The Project Gutenberg EBook of Le dernier chevalier, by Paul H. C. Fval

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Title: Le dernier chevalier

Author: Paul H. C. Fval

Release Date: January 14, 2009 [EBook #27806]

Language: French

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LE DERNIER CHEVALIER




          PAUL FVAL

          LE DERNIER
          CHEVALIER

SEULE DITION REVUE ET CORRIGE


      ALBIN MICHEL, DITEUR

PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22--PARIS




LE DERNIER CHEVALIER




I

M. JOSEPH ET M. NICOLAS


Le roi tait malade un peu; Mme la marquise de Pompadour avait ses
vapeurs, cette migraine du XVIIIe sicle dont on s'est tant moqu et
que nous avons remplace par la nvralgie, les mdecins, pour leur
commerce, tant obligs, comme les tailleurs, de trouver sans cesse des
noms nouveaux aux vieilles choses. Sans cela,  quoi leur servirait le
grec de cuisine qui les gonfle?

M. le marchal de Richelieu, toujours jeune, malgr ses 62 ans bien
sonns, se trouvait incommod lgrement d'un rhume de cerveau, gagn
l'anne prcdente dans le Hanovre, lors de la signature du trait de
Kloster-Seven, qui sauva l'Angleterre, rtablit les affaires de la
Prusse et commena la ruine de la France. Quel joli homme c'tait, ce
marchal! Et que d'esprit il avait! M. de Voltaire, qui ne l'aimait pas
tous les jours, disait de lui:

C'est de la quintessence de Franais! Bon M. de Voltaire! Il ne
flattait jamais que nos ennemis.

Si vous me demandez comment le rhume de cerveau du marchal durait
depuis tant de mois, je vous rpondrai par ce qui se chantait dans
Paris:

    Armand acheta sa pelisse,
      (Dieu vous bnisse!)
      Avec l'argent
      De Cumberland...

Et encore:

    Armand, pour payer le maon,
    Godille frtille, pompon,
      Se ft trouv bien pauvre,
        Pompon, frtillon,
    Sans la pche de ce poisson
      Qu'il prit dans le Hanovre...

Vous le connaissez bien, le dlicieux coin de rue qui sourit sur notre
boulevard, et qui porte encore le nom de Pavillon de Hanovre. Ce nom
fut la seule vengeance de la France contre le gnral d'arme philosophe
qui, vainqueur et tenant le sort de l'Europe dans sa main frivole, avait
pris la plume au lieu de l'pe et sign un reu au lieu de livrer une
bataille.

Mais que d'esprit et quel joli homme! Le pavillon de Hanovre cota deux
millions. La France en faillit crever, selon l'expression un peu crue
de l'abb Terray; mais Armand, le cher Armand vcut jusqu' cent ans,
toujours galant, toujours guilleret, de plus en plus philosophe et, pour
employer son style troubadour, n'ayant pas encore renonc  plaire. Il
tait n coiff. Il mourut la veille mme de la rvolution, qui l'aurait
gn dans ses habitudes, et Beaumarchais dit de lui ce mot, qui ne fut
pas trouv cruel: Fleur de dcrpitude!

Mais ce n'tait pas seulement ce pauvre roi Louis XV, Jeanne-Antoinette
Poisson, marquise de Pompadour et Armand du Plessis, le marchal duc de
Richelieu qui ne battaient que d'une aile, le dauphin, pre de Louis
XVI, veillait, malade qu'il tait dj lui-mme, auprs du berceau de
son troisime fils, le comte d'Artois, depuis Charles X, condamn par
les mdecins. Sa femme, Marie-Josphe de Saxe, ne devinait certes pas
encore les angoisses de son prochain veuvage ni les soupons sinistres
qui devaient entourer sa propre agonie; mais elle avait la crainte
instinctive, j'allais dire le pressentiment du poison, car elle fit
visiter en secret le comte d'Artois par la Breuille, mdecin de Mme
Adlade, pour s'assurer qu'il n'tait pas empoisonn.

M. de Bernis faisait ses malles de premier ministre partant, supplant
qu'il tait par son protg, M. de Choiseul-Stainville, partisan de la
guerre  outrance, destin  conclure une dsastreuse paix. M. de Bernis
savait chanter le champagne et l'amour; ses oeuvres claboussent
souvent sa robe. Quoiqu'il prt sa retraite le sourire aux lvres, vous
ne pouvez pas le supposer content.

Les parlements, corps respectables, grondaient, remontraient,
rsistaient, travaillant de tout leur coeur  la rvolution qui allait
leur couper la tte; les philosophes donnaient des coups d'pingle 
l'immensit de Dieu; les potes faisaient de lamentables tragdies ou de
petits vers honteux; Voltaire, qui, par le miracle de la btise humaine,
est rest l'idole des patriotes, dchirait sa patrie dans les billets
doux qu'il crivait au Prussien et crachait sur la religion avant de lui
demander grce par devant notaire; le clerg lui-mme se compromettait
 et l par son relchement ou par sa rigueur; la compagnie de Jsus,
sape par Judas franc-maon ou jansniste, tremblait sur la base norme
de sa puissance; le commerce tait ruin par la piraterie anglaise; la
cour s'ennuyait, rassasie de plaisirs; les campagnes avaient faim, et
la ville... Mon Dieu, la ville trouvait moyen de s'amuser.

Ah! certes oui, la ville s'amusait, la ville venait d'apprendre la
dsastreuse dfaite de Rosbach, et la ville fredonnait, avec tout
l'esprit de l'univers qu'elle avait dj et qu'elle pense avoir gard,
des couplets dtestables o le brave Soubise tait bafou de main de
matre:

    Soubise dit, la lanterne  la main:
    J'ai beau chercher, o donc est mon arme?
    Elle tait l, pourtant, hier matin,
    S'est-elle donc en alle en fume?
    Je l'ai perdue et suis un tourdi;
    Mais attendons au grand jour,  midi...
    Que vois-je?  ciel! ah! mon me est ravie,
    Prodige heureux! la voil! la voil!...
    Mais, ventrebleu! qui donc avons-nous l?
    Je me trompais, c'est l'arme ennemie!

Il y avait du vrai l-dedans: Soubise s'tait laiss surprendre. Le
grand Frdric, mritant, cette fois, les caresses de Voltaire, venait
de donner la mesure clatante de son gnie. Accul comme un sanglier aux
abois, cern par une meute de cent dix mille soldats, il s'tait ru
avec ses hommes de fer, au nombre de trente mille seulement, mais bards
de pied en cap dans cette armure enchante qu'on nomme la discipline,
sur le quartier franais-bavarois o la discipline manquait.

L ils taient plus de soixante mille, mais de races diffrentes,
mprisant la science d'obir et se fiant  leur multitude.

Le sanglier passa, laissant sur sa route rouge dix mille dcousus. En
une seule journe, le vaincu, le perdu, l'cras qui larmoyait dans sa
correspondance avec Voltaire sur son prochain suicide, se redressa au
fate de la puissance, et l'Europe, retourne de pile  face, se
prosterna devant lui.

Et Paris se tordit de rire en s'gosillant de chanter, pendant que la
France maigrissait, maigrissait, affame et humilie.

C'est bien bon de chanter et de rire! L'Angleterre, qui chante peu, et
qui ne rit jamais, prenait  nos dpens un superbe embonpoint. C'tait
pour elle que Frdric avait du gnie. Elle fourrait dans ses poches
profondes nos flottes de guerre et de commerce, nos comptoirs et nos
colonies, que nous abandonnions  leur sort avec gaiet. Nous perdions
l'Inde, faute d'y envoyer des secours; nous faisions mieux, nous
martyrisions ceux qui avaient voulu conqurir ces merveilleux climats au
profit de la France. La Bourdonnaye et Dupleix mouraient chez nous de
honte et de misre, en attendant que la dure vaillance de
Lally-Tollendal ft rcompense par la main du bourreau.

Et Montcalm, l'hroque, implorait vainement les quelques hommes et les
quelques cus qui nous auraient assur le Canada, cette France nouvelle,
peuple de Franais-et-demi, o le vertueux Washington prludait  sa
carrire, incontestablement belle, par l'assassinat d'un gentilhomme
franais qui tait dit-on, un peu parent de M. le marquis de la
Fayette[1].

Tout cela n'empche pas M. le duc de Choiseul de passer, dans une
certaine cole, pour un habile ministre; il y eut mme des gens qui le
comparrent au cardinal de Richelieu; sans doute parce qu'il eut
l'honneur de miner pierre  pierre le monument politique rig par le
grand homme d'tat et de chasser les jsuites, qui nous avaient conquis
une bonne part de ce qu'il nous perdait.

Et au fait, M. de Choiseul avait des qualits: il sut garder, tant au
pouvoir, la pension que lui payait l'Autriche; il sut pouser une femme
dix fois millionnaire, qui se trouva tre une sainte femme par-dessus le
march; il sut flatter Mme de Pompadour, qui pouvait le servir, et
perscuter les jsuites, qui devaient la combattre, caresser les
philosophes qui montaient, tourner le dos au clerg qui baissait; il sut
enfin s'en aller presque noblement (quand tout fut ruin de fond en
comble), en refusant de saluer la nouvelle favorite, lui qui avait vcu
de l'ancienne.

Pauvre temps, petits hommes, chansons, pigrammes, encyclopdies,
madrigaux, athisme, gosme, mauvais calme, sommeil d'ivrogne.

Sur l'Ocan aussi, dit-on, les hautes vagues s'aplatissent avant la
tempte. Que venaient faire les mes chevaleresques en ces jours
engourdis? On ne s'tonne pas que Duclos ait appel le marquis de
Montcalm un anachronisme, et que l'abb de Bernis, devenu cardinal,
ait dit de Dupleix: Il gnait tout le monde. Il y a des poques si
viles que l'hrosme y fait tache.

Un certain soir du mois de dcembre, en l'anne 1759, l'inspecteur de
police Marais fit descente  l'auberge des Trois-Marchands, situe rue
Tiquetonne, au quartier de Montorgueil, et tenue par Madeleine Homayras,
veuve d'un sergent jur de la ville.

Il se peut que vous n'ayez jamais ou parler de ce Marais; mais c'tait
un homme d'importance, et M. de Sartines, le nouveau lieutenant gnral,
l'employait de prfrence  tous autres dans les circonstances les plus
dlicates, soit qu'il ft question de dnicher les pamphltaires assez
oss pour se moquer de la princesse de Neuchtel (Mme de Pompadour
avait souhait passionnment ce titre), soit qu'il fallt faire la
chasse aux menus scandales pour gayer l'ennui incurable du roi.

De nos jours, l'office de ce Marais est tenu par des fonctionnaires
privs qu'on nomme des _reporters_. Leur emploi consiste  dsennuyer
non plus un vieux roi, mais un vieux peuple.

Cinq heures avaient sonn depuis un peu de temps dj  la chapelle du
Saint-Sauveur, ouverte rue du Petit-Lion, et il faisait nuit noire.
C'tait l'anne suivante seulement que M. de Sartines devait installer
dfinitivement les lanternes municipales qui portrent un instant son
nom avant de s'appeler rverbres. La rue Tiquetonne, troite et
encaisse, avait encore quelques passants; mais ils devenaient de plus
en plus rares  mesure que, l'une aprs l'autre, les boutiques
pauvrement claires allaient se fermant.

Sans comparaison, le lumignon le plus beau qui ft dans toute la rue
tait l'enseigne mme des Trois-Marchands, lanterne carre, de couleur
jaune, o se dtachaient en noir trois silhouettes fort bien dcoupes,
reprsentant les trois Mages, rangs en ligne et se tenant par la main.
La veuve Homayras, qui penchait vers la philosophie, parce qu'elle ne
savait pas ce que c'tait, n'avait point voulu de ces superstitions.
D'ailleurs  quoi bon flatter les Mages? On n'en voit jamais 
l'auberge, tandis que le commerce est la meilleure de toutes les
clientles. Donc, sans rien changer au tableau, la veuve en avait
corrig la lgende, et les Trois-Mages taient devenus les
Trois-Marchands.

--Comment vous en va, ma belle Madeleine? dit l'inspecteur en entrant
dans le rduit propret et mme cossu o la veuve Homayras tenait ses
comptes. Je passais devant votre porte par hasard, et j'ai pens: Si
j'entrais souhaiter un petit bonsoir  ma commre?

--Bonne ide, M. Marais, repartit Madeleine, forte gaillarde de 35  40
ans, haute en couleurs et qui avait d avoir pour elle toute seule, dans
son temps, trois ou quatre portions de beaut du diable; justement, je
songeais  vous, moi aussi.

--Vraiment?

--Vraiment tout  fait!... En voulez-vous?

Madeleine avait auprs d'elle sur son petit bureau un verre profond et
large, avec une bouteille entame qui contenait le vermillon de ses
grosses joues, sous forme de vin d'Arbois. Elle emplit le verre et
l'offrit  M. Marais, en ajoutant, non sans coquetterie:

--Si toutefois a ne vous arrte pas de boire aprs moi, M.
l'inspecteur.

--M'arrter! s'cria galamment M. Marais. Vous tes frache comme la
pche, ma commre, et quoique je n'aie pas soif du tout, j'accepte avec
plaisir, rien que pour mettre mon nez dans votre verre...  votre
sant... Et pourquoi songiez-vous  moi, je vous prie?

La veuve le regarda boire d'un air espigle qui ne lui allait point
encore trop mal. Au lieu de rpondre, elle dit:

--C'est comme moi, je n'aime pas le vin, non, mais a m'est recommand
pour mon estomac.

--Je vous demandais pourquoi vous pensiez  moi.

Elle emplit le verre et le vida d'un trait, comme si elle en et vers
le contenu dans une cuvette.

--Parce qu'il y a ici M. Joseph, rpondit-elle enfin.

--Ah! fit Marais: Joseph qui?

--Je ne sais pas.

--Et aprs?

La femme Homayras hsita.

--Est-ce tout? reprit Marais.

--Non... Je ne voudrais pas lui faire du mal, voyez-vous...

-- M. Joseph? Il vous est donc suspect?

--Non... Mais il a l'air d'un prince des fois qu'il y a, ce bonhomme-l!

--Il est riche?

--Ah! mais non!

--Que fait-il?

--Rien... C'est--dire... il rage!

--Oh! oh! contre qui?

--Contre les Anglais.

--Eh bien! ma commre, je n'y vois point d'inconvnient.

--Et contre la compagnie...

--Bravo! Les Pres ne sont pas bien dans nos papiers, depuis M. de
Choiseul.

--Ce n'est pas contre la compagnie de Jsus. Il parle de Madras, de
Pondichry, de Bombay...

--La Compagnie des Indes alors? Depuis M. de Choiseul, nous nous en
moquons comme du Canada, Madeleine! Qui frquente-t-il?

--Personne.

--En ce cas-l, il ne peut pas tre bien dangereux.

--Savoir!

La femme Homayras hsita encore. L'inspecteur, prenant la bouteille 
son tour, emplit le verre lui-mme.

--Une gorge pour votre estomac, Madeleine dit-il.

Madeleine repoussa le verre et pensa tout haut pour la seconde fois:

--Je ne voudrais pas lui faire du mal, c'est bien sr. J'ai dit qu'il ne
recevait personne, mais ce n'est pas le mot tout  fait. Il vient
quelqu'un le voir.

--Qui a?

--Un jeune homme.

--Souvent?

--Tous les jours.

-- quelle heure?

--Ds le matin.

--Il reste longtemps?

--Jusqu'au soir.

--Que font-ils, tous les deux?

--L'un dicte, l'autre crit.

--C'est le jeune homme qui crit?

--Et c'est M. Joseph qui dicte.

--Comment s'appelle-t-il, le jeune homme?

--M. Nicolas.

--Nicolas tout court aussi?

--Aussi, oui, Nicolas tout court.

--Tiens! tiens! fit Marais: c'est drle... M. Joseph! M. Nicolas! M.
Joseph qui a l'air d'un prince et qui loge aux Trois-Marchands!...

--Eh bien! eh bien! s'cria Madeleine. La maison n'est-elle pas tenue
sur un assez bon pied pour cela!

Il y avait une pointe d'aigreur l-dedans. M. Marais s'empressa de
s'excuser, disant:

--Si fait, peste! si fait!... Mais le Nicolas, de quoi a-t-il l'air?

--Ah! c'est diffrent, rpondit Madeleine, celui-l a l'air d'un roi.

[Note 1: Washington, alors major au service de l'Angleterre, fit
tirer _en pleine paix_ sur M. de Jumonville de Villiers, qui avait l'pe
au fourreau et portait en outre le drapeau parlementaire. La premire
pithte applique au nom du trs illustre librateur des tats-Unis par
les gazettes europennes fut celle-ci: _Coquin_. Le fait est contest
(en Amrique).]




II

ARRIVE DE L'INCONNUE


M. Marais tait un petit homme de 40 ans, frais, propre, grassouillet:
un joli inspecteur, bien peign, bien couvert et que vous auriez presque
pris pour un financier, tant il avait d'agrables manires. Aussi Mme la
marquise de Pompadour avait-elle la bont de l'admettre assez
frquemment  son petit lever, chacun savait cela, pour renouveler sa
provision d'anecdotes.

Les journaux bien informs n'existaient pas encore, puisque c'est 
peine si Beaumarchais, leur pre, commenait, tout au fond de ses
tracasseries, la premire esquisse de son arlequin-perruquier, maraud
joyeux, mais sinistre, mlant un peu de bien avec beaucoup de mal,
beaucoup d'esprit avec normment de corruption, faisant mousser du mme
coup de blaireau, son courage, sa lchet, ses convoitises, son bon
coeur, ses cruauts, son orgueil et sa bassesse, qui devait ravaler si
trangement le niveau de nos moeurs, assassiner la vie prive et crotter
jusqu' l'chine la robe nuptiale de la classe moyenne en France.

Les journaux bien informs n'existant pas, ce pauvre beau roi Louis XV,
qui en et t le plus fidle abonn, se fournissait o il pouvait: chez
la marquise et chez M. de Sartines, qui se fournissaient tous les deux
chez Marais.

Marais, en dfinitive, tait donc un luron de qualit. Il jouissait de
la considration _sui generis_ dvolue  ceux qui regardent dans les
maisons par les trous de serrure. Les curieux d'un ct, de l'autre les
poltrons de scandale se cotisaient pour lui faire une aisance. Il
portait des bagues aux doigts, et prenait du tabac d'Espagne dans une
bote d'or.

Avec cela, pas mchant. Il avait bien tu,  et l, quelques familles,
mais c'tait pour gagner sa vie.

La veuve du sergent Homayras ne s'tait pas approche impunment d'un si
attrayant personnage, et, quoique rien dans la conduite de M. Marais
n'et dpass jamais les bornes de la cordialit permise entre gens de
bonne humeur, elle nourrissait le secret espoir de s'lever, un jour
venant, jusqu' la dignit d'_observatrice_.

--D'un roi, rpta-t-elle, oui, M. Marais, je ne m'en ddis pas, il a
l'air d'un roi, et, soit dit sans perdre le respect, le ntre, de roi,
donnerait gros, puisque notre argent ne lui cote rien, pour avoir la
mine de M. Nicolas, et le sang qu'il a sous la peau, et le feu qu'il a
dans les yeux, et son jarret, vertugodiche! Et sa figure, et sa
tournure, et tout!

--Tubieu! dit l'inspecteur en riant, comme vous vous enflammez,
Madeleine!

--Voulez-vous les voir, M. Joseph et lui? demanda la veuve. Ils sont
ensemble dans la chambre qui a un _oeil_.

Un instant la curiosit professionnelle de M. Marais avait t veille,
mais c'tait dj pass. Il fit sauter hors de son gousset une montre
paisse et large et la consulta avec ostentation.

--Mon aimable commre dit-il en se levant, l'_oeil_ aura tort pour
aujourd'hui, et je vais, bien  regret, priver les miens du bonheur de
contempler les vtres.

--Ah! fit Madeleine, comme c'est joliment dgois!

--Voici dj six heures sonnes, continua l'inspecteur, et je n'ai pas
encore glan la moindre historiette. Si, au lieu de votre prince Joseph
et de votre roi Nicolas, il y avait seulement une bergre dans la
chambre qui a un _oeil_...

--Pour a non! s'cria la veuve: depuis que M. Joseph est chez moi, pas
une seule dame n'a pass le seuil de sa porte!

--On demande M. Joseph, cria la voix d'une servante au bas de
l'escalier.

--Faites monter! ordonna la veuve.

Et elle ajouta:

--C'est drle. Nicolas n'est pourtant pas ressorti, et hormis M.
Nicolas, jamais personne ne vient chez M. Joseph.

M. Marais avait pris sa canne et son chapeau; il se disposait  sortir.
On entendit un pas lger qui montait l'escalier. Madeleine se mit 
rire.

--Tiens! tiens! fit-elle, il y a un commencement  tout; on dirait que
a sent la jeunesse!

M. Marais, en homme de cour qu'il tait, se penchait justement pour lui
baiser la main avant de prendre cong. Il se retourna en sursaut. Une
voix douce disait sur le palier:

--Quelqu'un voudrait-il bien m'indiquer l'appartement de M. Joseph?

La porte, en mme temps, s'entrouvrit, laissant voir une femme, vtue
de noir et coiffe  la crole, d'un voile de dentelle trs riche et
trs pais, dispos de faon  lui couvrir entirement le visage.

--Tubieu! grommela Marais, nous avions un prince et un roi, voici la
reine! Et moi qui ne demandais qu'une bergre!

--Ne pouvez-vous vous adresser  une servante?... avait commenc
Madeleine, qui aimait assez  faire la dame, surtout en prsence d'un
homme du bel air tel que M. l'inspecteur.

Mais elle n'alla pas seulement jusqu' la moiti de sa phrase. Elle fit
une profonde rvrence, accompagne d'un  votre service,
Mademoiselle, et sortit prcipitamment pour conduire elle-mme la
nouvelle venue jusqu' l'appartement de son locataire.

Quand elle revint, elle trouva M. Marais immobile  la mme place. La
figure du chasseur d'aventures avait une si singulire expression que la
veuve lui demanda:

--Vous l'avez reconnue? je m'en doutais!

--Reconnue! rpta Marais: je la connais donc?

--Dame! fit Madeleine, est-ce que je sais, moi?  vous voir l plant
comme un mai...

--C'est la surprise.

--Surprise de quoi?

--Tant de noblesse! balbutia Marais, tant de beaut!...

--Vous avez donc pu voir sous son voile, vous?

--Ma foi, non, rpondit l'inspecteur, qui se remettait; mais il y a des
choses qui passent  travers les voiles.

--a, c'est vrai, dit Madeleine.

--Dites-moi bien vite qui elle est.

--Je n'en sais rien.

--Comment! vous aviez pourtant dbut par de la rudesse...

--Et j'ai eu le bec cousu, c'est encore vrai.

--Et vous avez fait une rvrence...

--Comme pour un vque, je ne dis pas non!

--Et vous l'avez appele Mademoiselle...

--Quand vous parleriez pendant une heure! Il y a des choses qui se
voient  travers les voiles: vous l'avez dit vous-mme.

--C'est vrai, murmura l'inspecteur  son tour.

Au lieu de se retirer, il dposa de nouveau son chapeau sur un meuble,
puis sa canne dans un coin et reprit d'un ton digne:

--Ma chre Madame Homayras, je vous prie de m'ouvrir l'_oeil_ de la
chambre, l-bas, pour service public.

Assurment la veuve avait fait de son mieux pour en arriver l, et
pourtant elle n'obit point tout de suite.

--Est-il vrai, demanda-t-elle, qu'on va tirer un feu d'artifice au
Pont-Tournant, pour la petite victoire de M. d'Ach, qui a brl quatre
frgates anglaises?

--Au Bengale? On le dit, rpliqua Marais. Pondichry est ravitaill...

--a ne serait pas beaucoup la peine, continua la veuve, de montrer de
la complaisance aux amis qu'on a dans le gouvernement, s'ils ne vous
retournaient pas de temps en temps vos politesses.

--Vous avez envie de voir les fuses?

--Oui, mais pas avec le peuple.

--C'est naturel. Je vous apporterai deux billets verts pour le
boulingrin de la Petite-Provence.

--Pourquoi pas des billets bleus pour la terrasse du bord de l'eau?

--Ce sont les places du beau monde.

--Eh bien! fit la veuve, si vous me preniez sous le bras, vous, M.
Marais, qui tes quelqu'un de consquence, je suppose que nous ne
salirions pas les banquettes du beau monde  nous deux!

--Certes, certes, ma commre; mais qui veillerait au bien du roi, si
j'allais ainsi promener les dames  l'heure de la besogne? Vous aurez
des billets bleus  fleurs de lis jaunes. C'est dit, mais je ne vous
accompagnerai pas... Voyons! faisons vite!

Il se dirigea vers une petite porte qui n'tait point celle o
l'inconnue voile venait de se montrer; mais Madeleine l'arrta encore.

--Assurez-moi dit-elle, qu'il n'arrivera point malheur  M. Joseph, en
suite de tout ceci.

--Comment! s'cria Marais, malheur? Pourquoi? Voici dj deux ans que
Robert-Franois Damiens a t rou en place de Grve, et je n'ai pas ou
dire qu'il ait laiss derrire lui des complices.

--A-t-on ide de me parler de Damiens  propos de ce brave homme-l! fit
la veuve. C'est la douceur mme! S'il avait une mouche  tuer, il
sonnerait la chambrire. J'entendais tout bonnement qu'un chacun peut se
trouver dans l'embarras, pas vrai, M. Marais, avoir des dettes...

--Bien! bien! C'est un banqueroutier?

--Je ne dis pas cela...

--Mais vous le pensez... Qu'il soit ce qu'il voudra, ce n'est pas lui
qui m'occupe, mais bien la ravissante inconnue. J'ai un flair tonnant
pour ces choses-l, voyez-vous: je parierais que nous sommes sur la
piste d'une bonne aventure. Donc, dcouplons les chiens, et en chasse,
ma commre!

Il savait le chemin, car il passa le premier. La porte donnait accs sur
un couloir troit et assez long,  l'extrmit duquel s'ouvrait une
toute petite chambre qui prenait jour sur le corridor. La veuve et
l'inspecteur y entrrent sans bruit, et le carreau dormant qui laissait
passer un peu de lumire fut aveugl  l'aide d'un rideau dont la chute
suffit  produire une complte obscurit.

Dans cette nuit, on entendit un bruit  peine perceptible et pareil au
grinchement d'un guichet qui s'ouvre.

Aussitt une lueur vague apparut, dsignant dans la muraille,  quatre
pieds du sol, un disque qui avait  peu prs le diamtre et l'apparence
d'une cumoire, perce d'une multitude de trous brillants.

C'tait l'_oeil_ de Madeleine Homayras qui venait de s'ouvrir.

 trois pas, cela faisait l'effet d'une petite lune luisant discrtement
dans le noir. M. Marais s'en approcha sur la pointe du pied, gaiement et
souriant d'avance au succs de sa chasse; mais  peine son regard et-il
pass au travers du tamis, qu'il se rejeta en arrire avec effroi,
balbutiant d'une voix altre:

--Venez donc ici, ma commre! Je vois trente-six chandelles, moi! on
dirait qu'ils ont fait la fin au bonhomme!

La veuve, qui tait reste auprs de la porte, ne fit qu'un saut jusqu'
la muraille, pendant que ce cri s'touffait dans sa gorge:

--M. le gouverneur assassin! chez moi! aux Trois-Marchands! ce serait
pour en perdre la tte!

Elle repoussa l'inspecteur stupfait, qui tremblait vraiment, pour tout
de bon, et regarda  son tour dans la chambre voisine.




III

L'OEIL DE POLICE


La chose appele _oeil de police_ par les gens du mtier et aussi
_regard_, n'est pas du tout une invention moderne On en trouve des
traces assez nombreuses dans l'antiquit, o l'espionnage se pratiquait
honorablement aussi bien dans les monarchies que dans les rpubliques.
En fait d'ombrageuses dfiances, pourtant, les rpubliques ont
gnralement remport les premiers prix.

 Sparte, c'taient de simples trous,  cause de l'austrit qui rgnait
dans cette patrie du vice rogue et tout hriss de stoque vanit. Ils y
servaient surtout  surveiller les tudes des jeunes voleurs exercs aux
frais de l'tat. Les vnrables docteurs s filouterie, lumire de
l'universit lacdmonienne, prouvaient ainsi la capacit des aspirants
au baccalaurat, distribuant des diplmes aux mains les mieux crochues
et notant d'infamie les paresseux que la pubert avait surpris ne
sachant pas encore dgonfler les poches de leurs concitoyens.

 Syracuse, au contraire, c'taient de magnifiques palais o la science
architecturale dployait toutes ses ressources pour allonger la vue des
observateurs, en multipliant la puissance de leur oue. L'_oeil_ de
Denys l'ancien, qu'il appelait son oreille, est rest illustre. Il avait
la forme d'un lit. Grce aux merveilleux efforts de la science, dj
matresse de l'optique et de l'acoustique, quiconque s'tendait sur ce
lit entendait tout ce qu'on disait, voyait tout ce qu'on faisait dans la
superbe Ortygie.

Au moyen-ge, il y avait la rpublique de Venise dont chaque maison
avait cent yeux comme Argus, et le plus grand de nos potes nous a
appris qu' Padoue, autre rpublique, on marchait _dans_ les murs.
Ceci est le comble. Rien ne peut tre rv de plus parfait pour
l'observation que ces chemins de ronde pratiqus dans l'paisseur des
murailles; aussi j'ai presque honte d'en revenir  la pauvre cumoire de
Madeleine Homayras.

C'tait l'enfance ou plutt la dcadence complte de l'art. Aucune
rpublique ancienne ou moderne n'aurait voulu de cette misrable
installation, mise en usage dans les htelleries de Paris, selon
Peuchet, durant les premiers troubles de la Fronde et dont M. d'Argenson
avait multipli les spcimens. Peuchet en donne la description dans ses
mmoires, B. Saint-Edme aussi, et lors de la dmolition du quartier
sordide o les magasins du Louvre talent maintenant leurs
magnificences, tout Paris vint en procession visiter l'_oeil de police_
du cabaret-garni du Cygne de la Croix, situ rue Pierre-Lescot, derrire
le Chteau d'eau du Palais-Royal.

Quelle que ft sa forme ou sa dimension, tout _oeil de police_ tait
construit d'aprs ce principe, qu'tant donn deux pices contigus,
l'une sombre et l'autre claire, l'intrieur de la premire chappe 
la vue de la seconde, tandis que tout regard partant de la premire est
matre des moindres dtails de sa voisine.

La contigut des deux pices n'est mme pas indispensable, quand on se
sert de miroirs obliques; mais  l'ordinaire, dans les auberges, on n'y
mettait point tant de faons, et l'_oeil_ de la rue Pierre-Lescot, que
j'ai vu et touch, consistait tout uniment en un trou carr, masqu, du
ct de la chambre obscure, par une planchette, peinte ou plutt
souille dans le ton exact de la muraille.

Immdiatement au-dessus de la planchette du ct de la chambre claire,
se trouvait un rayon de sapin, soutenu par deux consoles du mme bois;
le tout, vieux et vermoulu, encadrait et dissimulait trs-suffisamment
le _regard_  travers lequel, malgr la poussire accumule, on voyait
comme s'il n'y et pas eu de cloison.

Il en tait ainsi dans la chambre noire de la veuve Homayras. Son
_cumoire_, place l peut-tre en d'autres temps, dans un but
d'espionnage politique, ne servait plus qu' la cueillette des nouvelles
 la main; et encore fallait-il que ce bon M. Marais ft bien au
dpourvu pour venir chercher ses prtentaines dans un quartier si
dmod.

Son flair de limier ne l'avait pas tromp tout  fait: il y avait bien
l une aventure; mais, au lieu d'une comdie  l'eau de rose, il tombait
au plein d'un gros drame o il y avait des larmes et du sang.

Voici, en effet ce qu'il vit, et ce que vit Madeleine, inquite  juste
titre pour la bonne renomme de son garni:

Au milieu de la chambre voisine, claire par deux bougies et o
brillait en outre un feu ardent qui remplissait la chemine, se trouvait
une table, couverte de papiers en dsordre. Par-dessus les papiers, une
carte gographique de trs grandes dimensions, dessine et colorie  la
main, tait tendue. Elle couvrait presque tout le carr de la table et
se droulait jusqu' terre, de sorte que l'un de ses angles
disparaissait sous le corps d'un homme de 60 ans  peu prs, tout
sanglant et gisant sur le carreau entre le foyer et la table.

Elle tait enlumine si violemment, cette carte, et trace en traits si
distincts, que le regard de Marais et aussi celui de la veuve allaient 
elle, bon gr, mal gr, en dpit du cadavre tach de rouge qui en
froissait un des coins. Et, tout en restant fascins par le tragique
spectacle inopinment offert  leurs yeux, ils taient contraints de
lire ces mots, tranchants comme si on les et crits avec du feu
liquide: _Carte des conqutes de la France_... et ce nom, qui flamboyait
autour d'une tache pourpre, en forme d'toile: MADRAS.

L'homme ne bougeait plus. Il tait couch sur le dos, les jambes
cartes, la tte renverse dans la fort de ses cheveux touffus et
grisonnants; mais, loin d'avoir la pleur de la mort, sa figure, frappe
 revers par les chauds reflets du foyer, semblait carlate.
L'immobilit suprme avait videmment saisi ses traits dans les
contractions d'une puissante colre. Ils taient beaux, nergiques
surtout, malgr les sillons convulsifs, creuss autour de la bouche par
un courroux terrible ou une poignante douleur.

Auprs de lui, un couteau, tout mouill de rouge, jouait avec la flamme
de l'tre comme un long rubis affil que la langue du feu aurait lch.
Au-del du couteau, une main, si crment blanche qu'on l'et dite
taille dans l'albtre, se tendait immobile, mais crispe et souille
d'une large maculature de sang, vers l'arme qu'elle touchait presque.

Cette main, merveilleusement belle, tenait, par un bras demi-nu et de
proportions exquises, au buste gracieux d'une jeune fille, vtue de
noir et bien plus ple que le prtendu mort. L'inspecteur et la veuve
n'avaient pas de peine  la reconnatre pour celle qui tait venue, tout
 l'heure, demander M. Joseph.  la vrit, ils n'avaient point vu alors
son visage, mais le costume et la tournure suffisaient  lever tous les
doutes.

Vous vous souvenez que M. Marais, comme un pote qu'il tait (tous les
policiers le sont un peu), avait dit que la beaut de cette jeune fille
perait son voile. Le fait est que cette beaut blouissait. Il y avait
un rayonnement extraordinaire dans la blancheur lacte de son teint,
contrastant avec la soie riche et lourde de ses admirables cheveux
noirs. Le type oriental clatait en elle dans toute sa splendeur et
quoique la frange recourbe de ses cils, brillants par les larmes, mt
dans l'ombre le regard de ses longs yeux, on devinait, on voyait presque
l'clair profond qui venait de s'teindre dans le jais azur de sa
prunelle.

Elle avait un front d'enfant, mais de reine, tout radieux de virginal
despotisme, sur lequel la nuit mme de l'angoisse qui l'avait terrasse
aujourd'hui ne pouvait teindre la lumire des joies d'hier. Ainsi reste
aux tempes de ceux que la foudre prcipita du trne cette trace,
blessure ou aurole, qui inspire un religieux amour aux mes gnreuses
et d'o nat ce sentiment, qui fait rire notre sicle: la dvotion au
malheur.

Son ge paraissait tre vingt ans: vingt ans de sourires, noys dans une
heure de mortelle souffrance, et, je vous le dis, cela parlait: le
bonheur pass aussi bien que le malheur prsent. Sur ses lvres
dcolores, une fracheur s'obstinait, reflet vague et doux, parfum et
caresse. Jamais celui qui l'aimait n'avait pu l'admirer plus belle, car
la fleur est surtout fleur quand elle se penche...

Elle gisait, elle aussi, renverse: selon l'apparence, elle avait d
tomber de son haut. Sa tte, qui avait une lgre plaie, d'o sortait
une gouttelette de sang, s'appuyait contre le sol, et ses longs cheveux
ruisselaient jusqu' baigner le flanc du vieillard.

Il y avait un troisime personnage qu'on voyait de profil et qui tait
agenouill entre eux deux. C'tait un jeune homme portant le costume
militaire et les insignes d'officier: celui-l mme dont Madeleine avait
dit qu'il avait l'air d'un roi.

Ce n'tait qu'une faon de parler, car les rois, au XVIIIe sicle, ne
portaient gure sous leur perruque poudre le caractre de mle vigueur
qui distinguait notre beau soldat. Louis XV,  la vrit, avait t un
superbe roi de cire, mais il ne restait rien de lui: toute sa vie, le
grand Frdric avait t laid comme un pou, selon l'expression trop
prcise du marquis d'Argens; les rois d'Angleterre ne comptaient dj
plus: ttes grosses et rouges d'employs bien pays; les rois d'Espagne,
joues bilieuses et creuses, ressemblaient tous  d'ambulantes coliques,
et Marie-Thrse, le seul beau roi de l'poque, avait des jupes.

Il aurait fallu remonter jusqu' Henri IV pour trouver un porte-couronne
 la mine gaillarde, vaillante et encore, ce vrai Franais et ce vrai
roi, dernire idole des peuples, qui battait si dur et qui riait si
bien, tait venu au monde, dit-on, avec la barbe grise.

Si donc _M. Nicolas_, puisque tel tait le nom du jeune officier, avait
l'air d'un roi, au dire de Madeleine, c'est tout bonnement que
Madeleine, sans trop le vouloir ni le savoir, rendait hommage  la
royaut: pour elle, la vigoureuse jeunesse de ce soldat pandait le
prestige de srnit, de vaillance, de bont qu'on cherche si souvent
en vain chez les rois, et que les esprits simples, les femmes, les
enfants, dans ces temps o il y avait encore des rois, prtaient
naturellement aux rois jusqu' preuve du contraire.

Notre jeune officier appuyait une de ses mains contre la poitrine de M.
Joseph,  la place du coeur; mais en mme temps, il se penchait vers la
jeune fille, et tout en lui disait que son esprit, sa pense, son me,
inclinaient l irrsistiblement.

Dans ce qu'on voyait de ses traits, dans le langage muet de tout son
tre, il y avait une profonde dsolation qui pouvait se traduire et se
partager ainsi: dvouement, respect et compassion pour le vieillard,
amour sans bornes pour la noble et gracieuse enfant que la vie semblait
avoir abandonne.

Que s'tait-il pass en ce lieu, entre ces trois personnages groups
ainsi comme au cinquime acte d'une tragdie? Madeleine, dans le premier
moment de son effroi, venait de s'chapper  appeler le vieux Joseph M.
le gouverneur.

Gouverneur de quoi?

Malgr les excellents rapports tablis entre elle et l'inspecteur de
police, vous vous doutez bien que Madeleine n'avait pas, pour lui,
retourn le fond de son sac.

