Project Gutenberg's Lettres de Mmes de Villars, by Ninon de L'Enclos et al.

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Title: Lettres de Mmes de Villars
       accompagnes de notices bibliographiques, de notes
       explicatives par Louis-Simon Auger

Author: Ninon de L'Enclos et al.

Commentator: Louis-Simon Auger

Release Date: July 21, 2009 [EBook #29476]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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d'origine a t conserve.]




LETTRES

DE

MMES. DE VILLARS,

DE COULANGES,

ET DE LA FAYETTE;

DE NINON DE L'ENCLOS,

ET DE

MADEMOISELLE ASS;

Accompagnes de Notices biographiques,
de Notes explicatives, et de LA COQUETTE
VENGE, par NINON DE L'ENCLOS.

SECONDE DITION.

TOME PREMIER. ET TOME SECOND.

A PARIS,

Chez LOPOLD COLLIN, Libraire,

Rue Gt-le-coeur, N. 18.

AN XIII.--1805.




AVERTISSEMENT DE L'DITEUR.


La rapidit avec laquelle a t enleve la premire dition du recueil
des Lettres de _mesdames de Villars, de la Fayette et de Tencin et de
mademoiselle Ass_, nous a dtermins  en donner une seconde. Nous
avons fait  ce recueil plusieurs changemens dont il est  propos de
rendre compte.

On a remarqu dans un journal trs-rpandu[1] que les Lettres de
madame _de Tencin_ dparoient la collection. Nous tions parfaitement de
l'avis du journaliste sur le mrite de ces Lettres: nous avions dit
nous-mmes dans la notice qui les prcde, qu'elles toient de madame
_de Tencin_, intrigante, et non point de madame _de Tencin_, auteur des
jolis romans du _Comte de Comminges_, du _Sige de Calais_, etc.; mais
nous avions considr qu'elles toient en petit nombre; qu'il toit fort
souvent question de celle qui les a crites, dans une autre
correspondance qui fait partie du recueil, c'est--dire, dans les
Lettres de mademoiselle _Ass_; et qu'enfin, puisque notre dessein
toit de rassembler des Lettres de femmes, celles de madame _de Tencin_
rendroient la runion plus complte. Ces considrations nous ont bientt
paru d'un moindre poids que l'observation qui nous a t faite; et nous
avons reconnu que le principal but de ceux qui travaillent pour le
public, tant de lui procurer de l'agrment ou de l'instruction, les
Lettres de madame _de Tencin_ devoient tre exclues de notre recueil,
puisqu'elles ne sont ni instructives, ni agrables.

Nous les avons remplaces par les Lettres de _Ninon de l'Enclos_ et par
celles de madame _de Coulanges_. Ce que nous avons ajout tant beaucoup
plus considrable que ce que nous avons retranch, nous nous sommes vus
forcs de faire deux volumes, au lieu d'un.

Le mrite des Lettres de mesdames _de Villars_ et _de la Fayette_, et
de mademoiselle _Ass_, est aujourd'hui trop bien constat par les
loges que leur ont donns les journaux, et par l'empressement que le
public a mis  se les procurer, pour que nous croyions ncessaire d'en
rien dire ici. Il est galement inutile de s'tendre sur celles de
madame _de Coulanges_. On sait qu'il n'en est pas de plus enjoues et de
plus spirituelles; elles sont remplies de ces traits vifs et brillans,
que l'on appeloit _les pigrammes_ de madame _de Coulanges_; et, en les
lisant, on conoit trs-bien comment la femme qui les a crites, faisoit
les dlices de la socit, dans un sicle o l'on toit si sensible aux
grces de l'esprit et du bon ton[2].

Quant aux Lettres de _Ninon_, elles exigent de nous une explication
particulire. Beaucoup de personnes pourroient les confondre, d'aprs le
simple nonc du titre, avec les _Lettres de Ninon de l'Enclos au
marquis de Svign_, ouvrage suppos, dont l'auteur est M. _Damours_,
avocat au conseil, mort en 1788. Cette correspondance fictive ne jouit
pas d'une grande estime auprs des gens de got. Voici ce que _Voltaire_
en crivoit en 1771,  M. ******, ministre du Saint vangile, qui lui
avoit demand des dtails sur _Ninon_. Quelqu'un a imprim, il y a deux
ans, des Lettres sous le nom de mademoiselle _de l'Enclos_,  peu prs
comme dans ce pays-ci on vend du vin d'Orlans pour du Bourgogne. Si
elle avoit eu le malheur d'crire ces Lettres, vous ne m'en auriez pas
demand une sur ce qui la regarde. On a publi depuis un autre livre du
mme genre, intitul _Correspondance secrte entre Ninon de l'Enclos, M.
de Villarceaux et madame de Maintenon_. Nous ne porterons aucun jugement
sur cette dernire production, que nous n'avons point lue, et avec
laquelle d'ailleurs nous n'avons rien  dmler, non plus qu'avec celle
de M. _Damours_, puisque l'une et l'autre sont des suppositions. Les
Lettres que nous donnons, sont les vritables Lettres de _Ninon_,
adresses  _Saint-Evremont_, dans les oeuvres duquel elles sont comme
ensevelies. On les en a dj extraites une fois. Elles ont paru en 1751,
prcdes _de Mmoires_ sur _Ninon_, que quelques-uns ont attribus  M.
l'abb _Raynal_. Ce volume se trouve aujourd'hui trs-difficilement. Les
Lettres qui nous restent de _Ninon_, sont au nombre de dix seulement;
celles de _Saint-Evremont_, qui y correspondent, sont au mme nombre, et
nous les y avons jointes. Un recueil de Lettres, quel qu'il soit, ne
peut que perdre du ct de l'intrt, lorsqu'il n'offre que l'une des
deux parties de la correspondance.

A la suite des Lettres de _Ninon_, nous avons mis _la Coquette
venge_, petit crit attribu  cette fille clbre par MM. _Mercier_,
abb de Saint-Lger et _Jamet_ le jeune, deux des hommes du sicle
dernier, qui ont t le plus profondment verss dans la bibliographie.
L'assertion de tels rudits nous a paru suffire. Nous n'y ajouterons pas
que nous avons cru reconnotre dans _la Coquette venge_, le style de
_Ninon_: on n'en pourroit juger que d'aprs ses Lettres; et des Lettres,
qui sont une conversation crite, n'ont presque rien de commun avec un
ouvrage exprs; mais nous dirons, sans craindre de trouver des
contradicteurs, que cet opuscule, rempli de grce et de finesse, ne peut
gure tre sorti que de la plume d'une femme, et qu'il est en tout digne
de cette _Ninon_, dont l'esprit et la raison n'ont pas t moins
clbres que l'clat et la dure de ses charmes. Nous allons dire 
quelle occasion il fut fait. En 1659, il parut un petit livre intitul:
_le Portrait de la Coquette_ ou _la Lettre d'Aristandre  Timagne_.
_Aristandre_ apprenant que _Timagne_, son neveu, se dispose  faire le
voyage de Paris, veut le prmunir contre les dangers que son innocence
courra dans cette ville; et de tous ces dangers, le plus grand,  son
avis, ce sont les coquettes, dont il dcrit  son neveu les diffrentes
espces. Il est certain que, parmi ces portraits, il en est plusieurs,
et notamment celui de la Coquette, qui affecte l'instruction, o la
malignit des lecteurs dut vouloir retrouver quelques-uns des traits de
_Ninon_; et il n'est gure douteux qu'en effet le peintre ne l'ait prise
pour modle. Il appartenoit  une femme de venger la plus grande partie
de son sexe outrage dans la Lettre d'_Aristandre_; et ce soin regardoit
sur-tout celle qui y paroissoit le plus directement attaque. Cette
circonstance, suivant nous, donne un grand poids au tmoignage de nos
deux bibliographes; et,  dfaut d'autres indices, elle auroit pu servir
de base  leur opinion. _Ninon_ (car nous croyons fermement que c'est
elle qui est l'auteur de l'crit) _Ninon_ fit donc _la Coquette venge_,
dont le titre seul annonce suffisamment le dessein. Cette dfense, ou
plutt cette rcrimination est dirige contre certains _philosophes_,
nomms _pdans de robe courte, et docteurs de ruelles, qui dogmatisent
dans des fauteuils, et raisonnent sans cesse sur l'amour, sans avoir
rien de raisonnable pour se faire aimer._ Pour expliquer l'emploi
injurieux que _Ninon_ fait ici du titre de _philosophe_, il faut dire
que l'auteur du _Portrait de la Coquette_ affiche de grandes prtentions
 ce titre, pour lequel il assure que les coquettes ont une aversion
insurmontable. Nous avouerons sans peine que _la Lettre d'Aristandre_
nous a paru elle-mme un ouvrage agrablement crit, et vraiment digne
de la colre de _Ninon_. Ce qui confirmeroit notre jugement, c'est qu'il
fut rimprim en 1685, c'est--dire, plus de vingt-cinq ans aprs sa
premire publication. Nous ignorons si l'crit de _Ninon_ a eu aussi les
honneurs de la rimpression; en tout cas, nous pensons qu'il les
mritoit pour le moins autant.

Dans la premire, dition de ce recueil, les notices biographiques
avoient t places toutes ensemble, au commencement du volume. Mais
cette fois nous les avons disposes plus convenablement; chacune se
trouve en tte de la correspondance  laquelle elle a rapport.

Dans l'avertissement qui prcdoit ces notices, nous disions  quel
point la seule dition qu'on et eue jusqu'alors des Lettres de
mademoiselle _Ass_, toit incorrecte, et quels efforts nous avions eu
 faire pour restituer le sens altr  chaque page par des omissions ou
par des changemens de mots, et rtablir les noms propres, presque
toujours dfigurs  n'tre pas reconnoissables. Nous avons fait, dans
les crits du temps, de nouvelles recherches au sujet de ces noms, et
nous avons rintgr dans leur vritable orthographe tous ceux qui n'ont
pas appartenu  des personnages totalement ignors. Nous avons aussi
ajout quelques notes explicatives  celles que nous avions trouves ou
que nous avions faites nous-mmes.

Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cet avertissement, qu'en
rapportant un passage de _La Bruyre_, o ce moraliste ingnieux et
profond reconnot et explique la supriorit que les femmes ont sur les
hommes dans le genre pistolaire. Les Lettres de _Balzac_, de
_Voiture_, dit-il, sont vides de sentimens qui n'ont rgn que depuis
leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus
loin que le ntre dans ce genre d'crire: elles trouvent sous leur
plume, des tours et des expressions qui, souvent en nous, ne sont
l'effet que d'un long travail et d'une pnible recherche: elles sont
heureuses dans le choix des termes qu'elles placent si juste, que, tout
connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveaut, et semblent tre
faits seulement pour l'usage o elles les mettent. Il n'appartient qu'
elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre
dlicatement une pense dlicate. Elles ont un enchanement de discours
inimitable, qui se suit naturellement et qui n'est li que par le sens.
Si les femmes toient toujours correctes, j'oserois dire que les Lettres
de quelques-unes d'entr'elles seroient peut-tre ce que nous avons dans
notre langue de mieux crit[3]. Il n'est pas inutile de remarquer que
_La Bruyre_ proclamoit ainsi la prminence des femmes dans l'art
d'crire des Lettres,  une poque o celles de madame _de Svign_
n'toient point connues du public, et ne l'toient probablement pas de
_La Bruyre_ lui-mme. Elles ont t imprimes pour la premire fois
plus de 30 ans aprs la publication des _Caractres_.




NOTICE

SUR

MADAME DE VILLARS.


Marie de Bellefonds, fille de Bernardin _Gigault de Bellefonds_, aeul
du marchal de ce nom, fut marie au marquis _de Villars_. Le vainqueur
de Dnain, le clbre marchal _de Villars_, fut le fruit de ce mariage.

M. le marquis _de Villars_ fut envoy ambassadeur auprs de _Charles
II_, roi d'Espagne, au moment o ce prince pousa Marie-Louise
_d'Orlans_, fille de _Monsieur_, frre de _Louis XIV_ et de
Henriette-Anne _d'Angleterre_, sa premire femme.

Madame _de Villars_ suivit son mari dans cette ambassade, qui ne
dura gure plus de dix-huit mois. Pendant son sjour  Madrid, elle
crivit  madame _de Coulanges_. Il ne nous est parvenu que trente-sept
Lettres de cette correspondance; elles commencent au 2 novembre 1679, et
finissent au 15 mai 1681. Elles contiennent des dtails trs-curieux sur
le caractre du roi et de la reine, sur leur manire de vivre, sur les
intrigues et l'tiquette de leur cour, enfin sur les moeurs et les usages
de l'Espagne. Une preuve de la confiance qu'elles mritent, c'est que le
prsident _Hnault_, crivain svre dans le choix de ses autorits, les
cite, en parlant du pouvoir absolu que les ministres de l'Empereur
exeroient  la cour de _Charles II_[4]. Du reste, elles sont crites
d'un style simple, facile et agrable; c'est celui d'une femme, qui 
beaucoup de sens et d'esprit naturel joignoit ce ton dlicat et fin qui
distingue la bonne compagnie. Ces Lettres toient lues avec beaucoup de
plaisir par les personnes les plus spirituelles de la plus aimable
socit qui ait peut-tre jamais exist. Qui pourroit se piquer d'tre
plus difficile qu'elles? Voici ce que madame _de Svign_ crivoit  sa
fille, au sujet des Lettres de madame _de Villars_. Madame _de Villars_
mande mille choses agrables  madame _de Coulanges_, chez qui on vient
apprendre les nouvelles. Ce sont des relations qui font la joie de
beaucoup de personnes; M. _de la Rochefoucault_ en est curieux; madame
_de Vins_ et moi, nous en attrapons ce que nous pouvons. Nous comprenons
les raisons qui font que tout est rduit  ce bureau d'adresse; mais
cela est ml de tant d'amiti et de tendresse, qu'il semble que son
temprament soit chang en Espagne. Cette reine d'Espagne est belle et
grasse; le roi amoureux, et jaloux sans savoir de quoi, ni de qui; les
combats de taureaux affreux; deux grands pensrent y prir; leurs
chevaux tus sous eux; trs-souvent la scne est ensanglante. Voil les
divertissemens d'un royaume chrtien; les ntres sont bien opposs 
cette destruction et bien plus aiss  comprendre[5]. Madame _de
Svign_, dans une autre lettre  madame _de Grignan_, avoit dj parl
ainsi de celles de madame _de Villars_. Madame _de Villars_ n'a crit
uniquement, en arrivant  Madrid, qu' madame _de Coulanges_; et, dans
cette lettre, elle nous fait des complimens  toutes nous autre vieilles
amies. Madame _de Schomberg_, mademoiselle _de Lestrange_, madame _de la
Fayette_, tout est en un paquet. Madame _de Villars_ dit qu'_il n'y a
qu' tre en Espagne pour n'avoir plus d'envie d'y btir des
chteaux_[6]. Vous voyez bien qu'elle ne pouvoit mieux adresser sa
lettre, puisqu'elle vouloit mander cette gentillesse[7].

Madame _de Villars_ mourut le 24 juin 1706, ge de 82 ans.

Ses Lettres toient entre les mains de M. le chevalier _de Perrin_,
diteur de celles de madame _de Svign_, qui se disposoit  les faire
imprimer, lorsqu'il mourut en 1754. Elles l'ont t depuis sur le
manuscrit que l'on a trouv dans ses papiers.




LETTRES

DE

MADAME DE VILLARS,

A MADAME DE COULANGES.




LETTRE PREMIRE.

_Madrid, 2 novembre 1679._

Me voici enfin  Madrid, o je suis rsolue d'attendre tranquillement
le retour du roi, et l'arrive de la reine, sa femme. Je n'ai pas eu le
courage d'aller  Burgos. M. _de Villars_, qui m'attendoit ici, est
parti pour rejoindre le roi, qui va chercher la reine d'une telle
imptuosit, qu'on ne peut le suivre; et si elle n'est pas encore
arrive  Burgos, il est rsolu d'emmener avec lui l'archevque de cette
ville-l, et d'aller jusqu' Vittoria, ou sur la frontire, pour pouser
cette princesse. Il n'a voulu couter aucun conseil contraire  cette
diligence. Il est transport d'amour et d'impatience. Ainsi, avec de
telles dispositions, il ne faut pas douter que cette jeune reine ne soit
heureuse. La reine douairire, qui est trs-bonne et trs-raisonnable,
souhaite passionnment qu'elle soit contente. Je trouvai, en venant,
toutes les dames, et tous les officiers de sa maison, qui est
trs-nombreuse, auprs de Burgos. La duchesse _de Terranova_, sa
_camarera mayor_, fit arrter sa litire auprs de la mienne. Elle me
parut spirituelle et trs-honnte, point aussi vieille que je me l'tois
figure. Toutes les dames et filles d'honneur me montroient de loin
leurs mouchoirs que l'on met en l'air en signe d'amiti. Je pensai
oublier d'en faire autant; et, si ma fille ne m'en et fait aviser,
j'allois dbuter par une grande sottise. Vous ne sauriez vous imaginer
quelles honntets je reois ici. La reine mre m'a envoy son majordome
pour savoir comment je me trouvois des fatigues de mon voyage, et me
donner beaucoup de marques de bont. On dit qu'elle n'a pas accoutum
d'en user de la sorte avec les autres ambassadrices; ce n'est pas  mon
mdiocre mrite que j'attribue cet honneur.

Je n'ai pas encore voulu recevoir de visites. J'attends le retour de M.
_de Villars_. Il y a tant de manires et tant de crmonies  observer,
qu'il faut qu'il m'instruise de tout, depuis les moindres choses jusques
aux plus importantes. Rien ne ressemble ici  ce qui se pratique en
France.

Don _Juan_ est mort de chagrin; le roi commenoit  lui en donner, en
rappelant, sans lui en parler, plusieurs grands qu'il avoit exils.

Je ne sais si la princesse _d'Harcourt_ entrera dans le carrosse de la
reine.

La conntable _Colonne_ m'a envoy visiter. Elle est toujours dans son
couvent, dont elle s'ennuie fort; elle espre en sortir quand la reine
sera ici, et loger chez sa belle-soeur, la marquise _de los Balbass_.
L'abb _de Villars_, qui l'alla voir l'autre jour, l'a trouve trs-bien
faite, et j'entends dire qu'elle n'est pas reconnoissable de ce qu'elle
toit en France: c'est une taille charmante, un teint clair et net, de
beaux yeux, des dents blanches, de beaux cheveux. Elle a fait un livre
de sa vie, qui est dj traduit en trois langues, afin que personne
n'ignore ses aventures: il est fort divertissant. Elle est habille 
l'espagnole d'un fort bon air, mais ayant retranch et augment, ce qui
en effet est mieux.




LETTRE II.

_Madrid, 30 novembre 1679._

On ne peut mener une plus plaisante vie, que celle que je mne ici
depuis mon arrive, ne faisant aucune visite, et n'en voulant recevoir
qu'aprs le retour de M. _de Villars_. Je sors quelquefois, quand il
fait beau, pour aller, ce qu'on appelle _tomar el sol_[8], hors des
portes. Le soleil est trs-agrable en cette saison. Il faut
soigneusement tirer tous les rideaux du carrosse dans la ville;
autrement on passeroit pour n'tre pas honnte femme, et par tout pays
il seroit fcheux de se dcrier pour un si petit sujet.

Les ducs _d'Ossone_ et _d'Astorga_ se sont fort querells devant la
reine. L'on a jug que le premier avoit tort, et on l'a envoy ici
attendre les ordres du roi. Je ne sais plus quelle charge il a[9]; mais
les bruits de Madrid sont que le marquis _de los Balbass_ la pourroit
bien avoir. Je n'ai point encore vu de beauts Espagnoles.

M. _de Villars_ vient d'arriver de Burgos. Il m'a cont beaucoup de
dtails de tout ce qu'il vient de voir. Il se flatte que le prince et la
princesse _d'Harcourt_ auront t contens de lui. Il m'a parl de la
plus belle robe du monde qu'avoit la princesse. Madame _de Grancey_ a
trs-bien fait, et s'est fort bien servie de son temps de faveur auprs
de la reine, pour ne lui donner que de trs-bons conseils. On croit
qu'elle aura du roi Catholique une pension de deux mille cus. On ne
sait point encore si elle viendra jusques ici. Elle paroissoit fort
tente de s'en retourner avec la princesse _d'Harcourt_. Le roi et la
reine viennent seuls dans un grand carrosse sans glaces,  la mode du
pays. Il sera fort heureux pour eux qu'ils soient comme leur carrosse.
On dit que la reine fait trs-bien: pour le roi, comme il toit fort
amoureux avant que de l'avoir vue, sa prsence ne peut qu'avoir augment
sa passion. Elle reut le roi avec un trs-bel habit  la franoise, et
une quantit surprenante de pierreries; mais elle le quitta le lendemain
pour s'habiller  l'espagnole; et le roi la trouva beaucoup mieux.
Madame _de Grancey_ en mit un aussi, que la reine lui donna, et se
coiffa  l'espagnole; ce qui lui sied fort bien. Elle toit avec les
dames d'honneur, qui sont proprement les filles de la reine. Elles
passent toutes deux  deux, aprs la comdie, devant le roi et la reine,
faisant leurs rvrences: madame _de Grancey_ figuroit avec une qui
toit de fort bonne grce. Je n'ai point entendu dire que la marchale
_de Clrembault_ figurt avec personne, mais qu'elle parloit fort bien
espagnol. Le roi et la reine seront ici dans trois jours, et viendront
demeurer  Buen-Retiro, maison royale aux portes de Madrid, jusqu' ce
que tout soit prt pour l'entre de la reine. Que j'apprhende de
m'habiller, et de commencer  sortir! Je ne suis point du tout ne pour
reprsenter.

Je viens d'apprendre que madame _de Grancey_ est partie de Burgos pour
Paris avec le prince et la princesse _d'Harcourt_. Elle a eu mille
louis, deux mille cus de pension, et un prsent de diamans de dix-huit
cents ou deux mille pistoles, tout pareil  celui qu'on a donn  la
marchale _de Clrembault_. Il y en a eu deux autres de trois mille
pistoles pour le prince et la princesse _d'Harcourt_. Toutes les femmes,
hors les deux nourrices de la reine, et deux autres filles, ont t
renvoyes. Une vieille sous-gouvernante, nomme mademoiselle _Fauvelet_,
est morte en chemin; mais si bien en chemin, que son me est partie de
ce monde pour l'autre de dedans sa litire, ayant toujours voulu suivre,
quelque malade qu'elle ft. Elle mourut peu d'heures avant que d'arriver
au lieu o le roi vint trouver la reine, et o ils se sont maris.

La reine avoit perdu en chemin mille pistoles contre le prince et la
princesse _d'Harcourt_, et autres personnes qui l'accompagnoient. Quand
leurs majests furent parties, les joueurs eurent grand'peur de n'tre
pas pays; mais ils furent agrablement surpris par l'arrive d'une
bourse o toit cette somme.

Ne trouvez-vous pas que madame _de Grancey_ a fait un agrable voyage?
Tout le monde dans cette cour est fort content d'elle. Le prince et la
princesse _d'Harcourt_ avoient un trs-beau train, une grande table, et
se sont fort bien acquitts de leur emploi. Leur entre  Burgos fut
trouve fort belle. Le prince _d'Harcourt_ s'est trs-bien gouvern, et
l'on est ici trs-satisfait de l'un et de l'autre. Vous pouvez en
assurer M. _de Brancas_[10].




LETTRE III.

_Madrid, 14 dcembre 1679._

Peu aprs que la reine a t ici, elle a tmoign beaucoup d'envie de
me voir, et me l'envoya dire. Je rpondis que j'tois fort sensible 
l'honneur qu'elle me faisoit. Elle me fit dire pour la seconde fois
qu'elle avoit pri le roi que j'y allasse _incognito_, parce que,
jusqu' ce qu'elle ait fait son entre, et qu'elle soit loge dans le
palais, personne, homme ni femme, ne la verra. On envoya  la _camarera
mayor_, pour lui dire ce que la reine avoit mand, et la permission que
le roi lui avoit donne de me voir _incognito_. La _camarera_ rpondit
qu'elle ne savoit point cela. Le gentilhomme espagnol, que nous lui
avions envoy, la supplia de vouloir s'en informer; elle rpondit
qu'elle n'en feroit rien, et que la reine ne verroit personne, tant
qu'elle seroit au Retiro. Nous fmes savoir  la reine la diligence que
nous avions faite: on ne pouvoit pas moins aprs l'envie qu'elle avoit
tmoigne que j'eusse l'honneur de la voir. Aprs cela, nous nous sommes
tenus en repos. Je n'ai pas mme voulu aller  l'glise, o l'on peut la
voir d'une tribune, de peur qu'on ne m'accust de trop d'empressement.
Le roi en a un trs-grand pour elle. Il ne voudroit jamais la perdre de
vue. Cela est trs-obligeant. Mais, pour en revenir  cette envie de me
voir, je fus dimanche, pour la premire fois, rendre mes devoirs  la
reine mre, qui est bonne, obligeante, disant tout ce qu'elle peut et
tout ce qu'il faut pour plaire. Elle me demanda si je n'avois pas encore
vu la reine, sa belle-fille. Je lui dis que non. Elle me rpondit: Elle
a fort envie de vous voir; vous la verrez ds que vous le voudrez, et
ds demain. Ce demain est aujourd'hui. Je vous ai crit tout ceci par
avance. Ce sera sur les quatre heures que je me rendrai  cette audience
de la reine. Je vous rendrai compte comme tout cela m'aura paru. On dit
qu'elle se conduit fort bien: j'en suis persuade. Aucun Franois ne l'a
vue. Il y a deux jours que la marquise _de los Balbass_ la voulut voir:
elle alla dans l'appartement de la _camarera_, qui touche  celui de la
reine. Ds que la jeune princesse le sut, elle y vint tout aussitt;
mais comme elle voulut parler  la marquise, la _camarera_ prit la reine
par le bras, et la fit entrer dans sa chambre. Ce sont des usages qui ne
sont pas si extraordinaires ici qu'ils le seroient ailleurs.




LETTRE IV.

_Madrid, 15 dcembre 1679._

Je fus hier au Retiro, cette maison o le roi et la reine sont
prsentement. J'entrai par l'appartement de la _camarera mayor_, qui me
vint recevoir avec toutes sortes d'honntets; elle me conduisit par de
petits passages dans une galerie o je croyois ne trouver que la reine;
mais je fus bien tonne quand je me vis avec toute la famille royale;
le roi toit assis dans un grand fauteuil, et les reines sur des
carreaux. La _camarera_ me tenoit toujours par la main, m'avertissant du
nombre de rvrences que j'avois  faire, et qu'il falloit commencer par
le roi. Elle me fit approcher si prs du fauteuil de sa majest
Catholique, que je ne comprenois point ce qu'elle vouloit que je fisse.
Pour moi, je crus n'avoir rien  faire qu'une profonde rvrence; sans
vanit, il ne me la rendit pas, quoiqu'il ne me part pas chagrin de me
voir. Quand je contai cela  M. _de Villars_, il me dit que sans doute
la _camarera_ vouloit que je baisasse la main  sa majest. Je m'en
doutai bien; mais je ne m'y sentis pas porte. Il m'ajouta qu'elle avoit
propos  la princesse _d'Harcourt_ de baiser cette main, et que, sur
l'avis que cette princesse lui en avoit demand, il lui avoit rpondu de
n'en rien faire.

Me voil donc au milieu de ces trois majests; la reine mre me disant,
comme la veille, beaucoup de choses obligeantes, et la jeune reine me
paroissant fort aise de me voir. Je fis ce que je pus pour qu'elle ne le
tmoignt que de bonne sorte. Le roi a un petit nain flamand qui entend
et qui parle trs-bien franois. Il n'aidoit pas peu  la conversation.
On fit venir une des filles d'honneur en _guarda-infante_[11], pour me
faire voir cette machine. Le roi me fit demander comment je la trouvois,
et je rpondis au nain que je ne croyois pas qu'elle et jamais t
invente pour un corps humain. Il me parut assez de mon avis. On m'avoit
fait donner une _almoada_[12]. Je m'assis seulement un instant pour
obir, et je pris aussitt une lgre occasion de me tenir debout, parce
que je vis beaucoup de _segnoras de honor_ qui n'toient point assises,
et que je crus leur faire plaisir de faire comme elles: je me tins donc
toujours debout, quoique les reines me dissent souvent de m'asseoir. La
jeune fit une lgre collation servie  genoux par ses dames, qui ont
des noms admirables, et qui ne prtendent pas moins tre que des maisons
d'Arragon, de Portugal, de Castille, et autres des plus grandes. La
reine mre prit du chocolat: le roi ne prit rien.

La jeune reine, comme vous pouvez penser, toit habille  l'espagnole,
de ces belles toffes qu'elle a apportes de France; trs-bien coiffe,
ses cheveux de travers sur le front, et le reste pars sur les paules.
Elle a le teint admirable, de beaux yeux, la bouche trs-agrable quand
elle rit. Que c'est une belle chose de rire en Espagne! Mais il est
plaisant que je vous fasse le portrait de la reine.

Cette galerie est assez longue, tapisse de damas ou de velours
cramoisi, chamarr fort prs  prs de larges passemens d'or. Depuis un
bout jusqu' l'autre, est le plus beau tapis de pied que j'aie jamais
vu; des tables, cabinets et brsiers, des flambeaux sur les tables: et
de temps en temps, on voit des menines trs-pares, qui entrent avec
deux flambeaux d'argent pour changer, quand il faut moucher les bougies.
Elles font de grandes et longues rvrences de bonne grce. Assez loin
des reines, il y avoit quelques filles d'honneur assises  bas, et
plusieurs dames d'un ge avanc, avec leurs habits de veuves, debout,
appuyes contre la muraille. Le roi et la reine s'en allrent aprs
trois quarts d'heure, le roi marchant le premier. La jeune reine prit sa
belle-mre par la main, passant devant  la porte de la galerie, aprs
quoi elle revint plus vte que le pas me retrouver. La _camarera mayor_
ne revint point, et il parut assez qu'on lui donnoit toutes sortes de
liberts de m'entretenir. Il ne demeura qu'une vieille dame fort loin.
Elle me dit que, si la dame n'y toit pas, elle m'embrasseroit bien. Il
n'toit que quatre heures quand j'arrivai l; il en toit sept et demie
avant que j'en sortisse; et ce fut moi qui voulus sortir.

Je vous assure, madame, que je voudrois que le roi, la reine mre et la
_camarera mayor_ eussent pu entendre tout ce que je dis  la princesse.
Je voudrois que vous le sussiez aussi, et que vous nous eussiez pu voir
nous promener dans cette galerie que les flambeaux rendoient
trs-agrable. Cette jeune reine, dans la nouveaut et la beaut de ses
habits avec une infinit de diamans, toit ravissante.

Imaginez-vous une fois pour toutes, que le noir et le blanc ne sont pas
plus diffrens que la vie d'Espagne et celle de France. Il me semble que
cette jeune princesse fait trs-bien. Elle voudroit que j'eusse
l'honneur de la voir tous les jours; je l'assurai que j'en serois
charme; mais je la suppliai de m'en dispenser,  moins qu'on ne me ft
voir clair comme le jour que le roi et la reine mre le souhaitoient
presqu'autant qu'elle. La _camarera mayor_ me vint prendre  la porte de
la galerie pour me reconduire. Je trouvai l des femmes franoises de la
reine, auxquelles je dis qu'il falloit apprendre l'espagnol, et
s'empcher, autant qu'il leur seroit possible, de dire un mot de
franois  la reine. Je savois qu'on les grondoit un peu, quand elles
lui parloient trop souvent. Je dis en espagnol  la _camarera mayor_, ce
que je disois  ces Franoises: elle m'en sut un trs-bon gr. Voil, 
peu prs, madame, tout ce que je puis vous mander de cette premire
visite.

Si vous aviez t aujourd'hui ici, vous auriez eu le plaisir de voir au
travers d'une porte le plus beau nonce du monde et le mieux disant. Il
parle un espagnol tout--fait ais. Je l'ai reu en crmonie tout  mon
aise sur des carreaux, et lui dans un fauteuil. Il m'a fort parl de
_Charles-Quint_. J'tois un peu honteuse d'en tre si peu instruite; je
n'en ai pas fait semblant; je disois quelques mots par-ci, par-l,
rappelant dans ma mmoire beaucoup de beaux endroits, dont mon fils an
m'a entretenue quelquefois. Mon fils l'abb, qui m'assistoit en cette
occasion, a beaucoup brill dans cette conversation, et n'y a pas moins
paru que sur les bancs de Sorbonne.

M. _de Villars_, qui revient de la ville, se met  vos pieds, pour
parler en termes espagnols. Il me vient d'avouer qu'il a pass son
aprs-dine chez cette femme dont vous lui avez vu le portrait. Il dit
qu'elle n'a plus de beaut, mais bien de l'esprit. J'en jugerai
incessamment; car il veut que ce soit une des premires dont je reoive
visite.

Adieu, madame: si ma lettre ne vous prouve le plaisir que je prends 
penser  vous, et  vous entretenir, je ne sais pas ce qu'il faut faire
pour vous le persuader. Peut-tre aimeriez-vous mieux en douter; car
cette lettre est bien longue pour une personne comme vous, au milieu de
la bonne compagnie et des plaisirs. Telle cependant que vous voyez cette
lettre, il y a mille choses que je ne vous mande point, et que je vous
dirois bien. Je ne pense point, quand tout le monde verroit ceci, que je
pusse en recevoir ni reproche ni blme. Cependant usez-en avec prudence.




LETTRE V.

_Madrid, 27 dcembre 1679._

J'ai reu depuis peu mes visites. La manire dont se passe cette
crmonie, est une chose assez singulire. Premirement, ds que j'ai
t arrive, toutes les dames, princesses, duchesses, Grandes, ont
envoy plusieurs fois me complimenter, et s'informer avec soin quand
elles me pouroient voir, chacune voulant tre avertie des premires.
Enfin ce temps est venu; il y a quelques jours qu'on leur fit savoir que
je recevrois le monde trois jours de suite. On envoie un page chez
toutes celles qui ont envoy, avec des billets qu'on nomme _nudillos_,
parce qu'en effet ce sont des billets nous. Ce fut la marquise
_d'Assera_, veuve du duc _de Lerme_, que j'ai vue en France, et qui
croit que je lui ai rendu quelque petit service, qui fit les trois jours
les honneurs de ma maison. La dame de ce portrait qu'a M. _de Villars_,
les a faits aussi. Je crois qu'elle a t belle, et mme qu'elle le
seroit encore passablement, sans cette pouvantable coiffure de veuve
qu'elle porte. Il n'est pas possible,  quelque belle personne que ce
soit, de le parotre avec cet accoutrement; et je ne sais pas comment
une veuve qui seroit un peu galante, et qui compte sur sa beaut, ne se
remarie pas tout au plus tard au bout de l'an. Cette dame a bien de
l'esprit, et est honnte et polie. Je ne vous dirai point les pas
compts que l'on fait pour aller recevoir les dames, les unes  la
premire estrade, les autres  la seconde ou  la troisime; car, par
parenthse, j'ai un trs-grand appartement. Tirez de l, en soupirant
pour moi, la consquence de ce qu'il m'en cote  le meubler. Il faut,
en entrant et en sortant, passer devant toutes ces dames. Celle qui me
conduisoit avoit assez d'affaire  me redresser; car j'oubliois souvent
le crmonial. Ces visites durent tout le jour. On les conduit dans une
chambre couverte de tapis de pied, un grand brsier d'argent au milieu.
Je n'oublierai pas de vous dire que, dans ce brsier; il n'y a point de
charbon, mais de petits noyaux d'olives qui s'allument, et qui font le
plus joli feu du monde, une petite vapeur douce. Ce feu dure plus que la
journe. La manire de s'entretenir et de se faire des amitis, seroit
trop longue  vous dire. Toutes ces femmes causent comme des pies
dniches; trs-pares en beaux habits et pierreries, hors celles qui
ont leurs maris en voyage ou en ambassade. Une des plus jolies, sans
comparaison[13], toit vtue de gris par cette raison. Pendant l'absence
de leurs maris, elles se vouent  quelque saint, et portent, avec leur
habit gris ou blanc, de petites ceintures de corde ou de cuir. Je ne
puis vous dpeindre aucune beaut; car je n'en ai point vu. La
conntable de Castille est des mieux faites; mais revenons  notre
brsier; toutes assises sur nos jambes, sur ces tapis; car, quoiqu'il y
ait quantit _d'almohadas_, ou carreaux, elles n'en veulent point. Ds
qu'il y a cinq ou six dames, on apporte la collation qui recommence une
infinit de fois. On prsente d'abord de grands bassins de confitures
sches; ce sont des filles qui servent, aprs cela quantit de toutes
sortes d'eaux glaces, et puis du chocolat; ce qu'elles ont mang ou
emport de marons glacs, qu'elles nomment _castagnas_, ne se peut
comprendre, tant elles les trouvent bons. Il rgne une grande honntet
parmi elles; touches de plaire et de faire plaisir; avec tout cela,
madame, que je fus aise de me trouver  la fin de mes trois jours! La
plupart me sont venu voir deux fois; trois ou quatre entendent et
parlent un peu le franois, et moi trs-peu l'espagnol. Si ce rcit vous
parot trop long, gardez-le pour le mettre en la place de la lecture que
vous faites quelquefois les soirs. Il n'a tenu qu' moi de vous faire
encore un dtail des comdies et de leurs machines. La reine, avec qui
je me suis trouve deux fois, comme elle y alloit, m'y a voulu mener;
mais jusqu'ici je m'en suis exempte par m'y figurer un ennui mortel, et
je lui ai dit que j'irois quand elle seroit au palais. Cette jeune reine
est assurment plus belle et plus aimable que toutes les dames de sa
cour. Elle n'a point encore fait son entre; on dit que le deux du mois
prochain on saura le jour destin  cette crmonie; il y a des soupons
sur une grossesse. A l'gard de ne la pas voir aussi souvent qu'elle me
tmoigne le souhaiter, ce que je fais jusqu' la durt, ce n'est pas
que je mprise cet honneur, et que je n'en sache faire tout le cas que
je dois; mais je crains plus que je ne puis vous le dire, qu'on ne me
puisse accuser de trop d'empressement. Ce que la princesse fera de bien
ou moins bien, ne me doit point tre attribu; elle se conduit fort
prudemment; il n'auroit pas t plus mal qu'on lui et donn en France
quelque bonne tte en qui elle et confiance; cette cour est remplie de
plusieurs personnes, qui peuvent indirectement se mler de lui donner
des conseils; il y a bien peu qu'elle y est, pour savoir choisir les
bons et rejeter les mauvais; ce ne sont nullement mes affaires; et, si
la reine mre n'avoit souhait que je visse plus souvent la reine que je
ne me l'tois propos, je n'y aurois t qu'une seule fois. Je vous
assure, madame, que, quand il faut m'habiller, quoiqu'il me soit permis
d'aller avec toutes sortes de manteaux, et qu'il me faut sortir de ma
chambre, je suis triste et peine par avance, d'aller reprsenter en
public. On prpare, pour l'entre de la reine, cinq ou six beaux arcs de
triomphe. J'en ai vu un qui m'a paru tel. Si le deux du mois prochain on
la croit encore grosse, elle fera son entre dans une espce de chaise
dcouverte, que des hommes porteront sur leurs paules; sinon elle la
fera  cheval. J'tois, il y a peu de jours, avec elle; le roi vient
faire de petites _comparanzas[14]_ et puis s'en reva. Elle me montroit
un fort beau prsent d'une parure de pierreries, que le roi lui avoit
fait le matin. Ils se couchent tous les jours  huit heures et demie,
c'est--dire, le moment d'aprs qu'ils sont sortis de table, ayant
encore le morceau au bec.

Le prince de _Ligne_ mourut, il y a trois jours; il toit assez vieux;
sa femme s'en retourne en Flandre. Il y en a huit qu'un fameux thatin,
nomm le P. _Vintimille_, fut chass; il toit intrigant,  ce qu'on
dit, des amis de feu don _Juan_, et ennemi dclar de la reine mre; il
et fort souhait d'tre confesseur de la jeune reine; il ne lui auroit
pas fait des scrupules de rien; il est ami de la conntable _Colonne_
que je n'ai point encore vue, parce que je n'ai fait aucune visite: je
les commencerai bientt, et la verrai des premires. Elle ne sort point
de son couvent: on croyoit qu'elle demeureroit chez la marquise _de los
Balbass_, sa belle-soeur; mais cela ne sera pas.

Le duc _d'Ossone_ continue de ne pas aller  la cour.

Il y a trs-souvent, ce qu'on appelle des crmonies de chapelle, dans
l'glise qui touche la maison o leurs majests sont  prsent; on voit
la reine  travers les barreaux d'une tribune; elle est
trs-magnifiquement pare, aussi bien que toutes les dames: ce lieu
d'oraison n'est pas moins chri d'elles. La fte de Nol est solemnise
dans le palais par des parures extraordinaires, et la comdie sur les
quatre heures. Sans beaucoup me divertir ici, je vous dirai, madame,
qu'il n'y a lieu au monde o je voulusse tre qu'en Espagne, tant que M.
_de Villars_ y sera, cela s'entend; voil la pure vrit.




LETTRE VI.

_Madrid, 12 janvier 1680._

Je vous rendis compte par ma dernire lettre des visites que j'avais
reues; je n'entrerai point dans le dtail de celles que je rends.
J'oubliai de vous dire que toutes ces grandes dames ne se parlent que
par _tu_ et _toi_; c'est une marque d'amiti. Nous commenons  nous
tutoyer. Le roi et la reine usent de ces termes entr'eux. La reine n'est
plus grosse. Ds le lendemain qu'elle ne le fut plus, le roi et la reine
allrent au Pardo, jolie maison  deux lieues d'ici; elle eut le plaisir
de monter un peu  cheval, et de voir tuer un sanglier par le roi, son
mari. Son entre se fera samedi prochain; on dit qu'il s'y verra des
magnificences extraordinaires. Leurs majests quitteront le Retiro, et
iront demeurer au palais; l'appartement de la reine est fort dor et
trs-bien meubl; nous l'allmes voir l'autre jour. Quand elle y sera,
et qu'elle recevra mille visites, je me propose, sans en rien dire, de
lui en rendre moins. Toutes les dames, qui sans vanit m'aiment assez,
croient et s'attendent que j'y serai tous les jours, et que je puis un
peu contribuer  leur faire faire leur cour; mais, ma chre madame,
entre vous et moi, non-seulement je ne veux entrer en rien, mais je
voudrois me mettre entirement hors de porte d'aucun soupon. Je vous
prie d'avoir quelque application pour entrevoir au lieu o vous tes, si
l'on ne trouvera pas que ce soit le meilleur parti. Il se peut fort bien
qu'on ne prendra pas la peine de songer  ce que je fais ou ne fais pas,
 moins que vous ne le mettiez sur le tapis. Il n'y a presque pas de
milieu entre voir la reine trs-souvent, ou ne la voir que
trs-rarement, en cherchant, pour le public et pour elle, des raisons
qui ne seront gure vraisemblables, puisque le roi, la reine mre, et la
_camarera mayor_ font parotre qu'ils sont trs-aises que je sois
souvent avec elle, et tout le monde disant que l'ambassadrice
d'Allemagne toit tous les jours avec la reine mre, ne parlant ensemble
qu'allemand. Vous voyez donc que, du ct de cette cour, tout veut que
je sois souvent avec la reine; mais si je ne sais que la cour de France
l'approuve, rien ne me peut empcher de retirer mes troupes, et de
laisser penser ici tout ce qu'on voudra: c'est pourquoi je vous supplie
encore une fois de tcher de savoir ce que vous pourrez l-dessus. Cette
jeune reine se conduit jusqu'ici avec beaucoup de douceur et de
soumission pour le roi; on dit qu'il l'aime fort: chacun a sa manire
d'aimer; je le vois assez souvent venir dans une galerie o est la
reine. Vous avez apparemment vu de ses portraits.

Le lendemain de l'entre, il y aura une fte le soir, que l'on nomme
mascarade, o tous les grands de la cour courent deux  deux dans une
lice avec un flambeau  la main. Le roi court avec son grand cuyer. Ce
sont des habits extraordinaires; je crois que cela sera plus beau 
dpeindre qu' voir. Un autre jour, ce sera _juego de cagnas_; je ne
sais pas trop ce que c'est; on jette des cannes en l'air. Mais la grande
fte, ce sera celle de la course des taureaux. Pour celle-l, je crois
que ce sera une trs-belle chose. Des Grands, des fils de Grands
_tauricideront_. La magnificence du train et des livres sera,  ce
qu'on dit, surprenante. Pourvu qu'il ne s'y tue personne, j'y prendrai
peut-tre quelque plaisir. Si cela est, je vous souhaiterai souvent sur
mon balcon. Hlas! madame, si j'osois, je vous y souhaiterois, mme
quand la fte seroit ennuyeuse.

Je ne me suis point encore habille  l'espagnole, quoique j'aie fait
faire deux habits. La reine mre aime tout--fait l'habit  la
franoise, et toutes les dames aussi; c'est--dire, les manteaux
principalement, et c'est ce qui m'accommode fort. Le noir ou la couleur
ne marquent pas plus de respect l'un que l'autre.

Il fait aussi froid ici qu' Paris; j'espre qu'il n'y fera pas plus
chaud.

Le marquis de _Flamarens_ est  Madrid avec l'habit espagnol et la
_honille_. Je croirois sans peine qu'il s'y ennuiera bientt. Le comte
_de Charni_, prtendu fils naturel de feu _Monsieur_ (duc _d'Orlans_),
y passe une vie bien triste. C'est un honnte homme; et s'il est vrai,
comme on n'en doute pas, qu'il ait l'honneur d'tre frre de tant de
princesses, celles qui sont en tat de lui faire du bien, devroient bien
lui en faire un peu, et lui procurer quelque moyen de subsister. Nous ne
le voyons pas souvent, ni _Flamarens_ non plus; il faut qu'ils aient des
gards.

Je n'ai t qu'une seule fois chez la reine mre depuis que je suis ici.

La reine m'a expressment charge de vous faire ses complimens. Je vous
mne au palais toutes les fois que j'y vais; et votre nom, sans que je
me le propose, est toujours dans toutes nos conversations. _La
philosophie en-dehors, et les pieds en-dedans_, la pensrent faire
mourir de rire. Ce que les Franois et Franoises trouvent ici de
triste, ne l'est nullement, et la reine m'a avou de trs-bonne foi
qu'elle n'avoit jamais cru s'accoutumer aussitt. Vous pouvez penser que
je ne lui tiens gure de propos qui soient propres  faire soupirer
incessamment aprs la France. Enfin jusqu'ici j'ai fait de mon mieux par
le seul plaisir de bien faire.




LETTRE VII.

_Madrid, 26 janvier 1680._

Je ne vous entretiendrai gure de l'entre de la reine d'Espagne.
Elle en toit le plus grand et le plus agrable ornement;  cheval sous
un grand dais, fort pare, un chapeau de plumes blanches, un habillement
fait exprs pour ce jour de crmonie; prcde de plusieurs Grands fort
brods, et quantit de livres riches et mal entendues, aussi-bien que
les habits des matres. La reine avoit trs-bonne grce. Elle quitta un
peu sa gravit devant le balcon o nous tions, et je la lui vis
reprendre. Il y a eu deux jours de suite des feux d'artifice devant le
palais, o je me dispensai d'aller. Jusqu'ici il n'y a point eu d'autre
fte. Le roi mne souvent la reine dans des couvens, et ce n'est point
du tout une fte pour elle. Elle a voulu absolument que je l'y suivisse
ces deux derniers jours. Comme je n'y connois personne, je m'y suis
beaucoup ennuye; et je crois qu'elle ne vouloit que j'y fusse, qu'afin
de lui tenir compagnie. Le roi et et la reine sont assis, chacun dans un
fauteuil; des religieuses  leurs pieds, et beaucoup de dames qui
viennent leur baiser les mains. On apporte la collation; la reine fait
toujours ce repas d'un chapon rti. Le roi la regarde manger, et trouve
qu'elle mange beaucoup. Il y a deux nains qui soutiennent toujours la
conversation. Je croyois hier au soir, au sortir du couvent, m'en
retourner chez moi; mais la conntable de Castille me pria que nous
allassions ensemble au palais; car vous saurez que, sans l'avoir mrit,
il ne tiendroit qu' moi de me donner un grand air ici, les dames
croyant que c'est assez qu'une ambassadrice soit de la mme nation que
leur reine, pour leur tre de quelque agrment. Je fais aussi de mon
mieux pour ne pas tromper leur attente. Voil toutes les affaires que je
veux avoir au palais. La reine mre est toujours une trs-bonne
princesse; je n'en puis dire autre chose. Je n'abuse point des bonts
qu'elle m'a fait parotre; car, depuis que je suis  Madrid, je n'ai t
que deux fois chez elle. Il y a, depuis deux jours, un ambassadeur
d'Espagne nomm pour la France. L'on a rvoqu celui que vous aviez.
C'est le marquis _de la Fuente_, fils de celui que vous avez vu
ambassadeur. Sa femme partira bientt. Elle ne vous parotra ni jeune ni
belle; elle est peut-tre l'un et l'autre en ce pays. C'est une bonne
femme.

Je ne passe pas en Espagne une vie aussi oisive que je voudrois, et ce
sera beaucoup si je puis jamais rendre toutes les visites que j'ai  y
faire. Tout ce que j'y ai de plus agrable, c'est la commodit des
habits. La reine mre et toutes les dames approuvent toujours si fort
ceux que j'ai, et sur-tout les manteaux, que vous pouvez croire avec
quel plaisir je les satisfais. Le noir, comme je crois vous l'avoir dj
mand, n'est pas une couleur plus respectueuse qu'une autre.

Je ne vois pas qu'on se presse trop ici d'expdier le brevet de cette
pension de deux mille cus pour madame de _Grancey_; M. _de Villars_
voudroit bien lui tre utile; mais avec tout l'or qui vient des Indes,
l'Espagne ne parot pas opulente. Ce que j'ai vu de plus riche, de plus
dor, de plus magnifique, est l'appartement de la reine. Il y a entre
autres meubles dans sa chambre, une tapisserie, dont ce qu'on y voit de
fond, est de perles. Ce ne sont point des personnages; on ne peut pas
dire que l'or y soit massif, mais il est employ d'une manire et d'une
abondance extraordinaires. Il y a quelques fleurs: ce sont des bandes de
compartimens; mais il faudroit tre plus habile que je ne suis 
reprsenter les choses, pour vous faire comprendre la beaut que compose
le corail employ dans cet ouvrage. Ce n'est point une matire assez
prcieuse pour en vanter la quantit; mais la couleur et l'or qui parot
dans cette broderie, sont assurment ce qu'on auroit peine  vous
dcrire; mais il ne vous importe gure. Cette tapisserie m'est demeure
dans la tte; c'est ce qui m'a fait crire ceci, qui vise assez au
galimatias. Adieu, madame: ce que je sens bien distinctement, c'est que
je vous aime. Aimez-moi aussi, je vous en prie; et ne consentez jamais
en vous-mme que je sois en Espagne et vous en France.

_Madrid, 27 janvier 1680._

Comme le courrier ne partit point hier au soir, et qu'il me reste
un peu de temps, je veux vous conter, si je puis, en peu de mots, une
belle aventure. Nous arrivions hier, M. _de Villars_ et moi, sur les dix
heures du matin, quand nous vmes entrer dans ma chambre une _tapada_,
suivie d'une autre qui paroissoit sa suivante. Je fis signe  M. _de
Villars_ que c'toit  lui  se mettre en devoir de faire les honneurs;
la suivante se retira. L'autre fit signe qu'elle vouloit que quelques
gens qui toient dans l'antichambre, se retirassent aussi. Elle
s'approcha d'une fentre avec M. _de Villars_, me faisant signe en mme
temps de m'approcher. Elle leva son manteau, je n'en tois gure plus
savante. Je me souvenois un peu d'avoir vu quelque personne qui lui
ressembloit; M. _de Villars_ s'cria: c'est madame la conntable
_Colonne_! Sur cela je me mis  lui faire quelques complimens. Comme ce
n'est pas son style, elle vint au fait. Elle pleura et demanda qu'on et
piti d'elle. Pour dire deux mots de sa personne, sa taille est des plus
belles. Un corps  l'espagnole qui ne lui couvre ni trop ni trop peu les
paules. Ce qu'elle en montre, est trs-bien fait: deux grosses tresses
de cheveux noirs, renoues par le haut d'un beau ruban couleur de feu:
le reste de ses cheveux en dsordre et mal peign; de trs-belles perles
 son cou; un air agit qui ne siroit pas bien  une autre, et qui pour
lui tre assez naturel, ne gte rien; de belles dents. Je voudrois bien
vous faire entendre tout ceci en peu de mots. La conntable est dans un
couvent royal, nomm _San-Domingo_. Elle en est dj sortie quatre ou
cinq fois; et la dernire qu'elle y entra, le nonce fit semblant de
vouloir parler  une religieuse  la porte; et quand elle fut ouverte,
la conntable que l'on croyoit bien loin, rentra promptement; car en
Espagne, dans ces sortes de couvens, il y a d'extraordinaires
rgularits sur les entres et les sorties. Quand elle y fut, les parens
du conntable exigrent d'elle qu'elle signeroit entre les mains du roi
un papier, par lequel elle s'engageroit de ne plus sortir sans la
permission de son mari, promettant que, si elle en sortoit, on pourroit
la renvoyer  Saragosse, ou en tel autre lieu que son mari souhaiteroit.
La voil donc avec de doubles liens. Quand le marquis _de los Balbass_
revint avec sa femme, elle crut qu'ils la recevroient dans leur maison;
mais ils s'en excusrent, disant qu'elle toit trop petite. Le bruit de
l'entre de la reine a fait prendre la rsolution  madame _Colonne_ de
sortir encore de son couvent. Aussitt pens, aussitt fait. Elle envoie
emprunter un carrosse, et s'en va droit chez la marquise _de los
Balbass_. Elle fut bien reue, malgr leur surprise. Au bout de
quelques jours, quelqu'un vint lui dire que _los Balbass_ l'alloit
envoyer  Saragosse trouver son mari. Sur cela elle demande un carrosse
pour aller prendre l'air; on lui en donne un. Elle fait quelques tours
par la ville, et se fait descendre  notre porte; la voil chez nous
disant qu'elle n'en vouloit plus sortir, et que l'on ne voudroit pas la
mettre dans la rue. Il parut qu'elle seroit bien aise de voir le nonce.
Nous la fmes dner; je lui fis de mon mieux, parce qu'en effet elle
fait trs-grande piti d'tre de l'humeur qu'elle est. Le marquis _de
los Balbass_ envoie un de ses parens pour essayer de la rsoudre 
retourner, et  ne pas donner une nouvelle scne au public. Elle dit
qu'elle n'en fera rien. Le nonce arrive; elle le prie qu'il la fasse
rentrer dans son couvent. Il rpond qu'il n'en a pas le pouvoir. Une
dame de qualit de nos amies, qui est la comtesse _de Villombrosa_, dont
le fils a pous la fille de _los Balbass_, vint ici. M. _de Villars_
et le nonce firent plusieurs alles et venues chez _los Balbass_, qui
promit plusieurs fois, foi de cavalier, qu'il ne feroit nulle violence 
madame _Colonne_ pour retourner avec son mari; qu'il la prioit de
revenir chez lui, et que l'on tcheroit de faire en sorte que le roi qui
avoit l'crit de madame _Colonne_, ne sauroit rien, de sa sortie, et
que, si elle s'opinitroit  ne pas vouloir revenir, elle alloit mettre
contre elle le roi, son mari, et toute sa famille. Enfin, madame, il
toit prs de minuit que nous ne savions tous que faire par les
consquences que cette pauvre crature attiroit contre elle en demeurant
chez nous. Mais enfin elle se rsolut  s'en aller. La comtesse _de
Villombrosa_, M. _de Villars_ et moi la remmenmes chez le marquis _de
los Balbass_. Sa femme et lui la reurent trs-bien; mille embrassades.
Vraiment, c'est une chose inconcevable que les mouvemens extraordinaires
qui se passent dans cette tte. Elle l'avoue elle-mme. Si elle ne fait
pas plus de chemin, ce n'est pas manque de bonne volont. Cependant,
s'il lui prend envie une autre fois de revenir chez nous et de n'en
vouloir pas sortir, par les frayeurs qu'on ne la remette au pouvoir de
son mari, nous en serions bien embarrasss. Si cette histoire vous
ennuie, madame, prenez-vous-en  l'envie et au plaisir que j'ai de vous
conter tout ce que je sais qui peut vous tre crit.




LETTRE VIII.

_Madrid, 9 fvrier 1680._

La reine d'Espagne, bien loin d'tre dans un tat pitoyable, comme on
le publie en France, est engraisse au point que, pour peu qu'elle
augmente, son visage sera rond. Sa gorge, au pied de la lettre, est dj
trop grosse, quoiqu'elle soit une des plus belles que j'aie jamais vues.
Elle dort  l'ordinaire dix  douze heures. Elle mange quatre fois le
jour de la viande; il est vrai que son djener et sa collation sont ses
meilleurs repas. Il y a toujours  sa collation un chapon bouilli sur un
potage, et un chapon rti. Je la vois fort rire, quand j'ai l'honneur
d'tre avec elle. Je suis persuade que je ne suis ni assez plaisante ni
assez agrable pour la mettre en cette bonne humeur, et qu'il faut
qu'elle ne soit pas chagrine d'ordinaire. L'on ne peut assurment se
mieux gouverner, ni avec plus de douceur et de complaisance pour le roi.
Elle avoit vu son portrait; on ne lui avoit pas fait celui de son humeur
pour les manires et la vie solitaire. On n'a pas renvers toutes les
coutumes du pays, pour y en mettre de plus agrables. Mais la reine mre
fait tout ce qu'elle peut pour les adoucir. Il parot  tous les gens de
bon sens que la jeune reine ne peut mieux faire que de contribuer de son
ct  s'attirer la continuation de l'amiti et de la tendresse que ce
prince lui tmoigne. Il y a cette duchesse de _Terranova_, _camarera
mayor_, dont l'humeur passe pour tre un peu hautaine. La jeune reine
plat infiniment  toutes les dames. Je fais tout ce que je puis, quand
j'ai l'honneur d'tre auprs d'elle, pour la faire souvenir de leur dire
tout ce qui est le plus propre  les gagner. Quand je vous dis qu'elle
est grasse, qu'elle dort, qu'elle rit, encore une fois, je vous dis
vrai. Il n'est pas moins vrai aussi, avec tout cela, que la vie qu'elle
mne, ne lui est gure agrable. Enfin, madame, je vous assure qu'elle
fait  merveille; j'en suis tout tonne.

Il y eut hier la plus clbre fte de taureaux qui se soit vue depuis
plusieurs rgnes des rois d'Espagne. Il y eut six Grands ou fils de
Grands qui furent les _toreadors_. Je pensai mourir dans la premire
heure: mourir est un peu trop dire; mais j'eus une motion et un si
violent battement de coeur, que je crus n'y pouvoir rsister, et je me
levois pour m'ter de dessus le balcon o j'tois, si M. _de Villars_ ne
m'et dit que pour rien du monde il ne falloit faire cette faute. C'est
une terrible beaut que cette fte. La bravoure des _toreadors_ est
grande. Aucuns taureaux pouvantables prouvrent bien celle des plus
hardis et des meilleurs. Ils crevrent de leurs cornes plusieurs beaux
chevaux; quand les chevaux sont tus, il faut que les seigneurs
combattent  pied, l'pe  la main, contre ces btes furieuses. Je
n'aurois jamais fait, si je voulois vous conter tout ce qui s'observe
dans ces combats, qui ont bien des rapports avec ceux des anciens Maures
et Grenadins. Les dames, dont les amans combattent, et qui sont
prsentes, doivent bien mal passer leur temps, pour peu qu'elles les
aiment vritablement. Les seigneurs, qui doivent combattre, ont chacun
cent hommes vtus de leurs livres. C'est une chose qui mriteroit de
vous tre conte plus en dtail. Si j'tois roi d'Espagne, jamais on
n'en reverroit.

Je crois vous avoir dj parl de la dvotion de ce pays. Nous avons t
obligs, de peur d'y scandaliser sculiers et religieux, de manger de la
viande le samedi. Nous ne mangeons point ce jour-l ce qu'on appelle
_petits pieds_. C'est une mdiocre mortification. Cela est partout, en
Espagne.

