The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 6), by 
Alphonse Lamartine (de)

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 6)
       Un Entretien par Mois

Author: Alphonse Lamartine (de)

Release Date: November 22, 2008 [EBook #27314]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME SIXIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1858


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                           VI


Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob,
56.




XXXIe ENTRETIEN.

VIE ET OEUVRES DE PTRARQUE.


I

Il y a deux amours: l'amour des sens et l'amour des mes. Tous les
deux sont dans l'ordre de la nature, puisque la perptuit de la race
humaine a t attache  cet instinct dans les tres vulgaires, et ce
sentiment dans les tres d'lite. En cherchant bien la diffrence
essentielle qui existe entre l'amour des sens et l'amour des mes, on
arrive  conclure ceci: C'est que l'amour des sens a pour mobile et
pour objet le plaisir, et que l'amour des mes a pour mobile et pour
objet la passion du beau; aussi le premier n'inspire-t-il que des
dsirs ou des apptits, et le second inspire-t-il des admirations, des
enthousiasmes et pour ainsi dire des cultes. Il y a plus: l'amour des
sens inspire souvent des vices et des crimes; l'amour des mes
inspire, au contraire, des chefs-d'oeuvre et des vertus: c'est ainsi
que vous voyez dans l'antiquit l'amour sensuel caractris par
Hlne, Phdre, Clytemnestre; et que vous voyez dans les temps
modernes l'amour des mes se caractriser dans la chevalerie, dans
Hlose, dans Laure, par l'hrosme, par la fidlit, par la saintet
mme la plus idale et la plus mystique.

Cette diffrence de caractre entre ces deux amours se remarque aussi
dans les potes qui ont clbr l'un ou l'autre de ces amours; amours
qui portent le mme nom, mais qui sont en ralit aussi diffrents que
l'esprit de la matire, que le corps de l'me. Voyez Ovide dans son
_Art d'aimer_, d'un ct; voyez Ptrarque dans ses sonnets amoureux,
de l'autre: le ciel et la terre ne sont pas  une plus grande distance
l'un de l'autre que ce pote impur des sens et que ce pote du pur
amour.

Cet amour des mes ou cette passion du beau, sentiment qui se
rapproche le plus du pieux enthousiasme pour la beaut incre, devait
par sa nature mme inspirer  la terre la plus cleste posie, car ce
sentiment est une sorte de pit par reflet; pit qui traverse la
crature comme un rayon traverse l'albtre pour s'lever jusqu' la
contemplation du beau infini, Dieu.

Cette pit transpire dans les vers de l'amant de Laure; Laure pour
lui n'est pas une femme, c'est une incarnation du beau, dans laquelle
il adore la divinit de l'amour. Voil pourquoi son livre inspire 
ceux qui savent le goter une dvotion  la beaut qui est presque
aussi pure que la dvotion  la saintet; voil pourquoi une mauvaise
pense n'est jamais sortie de ses vers; voil pourquoi on rve, on
pleure et on prie avec ces vers divins qui ne vous enivrent que
d'encens comme dans un sanctuaire. C'est de ce pote sacr, c'est de
ce psalmiste de l'amour des mes que je veux vous entretenir
aujourd'hui. La France l'a peu connu, Boileau l'a dnigr sans le
comprendre, l'Italie elle-mme n'a pas su reconnatre assez en lui son
second Virgile et son second Platon; Platon chrtien, mille fois
suprieur en vers  la prose du Platon paen. L'Italie lui a trop
prfr son Dante, gnie sublime mais sauvage, aux proportions
dsordonnes d'un rve de Pathmos; la grandeur frappe plus que la
perfection les peuples qui naissent ou qui renaissent  la
littrature: Dante mane du moyen ge encore barbare; Ptrarque mane
de l'antiquit la plus raffine, mais tous les deux cependant sont
chrtiens. Dante par ses machines potiques empruntes  l'Apocalypse,
Ptrarque par l'intellectualit de son amour, respirent la suavit du
mysticisme vanglique. Quant  moi, je considre Ptrarque, sans
aucune comparaison possible, comme le plus parfait pote de l'me de
tous les temps et de tous les pays, depuis la mort du doux Virgile.
Notre langue elle-mme n'a rien  lui opposer en dlicatesse de style
et en pathtique de coeur, pas mme l'harmonieux et tendre Racine:
Racine chante pour une cour et pour un roi; Ptrarque, pour Laure et
pour son Dieu. L'inspiration est plus brillante dans Racine, elle est
plus pathtique et plus recueillie dans Ptrarque; les vers de
Ptrarque aussi, quoique moins sonores, sont bien plus pleins: ce sont
les proverbes de l'amour et de la douleur; il en est rest des
milliers dans la circulation des mes aimantes ou des coeurs
saignants. Toutes les vagues de l'Adriatique, toutes les collines
d'Arqu, toutes les grottes de Vaucluse, toutes les brises d'Italie,
roulent avec les larmes ou les soupirs des amants un vers de
Ptrarque. Ses sonnets sont les mdailles du coeur humain.


II

Jamais l'oeuvre et l'crivain ne sont plus indissolublement unis que
dans les vers de Ptrarque, en sorte qu'il est impossible d'admirer la
posie sans raconter le pote: cela est naturel, car le sujet de
Ptrarque c'est lui-mme; ce qu'il chante c'est ce qu'il sent. Il est
ce qu'on appelle un pote intime, comme Byron de nos jours; une si
puissante et si pathtique individualit, qu'elle envahit tout ce
qu'il crit, et que si l'homme n'existait pas le pote cesserait
d'tre. On a beau dire, ce sont l les premiers des potes; les autres
n'crivent que leur imagination, ceux-l crivent leur me. Or
qu'est-ce que la belle imagination en comparaison de l'me? Les uns ne
sont que des artistes, les autres sont des hommes. Voil le caractre
de Ptrarque, racontons sa vie.


III

Il y a peu de grands hommes remueurs du monde sur lesquels on ait
autant crit que sur cet homme squestr, solitaire, absorb dans sa
pit, dans son amour et dans ses vers; pour les uns il est posie,
pour les autres histoire, pour ceux-ci amour, pour ceux-l politique.
Disons le mot: sa vie est le roman d'une grande me.

Il naquit  Florence, la ville o tout renaissait au quatorzime
sicle. Son pre tait un de ces citoyens considrables dans la
rpublique, que le flux et le reflux des partis en lutte firent exiler
avec le Dante, son contemporain et son ami.

Ptrarque reut le jour  Arezzo, petite ville de Toscane, qui servait
de refuge aux exils. Son pre et sa mre le transportrent au berceau
d'asile en asile autour de leur patrie, qui leur tait interdite. Ils
finirent par s'tablir  Avignon, o le pape Clment V venait de fixer
sa rsidence.  l'ge de dix ans, son pre le mena  Vaucluse; ces
rochers, ces abmes, ces eaux, cette solitude, frapprent son
imagination d'un tel charme, que son me s'attacha du premier regard
 ces lieux, avec lesquels il a associ son nom, et que Vaucluse
devint le rve de son enfance; il tudia tour  tour  Montpellier, 
Bologne, sous les matres toscans; il ngligea bientt toutes ses
tudes pour la posie qui tait ne avec lui de l'amiti de son pre
avec Dante.

Son pre et sa mre, morts avant le temps, le laissrent sous la garde
de tuteurs qui spolirent leur pupille. Il revint  Avignon  l'ge de
vingt ans, avec son frre Grard; le pape Jean XXII y rgnait au
milieu d'une cour corrompue, o le scandale des moeurs tait si
commun, qu'il n'offensait plus personne. Ce pontife fit entrer les
deux jeunes Florentins dans l'tat ecclsiastique. Ptrarque, par
cette dcence naturelle qui est la noblesse de l'esprit et par ce got
du beau dans les sentiments qui est le prservatif du vice, se
maintint chaste, pieux et pur dans ce relchement universel des
moeurs. Il se fit connatre par ses vers, langue sacre et universelle
alors de cette socit italienne raffine. Il se lia d'une amiti
troite avec Jacques Colonna, de la grande famille romaine de ce nom;
cette amiti, fonde sur un got commun et passionn pour les lettres
antiques et pour la vertu, fut pour lui une consolation et une
fortune. Jacques Colonna tait digne d'un tel ami, Ptrarque tait
digne d'un tel protecteur. Ils pleuraient ensemble  Avignon cette
dchance volontaire _de la papaut, cette captivit de Babylone qui
avait transport l'glise des murs et des temples souverains de Rome,
dans cette ville infime des Gaules o Auguste n'avait trouv de temple
 lever qu'au vent qui est le flau d'Avignon_.

Les papes cependant s'efforaient de transformer par la magnificence
des difices Avignon en une Rome des Gaules; la vie qu'on y menait
tait lgante et raffine; les jeunes gens mme  qui la tonsure
donnait droit aux bnfices ecclsiastiques sans leur imposer les
devoirs du sacerdoce, frquentaient les acadmies et les palais des
femmes plus que les glises; leur costume tait recherch et effmin,
Souvenez-vous, dit Ptrarque dans une lettre  son frre Grard, o
il lui retrace ces vanits de leur jeunesse, souvenez-vous que nous
portions des tuniques de laine fine et blanche o la moindre tache, un
pli mal sant auraient t pour nous un grand sujet de honte; que nos
souliers, o nous vitions soigneusement la plus petite grimace,
taient si troits que nous souffrions le martyre,  tel point qu'il
m'aurait t impossible de marcher si je n'avais senti qu'il valait
mieux blesser les yeux des autres que mes propres nerfs; quand nous
allions dans les rues, quel soin, quelle attention pour nous garantir
des coups de vent qui auraient drang notre chevelure, ou pour viter
la boue qui aurait pu ternir l'clat de nos tuniques!

La posie en langue vulgaire, c'est--dire en italien, faisait partie
principale des lgances de cette socit. Les femmes, auxquelles on
s'efforait de plaire, n'entendaient pas le langage savant. Le jeune
pote excellait dj dans l'ode et dans le sonnet, deux formes
rcentes de cette posie; mais son ambition de gloire potique tait
immense, sa modestie tait inquite; on voit cette navet de ses
dcouragements dans une de ses conversations avec son matre
intellectuel, Jean de Florence, vieillard contemporain du Dante, qui
professait alors les hautes sciences  Avignon.

J'allai le consulter un jour, raconte Ptrarque, dans un de ces accs
de dcouragement dont j'tais quelquefois saisi et abattu; il me reut
avec sa bont ordinaire: Qu'avez-vous, me dit-il, vous me paraissez
tout mlancolique? Ou je me trompe, ou il vous est survenu quelque
fcheux vnement?--Vous ne vous trompez pas, mon pre, lui dis-je, je
suis triste, et cependant il ne m'est rien arriv de mal; mais je
viens vous confier mes peines habituelles, vous les connaissez: mon
coeur n'a jamais eu de replis pour vous; vous savez ce que j'ai fait
pour me tirer de la foule et pour acqurir un nom, mais je ne sais
pourquoi, dans le moment mme o je croyais m'lever peu  peu, je me
sens retomber tout  coup; la source de mon esprit est tarie; aprs
avoir tout appris, je vois que je ne sais rien; abandonnerai-je
l'tude des lettres, entrerai-je dans une autre carrire? Mon pre,
ayez quelque compassion de moi, tirez-moi de l'horrible anxit o je
suis!... En disant cela, je fondis en larmes...


IV

L'illustre vieillard consola et raffermit son disciple; il lui dit que
cette scheresse momentane d'imagination dont il s'affligeait n'tait
que le progrs de son esprit, qui, en lui faisant mieux voir jusqu'o
il pouvait monter, le dcourageait  tort, par le sentiment de la
distance qu'il y avait entre son talent d'aujourd'hui et son idal
futur. Sentir sa maladie, ajouta-t-il, c'est dj le premier pas vers
la gurison; persvrez et renoncez au barreau, o l'on ne s'adonne
qu' l'art de vendre des paroles ou plutt des mensonges. On s'tonne
de ce mpris pour le barreau dans un jeune homme dont Cicron tait
l'oracle et l'idole.

Son ami Jacques Colonna l'encourageait de son exemple et de ses
conseils  persvrer dans la philosophie et dans la posie. Cet ami,
crit-il lui-mme, tait le plus aimable de tous les hommes; sa
physionomie tait agrable et distingue, son extrieur grandiose
annonait un homme au-dessus des autres hommes. Il tait facile 
vivre, gai dans la conversation, grave dans la pense, tendre pour ses
parents, fidle et sr pour ses amis, affable et libral pour tous
malgr le beau nom qu'il portait et les talents d'esprit qui le
distinguaient. On le voyait toujours simple et modeste avec une figure
si sduisante, ses moeurs taient pures et irrprochables, son
loquence naturelle tait entranante et irrsistible, on aurait dit
qu'il tenait les coeurs dans sa main et les tournait  son gr; plein
de candeur et de franchise, ses lettres et ses entretiens dcouvraient
tout ce qu'il avait dans l'me, on croyait y lire...


V

Heureux en amiti, le jeune pote ne le fut pas moins en amour. On
pressent que nous allons parler de sa passion pour Laure, passion qui
fut sa vie, sa faute et sa gloire.

Pour bien juger de la criminalit ou de l'innocence de cette passion
dans un jeune pote qui n'avait de l'tat ecclsiastique que le
costume, la tonsure et les bnfices, il faut se reporter  la
dfinition des deux amours qui commencent cet entretien. Ce que
Ptrarque et ce que le temps de Ptrarque entendaient ici par amour,
n'tait en ralit que la passion du beau, l'admiration,
l'enthousiasme, le dvouement de l'me  un tre d'idale perfection
physique et morale; culte en un mot, mais culte divin  travers une
beaut mortelle.

On verra que cet amour, qui ne porta jamais la moindre atteinte  la
chastet de Laure ni  la vertu de son amant, n'eut pas d'autre
caractre que celui d'adoration intellectuelle aux yeux de son poque
et de la postrit. Ptrarque cependant, devenu plus austre dans ses
jugements sur lui-mme  un autre ge, en parle ainsi avec une
certaine ambigut de remords ou de justification dans le premier
sonnet de ses oeuvres aprs la mort de Laure. Il faut le lire pour
bien comprendre la nature de son sentiment. Le voici:

Vous qui prtez l'oreille dans ces rimes parses  l'cho de ces
soupirs dont je nourrissais mon coeur dans mon premier juvnile
enivrement!

Quand j'tais alors en partie un autre homme de l'homme que je suis
aujourd'hui;

De ces vers dans lesquels je pleure ou je mdite tour  tour parmi
les vaines esprances et les vains regrets, j'espre qu'on
m'accordera, sinon mon pardon, du moins piti.

Mais je vois bien maintenant comment je fus pendant longtemps la
fable et la rumeur du monde entier.

De moi-mme, avec moi-mme, j'ai honte et je rougis.

Cette juste honte est le fruit mrit de mes vaines erreurs.

Et le repentir est la tardive et claire connaissance que ce qui plat
uniquement  ce monde n'est que le songe d'un moment!

Ne soyons donc, en lisant ces vers, ni plus svres ni plus indulgents
que Ptrarque lui-mme, dplorant dans sa vertu, non le crime, mais la
fragilit de son amour. Ptrarque s'accusait mme de cette fragilit
dans ce sonnet. Ce culte potique pour la beaut ne souillait pas plus
la femme vertueuse qui en tait l'objet, qu'un chevalier ne souillait
sa dame en en portant les couleurs et en lui consacrant ses exploits.


VI

L'histoire de Laure a t crite avec l'orgueil de la parent par
l'abb de Sades, descendant de cette femme anglique; par un hasard de
la destine, ma famille maternelle remonte galement  cette source.
L'arbre chronologique de cette famille ne laisse  cet gard aucun
doute. Ma mre avait du sang de Laure dans les veines comme elle en
avait le charme et la pit. Je ne m'en glorifie pas, car il n'y a
point de gloire dans le hasard; mais je m'en suis toujours flicit,
car la posie et la beaut ont t toujours  mes yeux les vraies
noblesses des femmes.

La rencontre qui dcida de la vie et de l'immortalit du jeune pote
est raconte par lui dans toutes ses circonstances d'anne, de lieu,
de jour et d'heure, comme un vnement de l'histoire du monde. Il
retrace mme les dispositions indiffrentes de coeur o l'amour
l'avait laiss jusque-l. Moi qui tais plus sauvage que les cerfs
des forts, crit-il; et ailleurs: Les traits qui m'avaient t
lancs jusqu'alors n'avaient fait qu'effleurer mon coeur, quand
l'amour appela  son aide une dame toute-puissante contre laquelle ni
le gnie, ni la force, ni les supplications ne purent jamais rien.

C'est dans ces dispositions de l'indiffrence que le lundi de la
semaine sainte, 6 avril 1327,  six heures du matin, dans l'glise des
religieuses de Sainte-Claire, o Ptrarque tait all faire ses
prires, ses regards furent blouis par une dame de la plus tendre
jeunesse et d'une incomparable beaut. _Elle tait vtue d'une robe de
soie verte parseme de violettes._ Ce costume, dans lequel elle resta
pour jamais dans sa mmoire, ainsi que tous les traits de son visage
et tous les dtails de sa figure, recomposent  et l le portrait de
cette personne dans les odes et dans les sonnets de son pote.
Recomposons-le d'aprs lui vers  vers:

Son visage, sa dmarche, avaient quelque chose de surhumain; sa
taille tait dlicate et souple, ses yeux tendres et blouissants  la
fois, ses sourcils taient noirs comme de l'bne, ses cheveux colors
d'or se rpandaient sur la neige de ses paules; l'or de cette
chevelure paraissait fil et tiss par la nature; son cou tait rond,
model et clatant de blancheur; son teint tait anim par le coloris
d'un sang rapide sous ses veines; quand ses lvres s'entr'ouvraient,
on entrevoyait des perles dans des alvoles de rose; ses pieds taient
mouls, ses mains d'ivoire, son maintien rvlait la pudeur et la
convenance modeste et majestueuse de la femme qui respecte en elle les
dons parfaits de Dieu; sa voix pntrait et branlait le coeur; son
regard tait enjou et attrayant, mais si pur et si honnte au fond de
ses yeux, qu'il commandait la vertu.

_Telle tait cette apparition cleste._

Non, s'crie le pote dans son sonnet troisime; non, jamais le
soleil se levant du sein des plus sombres nuages qui obscurcissent le
ciel; jamais l'arc-en-ciel, aprs la pluie, n'clatrent de couleurs
plus varies dans l'ther bloui que ce doux visage, auquel aucune
chose mortelle ne peut s'galer: tout me parut sombre aprs cette
apparition de lumire.

Dans quelle rgion du ciel (reprend-il au vingt-cinquime sonnet)
tait le modle incr d'o la nature tira ce beau visage, dans lequel
elle se complut  montrer la puissance d'en haut? Celui qui n'a pas vu
comment ses yeux se meuvent dlicieusement dans leur orbite, celui qui
n'a pas entendu comment sa respiration chante en sortant de ses
lvres, et comment doucement elle parle et doucement elle sourit,
celui-l ne saura jamais comment l'amour tue et comment il gurit une
me.


VII

Cette merveille tait Laure, dont le nom, immortalis par Ptrarque,
pourrait se passer de toute autre gnalogie.

On a longtemps ignor celui de sa famille, il est tonnant que
Ptrarque ne l'ait jamais prononc; des recherches incessantes et
rcentes ont enfin restitu Laure  la noble maison de Noves, d'o
elle tait indubitablement issue. Cette maison habitait le bourg de
Noves, sur les rives de la Durance,  quelque distance d'Avignon;
c'est de cette seigneurie qu'elle tirait son nom. Le pre de Laure
tait Audibert de Noves, sa mre se nommait Ermessende; on ne connat
pas son autre nom. Audibert de Noves habitait pendant l'hiver une
maison de sa famille  Avignon, Laure y tait ne. Le sonnet funraire
de Ptrarque, jet par lui dans son cercueil et retrouv quand ce
cercueil fut ouvert, atteste ce droit d'Avignon  s'appeler la patrie
natale de Laure.

Le testament galement retrouv d'Audibert de Noves, qui mourut jeune
comme sa fille, parle de Laure, sa fille ane,  laquelle il lgue
6,000 liv. tournois pour sa dot. Cette somme, considrable pour le
quatorzime sicle, est l'indice de la richesse de la maison de Noves.

Ermessende de Noves, veuve d'Audibert, fut tutrice de ses trois
enfants; elle accorda la main de Laure, encore enfant,  Hugues de
Sades, gentilhomme d'une famille illustre et snatoriale d'Avignon; le
contrat de mariage, retrouv aussi, est dat de Noves, 16 janvier
1325, dans l'glise de Notre-Dame.

Hugues de Sades avait vingt ans, Laure seize ans; outre la dot de
6,000 liv. tournois, Ermessende donne  sa fille Laure une robe de
soie verte, sans doute la mme dont elle tait vtue dans l'glise de
Sainte-Claire le jour de fte du 6 avril, quand elle se montra pour la
premire fois  Ptrarque. Elle reoit aussi de sa mre, par contrat
de mariage, _une couronne d'or et un lit honnte_. Ses portraits,
conservs dans la maison de Sades et ailleurs, la reprsentent dans ce
costume vert comme elle est peinte dans le troisime sonnet de son
pote.

Voil tout ce qu'on sait aujourd'hui d'authentique, grce  l'abb de
Sades, sur Laure de Noves. Sans doute les oeuvres latines de
Ptrarque, ses confidences crites et ses lettres familires auraient
rvl bien des circonstances de cet amour et bien des dtails sur ces
deux familles de Noves et de Sades; mais Ptrarque raconte lui-mme
qu'il a dtruit toutes ces traces de sa passion avant sa mort.

Apprenez, dit-il  un de ses admirateurs, une chose incroyable et
pourtant vraie: c'est que j'ai livr aux flammes (_vulcano_) plus d'un
millier de pomes pars ou de lettres familires; non pas que je n'y
trouvasse de l'intrt et de l'agrment, mais parce qu'ils contenaient
plus d'affaires publiques ou domestiques que d'agrment pour le
lecteur!

Quelle perte pour les rudits, les curieux et les amants! Les cendres
du foyer des potes sont pleines de mystres sems ainsi au vent.


VIII

 dater de l'heure o il vit Laure, l'me de Ptrarque ne fut plus
qu'un chant d'enthousiasme, de dsir, d'amour, de regrets consacrs 
cette vision. Elle tait pour lui la Batrice du Dante sortie de
l'enfance et du rve, et arrive  la ralit et  la perfection de la
beaut. Ses sonnets, o il dguisait  peine le nom de Laure sous
l'image un peu trop transparente et un peu trop purilement allusive
du laurier (_Lauro_), remplissaient les socits d'Avignon, de
Florence et de Rome de son amour. Cette publicit de culte n'offensait
ni la vertu de son idole ni la susceptibilit de son poux. Laure
tait au-dessus du soupon, Hugues de Sades au-dessus de la jalousie.
Un tel amour divinis par de tels vers tait,  cette poque, une
gloire et non un affront pour une famille. Un pote tait un paladin
joutant en public en l'honneur de sa dame. Tel parat avoir t
toujours le caractre de l'amour de Ptrarque; s'il fut pay
quelquefois de reconnaissance, de grce et de sourire, il ne fut
jamais pay d'aucun retour criminel; c'tait une folie du gnie que
l'on pardonnait et qu'on encourageait mme dans une adoration sans
mystre.

Cette adoration multipliait sous toutes les formes ses hommages: Laure
tait passe  l'tat de divinit dans l'me de son amant; ce culte
avait cependant l'onction, la dvotion, le mysticisme de tout autre
culte; il avait ses reliques et ses stations; il consacrait la mmoire
des jours o il tait n, des vnements qui le nourrissaient, et
bientt, hlas! de son calvaire et de sa spulture. Lisez ce second de
ses sonnets, commmoration de la premire rencontre de Laure dans
l'glise.

C'tait le jour o le soleil plit et dcolora ses rayons par
compassion pour le supplice de son Crateur (le vendredi de la semaine
de la Passion).

 femme, quand je fus pris, et j'tais loin de m'en dfendre, par ces
beaux yeux qui m'enchanrent  jamais.... l'amour me trouva tout 
fait dsarm, et le chemin de mon coeur ouvert par ces yeux qui sont
devenus le creux tari de mes larmes.

Et ailleurs, dans un sonnet commmoratoire, dat du 6 avril 1338:
C'est aujourd'hui le onzime anniversaire du jour o je fus soumis 
ce joug qui ne se brisera plus!... Rappelle  mes penses, Seigneur!
comment, aujourd'hui aussi, tu fus lev sur la croix!...


IX

Le charme que trouvait le jeune Ptrarque dans la prsence de sa dame,
les plaisirs et les applaudissements de la cour et de la ville
d'Avignon, o tous les cercles lgants retentissaient de ses vers,
tout cela l'loigna de plus en plus des tudes de thologie et des
exercices du barreau. Son matre de jurisprudence et d'loquence, le
fameux professeur _Sino de Pistoia_, lui en fait des reproches svres
et tendres dans une de ses lettres. Je vous vois avec douleur, lui
crit-il, dans la maison de votre ami l'vque de Lombez, Jacques
Colonna, la lyre  la main, comme un mnestrel, rassemblant autour de
vous cette foule de parasites et de flatteurs dont les cours des
princes sont remplies. Sduit par la vaine gloire que la posie promet
 ceux qui la cultivent, vous avez renonc aux solides honneurs que
procure la science des lois. Quelle diffrence cependant! la
jurisprudence donne des richesses, des charges, des dignits; la
posie, pauvre et mendiante, donne tout au plus une couronne de
lauriers. Matre Francesco, je ne veux plus vous aimer.

Ces reproches murent Ptrarque sans le ramener. Une circonstance
historique bizarre comme ce temps avait valu  Jacques Colonna, l'ami
de Ptrarque, l'vch de Lombez et la faveur du pape Jean XXII, qui
rgnait  Avignon. Les moines alors se mlaient  tout; les cordeliers
s'taient diviss en deux sectes, dont l'une voulait s'abstenir
totalement du droit de proprit, dont l'autre voulait conserver ses
biens immenses. L'empereur Louis de Bavire avait pris parti pour
l'une de ces opinions; il avait march  Rome,  la tte d'une arme
d'Allemands, pour soutenir les cordeliers rebelles au pape. Il avait
dpos Jean XXII et fait lire un nouveau pape, du nom de Mathi. Le
pape Mathi tait secrtement mari, quoique moine; sa femme, qui lui
avait permis de la quitter pour se faire cordelier, le rclama pour
son poux ds qu'elle le vit sur le trne pontifical. Jean XXII
excommunia ce pseudo-pape. Jacques Colonna osa se rendre  Rome et y
afficher la bulle d'excommunication, sous les yeux des Allemands et
du faux pontife. Mont sur un cheval rapide, il se sauva ensuite 
Palestrina, forteresse de sa famille. L'empereur le fit brler en
effigie.

 son retour de cette tmraire expdition, Jacques Colonna, quoiqu'il
ne ft pas encore dans les ordres, reut en rcompense l'vch de
Lombez. Il supplia son ami Ptrarque de l'accompagner dans cette
rsidence obscure et illettre, au pied des Pyrnes, prs des sources
de la Garonne. Ptrarque se rsigna, par amiti,  perdre pour quelque
temps la prsence de Laure. Jacques Colonna avait emmen avec lui,
pour gayer cet exil, quelques jeunes Romains de la domesticit de sa
famille. Cette socit portait avec elle ses moeurs polies dans la
barbarie de ces montagnes; elle s'y occupait d'tudes, de
conversation, de lectures, de vers: c'tait une villa d'Italie
transplante dans les Pyrnes. Llio et Socrate, deux de ces
commensaux des _Colonne_, y charmrent les heures de Ptrarque: Ce
sont les moments les plus heureux de ma vie, crit-il  cette poque.

Cette socit de jeunes amis revint aprs un t et un automne 
Avignon, rappele dans cette capitale par l'arrive du cardinal
Colonna, oncle de l'vque de Lombez. Jacques Colonna donna Ptrarque
 son oncle le cardinal. Ce prince romain logea Ptrarque dans son
palais d'Avignon, et traita en fils le jeune pote; il le destinait 
illustrer un jour sa maison dans la diplomatie et dans les lettres.
Ces Mcnes ecclsiastiques ou laques rivalisaient alors, en Italie,
de patronage pour les grands talents susceptibles de servir leur
propre gloire; le palais du cardinal Colonna tait la cour du gnie
italien. Le chef de cette illustre maison, tienne Colonna, vint, 
son tour, visiter ses frres et ses neveux  Avignon; il y gota avec
passion le talent de Ptrarque. Un sonnet, dat sans doute de
Vaucluse, que Ptrarque adresse  cet homme illustre, rappelle les
douceurs de la retraite, des champs, des plaisirs de coeur et d'esprit
gots ensemble dans la valle de Vaucluse!

Au lieu de tes palais, de tes thtres, de tes portiques de Rome
dcors de statues, lui dit-il, nous n'avions ici que le chne, le
htre et le pin, rpandant leur ombre sur l'herbe verte au dclin de
la colline qui vient mourir dans la plaine; nous descendions  pas
lents en potisant, et ces spectacles levaient nos penses vers le
ciel. L le rossignol, sous la feuille, se lamente et pleure
mlodieusement toute la nuit.

Mais quelque chose empoisonne et rend incompltes tant de dlices: 
mon Seigneur, c'est ton absence de ces beaux lieux!


X

Cependant l'amour n'teignait pas le patriotisme italien dans le coeur
du jeune pote florentin transport chez les barbares. Une ptre
politique toute vibrante du sentiment romain des _Tite-Live_ et des
_Tacite_ proteste loquemment contre l'invasion en Italie des Franais
et des Allemands, commands par le roi de Bohme. Les Franais y sont
traits comme des esclaves rvolts qui viennent saccager et avilir le
domaine de leurs matres.

Vers le mme temps, les rigueurs de Laure et la jalousie de son jeune
poux, qui commenait  s'offenser du bruit de ce potique amour,
forcrent Ptrarque  voyager. Il visita rapidement Paris, la Flandre,
Cologne et Lyon; en revenant  Avignon, il trouva son ami Jacques
Colonna parti et Laure aussi cruelle. Un grand got de solitude le
saisit; il alla plus frquemment chercher le silence sans trouver
l'oubli dans la valle alors presque sauvage de Vaucluse. Un de ses
plus beaux sonnets, _Solo et pensoso_, exprime plus mlancoliquement
qu'on ne le fit jamais cette consonnance de la tristesse de son me
avec la tristesse des lieux.

Solitaire et pensif, les lieux les plus dserts je vais mesurant 
pas lourds et lents, et je promne attentivement mes regards autour de
moi pour viter la trace de tout tre humain sur le sable; je n'ai pas
de plus grande crainte que de rencontrer des personnes qui me
connaissent, parce que, sous la fausse srnit de mon visage et de
mes paroles, on peut dcouvrir trop facilement du dehors la flamme
intrieure qui me consume; en sorte qu'il me semble dsormais que les
montagnes, les plaines, les rives des fleuves, les fleuves eux-mmes
et les forts savent ce qui s'agite dans mon me, ferme aux regards
des hommes. Mais, hlas! il n'est ni sentiers si escarps, ni
retraites si sauvages que l'amour ne m'y suive, conversant avec mon
me et mon me avec lui!


XI

Jean XXII venait de mourir; Jacques Fournier, fils d'un boulanger de
Saverdun, ayant pass sa vie dans un clotre, venait d'tre lu: ce
nouveau pape ne partageait pas l'aversion de Jean XXII pour l'Italie.
On songeait  transporter la cour pontificale  Rome; Ptrarque,
Italien de coeur, adressa au pape une magnifique allocution de la
ville de Rome au pape pour le conjurer de rapatrier l'glise  la
ville ternelle. Le pote reut de Benot XII, en rcompense de cette
ode, un canonicat avec un riche bnfice ecclsiastique dans l'vch
de Lombez. Une autre ode qu'il adressa  la mme poque  tienne
Colonna, et que Voltaire appelle la plus admirable de ses posies
lyriques, leva sa renomme au-dessus de tous les potes du temps.

L'Italie dormira-t-elle toujours, et n'y aura-t-il personne qui la
rveille?


XII

Ptrarque partit enfin pour Rome au moment o Laure, touche de sa
constance, cherchait  le retenir  son tour par quelques innocentes
prvenances, comme si elle et t attriste de perdre son esclave;
mais dj Ptrarque lui-mme avait cherch, dans une liaison moins
platonique, une diversion  la passion qui le dvorait.

Embarqu  Marseille, il dbarqua  Civita-Vecchia. La guerre civile
dsolait la campagne de Rome; l'accs en tait ferm par les bandes
armes de la famille des Ursins, ennemie des Colonne. Ptrarque se
rfugia au chteau fort de Capranica, chez le comte d'Anguillara, qui
avait pous une des filles d'tienne Colonna. Il dcrit ce sjour de
paix au milieu de la guerre dans une de ses lettres.

tienne Colonna, snateur de Rome, c'est--dire dictateur en l'absence
des papes, vint le chercher avec une forte escorte de cavalerie,
l'emmena  Rome, et le logea prs de lui au Capitole. Ce sjour fut
charmant, mais court; l'image de Laure, un moment oublie, le
rappelait comme  son insu  Avignon; il y revint; en la retrouvant,
il retrouva son dlire. Je dsirais la mort, crit-il; j'tais
tent de me la donner; je redoutais de rencontrer Laure comme le
pilote craint l'cueil; je me sentais dfaillir quand j'apercevais
cette chevelure dore, ce collier de perles sur un cou plus clatant
que la neige, ces paules dgages, ces yeux dont la nuit mme de la
mort ne pouvait teindre le rayonnement; l'ombre seule de Laure me
donnait en passant un frisson; le son de sa voix branlait tous mes
sens!


XIII

Redoutant de retomber dans les charmes de son idole, mcontent des
papes et de leur cour, qui semblait le ngliger dans sa captivit
politique et le relguer dans sa vaine posie, il prit le parti de
fuir un monde qui ne lui offrait que le dsespoir dans l'amour,
l'ingratitude dans l'ambition; il se souvenait d'un site  la fois
sauvage et dlicieux, o l'ombre des forts, le murmure des eaux
courantes, la fracheur des ts, la tideur des hivers, lui avaient
autrefois servi d'abri contre les tumultes de son me; il rsolut d'y
fixer pour jamais sa vie. Ce lieu tait assez loign pour que la
prsence et le nom de Laure ne l'y poursuivissent pas, assez rapproch
pour qu'il pt la revoir quelquefois et suivre des yeux de l'me sa
seule toile ici-bas: c'tait Vaucluse. La description qu'en fait
Ptrarque lui-mme, dans plusieurs de ses sonnets et de ses lettres,
est parfaitement conforme  ce que les plerins de la posie et de
l'amour y viennent contempler encore aujourd'hui, et  ce que les
recherches et les dessins crits de M. le baron Robert nous en ont
retrac  nous-mme. M. le baron Robert a, comme nous, la superstition
du gnie et de l'amour de Laure et de Ptrarque. Nous lui devons
beaucoup.

Vaucluse est une sorte de _Tibur_ des Gaules;  l'extrmit d'une
valle ombreuse et boise, tout humide et toute retentissante du
murmure des eaux courantes, un rempart de rochers amoncels et
inaccessibles ferme tout  coup l'horizon. D'un ct de cet
amphithtre de rochers s'lve au sommet un vieux chteau en ruines;
les pans de murs percs de brches et de fentres se confondent avec
les roches grises qui les portent.

C'tait la demeure d't des vques de Cavaillon: ces vques y
venaient dans la canicule respirer la fracheur de la valle.

Du ct oppos, une caverne naturelle, d'une prodigieuse lvation, se
creuse comme le portique d'un monde souterrain; la lumire
s'assombrit en s'enfonant dans la profondeur de la grotte. Un vaste
bassin d'eau si azure qu'elle en parat noire, et si profonde que la
sonde n'en atteint pas le fond, occupe toute l'tendue de l'antre.
Dans l't, l'eau dort sans bouillonnement et sans murmure dans son
entonnoir de pierres; au printemps et en automne, l'onde surmonte ses
bords, s'panche en cumant par-dessus le seuil de la caverne, et
roule, comme une cascatelle de Tivoli, en lambeaux liquides, jusqu'au
fond de la valle.

Cette chute, ce mouvement, ce bruit rpercut de rochers en rochers,
ces brouillards d'cume flottante, sous lesquels la verdure de ces
rives se voile et se dvoile aux vents, sont la vie et le charme, et
comme la pense de ces beaux sites.

Quelques maisonnettes pauvres, prcdes ou entoures de petits
jardins en terrasse ou en gradins, taient dissmines  et l sur la
pente de la montagne, au-dessus de la Sorgue; c'est le nom que prend
la Fontaine de Vaucluse en sortant de la caverne. Ptrarque se fit
construire une petite maison  la mesure d'un ermitage. Voici comment
il la dcrit lui-mme dans une de ses lettres, ainsi que la vie
asctique dans laquelle il s'tait recueilli pour prier, chanter,
rver et aimer encore:

Quand on trouve un antre creus par la nature dans les flancs d'un
rocher, dit Snque, l'me est saisie d'un sentiment religieux, sans
doute parce qu'on y sent l'impression directe de l'Ouvrier divin; les
sources des grands fleuves inspirent la vnration, l'apparition
subite d'un fleuve mrite des autels; j'en veux riger un,
ajoute-t-il, aussitt que mes ressources pcuniaires me le
permettront; je l'lverai dans mon petit jardin qui est sous les
roches et au-dessus des eaux; mais c'est  la Vierge, mre du Dieu qui
a dtruit tous les autres dieux, que je le dvouerai.

Ici, dit-il aprs dix ans de sjour dans cet ermitage, ici je fais la
guerre  mes sens et je les traite en ennemis: mes yeux, qui m'ont
entran dans toutes sortes de prcipices, ne voient maintenant que le
ciel, l'eau, le rocher. Je n'entends que les boeufs qui mugissent,
les moutons qui blent, les oiseaux qui gazouillent, les eaux qui
bruissent; la seule femme qui s'offre  mes regards est une servante
noire, sche et brle comme un dsert de Libye. Je garde le silence
depuis le matin jusqu'au soir, n'ayant personne  qui parler; les
paysans, uniquement occups  cultiver leurs vignes, leurs vergers, ou
 tendre leurs filets dans la Sorgue, ne connaissent ni la
conversation ni les commerces de la vie. Je me contente pour ma
nourriture du pain noir de mon jardinier, et je le mange mme avec une
sorte de plaisir; quand on m'en apporte du blanc de la ville, je le
donne presque toujours  celui qui l'a apport. Mon jardinier, qui est
un corps de fer, me reproche lui-mme la vie trop frugale que
j'observe, et prtend que je ne pourrai pas la soutenir longtemps.
Pour moi, je pense qu'il est plus ais de s'accoutumer  une
nourriture grossire qu' des mets dlicats et recherchs; des figues,
des raisins, des noix, des amandes, voil mes dlices; j'aime les
poissons dont la rivire abonde: c'est un grand plaisir pour moi de
les voir briller dans les filets qu'on leur tend et que je leur tends
moi-mme quelquefois. Je ne vous parle pas de mes habits, tout est
bien chang  cet gard; je ne porte plus ceux dont j'aimais autrefois
 me parer, vous me prendriez  prsent pour un laboureur ou un berger
des montagnes.

Ma maison ressemble  celle de Fabricius ou de Caton; tout mon
intrieur domestique consiste en un chien et en un serviteur; ce
serviteur a sa maison attenante  la mienne; quand j'ai besoin de lui
je l'appelle, quand je n'en ai plus besoin il retourne dans sa
chaumire. Je me suis dfrich deux petits jardins qui sient
merveilleusement  mes gots. Je ne crois pas que dans le monde il y
ait rien qui leur ressemble. Il faut que je vous confie une faiblesse
digne d'une femmelette: _je suis fch qu'il y ait quelque chose de si
beau hors de l'Italie_. De ces deux jardins l'un est ombrag,
recueilli, propre  l'tude: c'est mon site d'inspiration; il descend
en pente douce vers la _Sorgue_ qui vient de sortir des flancs du
rocher, il est clos de l'autre ct par des murailles naturelles de
rocs inaccessibles o les oiseaux seuls peuvent s'lever grce  leurs
ailes; l'autre jardin est plus contigu encore  la demeure, moins
sauvage, tapiss de pampres, et, ce qui est singulier,  ct d'une
rivire trs-rapide, spar par un petit pont d'une grotte vote o
les rayons du soleil ne pntrent pas. Je crois que cette grotte
ressemble  cette petite salle souterraine au bord de la mer de Gate,
o Cicron allait quelquefois dclamer ses discours pour apprendre 
lutter avec les bruits de la multitude. Ce lieu recueilli et sombre
m'invite  l'tude et  la composition.

Je m'y tiens  midi; le matin je vais sur les collines plus hautes;
le soir dans les prs ou dans le voisinage de la fontaine de Vaucluse,
ou dans ce petit jardin dans l'le en bas de la grotte,  l'ombre du
rocher au milieu des eaux. Ce site est troit, mais propre  rveiller
l'esprit le plus paresseux et  l'lever jusqu'aux nues. Ah! que je
passerais volontiers ma vie ici, si je ne me sentais pas encore trop
prs d'Avignon et trop loin de l'Italie; car, pourquoi dissimuler ces
deux faibles de mon me? j'aime l'Italie et je hais Avignon; l'odeur
empeste de cette maudite ville corrompue vicie l'air pur de mes
champs. Je sens que la proximit m'en fera sortir.


XIV

Quant  ses occupations et ses rveries dans cette solitude, voici ce
que je lis dans une de ses lettres  un autre de ses amis. J. J.
Rousseau n'a rien de plus extatique.

Combien de fois pendant les nuits d't,  la douzime heure, aprs
avoir rcit mon brviaire, je suis all me promener dans les
campagnes au clair de la lune! Combien de fois mme suis-je entr
seul, malgr les tnbres intimidantes de la nuit, dans cet antre
terrible o, le jour mme et en compagnie d'autres hommes, on ne
pntre pas sans un secret saisissement! J'prouvais une sorte de
plaisir en y entrant; mais, je l'avoue, ce plaisir n'tait pas sans
une certaine voluptueuse terreur.

Je trouve tant de douceur dans cette solitude, une si dlicieuse
tranquillit, qu'il me semble n'avoir vritablement vcu que pendant
le temps que je l'ai habite; tout le reste de ma vie n'a t qu'un
continuel tourment!

       *       *       *       *       *

De plus une harmonie secrte semblait prexister entre Ptrarque et la
fontaine de Vaucluse, harmonie dont il parle plusieurs fois lui-mme
comme d'une superstition de l'amour qui l'attachait  ces beaux lieux.
La crue des eaux de la fontaine correspondait au 6 avril vers
l'quinoxe du printemps, et c'tait aussi le 6 avril qu'il ftait dans
son coeur l'anniversaire de sa rencontre avec Laure, et que la crue de
ses larmes dbordait rgulirement de ses yeux au retour de ce jour
heureux ou fatal de sa vie.

 tous ces charmes il faut, si l'on en croit la tradition, ajouter le
charme de se rapprocher assez souvent de la rsidence d't de Laure:
elle habitait, pendant cette saison, le village voisin de Cabrires.


XV

Soit qu'il la vt quelquefois dans ses longues promenades  travers
les campagnes voisines, soit qu'il ne la vt qu'en songe, l'image de
Laure l'obsdait le jour et la nuit, comme celle des dames romaines
obsdait saint Jrme dans son dsert. Le pote raconte  peu prs
dans les mmes termes que l'anachorte les apparitions sduisantes du
fantme qui troublait son repos et ses prires.

Trois fois, au milieu de la nuit, la porte de ma chambre ferme, je
l'ai vue devant mon lit avec une contenance assure rclamant son
serviteur: la peur glaait mes membres; mon sang abandonnait mes
veines pour se retirer dans le coeur. Je ne doute pas que, si l'on ft
venu alors avec une lumire, on ne m'et trouv ple comme un mort, et
portant sur mon visage tous les signes de la plus grande frayeur.

Je me levais tremblant avant l'aurore, et, sortant bien vite d'une
maison o tout m'tait suspect, je grimpais sur la cime du rocher; je
courais dans les bois, regardant de tout ct si cette image, qui
tait venue troubler mon repos, ne me suivait pas. Je ne me croyais
nulle part en sret.

On ne voudra pas me croire, mais ce que je dis est vrai. Souvent dans
des endroits carts, lorsque je me flattais d'tre seul, je la voyais
sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un
rocher, d'un nuage, je ne sais o. La frayeur me rendait immobile, je
ne savais que devenir ni o aller.

       *       *       *       *       *

Son amour, ses livres et ses vers suffisaient  sa vie. Voici comment
il parle  ses amis mondains, qui lui reprochaient sa fuite du monde:

Ces gens-l regardent les plaisirs du monde comme le souverain bien;
ils ne comprennent pas qu'on puisse y renoncer. Ils ignorent mes
ressources. J'ai des amis dont la socit est dlicieuse pour moi. Mes
livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les sicles:
distingus  la guerre, dans la robe et dans les lettres; aiss 
vivre, toujours  mes ordres; je les fais venir quand je veux, et je
les renvoie de mme; ils n'ont jamais d'humeur et rpondent  toutes
mes questions.

Les uns font passer en revue devant moi les vnements des sicles
passs; d'autres me dvoilent les secrets de la nature; ceux-ci
m'apprennent  bien vivre et  bien mourir; ceux-l chassent l'ennui
par leur gaiet, et m'amusent par leurs saillies; il y en a qui
disposent mon me  tout souffrir,  ne rien dsirer, et me font
connatre  moi-mme. En un mot, ils m'ouvrent la porte de tous les
arts et de toutes les sciences: je les trouve dans tous mes besoins.

Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu'une chambre bien
ferme dans un coin de ma petite maison, o ils soient  l'abri de
leurs ennemis. Enfin, je les mne avec moi dans les champs, dont le
silence leur convient mieux que le tumulte des cits.


XVI

Dans quelques courts voyages qu'il faisait  Avignon, il affectait
l'indiffrence en rencontrant Laure. Celle-ci, dont les charmes
commenaient  se faner, moins sous les annes que sous la douleur,
s'affligeait en secret de cet abandon. Un jour qu'elle passait auprs
de son pote, insensible en apparence  sa vue:  Ptrarque, lui
dit-elle  voix basse et d'un accent de reproche mlancolique, que
vous avez t bientt las de m'aimer! Ptrarque, rentr  Vaucluse,
crivit le cinquantime sonnet, qui commence ainsi:

 madame! non, je ne fus jamais las de vous aimer; et tant que je
vivrai, je n'puiserai pas mon amour! Que votre nom seul soit grav
sur le marbre blanc de ma tombe! etc.

Ce fut vers ce temps qu'il crivit ces trois immortelles _canzone_,
odes lgiaques surnommes par les Italiens,  cause de leur
perfection, les trois Grces de leur langue. Ce fut alors aussi qu'il
conut et qu'il crivit son pome pique, plus romain qu'italien, sur
les victoires de Scipion en Afrique; entreprise ingrate et
malheureuse. Son gnie tait dans son amour: ds qu'il s'en sparait,
il n'tait plus qu'un rudit; ds qu'il y revenait, il tait le plus
harmonieux et le plus tendre des potes.


XVII

Sa renomme comme pote, comme amant et comme crivain consomm dans
toutes les oeuvres de style s'tait tellement rpandue hors de sa
retraite de Vaucluse, que Rome et Paris, ces deux capitales des
lettres, lui offrirent de le couronner roi de la posie et de la
science. C'tait, pour les potes du moyen ge, ce que le triomphe
antique tait pour les hros de Rome. Par une trange concidence de
pense et de date, les deux triomphes lui furent offerts le mme jour
par la France et par l'Italie.

Le 23 aot 1340, raconte-t-il lui-mme, tant  Vaucluse, occup de
Laure et de mon pome de _l'Afrique_,  la troisime heure du jour,
c'est--dire vers les neuf heures du matin, je reus une lettre du
snat de Rome, qui m'invitait avec les plus fortes instances  venir
recevoir  Rome la couronne. Le mme jour,  la dixime heure,
c'est--dire vers quatre heures aprs midi, je vis arriver un courrier
m'apportant une lettre du chancelier de l'Universit, Robert de Bardy,
qui me conjurait de donner la prfrence  la ville de Paris pour y
recevoir la couronne de gloire. Dcidez pour moi, crivit-il le mme
jour au soir  son patron et  son ami le cardinal Colonna; vous tes
mon conseil, mon appui, mon ami, ma gloire!

La famille des Colonne, jalouse de l'honneur de ce couronnement pour
leur ville, dcida pour Rome. Le roi de Naples, Robert, ami et
admirateur passionn de Ptrarque, contribua plus encore  dcider
Ptrarque pour Rome. Robert tait un des princes d'Italie qui
demandaient avec le plus d'autorit cet honneur du couronnement pour
le favori de son esprit. Ptrarque partit pour Naples. Aprs de
longues conversations entre le roi et le pote, Robert, quoique
vieilli dj sur le trne, lui dit:

Je vous jure que les lettres me sont plus chres que la couronne, et
que, s'il me fallait renoncer  l'un ou  l'autre, j'arracherais bien
vite le diadme de mon front. La veille du jour o Ptrarque allait
partir de Naples pour Rome, le roi, dans son audience de cong, se
dpouilla de la robe qu'il portait et en fit prsent  son ami, pour
qu'il la revtt le jour de son couronnement. Il le nomma de plus
aumnier de la cour de Naples, titre honorifique qui n'impliquait
d'autre devoir que la reconnaissance  celui auquel il tait dcern.

Ptrarque, par une superstition du coeur qui associait la date de son
amour  toutes les dates heureuses de sa vie, voulut arriver  Rome
le 6 avril. Il y fut reu en roi plus qu'en pote. Les lettres, qui
renaissaient alors, taient la vritable royaut des peuples. On ne
vit, dans les temps modernes, de triomphe intellectuel comparable
qu'au retour de Voltaire dans Paris, aprs une absence de quarante
ans, pour tre couronn et pour mourir. La pompe fut digne du peuple
romain et du premier des potes vivants; le Capitole revit les jours
antiques; le procs-verbal de la crmonie, que nous avons sous les
yeux, porte:

Ptrarque a mrit le titre de grand pote et de grand historien, et,
en consquence, tant par l'autorit du roi Robert de Naples que par
celle du snat et du peuple romain, on lui a dcern le droit de
porter la couronne de laurier, de htre ou de myrte,  son choix;
enfin on le dclare citoyen romain, en rcompense de l'amour qu'il a
constamment manifest pour Rome, le peuple, la rpublique, etc.

Cette gloire officielle ne fit rien  son bonheur et dchana contre
lui plus d'envie. Cette couronne, crit-il lui-mme dans son ge
refroidi, ne m'a rendu ni plus pote, ni plus savant, ni plus
loquent; elle n'a servi qu' irriter la jalousie contre moi et  me
priver du repos dont je jouissais; ma vie, depuis ce temps, n'a t
qu'un combat; toutes les langues, toutes les plumes, se sont aiguises
contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis! J'ai port la peine de
mon ambition et de ma vanit.


XVIII

Il ne faut pas rester longtemps dans une ville o l'on a joui des
suprmes honneurs. Ptrarque suivit cette maxime; press d'aller se
parer de son laurier aux regards de Laure, il repartit pour Avignon.
La maison des _Corrge_, amis des Colonne et par consquent les siens,
l'arrte quelques jours  Parme; les Corrge venaient de s'emparer de
la souverainet de cette ville sur la maison de la _Scala_: Ptrarque,
paru  Parme au moment de cette rvolution, entra dans la ville avec
les vainqueurs, et se signala nergiquement parmi leurs partisans
politiques. Ces princes, fiers de son amiti, lui donnrent part 
leur gouvernement; ils formrent avec lui un vritable triumvirat du
bien public, qui faisait contraste avec la tyrannie de leurs
prdcesseurs. Ptrarque affectait  Parme et bientt  Rome l'esprit
et les formes de l'antique libert romaine. Son loquence rappelait
Cicron comme sa posie rappelait Virgile.


XIX

La posie l'emportait cependant; il cherchait  Parme un souvenir de
Vaucluse. Un jour qu'il tait sorti de Parme pour se dissiper 
l'ordinaire, le got de la promenade l'ayant entran, il passa la
rivire de Lenza, qui est  trois lieues de la ville, et se trouva sur
le territoire de Rheggio, dans une grande fort qu'on nomme _Silva
piana_ quoiqu'elle soit sur une colline fort leve, d'o l'on
dcouvre les Alpes et toute la Gaule cisalpine. Il faut l'entendre
lui-mme faire la description des lieux, et de ce qu'il y sentit, dans
une lettre en vers latins  Barbate de Sulmone.

De vieux htres, dont la tte touche les nues, dfendent l'approche
de cette fort aux rayons du soleil. De petits vents frais sortis des
montagnes voisines, et plusieurs ruisseaux qui y serpentent, temprent
les ardeurs de la canicule. Dans les plus grandes scheresses, la
terre y est toujours couverte d'un gazon vert maill de fleurs. On y
entend gazouiller toutes sortes d'oiseaux, et on y voit courir des
btes fauves de toutes espces. Au milieu s'lve un thtre que la
nature semble avoir fait exprs pour les potes. Une montagne le met 
l'abri des vents du midi; des arbres qui l'entourent y rpandent un
ombrage frais. On y entend le ramage des oiseaux et le murmure d'un
ruisseau qui invite au sommeil. La terre y exhale une odeur
dlicieuse, c'est l'image des champs lyses.

Les bergers et les laboureurs respectent ce lieu sacr: sa beaut me
frappa; je sentis tout  coup comme une inspiration des Muses, qui
m'invitaient  travailler  mon _Afrique_. Honteux d'avoir reu un
honneur que je n'avais pas mrit, je rsolus de mettre la dernire
main  ce pome, pour faire voir que je n'tais pas tout  fait
indigne de la couronne. L'ardeur potique se rveilla avec tant de
force, que je crus devoir m'y livrer. Je fis plusieurs vers
sur-le-champ avec une facilit que je n'avais jamais prouve, et je
continuai d'y travailler pendant quelques jours que je passai dans le
voisinage de _Silva piana_.

Il se construisit une maison entre la ville et cette fort. J'ai
ainsi, crit-il, une campagne au milieu de la ville et une ville au
milieu des champs; quand je suis las de la solitude, je n'ai qu'
sortir, je trouve le monde; quand je suis las du monde, je rentre dans
ma demeure et j'y retrouve la solitude. Je jouis ici d'un repos que
les philosophes d'Athnes, les potes de Rome, les anachortes du
dsert, n'ont jamais got.  fortune! laisse en paix un homme qui se
cache! Sors de sa petite maison, et vas agiter les palais des rois!

Ici, ajoute-t-il dans une de ses lettres  son ami _Pastrengo_, je
travaille toujours, aspirant au repos et n'esprant pas y parvenir; je
m'avance  grands pas vers la mort sans la redouter; je voudrais
sortir de cette odieuse prison o mon me est captive. J'habite Parme,
j'y passe ma vie dans l'glise ou dans mon jardin. Las de la ville, je
vais souvent errer dans les bois; je btis une petite maison telle
qu'il convient  la mdiocrit de mon tat; on y verra peu de monde.
Les vers d'Horace ralentissent mon ardeur pour le btiment et me
parlent de ma dernire demeure. Je rserve les pierres pour mon
monument. Si j'aperois une petite fente dans les murs nouveaux, je
gronde les maons; ils me rpondent que tout l'art des hommes ne
saurait rendre l'argile plus solide, qu'il n'est pas surprenant que
des fondements rcents se tassent un peu, que les mains mortelles ne
peuvent construire rien de durable; enfin, que ma maison durera encore
plus que moi et mes neveux. Je rougis alors, et je dis en moi-mme:
Insens! assure donc les fondements de ce corps qui menace ruine; ce
corps s'croulera avant ta maison, tu seras bientt forc de quitter
l'une et l'autre de ces demeures!

On croit entendre Horace devenu plus srieux en devenant plus
spiritualiste dans l'ge chrtien.


XX

La mort prmature de son ami Jacques Colonna, l'vque de Lombez, le
fit renoncer  son canonicat de Gascogne, pays qui lui tait
antipathique,  cause de la loquacit, dit-il, et de la turbulence de
ses sauvages habitants. Les princes de la maison de Corrge lui firent
donner la place lucrative d'archidiacre de Parme. Ils voulaient
l'attacher  eux  tout prix.

Cependant Clment VI, pape lettr, mondain, magnifique, venait de
succder  des papes plus monastiques que romains, Rome lui envoya
une dputation pour le supplier de rtablir le saint-sige dans ses
murs. En passant  Parme, cette nombreuse ambassade de princes romains
s'adjoignit Ptrarque comme orateur de Rome. Ptrarque rentra avec eux
 Avignon, harangua loquemment le pape, et reut en rcompense de sa
harangue un riche bnfice dans l'tat de Pise.

Ce fut dans cette ambassade qu'il se lia d'amiti et de politique avec
Nicolas de Rienzi, qui devint peu aprs l'agitateur, le tribun, le
dictateur et la victime de Rome.

Rienzi, pote et orateur comme Ptrarque, n'eut que le tort de se
tromper de quelques sicles. Ptrarque et lui auraient d natre au
temps des Scipions. Au lieu de penser, ils rvrent; leur rve tait
beau, mais il tait posthume.


XXI

C'est le malheur de l'Italie, depuis sa dchance politique, d'avoir
conserv ses grandes facults individuelles en ayant perdu sa
nationalit. Elle enfante des Romains, et elle ne nourrit que des
Italiens. L'nergie des caractres et la puissance des intelligences
qu'elle produit sont en perptuel contraste avec la petitesse des
tats et avec la servitude des institutions pour lesquels ces natures
romaines devaient vivre; en sorte que cette noble et belle terre
souffre doublement de rver ce que fut l'Italie jadis, et de subir ce
que l'Italie est aujourd'hui. Supplice cruel par lequel un peuple
toujours vivant est encadr dans une nationalit, non pas morte, mais
ensevelie. Dans un tel tat de choses, les facults de ses grands
hommes ne servent qu' les torturer davantage par le spectacle de
l'impuissance de leurs destines; de l des rves, seule consolation
des imaginations hroques emprisonnes dans l'impossible.

Telle tait l'Italie du temps de Rienzi et de Ptrarque, hlas! et
telle elle est encore de nos jours. Une forte confdration de toutes
ses petites puissances, relies en faisceau par une grande puissance
militaire extrieure, peut seule restaurer une ombre de l'antique
Italie. Mais,  elle seule, elle ne peut rien: l'unit, source de
toute force, lui manque; l'amiti pieuse des races qu'elle appelait
jadis barbares lui est ncessaire. Il n'y a qu'une main arme qui
puisse la relever sur son sant.


XXII

Rienzi tait n  Rome d'un cabaretier et d'une lavandire; mais on
assurait que cette lavandire tait d'un sang imprial, fille d'un
btard de l'empereur Henri VII. On pourrait attribuer  cette origine
cet instinct de grandeur et de souverainet qui se rvla en lui ds
son enfance. Il naquit pote, orateur, tribun et remueur d'hommes; les
noms de Tite-Live, de Cicron, de Csar, des deux Snques, taient
toujours dans sa bouche; ses entretiens reconstruisaient sans cesse la
Rome de la rpublique ou de l'empire; il avait le fanatisme du
Capitole. Il s'indignait contre l'insolence de ces deux ou trois
familles romaines qui tyrannisaient sa patrie en l'absence des papes.
C'est pour cela qu'il tait venu solliciter avec passion Clment VII
de rentrer au Vatican; son ambassade n'eut pas de succs. Clment VII,
homme de plaisir et de mollesse, prfrait les dlices d'Avignon aux
luttes qu'il aurait  soutenir  Rome contre les princes, presque tous
arms et fortifis, des tats romains. Il aimait mieux rgner au
Capitole de nom que de fait; il amusa Ptrarque de quelques vaines
promesses, et il donna  Rienzi la place lucrative de protonotaire du
saint-sige apostolique  Rome. Tel fut l'unique rsultat de cette
ambassade.


XXIII

Pendant que Ptrarque, revenu ainsi  Avignon, s'enivrait de posie et
d'amour mystique sous les yeux de Laure, et multipliait ses sonnets
divins, qui sont comme le calendrier de ses rencontres et de ses
soupirs, Rienzi commenait  agiter Rome.

Les revers de la maison de Corrge, un instant chasse de Parme, puis
y rentrant les armes  la main, rappelrent Ptrarque  Parme. Il
composa pour Rienzi, son ami, cette ode patriotique: _Italia mia
beneche il parlar sia indarno!_ etc., pour conjurer les princes
d'Italie  la concorde et  l'union. Cette adjuration potique est le
fond de toutes les odes et de toutes les harangues que nous avons
entendues, depuis cette poque, dans la bouche de tous les potes
politiques de la Pninsule: de Ptrarque  _Alfieri_ ou  _Monti_, il
n'y a qu'un cho ternel; les mmes circonstances produisent le mme
cri; mais Ptrarque fut le premier qui fit chanter  la lyre ce cri
de la politique.

L'Italie frmit tout entire  cette voix; mais cette voix se perdit
dans le tumulte des ambitions et des rivalits de ville  ville. Le
pote se rfugia une quatrime fois  Vaucluse.

Laure brillait encore  Avignon de tout l'attrait de sa beaut et de
sa vertu; les sonnets de son pote, trop troits pour contenir son
culte croissant pour elle, s'taient transforms en formes plus larges
et plus hautes de posie qu'on appelait des _canzone_ ou des
_trionfi_; et la plus potique de ces _canzone_ fut crite  cette
poque au murmure de la fontaine de Vaucluse devant l'image de Laure:

  _Chiare fresche et dolci aque!_

Voltaire lui-mme, ravi d'admiration pour cette ode amoureuse, a tent
de la traduire et a chou; il faut une me tendre pour manier une
langue ptrie de larmes et de soupirs. Un pote plus mlancolique et
plus fervent  ce culte de l'amour immatriel, M. Boulay-Paty, a
consacr sa jeunesse  calquer vers sur vers ces sonnets et ces odes.
Grce  ce disciple, digne adorateur de ce matre, ce dithyrambe de
l'amour et du souvenir sera bientt rajeuni dans la langue d'Andr
Chnier.


XXIV

Pendant que Ptrarque soupirait ainsi pour la dernire fois un amour
sans esprance  Vaucluse, un autre amour, celui de la patrie
italienne, s'veillait comme un remords dans son coeur. Je commence 
vieillir, disait-il au cardinal tienne Colonna, son patron et son
ami; tout change avec le temps; mes cheveux mmes changent de couleur,
ils m'avertissent que je dois changer moi-mme de vie et de penses;
l'amour ne sied plus  mes annes, ou je dois le refouler dans mon
coeur.

Il se prpara  partir pour Parme et pour Rome. Laure ne put dguiser
compltement sa douleur en apprenant la nouvelle de cette longue et
peut-tre ternelle absence. Le cinquante-septime sonnet laisse
entrevoir l'orgueilleuse tristesse de son amant, en voyant sur les
traits de Laure ces signes involontaires d'affection.