Ce qu'elle avait cach, nous allons vous le dire.




IV

JEANNE, JEANNETTE ET JEANNETON


Certain soir de novembre, environ deux semaines en , un carrosse de
louage s'tait arrt dans la rue Tiquetonne,  la porte des
Trois-Marchands. M. Joseph en descendit, malade et ayant peine  se
soutenir. Il avait avec lui un vieux domestique au teint cuivr, qui ne
parlait pas bien le franais et qui portait un singulier costume dont la
principale pice consistait en un chle-cachemire, drap sur une chemise
de laine et cachant la ceinture d'un large pantalon de toile indienne.

Ce valet avait nom Sab et se nourrissait de riz cuit  l'eau, qu'il
assaisonnait lui-mme avec une poudre trs violemment aromatique qui
ressemblait  du poivre blanc. Son matre vivait de l'air du temps, ne
recevait jamais personne et sortait rgulirement aprs la brune tombe,
pour rentrer fort tard dans la nuit.

Une fois, la valetaille de l'auberge ramassa un chiffon tomb de la
poche de M. Joseph; c'tait un fragment de lettre, commenant par ces
mots: Monsieur le gouverneur... On en fit des gorges chaudes  la
cuisine, et le nom de M. le gouverneur lui resta.

Au bout de huit jours, Sab s'en alla et ne revint plus.

Le lendemain, M. Nicolas se prsenta. Sab n'tait plus l pour monter
la garde  la porte de son matre. M. Nicolas, le beau capitaine,
s'adressa  une servante qui ne rsista point  sa grande mine ni
surtout au louis d'or qui lui fut mis dans la main. Madeleine gronda la
servante, mais elle courut s'installer dans sa chambre noire pour voir
au moins comment M. le gouverneur allait recevoir l'intrus.

Ce n'tait peut-tre pas la premire fois que Madeleine ouvrait son
_oeil_, mais jusqu'alors elle avait vu peu de chose et n'avait rien
entendu, sinon les plaintes du malade et le baragouin de Sab, qui
n'avait pas l'air d'un domestique commode. Ce jour-l, sa curiosit fit
une ample rcolte.

M. Joseph tait couch tout habill sur son lit, la tte tourne vers la
ruelle. Au bruit que fit le nouvel arrivant en entrant, il ne se
retourna point, mais il dit avec une colre dolente:

--Ne pourra-t-on me laisser mourir en repos?

--Non certes, M. le marquis, rpondit le jeune officier; je vous engage
ma parole qu'on ne vous laissera pas mourir!

Le bonhomme Joseph tait donc non seulement gouverneur, mais encore
marquis.

Il se retourna vivement. Il avait sans doute reconnu la voix qui
parlait. Jamais Madeleine ne l'aurait cru capable de sauter hors de sa
couche aussi lestement qu'il le fit. Ce fut un bond de jeune homme, il
se trouva sur ses pieds, la tte haute, les bras tendus avec un bon
sourire aux lvres, pour dire presque gaiement:

--Tiens! c'est toi, chevalier! Bonjour.

De sorte que Madeleine Homayras sut encore, ds ce premier moment, que
M. Nicolas tait un chevalier.

Il se jeta dans les bras de M. Joseph, et tous deux changrent une
cordiale embrassade. Vous eussiez dit un pre et un fils qui se
retrouvent aprs une longue sparation. Le bonhomme disait, et il avait
des larmes plein les yeux:

--Ah! garon! garon! que je suis content de te revoir! Sab m'a plant
l! c'est un coquin, comme tous les Bengalis; j'tais tout seul, dans
cette auberge, et les Anglais ont des centaines d'missaires  Paris,
qui me cherchent pour m'assassiner!

--Eh bien! rpliqua gaillardement Nicolas, ils n'ont qu' essayer, ils
trouveront  qui parler, me voici!

--C'est vrai, garon, te voil! Embrasse encore et serre-moi comme il
faut; il me semble que tu me redonnes de la jeunesse et de la vie.

--Bon et cher ami! murmura le beau soldat, qui faisait de son mieux pour
ne pas montrer toute son motion. Je voudrais, en effet, vous donner ma
vie et ma jeunesse.

--Comment va Jeanne? demanda tout  coup le bonhomme.

--Mme la marquise, rpondit Nicolas, est fort inquite et trs
mcontente.

--Mcontente, garon? Mcontente! ne dirait-on pas que je suis un
colier et que je buissonne? _By Jove!_ c'est l le vrai malheur!
L'histoire dira de ma femme et de moi que j'avais des jupons pour ne pas
aller jambes nues, parce qu'elle portait les culottes!

Il essaya de rire; mais un tremblement le prit, pendant que sa face,
trs colore, devenait ple tout  coup.

--Bon! dit Nicolas, au lieu de s'attendrir  ces signes de dtresse,
voil nos diables de nerfs qui arrivent! Vous m'avez racont que votre
mdecin ordinaire, l-bas, le docteur Siddons, vous accusait d'tre
nerveux comme un tigre...

--Comme un chat, chevalier, plutt! comme un pauvre matou! Les tigres
sont plus forts que les lions, et moi, je ne tiens pas sur mes jambes.
J'ai t tigre, c'est vrai, j'ai t lion... Que Dieu juge ceux qui
m'ont rduit  l'tat o je suis!... Ah! ah! chevalier, nous tions trop
grands! Il ne faut monter si haut que cela. Dans les forts o rgne la
loi de nature, les arbres gants touffent le petit bois, et n'est-ce
pas justice? mais dans le monde, c'est le petit bois qui attaque les
gants par le pied; ce sont les broussailles qui mangent les futaies, et
les hros disparaissent submergs par le flot des lches, des
impuissants et des jaloux. Ils appellent cela l'galit, les droits de
l'homme, la philosophie, et, pendant qu'ils travaillent, comme Tarquin,
 couper toute tte qui dpasse le niveau, Tarquin, tomb en enfance,
tend son propre cou  la faucille. Tout s'abaisse, tout diminue, tout
sommeille, tout meurt. Je ne connais plus rien de vivant, sinon cette
conspiration aveugle, mais immense, o les petits et les grands, les
peuples et les rois, les nobles, les magistrats, les pamphltaires et
les ministres, les ignorants et les savants complotent ensemble  leur
insu la culbute de l'humanit.. Comment va Jeannette?

--Mme de Bussy, rpliqua le chevalier, attend des lettres du gnral qui
combat vaillamment dans le Dekkan, mais qui souffre de la mauvaise
volont croissante de M. de Lally.

--Un brave, pourtant, ce Lally, murmura M. Joseph, qui brusquement se
mit  parcourir la chambre  grands pas. Mme de Pompadour l'a tri entre
mille pour ruiner l'Inde! Un brave! un trs brave! ignorance complte
du pays et des moeurs, orgueil repoussant, enttement idiot! Brave,
brave, brave, mais troit, mais ombrageux, mais jaloux, mais
inflexible... Si ce gros duc, M. de Choiseul, avait voulu, sans flotte,
sans argent, sans soldats rguliers, il aurait gard l'Inde  la France,
rien qu'en nommant notre Bussy vice-roi!

M. Joseph s'arrta devant le chevalier, qui l'coutait avec dfrence et
qui dit:

--M. de Bussy supporte l'effort des Anglais depuis trois ans d'une faon
hroque, et tout homme de guerre doit avouer que sa rsistance tient du
miracle, mais...

--Mais quoi? demanda le vieillard, qui rougit de colre: vas-tu
abandonner mon gendre, toi aussi?

--Non, rpliqua le chevalier; je voulais dire seulement que M. de Bussy
n'est qu'un soldat: un bras fort, un coeur intrpide, digne en tout
d'tre le gendre et le serviteur de Joseph Dupleix qui est la tte, et
il n'y a pas d'autre vice-roi possible pour l'Inde que Joseph Dupleix en
personne!

Les yeux du bonhomme brillrent et il sembla  Madeleine qu'elle ne
l'avait jamais vu avant ce moment-l. Il se redressa si haut que son
front dpassait celui de M. Nicolas, qui avait pourtant belle taille.

--Ah! pensa Madeleine, est-ce que ce serait vraiment lui?

Et elle ajouta en elle-mme:

--Si on pouvait mettre dans les gazettes qu'il est aux Trois-Marchands
et qu'on peut l'y voir pour dix sous, je gagnerais du coup de belles
rentes!

En ce moment, le bonhomme pirouettait sur ses talons et levait les
paules en riant avec bruit.

--Vice-roi, rpta-t-il. _By Jove!_ garon, tu nous la bailles belle!
J'ai donn  la France un pays grand comme toute l'Europe, et tu veux
qu'on me rcompense! Tu es fou! Ce que le roi me doit ne tiendrait pas,
en cus de six livres, dans cette maison, qui est large et longue
pourtant, et tu ne veux pas que ce petit Choiseul qui ruine le roi soit
mon perscuteur!... Mais quand mme cette sangsue de Pompadour mettrait
en gage ses pierreries voles, on ne pourrait pas me payer, garon!
Aussi les Anglais ne me dtestent pas moiti si bien que nos soubrettes
marquises et nos frontins de cour. Bussy, et moi, moi et Bussy nous
avons eu cette imagination extravagante de servir, d'agrandir,
d'enrichir notre patrie, au sicle de M. de Richelieu, au sicle de M.
d'Aiguillon, au sicle de l'abb Terray, au sicle de ses six sultanes,
des douze cents philosophes et des deux mille quatre cents Choiseul! Il
fallait travailler pour l'Autriche, les Choisillons m'auraient combl;
il fallait travailler pour la Russie ou pour la Prusse, les philosophes
m'auraient dor tout vif! mais pour la France! fi donc!... coute! la
France est comme le Grand Turc; elle a toujours son srail de coquines
avec des eunuques autour; elle trangle ceux qui combattent loyalement
pour elle: cela l'amuse... Et le jour viendra o quelqu'un de ses
domestiques, moins bte que les autres, au lieu de se laisser trangler
par elle, l'tranglera. Et devant celui-l, si elle n'en meurt pas, la
France s'aplatira... Je ne le verrai pas, je suis trop vieux et trop
trangl moi-mme; mais toi, si tu vis seulement jusqu' cinquante ans,
tu assisteras  tout ce carnaval que la botte d'un caporal terminera en
crasant la nuque de la France! Et, par Jupiter! comment disent les
Anglais, ce sera bien fait! Vive ce caporal... jusqu' ce qu'il soit
broy lui-mme! coute encore: j'ai pch! C'est ma faute, c'est ma
faute, c'est ma trs grande faute! J'aurais d servir la France malgr
elle! Est-ce qu'il est permis de cder, quand on est homme, aux
caprices des petits enfants ou aux dfaillances des vieillards? J'tais
le matre, il fallait agir en matre; ma femme le voulait, ma femme dont
le petit doigt est plus grand que toute ma misrable personne. Ma femme
tenait dans sa main cette vaste et opulente contre, l'Inde, qu'elle
avait charme. J'ai vu ma femme, cette hrone, ou plutt ce hros, cet
homme d'tat, ce diplomate, je l'ai vue porte en triomphe par tout un
peuple sur un trne d'or, un vrai trne de vrai or, pendant que des
milliers et des milliers d'adorateurs s'agenouillaient sur son passage,
en criant: Vive la desse Jeanne! Ce n'tait pas tout  fait desse
qu'ils disaient dans leur langue d'Orient, mais c'tait bien plus que
princesse, et ma bien-aime Jeanne souriait, vivante statue de la
France, le front toil de saphir; belle, oh! belle comme la Patrie
victorieuse, pendant que ses jeunes esclaves agitaient autour d'elle
l'air embaum du pays des roses avec leurs grands ventails tout
ruisselants de perles fines, et que le ferique soleil de Mysore
allumait les plis de son charpe, seme de diamants, comme la gloire des
toiles resplendit au ciel... Comment va notre petite Jeanneton?

Si Madeleine Homayras et conserv jusqu'alors l'ombre d'un doute
touchant la personnalit de son locataire, cette troisime question
aurait achev de l'clairer. Jeanne, Jeannette et Jeanneton, les trois
Jeanne taient, en effet, le ct populaire de nos grandeurs et de nos
dcadences dans l'Inde: Jeanne, Mme la marquise Dupleix, la fameuse
princesse Jeanne; Jeannette, sa fille, la gnrale, qui avait pous
le vaillant et malheureux Bussy, aprs avoir refus la main du Grand
Mogol; Jeanneton enfin, la belle des belles, fille orpheline de la soeur
de Dupleix et du comte de Vandes, un instant nabab souverain de
Masulipatam et des Cinq-Provinces.

On disait que des trois Jeanne, la dernire, Jeanneton Dupleix, comme
on appelait souvent Mlle de Vandes  cause de sa mre, tait la plus
chrement aime de l'ancien gouverneur gnral, son oncle et son pre
adoptif.

Nous vous parlons ici de choses bien oublies; mais  l'poque o se
passe notre histoire, ces noms taient dans toutes les bouches; ils
avaient tourdi, ils avaient bloui Paris avant de lui faire compassion.
Les aventures de la princesse Jeanne surtout avaient couru autant et
plus que les contes de Perrault, et lors de son arrive en France, la
foule avait dtel les chevaux de son carrosse pour la traner en
triomphe, comme un corps saint.

Parmi mes lecteurs, ceux qui ont le malheur d'avoir des souvenirs datant
de plus de vingt ans, pourraient retrouver au fond de leur mmoire un
nom contemporain qui eut, dans des proportions infiniment moindres, le
lustre mystrieux et romanesque du nom de Dupleix. Pendant un moment, en
effet, Paris connut et clbra avec enthousiasme ce jeune gentilhomme
qui jouait et perdait si brillamment sa vie pour nous donner les champs
d'or de la Sonora. On ne se souvient plus beaucoup aujourd'hui de
Raousset-Boulbon, le silence s'est fait sur sa tombe, comme il se fait,
hlas! autour de tous ceux qui meurent pour nous trop loin de nous; mais
au commencement du second empire, combien de jeunes coeurs palpitrent
au rcit de ses chevaleresques efforts!

Ainsi en est-il deux ou trois fois par sicle chez nous, qui sommes, 
ce qu'on dit, le plus gnreux peuple du monde. Tous ceux qui essayrent
de nous faire grands au del de la mer finirent dans le dlaissement et
dorment dans l'oubli, depuis l'hroque Mantbars apportant les Indes
espagnoles  Louis XIV jusqu' ce cher Raousset-Boulbon qui tomba de nos
jours, assassin par la couardise mexicaine, en invoquant vainement le
nom de la France.

Le pouvoir change de mains; les tribuns escamotent le sceptre des rois,
les empereurs mettent la langue des tribuns dans leurs poches, rien ne
dure, except notre ingratitude pleine de gaiet et notre spirituel
parti pris de rire au nez de nos martyrs.

L'Angleterre a fait son immense fortune en ramassant ce qui tombait des
mains de nos conqurants dsavous que nous nommons volontiers des
_aventuriers_ pour excuser le crime de notre abandon. Mais, de bonne
foi, tait-ce bien un aventurier, ce Joseph Dupleix, qui, revtu d'une
dignit officielle, se rendit matre, au nom de la France, des plus
opulentes contres de l'univers, qui livra et gagna, avec des soldats
rguliers franais, nombre de batailles ranges, qui institua des rois,
qui gouverna des peuples, qui refusa d'usurper la souveraine puissance
avec le titre d'empereur et qui branla la puissance anglaise jusqu'au
plus profond de ses assises?

Remplacez Louis XV par un roi, M. de Choiseul par un ministre moins
pensionn de l'tranger; extirpez ce vnneux champignon, la Pompadour:
l'empire des mers changeait de mains, l'Inde tait franaise au lieu
d'tre anglaise, et ce bonhomme Joseph devenait un gant dans l'histoire
du monde!

L'opinion populaire comprenait vaguement cela; elle voit trs souvent
juste quand elle n'est pas empoisonne par les furieuses convoitises de
ses meneurs. Il y avait chez la veuve Homayras un instinct de respect
pour son locataire, dont elle avait devin le nom. Elle lui voulait du
bien. Aussi l'avons-nous vue garder une demi-discrtion vis--vis de M.
Marais, l'inspecteur de police, qui la dominait pourtant deux fois par
l'attrait de sa personne et par sa position officielle. Elle lui avait,
 la vrit, propos le libre exercice de son observatoire, mais
c'tait, comme nous le verrons, dans de bonnes intentions, et elle
n'avait rien dit de ce qu'elle savait, quoiqu'elle st beaucoup.

Remettons-nous avec elle aux coutes, le soir de l'arrive du chevalier
Nicolas.

 la dernire question de M. Joseph coupant si brusquement l'loge
dithyrambique de la princesse Jeanne pour demander des nouvelles de
Jeanneton, le chevalier Nicolas, qui jusqu'alors avait cout avec une
religieuse dfrence, rougit tout  coup, comme une jeune fille, et
Madeleine se dit:

--Bon! celui-l est un amoureux! Pas bte! car les Dupleix, malgr tout,
ont peut-tre apport de l-bas des roupies plein leurs malles!

M. Nicolas, cependant, rpondait  la question de son vieil ami,
concernant Jeanneton:

--C'est sur l'ordre de Mlle de Vandes que j'ai quitt mon rgiment avec
un cong. Elle n'y pouvait plus tenir de l'envie qu'elle avait de savoir
o vous en tes de vos affaires. Elle a pour vous, qui tes plus que son
pre, un vritable culte.

--Chre Jeanneton! murmura le bonhomme. Son coeur est encore plus beau
que son visage... Mais comment te donne-t-elle des ordres, garon? Je
suppose que toi, plein de bon sens, comme tu es, et d'honntet, et de
fiert, car je ne connais pas de coeur mieux plac que le tien, tu n'as
pas la folie d'lever tes voeux jusqu' ma nice?

--Ah! se dit Madeleine: l'orgueil! C'est dur  tuer... je m'intresse 
ces tourtereaux-l, moi!

Et ses yeux, friands d'attendrissement, se mouillrent comme si elle eut
assist  la reprsentation d'une tragdie bourgeoise du bon Nivelle de
la Chausse, anctre humide de tous nos mlodrames  mouchoirs.

Nicolas, au contraire, sourit et rpliqua:

--Nous voil bien! Mes affaires de coeur sont en aussi piteux tat d'un
ct que de l'autre. Je ne sais pas comment mes parents ont appris,
l-bas, au Vigan, que mon rgiment a ses quartiers aux environs de votre
ermitage du pays de Gueldre, mais ils m'crivent lettres sur lettres
pour me dire de me garder de vous et de la belle des belles...

--Auraient-ils honte? s'cria le bonhomme en se redressant.

--Honte! rpta le chevalier Nicolas; non certes; mais ils ont peur,
sachant que Dupleix est trop grand pour certaines petites gens, et que
M. mon cousin de Choiseul, notamment, ne le tient pas en fort amicale
odeur,  cause des Anglais, que M. mon cousin mnage.

--C'est vrai, pensa tout haut Dupleix, tu es petit cousin du ministre,
toi!

--La peste! se disait de son ct Madeleine: en voici un qui ne se
mouche pas du pied! Je vais me tenir sur son passage quand il s'en ira,
pour le saluer de la belle manire! Un cousin du ministre!

--Quant  l'audace que j'aurais eue, poursuivit le chevalier, d'lever
mes penses jusqu' Jeanne de Vandes, votre nice, je ne dis ni oui ni
non, mon respectable ami. Les penses d'un chacun vont o elles veulent,
et les chiens regardent bien les vques!

--Bravo! pensa Madeleine: c'est un vrai coeur que ce grand garon-l!

Joseph Dupleix lui-mme n'avait point l'air trop mcontent de cette
rponse  la fois badine et franche, prononce avec douceur, mais
ponctue d'un regard loyal et droit.

--Ah! fit-il, ne te fche pas, garon; j'ai grimp si haut, un jour, en
ma vie, que je ne peux pas me dshabituer de faire la roue, tout dplum
que je suis. Y a-t-il longtemps que tu as quitt le Clotre?

Le Clotre (Kloster) tait le nom de la rsidence trs modeste o
Dupleix avait abrit sa famille, loin de Paris, au dbut de son
interminable procs contre la Compagnie des Indes. Il y a quantit de
lieux ainsi nomms en Allemagne, surtout dans les districts catholiques
qui avoisinent les Pays-Bas. Nous connaissons dj Kloster-Seven, o M.
de Richelieu cueillit les fleurs sculptes de son pavillon de Hanovre.
Le Kloster de la famille Dupleix, appel Kloster-camp, quoique la petite
ville de ce nom en ft loigne de plus d'une lieue, devait acqurir une
clbrit d'un genre bien diffrent, non point  cause de Dupleix
lui-mme, mais grce  son jeune compagnon, en qui vous avez dj devin
notre _dernier chevalier_.

Celui-ci rpondit:

--Voici deux longues semaines que j'ai quitt la Gueldre, avec une
permission de douze jours seulement, et j'ai pass tout ce temps-l 
courir d'auberge en auberge pour vous dcouvrir. J'ai cru que je ne vous
trouverais jamais!

--Garon, dit Dupleix en souriant tristement, les vieux cerfs qui n'ont
plus de jarret apprennent la science de ruser. J'espre que, pendant ces
quinze jours, tu as rendu plus d'une fois tes devoirs  M. le duc de
Choiseul; on le dit fort enclin  pousser ceux de sa famille.

--Oui, rpondit le chevalier, on le dit et, ds cet automne, MM. les
officiers d'Auvergne-infanterie m'appelaient colonel pour se moquer de
moi.

--Colonel d'abord, gnral ensuite... Ton pre et ta mre n'ont pas
tort, Nicolas, c'est moi qui suis un vieux fou. Certes, tu ferais un
mauvais march en pousant notre pauvre Jeanneton, qui est la fille
d'adoption d'un homme en disgrce: aussi, je te prie de n'y plus songer,
mon ami; je t'en prie srieusement... Combien de fois as-tu t voir le
ministre?

--Pas une seule fois.

Dupleix lui tendit la main; mais il secoua la tte en murmurant:

--Parmi les animaux que No conserva dans l'arche, je n'ai jamais ou
mentionner celui qu'on nomme le dsintressement: tu es un homme d'avant
le dluge... Et pourquoi Jeanneton a-t-elle eu l'ide de t'envoyer vers
moi?

--Pour que vous donniez signe de vie, d'abord, et ensuite...

--Ensuite?

--Vous n'allez pas vous fcher?

--Peut-tre... Seriez-vous dj d'accord tous les deux? Venais-tu me
demander sa main?

--Pas tout  fait...

--Comment! malgr l'insultante rpugnance de tes parents?

--Ce sont de bonnes gens, monsieur le marquis, et qui m'aiment bien,
mais je vous ai dit: Pas tout  fait. Mlle de Vandes sait que je vous
admire comme l'un des plus grands citoyens que notre France ait produits
et que je vous aime avec la respectueuse tendresse d'un fils; elle m'a
dit: Les hostilits sont suspendues, ici sur la frontire; mon oncle
est tout seul l-bas, et puisqu'il se cache de nous, c'est qu'il doit
tenter quelque suprme bataille. Allez vers lui. Vous tes brave, vous
tes prudent...

--Elle ne te fait pas de mchants compliments, sais-tu, chevalier, notre
Jeanneton! _By Jove!_ elle a raison! Ce que c'est que l'ge, Nicolas!
j'ai vcu entre vous deux pendant plus de six mois et je ne me suis
aperu de rien! Quand le corps de ton jeune marchal M. de Castries
arriva de Lorraine pour couvrir le bas Rhin et que le rgiment
d'Auvergne prit ses cantonnements dans mon parc, je fermai mes portes.
Notre deuil n'avait rien  faire avec la gaiet de ces brillants et
joyeux officiers franais qui riaient sous nos grands arbres du matin au
soir en attendant la fte de la bataille. Jeanne, mon admirable femme, a
beau tre forte comme une Romaine, elle regrette un peu son diadme de
princesse, tout en pleurant sur l'abaissement de la France en ces pays
d'outre-mer o nous avions fait, elle surtout, la France si glorieuse!
Jeannette, Mme de Bussy, se concentre dans sa douleur et suit par la
pense le hros malheureux que Dieu lui a donn pour poux. Le brave
Bussy donne peu de ses nouvelles; il a trop souvent l'pe  la main
pour trouver le loisir de prendre la plume. Le rve de Jeannette serait
de le rejoindre et de partager sa vie de prils. Lui ne veut pas. Dans
sa dernire lettre, il disait: Je n'ai plus de place pour toi,
bien-aime, je couche avec la mort...

--Que Dieu le veille! murmura le chevalier: celui-l est un saint!

Et Madeleine Homayras elle-mme, de l'autre ct de la cloison, sentait
battre son coeur.

--Ma Jeanneton aussi, poursuivit Dupleix, qui domptait  grand'peine sa
douloureuse motion, avait perdu les sourires de son ge. Elle est l'me
de notre famille, et quand nous souffrons, c'est dans son cher petit
coeur que vont toutes nos larmes. Ah! certes non, notre pauvre maison
n'tait pas bonne pour MM. les officiers; et les soldats disaient,
jouant sur le nom de mon ermitage: Ce n'est pas un clotre, ici, c'est
un tombeau! L'ide me vint pourtant d'aller trouver ton colonel, M. de
Soleyrac, parce que mon secrtaire tait tomb malade et que je n'avais
plus personne pour crire, sous ma dicte, les requtes et mmoires
ncessits par mon procs. Je lui demandai s'il voulait bien me prter
une belle main de sergent pour remplacer mon copiste... Ah! vive Dieu!
c'est un galant homme! Il me parla de Madras et sollicita la permission
de baiser la joue d'un hros... Ce furent ses propres paroles... Ah!
vive Dieu! vive Dieu! mes paupires se mouillrent et ce ne fut pas ma
faute. J'ai t maltrait par les paperassiers, c'est vrai,  partir du
ministre jusqu'au dernier maraud portant sa plume derrire l'oreille,
mais les mains qui tiennent l'pe ont toujours cherch la mienne, et
qu'elles soient bnies ces misricordieuses et vaillantes mains de nos
soldats! Elles refont sans cesse l'honneur de la France,  mesure que
les rats de l'critoire nous trahissent et nous dshonorent!

Madeleine approuva du bonnet et lampa un verre de vin d'Arbois dans son
coin, tant elle trouvait cela juste et bien dit. Nicolas coutait, comme
s'il et entendu pour la premire fois cette histoire qui tait pourtant
la sienne propre.

--Au lieu du sergent que je voulais, continua Dupleix, ce fut toi qui
vins, le lendemain, peut-tre le soir mme.

--Le soir, dit Nicolas. Je n'aurais pas pu attendre au lendemain!

--Et maintenant que j'y pense, mon drle, tu avais dj ton ide.

--Parbleu! fit le chevalier.

--Parbleu! rpta Madeleine enchante.

--Depuis que le monde est monde, reprit Dupleix presque gaiement, on ne
vit jamais un si bon secrtaire que toi, chevalier! Ecriture mdiocre,
mais lisible et rapide. Toujours prt,  toute heure! complaisant comme
un fauteuil! discret aux heures de tristesse, gaillard et attisant les
pauvres petits moments de joie que la bont de la Providence laisse de
temps en temps aux dsesprs, trouvant le mot propre quand il manque,
aidant la mmoire qui s'en va... car, Dieu me pardonne, tu connaissais
d'avance mes faits et gestes mieux que moi-mme!

--Je vous aimais, M. le marquis, voil tout, dit simplement Nicolas, et
votre merveilleuse histoire avait t l'admiration de ma jeunesse.

--Et puis, ajouta Dupleix, il parat que tu admirais encore une autre
personne au Clotre...

--Comme de juste! fit Madeleine. Parole d'honneur, a m'amuse!

Le chevalier prit la main du bonhomme et la baisa.

Madeleine dit en se servant  boire:

--C'est sr que ce mariage-l s'arrangerait sans les parents du Vigan,
et tout irait comme une lettre  la poste!

--Au bout de 48 heures, reprit encore Dupleix, nous tions une paire
d'amis, nous deux, toi et moi; au bout de quatre jours, je te tutoyais
comme si je t'avais fait faire ta premire communion. La semaine n'tait
pas passe que ma femme te traitait en fils...

--Chre et noble amie! murmura Nicolas.

--Tout marchait donc suprieurement, quand je reus une lettre
confidentielle de mon procureur  Paris qui m'annonait que la
compagnie, voyant avec inquitude la bonne situation de mes affaires,
avait eu l'ide de m'intenter une action reconventionnelle, comme ils
disent. Sais-tu ce que c'est?

--Non, rpondit Nicolas, mais je m'en doute un peu.

--Eh bien! voil: tu rclames dix pistoles  un camarade, n'est-ce pas;
il ne nie point la dette, parce que tu as des tmoins, mais il te
rpond: Vos dix pistoles taient fausses. Pour les avoir mises en
circulation, j'ai t arrt, emprisonn, tran en jugement, condamn,
juch au pilori, marqu et mme pendu! En consquence, j'adresse requte
pour qu'il plaise  la cour de vous contraindre par les voies de droit,
et ce par corps,  me payer cent louis de dommages-intrts, et aux
frais, qui sont de quatre cents cus.

--C'est pourtant a, dit Madeleine, la justice!

--Mais, objecta le chevalier, Madras, Chandernagor, Bombay, le Carnatic
et le Dekkan, ce n'tait pas de la fausse monnaie, cela!

--_Quod erat probandum_, mon gars: c'est ce qu'il s'agit de dmontrer.
La compagnie a le bras long, le ministre a les poches larges... je ne
dis pas cela pour ton vnr cousin, au moins: M. de Choiseul est
l'austrit mme; mais il lui faut redorer chaque matin un pied ou une
aile de cette vieille idole, Mme de Pompadour, et cela cote cher...
Bref, tu peux comprendre qu'avec les treize millions qu'elle me doit,
sans compter les intrts, la Compagnie a de quoi multiplier les petits
cadeaux qui entretiennent l'amiti entre elle et la cour... Asseois-toi
l.

Il montrait une petite table couverte de papiers.

Le chevalier obit aussitt.

--Ho! infanterie! commanda Dupleix.

C'tait le _garde  vous!_ de 1759. Le chevalier prit la plume.

--Portez armes!

Le chevalier trempa sa plume dans l'encre et la tint en arrt  un
demi-pouce d'une feuille de papier blanc. Dupleix dicta:

Au Roi...

Mais, se ravisant aussitt, il demanda:

--Mon fils, es-tu bien sr que les hostilits ne sont pas reprises  la
frontire?

--Trs sr, Dieu merci! sans cela, je serais un dserteur!

--Qui commande en chef, l-bas, maintenant? M. de Contades?

--M. le marchal de Broglie.

--Ils changent de marchaux comme de chemises!... cris donc:

 M. le comte de Restaud de Soleyrac, colonel commandant le rgiment
d'Auvergne-infanterie, en ses quartiers de Klostercamp, prs Rheinberg
(Gueldre).

Monsieur le comte...

Il s'interrompit ici pour ajouter.

--Garon, arrange cela toi-mme; c'est moi qui signe, et M. mon ami de
Soleyrac ne me refusera certes point. Il s'agit de t'obtenir quinze
jours de cong en plus pour que nous ayons le temps de dresser deux
mmoires qui doivent tre de purs chefs-d'oeuvre: un pour le roi, qui ne
le lira pas, l'autre pour le ministre, qui le jettera au panier...

--Savoir! fit Nicolas.

--Ah! ah! s'cria le bonhomme, dont l'oeil tincela tout  coup. Voil
une ide qui a t bien longtemps  te venir!

--Quelle ide? demanda le chevalier.

--L'ide de donner un coup d'paule  ton vieil ami, garon; l'ide de
prendre une poigne de ses papiers dans ta poche et d'aller  l'htel de
Choiseul, dire  ce petit Stainville...  Monseigneur le duc, pour
parler mieux:

Je vous apporte un crit qui vous pargnera une grande honte: cousin,
lisez cela. Je l'exige!

Le chevalier secoua la tte en souriant avec tristesse.

--Je ferai ce que vous voudrez, dit-il, mais...

--Mais tu penses qu'on te poussera  la porte,  moins qu'on ne te lance
par la fentre. Cela se pourrait bien, garon. M. de Choiseul porte haut
avec ceux qui ne lui font pas peur. Si tu tais seulement un cousin
autrichien ou un neveu anglais... Mais rdigeons d'abord le mmoire, et
nous y rflchirons au meilleur moyen de le prsenter. Y es-tu?

--Avant de commencer, un mot encore: je te permets d'aimer ma Jeanneton,
de l'adorer, de le lui dire. Je te permets de lui crire, pour lui
annoncer que tu m'as trouv en bonne sant, et que je travaille, et que
je combats... Mais je te dfends de divulguer le secret de ma demeure...
Embrasse-les pour moi, garon, ma Jeanne, ma Jeannette, ma Jeanneton
chrie, dis-leur que je vis avec elles et par elles au fond de mon
coeur, que je pense  elles cent fois, mille fois chaque jour, et que,
la nuit, je les revois en rve... mais qu'il me faut ma solitude, encore
une semaine ou deux, parce que je joue ma dernire partie, et que, cette
fois, il s'agit de vaincre ou de mourir!




V

LES MMOIRES DU BONHOMME JOSEPH


 dater de ce jour, comme Madeleine Homayras l'avait dit  son compre
M. Marais, le chevalier Nicolas vint frapper chaque matin  la porte de
M. Joseph. Il ne se retirait que le soir, un peu avant l'heure o
Dupleix sortait lui-mme pour aller nul ne savait o.

Leur journe entire  tous les deux se passait  crire sans trve ni
relche.

Si Madeleine avait voulu, elle aurait pu raconter, par le menu, les
tranges pripties qui avaient marqu la carrire de l'ancien
gouverneur de l'Inde, cr marquis par le roi Louis XV, et qui avait vu
vingt mille colons et cinq cent mille indignes presss autour de son
char triomphal, en cette grande fte universelle o l'Inde entire
clbra son investiture comme grand-cordon de l'ordre de Saint-Louis.

Madeleine avait entendu dicter deux fois, une fois pour le roi, une fois
pour le ministre, l'pope de la guerre indienne, les fatales
dissensions souleves entre le gouverneur de Bourbon, le malheureux Mah
de la Bourdonnais et Dupleix, son rival un instant vainqueur, les
mauvais vouloirs, les tracasseries, les petitesses, les infamies, on
peut le dire, accumules par les employs de la Compagnie et les agents
du gouvernement sur les pas de ce pauvre vaillant lutteur qui dfendait
la France contre les Franais, bien plus encore que contre l'tranger,
et qui, abandonn systmatiquement par ceux de son propre pays, se
crait des ressources parmi les Indiens eux-mmes, et improvisait, et
faisait sortir de terre, en quelque sorte, des soldats sauvages
combattant pour la France malgr la France, battant les Anglais, qui
taient soutenus par le mauvais vouloir inou des Franais, et
conqurant un monde, lui tout seul, avec sa femme et son gendre, en
dpit de ceux-l mmes, aveugles ou tratres,  qui sa splendide
conqute devait profiter!

Madeleine avait cout la kyrielle des mfaits attribus  cette
puissance occulte, routinire et funeste, mais ternelle, qu'on appelait
dj LES BUREAUX, nom terrible qui sonne comme un glas chaque fois qu'il
est question de nos dsastres, entrave vivante qui, partout et toujours,
a jet son incapacit ou ses convoitises entre les jambes de nos
soldats.

Madeleine savait que nous n'avions pas t vaincus par l'Anglais, mais
qu'une arme de commis nous avait surpris vainqueurs et sourdement
assassins; souris de ministres, rats de comptoirs et de boudoirs,
sauterelles d'antichambre, mouches de cabinet, vermine d'tat,
commissaires, missaires, caudataires, contrleurs, enjleurs,
endormeurs, intendants, traitants, dvorants, brouillons, cotillons,
frelons, courtiers, banqueroutiers, besaciers, neveux de celui-ci,
protgs de celle-l, maris de ces dames, frres de ces demoiselles,
gens qui ont su se rendre aimables--ou insupportables (on arrive par les
deux bouts), importuns, virtuoses de la platitude, mendiants 
escopettes, miauleurs  pinettes, complaisants, menaants, ceux sur qui
l'on marche, ceux qui vous marchent dessus, les gracieux, les fcheux,
les pleurards, les vantards... Ouf! on joue sa vie comme les plongeurs
quand on se risque dans les phrases de ce genre! Et notez qu'il n'y
avait pas encore de dputs! qu'on ignorait le citoyen reprsentant de
Va-t-en-Ville, de Chouilloux-les-Navets ou de la Cantaloupe, plaant,
casant, poussant les petits de SES LECTEURS! Songez que notre pays en
retard n'avait qu'un seul roi, au lieu des mille ou douze cents
souverains qui font maintenant son bonheur et sa gloire,--et calculez,
si vous l'osez,  quel degr d'blouissement ce soleil qui tonne
l'Europe, L'ADMINISTRATION FRANAISE, pourra parvenir dans un
demi-sicle, quand nous aurons, grce au progrs, vingt mille empereurs
seulement, ayant chacun, au bas mot, cinquante sous-chefs  pourvoir de
prbendes nationales!

Du temps de Madeleine Homayras, il n'y avait encore d'attabls autour du
gteau de la France que les invits de Mme de Pompadour et les familiers
du clan Choiseul. Cela suffisait amplement  l'enfance de l'art, et
Madeleine n'en demandait pas davantage.  force d'entendre dicter son
locataire, elle avait fini par comprendre ce mystrieux mcanisme, tout
encombr de chocs, de frottements, de coudes inutiles, qui constituait
le jeu de notre politique d'abandon et changeait les victoires en
dsastres. Je ne peux pas affirmer qu'elle et pour ces crimes
d'ignorance, de paresse, d'gosme et d'insouciance de bien nergiques
rprobations, car elle pratiquait, en sa qualit d'aubergiste, la
religion du chacun pour soi, mais elle plaignait du moins, malgr
elle, cette angoisse dont elle n'avait eu jusqu'alors aucune ide: le
martyre de l'homme qui sert sa patrie seul, sans aide, envers et contre
tous ceux que la patrie solde pour tre officiellement desservie.

Elle voyait avec un tonnement profond la ligue de tous les petits
intrts, pres et implacables, ameuts contre le grand intrt
franais. Elle n'avait point voulu croire d'abord, tant cette maladie de
notre pays lui semblait invraisemblable et impossible; mais l'vidence
la saisissait, et du fond de sa chambre noire, elle faisait,  elle
toute seule, la rvolution de 89, trente ans par avance.