Toutes les dames, gnralement parlant, sont honntes et civiles,
sur-tout celles qui ont un peu voyag avec leurs maris.

Le roi d'Espagne hait parfaitement Franois et Franoises.

Il y a ici un Franois dont je vous ai parl: c'est le comte _de
Charmy_, qui mriteroit de vivre dans son pays, et de ne pas finir ses
jours dans celui-ci. Nous le voyons peu; mais ce que j'en connois est
d'un homme sage et de bon sens. Nous voyons encore moins le marquis _de
Flamarens_. J'ai assez bonne opinion de lui pour croire qu'il s'ennuie
beaucoup. Adieu, madame.




LETTRE IX.

_Madrid, 6 mars 1680._

Nous voici au mercredi des Cendres. Je n'ai rien  vous dire du
carnaval. Comme le carme n'est point du tout ici un temps de pnitence,
celui qui le prcde ne se distingue par aucun plaisir; car jamais vous
ne voudriez croire que c'en ft un que de jeter sur les passans beaucoup
d'eau par la fentre. Pour ce qui se passe dans le palais, le roi, la
reine et les dames se battent  coups d'oeufs remplis d'eau de senteur,
mais en si prodigieuse quantit, que l'on ne comprend pas o l'on peut
en trouver tant. Ils sont tous argents et peints. La reine m'en donna
un panier dont je rgalai ma fille. Voil, madame, par o l'on marque 
cette jeune princesse des jours qu'elle passoit autrement en France, et
dont je tche, autant que je le puis, de lui ter le souvenir. En
vrit, sa douceur, sa complaisance et toute sa conduite, sont des
choses extraordinaires  dix-huit ans. Il entre de tout dans cette
heureuse composition; et, pour ajouter encore  la gloire qu'elle peut
tirer de tout ce qu'elle fait, c'est que d'abord qu'elle arriva, on lui
donna les plus mchans conseils du monde. Elle le connot bien
prsentement.

J'ai t assez souvent  la comdie espagnole avec elle: rien n'est si
dtestable. Je m'y amusois  voir les amans regarder leurs matresses,
et leur parler de loin avec des signes qu'ils font de leurs doigts; pour
moi je suis persuade que c'est plutt une marque de leur souvenir qu'un
langage; car leurs doigts vont si vte, que, si ces amans s'entendent,
il faut que l'amour d'Espagne soit un excellent matre dans cet art. Je
pense que c'est qu'il y voit plus clair qu'ailleurs, et qu'il ne se
soucie gure de faire plus de chemin.

Il y a, depuis peu de jours, un premier ministre, qui est le grand duc
_de Medina Celi_, le plus grand seigneur de cette cour; il n'a que
quarante ou quarante-cinq ans. Voil tout ce que vous saurez des
affaires d'Etat. Je n'en sais gure davantage. On n'a point remdi 
celle qui me tient assez au coeur, qui est ce rabais des monnoies. C'est
une chose bien triste, madame, que le peu d'argent qui nous vient de
France par cette diminution, et qu'il faille sur chaque pistole en
perdre plus de la moiti. La piti que j'ai de nous ne m'empche pas
d'en avoir pour ce pauvre peuple, qui parot ne vivre que de ce qu'on
appelle ici _tomar el sol_; tant il est maigre, abattu et misrable.

Il y eut dimanche, au Retiro, une comdie de machines, o les deux
reines et le roi toient. Il y falloit tre  midi. L'on y mouroit de
froid. Comme je me promenois dans les galeries de cette maison, qui sont
trs-agrables, habille  ma commodit comme devant voir cette comdie
derrire des jalousies, et ne songeant ni  roi, ni  reine, j'entendis
notre jeune princesse qui m'appeloit fort haut par mon nom. J'entrai
dans le lieu d'o me paroissoit venir sa voix, avec un air un peu
compos: je la trouvai assise au milieu du roi et de la reine mre. Elle
n'avoit consult, en m'appelant, que son envie de me voir, et avoit
tout--fait oubli la gravit espagnole. Elle de rire en me voyant. La
reine mre me rassura; elle est toujours aise que la reine sa
belle-fille se divertisse. Elle lui donna mme occasion de me venir
parler auprs d'une fentre; mais je m'en retirai bientt. Elle me
demanda si je n'avois point reu de vos lettres.

Au reste, madame, toutes les ambassadrices meurent  Madrid; en voil
deux en six semaines, qui toient plus jeunes que moi[15]. J'aimerois
autant que la mort en et pris de quelqu'autre tat. On me dit qu'on ne
peut rsister aux chaleurs. Je me tranquillise un peu sur cela, quand je
songe  mesdames _de Schornberg_ et _de la Fayette_, qui cherchent et
qui trouvent des airs temprs dans leurs maisons de la ville, et dans
celles qu'elles choisissent  la campagne. Elles sont toujours malades,
sans que d'ailleurs la fortune les accable de ses revers; et moi, je me
porte bien, sans faire aucun remde et sans les croire ncessaires.
Mais cela ne peut pas durer. J'observe mon rgime de chocolat, auquel
seul je crois devoir ma sant. Je n'en use pas comme une folle et sans
prcaution. Mon temprament ne parot nullement se pouvoir accommoder de
cette nourriture. Elle est pourtant admirable et dlicieuse. J'en ai
fait faire chez moi, qui ne peut jamais faire mal. Je songe souvent que,
si je puis vous revoir, je veux vous en faire prendre mthodiquement, et
vous faire avouer que rien n'est meilleur pour la sant. Voil bien
parler de chocolat. Songez que je suis en Espagne, et que c'est presque
mon seul plaisir que d'en prendre.

La conntable _Colonne_, depuis la visite qu'elle nous fit, est toujours
dans un couvent  cinq lieues d'ici. Son mari est  Madrid depuis deux
jours. On dit qu'il lui permettra de revenir dans un autre couvent de
cette ville, o elle aura beaucoup moins de libert que dans celui d'o
elle est sortie. Nous avons appris qu'elle fut toute prte le jour
qu'on l'emmena de Madrid au lieu o elle est prsentement, de s'en
venir encore se fourrer chez nous dans ma chambre.

J'ai reu par cet ordinaire une lettre de madame _de Svign_. Je ne
saurois lui faire rponse aujourd'hui, quelqu'envie que j'en aie. J'ai
fait lire  la reine l'endroit o madame _de Svign_ parle d'elle et de
ses jolis pieds, qui la faisoient si bien danser, et marcher de si bonne
grce. Cela lui a fait beaucoup de plaisir. Ensuite elle a pens que ses
jolis pieds, pour toute fonction, ne vont prsentement qu' faire
quelques tours de chambre, et  huit heures et demie tous les soirs, 
la conduire dans son lit. Elle m'a ordonn de vous faire  toutes deux
bien des amitis. Elle toit hier belle comme un ange, accable, sans se
plaindre, d'une parure d'meraudes et de diamans sur la tte,
c'est--dire, mille poinons; de furieux pendans d'oreilles; et devant
elle et autour d'elle en charpe, des bagues, des bracelets. Vous croyez
que les meraudes avec les cheveux bruns ne faisoient pas un bon effet;
Dtrompez-vous; son teint est un des plus beaux teints de brune qu'on
puisse voir; sa gorge blanche et trs-belle. Elle toit un peu plus
pare qu' l'ordinaire. Elle me dit qu'elle avoit donn audience le
matin au conntable _Colonne_, et qu'en le voyant et l'entendant parler,
elle avoit t bien persuade de la folie de sa femme. Il est fait 
peindre: pour de bonne humeur, on n'en peut douter, si l'on en juge par
l'air dont il laissoit vivre sa femme  Rome. La reine me demanda fort
des nouvelles de madame _de Grignan_[16], et si elle ne reviendroit
point cet hiver  Paris.

Si trois semaines aprs que vous aurez reu cette lettre, vous envoyez
un laquais au quartier de Richelieu, faites-le passer au couvent des
Petits-Pres, et dites-lui de s'informer si deux de leurs religieux ne
sont pas arrivs d'Espagne. Ces pres ont pour vous une petite bote o
il y a le plus petit prsent du monde. Faites pourtant cas des tasses de
boucaro. J'ai, en vrit, quelque sorte de honte, non du petit prsent,
mais de cette longue lettre. Il n'appartient pas  quelqu'un qui est 
Madrid de tenter la patience d'une personne comme vous, dont les
journes sont remplies d'occupations agrables ou soi-disantes.




LETTRE X.

_Madrid, 21 mars 1680._

Je veux vous parler d'une promenade o je fus hier, qui est la plus
ordinaire, quand il fait chaud; et il en fait dj beaucoup ici. C'est
dans cette rivire si vante du Mananars: au pied de la lettre, la
poussire commence  y tre si grande, qu'elle incommode dj beaucoup.
Il y a de petits filets d'eau par-ci, par-l, mais pas assez pour qu'on
en puisse arroser des sables menus, qui s'lvent sous les pieds des
chevaux; en sorte que cette promenade n'est plus supportable. Ce n'est
donc pas pour vous dire une mauvaise plaisanterie, mais une vrit assez
extraordinaire. Je vous prie, madame, de conter cela, comme vous savez
orner toutes les choses auxquelles vous voulez donner un air. Je vous
expose seulement celle-ci, qu'on ne peut se promener dans une rivire,
parce qu'il y a de la poudre. Mais ce n'est rien: il faut voir le grand
et prodigieux pont qu'un roi d'Espagne a fait btir sur ce Mananars.
Il est bien plus large et bien plus long que le Pont-Neuf de Paris: et
l'on ne peut s'empcher de savoir bon gr  celui qui conseilla  ce
prince de vendre ce pont, ou d'acheter une rivire. Je pensois que je
pourrois vous dire tout ceci en cinq ou six lignes; en voil bien
davantage.

Les femmes de la reine partirent d'ici le 14 de ce mois. Elles vinrent
ce jour-l chez nous; elles y firent toutes leurs affaires, et
aprs-dner, M. _de Villars_ et moi nous les menmes dans mon carrosse
hors la ville, prendre le leur. Elles avoient dit le soir  la reine
qu'elles la reverroient le lendemain; mais elles firent prudemment de ne
lui dire point adieu. Ds les sept heures, elle les demanda; elles n'y
toient plus. Elle pleura beaucoup: elle ordonna qu'on me vnt dire de
l'aller trouver; mais je revins chez moi un peu tard. J'allai, sur les
cinq heures du soir, au palais. Elle se levoit. Il est surprenant, en
vrit, comme elle est embellie. Elle avoit ses cheveux sur le front,
renous en grosses boucles; des rubans couleur de rose  sa cornette et
dessus sa tte, point barbouille de rouge, comme il faut qu'elle le
soit ordinairement; une gorge admirable. Elle mit une robe de chambre 
la franoise, et passa le reste du jour avec cet habillement. Elle se
considra un peu de cette sorte dans un grand miroir. Cette vue la
remit. Il paroissoit  ses yeux qu'elle avoit bien pleur. Comme elle
commenoit  me parler, le roi entra; et c'est ici une loi tablie,
que, quand sa majest entre dans la chambre de la reine, toutes les
dames qui s'y trouvent, en sortent aussitt, si ce n'est la _camarera
mayor_ et deux ou trois autres qui sont domestiques. J'entendis qu'on
demandoit des cartes, et je conjecturai par l que la reine s'alloit
fort ennuyer au petit jeu que le roi aime, et o l'on peut perdre une
pistole avec un malheur extraordinaire. La reine fait toujours comme si
elle toit ravie de cette occupation. Il lui est rest deux des femmes
qu'elle a amenes, une de ses nourrices, qui est assez adroite, et une
Provenale qui joue du clavecin. Le roi a une grande joie de voir
diminuer le nombre des Franois; car il ne peut celer qu'il hait au
dernier point notre nation. Pour vous expliquer un peu mieux le renvoi
de ces femmes, c'est une grosse nourrice de la reine, et une fille
nomme _Martin_, jolie, belle et sage. On ne les a pas chasses; mais on
leur a rendu la vie du palais, assez insupportable, pour les obliger
d'en sortir. Joignez  cela les marques que le roi leur donnoit de son
aversion.

M. _de Villars_ me prie de ne pas oublier de vous parler d'une parure
qu'une des dames de la reine avoit, il y a deux jours; c'est ce qu'on
appelle en France _fille d'honneur_. Elle en a dix. L'on en prend tous
les jours quelque nouvelle. Celle dont je vous parle est la fille du duc
_d'Albe_. Leurs habits sont des plus magnifiques; beaucoup de
pierreries. Celle-ci servant la collation  la reine, comme les autres,
reportoit un plat. Je lui vis un pistolet pendu au ct avec un gros
noeud de ruban. Ne croyez pas que ce fut un bijou. Il auroit fort bien
tu un homme: il toit de plus de demi-pied de long, d'un acier bien
poli et bien mont. Je ne voulus pas faire semblant, devant la reine, de
le remarquer; peut-tre ne fis-je pas ma cour  la fille, qui ne portoit
pas cette arme pour la cacher, et pour n'en prtendre pas quelque
louange.

Il y eut l'autre jour une procession dans ce qu'on appelle les clotres
du palais. Je la vis par une petite fentre devant laquelle elle
passoit. Le roi et la reine marchoient ensemble. Elle avoit une grande
robe de crmonie, des manches pendantes, une longue queue porte par la
_camarera mayor_. Les filles ou dames d'honneur marchoient ensuite,
pares avec des habits extraordinaires pour ces jours-l. La croix, le
patriarche, les vques, les prtres et religieux marchent devant leurs
majests. Mais pour en revenir aux dames qui sont suivies de celle qui
s'appelle _la guarda mayor_, leurs amans obtiennent ces jours-l ce qui
s'appelle _dar lugar_[17], c'est--dire, qu'ils ont place et la libert
pendant cette procession d'entretenir leurs matresses. Les processions
sont bien meilleures ici pour les amans que les comdies, o ils ne
peuvent se parler que de loin avec les doigts. Voil, madame, tout ce
qu'on peut vous dire de cette crmonie. Si la croix n'y toit pas
porte, je vous-dirois que c'est une des plus galantes ftes que l'on
voie en Espagne.

Je m'en vais finir cette lettre par quelque chose, qui vous parotra
aussi extraordinaire que ce que je vous ait dit au commencement: c'est
un secret que M. _de Villars_ m'a confi. _Le roi, les deux reines et le
premier ministre n'ont point du tout de crdit._ Ce secret est comme
celui de la comdie. Je m'en suis un peu doute par le peu de prcaution
que M. _de Villars_ a pris en me le confiant.




LETTRE XI.

_Madrid, 16 avril 1680._

J'ai reu deux de vos lettres par ce dernier ordinaire, comme je montois
en carrosse pour aller  l'Escurial. Hlas! madame, quelle nouvelle
m'avez-vous apprise que celle de la mort de M. _de la
Rochefoucauld_[18]. Je n'ai pas le courage de vous parler de toutes les
merveilles que je viens de voir. La tristesse de cette mort dont j'tois
pntre, m'engagea  considrer plus long-temps que je ne l'aurois
peut-tre fait dans une autre situation d'esprit, ce magnifique
Panthon, et ces huit belles demeures, si l'on peut nommer de la sorte
celles que les morts habitent, et o sont dj quatre rois[19] et quatre
reines. Tout de bon, madame, je ne saurois vous entretenir de rien
aujourd'hui. Je vous embrasse de tout mon coeur; et c'est tout ce que je
puis faire, afflige comme je le suis.




LETTRE XII.

_Madrid, 27 avril 1680._

Si j'avois t dimanche  une belle procession qui se fit encore, je
vous en rendrois un lger compte; mais je ne jugeai pas raisonnable de
passer de propos dlibr toute la matine du dimanche des Rameaux sans
prier Dieu. Je me contentai la veille de voir l'habit de la reine
qu'elle me fit apporter. Il y en a toujours un exprs pour cette
crmonie, o il s'agit de marquer le deuil et la mortification. Le fond
de cet habit est de satin noir tout brod de jais blanc et d'acier,
mais, sans nulle comparaison, mieux qu'on ne les emploie en France.
C'est la seule broderie que j'aie vue dans sa perfection. La reine avoit
beaucoup de pierreries, mais avec de petits morceaux de gaze plisss,
attachs en quelques endroits sur le corps de jupe; l'on prtend
marquer une grande modestie. Les dix filles d'honneur avaient des
pointes de gaze blanche sur leurs ttes, et leurs amans  leurs cts.
Je ne vous dirai rien, de tout ce qui se passe les trois jours saints,
mercredi, jeudi et vendredi. Toutes les femmes sont pares, et courent
d'glise en glise toute la nuit, hors celles qui ont trouv dans la
premire o elles ont t, ce qu'elles y cherchoient; car il y en a
plusieurs, qui, de toute l'anne, ne parlent  leurs amans que ces trois
jours-l.

Je vous cris par un courrier que le roi a envoy  M. _de Villars_.
Vous aimeriez peut-tre davantage cet ambassadeur, si vous saviez  quel
point il sait bien se gouverner dans cette cour. Comme je suis toujours
sur mes gardes pour ne rien crire qui vise aux affaires d'tat, je ne
vous ai point informe de plusieurs choses qui se sont passes ici,
quoique publiques; mais, en gnral, vous pouvez dire que M. _de
Villars_ a fait rtablir toutes choses comme le roi le dsiroit. On lui
a tendu mille panneaux depuis deux ou trois mois, pour lui donner dans
son quartier,  Madrid, des sujets de batterie, et pour faire piller et
brler notre maison, en animant le peuple. Tout est  craindre, quand il
arrive de semblables esclandres: il faut avoir une attention continuelle
 les empcher, et mme, s'il se peut,  les prvoir, quoique cela soit
quelquefois bien difficile. Le cardinal _Bonzi_, tant ici ambassadeur,
y a pass. Quand ces dsordres-l arrivent, les plaintes ne manquent pas
d'tre portes en France, et un pauvre ambassadeur est condamn, sans
avoir pu dire ses raisons. Ils ont eu ici un tel dpit que _Juvenozo_,
leur ambassadeur en France, n'ait pas reu les traitemens qu'il vouloit,
qu'ils auroient achet bien cher quelques sujets d'attaquer la conduite
de M. _de Villars_, sur le fait ou le caractre de l'ambassade.
Personnellement on ne peut tre plus aim, ni plus estim qu'il l'est.
Ce roi a une haine effroyable contre les Franois; je ne cesse pas de
vous l'crire. La conduite de la reine est toujours trs-bonne. Vous la
louez du bon got qu'elle a pour moi; mais savez vous  quelle sauce je
me mets pour tre trouve de si bon got? Adieu, ma chre madame; M. _de
Villars_ vous assure de mille vritables respects.




LETTRE XIII.

_Madrid, premier mai 1680._

Tout ce que je puis vous dire de la reine, c'est qu'elle continue  bien
faire. Le roi fut mercredi  l'Escurial, et en revint vendredi. Il faut
des airs ici: la reine eut tous ceux qui toient ncessaires pour
marquer une grande mlancolie de cette absence. Je ne serois pas bonne
comdienne; mais je sais bien comme il faut louer, et donner des avis 
propos, quand je me trouve dans l'occasion de le faire. Ils se sont
envoy, pendant cette courte absence, des prsens riches et galans.

Je reviens du palais. C'est aujourd'hui la fte de _Monsieur_. La reine
toit belle comme le jour. Je ne sais pas comment elle peut tre si
belle  Madrid. Elle toit extraordinairement pare de trs-grosses
perles, et de beaucoup de diamans. J'ai t quelque temps seule avec
elle. Nous avons chant quelques airs d'opra: car il n'est pas
question, dans nos conversations, de la gravit que comporteroit mon
ge. En vrit, si je dressois bien mon intention, je ne crois pas que
ce ft une oeuvre trs-bonne que de la divertir. La vie du palais de
Madrid ne se peut gure comprendre. Le roi se trouva un peu mal hier: il
se porte bien aujourd'hui. J'ai laiss toute la maison royale aller  la
comdie; j'ai senti un grand plaisir de n'y point aller, et de revenir
chez moi. Je ne vous dis point tout ce que M. _de Villars_ voudroit que
je vous fisse entendre de sa part. On ne peut vous honorer ni vous
respecter plus qu'il fait, et ma fille aussi, qui aime M. _de
Coulanges_ de tout son coeur. Adieu, madame.




LETTRE XIV.

_Madrid, 26 mai 1680._

Vous dites, madame, que j'attire des louanges  la reine par le got
qu'elle parot avoir pour moi, et le dsir qu'elle fait voir que je sois
presque toujours auprs d'elle. Elle en mrite, en vrit, d'autres, par
la manire dont elle supporte cette vie affreuse du palais. Elle joue
trois ou quatre heures par jour aux jonchets, qui est le jeu favori du
roi, sans lui marquer de chagrin. Il lui fait souvent des prsens
qu'elle aime fort, et voil par o il la console.

Le marquis _de Grana_ et sa femme sont arrivs. On dit que cette femme
parle cinq ou six sortes de langues; je serai bien simple auprs d'elle.
Je ne sais si elle verra souvent la jeune reine. Si cela est, nous
serons souvent ensemble; car il n'y a que les ambassadrices de France et
d'Allemagne, qui entrent dans la chambre des reines. Toutes les autres
femmes de ministres trangers ne les voient que dans un lieu destin
pour les crmonies. Avec cette prrogative, peut-on ne se pas trouver
heureuse  Madrid?

M. _de Villars_ vous assure de mille trs-humbles respects, et ma fille
aussi. Elle aime un peu mieux M. _de Coulanges_ que vous. Elle porta
hier  la reine la lettre et les chansons de M. _de Coulanges_. Elles
les chantrent long-temps. N'avez-vous pas reu une petite bote par des
religieux?




LETTRE XV.

_Madrid, 28 mai 1680._

J'ai vu M. et madame _de Grana_; le mari me vint voir il y a deux ou
trois jours; il fut toute l'aprs-dne avec moi. Il parle mieux
franois qu'un Franois mme; il est de bonne conversation. Il s'ennuie
 la mort  Madrid, quoiqu'il y ait demeur long-temps, et qu'il y ait
beaucoup de parens. Il est pouvant du gouvernement, quoiqu'il n'en
parle que comme en doit parler un ambassadeur de l'Empereur,  une
Franoise. Il dit qu'il ne sera pas long-temps ici. Il me soutient qu'il
n'y avoit qu'un ambassadeur de France qui pt prsentement trouver
quelque plaisir dans cette cour, en entendant parler du mchant tat o
on la voit. Pour moi, madame, vous croyez bien que je n'entre dans aucun
de ces dtails.

Je jouis du beau temps, qui est admirable prsentement. Depuis un mois,
il est tempr. Nous ne voyons ni ne sentons de soleil que ce qu'il en
faut pour rjouir. La reine m'ordonne, et, si je l'ose dire, me prie
instamment de la voir souvent. L'ennui du palais est affreux, et je dis
quelquefois  cette princesse, quand j'entre dans sa chambre, qu'il me
semble qu'on le sent, qu'on le voit, qu'on le touche, tant il est
rpandu pais. Cependant je n'oublie rien pour faire en sorte de lui
persuader qu'il faut s'y accoutumer, et tcher de le moins sentir
qu'elle pourra; car il n'est pas en mon pouvoir de la gter, en la
flattant de sottises et de chimres, dont beaucoup de gens ne sont que
trop prodigues. On a cru deux mois qu'elle toit grosse; c'est  elle 
savoir s'il y en avoit sujet. On ne peut tre moins propre  questionner
que je le suis sur de pareils chapitres. De plus, vous savez que, quand
elle est partie de Paris, je n'tois pas beaucoup dans sa confiance, ni
connue et considre au Palais-royal. Je ne m'entremets de rien ici: la
reine a du plaisir  voir une Franoise, et  parler sa langue
naturelle. Nous chantons ensemble des airs d'opra. Je chante
quelquefois un menuet qu'elle danse. Quand elle me parle de
Fontainebleau, de St-Cloud, je change de discours; et il faut viter de
lui en crire des relations. Quand elle sort, rien n'est si triste que
ses promenades. Elle est avec le roi dans un carrosse fort rude, tous
les rideaux tirs. Mais enfin ce sont des usages d'Espagne; et je lui
dis souvent qu'elle n'a pas d croire qu'on les changeroit pour elle, ni
pour personne. Entre nous, ce que je ne comprends pas, c'est qu'on ne
lui ait pas cherch par mer et par terre, et au poids de l'or, quelque
femme d'esprit, de mrite et de prudence, pour servir  cette princesse
de consolation et de conseil. Croyoit-on qu'elle n'en et pas besoin en
Espagne? Elle se conduit envers le roi avec douceur et complaisance.
Pour des plaisirs, elle n'en voit aucun  esprer dans cette cour; mais
comme je n'ai aucun personnage  faire auprs d'elle, et que je n'ai ni
charge ni mission de m'en mler, ni de pntrer rien sur le prsent, le
pass et l'avenir, elle me fait beaucoup d'honneur de vouloir que je
sois souvent auprs d'elle; mais, quand cela n'est pas, je ne meurs
point d'ennui avec M. _de Villars_, avec qui j'aime bien autant m'aller
promener. Si je vous disois la continuation, o, pour mieux dire,
l'augmentation des misres de ce pays, cela vous feroit de la peine.
Adieu, madame; je suis  vous de tout mon coeur.




LETTRE XVI.

_Madrid, 13 juin 1680._

Depuis ma dernire lettre, nous avons fait un petit voyage en la seule
maison qu'ait le roi d'Espagne, quand il veut, pour quelque temps,
quitter la demeure de Madrid. Elle s'appelle Aranjuez. Elle passe ici
pour la merveille du monde. La situation pour les eaux est des plus
belles; et, si M. _le Nostre_ en trouvoit une pareille, ce qu'il y
pourroit faire s'appelleroit en effet une merveille. Le jardin, qui est
grand, est entour de deux rivires dont l'une est le Tage, et l'autre
le Guadaran. Voil de grands noms; mais me voil, pour toute ma vie,
dtrompe de ces noms fameux. N'avez-vous pas une haute ide de ce Tage?
et le Mananars n'a-t-il pas quelquefois touch votre imagination,
comme de quelque agrable rivire? Le Tage est plus grand; mais, en
revanche, son eau n'est point claire. Il faut pourtant dire la vrit;
ce jardin, pour l'Espagne, est agrable, par la quantit de fontaines et
d'arbres qui y sont; car rien n'est si rare en ce pays que les bois, par
la scheresse du climat. Je n'ai rien trouv  redire au peu de largeur
des alles. C'est _Philippe II_ qui les a fait planter; et peut-tre
que, de son temps, il falloit qu'elles fussent ainsi pour tre
parfaites. La maison serait assez belle, si elle toit acheve; mais il
s'en faut plus de la moiti, quoique le dessin ne soit pas grand. Il y a
sept ou huit lieues d'Aranjuez  Madrid. Nous y allmes le vendredi, et
nous en revnmes le lundi: j'allai le lendemain, voir la reine: je lui
en dis des merveilles, et je la suppliai de le dire au roi qui entra.
Elle fit fort bien son devoir: je lui avois conseill de marquer quelque
impatience que sa majest la ment voir ce beau lieu. Elle n'eut pas de
peine  lui persuader que j'en tois charme; car il le croit au-dessus
de tout ce qu'il y a au monde. Cette demeure, qui semble n'tre propre
que pour le temps des chaleurs, est mortelle en t; et le gouverneur a
permission de n'y tre jamais en cette saison. Pour toutes btes rares,
il y a une infinit d'horribles chameaux: d'en voir un seul, comme on en
voit quelquefois  Paris, ne fait pas un effet dsagrable, comme
lorsqu'on en voit beaucoup ensemble. Tout ce qu'on voit l ne fait point
du tout souvenir de la mnagerie de Versailles. Il n'y a mme point de
mnagerie; car ces vilains animaux paissent dans les champs comme des
troupeaux de boeufs et de vaches; et l'on s'en sert pour porter des
pierres ou de la terre, quand on btit. Me voil donc revenue de cette
maison royale, dont je ne vous parlerai plus.

Les Espagnols nous disent incessamment que nous aurons bientt la
guerre: les pauvres gens en ont grand'peur. Pour moi, j'aime bien mieux
l'ennui de Madrid, que d'en partir pour une telle raison, et je leur
rponds toujours que je n'en crois rien. Ce bruit est plus grand au
palais qu'ailleurs; et la reine, comme vous pouvez penser, en est bien
alarme. Elle continue de se bien porter. C'est un heureux temprament
pour la sant; et je ne sais pas ce qui se passe dans son esprit et dans
sa tte, pour la soutenir si bien; car pour son coeur, je crois qu'il ne
s'y passe rien. Quand je suis un peu de temps sans la voir, elle ne le
trouve point bon. Nous chantons comme des cigales. Elle lit des opras;
elle joue  merveille du clavecin, assez bien de la guitare; en moins de
rien, elle a appris  jouer de la harpe. Elle ne prend pas beaucoup de
consolation dans les livres de dvotion. Cela n'est point extraordinaire
 son ge. Je dis souvent que je voudrois bien qu'elle ft grosse, et
qu'elle et un enfant.

Je n'ai point vu le marquis _de Grana_ depuis que je vous ai crit. Je
serois fort aise que nous nous vissions, mais la politique qu'il croit
devoir garder en cette cour, le retient peut-tre et sa femme aussi,
qui, par politique de son ct, s'habille  l'espagnole. On l'en devroit
rcompenser, car elle est bien mieux autrement.

Il y aura lundi une fte de taureaux. On s'y attend  beaucoup de
plaisir, parce qu'on n'a jamais vu de taureaux si furieux. L'abb _de
Villars_ vous entretiendra, si vous voulez, sur ce sujet. Il est charm
de celle qu'il a vue; mais, quoi qu'il vous en puisse dire, croyez-moi,
c'est une pouvantable beaut. Il y aura une autre fte le 31 de ce
mois, dont je vous ferai crire une ample relation. Vous la trouverez
bien extraordinaire. Elle ne se fait que de cinquante en cinquante ans.
On y brle beaucoup de Juifs; et il y a d'autres supplices pour des
hrtiques et des athes. Ce sont des choses horribles.




LETTRE XVII.

_Madrid, 25 juillet 1680._

Je n'ai pas eu le courage d'assister  cette horrible excution des
Juifs. Ce fut un affreux spectacle, selon ce que j'en ai entendu dire;
mais, pour la semaine du jugement, il fallut bien y tre,  moins de
bonnes attestations de mdecins d'tre  l'extrmit; car autrement on
et pass pour hrtique. On trouve mme trs-mauvais que je ne parusse
pas me divertir tout--fait de ce qui s'y passoit. Mais ce qu'on a vu
exercer de cruauts  la mort de ces misrables, c'est ce qu'on ne vous
peut dcrire.

Le marquis _de Grana_ fit lundi son entre. Les Espagnols s'attendoient
 voir plus de magnificence. Pour moi, je trouve qu'il a bien fait de
n'en pas faire davantage. C'est un trs-galant homme, et qui fait toute
la dpense qu'il peut. Il est effray de tout l'argent qu'il faut ici.
Il en touche cependant beaucoup. Il a quinze cents pistoles de pension,
payes par le roi d'Espagne, double franchise, et sa maison paye, sans
les appointemens que lui donne l'Empereur, son matre. Il a pour le
ntre une grande estime et un grand respect; mais il mle parmi cela
certaines choses dans ses conversations avec les gens de cette cour sur
les conqutes du roi, qui marquent assez de vivacit. Je vois souvent sa
femme au palais; elle a bien de l'esprit. J'irois bien plus souvent chez
elle, les voir l'un et l'autre, si je ne craignois de leur faire de la
peine, par les airs qu'il faut qu'ils observent ici. Le marquis _de
Grana_ est un des plus gros hommes que l'on voie, mais de trs-bonne
mine. Notre jeune reine, pour tre heureuse, auroit grand besoin d'avoir
du got pour la solitude dans son triste palais, o elle veut que
j'aille souvent griller de chaud avec elle. Il est violent le chaud
qu'il fait ici. Il est vrai que, chez nous, nous n'en souffrons pas
beaucoup. Nous sommes dans un appartement bas, dlicieux pour cette
saison. La reine a t ces jours passs deux fois _incognito_ avec le
roi, se promener  dix heures du soir dans cette rivire poudreuse. Elle
me le fit savoir, afin que nous nous y trouvassions, et me donna un
signe pour reconnotre son carrosse, et moi un pour reconnotre le mien.
Si vous saviez ce que c'est que ce plaisir! On croit pourtant que la
reine en doit de reste. Adieu, ma chre madame, c'en est un bien
sensible pour moi de croire, comme je fais, que vous m'aimez
vritablement. Si M. _de Coulanges_, selon les souhaits de M. _de
Schomberg_, et par les pas qu'il a faits  Fontainebleau, et t envoy
ambassadeur en Portugal, nous l'aurions gard  son passage par Madrid,
tout autant qu'il nous auroit t possible.

Si vous n'avez encore ni donn ni rompu ces petits boucaro, que je vous
ai envoys, dont le dedans toit blanc, conservez-les; car ce blanc est
une composition de bzoard.




LETTRE XVIII.

_Madrid, 28 aot 1680._

Je vous adresse cette lettre  Paris, quoique, par votre dernire, vous
m'ayez mand que, dans trois jours, vous partiez pour Lyon. Il me
revient par vous et par tout le monde,  quel point vous faites valoir
mes lettres; et, comme je ne suis pas persuade de leur mrite, j'ai t
jusqu' prsent tout tonne du cas qu'on en faisoit. Mais je crois en
avoir dcouvert la raison; c'est que vous ne les donnez pas  lire, et
que vous les lisez vous-mme; comme cela ne vous cote gure, vous y
mettez tout ce qui leur manque pour les rendre agrables, et pour leur
attirer des louanges. Je vous prie, ma chre madame, de m'avouer la
vrit l-dessus, sans consulter votre modestie. Je lirai avec plus
d'attention et de sensibilit tout ce que vous m'crirez de Lyon, que
tout ce que vous m'crivez de Paris, parce que vous me parlerez plus de
vous et de tout ce qui vous touche; car je prtends que vous n'omettiez
rien de tout ce que vous ferez; je voudrois bien aussi tout ce que vous
penserez. Pour moi, madame, si je voulois ne vous parler que de ce qui
m'occupe le plus ici prsentement, ce seroit de la cruelle canicule
qu'on y souffre. Car la peste et la famine, que nous avons dj vues
deux fois, et la guerre qu'on croit fort proche, ne me paroissent pas
encore si insupportables que l'horrible chaleur qu'il fait. Encore le
jour se sauve-t-on assez, en se tenant dans un appartement bas; mais la
nuit on n'y peut coucher,  cause des moucherons qui dvorent les
pauvres personnes.

C'est vous, madame, qui pensez et qui crivez mieux que personne du
monde. Hlas! nous ne savons  qui en parler ici. Nous lisons vos
lettres, M. _de Villars_, ma fille et moi, avec un grand got et un
grand plaisir. Elles m'en causent bien plus d'un, par ne me point
laisser douter que vous ne m'aimiez; et, quoique ce plaisir rveille
l'ennui que l'on souffre de ne point voir ce que l'on aime, et de qui
l'on est aim, cette peine est bien douce, compare  la moindre
diminution de votre amiti pour moi. Il y a quatre ou cinq endroits dans
votre dernire lettre, d'une vivacit et d'une imagination bien ignores
jusqu' vous, madame, et qu'on n'imitera jamais. Je ne pense pas mme
qu'on puisse faire aller son ambition jusqu' esprer d'en devenir une
mchante copie.

Puisque nous sommes sur les copies; voulez-vous bien que je vous fasse
souvenir que vous m'avez parl de votre portrait? Je n'aurois os vous
le demander, quelqu'envie que j'en eusse, si vous ne m'en aviez parl la
premire.

J'aime notre jeune reine du plaisir qu'elle me parot avoir, quand je
lui nomme votre nom, et que je lui dis que vous vous souvenez d'elle.
Elle m'a charge de beaucoup d'amitis pour vous. Je ne saurois vous
rien dire qui puisse vous instruire sur tout ce qui la regarde. Nous en
parlerons un jour, si nous nous revoyons. Elle est grasse, belle,
buvant, mangeant, dormant, riant trs-souvent, dansant de tout son coeur,
quand nous sommes seules; moi chantant le menuet et le passe-pied.
Contentez-vous de cela.

Vous n'avez pas trouv que le marquis _de la Fuente_ ft souvenir de M.
_de Villars_. S'il n'y a point de guerre, sa femme partira au mois de
septembre pour l'aller trouver. C'est une des plus raisonnables femmes
d'ici: je vous prie de me mander tout ce que vous savez touchant la
guerre.

Vous me dites, et cela est vrai, que l'on seroit bien heureux, si les
lieux d'ennui pouvoient inspirer de solides et srieuses rflexions pour
le salut, nous dtacher des choses de ce monde, qui se dtachent tous
les jours de nous: la sant, la jeunesse, la beaut, les amis.

Il passera dans peu un tranger[20]  Lyon, qui vous remettra un
trs-petit prsent de ma part. J'aime  vous marquer le plus souvent que
je puis que je songe  vous, par ces lgres bagatelles. M. _de Villars_
en a honte; car il vous croit digne qu'on ne vous prsente que des
couronnes. Quand vous en auriez, il ne pourroit pas vous honorer, ni
vous respecter au-del de ce qu'il fait. Adieu, madame.




LETTRE XIX.

_Madrid, 15 aot 1680._

J'ai une vritable impatience d'avoir de vos nouvelles; j'en ai beaucoup
aussi d'en apprendre de Paris, puisqu'on y parle sans cesse de guerre,
sans que je comprenne encore qui commencera  la dclarer. Les
Espagnols ne sont pas en tat de la soutenir. Leur misre passe tout ce
qu'on en peut imaginer. Il est vrai qu'ils esprent, ou, pour mieux
dire, qu'ils croient srement que l'Empereur, l'Angleterre et la
Hollande se joindront  eux. Le prince de Parme doit partir aujourd'hui
pour aller commander en Flandre. On dit ici qu'ils n'ont pas voulu
qu'elle s'achevt de perdre, sans un Espagnol naturel. Notre marquis _de
Grana_ a le coeur bien envenim contre la France; et, s'il toit second
par tout ce qu'il voudroit bien mettre contre nous, il tailleroit ce
qu'il appelle de la besogne. Il est galant homme, il a de l'esprit;
mais, dans ses manires de parler, on le prendroit pour tre n sur les
bords de la Garonne.

Nous avons t ici en vritable pril de mourir des excessives chaleurs.
La beaut et la fracheur de la reine n'en ont point souffert. Elle m'a
promis de me donner un petit coffre pour vous. Ds que je l'aurai, je
chercherai une voie pour vous le faire tenir. Elle me parot fort
souhaiter votre amiti; je l'assure aussi qu'elle a raison de la
souhaiter.

Je voudrois que l'on crt un peu moins aux horoscopes; je ne me
reprocherai jamais d'avoir eu, sur ce sujet, de pernicieuse
complaisance, et de n'avoir pas fait mon possible pour dsabuser des
faussets qui s'y trouvent.

Il y a, dans la bote que vous recevrez par le marquis _de Ligneville_,
deux paires de bas de soie, des pastilles d'ambre dans une bourse, et un
oeuf d'aventurine avec des pastilles dedans, dont je crois que le got ne
vous dplaira pas. Je vous fais ce dtail de peu d'importance, afin que
vous vous aperceviez si l'on en prenoit quelque chose.

La conntable _Colonne_ est dans la maison de son mari, assez inquite
de ce qu'elle deviendra, car elle n'est nullement rsolue de s'en
retourner en Italie avec lui. Elle voudroit bien pouvoir rentrer en ce
temps-l dans un couvent  Madrid; bien entendu d'en sortir peu aprs,
et de s'en aller, tant que terre la pourra porter, en Flandre, en
Angleterre, en Allemagne; car, pour en France, elle a peur qu'on ne l'y
veuille pas souffrir. Vraiment c'est un original qu'on ne peut assez
admirer,  le voir de prs, comme je le vois. Elle a ici un amant; elle
me veut faire avouer qu'il est agrable, qu'il a quelque chose de fin et
de fripon dans les yeux. Il est horrible; mais ce n'est pas ce qui
devroit diminuer son inclination et la rebuter, au prix d'une autre
petite chose qui ne vaut pas la peine d'en parler; c'est que cet amant
ne l'aime point du tout,  ce qu'elle m'a dit. Elle se trouve heureuse
cependant qu'il soit comme cela; parce que, s'il rpondoit un peu  ses
sentimens, les choses feroient encore plus d'clat. Elle ne dplat
point; elle s'habille  l'espagnole, d'un air beaucoup plus agrable que
ne font toutes les autres femmes de cette cour. Elle a trois grands fils
mal levs; l'an va pouser une des filles du duc _de Medina Celi_,
premier ministre; mais vous ne vous souciez gure de tout cela.

Il est fort question ici que, dans peu, la duchesse _de Terranova_
quittera sa place de _camarera mayor_ qui sera,  ce qu'on dit, donne 
la duchesse _d'Albuquerque_. C'est une joie dans cette cour; car cette
premire n'y est pas aime. Pour moi, il ne m'importe, pourvu que la
reine s'en trouve bien. Adieu, ma trs-chre madame; dites-vous souvent
que je vous aime de tout mon coeur.




LETTRE XX.

_Madrid, 29 aot 1680._

Je ne reois point de lettres, madame; je n'ai point de vos nouvelles,
et j'en voudrois savoir prfrablement  toutes celles qu'on me peut
mander de Paris. Comment vous portez-vous? Que faites-vous du matin
jusqu'au soir? Combien serez-vous  Lyon? Aprs cela, je vais vous dire
des miennes, qui ne sont pas des plus agrables. La misre augmente ici
tous les jours, et les monnoies n'y sont point rehausses. De douze
mille cus que le roi donne  M. _de Villars_, ce n'est  Madrid
qu'environ cinq mille cinq cents cus. Notre maison nous cote neuf
mille fr. de loyer. Voyez ce qui reste pour toutes sortes d'autres
dpenses. M. _de Villars_ veut donc me renvoyer pour se loger moins
chrement, et ne garder que trs-peu de gens aprs mon dpart. C'est une
chose fort triste pour moi que cette sparation, attache comme je le
suis  M. _de Villars_, et fort triste aussi par ne trouver d'autre
moyen de soulager sa dpense. J'ai t quelque temps sans dire ce projet
 la reine, et quand je le lui ai appris, elle n'a pu le croire, ni s'y
rsoudre. Il y a plus d'honneur que de vanit  se persuader que cette
pauvre princesse me regretteroit en demeurant en Espagne dans son triste
palais, et ses tristes petites occupations. On lui a chang de _camarera
mayor_: c'est, depuis deux jours, que la duchesse _d'Albuquerque_
remplit cette place. La reine s'en accommodera mieux que de celle
qu'elle avoit. Quel pays, madame, que celui-ci! Il faut bien aimer M.
_de Villars_, pour sentir de la peine  le quitter; mais,  force aussi
qu'on s'y ennuie, je dsire qu'il n'y soit pas sans moi, puisqu'il n'y
peut trouver mieux. Je sens une grande consolation d'avoir pass cette
horrible canicule, dont je vous ai parl, sans y avoir succomb. Il est
mort ici une infinit de gens, et j'avois beaucoup de peur pour notre
maison. Mais, ma chre madame, quand aurai-je de vos nouvelles? Vous
aurez, par un homme qui partira bientt, ce petit coffre de la reine,
plein de pastilles  manger.




LETTRE XXI.

_Madrid, 5 septembre 1680._

Je vous ai mand par ma dernire lettre la destitution de la duchesse
_de Terranova_; qu'on avoit mis  sa place la duchesse _d'Albuquerque_;
et que je ne pouvois tre ni aise ni fche de ce changement, que selon
que la reine s'en trouveroit bien ou mal. Quoique madame _de Terranova_
ait une grande aversion pour la France et pour les Franois, elle m'a
toujours traite fort honntement. On croit que la reine n'aura pas
sujet de se repentir de ce changement. L'air du palais est dj tout
autre, et le roi aussi. Sa majest a permis  la reine de ne se coucher
plus qu' dix heures et demie, et de monter  cheval quand elle voudra,
quoique cela soit entirement contre l'usage. Il lui a accord encore
une chose qui lui a donn une grande joie. Il y a trois ou quatre jours
que me voyant entrer dans sa chambre, elle vint au-devant de moi avec un
air de gat extraordinaire, et me dit: _Ne direz-vous pas oui  ce que
je vais vous demander?_ C'toit que le roi vouloit bien que ma fille et
l'honneur d'tre une de ses dames. Elle en toit transporte. Vous jugez
bien avec quel respect et quel plaisir je reus ce qu'elle me disoit;
mais elle fut un peu mortifie quand je lui rpondis que je croyois
qu'il falloit, avant que d'accepter cet honneur, que M. _de Villars_ en
et la permission du roi, notre matre. Ma fille ne s'en sent pas de
joie. A son ge, combien ne se figure-t-on point de plaisirs dont, selon
les apparences, elle ne jouiroit pas long-temps? Elle auroit d'illustres
compagnes; car ce ne sont que des filles des maisons de Portugal,
Aragon, Mauriqus, Castille; enfin tout ce qu'il y a de plus grand dans
le royaume. Elles ont beaucoup de petites fonctions. La plupart
n'omettent rien de celles qui regardent la galanterie.

L'on ne parle plus de guerre ici. Ce n'est pas ce qui me rassureroit.

Adieu, madame; je vous quitte pour m'aller parer. La reine vient de me
mander que c'est aujourd'hui le jour de la naissance de notre roi, et
que je ne manque pas d'aller au palais avec tout ce que j'ai de diamans.
Si j'avois pu ce matin tre  sa toilette, je lui aurois conseill de
n'affecter pas trop de magnificence ce jour-ci; car elle ne fera plaisir
 personne; et je suis assure que le roi, son oncle, l'en dispenseroit
volontiers.




LETTRE XXII.

_Madrid, 12 septembre 1680._

J'ai enfin reu deux de vos paquets de Lyon, madame, et j'ai fort peu de
temps  y rpondre, parce que le courrier part ce soir. J'tois afflige
de ne point recevoir de vos nouvelles; mais je ne l'tois point de
l'apprhension que vous m'eussiez oublie. Vous me parlez de la peste,
et de la peine o vous en tes pour moi. Elle ne m'a point approche,
Dieu merci, et il faut esprer qu'elle laissera Madrid hors d'intrigue.
Vous me parlez encore d'une autre peste, qui est la continuation de la
misre o l'on est ici. Elle augmente toujours, et les monnoies ne
haussent point. Je ne vous ai que trop entretenue de tout cela; je ne
veux point que vous y fassiez de rflexion. Vous tes vive, et vous
m'aimez. Pensez une fois, et puis n'y pensez plus, que les douze mille
cus qu'on a d'appointemens, ne font ici que cinq mille cinq cents cus,
et que nous payons neuf mille francs de loyer de notre maison. Je vous
ai dj mand que M. _de Villars_, ne pouvant plus subsister, prenoit la
rsolution de me faire partir d'ici le mois prochain. Le marquis _de
Grana_, qui est riche par lui-mme, par ce que son matre lui donne, et
par les pensions qu'il tire de cette cour, dit bien aussi qu'il n'y peut
pas subsister. Qu'il est gascon, cet Allemand! un peu hargneux sur les
affaires de France, et sur tout ce que projette et excute le roi, notre
matre.

Mais votre portrait, que vous me faites esprer, il faut le confier 
mes enfans qui seront  Paris avant la fin de ce mois. En vrit, je ne
puis vous dire le plaisir que vous me faites. Je ne croyois plus tre
aussi sensible que je trouve que je le suis sur cette sorte de joie. Mes
enfans vous auront vue  Lyon. Qu'ils auront t aises, s'ils tiennent
de leur mre!

On se trouve toujours bien du changement de la _camarera mayor_. L'air
du palais en est tout diffrent. Nous regardons prsentement la reine et
moi, tant que nous voulons, par une fentre qui n'a de vue que sur un
grand jardin d'un couvent de religieuses qu'on appelle _l'Incarnation_,
et qui est attach au palais. Vous aurez peine  imaginer qu'une jeune
princesse, ne en France, et leve au Palais-royal, puisse compter
cela pour un plaisir; je fais ce que je puis pour le lui faire valoir
plus que je ne le compte moi-mme. Il y a neuf jours qu'on souponnoit
encore qu'elle toit grosse. Pour moi, je ne le souponne pas. Le roi
l'aime passionnment  sa mode, et elle aime le roi  la sienne. Elle
est belle comme le jour, grasse, frache; elle dort, elle mange, elle
rit; il faut finir l; et, avec tout l'esprit que vous avez, je vous
dfie de deviner tout ce que j'aurois  vous dire ensuite de tout cela.

Adieu, ma chre madame; je voudrois bien crire encore, si j'en avois le
temps; mandez-moi ce que vous saurez de la paix et de la guerre.

Vous recevrez un petit paquet que je ne vous envoie, que parce qu'il ne
vous cotera rien de port; car, pour peu que vous en payassiez, ce
seroit plus qu'il ne vaut: c'est pourtant la reine d'Espagne qui vous
l'envoie.

Je rends mille grces  M. _de Coulanges_, de sa prose et de ses vers.
La marquise _d'Uxelles_ m'avoit envoy ceux qu'il avoit faits pour
elle, en passant  Chlons-sur-Sane.




LETTRE XXIII.

_Madrid, 26 septembre 1680._

Je reois prsentement vos lettres. Je dirai aujourd'hui  la reine tout
ce que vous m'crivez d'honnte et d'obligeant pour elle. Que dix-huit
ans et une heureuse disposition  croire tout ce qu'on souhaite, sont
choses agrables, et conservent bien la sant et la beaut! Pour moi, je
lui dis tous les jours que, par malheur, j'ai toute ma vie t oppose 
cette heureuse situation.

Celle de la pauvre conntable _Colonne_ est  prsent bien dtestable.
Il y a plus de deux mois que je lui ai prdit ce qui arriveroit. Mais,
sans nulle rflexion, elle vivoit au jour la journe, comptant qu'on la
laisseroit jouir de la libert de sortir de sa maison, de faire des
visites, et qu'on ne parleroit de rien qu'aprs les noces de son fils
an. Il y a douze ou quinze jours qu'on lui vint signifier, de la part
du roi, qu'il ne se mloit plus de ses affaires, et qu'elle songet 
obir  son mari, qui vouloit la mener ou l'envoyer en Italie. Le
lendemain, elle eut une dfense de ne plus sortir de chez elle; le jour
d'aprs, de ne plus voir personne; et,  tout moment, elle est dans les
horreurs qu'on ne l'entrane avec violence, et qu'on ne la mette dans
une litire pour la mener o il plaira  son mari. Je ne veux pas
justifier sa conduite passe, mais il faut convenir, en s'en souvenant,
qu'elle a bien sujet de ne vouloir pas se confier  un mari italien.
Elle fait ce qu'elle peut pour obtenir qu'on l'enferme ici dans le plus
austre couvent qu'il y ait. Je ne sais pas ce qu'on lui accordera: elle
n'a contre elle que le roi, le premier ministre, son mari, toute la
famille _Balbass_. Elle me fait beaucoup de piti.

Si j'en juge par les amples relations de Madame[21]  la reine
d'Espagne, jamais les plaisirs n'ont t pareils  ceux dont on jouit 
Versailles.

M. _de Villars_ dit toujours qu'il veut me renvoyer,  cause que la
misre augmente  Madrid, et que, sans moi, il fera beaucoup moins de
dpense. Je ferai tout ce qu'il voudra, quoiqu'avec peine, si je le
laisse dans un lieu aussi triste, et dans un tat aussi chagrinant que
le sien. Jusqu'ici, on ne nous a point encore t le bien de la sant;
mais ce bien est fragile et trs-sujet  ne point durer, sur-tout quand
on n'est plus jeune[22]. Adieu, madame; tels que nous sommes, c'est
entirement  vous.




LETTRE XXIV.

_Madrid, 10 octobre 1680._

Permettez-moi, madame, de vous parler, avant toute chose, d'une petite
bagatelle qui arriva hier  sept heures du matin. Ce n'est qu'un violent
tremblement de terre qui dura la longueur d'un _miserere_. M. _de
Villars_ dans son lit et moi dans le mien, le sentmes remuer. Il se
leva, s'imaginant qu' cause des horribles pluies, les fondemens de la
maison s'crouloient. Pour moi, je m'criai, assez effraye, que c'toit
la terre qui trembloit. Il vint trois secousses qui donnrent un
mouvement  toute la maison, comme pourroit tre celui d'un arbre agit
du vent. Les prtres dans les glises o ils disoient la messe, eurent
de la peine  empcher que le calice ne ft renvers. La plupart des
hommes et des femmes couroient en chemise dans les places et dans les
rues, sans savoir o se cacher, pour viter l'accablement dont ils se
croyoient menacs par la ruine des maisons. Je n'avois pas imagin qu'
tous les dsagrmens d'Espagne, il se ft joint celui de s'y voir
englouti dans la terre, qui s'est ouverte en quelques endroits, ou
cras sous les ruines des maisons; car jamais on n'a vu ici de ces
tremblemens. Hier,  tout moment, je croyois que cela alloit
recommencer. Comme les pluies recommencent, il se pourra bien faire
qu'il reviendra encore quelque tremblement. Je souhaite avoir cette
singularit par-dessus vous, et que vous n'prouviez de votre vie ce
qu'on pense en pareille occasion. Je ne sais point encore si le
tremblement de terre aura t jusqu' l'Escurial, o cette cour est
depuis lundi dernier. Je fus, dimanche au soir assez tard, avec la
reine, qui n'avoit pas beaucoup d'envie d'aller en ce lieu, dont les
plus grandes beauts sont les magnifiques places qu'on a fabriques pour
mettre les corps des rois et des reines aprs leur mort. Elle n'a pas
laiss de marquer de la joie d'y aller, pour faire voir sa complaisance
pour les volonts du roi. Elle m'crivit, le lendemain, qu'elle n'avoit
pas trouv tout ce que je lui avois dit de cette maison; car il est vrai
que je lui en avois parl  lui donner de l'envie d'y aller. Je ne vous
dis point tout ce qu'elle m'a dit, ni tout ce qu'elle m'a crit sur la
peur qu'elle a que je ne m'en aille. Elle ne le peut croire par cette
heureuse facilit qu'elle a  se persuader tout ce qui lui peut ter du
chagrin. Elle me fit savoir, avant que de partir pour l'Escurial, que,
sans m'en parler, elle avoit crit d'une sorte  _Monsieur_ sur mon
sujet, qu'elle ne pouvoit pas croire qu'il n'et assez de crdit pour
obtenir qu'on m'accordt de ne point m'en aller, et qu'elle avoit
reprsent les raisons et les vritables besoins qu'elle croit avoir que
je ne parte pas d'ici. Je l'ai supplie de se prparer au peu d'effet
qu'aura sa lettre; et j'ai ajout que, si elle m'avoit fait l'honneur de
m'en demander mon avis, je lui aurois dit de marquer simplement le
bonheur que j'avois de lui plaire, et de n'insister point sur autre
chose. Quoi qu'il arrive de cette lettre, je lui en aurai autant
d'obligation que si le succs en toit heureux; mais je ne m'y attends
pas.

Je ne puis finir celle-ci, sans vous parler de quelle manire cette cour
se prpare pour les voyages, qui ne sont jamais qu' l'Escurial ou
Aranjuez. Il en cote au roi des sommes immenses; il n'y a pourtant que
sept lieues; mais les voleries, sur cela, vont toujours leur chemin. Il
y a, pour le moins, ce jour-l, cent cinquante femmes du palais, soit
_segnoras de honor_, ou dames qui sont comme les filles d'honneur en
France, ou _camaristes_ ou leurs _criadas_, ou servantes. Pour les
_segnoras_, ce sont de vieilles veuves, toujours habilles et coiffes
de la mme sorte; les dames sont en leur plus beaux habits, avec des
chapeaux et des plumes, assez galamment mises, et sur leurs paules ce
qu'elles appellent _mantilles_: ce n'est ni manteau, ni charpe; cela
est de velours en broderie d'or et d'argent; les unes les ont vertes,
les autres incarnates. Elles les portent d'un air particulier, un bout
qui passe sous le bras, et l'autre sur l'paule, en sorte qu'elles ont
un bras dgag. Voil ce qu'elles ont de meilleure grce. Tous les
galans les voient monter en carrosse, et font leur chemin en galopant
aprs elles. Plusieurs de ces messieurs, sur de beaux chevaux, suivent
_incognito_, avec des bonnets qui s'abattent, et qui leur cachent le
visage. Ils ne sont pas, pour cela, inconnus  leurs dames. La reine
avoit, le jour qu'elle fut  l'Escurial, un chapeau avec des plumes
jaunes et noires; mais, pour, ces _mantilles_, il est crit qu'il faut
que les reines n'en portent point, en dussent-elles mourir de froid. Je
ne pourrai vous faire comprendre comme cette princesse est embellie,
crue et engraisse; un teint admirable; elle s'aime aussi passionnment.
L'ordre de ce voyage de l'Escurial est que la cour y sjourne jusqu'
la Toussaint. Le lendemain, leurs majests font prier Dieu
solemnellement pour tous les rois et reines, qui sont l devant leurs
yeux; et, le jour d'aprs, ils reviennent  Madrid avec le mme quipage
qu'ils en sont partis. Mais, si j'tois  leur place, je n'y reviendrois
pas, et j'tablirois ma cour en un autre lieu, o la terre ne
trembleroit point.

Si le courrier n'alloit partir, je crois que je vous crirois jusqu'
demain. Quel signe est-ce, madame? car je n'aime point du tout  crire.




LETTRE XXV.

_Madrid, 31 octobre 1680._


J'attends la reine  son retour de l'Escurial, pour lui faire voir tout
ce que vous me dites d'elle dans votre lettre. Elle a t deux jours
malade. J'y envoyai aussitt, pour m'offrir de l'aller servir. Ce
n'toit rien, et j'en fus doublement aise; car nous avons souhait, M.
_de Villars_ et moi, qu'elle ft un peu sous sa propre conduite, et que
l'on vt que je ne suis pas bien empresse de la cour. On dit qu'il
s'est pass plusieurs petites affaires; si j'avois t l, nous
n'aurions pas t d'accord; car je l'aurois supplie de n'abuser pas de
la permission qu'on lui donnoit de monter  cheval, et de ne s'en servir
que rarement. Elle m'a souvent honore de ses lettres. Elle est toujours
persuade qu'il est impossible que je m'en aille. Cependant, si M. _de
Villars_ avoit eu de l'argent pour me faire partir, je crois que je
serois dj bien loin. Je pense vous avoir crit que ma fille ne seroit
point dame de la jeune reine. On dit que c'est une loi indispensable
qu'il faut demeurer dans le palais; qu'il est de toute ncessit d'y
faire de la dpense, et que dix mille francs ne suffiroient pas: au
moins quatre ou cinq femmes pour servir; un ordinaire, des meubles, des
habits, et, au bout de tout de cela, entre vous et moi, une vie fort
ennuyeuse, et qui ne promet pas une fortune assure. Je ne puis, ma
chre dame, vous en dire davantage; il le faudroit pourtant, si je
voulois vous faire comprendre mille choses que, malgr tout l'esprit que
vous avez, vous ne pouvez pntrer de si loin. Je vous prie encore que
vous ne vous amusiez point, s'il se peut,  faire des rflexions sur
notre malheureux tat, tat dont, par discrtion, je vous cache plus de
la centime partie du dsagrment. Pour m'en remettre, j'use du charmant
remde de songer que je ne suis rien moins que jeune, que la mort
approche, et qu'il est meilleur qu'elle nous trouve dnus de tout ce
qui compose les plaisirs de la vie. Pour vous, madame[23], qui la pouvez
envisager d'une plus longue dure, vous avez de quoi tre plus vive et
plus sensible aux injustices de la fortune. Je ne vous dis point tous
les souhaits que je fais pour qu'elle puisse changer, et  quel point,
si on le mrite, je vous crois digne d'tre heureuse; mais, madame,
quel trsor, si nous pouvions dcouvrir et mettre en usage le secret
d'tre vritablement dvotes, et de nous en servir pour l'autre vie! Je
ne me saurois plaindre de ce que nous souffrons, tant que Dieu me
conservera mes enfans[24], que j'aime tendrement.

Je n'ai point encore de nouvelles de votre portrait; j'espre pourtant
l'avoir bientt par un gentilhomme que nous attendons. Que ce portrait
me fera de plaisir!