  _Quel vago impallidir_, etc.

Cette touchante pleur qui recouvrit tout  coup son sourire
interrompu sur ses lvres d'une amoureuse nue... Cette pense
compatissante que l'oeil d'un autre ne put discerner, mais qui ne put
 moi m'chapper, etc.

 peine parti, il se repentait dj du dpart, et il crivait la plus
langoureuse et la plus sublime de ses lgies, o son coeur se
retourne sur lui-mme sans pouvoir trouver le repos.

  _Di pensier in pensier, di monte in monte_, etc.

De pense en pense, de colline en colline, l'amour me conduit loin
de tous les sentiers frays sans que je puisse y trouver la paix de
l'me, etc.

Aussi revint-il encore sur ses pas, cette fois comme rappel par un
attrait suprieur  sa volont. On lit avec dlices, dans ses lettres
latines de cette date, la description de quelques rares et courtes
journes passes solitairement dans sa maisonnette de Vaucluse comme
pour faire ses derniers adieux  ce sjour d'amour et de paix.

Mais Rienzi, son ami, le rappelait par le grand bruit que ce tribun
faisait  Rome.

On a vu que le pape avait donn une autorit imposante  ce jeune
Romain dans sa capitale. Rienzi en avait profit pour s'attacher ce
peuple et pour combattre les grandes familles armes qui tyrannisaient
la ville. Pour accrotre sa popularit, il employait l'loquence des
yeux autant que celle des paroles. Semblable aux anciens esclaves
fabulistes qui faisaient dire aux apologues ce qu'ils n'osaient dire
eux-mmes, Rienzi faisait attacher la nuit, autour du Capitole ou du
Vatican, des tableaux emblmatiques autour desquels la foule se
pressait le matin. Le tribun paraissait alors, et, donnant du geste et
de la voix l'loquente explication de ces peintures nigmatiques, il
incendiait le peuple d'indignation contre les oppresseurs de la
patrie; il prophtisait  une multitude, incapable de distinguer la
diffrence des sicles, le prochain rtablissement de la libert, de
la puissance et de la gloire du snat et du peuple romain.

Comment conciliait-il tout cela avec l'autorit souveraine d'un pape
tranger dont il affectait d'tre le dlgu et le ministre?
L'ignorance de la populace transtvrine de Rome pourrait seule
l'expliquer; mais en s'levant contre le sjour des papes  Avignon et
en retenant  l'usage de Rome les impts que Rome envoyait
prcdemment au pape absent, il se crait une popularit ambigu
contre laquelle ni le peuple ni le pape n'osaient protester trop haut.
Sujet irrprochable aux yeux du pape, dont il affectait de rtablir
l'autorit sur les princes romains; citoyen librateur aux yeux du
peuple, dont il prenait en main les droits et les intrts, cette
double politique l'leva bientt au rle d'arbitre et de dictateur de
Rome. Il s'associa habilement pour son double rle un dlgu du pape,
l'vque d'Orvieto, homme impuissant et docile qui tremblait sous son
collgue.

Rienzi rgna avec un pouvoir absolu sous le nom du pape; les princes
romains, conduits par le prince Colonna, voulurent en vain rsister 
sa dictature. Le tocsin du Capitole souleva le peuple contre les
grands; ils furent chasss de Rome; les supplices achevrent ce que la
victoire du peuple avait commenc. Rienzi cita les nobles  son
tribunal; un jeune homme de la maison des Ursins, qui venait d'pouser
quelques jours avant une fille des Alberteschi, fut arrach de son
palais et pendu aux fentres du Capitole, sous les yeux de sa nouvelle
pouse. Les cachots se remplirent des seigneurs des plus puissantes
maisons, mme de la famille des Colonne.

Cette terreur rendit la paix  la campagne romaine et  la ville.
Rienzi promulgua des dcrets de rforme des lois et des moeurs qui
firent l'admiration de l'Italie. Aprs avoir soulev, intimid,
pacifi Rome, il rva de rtablir l'empire, il provoqua par ses
lettres et par ses envoys tous les tats d'Italie  adhrer  sa
restauration du monde romain. Les titres qu'il prenait dans ses
dpches aux princes et aux peuples taient ceux-ci:

NICOLAS LE SVRE ET LE CLMENT, LIBRATEUR DE ROME, ZLATEUR DE
L'ITALIE, AMATEUR DU MONDE, TRIBUN, AUGUSTE. Une partie de l'Italie
s'mut  sa voix et crut renatre  ses beaux sicles; les Visconti de
Milan, l'empereur, le roi de Hongrie, lui envoyrent des ambassadeurs
pour le reconnatre et l'encourager dans ses entreprises. Le roi de
France seul le traita avec mpris; le pape dissimulait  Avignon.

Quant  Ptrarque, il crut revoir dans son ami le restaurateur de
cette Italie antique, dont l'image occupait depuis sa jeunesse la
moiti de son me. Il osa crire d'Avignon, sous les yeux des papes,
une lettre au peuple romain et au tribun; cette lettre loquente et
amre tait la plus audacieuse satire du gouvernement temporel des
papes sur la ville des consuls et des Csars. Qu'on en juge par ce
fragment de sa lettre:

S'il faut perdre, dit-il au peuple romain, la libert ou la vie, qui
est-ce parmi vous (s'il lui reste une goutte de sang romain dans les
veines) qui n'aimt mieux mourir libre que de vivre esclave? Vous qui
dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez les rois  vos
pieds, vous avez gmi sous un joug honteux; et (ce qui met le comble 
votre honte et  ma douleur) vos matres taient des trangers, des
aventuriers. Recherchez bien leur origine, vous verrez que la valle
de Spolette, le Rhin, le Rhne et quelques coins de terre plus
ignobles encore vous les ont donns. Des captifs mens en triomphe,
les mains lies derrire le dos, sont devenus tout  coup citoyens
romains, et, qui pis est, vos tyrans. Faut-il s'tonner qu'ils aient
en horreur la gloire et la libert de Rome, qu'ils aiment  voir
couler le sang romain, quand ils se rappellent leur patrie, leur
servitude et leur sang, si souvent rpandu par vos mains? Mais d'o
leur peut venir cet orgueil insupportable dont ils sont bouffis?
Est-ce de leurs vertus? Ils n'en ont point. De leurs richesses? Ce
n'est qu'en vous volant qu'ils peuvent apaiser leur faim. De leur
puissance? Elle sera anantie quand vous le voudrez. De leur
naissance, de leur nom? Ils se vantent d'tre Romains et croient
l'tre devenus,  force de le dire, comme si le mensonge pouvait
prescrire contre la vrit. Je ne sais si je dois rire ou pleurer,
quand je pense qu'ils trouvent indigne d'eux ce nom de citoyen romain
que tant de hros ont fait gloire de porter!

Quelle que soit l'origine de ces trangers si fiers de leur noblesse,
qu'ils vantent sans cesse, ils ont beau faire les matres dans vos
places publiques, monter au Capitole entours de satellites, fouler
d'un pied superbe les cendres de vos anctres, ils ne seront jamais
Romains. La voil vrifie la prdiction de ce pote qui disait: _Rome
a perdu la douce consolation, dans son malheur, de ne reconnatre
point de rois, et de n'obir qu' ses enfants._

Ptrarque compare ensuite Rienzi aux deux Brutus, dont l'un chassa de
Rome les Tarquins, l'autre plongea son poignard dans le sein de Csar.

Le nouveau tribun, dit-il, que je regarde comme votre troisime
librateur, runit en lui seul la gloire des deux autres, ayant fait
mourir une partie de vos tyrans et mis en fuite le reste....

Homme courageux, continue Ptrarque, qui portez tout le fardeau de la
rpublique, que l'image de l'ancien Brutus vous soit toujours
prsente! Il tait consul, vous tes tribun! Quiconque est ennemi de
la libert de Rome doit tre le vtre.


XXV

L'enthousiasme pour la renaissance de l'Italie romaine l'emportait,
comme on le voit ici, dans l'me de Ptrarque sur son attachement 
ses illustres patrons, les papes et les Colonne. Son patriotisme plus
potique que politique alors, car les empires morts ne ressuscitent
pas  l'vocation d'une ode ou d'une harangue, le fit justement
accuser de chimre et d'ingratitude. C'est peu; il songeait
srieusement  aller  Rome porter le secours de son gnie au tribun.

Mais dj le tribun, semblable  Mazaniello de Naples, commenait 
dlirer et  affecter l'empire du monde, sans autre force que le nom
d'une capitale morte et la faveur mobile d'une municipalit romaine.
Il se faisait proclamer chevalier de l'univers; il frappait l'air de
son pe nue, des quatre cts de l'horizon, pour prendre possession
de la terre entire. Son collgue, le dlgu du pape, profitant de sa
dmence, l'excommuniait; le pape lui-mme, convaincu de sa folie et de
sa faiblesse, le dsavouait et insultait  Avignon ses ambassadeurs;
Ptrarque seul persistait dans son fanatisme pour son ami. Clment VI
caressait cependant encore le pote; il s'entretenait amicalement avec
Ptrarque, lui prodiguait les faveurs et les dons de l'glise, mais
Ptrarque persistait  vouloir se rendre  Rome; la dernire fois
qu'il vit Laure avant ce dpart fut pour lui comme un pressentiment
d'ternelle sparation.

Elle tait assise, dit-il, au milieu des dames, comme une belle rose
dans un jardin entoure de fleurs plus petites et moins clatantes
qu'elle: rien de plus modeste que sa contenance; elle avait quitt
toutes ses parures, ses perles, ses guirlandes, les couleurs gaies de
ses vtements; bien qu'elle ne ft pas triste, je ne reconnus pas son
enjouement habituel; elle tait srieuse et semblait rver; je ne
l'entendis pas chanter, ni mme causer avec ce charme qui enlevait les
coeurs; elle avait l'air d'une personne qui redoute un malheur qu'on
ne discerne pas encore. En la quittant, je cherchai dans mon me une
force contre les catastrophes que j'aurais  prouver; ses regards
avaient une expression indfinissable que je ne leur avais jamais vue
avant, j'eus de la peine  ne pas pleurer; quand l'heure fut venue o
il fallait absolument qu'elle se retirt du cercle, elle jeta sur moi
un coup d'oeil si doux, si honnte et si tendre, que je me sentis
rempli d'motion, d'espoir et de terreur.

Qui peut dire, aprs avoir lu ces lignes, que Ptrarque n'tait 
l'gard de Laure qu'un pote? Qui ne reconnat dans ces symptmes les
angoisses et les presciences du vritable attachement?


XXVI

Cependant Rienzi, flottant entre le bon sens, la dmence et la fureur,
avait fait jeter les Colonne et les princes romains dans les cachots
du Capitole; puis, aprs avoir prpar l'chafaud pour eux, il tait
mont  la tribune des harangues, et il avait demand dans un discours
d'apparat leur grce au peuple romain; le peuple avait applaudi  la
grce comme au supplice. Les princes dlivrs avaient accompagn le
tribun comme un triomphateur dans les rues de Rome. Bientt les
princes sortis de prison taient rentrs dans leurs villes fortes,
avaient lev leurs vassaux et march contre le tribun. Rome tait
bloque par ses propres enfants. Le peuple, veill de ses rves, se
tournait contre le prtendu librateur; cependant les cinq princes de
la maison des Colonne prirent le mme jour dans le premier assaut
donn tmrairement aux portes de la ville.

Ptrarque crivit lui-mme  Rienzi: Vous me forcez  rougir de vous;
de protecteur des gens de bien vous devenez un chef de brigands!
J'accourais vers vous, je change de route.

Il versa un torrent de larmes sur la mort des jeunes gens de la maison
des Colonne; son coeur se retrouva avec sa raison au rveil de ce rve
dissip par la folie de Rienzi. Il se rendit  Parme, son Vaucluse
italien, pleurant  la fois sur la perte de ses amis les Colonne et
sur la perte de Rome.

Rienzi, en effet, jetait cette capitale dans sa propre dmence;
quelques jours aprs l'assaut o les Colonne avaient pri, il
conduisit son fils vers le bourbier rempli d'eau et de sang o le
corps du plus jeune de ces princes gisait encore. Il prit cette eau
sanglante et ftide dans le creux de sa main, et il en aspergea la
tte de son fils en le proclamant chevalier de la Victoire. Une meute
du peuple, fomente par les derniers des Colonne, souleva la ville et
fora Rienzi  se rfugier au chteau Saint-Ange. Il s'vada pendant
la nuit et se rfugia auprs du roi de Hongrie. Son corps fut pendu en
effigie aux crneaux de la forteresse d'Adrien. Ainsi devait finir cet
empire fantastique, s'cria Ptrarque, revenu lui-mme de son illusion
d'un moment. De ce jour il ne songe plus qu'aux lettres, dont l'empire
est ternel, et  l'amour qui ne meurt pas avec la beaut mortelle.


XXVII

Son ressouvenir d'Avignon le poursuivait dans sa solitude du faubourg
de Parme. Autrefois, crit-il, quand j'avais quitt Laure, je la
voyais souvent en rve; cette anglique vision me consolait,
maintenant elle m'abandonne et me consterne. Je crois l'entendre me
dire, comme le jour de la sparation: _Vous ne me reverrez plus sur la
terre!_ Mes soupirs et mes posies soulvent ma peine sans la
soulager; serait-elle donc dj au ciel? Cette incertitude m'agite
nuit et jour, je ne suis plus ce que j'tais; je ressemble  un homme
qui marche sur un sol min... Puis un songe lui offre l'image
courrouce de Laure qui le dfie de l'oublier. J'entendis une voix
triste qui me dit tout bas (c'tait elle): Ce misrable compte les
jours loin de moi, il ne vit pas; il n'est jamais d'accord avec
lui-mme; il court le monde, mais il a beau faire, il m'aimera
toujours partout o il sera. Je serai l'unique objet de ses discours,
de ses crits, de ses penses!... Puis elle lui parle longuement de
leur chaste amour sur la terre, et de leur ternelle runion dans le
monde des mes.

Ce songe tait prophtique, Laure tait morte de la peste  Avignon,
le 6 avril, anniversaire de sa premire rencontre avec son pote dans
l'glise de Sainte-Claire. Les dates sont les superstitions de
l'amour; ce troisime 6 avril tait l'augure de la rencontre au ciel
qui n'aurait plus de sparation.

Voici comment Ptrarque lui-mme, inform plus tard de toutes les
circonstances de cette mort, se la retrace dans un de ses souvenirs
crits. On voit qu'il cherche  fixer pour l'ternit, par la parole
immortelle, le dernier soupir de celle qui emporte sa propre vie avec
la sienne, afin que rien ne prisse de ce qui fut Laure, mme quand
Laure elle-mme a disparu de ses yeux:

La peste d'Avignon enlevait depuis plusieurs semaines tous les ges
et tous les sexes. Laure en ressentit les premires atteintes le 3
avril. Elle eut la fivre avec crachement de sang. Comme il tait
constant qu'on ne passait pas le troisime jour aprs que le mal
s'tait manifest par les symptmes ordinaires, elle prit d'abord les
prcautions que sa pit et sa raison lui suggrrent: elle reut les
sacrements et fit son testament le mme jour; ensuite elle se prpara
 la mort sans inquitude et sans regret. La vie qu'elle avait mene
tait si pure, que son me ne pouvait pas tre trouble par
l'incertitude de l'avenir.

Quand elle fut  l'agonie, ses parentes, ses amies, ses voisines, se
rassemblrent autour d'elle, quoiqu'elle ft attaque d'un mal
contagieux, qui faisait peur  tout le monde. C'est une chose bien
singulire, qu'tant si belle elle ft si aime des personnes mme de
son sexe. Rien ne fait mieux l'loge de son caractre, dont la bont
suspendait les effets ordinaires de la jalousie et de l'envie. Il
faut convenir cependant que, de la faon dont Ptrarque s'exprime, il
semble que ces dames taient attires par la _curiosit de voir
comment on fait ce passage que tout le monde est oblig de faire, et
qu'on ne fait qu'une fois_.

Laure, assise sur son lit, paraissait tranquille. L'ennemi de nos
mes, qui n'avait point de prise sur elle, ne vint point l'effrayer
par des fantmes hideux et menaants, comme il a coutume de faire,
selon saint Augustin.

Ses compagnes, rpandues autour de son lit, poussaient des sanglots
et versaient des torrents de larmes. Hlas! disaient-elles, que
deviendrons-nous? Nous allons voir disparatre la merveille de notre
sicle, le modle de toutes les perfections. La vertu, la beaut, la
politesse, sortiront de ce monde avec Laure. O trouvera-t-on une
femme aussi accomplie; des propos si sages, si mesurs, un maintien et
des manires si honntes, une voix si charmante? Nous allons perdre
une compagne qui tait l'me de nos plaisirs innocents; une amie qui
nous consolait dans nos chagrins, et dont l'exemple tait pour nous
une leon vivante. Sa prsence seule suffisait pour nous garantir des
piges de l'ennemi et des cueils de ce monde. Nous perdrons tout en
la perdant. Le ciel qui nous l'enlve semble nous envier la
possession d'un trsor dont nous n'tions pas dignes.

Quoique Laure et l'air tranquille, on ne peut douter qu'elle ne ft
sensible  la douleur de ses compagnes; mais, tout occupe de ce
qu'elle allait devenir, elle recueillait dj en silence les fruits
d'une vie innocente et pure. Son me, prte  quitter sa belle
demeure, rassemblant en elle-mme toutes ses vertus, semblait avoir
rendu l'air plus serein. Elle est morte doucement et sans effort,
comme un flambeau qui plit et s'teint. Son visage tait plus blanc
que la neige, mais on n'y voyait pas cette morne lividit qui annonce
l'absence de vie; ses beaux yeux n'taient pas teints, ils
paraissaient seulement ferms par le sommeil: elle avait l'air d'une
personne qui se recueille pour prier. Enfin telle tait la mort
elle-mme sur ce beau visage! dit son amant. _Elle savait_,
ajoute-t-il, _toutes les routes qui mnent au ciel!_


XXVIII

De ce jour tout ce qu'il y avait d'humain et de frivole encore dans la
posie amoureuse des sonnets de Ptrarque revtit, pour ainsi dire,
le deuil ternel de son me: ses chants devinrent des cantiques, et la
mort de celle qu'il aimait lui donna l'accent de la tombe et de
l'ternit. Dans ceux qui aiment de l'amour surnaturel, de l'amour du
beau et non de l'amour des sens, comme nous l'avons dit en commenant,
l'amour est plus parfait aprs la mort de ce qu'on aime que pendant la
vie de l'objet aim. L'immortalit transforme le sentiment et l'amour
devient culte. On le sent partout dans les sonnets de Ptrarque qui
suivirent la mort de Laure; on trouve le pote et l'amant dans les
premiers, on trouve l'adoration et la pit dans les derniers: ils
sont, pour les coeurs tendres, le manuel de la douleur et de
l'esprance.

Que fais-tu,  mon me! que penses-tu? Vers qui regardes-tu en
arrire dans ce temps qui ne peut plus revenir?

Les douces paroles, les tendres regards que tu as si souvent dcrits,
 pauvre me sans repos! sont enlevs  la terre! etc.

Allons chercher au ciel ce que nous ne pouvons plus trouver sur la
terre! etc.

Et ailleurs:

 mes yeux! elle s'est obscurcie, notre aurore, et m'a rendu 
moi-mme plus insupportable le poids de mon existence!

Oh! qu'il et fait beau mourir il y a aujourd'hui trois ans!

coutez encore:

Si un doux gazouillement d'oiseaux, si un suave froissement de vertes
feuilles  la brise d'automne, de l't, si un sourd murmure d'ondes
limpides je viens  entendre sur une rive frache et fleurie,

Dans quelque lieu que je me repose pensif d'amour pour crire d'elle,
celle que le ciel nous fit voir et que la terre aujourd'hui nous
drobe, je la vois et je l'entends; car, encore vivante, de si loin
elle rpond intrieurement  mes soupirs.

Pourquoi te consumer avant le temps, me dit-elle avec une tendre
compassion, et pourquoi ce fleuve de douleurs coule-t-il sans cesse de
tes yeux?

Oh! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, moi dont les jours en
mourant se changrent en jours ternels, et dont les yeux, quand je
parus les fermer  ce monde, s'ouvrirent  l'ternelle lumire!

Plus loin, on le voit tent, par la sduction des lieux, de la beaut,
de la jeunesse, de la nature, d'aimer encore ici-bas; mais
l'amoureuse jalousie de Laure, s'armant de svrit divine, le
rappelle tendrement au mpris de ce qui n'est pas elle.

Les ondes me parlent d'amour, et le zphyr, et les ombres des
feuilles, et les oiseaux mlodieux, et les habitants des eaux, et
l'herbe et les fleurs de la rive, sont d'accord ensemble pour me
convier  aimer encore.

Mais toi, prdestine! qui m'appelles des profondeurs du ciel, par la
mmoire de ta mort si amre, oh! prie pour moi, afin que je ddaigne
de ce monde toutes ses douces amorces et tout ce qui n'est pas toi!


XXIX

Lisons encore:

me batifie qui daignes souvent descendre pour consoler mes nuits
gmissantes d'un regard de ces yeux que la mort n'a pas teints, mais
auxquels l'ternit a donn une splendeur qui n'est pas de ce monde!

Combien ne suis-je pas enivr de reconnaissance de ce que tu daignes
rassrner mes tristes jours par ta cleste apparition!

Vois comme, dans ces mmes sites o je passai tant d'annes  te
clbrer de mes chants, je passe maintenant mes jours  te pleurer, 
pleurer sur toi! non, mais  pleurer sur mon propre deuil!

Un seul soulagement se trouve cependant  mes peines: c'est qu'au
moment o tu te tournes d'en haut vers moi, je te reconnais et je
t'entends  la dmarche,  la voix, au visage, aux vtements que tu
portais sur la terre!

Il associe, dans un autre sonnet, la nature entire  ses sentiments.

Elle est partie pour le sjour de la flicit, et mes yeux la
cherchent en vain dans ces lieux o elle naquit, dans cet air que je
remplis de mes soupirs; mais il n'y a ni rocher, ni prcipice dans ces
montagnes, ni rameau, ni feuillage vert sur ces rives, ni fleuve dans
ces valles, ni brin d'herbe, ni goutte d'eau, ni veine distillant de
ces sources, ni bte sauvage de ces forts qui ne sachent combien je
souffre pour elle!

Et celui ci:

Quand je revois l'aurore descendre du firmament avec son visage de
roses et sa chevelure dore, l'amour m'assaille au coeur et ma joue
se dcolore, et je me dis dans mes soupirs: L est Laure maintenant!


XXX

Encore un et je finis, mais je ne finis que pour finir; car je
voudrais lire, et relire sans fin avec vous de telles tristesses; et
si vous pouviez les lire dans ces vers tremps de larmes, et dans
cette langue divine invente au dclin des langues par des amoureux et
par des saints pour prier, aimer, dsirer, attendre, vous ne vous
arrteriez qu'aprs les avoir incorpors en vous par votre mmoire.

  _Levommi il mio pensier_, etc.

coutez en vile et sourde prose ce _Sursum corda_ d'un amant vers
l'image et vers le sjour de l'ternelle beaut; car, nous le
rptons, Laure ne fut pour Ptrarque que l'incarnation adore du beau
ici-bas, ou plutt elle est remonte l-haut, et c'est l-haut qu'elle
resplendit.

L nous la reverrons encore; l elle nous attend, et l elle se
lamente peut-tre de ce que nous tardons tant  la rejoindre.

Et plus loin, trois ans aprs sa mort:

Dans l'ge de sa beaut et de sa floraison, de ce printemps o
l'amour a en nous plus de force, laissant sur la terre sa terrestre
corce, ma Laure, par qui je vivais, s'est _dpartie_ de moi!

Et vivante et belle, et sans voile elle a fait son ascension vers le
ciel; de l elle rgne sur moi, et elle rgit toutes mes penses.

Oh! pourquoi ne me dpouille-t-il pas plus vite de ce corps mortel,
ce dernier jour qui est le premier d'une autre vie?

Afin que, semblable  toutes mes penses qui volent sur ses traces
derrire elle, ainsi mon me affranchie de son poids, libre et
joyeuse, la suive, et que je sorte enfin de l'angoisse o je vis.

C'est pour mon malheur que se lve chaque jour qui retarde ce moment.
La pense me souleva dans cette partie du ciel o vit celle que je
cherche et que je ne retrouve plus sur la terre.

L, parmi les mes qu'enserre le troisime cercle du firmament je la
revis plus belle encore et moins svre.

Elle me prit par la main et elle me dit: Dans cette sphre cleste
tu seras encore avec moi, si mon espoir ne me trompe pas.

Je suis celle qui te donna tant d'angoisses ici-bas, celle qui
remplit sa journe avant le soir.

L'intelligence humaine ne peut pas comprendre ma flicit actuelle;
elle n'attend que toi pour tre complte, et j'ai laiss l-bas sous
mes pieds ce beau voile de mon corps que tu as tant aim!

Oh Dieu! pourquoi cessa-t-elle de parler, et pourquoi sa main
s'ouvrit-elle pour laisser retomber la mienne? puisqu' l'accent de
ces paroles si compatissantes et si chastes, peu s'en manqua que je ne
demeurasse moi-mme dans l'immortalit avec elle!


XXXI

N'est-ce pas l un nouvel amour? N'est-ce pas l une nouvelle posie
totalement inconnue  la posie antique et  l'antique amour? Comment
se fait-il que M. de Chateaubriand, qui a cru retrouver l'accent du
christianisme dans les dlires sensuels de la _Phdre_ de Racine, ne
l'ait pas reconnu tout entier et mille fois plus immatriel et plus
mystique dans Ptrarque?

En voici un autre de ces chants que nous avons essay de traduire
autrefois nous-mme, mais sans pouvoir lutter avec l'impalpabilit des
vers thrs de Ptrarque, et que M. Boulay-Paty veut bien nous
permettre de drober  sa traduction en vers encore indite. Le vers
enferme le vers, et le mot presse le mot; c'est le sens, c'est le
sentiment, c'est presque la musique du sonnet, mais ce n'est pas la
langue: le franais est trop viril pour ainsi pleurer.

     _Valle che di lamenti miei sei piena._

  Valle,  toi qu'emplit de ses sanglots ma peine!
  Toi, fleuve dont les eaux se troublent de mes pleurs,
  Btes des bois, oiseaux volants parmi ces fleurs,
  Poissons qu'entre ces bords l'onde en son cours promne.

  Airs dont mes longs soupirs attidissent l'haleine,
  Sentier jadis de joie, aujourd'hui de douleurs,
  Coteau cher  mes pas, plus cher  mes langueurs,
  O l'amour cependant par instinct me ramne:

  Je reconnais en vous l'aspect accoutum,
  Non en moi, pour jamais  tout plaisir ferm,
  Et qui nourris au coeur un chagrin solitaire.

  D'ici je la voyais. Je reviens voir le lieu
  D'o loin de ce bas monde elle est monte  Dieu
  Sans voile, abandonnant son beau corps  la terre!

Ce sont les mmes sentiments et presque les mmes images que j'ai
exprims moi-mme dans une forme plus large et infiniment moins
parfaite que celle de Ptrarque, en crivant l'ode lgiaque intitule
_le Lac_, dont quelques strophes sont restes dans la mmoire et dans
le coeur de mon temps. Mais, hlas! ce n'est ni la langue ni le vers
du pote de Vaucluse! Le monde, depuis Virgile, n'avait pas eu un tel
pote; l'amour, depuis le christianisme, n'avait pas eu un tel amant!
Entre Hlose et Abeilard, Laure et Ptrarque, on a toute la posie et
toute la divinit de l'amour chrtien.

                                             LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)




XXXIIe ENTRETIEN.

VIE ET OEUVRES DE PTRARQUE.

(2e PARTIE.)


I

L'amour de Laure tait si rellement la vie intellectuelle et morale
de Ptrarque qu'aprs la disparition de cette toile de son me 
l'horizon de la terre le grand pote cessa, pour ainsi dire, de vivre
ici-bas pour suivre cette toile au ciel; son me, jusque-l lgre,
mobile, inquite, quelquefois errante, sembla se revtir du deuil
ternel de Dante aprs la mort de Batrice et s'ensevelir vivante dans
le spulcre et dans l'unique pense de Laure. Ses sonnets deviennent
graves et lapidaires comme des inscriptions sur des tombes.

Maintenant, chante-t-il, que je suis devenu un animal qui ne hante
que les forts, maintenant que d'un pas indcis, solitaire et lass,
je promne un coeur lourd et des regards humides, inclins vers le
sol, dans un monde devenu pour moi aussi vide qu'une cime dpouille
des Alpes, etc.

Je vais explorant chaque contre, chaque place o je la vis
autrefois, et toi seule,  passion qui me tortures! tu viens avec moi
et tu me conduis  mon insu o je dois aller.

Hlas! ce n'est pas elle que j'y trouve, mais ce sont ces saintes
traces toutes diriges vers cette rgion suprieure qu'elle habite,
etc.

Et n'importe, s'crie-t-il dans le sonnet suivant, avec cette
intrpidit de l'amour qui prfre sa douleur mme  l'oubli:

Heureux les yeux qui la virent ici-bas!


II

Quelquefois, rarement, des saisons riantes, des images gracieuses,
mais importunes, lui rendent au coeur et aux sens la sve de ses jours
heureux; puis la pense que Laure n'est plus l change tout cet
blouissement de la vie en tnbres; comme dans le sonnet suivant:

Voici le vent tide et doux de la mer qui ramne les beaux jours, et
l'herbe, et les fleurs qu'il fait renatre, et le gazouillement de
l'hirondelle, et les mlodies tendres du rossignol, et le printemps
tout blanchi et tout empourpr des boutons qu'il colore sous ses
pieds.

Les prs sourient et l'azur du ciel se rassrne, comme si le
Crateur se rjouissait de regarder la terre sa fille; les airs, les
eaux, le firmament frmissent, tout ivres et tout palpitants d'amour;
tout ce qui vit prouve l'instinct d'aimer et de doubler sa vie en
aimant; mais moi, misrable! c'est la saison o les soupirs les plus
pesants s'arrachent pniblement du plus profond de ce coeur dont celle
qui n'est plus emporta avec elle au ciel la vie et la flicit.

Et ces concerts d'oiseaux, et ces floraisons des plages, et ces
belles honntes femmes, les grces, les douceurs et les enjouements,
tout cela n'est  mes yeux qu'un dsert peupl de btes froces et
sauvages dont je dtourne avec effroi les yeux!


III

La consonnance ou la dissonance dchirante des chants du rossignol
avec les gmissements muets du coeur bless pendant les nuits
d'insomnie est admirablement prouve dans quelques vers d'un des
sonnets sans doute crits dans un des retours de Vaucluse.

Ce rossignol qui sanglotte si mlodieusement, peut-tre sur la perte
de ses petits ou de la chre compagne de son nid, remplit l'air, le
ciel et la valle de notes si attendries et si tronques par ses
soupirs qu'il semble accompagner toute la nuit mes propres
lamentations et me remmorer ma dure destine!

Dans un des sonnets qui suivent, les plus splendides visions de la
terre lui reviennent en mmoire, mais pour plir et se dcolorer dans
la nuit actuelle de son me.

Ni dans un firmament serein voir circuler les vagues toiles, ni sur
une mer tranquille voguer les navires pavoiss, ni  travers les
campagnes tinceler les armures des cavaliers couverts de leurs
cuirasse, ni dans les clairires des bocages jouer entre elles les
biches des bois;

Ni recevoir des nouvelles dsires de celui dont on attend depuis
longtemps le retour, ni parler d'amour en langage lev et harmonieux,
ni au bord des claires fontaines et des prs verdoyants entendre les
chansons des dames aussi belles qu'innocentes;

Non, rien de tout cela dsormais ne donnera le moindre tressaillement
 mon coeur, tant celle qui fut ici-bas la seule lumire et le seul
miroir de mes yeux a su en s'ensevelissant dans son linceul ensevelir
ce coeur avec elle!

Vivre m'est un ennui si lourd et si long que je ne cesse d'en
implorer la fin par le dsir infini de revoir celle aprs laquelle
rien ne me parut digne d'tre jamais vu!


IV

Il se ressouvient plus loin du jour o il quitta pour la dernire fois
celle dont il n'aurait jamais d s'loigner.

 son attitude,  ses paroles,  son visage,  ses vtements,  cette
tendre compassion pour moi mle dans ses yeux  sa propre douleur,
j'aurais bien d me dire, si je m'tais aperu de tous ces signes de
la mort: Celui-ci est le dernier des jours heureux de tes douces
annes!

J'appelle maintenant, et il n'y a personne qui rponde!

Ils ont fui, mes jours, plus rapides que le cerf des forts; ils ont
fui plus glissants que l'ombre, et ils n'ont got d'autre bien que
pendant un battement de paupires quelques heures sereines dont je
conserve l'impression dans mon me, comme d'un breuvage amer et doux
sur mes lvres.

Misrable monde, instable et trompeur! Bien aveugle est celui qui
place en toi son esprance! C'est toi qui me drobas un jour celle qui
tait tout mon coeur, et maintenant tu le retiens en poussire,
semblable au cadavre qui est dj en terre et o les os ne sont plus
joints aux nerfs!

Mais la meilleure partie d'elle, qui vit encore et qui vivra toujours
l-haut dans la rgion la plus leve du ciel, _m'enamoure_ tous les
jours davantage de ses immortelles perfections.

Et je chemine solitaire pendant que mes cheveux changent de couleur,
pensant en moi-mme  ce qu'elle est aujourd'hui, et en quel sjour
elle rside, et quelle flicit favorise ceux  qui il est donn de
contempler sa ravissante vision.


V

Mais en voici un qui porte sa date et son origine dans les
exclamations de l'amant veuf de son amour, en revoyant vide le site o
il a aim. Si vous pouviez le lire dans la langue o il est psalmodi
plutt qu'crit, vous reconnatriez, dans l'accent des vers, l'accent
d'airain de la cloche funbre qui tinte sur la tombe des morts!

  _Sento l' aura mia antica e i dolci eolli!_

Je respire d'ici mon air antique, et je vois surgir devant moi ces
douces collines o naquit celle dont la splendide lumire blouit si
longtemps de ses clarts mes yeux avides et heureux, celle dont la
disparition les attriste et les mouille aujourd'hui de larmes!

Oh! esprance prissable!  vaines penses! Veuves sont maintenant
les herbes et troubles les eaux, et vide et froid est le nid o elle
reposait, ce nid dans lequel j'aurais voulu habiter pendant ma vie et
dormir aprs ma mort!

Esprant trouver  la fin, par la vertu de ces plantes secourables et
par l'influence de ces beaux regards dont je fus consum, quelque
repos aprs les lassitudes de la vie,

J'ai servi un matre cruel et avare (l'amour), et j'ai brl tant que
le foyer de mon coeur a t visible sous mes yeux; et maintenant je
vais pleurant sa cendre parse au vent de la mort!


VI

Ainsi toute son me se rpandait en vers qui sont des larmes, et en
prires qui sont  la fois de la religion et de l'amour: afin
d'innocenter sa passion il prouvait le besoin de la confondre avec sa
pit. Ses mditations les plus saintes n'taient que des entretiens
sacrs avec l'me de Laure. Cette forme de l'amour, la plus belle de
toutes, parce que c'est la forme immortelle, n'avait pas t invente
avant Ptrarque. Sainte Thrse l'inventait en sens inverse vers le
mme temps en Espagne, appliquant  l'amour divin les extases, les
expressions, les images de l'amour terrestre.


VII

Mais, si Ptrarque avait le coeur ingurissable, il avait
l'imagination trop vive pour ne pas se dbattre et se relever sous sa
douleur; il promena ses tristesses sans cesse vapores dans ses beaux
vers de Parme  Florence, de Florence  Rome; il donna  ses amis, et
surtout  Boccace, le plus cher et le plus affectionn de tous, les
loisirs qu'il donnait jusque-l  ses penses d'amour. Sa vie est
celle d'un homme de passion teinte, mais de got survivant, qui
trompe les heures tantt avec la philosophie, tantt avec la posie,
toujours avec la pit et l'amiti. Tristesse au fond du coeur,
sourire encore sur les lvres. Son talent avait grandi sous ses
larmes. Il habite tantt Parme, tantt Padoue, tantt Venise,
recherch, aim, caress par tous les hommes minents de ces
diffrentes villes. Nul homme ne jouit aussi compltement, mais aussi
modestement, de sa gloire; il n'avait que l'ambition de la postrit
et du ciel: il tait amoureux d'une mmoire.

Il eut cependant quelques rechutes d'amour plus profane que l'amour
thr qu'il nourrissait pour Laure; il ne cherche pas  s'en excuser
lui-mme. Indpendamment de son fils Jean, n d'une mre inconnue 
Avignon, il parle dans ses lettres et dans ses sonnets d'une belle et
jeune dame d'Italie dont les charmes rendaient malgr lui  son coeur
des sentiments qu'il rougissait de rallumer.

C'est pour la fuir sans doute qu'il rsolut une septime fois de
revenir encore  Vaucluse. Il analyse ainsi lui-mme dans une de ses
lettres l'inquitude d'esprit qui le portait  revoir les lieux
tmoins de ses beaux jours et de ses regrets.

Vous savez que j'avais rsolu de ne plus retourner  Vaucluse. Il m'a
pris tout  coup un dsir d'y aller dont je n'ai pas t le matre.
Aucune esprance ne m'y attire: ce n'est pas le plaisir, dans un
endroit aussi sauvage; ce n'est pas l'amiti (le plus honnte de tous
les motifs qui peuvent dterminer les hommes); quels amis pourrais-je
avoir dans un dsert o le nom mme d'amiti n'est pas connu, o les
habitants, uniquement occups de leurs filets ou de la culture de
leurs oliviers et de leurs vignes, ignorent les douceurs de la socit
et de la conversation?

Voici ce que je puis allguer de plus raisonnable pour excuser cette
variation de mon me: c'est l'amour de la solitude et du repos qui m'a
fait prendre le parti que j'ai pris. Trop connu, trop recherch dans
ma patrie, lou, flatt mme jusqu'au dgot, je cherche un endroit o
je puisse vivre seul, inconnu et sans gloire. Rien ne me parat
prfrable  une vie solitaire et tranquille.

L'ide de mon dsert de Vaucluse est revenue  moi avec tous ses
charmes; en me reprsentant ces collines, ces fontaines, ces bois si
favorables  mes tudes, j'ai senti dans le fond de l'me une douceur
que je ne saurais rendre. Je ne suis plus tonn de ce que Camille, ce
grand homme que Rome exila, soupirait aprs sa patrie, quand je pense
qu'un homme n sur les rives de l'Arno regrette un sjour au del des
Alpes. L'habitude est une seconde nature. Cette solitude,  force de
l'habiter, est devenue comme ma patrie. Ce qui me touche le plus,
c'est que je compte y mettre la dernire main  quelques ouvrages que
j'ai commencs. J'ai t curieux de revoir mes livres, de les tirer
des coffres o ils taient renferms, pour leur faire voir le jour et
les remettre sous les yeux de leur matre.

Enfin, si je manque  la parole que j'avais donne  mes amis, ils
doivent me le pardonner: c'est l'effet de cette variation attache 
l'esprit humain, dont personne n'est exempt, except ces hommes
parfaits qui ne perdent pas de vue le souverain bien. L'identit est
la mre de l'ennui, qu'on ne peut viter qu'en changeant de lieu.


VIII

Il partit de Padoue le 3 mai, menant avec lui Jean, son fils, qu'il
avait retir depuis quelque temps de l'cole de Gilbert de Parme. Je
le menai avec moi, dit-il, pour que sa prsence me rappelt mes
devoirs envers lui. Que serait devenu cet enfant s'il avait eu le
malheur de me perdre?--Ptrarque, quelques jours aprs son arrive 
Avignon, obtint du pape pour cet enfant _doux_, _docile_, mais
illettr et rougissant de son ignorance, dit-il, un canonicat 
Vrone. Dlivr de cette sollicitude pour ce fruit de sa faiblesse, il
s'enferma dans sa chre retraite de Vaucluse, et c'est l, en prsence
des lieux, des souvenirs, de l'image de Laure, qu'il crivit, au
murmure de la fontaine, les plus pieux et les plus sublimes sonnets
que nous avons cits plus haut. Il fut distrait un moment de ce loisir
dans sa solitude par l'arrive de son ancien ami politique, _Rienzi_,
 Avignon.

Rienzi, le tribun de la rpublique imaginaire de Rome, n'avait pas
accept sa dfaite. vad de Rome, comme on l'a vu dans notre rcit,
il s'tait fait ermite, sous le faux nom du Pre Ange, au mont
Maella, dans le royaume de Naples. Revenu impunment  Rome avec une
bande de plerins, il y renoua ses complots contre le lgat du pape.
Ce lgat, dans une sdition excite par Rienzi, fut atteint d'une
flche  la tte. On souponnait Rienzi de fomenter ces agitations
pour rtablir le tribunat; il eut l'audace de se livrer lui-mme 
l'empereur, qui tait  Pragues, et de lui demander son concours pour
restaurer en Italie ce qu'il appelait le rgne du Saint-Esprit.
L'empereur le livra au pape et l'envoya sous escorte, mais non
enchan,  Avignon; il y entra en chef de secte plus qu'en
prisonnier. Son sort toucha Ptrarque; le pote avait t, ainsi qu'on
l'a vu, le partisan et le complice du tribun de Rome; il tait
embarrass maintenant de son attitude envers l'homme qu'il avait
exalt jusqu'au niveau des anciens hros de la libert romaine. On
voit transpercer ces sentiments dans une longue lettre qu'il publia 
cette poque.

Rienzi, dit-il dans cette lettre, est arriv rcemment  Avignon; ce
tribun autrefois si puissant, si redout,  prsent le plus
malheureux de tous les hommes, a t conduit ici comme un captif... Je
lui ai donn des louanges, des conseils: cela est plus connu que je ne
voudrais peut-tre; j'aimais sa vertu, j'approuvais son projet,
j'admirais son courage, je flicitais l'Italie de ce que Rome allait
reprendre l'empire qu'elle avait autrefois. Je lui avais crit
quelques lettres dont je ne me repens pas tout  fait. Je ne suis pas
prophte; ah! s'il avait continu comme il a commenc!... Il s'agit
maintenant de dterminer quel genre de supplice mrite un homme qui a
voulu que la rpublique ft libre!  temps!  moeurs!... Il faut dire
la vrit: Rienzi,  son entre en ville, n'tait ni li ni garrott.
Il demanda si j'tais  Avignon; je ne sais s'il attendait de moi
quelques secours, et je ne vois pas ce que je pourrais faire pour lui.
Ce dont on l'accuse le couvre de gloire selon moi. Un citoyen romain
s'afflige de voir sa patrie, qui est de droit reine du monde, devenir
esclave des hommes les plus vils. Voil le fondement de l'accusation
contre lui; il s'agit de savoir quel supplice mrite un tel crime.

Cette lettre, rcemment dcouverte, tait adresse au prieur des
Saints-Aptres de Padoue; elle atteste avec quelle aspiration
puissante l'imagination italienne du moyen ge, mme dans le clerg
papal, remontait  l'antique libert, bien que cette libert ne ft
plus que le rve de ses potes.

Ptrarque fit plus; il crivit une lettre loquente et
insurrectionnelle  la ville de Rome pour l'exciter  dfendre ou 
venger son tribun. Osez quelque chose, dit-il aux Romains, osez en
faveur de votre citoyen! Que le peuple romain n'ait qu'une voix,
qu'une me! Demandez qu'on vous remette le prisonnier. La terreur est
ici si profonde qu'on n'ose se parler qu' l'oreille, la nuit, et dans
quelques lieux retirs. Moi-mme, qui ne refuserais pas de mourir pour
la vrit, si ma mort pouvait tre de quelque profit  la rpublique,
je n'ose signer cette lettre! L'empire est encore  Rome et ne saurait
tre ailleurs tant qu'il restera seulement le rocher du Capitole.


IX

De tels sentiments n'enlevrent cependant pas  Ptrarque la faveur du
pape Clment VI, pontife aux moeurs relches, mais lgantes, qui
apprciait le gnie comme un _Mdicis_ franais. Il supplia Ptrarque
d'accepter le titre et l'emploi de secrtaire de la cour pontificale.
Ptrarque eut la sagesse de refuser une charge qui lui donnait la
toute-puissance sous un pape faible et complaisant, mais qui lui
enlevait sa chre libert. Il revint potiser et philosopher 
Vaucluse pendant le reste de l'anne 1352. C'est l'apoge de son
gnie; il le rpandait, comme la fontaine de Vaucluse rpand ses eaux,
sur tous les sujets et avec une intarissable abondance; sa vie tait
tout entire dans sa pense.

Quoique j'aie encore de riches habits, crit-il  cette date  son
ami le prieur des Saints-Aptres, vous me prendriez pour un paysan ou
pour un pasteur, moi qui fus autrefois si recherch dans ma parure.
Hlas! les mmes raisons ne subsistent plus; les noeuds qui me liaient
sont briss, les yeux auxquels je voulais plaire sont ferms; rien ne
me plat davantage que d'tre dgag de tous liens et libre... Je me
lve  minuit, je sors  la pointe du jour, j'tudie dans la campagne
comme dans ma chambre, je lis, j'cris, je rve; je parcours tout le
jour des montagnes peles, des valles humides, des cavernes
secrtes; je marche souvent sur les deux bords de la Sorgues seul avec
mes soucis. Je jouis par le souvenir de tout ce que j'ai aim, de la
socit de tous les amis avec lesquels j'ai vcu et de ceux qui sont
morts avant ma naissance et que je ne connais que par leurs ouvrages.

Cette amiti avec les morts est le besoin comme elle est la
consolation de toutes les grandes mes. Virgile et Cicron taient les
vritables amis du solitaire de Vaucluse, comme l'amant, le
philosophe, le pote de Vaucluse est l'ami des hommes sensibles et
suprieurs de notre temps. L'homme de gnie universel a pour
contemporains tous ceux qu'il admire: c'est la socit des fidles 
travers les temps.


X

Clment VI, ce pape chevaleresque, mourut  Avignon pendant cette
retraite de Ptrarque  Vaucluse. Ptrarque ne le regretta pas autant
peut-tre qu'il mritait d'tre regrett. Il fut remplac par Innocent
VI, n aussi  Limoges, mais qui portait sur le trne la rigidit
d'un thologien au lieu de l'lgance d'esprit d'un gentilhomme
franais tel qu'tait son prdcesseur, Clment VI. Innocent VI, au
lieu d'honorer dans Ptrarque le gnie littraire, ne voyait pas,
dit-on, ses talents sans un soupon de sorcellerie. Ptrarque rendait
 ce pape ddain pour ddain.

Il viendra bientt, dit-il dans une des posies qu'il crivit alors,
il viendra bientt aprs Clment VI un homme triste et pesant; il
engraissera les pturages romains avec le fumier d'Auvergne.

Ce pape cependant fit quelques avances au pote pour l'attacher  sa
cause. Ptrarque rpondit stoquement  ces avances.

Je suis content, disait Ptrarque; je ne veux rien, j'ai mis un frein
 mes dsirs, j'ai tout ce qu'il faut pour vivre. Cincinnatus, Curius,
Fabrice, Rgulus, aprs avoir subjugu des nations entires et men
des rois en triomphe, n'taient pas si riches que moi. Si j'ouvre la
porte aux passions, je serai toujours pauvre: l'avarice, la luxure,
l'ambition ne connaissent point de bornes; l'avarice surtout est un
abme sans fond. J'ai des habits pour me couvrir, des aliments pour me
nourrir, des chevaux pour me porter, un fonds de terre pour me
coucher, me promener et dposer ma dpouille aprs ma mort. Qu'avait
de plus un empereur romain? Mon corps est sain; dompt par le travail,
il est moins rebelle  l'me. J'ai des livres de toute espce: c'est
un trsor pour moi; ils nourrissent mon me avec une volupt qui n'est
jamais suivie de dgot. J'ai des amis que je regarde comme mon bien
le plus prcieux, pourvu que leurs conseils ne tendent pas  me priver
de ma libert. Ajoutez  cela la plus grande scurit: je ne me
connais point d'ennemis, si ce n'est ceux que m'a faits l'envie. Dans
le fond je les mprise, et peut-tre serais-je fch de ne pas les
avoir. Je compte encore au nombre de mes richesses la bienveillance de
tous les gens de bien rpandus dans le monde, mme de ceux que je n'ai
jamais vus et que je ne verrai peut-tre jamais. Vous faites peu de
cas de ces richesses, je le sais bien; que voulez-vous donc que je
fasse pour m'enrichir? Que je prte  usure, que je commerce sur mer,
que j'aille brailler dans le barreau, que je vende ma langue et ma
plume, que je me fatigue beaucoup pour amasser des trsors que je
conserverais avec inquitude, que j'abandonnerais avec regret, et
qu'un autre dissiperait avec plaisir? En un mot, qu'exigez-vous de
moi? Je me trouve assez riche; faut-il encore que je paraisse tel aux
yeux des autres? Dans le fond c'est mon affaire. Va-t-on consulter le
got des autres pour se nourrir? Gardez pour vous votre faon de
penser et laissez-moi la mienne; elle est tablie sur des fondements
solides que rien ne pourrait branler.


XI

Cependant la mlancolie, cette maladie et cette muse des grandes
imaginations, l'atteignit jusque dans cette retraite de Vaucluse. Il
alla dire un adieu ternel  son frre, suprieur de la Chartreuse de
Mont-Rieu, puis il s'achemina de nouveau vers sa vritable patrie,
l'Italie. On s'y disputait l'honneur de lui offrir un asile. Malgr
les instances de son ami, le cardinal de Talleyrand, il ne voulut pas
mme prendre cong de ce pape illettr qu'il redoutait. Non, dit-il,
je craindrais de lui nuire par mes sortilges comme il me nuirait par
sa crdulit!

On se souvient qu'Innocent VI le croyait un peu en commerce avec les
esprits suspects.

Il salua de vers magnifiques l'horizon d'Italie du haut des Alpes et
descendit  Milan.

Jean Visconti, archevque et tyran de Milan, matre de toute la
Lombardie, l'accueillit en prince de l'intelligence humaine.

Ptrarque fit ses conditions avant de s'attacher  ce souverain: il se
rserva sa libert et sa solitude. Jean Visconti lui donna dans la
ville une maison lgante et retire, dcore de deux tours, dans le
voisinage de l'glise et de la bibliothque de Saint-Ambroise. On
voyait du haut des tours le magnifique amphithtre des Alpes
crneles de neige, mme en t. Le jardin du couvent tait consacr
par la vision de saint Augustin, Ptrarque africain d'une autre date,
qui s'y tait converti des dsordres amoureux de sa jeunesse.

La saintet de cet asile ne le prserva pas d'une dernire faiblesse
de coeur pour une belle Milanaise qu'on dit tre de l'illustre famille
_Beccaria_. Une fille nomme _Francesca_ naquit de cet amour. Le grand
pote Manzoni, de notre temps, a pous une fille de cette mme maison
de Beccaria, clbre  tant de titres parmi les philosophes, les
politiques et les potes. Les familles ont leur destine comme les
nations; heureuses celles qui commencent ou finissent par des
consanguinits mme traditionnelles avec les potes! tmoin Laure 
Avignon et Francesca  Milan. Cette tradition pourtant n'a rien
d'authentique, si ce n'est la naissance de la fille de Ptrarque  peu
prs vers ce temps.


XII

Charg par Jean Visconti de ngocier avec les Gnois, qui voulaient se
donner  lui pour avoir un guerrier dans leur matre, Ptrarque
contribua  cette fusion de Gnes et de Milan.

Aprs ce service rendu  Visconti, il alla se dlasser dans le vieux
chteau abandonn de _San-Colomban_, sur les collines que baigne le
P. La politique l'avait rendu  la posie, la posie reportait son
coeur  Laure, son imagination  Vaucluse; il composa  San-Colomban
des vers et des lettres pleines de sa mlancolie. C'est l qu'il
crivit aussi quelques-unes de ses odes de longue haleine appeles
_Trionfi_, sortes de dithyrambes philosophiques o les chants
mystiques du Dante furent videmment ses modles. Nous prfrons ses
sonnets, parce qu'ils sont plutt une explosion de son coeur qu'une
mditation de son esprit. Le rhtoricien brille dans les _Triomphes_,
l'homme se rvle dans les sonnets.


XIII

C'est de l aussi qu'il entretint une correspondance avec l'empereur
d'Allemagne Charles VI, pour lui persuader de venir rtablir l'empire
d'Auguste en Italie.--Rien n'est possible depuis que l'Italie a
pous la servitude, lui rpond l'empereur. Ainsi on voit qu'
l'exemple de Dante le rpublicain Ptrarque est contraint, par les
dissensions de sa patrie,  embrasser le parti de l'empereur et 
offrir l'Italie  Charles VI. Il y a loin de ce dcouragement 
l'poque o Ptrarque tait le complice patriotique de Rienzi, mais il
n'est pas donn aux regrets de rveiller les nations assoupies dans la
servitude. Ptrarque avait passe alors de la posie  la politique.
L'unit de l'Italie tait  ses yeux dans l'empereur; il cite pour
exemple Rienzi lui-mme  Charles VI. Si un tribun, dit-il, a pu tant
faire, que ne ferait pas un csar?

Envoy bientt aprs en ambassade  Venise pour rconcilier les
Vnitiens et les Gnois, il choua dans cette tentative. Les Vnitiens
lui reprochrent son penchant pour la cause de l'empereur.--Vous,
l'ami et le grand orateur de la libert, lui crivit le doge Dandolo,
ne deviez-vous pas, au lieu de nous blmer, nous louer de nos efforts
pour carter de l'Italie cette servitude impriale?

Jean Visconti tant mort encore jeune pendant cette ambassade,
Ptrarque fit l'oraison funbre  ses funrailles. Visconti laissait
trois fils, entre lesquels fut partag son vaste hritage, qui
comprenait toute la Lombardie.


XIV

Pendant ces vnements de la Lombardie, des vnements plus imprvus
agitaient Rome.

On a vu que Rienzi, livr par le roi de Bohme au pape Clment VI, 
Avignon, y languissait dans une honorable captivit. Clment VI tait
trop doux pour se venger sur un tribun qui avait dpass ses
pouvoirs, mais qui avait agi cependant comme mandataire du pape.
Innocent VI tait plus implacable; il fit juger Rienzi par une
commission de cardinaux qui le dclarrent hrtique et rebelle. Il
allait subir le supplice quand un autre tribun s'leva dans Rome,
appelant le peuple romain  la libert.

La cour d'Avignon, voulant opposer tribun  tribun, rendit la libert
 Rienzi et l'envoya  Rome comme dlgu du pape. Rienzi triompha
quelques jours alors  la tte de ses anciens partisans; mais, ayant
renouvel ses dmences et ses cruauts, il fut assailli dans le
Capitole par une meute combine des grands et de la populace. Reconnu
sous le dguisement qu'il avait revtu pour s'vader du Capitole, il
fut perc de mille coups de poignard et tran aux fourches
patibulaires, o la ville entire outragea son cadavre. Insens qui
avait cru qu'on rallumait deux fois le feu teint d'une popularit
morte!


XV

Mais Ptrarque, dj pass au parti de l'empereur, vit prir Rienzi
avec indiffrence.

Charles VI descendait alors en Italie. La joie me coupe la parole,
lui crit Ptrarque; peu importe que vous soyez n en Allemagne,
pourvu que vous soyez n pour l'Italie. Invit par l'empereur  venir
confrer avec lui, Ptrarque accourut  Mantoue. Le rcit du long
entretien de l'empereur et de Ptrarque prouve que l'empereur tait
aussi lettr que Ptrarque tait politique. Il me raconta toutes les
circonstances de ma propre vie, dit Ptrarque dans la lettre o il
crit cet entretien, comme s'il et t moi-mme; il me conjura de
venir  Rome avec lui. Denys ne reut pas mieux Platon, ajoute le
pote, mais le pote prfra son loisir et sa solitude  la gloire
d'installer _Csar  Rome!_

Charles VI, prince plus pacifique qu'ambitieux, ngocia  Mantoue une
paix facile, par la mdiation de Ptrarque, entre lui et les Visconti.
L'empereur se contenta de recevoir la couronne de fer  Milan, la
couronne de csar  Rome. Vaines crmonies qui signifiaient l'empire,
mais qui ne le donnaient pas. Ptrarque, indign de cette faiblesse,
crit de Milan  l'empereur une lettre pleine d'objurgations et
presque d'outrages sur sa lchet et sur son retour ignominieux en
Allemagne.

Allez, lui dit-il, emportez des couronnes vides et des titres
risibles en Allemagne! L'Italie tait  vous, et vous ne pensez qu'
rentrer dans votre Bohme! On m'a apport de votre part une mdaille
antique qui reprsente l'image de Csar; si cette mdaille avait pu
parler, que ne vous aurait-elle pas dit pour vous empcher de faire
une retraite si honteuse! Adieu, Csar! Comparez ce que vous perdez
avec ce que vous allez retrouver en Bohme!


XVI

Galas Visconti, dont Ptrarque tait devenu l'ami et le conseiller
aprs la mort de Jean Visconti, envoya cependant Ptrarque  Pragues
auprs de ce mme empereur qu'il avait si rudement gourmand. Le bon
Charles VI ne se souvint pas de l'injure et fit ses efforts pour
retenir le pote  sa cour; mais Ptrarque n'aspirait qu' l'Italie.

Il y revint aprs cette courte ambassade; il y fut tmoin des
dissensions de la famille Visconti  Milan sans que ces orages
troublassent sa tranquillit. Il vivait tantt  Milan, tantt dans la
Chartreuse de Garignano, prs de l'Adda, sur la route de Milan au lac
de Cme. Le compte qu'il rend de sa vie  son ami Llio de Vaucluse
ressemble  une page des _Confessions_ de saint Augustin.

La situation est agrable, dit-il, l'air pur; la Chartreuse s'lve
sur un monticule au milieu de la plaine, entoure de toute part de
fontaines non rapides et bruyantes comme celles de Vaucluse, mais
limpides et courantes,  pente douce avec un petit volume d'eau. Le
cours de ces eaux est si entrelac qu'on ne sait au juste si elles
vont ou si elles viennent. Le cours de ma vie a t uniforme depuis
que les annes ont amorti ce feu de l'me qui m'a tant consum et
tourment autrefois... Vous connaissez mes habitudes, vous savez que
j'y ai rsid deux ans: semblable  un voyageur press par la fatigue
d'arriver, je double le pas  mesure que je vois s'approcher le terme
de ma course. Je lis ou j'cris jour et nuit; l'un me dlasse de
l'autre... Mes yeux sont affaiblis par les veilles, ma main est lasse
de tenir la plume, mon coeur est rong par les soucis... J'ai 
combattre mes passions; pour tout ce qui tient  la fortune, je suis
dans un juste milieu, galement loign des deux extrmes. J'ai plus
de gloire que je n'en voudrais pour mon repos: le plus grand prince
d'Italie avec toute sa cour me chrit et m'honore; le peuple mme me
fait plus de caresses que je ne mrite; il m'aime sans me connatre,
car je me montre peu, et c'est peut-tre  cause de cela mme que je
suis aim et considr.

J'habite un coin cart de la ville, vers le couchant; je donne peu
d'heures au sommeil, car c'est une mort anticipe; ds que je
m'veille je passe dans ma bibliothque; j'aime de plus en plus la
solitude et le silence, mais je suis causeur avec mes amis; mes amis
partis, je redeviens muet.... Ds que j'ai senti les approches de
l't, j'ai pris une maison de campagne fort agrable  une heure de
Milan, o l'air est extrmement pur; j'y suis en ce moment. J'ai de
tout en abondance: les paysans m'apportent  l'envi des fruits, des
poissons, des canards et toute espce de gibier. Il y a  ct une
belle chartreuse o je trouve  toutes les heures du jour les plaisirs
innocents que la religion nous procure.... Je n'ai  dplorer que la
perte de plusieurs de mes amis.

Puis, venant  parler de son fils Jean, qu'il avait amen avec lui
d'Avignon: Vous voulez, dit-il, savoir des nouvelles de notre enfant.
Je ne sais trop que vous en dire: son caractre est doux, et les
fleurs de son adolescence promettent beaucoup; j'ignore quel en sera
le fruit, mais je crois qu'il sera un honnte homme. Je sais dj
qu'il a de l'esprit; mais  quoi sert l'esprit sans le travail? Il
fuit un livre comme un serpent; je me console en pensant qu'il sera un
homme de bien. J'aime mieux, disait Thmistocle, un homme sans
lettres que des lettres sans homme.


XVII

Ainsi vivait ce sage, sevr avant le temps de toutes les illusions de
la vie, except la posie et l'amour. Le roi de Naples l'appelait  sa
cour pour lui donner la direction des affaires diplomatiques, ainsi
qu'avait voulu le faire Clment VI; il refusait avec persistance tout
poste d'clat qui aurait pu lui enlever la paix, trsor unique de son
me. Il allait souvent habiter Venise, dont le luxe et les ftes
tempraient pendant l'hiver la svrit de sa solitude pendant l't.
Son ami Boccace venait de Florence le visiter; Boccace n'osait pas lui
lire son _Dcameron_, recueil de contes charmants, mais lgers, dont
il avait amus et scandalis l'Italie pendant sa jeunesse.

Ptrarque, crivait Boccace, m'enlve aux vanits de ce monde en
tournant mon me vers les choses ternelles, et il donne  mes amours
un plus saint aliment.

Les deux amis se communiquaient leurs penses: jamais deux grands
hommes ne furent mieux disposs  s'aimer. Boccace avait tout l'esprit
et tout l'enjouement qui manquait  Ptrarque; Ptrarque avait tout le
srieux et toute la majest de gnie qui aurait, sans lui, manqu 
Boccace.

Nous avons pass ensemble des jours dlicieux, crit Ptrarque 
Simonide, mais ils ont coul trop vite! Je ne puis pas me consoler
d'avoir vu partir de chez moi un ami de ce prix!

Boccace, de retour  Florence, envoya  Ptrarque le pome de Dante,
copi tout entier de sa main. Le pote virgilien de Vaucluse ne
possdait pas le pome de Dante dans sa bibliothque!

Ce pome, objet d'une sorte de superstition peu raisonne en Italie et
en France, choquait le got dlicat et le type antique de la posie
homrique ou virgilienne de Ptrarque. Il rendait pleine justice  la
vigueur du pinceau du chantre de l'Enfer et du Paradis; mais il
trouvait obscurit, scolastique, cynisme et quelquefois obscnit dans
les images et dans le style. On m'a beaucoup insult en Italie et en
France, l'anne dernire, pour avoir os dire que _la Divine Comdie_
du Dante ressemblait plus  une apocalypse qu' un pome pique. J'ai
pass pour un blasphmateur; Voltaire, qui n'tait pas sans got,
avait blasphm avant moi et comme moi. J'ai t bien tonn, en
lisant les lettres latines de Ptrarque  Boccace, de voir que le
pote le plus exquis et le plus patriote de l'Italie avait blasphm
lui-mme avant Voltaire et avant moi. Je ne rsiste pas  citer
textuellement les paroles de la lettre de Ptrarque  Boccace sur _la
Divine Comdie_ du Dante.

