les
rflexions que je m'opposois  moi-mme, et ds lors ma raison reprenoit
son empire, seconde par la nature, qui faisoit de mon coeur tout ce
qu'elle vouloit. Ceux qui, comme moi, l'ont connu, cet amour filial si
tendre, n'ont pas besoin que je leur dise quels toient la tristesse et
l'abattement de mon me. Cependant je tenois encore  une fragile
esprance; elle m'toit trop chre pour ne pas m'y attacher jusqu'au
dernier moment.

J'allai donc achever le cours de mes tudes; et, comme j'avois pris 
deux fins mes premires inscriptions  l'cole du droit canon, il est
vraisemblable que ma rsolution ultrieure auroit t pour le barreau.
Mais, vers la fin de cette anne, un petit billet de Voltaire vint me
dterminer  partir pour Paris. Venez, m'crivoit-il, et venez sans
inquitude. M. Orry,  qui j'ai parl, se charge de votre sort.
_Sign_: VOLTAIRE. Qui toit M. Orry? Je ne le savois point. J'allai le
demander  mes bons amis de Toulouse, et je leur montrai mon billet. M.
Orry! s'crirent-ils; eh! cadedis! c'est le contrleur gnral des
finances. Ah! cher ami, ta fortune est faite; tu seras fermier gnral.
Souviens-toi de nous dans ta gloire. Protg du ministre, il te sera
facile de gagner son estime, sa confiance et sa faveur. Te voil tout 
l'heure  la source des grces. Cher Marmontel, fais-en couler vers nous
quelques ruisseaux. Un petit filet du Pactole suffit  notre ambition.
L'un auroit bien voulu une recette gnrale, l'autre se contentoit d'une
recette particulire ou de quelque autre emploi de deux ou trois mille
petits cus; et cela dpendoit de moi.

J'ai oubli de dire qu'entre nous jeunes gens, et en rivalit de
l'Acadmie des Jeux Floraux, nous avions form une socit littraire,
dj clbre sous le nom de _Petite Acadmie_[34]. C'toit l qu'
l'envi l'on exaltoit mes esprances: je n'eus donc rien de plus press
que de partir; mais, comme mon opulence future ne me dispensoit pas dans
ce moment du soin de mnager mes fonds, je cherchois les moyens de faire
mon voyage avec conomie, lorsqu'un prsident au parlement, M. du Puget,
me fit prier de l'aller voir, et me proposa, en termes obligeans,
d'aller  frais communs avec son fils[35] en litire  Paris. Je
rpondis  monsieur le prsident que, quoique la litire me part lente
et ennuyeuse, l'avantage d'y tre en bonne compagnie compensoit ce
dsagrment; mais que, pour les frais de ma route, mon calcul toit
fait; qu'il ne m'en coteroit que quarante cus par la messagerie, et
que j'tois dcid  m'en tenir l. Monsieur le prsident, aprs avoir
inutilement essay de tirer de moi quelque chose de plus, voulut bien se
rduire  ce que je lui offrois; aussi bien auroit-il fallu qu'il et
pay seul la litire, et ma petite part toit tout gain pour lui.

Je laissai mon frre  Toulouse, et ma place au collge de
Sainte-Catherine lui auroit t bien assure, s'il et t en
philosophie; mais c'toit aux cinq ans de grades que la concession en
toit rserve. Il fallut donc pour le moment renoncer  cet avantage,
et je donnai pour asile  mon frre le sminaire des Irlandois. Je payai
un an de sa pension d'avance, et, en l'embrassant, je lui laissai tout
le reste de mon argent, n'ayant plus moi-mme un cu lorsque je partis
de Toulouse; mais, en passant  Montauban, j'y allois trouver de
nouveaux fonds.

Montauban, ainsi que Toulouse, avoit une acadmie littraire qui tous
les ans donnoit un prix. Je l'avois gagn cette anne, et je ne l'avois
point retir. Ce prix toit une lyre d'argent d'une valeur de cent cus.
En arrivant, j'allai recevoir cette lyre, et tout d'un temps je la
vendis. Ainsi, aprs avoir pay d'avance au muletier les frais de mon
voyage, et bien rgal mes amis, qui en cavalcade m'avoient accompagn
jusqu' Montauban, je me trouvai riche encore de plus de cinquante cus.
En falloit-il tant  un homme que la fortune attendoit  Paris? Jamais
on n'est all plus lentement au-devant d'elle.

Ce voyage en litire ne fut pourtant pas aussi ennuyeux pour moi que je
l'aurois pens. J'tois fait pour trouver des muletiers honntes gens.
Celui-ci nous faisoit une chre dlicieuse. Jamais je n'ai mang ni de
meilleures perdrix rouges, ni des dindes si succulentes, ni des truffes
si parfumes. J'avois honte d'tre si bien nourri pour mes quarante
cus, et je me promettois bien de gratifier ce brave homme sitt que je
serois en tat d'tre libral.

Il est vrai que mon compagnon de voyage le payoit mieux que moi: aussi
voulut-il bien se prvaloir de cet avantage; mais il ne me trouva pas
dispos  l'en laisser jouir. Le premier jour, je lui avois cd le fond
de la litire, et, quelque mal de coeur que me caust le balancement de
la voiture et cette allure  reculons, j'en souffris l'incommodit. Je
dissimulai mme l'ennui d'entendre le plus sot des enfans gts m'taler
longuement, avec une purile emphase, et sa noble origine, et sa grande
fortune, et cette dignit de prsident dont son pre toit revtu. Je
lui laissois vanter la beaut de ses gros yeux bleus et les charmes de
sa figure, dont il me disoit navement que toutes les femmes toient
folles. Il me parloit de leurs agaceries, de leurs caresses, de leurs
baisers sur ses beaux yeux; je l'coutois patiemment, et je me disois 
moi-mme: Voil pourtant le ridicule que se donne la vanit.

Le lendemain je le vis monter le premier en voiture et s'asseoir dans le
fond. Tout beau, Monsieur le marquis, lui dis-je, sur le devant, s'il
vous plat. C'est aujourd'hui mon tour d'tre  mon aise. Il me
rpondit qu'il toit  sa place, et que monsieur son pre avoit entendu
qu'il occupt le fond. Je rpliquai que, si monsieur son pre avoit
sous-entendu cela dans son march, je ne l'avois pas, moi, entendu dans
le mien; que, s'il me l'avoit propos, je ne me serois pas embot comme
un sot dans cette caisse dandinante; qu'actuellement au mme prix je
serois en plein air et sur un bon cheval  voir librement la campagne;
que j'tois dj assez dupe d'avoir si mal employ mes quarante cus, et
que je ne le serois pas au point de lui cder  demeure la bonne place.
Il persistoit  vouloir la garder; mais, quoiqu'il ft aussi grand que
moi, je le priai de ne pas m'obliger  l'en tirer de force et  le
mettre  terre. Il entendit cette raison, et il se mit sur le devant; il
en eut de l'humeur jusqu' la dne. Cependant il se contenta de me
priver de son entretien; mais  dner sa supriorit lui revint dans la
tte. On nous servit une perdrix rouge; il se piquoit de bien couper les
viandes:

     _Quo gestu lepores, et quo gallina secetur_.

Et, en effet, cet exercice toit entr dans son ducation. Il prit donc
la perdrix sur son assiette, en dtacha trs adroitement les deux
cuisses et les deux ailes, garda les deux ailes pour lui, et me laissa
les cuisses et le corps. Vous aimez donc, lui dis-je, les ailes de
perdrix?--Oui, me dit-il, assez.--Et moi aussi, lui dis-je. Et en
riant, sans m'mouvoir, je rtablis l'galit. Vous tes bien hardi, me
dit-il, de prendre une aile sur mon assiette!--Vous l'tes bien plus,
lui rpondis-je d'un ton ferme, d'en avoir pris deux dans le plat. Il
toit rouge de colre, mais il se modra, et nous dnmes paisiblement.
Le reste du jour il se retrancha dans la dignit du silence, et 
souper, comme ce fut une aile de dindon qu'on nous servit, et que je lui
en donnai la meilleure partie, nous n'emes aucun dml.

Le lendemain: C'est  vous, lui dis-je, d'occuper le fond de la
voiture. Il s'y mit en disant: Vous me faites bien de la grce. Et le
tte--tte alloit tre aussi silencieux que la veille, lorsqu'un
incident l'anima. Monsieur le marquis prenoit du tabac, j'en prenois
aussi, grce  une jeune et jolie buraliste qui m'en avoit donn le
got. En boudant, il ouvrit sa belle tabatire, et moi, qui ne boudois
point, je tendis la main, et je pris du tabac, comme si nous avions t
le mieux du monde ensemble. Il m'en laissa prendre, et, aprs quelques
minutes de rflexion: Il faut, me dit-il, que je vous raconte une
histoire arrive  M. de Maniban[36], premier prsident au parlement de
Toulouse. Je prvis qu'il alloit me dire quelque insolence, et
j'coutai. M. de Maniban, continua-t-il, donnoit audience dans son
cabinet  un _quidam_ qui avoit un procs et qui venoit le solliciter.
En l'coutant le magistrat ouvrit sa tabatire, le _quidam_ y prit du
tabac; monsieur le premier prsident ne s'en mut point; mais il sonna
ses valets de chambre, et, jetant le tabac o le _quidam_ avoit touch,
il en demanda d'autre. Je ne fis pas semblant de m'appliquer la
parabole; et, quelque temps aprs, mon fat ayant tir sa tabatire, j'y
repris du tabac aussi tranquillement que la premire fois. Il en parut
surpris; et moi, en souriant: Sonnez donc, Monsieur le marquis.--Il n'y
a point de sonnettes.--Vous tes bien heureux qu'il n'y en ait point,
lui dis-je, car le _quidam_ vous donneroit vingt coups de pieds dans le
ventre pour la peine d'avoir sonn. Vous concevez l'tonnement que ma
rplique lui causa. Il voulut s'en fcher, mais  mon tour j'tois en
colre. Tenez-vous tranquille, lui dis-je, ou je vous arrache les
oreilles. Je vois bien que l'on m'a donn un jeune sot  corriger, et
ds ce moment je vous dclare que je ne vous passerai aucune
impertinence. Songez que nous allons dans une ville o un fils de
prsident de province n'est rien, et commencez ds  prsent  tre
simple, honnte et modeste, si vous pouvez: car, dans le monde, la
suffisance, la fatuit, le sot orgueil, vous feroient essuyer des
dgots encore plus amers. Tandis que je parlois, il avoit les mains
sur ses yeux, et il pleuroit. J'en eus piti, et je pris avec lui le ton
d'un ami vritable. Je lui fis faire l'examen de ses ridicules
jactances, de ses puriles vanits, de ses folles prtentions, et
insensiblement je croyois voir sa tte se dsenfler du vent dont elle
toit remplie. Que voulez-vous? me dit-il enfin, c'est ainsi qu'on m'a
lev[37]. Aux marques de ma bienveillance j'ajoutai le bon procd de
lui cder presque toujours le fond, car j'tois plus accoutum que lui 
l'incommodit d'aller  reculons, et cette complaisance acheva de le
rconcilier avec moi. Cependant, comme nos entretiens toient coups par
de longs silences, j'eus le temps de traduire en vers le pome de _la
Boucle de cheveux enleve_; amusement dont le produit alloit tre
bientt pour moi d'une si grande utilit.

J'avois aussi dans mes rveries deux abondantes sources d'agrables
illusions. L'une toit l'ide de ma fortune, et, si le Ciel me
conservoit ma mre, l'esprance de l'attirer, de la possder  Paris;
l'autre toit le tableau fantastique et superbe que je me faisois de
cette capitale, o ce que je me figurois de moins magnifique toit d'une
lgance noble ou d'une belle simplicit. L'une de ces illusions fut
dtruite ds mon arrive  Paris; l'autre ne tarda point  l'tre. Ce
fut aux bains de Julien[38] que je logeai en arrivant, et ds le
lendemain matin je fus au lever de Voltaire.




LIVRE III


Les jeunes gens qui, ns avec quelque talent et de l'amour pour les
beaux-arts, ont vu de prs les hommes clbres dans l'art dont ils
faisoient eux-mmes leurs tudes et leurs dlices, ont connu comme moi
le trouble, le saisissement, l'espce d'effroi religieux que j'prouvai
en allant voir Voltaire.

Persuad que ce seroit  moi de parler le premier, j'avois tourn de
vingt manires la phrase par laquelle je dbuterois avec lui, et je
n'tois content d'aucune. Il me tira de cette peine. En m'entendant
nommer, il vint  moi, et, me tendant les bras: Mon ami, me dit-il, je
suis bien aise de vous voir. J'ai cependant une mauvaise nouvelle  vous
apprendre: M. Orry[39] s'toit charg de votre fortune; M. Orry est
disgraci.

Je ne pouvois gure tomber de plus haut, ni d'une chute plus imprvue et
plus soudaine; et je n'en fus point tourdi. Moi qui ai l'me
naturellement foible, je me suis toujours tonn du courage qui m'est
venu dans les grandes occasions. Eh bien! Monsieur, lui rpondis-je, il
faudra que je lutte contre l'adversit. Il y a longtemps que je la
connois et que je suis aux prises avec elle.--J'aime  vous voir, me
dit-il, cette confiance en vos propres forces. Oui, mon ami, la
vritable et la plus digne ressource d'un homme de lettres est en
lui-mme et dans ses talens; mais, en attendant que les vtres vous
donnent de quoi vivre, je vous parle en ami et sans dtour, je veux
pourvoir  tout. Je ne vous ai pas fait venir ici pour vous abandonner.
Si ds ce moment mme il vous faut de l'argent, dites-le-moi: je ne veux
pas que vous ayez d'autre crancier que Voltaire. Je lui rendis grce
de ses bonts, en l'assurant qu'au moins de quelque temps je n'en aurois
besoin, et que dans l'occasion j'y aurois recours avec confiance. Vous
me le promettez, me dit-il, et j'y compte. En attendant, voyons,  quoi
allez-vous travailler?--Hlas! je n'en sais rien, et c'est  vous de me
le dire.--Le thtre, mon ami, le thtre est la plus belle des
carrires; c'est l qu'en un jour on obtient de la gloire et de la
fortune. Il ne faut qu'un succs pour rendre un jeune homme clbre et
riche en mme temps; et vous l'aurez, ce succs, en travaillant
bien.--Ce n'est pas l'ardeur qui me manque, lui rpondis-je, mais au
thtre que ferai-je?--Une bonne comdie, me dit-il d'un ton
rsolu.--Hlas, Monsieur, comment ferois-je des portraits? je ne connois
pas les visages. Il sourit  cette rponse. Eh bien, faites des
tragdies. Je rpondis que les personnages m'en toient un peu moins
inconnus, et que je voulois bien m'essayer dans ce genre-l. Ainsi se
passa ma premire entrevue avec cet homme illustre.

En le quittant, j'allai me loger  neuf francs par mois prs de la
Sorbonne, dans la rue des Maons, chez un traiteur qui, pour mes
dix-huit sous, me donnoit un assez bon dner. J'en rservois une partie
pour mon souper, et j'tois bien nourri. Cependant mes cinquante cus ne
seroient pas alls bien loin; mais je trouvai un honnte libraire qui
voulut bien m'acheter le manuscrit de ma traduction de _la Boucle de
cheveux enleve_, et qui m'en donna cent cus, mais en billets, et ces
billets n'toient pas de l'argent comptant. Un Gascon avec qui j'avois
fait connoissance au caf me dcouvrit, dans la rue
Saint-Andr-des-Arcs, un picier qui consentit  prendre mes billets en
payement, si je voulois acheter de sa marchandise. Je lui achetai pour
cent cus de sucre, et, aprs le lui avoir pay, je le priai de le
revendre. J'y perdis peu de chose; et d'un ct mes cinquante cus de
Montauban, de l'autre les deux cent quatre-vingts livres de mon sucre,
me mettoient en tat d'aller jusqu' la rcolte des prix acadmiques
sans rien emprunter  personne. Huit mois de mon loyer et de ma
nourriture ne monteroient ensemble qu' deux cent quatre-vingt-huit
livres. Pour le surplus de ma dpense, il me restoit cent quarante-deux
livres. C'en toit bien assez, car, en me tenant dans mon lit, j'userois
peu de bois l'hiver. Je pouvois donc, jusqu' la Saint-Louis, travailler
sans inquitude; et, si je remportois le prix de l'Acadmie franoise,
qui toit de cinq cents livres, j'atteindrois  la fin de l'anne. Ce
calcul soutint mon courage.

Mon premier travail fut l'tude de l'art du thtre. Voltaire me prtoit
des livres. La _Potique_ d'Aristote, les discours de P. Corneille sur
les trois units, ses examens, le thtre des Grecs, nos tragiques
modernes, tout cela fut avidement et rapidement dvor. Il me tardoit
d'essayer mon talent; et le premier sujet que mon impatience me fit
saisir fut la rvolution de Portugal. J'y perdis un temps prcieux;
l'intrt politique de cet vnement toit trop foible pour le thtre;
plus foible encore toit la manire dont j'avois prcipitamment conu et
excut mon sujet. Quelques scnes que je communiquai  un comdien,
homme d'esprit, lui firent cependant bien augurer de moi. Mais il
falloit, me disoit-il, tudier l'art du thtre au thtre mme, et il
me conseilla d'engager Voltaire  demander mes entres. Roselly[40] a
raison, me dit Voltaire, le thtre est notre cole  tous; il faut
qu'elle vous soit ouverte, et j'aurois d y penser plus tt. Mes
entres au Thtre-Franois me furent libralement accordes, et, ds
lors, je ne manquai plus un seul jour d'y aller prendre leon. Je ne
puis exprimer combien cette tude assidue hta le dveloppement et le
progrs de mes ides et du peu de talent que je pouvois avoir. Je ne
revenois jamais de la reprsentation d'une tragdie sans quelques
rflexions sur les moyens de l'art, et sans quelque nouveau degr de
chaleur dans l'imagination, dans l'me et dans le style.

Pour puiser  la source des beaux sujets tragiques, il auroit fallu
m'enfoncer dans l'tude de l'histoire, et j'en aurois eu le courage;
mais je n'en avois pas le temps. Je parcourus lgrement l'histoire
ancienne; et, le sujet de _Denys le Tyran_ s'tant saisi de ma pense,
je n'eus plus de repos que le plan n'en ft dessin, et tous les
ressorts de l'action invents et mis  leur place; mais je n'en dis rien
 Voltaire, soit pour aller seul et sans guide, soit pour ne me montrer
 lui qu'avec tout l'avantage d'un travail achev.

Ce fut dans ce temps-l que je vis chez lui l'homme du monde qui a eu
pour moi le plus d'attrait, le bon, le vertueux, le sage Vauvenargues.
Cruellement trait par la nature du ct du corps, il toit, du ct de
l'me, l'un de ses plus rares chefs-d'oeuvre. Je croyois voir en lui
Fnelon infirme et souffrant. Il me tmoignoit de la bienveillance, et
j'obtins aisment de lui la permission de l'aller voir. Je ferois un bon
livre de ses entretiens, si j'avois pu les recueillir. On en voit
quelques traces dans le recueil qu'il nous a laiss de ses penses et de
ses mditations; mais, tout loquent, tout sensible qu'il est dans ses
crits, il l'toit, ce me semble, encore plus dans ses entretiens avec
nous. Je dis _avec nous_, car le plus souvent je me trouvois chez lui
avec un homme qui lui toit tout dvou, et qui par l eut bientt gagn
mon estime et ma confiance. C'toit ce mme Bauvin[41] qui, depuis, a
donn au thtre la tragdie des _Chrusques_, homme de sens, homme de
got, mais d'un naturel indolent; picurien par caractre, mais presque
aussi pauvre que moi.

Comme nos sentimens pour le marquis de Vauvenargues se rencontroient
parfaitement d'accord, ce fut pour tous les deux une espce de
sympathie. Nous nous donnions tous les soirs rendez-vous aprs la
comdie au caf de Procope, le tribunal de la critique et l'cole des
jeunes potes, pour tudier l'humeur et le got du public. L nous
causions toujours ensemble; et les jours de relche au thtre, nous
passions nos aprs-dners en promenades solitaires. Ainsi tous les jours
nous devnmes plus ncessaires l'un  l'autre, et nous prouvions tous
les jours plus de regret  nous quitter. Et pourquoi nous quitter? me
dit-il enfin; pourquoi ne pas demeurer ensemble? La fruitire chez qui
je loge a une chambre  vous louer, et, en vivant  frais communs, nous
dpenserons beaucoup moins. Je rpondis que cet arrangement me plairoit
fort, mais que, dans le moment prsent, il ne falloit pas y penser; il
insista, et me pressa si vivement qu'il fallut lui expliquer la cause de
ma rsistance. Chez mon hte, lui dis-je, mon exactitude  le bien
payer doit m'avoir acquis un crdit que je ne trouverois point,
ailleurs, et dont peut-tre incessamment j'aurai besoin de faire usage.
Bauvin, qui possdoit une centaine d'cus, me dit de n'tre pas en
peine; qu'il toit en tat de faire des avances, et qu'il avoit dans la
tte un projet capable de nous enrichir. De mon ct, je lui exposai mes
esprances et mes ressources; je lui communiquai la pice que je devois
mettre au concours de l'Acadmie franoise; il trouva que c'toit de
l'or en barre. Je lui montrai le plan et les premires scnes de ma
tragdie; il me rpondit du succs, et alors c'toit le Potose. Le
marquis de Vauvenargues logeoit  l'htel de Tours, petite rue du Paon,
et vis--vis de cet htel toit la maison de la fruitire de Bauvin. M'y
voil log avec lui. Son projet de faire  nous deux une feuille
priodique ne fut pas une aussi bonne affaire qu'il l'avoit espr: nous
n'avions ni fiel, ni venin, et cette feuille n'tant ni la critique
infidle et injuste des bons ouvrages, ni la satire amre et mordante
des bons auteurs, elle eut peu de dbit[42]. Cependant, au moyen de ce
petit casuel et du prix de l'Acadmie que j'eus le bonheur
d'obtenir[43], nous arrivmes  l'automne, moi ruminant des vers
tragiques, et lui rvant  ses amours.

Il toit laid, bancal, dj mme assez vieux, et il toit amant aim
d'une jeune Artsienne dont il me parloit tous les jours avec les plus
tendres regrets: car il souffroit le tourment de l'absence, et moi
j'tois l'cho qui rpondoit  ses soupirs. Quoique bien plus jeune que
lui, j'avois d'autres soins dans la tte. Le plus cuisant de mes soucis
toit la rpugnance qu'avoit dj notre aubergiste  nous faire crdit.
Le boulanger et la fruitire vouloient bien nous fournir encore, l'un du
pain, l'autre du fromage: c'toient l nos soupers; mais le dner, d'un
jour  l'autre, couroit risque de nous manquer. Il me restoit une
esprance: Voltaire, qui se doutoit bien que j'tois plus fier
qu'opulent, avoit voulu que le petit pome couronn  l'Acadmie ft
imprim  mon profit, et il avoit exig d'un libraire d'en compter avec
moi, les frais d'impression prlevs. Mais, soit que le libraire en et
retir peu de chose, soit qu'il aimt mieux son profit que le mien, il
dit n'avoir rien  me rendre, et qu'au moins la moiti de l'dition lui
restoit. Eh bien! lui dit Voltaire, donnez-moi ce qui vous en reste,
j'en trouverai bien le dbit. Il partoit pour Fontainebleau, o toit
la cour; et l, comme le sujet propos par l'Acadmie toit un loge du
roi, Voltaire prit sur lui de distribuer cet loge, en apprciant  son
gr le bnfice de l'auteur. C'toit sur ce dbit que je comptois, sans
cependant l'valuer outre mesure; mais Voltaire n'arrivoit pas.

Enfin notre situation devint telle qu'un soir Bauvin me dit en
soupirant: Mon ami, toutes nos ressources sont puises, et nous en
sommes rduits au point de n'avoir pas de quoi payer le porteur d'eau.
Je le vis abattu, mais je ne le fus point. Le boulanger et la
fruitire, lui demandai-je, nous refusent-ils le crdit?--Non, pas
encore, me dit-il.--Rien n'est donc perdu, rpliquai-je, et il est bien
ais de se passer de porteur d'eau.--Comment cela?--Comment? Eh!
parbleu! en allant nous-mmes prendre de l'eau  la fontaine.--Vous
auriez ce courage?--Sans doute, je l'aurai. Le beau courage que
celui-l! Il est nuit close, et, quand il seroit jour, o est donc le
dshonneur de se servir soi-mme? Alors je pris la cruche, que j'allai
firement remplir  la fontaine voisine. En rentrant, ma cruche  la
main, je vois Bauvin, d'un air panoui de joie, venant  moi les bras
ouverts: Mon ami, la voil, c'est elle! elle arrive! elle a tout
quitt, son pays, sa famille, pour venir me trouver! Est-ce l de
l'amour? Immobile d'tonnement, et toujours ma cruche  la main, je
regarde, et je vois une grande fille bien frache, bien dcouple, et
assez jolie quoique un peu camuse, qui me salue sans embarras. Tout 
coup, le contraste de cet incident romanesque avec notre situation me
fait partir d'un clat de rire si fou qu'il les interdit tous les deux.
Soyez la bien venue, Mademoiselle; vous ne pouviez, lui dis-je, mieux
choisir le moment, ni arriver plus  propos. Et, aprs les premires
civilits, je descendis chez la fruitire. Madame, lui dis-je
gravement, voici un jour extraordinaire, un jour de fte. Il faut, s'il
vous plat, nous aider  faire les honneurs de la maison, et largir un
peu l'angle aigu de fromage que vous nous donnez  souper.--Et que vient
faire ici cette femme? demanda-t-elle.--Ah! Madame, lui dis-je, c'est un
prodige de l'amour; et il ne faut jamais demander l'explication des
prodiges. Tout ce que vous et moi nous en devons savoir, c'est qu'il
nous faut ce soir un tiers de plus de ce bon fromage de Brie, que nous
vous payerons bientt, s'il plat  Dieu.--Oui, dit-elle, s'il plat 
Dieu; mais, quand on n'a ni sou ni maille, ce n'est gure le temps de
songer  l'amour.

Voltaire, peu de jours aprs, arrivant de Fontainebleau, me remplit mon
chapeau d'cus, en me disant que c'toit le produit de la vente de mon
pome. Quoique dans ma dtresse j'eusse t pardonnable de me laisser
faire du bien, je pris cependant la libert de lui reprsenter qu'il
avoit vendu ce petit ouvrage trop au-dessus de sa valeur; mais il me fit
entendre que les personnes qui l'avoient pay noblement toient de
celles dont lui ni moi nous n'avions rien  refuser. Quelques ennemis de
Voltaire auroient voulu que pour cela je me fusse brouill avec lui. Je
n'en fis rien, et avec ces cus, qu'il et t plus malhonnte de
refuser que de recevoir, j'allai payer toutes mes dettes[44].

Bauvin avoit reu quelques secours de son pays; je n'en avois aucun 
recevoir du mien, et j'allois tre au bout de mes finances. Il n'toit
donc ni juste ni possible, vu sa nouvelle faon de vivre, que nous
fussions plus longtemps en communaut de dpense.

Dans cette conjoncture, l'une des plus cruelles de ma vie, et dans
laquelle, arrosant toutes les nuits mon chevet de larmes, je regrettois
l'aisance et la tranquillit dont je jouissois  Toulouse, je ne sais
quelle heureuse influence de mon toile ou de la bonne opinion que
Voltaire donnoit de moi fit souhaiter  une femme, dont je rvre la
mmoire, que je voulusse me charger d'achever l'ducation de son
petit-fils. Ah! de toute manire, le souvenir de cet vnement doit tre
bien cher  mon coeur. Quels agrmens inestimables de socit et d'amiti
il a rpandus sur ma vie! et de quelles annes de bonheur il m'a fait
jouir!

Un directeur de la Compagnie des Indes, nomm Gilly, intress dans un
commerce maritime qui d'abord l'avoit enrichi, et qui depuis l'a ruin,
avoit dans son veuvage un fils et une fille dont sa belle-mre, Mme
Harenc, avoit bien voulu se charger. Il est impossible d'imaginer dans
la vieillesse d'une femme plus d'amabilit que n'en avoit Mme Harenc, et
 cette amabilit se joignoient le plus grand sens, la plus rare
prudence et la plus solide vertu. Elle toit, au premier aspect, d'une
laideur repoussante; mais bientt tous les charmes de l'esprit et du
caractre peroient  travers cette laideur, et la faisoient non pas
oublier, mais aimer.

Mme Harenc avoit un fils unique aussi laid qu'elle, et aussi aimable.
C'est ce M. de Presle qui, je crois, vit encore, et qui s'est longtemps
distingu par son got et par ses lumires parmi les amateurs des
arts[45]. Leur socit, compose avec choix, avoit pour caractre
l'intimit, la sret, une srnit paisible et quelquefois riante, et
la plus parfaite harmonie des sentimens, des gots et des esprits.
Quelques femmes, toujours les mmes et tendrement unies, en faisoient
l'ornement: c'toit la belle Desfourniels, qui, pour la rgularit, la
dlicatesse des traits et leur finesse inimitable, toit le dsespoir
des plus habiles peintres, et  qui la nature sembloit avoir exprs et 
plaisir form une me assortie  un si beau corps; c'toit sa soeur, Mme
de Valdec, aussi aimable, quoique moins belle, mre alors bienheureuse
de cet infortun de Lessart que nous avons vu gorger  Versailles avec
les autres prisonniers d'Orlans; c'toit la jeune Desfourniels, depuis
comtesse de Chabrillant, qui, sans avoir ni la beaut ni le naturel de
sa mre, mloit avec un peu d'aigreur tant d'agrment du ct de
l'esprit qu'on pardonnoit sans peine  sa vivacit ce qu'il y avoit
quelquefois de trop piquant dans ses saillies. Une demoiselle Lacome,
amie intime de Mme Harenc, avoit parmi ces caractres un ton de raison
saine et douce qui se concilioit avec tous. M. de Presle, curieux de
toutes les nouveauts littraires, en faisoit un recueil exquis, et nous
en donnoit la primeur. Ce M. de Lantage, dont je viens d'habiter le
chteau dans cette valle, et son frre an, homme d'esprit, passionn
pour Rabelais, portoient l le bon got de l'ancienne gaiet. Je
n'oublierai point, en parlant de cette socit charmante, le bon M. de
l'Osilire, l'homme le plus sincrement philosophe que j'aie connu aprs
M. de Vauvenargues, et qui, par le contraste de la sagesse de son esprit
avec la nave candeur de son me et de son langage, faisoit penser  La
Fontaine.

C'est l que je fus appel, et que je fus bientt chri comme l'enfant
de la maison. Jugez de mon bonheur lorsqu' tant d'agrmens se trouva
joint celui d'avoir pour disciple un jeune homme bien n, d'une
innocence pure, d'une docilit parfaite, avec assez d'intelligence et de
mmoire pour ne rien perdre de mes leons. Il est mort avant l'ge
d'homme, et en lui la nature a dtruit l'un de ses plus charmans
ouvrages. Il toit beau comme Apollon, et je ne m'aperus jamais qu'il
se doutt de sa beaut.

Ce fut auprs de lui, et sans lui drober aucun des momens et des soins
que je devois  ses tudes, que j'achevai ma tragdie. J'obtins encore
le prix de posie cette anne l, et je la compterois parmi les plus
heureuses de ma vie, sans le chagrin o me plongea l'vnement de la
mort de ma mre. Tous les soulagemens et toutes les consolations dont
pouvoit tre susceptible une douleur si grande, je les trouvai prs de
Mme Harenc. Je la quittai lorsque le pre de mon disciple, lui destinant
un autre genre d'instruction, le rappela vers lui; mais depuis, et
jusqu' la mort de cette femme respectable, elle m'a aim tendrement, et
sa maison a t la mienne.

Ma tragdie tant acheve, il toit temps de la soumettre  la
correction de Voltaire; mais Voltaire toit  Cirey. Le parti le plus
sage auroit t d'attendre son retour  Paris, et je le sentois bien. De
quel secours n'eussent pas t pour moi l'examen, la critique, le
conseil d'un tel matre! Mais plus mon ouvrage et gagn en passant sous
ses yeux, moins il et t mon ouvrage. Peut-tre aussi, en exigeant de
moi au del de mes forces, m'et-il dcourag. Ces rflexions
m'engagrent  prendre ma rsolution, et j'allai demander aux comdiens
d'entendre la lecture de ma pice.