Nous fmes hier  une maison du roi,  deux lieues d'ici, qu'on nomme le
Pardo. Il n'y a autour ni bois, ni jardins, ni fontaines; et, dans la
maison, ni siges, ni bancs, ni tables, ni carreaux, ni lits; c'est
pourtant la favorite, et celle o leurs majests vont trs-souvent. Je
ne sais pas encore  quoi elles s'y peuvent divertir: je le demanderai
 la reine. Toute mon attention fut de regarder trs-long-temps les
portraits de cette reine _Elisabeth_[25], et de ce misrable don
_Carlos_[26], en songeant  leurs funestes aventures: ils toient bien
faits l'un et l'autre.




LETTRE XXVI.

_Madrid, 14 octobre 1680._


Votre petit portrait a t trs-bien reu, et trop bien de M. _de
Villars_, qui en fait son propre. Je n'ai pas laiss de le porter au
palais, o il a pass par toutes les mains des dames; car, pour les
hommes, ils ne peuvent ici rien admirer que de bas en haut; par les
fentres. La reine le prit d'abord pour celui de madame _de Nevers_. Ce
portrait fait souvenir de vous, c'est--dire, qu'il ne vous ressemble
pas parfaitement; et il est impossible, quand on viendroit  bout de
peindre tous vos traits, d'imiter que trs-grossirement ce qu'il y a de
vif et de spirituel dans tout ce qui compose votre visage. Ce n'est pas
la faute du peintre, et ce petit portrait est aussi bien et aussi
agrable qu'on le pouvoit faire. Je vous en rends mille grces, ma chre
madame, et de tout ce que vous me dites pour me marquer votre amiti et
votre tendresse. Je ne puis pas mieux sentir l'amiti que j'ai pour M.
_de Villars_, que d'tre avec lui dans le pays du monde le plus rempli
d'ennuis. Car, comme dans les lieux de plaisir, on dit ordinairement que
les semaines passent fort vte, celles d'ici sont d'une longueur
infinie. Je vais souvent au palais; peut-tre ne trouverais-je pas tant
d'ennuis, si je n'avois que dix-huit ans. Il y auroit bien des choses 
vous dire l-dessus.

Il y a deux ans qu'il mourut une ds dames de la maison de la reine[27],
qui n'avoit que treize ou quatorze ans. On a plus de soin d'elles, quand
elles sont mortes, que dans leurs maladies; car ce sont des chiens que
tous ces mdecins-ci, et leurs remdes ridicules. Il y a une grande
chapelle dans le palais. Elle y fut mise dans un coffre couvert de panne
couleur de feu, avec un grand galon d'or,  la lueur de quantit de
flambeaux. Elle toit en habit de religieuse, compos de bleu et de
blanc. On lui avoit mis bien du rouge sur les joues et sur les lvres.
Elle toit trs-belle dans cet tat. Ce coffre ferme  clef: la _guarda
mayor_ le ferma, et puis vint le majordome de la reine, auquel on ouvrit
ce coffre, pour lui faire voir qu'elle toit dedans, et il en prit la
clef. Les gardes du roi portrent le corps jusqu'au haut du degr, 
une porte o les Grands d'Espagne attendoient pour le porter jusqu'au
carrosse qui le devoit mener jusqu'au lieu de la spulture. Le
majordome, arriv dans cette glise, ouvrit encore ce coffre pour faire
voir aux religieux le corps de cette pauvre dona _Juana_ de Portugal.
Aprs quoi, il fut mis en terre avec les prires ordinaires. Je ne
pensois nullement  vous faire ce rcit, qui n'est pas divertissant.
Mais il ne faut pas aussi tre toujours tant sur ses gardes, pour ne
parler jamais de la mort, qui va indiffremment dans tous les pays du
monde.

J'espre vous envoyer, par la premire commodit, deux excellentes
paires de gants d'ambre, et un ventail de la part de la reine, dont la
sant et la beaut augmentent tous les jours.




LETTRE XXVII.

_Madrid, 28 novembre 1680._


Je n'ai point eu de vos lettres par ce courrier. Je vous ai dj mand
que je ne m'en allois plus. Quand jusqu'ici j'aurois dout de l'amiti,
que vous croyez que j'ai pour M. _de Villars_, j'en serois plus que
certaine  l'heure qu'il est, par la joie que j'ai sentie de ne m'en
point aller de cette aimable ville de Madrid; entendez par ce mot
_aimable_, tout l'oppos de ce qu'il dit en effet. Aprs tout cela,
malgr la destine, je commence  jouir aujourd'hui d'un plaisir. Nous
quittons notre grande, incommode et chre maison pour aller loger dans
une autre beaucoup moins chre, et trs-commode. A peine ai-je trouv de
quoi vous crire, n'ayant plus rien dans ma chambre. Notre jeune reine
m'a fait parotre plus de joie de ce que je ne m'en allois point, que
vraisemblablement cela ne lui en a d causer.

Je ne vous entretiendrai gure aujourd'hui. Il m'en dplat fort, ma
chre madame; car il me semble que j'aurois bien des choses  vous dire.




LETTRE XXVIII.

_Madrid, 27 dcembre 1680._


Vous m'crivez que le marquis _de Ligneville_ a pass par Lyon, et qu'il
ne vous a point vue. Ce n'est pas de quoi je me soucie; et je lui
pardonne de n'avoir pas eu cet esprit, pourvu qu'il vous ait laiss le
petit prsent que je vous envoyois par lui.

Je suis beaucoup plus tranquille que je n'tois le temps pass, quand je
vous parlois de la peine que me causoit cette vue d'un dpart prochain.
Le petit secours, que le roi a eu la bont de donner  M. _de Villars_,
nous fait un peu respirer. Nous avons pay et quitt notre grande
maison de huit cents pistoles de loyer, et nous sommes prsentement dans
une autre la moiti moins chre, et mille fois plus commode. Je ne
voudrois pour rien du monde que la guerre recomment; car je me
souviens trop de la vivacit de mes peines dans ce cruel temps. Mais
quel plaisir, sans qu'il en ft question, de sortir d'Espagne, et de
pouvoir subsister en quelque lieu agrable, jouissant du plaisir de voir
et d'entretenir ce qu'on aime! Si vous me revoyez jamais, vous prendrez,
s'il vous plat, la peine de me siffler comme un perroquet; car
assurment je perds ici l'usage entier d'entendre et de parler, comme on
fait au coin de votre feu. Il fait ici le mme froid qu' Paris; mais il
n'y a point de chemines. Nous en avons fait faire une dans notre
nouvelle maison, qui est la plus grande consolation que nous ayons 
Madrid. Elle n'en donne point aux dames qui me viennent voir; car elles
ne savent point s'asseoir dans une chaise, ou sur quelque autre sige.
C'est une chose plaisante que l'air qu'elles ont, quand elles sont
assises: elles paroissent lasses, fatigues, ne pouvant non plus se
tenir que si on les faisoit danser sur la corde. Voil de belles
nouvelles; mais jamais Madrid n'en a moins produit. Tout y est dans une
manire d'assoupissement misrable.

Vous recevrez un paquet, qui en contient trois autres cachets du cachet
de la reine, et les dessus de sa propre main. Il y a deux paires de
gants, et un ventail dans chacun; vous aurez soin de les envoyer  leur
destination. La reine ne vouloit pas que je vous mandasse que c'toit de
sa part, trouvant que le prsent toit trop petit. Vous le direz 
mesdames _de Svign_ et _de Vins_. On dit que les ventails seront
meilleurs dans quelque temps. Cette jeune princesse continue d'embellir.
Elle est grasse, le plus beau teint du monde, une gorge admirable, les
yeux trs-beaux, la bouche agrable. Quand je vois qu'elle croit avoir
sujet de s'ennuyer, je change de discours. Adieu, madame.




LETTRE XXIX.

_Madrid, 12 dcembre 1680._

La conntable _Colonne_ est dans un pitoyable tat. Je crois que je vous
ai mand que son mari la fit partir un peu brusquement d'ici, pendant
que la reine toit  l'Escurial. Elle ne tua ni ne blessa personne. Elle
est actuellement dans ce qu'on appelle l'Alcaal[28] de Sgovie,
trs-misrablement traite. La reine auroit fort souhait qu'on lui et
accord avant cela ce qu'elle demandait pour toute grce  son mari,
qu'on la mt dans un couvent, le plus austre qu'on pt choisir 
Madrid. Cette pauvre malheureuse crit souvent au confesseur de la
reine, qui, par l'ordre de cette princesse, va quelquefois exhorter le
conntable  vouloir bien que sa femme vienne ici dans un couvent. Il y
a douze ou quinze jours que ce mari dit au confesseur, qu'il ne pouvoit
consentir que sa femme vnt  Madrid, si elle ne se faisoit religieuse
dans le couvent o elle entreroit, et que lui, il prendroit les ordres.
Le confesseur a crit cette proposition  la conntable, qui l'a
accepte. Je crois qu'il n'y a pas une moindre vocation que la sienne 
la religion. Cependant, comme elle a fait dire  son mari qu'elle fera
tout ce qu'il voudra, cela pourra l'embarrasser; car je ne crois pas
qu'il ait aucune intention de la faire entrer dans Madrid. On m'crit de
Paris que je me mlois de ses affaires, et que j'tois fort dans ses
intrts. J'ai rpondu sur cela  une de mes amies qui m'en crivoit,
que je croyois qu'on avoit jet  croix ou pile, duquel il valoit mieux
m'accuser, ou de trop de duret pour cette infortune, ou de trop de
piti. Car pour elle, elle se sentit tout--fait outrage, quand elle
vint dans notre maison, pleurant et demandant qu'on l'y souffrt pour
une nuit, et qu'on lui prtt secours pour la faire entrer dans son
couvent; on ne put lui accorder ce qu'elle vouloit, et je la rsolus
avec une peine extrme  retourner chez le marquis _de los Balbass_, o
je la remenai  dix heures du soir, M. _de Villars_ ne voulant pas se
mler de ses affaires. Si j'ai eu piti d'elle depuis cette visite-l,
cette piti ne s'est signale en rien; et la reine qui auroit bien voulu
lui faire le plaisir d'obliger son mari de la mettre ici dans un
couvent, dit que _Monsieur_ lui a recommand de lui rendre tous les bons
offices que raisonnablement elle pourroit dsirer d'elle. Celui de la
faire enfermer dans un couvent le plus austre, ne paroissoit pas
indigne  cette princesse qu'elle s'y employt.

M. le prince de Parme est donc amoureux de la comtesse _de Soissons_? Ce
n'est pas un joli galant. Ce n'est pas aussi que s'il avoit cent mille
cus dans son coffre, il ne les dpenst en un jour, mieux qu'aucun
homme du monde, pour plaire  sa dame. Le roi, notre matre, ne peut pas
souhaiter un autre gouverneur en Flandre pour sa majest Catholique.

La reine ne se divertit pas si bien qu'on pourroit le croire. Elle est
jeune et saine, d'un heureux temprament. Je ne pense pas qu'au reste du
monde l'on voie ce que nous avons vu depuis que nous sommes dans ce
royaume; la peste, la famine, des ravages d'eaux dont on n'avoit jamais
entendu parler; un tremblement de terre, qui a presque entirement
dtruit cinq ou six villes; sans compter les frayeurs o je fus aprs
cela quinze jours durant. Le moindre mouvement me paroissoit un
tremblement de terre; mais il nous manquoit encore quelque chose, une
comte. Assurez-vous que depuis huit jours il en parot une des plus
grandes et des mieux marques qu'on ait jamais vues. Elle commence  se
montrer sur les quatre  cinq heures du soir, et dure jusqu' huit ou
neuf. Comme il ne nous appartient pas d'en avoir peur, c'est une des
choses qui me sont le plus indiffrentes; car je suis persuade qu'elle
ne signifie rien pour la France.




LETTRE XXX.

_Madrid, 26 janvier 1681._

Il faut vous dire deux mots de la conntable _Colonne_. Je trouvai le
confesseur de la reine, il y a deux jours, au palais, qui avoit apport
une lettre pour la montrer  cette princesse, avant qu'il la fermt. Il
venoit de chez le conntable _Colonne_, qui l'avoit crite  sa femme,
en prsence du confesseur. Elle contient que le mari consent qu'elle
vienne  Madrid, dans un couvent nomm; qu'elle prenne l'habit de
religieuse le mme jour qu'elle y entrera; et, trois mois aprs, qu'elle
fasse profession. Je ne doute pas qu'elle n'accepte ces conditions pour
quitter le lieu qu'elle habite prsentement. Je ne conseillerois pas 
la reine de rpondre qu'elle n'en sortira jamais.

Cette princesse continue de se bien porter, et de passer  l'glise sept
ou huit heures les jours et veilles de grandes ftes. Je ne voudrois
pas vous rpondre qu'elle en ft plus dvote. J'ai toujours l'honneur de
la voir souvent. Le roi l'aime autant qu'il peut; elle le gouverneroit
assez; mais d'autres machines, sans beaucoup de force ni de rapidit,
donnent d'autres mouvemens, et tournent et changent les volonts du roi.
La jeune princesse n'y est pas trop sensible. Elle parle prsentement
trs-bien espagnol. Elle connot toute la cour, et les diffrens
intrts de ceux qui la composent. La reine, sa belle-mre, qui est
trs-bonne princesse, l'aime toujours fort tendrement.




LETTRE XXXI.

_Madrid, 23 janvier 1681._

Le comte _de Monterei_ a t exil de cette cour, il y a quatre ou cinq
jours. On ne dit point pourquoi. Je ne le puis comprendre, si ce n'est
qu'il est le plus honnte homme du monde, et le plus propre  bien
servir son roi. L'on refuse toujours le cong  son pre, le marquis _de
Liche_, qui est ambassadeur  Rome, malade, ruin, par consquent fort
ennuy. Je vis, l'autre jour, sa femme, qui est fort jolie, fondre en
larmes aux pieds du roi, pour obtenir le cong. Je ne vous parlerai
point de choses plus divertissantes et plus gaies, ma chre madame.
Qu'il est difficile de l'tre  Madrid! et que, si l'on avoit de bonnes
dispositions pour la pnitence, ce seroit un lieu propre pour la faire!
La reine est en parfaite sant, et dans une grande fracheur. De vous
dire de quoi elle soutient tout cela, c'est ce que j'ignore absolument.




LETTRE XXXII.

_Madrid, 6 fvrier 1681._

Vous n'avez donc point reu par le marquis _de Ligneville_, le petit
prsent que je croyois qui vous seroit fidlement rendu? Les messagers
ordinaires,  ce que je vois, ont plus d'honneur et de probit que les
gens de qualit portant de beaux noms. Vraiment, madame, ce n'est pas
pour le vanter; mais ce que je vous envoyois, quoique peu prcieux et
peu magnifique, toit pourtant joli et bien choisi; et j'aimois 
imaginer que tout cela vous plairoit. Ce _Ligneville_ est des amis du
marquis _de Grana_, et ma confiance toit parfaite. Ne vous fatiguez
d'aucun compliment pour la reine Catholique, je les lui fis hier.

L'on attend, tous les jours ici, la conntable _Colonne_, pour prendre
l'habit de religieuse. Son mari, qui est fort avare, dispute sur le prix
avec le couvent o elle doit entrer. Elle crivoit, l'autre jour, que
sa soeur _Mazarin_ feroit bien mieux de venir se faire religieuse avec
elle.

Je songe  ce que je puis vous dire de cette cour. Je ne manquerois pas
de matire; mais, de si loin, il n'est pas possible de traiter beaucoup
de sujets. La vie du palais ne convient point  des personnes qui n'y
sont point nes, ou du moins qui n'y sont pas venues ds l'enfance; il
faut pourtant dire la vrit en faveur des Espagnols, qu'ils ne sont ni
si terribles, ni si souponneux qu'on nous les figure. Les reines sont
toujours bien ensemble. Depuis le moment que la jeune est entre en
Espagne, M. _de Villars_ s'est appliqu  la bien persuader qu'il
falloit pour son repos, qu'elle ft en bonne union avec la reine, sa
belle-mre, et qu'elle se gardt bien d'couter des avis contraires. Je
ne fais autre chose aussi que de tcher de lui mettre cela dans la tte.
Elle ne se divertit pas trop  raisonner sur la politique. Jusqu'ici
tout a assez bien t; et, entre vous et moi, tout auroit t encore
mieux, si, ds la frontire, on lui et t gnralement toutes les
Franoises. On ne peut avoir plus d'esprit qu'elle en a, joint  mille
aimables qualits. J'y vais toujours souvent, quoique je la supplie
quelquefois de trouver bon que mes visites ne soient pas si frquentes.
Ma fille y va peu, quoique la reine m'ordonne souvent de la lui mener.

Je vous ai mand que le comte _de Monterei_ avoit t exil. Le duc _de
Veragas_ le fut hier aussi. Il est dans l'alliance et ami de ce premier.

Je ne vous parle point de la misre de ce royaume. La faim est jusque
dans le palais. J'tois hier avec huit ou dix _Camaristes_ et _la
Moline_ qui disoient qu'il y avoit fort long-temps qu'on ne leur donnoit
plus ni pain ni viande. Aux curies du roi et de la reine, de mme. Je
ne voudrois pas qu'on st, au pays o vous tes, que je me mlasse
seulement d'crire cela. Mais je sais bien que vous ne me commettrez
pas, et qu'il y a bien souvent des choses dans mes lettres, dont on
pourroit se moquer.




LETTRE XXXIII.

_Madrid, 19 fvrier 1681._

Me voici  mon second mercredi des cendres; ce qui m'a assez plu, c'est
que le carnaval, comme je vous l'ai dj mand, ne veut point, en ce
pays, se donner un air de plaisir; et hors qu'il n'y a plus de comdie
au palais ni  la ville, tout le reste va son mme train; personne ne
fait le carme. Le palais est toujours la mme chose. On y parle d'aller
 Aranjuez, incontinent aprs Pques, que la reine fera quelques
remdes, et qu'elle en reviendra srement grosse. Je vais souvent voir
la marquise _de Grana_, qui est malade, et qui ne sort point depuis
trois mois. Ce sera un grand hasard, si elle n'est la troisime
ambassadrice qui mourra ici. Elle prendroit la rsolution de s'en
retourner, sans qu'elle ne peut se dterminer  laisser son mari qu'elle
aime fort.

La conntable arriva samedi dernier de fort bonne heure. Elle entra dans
le couvent; les religieuses la reurent  la porte avec des cierges, et
toutes les crmonies ordinaires en pareille occasion. De l on la mena
au choeur, o elle prit l'habit avec un air fort modeste. Un Espagnol,
qui toit dans l'glise, m'a cont tout ce qu'il vit. L'habit est joli
et assez galant, le couvent commode. Je ne puis avoir bonne opinion de
l'esprit et de la pntration de messieurs les Italiens et Espagnols, de
s'tre persuads que cette femme ait pu accepter de bonne foi la
proposition de se faire religieuse, et d'esprer par l qu'elle va leur
assurer tout son bien. La premire fois que j'entendis parler au
confesseur de la reine de la commission qu'il avoit du conntable,
d'crire  sa femme, et de lui proposer ce parti, je crus que c'toit
une pure raillerie, dont je n'aurois jamais voulu me mler. Le bon pre
crivit, et la dame n'hsita pas un moment  lui rpondre qu'elle y
consentoit. Pour moi, sans en savoir autre chose, je ne crois point du
tout  cette subite vocation. Je ne me suis pas presse de lui aller
rendre visite: je ne sais encore quand je la verrai.

A propos de visites, vraiment j'en fis une, il y a trois ou quatre
jours, qui m'effraya beaucoup. Une dame de qualit, femme du comte
_Ernand-Nugus_, depuis un mois ou six semaines toit accouche; et,
comme elle avoit t assez mal, on ne l'avoit point vue. J'envoyai
savoir de ses nouvelles, et son mari, qui est de nos amis et qui parle
bien franois, me manda que je ferois honneur  sa femme de l'aller
voir. J'y fus donc: je m'assis un moment auprs de son lit; car je ne
l'eus pas plutt envisage, que je me levai. Je tirai son mari  part,
et je lui dis que je ne demeurois pas plus long-temps, craignant
d'incommoder madame sa femme. Il me rpondit que point du tout; et moi,
je l'assurai qu'elle toit fort mal, n'osant lui dire qu'elle se
mouroit. Il vint, sur ces entrefaites, deux Grandes d'Espagne, dont la
duchesse _de Patrana_ toit une. Je sortis, et,  trois heures aprs
minuit, la dame toit morte: elle n'avoit que vingt-deux ans. Voil la
quatrime, depuis trois mois, qui meurt en couche. Le comte
_Ernand-Nugus_ a t menin de notre reine, et a t assez long-temps en
France. On est trs-mal trait en ce pays-ci de toutes sortes de
maladies.

Adieu, madame; je vais me promener dans un carrosse _incognito_,  une
promenade publique, au milieu de la campagne, o il y a un prdicateur
qui prche quatre ou cinq heures, et qui se donne des soufflets  tour
de bras; on entend, ds qu'il a commenc  se les donner, un bruit
terrible de tout le peuple qui fait la mme chose. Comme il n'y a pas
d'obligation de se chtier de la sorte, nous allons assister  ce
spectacle qui se voit, en carme, trois fois la semaine. Le dtail des
dvotions de ce pays seroit une chose divertissante  vous faire savoir.




LETTRE XXXIV.

_Madrid, 3 avril 1681._

Vous, madame, plusieurs de mes amies, et mme mes enfans, vous paroissez
tonns et comme fchs de n'tre point informs par mes lettres de tout
ce qui se passe ici touchant le rappel de M. _de Villars_, et ce qui me
regarde en mon particulier, jugeant qu'il faut bien que ce ne soit pas
un secret en cette cour. Vous m'en croirez bien, ma chre madame,
puisqu'assurment, dans le nombre de mes dfauts, je n'ai point celui de
mentir. Rien au monde n'est donc venu  notre connoissance de ce qu'on a
pu inventer sur la conduite que j'ai tenue ici. Vous et mes enfans me
dites seulement que j'ai fait des intrigues dans le palais. Si l'on
savoit ce que c'est que l'intrieur de ce palais, et qu'aucune dame ni
moi, ne nous disons jamais que bonjour et bonsoir, parce que je n'ai pu
apprendre la langue du pays, on ne diroit pas que a t avec les
femmes, non plus qu'avec les hommes, dont aucun ne met le pied dans tout
l'appartement de la reine. A l'gard du jeune roi, et de sa haine pour
les Franois, qui est grande, je puis dire qu'elle est moins violente
pour moi que pour les femmes franoises de la reine, par la raison
qu'elles sont plus souvent auprs d'elle que je n'ai cet honneur. Si le
premier ministre a fait ngocier notre retour en France par
l'ambassadeur d'Espagne, qui est  Paris, le roi, leur matre, n'en a
rien su; car, le jour qu'on en eut ici la nouvelle, il parut fort tonn
quand on la lui apprit, et demanda aussitt si ce n'toit point une
marque qu'on allt rentrer en guerre avec la France. Jugez, sur cela, de
beaucoup d'autres circonstances que je ne vous dis pas. Le roi et la
reine sont dans une grande union, et meilleure, depuis deux ou trois
mois, qu'elle n'a jamais t. Je ne me vanterai pas de m'tre mle de
donner des conseils  la reine; elle a un assez bon esprit pour n'en
avoir pas besoin. Je ne sais si le roi lui communique les secrets de
l'tat; c'est ce qui n'est jamais entr dans les conversations que j'ai
eu l'honneur d'avoir avec elle. Je ne sais plus que vous dire; car, en
vrit, je ne trouve pas la moindre chose digne de remarque en tout ce
qui s'est pass depuis que je suis en ce pays. Avec toute la
tranquillit que doit inspirer le repos d'une bonne conscience, je suis
pourtant afflige du malheur que j'ai de ne pouvoir quasi douter que mon
nom n'a jamais t profr que bien sinistrement devant tout ce qu'il y
a de plus grand et de plus respectable dans le monde; et ce que je
souffre  cet gard, me fait porter une vritable envie aux gens dont on
n'a jamais entendu parler ni en bien ni en mal. Le jour que M. _de
Villars_ reut son ordre pour son retour, je tremblois qu'il ne portt
aussi de me faire partir incontinent. Mais, quand je sus qu'il n'y en
avoit pas un mot, je pris patience. J'ai plus de reconnoissance de cette
bont du roi, malgr mon innocence, que n'en ont mille gens pour les
solides bienfaits qu'ils reoivent tous les jours de sa majest. Je ne
laisserai point de partir la premire, parce que M. _de Villars_ s'en
ira plus vte, quand il sera tout seul, ds le moment qu'il aura reu
les derniers ordres du roi. Adieu, madame; laissez dire de moi tout ce
qu'on voudra. Je vous verrai bientt; ce me sera une vritable joie.
Quel voyage ai-je  faire, et quelle fatigue  essuyer!




LETTRE XXXV.

_Madrid, 17 avril 1681._

Je vous rends grces de l'impatience que vous me marquez de savoir le
temps de mon retour; je ne puis vous le dire. On a mille choses  faire
avant que de partir. C'est M. _de Villars_ qui rgle tout cela. J'ai
pris cong de la reine ayant son dpart pour Aranjuez. Elle m'a fort
command de l'y aller voir; mais je ne sais si j'irai. Vous me demandez
des raisons pour allguer contre les torts qu'on me donne au pays o
vous tes; mais il me les faudroit apprendre auparavant. Tout ce que je
sais de Paris, est qu'on publie que j'ai eu un grand dml avec un
matre-d'htel de la jeune reine; mais, comme j'ai dj rpondu que je
n'en connois pas un, et que jamais je n'ai eu le moindre mot avec homme
ni femme, dedans ou dehors le palais, je ne saurois plus en rien dire.
Toutes ces choses seront des nouveauts pour moi, quand j'arriverai 
Paris. Il me semble qu'on dit encore que je vois trop souvent la reine.
Si elle ne l'avoit pas voulu, cela n'et pas t; et si, de France, on
avoit ordonn  M. _de Villars_ que mes visites fussent moins
frquentes, on ne se le seroit pas laiss dire deux fois. Je vous
conterai un jour plus au long comme je m'y divertissois. Je vous
supplie instamment encore une fois, ma chre madame, de laisser dire,
sur mon sujet, tout ce qu'on voudra, pourvu que ces mensonges ne fassent
point d'impression sur votre esprit: c'est tout ce que je dsire de
vous.

Ce que l'on vous mande de Rome de la conntable _Colonne_ seroit
meilleur pour elle que ce qui se passe ici. La pauvre femme est
peut-tre bien prs d'prouver de pires aventures que toutes celles
qu'elle a eues par le pass. Il ne faut rien imputer  toutes ces sortes
de ttes-l; mais on ne peut s'empcher de la plaindre. C'est la
meilleure femme du monde,  cela prs qu'il n'est pas au pouvoir humain
de lui faire prendre les meilleurs partis, ni de rsister  tout ce qui
lui passe dans la fantaisie. Son mari part samedi ou lundi avec ses
enfans. Il a mari l'an, comme vous savez, avec une fille de _Medina
Celi_, premier ministre, qu'il emmne aussi  Rome. La conntable
demeure dans son couvent, o apparemment elle va manquer de tout. Elle
y est dj misrablement. Si je n'avois pas autant compati  son
malheur, je n'aurois pu m'empcher de me divertir  l'entendre parler
comme elle fait. Elle a de l'esprit. Elle crit que cela est surprenant,
avec ses _hauts_ et _bas_. Il toit, en quelque sorte, facile  M. _de
Nevers_, son frre, de la tirer du malheureux tat o elle est, s'il
toit venu ici pour soutenir ses intrts. Elle n'auroit pas t rduite
 jouer la religieuse. Je pensai tomber de mon haut, quand le confesseur
de la reine me dit qu'il lui alloit crire la proposition de se faire
religieuse pour sortir du chteau de Sgovie. Elle n'hsita pas un
moment, comme je vous l'ai mand,  trouver qu'elle en avoit la
vocation. Je crus, au moins, qu'tant entre dans le couvent, elle
dclareroit qu'elle se moquoit, et que tout ce qu'elle avoit promis
toit pour sortir de prison; mais, au lieu de cela, elle prend l'habit
ds l'instant qu'elle a mis le pied dans l'glise. Il falloit que son
frre vnt alors l'enlever de l, et tcher de la faire aller demeurer
avec la duchesse _de Modne_, comme on l'avoit propos.

J'ai fort bien commenc et fini le carme; je n'en suis pas malade, Dieu
merci. Le chocolat est une chose merveilleuse. N'en voudrez-vous point
prendre?

On parle beaucoup de guerre avec le Portugal. Les deux princes veulent
absolument qu'une certaine le soit  eux. Ils assurent qu'ils vont
faire la guerre, si l'on ne la leur cde. On est pourtant tout--fait
tranquille dans cette cour. Adieu, madame; je vous aime de tout mon
coeur.




LETTRE XXXVI.

_Madrid, premier mai 1681._

Jamais rien au monde ne m'a paru moins un compliment que tout ce que
vous me dites, ma chre madame, sur l'obligeante envie que vous me
marquez que j'aille loger chez vous en arrivant  Paris. Soyez bien
persuade que je pense et que je sens sur cela tout ce qu'il faut pour
inspirer une tendresse vive et reconnoissante. Mes enfans vous feront
mille excuses de ma part, de ce que je ne puis faire ce que vous
souhaitez. Ce sont des excuses bien diffrentes de celles que l'on
emploie pour refuser une grce ou un service que l'on ne peut rendre.
Mais votre coeur est fait de manire que je ne puis douter que ce ne soit
vous faire une espce d'offense de mettre quelque obstacle aux services
que vous voulez rendre. Je vous demande donc une infinit de pardons; je
m'en demande  moi-mme de m'opposer  la joie que j'aurois de me
trouver  porte de vous voir, de vous parler  tout moment. Je ne suis
pas destine  des plaisirs continuels, il s'en faut bien; et, pour
changer de discours, je vous avouerai que, depuis quelque temps je suis
moins empresse de mon retour  Paris; car vous saurez que M. _de
Villars_ prit la rsolution de me faire partir, quand il sut, par la
lettre du roi, son matre, qu'il le rappeloit. Il crut, pour plus
grande commodit, qu'il toit plus  propos que je m'en allasse la
premire, pour tre en tat de faire plus de diligence, dbarrass de
femmes, de hardes et d'quipages; ne doutant point qu'au plus tard,
trois semaines ou un mois aprs, il n'et ordre du roi pour partir, et
qu'il n'y et un autre ambassadeur nomm. Mais je vois prsentement
qu'on ne parle de rien, et que M. _de Villars_ peut demeurer encore ici
long-temps. Cela tant, je ne voudrois plus m'en aller, pour ne pas
laisser mon mari dans cet ennuyeux pays, o je puis tre compte pour
quelque chose, par rapport au dnuement de toute sorte de plaisirs.
Cependant M. _de Villars_ ne pouvant s'imaginer d'tre ici pour
long-temps, et les chaleurs approchant, veut que je parte. A propos de
cela, si vous trouvez par hazard, sur votre chemin, quelqu'un qui dise
que le roi ait ordonn que je m'en revinsse en France, dites hardiment,
madame, qu'il n'en est rien; sa majest n'en a jamais crit un mot  M.
_de Villars_. Si ce que je vous cris l n'toit pas vrai, vous croyez
bien que je ne vous manderois pas le contraire. Vous voyez  quoi se
rduisent mes vanteries, qui sont de vouloir tablir, parce que cela est
vrai, que le roi n'ordonne point de me faire partir, par la raison de
mes malversations. Je vous entretiendrai bien, madame, quand je vous
verrai. Il ne me sera, je crois, gure difficile de vous faire avouer
que je ne mrite pas beaucoup de blme sur ma conduite en cette cour;
et, sans me vanter, peut-tre n'ai-je fait tort  la conduite de
personne. Adieu, ma chre madame.




LETTRE XXXVII.

_Madrid, 15 mai 1681._

Je ne suis point encore partie; les pluies ont t si excessives et si
continuelles ici, que les carrosses ni les litires ne peuvent se mettre
en chemin. Prsentement que le temps se met au beau, et qu'on nous fait
esprer que nous apprendrons par le premier courrier, que le roi a nomm
le successeur de M. _de Villars_, je partirai plus volontiers avec la
certitude qu'il ne demeurera pas long-temps ici aprs moi. Leurs
majests Catholiques revinrent samedi d'Aranjuez. La reine a eu la bont
de me dire qu'elle et t au dsespoir d'en revenir sitt, sans la joie
qu'elle avoit de me revoir. Elle n'a pas pourtant engraiss dans ce
charmant sjour. Je l'ai trouve change. J'ai vu la reine mre ces
jours passs, dont j'ai tous les sujets du monde de me louer, par toutes
les choses obligeantes qu'elle dit de la conduite de M. _de Villars_ et
de la mienne, quant  l'union de sa belle-fille avec elle; et je suis
bien persuade qu'elle en crit conformment  la reine en France. Je
suis  vous, ma chre madame, plus que je ne puis vous le dire.

_Fin des Lettres de Madame de Villars._




LETTRES

DE

MADAME DE COULANGES,

A MADAME DE SVIGN.




NOTICE

SUR

MADAME DE COULANGES.


Madame de Coulanges a laiss d'elle la rputation d'une femme
trs-aimable et de beaucoup d'esprit; mais on ne trouve dans les livres,
pour ainsi dire, aucune particularit, aucun dtail sur sa personne. Il
seroit aujourd'hui fort difficile, et peut-tre mme impossible, de
suppler entirement  leur silence. A la distance o nous sommes dj
du sicle de Louis XIV, comment puiser dans la tradition des
renseignemens certains sur les personnages de ce sicle, lorsque les
crivains du temps ont nglig de nous en transmettre? Les Lettres de
madame _de Svign_ sont presque le seul crit o il soit question de
madame _de Coulanges_. Nous allons en extraire le peu de notions
biographiques qu'elles offrent sur cette femme spirituelle.

Madame _de Coulanges_ naquit en 1631, de M. _du Gu-Bagnols_, intendant
de Lyon.

Elle pousa Philippe-Emmanuel _de Coulanges_, conseiller au parlement de
Paris, puis matre des requtes, mort en 1716, g de 85 ans. M. _de
Coulanges_ tait cousin-germain de madame _de Svign_, dont sa femme
devint l'amie intime et presque insparable. Plein d'esprit et sur-tout
de gat, trs-agrable en socit,  cause de ses saillies et de ses
chansons, il avoit peu d'aptitude ou du moins peu de got pour les
fonctions graves et laborieuses de la magistrature. On raconte qu'tant
charg de rapporter une affaire, o il s'agissoit d'une marre d'eau que
se disputoient deux paysans dont l'un s'appeloit _Grapin_, il
s'embarrassa tellement dans le dtail des faits, qu'il fut oblig
d'interrompre son rcit: _Pardon, messieurs_, dit-il aux juges; _je me
noie dans la marre _ Grapin, _et je suis votre serviteur_. Depuis cette
aventure, il ne voulut plus tre rapporteur, et il finit par se dmettre
de sa charge pour faire des voyages, des chansons et de bons dners.

Madame _de Coulanges_, fille d'un simple intendant de province, et femme
d'un homme de robe, qui avoit renonc  son tat, n'avoit aucun rang 
la cour; et cependant elle y jouissoit de beaucoup de considration.
Elle toit nice de la femme de _le Tellier_, ministre d'tat, depuis
chancelier, et cousine du fameux _Louvois_, ministre de la guerre. La
parent lui donnoit un certain crdit auprs de ces deux hommes
puissans; et, comme on peut croire, ses amis lui fournissoient
quelquefois l'occasion d'en faire usage. C'toit sur-tout auprs de
_Louvois_ qu'on rclamoit ses bons offices, dans ce temps de guerres
continuelles, o les emplois de l'arme passoient si rapidement de main
en main.

C'toit beaucoup, pour avoir des succs  la cour, que d'tre nice et
cousine de ministre; mais ceux de madame _de Coulanges_ tenoient encore
 une autre cause bien plus honorable pour elle. C'est ce que madame _de
Svign_ a exprim d'une manire si vive et si ingnieuse, en disant:
_l'esprit de madame_ de Coulanges _est une dignit_. Cet esprit
consistoit  dire avec grce, avec aisance, des choses fines et
imprvues, des mots vifs et piquans. On appeloit cela _les pigrammes
de madame_ de Coulanges. Voici ce qu'en dit madame _de Caylus_ dans ses
_Souvenirs_. Madame _de Coulanges_, femme de celui qui a fait tant de
chansons..... avoit une figure et un esprit agrables, une conversation
remplie de traits vifs et brillans; et ce style lui toit si naturel,
que l'abb _Gobelin_ dit, aprs une confession gnrale qu'elle lui
avoit faite: _Chaque pch de cette dame est une pigramme._ Personne en
effet, aprs madame _de Cornuel_, n'a dit plus de bons mots que madame
_de Coulanges_. Madame _de Svign_, qui, dans ses Lettres, nous a
conserv plusieurs bons mots de madame _de Cornuel_, que l'on cite
encore tous les jours, en a rapport aussi quelques-uns de madame _de
Coulanges_; mais ils n'ont pas fait la mme fortune. Il semble qu'ils
avoient quelque chose de plus dli, de plus fugitif, qui tenoit
davantage aux circonstances des personnes, des lieux et du temps; aux
manires et au ton de celle qui les disoit; en un mot, nous pensons
qu'ils perdroient beaucoup  tre dplacs; et ce motif nous dtermine 
n'en transporter aucun dans cette Notice.

Madame _de Coulanges_, dont la malice s'gayoit souvent aux dpens des
femmes que l'on souponnoit de quelque tendre foiblesse, fut  son tour
l'objet des pigrammes; elle fut accuse d'avoir un peu plus que de
l'amiti pour le marquis _de la Trousse_, cousin-germain de son mari. Le
marquis toit follement amoureux; elle, _dure, mprisante et amre_, 
ce que dit madame _de Svign_, qui avouoit bonnement ne rien concevoir
 leur conduite. Il y auroit, dit-elle ailleurs,  parler un an sur
l'tat inconcevable et surprenant des coeurs de M. _de la Trousse_ et de
madame _de Coulanges_. Tout le monde n'avoit point l-dessus la mme
incertitude qu'elle. Madame _de la Trousse_ toit jalouse avec fureur de
madame _de Coulanges_; et _Louvois_ ayant envoy M. _de la Trousse_ sur
la frontire, demanda publiquement pardon  sa cousine de ce qu'il lui
toit, pendant l'hiver, _cette douce socit_. Au milieu de toute la
France, dit madame _de Svign_, elle soutint fort bien cette attaque;
elle ne rougit point, et rpondit prcisment ce qu'il falloit.

Cette intrigue, vraie ou fausse de madame _de Coulanges_ avec M. _de la
Trousse_, n'empcha, point la scrupuleuse et dvote madame _de
Maintenon_ d'avoir toujours le plus vif attachement pour son ancienne
amie de l'htel de Richelieu. Elle vouloit toujours l'avoir auprs
d'elle  Versailles et  St.-Cyr, et alloit elle-mme la voir quand elle
toit malade.

Nous ignorons dans quelle anne est morte madame _de Coulanges_.




LETTRES

DE

MADAME DE COULANGES,

A MADAME DE SVIGN.




LETTRE PREMIRE.

_Lyon, premier aot 1672._

J'ai reu vos deux lettres, ma belle; et je vous rends mille grces
d'avoir song  moi dans le lieu o vous tes. Il fait un chaud mortel;
je n'ai d'esprance qu'en sa violence[29]. Je meurs d'envie d'aller 
Grignan; ce mois-ci pass, il n'y faudra pas songer; ainsi je vous irai
voir assurment, s'il est possible que je puisse arriver en vie; au
retour, vous croyez bien que je ne serai pas dans cet embarras. Le
marquis _de Villeroi_ passe sa vie  regretter le malheur qui l'a
empch de vous voir. Les violons sont tous les soirs en Bellecour[30];
je m'y trouve peu, par la raison que je quitte peu ma mre; dans
l'esprance d'aller  Grignan, je fais mon devoir  merveille; cela
m'adoucit l'esprit. Mais quel changement! vous souvient-il de la figure
que madame _Solus_ faisoit dans le temps que vous tiez ici? Elle a fait
imprudemment ses dlices de madame _Carle_; celle-ci avoit, dit-on, ses
desseins; pour moi, je n'en crois rien; cependant c'est le bruit de
Lyon; en un mot, c'est de madame _Carle_ que M. le marquis parot
amoureux. Madame _Solus_ se dsespre, mais elle aime mieux voir M. le
marquis infidle que de ne le point voir; cela fait croire qu'elle ne
prendra jamais le parti de se jeter dans un couvent. Cette histoire vous
parot-elle avoir la grce de la nouveaut? Continuez  m'crire, ma
trs-belle, vos lettres me touchent le coeur: Madame _de Rochebonne_ est
toujours dans le dessein de vous aller voir. Je ne savois point que
madame _de Grignan_ et t malade; si c'est une maladie sans suite, sa
beaut n'en souffrira pas long-temps. Vous savez l'intrt que je prends
 tout ce qui pourroit, cet hiver, vous empcher l'une et l'autre de
revenir de bonne heure.

Adieu, ma trs-chre amie; j'oubliois de vous dire que le marquis _de
Villeroi_ se propose d'aller  Grignan avec votre ami le comte _de
Rochebonne_: je vous suis trs-oblige de vouloir bien de moi; il y a
peu de choses que je souhaite davantage que de me rendre au plus vte
dans votre chteau; mon impatience, _quoique violente_, dure toujours:
cela me fait craindre pour le chaud; il doit tre insupportable, puisque
je ne m'y expose pas. La rapidit du Rhne convient  l'envie que j'ai
de vous embrasser; ainsi, madame, je ne dsespre point du tout de vous
aller conter les plaisirs de Bellecour. Vous me promettez de ne me
point dire: _Allez, allez; vous tes une laide_; cela me suffit. J'ai
peur que vous ne traitiez mal notre gouverneur; vos manires m'ont
toujours paru diffrentes de celles de madame _Solus_. Vous savez bien
que l'on dit  Paris que _Vardes_ et lui se sont rencontrs: devinez o?




LETTRE II.

_Lyon, 11 septembre 1672._

Je suis ravie de pouvoir croire que vous m'avez un peu regrette; ce qui
me persuade que je le mrite, c'est le chagrin que j'ai eu de ne vous
plus voir; j'ai fait vos complimens au _charmant_[31]; il les a reus,
comme il le devoit, j'en suis contente; si je prenois autant d'intrt
en lui que M. _de Coulanges_, je serois plus aise de ce qu'il dit de
vous, pour lui que pour vous. Madame _d'Assigni_ a gagn son procs tout
d'une voix. Envoyez-moi M. _de Corbinelli_; son appartement est tout
prt; je l'attends avec une impatience, qui mrite qu'il fasse ce petit
voyage; toutes nos beauts attendent, et ne veulent point partir pour la
campagne qu'il ne soit arriv; s'il abuse de ma simplicit, et que tout
ceci se tourne en projets, je romps pour toujours avec lui. Adieu, ma
vraie amie. C'est  madame la comtesse _de Grignan_ que j'en veux.


_A madame_ DE GRIGNAN.

Je n'ai plus de got pour l'ouvrage, madame; on ne sait travailler qu'
Grignan; le _charmant_ et moi, nous en commenmes un, il y a deux
jours; vous y aviez beaucoup de part; vous me trouveriez une grande
ouvrire  l'heure qu'il est. Il me parot que le _charmant_ vous
voudroit bien envoyer des patrons; mais le bruit court que vous ne
travaillez point  patrons, et que ceux que vous donnez sont
inimitables. Adieu, ma chre madame; je trouve une grande facilit  me
dfaire de ma scheresse, quand je songe que c'est  vous que j'cris.




LETTRE III.

_Lyon, 30 octobre 1672._

Je suis trs-en peine de vous, ma belle; aurez-vous toujours la
fantaisie de faire le bon corps? Falloit-il vous mettre sur ce pied-l
aprs avoir t saigne? Je meurs d'impatience d'avoir de vos nouvelles,
et il se passera des temps infinis avant que j'en puisse recevoir.
Hlas! voici un adieu, ma dlicieuse amie; je m'en vais faire cent
lieues pour m'loigner de vous! quelle extravagance! Depuis que le jour
est pris pour m'en aller  Paris, je suis enrage de penser  tout ce
que je quitte; je laisse ma famille, une pauvre famille dsole; et
cependant je pars le jour mme de la Toussaint pour Bagnols: de Bagnols
 Rouanne; et puis, _vogue la galre_. N'tes-vous pas ravie du prsent
que le roi a fait  M. _de Marsillac_[32]? n'tes-vous pas charme de la
lettre que le roi lui a crite? Je suis au vingtime livre de
l'_Arioste_; j'en suis ravie. Je vous dirai, sans prtendre abuser de
votre crdulit, que, si j'tois reue dans votre troupe  Grignan, je
me passerois bien mieux de Paris, que je ne me passerai de vous  Paris.
Mais, adieu, ma vraie amie, je garde le _charmant_ pour la belle
comtesse. Ecoutez, madame, le procd du _charmant_; il y a un mois que
je ne l'ai vu; il est  Neuville[33], outr de tristesse; et quand on
prend la libert de lui en parler, il dit que son exil est long; et
voil les seules paroles qu'il a profres depuis l'infidlit de son
_Alcine_; il hait mortellement la chasse, et il ne fait que chasser; il
ne lit plus, ou du moins il ne sait ce qu'il lit; plus de _Solus_, plus
d'amusement; il a un mpris pour les femmes, qui empche de croire qu'il
mprise celle qui outrage son amour et sa gloire; le bruit court qu'il
viendra me dire adieu le jour que je partirai. Je vous manderai le
changement qui est arriv en sa personne. Je suis de votre avis, madame,
je ne comprends point qu'un amant ait tort, parce qu'il est absent; mais
qu'il ait tort tant prsent, je le comprends mieux; il me parot plus
ais de conserver son ide sans dfauts pendant l'absence. _Alcine_
n'est pas de ce got; le _charmant_ l'aime de bien bonne foi; c'est la
seule personne qui m'ait fait croire  l'inclination naturelle; j'ai t
surprise de ce que je lui ai entendu dire l-dessus; mais que
deviendra-t-elle, comme vous dites, cette inclination? Peut-tre
arrivera-t-il un jour que le _charmant_ croira s'tre mpris, et qu'il
contera les appas trompeurs d'_Alcine_. Le bruit de la reconnoissance
que l'on a pour l'amour de mon gros cousin[34] se confirme; je ne crois
que mdiocrement aux mchantes langues; mais mon cousin, tout gros qu'il
est, a t prfr  des tailles plus fines; et puis, aprs un petit, un
grand; pourquoi ne voulez-vous pas qu'un gros trouve sa place? Adieu,
madame; que je hais de m'loigner de vous!

Venez, mon cher confident[35], que je vous dise adieu; je ne puis me
consoler de ne vous avoir point vu; j'ai beau songer au chagrin que
j'aurois eu de vous quitter, il n'importe; je prfrerois ce chagrin 
celui de ne vous avoir point fait connotre les sentimens que j'ai pour
vous. Je suis ravie du talent qu'a M. _de Grignan_ pour la friponnerie;
ce talent est ncessaire pour reprsenter le vraisemblable. Adieu, mon
cher monsieur: quand vous me promettez d'tre mon confident, je me
repens de n'tre pas digne d'accepter une pareille offre; mais venez
vous faire refuser  Paris. Adieu, mon amie; adieu, madame la comtesse;
adieu, M. _de Corbinelli_; je sens le plaisir de ne vous point quitter
en m'loignant, mais je sens bien vivement le chagrin d'tre assure de
ne trouver aucun de vous o je vais.

Je ne veux point oublier de vous dire que je suis si aise de l'abbaye
que le roi a donne  M. le coadjuteur, qu'il me semble qu'il y a de
l'incivilit  ne m'en point faire de compliment.




LETTRE IV.

_Paris, 26 dcembre 1672._


Le sige de Charleroi est enfin lev[36]; je ne vous demande aucun
dtail de ce qui s'y est pass, sachant que mademoiselle _de Mri_ en
envoie une relation  madame _de Grignan_. On ignore jusqu' prsent
quelle route le roi prendra; les uns disent qu'il retournera tout droit
 Saint-Germain; les autres qu'il ira en Flandre; nous serons bientt
claircis de sa marche. Sans vanit, je sais des nouvelles  l'arrive
des courriers; c'est chez M. _le Tellier_[37] qu'ils descendent, et j'y
passe mes journes; il est malade, et il parot que je l'amuse; cela me
suffit pour m'obliger  une grande assiduit. Je ne comprends point par
quelle aventure vous n'avez pas reu la lettre de M. _de Coulanges_,
dans laquelle je vous crivois; c'est une mdiocre perte pour vous; j'ai
cependant la confiance de croire que vous regrettez cette lettre, parce
que je vous aime, ma trs-belle, et que vous m'avez toujours paru
reconnoissante. J'ai t  la messe de minuit; j'ai mang du petit sal
au retour; en un mot, j'ai un assez bon corps cette anne pour tre
digne du vtre. J'ai fait des visites avec madame _de la Fayette_, et je
me trouve si bien d'elle, que je crois qu'elle s'accommode de moi. Nous
avons encore ici madame _de Richelieu_; j'y soupe ce soir avec madame
_du Fresnoi_; il y a grande presse de cette dernire  la cour, il ne se
fait rien de considrable dans l'tat, o elle n'ait part. Pour madame
_Scarron_, c'est une chose tonnante que sa vie: aucun mortel, sans
exception, n'a commerce avec elle; j'ai reu une de ses lettres; mais je
me garde bien de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela
attire. Le rendez-vous du beau monde est les soirs chez la marchale
_d'Estres_; _Manicamp_ et ses deux soeurs sont assurment bonne
compagnie; madame _de Senneterre_ s'y trouve quelquefois, mais toujours
sous la figure d'Andromaque. On est ennuy de sa douleur: pour elle, je
comprends qu'elle s'en accommode mieux que de son mari; cette raison
devroit pourtant lui faire oublier qu'elle est afflige. Je la crois de
bonne foi; ainsi je la plains. Les gendarmes Dauphin sont dans l'arme
de M. _le Prince_; il faut esprer qu'on les mettra bientt en quartier
d'hiver, et qu'ils auront un moment pour donner ordre  leurs affaires;
je connois des gens qui en sont accabls. Adieu, ma trs-aimable; je
vais me prparer pour la grande occasion de ce soir: il faut tre bien
modeste pour se coiffer quand on soupe avec madame _du Fresnoi_.
Permettez-moi de faire mille complimens  madame _de Grignan_; je
voudrois bien que ce fussent des amitis, mais vous ne voulez pas.

La princesse _d'Harcourt_ a paru  la cour sans rouge par pure dvotion:
voil une nouvelle qui efface toutes les autres; on peut dire aussi que
c'est un grand sacrifice; _Brancas_[38] en est ravi. Il vous adore, mon
amie: ne le dsapprouvez donc pas, lorsqu'il censure les plaisirs que
vous avez sans lui; c'est la jalousie qui l'y oblige; mais vous ne
voudriez de la jalousie que de ceux dont vous pourriez tre jalouse; il
faut plaindre _Brancas_.




LETTRE V.

_Paris, 24 fvrier 1673._

Si vous tiez en lieu o je vous pusse conter mes chagrins, ma
trs-belle, je suis persuade que je n'en aurois plus. Quand je songe
que le retour de madame _de Grignan_ dpend de la paix, et le vtre du
sien, en faut-il davantage pour me la faire souhaiter bien vivement? Le
comte _Tot_ a pass l'aprs-dine ici; nous avons fort parl de vous; il
se souvient de tout ce qu'il vous a entendu dire; jugez si sa mmoire ne
le rend pas de trs-bonne compagnie. Au reste, ma belle, je ne pars plus
de Saint-Germain: j'y trouve une dame d'honneur[39] que j'aime, et qui a
de la bont pour moi; j'y vois peu la reine. Je couche chez madame _du
Fresnoi_ dans une chambre charmante; tout cela me fait rsoudre  y
faire de frquens voyages. Nos pauvres amis sont repartis, c'est--dire,
M. _de la Trousse_[40], sur la nouvelle qu'a eue le roi d'une rvolte en
Franche-Comt. Comme il n'aimeroit point que les Espagnols envoyassent
des troupes qui passeroient sur ses terres, il a nomm _Vaubrun_ et _la
Trousse_ pour aller commander en ce pays-l. _La Trousse_ a beaucoup de
peine  se rjouir de cette distinction, cependant c'en est une, qui
pourroit ne pas dplaire  un homme moins fatigu de voyages; celui-ci
joindra la campagne; cela est fort triste pour ses amis. Le guidon[41]
nous demeure; mais ce n'toit point trop _de tout_. Je menai ce guidon
avant-hier  Saint-Germain; nous dnmes chez madame _de Richelieu_; il
est aim de tout le monde presqu'autant que de moi. _Mithridate_[42] est
une pice charmante; on y pleure; on y est dans une continuelle
admiration; on la voit trente fois; on la trouve plus belle la trentime
que la premire. _Pulchrie_ n'a point russi. Notre ami _Brancas_ a la
fivre et une fluxion sur la poitrine; je l'irai voir demain. Je n'ai
point vu votre cardinal[43], j'en ai toujours eu envie; mais il s'est
toujours trouv quelque chose qui m'en a empche. La belle _Ludre_ est
la meilleure de mes amies; elle me veut toujours mener chez madame
_Talpon_, quand les _pougies_[44] sont allumes. Le marquis _de
Villeroi_ est si amoureux, qu'on lui fait voir ce que l'on veut; jamais
aveuglement n'a t pareil au sien; tout le monde le trouve digne de
piti, et il me parot digne d'envie; il est plus charm qu'il n'est
_charmant_, il ne compte pour rien sa fortune, mais la belle compte
_Caderousse_ pour quelque chose; et puis un autre pour quelque chose
encore; un, deux, trois, c'est la pure vrit: fi, je hais les
mdisances. J'embrasse madame la comtesse _de Grignan_; je voudrois bien
qu'elle ft heureusement accouche, qu'elle ne ft plus grosse, et
qu'elle vnt ici dsabuser de tout ce qu'on y admire. Adieu, ma
vritable amie; _vos petites entrailles_[45] se portent bien; elles sont
farouches, elles ont les cheveux coups; elles sont trs-bien vtues.
Madame _Scarron_ ne parot point; j'en suis trs-fche. Je n'ai rien
cette anne de tout ce que j'aime; l'abb _Testu_ et moi, nous sommes
contraints de nous aimer. _Mademoiselle_ a song que vous tiez
trs-malade; elle s'veilla en pleurant; elle m'a ordonn de vous le
mander.




LETTRE VI.

_Paris, 20 mars 1673._

Je souhaite trop vos reproches pour les mriter; non, ma belle, la
priode ne n'emporte point; je vous dis que je vous aime par la raison
que je le sens vritablement, et mme je suis plus vive pour vous que je
ne vous le dis encore. Nous avons enfin retrouv madame _Scarron_,
c'est--dire que nous savons o elle est; car pour avoir commerce avec
elle, cela n'est pas ais. Il y a chez une de ses amies[46] un certain
homme[47] qui la trouve si aimable et de si bonne compagnie, qu'il
souffre impatiemment son absence; elle est cependant plus occupe de ses
anciens amis, qu'elle ne l'a jamais t; elle leur donne le peu de temps
qu'elle a avec un plaisir qui fait regretter qu'elle n'en ait pas
davantage. Je suis assure que vous trouverez que deux mille cus de
pension sont mdiocres; j'en conviens, mais cela s'est fait d'une
manire qui peut laisser esprer d'autres grces. Le roi vit l'tat des
pensions, il trouva deux mille francs pour madame _Scarron_, il les
raya, et mit deux mille cus. Tout le monde croit la paix; mais tout le
monde est triste d'une parole que le roi a dite, qui est que paix ou
guerre il n'arriveroit  Paris qu'au mois d'octobre. Je viens de
recevoir une lettre du jeune guidon[48]; il s'adresse  moi[49] pour
demander son cong, et ses raisons sont si bonnes, que je ne doute pas
que je ne l'obtienne. J'ai vu une lettre admirable que vous avez crite
 M. _de Coulanges_; elle est si pleine de bon sens et de raison, que je
suis persuade que ce seroit mchant signe pour quelqu'un qui trouveroit
 y rpondre. Je promis hier  madame _de la Fayette_ qu'elle la
verroit; je la trouvai tte  tte avec _un appel_ M. _le Duc_; on
regretta le temps que vous tiez  Paris; on vous y souhaita, mais,
hlas, qu'ils sont inutiles les souhaits! et cependant on ne sauroit se
corriger d'en faire. M. _de Grignan_ ne s'est point du tout rouill en
province, il a un trs-bon air  la cour; mais il trouve qu'il lui
manque quelque chose. Nous sommes de son avis, nous trouvons qu'il lui
manque quelque chose. J'ai mand  M. _de la Trousse_ ce que vous
m'crivez de lui. Si ma lettre va jusqu' lui, je ne doute pas qu'il ne
vous en remercie; je crois que le secret miraculeux qu'il avoit de faire
comme les gens les plus riches, lui manque dans cette occasion: il me
parot accabl sans ressource. Madame _du Fresnoi_ fait une figure si
considrable, que vous en seriez surpris; elle a effac mademoiselle de
S.... sans misricorde. On avoit tant vant la beaut de cette dernire,
qu'elle n'a plus paru belle; elle a les plus beaux traits du monde, elle
a le teint admirable, mais elle est dcontenance, et elle ne le veut
pas parotre; elle rit toujours, elle a mchante grce. _Madame_ fera
souvent voir de nouvelles beauts; l'ombre d'une galanterie l'oblige 
se dfaire de ses filles; ainsi je crois que celles qui lui demeureront,
se trouveront plus  plaindre que les autres. Mademoiselle de L.... la
quitte. Madame _de Richelieu_ m'a prie de vous faire mille complimens
de sa part. Adieu, ma trs-aimable belle; j'embrasse, avec votre
permission et la sienne, madame la comtesse _de Grignan_; n'est-elle
point encore accouche? M. _de Coulanges_ m'a assure qu'il vous
enverroit _Mithridate_. On me peint aujourd'hui pour M. _de Grignan_; je
croyois avoir renonc  la peinture. L'histoire du _charmant_ est
pitoyable; je la sais.... _Orondate_[50] toit peu amoureux auprs de
lui; il n'y a que lui au monde qui sache aimer. C'est le plus joli
homme, et son _Alcine_ la plus indigne femme.




LETTRE VII.

_Paris, 10 avril 1673._

Il est minuit, c'est une raison pour ne vous point crire: j'en suis
enrage. J'avois rsolu de rpondre  votre aimable lettre; mais voici,
ma chre amie, ce qui m'en a empche. M. _de la Rochefoucauld_ a pass
le jour avec moi: je lui ai fait voir madame _du Fresnoi_; il en est
tout perdu. Je suis ravie que madame _de Grignan_ ne soit qu'accable
de lassitude; la surprise et l'inquitude que j'ai eues de son mal, me
devoient faire attendre  toute la joie que j'ai du retour de sa sant;
c'est une barbarie que de souhaiter des enfans. Je ne veux pas oublier
ce qui m'est arriv ce matin; on m'a dit: madame, voil un laquais de
madame _de Thianges_; j'ai ordonn qu'on le ft entrer. Voici ce qu'il
avoit  me dire: _Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui
vous prie de lui envoyer la lettre du cheval de madame de Svign, et
celle de la prairie_. J'ai dit au laquais que je les porterois  sa
matresse, et je m'en suis dfaite. Vos lettres font tout le bruit
qu'elles mritent, comme vous voyez; il est certain qu'elle sont
dlicieuses, et vous tes comme vos lettres. Adieu, ma trs-aimable;
j'embrasse bien doucement cette belle comtesse, de peur de lui faire
mal: j'ai bien senti, je vous jure, sa fcheuse aventure; je souhaite
plus que je ne l'espre qu'elle ne soit jamais expose  de pareils
accidens. Le roi dit hier qu'il partiroit le 25 sans aucune remise.




LETTRE VIII.

_Paris, 29 octobre 1694._

On me dit hier que votre mariage toit refait, c'est--dire, qu'on avoit
envoy des conditions  madame _de Grignan_, qu'elle auroit tort de ne
pas accepter; et comme je suppose qu'elle ne peut avoir tort, je conclus
que vous vous mariez,[51] et je m'en rjouis avec vous, ma chre amie.