J'applaudis  vos vers, et je m'unis  vous pour louer ce grand
pote, trivial pour le style, mais trs-lev pour la pense... Je lui
dcerne la palme de l'locution vulgaire. Qu'on ne m'accuse pas de
vouloir porter atteinte  sa rputation; je connais peut-tre mieux
les beauts de ses ouvrages que tant de gens qui se dclarent ses
fanatiques sans les avoir lus. (N'est-ce pas l'enthousiasme
d'aujourd'hui en France, o tout le monde exalte et o si peu de
personnes ont lu et compris ce livre?)

Ces gens-l, continue Ptrarque, ressemblent  ces prtentieux
arbitres du got dont parle Cicron, qui blment ou approuvent sans
pouvoir donner raison de leur admiration ou de leur dgot. Si cela
est arriv d'Homre et de Virgile, jugs par des hommes lettrs et
suprieurs, comment cela n'arriverait-il pas  votre pote florentin
dans les tavernes et dans les places publiques? Ces langues sales
gtent la beaut de son langage. Vous dites qu'il aurait excell s'il
se ft adonn  un autre genre de pome; j'en conviens avec vous; il
avait assez de gnie pour russir dans tout ce qu'il aurait entrepris;
mais il n'est pas question ici de ce qu'il aurait pu faire: nous
parlons de ce qu'il a fait. Que pourrais-je lui envier? Les
applaudissements enrous des foulons _du carrefour_, des cabaretiers,
des bouchers et autres gens de cette espce, dont les louanges font
plus de tort que d'honneur?

On voit que les images et les expressions si contraires  la chaste
puret et  l'ternelle beaut des posies antiques rpugnaient 
Ptrarque comme  Voltaire, comme  nous-mme.

Mais les livres ont leur destine et leurs retours de fortune comme
les hommes; la postrit a ses engouements comme le temps: elle fait
mourir et revivre pour un moment les philosophes, les historiens, les
potes; elle ensevelit les uns dans ses ddains, elle exhume les
autres par ses engouements. Rien n'est stable dans ce bas monde, pas
mme la tombe des grands hommes: les spulcres ont leurs vicissitudes
comme les empires. L'engouement de ce sicle a lev Dante au-dessus
de ses oeuvres, sublimes par moment, mais souvent barbares; l'oubli de
ce mme sicle a nglig Ptrarque, le type de toute beaut de langage
et de sentiment depuis Virgile. Cet engouement et ce ddain dureront
ce que durent les caprices de la postrit (car elle en a); puis
viendra une troisime et dernire postrit qui remettra chacun  sa
place, Dante au sommet des gnies sublimes, mais disproportionns,
Ptrarque au sommet des gnies parfaits de sensibilit, de style,
d'harmonie et d'quilibre, caractre de la souveraine beaut de
l'esprit.


XVIII

Pendant ce sjour dsormais fix  Milan ou dans les environs,
quelques chagrins domestiques altrrent la paix du grand solitaire.
Son fils Jean, que l'oisivet entranait  la licence, droba  son
pre l'argent qu'il avait pargn pour ses deux enfants. Le jeune
homme dpensa cette somme en folles dbauches. Ptrarque attribua tout
 la faiblesse de son fils, l'loigna quelque temps de lui; puis il
pardonna. Cependant ce souvenir lui rendit pnible le sjour de sa
petite maison de Milan, prs de l'abbaye de Saint-Ambroise; il alla
chercher plus de scurit et de solitude dans un couvent de
bndictins loign de la ville. La maison est situe de manire,
crit-il  son ami Socrate,  Vaucluse, qu'il est facile d'y chapper
aux visites des importuns. J'ai une tendue de mille pas pour me
promener, dans un lieu abrit et couvert, spar des champs d'un ct
par un pais buisson, de l'autre par un sentier dsert, cart et
tapiss d'herbes. J'avoue qu'un tel sjour m'a tent.

Galas Visconti l'arracha momentanment  cette paix en le chargeant
d'aller  Paris complimenter le roi Jean et ngocier avec ce prince un
trait d'alliance dont un mariage entre les deux maisons tait le
gage. Ptrarque harangua le roi  Paris en style cicronien.

La peste,  son retour de Paris, le chassa de Milan; il se retira 
Padoue dans un de ses canonicats; il y perdit son fils Jean par la
peste; il y maria sa fille Franoise  un gentilhomme de Padoue nomm
Brossano. La beaut, la vertu, la docilit de sa fille et le caractre
accompli de son gendre adoucirent les regrets de la mort d'un fils peu
digne d'un tel pre.

Il ouvrit sa maison aux deux poux, et la mort seule le spara de sa
fille.

Les dix annes qu'il passa  Padoue,  Venise ou dans les collines du
bord de l'Adriatique, n'ont laiss traces que par de nombreuses et
admirables lettres et quelques sonnets pleins de la mmoire de Laure.

Ces sonnets sont empreints de cette triste et poignante srnit des
heures du soir de la vie des grands hommes, o,  mesure que leur
soleil baisse, leur me semble grandir avec leur gnie.

Son ami Boccace, converti par une vision  une vie chrtienne et
svre, lui rendit  cette poque une seconde visite  Venise. Ces
deux hommes d'oeuvres si diffrentes semblaient tre du mme coeur;
leur correspondance et leurs entretiens ont le charme de la
confidence, de l'amiti, de la posie douce et des lettres intimes.
Horace et Virgile, Racine et Molire ne devaient pas causer plus
dlicieusement. On aimait Boccace, on vnrait Ptrarque.


XIX

 peine Boccace tait-il reparti pour Florence que Ptrarque se
sentait impatient de son absence et le conjurait de venir fixer sa
rsidence dans sa maison.

Vous m'tes devenu beaucoup plus cher, lui dit-il; voulez-vous en
savoir la raison? C'est que de mes vieux amis vous tes presque le
seul qui me reste. Rendez-vous  mes dsirs, venez. Vous connaissez ma
maison: elle est en trs-bon air; ma socit: il n'y en a pas de
meilleure. Benintendi viendra  son ordinaire passer les soires avec
nous; est-il rien de plus doux et de plus aimable que son commerce?
Ses propos sont pleins de sel, d'enjouement et de candeur. Et notre
Donat, qui est revenu  nous, a quitt les collines de Toscane pour
habiter les bords de la mer Adriatique. Connaissez-vous une plus belle
me, un coeur plus tendre et qui vous aime davantage? Je pourrais vous
en citer d'autres, mais en voil assez. Je n'approuve pas une solitude
absolue: elle me parat contraire  l'humanit; mais  un homme de
lettres,  un philosophe, peu de gens suffisent, parce que,  la
rigueur, il pourrait se suffire  lui-mme. Si le sjour de Venise ne
vous convient pas, si vous craignez l'intemprie de l'automne, qu'on
ne peut mieux corriger, ce me semble, que par la gaiet des propos
avec ses amis, nous irons  Capo d'Istria,  Trieste, o l'on m'crit
que l'air est trs-bon. Si vous acceptez ce parti, nous chercherons
o elle est, cette source du Timave, si clbre parmi les potes et si
ignore de la plupart des docteurs, et non pas dans le Padouan o on
la place communment. Un vers de Lucain a donn lieu  cette erreur,
en joignant le Timave  l'Apono dans les monts Euganes.


XX

C'est  peu prs  cette poque qu'il adressa au nouveau pape Urbain
V, pontife enfin selon son coeur, une lettre vritablement
cicronienne pour le dcider  rtablir le sige du pontificat  Rome.
Urbain V ft commenter et publier cette lettre de Ptrarque comme un
manifeste diplomatique, et partit enfin pour Rome avec toute sa cour.

La mort du fils de Francesca de Brossano, sa fille, corrompit un
moment pour lui toute cette joie du rtablissement du saint-sige 
Rome.

Hlas! crit-il auprs de ce berceau vide, cet enfant me ressemblait
si parfaitement que quelqu'un qui n'aurait pas su qui tait la mre
l'aurait pris pour mon fils. Il n'avait pas encore un an qu'on
retrouvait dj mon visage dans le sien. Cette ressemblance le rendait
plus cher  son pre et  sa mre, et mme  Galas Visconti,
tellement que lui (le seigneur de Milan), qui avait appris d'un oeil
sec la mort de son petit enfant, ne put apprendre la mort du mien sans
verser des larmes. Pour moi, j'en aurais beaucoup vers si je n'avais
eu honte et si cela ne m'avait pas paru indcent  mon ge. Je lui ai
lev,  Pavie, un petit mausole de marbre o j'ai fait graver en
lettres d'or douze vers lgiaques, chose que je n'aurais faite pour
aucun autre et que je ne voudrais pas qu'on ft pour moi.


XXI

Boccace tait en route pour venir voir Ptrarque quand ce malheur
frappa le pote. On ne lit pas sans un vif intrt domestique la
charmante lettre que Boccace crit de Pavie  Ptrarque. L'auteur du
_Dcameron_ n'avait pas trouv son ami chez lui en arrivant  Pavie,
mais il avait rencontr son gendre Brossano en chemin et il avait
rendu visite  Francesca, fille de Ptrarque. Il l'appelle sa Tullie,
par allusion badine au nom de la fille du Cicron ancien en crivant
au Cicron moderne.

Mon cher Matre, je suis parti de Certaldo le 24 mars pour aller vous
chercher  Venise, o vous tiez alors. Des pluies continuelles, les
discours de mes amis qui ne voulaient pas me laisser partir, ce que
j'apprenais des mauvais chemins par des gens qui revenaient de
Bologne, tout cela m'a retenu si longtemps  Florence que j'ai enfin
appris que, pour mon malheur, vous aviez t rappel  Pavie. Peu s'en
fallut que je ne renonasse  mon projet; mais des affaires dont
quelques amis m'avaient charg, et surtout le dsir de voir deux
personnes qui vous sont extrmement chres, votre Tullie et son poux,
que je ne connais pas encore, moi qui connais tout ce que vous aimez,
me firent reprendre ma route ds que le temps fut un peu adouci. Je
rencontrai, par hasard, en chemin Franois de Brossano; il a d vous
dire quelle fut ma joie. Aprs les compliments ordinaires et quelques
questions que je lui fis sur votre compte, je me mis  considrer sa
grande taille, sa physionomie tranquille, la douceur de ses manires
et de ses propos. J'admirai d'abord votre choix; et comment ne pas
admirer tout ce que vous faites! Enfin, l'ayant quitt parce qu'il le
fallait, je montai sur ma barque pour me rendre  Venise.  peine
arriv, je trouvai plusieurs de nos compatriotes qui se disputaient 
qui serait mon hte en votre absence, et surtout notre Donat, qui fut
fch parce que je donnais la prfrence  Franois Allegri, avec qui
j'tais venu de Florence. J'entre dans tout ce dtail avec vous pour
me justifier de n'avoir pas profit dans cette occasion de l'offre
obligeante que vous m'aviez faite dans votre lettre. Sachez que, quand
mme je n'aurais point trouv d'amis qui m'eussent reu chez eux,
j'aurais t descendre au cabaret plutt que de loger chez votre
Tullie en l'absence de son mari. Je ne doute pas que vous ne rendiez
justice  ma faon de penser  votre gard sur cela comme sur toute
autre chose; mais les autres ne me connaissent pas comme vous. Mon
ge, mes cheveux blancs, mon embonpoint, qui font de moi un homme
sans consquence, devraient carter tous les soupons; mais je connais
le monde: il voit le mal souvent o il n'est pas, et il trouve des
traces dans des endroits mme o le pied n'a pas port. Matire
dlicate, vous le savez, sur laquelle souvent un faux bruit fait
autant d'effet que la vrit mme.

Aprs avoir pris un peu de repos, j'allai voir votre Tullie. Ds
qu'elle m'entendit nommer, elle vint  moi avec empressement, comme
elle aurait pu faire pour vous-mme; elle rougit un peu en me voyant,
et, baissant les yeux  terre, me fit une rvrence honnte; ensuite,
avec une tendresse modeste et filiale, elle me prit dans ses bras.
Dieux! quel plaisir! J'ai senti d'abord qu'on ne faisait qu'excuter
vos ordres, et je me suis flicit de vous tre si cher. Aprs avoir
tenu tous les propos qu'une nouvelle connaissance amne, nous nous
sommes assis dans votre jardin avec quelques amis qui taient avec
nous; alors elle m'a offert votre maison, vos livres et tout ce qui
est  vous, qu'elle m'a press d'accepter aussi vivement que la
dcence de son sexe pouvait le permettre. Pendant qu'elle me faisait
ces offres, je vois arriver votre petite bien-aime d'un pas bien
plus modeste qu'il ne convenait  son ge; elle me regarde en riant
avant de me connatre, et moi je la prends dans mes bras, combl de
joie. Je crus voir d'abord ma petite fille que j'ai perdue; elle lui
ressemble beaucoup: si vous ne me croyez pas, demandez  Guillaume, le
mdecin de Ravenne, et  notre Donat, qui l'ont vue; ils vous diront
que c'est le mme visage, le mme rire, la mme gaiet dans les yeux;
que, pour le geste, la dmarche, et mme la forme du corps, on ne peut
rien voir qui se ressemble davantage, si ce n'est que ma fille tait
un peu plus grande que la vtre et un peu plus ge. Elle avait cinq
ans et demi quand je l'ai vue pour la dernire fois.  cela prs, je
n'ai trouv d'autre diffrence entre elles si ce n'est que la vtre
est blonde et que la mienne avait les cheveux chtains. Pour les
propos ils taient les mmes et ne diffraient que par le langage.
Hlas! combien de fois, en embrassant votre bien-aime, en jasant avec
elle, en coutant ses petits propos, le souvenir de ce que j'ai perdu
m'a fait verser des larmes, que je cachais tant que je pouvais! Vous
comprenez le sujet de ma douleur.

Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'aurais  vous
dire de votre gendre, toutes les marques d'amiti que j'ai reues de
lui, toutes les visites qu'il m'a faites quand il a vu que je refusais
constamment d'aller loger chez lui, tous les repas qu'il m'a donns,
et de quelle faon. Je ne vous en dirai qu'un seul trait qui doit
suffire. Il savait que je suis pauvre: je ne l'ai jamais cach; quand
il m'a vu prt  partir de Venise (il tait fort tard), il m'a tir 
l'cart dans un coin de sa maison, et, voyant qu'il ne pouvait pas par
ses discours me faire accepter les marques de sa libralit, il a
allong ses mains de gant pour porter dans mes bras ce qu'il voulait
me donner. Aprs cela il a pris la fuite en me disant adieu, et m'a
laiss confus de sa gnrosit et blmant cette espce de violence
qu'il me faisait. Fasse le Ciel que je puisse lui rendre la pareille!

Quelle pntrante familiarit de dtails, de sentiments, d'images
domestiques dans cette lettre de Boccace! Comme on reconnat au
naturel et  la simplicit cet homme qui n'a jamais tendu son style
une seule fois dans sa vie, et qui n'a cherch, en crivant, que le
charme d'crire! Comme l'enjouement de l'un compltait le srieux de
l'autre! Mais que la tendresse domine dans tous les deux!


XXII

La cour pontificale, qui regrettait le sjour, les palais, les
licences d'Avignon, se rpandait en invectives contre Ptrarque, 
cause de sa partialit pour Rome; mais le pape Urbain V, ferme dans
son grand dessein de donner  l'glise la mme capitale qu'au monde
chrtien, protgeait Ptrarque contre ces ressentiments; il le
conjurait, par des lettres de sa main, de venir le visiter au Vatican.
Il y a longtemps, lui disait ce pape passionn pour les lettres, que
je dsire voir en vous un homme dou de toutes les vertus et orn de
toutes les sciences; vous ne pouvez l'ignorer, et cependant vous ne
venez pas. Venez; je vous procurerai le repos de l'me aprs lequel je
sais que vous soupirez.

Pourrais-je, rpond le pote dans sa lettre, pourrais-je ne pas
dsirer ardemment de voir un grand homme que Dieu a suscit pour tirer
son glise de ce cachot ftide d'Avignon o elle croupissait? Je ne me
croirais pas chrtien si je n'aimais pas, que dis-je? si je n'adorais
pas le pontife qui a rendu un si grand service  la rpublique et 
moi? Mais quand vous verriez  vos pieds un vieillard faible, devenu
infirme, qui ne peut aspirer qu'au loisir et au repos, je suis sr que
vous me renverriez bien vite dans ma maison.


XXIII

Bien qu'il ne toucht pas encore aux annes de la caducit humaine, sa
sant tait gravement altre par des accs de fivre intermittente
qui l'assaillaient presque tous les ans pendant les mois de septembre
et d'octobre. Il voyait sans effroi ces signes de sa fin prochaine. Il
crivit son testament plein de souvenirs posthumes lgus  ses amis:
 celui-ci ses chevaux,  celui-l ses tableaux;  l'un ses livres, 
l'autre son brviaire, pour que ce manuel de prires rappelle  cet
ami de prier pour lui; cinq cents cus d'or  Boccace, afin qu'il
puisse acheter, dit-il, un manteau d'hiver pour ses tudes de nuit.
_Honteux que je suis_, ajoute-t-il, _de laisser si peu de chose  un
si grand homme!_ sa fortune  Franois de Brossano, son gendre chri,
et sa maisonnette de Vaucluse  un vieux domestique qui en tait en
son absence le gardien.


XXIV

Ptrarque alla chercher, dans un air plus salubre que les rives
marcageuses du P, un prolongement  ses jours et un prservatif
contre ses fivres automnales dans les collines euganennes voisines
de Padoue. Ces collines sont devenues clbres plus rcemment par les
admirables lettres d'Ugo Foscolo, qui les dcrit avec amour dans son
Werther italien de _Jacopo Ortiz_. Je les ai visites moi-mme il y a
peu de temps, dans une saison qui en relevait la srnit; j'y allais;
ivre des vers amoureux et religieux de Ptrarque, que tous les chos
de ces belles collines semblaient se renvoyer pour fter son tombeau.

C'est au petit village d'_Arqu_, au flanc d'une de ces collines, que
Ptrarque vieillissant se construisit sa dernire demeure sur la
terre. Le regard s'tend de l sur la rive loigne de l'Adriatique;
l'horizon y est vaste et lumineux comme les horizons que reflte la
mer; l'oeil y nage dans un ciel bleu tendre. La ville fortifie de
_Montefelice_ pyramide  peu de distance autour d'une montagne
volcanique dont le cne fend le firmament et dont les pentes sont
noircies de la verdure des sapins; des clochers carrs d'abbayes ou de
gros villages s'lvent a et l du milieu des vignes hautes et des
forts de mriers; de gras troupeaux passent sur les routes voiles de
poussire. C'est une scne de l'Arcadie dans la terre ferme de Venise;
l'air y est embaum de l'odeur des foins et des gommes.

La distance d'Arqu aux grandes villes y dfendait Ptrarque de
l'importunit des visiteurs trop attirs par sa renomme; cette
retraite tait propre  contempler la vie de loin, sous ses pieds, et
 attendre en paix la mort. Sa maison, que l'on voit encore, tait
entoure de vergers, de potagers, de figuiers, de vignes suspendues 
des arbres fruitiers de toute espce.


XXV

L'envie cependant ne l'y laissa pas en repos. Une socit de
philosophes vnitiens, jusque-l ses amis et ses disciples, avaient
puis dans le contact de Venise avec l'Orient et la Grce un grand
mpris pour le christianisme et un grand culte pour Aristote. Ils
voulaient entraner Ptrarque dans leur ddain des doctrines rvles,
dans leur enthousiasme pour les doctrines scientifiques et
rationnelles; ils demandaient comme Aristote  la science et au
raisonnement l'explication des mystres de l'une et l'autre vie.
Ptrarque tait trop avanc en ge et trop pieux pour discuter son
culte; il refusa de passer avec eux dans cette controverse. Ils
appelrent sa pit superstition; il appela impit leur audace.
L'aigreur envahit la discussion; le parti trs-nombreux de la
philosophie vnitienne sacrifia Ptrarque  Aristote; il resta presque
isol dans sa retraite d'Arqu, entre son gendre, son petit-fils,
quelques vieux serviteurs et ses livres.

L'affaiblissement de son corps n'avait nullement atteint son me; il
vivait du souvenir de Laure; ce souvenir semblait se rajeunir dans son
me  mesure que sa vieillesse l'loignait du temps de son grand
amour. Ces mmoires plus vives et plus pntrantes de ceux ou de
celles qu'on a aims dans ces belles annes sont comme des apparitions
surnaturelles que la vie fait surgir au dclin des ans aux regards des
hommes ou des femmes, pour leur faire ou regretter davantage la vie,
ou aspirer plus rsolument au sjour o tout se retrouve.

C'est certainement  son sjour sur la colline d'Arqu qu'il faut
rapporter les posies rtrospectives qu'il laissait tomber de temps en
temps au vent de ses souvenirs, comme un arbre qui s'effeuille laisse
tomber au vent d'automne ses derniers fruits: ce sont souvent les plus
savoureux. Tels sont les derniers sonnets de Ptrarque. La mort
prochaine jette son ombre avance sur l'amour et donne  ce sentiment
souvent fugitif quelque chose de l'ternit.

  _Ite rime dolenti al dura sasso
  Che il mio caro tesoro in terra asconde...._

Allez!  mes derniers vers,  la pierre cruelle qui me cache sous
terre mon cher trsor; l, invoquez celle qui me rpond du haut du
ciel, bien que la partie mortelle de son tre soit dans un lieu bas et
tnbreux!

Dites-lui que je suis dj trop fatigu de vivre, de naviguer sur ces
vagues agites de la vie, mais qu'occup  recueillir ses vestiges
sacrs je marche derrire elle, mes pas sur ses pas;

Ne m'entretenant que d'elle vivante ou morte, que dis-je! autrefois
vivante, maintenant transfigure et leve au-dessus de l'immortalit,
afin que le monde et l'occasion de la connatre et de l'aimer!

Qu'elle daigne tre accorte et souriante  mon passage de ce monde 
l'autre, jour qui s'approche enfin de moi; qu'elle vienne au-devant de
mes pas, et que telle que, la rsurrection l'a faite, elle m'appelle
et m'attire  elle l haut.


XXVI

Quelques jours plus tard il considre sa caducit croissante et
redouble d'impatience de voir briser les derniers liens qui le
retiennent  la vie.

 doux et prcieux gage que la mort m'enleva et que le ciel me
garde... Toi qui vois ce qui se passe en moi et qui souffres de mon
mal, toi qui peux seule changer en batitude tant de douleur, que ton
ombre au moins visite mes courts sommeils et que ta vision calme mes
gmissements!

De cette mme main que je dsirai tant tenir dans les miennes elle
m'essuie les yeux, et le son de sa voix, et ses douces exhortations
m'apportent des douceurs  l'me qu'aucun homme mortel n'a jamais
senties!

Cesse de pleurer, me dit-elle; n'as-tu pas assez pleur? Que n'es-tu
aussi rellement vivant que je ne suis pas morte?...

Et je m'apaise, continue-t-il dans un autre sonnet, et je me console
en me parlant  moi-mme, et je ne voudrais  aucun prix la revoir
dans cet enfer qu'on prend pour la vie. Non, j'aime mieux mourir ou
vivre seul!

Bientt aprs, les sonnets lui paraissent une urne funraire trop
troite pour contenir ses larmes, ses esprances, ses prires; il les
laisse s'pancher dans les dithyrambes d'amour, de pit, de douleur,
qu'on appelle ses _Canzone_ sur la mort de Laure.

Puis il les recueille dans de nouveaux sonnets, tels que celui-ci, o
son me se rtrcit  la proportion de quelques vers comme la lumire
dans le diamant!

  _Volo coll ali de miei pensieri_, etc.

Je m'envole sur l'aile de mes penses si souvent dans le ciel qu'il
me semble tre en ralit un d'entre ceux qui y font leur sjour,
ayant laiss ici-bas leur enveloppe dchire, et par moment je sens
mon coeur trembler en moi d'un doux frisson glac en entendant celle
pour laquelle j'ai tant de fois pli me dire: Ami! maintenant je
t'aime, maintenant je t'honore, parce qu'avec la couleur de ta
chevelure tu as enfin chang ta vie!

Elle me conduit par la main vers Dieu, son Seigneur. Alors je courbe
la tte, et je lui demande humblement de permettre que je reste l 
contempler l'un et l'autre visage.

Et elle me rpond: Elle est bientt accomplie ta destine, et les
vingt ou trente annes qu'elle peut tarder encore te paraissent
beaucoup et ne sont rien compares  l'ternit qui nous attend!


XXVII

Aprs ces sanctifications de l'amour par la sparation et par la pit
il se complat quelquefois, comme pour se reposer les yeux de ses
larmes,  se reprsenter Laure dans les printemps et dans les
fracheurs de sa jeunesse.

me heureuse, s'crie-t-il, qui abaisses si amoureusement ces yeux
plus resplendissants que la lumire, et qui me laisses entendre des
soupirs et des paroles si vivants qu'il me semble que ces paroles me
rsonnent encore dans l'me!

C'est toi que je vis autrefois, anime d'une honnte et pure flamme,
errer parmi les pelouses et les violettes, marchant non comme une
simple femme, mais comme se meuvent les anges, fantme de celle qui ne
me fut jamais si prsente qu'aujourd'hui!... Du jour o tu disparus la
mort commena  devenir une douce chose!


XXVIII

Ainsi s'coulaient en chers souvenirs et en soupirs devenus vers au
sortir du coeur les dernires et sereines annes de ce grand homme.
J'ai bti, crit-il  cette poque  un de ses amis, une maison
petite et dcente sur les collines euganennes, o je passe la fin de
mes jours, prfrant  tout la libert.

Il n'crivait plus que des sonnets  Laure, des hymnes adresss au
Ciel et quelques lettres  Boccace, son ami,  Florence.

Sa fivre d'automne tait devenue presque continue, mais il jouissait
de se sentir consumer et devenir flamme.

Sa seule occupation jusqu' son dernier jour tait l'tude de Cicron
et de Virgile; ces deux hommes taient, avec Homre, selon lui et
selon moi, les trois plus parfaits exemplaires de l'espce humaine,
socit immortelle avec laquelle il faut converser jusqu'au jour du
silence, aprs lequel on reprendra sans doute l'entretien, l'amiti
et l'amour ailleurs.--_Adieu les amis! adieu les correspondances
ici-bas!_ crivit-il peu de jours avant sa mort. Cette mort fut
douce, potique, amoureuse et sainte comme sa vie.

La nuit du 18 juillet 1374, il se leva comme c'tait son habitude
avant le jour et s'agenouilla sans doute pour prier, devant sa table
de travail. Un volume de Virgile copi tout entier de sa propre main
tait ouvert devant lui; il y crivit en marge quelques lignes
inaperues alors, dcouvertes depuis  Milan: c'tait un souvenir
anniversaire de son amour, devenu pit, pour Laure, une note pour son
coeur; puis il pencha son front sur la note et sur le livre, et il s'y
endormit du dernier sommeil. Quelle mort et quel oreiller! entre le
pote qu'il aimait par-dessus tous les hommes et le nom de la femme
qu'il aimait par-dessus tous les esprits clestes et qu'il allait
retrouver dans la maison ternelle de son Dieu!

Ses domestiques, tonns de ne pas le voir descendre comme 
l'ordinaire au verger pour y lire ses _Matines_ dans son brviaire,
entrrent dans sa chambre et le crurent endormi; il dormait dj sa
nuit ternelle.


XXIX

Venise, Padoue, Milan, toute l'Italie occidentale s'murent  la
nouvelle de cette mort comme de la chute d'un monument sacr de
l'esprit humain. Ses funrailles furent royales; tous les princes et
toutes les rpubliques d'Italie, les lettres surtout, y assistrent
par leurs plus illustres reprsentants. Son gendre, vritable fils
adoptif pour lui, Franois de Brossano, lui leva en face de la petite
glise d'Arqu un tombeau de marbre blanc dont le spulcre est port
sur quatre petites colonnes. Il y fit graver une tendre et modeste
pitaphe latine dans laquelle il ne demande point la gloire, mais la
misricorde et la paix.

Boccace, inform de sa perte par Franois de Brossano et par
Francesca, fille de Ptrarque, leur crivit une lettre touchante qu'on
retrouve dans ses oeuvres.

En voyant votre nom j'ai connu d'abord le sujet de votre lettre.
J'avais dj appris par la voix publique le passage heureux de notre
matre de la Babylone terrestre  la cleste Jrusalem. Mon premier
mouvement a t d'aller sur le tombeau de mon pre lui dire les
derniers adieux et mler mes larmes aux vtres; mais, depuis que
j'explique ici en public _la Divine Comdie_ du Dante, il y a dix
mois, je suis attaqu d'une maladie de langueur qui m'a tellement
affaibli et chang que vous ne me reconnatriez plus. Je n'ai plus cet
embonpoint et ces belles couleurs que vous m'avez vues  Venise. Ma
maigreur est extrme, ma vue affaiblie; mes mains tremblent, mes
genoux chancellent;  peine ai-je pu me traner dans ma campagne de
Certaldo o je ne fais que languir. Aprs avoir lu votre lettre j'ai
encore pleur toute une nuit mon cher matre: ce n'est pas par piti
pour lui (ses moeurs, ses jenes, ses prires, sa pit ne me
permettent pas de douter de son bonheur), mais pour moi et pour ses
amis, qu'il a laisss dans ce monde comme un vaisseau sans pilote sur
une mer agite. Je juge par ma douleur de la vtre et de celle de
Tullie, ma chre soeur, votre digne pouse,  qui je vous conjure de
faire entendre raison sur la perte qu'elle a faite et qu'elle devait
prvoir. Les femmes, plus faibles que nous dans ces occasions, ont
besoin de notre secours.

J'envie  Arqu le bonheur dont il jouit de servir de dpt  la
dpouille d'un homme dont le coeur tait le sjour des muses, le
sanctuaire de la philosophie, de l'loquence et de tous les
beaux-arts. Ce village,  peine connu  Padoue, va devenir fameux dans
le monde entier; on le respectera comme nous respectons le mont
Pausilipe, parce qu'il renfermes les cendres de Virgile, et les rives
du pont Euxin, parce qu'on y voit le tombeau d'Ovide; Smyrne, parce
qu'on croit qu'Homre y est mort et enseveli. Le navigateur qui
viendra de l'Ocan charg de richesses, naviguant sur la mer
Adriatique, se prosternera aussitt qu'il dcouvrira les monts
Euganes. Ces montagnes, dira-t-il, renferment dans leurs entrailles
ce grand pote qui fait la gloire du monde. Ah! Florence! malheureuse
patrie! tu ne mritais pas un tel honneur. Tu as nglig d'attirer
dans ton sein celui de tes enfants qui t'a le plus illustre. Tu
l'aurais recueilli et honor s'il avait t capable de trahison,
d'avarice, d'envie, d'ingratitude et de toute sorte de crimes. Voil
le vieux proverbe vrifi: _Nul n'est prophte dans son pays._

Vous voulez, dites-vous, lui riger un mausole; j'approuve ce
projet, mais permettez-moi de vous faire faire une rflexion: c'est
que le tombeau des grands hommes doit tre ignor, ou rpondre par sa
magnificence  leur renomme. Que l'Italie entire soit son monument.


XXX

Boccace, aprs cette lettre, ne fit que languir et mourir. L'amiti en
ce temps tait une passion entre les esprits capables de se
comprendre: on mourait de regret comme on meurt aujourd'hui d'envie.
On recueillit, on rpandit  profusion toutes les oeuvres et toutes
les correspondances de cet homme divin. Le nom de Laure se rpandit
pendant cinq sicles avec les vers; elle est aussi vivante et aussi
immortelle aujourd'hui qu'alors. Jamais nom de femme n'eut pour
monument un tel coeur, un tel gnie et de tels vers!

Mais si Laure de Noves doit son immortalit  son pote, le pote doit
la sienne presque uniquement  son amour. Bien que toutes les oeuvres
de ce beau gnie soient presque parfaites et dignes de l'antiquit,
comme de la postrit, sans les sonnets, qui est-ce qui se
souviendrait des pomes, des ngociations, des discours, des pomes
piques latins du pote de Vaucluse? En un mot, si Ptrarque n'avait
eu que du gnie, que serait-il? Mais il avait de l'me, il est
immortel. L'me est le principe de toute gloire durable dans les
lettres comme dans les actes des vrais grands hommes. Jamais cette
vrit ne fut plus vidente que dans la renomme de Ptrarque,
renomme qui ne cessera de rayonner dans le coeur que quand la source
de la _Sorgues_ cessera de couler ou quand les plerins d'Arqu
cesseront d'aller visiter le tombeau et la maison du pote.

Or la source tombe ternellement de sa grotte et les plerins se
renouvellent, comme les feuilles, chaque automne,  la colline
euganenne d'Arqu. Quel aimant y a-t-il donc dans cette pierre sur
une colline ou dans cette maisonnette de village, qui attire de mille
lieues et pendant mille ans les coeurs et les pas des gnrations?


XXXI

Il me tombe sous la main, pendant que j'cris ces lignes, un petit
livre italien d'_Ugo Foscolo_, les _Lettres d'Ortiz_. Ugo Foscolo, qui
crivit ce capricieux et pathtique petit volume en 1809, est un gnie
avort dans la misre et dans la proscription, qui tenait  la fois du
_Dante_, de _Goethe_, de _Byron_ et de _Ptrarque_: sauvage comme
Dante, rveur comme Goethe, amer comme Byron, amoureux comme
Ptrarque.

Lui aussi il alla, quelque temps avant moi, visiter  loisir la tombe
d'_Arqu_, et il plaa dans les collines euganennes, voisines de sa
patrie, les scnes de son pome en prose de _Jacobo Ortiz_. Voici
comment il dcrit, dans une de ses lettres  son amie Thrsa ***, ses
impressions  Arqu; nous y avons retrouv les ntres:

Thrsa, s'apercevant de ma taciturnit, changea d'accent et essaya
de sourire. Quelque chre mmoire, sans doute? dit-elle en
interprtant par cette interrogation mon silence. Elle baissa les yeux
 terre et je ne me hasardai pas  rpondre....

Nous approchions dj d'Arqu et nous descendions la colline
verdoyante en pente vers le village. Les hameaux que nous comptions
tout  l'heure, dissmins dans les valles infrieures,
s'vanouissaient  l'oeil dans les vapeurs et dans les fumes du soir
et de la distance. Nous nous retrouvmes  la fin dans un chemin creux
bord d'un ct de peupliers qui, en frissonnant aux brises d'automne,
laissaient pleuvoir dj sur nos ttes leurs premires feuilles
jaunies; nous tions ombrags de l'autre ct par une range de chnes
trs-levs qui, par l'opacit tnbreuse de leurs branches, faisaient
contraste avec le ple et doux feuillage des peupliers. D'espace en
espace les deux files d'arbres opposes taient relies entre elles
par les pampres grles de la vigne sauvage qui formaient autant de
guirlandes mollement agites par le vent du matin. Thrsa alors,
relevant sa tte pensive et promenant un regard sur les
alentours:--Oh! que de fois, dit-elle, ne me suis-je pas tendue sur
ces pelouses  l'ombre rafrachissante de ces chnes! J'y venais
souvent passer l't avec ma mre.--Elle se tut, s'arrta et dtourna
sa tte en arrire comme pour attendre l'Isabellina, qui s'tait un
peu distance de nous. Je crus entrevoir que c'tait en ralit pour
drober quelques pleurs que ses paupires ne pouvaient plus retenir...
Nous poursuivmes notre court plerinage jusqu' ce que nous vissions
blanchir de loin la petite maison qui abrita jadis _ce grand homme,
pour la renomme duquel le monde est troit, et par qui le nom de
Laure obtint des honneurs presque divins_!

Je m'en approchai comme si j'tais venu m'agenouiller au spulcre de
mes pres. La maison devenue sacre de ce grand parmi les fils de
l'Italie est l,  demi croule par la ngligence impie de ceux qui
possdent dans leur village un pareil trsor. Le voyageur viendra en
vain des terres lointaines chercher avec une pieuse dvotion la
chambre toute retentissante encore des chants vraiment clestes de
Ptrarque; il pleurera, au lieu de cela, sur un monceau de dcombres
recouvert d'orties et de ronces sauvages parmi lesquelles le renard
solitaire a cach son nid.  Italie! apaise les mnes des hommes qui
ont fait ta gloire! Hlas! les paroles suprmes de _Torquato Tasso_,
aprs avoir vcu quarante-sept ans au milieu du mpris des courtisans,
de l'orgueil des princes, tantt incarcr, tantt errant et vagabond,
et toujours mlancolique, infirme, indigent, il se coucha enfin dans
son lit de mort, et il crivit, en exhalant son dernier soupir:--_Non,
je ne veux pas me plaindre de la malignit du sort, pour ne pas dire
plutt de l'ingratitude des hommes. Ils ont tenu  avoir l'infme
gloire de me conduire toujours mendiant, comme Homre,  ma
spulture!_-- mon cher Lorenzo! ces paroles me rsonnent toujours
dans le coeur, et il me semble connatre quelqu'un qui peut-tre un
jour mourra de mme en les rptant. (Ugo Foscolo parlait l de
lui-mme, et son triste sort a vrifi son pressentiment: il est mort
encore jeune  Londres, dans l'exil, dans le travail mercenaire et
dans le dnment. Honte  l'Italie qui l'a laiss mourir!)

En attendant, continue-t-il dans cette belle lettre d'Ortiz, je m'en
allais rcitant, l'me toute pleine d'harmonie et d'amour, la
_canzone_ de Ptrarque: _Chiare fresche dolci acque!_ et le sonnet:
_Di pensier in pensier, di monte in monte_, et tant d'autres que ma
mmoire suggrait  mon pauvre coeur dans les murailles mmes et sous
les arbres du verger o ils furent composs!

J'ai cit avec bonheur cette lettre d'Ugo Foscolo, parce que j'y ai
retrouv mes propres impressions crites par un grand crivain qui
avait, comme moi, l'idoltrie des grandes mes tendres, les plus
grandes, car elles sont les plus sensibles.


XXXII

Et maintenant, en finissant, rendons-nous compte de la puissance de
retentissement et de dure d'une motion prouve par une me et
communique par elle  des millions d'autres mes, pendant des
sicles, sur cette terre (et, qui sait? peut-tre encore ailleurs; car
qui peut dire o finit l'cho des mes avant ou aprs le tombeau?).
C'est la plus grande leon de spiritualisme qui puisse tre donne 
ceux qui pensent un peu profondment aux phnomnes humains.

Voil, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhne, un jeune
lvite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une
chapelle de monastre pour y assister dvotement  l'office divin en
commmoration de la Passion du Christ  Jrusalem. Il lve les yeux
dans un moment de distraction; son regard tombe, par hasard ou par
prdestination, sur une jeune femme en robe de velours vert brode
d'or. Le visage  la fois modeste et cleste de cette jeune marie
l'blouit jusqu'au vertige. Son me s'chappe tout entire par ses
yeux et se rpand comme une atmosphre de flamme autour des traits de
cette charmante apparition. Il s'en prend, non d'un dsir charnel et
coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui
que l'adoration du beau incr. Il rentre chez lui; il cherche 
effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir: c'est le
sortilge de la beaut; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le
vaincre: c'est la vision du ciel sur un visage de femme: c'est le
charbon qui ne s'teindra plus. Il respecte cette jeune pouse, il se
respecte lui-mme, il respecte sa profession demi-sacerdotale; il
respecte surtout cette chastet d'honnte pouse qui, en disparaissant
de ces yeux et de ce front candide, leur enlverait l'accomplissement
de toute beaut, la vertu. Il se consacre seulement  la voir,  la
suivre,  la clbrer comme une divinit visible pendant toute sa vie.
Son amour devient gnie par la constance de ce jeune pote  chercher
dans deux langues qui luttaient alors, le latin et l'italien, les
expressions, les rhythmes, les images les plus capables d'honorer
ternellement celle qu'il aime. Il choisit l'italien, pour que le nom
de son idole retentisse plus loin dans la foule et donne  ce nom
l'immortalit des multitudes, la popularit; il cre une langue pour
la chanter!


XXXIII

Ses sonnets deviennent, en naissant, les proverbes de l'amour des
mes. Le nom de Laure de Noves se rpand d'Avignon et de Vaucluse en
France et en Italie, comme si un cho invisible l'avait laiss tomber
du firmament et enseign aux hommes. Laure elle-mme devient quelque
chose de sacr, un mythe de l'amour.

Son amant ou son Platon se retire dans la solitude de Vaucluse, 
distance de cette incomparable femme, pour n'en pas tre consum de
trop prs; il la suit seulement, pendant toutes les priodes de sa vie
d'pouse et de mre, des yeux de l'me, pendant vingt ans. Elle meurt;
son pote ne meurt pas, mais l'me de son adorateur la suit d'en bas
dans le ciel et trouve dans son veuvage des accents d'une mlancolie
pieuse qui sanctifient son deuil. Les sonnets dans lesquels il panche
ses larmes et ses parfums sont comme des _psaumes_ de l'amour humain
et divin. Ce pote quitte la France, o sa Laure n'est plus, et il
erre jusqu' sa vieillesse en Italie, de solitude en solitude,  peine
ml aux vnements politiques ou religieux de son temps, dsintress
de tout, indiffrent  tout, except au souvenir de la beaut qu'il a
trouve ici-bas et qu'il revoit dans les perspectives de l'immortalit
comme le plus beau et le plus doux des rayonnements de la Divinit. Il
atteint de longues annes, et il meurt le front et les lvres sur son
nom qu'il vient encore d'crire avant que sa main se glace et se
sche dans le spulcre!


XXXIV

Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lvite, dans cette belle
fiance, dans ces quelques sonnets crits sous une grotte, jets au
vent de la Sorgues et recueillis par les couples amoureux d'Avignon,
qui soit de nature  perptuer son contre-coup et son bruit  travers
les sicles? Rien! il n'y a rien, except une me, une me puissante,
sonore, mlodieuse et profondment touche; une me qui vit dans
chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui
pleure, espre ou prie dans chacune des notes du clavier des mes; et
ce rien c'est assez pour que le monde,  perptuit, soit aussi plein
des noms de Ptrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis
ou rvolutionn le monde sous le pas de leurs armes. Il y a des
clbrits pour l'oreille du vulgaire et des clbrits pour les
coeurs d'lite ici-bas; ces dernires sont moins retentissantes, mais
elles sont plus chres, plus sacres, plus consanguines, si l'on peut
parler ainsi,  nos propres coeurs. Leur gnie, c'est leur
sensibilit; il leur a suffi de sentir profondment, d'aimer
divinement pour devenir des puissances de sentiment; un clin d'oeil a
fait leur destine. Et si ces sensibilits profondes et dlicates,
comme celle de Ptrarque, ont t doues par la nature et par l'art du
don d'exprimer avec force, grce, naturel et harmonie leurs
enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de
confondre leur passion profane pour une crature divinise avec cette
passion sainte pour l'ternelle beaut qui devient la saintet de la
passion, alors ces mes s'emparent du monde par droit de consonnance
avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aim; car le
coeur de l'homme a t fait, comme le bronze ou comme le cristal,
sonore; il vibre  l'unisson de tous les autres coeurs crs de la
mme argile et susceptibles des mmes accords, dans le concert
universel des sensations. De toutes ces mes consonnantes aux autres
belles mes formes pour la plus divine fonction de l'me, AIMER,
Ptrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par
ses chants. Son sentiment est sincre, sa fiction est une histoire;
ses enthousiasmes ou ses gmissements ne sont point des dclamations,
mais des soupirs; ses larmes ne sont point puises dans les sources
antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux; elles ont le
sel et l'amertume des vritables larmes humaines. Ses vers, sobres
d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit nombre, non de sa
plume, mais de son coeur, comme des palpitations cadences de ce coeur
qui se rpercutent sur sa page; la musique de ces sonnets ressemble
aux majestueux et graves murmures de la grotte de Vaucluse, qui
viennent de l'abme, qui sonnent creux, qui remplissent l'me, qui la
troublent et qui l'apaisent comme des chos souterrains des mystres
de Dieu. La langue dans laquelle ces vers s'panchent ne semble avoir
t compose ni pour les hommes, ni pour les esprits dlivrs de leurs
corps; mais c'est une langue entre ciel et terre, entendue galement
en haut et en bas, qui a de la terre la passion et la douleur, qui a
du ciel l'esprance et la srnit. Ni Homre, ni Virgile, ni Horace,
ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n'ont de tels vers, parce qu'aucun
d'eux n'a tant aim ni tant pri. David seul a des versets de cette
nature dans ses Psaumes. Pour tout homme sensible qui comprend les
sonnets de Ptrarque dans la langue o ils ont t pleurs ou gmis,
les sonnets du pote de Vaucluse sont un manuel qu'il faut porter sur
son coeur ou dans sa mmoire comme un confident ou un consolateur dans
toutes les vicissitudes des attachements humains; ils calment comme
des versets de l'_Imitation_, et de plus ils enchantent par des
mlodies intrieures toujours en concordance du son et des sens. C'est
une musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes; c'est le
psautier de l'amour et de la mort ici-bas; c'est le psautier de la
runion et de l'immortalit l-haut; c'est Ptrarque! Heureuse
l'Italie d'avoir produit un tel psalmiste! Malheureuse l'Italie de le
ngliger aujourd'hui pour difier des hommes dont les popes barbares
et les tragdies dclamatoires ne valent pas un sonnet de ce David de
Vaucluse.

                                             LAMARTINE.




XXXIIIe ENTRETIEN.

POSIE LYRIQUE.

DAVID.

(2e PARTIE.)


 la fin du dernier Entretien sur la posie sacre nous comparions
David  Pindare.

Quelle diffrence d'accent, disions-nous, avec le pote lyrique de
Bethlem! Dans Pindare, c'est l'imagination cultive; dans David,
c'est le coeur humain inculte qui clate.

Parcourons ses principales odes sacres en les rattachant  sa vie.


I

Le jeune barde est dans la tente de Sal. Sal est inquiet de sa
destine en prsence de l'arme ennemie qui envahit les valles
intrieures de son royaume; il tremble pour son peuple et pour sa
couronne; il se demande si son Dieu ne l'a pas abandonn. David, qui
voit toutes ces penses sur le visage du roi, prend sa harpe, et,
s'associant en esprit aux angoisses d'esprit de son matre, il chante,
en interrogeant Jhovah et en se rpondant comme par la bouche de
Jhovah  lui-mme. Lisez ce chant, bref comme un cri, dsordonn
comme une ode, affirmatif comme un oracle.

Nous traduisons nous-mme, en nous aidant pour le sens et pour les
moeurs de la traduction de M. Cahen, vritable miroir du mot par le
mot, nouveau jour jet sur la Bible.


II

Pourquoi ces nations ont-elles bouillonn dans leurs coeurs? Pourquoi
ces peuples ont-ils rv dans leur esprit des nants?

Ils se sont dresss contre nous, les chefs de la terre ennemie; ils
ont fait des pactes contre Jhovah et contre son _consacr_!

Brisons, brisons leurs courroies, et rejetons loin de nous le joug de
leurs boeufs qu'ils veulent nous imposer sur le cou!

Celui qui habite dans le firmament rira; il portera le dfi  leurs
complots, Jhovah le Seigneur!

Moi, dit-il, j'ai vers l'huile sur mon roi; je lui ai vers l'huile
sur Sion, ma montagne de prdilection!

Voici ce que m'a dit Jhovah, ajoute  l'instant le pote en se
transportant tout  coup dans la personne et dans la pense de Sal,
devant qui et pour qui il chante.

Jhovah m'a dit: Tu es mon fils, je t'ai conu aujourd'hui dans mes
desseins!

Demande, et je te donnerai ces nations en hritage et toute cette
terre pour domination!

Tu les craseras avec une houlette de fer, tu les concasseras en
morceaux comme l'oeuvre d'argile du potier!

Ici, comme transfigur par l'enthousiasme, il apostrophe d'un vers
imprieux les ennemis camps sur l'autre rive du torrent de la valle
de Trbinthe; il lui semble porter sa voix et son dfi jusqu' leurs
oreilles:

Et maintenant, rois de la terre, entendez! Repentez-vous, juges et
chefs de la terre!

Soumettez-vous  Jhovah avec crainte, et rjouissez-vous tout en
tremblant!

Prosternez-vous dans la poussire devant son _choisi_, de peur qu'il
n'entre en courroux et que vous ne prissiez tous sur son chemin!
Quand sa colre s'allume, heureux seulement ceux qui se confient en
lui!


III

Voil cette premire ode, ou psaume, apostrophe brve et incohrente
comme l'insulte du guerrier provoqu  son ennemi. Le pote s'adresse
d'abord aux envahisseurs du sol sacr; puis  Jhovah, qu'il fait
parler par sa propre bouche pour rendre confiance  Sal; puis  Sal
auquel il se substitue tout  coup pour lui faire tenir un langage
royal et rassurant pour lui-mme et pour son peuple; puis aux ennemis,
de nouveau, pour qu'ils se repentent, se soumettent et se rsignent 
la domination du _choisi_, de l'_lu_, du _sacr_, c'est--dire de
Sal!

Il y a peu de chants de guerre, s'il y en a, plus superbes et plus
religieux en mme temps que cette ode; elle dut retentir de la tente
de Sal dans toute l'arme et jusque dans le camp de la rive oppose,
parmi les ennemis de Jhovah. La pense de ce Dieu, qui clate avec
les clairs et les grondements de sa foudre dans les paroles de son
pote, ajoute  ce chant de guerre un caractre surnaturel, qui est,
par excellence, le caractre de la posie lyrique des Hbreux.

Les moeurs pastorales du berger-prophte y sont retraces avec une
navet terrible dans l'image des courroies avec lesquelles le
laboureur lie ses boeufs, et du joug rejet au loin par le cou des
taureaux. Ce caractre religieux manque aux chants guerriers de
Tyrte. Ces chants n'ont pour notes que l'hrosme, la patrie, la
gloire, mots sonores, mais vides de Dieu. Jhovah remplit ceux de
David. On sent  ces accents que Sal n'coute pas en lui seulement un
barde d'Isral, mais un inspir de Jhovah. Ce chant dut rendre la
scurit  son esprit et la vigueur  son bras.


IV

En poursuivant la lecture de ces odes ou de ces psaumes, on croit voir
que, peu de jours aprs, le pote eut besoin pour lui-mme de la
consolation et de la confiance que sa harpe avait apportes  son roi.

Le deuxime psaume est une lgie sur son propre sort; on doit le
rapporter au moment o Sal, jaloux, a voulu le percer de sa lance, o
il lui a donn, puis repris son amante Michaal, o Jonathas a tir sa
flche au del de la pierre pour lui indiquer qu'il n'a de salut que
dans l'exil, o tous les courtisans du roi et tous ses guerriers se
liguent contre le hros-pote dont la gloire, la faveur et le gnie
les consument de jalousie et de haine. coutons cette ode, cette
lgie, ou plutt ce sanglot de la harpe du proscrit.

 Jhovah! qu'ils sont nombreux ceux qui me perscutent! que
d'ennemis s'lvent contre moi!

Combien il y en a qui disent, en parlant de moi: Il n'y a point de
salut pour lui dans son Dieu!

On peut supposer entre ce vers et celui qui va suivre un long repos
rempli par un gmissement en refrain de sa harpe, gmissement
interrompu tout  coup par ce cri de dfi  ses perscuteurs et
d'assurance dans son Dieu:

Mais toi, Jhovah! mais toi, tu es mon bouclier, tu es ma gloire! Tu
me redresses la tte!

Et je l'appelle  haute voix, et il m'entend du sommet de sa montagne
sainte!

Puis, avec la quitude d'un esprit qui ne redoute plus rien, il
continue sur un mode musical vraisemblablement plus lent et plus doux:

Et je m'tends sur ma couche, et je m'endors; et, aprs avoir dormi,
je me rveille, car Jhovah est l'oreiller de ma tte!

Je ne crains pas les multitudes d'ennemis ports autour de moi!

Lve-toi, Jhovah! sauve-moi, mon Dieu! Frappe tous mes ennemis  la
mchoire; brise-leur les dents,  ces impies!

Le salut est en Dieu! ses protections sont sur son peuple!

Quelle confiance assure en Dieu!


V

Ainsi rassur par sa propre voix, comme l'homme qui marche dans les
tnbres, David semble, dans l'ode suivante, s'abandonner en paix 
des contemplations philosophiques, semblables  celles qui
assaisonnent du sel sacr des maximes les livres de Salomon, son fils,
ou des potes persans d'une autre poque. Ce n'est plus l'ode, c'est
la rflexion chante; ce n'est plus le dlire, c'est la sagesse. Cela
dut tre crit dans sa vieillesse.

Quand je t'invoquerai,  Jhovah! exauce ma prire. largis l'espace
autour de moi quand je suis  l'troit dans ma dtresse!

Le vulgaire dit: Qui nous enseignera la flicit? Et nous, nous
disons: Jhovah, fais luire sur nous la lumire de ta face.

Tu as mis ainsi plus de joie dans mon coeur que dans le coeur de ceux
dont tu multiplies le bl et le vin.

Je me couche et je me rendors tour  tour, car c'est en toi que je me
repose!

On voit, par cette rptition de la mme image du sommeil  si peu de
distance, combien elle lui avait paru naturelle et expressive  la
fois pour figurer sa scurit en Dieu, et combien il se complaisait 
la reproduire presque dans les mmes termes. C'est qu'en effet il n'y
en a point de plus figurative que ce sommeil et ce rveil alternatifs
des paupires et de l'esprit de l'homme, qui attestent le cours
rgulier et paisible de son sang, ruisseau de sa vie.


VI

La cinquime ode ne se rapporte, croit-on,  aucune circonstance
personnelle de la vie de David. Si nous avons bien compris la vie du
pote, cette ode a t compose, selon nous, pour le soulagement
mental de Sal, pendant la seconde ou la troisime priode de son
garement mental. C'est un gmissement et une invocation au nom du roi
abattu par la souffrance, que David chante pour son matre sur sa
harpe auprs de son lit; c'est l'lgie du malade.

En voici seulement quelques strophes:

 Jhovah! ne me rebrousse pas si violemment dans ta colre! Dans ton
irritation ne me dtruis pas!

Fais-moi misricorde, car je suis extnu; soulage-moi, car mes
membres sont disloqus,

Et ma vie chancelle en moi!... Mais toi, Jhovah, jusqu' quand?...

Y a-t-il dans la gamme des douleurs humaines un cri plus capable de
tout peindre sans l'exprimer et de faire violence par le silence mme
 la compassion de Dieu que ce: Jusqu' quand?... suivi sans doute
dans le chant d'un front abattu du pote sur sa harpe et d'un long
silence de son instrument?


VII

Aprs ce silence, l'espoir revient au malade: Oh! reviens  mon aide,
reprend le pote; reviens, Jhovah! Dlivre mon me! assiste-moi, non
 cause de moi, mais  cause de ta compassion divine!

Puis, comme s'il se repentait de s'tre trop effac lui-mme, comme
s'il voulait prendre Jhovah par sa gloire et le cointresser  la
dlivrance de Sal par le souvenir reconnaissant que les vivants seuls
gardent de ses bienfaits:

Car, s'crie-t-il, la mort n'a point de mmoire, et dans la caverne
(dans le spulcre) qui est-ce qui chantera ton nom?

Puis le mal se fait de nouveau sentir, et l'lgie reprend:

Je me suis fatigu de gmir; toutes les nuits je mouille de mes
larmes ma couche! j'en arrose l'oreiller de ma tte!

Mon visage s'amaigrit de mes angoisses; la multitude de mes douleurs
vieillit avant le temps ma face.

Ici on ne sait quel esprit soudain de jubilation et d'innocence
saisit tout  coup le pote et le malade. L'lgie se transfigure en
hymne, la harpe change de mode; l'infirme, qui se sent apparemment
soulag, lance en trois strophes sa reconnaissance  Dieu, la menace
et l'insulte aux ennemis de celui qui l'a guri.

Loin de moi! loin de moi les fabricateurs d'iniquits! car Jhovah a
exauc le murmure de mes larmes.

Quelle expression, qui donne une voix aux larmes et qui fait
comprendre  Dieu les plaintes de l'eau, ces cascades du coeur tombant
des yeux de ses cratures!

Ainsi Jhovah a exauc mes plaintes! Jhovah a recueilli mes
invocations!

Puis enfin l'ide de la patrie sauve avec lui remonte  l'esprit du
roi soulag. On le voit se redresser sur son sant  la voix de son
barde, et il s'crie sans transition, dans une dernire strophe
accompagne sans doute d'un cri martial et d'un geste menaant  ses
ennemis:

Disparaissez! soyez confondus! soyez foudroys d'effroi,  mes
ennemis! Fuyez confondus avec la rapidit de la paupire qui s'ouvre
et qui se ferme sur l'oeil!


VIII

L'ode suivante est une justification par serment que David se chante 
lui-mme des accusations injustes portes par Sal contre sa fidlit.
L'ode finit par une imprcation fulminante du pote contre ses
calomniateurs:

Lve-toi, Jhovah mon Dieu! lve-toi contre eux! accomplis ce que tu
as dcrt sur eux!

Que la perversit des mauvais ait un terme! Replace le juste debout!
Tu es ma cuirasse!

Si le pervers ne se repent pas, Jhovah tend son arc et vise.

Il parat ici que le pote, justifi et veng, se complat  chanter
un cantique de reconnaissance, et l'on retrouve, avec quelques images
plus suaves, les images grandioses du livre de Job dans cet hymne.
Qu'on en juge.

 Jhovah!  notre Dieu! que ton nom est resplendissant sur toute la
terre, tandis qu'il resplendit si magnifiquement dans le ciel!

Dans la bouche des enfants et sur les lvres qui tettent encore le
lait, tu as mis tes louanges  la confusion de tes ennemis.

Quand je vois le firmament, ouvrage de tes mains; quand je contemple
cette lune et ces toiles que tu as semes...

L'humilit ici succde sans transition, ou plutt par une transition
tacite et naturelle,  l'extase.

Qu'est-ce que l'homme, fils de la mort, pour que tu penses  lui?
Qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que tu t'en souviennes?

Mais un juste orgueil, drivant de la grandeur de sa destine, arrte
tout  coup le pote et le fait passer de l'humilit de sa condition
de fils de la mort  l'orgueil de sa destine morale.

Tu l'as plac dans l'chelle de tes tres,  Jhovah!  peine un peu
au-dessous des lom (les anges, esprits intermdiaires entre Jhovah
et ses cratures).

Tu l'as couronn de splendeur et de royaut! Tu l'as constitu
dominateur des ouvrages mme de tes mains! Tu as mis l'univers sous la
plante de ses pieds!

La brebis, le boeuf, tout, et aussi les animaux sauvages des forts!

L'oiseau et les poissons de la mer! ils se fraient des chemins sur
les vagues!...

 Jhovah! que ton nom est sublime sur toute la face de la terre!

Que chanterions-nous de mieux aujourd'hui aprs ce _Te Deum_ de l'me,
tour  tour abaisse jusqu' la poussire et releve jusqu'aux toiles
par la contemplation de l'oeuvre de Dieu en soi et hors de soi?


IX

Mais le vritable _Te Deum_ de David, que les commentateurs ont plac
sous le nombre 18 de ses chants lyriques, est celui qu'il crivit et
chanta aprs les victoires qui lui donnrent le trne. Le dsordre des
vers atteste le dsordre de son enthousiasme. La strophe est brve
comme le cri presque inarticul. coutez ces quelques jaculations
brlantes o le traducteur hbreu a concentr le feu du cantique dans
sa langue:

Je disais: Je t'aime! Dieu! toi, ma force!

Toi, mon rocher, ma forteresse!

Toi, mon Dieu! mon rocher, ma forteresse!

Je m'abrite en toi!

De son palais il entendit ma voix.

Mes cris entrrent dans ses oreilles. La terre convulsive trembla,
les fondements des montagnes chancelrent, parce qu'il s'irrite, mon
Dieu, contre mes ennemis.

Une fume sortit de ses narines,

La flamme de sa bouche.

Elle aurait allum des charbons!

Il fit descendre les cieux sous lui et descendit sur un ocan de
tnbres.

Mont sur un _Chrubin_, il prit son vol.

Il plana sur les ailes du vent;

Il replia dans l'obscurit sa demeure, sa tente des nues autour de
lui.

Partout des vagues profondes, d'paisses nues!...

Par le seul souffle de ses narines.

Les fondements de la terre furent dnuds!


X

Aprs cette ide formidable de la puissance de son protecteur, le
pote vainqueur et couronn revient  lui et se rend  lui-mme un
fier hommage pour ses vertus.

Jhovah me rtribue selon ma foi en lui!

Car toutes ses inspirations sont ma loi!

Je suis sans tache devant lui!

Je me prserve de l'injustice!

Il me rtribue selon ma foi,

Selon l'innocence de mes mains devant ses yeux!

Tu es bon avec les bons!

Tu es juste avec les justes!

Tu es pur avec les purs!

Tu allumes toi-mme la lampe dans mon me, Jhova! tu fais resplendir
mes tnbres!

Quel autre Dieu y a-t-il que Jhovah?

Quel autre rocher que lui?

Il gale la vitesse de mes pieds aux pieds des biches!

Il me transporte sur les hauteurs inaccessibles des montagnes!

Il solidifie mes muscles pour le combat,

Et ma main bande l'arc d'airain!

Il largit sous moi la plante de mes pieds,

Et mes talons ne glissent pas!

Mes ennemis crient vers Jhovah...

Mais point de salut! il ne leur rpond pas!

Je les fais vanouir comme la poussire le vent!

Je les foule comme la fange des chemins!

Tu me fais chef des peuples;

Les fils de l'tranger me servent et m'exaltent.

Vive Jhovah! vive mon rocher!

Que le Dieu de mon salut soit glorifi!

Voil pourquoi je le chante parmi les multitudes!


XI

Et il le chante en effet dans les hymnes d'adoration qui suivent ce
chant de triomphe avec une magnificence de parole gale  la
magnificence des oeuvres divines qu'il clbre.

Les cieux racontent la gloire de Dieu; le firmament prophtise
l'oeuvre de ses mains!

L'aurore parle  l'aurore, et la nuit enseigne  la nuit ses
mystres.

Point de parole ici-bas et l-haut qui soit vide de lui!

L'cho de ces louanges retentit dans tout l'univers. Il a dress une
tente pour le soleil; et lui (le soleil), comme un nouvel poux
sortant de sa couche, s'lance, ivre de joie, pour parcourir sa
carrire.

Il part du bord des cieux, et sa course s'tend jusqu' l'autre bord;
rien ne peut chapper  sa chaleur!

Puis, passant sans transition de l'ordre matriel  l'ordre moral, le
pote chante en strophes rflchies la sagesse de Jhovah empreinte
dans la conscience de l'homme vertueux.

Puis un chant pour inspirer la confiance au peuple la veille des
batailles:

Ceux-ci se confient dans leurs chariots de guerre, ceux-l dans leurs
chevaux de bataille; mais nous, Jhovah, dans ton nom!


XII

Mais les vicissitudes de l'me du pote suivent les vicissitudes de la
destine humaine. Le voil, dans sa vieillesse, proscrit de son palais
par ses fils ingrats, errant dans son royaume sans y trouver une
pierre stable pour reposer sa tte. coutez-le:

Jhovah! Jhovah! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonn?