Et certes, elle ne se doutait gure que ce bruyant remue-mnage de la
rvolution, si profond en apparence, tuerait des hommes et bifferait des
mots en quantit, mais laisserait subsister les choses. Elle n'tait pas
sorcire, la bonne Madeleine; elle ne pouvait pas voir de si loin les
soldats de la grande rpublique, victimes des marchands et des commis,
aller le ventre vide et les pieds nus; elle ne pouvait deviner les
fortunes scandaleuses des _fournisseurs_ de l'avenir, ni la
multiplication extravagante des rouages administratifs, ni la
_centralisation_, monstre obse et aveugle, ni les orgies du brigandage
munitionnaire, que Napolon Ier devait arrter un instant en crasant
quelques sangsues sous le talon de sa botte, mais qui allaient bientt
s'taler au soleil insolemment, et grandir et s'panouir jusqu' cette
norme _fantasia_ marchande, carmagnole de tromperies, de frelatages, de
concussions et de trahisons qui marqua nos rcents malheurs d'un
stigmate de honte, et sur laquelle la pudeur contemporaine a jet son
voile pour essayer au moins de dissimuler  l'histoire l'ignoble
carnaval des usuriers ivres titubant dans le sang de la France gorge!

Il ne s'agissait encore, au temps de Madeleine, que de nos colonies. Les
vautours ne s'acharnaient que sur un de nos membres, coup loin du
coeur; mais il y avait dans la dicte de Dupleix des clairs
prophtiques; le patriotisme ardent de ce malheureux homme s'unissait 
ses colres et dchirait toutes brumes au-devant de ses regards.

Je demande pardon  Dieu, crivait-il au roi, d'avoir combattu M. de la
Bourdonnais: en le frappant, j'ai tir sur mes propres troupes:
j'entends sur celles de Votre Majest. J'ignorais en ce temps-l qu'il
et reu une dpche de votre conseil, disant textuellement: Ne gardez
aucune conqute dans l'Inde.

Le premier dissentiment entre M. de la Bourdonnais et moi est venu de
ce qu'il voulait rendre Madras, ce trsor inestimable, et que, moi, je
voulais le garder  mon pays. Il ne faisait en cela qu'obir  l'ordre
de vos ministres, qui lui avaient crit: Ne gardez aucune conqute dans
l'Inde! Sire, le conseil d'Angleterre crit  ses reprsentants:
Gardez toutes vos conqutes dans l'Inde, et ajoutez-y celles des
Franais. Et l'Angleterre grandit toujours, toujours, et... que Dieu
ait piti de la France, Sire!

Des calomniateurs ont prt un mot  votre Majest, qui aurait dit,
selon eux: Les choses dureront toujours bien autant que moi. Les
choses vont vite, Sire. M. de la Bourdonnais est mort, voil six ans
dj, ruin, presque dshonor; moi, je mourrai bientt plus que ruin,
dshonor tout  fait, si votre Majest ne me rend pas enfin justice.
Cela n'est rien: deux hommes  la mer, comme disent les matelots; mais
je vois venir le dshonneur et la ruine de la France mme.

Sire, la Prusse ne nous aime pas, et elle est forte; les Anglais nous
dtestent, et ils sont forts; les philosophes, ennemis de la royaut, ne
sont rien par eux-mmes, mais ils ont pour soutiens vos parlements,
votre noblesse, une partie mme de votre clerg; ils vont devenir forts
contre Dieu et contre vous. Une caste nat qui s'appelle la bourgeoisie
et qui a de longues dents; un inconnu va natre qui s'appellera le
peuple...

Dieu, qui protge la France, nous avait donn l'Inde comme une grande
richesse pour assouvir les apptits et une grande force pour les
dompter. Nous avons rpudi la richesse et rejet la force loin de nous,
comme si quelque fatalit nous enchanait  notre pnurie et  notre
faiblesse. Sire, ce n'est pas votre Majest qui a voulu cela. Le roi est
la France. En voulant cela, votre Majest se serait frappe
elle-mme...

Ceci est,  de trs faibles diffrences prs, le texte mme de la
fameuse _Supplique au Roi_ qui ne parvint jamais que jusqu'
l'antichambre de Mme de Pompadour. Dans son _mmoire_  M. le duc de
Choiseul, Dupleix disait:

Nos malheurs dans les Indes tant principalement l'oeuvre des ministres
qui ont tenu avant vous, monseigneur, les rnes de l'tat, il m'est
permis de les exposer ici avec libert et franchise: rien de ce que
contient cette requte ne s'appliquant  votre personne illustre et
respecte.

Il y avait dans ces lointaines contres et ds le principe, deux
pouvoirs en prsence: celui de l'tat, reprsent par M. de la
Bourdonnais, et celui de la Compagnie, qui avait mis ses intrts entre
mes mains; j'tais directeur gnral des comptoirs et gouverneur de
Pondichry. M. de la Bourdonnais portait le titre de gouverneur de
Bourbon.

Madras tait tomb au pouvoir de nos armes, et je m'tais aussitt
enferm avec mes cipayes dans cette splendide cit, coeur des
possessions anglaises en de du Gange, plus grande que Paris, presque
aussi peuple et vingt fois plus riche, quand j'appris que M. le
gouverneur de Bourbon, qui tenait la mer avec son escadre, traitait
ouvertement de la reddition de la place avec l'ennemi deux fois battu et
incapable de tout effort pour la reprendre. Ignorant qu'il avait reu
des ordres de la cour, je lui fis savoir que je me refusais  toute
capitulation, et j'ordonnai d'arrter l'embarquement de l'indemnit et
du butin qui tait dj commenc, M. de la Bourdonnais me rpondit qu'il
allait canonner le fort Saint-Georges. Je ripostai par crit: Nos
pices sont charges.

Ce fut mon unique tort, et M. de Bernis me donna raison, contre toute
justice, je dois le dire, puisque le gouverneur de Bourbon avait obi 
des ordres formels. Je fus rcompens. Il paya son obissance par la
perte de sa charge, de sa libert, de sa fortune, puis de sa vie. Son
dernier soupir a t une maldiction contre moi qui l'aimais et qui
l'admirais.

Tel est le point de dpart: un dni de justice qui me fut en somme
favorable, mais que je devais cruellement expier. La Compagnie,
enchrissant sur le ministre, m'envoya ses actions de grces en se
flicitant du reflet qui lui venait de ma gloire, et  l'occasion du
cordon de Saint-Louis que la bont du roi me dcernait, elle faisait
frapper une mdaille d'or en mon honneur  la Monnaie de Paris: _Duplex
gloria Dupleix, decus duplex consilio et armis_, avec cet exergue:
_Duplicavit magnitudinem patri_, et cette lgende _Gallia nova et
divitiore reperta_...

En mme temps, le gnral Braddock me faisait tenir, de la part du
cabinet de Londres, l'offre d'un empire indpendant, reconnu par
l'Angleterre, ou d'une vice-royaut hrditaire,  mon choix.

Je rpondis  Braddock: Je suis Franais, comme j'avais rpondu 
l'empereur du Mogol sollicitant la main de ma fille: Ma fille pousera
un Franais, et je soumis au roi d'abord, ensuite  la Compagnie, le
plan de mon grand projet, qui organisait, en effet, une nouvelle France
dans l'Inde. Dois-je vous rappeler, monseigneur, l'enthousiasme
universel qui accueillit ce projet  la fois si vaste et si simple?

Mon pays n'a pas eu ce qu'il fallait de patience pour accomplir ce
projet: ma pense est tombe  terre, mais quelqu'un l'a ramasse. Le
cabinet de Londres, qui ne laisse rien perdre, s'en est saisi, l'a
traduite en anglais, mettant partout le mot Angleterre  la place du mot
France, et  l'heure o je vous cris du fond de mon malheur, ma pense,
ralise contre moi, c'est--dire contre vous, a fait dj de
l'Angleterre la reine de l'Inde, avant de la couronner reine du
monde!...

J'avais, en ce temps-l, deux aides qui consentaient  me servir par la
fidle affection qu'ils me portaient, mais qui avaient la taille d'tre
mes matres: Jeanne Dupleix, ma femme,  qui on a tant reproch de
s'tre laiss appeler la princesse Jeanne, et M. de Bussy-Castelnau, qui
devait pouser notre chre fille: celui dont je disais dans mon rapport
de 1752: Rien n'est grand comme ce Bussy! et ce n'tait pas trop dire.

Avec Bussy et ma glorieuse Jeanne, j'aurais conquis l'Inde en trois
ans, de fond en comble, du nord au midi et de l'ouest  l'est, si je ne
m'tais pas embarrass d'obir aux misrables instructions qui
arrivaient de Versailles (avant, bien entendu, que vous eussiez pris,
monseigneur, les rnes du pouvoir).

Dans mon projet, l'Inde devait tirer tout de l'Inde, aprs les premiers
frais et les premiers efforts ncessits par la mise en train du
systme. Avec moi, l'Inde avait son arme d'Indiens, sa flotte de
navires indiens, ses revenus fournis par l'Inde. tait-ce l une utopie?
Non, car l'Inde anglaise a suivi mon programme de point en point, et la
voil qui dvore les derniers restes d l'Inde franaise, malgr la
suprme rsistance de M. Lally: belle, mais inutile.

Et cette rsistance mme, quel est son ct actif, puissant, presque
miraculeux? D'o nous vint encore l'cho de ces dernires victoires
imprvues, j'allais dire impossibles? Du Dekkan. Qui donc combat dans le
Dekkan? Bussy. Avec quelles troupes? Avec les rgiments cipayes, levs
par moi; avec les Indiens franciss: avec les soldats crs par ma
pense!...

Je n'ai pas de rpugnance  l'avouer, ce que j'appelle ma pense
appartenait surtout  Jeanne, marquise Dupleix, ma femme. Elle avait sur
moi cet immense avantage d'tre ne dans le pays, d'en savoir par coeur
le fort et le faible et d'en possder admirablement les divers idiomes.
Bien plus, son esprit de crole, si dli, si actif sous son apparence
indolente, son coup d'oeil perant comme une divination, dcouvrait de
loin et dmlait les fils d'araigne des intrigues orientales, qui vont
sans cesse se brouillant, se cassant et se renouant. Elle voyait 
l'avance se former et grossir ces temptes sans nuages dont l'explosion
me surprenait toujours, mme quand on me l'avait prdite.

L-bas, tout est en dehors de nos poids et de nos mesures: un grain de
sable peut clater comme un volcan; j'ai vu des inondations de sang qui
noyaient des troupeaux d'hommes et des armes d'lphants, produites par
la piqre d'une pine de rose. Jeanne savait jouer avec les vertus
bizarres de ces peuples, avec leurs vices inous, avec leurs forces et
leurs dlicatesses sauvages et le raffinement de leurs barbaries; elle
connaissait  fond leurs religions, leurs schismes, les monstrueuses
tnbres de leurs philosophies, les lueurs qui resplendissent tout 
coup dans la nuit de leurs sciences; rien ne lui tait tranger; elle se
trouvait chez elle au milieu de ces extravagances magnifiques et
baroques qui tonnent mme les vieux colons; elle admettait tout, elle
ne reculait devant rien, et, marchant d'un pas sr dans les
inextricables sentiers d'une politique subtile mais grossire, souriante
mais froce, allait tournant ou brisant toute rsistance, ludant ou
ruinant tout obstacle  son but passionnment vis: la fortune de la
France!

Malheureusement la France fermait son coeur et ses yeux; l'Angleterre
seule tait l pour nous regarder faire, de sorte que nous n'avons
instruit que nos ennemis. Et rien qu'en nous imitant nos ennemis sont
devenus nos matres.

Il est vrai de dire que l-bas les deux pays sont reprsents surtout
par leurs marchands. C'est compagnie contre compagnie. Mais les
marchands anglais voient loin et grand, tandis que les marchands
franais voient petit et court. Les uns ont la patience de la force, les
autres sont comme les enfants qui, ayant mis un noyau en terre,
reviennent le lendemain au jardin pour voir si leur cerisier, lev,
pouss et fleuri dans la nuit, a dj des cerises mres.

C'est une chance heureuse pour l'Angleterre que d'tre mene par ses
marchands, qui sont des hommes; chaque fois que la France se laissera
conduire par les tiens, qui sont de vieux bambins, elle sera trahie ou
vendue.

Ce furent les marchands anglais qui inventrent notre vainqueur Bob
Clives, un tout jeune homme, enfoui dans l'obscurit des comptoirs de
Bombay; ils devinrent en lui le grand homme de guerre et le firent en
deux mois de temps soldat, enseigne, capitaine, puis gnral[2]. Clives
avait regard attentivement le travail politique de Jeanne et le procd
stratgique de Bussy-Castelnau. Il imita l'un et l'autre, pniblement
d'abord et sans rsultat, mais loin de se dcourager, il s'obstina, et
la semence leva, et la moisson monta. Il y eut deux Indes. L'Inde allie
 l'Angleterre se rua contre l'Inde amie de la France. La grande guerre
commena...

Ici Dupleix dbrouillait avec une lumineuse sret de mmoire l'cheveau
des batailles, des rvolutions, des gorgements, enroul, nou, tordu et
retordu autour des successions contestes du soud'habar du Dekkan et du
fameux nabab du Carnatic. En quelques pages, il clairait les
fantastiques tnbres de cette pope o des hros aux noms sauvages,
plus nombreux que ceux de l'Iliade et plus terribles, s'entrehachaient
autour de l'lphant blanc, monture du vieux Myrza-Jung, qui,  l'ge de
cent-dix ans, mirait encore la balle de son mousquet, enguirland de
perles et tout tincelant d'or, en plein coeur de ses ennemis,  cent
yards de distance. Myrza combattait pour les Anglais; un biscaen
franais le jeta mort en bas de sa tour d'ivoire; Murzapha-Jung, son
rival, fut proclam nabab du Carnatic, puis soud'habar du Dekkan, et le
Grand Mogol, seigneur suzerain de l'Inde entire, fit acte de vasselage
vis--vis de la compagnie franaise, qui se trouva ainsi reconnue comme
tant la reine du roi des rois.

Triste reine, et qui ne demandait qu' faire argent comptant des
couronnes! Ces victoires n'augmentaient pas sensiblement le tant pour
cent des actionnaires. Dans les bureaux de Paris, on accusa sourdement
Dupleix de n'tre pas un homme _pratique_. (Je n'oserais pas affirmer
que ce mot anglais practical ft dj import chez nous, mais l'ide
qu'il exprime est contemporaine de la naissance du premier marchand.) Le
fonds social de la Compagnie, disait-on, n'tait destin  payer ni la
gloire ni mme la puissance de la France.

C'est vrai,  la rigueur, et ces gens-l n'avaient qu'un tort, c'tait
de ne pas comprendre que la gloire et la puissance de la France allaient
tout naturellement, dans un temps donn, dcupler leurs capitaux.

 la nouvelle du premier chec subi par Bussy, la jalousie et la
malveillance gnrale, longtemps contenues, firent explosion. Un des
administrateurs de la compagnie, M. Godeheu, oblig personnel de
Dupleix, partit de Lorient en grand appareil. Il arriva  Pondichry au
moment o les affaires de la France, un instant en pril, semblaient
prendre dcidment une tournure favorable; mais il avait ses pouvoirs en
rgle, et il dit brutalement  son ancien patron: Vous n'tes plus rien
ici, et je suis tout.

 de certaines heures de sa vie, Dupleix vous aurait lanc ce Godeheu
par la fentre comme on descend une botte de foin du grenier; c'et t
facile, et je suppose que ce Godeheu lui-mme et t plus contrari que
surpris d'une pareille excution.

Mais Dupleix, qui avait terrass le grand Myrza-Jung et pris au collet
Mah de la Bourdonnais, recula devant ce Godeheu.

Lui qui avait une arme superbe, une popularit sans gale, un prestige
que rien ne peut dire; lui le mari de la princesse Jeanne, devant qui
l'Inde entire tait  genoux, le beau-pre de Bussy, qui enchanait la
victoire; lui le fort, le soudain, l'audacieux, l'indomptable; lui
Dupleix! couta ce Godeheu sans mot dire et lui obit docilement.

Aux observations de sa femme et de son gendre qui lui conseillaient la
rsistance, il rpondit:

--Si je ne vais pas en France, le roi ne saura jamais ce qu'il a 
perdre et  gagner ici.

On prtend que Jeanne Dupleix s'cria dans son tonnement irrit:

--Joseph! Joseph, mon mari, malheureux les lions qui perdent leurs
griffes  vieillir! Ils meurent en cage!

Dupleix ne voulut entendre  rien. Il rvait, pour son retour en France,
des triomphes inous et se croyait certain d'obtenir les plus clatantes
rparations.

Et en effet, les vnements, au premier abord, semblrent lui donner
raison. Lors de son arrive, la curiosit publique, qu'il avait tant et
si souvent mue, le fta bruyamment. La foule se portait partout sur son
passage et criait: Vive Dupleix! Il avait grand air, et sa figure
panouie faisait bien dans une ovation. Un noueur de cadogans fit
fortune en inventant les bourses  la Dupleix. On porta des charpes 
la princesse Jeanne. La compagnie fut caricature, siffle, bafoue et
il n'y eut pas de gorges chaudes qu'on ne ft sur ce Godeheu.

Ce n'est pas tout: le roi eut fantaisie de voir ce bon M. Dupleix,
comme il voulait bien l'appeler. Le roi tait charmant, quand il n'avait
pas ses langueurs noires. Il dit  ce bon M. Dupleix les choses les
plus aimables et lui demanda obligeamment des dtails sur les moeurs des
lphants. Mme Pompadour alla plus loin, elle accepta de lui diverses
curiosits de prix et le tta sur la question de savoir s'il y avait
aussi des tabourets _d'honneur_  la cour du Grand Mogol.

En cas de destitution, elle n'aurait peut-tre pas ddaign une place de
Grande Mogolesse.

Enfin, M. le contrleur gnral Hrault de Schelles, qui donnait son
nom  des les et qui inventait tous les matins un petit impt avant son
djeuner, le reut si bien, mais si bien, que Dupleix lui fit cadeau
d'un diamant brut de dix mille cus. En rentrant, ce jour-l, il dit 
Mme Dupleix, qui ne partageait pas du tout ses illusions: La France est
 nous, qu'avons-nous  faire de l'Inde?

Le lendemain, les gazetiers, racontant l'histoire du diamant brut,
citaient le mot du contrleur gnral qui avait dit, une fois les talons
de Dupleix tourns: C'est un malotru, il a fait l'conomie de la
taille!

Le surlendemain, on s'aperut qu'il y avait des rides au coin des yeux
de la princesse Jeanne. Un mauvais plaisant la baptisa _Princesse
Olive_,  cause de son teint, qui avait reu de trop prs les baisers du
soleil, au temps o elle travaillait pour nous sous l'ardent ciel de
Golconde.  l'Opra, je ne sais qui fit courir le bruit que ses diamants
taient faux. Et tout  coup, toutes les personnes qui s'y connaissaient
un peu trouvrent qu'en dfinitive le hros Dupleix, avec sa grosse
figure rjouie, avait l'air d'un tabellion de village.

Godeheu tait veng. Au bout d'un mois, Dupleix gisait  cent pieds sous
terre.

[Note 2: Puis gouverneur du Bengale, puis pair d'Angleterre pour le
royaume d'Irlande. Mais les marchands, quoi qu'en pt dire Dupleix, sont
les mmes partout. Ceux d'Angleterre se conduisirent plus tard vis--vis
de Clives comme ceux de France  l'gard de Dupleix. Robert Clives,
cras sous l'ingratitude publique, se donna la mort en 1774.]




VI

JEANNETON


Nous en aurions fini avec le mmoire adress  M. de Choiseul par Joseph
Dupleix si nous ne trouvions dans les dernires pages de sa dicte des
dtails concernant sa vie intime  Klostercamp, et aussi quelques
paroles jetant  l'avance une triste lumire sur le tragique et muet
tableau que Madeleine et l'inspecteur Marais contemplaient avec tant de
surprise  travers l'oeil de police de l'auberge des Trois-Marchands.

Le dernier paragraphe du mmoire tait ainsi conu: Il m'est arriv,
Monseigneur, de parler avec mpris et duret des malheureux qui, portant
sur eux-mmes une main criminelle, cherchent dans le suprme sommeil un
remde  d'intolrables souffrances. Je n'ai point modifi, au fond de
ma misre, le jugement que je portais aux jours de mon bonheur. Se
donner la mort est le crime de la faiblesse. Mais, tout en condamnant,
j'ai le coeur plein d'une ardente piti; car je sens par moi-mme que la
force des hommes courageux a des bornes. Il vient une heure o le coeur
s'affaisse et o la pense s'gare. Nul n'est  l'abri du vertige...
Jamais je ne me frapperai moi-mme, Monsieur le duc, du moins tant que
ma tte sera saine. Si donc il arrivait qu'on trouvt mon corps mort
dans mon taudis, et que je fusse accus par ma propre main, tenant
encore l'arme sanglante, c'est que la folie m'aurait pris.--Or, mon
testament est fait et dpos. Le monde saurait les noms de ceux qui
devraient tre responsables de ce meurtre, et l'histoire dirait avec
certitude: Joseph Dupleix n'est pas coupable de sa propre mort. On lui
a broy la tte et le coeur: Joseph Dupleix a t assassin par ceux qui
l'ont rendu fou.

Ceci n'avait pas t crit par le chevalier Nicolas. C'tait la main de
Dupleix lui-mme qui avait trac ces lignes, et, par consquent,
Madeleine Homayras n'en pouvait avoir connaissance.

Auparavant, se trouvait le rcit des suprmes efforts de Bussy-Castelnau
dans le Dekkan et le dtail des mille entraves que le nouveau directeur
Godeheu avait mises  la liquidation des affaires prives de Jeanne
Dupleix dans le gouvernement de Pondichry, o elle possdait plusieurs
factoreries. L'action judiciaire au moyen de laquelle la compagnie des
Indes repoussait les rclamations de son ancien chef tait aussi
expose, et la frivolit dcevante des arguments qui en formaient la
base ressortait avec une telle vigueur, qu'on se demandait, en coutant
cette loquente et courte plaidoirie, comment il s'tait trouv des
hommes pour mettre en avant ces effrontes fadaises et des juges pour y
donner attention.

Remarquez que c'tait l'heure des mmoires. Les mmoires commenaient 
parler haut; ils taient attentivement couts, non pas toujours par
ceux qui les devaient lire, mais par le public curieux. Parmi les juges
de Dupleix se trouvait peut-tre ce conseiller Gozman que l'immortelle
dialectique dploye par Beaumarchais dans ses mmoires et sa malice
impitoyable devaient clouer dshonor et mort  la porte du parlement
Maupeou.

J'ai voulu tablir devant vous, Monseigneur, disait Dupleix en achevant
l'expos de son procs, ce fait: que j'ai pay mon dvouement par la
perte de ma fortune et qu'on cherche  m'enlever l'honneur par surcrot.
Me laissera-t-on la vie? J'en doute: ce serait contre toutes les rgles
de l'ingratitude humaine.

Voici dj longtemps que cette situation est la mienne. J'ai fatigu
tout le monde de mes rclamations, qui taient justes, il est vrai, mais
n'en paraissaient que plus importunes. On me connat dans les
antichambres des ministres: je ressemble  ce pauvre capitaine de
vaisseau Jacques Cassard qui avait sauv la France du flau de famine,
sous M. le cardinal de Fleury, et qui rclamait cinq millions, prix de
onze navires chargs de bl amens par lui dans le port de Marseille au
plus fort de la disette. Je le vis une fois dans ma jeunesse, et jamais
je ne l'oublierai. Les valets de bureau se le poussaient de l'un 
l'autre en l'appelant le bonhomme Jacques et attachaient des lambeaux
de requtes aux basques de son vieil habit... Seulement, un jour, M.
Duguay-Trouin, le glorieux vainqueur de Rio-Janeiro, lieutenant gnral
des galres du roi, reconnut le bonhomme Jacques, comme il passait dans
l'antichambre, et le pressa dans ses bras en disant: Voil le plus
grand homme de mer qui soit au monde!

Et il fora la porte du cardinal! Et le cardinal eut honte!

Mais il y a longtemps que M. Duguay est mort, et dans les antichambres,
moi, le bonhomme Joseph, je n'ai jamais rencontr personne pour avoir
piti de mon supplice...

Je me cache; c'est le mieux que puisse faire un misrable  qui on doit
non pas cinq millions, mais treize, et qui n'a pas de quoi payer la
politesse des gens de livre. Je vous supplie, Monseigneur, de ne pas
dire  ces marauds que je me plains d'eux, car ils sont les plus forts,
et ils se vengeraient...

Voil des annes que ma famille et moi nous avons quitt Paris. Mme la
marquise Dupleix avait achet un petit bien en Bretagne, auprs de la
ville de Lorient, dont toutes les cloches sonnrent lors de notre retour
en France, et dont le peuple jonchait alors les rues de feuilles et de
fleurs sous les pas des chevaux de notre carrosse. La compagnie est
matresse  Lorient. Il lui en cota peu pour nous faire insulter par
ses chiourmes. Nous fmes obligs de nous enfuir.

Et nous allmes tout d'une traite,  travers la France entire,
jusqu'au pays allemand, o nous tions du moins inconnus, ce qui nous
mettait  l'abri de cette bte monstrueuse qu'on nomme l'ingratitude.

Comme nous n'avions pas fait de bien aux gens de cette contre, qui
donc aurait eu l'ide de nous y faire du mal? L'homme n'est pas mchant
au fond: il ne hait, par nature, que son bienfaiteur.

Dans ce coin de la Gueldre qui semble un rond-point, plac au centre de
toutes les avenues militaires, un _thtre_, pour employer la nouvelle
expression consacre, o doivent aboutir forcment, de Hollande, de
France, de Prusse, d'Autriche et mme d'Angleterre,  travers la mer,
tous les comdiens arms qui jouent cette farce lamentable qu'on nomme
la guerre, dans ce coin, dis-je, incessamment expos, menac, dsol,
ravag par les vainqueurs et les vaincus, broy sous les pieds des
chevaux et des hommes, et brl, et mang comme si toutes les
sauterelles de l'gypte y avaient pass, la terre est  bon march, et
les maisons ne cotent rien. Nous n'aurions pas eu de quoi acheter une
chaumire aux environs de Paris; mais ici, nous emes presque un
chteau, avec un parc ombreux, vaste et tranquille.

Et savez-vous, Monsieur le duc? de mme que les valets nous dtestent,
nous autres, les gens comme Jacques Cassard et moi, de mme les soldats
nous aiment. Le grand Duguay-Trouin prit dans ses bras les haillons du
bonhomme Jacques; l'asile du bonhomme Joseph fut respect par M. de
Contades comme par M. de Clermont, d'un ct; de l'autre, par le prince
Ferdinand de Brunswick et les lieutenants du roi Frdric. Franais,
Frisons, Flamands, Prussiens, Bavarois, Saxons, s'arrtrent devant mon
mur, disant: Ici demeure Dupleix.

... Au bruit du canon, je puis le dire, je travaillais l-bas  mes
dfenses et mmoires. Est-il un vrai malheur pour qui possde le
dvouement de trois anges? J'ai ma femme, ma fille et ma nice, les
trois Jeanne, Jeanne, Jeannette et Jeanneton, comme disait Paris au
temps de ma popularit, et depuis quelques semaines, aux soins de ma
femme et de mes chers enfants venait se joindre l'amiti d'un noble
jeune homme qui a l'honneur de vous appartenir par les liens de la
parent et qui, dans les loisirs que lui laissait le service du roi, ne
ddaignait pas d'crire sous la dicte du proscrit...

Les choses taient de la sorte, quand je reus en ma maison de
Klostercamp deux lettres qu'on me fit tenir  l'insu de ma famille.
L'une venait de l'Inde; elle tait de Bussy-Castelnau, mon vaillant et
bien-aim gendre, qui s'acharne l-bas  son mtier de victorieux
martyr. Elle m'annonait divers avantages remports par lui sur les
troupes de Clives, et, ce qui est beaucoup plus important, elle
constatait le travail profond qui s'opre en notre faveur parmi les
populations hindoues, chez lesquelles le nom anglais est de plus en plus
abhorr. Les Afghans tout seuls nous fourniraient une arme capable
d'craser la puissance anglaise en Orient. La lettre ajoutait qu'il
fallait faire un dernier effort et m'avisait du dpart de _l'Atalante_,
golette franaise, o lui, Bussy-Castelnau, avait charg,  destination
de moi, mes suprmes ressources: cent mille cus en argent et environ
six cent mille livres, valeur en marchandises, au total prs d'un
million, destin  acheter des armes pour la grande leve des Afghans.

La seconde lettre tait de M. de la C..., mon ancien chancelier en mon
gouvernement de Pondichry, homme fidle, intelligent, que j'avais
laiss  Paris, lors de mon dpart, pour y garder un oeil ouvert sur les
affaires courantes. Elle contenait plusieurs nouvelles: d'abord le
dpart de M. Godeheu, mon successeur, quittant l'Inde pour revenir 
Paris donner des explications  la compagnie; ensuite l'annonce d'un
certain revirement dans l'opinion publique concernant les agissements de
cette mme compagnie  mon gard, ce qui amenait l'opportunit (au sens
de M. de la C...), la complte opportunit d'un voyage de moi  Paris,
tant au point de vue de mes procs qu'au point de vue des dmarches
personnelles  faire auprs du gouvernement du roi.

Je suis venu et je suis descendu _incognito_ en une pauvre htellerie,
 cause de plusieurs prises de corps et jugements obtenus contre moi par
mes anciens associs, qui ont eu la cruaut d'acqurir les titres de mes
cranciers personnels et de les rendre excutoires, retenant ainsi
d'une main mon argent, qui payerait mille fois tous mes cranciers, et
faisant de l'autre tout ce qu'il faut pour me billonner et enchaner.
Je ne puis sortir que la nuit. Une seule fois, je me suis risqu dehors
 l'heure de vos audiences pour solliciter l'honneur d'tre admis auprs
de vous. J'ai attendu depuis neuf heures du matin jusqu' cinq heures du
soir dans l'antichambre de votre htel et je n'ai point eu l'honneur
d'tre admis.

... Dsormais, j'attends, redoublant de prcautions, l'arrive de mon
navire _l'Atalante_, qui doit m'apporter les moyens de recouvrer ma
libert en payant quelques misrables dettes dont le total ne s'lve
pas  vingt mille livres, et les fonds ncessaires pour raliser le
dsir de M. de Bussy. Je sors chaque soir. Grce  l'aide de M. de la
C... tous nos achats sont prts, fusils, canons et munitions, payables,
partie comptant, partie  terme, de sorte que mon gendre aura des armes
pour plus de trois millions.

D'un autre ct, mon procs prend une favorable tournure; j'ai pu faire
entendre la voix de la vrit  quelques-uns de mes juges, et la
Providence m'a envoy un auxiliaire qui, s'il ne peut pas ouvrir pour
moi la porte de votre cabinet, Monseigneur, pourra du moins porter
jusqu' votre oreille mme la voix de mon innocence et mes quitables
rclamations...

Cette dernire ligne tait d'aujourd'hui mme. Dupleix venait d'y
ajouter de sa main les quelques paroles tristement prophtiques qui
faisaient allusion  la possibilit d'une mort violente.

Je n'ai pas dit _volontaire_, car Dupleix avait protest d'avance contre
l'accusation de suicide, en donnant  entendre que la folie rdait
autour de son dsespoir.

L'encre de sa phrase n'tait pas encore sche quand la belle inconnue
qui avait excit nagure  un si haut degr la curiosit de M. Marais et
de Madeleine, entra dans la chambre du bonhomme Joseph, occup  plier
son mmoire et disant au chevalier dj lev pour prendre cong:

--Ce soir mme, entends-tu, Nicolas, mon ami, ce soir, j'irai trouver M.
de la C..., qui attendait pour aujourd'hui un message de Bretagne.
Quelque chose me dit que la chance tourne en notre faveur. Tu n'es pas
philosophe, toi, tu crois tout uniment au bon Dieu et tu as peut-tre
raison. Moi, du temps que j'tais heureux, M. de Voltaire m'a fait rire
parfois de bon coeur avec les coups de patte qu'il donne  _l'Infme_.
Pourquoi les gens de Dieu ont-ils moins d'esprit que ceux du diable?

--Ma foi, rpondit Nicolas, je n'en sais rien. Je n'ai pas le temps de
lire beaucoup, pas plus les livres de Dieu que ceux du diable. Je prie
notre Pre qui est dans les cieux, aussi naturellement que je respire ou
que j'aime. Je lui demande mon pain quotidien pour qu'il me le donne, et
Mme ma chre mre m'a souvent dit que ce n'tait pas seulement le pain
fait de froment, tel qu'il vient de chez le boulanger, ou de son, comme
MM. les fournisseurs le ptrissent pour l'arme, mais le bon pain du
contentement de mon me, mon espoir, ma patience, qui veut toujours me
glisser entre les doigts, le brin d'humilit dont j'ai besoin pour
n'tre pas mang tout vif par mon orgueil, et par-dessus tout mon
courage, mon pauvre courage de soldat, que je sens toujours dfaillir en
moi quand le canon gronde au loin, mais qui se relve tout seul  mesure
que le canon approche. Vous entendez, marquis, tout seul, c'est--dire
sans que je m'en mle; mais un autre y prend garde pour moi, et c'est l
le meilleur pain quotidien que Dieu m'ait donn. On faisait courir au
rgiment la copie crite  la main d'une plaisanterie rime de ce mme
M. de Voltaire qui a nom _La Pucelle_. J'ai lu cela comme bien d'autres.
Il y en avait qui riaient, d'autres qui disaient que c'tait la plus
lche des infamies; moi, j'ai dormi dessus sans pouvoir l'achever. Cela
me grinait  l'oreille comme un violon d'aveugle. S'il a plus d'esprit
que le bon Dieu, celui-l, grand bien lui fasse; moi j'aime mieux, pour
ma part, et nos soldats aussi, l'esprit qui anime Jeanne d'Arc que
l'esprit qui l'outrage. Bon pour les Prussiens, cet esprit-l! Il est de
son comme le pain de nos traitants!

--Sais-tu  quoi je pense, chevalier? demanda brusquement Dupleix.

--Je sais, M. le marquis, rpondit bonnement Nicolas, que vous n'coutez
gure mon sermon.

--C'est vrai. Que me fait Jeanne d'Arc? Voil longtemps que ma petite
Jeanneton, si pieuse, m'aurait converti si mon heure tait venue. Que me
fait Voltaire? C'est l'homme le plus heureux du sicle; il conspue la
France, et la France recueille son crachat pour en faire des reliques.
Voil o il montre son esprit! Il a devin, ce diable d'homme, que pour
tre ador de la France, il fallait la bafouer. Ministres, potes,
pensionns de la Prusse, ils battent tous monnaie avec cette bonne
ide-l... Chevalier, je pense  moi.

--Bien vous faites, M. le marquis.

--Je pense qu' l'heure o nous sommes, la nouvelle de l'arrive de
l'_Atalante_ en rade de Lorient doit m'attendre chez M. de la C...

--De tout mon coeur, je le souhaite.

--Je te crois: tu m'aimes un petit peu pour moi, beaucoup pour
Jeanneton... Ah! si elle tait ici, entre nous deux, tu ne me
refuserais pas le service que je vais te demander.

--Jamais je ne vous refuserai aucun service, M. le marquis.

--Est-ce bien vrai, cela, chevalier? Tu m'as tmoign tant de
rpugnances quand je t'ai sond plus d'une fois  cet gard...

Nicolas rougit, mais il sourit.

--Je vous l'ai dit, murmura-t-il, quand le canon est loin, je tremble!

--Mais tu redeviens brave quand il approche... Tu m'as devin,
chevalier, je pensais  l'htel de Choiseul, qui te fait, je ne l'ignore
pas, bien autrement peur que le canon. Je me disais, pendant que tu
bavardais sur le bon Dieu et sur Jeanne d'Arc, dont je ne me moque pas,
moi, puisque j'ai combattu comme elle et que Lui m'a prouv au moins
deux fois son existence en m'levant trs haut, et en me prcipitant
trs bas, je pensais qu'il y a des jours marqus o tout arrive  la
fois, et qu'il faut profiter de ces jours. Bien souvent, ils n'ont pas
de lendemain. Je pensais que, ce soir, au moment mme o je vais
m'assurer chez mon ami de la C... que notre argent et nos marchandises
sont  bon port, tu pourrais, toi, chevalier, mon ami bien plus cher,
entrer  l'htel de Choiseul seul tout encombr de tes cousins grands et
petits...

--Et prsenter votre mmoire? interrompit Nicolas, qui secoua la tte
tristement.

--Oui, dit Dupleix en le couvrant de ce regard fixe comme en ont les
fous et ceux qui sont tourments par un passionn dsir: prsenter mon
mmoire, mais non point par intermdiaire, non point en le remettant 
quelque petit marquis de Choiseul-ceci ou  quelque petit comte de
Choiseul-cela,  quelque Grammont,  quelque Croizat,  quelque
Stainville. Je ne veux ni d'un Choiseul-Romanet, ni d'un
Choiseul-Beaupr, ni d'un Choiseul de la Beaume, entends-moi bien, ni
des Choiseul-Praslin non plus, ni des Choiseul-Lorges, ni des
Choiseul-Clsia. Ils sont cinq cents, ils viennent d'Autriche,
d'Espagne, d'Italie, ils viennent de partout. Ils sont archevques,
cardinaux, lieutenants gnraux, gouverneurs, surintendants, abbs
mitrs, brigadiers, marchaux de camp, colonels, ambassadeurs, ils sont
tout, mme abbesses et chanoinesses, il y en a qui sont duchesses et qui
pendent au mme clou que la Pompadour! C'est une bande, c'est une arme,
c'est un vol d'oiseaux Choiseul au bec crochu, tous vautours, tous
philosophes, mme les archevques, tous austres, tous vertueux, gens
d'esprit, gens de savoir, gens de faim, gens de soif, coeurs bien
placs, grands estomacs, aimant la patrie jusqu' la manger! Je ne veux
ni les cousins, ni les oncles, ni les cousins des oncles, ni les neveux
des cousins, ni les pages de ces dames, ni les perruquiers de ces
messieurs: je veux le seul Choiseul, le grand Choiseul, l'norme, le
puissant, l'insatiable, qui est au-dessus des autres Choiseul comme le
soleil surpasse les astres, qui domine tous les Grammont, tous les
Croizat, tous les Lorges, tous les du Plessis, et les Praslin, et les
Gouffier, et les Stainville et leurs alliances, et leurs croisements, et
leurs produits, sang, demi-sang, mtis, multres, quarterons, depuis le
Choiseul pur, sans mlange d'aucune sorte, jusqu' ces Choiseul qui ne
contiennent qu'une goutte de Choiseul, lave et perdue dans les 37
palettes de leur sang, mais qui n'en sont pas moins,  cause de cette
seule larme, suprieurs en apptit au restant de l'humanit. Je veux
Choiseul-Lama, Choiseul-Mogol, tienne-Franois de Choiseul, mon matre,
mon bourreau, aplati comme un tapis sous le pied de la favorite, mais
haut, plus haut qu'une montagne et pesant de ses deux talons sur le
coeur de la France! C'est celui-l que je veux, entends-moi bien,
celui-l et non pas un autre; c'est  celui-l que tu remettras mon
mmoire, dans sa propre et illustre main, si les florins de
Marie-Thrse d'Autriche y laissent une petite place... Le feras-tu? Je
te le demande en mon nom et aussi, et surtout au nom de Jeanne de
Vandes, que tu aimes et qui m'aime!