Le roi est  Choisi pour jusqu' samedi; tout le monde revient en
foule; l'arme de Flandre est spare. Nous n'aurons madame _de Louvois_
et M. _de Coulanges_ que le 8 du mois qui vient; ils ont M. _de Souvr_
et madame _de Courtenvaux_ pour augmentation de bonne compagnie. La
marchale _de Villeroi_ est partie pour passer tout son hiver 
Versailles avec sa belle-fille; nous avons cru tre fort fches de nous
sparer. Au reste, madame, j'ai vu la plus belle chose qu'on puisse
jamais imaginer; c'est un portrait de madame _de Maintenon_, fait par
_Mignard_: elle est habille en Sainte Franoise Romaine. _Mignard_ l'a
embellie; mais, c'est sans fadeur, sans incarnat, sans blanc, sans l'air
de la jeunesse; et sans toutes ces perfections, il nous fait voir un
visage et une physionomie au dessus de tout ce que l'on peut dire; des
yeux anims, une grce parfaite, point d'atours; et avec tout cela aucun
portrait ne tient devant celui-l. _Mignard_ en a fait aussi un fort
beau du roi; je vous envoie un madrigal que mademoiselle _Bernard_ fit
impromptu en voyant ces deux portraits; il a eu beaucoup de succs ici:
vous jugerez si nous avons raison. Mademoiselle _de Villarceaux_ est
morte de la petite vrole, sans confession, et sans avoir eu le temps de
dshriter ses cousines. Madame _d'pinoi_, la princesse, est accouche
d'un fils; et depuis ce grand jour, on ne cesse de tirer et de boire 
la Place Royale. Adieu, ma chre amie.




LETTRE IX.

_Paris, 19 novembre 1694._

Il y a quinze jours, mon amie, que je ne vous ai crit; je vous en
avertis, de peur que vous ne vous en aperceviez pas. Je n'avois point
reu de vos lettres, et cela me faisoit craindre que vous ne voulussiez
plus des miennes. tes-vous  la noce? y serez-vous bientt? Je veux
savoir ce qui vous regarde tous, parce que j'y prends un vritable
intrt. Toute la troupe de Tonnerre est revenue dans une parfaite
sant. M. _de Coulanges_ a trouv une grande affliction  son retour; il
parot dans le monde un livre imprim de ses chansons, et  la tte de
ce livre un loge admirable de sa personne; on dit qu'il est n pour les
choses solides et pour les frivoles; on montre les preuves des
dernires; il est trs-touch de cette aventure, que j'ai encore
aggrave par ne la pouvoir prendre srieusement;  tout cela je rponds:
_Chansons, Chansons_. Il est all  Versailles, et de l  Saint-Martin;
il faut esprer qu'il se consolera d'avoir fait ce livre par en faire un
second, avant que sa jeunesse se passe. Vous voulez que je vous dise des
nouvelles de ma sant; mon amie, elle n'est en vrit point bonne.
_Carette_ me donne tout ce qu'il veut; et j'avale ses remdes sans
confiance et sans succs; mais je crois que ce seroit encore pis de
changer tous les jours de mdecin; il faut prendre patience, et tre
bien persuade qu'on ne meurt que quand il plat  Dieu. Voil des vers
que l'abb _Ttu_ m'a prie de vous envoyer; ils sont de sa faon. Le
bruit court que le marquis _de Moui_ aura la maison de Pipaut: on dit
qu'il fait habiller un de ses laquais en cerf, et qu'il le court toutes
les nuits avec un cor; que vous semble de cet quipage de chasse? M. _de
Harlai_ n'est point encore de retour de ses ngociations; tout le monde
dsire la paix, et l'espre peu. Voil encore des vers de mademoiselle
_Bernard_: malgr toute cette posie, la pauvre fille n'a pas de jupe;
mais il n'importe, elle a du rouge et des mouches. Adieu, ma belle amie,
ne m'oubliez pas, je vous en conjure.




LETTRE X.

_Paris, 26 novembre 1694._

J'ai envoy  Versailles la lettre que vous m'avez adresse pour M. _de
Coulanges_; il y est tabli depuis son retour: j'ai t bien tente
d'ouvrir cette lettre; mais la discrtion l'a emport sur l'envie que
j'ai toujours de voir ce que vous crivez; tout devient or entre vos
mains. Je suis trs-oblige  M. _de Grignan_ de se souvenir encore de
moi; sa chute me met tout--fait en peine; et je vous prie, ma belle, de
me bien mander de ses nouvelles, parce que j'y prends un trs-sincre
intrt. Les vers que j'ai envoys  la cour ont t fort bien reus; la
personne  qui ces vers s'adressoient m'crit la plus aimable lettre du
monde; vous en jugerez par son effet, puisque, sans ma mauvaise sant,
qui me rend si difficile  changer de lieu, je serois partie
sur-le-champ pour Versailles. J'avale sans fin des gouttes de _Carette_;
et tout ce que je sais, c'est qu'elle ne font point de mal; il y a peu
de remdes dont on en puisse dire autant. Au reste, j'allai voir hier la
marchale _d'Humires_; elle demeure dans une vilaine maison, au
faubourg Saint-Germain, o il n'y a place que dans la cour pour mettre
son dais. La duchesse _d'Humires_, de son ct, occupe une autre
maisonnette dans l'Isle. Si la marchale avoit un peu de courage, en
attendant mieux, elle auroit bien donn la prfrence  un couvent. M.
_du Maine_ vient coucher aujourd'hui  l'Arsenal; il y doit donner 
souper  toutes les dames qui l'habitent; la jeune dame _de la Troche_ y
brillera; car elle est la beaut de ce lieu. Madame _de Boisfranc_ a la
petite vrole; le fils de M. le premier prsident l'a aussi; enfin, tout
en est rempli. Je vous ai mand l'affliction de M. _de Coulanges_ au
sujet de ses chansons, qui ont t mme assez mal choisies 
l'impression; on a mis son loge  la tte du livre. Comme il ne pouvoit
plus lui arriver que ce malheur, il y a t aussi sensible que ce
capitaine qui, aprs avoir vu mourir son fils, et perdu la bataille de
sang froid, pleura seulement la mort de son esclave. Madame _de
Montespan_ est de retour ici: elle a donn un lit de quarante mille cus
 M. _du Maine_, et trois autres encore trs-magnifiques. Elle donne ses
perles  madame la duchesse. Adieu, ma chre amie; dites bien des
choses pour moi  toute votre belle et bonne compagnie, et sur-tout
mnagez-moi bien les bonnes grces de la charmante _Pauline_[52].




LETTRE XI.

_Paris, 10 dcembre 1694._

Je viens de passer encore quinze jours sans vous crire; mais je garde
mes excuses pour quand je vous cris; car mes lettres ne peuvent tre
que tristes et ennuyeuses; je perds tous mes amis et amies. La mort du
marchal _de Bellefond_[53] m'a donn une vritable douleur; je suis la
dernire visite qu'il ait faite; je le vis en parfaite sant, et six
jours aprs il toit mort: on dit que c'est d'un abcs dans le genou,
et que si l'on le lui avoit perc, on lui auroit sauv la vie; mais vous
n'tes pas la dupe de ces sortes de repentirs: il faut partir quand
l'heure est venue; sa famille est dans une dsolation digne de piti;
pour moi, je sens trs-vivement cette perte: ajoutez  cette mort celle
de mademoiselle _de Lestranges_, qui toit mon amie depuis vingt-cinq
ans, et vous ne serez pas surprise de la noirceur de mes penses. Ma
sant est assez mauvaise. _Carette_ exerce son art trs-inutilement sur
ma personne: il me donna, il y a quelques jours, une mdecine, qui me
fit de trs-grands maux; mais il dit, comme don _Carlos_: _Tout est pour
mon bien_. J'ai des journes assez bonnes, et puis des retours de
colique plus violens que jamais; je suis rsolue  ne plus faire de
remdes, et  vivre avec ce mal tant qu'il plaira  Dieu. Le pis qu'il
en puisse arriver, arrive sitt mme avec une bonne sant, que
l'vnement ne vaut pas qu'on s'en tourmente; il n'y a que les douleurs
qui sont redoutables. Vous voyez, mon amie, par le rcit de tous mes
ennuis, quelle est ma confiance en votre amiti. Je sens cependant le
plaisir de vous savoir tous dans la joie. M. l'abb _de Marsillac_ me
dit hier des biens infinis de M. et de madame _de Saint-Amant_, et de
madame la marquise _de Grignan_ leur fille; il les  vus  Vincennes; il
dit que ce sont les plus honntes gens qu'il est possible, et qu'ils
vous ont lev un chef-d'oeuvre; enfin, il passa bien du temps  me
chanter leurs louanges, et je vous assure qu'il ne m'ennuya pas; car je
prends un trs-sincre intrt  tout ce qui vous touche: je vous
demande en grce de faire bien des complimens de ma part  M. et 
madame _de Grignan_: je suis trop triste et trop malade pour crire 
tout autre que vous; vous vous passeriez peut-tre bien de cette
prfrence. M. _de Coulanges_ est toujours  la cour. M. _de Noyon_[54]
y fait une figure principale; il est le seul prsentement qui y soit,
et la cour a toujours besoin d'un pareil amusement. Il sera reu lundi 
l'acadmie (_franaise_); le roi lui a dit qu'il s'attendoit  tre seul
ce jour-l. L'abb _Testu_ se trouva ici lorsque je reus votre dernire
lettre; il fut fort touch du bon accueil que vous avez fait  ses
stances[55]: il vous envoie une dissertation sur _Montaigne_. Je ne veux
pas oublier, mon amie, que l'on m'obligea, il y a quelques jours, en
trs-bonne compagnie,  dire tout ce que je savois de la charmante
_Pauline_; mon coeur avoit tant de part dans le portrait que j'en fis,
qu'en vrit je crois qu'il lui ressembloit; au moins dit-on qu'une
telle personne devoit tre cherche au bout du monde, par tout ce qu'il
y avoit de meilleur. Je crois que nous aurons M. et madame _de Chaulnes_
 la fin de ce mois.

Le marchal _de Choiseul_ a excut vos ordres; c'est une vrit, je ne
le vois plus: il dit qu'on l'a averti qu'il se rendoit ridicule par
aller souvent chez des femmes; je lui ai laiss croire qu'on ne le
trompoit pas; et enfin, j'en suis quitte pour une visite la semaine. Il
a fait des merveilles pour le pauvre marchal _de Bellefond_; il n'y a
que lui qui parle au roi pour toute cette famille. Adieu, ma trs-chre,
embrassez toujours la belle _Pauline_ pour l'amour de moi: voyez comme
j'abuse de vous, de vous demander des choses si difficiles.




LETTRE XII.

_Madrid, 14 janvier 1695._

Je vous remercie, mon amie, de m'avoir appris la conclusion de votre
roman; car tout ce que vous me mandez, est romanesque. L'hrone est
charmante; le hros, nous le connoissons; ce qui me parot, c'est que
vous ne faites point de lgers repas, comme faisoient tous ces princes
et princesses. Je suis ravie que M. _de Grignan_ se porte bien; cette
circonstance n'a pas t inutile pour l'agrment de la fte. J'appris
hier votre mariage[56]  madame _de Chaulnes_, qui est arrive en
trs-bonne sant, et qui n'en dit pas moins, _Jsus Dieu! ils sont donc
maris!_ que si elle n'en avoit jamais entendu parler. Elle avoit couch
 Versailles; elle y avoit vu madame _de Chevreuse_ et toutes ses amies.
On ne peut tre plus remplie qu'elle l'est de tout ce qu'on lui a cont
de la mort de M. _de Luxembourg_; si vous tiez ici, mon amie, elle vous
diroit bien: _Gouvernante, il est mort bien chrtiennement_: Monsieur _a
presque toujours t dans sa chambre_. Ce qui est de vrai, c'est que le
P. _Bourdaloue_ a dit qu'il n'avoit pas vcu comme M. _de Luxembourg_,
mais qu'il voudroit mourir comme lui. Madame _de Maintenon_ se porte
bien; elle a t assez mal; elle sort maintenant tous les jours pour
aller  Saint-Cyr. J'eus hier unes des Andromaques de ce temps. La
marchale _d'Humires_ donna ses rendez-vous dans ma chambre  M. _de
Trville_ et  l'abb _Testu_; elle nous apprit qu'elle ne voyoit plus
la duchesse _d'Humires_; qui l'et cru que les intrts pusseut faire
une telle dsunion? Le bruit court ici que la princesse _d'Orange_[57]
est morte; mais cette nouvelle auroit besoin d'une plus grande
confirmation. La capitation est enfin passe et rgle. J'ai toujours
oubli de vous faire les complimens de l'abb _Testu_, et  toute la
maison de Grignan. Adieu, ma trs-aimable; je vous embrasse, je vous
aime et vous dsire toujours. M. _de Coulanges_ n'habite plus que la
cour; on ne dira pas qu'il est men par l'intrt; quelque pays qu'il
habite, c'est toujours son plaisir qui le gouverne, et il est heureux;
en faut-il davantage?




LETTRE XIII.

_Paris, 21 janvier 1695._

Comptez, madame, qu'on ne songe point ici qu'il y ait eu un M. _de
Luxembourg_[58] dans le monde. Vous ne me faites piti o vous tes, que
par les rflexions que vous vous amusez  faire sur des morts, dont on
ne se souvient plus du tout. Les meilleurs amis de M. _de Luxembourg_
s'assemblent encore souvent; le prtexte est de le pleurer, et ils
boivent, mangent, rient, se trouvent de bonne compagnie, _et de Caron,
pas un mot_. C'est ainsi qu'est fait le monde, ce monde que nous voulons
toujours aimer. On parle  peine encore de la princesse _d'Orange_[59],
qui n'avoit que trente-trois ans, qui toit belle, qui toit reine, qui
gouvernoit, et qui est morte en trois jours. Mais une grande nouvelle,
c'est que le prince _d'Orange_ est malade trs-assurment; la maladie de
la reine, sa femme, toit contagieuse; il ne l'a point quitte, et Dieu
veuille qu'elle ne l'ait pas quitte pour long-temps. Il se passa hier
une belle et magnifique scne  l'htel de Chaulnes. _Monsieur_ y passa
presque toute la journe avec ses bonts et ses agrmens ordinaires pour
la matresse de la maison. L'appartement de cette duchesse est dans le
point de la perfection; depuis le salon jusques au dernier cabinet, tout
est meubl de ces beaux damas galonns d'or que vous connoissez; on a
fait dans la chambre du lit une chemine d'une beaut et d'une
magnificence qui ne peut se dire; et il y avoit de gros feux partout, et
des bougies en si grande quantit, qu'elles auroient obscurci le soleil,
s'ils s'toient trouvs ensemble. Madame _de Chaulnes_ est alle ce
matin rendre la visite  _Monsieur_, et ensuite  Versailles pour
quelques jours; c'est ce qui l'a empche de vous crire. Il n'y a de
plaisir qu' Grignan, mon amie; mais ce qui est triste, c'est qu'il n'y
en a point pour nous  Paris, quand vous tes  Grignan. Je rvre et
estime tout ce qui habite ce beau chteau. M. le marquis _de Grignan_
m'a crit la plus jolie lettre qu'il est possible; elle a t trouve
telle par les connoisseurs. Rendez-moi de bons offices auprs de madame
sa femme; mais, mon amie, rendez-m'en de bons auprs de vous, je vous en
supplie. On parle ici tous les jours de l'aimable _Pauline_, et toutes
ses amies s'en souviennent si tendrement, qu'elle est une ingrate si
elle ne s'en soucie plus; mais pourvu qu'elle ne m'oublie pas; je lui
pardonne tout le reste. La petite duchesse _de Sulli_, qui est  mon gr
la vieille, vient de m'envoyer prier de vous faire  tous mille
complimens de sa part. Aimez-moi toujours, je vous en conjure, ma chre
amie.




LETTRE XIV.

_Paris, 4 fvrier 1695._

On voit bien que vous avez oubli le climat de Paris, mon amie, puisque
vous croyez avoir plus froid que nous; jamais il n'y a eu un hiver comme
celui-ci. Le soleil se fait voir depuis deux jours; mais il ne se laisse
point sentir; c'est un privilge dont vous jouissez  Grignan, j'en suis
assure. Je comprends  merveille que madame _de Grignan_ se fasse un
plaisir de ne point faire de visites; c'est un avantage que j'ai au
milieu de Paris; mais aussi n'ai-je point de raison pour m'incommoder;
point d'enfans, point de famille; grces  Dieu, assez de dgot pour
ces fatigantes occupations; bien des annes et une assez mauvaise sant;
tout cela fait demeurer au coin de son feu avec un plaisir pour moi, que
je prfre  d'autres, qui paroissent plus sensibles; mais une retraite
que j'admire, c'est celle de mademoiselle _de la Trousse_; Dieu lui fait
de grandes grces, et son tat est maintenant bien digne d'envie. Madame
_de Chaulnes_ veut toujours se reposer, et court incessamment. Il y a
chez elle des dners magnifiques; le chevalier _de Lorraine_, M. _de
Marsan_, M. le cardinal _de Bouillon_; cela se soutient de cette sorte
tous les jours de la semaine. Madame _de Pontchartrain_ est assez
malade. La comtesse _de Grammont_ est retourne  la cour en assez bonne
sant. L'on ne se souvient plus ici de madame _de Meckelbourg_, si ce
n'est pour parler de son avarice. On dit que M. _de Montmorenci_ va
pouser madame _de Seignelai_; j'ai peine  croire ce mariage-l. M. _de
Coulanges_ arriva hier de Saint-Martin et de Versailles; mais c'est
chez madame _de Louvois_[60] qu'il est descendu: _A tout seigneur, tout
honneur._ Je comprends fort bien que l'on s'accommode d'un mari qui a
plusieurs femmes; j'en souhaiterois encore une ou deux, comme madame _de
Louvois_,  M. _de Coulanges_. Le marchal _de Villeroi_ prta hier le
serment[61], et prit le bton ensuite; il fit attendre beaucoup le roi,
parce qu'il s'ajustoit; il avoit un habit de velours bleu d'une
magnificence extraordinaire, et sa bonne mine le parot plus que son
habit. Madame la duchesse _du Lude_ m'a fait promettre que je vous
ferois mille coinplimens et mille amitis bien tendres de sa part. Le
roi a donn  madame _de Soubise_ l'appartement que le marchal
_d'Humires_ avoit  Versailles; et celui de madame _de Soubise_ aux
princesses _d'pinoi_; celui de ces princesses  M. _de Rasilli_; et de
la duchesse _d'Humires_, pas un mot. Adieu, ma chre amie; je vous
embrasse et vous aime beaucoup. J'ai peur que la charmante _Pauline_ ne
m'oublie  la fin; l'absence laisse tout craindre, mme quand on est
heureux. Continuez, je vous prie, de faire mes complimens dans le
chteau de Grignan. Je suis fort oblige  M. le chevalier (_de
Grignan_) de l'honneur de son souvenir, et je vous conjure de l'en
remercier pour moi; je suis vritablement occupe de ses maux; son ami,
le P. _de la Tour_ prche  St.-Nicolas; et si je suis en tat de
pouvoir sortir, ce sera mon prdicateur pour ce carme. On vous a sans
doute envoy tous les sonnets qui ont t faits  la louange de la
princesse _de Conti_.




LETTRE XV.

_Paris, 22 fvrier 1695._

J'ai perdu mon petit secrtaire, mon amie, et je ne puis me rsoudre 
vous faire voir de ma mauvaise criture. J'essaie un secrtaire
nouveau[62]; mandez-moi si vous lisez bien son criture. La nouvelle qui
fait ici le plus de bruit, est le mariage de la belle _Pauline_. On dit
que l'abb _de Simiane_ est parti pour se trouver aux noces. Quand je
dis que je n'en sais rien, personne ne me veut croire. La duchesse _du
Lude_ dit qu'elle le sait par le chevalier _de Grignan_. Pour moi, je
pardonne tout le secret que vous m'en faites, pourvu que cela soit vrai.
Vous croirez par l que j'aime passionnment M. _de Simiane_. M. le duc
_de Chaulnes_ donne des dners magnifiques; il en a donn un  madame
_de Louvois_, comme il l'auroit donn  M. _de Louvois_; un autre au
chevalier _de Lorraine_, et  toute la maison de _Monsieur_. J'tois du
premier; et pour le second, j'y envoyai mon fils, qui s'appelle M. _de
Coulanges_. A mesure qu'il me vient des annes, les siennes diminuent,
de faon que je me trouve encore bien vieille pour tre sa mre. Tous
les courtisans sont devenus potes. L'on ne voit que des bouts-rims,
les uns aussi remplis de louanges, que les autres de mdisances. Dieu me
garde de vous envoyer ces derniers. Il en court un  la louange du
cardinal _de Bouillon_, qui passe pour une chanson. Qu'en dites-vous,
mon amie? Que dites-vous aussi du _prince Dauphin_? Je laisse  mon
secrtaire le soin de vous mander cette histoire; car il se mle
quelquefois d'crire de son style. On dit que c'est une affaire rsolue
que le mariage de mademoiselle _de Croissi_ avec le comte _de
Tillires_[63]. Madame _de Maintenon_ est encore languissante; mais elle
se porte beaucoup mieux. Madame _de Grammont_ parot  la cour sous la
figure d'une beaut nouvelle; elle est parfaitement gurie. M. l'abb
_de Fnlon_ a paru surpris du prsent que roi lui a fait[64]. En le
remerciant, il lui a reprsent qu'il ne pouvoit regarder, comme une
rcompense, une grce qui l'loignoit de M. le duc _de Bourgogne_. Le
roi lui a dit qu'il ne prtendoit point qu'il ft oblig  une rsidence
entire; et, en mme temps, ce digne archevque a fait voir au roi que,
par le concile de Trente, il n'toit permis aux prlats que trois mois
d'absence de leurs diocses, encore pour les affaires qui les pouvoient
regarder. Le roi lui a reprsent l'importance de l'ducation des
princes, et a consenti qu'il demeurt neuf mois  Cambrai, et trois  la
cour. Il a rendu son unique abbaye. M. _de Reims_ a dit que M. _de
Fnlon_, pensant comme il faisoit, prenoit le bon parti; et que lui,
pensant comme il fait, il fait bien aussi de garder les siennes. Adieu,
ma chre amie; votre absence m'est toujours insupportable. Ne me laissez
point oublier dans ce chteau de Grignan; c'est votre affaire, je vous
en avertis. J'embrasse bien tendrement la charmante _Pauline_. Les
femmes courent aprs mademoiselle _de l'Enclos_, comme d'autres gens y
couroient autrefois; le moyen de ne point har la vieillesse, aprs un
tel exemple! L'abb et le chevalier _de Sanzei_ partirent hier pour
aller faire carme-prenant avec leur mre. Ce dernier fera son possible
pour aller faire la rvrence  sa marraine[65], en s'en retournant 
son vaisseau.

M. DE COULANGES _continue_.

Premirement, madame, comment vous accommodez-vous de ce petit
papier[66]? Ne vous trouble-t-il point quelquefois dans votre lecture?
Pour moi, j'aime mieux les bonnes feuilles de papier de nos pres, o
les dtails se trouvent  l'aise. Il y eut hier huit jours que je revins
de Saint-Martin et de Versailles, pour passer le reste des jours gras 
Paris. Il n'y a rien de pareil aux bons et somptueux dners de l'htel
de Chaulnes,  la beaut du grand appartement, qui augmente tous les
jours, et au bon air des feux, qui sont dans toutes les chemines; il
n'y a plus en vrit que cette maison, qui reprsente la maison d'un
seigneur. M. _de Marsan_ et le duc _de Villeroi_ furent du dner du
chevalier _de Lorraine_. Comme je n'ai point entendu le cardinal _de
Bouillon_ sur le sujet du _prince Dauphin_, je ne puis bien vous dire la
vrit de ce fait; mais on prtend que _Monsieur_, press par le
cardinal, avoit consenti  dmembrer la principaut dauphine d'Auvergne,
du duch de Montpensier, pour les prtentions que la maison de Bouillon
pouvoit avoir sur la succession de _Mademoiselle_; en sorte qu'ils
toient par-l les matres de toute l'Auvergne, car le cardinal en a le
duch, et M. _de Bouillon_ le comt; et que dans la suite le duc
_d'Albert_ se seroit appel le _prince Dauphin_; comme on est persuad
qu'il n'y a rien de trop chaud pour ce cardinal, qui n'est occup que de
la grandeur de sa maison, que ne dit-on point de cette vision? Ce qui
est vrai, c'est que _Monsieur_, ayant tout promis, fut parler au roi de
ce dmembrement, et que le roi s'y opposa. On assure que le cardinal,
encore afflig de ce refus, a crit au chevalier _de Lorraine_ pour lui
dire qu'il toit surpris que _Monsieur_ lui et manqu de parole, et
qu'il ne pouvoit plus dsormais tre du nombre de ses serviteurs. On
ajoute que le chevalier _de Lorraine_ a montr sa lettre  _Monsieur_,
qui l'a garde, et qui a dit que du moins le cardinal devoit lui savoir
gr de ce qu'il ne la montroit point au roi. Quoi qu'il en soit, madame,
voil qui est fort dsagrable pour notre cardinal; car, comme il n'est
pas universellement aim et approuv, tous ses ennemis ne perdent pas
une si belle occasion de se dchaner, et tous ses amis sont fches
qu'une bonne fois pour toutes il ne finisse point sur sa maison, et
qu'il ne s'accommode point au temps prsent. Jugez, aprs cela, du
succs du bout-rim, dont madame _de Coulanges_ vous a parl. Il y a des
temps infinis que je ne vous ai crit; mais je sais toujours de vos
nouvelles par madame _de Coulanges_, qui veut bien quelquefois me faire
part de vos lettres. J'ai toujours oubli de vous faire, dans les
miennes, les complimens de madame _de Louvois_, et  tout le chteau de
Grignan: elle me gronda trs-srieusement l'autre jour d'y avoir manqu.




LETTRE XVI.

_Paris_, 25 _mars_ 1695.

Mes secrtaires me manquent au besoin; mais, quand c'est  vous que
j'cris, ma chre amie, mes deux doigts sont toujours disposs  crire,
_ils ne vont plus que pour Climne_. Que dites-vous de ne plus savoir M.
le duc _de Chaulnes_ gouverneur de Bretagne? On ne parle que de ce grand
vnement; les gens modrs croient que ce duc et cette duchesse se
doivent trouver heureux de ce changement[67]; les autres les croient
dsesprs. Pour moi, je dis tout ce que l'on veut, et suis
trs-persuade qu'il ne faut point juger de la manire de penser de nos
amis par la ntre. C'est cependant un tort que le monde a toujours, et
qu'il ne peut pas ne point avoir; il a plutt fait de juger par ses
dispositions, que d'examiner celles des autres. M. _de Chaulnes_ fait
bonne mine. La duchesse se cache si bien, que je ne l'ai point vue: il
est vrai qu'il est assez ais de m'chapper; car je fais naturellement
peu de diligence, et j'en fais moins que jamais, dans l'esprance
d'avancer toujours dans cette parfaite indiffrence, dont vous ne vous
apercevrez jamais, ma trs-aimable. Au reste, ma sant n'est pas du tout
bonne. Il est plus question que jamais de me faire aller  Bourbon; il
arrivera ce qu'il plaira  Dieu. Quand je songe que dix ou douze ans de
plus ou de moins font la diffrence de cette affaire-l, je ne trouve
pas que cela vaille la peine de la traiter si solidement. Peut-tre
penserai-je tout d'une autre faon, quand je me trouverai plus proche de
la mort; il faut trancher le mot, ne ft-ce que pour s'y accoutumer.
J'attends de vous un compliment qui sera bien sincre, sur l'aventure du
feu. Cela a paru une occasion digne de m'attirer le monde entier; mais
le monde est bien inutile; je l'ai vit avec assez de soin. Au reste,
madame _de Villars_ m'a fait promettre que je vous dirois des choses
infinies de sa part, et sur-tout que j'apprendrois qu'elle ne pardonnera
point  M. _de Villars_ de n'avoir point parl d'elle  madame _de
Grignan_. Cela pourroit bien aller  une sparation, si madame votre
fille ne s'y oppose. Comme j'achve ma lettre, voil un secrtaire qui
m'arrive. Il vous apprendra que je viens de voir M. _de Chaulnes_, qui
m'a cont tout ce qui s'toit pass entre le roi et lui; mais, comme en
mme temps, il m'a dit qu'il vous alloit crire, je ne m'embarquerai
point dans un rcit que vous saurez encore mieux par lui-mme: il me
parot tout plein de raison. Madame sa femme m'a envoy prier qu'elle
pt aujourd'hui passer la journe avec moi; je la plains, puisqu'elle
est fche. Pour moi, qui ne connois point le got de la reprsentation,
ou, pour mieux dire, qui ne connois que celui du repos, quand on n'est
plus jeune, je ne me trouverois pas  plaindre  la place de madame _de
Chaulnes_. M. _de Mmes_ pouse mademoiselle _de Broue_,  qui on donne
trois cent cinquante mille francs en argent, et cinquante mille francs
en habits et en pierreries. On dit aussi que M. _de Poissi_ pouse
mademoiselle _de Beaumelet_[68], qui aura un jour soixante mille livres
de rente; _et de ma pauvre nice, pas un mot_. M. _de Coulanges_ arriva
hier de Saint-Martin, et il est all aujourd'hui je ne sais o. Le
marchal _de Choiseul_ part dimanche. Il a le commandement de la
Bretagne joint aux autres. Comme il a le commandement beau, je suis
assez aise qu'il commande loin d'ici. Ce n'est pas que je ne sois une
ingrate cette anne; car je ne l'ai presque pas vu. Adieu, ma vraie
amie; ne me laissez pas oublier  Grignan, et sur-tout de l'adorable
_Pauline_.




LETTRE XVII.

_Paris_, 13 _mai_ 1695.

Je me porte beaucoup mieux; _Helvtius_ ne m'a donn que d'un extrait
d'absinthe, qui m'a rtabli, ce me semble, mon estomac; je vous assure,
ma trs-belle, que je suis bien loigne d'avoir de l'indiffrence pour
ma sant, et que je supporte mes maux fort impatiemment: ainsi, je ne
veux point me parer auprs de vous d'un mrite que je n'ai point. Je
crois que si j'eusse imagin de passer  Grignan le temps d'entre les
deux saisons des eaux, je les aurois crues ncessaires pour ma sant: et
je pense que si j'y tois une fois arrive, j'aurois donn la
prfrence aux vins de Grignan sur les eaux de Bourbon. Je plains bien
M. le chevalier _de Grignan_, et je suis bien honteuse de me plaindre de
mes petits maux, quand j'en vois souffrir de si grands, et avec tant de
patience. La pauvre madame _de Carman_ est bien mal; nous verrons la fin
de sa vie avant celle de sa patience. Mon Dieu! que je me presse de vous
faire des complimens de M. _de Trville_; il me gronde tous les jours de
l'avoir oubli; il souhaite votre retour trs-sincrement. Il nous dit
avant-hier les plus belles choses du monde sur le Quitisme,
c'est--dire, en nous l'expliquant; il n'y a jamais eu un esprit si
lumineux que le sien. Monsieur _Duguet_[69], qui n'est pas trop sot,
comme vous savez, sur de tels sujets, toit transport de l'entendre.
Parlons d'autre chose. Les princesses sont ici, et se divertissent si
parfaitement bien, qu'on assure qu'elles n'ont nulle impatience du
retour de la cour; elles se couchent ordinairement vers onze heures ou
midi. _Langle_ donna hier un souper  M. et  madame _de Chartres_,
madame _la Princesse_, madame _la Duchesse_, qui toit la reine de la
fte, madame _de Montespan_, une infinit d'autres dames, dont madame la
marchale et madame la duchesse _de Villeroi_ toient; M. _le Duc_, et
tous les princes qui sont ici, s'y trouvrent; mais une autre fte, ce
fut celle que M. _le Duc_ donna, il y a deux jours, dans sa petite
maison de madame _de la Sablire_; tous les princes et princesses y
toient; cette maison est devenue un petit palais de cristal; ne
trouvez-vous pas que ce sont les lieux saints aux infidles[70]? Madame
_de Montespan_ a achet Petit-Bourg quarante mille cus; elle le donne
aprs sa mort  M. _d'Antin_. M. _de Svign_ nous quitte aprs-demain;
il m'assure qu'il vous retrouvera cet hiver  Paris; cela me fera
parotre l't bien long, malgr la belle saison. M. _de Chaulnes_
reviendra le dix-sept de ce mois; et notre duchesse ne reviendra
qu'aprs les ftes. M. _de Coulanges_ me mande que plus il a de
printemps, plus il sent le printemps; voil un grand prodige; car sans
l'offenser, il a plus de printemps que madame _de Brgi_. Je vous prie,
ma trs-aimable, de dire bien des choses de ma part  madame _de
Grignan_, et d'embrasser pour moi bien tendrement la tranquille
_Pauline_; on dit que vous nous l'amnerez toute marie; je sens dj
que je ne l'en aimerai pas moins. L'oraison funbre de M. _de
Luxembourg_[71] sera acheve d'imprimer dans deux jours; l'on dt qu'on
a retranch quelques traits du portrait du prince _d'Orange_[72].
Madame _de Grignan_[73] va avoir le plaisir de recevoir des lettres
tendres de son mari, et de lui en crire; il est bien joli que tous ses
sentimens se dveloppent pour lui. Adieu, ma trs-chre.




LETTRE XVIII.

_Paris, 3 juin 1695._

Comment vous portez-vous, ma trs-belle? je n'ai point reu de vos
nouvelles depuis la lettre que vous m'avez fait crire par votre joli
secrtaire. J'ai peur que vous n'ayez gt votre belle sant par une
mdecine. Je vis hier monsieur _de Chaulnes_, qui est le parfait
courtisan; il a demeur dix jours  Marli, o il a 'pass ses journes 
jouer aux checs avec le cardinal _d'Estres_; et sur ce qu'on lui a
dit que cela faisoit ici une nouvelle: il a rpondu qu'il en toit
surpris, par la raison qu'il y a long-temps qu'ils cherchoient  se
donner chec et mat. Une autre nouvelle est que madame _de Louvois_ a
cd Meudon au roi, qui l'a pris pour _Monseigneur_, en donnant quatre
cent mille francs  madame _de Louvois_, et la charmante maison de
Choisi, qui toit la chose du monde qu'elle dsiroit le plus; ainsi je
crains qu'elle ne puisse plus avoir de dsirs. Elle est fort mal
contente de monsieur _de Coulanges_, qui, en arrivant de Chaulnes,
partit le lendemain pour Pontoise. Quant  moi, je ne me sens plus de
got que pour le repos; on m'a prie d'aller chez le cardinal _de
Bouillon_ cette semaine; cela me parot comme si l'on me proposoit
d'aller faire un petit tour  Rome; je trouve qu'il faut de grandes
raisons pour quitter son lit; c'est la mauvaise sant, qui fait penser
ainsi, il faut bien le croire; la mienne est cependant meilleure qu'elle
n'a t. Je ne suis point contente de celle de madame _de Chaulnes_;
elle a un vilain rhume que je ne n'aime point. Je crois le march du
Mnil-Montant absolument rompu, d'autant que, selon toutes les
apparences, le premier prsident ne le veut plus vendre. Adieu, ma
trs-aimable, ne me laissez point oublier  _Grignan_, je vous en prie;
et dites  la belle _Pauline_ de songer quelquefois  ce que je suis
pour elle.




LETTRE XIX.

_Paris, 20 juin 1695._

Vous jouissez prsentement des beauts de la campagne, ma trs-belle; le
printemps parot dans tout son triomphe. Je m'en vais faire un grand
excs; car je compte partir dimanche pour aller  Saint-Martin avec M.
et madame _de Chaulnes_, et y passer trois jours; les plaisirs que j'y
espre seront bien troubls par une mauvaise sant; je suis arrive  un
tel excs de dlicatesse, que la vue d'un bon dner me fait malade;
ainsi je suis intimide, et dans cet tat les plus petites choses
paroissent considrables. Madame _de Louvois_ alla hier remercier le
roi; il lui donna une audience particulire chez madame _de Maintenon_;
elle sent plus que jamais la joie d'tre dfaite de Meudon. Le roi est
all  Trianon, o il demeurera jusqu'au voyage de Fontainebleau. Je
crois vous avoir mand que M. _de Montchevreuil_ marie son fils  la
cousine-germaine de la marchale _de Lorges_, qui est une petite
personne que vous avez souvent vue avec elle; on lui donne trois cent
quatre vingt mille livres. C'est vous qui me manderez que M. _de
Vendme_ va commander en Catalogne, et que M. _de Noailles_ en revient
malade. M. _de Coulanges_ a toujours plus d'affaires que jamais, et
toutes de la mme importance; mais elles sont agrables, quand elles le
rendent heureux; c'est de cela qu'il est question. J'ai trouv les
couplets du comte _de Nicci_ fort jolis; c'est un aimable enfant; aussi
rien ne laisse des ides plus agrables que de ne le point voir; ce
petit comte-l parviendra  l'immortalit. J'ai remarqu, comme vous,
mon amie, le temps de la mort de notre pauvre madame _de la Fayette_.
Madame _de Caylus_ se divertit  merveille chez elle; la cour ne lui
parot pas un sjour de plaisir; elle ne quitte plus madame _de
Leuville_, qui donne tous les jours les plus jolis soupers qu'il est
possible. Je ne crois pas le march de Mnil-Montant rompu sans
ressource; et, n'en dplaise  madame _de Chaulnes_, c'est la plus jolie
acquisition que puisse faire M. _de Chaulnes_. La marchale _d'Humires_
se retire aux Carmlites; elle a lou la maison de feue mademoiselle _de
Porte_; elle gouverne entirement le faubourg Saint-Jacques; et, ce qui
est le plus tonnant, c'est que le P. _de la Tour_ la gouverne. Vous
savez que M. _de Lauzun_ a l'appartement de Versailles du marchal
_d'Humires_: il fait faire pour sa femme un collier de diamans de deux
cent mille francs. Adieu, ma chre amie; je souhaite bien plus votre
retour que je ne l'espre. Je vous prie de dire des choses infinies de
ma part  madame _de Grignan_. Priez la belle _Pauline_ de ne me point
jeter dans la ncessit d'aimer une ingrate. Madame _de Mmes_ parot
dans un carrosse de mille louis. Lisez un peu, dans le _Mercure Galant_,
la gnalogie de _F***_, et vous verrez qu'il n'y a que cette maison-l
de noble et d'illustre dans le monde, et que le feu grand-matre[74]
s'est tromp, quand il a cru ne pas tirer de l tout son clat.




LETTRE XX.

_Paris, 24 juin 1695._

Madame _de Louvois_ n'avoit point attendu l'approbation du monde pour
dsirer Choisi; a t la seule maison qu'elle ait souhaite. Le roi et
elle ont fait un trs-bon march; ils en paroissent fort contens aussi.
Cela se passe, de part et d'autre, avec des honntets que l'on voit
quelquefois entre les particuliers, mais que l'on prouve rarement avec
son matre. Le roi est  Marli pour neuf jours; la duchesse _du Lude_
est de ce grand voyage; et, pour comble de bonheur, elle mne et ramne
demain madame _de Maintenon_ de Pontoise, o cette dernire va voir une
fille de Saint-Cyr. Le roi donna une fte, lundi dernier,  Trianon, au
roi et  la reine d'Angleterre. Il y eut un opra o le roi alla; madame
_de Maintenon_ n'y parut point du tout. Il est grand bruit de la faveur
de M. _de la Rochefoucauld_. On prtend qu'il s'est rendu matre de
l'esprit _de Monseigneur_, et qu'il se sert de son crdit, tout comme le
roi le peut dsirer. Sa majest mena, il y a quelques jours, madame _de
Maintenon_ suivie de ses dames, souper dans une maison de campagne de ce
nouveau favori, qui se nomme _la Selle_, et je vous le dis ainsi, pour
ne vous point dire qu'il les mena  la selle. Il doit, aller (_le roi_)
un de ces jours  l'tang, chez M. _de Barbesieux_, afin d'avoir l'air
de partager ses faveurs. Une autre grande nouvelle: les princesses ont
men dner et souper,  Trianon, avec le roi, la comtesse _de la
Chaise_, les marquises _de la Chaise_ et _de la Luzerne_. Je crois que
cette distinction les a fort touches; car jusqu'alors elles n'en
avoient eu qu'au salut. M. _de Coulanges_ arriva avant-hier de
Saint-Martin. Il fut tout de suite  Choisi, le lendemain  Versailles,
et part enfin aujourd'hui pour Evreux, avec M. _de Bouillon_. Je lui
propose de ne plus tant perdre de temps en chemin, et de se mettre tout
d'un coup dans une escarpolette, qui le jetera tantt d'un ct, tantt
de l'autre, afin de ne pas mettre au moins les pieds  terre. J'attends
aujourd'hui une compagnie qui ne vous dplairoit pas, ma trs-belle;
c'est M. _de Trville_, qui vient lire  deux ou trois personnes un
ouvrage qu'il a compos. C'est un prcis des Pres, qu'on dit tre la
plus belle chose qui ait jamais t. Cet ouvrage ne verra jamais le
jour, et ne sera lu que cette fois seulement de tout ce qui sera chez
moi; je suis la seule indigne de l'entendre, c'est un secret que je vous
confie au moins:

    ......N'abusez pas, prince, de mon secret;
    Au milieu de ma lettre, il m'chappe  regret.

mais enfin, il m'chappe. M. _de Bagnols_ est parti pour l'arme; et ma
soeur sera, je crois, bientt de retour. Cependant elle ne me parle point
encore du jour de son dpart. Avez-vous bien chaud  Grignan, ma
trs-belle? Je me souviens d'y avoir t par un temps pareil  celui-ci.
L'affaire du Mnil-Montant parot tout--fait rompue; cependant j'ai
dans la tte qu'elle se raccommodera. Adieu, ma chre amie.




LETTRE XXI.

_Paris, 8 juillet 1695._

Je puis rpondre pour M. _de Trville_ qu'il auroit t ravi que vous
eussiez augment la bonne compagnie qui l'entendit; et je suis assure,
ma chre amie, que vous auriez t contente de votre journe; mais vous
nous regardez du haut en bas de votre chteau de Grignan, et je m'amuse
 vous dsirer toujours sans m'en pouvoir empcher. On est fort alerte
ici sur le grand vnement du sige de Namur; car c'est tout de bon, et
apparemment ce sige sera meurtrier; vous savez que le marchal _de
Boufflers_ s'est jet dedans avec six rgimens de dragons  pied, et
celui du roi  cheval; ainsi le pauvre _Sanzei_ est dans Namur tout
comme un grand homme. M. le marchal _de Boufflers_ a la fivre
double-tierce; mais il aura bien d'autres affaires qu' l'couter. Le
marchal _de Lorges_ est hors de danger. Tout retentit ici des louanges
du marchal _de Villeroi_; il n'y a gure de jours que le roi n'en parle
avec loge, et tous les guerriers qui composent son arme, n'crivent
ici que pour chanter ses louanges. Je crois qu' la fin M. le duc _de
Chaulnes_ va acheter Putaut, qui est une maison prs du pont de Neuilli,
situe sur le bord de la rivire; il y a de quoi faire des merveilles,
et il les fera; car il a une extrme envie d'une maison de campagne. Le
roi va  Marli pour quinze jours. Si la duchesse _du Lude_ est de ce
voyage, ce sera pour la troisime fois de suite; ces distinctions
charment quand on est en ces pays-l: heureux qui peut voir cela du
point de vue o il faut l'envisager! Je n'ai point vu la lettre du P.
_Quesnel_; on dit qu'il la dsavoue, et il ne sauroit mieux faire. Vous
savez, ma trs-belle, que M. _de la Trappe_[75] a remis son abbaye entre
les mains de don _Zozime_, suprieur de sa maison, avec la permission du
roi, et qu'il se va trouver simple religieux; cette fin est bien digne
de lui, et couronne parfaitement une si belle vie. Pour l'oraison
funbre du P. _de la Rue_, on n'en parle non plus prsentement, que de
celle que l'on fit pour la reine mre. On ne sait pas qu'il y ait eu un
M. _de Luxembourg_ dans le monde. Est bien fou qui compte sur la gloire
qui suit la mort; ce n'est en vrit pas de cela qu'il faut tre occup
dans cette vie; mais les hommes auront toujours leurs erreurs et les
chriront. M. _de Coulanges_ arriva avant-hier au soir ici, plus charm
de M. _de Bouillon_, de mademoiselle _de Bouillon_ et de Navarre, que de
tous ses anciens amis; il partit hier pour Choisi, o il sera jusqu' ce
que notre voyage de Saint-Martin s'accomplisse; je ne me sens pour ces
sortes de parties que la force du projet; l'excution est fort au-dessus
de moi. Ma soeur monte dimanche sur l'hippogriffe, et arrive lundi 
Paris. M. _de Bagnols_[76] ne perd pas de vue le marchal _de Villeroi_;
cela me fait craindre pour sa vie. M. _de Reims_ a achet la maison
d'Erval deux cent vingt-une mille livres. Adieu, ma trs-aimable;
n'oubliez pas de m'aimer, je vous en conjure, et ne me laissez point
oublier dans le lieu que vous habitez; mandez-moi si la charmante
_Pauline_ aura t bien contente du portrait mystrieux que vous lui
avez donn. Madame _de Caylus_ me vint voir hier plus jolie qu'un ange;
elle me demanda en grce de venir voir l'arrangement de sa maison;
j'aurois plus de peine  rendre cette visite, que je n'en montrerai; ce
que je sens l-dessus ne peut tre confi qu' vous, ma chre amie.




LETTRE XXII.

_Paris, 29 juillet 1695._

Il n'est plus question, ma chre amie, ni de M. _Arnauld_ ni du P.
_Quesnel_; toutes les penses sont dtournes du ct de Namur. Ces
derniers tus ont jet une consternation qui ne laisse plus de joie ici.
Madame _de Morstein_ est inconsolable. La bonne chancelire[77] pleure
amrement son petit-fils _de Vieuxbourg_; et madame _de Maulevrier_
renvoie bien loin tous les gens qui lui veulent parler de consolation,
jusqu'au P. _Bourdaloue_. On ne sait point de nouvelles du comte
_d'Albert_, sinon qu'on le croit trpan; et, depuis cela, pas un mot.
M. et madame _de Chaulnes_ en sont dans une extrme inquitude. Vous
savez que M. le prince _de Conti_ a la petite vrole; elle est sortie
avec abondance, et commence  suppurer sans aucun accident; ainsi on
espre qu'il s'en tirera heureusement. On fait des dtachemens de tous
cts pour envoyer au secours de Namur. _Sanzei_ est dans la place, et
il n'y a que sa mre qui soit plus  plaindre que lui. Madame la
duchesse _du Lude_, qui est de retour de Versailles m'a cont qu'elle
avoit men ma petite nice _de la Chaise_ dner  Trianon avec le roi.
S. M. et _Monsieur_ ne parlrent que de l'agrment de cette petite
personne, et de son peu d'embarras. Pour moi, je crois qu'elle
confesseroit[78] fort bien le roi. M. le premier prsident[79] a eu une
manire d'apoplexie; on l'a saign quatre fois; sa bouche est demeure
un peu tourne. Il doit partir incessamment pour Bourbon. Voil une
pigramme que l'on a faite sur son mal.

Ne le saignez pas tant; l'mtique est meilleur.
Purgez, purgez, purgez; le mal est dans l'humeur.

Je crois que je ferois bien de prendre le mme chemin que ce magistrat;
car mon estomac ne se rtablit point du tout. Au reste, ma trs-belle,
j'ai consult si l'on pouvoit prendre du caf deux heures aprs la
germandre. On en peut prendre en toute sret, et mme ils s'accordent
fort bien ensemble. Adieu, ma trs-aimable; je ne vous en dirai pas
davantage aujourd'hui; je vous supplie seulement de faire mes complimens
 _tutti quanti_, et sur-tout de vous, faire la violence d'embrasser
pour moi bien tendrement la charmante _Pauline_. Ma soeur[80] vous rend
mille grces de l'honneur de votre souvenir; elle en a t fort touche;
elle est  Versailles pour quelques jours.




LETTRE XXIII.

_Paris, 13 aot 1695._

La mort de M. _de Paris_[81], ma trs-belle, vous aura infailliblement
surprise; il n'y en eut jamais de si prompte. Madame _de Lesdiguires_ a
t prsente  ce spectacle; on assure qu'elle est mdiocrement
afflige. L'on ne parle point encore du successeur; mais bien des gens
croient que ce sera M. _de Cambrai_[82], et ce sera certainement un bon
choix; d'autres disent M. le cardinal _de Janson_. Nous saurons lundi ce
grand vnement; la chose mrite bien qu'on y pense. Il s'agit
maintenant de trouver quelqu'un qui se charge de l'oraison funbre du
mort. On prtend qu'il n'y a que deux petites bagatelles qui rendent la
chose difficile; c'est la vie et la mort. On vous aura sans doute envoy
les articles de la capitulation de Namur; vous aurez vu qu'on fait la
guerre fort poliment, et qu'on se tue avec beaucoup d'honntet. Nous
bombardons Bruxelles[83]  l'heure qu'il est; les chansons, les
madrigaux, les bons mots pleuvent sur le marchal _de Villeroi_, qui
peut-tre n'a aucun tort: c'est le malheur des places; heureux qui n'en
a point; mais peu de gens sentent ce bonheur-l. La comtesse _de
Grammont_ est de retour; je la vis hier si fatigue des eaux de Bourbon,
qu'elle me confirma plus que jamais dans ma paresse; elle est revenue
dans une litire, et elle dit qu'elle aimeroit mieux tre revenue 
pied. Le roi doit aller samedi  Meudon pour deux jours; les
distinctions vont rouler prsentement sur Meudon, et point sur Marli.
Tout y a t cette semaine, jusqu' M. _de Busenval_ et M. _de
Saint-Germain_. Comme je me sens incapable de prendre la rsolution
d'aller  Bourbon, je m'en vais essayer  Paris des eaux de Forges. Cela
s'appelle aller du chaud au froid. Depuis que madame _de
Fontevrault_[84] est ici; Saint-Joseph, o elle est presque toujours,
est le rendez-vous du beau monde, mais non pas de la galanterie[85].
Adieu, ma trs-aimable. Tous les marchs de M. _de Chaulnes_ sont
rompus. Madame _de Chaulnes_ se console de tout avec madame _de
Saint-Germain_; elle ne se peut passer d'elle, et cela apprend  se
passer de madame _de Chaulnes_.




LETTRE XXIV.

_Paris, 2 septembre 1695._

Hlas! mon amie, il n'est non plus question de M. l'archevque, que s'il
n'avoit jamais t; on a dit bien du mal de lui aprs sa mort; on a
parl du successeur[86]; depuis qu'il est nomm, on ne parle plus ni de
l'un ni de l'autre; ceci est un tourbillon qui ne permet pas les
rflexions. Tout le monde toit fou hier  Paris; on ne voyoit que des
femmes dsespres; les unes couroient les rues, les autres se faisoient
enfermer dans les glises; on entendoit: je n'ai plus de mari, je n'ai
plus de fils; d'autres ne disoient pas ce qu'elles n'avoient plus, mais
elles ne s'en dsesproient pas moins. La comtesse _de Fiesque_ disoit
que la bataille toit donne, et par consquent gagne; elle ajoutoit
que le prince _d'Orange_ toit prisonnier; je me trouvai le soir chez
madame _de Carman_, o toit madame _de Sulli_, la duchesse _du Lude_,
madame _de Chaulnes_, et une douzaine d'autres femmes, dont toit la
comtesse _de Fiesque_. Quand elles eurent bien discouru, j'entrepris de
leur remettre l'esprit (chose bien difficile) par un petit raisonnement,
qui concluoit qu'il n'y auroit point de bataille; elles se moquoient
toutes de moi; aujourd'hui que l'vnement justifie mes raisons, elles
croient que d'ici je conduis l'arme: on ne parle que de ma pntration;
et sur cela je conclus qu'on ne sait presque jamais pourquoi on loue ni
pourquoi on blme. J'tois hier folle, et aujourd'hui je suis la plus
habile personne du monde; et la vrit est que je ne suis ni folle ni
habile; mais que par un courrier qui toit arriv, on avoit appris qu'il
toit impossible de donner une bataille sans hasarder toute l'arme. M.
_de Conti_ l'a mand au roi, aussi bien que monsieur le duc _du Maine_,
et tout ce qu'il y a de principal dans l'arme.

M. _de Coulanges_ est toujours  Navarre, il me prie par toutes ses
lettres de vous dire des choses infinies de sa part. Le roi doit partir
le 24 de ce mois pour aller  Fontainebleau. M. et madame _de Chaulnes_
partent incessamment pour Chaulnes, et le bruit court que je vais avec
eux. Je prends des eaux de Forges, dont je me trouve assez bien. Je suis
ravie que la sant de madame _de Grignan_ soit bonne; je m'en rjouis
avec vous et avec elle. Faites-vous la violence d'embrasser la charmante
_Pauline_ pour l'amour de moi; je vous en conjure, ma trs-aimable.




LETTRE XXV.

_Paris, 9 septembre 1695._

Que d'vnemens, madame! que de discours! que de chansons! que
d'pigrammes! que de dignits! Le marchal _de Boufflers_ est duc; vous
le savez dj. Le mme courrier, qui a apport la rduction de Namur,
lui a t renvoy pour lui apprendre que le roi le faisoit duc, et lui
dire en mme temps qu'il pouvoit prendre le chemin de la cour. Quand il
s'est trouv press par sa reconnoissance de venir remercier le roi, le
prince _d'Orange_ lui a dit qu'il le faisoit son prisonnier. On prtend
qu'il a pris cette conduite sur celle que nous avons eue  Dixmude. Il a
bien voulu cependant le laisser revenir  la cour sur sa parole; mais le
marchal a cru devoir attendre les ordres du roi. La marchale _de
Boufflers_ est transporte de joie de sa nouvelle dignit, et ne sait
point encore ce malheur, qui, selon les apparences, ne sera pas long.
Revenons aux pigrammes. Le marchal _de Villeroi_ en est chamarr; il a
pourtant la consolation de savoir que le roi est persuad qu'il n'a
aucun tort; et je sais bien ce que je dis. Mais le monde veut juger de
ce qu'il ignore; et, comme on juge par l'opinion des autres, on est
assez fou pour se croire malheureux, malgr sa bonne conduite. Le roi va
aujourd'hui  Marli pour dix jours. M. et madame _de Chaulnes_ partiront
dans peu pour Chaulnes, et moi-avec eux. Que dites-vous de cette
rsolution? Ne me trouvez-vous pas grande femme tout--fait? M. _de
Coulanges_ est toujours  Evreux; madame _de Louvois_ le boude;
mademoiselle _de Bouillon_ l'aime de passion, et le retient malgr lui.
Moi, je lui cris rgulirement, et lui mande toutes les nouvelles. A
qui donneriez-vous la prfrence? Les passions sont horribles; je ne les
ai jamais tant haes que depuis qu'elles ne sont plus  mon usage: cela
est heureux. Notre dragon[87] est sorti tout couvert de gloire, et tout
nourri de cheval. Il a crit une trs-plaisante lettre  sa soeur. Dans
toutes les relations, il a t nomm au roi avec distinction; et, pour
dire plus, c'est de madame _de Montchevreuil_ que je le sais. Vous jugez
bien, ma trs-aimable, de la joie de madame _de Sanzei_, qui sait a
cette heure que son fils se porte bien. Songez que, de douze mille
hommes qu'ils toient dans Namur, il n'en est rest que trois mille
trois cents. J'oubliois de vous dire que c'est M. _de Guiscard_ qui
toit venu apprendre  la cour que le marchal _de Boufflers_ est
prisonnier. Madame _de Sulli_ a la mme maladie que madame _de Grignan_.
Elle prend des eaux de Forges, dont elle se trouve  merveille. Mais
Forges est un peu trop loin de Grignan: il faudroit s'en approcher, mon
amie. Je pardonne  madame _de Sulli_ cette maladie; mais madame _de
Grignan_ est trop avance pour son ge. On prtend que, de toutes les
faons d'tre malade, c'est la moins fcheuse. Je vous demande toujours
des nouvelles de madame _de Grignan_, dont je suis trs-sincrement en
peine. Ne me laissez point oublier dans le chteau que vous habitez, et
baisez, pour l'amour de moi, la charmante _Pauline_. Vous m'avouerez que
j'exige des choses bien difficiles de votre amiti.




LETTRE XXVI.

_Paris, 16 septembre 1695._

Ce n'est que pour marquer la cadence que je vous cris aujourd'hui,
madame; car je n'ai point reu de vos lettres, cette semaine, et je suis
toute honteuse de n'avoir pas de grands vnemens  vous mander; depuis
quelque temps, ils ne nous ont pas manqu; de vous dire que le roi est
 Marli depuis huit jours, voil une belle affaire; la duchesse _du
Lude_ y est; le roi en revient demain, et doit partir jeudi 22 de ce
mois pour aller  Fontainebleau. Une assez grande nouvelle; c'est que je
crois que j'irai dimanche  Versailles pour deux ou trois jours: Il sera
question incessamment du voyage de Chaulnes; j'espre encore que j'en
serai; mais j'ai une sant qui me drange si aisment, que je n'ose plus
faire de projets. M. _de Coulanges_ doit revenir aujourd'hui d'Evreux
pour rompre avec madame _de Louvois_, et aller  Chaulnes. Encore
faut-il bien vous apprendre, mon amie, que c'est le P. _Gaillard_, qui
ne doit point faire l'oraison funbre de feu M. l'archevque (_de
Paris_). Voici ce que je veux dire. M. le prsident et le P. _de la
Chaise_ se sont adresss au P. _Gaillard_ pour ce grand ouvrage; le P.
_Gaillard_ a rpondu qu'il y trouvoit de grandes difficults; il a
imagin de faire un sermon sur la mort au milieu de la crmonie, de
tourner tout en morale, d'viter les louanges et la satire, qui sont des
cueils bien dangereux. Tout le prlude des oraisons funbres n'y sera
point. Il se jetera sur les auditeurs pour les exhorter; il parlera de
la surprise de la mort, peu du mort; et puis, Dieu vous conduise  la
vie ternelle. Adieu, ma belle amie; ne me laissez jamais oublier 
Grignan, je vous en conjure; et sur-tout de la charmante _Pauline_. Je
crois que M. _de Chaulnes_ va acheter Villeflit de M. _de Fiaubet_, dont
madame _de Chaulnes_ parot peu contente. Le confesseur extraordinaire
de madame _de Grignan_ me doit demain lire l'oraison funbre qu'il a
faite de ce saint homme.




LETTRE XXVII.

_Paris, 30 septembre 1695._

Je m'en vais vous parler bien habilement du mal de madame _de Grignan_,
c'est--dire du mal d'estomac, qui n'est autre chose, mon amie, que le
mien. J'ai prouv, par mon impatience, toute sorte de remdes; trop
heureuse si ces expriences lui peuvent tre utiles. _Carette_ m'a
donn, pendant neuf mois, de ses gouttes, qui ne m'ont point fait un mal
sensible, mais qui m'avoient grsille  un tel point sans me
raccommoder l'estomac, que je vous avouerai confidemment qu'elles m'ont
fait une seconde maladie. Venons  _Helvtius_: il m'a donn une
prparation d'absinthe, qui m'a tout--fait rtabli l'estomac. Comme
cela fait quelqu'impression de chaleur, trs-lgre pourtant, il m'a
fait prendre des eaux de Forges, dont je me trouve  merveille. Je
commence  engraisser; je mange du fruit, je dne et je soupe; en un
mot, mon amie, je ne suis plus la mme personne que j'tois il y a deux
mois. Vous voyez bien pourquoi je vous conte tous ces dtails.
Ramenez-nous donc madame _de Grignan_  Paris; je vous promets qu'en
trois semaines, _Helvtius_ et moi lui rtablirons l'estomac. C'est la
cause de presque tous les maux. Je me suis mme raccommode avec le
caf; et, comme je ne sais point user d'une chose que je n'en abuse,
j'en prends dans l'excs. Ma petite absinthe est le remde  tous maux.
Vous me demanderez, mon amie, pourquoi me portant aussi-bien que je vous
le dis l, je ne suis point alle  Chaulnes? Et je vous rpondrai que
je me trouve comme les personnes qui deviennent avares par tre riches.
Depuis que j'ai un peu de sant, je la mnage beaucoup. Le vilain temps
m'avoit alarme; si j'avois prvu qu'il pt faire aussi beau qu'il fait
prsentement, je crois que je me serois embarque pour ce grand voyage;
mais je me garde pour Dampierre, et je fais trs-facilement de ma maison
une maison de campagne. Je me promne les matins sur mon rempart, et je
passe les aprs-dnes assez solitairement. La cour d'Angleterre est 
Fontainebleau. Ils ont des comdies, des ftes, et s'ennuient,  ce
qu'ils disent; et tant pis pour eux. Madame la marquise _de Grignan_ ne
veut voir personne; c'est ce qui m'a empche de me prsenter  sa porte
aussi souvent que j'aurois fait. M. _de Chaulnes_, qui sait forcer les
portes, dit qu'elle est trs-aimable. M. _de Coulanges_ est all 
Chaulnes; ils reviendront tous dans un mois, et c'est tout--l'heure.
L'abb et moi ne laisserons point ignorer  madame _de Sanzei_ tout ce
que vous dites pour elle. Je vous demande mille complimens pour madame
_de Grignan_, ma trs-aimable: je vous demande aussi d'embrasser la
belle _Pauline_ pour l'amour de moi, tout comme si vous n'aviez point
de sujet de vous plaindre d'elle.