Cette lecture fut coute avec beaucoup de bienveillance. Les trois
premiers actes et le cinquime furent pleinement approuvs; mais on ne
me dissimula point que le quatrime toit trop foible. J'avois eu
d'abord pour ce quatrime acte une ide qui m'avoit paru hasardeuse, et
que j'avois abandonne. Je reconnus dans ce moment que, pour avoir voulu
tre plus sage, je m'tois rendu froid, et la hardiesse me revint. Je
demandai trois jours pour travailler, et lecture pour le quatrime. Je
dormis peu dans l'intervalle; mais je fus bien pay de cette longue
veille par le succs que mon nouvel acte obtint  la lecture, et par
l'opinion que ce travail si prompt et si heureux donna de mon talent. Ce
fut alors que commencrent les tribulations d'auteur; et la premire eut
pour objet la distribution des rles.

Lorsque les comdiens m'avoient gratuitement accord mes entres, Mlle
Gaussin avoit t la plus empresse  les solliciter pour moi. Elle
toit en possession de l'emploi des princesses; elle y excelloit dans
tous les rles tendres et qui ne demandoient que l'expression nave de
l'amour et de la douleur. Belle, et du caractre de beaut le plus
touchant, avec un son de voix qui alloit au coeur, et un regard qui dans
les larmes avoit un charme inexprimable, son naturel, lorsqu'il toit
plac, ne laissoit rien  dsirer; et ce vers, adress  Zare par
Orosmane:

     L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin,

avoit t inspir par elle. On peut de l juger combien elle toit
chrie du public, et assure de sa faveur; mais, dans les rles de
fiert, de force et de passion tragique, tous ses moyens toient trop
foibles; et cette mollesse voluptueuse qui convenoit si bien aux rles
tendres toit tout le contraire de la vigueur que demandoit le rle de
mon hrone. Cependant Mlle Gaussin n'avoit pas dissimul le dsir de
l'avoir; elle me l'avoit tmoign de la manire la plus flatteuse et la
plus sduisante en affectant aux deux lectures le plus vif intrt et
pour la pice et pour l'auteur.

Dans ce temps-l les tragdies nouvelles toient rares, et plus rares
encore les rles dont on attendoit du succs; mais le motif le plus
intressant pour elle toit d'ter ce rle  l'actrice qui tous les
jours lui en enlevoit quelqu'un. Jamais la jalousie du talent n'avoit
inspir plus de haine qu' la belle Gaussin pour la jeune Clairon.
Celle-ci n'avoit pas le mme charme dans la figure; mais en elle les
traits, la voix, le regard, l'action, et surtout la fiert, l'nergie du
caractre, tout s'accordoit pour exprimer les passions violentes et les
sentimens levs. Depuis qu'elle s'toit saisie des rles de Camille, de
Didon, d'Ariane, de Roxane, d'Hermione, d'Alzire, il avoit fallu les lui
cder. Son jeu n'toit pas encore rgl et modr comme il l'a t dans
la suite, mais il avoit dj toute la sve et la vigueur d'un grand
talent. Il n'y avoit donc pas  balancer entre elle et sa rivale pour un
rle de force, de fiert, d'enthousiasme, tel que le rle d'Artie; et,
malgr toute ma rpugnance  dsobliger l'une, je n'hsitai point 
l'offrir  l'autre. Le dpit de Gaussin ne put se contenir. Elle dit que
l'on savoit bien par quel genre de sduction Clairon s'toit fait
prfrer. Assurment elle avoit tort; mais Clairon, pique  son tour,
m'obligea de la suivre dans la loge de sa rivale; et l, sans m'avoir
prvenu de ce qui alloit se passer: Tenez, Mademoiselle, je vous
l'amne, lui dit-elle; et, pour vous faire voir si je l'ai sduit, si
j'ai mme sollicit la prfrence qu'il m'a donne, je vous dclare, et
je lui dclare  lui-mme, que, si j'accepte son rle, ce ne sera que de
votre main.  ces mots, jetant le manuscrit sur la toilette de la loge,
elle m'y laissa.

J'avois alors vingt-quatre ans, et je me trouvois tte  tte avec la
plus belle personne du monde. Ses mains tremblantes serroient les
miennes, et je puis dire que ses beaux yeux toient en supplians
attachs sur les miens. Que vous ai-je donc fait, me disoit-elle avec
sa douce voix, pour mriter l'humiliation et le chagrin que vous me
causez? Quand M. de Voltaire a demand pour vous les entres de ce
spectacle, c'est moi qui ai port la parole. Quand vous avez lu votre
pice, personne n'a t plus sensible  ses beauts que moi. J'ai bien
cout le rle d'Artie, et j'en ai t trop mue pour ne pas me flatter
de le rendre comme je l'ai senti. Pourquoi donc me le drober? Il
m'appartient par droit d'anciennet, et peut-tre  quelque autre titre.
C'est une injure que vous me faites en le donnant  une autre que moi;
et je doute qu'il y ait pour vous de l'avantage. Croyez-moi, ce n'est
pas le bruit d'une dclamation force qui convient  ce rle.
Rflchissez-y bien; je tiens  mes propres succs, mais je ne tiens pas
moins aux vtres; et ce seroit pour moi une sensible joie que d'y avoir
contribu.

Il fut pnible, je l'avoue, l'effort que je fis sur moi-mme. Mes yeux,
mon oreille, mon coeur, toient exposs sans dfense au plus doux des
enchantemens. Charm par tous les sens, mu jusqu'au fond de l'me,
j'tois prt  cder,  tomber aux genoux de celle qui sembloit dispose
 m'y bien recevoir; mais il y alloit du sort de mon ouvrage, mon seul
espoir, le bien de mes pauvres enfans; et l'alternative d'un plein
succs ou d'une chute toit si vivement prsente  mon esprit que cet
intrt l'emporta sur tous les mouvemens dont j'tois agit.

Mademoiselle, lui rpondis-je, si j'tois assez heureux pour avoir fait
un rle comme ceux d'Andromaque, d'Iphignie, de Zare, ou d'Ins, je
serois  vos pieds pour vous prier de l'embellir encore. Personne ne
sent mieux que moi le charme que vous ajoutez  l'expression d'une
douleur touchante, ou d'un timide et tendre amour; mais malheureusement
l'action de ma pice n'est pas susceptible d'un rle de ce caractre;
et, quoique les moyens qu'exige celui-ci soient moins rares, moins
prcieux que ce beau naturel dont vous tes doue, vous m'avouerez
vous-mme qu'ils sont tout diffrens; un jour peut-tre j'aurai lieu
d'employer avec avantage ces doux accens de voix, ces regards
enchanteurs, ces larmes loquentes, cette beaut divine, dans un rle
digne de vous. Laissez les prils et les risques de mon dbut  celle
qui veut bien les courir; et, en vous rservant l'honneur de lui avoir
cd ce rle, vitez les hasards qu'en le jouant vous-mme vous
partageriez avec moi.--C'en est assez, dit-elle avec un dpit renferm.
Vous le voulez; je le lui cde. Alors, prenant sur sa toilette le
manuscrit du rle, elle descendit avec moi, et, retrouvant Clairon dans
le foyer: Je vous le rends, et sans regret, ce rle dont vous attendez
tant de succs et tant de gloire, dit-elle d'un air ironique. Je pense,
comme vous, qu'il vous va mieux qu' moi. Mlle Clairon le reut avec
une fiert modeste; et moi, les yeux baisss et en silence, je laissai
passer ce moment. Mais le soir  souper, tte  tte avec mon actrice,
je respirai en libert de la gne o elle m'avoit mis. Elle ne fut pas
peu sensible  la constance avec laquelle j'avois soutenu cette preuve,
et ce fut l que prit naissance cette amiti durable qui a vieilli avec
nous.

Ce rle ne fut pas le seul pour lequel je fus tracass; l'acteur  qui
je destinois celui de Denys le pre, Grandval, le refusa, et ne voulut
jouer que celui du jeune Denys. Il me fallut donner le premier  un
acteur appel Ribou, plus jeune que Grandval. Ribou toit un garon beau
et bien fait, et dans son action il ne manquoit pas de noblesse; mais il
manquoit d'intelligence et d'instruction, au point qu'il fallut lui
expliquer son rle en langue vulgaire, et le lui montrer mot  mot comme
 un enfant. Cependant,  force de peine et de leons, je le mis en tat
de le jouer passablement; et, avec quelque dguisement dans le costume,
il en prit assez bien le caractre pour ne pas nuire, par sa jeunesse, 
l'illusion thtrale.

Vint le moment des rptitions. Ce fut l que les connoisseurs
commencrent  me juger. J'ai parl de ce quatrime acte que j'avois
moi-mme d'abord trouv trop hasardeux: ce fut surtout  celui-l qu'ils
s'attachrent. Le moment critique toit celui o Denys le jeune retient
sa matresse en otage dans le palais de son pre pour dsarmer les
factieux. Mlle Clairon entendoit dire que c'toit l l'cueil o la
pice alloit chouer, et qu'elle n'iroit pas plus loin. Elle me proposa
d'assembler chez elle un petit nombre de gens de got qu'elle consultoit
elle-mme, de leur lire ma pice, et, sans les prvenir sur la situation
dont nous tions en peine, de voir ce qu'ils en penseroient; je me
soumis, comme vous croyez bien, et le conseil fut assembl. Voici
comment il toit compos.

C'toit ce d'Argental, l'me damne de Voltaire, et l'ennemi de tous les
talens qui menaoient de russir. C'toit l'abb de Chauvelin, le
dnonciateur des jsuites, et  qui ce rle odieux donna quelque
clbrit. C'est de lui qu'on a dit:

     Quelle est cette grotesque bauche?
     Est-ce un homme? est-ce un sapajou?
     Cela parle, etc.

C'toit le comte de Praslin, qui, comme d'Argental, n'existoit que dans
les coulisses avant que le duc de Choiseul, son cousin, et donn
l'importance de l'ambassade et du ministre  sa triste inutilit.
C'toit enfin ce vilain marquis de Thibouville, distingu parmi les
infmes par l'impudence du plus sale des vices et les raffinemens d'un
luxe dgotant de mollesse et de vanit. Le seul mrite de cet homme
abreuv de honte toit de rciter des vers d'une voix teinte et casse,
et avec une affterie qui se ressentoit de ses moeurs.

Comment ces personnages avoient-ils du crdit, de l'autorit, au
thtre? En courtisant Voltaire, qui ne ddaignoit pas assez l'hommage
de ces vils complaisans, et en faisant accroire au petit duc d'Aumont
qu'il ne pouvoit mieux se conduire dans le gouvernement du
Thtre-Franois qu'en suivant les conseils des amis de Voltaire. Ma
jeune actrice s'en laissoit imposer par l'air de consquence et de
capacit que se donnoient ces messieurs-l, et moi j'tois frapp de son
respect pour leurs lumires. Je leur lus mon ouvrage. Ils l'coutrent
avec le plus grave silence; et, aprs la la lecture, Mlle Clairon, les
ayant assurs de ma docilit, les pria de me dire librement leur avis.
Ce fut  d'Argental que l'on dfra la parole. On sait comment il
opinoit: des demi-mots, des rticences, des phrases indcises, du vague
et de l'obscurit, ce fut tout ce que j'en tirai; et, en billant comme
une carpe, il pronona enfin qu'il falloit voir comment tout cela seroit
pris. Aprs lui, M. de Praslin dit qu'en effet, dans cette pice, il y
avoit bien des choses qui mritoient rflexion; et, d'un ton
sentencieux, il me conseilla... d'y penser. L'abb de Chauvelin, en
remuant ses jambes de basset du haut de son fauteuil, assura qu'on se
trompoit fort si l'on croyoit qu'une tragdie ft une chose si facile;
que le plan, l'intrigue, les moeurs, les caractres, la diction, le tout
ensemble  composer, n'toient rien moins qu'un jeu d'enfant, et que
pour lui, sans juger la mienne  la rigueur, il y reconnoissoit
l'ouvrage d'un jeune homme; que, du reste, il s'en rfroit  l'opinion
de M. d'Argental. Thibouville,  son tour, parla; et, en se flattant le
menton de la main pour faire admirer sa turquoise, il dit qu'il croyoit
se connotre un peu en vers tragiques: Il en avoit tant rcit, il en
avoit tant fait lui-mme, qu'il devoit savoir en juger; mais le moyen
d'entrer dans ces dtails d'aprs une simple lecture! Il ne pouvoit que
me renvoyer aux modles de l'art: les nommer, c'toit dire assez ce
qu'il vouloit me faire; et, en lisant Racine et M. de Voltaire, il toit
bien ais de voir de quel style ils avoient crit.

Comme, en les coutant de toutes mes oreilles, je n'avois rien entendu
de net et de prcis sur mon ouvrage, il me vint dans l'ide que, par
mnagement, ils avoient pris, en parlant devant moi, ce langage
insignifiant. Je vous laisse avec ces messieurs, dis-je tout bas  mon
actrice; ils s'expliqueront mieux quand je n'y serai plus. Et le soir
en la revoyant: Eh bien! lui demandai-je, ont-ils parl de moi absent
plus clairement qu'en ma prsence?--Vraiment, me dit-elle en riant, ils
ont parl tout  leur aise.--Et qu'ont-ils dit?--Ils ont dit qu'il toit
possible que cet ouvrage et du succs, mais qu'il toit possible aussi
qu'il n'en et pas. Et, toute rflexion faite, l'un ne rpond de rien,
l'autre n'ose rien assurer.--Mais n'ont-ils fait aucune observation
particulire? Et par exemple sur le sujet?--Ah! le sujet! c'est l le
point critique. Cependant que sait-on? le public est si journalier!--Et
de l'action, que leur en semble?--Pour l'action, Praslin ne sait qu'en
dire, d'Argental ne sait qu'en penser, et les deux autres sont d'avis
qu'il faut la juger au thtre.--N'ont-ils rien dit des caractres?--Ils
ont dit que le mien seroit assez beau, si...; que celui de Denys seroit
assez bien, mais...--Eh bien! si, _mais_? Aprs?--Ils se sont regards
et n'en ont pas dit davantage.--Et ce quatrime acte, qu'en
pensent-ils?--Oh! pour le quatrime acte, son sort est dcid: il
tombera ou il ira aux nues.--Allons, j'en accepte l'augure, repris-je
vivement, et c'est de vous, Mademoiselle, qu'il dpend de dterminer la
prdiction en ma faveur.--Comment?--En voici le moyen. Dans le moment o
le jeune Denys s'oppose  votre dlivrance, si vous voyez le public
s'mouvoir contre cet effort de vertu, n'attendez pas qu'il en murmure,
et, pressant la rplique, faites sonner ces vers:

     Va, ne crains rien, Denys n'a rien appris encore, etc.

L'actrice m'entendit, et l'on verra bientt qu'elle passa mon esprance.

Durant les rptitions de ma pice, il m'arriva une aventure que j'ai
raconte  mes enfans, mais que je veux leur retracer. Il y avoit plus
de deux ans que j'tois parti de Toulouse, et je n'avois pay qu'un an
de la pension de mon frre au sminaire des Irlandois. J'en devois une
anne entire, et, avec bien de l'conomie, j'avois mis en rserve mes
cent cus pour la payer; mais je voulois pouvoir srement et sans frais
les faire parvenir  leur destination. Boube, avocat de Toulouse et
acadmicien des Jeux Floraux, se trouvoit alors  Paris, j'allai le
voir; et, en prsence d'un homme dcor qui m'toit inconnu, je lui
demandai s'il n'avoit pas quelque occasion sre pour faire passer mon
argent. Il me dit n'en avoir aucune. Eh! sandis! s'cria l'homme au
cordon rouge (que je prenois pour un militaire, et qui n'toit qu'un
chevalier du Christ), c'est, je crois, M. Marmontel que j'ai le bonheur
de rencontrer ici. Il ne reconnot pas ses amis de Toulouse. Je lui
avouai avec confusion que je ne savois point  qui j'avois l'honneur de
parler. C'est, reprit-il,  ce chevalier d'Ambelot qui vous
applaudissoit de si bon coeur quand vous receviez des couronnes. Eh bien!
tout ingrat que vous tes, ce sera moi qui vous rendrai le petit service
de faire compter vos cent cus au sminaire des Irlandois. Donnez-moi
votre adresse. Vous recevrez de moi demain matin une lettre de change de
cette somme, payable  vue; et, quand le suprieur vous marquera que
l'argent lui aura t compt, vous me le remettrez ici tout  votre
aise. Rien de plus obligeant: aussi remerciai-je bien monsieur le
chevalier de son empressement  me rendre ce bon office.

Alors, la conversation s'tant gaye sur Toulouse, et moi m'tant mis 
vanter l'originalit piquante de l'esprit de ce pays-l: Je suis fch,
me dit Boube, que vous, qui frquentiez notre barreau, ne vous y soyez
pas trouv quand j'ai plaid la cause du peintre de l'Htel de ville.
Vous le connoissez, ce Cammas, si laid, si bte, qui tous les ans
barbouille au Capitole les effigies des nouveaux capitouls. Une coquine
du voisinage l'accusoit de l'avoir sduite. Elle toit grosse: elle
demandoit qu'il l'poust, ou qu'il lui payt les dommages d'une
innocence qu'elle avoit mise au pillage depuis quinze ans. Le pauvre
diable toit dsol; il vint me conter sa disgrce. Il me jura que
c'toit elle qui l'avoit suborn; il vouloit mme expliquer  ses juges
comme elle s'y toit prise, et m'offroit d'en faire un tableau qu'il
exposeroit  l'audience. Tais-toi, lui dis-je; avec ce gros museau, il
te sied bien de faire le jouvenceau qu'on a sduit! Je plaiderai ta
cause et je te tirerai d'affaire, si tu veux me promettre de te tenir
tranquille auprs de moi  l'audience, et de ne pas souffler le mot,
quoi que je dise, entends-tu bien? sans quoi tu serois condamn. Il me
promit tout ce que je voulus. Le jour donc arriv et la cause appele,
je laissai mon adversaire dclamer amplement sur la pudeur, sur la
foiblesse et la fragilit du sexe, et sur les artifices et les piges
qu'on lui tendoit. Aprs quoi prenant la parole: Je plaide dis-je, pour
un laid, je plaide pour un gueux, je plaide pour un sot (il voulut
murmurer, mais je lui imposai silence). Pour un laid, Messieurs, le
voil; pour un gueux, Messieurs, c'est un peintre, et, qui pis est, le
peintre de la ville; pour un sot, que la cour se donne la peine de
l'interroger. Ces trois grandes vrits une fois tablies, je raisonne
ainsi: On ne peut sduire que par l'argent, par l'esprit, ou par la
figure. Or ma partie n'a pu sduire par l'argent, puisque c'est un
gueux; par l'esprit, puisque c'est un sot; par la figure, puisque c'est
un laid, et le plus laid des hommes: d'o je conclus qu'il est
faussement accus. Mes conclusions furent admises, et je gagnai tout
d'une voix.

Je promis  Boube de ne pas oublier un mot d'un si beau plaidoyer; et,
en m'en allant, je remerciai de nouveau le chevalier d'Ambelot du
service qu'il m'alloit rendre. Le lendemain un grand laquais en livre,
et coiff d'un chapeau bord d'un large point d'Espagne, m'apporta la
lettre de change, que je fis partir sur-le-champ.

Trois jours aprs, en passant le matin par la rue de la
Comdie-Franoise, je m'entends appeler du haut d'un second tage.
C'toit un Languedocien nomm Favier[46], fort connu depuis, qui, par sa
fentre m'invitoit  monter chez lui. Je monte, et, dans sa chambre,
autour d'une table couverte d'hutres, je trouve cinq ou six Gascons.
Mon ami, me dit-il, une petite incommodit m'oblige de garder la
chambre. Ces messieurs veulent bien m'y tenir compagnie; nous djeunons
ensemble, djeunez avec nous. Sa petite incommodit toit une sentence
des consuls qui portoit contrainte par corps. Favier toit noy de
dettes; mais, comme il avoit encore ce jour-l crdit chez le marchand
de vin, le boulanger et l'caillre, il nous donnoit des hutres et du
vin de Champagne aussi amplement et aussi gaiement que s'il avoit t
dans l'opulence. L'insouciance d'un sauvage, avec la plus profonde
dissolution de moeurs, formoit le caractre de cet homme, d'ailleurs
aimable, plein d'esprit et de connoissances, parlant bien et facilement,
dou du talent des affaires, et tel qu'avec moins d'indolence et moins
d'abandon de lui-mme il et t capable de remplir les plus grands
emplois. Je le frquentois peu, mais il m'intressoit par sa franchise,
sa gaiet, son loquence naturelle, et, puisqu'il faut le dire, par cet
picurisme qui, chez lui comme dans Horace, avoit un attrait dangereux.

Mon chevalier au cordon rouge, d'Ambelot, toit l'un des convives du
djeuner. Je lui renouvelai encore mes remerciemens de sa lettre de
change. Vous vous moquez, me dit-il; c'est le plus lger service que
nous puissions nous rendre entre compatriotes: car vous avez beau dire,
vous tes Toulousain; nous voulons que vous le soyez. Et, me voyant
prt  m'en aller: Je m'en vais aussi, me dit-il; j'ai l-bas mon
carrosse: o voulez-vous que je vous mne? Je refusai; il insista, et
me fit monter dans sa voiture. Permettez-moi seulement, reprit-il, de
passer  la porte de l'un de mes amis dans la rue du Colombier. Je n'ai
que deux mots  lui dire: je serai  vous dans l'instant. Vous venez de
voir, continua le fourbe, ce bon Favier: c'est le plus galant homme et
le plus gnreux; mais nul ordre, nulle conduite. Il a t riche, et il
s'est ruin; mais il n'en est pas moins prodigue. Dans ce moment il est
dans la peine; je vais l'en tirer si je puis, car il faut bien aider ses
amis au besoin.

Arriv  l'htel o il disoit avoir affaire, il descendit de sa voiture,
et le moment d'aprs il revint avec de l'humeur et murmurant tout bas.
Je le vis hriss, je lui en demandai la cause. Mon ami, me dit-il,
vous tes jeune et nouveau dans le monde; prenez bien garde  qui vous
vous fierez, car il y a bien peu de gens srs! Celui-ci, par exemple, un
homme  qui j'aurois confi ma fortune, le marquis de
Montgaillard...--Je le connois. Qu'a-t-il donc fait qui vous anime
contre lui?--Hier au soir (mais je vous confie ceci sous le secret: n'en
parlez  personne; je ne veux pas le perdre), hier au soir, dans une
maison o l'on jouoit, il eut la rage de se mettre au jeu. Moi qui ne
joue jamais, je voulus l'en dissuader. Il ne m'couta point: il ponte,
il perd; il double, il redouble son jeu, il perd tout son argent. Il
vient  moi, et me conjure de lui prter ce que j'en ai. Je n'avois que
douze louis, et j'avois donn ma parole  ce bon Favier de les lui
apporter ce matin pour payer une dette urgente. J'expose  Montgaillard
le besoin que j'en ai, sans lui dire pour quel usage. Il me promet,
parole d'honneur, de me les rendre ce matin. Je les lui donne: il les
joue, il les perd; et, quand je crois venir les toucher, mon homme est
sorti ou il se fait celer, et ce pauvre Favier, qui les attend, va
croire que je lui manque de parole, moi qui n'en ai manqu de ma vie 
personne! Ah! je suis indign. Et n'ai-je pas raison de l'tre! Vous,
Monsieur, qui vous connoissez en procds, dites-moi, n'ai-je pas
raison?--Monsieur le chevalier, lui dis-je, il y a trois jours que votre
lettre de change est partie. Je vous en suis donc redevable ds 
prsent, et je vais m'acquitter.--Eh! non, me dit-il, non, j'emprunterai
plutt.--Assurment, lui dis-je, c'est ce que je ne souffrirai pas. Cet
argent dans mes mains resteroit inutile; et, puisqu'il vous est
ncessaire, il est  vous. Trouvez bon, s'il vous plat, que sur l'heure
il vous soit remis. Il fit la plus belle dfense; mais de mon ct je
m'obstinai si fort qu'il fallut me cder et recevoir mes cent cus.

Quelques jours aprs, une lettre du suprieur du sminaire fut pour moi
un coup de massue. Dans cette lettre, il me reprochoit de m'tre moqu
de lui en lui envoyant un chiffon. L'homme sur qui votre aventurier a
eu l'impudence de tirer une lettre de change, m'crivoit-il, ne lui doit
rien. Je l'ai fait protester, et je vous la renvoie. Jugez de ma
fureur. C'toit  mes yeux un grand crime que de m'avoir escamot mes
pauvres cent cus; mais une trahison bien plus horrible toit de m'avoir
fait passer, sinon pour un malhonnte homme, du moins pour un homme
lger. Juste Ciel! m'criai-je; et de quel oeil mon frre est-il regard
dans ce moment? Outr de douleur et de colre, et l'pe au ct (car
en me vouant au thtre j'avois chang d'tat), je cours chez d'Ambelot,
je le demande. Ah! le malheureux! me rpond le portier de l'htel, il
est au For-l'vque. Il nous a escroqu  tous le peu d'argent que nous
avions. Je ne le fis pas crouer dans sa prison, mais peu de temps
aprs j'appris qu'il y toit mort, et je n'en fus point afflig.

Le jour de ma msaventure, j'allai rpandre mon chagrin dans le sein de
Mme Harenc. Assurment, dit-elle, c'est bien l voler sur l'autel. Et
puis: Vous soupez avec moi? me demanda-t-elle.--Oui, Madame.--Je vous
laisse donc un moment. Elle revint quelques instans aprs. Je pense,
reprit-elle,  votre pauvre frre; c'est peut-tre sur lui que tombe
l'humeur de ce prtre irlandois. Ds demain, mon ami, il faut lui
envoyer une meilleure lettre de change.--Oui, Madame, lui dis-je, telle
est mon intention. Indiquez-moi seulement un banquier.--Vous en aurez
un.  prsent, parlons de vos rptitions. Vont-elles bien? En tes-vous
content? Je lui confiai mes inquitudes sur l'obscurit des oracles qui
m'avoient t prononcs chez Mlle Clairon. Elle en rit de bon coeur.
Savez-vous, me dit-elle, ce qui en arrivera? Si votre pice a du
succs, ils l'auront prdit; si elle tombe, ils l'auront annonc. Mais,
qu'elle tombe ou qu'elle russisse, souvenez-vous que ce jour-l vous
soupez chez moi avec nos amis, car nous voulons nous rjouir ou nous
affliger avec vous.

Comme elle parloit avec cette bont, son homme d'affaires vint lui dire
deux mots; et quand il fut sorti: Tenez, me dit-elle, voici une lettre
de change payable  vue plus srement que celle de votre chevalier; et
lorsque je parlai d'en remettre la somme: _Denys_, me dit-elle, _Denys_
en est le dbiteur; il s'acquittera bien.

Ds lors je ne fus plus inquiet que du sort de ma tragdie, et c'toit
bien assez. L'vnement en toit pour moi d'une telle importance qu'on
me pardonnera, j'espre, les momens de foiblesse dont je vais m'accuser.

Dans ce temps-l l'auteur d'une pice nouvelle avoit pour lui et pour
ses amis une petite loge grille aux troisimes sur l'avant-scne, dont
je puis dire que la banquette toit un vrai fagot d'pines. Je m'y
rendis demi-heure avant qu'on ne levt la toile, et jusque-l je
conservai assez de force dans mes angoisses; mais, au bruit que la toile
fit  mon oreille en se levant, mon sang se gela dans mes veines[47].

On eut beau me faire respirer des liqueurs, je ne revenois point. Ce ne
fut qu' la fin du premier monologue, au bruit des applaudissemens, que
je fus ranim. Ds ce moment tout alla bien, et de mieux en mieux,
jusqu' l'endroit du quatrime acte dont on m'avoit tant menac; mais, 
l'approche de ce moment, je fus saisi d'un tremblement si fort que, sans
exagrer, les dents me claquoient dans la bouche. Si les grandes
rvolutions qui se passent dans l'me et dans les sens toient
mortelles, je serois mort de celle qui se fit en moi lorsqu' l'heureuse
violence que fit aux spectateurs la sublime Clairon en prononant ces
vers:

     Va, ne crains rien, etc.,

toute la salle retentit d'applaudissemens redoubls. Jamais d'une
frayeur plus vive on n'a pass  une plus soudaine et plus sensible
joie; et, tout le reste du spectacle, ce dernier sentiment me remua le
coeur et l'me avec tant de violence que ma respiration n'toit que des
sanglots.

Au moment de la catastrophe, lorsqu'au bruit des applaudissemens et des
acclamations du parterre qui me demandoit  grands cris, on vint me dire
qu'il falloit descendre et me montrer sur le thtre, il me fut
impossible de me traner seul jusque-l; mes jambes flchissoient sous
moi; il fallut que l'on me soutnt.

_Mrope_ avoit t la premire pice o l'on et demand l'auteur, et
_Denys_ toit la seconde. Ce qui depuis est devenu si commun et si peu
flatteur toit donc honorable encore, et aux trois premires
reprsentations cet honneur me fut accord; mais cette espce
d'enivrement avoit pour cause des circonstances qui relevoient
excessivement le mrite de mon ouvrage. Crbillon toit vieux, Voltaire
vieillissoit; aucun jeune homme, entre eux et moi, ne s'offroit pour les
remplacer. J'avois l'air de tomber des nues; ce coup d'essai d'un
provincial, d'un Limosin de vingt-quatre ans, sembloit promettre des
merveilles, et l'on sait qu'en fait de plaisirs le public se complat
d'abord  exagrer ses esprances; mais malheur  qui les doit! Ce fut
ce que la rflexion ne tarda pas  me faire connotre, et ce dont les
critiques s'empressrent de m'avertir.

J'eus cependant quelques jours d'un bonheur pur et calme, et cette
jouissance me fut surtout bien douce dans le souper que je fis chez Mme
Harenc. M. de Presle m'y ramena aprs le spectacle. Sa bonne mre, qui
m'attendoit, me reut dans ses bras; et, en apprenant mon succs, elle
m'arrosa de ses larmes. Un accueil si touchant me rappela ma mre, et 
l'instant un flot d'amertume se mlant  ma joie: Ah! Madame! lui
dis-je en fondant en pleurs, que ne vit-elle encore, cette mre si
tendre que vous me rappelez! Elle m'embrasseroit aussi, et elle seroit
bien heureuse! Nos amis arrivrent, croyant n'avoir qu' me fliciter.
Venez, leur dit Mme Harenc, consoler ce pauvre garon. Le voil qui
pleure sa mre, qui auroit t, dit-il, si heureuse dans ce moment.

Ce retour de douleur ne fut que passager, et bientt l'amiti que l'on
me tmoignoit se saisit de toute mon me. Ah! si dans le malheur c'est
un soulagement que de communiquer ses peines, dans le bonheur c'est une
volupt bien vive et bien dlicieuse que de trouver des coeurs qui le
partagent avec nous! J'ai toujours prouv qu'il m'toit plus facile de
me suffire  moi-mme dans le chagrin que dans la joie. Ds que mon me
est triste, elle veut tre seule. C'est pour tre heureux avec moi que
j'ai besoin de mes amis.

Ds que le sort de ma pice fut dcid, j'en fis part  Voltaire, et en
mme temps je le priai de permettre qu'elle lui ft ddie. On peut voir
dans le recueil de ses lettres avec quelle satisfaction il apprit mon
succs et avec quelle bont il en reut l'hommage.

La mme anne que j'avois eu le malheur de perdre ma mre, Vauvenargues
toit mort; j'avois besoin de me soulager des regrets que j'en
ressentois, et, dans mon ptre  Voltaire, il me fut doux de les
rpandre. Cette ptre est de tous mes ouvrages celui que j'ai crit
avec le plus de rapidit. Les vers couloient de source; je la fis dans
une soire, et depuis je n'y ai rien chang.