Il s'arrta, tremblant de colre et de dsir. Le chevalier rpondit
doucement:

--Monsieur le marquis, vous avez beaucoup de haine. Je ne connais pas
encore  fond les hommes, mais je sais que la haine a ce mystrieux
pouvoir d'aller, de frapper, de rebondir et de revenir  celui qui en a
dcoch le trait.

--Ainsi en est-il, rpliqua le vieillard amrement, et ma haine n'est
que le ricochet de la haine de ce mchant homme qui, au moment mme o
il poignarde la France dans l'Inde, rpond au gnreux Montcalm mendiant
un sac d'cus et un rgiment pour la France canadienne expirante, ces
paroles ironiques que l'histoire lui clouera au dos comme un criteau de
parricide: Je suis bien fch de vous mander que vous ne recevrez point
de troupes de renfort; outre qu'elles augmenteraient votre disette de
vivres, leur envoi engagerait le cabinet de Londres  renforcer son
arme; ce qui revient  dire: Ma sollicitude pour vous est si tendre
que je me garderai bien de vous secourir! M. de la Palisse, qui tait
un brave soldat et que l'erreur populaire a sacr roi des grotesques,
n'a jamais profr semblable pantalonnade... Oui, c'est vrai, chevalier,
je hais M. le duc de Choiseul. On a cartel Damiens, qui n'avait frapp
que le roi; je voudrais tenailler le coeur de celui qui gorge la
patrie!

Il prit en main le cahier mis en ordre et ajouta:

--Je vous prie, monsieur le chevalier, de me faire une rponse
catgorique: voulez-vous, oui ou non, tre mon messager auprs du
ministre?

Avant que Nicolas et le temps de rpliquer, la porte s'ouvrit
brusquement, et la jeune fille voile  qui Madeleine Homayras avait
servi de guide entra.

 la vue du chevalier, elle eut un de ces gestes involontaires qu'on
traduit presque toujours par le mot surprise, mais qui expriment surtout
la soudaine motion.

Malgr son voile, le vieillard et le jeune homme la reconnurent tous les
deux du premier coup d'oeil, car un double cri s'chappa de leurs
lvres.

--Mademoiselle de Vandes! dit le chevalier.

--Jeanneton! s'cria Dupleix.

La jeune fille ferma la porte derrire elle et s'lana, les bras
ouverts, sur le sein de son oncle, qui dit, en la pressant contre son
coeur:

--Nous sommes sauvs, puisque te voil, fillette! Tu vas mettre  la
raison ton chevalier, qui est en train de me faire perdre la tte.




VII

POT AU LAIT


Il y avait un respectueux amour dans les caresses que la nouvelle venue
prodiguait  Joseph Dupleix. Elle n'avait accord au chevalier qu'un
regard; toute son attention appartenait au vieillard, qui, perdant bien
vite sa passagre gaiet et, pris tout  coup d'inquitudes, ajouta
d'une voix change:

--Pourquoi es-tu ici? Y a-t-il un malheur? Jusqu' prsent, au milieu de
toutes mes misres, ma famille a t pargne. Parle vite: Jeanne est
malade?... ou Jeannette? Laquelle des deux est morte?

Il tremblait de tout son pauvre vieux corps. La jeune fille releva son
voile, montrant cette pure et splendide beaut que nous avons dcrite.

--Rassurez-vous, mon bien aim oncle, dit-elle, mon pre, plutt. Ma
tante et ma cousine sont en bonne sant, grce  Dieu.

Dupleix respira, mais fut oblig de s'asseoir.

--Nous sommes pays pour croire vite  l'infortune qui vient,
murmura-t-il; chaque fois qu'il arrive du nouveau, je me courbe pour
recevoir le coup de massue... Mais dis-lui donc au moins bonjour,
fillette!

Elle tendit aussitt sa main, que le chevalier baisa respectueusement.

--C'est cela! s'cria le vieillard en riant avec effort, car le mystre
de la venue de sa nice pesait toujours sur lui comme une menace,
offrez-lui vos doigts d'albtre, damoiselle, car il s'agit de sduire ce
preux qui se fait tirer l'oreille pour affronter les horrifiques prils
entasss dans le palais de certain enchanteur, matre absolu de notre
vie et de notre mort... Mais voyons, chrie, quelles nouvelles
apportes-tu? Et d'abord comment as-tu trouv ma retraite?

--Voici le coupable, rpondit Jeanne de Vandes en retirant sa main au
chevalier pour qu'elle ne ft pas dvore tout  fait. Le chevalier a
crit l-bas... non pas  moi, certes, je suppose bien qu'il n'oserait;
mais  Mme la marquise, ma tante, et nous avons su que vous logiez aux
Trois-Marchands, rue Tiquetonne, chez une veuve qui tient  la police de
fort prs...

-- la police! s'cria Dupleix, qui sauta sur son sige: Et c'est le
chevalier qui vous a dit cela! Et il ne m'a mme pas prvenu!

--La lettre du chevalier nous disait, rpliqua Mlle de Vandes, que, sous
ce rapport-l, toutes les htelleries de Paris se ressemblent. Rien ne
servait de vous inquiter inutilement. Il veillait sur vous.

--Ah! ah! fit le vieillard, souriant non sans amertume, alors vous vous
entendiez tous les quatre, mon Nicolas et mes trois Jeanne? Quand je
crois me soustraire  la chre tyrannie des unes, je tombe sous la
tutelle de l'autre. Je suis surveill, gard, presque emmaillot, et ds
que je veux faire un mouvement, je sens que j'ai une lisire... Et la
police fait concurrence  ceux qui m'aiment pour me guetter. _By Jove!_
je ne serais pas mieux cadenass si j'tais prisonnier des Anglais!...
Qui vous a conduite  Paris, ma fille? Le voyage est long de Wesel
jusqu'ici.

--Je suis venue avec Dorothy, mon pre.

--Avec une servante! avec une Indienne! En vrit, Mme la marquise et
Mme de Bussy vous ont laisse partir sous l'escorte de cette pauvre
Dorothy!...

--Elles m'ont envoye, cher oncle, interrompit Mlle de Vandes, parce
qu'elles n'osaient venir elles-mmes... Quoi que vous disiez, vous savez
bien que vous tes noire matre  tous, et mme un matre ombrageux
parfois qui fait trembler ses esclaves... il n'y a que moi pour n'avoir
jamais peur de vous.

Sa voix grave et douce entrait dans le coeur comme une caresse. Dupleix
la serra contre sa poitrine. Il avait les yeux pleins de larmes.

--Chrie! chrie! balbutia-t-il,  mes pauvres enfants!... Voil que tu
me fais montrer ma faiblesse devant Nicolas!... Mais il m'a vu pleurer
bien d'autres fois. C'est peut-tre l'ge. Pour un rien, l'eau monte de
mon coeur  mes yeux. Je vous aime toutes, ma fillette; vous tes, 
vous trois, l'ador trsor qui me reste dans ma misre; mais c'est vrai,
toi ma mignonne, ma fleur, toi, Jeanneton, qui dormais si malade sur mes
genoux pendant la traverse, toi qui n'a plus ni ton pre ni ta mre, je
t'aime encore, si c'est possible, un peu mieux que les autres. Je ne
sais pas si c'est une ide folle que j'avais, mais il me semblait, quand
nous tions tous runis, que les mauvaises nouvelles (et il en venait,
mon Dieu!) ne me venaient jamais par toi. Je tremblais ds que je voyais
une lettre dans la main de ma pauvre chre femme ou de Mme de Bussy.
D'avance, je savais qu'il y avait l pour moi une mine de colres
impuissantes, d'angoisses et de dsespoirs... mais quand tu me montrais
de loin, dans les alles du parc, un pli que joyeusement tu agitais,
bien vrai, ce n'est pas une superstition, ma perle, j'tais sr qu'un
rayon allait luire dans ma nuit et qu'un souffle d'esprance, si faible
qu'il ft, allait passer sur mon dcouragement. C'est toi qui me donnas
le dernier message de Bussy qui m'annonait le dpart de l'_Atalante_,
portant notre avenir, notre bonheur, notre vie. C'est encore toi qui me
tendis le pli de notre ami de la C..., contenant la premire nouvelle de
la disgrce de Godeheu... M'apportes-tu quelque chose, fillette chrie?

Ainsi parlent les enfants. Et c'tait piti d'entendre le dsir
irraisonn de l'enfance et ses puriles terreurs trembler sous les
paroles de ce malheureux homme qui avait t si fort, si ferme, et qui
avait jadis command de si haut.

--J'ai des lettres, rpondit Mlle de Vandes aprs un court silence, car
le serrement de son coeur arrtait sa voix dans sa gorge.

--Sont-elles bonnes? Dis... dis vite! j'aime mieux ne recevoir qu'un
coup.

--Celles dont je connais le contenu, rpliqua encore la jeune fille, ne
sont ni bonnes ni mauvaises.

--Il y en a donc que ma femme n'a pas ouvertes?

--Il y en a deux, oui.

--Pourquoi?

--Parce qu'elles portent toutes les deux sur l'enveloppe la mme
mention: _confidentiel_.

--Je n'ai rien de cach pour Jeanne, balbutia Dupleix, et Jeanne le sait
bien...

Il avait baiss les yeux, et ses mains s'agitaient, mais il ne les
ouvrait point, quoique Mlle de Vandes lui tendt un paquet de lettres
parmi lesquelles il y en avait deux dont le cachet restait intact.

Peut-tre ne voyait-il point; peut-tre aussi qu'au moment de savoir, il
reculait volontairement tout au fond de ses pouvantes.

--Mon pre, dit la jeune fille, voici toute votre correspondance, reue
au Clotre, depuis que vous tes parti.

Dupleix releva sur elle son regard avec lenteur.

--Bien vrai? murmura-t-il, tu ne connais pas le contenu de ces lettres?

Et avant qu'elle et rpondu, il saisit le paquet d'un geste plein de
fivre.

--Alors, dit-il, appelant de force un sourire  ses lvres, ayons
courage. Ce serait la premire fois que tu m'apporterais le malheur!

Sans trier, et comme si cela se ft fait de soi, il laissa choir  ses
pieds tous les plis dcachets, ne gardant en main que les deux lettres
dont la clture tait intacte. Il y en avait une qui venait de Paris,
l'autre portait la marque de Londres. Dupleix les considra longuement,
l'une aprs l'autre.

--Ces critures-l, pensa-t-il tout haut, me sont inconnues... toutes
les deux!

Il s'assit parce que ses jambes dfaillaient sous lui et de grosses
gouttes de sueur vinrent  ses tempes.

--Nicolas, dit-il, essouffl comme s'il et couru  perdre haleine,
aide-moi. Vois quel dbris je suis, je ne peux pas. Mon sort est l
dedans, j'en suis sr. J'ai tout au fond de moi une voix qui me le crie:
C'est ma vie ou ma mort... Et avec quelle trange folie l'espoir
s'obstine dans le coeur des hommes! Romps un cachet, mon fils, celui de
Londres... Non, non, celui de Paris!... Je fais un voeu... un voeu
solennel; vous tes tmoins: je ne sais pas la partie que je joue,
j'ignore l'enjeu que je puis perdre ou gagner, mais je sais que c'est
mon va-tout, ma dernire mise. Si je gagne, j'irai m'agenouiller devant
un prtre, je confesserai mes pchs, et je vous donnerai ce qui reste
de moi, Seigneur Dieu... Si je perds...

Il n'acheva pas, parce que Mlle de Vandes, qui s'tait approche de lui
doucement, mit son beau front comme un billon entre ses lvres.

--Pre, dit-elle, n'ajoutez rien, offrez  Celui qui vous coute le
trsor de vos souffrances. Bnissez la divine main  l'heure mme o
elle vous frappe...

--Tu sais donc qu'elle me frappe encore! s'cria le vieillard en se
redressant soudain: cette impitoyable main! tu as menti! tu avais lu ces
lettres!

--Non, je vous affirme que non, mon bien-aim pre, mais je sais
qu'au-del des jours limits qui vous restent pour souffrir en cette
vie, il est une rcompense qui n'a point de bornes, et que cette
rcompense, suprieure  toutes choses, vous pouvez la mriter par une
seule minute de fervent sacrifice...

--Bon, bon! interrompit Dupleix, tout  coup refroidi. Nicolas me prche
aussi quelquefois, c'est toi qui l'auras duqu, car il prche moins
bien que toi. Il y a temps pour tout. Tu es le plus joli capucin qui se
puisse voir; mais nous sommes ici  la loterie; tourne la roue,
chevalier, et tire mon numro!

Le cachet de la lettre qui tait alle de Paris  Klostercamp sauta. Au
moment o le vieillard la saisissait avec avidit, il en tomba un petit
papier que Mlle de Vandes ramassa.

--Ma grande carte! s'cria Dupleix, dont l'oeil tincelant avait
parcouru d'un trait la dpche. talez ma grande carte! Bussy! brave
Bussy! grand Bussy! vainqueur des vainqueurs! Trois victoires! Trois
miracles! Hadrabad! Tolocol! Mundapour!

Il s'lana vers la table o le chevalier venait de drouler une carte
de l'Inde et son doigt frissonnant pointa les trois villes reconquises
par son gendre, ce brillant, cet incomparable soldat qui, malgr la
Compagnie et malgr les agents pays par la France, passant par-dessus
l'incapacit des uns, par dessus la trahison des autres, tracass qu'il
tait par l'autorit commerciale, harcel par l'autorit civile,
contrecarr, il faut bien le dire, par l'autorit militaire elle-mme,
sans troupes rgulires, sans argent, sans provisions, manquant de tout,
y compris les munitions et les armes, tenait encore en chec dans le
Dekkan par le prodige de son enttement hroque, la colossale puissance
de l'Angleterre.

L aussi, comme dans le Canada, il et suffi de quelques rgiments et de
quelques cus pour tablir l'empire de la France  tout jamais. Ces
peuples taient si bien  nous que les Cipayes de Bussy, au lieu de se
rvolter dans les heures de famine, s'criaient: Donnez le riz au
Franais, nous nous contenterons de l'eau o il a cuit!

Mais M. de Choiseul, excellent ministre, lou par l'Encyclopdie,
n'avait jamais assez de rgiments pour toutes les batailles qu'il
perdait  la frontire. Il avait besoin de tous nos cus pour solder les
appointements de sa famille, faire des petits cadeaux aux philosophes,
prparer la rvolution, entretenir le bain d'or o pataugeait cette
vieille Pompadour, sa protectrice, et payer les frais de la guerre
contre les Jsuites.

Ah! ce n'tait pas un homme de loisir: il avait de l'ouvrage!

Dtournons les yeux, et regardons ailleurs, l o battait un coeur
vraiment franais. Aussi bien, nous prouvons comme un religieux
bonheur  rpter le nom d'un hros trop ignor pendant sa vie et tout 
fait oubli aprs sa mort.

C'tait quelque chose de splendide que ce suprme effort de
Bussy-Castelnau, saisissant corps  corps le gant britannique, et le
secouant, et le terrassant dans la convulsion de son agonie. Il avait
soulev les Gurjanas et les Mahrattes; il avait fait son trou comme un
boulet de canon en traversant tout le Dekkan central et menaait le
coeur du Karnatic anglais, o la France avait conserv d'ardentes
sympathies. D'un seul coup d'oeil large et rapide, Dupleix venait
d'tablir sur la carte la juste position de la partie.

--Tout seul! s'cria-t-il. Grand ami! Vaillant ami! Bussy a fait cela
tout seul! sans M. de Lally, malheureux homme! ou plutt malgr M. de
Lally. Il marche, il avance, il perce! Les populations le suivent! Et il
y a soixante millions d'mes, rien que dans le Dekkan! Comprenez-vous,
maintenant, toi, Jeanneton, ma fille qui entends parler de guerre depuis
ton berceau, comprenez-vous l'importance de la visite que je vais rendre
 notre fidle de la C...? L'_Atalante_! il nous faut l'_Atalante_! Et
je gagerais qu'elle est arrive! Avec ce que porte l'_Atalante_, Bussy
armera trente mille, cinquante mille Mahrattes! Et vous ne savez pas
comment s'allument les colres chez ces peuples de feu! C'est une
trane de poudre! Dans six mois, trois cent mille combattants peuvent
rouler comme un torrent jusqu'au littoral et couvrir, et submerger les
tablissements anglais. Ne pensez pas que ce soit un rve! nous l'avons
fait dj, nous pouvons recommencer et, cette fois, je jure bien que
nous n'attendrons ni la permission des ministres ni celle de la favorite
pour faire au roi ce prodigieux cadeau de tout un monde! La France sera
plante l rsolument, solidement, et malheur  qui tenterait d'branler
son drapeau! Mes enfants, je vais de ce pas chez M. de la C..., et
demain, je commence mes achats, ou plutt je les conclus, car tout est
prpar... Pensez-vous que j'aie perdu mes soires depuis un mois? Dans
quinze jours, l'_Atalante_ peut reprendre la mer, escortant nos navires,
chargs de la foudre!

Il saisit son chapeau et le brandit en criant:

--France! France! Regarde vers l'Occident, brave Bussy! La fortune
t'arrive de France!

--Mon oncle, dit Mlle de Vandes, voici un petit papier qui s'est chapp
de la lettre.

--Ne m'arrte pas, chrie, rpliqua Dupleix, qui, pourtant, prit le
papier et l'approcha de la lumire.

Il tait radieux et ajouta, avant de lire, sur un ton de vritable
gaiet:

--Je parie que la pense du pot au lait de Perrette vous est venue 
tous les deux. Je ne m'en fche pas, mes enfants. C'est un gros pot au
lait que l'_Atalante_, mais qui peut se fler, c'est vrai, car il y a
bien des rcifs depuis les ctes du Bengale jusqu' la rade de Lorient.

Ses yeux se portrent sur le petit papier, et il se mit  rire en
haussant les paules.

--Que me fait cela? s'cria-t-il. Figurez-vous que ces nouvelles de
Bussy me sont venues par la Compagnie mme o j'ai conserv quelques
intelligences? Et certes, la source n'est pas suspecte, car ils n'ont
point coutume de chanter les louanges de ce pauvre Bussy dans les
bureaux de la Compagnie... Voil donc ce que c'est: l'employ qui me
sert en cachette a pris la peine de glisser ce chiffon sous l'enveloppe
pour me prvenir que les directeurs ont dcouvert mon adresse  Paris et
qu'on va lancer contre moi la meute des recors... Il m'engage  changer
d'htellerie:  quoi bon? J'aurai de quoi payer avec l'_Atalante_...
Veux-tu m'accompagner, Jeanneton? Tu ne peux rester en tte--tte avec
le chevalier, viens...

--Et la seconde lettre? interrompit celui-ci.

--La lettre d'Angleterre? s'cria Dupleix. Voil qui m'est bien gal!...
Donne tout de mme.

Il la prit et en rompit le cachet d'une main ferme.

Mais ds que son regard fut tomb sur l'criture, un flux de sang noir
lui monta au front; puis, tout de suite aprs, il devint livide.

Mlle de Vandes, effraye, voulut s'approcher de lui, il la repoussa
brutalement. Il riait. Son rire faisait piti. Il dit d'une voix sche
et sifflante:

--Le pot au lait!

Puis en anglais:

--_Captured Atalanta!_

Puis il ouvrit le tiroir de sa table en ajoutant, avec une gaiet
fanfaronne, mais navrante:

--Cass, le pot au lait!

Et quelque chose brilla dans sa main. Ce fut rapide comme l'clair. Il
tomba sans pousser un cri, avec un coup de poignard au ct gauche de la
poitrine.




VIII

COUP DE SANG


_Captured Atalanta!_

Ces deux mots anglais appartenaient au texte mme de la lettre signe
par l'agent de Joseph Dupleix, et qui ne contenait que trois lignes,
disant: L'_Atalante_ a t capture le 30 novembre, du fait de
Commodore Smith, par le travers du cap Saint-Vincent. Arrive en rade de
Plymouth, 4 dcembre. Capitaine bless, un homme tu.

Cass, le pot au lait! Avant de s'ouvrir la poitrine d'un furieux coup
de couteau, le conqurant de l'Inde ne pronona que cette seule parole,
d'une voix si change que le chevalier et Jeanne ne la reconnaissaient
pas.

Il ne poussa point de cri en tombant, nous l'avons dit. Rien ne
s'chappa de sa poitrine avec son sang, sinon un ricanement sourd. Le
poignard trs petit tait une arme excellente de fabrication anglaise,
qui avait pntr jusqu'au manche.

Mlle de Vandes, une fois dj repousse, s'tait prcipite de nouveau
sur son oncle, un peu avant le coup donn. Il y avait eu une trs
courte lutte, si courte que le chevalier n'avait pu s'y mler.

 vrai dire, il ne savait pas ce qui se passait, et il ne devina qu'au
moment o Mlle de Vandes, ayant arrach le couteau sanglant, le laissa
aller sur le carreau avec horreur; il la vit regarder, d'un air
constern, sa main souille de rouge, chanceler sur place et tomber 
son tour auprs de son oncle.

Alors seulement, l'angoisse le saisit  la gorge, car la prononciation
anglaise dfigure pour nous si absolument le mot _captured_ qu'il
l'avait entendu sans lui appliquer aucun sens, et certes, cette autre
exclamation presque gaie: Cass, le pot au lait! ne pouvait
pronostiquer pareille catastrophe.

Le chevalier avait pour son vieil ami une profonde admiration et un
attachement sans bornes, et ces deux sentiments se fortifiaient en lui
de tout le grand amour qu'il portait  Mlle de Vandes. Il fut comme
foudroy et se jeta  corps perdu entre eux, essayant de soutenir d'une
main la jeune fille dans sa chute et, de l'autre, cherchant le coeur du
vieillard.

Ce fut juste  cette minute que _l'oeil de police_ s'ouvrit, comme nous
l'avons vu, pour donner passage aux regards curieux de l'inspecteur
Marais et de sa commre, Madeleine Homayras. Leur premire pense alla
vers un meurtre,  cause du sang qui tait  la main de la belle
inconnue; mais l'attitude du chevalier dmentait par trop nergiquement
cette supposition, et la carte de l'Inde, sautant aux yeux de M. Marais,
lui rvla tout de suite la vrit.

--Pourquoi diable ne m'avez-vous pas dit que c'tait le vieux nabab?
grommela-t-il avec mauvaise humeur. Si on n'est plus servi comme il
faut, mme par ses bonnes amies, le mtier deviendra impossible!

C'tait la Compagnie qui, copiant les gazettes de Londres, donnait 
Dupleix ce titre ironique de nabab.

Madeleine, qui tait femme et assez bonne me au fond, rpondit:

--Monsieur Marais, ne pensez-vous point qu'il faudrait aller qurir un
mdecin... ou tout au moins M. le commissaire? Car voil le pauvre homme
dfunt, et je suppose qu'il faudra arrter la demoiselle.

--Du tout, point, Madeleine, rpliqua l'inspecteur. Vous ne connaissez
pas les braves gens en peine d'affaires avec les bureaux, ma mie; ils
deviennent enrags et se poignardent  tout bout de champ. J'en ai connu
un qui suivait un rglement de comptes avec les commis du contrle
gnral. Dans la mme semaine, il se pendit, se noya, et se jeta par la
fentre de son logis, situ au quatrime tage...

--Oh! Monsieur Marais! s'cria la veuve avec reproche, avez-vous bien le
coeur de plaisanter ainsi quand il s'agit de vie et de mort?

--Je ne plaisante nullement, ma commre. Si on mourait du mal des
commis, Paris ne serait bientt qu'un cimetire. Vous allez voir ce
vieux fou de Dupleix se relever comme un chat...

--Mais voil son sang qui fait une mare!

--Tenez! interrompit Marais, il a ouvert un oeil! Avec son petit
couteau, il s'est sauv lui-mme d'une attaque d'apoplexie, voil tout!

Le fait est que le bonhomme Joseph se releva en ce moment sur le coude.

--Le pot au lait... balbutia-t-il d'une voix paisse.

--coutez! fit Madeleine. Que dit-il?

--Parbleu! grommela Marais, c'est tout simple, il bat la campagne... et
voyez sa face pourpre! il n'tait que temps pour lui de prendre le
_baume d'acier_, comme disent les chirurgiens, et il l'a chapp
belle!... Quant  mon homme qui se noya, qui se broya et qui se pendit
dans la mme huitaine, il se porte comme le Pont Neuf, et un chacun doit
s'habituer  tout cela, quand il a besoin, pour son malheur, de
Messieurs les gratte-papier du roi.

Quoi que le lecteur en puisse penser, l'inspecteur Marais, dont nous
sommes loin d'approuver le sang-froid stoque en face d'un si triste
tableau, ne se trompait point de beaucoup, et la petite notice de M. de
la Conterie dit en propres termes que son parent et ami, Joseph Dupleix,
fut sauv d'un coup de sang par une veine qu'il s'ouvrit
_accidentellement_ en apprenant la perte du navire charg des dbris de
sa fortune.

Il n'entre pas dans notre manire de voir de recommander cette
mdication  personne.

Toujours est-il que Dupleix se trouva debout, entre les bras du
chevalier, puis assis dans son fauteuil, bien avant que la pauvre
Jeanneton et repris ses sens, et qu'il chercha, et qu'il trouva
lui-mme parmi les menus objets qui encombraient son tiroir, un flacon
de sels volatils pour le faire respirer  sa nice.

Pendant cela, Marais et sa commre continuaient de causer assez
paisiblement dans la chambre noire. Madeleine avait expi le pch de sa
discrtion passe en racontant tout ce qu'elle savait de son locataire,
et l'inspecteur s'tait montr frapp surtout de ce fait que le
chevalier Nicolas tait parent ou alli du ministre. Il le considrait
dsormais avec une attention respectueuse  travers l'cumoire.

--Ils sont partis si nombreux dans cette famille-l, dit-il enfin, que
personne ne peut se flatter de les connatre tous, et pourtant j'ai pris
soin de mettre dans ma tte les signalements des principaux, au nombre
d'un demi-cent,  peu prs. Celui-ci, je ne l'avais pas encore vu, mais
je dclare qu'il est joliment plant, de bonne mine et tout  fait
tourn en homme de bien, comme tous ceux qui ont l'honneur d'appartenir
 M. le duc. Dsormais, je le reconnatrai, et je vais aller l'attendre
 la porte de la rue pour le saluer, selon mon devoir... Mais ce doit
tre un petit, tout petit cousin, qui ne pend  M. le Duc que par un
fil, ou du ct de Mme la duchesse.

--Chut! fit Madeleine, voici M. le gouverneur qui parle!

--Gouverneur de sa soupe, marmotta Marais, quand il l'a lampe!

Joseph Dupleix ouvrait la bouche en effet pour dire:

--Cass... en miettes!

--Quoi donc qui est cass? demanda Madeleine.

--Le pot au lait, donc! riposta l'inspecteur. Voil son courrier 
terre. Il aura reu une mchante lettre sur la nuque!

--Vrai, fit Madeleine rvolte, je vous croyais meilleur coeur que
cela... Vous tes donc aussi l'ennemi de ce pauvre homme!

--Moi! s'cria Marais, l'ennemi du bonhomme Joseph! ah! par exemple!
mais je l'adore! Rien ne me va comme ces revenants de chez les sauvages
qui ont eu des bayadres, des lphants et des pagodes! Seulement, vous
savez, quand ils ont rendu trop de services, ils taquinent les bureaux
du matin au soir. Ce sont mmoires, placets, requtes, rles, dires
d'experts, rclamations, balances, comptes d'apothicaires...

--Dame! voulut objecter Madeleine, si on leur doit, il faut les payer.

--Ils vont, continua Marais, qui s'animait, ils viennent, ils crient,
ils gnent, ils encombrent. On ne voit qu'eux: J'ai fait ci, j'ai fait
a et encore l'autre! C'est moi qui vous ai donn le Canada, un beau
pays plein de castors.--Mais nous n'en voulons pas de votre
Canada!...--C'est gal, payez!

--J'ai ou dire, murmura Madeleine, qu'il y aurait l-bas de quoi donner
 manger  tous ceux qui meurent de faim  Paris et dans la province.

--Ta! ta! ta! cancans de Jsuites! Vous ne les connaissez pas comme moi,
ma bonne, ces braves qui sont les bienfaiteurs du roi! De l'argent, des
soldats, des navires! Ils ont faim, ils ont soif! Ils portent dans leurs
poches perces des villes et des empires Toc! toc!--qui est l?--Un
conqurant. Donnez un million pour Masulipatam, que les Anglais ont
repris; donnez quinze cent mille livres pour Aurengabad, qui est aux
Hindous, deux millions pour Bedjapour, Sakkar ou Ellightpour: des noms 
jeter  la porte! donnez, donnez, donnez! Et si le malheureux ministre
ne dnoue pas assez vite les cordons de sa bourse, ils poussent des cris
de chouette qui s'entendent jusqu' Pontoise. Ils s'asseyent sur la
borne, devant l'entre du Ministre, ils ameutent les passants qui ne
connaissent ni Bedjapour ni le Travancore, mais qui font chorus avec eux
et qui hurlent: Est-il possible que nous abandonnions le Travancore et
Bedjapour! Et la France entire se met  regretter Bedjapour, que nous
n'avons jamais eu, et le Travancore, qui n'existe mme pas, selon le
dire de M. Chenu, huissier jur de la sortie prive, au petit Cabinet de
Monseigneur... Ah! comme je comprends l'ennui de ces pauvres hidalgos
qui tenaient les critures d'tat  la Cour d'Espagne, quand Christophe
Colomb vint leur jeter dans les jambes la dcouverte de l'Amrique!

--Voici la demoiselle qui se ranime, dit Madeleine. Vertucotillon! le
beau brin de jeunesse!

M. Marais n'avait pas besoin qu'on rveillt son attention. C'tait un
connaisseur. Il avait mis sa main en visire au-devant de ses yeux, et
dtaillait trait  trait l'admirable beaut de Mlle de Vandes, qui
reprenait ses sens, soutenue par le chevalier.

-- pre! pre! dit-elle, et ce fut sa premire parole, empreinte d'un
douloureux reproche: si j'avais t condamne  rapporter de Paris la
nouvelle d'un pareil malheur! Elles m'attendent toutes les deux, l-bas,
au Clotre, votre femme et votre fille! Elles comptent les heures de mon
absence...

Elle s'interrompit pour demander avec anxit:

--La blessure est-elle dangereuse?

--Je ne le crois pas, rpondit le chevalier, mais il faudra vos soins,
Jeanne, vous qui tes habitue  secourir nos soldats blesss.

Elle s'appuya sur le bras de Nicolas, et fit quelques pas chancelants
vers le fauteuil o Dupleix, trs calme, semblait reposer.

--Tubieu! tubieu! fit M. Marais, on ne vit jamais tant de grces! Je ne
me souviens plus du nom de la jeune nymphe qui tait dans l'le de
Calypso...

--Eucharis! s'cria Madeleine, je suis justement  lire _Tlmaque_, qui
est bien mignon pour un livre d'vque... J'en pleure, pourtant, moi, 
regarder ces pauvres gens-l!

--Eucharis! s'cria Marais, la divine Eucharis! c'est cela! M. de
Fnlon tait un bon chrtien qui aimait les dieux de la fable et la
philosophie... Savez-vous une chose, Madeleine? si la petite allait
elle-mme porter un placet au roi...

--J'y pensais, interrompit la veuve: quelle piti ce serait!

--Sans compter, ajouta Marais, que Mme de Pompadour me logerait gratis
au Fort-l'vque pour n'avoir pas fait bonne garde. Je n'ai pas perdu
mon temps, ce soir, c'est certain.

--Mais voyez donc! voyez! la voil qui le panse avec autant d'adresse
qu'un _frater_!

Mlle de Vandes avait mis  nu, en effet, la plaie, qui semblait peu de
chose, malgr la quantit du sang rpandu, et posait le premier appareil
d'une main videmment exerce. Quand elle eut achev, elle appuya ses
lvres sur le front du vieillard en un long et filial baiser.

--Tu as raison, dit alors Dupleix, dont l'intelligence avait repris son
assiette, j'ai mal agi, et je m'en repens; pardonne-moi pour toi et pour
tous ceux qui m'aiment.

Le mouchoir de Madeleine, dj mouill, pongea ses yeux pleins de
larmes.

--Ah! moi, d'abord dit-elle, je ne suis pas matresse de ma sensibilit:
de voir un homme qui a refus le Grand Mogol dans un tat pareil, a me
fend l'me!

Dupleix continuait:

--Je vous remercie tous les deux, mes enfants. Nicolas, ton mtier de
secrtaire, auprs de moi, est fini. On s'efforce tant que l'espoir vit;
mais quand l'espoir est mort,  quoi bon se roidir? Tu vas aller chez M.
de la C... lui annoncer que les Anglais ont achev l'oeuvre de ma ruine
et lui dire que tout est consomm. Fais-lui mes adieux. Demain, si mes
forces le permettent, je partirai pour le Clotre avec cette chre
enfant, et j'y attendrai la mort en me soumettant  la volont de Dieu.

--Bonne ide, fit Marais, et bon voyage!

La veuve s'loigna de lui dans un mouvement d'indignation; mais elle se
rapprocha tout d'un coup, et ses yeux se schrent parce qu'il lui
demandait:

--Est-ce que sa note est paye ici?

--Jarnicoton rpondit-elle, je n'y pensais pas! a rend bte d'tre trop
sensible. Il redoit la quinzaine et deux jours de plus...

--Ce qui fait bien une autre quinzaine, dit Marais, s'il est ici au
demi-mois. Vous pouvez en tre pour dix-huit ou vingt louis, avec la
nourriture et le feu.

Elle n'tait pas riche, cette bonne femme Homayras. Dans le premier
moment, le combat qui s'tablit en elle fut si vif qu'elle rougit
jusqu' la racine de ses cheveux.

--Le compte est fait murmura-t-elle, c'est trente-trois pistoles, sept
livres et onze sols pour la quinzaine passe, et je dis que je
n'aimerais pas perdre pareil denier. Mais si le pauvre malheureux
monsieur se trouve  court...

--Vous lui prterez encore l'argent de son voyage, Madeleine, h?
demanda brusquement Marais.

--Jour de Dieu! fit la veuve, je ferai  mon ide, entendez-vous, M.
l'inspecteur, et je n'aurai pas recours  votre bourse pour cela!...
Mais chut! la demoiselle parle! Et c'est comme une mlodie!

Avant de se mettre aux coutes, Marais lui prit la main qu'elle avait
grasse et forte, et l'approcha de ses lvres galamment, en disant, et
cette fois sans ricaner:

--Vous tes un brave coeur, Madeleine!

Ce n'tait pas un mchant homme du tout, mais il en avait tant vu! Et
chaque fois qu'un bon mouvement lui venait, il en prouvait un peu de
honte.

--Mon bien-aim pre, disait cependant Jeanne de Vandes, vous ne serez
point en tat de voyager demain. Le chevalier va se rendre de ce pas
chez votre mdecin, car je ne veux point me fier au pansement que j'ai
fait. Avec deux ou trois jours de repos, si vous pouvez chasser loin de
vous les soucis qui vous accablent...

--Ah! ma pauvre fillette, interrompit Dupleix, il n'y a plus de craintes
quand il n'y a plus d'esprances. Les soucis viennent de s'envoler, et
je me sens tranquille comme un saint de bois. Vous ne le croiriez pas,
mes enfants, je suis content que ces dtestables coquins, les Anglais,
aient vol ma cargaison. Cela tranche la question nettement. Je suis
tout au fond du foss, et je m'y endors. _By Jove!_ c'est bon d'tre en
lthargie!... Va, chevalier, va, mon ami, non point chez le docteur, je
n'ai pas besoin du docteur, va chez toi, tout uniment te coucher, je te
souhaite la bonne nuit.

Il ferma les yeux, en homme que l'entretien dsormais importune. Mlle de
Vandes et le chevalier changrent un regard.

--En somme, dit M. Marais, a finit tout btement. Il n'y a de curieux
que le coup de couteau.

--Ah! fit Madeleine, est-ce assez dur, les hommes en place! Moi, si
j'avais le crdit dont vous jouissez dans le gouvernement et votre
capacit, j'arrangerais cette histoire-l bien arrange, avec les deux
fiancs et le pauvre gouverneur, rduit par son infortune  se plonger
un poignard dans le sein, et j'irais faire pleurer Mme de Pompadour, qui
lui donnerait une pension...

--Faire pleurer Mme de Pompadour! s'cria Marais: fameuse ide! on tire
bien du feu des cailloux... Mais que font-ils donc l? Voici le Nicolas
qui s'empare du mmoire. Tubieu! ma commre, ils ont la mme ide que
vous, on va jouer du mmoire!

Profitant du moment o le vieillard avait les yeux ferms, le chevalier,
aprs s'tre concert avec Mlle de Vandes, venait, en effet, de glisser
le mmoire sous le revers de son frac.

--C'est un coup d'pe dans l'eau, que je vais donner, dit-il. Chre
Jeanne, pensez-vous que j'aurais attendu jusqu' aujourd'hui si j'avais
eu le moindre espoir? Mais il ne s'agit plus d'couter mes doutes ou mes
rpugnances; aprs ce qui vient de se passer, et du moment que vous
l'ordonnez, je n'hsite plus et vais tenter l'aventure.

--Il va chez Mme de Pompadour,  cette heure-ci! demanda Madeleine.

--Non pas, rpliqua Marais, qui cherchait  ttons sa canne et son
chapeau: c'est beaucoup plus grave.

--O va-t-il donc?

Mais Marais lui imposa silence par un chut imprieusement siffl. Il
regardait de tous ses yeux  l'cumoire.

De l'autre ct de la cloison, le bonhomme Joseph avait relev tout
doucement ses paupires.

--Nicolas, mon ami, dit-il d'une voix qu'il voulait faire indiffrente,
mais o toute sa passion vibrait malgr lui, il est bien entendu,
n'est-ce pas, que je ne t'ai nullement pouss  cette dmarche?

--Ah! le vieux comdien! pensa tout haut Marais, il guettait tout 
travers ses yeux ferms!

--Mais quelle dmarche? demanda Madeleine, dsole de ne point
comprendre.

--Je n'ai pas dit un tratre mot, poursuivit Dupleix, qui ait pu te
porter  l'entreprendre; mais du moment que tu as l'ide de parler au
ministre...

--Bon! fit Madeleine, on comprend,  la fin!

--Il ne faut pas y aller, continua Dupleix, comme une corneille qui abat
des noix. Quelle heure avons-nous?