Pourquoi si loin de ton oreille aujourd'hui mes cris qui appellent
ton secours, et mes cris vers toi?

Mon Dieu! je rugis de douleur le jour et tu ne rponds pas! La nuit
je ne trouve ni repos de corps ni repos d'esprit!

Je suis un vermisseau cras, et non un homme! Tous ceux qui me
voient passer desserrent les lvres pour rire de moi et secouent la
tte avec drision!

Plains-toi  Jhovah et il te relvera, ajoute-t-il avec le dsordre
d'une pense qui succde  l'autre sans attendre qu'elle soit acheve
dans l'esprit. Il se rassure par la mmoire de ce que son Dieu a fait
jadis pour lui:

Tu m'as tir du ventre de ma mre; sur le sein de ma mre tu m'as
berc, endormi!

Je tombai sur ton sein en sortant du sein de ma mre; ds ma sortie
du ventre de ma mre, c'est toi qui fus mon Dieu!

Ne t'loigne pas de moi tout  fait, car l'angoisse approche!

Des multitudes de taureaux m'environnent; les taureaux de Basan m'ont
assailli!

Il s'apitoie sur lui-mme:

Je m'coule comme l'eau; tous mes os se disloquent; mon coeur s'est
fondu comme la cire. Ma vigueur s'est dessche comme l'argile; ma
langue s'est colle  mon palais; tu m'as rduit  une pince de
poussire trouve dans le spulcre!

Je compte mes os. Eux, les chiens, me regardent et assouvissent de
mon squelette leurs regards!

Ils se partagent mes habits entre eux et sur mon manteau ils jettent
le de du sort!

Hte-toi, mon Dieu! hte-toi!...

Puis, comme s'il tait dj secouru:

Je dirai ton nom  mes frres; au milieu de l'assemble du peuple je
chanterai ton nom!

On chercherait en vain dans toute la posie antique ou moderne de
telles prostrations de l'me exprimes par de telles figures de style
et de tels redressements de l'esprance rendus par de tels
enthousiasmes de la pit. Le verset bondit de la terre au ciel, du
ciel  la terre, comme le coeur du pote ou comme les taureaux de
Basan. On s'tonne que les cordes de la harpe ne se soient pas brises
sous de si fortes touches. Si le coeur humain tait devenu harpe,
c'est ainsi qu'il aurait rsonn!


XIII

On retrouve un peu plus loin tous les souvenirs nafs de la vie du
berger dans la posie du prophte et du roi. Il se compare aux brebis
qu'il conduisait dans son enfance sur les collines et aux rservoirs
des montagnes de Bethlem, sa patrie.

Jhovah est mon berger! Je ne manquerai de rien. Il me fait parquer
dans les herbes vertes, il me chasse vers les eaux transparentes.

Quand je marche dans la valle de l'ombre de la mort je ne crains pas
qu'il m'arrive du mal; ta houlette et ton bras sont ma scurit.

La coupe est pleine pour moi!

L'enthousiasme toujours figur du vrai pote le ressaisit aussitt; il
chante d'une voix immortelle l'entre triomphale de Dieu dans ses
mondes par les portes immenses des ternits.

cartez-vous! ouvrez-vous, portes de l'ternit! cartez-vous! que le
Roi de gloire entre dans ses empires!

Qui est donc le Roi de gloire? disent les portes. C'est Jhovah!
c'est le Tout-Puissant! c'est le Fort! Jhovah, le Fort dans la
bataille!

Portes, cartez-vous! portes de l'ternit, ouvrez-vous, que le Roi
de gloire entre! Qu'il entre, le puissant, le fort Jhovah _Tsebaoth_!
C'est lui qui est le Roi de gloire!...


XIV

Quelles tendresses pres dans les odes mystiques qu'il soupire, plus
qu'il ne les chante, sur la terrasse dans son palais de Sion, dans la
paix de ses jours prospres!

Je n'ai demand qu'une chose  Jhovah, c'est la seule  laquelle
j'aspire: demeurer dans la demeure de Jhovah tous les jours de ma
vie; goter la douceur de mon Dieu, habiter avec lui dans son temple;

Car il me cache dans sa cabane au temps de l'adversit.

C'est de lui que mon coeur dit: Recherchez sa prsence! Je
rechercherai ta prsence,  Jhovah!

Mon pre et ma mre m'ont abandonn, mais Jhovah me recueille!

La note hroque se retrouve au mme instant sur la corde.

Terrible est le nom de Jhovah!

Elle brise les cdres! Jhovah de sa voix brise les cdres, les
cdres du Liban!

La voix de Jhovah souffle l'incendie!

Elle soulve le dsert, elle fait ondoyer le dsert de Cads!

Elle pouvante les biches, elle fait tomber les feuilles des forts!

Mais sa colre ne dure qu'un clignement de ses yeux, sa misricorde
dure toute la vie! Le soir les larmes entrent dans sa demeure; le
matin, la joie!

Dans tes mains je couche ma vie!

Approchez, petits enfants, coutez-moi; je vous enseignerai la
crainte de Dieu!

La vieillesse approche.

Voil que tu as mesur mes jours par la paume de ta main,
chante-t-il  Dieu, et l'espace que j'ai parcouru est devant toi
comme nant!

L'homme se montre et s'vanouit comme un fantme; hlas! il fait un
petit bruit, il accumule sans savoir qui recueillera!

Comme la biche soupire aprs l'eau des fontaines, ainsi mon me aprs
toi!

J'ai soif du Dieu vivant!

Il est malade; la tristesse lui remonte du coeur comme la lie d'un
vase.

Mes larmes deviennent ma nourriture quand j'entends dire autour de
moi tout le jour: O donc est ton Dieu?

L'abme crie  l'abme au bruit de la chute des torrents: Toutes tes
ondes et toutes tes cumes ont roul sur moi!


XV

Le philosophe se rvle aussitt aprs dans le pote. Il clbre
l'immatrialit de Jhovah pour apprendre au peuple  discerner l'ide
divine de l'image et le culte visible de l'tre invisible.

Est-ce que je mange la chair des taureaux? fait-il dire  Jhovah;
est-ce que je bois le sang des boucs?

Si j'avais faim, je ne te le dirais pas, car il est  moi l'univers
et tout ce qui l'habite.

Offre  Dieu,  homme! ta reconnaissance et rends-lui l'hommage que
tu lui dois!

Le sacrifice agrable  Dieu, c'est un esprit prostern sous sa
main!

Le spectacle du monde le trouble, lui fait regretter la solitude.

Que n'ai-je les ailes de la colombe! Je m'envolerais, et je
chercherais l'abri et la paix!

Je fuirais loin, bien loin, et j'habiterais la nuit dans les lieux
dserts!

Plus vite que le vent des temptes je m'enfuirais vers mon refuge.

L une misanthropie terrible et sublime contre les infidlits des
affections humaines et contre les calomnies!

Ce ne sont pas les ennemis qui m'outragent! s'crie le pote; c'est
toi, homme, qui avais ma confiance, ma tendresse, mes secrets!

Ensemble nous changions de doux entretiens en montant ensemble tout
attendris  la maison de Dieu!

Le soir, le matin, au milieu du jour, je soupire et je gmis!

Ses discours taient plus onctueux et plus pntrants que l'huile,
mais c'taient des glaives hors du fourreau!

Les dents des fils de l'homme sont des dards et des flches, et leur
langue a le tranchant du fer!

Il s'encourage  tout supporter dans le Seigneur.

Rveille-toi, ma gloire passe! rveillez-vous, ma lyre et ma harpe!
Avec vous je rveillerai moi-mme l'aurore matinale dans le ciel!

Que ces pervers se fondent comme la pluie, comme le limaon qui se
fond en tranant sur la terre humide, comme l'avorton n avant terme
et qui n'a pas vu la lumire!

Qu'ils s'vaporent plus vite que l'eau de vos chaudires ne sent la
flamme des pines qui la font frmir dans le vase;

Et que l'on dise: Il y a un Dieu!

Ne les tue pas, ces mchants, Seigneur!

Mais qu'ils reviennent le soir aboyer, comme des chiens errants,
autour de la ville!

Mais moi je ferai rsonner ma harpe  ta gloire!

Les fils de l'homme ne sont que nant; s'ils taient tous ensemble
dans le plateau de la balance, un souffle de ta bouche sur l'autre
bassin les ferait monter!


XVI

Il chante ailleurs un chant de reconnaissance pour les laboureurs et
pour les pasteurs:

Tu couves la terre et tu la fcondes! La rivire se remplit d'eau
jusqu'aux bords; tu leur smes le bl, tu arroses le sillon, tu
l'amollis, tu lui commandes de vgter, tu couronnes l'anne de tes
dons, et dans tous les sentiers s'panche l'abondance. Les plaines du
dsert en dbordent, les collines sont enceintes de joie, les prs
sont couverts d'agneaux, les valles vtues de moissons; on est dans
la joie et on chante!

Lorsque vous vous reposez entre les rigoles de vos champs, les ailes
de la colombe vous semblent revtues d'argent et ses plumes d'un or
jaune!

Thocrite est gal par ces images; mais dans Thocrite l'imagination
seule est satisfaite. Ici c'est l'me qui fait remonter toutes ces
dlices de la cration  leur auteur, et qui de sa volupt fait un
holocauste.

O est Pindare, o est Horace, quand on a got la saveur svre d'une
pareille posie?


XVII

La corde grave et triste reprend bientt l'accent de cette mlancolie
que ce grand pote a panche, avant nous et mieux que nous autres
modernes, de son me. C'est pendant son exil sur les montagnes.

Je suis devenu inconnu  mes frres; oui, tranger aux fils de ma
mre!

Je fais un sac de mes habits, et je deviens pour eux un sujet de
confabulation!

Ceux qui sont assis sur leurs portes parlent contre moi, et les
chansons de ceux qui boivent des liqueurs enivrantes sont gayes de
mon nom!

L'humiliation me comprime le coeur. Je tombe en dfaillance, j'espre
tre plaint. Mais non; je cherche des consolations, mais il n'y en a
pas.

Ils ont jet du fiel sur ce que je mange et du vinaigre dans ce que
je bois...

Mais mes chants plaisent  Jhovah plus que leurs boeufs avec leurs
cornes et leurs sabots!


XVIII

Le problme de la flicit des mchants, qui agitait Job jusqu' la
sueur de son front, agite David  son tour; il l'exprime dans une ode
gale en doute  celle du patriarche de Hus.

Ils ne partagent pas les misres de nous autres mortels: l'orgueil
est le collier qui relve leur tte; la violence est leur vtement.

 force de graisse leurs yeux sortent de leurs orbites; leurs dsirs
satisfaits dbordent. Ils boivent  longs traits les eaux d'iniquit,
et ils disent: Comment Dieu le saura-t-il?

Et moi, c'est donc en vain que j'ai purifi mon coeur?

Tes ennemis lvent leur drapeau contre tes propres drapeaux pour
qu'on les aperoive de loin, comme le bcheron qui lve la cogne
au-dessus de sa tte dans une paisse fort.

N'abandonne pas au serpent l'me de la tourterelle, Seigneur!

Je dis aux superbes: N'levez pas si haut votre front; car ce n'est
ni de l'orient, ni de l'occident, ni du septentrion, ni du dsert que
vient la fortune. Dieu seul est roi!

Je me console en pensant aux jours d'autrefois, aux annes du temps
qui a coul!

Je me souviens de mes chants pendant la nuit, et je retourne mon
coeur pour mditer dans mon esprit!

Il se rappelle le passage de la mer Rouge.

Les eaux t'ont vu, Seigneur! les eaux t'ont vu et elles ont
bouillonn d'effroi! Les abmes ont remu!

Tu passas  travers la mort, et on ne revit pas mme l'empreinte de
tes pas.

Tout  coup, dans une srie de cantiques, il chante en hymne l'pope
du peuple de Dieu. Depuis Mose jusqu' lui, il recompose toutes les
destines de sa race. Chaque rcit est un prodige, et chaque prodige
fait clater sur sa harpe un cri de bndiction. C'est le pome
national d'un peuple exclusivement thocratique, chant aux pieds de
ses autels par un pontife-roi.

L'pope finit par ses propres aventures:

Il fit choix de David, son esclave, et il le tira d'un parc de
brebis!

Cette revue lyrique des temps couls et des prodiges accomplis le
rend plus pieux et plus pote.

Moi, dit-il, mon me languit aprs tes parvis! Mon coeur et ma
chair te chantent,  Dieu vivant!

Le passereau trouve sa demeure, l'hirondelle un nid pour ses petits,
tes autels  moi! Heureux ceux qui habitent ta demeure!

Un jour  l'ombre de ton temple vaut mieux que mille dans les tentes
des pervers.

Ou pote, ou joueur de flte, toutes mes penses sont  toi!


XIX

Le quatrime livre commence par une ode imite de Mose, qui semble
rcapituler toute la sagesse des anctres et toutes les vanits de la
vie humaine en dehors de Dieu.

Avant que les montagnes fussent nes, avant que les cieux et la terre
fussent clos de l'ternit jusqu' l'ternit, tu es Dieu!

Tu pulvrises l'homme et tu lui dis: Renais;

Car mille ans  tes yeux sont comme le jour d'hier qui a t et comme
une faction monte dans la nuit!

Tu rpands l'humanit comme l'eau; ils sont, les hommes, comme un
sommeil, comme une herbe ne du matin!

 l'aurore elle fleurit et passe, le soir elle est dessche et
morte!

Le nombre de nos annes est de soixante-dix ans  quatre-vingts ans
pour les plus robustes; puis le fil de nos jours est coup en un clin
d'oeil, et nous ne sommes plus!

Enseigne-nous  compter ces jours, afin que nous leur fassions
rapporter les fruits de la sagesse!

Que tes oeuvres me rjouissent  contempler,  mon Dieu! Que j'aime 
les chanter, soit sur l'instrument  dix cordes, soit sur le _nbel_,
soit dans des hymnes mdites sur la harpe!

Le juste fleurit comme le palmier; il monte comme le cdre, il
fructifie encore dans sa vieillesse!

L'vidence de la Providence lui est rvle ailleurs dans deux versets
aussi saillants d'expression qu'irrfutables de pense.

Celui qui a _plant_ l'oreille n'entendra-t-il pas? et celui qui a
aplani l'oeil ne verra-t-il pas?

Il chante jusqu' sa politique dans la cinquante et unime ode; il
chante jusqu' son agonie dans la suivante.

Mes jours s'vaporent comme une fume; mes os sont consums comme un
tison au feu.

 force de gmir ma chair s'attache  mes os.

Je ressemble au plican du dsert; je suis devenu comme le hibou
habitant des ruines.

Je veille et je deviens comme le passereau solitaire sur le toit!

Mon me est colle  la poussire. Ranime-la, selon ta promesse!

Constamment, Seigneur, je porte ma vie dans ma main, et je te
l'offre!

Je lve mes yeux vers les montagnes d'o me viendra ton secours!

De mme que les yeux de l'esclave sont fixs sur les mains de son
matre, de mme que les yeux de la servante sont attachs aux mains de
sa matresse, de mme,  Jhovah! mes yeux sur mon Dieu!...

Ramne,  Jhovah! nos captifs comme l'eau des torrents sur une terre
nue!

Ceux qui sment dans les larmes moissonneront dans la joie.

Il s'en allait devant lui et pleurait en marchant, celui qui portait
le sac des semailles; il revient joyeux et charg de gerbes!

Mon me t'attend, mon Dieu, plus impatiemment que les gardes de nuit,
aux portes de la ville, n'attendent le matin!

J'ai apais _devant toi_ et assoupi mon me comme un enfant sevr qui
est sur les bras de sa mre; comme un enfant sevr mon me est
assoupie de confiance en moi!

O trouver sur la lyre antique des notes de flte semblables  celle
de ce berger?


XX

Et comme chaque trait des moeurs pastorales ou sacerdotales lui
fournit une image ou simple, ou neuve, ou douce, ou forte, ou
inattendue! coutez-le prcher la rconciliation et la concorde  ses
fils.

Qu'il est doux et qu'il est agrable que les frres habitent ensemble
dans la paix!

Moins douce et moins parfume est l'huile rpandue sur la tte, qui
coule de l sur la barbe, barbe d'Aharon, et qui coule de sa barbe
jusque sur les bords de son habit sacerdotal!

Moins douce est la rose qui descend sur les collines d'Hermon!

Et comme la figure de l'enthousiasme, la rptition, mise par lui en
refrain dans la bouche du choeur ou du peuple, ajoute le
retentissement d'une foule  l'accent jailli d'une seule me!

coutez!


LE POTE.

Glorifiez Jhovah, car il est bon; car sa misricorde est ternelle!

LE CHOEUR.

Glorifiez le Dieu des dieux, car il est bon; car sa misricorde est
ternelle!

LE POTE.

 celui qui a t l'architecte intelligent du firmament!

LE CHOEUR.

Car sa misricorde est ternelle!

LE POTE.

 celui qui a couch la terre sur les eaux!

LE CHOEUR.

Car sa misricorde est ternelle!

LE POTE.

 celui qui allume les grandes lampes du firmament!

LE CHOEUR.

Car sa misricorde est ternelle!

LE POTE.

 celui qui a fait le soleil pour le jour!

LE CHOEUR.

Car sa misricorde est ternelle!

LE POTE.

 celui qui a fait la lune et les toiles pour les nuits!

LE CHOEUR.

Car sa misricorde est ternelle!

LE POTE.

 celui qui a fendu en blocs la mer de joncs (la mer Rouge)!

LE CHOEUR.

Car sa misricorde est ternelle!

Et ainsi de suite pour toutes les phases de l'histoire nationale o
Jhovah a signal sa protection sur Isral.

Horace chantait-il un tel _Pome sculaire_ aux Romains?

Tyrte a-t-il, dans l'lgie patriotique, des plaintes gales  celles
qui pleurent et grondent dans les strophes suivantes?

Au bord des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous
pleurions.

Aux saules de leurs rivages nous avions suspendu nos harpes!

Chantez-nous quelques-uns des chants de Sion, votre patrie, nous
disaient, en nous commandant la joie, les oppresseurs qui nous
retenaient en captivit.

Comment chanterions-nous les chants de Jhovah  la terre trangre?

Si je pouvais t'oublier,  Jrusalem! que ma main droite m'oublie
moi-mme!

Si je pouvais ne plus penser nuit et jour  toi, si je ne te plaais
plus,  ma Jrusalem! sous ma tte, que ma langue reste colle  mon
palais!

Fils de Babylone, _la rose du sol_! tremblez, etc., etc.

L'lgie du captif finit par l'imprcation sourde contre l'oppresseur.


XXI

Tout finit par un choeur de louange  Dieu, auquel le pote convie
tous les peuples, toutes les bouches, tous les instruments  corde ou
 vent de la musique sacre, tous les lments et tous les astres!
Sublime finale de cet opra de soixante ans, chant par le berger, le
hros, le roi, le vieillard dans les psaumes!

Chantez le Seigneur dans les profondeurs du firmament!

Chantez-le, vous ses anges! vous ses armes!

Soleil et lune, chantez! chantez, vous, astres lumineux! tincelantes
constellations!

Votes des cieux, chantez! Chantez, vastes eaux qui flottez
au-dessous des cieux!

clairs, grle, neige, brouillards, vents des temptes qui excutez
ses paroles, chantez!

Montagnes, collines, arbres qui portez des fruits, cdres _qui portez
l'ombre_, chantez!

Jeunes hommes, jeunes vierges, adolescents, vieillards, chantez!

Clbrez son nom par des danses, par des fanfares  sa gloire sur la
peau du tambour et sur la corde du kinnor (la harpe)!

Clbrez-le dans son temple! clbrez-le dans son firmament!

Clbrez-le par le dchirement du son de la trompette! clbrez-le
par le nbel  dix cordes!

Clbrez-le par la flte et par les cymbales retentissantes!

Que tout ce qui a le souffle dise: Jhovah! Dieu!...

Voil l'enthousiasme presque inarticul du pote lyrique, tant les
paroles se pressent confusment sur ses lvres, qui s'emporte  sa
vraie source,  Dieu, comme les flocons de la fume d'un incendie de
l'me par un vent d'orage! Voil David, ou plutt voil le coeur
humain avec toutes les notes que Dieu a permis de rendre sur la terre
 cet instrument de douleur, de larmes, de joie ou d'adoration! Voil
la posie sanctifie  sa plus haute expression! Voil le vase des
parfums bris sur le parvis du temple et rpandant ses odeurs du coeur
de David dans le coeur du genre humain presque tout entier! Car,
hbraque, chrtienne ou mme mahomtane, toute religion, tout
gmissement, toute prire a recueilli une goutte de ce vase rpandu
sur les hauteurs de Jrusalem pour en faire un de ses accents. Ce
petit berger est devenu le matre des choeurs sacrs de tout
l'univers. Il n'y a pas une pit sur la terre qui ne prie avec ses
paroles ou qui ne chante avec sa voix. On dirait qu'il a mis une corde
de sa pauvre harpe dans tous les choeurs religieux ou seulement
sensibles, pour l'y faire rsonner partout et ternellement 
l'unisson des chos de Bethlem, d'Horeb ou d'Engaddi! Ce n'est plus
le pote, ce n'est plus le prophte; c'est la vibration des murs de
tous les temples rpercutant son coeur.

C'est le psalmiste de l'ternit. Quelle destine, quelle puissance a
la posie quand elle s'inspire de la divinit!


XXII

Quant  nous, nous ne nous tonnons pas de cette puissance de
rpercussion du son de l'me humaine  travers toutes les mes et tous
les ges; il y a dans le coeur du hros, du pote ou du saint, des
lans de force qui brisent le spulcre, le firmament, le temps, et qui
vont, comme les cercles excentriques du caillou jet dans la mer,
mourir seulement sur les dernires plages du lit de l'Ocan. Le coeur
de l'homme, quand il est mu par l'ide de Dieu, porte ses motions
aussi loin que l'Ocan porte les ondulations de ses rives.

Telle est la voix de ce pote qu'on peut appeler vritablement le
barde de Dieu!

Mais il a eu de plus un bonheur suprme, celui d'tre adopt dans les
temps les plus reculs pour le barde du temple, en sorte que, par un
phnomne unique en lui, la posie est devenue religion. C'est le
dernier degr de popularit auquel la posie puisse atteindre. C'est
par l qu'il y a une strophe de ce barde dans toutes nos jubilations
sacres, un soupir de ce berger dans tous nos soupirs, une larme de ce
pnitent dans toutes nos larmes. Quelque tranger que l'on puisse tre
aux rites ou aux cultes qui ont adopt ce lyrique pour leur prophte,
toutes les mes modernes l'ont adopt pour leur pote.

Quant  moi, lorsque mon me, ou enthousiaste, ou pieuse, ou triste, a
besoin de chercher un cho  ses enthousiasmes,  ses pits ou  ses
mlancolies dans un pote, je n'ouvre ni Pindare, ni Horace, ni Hafiz,
potes purement acadmiques; je ne cherche pas mme sur mes propres
lvres des balbutiements plus ou moins expressifs pour mes motions;
j'ouvre les psaumes et j'y prends les paroles qui semblent sourdre du
fond de l'me des sicles et qui pntrent jusqu'au fond de l'me des
gnrations. Heureux l'homme  qui il a t donn de devenir ainsi
l'hymne ternellement vivant, la prire ou le gmissement personnifi
du genre humain!


XXIII

J'tais dj dans cette disposition pour ainsi dire inne pour le
pote David, il y a quelques annes, quand je visitai la patrie, la
demeure et le tombeau de ce grand lyrique. J'aime  me retracer encore
aujourd'hui la mmoire des sites et des impressions que j'y recevais
des lieux, des noms et des chants sacrs. Je les retrouve dans mes
notes crites sur la selle de mon chameau qui me servait d'oreiller et
de table.

La peste svissait dans Jrusalem; nous restmes assis tout le jour en
face des portes principales de la cit sainte; nous fmes le tour des
murs en passant devant toutes les autres portes de la ville. Personne
n'entrait, personne ne sortait; le mendiant mme n'tait pas assis
contre les bornes, la sentinelle ne se montrait pas sur le seuil; nous
ne vmes rien, nous n'entendmes rien: le mme vide, le mme silence 
l'entre d'une ville de trente mille mes, pendant les douze heures du
jour, que si nous eussions pass devant les portes mortes de Pompi
ou d'Herculanum! Nous ne vmes que quatre convois funbres sortir en
silence de la porte de Damas et s'acheminer le long des murs vers les
cimetires turcs; et prs de la porte de Sion, lorsque nous y
passmes, qu'un pauvre chrtien mort de la peste le matin, et que
quatre fossoyeurs emportaient au cimetire des Grecs. Ils passrent
prs de nous, tendirent le corps du pestifr, envelopp de ses
habits, sur la terre, et se mirent  creuser en silence son dernier
lit, sous les pieds de nos chevaux.

La terre autour de la ville tait frachement remue par de semblables
spultures que la peste multipliait chaque jour. Le seul bruit
sensible, hors des murailles de Jrusalem, tait la complainte
monotone des femmes turques qui pleuraient leurs morts. Je ne sais si
la peste tait la seule cause de la nudit des chemins et du silence
profond autour de Jrusalem et dedans; je ne le crois pas, car les
Turcs et les Arabes ne se dtournent pas des flaux de Dieu,
convaincus que sa main peut les atteindre partout et qu'aucune route
ne lui chappe.--Sublime raison de leur part, mais qui les mne par
l'exagration  de funestes consquences!


XXIV

 gauche de la plate-forme du temple et des murs de la ville, la
colline qui porte Jrusalem s'affaisse tout  coup, s'largit, se
dveloppe  l'oeil en pentes douces, soutenues  et l par quelques
terrasses de pierres roulantes. Cette colline porte  son sommet, 
quelque cent pas de Jrusalem, une mosque et un groupe d'difices
turcs assez semblables  un hameau d'Europe couronn de son glise et
de son clocher. C'est Sion! c'est le palais!--c'est le tombeau de
David!--c'est le lieu de ses inspirations et de ses dlices, de sa vie
et de son repos!--lieu doublement sacr pour moi, dont ce chantre
divin a si souvent touch le coeur et ravi la pense. C'est le premier
des potes du sentiment; c'est le roi des lyriques! Jamais la fibre
humaine n'a rsonn d'accords si intimes, si pntrants et si graves;
jamais la pense du pote ne s'est adresse si haut et n'a cri si
juste; jamais l'me de l'homme ne s'est rpandue devant l'homme et
devant Dieu en expressions et en sentiments si tendres, si
sympathiques et si dchirants. Tous les gmissements les plus secrets
du coeur humain ont trouv leurs voix et leurs notes sur les lvres et
sur la harpe de ce barde sacr; et, si l'on remonte  l'poque recule
o de tels chants retentissaient sur la terre; si l'on pense qu'alors
la posie lyrique des nations les plus cultives ne chantait que le
vin, l'amour, le sang et les victoires des mules et des coursiers dans
les jeux de l'lide, on est saisi d'un profond tonnement aux accents
mystiques du berger-prophte, qui parle au Dieu crateur comme un ami
 son ami, qui comprend et loue ses merveilles, qui admire ses
justices, qui implore ses misricordes, et qui semble un cho anticip
de la posie vanglique, rptant les douces paroles du Christ avant
de les avoir entendues. Prophte ou non, selon qu'il sera considr
par le philosophe ou le chrtien, aucun d'eux ne pourra refuser au
pote-roi une inspiration qui ne fut donne  aucun autre homme. Lisez
du grec ou du latin aprs un psaume! Tout plit.


XXV

J'aurais, moi, humble pote d'un temps de dcadence et de silence,
j'aurais, si j'avais vcu  Jrusalem, choisi le lieu de mon sjour et
la pierre de mon repos prcisment o David choisit le sien  Sion.
C'est la plus belle vue de la Jude, de la Palestine et de la Galile.

Jrusalem est  gauche, avec le temple et ses difices, sur lesquels
le regard du roi ou du pote pouvait plonger du haut de sa terrasse.
Devant lui des jardins fertiles, descendant en pentes mourantes, le
pouvaient conduire jusqu'au fond du lit du torrent dont il aimait
l'cume et la voix.--Plus bas, la valle s'ouvre et s'tend; les
figuiers, les grenadiers, les oliviers l'ombragent. C'est sur
quelques-uns de ces rochers surpendus prs de l'eau courante; c'est
dans quelques-unes de ces grottes sonores, rafrachies par l'haleine
et par le murmure des eaux; c'est au pied de quelques-uns de ces
trbinthes, aeux du trbinthe qui me couvre, que le pote sacr
venait sans doute attendre le souffle qui l'inspirait si
mlodieusement.

Que ne puis-je l'y retrouver, pour chanter les tristesses de mon coeur
et celles du coeur de tous les hommes dans cet ge inquiet, comme ce
berger inspir chantait ses esprances dans un ge de jeunesse et de
foi! Mais il n'y a plus de chant dans le coeur de l'homme; les lyres
restent muettes, et l'homme passe en silence, sans avoir ni aim, ni
pri, ni chant.


XXVI

Remontons au palais de David. De l on plonge ses regards sur la
ravine verdoyante et arrose de Josaphat. Une large ouverture dans les
collines de l'est conduit de pente en pente, de cime en cime,
d'ondulation en ondulation, jusqu'au bassin de la mer Morte. Cette mer
rflchit l-bas les rayons du soir dans ses eaux pesantes et opaques
comme une paisse glace de Venise qui donne une teinte mate et plombe
 la lumire. Ce n'est point ce que la pense se figure: un lac
ptrifi dans un horizon terne et sans couleur; c'est d'ici un des
plus beaux lacs de Suisse ou d'Italie, laissant dormir ses eaux
tranquilles entre l'ombre des hautes montagnes d'Arabie, qui se
dentellent  perte de vue comme des Alpes sans neige derrire ses
flots, au pied des monticules coniques ou pyramidaux, mais toujours
transparents, de la Jude, royaume strile du pote-roi.


XXVII

Le jour suivant j'allai m'asseoir seul, les psaumes dans les mains,
sur un bloc de maonnerie boul autour du tombeau du fils d'Isae.

Le jour s'teignait lentement: il dcolorait un  un les rochers
gristres de la colline oppose, derrire la valle, ou plutt la
ravine de Josaphat. Ces rochers, les uns debout, les autres couchs,
ressemblent,  s'y tromper,  des pierres spulcrales frappes des
derniers feux de la lampe qui se retire. Tout tait silence et deuil
autour de moi dans ce demi-jour, mais tout tait aussi mmoire des
temps couls. Je voyais d'un regard toute la scne de ce pome pique
et lyrique de la vie et des chants de David. La poussire du hros et
du barde d'Isral reposait peut-tre sous mes pieds, disperse par les
sicles de l'une de ces grandes auges de pierre grise dont les dbris
parsment la colline, et dans lesquelles les chameliers font boire
aujourd'hui leurs chameaux. Un vent du midi, tide et harmonieux,
soufflait par bouffes de la colline des Oliviers, en face de moi; ce
vent apportait aux sens la saveur amre et la senteur cre des
feuilles d'olivier qu'il avait traverses. Il soupirait, gmissait,
sanglottait, chantait mlancoliquement ou mlodieusement entre les
chardons, les pines, les cactus et les ruines du tombeau du pote.

C'taient les mmes notes que David avait entendues sur les mmes
collines en gardant les brebis d'Isae, son pre. C'taient ces sons,
ces horizons, ces joies du ciel et ces tristesses de la terre qui
l'avaient fait pote. Son me tait rpandue dans cet air du soir,
insaisissable, mais sensible et respirable comme un parfum vapor du
vase bris par les pieds du cheval  l'entre d'un hros dans une
grande ville d'Orient.

Je me complaisais dans ce lyrisme des lments, dans cette consonnance
de la nature, des ruines, des sicles couls, avec la voix du pote
qui les a terniss par ses hymnes.

J'ouvris le petit volume des psaumes que j'avais recueilli dans
l'hritage de ma mre, et dont les feuilles, feuilletes  toutes les
circonstances de sa vie, portaient l'empreinte de ses doigts et
quelques taches de ses larmes. Je lus avec des impressions centuples
pour moi par le site et par le voisinage du tombeau; je continuai 
lire jusqu' ce que le crpuscule, assombri de verset en verset
davantage, effat une  une sous mes yeux les lettres du Psalmiste;
mais, mme quand mes regards ne pouvaient plus lire, je retrouvais
encore ces lambeaux d'odes, ou d'hymnes, ou d'lgies, dans ma
mmoire, tant j'avais eu de bonne heure l'habitude de les entendre, 
la prire du soir, dans la bouche des jeunes filles auxquelles la mre
de famille les faisait rciter avant le sommeil. S'il reste quelque
posie dans l'me des familles de l'Occident, ce n'est pas aux potes
profanes qu'on le doit, c'est au pauvre petit berger de Bethlem. Les
psaumes sont naturaliss dans toutes les maisons. Il n'y a ni une
naissance, ni un mariage, ni une agonie, ni une spulture auxquels il
n'assiste. C'est le musicien convi  toutes les ftes et  tous les
deuils du foyer, et, plus heureux que ces musiciens de nos sens, ce
n'est pas  l'oreille qu'il chante, il chante au coeur.


XXVIII

Au moment o j'allais fermer le livre pour rejoindre le camp de ma
caravane, que j'avais plant de l'autre ct de la ville, en dehors de
la porte de Bethlem, un air de flte lointain et mlancolique se fit
entendre  ma droite sur une des collines nues et dchires des monts
d'Arabie qui encaissent la valle de la mer Morte. C'tait un gardeur
de chvres et d'nesses, comme Sal et comme David, qui rappelait, du
haut des rochers et du fond des prcipices, ses chevreaux,  la
mlodie pastorale de son roseau perc de trois notes. Jamais la flte
des plus miraculeux musiciens de nos orchestres d'opra ne me donna un
ravissement aussi dlicieux  l'oreille. Ce fut pour moi le sursaut
des sicles endormis se rveillant dans un cho au souffle d'un enfant
berger autour de la tombe du grand joueur de flte. Je jetai un cri et
je me levai de mon bloc de pierre sur la pointe des pieds, pour mieux
saisir dans la brise les sons ariens et mourants de ce roseau perc.
Je me reportai d'un bond de l'me aux nuits o le fils d'Isae
s'asseyait dans la solitude, cout seulement par ses brebis;  ces
inspirations du dsert qui le firent roi de la Jude pour une vie
d'homme, et pour l'ternit roi du chant. Le berger arabe interrompit
et reprit vingt fois sa mlodie pastorale. Je m'tais assis de nouveau
pour l'couter jusqu'au bout.


XXIX

Mais bientt un autre concert nocturne vint me distraire de cette
pastorale; j'apercevais,  travers le crpuscule, un petit groupe de
peuple qui dfilait, sombre et muet comme une apparition funbre, dans
le sentier creux,  quelques centaines de coudes au-dessous de moi.
Ce sentier suit la valle de Josaphat et passe entre le tombeau
d'Absalon et la fontaine de Silo.

C'tait le convoi d'une jeune Armnienne que la peste venait de
frapper dans Jrusalem, et que la famille, les amis, les voisins
conduisaient au cimetire de sa communion, hors de la ville. Cette
petite colonne d'hommes, de femmes et de prtres affligs psalmodiait
sourdement en marchant quelques-uns des versets sacrs de leur
liturgie des morts. Ces versets les plus pathtiques des psaumes de
David remontaient ainsi du fond de sa valle, hlas! et du fond de ces
coeurs jusqu'au tombeau du roi. J'en saisis quelques-uns au passage de
la brise et je les rptai  voix basse, quoique tranger  ce deuil,
avec la consonnance compatissante qui associe l'tranger, enfant de
douleurs, comme dit le pote,  toutes les douleurs de ses frres
inconnus!


XXX

Quand le convoi eut disparu derrire l'angle du spulcre d'Absalon
pour s'enfoncer sous les oliviers de la colline, je me levai pour
reprendre enfin mon sentier vers mes tentes. Par une bizarre
concordance d'heures, de site, d'accidents et de hasards, ce fut
encore la voix de David qui m'arrta et qui me fit retomber tout
pensif et tout branl de posie sur le bloc de pierre.

Le vent qui, un instant avant, soufflait des montagnes, avait tourn
pendant ma longue station au tombeau du roi; il soufflait maintenant
de la mer, et il m'apportait de la ville une sorte de psalmodie
plaintive semblable au gmissement d'une cit en deuil. En prtant
plus attentivement l'oreille je distinguai la rcitation cadence des
psaumes du pote, qui sortait du couvent des moines latins de
Terre-Sainte, et qui, de terrasse en terrasse, venait mourir au
tombeau du harpiste de Dieu. Cette flte sur la colline, ce convoi
chantant dans la valle, cette psalmodie dans le monastre, triple
cho  la mme heure de cette voix du grand lyrique, enseveli, mais
ressuscit sans cesse sur sa montagne de Sion, me jetrent dans un
ravissement d'esprit qui semblait me donner pour la premire fois le
sentiment de la toute-puissance du chant dans l'homme.

Qu'est devenu son royaume? m'criai-je. Les Persans, les Arabes, les
califes, les croiss, les sultans s'en sont arrach les morceaux; les
plerins n'y viennent plus adorer que la poussire, et le vent
l'emporte au dsert ou  la plage de la _grande_ mer avec le mme
mpris qu'il emporte le brin de paille du nid de l'hirondelle, quand
la niche a pris son vol en automne vers d'autres climats! Mais sa
flte, mais sa harpe, mais ses notes lyriques du roi des cantiques ont
survcu  son empire dtruit,  sa race disperse parmi les nations! 
puissance de l'me!  ternit de la parole inspire! Le roi est
poussire; il ne possde pas mme son propre tombeau; mais sa harpe
possde l'univers, et qui sait si elle n'a pas son cho jusque dans le
ciel?--Jamais homme n'eut une telle apothose.


XXXI

Je baisai la pierre dtache de ce tombeau de David, et je rentrai
tout recueilli et tout musical sous ma tente. Une lampe l'clairait;
je taillai mon crayon, et j'crivis,  la lueur de la lampe battue du
vent sous la toile, quelques strophes restes incompltes, et que
j'adressai, un certain nombre d'annes aprs,  un des plus lgants
et des plus rudits traducteurs des psaumes, M. Dargaud. Je les
retrouve avec leurs sens suspendus, et leurs lacunes, et leurs ratures
au crayon, sur le papier jauni par la poussire du dsert et par la
fume de la tente.

En voici quelques strophes, souvenir d'une soire de voyage et d'une
halte  ce tombeau:

         harpe, qui dors sous la tte,
        Sous la tte du barde roi,
        Veuve immortelle du prophte,
        Un jour encore veille-toi!
        Quoi! Dans cette innombrable foule
        Des hommes, qui parle et qui coule,
        Il n'est plus une seule main
        Qui te remue et qui t'accorde,
        Et qui puisse un jour sur ta corde
        Faire clater le coeur humain?

        Es-tu comme le large glaive
        Dans les tombes de nos aeux
        Qu'aucun bras vivant ne soulve
        Et qu'on mesure en vain des yeux?
        Harpe du psalmiste, es-tu comme
        Ces gigantesques crnes d'homme
        Que le soc dcouvre sous lui,
        Grands dbris d'une autre nature
        Qui, pour animer leur stature,
        Voudraient dix mes d'aujourd'hui?

Que faut-il pour te faire rendre les sons d'autrefois? demandai-je 
cette harpe sacre:

        Faut-il avoir, dans son enfance,
        Gardien d'onagre ou de brebis,
        Brandi la fronde  leur dfense
        Port leurs toisons pour habits?
        Faut-il avoir, dans ces collines,
        Laiss son sang sur les pines,
        Dchir ses pieds au buisson?
        Coll dans la nuit solitaire
        Son oreille au pouls de la terre
        Pour rsonner  l'unisson?
        ..........................
        ..........................

    Eh bien! de l'instrument j'ai parcouru la gamme,
    De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de l'me,
    Chaque fibre de l'homme au coeur m'a palpit,
    Comme un clavier touch d'une main lourde et forte,
    Dont la corde d'airain se tord brise et morte,
            Et que le doigt emporte
            Avec le cri jet!

    Pourquoi donc sans chos sur nos fibres rebelles,
     harpe! languis-tu comme un aiglon sans ailes,
    Tandis qu'un seul accord des kinnors d'Isral
    Fait, aprs trois mille ans, dans les choeurs de nos ftes,
    D'Horeb et de Sina chanceler les deux fates,
            Rsonner les temptes
            Et fulgurer le ciel?
    ..........................
    ..........................
    Ah! c'est que tu touchais de tes misricordes
    Ce barde dont ta grce avait mont les cordes;
    De ses psaumes vainqueurs tu faisais don sur don;
    Il pouvait t'oublier sur son lit de mollesses,
    Tu poursuivais son coeur au fond de ses faiblesses
        De ton impatient pardon!...

    Fautes, langueurs, pchs, dfaillances, blasphmes,
    Adultre sanglant, trahisons, forfaits mmes.
    Ta droite couvrait tout du flux de tes bonts;
    Et, comme l'Ocan dvore son cume,
    Son me, engloutissant le mal qui le consume,
        Dvorait ses iniquits.

    Quel forfait n'et lav cette larme sonore
    Qui tomba sur sa harpe et qui rsonne encore!
    Les rocs de Josaphat en gardent la senteur.
    Tu dfendis aux vents d'en scher le rivage,
    Et tu dis aux chos: Roulez-la dans les ges,
    Humectez tous les yeux, mouillez tous les visages
        Des larmes du divin chanteur!
    ..........................
    ..........................

        J'ai vu blanchir sur les collines
        Les brches du temple croul
        Comme une aire d'aigle en ruines
        D'o l'habitant s'est envol!
        J'ai vu sa ville, devenue
        Un vil monceau de poudre nue,
        Muette sous un vent de feu,
        Et le guide des caravanes
        Attacher le pied de ses nes
        Aux piliers du temple de Dieu!
        Le chameau, qui baisse sa tte
        Pour s'abriter des cieux brlants,
        Dans le royaume du prophte
        N'avait que l'ombre de ses flancs,
        Silo, qu'un seul chevreau vide,
        N'tait qu'une sueur aride
        Du sol brl sous le rayon,
        Et l'Arabe, en sa main grossire
    Ramassant un peu de poussire,
    S'criait: C'est donc l Sion!
    ..........................
    ..........................

    Mais, quand sur ma poitrine forte
    J'treignis la harpe des rois,
    Le vent roula vers la mer Morte
    L'cho triomphal de ma voix;
    Le palmier secoua sa poudre,
    Le ciel serein de foudre en foudre
    Tonna le nom d'Adona;
    L'aigle effray lcha sa proie,
    Et je vis palpiter de joie
    Deux ailes sur le Sina!
    ..........................
    ..........................

    Est-ce l mourir? Non, c'est vivre
    Plus vivant dans tous les vivants!
    C'est se dchirer comme un livre,
    Pour jeter ses feuillets aux vents!
    C'est imprimer sa forte trace
    Sur chaque parcelle d'espace
    O peuvent plier deux genoux!...
    Et nous, bardes aux luths sans me,
    Qui du ciel ignorons la gamme,
    Dites-moi! pourquoi vivons-nous?...

    Dans l'Orient, riche en symbole,
    Ainsi quand des saints orateurs
    La pathtique parabole
    Fait fondre l'auditoire en pleurs,
    Le prtre suspend la prire,
    Il va de paupire en paupire
    ponger l'eau de tous les yeux;
    Et de cet gouttement d'me
    Il compose un amer dictame
    Qui gurit tout mal sous les cieux!

    Ainsi sur ta corde arrose,
    Par le divin dbordement,
    Tes larmes, comme une rose,
    Se boiront ternellement
     berger! que l'eau de ta coupe
    Avec la ntre s'entrecoupe
    Pour abreuver tous les climats!
    Ton Jhovah dort sous ses nues
    Et d'autres races sont venues!...
    Mais on pleure encore ici-bas!

                                             LAMARTINE.




XXXIVe ENTRETIEN.

LITTRATURE, PHILOSOPHIE, ET POLITIQUE DE LA CHINE.


I

Les circonstances aujourd'hui nous commandent le sujet. Nous avions
prpar depuis longtemps ces entretiens littraires sur la Chine;
comme tous ceux qui l'ont profondment tudie, nous l'admirons.

Quittons donc un moment l'Europe et les Indes, terres de
l'imagination, traversons le Thibet qui spare d'une muraille presque
perpendiculaire de glace les deux plus vastes empires du monde, et
jetons un regard profond sur la Chine, ce pays de la raison par
excellence.

La littrature en Chine est presque entirement politique et
lgislative.

Aprs la religion et la philosophie, la politique est la plus haute
application de la littrature aux choses humaines. C'est donc l
surtout qu'il faut tudier la littrature politique. Cette tude nous
conduira aux plus hautes thories du gouvernement des socits. Il y a
loin de l, sans doute, aux futiles questions d'art, de langue, de
prose ou de vers; mais l'art, la langue, la prose ou les vers ne sont
que les formes des ides; c'est le fond qu'il faut d'abord considrer,
si nous voulons que ce cours de littrature universelle soit en mme
temps un cours de pense et de raison publique.

Nous allons dire ici toute notre pense sur la politique; on va voir
que cette pense n'est pas plus anarchique que celle de Montesquieu,
et beaucoup moins chimrique que celle de Fnelon. Laissons l'utopie
aux vers: la prose est la langue de vrit.


II

Le chef-d'oeuvre de l'humanit, selon nous, c'est un gouvernement.

Runir en une socit rgulire une multitude d'tres pars qui
pullulent au hasard sur une terre sans possesseurs lgitimes et
reconnus;

Combiner assez quitablement tous les intrts divergents ou
contradictoires de cette multitude pour que chacun reconnaisse
l'utilit de borner son intrt propre par l'intrt d'autrui;

Extraire de toutes ces volonts individuelles une volont gnrale et
commune qui gouverne cette anarchie;

Proclamer ou crire cette volont dominante en lois qui instituent
des droits sociaux conformes aux droits naturels, c'est--dire aux
instincts lgitimes de l'homme sortant de la nature pour entrer dans
la socit;

Sanctifier ces lois par la plus grande masse de justice qu'il soit
possible de leur faire exprimer, en sorte que la conscience, cet
organe que le Crateur nous a donn pour oracle intrieur, soit force
de ratifier mme contre nos passions la justice de la loi;

Faire rgner avec une autorit impartiale et inflexible cette loi sur
nos iniquits individuelles, sur nos rsistances, nos empitements,
nos rpugnances; lui crer un corps, des membres, une main dans un
pouvoir excuteur et visible charg de faire aimer, respecter et
craindre la loi;

Armer ce pouvoir excuteur de toute la force ncessaire pour rprimer
les atteintes individuelles ou collectives contre la loi, sans
l'investir nanmoins de prrogatives assez absolues pour qu'il puisse
lui-mme se substituer  la loi et faire dgnrer cette volont d'un
seul contre tous en tyrannie;

chelonner, si l'empire est grand, les corps ou les magistratures,
religieuse, civile, judiciaire, administrative, de telle sorte que
chaque province, chaque ville, chaque maison, chaque citoyen, trouve 
sa porte la souverainet de l'tat prte  lui distribuer sa part
d'ordre, de scurit, de justice, de police, de service public, de
vengeance mme si un droit est viol dans sa personne;

Faire contribuer dans la proportion de son intrt et de sa force
chacun des membres de la nation aux services onreux que la nation
exige en obissance, en impt, en sang, si le salut de la communaut
exige le sang de ses enfants;

Crer au sommet de cette hirarchie d'autorits secondaires une
autorit suprme, soit monarchique, c'est--dire personnifie dans un
chef hrditaire, soit aristocratique, c'est--dire personnifie dans
une caste gouvernementale, soit rpublicaine, c'est--dire
personnifie dans un magistrat temporaire lu et rvocable par
l'unanimit du peuple: voil le chef-d'oeuvre de cette cration d'un
gouvernement par l'homme.

Ce gouvernement, Dieu l'a donn tout fait par instinct  diverses
tribus d'animaux, tels que les fourmis et les abeilles; il a laiss
aux hommes le mrite de l'inventer, de le choisir, de le changer, de
l'approprier  leur caractre et  leurs besoins, et de se faire 
eux-mmes leur propre sort, en se faisant un gouvernement plus ou
moins conforme  la conscience,  la justice,  la raison.

Telle est notre pense sur la sainte institution de ce qu'on appelle
un gouvernement.


III

Cette libert que Dieu a laisse  l'homme de se choisir et de se
faonner un gouvernement est ce qui constitue le plus sa dignit
morale parmi les tres crs.

Tout gouvernement est une intelligence en travail et une morale en
action.

Si l'homme n'avait que des instincts comme les animaux, il n'aurait
qu'une forme de socit immuable; c'est parce que l'homme est dou de
la raison et de la libert qu'il prouve, transforme et amliore sans
cesse ses gouvernements.

Les questions de gouvernement sont donc, par leur importance, celles
sur lesquelles les hommes ont le plus parl, discut, crit; ce que
les hommes de tous les sicles ont crit sur les gouvernements et sur
la socit est ce que nous appelons la littrature politique. Les
livres primitifs de l'Inde sont pleins de rgles et de maximes qui
touchent au rgime des socits. La Bible est tantt un code de
rpublique, tantt un code de monarchie, tantt un code de thocratie
ou de gouvernement sacerdotal et monarchique  la fois comme tait
l'gypte chez qui les Hbreux en avaient vu le modle. Mais de tous
les pays o l'homme a agit pour les rsoudre ces grandes thories des
socits, la Chine antique est videmment celui o la raison humaine a
le mieux approfondi, le mieux rsolu et le mieux appliqu les
principes inns de l'organisation sociale. La sagacit, l'exprience
et le gnie de ces philosophes politiques dpassent les Machiavel,
les Montesquieu, les J. J. Rousseau, ces littrateurs politiques de
notre Europe.

Nous savons qu'une telle assertion fera sourire au premier aperu
notre orgueil europen et notre ignorance populaire, toujours prts 
sourire et  railler quand on prononce le nom de la Chine; mais nous
ne nous laisserons pas intimider par ce mpris prconu contre la plus
vaste et la plus durable agrgation d'tres humains qui ait jamais
subsist en unit nationale ou en ordre social sur ce globe.

Nous avons tudi impartialement pendant trente ans ces institutions
qui rgissent trois cent millions d'hommes; nous plaignons ceux qui
n'ont que des ddains et des sourires en prsence du phnomne de la
Chine antique et moderne, empire plus tendu, plus peupl, plus
polic, plus industrieux que l'Europe entire. Ils jugent ridiculement
ce peuple anctre sur quelques grotesques en porcelaine, jouets
d'enfants qu'on vend  Canton aux matelots de nos navires. Que
penseraient-ils des publicistes chinois s'ils nous jugeaient
nous-mmes, nous Europens, sur ces caricatures, ignobles dbauches
d'art, qu'on dessine  Londres ou  Paris pour dfigurer nos grands
hommes et pour drider nos populaces?


IV

Aristote n'a fait que l'analyse des formes de gouvernement usites de
son temps parmi les nations asiatiques ou grecques auxquelles les
institutions et le nom mme de la Chine taient inconnus.

Platon n'a fait qu'une utopie politique n'ayant pour base que des
songes dors et incohrents au lieu de fonder ses institutions sur la
nature de l'homme, sur l'histoire et sur l'exprience, seuls lments
d'ordre social.

Les Indes et la Perse n'avaient d'autres thories de gouvernement que
l'autorit absolues dans les rois, l'obissance servile et consacre
dans les sujets, les privilges de naissance et les hirarchies
infranchissables entre les castes.

Les Romains n'ont eu d'autre droit public que le droit du plus
ambitieux et du plus arm sur le plus faible; conqurir, spolier et
possder par la gloire, c'est toute leur politique. La conscience et
la morale ont t de vains noms pour eux dans leurs thories de
gouvernement. Des matres et des esclaves, des conqurants et des
conquis, c'est tout le monde romain. Ils ont fait beaucoup de lois,
mais ce sont des lois athes, des lois de proprit, des lois
d'hritage, des lois de famille, des lois d'administration, aucunes
lois vraiment divines et humaines selon la grande acception de ces
deux mots; race de brigands qui s'est contente de bien distribuer les
dpouilles du monde.

Le christianisme qui, en promulguant le dogme d'galit, de justice et
d'amour, aurait d changer la politique romaine a eu peu d'influence
jusqu' ces derniers temps sur les institutions sociales des peuples.
Il avait dit un mot qui dsintressait la politique de la religion:
Rendez  Csar ce qui est  Csar; il s'tait born  promulguer la
morale de l'individu sans s'immiscer dans la morale de l'tat,
c'est--dire dans le gouvernement; il pouvait sanctifier le sujet
pendant que le prince tait dprav. Mais de la conscience prive le
christianisme devait finir par s'lever dans la conscience publique
par l'universalisation de ses principes de justice rciproque. Sa
philosophie fraternelle commence  peine  tre sensible dans la
lgislation et dans la politique; son re gouvernementale n'est pas
encore venue mme dans la littrature d'tat.

Machiavel, le grand publiciste de l'Italie, est paen dans ses
principes de gouvernement;

Montesquieu, le grand publiciste de la France au dix-huitime sicle,
est romain;

Thomas Morus, en Angleterre, est chimrique: c'est un Platon
britannique rvant dans le brouillard comme son matre Platon rvait
dans la lumire du cap Sunium;

Bossuet est hbreu;

Fnelon est cosmopolite et imaginaire;

Jean-Jacques Rousseau, dans son _Contrat social_ et dans ses plans de
constitution pour la Pologne ou pour la Corse, est le plus
inexprimental des lgislateurs. Il n'y a pas une de ses lois qui se
tienne debout sur des pieds vritablement humains; il fait dans le
_Contrat social_ la lgislation des fantmes, comme il fait dans
l'_mile_ l'ducation des ombres, et dans la _Nouvelle Hlose_, il ne
fait que l'amour des abstractions ayant pour passion des phrases. Son
_Contrat social_ porte tout entier  faux sur un sophisme qu'un
souffle d'enfant ferait vanouir. Il suppose que l'origine des
gouvernements a t un trait aprs mre dlibration entre les
premiers hommes dj suffisamment philologistes et suffisamment
citoyens pour connatre, dfinir et formuler savamment leurs droits et
leurs devoirs rciproques. Il construit sur ce rve une pyramide
d'autres rves qui, partant tous d'un principe faux, arrivent aux
derniers sommets de l'absurde et de l'impossible en application. La
passion chrtienne et sainte de l'galit dmocratique dont il tait
anim donne seule une valeur morale  cette utopie du _Contrat
social_. C'est une bonne pense accouple  une risible chimre. Il en
sort un monstre de bonne intention; on estime le philosophe, on a
piti du lgislateur politique.

Mirabeau seul tait grand politique, mais il tait vicieux; le vice
chez lui a servi l'loquence, mais il a vici et strilis le gnie.


V

Les littrateurs politiques plus rcents, tels que M. de Bonald, M. de
Maistre et leurs sectaires, hommes de raction et non d'ides, sont
tout simplement des contre-sophistes. Ils ont pris en tout le
contre-pied de Thomas Morus, de Fnelon, des publicistes de
l'Assemble constituante franaise. Tous deux sont des tribuns
posthumes et loquents de l'aristocratie et de la thocratie, le
premier a sacrifi les peuples aux rois, le second a sacrifi les rois
mme aux pontifes. Pour que la premire thorie, celle de M. A.
Bonald, ft vraie, il fallait que Dieu et cr les rois infaillibles,
d'une autre chair que celle des peuples; pour que la seconde de ces
thories, celle de M. de Maistre, ft applicable, il fallait que Dieu,
souverain visible et prsent partout, gouvernt lui-mme les socits
civiles par des oracles surnaturels contre l'autorit desquels le
doute ft un blasphme et la dsobissance un sacrilge. Or, comme
l'esprit humain ne pouvait se plier  cette abdication de sa libert
morale et dclarer la rvlation sacerdotale en permanence dans la
politique de tout l'univers, il fallait la force sans raisonnement et
sans rplique pour contraindre l'esprit humain, il fallait le bourreau
pour dernier argument de conviction. Aussi le dernier de ces
littrateurs politiques, de Maistre, n'a-t-il pas recul devant cette
divinisation du glaive; un cri d'horreur lui a en vain rpondu du fond
de toutes les consciences, il a ses disciples qui confessent sa foi,
disciples qui maudissent  bon droit les philosophes dmocratiques de
l'chafaud et de la Convention, mais que la mme logique conduirait
fatalement aux mmes crimes si leur nature ne s'interposait entre
leurs thories et leurs actes. Nous n'aurions  choisir, si nous
coutions ces sophistes, qu'entre le sang vers  flots au nom du
peuple et le sang vers  torrents au nom de Dieu!


VI

Enfin dans ces derniers temps la thorie des gouvernements a t chez
quelques hommes scandaleux d'audace jusqu' nier les gouvernements
eux-mmes, c'est--dire jusqu' proclamer sous le nom d'_anarchie_ la
libert illimite de chaque citoyen dans l'tat.

Cette thorie, plus digne selon nous du nom de dmence que du nom de
science, n'a qu'un nom qui puisse la caractriser, c'est l'athisme de
la loi, ou plutt c'est le suicide des gouvernements et par consquent
le suicide de l'homme social.

Les crivains politiques en tat de frnsie ou de ccit qui se sont
faits les organes de cette thorie de _la libert illimite_, et qui
ont t assez malheureux pour se faire des adeptes, n'ont pas rflchi
que tout jusqu' la plume avec laquelle ils niaient la ncessit de la
loi tait en eux un don, un bienfait, une garantie de la loi; que
l'homme social tout entier n'tait qu'un tre lgal depuis les pieds
jusqu' la tte; qu'ils n'taient eux-mmes les fils de leurs pres
que par la loi; qu'ils ne portaient un nom que par la loi qui leur
garantissait cette dnomination de leur tre, et qui interdisait aux
autres de l'usurper; qu'ils n'taient pres de leurs fils que par la
loi qui leur imposait l'amour et qui leur assurait l'autorit; qu'ils
n'taient poux que par la loi qui changeait pour eux un attrait
fugitif en une union sacre qui doublait leur tre; qu'ils ne
possdaient la place o reposait leur tte et la place foule par
leurs pieds que par la loi, distributrice gardienne et vengeresse de
la proprit de toutes choses; qu'ils n'avaient de patrie et de
concitoyens que par la loi qui les faisait membres solidaires d'une
famille humaine immortelle et forte comme une nation; que chacune de
ces lois innombrables qui constituaient l'homme, le pre, l'poux, le
fils, le frre, le citoyen, le possesseur inviolable de sa part des
dons de la vie et de la socit, faisaient,  leur insu, partie de
leur tre, et qu'en dmolissant tantt l'une tantt l'autre de ces
lois, on dmolissait pice  pice l'homme lui-mme dont il ne
resterait plus  la fin de ce dpouillement lgal qu'un pauvre tre
nu, sans famille, sans toit et sans pain sur une terre banale et
strile; que chacune de ces lois faites au profit de l'homme pour lui
consacrer un droit moral ou une proprit matrielle tait
ncessairement limite par un autre droit moral et matriel constitu
au profit d'un autre ou de tous; que la justice et la raison humaine
ne consistaient prcisment que dans l'apprciation et dans la
dtermination de ces limites que le salut de tous imposait  la
libert de chacun; que la libert illimite ne serait que
l'empitement sans limite et sans redressement des gosmes et des
violences du plus fort ou du plus pervers contre les droits ou les
facults du plus doux ou du plus faible; que la socit ne serait que
pillage, oppression, meurtre rciproque; qu'en un mot la libert
illimite, cette soi-disant solution radicale des questions de
gouvernement tranchait en effet la question, mais comme la mort
tranche les problmes de la vie en la supprimant d'un revers de plume
ou d'un coup de poing sur leur table de sophistes. Ces sabreurs de la
politique, ces proclamateurs de la libert illimite dmoliraient plus
de socits et de gouvernements humains en une minute et en une phrase
que la raison, l'exprience et la sagesse merveilleuse de l'humanit
n'en ont construit en tant de sicles! La libert illimite c'est
l'anarchie: l'anarchie n'est pas une science, c'est une ignorance et
une brutalit.

Ces sophismes ne sont que des tyrannies qui changent de nom sans
changer de moyens. Mais la pire des tyrannies serait un bienfait en
comparaison de la libert illimite, cette tyrannie de tous contre
tous!

On rougit de la logique, de la parole et du talent en voyant employer
la logique, la parole et le talent  professer de tels suicides.

Cherchons donc ailleurs une littrature politique manant des
instincts primordiaux de l'homme et puisant ses principes dans la
nature pour les dvelopper par la raison.

Cette littrature de la sagesse sociale pratique, il faut l'avouer,
ce n'est ni aux Indes, ni en gypte, ni en Grce, ni en Europe que
nous la trouverons approchant le plus de sa perfection, c'est en
Chine. Nous allons essayer de vous le dmontrer, non par des
considrations systmatiques qui n'auraient d'autre autorit que celle
d'une opinion, mais par des textes et par des faits, ces arguments
sans rplique.


VII

Dpouillez-vous un moment de tout prjug de patrie, de lieu, de race
et de temps, et demandez-vous dans le silence de votre me:

1 Quel est le plus instinctif et le plus naturel des gouvernements 
la naissance des socits? Vous vous rpondrez: C'est le gouvernement
paternel.

2 Quel est le plus noble et le plus progressif des gouvernements?
Vous vous rpondrez: C'est le gouvernement de l'intelligence,
c'est--dire celui qui donne la supriorit aux plus capables.

3 Quel est le plus juste des gouvernements? Vous vous rpondrez:
C'est le gouvernement unanime, c'est--dire celui qui gouverne au
profit du peuple tout entier, qui ne fait point acception de classes,
de castes, de privilgis de la naissance ou du sang, mais qui ne
reconnat dans tous les citoyens que le privilge mobile et accessible
 tous de l'ducation, du talent, de la vertu, des services rendus ou
 rendre  la communaut.

4 Quel est le gouvernement le plus moral? Vous vous rpondrez: C'est
celui qui puise toutes ses lois dans le code de la conscience, ce code
muet crit en instincts dans notre me par Dieu.

5 Quel est le gouvernement le plus propre  dvelopper en lui et dans
le peuple, la raison publique? Vous vous rpondrez: C'est celui qui,
au lieu de porter des dcrets brefs, absolus, non motivs et souvent
inintelligibles pour les sujets obligs de les excuter, raisonne,
discute, motive longuement et loquemment, dans des prambules
admirables, chacun de ses dcrets, en fait sentir le motif, la
ncessit, la justice, l'urgence, en un mot les fait comprendre afin
de les faire ratifier par la raison publique.

6 Quel est le gouvernement le plus capable d'lever la plus grande
masse d'hommes possible  la plus grande masse de lumire possible?
Vous vous rpondrez: C'est celui qui ne permet  aucun homme de rester
une brute, qui base tous les droits des citoyens sur une ducation
pralable et qui fltrit l'ignorance volontaire comme un crime envers
l'tre suprme, car Dieu nous a donn l'intelligence pour la cultiver.