Ce que m'avoit prdit Voltaire m'arriva. En un jour, presque en un
moment, je me trouvai riche et clbre. Je fis de ma richesse l'usage
convenable. Il n'en fut pas de mme de ma clbrit. Elle devint la
cause de ma dissipation et la source de mes erreurs. Jusque-l ma vie
avoit t obscure et retire. Je logeois dans la rue des Mathurins, avec
deux hommes studieux, Lavirotte[48] et l'abb de Prades: celui-ci occup
 traduire la thologie d'Huet[49], et l'autre la physique de
Mac-Laurin, disciple de Newton. Avec nous demeuraient aussi deux abbs
gascons[50], aimables fainans, d'une gaiet intarissable, lesquels
alloient courant le monde, tandis que nous tions appliqus au travail,
et revenoient le soir nous rjouir des nouvelles qu'ils avoient
recueillies, ou des contes qu'ils inventoient. Les maisons que je
frquentois toient celles de Mme Harenc et de Mme Desfourniels, son
amie, o j'tois toujours dsir; celle de Voltaire, o je jouissois
avec dlices des entretiens de mon illustre matre, et celle de Mme
Denis, sa nice, femme aimable avec sa laideur, et dont l'esprit naturel
et facile avoit pris la teinture de l'esprit de son oncle, de son got,
de son enjouement, de son exquise politesse, assez pour faire rechercher
et chrir sa socit. Toutes ces liaisons contribuoient  me remplir
l'me et l'esprit de courage et d'mulation, et  rpandre dans mon
travail plus de chaleur et de lumire.

Surtout quelle cole pour moi que celle o tous les jours, depuis deux
ans, l'amiti des deux hommes les plus clairs de leur sicle m'avoit
permis d'aller m'instruire! Les conversations de Voltaire et de
Vauvenargues toient ce que jamais on put entendre de plus riche et de
plus fcond: c'toit, du ct de Voltaire, une abondance intarissable de
faits intressans et de traits de lumire; c'toit, du ct de
Vauvenargues, une loquence pleine d'amnit, de grce et de sagesse.
Jamais dans la dispute on ne mit tant d'esprit, de douceur et de bonne
foi; et, ce qui me charmoit plus encore, c'toit, d'un ct, le respect
de Vauvenargues pour le gnie de Voltaire, et, de l'autre, la tendre
vnration de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues: l'un et l'autre,
sans se flatter, ni par de vaines adulations, ni par de molles
complaisances, s'honoroient  mes yeux par une libert de pense qui ne
troubloit jamais l'harmonie et l'accord de leurs sentimens mutuels. Mais
dans le moment dont je parle, l'un de ces deux amis illustres n'toit
plus, et l'autre toit absent. Je fus trop livr  moi-mme.

Aprs le succs de _Denys_, un monde curieux, sduisant et frivole
s'tant saisi de moi, je me vis emport dans le tourbillon de Paris.
C'toit comme une mode d'attirer, de montrer chez soi l'auteur de la
pice nouvelle; et moi, flatt de cet empressement, je ne savois pas
m'en dfendre. Tous les jours invit  des dners,  des soupers, dont
les htes et les convives m'toient galement nouveaux, je me laissois
comme enlever d'une socit dans une autre, sans savoir bien souvent o
j'allois ni d'o je venois: si fatigu de la mobilit perptuelle de ce
spectacle que, dans mes momens de repos, je n'avois plus la force de
m'appliquer  rien. Cependant cette varit, ce mouvement de scnes, me
plaisoient, je l'avoue, et mes amis eux-mmes, en me recommandant la
sagesse et la modestie, pensoient que je devois cder  ce premier dsir
qu'on avoit de me voir. Si ce n'est pas de l'amiti, ce sera,
disoient-ils, de la bienveillance et de l'estime personnelle que vous
vous acquerrez en vous conduisant bien. Vous avez besoin de connotre
les moeurs, les gots, le ton, les usages du monde; ce n'est qu'en le
voyant de prs que l'on peut bien l'tudier, et vous tes heureux d'y
tre si favorablement et de si bonne heure introduit.

Ah! mes amis avoient raison, si j'avois su modrment profiter de cet
avantage; mais une extrme facilit fut le dfaut de ma jeunesse, et,
lorsque l'occasion eut l'attrait du plaisir, je n'y sus jamais rsister.

Dans ce temps de dissipation et d'tourdissement, je vis un jour arriver
chez moi un certain Monet, qui depuis fut directeur de l'Opra-Comique,
et que je ne connoissois pas. Monsieur, me dit-il, je suis charg
auprs de vous d'une commission qui, je crois, ne vous dplaira point.
N'avez-vous pas entendu parler de Mlle Navarre[51]? Je lui rpondis que
ce nom toit nouveau pour moi. C'est, poursuivit Monet, le prodige de
notre sicle pour l'esprit et pour la beaut. Elle vient de Bruxelles,
o elle faisoit l'ornement et les dlices de la cour du marchal de
Saxe; elle a vu _Denys le Tyran_; elle brle d'envie d'en connotre
l'auteur, et m'envoie vous inviter  dner aujourd'hui chez elle. Je
m'y engageai sans peine.

Jamais je n'ai t plus bloui que je le fus en la voyant. Elle avoit
encore plus d'clat que de beaut. Vtue en Polonoise, de la manire la
plus galante, deux longues tresses flottoient sur ses paules; et sur sa
tte des fleurs jonquilles, mles parmi ses cheveux, relevoient
merveilleusement l'clat de ce beau teint de brune qu'animoient de leurs
feux deux yeux tincelans. L'accueil qu'elle me fit redoubla le pril de
voir de si prs tant de charmes; et son langage eut bientt confirm
l'loge qu'on m'avoit fait de son esprit. Ah! mes enfans! si j'avois pu
prvoir tous les chagrins que ce jour devoit me causer, avec quel
mouvement d'effroi ne me serois-je pas sauv du danger que j'allois
courir! Ce ne sont point ici des fables; c'est l'exemple de votre pre
qui va vous apprendre  redouter la plus sduisante des passions.

Parmi les convives que mon enchanteresse avoit runis ce jour-l, je
trouvai des gens instruits, des gens aimables. Le dner fut brillant de
galanterie et de gaiet, mais avec biensance. Mlle Navarre savoit tenir
d'une main lgre les rnes de la libert. Elle savoit aussi mesurer ses
attentions; et, jusque vers la fin du dner, elle les distribua si bien
que personne n'eut  se plaindre; mais insensiblement elles se fixrent
sur moi d'une manire si marque, et  la la promenade, dans son jardin,
elle laissa si clairement apercevoir l'envie d'tre seule avec moi, que
les convives, l'un aprs l'autre et sans bruit, s'coulrent. Tandis
qu'ils dfiloient, son matre de danse arriva. Je lui vis prendre sa
leon. La danse qu'elle excuta toit connue alors sous le nom de
l'_Aimable vainqueur_. Elle y dploya toutes les grces d'une taille
lgante, avec des mouvemens, des pas, des attitudes tantt fires, et
tantt remplies de mollesse et de volupt. La leon ne dura gure plus
d'un quart d'heure, et Lany fut congdi. Alors, en fredonnant l'air
qu'elle avoit dans, Mlle Navarre me demanda si je savois les paroles de
cet air-l. Je les savois; en voici le dbut:

     Aimable vainqueur,
     Fier tyran d'un coeur,
     Amour, dont l'empire
       Et le martyre
     Sont pleins de douceur! etc.

Si je ne savois pas ces paroles, je les inventerois, lui dis-je, tant
le moment est propre  me les inspirer! Une conversation qui commenoit
ainsi ne devoit pas sitt finir. Nous passmes la soire ensemble; et,
dans quelques momens tranquilles, elle me demanda quel toit le nouvel
ouvrage dont j'tois occup. Je lui en dis le sujet, et je lui en
exposai le plan; mais je me plaignis de la dissipation involontaire 
laquelle j'tois forc. Voulez-vous, me dit-elle, travailler en paix, 
votre aise, et sans distraction? venez-vous-en passer quelques mois en
Champagne, dans le village d'Avenay, o mon pre a des vignes et une
petite maison[52]. Mon pre est  Bruxelles,  la tte d'un magasin
qu'il ne peut quitter; et c'est moi qui viens vaquer  ses affaires. Je
pars demain pour Avenay; j'y serai seule, jusque aprs les vendanges.
Ds que j'aurai tout arrang pour vous y recevoir, venez m'y joindre. Il
y aura bien du malheur si, avec moi et d'excellent vin de Champagne,
vous ne faites pas de beaux vers. Quelle raison, quelle sagesse, quelle
force, aurois-je opposes au charme irrsistible d'une pareille
invitation? Je promis de partir au premier signal qu'elle me donnerait.
Elle exigea de moi ma parole la plus sacre de n'avoir aucun confident.
Elle avoit, disoit-elle, les plus fortes raisons de cacher notre
intelligence.

Depuis son dpart jusqu'au mien pour Avenay l'intervalle fut de deux
mois; et, quoiqu'il ft rempli par une correspondance assidue et trs
anime, tout ce qui dans l'absence peut le plus vivement intresser
l'esprit et l'me ne me sauvoit pas de l'ennui. Les lettres que je
recevois, inspires par une imagination vive et brillante, en exaltant
la mienne par les plus doux prestiges, ne me faisoient que plus
ardemment dsirer de revoir celle qui, mme en son absence, me causoit
ces ravissemens. J'employai ce temps-l  dnouer le plus grand nombre
des liaisons que j'avois formes, faisant entendre aux uns que mon
nouveau travail me demandoit la solitude, et prtextant avec les autres
un voyage dans mon pays. Sans m'expliquer avec Mme Harenc ni avec Mlle
Clairon, je prvins leurs inquitudes; mais, redoutant la curiosit et
la pntration de Mme Denis, je gardai avec elle un silence absolu sur
mon projet d'vasion. Ce fut un tort, je le confesse. Son amiti pour
moi n'avoit pas attendu des succs pour se dclarer. Inconnu dans le
monde, j'tois reu chez elle aussi cordialement que chez monsieur son
oncle. Rien n'toit nglig de tout ce qui pouvoit me rendre sa maison
agrable. Mes amis y toient accueillis; ils toient devenus les siens.
Mon vieil ami l'abb Raynal se souvient, comme moi, des soupers
agrables que nous faisions chez elle. L'abb Mignot son frre, le bon
Cideville, mes deux abbs gascons de la rue des Mathurins, y portoient
une gaiet franche; et moi, jeune et jovial encore, je puis dire qu'
ces soupers j'tois le hros de la table; j'y avois la verve de la
folie. La dame et ses convives n'toient gure plus sages ni moins
joyeux que moi; et, quand Voltaire pouvoit s'chapper des liens de sa
marquise du Chtelet, et de ses soupers du grand monde, il toit trop
heureux de venir rire aux clats avec nous. Ah! pourquoi ce bonheur
facile, gal, paisible, inaltrable, ne suffisoit-il pas  mes dsirs?
Que falloit-il de plus  mes dlassemens,  la fin d'un long jour de
travail et d'tude, et que voulois-je aller chercher dans ce dangereux
Avenay?

Elle arriva enfin, cette lettre tant dsire, si impatiemment attendue,
qui devoit marquer mon dpart. Je logeois seul alors dans le voisinage
du Louvre. Dlivr du souci de la dpense de ma table, je m'tois spar
de mes compagnons de mnage, n'ayant  mon service qu'une vieille femme
 six francs par mois, et qu'un barbier au mme prix. Ce fut  mon
barbier que je confiai le soin de me trouver un courrier de la poste aux
lettres, qui, dans sa carriole, voult me porter jusqu' Reims avec ma
petite valise. Il s'en offrit un  point nomm, et je partis. De Reims 
Avenay j'allai  franc trier, et, quoiqu'on dise que l'amour a des
ailes, en vrit il n'en eut pas pour moi: j'tois bris en arrivant.

Ici, mes enfans, je jette un voile sur mes dplorables folies. Quoique
ce temps soit loign, et que je fusse bien jeune encore, ce n'est pas
dans un tat d'enivrement et de dlire que je veux parotre  vos yeux.

Mais ce que vous devez savoir, c'est que les perfides douceurs dont
j'tois abreuv furent mles des plus affreuses amertumes; que la plus
sduisante des femmes toit en mme temps la plus capricieuse; que,
parmi ses enchantemens, sa coquetterie inventoit  chaque instant
quelque moyen nouveau d'exercer sur moi son empire; qu' tout moment sa
volont changeoit, et qu' tout moment il falloit que la mienne lui ft
soumise; qu'elle sembloit se faire un jeu d'avoir en moi, tour  tour,
presque en mme temps, l'amant le plus heureux, et le plus malheureux
esclave. Nous tions seuls, et elle avoit l'art de troubler notre
solitude par des incidens imprvus. La mobilit de ses nerfs, la
vivacit singulire des esprits qui les animoient, lui causoient des
vapeurs, qui seules auraient fait mon tourment. Lorsqu'elle toit le
plus brillante d'enjouement et de sant, ses accs lui prenoient par des
clats de rire involontaires; au rire succdoient une tension dans tous
ses membres, un tremblement et des mouvemens convulsifs qui se
terminoient par des larmes. Ces accidens toient plus douloureux pour
moi que pour elle-mme; mais ils me la rendoient plus chre et plus
intressante encore; heureux si ses caprices n'avoient pas occup
l'intervalle de ses vapeurs! Tte  tte au milieu des vignes de
Champagne, quels moyens d'affliger et de tourmenter un jeune homme?
C'toit l son tude, c'toit l son gnie. Tous les jours elle
imaginoit quelque nouvelle preuve  faire sur mon me. C'toit comme un
roman qu'elle composoit en action, et dont elle amenoit les scnes.

Les religieuses du village lui refusoient-elles l'entre de leur jardin,
c'toit pour elle une privation odieuse et insoutenable; toute autre
promenade lui toit insipide. Il falloit, avec elle, escalader les murs
du jardin dfendu. Le garde venoit avec son fusil nous prier d'en
sortir; elle n'en tenoit compte. Il me couchoit en joue; elle observoit
ma contenance. J'allois  lui, et firement je lui glissois un cu dans
la main, mais sans qu'elle s'en apert, car elle et pris cela pour un
trait de foiblesse. Enfin elle prenoit son parti d'elle-mme, et nous
nous retirions sans bruit, mais en bon ordre et  pas lents.

Une autre fois, elle venoit avec l'air de l'inquitude, tenant en main
la lettre, ou vritable ou suppose, d'un amant malheureux, jaloux et
furieux de mon bonheur, qui menaoit de venir se venger sur moi de ses
mpris. En me communiquant cette lettre, elle regardoit si je la lirois
de sang-froid, car elle n'estimoit rien tant que le courage; et, si
j'avois paru troubl, j'aurois t perdu dans son esprit.

Ds que j'tois sorti d'une preuve, elle en inventoit d'autres, et ne
me laissoit pas le temps de respirer; mais, des situations par o elle
me fit passer, la plus critique fut celle-ci. Son pre, ayant appris
qu'un jeune homme toit avec elle, lui en avoit fait quelque reproche.
Elle m'exagra la colre o il en toit.  l'entendre, elle toit
perdue, son pre alloit venir nous chasser de chez lui; il n'y avoit,
disoit-elle, qu'un seul moyen de l'apaiser, et ce moyen dpendoit de
moi; mais elle et mieux aim mourir que de me l'indiquer: c'toit  mon
amour pour elle  me l'apprendre. Je l'entendois trs bien, mais
l'amour, qui prs d'elle me faisoit oublier le monde, ne me faisoit pas
oublier moi-mme. Je l'adorois comme matresse, mais je n'en voulois
point pour femme. J'crivis  M. Navarre en lui faisant l'loge de sa
fille, et en lui tmoignant pour elle l'estime la plus pure, la plus
innocente amiti. Je n'allai pas plus loin. Le bon homme me rpondit
que, si j'avois sur elle des vues lgitimes (comme elle apparemment le
lui faisoit entendre), il n'toit point de sacrifices qu'il ne ft
dispos  faire pour notre bonheur. Je rpliquai en appuyant sur
l'estime, sur l'amiti, sur les louanges de sa fille; je glissai sur le
reste. J'ai lieu de croire qu'elle en fut mcontente, et, soit pour se
venger du refus de sa main, soit pour connotre quel seroit, dans un
accs de jalousie, le caractre de mon amour, elle choisit, pour me
percer le coeur, le trait le plus aigu et le plus dchirant. Dans un de
ces momens o je devois la croire tout occupe de moi seul, comme
j'tois occup d'elle, le nom de mon rival, de ce rival jaloux dont elle
m'avoit menac, fut celui qu'elle pronona. J'entendis de sa bouche:
_Ah! mon cher Bthizy!_ Figurez-vous, s'il est possible, de quel
transport je fus saisi: je sortis perdu, et,  grands cris appelant ses
valets, je demandai des chevaux de poste. Mais,  peine m'tois-je
enferm dans ma chambre pour me prparer  partir, elle accourut
chevele, et, frappant  ma porte avec des cris perans et une violence
effroyable, elle me fora de lui ouvrir. Certes, si elle ne vouloit voir
en moi qu'un malheureux hors de lui-mme, elle dut triompher; mais,
effraye de l'tat o elle m'avoit mis, je la vis  son tour, dsole et
dsespre, se jeter  mes pieds, et me demander grce pour une erreur
dont, disoit-elle, sa langue seule toit coupable, et  laquelle ni sa
pense ni son coeur n'avoient consenti. Que cette scne ft joue, c'est
ce qui parot incroyable, et alors j'tois loin moi-mme d'y penser;
mais plus j'ai rflchi depuis  l'inconcevable singularit de ce
caractre romanesque, plus j'ai trouv possible qu'elle et voulu me
voir dans cette situation nouvelle, et que, touche aprs de la violence
de ma douleur, elle et voulu la modrer. Au moins est-il vrai que
jamais je ne la vis si sensible et si belle que dans cet horrible
moment. Aussi, aprs avoir t assez longtemps inexorable, me laissai-je
 la fin persuader et flchir; mais, peu de jours aprs, son pre
l'ayant rappele  Bruxelles, il fallut nous quitter. Nos adieux furent
des sermens de nous aimer toujours, et, avec l'esprance de la revoir
bientt, m'tant spar d'elle, je revins  Paris.

La cause de mon vasion n'toit plus un mystre: un pote chansonnier,
l'abb de Lattaignant, chanoine de Reims, o il toit alors, ayant
appris cette aventure, en avoit fait le sujet d'une ptre  Mlle
Navarre, et cette ptre couroit le monde[53]. Je me trouvai donc avoir
acquis la rputation d'homme  bonnes fortunes, dont je me serois bien
pass, car elle me fit des jaloux, c'est--dire des ennemis.

Le lendemain de mon arrive, je vis venir chez moi mes deux abbs
gascons de la rue des Mathurins, et j'en reus une semonce du srieux le
plus comique. D'o venez-vous? me dit l'abb Forest. Voil une belle
conduite! Vous vous chappez comme un voleur, sans dire un mot d'adieu 
vos meilleurs amis! Vous vous en allez en Champagne! on vous cherche, on
vous cherche en vain. O est-il? Personne n'en sait rien; et cette femme
intressante, cette femme sensible que vous abandonnez, que vous laissez
dans les alarmes, dans les pleurs, quelle barbarie! Allez, libertin que
vous tes, vous ne mritez pas l'amour qu'elle a pour vous.--Quelle est,
lui demandai-je, cette _Ariane_ en pleurs? Et de qui parlez-vous?--De
qui? reprit l'abb Debon; de cette amante dsole qui vous a cru noy,
qui vous a fait chercher jusqu'aux filets de Saint-Cloud, et qui depuis
a su que vous l'avez trahie, de Mme Denis enfin.--Messieurs, leur dis-je
d'un ton ferme et d'un air srieux, Mme Denis est mon amie, et rien de
plus. Elle n'a pas le droit de se plaindre de ma conduite. Je lui en ai
fait mystre, ainsi qu' vous, parce que je l'ai d.--Oui, du mystre,
reprit Forest, pour Mlle Navarre, pour une...! Je l'interrompis. Tout
beau, Monsieur, lui dis-je; vous n'avez pas, je crois, l'intention de
m'offenser, et vous m'offenseriez si vous alliez plus loin. Je ne me
suis jamais permis de rprimande avec vous, je vous prie de n'en pas
user avec moi.--Eh! sandis! rpliqua Forest, vous en parlez bien  votre
aise! vous vous en allez lestement en Champagne boire le meilleur vin du
monde avec une fille charmante, et nous ici nous en payons les pots
casss. On nous accuse d'avoir t vos confidens, vos approbateurs, vos
complices. Mme Denis elle-mme nous voit de mauvais oeil, nous reoit
froidement; enfin, puisqu'il faut vous le dire, ajouta-t-il d'une voix
pathtique, il n'y a plus de soupers chez elle: la pauvre femme est dans
le deuil.--Ah! j'entends: voil donc, lui dis-je, le grand crime de mon
absence. Vraiment! je ne m'tonne plus que vous m'ayez grond si fort.
Plus de soupers! Allons, il faut les rtablir. Vous serez invits
demain. Un air de jubilation se rpandit sur leur visage. Tu crois
donc, me dit l'un, qu'on va te pardonner?--Oui, dit l'autre, elle est
bonne femme, et la paix sera bientt faite.--La paix de l'amiti, leur
dis-je, sera toujours facile  faire: il n'en est pas de mme de celle
de l'amour; et la preuve qu'il n'est pour rien dans la querelle, c'est
qu'il n'en restera demain aucune trace. Adieu, je vais voir Mme Denis.

Elle me reut avec un peu d'humeur, et se plaignit de l'inquitude que
mon escapade lui avoit cause, comme  tous mes amis. J'essuyai ses
reproches, et je confessai qu' mon ge on n'toit exempt ni de
foiblesse, ni de folie. Quant au secret de mon voyage, il m'toit
command; je n'avois pas d le trahir. N'allez pas, Madame, ajoutai-je,
en parotre offense; on vous croiroit jalouse, et c'est un bruit qu'il
faut dmentir plutt que de l'autoriser.--Le dmentir! dit-elle, est-ce
qu'il se rpand?--Non, pas encore, lui dis-je, mais vos convives
disperss pourroient bien le faire courir. Je viens d'en voir deux ce
matin qui m'ont fait la scne la plus vive, et  qui vos soupers
interrompus font croire que vous tes au dsespoir. Je lui racontai
cette scne; elle en rit avec moi, et sentit qu'en effet il toit
convenable de les inviter au plus vite pour leur ter l'ide d'une
_Ariane en pleurs_. Voil, lui dis-je, ce qui s'appelle de l'amiti:
facile, indulgente et paisible, rien ne l'altre, et avec elle on vit
content, joyeux, de bon accord toute la vie, au lieu qu'avec
l'amour...--Avec l'amour! s'cria-t-elle, que le Ciel m'en prserve!
Cela n'est bon qu'en tragdie, et le comique,  moi, est le genre qui me
convient. Vous, Monsieur, qui devez savoir exprimer les tourmens, les
fureurs, les transports de l'amour tragique, vous avez besoin de
quelqu'un qui vous en donne des leons, et j'entends dire que pour cela
vous vous tes bien adress. Je vous en fais mon compliment.

Hlas! oui, je savois dj, par ma fatale exprience, combien la passion
de l'amour, mme lorsqu'on le croit heureux, est encore un tat pnible
et violent: mais jusque-l je n'en avois connu que les peines les plus
lgres; il me rservoit un supplice bien plus long et bien plus cruel!

La premire lettre que je reus de Mlle Navarre fut vive et tendre. La
seconde fut tendre encore, mais elle fut moins vive. La troisime se fit
attendre, et ce n'toient plus que de ples tincelles d'un feu mourant.
Je m'en plaignis, et cette plainte eut pour rponse de lgres excuses.
Des ftes, des spectacles, du monde  recevoir, toient les causes qu'on
m'allguoit de cette ngligence et de cette froideur. Je devois
connotre les femmes: l'amusement et la dissipation avoient pour elles
tant d'attraits qu'il falloit au moins dans l'absence leur permettre de
s'y livrer. Ce fut alors que commena pour moi le vrai supplice de
l'amour.  trois lettres brlantes et dchirantes, plus de rponse. Je
trouvai d'abord ce silence si incomprhensible qu'aprs que les facteurs
avoient pass et m'avoient dit ces mots accablans: _Il n'y a rien pour
vous_, j'allois  la poste moi-mme voir si quelque lettre  mon adresse
n'toit pas reste au bureau; et, aprs y avoir t, j'y retournois
encore. Dans cette attente continuelle et tous les jours trompe, je
schois, je me consumois.

J'ai oubli de dire qu'en arrivant  Paris, en passant par le clotre
Saint-Germain-l'Auxerrois, un vieux tableau de Cloptre m'ayant frapp
de ressemblance avec Mlle Navarre, je l'avois achet bien vite, et
l'avois emport chez moi. C'toit ma seule consolation. Je m'enfermois
seul avec ce tableau, et, lui adressant mes soupirs, je lui demandois,
par piti, un mot de lettre qui me rendt la vie. Insens! comment cette
image m'auroit-elle entendu? Celle  qui elle ressembloit ne daignoit
pas m'entendre. Cet excs de rigueur et de mpris n'toit pas naturel.
Je la croyois malade ou enferme par son pre et garde  vue comme une
criminelle. Tout me sembloit possible et vraisemblable, hormis
l'affreuse vrit.

Je n'avois pu si bien renfermer ma douleur que Mlle Clairon ne m'en et
fait avouer la cause; et tout ce qu'elle avoit pu imaginer pour la
flatter et l'adoucir, elle l'avoit mis en usage. Un soir que nous tions
dans le foyer de la Comdie, elle entendit le marquis de
Brancas-Creste[54] dire  quelqu'un qu'il arrivoit de Bruxelles.
Monsieur le marquis, lui dit-elle, puis-je vous demander si vous y avez
vu Mlle Navarre?--Oui, dit-il, je l'y ai vue plus belle et plus
brillante que jamais, menant enchan  son char le chevalier de
Mirabeau, dont elle est amoureuse, et qui en est idoltre. J'tois
prsent; j'entendis sa rponse. Le coeur meurtri du coup, j'allai tomber
chez moi comme une victime immole. Ah! mes enfans! quelle folie que
celle d'un jeune homme qui croit  la fidlit d'une femme dj clbre
par ses foiblesses, et  qui l'attrait du plaisir a fait oublier la
pudeur!

Celle-ci cependant, moins libertine que romanesque, parut avoir chang
de moeurs dans ses amours avec le chevalier de Mirabeau; mais le roman
n'en fut pas long, et il finit misrablement.

La fivre qui m'avoit saisi le soir mme o j'avois appris mon malheur
me tenoit encore, lorsqu'un matin je vis entrer chez moi un beau jeune
homme qui m'toit inconnu et qui me dclina son nom: c'toit le
chevalier de Mirabeau. Monsieur, me dit-il, je m'annonce chez vous 
deux titres: d'abord, comme l'ami intime de votre ami feu le marquis de
Vauvenargues, mon ancien camarade au rgiment du roi. Je serois fier de
mriter la place qu'il occupoit dans votre coeur, et je dsire de
l'obtenir. Mon autre titre ne m'est pas aussi favorable: c'est celui de
votre successeur auprs de Mlle Navarre. Je lui dois rendre ce
tmoignage qu'elle a pour vous l'estime la plus tendre. J'ai t souvent
jaloux moi-mme de la manire dont elle me parloit de vous; et,  mon
dpart de Bruxelles, ce qu'elle m'a le plus expressment recommand a
t de venir vous voir et de vous demander votre amiti.

--Monsieur le chevalier, lui rpondis-je, vous me voyez malade; je le
suis de votre faon, et je ne me sens pas dispos, je l'avoue,  prendre
si subitement de l'amiti pour l'homme trop aimable qui m'a fait tant de
mal; mais la manire noble, loyale et franche dont vous vous annoncez,
m'inspire pour vous beaucoup d'estime, et, puisque je suis sacrifi,
c'est du moins pour moi une consolation de l'tre  un homme comme vous.
Donnez-vous la peine de vous asseoir. Nous parlerons de notre ami M. de
Vauvenargues; nous parlerons aussi de Mlle Navarre, et de l'une comme de
l'autre je ne vous dirai que du bien.

Aprs cette conversation, qui fut longue et intressante: Monsieur, me
dit-il, je me flatte que vous ne serez point fch d'apprendre que Mlle
Navarre m'ait communiqu vos lettres. Les voici: elles ne font pas moins
l'loge de votre coeur que de votre esprit. En vous les rendant de sa
part, je suis charg de recevoir les siennes.--Monsieur, lui
demandai-je, a-t-elle eu la bont de m'crire deux mots pour m'autoriser
 vous les remettre?--Non, me dit-il, elle a compt, ainsi que moi, que
vous voudriez bien m'en croire sur ma parole.--Pardon, lui rpondis-je,
pour ce qui me regarde je puis donner ma confiance: je ne dispose alors
que de ce qui est  moi, mais le secret d'un autre, je n'en dispose pas
de mme. Cependant il est un moyen de tout concilier, et vous allez tre
content. Alors, tirant de mon secrtaire le paquet de lettres de Mlle
Navarre: Vous reconnoissez son criture, et vous voyez, lui dis-je, que
je ne distrais rien de ce recueil; vous lui serez tmoin que ses lettres
ont t brles.  l'instant je les mis au feu avec les miennes, et,
tandis qu'elles brloient ensemble: Mon devoir est rempli, ajoutai-je,
mon sacrifice est consomm. Il approuva ma dlicatesse, et se retira
satisfait.

La fivre ne me quittoit pas; j'tois mlancolique; je ne voulois plus
voir personne. Je sentois le besoin de respirer un air plus vif que
celui du quartier du Louvre; je voulois me donner pour ma convalescence
une promenade solitaire; j'allai loger dans le quartier du Luxembourg.

Ce fut l que, malade encore, dans mon lit, en l'absence du Savoyard qui
me servoit, j'entendis un matin quelqu'un entrer chez moi. Qui est l?
On ne me rpond point; mais on entr'ouvre les rideaux de mon alcve, et,
dans l'obscurit, je me sens embrasser par une femme dont le visage,
appuy sur le mien, me baignoit de larmes. Qui tes-vous? demandai-je
encore. Et, sans me rpondre, on redouble d'embrassemens, de soupirs et
de pleurs. Enfin on se lve, et je vois Mlle Navarre, en dshabill du
matin, plus belle que jamais dans sa douleur et dans ses larmes. C'est
vous, Mademoiselle! m'criai-je. Hlas! qui vous amne? Voulez-vous me
faire mourir? En disant ces mots, j'aperus derrire elle le chevalier
de Mirabeau, immobile et muet. Je crus tre dans le dlire; mais elle,
se tournant vers lui d'un air tragique: Voyez, Monsieur, lui dit-elle,
voyez qui je vous sacrifie: l'amant le plus passionn, le plus fidle,
le plus tendre, et le meilleur ami que j'eusse au monde; voyez en quel
tat mon amour pour vous l'a rduit, et combien vous seriez coupable si
vous vous rendiez jamais indigne d'un tel sacrifice. Le chevalier toit
ptrifi d'tonnement et d'admiration. tes-vous en tat de vous lever?
me demanda-t-elle.--Oui, lui dis-je.--Eh bien! levez-vous et donnez-nous
 djeuner: car nous voulons que vous soyez notre conseil, et nous avons
 vous communiquer des choses de grande importance.

Je me lve, et, mon Savoyard tant arriv, je leur fais apporter du caf
au lait. Ds que nous fmes seuls: Mon ami, me dit-elle, monsieur le
chevalier et moi nous allons consacrer nos amours au pied des autels,
nous marier, non pas en France, o nous aurions bien des difficults 
vaincre, mais en Hollande, o nous serons libres. Le marchal de Saxe
est furieux de jalousie. Voici la lettre qu'il m'a crite. Il y traite
lgrement monsieur le chevalier; mais il lui en fera raison. Je lui
reprsentai qu'un rival jaloux n'toit pas oblig d'tre juste envers
son rival, et qu'il ne seroit gure ni prudent ni possible de s'attaquer
au marchal de Saxe. Qu'appelez-vous s'attaquer? reprit-elle; en duel,
l'pe  la main? Ce n'est point cela; je ne me suis pas fait entendre.
Monsieur le chevalier, aprs son mariage, s'en va demander du service 
quelque puissance trangre: il est connu, il peut choisir. Avec son
nom, sa valeur, ses talens et cette figure, il fera un chemin rapide;
incessamment on le verra  la tte des armes, et c'est dans un champ de
bataille qu'il se mesurera avec le marchal.--Fort bien, Mademoiselle,
m'criai-je, voil ce que j'approuve, et je vous reconnois l'un et
l'autre dans un projet si gnreux. Je les vis en effet aussi fiers, et
aussi contens de leur rsolution que si elle avoit d s'excuter le
lendemain. Dans la suite j'appris qu'aprs s'tre maris en Hollande,
ils avoient pass  Avignon; que le frre du chevalier, le soi-disant
ami des hommes, et l'ennemi de son frre, avoit eu le crdit de le
faire poursuivre jusque dans les tats du pape; qu'au moment o les
sbires, par ordre du vice-lgat, venoient pour l'arrter, sa femme toit
en couche, et qu'en les voyant entrer chez elle, la frayeur qui l'avoit
saisie avoit caus en elle une rvolution qui lui avoit donn la mort.