LETTRE XXVIII.

_Paris, 28 octobre 1695._

Vous avez eu la colique, ma chre amie; et quoique je sache que vous
vous en portez bien prsentement, je ne saurois tre rassure que je ne
le sois par vous-mme. Je vous demande aussi des nouvelles de madame _de
Grignan_; si vous saviez combien l'air subtil est contraire  ses maux,
vous l'obligeriez de se mettre dans une litire bien faite et bien
commode, et vous gagneriez Paris; l'air de Lyon lui feroit connotre
qu'il n'y a point de meilleur remde pour elle que de changer de climat;
c'est l'avis de mon oracle (_Helvtius_). La marchale _de Boufflers_ a
t fort malade d'une pareille maladie, elle se-porte trs-bien
aujourd'hui. Le roi est de retour dans une parfaite sant. Je vis hier
la duchesse _du Lude_, qui est venue  Paris pour se faire saigner et
purger, sans autre raison, je crois, que d'avoir trop de sant. Il s'est
fait de grands changemens  Chaulnes. M. _de Chaulnes_ aime son chteau
comme sa vie, et ne le peut quitter. Madame _de Chaulnes_ passe les
jours, et peut-tre une bonne partie des nuits  jouer. M. _de
Coulanges_ est devenu dlicat et prcieux; les visites de province
l'ennuient. Je vois souvent notre petite accouche (_la duchesse de
Villeroi_)[88]; elle a un fils un peu plus grand que son pre, et un peu
moins grand que le marchal (_de Villeroi_); il n'y a point de jour
qu'elle ne me demande des nouvelles de mademoiselle _de Grignan_, et
qu'elle ne lui souhaite tous les biens et les maux qu'elle a. L'on dit
que le marchal _de Lorges_ se porte mieux, et on n'appelle plus sa
maladie une apoplexie; la marchale, qui l'est all trouver, va avec lui
aux eaux de Plombires. Tout le monde croit le mariage de M. _de
Lesdiguires_ fait avec mademoiselle _de Clrembault_[89]; le charme que
madame _de Lesdiguires_ trouve dans ce mariage, c'est qu'elle n'aura
point son fils avec elle. Le monde dit aussi celui de mademoiselle
_d'Aubign_ avec le fils[90] de M. _de Noailles_; et je crois qu'en
cette occasion le monde dit vrai. Au reste, ma trs-belle, j'ai  vous
apprendre que l'abb _Testu_ est charm de madame _de Carman_, et qu'il
se plaint hautement de toutes ses amies de ne lui avoir pas fait
connotre ce mrite-l plutt. On parle fort ici de la solitude de
madame la marquise _de Grignan_; on dit que sa vie n'est pas
soutenable, parce qu'il ne faut voir personne, ou voir bonne compagnie.
Vous voyez combien votre retour et celui de _sa belle-mre_[91] sont
ncessaires; mes conseils sur cela vous parotront bien intresss; je
souhaite que cette raison ne vous empche pas de les suivre, et que vous
me croyez aussi tendrement  vous que j'y suis. Je vous demande en grce
de dire bien des choses de ma part  madame _de Grignan_, et de ne pas
oublier la belle et charmante _Pauline_.




LETTRE XXIX.

_Paris, 7 novembre 1695._

Aprs avoir rflchi avec toute l'application possible sur tout ce que
vous me mandiez, ma chre amie, _Helvtius_ a encore voulu emporter
votre lettre afin d'y penser  loisir; il ne me rapporta qu'hier ce que
je vous envoie; il est persuad que l'air subtil est fort contraire 
madame _de Grignan_, et que s'il toit possible qu'elle se mt dans une
litire bien commode, et quelle fit de petites journes, elle ne seroit
pas plutt arrive  Lyon qu'elle se trouveroit fort soulage; c'est un
remde que nous approuvons fort ici. Notre oracle _Helvtius_ a sauv la
vie  la pauvre _Tourte_; il a un remde sr pour arrter le sang, de
quelque ct qu'il vienne; c'est un trs joli homme et trs-sage. Sa
physionomie ne promet pas tant de sagesse; car il ressemble  _Dupr_
comme deux gouttes d'eau. Je vous demande des nouvelles de madame _de
Grignan_, ma trs-aimable, pour me rcompenser de toutes mes
consultations. M. le marquis _de Grignan_ m'est venu voir; il est
assurment moins gras qu'il n'toit; je lui en ai fait des complimens
trs-sincres: madame sa femme me fit l'honneur de venir ici hier; je la
trouvai si considrablement embellie, qu'elle me parut une autre
personne que celle que j'avois vue; c'est qu'elle est engraisse, et
qu'elle a bien meilleur visage, de beaux yeux si brillans, que j'en fus
blouie; elle vint ici sur les deux heures avec madame sa mre et
mademoiselle sa soeur. Malheureusement pour moi, madame _de Nevers_
s'toit leve aussi matin qu'elles; elle arriva un moment aprs ces
dames, qui s'en allrent quand elle entra; et madame _de Nevers_ qui me
parla trs-sincrement, trouva madame la marquise _de Grignan_ toute des
plus jolies. M. et madame _de Chaulnes_ et M. _de Coulanges_ arrivent
mercredi pour dner  Paris; je me dois trouver  l'htel de Chaulnes
pour les y recevoir. Le roi est  Marli pour jusqu' lundi; la comtesse
_de Grammont_ y est aussi; mais quoiqu'elle ait rattrap  la cour les
grces de la nouveaut, la pauvre femme ne s'en porte pas mieux. Tous
ses maux sont revenus; elle les soutient avec un courage et une gaiet
qui m'tonnent, ayant perdu, je crois, jusqu' l'esprance de gurir. La
duchesse _de Villeroi_ reoit ses visites dans son lit, jolie tout ce
qu'on peut l'tre; je fis, il y a deux jours, les honneurs de sa chambre
avec la marchale _de Villeroi_; j'ai dcouvert  cette petite duchesse
un mrite qui lui fait bien de l'honneur dans mon esprit, c'est qu'elle
a un got si naturel pour mademoiselle _de Grignan_[92], qu'elle en est
sincrement occupe; elle m'en demande continuellement des nouvelles.
Elle lui souhaite tout le bonheur qu'elle mrite; mais elle ne veut
consentir  aucun mariage, qu'elle ne soit assure de la revoir ici.
Enfin, elle a des sentimens, elle a des penses; c'est un des miracles
de _Pauline_. Je sais de ses nouvelles; on dit que vous vous allez
encore marier[93]; j'en suis ravie, mon amie; revenez donc toutes; la
vie est trop courte pour de si longues absences. Par rapport  la vie,
les plus longues ne devroient tre que de deux heures. Je vous envoie
une lettre de M. _de Vannes_, qu'il y a en vrit trois mois qui est
dans mon critoire. Je lui en demande pardon; car pour vous, je suis
assure que vous l'aimez autant  l'heure qu'il est, que quand elle a
t crite. Adieu, ma trs-aimable; mandez-moi vtement que vous allez
revenir, et que vous ne pouvez plus souffrir la solitude de cette jeune
marquise, qui, comme moi, soupire aprs votre retour.




LETTRE XXX.

_Paris, 18 septembre 1695._

Monsieur _de Lamoignon_ me montra hier une lettre de M. le chevalier _de
Grignan_, qui m'apprit que madame votre fille se portoit bien mieux;
j'en ai une joie trs-sincre, et je souhaite de tout mon coeur, ma
trs-chre, d'apprendre la continuation de ce mieux; j'ai la confiance
de croire que vous me le ferez savoir; cela me donne aussi des
esprances que nous vous reverrons bientt; il n'y a rien, en vrit,
que je dsire si vivement: votre retour est ncessaire  bien des
choses, dont le changement d'air est une des principales pour madame _de
Grignan_. Madame sa belle-fille est trop abandonne ici; le retour de M.
_de Svign_ qui approche; que de raisons, ma trs-belle, pour nous
revenir voir! Paris est fort rempli  l'heure qu'il est; mais il ne le
sera point  ma fantaisie, tant que vous ne serez point avec nous. J'ai
bien envie d'apprendre si madame _de Grignan_ a fait usage des bouillons
d'crevisse, et si elle s'en est bien trouve. Il y a tous les jours de
bon dners  l'htel de Chaulnes, et une trs-bonne compagnie, o vous
tes toujours dsire. M. le marquis _de Grignan_ me fit l'honneur de me
venir voir il y a deux jours. Je le remerciai de n'tre point grossi; il
me parot fort content du palais qu'il habite. On me mande de Lyon que
la charmante _Pauline_ va changer de nom; ne nous l'amenez-vous pas? Il
n'y a que madame _de Simiane_ que je puisse jamais autant aimer que
mademoiselle _de Grignan_. Hlas!  propos _de Simiane_; le pauvre
monsieur _de Langres_[94] est  l'extrmit; j'en suis tout--fait en
peine. Je crois M. _Nicole_ mort; il tomba en apoplexie il y a deux
jours. _Racine_ vint en diligence de Versailles lui apporter des gouttes
d'Angleterre, qui le ressuscitrent; mais on vient de me dire qu'il est
retomb; c'est une grande perte. Il s'est trop puis  crire: on
prtend qu'il s'est cass la tte  ce dernier livre contre les
Quitistes; ils n'en valoient, en vrit, pas la peine. Adieu, ma
trs-aimable; j'attends toujours de vos nouvelles avec impatience, mais
encore plus  prsent,  cause de l'tat o est madame _de Grignan_.




LETTRE XXXI.

_Paris, 6 avril 1696._

Je ferai voir votre lettre  la marchale _de Crqui_[95], madame; le
seul plaisir qui lui reste, c'est d'entendre louer on pauvre fils[96]:
elle me parot plus afflige que le premier jour; je n'en passe gure
sans la voir. Je l'ai cependant envoye  M. _de Coulanges_ cette
aimable et tendre lettre; il est  Saint-Martin d'o il doit revenir
mardi. Madame _de Saint-Gran_ a reu deux visites de madame _de
Maintenon_; vous jugez bien qu'il n'en falloit pas tant pour la
consoler: madame _de Mornai_ ne quitte point madame _de Maintenon_; plus
cette petite femme parot insensible aux honneurs qu'elle reoit, plus
on est occup d'elle. Je suis tonne de ces sortes de conduites. Le
mariage de ma nice est absolument rompu avec M. _de Poissi_[97]; elle
part dans huit jours pour aller en Flandre. M. et madame _de Bagnols_
n'ont aucun tort: madame _de Maisons_[98] a fait aussi ce qu'elle a pu,
et nous lui en serons toujours trs-sensiblement obliges: je suis ravie
de la connotre; elle a un trs bon coeur, et une vritable gnrosit.
Il faut esprer que notre grande fille sera bien marie[99]; mais ce ne
peut plus tre qu'au retour de la campagne, car rien ne nous convient
plus dans la robe. Je m'en vais vte finir ce petit billet; car madame
_de Montespan_ me vient prendre ds la pointe du jour, pour aller
entendre le P. _de la Fert_ (_jsuite_), qui prche comme un
_Bourdaloue_, et qui ressemble si fort au duc son frre, qu'on ne se
peut empcher de rire des discours qu'ils tiennent tous deux: madame _de
Fontevrault_[100] vient aussi: voil bien des sermons que j'entends avec
cette bonne compagnie, qui part dans huit jours pour aller  Bourbon.
Moins madame _de Grignan_ se rtablira o elle est, plus elle se devroit
presser de changer d'air. Sparment de l'intrt que j'ai  donner ce
conseil, c'est l'avis de tous les gens habiles. Quand reverrons-nous
aussi madame _de Simiane_? elle ne s'en soucie gure; elle a de quoi
s'amuser, pendant que nous soupirons ici aprs elle. Je ferai vos
complimens  la marchale _de Crqui_, et ceux de M. et de madame _de
Grignan_, je vous en assure, ma trs-aimable. Le roi a donn deux mille
louis au marchal _de Choiseul_ pour l'aider  faire son quipage; je ne
sais si le marquis _de Grignan_ ira avec lui. Adieu, ma vraie amie, et
vte adieu; on me presse de sortir.




LETTRE XXXII.

_A Madame_DE SIMIANE[101].

_Paris, 2 mai 1696._

Je vous suis sensiblement oblige, madame, de songer encore  moi; je
connoissois toutes vos perfections; mais la tendresse de votre coeur, et
l'amiti que vous avez su avoir pour une personne[102] aussi digne
d'tre aime que celle que vous regrettez, c'est ce qui me parot fort
au dessus de tout ce qu'on en peut dire. Ah! madame, que vous avez
raison, de me croire infiniment touche! Je ne pense  autre chose; je
ne parle d'autre chose; j'ignore tous les dtails de cette funeste
maladie, je les cherche avec un empressement qui fait voir que je ne
songe point  me mnager. Je passai hier toute la journe avec le prieur
de Sainte-Catherine; vous jugez bien sur quoi roula notre conversation;
je lui fis voir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire;
elle lui fit un vrai plaisir; car ces sortes de gens-l sont si
persuads que cette vie-ci ne doit servir qu' s'assurer l'autre, que
les dispositions dans lesquelles on quitte le monde sont les seules
dignes d'attention pour eux; mais on songe  ce que l'on perd, et on le
pleure. Pour moi, il ne me reste plus d'amie; mon tour viendra bientt,
cela est raisonnable: ce qui ne l'est gure, c'est d'entretenir une
personne de votre ge de si tristes et de si noires penses; votre
raison fait oublier votre jeunesse, madame; et cela, joint 
l'inclination naturelle que j'ai pour vous, m'autorise, ce me semble, 
vous parler comme je fais.




LETTRE XXXIII.

A LA MME.

_Paris, 8 juin 1696._

Il me parot qu'il y a bien du temps que vous n'avez reu de mes
lettres; vous ne serez peut-tre pas de cet avis: il n'y a pas moyen
cependant de pousser ma discrtion plus loin; c'est un bien qui m'est
devenu ncessaire, d'avoir de vos nouvelles; et, quelque ingalit qu'il
y ait de votre ge au mien, j'prouve que l'on vous aime
trs-solidement. Il y a des endroits dans votre coeur, qui font oublier
votre jeunesse, sans qu'il y en ait aucun dans votre figure, qui ne
prsente toute la fleur de ce bel ge.

Je ne m'accoutume point  la perte que nous avons faite[103]; et
lorsque j'apprends le retour de la sant de madame votre mre, je ne
puis m'empcher d'tre vivement touche que cette joie n ait point t
sentie par une personne qui en et t si digne[104]. Je vous prie,
madame, que je sois informe de la continuation de cette sant, 
laquelle je prends plus d'intrt que je ne puis vous le dire.

Je vis avant-hier M. _de Coulanges_ dans la belle maison de Choisi:
madame _de Louvois_ et lui y sont tablis pour tout l't; on est oblig
tous les jours d'y avoir deux tables par la quantit de monde qui s'y
trouve; un lansquenet ensuite, et puis des promenades dlicieuses;
joignez  tout cela les plaisirs qui suivent l'abondance, et vous
trouverez que Choisi est un sjour enchant: il y a trop de ces plaisirs
pour moi, et je ne saurois me rsoudre  y passer plusieurs jours: mon
got augmente pour la solitude, ou du moins pour une trs-petite
compagnie. Madame _de Mornai_ ne quitte plus madame _de Maintenon_: elle
va  Marli; enfin, madame, je ne trouve rien de si extraordinaire que de
la voir de tous les plaisirs, pendant que vous tes loigne du monde et
du bruit; il est vrai que vous avez de grandes ressources dans
vous-mme. Adieu, madame, je vous demande en grce de ne pas ngliger
l'occasion de dire  M. le comte _de Grignan_ combien je l'honore; mais
sur-tout rendez-moi de bons offices auprs de vous, je vous en supplie.




LETTRE XXXIV.

A LA MME.

_Paris, 20 juillet 1696._

Il y a long-temps, madame, que je n'ai eu l'honneur de vous crire; mais
je ne suis point seule  m'en apercevoir? En vrit, c'est pure
discrtion qui m'empche de vous dire plus souvent ce que je sais
penser de vous; il y a une telle disproportion de votre ge au mien,
qu'il me parot de la cruaut  moi de vous aimer comme je fais, et
sur-tout de vous en entretenir. Je suis trs-persuade que vous n'enviez
point les extrmes distinctions dont jouit madame _de Mornai_; mais,
madame, n'est-ce point tre trop avance pour votre ge, de vous savoir
passer du monde et de la cour? Il me semble qu'il n'y a que l'exprience
qui en puisse dtromper, et voil ce que vous n'avez pas jusqu'
prsent. Madame _de Mornai_ est de tous les voyages de Marli, sans tre
nomme de toutes les promenades du roi; en un mot, madame _de Maintenon_
la traite comme sa fille; et pensez-vous qu'on puisse tre insensible 
ces honneurs? ma nice _de Bagnols_ voit tout cela d'un grand
sang-froid. La trve d'Italie donne ici de grandes esprances de la paix
gnrale; je suis assure, madame, que cette grande nouvelle ne vous
sera pas indiffrente. On se tourmente dj pour tre des dames de
madame _de Bourgogne_; car on dit qu'elle n'aura point de filles, et
qu'on lui donnera  peu prs les dames qu'avoit la reine, except madame
_de Beauvilliers_, qui, selon toutes les apparences, sera dame
d'honneur. Nous craignmes beaucoup ayant-hier pour madame _de
Chaulnes_, qui,  la suite d'une mauvaise sant, eut une si grande
foiblesse, qu'elle perdit connoissance. On envoya qurir des mdecins,
un confesseur, enfin un appareil trs-propre  pouvanter; elle se porte
beaucoup mieux; elle a pris aujourd'hui un peu d'mtique. J'aime cette
duchesse de la vraie douleur qu'elle a eue de la perte de madame _de
Svign_. Pour moi, madame, je vous avoue avec une sincrit que j'ai
pour vous, malgr mon ge, que je ne m'en consolerai jamais; j'y pense
sans fin et sans cesse; et quand je songe que tous les retours ne la
ramneront point, je ne puis soutenir une telle ide. Je vous demande
des nouvelles de votre sant, madame; on m'a dit qu'elle n'toit pas
absolument bonne, et que vous preniez des eaux: je vous croyois une
sorte de maladie, o les eaux n'toient point propres. La marchale _de
Castelnau_ est morte d'un trs-douloureux cancer: les petites-filles
esprent la pension de quatre mille livres, que le roi lui faisoit. Je
vous demande pardon, madame, de vous crire une si longue lettre; mais
le got que j'y trouve, me doit faire esprer que vous ne vous en
plaindrez pas.




LETTRE XXXV.

A LA MME.

_Paris, 14 septembre 1696._

J'ai t fort aise, madame, d'apprendre par vous le rtablissement de la
sant de madame votre mre; mais je ne puis m'ter la pense que la
personne du monde, qui s'intressoit le plus  cette sant, n'ait point
partag notre joie. Ah! madame, je ne m'accoutume point  ne plus
esprer qu'aucun retour nous amne ce que nous regrettons avec tant de
raison. Je comprends ce que ce sera pour madame _de Grignan_, de se
trouver en ce pays-ci au milieu de ces tristes souvenirs. Je suis fort
occupe de ce que vous nous privez de l'esprance de votre retour. Il me
semble que vous seriez bien ncessaire  madame votre mre; et je vous
avoue que j'aurois plus de joie de vous revoir qu'il ne convient  une
personne de mon ge. Vous tes faite pour charmer tout ce qui est
aimable et jeune comme vous; et c'est vous offenser que de vous aimer
aussi vritablement que je fais; mais qu'importe? Je ne sens point que
je puisse m'empcher de vous offenser, ni d'esprer que vous me
pardonnerez. Que dites-vous, madame, de notre duchesse _du Lude_? Je
l'embarquai mardi avec les dames du palais, dans une sant parfaite:
jamais on n'a marqu tant de confiance en une personne, que le roi et
madame _de Maintenon_ ont fait pour elle dans cette occasion; et je vous
assure qu'elle n'y est pas insensible. On dit qu'il sera question encore
de quatre dames du palais, et de deux autres, quand la jeune princesse
se mariera. Je ne comprendrai jamais qu'on ne vous aille pas chercher au
bout du monde pour cela. J'ai assez bonne opinion de votre
_voisine_[105], pour croire que vous seriez sa favorite. Enfin, je fais
de tout ceci un petit chteau qui vous regarde uniquement, et je ne
m'accommoderai jamais que ce chteau soit en Espagne. A propos
d'Espagne, savez-vous que toute l'histoire de cette reine est fausse?
Elle n'est point grosse, elle se porte fort bien; le roi en a reu des
nouvelles. On est ici dans les _Te Deum_, dans les feux de joie de la
paix de Savoie. Grces  Dieu, le roi continue de se porter de mieux en
mieux. On croit que la cour ira  Fontainebleau vers la fin de ce mois,
pour y recevoir la princesse. Conservez-moi l'honneur de vos bonnes
grces, madame; j'espre que vous voudrez bien vous souvenir de moi
auprs de madame la comtesse _de Grignan_ et de M. _le Chevalier_. Je
vous demande pardon de la libert que je prends; mais tout est permis 
une personne qui a la confiance de vous crire, et que vous honorez de
vos aimables lettres. M. _de Coulanges_ est  Vichi avec sa femme _de
Louvois_[106].




LETTRE XXXVI.

A LA MME.

_Paris, 25 octobre 1696._

Je suis fort aise, madame, que vous nous fassiez esprer le retour de
madame votre mre; mais, en vrit, pour que la joie ft complte, le
vtre nous seroit bien ncessaire. J'admire que l'on ait pu faire des
dames du palais pour madame la duchesse _de Bourgogne_, sans avoir song
 vous envoyer chercher au bout du monde. Je fis part, il y a quelques
jours, de mon tonnement  madame _de Montchevreuil_. A propos de madame
_de Montchevreuil_, madame _de Mornai_ est accouche d'un fils. Cet
vnement donne beaucoup de joie  toute sa maison. O avez-vous pris,
madame, que madame la duchesse _de Bourgogne_ a eu la rougeole? Est-il
possible qu'une de _ses voisines_ soit si peu instruite?[107] Je reus
hier une lettre de madame la duchesse _du Lude_[108], qui me parot
charme de sa princesse. Elle me mande qu'elle est grcieuse, qu'elle a
un trs-bon air, et que, sans beaut, on ne peut tre plus agrable
qu'elle est. Le roi et _Monsieur_ iront coucher  Montargis, pour la
recevoir, et M. le duc _de Bourgogne_ ira jusqu' Nemours. _Madame_,
toutes les princesses et les femmes de la cour l'attendront toutes
pares dans l'appartement qu'on lui destine  Fontainebleau, qui est le
mme qu'occupoit madame _la Dauphine_. On dit que l'on nommera encore
six dames au mariage de la princesse. Le roi, madame _de Maintenon_,
tout est charm de madame _du Lude_. Elle s'est surpasse elle-mme dans
toute la bonne conduite qu'elle a eue: j'en suis aussi peu surprise que
j'en suis aise. Le pauvre abb _Pelletier_ est mort d'apoplexie. Il y a
quatre ou cinq jours que je vois un spectacle bien triste, mais qui
commence  le devenir moins. M. _d'Harrouis_ tomba dimanche dernier en
apoplexie: je volai  son secours; et nous avons si bien fait par nos
remdes et par nos soins, que je le crois hors d'affaire; mais le pauvre
homme demeurera paralytique. Tout ce qu'il nous a dit dans son agonie,
ne se peut ni croire ni imaginer; je n'ai jamais vu envisager la mort
avec tant de courage, ni revenir  la vie avec tant de docilit. Ce
pauvre mourant parloit toujours de madame _de Svign_. Il disoit: si
elle toit au monde, elle seroit de celles qui ne m'abandonneroient
pas. Nous fondions toutes en larmes, et puis il nous disoit des choses
qui nous faisoient rire, malgr que nous en eussions. J'ai une vraie
impatience de recevoir l'honneur que vous dites que doit me faire un
homme, qui a t assez heureux pour vous plaire. J'avoue que cela me
prvient en sa faveur; mais, madame, pourquoi le laissez-vous venir tout
seul? En vrit, vous tes trop raisonnable, et nous souffrons trop de
votre raison. J'espre que mademoiselle _de Bagnols_ aura un beau palais
sans l'aller chercher  Turin, ou, pour parler plus juste, un beau
chteau; j'ai une grande envie qu'elle soit bien tablie. Conservez-moi
l'honneur de vos bonnes grces, madame; et, si vous n'tes point
honteuse d'avoir un commerce avec une vieille comme moi, comptez qu'il
ne finira point par ma faute. Je vous serai sensiblement oblige, si
vous voulez bien me faire la grce d'assurer madame la comtesse _de
Grignan_ et M. _le Chevalier_ que j'attends leur retour avec toute
l'impatience qu'ils mritent.




LETTRE XXXVII.

A LA MME.

_Paris, 7 mars 1697._

Je suis charme de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire,
madame. Comme il y a long-temps qu'on n'a eu celui de vous voir, on est
tonn de trouver tant de sagesse, de raison et de bon sens, avec tous
les charmes de la jeunesse. Il n'y a que vous qui ayez pu accorder des
choses si opposes. Je suis trs-fche d'avoir ignor si long-temps le
sjour de M. _de Simiane_ en ce pays-ci. Le hasard me l'a fait trouver 
dner chez M. _de Saint-Amant_; il m'a ensuite fait l'honneur de me
venir voir deux fois. Il m'a paru tout comme il vous parot; je ne crois
pas peu dire. Il a bien raison d'tre pour vous, comme il est. J'avoue
que cela m'a fait un sensible plaisir; je n'aime point qu'on ignore de
tels bonheurs. Ah! madame, que ne feroit point notre pauvre madame _de
Svign_ dans une pareille occasion? Le malheur de ne la plus voir m'est
toujours nouveau; il manque trop de choses  l'htel de Carnavalet. Je
ne saurois m'empcher de vous dsirer; et toute votre indiffrence pour
ce pays-ci ne m'en peut inspirer pour votre retour. Je le souhaite comme
si j'tois d'ge  en profiter; mais il me semble que mon inclination si
naturelle pour vous, vous fait souffrir mon ge avec quelque bont. J'ai
eu la conduite que vous m'avez prescrite au sujet de votre lettre;
cependant je vous avouerai, madame, que je l'ai montre  madame _de
Chaulnes_, qui m'a fait promettre de vous dire de sa part qu'elle vous
approuve autant qu'elle dsapprouve, je ne dirai pas qui. Savez-vous
que madame _de Chaulnes_ a un nouveau mrite  mon gard? C'est celui de
ne se point du tout consoler de la perte de madame _de Svign_. Nous en
parlons sans cesse; car, pour moi, c'est ma manire; j'aime  parler de
ce que j'ai aim, et  ne me point mnager sur les souvenirs qui me sont
chers.

Je fis une longue rponse  une lettre, que vous m'avez fait l'honneur
de m'crire avant la dernire; je la donnai  madame votre mre, et ma
lettre s'est trouve perdue. Je vous le dis, madame, afin que vous ne me
souponniez pas d'une grossiret pareille  celle d'y avoir, manqu. Au
reste, le mariage de ma nice avec M. _de Poissi_ est rompu. Si j'tois
 sa place, j'en serois aussi aise qu'elle en est peut-tre fche. Il
ne la dsiroit point autant qu'il convenait pour surmonter les plus
petites difficults: quand cela est ainsi, il me parot qu'on se doit
trouver heureuse de ne point entrer dans une maison o l'on est si peu
souhaite: je suis assure que c'est l votre avis. Quel bon sens,
madame, que le vtre, de n'tre point entte de la cour! Songez que
madame _du Lude_, qui avoit une si bonne sant, est accable de
rhumatismes. Songez qu'il faut qu'elle couche dans la chambre de la
princesse; qu'elle se fatigue jour et nuit, et pour qui[109]? Cependant
je sais une personne du monde, qui admire les agrmens de la place, et
la trouve prfrable  tout le repos, dont madame _du Lude_ pouvoit
jouir. J'ai eu quelque escarmouche avec cette personne sur une telle
faon de penser, que je vous avoue que je ne comprends point.
Continuez-moi toujours un peu de part dans votre amiti, madame. Il
faudroit que vous pussiez bien savoir comme je suis pour vous, afin de
vous persuader que je n'en suis pas indigne. Permettez-moi de prendre
part  la joie de M. le marquis _de Simiane_ de se trouver auprs de
vous. Sa joie est d'autant plus raisonnable, qu'il n'est pas aise tout
seul. J'ai eu assez l'honneur de le voir, pour dsirer beaucoup de le
voir davantage.




LETTRE XXXVIII.

_A madame_ DE GRIGNAN.

_Paris, 19 avril 1700._

Il y a si long-temps, madame, que je ne fais rien de ce que je dsire,
que je n'ai pu trouver le moment de vous remercier de la dernire lettre
que vous m'avez fait l'honneur de m'crire. Ma mre a depuis quinze
jours la fivre continue avec des redoublemens; et moins elle est en
tat de penser, plus je suis attache auprs d'elle: c'est un terrible
spectacle. Ce qui se passe en moi dans cette cruelle occasion, ne se
peut concevoir; mais en voil trop sur un si triste sujet. Il vaut mieux
vous faire de trs-sincres complimens sur le voyage que M. le marquis
_de Grignan_ va faire en Lorraine. Toutes les distinctions sont
agrables  son ge; et vous ne sauriez croire, madame, combien celle-l
a t recherche. Je me prsentai hier  la porte de _son excellence_;
elle toit  Versailles. Je vis madame votre belle-fille chez madame _de
Simiane_, qui est en vrit bien incommode de sa grossesse. Je rendis
mes devoirs en votre appartement; il est trs-beau; la vue m'en parot
charmante. Je le regardai avec un air d'intrt, qui me le fit bien
examiner pour la premire fois. Vous serez bien loge, madame; mais vous
nous ferez trop languir aprs votre retour. C'est l votre unique
dfaut; nous aurions besoin que vous en eussiez d'autres pour nous
consoler. On commence aujourd'hui  tirer la loterie de madame _de
Bourgogne_. J'ai eu trente pistoles  la grande, qui s'est faite 
l'Hpital; se peut-il un plus grand malheur dans une pareille occasion?
Cependant j'ai eu l'me assez intresse pour prfrer ce vilain petit
billet noir  un billet blanc; ma soeur a trouv ce sentiment
trs-indigne d'elle. M. _de Bagnols_ est ici. Je ne dsespre point
qu'il n'aille  Grignan rendre  M. _de Grignan_ tout ce qu'il lui doit;
car pour Paris, ce n'auroit t que la conduite des autres. Madame la
duchesse _du Lude_ a eu un mal assez considrable au pied. Elle a
quelquefois un rhumatisme; mais elle ne sent point ses maux dans la
chaleur du combat. Je pense toujours de la mme faon sur ce qui la
regarde; et, Dieu merci pour elle, sa faon de penser n'est point
change aussi. La pauvre petite madame _d'Aunai_, fille de madame _de
Morangis_, est morte  vingt-un ans; les _Villeroi_ sont trs-affligs
avec raison. On assure que M. _de Rochebonne_ et M. _de Saint-Germain_
ont des raisons d'esprer; je souhaite de tout mon coeur pour la chose en
elle-mme, et par l'intrt sensible que vous y avez tous, que leurs
esprances soient fondes. J'ai appris  l'abb _Testu_ que vous
l'honoriez de votre souvenir; mais je vous avouerai que, quoiqu'il ait
reu cette marque de votre bont avec beaucoup de reconnoissance, il a
voulu voir si je ne le trompois point, car il lui faut des
dmonstrations; et aprs avoir t convaincu de la vrit de ce que je
lui disois, il a tir des consquences qu'il falloit qu'il ft charm,
et il a conclu qu'il l'toit.




LETTRE XXXIX.

A LA MME.

_Paris, 30 juillet 1700._

Tout ce que vous me faites la grce de me dire est vrai, madame;
cependant on ne sauroit s'imaginer ce que la nature soutenue du
spectacle m'a fait souffrir. L'impression qui m'en est reste est si
vive, que je n'en puis revenir, malgr tout ce que la raison peut
fournir de consolation. J'espre en la diversion que je n'ai point
encore prouve; car je n'ai vu personne dans cette triste conjoncture.
Je ne vous fais point d'excuses de n'avoir pas fait rponse  votre
lettre; vous jugez aisment, madame, de ce qui m'en a empche, et
combien j'avois renonc  mes plaisirs, puisque je m'tois retranch
celui de vous entretenir. M. _de Coulanges_ est  Versailles; on vient
de me dire qu'il vit hier madame _de Maintenon_ chez madame _de
Saint-Gran_, et qu'il en avoit reu des amitis infinies. Il a mand
cette heureuse rencontre  madame _de Louvois_. C'est une chose
raisonnable que les _secondes femmes_ soient mieux traites que les
premires; et je suis assez juste pour ne me point plaindre de la
prfrence que M. _de Coulanges_ donne  madame _de Louvois_. Que
dites-vous de la mort de la duchesse _d'U***_? Pour moi, je voudrois
qu'on ft un exemple de tels assassinats. On dit cependant que la presse
est grande  qui pousera ce joli hros. O grand pouvoir du tabouret! Le
roi est  Marli pour dix jours. Je donnai  dner  madame _de Simiane_
en plein rfectoire le jour de la Madeleine. Nous avions la comtesse _de
Grammont_  notre dner, et ensuite il fut question d'un sermon tout
neuf du pre _Massillon_. La seule visite que je me suis permise, a t
celle de la marchale _d'Humires_. En vrit, il n'y a qu' habiter le
faubourg Saint-Jacques pour tre une personne au dessus des autres. On
ne peut assez admirer la parfaite patience de cette marchale, sa
rsignation  la mort, sa pit, son courage; enfin, rien n'est tel que
le faubourg Saint-Jacques. Madame _de Guitaut_ l'habite aussi; je vous
assure que ce quartier fournit une trs-bonne compagnie. Je voudrois
bien, pour nous venger de la joie que vous avez eue de nous quitter, que
votre sjour  Grignan vous ennuyt autant que nous. Si cela toit,
madame, il nous seroit permis d'esprer bientt votre retour. Une des
grandes nouvelles du monde, c'est que madame _de Bourgogne_ changera de
confesseur aussi souvent qu'elle voudra, pourvu qu'il soit jsuite.




LETTRE XL.

A LA MME.

_Paris, 18 dcembre 1700._

Vous n'avez pas eu de peine, madame,  imaginer la raison, je ne dis pas
de mon oubli, mais de mon silence, puisque vous m'avez fait la grce de
le remarquer. Votre vie est plus remplie que la mienne; ainsi c'est 
moi qu'il convient d'tre discrte. Je suis plus solitaire que jamais,
et ne le suis pas encore assez  mon gr. Il n'a pas t au pouvoir des
grands et prodigieux vnemens qui sont arrivs[110], de m'obliger 
quitter ma chambre. Les annes m'ont tellement mise  la raison, que si
j'en avois encore beaucoup  passer, je crois que je me retirerois dans
quelque petit dsert; mais l'avenir est court pour moi. Vous jugez bien
qu'avec de telles dispositions je ne suis pas assez informe des
nouvelles du monde, pour avoir la confiance d'esprer vous divertir; et
je ne dois pas avoir celle de croire que de ne vous apprendre que des
miennes, cela vous suffise. Ce n'est pas que je n'aie vritablement
souffert d'ignorer ce qui se passoit dans les lieux que vous habitez,
et que je n'en aie t instruite, autant que je l'ai pu, par madame _de
Simiane_. Il faut avouer cependant que les nouvelles considrables n'ont
pas manqu depuis quelque temps; mais _quiconque ne voit gure, n'a
gure  dire aussi_. Vous allez avoir bien des affaires, madame, pour
recevoir les princes[111]; je suis assure que vous n'en serez point du
tout embarrasse. Madame _de Simiane_ trouva hier au soir ici madame la
duchesse _du Lude_, qui est venu passer deux ou trois jours  Paris, et
lui demanda de quelle manire il convenoit que vous fussiez habille
pour recevoir cette belle et grande compagnie. Elle lui rpondit que ce
n'toit pas une question; qu'il falloit un grand habit, une coiffure
noire, en un mot, comme vous seriez au souper du roi. Je ne vous parle
point de plusieurs mariages dont il est question, et dont je suis sre
que vous ne vous souciez gure. Madame _de Simiane_ s'embarqua hier au
soir pour aller souper chez ma nice _de Tillires_, o est le
rendez-vous du beau monde tous les jours. Vous voyez bien, madame, qu'on
a du monde, quand on en veut avoir. M. _de Coulanges_ veut rpondre
lui-mme aux aimables reproches que vous lui faites; il est cause que
l'on a fait des chansons sur tous les grands directeurs: il a eu la
goutte comme un grand homme. Je le plains, si jamais il est oblig de se
croire vieux.




LETTRE XLI.

A LA MME.

_Paris, 17 juin 1701._

Je vous rends mille grces, madame, de l'attention que vous avez eue 
la subite et violente maladie, dont par les soins de _Chambon_ j'ai t
dlivre en vingt-quatre heures. Je suis ravie de vous devoir ce
mdecin; car j'aime fort  tre oblige aux personnes pour qui j'ai un
sincre attachement; j'espre vivre et mourir de sa faon. Vous aurez
t fche et surprise de la mort de _Monsieur_[112], j'en suis assure.
La dernire fois que j'eus l'honneur de le voir, il me demanda tant de
vos nouvelles, que je lui fis trs-bien ma cour par tre en tat de lui
rpondre sur ce qui vous regardoit. En vrit, la mort est un vnement
trop ordinaire pour pouvoir compter sur cette vie; pour moi, j'avoue que
je ris quand je vois traiter solidement quelque chose d'aussi court et
d'aussi fragile; c'est ma raison qui a cette conduite; car si c'toit le
sentiment, eh! mon Dieu, on ne feroit rien de tout ce que l'on fait, et
on feroit tout ce que l'on ne fait point. On vous aura sans doute mand,
madame, que le roi conserve  M. le duc _d'Orlans_ tous les honneurs
et privilges _de Monsieur_; des gardes, tous les grands officiers, et
mme un chancelier. Le roi est trs-vritablement afflig. Toutes les
femmes ont paru en mante devant S. M., et les cours souveraines vont
lundi la haranguer. Les personnes, dont la mort devroit faire le plus
d'impression, sont celles qui paroissent le moins regrettes, par la
raison que l'on se tourne tout d'un coup  ce qui remplit leurs places.
J'avoue, madame, que mon got ne diminue point pour le repos, et qu'
l'heure qu'il est, je n'y prfrerois que ce qui se doit prfrer 
tout; mais je n'aime point le repos que vous avez; il est trop loin de
moi. Ce n'est pas que le sjour de Grignan ne me plt infiniment, si j'y
pouvois aller. Au reste, madame,  propos de beau chteau, je vais avoir
celui d'Ormesson; et je suis assez modre pour n'en point dsirer
d'autres, ne voyant rien au-dessus que le sjour de Grignan. Nous avons
eu ici la duchesse _du Lude_ cinq ou six jours avant la funeste mort de
_Monsieur_. J'ai vu l'abb _de Polignac_ depuis son retour, dont il se
croit redevable au P. _de la Chaise_; il est plus aimable que jamais, je
dis l'abb _de Polignac_. M. _de Coulanges_ est ravi de la fin de cette
disgrce; mais comme il court toujours les champs, je crois qu'il ne l'a
point encore vu. M. le cardinal _de Bouillon_ est tranquille dans son
abbaye, chose tonnante et difficile  croire? mais, madame, vous n'en
serez point surprise, quand vous saurez qu'il est dans une extrme
dvotion. Le roi lui a fait la grce de lui accorder une main-leve pour
la jouissance de tous ses revenus; cela fait esprer bien des
adoucissemens dans ses malheurs. Il faut que je vous remercie beaucoup
de vous tre souvenue de mon amie la marquise, dont je ne sais seulement
pas le nom, mais qui m'a t recommande par une de mes vritables
amies. On me l'amena hier. Elle dit qu'elle connoissoit fort toute ma
famille  Lyon; je ne me souviens point de l'y avoir vue. Tout ce que je
sais, c'est que c'est une femme de bonne maison, et que je vous suis
trs-oblige, madame, et  M. _de Grignan_, de la bont que vous avez
eue l'un et l'autre d'avoir gard  la trs-humble prire que je vous ai
faite. Madame _de Sulli_ est assez malade; elle est dans toutes les
rgles des mauvais mdecins, _du lait_, _saignare_, _purgare_, etc. Il
n'y a pas moyen de lui faire entendre raison sur cela, quoiqu'elle
l'entende si bien sur toute chose. Continuez-moi l'honneur de vos bonnes
grces, madame, et croyez, s'il vous plat, qu'on ne peut vous honorer
plus que je fais. Ma soeur brille  Bruxelles; elle a tous les soirs
madame la comtesse _de Soissons_  souper chez elle. Il me prend
quelquefois envie d'aller  Bruxelles reprsenter madame _de
Bthune_[113] en Pologne. Vous ne sauriez comprendre  quel point je
dsire votre retour, madame. Plus je suis indiffrente pour tout ce qui
vient, plus je m'attache  ce qu'il y a quelque temps que je connois.
M. _de Coulanges_ s'en va en Bourgogne avec madame _de Louvois_, et moi
 Choisi toute seule prendre patience de ne pouvoir tre  Ormesson que
l'anne qui vient; mais le moyen de faire encore des projets avec les
exemples qu'on a chaque jour sous les yeux.




LETTRE XLII.

A LA MME.

_Paris, 12 septembre 1701._

Je suis dans le monde, madame, et si peu instruite de ce qui s'y passe,
que je n'oserois vous agacer; mais quand vous m'honorez de votre
souvenir, j'y rponds avec un empressement, qui vous doit faire
connotre la sensible joie que j'en ai, et juger en mme temps que mon
silence doit s'appeler de la discrtion toute pure. Il est vrai, madame,
que vous tes bien expose aux grandeurs de ce monde. Vous russissez
si bien, qu'il seroit malheureux que vos talens ne parussent point. Vous
ne payez pas seulement d'invention; on n'a parl ici que de la
magnificence avec laquelle vous avez reu les princes; ce n'toit qu'en
attendant la reine d'Espagne. Madame _de Bracciane_ sera ravie de vous
prsenter  sa jeune reine. Je la trouve, comme vous, bien digne de
l'emploi qu'elle a; mais la faon de penser de quelqu'un qui n'est plus
jeune, ne laisse rien imaginer d'agrable[114]. J'ai dj tant vcu,
qu'il me parot peu possible d'envisager un long avenir; ainsi ce peu
qui me reste, j'aimerois  le passer dans le repos. Je n'ai jamais eu de
got pour les personnages, qui n'toient point les jeunes dans les
comdies. Cela m'est demeur pour le thtre du monde. Ma paresse
naturelle, une foible sant sans doute, me donnent de telles penses,
qui s'accommodent si bien avec ma mdiocre fortune, que je n'en puis
assez remercier Dieu. J'ai trop aim le monde. Il me semble cependant
que je n'ai pas perdu le temps que j'ai pass  m'en dtromper; car il
est certain que je prfre la vieillesse aux belles annes, par la
grande tranquillit dont elle me laisse jouir: mais je veux rpondre 
vos questions, madame. Le voyage que madame _de Louvois_ devoit faire en
Bourgogne, est rompu; elle est  Choisi pour toute l'automne: monsieur
_de Coulanges_ y est avec elle, et je compte y aller dans sept ou huit
jours. Comme je n'ai point encore de maison de campagne, je prends
patience  Paris. Si je vis jusqu' l'anne qui vient, j'aurai Ormesson,
qui n'est plus reconnoissable que par le bois. La maison est aussi
blanche qu'elle toit noire. Les fentres sont coupes jusques en bas;
enfin, il y aura pour se coucher, pour se promener; et, grce  Dieu, je
n'en dsire pas davantage. Pardonnez-moi, je dsire passionnment de
vous y recevoir; les cabarets plaisent quelquefois, quand on est
accoutum aux dlices des grands palais. Oui, madame, M. _de Coulanges_
ira voir M. le cardinal _de Bouillon_, lequel,  ce que j'apprends, est
bien plus heureux qu'il n'a jamais t. Je suis tout--fait sensible au
malheur qui vient d'arriver  madame _de Chatelux_. Son fils, bien fait,
bien riche, qu'elle alloit marier  une hritire de Bourgogne, a t
tu  cette dernire occasion[115]. Je crois que le marchal _de
Villeroi_ justifiera tout--fait la conduite de M. le marchal _de
Catinat_. Il est si honnte, qu'il ne dira que des vrits. Votre amie
madame _de Lesdiguires_ a t bien heureuse. Vous ne m'aviez jamais
confi que ce qu'elle a pour vous, madame, est une passion trs-vive.
Madame _de Louvois_ et moi, passmes avec elle, il y a quelques jours,
une partie de l'aprs-dine. Elle nous montra un assortiment pour
prendre du caf d'une magnificence et d'une perfection comme il n'y en a
point. On proposa d'en faire usage; elle nous assura que personne ne
s'en serviroit avant votre retour. Elle l'attend avec une impatience que
je comprends mieux que personne; en un mot, madame, vous lui avez
inspir des sentimens qui lui seroient inconnus sans vous. Son palais
est plus beau et plus tranquille que jamais. Je m'y trouve  merveille;
il me parot qu'on ne se peut ennuyer dans un lieu o vous tes si
chrie. L'abb _Testu_ a t ravi de l'honneur de votre souvenir, aussi
bien que madame _Frontenac_ et mademoiselle _d'Outrelaise_. Ce premier
est plus jeune que jamais; il seroit tout prt  conduire le roi
d'Espagne[116]. Chaque anne lui en te deux, de faon qu'il est
assurment trop jeune. Il y a long-temps que je n'ai vu madame votre
belle-soeur. Elle a des vapeurs; et quand cela est ainsi, elle est seule
sur son lit. Je lui ferai vos reproches. Je crois que M. _de Svign_
reviendra bientt de Bretagne. A propos de Bretagne, personne ne doute
que M. _de Beaumanoir_ n'pouse mademoiselle _de Noailles_. Madame _de
Simiane_ accouchera bientt. Je voudrais bien pouvoir lui tre bonne 
quelque chose; mais je suis trs-peu habile sur les accouchemens; et
comme vous savez que je ne joue point, vous voyez bien qu'il m'arrive
encore de lui tre inutile, quand elle se porte bien. J'aurai cependant
l'honneur de la voir, et de vous mander de ses nouvelles, quand elle ne
sera point en tat de vous crire. Madame _de Sanzei_ est  Autri. La
cour est  Marli jusqu' samedi. Elle partira mardi pour Fontainebleau;
elle sjournera deux jours  Sceaux; Meudon, Chaville, Sceaux, Lestang,
admirez; madame, comme tout cela a chang en peu de temps: il n'y a que
madame _de Bracciane_ et l'abb _Testu_ qui ne changent point. Je vous
demande pardon de la longueur de ma lettre. Je me laisse aller au
plaisir de vous entretenir; je crains qu'il ne m'en cote d'tre
long-temps sans recevoir de vos nouvelles. Seroit-il possible, madame,
que je vous pusse recevoir  Ormesson? Vous ne me parlez jamais de votre
retour, et cela m'afflige. Madame _de Lesdiguires_ assure qu'il est
dcid pour le printemps. Je la verrai aujourd'hui, et ce ne sera pas
sans qu'il soit bien parl de vous. J'aime fort  lui plaire; mais il
n'est pas ais de dmler qui est la complaisante de nous deux, quand il
est question de vous, madame.




LETTRE XLIII.

A LA MME.

_Paris, 4 avril 1702._

Je suis bien rcompense du soin que j'ai pris pour le chocolat de M.
_de Grignan_, madame, puisque cela m'a attir une marque d'honneur de
votre souvenir. Il me semble que je vous aurois importune, si je vous
avois crit dans toutes les occasions o il a t question de vous en ce
pays-ci. Vous avez fait les honneurs de la France avec une telle
magnificence et une telle profusion que l'on en parle encore tous les
jours. Vous allez avoir le roi d'Espagne. J'avoue que tous ces honneurs
ne me laissent point oublier mes intrts, et je crains toujours que
cela ne retarde votre retour, que je ne puis m'empcher de dsirer
trs-vivement. Je ne doute point que vous n'ayez t fort sensible  la
perte de notre pauvre duchesse _de Sulli_[117]. Elle vous aimoit
vritablement, et c'toit une trs-aimable femme. Ah! madame, je la vis
la veille de sa mort. Elle se croyoit bien malade; mais elle toit bien
loigne de penser que le terme ft aussi court. Sa docilit pour les
mdecins l'a tue; cependant s'il est vrai que nos jours sont compts,
pourquoi ne nous pas dsaccoutumer de nos ridicules raisonnemens? Quant
 moi, qui me trouve seule de toutes les personnes avec qui j'ai pass
ma vie, je demeure dans ma solitude sans vouloir faire aucune nouvelle
connoissance; cela n'en vaut pas en vrit la peine. Ma vie est
trs-loigne de celle du monde. Je ne m'y trouve plus du tout propre.
Ces nouveauts qu'il me prsente ne sont plus  mon usage; et mon
antiquit n'est plus au sien. Ainsi, grce  Dieu, nous nous passons 
merveille l'un de l'autre. Vous jugez bien, madame, que cela me rend
peu digne du commerce que je pourrois avoir avec madame _de Simiane_.
Son ge[118] et le mien sont trop disproportionns. Je sais cependant
qu'elle va habiter notre quartier, et je la plains beaucoup. Je suis
assure que quand elle auroit tort  votre gard, vous chercheriez
toujours  la justifier. Ainsi, j'espre que vous l'aimerez toujours par
la raison qu'elle vous est fort attache, et que vous l'aimez
naturellement. Elle est aussi trs-aimable; cela est constant. Mais,
madame, savez-vous bien que votre amie, madame _de Lesdiguires_, n'est
point du tout en bonne sant? elle a une jambe qu'elle ne sent point, et
qui est enfle. Elle n'imagine point d'autre remde que la saigne, qui
est le seul, je crois, qui peut rendre son mal dangereux. Il faudroit
fournir des esprits, et elle se veut puiser, ce qui n'est assurment
pas raisonnable. Je vous en avertis comme la seule personne qui peut lui
faire entendre raison. La marchale _de Villeroi_ a commenc  tre
afflige du jour que le marchal partit pour l'Italie. L'vnement n'a
que trop justifi sa douleur; il toit plus heureux, tant le marquis
_de Villeroi_. Mais, madame, vous nous avez envoy un prisonnier, qui
l'est, je crois, prsentement de mademoiselle _de Bellefond_. Il soupa
avec elle le jour de son arrive  Vincennes; il fut charm avec raison
de sa beaut. Il a gagn le donjon depuis, avec l'ide de cette jolie
fille, qui est toute des plus aimables. Enfin, elle n'a des _Mancini_
que la beaut. J'ai si peu de commerce avec M. _de Richelieu_[119], que
je ne l'ai point vu depuis son mariage. Si on le voyoit toutes les fois
qu'il se marie, on passeroit sa vie avec lui. Il est trop jeune pour
moi; je ne sais pas si madame _de Richelieu_ lui trouvera ce dfaut. On
ne peut trop louer sa modration; elle n'a pas encore pris son tabouret.
L'htel _de Richelieu_ est  vendre. Pour l'abb _Testu_, je le crois
trs-fch de ne pouvoir suivre l'exemple de M. _de Richelieu_. Sa
jeunesse augmente tous les ans; et vous croyez bien, madame, qu'avec un
tel privilge il est assurment trop jeune pour se marier. Il m'a prie
de vous dire des choses trs-passionnes de sa part. La princesse de _la
Cisterne_[120],  qui j'ai appris que vous vous tiez souvenue d'elle,
m'a fait promettre, madame, que je vous dirois combien elle est
vritablement afflige de ne vous avoir point trouve en ce pays-ci.
Elle y a russi  merveilles; la cour lui en a fait. Elle a tourn
l'esprit de sa mre  tout ce qu'elle a dsir. Sa petite fille est
morte; et c'est un bien pour faire russir ses projets. Elle a un fils
an, qui est fort grand seigneur dans son pays; et un petit, beau comme
le jour, qu'elle prtend tablir en France sous le nom de marquis _de la
Trousse_ avec ses deux belles terres de la Trousse et de Lisi. Elle ne
trouve nul obstacle du ct de sa mre, qui lui a, je crois, assur tout
son bien. C'est une trs-habile femme que madame _de la Cisterne_. Je la
regrette; elle nous quitte aprs un voyage de huit jours qu'elle va
faire  la Trousse. Elle vous plairoit, madame; elle a un esprit bon et
naturel: je pense qu'elle pourra bien se venir tablir en France dans
quelques annes; mais je ne prends plus aucune part dans les projets
loigns. Nous sommes ici dans l'agitation du Jubil. Cette dvotion
n'est point dans les principes du Quitisme; car il se faut donner bien
du mouvement. Le roi viendra trois jours de suite  Notre-Dame, 
commencer jeudi, et s'en retournera  Meudon; _Monseigneur_ y est venu
ces jours-ci. Enfin, madame, tout le monde est dans la ferveur, jusqu'
M. _de Coulanges_, qui, avant que d'aller courir les rues, m'a fort
prie de vous assurer de ses respects. Je ne puis vous dire, madame, 
quel point je sais vous honorer et vous aimer; mais les absences sont
trop longues. Je ne les trouve point proportionnes  la brivet de la
vie; et vous jugez bien, madame, par la tristesse de cette rflexion, de
tout l'ennui que me cause votre loignement.




LETTRE XLIV.

A LA MME.

_Paris, 10 mai 1703._

J'esprois n'avoir aujourd'hui qu' vous rendre mille trs-humbles
grces d'une trs-aimable lettre que je reus hier de vous, madame, et
je me trouve oblige de vous faire un triste compliment sur la mort du
petit marquis _de Simiane_. La jeunesse et la fertilit du pre et de la
mre doivent donner de grandes esprances de voir bientt cette perte
rpare; mais enfin il toit tout venu, et je prends un vritable
intrt  tout ce qui vous regarde. Je suis ravie, madame, que vous
approuviez les dernires connoissances que j'ai faites; car je n'ose
encore traiter d'amis des personnes avec qui j'ai eu aussi peu de
commerce. J'ai bien de quoi m'annoncer auprs d'eux par leur conter
comme vous parlez de leur mrite; c'est par-l que je suis bien sre de
leur plaire. Ils m'ont dj confi ce qu'ils pensoient de vous et de
tout ce qui s'appelle Grignan. M. _de Marsin_ est malade; il attend le
retour de sa sant pour aller o son devoir l'appelle. Le marchal (_de
Catinat_) est dans sa campagne plus philosophe qu'on ne peut vous le
dire. Il a raison de se plaindre que je le fais trop attendre. Nous
n'avons plus de temps  perdre tous deux; mais aussi nous sommes trop
avancs, pour que le temps nous puisse faire tort ni  l'un ni 
l'autre. Ma soeur doit partir pour Bruxelles le lendemain des ftes; et
voil-ce qui m'a empche jusqu' prsent de m'aller tablir  Ormesson,
o je compte passer une partie de l't; mais je serai bien honteuse, si
j'y reois jamais M. _de Grignan_, de ne lui prsenter qu'un grand bois,
lui qui est accoutum, comme vous dites, madame, aux dlices de Capoue.
Il n'importe, je dsire trs-vivement d'avoir cette honte; car si je ne
lui prsente point les objets charmans, dont il jouit  Mazargues[121],
et les belles eaux que je crois qui surpassent en beaut celles de
Versailles, je lui prsenterai une antique personne trs-touche des
charmes de la solitude, et qui, sans avoir aucune aigreur contre le
monde, en est fort dgote. J'espre que, par ses conversations, il me
tiendra moins de rigueur, et qu'il me pardonnera mes bois trs-dnus
de vue. Pour vous, madame, j'ose dire que vous serez surprise de
l'arrangement de cette vieille maison, si vous pouvez faire un assez
grand effort de mmoire pour vous en souvenir. Que dites-vous du parfait
bonheur de M. le marchal _de Villars_? Il est bien heureux de n'tre
pas dsabus du monde; car assurment le monde est tourn bien
agrablement pour lui; et le moyen alors de penser qu'il n'y ait pas de
plaisir dans cette vie? On dit qu'il a des inquitudes qui le troublent,
et que je crois cependant trs-peu fondes. Si ma nice avoit bien voulu
me croire, le marchal seroit heureux, et elle grande dame. Son
insensibilit va jusqu' n'tre pas touche de la conduite qu'elle a
eue. J'avoue que je ne reconnois point mon sang  cette indolence. M.
_de Coulanges_ arriva hier de Versailles avec un portrait qu'il tenoit
de la libralit de M. le duc _de Bourgogne_. Il est aussi content que
le peut tre le marchal _de Villars_. Tout Paris dit qu'il va tre
duc, je ne dis pas M. _de Coulanges_. Je conterai  _Sanzei_ que vous
savez de ses nouvelles; il est si discret, qu'il ne nous a point parl
de ses bonnes fortunes. Il est aide de camp de M. le duc _de Bourgogne_;
et il me parot encore plus attach  son matre qu' sa matresse. Je
ne vous puis rien dire de _Chambon_; j'en suis dsole. Moins il est
coupable, plus sa prison sera longue. Il n'oseroit dire ce qui pourroit
le justifier: cela vous parotra un peu nigme; mais je n'ose en dire
davantage, de peur d'tre  la Bastille. Je vis, il y a deux jours,
madame la duchesse _de Lesdiguires_. La manire dont je dsire votre
retour, me fait un mrite auprs d'elle; mais je ne suis point contente
que vous me parliez de ce retour avec si peu de certitude. Nous
attendons la Saint-Jean avec autant de crainte que d'impatience; car si
vous ne donnez point cong  M. _de Rez_, nous ne tenons rien. Ainsi
cet vnement-l ne nous est pas assurment indiffrent. Si Vous saviez
ce que c'est que la calche de velours jaune que madame _de
Lesdiguires_ vient de faire parotre, vous ne pourriez pas rsister au
plaisir de vous promener dedans; on ne parle d'autre chose. Elle est
singulire, magnifique, mais trs-loigne d'tre ridicule, comme on
l'avoit dit. On me l'avoit faite seme de _mores_; et cela est faux. Les
roues sont bleues, et paroissent de lapis. Cela fait un effet charmant
avec ce jaune. Il y a trois mois que je n'ai vu madame votre
belle-soeur[122]; elle n'a plus aucun commerce avec les profanes. J'ai
t des dernires avec qui elle a rompu; mais elle ne veut plus de moi,
il ne faut point s'en faire accroire: la maison qu'elle va habiter est
laide; mais son jardin, qui est triste par la hauteur des murailles, ne
laisse pas d'tre grand. Vraiment, madame, une maison de campagne n'est
pas une retraite digne d'une dvote. On ne trouve point le P.
_Gaffarel_[123]  la campagne; et il est vis--vis de la porte o
habitera M. _de Svign_. Je suis en peine de ce dernier. Sans sa
docilit, ce seroit un homme perdu; mais aussi, sans sa docilit,
n'iroit-il point habiter le faubourg Saint-Jacques. Pardonnez, madame,
la longueur de cette lettre en faveur de la joie que j'ai de vous
entretenir, et croyez, s'il vous plat, qu'on ne peut tre plus sensible
que je le suis aux bonts dont vous m'honorez. Ne laissez plus aller M.
le chevalier _de Grignan_ dans sa solitude, et entretenez M. le comte
dans l'envie qu'il a de venir faire sa cour. Je ne crois personne plus
propre que lui  convertir les Huguenots; il a bien de la douceur, bien
de la raison, et n'est point du tout hrtique. Voil, de grands talens
pour _Orange_; mais il en a aussi pour le monde, qui le font bien
dsirer ici. Ne savez-vous pas, madame, que M. le marchal _de Villeroi_
a t voir madame la comtesse _de Soissons_  Bruxelles? Il lui a men
son fils; et madame la comtesse _de Soissons_ avoue qu'il y a long-temps
qu'elle n'a eu une si grande joie. J'ai lu le _Trait de l'Amiti_[124],
qui m'a paru rempli d'esprit; mais je ne l'aime point. Je donne ce got
pour le mien, et point du tout pour bon. Je hais les rgles dans
l'amiti, et je ne laisserai jamais mourir mon ami. J'aime cent fois
mieux manquer  mon serment.