--Neuf heures, rpondit Mlle de Vandes.

--M. le duc, reprit Dupleix d'un ton pos et prcis, est donc encore
pour une demi-heure et mme un peu plus avec Mme la duchesse de
Grammont, sa respecte soeur.

--Exact! fit Marais en _a parte_. Comme ils sont renseigns!

--N'est-ce pas aujourd'hui mercredi? demanda Dupleix?

--Si fait, mon oncle.

--Un des trois _petits soirs_ de Mme de Grammont, mes enfants. Je dis
tout cela pour toi, Nicolas. Dans ce monde-l, il faut regarder  ses
pieds comme si on marchait sur des oeufs. Dix heures sonnant, la belle
Batrix de Choiseul-Stainville, ex-chanoinesse qui fait prsentement le
bonheur de M. le duc de Grammont, mais  distance, comme il arrive en ce
sicle pour beaucoup d'poux trop bien assortis, va entrer dans son
salon, o l'attendra M. l'ambassadeur d'Autriche. M. l'ambassadeur
d'Espagne n'arrive qu' dix heures et un quart, et jamais on ne laisse
entrer, quand ils sont l, M. le baron d'Asfeldt, qui fait sourdement
chez nous les affaires de la Prusse, du fond de ces grands vieux jardins
de l'htel de Nantouillet, au Marais, o les tilleuls sont plus hauts
que ceux des Tuileries et que la Vnitienne Rosalba Nroni a pays
comptant en reichthalers de Potsdam. Pendant cela, Mme la duchesse de
Choiseul, une vraie sainte, celle-l, s'occupe de bonnes oeuvres dans
son oratoire avec l'abb Croizat du Chtel, son neveu, et monseigneur
Croizat de Caraman, vque d'Andrinople, son oncle. Elle ne vaut rien
pour la politique et va tout btement au ciel, comme une admirable
chrtienne qu'elle est.  ce moment, dix heures juste, la grande
antichambre s'ouvre pour les audiences prives de M. le duc, les petites
audiences de M. de Praslin du Plessis, qui a sous lui le jeune Choiseul
de Beaupr, frre de Mme l'abbesse de Glossinde, et le vicomte de
Choiseul, ancien colonel de Chaulnes-infanterie, dont on va faire un
sous-secrtaire d'tat. Son frre, M. le baron de Choiseul, n'est plus
l depuis la Toussaint, ayant pass ambassadeur en Sardaigne... Qui
connais-tu l dedans, Nicolas?

--Tout le monde et personne, rpondit le chevalier. J'ai t admis 
baiser la main de Mme de Grammont, et j'ai dn  la table de Mme de
Choiseul,  Chanteloup; mais c'est  M. le duc de Choiseul en personne
que mon pre m'avait prsent lors de mon premier voyage  Paris.

--Cousinaient-ils tous deux, ton pre et lui?

--Oui, mais M. de Choiseul n'tait pas encore ministre.

Dupleix se leva sans secours, et,  voir l'animation de son visage,
personne n'aurait pu se douter qu'il avait eu quatre pouces de fer dans
la poitrine.

--Quel homme! pensait Marais: il en sait sur le Ministre bien plus long
que l'almanach du roi!

--Mon bon pre, s'cria Mlle de Vandes, pas d'imprudence, je vous en
supplie.

--Il n'tait pas encore ministre! grommela Dupleix en se rasseyant
docilement. Voyons, Nicolas, mon fils, cherche bien, retourne ta mmoire
comme un gant: ne te rappelles-tu parmi tes anciens camarades aucun
Choiseul, aucun demi-Choiseul? Quand ce ne serait qu'un quart de
Choiseul!

--Ma foi, dit le chevalier, j'ai fait la maraude dans le Hanovre avec
un dragon d'Aubign qui avait nom Choiseul et qui tait fils de M. de la
Beaume...

--_By Jove!_ s'cria Dupleix, et tu ne le disais pas! Il n'y a point de
petit Choiseul!

Il atteignit prcipitamment un carnet qui tait dans la poche de ct de
sa houppelande, et le feuilleta comme on consulte un vocabulaire.

--De la Beaume dit-il (Andr-Victor de Choiseul), ancien capitaine
d'Aubign-dragon... c'est bien cela, h?... sera pouss dans la marine,
est, en attendant, aux _rponses_, service de M. de Choiseul-Praslin du
Plessis, brun, caractre aimable, 27 ans et des dettes.

De l'autre ct de la cloison, M. Marais s'tait lev aussi dans un lan
d'admiration.

--Mais il a du talent, ce bonhomme-l! gronda-t-il; quoiqu'il ait
conquis l'Inde, je l'aime tout plein, moi!

--Bien vrai? demanda Madeleine.

--Parole d'honneur!... Rangez-vous que je passe, ma commre.

--Pour aller o?

--Rue Sainte-Anne, parbleu! Pensez-vous que je vais laisser tomber ce
Nicolas chez monseigneur comme un pav, sans l'annoncer?

--Vous l'empcherez d'tre reu?

--Au contraire.

Il carta la veuve lestement et prit la porte, au moment o le chevalier
quittait de son ct la chambre de Dupleix en disant:

--Je suis timide, c'est vrai, mais une fois devant l'ennemi, tout va
bien. Je ne peux pas vous dire comment je ferai, mon respectable ami,
mais quand le diable s'en mlerait, je m'engage  pntrer, ce soir
mme, jusqu'au ministre.

--Si tu fais cela, chevalier... commena Dupleix.

Mais le chevalier ne put entendre la fin de la phrase, car il s'tait
lanc dans l'escalier, aprs avoir effleur du bout des lvres la belle
main de Mlle de Vandes, qui lui cria:

--Merci; bon courage et bonne chance!




IX

UN ENNEMI DE LA SUPERSTITION


Pendant que notre chevalier descendait les premires marches de
l'escalier, Marais en franchissait dj, quatre  quatre, la dernire
vole. C'tait un cerf que cet homme d'tat, quand il voulait.  la
porte de l'htellerie il trouva un gaillard de mchante mine qui se
promenait les mains derrire le dos en billant mieux qu'une hutre au
soleil.

--Phanor, lui dit-il d'un ton protecteur et plein d'autorit, soigne ta
tenue; ce soir, tu vas t'approcher des grands de la terre. Rends-toi 
la demeure de celle... tu sais? Les jeux, les ris, les grces et la
ceinture de Cypris!

--Je sais, dit Phanor d'un ton bourru: la vieille Pompadour.

--Imbcile! pour le plaisir de grogner, tu resteras toujours chien
galeux... La vieille Pompadour, si tu veux; moi, je traduis: la reine
des grces et des fleurs. Tu toqueras  la petite entre six coups
discrets, trois, deux, un; tu demanderas madame Manon, qui a l'avantage
de servir Mlle Babet, qui a l'honneur de peigner la divine chevelure de
la divine Zphise...

--Et de la teindre aussi, gronda Phanor.

--Et tu lui diras que ton patron est retenu pour une heure encore par le
service du roi. Aujourd'hui, d'ailleurs, la chasse a t mdiocre. J'ai
recueilli seulement quelques faits d'ordre politique, ou plutt...
enfin, rien de piquant... Tout au plus le dnouement d'une aventure
dmode. Mais tu ajouteras, retiens bien ceci, que j'ai vu par un trou
de serrure une perle, un saphir, un blouissement... J'en ferai moi-mme
le pastel  Mme la marquise. Va, bonhomme, et souviens-toi que le grand
Frdric a failli perdre sa couronne pour avoir dit comme toi la
vieille en parlant de Zphise.

--Eh bien! rpliqua l'incorrigible Phanor, moi, je dis: Que le diable
l'emporte; votre Pompadour! et ses Manon, et ses Babet! Jamais rien pour
boire dans cette cage! Toutes ces coquines-l sont plus avares que les
honntes femmes! Mais, patience! le pauvre monde aura son tour!

Comme il s'loignait, M. Marais le retint sans faon par le paquet de
cheveux mal dmls qui se hrissaient dans un vieux ruban sur sa nuque.

--Phanor dit-il, je tiens  toi, malgr tes dfauts, parce que tu es un
loup. Quand donc couteras-tu mes conseils? Il n'y a rien de bte en ce
monde comme de s'attaquer aux dieux, tant qu'ils sont dans l'Olympe. Si
on les dgomme,  la bonne heure! Je crois comme toi qu'il arrivera un
jour o les gens de la racaille seront dieux, et je dsire vivre assez
pour voir cela, tant curieux de ma nature. Les satrapes du ruisseau
prendront la place des rois et les souillons minauderont avec les
ventails vols des duchesses. Ces drles et ces drlesses rpandront du
sang, un peu ou beaucoup, au nom du peuple, qu'ils dshonoreront et qui
n'en pourra mais.  part cela, rien de chang. Ceux qui ont faim
aujourd'hui auront faim demain, parce qu'il y aura toujours bien six 
huit mille chacals plus effronts que les autres, qui mangeront, comme 
l'ordinaire, tout le pain de la France. Et alors, veux-tu savoir ce qui
adviendra de nous deux, Phanor, pauvre caniche? Tu aboieras stupidement
contre les chacals, et moi je les servirai avec bonne humeur et
fidlit, comme je fais pour le calife Almanzor et sa sultane Zphise.
Conclusion; nos moluments respectifs resteront les mmes: tu recevras,
toi, ce qu'il faut pour grogner, moi, ce qu'on paye pour applaudir. En
route et au galop!

M. Marais lcha le catogan de Phanor, qui partit en grondant et en
grondant arriva.

Ces pauvres diables-l dressent la table pour les goinfres de la
Rvolution, mais ils ne s'y assoient jamais.

 l'instant o M. Marais atteignait l'extrmit de la rue Tiquetonne, un
homme le dpassa, et il n'eut pas de peine  reconnatre par derrire le
chevalier Nicolas, qui enfila la grande rue Montmartre au pas de course.

--Il va bien! pensa Marais; mais ce n'est qu'un jarret de soldat, aprs
tout.

Au coin de la rue de la Jussienne, le chevalier tourna en redoublant de
vitesse.

--Tubieu! fit l'inspecteur, il a du nerf! Puisque nous allons tous les
deux  l'htel de Choiseul, je vais savoir quel nom de famille il a, ce
M. Nicolas... Mais il faut que j'arrive avant lui, pour prvenir Son
Excellence du sujet de sa visite. M. le duc n'aime pas  tre pris de
court.

Au lieu de perdre du terrain, le chevalier, cependant, faisait de si
larges enjambes que la distance grandissait entre lui et l'inspecteur.
Celui-ci se mit  courir et pensa, non sans mlancolie:

--Marais, nous vieillissons! Voil que nous sommes forc de prendre le
trot sur le pav de Paris contre un capitaine d'infanterie.

Mais il se remit au pas subitement, parce que le chevalier, distrait ou
ne connaissant pas bien sa route, s'tait lanc dans la rue du
Coq-Hron. M. Marais respira et prit mme le temps d'essuyer son front,
o perlaient dj quelques gouttes de sueur.

--Cet amour-l ne peut pas savoir par coeur sa capitale! murmura-t-il.
Nous gagnons cinq minutes par la ruelle Pagevin, et c'est plus qu'il ne
nous en faut pour arriver premier.

Cependant, loin de ralentir sa course, il n'en dtala que mieux et
parvint en rien de temps  la place des Victoires. De l, en trois
sauts, il franchit la nouvelle rue des Petits-Champs et tourna l'angle
de la rue Sainte-Anne.

Comme toujours, il y avait de nombreux carrosses stationnant aux abords
de l'htel de Choiseul, qui existe encore et dont l'entre sur la rue de
Grammont donne maintenant accs, tous les soirs, aux membres d'un cercle
artistique bien connu, aprs avoir vu passer tant de belles dames,
habitues d'un illustre magasin de nouveauts. Hlas! elles s'en vont
toutes, les gloires de ce monde, et parmi ceux qui montent ou qui
descendent la rue de Grammont, les gens songent plus encore aux
magnifiques soieries dbites autrefois par la Maison Delille qu'aux
douteux souvenirs laisss par le Ministre de M. de Choiseul.

Marais souleva le marteau de la porte cochre, qui lui fut ouverte
aussitt; il entra dans la cour, o d'autres carrosses en grand nombre
stationnaient formant un double rang. Le portier de l'htel, du ct de
la rue Sainte-Anne, changea avec lui un signe de tte familier et ne
lui demanda point o il allait. Il tait videmment de la maison. M. le
duc de Choiseul, qui venait de joindre  son titre de secrtaire d'tat
au dpartement des relations trangres celui de ministre la Guerre,
gouvernait en outre par le fait toutes les affaires de l'intrieur.

Marais se glissa entre les carrosses et gagna une petite porte latrale,
situe vers l'angle de la cour,  droite. Il entra sans frapper.
L'huissier le poussa de ct, fort amicalement du reste, et du seuil
cria au dehors  haute voix:

--Le carrosse de M. le directeur gnral Godeheu!

--Tiens, tiens! fit Marais en s'effaant aussitt humblement, comme a
se trouve!

Un homme corpulent et portant d'autant plus haut la tte qu'il venait,
selon toute probabilit, de l'incliner plus bas devant le ministre,
traversa l'antichambre, qu'il emplit de la bonne odeur de tubreuse dont
taient saturs ses rubans et ses dentelles.

--Je n'oublierai jamais, dit-il  un petit Choiseul fort gentil qui
l'accompagnait, la bont, la grce, la condescendance avec laquelle
monseigneur a bien voulu m'accueillir, et je vous prie, cher vicomte, de
vouloir bien en tmoigner  M. le duc la vive, la trs vive, l'ardente,
devrais-je dire, la passionne gratitude du plus dvou de ses
serviteurs.

--Amen! pensa Marais. On le fait sortir par la petite porte, il a d
avoir la tte lave  grande eau. C'est gal, il a un matre diamant au
doigt et pour plus de vingt mille cus de point de Flandres!

--Monsieur le directeur gnral, dit le petit vicomte, monseigneur
apprcie votre mrite  sa valeur, et je vous prie de me regarder comme
tant tout  vous.

Sur quoi, il pirouetta, laissant le Godeheu la bouche ouverte.

--Attrape! se dit Marais. a ferait plaisir au pauvre vieux Dupleix s'il
voyait la triste mine de ce traitant.

L'huissier fit  Godeheu un salut d'empereur et le mit dehors.

Puis, se tournant vers Marais d'un air grillard, il demanda:

--Rien qu'une en passant, mais qu'elle soit jolie! Avons-nous du bonbon
dans le sac aux histoires?

--Il est plein, mon cher monsieur Chenu, rpondit l'inspecteur. Je
prends au hasard: Mme la comtesse de la F... S... a fait demander  M.
le Cur de Saint-Jacques du Haut-Pas combien il prendrait pour donner
l'enterrement de premire classe  Champion.

--Et qu'tait-ce ce Champion?

--Perroquet de son tat, vert et jaune comme caractre et rcitant par
coeur tous les calembours de M. de Bivre. M. d'Alembert lui avait
enseign la logique, et M. de Fontenelle, l'astronomie. Depuis son
dcs, la livre de Mme la comtesse porte le grand deuil.

--Et qu'a dit le Cur?

--Un _Pater_ pour prier Dieu qu'il gurt la vieille dame du mal de
folie.

--C'est gal! fit l'huissier en se frottant les mains, tout a creuse
les affaires et la philosophie gagne. Dieu n'est pas dans de beaux
draps, M. Marais, si les comtesses se mlent de lui rire au nez, et nous
verrons mieux encore que cela. Moi, d'abord, la superstition, je n'en
veux pas!

--Et vous avez bien raison, monsieur Chenu... La sant, du reste?

L'huissier prit un air dolent.

--Pas forte, monsieur Marais rpondit-il; j'ai eu un coup de tristesse
vendredi que nous avons dn treize  table chez M. le Premier
appariteur. a m'a laiss tout chose.

--Tubieu! Je le crois bien! Il y a de quoi... Puis-je voir M. du
Plessis-Praslin?

--Lequel? ils sont quatre.

--Le matre des requtes.

--Ils sont deux.

--Le baron.

--Quel joli jeune homme! Il va nous quitter pour monter  la seconde
attente de Mme la duchesse de Grammont, et de l  tre ambassadeur il
n'y a qu'un saut de puce.

--C'est tout au plus! un petit saut de petite puce, et  pieds joints...
Mais qui tient l'emploi de M. le baron?

--Fendu en deux, l'emploi, comme on fait pour les allumettes, quand on a
de l'conomie. M. le vicomte de Choiseul Romanet, dont le pre est  la
Bastille, tient le guichet, et M. le marquis de la Beaume amuse  la
grande antichambre.

--Ah! ah! fit Marais, M. de la Beaume! il faut que je lui parle sur
l'heure.

--Est-ce une affaire d'tat? demanda l'huissier.

--Pas tout  fait; c'est quelque chose dont M. le duc doit tre instruit
sans tarder.

L'huissier s'assit sur une banquette et croisa son mollet, qu'il avait
fort beau, sur son genou.

--Alors, dit-il, nous avons le temps. Il y a ordre de laisser M. le duc
tranquille; il est encore avec le Moscovite.

--Quel Moscovite?

--Celui qui avait quatre-vingts ans l'hiver dernier et qui est revenu
cet automne g tout au plus de vingt-cinq printemps. Je donnerais dix
pistoles pour savoir au juste si c'est lui-mme ou son petit-fils.

Marais avait pris tout  coup un air grave. Dans les yeux un peu nafs
de l'huissier, esprit fort, une curiosit d'enfant s'alluma.

--Vous ne me rpondez pas?... murmura-t-il.

Marais garda le silence.

--Vous avez ordre de vous taire, h?

--Le moins qu'on parle de cette affaire-l, pronona l'inspecteur  voix
basse, le mieux c'est.

--Est-ce donc vrai que M. de Charolais est ml l-dedans? Un prince du
sang!... Qui ne dit mot, dit oui, vous savez?... Et l'histoire de la
moelle toute chaude des trois pauvres petits garons de la rue
Sainte-Avoye qui servit  faire un onguent, est-ce vrai aussi? Et les
bains rouges o l'on mettait les reliques du diacre Paris? Et le dmon
Rohault de Fcamp qui avait une cornette de femme?

--Ne m'interrogez pas! dit solennellement l'inspecteur.

--Palsambleu! s'cria l'huissier qui n'aimait pas la superstition, je me
doutais bien que vous saviez tout! On touffe ces histoires-l du mieux
qu'on peut, et c'est fait sagement, car elles ne sont pas bonnes pour le
vulgaire: mais je ne suis pas tout le monde, moi, M. Marais; grce 
Dieu, je sais ce que parler veut dire. Ma femme est la nice propre du
valet de chambre de M. le comte de Saint-Germain, qui avait deux ombres,
la nuit, au clair de la lune, c'est bien connu, et la seconde avec une
queue. On ne croit pas aux _oremus_ et aux possessions parce que a n'a
pas le sens commun et qu'on est de son temps; mais quant  nier qu'il y
a de drles de choses, pourquoi? Quand M. de Bernis fut dgot, sa
salire avait t renverse. J'en puis parler: c'est moi qui la
relevai... et quand Houdaille de la petite entre se noya dans la pice
d'eau des Suisses, il avait coqu son oeuf par le mauvais bout... D'o
a vient? cherche! mais a est, aussi sr qu'il vaut mieux perdre ses
arrhes au coche que d'y monter avec un prtre... Et si vous voulez me
conter par le menu, Marais, mon ami, ce que le dmon Rohault dit  Sa
Majest dans le parc de Fontainebleau quand on l'y fit venir, pour
purger Mme de Pompadour de tout l'ge qu'elle a de trop et la remettre
battant neuve  18 ans, au moyen de cette pte qu'ils font avec la
moelle des innocents, je vais vous mener  M. de la Beaume et mme  M.
le duc, malgr les consignes, et jusque chez Mme de Grammont,  votre
volont, cote que cote!

La physionomie de l'inspecteur devenait de plus en plus grave.

--M. Chenu, dit-il, en baissant la voix avec mystre, je n'aime pas
parler de ces choses-l. Je ne crois pas en Dieu beaucoup plus que vous,
puisque le bon sens s'y oppose; on finira par mettre en prison les
superstitieux qui disent leurs patentres; mais avez-vous ou mention de
l'ancienne servante de M. de Maillebois qui demeure derrire les
Petits-Pres et qui connat le mot  dire pour faire sortir le
serpent-mouche, cach dans le pied des goutteux? Elle a nom Margonne et
a pous le caporal aux gardes qui se change en chvre, la nuit, devers
les carrires de Bictre pour vendre aux demoiselles le Vert-Cotignac
avec quoi une fille pouse qui elle veut, tmoin la nice bossue du
gardien-jur des btes au jardin du roi qui est devenue ainsi la femme
d'un matre des comptes? Ils ont trois enfants, dont le dernier est n
avec du poil plein l'oreille. Quand M. de Sartines voulut nous envoyer
avec des chiens  Bictre pour chasser cette fausse chvre qui porte son
uniforme de garde-franaise en paquet sangl sous le ventre par une
courroie, il eut une bte  mille pieds qui lui entra dans le nez et
faillit le rendre enrag. Je vous dis ces secrets qu'on dissimule avec
soin au public parce que vous tes un homme clair, M. Chenu, ennemi de
la superstition...

--Ennemi mortel, M. Marais!... Est-ce que cette chvre parle?

--Allemand, oui: le caporal est de Berne en Suisse. Quant au dmon
Rohault, il est femme...

--Femme! rpta Chenu, qui buvait ces fariboles avec une gloutonne
avidit: jolie?

--Non; elle est borgnesse d'un oeil par un coup de bouteille que lui
donna M. Cartouche, son parrain...

--Le vrai?

--Certes bien, le grand M. Cartouche, et cela ne la met pas jeune,
puisque cet homme clbre fut rou en Grve voici plus de quarante ans.
Aussi Sa Majest, ds que la borgnesse parut, tomba roide en pmoison.
Elle lui mit sous le nez une odeur dans une coquille, et le roi ternua
trois fois, en disant: Dieu me bnisse! Puis il ajouta, ayant repris
sa belle humeur: Voyons, Rohault, homme ou femme, ou diable, fais ton
prix; combien demandes-tu d'argent et combien d'annes peux-tu enlever
d'un coup  Mme la marquise? La borgnesse rpondit...

Mais ici M. Marais s'arrta brusquement. La porte donnant au dehors
tait reste ouverte aprs la retraite de Godeheu, et l'inspecteur, qui
n'avait pas cess de garder l'oeil au guet, vit notre chevalier Nicolas
un peu essouffl, qui traversait la cour en toute hte.

--Eh bien! ft M. Chenu, l'huissier philosophe: aprs?

--Comment nommez-vous ce jeune officier qui passe? demanda Marais, au
lieu de rpondre. C'est un parent de M. le duc.

Chenu jeta vers la porte un regard superbement indiffrent.

--Cela? rpliqua-t-il. C'est bien possible. Il en sort de terre: mais
nous ne nous embarrassons de savoir leurs noms que le lendemain de leur
entre en place... Vous en tiez  ce que le dmon Rohault, qui est
borgnesse, rpondit au roi.

--Il faut que je parle  M. de la Beaume avant ce jeune homme, dit
Marais premptoirement...

--Et vous allez me laisser ainsi le bec dans l'eau?... Ne craignez donc
rien, la porte est dfendue!

Le chevalier Nicolas montait les marches du grand perron.

--Plus un mot, dclara Marais, avant que j'aie vu M. de la Beaume!

--Voil un entt! s'cria Chenu. Dites-moi au moins, car nous
oublierions ce dtail, si Sa Majest savait que le dmon Rohault tait
la nice de Cartouche?

--Vous le saurez tout  l'heure; mais maintenant, rien! Allons! debout!
et gagnons l'officier de vitesse. Vous m'avez fait perdre dj dix
minutes pour le moins.

M. Chenu se remit sur ses beaux mollets avec une rpugnance manifeste.

--Vous pourriez toujours bien parler un peu chemin faisant, dit-il. La
nature humaine a besoin de croire  quelque chose, c'est clair, et,
puisque la raison dfend d'ajouter foi  toutes les momeries de la
religion chrtienne, moi j'aime entendre les anecdotes o il y a un brin
de surnaturel, a relve l'me. Il y a des faits dont on ne peut pas
douter, n'est-ce pas? Le dmon Rohault est plus connu que le loup blanc,
et je suis bien aise de savoir qu'il est dmonne et n'a qu'un oeil...
Quel agrable tat que le vtre, M. Marais! on a tout de premire
main... Tenez! voici le cabinet de M. Roumanet, et le guichet de M. de
Praslin-Lorges, et le salon o M. de Choiseul-Clsia fait attendre les
dames.

Ils suivaient un corridor qui revenait de l'aile gauche vers la partie
centrale de l'htel. Ils arrivrent ainsi au grand vestibule, donnant
sur le perron, un peu aprs l'entre du chevalier Nicolas, qui se tenait
debout auprs de la table  tapis vert, entoure par la livre.

Il avait t rpondu  sa demande conformment au pronostic de Chenu,
que M. de la Beaume ne recevait point ce soir. Mais, sur son insistance,
un laquais avait d faire passer son nom au puissant jeune homme
demi-hritier de M. le baron du Plessis-Praslin, et qui avait l'honneur
d'amuser la grande antichambre.

On attendait le retour du laquais.

Marais et Chenu s'taient arrts auprs de la porte latrale
communiquant avec le corridor qu'ils venaient de longer.

--Tiens! dit Chenu en voyant l'uniforme de Nicolas par derrire, c'est
un Auvergne-infanterie, j'y ai un petit cousin de ma femme... Vous allez
voir qu'on va lui rpondre: Revenez dans huit jours.

Juste  ce moment, la grande porte s'ouvrit  deux battants, et le
laquais, debout sur le seuil, dit:

--Audience de M. le marquis de Choiseul de la Beaume!

Aprs quoi, il s'effaa pour laisser passer Nicolas, en ajoutant cette
annonce  l'adresse de M. le marquis:

--Le chevalier d'Assas, capitaine d'Auvergne-infanterie!




X

D'ASSAS!


Ce nom d'Assas qui nous fait battre le coeur  un sicle de distance, ce
nom si pur et si beau qui rsonne au fond de nos mes comme un cri de la
patrie, ne produisit aucune espce d'effet ni sur M. Marais, ni sur M.
Chenu, ni sur les gens de service talant leurs paresseuses livres
autour du tapis vert. On et dit M. Nicolas tout court, que
l'indiffrence de tout le monde ne ft pas reste plus profonde.

Seulement, Chenu, l'ennemi de la superstition, pensa:

--C'est tonnant! on l'a reu tout de mme. Il y aura eu dbcle  la
frontire.

Et Marais se dit:

--J'tais bien sr que ce n'tait qu'un petit cousin. D'Assas... connais
pas!

Il y eut pourtant un laquais qui dit:

--Est-ce que ce n'est pas le nom du vieux gentilhomme de province qui
est venu ici hier demander Mme la duchesse en se trompant d'antichambre?

--Laquelle des deux duchesses?

--Mme de Choiseul?

Personne ne sut rpondre. On n'avait point pris garde  cela.

Et au fait, pourquoi ce nom du vieux gentilhomme serait-il rest dans
les mmoires? C'tait celui d'une famille noble, il est vrai, de bonne
noblesse mme, mais profondment obscure et qui vivait  deux cents
lieues de Versailles dans une petite ville du bas Languedoc. La petite
ville appele le Vigan mirait ses deux ou trois cents maisons, dont cent
taient des mgisseries, dans la petite rivire d'Arre,  une quinzaine
de lieues de Nmes, et n'avait jamais produit que des tanneurs.

Il y avait un d'Assas, cinquante ans en , sur la fin du rgne de Louis
XIV, qui avait eu maille  partir avec les protestants, fourmillant dans
le pays, jusqu'au point de se faire assiger par les calvinistes, dans
son petit manoir troit et fleuronn comme une poivrire. Il est vrai
qu'un autre d'Assas combattait contre ce dtermin catholique dans les
rangs des assigeants, qui furent mis  la raison.

L'enfance de notre dernier chevalier s'tait passe dans ce petit
castel. On sait qu'il tait cadet de plusieurs frres et qu'il avait
plusieurs soeurs. Ce serait tout, si la pension de mille livres accepte
avec reconnaissance par sa famille de longues annes aprs sa mort, ne
donnait  penser que c'tait une maison trs pauvre.

Sur les frres et les soeurs on ne possde absolument aucun dtail
prsentant quelque apparence d'authenticit. Quant  Nicolas lui-mme,
aprs avoir pass un temps trs court  l'Acadmie de Nmes, il entra
par la porte la plus humble dans la carrire des armes.

Il semble que sa destine fut de croiser la route o marchent et tombent
les martyrs de cette ardente et belle ambition qui combat non pas pour
soi-mme, mais pour la grandeur de la patrie. Des relations de famille
et aussi de voisinage existaient entre les d'Assas et les Saint-Vran,
htes du chteau de Candiac, prs de Nmes, qui fut le berceau de cet
admirable soldat, le marquis de Montcalm, dont il a t parl dj dans
ces pages  propos de l'effront laisser-aller que M. le duc de Choiseul
mit  abandonner les Franais du Canada.

Ce n'est point ici le lieu d'appuyer sur cette honte, la plus profonde
peut-tre parmi toutes celles que l'histoire amoncelle sur la mmoire du
grand ministre. Nous l'effleurons seulement pour constater que notre
Nicolas d'Assas, cornette au rgiment d'Auvergne, dut faire partie, en
qualit de capitaine, du contingent rgulier que M. de Bernis envoyait
au secours de nos frres canadiens.

Il avait t dsign par Montcalm lui-mme.

On ne sait pas au juste s'il embarqua. Selon toute vraisemblance,
l'avnement de M. de Choiseul coupa court  ces envois de troupes qui
dplaisaient si fort  l'Angleterre.

C'est ici que nous sommes bien forcs de laisser voir la pnurie de nos
renseignements personnels. Mon camarade et ami Henri de la B... disait
que d'Assas avait mrit l'amiti de M. le marchal de Broglie et qu'il
s'tait distingu en toutes rencontres, principalement dans la campagne
de Hanovre, commence par M. d'Estres, termine par M. de Richelieu et
dans laquelle ce fameux duc de Cumberland que les cossais appelaient
la hache protestante et le boucher des Stuarts fut si vertement
humili. D'Assas fut bless l'anne suivante au dsastre de Rosbach.
Dans mes souvenirs si lointains d'colier, je ne dmle qu'un seul fait
ayant physionomie d'anecdote, et encore n'est-ce point un fait de
guerre.

Nicolas se trouvait en quartier de convalescence, pour cette blessure ou
une autre, dans la ville d'Arras, lors de l'avnement de M. de Choiseul,
quand arriva le rgiment de Gumene, qu'on appelait aussi le
_Contingent canadien_ et dont le nouveau ministre, inaugurant du premier
coup sa lamentable politique, avait contremand l'embarquement sur les
deux vaisseaux de l'tat le _Champlain_ et le _Tonnant_. Les canonniers
de la Fert, qui se reformaient  Arras et occupaient les deux casernes,
donnrent une fte au rgiment de Gumene, compos en majeure partie de
recrues bretonnes et dont le colonel, M. de Malestroit de Bruc, avait la
tte un peu hors du bonnet.

Vous devez bien penser que nos Bretons ne nourrissaient pas une trs
grande vnration pour M. de Choiseul, qui venait de dcapiter leur
aventure. Pendant que les officiers festoyaient, les soldats avaient 
discrtion cette bonne bire aigre du Nord, qui finit par monter au
cerveau comme le vin quand elle ne donne pas la colique.  force de
boire ce faro franais, froid et lourd, les cerveaux, je ne sais
comment, s'chauffrent, et voil que nos bas Bretons confectionnent un
mannequin, l'habillent du pourpoint  brandebourgs affectionn par le
ministre, et le promnent par les rues avec un tendard portant cette
inscription:  M. de Choiseul-Stainville, homme de confiance des
Autrichiens, des Anglais, voire des Prussiens.

Il parat que la ville d'Arras regrettait M. de Bernis, disgraci pour
avoir voulu la paix, et n'aimait pas son successeur, qui devait si mal
faire la guerre. Les bonnes gens du peuple se joignirent aux soldats,
les canonniers s'en mlrent. Il y eut meute bel et bien. Nicolas, qui
se promenait le bras droit en charpe, le bras gauche appuy sur sa
canne, rencontra le tumulte et voulut y mettre ordre. On se moqua de
lui parce qu'il tait tout blme et qu'il marchait courb en deux.

--Tron d l'ar, disait ici mon camarade Henri, les _pigeons_ du Vigan
roucoulent, si les bas Bretons baragouinent! Mon oncleu Nicolasse
repiqua tout raideu comme un mt de cocagneu! Et tron de l'ar! et
bagasseu de Marseilleu! le voil mont sur uneu borneu, palabrant comme
deux douzaineu de ceusseu qui prcheu! mo'n bo'n, asse pas peur! il leur
dit: Vous teu des pouleu! vous tes des neu! Le premier qui bougeu,
le premier qui souffleu, je lui casseu ma canneu sur la nuqueu!
Derrireu le ministreu, tas de bteu, il y a lou r, et derrireu lou
r, il y a la Franceu!

Et, tant tout  coup son bras bless hors de son charpe, il dgana,
brandit son pe et cria sans plus patoiser:

--Mes enfants, avant de vous en retourner chez vous, dites comme moi, si
vous tes Franais: Vive le roi! vive la France!

On le porta en triomphe, et l'meute d'Arras fut finie.

Mon camarade Henri savait mieux l'histoire des premires amours, des
uniques amours, peut-on dire, du chevalier d'Assas. Il connaissait le
Clotre pour avoir accompli, en famille, dans son enfance, un plerinage
au lieu, tout voisin du Clotre, o le hros fut frapp. Il tait pote,
et il faisait de ce coin de terre flamand une peinture dont je dsespre
absolument de retrouver le charme vague. Quand je regarde en arrire, je
vois dans le lointain de ses paroles un grand tang. C'est ce qui
ressort le mieux, parce que, sur les bords de cet tang, dans une valle
borde d'aunes et qui menait au bois de bouleau, grimpant la pente de la
petite colline, Jeanne de Vandes et le chevalier se rencontrrent, seul
 seule, pour la premire fois.

Jeanne avait dj l'air d'une grande demoiselle, quoiqu'elle ft encore
bien enfant. Elle revenait de visiter ses pauvres et tenait  la main le
panier qui avait contenu le pot de soupe et la fiole de vin de France,
destins  la veuve d'un nomm Fritz Klein, bcheron allemand. Cette
pauvre femme se mourait de chagrin au milieu de cinq petits enfants
affams. Jeanne nourrissait tout ce monde-l sur sa propre bourse, qui
n'tait pas lourde; elle apprenait, en outre, aux ans  lire et 
crire, tout en raccommodant leurs vtements, car la mre ne pouvait plus
coudre.

L'alle d'aunes suivait le contour de l'tang jusqu' un moulin, bti
sur de longs pilotis qui ressemblaient  des chasses. Il tait gris
avec des murs inclins en dedans, comme ceux des redoutes, et sa toiture
de planchettes peintes en rouge se voyait de trs loin. Sa roue 
palettes normes tait mise en mouvement par le filet d'eau qui
alimentait l'tang et qui heureusement tombait de haut.

Le moulin tait une le qui communiquait avec la rive par un pont
tremblant, lequel aboutissait  un sentier perdu dans les saules et au
bout duquel tait le Clotre. Mais c'tait loin et haut. Il fallait
passer un petit vallon plus bas que l'tang, o les oiseaux d'eau
pullulaient l'hiver. On y entendait les halbrands cancaner au printemps
comme si c'et t un coin de basse-cour; mais ils taient difficiles 
approcher, parce que les roseaux de la Passion, avec leurs longs boudins
de velours, croissaient dans la boue et que cette boue n'avait point de
fond. Des hommes s'y taient noys.

Puis la route remontait, tortueuse, entre deux rampes de roches, dont
trois pendaient comme des btes fauves accoudes  leur agreste balcon
et regardant attentivement les gens qui passaient.

Puis elle dbouchait, la route, sur un champ de choux violets, bomb en
dos d'ne et redescendant d'un ct vers l'tang, pendant que l'autre
gravissait la colline, au sommet de laquelle taient trois btiments:
deux vieux et un tout neuf.

Le neuf tait au milieu: une maison blanche, coiffe par derrire de
panaches touffus appartenant  un magnifique bouquet de chnes.

 droite, la maison qu'on appelait proprement le Clotre, montrait, en
effet, une perspective d'arcades dsempares;  gauche, le Prieur
moins ruin, s'adossait  un pan de muraille isol qui gardait  son
centre une longue fentre d'glise, dont les nervures trfles n'avaient
pas perdu une seule de leurs pierres. Il n'y manquait que les vitraux.

Le cur de Sainte-Gudule de Wezel, qui tait un amateur d'anciennes
choses, disait que cette fentre datait du XIVe sicle. Les Anglais du
corps de Cumberland taient venus en foule voir un chne fort tonnant,
qui tait plant en dedans de la muraille, du ct du Prieur, et dont
la tige avait pass par la fentre, au temps de sa jeunesse, pour
trouver le grand air: de sorte que sa couronne gante musait maintenant,
hors de l'ogive, avec vue sur l'tang et la campagne.

Ce chne avait bien deux sicles. La cime redresse ombrageait le mur.
Les Anglais avaient nettoy des carrs sur son corce pour y inscrire
leurs noms avec le lieu de leur naissance, et Henri avait encore pu
retrouver des tmoignages lisibles de cette manie britannique, entre
autres une inscription profondment trace au feu et disant: 1756, 17th,
_January, W. Jones, Devon, pr. to Fanny Bell.--Died_.

Ce mot _Died_ tait d'une autre main que le corps de la lgende, et
Henri de la B... traduisait le tout ainsi: 7 janvier 1756, W. Jones, du
comt de Devon, promis  Fanny Bell: ceci trac par Jones lui-mme.

Et il pensait que le dernier mot _Died_, mort avait t ajout aprs
coup par un camarade, quand le pauvre Jones fut couch sous la terre de
quelque champ d'escarmouche inconnu...

C'tait dans la maison blanche que demeurait Joseph Dupleix avec sa
famille, et ce fut l que vint le chevalier Nicolas, envoy par un
colonel, M. de Soleyrac, pour servir bnvolement de secrtaire au hros
de l'Inde. Le chevalier tait trs doux, comme tous les hommes trs
braves. Je ne sais pas s'il avait ce qu'on appelle de l'esprit, mais son
coeur tait vif et neuf. Fils du pays du soleil, facile  enflammer, il
s'enthousiasma tout d'abord pour Dupleix lui-mme, qui tait aussi un
homme du Midi, et surtout pour cette reine dchue, la desse Jeanne,
dont la beaut avait affol cent millions d'mes dans la patrie des
diamants et des parfums. Elle tait belle encore, admirablement
loquente, et supportait son malheur avec une rsignation souveraine.