Je lui donnai des larmes, et, depuis, cet ami des hommes, que j'ai
connu pour un hypocrite de moeurs et pour un intrigant de cour, haineux,
orgueilleux et mchant, a t ma bte d'aversion.

Je ne puis exprimer le changement presque subit qui s'toit fait en moi
lorsque j'avois appris que le chevalier de Mirabeau aimoit assez Mlle
Navarre pour en faire sa femme. Guri de mon amour, et surtout de ma
jalousie, je trouvai juste la prfrence qu'elle lui avoit donne, et,
loin d'en tre humili, je m'applaudis de lui avoir cd. Par l je
reconnus combien le sentiment de l'amour-propre et de la vanit blesse
entroit dans les dpits et dans les chagrins de l'amour.

Cependant il me restoit au fond du coeur un malaise, une inquitude, un
ennui qui me dominoit. Ce tableau de Cloptre, que j'avois encore
devant les yeux, avoit perdu sa ressemblance; il ne me touchoit plus,
mais il m'importunoit, et je m'en dlivrai. Ce qui redoubloit ma
tristesse, c'toit la perte de mon talent. Parmi les dlices et les
tourmens d'Avenay, j'avois eu des heures de verve  donner au travail:
Mlle Navarre m'y excitoit elle-mme. Les jours d'orage, comme elle avoit
peur du tonnerre, il falloit ou dner ou souper dans ses caves (qui
toient celles du marchal), et, au milieu de cinquante mille bouteilles
de vin de Champagne, il toit difficile de ne pas s'chauffer la tte.
Il est bien vrai que ces jours-l mes vers toient fumeux; mais la
rflexion dissipoit ces vapeurs.  mesure que j'avancois, je lui lisois
mes nouvelles scnes. Pour les juger, elle alloit s'asseoir sur ce
qu'elle appeloit son trne: c'toit, au haut des vignes, un monticule de
gazon entour de quelques broussailles; et il falloit voir dans ses
lettres la description de ce trne qui nous attendoit, disoit-elle:
celui d'Armide n'avoit rien de plus enchanteur. C'toit l qu' ses
pieds je lui lisois mes vers; et, lorsqu'elle les approuvoit, je les
croyois les plus beaux du monde; mais, quand le charme fut rompu, et que
je me vis seul au monde, au lieu des fleurs dont les sentiers de l'art
toient sems pour moi, je n'y trouvai que des pines. Le gnie qui
m'inspiroit m'abandonna; mon esprit et mon me tombrent languissans
comme les voiles d'un navire auquel tout,  coup manque le vent qui les
enfloit.

Mlle Clairon, qui voyoit la langueur o j'tois tomb, s'empressa d'y
apporter remde. Mon ami, me dit-elle, votre coeur a besoin d'aimer, et
l'ennui n'en est que le vide; il faut l'occuper, le remplir. N'y a-t-il
donc qu'une femme au monde qui puisse tre aimable  vos yeux?--Je n'en
connois, lui dis-je, qu'une seule qui pt me consoler, si elle le
vouloit bien; mais seroit-elle assez gnreuse pour le vouloir?--C'est
ce qu'il faut savoir, reprit-elle avec un sourire. Est-elle de ma
connoissance? je vous aiderai si je puis.--Oui, vous la connoissez, et
vous pouvez beaucoup sur elle.--Eh bien! nommez-la-moi, je parlerai pour
vous. Je lui dirai que vous aimez de bon coeur et de bonne foi; que vous
tes capable de fidlit, de constance, et qu'elle est sre d'tre
heureuse en vous aimant.--Vous croyez donc tout cela de moi?--Oui, j'en
suis trs persuade.--Ayez donc la bont de vous le dire.-- moi, mon
ami?-- vous-mme.--Ah! s'il dpend de moi, vous serez consol, et j'en
serai bien glorieuse.

Ainsi se forma cette nouvelle liaison, qui, comme on peut bien le
prvoir, ne fut pas de longue dure, mais qui eut pour moi l'avantage de
me ranimer au travail. Jamais l'amour et l'amour de la gloire ne furent
mieux d'accord qu'ils l'toient dans mon coeur.

_Denys_ fut remis au thtre; il eut,  la reprise, mme succs que dans
la nouveaut. Le rle d'Artie se ressentit du surcrot d'intrt qu'y
prenoit celle  qui rien n'toit plus cher que ma gloire. Elle y fut
plus sublime, plus ravissante que jamais. Eh! qu'on s'imagine avec quel
plaisir alloient souper ensemble l'actrice et l'auteur applaudis!

Mon enthousiasme pour le talent de Mlle Clairon toit un sentiment trop
vif en moi, trop exalt, pour qu'il me soit possible de dmler, dans ma
passion pour elle, ce qui n'toit que de l'amour; mais, indpendamment
des charmes de l'actrice, elle toit encore  mes yeux une amante trs
dsirable par une jeunesse brillante de vivacit, d'enjouement et de
tous les attraits d'un naturel aimable, sans mlange d'aucun caprice, et
avec le dsir unique et les soins les plus dlicats de rendre son amant
heureux. Tant qu'elle aimoit, personne n'aimoit plus tendrement, plus
passionnment qu'elle, ni de meilleure foi. Sr d'elle comme de
moi-mme, la tte libre et l'me en paix, je donnois au travail une
partie du jour, et l'autre lui toit rserve. Charmante je l'avois
quitte; la mme, et plus charmante encore, j'allois la retrouver. Quel
dommage qu'un caractre si sduisant ft si lger, et qu'avec tant de
sincrit, de fidlit mme dans ses amours, elle n'et pas plus de
constance!

Elle avoit une amie chez qui nous soupions quelquefois. Un jour elle me
dit: N'y venez pas ce soir; vous y seriez mal  votre aise: le bailli
de Fleury doit y souper, et il me ramne.--J'en suis connu, lui
rpondis-je navement, il voudra bien me ramener aussi.--Non, me
dit-elle, il n'aura qu'un vis--vis. Ce mot fut un trait de lumire. Et
comme elle m'en vit frapp: Eh bien! mon ami, reprit-elle, c'est une
fantaisie, il faut me la passer.--Est-il bien vrai? lui demandai-je,
parlez-vous srieusement?--Oui, je suis folle quelquefois; mais je ne
serai jamais fausse.--Je vous en sais bon gr, lui dis-je, et je cde la
place  monsieur le bailli. Pour cette fois je me sentis du courage et
de la raison; et ce qui m'arriva le lendemain m'apprit combien un
sentiment honnte est plus analogue et plus doux  mon coeur qu'un got
frivole et passager.

Un avocat de mon pays, Rigal, vint me voir, et me dit: Mlle B*** vous a
promis de ne jamais se marier sans le consentement de votre mre. Votre
mre n'est plus; Mlle B*** n'en est pas moins fidle  sa parole: il se
prsente pour elle un parti convenable; elle n'en veut accepter aucun
sans votre propre consentement.  ces mots, je sentis renatre en moi
non pas l'amour que j'avois eu pour elle, mais une inclination si douce,
si vive et si tendre que je n'y aurois point rsist si ma fortune et
mon tat avoient eu quelque consistance. Hlas! dis-je  Rigal, que ne
suis-je en situation de m'opposer  l'engagement qu'on propose  ma
chre B***! mais malheureusement le sort que j'aurois  lui offrir est
trop vague et trop incertain. Mon avenir court des hasards d'o le sien
ne doit pas dpendre. Elle mrite un bonheur solide; et je ne puis que
porter envie  celui qui est en tat de le lui assurer.

Quelques jours aprs je reus de Mlle Clairon un billet conu en ces
mots: Votre amiti m'est ncessaire dans ce moment. Je vous connois
trop bien pour n'y pas compter. Venez me voir, je vous attends. Je me
rendis chez elle. Il y avoit du monde. J'ai  vous parler, me dit-elle
en me voyant. Je la suivis dans son cabinet. Vous me marquez,
Mademoiselle, que mon amiti peut, lui dis-je, vous tre bonne  quelque
chose. Je viens savoir  quoi, et vous assurer de mon zle.--Ce n'est ni
votre zle ni votre amiti seule que je rclame, me dit-elle, c'est
votre amour; il faut que vous me le rendiez. Alors, avec une ingnuit
qui, pour tout autre que moi, auroit t plaisante, elle me dit combien
cette poupe, le bailli de Fleury, avoit peu mrit que j'en fusse
jaloux. Aprs cet humble aveu, tout ce qu'une friponne aimable peut
avoir de plus sduisant, elle l'employa, mais en vain, pour regagner un
coeur o la rflexion avoit teint l'amour.

Vous ne m'avez pas tromp, lui dis-je; et, aussi sincre que vous, je
me fais un devoir de ne pas vous tromper. Nous sommes faits pour tre
amis, nous le serons toute la vie, si vous le voulez bien; mais nous ne
serons plus amans. J'abrge un dialogue dont ce fut l pour moi la
conclusion invariable. En la laissant triste et confuse, je sentis
cependant que j'tois un peu trop veng.

_Aristomne_ toit achev, je le lus aux comdiens. Mlle Clairon assista
 cette lecture avec une dignit froide. On nous savoit brouills: je
n'en fus que plus applaudi. C'toit un problme parmi les comdiens si
je lui donnerois le rle de la femme d'Aristomne. Elle en fut inquite,
surtout lorsqu'elle apprit que les autres rles toient distribus. Elle
reut le sien, et, un quart d'heure aprs, elle arriva chez moi avec une
de ses amies. Tenez, Monsieur, me dit-elle (en entrant de l'air dont
elle entroit sur le thtre, et en jetant sur ma table le cahier qu'on
lui avoit remis), je ne veux point du rle sans l'auteur, car l'un
m'appartient comme l'autre.--Ma chre amie, lui dis-je en l'embrassant,
 ce titre je suis  vous: n'en demandez pas davantage. Un autre
sentiment nous rendrait malheureux.--Il a raison, dit-elle  sa
compagne: ma mauvaise tte feroit son tourment et le mien. Venez donc,
mon ami, venez dner chez votre bonne amie. Ds ce moment l'intimit la
plus parfaite s'tablit entre nous; elle a dur trente ans la mme; et,
quoique loigns l'un de l'autre par mon nouveau genre de vie, rien n'a
chang le fond de nos sentimens mutuels.

 propos de cette amiti libre et sre qui rgnoit entre nous, je me
rappelle un trait qui ne me doit point chapper.

Mlle Clairon n'toit ni riche, ni conome; souvent elle manquoit
d'argent. Un jour elle me dit: J'ai besoin de douze louis. Les
avez-vous?--Non, je ne les ai pas.--Tchez de me les procurer, et
apportez-les-moi ce soir dans ma loge,  la Comdie. Aussitt je me
mets en course. Je connoissois bien des gens riches, mais je ne voulois
point m'adresser  ceux-l. J'allai  mes abbs gascons et  quelques
autres de cette classe: je les trouvai  sec. J'arrivai triste dans la
loge de Mlle Clairon. Elle toit tte  tte avec le duc de Duras. Vous
venez bien tard, me dit-elle.--Je viens, lui dis-je, d'tre en qute de
quelque argent qui m'est d; mais j'ai perdu mes pas. Cela dit, et bien
entendu, j'allai prendre place dans l'amphithtre, lorsque, du bout du
corridor, je m'entendis appeler par mon nom. Je me tourne, et je vois le
duc de Duras qui vient  moi et qui me dit: Je viens de vous entendre
dire que vous avez besoin d'argent; combien vous faut-il?  ces mots il
tira sa bourse. Je le remerciai en disant que je n'en tois point
press. Ce n'est pas l rpondre, insista-t-il; quel est l'argent que
vous deviez toucher?--Douze louis, lui dis-je enfin.--Les voil, me
dit-il, mais  condition que, toutes les fois que vous en manquerez,
vous vous adresserez  moi. Et lorsque je les lui rendis et le pressai
de les reprendre: Vous le voulez absolument? me dit-il, je les reprends
donc; mais souvenez-vous que cette bourse o je les remets est la
vtre. Je n'usai point de ce crdit; mais depuis ce moment il n'est
point de bonts qu'il ne m'ait tmoignes. Nous nous sommes trouvs
ensemble  l'Acadmie franoise, et, dans toutes les occasions, j'ai eu
lieu de me louer de lui. Il avoit de la joie  saisir les momens de me
rendre de bons offices. Quand je dnois chez lui, il me donnoit toujours
de son meilleur vin de Champagne, et, dans les accs de sa goutte, il
tmoignoit encore du plaisir  me voir. On le disoit lger; assurment
il ne le fut jamais pour moi. Revenons  _Aristomne_.

Voltaire alors toit  Paris. Il avoit eu envie de connotre ma pice
avant qu'elle ft acheve, et je lui en avois lu quatre actes dont il
avoit t content. Mais l'acte qui me restoit  faire lui donnoit de
l'inquitude; et ce n'toit pas sans raison. Dans les quatre actes qu'il
avoit entendus, l'action paroissoit complte et suivie d'un bout 
l'autre. Quoi! me dit-il aprs la lecture, prtendez-vous, ds votre
seconde tragdie, vous affranchir de la rgle commune? Lorsque j'ai fait
_la Mort de Csar_ en trois actes, c'toit pour un collge, et j'avois
pour excuse la contrainte o j'tois de n'y introduire que des hommes;
mais vous, au grand thtre, et dans un sujet o rien ne vous aura gn,
donner une pice tronque, et en quatre actes, forme bizarre dont vous
n'avez aucun exemple! c'est  votre ge une licence malheureuse que je
ne saurois vous passer.--Aussi, lui dis-je, n'ai-je pas dessein de la
prendre, cette licence. Ma pice est en cinq actes dans ma tte, et
j'espre bien les remplir.--Et comment? me demanda-t-il: je viens
d'entendre le dernier acte; tous les autres se suivent, et vous ne
pensez pas sans doute  prendre l'action de plus haut?--Non,
rpondis-je, l'action commencera et finira comme vous l'avez vu; le
reste est mon secret. Ce que je mdite est peut-tre une folie; mais,
quelque prilleux que soit le pas, il faut que je le passe; et, si vous
m'en tiez le courage, tout mon travail seroit perdu.--Allons, mon
enfant, me dit-il, faites, osez, risquez; c'est toujours un bon signe.
Il y a dans ce mtier, comme dans celui de la guerre, des tmrits
heureuses; et c'est bien souvent du milieu des difficults les plus
dsesprantes que naissent les grandes beauts.

Le jour de la premire reprsentation[55] il voulut se placer derrire
moi dans ma loge; et je lui dois ce tmoignage qu'il toit presque aussi
mu et aussi tremblant que moi-mme.  prsent, me dit-il avant qu'on
ne levt la toile, apprenez-moi d'o vous avez tir l'acte qui vous
manquoit. Je lui rappelai qu' la fin du second acte il toit dit que
la femme et le fils d'Aristomne alloient tre jugs, et qu'au
commencement du troisime on apprenoit qu'ils avoient t condamns. Eh
bien! lui dis-je, ce jugement que j'avois suppos se passer dans
l'entr'acte, je l'ai mis sur la scne.--Quoi! la Tournelle sur le
thtre! s'cria-t-il; vous me faites trembler.--Oui, lui dis-je, c'est
un cueil, mais il toit invitable; c'est  Clairon de me sauver.

_Aristomne_ eut au moins autant de succs que _Denys_. Voltaire, 
chaque applaudissement, me serroit dans ses bras; mais, ce qui l'tonna
et le fit tressaillir de joie, ce fut l'effet du troisime acte.
Lorsqu'il vit Lonide charge de fers, en criminelle, parotre au milieu
de ses juges, et, avec son grand caractre, les dominer, s'emparer de la
scne et de l'me des spectateurs, tourner sa dfense en accusation, et,
discernant parmi les snateurs les vertueux amis d'Aristomne de ses
perfides ennemis, attaquer, accabler ceux-ci de la conviction de leur
sclratesse, au bruit de l'applaudissement qu'elle enleva: Bravo,
Clairon! s'cria Voltaire, _macle animo, generose puer!_

Certainement personne ne sent mieux que moi combien, du ct du talent,
j'tois peu digne de lui faire envie; mais le succs toit assez grand
pour qu'il en ft jaloux, s'il avoit eu cette foiblesse. Non, Voltaire
avoit trop le sentiment de sa supriorit pour craindre des talens
vulgaires. Peut-tre qu'un nouveau Corneille ou qu'un nouveau Racine lui
auroit fait du chagrin; mais il n'toit pas aussi facile qu'on le
croyoit d'inquiter l'auteur de _Zare_, d'_Alzire_, de _Mrope_ et de
_Mahomet_.

 cette premire reprsentation d'_Aristomne_, je fus encore oblig de
me montrer sur le thtre; mais, aux reprsentations suivantes, mes amis
me donnrent le courage de me drober aux acclamations du public.

Un accident interrompit mon succs et troubla ma joie. Roselly, cet
acteur dont j'ai dj parl[56], jouoit le rle d'Arcire, ami
d'Aristomne, et le jouoit avec autant de chaleur que d'intelligence. Il
n'toit ni beau ni bien fait; il avoit mme dans la prononciation un
grasseyement trs sensible; mais il faisoit oublier ses dfauts par la
dcence de son action, et par une expression pleine d'esprit et d'me.
Je lui attribuois le succs du dnouement de ma tragdie; et, en effet,
voici comment il l'avoit dcid. Lorsque, dans la dernire scne, en
parlant du dcret par lequel le snat avoit mis le comble  ses
atrocits, il dit:

     Thonis le dfend et s'en nomme l'auteur,

il s'aperut que le public se soulevoit d'indignation; et aussitt,
s'avanant au bord du thtre, avec l'action la plus vive il cria au
parterre, comme pour l'apaiser:

     Je m'lance, et lui plonge un poignard dans le coeur.

 l'attitude, au geste qui accompagna ces mots, on crut voir Thonis
frapp, et ce fut dans toute la salle un transport de joie clatant.

Or, aprs la sixime reprsentation de ma pice, et dans la plus grande
chaleur du succs, on vint m'annoncer que Roselly toit attaqu d'une
fluxion de poitrine; et, pour le remplacer dans son rle, on me
proposoit un acteur incapable de le jouer. C'toit pour moi un trs
grand prjudice que d'interrompre cette affluence du public; mais c'et
t un plus grand mal encore que de dgrader mon ouvrage. Je demandai
que les reprsentations en fussent suspendues jusqu'au rtablissement de
la sant de Roselly, et ce ne fut que l'hiver suivant qu'_Aristomne_
fut remis au thtre.

 la premire reprsentation de cette reprise, l'motion du public fut
si vive qu'il demanda encore l'auteur. Je refusai de parotre sur le
thtre; mais j'tois au fond d'une loge. Quelqu'un m'y aperut du
parterre et cria: Le voil! La loge toit vers l'amphithtre; tout le
parterre fit volte-face; il fallut m'avancer, et, par une humble
salutation, rpondre  cette nouvelle faveur.

L'homme qui, du fond de sa loge, m'avoit pris dans ses bras pour me
prsenter au public, va occuper dans ces _Mmoires_ une place
considrable, par le mal qu'il me fit en me voulant du bien, et par les
attrayantes et nuisibles douceurs qu'eut pour moi sa socit. C'toit M.
de La Popelinire[57]. Ds le succs de _Denys le Tyran_, il m'avoit
attir chez lui. Mais,  l'poque dont je parle, le courage qu'il eut de
m'offrir pour retraite sa maison de campagne, au risque de dplaire 
l'homme tout-puissant que j'avois offens, m'attacha fortement  un hte
si gnreux. Le pril d'o il me tiroit avoit pour cause une de ces
aventures de jeunesse o m'engageoit mon imprudence, et qui apprendront
 mes enfans  tre plus sages que moi.




LIVRE IV


Tandis que je logeois encore dans le quartier du Luxembourg, une
ancienne actrice de l'Opra-Comique, la Darimat, amie de Mlle Clairon,
et marie avec Durancy, acteur comique dans une troupe de province,
tant accouche  Paris, avoit obtenu de mon actrice qu'elle ft
marraine de son enfant, et moi j'avois t pris pour parrain[58]. De ce
baptme il arriva que ma commre Durancy, qui, chez Mlle Clairon,
m'entendoit quelquefois parler sur l'art de la dclamation, me dit un
jour: Mon compre, voulez-vous que je vous donne une jeune et jolie
actrice  former? Elle aspire  dbuter dans le tragique, et elle vaut
la peine que vous lui donniez des leons. C'est Mlle Verrire, l'une des
protges du marchal de Saxe[59]. Elle est votre voisine; elle est
sage, elle vit fort dcemment avec sa mre et avec sa soeur. Le marchal,
comme vous savez, est all voir le roi de Prusse, et nous voulons,  son
retour, lui donner le plaisir de trouver sa pupille au thtre jouant
_Zare_ et _Iphignie_ mieux que Mlle Gaussin. Si vous voulez vous
charger de l'instruire, demain je vous installerai; nous dnerons chez
elle ensemble.

Mon aventure avec Mlle Navarre ne m'avoit point alin le marchal de
Saxe; il m'avoit mme tmoign de la bienveillance; et, avant
qu'_Aristomne_ ft mis au thtre, il m'avoit fait prier d'aller lui en
faire la lecture. Cette lecture tte  tte l'avoit intress: le rle
d'Aristomne l'avoit mu. Il trouva celui de Lonide thtral. Mais,
corbleu! me dit-il, c'est une fort mauvaise tte que cette femme-l! je
n'en voudrois pas pour rien. Ce fut l sa seule critique. Du reste, il
fut content, et me le tmoigna avec cette franchise noble et cavalire
qui sentoit en lui son hros.

Je fus donc enchant d'avoir une occasion de faire quelque chose qui lui
ft agrable, et trs innocemment, mais trs imprudemment, j'acceptai la
proposition.

La protge du marchal toit l'une de ses matresses; elle lui avoit
t donne  l'ge de dix-sept ans. Il en avoit eu une fille, reconnue
et marie depuis sous le nom d'Aurore de Saxe. Il lui avoit fait,  la
naissance de cette enfant, une rente de cent louis; il lui donnoit de
plus, par an, cinq cents louis pour sa dpense. Il l'aimoit de bonne
amiti; mais, quant  ses plaisirs, elle n'y toit plus admise. La
douceur, l'ingnuit, la timidit de son caractre, n'avoient plus rien
d'assez piquant pour lui. On sait qu'avec beaucoup de noblesse et de
fiert dans l'me, le marchal de Saxe avoit les moeurs grivoises. Par
got autant que par systme, il vouloit de la joie dans ses armes,
disant que les Franois n'alloient jamais si bien que lorsqu'on les
menoit gaiement, et que ce qu'ils craignoient le plus  la guerre,
c'toit l'ennui. Il avoit toujours dans ses camps un Opra-Comique.
C'toit  ce spectacle qu'il donnoit l'ordre des batailles; et, ces
jours-l, entre les deux pices, la principale actrice annonoit ainsi:
Messieurs; demain relche au thtre,  cause de la bataille que
donnera monsieur le marchal; aprs-demain, _le Coq du village_, _les
Amours grivois_, etc.

Deux actrices de ce thtre, Chantilly et Beaumnard[60], toient ses
deux matresses favorites; et leur rivalit, leur jalousie, leurs
caprices, lui donnoient, disoit-il, _plus de tourmens que les hussards
de la reine de Hongrie_. J'ai lu ces mots dans l'une de ses lettres.
C'toit pour elles que Mlle Navarre avoit t nglige. Il trouvoit en
elle trop de hauteur et pas assez de complaisance et d'abandon. Mlle
Verrire, avec infiniment moins d'artifice, n'avoit pas mme l'ambition
de le disputer  ses rivales; elle sembloit se reposer sur sa beaut du
soin de plaire, sans y contribuer d'ailleurs que par l'galit d'un
caractre aimable et par son indolence  se laisser aimer.

Les premires scnes que nous rptmes ensemble furent celles de Zare
avec Orosmane. Sa figure, sa voix, la sensibilit de son regard, son air
de candeur et de modestie, s'accordoient parfaitement avec son rle, et
dans le mien je ne mis que trop de vhmence et de chaleur. Ds notre
seconde leon, ces mots: _Zare, vous pleurez!_ furent l'cueil de ma
sagesse.

La docilit de mon colire me rendit assidu; cette assiduit fut
malignement explique. Le marchal, qui toit alors en Prusse, instruit
de notre intelligence, en prit une colre peu digne d'un aussi grand
homme. Les cinquante louis que Mlle Verrire touchoit par mois lui
furent supprims, et il annona que de sa vie il ne reverroit ni la mre
ni son enfant. Il tint parole, et ce ne fut qu'aprs sa mort, et un peu
par mon entremise, qu'Aurore fut reconnue et leve dans un couvent
comme fille de ce hros.

Le dlaissement o tomboit ma Zare nous accabla tous les deux de
douleur. Il me restoit quarante louis du produit de ma nouvelle
tragdie; je la priai de les accepter. Cependant Mlle Clairon et tous
nos amis nous conseillrent de cesser de nous voir, au moins pour
quelque temps. Il nous en cota bien des larmes, mais nous suivmes ce
conseil.

Le marchal revint. J'entendois dire de tous cts qu'il toit furieux
contre moi. J'ai su depuis par le marchal de Loewendal, et par deux
autres de ses amis, Sourdis et Flavacourt, qu'ils avoient eu bien de la
peine  retenir les mouvemens de sa colre. Il alloit disant dans le
monde,  la cour, et au roi lui-mme, que ce petit insolent de pote lui
prenoit toutes ses matresses (je n'avois cependant que celles qu'il
abandonnoit). Il montroit un billet de moi qu'un perfide laquais avoit
vol  celle-ci. Heureusement dans ce billet,  propos de la tragdie de
_Cloptre_,  laquelle je travaillois, il toit dit qu'Antoine toit
_un hros en amour comme en guerre_. Et cet Antoine, disoit le
marchal, vous entendez bien qui il est. Cette allusion,  laquelle je
n'avois point pens, en le flattant, le calmoit un peu.

Cependant j'tois dans des transes d'autant plus cruelles que j'tois
rsolu, au pril de ma vie, de me venger de lui s'il m'et fait
insulter. Dans cette situation, l'une des plus pnibles o je me sois
trouv, M. de La Popelinire me proposa de me retirer chez lui  la
campagne, et, d'un autre ct, le prince de Turenne me soulagea du
chagrin o j'tois de laisser ma Zare dans l'infortune.

Ce prince, me trouvant un soir dans le foyer de la Comdie-Franoise,
vint  moi et me dit: Vous tes cause que le marchal de Saxe a quitt
Mlle Verrire; voulez-vous me donner votre parole de ne plus la voir?
son malheur sera rpar. Ceci m'expliqua le mystre du rendez-vous
qu'elle m'avoit donn la veille dans le bois de Boulogne, et des pleurs
qu'elle avoit verss en me disant adieu. Oui, mon prince, je vous la
donne, lui rpondis-je, cette parole que vous me demandez. Que Mlle
Verrire soit heureuse avec vous; je consens  ne plus la voir. Il la
prit, et je fus fidle  ma promesse.

Retir, presque solitaire, dans cette maison de campagne, bien
diffrente alors et de ce qu'elle avoit t et de ce qu'elle fut depuis,
j'eus tout le temps de me livrer  mes rflexions sur moi-mme. Je
tournai les yeux vers l'abme au bord duquel je venois de passer. Le
hros de Fontenoy, l'idole des armes et de la France entire, l'homme
devant qui la plus haute noblesse du royaume toit dans le respect, et
que le roi lui-mme accueilloit avec toutes les distinctions qui peuvent
flatter un grand homme, toit celui  qui j'avois manqu, sans avoir
mme pour excuse l'garement d'un fol amour. Cette fille imprudente et
foible ne m'avoit point dissimul qu'elle tenoit  lui par ses
bienfaits, et comme au pre de son enfant. J'tois si bien instruit et
si persuad du risque pouvantable que nous courions ensemble que,
lorsqu' des heures indues je me glissois chez elle, ce n'toit jamais
qu'en tremblant. Je la trouvois, je la laissois encore plus tremblante
elle-mme. Il n'toit point dplaisir qui n'et t trop chrement pay
par nos frayeurs d'tre surpris et dnoncs; et si le marchal, instruit
de ma tmrit, ddaignant de m'ter la vie, m'et fait seulement
insulter par un de ses valets, je n'opposois  cette crainte qu'une
rsolution  laquelle je ne puis penser sans frmir. Ah! frmissez comme
moi, mes enfans, des dangers que m'a fait courir une trop ardente
jeunesse, pour une liaison fortuite et passagre, sans autre cause que
l'attrait du plaisir et de l'occasion. J'ai cru devoir vous marquer
l'cueil pour vous prserver du naufrage.

Peu de temps aprs le marchal mourut. Il avoit fini par se montrer
magnanime envers moi, comme le lion de la fable envers le souriceau. 
la premire reprsentation de _Cloptre_, s'tant trouv dans le
corridor face  face avec moi, en sortant de sa loge (rencontre qui me
fit plir), il avoit eu la bont de me dire ces mots d'approbation:
Fort bien, Monsieur, fort bien! Je regrettai sincrement en lui le
dfenseur de ma patrie et l'homme gnreux qui m'avoit pardonn; et,
pour honorer sa mmoire autant qu'il toit en moi, je fis ainsi son
pitaphe:

      Courtray Fabius, Annibal  Bruxelles,
     Sur la Meuse Cond, Turenne sur le Rhin,
     Au lopard farouche il imposa le frein.
     Et de l'aigle rapide il abattit les ailes.

La retraite o je me sauvois des tentations de Paris m'en offrit bientt
de nouvelles; mais dans ce moment-l elle ne me donnoit que de srieuses
leons de moeurs. Pour faire connotre la cause de la tristesse
silencieuse et sombre qui rgnoit alors dans un lieu qui avoit t le
sjour des plaisirs, il faut que je revienne un peu sur le pass, et que
je dise comment s'toit form et dtruit cet enchantement.

M. de La Popelinire n'toit pas le plus riche financier de son temps,
mais il en toit le plus fastueux. D'abord il avoit pris pour matresse,
et depuis pour femme, la fille d'une comdienne[61]. Son intention
n'avoit pas t de se marier avec elle, mais elle avoit su l'y obliger;
voici par quel moyen. La fameuse de Tencin, aprs avoir lev son frre
 la dignit de cardinal, et l'avoir introduit dans le conseil d'tat,
avoit par lui un crdit obscur, mais puissant, auprs du vieux cardinal
de Fleury. Mlle Dancourt se fit prsenter  elle, et, en jeune innocente
qui avoit t sduite, elle se plaignit que M. de La Popelinire, aprs
l'avoir flatte de l'esprance d'tre sa femme, ne pensoit plus 
l'pouser. Il vous pousera, et j'en fais mon affaire, dit Mme de
Tencin. Cachez-lui que vous m'ayez vue, et dissimulez avec lui.

Le moment critique du renouvellement du bail des fermes approchoit, et,
parmi les anciens fermiers gnraux, c'toit  qui seroit conserv sur
la liste. On fit entendre au cardinal de Fleury que c'toit le moment de
faire cesser un scandale qui affligeoit tous les gens de bien. On lui
reprsenta Mlle Dancourt comme une victime intressante de la sduction,
et La Popelinire comme un de ces hommes qui se jouent de l'innocence
aprs avoir surpris sa foiblesse et sa bonne foi.