LETTRE XLV.

A LA MME.

_Paris, 17 juin 1703._

J'ai eu la mme conduite pour vous, madame, que j'ai eue pour moi; c'est
celle aussi qu'ont observe toutes les personnes qui, par discrtion,
n'ont pas cru devoir crire  madame _de Maintenon_. Elles ont fait
passer leurs complimens par madame la duchesse _du Lude_. J'ai crit 
cette dernire, et je me suis charge de tout. Vous verrez par sa
rponse que je dis vrai; et je suis mme assure que vous me croiriez,
quand je ne vous l'enverrois point. Il est impossible d'tre plus
touche que madame _de Maintenon_ l'a t de la mort de M.
_d'Aubign_[125]. Pour moi, je le suis fort de celle de _Gourville_,
avec lequel j'avois renouvel un commerce trs-vif. J'y ajouterai que
son esprit toit si parfaitement revenu, que jamais lumire n'a tant
brill avant que de s'teindre. Je n'ai point t  la campagne, comme
je l'avois espr; je me suis amuse  marier le frre de madame _de
Mornai_ avec mademoiselle _de Menars_. Cette pense-l me vint; je la
proposai  M. l'abb _Duguet_, qui voulut bien entrer dans cette
affaire. Elle est enfin conclue, et les noces se sont passes avec toute
la magnificence possible. Nous esprons de la bont du roi l'agrment
pour la charge de prsident  mortier. Mademoiselle _de Menars_ a tant
de parens considrables, qu'il y a lieu de croire que cette esprance
n'est pas chimrique. On prsenta hier la nouvelle marie au roi et 
toute la cour. Madame _de Maintenon_ lui fit des prodiges. Ma
complaisance n'a point t jusqu' aller  Versailles, quoiqu'on l'et
dsir. J'ai renonc au monde, et je n'ai pas l'humilit d'aller dans un
pays o je n'ai que faire, et o je n'ai rien d'agrable, ni de nouveau
 montrer. Je cours ce soir  Ormesson, o M. le marchal _de Catinat_
et M. _de Coulanges_ m'attendent. Je vous manderai des nouvelles de la
vie que nous allons faire ce marchal et moi. Je suis ravie d'apprendre
que vous avez enfin donn cong  M. _de Rez_; j'en tire la consquence
que vous revenez cet hiver. Je vous assure qu'il y a long-temps qu'aucun
vnement ne m'a fait un plaisir si sensible. Je vous prie, madame, que
je sois rassure sur votre rhumatisme, dont je suis trs en peine. Vous
vous traitez si durement, que je ne vous trouve point bien entre vos
mains. Je vis avant-hier madame _de Simiane_, que je trouvai console de
la perte qu'elle a faite. Elle l'a rpare, car elle est grosse; mais il
en cote quelque chose  sa jolie figure. M. _de Svign_ nous a quitts
pour sa Bretagne; et madame votre belle-soeur va jeudi habiter la maison
de ma grand'mre. Je me suis trouve attendrie en leur disant adieu; il
me parot qu'ils vont changer et de vie et d'amis. C'est, en vrit, une
vraie sainte que madame votre belle-soeur, plus aise  admirer qu'a
imiter. Je me plains, madame, de n'avoir point appris par vous votre
retour; mais j'en pardonnerons bien d'autres, si vous reveniez, comme je
le veux esprer.




LETTRE XLVI.

A LA MME.

_Paris, 7 juillet 1703._

Je ne suis point contente, madame, de la manire dont vous me parlez de
votre retour. Il me parot que la saison de Nol vous fait peur; pour
moi, je suis persuade que le printemps et l't n'arriveront qu'alors.
Depuis trois semaines que j'habite ma solitude, je n'ai eu qu'un seul
beau jour. Les vents sont dchans; les pluies continuelles; tous les
biens de la terre perdus; voil les vnemens qui nous occupent le plus.
Cependant celui de la petite victoire[126] de M. le marchal _de
Boufflers_ est venu jusques  nous. Il toit temps qu'il fit parler de
lui, et que l'on se souvnt que le marchal _de Villars_ n'est pas le
seul conqurant que nous ayons. Nul bonheur sans mlange dans ce monde.
La passion de ce dernier pour sa femme est au dessus de celle qu'il a
pour la gloire, et sa dlicatesse lui persuade que la gloire le traite
mieux. Sa mre est charmante par ses mines, et par les petits discours
qu'elle commence, et qui ne sont entendus que des personnes qui la
connoissent. Mais, madame, je m'amuse  vous parler des marchaux de
France employs, et je ne vous dis rien de celui[127] dont le loisir et
la sagesse sont au dessus de tout ce que l'on en peut dire. Il me
parot avoir bien de l'esprit, une modestie charmante; il ne me parle
jamais de lui, et c'est par l qu'il me fait souvenir du marchal _de
Choiseul_. Tout cela me fait trouver bien partage  Ormesson[128];
c'est un parfait philosophe, et philosophe chrtien; enfin, si j'avois
eu un voisin  choisir, ne pouvant m'approcher de Grignan, j'aurois
choisi celui-l. Il vous honore beaucoup, et nous parlons souvent de
vous et de M. _de Grignan_. Il ne lui arrive point aussi d'oublier M. le
chevalier.

Madame votre belle-soeur est tablie au faubourg Saint-Jacques; et M.
votre frre ira y descendre en arrivant de Bretagne. Je suis persuade
qu'il va tre compagnon du P. _Massillon_[129]; c'est son premier mtier
que celui d'tre dvot. Les dvots sont en vrit plus heureux que les
autres. Je les envie, et je voudrois bien les imiter. Une des premires
visites que je ferai, sera celle d'aller dans la maison de ma
grand'mre; car c'est la mme qu'occupe madame votre belle-soeur.

L'esprit de _Gourville_ toit plus solide et plus aimable qu'il n'avoit
jamais t. Il toit revenu d'une manire, qui a fait sentir bien
vivement le regret de le perdre. Ses mmoires sont charmans; ce sont
deux assez gros manuscrits de toutes les affaires de notre temps, qui
sont crits, non pas avec la dernire politesse, mais avec un naturel
admirable. Vous voyez _Gourville_ pendu en effigie, et gouverner le
monde. Tout ce qui m'en a dplu (car je les ai entirement lus), c'est
un portrait, ou plutt un caractre de madame _de la Fayette_,
trs-offensant par la tourner trs-finement en ridicule. Je le trouvai
quatre jours avant sa mort avec la comtesse _de Grammont_; et je
l'assurai que je passois toujours cet endroit de ses mmoires. Les
caractres de tous les ministres y sont merveilleux; l'histoire de
madame _de Saint-Loup_ et _de la Croix_ y est narre dans le point de la
perfection. Vous m'allez demander si l'on ne peut point avoir un aussi
aimable ouvrage[130]; non, madame, on ne le verra plus, et en voici la
raison: _Gourville_ y parle de sa naissance avec une sincrit parfaite;
et son neveu n'est pas un assez grand homme pour soutenir une chose
aussi estimable  mon gr.

Ma soeur est prsentement  Bruxelles. Je lui manderai que vous lui
faites l'honneur de vous souvenir d'elle. Notre nouvelle marie me vint
voir hier. C'est une femme trs-vertueuse, et qui donne de
trs-agrables alliances  son mari, et une charge de prsident 
mortier aprs la mort de M. _de Menars_. Je vous rponds sur toutes les
questions que vous me faites, madame,  mesure qu'il m'en souvient, et
je n'y cherche point de liaison. On ne vous a pas bien informe de la
sant, ou plutt de la maladie de madame _de Maintenon_. Depuis cette
fivre de l'hiver pass, elle en a toujours eu des accs prcds de
grands frissons, sans marquer aucune rgle; mais quand ses accs sont
passs, elle se porte  merveille. Point de dgot, point d'insomnie,
trs-peu de changement; voil de bonnes marques, et qui font esprer
qu'elle aura assez de force pour supporter cette bizarre fivre. Madame
la duchesse de Bourgogne s'est baigne  Marli; il faut esprer au
retour de M. le duc de _Bourgogne_. Je suis persuade que M. le comte
_de Grignan_ est entirement dlivr de sa fivre tierce. C'est une
petite maladie faite pour le quinquina; et il me parot qu'il n'a rien 
hasarder  le continuer. Ma galerie est bien honore d'tre le modle de
la belle et magnifique galerie du chteau de Grignan; mais la mienne
est auprs de vos palais; comme ces petits trous par o l'on fait voir
Versailles. Telle qu'elle est, je voudrois bien vous y tenir, madame.
Quant  M. le chevalier, j'espre que _Saint-Gratien_[131] l'attirera
dans nos bois, et je le dsire beaucoup. Je ne puis souffrir que madame
de _Sal..._ ait des garons tous les ans, toujours _Gar...._ et jamais
_Grignan_; on n'y peut rsister.




LETTRE XLVII.

A LA MME.

_Paris, 5 aot 1703._

Je suis ravie, madame, que la bonne sant de monsieur le comte _de
Grignan_ continue; le quinquina l'a bien mieux servi que madame _de
Maintenon_, qui, malgr tout l'usage qu'elle en a fait, a toujours la
fivre. On l'en avoit crue gurie pendant quelques jours; mais la est
revenue avec assez de violence, et peu de rgle. Son tat rend le voyage
de Fontainebleau fort incertain. Elle est cependant  Marli; mais elle
ne s'en porte pas mieux.

L'affaire du pauvre _Chambon_ n'avance point. J'allai hier  la
Bastille; je fis tout mon possible pour le voir. Jamais mon ami
_Joncas_[132] n'y voulut consentir. Je le regarde comme un homme ruin
sans ressource, d'autant qu'on ne voit point la fin de ses malheurs: sa
petite femme me fait une extrme piti.

Je crois que vous regrettez prsentement l'hiver du mois de juillet; car
voici un t bien chaud. Cependant il ne faut pas s'en plaindre; je
crois ce temps-l bon pour M. le chevalier _de Grignan_ et pour les
vignes. J'allai, il y a deux jours,  Choisi. J'y laissai M. _de
Coulanges_, qui doit incessamment venir voir votre maison pour y
excuter vos ordres. Madame _de Lesdiguires_, que je vis hier, ne parle
que de la joie que lui donne votre retour; et c'est moi qu'elle choisit
pour en parler. Elle a, en vrit, raison; car je ne le dsire pas moins
vivement qu'elle. Nous allmes hier, madame _de Simiane_ et moi,
chercher le marchal _de Catinat_. Il toit dj reparti. Il a pass
quelques jours  Paris, o il m'avoit cherche aussi; mais on ne se voit
point  Paris. Je retourne incessamment dans la maison _de Polmon_, o
je serai ravie de le trouver; un hros chrtien est bien plus  mon
usage maintenant qu'un hros romanesque. La maison que je vais habiter
m'a vue dans ces deux gots; car, en vrit, je n'y tois soutenue dans
ma jeunesse que par des ides trs-romanesques. Ce temps-l est bien
loign. Les penses solides sont assurment plus raisonnables; et c'est
par-l qu'elles sont assez tristes. Au reste, madame, le bel air de la
cour est d'aller  la jolie maison que le roi a donne  la comtesse _de
Grammont_ dans le parc de Versailles. Le comte dit que cela jette dans
une si grande dpense, qu'il est rsolu de prsenter au roi des parties
de tous les dners qu'il y donne. C'est tellement la mode, que c'est une
honte de n'y avoir pas t. La comtesse va tous les jours dner  Marli,
et le soir revient dans sa jolie maison vaquer  sa famille.

Madame votre belle-soeur[133] est fort joliment loge. J'allai chez elle
en dernier lieu; je la trouvai dans une trs-parfaite sant,
mademoiselle _de Grignan_ et le P. _Gaffarel_ avec elle; charme de la
vie qu'elle mne; bien des prires, bien des lectures, et une socit de
personnes qui sont toutes occupes de l'ternit, indiffrentes pour les
nouvelles du monde, peu sensibles  tout ce qui passe. En vrit,
madame, ce ne sont pas eux qui ont tort.

La comtesse _de Grammont_ se porte trs-bien. Il est certain que le roi
la traite,  merveille; et c'en est assez pour que le monde se tourne
fort de son ct. Mais, comme vous savez, madame, le monde est bien
plaisant. Permettez-moi de vous supplier de me conserver l'honneur de
vos bonnes grces, et d'assurer M. le comte _de Grignan_ et M. le
chevalier de mes trs-humbles services. Je conterai  notre marchal
tout ce que vous pensez de son mrite, et c'est par-l que je prtends
me faire valoir auprs de lui.




LETTRE LXVIII.

A LA MME.

_Paris, 25 septembre 1703._

J'entends fort bien parler, madame, de la sagesse _de Chambon_; ainsi,
j'espre que son ressentiment ne l'obligera point  quitter Paris, o il
rtablira mieux le tort que sa prison a fait  ses affaires qu'en lieu
du monde. Vous ne connoissez plus la cour, de croire qu'on a pu lire sa
justification. On ne liroit pas un billet de deux lignes, de quelque
importance qu'il pt tre. Vous avez t instruite du beau procd de M.
_de Chamillard_,  l'gard de M. _Desmarest_, et des raisonnemens du
public. Ainsi, madame, je ne vous parlerai plus de cette vieille
nouvelle; mais je ne veux pas perdre un moment  vous dire l'tat o est
Madame _de Lesdiguires_, dont je vous croyois bien informe. Son mal a
t une dyssenterie trs-violente; et son mdecin, un suisse qui a tu,
ou du moins avanc la mort de M. _de Chaulnes_, par un breuvage qu'il
lui donna. Cependant madame _de Lesdiguires_ ne vouloit voir aucun
autre mdecin; enfin, il y a six jours que madame la marchale _de
Villeroi_ lui mena de son autorit _Helvtius_, qui ne la trouva point
en tat de prendre son remde. Il crut voir des indices certains qu'elle
avoit un abcs. Il craignit la gangrne; il lui fait prendre des
lavemens d'herbes vulnraires avec de l'eau d'arquebusade. Elle en est
 fendre du pus. Ainsi, on espre qu'elle reviendra de cette maladie;
mais on ne la croit pas encore hors de pril. Son mal est trop grand
pour s'en prendre au caf. Notre marchal ([134]) l'a abandonn pour le
chocolat. Je lui ferai assurment voir ce que vous dites de lui; il me
parot fort touch de votre approbation, madame, et de celle de M. le
chevalier _de Grignan_. C'est le plus aimable homme du monde; nous ne
passons pas un jour sans le voir. Je le trouve seul au bout, d'une de
nos alles; il y est sans pe, il ne croit pas en avoir jamais port.
Il voit le roi tous les quinze jours, et puis revient dans sa solitude
avec un got qui parot naturel. Vous avez raison, madame, de me trouver
 plaindre, quand je retournerai  Paris. J'ai promis  madame _de
Louvois_ d'aller passer quinze jours  Choisi; mais je vous avoue que
j'ai bien de la peine  m'y rsoudre. M. et madame _de Simiane_ me
firent hier l'honneur de venir dner ici avec notre fille d'honneur de
la reine _Marguerite_; et madame votre fille me promit qu'elle y
reviendroit passer encore quelques jours. C'est en vrit une jolie
femme. On ne peut avoir plus d'esprit, ni un esprit plus aimable que le
sien; une charmante humeur: il n'est pas possible de se dptrer d'elle;
mais c'est bien  moi d'aimer une personne de son ge. Cependant je
tomberois infailliblement dans cet inconvnient, si je la voyois trop
souvent. J'ai bien de l'impatience de vous voir excuter le projet que
vous avez fait de revenir  Paris. Si j'tois en commerce avec les fes,
vous me verriez voler  _Grignan_. Tant que cela ne sera point, croyez
que je ne vais que terre  terre.




LETTRE XLIX.

A LA MME.

_Paris, 5 fvrier 1704._

La comtesse _de Grammont_, madame, ne se porte pas bien; aussi je la
crois moins soutenue que le comte par les charmes de la cour,
quoiqu'elle y soit traite avec toutes les distinctions possibles. M.
_de l'Hpital_ est mort[135]; c'toit une de vos conqutes. Sa
femme[136] demeure avec quarante mille cus de rente. Cela change fort
son tat; car on ne la faisoit vivre que des _infiniment petits_[137].
L'abb _Testu_ est dans un tat trs-digne de piti. Ses vapeurs
augmentent; au lieu de diminuer. Il y a trois mois qu'il n'a dormi. Il
ne mange plus, et son imagination se sent des dsordres de son corps.
Ajoutez  tous ses maux soixante-dix-huit ans, et vous jugerez que nous
aurons bien de la peine  le tirer de l'tat o il est. Quelle
tristesse, madame, de voir disparotre toutes les personnes avec qui
l'on a vcu! j'apprends dans ce moment la mort de madame _de
Boisdauphin_. Je vous quitte avec regret, madame, pour aller au secours
de madame _de Louvois_. Ce ne sera pourtant, qu'aprs vous avoir
supplie de ne point oublier la manire dont je vous honore, j'ose dire
plus, celle dont je vous aime. Je vois quelquefois madame _de
Lesdiguires_; j'ai mme t chez elle avec madame _de Simiane_, qui ne
l'avoit point vue depuis la perte de son fils[138]. Cette dernire
prtend que ce n'toit point sa faute; mais il toit un peu tard, je
l'avoue. Elle vous adore (_madame de Lesdiguires_); mais elle soutient,
et je suis de son avis, que ce n'est pas vous voir que de se souvenir de
vous. Je crois le printemps revenu  Marseille; car il se laisse
entrevoir dans ce pays ci. J'oubliois de vous dire que l'abb _Testu_ a
t trs-sensible  l'honneur de votre souvenir, malgr la cruaut de
tous ses maux.




LETTRE L.

A LA MME.

_Paris, 3 mars 1704._

Je me suis acquitte des ordres que vous m'avez donns, madame, et j'ai
mille et mille remercmens  vous faire de madame _de Louvois_, qui m'a
paru fort touche de votre attention  son gard. La pauvre femme a
hrit de cinquante-quatre mille livres de rente. Je ne l'en, crois pas
plus heureuse, et je sais bien que je me sens trs-loigne de
l'envier. Nous avons eu la duchesse _du Lude_ quatre jours ici. Cela
devient ridicule d'tre aussi belle qu'elle l'est; les annes coulent
sur elle, comme l'eau sur la toile cire. Sa joie est trs-grande de
l'heureuse grossesse de sa jeune princesse. Le P. _Massillon_ russit 
la cour, comme il a russi  Paris; mais on sme souvent dans une terre
ingrate, quand on sme  la cour; c'est--dire que les personnes qui
sont fort touches de sermons, sont dj converties, et les autres
attendent la grce, souvent sans impatience; l'impatience seroit dj
une grande grce. En vrit, madame, M. le marquis _de Grignan_ est ce
qui s'appelle un homme de bien, sans qu'il lui en cote de dplaire au
monde: au contraire, on, l'en aime davantage. Pour moi, j'avoue que je
l'honore au dernier point. Madame _de Simiane_ se porte  merveille;
elle se dispose  vous aller trouver ce printemps, puisque le duc de
Savoie ajoute  tous les maux qu'il nous fait, celui de vous obliger 
demeurer en Provence. Nous avons ici un voisin qui vous dsire beaucoup
 Paris, madame: c'est M. le cardinal _d'Estres_. Il s'adonne fort 
venir ici les soirs; et j'ai t assez peu polie pour le prier de ne les
pas pousser aussi loin qu'il faisoit. Mon antiquit ne me permet plus
d'entretenir la compagnie au-del de neuf heures; et notre cardinal, qui
est plus vif et plus jeune que jamais, ne s'amuse point  savoir l'heure
qu'il est. Je compte m'aller tablir dans ma solitude[139] vers les
premiers jours de mai. J'y verrai le marchal _de Catinat_, qui se
trouve toujours  Saint-Gratien, pour y recevoir le premier rossignol.
Le marchal _de Villars_ nous quitte pour aller habiter le quartier de
Richelieu: il est si amoureux de sa belle marchale, qu'il est difficile
qu'il soit heureux. Cette passion est ordinairement suivie d'une autre
qui trouble le repos, lors mme qu'on a tout lieu de ne se point
inquiter. Le marchal est souvent plus aise que s'il avoit pous ma
nice; mais il est bien moins tranquille qu'il ne l'auroit t. La
belle-mre de ma nice se meurt, et le pauvre _Termes_ mourut hier  six
heures du matin. L'abb _Testu_ a des maladies bien relles; il est 
craindre maintenant qu'on ne soit oblig de lui faire une opration.
Ajoutez  ce mal un cruel rhumatisme, et vous jugerez, madame, que ses
vapeurs ne sont pas le plus grand de tous ses maux. Il est comme _Job_
sur son fumier,  la patience prs; je suis trs-fche de son tat.
C'est, pour ainsi dire, demeurer seule sur la terre, que de voir
disparotre tout ce que l'on a connu; ce qui est de certain, c'est que
l'on n'y sera pas long-temps. Votre amie, madame _de Lesdiguires_, fait
des merveilles pour la duchesse _de Lesdiguires_, jadis madame _de
Canaples_.

Vous savez, madame, que notre _Sanzei_ a t fait brigadier.

FIN.




LETTRES

DE

MMES. DE VILLARS,

DE COULANGES,

ET DE LA FAYETTE;

DE NINON DE L'ENCLOS,

ET DE

MADEMOISELLE ASS;

Accompagnes de Notices biographiques, de Notes explicatives, et de LA
COQUETTE VENGE, par NINON DE L'ENCLOS.

SECONDE DITION.

TOME SECOND.


A PARIS, Chez LOPOLD COLLIN, Libraire, Rue Gt-le-coeur, N. 18.

AN XIII.--1805.




LETTRES

DE

MADAME DE LA FAYETTE.




NOTICE

SUR

Mme. DE LA FAYETTE.


Marie-Magdeleine Pioche de la Vergne, comtesse _de la Fayette_, naquit,
en 1632, d'Aymar _de la Vergne_, marchal de camp et gouverneur du
Hvre-de-Grce, et de Marie _de Pna_, d'une ancienne famille de
Provence.

Mademoiselle _de la Vergne_ eut le bonheur d'avoir un pre en qui le
mrite galoit la tendresse. Il prit soin lui-mme de l'ducation de sa
fille, et cette ducation fut  la fois solide et brillante. Les lettres
et les arts concoururent  embellir un heureux naturel. _Mnage_ et le
pre _Rapin_ se chargrent d'enseigner le latin  mademoiselle _de la
Vergne_. Introduite de bonne heure dans la socit de l'htel de
Rambouillet, la justesse et la solidit naturelle de son esprit
n'auroient peut-tre pas rsist  la contagion du mauvais got, dont
cet htel toit le centre, si la lecture des auteurs latins ne lui et
offert un prservatif, qu' cette poque elle ne pouvoit encore trouver
dans notre littrature. Du reste, elle mit autant de soin  cacher son
savoir que d'autres en mettent  l'taler.

En 1655, ge de 22 ans, elle pousa Franois, comte _de la Fayette_,
frre de mademoiselle _de la Fayette_, fille d'honneur d'Anne
_d'Autriche_, connue par ses chastes amours avec _Louis XIII_. Madame
_de la Fayette_ eut de son mari deux fils, dont l'un suivit la carrire
des armes, et l'autre embrassa l'tat ecclsiastique.

Doue d'un esprit cultiv et du talent d'crire, madame _de la Fayette_
ne pouvoit manquer d'avoir une estime particulire pour ceux en qui les
mmes avantages se faisoient remarquer. Plusieurs gens de lettres furent
admis dans sa familiarit. De ce nombre toit _la Fontaine_, dont la
destine sembloit tre d'avoir les femmes les plus distingues pour
amies et pour bienfaitrices.

_Segrais_ avoit dplu  _Mademoiselle_, au service de laquelle il toit
en qualit de gentilhomme ordinaire, pour avoir blm son projet de
mariage avec _Lauzun_. Il fut oblig de quitter la maison de cette
princesse. Madame _de la Fayette_ le reut dans la sienne. Ce fut
pendant le sjour qu'il y fit qu'elle composa _Zayde_ et _la princesse
de Clves_. Elle fit parotre le premier de ces romans sous le nom de
_Segrais_. Le succs en fut si prodigieux, que madame _de la Fayette_,
toute modeste qu'elle toit, dut regretter de n'en pouvoir jouir qu'en
secret, et que _Segrais_, sur-tout, dut dsirer de ne pas rester plus
long-temps charg d'une gloire, qui, croissant chaque jour, devenoit un
fardeau galement incommode pour sa dlicatesse et pour son
amour-propre. Il en rendit la jouissance  celle qui en avoit la
proprit, sans en rien retenir que l'honneur d'avoir donn quelques
avis pour la disposition de l'ouvrage. Sa renonciation fut sincre, et
l'on y crut.

Le docte _Huet_, depuis vque d'Avranches, fut li d'une amiti
trs-tendre avec madame _de la Fayette_. Il composa pour elle son
_Trait de l'origine des Romans_, qui fut imprim en tte de _Zayde_.
C'est  ce sujet que madame _de la Fayette_ disoit  _Huet: Nous avons
mari nos enfans ensemble_.

Rien n'est plus connu que l'amiti de madame _de la Fayette_ et du duc
_de la Rochefoucauld_, l'auteur des _Maximes_. Elle dura plus de
vingt-cinq ans, et la mort seule en rompit les noeuds. Ce ne seroit point
assez de dire que M. _de la Rochefoucauld_ et madame _de la Fayette_ se
voyoient tous les jours; ils toient continuellement ensemble; ils ne se
quittoient pas. Le duc _de la Rochefoucauld_, aprs l'clat et les
agitations de sa jeunesse, condamn  la retraite et au repos, loign
des places et des honneurs, abandonn de ceux qui ne s'attachent qu' la
faveur, et de plus obsd de maux trs-douloureux, se livroit trop
souvent aux accs d'une injuste misantropie. Dans cette position, quelle
socit pouvoit lui tre plus ncessaire que celle d'une femme aimable
et bonne, qui embellt sa solitude, remplt le vide de son me, adouct
son humeur et ses chagrins, dont l'attachement dsintress ft une
continuelle rfutation de son triste systme, dont l'entretien ft une
agrable diversion aux maux qu'elle ne parviendroit pas  soulager par
ses soins, qui attirt chez lui, auprs de qui il pt trouver ce choix
d'hommes instruits et de femmes spirituelles, si prfrable  la foule
des courtisans frivoles et perfides? Telle toit madame _de la Fayette_
pour M. _de la Rochefoucauld_. Son ami mourut; elle fut inconsolable.
Accable par le chagrin et les infirmits, ayant perdu ce qui
l'attachoit le plus au monde, elle se jeta toute entire dans le sein de
Dieu. Les dernires annes de sa vie furent consacres aux pratiques de
la pit la plus austre; elle mourut en 1693, dans sa soixantime
anne.

Le trait le plus marqu de son caractre, toit la franchise. M. _de la
Rochefoucauld_ lui avoit dit qu'elle toit _vraie_. Ce mot qui n'avoit
point encore t employ dans cette acception, parut la peindre
parfaitement, et ds lors chacun le lui appliqua.

Son caractre et sa conduite ont t attaqus; mais la malignit connue
de ses dtracteurs suffit presque seule pour rfuter leurs accusations.
Il suffit de nommer _la Beaumelle_, historien infidle, qui presque
toujours mettoit  la place de la vrit les caprices de son humeur ou
les saillies de son imagination; et _Bussy-Rabutin_, ce satirique
impitoyable qui n'pargna ni le roi ni madame _de Svign_, sa cousine,
c'est--dire, ce qu'il y avoit de plus puissant et de plus aimable. Aux
calomnies de pareils hommes, opposons un tmoignage, qui, pour tre
favorable, n'en est pas moins digne de foi. C'est celui de madame _de
Svign_. Madame _de la Fayette_, crivoit-elle  sa fille, est une
femme aimable et estimable, que vous aimiez ds que vous aviez le temps
d'tre avec elle, et de faire usage de son esprit et de sa raison. Plus
on la connot, plus on s'y attache.

Madame _de la Fayette_ avoit l'esprit minemment juste. _Segrais_ lui
avoit dit: _Votre jugement est suprieur  votre esprit._ Cette opinion
lui avoit paru trs-flatteuse. On sent que pour bien goter une pareille
louange, il faut la mriter. Elle ne portoit dans la conversation ni les
saillies tincelantes et caustiques de madame _Cornuel_, ni la vivacit
spirituelle de madame _de Coulanges_, ni l'aimable abandon de madame _de
Svign_; mais ses discours toient d'une prcision lgante et
ingnieuse. On a retenu d'elle plusieurs mots, entr'autres celui-ci:
_Les sots traducteurs ressemblent  des laquais ignorans qui changent en
sottises les complimens dont on les charge._

Il est inutile de s'tendre ici sur ses ouvrages que tout le monde
connot. _Zayde, la princesse de Clves, la comtsse de Tende_ et _la
princesse de Montpensier_, seront lues avec plaisir aussi long-temps
qu'on sera sensible  la dlicatesse des sentimens, aux grces et au
naturel du style. Outre ses romans, elle avoit compos un assez grand
nombre d'ouvrages historiques; mais les manuscrits se sont perdus par la
ngligence de l'abb _de la Fayette_, son fils, qui les prtoit  tout
le monde, et ne les redemandoit pas. On n'a conserv que deux de ces
crits; l'un est intitul: _Mmoires de la cour de France, pour les
annes 1688 et 1689_; l'autre est l'histoire de madame Henriette-Anne
_d'Angleterre_, premire femme de _Monsieur_.

On a encore de madame _de la Fayette_ un portrait de madame _de
Svign_, l'un des meilleurs qu'on ait faits dans ce sicle o l'on en
fit tant. L'amiti retraa fidlement les traits d'un modle qu'elle
n'avoit pas besoin d'embellir. Ce portrait a t plac dans le volume
que nous publions  la suite des lettres de madame _de la Fayette_.

Ces lettres, qui sont au nombre de quatorze, sont adresses  cette mme
madame _de Svign_, dont elles ne dpareroient pas le recueil. On peut
croire que, si madame _de la Fayette_ se ft livre davantage au
commerce pistolaire, elle et approch en ce genre du talent et de la
rputation de son amie; mais, lui crivoit-elle un jour, le got
d'crire m'est pass pour tout le monde; et, si j'avois un amant qui
voult de mes lettres tous les patins, je romprois avec lui.




LETTRES

DE

MADAME DE LA FAYETTE,

A MADAME DE SVIGN.




LETTRE PREMIRE.

Paris, 30 dcembre 1672.


J'ai vu votre grande lettre  _d'Hacqueville_: je comprends fort bien
tout ce que vous lui mandez sur l'vque de Marseille; il faut que le
prlat ait tort, puisque vous vous en plaignez. Je montrerai votre
lettre  _Langlade_, et j'ai bien envie encore de la faire voir  madame
_du Plessis_; car elle est trs-prvenue en faveur de l'vque. Les
Provenaux sont des gens d'un caractre tout particulier.

Voil un paquet que je vous envoie pour madame _de Northumberland_. Vous
ne comprendrez pas aisment pourquoi je suis charge de ce paquet; il
vient du comte _de Sunderland_, qui est prsentement ambassadeur ici. Il
est fort de ses amis; il lui a crit plusieurs fois; mais n'ayant point
de rponse, il croit qu'on arrte ses lettres, et M. _de la
Rochefoucauld_, qu'il voit trs-souvent, s'est charg de faire tenir le
paquet dont il s'agit. Je vous supplie donc, comme vous n'tes plus 
Aix, de le renvoyer par quelqu'un de confiance, et d'crire un mot 
madame _de Northumberland_, afin qu'elle vous fasse rponse, et qu'elle
vous mande qu'elle l'a reu; vous m'enverrez sa rponse. On dit ici que
si M. _de Montaigu_ n'a pas un heureux succs dans son voyage, il
passera en Italie pour faire voir que ce n'est pas pour les beaux yeux
de madame _de Northumberland_ qu'il court le pays: mandez-nous un peu ce
que vous verrez de cette affaire, et comment il sera trait.

La _Marans_ est dans une dvotion et dans un esprit de douceur et de
pnitence qui ne se peuvent comprendre: sa soeur[140], qui ne l'aime pas,
en est surprise et charme; sa personne est change  n'tre pas
reconnoissable: elle parot soixante ans. Elle trouva mauvais que sa
soeur m'et cont ce qu'elle lui avoit dit sur cet enfant de M. _de
Longueville_, et elle se plaignit aussi de moi de ce que je l'avois
redonn au public; mais ses plaintes toient si douces, que _Montalais_
en toit confondue pour elle et pour moi; en sorte que, pour m'excuser,
elle lui dit que j'tois informe de la belle opinion qu'elle avoit que
j'aimois M. _de Longueville_. La _Marans_, avec un esprit admirable,
rpondit que puisque je savois cela, elle s'tonnoit que je n'en eusse
pas dit davantage, et que j'avois raison de me plaindre d'elle. On
parla de madame _de Grignan_; elle en dit beaucoup de bien, mais sans
aucune affectation. Elle ne voit plus qui que ce soit au monde, sans
exception; si Dieu fixe cette bonne tte-l, ce sera un des grands
miracles que j'aurai jamais vus.

J'allai hier au Palais-Royal avec madame _de Monaco_; je m'y enrhumai 
mourir: j'y pleurai _Madame_[141] de tout mon coeur. Je fus surprise de
l'esprit de celle-ci[142]; non pas de son esprit agrable, mais de son
esprit de bon sens: elle se mit sur le ridicule de M. _de Meckelbourg_
d'tre  Paris prsentement; et je vous assure que l'on ne peut mieux
dire. C'est une personne trs-opinitre et trs-rsolue, et assurment
de bon got; car elle hait madame _de Gourdon_  ne la pouvoir
souffrir. _Monsieur_ me fit toutes les caresses du monde au nez de la
marchale _de Clrembault_[143]; j'tois soutenue _de la Fienne_, qui la
hait mortellement, et  qui j'avois donn  dner il n'y a que deux
jours. Tout le monde croit que la comtesse _du Plessis_[144] va pouser
_Clrembault_.

M. _de la Rochefoucauld_ vous fait cent mille complimens; il y a quatre
ou cinq jours qu'il ne sort point; il a la goutte en miniature. J'ai
mand  madame _du Plessis_ que vous m'aviez crit des merveilles de son
fils. Adieu, ma belle, vous savez combien je vous aime.




LETTRE II.

Paris, 27 fvrier 1673.


Madame _Bayard_ et M. _de la Fayette_ arrivent dans ce moment; cela
fait, ma belle, que je ne vous puis dire que deux mots de votre fils: il
sort d'ici, et m'est venu dire adieu, et me prier de vous crire ses
raisons sur l'argent: elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de
vous les expliquer fort au long; car vous voyez, d'o vous tes, la
dpense d'une campagne qui ne finit point. Tout le monde est au
dsespoir et se ruine. Il est impossible que votre fils ne fasse pas un
peu comme les autres, et, de plus, la grande amiti que vous avez pour
madame _de Grignan_, fait qu'il en faut tmoigner  son frre. Je laisse
au grand _d'Hacqueville_  vous en dire davantage. Adieu, ma
trs-chre.




LETTRE III.

Paris, 15 avril, 1673.


Madame _de Northumberland_ me vint voir hier; j'avois t la chercher
avec madame _de Coulanges_: elle me parut une femme qui a t fort
belle, mais qui n'a plus un seul trait de visage qui se soutienne, ni o
il soit rest le moindre air de jeunesse; j'en fus surprise: elle est,
avec cela, mal habille; point de grce; enfin, je n'en fus point du
tout blouie; elle me parut entendre fort bien tout ce qu'on dit, ou,
pour mieux dire, ce que je dis; car j'tois seule. M. _de la
Rochefoucauld_ et madame _de Thianges_, qui avoient envie de la voir, ne
vinrent que comme elle sortoit. _Montaigu_ m'avoit mand qu'elle
viendroit me voir; je lui ai fort parl d'elle; il ne fait aucune faon
d'tre embarqu  son service, et parot trs-rempli d'esprance. M.
_de Chaulnes_ partit hier, et le comte _Tot_ aussi; ce dernier est
trs-afflig de quitter la France: je l'ai vu quasi tous les jours,
pendant qu'il a t ici; nous avons trait votre chapitre plusieurs
fois. La marchale _de Grammont_ s'est trouve mal; _d'Hacqueville_ y a
t, toujours courant, lui mener un mdecin: il est, en vrit, un peu
tendu dans ses soins. Adieu, mon amie: j'ai le sang si chauff, et
j'ai tant eu de tracas ces jours passs, que je n'en puis plus; je
voudrois bien vous voir pour me rafrachir le sang.




LETTRE IV.

Paris, 19 mai 1673.


Je vais demain  Chantilli: c'est ce mme voyage que j'avois commenc
l'anne passe jusque sur le Pont-neuf, o la fivre me prit; je ne sais
pas s'il arrivera quelque chose d'aussi bizarre, qui m'empche encore de
l'excuter: nous y allons, la mme compagnie, et rien de plus.

Madame _du Plessis_ toit si charme de votre lettre, qu'elle me l'a
envoye; elle est enfin partie pour sa Bretagne. J'ai donn vos lettres
 _Langlade_, qui m'en a paru trs-content; il honore toujours beaucoup
madame _de Grignan_. _Montaigu_ s'en va: on dit que ses esprances sont
renverses; je crois qu'il y a quelque chose de travers dans l'esprit de
la nymphe[145]. Votre fils est amoureux, comme un perdu, de
mademoiselle _de Poussai_; il n'aspire qu' tre aussi transi que _la
Fare_. M. _de la Rochefoucauld_ dit que l'ambition de _Svign_ est de
mourir d'un amour qu'il n'a pas; car nous ne le tenons pas du bois dont
on fait les fortes passions. Je suis dgote de celle de _la Fare_:
elle est trop grande et trop esclave; sa matresse ne rpond pas au plus
petit de ses sentimens: elle soupa chez _Longueil_ et assista  une
musique le soir mme qu'il partit. Souper en compagnie quand son amant
part, et qu'il part pour l'arme, me parot un crime capital; je ne sais
pas si je m'y connois. Adieu, ma belle.




LETTRE V.

Paris, 26 mai 1673.


Si je n'avois la migraine, je vous rendrois compte de mon voyage de
Chantilli, et je vous dirois que de tous les lieux que le soleil clair,
il n'y en a point un pareil  celui-l. Nous n'y avons pas eu un trop
beau temps; mais la beaut de la chasse dans les carosses vitrs a
suppl  ce qui nous manquoit. Nous y avons t cinq ou six jours; nous
vous y avons extrmement souhaite, non-seulement par amiti, mais parce
que vous tes plus digne que personne du monde d'admirer ces beauts-l.
J'ai trouv ici,  mon retour, deux de vos lettres. Je ne pus faire
achever celle-ci vendredi, et je ne puis l'achever moi-mme aujourd'hui,
dont je suis bien fche; car il me semble qu'il y a long-temps que je
n'ai caus avec vous. Pour rpondre  vos questions, je vous dirai que
madame _de Brissac_[146] est toujours  l'htel de Conti, environne de
peu d'amans, et d'amans peu propres  faire du bruit; de sorte qu'elle
n'a pas grand besoin du _manteau de sainte Ursule_. Le premier prsident
de Bordeaux est amoureux d'elle comme un fou; il est vrai que ce n'est
pas d'ailleurs une tte bien timbre. _Monsieur_ le Premier et ses
enfans sont aussi fort assidus auprs d'elle; M. _de Montaigu_ ne l'a,
je crois, point vue de ce voyage-ci, de peur de dplaire  madame _de
Northumberland_, qui part aujourd'hui; _Montaigu_ l'a devance de deux
jours; tout cela ne laisse pas douter qu'il ne l'pouse. Madame _de
Brissac_ joue toujours la dsole, et affecte une trs-grande
ngligence. La comtesse du _Plessis_ a servi de dame d'honneur deux
jours avant que _Monsieur_ soit parti; sa belle-mre[147] n'y avoit pas
voulu consentir auparavant. Elle n'gratigne point M. _de Monaco_; je
crois qu'elle se fait justice, et qu'elle trouve que la seconde place de
chez _Madame_ est assez bonne pour la femme de _Clrembault_; elle le
sera assurment dans un mois, si elle ne l'est dj.

Nous allons dner  Livri; M. _de la Rochefoucauld_, _Morangis_,
_Coulanges_ et moi; c'est une chose qui me parot bien trange, d'aller
dner  Livri, et que ce ne soit pas avec vous. L'abb _Testu_[148] est
all  Fontevrault; je suis trompe, s'il n'et mieux fait de n'y pas
aller, et si ce voyage-l ne dplat  des gens  qui il est bon de ne
pas dplaire.

L'on dit que madame _de Montespan_ est demeure  Courtrai. Je reois
une petite lettre de vous: si vous n'avez pas reu des miennes, c'est
que j'ai bien eu des tracas; je vous conterai mes raisons quand vous
serez ici. M. _le Duc_ s'ennuie beaucoup  Utrecht; les femmes y sont
horribles: voici un petit conte sur son sujet. Il se familiarisoit avec
une jeune femme de ce pays-l, pour se dsennuyer apparemment, et, comme
les familiarits toient sans doute un peu grandes, elle lui dit: _Pour
Dieu! Monseigneur, votre altesse a la bont d'tre trop insolente._
C'est _Briole_ qui m'a crit cela; j'ai jug que vous en seriez charme,
comme moi. Adieu, ma belle; je suis toute  vous assurment.




LETTRE VI.

Paris, 30 juin 1673.


H bien! h bien! ma belle, qu'avez-vous  crier comme un aigle? Je vous
demande que vous attendiez  juger de moi quand vous serez ici; qu'y
a-t-il de si terrible  ces paroles: _Mes journes sont remplies?_ Il
est vrai que _Bayard_ est ici, et qu'il fait mes affaires; mais quand il
a couru tout le jour pour mon service, crirai-je? Encore faut-il lui
parler. Quand j'ai couru, moi, et que je reviens, je trouve M. _de la
Rochefoucauld_ que je n'ai point vu de tout le jour; crirai-je? M. _de
la Rochefoucauld_ et _Gourville_ sont ici; crirai-je? Mais quand ils
sont sortis? Ah! quand ils sont sortis! il est onze heures, et je sors,
moi; je couche chez nos voisins,  cause qu'on btit devant mes
fentres. Mais l'aprs-dne? J'ai mal  la tte. Mais le matin? J'y ai
mal encore, et je prends des bouillons d'herbes qui m'enivrent. Vous
tes en Provence, ma belle, vos heures sont libres, et votre tte encore
plus; le got d'crire vous dure encore pour tout le monde; il m'est
pass pour tout le monde, et si j'avois un amant qui voult de mes
lettres tous les matins, je romprois avec lui. Ne mesurez donc point
notre amiti sur l'criture; je vous aimerai autant, en ne vous crivant
qu'une page en un mois, que vous, en m'en crivant dix en huit jours.
Quand je suis  St.-Maur, je puis crire, parce que j'ai plus de tte et
plus de loisir; mais je n'ai pas celui d'y tre: je n'y ai pass que
huit jours de cette anne. Paris me tue. Si vous saviez comme je ferois
ma cour  des gens  qui il est trs-bon de la faire, d'crire souvent
toutes sortes de folies, et combien je leur en cris peu, vous jugeriez
aisment que je ne fais pas ce que je veux l-dessus. Il y a aujourd'hui
trois ans que je vis mourir _Madame_: je relus hier plusieurs de ses
lettres; je suis toute pleine d'elle. Adieu, ma trs-chre: vos
dfiances seules composent votre unique dfaut, et la seule chose qui
peut me dplaire en vous. M. _de la Rochefoucauld_ vous crira.




LETTRE VII.

Paris, 14 juillet 1673.


Voici ce que j'ai fait depuis que je ne vous ai crit: j'ai eu deux
accs de fivre: il y a six mois que je n'ai t purge; on me purge une
fois, on me purge deux; le lendemain de la deuxime, je me mets  table:
ah! ah! j'ai mal au coeur, je ne veux point de potage: mangez donc un peu
de viande; non, je n'en veux point; mais vous mangerez du fruit; je
crois qu'oui: h bien! mangez-en donc; je ne saurois, je mangerai
tantt: que l'on m'ait ce soir un potage et un poulet. Voici le soir,
voil un potage et un poulet; je n'en veux point, je suis dgote, je
m'en vais me coucher; j'aime mieux dormir que de manger. Je me couche,
je me tourne, je me retourne, je n'ai point de mal, mais je n'ai point
de sommeil aussi; j'appelle, je prends un livre, je le referme; le jour
vient, je me lve, je vais  la fentre; quatre heures sonnent, cinq
heures, six heures; je me recouche, je m'endors jusqu' sept: je me lve
 huit, je me mets  table  douze inutilement, comme la veille; je me
remets dans mon lit le soir inutilement, comme l'autre nuit. tes-vous
malade? nenni. tes-vous plus foible? nenni. Je suis dans cet tat trois
jours et trois nuits: je redors prsentement; mais je ne mange encore
que par machine, comme les chevaux, en me frottant la bouche de
vinaigre: du reste, je me porte bien, et je n'ai pas mme si mal  la
tte. Je viens d'crire des folies  _M. le Duc._ Si je puis, j'irai
dimanche  Livri pour un jour ou deux. Je suis trs-aise d'aimer madame
_de Coulanges_  cause de vous. Rsolvez-vous, ma belle, de me voir
soutenir toute ma vie,  la pointe de mon loquence, que je vous aime
plus encore que vous ne m'aimez: j'en ferois convenir _Corbinelli_ en un
demi-quart d'heure: au reste, mandez-moi bien de ses nouvelles; tant de
bonnes volonts seront-elles toujours inutiles  ce pauvre homme? Pour
moi, je crois que c'est son mrite qui leur porte malheur. _Segrais_
porte aussi guignon; madame _de Thianges_ est des amies de _Corbinelli_,
madame _Scarron_, mille personnes, et je ne lui vois plus aucune
esprance de quoi que ce puisse tre. On donne des pensions aux beaux
esprits; c'est un fonds abandonn  cela; il en mrite mieux que tous
ceux qui en ont; point de nouvelles, on ne peut rien obtenir pour lui.
Je dois voir demain madame _de Vill......_; c'est une certaine ridicule
 qui M. _d'Ambre_ a fait un enfant. Elle l'a plaid, et a perdu son
procs. Elle conte toutes les circonstances de son aventure; il n'y a
rien au monde de pareil. Elle prtend avoir t force: vous jugez bien
que cela-conduit  de beaux dtails. La _Marans_ est une sainte; il n'y
a point de raillerie: cela me parot un miracle. La _Bonnetot_ est
dvote aussi; elle a t son oeil de verre; elle ne met plus de rouge, ni
de boucles. Madame _de Monaco_ ne fait pas de mme; elle me vint voir
l'autre jour, bien blanche: elle est favorite et engoue de cette
_Madame_-ci tout comme de l'autre: cela est bizarre. _Langlade_ s'en va
demain en Poitou pour deux ou trois mois. M. _de Marsillac_ est ici: il
part lundi pour aller  Barge; il ne s'aide pas de son bras. Madame la
comtesse _du Plessis_ va se marier: elle a pens acheter _Frne_. M. _de
la Rochefoucauld_ se porte trs-bien: il vous fait mille et mille
complimens et  _Corbinelli_. Voici une question entre deux maximes:

_On pardonne les infidlits; mais on ne les oublie point._

_On oublie les infidlits; mais on ne les pardonne point._

Aimez-vous mieux avoir fait une infidlit  votre amant, que vous
aimez pourtant toujours; ou qu'il vous en ait fait une, et qu'il vous
aime aussi toujours? On n'entend pas par infidlit, avoir quitt pour
un autre; mais avoir fait une faute considrable. Adieu: je suis bien en
train de jaser; voil ce que c'est que de ne point manger et ne point
dormir. J'embrasse madame _de Grignan_ et toutes ses perfections.




LETTRE VIII.

Paris, 4 septembre 1673.


Je suis  St.-Maur; j'ai quitt toutes mes affaires et tous mes amis.
J'ai mes enfans et le beau temps, cela me suffit. Je prends des eaux de
Forges; je songe  ma sant: je ne vois personne, je ne m'en soucie
point du tout. Tout le monde me parot si attach  ses plaisirs, et 
des plaisirs qui dpendent entirement des autres, que je me trouve
avoir un don des fes, d'tre de l'humeur dont je suis. Je ne sais si
madame _de Coulanges_ ne vous aura point mand une conversation d'une
aprs-dne de chez _Gourville_, o toient madame _Scarron_ et l'abb
_Testu_, sur les personnes _qui ont le got au-dessus ou au-dessous de
leur esprit_; nous nous jetmes dans des subtilits, o nous
n'entendions plus rien. Si l'air de la Provence, qui subtilise encore
toutes choses, vous augmente, nos visions l-dessus, vous serez dans les
nues. _Vous avez le got au-dessus de votre esprit, et M._ de la
Rochefoucauld _aussi, et moi encore; mais pas tant que vous deux._ Voil
des exemples qui vous guideront. M. _de Coulanges_ m'a dit que votre
voyage toit encore retard: pourvu que vous rameniez madame _de
Grignan_, je n'en murmure pas: si vous ne la ramenez point, c'est une
trop longue absence. Mon got augmente  vue d'oeil pour la suprieure
du Calvaire; j'espre qu'elle me rendra bonne. Le cardinal _de Retz_ est
brouill pour jamais avec moi, de m'avoir refus la permission d'entrer
chez elle; je la vois quasi tous les jours; j'ai vu enfin son
visage[149]: il est agrable, et l'on s'aperoit bien qu'il a t beau.
Elle n'a que quarante ans; mais l'austrit de la rgle l'a fort
change. Madame _de Grignan_ a fait des merveilles d'avoir crit  la
_Marans_. Je n'ai pas t si sage; car je fus, l'autre jour, chercher
madame de _Schomberg_[150], et je ne la demandai point. Adieu, ma belle;
je souhaite votre retour avec une impatience digne de notre amiti.

J'ai reu les cinq cents livres, il y a long-temps. Il me semble que
l'argent est si rare, qu'on n'en devroit point prendre de ses amis.
Faites mes excuses  M. l'abb (_de Coulanges_), de ce que je l'ai reu.




LETTRE IX.

Paris, 8 octobre 1689.


Mon style sera laconique, je n'ai point de tte: j'ai eu la fivre, j'ai
charg M. _du Bois_ de vous le mander.

Votre affaire est manque et sans remde; l'on y a fait des merveilles
de toutes parts: je doute que M. _de Chaulnes_ en personne l'et pu
faire. Le roi n'a tmoign nulle rpugnance pour M. _de Svign_; mais
il toit engag, il y a long-temps: il l'a dit  tous ceux qui pensoient
 la dputation; il faut laisser nos esprances jusqu'aux tats
prochains. Ce n'est pas de quoi il est question prsentement: il est
question, ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez l'hiver en
Bretagne  quelque prix que ce soit. Vous tes vieille; les Rochers[151]
sont pleins de bois; les catarrhes et les fluxions vous accableront.
Vous vous ennuierez, votre esprit deviendra triste et baissera: tout
cela est sr, et les choses du monde ne sont rien en comparaison de tout
ce que je vous dis. Ne me parlez point d'argent ni de dettes: je vous
ferme la bouche sur tout. M. _de Svign_ vous donne son quipage. Vous
venez  Malicorne: vous y trouvez les chevaux et la calche de M. _de
Chaulnes_. Vous voil  Paris: vous allez descendre  l'htel de
Chaulnes; votre maison n'est pas prte, vous n'avez point de chevaux,
c'est en attendant:  votre loisir, vous vous remettrez chez vous.
Venons au fait: vous payez une pension  M. _de Svign_; vous avez ici
un mnage: mettez le tout ensemble, cela fait de l'argent; car votre
louage de maison va toujours. Vous direz: Mais je dois, et je paierai
avec le temps. Comptez que vous trouvez ici mille cus, dont vous payez
ce qui vous presse; qu'on vous les prte sans intrt, et que vous les
rembourserez petit  petit, comme vous voudrez. Ne demandez point d'o
ils viennent, ni de qui c'est: on ne vous le dira pas; mais ce sont gens
qui sont bien assurs qu'ils ne les perdront pas. Point de raisonnemens
l-dessus, point de paroles, ni de lettres perdues; il faut venir: tout
ce que vous m'crirez, je ne le lirai seulement pas; et en un mot, ma
belle, il faut venir, ou renoncer  mon amiti,  celle de madame _de
Chaulnes_ et  celle de madame _de Lavardin_. Nous ne voulons point
d'une amie, qui veut vieillir et mourir par sa faute; il y a de la
misre et de la pauvret  votre conduite; il faut venir ds qu'il fera
beau.




LETTRE X.

Paris, 20 septembre 1690.


Vous avez reu ma rponse avant que j'aie reu votre lettre. Vous aurez
vu, par celle de madame _de Lavardin_ et par la mienne, que nous
voulions vous faire aller en Provence, puisque vous ne veniez point 
Paris; c'est tout ce qu'il y a de meilleur  faire: le soleil est plus
beau, vous aurez compagnie; je dis mme, spare de madame _de Grignan_,
qui n'est pas peu; un gros chteau, bien des gens; enfin, c'est vivre
que d'tre l. Je loue extrmement monsieur votre fils de consentir 
vous perdre pour votre intrt; si j'tois en train d'crire, je lui en
ferois des complimens: partez tout le plutt qu'il vous sera possible.
Mandez-nous par quelles villes vous passerez, et  peu prs le temps:
vous y trouverez de nos lettres. Je suis dans des vapeurs les plus
tristes et les plus cruelles o l'on puisse tre; il n'y a qu'
souffrir, quand c'est la volont de Dieu.

C'est du meilleur de mon coeur que j'approuve votre voyage de Provence:
je vous le dis sans flatterie, et nous l'avions pens, madame _de
Lavardin_ et moi, sans savoir en aucune faon que ce ft votre
dessein[152].




LETTRE XI.

Paris, 20 septembre 1691.


Ma sant est un peu meilleure qu'elle n'a t, c'est--dire que j'ai un
peu moins de vapeurs; je ne connois point d'autre mal; ne vous inquitez
pas de ma sant; mes maux ne sont pas dangereux; et quand ils le
deviendroient, ce ne seroit que par une grande langueur et par un grand
desschement, ce qui n'est pas l'affaire d'un jour: ainsi, ma belle,
soyez en repos sur la vie de votre pauvre amie; vous aurez le loisir
d'tre prpare  tout ce qui arrivera, si ce n'est  des accidens
imprvus,  quoi sont sujettes toutes les mortelles, et moi plus qu'une
autre, parce que je suis plus mortelle qu'une autre; une personne en
sant me parot un prodige. M. le chevalier _de Grignan_ a soin de moi;
j'en ai une reconnoissance parfaite, et je l'aime de tout mon coeur.
Madame la duchesse _de Chaulnes_ me vint voir hier; elle a mille bonts
pour moi; mon tat lui fait piti. Ma belle-fille a eu une fausse couche
huit jours aprs tre accouche; il y a assez de femmes  qui cela
arrive; c'est avoir t bien prs d'avoir deux enfans; sa fille se porte
bien; ils n'en auront que trop. Notre pauvre ami _Croisilles_[153] est
toujours  Saint-Gratien: il me mande qu'il se porte fort bien  la
campagne; il faudroit que vous vissiez comme il est fait, pour admirer
qu'il se vante de se porter fort bien; nous en sommes vritablement en
peine, le chevalier _de Grignan_ et moi. L'abb _Testu_ est all faire
un voyage  la campagne; nous le souponnons, M. _de Chaulnes_ et moi,
d'tre all  la Trappe. La bonne femme, madame _Lavocat_, est bien
malade; il y a aussi bien long-temps qu'elle est au monde. Je suis toute
 vous, ma chre amie, et  toute votre aimable et bonne compagnie.

L'on vient de me dire que M. _de la Feuillade_[154] toit mort cette
nuit; si cela est vritable, voil un bel exemple pour se tourmenter des
biens de ce monde.




LETTRE XII.

Paris, 26 septembre 1691.


Venir  Paris pour l'amour de moi, ma chre amie! la seule pense m'en
fait peur. Dieu me garde de vous dranger ainsi! et, quoique je souhaite
ardemment le plaisir de vous voir, je l'acheterois trop cher, si c'toit
 vos dpens. Je vous mandai, il y a huit jours, la vrit de mon tat;
j'tois parfaitement bien, et j'ai t comme par miracle, quinze jours
sans vapeurs, c'est--dire, gurie de tous maux. Je ne suis plus si bien
depuis trois ou quatre jours, et c'est la seule vue d'une lettre
cachete, que je n'ai point ouverte, qui a mu mes vapeurs. Je
ressemble, comme deux gouttes d'eau,  une femme ensorcele; mais,
l'aprs-dne, je suis assez comme une autre personne; je vous crivis,
il y a un mois ou deux, que c'toit ma mchante heure, et c'est 
prsent la bonne. J'espre que mon mal, aprs avoir tourn et chang, me
quittera peut-tre; mais je demeurerai toujours une trs-sotte femme; et
vous ne sauriez croire comme je suis tonne de l'tre; je n'avois point
t nourrie dans l'opinion que je le pusse devenir. Je reviens  votre
voyage, ma belle, comptez que c'est un chteau en Espagne pour moi, que
de m'imaginer le plaisir de vous voir, mais mon plaisir seroit troubl,
si votre voyage ne s'accordoit pas avec les affaires de madame _de
Grignan_ et avec les vtres. Il me parot cependant, tout intrt 
part, que vous feriez fort bien de venir l'une et l'autre; mais je ne
puis assez vous dire  quel point je suis touche de la pense de
revenir uniquement  cause de moi. Je vous crirai plus au long au
premier jour.




LETTRE XIII.

Paris, mercredi 10 octobre 1691.


J'ai eu des vapeurs cruelles qui me durent encore, et qui me durent
comme un point de fivre qui m'afflige. En un mot, je suis folle,
quoique je sois assurment une femme assez sage. Je veux remercier
madame _de Grignan_ pour me calmer l'esprit; elle a crit des merveilles
pour moi  monsieur le chevalier _de Grignan_.


_A madame_ DE GRIGNAN.

Je vous en remercie, Madame, et je vous prie d'ordonner  M. le
chevalier _de Grignan_ de m'aimer; je l'aime de tout mon coeur: c'est un
homme que cet homme-l. Ramenez madame votre mre; vous avez mille
affaires ici; prenez garde de voir vos affaires domestiques de trop
prs, et que les maisons ne vous empchent de voir la ville. Il y a plus
d'une sorte d'intrt en ce monde. Venez, Madame, venez ici pour l'amour
des personnes qui vous aiment, et songez qu'en travaillant pour vous,
c'est me donner en mme temps la joie de voir madame votre mre.


_A Madame_ DE SVIGN.