Plus belle tait cette veuve d'un vivant, celle que Dupleix appelait
Jeannette et que l'immensit de la mer sparait du gnreux soldat  qui
elle avait donn sa main et son coeur, en un temps o l'avenir avait
pour tous ceux qui suivaient la fortune de Dupleix de si radieuses
promesses. Mme de Bussy-Castelnau ne laissait rien voir au dehors du
deuil qu'elle portait dans son me; mais le chevalier avait surpris
parfois les larmes qui lentement coulaient sur la pleur de sa joue,
quand elle se croyait  l'abri des regards de ceux qu'elle aimait.

On peut donc croire que Jeanneton, Mlle de Vandes, fut la dernire vers
qui s'lana le coeur du chevalier: il l'avait vue petite fille; mais
quand il l'aima, ce fut un grand amour.

Je vous l'ai dit, il s'aperut de cela dans l'alle d'aunes qui suivait
le bord de l'tang au del du moulin, haut sur jambes et les pieds dans
l'eau comme un hron.

Jeanneton, ce matin-l, revenait donc du logis de la pauvre veuve avec
son panier au bras, et si vous saviez comme elle tait jolie! Elle avait
une robe de toile bise qui dessinait chastement les grces de son buste,
en laissant voir, releve qu'elle tait pour la marche, l'attache ronde
et fine de ses pieds de fe. Autour de son sourire (car elle tait
encore gaie franchement, cette belle Jeanneton), ses cheveux bruns 
reflets fauves, pleins de soleil et jouant avec le vent, flottaient sous
son chapeau de paille, o les orphelins du bcheron dcd avaient
attach  son insu une guirlandette d'anmones des bois, de celles qu'on
appelle silvies, et de ces douces fleurs des prs mouills, les ne
m'oubliez pas, qui sont du mme bleu que le ciel.

Nicolas venait du Clotre; il l'aperut au coude du sentier, dans un
rayon de jour qui passait  travers les aunes, pais comme une
charmille, mais o le meunier avait taill une fentre pour jeter sa
ligne  brochets.

Ce fut comme si jamais il ne l'avait vue. Il eut froid, et son coeur lui
fit mal.

Ne vous attendez pas  une histoire: Nicolas fut tout bonnement tonn,
j'allais dire irrit, de ce frisson que ses veines ne connaissaient pas.
Il voulut tourner sur la droite et gagner les bouleaux qui montaient
dans la bruyre parmi les roches moussues, mais la fillette l'appela et
lui dit:

--La pauvre Lisela est bien plus malade qu'hier.

C'tait le nom de la veuve du coupeur de bois. Nicolas garda le silence
gauchement, car il avait honte, un peu, de ne point connatre celle dont
lui parlait Jeanneton.

Et surtout, ne vous fchez pas si je me rpte, elle tait jolie, jolie
comme ce premier rve qui passe, plus rapide que l'clair, dans son
nimbe de neige, et qu'on appelle ensuite, et qui ne revient plus.
Nicolas prouvait de la colre  sentir ses yeux se mouiller.

--Les capitaines, demanda tout  coup Jeanneton, gagnent-ils beaucoup
d'argent?

--Non, rpondit Nicolas, pas beaucoup.

Il se mit  chercher d'autres paroles, et n'en trouva point. Il ne se
souvenait point d'avoir t jamais dans un embarras si cruel.

--C'est que, dit Jeanneton, la petite Greete n'a plus de robe, et
Fritzau marche sans souliers.

Nicolas s'cria:

--Je veux bien donner une robe  la petite Greete et des souliers 
Fritzau!

Elle lui tendit sa main, qu'il osa toucher  peine: une belle main
d'enfant, trop rose, o le rseau des veines tait presque aussi bleu
que les ne m'oubliez pas.

Oh! certes, jamais Nicolas ne devait l'oublier!

--Tenez mon panier, reprit-elle.

Et la voil partie, lui laissant entre les mains sa corbeille de
chvrefeuille noir, qui tait grande parce qu'elle portait  manger
chaque jour pour toute la famille.

Il y avait au revers de la pente un glantier rouge, o brillait la
dernire rose. Jeanneton la cueillit, et aussitt son rire d'or clata
pendant qu'elle disait:

--La mchante! elle m'a pique!

Et, bondissant, elle revint vers Nicolas, qui ne savait comment tenir le
panier.

--Tenez, dit-elle, je vous aime bien. Voil pour la robe de Greete et
pour les souliers de mon Fritzau.

Il prit la rose et baisa le bout des doigts, o il y avait une perle de
corail.

--Mon sang vous est rest aux lvres, murmura Mlle de Vandes, qui plit
lgrement.

Et ils marchrent cte  cte vers le moulin qui tournait en jetant 
intervalles gaux ses deux notes mlancoliques. Ils ne disaient plus
rien.

Pour passer le pont tremblant, le chevalier voulut soutenir sa compagne;
mais d'un saut de biche, elle gagna l'autre bord.

--Vous ne savez pas, dit-elle, on m'a parl de vous, ce matin.

--De moi? fit Nicolas, qui donc?

--La pauvre Lisela.

--Est-ce qu'elle me connat?

--Du tout... mais je lui racontais que vous tiez si bon pour mon
pre!... Est-ce vrai que ceux qui sont pour quitter cette terre voient
les choses de l'avenir?

--On dit cela, rpliqua le chevalier.

--J'ai tant de peur, continua Jeanneton, que Lisela ne s'en aille en
laissant tous les pauvres petits abandonns!

--Et que vous disait-elle de moi? demanda le chevalier.

--Eh bien! rpliqua Jeanneton aprs avoir hsit l'espace d'une
demi-seconde, elle me disait que nous tions destins  mourir jeunes,
moi et vous...

La cloche du djeuner sonnait au Clotre. Ils rentrrent. Quelques mois
aprs, Nicolas crivait une belle lettre au Vigan. La lettre annonait 
son pre et  sa mre (les meilleures gens du monde) que le rgiment
d'Auvergne tait toujours cantonn au pays de Gueldre.

Il faut bien vous dire que la guerre ne se faisait pas alors comme
aujourd'hui. Les gnraux prenaient leur temps et buvaient la victoire
ou la dfaite  petites gorges. On se ttait le long des frontires.
L'ide d'aller  Berlin ne serait venue  aucun gnral franais, et le
grand Frdric lui-mme aurait pass pour fou  ses propres yeux si la
pense de prendre Paris lui et travers la cervelle.

La lettre de Nicolas ne contenait aucun rcit de bataille en Europe;
mais elle tait toute bourre de hauts faits indiens, et racontait
l'pope de Dupleix que Nicolas avait toute frache dans sa mmoire,
puisqu'il venait de l'crire sous la dicte de l'ancien gouverneur.
Nicolas ajoutait qu'il avait le bonheur d'tre admis familirement dans
la retraite du plus grand homme de ce sicle, et par une transition plus
ou moins habile, arrivant  Mlle de Vandes, il demandait  son pre et 
sa mre l'autorisation de solliciter sa main. La lettre se terminait
ainsi:

Je ne puis dire que j'aie l'espoir d'tre accueilli, car je mesure la
distance qui me spare du conqurant de l'Inde. Mais Mlle de Vandes a
daign me permettre la dmarche que je tente, et le bonheur de ma vie
est attach  cette union.

Courrier par courrier, c'est--dire au bout de deux mois, le chevalier
reut la rponse de sa famille, qui lui faisait savoir qu'elle tait en
bonne sant et tmoignait l'esprance que la prsente le trouvt de
mme. L'anne n'avait pas t bonne pour les mriers, et les vers  soie
avaient eu malheureusement la jaunisse. Demi-rcolte de vin et chute
d'une chemine du vieux manoir, qui avait tu, en tombant, le chat de la
tante Olive. Fargeau, le valet des chiens, tait mort de vieillesse, et
l'on parlait du mariage de la deuxime fille de Peyroux, le fermier;
mais quant  couter les sottises et impertinences que lui, Nicolas,
disait du Gange et de Pondichry, du Pendjb, de Visapour, des Cipayes
et de la nice de cet aventurier, Joseph Dupleix, marquis pour rire,
banqueroutier, etc., etc., il pouvait bien (toujours lui, Nicolas) rayer
cela de ses papiers.

On n'allait pas, au Vigan, jusqu' contester l'existence mme de l'Inde,
puisqu'il en tait question dans les histoires de l'antiquit; mais on
savait parfaitement  quoi s'en tenir sur toutes les tromperies,
menteries et faridondaines des marchands et des voyageurs. Jamais
personne au monde n'avait ou parler de ce Bussy-Castelnau que Nicolas
comparait  Alexandree le Grand. Pensait-il s'adresser  des bjaunes?
Il lui tait enjoint, sous peine de maldiction, de rompre toutes
relations avec ce nid d'intrigants, de laisser sa demoiselle Jeanneton
pour ce qu'elle tait et de songer qu'il y avait l-bas au pays, une
pigeonne bien mignonne, sa cousine Amillou,  la vrit un peu bossue,
mais qui n'avait jamais couru le Bengale et qui l'attendait au pays.

La lettre se terminait par des espoirs mystrieusement exprims,
relatifs  l'avnement de M. Choiseul-Stainville,  qui la mre tenait
un peu par le Croizat de Caraman. Le pre comptait entreprendre un
voyage de Paris pour voir le cousin ministre et pousser les affaires.
Ce n'est pas, tait-il dit, au moment o tu vas peut-tre monter
colonel, que tu as  t'embobiner dans une maison ruine, qui est en
procs avec ses associs et dont le chef a t savonn marquis depuis
dix ans, tout au plus. Reste tranquille, et ne nous parle jamais de
pareille msalliance.

Nous avons pu voir que, de son ct, Joseph Dupleix, peut-tre avec plus
de raison, n'tait pas un partisan trs chaud de l'union de sa nice
avec le chevalier d'Assas. Les choses restrent ainsi. Nicolas et
Jeanneton s'aimaient et ne se le disaient point.  quoi bon? Ils avaient
tous les deux le coeur grand et fidle.

Il arriva que Dupleix, au fond de sa retraite, fut repris, un jour,
d'esprances ambitieuses. Il partit du Clotre comme on s'enfuit, avec
un vieux valet indien qu'il avait, et les trois femmes dvoues  son
malheur attendirent en vain de ses nouvelles. Le chevalier, quoiqu'il
n'et plus pour prtexte son mtier de secrtaire honoraire, n'avait
point discontinu ses visites. Il tait,  vrai dire, la seule
consolation de Mme de Bussy. Au bout de deux semaines, un soir, Mlle de
Vandes lui dit tout haut devant sa tante et sa cousine:

--Si nous avions un ami  qui il ft possible de faire le voyage de
Paris, nous serions dlivres de nos inquitudes.

Ce jour-l mme Nicolas demanda un cong  M. de Soleyrac, et le
lendemain, il partit.

Nous savons ce qui s'ensuivit, nous savons aussi qu' trois semaines de
distance, plusieurs lettres importantes ayant t reues au Clotre,
Jeanneton, seule valide entre les deux autres Jeannes malades, s'tait
mise en route  son tour, sous la garde d'une servante de confiance.

Nous avons vu son arrive  l'htellerie des Trois Marchands, nous
connaissons le contenu des dpches qu'elle apportait; nous savons enfin
qu'en prsence de la catastrophe amene par ces dsastreuses nouvelles
Nicolas, prenant son courage  poigne, s'tait dtermin  risquer une
visite  son illustre alli le ministre.

Il nous reste  dire qu'aussitt aprs son entre dans la grande
antichambre o son ancien camarade des dragons d'Aubign avait eu la
condescendance de le faire admettre,  la profonde surprise de
l'huissier Chenu et de toute la livre, l'inspecteur Marais, au lieu
d'achever l'histoire du dmon Rohault, de Fcamp, qui tait femme, et
d'clairer enfin la question de savoir ce que cette nice de Cartouche
dit  Sa Majest dans la fort de Fontainebleau, se rejeta vivement en
arrire et rentra dans le corridor, entranant l'huissier avec lui
d'autorit.

--Nous en tions, commena celui-ci,  reconnatre qu'il y a
superstition et superstition. Moi, je prtends qu'une fourchette croise
sur un couteau de table...

Mais il fut interrompu par Marais, qui dit d'un ton sec:

--Si vous ne me faites pas pntrer  l'instant mme auprs de
Monseigneur, mon cher M. Chenu, je vous laisse la responsabilit entire
de ce qui en peut rsulter. Voyez si vous voulez perdre votre place!




XI

BOUCHE EN COEUR


M. le marquis de Choiseul de la Beaume, qui remplaait je ne sais dj
plus quel autre petit Choiseul, tait un joli garon, bien tourn,
magnifiquement couvert, heureux de vivre, d'tre blanc, blond, rose et
coiff  miracle, heureux surtout d'tre Choiseul, et trouvant certes,
au milieu de la navrante dtresse de la France, que tout tait pour le
mieux dans le meilleur des mondes. Il y a des heures pour tre Choiseul;
c'est tantt une incomparable flicit, tantt un dsagrment suprme,
et quand,  quelque temps de l, M. le duc, renvoy un peu brutalement,
il est vrai, s'en alla  Chanteloup, faire une opposition rancuneuse au
roi, son bienfaiteur, il est probable que M. le marquis de la Beaume
retourna  l'trille d'Aubign-cavalerie.

Mais on n'en tait pas l, et le dauphin, depuis Louis XVI, n'avait pas
encore dit en tournant le dos  l'ancien ministre, aprs les vnements
funestes dont l'histoire n'a point clair le mystre: Quand je vois
cet homme-l, j'ai froid dans tout mon sang.

Quand Louis XVI parlait ainsi, sa pense allait vers des faits qui ne
furent jamais et jamais ne seront suffisamment clairs: faits horribles
auxquels nul n'a le droit de croire, en l'absence de tmoignages
certains. Je ne crois pas  ces faits, et je n'ai pas besoin d'y croire
pour dtester la mmoire de ce faux puritain, de ce philosophe important
et impuissant, de ce douteur, de cet endormeur, de ce solennel _lcheur_
qui ruina notre crdit en Europe et hors de l'Europe sans perdre le
sourire de sa suffisance goguenarde, qui prpara la rvolution sans la
souhaiter, et  qui l'Angleterre devrait une statue.

En conscience, le petit marquis de la Beaume ne s'embarrassait gure de
tout cela. Il tait content et bon enfant; il voyait l'horizon clair, la
France heureuse et l'univers bien sot de se plaindre, demi-couch qu'il
tait sur un joli sofa, dans un joli boudoir, devant un bon feu,
ptillant et brillant comme ses yeux. Au moment o l'on annonait le
chevalier d'Assas, il se leva, ma foi! tant il avait de bont dans
l'me, et vint jusqu' la porte de son rduit, donnant sur la grande
antichambre.

--Palsanminette! dit-il les bras ouverts, en secouant les parfums de ses
dentelles, Nicolas, sois le bienvenu! J'ai pens  toi au moins deux
fois depuis que je suis au pinacle, et je me demandais pourquoi tu ne
venais point nous voir. En avons-nous assez mang ensemble autrefois, de
cette vache enrage! Ne sois pas timide avec moi, cousin; tu vois bien
que je n'ai pas de morgue. Je suis haut plac, c'est vrai, mais je
monterai plus haut encore. Ceux  qui la fortune est due n'en prennent
point de vanit: c'est bon pour les bourgeois parvenus qui s'tonnent
d'tre quelque chose. Embrassons-nous.

Et vraiment, il embrassa notre chevalier, qui pleurait presque de
reconnaissance, et qui se sentit monter au coeur une large bouffe
d'espoir. Aussi voulut-il battre le fer chaud et placer tout de suite un
mot relatif  l'objet de sa visite; mais M. le marquis le prvint.

--Tu sais, dit-il avec chaleur et en l'inondant des bonnes odeurs
exquises qu'il rpandait en abondance, comme si tout un parterre de
fleurs se ft cach sous son jabot, tu peux me demander tout ce que tu
voudras, ne te gne point avec moi. M. le duc a devin de quel bois je
suis fait... Quel homme, Nicolas, pour aller d'un coup d'oeil jusqu'au
fin fond des mes! Un matin, il m'a regard dans les yeux, et j'ai vu
qu'il se disait: Voici mon affaire: tournure, esprit bravoure, adresse,
lgance... Vertucatiche! je ne donnerais pas ce petit cousin de la
Beaume pour tout un rgiment de Romanets et de Praslins, avec un
quarteron de Stainvilles par-dessus le march... Et il m'a prsent au
roi, qui avait la migraine et que j'ai fait rire avec une histoire de
dragons o j'avais mis assez de poivre, pour saler la soupe de dix
escadrons. Quel brave homme, ce roi! et qui bille si bien!... Et nous
sommes alls ensuite chez Mme de Pompadour, qui regarde les gens comme
s'ils taient des miroirs. Vrai! ses yeux semblent vous crier:
Dites-moi que je n'ai pas de rides. Jarnibredouille! je le lui ai dit,
de bon coeur, quoiqu'elle en ait des cheveaux et des filets de quoi
prendre tous les papillons des gazons de Versailles! Ne ris pas! Elle a
d tre bien jolie du temps de ma grand'tante, et Mme de Grammont, qui
est la peste, dit qu'en la rentoilant on en ferait encore un bon
portrait de famille... Comment vas-tu?

Ici M. le marquis reprit haleine, aprs avoir install son hte sur une
chaise et s'tre tendu lui-mme de nouveau sur le sofa.

--Mais, dit Nicolas, qui n'avait pas pu encore glisser une parole, je ne
vais pas trop mal, comme tu vois.

--Toujours capitaine! s'cria M. de la Beaume, imptueusement, et mme
tu as l'air un peu rp, soit dit sans t'offenser. Ce doit tre ta
faute... Par o nous pends-tu, chevalier?

--Tu dis?... interrogea d'Assas.

--Je dis: Par quel bout nous pends-tu?

--Mon pre cousinait avec Mme Croizat du Chtel...

--Tiens,  propos, il est venu ces jours derniers, ton bonhomme de pre.
Ce qu'il voulait, je n'en sais rien. Et toi? Vas-tu postuler pour les
ambassades ou rester dans le militaire?

--J'avoue, rpondit d'Assas, que je ne me suis pas fait cette
question-l.

--Et quelles questions te fais-tu donc, Nicolas!

--Je venais..., voulut dire le chevalier.

--Je vois bien, interrompit obligeamment M. le marquis, qu'il faut te
donner un peu le diapason; tu reviens de Pontoise et mme de plus loin.
La guerre a fait son temps, mon bon, la superstition aussi. Il n'y eut
qu'un seul grand homme sous Louis XIV, c'est M. de Fnelon,  cause de
_Tlmaque_. Nous voulons fonder Salente  Paris, avec des financiers
honntes, des avocats sobres de paroles, des prtres tolrants, un Dieu
qui entende la raison ainsi que le mot pour rire, des dames habilles 
la grecque, des parlements incorruptibles et des philosophes surtout,
des philosophes et encore des philosophes, qui monteront une inquisition
pour brler vifs les fanatiques,--mais tendrement, loquemment et en
tenant compte des nouvelles thories sur la libert humaine! M.
Jean-Jacques Rousseau a tout un plan, qui n'est pas bon, mais qui
intresse beaucoup  lire... Une fois Salente fonde, qu'est-ce que cela
fait que nous ayons abandonn l'Inde, le Canada, les bords du
Mississipi et autres gaudrioles, puisque Salente, c'est--dire la
France, par sa force naturelle d'expansion, s'tendra comme une immense
tache d'huile d'un ple  l'autre? M. de Voltaire ne croit pas  cela;
mais il a trop d'esprit et ne croit  rien, sinon  lui-mme! On se
dbarrassera de lui en le faisant idole... Alors, tu veux tout uniment
entrer dans nos bureaux?

--Je n'ai pas dit cela...

--Ventrebedaine! comment veux-tu qu'on te devine si tu ne parles point?
M. le duc est occup pour toute la soire et n'aura garde de te
recevoir; mais, quand le diable y serait, n'as-tu pas assez de moi? Je
suis le bras droit de Monseigneur et son bras gauche aussi; je puis
faire de toi tout ce que tu voudras tre; demande, ne te gne pas et
dgoise franchement!

--J'apportais un mmoire... commena le chevalier.

--Mauvais, Nicolas, mauvais! c'est le vieux jeu! Plus de mmoires!...
Mais aurais-tu donc un procs?

--Non, pas moi! le mmoire est d'un autre...

--Dtestable, Nicolas, on ne s'embarrasse plus des autres... De qui
est-il, ton mmoire?

--D'un homme grand, d'un homme malheureux.

--Tati, tata, paraphe et lanlaire! grand, malheureux, sans le sou,
dmoli... et vieux, je parie?

--Et vieux, c'est vrai.

--Et qui a dpens son argent  travailler pour sa patrie?

--C'est encore vrai.

--Nicolas, mon fils, je te vois d'ici avec ta pierre au cou... Comment
a-t-il nom, ton Blisaire?

--Joseph Dupleix.

 ce nom, M. le marquis de la Beaume sauta sur ses pieds et se prit les
flancs  deux mains pour ne pas mourir de rire.

--C'est cela! s'cria-t-il, ah! comme c'est bien cela! Vertuminette! tu
as mis dans le blanc du premier coup! Il n'y a qu'un Dupleix en tout
l'univers, Dieu merci! Dupleix l'ennuyeux, Dupleix le fcheux, Dupleix
des lphants et des tours, des plaidoyers, des mmoires et du Mogol,
des plaintes, des rcriminations et des cipayes, Dupleix enfin, Dupleix,
et tu l'as pris sous ton bras!... Est-ce que tu n'avais pas voulu dj
autrefois t'embarquer pour le Canada, pour secourir ce Dupleix et demi
qui s'appelle Montcalm?

--Si fait, rpondit d'Assas, et je m'en honore.

--Grand bien te fasse! coute, moi, je ne t'en veux point pour cela. Il
faut bien qu'il y ait des maladroits en ce monde: sans quoi, les routes
ne seraient plus assez larges pour laisser passer les gens d'esprit;
mais voici, pour ta gouverne, le vrai de la situation: nous ne voulons
plus de colonies, parce que c'est une mine  contestations avec
l'Angleterre. Nous lui laissons tout le tintouin de ces possessions
lointaines qui obligent  entretenir des flottes, des marins, des
soldats. Loin de porter aux extrmits de la terre ce que vous appelez
la civilisation, nous dsirons ramener l'Europe  l'tat de nature en
arrangeant un peu la sauvagerie: Salente enfin, mais Salente qui
confiera  la marine anglaise le soin de faire circuler ses produits.
Que dis-tu de cela? Plus de tracas, plus d'efforts; du vin doux, du miel
et des roses, la France tranquillement amnage  fonds perdu, et aprs
nous, le dluge!

Le chevalier n'eut pas la peine de rpliquer  ce discours, car la porte
qui communiquait avec les appartements s'ouvrit, et un valet dit sur le
seuil:

--Monseigneur attend M. le chevalier d'Assas.

Le petit marquis,  cette annonce, tomba de son haut.

--Comment! fit-il. Monseigneur! Es-tu bien sr de ce que tu dis l,
Germain?

--Je suis sr, rpondit Germain, que M. le duc fait appeler M. le
chevalier d'Assas, et si c'est lui  qui j'ai l'honneur de parler ici,
je l'invite  me suivre.

Il fit en mme temps un respectueux salut  l'adresse de Nicolas.

--C'est bien, Germain, c'est bien, dit prcipitamment le marquis; mon
trs cher cousin d'Assas va se rendre aux ordres de M. le duc. Attends
seulement deux secondes de l'autre ct de la porte.

Germain disparut aussitt.

Le petit marquis se tourna alors vers d'Assas, et son joli minois avait
pris une expression d'inquitude au travers de laquelle perait un
sentiment de vnration jalouse.

--Ah ! Nicolas, dit-il en baissant la voix, tu t'es donc moqu de moi?
ce n'est pas bien.

--Pourquoi me serais-je moqu de toi?

--Tu t'es fait annoncer d'avance chez Monseigneur... et moi qui croyais
que tu avais besoin de moi!

Le chevalier protesta de son innocence.

--Mais alors, dit le marquis avec dfiance, comment M. le duc saurait-il
que tu es ici?

--Je me le demande, rpondit d'Assas.

--En tout cas, reprit M. de la Beaume, qui lui serra chaleureusement les
deux mains, j'espre que tu n'as pas  te plaindre de mon accueil!

--Moi! par exemple! Tu t'es montr pour moi l'excellent camarade
d'autrefois...

--Bien, bien, Nicolas, je souhaite que tu sois sincre. Je te prie de
ne point dire  M. le duc avec quelle libert je me suis exprim devant
toi sur diverses matires. Ces sujets sont brlants et un homme comme
lui, passionn pour le bien de l'tat, usant ses forces au service du
roi... Enfin j'aurais pu exprimer autrement, c'est certain, toute
l'admiration que m'inspirent son dvouement fidle d'un ct, son
patriotisme de l'autre. Depuis le cardinal de Richelieu (si tu es
vraiment mon ami, tu n'oublieras pas que j'ai choisi ce terme de
comparaison), depuis le cardinal, on n'avait pas vu pareil homme d'tat.
Et demande tout ce que tu voudras, tu sais, except ma place.

Il ouvrit la porte derrire laquelle tait Germain et pressa d'Assas sur
son coeur en ajoutant:

--Bonne chance, ami, cousin et camarade; on aura beau te combler, tu
n'auras jamais tout ce que je te souhaite!

Germain se mit  marcher  grands pas, traversant une enfilade de pices
somptueusement ornes, et le chevalier le suivit.

Ils arrivrent ainsi  une antichambre assez vaste, o quatre
fonctionnaires qui vous avaient des poses de gentilshommes taient
debout.

--Monseigneur a sonn deux fois, dit l'un de ces messieurs. Ai-je
l'honneur de parler au chevalier d'Assas?

Nicolas rpondit affirmativement, et tout de suite une porte recouverte
d'une paisse draperie lui fut ouverte.

On ne l'annona point, cette fois. Il entra, et la porte retomba sans
bruit derrire lui.

Il se trouva dans une chambre trs vaste, meuble avec une sorte
d'austre coquetterie, o un homme de quarante ans  peu prs, dodu,
grassouillet, frais, rond, un peu vieillot, comme un amour de Boucher
qu'on et laiss prendre de l'ge, tait assis devant un bureau de bois
d'bne et travaillait. En face de lui pendait  la muraille le portrait
du cardinal de Richelieu, peint par Philippe de Champaigne: celui-l
mme qui avait appartenu  Louis XIII.

Ce portrait, beaucoup trop grand pour le lieu, prenait toute la place et
gnait deux autres cadres, dans l'un desquels le roi montrait sa jambe,
tandis que dans l'autre, cette pauvre sainte reine Marie Leczinska,
suprieurement habille par Louis Tocqu, talait son manteau de fleurs
de lis sur une robe qui est estime comme le chef-d'oeuvre du
broch-rococo, et regardait la couronne de France en tchant de sourire.

Le cardinal, lui, du haut de son immense cadre, tait bien oblig de
regarder l'homme frais et bien en chair comme une poularde, dont Vanloo
nous a laiss une si curieuse image; nez  la Roxelane, regard d'ingnue
dmissionnaire, bouche en coeur, menton de bourgeoise fondante que
l'embonpoint commence  taquiner.

Peut-tre que ce terrible gnie, le matre de Mazarin, s'tonnait un peu
de se trouver l, en face de ce successeur de poche qui faisait de vains
efforts pour donner des airs d'aigle  sa tte d'ortolan trs
intelligent.

C'tait le signe des temps: la grande politique franaise restait
accroche  un clou avec le souvenir de nos victoires, et, quoique
morte, elle semblait norme, pendant que la petite politique de commis
et de grisette  qui l'Angleterre donnait des frissons vivait et trnait
au ras de terre.

L'une de ces politiques tait reprsente par un gant qui se dressait
maigre et ple, car il en cote cher pour porter le poids du patriotisme
et du gnie; l'autre, Dieu merci, n'avait sur ses rondes paules aucun
fardeau pareil; elle se portait trs bien et engraissait d'une livre 
chaque soufflet de l'tranger que nous recevions sur les fossettes de
ses joues.

Mais je parle aprs plus de cent ans, et Vanloo peignait d'aprs le vif:
si vous voulez bien comprendre l'homme et l'poque, lisez le portrait de
Vanloo!

Une fois que la porte du cabinet fut referme, notre chevalier se trouva
donc seul avec tienne Franois de Choiseul-Stainville, duc de Choiseul,
ministre des affaires trangres et vritable roi de France, puisqu'il
n'avait au-dessus de lui qu'Antoinette Poisson, marquise de Pompadour.
Le potentat ne se retourna point. Il crivait, et, au milieu du silence
qui rgnait, sa plume grattait le papier avec un petit bruit de souris
qui grignote.

Nicolas, debout et muet auprs du seuil, se mit  regarder les trois
portraits qui sortaient vaguement de leurs cadres  la lueur des
bougies. C'tait la reine qui lui faisait face. On parlait peu de la
reine, qui passait  bon droit pour une sainte, et que dire d'une sainte
au XVIIIe sicle!

Le jeu des lumires mettait une profonde tristesse derrire son sourire,
tandis que ses yeux si bons allaient vers sa couronne double d'pines,
et il y avait une tendresse d'enfant dans son regard, passant par dessus
les fleurs de lis pour caresser le noble visage de ce roi, doux et beau,
mais fatal, dont la jeunesse avait promis un hros et dont l'ge mr,
faisant faillite  toute glorieuse esprance, s'offrait au monde comme
un exemple redoutable des profondeurs o l'homme vicieux peut salir son
me et ruiner son corps. Entre la chre et modeste femme, obstine dans
l'amour qu'elle portait  son mari,  son roi, et le malheureux prince
que le poison de son ducation premire putrfiait sur pied, comme s'il
et port en lui toutes les infections de la Rgence, le prtre d'acier
se dressait, le prtre qui coupait les ttes des factieux, mme quand
elles se plantaient sur des paules de princes: Richelieu! le plus grand
Franais de la monarchie; grand parce qu'il tait inflexible, Franais
parce qu'il ne voulait personne entre la France et le roi...

--Pourquoi, diable! demandait M. de Bernis, qui n'aimait pas beaucoup
son successeur, pourquoi, diable! a-t-on mis ce grand vilain portrait
chez Choiseul? S'il voulait  toute force un Richelieu, que ne
prenait-il M. le Marchal? Au moins, ils pourraient causer de leurs
commerces!

Quand le chevalier fut las de contempler le colosse, ses yeux
redescendirent vers le petit homme, coiff en bourse et bourr dans son
fameux frac  brandebourgs, qui crivait, qui crivait toujours et
d'abondance; car la lettre tait pour sa fructueuse patronne,
Marie-Thrse d'Autriche.

Tout a une fin, cependant; la plume de M. le duc grina un dernier cri
en fouettant vigoureusement son parafe, et il daigna se retourner vers
son cousin par alliance, qui n'avait pas bronch depuis le temps.

M. le duc avait l'oeil perant et se vantait de parcourir le livre
intrieur d'un homme d'un seul regard. Il parcourut donc notre Nicolas,
 qui l'examen, selon l'apparence, ne fut pas dfavorable.

--Chevalier, lui dit, en effet, M. de Choiseul, je suis content de vous
voir. Les parents de Mme la duchesse sont les miens et je les
affectionne aussi sincrement que les membres de ma propre maison. J'ai
ou parler de vous plusieurs fois, et M. de Soleyrac, qui nous approche
un peu par les Beaupr, vous fait l'honneur de vous distinguer trs
particulirement. Je suis tonn qu'tant  Paris dj depuis plusieurs
semaines, vous n'ayez point port vos hommages  Mmes de Choiseul et de
Grammont.

--Je n'ai d'autre excuse, rpondit le chevalier, que ma timidit de
soldat et la crainte d'tre importun.

--Et aussi le manque de loisir, mon cousin d'Assas, dit le ministre, car
je vous sais fort occup.

Le chevalier rougit.

--Je vous prie de croire, continua M. de Choiseul, que mon intention n'a
point t de vous reprocher vos visites quotidiennes et si longues 
l'htellerie des Trois-Marchands. Je sais apprcier toutes les
gnrosits du coeur et je me fais gloire des sentiments de
bienveillance que m'inspira toujours un homme malheureux, rempli de
bonnes intentions, qui a nui, c'est certain, dans une mesure assez
considrable, aux intrts de Sa Majest; mais qui a cru bien faire et
dont l'imprudente conduite a t peut-tre trop svrement punie... non
point par nous, chevalier, qui ne lui voulons que du bien, mais les
vnements dont nous ne sommes pas les matres. Vous avez compris que je
fais allusion  votre protg M. le marquis Dupleix.

Nicolas salua sans rpondre. Ce qui le faisait muet, c'tait
l'tonnement. Jamais il n'aurait cru que le ministre connaissait si bien
ses affaires, et encore n'tait-il pas au bout de ses surprises.

--Quand vous dsirez me voir, reprit, en effet, M. le duc, qui lui
dsigna enfin un sige d'un geste froid, mais bienveillant, vous n'avez
pas du tout besoin de vous adresser  M. de la Beaume, ni de prendre
tout autre circuit. Les parents de Madame la duchesse sont les miens et
je les affectionne aussi sincrement... Mais je crois vous l'avoir dj
dit. Vous pouvez, mon cher chevalier, me remettre le nouveau mmoire de
M. Dupleix, qui est, je le suppose, crit de votre main... Vous avez une
fort belle criture... Mais Sa Majest compte sur vous pour tenir une
pe et non pas une plume.

--Monseigneur... balbutia Nicolas.

--Ne prenez point ceci pour une rcrimination, chevalier; vous avez, il
est vrai, outre pass un peu le terme de votre cong, mais la campagne
n'est pas ouverte, et je me chargerai volontiers de vous excuser auprs
de vos chefs... Est-ce que vous n'avez pas sur vous ce mmoire?

--Si fait, M. le duc, dit Nicolas qui s'tait docilement assis, mais qui
semblait tre en vrit sur un paquet d'pines.

--Donnez!

Nicolas donna. M. le duc prit le mmoire, et sa bouche en coeur, dont
M. de Richelieu, son ennemi par les femmes, se moquait si plaisamment,
eut un sourire imprgn de mansutude, pendant qu'il demandait:

--N'a-t-il pas une nice?... j'entends ce brave M. Dupleix.

--En effet, pronona tout bas le chevalier.

M. le duc avait ouvert le cahier et le feuilletait ngligemment.

--Il aurait fait, ce bonhomme, dit-il en lisant  et l une phrase, un
remarquable avocat au parlement. Il a du feu et de l'loquence; il sait
donner  sa pense des tours trs vifs et pleins d'originalit... Ah!
par exemple, voici qui est trop fort; il donnerait  entendre que le
gouvernement du roi est d'accord avec la compagnie pour le perscuter...

--Il se trompe, n'est-ce pas? s'cria d'Assas.

--Absolument, rpondit le ministre: il se trompe depuis le premier mot
de son factum jusqu'au dernier. La compagnie nous gne tout autant qu'il
nous embarrassait lui-mme... Comment vous conduiriez-vous, Monsieur
mon cousin d'Assas, avec des gens qui vous combleraient de cadeaux dont
vous ne sauriez que faire et qui, par dessus le march, vous
rclameraient sous main un prix extravagant pour ces prsents que vous
ne souhaitiez point? Telle est notre position vis--vis de nos amis les
conqurants d'eldorados et de terres merveilleuses. Ils vont, ils
vont... Et quand nous leur crions halte l! il nous appellent tratres
et larrons, ils nous opposent la conduite de l'Angleterre... Chevalier,
si le hasard m'avait fait ministre du roi d'Angleterre, je me conduirais
en consquence. Les peuples ont des gnies diffrents et des
tempraments qui ne se ressemblent point. Il y a des nations marchandes,
d'autres qui ne le sont pas. Vous comprenez bien que je ne vais point
vous faire un cours de gographie conomique et historique. J'ai mes
convictions, auxquelles j'obis dans la mesure de mon intelligence et
selon ma conscience. Ce qui enrichit les Anglais nous ruine, parce
qu'ils sont calculateurs et patients, tandis que nous sommes presss,
inquiets et avides  la manire des enfants qui ne comptent jamais.
Quand les Anglais arrivent quelque part, ils ouvrent une boutique; nous
autres, nous btissons un petit fort et nous nous promenons tout autour
en disant: Nous sommes les matres cans! Nos conqutes d'outre-mer
sont magnifiques sur le papier, mais en ralit la France n'a jamais
conquis dans l'Inde, ni mme au Canada, que le droit de se saigner aux
quatre membres pour entretenir loin d'elle des bouches inutiles qui la
calomnient en la dvorant. Nous ne voulons plus de cela, mon cousin:
nous supprimons d'un coup les mendiants et les satrapes!

Il referma le mmoire et le posa sur la table en ajoutant trs
froidement:

--Vous comprenez que cette mesure ne peut tre approuve ni par les
satrapes ni par les mendiants...  quoi pensez-vous, chevalier?

-- Bussy-Castelnau, rpondit d'Assas, qui avait les yeux baisss.

--Une manire de roi Plage,  ce qu'il parat, qui change les pierres
en soldats!

--Le plus grand homme de guerre de notre poque,  mon sens, M. le duc,
et dont l'histoire clbrera les merveilleux faits d'armes.

--L'histoire! rpta le ministre entre haut et bas.

Et toute cette ronde figure de bourgeoise entre deux ges s'claira
d'une lueur sarcastique pendant que de sa bouche en coeur, cette parole
tombait:

--Athnes est morte, et Rome aussi: les nations ont leur agonie. Comment
s'appellera le peuple nouveau qui lira dans cent ans les dernires pages
de l'histoire de France?

M. le duc n'inventait rien. C'tait l une ide qui courait dans les
ruelles philosophes o le deuil de la patrie tait port d'avance avec
une trange rsignation. Ils se demandaient seulement, ces prophtes, si
Paris serait moscovite ou prussien, et, prenant leurs mesures, ils
brisaient dj de pleins encensoirs sur les nez prussiens ou moscovites.

Ah! M. le duc avait raison, c'tait bien une agonie, et pour tre
revenue de si loin, il faut que la France soit forte providentiellement.
Dieu a quelque chose encore, peut-tre,  faire par nous: _Gesta Dei per
Francos_...

--J'avoue, reprit M. de Choiseul, que je serais assez curieux de savoir
ce qu'elle dira de nous, l'histoire... Mais que nous voici loin,
chevalier, de certaine commission que m'a donne pour vous mon honor
parent, ou du moins alli, M. le comte d'Assas, votre bon pre!

--Mon pre! s'cria Nicolas hors de garde.