Ce n'toit pas encore parmi les financiers un luxe autoris que celui
des matresses publiquement entretenues, et le cardinal se piquoit de
maintenir les bonnes moeurs. Lors donc que La Popelinire alla solliciter
ses bonts pour le nouveau bail, le cardinal lui demanda ce que c'toit
que Mlle Dancourt. C'est une jeune personne dont j'ai pris soin, lui
rpondit La Popelinire; et il lui fit l'loge de son esprit, de ses
talens et de sa bonne ducation. Je suis bien aise, reprit le cardinal,
de tout le bien que vous m'en dites. Tout le monde en parle de mme, et
l'intention du roi est de donner votre place  celui qui l'pousera. Il
est bien juste au moins qu'aprs l'avoir sduite vous lui laissiez pour
dot l'tat qu'elle avoit droit d'attendre de vous-mme, et que vous lui
aviez promis. La Popelinire voulut se dfendre d'avoir pris cet
engagement. Vous l'avez abuse, insista le ministre, et sans vous elle
auroit encore son innocence. Il faut rparer ce tort-l: c'est le
conseil que je vous donne, et ne tardez pas  le suivre, sans quoi je ne
puis rien pour vous. Perdre sa place ou pouser, l'alternative toit
pressante. La Popelinire prit le parti le moins fcheux; mais  sa
rsolution force il voulut donner l'apparence d'une volont libre, et
le lendemain, au rveil de Mlle Dancourt: Levez-vous, lui dit-il, et,
avec votre mre, venez o je vais vous conduire. Elle obit. Ce fut
chez son notaire qu'il les mena. coutez, leur dit-il, la lecture de
l'acte que nous allons signer. C'toit le contrat de mariage. Le coup
de thtre parut produire son effet: la fille eut l'air de se pmer, la
mre embrassa les genoux de celui qui mettoit le comble  ses bonts et
 leurs voeux. Il jouit pleinement de leur feinte reconnoissance; et,
tant qu'il fut dans l'illusion d'un poux qui se croit aim, il vit sa
maison embellie par les enchantemens de sa brillante pouse. Le plus
grand monde toit de ses soupers et de ses ftes; mais bientt les
inquitudes et les soupons jaloux troublrent son repos. Sa femme avoit
pris son essor. Porte dans un tourbillon o il ne pouvoit pas la
suivre, on lui donnoit  elle des soupers dont il n'toit pas, et, par
des lettres anonymes, on se faisoit un plaisir malin de l'avertir qu'il
toit la fable et le jouet de cette cour brillante que sa femme tenoit
chez lui.

C'toit dans ce temps-l qu'il m'y avoit attir; mais je ne fus d'abord
que de sa socit particulire. L, je trouvai le clbre Rameau; La
Tour, le plus habile peintre en pastel que nous ayons eu; Vaucanson, ce
merveilleux mcanicien; Carle Van Loo, ce grand dessinateur et ce grand
coloriste; et sa femme[62], qui, la premire, avec sa voix de rossignol,
nous avoit fait connotre les chants de l'Italie.

Mme de La Popelinire me marquoit de la bienveillance. Elle voulut
entendre la lecture d'_Aristomne_, et, de tous les critiques dont
j'avois pris conseil, ce fut  mon gr le meilleur. Aprs avoir entendu
ma pice, elle en fit l'analyse avec une clart, une prcision
surprenante, me retraa de scne en scne le cours de l'action, remarqua
les endroits qui lui avoient paru beaux, comme ceux qu'elle trouvoit
foibles; et, dans toutes les corrections qu'elle me demanda, ses
observations me frapprent comme autant de traits de lumire. Ce coup
d'oeil si vif, si rapide, et cependant si juste, tonna tout le monde, et
dans cette lecture, quoique assez applaudi moi-mme, je dois dire que
son succs fut plus clatant que le mien. Son mari en toit tristement
interdit.  travers son admiration pour cette heureuse facilit de
mmoire et d'intelligence, pour cette verve d'loquence qui tenoit de
l'inspiration, enfin pour cet accord de l'esprit et du got qui
l'tonnoit comme nous dans sa femme, on voyoit percer, malgr lui, un
fond d'humeur et de chagrin dont lui seul connoissoit la cause. Il avoit
voulu la retirer de ce grand monde o elle toit lance; mais elle avoit
trait de tyrannie capricieuse et d'esclavage humiliant la gne o il
prtendoit la rduire, et de l les scnes violentes qu'il y avoit entre
eux sans tmoins.

La Popelinire se soulageoit avec nous, surtout avec moi, par des
satires de ce monde dont il toit excd, disoit-il, et dont il vouloit
s'loigner. Il m'avoit engag  loger prs de lui. Ma simplicit, ma
franchise, lui convenoient. Vivons ensemble, me disoit-il, nous sommes
faits pour nous aimer, et laissez l, croyez-moi, ce monde qui vous a
sduit, comme il m'avoit sduit moi-mme. Et qu'en attendez-vous?--Des
protecteurs, lui dis-je, et quelques moyens de fortune.--Des
protecteurs! Ah! si vous saviez comme tous ces gens-l protgent!... De
la fortune! eh! n'en ai-je pas assez pour nous deux? Je n'ai point
d'enfant, et, grce au Ciel, je n'en aurai jamais. Soyez tranquille, et
ne nous quittons pas, car je sens tous les jours que vous m'tes plus
ncessaire.

Malgr sa rpugnance  me voir lui chapper, il ne put refuser  Mme de
Tencin, qu'il mnageoit par politique, il ne put, dis-je, lui refuser de
me mener chez elle pour lui lire ma tragdie: c'toit _Aristomne_,
qu'on venoit de jouer. L'auditoire toit respectable. J'y vis rassembls
Montesquieu, Fontenelle, Mairan, Marivaux, le jeune Helvtius, Astruc,
je ne sais qui encore, tous gens de lettres ou savans, et au milieu
d'eux une femme d'un esprit et d'un sens profond, mais qui, enveloppe
dans son extrieur de bonhomie et de simplicit, avoit plutt l'air de
la mnagre que de la matresse de la maison: c'toit l Mme de Tencin.
J'eus besoin de tous mes poumons pour me faire entendre de Fontenelle;
et, quoique bien prs de son oreille, il me falloit encore prononcer
chaque mot avec force et  haute voix; mais il m'coutoit avec tant de
bont qu'il me rendoit doux les efforts de cette lecture pnible. Elle
fut, comme vous pensez bien, d'une monotonie extrme, sans inflexions,
sans nuances; cependant je fus honor des suffrages de l'assemble;
j'eus mme l'honneur d'tre du dner de Mme de Tencin; et, ds ce
jour-l, j'aurois t inscrit sur la liste de ses convives; mais M. de
La Popelinire n'eut pas de peine  me persuader qu'il y avoit l trop
d'esprit pour moi; et, en effet, je m'aperus bientt qu'on y arrivoit
prpar  jouer son rle, et que l'envie d'entrer en scne n'y laissoit
pas toujours  la conversation la libert de suivre son cours facile et
naturel. C'toit  qui saisiroit le plus vite, et comme  la vole, le
moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son
trait lger et piquant; et, pour amener l'-propos, on le tiroit
quelquefois d'un peu loin.

Dans Marivaux, l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacit
peroit visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendoit que la
balle vnt  lui; mais il l'attendoit. Mairan guettoit l'occasion.
Astruc ne daignoit pas l'attendre. Fontenelle seul la laissoit venir
sans la chercher; et il usoit si sobrement de l'attention qu'on donnoit
 l'entendre que ses mots fins, ses jolis contes, n'occupoient jamais
qu'un moment. Helvtius, attentif et discret, recueilloit pour semer un
jour. C'toit un exemple pour moi que je n'aurois pas eu la constance de
suivre: aussi cette socit eut-elle pour moi peu d'attrait.

Il n'en fut pas de mme de celle d'une femme que mon heureuse toile
m'avoit fait rencontrer chez Mme de Tencin, et qui, ds lors, eut la
bont de m'inviter  l'aller voir. Cette femme, qui commenoit  choisir
et  composer sa socit littraire, toit Mme Geoffrin. Je rpondis
trop tard  son invitation, et ce fut encore M. de La Popelinire qui
m'empcha d'aller chez elle. Qu'iriez-vous faire l? me dit-il; c'est
encore un rendez-vous de beaux esprits.

C'toit ainsi qu'il m'avoit captiv lorsque arriva mon aventure avec le
marchal de Saxe; mais ce qui m'attacha le plus troitement  lui fut de
le voir malheureux lui-mme, et de m'apercevoir du besoin qu'il avoit de
moi. Les lettres anonymes ne cessoient de le harceler: on l'assuroit
qu' Passy mme un rival heureux continuoit de voir sa femme. Il
l'observoit, il la faisoit surveiller nuit et jour; elle en toit
instruite, et ne voyoit en lui que le gelier de sa prison.

Ce fut l que j'appris ce que c'est qu'un mnage o d'un ct la
jalousie, et de l'autre la haine, se glissent comme deux serpens. Une
maison voluptueuse, dont les arts, les talens, tous les plaisirs
honntes, sembloient avoir fait leur sjour, et, dans cette maison, le
luxe, l'abondance, l'affluence de tous les biens, tout cela corrompu par
la dfiance et la crainte, par les tristes soupons et par les noirs
chagrins! Il falloit voir  table ces deux poux vis--vis l'un de
l'autre; la morne taciturnit du mari, la fire et froide indignation de
la femme, le soin que prenoient leurs regards de s'viter, et l'air
terrible et sombre dont ils se rencontroient, surtout devant leurs gens;
l'effort qu'ils faisoient sur eux-mmes pour s'adresser quelques
paroles, et le ton sec et dur dont ils se rpondoient. On a de la peine
 concevoir comment deux tres aussi fortement alins pouvoient habiter
ensemble; mais elle toit dtermine  ne pas quitter sa maison, et lui,
aux yeux du monde, et en bonne justice, n'avoit pas le droit de l'en
chasser.

Moi qui savois enfin la cause de cette msintelligence, je ne ngligeois
rien pour adoucir les peines de celui dont le coeur sembloit s'appuyer
sur le mien. Un misrable, que je ddaigne de nommer parce qu'il est
mort, m'a accus d'avoir t l'un des complaisans de La Popelinire. Je
commence par dclarer que jamais je n'ai reu de lui le plus lger
bienfait. Aprs cela, je conviens sans rougir que, par un sentiment trs
naf et trs tendre, je m'tudiois  lui complaire. Aussi loign de
l'adulation que de la ngligence, je ne le flattois pas, mais je le
consolois: je lui rendois le bon office qu'Horace attribuoit aux muses:
_Vos lene consilium et datis, et dato gaudetis alm_. Et plt au Ciel
qu'il n'et pas t lui-mme plus indulgent pour ma vanit que je ne
l'tois pour la sienne! Cet esprit de proprit qui exagre  nos yeux
le prix de tout ce qui nous intresse lui faisoit tant d'illusion sur le
jeune pote qu'il avoit adopt que tout ce qui couloit de ma plume lui
sembloit beau; et, au lieu d'un ami svre dont j'aurois eu besoin, je
ne trouvois en lui qu'un trs facile approbateur. Ce fut l'une des
causes auxquelles j'attribue cette mollesse d'application dont mes
ouvrages se ressentirent tout le temps que je fus chez lui.

Vers la fin de l'automne, l'ennui lui fit quitter sa triste maison de
campagne, et peu de temps aprs arriva l'aventure qui le spara de sa
femme. Un jour[63] que dans la plaine des Sablons le marchal de Saxe
donnoit au public le spectacle de la revue de ses hulans, La
Popelinire, plus excd que jamais des lettres anonymes qui lui
rptoient que sa femme recevoit chez elle toutes les nuits le marchal
de Richelieu, prit le temps o elle toit  la revue pour visiter son
appartement, et voir comment un homme pouvoit y tre introduit malgr la
vigilance d'un portier dont il toit sr. Il avoit avec lui, pour
l'aider dans cette recherche, Vaucanson et Balot[64]; celui-ci, petit
avocat, d'un esprit fin et pntrant, mais personnage assez grotesque
par la singularit d'un langage trivial et hyperbolique, et d'un
caractre ml de bassesse et d'orgueil, fier et haut par boutades, et
servile par habitude. C'toit lui qui louoit M. de La Popelinire sur la
finesse de sa peau, et qui, dans un moment d'humeur, disoit de lui:
_Qu'il s'en aille cuver son or_. Pour Vaucanson, tout son esprit toit
en gnie, et, hors des mcaniques, rien de plus ignorant et rien de plus
born que lui.

En visitant l'appartement de Mme de La Popelinire, Balot fit la
remarque que, dans le cabinet o toit son clavecin, on avoit tendu un
tapis de pied, et que cependant il n'y avoit dans la chemine de cette
pice ni bois, ni cendres, ni chenets, quoique le temps ft dj froid
et que l'on ft du feu partout. Par induction, il s'avisa de frapper de
sa canne la plaque de la chemine: la plaque sonna creux. Alors
Vaucanson, s'approchant, s'aperut qu'elle toit monte  charnire, et
si parfaitement unie au revtement des cts que la jointure en toit
presque imperceptible. Ah! Monsieur, s'cria-t-il en se tournant vers
La Popelinire, le bel ouvrage que je vois l! et l'excellent ouvrier
que celui qui l'a fait! Cette plaque est mobile, elle s'ouvre, mais la
charnire en est d'une dlicatesse!... non, il n'y a point de tabatire
mieux travaille. L'habile homme que celui-l!--Quoi! Monsieur, dit La
Popelinire en plissant, vous tes sr que cette plaque
s'ouvre?--Vraiment! j'en suis sr, je le vois, dit Vaucanson, ravi
d'admiration et d'aise; rien n'est plus merveilleux.--Et que me fait
votre merveille? il s'agit bien ici d'admirer!--Ah! Monsieur, de tels
ouvriers sont fort rares! J'en ai de bons, assurment; mais je n'en ai
pas un qui...--Laissons l vos ouvriers, interrompit La Popelinire, et
qu'on m'en appelle un qui fasse sauter cette plaque.--C'est dommage, dit
Vaucanson, de briser un chef-d'oeuvre aussi parfait que celui-l.

Derrire la plaque une ouverture faite au mur mitoyen toit ferme par
un panneau de boiserie, qui, couvert d'une glace dans la maison voisine,
s'ouvroit  volont, et donnoit une libre entre dans le cabinet de
musique au locataire clandestin de l'appartement contigu. Le malheureux
La Popelinire, qui ne cherchoit, je crois, qu'un moyen lgitime de se
dlivrer de sa femme, envoya qurir un commissaire, et fit constater
sur-le-champ, par un procs-verbal, sa dcouverte et sa disgrce[65].

Sa femme toit encore  la revue lorsqu'on vint l'avertir de ce qui se
passoit chez elle. Pour y rentrer, ou de gr, ou de force, elle pria le
marchal de Loewendal de l'y accompagner; mais la porte lui fut ferme,
et le marchal ne voulut pas prendre sur lui de la forcer. Elle eut
recours au marchal de Saxe. Que je rentre chez moi, lui dit-elle, et
que je parle  mon mari; c'est assez; vous m'aurez sauve. Le marchal
la fit monter dans son carrosse; et, en arrivant  la porte, il
descendit et frappa lui-mme. Le fidle portier, en entr'ouvrant la
porte, voulut lui dire qu'il lui toit dfendu... Et ne me
connoissez-vous pas? lui dit le marchal. Apprenez que pour moi il n'y a
point de porte ferme. Entrez, Madame, entrez chez vous. Il lui donna
la main et monta avec elle.

La Popelinire, effarouch, vint au-devant de lui. Eh bien, mon ami,
qu'est-ce? lui dit le marchal: un esclandre, des scnes, un spectacle
pour le public? Il n'y a pour vous dans tout cela que du ridicule 
gagner. Ne voyez-vous pas qu'on ne cherche qu' vous brouiller ensemble,
et qu'on y emploie toutes sortes de ruses? N'en soyez point la dupe.
coutez votre femme, qui se justifiera pleinement  vos yeux, et qui ne
demande qu' vivre convenablement avec vous. La Popelinire se contint
respectueusement en silence; et le marchal s'en alla en leur
recommandant la dcence et la paix.

Tte  tte avec son mari, Mme de La Popelinire s'arma de tout son
courage et de toute son loquence. Elle lui demanda sur quel nouveau
soupon, sur quelle dlation nouvelle, il lui avoit fait fermer sa
porte. Et, lorsqu'il parla de la plaque, elle s'indigna qu'il la crt
complice de cette coupable invention. N'toit-ce pas chez lui, bien
plutt que chez elle, qu'on avoit voulu pntrer? Et, pour avoir  leur
insu pratiqu ce passage d'une maison  l'autre, que falloit-il qu'un
domestique et deux ouvriers corrompus? Mais quoi! y avoit-il  douter de
la cause d'un stratagme si visiblement invent pour la perdre dans son
esprit? J'tois trop heureuse avec vous, lui dit-elle, et c'est mon
bonheur qui irrite contre moi l'envie. Les lettres anonymes ne lui ont
pas suffi; il lui falloit des preuves, et dans sa rage elle a imagin
cette dtestable machine. Que dis-je? et, depuis que l'envie s'obstine 
me perscuter, n'avez-vous pas d voir quel toit  ses yeux mon crime?
Quelle est dans Paris l'autre femme dont le repos, l'honneur, soient si
violemment attaqus? Ah! c'est qu'aucune d'elles n'a le tort que j'avois
et que j'aurois encore si vous aviez t plus juste. Je contribuois au
bonheur d'un homme dont l'esprit, les talens, la considration,
l'honorable existence, font le tourment des envieux. C'est vous qu'ils
veulent rendre et ridicule et malheureux. Oui, c'est l le motif de ces
libelles anonymes que vous recevez tous les jours; et c'est le succs
qu'on espre de ce pige grossier que l'on vous a tendu. Alors, se
jetant  ses pieds: Ah! Monsieur, rendez-moi votre estime, votre
confiance, j'ose dire votre tendresse, et mon amour vous vengera en me
vengeant moi-mme du mal que nous ont fait nos communs ennemis.

Malheureusement trop convaincu, La Popelinire fut inflexible. Madame,
lui dit-il, tout l'artifice de vos paroles ne me fait point changer de
rsolution; nous n'habiterons plus ensemble. Si vous vous retirez
modestement, sans bruit, je prendrai soin de votre sort. Si vous
m'obligez de recourir aux voies de rigueur pour vous faire sortir de
chez moi, je les emploierai; et tout sentiment d'indulgence et de bont
pour vous sera touff dans mon me. Elle sortit. Il lui donna, je
crois, vingt mille livres de pension alimentaire, avec quoi elle alla
vivre ou plutt mourir dans un rduit obscur, dlaisse de ce beau monde
qui l'avoit tant flatte, et qui la mprisa lorsqu'elle fut dans le
malheur. Une glande qu'elle avoit au sein fut le foyer d'une humeur
corrosive qui la dvora lentement. Le marchal de Richelieu, qui se
donnoit ailleurs des passe-temps et des plaisirs, tandis qu'elle se
consumoit dans les douleurs les plus cruelles, ne laissoit pas de lui
rendre en passant quelques devoirs de biensance; aussi disoit-on dans
le monde, aprs qu'elle eut cess de vivre: En vrit, M. de Richelieu
a eu pour elle des procds bien admirables! il n'a pas cess de la voir
jusqu' son dernier moment.

C'toit pour tre aime ainsi que cette femme, qui chez elle, avec une
conduite honnte, auroit joui de l'estime publique et des agrmens d'une
vie honore et dlicieuse, avoit sacrifi son repos, sa pudeur, sa
fortune, tous ses plaisirs; et ce qui rend plus effrayant encore ce
dlire de la vanit, c'est que ni le coeur ni les sens n'y avoient eu
qu'une part trs lgre. Mme de La Popelinire, avec une tte assez
vive, toit d'une extrme froideur; mais un duc  bonnes fortunes lui
avoit paru, comme  bien d'autres, une glorieuse conqute: ce fut l ce
qui la perdit.

La Popelinire, spar de sa femme, ne songea plus qu' vivre en homme
libre et opulent. Sa maison de Passy redevint le sjour le plus
charmant, mais le plus dangereux pour moi. Il avoit  ses gages le
meilleur concert de musique qui ft connu dans ce temps-l. Les joueurs
d'instrumens logeoient chez lui, et prparoient ensemble le matin, avec
un accord merveilleux, les symphonies qu'ils dvoient excuter le soir.
Les premiers talens des thtres, et singulirement les chanteuses et
les danseuses de l'Opra, venoient embellir ses soupers.  ces soupers,
aprs que de brillantes voix avoient charm l'oreille, on toit
agrablement surpris de voir, au son des instrumens, Lany, sa soeur, la
jeune Puvign, quitter la table, et, dans la mme salle, danser les airs
qu'excutoit la symphonie. Tous les habiles musiciens qui venoient
d'Italie, violons, chanteuses et chanteurs, toient reus, logs,
nourris dans sa maison, et chacun  l'envi brilloit dans ces concerts.
Rameau y composoit ses opras; et, les jours de fte,  la messe de la
chapelle domestique, il nous donnoit sur l'orgue des morceaux de verve
tonnans. Jamais bourgeois n'a mieux vcu en prince, et les princes
venoient jouir de ses plaisirs.

 son thtre, car il en avoit un, on ne jouoit que des comdies de sa
faon, et dont les acteurs toient pris dans sa socit. Ces comdies,
quoique mdiocres, toient d'assez bon got, et assez bien crites pour
qu'il n'y et pas une complaisance excessive  les applaudir. Le succs
en toit d'autant plus assur que le spectacle toit suivi d'un
splendide souper auquel l'lite des spectateurs, les ambassadeurs de
l'Europe, la plus haute noblesse et les plus jolies femmes de Paris
toient invits.

La Popelinire en faisoit les honneurs en homme qui avoit pris dans le
monde le sentiment des convenances, dont l'air, le ton et les manires
n'avoient rien que de biensant, dont l'orgueil mme savoit s'envelopper
de politesse et de modestie, et qui, dans les respects qu'il rendoit aux
grands, ne laissoit pas de garder encore un certain air de civilit
libre et simple qui lui alloit bien, parce qu'il lui toit naturel.
Personne, quand il vouloit plaire, n'toit plus aimable que lui. Il
avoit de l'esprit, de la galanterie, et, sans aucune tude ni beaucoup
de culture, assez de talent pour les vers. Hors de chez lui, ceux mme
qui venoient de jouir de son luxe et de sa dpense ne manquoient pas de
trouver ridicule l'existence qu'il se donnoit; mais, chez lui, il ne
s'entendoit que fliciter et louer; et, avec plus ou moins de
complaisance, chacun lui payoit en flatterie les plaisirs qu'il lui
avoit donns. C'toit bien, comme on le disoit, un vieil enfant gt de
la fortune; mais moi qui le voyois habituellement et de prs, et qui
m'affligeois quelquefois de le trouver un peu trop vain, je m'tonne
aujourd'hui qu'il ne le ft pas davantage.

Un dfaut bien plus dplorable que cette vanit de richesse et de faste,
c'toit en lui une soif de Tantale pour un genre de volupts dont il ne
pouvoit plus ou presque plus jouir. Le financier de La Fontaine se
plaignoit qu'au march l'on ne vendt pas le dormir comme le manger et
le boire. Pour celui-ci, ce n'toit point le dormir qu'il auroit voulu
payer au poids de l'or.

Les plaisirs le sollicitoient; mais, en contraste avec la fortune qui
les lui amenoit en foule, la nature lui en prescrivoit une abstinence
humiliante; et cette alternative de tentations continuelles et de
continuelles privations toit un supplice pour lui. Le malheureux ne
pouvoit se persuader que la cause en ft en lui-mme. Il ne manquoit
jamais d'en accuser l'objet prsent, et, toutes les fois qu'un objet
nouveau lui sembloit avoir plus d'attraits, on le voyoit galant, enjou,
comme panoui par ce doux rayon d'esprance; c'toit alors qu'il toit
aimable, il faisoit des contes joyeux, il chantoit des chansons qu'il
avoit composes, et d'un style tantt plus libre, tantt plus dlicat,
selon l'objet qui l'animoit; mais autant il avoit t vif et charm le
soir, autant le lendemain il toit triste et mcontent.

Cependant moi, qu'environnoient les occasions de faillir, je n'tois
rien moins qu'infaillible. Je sentois bien qu'elles m'toient nuisibles,
et que, pour m'en dfendre, il et fallu m'en loigner; mais je n'en
avois pas la force. Le corridor o je logeois toit le plus souvent
peupl de filles de spectacle. Avec un pareil voisinage, il toit
difficile que je fusse conome et des heures de mon sommeil et de celles
de mon travail. Les plaisirs de la table contribuoient aussi  obscurcir
en moi les facults intellectuelles. Je ne me doutois pas que la
temprance ft la nourrice du gnie, et cependant rien n'est plus
vritable. Je m'veillois la tte trouble et les ides appesanties des
vapeurs d'un ample souper. Je m'tonnois que mes esprits ne fussent pas
aussi purs, aussi libres que dans la rue des Mathurins ou que dans celle
des Maons. Ah! c'est que le travail de l'imagination ne veut pas tre
embarrass par celui des autres organes. Les muses, a-t-on dit, sont
chastes; il auroit fallu ajouter qu'elles toient sobres; et l'une et
l'autre de ces maximes toient chez moi dans un profond oubli.

J'avois ngligemment fini la tragdie de _Cloptre_; et cette pice
qui, dans le recueil de mes oeuvres, est aujourd'hui ce que j'ai
travaill avec le plus de soin, se ressentoit alors, comme je l'ai dit
ailleurs[66], de la prcipitation avec laquelle on crit dans un ge o
l'on n'a pas encore senti combien il est difficile de bien crire. Elle
eut besoin de toute l'indulgence du public pour obtenir un demi-succs
de onze reprsentations. J'avois mis sur le thtre le dnouement que me
donnoit l'histoire, et Vaucanson avoit bien voulu me fabriquer un aspic
automate qui, dans le moment o Cloptre le pressoit sur son sein pour
en exciter la morsure, imitoit presque au naturel le mouvement d'un
aspic vivant; mais la surprise que causoit ce petit chef-d'oeuvre de
l'art faisoit diversion au vritable intrt du moment. J'ai prfr
depuis un dnouement plus simple. Au reste, je dois reconnotre que
j'avois trop prsum de mes forces, en esprant de faire pardonner 
Antoine l'excs de son garement. L'exemple en est terrible, mais
l'extrme difficult toit de le rendre touchant.

Je cherchai un sujet plus pathtique, et je crus le trouver dans la
fable des _Hraclides_. Il y avoit quelque ressemblance avec
l'_Iphignie en Aulide_; mais, par les caractres et les incidens de
l'action, ces deux sujets toient si diffrens que le mme pote grec,
Euripide, les avoit traits l'un et l'autre. Cependant,  peine ma pice
eut-elle t reue et mise en rptition que le bruit courant dans le
monde fut que, dans un sujet tout semblable  celui de Racine, je
voulois jouter avec lui.

 ce bruit rpandu avec l'affectation d'une malveillance marque, je
m'aperus que j'avois des ennemis; je fus mme averti que j'en avois une
nue. J'en demandois la cause, je l'ignorois alors; mais depuis j'ai
bien su pourquoi. Au thtre, la douce et perfide Gaussin m'avoit alin
tout son parti, et il toit nombreux: car il toit form d'abord de ses
amis, et puis des ennemis de Mlle Clairon, auxquels se rallioient les
zls partisans de Mlle Du Mesnil. Clairon, par ses succs, enlevoit
toujours quelque rle  l'une et  l'autre de ces actrices; et moi, son
pote fidle, j'tois aussi l'objet de leur inimiti. Parmi les amateurs
et les intrigans des coulisses, j'avois de mme contre moi tous les
ennemis de Voltaire, et, de plus, ses enthousiastes, qui, bien moins
gnreux que lui, ne tolroient pas mme des succs au-dessous des
siens. Bien des socits que j'avois ngliges aprs y avoir t reu
m'en vouloient de n'avoir pas mieux rpondu  leurs prvenances, et
l'amiti qu'avoit pour moi La Popelinire faisoit rejaillir contre moi
la haine de ses envieux. Ajoutez-y cette foule de gens naturellement
disposs  rabaisser ceux qui s'lvent et  jouir de la disgrce de
ceux qu'ils ont vus prosprer, vous concevrez comment, sans avoir fait
du mal, sans mme en vouloir  personne, j'avois dj tant d'ennemis.
J'en avois mme parmi les jeunes gens, qui, ayant entendu parler dans le
monde de mes frivoles aventures, me supposoient en galanterie toutes les
prtentions de leur fatuit, et qui ne me pardonnoient pas de rivaliser
avec eux: ce qui prouve, en passant, que l'ancienne maxime, _Cache ta
vie_, ne convient  personne mieux qu' l'homme de lettres, et que ce
n'est que par ses crits qu'il lui est permis d'tre clbre.

Mais un ennemi plus terrible que tous ceux-l pour moi, ce fut le caf
de Procope. J'avois d'abord frquent ce caf, le rendez-vous des
habitus et des arbitres du parterre, et j'y tois assez bien venu;
mais, aprs le succs de _Denys_ et d'_Aristomne_, on m'avoit donn le
conseil imprudent de n'y plus aller, et j'avois suivi ce conseil. Une
retraite si soudaine et si brusque, attribue  ma vanit, me fit le
plus grand tort; et autant cette espce de tribunal m'avoit t
favorable, autant il me devint contraire. C'est pour vous, mes enfans,
un avis d'tre rservs dans vos liaisons de jeunesse, car il est
difficile de se tirer de celles o l'on s'est engag sans y laisser
d'amers ressentimens et de cruelles inimitis. Au lieu de dnouer
insensiblement, je rompis: ce fut une trs grande faute.

Enfin, trop de sincrit, peut-tre aussi trop de roideur que j'avois
dans le caractre, ne me permit jamais de dissimuler l'aversion et le
mpris dont j'tois plein pour ces malheureux journalistes, qui
attaquent tous les jours, disoit Voltaire, ce que nous avons de
meilleur, qui louent ce que nous avons de plus mauvais, et qui font de
la noble profession des lettres un mtier aussi lche et aussi
mprisable qu'eux. Ds mes premiers succs, je m'en vis assailli comme
par un essaim de gupes; et, depuis Frron jusqu' l'abb Aubert, il n'y
a pas un de ces vils crivains qui ne se soit veng de mes mpris par
son dchanement contre tous mes ouvrages.

Telles toient les dispositions d'une partie du public, lorsque je mis
au jour la tragdie des _Hraclides_[67]. C'toit la plus foiblement
crite de mes pices de thtre, mais la plus pathtique; et, aux
rptitions, je ne puis exprimer l'impression qu'elle avoit faite. Mlle
Du Mesnil y jouoit le rle de Djanire, Mlle Clairon celui d'Olympie;
et, dans leurs scnes, l'expression de l'amour et de la douleur de la
mre toit si dchirante que celle qui jouoit la fille en toit pntre
au point de ne pouvoir parler. L'auditoire fondoit en larmes. M. de La
Popelinire, ainsi que tous les assistans, me rpondoient d'un plein
succs.

J'ai fait entendre ailleurs par quel vnement tout l'effet de ce
pathtique fut dtruit  la premire reprsentation. Mais, ce que je
n'ai pas voulu expliquer dans une prface, je puis le dire clairement
dans des mmoires particuliers. Mlle Du Mesnil aimoit le vin, elle avoit
coutume d'en boire un gobelet dans les entr'actes, mais assez tremp
d'eau pour ne pas l'enivrer. Malheureusement, ce jour-l, son laquais le
lui versa pur,  son insu. Dans le premier acte, elle venoit d'tre
sublime et applaudie avec transport. Toute bouillante encore, elle avala
ce vin, et il lui porta  la tte. Dans cet tat d'ivresse et
d'tourdissement, elle joua le reste de son rle, ou plutt le balbutia
d'un air si gar, si hors de sens, que le pathtique en devint risible;
et l'on sait que, lorsqu'une fois le parterre commence  prendre le
srieux en raillerie, rien ne le touche plus, et, en froid parodiste, il
ne cherche plus qu' s'gayer.

Comme on ne savoit pas dans le public ce qui toit arriv dans la
coulisse, on ne manqua point d'attribuer au rle l'extravagance de
l'actrice; et le bruit de Paris fut que le ton de ma pice toit d'une
familiarit si folle et si plaisante qu'on en avoit ri aux clats.