Mon dieu! ma chre amie, que je serai aise de vous voir! vraiment je
pleurerai bien; tout me fait fondre en larmes. J'ai reu ce matin des
lettres de mon fils l'abb, qui toit en Poitou,  deux lieues de madame
_de la Troche_. Un gentilhomme d'importance; gendre de madame _de la
Rochebardon_, chez qui madame _de la Troche_ est actuellement, vint dire
adieu  mon fils, et c'est l qu'il apprit la mort de _la Troche_[155],
par la gazette, s'il vous plat; car je n'en avois point parl  mon
fils, qui me fait une peinture de la dsolation de ce gentilhomme
d'avoir  donner chez lui une telle nouvelle, ce qui m'a rejete dans
les larmes: j'y retombe bien toute seule. M. _de Pomponne_ croyoit
madame _de la Troche_ riche, je lui ai crit, et il m'a mand que la
duchesse _du Lude_ l'avoit dtromp, et qu'ils avoient prsent un
placet pour elle. _Croisilles_ sort d'ici; il m'est venu voir de
Saint-Gratien; je lui ai fait vos complimens; il est fort bien. Ma
petite fille est louche comme un chien: il n'importe; madame _de
Grignan_ l'a bien t; c'est tout dire. Me voil  bout de mon criture,
et toute  vous plus que jamais, s'il est possible.




LETTRE XIV.

Paris, 24, janvier 1692.


Hlas! ma belle, tout ce que j'ai  vous dire de ma sant est bien
mauvais; en un mot, je n'ai repos ni nuit ni jour, ni dans le corps ni
dans l'esprit; je ne suis une personne, ni par l'un ni par l'autre; je
pris  vue d'oeil; il faut finir quand il plat  Dieu, et j'y suis
soumise. L'horrible froid qu'il fait m'empche de voir madame _de
Lavardin_. Croyez, ma trs-chre, que vous tes la personne du monde que
j'ai le plus vritablement aime.




EXTRAITS DE LETTRES DIVERSES.

_Madame_ de la Fayette _se moque des ridicules manires de parler de
quelques personnes de son temps. Elle fait parler un amant jaloux  sa
matresse._

PREMIER EXTRAIT.


Ce sont de ces sortes de choses qu'on ne pardonne pas en mille ans, que
le trait que vous me ftes hier. Vous tiez belle comme un petit ange.
Vous savez que je suis alerte sur le compte de _Dangeau_; je vous
l'avois dit de bonne foi; et cependant vous me quitttes franc et net
pour le galoper; cela s'appelle rompre de couronne  couronne; c'est
n'avoir aucun mnagement et manquer  toutes sortes d'gards. Vous
sentez que cette manire de peindre m'a tir de grands rideaux. Vous
avez oubli qu'il y a des choses dont je ne tte jamais, et que je suis
une espce d'homme que l'on ne trouve pas aisment sur un certain pied.
Srement ce n'est point mon caractre que d'tre dupe et de donner dans
le panneau tte baisse. Je me le tiens pour dit; j'entends le franois.
A la vrit, je ne ferai point de fracas; j'en userai fort honntement;
je n'afficherai point; je ne donnerai rien au public; je retirerai mes
troupes; mais comptez que vous n'avez point oblig un ingrat.


SECOND EXTRAIT,

_Compos de phrases o il n'y a point de sens_, _et que bien des gens de
la cour mettent dans leurs discours._


Je vous assure, Monseigneur, qu'on est bien chagrin de ne pouvoir faire
son devoir, et il est fort honnte de le pardonner. Je vous cris cette
missive pour vous donner des nouvelles de M. _Domdtel_; j'espre qu'il
sera bientt hors d'affaire, et que sa maladie ne sera pas longue. Je me
suis trouv depuis peu  un grand repas o l'on a mang une bonne soupe,
et o vous avez t bien clbr. Vous savez, Monseigneur, que vous
inspirez la joie. L'on fit mille plaisanteries; vous me ferez bien la
justice de croire que l'on a eu le dernier dplaisir de ne vous y avoir
pas. J'ai bien envie d'avoir l'honneur de vous voit pour vous entretenir
sur mon gazon. Mes fermiers sont cause que je ne puis m'aller rabattre
chez _Fredole_; mais je vas souvent en un lieu o l'on aime  se
rjouir, et o l'on met les plats en bataille. Il y a une personne qui
dsire fort le tte--tte avec vous. Vous connotrez dans son dialogue
qu'elle a du savoir-faire, et que l'on vous trouve furieusement aimable;
je vous dis tout ceci, parce que je suis engou de vous; car votre
caractre me rjouit; et, de bonne foi, il est vrai que je me suis coul
de mon pied en un lieu o j'ai vu de beaux esprits qui ne peuvent se
passer de vous  cause de votre gnie. Je m'tonne que vous ne veniez
pas dialoguer avec les demoiselles; c'est  coup sr que vous les
rjouissez quand elles vous voient; car, assurment, vous tes du bel
air, et vous distinguez bien dans le beau monde, o l'on vous rend
justice. Il est vrai que je m'en allai hier au bal dans un grand
embarras, dont j'eus bien de la peine de me tirer; il est vrai que je
n'y demeurai pas long-temps; j'ous la bonne femme qui me parla bien de
vous, qui me dit que vous faisiez figure. Elle vous aime autant que les
demoiselles; srement vous tes aujourd'hui la coqueluche de tout le
monde; il est vrai que votre mrite n'est pas postiche. Les demoiselles
en rendent srement de bons tmoignages.




PORTRAIT

DE

LA MARQUISE DE SVIGN,

PAR MADAME

LA COMTESSE DE LA FAYETTE,

SOUS LE NOM D'UN INCONNU.


Tous ceux qui se mlent de peindre des belles, se tuent de les embellir
pour leur plaire, et n'oseroient leur dire un seul de leurs dfauts;
mais pour moi, Madame, grce au privilge d'inconnu que j'ai auprs de
vous, je m'en vais vous peindre bien hardiment, et vous dire toutes vos
vrits tout  mon aise, sans craindre de m'attirer votre colre; je
suis au dsespoir de n'en avoir que d'agrables  vous conter; car ce me
seroit un grand dplaisir si, aprs vous avoir reproch mille dfauts,
je voyois cet inconnu aussi bien reu de vous, que mille gens qui n'ont
fait toute leur vie que de vous louer. Je ne veux point vous accabler de
louanges, et m'amuser  vous dire que votre taille est admirable, que
votre teint a une beaut et une fleur qui assurent que vous n'avez que
vingt ans, que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont
incomparables; je ne veux point vous dire toutes ces choses; votre
miroir vous les dit assez; mais comme vous ne vous amusez pas  lui
parler, il ne peut vous dire combien vous tes aimable et charmante
quand vous parlez; et c'est ce que je veux vous apprendre.

Sachez donc, Madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre
esprit pare et embellit si fort votre personne, qu'il n'y en a point au
monde de si agrable. Lorsque vous tes anime dans une conversation
dont la contrainte est bannie, tout ce que vous dites a un tel charme,
et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grces
autour de vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand clat
 votre teint et  vos yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dt
toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vtre blouit
les yeux, et que, lorsqu'on vous coute, l'on ne voit plus qu'il manque
quelque chose  la rgularit de vos traits, et l'on vous croit la
beaut du monde la plus acheve. Vous pouvez juger, par ce que je viens
de vous dire, que, si je vous suis inconnu, vous ne m'tes pas inconnue,
et qu'il faut que j'aie eu plus d'une fois l'honneur de vous voir et de
vous entretenir, pour avoir dml ce qui fait en vous cet agrment dont
tout le monde est surpris; mais je veux encore vous faire voir, Madame,
que je ne connois pas moins les qualits solides qui sont en vous, que
je sais les agrables dont on est touch. Votre me est grande, noble,
propre  dispenser des trsors, et incapable de s'abaisser au soin d'en
amasser. Vous tes sensible  la gloire et  l'ambition, et vous ne
l'tes pas moins au plaisir. Vous paroissez ne pour eux, et il semble
qu'ils soient faits pour vous. Votre prsence augmente les
divertissemens, et les divertissemens augmentent votre beaut lorsqu'ils
vous environnent; enfin la joie est l'at vritable de votre me, et le
chagrin vous est plus contraire qu' personne du monde. Vous tes
naturellement tendre et passionne; mais,  la honte de notre sexe,
cette tendresse nous a t inutile, et vous l'avez renferme dans le
vtre, en la donnant  madame _de la Fayette_. Ah! Madame, s'il y avoit
quelqu'un au monde assez heureux pour que vous ne l'eussiez pas trouv
indigne de ce trsor dont elle jouit, et qu'il n'et pas tout mis en
usage pour le possder, il mriteroit toutes les disgrces dont l'amour
peut accabler ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'tre le
matre d'un coeur comme le vtre, dont les sentimens fussent expliqus
par cet esprit galant et agrable que les dieux vous ont donn! et votre
coeur, Madame, est sans doute un bien qui ne se peut mriter; jamais il
n'y en eut un si gnreux, si bien fait et si fidle. Il y a des gens
qui vous souponnent de ne le montrer pas toujours tel qu'il est; mais,
au contraire, vous tes si accoutume  n'y rien sentir qu'il ne vous
soit honorable de montrer, que mme vous y laissez voir quelquefois ce
que la prudence du sicle vous obligeroit de cacher. Vous tes ne la
plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais t, et, par
un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples
complimens de biensance paroissent, en votre bouche, des protestations
d'amiti, et tous ceux qui sortent d'auprs de vous s'en vont persuads
de votre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils se puissent dire
 eux-mmes quelle marque vous leur avez donne de l'une et de l'autre.
Enfin, vous avez reu des grces du ciel qui n'ont jamais t donnes
qu' vous; et le monde vous est oblig de lui tre venu montrer mille
agrables qualits qui, jusqu'ici, lui avoient t inconnues. Je ne
veux point m'embarquer  vous les dpeindre toutes; car je romprois le
dessein que j'ai de ne vous pas accabler de louanges, et, de plus,
Madame, pour vous en donner qui fussent

    Dignes de vous et de parotre,
    Il faudroit tre votre amant,
    Et je n'ai pas l'honneur de l'tre[156].


_Fin des lettres de Madame de la Fayette._




LETTRES

DE

NINON DE L'ENCLOS.




NOTICE

SUR

NINON DE L'ENCLOS.


Anne de l'Enclos naquit  Paris le 15 mai 1616 de M. _de l'Enclos_,
gentilhomme de Touraine, et de mademoiselle _de Raconis_, son pouse,
d'une famille noble de l'Orlanois.

Madame _de l'Enclos_ vouloit faire de Ninon une dvote; mais M. _de
l'Enclos_, homme d'esprit et de plaisir, se chargea lui-mme de
l'ducation de sa fille, et donna une direction toute diffrente  ses
inclinations.

_Ninon_ perdit ses parens de bonne heure: ds l'ge de quinze ans, elle
se trouva matresse d'elle-mme, et d'une fortune que les dissipations
de son pre avoient considrablement rduite. Elle mit son bien  fonds
perdu, et se fit, par ce moyen, un revenu suffisant pour vivre dans
l'aisance, et mme obliger ses amis au besoin. Elle sut conomiser sans
avarice, et dpenser sans profusion.

Plusieurs fois elle fut recherche en mariage; mais elle chrissoit trop
l'indpendance pour contracter un pareil engagement.

leve dans les principes les moins svres, et ne avec des sens fort
vifs, elle se livra toute entire aux plaisirs de l'amour. Nous
n'entreprendrons point de faire l'apologie d'une conduite aussi peu
retenue; en renonant  la principale vertu de son sexe, Ninon a sans
doute perdu une grande partie de ses droits  l'estime; mais s'il n'est
pas permis de chercher  excuser ses torts, il doit l'tre au moins de
mettre sous les yeux du lecteur tout ce qui peut contribuer  les faire
juger moins rigoureusement. M. _de l'Enclos_, professant ouvertement
l'picurisme le plus relch, avoit donn  sa fille des prceptes de
volupt qu'il ne confirmoit que trop par sa manire de vivre; et l'on
sait quelle influence exercent sur nos ides et nos actions de toute la
vie, les discours et l'exemple des personnes qui ont prsid  notre
ducation, sur-tout lorsque ces personnes nous ont t chres, et que
leur doctrine a flatt nos gots, au lieu de les contrarier. Abandonne
fort jeune  sa propre volont, entoure de mille adorateurs que lui
attiroient ses charmes, flatte d'inspirer de l'amour, ne pouvant
s'empcher d'en ressentir elle-mme pour des hommes qui runissoient
presque tous aux grces de l'esprit et du corps l'clat d'une grande
fortune ou d'un grand nom, comment _Ninon_ se seroit-elle dfendue
contre tant de sductions? Elle y cda sans rsistance; mais si elle fut
foible, elle ne fut point vile. Quoiqu'elle eut le tort trs-grand de ne
considrer l'amour que comme une sensation et non point comme un
sentiment, on ne voit pas que ce travers d'opinion, qui auroit pu
l'entraner aux choix les plus honteux, lui en ait jamais fait faire un
seul que la dlicatesse la plus platonique et pu dsavouer. La liste de
ses amans est nombreuse; mais il n'y figure aucun nom que, pour son
honneur, on soit fch d'y trouver inscrit; ce sont les _Cond_, les _la
Rochefoucauld_, les _Longueville_, les _Coligni_, les _Villarceaux_,
les _Svign_, les _d'Albret_, les _d'Estres_, les _Gersey_, les
_d'Effiat_, les _Clrembault_, les _la Chtre_, les _Bannier_, les
_Gourville_, etc. Mais ce qui tablit sur-tout une prodigieuse
diffrence entre _Ninon_ et les autres femmes qui, comme elle, ont fait
de l'amour une sorte de profession, c'est qu'elle ne trafiqua point de
ses faveurs. Par inclination, par caprice ou mme par vanit, elle les
accordoit en pur don  l'amabilit, au mrite,  la clbrit; mais
jamais elle ne les vendit  la richesse. Elle poussoit, dit-on, les
scrupules du dsintressement jusque-l, que ceux dont elle avoit
satisfait les dsirs, en perdoient le droit de lui faire accepter les
dons les plus lgers.

Celle qui rejetoit les prsens de l'amour comme un salaire offensant,
n'toit pas faite pour retenir les dpts de l'amiti. _Gourville_,
oblig de fuir du royaume, avoit confi vingt mille cus en or 
_Ninon_, dont il toit alors l'amant, et remis pareille somme entre les
mains d'un personnage fameux par l'austrit de ses moeurs. _Gourville_
revint. L'ecclsiastique (c'en toit un) nia le dpt. _Gourville_, 
qui _Ninon_ dans l'intervalle avoit donn un successeur, lui fit
l'injure de la croire aussi peu fidle en affaires qu'en amour, et il
doutoit si peu de son malheur qu'il s'pargnoit jusqu' la peine d'aller
s'en assurer. _Ninon_ l'envoya chercher. Mon cher _Gourville_, lui
dit-elle, il m'est arriv un grand malheur pendant votre absence. J'ai
perdu le got que j'avois pour vous; mais je n'ai pas perdu la mmoire.
Voici les vingt mille cus que vous m'avez confis  votre dpart de
Paris. Ils sont encore dans la cassette o vous les avez serrs
vous-mme.

_Ninon_ ne trahissoit point ses amans; elle cessoit de les aimer et le
leur disoit. Ce ne fut que pour se soustraire aux fatigantes
importunits de _la Chtre_, qu'elle lui signa ce fameux billet, o elle
faisoit de tous les sermens celui qu'elle toit le moins en tat de
tenir, le serment de n'en aimer jamais d'autre de sa vie; et elle ne se
crut pas lie un seul instant par un engagement aussi tmraire. Au
reste il est certain, d'aprs son caractre, que si le porteur de cette
risible cdule et t de retour auprs d'elle, quand il lui vint en
fantaisie de manquer  la foi jure, elle lui auroit ingnument confi 
lui-mme que son billet ne valoit plus rien.

Volage en amour, mais non point perfide, _Ninon_ toit en amiti d'une
constance  toute preuve. Ses amans, en cessant de l'tre, devenoient
ses amis, et c'toit pour toujours. L'amiti toit le seul sentiment
respectable  ses yeux, et elle en remplissoit religieusement tous les
devoirs. J. J. _Rousseau_ a dit: Je n'aurois pas plus voulu d'elle pour
mon ami que pour ma matresse. On ne voit pas trop par quel motif il
et rpugn si fort  tre l'ami de _Ninon_; on expliqueroit plus
facilement encore pourquoi il et refus d'tre son amant, quoiqu' dire
vrai, _Rousseau_ lui-mme et peut-tre eu bien de la peine  se
dfendre de ses charmes, si elle se ft mis en tte de venir  bout de
sa philosophie.

Tous ses contemporains s'accordent  la peindre comme la plus
sduisante des femmes. Sa taille, disent-ils, toit pleine de grce et
de noblesse; sa figure n'toit pas parfaitement rgulire, et n'avoit
point ce grand clat de beaut qui frappe d'abord; mais l'examen y
faisoit dcouvrir une foule d'agrmens et de finesses qui la faisoient
prfrer aux figures les plus correctes et les plus blouissantes. Elle
ddaignoit le luxe des habits, ou plutt, par une coquetterie mieux
entendue, elle le rejetoit comme contraire aux intrts de sa beaut.
Une propret recherche, une simplicit lgante faisoient tous les
frais de sa parure. Les charmes de sa personne se conservrent si
long-temps, ils diminurent d'une manire si lente et si peu sensible,
qu'elle prolongea le don de plaire et d'exciter le dsir, jusqu' un ge
o toutes les autres femmes sont trop heureuses de ne pas exciter le
dgot. On prtend qu' quatre-vingts ans elle inspira une vive passion
 l'abb _Gedoyn_. _Voltaire_ ne rejette point entirement cette
anecdote, comme quelques autres ont fait; mais  l'abb _Gedoyn_ il
substitue l'abb _de Chteau-Neuf_, et il rabat dix annes de l'ge
attribu  _Ninon_ quand elle fit sa dernire folie. Au compte mme de
_Voltaire_, c'est encore avoir pouss bien loin sa carrire amoureuse.
L'abb _Fraguier_, qui n'avoit connu _Ninon_ que dans un ge dj
trs-avanc, disoit que _quiconque vouloit faire attention  ses yeux,
pouvoit y lire encore toute son histoire_. _Chaulieu_ exprimoit
autrement la mme ide: _L'amour_, disoit-il, _s'toit retir jusque
dans les rides de son front._

L'esprit de _Ninon_ n'toit pas moins clbre que ses charmes. Elle
l'avoit tout  la fois agrable et solide. Elle se l'toit form de
bonne heure par la lecture de nos meilleurs crivains. A l'ge de dix
ans, _Montaigne_ et _Charron_ toient ses livres favoris. Elle parloit
avec facilit l'italien et l'espagnol. Elle vitoit avec un soin extrme
le ridicule si commun parmi les femmes qui se croient ou sont en effet
plus instruites que les autres, celui de faire parade de leur savoir.
_Mignard_ se plaignoit de ce que sa fille, depuis madame la comtesse _de
Feuquires_, manquoit de mmoire: _Vous tes trop heureux, Monsieur_,
lui dit _Ninon_, _elle ne citera point_. Son entretien toit doux et
lger, dit l'abb _Fraguier_: le contraire la blessoit, mais il n'y
paroissoit point. Elle n'avoit pas nglig les arts agrables; elle
dansoit avec grce, chantoit avec got, et jouoit trs-bien du
clavecin, du luth, du tuorbe et de la guitare.

Tant d'agrmens runis ne pouvoient manquer d'attirer chez elle l'lite
de la cour et de la ville. Les hommes les plus distingus par la
naissance, l'esprit et les talens, lui faisoient une cour assidue. Les
mres ambitionnoient pour leurs fils l'avantage d'tre admis chez
_Ninon_, auprs de qui ils se formoient aux manires et au ton de la
bonne compagnie. Cette faveur n'toit point accorde indistinctement 
tous ceux qui la sollicitoient. Un mrite reconnu, ou d'heureuses
dispositions pour en acqurir, toient, avec la probit, les seuls
titres qui pussent la faire obtenir. _Ninon_ n'y fut trompe qu'une
fois. A la sollicitation d'un de ses meilleurs amis, elle avoit
consenti  recevoir chez elle un M. _Rmond_, dont l'ducation ne lui
fit point d'honneur. Il se signala bientt dans le monde par toutes
sortes de ridicules. On apprit  _Ninon_ qu'il alloit se vantant partout
d'avoir t form par elle. _Je suis comme Dieu, dit-elle, qui s'est
repenti d'avoir form l'homme._ _Chapelle_ fut exclus de sa maison, 
cause de son ivrognerie, quoique ce dfaut, qui est devenu le partage de
la dernire classe du peuple, ft encore de mode alors parmi les plus
honntes gens. _Chapelle_, offens, jura que pendant un mois il ne se
coucheroit pas sans tre ivre, et sans avoir fait une chanson contre
_Ninon_. Il tint parole, dit _Voltaire_.

On conoit sans peine que les hommes, moins scrupuleux dans leurs
liaisons de tout genre, aient recherch avec empressement la socit
d'une femme, disons le mot, d'une courtisane charmante, et se soient, en
quelque sorte, fait un honneur d'y tre admis; mais que des femmes, 
qui le soin de leur rputation commandoit  cet gard la plus grande
rserve, n'aient point rougi d'tre ouvertement les amies de _Ninon_,
voil ce qui tonne avec raison, voil ce qu'on ne peut expliquer que
par un mrite vraiment extraordinaire dans la personne qui les faisoit
ainsi passer par-dessus les conseils du plus sage prjug. Cela fait
supposer aussi, que _Ninon_ mettoit dans sa conduite autant de dcence
extrieure qu'il en falloit, pour que des femmes honntes ne fussent
point embarrasses chez elle de leur contenance. Mesdames _de la Suze_,
_de Castelnau_, _de la Fert_, _de Sulli_, _de Fiesque_, _de la
Fayette_, _de Choisi_, _de Lambert_, _de Bouillon-Mancini_, _de
Sandwich_, etc., furent lies avec elle d'une amiti trs-troite. Elle
en avoit contract une plus intime encore avec madame _de Maintenon_,
lorsque celle-ci n'toit que mademoiselle _d'Aubign_ ou madame
_Scarron_; elles couchrent plusieurs mois ensemble dans le mme lit, et
l'on assure que mademoiselle _d'Aubign_ enleva  _Ninon_,
_Villarceaux_, son amant, sans que _Ninon_ en st plus mauvais gr 
l'un et  l'autre. Madame _de Maintenon_, parvenue au comble de la
faveur, fit proposer  son ancienne amie de se faire dvote, et de venir
auprs d'elle  la cour. _Ninon_ refusa. Ce ne fut pas la seule fois
qu'elle sacrifia la fortune et la faveur  son amour pour le repos et la
libert. La reine _Christine_ fit en vain mille efforts pour l'emmener
avec elle  Rome. _Christine_ dit en partant qu'elle n'avoit trouv
aucune femme en France qui lui plt autant que _l'illustre Ninon_. C'est
dans une conversation avec cette reine que _Ninon_ qualifia les
prcieuses de _jansnistes de l'amour_. Madame _de Svign_ n'aimoit
point _Ninon_. Dans plusieurs de ses lettres, elle parle d'elle avec
trs-peu de considration. Sa prvention est excusable; le marquis _de
Svign_ s'occupoit peu de son avancement, mais en revanche il
travailloit assez efficacement  dranger une fortune que sa mre
mettoit tous ses soins  conserver. Madame _de Svign_ crut voir dans
l'amour de son fils pour _Ninon_ la cause de son indolence et de ses
dissipations. La _Champml_, qui succda  _Ninon_ dans le coeur du
marquis _de Svign_, eut aussi sa part de la mauvaise humeur et des
ressentimens de cette mre tendre et inquite. En gnral, elle ne
mnageoit aucun de ceux qu'elle croyoit pouvoir accuser du drangement
de son fils. Pour un ou deux soupers que celui-ci fit accepter 
_Racine_ et  _Boileau_, elle parle quelque part d'eux, comme de potes
famliques, pour qui un repas pris en ville est une bonne fortune. Or,
on sait que _Boileau_ recevoit chez lui les plus grands seigneurs, et
que _Racine_ refusoit de dner avec M. le duc _de Bourbon_, pour manger
une carpe en famille.

Revenons  _Ninon_. Plusieurs beaux esprits du temps, plusieurs
crivains assez distingus la clbrrent en prose et en vers. De ce
nombre furent _Scarron_, _Regnier-Desmarais_, l'abb _de Chteauneuf_ et
_Saint-Evremont_. Ce dernier partageoit ses adorations entre elle et la
fameuse duchesse _de Mazarin_. Tout le monde connot le joli quatrain
qu'il fit pour _Ninon_:

    L'indulgente et sage nature
    A form l'me de _Ninon_,
    De la volupt d'picure,
    Et de la vertu de Caton.

Un hommage plus flatteur encore pour elle, c'est le cas que _Molire_
faisoit de son got et de son esprit; il la consultoit, dit-on, sur tous
ses ouvrages. Comme il lui avoit lu un jour son _Tartuffe_, elle lui fit
le rcit d'une aventure qui lui toit arrive avec un sclrat  peu
prs de la mme espce. _Molire_ rapporta qu'elle lui en avoit fait le
portrait avec des couleurs si vives et si naturelles, que, si sa pice
n'et pas t faite, il ne l'auroit jamais entreprise, tant il se
seroit cru incapable de rien mettre sur le thtre d'aussi parfait que
le _Tartuffe_ de mademoiselle _de l'Enclos_. _Voltaire_ trouve
l'anecdote peu vraisemblable, quoiqu'on en ait pour garant l'abb _de
Chteauneuf_, qui disoit la tenir de _Molire_ lui-mme. On peut
l'adopter, en admettant que _Molire_ a parl avec un peu trop de
modestie sur son propre compte, et d'exagration sur celui de _Ninon_,
qui l'avoit frapp d'admiration par son talent pour saisir et peindre le
ridicule.

Ses contes et ses bons mots lui avoient fait de bonne heure une
rputation. On cite d'elle une foule de rflexions profondes ou
ingnieuses. Nous n'en rapporterons que quelques-unes. Elle eut,  l'ge
de vingt-deux ans, une maladie qui la mit au bord du tombeau. Ses amis
dploroient sa destine qui l'enlevoit  la fleur de son ge. _Ah!_
dit-elle, _je ne laisse au monde que des mourans._ Ce mot est bien
philosophique. _La beaut sans les grces_, disoit-elle souvent, _est un
hameon sans appt_. Elle disoit un jour  _Saint-Evremont_ qu'_elle
rendoit grces  Dieu tous les soirs de son esprit, et qu'elle le prioit
tous les matins de la prserver des sottises de son coeur._ Elle
prtendoit qu'_une femme sense ne devroit jamais prendre d'amant sans
l'aveu de son coeur, ni de mari sans le consentement de sa raison._
_Ninon_ avoit le talent des vers; mais elle en faisoit rarement usage.
Le Grand-Prieur _de Vendme_ avoit essay inutilement de se faire aimer
d'elle; indign de ses refus, il mit un jour sur sa toilette ce
quatrain:

    Indigne de mes feux, indigne de mes larmes,
    Je renonce sans peine  tes foibles appas:
          Mon amour te prtoit des charmes,
          Ingrate, que tu n'avois pas.

Elle y rpondit par cette plaisante parodie:

    Insensible  tes feux, insensible  tes larmes,
    Je te vois renoncer  mes foibles appas;
          Mais si l'amour prte des charmes,
          Pourquoi n'en empruntois-tu pas?

Le bonheur dont jouissoit _Ninon_ ne fut troubl qu'une fois, mais ce
fut par l'accident le plus affreux. L'un des deux fils qu'elle avoit eus
de _Villarceaux_, ignorant qu'elle toit sa mre, devint perdument
amoureux d'elle, et lorsque voulant mettre fin  cette fatale passion,
elle lui et rvl le secret de sa naissance, l'infortun jeune homme
alla se poignarder de dsespoir. Son autre fils, nomm _la Boissire_,
fit une espce de fortune; il devint capitaine de vaisseau, et mourut 
Toulon, en 1732, g de 75 ans.

Tout le monde sait que _Voltaire_ fut prsent  _Ninon_ au sortir du
collge par l'abb de _Chteauneuf_, et qu'elle lui laissa par son
testament deux mille francs pour acheter des livres.

_Ninon_ mourut  Paris dans sa maison de la rue des Tournelles, au
Marais, le 17 octobre 1706, sur les cinq heures du soir,  l'ge de
quatre-vingt-dix ans et cinq mois.

On a crit plusieurs fois sa vie. _Voltaire_ impatient de voir parotre
tant de _mmoires_ sur elle, disoit: _Si cette mode continue, il y aura
bientt autant d'histoires de Ninon que de Louis XIV._




LETTRES

DE

MLLE. DE L'ENCLOS;

A M. DE ST.-EVREMONT,

ET

DE M. DE ST.-EVREMONT

A MLLE. DE L'ENCLOS.




LETTRE PREMIRE.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _ mademoiselle_ DE L'ENCLOS.


Votre vie, ma trs-chre, a t trop illustre pour n'tre pas continue
de la mme manire jusqu' la fin. Que l'_enfer de_ M. _de la
Rochefoucauld_[157] ne vous pouvante pas; c'toit un _enfer_ mdit,
dont il vouloit faire une maxime. Prononcez donc le mot d'amour
hardiment, et que celui de vieille ne sorte jamais de votre bouche. Il y
a tant d'esprit dans votre lettre, que vous ne laissez pas mme imaginer
le commencement du retour. Quelle ingratitude d'avoir honte de nommer
l'amour  qui vous devez votre mrite et vos plaisirs! Car enfin, ma
belle gardeuse de cassette, la rputation de votre probit est
particulirement tablie sur ce que vous avez rsist  des amans qui se
fussent accommods volontiers de l'argent de vos amis. Avouez toutes vos
passions pour faire valoir toutes vos vertus. Cependant, vous n'avez
exprim que la moiti du caractre. Il n'y a rien de mieux que la part
qui regarde vos amis; rien de plus sec que ce qui regarde vos amans. En
peu de vers, je veux faire le caractre entier; et le voici form de
toutes les qualits que vous avez, ou que vous avez eues.

        Dans vos amours on vous trouvoit lgre,
        En amiti toujours sre et sincre;
        Pour vos amans les humeurs de Vnus,
        Pour vos amis les solides vertus.
        Quand les premiers vous nommoient infidelle,
        Et qu'asservis encore  votre loi,
        Ils reprochoient une flamme nouvelle,
    Les autres se louoient de votre bonne foi.
        Tantt c'toit le naturel d'Hlne,
        Ses apptits, comme tous ses appas;
        Tantt c'toit la probit romaine,
        C'toit d'honneur la rgle et le compas.
        Dans un couvent, en soeur dpositaire,
        Vous auriez bien mnag quelqu'affaire;
        Et dans le monde,  garder les dpts,
    On vous et justement prfre aux dvots.

Que cette diversit ne vous surprenne point.

    L'indulgente et sage nature,
    A form l'me de _Ninon_,
    De la volupt d'picure,
    Et de la vertu de Caton.




LETTRE II.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _ M._ DE SAINT-EVREMONT.


J'tois dans ma chambre, toute seule, et trs-lasse de lecture, lorsque
l'on me dit: voil un homme de la part de M. _de Saint-Evremont_. Jugez
si tout mon ennui ne s'est pas dissip dans le moment. J'ai eu le
plaisir de parler de vous, et j'en ai appris des choses que les lettres
ne disent point: votre sant parfaite et vos occupations. La joie de
l'esprit en marque la force; et votre lettre, comme du temps que M.
_d'Olonne_ vous faisoit suivre, m'assure que l'Angleterre vous promet
encore quarante ans de vie; car il me semble que ce n'est qu'en
Angleterre que l'on parle de ceux qui ont vcu au del de l'ge de
l'homme. J'aurois souhait de passer ce qui me reste de vie avec vous:
si vous aviez pens comme moi, vous seriez ici. Il est pourtant assez
beau de se souvenir toujours des personnes que l'on a aimes; et c'est
peut-tre pour embellir mon pitaphe que cette sparation du corps s'est
faite. Je souhaiterois que le jeune[158] prdicateur m'et trouve dans
la _gloire de Nique_, o l'on ne change point; car il me parot que
vous m'y croyez des premires enchantes. Ne changez point vos ides sur
cela; elles m'ont toujours t favorables, et que cette communication,
que quelques philosophes croyoient au-dessus de la prsence, dure
toujours.

J'ai tmoign  M. _Turretin_ la joie que j'aurois de lui tre bonne 
quelque chose. Il a trouv ici de mes amis qui l'ont jug digne des
louanges que vous lui donnez. S'il veut profiter de ce qui nous reste
d'honntes abbs en l'absence de la cour, il sera trait comme un homme
que vous estimez. J'ai lu devant lui votre lettre avec des lunettes,
mais elles ne me sient pas mal; j'ai toujours eu la mine grave. S'il
est amoureux du mrite que l'on appelle ici _distingu_, peut-tre que
votre souhait sera accompli; car tous les jours on me veut consoler de
mes pertes par ce beau mot.

J'ai su que vous souhaitiez _la Fontaine_ en Angleterre. On n'en jouit
gure  Paris. Sa tte est bien affoiblie: c'est le destin des potes;
le Tasse et Lucrce l'ont prouv. Je doute qu'il y ait eu du philtre
amoureux pour _la Fontaine_. Il n'a gure aim de femmes qui en eussent
pu faire la dpense.




LETTRE III.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _ mademoiselle_ DE L'ENCLOS.


M. _Turretin_ m'a une grande obligation de lui avoir donn votre
connoissance. Je ne lui en ai pas une mdiocre d'avoir servi de sujet 
la belle lettre que je viens de recevoir. Je ne doute point qu'il ne
vous ait trouve avec les mmes yeux que je vous ai vue: ces yeux, par
qui je connoissois toujours la nouvelle conqute d'un amant, quand ils
brilloient un peu plus que de coutume, et qui nous faisoient dire:

    Telle n'est point la Cythre[159],
    Quand d'un nouveau feu s'allumant,
    Elle soit pompeuse et pare
    Pour la conqute d'un amant;
    Telle ne luit en sa carrire
    Des mois l'ingale courrire;
    Et telle dessus l'horizon,
    L'Aurore au matin ne s'tale,
    Quand les yeux mme de Cphalo
    En feroient la comparaison.

Vous tes encore la mme pour moi; et quand la nature, qui n'a jamais
pardonn  personne, auroit puis son pouvoir  produire une petite
altration aux traits de votre visage, mon imagination sera toujours
pour vous cette _gloire de Nique_, o vous savez qu'on ne changeoit
point. Vous n'en avez pas affaire pour vos yeux et pour vos dents, j'en
suis assur. Le plus grand besoin que vous ayez, c'est de mon jugement,
pour bien connotre les avantages de votre esprit, qui se perfectionne
tous les jours. Vous tes plus spirituelle que n'toit la jeune et vive
_Ninon_.

    Telle n'toit point _Ninon_,
    Quand le gagneur[160] de batailles,
    Aprs l'expdition
    Oppose aux funrailles,
Attendoit avec vous en conversation
Le mrite nouveau d'une autre impulsion.

    Votre esprit,  son courage
    Qui paroissoit abattu,
    Faisoit retrouver l'usage
    De sa premire vertu.

    Le charme de vos paroles
    Passoit ceux des Espagnoles,
    A ranimer tous les sens
    Des amoureux languissans.

    Tant qu'on vit  votre service
    Un jeune, un aimable garon[161],
  A qui Vnus fut rarement propice,
    _Bussi_ n'en fit point de chanson.

    Vous tiez mme regarde
    Comme une nouvelle Mde;
Qui pourroit en amour rajeunir un son.
Que votre art seroit beau, qu'il seroit admirable,
    S'il me rendoit un Jason,
    Un Argonaute capable
    De conqurir la toison!




LETTRE IV.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _ mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

1696.


J'ai reu la seconde lettre que vous m'avez crite, obligeante,
agrable, spirituelle, o je reconnois les enjouemens de _Ninon_ et le
bon sens de mademoiselle _de Lenclos_. Je savois comment la premire a
vcu; vous m'apprenez de quelle manire vit l'autre. Tout contribue  me
faire regretter le temps heureux que j'ai pass dans votre commerce, et
 dsirer inutilement de vous voir encore. Je n'ai pas la force de me
transporter en France, et vous y avez des agrmens qui ne vous
laisseront pas venir en Angleterre. Madame _de Bouillon_ vous peut dire
que l'Angleterre a ses charmes; et je serois un ingrat, si je n'avouois
moi-mme que j'y ai trouv des douceurs. J'ai appris avec beaucoup de
plaisir que M. le comte _de Grammont_ a recouvr sa premire sant, et
acquis une nouvelle dvotion. Jusqu'ici je me suis content
grossirement d'tre homme de bien. Il faut faire quelque chose de plus,
et je n'attends que votre exemple pour tre dvt. Vous vivez dans un
pays o l'on a de merveilleux avantages pour se sauver. Le vice n'y est
gure moins oppos  la mode qu' la vertu. Pcher, c'est ne savoir pas
vivre, et choquer la biensance autant que la religion. Il ne falloit
autrefois qu'tre mchant; il faut tre de plus malhonnte homme pour se
damner en France prsentement. Ceux qui n'ont pas assez de considration
pour l'autre vie, sont conduits au salut par les gards et les devoirs
de celle-ci. C'en est assez sur une matire o la conversion de M. le
comte _de Grammont_ m'a engag. Je la crois sincre et honnte. Il sied
bien  un homme qui n'est pas jeune, d'oublier qu'il l'a t. Je ne l'ai
pu faire jusqu'ici. Au contraire, du souvenir de mes jeunes ans, de la
mmoire de ma vivacit passe, je tche d'animer la langueur de mes
vieux jours. Ce que je trouve de plus fcheux  mon ge, c'est que
l'esprance est perdue: l'esprance, qui est la plus douce des passions,
et celle qui contribue davantage  nous faire vivre agrablement.
Dsesprer de vous voir jamais, est ce qui me fait le plus de peine. Il
faut se contenter de vous crire quelquefois, pour entretenir une amiti
qui rsiste  la longueur du temps,  l'loignement des lieux, et  la
froideur ordinaire de la vieillesse[162]. Ce dernier mot me regarde. La
nature commencera par vous,  faire voir qu'il est possible de ne
vieillir pas. Je vous prie de faire assurer M. le duc _de Lauzun_, de
mes trs-humbles services, et de savoir si madame la marchale _de
Crqui_ lui a fait payer cinq cents cus qu'il m'avoit prts. On me l'a
crit, il y a long-temps; mais je n'en suis pas trop assur.




LETTRE V.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _ mademoiselle_ DE L'ENCLOS.


Il y a plus d'un an que je demande de vos nouvelles  tout le monde, et
personne ne m'en apprend.

M. _de la Bastide_ m'a dit que vous vous portiez fort bien; mais il
ajoute, que si vous n'avez plus tant d'amans, vous tes contente d'avoir
beaucoup d'amis. La fausset de la dernire nouvelle me fait douter de
la vrit de la premire. Vous tes ne pour aimer toute votre vie. Les
amans et les joueurs ont quelque chose de semblable. Qui a aim,
aimera. Si l'on m'avoit dit que vous tiez dvote, je l'aurois pu
croire. C'est passer d'une passion humaine  l'amour de Dieu, et donner
 son me de l'occupation; mais ne pas aimer est une espce de nant qui
ne peut convenir  votre coeur.

    Ce repos languissant ne fut jamais un bien,
    C'est trouver, sans mourir, l'tat o l'on n'est rien.

Je vous demande des nouvelles de votre sant, de vos occupations, de
votre humeur, et que ce soit dans une assez longue lettre, o il y ait
peu de morale, et beaucoup d'affection pour votre ancien ami. L'on dit
ici que le comte _de Grammont_ est mort, ce qui me donne un dplaisir
fort sensible. Si vous connoissez _Barbin_, faites-lui demander pourquoi
il imprime tant de choses sous mon nom, qui ne sont point de moi. J'ai
assez de mes sottises, sans me charger de celles des autres. On me donne
une pice contre le pre _Bouhours_, o je ne pensai jamais. Il n'y a
pas d'crivain que j'estime plus que lui. Notre langue lui doit plus
qu' aucun auteur, sans excepter _Vaugelas_. Dieu veuille que la
nouvelle de la mort du comte _de Grammont_ soit fausse[163], et celle de
votre sant vritable!

La gazette de Hollande dit que _M. le comte de Lauzun se marie_; si cela
toit vrai, on l'auroit mand de Paris: outre cela, M. _de Lauzun_ est
_duc_, et le nom de _comte_ ne lui convient point. Si vous avez la bont
de m'en crire quelque chose, vous m'obligerez, et de faire bien des
complimens  M. _de Gourville_ de ma part, en cas que vous le voyiez
toujours. Pour des nouvelles de paix et de guerre, je ne vous en demande
pas. Je n'en cris point, et je n'en reois pas davantage. Adieu. C'est
le plus vritable de vos serviteurs qui gagneroit beaucoup si vous
n'aviez point d'amans; car il seroit le premier de vos amis, malgr une
absence qu'on peut nommer ternelle.




LETTRE VI.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _ M._ DE SAINT-EVREMONT.


Je dfie Dulcine de sentir avec plus de joie le souvenir de son
chevalier. Votre lettre a t reue comme elle le mrite, et _la triste
figure_ n'a point diminu le mrite des sentimens. Je suis touche de
leur force et de leur persvrance. Conservez-les  la honte de ceux qui
se mlent d'en juger. Je crois, comme vous, que les rides sont les
marques de la sagesse. Je suis ravie que vos vertus extrieures ne vous
attristent point. Je tche d'en user de mme. Vous avez un ami[164],
gouverneur de province, qui doit sa fortune  ses agrmens. C'est le
seul vieillard qui ne soit pas ridicule  la cour. M. _de Turenne_ ne
vouloit vivre que pour le voir vieux. Il le verroit pre de famille,
riche et plaisant. Il a plus dit de plaisanteries sur sa nouvelle
dignit, que les autres n'en ont pens. M. _d'Elbene_, que vous appeliez
_le Cunctator_, est mort  l'hpital. Qu'est-ce que les jugemens des
hommes! Si M. _d'Olonne_ vivoit, et qu'il et lu la lettre que vous
m'crivez, il vous auroit continu votre qualit de _son philosophe_. M.
_de Lauzun_ est mon voisin. Il recevra vos complimens. Je vous rends
trs-tendrement ceux de M. _de Charleval_. Je vous demande instamment de
faire souvenir M. _de Ruvigny_ de son amie de la rue des Tournelles.




LETTRE VII.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _ M._ DE SAINT-EVREMONT.

1693.


M. _de Charleval_ vient de mourir, et j'en suis si afflige, que je
cherche  me consoler par la part que je sais que vous y prendrez. Je le
voyois tous les jours. Son esprit avoit tous les charmes de la jeunesse,
et son coeur toute la bont et la tendresse dsirable dans les vritables
amis. Nous parlions souvent de vous, et de tous les originaux de notre
tems. Sa vie et celle que je mne prsentement avoient beaucoup de
rapport. Enfin, c'est plus que de mourir soi-mme qu'une pareille perte.
Mandez-moi de vos nouvelles. Je m'intresse  votre vie  Londres, comme
si vous tiez ici, et les anciens amis ont des charmes que l'on ne
connot jamais si bien que lorsqu'on en est priv.




LETTRE VIII.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _ M._ DE SAINT-EVREMONT.


J'apprends avec plaisir que mon me vous est plus chre que mon corps,
et que votre bon sens vous conduit toujours au meilleur. Le corps,  la
vrit, n'est plus digne d'attention, et l'me a encore quelque lueur
qui la soutient, et qui la rend sensible au souvenir d'un ami dont
l'absence n'a point effac les traits. Je fais souvent de vieux contes
o M. _d'Elbene_, M. _de Charleval_ et le chevalier _de la Rivire_
rjouissent les modernes. Vous avez part aux beaux endroits. Mais comme
vous tes moderne aussi, j'observe de ne vous pas louer devant les
acadmiciens qui se sont dclars pour les anciens. Il m'est revenu un
prologue en musique que je voudrois bien voir sur le thtre de Paris.
La beaut, qui en fait le sujet, donneroit de l'envie  toutes celles
qui l'entendroient. Toutes nos Hlnes n'ont pas le droit de trouver un
Homre, et d'tre toujours les Desses de la beaut. Me voici bien haut;
comment en descendre? Mon trs-cher ami, ne falloit-il pas mettre le
coeur  son langage? Je vous assure que je vous aime toujours plus
tendrement que ne le permet la philosophie. Madame la duchesse _de
Bouillon_ est comme  dix-huit ans. La source des charmes est dans le
sang Mazarin. A cette heure que nos rois sont amis, ne devriez-vous pas
venir faire un tour ici? ce seroit pour moi le plus grand succs de la
paix.




LETTRE IX.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _ mademoiselle_ DE L'ENCLOS.


Je prends un plaisir sensible  voir de jeunes personnes, belles,
fleuries, capables de plaire, propres  toucher sincrement un vieux
coeur comme le mien. Comme il y a toujours eu beaucoup de rapport entre
votre got, entre votre humeur, entre vos sentimens et les miens, je
crois que vous ne serez pas fche de voir un jeune cavalier qui sait
plaire  toutes nos dames. C'est M. le duc _de Saint-Albans_, que j'ai
pri, autant pour son intrt que pour le vtre, de vous visiter. S'il y
a quelqu'un de vos amis avec M. _de Tallard_, du mrite de notre temps,
 qui je puisse rendre quelque service, ordonnez. Faites-moi savoir
comment se porte notre ancien ami M. _de Gourville_. Je ne doute point
qu'il ne soit bien dans ses affaires. S'il est mal dans sa sant, je le
plains.

Le docteur _Morelli_, mon ami particulier, accompagne madame la comtesse
_de Sandwich_, qui va en France pour sa sant. Feu M. le comte _de
Rochester_, pre de madame _Sandwich_, avoit plus d'esprit qu'homme
d'Angleterre. Madame _Sandwich_ en a plus que n'avoit M. son pre. Aussi
gnreuse que spirituelle, aussi aimable que spirituelle et gnreuse:
voil une partie de ses qualits. Je m'tendrai plus sur le mdecin que
sur la malade.

Sept villes, comme vous savez, se disputrent la naissance d'Homre.
Sept grandes nations se disputent celle du _Morelli_. L'Inde, l'gypte,
l'Arabie, la Perse, la Turquie, l'Italie, l'Espagne; les pays froids,
les pays temprs mme, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, n'y ont
aucune prtention. Il sait toutes les langues, il en parle la plupart.
Son style haut, grand, figur, me fait croire qu'il est n chez les
Orientaux, et qu'il a pris ce qu'il y a de bon chez les Europens. Il
aime la musique passionnment. Il est fou de la posie. Curieux en
peinture, pour le moins; connoisseur, je ne le sais pas. Sur
l'architecture, il a des amis qui la savent. Clbre, srieusement, dans
sa profession; capable d'exercer celle des autres. Je vous prie de lui
faciliter la connoissance de tous vos illustres. S'il a bien la vtre,
je le tiens assez heureux. Vous ne lui sauriez faire connotre personne
qui ait un mrite si singulier que vous. Il me semble qu'picure faisoit
une partie de son souverain bien, du souvenir des choses passes. Il n'y
a plus de souverain bien pour un homme de cent ans comme moi; mais il
est encore des consolations. Celle de me souvenir de vous, et de tout ce
que je vous ai ou dire, est une des plus grandes. Je vous cris bien
des choses dont vous ne vous souciez gure; je ne songe pas qu'elle vous
ennuieront: il me suffit qu'elles me plaisent. Il ne faut pas,  mon
ge, croire qu'on puisse plaire aux autres. Mon mrite est de me
contenter. Trop heureux de le pouvoir faire en vous crivant! Songez 
me mnager du vin avec M. _de Gourville_. Je suis log avec M. _de
l'Hermitage_, un de ses parens, fort honnte homme, rfugi en
Angleterre pour sa religion. Je suis fch que la conscience des
catholiques franois ne l'ait pu souffrir  Paris, ou que la dlicatesse
de la sienne l'en ait fait sortir. Il mrite l'approbation de son
cousin, assurment.




LETTRE X.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _ M._ DE SAINT-EVREMONT.

A quoi songez-vous de croire que la vue d'un jeune homme soit un plaisir
pour moi? Vos sens vous trompent sur ceux des autres. J'ai tout oubli
hors mes amis. Si le nom de _docteur_ ne m'avoit rassure, je vous
aurois fait rponse par l'abb _de Hautefeuille_, et vos Anglois
n'auroient pas entendu parler de moi. On leur a dit  ma porte que je
n'y tois pas, et on y reut votre lettre qui m'a autant rjouie
qu'aucune que j'aie jamais reue de vous. Quelle envie d'avoir de bon
vin! et que je suis malheureuse de ne pouvoir vous rpondre du succs!
M. _de l'Hermitage_ vous diroit aussi bien que moi que M. _de Gourville_
ne sort plus de sa chambre. Assez indiffrent pour toutes sortes de
gots, bon ami toujours, mais que ses amis ne songent pas d'employer, de
peur de lui donner des soins. Aprs cela, si par quelque insinuation que
je ne prvois pas encore, je puis employer mon savoir-faire pour le vin,
ne doutez pas que je ne le fasse. M. _de Tallard_ a t de mes amis
autrefois, mais les grandes affaires dtournent les grands hommes des
inutilits. On m'a dit que M. l'abb _Dubois_[165] iroit avec lui.
C'est un petit homme dli, qui vous plaira, je crois. Il y a vingt de
vos lettres entre mes mains: on les lit ici avec admiration; vous voyez
que le bon got n'est pas fini en France. J'ai t charme de l'endroit
o vous ne craignez pas d'ennuyer; et que vous tes sage, si vous ne
vous souciez plus que de vous! non pas que le principe ne soit faux pour
vous, de ne pouvoir plus plaire aux autres. J'ai crit  M. _Morelli_;
si je trouve en lui toutes les sciences dont vous me parlez, je le
regarderai comme un vrai _docteur_.




LETTRE XI.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _ M._ DE SAINT-EVREMONT.


J'ai envoy une rponse  votre dernire lettre, Monsieur, au
correspondant de M. l'abb _Dubois_; et je crains, comme il toit 
Versailles, qu'elle ne lui ait pas t rendue. Je serois fort en peine
de votre sant, sans la visite du bon petit bibliothcaire de madame _de
Bouillon_[166], qui me combla de joie, en me montrant une lettre d'une
personne qui songe  moi  cause de vous. Quelque sujet que j'aie eu
dans ma maladie de me louer du monde et de mes amis, je n'ai rien
ressenti de plus vif que cette marque de bont. Faites sur cela tout ce
que vous tes oblig de faire, puisque c'est vous qui me l'avez attire.
Je vous prie que je sache, par vous-mme, si vous avez rattrap ce
bonheur dont on jouit si peu en de certains temps. La source ne sauroit
tarir tant que vous aurez l'amiti de l'aimable personne qui soutient
votre vie[167]. Que j'envie ceux qui passent en Angleterre! et que
j'aurois de plaisir de dner encore une fois avec vous! n'est-ce point
une grossiret que le souhait d'un dner? L'esprit a de grands
avantages sur le corps: cependant ce corps fournit souvent de petits
gots qui se ritrent, et qui soulagent l'me de ses tristes
rflexions. Vous vous tes souvent moqu de celles que je faisois: je
les ai toutes bannies. Il n'est plus temps quand on est arriv au
dernier priode de la vie: il faut se contenter du jour o l'on vit. Les
esprances prochaines, quoique vous en disiez, valent bien autant que
celles qu'on tend plus loin: elles sont plus sres. Voici une belle
morale. Portez-vous bien, voil  quoi tout doit aboutir.




LETTRE XII.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _ M._ DE SAINT-EVREMONT.

Avril 1698.


M. l'abb _Dubois_ m'a rendu votre lettre, Monsieur, et m'a dit autant
de bien de votre estomac que de votre esprit. Il vient des temps o l'on
fait bien plus de cas de l'estomac que de l'esprit; et j'avoue  ma
honte que je vous trouve plus heureux de jouir de l'un que de l'autre.
J'ai toujours cru que votre esprit dureroit autant que vous. On n'est
pas si sr de la sant du corps, sans quoi il ne reste que de tristes
rflexions. Insensiblement je m'embarquerois  en faire: voici un autre
chapitre; il regarde un joli garon qu'un dsir de voir les honntes
gens de toute sorte de pays a fait quitter une maison opulente, sans
cong. Peut-tre blmerez-vous sa curiosit; mais l'affaire est faite.
Il sait beaucoup de choses; il en ignore d'autres qu'il faut ignorer 
son ge. Je l'ai cru digne de vous voir, pour lui faire commencer 
sentir qu'il n'a pas perdu son temps d'aller en Angleterre. Traitez-le
bien pour l'amour de moi. Je l'ai fait prier par son frre an, qui est
particulirement mon ami, d'aller savoir des nouvelles de madame la
duchesse _Mazarin_ et de madame _Hervey_, puisqu'elles ont bien voulu se
souvenir de moi.




LETTRE XIII.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _ mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

Mai 1698.


Je n'ai jamais vu de lettre o il y et tant de bon sens que dans la
vtre. Vous faites l'loge de l'estomac si avantageusement qu'il y aura
de la honte  avoir bon esprit,  moins que d'avoir bon estomac. Je
suis oblig  M. l'abb _Dubois_ de m'avoir fait valoir auprs de vous
par ce bel endroit. A quatre-vingt-huit ans, je mange des hutres tous
les matins, je dne bien, je ne soupe pas mal; on fait des hros pour un
moindre mrite que le mien.

    Qu'on ait plus de bien, de crdit,
    Plus de vertu, plus de conduite,
    Je n'en aurai point de dpit;
    Qu'un autre me passe en mrite
    Sur le got et sur l'apptit,
    C'est l'avantage qui m'irrite.
    L'estomac est le plus grand bien,
    Sans lui les autres ne sont rien.
    Un grand coeur veut tout entreprendre,
    Un grand esprit veut tout comprendre:
Les droits de l'estomac sont de bien digrer:
Et dans les sentimens que me donne mon ge,
La beaut de l'esprit, la grandeur du courage,
N'ont rien qu' sa vertu l'on puisse comparer.

tant jeune, je n'admirois que l'esprit, moins attach aux intrts du
corps que je ne devois l'tre. Aujourd'hui je rpare autant qu'il m'est
possible le tort que j'ai eu, ou par l'usage que j'en fais, ou par
l'estime et l'amiti que j'ai pour lui. Vous en avez us autrement. Le
corps vous a t quelque chose dans votre jeunesse; prsentement vous
n'tes occupe que de ce qui regarde l'esprit. Je ne sais pas si vous
avez raison de l'estimer tant. On ne lit presque rien qui vaille la
peine d'tre retenu. On ne dit presque rien qui mrite d'tre cout.
Quelque misrables que soient les sens  l'ge o je suis, les
impressions que font sur eux les objets qui plaisent, me trouvent bien
plus sensible, et nous avons grand tort de les vouloir mortifier. C'est
peut-tre une jalousie de l'esprit, qui trouve leur partage meilleur que
le sien. M. _Bernier_, le plus joli philosophe que j'aie connu. (Joli
philosophe ne se dit gure; mais sa figure, sa taille, sa manire, sa
conversation, l'ont rendu digne de cette pithte-l.) M. _Bernier_, en
parlant de la mortification des sens, me dit un jour: Je vais vous
faire une confidence que je ne ferois pas  madame _de la Sablire_, 
mademoiselle _de l'Enclos_ mme, que je tiens d'un ordre suprieur; je
vous dirai en confidence que l'abstinence des plaisirs me parot un
grand pch. Je fus surpris de la nouveaut du systme. Il ne laissa
pas de faire quelqu'impression sur moi. S'il et continu son discours,
peut-tre m'auroit-il fait goter sa doctrine. Continuez-moi votre
amiti, qui n'a jamais t altre; ce qui est rare dans un aussi long
commerce que le ntre.




LETTRE XIV.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _ M._ DE SAINT-EVREMONT.

Aot 1698.


M. _de Clrembault_ m'a fait un sensible plaisir en me disant que vous
songiez  moi: j'en suis digne par l'attachement que je conserve pour
vous. Nous allons mriter des louanges de la postrit par la dure de
notre vie, et par celle de notre amiti. Je crois que je vivrai autant
que vous. Je suis lasse quelquefois de faire toujours la mme chose; et
je loue le Suisse qui se jeta dans la rivire par cette raison. Mes amis
me reprennent souvent sur cela, et m'assurent que la vie est bonne, tant
que l'on est tranquille et que l'esprit est sain. La force du corps
donne d'autres penses. L'on prfreroit sa force  celle de l'esprit;
mais tout est inutile quand on ne sauroit rien changer. Il vaut autant
s'loigner des rflexions, que d'en faire qui ne servent  rien. Madame
_Sandwich_ m'a donn mille plaisirs, par le bonheur que j'ai eu de lui
plaire. Je ne croyois pas sur mon dclin pouvoir tre propre  une femme
de son ge. Elle a plus d'esprit que toutes les femmes de France, et
plus de vritable mrite. Elle nous quitte; c'est un regret pour tout ce
qui la connot, et pour moi particulirement. Si vous aviez t ici,
nous aurions fait des repas dignes du temps pass. Aimez-moi toujours.
Madame _de Coulanges_ a pris la commission de faire vos complimens  M.
le comte _de Grammont_ par madame la comtesse _de Grammont_. Il est si
jeune, que je le crois aussi lger, que du temps qu'il hassoit les
malades, et qu'il les aimoit ds qu'ils toient revenus en sant. Tout
ce qui revient d'Angleterre parle de la beaut de madame la duchesse
_Mazarin_, comme on parle ici de celle de mademoiselle _de Bellefond_
qui commence. Vous m'avez attache  madame _Mazarin_, et je n'en
entends point dire de bien sans plaisir. Adieu, Monsieur; pourquoi
n'est-ce pas un bon jour? Il ne faudroit pas mourir sans se voir.




LETTRE XV.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _ M._ DE SAINT-EVREMONT[168].

Le 3 juillet 1699.


Quelle perte pour vous, Monsieur! Si on n'avoit pas  se perdre
soi-mme, on ne se consoleroit jamais. Je vous plains sensiblement; vous
venez de perdre un commerce aimable, qui vous a soutenu dans un pays
tranger. Que peut-on faire pour remplacer un tel malheur? Ceux qui
vivent long-temps, sont sujets  voir mourir leurs amis. Aprs cela
votre esprit, votre philosophie vous servira  vous soutenir. J'ai senti
cette mort comme si j'avois eu l'honneur de connotre madame _Mazarin_.
Elle a song  moi dans mes maux: j'ai t touche de cette bont; et
ce qu'elle toit pour vous m'avoit attache  elle. Il n'y a plus de
remde, et il n'y en a nul  ce qui arrive  nos pauvres corps.
Conservez le vtre. Vos amis aiment  vous voir si sain et si sage; car
je tiens pour sages ceux qui savent se rendre heureux. Je vous rends
mille grces du th que vous m'avez envoy. La gat de votre lettre m'a
autant plu que votre prsent. Vous allez ravoir madame _Sandwich_, que
nous voyons partir avec beaucoup de regret. Je voudrois que la situation
de sa vie vous pt servir de quelque consolation. J'ignore les manires
angloises: cette dame a t trs-franoise ici. Adieu mille fois,
Monsieur. Si l'on pouvoit penser comme madame _de Chevreuse_, qui
croyoit en mourant qu'elle alloit causer avec tous ses amis en l'autre
monde, il seroit doux de le penser.




LETTRE XVI.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _ M._ DE SAINT-EVREMONT.

1699.


Votre lettre m'a remplie de dsirs inutiles dont je ne me croyois plus
capable. Les jours se passent, comme disoit le bon homme _des Yveteaux_,
dans l'ignorance et la paresse; et ces jours nous dtruisent, et nous
font perdre les choses  quoi nous sommes attachs. Vous l'prouverez
cruellement. Vous disiez autrefois que je ne mourrois que de rflexion:
je tche  n'en plus faire et  oublier le lendemain le jour que je vis
aujourd'hui. Tout le monde me dit que j'ai moins  me plaindre du temps
qu'un autre. De quelque sorte que cela soit, qui m'auroit propos une
telle vie, je me serois pendue. Cependant on tient  un vilain corps
comme  un corps agrable. On aime  sentir l'aise et le repos.
L'apptit est quelque chose dont je jouis encore. Plt  Dieu de pouvoir
prouver mon estomac avec le vtre, et parler de tous les originaux que
nous avons connus, dont le souvenir me rjouit plus que la prsence de
beaucoup de gens que je vois, quoiqu'il y ait du bon dans tout cela,
mais,  dire le vrai, nul rapport! M. _de Clrembault_ me demande
souvent, s'il ressemble par l'esprit  son pre: non, lui dis-je; mais
j'espre de sa prsomption qu'il croit ce _non_ avantageux, et peut-tre
qu'il y a des gens qui le trouveroient. Quelle comparaison du sicle
prsent avec celui que nous avons vu! Vous allez voir madame _Sandwich_;
mais je crains qu'elle n'aille  la campagne. Elle sait tout ce que vous
pensez d'elle. Madame _Sandwich_ vous dira plus de nouvelles de ce
pays-ci que moi. Elle a tout approfondi et tout pntr. Elle connot
parfaitement tout ce que je hante, et a trouv le moyen de n'tre point
trangre ici.