7 Quel est le gouvernement le plus lettr? Vous vous rpondrez: C'est
celui qui fait de la culture des lettres la condition de toute
fonction publique dans l'tat, et qui d'examen en examen extrait de la
jeunesse ou de l'ge mr et mme de la vieillesse, les disciples les
plus consomms en sagesse, en science, en lettres humaines, pour les
lever de grade en grade dans la hirarchie des dignits ou des
magistratures de l'tat.

8 Quel est le plus religieux des gouvernements? Vous vous rpondrez:
C'est celui qui, aprs avoir donn par une ducation universelle,
philosophique, historique et morale,  l'homme les moyens de penser
par lui-mme, respecte ensuite dans cet homme la libert de se choisir
le culte qui lui paratra le plus conforme  sa raison individuelle;
c'est le gouvernement qui laissera libre l'exercice des diffrents
cultes dans l'tat, sauf les cultes qui attenteraient  l'tat
lui-mme dans sa sret politique, dans sa police ou dans ses moeurs.

9 Enfin quel est le gouvernement prsum lgitimement le plus parfait
et le plus conforme  la nature humaine civilise et civilisable? Vous
vous rpondrez: C'est celui qui a runi la plus grande multitude
d'hommes sous les mmes lois et sous la mme administration, qui les a
fait multiplier davantage en nombre, en agriculture, en arts, en
industrie, qui a mouss le plus chez eux l'instinct sauvage et brutal
de la guerre, et qui enfin a fait subsister le plus longtemps en
socit et en nation un peuple de quatre cent millions de sujets et de
quarante sicles!

Je pourrais poursuivre indfiniment cette dfinition par demande et
par rponse de la nature du meilleur gouvernement; je vous
interrogerais pendant un sicle que vous me rpondriez toujours comme
j'ai rpondu ici pour vous, parce que ces rponses sont de bonne foi,
de bon sens et de conscience.


VIII

Eh bien, il y a eu et il y a encore les vestiges d'un gouvernement
humain qui accomplit toutes les conditions que nous venons d'numrer
ici: un gouvernement qui rgit un cinquime de l'espce humaine dans
un ordre, dans un travail, dans une activit et en mme temps dans un
silence  peine interrompu par le bruit des innombrables mtiers,
industries, arts qui nourrissent l'empire; un gouvernement qui mprise
trop pour sa sret les arts de la guerre, parce que en soi la guerre
lui parat tre le plus grand malheur de l'humanit; un gouvernement
qui a t conquis  cause de ce mpris des armes, mais qui s'est 
peine aperu de la conqute, et qui, par la supriorit de ses lois, a
subjugu et assimil  lui-mme ses conqurants.

Ce gouvernement, je le rpte, c'est celui de la Chine antique.

Et j'ajoute:

Le gouvernement de la Chine, c'est sa littrature.

La littrature de la Chine, c'est son gouvernement.

Les lettres et les lois sont une seule et mme chose dans ce vaste
empire.

Quand vous savez ses livres, vous savez sa politique;

Quand vous savez sa politique, vous savez ses lois.


IX

Comment ce phnomne si unique de l'identification complte de la
raison publique et du gouvernement, de la pense prive et de
l'action sociale s'est-il opr entre le Thibet et la grande Tartarie,
aux antipodes de notre monde occidental? C'est ce que nous allons
essayer d'examiner sans parvenir jamais  le dcouvrir avec vidence.

Pour le dcouvrir avec vidence, il faudrait connatre l'origine du
peuple primitif de la Chine et le suivre pas  pas au flambeau de
l'histoire depuis son berceau jusqu' sa dcadence actuelle (dcadence
militaire, entendons-nous bien).

Or, bien que la Chine soit le pays le plus historique de tous les pays
du globe, puisqu'il crit depuis qu'il existe, et qu'il crit jour par
jour par ses mains les plus officielles et les plus authentiques, ce
peuple n'en commence pas moins, comme toutes les races humaines, par
le mystre.

Chacun des savants qui ont tudi la Chine a fait  cet gard son
systme, son hypothse, sa chronologie; nous avons lu toutes ces
hypothses, tous ces systmes, toutes ces chronologies; vaine tude,
inutile recherche: aucune de ces suppositions n'est prouve, aucune
n'est mme plus vraisemblable que l'autre; l'un affirme, l'autre nie,
un troisime conjecture, nul ne sait. L'orgueil est le pch de la
science, et c'est par l'orgueil qu'elle croula. Elle ne veut pas dire
de bonne foi le grand mot de tout, le grand mot des hommes: J'IGNORE,
et c'est pour ne pas vouloir confesser l'ignorance dans ce qu'elle ne
peut pas savoir qu'elle perd son autorit et son crdit dans ce
qu'elle sait. Ne l'imitons pas et disons franchement, aprs de longues
et sincres applications d'esprit  cette question d'histoire et de
philosophie, que l'origine du peuple chinois est une nigme. Dieu
s'est rserv ces mystres, et le lointain est le voile que l'homme ne
soulve pas.

Voici  cet gard tout ce que nous savons et tout ce qu'il est
possible de savoir.


X

Dans une profondeur d'antiquit dont nous n'essayerons pas de calculer
les sicles, le peuple chinois apparat non pas comme un peuple jeune
et naissant  la civilisation, aux lois, aux arts,  la littrature,
mais comme un peuple dj vieux ou plutt comme le dbris d'un peuple
primitif, dj consomm en exprience et en sagesse, peuple chapp en
partie  quelque grande catastrophe du globe.

S'il y a un fait historique consacr par toutes les mmoires ou
traditions unanimes des peuples, c'est le fait d'un dluge universel
ou partiel du globe, dluge qui submergea les plaines avec leurs cits
et leurs empires, et aprs lequel il y eut sur la terre comme une
renaissance de la race humaine dont une partie avait chapp  la
submersion de sa race.

Soit que la prodigieuse lvation des plateaux de l'Himalaya et du
Thibet, qui dpasse de tant de milliers de coudes les cimes mmes des
Alpes, et sauv, comme quelques auteurs l'ont pens, de l'inondation
quelque peuple de la haute Asie, peuple redescendu aprs l'coulement
des eaux dans la Chine; soit que quelque grand sauvetage de l'humanit,
dont l'arche de No flottant et abordant sur les montagnes de l'Armnie
est l'explication biblique, se ft opr pour les peuples voisins de la
grande Tartarie, les Chinois n'apparaissaient en Chine que comme des
naufrags du globe qui viennent s'essuyer et essuyer le sol tout tremp
de l'inondation  de nouveaux soleils.

C'est un peuple qui parat antdiluvien et qui semble rapporter une
civilisation et une littrature antdiluviennes comme lui,  sa
nouvelle patrie au pied du Thibet.

Est-ce une branche immense de la famille de No ou de quelque autre
Deucalion de l'Inde ou de la Tartarie? Est-elle venue des steppes de
cette Tartarie qui lui a envoy depuis tant de supplments de
population et de conqurants? Est-elle venue de l'Inde par les gorges
de l'Himalaya et par les pentes escarpes du Thibet dans ce vaste
bassin de la Chine, grand comme l'Europe entire? Chacun, suivant sa
science, suivant son imagination, suivant sa foi et suivant son livre
profane ou sacr, peut conjecturer ou croire. Le mystre de la
premire origine du peuple chinois n'en est pas moins impntrable 
l'oeil purement humain.


XI

Et comme si le mystre de l'origine d'un si grand peuple ne suffisait
pas pour nous confondre, le mystre d'un livre qui parat aussi ancien
que la race elle-mme s'y surajoute. Les premiers chefs et les
premiers sages chinois, pendant qu'ils sont occups  faire couler
les eaux de leur dluge des basses terres de leur empire, apparaissent
ds le premier jour des livres  la main.

Ces livres, ce sont les _Kings_, livres sacrs, espce de Vdas de
l'Inde, triple recueil religieux, lgislatif, littraire, potique
mme; il contient les dogmes, les rites, les lois, les chants d'un
peuple ananti et renaissant.

Ici l'esprit s'abme dans le doute en prsence de ces livres
mystrieux, prservs peut-tre des eaux sur quelque cime ou sur
quelque arche flottante pour renouer le nouveau peuple chinois au
vieux peuple de ses anctres submergs. Quoi? un livre? une langue
faite, parfaite et immuable? ce chef-d'oeuvre du temps seul? une
morale crite? une politique raisonne? des rites institus? des
maximes, cette lente filtration de la sagesse des peuples  travers
les ges? une littrature consomme? une posie rhythme avec un art
o l'esprit et l'oreille combinent le sens et la musique dans un
accord merveilleux? et tout cela dj conu, crit, not, compris,
chant au moment o un peuple en apparence neuf, ou sorti des marais
du dluge, se rpand pour la premire fois sur la terre?


XII

Explique qui pourra ce phnomne, mais ce phnomne est un fait
irrfutable. Nous avons lu souvent et attentivement tout ce qui a t
crit sur ce livre sacr des _Kings_ et une partie de ce que leur
commentateur Confucius en a extrait; il est impossible d'y mconnatre
l'empreinte d'une vtust de civilisation, de sagesse morale et
d'industrie humaine qui reporte la pense au del des bornes et des
dates du monde europen. Les travaux classiques et sincres des
savants jsuites qui habitrent pendant soixante ans (sous Louis XIV)
le palais des empereurs de la Chine, qui compulsrent toutes les
bibliothques de l'empire et qui traduisirent tous ces principaux
monuments littraires, parlent de ces livres sacrs de la Chine comme
nous en parlons.

Le pre Amyot, qui sait autant qu'Aristote et qui crit  s'y
mprendre comme Voltaire, en cite de longs fragments dans ses Mmoires
pleins de sagacit. Nous citerons nous-mme dans la suite de cette
tude son admirable histoire de la vie et des oeuvres littraires de
Confucius. Voici ce qu'un des savants religieux chinois, chrtien
compagnon du pre Amyot, crit lui-mme sur les _Kings_:

Les livres des Babyloniens, dit-il, des Assyriens, des Mdes, des
Perses, des gyptiens et des Phniciens ont t ensevelis avec eux
sous les ruines de leur monarchie. Les savants de l'Europe ont beau
lever la voix pour clbrer ces anciennes nations, ils ne peuvent
presque en parler que d'imagination, puisqu'ils ne les connaissent que
par des trangers qui, les ayant connues trop tard, n'en ont parl que
par occasion, et ont laiss beaucoup d'obscurits dans les fragments
disparates qu'ils ont recueillis de leur histoire. Qu'on ne juge donc
pas de ce qui nous reste de l'histoire des premiers sicles de notre
monarchie par les immenses annales des petits royaumes modernes, mais
par ce qu'ont conserv les autres peuples de l'histoire de la haute
antiquit. Quoique ce que nous avons en ce genre se rduise en un
petit nombre de volumes, on sera tonn qu'ils aient chapp  tant de
naufrages.

On l'a dj dit, et nous ne craignons pas de le rpter, il n'y a
aucun livre profane, ancien dans le monde, qui ait pass par plus
d'examens que ceux que nous appelons _King_, par excellence, ni dont
on puisse raconter si en dtail l'histoire et prouver la
non-altration. Ceux qui seront curieux de s'en convaincre n'ont qu'
jeter les yeux sur les notes qu'on a mises  la tte de chaque _King_
dans la grande dition du palais; ils verront avec surprise qu'on n'a
jamais pouss si loin les recherches et la critique pour aucun livre
profane. Nous en toucherons quelque chose en parlant du _Chon-King_.
Nos savants distinguent quatre sortes ou classes de livres anciens;
donnons une petite notice de chacune...............................
...................................................................

Les _Kings_ ont t recouvrs par nos sages, et ce qu'on avait de
plus prcieux sur l'antiquit n'a pas t perdu. Le zle qu'on a eu
dans tous les temps pour les _Kings_ vient moins cependant de leur
anciennet que de la beaut, de la puret, de la saintet et de
l'utilit de la doctrine qu'ils contiennent. Il ne faut que les lire
pour s'en convaincre et applaudir  nos lettrs de les avoir placs au
premier rang. Si l'idoltrie a t ridiculise tant de fois par nos
gens de lettres, si elle n'a jamais pu devenir la religion du
gouvernement, quoiqu'elle ft celle des empereurs (depuis les
conqutes des Tartares et l'introduction des superstitions des
Indous), nous le devons  ces livres....

Comme ils font aussi toute notre histoire, ajoute l'crivain chinois,
il est clair qu'on y doit trouver des dtails uniques pour la
connaissance des moeurs dans cette longue suite de sicles, dtails
d'autant plus intressants que les posies qu'on y voit sont plus
varies et embrassent toute la nation depuis le sceptre jusqu' la
houlette. Aussi nos historiens en ont fait grand usage, et avec
raison. Nous n'insistons pas sur les preuves qu'on allgue de
l'authenticit du _Chi-King_. Trois cents pices de vers dans tous les
genres et dans tous les styles ne prtent pas  la hardiesse d'une
supposition, comme les fragments d'un historien qui est seul garant
des faits qu'il raconte. D'ailleurs la posie en est si belle, si
harmonieuse, le ton aimable et sublime de l'antiquit y domine si
continuellement, les peintures des moeurs y sont si naves et si
particularises qu'elles suffisent pour rendre tmoignage de leur
authenticit. Le moyen qu'on puisse la rvoquer en doute, quand on ne
voit rien dans les sicles suivants, nous ne disons pas qui les gale,
mais qui puisse mme leur tre compar! Les six vertus, dit
Han-Tchi, sont comme l'me du _Chi-King_; aucun sicle n'a fltri les
fleurs brillantes dont elles y sont couronnes, et aucun sicle n'en
fera clore d'aussi belles.

Nous ne sommes pas assez rudit, poursuit-il, pour prononcer entre le
_Chi-King_, et les potes d'Occident; mais nous ne craignons pas de
dire qu'il ne le cde qu'aux psaumes de David pour parler de la
divinit, de la providence, de la vertu, etc., avec cette magnificence
d'expression et cette lvation d'ides qui glacent les passions
d'effroi, ravissent l'esprit et tirent l'me de la sphre des sens.


XIII

S'levant ensuite  la hauteur d'une critique suprieure aux
ignorances et aux prjugs de secte, le savant disciple des jsuites
parle des _Kings_, de leur antiquit, de leur authenticit, de leur
caractre en ces termes:

De bons missionnaires qui avaient apport en Chine plus d'imagination
que de discernement, plus de vertu que de critique, dcidaient sans
faon que les _Kings_ taient des livres, sinon antrieurs au dluge,
du moins de peu de temps aprs; que ces livres n'avaient aucun rapport
avec l'histoire de la Chine, qu'il fallait les entendre dans un sens
purement mystique et figur. Le pas tait glissant pour un homme que
le zle dvore, et qui arrive d'Europe avec le prjug gnral que le
soleil claire l'Occident seul de tout son disque, et ne laisse tomber
sur le reste de l'univers que le rebut de ses rayons. Le moyen de
s'imaginer que des sauvages de l'Orient, tels que les Chinois, eussent
crit des annales, compos des posies, approfondi la morale et la
religion avant que les Grecs, matres et docteurs de l'Europe moderne,
eussent seulement appris  lire! Comment se persuader que, tant de
sicles avant Alexandre, ces barbares de l'extrme Orient eussent pris
dans leurs livres un ton si sublime de vrit, de noblesse,
d'loquence, de majest de penses, dont on ne trouve que des lueurs
dans les chefs-d'oeuvre de Rome, et qui mettent ces livres (les
_Kings_) au premier rang aprs nos livres saints pour la religion, la
morale, la plus haute philosophie?


XIV

Voil ce que l'cole vritablement savante des premiers grands
missionnaires jsuites, compagnons du pre Amyot, et le pre Amyot
lui-mme, pensaient des premiers livres chinois  l'poque o ces
Argonautes de la science faisaient, pour ainsi dire, partie du collge
des lettrs, cohabitaient avec les lettrs dans le palais des
empereurs, vivaient, mouraient en Chine, et crivaient ces recueils de
Mmoires et ces traductions o toute la civilisation chinoise est pour
ainsi dire reproduite en mappemonde d'ides et d'institutions sous nos
yeux. C'est l qu'il faut chercher et retrouver la Chine littraire et
lgislative, et non dans les fables ignares ou ridicules publies
depuis que la Chine est ferme  leurs successeurs; aussi peut-on
affirmer sans crainte que les notions sur la littrature et sur la
politique de la Chine antique ont rtrograd immensment depuis
l'expulsion des premiers jsuites de la capitale de l'empire. Il faut
excepter les savants professeurs franais, les Russes et les Anglais
missionnaires des langues de la politique et du commerce. Mais leurs
notions sont restes dans les bibliothques.


XV

Nous ne mentionnons ici ces livres sacrs et mystrieux de la Chine
ant-historique que pour remonter  la source presque fabuleuse de
cette littrature politique de la plus vieille et de la plus nombreuse
socit humaine de l'Orient. Pour bien juger la littrature politique
d'un peuple, ce n'est pas  la renaissance, c'est  la pleine maturit
de ce peuple qu'il faut l'tudier; c'est donc dans les crits
littraires et philosophiques du plus grand littrateur, du plus grand
philosophe et du plus grand politique de la Chine que nous allons
retrouver ces livres sacrs comments, rforms et lucids sous sa
main.

Ce lettr, ce philosophe, ce politique, c'est Confucius (Konfutze en
chinois). Confucius est l'incarnation de la Chine. Gnie universel, en
qui se rsument toute la littrature antique, toute la littrature
moderne, toute la religion, toute la raison, toute la philosophie,
toute la lgislation, toute la politique d'un pass sans date et de
trois cent millions d'hommes; cet homme fut  la fois, par une
merveilleuse accumulation de dons naturels, de vertu, d'loquence, de
science et de bonne fortune, l'Aristote, le Lycurgue, le ministre, le
pontife, et presque le demi-dieu d'un quart de l'humanit. Confucius
rsume en lui seul la raison d'un hmisphre.

Les admirables travaux du pre Amyot sur la vie, les lois, les oeuvres
de cet homme unique entre tous les hommes, sont contenus  peine dans
un volume. Ce volume est  lui seul une bibliothque. Connaissons donc
le philosophe, nous connatrons mieux la philosophie.


XVI

Les portraits de Confucius, gravs en Chine sur les portraits
traditionnels de ce philosophe, le reprsentent assis sur un fauteuil
 bras de bois sculpt,  peu prs semblable  nos stalles de
cathdrale dans le choeur des glises chrtiennes de notre moyen ge.
Il est vtu d'un manteau d'toffe  plis lourds qui enveloppe ses
paules et ses bras, et qui est ramen sur ses genoux; ses deux mains,
petites et maigres, sont jointes sur sa poitrine; elles s'appuient sur
une espce de houlette  deux pieds, qui,  son extrmit infrieure,
a un peu la forme allonge d'une lyre grecque. Comme la musique tait
une des bases de la philosophie primitive de la Chine, et que le
philosophe lui-mme tait un musicien accompli, c'est peut-tre un
instrument de musique. Ses pieds sont cachs sous les plis flottants
du manteau, ses coudes sont appuys sur les bras du fauteuil; une
espce de bonnet carr, pareil  la mitre persane, coiffe la tte; une
frange  longues torsades retombe du sommet de cette coiffure sur un
large bandeau qui ceint le front du philosophe comme une tiare.

Cette tiare empche de voir entirement le front; il parat haut,
large, sans plis et sans rides, comme celui d'un homme qui ne donne
aucune tension d'effort ou de douleur  sa pense, mais qui reoit la
sagesse et l'inspiration d'en haut, comme la lumire. Les sourcils,
fins et lgrement arqus  leur extrmit, ressemblent aux sourcils
de femmes en Perse. Les yeux, dont on entrevoit le globe prominent
sous la transparence des paupires minces, sont presque entirement
ferms dans le demi-jour de la mditation qui se recueille; ce
demi-jour, qui en dcoule cependant sur la physionomie, est lumineux
et serein comme une aurore ou comme un crpuscule de l'me. Le nez est
droit et court, un peu renfl aux narines; la bouche n'a rien de
l'ironie socratique, symptme contentieux de lutte et d'orgueil qui
humilie plus qu'il ne persuade les hommes; elle a une expression de
sourire fin, heureux et bon d'un homme qui vient de surprendre une
vrit au gte, et qui est press de la communiquer  ses semblables.
Une longue barbe d'une finesse ondoyante et d'une forme qui trahit le
peigne et le parfum glisse en frisure jusque sur sa poitrine.
L'impression gnrale qu'on reoit de ce portrait est celle de la
vnration volontaire pour cette bont belle et pour cette jeunesse
mre et pourtant ternellement jeune. C'est une beaut morale, encore
plus attrayante que celle de la tte de Platon, o l'on ne sent que la
posie et l'loquence, divinits de l'imagination, tandis que dans la
tte de Confucius on sent la raison, la pit et l'amour des hommes,
triple divinit de l'me.


XVII

Confucius tait n de race noble. Sa gnalogie remontait  vingt-deux
sicles et demi avant J.-C.; nous disons de race noble, car l'galit
dmocratique des institutions chinoises n'exclut pas le respect et
l'authenticit des filiations dans un pays o tout est fond sur
l'autorit du pre et sur le culte de la famille pour les anctres.

Il descendait mme d'une race qui avait donn des rois  un des
royaumes dont se composait alors la fdration monarchique de l'empire
chinois, encore mal agglomr en seul gouvernement.

Le pre de sa mre avait trois filles; un vieillard, gouverneur de sa
province, lui en demanda une pour pouse. Le pre, dit l'historien
chinois, rassembla ses filles et leur dit: Le gouverneur de Tseou
veut me faire l'honneur de s'allier  moi, et demande l'une de vous
en mariage. Je ne vous le dissimule point, c'est un homme d'une taille
au-dessus de l'ordinaire et d'une figure qui n'a rien d'attrayant; il
est d'une humeur svre, et ne souffre pas volontiers d'tre
contrari; outre cela, il est d'un ge dj fort avanc. Voyez, mes
filles, l'embarras o je me trouve, et suggrez-moi comment je dois
m'en tirer. Je n'ai garde de vouloir vous contraindre. Dites-moi
naturellement ce que vous pensez. Au reste, _Chou-Leang-Ho_ compte
parmi ses anctres des empereurs et des rois, et descend en droite
ligne du sage _Tcheng-Tang_, fondateur de la dynastie des _Chang_.

Le pre ayant cess de parler, ses trois filles se regardrent en
silence pendant quelque temps. La plus jeune, voyant que ses soeurs ne
se pressaient pas de rpondre, prit elle-mme la parole et dit: Je
vous obirai, mon cher pre, et j'pouserai le vieillard que vous nous
proposez. Je n'y ai aucune rpugnance, et j'attends respectueusement
vos ordres.

Oui, ma fille, rpondit le pre, vous l'pouserez; je connais votre
vertu et votre courage; vous ferez le bonheur de votre mari et vous
serez vous-mme heureuse entre toutes les mres.


XVIII

C'est de cette union que naquit Confucius, 551 ans avant J.-C. Un
enfant pur comme le cristal natra, dirent  la mre les gnies
protecteurs de la famille (l'esprit des anctres); il sera roi, mais
sans couronne et sans royaume! Les Chinois comprenaient dj alors la
royaut de l'intelligence et la souverainet de la raison.

Ds sa naissance, la tendre superstition de ses parents remarqua des
lignes de gnie, de sagesse future et de faveur du ciel sur toute sa
personne. Le plus significatif de ces augures, selon les historiens du
temps, tait une protubrance leve au-dessus de la tte, signe que
les phrnologistes d'aujourd'hui considrent encore comme une
prdisposition naturelle des organes de l'intelligence  la
contemplation des choses clestes,  la pit et  la vertu dont la
pit est le premier mobile.

L'enfant perdit le vieillard son pre trois ans aprs sa naissance. Sa
vertueuse mre rsolut de rester veuve pour se livrer sans distraction
 l'ducation de ce fils.  l'ge de sept ans elle le confia aux
leons d'un philosophe consomm en science et en sagesse, dont il
devint le disciple de prdilection. Son application, ses progrs, son
obissance, sa modestie, la douceur de son caractre, la grce de son
langage et de ses manires en firent le modle de l'cole; il fut
charg par le matre de le suppler habituellement dans ses leons aux
plus jeunes de ses lves. Confucius commena ainsi  professer tout
en s'instruisant, mais il le fit avec tant de mnagement pour
l'orgueil de ses infrieurs qu'on lui pardonna sa supriorit, et
qu'on aima mme en lui cette supriorit de gnie qui excite
ordinairement l'envie et la haine. Une prcoce gravit cependant
ajouta ainsi  sa jeunesse l'habitude calme et digne de la physionomie
de l'ge mr.

 dix-sept ans, sa mre le contraignit  quitter  regret l'cole du
philosophe, et  entrer dans les affaires comme mandarin de la
dernire classe. Aprs de svres examens pour les fonctions
publiques, il fut charg d'inspecter les subsistances du peuple et les
procds de l'agriculture dans le petit royaume de Lou, sa patrie. La
science de l'conomie politique, qui ne commence qu' natre et 
balbutier en Europe, tait dj parvenue  une haute thorie de
principes et d'application en Chine. On le voit par les notions de
libert de commerce et de suppression des monopoles que les historiens
de Confucius dveloppent, d'aprs lui, dans le rcit de cette partie
de son administration.

Le peuple du royaume lui paya ses soins en popularit, le roi en
confiance. Il devint le modle des administrateurs comme il avait t
le modle des disciples dans ses tudes. Mari par sa mre  dix-neuf
ans, il eut un fils; il lui donna le nom de _Ly_, par allusion au nom
d'un petit poisson que le roi lui envoya pour sa table, en le
flicitant, suivant l'usage, sur la naissance d'un premier-n.


XIX

 vingt et un ans, Confucius fut investi de l'intendance gnrale des
terres incultes, des eaux et des troupeaux du royaume. Son
administration vigilante persuadait le bien plus encore qu'elle ne
l'imposait; dans ses visites aux provinces, il voulait voir tous les
propritaires des terres et s'entretenir avec eux. Il leur insinuait
les grands principes d'o dpend le bonheur de l'homme vivant en
socit; il entrait dans les plus petits dtails des obligations
particulires  leur tat. Il les interrogeait ensuite sur la nature
et les proprits du terrain dont ils taient possesseurs, sur la
qualit et la quantit des productions qu'ils en retiraient
annuellement; il leur demandait si, en donnant  leurs champs une
culture plus soigne, ils ne les rendraient pas d'un plus grand et
d'un meilleur rapport; s'ils n'en recueilleraient pas avec plus de
facilit et plus abondamment des rcoltes d'un genre diffrent de
celui qu'ils avaient coutume d'en exiger, et autres choses semblables
sur lesquelles, aprs avoir reu les claircissements dont il avait
besoin, il intimait ses ordres.


XX

La mort de sa mre, sa divinit visible sur la terre, le surprit au
milieu de ses travaux et de ses succs. Selon l'usage du pays  cette
poque, il se dmit de toutes ses dignits pour revtir un deuil
extrieur moins lugubre encore que celui de son me. Il s'enferma
pendant trois ans dans l'intrieur de sa maison pour pleurer sa mre;
il transporta ensuite ces restes vnrs dans le spulcre de son pre
sur une haute montagne; il enseigna par cet exemple, autant que par
ses crits  ses disciples, que la pit filiale, source de tous les
devoirs pendant la vie des parents, tait encore la source des
bndictions du ciel et des vertus sociales aprs leur mort. Il fit
ainsi des crmonies funbres envers les anctres une partie
fondamentale de la religion et de la socit. En cela, comme en toute
autre chose, il n'innovait pas; il ne faisait que rappeler plus
strictement et plus loquemment ses compatriotes  la pure et antique
doctrine des _Kings_ ou livres sacrs, qu'il s'occupait dj  exhumer
et  commenter pour la Chine.

Ses historiens racontent que ces trois annes de deuil et de rclusion
absolus dans sa maison furent pour lui un noviciat svre et actif,
pendant lequel,  l'exemple de tous les grands lgislateurs qui se
retirent avant leur mission sur les hauts lieux ou dans le dsert, il
s'entretint avec ses penses, et fit faire silence  ses sens et au
monde.

Son seul dlassement, disent-ils, tait son instrument de musique, sur
lequel il s'exerait quelquefois pour exhaler ses lamentations ou ses
invocations  l'me de sa mre. Cet instrument, appel le _kin_, est
une espce de lyre  cordes de soie qui rend des sons d'une extrme
tnuit et d'une grande douceur, pareils  ceux du vent dans les brins
d'herbe.

Le dernier jour de son deuil accompli, crit le pre Amyot, qui
traduit les chroniques du temps, il chercha  se distraire
entirement en essayant de jouer quelques airs qu'il avait composs
sur son _kin_.

Il n'en tira pour cette premire fois que des sons plaintifs et
tendres, qui exprimaient la douce langueur d'une me dont l'affliction
n'est pas encore dissipe entirement. Il persista dans ce mme tat
l'espace de cinq nouveaux jours, aprs lesquels, faisant rflexion que
puisqu'il avait rempli avec la dernire exactitude tout ce que les
anciens pratiquaient en pareille occasion, il tait temps qu'il se
rendt enfin  la socit, et qu'il serait coupable envers elle s'il
continuait  couter sa douleur, prfrablement  ce que lui suggrait
la raison d'accord avec le devoir. Il fit un dernier effort pour
rappeler ce qu'il avait jamais eu de cet enjouement grave, qui, loin
de dparer la sagesse, lui sert comme d'ornement pour la faire
admirer. Il accorda son kin, et le pinant de manire  en tirer des
sons mieux nourris et plus vigoureux que de coutume, il modula
indiffremment sur tous les tons; il chanta mme  pleine voix, et
accompagna ses chants de son instrument; ds lors sa porte ne fut plus
ferme  personne, mais on le sollicita en vain de reprendre ses
fonctions publiques. Il prfra  tout l'tude et l'enseignement de la
sagesse, dont il s'tait enivr jusqu' l'extase pendant ce
recueillement de trois ans. Il y aura toujours assez d'hommes enclins
 gouverner les autres hommes, leur rpondait-il, il n'y en aura
jamais assez pour leur enseigner les rgles morales de la vie prive
et de la vie publique.

Sa rputation de science et de sagesse groupa bientt autour de lui un
petit nombre de ces hommes de bonne volont qui ont un got naturel
pour la supriorit de l'esprit ou de l'me et que la Providence
semble appeler spcialement dans tous les pays et dans tous les temps
 faire cho et cortge aux grandes intelligences. Ces disciples
volontaires et dvous furent tout l'empire de Confucius. Comme ils
taient eux-mmes les plus purs et les plus estims des jeunes gens
du royaume, l'opinion publique conut un grand respect pour l'homme
que de tels hommes reconnaissaient comme leur matre. C'est ainsi que
Pythagore, Zoroastre, Socrate, Platon, avant d'avoir une doctrine
publique, eurent un auditoire de disciples bien-aims qui rpercutait
leur parole  l'univers.


XXI

Appel par les souverains des royaumes voisins pour conseiller la
politique des princes ou rformer les moeurs, il voyagea comme Platon,
semant partout la pit et le bon ordre entre les hommes. Mais il
revenait toujours, malgr les offres de ces princes et de ces peuples,
dans le petit royaume de Lou sa patrie. Je dois d'abord, disait-il,
faire le bien o le ciel m'a fait natre. La premire des vocations,
c'est la naissance; le premier des devoirs, aprs la famille, c'est la
patrie!

Il visita surtout les philosophes les plus renomms par leur doctrine
dans toutes les villes de l'empire, et se fit humblement leur disciple
afin de se rendre plus digne d'enseigner  son tour.

 trente ans, il dclara  ses parents et  ses amis qu'il se sentait
dans toute la plnitude de forces que le ciel accorde aux hommes, et
que l'horizon de toutes les choses divines et humaines (la vrit)
lui apparaissait enfin comme d'un point culminant d'o l'on voit
l'univers. Il ouvrit, pour la premire fois, dans sa propre maison,
une cole publique d'histoire, de science, de morale et de politique;
puis s'levant bientt  une mission plus haute et plus universelle:
Je sens enfin, dit-il, que je dois le peu que le ciel m'a donn ou
qu'il m'a permis d'acqurir  tous les hommes, puisque tous les hommes
sont galement mes frres et que la patrie de l'humanit n'a pas de
frontire.

Il partit alors suivi d'un grand nombre de disciples de tous les
royaumes voisins pour aller, non prophtiser, mais raisonner dans tout
l'empire o l'on parlait la langue de la Chine.

L'espace limit de ces pages ne nous permet pas ici d'entrer dans le
rcit circonstanci de ces longues missions philosophiques et de
rapporter les mille anecdotes et les cent mille leons dont chacun de
ses pas fut l'occasion.

Ses missions donnent l'ide d'un Socrate ambulant qui, au lieu de
prcher de rue en rue et de porte en porte dans la petite bourgade
d'Athnes, prche de royaume en royaume et rpand son esprit sur trois
cent millions d'auditeurs. Mais au lieu que Socrate discute, conteste,
rfute, argumente, sophistique sans cesse sa pense et fait un pugilat
d'esprit de sa philosophie, Confucius se contente d'exposer et de
rpandre la sienne sans autre artifice et sans autre polmique que
l'vidence instinctive et persuasive dont Dieu fait briller par
elle-mme toute vrit morale comme toute vrit mathmatique.

C'est l la diffrence essentielle entre Socrate et Confucius. Socrate
est un lutteur, Confucius est un ami; Socrate est un railleur,
Confucius est un consolateur; on sort de la conversation de Socrate
rduit au silence mais aigri et humili; on sort de la conversation de
Confucius convaincu, difi et charm.


XXII

Ce caractre distingue Confucius des sophistes grecs; un autre
caractre le distingue des autres lgislateurs de l'Inde, de l'gypte,
de la grande Grce et des deux Asies, c'est qu'il ne fait point
intervenir le ciel et les prodiges dans l'autorit qu'il affecte sur
les hommes; il n'tale point l'inspiration surnaturelle de Zoroastre,
de Pythagore, du prophte arabe, pas mme le gnie conseiller et un
peu frauduleux de Socrate; il ne se substitue pas aux lois absolues de
la nature, il ne se proclame ni divin, ni ange, ni demi dieu; il ne
sonde le pass que par l'tude, il ne lit dans l'avenir que par la
logique qui enchane les effets aux causes; il se confesse homme
faible, ignorant, born comme nous; seulement,  l'aide de cette
clart purement intellectuelle et toute humaine qui vient pour la
vrit de l'intelligence et pour la morale de la conscience, il
recherche le vrai et conseille le bien. Ses rvlations ne sont que
des tudes, ses lois ne sont que des avis, la divinit qui parle en
lui et par sa bouche n'est que la divinit de la raison. Mais, pour
donner crdit  la raison et pour la faire respecter davantage des
autres hommes, il la prsente avec le cachet de l'antiquit et de la
tradition. Il feuillette jour et nuit les _Kings_, ces livres
historiques et sacrs dont les textes mutils ou  demi effacs
avaient disparu  moiti de la mmoire des peuples, il les recouvre,
il les restitue, il les commente, il les complte et il dit  ses
contemporains corrompus: Lisez et admirez, voil l'me, les lois, les
moeurs de vos anctres, conformez votre me, vos lois, vos moeurs
nouvelles  leur exemple et  leurs prceptes. Voil toute la
rvlation de Confucius; c'tait celle qui convenait par excellence 
une race humaine aussi exclusivement raisonneuse et aussi dpourvue
de vaine imagination que le peuple chinois. Le Thibet, qui spare
l'Inde de la Chine, semble en effet sparer aussi en deux zones
gographiques les facults de l'esprit humain: dans les Indes comme
dans l'Arabie et la Grce, l'imagination; dans la Chine et dans la
Tartarie, la raison. C'est l'hmisphre rationnel du globe.


XXIII

Aussi Confucius devint-il promptement l'oracle vivant de tous les
royaumes confdrs de la Chine visits par lui et par ses disciples.
Et cela simplement parce qu'il tait l'homme de plus de bon sens qu'il
y et dans l'empire et dans le sicle, la raison vivante et
enseignante. Il n'prouva non plus ni perscution ni rivalit, ni
exil, ni martyre, et cela aussi par une raison toute simple, c'est
qu'il n'annonait aucune nouveaut de nature  troubler le monde et 
substituer un culte  un autre, une politique  une autre, une socit
 une autre socit, mais qu'il rappelait au contraire les peuples aux
anciennes institutions et aux anciennes obissances. Ni les prtres,
ni les princes, ni les peuples n'avaient intrt  touffer sa voix
dans son sang. Sa morale pouvait bien contrarier quelques vices des
cours ou quelques dsordres des multitudes, mais ces vices nuisaient 
tous et l'opinion publique s'unissait en immense majorit  son
philosophe pour les rformer ou pour les fltrir. C'tait un
conservateur et non un novateur.

Sa mission fut donc partout une mission de paix. Qu'objecter  un
homme qui vous dit: Je ne suis qu'un homme, je ne vous annonce que ce
que vous savez, et je ne vous conseille que ce que votre conscience
vous conseille plus divinement et plus loquemment que moi?

C'est pendant cette longue mission toute philosophique que Confucius
prcha et rdigea ce code d'histoire, de politique et de morale qui
fit de son oeuvre le livre sacr de son temps.

Il n'affecta point un excs de mpris pour les richesses quand elles
lui furent libralement offertes par plusieurs des rois dont il visita
les provinces. Il conserva son modique patrimoine, gage de son
indpendance et hritage de son fils; il vivait selon la condition 
la fois digne et modeste dans laquelle il tait n; il refusa le don
qu'on voulait lui faire de villes ou de provinces en proprit. Comme
ses disciples s'en tonnaient: Matre, lui dirent-ils, ce refus
opinitre de votre part n'aurait-il pas sa source dans l'orgueil?

Vous ne me connaissez point, leur rpondit Confucius, si vous croyez
que c'est par ddain que je ne veux pas accepter le bienfait dont le
roi de Tsi veut m'honorer; et le roi de Tsi me connat moins encore
s'il s'imagine que je suis venu dans ses tats et auprs de sa
personne en vue de quelque intrt temporel qui me soit propre.


XXIV

On demandait  un sage qui avait vu et entendu Confucius ce que
c'tait que ce philosophe:

C'est un homme, rpondit le sage, auquel aucun homme de nos jours ne
peut tre compar. Sa physionomie rvle la plus haute intelligence,
ses yeux sont comme des sources de clart, sa bouche est comme celle
des dragons qui soufflent le feu, sa taille est de six pieds sept
pouces; il a les bras longs et le dos vot; son corps est un peu
courb, ses paroles ne tendent qu' inspirer la vertu. Il ressemble
aux sages les plus distingus de la haute antiquit. Il ne ddaigne
pas de s'instruire auprs de ceux qui sont et moins sages et moins
clairs que lui; il profite de tout ce qu'on lui dit; il tche de
ramener tout  la saine doctrine des anciens. Il fera l'admiration de
tous les sicles, et sera rput pour tre le modle le plus parfait
sur lequel il soit possible de se former.

Mais, interrompit Lieou-Ouen-Koung, cet homme si parfait, selon vous,
que laissera-t-il de lui qui puisse faire l'admiration de la
postrit?

Si les belles instructions de _Yao_ et de _Chun_, rpondit
Tchang-Houng, viennent  se perdre; si les sages rglements des
premiers fondateurs de notre monarchie viennent  tre oublis; si les
crmonies et la musique[1] sont ngliges ou corrompues; si enfin les
hommes viennent  se dpraver entirement, la lecture des crits que
laissera Confucius les rappellera  la pratique de leurs devoirs, et
fera revivre dans leur mmoire ce que les anciens ont su, enseign et
pratiqu de plus utile et de plus digne d'tre conserv.

         [Note 1: Musique est ici pour philosophie, quilibre et
         harmonie des choses, art et symbole  la fois chez les
         Chinois comme chez les anciens lgislateurs europens.]

On rapporta  Confucius le magnifique loge que Tchang-Houng avait
fait de lui. Cet loge est outr, rpondit notre philosophe  ceux
qui le lui rapportrent, et je ne le mrite en aucune faon. On
pouvait se contenter de dire que je sais un peu de musique et que je
tche de ne manquer  aucun des rites.


XXV

 son retour dans sa patrie Confucius la trouva, comme Solon, asservie
sous plusieurs ministres ambitieux ligus contre la libert. Malgr sa
rpugnance  sortir de ses tudes philosophiques pour se mler aux
soins du gouvernement, il consentit,  la voix du peuple et du roi, 
prendre provisoirement en main le gouvernement pour rtablir l'ordre,
les moeurs, la justice, la hirarchie dans l'tat. Il fut dans les
hautes affaires ce qu'il avait t dans la philosophie spculative,
philosophe et homme d'tat  la fois. Son administration svre et
impartiale intimida les mchants et rassura les bons; sa politique ne
fut que la raison applique au gouvernement de son pays. C'est  cette
poque de sa vie active que se rapportent ses plus belles maximes et
ses plus belles institutions.

Cette politique de Confucius, partout confondue avec la morale, se
rsume ainsi:

Le _tien_, mot qui veut dire le _ciel vivant_ ou le _Dieu_ universel
qui cre, recouvre, enveloppe et retire  soi toute chose; le _ciel_
est pre de l'humanit.

C'est lui qui nous dicte ses lois par nos instincts naturels et qui a
mis un juge en nous par la conscience.

Cette conscience nous inspire et nous impose des devoirs rciproques
les uns envers les autres.

Ces devoirs, rdigs en codes par les premiers lgislateurs des
hommes, sont exprims par des rites ou crmonies, expression
extrieure de ces devoirs religieux et civils.

L'observation de ces devoirs ainsi formuls constitue l'ordre social,
le bon gouvernement, la vertu.

La premire de ces vertus, l'me de ces rites ou devoirs, est
l'humanit, sentiment inspir par Dieu pour la conservation de la
race.

Voici ce qu'en dit Confucius dans ses livres politiques, bien
suprieurs  ceux d'Aristote:

Tout ce que je vous dis, nos anciens sages l'ont pratiqu avant nous.

Cette politique qui, dans les temps les plus reculs, tait la foi,
la rgle et le gouvernement, se rduit  l'observation des trois
devoirs fondamentaux exprimant les trois relations.

Du souverain au sujet,

Du pre aux enfants,

De l'poux  l'pouse et  la pratique des cinq vertus capitales
qu'il suffit de vous nommer pour faire natre en vous l'ide de leur
excellence et l'obligation de les accomplir.

Ces cinq vertus sont:

1 L'humanit (c'est--dire l'amour universel) entre tous les hommes
de notre espce sans distinction, principe de ce que nous appelons
aujourd'hui la dmocratie ou l'galit de droits de tous aux bienfaits
du gouvernement, patrimoine de tous.

2 La justice qui donne, dit Confucius en l'expliquant,  chaque
citoyen de la socit ou de l'empire ce qui lui revient lgitimement
sans favoriser ni dshriter personne de sa part de droits.

3 La loi gale et uniforme pour tous, afin que tous participent,
dit-il expressment, aux mmes avantages comme aux mmes charges.

Ne croit-on pas lire, deux mille cinq cents ans d'avance, ce que nous
appelons le code de 1789? Que le nouveau est vieux! s'crie le sage.

4 La droiture qui cherche en tout le vrai sans falsifier la vrit
ni  soi-mme ni aux autres.

5 Enfin la bonne foi, ce grand jour rciproque qui permet aux hommes
en socit de voir clairement dans le coeur et dans les actions les
uns des autres... (N'est-ce pas ce que nous appelons l'opinion?)

Voil, continue-t-il, ce qui a rendu les premiers instituteurs de
notre socit civile et politique respectables pendant leur vie,
immortels aprs leur mort. Qu'ils soient nos modles!


XXVI

Confucius, d'aprs ces matres et ces modles, et les politiques de
son cole aprs lui, commentent ainsi ces trois relations et ces cinq
vertus rduites en gouvernement et en rites:

Il faut un gouvernement aux hommes, puisque les hommes sont destins
par leurs ncessits  vivre en socit.

Ce gouvernement doit exprimer l'intrt lgitime de tous et la
volont gnrale. Cet intrt lgitime de tous doit prvaloir sur
l'intrt troit et goste de chacun. Cette volont gnrale doit
tre obie.

Pour qu'elle soit obie, il lui faut une autorit non-seulement forte
et irrsistible, mais morale et en quelque sorte divine.

O trouver cette autorit? ce principe sacr de commandement du ct
des gouvernements, d'obissance du ct du peuple?

Les peuples libres des temps modernes la trouvent dans la volont de
la nation tout entire, dlibrant sur ses droits et sur ses devoirs,
tant  elle-mme sa propre autorit, et en confiant l'exercice  des
corps et  des magistrats,  des dictateurs rvocables et responsables
sous le rgime des rpubliques;

Les peuples thocratiques, dans des pontifes souverains  qui ils
attribuent une mission et comme une vice-royaut divine.

Les peuples asservis, dans la force arme qui les a conquis et qui les
possde par le droit des armes.

Les peuples monarchiques la confrent  une dynastie et la confondent
avec le droit de naissance sur un trne.

Toutes ces dlgations de la volont gnrale ou du gouvernement sont
arbitraires, locales, contestables, systmatiques, abstraites,
affirmes ou nies selon les temps, les lieux, les circonstances.

La sdition attente  la rpublique;

Le sentiment lgal se rvolte contre la dictature;

L'incrdulit des peuples se joue de l'infaillibilit ou de la
divinit des pontifes;

Les vaincus rompent leurs chanes et brisent  leur tour avec l'pe
la souverainet humiliante des conqurants et des oppresseurs;

Les peuples monarchiques se dgotent de leur dynastie, fondent
d'autres familles royales dont l'autorit plus rcente a moins
d'autorit encore que les dynasties antiques. Ces peuples se divisent
en factions contraires qui nient, les armes  la main, les droits
anciens ou les titres nouveaux. L'autorit elle-mme des gouvernements
et l'ordre des socits prissent dans ces guerres civiles.

Confucius,  l'exemple du premier lgislateur de toute antiquit de
cette partie de l'extrme Orient, cherche et trouve dans la nature le
principe incontest et humainement divin des socits.

Son principe et celui de la Chine, c'est l'autorit du pre sur les
enfants.

Ce principe, selon lui, a le mrite d'avoir t le premier.

videmment la premire socit humaine institue de Dieu avec la
premire famille n'a pas commenc par la rpublique; la rpublique
suppose des hommes gaux en force, en volont, en droit, en fait,
mancips de toute tutelle prexistante et dlibrant  titre gal sur
le gouvernement. La premire famille n'tait pas dans ces conditions.

Le pre, n le premier, avait la priorit de l'intelligence; il savait
ce que les fils ignoraient.

Le pre avait la force de l'ge; les fils la faiblesse de l'enfance.
L'autorit de la force matrielle s'unissait en lui  l'autorit du
plus intelligent, le droit du plus fort et le droit du plus capable se
confondaient naturellement dans son nom de pre.

Le droit moral, c'est--dire la justice, lui confrait galement
l'autorit pralable et naturelle. Il avait cr, lev, nourri,
enseign les enfants; il tait naturellement le roi de sa race.

La conscience, cette rvlation du sentiment inn en nous, lui donnait
aussi volontairement l'autorit. Les enfants l'aimaient et le
respectaient instinctivement, par reconnaissance pour le bienfait de
la vie qu'ils lui devaient, et par l'habitude de se soumettre  sa
volont prsume sage. Cette obissance d'instinct, de reconnaissance
et de volont donnait un caractre de moralit, de vertu, de divinit
 la supriorit du pre. Il reprsentait le pre des pres, Dieu, de
qui il manait dans le mystre de la cration et dont il tenait la
place et l'autorit sur sa descendance. La premire paternit fut donc
une premire royaut, la premire famille une premire monarchie de
droit naturel ou de droit divin!

Voil un principe d'autorit auquel on remonte sans hypothse, sans
abstraction, sans polmique, au commencement des temps; c'est la
nature qui l'impose, c'est l'instinct qui le reconnat, c'est la
tendresse paternelle qui le modre, c'est la pit filiale qui le
moralise et qui le sanctifie.

C'est le principe d'autorit fond sur le fait, sur la nature et sur
la tradition. Confucius l'adopte dans sa politique.

Lorsque la premire famille humaine trop nombreuse se subdivise en
familles secondaires, le mme principe se retrouve dans le pre et
dans le fils de chaque famille, puis de chaque tribu, puis, quand la
tribu s'agrandit, dans le chef paternel et dans les sujets filiaux de
chaque empire.

Ce principe d'autorit, selon Confucius, peut subir des rvoltes, des
altrations, des interrgnes, des clipses, mais il n'en constitue pas
moins, mme dans ces altrations, le principe abstrait, prexistant et
permanent des gouvernements. La nature selon lui est monarchique.


XXVII

Ce principe d'autorit trouv ou retrouv, on conoit quelle saintet
naturelle et originelle Confucius et ses disciples impriment au
pouvoir monarchique confondu avec le pouvoir paternel; on conoit
aussi quelle dignit, quelle moralit, quelle solidit ce mme
principe donne  l'obissance filiale des peuples. C'est pour eux la
lgislation du sentiment. Ni tyrans ni esclaves; un pre sans
tyrannie pour tous, des enfants sans murmure d'un mme pre, voil
l'autorit.

Nous allons voir comment Confucius et ses disciples temprent ce
pouvoir qui serait ou deviendrait tyrannique s'il tait absolu dans la
pratique comme il l'est dans la thorie. Il le tempre par ce mme
esprit de famille dont il fait le fondement de sa politique.

Voyons d'abord la constitution politique que le philosophe lgislateur
fait dcouler ou plutt laisse dcouler de son principe d'autorit
paternelle.

Le souverain est _le pre et la mre_ de l'empire.

Les sujets sont tenus envers lui  la mme pit filiale qu'envers
leur propre pre.

Dans chaque famille de l'empire, le mme principe se ramifie et
consacre l'obissance et le respect envers les pres et les anctres
jusqu'au culte extrieur.

Ainsi la loi politique et la loi civile ne sont qu'une seule et mme
loi sous deux formes, l'autorit de l'amour en haut, l'obissance par
l'amour en bas.

Suivons:

Les sujets sont gaux devant le pre, qui est la loi vivante.

Cette loi vivante dans le pre souverain est nanmoins domine par les
lois crites appeles les rites, les usages, les crmonies, qui sont
censes maner de l'autorit sacre des anctres ou des premiers pres
de la grande famille.

Le pre ou le souverain, comme dans les familles  demi mancipes,
remet une partie de son autorit  des conseils de famille composs
des sujets les plus sages et les plus distingus par leur intelligence
et par leur vertu.

Ce sont les ministres.

Paralllement  ces ministres dlgus du souverain, il y a des
conseils ou tribunaux indpendants d'eux et mme du souverain,
conseils chargs de faire respecter les rites ou les lois que le
souverain et ses ministres seraient tents d'enfreindre;

D'autres tribunaux sont chargs de surveiller la distribution de la
justice;

D'autres, de la police ou de l'ordre;

D'autres, de l'administration, etc., etc.;

D'autres, enfin, de surveiller le souverain lui-mme, de lui prsenter
des remontrances contre ses infractions aux rites ou aux lois, et
d'inscrire jusqu' ses fautes prives ou jusqu' ses paroles mal
santes sur les registres historiques inviolables de l'empire.

L'intelligence cultive (les lettrs) est le seul titre aux fonctions
publiques.

Les lettrs sont examins. Ils montent, selon leur aptitude, au rang
de mandarins ou de fonctionnaires publics de toute espce.

Le dernier des enfants du peuple peut devenir lettr, et de lettr
mandarin, et de mandarin ministre, en vertu de sa seule aptitude.


XXVIII

L'ordre, selon la politique de la Chine, tant la premire ncessit
comme le premier objet de la socit, passe avant la libert.

La raison de Confucius est celle-ci: La libert n'est que le bien de
l'individu; l'ordre est le bien de tous. (Dirions-nous mieux
aujourd'hui?)

Mais Confucius concilie dans une mesure trs-quitable les ncessits
de l'ordre avec la dignit de la libert.

coutons Confucius sur cette partie de sa politique:

Avoir plus d'humanit que ses semblables, c'est tre plus homme
qu'eux; c'est mriter de leur commander. L'humanit est donc le
fondement de tout.

Aimer l'homme, c'est avoir de l'humanit. Il faut s'aimer soi-mme; il
faut aimer les autres. Dans cet amour que l'on doit avoir pour soi et
pour les autres il y a ncessairement une mesure, une diffrence, une
proportion qui assigne  chacun ce qui lui est lgitimement d; et
cette rgle, cette diffrence, cette mesure, c'est la justice.

L'humanit et la justice ne sont point arbitraires; elles sont ce
qu'elles sont, indpendamment de notre volont; Dieu les a faites, non
l'homme; mais, pour pouvoir les mettre en pratique et pour en faire
une juste application, il faut qu'il y ait des lois tablies, des
usages consacrs, des crmonies dtermines. L'observation de ces
lois, la conformit  ces usages, la pratique de ces crmonies, font
la troisime de ces vertus capitales, celle qui assigne  chacun ses
devoirs particuliers, c'est--dire l'ordre.

Pour remplir exactement tous ses devoirs sans troubler l'conomie de
l'ordre, il faut savoir connatre, il faut savoir distinguer, il faut
appliquer  propos cette connaissance sre, ce sage discernement, cet
quilibre d'ordre, d'autorit, d'obissance, de libert!

(Et l'on appelle barbarie la civilisation base sur de si sublimes
axiomes!.....  ignorance et prjug des races les unes contre les
autres!)

Les relations entre les hommes de diffrents ges et de diffrentes
dignits dans la socit constitue ne furent pas pour Confucius
l'objet de prceptes moins attentifs et moins humains.

Vous avez tort, dit  son fils Confucius, de ne pas vous appliquer 
l'tude essentielle des crmonies. L'homme qui vit en socit a des
devoirs  remplir envers tout le monde; il doit rendre  chacun ce qui
lui est d. Dieu, les gnies, les anctres ne doivent pas tre honors
d'une mme faon; il en est ainsi par rapport aux hommes avec qui l'on
vit; on ne doit pas rendre les mmes honneurs aux citoyens investis de
diffrentes dignits. L'tude des crmonies nous apprend comment on
doit s'acquitter envers le ciel, les esprits et les anctres; elle
nous enseigne  ne pas confondre les rangs.

Ce sont les lois extrieures, expression des lois morales et
politiques, qui doivent porter l'ordre et la hirarchie gradue des
fonctions dans la socit[2].

         [Note 2: Traduction du P. Amyot dans les Mmoires concernant
         les Chinois.]


XXIX

Les rglements de Confucius sur le culte renouvel aussi des anctres,
n'attestent pas dans le lgislateur religieux une raison moins pure
que ses rglements civils. Ce n'est que plusieurs sicles aprs lui
que les religions de l'Inde, fondes sur les incarnations de Wichnou
ou de Bouddha, s'infiltrrent en Chine.

Voici les paroles de Confucius sur les crmonies institues pour le
culte national, dont l'empereur tait le pontife  titre de
reprsentant du peuple tout entier.

Le _Ciel_, le _Tien_ ou _Dieu_, trois noms exprimant le Grand tre,
rpondit Confucius, est le principe universel; il est la source
intarissable d'o toutes les choses ont man; les anctres sortis les
premiers de cette source fconde sont eux-mmes la source des
gnrations qui les suivent. Tmoigner au _ciel_ (Dieu) sa
reconnaissance, est le premier des devoirs de l'homme; se montrer
reconnaissant envers les anctres est le second. Pour s'acquitter  la
fois de ce double devoir, le saint philosophe Fou-Hi tablit avant moi
les crmonies envers les anctres. Comme il fonda tout le systme
politique sur le sentiment naturel et sur le devoir de la pit
filiale, il dtermina qu'aussitt aprs avoir offert l'hommage au
ciel, on offrirait par la bouche du _Fils du ciel_ (le souverain)
l'hommage aux anctres. Mais comme le _ciel_ et les esprits des
anctres ne sont pas visibles aux yeux du corps, il chercha dans le
firmament des emblmes pour les figurer et les reprsenter.

Aprs avoir satisfait ainsi  leurs devoirs envers le _ciel_, auquel,
comme au principe vivifiant et universel de toute existence, ils
taient redevables de leur propre vie, ils se tournent vers ceux qui,
par la gnration et la paternit, leur ont transmis successivement
cette vie. Voil toute la religion de nos pres.

Et il en prescrit ensuite en dtail les crmonies simples et
symboliques[3].

         [Note 3: Mmoires du pre Amyot, p. 108 (12e volume).]


XXX

coutons maintenant ce qu'il dit au roi, qui l'interroge sur les
devoirs particuliers des ministres-philosophes chargs du soin du
gouvernement.

Le ministre-philosophe ne s'ingre pas de lui-mme dans les honneurs;
il attend qu'on l'y appelle. Il n'est occup soir et matin que de son
perfectionnement moral et politique par l'acquisition de quelque vertu
ou de quelque connaissance spciale qui lui manque, non pas pour s'en
parer, mais pour les communiquer  ceux qui dpendent de lui.

S'il sent qu'il ait assez de droiture et de fermet pour remplir les
grands emplois, il ne les refuse point quand on les lui prsente; il
les reoit avec actions de grces, et fait tous ses efforts pour les
remplir dignement. Il n'ambitionne pas les honneurs, il ne cherche
point  amasser des trsors; l'acquisition de la sagesse est le seul
trsor aprs lequel il soupire: mriter le nom de sage est le seul
honneur auquel il prtend.

Il n'emploie, pour traiter les affaires, que des hommes sincres et
droits; il ne donne sa confiance qu' des hommes fidles et srs; il
ne rampe pas devant ceux qui sont au-dessus de lui; il ne
s'enorgueillit pas devant ses infrieurs? il respecte les premiers; il
est affable envers les autres: il rend  tous ce qui leur est d.

S'il s'agit de reprendre quelqu'un de ses dfauts ou de lui reprocher
ses fautes, il ne fait l'un et l'autre qu'avec une extrme rserve, et
s'arrte tout court quand il le voit rougir. N'est-ce pas la
misricorde de l'vangile?

Il estime les gens de lettres, mais il ne mendie pas leurs suffrages;
il ne s'abaisse ni ne s'lve devant eux; il se contente de ne pas les
offenser, et de les traiter avec honneur quand ils viennent  lui. Il
est au-dessus de toute crainte quand il fait ce qui est du devoir; une
conduite irrprochable, jointe  des intentions pures et droites, lui
sert de bouclier contre tous les traits qu'on pourrait lui lancer: la
justice et les lois sont les armes dont il se sert pour se dfendre ou
pour attaquer. L'amour qu'il porte  tous les hommes le met en droit
de n'en craindre aucun; l'exactitude scrupuleuse avec laquelle il
pratique les crmonies, obit aux lois et s'astreint  l'observation
des usages reus, fait sa sret, mme sous les tyrans. Quelque vaste
que puisse tre l'tendue de son savoir, il travaille  l'agrandir
encore; il tudie sans cesse, mais non pas jusqu' s'puiser; il
connat en tous genres les bornes de la discrtion, et il ne va jamais
au del.

Quelque ferme qu'il soit dans le bien, il veille continuellement sur
lui-mme pour ne pas se ngliger. Dans tout ce qui est honnte et bon
il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent,
chez lui, au profit de la vertu.

Il est grave quand il reprsente, affable et bon avec tous, d'humeur
toujours gale avec ses amis.

Il se plat de prfrence dans la compagnie des sages, mais il ne
rebute point ceux qui ne le sont pas.

Au dedans, je veux dire dans l'enceinte de sa famille, il ne tmoigne
aucune prdilection, et ne donne aucun sujet de souponner qu'il est
port  favoriser l'un au prjudice de l'autre; au dehors,
c'est--dire en public, il traite galement tout le monde, suivant le
rang de chacun. L'et-on grivement offens, ou par des paroles
injurieuses, ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe
de colre ou de haine; et son extrieur, serein et tranquille, est une
preuve non quivoque de la tranquillit d'me dont il jouit.

Le vrai philosophe cherche  se rendre utile  l'tat n'importe de
quelle manire. Si, par quelque action clatante ou par quelque
ouvrage important, il mrite bien de la patrie, il ne fait pas valoir
ses services dans la vue d'en tre rcompens; il attend modestement
et avec patience que la libralit du prince se dploie en sa faveur;
et s'il arrive que, dans la distribution des grces, on l'ait oubli,
il ne s'en plaint pas, il n'en murmure pas. Le suffrage des hommes
honntes, l'honneur d'avoir contribu en quelque chose  l'avantage de
ses compatriotes et de tous les hommes, lui suffisent.

--Je me fais votre premier disciple, dit le roi, mais
enseignez-moi le moyen infaillible de rendre mes peuples vertueux et
heureux.

--Ce moyen, rpondit Confucius, est de ne rien commander qui ne
soit conforme au grand _Ly_ (mot qui renferme dans son sens la
_raison_, la _conscience_ et la _convenance_ des _choses_). C'est sur
la _raison_, la _conscience_ et la _convenance_, exprimes par ce mot
complexe _Ly_, que la socit est fonde; c'est par ces trois
principes que l'homme social s'acquitte, avec la gradation des
devoirs, de ce qui convient envers le _ciel_. Ce sont ces trois
principes divins, incorpors par le _ciel_ dans notre nature, qui
lient les hommes vivants entre eux en leur manifestant et en leur
imposant ce qu'ils se doivent les uns aux autres. tez ces trois
inspirations fondamentales de la socit, toute la terre n'est plus
que confusion et que trouble; il n'y a plus ni rois, ni suprieurs, ni
infrieurs, ni gaux; les jeunes et les vieux, les hommes et les
femmes, les pres et les enfants, les frres et les soeurs, tous sans
distinction seront une mle confuse de cratures sans ordre et sans
liens.


XXXI

Une magnifique thorie de l'ordre graduellement tabli dans la
famille, puis dans la cit, puis dans l'tat, puis dans le monde,
dveloppe dans la bouche de Confucius ce principe fondamental de la
_raison_, de la _conscience_, de la _convenance_. Platon n'est pas
plus haut, Montesquieu plus analysateur, Fnelon plus pieux, J. J.
Rousseau plus populaire, Mirabeau plus politique. On s'anantit devant
cette rvlation, cette exprience et cette loquence nonant il y a
vingt sicles, au fond d'une Asie inconnue, des principes sociaux et
politiques qui semblent exhums du spulcre d'une humanit aussi
savante et aussi exprimente que la ntre; on se demande comment les
bienheureux rveurs d'un progrs rcent, continu et indfini peuvent
concilier leur thorie avec tant de sagesse au commencement et tant de
dcadence de doctrines  la fin?


XXXII

Le libralisme le plus progressif ne s'exprime pas mieux aujourd'hui
que Confucius sur les deux systmes de la force brutale et de la force
morale et raisonne appliqus au gouvernement des peuples.