--Il a eu la bont de nous venir voir et m'a charg de vous dire qu'on
se portait bien au Vigan. Je l'ai dtourn de l'ide qu'il avait de
solliciter une lettre de cachet pour vous loger  la Bastille.

-- la Bastille! moi! balbutia Nicolas.

--J'aurais d vous dire cela ds l'abord; mais vous tes un jeune homme
d'agrable entretien, et nous avons caus, caus... Cette nice de M.
Dupleix est, selon mes informations, une trs belle personne, dont la
socit ne laissait pas que de vous tre prcieuse, l-bas, sous
Klostercamp, dans ce pays perdu. J'ai fait comprendre  mon cousin
d'Assas que la Bastille jouissait de son reste et que nous n'tions plus
au temps o l'on mettait les amoureux au cachot. Il a t un peu tonn.
C'est un homme de dcision. Il m'a dclar qu'il vous casserait plutt
les deux bras et les deux jambes que de prter les mains  votre entre
dans une famille qu'il qualifie d'ailleurs beaucoup trop svrement. Je
crois l'avoir calm. Il a t convenu entre nous que vous partiriez sans
retard pour rejoindre votre corps, dont les quartiers vont tre changs
tout exprs pour vous loigner de l'le d'Armide. Vous vous tonnerez
que les affaires de l'tat me laissent le temps de songer  de pareils
dtails; mais le bien qu'on fait est un dlassement, loin d'tre une
fatigue. D'ailleurs, je suis aise de vous le dire une fois pour toutes,
les parents de Mme la duchesse sont les miens, et je les affectionne
aussi sincrement que mes cousins du sang de Choiseul... Avez-vous
quelque autre communication  me faire?

--Je supplie Votre Excellence, s'cria Nicolas, je la supplie,  mains
jointes, d'avoir gard au travail que je lui ai remis. La lecture
attentive de ce mmoire...

M. de Choiseul l'interrompit avec bont et caressa de la main le cahier
en disant:

--L'criture en est remarquablement rgulire.

--Veuillez ne pas vous irriter de ma hardiesse, Monseigneur, insista
Nicolas, qui avait les mains jointes: vous avez l tous les lments
d'une rhabilitation clatante, ncessaire; vous avez l les moyens de
rparer une dplorable injustice...

M. de Choiseul se leva; jamais sa bouche n'avait t plus en coeur.

--J'aime, dit-il, ces vivacits d'expression chez les gens de votre ge.
Un capitaine doit parler franc. Je suis enchant de votre visite, et je
vais crire  l'excellent M. d'Assas, votre pre, qu'il peut dormir
tranquille.

Il tendit, ma foi!  Nicolas, qui s'tait, bien entendu, lev en mme
temps que lui, sa main, qu'il avait courte, potele et munie de trs
belles bagues.

--Au revoir donc, chevalier, dit-il, je vous promets de faire le
ncessaire pour ce pauvre bon M. Dupleix. Mme la duchesse lui veut du
bien, et chacun des dsirs de Mme la duchesse est un ordre pour moi. Ne
faites pas d'observations  la personne qui va vous prier de monter en
chaise au sortir d'ici: c'est pour le service du roi.

Il sourit, tourna le dos et se remit  son bureau, pendant que Nicolas
gagnait la porte, aprs s'tre respectueusement inclin.




XII

FIANAILLES


La personne charge de mettre Nicolas en chaise tait cet excellent M.
Marais, qui en agit, du reste, comme toujours, le plus dcemment du
monde. On conduisit Nicolas  son htellerie, o il eut dix minutes pour
plier bagage. Dfense d'aller aux Trois Marchands. Seulement M. Marais
se chargea avec beaucoup d'obligeance d'une lettre pour Mlle de Vandes,
lettre qui,  la vrit, s'gara en chemin.

La vraie victime de ce petit coup d'tat fut l'huissier Chenu, qui
attendit en vain la fin de l'histoire du dmon Robault de Fcamp, nice
de Cartouche, et ne sut point ce que cette crature extraordinaire avait
pu dire  Sa Majest dans la fort de Fontainebleau.

Au fond, nous n'avons aucunement dessein de blmer M. le duc de Choiseul
faisant accroc  la philosophie, abusant un peu de la force publique en
faveur de l'autorit paternelle du vieux d'Assas: les philosophes n'ont
jamais t  cela prs, et leurs actes ne cadraient gure avec les
sympathiques gnrosits de leurs crits. Le chevalier, d'ailleurs,
tait en faute pour avoir outrepass les limites de sa permission; il
avait encouru un chtiment plus svre que ce dpart subitement forc,
suivi d'un voyage en chaise avec escorte.

Nous voulons seulement faire remarquer que le grand ministre ne fut
pas plus heureux dans cette mince entreprise qu'il ne l'tait
ordinairement quand il s'agissait de combinaisons plus importantes. Il
tait l'homme qui ne russit jamais, et sa gloire est toute faite de
dconvenues.

Le chevalier rejoignit son corps, qui avait quitt ses quartiers sous
Klostercamp pour reculer jusqu'au camp de Ruremonde, au confluent de la
Meuse et de la Ror, o M. le marchal de Contades venait de s'tablir
pour l'hiver. Il trouva l M. de Soleyrac, muni d'une lettre crite par
un sous-Choiseul quelconque, au nom de M. le duc, et toute pleine de
bienveillantes paroles. Il tait dit dans cette lettre: 1 que M. le duc
songeait, le soir et le matin, au moyen d'avancer les affaires de M. de
Soleyrac, qui lui tenaient au coeur presque autant que les siennes
propres; 2 que, sauf les droits antrieurs et suprieurs de deux
Praslin, d'un Romanet, d'un Beaupr, de trois La Beaume et de quelques
autres Stainville, la premire place de marchal de camp serait, sans
conteste, pour ledit M. de Soleyrac; 3 que le chevalier d'Assas devait
tre clair de prs, dans son propre intrt, les parents de Mme la
duchesse tant ceux de M. le duc et logs aussi ayant de son coeur...
nous savons le reste; 4 que M. de Soleyrac devait veiller spcialement
 ce que ledit chevalier d'Assas ne ft aucune excursion hors de service
dans le pays de Gueldre, vers ses anciens quartiers de Klostercamp.

Assurment, de la part d'un personnage politique si haut plac et charg
de responsabilits si vastes, pareille proccupation peut sembler
bizarre, et le lecteur trouvera que c'tait pousser un peu loin la
complaisance envers les projets matrimoniaux du vieux d'Assas, mais il y
avait autre chose. Les gens comme M. le duc, si accabls de besogne
qu'ils soient, ont toujours le temps de n'aimer point les pauvres grands
vaincus comme Joseph Dupleix et de le leur tmoigner.

Ce n'est pas mchancet de leur part, c'est malaise de conscience.

Mais il se trouva que M. de Soleyrac attendait le grade de marchal de
camp depuis trop longtemps, qu'il avait reu trop de promesses, qu'il
n'y comptait plus et qu'il tait port naturellement de sympathie pour
les Montcalm, les Bussy, les Dupleix: pour tous ceux enfin qui ne
plaisaient point  M. le duc.

Ruremonde n'est pas bien loin de Klostercamp; M. de Soleyrac se fit une
maligne joie de rendre visite  son ancien voisin du Clotre revenu de
son expdition de Paris, aussi souvent que les circonstances le
permettaient, et d'emmener toujours Nicolas, qui se trouvait ainsi ne
point faire ses excursions _en dehors du service_.

Il arriva en mme temps que Joseph Dupleix apprit, peut-tre par les
soins de Nicolas, que le ministre tout puissant daignait apporter des
obstacles  l'idylle matrimoniale noue entre le mme Nicolas et la
belle Jeanneton de Vandes.

Vous ne vous tonnerez pas si je vous dis que le bonhomme Joseph
hassait M. le duc du meilleur de son coeur. C'tait la robuste rancune
de l'homme fort contre l'obstacle qu'il juge vil et qui fit pourtant
trbucher son lan. Aussitt que Dupleix eut dcouvert la mauvaise
volont du ministre, il devint fanatique partisan de l'union qu'il avait
d'abord repousse.

D'autre part, le vent qui soufflait du Vigan devint un peu plus
favorable. Dans un hritage que fit le vieux M. d'Assas, se trouvrent
comprises deux douzaines d'actions de la compagnie qui ne valaient pas
cher. Il s'informa. On lui dit que M. de Choiseul ruinait de parti pris
les affaires de l'Inde et que les basses rancunes des directeurs de la
compagnie ne l'aidaient que trop dans ce mfait; mais que si on laissait
seulement agir ce diable  quatre de Dupleix, les deux douzaines de
chiffons sans valeur deviendraient une superbe fortune.

_Tron d Tarascon!_ connaissez-vous les hritiers du Languedoc? Chacun
d'eux vaut trois hritiers de Normandie. Le bon M. d'Assas, retourn de
bout en bout, brla ce qu'il avait ador et adora ce qu'il avait brl.
Dupleix prit des rayons dans ses rves, et quand le chevalier lui
crivit une lettre respectueuse, mais ferme, pour rclamer son
consentement au mariage, le brave gentilhomme rpondit quatre pages sur
grand papier, qui contenaient, entre autres choses raisonnables les
sentences suivantes: Tout ce qui reluit n'est pas or. Monseigneur mon
cousin de Choiseul a eu la bont de me faire beaucoup de promesses qu'il
n'a point tenues, et aprs tout j'hsite  blmer les pres Jsuites de
n'avoir point voulu compromettre les sacrements avec cette Pompadour,
notoirement impnitente, et qui pourrait bien tre la femelle de Satan.
On parle beaucoup de cela chez nous. Est-ce vrai que les pres, si on
les chasse, emporteront avec eux dix-sept cents millions en lingots,
reliques et perles fines, et qu'ils excommunieront le roi? Je serais
bien aise aussi de savoir s'il est authentique que cette Pompadour ait
mis en gage trois gros diamants de la couronne pour acheter de la
fracheur. Mme ta mre penche vers la compagnie de Jsus: mais ton frre
Philippe tient pour la philosophie, ayant appris par notre chirurgien
qu'en dissquant les corps morts  la salle d'anatomie, on ne trouve
jamais d'me dedans. Moi, je ne suis pas entirement fix: M. mon pre
allait  la messe, et je fais de mme, quoique notre cur ait le
caractre bourru; mais pour ce qui est de l'me, il dit que si on n'en
trouve point dans les cadavres, c'est qu'elle a dmnag  temps pour
s'en aller au ciel, dans le purgatoire ou en enfer, selon que le dfunt
a jug bon de se conduire.  cela, je vois quelque apparence, puisque si
l'me tait dans le cadavre, le cadavre, vivant comme toi et moi, ne
souffrirait point les privauts des gte-chair qui les dissquent. Mais,
d'autre part, comment les Pres peuvent-ils dmnager dix-sept cents
millions d'pargnes prives, quand moi qui suis de noblesse, j'ai tant
de peine  nouer les deux bouts! Philippe dit qu'ils usent de malfices
et qu'ils ont trouv derrire l'quateur, plus loin que l'Amrique, un
pays plein de perroquets o les sauvages ne mangent pas d'ail et rendent
de l'or. Je ne vais pas contre; mais vivre sans ail ne me parat point
naturel. Philippe a de l'instruction plus qu'il ne faut pour un
gentilhomme, et il en abuse... De tout quoi, en passant, je t'ai voulu
entretenir pour arriver  ton mariage, qui va sur des roulettes par le
motif que feu ta cousine Anillou a dcd le mois pass, en son ge de
22 ans et quatre mois, n'tant pas ne viable pour plus longtemps, 
cause de son infirmit, et a test en ta faveur, selon la due forme,
sous condition que tu ne l'oublieras point dans tes prires. Il n'y
avait pas beaucoup  prendre d'ailleurs, ne t'inquite point; Mme ta
mre l'a dpens vivement, avec l'espoir que tu as assez de ta paye, et
qu'on te rembourserait sur les actions de la compagnie, quand M. le
marquis Dupleix ( qui nos civilits, comme de juste) les aura fait
remonter suffisamment; ce pourquoi, dans ton contrat, tu peux glisser
une clause stipulant que ledit M. Dupleix nous fera payer les premiers.
C'est un homme extraordinaire, et Mme la marquise Dupleix ( qui tous
nos hommages, bien entendu) a de certains traits dans sa vie qui font
penser  Jeanne d'Arc. Nous aurons du plaisir  les voir tous les deux.
Quel pays, que cette Inde, mon ami! Si ce n'tait pas si loin, on y
ferait bien un voyage, car nous en sommes copropritaires pour
vingt-quatre parts, et victimes de toutes les lchets, bvues,
maladresses, trahisons amonceles en tas par je sais bien qui. Je ne
suis dj pas si sr que nous soyons parents de ces Choiseul, et encore
ce ne serait que par ma femme. On dit que Bouche-en-coeur branle dans le
manche, entre ses trois ministres: s'il tombe, il n'a pas besoin de
venir me chercher pour le relever. Vayadioux! sans ce prestolet, les
actions vaudraient le triple!... Et Mme ta mre, aussi bien que moi,
donne volontiers son consentement  ton mariage.

Le jour o cette remarquable lettre arriva au camp de Ruremonde, il y
avait une grande nouvelle qui courait. M. le marchal de Contades allait
prendre le commandement des deux armes et marquer un srieux mouvement
d'offensive. On tait au printemps de l'anne 1760. Le 11 mai, Nicolas
obtint la permission de se rendre tout seul  Klostercamp pour clbrer
ses fianailles et faire en mme temps ses adieux, car il allait tre
pris pour plusieurs mois, les travaux de cette campagne devant durer,
selon l'apparence, autant que la belle saison.

Il y avait bien de la tristesse du Clotre quand le chevalier arriva,
porteur de la bonne nouvelle. Depuis la blessure qu'il s'tait faite
chez la veuve Homayras,  l'auberge des Trois Marchands, Joseph Dupleix
ne s'tait jamais entirement relev; mais on peut dire qu'il souffrait
surtout d'une autre blessure: la perte de ses esprances, qui allaient
s'grainant une  une comme les perles d'un collier dont le fil est
rompu. Les dernires dpches de l'Inde taient lamentables. Bussy, beau
comme un lion aux abois, se mourait de ses victoires, dont le strile
miracle puisait ses ressources et dcimait son arme. Lally lui-mme
n'avait plus que le sombre courage du dsespoir. Il se croyait au comble
du malheur, il se trompait; M. de Choiseul, plus implacable que les
Anglais, lui rservait l'chafaud.

Car ce fut lui, ce duc et pair, qui montra d'avance et le premier aux
philosophes de 93 comment on coupe la tte aux martyrs!

La marquise Dupleix languissait; Mme de Bussy, relgue tout au fond de
son deuil, vivait de larmes. Pour soutenir, pour relever et rchauffer
tous ces dsespoirs, il n'y avait que Jeanneton, enfivre de courage et
prodiguant  ceux qu'elle aimait son corps et son coeur. Littralement,
le vieillard et les deux pauvres femmes n'avaient, pour clairer leur
nuit, que son cher et pur sourire.

Ce fut une fte mlancolique que ces accordailles o le fianc prenait
en mme temps cong pour aller au loin affronter les hasards de la
guerre, et o la fiance avait des pleurs sous le voile serein de sa
rsignation; mais ce fut une grande fte. On rompit l'anneau, selon la
coutume des Flandres. Mme Dupleix mit au cou de Jeanneton une petite
croix de diamants qui tait une relique et dont la vue mouilla les yeux
de son mari:

--Tes premires pierreries, Jeanne! murmura-t-il: je n'tais pas encore
riche quand je te les donnai, et ce sont les seules que tu aies
gardes!

Lui-mme, il parut au dner avec son grand cordon de l'ordre de
Saint-Louis. Pour un moment, sa tte s'tait redresse.

Mais quand les deux jeunes gens lui demandrent sa bndiction, tout ce
courage factice tomba, et il dit en un gmissement profond:

--Mes enfants! oh! mes chers enfants, je n'ose pas vous souhaiter du
bonheur. Il y a si longtemps que Dieu n'entend plus mes prires!

Tout de suite aprs le repas, on se spara. C'tait l'heure fixe pour
le dpart du chevalier, dont la monture attendait dans la cour. Il n'y
eut que Jeanneton pour le reconduire jusque-l. Dupleix et la marquise
restaient auprs de Mme de Bussy, chez qui cette sparation avait
veill de poignants souvenirs et qui s'tait trouve faible tout 
coup.

La soire tait belle. Nicolas, au lieu de se mettre en selle, passa la
bride de son cheval  son bras et dit:

--Jeanne, ma chre Jeanne, donnez-moi encore une minute.

--Je vous conduirai, dit-elle, jusqu'au pont du moulin.

Et ils descendirent la rampe rocheuse en se tenant par la main. Nicolas
tait oblig de tirer son cheval, qui avait peur de la pente et dont les
fers glissaient sur les cailloux. Ils ne parlaient point, mais leurs
coeurs taient pleins  dborder.

--Je ne vous ai jamais dit comme je vous aime, murmura le chevalier,
dont la voix tremblait.

--Je le sais, rpondit-elle.

Puis, regardant, au-dessus d'elle, la vote seme d'toiles:

--L, l-haut, ajouta-t-elle sans savoir peut-tre qu'elle parlait,
comme tout est calme, comme tout est beau!

--Et voil, Jeanne chrie, demanda Nicolas, qui ne songeait point au
ciel, m'aimez-vous comme je vous aime?

--J'irai avec vous, murmura-t-elle, encore un peu plus loin, car j'ai de
la peine  vous quitter... Avez-vous vu comme ils souffrent chez nous?
Mon Dieu, vous tes ici comme partout. Ayez piti de ceux qui n'ont plus
d'esprance sur la terre!

Elle se reprit  marcher d'elle-mme. Quand le pas du cheval sonna sur
les planches branlantes du pont, le meunier ouvrit son trou de guette et
regarda:

--Pour sr, vous vous en allez donc tout de mme, Monsieur le capitaine,
dit-il, promis comme vous tes  quelqu'une qui est un ange?

--Je reviendrai, Bastian, rpondit le chevalier.

--Le plus tt, le mieux, Monsieur le capitaine, et bonne bataille je
vous souhaite!

Toujours se tenant par la main, ils arrivrent  l'alle des aunes, qui
tait noire, sauf les places o la lune, passant par les claircies
rares, marquait des ronds clatants de blancheur.

L'tang, immobile comme une surface d'acier poli, mirait les dentelures
de ses bords o a et l un rayon montrait les pointes aigus des iris,
semblables  une moisson de glaives, et parmi lesquels des bruits se
glissaient, voix discrtes de la nuit.

Est-il un homme au monde ou une femme qui n'aient souvenir de cette
heure silencieuse o s'entendent les battements des coeurs?

Ils taient beaux et grands dans leurs mes, ces deux enfants qu'on
venait de bnir pour le bonheur au milieu de si amres tristesses; et 
travers l'ombre, Dieu les regardait aller, lui qui savait que leur
destine tait souverainement choisie.

Et, comme si elle et pris conscience de cela, Jeanne de Vandes sentait
dans ces tnbres si douces quelque chose qui lui souriait. Ses yeux ne
pouvaient se dtacher de ces purs diamants du ciel qui brillaient  la
fois au-dessus de sa tte et  ses pieds dans le miroir du petit lac.

--On dit; murmura-t-elle, que chacun de nous ici-bas a la sienne.

Elle parlait des toiles.

Vous connaissez bien ce refrain des fiancs que les vieillards appellent
un radotage. Nicolas, le pauvre Nicolas, en dehors de ce radotage du
coeur, n'aurait trouv en lui-mme ni une pense, ni une parole, et il
rptait:

--Jeanne,  Jeanne! ne voulez-vous donc jamais me dire que vous m'aimez?

--Si cela est vrai, mon ami, poursuivit-elle au lieu de rpondre, il
doit y avoir, parmi ces vivantes tincelles qui sont aussi des mes, il
doit y avoir des toiles, de chres toiles o deux avenirs maris se
confondent...

--Dites-moi seulement ce mot: ce seul mot...

-- quoi bon?... Il n'y a qu'une toile au ciel pour nous deux, mon
fianc. J'ai maintenant mon coeur dans votre coeur, et la bont de Dieu
a permis que vous soyez, aprs Lui, mon espoir et ma vie.

D'elle-mme elle lui tendit son front.

C'tait l'endroit o ils s'taient parl pour la premire fois, ce jour
que Jeanneton revendit de chez la veuve du bcheron, Lisela, pour qui
elle avait demand l'aumne. Nicolas se pencha et ses lvres
effleurrent ce front, pareil au lis des champs dont il est dit, dans le
livre des livres, que toutes les richesses runies de l'univers ne
sauraient payer la splendide parure.

Et ils allrent encore, muets, cette fois, tous les deux. La route
tourna et se mit  monter cette pente rapide o il y avait des bouleaux
et des roches moussues dans la bruyre. En regardant derrire eux, ils
pouvaient voir l'tang briller et les jambes noires du moulin qui
plongeaient dans l'eau. De l'autre ct, au sommet de la colline, la
maisonnette de Joseph Dupleix blanchissait entre les deux ruines
sombres, et les grands arbres qui la dominaient s'inclinaient comme des
saules pleurant sur un tombeau.

--C'est l! dit tout  coup Jeanneton.

Ils taient en haut de la monte, dans une petite clairire, borde d'un
ct par les derniers bouleaux, de l'autre par une coupe de jeunes
chnes formant un impntrable fourr.  une cinquantaine de pas,
adosse  la fort, tait une loge de bcheron dont la toiture en chaume
s'en allait par poignes et qui n'avait plus  son unique fentre qu'un
dbris de chssis. Entre la rampe et la loge, un chne norme tendait
loin du tronc ses branches bossues, grosses et longues comme des arbres
de soixante ans. Ces branches taient sans verdure au milieu de la
vgtation exubrante qui renaissait de toutes parts.

--L'arbre est mort  l'automne, dit Jeanneton, et la pauvre Lisela tait
dj bien prs de s'en aller aussi, quand les feuilles schrent.

--C'est ici que demeurait votre protge? demanda Nicolas. Vous
redescendiez de chez elle quand je vous rencontrai au bord de l'eau...

Et figurez-vous qu'il voyait, dans ses gostes souvenirs, la gracieuse
fille cheminant sous les aunes avec son panier de chvrefeuille au bras,
et l'glantier, et la piqre dont il avait gard le sang aux lvres.

--Lisela redevint belle le jour o le bon Dieu exaua enfin sa prire,
continua Mlle de Vandes. Elle avait tant demand  mourir! Ma petite
Greete,  qui vous aviez donn une robe, mon petit Fritz, celui pour qui
je vous avais qut des souliers, taient partis et les autres aussi,
tous, tous, pour que rien ne l'attacht  la terre. Elle me dit en
souriant: Me voil qui m'en vais revoir mon mari Fritz... Mon Fritz
aimait le grand vieux chne qui vient de scher. Aprs moi, il ne
restera rien de ce qu'il aimait.

Jeanne s'assit au pied de l'arbre, lasse qu'elle tait d'avoir mont.
Nicolas se mit  genoux devant elle.

--C'est l reprit-elle, juste  l'endroit o je suis, que Lisela tait
assise quand elle me dit: Vous et ce grand jeune homme qui est
capitaine, vous serez fiancs bientt...

--Ce n'est pas cela que vous m'aviez rapport Jeanne, interrompit le
chevalier.

--Oh! je sais bien! pouvais-je vous rpter de semblables paroles? Et
puis, c'est bien vrai qu'elle ajouta: Tous les deux, vous mourrez tout
jeunes. Souvent, elle annonait ainsi les choses qui devaient
arriver... Et elle devinait ce qu'on pensait: car bien des fois, quand
je m'attristais en songeant  Greete,  Fritzau et aux autres qui
devaient rester abandonns aprs elle, elle disait avec son sourire qui
faisait mal et tait pourtant si doux: Ne vous inquitez pas,
demoiselle, j'aurai encore ce grand deuil-l avant de finir. C'est moi
qui partirai la dernire. Et ce fut vrai, Greete rendit sa pauvre
petite me dans mes bras, le matin mme du jour o Lisela s'teignit, la
main dans ma main... Et savez-vous pourquoi je disais tout  l'heure:
C'est l?

Elle tait si ple que le chevalier eut frayeur.

--Jeanne! s'cria-t-il, pourquoi me parler de ces choses? Je n'en veux
rien savoir! Je veux vivre pour vous qui tes la meilleure et la plus
belle!

Elle lui serra le bras si fortement qu'il eut la parole coupe, et,
montrant de son doigt tendu la lisire de la fort, elle rpta en
frissonnant:

--C'est l!

Puis sa tte charmante s'inclina sur sa poitrine.

Le chevalier lui parla, elle ne rpondit point.

Au bout de quelques minutes, elle rouvrit les yeux et demanda, comme une
personne qui s'veille:

--Qu'est-il donc arriv?

Puis, avant mme que son fianc pt rpondre:

--J'ai parl, reprit-elle; quelque chose de plus fort que moi-mme me
poussait... Mon ami, je vous prie de me pardonner.

--Jeanne, ma belle Jeanne, rpondit le chevalier, je vous pardonnerai si
je vous vois sourire.

Elle sourit, en effet, et, comme Nicolas l'aidait  se relever, elle
murmura:

--Je suis une folle... Au revoir, ami, et que ce soit bientt!

--Jeanne, rpondit le chevalier, qui  son tour parlait gravement, nous
autres soldats, nous sommes visits souvent par la pense de la mort.
J'ai peur de la craindre aujourd'hui que j'ai l'me si pleine de vous et
de mon bonheur. Si elle vient, vous aurez aprs Dieu ma dernire pense.
Priez, ma chre Jeanne, priez que je la reoive le front haut, l'pe 
la main; priez surtout pour que mon sang vers profite  ma patrie!

Il y eut deux soupirs dans le silence, et le chevalier sauta en selle.
Les cailloux de la route qui tournait derrire la loge abandonne,
retentirent sous le galop du cheval.

--Au revoir! cria-t-elle.

--Au revoir! rpondit dans la nuit une voix dj lointaine.

Elle resta un instant immobile; puis, allant avec peine, elle se mit en
marche, mais non point dans la direction du Clotre.

Ce fut vers la lisire du bois qu'elle alla.

Ses mains, qui tremblaient violemment, cartrent les branches, et son
regard plongea  l'intrieur du taillis, derrire le grand chne. Un
rayon gar se jouait parmi les feuilles, clairant un espace libre au
centre duquel se trouvait une souche; ce vide mesurait exactement la
place de l'arbre coup, dont la souche restait au ras de l'herbe, et
dont la cime absente faisait trou dans la vote de feuillage.

Les genoux de Jeanne flchirent, et, pour la troisime fois, elle
rpta:

--C'est l!

Puis levant au ciel ses mains frissonnantes, elle balbutia cette prire
qui montait du fond de son coeur:

--Mon Dieu... Il l'a dit, exaucez-nous: s'il tombe, que ce soit le front
haut, l'pe  la main et que son cher, que son beau sang soit vers
pour la France.




XIII

SENTINELLES PERDUES


Pendant cela, le chevalier d'Assas galopait vers Ruremonde pour
rejoindre Auvergne-infanterie, qui devait tre en train de plier
bagages. Ce n'tait pas un rveur que ce hardi soldat; un nuage resta
sur sa pense, pourtant, pendant qu'il franchissait, au clair de la
lune, la premire lieue de son tape.

Tout le long de la journe, dans cette maison du conqurant de l'Inde
qui abritait une gloire dchue et tant d'esprances trompes, il avait
respir une atmosphre de dcouragement. Elle avait beau s'asseoir,
cette demeure en apparence si riante, au devant d'un dlicieux paysage,
les tristesses du dedans transpiraient  travers ses blanches murailles
et jetaient sur le dehors un brouillard de deuil.

Nicolas ne pouvait manquer de le reconnatre, Jeanneton elle-mme,
autrefois si gaie, avait subi cette morne influence, et il y avait une
dtresse dans son sourire.

En tait-elle moins charmante? Oh! certes, non, et Nicolas ne l'avait
jamais aime si belle, mais l'extrme mlancolie de cette fte de ses
fianailles lui laissait un poids lourd sur le coeur.

Dans ces pages ncessairement frivoles, crites au courant de la
fantaisie et qui disent la vrit dans le langage du roman, ce n'est
point le lieu de sparer avec mthode l'ivraie du bon grain, ni de faire
la part exacte des ambitions personnelles et des convoitises gostes
qui avaient pu, comme un fcheux alliage, ternir l'effort patriotique de
Joseph Dupleix. Au fond du creuset o bout l'initiative humaine, n'y
a-t-il pas toujours pour un peu cette scorie de la maldiction
originelle?

Nous ne pouvons donner ici que les lignes hautement apparentes des
physionomies, telles que nous les revoyons  la distance d'un sicle:
aussi avons-nous dit de Dupleix: Celui-l combattait pour la France,
et de son bourreau, vainement dfendu par l'cole librtre: Celui-ci
n'tait pas un Franais.

Ce jugement peut manquer de profondeur, mais il est candide et net comme
la justice des enfants. Demandez aux enfants ce que fit M. le duc de
Choiseul, ils vous rpondront:--Il fit la guerre hors de propos, il fit
la paix au plus mauvais moment, il perdit l'Inde, il brisa l'hroque
pe du Canada...

--Mais n'leva-t-il rien en revanche?

--Si fait, un monument norme: l'opulence de l'Angleterre, et un gibet
o son nom reste pendu: l'chafaud de Lally.

--Et que reste-t-il de lui?

--Le gland philosophique, plant, arros, soign, qui germa, pera,
poussa et devint avec le temps un chne dont cet autre menuisier en
chafauds, le bon M. de Robespierre, tira toutes les planches de son
terrible mobilier industriel!

Le chevalier d'Assas jugeait comme les enfants, non point ceux qui sont
capables de rpondre comme nous venons de le faire, aprs avoir parcouru
la rude histoire de nos glorieux malheurs et de nos hontes, qui, si Dieu
le veut, seront fcondes, mais comme les enfants de 1760, qui avaient
encore trente ans  attendre pour voir comment, avec beaucoup de
fadaises emphatiques, battant comme un marteau l'enclume de la btise
humaine, Jocrisse-tribun forge un outil capable d'assassiner les rois.

Le chevalier d'Assas admirait Dupleix tout navement; il mprisait M. le
duc de Choiseul. Il n'en tait donc aucunement  regretter son alliance
avec Dupleix, et l'et-il regrette, il aurait saut  pieds joints
par-dessus toute prudence ou toute rpugnance pour aller o son coeur
l'entranait. Ce n'tait rien de tout cela qui le proccupait sur la
route solitaire; c'tait le prsage: Vous mourrez tous les deux tout
jeunes...

Quant  lui, en vrit, il importait peu. Son mtier tait de vivre bras
dessus, bras dessous avec la mort, mais Jeanne! Je ne vous ai pas dit
tout ce qu'il y avait de bien aim prestige dans le regard de ses longs
yeux, dont l'azur sombre languissait sous la richesse de ses cils; je ne
vous ai pas dit, car je n'aurais pas su le dire, l'harmonie exquise de
ce visage de vierge, tout enrayonn d'or bruni, quand le vent des champs
soulevait son opulente chevelure, lourde et brillante  l'oeil, douce au
toucher comme la soie des cheveaux, au pays des mriers. Je ne sais
plus parler de ces choses, merveilles de la terre.

Ah! je ne sais plus et je ne veux plus; mais le chevalier voulait et
savait, lui dont la bonne me tait encore toute vibrante de jeunesse.
Et vous devinez bien l'angoisse qui le poignait, ce pauvre chevalier, en
voyant tout  coup, au lieu de ces rayons et de ces sourires, un ple
visage de morte...

Car il le vit, et que de beaut encore dans ce navrant tableau!...

Mais, bagadioux, cela ne dura point, je vous l'ai dit. Ce qui nous gne,
l-bas, au Vigan, ce n'est pas la langoureuse penseroserie des rimeurs
de ballades. Cette pauvre Lisela n'avait pas la tte bien solide. Elle
avait pleur tout son bon sens, et ces Allemandes ne sont bonnes qu'
porter le diable en terre. coutez leurs refrains qui larmoient. Ah!
l'ennuyeux peuple dont la posie couche au cimetire et o la chanson
soulve la pierre des tombeaux! Fi des tudesques gaiets, toujours
drapes dans quelque suaire, et o l'on entend, sous l'uniforme des
hussards, les ossements craquer!

Ds la seconde heure du voyage, Nicolas avait laiss de ct ces
lugubres choses pour revenir  des penses plus riantes, et quand il
passa sous les murs de Gueldre, il entonna une chanson de la langue des
Flibres, dont tous les vers rimaient joyeusement en ou. Il ne songeait
plus qu' la campagne prochaine et  son mariage, qu'on clbrerait au
retour.

 moiti du chemin, entre Meurs et Ruremonde, comme il entrait dans les
oseraies qui ctoient la Meuse, il fut arrt par un Qui vive? C'tait
son rgiment en marche pour la Westphalie et formant l'avant-garde du
corps de M. de Castries, qui allait passer le Rhin  Wesel pour mettre
le sige devant Munster.

La chanson commence dans la solitude, il l'acheva  la tte de sa
compagnie, car une joie folle rgnait parmi tous ces soldats, harasss
de repos, et l'on ne parlait de rien moins que de marcher tout d'une
traite jusqu' Sans-Souci, pour voir le fameux moulin philosophique,
tant clbr par nos confiseurs de vaudevilles.

Bien entendu, nous ne raconterons point cette campagne brillante, mais
inutile, qui runit les deux armes franaises sous le commandement du
marchal de Broglie. Le grand Frdric eut peur. Il jouait ici sa
couronne  quitte ou double.

Beau joueur qui dpensait sans compter les prodiges de son gnie
militaire, et qui trouvait encore le temps, entre deux batailles, l'une
gagne, l'autre perdue, de griffonner les plus dtestables vers que
jamais pote amateur ait perptrs!

Il reculait, malgr ses triomphes personnels. Un instant, accul dans la
Saxe, en face des Autrichiens vainqueurs, il put croire que tout tait
perdu en apprenant que Berlin avait ouvert ses portes  l'arme russe.
Les Franais, matres de tout la Westphalie, tenaient Minden et
s'apprtaient  franchir la ligne du Weser.

Jamais, mme avant le va-tout de Rosbach, Frdric ne s'tait trouv
dans des circonstances plus dsespres.

Ce fut alors que le prince Ferdinand de Brunswick, pour venir en aide 
son royal alli, tenta une diversion sur les derrires de l'arme
franaise et mit le sige devant Wesel, en mme temps que les Anglais
annonaient bruyamment une descente  Anvers.

Des ordres arrivrent de Paris. Le jour mme o le corps de M. de
Castries devait pntrer en Prusse (Hanovre), en traversant le Weser,
sur les ponts de bateaux entirement achevs, M. de Broglie dessina un
mouvement de retraite.

Quatre rgiments du corps de Castries, parmi lesquels se trouvait
Auvergne, se mirent en marche sur Osnabruck, suivis par deux autres
divisions chelonnes.

Ceci avait lieu le 28 septembre 1760. Cinq mois s'taient donc couls
depuis l'entre en campagne.

Ai-je besoin de dire que les mlancoliques souvenirs de la journe des
fianailles taient loin? On s'tait bien battu, on s'tait diverti
davantage, car, en ce temps, la guerre avait des allures de partie de
plaisir: quelque chose comme une grande chasse o le gibier se dfendait
et o les chiens taient des hommes.

Les ftes, les escarmouches, les quipes et les batailles avaient
effac toutes ces impressions, qui n'avaient pas, du reste, beaucoup de
profondeur, et Nicolas restait en face du sentiment unique dans sa vie:
son grand amour heureux.

Pas un seul instant, en effet, le commerce de lettres ne s'tait ralenti
entre lui et les habitants du Clotre, et la chre correspondance de
Mlle de Vandes semblait tmoigner d'un changement favorable dans la
position morale des exils. Les affaires s'amlioraient, on avait reu
du Dekkan des nouvelles moins dsastreuses, et le jugement rendu dans le
grand procs des treize millions semblait pronostiquer une issue
heureuse.

Les quatre rgiments d'avant-garde restrent huit jours  Osnabruck, par
suite d'un contre-ordre, motiv sur le faux avis de la leve du sige de
Wesel.

--C'est dommage, dit M. de Soleyrac au chevalier: si nous avions tourn
du ct de Gueldre, vous auriez pu pousser jusqu'au Clotre et
surprendre nos amis en passant.

Le huitime jour, la seconde division, commande par M. de Castries en
personne et qui contenait de la cavalerie, arriva  Osnabruck, d'o le
rgiment d'Auvergne partit le lendemain, tout seul, en se dirigeant sur
Flotow.

Ce n'tait plus le chemin du pays de Gueldre. Les officiers et les
soldats ne savaient plus o on les conduisait.  Flotow, ils apprirent
que la cavalerie de M. de Castries fourrageait jusque vers Pyrmont, ce
qui semblait indiquer une marche vers le sud.

Les paysans allemands se moquaient et disaient que l'arme franaise
avait perdu sa route.

Ce fut  Flotow et  cette occasion qu'eut lieu le duel du baron de
Glcker et de M. de Pllo, fils de ce diplomate breton qui tait mort si
glorieusement l'pe  la main, sous les murs de Dantzig, dans la guerre
contre l'Autriche. Ce baron de Glcker tait un Prussien factieux, qui
eut la bonne ide d'envoyer son valet au quartier franais avec un
caniche qui portait au cou cette mention: Chien d'aveugle.

M. de Pllo, lui, vrai gars de Basse-Bretagne, servait comme simple
volontaire, quoiqu'il et dj la moustache grise. Ce fut lui qui reut
le caniche par hasard, et le voil fch tout rouge. Il monta  cheval
et s'en vint, galopant avec le caniche dans ses bras, jusqu' la
brasserie o M. de Glcker se vantait de sa farce en humant des torrents
de bire.

--Je rapporte Joseph, dit M. de Pllo.

--Ce n'est pas Joseph qu'il s'appelle, repartit le baron de Glcker,
mais bien Briskau.

Pllo mit le caniche sur la table et, se penchant, il fit mine de
s'entretenir avec lui  voix basse. Les Allemands riaient, pensant avoir
affaire  un fou.

--Que vous dit-il? demanda Glcker.

--Meinherr, rpliqua Pllo gravement, il n'en veut point dmordre; il me
dit: Je suis Joseph,  telles enseignes que j'ai t livr par mon
coquin de frre!

On se battit  cheval, dans la cour du cabaret. M. de Pllo eut une
pistolade  bout portant au travers du front, mais la balle s'aplatit
contre la coque de son crne, et il mit son pe dans le ventre du
Prussien.

L'histoire ne dit pas ce que devint le caniche.

Le dixime jour de ce mois d'octobre, une estafette arriva  Flotow sur
un bidet bless. L'homme ne voulut parler  personne, sinon  M. de
Soleyrac; mais chacun put bien voir qu'il avait rencontr l'ennemi, car
son bras gauche pendait, et il y avait du sang  sa jaquette dchire.