Quoique Mlle Du Mesnil ne m'aimt point, comme elle s'attribuoit au
moins une partie de ma disgrce, elle crut devoir faire ses efforts pour
la rparer. On redonna, malgr moi, la pice; elle fut joue, par les
deux actrices, aussi bien qu'il toit possible; le peu de monde qui la
voyoit y rpandoit de douces larmes; mais, la prvention contraire une
fois tablie, le coup toit port. Elle ne s'en releva point, et,  la
sixime reprsentation, je voulus qu'on l'interrompt.

Mes enfans auront lu le rcit que j'ai fait ailleurs[68] de la fte qui
m'attendoit  Passy le jour de la premire reprsentation des
_Hraclides_, et dont le contretemps auroit mis le comble  mon
humiliation si je n'avois eu la prsence d'esprit d'en viter le
ridicule en posant sur la tte de Mlle Clairon cette couronne de laurier
qu'on m'offroit si mal  propos. Je ne rappelle ici cet incident que
pour faire voir avec quelle assurance M. de La Popelinire avoit compt
sur le succs de mon ouvrage. Il persista dans l'opinion qu'il en avoit
eue, et son amiti redoubla de chaleur pour me tirer de l'abattement o
j'tois comme ananti.

Mon esprit, en se relevant, prit un caractre un peu plus mle, et mme
une teinte de philosophie, grce  l'adversit, grce peut-tre aussi
aux liaisons que j'avois formes. Mon enchantement  Passy n'toit pas
tel qu'il me ft oublier Paris; et, plus souvent que n'et voulu M. de
La Popelinire, j'y faisois de petits voyages. Chez ma bonne Mme Harenc,
que je n'ai jamais nglige, j'avois fait connoissance avec d'Alembert
et la jeune Mme de Lespinasse, qui, tous les deux, y accompagnoient Mme
du Delfand toutes les fois qu'elle y venoit souper. Je ne fais que
nommer ici ces personnages intressans; j'en parlerai  loisir dans la
suite.

Une autre socit o je fus attir, je ne sais plus comment, fut celle
du baron d'Holbach. Ce fut l que je connus Diderot, Helvtius, Grimm,
et J.-J. Rousseau avant qu'il se ft fait sauvage. Grimm, alors
secrtaire et ami intime du jeune comte de Friesen, neveu du marchal de
Saxe, nous donnoit, chez lui, un dner toutes les semaines; et,  ce
dner de garons, rgnoit une libert franche; mais c'toit un mets dont
Rousseau ne gotoit que trs sobrement. Personne mieux que lui
n'observoit la triste maxime de vivre avec ses amis comme s'ils
dvoient tre un jour ses ennemis. Lorsque je le connus, il venoit de
remporter le prix d'loquence  l'Acadmie de Dijon, avec ce beau
sophisme o il a imput aux sciences et aux arts les effets naturels de
la prosprit et du luxe des nations. Cependant il n'avoit pas encore
pris couleur, comme il a fait depuis, et il n'annonoit pas l'ambition
de faire secte. Ou son orgueil n'toit pas n, ou il se cachoit sous les
dehors d'une politesse timide, quelquefois fois mme obsquieuse et
tenant de l'humilit. Mais, dans sa rserve craintive, on voyoit de la
dfiance; son regard en dessous observoit tout avec une ombrageuse
attention. Il se communiquoit  peine, et jamais il ne se livroit. Il
n'en toit pas moins amicalement accueilli: comme on lui connoissoit un
amour-propre inquiet, chatouilleux, facile  blesser, il toit choy,
mnag avec la mme attention et la mme dlicatesse dont on auroit us
 l'gard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine  qui l'on
auroit voulu plaire. Il travailloit alors  la musique du _Devin du
village_, et il nous chantoit au clavecin les airs qu'il avoit composs.
Nous en tions charms; nous ne l'tions pas moins de la manire ferme,
anime et profonde dont son premier essai en loquence toit crit. Rien
de plus sincre, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa
personne, et que notre estime pour ses talens. C'est le souvenir de ce
temps-l qui m'a indign contre lui, quand je l'ai vu, pour des fadaises
ou pour des torts qu'il avoit lui-mme, calomnier des gens qui le
traitoient si bien et ne demandoient qu' l'aimer. J'ai vcu avec eux
toute leur vie; j'aurai lieu de parler de leur esprit et de leur me.
Jamais je n'ai aperu en eux rien de semblable au caractre que son
mauvais gnie leur a attribu.

 mon gard, le peu de temps que nous fmes ensemble dans leur socit
se passa, entre lui et moi, froidement, sans affection, sans aversion
l'un pour l'autre; nous n'emes ni lieu de nous plaindre ni lieu de nous
louer de notre faon d'tre ensemble; et, dans ce que j'ai dit de lui,
et dans ce que j'en puis dire encore, je me sens parfaitement libre de
toute personnalit[69].

Mais le fruit que je retirai de son commerce et de son exemple fut un
retour de rflexion sur l'imprudence de ma jeunesse. Voil, disois-je,
un homme qui s'est donn le temps de penser avant que d'crire; et moi,
dans le plus difficile et le plus prilleux des arts, je me suis ht de
produire presque avant que d'avoir pens. Vingt ans d'tude et de
mditation dans le silence et la retraite ont amass, mri et fcond
ses connoissances; et moi je rpands mes ides lorsqu' peine elles sont
closes, et avant qu'elles aient acquis leur force et leur
accroissement. Aussi voit-on dans ses premiers crits une plnitude
tonnante, une virilit parfaite; et, dans les miens, tout se ressent de
la verdeur ou de la foiblesse d'un talent que l'tude et la rflexion
n'ont pas assez longtemps nourri. Ma seule excuse toit mon infortune
et le besoin de travailler incessamment et  la hte pour me procurer de
quoi vivre. Je rsolus de me tirer de cette triste situation, fallt-il
renoncer aux lettres.

J'avois quelque accs  la cour, et la disgrce de M. Orry ne m'avoit
pas t toute esprance de fortune. La mme femme dont le crdit l'avoit
fait renvoyer me savoit gr d'avoir plus d'une fois t l'cho de la
voix publique dans des vers o je clbrois ce qui toit digne de
louange dans le rgne de son amant. Un petit pome que j'avois compos
sur l'_tablissement de l'cole militaire_[70], monument lev  la
gloire du roi par les Pris, amis de coeur de Mme de Pompadour, ce petit
pome, dis-je, l'avoit intresse, et m'avoit mis en faveur auprs
d'elle. L'abb de Bernis et Duclos alloient la voir ensemble tous les
dimanches; et, comme ils avoient l'un et l'autre quelque amiti pour
moi, j'allois en troisime avec eux. Cette femme,  qui les plus grands
du royaume et les princes du sang eux-mmes faisoient la cour  sa
toilette, simple bourgeoise, qui avoit eu la foiblesse de vouloir plaire
au roi et le malheur d'y russir, toit dans son lvation la meilleure
femme du monde. Elle nous recevoit tous les trois familirement, quoique
avec des nuances de distinction trs sensibles.  l'un elle disoit, d'un
air lger et d'un parler bref: Bonjour, Duclos;  l'autre, d'un air et
d'un ton plus amical: Bonjour, abb, en lui donnant quelquefois un
petit soufflet sur la joue; et  moi, plus srieusement et plus bas:
Bonjour, Marmontel. L'ambition de Duclos toit de se rendre important
dans sa province de Bretagne; l'ambition de l'abb de Bernis toit
d'avoir un petit logement dans les combles des Tuileries, et une pension
de cinquante louis sur la cassette; mon ambition  moi toit d'tre
occup utilement pour moi-mme et pour le public sans dpendre de ses
caprices. C'toit un travail assidu et tranquille que je sollicitois.
Je ne me sens pour la posie qu'un talent mdiocre, dis-je  Mme de
Pompadour; mais je crois avoir assez de sens et d'intelligence pour
remplir un emploi dans les bureaux; et, quelque application qu'il
demande, j'en suis capable. Obtenez, Madame, qu'on en fasse l'preuve;
j'ose vous assurer que l'on sera content de moi. Elle me rpondit que
j'tois n pour tre homme de lettres; que mon dgot pour la posie
n'toit qu'un manque de courage; qu'au lieu de quitter la partie il
falloit prendre ma revanche, comme avoit fait plus d'une fois Voltaire,
et me relever, comme lui, d'une chute par un succs.

Je consentis, pour lui complaire,  m'exercer sur un nouveau sujet; mais
je le pris trop simple et trop au-dessus de mes forces. Les sujets
donns par l'histoire me sembloient puiss; je trouvois tous les grands
intrts du coeur humain, toutes les passions violentes, toutes les
situations tragiques, en un mot, tous les grands ressorts de la terreur
et de la compassion employs avant moi par les matres de l'art. Je me
creusai la tte pour inventer une action nouvelle et hors de la route
commune. Je crus l'avoir trouve dans un sujet tout d'imagination, dont
je fus d'abord engou. Il m'offroit une exposition d'une majest
imposante (les funrailles de Ssostris); il me donnoit de grands
caractres  peindre en contraste et en situation, et une intrigue d'un
noeud si fort et si serr qu'il seroit impossible d'en prvoir la
solution. Ce fut l ce qui m'tourdit sur les difficults d'une action
sans amour, toute politique et morale, et qui, pour tre soutenue avec
chaleur durant cinq actes, demandoit toutes les ressources de
l'loquence potique. J'y fis tout mon possible; et, soit illusion, soit
excs d'indulgence, on me persuada que j'avois russi. Mme de Pompadour
me demandoit souvent o en toit ma nouvelle pice; elle voulut la lire
lorsqu'elle fut finie, et, avec assez de justesse, elle y fit quelques
critiques de dtail; mais l'ensemble lui parut bien.

Il me revient ici un souvenir qui va peut-tre gayer un moment le rcit
de mon infortune. Tandis que le manuscrit de ma pice toit encore dans
les mains de Mme de Pompadour, je me prsentai un dimanche  sa
toilette, dans ce salon o refluoit la foule des courtisans qui venoient
d'assister au lever du roi. Elle en toit environne; et, soit qu'il y
et quelqu'un qui lui choqut la vue, soit qu'elle voult faire
diversion  l'ennui que tout ce monde lui causoit, ds qu'elle
m'aperut: J'ai  vous parler, me dit-elle; et, quittant sa toilette,
elle passa dans son cabinet, o je la suivis. C'toit tout simplement
pour me rendre mon manuscrit, o elle avoit crayonn ses notes. Elle fut
cinq ou six minutes  m'indiquer les endroits nots et  m'expliquer ses
critiques. Cependant tout le cercle des courtisans toit debout autour
de la toilette  l'attendre. Elle reparut, et moi, cachant mon
manuscrit, je vins modestement me remettre  ma place. Je me doutois
bien de l'effet qu'auroit produit un incident si singulier; mais
l'impression qu'il fit sur les esprits passa de trs loin mon attente.
Tous les regards se fixrent sur moi; de tous cts on m'adressa de
petits saluts imperceptibles, de doux sourires d'amiti, et, avant de
sortir du salon, je fus invit  dner au moins pour toute la semaine.
Le dirai-je? Un homme titr, un homme dcor, avec qui j'avois dn
quelquefois chez M. de La Popelinire, le M. D. S., se trouvant  ct
de moi, me prit la main, et me dit tout bas: Vous ne voulez donc pas
reconnotre vos anciens amis? Je m'inclinai, confus de sa bassesse, et
je dis en moi-mme: Oh! qu'est-ce donc que la faveur, si son ombre
seule me donne une si singulire importance?

Les comdiens furent sduits  la lecture, comme Mme de Pompadour, par
la beaut des moeurs dont j'avois dcor les derniers actes de ma pice;
mais au thtre leur foiblesse fut manifeste, et d'autant plus sentie
que j'avois mis plus de vhmence et de chaleur dans les premiers. Des
combats de gnrosit et de vertu n'avoient rien de tragique. Le public
s'ennuya de n'tre point mu, et ma pice tomba[71]. Pour cette fois, je
reconnus que le public avoit raison.

Je rentrai chez moi, dtermin  ne plus travailler pour le thtre; et,
par un exprs, j'crivis sur-le-champ  Mme de Pompadour, qui toit 
Bellevue, pour lui apprendre mon malheur, et lui renouveler avec
instance la prire que je lui avois faite d'obtenir que je fusse employ
plus utilement que je ne l'tois dans un art pour lequel je n'tois pas
n.

Elle toit  table avec le roi lorsqu'elle reut ma lettre, et, le roi
lui ayant permis de la lire: La pice nouvelle est tombe, lui
dit-elle; et savez-vous, Sire, qui me l'apprend? L'auteur lui-mme. Le
malheureux jeune homme! je voudrois bien avoir dans ce moment un emploi
 lui offrir pour le consoler. Son frre, le marquis de Marigny, qui
toit de ce souper, lui dit qu'il avoit une place de secrtaire des
btimens  me donner, si elle vouloit. Ah! ds demain, dit-elle,
crivez-lui, je vous en prie. Et le roi parut satisfait qu'on me donnt
cette consolation.

Cette lettre, o, du ton le plus aimable et le plus obligeant, M. de
Marigny m'offroit une place peu lucrative, disoit-il, mais tranquille,
et qui me laisseroit des loisirs  donner aux muses, me causa un
mouvement de joie et de reconnoissance dont ma rponse fut l'expression.
Je me crus sauv dans un port aprs mon naufrage, et j'embrassai la
terre hospitalire qui m'assuroit un doux repos.

M. de La Popelinire n'apprit pas sans quelque chagrin que je me
sparois de lui. Dans ses plaintes, il rpta ce qu'il m'avoit dit bien
des fois, que je n'aurois pas d m'inquiter de mon avenir, et que son
intention avoit t d'en prendre soin. Je lui rpondis qu'en renonant 
l'tat d'homme de lettres, mon intention n'avoit pas t de vivre en
homme oisif et inutile, mais que je n'en tois pas moins reconnoissant
de ses bonts. En effet, je serois ingrat si, aprs avoir dit la part
qu'il avoit eue involontairement au mal que je me faisois  moi-mme, je
n'ajoutois pas qu' bien d'autres gards le temps que je passai auprs
de lui doit tre cher  mon souvenir, et par les sentimens d'estime et
de confiance qu'il me marquoit lui-mme, et par la bienveillance qu'il
inspiroit pour moi  tous ceux qui vouloient l'entendre parler de mon
bon naturel, car c'toit l surtout ce qu'il louoit en moi.

Chez lui se succdoient, comme dans un tableau mouvant, des personnages
diffrens de moeurs, d'esprit, de caractre. J'y voyois frquemment les
ambassadeurs de l'Europe, et je m'instruisois avec eux. Ce fut l que je
connus le comte de Kaunitz, alors ambassadeur de la cour de Vienne, et
depuis le plus clbre homme d'tat de l'Europe. Il m'avoit pris en
amiti; j'allois assez souvent dner chez lui, au palais Bourbon, et il
me parloit de Paris et de Versailles en homme qui les voyoit bien.
Cependant, je dois avouer que ce qui me frappoit le plus en lui toit la
dlicatesse et la vanit d'une me effmine[72]. Je le croyois plus
occup du soin de sa sant, de sa figure, et singulirement de sa
coiffure et de son teint, que des intrts de sa cour. Je le surpris un
jour, au retour d'une promenade de chasse, s'tant enduit la peau du
visage d'un jaune d'oeuf pour enlever le hle; et j'ai appris longtemps
aprs du comte de Par, son cousin, homme naf et simple, que tout le
temps de ce long et glorieux ministre o il a t l'me du conseil de
Vienne, il a conserv dans son luxe, dans sa mollesse, dans tous les
soins minutieux de sa parure et de sa personne, le mme caractre que je
lui avois connu. C'est, de tous les hommes que j'ai vus dans le monde,
celui sur le compte duquel je me suis le plus lourdement tromp. Je me
souviens pourtant de quelques-uns de ses propos qui auroient d me
donnera penser sur la trempe de son esprit et de son me.

Que dit-on de moi dans le monde? me demanda-t-il un jour.--On dit,
Monsieur l'ambassadeur, que Votre Excellence ne soutient pas l'ide de
magnificence qu'on en avoit conue  son arrive  Paris. La premire
ambassade de l'Europe, une grande fortune, un palais pour htel, la
pompe la plus fastueuse dans l'entre que vous avez faite, annonoient,
pour votre maison et pour votre faon de vivre, plus de luxe et plus de
splendeur. Une table somptueuse, des festins et des ftes, le bal
surtout, le bal dans vos superbes salons, c'toit l ce qu'on attendoit,
et l'on ne voit rien de tout cela. Vous vivez avec des femmes de
finance, comme un simple particulier, et vous ngligez le grand monde et
de la ville et de la cour.--Mon cher Marmontel, me dit-il, je ne suis
ici que pour deux choses: pour les affaires de ma souveraine, et je les
fais bien; pour mes plaisirs, et sur cet article je n'ai  consulter que
moi. La reprsentation m'ennuieroit et me gneroit, voil pourquoi je
m'en dispense. Il n'y a pas  Versailles une intrigante qui vaille la
peine d'tre gagne. Qu'irois-je faire avec ces femmes? leur triste
cavagnol? J'ai deux personnes  mnager, le roi et sa matresse: je suis
bien avec tous les deux. Ce discours n'toit pas d'un homme frivole et
lger.

Au reste, ses petits dners taient fort bons; Mercy[73],
Starhemberg[74], Seckendorf[75], tous les trois ses gentilshommes
d'ambassade, ou plutt ses disciples, m'y traitoient avec bienveillance;
nous y causions assez gaiement, et un flacon de vin de Tokai animoit la
fin du repas.

Un personnage tout diffrent du comte de Kaunitz, et plus aimant et plus
aimable, toit ce lord d'Albemarle[76], ambassadeur d'Angleterre, qui
mourut  Paris, aussi regrett parmi nous que dans sa patrie. C'toit,
par excellence, ce qu'on appelle un galant homme, noble, sensible,
gnreux, plein de loyaut, de franchise, de politesse et de bont, et
il runissoit ce que les deux caractres de l'Anglois et du Franois ont
de meilleur et de plus estimable. Il avoit pour matresse une fille
accomplie, et  qui l'envie elle-mme n'a jamais reproch que de s'tre
donne  lui. Je m'en fis une amie; c'toit un moyen sr de me faire un
ami de milord d'Albemarle. Le nom de cette aimable personne toit
Gaucher: son nom d'enfance et de caresse toit Lolotte. C'toit  elle
que son amant disoit, un soir qu'elle regardoit fixement une toile: Ne
la regardez pas tant, ma chre; je ne puis pas vous la donner. Jamais
l'amour ne s'est exprim plus dlicatement. Celui de milord honoroit son
objet par la plus haute estime et par le respect le plus tendre, et il
n'toit pas le seul qui et pour elle ces sentimens. Aussi sage que
belle, un seul homme avoit su lui plaire; et la plus excusable des
erreurs o l'extrme jeunesse induise l'innocence avoit pris en elle un
caractre de noblesse et d'honntet que le vice n'a jamais eu.
Fidlit, dcence, dsintressement, rien ne manquoit  son amour, pour
tre vertueux, que d'tre lgitime. Ces deux amans auroient t le plus
parfait modle des poux.

Le caractre de Mlle Gaucher toit navement exprim dans toute sa
personne. Il y avoit dans sa beaut je ne sais quoi de romantique et de
fabuleux qu'on n'avoit vu jusque-l qu'en ide. Sa taille avoit la
majest du cdre, la souplesse du peuplier; sa dmarche toit indolente;
mais, dans la ngligence de son maintien, c'toit un naturel plein de
biensance et de grce. C'est d'aprs son image, prsente  ma pense,
que j'ai peint autrefois _la Bergre des Alpes_. Une imagination vive et
une raison froide donnoient  son esprit beaucoup de l'air de celui de
Montaigne. C'toit son livre favori et sa lecture habituelle: son
langage en toit imbu; il en avoit la navet, la couleur, l'abandon,
bien souvent le tour nergique et le bonheur d'expression.

Autant qu'il est possible d'tre charm d'une femme sans tre amoureux
d'elle, autant j'tois charm de celle-ci. Aprs la conversation de
Voltaire, la plus ravissante pour moi toit la sienne. Nous devnmes
amis intimes ds que nous nous fmes connus.

Elle perdit milord d'Albemarle: il lui avoit assur, je crois, deux
mille cus de rente; c'toit l toute sa fortune. La douleur qu'elle
ressentit de cette mort fut profonde, mais courageuse; et, en
m'affligeant avec elle, je ne laissai pas de l'aider  soutenir
dcemment son malheur. Tous les amis de milord toient les siens; ils
lui restrent tous fidles. Le duc de Biron, le marquis de Castries et
quelques autres du mme tage, composoient sa socit. Heureuse si,
d'une situation si douce et dont elle toit satisfaite, elle n'et pas
t jete, par une espce de fatalit, dans un tat qui n'toit pas le
sien!

Sa sant s'toit affoiblie; on en prit de l'inquitude, et on lui
conseilla les eaux de Barges. En passant et en repassant par Montauban,
elle fut honorablement traite par le commandant, le comte d'Hrouville;
et, en arrivant  Paris, elle reut de lui une lettre  peu prs conue
en ces mots: Je suis empoisonn. Tout mon domestique l'est comme moi.
Venez, Mademoiselle, venez  mon secours, et amenez-moi un mdecin. Je
n'ai confiance qu'en vous[77]. Elle partit en chaise de poste avec un
mdecin habile, et M. d'Hrouville fut sauv. Il s'toit dj pris pour
elle de cet enthousiasme qui, dans les vieillards  tte vive, ressemble
beaucoup  l'amour. Le service qu'elle lui avoit rendu ne fit qu'y
ajouter encore. Il l'avoit vue  la tte de sa maison y rtablir l'ordre
et le calme, rendre l'esprance  ses gens  qui le vert-de-gris
dchiroit les entrailles, le rassurer lui-mme, et, de concert avec le
docteur Malet[78], faire au moral, de son ct, son office de mdecin.
Tant de zle et tant de courage l'avoient ravi d'admiration; et, ds
qu'il fut hors de danger, il ne sut lui exprimer sa reconnoissance qu'en
lui disant, comme Mdor  Anglique[79]:

     Vous servir est ma seule envie:
     J'en fais mon espoir le plus doux:
     Vous m'avez conserv la vie;
     Je ne la chris que pour vous.

Elle fut asssez sage pour rsister d'abord  ses instances; mais elle
eut la foiblesse d'y cder  la fin,  condition cependant que leur
mariage seroit secret. Il le fut quelque temps; mais elle devint mre:
il fallut le rendre public.

Alors la seule conduite sage  tenir pour l'un et pour l'autre (et ce
fut le conseil que je donnai  mon amie), 'auroit t de se confiner
dans une socit d'hommes qu'ils auroient choisis  leur gr; de la
rendre agrable, et, s'il toit possible, attrayante aussi pour les
femmes, ou de se passer d'elles sans faire semblant d'y penser. Mme
d'Hrouville sentoit parfaitement que cette conduite toit la seule qui
lui convnt; mais son poux, impatient de la produire dans le monde,
voulut faire violence  l'opinion. Malheureuse imprudence! il auroit d
savoir que cette opinion tenoit au plus grand intrt des femmes; et
que, dj trop indignes que les filles leur enlevassent et leurs poux
et leurs amans, elles toient bien rsolues  ne jamais souffrir
qu'elles vinssent encore usurper leur tat, et en jouir au milieu
d'elles. Il se flatta qu'en faveur de sa femme un si beau caractre, un
mrite si rare, tant de qualits estimables, tant de dcence et de
sagesse dans sa foiblesse mme, la feroient oublier. Il fut cruellement
dtromp de sa folle erreur: elle essuya des humiliations, et elle en
mourut de douleur.

Ce fut aussi dans la maison de M. de La Popelinire que je me liai avec
la famille Chalut, dont j'aurai lieu plus d'une fois de me louer dans
ces _Mmoires_, et que j'ai vue s'teindre sous mes yeux.

Enfin je dus au voisinage de la maison de campagne o j'tois, et de
celle de Mme de Tencin,  Passy, l'avantage de voir quelquefois tte 
tte cette femme extraordinaire. Je m'tois refus  l'honneur d'tre
admis  ses dners de gens de lettres; mais, lorsqu'elle venoit se
reposer dans sa retraite, j'allois y passer avec elle les momens o elle
toit seule, et je ne puis exprimer l'illusion que me faisoit son air de
nonchalance et d'abandon. Mme de Tencin, la femme du royaume qui, dans
sa politique, remuoit le plus de ressorts et  la ville et  la cour,
n'toit pour moi qu'une vieille indolente. Vous n'aimez pas, me
disoit-elle, ces assembles de beaux esprits; leur prsence vous
intimide; eh bien! venez causer avec moi dans ma solitude, vous y serez
plus  votre aise, et votre naturel s'accommodera mieux de mon pais bon
sens. Elle me faisoit raconter mon histoire, ds mon enfance, entroit
dans tous mes intrts, s'affectoit de tous mes chagrins, raisonnoit
avec moi mes vues et mes esprances, et sembloit n'avoir dans la tte
autre chose que mes soucis. Ah! que de finesse d'esprit, de souplesse et
d'activit, cet air naf, cette apparence de calme et de loisir, ne me
cachoient-ils pas! Je ris encore de la simplicit avec laquelle je
m'criois en la quittant: La bonne femme! Le fruit que je tirai de ses
conversations, sans m'en apercevoir, fut une connoissance du monde plus
saine et plus approfondie. Par exemple, je me souviens de deux conseils
qu'elle me donna: l'un fut de m'assurer une existence indpendante des
succs littraires, et de ne mettre  cette loterie que le superflu de
mon temps. Malheur, me disoit-elle,  qui attend tout de sa plume! rien
de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sr de son salaire;
l'homme qui fait un livre ou une tragdie n'est jamais sr de rien.
L'autre conseil fut de me faire des amies plutt que des amis. Car, au
moyen des femmes, disoit-elle, on fait tout ce qu'on veut des hommes; et
puis ils sont les uns trop dissips, les autres trop proccups de leurs
intrts personnels, pour ne pas ngliger les vtres; au lieu que les
femmes y pensent, ne ft-ce que par oisivet. Parlez ce soir  votre
amie de quelque affaire qui vous touche; demain  son rouet,  sa
tapisserie, vous la trouverez y rvant, cherchant dans sa tte le moyen
de vous y servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous tre
utile, gardez-vous bien d'tre autre chose que l'ami, car, entre amans,
ds qu'il survient des nuages, des brouilleries, des ruptures, tout est
perdu. Soyez donc auprs d'elle assidu, complaisant, galant mme si vous
voulez, mais rien de plus, entendez-vous? Ainsi, dans tous nos
entretiens, le naturel de son langage m'en imposoit si bien que je ne
pris jamais son esprit que pour du bon sens.

Une liaison d'une autre espce avec Cury et ses camarades, intendans des
Menus-Plaisirs, date pour moi du mme temps. Elle me cota cher, comme
on le verra dans la suite. Quant  prsent, voici quelle en fut
l'occasion. Quinault toit l'un de mes potes les plus chris. Sensible
 l'harmonie de ses beaux vers, charm de l'lgante facilit de son
style, je ne lisois jamais les belles scnes de _Proserpine_, de
_Thse_ et d'_Armide_, qu'il ne me prt envie de faire un opra, non
sans quelque esprance d'crire comme lui; vaine prsomption de
jeunesse, mais qui faisoit l'loge du pote qui me l'inspiroit: car l'un
des caractres du vrai beau, comme a dit Horace, est d'tre en apparence
facile  imiter, et en effet inimitable:

     _Ut sibi quivis
     Speret idem, sudet multum, frustraque laboret
     Ausus idem._

D'un autre ct, je passois ma vie avec Rameau; je le voyois travailler
sur de mauvais pomes, et j'aurois bien voulu lui en donner de
meilleurs.

J'tois dans ces dispositions, lorsqu' la naissance du duc de
Bourgogne, le prvt des marchands, Bernage, vint me proposer,  Passy,
de faire, avec Rameau, un opra relatif  cet heureux vnement, et
susceptible d'un grand spectacle. Il falloit que, dans cet ouvrage,
paroles et musique, tout ft fait  la hte et  jour nomm.

On se doute bien que de part et d'autre la besogne fut bauche.
Cependant, comme _Acanthe et Cphise_[80] toit un spectacle  grande
machine, le mouvement du thtre, la beaut des dcorations, quelques
grands effets d'harmonie, et peut-tre aussi l'intrt des situations,
le soutinrent. Il eut, je crois, quatorze reprsentations; c'toit
beaucoup pour un ouvrage de commande.

Je fis moins mal deux actes dtachs que Rameau voulut bien encore
mettre en musique, _la Guirlande_[81] et les _Sybarites_[82]. Ils eurent
tous deux du succs; mais j'entendois dans nos concerts des morceaux
d'une mlodie aprs laquelle la musique franoise me sembloit lourde et
monotone. Ces airs, ces duos, ces rcits mesurs dont les Italiens
composoient la scne lyrique, me charmoient l'oreille et me ravissoient
l'me. J'en tudiois les formes, j'essayois d'y plier et d'y accommoder
notre langue, et j'aurois voulu que Rameau entreprt avec moi de
transporter sur notre thtre ces richesses et ces beauts; mais Rameau,
dj vieux, n'toit pas dispos  changer de manire; et, dans celle des
Italiens, ne voulant voir que le vice et l'abus, il feignoit de la
mpriser. Le plus bel air de Lo, de Vinci, de Pergolse, ou de Jomelli,
le faisoit fuir d'impatience; ce ne fut que longtemps aprs que je
trouvai des compositeurs en tat de m'entendre et de me seconder. Ds
lors pourtant je fus connu  l'Opra parmi les amateurs,  la tte
desquels, soit pour le chant, soit pour la danse, soit aussi pour la
volupt, se distinguoient dans les coulisses les intendans des
Menus-Plaisirs. Je m'engageai dans leur socit par cette douce
inclination qui naturellement nous porte  jouir de la vie; et leur
commerce avoit pour moi d'autant plus d'attrait qu'il m'offroit, au sein
de la joie, des traits de caractre d'une originalit piquante, et des
saillies de gaiet du meilleur got et du meilleur ton. Cury, le chef de
la bande joyeuse, toit homme d'esprit, bon plaisant, d'un sel fin dans
son srieux ironique, et plus espigle que malin. L'picurien
Tribou[83], disciple du P. Pore, et l'un de ses lves les plus chris,
depuis acteur de l'Opra, et aprs avoir cd la scne  Jlyotte,
vivant libre et content de peu, toit charmant dans sa vieillesse, par
une humeur anacrontique qui ne l'abandonnoit jamais. C'est le seul
homme que j'aie vu prendre cong gaiement des plaisirs du bel ge, se
laisser doucement aller au courant des annes, et dans leur dclin
conserver cette philosophie _verte, gaie et nave_, que Montaigne
lui-mme n'attribuoit qu' la jeunesse.