Les coercitions matrielles, dit-il dans la suite de cet entretien,
les prisons, les supplices, les peines de toute espce, les
intimidations par les chtiments sont de bien faibles liens pour
retenir dans le devoir les hommes que l'on ne conduit pas par la
raison, la conscience, la convenance; mais si on les forme, par
l'ducation, la libert mesure, l'exemple, l'exercice,  la
connaissance et  la pratique de la raison, de la conscience, de la
convenance, si l'intelligence et l'amour de ces trois principes se
dveloppent dans leur coeur par la force naturelle que le Ciel (Dieu)
a donne  ces trois principes qui font l'homme social, tout changera
de face et s'amliorera dans l'empire. Les hommes ainsi instruits et
convaincus deviendront en eux-mmes leur prince, leur juge, leur loi,
leur gouvernement!...

Le gouvernement, ajoute-t-il en finissant, a t la dernire chose et
la plus parfaite, dcouverte par les hommes, au moyen du _grand Ly_ ou
de ces trois principes moraux, la raison, la conscience et la
convenance!

--C'est admirable! dit le roi. Les sicles disent comme lui. Un tel
politique en un tel temps est la merveille de l'antiquit. Je retrouve
avec orgueil, en propres termes, dans la bouche de ce prtendu barbare
ce que j'ai dit moi-mme en commenant cet entretien: _Le
chef-d'oeuvre de l'humanit, c'est un gouvernement!_


XXXIII

Les lois civiles qu'il promulgue et qu'il explique pendant son
ministre au roi se rsument:

En proprit assure et hrditaire;

Interdiction de rapports entre les sexes hors du mariage;

Union lgalise, sanctifie et parfaite entre les deux poux;

Respect rciproque entre les citoyens des diffrentes conditions ou
fonctions publiques;

Enfin, respect de soi-mme fond sur ce principe galement logique et
admirable: Si haut qu'un homme soit plac, il doit respecter les
autres, il doit se respecter soi-mme. S'il se manque  soi-mme, il
manque  ses anctres qui _sont_ en lui; s'il manque  ses anctres,
il manque au premier anctre,  l'_homme saint_ d'o est sortie toute
la race humaine; s'il manque  ce premier homme, l'_homme saint_, il
manque au _Ciel_ (Dieu) de qui ce premier homme a reu la vie. Les
anctres sont les arbres chenus dont ceux qui vivent aujourd'hui ne
sont que les rejetons. La racine est commune  tous, on ne saurait
blesser un de ces rejetons, quelque petit qu'il soit, sans que la
racine en soit offense! Que dites-vous de ces paroles?...

Magnifique solidarit entre les hommes ns et  natre et entre Dieu,
justice et providence de toute cette famille humaine!

Ces entretiens entre le roi et son ministre sont un code complet de
politique applique. Socrate n'est pas si lgislateur, il est
ergoteur. Platon est le politique de l'imagination, Confucius est
l'oracle de l'exprience.


XXXIV

Aussi pote qu'il tait musicien et politique, Confucius se dlassait
du gouvernement et de l'enseignement par quelques promenades dans la
campagne avec ses disciples favoris. Il conservait encore 
soixante-dix ans le got et le talent des vers.

Un jour qu'il tait sorti avec trois de ses disciples par la porte
orientale de la ville, pour aller prier dans la campagne prs d'un
difice en ruine situ sur une colline, ses disciples furent frapps
de la gravit triste de sa physionomie.

Ils lui tmoignrent leur inquitude sur le motif de cette tristesse
qui ne lui tait pas habituelle.

       *       *       *       *       *

Rassurez-vous sur moi, leur rpondit-il, ce n'est point ma propre
dcadence qui m'inspire cette mlancolie, c'est la dcadence et les
vicissitudes des choses de la terre. Voyez ce monument qui s'croule 
quelques sicles du jour o il a t construit! Il contenait pourtant
pour les hommes une ide ternelle. Apportez-moi mon _kin_ (sorte de
lyre dont les potes accompagnaient comme en Grce leurs chants). Il
accorda son instrument et chanta en improvisant les vers suivants:

Quand les chaleurs de l't finissent, le froid de l'hiver les
remplace promptement. Aprs le printemps, l'automne s'avance; quand le
soleil se lve, c'est pour marcher rapidement vers le bord du ciel o
il se couche. Les fleuves de la Chine ne coulent du ct de l'Orient
que pour aller s'engloutir dans le lit sans fond de la vaste mer.

Cependant l't, l'hiver, le printemps, l'automne recommencent et
finissent ainsi chaque anne; le soleil reparat chaque matin o nous
le vmes se lever hier; de nouvelles ondes remplacent sans cesse
celles qui viennent de s'couler; mais le hros qui fit construire ce
monument sur cette colline o est-il? ses guerriers, qui triomphrent
avec lui, o sont-ils? son cheval de bataille, o est-il? Qui les a
revus? qui les reverra? Hlas! pour tout souvenir de leur existence,
il ne reste que ce monceau de pierres croules sur la colline, que
les plantes sauvages, les ronces et les orties recouvrent
indiffremment de leur feuillage!


XXXV

Cette tristesse qu'il chantait en vers tait,  son insu, un
pressentiment de sa fin. Il quitta les affaires d'tat et se hta de
terminer le monument de sagesse, de morale et de politique qu'il
voulait laisser  la Chine dans son commentaire des livres sacrs.
Cette oeuvre termine, il cessa d'crire. Il dposa les six livres
comments sur un autel, puis, s'agenouillant, il remercia  haute voix
le ciel et l'me des anctres de lui avoir permis de restaurer et
d'achever ce monument intellectuel de la religion, de la philosophie
et de la politique des hommes de son temps.

--Vous tes tmoins, dit-il en se relevant  ses disciples, que je
n'ai rien nglig avec vous pour amliorer les hommes. Le triste tat
des choses et des moeurs dans lequel je laisse la terre prouve, hlas!
que je n'ai pas russi! Mais je laisse une rgle et un modle. Ils
rappelleront en leur temps leurs devoirs  nos descendants. Ces temps
de dsordre et de corruption ne sont pas dignes de nous comprendre!

Un de ses disciples chris tant venu le visiter peu de jours aprs
dans sa maison, Confucius, dj malade de sa maladie mortelle,
s'avana avec peine jusqu'au seuil de sa demeure pour accueillir son
disciple.

Mes forces dfaillent, lui dit-il, et ne reviendront peut-tre
jamais. Il laissa couler sans affectation de stocisme ses larmes,
concession  la nature; puis, reprenant:

 mon cher _Tse_! dit-il au disciple en langage potique et rhythm
et en s'accompagnant encore de sa lyre, la montagne de Faij (la tte)
s'croule, et je ne puis plus lever le front pour la contempler. Les
poutres qui soutiennent le btiment (les muscles) sont plus qu' demi
pourries, et je ne sais plus o me retirer! L'herbe sans suc est
entirement dessche (la barbe); je n'ai plus de place o m'asseoir
pour me reposer! La saine doctrine avait disparu, elle tait
entirement oublie; j'ai tch de la restaurer et de rtablir
l'empire du vrai et du bien; je n'ai pu y russir! Se trouvera-t-il,
aprs ma mort, quelqu'un qui reprendra la rude tche aprs moi!

Nous allons voir, dans le prochain Entretien, ce que cette tche
dsespre avait produit en littrature, en morale et en politique.

Quelle dlectation de remonter  de telles hauteurs de sagesse et de
vertu  travers la nuit des temps! Il n'y a pas de barbare au berceau
du monde, toutes les races sont nobles, car elles descendent toutes de
Dieu!

Nous poursuivrons, dans le prochain Entretien, l'tude de la raison en
Chine.

                                             LAMARTINE.




XXXVe ENTRETIEN.

 MESSIEURS LES ABONNS AU COURS FAMILIER DE LITTRATURE ET  TOUS MES
LECTEURS.

_Nota._ Les bruits qui ont t rpandus sur l'abandon de mes biens 
mes cranciers, sur ma retraite en pays tranger et sur la cessation
de ce travail priodique en France, me forcent  publier ds
aujourd'hui cette explication, qui ne devait paratre que le mois
prochain.


EXPLICATION FRANCHE.

L'Entretien de dcembre, qui paratra le 29 novembre, clora la
troisime anne; il forme le complment du sixime volume de ce
_Cours familier de Littrature_. L'Entretien du 1er janvier prochain,
sur la peinture, considre comme littrature des yeux, et sur le
peintre _Lopold Robert_, ce Werther du pinceau, commencera la
quatrime anne.

C'est le moment de rpondre aux bruits plus ou moins sincres, plus ou
moins malveillants, qu'on a fait courir sur la cessation probable de
cette publication. Ces bruits n'ont pas le moindre fondement; jamais
ce travail ne fut plus cher  mon esprit, et, j'ajoute, plus
ncessaire  mon existence. Mon seul patrimoine au soleil aujourd'hui,
c'est ma plume. Me l'enlever, ce serait m'enlever l'outil de mon
honneur, l'instrument de ma libration.

Ces rumeurs sont nes  l'occasion de la souscription nationale qui
porte mon nom. Des amis (jamais assez remercis), qui prsumaient trop
bien de moi et du public, avaient cru pouvoir tenter, avec mon plein
consentement, cet appel  l'intrt de la nation, appel glorieux quand
il est entendu, pnible quand il trouve les contemporains sourds. Ces
amis espraient librer ainsi, pour l'ge o l'on doit liquider sa vie
comme sa fortune, mon patrimoine obr par des causes tout  fait
trangres  celles que la malveillance ou l'ignorance supposent. Il
faut m'expliquer compltement  cet gard avec ces correspondants
littraires les plus affectionns et les plus constants de mes
lecteurs: ce sont mes abonns  ces Entretiens. Je leur dois vrit,
car je leur dois confiance. Cette vrit la voici.

Plusieurs causes, que je ne puis pas toutes numrer ici, ont concouru
 aliner de moi le coeur de ma patrie au moment o j'aurais eu besoin
d'un mouvement soudain et sympathique de ce coeur.

J'aurais tort de m'tonner pourtant, en y rflchissant, de cette
indiffrence: c'tait naturel; quand on demande justice ou faveur 
son pays, le crime impardonnable, c'est de vivre. La mort seule absout
de certains services comme de certaines clbrits. Il faut savoir
mourir  propos. Je n'ai pas eu cette bonne fortune, quoique j'aie
tout fait pour la rencontrer  son heure et  sa place; mais Dieu, le
matre du premier jour, est le matre aussi du dernier. Attendons.

Jusqu'ici ce mouvement sympathique et honorable du coeur des nations
s'tait produit partout, en Angleterre, en Irlande, en France, toutes
les fois qu'on avait fait appel  leurs sentiments ou  leur honneur
en faveur d'un de leurs contemporains quelconque, serviteurs du pays,
hommes d'tat, orateurs, crivains, potes. Mes amis se croyaient
fonds, bien  tort,  esprer la mme rponse au mme appel. Les
antcdents les trompaient, comme ils m'auraient tromp moi-mme 
leur place. Ils ne tenaient pas assez compte du temps, des
circonstances, des ressentiments immrits, mais implacables, des
envies sourdes qui attendent l'heure des disgrces pour se rvler.
Ces amis ont rencontr sous leurs pas ces embches, ces impopularits,
ces calomnies, ces inimitis, dans les classes mmes auxquelles ils
supposaient la mmoire de quelques dvouements.

Ces calamits prives de fortune, auxquelles ils croyaient pouvoir
intresser le pays parce qu'ils s'y intressaient cordialement
eux-mmes, ont t trs-faussement et trs-odieusement interprtes
par ceux qui me hassent, sans autre raison de me har que mon nom.

Les uns ont attribu ces embarras de fortune  des dissipations de
main fabuleuses ou  des prodigalits de coeur sans prudence, afin
d'avoir le droit de dtourner les yeux et l'intervention du pays de
revers selon eux trop bien mrits. C'est une calomnie de bonne foi
que ma vie au grand jour rfute pour tous ceux qui me connaissent.
J'ai vcu selon mon tat, comme le conseillent les moralistes et les
conomistes les plus svres; je n'ai jamais eu d'autre luxe que
quelques habitations hrditaires, trop vastes pour ma fortune,  la
campagne, habitations qu'il ne dpendait pas de moi de dmolir sans
avilir la valeur et sans anantir les produits de l'administration
rurale de mes terres en vignobles. Si je n'avais eu que la vigne de
_Naboth_, je n'aurais pas eu les celliers et les pressoirs d'Horace ou
de Cicron. Ma fortune, plus apparente que relle, n'a jamais t
trs-grande. On serait tonn si j'exposais ici la modicit des
patrimoines que j'ai reus de mes pres, dfalcation faite de leurs
charges. Je n'ai rien _dvor_, quoi qu'en disent en chiffres
emphatiques les dclamateurs contre mes prtendues somptuosits. Tous
mes mobiliers, de luxe soi-disant asiatique, runis, n'galeraient
pas,  beaucoup prs, la valeur du plus modique mobilier d'un
appartement d'habitu de bourse de la rue Vivienne ou de la rue de
Richelieu. O sont donc les monuments de mon opulence? O sont donc
mes usines  dix mille marteaux? Je n'ai jamais mis dans toute ma vie
qu'une pierre sur une pierre, et c'tait pour marquer la place de deux
tombeaux!

  _Dat veniam corvis, vexat censura columbas._

Les autres me reprochent une large hospitalit toute rustique et toute
paysanesque dans mes champs. Ils ne savent pas que cette hospitalit
mme dont ils me font un crime est un impt personnel et invitable
sur la clbrit bien ou mal acquise. Il y a certains noms qui
obligent. Toutes les infortunes sans boussole de la France et mme de
l'Europe se tournent par instinct vers certains noms, je ne dis pas
plus illustres, mais plus notoires que les autres noms, pour
solliciter piti, appui ou secours. Le seuil de ces hommes de bruit
est assig d'indigences qui touchent, leur table est charge de
lettres crites avec des larmes. Il y a telle anne de ma vie o j'en
ai reu jusqu' _dix mille_, de ces lettres, et cela depuis que je
suis rentr dans l'obscurit. Que pouvez-vous devenir, eussiez-vous le
visage aussi froid et le coeur aussi dur que votre mtal?

Les annes qui ont suivi immdiatement la rvolution de 1848 ont t
particulirement onreuses et pour ainsi dire obligatoires. Comment
refuser de partager sa dernire pargne avec ceux qui ont partag vos
efforts et vos prils pour maintenir l'ordre et pour prserver la
socit, dans ces heures o ces braves citoyens, moins intresss en
apparence que nous  la proprit, offraient gnreusement leur sang
pour elle?

Puis les annes dsastreuses pour les vignobles se sont succd
pendant une priode de dpense sans revenu. Il a fallu s'obrer
davantage pour nourrir environ cinq cents bouches d'ouvriers de la
terre sans pain.

Puis les intrts des dettes constitues et des dettes nouvelles se
sont accumuls sur le capital. J'ai espr supporter seul ce triple
poids d'une rvolution qui avait pes sur moi plus que sur d'autres,
de terres sans produit et d'intrts exorbitants; j'ai tent d'y
suffire  force de travail d'esprit. Grce au public et  un concours
dont je serai toujours reconnaissant, ce travail rapportait
libralement son salaire. Mais les vnements transforment la scne;
la main se lasse, le public se rassasie, les ennemis dnigrent: qui
dit public dit hasard; le mtier d'hommes de lettres n'est qu'un jeu
de d avec l'opinion. Ce travail enivre et ne nourrit pas. On compte
les produits, on ne compte pas les frais, les dceptions et les
mcomptes. Les deux crises financires de 1856 et 1857 ont fait le
reste.

--Pourquoi ne vendiez-vous pas vos terres? me dit-on aujourd'hui avec
une apparence de raison qui trompe les esprits mal informs.

--Je ne vendais pas, et je ne vends pas, parce qu'il ne s'est pas
prsent en dix ans et qu'il ne se prsente pas mme aujourd'hui un
seul acqureur. Comment vendre sans acheteurs? Ces terres sont
affiches partout et tous les jours; eh bien! mes ennemis ou mes amis
peuvent interroger  cet gard tous les notaires de Paris, de Lyon, de
Mcon, de France, chargs de vendre ces proprits, mme  perte; ces
honorables officiers publics rpondront unanimement qu'ils n'ont pas
reu une offre d'un centime pour ces terres, values par les
estimateurs les plus consciencieux  une valeur qui dpasse deux
millions. Ce fait, qui semble incroyable, est cependant vrai; je
consens  toute espce de dmenti si l'on peut me prouver que j'ai
reu une offre quelconque pour ces deux millions et demi de valeur
morte dans mes mains.

J'ai eu de la peine  comprendre moi-mme ce phnomne de la mise en
vente pendant dix ans,  grandes pertes pour moi,  grands bnfices
pour les acqureurs, sans qu'un seul capitaliste ft tent par ces
bnfices.  la fin je m'en rends compte, et voici comment.

Ces acheteurs, en effet, ne peuvent se rencontrer que parmi des
capitalistes bienveillants pour moi, ou parmi des capitalistes
hostiles et avides,  l'afft des fortunes qui croulent pour en
accaparer  rien les dbris.

Si ce sont des capitalistes bienveillants, ils ne veulent  aucun prix
acheter mes proprits ni mes demeures.

Ils ne le veulent pas, premirement parce qu'il en coterait  leur
bon coeur de me dpossder. Ils se disent, en parlant de moi, ce vers
de Virgile au laboureur expuls de ses prairies de Mantoue:

  _Fortunate senex, ergo tua rura manebunt;_

Secondement, parce que, mme en me payant ces terres  des prix de
faveur, ils passeraient trs injustement pour avoir bnfici de ma
ruine;

Troisimement, enfin, parce qu'il n'est pas toujours agrable  une
famille investie de la considration locale la mieux mrite de
succder  un nom malheureusement clbre dans les demeures bruites,
sinon illustres, par ce nom. Il y a l, entre le modeste demi-jour du
nouveau possesseur et la clbrit du dpossd, un contraste qu'on
n'aime pas  subir pour soi ni pour ses enfants. Je ne me compare pas,
 Dieu ne plaise!  Voltaire ou  Jean-Jacques Rousseau; mais demandez
aux possesseurs de Ferney ou des Charmettes s'ils n'aimeraient pas
mille fois mieux avoir succd, dans ce chteau ou dans cette
chaumire,  des htes sans nom, que d'tre assigs  chaque heure de
l'anne, au seuil de ces demeures, par ces plerins importuns du gnie
ou de la clbrit.

Si ce sont, au contraire, des capitalistes hostiles et avides, ceux-l
se prsenteront encore moins pour acheter mes domaines  l'amiable.
Ils attendront, avec la patience infatigable de la spculation,
l'heure de ces ventes forces, de ces encans par autorit de justice,
dans l'espoir d'avoir ces millions de terre pour une poigne de
papier.

Ainsi enferm dans ce dilemme de la bienveillance ou de la
malveillance des acqureurs, je reste clou  la terre comme 
l'instrument de mon supplice, sans que ni amis ni ennemis consentent
 me dcharger de ce brillant et mortel fardeau!

Ne m'accusez donc pas de ne pas vouloir vendre. Je ne puis pas vendre,
voil la triste vrit; et, si vous ne m'en croyez pas, essayez de me
faire une offre, et accusez-moi en pleine opinion publique si je la
refuse!

C'est pour sortir de cette impasse, entre des cranciers qui pressent
et des acheteurs qui s'loignent, que mes excellents amis ont ouvert
une souscription dont le succs aurait t pour moi un honneur et pour
d'autres un salut. Cette souscription,  l'exception d'un petit nombre
de coeurs d'or dont les noms se confondront  jamais avec le mien,
ayant t jusqu'ici drisoire ou insuffisante, que me reste-t-il? Il
me reste l'option entre la ruine de mes cranciers ou un redoublement
de travail. C'est ce dernier parti que je devais choisir et que je
choisis:--Mourir  la peine! comme dit le peuple. Cette mort est
honorable quand la peine a un noble but. En est-il un plus honnte que
de se sacrifier au salut de ceux dont on rpond sur son honneur?

Bien loin donc de me croiser les bras dans une oisivet digne ou
indigne, l'_otium cum dignitate_ (c'est le travail, selon moi, qui est
la vraie dignit), je vais, pendant toutes les annes saines que Dieu
me laisse, redoubler d'tude et de zle pour continuer en l'amliorant
l'oeuvre de ce _Cours familier de Littrature_, oeuvre que j'ai
entreprise avec votre appui. Cet appui, que vous m'avez gnreusement
prt depuis trois ans, je ne le mendie pas, je le dsire; je le
provoque mme, parce qu'il est ncessaire  d'autres que moi. Chaque
lecteur bnvole de ce Cours est un ami auquel je voue un battement de
mon coeur reconnaissant; chaque nouveau lecteur qu'il pourra
s'adjoindre parmi les amis des lettres sera une souscription indirecte
que je me glorifierai de lui devoir.

La littrature ne fait pas acception de parti; je suis sorti tout
entier de la politique, et la France m'apprend assez  n'y rentrer
jamais. On m'a reproch souvent, dans des jugements sur ma vie, de
n'avoir pas t assez ambitieux! On se trompe: j'avais l'ambition de
la reconnaissance; j'ai manqu mon but: n'en parlons plus. Cependant,
qui que vous soyez, amis ou ennemis, mais hommes de coeur, sachez-le
bien, vous ne m'enlverez pas la conscience de vous avoir AIDS
PENDANT VOS TEMPTES. Eh bien! je vous dis aujourd'hui, sans
prsomption comme sans mauvaise honte:  VOTRE TOUR, AIDEZ-MOI!...
Vous pouviez tre grands, vous ne serez que justes!

                                             LAMARTINE.

  Paris, 12 novembre 1858.

_P. S._ Il importe de prvenir ici le public contre la rsolution
qu'on m'attribue d'abandonner mes biens  mes cranciers et de quitter
immdiatement la France. Cette heure n'est pas venue.

Vendre soi-mme ses mobiliers les plus chers pour rembourser aux
chances les capitaux et les intrts dont on est redevable, ce n'est
pas l abandonner ses biens  ses cranciers. Abandonner ses biens 
ses cranciers, c'est le _sauve qui peut_ du dsespoir et quelquefois
de l'improbit; c'est jeter  ceux  qui l'on doit le gage peut-tre
insuffisant de ses immeubles au soleil; c'est charger ses cranciers
d'une liquidation  tous risques, et souvent  mauvais risques pour
eux. Ce n'est pas l payer ses dettes; je veux payer les miennes.

Loin de moi donc cette pense d'une cession de biens et d'une vasion
de ma patrie. Je travaille, je veux travailler. Je cherche  vendre,
et j'y parviendrai avec un peu de temps. Que mes cranciers se
rassurent, et que mes amis connus ou inconnus me secondent. Je ne
dsespre pas de moi-mme: la patience active use la plus mauvaise
fortune et les plus tristes jours ont des lendemains.

                                             LAMARTINE.

Les lettres et mandats de poste concernant l'abonnement doivent tre
adresss  moi-mme, 43, rue de la Ville-l'vque,  Paris.

Les lettres et mandats de poste concernant la souscription sont
adresss au comit central, 4, passage de l'Opra, galerie de
l'Horloge,  Paris.




LITTRATURE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE.


I

C'est une chose triste  dire, mais vraie en histoire:  une
trs-grande distance de temps les peuples disparaissent, et il ne
reste d'eux que leurs grands hommes: effet de perspective qui diminue
les mdiocrits et qui grandit les supriorits au regard de l'avenir.
Aussi, remarquez-le bien, les peuples qui n'ont pas de grands hommes
pour les rsumer et les reprsenter devant l'histoire n'ont pas de
grands noms. La grandeur d'un peuple, c'est de se personnifier tout
entier dans quelques colossales mmoires, en sorte que, quand on nomme
ce peuple, sur-le-champ le personnage national se prsente  la pense
et dit: C'est moi. Aussi rendez-vous bien compte de vos impressions
quand vous lisez l'histoire universelle; toute la scne du monde est
remplie pour vous par une centaine d'acteurs immortels, hroques,
politiques, potiques ou littraires, qui figurent  eux seuls
l'humanit. Brahma dans l'Inde; Zoroastre en Perse; Ssostris en
gypte; Pythagore en Italie; Lycurgue, Solon, Homre, Pricls,
Thmistocle en Grce; Alexandre en Macdoine; Salomon, David, les
prophtes, ces tribuns sacrs et politiques, chez les Hbreux; une
vingtaine de rpublicains, de guerriers, d'orateurs, de potes, 
Rome; autant en Germanie, en Espagne, en Grande-Bretagne, en France,
en Russie, en Amrique, dans les temps modernes, voil tout. Avec
trois ou quatre cents noms vous crivez les annales du monde. C'est
humiliant pour ces milliards de cratures humaines qui passent comme
les flots sous l'arche des ponts sans qu'on les compte ou qu'on les
nomme; c'est glorieux pour ce petit nombre d'hommes privilgis qui
donnent leur nom, leur individualit, leur pense, leur mmoire 
toute une race. Bien souvent c'est injuste: il y a un million de fois
plus de gnie, plus de vertu, dans tel homme obscur, perdu dans la
foule et entran avec les autres par le courant dans la mer d'oubli,
qu'il n'y en a dans tel demi-dieu, dans tel conqurant, dans tel
illustre criminel qui surnage sur cet ocan d'hommes. L'histoire est
injuste comme le temps; la postrit prend ce qu'on lui donne: que
voulez-vous? L'iniquit est partout; la mmoire humaine n'est pas
dmocratique, ou plutt elle est trop troite et trop fragile pour
contenir et pour garder les peuples tout entiers dans ses annales;
elle s'attache  quelques figures grandioses, pittoresques,
pathtiques, culminantes, qui sortent  ses yeux de la foule, et elle
en fait l'aristocratie privilgie de l'espace et du temps. Heureuse
la postrit quand elle choisit bien, et quand elle immortalise, au
lieu du succs de la violence et de la conqute, le vrai gnie du
bien, la vrit, la sagesse et la vertu!


II

De tous ces personnages historiques devenus aussi immortels que le nom
du continent qui les a produits, Confucius est certainement celui qui
personnifie en lui le plus grand nombre de sicles et la plus grande
masse d'hommes; car il a inspir de son me vingt-trois sicles, et
il est devenu, non pas le prophte ou le demi-dieu, mais le philosophe
lgislatif d'un peuple de quatre cents millions d'hommes! La raison,
la loi, la littrature de ce peuple immense sont encore pour des
sicles la personnification prolonge de Confucius. Sachez Confucius,
vous savez la Chine.

Reprenons donc son histoire et ses oeuvres.


III

Nous avons laiss ce sage, cet inspir de la raison,  la fin de notre
dernier entretien, ressentant, et ne cachant pas qu'il les ressentait,
les pressentiments de sa fin et les angoisses de la mort. Simple et de
bonne foi dans sa mort comme il l'avait t dans sa vie, il
n'affectait pas cette stocit thtrale ni ces flicits anticipes
des hommes qui se prtendent au-dessus de la nature et de la douleur.
Il savait qu'aucun homme n'est au-dessus de la nature et que la raison
elle-mme veut qu'on s'attriste et qu'on gmisse quand on s'approche
du dernier mystre et qu'on est prs d'entrer dans le grand inconnu
d'une autre vie. La mort est le supplice de l'tre vivant: se faire
de ce supplice un devoir, c'est beau et grand; mais se faire de ce
supplice une joie, ce n'est pas se grandir, c'est mentir. Se rsigner
et esprer, voil les deux seules attitudes vraies du mourant. Ce fut
celle de Confucius.


IV

Il languit quelques mois avant d'expirer, visit tous les jours par
ses disciples, mais ne s'entretenant plus avec eux de ses doctrines,
de peur de ne plus apporter  ces choses saintes la plnitude de force
de sa raison. Il s'accroupit enfin sur le sein de son petit-fils,
_Tse-se_, adolescent de grande esprance, et ne se rveilla plus de
ce dernier sommeil, dans la soixante-treizime anne de son ge.

Il mourait quatre cent soixante-dix-neuf ans avant Jsus-Christ, neuf
ans avant la naissance de Socrate.


V

Ses trois disciples favoris et son petit-fils lui fermrent les yeux.
On lui mit, suivant les rites, trois grains de riz sur les lvres,
comme pour reporter au ciel (_le Tien_) le plus grand bienfait qu'il
et accord  l'empire chinois dans cet aliment qui devait multiplier
 l'infini le nombre des hommes sur la terre d'Asie. On le revtit
d'un vtement compos de plusieurs pices, pour signifier les diverses
fonctions ou magistratures qu'il avait exerces, comme pote, comme
philosophe, comme historien, comme homme d'tat.

Ainsi habill, dit l'histoire traduite par le Pre Amyot, on le mit
dans un cercueil de _toung-mou_, dont les planches avaient quatre
pouces d'paisseur du pied d'alors, divis comme celui d'aujourd'hui
en douze pouces; et ce premier cercueil fut embot dans un second,
fait de bois de _pe-mou_, dont les planches avaient cinq pouces
d'paisseur. On peignit tout l'extrieur de diffrentes figures, qui
taient autant d'emblmes des diffrentes vertus qui l'avaient plus
particulirement distingu. Ce double cercueil fut plac dans un
catafalque construit suivant le rite des _Tcheou_, qui occupaient
actuellement le trne imprial. Les petits tendards triangulaires
placs par intervalles autour de cette dcoration funbre taient,
suivant le rite de la dynastie _Chang_, et le grand tendard carr
tait suivant le rite _Hia_. En runissant ainsi les rites des trois
dynasties qui, depuis la fondation de l'empire, l'avaient
successivement gouvern jusqu'alors, on voulait donner  entendre que,
si la mmoire de ces anciens rites, et de tous les autres qui avaient
eu lieu dans les temps les plus reculs, s'tait conserve parmi les
hommes, c'tait  Confucius en particulier que l'honneur en tait d
et  qui l'on tait redevable de cet insigne bienfait. Ce premier
devoir tant rempli, les disciples achetrent, au nom du petit-fils de
leur matre, un terrain de _cent pas_ carrs  quelque distance de la
ville, pour y dposer le corps.  l'une des extrmits de ce terrain
ils levrent trois monticules en forme de dme, dont celui du milieu,
plus lev que les autres, devait servir de signe de reconnaissance au
tombeau; ils y plantrent, en signe de vie renouvele et ternelle, un
arbre, l'arbre _Kiai_. Cet arbre, qui n'est plus aujourd'hui qu'un
tronc aride, subsiste encore dans le lieu mme o il fut plant,
malgr le bouleversement que la Chine a prouv plus d'une fois
pendant un intervalle de temps de plus de vingt-deux sicles. Le
profond respect que les Chinois conservent pour la mmoire de leur
sage par excellence, et pour tout ce qui peut contribuer  leur en
rappeler le souvenir, leur fait regarder ce tronc aride comme un
monument digne de toute leur attention. Ils l'ont fait dessiner dans
toute l'exactitude du dtail; ils l'ont fait graver sur un marbre, et
les empreintes qu'on en tire servent de principal ornement dans le
cabinet de ces lettrs enthousiastes qu'une fortune au-dessous de la
mdiocre met hors d'tat de le dcorer plus somptueusement. J'en ai un
exemplaire, donn par le _Saint Comte_ lui-mme, comme un prsent dont
il a cru qu'un lettr du _grand Occident_ (c'est de ce nom qu'on
appelle ici l'Europe) pourrait connatre le prix. Je le joindrai aux
planches dont j'accompagne cet crit.

Aprs avoir tout dispos dans le lieu de la spulture, ceux des
disciples qui taient  porte se rassemblrent chez _Tse-se_, son
petit-fils, et formrent le convoi funbre, en se joignant aux autres
parents de l'illustre mort. Le corps fut mis en terre avec tout
l'appareil de l'ancien crmonial, et, aprs la crmonie, tous se
prosternrent et pleurrent sincrement sur son tombeau. Avant que de
se sparer, les disciples convinrent entre eux de porter le deuil de
leur matre commun de la mme manire et autant de temps qu'ils
devraient le porter si le propre pre de chacun d'eux tait mort: la
dure en fut de trois ans. Mais le disciple favori, qui avait t plus
li qu'aucun autre  celui qu'ils regrettaient, recula ce terme
jusqu' la sixime anne entirement rvolue; et pendant tout cet
espace de temps il s'enferma dans une cabane qu'il avait fait
construire non loin du tombeau, et ne s'occupa qu' tudier son
modle, pour se mettre en tat de l'imiter quand les circonstances le
lui permettraient.

Ceux d'entre les principaux disciples qui taient habitus dans les
royaumes voisins, et qui n'avaient pas assist aux funrailles,
vinrent  leur tour faire les crmonies funbres, et apportrent,
comme une sorte de tribut, chacun une espce d'arbre particulier  son
pays, pour contribuer  l'embellissement du lieu qui contenait les
respectables restes du sage qui les avait instruits.

L'exemple de _Tse-Koung_, le disciple favori, fut regard par les
autres comme un reproche tacite du peu d'affection qu'ils avaient pour
leur matre, en s'loignant de son tombeau comme ils l'avaient fait.
Ils se rassemblrent au nombre d'environ une centaine, et vinrent
s'tablir avec leurs familles aux environs de ce lieu respectable, y
formrent un village qu'ils nommrent _Koung-ly_, c'est--dire village
de _Koung_, ou appartenant  la maison de _Koung_, dont ils voulurent
bien se dclarer les vassaux, et prirent _Tse-se_ de les regarder
comme tels, en acceptant l'hommage volontaire qu'ils lui offraient en
considration de son illustre aeul. Ces familles nouvellement
tablies se multiplirent peu  peu, et leurs descendants se
trouvrent en assez grand nombre, aprs quelques sicles, pour peupler
 eux seuls une ville de troisime ordre, qui porte aujourd'hui le nom
de _Kiu-fou-hien_, et qui est du district de _Yent-cheou-fou_. Dans
les commencements, on s'tait content de mettre devant le tombeau une
simple pierre sans sculpture, de six pieds en carr, sur laquelle on
faisait les crmonies d'usage, et que, pour cette raison, on appelait
_Tse-tan_, c'est--dire _lvation_ ou _autel_ des crmonies. Pour
ce qui est des statues de pierre et des autres ornements qui dcorent
aujourd'hui les environs du tombeau, tout cela est moderne.

Les parents, les amis et les disciples de _Koung-tse_ ne furent pas
seuls  donner des marques publiques de consternation et de deuil;
tout ce qu'il y avait de personnes instruites se fit un devoir de
tmoigner sa douleur, et le roi _Ngai-Koung_ lui-mme, qui l'avait
nglig lorsqu'il vivait, sentit, au moment qu'on lui annona sa mort,
tout le prix de la perte qu'il avait faite. En prsence de tous ses
courtisans il se reprocha le tort qu'il avait eu de ne pas l'employer
assez, et dit en peu de mots tout ce qu'on pouvait dire de plus
honorable en faveur de celui qu'il regrettait. Le ciel suprme,
dit-il, est irrit contre moi; il m'a enlev le trsor le plus
prcieux de mon royaume en m'enlevant le sage qui en faisait la
principale gloire et le plus bel ornement. Ce magnifique loge, tout
mrit qu'il tait, aurait pu tre regard comme un tribut que ce
prince payait  la coutume, s'il ne l'et fait suivre par quelque
chose de plus durable que les paroles. Il fit construire en son
honneur, et non loin de son tombeau, une de ces salles qui portent par
distinction le nom de _Miao_, parce qu'elles sont destines  honorer
les anctres: _Afin_, dit-il, _que tous les amateurs de la sagesse
prsents et  venir puissent s'y rendre en temps rgls, pour faire
les crmonies respectueuses  celui qui leur a fray la route qu'ils
suivent et sur le modle duquel ils doivent se former._

Pour la consolation des disciples qui s'taient fixs avec leurs
familles dans les environs, et pour remettre en quelque sorte sous
leurs yeux celui dont le souvenir leur tait infiniment cher, outre
son portrait, qu'on plaa dans le spulcre nouvellement construit, on
y dposa encore tous ses ouvrages, ses habits de crmonie, ses
instruments de musique, le char dans lequel il faisait ses voyages et
quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu. Quand on crut que
tout tait dans l'tat de dcence qu'il fallait, on en donna avis au
roi, et ce prince, s'y tant transport, y fit en personne toutes les
crmonies qu'on a imites depuis, c'est--dire qu'on le reconnut
solennellement pour matre, et qu'il lui rendit, en cette qualit, les
mmes hommages que s'il et t vivant et qu'il l'instruist encore
dans la morale, les sciences et le gouvernement.  son exemple, tous
ceux de ses disciples qui taient  porte renouvelrent, dans ce mme
lieu, les hommages qu'ils avaient dj rendus  leur matre, et
dterminrent entre eux qu'au moins une fois chaque anne ils
viendraient s'acquitter des mmes devoirs; ce qu'ils pratiqurent le
reste de leur vie avec une exactitude qui a servi de modle  tous les
gens de lettres qui sont venus aprs eux. Depuis plus de deux mille
ans, les lettrs suivent constamment cet usage, et, comme il n'est pas
possible que tous fassent annuellement le voyage de _Kiu-fou-hien_,
pour la commodit de ceux qui sont rpandus dans les diffrentes
provinces de l'empire, on a lev dans chaque ville un monument o ils
vont faire les mmes crmonies qu'ils feraient  son tombeau, s'il
leur tait facile de s'y rendre. Les empereurs mmes ne s'en
dispensent pas; ils vont, en tant que reprsentant la nation, rendre
hommage  celui que la nation a reconnu solennellement pour matre, et
c'est le fondateur de la dynastie des _Han_ qui le premier en a donn
l'exemple.

Aprs l'extinction totale des _Tsin_, vers l'an 203 avant
Jsus-Christ, le grand _Tay-tsou_, _Kao-hoang-ty_, ayant runi tout
l'empire sous sa domination, regarda comme le premier de ses soins
celui de lui rendre tout le lustre dont il avait brill sous les
premiers empereurs de _Tcheou_. Les sages qu'il avait appels auprs
de sa personne pour l'aider de leurs conseils lui persuadrent que,
de tous les moyens qu'il pouvait employer pour venir  bout de ce
qu'il se proposait, le plus efficace serait de restaurer parmi les
hommes l'antique doctrine des livres sacrs, trsor de civilisation
recouvr par le philosophe.

Ces crmonies honorifiques, dit le Pre Amyot, furent institues
pour glorifier dans l'avenir le sage et ses soixante et douze
disciples. Ces crmonies, que l'ignorance des Europens a travesties
en culte et en idoltrie, ne sont que des rites funbres et nullement
des adorations.

Ce serait ici le lieu, continue le savant historien, de caractriser
ces crmonies, de les mettre sous les yeux, dans le dtail le plus
exact, telles qu'elles se pratiquent, en traduisant simplement cet
article du crmonial authentique de la nation, sans aucune rflexion
de ma part. Ce simple expos suffirait pour faire porter un jugement
sans appel, et sur leur nature, et sur l'objet qu'on se propose en les
pratiquant; mais, comme on a dj beaucoup crit sur cette matire, et
que le pour et le contre ont eu des partisans outrs, je crois, tout
bien considr, qu'il est inutile de redire ce qui a t dit cent et
cent fois.

Il les caractrise nanmoins parfaitement, dans un autre volume de ses
Mmoires, comme des rites purement civils et honorifiques,
n'impliquant d'autre culte que le culte des souvenirs et de la
vnration pour la mmoire de Confucius.

Voyons maintenant comment cette littrature morale et politique,
rsume dans Confucius, a constitu le gouvernement, les lois et les
moeurs de l'Asie, aprs sa mort, et quels sont les fruits que la
raison d'un seul homme d'tat a produits sur la civilisation de
quelques milliards d'hommes, ses semblables.


VI

Le premier effet de cette littrature morale et politique a t,
d'aprs le tmoignage des mmes religieux, initis pendant un sicle 
la langue,  la lgislation, au gouvernement mme de l'empire, de
rsumer toute la civilisation et toute la lgislation dans un livre.
Ce livre est le commentaire des premiers livres sacrs, crit dans les
dernires annes de sa vie par Confucius. coutons ce qu'en disent
ces religieux dans le premier volume de leurs recherches.

Le style de ce recueil, rassembl, lucid, rnov par Confucius,
disent-ils (page 69 des Mmoires), est simple, laconique, loquent
seulement par le sens, par la clart, par la brivet. La composition
en est confuse, comme celle de tout recueil compos de dbris rejoints
ensemble; un chapitre n'y tient pas ncessairement  l'autre par un
enchanement logique. L'histoire que Confucius y raconte, la doctrine,
la morale, la politique en font tout le prix.

Autant les Platon et les Aristote mettent d'apprt et de tournure
dans leurs maximes, autant ils s'chafaudent pour soutenir leurs
principes, autant ils sont dlicats dans le choix des dtails, autant
ce livre est simple, naturel et loyal. La vrit n'y a point d'aurore;
elle parat d'abord avec toute sa lumire. L'loquence de ce livre est
une loquence de profondeur, d'nergie et d'vidence. Aussi
porte-t-elle la conviction jusqu'au fond de l'me, et semble-t-elle
moins rvler le vrai que le faire jaillir du fond du coeur. Il ne
mnage ni passions, ni prjugs; il ne voit que l'homme dans l'homme.
La justice du souverain tre, selon lui, peut tre dsarme
quelquefois par sa clmence en faveur du repentir, et il en cite des
exemples; mais aussi, de la mme main dont il caresse et couronne la
vertu obscure, il foudroie les mauvais princes sur leurs trnes et les
ensevelit sous les ruines de leur grandeur. La royaut n'est qu'un
choix du Ciel; celui qui en est revtu doit encore plus le reprsenter
par sa sagesse et sa bienfaisance que par des coups de vigueur et
d'autorit. Le glaive qu'il a  la main le blesse ds qu'il le porte 
faux, et tout l'clat de sa couronne ne doit pas coter un soupir au
dernier de ses sujets. Sa gloire est de faire des heureux. Ce n'est
point sur les maximes obliques d'une politique qui rapporte tout  soi
que le livre fonde l'art de rgner; il en fait consister tous les
secrets  maintenir la puret de la doctrine et de la morale par les
vertus naturelles, sociales, civiles et religieuses. Les exemples du
prince, selon ses principes, sont le premier et le plus puissant
ressort de l'autorit; plus il sera bon fils, bon pre, bon poux, bon
frre, bon parent, bon citoyen et bon ami, moins il aura besoin de
commander pour tre obi; et plus il respectera les vieillards,
honorera ses officiers, fera cas de la vertu et s'attendrira sur les
malheureux, plus il sera respect, honor, estim et aim lui-mme. Il
est ais de conclure aprs cela que le _Chou-king_ reprsente la
guerre et le despotisme comme des incendies dont l'clat passager ne
laisse que des cendres et des pleurs. Mais, ce qui ne sera peut-tre
pas au got de toute l'Europe, il prtend que les hommes ont trop de
besoins et trop peu de force pour que le superflu des uns ne soit pas
le ncessaire des autres; en consquence il peint le luxe des couleurs
les plus odieuses, le montre partout comme l'cueil du bonheur public,
et affecte de prouver, par les vnements, que la dcadence des
moeurs, qui en est la suite ncessaire, a entran celle des deux
dynasties _Hia_ et _Chang_. Le luxe, selon lui, est  l'abondance ce
qu'est la bouffissure  l'embonpoint. Que de traits encore il faudrait
ajouter pour crayonner en entier la belle doctrine du _Chou-king_!
Mais, quelque dur et quelque rtif que nous soyons  l'enthousiasme
patriotique, on nous souponnerait d'en avoir eu un violent accs. Les
P. Gaubil et Benot ont traduit le _Chou-king_, l'un en franais et
l'autre en latin. Leurs traductions doivent tre en France; qu'on les
lise et qu'on nous juge. Le _Chou-king_ a persuad  la Chine, il y a
plus de trente-cinq sicles, que l'agriculture est la source la plus
pure, la plus abondante et la plus intarissable de la richesse et de
la splendeur de l'tat. Il n'a pas fallu faire une seule brochure pour
le prouver.

Les lettrs de la dynastie des _Han_, dit _Tchin-tse_, ont crit
plus de trente mille caractres pour expliquer les deux premiers mots
du _Chou-king_. Il aurait pu ajouter qu'ils en ont crit encore un
plus grand nombre pour les attaquer. Nous ne voyons que les livres
saints qui puissent donner ide  l'Europe de la manire dont ce
prcieux monument a t combattu, attaqu, calomni pendant quatorze
sicles.

Le style seul dans lequel il est crit, indpendamment de sa sagesse,
en dmontre l'antiquit  quiconque a lu les beaux ouvrages des
crivains de toutes les dynasties chinoises. Les empereurs et les
savants l'ont appel la _source de la doctrine_, la manifestation _des
enseignements du sage_, la rvlation _de la loi du Ciel_, _la mer
sans fond de justice et de vrit_, le _livre des souverains_, _l'art
de gouverner les peuples_, _la voix des anctres_, la rgle de tous
les _sicles_. Soit que l'empereur parle en souverain ou en chef de la
littrature, il tche de s'appuyer sur l'autorit de ce livre; il se
fait gloire d'en entendre le sens le plus cach; il ne ddaigne pas de
prendre le pinceau lui-mme pour le copier et le commenter; il y prend
ordinairement le texte des discours qu'il adresse aux grands, aux
princes, aux peuples de son empire. Les ministres et les censeurs du
pouvoir public ont sans cesse recours  ce livre, les uns pour
justifier leurs ordres et leurs desseins, les autres pour donner plus
de force  leurs opinions. L'orateur, le pote, le moraliste, le
philosophe s'appuient sur ce livre, et tout ce que nous pouvons dire
de plus fort  sa gloire, ajoutent-ils, c'est que, aprs l'invasion
des superstitions indiennes, tartares ou thibtaines en Chine, si
l'idoltrie, qui est la religion des empereurs et du peuple, n'est pas
devenue la religion du gouvernement, c'est ce livre de Confucius qui
l'a empch, et si notre religion chrtienne, disent-ils enfin, n'a
jamais t attaque par les savants lettrs du conseil imprial, c'est
qu'on a craint de condamner, dans la morale du christianisme, ce qu'on
loue et ce qu'on vnre dans le livre de Confucius.

Il commence par des maximes de sagesse que nous traduisons ici du
latin, dans lequel les jsuites ont traduit, il y a un sicle, ces
passages:

C'est le _Tien_, _Dieu_, le _Ciel_, trois noms signifiant le mme
grand tre, qui a donn aux hommes l'intelligence du vrai et l'amour
du bien, ou la rectitude instinctive de l'esprit et de la conscience,
pour qu'ils ne puissent pas dvier impunment de la raison ....... En
crant les hommes, Dieu leur a donn une rgle intrieure droite et
inflexible, qu'on appelle conscience: c'est la nature morale; en Dieu
elle est divine, dans l'homme elle est naturelle....

Le _Tien_ (Dieu) pntre et comprend toutes choses; il n'a point
d'oreilles, et il entend tout; il n'a point d'yeux, et il voit tout,
aussi bien dans le gouvernement de l'empire que dans la vie prive du
peuple. Il n'y a ni bien, ni mal, ni vrai, ni faux, qui puisse
chapper  sa lumire; il entre par sa justice et par sa providence
jusque dans les cachettes les plus tnbreuses de nos maisons; il ne
laisse ni le moindre bien sans rcompense, ni le moindre mal sans
chtiment....

Faites un calendrier,  peuples! la religion recevra des hommes les
temps qu'ils doivent au _Tien_ (Dieu).

Les cinquante-huit chapitres du livre de Confucius sont partout pleins
de ces maximes de religion rationnelle et de ces rgles de
gouvernement par la conscience. Un volume entier ne suffirait pas pour
les citer.

On a affect de croire depuis en Europe que les Chinois, frapps de la
sublimit de ce livre, avaient divinis son auteur; le Pre Amyot
proteste contre cette fausse ide en ces termes:

Je n'ai rien  ajouter  ce qui concerne Confucius. Pour ce qui est
du culte qu'on lui rend ici, on a tort de s'imaginer que c'est un
culte religieux; il ne passe pas les bornes du respect et de la
reconnaissance qui sont lgitimement dus  un homme qui, de son vivant
par ses exhortations, et aprs sa mort par ses crits, a fait  ses
semblables tout le bien qu'il a t en son pouvoir de leur faire. Les
crmonies qui accompagnent ce culte sont conformes aux moeurs du
pays. En France on ne se met  genoux que devant Dieu et l'image des
saints; on ne leur offre que de l'encens; ici l'on se met  genoux
pour honorer certains vivants, quand ils sont d'un ordre suprieur; on
leur offre des mets et l'on fait brler des parfums devant eux. La
mme chose se pratique envers Confucius et devant les morts auxquels
on doit du respect et de la reconnaissance. Dans l'ide chinoise, tout
cela ne passe pas les bornes du culte civil, et c'est mme un devoir
indispensable pour un tre raisonnable et un homme bien n. Y manquer,
c'est faire preuve d'ignorance, d'ingratitude, de grossiret et mme
de barbarie. Quel blasphme horrible! diront certains Europens.


VII

Ce livre, comme nous l'avons dit, a donn l'empire aux lettrs comme 
ceux dont l'intelligence, cultive par de continuelles tudes,
clairait le mieux la conscience des rgles de gouvernement consignes
dans le texte de la philosophie raisonne de Confucius. L'empire tout
entier n'a t qu'une vaste cole; les emplois publics n'ont t que
les rangs dcerns dans une acadmie. Le gouvernement lui-mme, dans
la personne des empereurs, a raisonn le pouvoir avec les peuples, les
peuples ont raisonn l'obissance avec le gouvernement. Le pouvoir
n'en a pas t moins respect, l'obissance des peuples moins
assure; les conqutes et les dynasties tartares, amenes par la
conqute, n'ont rien chang  cette civilisation par la littrature.
Les vainqueurs ont t forcs de prendre les moeurs des vaincus; la
pense a triomph de la force; le palais des souverains tartares a
continu  tre le sanctuaire de la philosophie et de la littrature.
Plusieurs de ces souverains ont t eux-mmes des lettrs ou des
potes du plus haut mrite.

Il ne faut point s'en tonner, disent les Mmoires sur la Chine les
mieux informs. Les annales racontent, sur toutes les dynasties, les
succs des tudes des fils des empereurs, dont plusieurs l'ont t
depuis. La doctrine de l'antiquit a tellement fait plier le gnie de
la cour que leur ducation  cet gard est plus svre que celle des
fils des simples citoyens. L'empereur _Kang-hi_ dit  ses enfants: Je
montai sur le trne  huit ans; mes ministres furent mes matres et me
firent tudier sans relche les _King_ et les annales. Ce ne fut
qu'aprs qu'ils m'enseignrent l'loquence et la posie.  dix-sept
ans mon got pour les livres me faisait lever avant l'aurore et
coucher bien avant dans la nuit; je m'y livrai tellement que ma sant
en fut affaiblie.

Le prcepteur dont parle _Kang-hi_ fit pour ce prince les excellentes
gloses des livres de Confucius et des deux _King_, qui sont un
chef-d'oeuvre de clart, d'loquence et d'exactitude. On pourrait
faire un ouvrage galement curieux et instructif sur la manire dont
ce grand prince prsida aux tudes de ses enfants et les dirigea. Son
petit-fils, qui est aujourd'hui sur le trne, envoie les siens 
l'cole, quoique dj maris et revtus des grandes principauts de la
famille. L'Europe traiterait srement de roman et de fictions ce que
la cour et la capitale voient en ce genre.

Le souverain, disent ailleurs les mmes missionnaires europens, est
en Chine le chef de la littrature.  en juger par quelques
interrogations venues d'Europe, il parat que certaines gens le
regardent comme un recteur de l'universit. Comment s'y prendre pour
dtruire des ides aussi fausses? L'empereur est sur son trne,
l'empereur est aussi grand et aussi absolu dans le temple des sciences
que dans la salle du conseil; et c'est l ce qui sauve la rpublique
des sciences de Chine des enfances de vanit, des tracasseries de
jalousie, des intrigues de cupidit et du fanatisme d'opinions et de
systmes, qui causent ailleurs tant de troubles et de misres. La
qualit de chef de la littrature, ft-elle une addition trangre 
la souverainet, en devient l'appui et l'ornement: l'appui, parce
qu'elle oblige les empereurs  donner  leurs enfants une ducation
qui les force  l'application, leur inspire l'estime et l'amour des
sciences, les accoutume  rflchir, tend leur pntration et remplit
leur esprit d'une infinit de principes et de vues, de maximes et de
faits qui leur sauvent bien des mprises. _N'en retirassent-ils
d'autre profit que de sentir leur ignorance et le prix du savoir_, dit
_Tien-Lchi_, _ils en seraient plus hommes et plus en tat de gouverner
les hommes_. Cette qualit de chef de la littrature les met dans le
cas de connatre par eux-mmes les plus savants hommes de l'empire, de
suivre tout ce qui a rapport aux sciences, de faire accueil aux grands
ouvrages et aux grands crivains, et de les affectionner.

Quant  l'clat dont le chef de la littrature environne le trne, il
suffit de dire que, mettant l'empereur dans le cas de parler en matre
et en juge aux lettrs que la nation regarde comme ses matres, cela
doit ncessairement consacrer, agrandir et ennoblir son autorit. Tout
tend en Chine  persuader la multitude que l'empereur est infiniment
au-dessus des premiers lettrs par la force de son gnie et par
l'tendue de ses connaissances. Elle voit qu'on ne prsente 
l'empereur que des Mmoires crits dans le style le plus savant et le
plus relev; que ses dits et ordonnances sont des modles de
compositions; qu'il reprend publiquement les gouverneurs de province
des erreurs qui se trouvent dans leurs placets et les plus habiles
docteurs des fautes qui leur chappent dans leurs ouvrages; qu'il
parle en matre dans des prfaces raisonnes sur les ouvrages qu'il
fait faire et qu'il fait publier, et que tout ce qui sort de son
pinceau est marqu au coin de l'immortalit. Le moyen, avec cela,
qu'elle ne soit pas tranquille sur la sagesse et la protection de
l'empereur!

Voici ce que la sagesse des anciens a imagin pour l'aider. Elle a
cr des charges honorables et lucratives pour les plus habiles
lettrs de l'empire, et les a chargs, chacun selon la sienne,
d'approfondir toutes les parties de l'histoire naturelle, politique,
civile, militaire, ecclsiastique, morale, littraire, etc., de la
Chine, et de se tenir toujours en tat de rpondre sur tout ce que
l'empereur juge  propos de leur demander. S'il s'agit de quelque
nouvelle loi, de quelque nouveau systme, de quelque arrangement dans
les finances, de quelque nation trangre, de quelque rforme de
police, Sa Majest envoie demander  celui qui est charg de rpondre
ce qu'on trouve l-dessus dans l'histoire; et le lendemain ou
surlendemain ce savant lui prsente un Mmoire raisonn, o elle voit
ce qui a russi ou chou autrefois, pourquoi ce qui a t tent a t
rejet, et pour quelles raisons, etc.

Ces savants ont sous la main sans doute bien des recueils, extraits,
notices, compilations, rpertoires de leurs prdcesseurs, qu'ils
augmentent eux-mmes; mais, s'ils n'avaient pas la science qui leur en
donne la clef et les met  mme de puiser dans les sources, ils leur
seraient inutiles. Aussi l'empereur les oblige  la cultiver sans
cesse, par les questions subites et imprvues qu'il leur fait; ils
n'auraient garde, dans leurs rponses, de risquer un mot hasard: ils
citent leurs garants, d'aprs la critique la plus svre. Par l un
empereur, sans tre savant, jouit de tout l'clat que la science et
l'rudition peuvent rpandre sur l'administration publique, n'est pas
expos  prendre une rptition pour un coup de gnie, ne court pas le
danger de se mprendre dans ce qu'il avance, et parle toujours avec
une dignit imposante dans tous les actes publics.


VIII

Des lettrs, renomms par leur science des annales de l'empire et par
la fermet de leur caractre, tiennent registre secret des actes du
gouvernement dans le palais mme du prince. Ces registres ou journaux
sont la censure la plus impartiale, la plus efficace et la plus
redoute des princes. Comme les faits y sont raconts en peu de mots
et tels qu'ils sont, leurs causes et leurs effets, leur enchanement
et leur ensemble, dont il lui est si ais de se faire le commentaire,
lui prsentent un miroir o il se voit tel qu'il est et tel que
l'histoire le montrera aux sicles futurs. L'amour-propre le plus
aveugle n'a pas de ressource contre cette espce de censure. Ce n'est
pas tout: un prince y voit une infinit de choses qu'on tche de lui
faire perdre de vue, et, s'il s'est fait un plan de gouvernement, il
lui est ais d'tre consquent et de tendre sans cesse  son but. Une
faute lui en fait viter cent autres; celles mmes de ses
prdcesseurs lui servent infiniment.--_Tai-tsong_ tait si frapp que
l'histoire ft mention des paroles, des actions et des fautes de ses
prdcesseurs, qu'il s'observait avec beaucoup de soin, et s'effrayait
lui-mme par la pense de ce qu'on dirait de lui dans la suite des
sicles. Je me juge moi-mme, disait-il, par les choses que je blme
et que j'improuve dans mes prdcesseurs. L'histoire est le miroir de
ma conscience: dans les autres je vois ma propre image, et j'entends,
dans le jugement que je porte de mes prdcesseurs, le jugement qu'on
portera de moi-mme.

Ces sortes de journaux sont dans les moeurs de la nation chinoise.
Les chefs des grandes maisons font leur journal secret, dans le got,
 peu prs, de celui de l'empereur, pour leur propre instruction et
pour celle de leurs enfants. Ce journal est ncessaire  certains
gards, et command, pour ainsi dire, par les lois, parce que, quand
quelqu'un est prsent  l'empereur pour tre promu  un emploi, il
doit tre en tat de rpondre sur les charges qu'ont remplies son
grand-pre, son pre et lui, sur les grces qu'ils ont obtenues, sur
les fautes qu'ils ont faites, sur la manire dont ils en ont t
punis, sur la faon dont ils les ont rpares ou en ont obtenu grce.

Tout le gouvernement est intellectuel dans un pays dont Confucius a
crit le code et spiritualis toute la constitution.


IX

On a appel cela le despotisme. coutons  cet gard un homme qui a
vcu soixante ans au milieu de ces institutions. C'est le despotisme
de la raison, dit-il, au lieu du despotisme sanguinaire et oppressif
que notre ignorance leur attribue. Le souverain, le premier, subit le
despotisme de la philosophie de Confucius, un des sages, des lettrs
qui perptuent son esprit. Un crit d'un des derniers empereurs de la
Chine, au dix-septime sicle, commente ainsi la loi des jugements et
des peines dans un style et dans un esprit que Fnelon, Montesquieu et
Beccaria ne dsavoueraient pas.

Il en est des supplices, dit le philosophe imprial, comme des
remdes. Le but des supplices est de corriger les hommes et non pas de
les conduire  la mort. C'est pour en avoir pouss trop loin la
rigueur qu'au lieu d'amender les peuples on les avait pousss dans la
rvolte. J'aurai soin qu'on rende la justice; mais, avant tout,
j'ordonne qu'on traite les prisonniers avec bont et qu'on ne leur
refuse rien de tout ce qui peut tre accord..... Les crimes sont,
dans la socit, comme les taches et les ordures sur les habits: un
habit se lave, les taches s'effacent, les ordures s'en vont; mon
peuple peut se corriger et s'amender. Je ne veux me servir de la
terreur des supplices que pour dfendre la socit. Mon amour pour mes
peuples me donne du courage pour tenir aux travaux continuels du
gouvernement, mais il augmente mes peines et mes inquitudes ds qu'il
s'agit d'affaires criminelles qui vont  la mort, parce que je sais
que mes soins, mes attentions et ma sensibilit ne peuvent pas
s'tendre  tout. Si mes officiers ont quelque tendresse pour moi,
qu'ils me la tmoignent en ne voyant que des hommes dans ceux qui sont
accuss. Hlas! il n'est que trop fcheux de les traiter en coupables
lorsqu'ils sont condamns!.... Le peuple est inconsidr et peu
rflchi; il viole la loi par inadvertance, comme un enfant tombe dans
un puits. Vous auriez piti de cet enfant; moi j'ai piti de mon
peuple. C'est pour moi, ajoute-t-il, une angoisse de conscience de
juger selon les lois et de condamner ou de pardonner avec
discernement. Mais ce que j'ai trouv de plus affligeant, ce  quoi je
ne m'accoutume pas, ce qui me cote chaque fois au del de ce que je
pourrais vous dire, c'est de signer des arrts de mort. Mon coeur
fltri se glace et saigne de douleur  chaque fin d'automne, lorsque
vient le moment de dcider du sort des criminels. Je dois venger le
_Tien_ et mes peuples; mais il n'en est pas moins triste d'tre expos
au danger de faire couler une goutte de sang qu'on et pu pargner.
Mon unique consolation est de ne prononcer que sur les crimes
vidents, et aucune sorte de travail ne me cote pour m'en assurer.

Le pouvoir et les rgles pour dcerner les rcompenses et les
chtiments publics viennent d'en haut. Qui entreprend de changer les
moeurs des hommes ne doit pas se flatter que le bon exemple seul
persuade la vertu. Il faut effrayer les mchants pour les corriger ou
mme pour les contenir. C'est au nom du _Tien_ qu'on agit; c'est sa
justice qui doit diriger: on ne doit y mler aucune vue particulire.
Il est dit: _Rcompensez le mrite, punissez le crime; si vous ne vous
trompez ni dans l'un ni dans l'autre, esprez de voir crotre les
vertus et diminuer les vices._ Il est dit dans Confucius: _Le Tien
ordonne de dcerner les cinq honneurs et les cinq rcompenses  la
vertu. Le Tien exige que le crime soit puni par les cinq supplices et
par les cinq chtiments. Oh! que ce grand objet de gouvernement
demande de vigilance! Oh! qu'il demande de sagesse et de vertu!_
C'est--dire qu'en matire de chtiments et de rcompenses il faut se
comporter avec une impartialit et une droiture infinies. La plus
petite prvarication est une horreur!

Voil le langage de cette philosophie sur le trne!


X

L'opinion publique y jouit de la plnitude de son jugement, par suite
de ce gouvernement par la raison, et de la libert de la presse  qui
on n'interdit que le scandale, l'injure ou la calomnie. L'imprimerie,
immmorialement invente et exerce dans l'empire, y fait respirer la
pense publique comme l'air; chacun peut imprimer et afficher,  son
gr, toutes ses ides; c'est la reprsentation nationale universelle
par la littrature, sur la place publique et sur toutes les murailles
des villes ou des campagnes. Les mandarins transmettent au
gouvernement ces symptmes de l'opinion publique, ce cri muet des
peuples dans leur gouvernement. Le droit de requte et de ptition des
hommes de toutes conditions y est galement sans autres limites qu'une
respectueuse convenance. Le souverain connat ainsi, sur tous ses
actes, la pense des peuples. Il ne ddaigne pas de raisonner et de
discuter lui-mme, dans de frquents manifestes, ses actes avec eux;
il est contraint de reconnatre pour juge, non la force, mais
l'intelligence.

Qu'on nous permette de transcrire ici un de ces entretiens du
souverain avec la nation, qui prcda l'abdication d'un des derniers
et des plus vertueux empereurs qui aient illustr l'histoire de la
Chine. Toutes les circonstances de ce rgne et de cette abdication ont
t traduites de la _Gazette de l'empire_, en 1778, par le Pre
Amyot. La littrature politique de la Chine a peu de tmoignages plus
frappants et plus authentiques de la nature toute intellectuelle,
toute philosophique et toute littraire de ce gouvernement.