Le mme jour, le rgiment d'Auvergne, qui dj dormait aprs avoir fait
sa couche comme  l'ordinaire, fut veill  onze heures de nuit et
dlogea sans tambour ni trompette. On s'arrta au matin dans un bois aux
environs de Ticklembourg, o chacun eut licence de dormir depuis le
lever jusqu'au coucher du soleil.  la brune, on se remit en marche.

Il en fut ainsi pendant trois jours consacrs au repos et pendant trois
nuits o s'accomplissaient des tapes forces. Le rgiment avait un
guide  cheval que nul ne connaissait. On suivait, la plupart du temps,
des chemins de traverse.

Au matin du 14 octobre, on arriva au bord d'une rivire. Personne ne
savait au juste o l'on tait, car on se cachait des gens du pays et il
tait svrement dfendu soit de marauder, soit de s'informer. Ceux qui
connaissaient l'Allemagne conjecturaient que la rivire tait la Lippe
et qu'on se trouvait aux environs de la petite ville de Halteren, situe
 quelques lieues seulement du Rhin.

Ce matin-l, on ne s'arrta point comme  l'ordinaire. Il faisait un
brouillard des plus pais. La Lippe, qui tait fort basse, fut traverse
 gu, et chacun put s'apercevoir alors que le rgiment tait suivi par
un convoi de prisonniers westphaliens, compos de tous les malheureux
paysans qui avaient pu surprendre le secret de la marche.

Une fois la Lippe franchie, on continua d'empaqueter  l'arrire-garde
tous les pauvres diables que leur mauvais sort amenait sur le passage du
rgiment. Vers dix heures du matin, comme le brouillard se levait, on
entra sous bois dans le grand parc appartenant au prince de
Lippe-Oldenbourg, qui se trouve entre Halteren et Dorsten.

Ce parc, admirable solitude, n'abritait communment sous son ombrage que
le gibier de Son Altesse Srnissime, mais il avait aujourd'hui d'autres
habitants. L'arme entire de M. le marchal-marquis de Castries tait
l, infanterie, cavalerie et artillerie, plus un demi-millier de
prisonniers allemands glans le long de la route.

On peut dire que tous ceux qui avaient vu cette mystrieuse arme
taient plis avec les bagages, et  chaque instant on en amenait
d'autres, tonns de voir tout ce monde.

La nuit tomba vite avec la brume glace des derniers jours d'automne,
qui revenait. Entre six et sept heures du soir, M. de Soleyrac, qui
avait t mand par le marchal, rejoignit sa troupe et ordonna
incontinent le dpart. O allait-on?  l'attaque des lignes de Wesel,
dont le sige, loin d'tre lev, comme on l'avait dit, tait pouss avec
une terrible activit par Ferdinand de Brunswick en personne?

Partout o il y a des hommes rassembls, on trouve cette espce
particulire de bavards qui sait ou prtend savoir la fin des choses, et
de nos jours, cette espce, prodigieusement accrue, forme la majorit
des populations. Au rgiment d'Auvergne, on comptait deux ou trois
hommes forts, qui connaissaient le plan de campagne bien mieux que le
gnral en chef lui-mme. Ceux-l disaient qu'Auvergne tait envoy en
perdition, pour marquer un faux mouvement vers le sud, pendant que le
gros de l'arme allait prendre la ligne  revers, en suivant le cours de
la Lippe.

Dans cette hypothse, Auvergne devait bientt rencontrer le Rhin, et
l'vnement sembla donner raison  cette opinion, car, vers onze heures
de nuit, le peloton d'avant-garde se heurta  la rive du grand fleuve,
qui roulait paisiblement ses basses eaux. On fit halte et le guide donna
un son du cor, auquel il fut rpondu sur la rive droite, qui tait
occupe par les Franais depuis Dusseldorf jusqu' Meurs.

Au bout de quelques instants, on entendit un bruit de rames dans le
brouillard, et M. de Pllo dit:

--Voil le bac!

C'tait une toute petite barque, et il et fallu bien des voyages pour
passer le rgiment dans ce bateau-l; mais le nouveau venu s'entendit
avec le guide, et Auvergne se remit en marche, eu remontant rapidement
le fleuve. Au bout d'une heure, on commena d'our un tapage confus, et
ceux qui avaient quelque exprience de la guerre devinrent qu'il y
avait l des pontonniers en train de faire leur office.

En effet, on aperut bientt dans le noir la tte d'un pont de bateaux
qui tait achev, et sur lequel Auvergne passa fort  l'aise. Le bruit
venait d'un autre pont beaucoup plus long, auquel on travaillait pour la
cavalerie. Les stratgistes furent drouts. C'tait donc toute une
arme qu'on attendait...

Auvergne arriva  Meurs au point du jour et y prit son repos. Le
lendemain, 15 octobre, Auvergne partit en plein jour,  deux heures de
l'aprs-midi, mais le rgiment n'tait plus seul. Environ trois mille
hommes de recrues se mirent en marche avec lui et deux autres
dtachements de vieilles troupes, appartenant, celles-l,  M. de
Castries, embotrent le pas entre Meurs et Kersel, car on avait l'air
de s'en aller vers la Meuse hollandaise.

La nuit vint que la troupe, augmente d'un escadron de dragons, tait 
deux ou trois lieues nord-ouest de Gueldre, dans un pays bois o le
colonel de Soleyrac fit mine de prendre des dispositions pour
bivouaquer. On devait tre bien prs d'une ville ou d'un gros bourg, car
le vent apporta le son d'une horloge qui battait sept heures. On alluma
le feu sans se gner: on tait en pays ami, et M. de Soleyrac, qui
n'tait pourtant pas causeur, fut entendu disant:

--Demain, nous coucherons  Clves.

Les stratgistes,  tour de bras, pensrent aussitt que la campagne
tait finie et se donnrent la consolation de maudire un peu M. de
Choiseul, qui prenait ainsi plus de peine  reculer que les autres pour
aller en avant, si bien qu' toutes les fois qu'on tournait les talons,
ce mot courait dans les rangs:

--La poste est arrive de Versailles!

Cette fois, pourtant, ce n'tait point le cas, et M. de Choiseul n'tait
pour rien dans l'affaire.

Un peu avant huit heures, M. de Soleyrac manda Nicolas et lui dit:

--Chevalier, vous ne dormirez point cette nuit. tes-vous dispos et en
humeur de faire une demi-douzaine de lieues  travers champs?

--J'en ferai plutt deux douzaines si c'est pour retourner  l'ennemi,
rpliqua d'Assas.

--Retourner n'est pas le mot, chevalier, reprit M. de Soleyrac, qui
souriait: nous ne sommes point en droute. Choisissez vingt gaillards
rsolus, bon pied, bon oeil, et tenez-vous prt  partir.

--Pour o?

--Vous aurez un guide. Votre mission est de battre l'estrade. Nous
sommes  deux de jeu avec le prince Ferdinand; il a douze mille hommes
de ce ct-ci du Rhin, par l'indiscrtion de nos diables de prisonniers
westphaliens, qui ont russi, bon nombre d'entre eux du moins,  nous
glisser entre les doigts, les uns dans le parc de Dorsten, les autres le
long de la route...

Il souriait plus fort; jamais Nicolas ne l'avait vu en plus belle
humeur.

--Aussi, murmura ce dernier, je me disais que les maillets de ces
pontonniers, l-bas, faisaient terriblement du vacarme... Tout ce que
nous faisons depuis Flotow n'est qu'un dgag.

--Il y a de ceci, il y a de cela. M. de Castries est un joli jeune
homme! Et je connais le pays!

--Dois-je obir au guide?

--Non pas!... Quand il vous quittera, car il vous quittera pour gagner
l'autre moiti de son salaire, tant vendu deux fois et trs cher, quand
il vous quittera, vous ne tirerez point sur lui, vous ne lancerez
personne  sa poursuite et vous vous arrterez tout court comme il
convient  un homme subitement gar dans les bois qu'il sait tre plein
d'ennemis.

--Alors, l'ennemi sera l, devant?

--Ou derrire, je ne sais pas.

--Entendons-nous bien: quel est prcisment mon devoir?

--Votre devoir, chevalier, rpondit M. de Soleyrac, en reprenant, cette
fois, son srieux, est de rester o vous serez, sans avancer ni reculer;
Auvergne tout entier sera derrire vous, jouant le mme rle que vous,
s'allongeant, s'largissant, se gonflant pour figurer l'arme dans cette
nuit brumeuse qui sera noire comme l'encre sous bois, tandis que M. le
marchal passera  droite ou  gauche de l'embuscade, peut-tre  droite
et  gauche en mme temps,  la faveur des tnbres.

--De sorte que les autres se battront pendant qu'on fera chez nous le
pied de grue! dit Nicolas avec un mouvement de mauvaise humeur.

--M. de Castries m'a dit, rpliqua Soleyrac: Si je connaissais un plus
brave rgiment qu'Auvergne, je le choisirais pour cette besogne-l.
Nous serons plants comme un lumignon pour marquer l'endroit o les
Allemands ont creus leur chausse-trape.

--Et rien  faire?

--Qu' attendre la mort... Mais ventrebleu! chevalier, comprenons-nous
bien tous les deux: il y aurait un cas de trahison, c'est celui o
quelqu'un d'entre nous se laisserait surprendre et assassiner sans crier
gare! Auvergne va tre, cette nuit, la sentinelle de la France, et vous
serez la sentinelle d'Auvergne. Faut-il vous dire, comme M. le marchal:
Si je connaissais un plus brave que vous, je l'aurais choisi?...

Nicolas saisit la main qui lui tait tendue, et Soleyrac dit en lui
donnant cong:

--Bonne chance donc, chevalier, et souvenez-vous de ma dernire parole:
_Sentinelle, prenez garde  vous!_




XIV

 MOI, AUVERGNE!...


Au moment o le chevalier d'Assas se mettait en marche avec son
dtachement, on mangeait la soupe au bivouac, o chacun se promettait
bien de dormir la grasse nuit. Deux ou trois maraudeurs endurcis qui
s'taient glisss  la picore, malgr la svrit de la consigne,
venaient de rentrer, disant que la Meuse tait l, sur la gauche, 
moins d'une demi-lieue, et que le long de la Meuse, la cavalerie filait:
des escadrons et des escadrons. Ils avaient entendu rouler de
l'artillerie. Tout cela s'en allait vers le nord-ouest, et M. de Pllo
avait dit:

--C'est clair que nous rentrons chez nous, avec ce qu'il y a de poisson
pris: maigre pche! Messieurs, il faut vous rsigner  planter vos
choux!

Et il se mit  chanter le pont-neuf  la mode depuis que le mauvais
vouloir de M. de Choiseul contre les Jsuites tait chose connue:

    Capitaines en rforme
    Et qu'on entend clabauder
    Contre l'injustice norme
    Qui vient de vous chauder,
     tort chacun de vous crie:
    D'autres sentent le roussi,
        Puisqu'on publie
    Que Jsus va perdre aussi
        Sa Compagnie!

Le guide donn au chevalier n'tait point celui qui avait conduit le
rgiment  travers la Westphalie, de Flotow  Dorsten, et qui avait pris
la clef des champs en mme temps que les prisonniers. C'tait un jeune
Hessois, chevelu et barbu,  physionomie isralite, maigre, vot, haut
sur jambes, qui portait la houppelande  plerine des riverains de la
Ror. En quittant le camp, il prit un bon trot de courrier, et ne quitta
plus cette allure pendant les trois mortelles heures que dura la marche.

Au jug, le dtachement dut bien parcourir une distance de cinq  six
lieues pendant cet espace de temps.

Le chevalier avait tenu quartier  Ruremonde pendant plusieurs mois et
aussi  Klostercamp; il n'tait pas sans avoir fait nombre d'excursions
dans ce pays de Gueldre; mais l'obscurit tait si paisse et le guide
trouvait moyen de rester si constamment sous bois qu'on n'avait aucun
moyen de reconnatre la route.

Le chevalier, selon sa consigne, se bornait  suivre pas pour pas, et ne
perdait jamais de vue son Hessois, gardant toujours devant lui,  trois
enjambes de distance, la longue silhouette du drle qui se dgingandait
dans les tnbres.

Il n'avait pas l'air fatigu le moins du monde, tandis que Nicolas, si
bien dcoupl qu'il ft, avait son uniforme baign de sueur. Les soldats
ne se gnaient pas pour gronder par derrire, et menaaient de
s'arrter; c'tait parmi eux un concert de maldictions.

--O nous mne-t-on de ce train? se demandaient-ils. Est-ce nous qui
ouvrons la dbandade?

Le chevalier venait de consulter sa montre, qui marquait le quart aprs
dix heures, quand le grand diable de Hessois se mit  courir tout 
fait. On venait de descendre une rampe assez raide par un chemin creux;
les talons du guide sonnrent sur les planches d'un pont rustique. Dans
ce fond, le brouillard tait si dense que Nicolas ne voyait mme pas
l'eau sur laquelle passait le pont.

Il avait l'oeil fix en avant sur son fantme de guide qu'il voyait
surtout avec ses oreilles; mais la sensation qu'on prouve en traversant
des lieux connus, lors mme qu'on a un bandeau sur la vue, tait ne en
lui et le tenait depuis le haut de la rampe, et son regard faisait des
efforts inous pour percer la nuit, quand les tnbres s'paissirent
encore autour de lui parce qu'on entrait dans une alle d'arbres dont le
feuillage persistait malgr la saison.

Nicolas regardait  travers ce bandeau impntrable comme s'il se ft
attendu  reconnatre ce riant paysage: les aunes, l'tang, le moulin,
et jusqu' l'glantier en fleur o Jeanneton lui avait cueilli une rose.

Mais tout tait noy dans le noir, mme l'glantier qui devait avoir ses
graines rouges d'automne  la place des petites roses du printemps:
Nicolas ne vit rien, sinon des choses longues et blanches qui passaient
 droite de lui.

On allait si vite maintenant que la distance s'largissait entre le
chevalier et ses soldats, dont quelques-uns taient encore de l'autre
ct du pont.

Quand je dis que les ombres blanches passaient, c'tait l'illusion de la
course. Elles taient en ralit immobiles, et Nicolas le vit bien
quand, tournant subitement  droite pour suivre un brusque mouvement du
guide, il se trouva entour par les troncs sveltes d'un plant de
bouleaux.

Vous savez, c'tait la monte dont la pente se relevait au bord de
l'tang, juste en face du Clotre, qui devait tre cach l-haut dans la
brume et o sans doute Jeanneton de Vandes dormait.

Nicolas avait pass tout auprs d'elle, et c'est pour cela que son
coeur, bien avant sa raison et ses yeux, s'tait vaguement reconnu
nagure.

Le guide galopait en gravissant cette bruyre o les roches moussues
moutonnaient, troupeau gristre, parmi les tiges argentes des bouleaux.

Il n'avait plus sur ses talons que Nicolas; le dtachement venait loin
derrire.

Nicolas se trouva tout  coup  l'entre de cette clairire au milieu de
laquelle le grand vieux chne que le Fritz de Lisela aimait tant, se
dressait. La brume tait moins paisse ici qu'au bord de l'tang.
Nicolas n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour reconnatre le gant mort
au milieu de l'claircie.

Et pour la premire fois, il se dit avec certitude: C'est l!

Les penses ont leurs chos comme les voix; ce mot: C'est l!, qui ne
fut pas mme prononc, veilla dans l'esprit du chevalier tout un monde
de souvenirs.

C'tait, vous ne l'avez peut-tre pas oubli, la dernire parole de
cette belle et chre Jeanne de Vandes  l'heure de l'adieu, le soir des
fianailles, quand la tristesse avait dbord de son vaillant coeur et
qu'elle s'tait mise, comme malgr elle,  rpter les prdictions de la
veuve du coupeur de bois.

C'tait l, en effet, qu'elle avait parl, au pied mme du chne,
dsignant du doigt la coupe touffue qui bordait la clairire du ct
nord, et disant, elle aussi: C'est l!

Tout cela revenait au coeur de Nicolas. Peut-on dire qu'il oublia le
prsent pour le pass pendant une minute? Non, ce ne fut ni la moiti ni
le quart d'une minute.

Le tronc du chne lui cachait le guide qu'il avait jusqu'alors si
fidlement suivi. Le temps de tourner le chne, ni plus ni moins.
Nicolas chercha le guide et ne le trouva plus.

La clairire tait dserte.

Pendant que Nicolas fouillait l'alentour d'un regard inquiet, mais non
point tonn, le bruit de la chute d'eau monta dans la nuit silencieuse,
et tout de suite aprs, le refrain monotone du moulin en travail se fit
our.

Entre ces deux faits, la disparition du guide et le travail du moulin,
il n'existait assurment aucune connexion. Ils n'ont pas d'heures, les
pauvres meuniers des petits courants, esclaves du filet d'eau qui les
fait vivre. La roue de Bastian tournait quand l'eau venait, qu'il ft
jour ou qu'il ft nuit, qu'on ft en paix ou en guerre.

L'eau tait venue, le blutoir de Bastian chantait.

Et, souvenez-vous, il chantait aussi le soir o Mlle de Vandes avait
dit: C'est l!

Le chevalier, averti qu'il avait t d'avance par M. de Soleyrac,
s'attendait  la disparition du Hessois; il n'eut donc point la pense
de l'appeler, encore moins celle de le poursuivre. On lui avait dit:
Quand le guide disparatra, vous serez prs d'une embuscade.
L'embuscade devait tre derrire le mur de feuillage qui fermait la
clairire en avant de lui.

Aucun bruit,  la vrit, aucun mouvement, si faible qu'il ft, ne
dnonait la prsence des Allemands; mais ceux qui ont un peu couru le
monde, le sac sur le dos, savent cela: il arrive parfois, dans les lits
d'auberge, qu'une odeur subite et abhorre dnonce tout  coup
l'invasion de ces insectes dont le nom ne se peut crire. Nicolas, qui
aspirait l'air en dilatant ses narines, sentait le tedesco et flairait
l'asino  plein nez.

On lui avait dit: Faites halte avec vos hommes. Il fit halte, mais non
point avec ses hommes, attards au bas de la monte.

On lui avait dit enfin que le rgiment d'Auvergne tout entier le
suivrait avec mission de s'taler sous bois en long et en large, pour
occuper l'afft des Silsiens de Brunswick, pendant que le gros de
l'arme filerait sur Wesel; mais au train o le Hessois avait march,
Auvergne devait tre loin,  moins qu'il ne ft venu en carrosse!

Nicolas n'avait point  s'inquiter de cela. Ses instructions taient
prcises; il s'agissait de les excuter  la lettre.

Aussi, quand il commena d'entendre ses hommes fourrageant dans la
bruyre, et se demandant les uns aux autres: Par o diable ont-ils
pass, le capitaine et son Hessois?, sa premire ide fut de leur crier
halte tout uniment, de l'endroit o il tait, tant il lui semblait
inutile de prendre des prcautions vis--vis d'un ennemi dj prvenu
par le guide, qui sans doute, en ce moment, se vantait d'avoir amen les
Franais  la boucherie.

Mais il se ravisa, songeant que plus il tait certain d'tre observ,
mieux il avait  jouer son rle, qui tait de feindre au moins la
prudence.

Il se blottit donc contre le chne, en homme qui a conscience de s'tre
trop avanc, et s'orientant d'aprs les voix des soldats, il risqua un
pas vers eux, avec de grands airs de prcaution.

Nous disons bien _un pas_, car il n'en put faire deux.

L'embuscade, en effet, ne l'attendait pas derrire le feuillage, comme
il le supposait. L'embuscade l'enveloppait: il y tait en plein.

Comme par enchantement, tout autour de lui, la terre s'tait hrisse de
silhouettes sombres.

Quand il voulut crier, une grosse main, plus imprgne de tabac que
l'intrieur d'un fourneau de pipe, crasa le son sur ses lvres.

Le froid d'une lame toucha son cou, tandis qu'une pointe de baonnette
par derrire, le dmangeait entre les deux paules,  la hauteur du
coeur.

Par devant, une autre pointe, celle d'une pe, s'appuyait sur ce mme
coeur, qui eut un grand battement, car l'instant o il faut mourir est
amer aussi pour les braves.

Si cela n'tait pas, que vaudrait l'hrosme?

Tout  l'entour, un murmure rauque et guttural courait, fait de rires
qui prudemment s'touffaient.

Une haleine sature de schiedam chauffa le visage du chevalier, et une
voix qui coassait le franais avec l'accent allemand, baragouina tout
contre son oreille:

--Un seul mouvement, et tu es mort!

Le chevalier ne bougea pas. La rvolte de sa chair n'avait t que d'une
seconde. Il tait maintenant immobile comme une pierre, et celui qui
avait la main sur sa bouche put dire en allemand:

--_Der Teufel!_ il n'a pas frissonn deux fois!

L'officier qui tenait l'pe commanda tout bas:

--Silence!

On entendait le dtachement franais monter en riant et en causant.

--Plat ventre! commanda encore l'officier allemand.

Il n'y eut pour rester debout que ceux qui tenaient le chevalier en
respect, et, comme ils taient dans l'ombre porte par le tronc du
chne, la clairire sembla de nouveau dserte.

Outre l'homme qui servait de billon, deux autres faisaient l'office de
cordes, tenant Nicolas troitement garott dans leurs bras, par la
ceinture et par les jarrets.

--Les voil! dit l'officier allemand, si bas que d'Assas eut peine 
l'entendre  la longueur de l'pe: ils vont tomber tte premire dans
le traquenard!

C'est  peine s'il y avait dsormais une cinquantaine de pas entre
l'embuscade et les Franais; mais en ce moment, celui qui marchait le
premier derrire lui, s'arrta et dit:

--coutez!

Et ceux qui montaient derrire lui, s'arrtrent  leur tour.

Dans le silence complet qui suivit, car les gens de Brunswick, craignant
d'tre dcouverts ou devins, avaient cess mme de respirer, un murmure
vaste et confus se ft entendre au loin, et l-bas, vers l'tang, le
pont de bois rsonna sous le pas rgulier d'un corps en marche.

--C'est le rgiment! s'cria le Franais qui avait parl: le colonel
tait sur nos talons!

Et en effet, la voix du colonel monta, disant:

--Voyons, enfants! du coeur aux jambes! Vous n'avez rien  craindre tant
que d'Assas n'a pas donn signe de vie! Est-ce que vous allez vous
laisser dpasser?

Plus loin que le pont, au sommet de la cte qui faisait face, il y eut
ce fracas bien connu des cailloux broys par les roues de l'artillerie.

--Les canons! s'cria le soldat franais qui s'tait arrt le premier.
En avant, vous autres, a ne plaisante plus! Si le colonel nous trouvait
spars du capitaine et du guide, notre affaire serait dans le sac!

Et ils s'lancrent, pendant que l'officier allemand, dont la voix
tremblait de joie, murmurait:

--C'est l'arme! toute l'arme! Les hommes, les canons, les chevaux,
rien ne nous chappera!...

Ce dernier mot fut clou dans sa gorge par une pointe d'pe qui lui
brisa les dents.  l'endroit o les trois Allemands, liens vivants,
garrottaient nagure le chevalier, le chevalier tait seul debout, le
fer en main.

Pendant cette minute, longue comme un sicle, o, cdant  la force, il
tait rest silencieux et immobile, il avait vcu toute sa vie. Lui
aussi entendait les bruits qui venaient de prs et de loin: le pas des
hommes et les pas des chevaux, le bruit des affts roulants qui
crasaient la pierre; il coutait de son me entire, il pensait de
toute son intelligence, il rassemblait, il massait, comme on bourre la
poudre dans un trou de mine, toutes les puissances et toutes les
vaillances de sa splendide jeunesse.

Ainsi devait tre Samson, le juge d'Isral, au moment d'branler, non
pas avec ses mains trop faibles, mais avec sa foi revenue, irrsistible
comme le bras mme de Dieu, le pilier, le gant de pierre qui soutenait
la vote du temple.

Au fond du coeur de Nicolas d'Assas, naf et grand, il y avait une voix
qui disait, rptant la parole de son chef: Ce serait trahison que de
mourir sans crier gare.

Ainsi, pour bien mriter de la patrie, moins que cela, pour ne pas
trahir la patrie, il ne suffisait pas ici de mourir. Il fallait, lui qui
avait une main d'acier sur la bouche, lui qui se sentait touff par
l'treinte brutale de deux paires de bras, et qui avait les siens, ses
bras, maintenus par des taux vivants; lui qui avait, non pas la corde
au cou, mais l'pe au coeur, la baonnette dans les reins et aux flancs
encore la baonnette, il fallait qu'il parlt, secouant ainsi et
soulevant dans un effort suprme un poids d'hommes plus lourd que le
poids de marbre branl par Samson, le fort devant le Seigneur!

Nul ne saurait dire assurment ce qui fermenta de force, d'espoir, de
craintes, de folies splendides et de magnanimes colres dans l'me de ce
soldat, car lui-mme n'en put rvler le secret, puisque cette journe,
commence sur la terre, finit pour lui dans le ciel, aux pieds du Dieu
qui sourit aux martyrs.

On n'ose toucher, en vrit, au mystre de ce profond et fcond
recueillement qui prcde les actes d'hrosmes. Le respect vous saisit,
et l'admiration vous arrte... et pourtant au milieu de ces nergiques
lans qui haussent tout  coup le front d'un homme, pour un moment, dont
la mmoire est immortelle, au-dessus du niveau de l'humanit, on sent,
malgr soi, souffler le vent de nos faiblesses et de nos tendresses.

C'est le ct charmant du sublime.

Qui pourrait le nier? dans cette minute si pleine, toute dbordante de
patriotisme, une chre image du pass. Oh! certes, elle vint avec la
douce mlancolie de son sourire, la jeune fille, la blanche vision,
Jeanne de Vandes, que le chevalier d'Assas aimait sous l'oeil de Dieu
qui avait bni l'change de leur foi; elle vint, radieux espoir d'hier,
navrant regret d'aujourd'hui, et parmi tous ces bruits, il dut entendre
la voix de sa fiance murmurer la parole prophtique: C'est l!...

Mais il fallait parler avant de mourir, et Nicolas d'Assas parla. Sa
force, sa vaillance, sa jeunesse, concentres violemment par le miracle
de sa volont, firent explosion et dans un effort dsespr il parvint 
saisir son pe. Son billon qui tait un Allemand tomba foudroy; ses
liens qui taient des Allemands furent terrasss; Samson avait secou
son pilier, tout s'croula, et d'Assas parla si haut que sa voix,
vibrante comme l'appel d'un cor, descendit dans la valle et gravit la
montagne, portant ce cri que l'histoire rptera dans mille ans:  MOI,
AUVERGNE, CE SONT LES ENNEMIS!

Et, ayant acquis ainsi le droit de mourir, il fit le signe de la croix
et mourut, cribl par vingt baonnettes allemandes.

Il y eut alors un grand silence, dans lequel fut entendu un autre cri,
pouss par une autre agonie. La voix qui exprimait une dchirante
douleur partait du fourr de jeunes chnes, de l'endroit vide qui tait
marqu par une souche, et o nous vmes pour la dernire fois Jeanne de
Vandes, le soir de l'adieu.

La voix appartenait  une femme, et ceux qui l'entendirent, crurent
comprendre qu'elle disait avec dsespoir:

--C'est l!...




XV

POUR LA FRANCE!


Il tait arriv ceci:

Bastian, le meunier du moulin plant sur pilotis, ayant entendu l'eau
venir, s'tait relev vers dix heures, ce soir-l, pour ter l'arrt de
sa roue.

Il y avait longtemps qu'il attendait l'eau, ce Bastian, et il tait tout
joyeux  l'ide que ses meules allaient enfin travailler. Pendant qu'il
martelait la cheville qui retenait la vanne, il entendit qu'on passait
sur son pont et il courut  la fentre de guet. Il vit le dos du guide
Hessois et le visage de celui qui suivait et qui portait un bel habit de
capitaine.

Bastian tait comme tout le monde: il aimait Jeanne de Vandes, la douce
providence du pays.

Le voil donc qui laisse sa vanne et qui grimpe au Clotre par le
sentier rocheux, o il n'y avait plus personne, car nous savons que le
dtachement allait un train de poste, et tous les soldats qui
composaient le dtachement taient dj passs de l'autre ct du pont.
Bastian frappa  la maisonnette, o tout le monde tait couch, sauf
Jeanne de Vandes.

Elles s'endorment tard et s'veillent matin, celles qui ont de
l'inquitude plein le coeur.

--Demoiselle, lui dit Bastian, vous allez tre contente. Quelqu'un que
vous aimez bien et qui tait parti est revenu.

Jeanne ne demanda pas le nom de ce quelqu'un. Pour elle il n'y avait
qu'un nom. Elle remercia Bastian, qui retourna  son ouvrage, et ce fut
alors que le chevalier d'Assas entendit le moulin aller.

Jeanne, cependant, tait reste sur le seuil du Clotre  couter et 
songer. Elle se demandait pourquoi son fianc avait pass devant la
maison amie sans lever le marteau de la porte. Depuis plusieurs jours
dj, des maraudeurs de Brunswick sillonnaient la contre, et de la
chambre de Jeanne on entendait, quand le vent donnait, le canon du sige
de Wesel. Il y avait des Allemands logs par force dans les maisons de
Klostercamp. Joseph Dupleix, qui cherchait  se retirer dans Gueldre
avec sa famille, avait arm ses serviteurs, et Jeanne, si libre
d'ordinaire, n'avait plus permission de s'garer dans ses promenades
favorites. Elle aurait d rentrer bien vite et refermer la porte avec
soin. Pourquoi restait-elle?

Certes rien ne l'y invitait. Le froid de cette nuit humide l'avait
saisie sous ses vtements lgers. Pourquoi ne refermait-elle pas cette
porte qu'on lui avait ordonn de ne point laisser ouverte?

Et que cherchait son regard  travers ce mur de brume qu'il lui tait
impossible de percer?

Peut-tre qu' ces questions Jeanne elle-mme n'aurait point su
rpondre. Non seulement elle ne rentra point, mais nu-tte qu'elle tait
et  peine vtue, elle traversa la cour du Clotre, dont elle franchit
la petite grille en grelottant.

On entendait encore le pas de Bastian dans le chemin qui descendait au
pont de planches.

Jeanne de Vandes ne referma pas plus la grille qu'elle n'avait referm
la porte. Elle se mit  presser le pas tout  coup, comme si elle et
voulu rejoindre le meunier.

Puis, tout  coup encore, elle s'arrta, et au lieu de prendre le
sentier du moulin, elle tourna sur la gauche  travers champs.

 dater de ce moment, vous eussiez dit une somnambule qui va malgr
elle, marchant droit devant soi sans se presser ni ralentir le pas. Par
la route qu'elle avait prise et qui menait  la bonde de l'tang, elle
pouvait gagner l'autre rive sans passer le pont du moulin. La distance
n'tait pas plus longue; seulement ce chemin prenait l'alle des aunes 
revers, la chausse destine  retenir les eaux se trouvant juste
au-dessous de la petite coule qui remontait  la loge de Lisela.

Jeanne prit cette coule au moment o les tranards du dtachement
d'Auvergne tournaient l'tang en sens contraire, et ce fut peut-tre le
bruit de leur marche qui l'empcha de s'engager dans l'alle des aunes.

Je dis peut-tre, car il n'est pas possible de chercher dans les donnes
de la raison humaine la rponse  cette question que nous posions tout 
l'heure: O allait-elle?

O allait-elle par cette nuit mouille et glace, elle qui n'osait plus
sortir le jour pour cueillir les derniers rayons du bon soleil
d'automne?

Quelqu'un qui l'et aperue, glissant dans le noir avec sa robe blanche
flottante, l'aurait prise pour une gracieuse vision.

Cherchait-elle son fianc dans cette campagne solitaire o il avait d
passer, selon le tmoignage de Bastian, mais o, certes, il ne pouvait
l'attendre? Voulait-elle revoir le lieu o s'taient changes les
dernires paroles?

 quoi bon scruter ce qui est insondable?

Il est des heures o nous marchons conduits par l'invisible main que
bien des gens appellent encore la Destine, et que d'autres adorent, le
front dans la poussire, en lui donnant son vrai nom, terrible et doux,
qu'il faut prononcer  genoux.

Elle allait o Dieu la menait, tout droit  la promesse faite au pied de
l'autel, cette autre nuit qui avait vu le dpart de son bien-aim pour
la guerre.

Elle allait, la fiance du hros,  la gloire de ses noces
immortelles...

Au haut de la coule tait l'ancienne loge du coupeur de bois, distante
d'une cinquantaine de pas  peine de la clairire o se jouait, dans la
nuit profonde, le drame muet dont nous avons vu le dnouement.

 cet instant mme, le chevalier d'Assas arrivait au pied du chne mort
et s'arrtait, aprs avoir constat la disparition du guide.

Jeanne de Vandes, qui abordait la loge du ct oppos  la clairire,
vit avec tonnement une lueur briller derrire les chssis dsempars de
la masure. Il y avait l un hte nouveau, qui remplaait les anciens
matres dcds.

Ce ne fut pas pour jeter un regard curieux  l'intrieur de la loge que
Jeanne s'en approcha. C'tait son chemin. Quand elle passa tout contre
le chssis elle distingua un homme portant le riche costume d'officier
gnral prussien, assis sur le billot de Fritz, auprs de l'tabli de
Fritz, o tait une lampe allume. L'or qui chamarrait les habits de
cet homme, contrastait d'une faon trange avec la dsolation de la
misrable ruine.

Il semblait attendre.

Et en effet, au moment mme o Jeanne regardait, un autre homme arriva
par le derrire de la loge, c'est--dire du ct de la clairire: un
paysan hessois, grand, long, vot, dont l'troit visage de juif
disparaissait presque entre deux forts de cheveux et de barbe.

--Est-ce fait? demanda l'officier gnral en allemand.

--C'est fait, rpondit le Hessois; j'ai bien gagn mon salaire.

Jeanne ne savait point ce dont il s'agissait; elle passa, et comme elle
tournait la masure, un bruit d'argent remu vint jusqu' son oreille.

C'tait le prix du sang.

Le reste fut rapide, vague, terrible comme la mystrieuse horreur des
rves.

Jeanne entra sous bois, et trouva au bout de quelques pas l'espace vide
o tait la souche. Elle s'y arrta, comme si c'et t vraiment l le
terme de sa course, et s'assit sur le tronc coup.

Mais elle se releva aussitt, parce qu'une voix sifflante, partant elle
ne savait d'o, vint  son oreille. Cette voix chuchotait avec l'accent
allemand ces mots que nous avons dj entendus: Un seul mouvement, et
tu es mort.

Jeanne ne savait ni qui parlait ni  qui l'on parlait.

En mme temps, le grand murmure du lointain arriva: fantassins en
marche, cavaliers dont le galop crpitait sur les pierres, lourds canons
qui labouraient les routes.

Et la voix des tranards franais monta, disant: C'est l'arme!

Et tout redevint muet dans la clairire, que Jeanne croyait entendre
respirer.

Et aprs un temps, le temps de grand recueillement, pris par Nicolas
d'Assas pour rassembler tout ce que Dieu lui devait encore de vie dans
un effort unique et sublime, Jeanne entendit ce cri puissant et beau
comme la voix mme de la France, le cri de Samson, le cri du dernier
chevalier qui allait prcipiter la vote du ciel sur les philistins
allemands.

--C'est lui! fit-elle en retenant  deux mains son coeur qui s'lanait
hors de sa poitrine, lui qui meurt! et C'EST LA! Mon Dieu, prenez nos
mes...

Il y eut le bruit sourd et lche des baonnettes entrant dans la chair.
Jeanne tomba assassine par ces blessures qui lui dchiraient le coeur 
travers le corps du chevalier d'Assas.

Comme l'avait dit M. de Soleyrac, le Hessois avait gagn son argent des
deux cts. Mais la voix de d'Assas mourant fit clater la foudre de
toutes parts  la fois. Ce ne fut pas seulement Auvergne qui vint  son
appel, ce fut la France.

La fort s'embrasa au feu de la mousqueterie, le canon parla, sonnant le
glas qu'il fallait pour ces illustres funrailles, et l'embuscade
allemande laissa, deux lieues durant, depuis le Clotre jusqu' Burick,
la sanglante trane de ses cadavres.

Cela s'appelle la bataille de Klostercamp. Le sige de Wesel fut lev,
et Ferdinand de Brunswick fit retraite au del du Rhin.

On dit que les restes mutils du dernier chevalier, ports hors de la
mle qui s'tait engage d'abord furieusement dans la clairire, au
pied du chne o il tait tomb, furent rfugis sous bois, au del des
premiers arbres.

Nous savons qu'en ce lieu gisait d'avance un autre corps admirablement
beau sous ses voiles blancs, et qu'aucune tache de sang ne souillait,
celui-l, car Jeanne de Vandes avait t frappe en dedans de son corps
et pour ainsi dire dans son me.

Pour d'Assas, toutes les blessures qui saignent, pour Jeanne, cette
autre blessure unique et plus profonde qui va chercher, pour la tarir,
la source mme de la vie.

On dit que des secours inutiles arrivrent du Clotre et que des
flambeaux s'allumrent, clairant un vieillard et deux femmes, qui
s'agenouillrent, trouvant encore des larmes dans leurs yeux puiss de
pleurer. C'tait Joseph Dupleix, Jeanne Dupleix et leur fille, Jeanne de
Bussy.

On dit qu'il y avait sur les lvres de Mlle de Vandes un sourire, auquel
le sourire du martyr rpondait. Leurs ttes ples, maries sur le dur
oreiller de la souche, s'environnaient d'une seule et mme aurole.

Le deuil tait pour la terre; au ciel on clbrait leurs noces
ternelles et la fte de leurs souhaits exaucs.

Car le soldat avait demand  Dieu de mourir pour sa patrie, l'pe  la
main, le front haut, et la fiance obissante avait rpt: Seigneur,
Seigneur, oui, le front haut, l'pe  la main, et que son cher sang
coule pour la France!


FIN

Impr. d'ditions, 9, rue douard-Jacques, Paris.--6-26


Chapitre                                 page
I         M. JOSEPH ET M. NICOLAS           7
II        ARRIVE DE L'INCONNUE            17
III       L'OEIL DE POLICE                  24
IV        JEANNE, JEANNETTE ET JEANNETON   31
V         LES MMOIRES DU BONHOMME JOSEPH  50
VI        JEANNETON                        64
VII       POT AU LAIT                      77
VIII      COUP DE SANG                     87
IX        UN ENNEMI DE LA SUPERSTITION    102
X         D'ASSAS!                        114
XI        BOUCHE EN COEUR                  129
XII       FIANAILLES                     146
XIII      SENTINELLES PERDUES             160
XIV        MOI, AUVERGNE!...             173





End of Project Gutenberg's Le dernier chevalier, by Paul H. C. Fval

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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