Un caractre d'une autre trempe, et aussi aimable  sa manire, toit
celui de Jlyotte[84]: doux, riant, _amistoux_, pour me servir d'un mot
de son pays, qui le peint de couleur natale, il portoit sur son front la
srnit du bonheur, et, en le respirant lui-mme, il l'inspiroit. En
effet, si l'on me demande quel est l'homme le plus compltement heureux
que j'aie vu en ma vie, je rpondrai: C'est Jlyotte. N dans
l'obscurit, et enfant de choeur d'une glise de Toulouse dans son
adolescence, il toit venu de plein vol dbuter sur le thtre de
l'Opra, et il y avoit eu le plus brillant succs: ds ce moment il
avoit t, et il toit encore l'idole du public. On tressailloit de joie
ds qu'il paroissoit sur la scne; on l'coutoit avec l'ivresse du
plaisir; et toujours l'applaudissement marquoit les repos de sa voix.
Cette voix toit la plus rare que l'on et entendue, soit par le volume
et la plnitude des sons, soit par l'clat perant de son timbre
argentin. Il n'toit ni beau ni bien fait; mais, pour s'embellir, il
n'avoit qu' chanter; on et dit qu'il charmoit les yeux en mme temps
que les oreilles. Les jeunes femmes en toient folles: on les voyoit, 
demi-corps lances hors de leurs loges, donner en spectacle elles-mmes
l'excs de leur motion; et plus d'une des plus jolies vouloit bien la
lui tmoigner. Bon musicien, son talent ne lui donnoit aucune peine, et
son tat n'avoit pour lui aucun de ses dsagrmens. Chri, considr
parmi ses camarades, avec lesquels il toit sur le ton d'une politesse
amicale, mais sans familiarit, il vivoit en homme du monde, accueilli,
dsir partout. D'abord c'toit son chant que l'on vouloit entendre; et,
pour en donner le plaisir, il toit d'une complaisance dont on toit
charm autant que de sa voix! Il s'toit fait une tude de choisir et
d'apprendre nos plus jolies chansons, et il les chantoit sur sa guitare
avec un got dlicieux; mais bientt on oublioit en lui le chanteur,
pour jouir des agrmens de l'homme aimable; et son esprit, son
caractre, lui faisoient dans la socit autant d'amis qu'il avoit eu
d'admirateurs. Il en avoit dans la bourgeoisie, il en avoit dans le plus
grand monde; et, partout simple, doux et modeste, il n'toit jamais
dplac. Il s'toit fait, par son talent et par les grces qu'il lui
avoit obtenues, une petite fortune honnte; et le premier usage qu'il en
avoit fait avoit t de mettre sa famille  son aise. Il jouissoit, dans
les bureaux et les cabinets des ministres, d'un crdit trs
considrable, car c'toit le crdit que donne le plaisir; et il
l'employoit  rendre dans la province o il toit n des services
essentiels. Aussi y toit-il ador. Tous les ans il lui toit permis, en
t, d'y faire un voyage, et, de Paris  Pau, sa route toit connue; le
temps de son passage toit marqu de ville en ville; partout des ftes
l'attendoient; et,  ce propos, je dois dire ce que j'ai su de lui 
Toulouse avant mon dpart. Il avoit deux amis dans cette ville,  qui
jamais personne ne fut prfr: l'un toit le tailleur chez lequel il
avoit log; l'autre son matre de musique lorsqu'il toit enfant de
choeur. La noblesse, le parlement, se disputoient le second souper que
Jlyotte feroit  Toulouse; mais, pour le premier, on savoit qu'il toit
invariablement rserv  ses deux amis. Homme  bonnes fortunes, autant
et plus qu'il n'auroit voulu l'tre, il toit renomm pour sa
discrtion; et de ses nombreuses conqutes on n'a connu que celles qui
ont voulu s'afficher. Enfin, parmi tant de prosprits, il n'a jamais
excit l'envie, et je n'ai jamais ou dire que Jlyotte et un ennemi.

Le reste de la socit des Menus-Plaisirs toit tout simplement des amis
de la joie; et, parmi ceux-l, je puis dire que je tenois mon coin avec
quelque distinction.

Or, aprs les dners joyeux que je venois de faire avec ces
messieurs-l, qu'on s'imagine me voir passer  l'cole des philosophes,
et aux spectacles des bouffons nouvellement arrivs d'Italie, dans le
fameux coin de la reine, me glisser parmi les Diderot, les d'Alembert,
les Buffon, les Turgot, les d'Holbach, les Helvtius, les Rousseau, tous
brlans de zle pour la musique italienne, pleins d'ardeur pour lever
cet difice immense de l'_Encyclopdie_, dont on jetoit les fondemens;
on dira de moi en petit ce qu'Horace a dit d'Aristippe:

     Omnis Aristippum decuit color, et status, et res.

Oui, j'en conviens, tout m'toit bon, le plaisir, l'tude, la table, la
philosophie; j'avois du got pour la sagesse avec les sages, mais je me
livrois volontiers  la folie avec les fous. Mon caractre toit encore
flottant, variable et discord. J'adorois la vertu; je cdois  l'exemple
et  l'attrait du vice. J'tois content, j'tois heureux, lorsque dans
la petite chambre de d'Alembert, chez sa bonne vitrire, faisant avec
lui tte  tte un dner frugal, je l'entendois, aprs avoir chiffr
tout le matin de sa haute gomtrie, me parler en homme de lettres,
plein de got, d'esprit et de lumires; ou que sur la morale, dployant
 mes yeux la sagesse d'un esprit mr et l'enjouement d'une me jeune et
libre, il parcouroit le monde d'un oeil de Dmocrite, et me faisoit rire
aux dpens de la sottise et de l'orgueil. J'tois aussi heureux, mais
d'une autre faon, plus lgre et plus fugitive, lorsqu'au milieu d'une
vole de jeux et de plaisirs chapps des coulisses,  table entre nos
amateurs parmi les nymphes et les grces, quelquefois parmi les
bacchantes, je n'entendois vanter que l'amour et le vin. Je quittai tout
cela pour me rendre  Versailles; mais, avant de me sparer des chefs de
l'entreprise de l'_Encyclopdie_, je m'engageai  y contribuer dans la
partie de la littrature; et, encourag par les loges qu'ils donnrent
 mon travail, j'ai fait plus que je n'esprois, et plus qu'on
n'attendoit de moi.

Voltaire alors toit absent de Paris; il toit en Prusse. Le fil de mon
rcit a paru me distraire de mes relations avec lui; mais jusqu' son
dpart elles avoient t les mmes, et les chagrins qu'il avoit prouvs
sembloient encore avoir resserr nos liens. De ces chagrins le plus vif
un moment fut celui de la mort de la marquise du Chtelet; mais,  ne
rien dissimuler, je reconnus dans cette occasion, comme j'ai fait
souvent, la mobilit de son me. Lorsque j'allai lui tmoigner la part
que je prenois  son affliction: Venez, me dit-il en me voyant, venez
partager ma douleur. J'ai perdu mon illustre amie; je suis au dsespoir,
je suis inconsolable. Moi,  qui il avoit dit souvent qu'elle toit
comme une furie attache  ses pas, et qui savois qu'ils avoient t
plus d'une fois dans leurs querelles aux couteaux tirs l'un contre
l'autre, je le laissai pleurer et je parus m'affliger avec lui.
Seulement, pour lui faire apercevoir dans la cause mme de cette mort
quelque motif de consolation, je lui demandai de quoi elle toit morte.
De quoi! ne le savez-vous pas? Ah! mon ami! il me l'a tue! le brutal.
Il lui a fait un enfant. C'toit de Saint-Lambert, de son rival, qu'il
me parloit. Et le voil me faisant l'loge de cette femme incomparable,
et redoublant de pleurs et de sanglots. Dans ce moment arrive
l'intendant Chauvelin[85], qui lui fait je ne sais quel conte assez
plaisant; et Voltaire de rire aux clats avec lui. Je ris aussi, en m'en
allant, de voir dans ce grand homme la facilit d'un enfant  passer
d'un extrme  l'autre dans les passions qui l'agitoient. Une seule
toit fixe en lui et comme inhrente  son me: c'toit l'ambition et
l'amour de la gloire; et, de tout ce qui flatte et nourrit cette
passion, rien ne lui toit indiffrent.

Ce n'toit pas assez pour lui d'tre le plus illustre des gens de
lettres; il vouloit tre homme de cour. Ds sa jeunesse la plus tendre,
il avoit pris la flatteuse habitude de vivre avec les grands. D'abord,
la marchale de Villars, le grand-prieur de Vendme, et, depuis, le duc
de Richelieu, le duc de La Vallire, les Boufflers, les Montmorency,
avoient t son monde. Il soupoit avec eux habituellement, et l'on sait
avec quelle familiarit respectueuse il avoit l'art de leur crire et de
leur parler. Des vers lgrement et dlicatement flatteurs, une
conversation non moins sduisante que ses posies, le faisoient chrir
et fter parmi cette noblesse. Or, cette noblesse toit admise aux
soupers du roi. Pourquoi lui n'en toit-il pas? C'toit l'une de ses
envies. Il rappeloit l'accueil que Louis le Grand faisoit  Boileau et 
Racine; il disoit qu'Horace et Virgile avoient l'honneur d'approcher
d'Auguste, que l'_nide_ avoit t lue dans le cabinet de Livie.
Addison et Prior valoient-ils mieux que lui? Et dans leur patrie
n'avoient-ils pas t employs honorablement, l'un dans le ministre et
l'autre en ambassade? La place d'historiographe toit dj pour lui une
marque de confiance; et quel autre avant lui l'avoit remplie avec autant
d'clat?

Il avoit achet une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du
roi: cette charge, communment assez oiseuse, donnoit pourtant le droit
d'tre envoy auprs des souverains pour des commissions lgres, et il
s'toit flatt que, pour un homme comme lui, ces commissions ne se
borneroient pas  de striles complimens de flicitation et de
condolance. Il vouloit, comme on dit, faire son chemin  la cour; et,
lorsqu'il avoit un projet dans la tte, il y tenoit obstinment: l'une
de ses maximes toit ces mots de l'vangile: _Regnum coelorum vim
patitur, et violenti rapiunt illud_; il employa donc  s'introduire
auprs du roi tous les moyens imaginables.

Lorsque Mme d'tioles, depuis marquise de Pompadour, fut annonce pour
matresse du roi, et avant mme qu'elle ft dclare, il s'empressa de
lui faire sa cour. Il russit aisment  lui plaire; et, en mme temps
qu'il clbroit les victoires du roi, il flattoit sa matresse en
faisant pour elle de jolis vers. Il ne doutoit pas que par elle il
n'obtnt la faveur d'tre admis aux soupers des petits cabinets, et je
suis persuad qu'elle l'auroit voulu.

Transplante  la cour, et assez mal instruite du caractre et des gots
du roi, elle avoit d'abord espr de l'amuser par ses talens. Sur un
thtre particulier, elle jouoit devant lui de petits actes d'opra,
dont quelques-uns toient faits pour elle, et dans lesquels son jeu, sa
voix, son chant, toient justement applaudis. Voltaire, en faveur auprs
d'elle, s'avisa de vouloir diriger ce spectacle. L'alarme en fut au camp
des gentilshommes de la chambre et des intendans des Menus-Plaisirs.
C'toit empiter sur leurs droits, et ce fut entre eux une ligue pour
loigner de l un homme qui les auroit tous domins, s'il avoit plu au
roi autant qu' sa matresse; mais on savoit que le roi ne l'aimoit pas,
et que son empressement  se produire ajoutoit encore  ses prventions
contre lui. Peu touch des louanges qu'il lui avoit donnes dans son
_Pangyrique_, il ne voyoit en lui qu'un philosophe impie et qu'un
flatteur ambitieux.  grand'peine avoit-il enfin consenti  ce qu'il ft
reu  l'Acadmie franoise. Sans compter les amis de la religion, qui
n'toient point les amis de Voltaire, il avoit  l'entour du roi des
jaloux et des envieux de la faveur qu'on lui voyoit briguer, et ceux-l
toient attentifs  censurer ce qu'il faisoit pour plaire.  leur gr,
le pome de _Fontenoy_ n'toit qu'une froide gazette; le _Pangyrique_
du roi toit inanim, sans couleur et sans loquence; les vers  Mme de
Pompadour furent taxs d'indcence et d'indiscrtion, et dans ces vers
surtout,

     Soyez tous deux sans ennemis,
     Et gardez tous deux vos conqutes,

on fit sentir au roi qu'il toit messant de le mettre au niveau et de
pair avec sa matresse.

Au mariage du dauphin avec l'infante d'Espagne, il fut ais de relever
l'inconvenance et le ridicule d'avoir donn pour spectacle  l'infante
cette _Princesse de Navarre_, qui vritablement n'toit pas faite pour
russir. Je n'en dis pas de mme de l'opra du _Temple de la Gloire_:
l'ide en toit grande, le sujet bien conu et dignement excut. Le
troisime acte, dont le hros toit Trajan, prsentoit une allusion
flatteuse pour le roi: c'toit un hros juste, humain, gnreux,
pacifique, et digne de l'amour du monde,  qui le temple de la Gloire
toit ouvert. Voltaire n'avoit pas dout que le roi ne se reconnt dans
cet loge. Aprs le spectacle, il se trouva sur son passage; et, voyant
que Sa Majest passoit sans lui rien dire, il prit la libert de lui
demander: Trajan est-il content? Trajan, surpris et mcontent qu'on
ost l'interroger, rpondit par un froid silence; et toute la cour
trouva mauvais que Voltaire et os questionner le roi.

Pour l'loigner, il ne s'agissoit que d'en dtacher la matresse; et le
moyen que l'on prit pour cela fut de lui opposer Crbillon.

Celui-ci, vieux et pauvre, vivoit avec ses chiens, dans le fond du
Marais, travaillant  btons rompus  ce _Catilina_ qu'il annonoit
depuis dix ans, et dont il lisoit  et l quelques lambeaux de scnes
qu'on trouvoit admirables. Son ge, ses succs, ses moeurs un peu
sauvages, son caractre soldatesque, sa figure vraiment tragique, l'air,
le ton imposant, quoique simple, dont il rcitoit ses vers pres et
durs, la vigueur, l'nergie qu'il donnoit  son expression, tout
concouroit  frapper les esprits d'une sorte d'enthousiasme. J'ai
entendu applaudir avec transport, par des gens qui n'toient pas btes,
ces vers qu'il avoit mis dans la bouche de Cicron:

     Catilina, je crois que tu n'es point coupable;
     Mais, si tu l'es, tu n'es qu'un homme dtestable;
     Et je ne vois en toi que l'esprit et l'clat
     Du plus grand des mortels, ou du plus sclrat.

Le nom de Crbillon toit le mot de ralliement des ennemis de Voltaire.
_lectre_ et _Rhadamiste_, qu'on jouoit quelquefois encore, attiroient
peu de monde; tout le reste des tragdies de Crbillon toit oubli,
tandis que, de Voltaire, _Oedipe_, _Alzire_, _Mahomet_, _Zare_,
_Mrope_, occupoient le thtre dans tout l'clat d'un plein succs. Le
parti du vieux Crbillon, peu nombreux, mais bruyant, ne laissoit pas de
l'appeler le Sophocle de notre sicle; et, mme parmi les gens de
lettres, les Marivaux disoient que devant le gnie de Crbillon devoit
plir et s'clipser tout le bel esprit de Voltaire.

On parla devant Mme de Pompadour de ce grand homme abandonn, qu'on
laissoit vieillir sans secours, parce qu'il toit sans intrigue. C'toit
la prendre par son endroit sensible. Que dites-vous? s'cria-t-elle;
Crbillon est pauvre et dlaiss! Aussitt elle obtint pour lui du roi
une pension de cent louis sur sa cassette.

Crbillon s'empressa d'aller remercier sa bienfaitrice. Une lgre
incommodit la tenoit dans son lit lorsqu'on le lui annona; elle le fit
entrer. La vue de ce beau vieillard l'attendrit; elle le reut avec une
grce touchante. Il en fut mu; et, comme il se penchoit sur son lit
pour lui baiser la main, le roi parut. Ah! Madame, s'cria Crbillon,
le roi nous a surpris; je suis perdu! Cette saillie d'un vieillard de
quatre-vingts ans plut au roi; le succs de Crbillon fut dcid. Tous
les Menus-Plaisirs se rpandirent en loges de son gnie et de ses
moeurs. Il avoit, disoit-on, de la fiert, mais point d'orgueil, et
encore moins de vaine gloire. Son infortune toit la preuve de son
dsintressement. C'toit un caractre antique et vraiment l'homme dont
le gnie honoroit le rgne du roi. On parloit de _Catilina_ comme de la
merveille du sicle. Mme de Pompadour voulut l'entendre. Le jour fut
pris pour cette lecture; le roi, invisible et prsent, l'entendit. Elle
eut un plein succs; et, lorsque _Catilina_ fut mis au thtre, Mme de
Pompadour, accompagne d'une vole de courtisans, vint assister  ce
spectacle avec le plus vif intrt. Peu de temps aprs, Crbillon obtint
la faveur d'une dition de ses oeuvres  l'imprimerie du Louvre, aux
dpens du trsor royal. Ds ce temps-l, Voltaire fut froidement reu,
et cessa d'aller  la cour.

On sait quelle avoit t sa relation avec le prince royal de Prusse. Ce
prince, devenu roi, lui marquoit les mmes bonts; et la manire
infiniment flatteuse dont Voltaire y rpondoit n'avoit peut-tre pas
laiss de contribuer en secret  lui aliner l'esprit de Louis XV. Le
roi de Prusse donc, en relation avec Voltaire, n'avoit cess, depuis son
avnement  la couronne, de l'inviter  l'aller voir; et la faveur dont
Crbillon jouissoit  la cour, l'ayant piqu au vif, avoit dcid son
voyage. Mais, avant de partir, il avoit voulu se venger de ce
dsagrment, et il s'y toit pris en grand homme: il avoit attaqu son
adversaire corps  corps pour se mesurer avec lui dans les sujets qu'il
avoit traits, ne s'abstenant que de _Rhadamiste_, d'_Atre_ et de
_Pyrrhus_: de l'un sans doute par respect, de l'autre par horreur, et du
troisime par ddain d'un sujet ingrat et fantasque.

Il commena par _Smiramis_, et la manire grande et tragique dont il en
conut l'action, la couleur sombre, orageuse et terrible qu'il y
rpandit, le style magique qu'il y employa, la majest religieuse et
formidable dont il la remplit, les situations et les scnes dchirantes
qu'il en tira, l'art enfin dont il sut en prparer, en tablir, en
soutenir le merveilleux, toient bien faits pour anantir la foible et
froide _Smiramis_ de Crbillon; mais alors le thtre n'toit pas
susceptible d'une action de ce caractre. Le lieu de la scne toit
resserr par une foule de spectateurs, les uns assis sur des gradins,
les autres debout au fond du thtre et le long des coulisses, en sorte
que Smiramis perdue et l'ombre de Ninus sortant de son tombeau toient
obliges de traverser une paisse haie de petits-matres. Cette
indcence jeta du ridicule sur la gravit de l'action thtrale. Plus
d'intrt sans illusion, plus d'illusion sans vraisemblance; et cette
pice, le chef-d'oeuvre de Voltaire, du ct du gnie, eut dans sa
nouveaut assez peu de succs pour faire dire qu'elle toit tombe.
Voltaire en frmit de douleur; mais il ne se rebuta point. Il fit
l'_Oreste_ d'aprs Sophocle, et il s'leva au-dessus de Sophocle
lui-mme dans le rle d'lectre, et dans l'art de sauver l'indcence et
la duret du caractre de Clytemnestre. Mais, dans le cinquime acte, au
moment de la catastrophe, il n'avoit pas encore assez affaibli l'horreur
du parricide, et, le parti de Crbillon n'tant l rien moins que
bnvole, tout ce qui pouvoit donner prise  la critique fut relev par
des murmures ou tourn en drision. Le spectacle en fut troubl  chaque
instant, et cette pice, qui depuis a t justement applaudie, essuya
des hues. J'tais dans l'amphithtre, plus mort que vif. Voltaire y
vint; et, dans un moment o le parterre tournoit en ridicule un trait de
pathtique, il se leva et s'cria: Eh! barbares! c'est du Sophocle!

Enfin, il donna _Rome sauve_, et, dans les personnages de Cicron, de
Csar, de Caton, il vengea la dignit du snat romain, que Crbillon
avoit dgrade en subordonnant tous ces grands caractres  celui de
Catilina. Je me souviens qu'en venant d'crire les belles scnes de
Cicron et de Csar avec Catilina, il me les lut dans une perfection
dont jamais acteur n'approchera: simplement, noblement, sans aucune
manire, mieux que jamais lui-mme je ne l'avois entendu lire. Ah! vous
avez, lui dis-je, la conscience en repos sur ces vers-l; aussi ne les
fardez-vous point, et vous avez raison: vous n'en avez jamais fait de
plus beaux. Cette pice eut dans l'opinion des gens instruits un grand
succs d'estime; mais elle n'toit pas faite pour mouvoir la multitude,
et cette loquence du style, ce mrite d'avoir si savamment observ les
moeurs et peint les caractres, fut peu sensible aux yeux de cette masse
du public. Ainsi, avec des avantages prodigieux sur son rival, Voltaire
eut la douleur de se voir disputer, refuser mme le triomphe.

Ces dgots avoient dtermin son voyage en Prusse. Une seule difficult
le retardoit encore, et la manire dont elle fut leve est assez
curieuse pour vous amuser un moment.

La difficult consistoit dans les frais du voyage, sur lesquels Frdric
se faisoit un peu tirer l'oreille. Il vouloit bien dfrayer Voltaire, et
pour cela il consentoit  lui donner mille louis; mais Mme Denis vouloit
accompagner son oncle, et, pour ce surcrot de dpense, Voltaire
demandoit mille louis de plus. C'toit  quoi le roi de Prusse ne
vouloit point entendre. Je serai fort aise, lui crivoit-il, que Mme
Denis vous accompagne; mais je ne le demande pas. Voyez-vous, me
disoit Voltaire, cette lsine dans un roi. Il a des tonneaux d'or, et il
ne veut pas donner mille pauvres louis pour le plaisir de voir Mme Denis
 Berlin! Il les donnera, ou moi-mme je n'irai point. Un incident
comique vint terminer cette dispute. Un matin que j'allois le voir, je
trouvai son ami Thiriot dans le jardin du Palais-Royal; et, comme il
toit  l'afft des nouvelles littraires, je lui demandai s'il y en
avoit quelqu'une. Oui, vraiment, il y en a, et des plus curieuses, me
dit-il. Vous allez chez M. de Voltaire: l vous les entendrez, car je
m'en vais m'y rendre ds que j'aurai pris mon caf.

Voltaire travailloit dans son lit lorsque j'arrivai.  son tour, il me
demanda: Quelles nouvelles?--Je n'en sais point, lui dis-je; mais
Thiriot, que j'ai rencontr au Palais-Royal, en a, dit-il,
d'intressantes  vous apprendre. Il va venir.

Eh bien! Thiriot, lui dit-il, vous avez donc  nous conter des
nouvelles bien curieuses?--Oh! trs curieuses, et qui vous feront grand
plaisir, rpondit Thiriot avec son sourire sardonique et son nasillement
de capucin.--Voyons, qu'avez-vous  nous dire?--J'ai  vous dire
qu'Arnaud-Baculard est arriv  Potsdam, et que le roi de Prusse l'y a
reu  bras ouverts.-- bras ouverts!--Qu'Arnaud lui a prsent une
ptre[86].--Bien boursoufle et bien maussade?--Point du tout, fort
belle, et si belle que le roi y a rpondu par une autre ptre.--Le roi
de Prusse une ptre  d'Arnaud! Allons, Thiriot, allons, on s'est moqu
de vous.--Je ne sais pas si on s'est moqu de moi, mais j'ai en poche
les deux ptres.--Voyons, donnez donc vite, que je lise ces deux
chefs-d'oeuvre. Quelle fadeur! quelle platitude! quelle bassesse!
disoit-il en lisant l'ptre de d'Arnaud; et, passant  celle du roi, il
lut un moment en silence et d'un air de piti; mais, quand il en fut 
ces vers:

     Voltaire est  son couchant;
     Vous tes  votre aurore,

il fit un haut-le-corps et sauta de son lit, bondissant de fureur:
Voltaire est  son couchant et Baculard  son aurore! Et c'est un roi
qui crit cette sottise norme! Ah! qu'il se mle donc de rgner!

Nous avions de la peine, Thiriot et moi,  ne pas clater de rire de
voir Voltaire en chemise, gambadant de colre et apostrophant le roi de
Prusse. J'irai, disoit-il, oui, j'irai lui apprendre  se connotre en
hommes; et ds ce moment-l son voyage fut dcid. J'ai souponn le
roi de Prusse d'avoir voulu lui donner ce coup d'peron, et sans cela je
doute qu'il ft parti, tant il toit piqu du refus des mille louis, non
point par avarice, mais de dpit de ne pas avoir obtenu ce qu'il
demandoit.

Volontaire  l'excs par caractre et par systme, il avoit, mme dans
les petites choses, une rpugnance incroyable  cder et  renoncer  ce
qu'il avoit rsolu. J'en vis encore avant son dpart un exemple assez
singulier. Il lui avoit pris fantaisie d'avoir en voyage un couteau de
chasse, et, un matin que j'tois chez lui, on lui en apporta un faisceau
pour en choisir un. Il le choisit; mais le marchand voulait un louis de
son couteau de chasse, et Voltaire s'toit mis dans la tte de n'en
donner que dix-huit francs. Le voil qui calcule en dtail ce qu'il peut
valoir; il ajoute que le marchand porte sur son visage le caractre d'un
honnte homme, et qu'avec cette bonne foi qui est peinte sur son front
il avouera qu' dix-huit francs cette arme sera bien paye. Le marchand
accepte l'loge qu'il veut bien faire de sa figure; mais il rpond qu'en
honnte homme il n'a qu'une parole, qu'il ne demande au juste que ce que
vaut la chose, et qu'en la donnant  plus bas prix il ferait tort  ses
enfans. Vous avez des enfans? lui demande Voltaire.--Oui, Monsieur,
j'en ai cinq, trois garons et deux filles, dont le plus jeune a douze
ans.--Eh bien! nous songerons  placer les garons,  marier les filles.
J'ai des amis dans la finance, j'ai du crdit dans les bureaux; mais
terminons cette petite affaire: voil vos dix-huit francs; qu'il n'en
soit plus parl. Le bon marchand se confondit en remerciemens de la
protection dont vouloit l'honorer Voltaire, mais il se tint  son
premier mot pour le prix du couteau de chasse, et n'en rabattit pas un
liard. J'abrge cette scne, qui dura un quart d'heure par les tours
d'loquence et de sduction que Voltaire employa inutilement, non pas 
pargner six francs qu'il auroit donns  un pauvre, mais  donner  sa
volont l'empire de la persuasion. Il fallut qu'il cdt lui-mme, et,
d'un air interdit, confus et dpit, il jeta sur la table cet cu qu'il
avoit tant de peine  lcher. Le marchand, ds qu'il eut son compte, lui
rendit grces de ses bonts, et s'en alla.

J'en suis bien aise, dis-je tout bas en le voyant partir.--De quoi, me
demanda Voltaire avec humeur, de quoi donc tes-vous bien aise?--De ce
que la famille de cet honnte homme n'est plus  plaindre. Voil bientt
ses fils placs, ses filles maries; et lui, en attendant, il a vendu
son couteau de chasse ce qu'il vouloit, et vous l'avez pay malgr toute
votre loquence.--Et voil de quoi tu es bien aise, ttu de
Limosin!--Oh! oui, j'en suis content. S'il vous avoit cd, je crois que
je l'aurois battu.--Savez-vous, me dit-il en riant dans sa barbe, aprs
un moment de silence, que, si Molire avoit t tmoin d'une pareille
scne, il en auroit fait son profit?--Vraiment, lui dis-je, c'et t le
pendant de celle de M. Dimanche. C'toit ainsi qu'avec moi sa colre,
ou plutt son impatience, se terminoit toujours en douceur et en amiti.

Comme  l'gard du roi de Prusse j'tois dans son secret, et que je
croyois tre aussi dans le secret du roi de Prusse sur le peu de
sincrit des caresses qu'il lui faisoit, j'avois quelque pressentiment
du mcontentement qu'ils auroient l'un de l'autre en se voyant de prs.
Une me aussi imprieuse et un esprit aussi ardent ne pouvoient gure
tre compatibles, et j'avois l'esprance de voir bientt Voltaire
revenir plus mcontent de l'Allemagne qu'il ne l'toit de son pays; mais
le nouveau dgot qu'il prouva en allant prendre cong du roi, et la
colre qu'il en tmoigna, ne me laissrent plus cette illusion
consolante. En sa qualit de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi,
il crut pouvoir oser lui demander ses ordres auprs du roi de Prusse;
mais le roi, pour rponse, lui tourna le dos brusquement; et lui, dans
son dpit, ds qu'il fut sorti du royaume, lui renvoya son brevet
d'historiographe de France, et accepta sans son agrment la croix de
l'ordre du Mrite, dont le roi de Prusse le dcora, pour l'en dpouiller
peu de temps aprs.

L'exemple de tant d'amertume et de tribulations rpandues dans la vie de
ce grand homme ne fit que me rendre plus redoutable la carrire des
lettres o j'tois engag, et plus doux le repos obscur dont j'allois
jouir  Versailles.

Ici finissent, grce au Ciel, les garemens de ma jeunesse; ici commence
pour moi le cours d'une vie moins dissipe, plus sage, plus gale, et
surtout moins en butte aux orages des passions; ici enfin mon caractre,
trop longtemps mobile et divers, va prendre un peu de consistance; et,
sur une base solide, ma raison pourra travailler en silence  rgler mes
moeurs.




NOTES


[1: _Mmoires_ de Morellet (1821), II, 30.]

[2: _Corps lgislatif. Conseil des Anciens. Rapport fait par Marmontel,
au nom de la commission nomme pour l'examen de la rsolution du 12
fructidor, sur la manire de disposer des livres conservs dans les
dpts littraires. Sance du 24 prairial an V_ (12 juin 1797). Paris,
Imp. nationale, prairial an V, in-8, 15 p.]

[3: _Mmoires et Rcits de Franois Chron_, publis par F. Herv-Bazin.
Paris, librairie de la Socit bibliographique, 1882, in-18, p. 11 3-i
14.]

[4: Voici cet acte de dcs, dont je dois la copie  M. le maire de
Saint-Aubin-sur-Gaillon, et que je crois indit:

     Aujourd'hui, dixime jour de nivse, l'an huitime de la
     Rpublique franoise, une et indivisible,  dix heures du matin;
     par devant moi, Jean-Baptiste Crepel, agent municipal de la commune
     de Saint-Aubin-sur-Gaillon, charg par la Loi de recevoir les actes
     de naissance et dcs des citoyens, sont comparus les citoyens
     Antoine-Flix Baroche, notaire public, g de cinquante-cinq ans,
     domicili en la commune de Gaillon, et Ren Lemonnier, juge de
     paix, g de cinquante-cinq ans, domicili en la commune de
     Saint-Aubin, amis du citoyen Jean-Franois Marmontel, homme de
     lettres, g de soixante-seize ans, poux de Marie-Adlade
     Lairin-Montigny, domicili en ladite commune, n en la commune de
     Bort; lesquels, Antoine-Flix Baroche et Ren Lemonnier, m'ont
     dclar que ledit Jean-Franois Marmontel est mort aujourd'hui 
     minuit, en son domicile, section d'Habloville. D'aprs cette
     dclaration, je me suis sur-le-champ transport au lieu de ce
     domicile, je me suis assur du dcs dudit Jean-Franois Marmontel,
     et j'en ai dress le prsent acte, que Antoine-Flix Baroche et
     Ren Lemonnier ont sign avec moi.

     Fait  Saint-Aubin-sur-Gaillon, les jour, mois et an ci-dessus.

     (_Suivent les signatures_.)
]

[5: _La Petite Revue anecdotique_, 25 fvrier 1868.]

[6: Natif de Bort en Limousin, et d'une famille obscure et pauvre,
Marmontel fut ds l'enfance plac chez un cur qui tait son parent, et
qui lui apprit un peu de latin. Ne s'tant pas bien comport chez cet
ecclsiastique, son pre lui fit apprendre le mtier de tailleur. Il
vint  Toulouse et entra en qualit de garon chez Lamanire, tailleur
des jsuites. Un jour, en portant un habit  un pensionnaire, il le
trouva occup  un thme dont il ne pouvait venir  bout. Marmontel
s'approcha, lut l'ouvrage de l'enfant, et lui fit connatre ses fautes.
Puisque vous savez le latin, lui dit l'colier, faites-moi le plaisir
d'arranger ce thme. Marmontel fit des corrections lgantes. Le prfet
de l'enfant, peu accoutum  tant de perfection de sa part, lui dit:
Mon ami, qui a fait ce thme?--Le garon tailleur, rpondit
l'enfant.--Oh! parbleu, je veux le connatre, dit le jsuite. Il le
mande, lui parle, est satisfait de lui, et lui propose de reprendre ses
tudes. Marmontel y consent, et, pour lui donner les moyens de
subsister, il le place en qualit de prcepteur dans une maison
bourgeoise. Ds lors, il prit un got dcid pour les belles-lettres,
et, pendant son cours de philosophie et de droit, il s'associa aux
d'Auffrery, aux Forest, aux Dutour, aux Revel, et ils formrent ensemble
l'_Acadmie des Galetas_ [la Petite Acadmie], o ils rectifiaient leurs
compositions rciproques. Il travailla avec eux pour les Jeux floraux et
remporta une foule de prix. Voulant aller se perfectionner dans la
capitale, M. de Mondran, l'ami des talents et des artistes, lui donna
une lettre de recommandation pour son gendre, La Popelinire, fermier
gnral, qui se piquait de littrature, et qui le garda longtemps chez
lui avec distinction.