L'empereur _Kien-long_ avait rgn pendant une longue priode de sa
vie avec une vertu, un talent et un bonheur qui faisaient confondre
son autorit avec celle de la Providence. Il n'tait pas seulement
grand politique, il tait crivain et pote renomm.

Il revenait,  l'ge de soixante-huit ans, d'un long voyage entrepris,
contre l'avis de ses ministres, pour inspecter les provinces les plus
loignes et les plus arrires de l'empire. Le bruit de sa mort avait
couru; les peuples s'taient troubls de l'ide de perdre le chef de
l'empire avant qu'il et, suivant l'usage, dsign son successeur
parmi ses enfants; car l'empire, au fond, est une rpublique lettre
dont le rgulateur, moiti hrditaire, moiti lectif, est dsign
par le pre grand-lecteur de l'empire.

Un lettr d'un ordre infrieur osa lui prsenter sur le chemin une
requte conue en termes irrespectueux, pour lui intimer le conseil de
se retirer du trne et de se nommer enfin un successeur. Le lettr,
organe d'un parti cach dans le palais, fut svrement jug et puni
pour cet outrage  la majest et  la libert du Pre de l'empire.

Mais, rentr dans sa capitale, l'empereur crut devoir expliquer
lui-mme paternellement  ses peuples ses motifs pour ne pas
obtemprer aux voeux ou aux craintes du parti qui le poussait  une
abdication prmature. Aucun document  la fois politique et
littraire, dans les annales de la Chine, n'est de nature  faire
mieux comprendre la constitution libre, paternelle et raisonne de ce
gouvernement par la persuasion. Voici ce manifeste du prince, ou
plutt cette confidence impriale du pre avec ses peuples. Nous n'en
retrancherons que les longueurs et les superfluits.

_Extrait de la gazette du huitime de la dixime lune de la
quarante-troisime anne du rgne de Kien-long (c'est--dire le 26
novembre 1778)._

L'tude de l'histoire, dit l'empereur, est l'une de mes occupations
les plus ordinaires. Les usages pratiqus dans tous les temps, dont il
est fait mention, ont pass successivement sous mes yeux, et, leur
diversit m'ayant convaincu qu'ils n'avaient pas t constamment les
mmes, les raisons que l'on a eues de changer quelquefois m'ont
convaincu aussi qu'on ne doit pas s'en tenir toujours  ce qui avait
t tabli. L'usage o l'on tait de nommer solennellement un
successeur au trne n'a plus lieu aujourd'hui; celui de donner des
provinces en souverainet, sous diffrents titres, est aboli depuis
bien des sicles; le partage et la distribution des terres ne sont
plus comme autrefois dans les premiers temps de la monarchie. Il
serait absurde de vouloir rtablir tous ces usages, par la raison
qu'anciennement ils ont t pratiqus. Telle coutume qui parat au
premier coup d'oeil n'avoir rien que de louable et de bon cesse de
paratre telle quand on l'examine de prs.

Dsigner solennellement un successeur au trne, c'est dire  tout le
monde que l'on donne comme un second matre  l'empire; c'est ouvrir
une source d'o peuvent dcouler les plus grands malheurs. Le premier
et le plus ordinaire de ces malheurs est la dsunion qui se glisse
chez tous ceux qui composent la famille du souverain. Une envie
secrte s'lve d'abord dans leurs coeurs. Les frres de celui qui
aura t choisi par prfrence  eux se persuaderont aisment qu'on
leur fait injure; les intrigues ne tarderont pas  natre; aux
intrigues succderont les cabales et aux cabales les calomnies et les
trahisons. Les dfiances et les soupons entre le pre et les enfants
et des enfants entre eux, les haines implacables et l'oubli de tous
les devoirs achveront ce que le reste n'avait fait, pour ainsi dire,
qu'baucher.

Un autre malheur non moins ordinaire que le premier, et qui drive,
comme lui, de la nomination solennelle d'un successeur au trne, est
le changement de bien en mal de celui qui a t choisi. L'ambition des
grands et les basses complaisances de tous ceux qui approchent le
jeune prince, dont ils attendent leur lvation ou l'accroissement de
leur fortune, le pervertissent  coup sr s'il a les inclinations
vertueuses, et l'enfoncent plus avant dans le crime s'il est
naturellement vicieux. Qu'on ouvre l'histoire; on n'y trouvera que
trop d'exemples qui confirmeront la vrit de ce que je dis ici.

Le choix d'un successeur au trne est une affaire de la dernire
importance; on ne doit pas la terminer lgrement. Il faut avoir fait
bien des rflexions, bien des dlibrations, avant que de fixer son
choix; il faut avoir prvu tous les avantages et tous les
inconvnients qui peuvent en rsulter. Le meilleur, sans doute,
serait d'imiter la conduite d'_Yao_ et de _Chim_. Ces deux grands
princes ne choisirent point dans leur propre famille celui qui devait
gouverner aprs eux.

Ici l'empereur parcourt longuement l'histoire des dynasties qui l'ont
prcd, et signale, dans toutes, les inconvnients qu'il y a 
dsigner son successeur avant sa mort. Ces inconvnients sont scruts
et mis en relief avec la sagacit d'un historien consomm. Il reprend
ensuite en ces termes:

Quant  moi, plus j'ai tudi et compris l'histoire, plus je me suis
confirm dans l'ide de ne pas laisser connatre, en mon vivant, le
choix que j'aurai fait de mon successeur. L'exemple et les leons de
mon pre me confirment dans cette rsolution.

Mon pre, ds la premire anne de son rgne, pensa  me dsigner
moi-mme pour son successeur. Il crivit mon nom et ses intentions sur
un simple billet. Dans cette salle de l'intrieur du palais, qui est
nomme _salle des purifications_, il y a un tableau dont l'inscription
porte ces quatre caractres: _vritable grandeur, brillante gloire_.
Ce fut derrire ce tableau qu'il mit ce billet  l'insu de tout le
monde. Parvenu  la huitime lune de la treizime anne de son rgne,
mon pre mourut. Un peu avant sa mort il se fit apporter le tableau,
en retira le billet qu'il avait insr lui-mme dans l'paisseur du
cadre, et, aprs en avoir fait lire le contenu, il expira. Quand ma
nomination fut divulgue, tout l'empire applaudit  son choix.

Ds que je fus sur le trne, je me fis un devoir de suivre l'exemple
de mon pre. Comme lui je me choisis secrtement un successeur. L'an
des fils que j'avais eus de l'impratrice me parut avoir toutes les
qualits naturelles et acquises qui sont ncessaires pour bien rgner.
Je fis tomber mon choix sur lui; j'crivis son nom et mes intentions
sur un billet que je plaai derrire le mme tableau o celui qui
contenait mon nom avait t plac par mon pre. Aprs quelques annes,
je perdis ce cher fils. Je retirai alors le billet, et, en avertissant
les grands de ce que j'avais fait, je leur fis part aussi du titre
honorable dont je dcorais la mmoire de celui qui devait rgner aprs
moi, en l'appelant _ami de l'ordre et trs-propre  le faire observer,
fils du souverain et destin  lui succder_. Le septime de mes
enfants mles tait aussi fils de l'impratrice; il ne vcut que
quelques annes. Je choisis,  part moi, le plus g de mes autres
fils: il mourut encore; et, aprs lui, le cinquime me paraissant
possder toutes les qualits qu'on peut dsirer dans un bon empereur,
je lui destinai l'empire. Une mort prmature l'a enlev de ce monde
lorsqu'on avait le moins lieu de s'y attendre. Voil donc quatre
princes hrditaires que j'aurais fait installer solennellement si je
m'tais conform  l'ancienne coutume.

Qu'on ne croie pas cependant que je nglige l'importante affaire de
la succession  l'empire; je l'ai sans cesse prsente  l'esprit.
L'anne trente-huitime de _Kien-long_ (1773), lorsqu'au solstice
d'hiver j'allai pour offrir au Ciel le grand sacrifice d'usage, je me
fis accompagner de tous mes fils, afin qu'ils vissent de leurs propres
yeux tout ce qui se pratique dans cette auguste crmonie. J'avais
crit secrtement le nom de celui d'entre eux que j'avais intention de
faire mon successeur, et j'en avais averti les grands qui servent dans
le ministre, sans cependant leur faire connatre le prince sur qui
j'avais fait tomber mon choix. En offrant le sacrifice, je priai le
Ciel que, si celui dont j'avais crit le nom avait toutes les qualits
requises pour bien rgner, il daignt le conserver et le protger;
que si, au contraire, il n'tait pas digne du trne, faute d'avoir ces
qualits, d'abrger le cours de sa vie, afin qu'il ne prjudicit pas
 l'empire et que je pusse moi-mme me nommer un successeur qui ft
vritablement digne de rgner. Ma prire n'avait pour objet que le
bien de l'empire, au prjudice mme de l'affection paternelle. Le Ciel
suprme sait que ce que je dis ici est conforme  la plus exacte
vrit, et que, si je ne nomme pas publiquement un successeur, c'est
uniquement pour l'avantage particulier de mes enfants eux-mmes et
pour le bien gnral de tous mes sujets. J'en prends  tmoin le ciel,
la terre et mes anctres. Si mes fils et leurs descendants s'en
tiennent  cet usage, la dynastie ne saurait prir, parce qu'elle sera
favorise du Ciel, aux ordres duquel elle sera toujours soumise, et
qu'elle aura l'affection des hommes dont elle tchera de faire le
bonheur.

Comme mes intentions ne sont pas connues de tout le monde, il peut se
faire qu'on m'en prte que je n'ai pas et que je suis trs-loign
d'avoir. Peut-tre dit-on de moi que je me complais si fort dans
l'exercice de l'autorit suprme que je craindrais, en me nommant
publiquement un successeur, d'en voir la diminution ou quelque
affaiblissement. Ce serait bien peu me connatre que de penser ainsi
de moi. Depuis que je suis sur le trne, toutes les fois que je brle
des parfums en l'honneur du Ciel, je lui adresse cette prire: Mon
aeul _Chen-Tfou_ a rgn soixante et un ans; je n'oserais m'galer 
lui. Je vous prie,  Ciel! de me protger et de m'accorder, si vous le
voulez bien, de parvenir jusqu' l'anne soixantime de mon rgne.
J'aurai atteint la quatre-vingt-cinquime de mon ge; alors
j'abdiquerai l'empire, et je le cderai  celui que je destine  tre
mon successeur, parce que je crois qu'il vous est agrable. Alors
seulement je me dchargerai du pesant fardeau du gouvernement. Voil
ce que personne ne pouvait savoir, parce que c'est pour la premire
fois que j'en parle et que je le publie.

Quoique j'aie dj pouss ma carrire jusqu' la soixante-huitime
anne de mon ge, je me sens encore aussi fort et aussi robuste que je
l'ai jamais t; je ne suis sujet  aucune sorte d'infirmit. Me
serait-il permis d'abandonner les peuples que le Ciel suprme m'a
charg de gouverner  sa place? Si, par amour du repos, ou par
quelque autre motif semblable, je me dchargeais d'un fardeau que je
puis porter encore, je serais ingrat envers le Ciel et envers mes
anctres. Depuis l'anne courante (1778) jusqu' l'anne _fin-mao_
(1795) il doit s'en couler dix-sept encore, espace de temps bien
long, eu gard  mon ge. Quoique mes forces et la constitution
robuste de mon temprament semblent me mettre  l'abri des infirmits,
je dois cependant tre trs-attentif; de jour en jour je dois tre
plus sur mes gardes pour pouvoir remplir dignement les desseins du
Ciel sur ma personne, lorsqu'il m'a confi le gouvernement de cet
empire. Si, malgr toutes mes intentions, lorsque je serai parvenu 
l'ge de quatre-vingts ou mme de soixante-dix ans, je m'aperois que
mon esprit ou mes forces s'affaiblissent, de manire  ne pas me
permettre de gouverner avec les mmes soins que j'ai apports jusqu'
prsent  cette grande affaire, alors, me regardant comme incapable de
tenir sur la terre la place du Ciel, j'abdiquerai l'empire.

Parmi les souverains qui l'ont gouvern, il s'en trouve plusieurs qui
ont rgn quarante et cinquante ans; il s'en trouve quelques-uns qui
ont abdiqu. Il y a plus de quarante ans que je suis sur le trne;
n'en est-ce pas assez, et faut-il que j'attende de l'avoir occup
soixante ans pour le cder? C'en serait bien assez, sans doute, si je
n'avais gard qu' ma propre personne. Un empereur de la dynastie des
_Tang_ rpondit  son ministre, qui l'exhortait  se dmettre de
l'empire: Vous voulez donc que je devienne un homme inutile sur la
terre? Il n'en fut pas ainsi de _Jen_; il abdiqua l'empire, et 
peine l'eut-il abdiqu qu'il tomba dans la mlancolie la plus
profonde. Son successeur abdiqua comme lui l'empire, et, comme lui
encore, il porta la tristesse jusqu'au tombeau et pleura le reste de
ses jours. Je mprise de pareils empereurs; ainsi je me garderai bien
de les imiter.

De tous les traits de l'histoire que j'ai insrs dans mes ouvrages,
il n'en est aucun que je n'aie lu moi-mme et que je n'aie crit de ma
propre main.  l'occasion de l'abdication de ces deux empereurs j'ai
mis une note: _Empereurs faibles, qui ont prouv par leur conduite
qu'ils taient indignes de rgner._ Plein de mpris pour de tels
souverains, pourrait-il me tomber en pense de marcher sur leurs
traces? Leur abdication et le regret amer qu'ils tmoignrent aprs
avoir abdiqu sont une preuve sans rplique qu'ils redoutaient, dans
l'autorit suprme, ce qu'elle a de laborieux, de pnible et de
rebutant, quand on veut l'exercer avec gloire, et qu'ils ne voulaient
que jouir des prtendus avantages qu'elle prsente, quand on a en vue
une vaine prminence sur les autres et la facilit malheureuse de
pouvoir se livrer  tous ses penchants.

Pour moi, qui cherche  ne rien oublier pour remplir tous les devoirs
qui me sont imposs, je sais que dans l'exercice de la dignit suprme
il se rencontre chaque jour quelques milliers d'articles
trs-difficiles  dbrouiller. Tout ce qui a rapport  ceux sur
lesquels je me dcharge du dtail du gouvernement, tout ce qui
concerne les mandarins qui ont une inspection immdiate sur le peuple,
toutes les affaires de l'empire, grandes ou petites, tout cela m'est
rapport, parce que je veux tre instruit de tout, parce que je veux
tout terminer par moi-mme. Quel travail immense! Je m'y livre
cependant sans relche, parce qu'il est de mon devoir de le faire. Si
je donnais  mes mandarins une autorit absolue pour pouvoir terminer
les affaires, plusieurs d'entre eux ne manqueraient pas d'en abuser,
et tout l'odieux retomberait sur moi. Je puis assurer qu'il n'est
aucun moment o il me soit permis de jouir d'un tranquille repos.

Mon empire est trs-vaste et le nombre de mes sujets est immense; je
veux cependant qu'on m'informe exactement de tout ce qui concerne mon
peuple. Les inondations, les scheresses et les diffrentes calamits
publiques m'affectent beaucoup plus qu'elles n'affectent aucun de mes
sujets. Chaque particulier ne sent que ses propres peines; je sens,
moi seul, toutes les peines runies de chaque particulier. On sait que
je ne m'en tiens point  une compassion strile envers ceux qui ont eu
 souffrir; je m'empresse  leur procurer du soulagement aussitt que
je suis instruit de leurs besoins, et, comme je crains que les
mandarins ne m'en informent pas d'eux-mmes, je m'en informe moi-mme
auprs d'eux.

Toutes mes actions ont leur temps dtermin. Je me couche, je me
lve, je m'habille, je prends mes repas  des heures fixes. Tout est
gne, tout est contrainte; et en cela je suis de pire condition que le
moindre de mes sujets. Je sens tout le poids du fardeau que je porte,
mais je continuerai de le porter autant de temps que les forces me le
permettront. Quand mes infirmits me feront sentir que je ne puis plus
me livrer  un travail assidu ni vaquer aux affaires comme auparavant,
alors je remettrai avec joie les rnes de l'empire en d'autres mains,
et j'aurai la douce satisfaction d'avoir fait, jusqu' la fin, tout ce
qu'il a t en mon pouvoir de faire. Je serai parvenu au terme de ma
vie, o je pourrai jouir sans remords d'un peu de tranquillit et o
je pourrai connatre la vritable joie; car jusqu' prsent je n'ai
connu que le travail, la gne, les inquitudes et les soucis.

Qu'on ne croie pas que ce que je viens de dire soit en vue de me
faire valoir. Je n'ai rien dit qui ne soit  la porte de tout le
monde et que tout le monde ne puisse comprendre avec la plus lgre
attention. Il y a longtemps que je voulais faire part  mon peuple de
tout ce dont je viens de l'entretenir; j'attendais, pour le faire, que
l'occasion se prsentt; elle s'est enfin prsente, et j'en ai
profit.

Lorsque je serai parvenu  une extrme vieillesse, je me dchargerai
du poids du gouvernement, et je m'expliquerai alors plus clairement
encore que je ne le fais aujourd'hui. On connatra mes intentions et
on les jugera. J'ai fait cet crit  l'occasion de l'insolente requte
qui m'a t prsente par le lettr de _Mouk-den_. Outre les
absurdits rpandues dans cette requte, il se trouve un reproche des
plus atroces et des plus mal fonds. Il ose accuser notre dynastie
d'avoir usurp l'empire. Son crime est des plus normes et d'une
consquence extrme dans un tat. Il peut se faire que, parmi les
lettrs, mandarins et autres qui sont rpandus dans ce vaste empire,
il y en ait qui pensent comme cet insens et que la crainte seule
empche de s'exprimer comme lui. Ce que je sais,  n'en point douter,
c'est qu'il y en a grand nombre qui pensent comme lui sur l'article de
la nomination d'un successeur au trne. J'espre qu'aprs avoir lu cet
crit, que pour cette raison je veux rendre public, ils changeront
d'avis et approuveront ma conduite.


XI

Ce mme empereur se justifie, dans un second crit, de ne pas nommer
une impratrice, comme c'tait l'usage parmi ses prdcesseurs; il en
donne des motifs qui attestent la bont de son coeur et les scrupules
de sa conscience. On sait que la lgislation civile de la Chine,
semblable en cela  celle des patriarches et de toute l'Asie, tout en
consacrant l'unit du gouvernement domestique dans une seule pouse,
admet les pouses de second rang.

Aprs la mort de ma premire pouse, dit dans cet crit l'empereur,
je crus qu'il tait juste et convenable d'lever _Na-la-che_, femme du
second rang, qui m'avait t donne par mon pre lorsque je n'tais
encore que simple particulier, au rang de premire pouse et
d'impratrice; je ne voulus rien faire cependant sans consulter
l'impratrice ma mre. Elle m'ordonna de ne pas me presser et de
donner seulement d'abord un titre d'honneur  _Na-la-che_; ce que je
fis. Aprs trois annes, satisfait de la conduite de _Na-la-che_, je
l'levai au sublime rang et je la dclarai solennellement impratrice.
Quand elle eut reu cette grce, au lieu de redoubler d'attentions et
de ne rien oublier pour me persuader de plus en plus qu'elle en tait
digne, elle n'eut plus que de l'orgueil. Ses mauvais procds allaient
chaque jour en empirant. Quelque mcontentement que j'en eusse, rien
ne transpirait au dehors, et je continuais  me conduire  son gard
comme je l'avais toujours fait. Elle mit le comble  ses impertinences
en se coupant elle-mme les cheveux. Par l elle me fit la plus grande
insulte qu'une femme puisse faire  son mari et une sujette  son
souverain (les femmes tartares ne se coupent les cheveux qu' la mort
du mari, du pre ou de la mre). C'est comme si elle avait renonc 
la dignit dont je l'avais honore, et mme  ma personne, quoique je
fusse son poux. Son crime mritait qu'au moins je la dgradasse
publiquement, si je ne la faisais pas mourir. Je la laissai vivre, et
je ne la dgradai point; j'empchai seulement, aprs sa mort, qu'on ne
lui rendt les honneurs qu'on a coutume de rendre aux impratrices,
sans cependant rendre compte au public des raisons que j'avais pour
cela, ne voulant pas la dshonorer  la face de tout l'empire. On a d
reconnatre dans cette affaire que la justice et l'humanit m'ont
dict seules la conduite que j'ai tenue. Je n'avais lev _Na-la-che_
au rang d'impratrice que parce que ce rang lui tait d
prfrablement  mes autres femmes; ce n'est pas qu'elle ft plus
belle ou que je l'aimasse plus que les autres. Aprs son lvation,
elle mit au jour tous ses dfauts et se rendit coupable de quantit de
fautes. Dans la crainte qu'il n'en arrivt de mme  toute autre, si
je l'levais au mme rang, je n'en ai lev aucune. Non-seulement il
n'y a rien en cela de rprhensible, mais il n'y a rien qui ne mrite
des loges, parce que je me suis conform, au-dessus de moi, aux
intentions du Ciel et de mes anctres, et qu'au-dessous de moi j'ai
cherch l'avantage de mes sujets. Je ne doute pas que la postrit ne
m'approuve et ne me loue de tout ce que j'ai fait dans cette occasion.
Cependant le lettr rebelle a os me proposer _de me reconnatre
coupable aux yeux de tout l'empire, et de nommer publiquement une
autre impratrice, en rparation de ma faute et pour l'entire
satisfaction de mes sujets_.

Je suis dans la soixante-huitime anne de mon ge; est-ce  cet ge
que je dois me donner une pouse? Me donnerais-je le ridicule de
demander une des filles du prince _mantchou_, pour la placer  ct de
moi  la tte de l'empire? Ce que dit  ce sujet le lettr porte avec
soi sa rfutation, ne mrite aucune rponse et n'est digne que de
mpris.

Je dois, dit le rebelle, couter les reprsentations et y avoir
gard. Depuis que je suis sur le trne, il ne m'est jamais arriv
d'empcher qu'on ne me ft des reprsentations; j'ai reu avec bont
et mme avec plaisir celles surtout qui avaient pour objet l'avantage
de mes sujets et la gloire de l'empire; je n'ai jamais manqu, aprs
les avoir reues, de les renvoyer aux grands tribunaux, pour qu'ils
eussent  dlibrer sur l'usage que j'en devais faire. Quand les
tribunaux ont jug que je devais avoir gard  ce qu'on me
reprsentait, j'y ai eu gard; je n'ai jamais rejet que les
reprsentations qu'ils ont jug que je devais rejeter. Pas mme une
seule fois il ne m'est arriv d'empcher qu'on ne me reprsentt ce
qu'on croyait devoir me reprsenter. Lorsqu'on m'a reprsent les
inondations, les scheresses et autres calamits qui affligeaient
quelques provinces, je me suis ht d'envoyer sur les lieux des grands
ou des mandarins pour examiner l'tat des choses et m'en instruire
dans le dtail, ne voulant rien ignorer de tout ce qui peut intresser
mon peuple, et j'ai toujours donn les ordres les plus prcis aux
_tsong-tou_, vice-rois et autres grands officiers des provinces, de
veiller exactement et d'tre attentifs  ce qu'il ne souffrt aucun
dommage,  le soulager quand il en a souffert et  lui procurer tout
le soulagement qui dpendait d'eux. Quand on m'a fait savoir que la
misre tait dans quelque endroit, j'ai fait ouvrir mes greniers, et
j'ai fait tenir du secours  ceux qui en avaient besoin. En un mot, il
n'est aucun article concernant le peuple dont je n'aie voulu tre
instruit, et, quand on m'a instruit de ses besoins, je n'ai jamais
manqu d'y pourvoir.

C'est le mme empereur qui ft recueillir et rassembler, en une seule
collection officielle, les cent soixante mille volumes composant
l'Encyclopdie chinoise, car l'Encyclopdie elle-mme est un exemple
de la Chine  l'Europe. Seulement l'Encyclopdie chinoise fut
recueillie et rdige sous les yeux et par les soins du gouvernement,
pendant une priode de quinze ans, et confie aux premiers lettrs et
savants de l'empire. L'empereur ne ngligeait pas d'en revoir les
pages et d'en corriger les moindres fautes d'impression. C'est le plus
vaste monument littraire connu.

L'ouvrage destin  faciliter au peuple tout entier la connaissance de
la religion, des lois, des motifs des lois, de la politique, des
sciences, des arts, des mtiers, de l'agriculture, du commerce, de
l'industrie, est divis en quatre cent cinquante livres. Les onze
premiers ne traitent que de la haute astronomie, le firmament, les
astres, les phnomnes clestes; puis viennent les livres qui concernent
la division de l'anne en mois, jours, saisons; puis ce qui concerne la
terre et le sol, puis ce qui concerne les eaux, leur rgime, leur
application. Seize livres ensuite traitent de politique, du gouvernement
des hommes en socit, de l'empereur considr comme premier pre de la
famille, selon la doctrine de Confucius et des livres sacrs. Les quatre
livres suivants roulent sur l'impratrice et sur la famille impriale.
Depuis le soixante et unime livre jusqu'au cent soixante-dix-septime
inclusivement, on parle en dtail de tous les officiers publics,
mandarins, dignitaires et magistrats, de toutes les dynasties et de tous
les ordres, soit  la cour, soit dans les provinces, soit auprs de
l'empereur, soit dans les tribunaux, soit pour les affaires politiques,
civiles, judiciaires, conomiques, criminelles, religieuses et
littraires, soit pour la guerre. Les trente-deux livres suivants sont
comme le tableau et le prcis philosophique des lois fondamentales de
l'tat, des principes invariables du gouvernement et des rgles
gnrales de l'administration et de la justice.  ciel! s'crie ici le
savant traducteur, que les Montesquieu, les Burlamaqui, les Grotius
baissent et se rapetissent quand on les compare  ce qui y est dit sur
le prince du sang et les princes titrs, les hommes publics et les
simples citoyens; jusqu'o les grands doivent tre soumis  l'empereur;
sur ces ministres et ces magistrats qui doivent s'exposer  tout pour ne
pas tromper sa confiance; sur le choix des dpositaires de l'autorit,
la manire de les gouverner, de les veiller, de les lever ou abaisser,
rcompenser ou punir; sur tout ce qui concerne les fortunes des
particuliers, la division des terres, les impts, les diffrentes
rcompenses des talents, des services, des vertus, et le juste chtiment
de toute espce de dsordre, crime et dlit!

Depuis le cent cinquante-quatrime livre jusqu'au cent
quatre-vingt-quatrime, il n'est question que des rites. Tout ce qu'il
nous convient d'en dire ici, c'est que ce qu'on y trouve dissiperait
bien des prjugs en Occident sur la Chine, montrerait l'importance de
bien des choses qui n'y sont pas assez prises, et y ferait sentir
que la socit politique et civile gagne beaucoup  tout ce qui fixe
tous les devoirs rciproques et oblige tout le monde  des attentions,
prvenances et honntets continuelles. Les huit livres suivants
traitent de la musique, et par concomitance de tous les instruments
anciens et modernes, de la danse et du thtre. Les quatorze livres
suivants roulent sur les _King_, les annales et toutes les parties de
notre littrature, trop peu connue en Europe pour pouvoir en parler.
Depuis le deux cent sixime livre jusqu'au deux cent vingt-neuvime,
il ne s'agit que de la guerre et de tout ce qui y a rapport. Dans les
douze livres suivants il est parl de tous les peuples et nations avec
lesquels la Chine a eu des rapports depuis plus de deux mille ans.
Nous le disons hardiment; si on pouvait montrer sur les cartes
d'aujourd'hui le pays de chacun et ses limites, les savants et les
antiquaires d'Europe se mettraient  genoux pour avoir ce morceau, qui
manque totalement  l'Europe et est en effet trs-piquant et
trs-curieux. Depuis le deux cent quarante-deuxime livre jusqu'au
trois cent seizime, il n'est question que de l'homme, mais il y est
envisag sous toutes les faces, rapports et points de vue
imaginables; soit pris solitairement et par rapport  sa constitution
corporelle; soit envisag dans sa famille, dans la socit et dans
l'tat; soit surtout comme capable d'acqurir des connaissances, de
cultiver toutes les vertus, ou de donner dans des vices et des
dsordres qui le dgradent et font son malheur. La mtaphysique et la
morale chinoise y parlent continuellement un langage dont les
prdicateurs d'Europe, dit le missionnaire lui-mme, ne dsavoueraient
pas la perfection. Les arts viennent ensuite: l'histoire, l'art de la
porcelaine y tient une grande place; l'histoire naturelle y a ses
Pline et ses Buffon. Les dessins d'animaux et de plantes y donnent aux
yeux l'image que le texte donne  l'esprit. On ne souponne rien de
cela en Occident, dit le commentateur franais de cette Encyclopdie.
Dans les cinquante-sept livres suivants, il y en a deux sur les
diffrentes espces de bls et de grains, deux sur les plantes
mdicinales les plus usuelles et les plus communes, un sur les
herbages de cuisine, six sur les arbres  fruits, trois sur les fleurs
de parterre et de jardin, quatre sur les plantes les plus communes
dans les campagnes, six sur les diffrents arbres de toutes les
provinces de l'empire (nous doutons qu'on en connaisse une cinquime
partie en Europe), onze sur les oiseaux, huit sur les animaux soit
domestiques, soit sauvages, huit sur les amphibies, les coquillages et
les poissons, et six enfin sur les insectes. Quant  la manire dont
chaque article est trait, il est inutile d'avertir que les plus
importants et les plus ncessaires sont traits plus au long; mais la
rgle gnrale, c'est de diviser chacun en cinq, six, sept et mme
huit chapitres ou sections. Comme cette Encyclopdie n'est qu'une pure
compilation, dans les premiers chapitres on cite les textes originaux
des auteurs selon leur rang d'autorit, c'est--dire qu'on cite
d'abord les _King_, grands et petits; puis les livres de l'ancienne
cole de _Confucius_ et des crivains d'avant l'incendie des livres.
Les annales et les ouvrages des lettrs de toutes les dynasties,
depuis les _Han_, viennent au second rang. Aprs ces premiers
chapitres viennent ceux des mots, c'est--dire des phrases de quelques
mots qui font proverbe, sentence, etc., qu'on cite ou auxquels on fait
sans cesse allusion dans les ouvrages de littrature, soit en prose ou
en vers, et on donne l'explication de chacune en citant l'anecdote, le
discours, la circonstance o elle a t dite,  peu prs comme si
l'on racontait comment et  quelle occasion Csar dit son _Veni, vidi,
vici_, ou bien le _Tu quoque, mi Brute_! Dans les derniers chapitres,
quelquefois ce sont des pices de vers entires des plus clbres
potes, quelquefois des vers de toutes les mesures et de tous les
styles, mais remarquables ou par les choses, ou par les penses, ou
par le choix et le brillant des expressions. Les savants qui ont
compos cette Encyclopdie littraire n'ont aucun systme et ne
tiennent  aucune opinion. Si la doctrine des _King_ et de l'antiquit
y brille, c'est par sa propre lumire. On laisse au lecteur le soin
d'en sentir la vrit, la beaut et la supriorit sur celle des
autres livres qu'on cite, lors mme qu'ils la contredisent. L'unique
attention qu'on ait eue, c'est de ne pas mettre un mot contre la
pudeur.


XII

Tel est l'aperu de cette littrature politique et morale prodigieuse
qui a fait la Chine et qui la rsume. Ce rsum encyclopdique est
lui-mme le rsum de deux cent mille volumes qui se multiplient tous
les jours sur toutes les connaissances humaines, et cela dans une
langue triple, tellement riche en mots et tellement parfaite en
construction logique qu'elle est  elle seule une science dpassant
presque la porte d'une vie d'tude.

Une seule chose manque  cette civilisation par les lettres: l'art de
la guerre. On le conoit: la guerre, en elle-mme, est une barbarie;
les philosophes et les lettrs chinois la rprouvent; ils la
considrent comme un exercice criminel de la force brutale qui ne
prouve rien et qui dtruit tout. Semblables  nos _quakers_ europens
ou amricains, ils se sont dsarms eux-mmes sans rflchir que, si
la guerre offensive tait un crime, la guerre dfensive, qui prserve
la famille, la patrie, la civilisation elle-mme, tait la plus
nergique des vertus d'un peuple. Aussi ont-ils tout ce qui rend la
patrie prospre au dedans et rien de ce qui la protge au dehors.
C'est par l qu'ils prissent et qu'ils seront bientt  la merci de
l'Europe arme qui fait violence  leur empire. Nous ne sommes pas du
nombre de ceux qui dsirent que l'Europe arme fasse invasion dans
cette ruche de quatre cents millions d'hommes; quoi qu'en dise notre
orgueil europen, cette invasion amnerait la plus grande destruction
de traditions, d'antiquits, d'institutions, de lgislation,
d'administration, de sagesse, de langue, de livres, de moeurs, de
travail industriel dans la Chine, cette fourmi du monde, dont jamais
le globe ait t tmoin! Et cela pourquoi? Qu'avons-nous  leur porter
en change, que de l'opium et que la mort? Nous avons reu d'eux, en
science, en arts, en industrie, la soie, la porcelaine, la poudre 
canon, le gaz, l'imprimerie, le papier, les couleurs, la boussole,
importations rcentes en Europe, sans date en Chine. Nous leur
reporterions en instruments de ruine ce que nous en avons reu en
instruments de civilisation et de progrs. Respectons cette
agglomration d'hommes innombrables, laborieux, et relativement sages,
que les sicles eux-mmes ont respecte. Le nombre ne prouve rien,
dit-on; on se trompe: trois ou quatre cents millions d'hommes vivant,
multipliant, pensant, travaillant au moins depuis vingt-cinq sicles
sur le mme point du globe, attestent, dans la pense et dans les
lois qui les maintiennent en socit, un ordre que nous ne connaissons
pas en Europe, et que l'Amrique seule pourra peut-tre prsenter un
jour  nos descendants, si le principe de la libert rpublicaine est
aussi civilisateur et aussi conservateur dans l'avenir que le principe
de l'autorit paternelle. Ce principe moderne de la libert
rpublicaine, o chacun est le gardien de son droit par le respect
spontan du droit d'autrui, parat le chef-d'oeuvre de la civilisation
future au del de l'Atlantique. L'Amrique alors serait destine 
faire le contre-poids de la Chine; les deux hmisphres auraient deux
principes en contraste, et non en hostilit, dans l'univers: la
paternit en Chine, la libert en Amrique; ici le fils, l le
citoyen; principes tous deux fconds en moralit, en devoirs et en
prosprit pour les diffrentes races humaines.

Quant  nous, Europens, qu'avons-nous  reprsenter que
l'inconstance, les versatilits, les courtes grandeurs, les chutes
profondes, les progrs rapides, les dcadences soudaines, les
pripties ternelles de principes contraires et de mouvements sans
repos? Nous sommes grands et ils sont sages; nous jouons le drame
hroque, intressant, instructif, quelquefois lamentable, sur la
scne des sicles; nous emportons les applaudissements de la
postrit, mais nous disparaissons, et ils demeurent. Le gnie est
plus jeune chez nous, la sagesse est plus vieille chez eux: sachons
nous connatre.

Je n'ai pas parl encore ici de la littrature purement littraire de
la Chine; je n'ai parl que de sa littrature morale et politique:
pourquoi? J'y reviendrai, mais je vais vous le dire en deux mots:
c'est que,  l'exception de leur histoire, la littrature de la Chine
est pauvre et mdiocre; ils n'ont que de la raison et peu
d'imagination. Ils n'ont point de pome pique! Qu'est-ce qu'un peuple
qui n'a point de pome pique au seuil de sa littrature et de son
histoire? C'est un paysage qui n'a point de ciel; c'est un temple qui
n'a point de mystres; c'est un jour qui n'a point de songes dans sa
nuit! Les Indes ont deux pomes piques dans le _Rmayana_ et le
_Mahbhrata_; la Grce en a deux dans l'_Iliade_ et l'_Odysse_; les
Hbreux en ont cent dans la Bible; la Perse en a un dans le
_Scha-nameh_; l'Arabie a son _Koran_; Rome a son pope dans
l'_nide_; l'Italie moderne a trois grands pomes dans ceux du
Dante, du Tasse et de l'Arioste; l'Allemagne en a un dans les
_Niebelungen_; l'Espagne en a un dans le _Romancero_ du Cid; le
Portugal en a un dans l'oeuvre du Camons; l'Angleterre dans celle de
Milton. La Chine et la France n'en ont pas encore! Est-ce la faute du
gnie, est-ce la faute du temps? Ce n'est peut-tre pas une
infriorit, mais c'est un malheur. La France le compense par mille
chefs-d'oeuvre d'imagination et de raison; son gnie a plutt les
formes du drame, parce que ce gnie est surtout en action.

                                             LAMARTINE.




XXXVIe ENTRETIEN.

LA LITTRATURE DES SENS.

LA PEINTURE.




LOPOLD ROBERT.

(1re PARTIE.)


I

Vous vous tonnerez peut-tre de voir comprendre la peinture dans la
littrature, comme vous vous tes tonns au premier moment d'y voir
comprendre la musique, Mozart et son chef-d'oeuvre, l'opra de _Don
Juan_. Vous reviendrez de votre tonnement quand je vous aurai parl
de la peinture comme vous en tes revenus quand je vous ai parl de la
musique. Est-ce que tous les arts ne sont pas des expressions du
sentiment ou de la pense de l'homme? Est-ce que tous les arts ne sont
pas des moyens de communiquer cette pense ou ce sentiment d'un homme
aux autres hommes? Est-ce que tous les arts ne sont pas des langues?
Est-ce que les sons, les formes, les couleurs, les notes, la lyre, le
ciseau, le pinceau, la toile, le marbre ne sont pas les lettres 
l'aide desquelles le musicien, le peintre, le sculpteur, l'architecte
crivent ces langues parfaitement intelligibles de la musique, de la
peinture, de la sculpture, de l'architecture? Est-ce que Mozart ou
Rossini ne vous chantent pas les drames de votre me? Est-ce que
Titien, Raphal ou Rubens ne vous peignent pas des sentiments ou des
ides? Est-ce que Phidias ou Michel-Ange ne vous sculptent pas des
images ternelles qui restent debout dans votre imagination comme sur
leur pidestal? Est-ce que les architectes du Parthnon  Athnes, de
Saint-Pierre de Rome, sur les bords du Tibre, de la cathdrale de
Cordoue ou de Cologne, du Panthon  Paris, ne vous construisent pas
des penses en pierre, en marbre ou en porphyre, aussi loquentes que
des penses de Platon, de Cicron, de Bossuet, de Mirabeau? Est-ce que
Mozart n'est pas pote? Est-ce que Raphal n'est pas vanglique?
Est-ce que Michel-Ange n'est pas orateur? Est-ce que Poussin n'est pas
un philosophe? Est-ce que Murillo ou Vlasquez ne sont pas
thologiens? Est-ce que Phidias n'est pas sur les Propyles le plus
sublime des historiens et le plus majestueux des prtres antiques?
Enfin est-ce que vous n'avez pas, dans tous ces artistes de l'oreille,
de l'oeil ou de la main, des crivains en langue non alphabtique,
mais des crivains parfaitement analogues aux crivains ou aux
orateurs qui crivent en lettres de l'alphabet ou qui parlent en
paroles retentissantes? Est-ce que ces crivains sans lettres ne vous
reprsentent pas, dans leurs gnies divers, dans leurs oeuvres
diffrentes, dans leurs manires distinctes, tous les genres, toutes
les oeuvres, toutes les manires de la littrature crite? Est-ce que,
depuis le psaume jusqu' la chanson, depuis l'pope jusqu'
l'pigramme, depuis l'ode jusqu' l'lgie, depuis la tragdie jusqu'
la comdie, depuis le discours politique jusqu' l'entretien familier,
chacun de ces artistes de la main n'a pas son parallle dans un des
grands artistes de l'esprit, auquel on le compare involontairement ds
qu'on le nomme? En ne parlant aujourd'hui que des peintres, par
exemple, est-ce que, quand vous parcourez de l'oeil la vote
vertigineuse du Vatican, o Buonarotti a rv le jugement dernier,
vous ne songez pas  Mose? Est-ce qu'en voyant se drouler page 
page, sur les mmes murailles, les fresques de Raphal, vous ne vous
sentez pas envelopp de l'atmosphre tendre, pique ou bucolique de
Virgile? Est-ce que Lonard de Vinci ne vous rappelle pas Platon?
Titien, Sophocle? Est-ce qu'il n'y a pas du Dmosthnes dans
Michel-Ange? du Cicron dans Rubens? du Tibulle dans Prudhon? Est-ce
que les belles marines ou les grasses bergeries flamandes ne vous
reportent pas aux lgies de Thocrite, le pote maritime et pastoral
de Sicile? Est-ce que Tniers lui-mme, dans ses grotesques pochades
de tabagies, ne vous fait pas penser aux caricatures du comique grec
Aristophane? Cela n'est pas douteux: un homme rappelle l'autre; un art
traduit l'autre; la pense passe par le marbre, par le dessin, par la
couleur, par le son, au lieu de passer par la plume; mais c'est
toujours la pense, c'est toujours la littrature.


II

 ce sujet, un mot de mtaphysique: je ne m'en permets pas souvent.
Voltaire appelait la mtaphysique le roman de l'esprit; Voltaire avait
raison. La mtaphysique est le plus creux des romans quand on veut lui
faire btir des systmes surnaturels; mais, quand on se borne  lui
demander l'explication naturelle et rationnelle des faits dont nous
sommes entours et que notre lgret nous empche d'approfondir, la
mtaphysique n'est plus le roman du coeur ou de l'esprit, elle est la
sibylle infaillible de la raison; elle vous dit le mot de tout; elle a
la clef de tout; elle ne vous mne pas bien loin, parce que, au del
d'un certain nombre de pas dans l'inconnu, tout est mystre; mais, ce
petit nombre de pas dans l'inconnu, elle vous les fait faire avec
sret, et, quand elle n'y voit plus clair, elle s'arrte et elle vous
dit: _Je ne sais pas._ Voil ma mtaphysique,  moi, et c'est la seule
que je me permette d'introduire rarement entre vous et moi pour
claircir le sujet. Je lui demande donc aujourd'hui son mot sur la
peinture.


III

Qu'est-ce que l'me? Je vais vous rpondre, non pas en thologien,
mais en enfant, car l'enfant en sait autant que le thologien sur ce
que personne ne peut savoir.

L'me n'est perceptible que par la conscience qu'elle a d'exister;
elle ne peroit les impressions du monde extrieur que par ses sens,
impressions qu'elle communique  son tour au monde extrieur par
l'intermdiaire de ces mmes organes appels sens. Un philosophe a
dit: _Je pense, donc je suis_; un autre philosophe pourrait dire de
l'me avec la mme justesse: _Je suis, donc je pense_; car tre, pour
l'me, c'est penser ou sentir.

L'me est donc en nous un JE NE SAIS QUOI QUI PENSE ET QUI SENT; elle
est de plus doue par le Crateur de la facult de percevoir et de
communiquer  d'autres mes analogues elle-mme des sensations et des
penses.

C'est cette facult de percevoir et de communiquer par ses sens des
sensations et des ides qui fait de l'me un tre sociable; sans cela
elle serait seule comme Dieu, se suffisant  lui-mme dans son infini:
LE GRAND SOLITAIRE DES MONDES, selon l'expression d'un ancien.

Mais l'me, toute divine qu'elle soit, n'tant pas DIEU et ne pouvant
pas, comme DIEU, tirer d'elle-mme son tre et sa substance, se
nourrit du monde extrieur et nourrit  son tour le monde extrieur
d'elle-mme. Elle subit et elle exerce une pression ou impression
universelle de toutes les choses et sur toutes les choses avec
lesquelles elle est en communication par ses organes matriels,
distincts, mais immergs dans l'ocan des tres appels intellectuels.

L'me est semblable, si vous voulez,  ces molcules de l'air ou de
l'eau qui ont chacune une configuration propre et isole, mais qui
font partie cependant de l'lment eau ou de l'lment air, qui
exercent chacune leur pression relative sur l'lment tout entier, et
qui subissent  leur tour la pression de chaque vague de la mer ou de
chaque mouvement de l'ther. Telle est l'me, si je me fais bien
comprendre.


IV

Les organes passifs et actifs de cette pression mutuelle de l'me sur
le monde visible et du monde visible sur l'me de chacun de nous sont
nos sens. Ces sens sont les liens des deux mondes: le monde
intellectuel et le monde matriel. Semblables  des interprtes que
nous employons dans les pays trangers pour communiquer avec les
hommes et les choses du pays, ils nous traduisent la matire en ide
et l'ide en matire. Voil la fonction des sens.

Dieu, dans son conomie divine et pour des desseins que nous ne savons
pas, n'a donn qu'un petit nombre de ces sens  l'me pour la mettre
en rapport de jouissance ou de souffrance avec le monde matriel.
L'me pourrait en avoir des milliers, et sans doute elle en aura un
jour un nombre infini. C'est un difice obscur ou  demi-jour dans
lequel l'architecte n'a perc que cinq fentres, mais o la lumire
entrera  torrents quand les murailles tomberont sous la main divine
de la mort.

En attendant, plus nos sens borns  ce petit nombre communiquent
d'impressions du monde extrieur  l'me, plus l'me est me,
c'est--dire plus elle peroit, plus elle exerce de pression du monde
extrieur sur elle-mme et d'elle-mme sur le monde extrieur. Sa
puissance s'accrot de tout ce qu'elle peroit et de tout ce qui se
produit d'ides ou de sentiments en elle par ces perceptions.

Indpendamment de toutes ces impressions spontanes que la nature,
sans l'assistance d'aucun ART, produit sur l'me, les ARTS,
c'est--dire cette multiplication des effets de la nature sur les sens
(car un art n'est que cela), les arts, disons-nous, multiplient 
l'infini ces impressions de l'me. Les arts mmes ne paraissent avoir
t accords  l'homme que pour accrotre indfiniment cette puissance
d'impressionnabilit, d'ides, de sensations, de sentiments, dans
l'me de l'homme. Si je pouvais, pour me rendre plus intelligible,
employer ici un terme de mdecine, je dirais que dans ma pense les
_arts_ ne sont que les EXCITANTS, les grands et nergiques CORDIAUX de
l'intelligence et du sentiment par les sens.

Il y a autant d'ARTS qu'il y a de sens pour l'homme; chaque sens a le
sien. Les sens de la parole, de l'oreille et des yeux, sont les plus
puissants parmi ces organes qui mettent l'me en rapport avec le monde
extrieur; aussi l'art de l'loquence ou de la posie est-il le
premier des arts, celui qui exerce le plus d'empire sur nous-mmes ou
sur les autres hommes, l'art de modifier l'me elle-mme par la parole
coute, ou l'art de modifier l'me des autres hommes par la parole
profre. Aussi remarquez que c'est l'art o la matire a le moins de
part, l'art pour ainsi dire tout spiritualiste, l'art frontire entre
l'me voque et les sens vanouis. Dieu seul a pu crer et peut
expliquer ce phnomne du sens immatriel contenu dans la parole
matrielle ou contenu dans les _lettres_, signes hiroglyphiques que
la matire fait  l'esprit.


V

Aprs cet art suprme de la parole parle ou crite, qui est l'art de
la langue, l'art des lvres, l'art de ce sens appel la bouche, OS,
l'art de l'loquence, viennent les arts de l'oreille et des yeux: la
musique et la peinture. L'un est l'art de multiplier les impressions
de l'me par les sons; l'autre est l'art de multiplier les
impressions de l'me par la vue, par les formes, par les couleurs, par
les illusions que le dessin des contours, l'ombre et la lumire, les
teintes, les nuances imites de la nature font sur les yeux.

Il me serait difficile d'assigner la prminence entre ces deux arts
de la musique ou de la peinture; cette prminence me parat mme
devoir tre toute personnelle dans celui qui prfre la peinture  la
musique ou la musique  la peinture. Elle doit rsulter, pour le
musicien, d'un organe plus perfectionn de l'oreille, qui lui fait
percevoir plus compltement qu' un autre homme les modulations des
sons dans la nature sonore; elle doit rsulter pour le peintre d'un
organe plus perfectionn de l'oeil, qui lui fait percevoir plus de
formes et plus de couleurs dans la nature visible. Tel art, tel
organe; la vocation n'est qu'un organisme plus accompli.

Rossini et Mozart devaient avoir une oreille infiniment mieux
construite que celle du forgeron qui bat le fer sur l'enclume
retentissante; Raphal ou Titien devaient avoir l'oeil du lynx avec la
transparence et l'blouissement du kalidoscope aux mille groupements
de forme et aux mille nuances du coloris.

S'il s'agissait de moi personnellement, j'avouerais que je prfre la
musique  la peinture, sans doute parce que la nature m'aura dou
d'une oreille plus sensible que le regard. Cette sensibilit de
l'oreille dans mon organisation est telle que j'entends, malgr moi,
dix conversations  la fois entre des groupes qui parlent  voix basse
dans une runion d'hommes agits, et que je distingue, dans un souffle
de brise tamis par les feuilles d'arbres en t, toutes les notes,
toutes les mlodies et toutes les harmonies d'un orchestre  cent
instruments.

S'il me fallait cependant chercher d'autres raisons de cette
prfrence personnelle pour la musique sur la peinture, j'en
trouverais peut-tre encore de plus motives dans l'essence mme de
ces deux arts. Ainsi je dirais que la musique est de tous les arts
celui qui se rapproche le plus de la parole, l'art suprme; que la
musique est presque la parole, et quelquefois _plus_ que la parole;
car, si elle ne prcise pas les ides dans des lettres, elle suscite
des sensations et des sentiments illimits dans des sons.

Je dirais de plus que la musique est un mouvement, une locomotion de
l'me par l'oreille, qui vous saisit, vous emporte, vous transporte,
vous exalte en croissant jusqu'au vertige, jusqu'au dlire, et que la
peinture est immobile et uniforme comme la matire inanime. Je dirais
encore que la peinture est une illusion du pinceau, une comdie sur la
toile, qui vous montre des saillies o tout est plat, des formes o il
n'y a que des ombres, tandis que la musique est une ralit. On me
rpondrait que la musique passe et que la peinture demeure, que la
musique est un instant et que la peinture est une ternit, et je ne
saurais plus que dire. Ne dterminons donc pas la prminence entre
ces deux grands arts; cette prminence est en nous et non dans l'art
lui-mme:  chacun son got,  chacun son art. Qui osera prononcer
entre Rossini et Raphal? Jouissons des deux tour  tour; voil la
vraie prfrence.


VI

Quels sont les procds de la peinture sous la main des suprmes
artistes du pinceau? Elle prend une toile chez le tisserand, elle
prend une conception dans sa pense, elle broie des couleurs sur une
palette, elle trempe un pinceau dans les mille teintes de cette
palette, et elle transporte, sur sa toile d'abord, le dessin des
contours extrieurs des objets, hommes ou paysages, qu'elle a d'abord
dlins dans sa propre imagination; puis elle colorie, en imitant les
artifices et les effets d'optique qu'elle a tudis dans la nature,
les objets qu'elle veut produire ou reproduire aux yeux.

Ce n'est pas tout, car ce n'est pas assez; un peintre n'est pas
seulement un copiste, c'est un crateur. De mme qu'un musicien ne
serait pas un artiste s'il se bornait  imiter,  l'aide d'un
orchestre, le bruit d'un chaudron sur le chenet ou du marteau sur une
enclume, de mme un peintre ne serait pas un crateur s'il se bornait,
comme un photographe,  calquer la nature sans la choisir, sans la
sentir, sans l'animer, sans l'embellir. C'est cette servilit de la
photographie qui me fait profondment mpriser cette invention du
hasard, qui ne sera jamais un art, mais un plagiat de la nature par
l'optique. Est-ce un art que la rverbration d'un verre sur un
papier? Non, c'est un coup de soleil pris sur le fait par un
manoeuvre. Mais o est la conception de l'homme? o est le choix? o
est l'me? o est l'enthousiasme crateur du beau? o est le beau?
Dans le cristal peut-tre, mais  coup sr pas dans l'homme. La
preuve, c'est que Titien, ou Raphal, ou Van-Dyck, ou Rubens
n'obtiendront pas de l'instrument du photographe une plus belle
_preuve_ que le manipulateur de la rue. Laissons donc la
photographie, qui ne vaudra jamais dans le domaine de l'art le coup de
crayon inspir et magistral que Michel-Ange, en visitant Raphal
absent, laissa de sa main sur le carton des noces de _Psych_, contre
la porte de l'atelier de la _Fornarina_! Le photographe ne destituera
jamais le peintre: l'un est un homme, l'autre est une machine. Ne
comparons plus.


VII

Le beau est donc l'objet poursuivi par le peintre, soit dans la
figure, soit dans le paysage.

Or qu'est-ce que le beau? Nous vous l'avons dit vingt fois dans ce
_Cours_  propos de la littrature crite; il faut le redire  propos
de la littrature peinte. Le beau, c'est la partie divine de la
cration; le beau, c'est, dans les formes, dans les expressions, dans
les couleurs comme dans la pense, ce je ne sais quoi de suprieur 
la nature, quoique naturel cependant, qui, tout en reproduisant la
nature, la transfigure comme un miroir embellissant en une perfection
suprieure  la perfection et en une vrit idale suprieure  la
vrit matrielle. Le beau, en un mot, c'est le rve de l'artiste
achevant par l'imagination l'oeuvre de Dieu.

Tout art vritable a pour objet le beau; celui qui en approche le plus
dans les actes est le hros, le saint, le martyr; celui qui en
approche le plus dans l'loquence ou dans la posie est le matre de
la raison, du coeur ou de l'imagination des hommes; celui qui en
approche le plus dans la langue des sons est le sublime musicien;
celui qui en approche le plus dans la langue des formes et des
couleurs est le plus grand peintre ou le plus grand sculpteur.

L'cole matrialiste moderne, qui parle de _l'art pour l'art_, qui
prtend le rduire  un calque servile de la nature, belle ou laide,
sans prfrence et sans choix, qui trouve autant d'art dans
l'imitation d'un crapaud que dans la transfiguration de la beaut
humaine en Apollon du Belvdre, qui admire autant un _Tniers_ qu'un
_Raphal_, cette cole ment  la morale autant qu'elle ment  l'art;
elle place le beau en bas au lieu de le placer en haut: c'est un
sophisme; le beau monte et le laid descend; l'art vritable est le
_Sursum corda_ des sens de l'homme comme la vertu est le _Sursum
corda_ de l'esprit et du coeur. L'artiste dont les oeuvres expriment
le plus de ce _Sursum corda_, de cette ralisation de l'idal par la
parole, les sons, les couleurs, les formes, est le plus vritablement
artiste entre tous les artistes. Le beau est la vertu dans l'art.

Mais  quoi bon raisonner contre ces thoriciens  contre-sens de la
nature? Ne vous sentez-vous pas matrialiss devant une imitation
littrale et prosaque de la matire? Ne vous sentez-vous pas
diviniss devant une posie, une musique, une peinture, une statue, un
temple dont la beaut vous lve de la fange  l'idal Ne vous
criez-vous pas: C'est divin! Pourquoi? Parce que la partie divine de
la nature, l'idal ou le beau, clate davantage dans l'oeuvre de
l'artiste, et que vous sentez plus de Dieu dans la pense et dans la
main de l'homme qui a crit, chant, peint ou sculpt ce
chef-d'oeuvre. Le plus grand artiste en tout genre n'est donc pas
celui qui manie avec le plus d'habilet technique la phrase, le son,
le pinceau, le marbre, mais celui qui exprime le plus de cette essence
divine, LE BEAU, dans ses ouvrages.


VIII

Nous savons peu de chose de la musique de l'antiquit; nous savons un
peu plus, mais pas beaucoup plus, de la peinture: le vent emporte le
son, la poussire ronge la toile, la fresque prit avec l'difice. La
sculpture seule subsiste ternellement, parce que le marbre et le
bronze sont ternels; les vestiges de la sculpture antique que nous
possdons ou que nous retrouvons tous les jours dans les deux patries
du beau, l'Asie et la Grce, sont des exemplaires de perfection devant
lesquels plit l'art moderne. L'oeil et l'esprit s'abment
d'admiration  la vue de ces marbres; un groupe de Phidias dtach des
bas-reliefs du Parthnon d'Athnes et transport dans les muses de
Londres par lord _Elgin_, ce missionnaire de l'art indignement
calomni, fait mesurer  l'esprit des distances incalculables entre la
perfection de l'antiquit et la dcadence des modernes.

Michel-Ange seul, par les gigantesques crations de son ciseau,
proteste contre cette dcadence; mais Michel-Ange n'est qu'un prodige
de la nature, il n'est pas une cole. Depuis Jean Goujon en France et
Canova en Italie, nous sommes  cet gard dans ce qu'on appelle une
renaissance de la sculpture. David, qui vient de mourir, gnie plus
romain que grec, n'a pas emport son marteau; de jeunes mules rvent
le beau moderne sur sa tombe, et le rve dans l'art prcde toujours
le rveil. Nous allons en parler bientt  l'occasion de la
littrature en marbre, la sculpture.


IX

Quant  la peinture, nous n'avons point d'objet de comparaison entre
les anciens et les modernes; nous ne pouvons donc rien affirmer sur la
prminence d'Athnes, de Rome ou de Paris; seulement, comme il est
certain que les arts ainsi que les ides ont ordinairement leur
quilibre, et, marchant du mme pas dans une mme civilisation,
prennent  peu prs le mme niveau dans les mmes sicles, il est
probable que de trs-grandes coles de peinture taient
contemporaines de ces grandes coles de sculpture  Athnes, au sicle
de Pricls. La religion de l'Olympe entrana tout dans son
croulement devant la religion du Calvaire. Le mobilier du vieux monde
prit avec les difices sacrs publics ou privs; l'art de la peinture
prit tout entier dans cette mtamorphose de la terre et du ciel.

On le voit renatre peu  peu pendant les dix premiers sicles, quand
on visite l'Orient dans ce qu'on appelle la peinture _byzantine_. Ces
peintures, dont on voit les plus vieux vestiges  Sainte-Sophie de
Constantinople, sont barbares comme le temps; c'tait la littrature
des yeux d'un peuple us et retomb dans l'enfance d'esprit. On n'y
sent aucune rminiscence de la Grce police; on dirait qu'une
invasion de races nouvelles a effac tous les vestiges du gnie des
Phidias ou des Zeuxis et que des mains scythes ou gauloises ont
arrach rudement le ciseau et le pinceau aux mains des suprmes
ouvriers du beau.

Ce n'tait pas en Asie, ce n'tait pas en gypte, ce n'tait pas mme
en Grce que la peinture devait renatre; elle resta quatorze sicles
dans cette seconde enfance. C'est toujours une religion qui enfante un
art; il n'y a que ces grands mouvements de l'esprit humain qui soient
de force  surexciter et  concentrer assez les puissances vitales de
l'imagination des hommes pour leur faire produire ces monuments
populaires de la posie, de la musique, de la peinture, de la
sculpture, de l'architecture surtout. En voyant natre une religion on
peut dire: Une nouvelle architecture va sortir des carrires du globe.
 Dieu il faut un temple; mais il n'y a que Dieu qui soit capable de
crer un temple. Nous disons de plus: il n'y a qu'une religion qui
soit capable de rendre un art universel et populaire.


X

La peinture moderne, ne avec le christianisme oriental, suivit dans
ses dveloppements la religion nouvelle, qui se rpandait dans le
monde autour du bassin de la Mditerrane; grossire, purile,
monotone, quelquefois nave, toujours inhabile pendant ces longs
sicles de l're chrtienne, bien en arrire de la musique, qui
psalmodiait dj le _plain-chant_ dans ses mystres, bien en arrire
de l'architecture qui construisait dj des monastres et des
cathdrales. Ces architectes convoquaient le peuple sous des forts ou
sous des feuillages de pierre; leurs masses s'levaient de terre vers
le ciel comme des montagnes de marbre pour y faire descendre un Dieu.
La peinture ne faisait qu'imprimer sur ces murailles des dessins sans
perspective, plats comme ces murailles elles-mmes; elle ne savait
qu'blouir les yeux de la foule par des claboussures de couleurs
violentes  travers les vitraux peints des ogives des temples; elle
restait dans l'enfance.

On peut dire qu'elle ne devint vritablement digne du nom d'art que
quand le christianisme, parvenu lui-mme  son ge de virilit, de
puissance morale et de conqute universelle, rgna  Rome sur
l'univers. La peinture est rellement fille ane de la papaut.

Mais elle n'entra en possession de tout son gnie, de toute sa
popularit, de toute sa gloire, qu' l'poque o cette papaut
elle-mme, devenue puissance politique en Italie, rgna avec toutes
les pompes du trne universel des intelligences sur la catholicit,
et, chose remarquable, la naissance de la peinture moderne  Rome
concida avec la renaissance des lettres, de la philosophie et de la
mythologie grecques  la cour des papes. La raction de quatorze
sicles contre tout ce qui rappelait le paganisme ayant enfin cess,
on commena  se retourner par une raction contraire vers la
philosophie, l'loquence, la posie, les arts d'Athnes, et  y
chercher de l'mulation et des modles. Platon fut revendiqu comme un
prcurseur de saint Paul, Homre comme un cho de Mose, Socrate comme
un martyr du christianisme latent et ternel sous les erreurs du
polythisme; l'glise, rassure dsormais sur le danger de sensualiser
la doctrine, appela hardiment tous les arts antiques  l'ornement et
au prestige du culte nouveau. La famille vritablement athnienne des
_Mdicis_ de Florence monta dans la personne de Lon X sur le trne
pontifical. Le christianisme eut avec les Mdicis et Lon X son sicle
de Pricls; ce fut l'apoge de l'architecture moderne avec
_Bramante_, de la sculpture avec Michel-Ange, de la peinture avec
Raphal et avec son cole. L'art entra dans le ciel chrtien avec eux;
il se rpandit par eux et aprs eux  Bologne avec les Carrache et les
Guide,  Parme avec le Corrge,  Venise avec Titien,  Milan avec
Lonard de Vinci; de l en Espagne avec les Vlasquez et les Murillo;
d'Espagne en Flandre et en Hollande avec l'cole des Rubens, des
paysagistes et des peintres de marines.

La peinture, dans chacune de ces villes ou de ces nations, prit
non-seulement le caractre du chef d'cole, mais elle prit le
caractre de l'cole et du peuple o elle fut cultive par ces grands
hommes du pinceau:

Titanesque avec Michel-Ange, plus paen que chrtien dans ses oeuvres,
et qui semble avoir fait poser des Titans devant lui;

Tantt mythologique, tantt biblique, tantt vanglique, toujours
divine avec Raphal, selon qu'il fait poser devant sa palette des
Psychs, des saintes familles, des philosophes de l'cole d'Athnes,
le Dieu-homme se transfigurant dans les rayons de sa divinit devant
ses disciples, des Vierges-mres adorant d'un double amour le Dieu de
l'avenir dans l'enfant allait par leur chaste sein;

Paenne avec les Carrache, dcorateurs indiffrents de l'Olympe ou du
Paradis;

Pastorale et simple avec le Corrge, qui peint, dans les anges,
l'enfance divinise, et dont le pinceau a la mollesse et la grce des
bucoliques virgiliennes;

Souveraine et orientale avec Titien, qui rgne  Venise pendant une
vie de quatre-vingt-quinze ans sur la peinture comme sur son empire,
roi de la couleur qu'il fond et nuance sur sa toile comme le soleil la
fond et la nuance sur toute la nature;

Pensive et philosophique  Milan avec Lonard de Vinci, qui fait de la
Cne de Jsus-Christ et de ses disciples un festin de Socrate
discourant avec Platon des choses ternelles; quelquefois voluptueux,
mais avec le dboire et l'amertume de la coupe d'ivresse, comme dans
_Joconde_, cette figure tant de fois rpte par lui du plaisir
cuisant;

Monacale et mystique avec Vlasquez et Murillo en Espagne, faisant
leurs tableaux,  l'image de leur pays, avec des chevaliers et des
moines sur la terre et des houris clestes dans leur paradis chrtien;

blouissante avec _Rubens_, moins peintre que dcorateur sublime,
Michel-Ange flamand, romancier historique qui fait de l'histoire avec
de la fable, et qui descend de l'Empyre des dieux  la cour des
princes et de la cour des princes au Calvaire de la descente de croix,
avec la souplesse et l'indiffrence d'un gnie exubrant, mais
universel;

Profonde et sobre avec Van-Dyck, qui peint la pense  travers les
traits;

Familire avec les mille peintres d'intrieur, ou de paysage, ou de
marine, hollandais; artistes bourgeois qui, pour une bourgeoisie riche
et sdentaire, font de l'art un mobilier de la mditation;

Enfin mobile et capricieuse en France, comme le gnie divers et
fantastique de cette nation du mouvement:

Pieuse avec _Lesueur_;

Grave et rflchie avec Philippe de Champagne;

Rveuse avec Poussin;

Lumineuse avec Claude Lorrain;

Fastueuse et vide avec Lebrun, ce dcorateur de l'orgueil de Louis
XIV;

Lgre et licencieuse avec les Vanloo, les Wateau, les Boucher, sous
Louis XV;

Correcte, romaine et guinde comme un squelette en attitude avec
David, sous la Rpublique;

Militaire, triomphale, clatante et monotone, aligne comme les
uniformes d'une arme en revue, sous l'Empire;

Renaissante, luxuriante, varie comme la libert, sous la
Restauration; tentant tous les genres, inventant des genres nouveaux,
se pliant  tous les caprices de l'individualit, et non plus aux
ordres d'un monarque ou d'un pontife;

Corrgienne avec Prudhon;

Michelangelesque avec Gricault dans sa _Mduse_;

Raphalesque avec Ingres;

Flamande avec clectisme et avec idal dans Meyssonnier;

Svre et poussinesque dans le paysage rflchi avec Paul Huet;

Hollandaise avec le soleil d'Italie sous le pinceau tremp de rayons
de Gudin;

Bolonaise avec Giroux, qui semble un fils des Carrache;

Idale et expressive avec Ary Scheffer;

Italienne, espagnole, hollandaise, vnitienne, franaise de toutes les
dates avec vingt autres matres d'coles indpendantes, mais
transcendantes;

Vaste manufacture de chefs-d'oeuvre d'o le gnie de la peinture
moderne, mancipe de l'imitation, inonde la France et dborde sur
l'Europe et sur l'Amrique; magnifique poque o la libert, conquise
au moins par l'art, fait ce que n'a pu faire l'autorit; rpublique
du gnie qui se gouverne par son libre arbitre, qui se donne des lois
par son propre got, et qui se rmunre par son immense et glorieux
travail.

Voil l'histoire de la peinture en quelques lignes. Nous tudierons
peut-tre avec vous un jour, dans trois ou quatre Entretiens
littraires, ces dynasties de la peinture. Aujourd'hui nous ne voulons
vous entretenir que d'un homme de nos jours, que la mort a retir 
elle aprs nous l'avoir seulement montr: Lopold Robert. Et pourquoi
Lopold Robert plutt que Gricault, Scheffer ou tout autre? nous
dira-t-on. Parce que Lopold Robert est mort, d'abord, et que la mort
laisse la libert du jugement tout entier; parce que Lopold Robert
est  lui seul, selon nous, toute une peinture: la peinture potique,
le point de jonction entre la posie crite et la posie colorie;
enfin parce que Lopold Robert est un inventeur, un dcouvreur de
terres inconnues, le premier qui soit franchement sorti des routines
de la mythologie, des lieux communs de la peinture historique, pour
entrer hardiment, seul avec son gnie, dans la peinture de la pense,
du sentiment et de la nature. Il a dpouill le vieil homme et il a
dit: Peignons l'me  nu. L'me n'est-elle pas le modle divin, le
type ternel? Soyons le peintre de l'me place dans le milieu
sensitif de la nature! Et il a fait _les Moissonneurs_ et _les
Pcheurs_, deux pomes naturels par le sujet, surnaturels par
l'expression; deux pomes qui sont devenus populaires en huit jours et
sont entrs dans l'oeil de ce sicle avec la puissance de l'vidence
et avec le charme du rayon qui entre dans le regard.

Ainsi ce n'est pas seulement l'homme, ce n'est pas seulement
l'inclination de notre propre got, c'est le _genre_ qui nous fait
choisir Lopold Robert pour vous parler aujourd'hui de la littrature
peinte dans les oeuvres de cet trange gnie, le Raphal de la pure
nature, exprime, en dehors de toute convention de religion,
d'histoire ou d'cole, par le pinceau d'un berger du Jura.


XI

Mais si l'homme est dans l'art, l'art aussi est dans l'homme; nous ne
sparerons donc pas l'art de l'artiste, ni l'artiste de l'art dans
l'analyse de ce grand pote de la toile qui mourut d'amour et qu'on a
appel de notre temps Lopold Robert.

Voici sa vie; sa vie et son art c'est toujours lui. Le lieu de sa
naissance se reprsente souvent  mon imagination: l'me des lieux se
retrouve toujours plus ou moins dans l'me de l'homme.

Le matin d'une des chaudes journes du mois de juin 18**, je partis
seul et  pied de la petite ville pastorale et batelire de Neuchtel
en Suisse, pour gravir le mont Jura. On sait que le Jura est une
paisse muraille de montagnes  pente douce du ct de la France, 
pente escarpe du ct de la Suisse. Ce sont des Alpes sans neige;
quelques bouquets de sapins suspendus aux flancs des rochers y
encadrent des pturages d'herbes hautes et fines perptuellement
arroses par la brume des nuages. Ces pturages sont plus savoureux
que ceux des Alpes; le foin, qu'on n'y fauche jamais, monte
jusqu'au-dessus des jarrets des normes vaches blanches qui semblent
nager,  demi ensevelies, dans une mer de fourrages. Leurs larges
sonnettes de cuivre, suspendues  leurs cous par une courroie de cuir
 boucles luisantes, rendent de loin en loin des tintements
trs-harmonieux qui semblent sonner les heures sous leurs pas  ces
solitudes. Quand on approche d'elles pour mesurer de l'oeil la
grandeur de leurs pis gonfls de lait, qu'on trait deux fois par jour
sans tarir la source, elles relvent leurs larges ttes, ornes plutt
qu'armes de leurs cornes que le joug n'humilie jamais; elles laissent
pendre, comme une draperie  festons redoubls sous leurs cous, leurs
larges fanons jusqu' leurs genoux luisants du poli de l'herbe sur les
jointures; elles ruminent lentement, par un mouvement horizontal et
distrait de leurs mchoires, la touffe d'herbe et de fleurs broyes
dont les brins pendent des deux cts de leur bouche, et elles vous
regardent d'abord avec tonnement, puis avec familiarit, puis avec
amour. Toute la paix des steppes o elles vivent est dans leurs yeux;
ils sont bleus comme le ciel, limpides comme la goutte d'eau que la
rose du matin a laisse au fond de la pervenche qu'elles foulent aux
pieds; leur profondeur n'a point d'abmes comme les yeux humains. On
ne peut pas se lasser de les regarder; on n'y voit qu'intelligence,
scurit, innocence, rsignation  la destine, amiti pour l'homme.
Tel devait tre le regard de tous les yeux dans le jardin de flicit,
avant que le soupon et la ruse fussent entrs  la suite des
passions dans la nature; simple miroir qui rflchissait le monde
extrieur  l'me pensante et l'me pensante au monde extrieur, dans
le milieu d'un mutuel amour et d'une universelle paix. Ds mon enfance
j'aurais pass des journes entires  me mirer dans ces larges yeux
des vaches ou des boeufs au pturage, et j'y trouve encore aujourd'hui
une paix communicative qui me purifie le coeur ou l'esprit.

(Voyez les quatre ttes de buffles et de boeufs dans _les
Moissonneurs_ et dans le tableau de _la Madonna dell' Arco_ de Lopold
Robert, et vous y reconnatrez ces rminiscences du Jura.)


XII

Aprs qu'on est sorti d'une gorge profonde qui mne de la ville au
Jura, et  mesure qu'on s'lve sur les pentes de cette chane, le lac
de Neuchtel, dont on s'loigne, parat se rapprocher quand on se
retourne. On le voit bleuir au pied des tours blanches de la ville et
des noirs sapins; les anses et les ports qui le bordent se dessinent
comme sur une carte de gographie; quelques voiles de pcheurs y
semblent immobiles; l'eau se rtrcit par l'loignement; puis la brume
enveloppe ses rives indcises qui vont se fondre dans l'horizon du
canton de Berne.

(On reconnat galement ici l'horizon des lagunes de Venise dans le
tableau des _Pcheurs_ de Lopold Robert; on voit que cette image
d'enfance, reste dans ses yeux, avait besoin d'en sortir et de se
reproduire sur la toile. Nos paysages sont en nous autant que dans les
sites o nous plaons nos scnes.)


XIII

Enfin, de rampe en rampe et de croupe en croupe, on arrive, aprs
trois ou quatre heures de marche, au dernier plateau du Jura. Il est
raboteux et mamelonn comme le dos d'un dromadaire; il est nu aussi
comme le dsert. On voit  distance un grand village, maintenant une
lgante et populeuse petite ville, ne en trente ans de la nature
pastorale et de l'industrie. Aucun lac ne la baigne, aucune culture ne
l'environne, aucune fort ne l'ombrage. Ce village, bti comme pour
une nuit dans la solitude, ressemble (ou plutt ressemblait alors) 
un groupe de tentes noirtres, dresses pour une halte de pasteurs
dans les steppes de Crime par une tribu errante de Tartares. On y
entre, sans s'apercevoir qu'on y est entr, par une grande rue, (alors
dpave), borde  et l de pauvres maisons grises aux toits aigus,
pour laisser glisser l'hiver les lourdes neiges.

Ce groupe de maisons, c'tait la Chaux-de-Fonds, la ville o Lopold
Robert tait n. Il y avait loin de l aux sites potiques, voluptueux
ou majestueux des villas romaines, du golfe de Naples ou des lagunes
et des canaux de Venise qu'il devait reproduire un jour. Seulement il
y avait une chose dont je fus frapp et qui m'a mille fois frapp
depuis dans mes voyages: c'est un horizon trs-lev, et par
consquent trs-lumineux, dont on jouit ordinairement sur les hauts
plateaux de la terre, et qui semble baigner les cimes de la
_Chaux-de-Fonds_ d'une pluie de rayons venant d'en bas et d'en haut 
la fois sur le paysage. (Ce sentiment de la lumire si limpide et si
rpandue dans les tableaux de Lopold Robert doit tenir aussi de ce
rayonnement et de cette transparence particulire  l'atmosphre du
plateau o il ouvrit les yeux.)


XIV

C'tait au lever du soleil; je dposai mon sac de cuir sur le banc de
bois d'un cabaret de village, seule auberge qu'il y et alors  la
Chaux-de-Fonds. On me servit du laitage, du pain bis, des oeufs, du
vin de Neuchtel, et tout en djeunant je m'informai ngligemment,
auprs de la jeune et belle htelire au costume bernois et aux
longues tresses de cheveux pendantes sur ses talons, d'un tranger qui
habitait depuis quelques semaines, sous un nom suppos, la
Chaux-de-Fonds. J'tais inform de sa rsidence, je savais son nom de
guerre; j'tais convenu par lettre avec lui d'une entrevue au
village-frontire de la Chaux-de-Fonds pour des raisons qui sont
restes secrtes.

L'htesse me dit qu'elle avait log en effet ce jeune tranger peu de
jours avant celui de mon arrive au pays, mais que cet tranger,
trouvant encore trop de monde et trop de bruit dans une htellerie de
village, habitait maintenant un chlet isol sur un des plateaux,
chez un horloger. Elle me montra du doigt la fume du toit de
l'horloger,  travers la fentre ouverte.

Je repris mon sac sur mon dos, j'essuyai la sueur de mes cheveux, je
payai mes douze _batz_ de Suisse  l'htesse, et je m'acheminai 
l'indication de la fume vers le plateau de l'horloger pasteur. Je
marchais, sans suivre de sentier,  travers la pelouse courte, broute
par les moutons, qui tapissait les mamelons autour du village  et l
sur ma route; j'apercevais, dissmins aux flancs ou au fond des
valles, des chlets  peu prs semblables  ceux de Lucerne ou de
Berne; seulement ils taient fonds sur des murailles de pierre noire,
et le bois enfum de l'tage suprieur attestait la pauvret ou la
ngligence des habitants. Quant au reste, c'taient les mmes toits en
pente roide, couverts de lattes de bois mince comme des cailles
d'ardoise, noircis par la pluie et bords sur la corniche de grosses
pierres lourdes pour empcher la toiture de s'envoler aux vents. Une
galerie couverte circulait autour de la maison, avec sa balustrade de
sapin sculpt; un escalier extrieur montait du seuil  la galerie;
un bcher de rondins et d'clats de bches blanches de sapin tait
symtriquement rang sous l'escalier; un pont de planches menait de la
cour  la grange; le foin et la paille dbordaient comme d'un grenier
trop plein par les ouvertures; des filles et des enfants dchargeaient
un chariot de fourrage embaum, tandis que deux boeufs, dtels du
timon, mais encore appareills au joug, lchaient de leurs langues
cumantes les brins des longues herbes qu'ils pouvaient saisir 
travers les ridelles du char. (J'ai reconnu plus tard ce char rustique
dans celui du tableau des _Moissonneurs_ ou du _Retour de la fte
d'Arco_.)


XV

Sous l'avant-toit form par le plancher prominent de la galerie, et
tout prs de la premire marche de l'escalier, on voyait une porte
ouverte;  droite et  gauche un banc de bois blanc; devant la porte
une vasque de pierre grise, entoure de seaux de cuivre et surmonte
d'une tige de fer creux d'o ruisselait un filet d'eau, retombant avec
une mlodie assoupissante dans la vasque.  travers la porte on
voyait briller un grand feu  flamme rsineuse dans l'tre. C'tait la
cuisine du chlet.

 gauche de cette cuisine, une petite fentre basse et  petits
carreaux de verre  huit faces, encadrs dans le plomb, illuminait un
tabli d'horloger vivement clair par la fentre. Des pendules de
bois, des botes de montre en argent et en or, des ressorts d'acier,
des rouages dentels par la lime taient suspendus aux vitres ou jets
ple-mle sur l'tabli. On entendait du dehors le grincement de
l'outil qui faonnait l'acier dans les mains du pre de famille ou des
enfants du chlet.

Ce spectacle de l'industrie sdentaire de l'horloger, ml aux travaux
champtres du paysan des hautes montagnes, prsentait un aspect de
bien-tre et de bon ordre qui faisait penser aux premiers temps du
vieux monde. L'abrutissante division du travail, qui mcanise l'homme
pour enrichir la socit et qui fait de l'ouvrier humain une machine 
un seul usage, n'tait pas encore invente: l'artisan, le pasteur et
le laboureur taient confondus dans un mme homme. On sait que de
Besanon, de Saint-Claude, de Morez, au Locle et  la Chaux-de-Fonds,
jusqu'aux plateaux de Saint-Fergues qui dominent le bassin de Genve,
presque tous les chlets isols, btis au milieu des pturages,
cachent un atelier domestique d'horlogerie! Chose trange! ces
solitaires, pour qui les heures ne marquent que le retour priodique
des mmes saisons et l'immobilit au temps sur le cadran de leurs
occupations toujours les mmes, sonnent partout l'univers les heures
agites de la vie des villes. Ces habitants du Jura ressemblent aux
_muzimes_ des cits de l'Orient, qui se tiennent sur les hauteurs de
l'atmosphre, au sommet des minarets, pour chanter l'heure et pour
avertir les hommes d'en bas de la fuite inaperue du temps, qui glisse
entre les doigts de l'homme comme l'eau.


XVI

Le chlet dont on m'avait indiqu le site par la fume de son toit
tait semblable  tous ces chlets. J'y trouvai l'tranger dguis
dont je cherchais depuis plusieurs jours la trace; je passai le reste
de la soire  m'entretenir avec lui de l'objet de notre entrevue,
tout en nous garant de meules de foin en meules de foin sur les
pentes veloutes des collines prochaines. On m'offrit pour la nuit une
place dans le fenil, et je partageai le souper de la famille de
l'horloger pasteur.


XVII

Cette famille du haut Jura ne sortira jamais de ma mmoire; il y avait
le pre, la mre, cinq ou six enfants chelonns de taille comme
d'ge,  commencer par une belle jeune fille de seize ans,  finir par
deux petites filles et trois petits garons dont le plus jeune tait
encore pendu, comme la dernire grappe,  la mamelle de la mre.

Le pre tait un visage pensif aux yeux noirs, au front profondment
creus par le pli de la rflexion entre les deux yeux, au teint pli
par le mtier sdentaire, mais  la bouche fine et dlicate, comme
celle de J.-J. Rousseau, le philosophe de cette mme race d'horlogers
du Jura. Son regard couvait toute cette couve close de son amour et
nourrie de son travail d'artisan; il se dlassait le soir et les
jours de fte par la lecture. On voyait sur une planchette de sapin,
au-dessus de son tabli, quelques volumes soigneusement rangs: la
Bible, les _Pastorales de Gessner_, ce Thocrite de Zurich,
l'_Histoire de la Suisse_, par Jean de Mller, les oeuvres de J.-J.
Rousseau, les _tudes de la Nature_ de Bernardin de Saint-Pierre,
_Paul et Virginie_, et quelques alphabets en grosses lettres pour
enseigner  lire et  crire aux enfants quand ils seraient d'ge.

La mre tait une belle figure des montagnes, use par ces prcoces
maternits; il y avait, sur ses traits amaigris et plis, des retours
de fracheur et de beaut pareils  ces retours de soleil du soir sur
les rosiers du jardin aprs la pluie.

Les petits garons taient plus graves qu'ils ne sont ordinairement 
cet ge; il y avait de la timidit et de la mlancolie dans leurs
physionomies. La solitude approfondit tout, mme le premier regard sur
la vie dans la nave enfance.

La fille ane tait une de ces figures qu'on ne voit pas deux fois
dans le cours d'une vie et qu'on ne peut pas voir ailleurs que dans
les chlets d'un peuple pastoral; les traits taient d'une puret
grecque, les yeux d'une limpidit de fontaine sous la roche, le teint
d'une blancheur de marbre transperc par un rayon du matin, les formes
d'une lvation, d'une perfection, d'une lgance, d'une souplesse, et
cependant d'une dignit naturelle que les statues attiques, trop peu
chastes d'expression, n'ont jamais, mais que les statues virginales
des sculpteurs allemands du moyen ge ont seuls rve et reproduite
dans leurs niches de cathdrales. L'ombre de ses longs cils sur ses
joues, le soir, quand elle lut en notre prsence la prire d'avant la
nuit aux enfants, flotte encore dans mes regards aprs quarante ans,
comme si la lampe qui clairait son suave profil n'tait pas teinte
encore. C'tait la saintet de la jeunesse enveloppe du respect
qu'elle inspire; il n'y aurait pas eu sous les tentes de _Madian_ un
homme assez dprav et assez hardi pour profaner, par une mauvaise
pense, cette vision d'ange fminin, et cependant elle regardait
jusqu'au fond de l'me l'tranger qui lui parlait de ses petits frres
et de sa petite soeur, et, quand elle souriait, il y avait tant
d'abandon et tant de scurit dans ce sourire qu'on croyait voir en
elle une soeur avec laquelle on avait souri.


XVIII

Je passai trois jours dans cette famille patriarcale; j'en ai oubli
le nom, je n'en ai oubli ni le chlet, ni les habitants, ni les
navets, ni les matines passes  faner le foin sur les prs, ni les
soires autour de l'tabli de l'horloger, pendant que la mre chantait
 demi-voix pour endormir l'enfant sur son sein et que la jeune fille
limait entre ses doigts dlicats,  ct de son pre, les anneaux
microscopiques d'une chane de montre.

C'est l et dans quelques autres chlets du haut Jura franais que
j'appris  apprcier ce mlange heureux d'une profession pastorale
d't et d'une profession mcanique d'hiver, qui donne l'aisance et
l'occupation  toutes les saisons. Ces horlogers champtres sont une
classe d'artisans lettrs, une aristocratie de travail dont les moeurs
lgantes et simples font de ces montagnes une Arcadie d'artistes.

C'est dans une de ces familles (peut-tre dans cette famille mme o
je dcouvris l'tranger de la Chaux-de-Fonds) que Lopold Robert avait
reu le jour. Il y avait aussi dans la maison un pre artisan, une
mre pieuse, une soeur anglique, trois petits frres maniant de leurs
mains enfantines le rteau du faneur le jour, l'outil de l'horloger le
soir. J'ai toujours aim  me figurer que Lopold et Aurle Robert
taient sortis de ce nid dans les herbes dont le hasard m'avait fait
partager quelques jours la paix.


XIX

Lopold tait n  peu prs  la mme date du temps que moi, six ans
avant le sicle. La maison de son pre, disent ses biographes, M. de
Lcluse, le Winckelman des peintres franais, et M. Feuillet de
Conches, son ami, la maison de son pre, o il naquit, est en dehors
du village sur le chemin qui conduit au _Locle_. C'est l qu'enfant
Lopold errait dans les herbages, au milieu des ptres et des
troupeaux.

La nature, le ciel, les eaux, les arbres, les animaux, les figures
simples, graves et d'une gracieuse svrit de traits des pasteurs et
des faneuses suisses furent ses seuls matres et ses seuls modles.
Le soir, en rentrant dans la maison, il couvrait d'bauches au crayon
ou  la craie les murailles et les planches de sapin de l'atelier
d'horlogerie de son pre; ses bauches taient empreintes d'un
caractre de grandiose et d'idal qui les firent remarquer par les
amis de la famille. Son pre cependant ne le destinait pas 
l'horlogerie, qui ne pouvait nourrir plus d'un monteur de botes de
montre dans le petit bien de famille; il l'envoya faire des tudes
classiques dans une maison d'ducation conomique  Porrentruy; il
voulait le prparer  la profession du commerce: le Suisse est, comme
l'Arabe, guerrier, pasteur ou marchand. Les instincts de Lopold
rpugnaient  cette profession d'un honnte et laborieux gosme; il
avait trop d'imagination pour aimer le chiffre, qui n'exprime que des
quantits et qui rsume toute une vie d'homme dans un seul mot:
l'pargne.

On sentit bientt qu'il n'tait pas n pour un comptoir de trafiquant
de Ble ou de Zurich.

On le rappela au chlet; il avait nanmoins dvor les livres
classiques de son cole; on le livra  sa nature. Il entra comme lve
dessinateur et graveur chez les _Girardet_ du Locle, voisins et amis
de l'horloger de la Chaux-de-Fonds. Ses essais furent heureux, ses
progrs rapides.

L'un des deux frres _Girardet_ tait clbre dj dans la librairie
de Paris et de Neuchtel par les dessins et les gravures remarquables
dont il dcorait les livres illustrs. Charles Girardet choisit
Lopold Robert parmi ses apprentis pour l'amener avec lui dans son
atelier de graveur  Paris. Le peintre David, qui rgnait alors en
France comme rformateur de la peinture, permit au jeune apprenti de
venir dessiner d'aprs ses tableaux froids et automatiques dans son
atelier. Robert y prit le got de la rectitude et de la sobrit des
lignes de ses figures; il ne pouvait y prendre ni l'expression des
physionomies, ni la passion, ni le mouvement, ni le coloris, _triple
vie du tableau_ qui manquait entirement  son matre. David tait 
la peinture ce que Calvin tait  la religion, un rigide rformateur,
non un crateur. Il loignait les vices, il n'enfantait pas la beaut;
il avait un pinceau, il n'avait point d'me. Il y a plus d'me dans un
des visages du tableau de _la Pche  Venise_ que dans l'oeuvre
entire de David.


XX

Lopold Robert concourut pour le prix de gravure  l'cole des
beaux-arts de Paris; sa naissance trangre l'exclut du concours.
Bientt l'exil politique de David, proscrit comme rgicide en Belgique
en 1816, ramena le jeune artiste, sans matre et sans patrie, dans la
maison paternelle. Il y resta deux ans, dcourag de ses esprances;
il employa ces annes d'incertitude et d'impasse  se crer son art 
lui seul par des mditations solitaires et par des essais assidus.

La figure humaine, dont la Suisse et dont sa propre famille lui
offraient les plus beaux types, l'expression des sentiments simples
sur les traits, les attitudes, ces gestes de l'me, furent sa
principale tude dans de nombreux portraits. Le caractre spcial de
son pinceau, la rflexion, la simplicit, la mlancolie, le gracieux
dans la svrit, l'idal dans le vrai, sont sans doute les produits
de ces annes de solitude, ingrates en apparence, fcondes en ralit.
Une cole n'aurait cr qu'un disciple, l'isolement et la pense
crrent un matre. Que serait devenu Lopold Robert s'il tait rest
un lve froid et compass de David dans une cole des beaux-arts 
Paris? Il lui fallait pour matre les montagnes, les pasteurs, les
mers, les matelots, les horizons romains des Marais-Pontins, la
lumire qui baigne les Abruzzes et ces mlancolies profondes qui
creusent l'me jusqu'au dsespoir, mais aussi jusqu'au gnie. Dans
tous les arts, tous les suprmes artistes sont fils d'eux-mmes. Que
serait devenu Chateaubriand si, au lieu de converser avec son me sur
les grves de Combourg ou dans les forts du Nouveau-Monde, il avait
eu pour sjour de jeunesse les salons effmins de Paris et pour
mules les potes nervs et manirs de notre dcadence?


XXI

La renomme de ses portraits descendit de la Chaux-de-Fonds jusqu'
Neufchtel. La Providence lui devait un patron; il l'avait cherch
dans le roi de Prusse, alors souverain de Neuchtel; il le trouva,
plus prs de lui, dans un gnreux et riche habitant de cette ville,
M. Roullet de Mzerac, qui venait de voyager en Italie. Ce
compatriote offrait  Lopold Robert son amiti et le subside
ncessaire pour aller tudier son art dans la patrie de l'art.

Le jeune artiste accepta sans hsitation, des mains de l'amiti, ces
arrhes de sa gloire future, bien sr de les restituer avec usure  son
gnreux patron.

C'tait en 1818; le pape Pie VII rgnait, aprs avoir longtemps pleur
sa capitale dans les longs exils de Fontainebleau et de Savone. Plus
pieux que Lon X, mais aussi fervent qu'un Mdicis pour l'illustration
de sa capitale par les arts, il laissait administrer sous lui son
ministre et son ami, le cardinal Consalvi, d'aimable mmoire.

Ce cardinal, plus politique que sacerdotal, ressemblait de visage et
de caractre  Fnelon; il faisait de Rome,  cette poque, la
_Salente_ des arts. Le reflux d'trangers longtemps privs par la
guerre du sjour de cette capitale des ruines concourait  cette
splendeur restaure de Rome; c'tait la capitale des peintres, des
sculpteurs, des musiciens, des potes, des savants de toute l'Europe.
Nous n'oublierons jamais l'atmosphre d'enthousiasme pour le gnie
qu'on respirait alors dans cette Athnes de l'Italie. L'ge de
Pricls renaissait sous le cardinal Consalvi. Aprs une matine
passe dans l'atelier de _Canova_, le Phidias vnitien, on visitait
les ateliers de _Thorwaldsen_, le Michel-Ange du Nord; on assistait 
la cration de toiles ou de fresques magiques sous le pinceau de dix
coles de peintres de toutes les nations, presque tous hommes d'un
esprit de conversation transcendante (car le pinceau, je ne sais
pourquoi, aiguise l'esprit plus qu'aucune autre profession artistique;
c'est peut-tre parce que l'intelligence pense pendant que le pinceau,
qui se promne de la toile  la palette, repose l'esprit et le rend
plus dispos au doux exercice de l'entretien. Personne ne cause avec
plus d'originalit qu'un peintre).

On sortait de ces ateliers, ouverts ds le matin aux visiteurs comme
nous, pour aller, avec M. de Humbolt ou avec M. Gell, explorer les
fouilles ou les ruines du Palais d'or de Nron; le soir on entendait
au thtre de _Frosinone_ les lgers opras, prludes de Rossini, ce
rossignol du sicle; l'oreille encore ivre de cette musique, on
achevait les soires dans les salons lettrs de la duchesse de
Devonshire, entre le cardinal Consalvi, son ami, et les politiques les
plus consomms des diffrentes cours de l'Europe. On retrouvait l
tous les jeunes artistes du matin, confondus, comme du temps de Lon
X, avec les puissants de la terre. On coutait les vers de lord Byron,
apports de Ravennes ou de Venise par la mmoire des derniers arrivs
de l'Adriatique; quelquefois on me demandait quelques-unes de mes
propres _Mditations_, composes la veille au bord des cascatelles de
Tibur. On rentrait  pas lents au clair de lune d'Italie, qui jetait
les grandes ombres du Colyse ou du Panthon sur les cendres de Rome.
L'enthousiasme de l'antiquit, de l'histoire, de l'art, des statues,
des tableaux, de l musique, de la posie, de la philosophie, baignait
tous les pores; c'tait la transfiguration de l'homme en pure
intelligence par la divinit de l'art; on ne respirait que de la
gloire; on avait le mirage de l'immortalit. Quels jours! Et
maintenant quels soirs!


XXII

Cette atmosphre romaine de 1819  1822 transfigura aussi Lopold
Robert en Romain. Il eut le vertige de l'Italie; il conut une
peinture nouvelle, tout imprgne de la puret des lignes des horizons
romains, de la beaut des ttes transtvrines, de la mle svrit
des attitudes de ce peuple-roi, dont la majest se rvle dans le
pasteur des Abruzzes comme un diadme gar des palais et retrouv
dans les cabanes, enfin de cette lumire de fournaise ardente qui se
vaporise en touchant la terre et qui immerge toute la nature dans un
ocan de clarts, doublant les objets par les ombres crues qu'elle
projette sur leur face obscure. Il effaa pour jamais de sa palette
ces teintes vertes et ces nuances grises qu'il avait imites jusque-l
des couleurs ternes de Paris et du Jura, et il y substitua, non pas
des couleurs, mais des rayons liquides fondus sur ses toiles. Son
dessin suivit la transformation de sa palette; il oublia le vulgaire
et ne chercha plus que l'idal. Quant  l'expression de la passion sur
les figures, il n'eut point  la chercher: il la portait dans son me;
il tait tout passion, mais comme il convient  l'art quelconque,
passion pensive, quoique pathtique, passion qui reste belle dans le
supplice, et qui, en se possdant et en se contemplant elle-mme,
devient spectacle pour les regards de Dieu et des hommes.


XXIII

Cette transfiguration du jeune artiste franais et suisse en peintre,
en pote, en philosophe du pinceau italien, ne fut pas soudaine; le
travail fut  la hauteur de l'effort.

Tout homme, quelque passionn qu'il soit, et prcisment parce qu'il
est plus passionn, porte en soi la patience de son gnie.  un but
ternel il n'pargne pas le temps. On raconte des miracles de la
patience de ce jeune homme et de son recueillement rmitique dans une
petite maison d'une rue carte de Rome, pour atteindre par le pinceau
ce qu'il atteignait dj par la conception. Nous avons vu ces
centaines d'bauches, notes de son pome intrieur, par lesquelles il
mesurait ses progrs ou prparait les groupes, mme les plus
indiffrents en apparence, de ses grands tableaux; ces notes sont
aussi acheves que ses pomes. On en voyait un grand nombre  Paris,
il y a quelques annes, chez un opulent Mcne de la peinture, M.
Paturle, digne possesseur de ce reliquaire du gnie (M. Paturle vient
de mourir; que deviendra ce prcieux hritage?). C'est ainsi
qu'autrefois  Rome le riche banquier _Chigi_ livrait les plafonds et
les murailles de son palais de la _Farnesina_  Raphal pour garder 
la postrit les moindres traces de cette main divine. Honneur  l'or
quand il se dvoue  l'art! Il se transforme en se rpandant. Raphal
et Lopold Robert emportent avec eux  la postrit les noms de
_Chigi_ et de _Paturle_.

Apprcier le gnie, c'est le gnie aussi sous la forme de
l'admiration. Sans l'admiration, que deviendraient les chefs-d'oeuvre?


XXIV

M. de Lcluse, peintre et crivain franais de notre temps, qui a
illustr souvent le _Journal des Dbats_ de ses tudes sur l'art, a
droit de partager cet honneur. Il avait connu Lopold pendant ses
annes de noviciat  Paris; il croyait en lui, et il le soutenait 
Neuchtel et  Rome de ses encouragements, cette monnaie du coeur sans
jalousie, et par consquent sans dnigrement. M. de Lcluse s'est
toujours oubli lui-mme pour faire valoir les talents de ses rivaux.
Comme Socrate, il ne produisait plus, mais il aidait les autres 
produire: accoucheur de tableaux, comme Socrate accoucheur d'ides.
Beaucoup des lettres intimes de Lopold Robert sont adresses  M. de
Lcluse: nous les citerons tout  l'heure; d'autres sont empruntes au
portefeuille de M. Feuillet de Conches. Ces lettres, comme ces poteaux
funbres plants dans la neige des Alpes, au bord du prcipice,
jalonnent la route de la gloire  la mort.


XXV

Ce fut en 1817 que Lopold Robert se sentit assez matre de sa main et
de sa couleur pour composer son premier grand tableau; ce tableau,
comme toutes les bauches qui l'avaient prcd, c'tait l'Italie.
L'Italie s'tait empare de son imagination: ses yeux taient le
miroir de cette terre de la lumire et de la beaut; son me entire
n'tait qu'une transfiguration de l'Italie en amour et en culte.
Raphal ou Titien eux-mmes n'avaient pas plus aim cette patrie. Ce
fils adoptif galait ces fils des entrailles en passion pour leur
mre. L'Italie viendrait  prir qu'on la retrouverait sous ses
pinceaux.

Ce premier grand tableau, sur lequel Lopold Robert fondait en ide sa
fortune d'artiste et l'esprance de sa renomme, lui tait command
par un de ses opulents compatriotes de Neuchtel. C'tait la _Corinne_
de madame _de Stal_, improvisant au cap Mycnes.

Ce sujet, plus dclamatoire que vrai et pathtique, tait  la mode de
1820; ce pome ou ce roman vivait encore; il est mort aujourd'hui,
comme meurent, aprs un certain temps, dans la littrature des
peuples, toutes les choses qui sont calques sur les engouements de la
socit factice au lieu d'tre calques sur l'ternelle et simple
nature.

Le peintre franais _Grard_ l'avait dj excut en homme d'esprit
qu'il tait. C'est ce tableau que nous avons tous vu suspendu dans
l'humble chambre de la belle madame Rcamier, au-dessus du fauteuil
sacr o s'asseyait, dans sa mle vieillesse, cette autre _Corinne_
virile du sicle, M. de Chateaubriand.

Ce tableau de Grard, en face du beau visage fltri de madame
Rcamier, au-dessus de la tte triomphale et ddaigneuse de M. de
Chateaubriand, compltait bien la scne d'intrieur  laquelle
j'tais rarement admis. C'tait une vocation perptuelle de l'ombre
de madame de Stal dans le coeur des amis qui lui survivaient. Ce
tableau tait le vrai pidestal de cette figure de madame de Stal,
une conversation loquente dans un salon.

Le visage que Grard a donn  sa Corinne n'a rien des traces de la
passion, des lassitudes du gnie, des pleurs de l'inspiration sur des
traits de femme; c'est un poli et frais visage de Suissesse abreuve
de lait, ou d'Anglaise colore du frisson des brises du Nord,
cherchant  froid, dans ses yeux rveurs, quelques phrases sonores
pour pleurer en mesure sur la dcadence de l'empire romain, qui lui
est parfaitement indiffrente. Un ple cossais l'coute par
politesse; il s'enveloppe de son manteau contre la froide cume des
vagues beaucoup plus que contre le frisson de l'enthousiasme et de
l'amour; quelques spectateurs regardent sans comprendre. Les ruines
jaunissent et la mer bleuit comme une dcoration convenable de cet
opra en plein air. Tel qu'il est le tableau est agrable  l'oeil,
mais c'est une Italie rflchie dans la glace et encadre dans la
bordure d'un boudoir de Londres ou de Paris.


XXVI

C'tait une grande tmrit  un amateur de Neuchtel de commander
l'excution de ce mme sujet  un jeune peintre de ses montagnes;
c'tait une grande audace au peintre d'accepter le dfi. Aussi Lopold
Robert, malgr son extrme dsir de satisfaire son gnreux patron, ne
put-il jamais totalement plier son mle et sauvage gnie  ce
programme de salon suisse ou franais. Il travailla assidment et
lentement  tudier et  placer les paysages, les flots, les cueils,
les groupes secondaires de son tableau; mais il laissa toujours en
blanc la figure de l'improvisatrice, ne trouvant rien, dans son
imagination minemment vraie, naturelle, srieuse, de cet enthousiasme
de convention qu'il fallait ncessairement donner  cette figure de
jeune fille du Nord, psalmodiant et pleurant des lamentations
imaginaires sur les catastrophes des vieux Romains. Les catastrophes
des femmes sont dans leurs coeurs; Lopold ne pouvait transporter dans
leur imagination ce qu'il ne voyait que dans leur me. Corinne, pour
lui, tait trop thtrale; il ne pouvait prendre un tel modle que
sur la scne ou dans une sance d'Acadmie; or ce n'tait pas l qu'il
tudiait la nature.


XXVII

 l'poque de 1819 et 1820 o Lopold tudiait avec une solitaire
passion son art dans un faubourg de Rome, des actes de brigandage
tragique venaient d'ensanglanter la campagne de Rome. Le brigandage,
dans ce pays de sve surabondante, est une habitude intermdiaire
entre l'hrosme et le crime; des hros oisifs sont bien prs de se
faire brigands. Les gouvernements polics les poursuivent, les moeurs
du pays ne les dshonorent pas.

La petite ville de Sonnino, au pied des Abruzzes, tait peuple
presque tout entire de cette race hroque et belle de brigands
romains.

Gasparone, leur chef, que nous avons connu nous-mme dans les geles
de fer des cachots de Rome, venait guerroyer avec les sbires du pape
jusque dans les campagnes d'Albano qui dominent Rome. Les trangers,
ranonns ou enlevs dans les cavernes des montagnes, poussaient des
cris de terreur et d'indignation. Le cardinal Consalvi, qui avait t
autrefois arrt et mis  prix lui-mme par un de ces chefs de
_bandits_, ouvrit une vritable campagne militaire contre la ville de
Sonnino, quartier gnral du brigandage; les portes et les murs de ce
repaire furent crnels de ttes de bandits tus dans les combats ou
dans les supplices au sein de ces montagnes. Rien ne put draciner de
ces rochers le crime hrditaire dans ces sauvages familles; il fallut
dmolir Sonnino et exporter en masse hommes, femmes, jusqu'aux belles
jeunes filles et aux enfants, la population en masse de Sonnino, dans
les prisons largies de Rome.

Ces prisons en plein air taient seulement une espce de lazaret
puratoire contre la peste du brigandage; les grands coupables taient
morts sur leurs rochers, exposs sur des fourches patibulaires au bord
de la route de Terracine, d'Itri, de Fondi, du royaume de Naples, ou
chargs de fer et scells aux murs des cachots; leurs familles, leurs
vieillards, leurs femmes, leurs enfants jouissaient d'une demi-libert
dans ces dpts de Rome. C'tait la plus belle et la plus pittoresque
population de tout ge et de tout sexe qu'il ft possible d'imaginer
pour un pote et de reproduire pour un peintre: la taille leve, les
membres dispos, les fires attitudes, les costumes sauvages des
hommes; les profils purs, les yeux d'un bleu noir, les cheveux dors,
les pingles d'argent semblables  des poignards, les corsets
pourpres, les tuniques lourdes, les sandales noues sur les jambes
nues des femmes; les groupes forms naturellement,  et l, le long
des murs, par les captifs, les pouses ou les fiances demi-libres,
s'entretenant, les joues rouges de passion ou ples de piti, avec
leurs maris ou leurs amants,  travers les gros grillages de fer des
lucarnes des cachots, ouvrant sur les cours; les hommes assis et
pensifs sur la poussire, le coude sur leurs genoux, la tte dans leur
main; les jeunes filles se tressant mutuellement leurs cheveux de
bronze avec quelques tiges de fleurs de leurs montagnes, apportes par
leurs aeules la veille du dimanche, les regards chargs des images de
la patrie, des arrire-penses de la vengeance, des invocations
ardentes  la libert de la montagne; les enfants  la mamelle
allaits en plein soleil de lait amer ml de larmes; toute cette
scne, que nous avons contemple souvent nous-mme alors, laissait
dans le souvenir, dans l'oeil et dans l'imagination un pittoresque de
nature humaine qui ne s'efface plus.


XXVIII

Il avait t donn  Lopold Robert, grce  la protection de quelques
gardiens subalternes de ce dpt des dports de Sonnino, d'en jouir
tous les jours; c'est l qu'il apportait ses crayons, c'est l qu'il
tudiait, sur une vigoureuse nature, les traits, les physionomies, les
attitudes, les costumes de ce que la terre d'Italie porte de plus beau
dans la femme et de plus mle dans l'homme. Jamais, depuis _Salvator
Rosa_, le peintre des brigands, brigand lui-mme, on ne fit poser la
nature vivante dans un si sauvage et si tragique atelier. Le gnie de
Robert y prit ce caractre de grandiose, de force, de svrit dans le
beau qui s'attacha depuis cette poque  son pinceau comme une couleur
indlbile.

Mais, si son imagination s'y dessina, s'y modela, s'y colora sur ces
beaux types de femmes apennines des Abruzzes, son cour aussi n'y
rsista pas; un grand et sombre attrait, prlude, hlas! trop certain
d'une grande et sombre passion, s'empara de son me.

Puis-je l'accuser d'avoir contempl avec trop de complaisance la fille
innocente du brigand des Abruzzes, moi qui ai suivi, sur les vagues de
la mme mer, la fille du pcheur de Procida? Et Raphal ne mourut-il
pas lui-mme d'admiration pour la beaut plbienne de la _Fornarina_?

Regardez, dans le tableau des _Moissonneurs_, la jeune fille qui se
relve de la glbe, sa faucille  la main, qui tourne aux trois quarts
son visage souriant d'un sourire svre vers le char, et qui jette un
regard de reproche amoureux au jeune homme, fils du riche laboureur,
dansant devant la tte des buffles? La _Fornarina_ n'a pas un ovale
plus parfait et plus dprim, un regard  pleine paupire o entre
plus de ciel et d'o sorte plus de pense secrte, une lvre plus
ddaigneuse, une fossette dans la joue plus prte  sourire et 
pardonner  l'excs d'ivresse de son fianc. Quelle tte!... c'tait
celle de Thrsina. Or qu'tait-ce que Thrsina? Je vais vous le
dire.


XXIX

Thrsina tait la plus jeune fille d'un habitant de Sonnino, clbre
par ses exploits de bandit sur les frontires de Rome et de Naples. Sa
soeur ane, Maria Grazia, femme d'un autre bandit emprisonn ou
supplici  Naples, tait aussi renomme  Rome par sa beaut que par
son caractre. Dporte avec sa famille au dpt de Rome, elle y tait
libre, et elle posait comme modle de beaut tragique devant les
peintres trangers; le peintre franais Schnetz, ami de Lopold
Robert, directeur depuis de l'cole de France  Rome, la protgeait et
lui donnait asile; elle le protgeait  son tour quand il allait
explorer les montagnes des Abruzzes et chercher des sites pour ses
compositions toutes romaines. Un mot de Maria Grazia leur tait un
sauf-conduit parmi ces montagnards.

Thrsina, plus jeune, aussi belle, mais autrement belle que _Maria
Grazia_, n'avait alors que seize ou dix-sept ans; c'tait la grce de
cette beaut dont sa soeur tait la force. Robert s'attacha 
reproduire cent fois sur sa toile cette charmante et grave
physionomie o la navet de l'enfance luttait avec la premire
passion de la jeunesse. Voulez-vous la voir? la voil, dansant les
cheveux, sems de fleurs des hautes montagnes, une ivresse qui a peur
de sa joie, une lionne qui badine avec sa griffe naissante.

Voulez-vous la voir? Arrtez-vous au muse du Louvre devant le groupe
des deux jeunes filles qui dansent autour du char du tableau de la
_Madonna dell' Arco_; celle qu'on ne voit que de profil et qui relve
des deux mains son tablier pour que les plis ne gnent pas ses pieds
nus, c'est Thrsina.

Elle a nou autour de ses cheveux,  demi dtachs, une couronne de
fleurs sauvages d'un admirable clat; on y reconnat les bleuets, les
oeillets rouges, les marguerites blanches, les pavots mls  des pis
de folle avoine, toutes fleurs des hauts pturages du Jura
transportes par rminiscence sur le front de la fille des Abruzzes.
Son profil est tout  fait fminin, presque enfantin; elle sourit 
peine, elle baisse les yeux et regarde ses pieds avec l'expression
d'une pudique honte. On voit qu'elle danse non par ivresse, mais par
pit, pour complaire  sa soeur,  ses frres, et pour honorer la
madone.

Le caractre mditatif, recueilli et sauvage du jeune peintre tranger
se complaisait dans la contemplation de cette innocence, fleurissant
au milieu des rochers tragiques de Sonnino et fltrie par l'ombre des
cachots ou des gibets patibulaires de toute sa famille; ses misres
autant que ses charmes l'attachrent  Thrsina. Elle inspirait ses
pinceaux, elle attendrissait son coeur comme tous les premiers amours
des artistes sensibles, peintres ou potes. Elle devait bientt
mourir, afin de laisser une ombre sur le coeur de son amant et un
blouissement de jeunesse dans ses yeux. La Batrice de Dante, la
Laure de Ptrarque et tant d'autres n'taient-elles pas de cette
famille d'apparitions, qui brillent et qui meurent pour laisser, 
ceux qui les ont vues les premiers, des rves clestes et ineffaables
dans la mmoire? Le gnie  ses commencements a besoin de larmes pour
tremper la plume ou le pinceau dans la tristesse, cette vrit
pathtique du coeur humain.


XXX

J'ai t frapp en entrant en Italie, crivait  cette poque
Lopold Robert  un des confidents de son me, de la beaut de ces
figures italiennes, des moeurs antiques, des costumes pittoresques et
sauvages de ces montagnards du Midi. Je pense les reproduire avec ce
caractre de simplicit et de noblesse naturelle de ce peuple,
caractre transmis par ses aeux. Ce que j'ai fait jusqu' prsent ne
me satisfait pas encore; j'espre russir mieux; cependant mes
tableaux, quels que soient les sujets, sont dj trs-recherchs 
Rome. Mon tat me cote beaucoup; je suis forc d'avoir toujours des
modles pour mes tableaux, car je suis rsolu de ne pas faire un seul
trait sans ce secours, qui ne peut jamais tromper... Je fais aussi des
excursions dans les montagnes les plus sauvages, et j'y trouve des
sujets et des modles tout nouveaux pour ce nouveau genre de
peinture.

Cependant, ajoute-t-il dans la lettre suivante en parlant de son
tableau de _Corinne_, ce tableau commence  me peser; j'ai peur de
m'tre fourvoy en acceptant de le composer; j'ai choisi un sujet trop
difficile  rendre, et d'ailleurs je m'aperois qu'une _Corinne_ est
trop releve pour moi, qui n'ai jamais fait que des contadines (des
paysannes).

Cette figure de Corinne est ingrate  faire, poursuit-il quelque
temps aprs; on ne sait quel caractre lui donner, ni quel costume.


XXXI

On voit que, dans la lutte entre la nature et la convention, la nature
en lui triomphe et qu'elle triomphe de lui. Il ne peut concevoir cette
sibylle de salon, drape par la marchande de modes et donnant
rendez-vous  ses amis sur un cueil lav par l'cume, pour couter
une dclamation  froid, puise dans des rhtoriques de demoiselles.
Dcidment la nature sincre et grave de l'enfant du Jura se refuse 
cet effort impossible. En vain il copie le mle visage de la soeur
ane de Thrsina, Maria Grazia: cette figure n'a que des passions
vraies dans ses traits; elle enfonce la toile; elle fait frmir Oswald
et pmer d'effroi les lgantes cossaises de la socit de Corinne.
En vain il copie le dlicat et naf visage de Thrsina elle-mme:
elle est trop simple pour simuler d'autre inspiration que celle de son
coeur; elle est trop timide pour lever au ciel ces regards de sibylle
qui sont un dfi au soleil; elle ne regarde que celui qu'elle aime,
elle ne voit le monde que dans ses yeux. L'impatience saisit  la fin
le peintre; il efface d'une main rsolue toutes ces bauches, il
renonce au mensonge pour la vrit, et il peint l'improvisateur
napolitain, l'Homre populaire et maritime, sa guitare  la main,
assis sur un cueil de la plage au pied des montagnes, et psalmodiant,
pour quelques sous jets dans son bonnet de laine, en dialecte des
Abruzzes ou des Calabres, l'pope des brigands et des jeunes
Sonniniennes  un auditoire rustique comme lui.

Cette scne-l, il l'a vue cent fois; elle est entre dans son
imagination avec la lumire des plages de Terracine, avec le
grincement de la guitare sous les oliviers, avec les visages et les
costumes qu'il a depuis six ans sous les yeux.

De plus, la scne est vraie: le vieux pote du mle de Terracine ou de
Sorrente exerce sa profession en plein air pour gagner, en
accompagnant ses stances de sa guitare, le pain, l'huile et le fromage
ncessaires au souper de sa famille. Sa figure est triste et rsigne
au fond, mais  la surface elle prend toutes les expressions terribles
ou tendres des situations des pomes qu'il rcite.

Les figures de jeunes matelots, de pasteurs, de femmes ou de filles
qui se groupent autour de lui,  une distance respectueuse, s'enivrent
navement et sincrement des aventures de brigandage, d'hrosme,
d'amour, d'enlvement, de coups de feu sur la montagne, de tempte sur
la mer, d'arrestations par les sbires dans la caverne, de supplice sur
l'chafaud, de prire  la madone avant de mourir, qu'elles
recueillent en retenant leur respiration. Voil la vrit! voil la
nature! voil l'Italie! voil le tableau que Lopold substitue 
l'instant sur la toile aux figures fausses et fardes de Corinne!


XXXII

Regardez ce premier tableau complet de Robert  ct du tableau de
_Corinne_ par Grard: du premier coup d'oeil vous vous sentez en
pleine lumire comme en plein pathtique, comme en plein pittoresque,
comme en pleine vrit. Et puisque nous parlons ici de la peinture
comme expression d'une littrature qui parle aux yeux, qui
impressionne l'me, qui communique de l'homme  l'homme des images,
des sensations, des penses, voil une langue du pinceau qui se fait
entendre, entendre non pas d'un cercle d'initis comme la _Corinne_ de
Grard, mais de tout le monde. Grard parle une langue morte, Robert
parle une langue vivante et vulgaire.

Et d'abord remarquez avec quel instinct de la vrit dans les
sensations Lopold Robert, dans son _Improvisateur napolitain_,
dispose les lieux selon la scne. Que veut-il peindre? L'attention,
l'attention concentre d'un groupe ou deux de personnages au rcit
populaire chant par un pote de la nature. Aussi voyez comme il vite
de distraire leurs regards ou les regards des spectateurs par tout
luxe surabondant de paysages. Le ciel pour dme, la mer vide pour
fond, un rocher nu pour y asseoir son pote, quelques pierres roules
du rocher pour y grouper ses auditeurs, voil tout; les deux lments
de l'imagination et l'infini, le ciel et la mer, se prsentent seuls 
l'esprit quand on aperoit ce tableau: l'me se concentre sur le
groupe.


XXXIII

De quoi se compose-t-il, ce groupe? Du pote populaire d'abord, belle
tte homrique aux traits pensifs et aux yeux rveurs, o
l'inspiration professionnelle flotte sur un visage de chanteur de
rues. Il est assis sur le vieux manteau de laine brune qui s'est
dtach de ses paules; il cherche d'une main distraite des notes sur
les cordes de sa guitare pour accompagner sa psalmodie; il cherche de
l'oeil, dans son imagination ou dans sa mmoire, les aventures ou les
vers qu'il chante  ses auditeurs attentifs.

Or quels sont ses auditeurs? C'est ici encore qu'il faut admirer
l'instinct naturel rflchi ou irrflchi du peintre. Comme il s'agit,
pour ces auditeurs, d'un plaisir oisif d'imagination et de coeur, le
peintre les a tous choisis dans l'ge de l'imagination ou de l'amour.
La posie lettre ou illettre est chose de jeunesse; une fois aux
prises avec les occupations actives et srieuses de la vie, on ne se
passionne plus pour ces fables chantes qu'on nomme les pomes: l'ge
mr n'a pas le temps, la vieillesse n'a plus le got de ces rveries;
on songe  vivre, on pense  mourir. On laisse rver ceux qui ne
connaissent encore ni la vie ni la mort, et qui se font la mort et la
vie  l'image de leurs douces ignorances.

C'est d'abord, assis sur le mme banc de rocher,  ct du pote, un
jeune lazzarone de seize ans, qui se destine sans doute  la mme
profession, qui suit son matre comme l'ombre le corps, qui parat
fier de l'approcher de plus prs que les autres, qui tourne sa tte de
son ct, qui semble boire des yeux les vers et les sons, et qui
contemple avec une admiration tonne les merveilleuses inspirations
du pote et du chanteur.

Au pied de l'cueil ce sont deux jeunes matelots; l'un est accoud
nonchalamment sur la base du roc, et l'autre, son manteau dans une
main et son bras pass autour du cou de son compagnon, comme pour
l'inviter  mieux couter encore le rcit, coute lui-mme avec une
attention passionne qui lui fait oublier tout le reste.

Tout prs d'eux est une femme d'Ischia, adosse au rocher, assise sur
ses talons replis  la manire des femmes grecques, les deux bras
pendants le long du corps; elle regarde en sens oppos de
l'improvisateur et ne semble participer  la scne que par ses
oreilles.

Une enfant de huit  dix ans, sa fille, rve aux sons de la guitare,
la tte penche sur les genoux de sa mre. L'attention a fait tomber
de sa main et rouler  terre le tambourin entour de grelots sur
lequel elle venait de frotter du doigt la tarentelle de son le.

En face du chanteur, deux belles jeunes filles de Procida ou de
Mycnes sont debout, dans l'attitude et dans l'expression de
l'attention, mues jusqu'aux larmes; l'une regarde le pote comme s'il
allait lui dire le secret de sa destine amoureuse; l'autre baisse les
yeux et songe  je ne sais quoi de triste comme le rcit.

Derrire elles, une autre jeune fille coute de loin et comme
furtivement; on dirait qu'elle craint d'entrer dans le cercle magique,
mais qu'elle est fascine comme la colombe par le serpent.

Plus bas on aperoit un groupe de pcheurs qui descendent vers la
plage, leurs rames en faisceau sur leurs paules. Ceux-l n'ont pas le
temps de s'amuser aux chimres, mais on voit qu'ils les regrettent, et
qu'ils saisissent en passant quelques refrains de l'instrument ou
quelques vers connus du rcitatif.

Enfin, derrire le rocher o s'assied le chanteur, une jeune mre,
assise  distance, presse son nourrisson amoureusement entre sa joue
et sa mamelle, comme pour l'empcher de troubler le silence de
l'auditoire en l'endormant.


XXXIV

Voil tout le tableau, et cependant que de choses ne dit-il pas par
les yeux  l'me! Quelle srnit, quelle paix, quel apaisement des
soucis de la vie, quelles images de flicit, d'amour, d'ivresse
rveuse, ne fait-il pas monter des sens  l'esprit! On nage dans la
tide lumire d'un ther mridional, on glisse sur le cristal azur de
cette mer presque toujours aplanie, on boit par tous les pores la
brise embaume, on regarde ce ciel du soir qui n'est que l'avenue
voile des mondes imaginaires o s'abme l'esprance; on s'assied, on
se groupe, on coute, on s'tonne, on s'enchante aux chants de ce
pote avec ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, doucement ivres de
posie et de musique, ces fleurs du climat o l'_oranger fleurit_; on
s'oublie, on oublie le monde, le jour qui baisse, l'heure qui glisse,
les soucis qui poignent, les peines qui attendent. Le peintre vous
donne ce qu'il y a de meilleur  un certain ge de la vie sur la
terre: une heure d'oubli!...

Aussi ce tableau, vritable rvlation d'une posie du pinceau
inconnue au monde, fit-il sur les spectateurs l'impression que des
livres tels que _Paul et Virginie_ ou _Atala_ auraient pu faire sur
les imaginations. Chaque tableau de Lopold Robert est un livre en
effet, un pome, un roman, une philosophie, une idylle de Thocrite,
une glogue de Virgile, un chant du Tasse, un sonnet mlodieux de
Ptrarque. Il n'y a autant de littrature dans aucun tableau. Son
pinceau est une plume; il parle, il chante autant qu'il dessine; sa
couleur a du son, sa toile est lyrique; il parle trois langues en une:
on l'entend peindre, on le sent dcrire, on le voit penser.....
...............................................................


XXXV

L'enthousiasme qu'prouvrent l'Italie et la France  cette premire
grande page du gnie de Lopold Robert lui donna l'lan et la
confiance de son talent. Les artistes ont bien le pressentiment de
leur force, mais ils n'en ont la foi qu'aprs qu'ils se sont vus dans
le miroir mu de leur sicle. En 1822, en 1824, en 1826, il peignit
les _Plerins se reposant dans la campagne de Rome, un Brigand en
prires avec sa femme, la Mort d'un brigand, la Mre pleurant sur le
corps de sa jeune fille expose, les Chevriers des Abruzzes pansant
une chvre blesse_, tous tableaux empreints de la mme sensibilit
communicative, tableaux qui rayonnent, tableaux qui parlent, tableaux
qui prient, tableaux qui chantent, tableaux qui pleurent. On se les
disputait dans toute l'Europe pittoresque. Les expositions de Rome, de
Paris, de Londres, d'Amsterdam, retentissaient de son nom. Il
remboursait ses protecteurs de Neuchtel; il soutenait son humble
famille de la Chaux-de-Fonds; il appelait  Rome, auprs de lui, son
jeune frre Aurle Robert, devenu son lve, son mule et son graveur.
Il tait ou il semblait heureux, mais dj le bonheur tait devenu
pour lui impossible. Je me sens, crivait-il  cette poque, _malade
du mal de ceux qui dsirent trop_. On croirait lire un vers de Dante.
On va voir ce qu'il dsirait au del de ce que le gnie et la destine
lui permettaient d'atteindre. Mais ce dsir mme, qui n'tait encore
que rve confus du coeur, qui devint plus tard passion, et enfin mort,
ne faisait que de natre en lui et peut-tre ne le reconnaissait-il
pas encore lui-mme: c'tait un amour.

Cet amour voil, superbe, tragique ds le premier moment, le ft
rougir de ce premier trouble lger, accidentel, de sa jeunesse pour
la jeune fille de _Sonnino_; Thrsina fut nglige, oublie,
ddaigne peut-tre, et disparut de sa vie: c'est une ingratitude.
Elle retourna dans les montagnes avec ses parents; elle fut donne par
eux pour pouse  un de ces hroques brigands du mme mtier; elle
partagea ses aventures, ses expatriations, ses captivits dans les
tats romains, dans le royaume de Naples, et elle mourut, jeune
encore,  la suite du bandit, laissant la tte de son mari cloue,
dans une niche de fer, sur un poteau de la route de Terracine, et son
enfant orphelin sur la paille d'une cour de prison.


XXXVI

Cet amour pour une femme d'un rang suprieur, vers laquelle la morale
comme l'honneur lui interdisait d'lever sa pense, n'tait encore
dans l'me de Lopold Robert qu'une respectueuse admiration et une
modeste familiarit. Les commencements de cette passion ressemblrent
exactement  l'irrprochable culte de Michel-Ange pour la belle et
vertueuse _Vittoria Colonna_, la potique et fidle pouse du
grand-duc de _Pescaire_. Ce culte se manifesta jusqu'au dernier jour
du sublime artiste par un redoublement d'oeuvres incomparables et par
ces posies platoniques o la plume de Michel-Ange gale son pinceau
en clbrant son amour.

Cet amour de Robert ressemble davantage encore  la familiarit
prilleuse du _Tasse_ avec la princesse lonore d'Este, soeur du duc
de Ferrare. Le pote glissa, sans s'en apercevoir, de l'admiration et
de la reconnaissance dans la passion; il n'y perdit pas la vie comme
Lopold Robert, mais il y perdit sa fortune, sa libert et sa raison.

Enfin cet amour ressembla aussi  l'attachement intime et mutuel du
peintre Fabre de Montpellier et de la belle comtesse d'Albany, veuve
du dernier des Stuarts, prtendant  la couronne d'Angleterre, et
peut-tre cet exemple d'un amour rcompens et d'un mariage secret
entre un artiste et une reine dcouronne ne fut-il pas sans une
funeste influence et sans une fatale analogie sur l'imagination de
Lopold Robert.

Le hasard nous a fait connatre personnellement quelques-uns des
principaux personnages et quelques-unes des circonstances de ce drame
intrieur, si intimement ml  la vie, aux oeuvres, au gnie,  la
mort du jeune Robert, ce Werther des peintres. Nous allons retrouver
son amour d'abord naissant, puis couv, puis dvelopp, dans ses
ouvres. Jamais l'homme ne fut plus insparable de l'artiste que dans
ce _Tasse_ de l'Helvtie transport dans une cour exile  Rome. Ce
sont les rves de son coeur qu'il rend visibles sur sa palette pour
les transporter sur la toile; les trois phases de son amour y sont
crites en trois tableaux immortels: la premire ivresse d'un
sentiment qui vient d'clore dans _la Madonna dell' Arco_, la flicit
suprme dans _les Moissonneurs_, la dsillusion et le pressentiment de
mort dans les _Pcheurs de l'Adriatique_. Ces trois tableaux sous les
yeux ou dans la mmoire, suivez un moment son pinceau; ce pinceau,
c'est la vie.

                                             LAMARTINE.
(_La suite au mois de janvier._)


Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob,
56.





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6), by Alphonse Lamartine (de)

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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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