Taverne est le seul qui ait ainsi cont les dbuts de Marmontel, et je
reproduis son rcit tel quel, sans m'en porter garant. Il se termine
d'ailleurs par une erreur manifeste: M. de Mondran ne devint le
beau-pre de La Popelinire qu'en 1759, prs de quinze ans aprs
l'arrive de Marmontel  Paris.]

[7: Le thtre du Vaudeville donna encore, le 23 janvier 1813,
_Marmontel et Thomas, ou la Parodie de Cinna_, vaudeville en un acte.
Il n'y a dans cet ouvrage, dit le _Magasin encyclopdique_, aprs avoir
rappel l'pisode qui en avait fourni le sujet, ni ce qui provoque une
chute, ni ce qui justifie un succs. Le public, qui l'avait entendu avec
une paisible indulgence, n'a pas vu sans surprise la toile se lever et
Vertpr venir proclamer le nom de M. Dumolard. Celui-ci l'a gard en
portefeuille.]

[8: Voir dans le _Mercure de France_ du 8 nivse an XIII, (29 dcembre
1804) un article violent, presque grossier, de Five contre Marmontel
et ses contemporains, article cit et rfut par _le Publiciste_ du 13
fructidor (31 aot 1805). Voir aussi la _Dcade philosophique_, tome 43
(an XIII, 1er trimestre), p. 567, et tome 44, p. 27-37.]

[9: J'ai copi ce fragment de lettre dans la partie reste indite du
manuscrit de la _Correspondance littraire_, appartenant  la
Bibliothque Ducale de Gotha.]

[10: Publie dans le tome IV (p. 170) de ses _Oeuvres_, runies par son
fils (Typ. Firmin Didot, 1853-1859, 8 vol. in-8), et non mises dans le
commerce. Le destinataire de cette lettre ne peut tre Jean de Vaines,
mort en 1803.]

[11: Bort, chef-lieu de canton de l'arrondissement, et  trente
kilomtres sud-est d'Ussel (Corrze), sur la Dordogne. Les concrtions
basaltiques connues sous le nom d'_orgues de Bort_ sont une des
curiosits de ce beau pays, frquent depuis quelques annes seulement
par les touristes.]

[12:  cette allusion beaucoup trop rapide et discrte, il est permis
aujourd'hui d'opposer des documents positifs. M. Ernest Rupin a retrouv
et publi l'extrait baptistaire d'o il rsulte que Jean-Franois
Marmontel, n le 11 juillet 1723 et baptis le surlendemain, tait fils
de Martin Marmontel, tailleur d'habits, originaire d'Auvergne, et de
Marianne Gourdes, native de Bort. La notice de M. Rupin, publie dans le
_Bulletin de la Corrze_ (tome IV, 1882), a t tire  part; elle est
orne d'un portrait grav  l'eau-forte par M. Ad. Lalauze.]

[13: Jean-Gilles du Cotlosquet, n au manoir de Krigou ( deux
kilomtres de Saint-Pol-de-Lon), le 15 septembre 1700, vque de
Limoges (1739-1757), prcepteur des enfants de France (1758-1771),
membre de l'Acadmie franaise (1761), en remplacement de l'abb
Sallier, mort  Paris le 21 mars 1784. Il eut pour successeur 
l'Acadmie le marquis de Montesquiou. Voir sur Cotlosquet l'tude que
lui a consacre M. Ren Kerviler dans _la Bretagne  l'Acadmie
franaise au XVIIIe sicle_ (V. Palm, 1889, in-8).]

[14: Jacques-Antoine Malosse, n au Puy le 14 dcembre 1713, entr dans
l'ordre le 11 septembre 1729. En 1762, il se retira au Puy.]

[15: Les anciens diteurs ont tous imprim  tort le P. _Bourges_. Jean
Bourzes, dont la date et le lieu de naissance ne sont pas connus, entra
dans l'ordre en 1695. Tour  tour professeur de physique 
Aubenas(1711-1712), de philosophie  Tournon (1713-1717), prfet des
tudes  Rodez (1717-1713), de nouveau professeur de philosophie 
Perpignan (1720-1725), il tint, en effet, les classes de cinquime, de
quatrime et de troisime  Mauriac (1729-1738); il mourut au grand
sminaire d'Auch, en 1741, aprs avoir pass les deux dernires annes
de sa vie  Toulouse, o Marmontel dit, un peu plus bas, qu'il le revit
infirme et presque dlaiss.]

[16: Le P. Jacques Vanire (1664-1739) n'est pas l'auteur du fameux
_Gradus ad Parnassum_, dont la premire dition, sous le titre de
_Epithetorum et synonymorum thsaurus_, remonte  1652, mais il y fit en
1722 des additions et corrections importantes. Voy. Barbier, _Examen des
dictionnaires historiques_, v _Aler_.]

[17: Le P. Claude-Alexandre By (et non _Bis_, comme on l'a imprim
jusqu' ce jour), n  Mcon le 28 juillet 1703, entr le 7 aot 1721,
prfet des tudes et prdicateur  Mauriac (1736-1738), tait, en 1762,
directeur des retraites  la maison professe de Toulouse.]

[18: Le P. Ignace Decebi ou de Cebi (on trouve ces deux formes, mais
non _Cibier_, comme le portent les anciennes ditions), n  urillac le
20 fvrier 1711, entr dans l'ordre le 6 octobre 1728, professa les
humanits  Mauriac de 1736  1738. En 1762, il tait missionnaire 
Aurillac.]

[19: Le P. Jean-Pierre Balme professa la rhtorique  Mauriac de 1737 
1739. En 1742, il partit pour les Antilles.]

[20: Selon M. Rupin, cette initiale dissimulerait Mlle Broquin, dont la
famille existe encore  Bort. Des vieillards se souvenaient d'avoir vu
sur un htre de l'le Verdier, ou des Amours, le chiffre _M. B._, que la
tradition attribuait aux deux amoureux, et sous lequel on lisait la date
de 1746. L'arbre fut dracin en 1830.]

[21: Il y a six localits de ce nom dans le dpartement de la Corrze;
celle dont parle Marmontel est situe  13 kilomtres d'Ussel et  17
kilomtres de Bort.]

[22: Cotlosquet. Voyez ci-dessus, note n 13.]

[23: Annet-Charles de Gain, marquis de Linars, page de la petite curie
en 1709, mari, le 19 juillet 1723,  Anne-Perry de Saint-Auvent, fille
d'Isaac, marquis de Monmoreau, et d'Anne de Rochechouart, comtesse de
Saint-Auvent, mort  soixante-seize ans et enterr  Linars le 20 mai
1768. L'lve de Marmontel tait le second de six enfants du marquis,
Jean, chevalier de Malte et plus tard capitaine de dragons. (L'abb
Nadaud, _Nobiliaire du diocse de Limoges_, 1856-1880, 4 vol. in-8.)]

[24: Les _Sermons_ du P. de La Rue (1643-1725) _pour le Carme et
l'Avent_ ont t publis par l'auteur en 1719, 4 vol. in-8, et
rimprims en 1781 (Toulouse, Sens et Nmes, 4 vol. in-12). Ils avaient
t publis ds 1706 sur des copies infidles par le libraire Foppens,
de Bruxelles, et remis en circulation sous le nom du P. Le Maure, prtre
de l'Oratoire, Bruxelles, 1734, 4 vol. in-12.]

[25: Les _Sermons_ du P. Timolon Cheminais de Montaigu (1652-1689) ont
t publis pour la premire fois en 1691, et rimprims en 1734, 1738,
1756 (in-12 et in-24).]

[26: Frdric-Jrme, cardinal de La Rochefoucauld de Roye, archevque
de Bourges de 1729 au 29 avril 1758, coadjuteur de l'abbaye de Cluny
(1738), charg de la feuille des bnfices (1755) et grand aumnier
(1756).]

[27: Claude-Annet, baron d'Anval, seigneur de Teissonires, capitaine au
rgiment d'Enghien, chevalier de Saint-Louis, mari, en 1741,  Marie de
Bort, dame de Teissonires. (Nadaud.)]

[28: Et non _Noaillac_, comme le portent les anciennes ditions. Il y a
eu deux jsuites du nom de Nolhac (probablement les deux frres), tous
deux ns au Puy: l'un, Jacques-Antoine, le 22 octobre 1713; l'autre,
Antoine, le 17 janvier 1715. Le premier, entr le 29 septembre 1728,
professa les humanits et la rhtorique et la philosophie; en 1761, il
tait recteur  Bziers; le second, entr en 1732, qui professa
galement les mmes classes, devint, aprs la suppression de l'ordre,
cur de Saint-Symphorien d'Avignon, o il fut massacr le 18 octobre
1791 et jet dans la Glacire. Il est assez difficile de dterminer quel
est celui des deux que Marmontel a connu.]

[29: Fond en 1382, par le cardinal de Pampelune, neveu d'Innocent VI,
pour vingt boursiers et quatre prtres.]

[30: Cette premire lettre n'est pas connue.]

[31: Poitevin-Peitavi, auteur de _Mmoires pour servir  l'histoire des
Jeux Floraux_ (Toulouse, 1815, 2 vol. in-8), s'est inscrit en faux
contre cette assertion. Marmontel remporta, en effet, deux prix en 1744
et en 1745, mais non le prix d'honneur, c'est--dire l'amarante, qu'il
n'obtint que le 3 mai 1749, avec une ode sur _la Chasse_, alors qu'il
tait deux fois dj laurat de l'Acadmie franaise. Les autres pices
couronnes sont les suivantes: _l'glogue_, idylle (1744); _la Jonction
des deux mers par Hercule_, pome (1745); _l'Incarnation du Verbe_,
Philis ( Mme la c. D.) (1745); _l'Origine du fard_, idylle (1745).]

[32: Marmontel veut certainement parler ici de Jean Reynal, n 
Grammont en Rouergue, en 1702, d'une famille obscure, entr  seize ans
chez les doctrinaires de Villefranche. Professeur  vingt-cinq ans, il
enseigna successivement, au collge de l'Esquille, la rhtorique et la
philosophie, fut recteur du collge, puis appel, malgr sa rsistance,
au gnralat de la congrgation. Il mourut en 1763. Reynal avait compos
un pome latin sur _l'Aimant_.]

[33: Charles-Antoine de La Roche-Aymon, n en 1697, mort le 27 octobre
1777, vque _in partibus_ de Sarepta (1725), puis de Tarbes (1729),
archevque de Toulouse en 1740, archevque de Reims en 1752, grand
aumnier de France, cardinal, abb de Saint-Germain-des-Prs, et
ministre de la feuille des bnfices.]

[34: Poitevin-Peitavi cite, parmi les confrres de Marmontel  la
_Petite Acadmie_, le chevalier de Ressguier, d'Aufrery, Castilhon, le
prsident d'Orbessan, le prsident du Puget, etc. Cette association
n'tait pas en concurrence avec la sculaire institution des Jeux
floraux; c'tait plutt une sorte de sminaire potique o l'on
s'exerait aux luttes futures.]

[35: Henri-Gabriel du Puget, n le 23 juillet 1725, de Charles-Joachim
du Puget, prsident au Parlement de Toulouse, et de Marie de Pralheau,
conseiller en 1748, prsident  mortier le 23 mai 1759, mort le 25
octobre 1772.]

[36: Jean-Gaspard de Maniban, n  Toulouse le 2 juillet 1686, fils d'un
prsident  mortier, fut lui-mme lev  cette dignit en 1714; nomm
premier prsident en 1721, il mourut dans l'exercice de ses fonctions,
le 30 aot 1762. Il avait pous, en 1707, Jeanne-Christine de
Lamoignon, fille de Chrtien-Franois de Lamoignon, prsident  mortier
au Parlement de Paris.]

[37: Selon Poitevin-Peitavi, ce rcit est absolument incroyable de ceux
qui se souviennent du ton du pays et des moeurs de ce temps-l, qui
savent que M. du Puget tait de l'ge de Marmontel, aussi vigoureux que
lui, exerc, comme tous les jeunes Toulousains, au maniement des armes,
et sentant, au moins  vingt-deux ans, que la prrogative de pouvoir
tre toujours arm avait pour objet principal la dfense de son honneur
et la rpression des outrages que Marmontel se vante de lui avoir faits
impunment.]

[38: Les Thermes de Julien appartenaient depuis le XIVe sicle  l'ordre
de Cluny, qui n'en fut dpossd qu'en 1790. (Leroux de Lincy, _Mmoires
de la Socit des antiquaires de France_, tome XVIII.)]

[39: Selon le duc de Luynes et le _Journal_ de Barbier, la retraite ou
la disgrce de Philibert Orry fut officiellement connue dans les
premiers jours de dcembre 1745; mais le bruit s'en tait rpandu
auparavant parmi les gens bien informs, car Marmontel, dans une lettre
adresse au marquis de Fulvy, neveu du ministre, dit qu'il arriva 
Paris au mois d'octobre 1745. Cette lettre, date du 26 dcembre 1788, a
t publie dans les _trennes d'Apollon_, de d'Aquin de Chateaulyon,
pour 1789, et rimprime par Labouisse-Rochefort dans ses _Souvenirs et
Mlanges_, t. I, p. 197.]

[40: Raisouche-Montet, dit Roselly, n  Paris en 1722, dbuta en 1742
et fut reu l'anne suivante. Parmi ses principaux rles, on cite ceux
de Cimber dans _la Mort de Csar_, de Voltaire, de Pylade dans _Oreste_,
d'Arcire dans _Aristomne_, de Marmontel (dont il sera question plus
loin) et de Tlmaque dans _Pnlope_, tragdie de l'abb Genest,
reprise en 1745. Ce rle fut, quelques annes plus tard, la cause de sa
mort; insult et provoqu par son camarade Ribou qui le lui disputait,
il reut deux coups d'pe dont il mourut deux jours plus tard, le 22
dcembre 1750. La querelle est raconte tout au long dans le _Journal_
de Coll (d. H. Bonhomme, I, 264-266). Voir aussi, dans la dernire
dition de la _Correspondance_ de Grimm (II, 19), une pigramme sur ce
duel.]

[41: Jean-Grgoire Bauvin, n  Arras, en 1714, mort le 7 janvier 1776.
La tragdie des _Chrusques_, adaptation d'_Arminius_ de Schlegel, fut
joue au Thtre-Franais, grce  la protection de Marie-Antoinette
(1772). Grimm prtend que les tats d'Artois avaient promis une pension
 l'auteur si sa pice tait joue trois fois et que le public mit de la
bonne volont  la lui faire obtenir.]

[42: C'est probablement pour cela qu'elle est devenue si rare.
_L'Observateur littraire_ (1746, in-12), qu'il ne faut pas confondre
avec la feuille, portant le mme titre, rdige par l'abb de La Porte
(1758-1761), a t rimprim par Villenave dans l'dition de 1821,
d'aprs un exemplaire incomplet de 24 pages sur 120, le seul que
Villenave ait pu se procurer.]

[43: Le sujet du concours tait _la Gloire de Louis XIV perptue dans
le roi, son successeur._]

[44: Il est assez singulier, comme Villenave l'observe avec raison, que
Marmontel n'ait rien dit ici de l'dition de _la Henriade_ (Prault,
1746, 2 vol. in-12, vignettes de Cochin) pour laquelle il crivit une
_Prface_ maintes fois rimprime depuis dans les _Oeuvres compltes_ de
Voltaire. (Voir la _Bibliographie_ de M. C. Bengesco, tome Ier, n 375.)
Le dbit de cette dition expliquerait encore mieux que celui du pome
acadmique la gnrosit de Voltaire.]

[45: Harenc de Presle, banquier, rue du Sentier. Son cabinet de tableaux
renfermait, selon l'_Almanach des artistes_ (1777, p. 180), un Guide,
deux Murillo, des Rubens, des Van Dyck, Wouwerman, Van Huysum, Teniers,
et autres; il y avait joint de prcieux ouvrages du fameux Boule. M. G.
Duplessis a cit, dans son travail sur _les Ventes de tableaux... aux
XVIIe et XVIIIe sicles_ (1874, in-8), le _Catalogue d'objets rares et
prcieux en tous genres provenant du citoyen Aranc (sic) de Presle_,
vendus aux enchres, le 11 floral an III (30 avril 1795), par les soins
de J.-A. Lebrun jeune. Il faut joindre  ce catalogue une addition de
quatre pages contenant la mention de _Recueils d'estampes relis en
maroquin et en veau_.]

[46: Depuis la publication de _la Politique de tous les cabinets de
l'Europe_ (1793, 2 vol. in-8), de la _Correspondance secrte indite de
Louis XV_, par Boutaric, et du _Secret du Roi_, par M. le duc de
Broglie, la part prise par Favier  la diplomatie occulte n'est pas
douteuse. Sa vie prive, qui fut celle d'un picurien, est moins connue,
et, si l'on sait la date de sa mort (2 avril 1784), on n'a pas encore
signal celle de sa naissance. On peut du moins lire sur lui quelques
pages de Snac de Meilhan dont se sont inspirs tous ceux qui, de nos
jours, ont parl de Favier. (Voy. _le Gouvernement, les Moeurs et les
Conditions en France avant la Rvolution_, d. de Lescure,
Poulet-Malassis, 1862, in-18.)]

[47: _Denys le Tyran_, jou le 5 fvrier 1748, obtint alors seize
reprsentations, et en eut six autres  la reprise du 25 novembre de la
mme anne. (Mouhy, _Abrg de l'histoire du Thtre Franais._)]

[48: Louis-Anne de Lavirotte, n  Nolay (Cte-d'Or), en 1725, mort 
Paris le 3 mai 1759, a publi, entre autres traductions, celle de
l'_Exposition des dcouvertes physiques de Newton_, par Mac-Laurin
(Paris, 1749, in-8).]

[49: Daniel Huet n'a rien crit sous le titre de _Thologie_; peut-tre
Marmontel veut-il dsigner sa _Demonstratio evangelica_ (1679,
in-folio). Mais la traduction de l'abb de Prades n'a pas vu le jour.
Jean-Martin de Prades, n  Castel-Sarrazin en 1720, mort  Glogau en
1782, dut son phmre clbrit  une thse sur les miracles (1751),
qui fit scandale, et dont Diderot rdigea la dfense avec l'auteur et
l'abb Yvon.]

[50: L'un s'appelait l'abb Debon et n'a pas laiss de traces dans
l'histoire des lettres; le second, l'abb Forest, a publi un _Almanach
historique et chronologique du Languedoc_ (1752, in-8), que l'on
consulte encore, et des _Mmoires contenant l'histoire des Jeux floraux_
(Toulouse, 1775, in-4).]

[51: Ce n'est pas une simple note, mais tout un petit volume qu'il
faudrait consacrer  la destine bizarre, voluptueuse et tragique de
cette Marie-Gabrielle Hvin de Navarre, tour  tour matresse de Maurice
de Saxe, de Monet, de Marmontel,--sans parler des amants dont le nom lui
chappait parfois au moment le moins opportun, comme on va le voir
bientt,--et, finalement, pouse lgitime de Louis-Antoine de Mirabeau,
frre de l'Ami des hommes.  dfaut d'une tude complte que Louis
Paris avait annonce et qu'il n'a pas publie, on peut consulter, outre
les prsents _Mmoires_, ceux de Monet et de Grosley, quelques pages
insuffisamment informes de L. de Lomnie dans son livre sur les
_Mirabeau_, enfin une notice de M. A. Joly, doyen de la facult des
lettres de Caen, sur _Mademoiselle Navarre, comtesse de Mirabeau_,
d'aprs des documents indits (Caen, 1880, in-8, 56 p.), extraite des
_Mmoires_ de l'Acadmie de cette ville.]

[52: Jean Monet, dans ses amusants et trop courts _Mmoires_ (Paris,
1772, 2 vol. in-8), a cit plusieurs lettres  lui adresses par Mlle
Navarre, dont il prtend n'avoir t que l'ami. Ces lettres, charmantes
de verve et de naturel, sont prcisment dates de Reims et d'Avenay, o
l'enchanteresse faisait chaque anne un sjour plus ou moins prolong.]

[53: Les deux ditions des _Posies_ de Lattaignant (1750 et 1757)
renferment plusieurs ptres adresses  Mlle Navarre, mais non pas
celle  laquelle Marmontel fait allusion ici, non plus qu'une autre
ptre  lui adresse par le chanoine, et dont une copie figurait dans
un recueil manuscrit provenant de Viollet-le-Duc.]

[54: Il y a eu deux personnages de ce nom: Louis de Brancas, marquis de
Creste (1672-1750), marchal de France en 1741, et
Buffile-Hyacinthe-Toussaint de Brancas, comte de Creste, dit comte de
Brancas (1697-1754), tous deux diplomates et militaires. Le titre donn
par Mlle Clairon  son interlocuteur fait supposer qu'il s'agit du
premier.]

[55: Le 30 avril 1749. _Aristomne_ eut alors dix-sept reprsentations,
momentanment interrompues aprs la sixime par l'indisposition de
Roselly. Reprise le 1er dcembre suivant, cette tragdie fut encore
joue onze fois. (Mouhy, _Abrg de l'histoire du Thtre franais_.)]

[56: Voyez ci-dessus, note n 40.]

[57: Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de La Poupelinire (telle est la
vritable orthographe de son nom), n  Paris en 1692, mort dans la mme
ville le 5 dcembre 1762. Ses msaventures conjugales l'ont rendu plus
clbre que ses gots de Mcne et de virtuose. Voyez le livre
suivant.]

[58: J'avais cru tout d'abord que Marmontel faisait allusion 
Madeleine-Cleste Fieuzal, fille de Franois Fieuzal, dit Durancy, et de
Franoise-Maisne Dessuslefour, dite Darimath, baptise le 23 mai 1746, 
Saint-Laurent (De Manne, _Galerie de la troupe de Voltaire_); mais cette
date ne saurait concider avec celle du sjour de Marmontel dans le
quartier du Luxembourg, aprs sa rupture avec Mlle Navarre, c'est--dire
vers 1749 ou 1750. Il sera question plus loin du dbut de la jeune
Durancy  la Comdie-Franaise.]

[59: M. Ad. Jullien a cit, d'aprs Denizart (_Collection de dcisions
nouvelles et de notions relatives  la jurisprudence_), dans son tude
sur le _Thtre des demoiselles Verrire_ (1875, gr. in-8), le texte de
l'acte de baptme de Marie-Aurore, prsente le 19 octobre 1748 en
l'glise Saint-Gervais-et-Saint-Protais, comme fille de Jean-Baptiste de
La Rivire, bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme; mais,
lorsqu' l'ge de quinze ans elle accepta la main du comte de Horn,
btard de Louis XV, elle se fit reconnatre pour fille naturelle de
Maurice de Saxe. Reste veuve  seize ans, sans que, dit-on, le mariage
ait t consomm, elle pousa, au mois de mars 1777,  Londres, dans la
chapelle de l'ambassade franaise, Claude-Louis Dupin de Francueil,
l'ancien amant de Mme d'pinay. De cette union fort disparate, quant 
l'ge des conjoints, naquit, le 13 janvier 1778, un fils qui fut le pre
de George Sand.]

[60: Il est  peine ncessaire, sans doute, de rappeler ici que ce
surnom de Chantilly fut celui de Marie-Justine-Benote
Cabaret-Duronceray, alias Mme Favart (1727-1772). Quant  Mlle
Beaumnard, dite _Gogo_ (rle qu'elle jouait dans le _Coq du village_),
et qui devint, en 1761, l'pouse lgitime de Jean-Gilles Colleson, dit
Bellecour, on peut consulter sur elle _le Colporteur_, de Chevrier, la
_Galerie de la troupe de Voltaire_, de De Manne, et _les Comdiens du
Roi de la troupe franaise_, de M. E. Campardon.]

[61: Thrse des Hayes, fille de Marie-Anne Carton Dancourt, dite _Mimi_
Dancourt, et de Samuel Boulinon des Hayes, ne vers 1713, morte  Paris
en 1752.]

[62: Anne-Antoinette-Christine Somis, fille d'un musicien italien. Une
note du duc de Luynes (27 avril 1745) nous la montre faisant sa partie,
avec Jlyotte et Mlle Fel, dans un concert organis par M. d'Ardore,
ambassadeur de Naples, en l'honneur du mariage du Dauphin. Diderot a
parl de cette folle de Mme Van Loo et des distractions qu'elle lui
causait pendant qu'il se faisait peindre par son neveu, Michel Van Loo.
(Salon de 1767, _Oeuvres compltes_, d. Asszat, tome XI.)]

[63: Le 28 novembre 1748.]

[64: Balot de Sauvot, reu avocat en 1736, et plus tard bailli de
Saint-Vrain (Seine-et-Oise), mort en 1761, avait retouch deux ballets,
_Pygmalion_, de Lamotte (1748), et _Plate_, d'Autreau (1749), musique
de Rameau, ce qui lui avait valu de la part de Voltaire le surnom de
_Balot l'imagination._ Son seul titre  l'attention de la postrit est
un _loge de Lancret_ (1743, in-8), rimprim de nos jours, d'abord dans
la _Revue universelle des Arts_ (tome XIII), puis par M. Jules Guiffrey
(1874, in-8), avec notes et documents complmentaires.]

[65: On trouvera le texte de ce procs-verbal et celui d'une plainte de
Mme de La Popelinire contre son mari pour coups et blessures (1746)
dans un joli petit volume de M. mile Campardon, _la Chemine de Mme de
La Popelinire_ (Charavay frres, 1879, in-16). M. Campardon y a
galement cit quelques-uns des couplets grivois qui circulrent alors
et dcrit, d'aprs le _Journal_ de Barbier, les chemines en carton et 
ressorts que les camelots du temps vendaient aux curieux.]

[66: Prface de cette tragdie, joue le 20 mai 1750.]

[67: Joue pour la premire fois le 24 mai 1752, et reprise le 27
novembre suivant, elle eut alors quatre reprsentations.]

[68: Dans la prface du _Thtre_, d. de 1787.]

[69: Rousseau (_Confessions_, livre X) prtend qu'il se fit de Marmontel
un irrconciliable ennemi, parce qu'en lui offrant un exemplaire de sa
_Lettre  d'Alembert_, il crivit sur le titre que ce n'tait point pour
l'auteur du _Mercure_, mais pour M. Marmontel. Il n'a manqu depuis
aucune occasion de me nuire dans la socit et de me maltraiter
indirectement dans ses ouvrages. Jean-Jacques avait dj not le
prtendu grief de Marmontel contre lui dans une lettre  Mme de Crquy
(5 fvrier 1761).]

[70: 1751, in-12.]

[71: Joue le 5 fvrier 1753, la tragdie d'_gyptus_ n'eut qu'une seule
reprsentation et ne fut pas imprime.]

[72: Sur les excentricits et les bizarreries d'humeur du prince (et non
comte) de Kaunitz, voir les _Souvenirs_ du baron de Gleichen, publis
par Paul Grimblot (L. Techener, 1868, in-12).]

[73: Florimond-Claude, comte de Mercy-Argenteau (1722-1794), ambassadeur
d'Autriche  la cour de France de 1766  1790, dont les importantes
correspondances officielles et secrtes ont t l'objet de publications
dues  MM. d'Arneth, Geffroy et J. Flammermont.]

[74: Georges-Adam, comte de Starhemberg, n  Londres le 10 aot 1724,
mort en 1807, ambassadeur d'Autriche en France de 1756  1766.]

[75: Fils du feld-marchal Frdric-Henri, comte de Seckendorf
(1673-1763).]

[76: Guillaume-Anne Keppel, lord Albemarle, mort  Paris le 22 dcembre
1754, d'une attaque d'apoplexie. De son mariage avec Anne de Lenox,
fille de Charles II, duc de Richmond, il avait eu cinq garons et deux
filles. Selon le duc de Luynes (XIII, 415), Mlle Louise Gaucher, dite
Lolotte, tait une fille considre en Angleterre et dont on avait
toujours dit du bien; son amant lui laissa un mobilier d'environ 20,000
cus. Les _Mmoires secrets_ (23 septembre 1782) l'accusent crment
d'avoir rempli le rle d'espionne prs de l'ambassadeur et prtendent
que, de ce chef, elle toucha jusqu' sa mort (1765) une pension de
12,000 francs que lui faisait le ministre.]

[77: Selon les _Mmoires_ de Dufort de Cheverny (I, 204), cet accident
aurait eu lieu en 1757,  Bordeaux, et Mlle Lolotte serait venue
elle-mme  Bagnres, et non  Barges, se gurir des suites d'un
empoisonnement qui cota la vie  neuf personnes. Antoine de Ricouard,
comte d'Hrouville, lieutenant gnral (1713-1782), auteur du _Trait
des lgions_, publi d'abord sous le nom de Maurice de Saxe (1757,
in-4), avait eu de Lolotte deux filles, bien maries depuis, toujours
suivant Dufort.

Diderot a fait allusion  cette liaison dans le dialogue intitul: _Ceci
n'est pas un conte_. La date du mariage de d'Hrouville et de Lolotte
n'est pas connue.]

[78: Pierre-Louis-Marie Malot (1730-1810), mdecin de Mesdames Victoire
et Sophie, et plus tard mdecin consultant de Bonaparte.]

[79: Dans _Roland_, opra, musique de Lully, paroles de Quinault.]

[80: _Acanthe et Cphise, ou la Sympathie_, pastorale hroque, en trois
actes, reprsente le 18 novembre 1751. M. de Lajarte (_Bibliothque
musicale de l'Opra_) n'indique pas le nombre de reprsentations, mais
ajoute que cet ouvrage n'a jamais t repris.]

[81: _La Guirlande, ou les Fleurs enchantes_, opra-ballet en un acte,
fut donne le 21 septembre 1751, et par consquent avant _Acanthe et
Cphise_.]

[82: Le ballet des _Sybarites_, ou de _Sibaris_ (titre que porte la
partition manuscrite), forme la troisime partie des _Surprises de
l'Amour_, dont Gentil-Bernard avait fourni  Rameau les deux premires
(_Adonis_ et _Anacron_). Les _Sybarites_ furent reprsents le 12
juillet 1757.]

[83: Denis-Franois Tribou, n vers 1695, mort  Paris le 14 janvier
1761. Il avait, au moment de sa mort, la charge de thorbe de la musique
du roi. Dans sa jeunesse, Tribou avait t l'amant de la duchesse de
Bouillon et d'Adrienne Lecouvreur; la jalousie que la duchesse conut de
cette rivalit a fait peser sur la mmoire de celle-ci d'odieux soupons
touchant la mort mystrieuse de la grande tragdienne.]

[84: Pierre Jlyotte, n en 1713, mort en 1797. Un passage des
_Mmoires_ de Dufort de Cheverny (II, 366) a permis  M. R. de Crvecoeur
de rectifier ces deux dates, inexactement connues jusqu'alors.]

[85: Jacques-Bernard de Chauvelin (1701-1767), matre des requtes, en
1728, intendant d'Amiens en 1731 et intendant des finances en 1753,
frre an de l'abb Henri-Philippe de Chauvelin, dont il a t question
plus haut, et du marquis Franois-Claude de Chauvelin, ancien
ambassadeur de France  Tunis, mort subitement le 24 juin 1773,  la
table de jeu de Louis XV.]

[86: Coll (_Journal_, d. Bonhomme, I, 184) dit que ce fut le 23 juin
1750 que Thiriot lui communiqua les vers de Frdric et la rponse de
d'Arnaud. Marmontel, en racontant  prs de cinquante ans de distance la
scne dont il prtend avoir t le tmoin, cite incorrectement les deux
vers du roi. L'autographe, qui a pass, en 1868, dans la vente du
docteur Michelin (de Provins) porte:

     _Ainsi le couchant d'un beau jour
     Promet une plus belle aurore_.

De plus, ce n'est pas Frdric qui rpondit  d'Arnaud, mais d'Arnaud
qui, dans son remerciement, esquivait avec assez d'adresse la
comparaison:

     _Grand roi, Voltaire  son couchant
     Vaut mieux qu'un autre  son aurore_.
]





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Marmontel (Volume 1 of 3), by 
Jean-Franois Marmontel

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MARMONTEL (VOL 1 OF 3) ***

***** This file should be named 26531-8.txt or 26531-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/2/6/5/3/26531/

Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