LETTRE XVII.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _ mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

1699.


La dernire lettre que je reois de mademoiselle _de l'Enclos_ me semble
toujours la meilleure; et ce n'est point que le sentiment du plaisir
prsent l'emporte sur le souvenir du pass: la vritable raison est que
votre esprit se fortifie tous les jours. S'il en est du corps comme de
l'esprit, je soutiendrois mal ce combat d'estomac dont vous me parlez.
J'ai voulu faire un essai du mien contre celui de madame _Sandwich_, 
un grand repas, chez milord _Jersey_; je ne fus pas vaincu. Tout le
monde connot l'esprit de madame _Sandwich_: je vois son bon got par
l'estime extraordinaire qu'elle a pour vous. Je ne fus pas vaincu sur
les louanges qu'elle vous donna, non plus que sur l'apptit. Vous tes
de tous les pays; aussi estime  Londres qu' Paris. Vous tes de tous
les temps; et quand je vous allgue pour faire honneur au mien, les
jeunes gens vous nomment aussitt pour donner l'avantage au leur. Vous
voil matresse du prsent et du pass; puissiez-vous avoir des droits
considrables sur l'avenir! je n'ai pas en vue la rputation; elle vous
est assure dans tous les temps. Je regarde une chose plus essentielle;
c'est la vie, dont huit jours valent mieux que huit sicles de gloire
aprs la mort. _Qui vous auroit propos autrefois de vivre comme vous
vivez, vous vous seriez pendue_; l'expression me charme; cependant vous
vous contentez de l'aise, et du repos, aprs avoir senti ce qu'il y a de
plus vif.

    L'esprit vous satisfait, ou du moins vous console;
    Mais on prfreroit de vivre jeune et folle,
    Et laisser aux vieillards, exempts de passions,
    La triste gravit de leurs rflexions.

Il n'y a personne qui fasse plus de cas de la jeunesse que moi. Comme
je n'y tiens que par le souvenir, je suis votre exemple, et m'accommode
du prsent le mieux qu'il m'est possible. Plt  Dieu que madame
_Mazarin_ et t de notre sentiment! elle vivroit encore; mais elle a
voulu mourir la plus belle du monde. Madame _Sandwich_ va  la campagne.
Elle part d'ici admire  Londres comme elle l'a t  Paris. Vivez; la
vie est bonne quand elle est sans douleur. Je vous prie de faire tenir
ce billet  M. l'abb _de Hautefeuille_, chez madame la duchesse _de
Bouillon_. Je vois quelquefois les amis de M. l'abb _Dubois_, qui se
plaignent d'tre oublis. Assurez-le de mes trs-humbles respects.




LETTRE XVIII.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _ M._ DE SAINT-EVREMONT.

14 octobre, 1700.


Le bel esprit est bien dangereux dans l'amiti! Votre lettre en auroit
gt une autre que moi. Je connois votre imagination vive et tonnante,
et j'ai mme eu besoin de me souvenir que _Lucien_ a crit  la louange
de la Mouche, pour m'accoutumer  votre style. Plt  Dieu que vous
pussiez penser de moi ce que vous en dites! je me passerois de toutes
les nations. Aussi est-ce  vous que la gloire en demeure. C'est un
chef-d'oeuvre que votre dernire lettre. Elle a fait le sujet de toutes
les conversations que l'on a eues dans ma chambre depuis un mois. Vous
retournez  la jeunesse: vous faites bien de l'aimer. La philosophie
sied bien avec les agrmens de l'esprit. Ce n'est pas assez d'tre
sage, il faut plaire; et je vois bien que vous plairez toujours tant que
vous penserez comme vous pensez. Peu de gens rsistent aux annes. Je
crois ne m'en tre pas encore laiss accabler. Je souhaiterois, comme
vous, que madame _Mazarin_ et regard la vie en elle-mme sans songer 
son visage, qui et toujours t aimable, quand le bon sens auroit tenu
la place de quelque clat de moins. Madame _Sandwich_ conservera la
force de l'esprit en perdant la jeunesse, au moins le pense-je ainsi.
Adieu, Monsieur, quand vous verrez madame la comtesse de _Sandwich_,
faites-la souvenir de moi; je serois trs-fche d'en tre oublie.




LETTRE XIX.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _ mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

Le premier janvier 1701.


On m'a rendu dans le mois de dcembre la lettre que vous m'avez crite
le 14 octobre 1700. Elle est un peu vieille; mais les bonnes choses sont
agrablement reues, quelque tard qu'elles arrivent. Vous tes srieuse,
et vous plaisez. Vous donnez de l'agrment  _Snque_, qui n'est pas
accoutum d'en avoir. Vous vous dites vieille avec toutes les grces de
l'humeur et de l'esprit des jeunes gens. J'ai une curiosit que vous
pouvez satisfaire: quand il vous souvient de votre jeunesse, le souvenir
du pass ne vous donne-t-il point de certaines ides aussi loignes de
la langueur de l'indolence que du trouble de la passion? Ne sentez-vous
point dans votre coeur une opposition secrte  la tranquillit que vous
pensez avoir donne  votre esprit?

    Mais aimer et vous voir aime,
    Est une douce illusion,
    Qui dans votre coeur s'est forme
    De concert avec la raison.

    D'une amoureuse sympathie
    Il faut pour arrter le cours,
    Arrter celui de nos jours;
    Sa fin est celle de la vie.

    Puissent les destins complaisans
    Vous donner encore trente ans
    D'amour et de philosophie!

C'est ce que je vous souhaite le premier jour de l'anne 1701, jour o
ceux qui n'ont rien  donner, donnent pour trennes des souhaits.


_Fin des lettres de mademoiselle de l'Enclos et de M. de
Saint-Evremont._




LA COQUETTE VENGE;

PAR MLLE. DE L'ENCLOS.


Ma nice, disoit _lonore_  _Philimne_, quand vous serez  Paris, ne
faites point amiti ni conversation avec toute sorte d'hommes; il y a
bien du choix  faire parmi eux; mais sur-tout vitez les philosophes.
Voil un mot que vous n'entendez pas, je le vois bien; un peu de
patience, vous allez bientt savoir ce que c'est. Quand _Dorilas_, votre
frre, alloit au collge, vous avez vu souvent dner chez vous un
certain homme qui faisoit tant de rvrences et tant de gestes en
entrant, qui rioit au nez  tout le monde, qui parloit toute sorte de
langues hormis la ntre, qui avoit toujours les cheveux mal peigns, la
barbe sale, et le collet entr'ouvert, toujours crott, toujours la
soutane grasse et le long manteau dchir. Ne vous souvient-il pas d'un
clat de rire qui vous prit  table un jour, quand il disoit au laquais
qui lui donnoit  boire qu'il se couvrit, autrement qu'il n'accepteroit
jamais le verre de sa main, avec des complimens si longs et si
opinitres, qu'il ft mort de soif, si votre pre n'et eu piti de lui?
Vous le connoissez; c'toit le matre qui enseignoit la philosophie 
_Dorilas_, c'toit un philosophe; mais il n'toit pas de ceux dont je
vous veux parler.

Vous avez encore ou parler cent fois d'un certain abb qui est dans
notre voisinage, dont la vie est toute retire, qui ne songe qu' lui,
qui ne veut point faire d'amis de peur de s'engager  tre le leur, qui
se cache au grand monde pour en viter l'embarras, qui fuit les
compagnies comme autant d'occasions d'intrigues et de soucis, qui n'aime
que ses livres et ses chiens, et encore plus ses chiens que ses livres;
et autant de fois que nous en avons parl, vous nous avez toujours ou
dire que c'toit un philosophe; ce n'est point encore l ce que
j'entends.

Il y a d'autres philosophes qui aiment la compagnie, mais celle de leurs
semblables, o ils ont leurs coudes franches et la libert entire de
tout dire et de tout faire, des philosophes goinfres qui courent le
cabaret, qui ivrognent sans cesse, parce qu'ils disent qu'ils n'ont
jamais tant de plaisir que quand ils ont noy ou endormi leur raison,
qui leur joue cent mauvais tours quand elle veille, qui les contraint de
faire cent rflexions fcheuses, et qu'ils appellent l'ennemie capitale
de leur repos. Ces philosophes-l portent leur reproche avec eux.

Quand je dis donc que vous devez viter les philosophes, je n'entends
point parler, ni d'un docteur, ni d'un solitaire, ni d'un libertin dont
la profession est ouverte et dclare. J'entends certains pdans
dguiss, pdans de robe courte, des philosophes de chambre qui ont le
teint un peu plus frais que les autres, parce qu'ils se nourrissent 
l'ombre, et qu'ils ne s'exposent jamais  la poussire et au soleil; des
philosophes de ruelles qui dogmatisent dans des fauteuils; des
philosophes galans qui raisonnent sans cesse sur l'amour, et qui n'ont
rien de raisonnable pour se faire aimer. Vous ne sauriez croire combien
ces gens-l sont incommodes.

Au commencement que j'tois  Paris, encore toute pleine de l'air de nos
provinces, lorsque le premier venu m'toit bon, pourvu qu'il me dt
quelque chose, je fis connoissance avec un de ces gens-l. Il vint par
hasard dans une maison o j'tois en visite avec une de mes cousines; il
toit habill fort uniment, il n'avoit ni ruban, ni dentelle, il ne me
souvient pas mme s'il avoit des glands; son chapeau toit un peu lustr
avec un petit crpe, son bas de soie ne faisoit pas le moindre pli, le
manteau sur ses deux paules, le pourpoint ferm, la petite manchette au
bout, le gand de Grenoble  la main, il n'y avoit rien de superflu; un
clin-d'oeil, un souris, un petit mouvement de tte suppleoient  toutes
ces rvrences tudies qui ne sont bonnes  rien. Le fils de la maison
lui fit grand accueil. Voil mon fils qui est ravi de vous voir, lui dit
sa mre; c'est Monsieur tel, dit-elle  toute la compagnie; et dans la
compagnie il y avoit force dames. Je ne vis pas qu'elles s'en murent
beaucoup. Je crus que le sujet de l'entretien qu'il avoit interrompu par
son arrive, les attachoit si fort qu'elles ne pensrent point  lui
faire compliment. Son nom ne m'toit pas inconnu; des jeunes gens qui
revenoient de Paris m'en avoient parl dans la province. Il prit un
sige auprs de moi. On continua l'entretien d'un certain mariage qui
s'toit fait  la cour. Ni lui, ni moi ne disions pas un mot; moi, parce
que je ne savois rien; lui, parce que le sujet ne lui plaisoit pas. Il
s'imagina que la mme raison nous faisoit taire tous deux. Aprs avoir
attendu quelque temps: nous ne sommes, ni vous, ni moi, me dit-il tout
bas, du grand entretien; nous en pouvons faire un second entre nous sans
troubler le leur: aussi bien elles parlent si haut qu'elles
s'tourdissent elles-mmes, et par consquent, il est impossible, dans
le bruit qu'elles font, qu'elles nous entendent. Je lui rpondis; il me
dit encore quelqu'autre chose; je lui fis aussi quelque autre rponse,
mais j'affectois toujours de mettre dans ce que je disois quelque pointe
et quelque mot extraordinaire. Il me reconnut provinciale; il me fit
alors cent questions sur mon pays, sur ma naissance, sur mon nom, sur ma
demeure, sur les livres que je lisois. Que ne dit-il point contre
_Balzac_, _Voiture_ et tous les faiseurs de lettres, de comdies et de
romans! On abandonne lchement la connoissance des choses solides pour
s'attacher aux mots. Il me tint un grand discours l-dessus avec tant de
chaleur, que souvent il en roidissoit le bras et fermoit le poing.
Trouvez bon, me dit-il  la fin, que j'aie l'honneur de vous aller voir,
et vous en saurez plus en un mois que tous ces conteurs de bagatelles ne
pourroient vous en apprendre en toute votre vie. Il n'y aura point de
grand sujet, dont vous ne puissiez parler sur-le-champ; d'une ligne que
je vous dirai, vous pourrez tirer mille conclusions et former mille
discours.

Il me vint voir quelque temps aprs, comme il m'avoit promis. J'achetai
certains livres qu'on appelle des tables. Il me les expliquoit toutes
les fois qu'il venoit au logis. C'toit toute mon occupation; je
ngligeois toute autre chose. Ses visites et mon tude durrent un an et
quelques mois: j'avois du loisir, je ne connoissois pas encore le grand
monde; mais enfin je fus oblige de recevoir tant de visites tous les
jours et  tous momens, que je ne pouvois plus le voir qu'en compagnie.

Il entra dans ma chambre, un jour que _Polixne_ y toit avec
_Philidor_, son frre, qui est un gentilhomme aussi adroit et aussi
spirituel que j'en connoisse. Monsieur, lui dit _Philidor_, vous tes
venu bien  propos; vous avez appris tant de philosophie  _lonore_
qu'elle nous fait enrager; je lui disois qu'un amour constant toit la
plus belle de toutes les vertus. Elle m'a rpondu firement que je
confondois les vertus avec les passions, que l'amour toit une passion
et non pas une vertu, et qu'une passion ne devient pas vertu par sa
dure, mais seulement une plus longue passion. Elle m'a dit cent choses
de la mme force; je suis  bout, je vous demande secours. Comment vous
pourrois-je secourir rpondit-il  _Philidor_, _lonore_ a toutes mes
forces de son ct. Elle vous a dcouvert la source d'une erreur, qui
est commune parmi les hommes, de prendre pour une passion ce qui est
souvent ou une vertu, ou un vice, faute de savoir la nature et le nombre
des passions. Tout cela, ajouta-t-il, est expliqu en deux tables. Il
prit le livre qui toit sur un guridon, et ayant cherch la table des
passions, il la donna  lire  _Philidor_. Comment! dit _Philidor_,
est-ce l tout ce qu'on peut dire des passions, de tous ces mouvemens
imptueux qui nous agitent dans la vie? Certainement voil une grande
mer renferme dans un espace bien troit. Vous travaillez admirablement
en petit. Quoi! il n'y a qu'une ligne pour l'amour! voil une divinit
bien serre. Si c'est assez d'une ligne pour fournir  tous les amans,
il faut qu'elle soit bien longue. Qui veut devenir savant avec cela a
besoin d'un grand naturel. _L'amour est une inclination de l'apptit au
bien sensible considr absolument._ J'en serai bien plus galant quand
je saurai cela! j'aurai bien plus de quoi me faire aimer! j'en aurai de
bien plus belles ides pour remplir la conversation! Il n'y a rien de si
beau, ni de si plein que l'amour, et cependant ce livre nous en fait un
squelette tout sec, sans embonpoint et sans couleur. Si toute la
philosophie de cet homme-l est de mme, savez-vous ce que j'en pense?
c'est une reine bien pauvre et bien maigre, dont les tables sont bien
mal servies.

Mon philosophe vouloit s'chauffer contre _Philidor_; mais pour finir le
sujet d'un entretien qui alloit s'aigrir, je pris mon luth, je touchai
quelques sarabandes. _Philidor_, avec son dgagement ordinaire, les
dansa toutes. Nous parlmes ensuite de la danse. Je croyois avoir t
par ce moyen toute occasion de dispute, quand _Polixne_, par une belle
malice, s'avisa de me demander si dans mon livre il n'y avoit pas une
table de la danse, Monsieur, dit _Polixne_ au philosophe, il faut que
vous en fassiez une pour l'amour de moi. Cela est fort ais, dit
_Philidor_, je lui en sauverai la peine. Je mettrai premirement
quelques propositions gnrales pour montrer la ncessit ou utilit de
la danse. J'en ferai aprs la dfinition. _La danse est un mouvement
mesur du corps au son de la voix ou de l'instrument. Elle est ou
simple, ou figure, ou par bas, ou par haut._ Ensuite, j'en remarquerai
la diffrence; les sarabandes, les branles, les courantes, les ballets;
j'en distinguerai les pas; le pas coul, le grav, le coup,
l'entrechat. Adieu, les matres  danser; quand ma table sera faite,
quiconque la lira sera un habile sauteur.

_Polixne_ se mit  rire de tout son coeur. Mon philosophe sortit de
dpit. Je courus aprs lui; je lui fis des excuses dans mon antichambre
le mieux que je pus. Il me dit que tout cela ne le choquoit point; que
_Philidor_ toit un jeune homme sorti frachement de l'acadmie, qui
vouloit s'gayer; qu'il toit bien tromp si sa soeur n'toit une franche
coquette; qu'il voyoit bien qu'il ne pourroit plus me gouverner 
l'avenir; qu'il me supplioit de l'en dispenser; qu'il m'enverroit  sa
place un de ses anciens coliers, qui savoit sa mthode aussi bien que
lui. Je lui fis mille remercmens des bonts qu'il avoit pour moi. Nous
nous sparmes. Voici le commencement d'une histoire bien plus
plaisante.

Mon philosophe, encore qu'il ne parlt que par tables, par dfinitions
et divisions, toit pourtant commode en ce point, qu'il toit content
pourvu qu'on l'coutt, et n'exigeoit rien autre chose ni de moi, ni des
femmes qu'il voyoit, qu'un peu d'attention qui toit bien d  ses
discours.

Ce n'toit point l l'humeur de son ami, que _Philidor_ appeloit son
prvt de salle. Il faisoit le galant; il vouloit persuader l'amour dont
il parloit; il soupiroit quelquefois; il chantoit mme des airs dont il
se disoit l'auteur, aussi bien que des paroles. Il toit jaloux
gnralement de tous les hommes; il censuroit tout ce qu'ils disoient;
il n'en trouvoit pas un qui raisonnt  son gr; ils toient tous ou des
ignorans on des tourdis. Notre sexe mme, qui est sacr et inviolable
parmi les honntes gens, n'toit point pour lui plus privilgi que tout
le reste; il s'rigeoit en censeur de toutes les beauts; il se mloit
de juger du caractre et du tour d'esprit que chacune avoit, avec une
prsomption si grande, qu'il sembloit,  l'entendre, que nous n'eussions
de grce que ce qu'il lui plaisoit de nous en distribuer.

Cela attira sur lui une conjuration universelle de toutes les femmes et
de tous les hommes qui venoient chez moi. On ne m'en dit rien, parce
qu'on savoit bien que j'eusse eu piti de lui, et que j'eusse rendu le
complot inutile en le dcouvrant.

Comme ils pioient sans cesse quand il me viendroit voir, il leur fut
ais de le surprendre dans ma chambre. Ils y arrivrent tous en un
moment. Jamais assemble ne fut plus grande. Tout le monde lui fit
d'abord cent civilits. J'en tois tonne. L'incomparable,
l'inimitable, le plus galant, le plus spirituel, le plus propre  tout,
le plus poli de tous les hommes, lui disoit-on. Il ne se reconnoissoit
pas. On le pria de faire un petit discours; il expliqua les huit
batitudes. On s'crioit de temps en temps: sans mentir cela est
admirable! On le pria de chanter, et bien qu'il le ft avec des efforts
effroyables, des convulsions et des contorsions de possd; bien que sa
voix ft aussi pitoyable et lugubre, que son visage est basan et
mlancolique, on disoit tout haut qu'on n'avoit plus besoin de _Lambert_
ni de sa soeur. C'toient des applaudissemens perptuels. _Polixne_ lui
montra un billet doux qu'elle avoit reu; il ne voulut pas seulement le
lire. C'toient des bagatelles qui ne pouvoient amuser que des esprits
mal faits; chacun lui dit qu'il avoit bien raison, et que l'homme toit
n pour des choses plus grandes. Jamais homme ne fut plus satisfait, ni
plus content de lui-mme; et parce que c'toit _Polixne_ qui le
caressoit le plus, cela lui donna la hardiesse de venir auprs d'elle,
et de lui dire quelques douceurs. Elle les recevoit avec un tel
temprament, qu'elle l'embarquoit toujours de plus en plus; il lui
prenoit mme la main, lui touchoit le bras, et feignant de lui vouloir
dire un mot  l'oreille, il la baisa. Alors Polixne lui appuya un grand
soufflet.

C'toit le signal des conjurs. Chacun se rua sur lui; l'un lui donnoit
une nasarde: voil pour le philosophe amoureux. L'autre, de grands coups
d'pingle: voil pour le musicien amoureux. L'autre, de grands coups de
busc sur les oreilles: voil pour le pote amoureux. Je fis ce que je
pus pour secourir sa philosophie, sa musique et sa posie attaques de
toutes parts; et tout ce que je pus, fut de le tirer de la presse, et de
lui ouvrir la porte pour s'enfuir.

Il crioit de toute sa force, en s'en allant: _coquettes_, _coquettes_,
je saurai bien me venger; et on m'a dit qu'tant mort, ou de ses
blessures, ou de dsespoir, on a trouv parmi ses papiers, une grande
invective contre les femmes, sous le nom d'_Aristandre_, que ses
hritiers ont fait imprimer  leurs dpens.

J'tois assez fche que ce malheur lui ft arriv chez moi; mais je
m'en dois accuser moi-mme pour avoir t si facile que de donner accs
chez moi  des philosophes, c'est--dire,  des gens qui portent la
censure, la mdisance et le dsordre dans les plus belles, les plus
douces et les plus agrables compagnies. Ma nice, soyez sage par mon
exemple, et donnez-vous-en de garde.

Ainsi parloit _lonore_  _Philimne_, qui en entendoit une partie et
devinoit le reste.




LETTRES

DE

MADEMOISELLE ASS.




NOTICE

SUR

MADEMOISELLE ASS.


M. _de Ferriol_, ambassadeur de France  Constantinople, acheta d'un
marchand d'esclaves, en 1698, une petite fille ge d'environ quatre
ans. Elle avoit t enleve avec beaucoup d'autres enfans dans une ville
de Circassie que les Turcs avoient pille. Ses grces enfantines lui
attirrent la prfrence de l'ambassadeur, et la lui firent choisir
parmi ses compagnes d'infortune. Le marchand, peut-tre pour accrotre
l'intrt qu'elle inspiroit et obtenir de M. _de Ferriol_ un prix plus
considrable, assura qu'elle avoit t trouve dans un palais, et
qu'elle toit fille d'un prince circassien. L'ambassadeur, touch de
commisration, acheta 1,500 livres la petite _Ass_. Il toit garon et
ne pouvoit donner  sa jeune orpheline une ducation proportionne 
l'intrt qu'elle lui avoit inspir, intrt que la piti sans doute
avoit d'abord excit, et auquel se mlrent bientt des vues et des
esprances moins pures. Il confia mademoiselle _Ass_  sa belle-soeur,
madame _de Ferriol_, soeur de madame _de Tencin_: l'ducation de la jeune
fille fut trs-soigne; elle acquit des talens agrables et de
l'instruction. M. _d'Argental_ et M. _de Pont-de-Vesle_, fils de madame
_de Ferriol_, qui tous deux eurent ds leur jeune ge le got des
plaisirs de l'esprit, se lirent d'une tendre amiti avec la pupille de
leur mre; et cette liaison eut sans doute les plus heureux effets sur
son esprit. Elle eut le bonheur plus grand encore, au milieu de cette
immoralit qui accompagna les dernires annes de Louis XIV et la
rgence de Louis XV, d'acqurir et de conserver un coeur honnte, et une
me dlicate et sensible, qui devoient la rendre plus estimable et plus
malheureuse dans la situation dpendante et presque subalterne o le
sort l'avoit place.

Son dgot pour les vices qui l'entouroient fut bientt mis  de rudes
preuves. Au sortir de l'enfance, elle entra dans la maison de M. _de
Ferriol_. C'toit un vieux libertin qui, aprs s'tre livr dans sa
jeunesse  tous ses gots, avoit fortifi ses habitudes de dpravation
par un long sjour en Turquie, o il avoit vcu tout  fait  la
manire du pays. Ses dsirs se portrent bientt sur sa jeune protge,
et l'attachement qu'il avoit pour elle, ne fut pas assez fort pour les
vaincre. Les personnes qui ont vcu avec l'un et avec l'autre, ont dout
long-temps qu'il et triomph de la vertu, et sans doute de la
rpugnance de mademoiselle _Ass_. En effet, l'esprit repousse cette
image d'une vertueuse, belle et intressante personne, fltrie par un
vieux dbauch, qui dtruisoit en elle le sentiment de la
reconnoissance, en en exigeant un autre. Des lettres trouves dans les
papiers de M. _d'Argental_ constatent malheureusement cette circonstance
pnible et humiliante de la vie de mademoiselle _Ass_.

Quand je vous achetai, lui crit M. _de Ferriol_, je vous destinai 
tre ou ma fille ou ma matresse: vous avez t l'une et l'autre. Si
quelque chose peut inspirer plus de dgot pour la conduite de M. _de
Ferriol_, c'est sans doute une semblable manire de s'exprimer: en
associant ainsi la tendresse paternelle avec les dsirs d'un libertin,
il semble vouloir rappeler que rien ne ressemble plus  l'inceste qu'une
affection de cette nature. Mais tel est le coeur humain, que l'on conoit
comment ces deux sentimens toient galement vrais dans la mme
personne. Quant  mademoiselle _Ass_, il est douteux que sa
reconnoissance pour M. _de Ferriol_ ait survcu  la crainte et au
dgot que dut inspirer  son me dlicate un prtendu bienfaiteur qui
ne l'avoit achete d'un marchand d'esclaves que pour la rendre  sa
premire destination, aprs lui avoir donn une ducation qui devoit lui
faire regarder cet abaissement comme le plus grand des malheurs.
Cependant M. _de Ferriol_ tant tomb dangereusement malade, elle le
soigna avec tout le dvouement d'une fille. Il mourut en lui laissant
une rente de 4,000 liv., et un capital assez considrable qu'il
chargeoit ses hritiers de lui payer.

Aprs sa mort, mademoiselle _Ass_ rentra chez madame _de Ferriol_, 
qui l'ambassadeur l'avoit recommande spcialement. Madame _de Ferriol_,
quoiqu'au fond du coeur elle aimt assez son ancienne pupille, manqua
toujours pour elle de cette dlicatesse de sentiment, si ncessaire pour
le bonheur de ceux qui passent leur vie ensemble, et que les suprieurs
ont si peu avec leurs infrieurs, quoique jamais de semblables
mnagemens ne soient plus ncessaires, que lorsqu'ils doivent dguiser
des rapports de dpendance. C'est cette absence d'attentions, de soin 
ne jamais blesser une me fire et dlicate, que mademoiselle _Ass_
reproche souvent  madame _de Ferriol_, dans les lettres que nous
publions. Elle ne mconnot point les grandes obligations qu'elle a 
madame _de Ferriol_, et elle montre pourtant comment, dans le dtail de
la vie, sa bienfaitrice la rendoit fort malheureuse.

Elle commena par lui faire sentir que les dons de son beau-frre lui
paroissoient trop considrables. Mademoiselle _Ass_, trop fire pour
se laisser reprocher des bienfaits, jeta au feu, devant madame _de
Ferriol_, le billet que lui avoit laiss M. _de Ferriol_. Un pareil
dsintressement n'inspira point  madame _de Ferriol_ plus de
dlicatesse, et elle ne laissa pas de profiter du sacrifice.

Cependant mademoiselle _Ass_ jeune, aimable et rpandue, avoit d'assez
grands succs dans le monde; et au milieu de la galanterie et de la
corruption qui signalrent la rgence et le systme, elle ne cda jamais
ni  la vanit, ni  l'intrt qui faisoient alors oublier  tant de
femmes des devoirs que mademoiselle _Ass_ n'avoit point  remplir.
Elle eut l'honneur bien extraordinaire de donner quelqu'ide de la vertu
et de la pudeur au rgent, qui fit gloire toute sa vie de douter de leur
existence; opinion qui, chez un prince, est presque toujours fonde,
puisqu'il fait disparotre les vertus d'autour de lui, ds qu'il ne les
respecte pas. Ce fut chez madame _de Parabre_ que le duc _d'Orlans_
vit mademoiselle _Ass_ et lui fit des propositions qu'il ne
s'attendoit pas  voir refuser, sur-tout en pareil lieu. Il ne perdit
point l'espoir de russir, et chargea madame _de Ferriol_ de ses
intrts. Madame _de Ferriol_ accepta sans rpugnance des fonctions
moins honorables encore que celles que le Rgent destinoit 
mademoiselle _Ass_. Ses efforts furent vains. Comme elle revenoit sans
cesse  la charge et dveloppoit  mademoiselle _Ass_ tous les
avantages d'une semblable conqute, mademoiselle _Ass_ se jeta  ses
pieds pour la conjurer de ne plus lui en parler, assurant qu'elle se
jeteroit dans un couvent si l'on continuoit  la perscuter. Madame _de
Ferriol_, qui ne cherchoit qu' obtenir du crdit et de la faveur,
craignit de perdre tout moyen d'y parvenir en se sparant de
mademoiselle _Ass_, et cessa ses exhortations.

Mademoiselle _Ass_, qui avoit rsist  l'appt de la faveur et de la
fortune, ne trouva pas les mmes forces quand il lui fallut dfendre sa
vertu contre l'amour et l'estime. Elle vit chez madame _du Deffant_ le
chevalier _d'Aydie_; il conut pour elle la plus vive passion; il se fit
prsenter chez madame _de Ferriol_, et bientt abandonnant
presqu'entirement le monde, il ne quitta plus cette maison. Le
chevalier _d'Aydie_ joignoit  la plus noble figure et au caractre le
plus aimable, une me fort tendre. Jusqu'alors son coeur n'avoit point
prouv de sentimens profonds; il avoit eu plusieurs intrigues, mais
aucun attachement durable. _Rioms_, son oncle, l'avoit prsent chez la
duchesse _de Berri_, qui prit du got pour lui, et cette princesse ne
diffroit gure d'ordinaire  satisfaire ses gots et mme ses
fantaisies.

Voir  ses pieds un homme brillant et spirituel, que les femmes de la
cour s'toient disput, que les princesses avoient honor de leurs
faveurs, et le voir anim par un amour tendre, dlicat et timide, quelle
sduction pour l'amour-propre et pour le coeur de mademoiselle _Ass_!
Ce qui rendoit le chevalier plus dangereux pour elle, c'est qu'il
n'avoit que des vues honorables. Il vouloit pouser celle qu'il aimoit,
et cherchoit  se faire relever des voeux qui l'engageoient dans l'ordre
de Malte. Mademoiselle _Ass_ se sentoit bien assez de vertu pour ne
point se prter  un projet dont l'excution et dgrad son amant aux
yeux du monde; mais elle ne se croyoit pas assez de force pour rsister
 des dsirs dont la satisfaction ne pouvoit nuire qu' sa propre
gloire. Dans la dfiance qu'elle avoit d'elle-mme, elle eut recours 
madame _de Ferriol_, qui comprit encore moins ses scrupules que la
premire fois, et qui travailla  les dtruire. Ne pouvant trouver aucun
secours extrieur, voyant tous les jours le chevalier qu'on ne lui
permettoit pas de fuir comme elle l'auroit voulu, elle finit par lui
avouer qu'elle partageoit ses sentimens, et, en s'abandonnant  lui,
elle eut la satisfaction de voir qu'elle en toit aime encore
davantage. Il redoubla ses instances pour l'pouser; elle n'y voulut
jamais consentir; et mme, lorsqu'elle s'aperut qu'elle alloit devenir
mre, l'intrt de son enfant et la perte de sa rputation ne la
rendirent pas moins inflexible.

Ce ne fut point  madame _de Ferriol_ qu'elle confia sa situation; elle
lui connoissoit trop peu de discrtion et de dlicatesse. Elle avoua
tout  lady _Bolingbrocke_, avec qui elle toit trs-lie. C'toit une
femme sensible et estimable. On sait qu'elle toit nice de madame _de
Maintenon_, et que son premier mari avoit t M. _de Villette_. Elle
pria madame _de Ferriol_ de lui confier pour quelque temps mademoiselle
_Ass_ pour la mener en Angleterre. Madame _de Ferriol_ consentit  ce
voyage. Lady _Bolingbrocke_ et le chevalier _d'Aydie_ logrent
mademoiselle _Ass_ dans un quartier retir de Paris. Elle y accoucha
d'une fille, et y reut tous les soins d'une amie tendre et d'un amant
passionn. L'enfant fut conduit en Angleterre par lady _Bolingbrocke_,
et, aprs sa premire ducation, elle fut ramene en France, et place
dans un couvent  Sens, sous le nom de miss _Black_, nice de lord
_Bolingbrocke_.

C'est d'une poque un peu postrieure que sont dates les lettres que
nous publions, et qui se continuant presque jusqu'aux derniers jours de
la vie de mademoiselle _Ass_, nous dispensent de prolonger cette
notice[169]. Elles sont adresses  madame _Saladin_ qui pendant qu'elle
habitoit Paris o son mari toit rsident de la rpublique de Genve,
s'toit lie d'une tendre amiti avec mademoiselle _Ass_. Il parot
que cette dame dont les principes toient plus svres que ceux des
femmes qui entouroient sa jeune amie, sans que son coeur ft moins
sensible, contribua par ses conseils et son exemple  lui donner assez
de force pour ne plus s'carter de ses devoirs. Du moins voyons-nous
qu' l'poque o commena cette correspondance, mademoiselle _Ass_,
quoique le chevalier _d'Aydie_ qui ft plus cher que jamais, quoique
lui-mme l'aimt toujours davantage, avoit rendu cette passion plus
pure. Ce combat continuel contre un amour qui acquroit tous les jours
plus de force, le manque absolu d'esprance, le repentir de sa
foiblesse, le chagrin de ne pouvoir se livrer sans rougir  la tendresse
maternelle, donnent  ses lettres un caractre de mlancolie tout--fait
touchant. Ce triste sentiment, auquel venoit peut-tre se mler le
souvenir de fautes plus anciennes et plus humiliantes, prend plus de
force  mesure que la sant de mademoiselle _Ass_ s'affoiblit: les
consolations de la religion, refuge des mes tendres et malheureuses,
donnent sur la fin un caractre plus rsign et moins amer  sa douleur,
mais la rendent plus intressante encore. Mademoiselle _Ass_ mourut en
1733. Sa mort qui termina une vie malheureuse, le dsespoir o fut
d'abord plong le chevalier _d'Aydie_, la tristesse profonde o il vcut
encore pendant quinze ans, donnent  ceux qui lisent leur histoire, la
tentation de reprocher  mademoiselle _Ass_ une dlicatesse
scrupuleuse qui priva son amant et elle d'un bonheur dont ils toient
dignes de jouir.

Les scrupules peut-tre exagrs qui s'opposrent  ce bonheur, peuvent
bien avoir rendu mademoiselle _Ass_ plus malheureuse; mais ils
donnent une sorte d'admiration pour une vertu si dsintresse. Le
chevalier _d'Aydie_ eut toujours pour sa fille une tendresse et des
soins auxquels ses regrets donnoient plus de force encore.

Il la maria  un gentilhomme de sa province, et lui laissa sa fortune.
Il existe des lettres qu'il crivit  M. _de Pont-de-Vesle_,
relativement  ce mariage. Elles sont pleines de la douleur la plus
vive, quoique l'poque de la mort de mademoiselle _Ass_ ft dj assez
loigne. Elles parotront bientt dans un recueil de lettres trouves
chez M. _d'Argental_, qui est maintenant sous presse. L'diteur a bien
voulu nous les communiquer, ainsi que celle de M. _de Ferriol_ 
mademoiselle _Ass_, dont nous avons cit un passage.

Les lettres de mademoiselle _Ass_  madame _Saladin_, ont t
recueillies et publies par mademoiselle _Rieu_, petite-fille de madame
_Saladin_. Elle les avoit, long-temps avant, communiques  _Voltaire_,
qui y avoit mis de sa main quelques notes que nous avons conserves. Il
parot que la notice que mademoiselle _Rieu_ a mise  la tte de son
dition, existoit dj quand le manuscrit des lettres fut montr 
_Voltaire_; car il atteste dans une note place au bas de cette notice,
que le chevalier _d'Aydie_ avoit offert plusieurs fois  mademoiselle
_Ass_ de l'pouser. Les dtails que nous avons ajouts  ceux que
contient la notice de mademoiselle _Rieu_, nous ont t fournis par des
personnes qui ont beaucoup vu d'anciens amis de mademoiselle _Ass_ et
du chevalier _d'Aydie_.




LETTRES

DE

MADEMOISELLE ASS,

A MADAME SALADIN.




LETTRE PREMIRE.

1726.


Je n'ai pu me rsoudre  vous crire plutt: j'ai envisag avec chagrin
que l'on ne vous laisseroit pas lire mes lettres; ainsi j'ai mieux aim
laisser passer les premiers empressemens. Mandez-moi, Madame, de vos
nouvelles. tes-vous remise de la fatigue du voyage? J'ai plus fait de
voeux pour que vous eussiez le beau temps, qu'un amant n'en auroit fait;
il ne seroit assurment pas plus occup et afflig que moi, de votre
dpart. Le soleil, la pluie, les vents, me paroissent des embrsemens,
des inondations, des ouragans: enfin, j'ai respir, quand j'ai vu
arriver le jour bienheureux pour vos parens et vos amis, o ils vous ont
enfin revue. Vous me manderez, s'il vous plat, quelques dtails de
votre rception. Je partage toutes les amitis que vous recevez. Hlas!
je ne puis passer dans la rue o vous avez demeur, sans avoir le coeur
serr et les larmes aux yeux. Je reviens d'Ablons[170], o j'ai pass
quelques jours tte  tte avec madame _de Ferriol_; j'y ai toujours
pens  vous, et je dis  ma compagne le regret que j'avois que vous
n'eussiez pas vu cette guinguette. Dans l'instant, je vois entrer dans
le salon madame votre fille; jugez de ma joie: elle passa ici pour aller
 la Jaquinire; elle venoit de je ne sais o, aux environs. Notre dame
prenoit du caf; elle vouloit se lever; madame votre fille se prcipita
pour l'en empcher. Le chien noir, qui est mal morign, saute sur la
tasse de caf pour japper, la renverse sur sa matresse: le dsespoir
s'empare de ladite dame; fichu sali, robe unie tache. Vous jugez de
l'embarras de madame _Rieu_, qui auroit voulu tre  cent lieues de l.
Pour moi je vous l'avoue, j'eus tant envie de rire, que madame votre
fille se remit. Cependant, pass ces premiers momens, on lui fit toutes
sortes de politesses. Elle la trouva trs-belle; en effet, elle l'toit
aussi, quoique dans un grand nglig.

Je parle toujours du voyage de Pont-de-Vesle[171], qui me procurera le
bonheur d'aller vous voir. J'espre qu' force d'en parler, je forcerai
d'y aller. Je suis occupe de ce projet: les hommes ne peuvent tre sans
quelques dsirs; je me flattois d'tre une petite philosophe; mais je ne
le serai, jamais sur ce qui touche le sentiment.

Pont-de-Vesle[172] se porte un peu mieux, il vous assure de ses
respects. _D'Argental_[173] est dans l'le enchante, chez son amie, qui
a hrit considrablement; il revient  la St.-Martin. _Le Grand_ donna,
l'autre jour, une comdie qui tomba de la plus belle chute que j'aie
jamais vue; il n'en a pas t de mme d'un opra que deux violons ont
donn: le sujet est Pyrame et Thisb; il y eut une trs-jolie
dcoration; ils reurent bien des applaudissemens.

Je passe mes jours  chasser aux petits oiseaux; cela me fait grand
bien. L'exercice et la dissipation sont de trs-bons remdes pour les
vapeurs et les chagrins; je reviens de mes courses avec apptit et
sommeil. L'ardeur de la chasse me fait marcher, quoique j'aie les pieds
moulus: la transpiration que cet exercice m'occasionne, me convient. Je
suis hle comme un corbeau; je vous ferois peur, si vous me voyiez. Je
voudrois bien en tre  la peine. Que je serois heureuse si j'tois
encore avec vous, Madame! Avouez que vous ne seriez point fche d'tre
encore  Paris. Pour moi, je donnerois bien une pinte de mon sang pour
que nous fussions ensemble actuellement; je vous rendrois compte de
mille choses, je goterois le plaisir de vous revoir; au lieu de ce
bien, j'ai des regrets; que cela est diffrent! Le chevalier est en
Prigord, o je crois qu'il s'ennuie: sa sant est toujours dlicate,
son coeur toujours plus tendre. Je vous enverrois avec plaisir des copies
de ses lettres; mais non: il y a des choses qui vous dplairoient, et
j'aurois honte que vous les vissiez. L'abb, frre du chevalier, vit
l'autre jour madame _Rieu_ chez moi; ce fut un coup de foudre. Il revint
le lendemain  Ablons, il me dit qu'il n'avoit jamais rien vu de si beau
 son gr: les lis et les roses ne sont pas si fraches qu'elle toit ce
jour-l; son air de modestie et de douceur plut si fort  ce pauvre
abb, qu'il m'en parle toutes les fois qu'il me voit: cependant il avoit
t prvenu; on l'avoit annonce, et je lui dis: vous allez voir une des
belles femmes de Paris: malgr cela, il fut surpris. M. _Bertie_ vous
aime toujours de mme, quoiqu'il ait chang son got pour moi en amiti.
On vous aime pour vous, et non pas pour les autres. Vous le savez bien;
et quand vous dites le contraire, vous parlez contre votre pense. En
bonne foi, peut-on vous connotre sans vous aimer? J'en laisse juge
votre coeur. Adieu, Madame, aimez-moi, et soyez assure que personne dans
le monde ne vous aime, ne vous estime, et ne vous respecte autant
qu'_Ass_.




LETTRE II.

Paris, 1726.


J'ai reu la lettre que vous avez eu la bont de m'crire de votre
campagne: je ne doute point que vous n'ayez eu un plaisir bien vif de
vous tre vu recevoir avec tant d'amiti: les dmonstrations de joie que
l'on a eues de votre retour ne peuvent tre feintes. Ainsi, Madame, vous
avez joui d'un bonheur que les rois mmes ne gotent pas. Vous me direz
qu'il n'toit point ncessaire que vous fussiez malheureuse pour tre
aime; que vous le seriez tout autant, et mme davantage, si vous tiez
dans une fortune riante. L'exprience, il est vrai, fait voir que
l'adversit et la mauvaise fortune dplaisent aux hommes; et que le
plus-souvent les bonnes qualits, le mrite, sont les zro, et le bien,
le chiffre qui les fait valoir; mais cependant on se rend toujours  la
vertu; je conviens qu'il faut en avoir beaucoup pour qu'elle supple au
manque de richesses: ainsi, Madame, rien n'est plus flatteur que
l'accueil obligeant que vous avez reu. Vous tes amplement ddommage
des injustices du sort. Je suis charme que vous vous portiez mieux;
rien ne contribue  la sant, comme d'avoir sujet d'tre content de soi.
Je fais tous mes efforts pour dterminer M. et madame _de Ferriol_ 
aller  Pont-de-Vesle; ils disent que c'est bien leur dessein, mais je
ne le croirai que lorsque nous partirons: il n'y a pas de jour que je ne
leur fasse sentir le besoin de leur prsence dans leurs terres, et celui
de quitter quelque temps Paris. M. _de Bonac_ va  Soleure; je lui ai
parl de madame votre soeur; madame _de Bonac_ espre la voir souvent
pendant son sjour dans ce pays-l. Comme il n'y a pas loin de Genve,
nous irons, vous et moi, les voir; me ddirez-vous? M. et madame _de
Ferriol_ et _Pont-de-Vesle_ vous font mille tendres complimens et
respects. Pour _d'Argental_, il est dans l'le enchante; on ne sait
plus quand il en sortira. J'occupe sa chambre, parce que je fais
raccommoder la mienne, qui sera charmante; je suis bien fche que vous
ne la voyiez pas; mes rparations me reviendront  cent pistoles. J'ai
vu M. _Saladin_ le cadet; je me suis senti une tendresse pour lui, dont
je ne me serois pas doute, il y a six mois; et je crois que je l'aurois
eue pour M. _Buisson_, s'il avoit vcu. Les gens que j'ai connus chez
vous, me sont chers. Il y a long-temps que je n'ai vu madame votre
fille; elle a t  la campagne, et moi, de mon ct; nous sommes alls
passer les ftes  Ablons, mademoiselle _de Villefranche_, madame _de
Servigni_, M. et madame _de Ferriol_, MM. _de Fontenai_, _La
Msangres_, le chevalier et _Clmence_: nous avons fait grand feu et
bonne chre: vous en tes tonne; mais c'est pour long-temps; la
matresse de la maison craignoit _La Msangres_. Elle n'a jamais os
appeler _Clment_, son chien noir, ni _Champagne_; elle a t de
trs-bonne humeur, malgr sa contrainte, et la partie s'est trs-bien
passe. _La Msangres_ fut charmant. M. _de Fontenai_ m'a charge de
vous assurer de ses respects.

Il faut un peu vous parler des spectacles. Les deux petits violons
_Francoeur_ et _Rebel_ ont fait un opra; le sujet est Pyrame et Thisb;
il est fort joli, quant  la musique; car pour le pome, il est mauvais:
il y a une dcoration nouvelle. Le premier acte reprsente une place
publique, avec des arcades et des colonnes, ce qui est admirable: la
perspective est parfaitement bien suivie et les proportions bien
gardes. Le pauvre _Thevenard_ tombe si fort, que je ne doute pas qu'il
ne soit siffl dans six mois. Pour _Chass_, c'est son triomphe; il est
acteur dans cet opra; son rle est trs-beau, il fait deux octaves
pleins. La _Entie_ en est folle. Mademoiselle _Le Maure_ est rentre; et
_Murer_, qui a t trs-mal, se porte bien; le bruit avoit couru qu'il
se faisoit moine, mais le mtier est trop bon, et il ne quitte point
l'opra. Il y a une nouvelle actrice nomme _Pellissier_, qui partage
l'approbation du public avec la _Le Maure_: pour moi, je suis pour la
_Le Maure_; sa voix, son jeu me plaisent plus que celui de mademoiselle
_Pellissier_. Cette dernire a la voix trs-petite, et elle l'a toujours
force sur le thtre; elle est trs-bonne pantomime; tous ses gestes
sont justes et nobles; mais elle en a tant, que mademoiselle _Entie_
parot tout d'une pice auprs d'elle. Il me semble que dans le rle
d'amoureuse, quelque violente que soit la situation, la modestie et la
retenue sont choses ncessaires; toute passion doit tre dans les
inflexions de la voix et dans les accens. Il faut laisser aux hommes et
aux magiciens les gestes violens et hors de mesure; une jeune princesse
doit tre plus modeste. Voil mes rflexions. En tes-vous contente? Le
public rend justice  mademoiselle _Le Maure_; et quand on l'a revue sur
le thtre, elle parut premirement  l'amphithtre, tout le parterre
se retourna, et battit des mains pendant un quart-d'heure; elle reut
ses applaudissemens avec une grande joie, et fit des rvrences pour
remercier le parterre. Madame la duchesse _de Duras_, qui protge la
_Pellissier_, toit furieuse, et me fit signe que c'toit moi et madame
_de Parabre_ qui avions pay des gens pour battre des mains. Le
lendemain, la mme chose arriva, et mademoiselle _Pellissier_ en pensa
crever de dpit. La comdie est de retour de Fontainebleau o il y a
jubil: nous ne l'avons pas ici,  cause de M. le cardinal _de
Noailles_. On est affam de tragdies, parce que depuis Fontainebleau on
ne joue que des farces. Pour la comdie italienne, on y joue la critique
de l'opra qui,  ce qu'on dit, est fort jolie. La pauvre _Silvia_[174]
a pens mourir: on prtend qu'elle a un petit amant qu'elle aime
beaucoup; que son mari, de jalousie, l'a battue outrment, et qu'elle a
fait une fausse couche de deux enfans,  trois mois; elle a t
trs-mal, elle est mieux  prsent. Mademoiselle _Flaminia_ avoit eu la
mchancet d'instruire le mari des galanteries de sa femme. Vous jugez
bien,  l'amour que le parterre avoit pour _Flaminia_, combien il l'a
maltraite. Les bals vont commencer; mais ils seront srement aussi
dserts que l'anne passe.

Permettez que je fasse ici quelques petites coquetteries  M. votre
mari. Je suis extrmement touche du petit mot qu'il a mis dans votre
lettre; et dussiez-vous le battre de jalousie, je lui dirai que je
l'aime beaucoup.

_A mademoiselle votre fille._

Je suis persuade, Mademoiselle, que vous avez un peu d'amiti pour moi:
votre extrme vrit m'en assure; le retour est naturel  tous les coeurs
bien faits, d'aimer qui nous aime. Continuez, je vous prie, de parler
un peu de moi  madame votre mre: choisissez, s'il vous plat, le
moment o vous vous mettez  table, pour que je puisse avoir part 
votre conversation; plt  Dieu que j'en fusse tmoin! Adieu, Mesdames,
recevez mes tendres embrassades. Voici une lettre d'un officier des
Invalides  M. _du Voisin_, pour obtenir la permission de se marier.


MONSEIGNEUR,

J'aurois cru que le prcepte de Saint Paul toit bon  suivre, sur-tout
quand il dit, qu'_il vaut mieux se marier que brler_. C'est ce qui m'a
fait prendre la libert de demander  votre Grandeur la permission
d'pouser mademoiselle _d'Auval_, fille d'un mrite et d'une sagesse
consomme. C'est ce que tous ceux qui la connoissent certifieront 
votre Grandeur. Cependant M. notre gouverneur m'a dfendu de voir cette
demoiselle, si je ne voulois tre dmis de mon emploi. J'ai obi  cette
dfense; et si votre Grandeur ne trouve pas  propos ce mariage, je la
supplie trs-instamment, pour le salut de mon me, de m'en prsenter une
autre, ou bien d'envoyer ordre au pre _Pascal_, mon confesseur, de
m'absoudre quand je vais  confesse, ce qu'il m'a refus: je fais tous
mes efforts pour contenter ce bon pre, mais en vain, Dieu ne m'ayant
point donn  trente-huit ans le don de continence. Enfin, Monseigneur,
si vous me procurez le paradis sans femmes, et que je vienne  mourir
plutt que votre Grandeur, je ne laisserai point Dieu en repos, qu'il ne
vous ait marqu une place digne de votre mrite, dans son paradis.

Je suis, etc.




LETTRE III.

Paris, 1726.


Je n'ai pas de plus grand plaisir que de causer avec vous; et, comme je
voudrois rendre mes lettres un peu moins sches et plus intressantes,
j'cris les nouvelles que je sais bien: je n'aimerois pas  vous mander
tout ce qui se dit  Paris. Vous savez, Madame, que je hais les
faussets et les exagrations: ainsi tout ce que j'crirai, sera
srement vrai. J'ai reu hier des lettres d'Angleterre o on m'apprend
le mariage de mademoiselle _de St.-Jean_ avec M. _Knight_, fils du
trsorier[175] de la compagnie des Indes: on prtend qu'il a des biens
immenses. Argent, argent, que de vanits vous touffez! que d'orgueils
vous soumettez! que de penses honntes vous faites vanouir!
Auriez-vous jamais cru que milord, entt de sa noblesse, comme il
l'est, fort riche, et ayant une seule fille, la marit  un gentilltre,
elle qui devoit tre marie  un pair[176]? Elle va venir  Paris voir
la famille de son mari, qui sont de bonnes gens, mais sur un ton bien
diffrent du sien: elle verra tous les petits Anglichons qui sont en
France. Je crois qu'elle s'ennuiera et s'impatientera souvent.

Le chevalier est beaucoup mieux, il revient ici. Voici une petite
histoire assez plaisante[177]. Un chanoine de Notre-Dame, fameux
jansniste, homme de beaucoup d'esprit, et de rputation pour ses moeurs,
qui a profess dans plusieurs universits, fort craint des molinistes,
et trs-aim de M. l'archevque de Paris, g de soixante-dix ans, a
succomb  l'envie de voir la comdie. Il avoit souvent dit  ses amis,
qu'il ne mourroit pas avant d'y aller, ayant une trs-grande passion de
voir une chose dont il entendoit parler sans cesse. On prenoit ce
discours pour une plaisanterie. Son laquais lui avoit demand plusieurs
fois ce qu'il vouloit faire des vieilles nippes de sa grand'mre qu'il
gardoit depuis long-temps. Il lui avoit rpondu qu'elles pouvoient lui
tre ncessaires. Enfin, ne pouvant rsister davantage, il communiqua
son dessein  son laquais, qui toit un vieux domestique dans lequel il
avoit beaucoup de confiance, et lui dit, qu'il vouloit s'habiller en
femme avec les hardes de sa grand'mre. Le laquais fut trs-surpris; il
chercha  dissuader son matre d'excuter cet insens dguisement, en
l'assurant que les nippes toient si antiques, qu'il seroit srement
remarqu, au lieu que restant avec son habit, on pourroit trs-bien n'y
pas faire attention, le spectacle tant rempli d'abbs. Le chanoine ne
se rendit point  ses raisons; il craignoit d'tre reconnu par ses
coliers: il lui dit que comme il toit vieux, on ne seroit point
surpris de le voir avec des hardes  la vieille mode. Il s'ajuste avec
la cornette haute, l'habit trouss, et tous les falbalas imagins en ce
temps-l, pour suppler aux paniers. Il arrive  la comdie et se place
 l'amphithtre. Cette figure tonna, comme vous pouvez bien le penser.
Les voisins commencrent  en parler; le murmure augmenta. _Armand_,
acteur qui faisoit le rle d'arlequin, aperut le chanoine, alla dans
l'amphithtre, et examina le personnage; il s'en approcha, et lui dit:
Monsieur, je vous conseille de dcamper: vous tes reconnu, et votre
habit grotesque fait rire le parterre, au point que je crains quelque
scandale. Le pauvre homme bien troubl, remercie le comdien, et le prie
de l'aider  sortir. _Armand_ lui dit de le suivre, et press par la
scne qu'il falloit jouer, il va trs-vte, le chanoine le perd de vue
au sortir de l'amphithtre. Il entend les hues du parterre; il trouve
l'escalier qui se partage en deux, dont l'un conduit  la rue, et
l'autre dans la salle des comptes. Comme il ne connoissoit point les
lieux, son malheur voulut qu'il se mprt; il descend dans cette salle
o l'exempt se tient ordinairement. Il y toit alors. Il fut frapp de
cette figure de femme singulire, qui avoit l'air trouble et interdite;
il l'arrta, ne doutant point que ce ne ft quelqu'aventurier dguis,
et conduisit  M. _Hrault_, lieutenant de police, notre pauvre docteur
qui fondoit en larmes, et qui offrit cent louis  l'exempt pour le
laisser aller. Il lui conta son histoire, lui dit son nom; mais ce
coquin fut inexorable; c'est la premire fois qu'il a refus de l'argent
pour faire un scandale affreux. Le lieutenant de police vit avec plaisir
notre chanoine; et, comme il toit courtisan moliniste, il lui fit une
trs-grande rprimande, et le nomma devant beaucoup de monde. Le
jansniste pleura: on lui a envoy une lettre de cachet pour aller  60
lieues d'ici, je ne sais pas bien o.

M. _de Prie_[178] toit l'autre jour dans la chambre du roi, appuy sur
une table; la bougie alluma sa perruque; il fit ce que bien d'autres
auroient fait en pareil cas, il l'teignit avec les pieds: l'incendie
fini, il la remit sur sa tte. Cela rpandit une odeur trs-forte. Le
roi entra dans ce moment; il fut frapp du parfum, et, ignorant ce que
c'toit, il dit sans aucune malice: il sent bien mauvais ici; je crois
qu'il sent la corne brle. A ce discours, vous comprenez bien que l'on
rit; le roi et la noble assemble firent des clats de rire dsordonns.
Le pauvre cocu n'eut point d'autre ressource que ses jambes, et il
s'enfuit bien vite.

Voici une pigramme de _Rousseau_ contre _Fontenelle_.

    Depuis trente ans, un vieux berger normand
    Aux beaux esprits s'est donn pour modle;
    Il leur apprend  traiter galamment
    Les grands sujets en style de ruelle.
    Ce n'est le tout; chez l'espce femelle,
    Il brille encor, malgr son poil grison;
    Et n'est caillette, en honnte maison,
    Qui ne se pme  sa douce faconde.
    En vrit, caillettes ont raison,
    C'est le pdant le plus joli du monde.

Madame _de Parabre_ a quitt M. le premier, et M. _d'Alincourt_ ne la
quitte pas, quoique je sois persuade qu'il ne sera jamais son amant.
Elle a des faons charmantes avec moi; elle sait bien que je crains
d'avoir l'air d'tre sa complaisante, et comme elle n'ignore point que
tous les yeux sont sur elle, elle ne me propose plus de parties; elle
m'a dit cent fois qu'elle ne pouvoit avoir de plus grand plaisir que de
me voir; que toutes les fois que je voudrois, elle en seroit charme.
Son carrosse est toujours  mon service. Ne croyez-vous pas qu'il seroit
ridicule de ne la point voir du tout? d'ailleurs, je n'ai aucune raison
de m'en plaindre, bien au contraire; n'ai-je pas reu de sa part mille
amitis dans toutes les occasions. On ne me peut souponner d'tre sa
confidente, ne la voyant que de temps en temps: enfin, je me conduirai
de mon mieux. Mais, en vrit, Madame, je n'ai rien vu qui me confirme
les bruits qui courent sur son nouvel engagement; elle est avec lui
trs-polie, trs-modeste, a l'air indiffrente: la seule chose qui
donneroit des soupons, c'est que sachant les discours du public, elle
auroit d peut-tre ne pas le recevoir chez elle; mais elle dit qu'elle
n'a pas le dessein de s'enterrer; que si elle refuse sa porte  M.
_d'Alincourt_, le lendemain il faudra qu'elle la refuse  un autre, et
que tour  tour elle chasseroit tout le monde, et qu'elle n'en seroit
pas quitte encore pour tre dans la solitude; que l'on diroit qu'elle ne
les congdie que pour que le public en soit instruit: elle aime mieux,
ajoute-t-elle, attendre du temps pour tre justifie. Adieu, ma chre
dame, c'est toujours avec un regret infini que je vous quitte; mais la
poste va partir.




LETTRE IV.

Paris, 1726.


Vous tes surprise que j'aie rest si long-temps sans vous crire; mais,
Madame, je vous suis trop attache, pour ne pas me flatter que vous ne
doutez point que, malgr mon silence, j'aie pens trs-souvent  vous,
et qu'il a fallu que je n'eusse pas un moment pour vous le dire, puisque
je ne l'ai pas fait: mon coeur est sans cesse occup de vous, et mes
regrets sont aussi vifs que le jour o vous quitttes Paris; tous les
instans, je sens tout ce que j'ai perdu; rien n'est plus douloureux que
d'avoir une amie de votre caractre, et d'en tre spare. Ces ides
sont trop cruelles, parlons d'autre chose.

Le prince _de Bournonville_ est mort hier, il ne pouvoit vivre: il est
mort bien jeune, et bien vieux; on le regrette, sans tre afflig; car
il toit dans une si triste situation, qu'il valoit mieux pour lui de
finir, que de continuer  vivre pour souffrir; il ne pouvoit presque ni
parler, ni respirer. Je crois que son me a bien eu de la peine 
quitter son corps; elle y toit toute entire. Il avoit fait un
testament, il y a quatre ans, o il me donnoit deux mille cus; je suis
enchante qu'il n'ait pas subsist. Le public qui ignoroit l'amiti
qu'il avoit eue pour moi, dans le temps qu'il venoit souvent chez M. _de
Ferriol_, auroit souponn mille choses. Il a nomm pour hritire
madame la duchesse _de Duras_; il a donn trs-amplement  tous ses
domestiques, sans en oublier un. Ce qui vous surprendra, Madame, c'est
qu'un quart-d'heure aprs sa mort, le mariage de sa femme avec le duc de
_Rouvroi_ a t arrt et publi; et, ce qui vous tonnera le plus,
c'est que ce manque de biensance part du cardinal _de Noailles_ et de
la marchale _de Grammont_ qui est Noailles, et mre de madame _de
Bournonville_. M. le duc _de Rouvroi_ est fils de M. _de St.-Simon_, g
de 25 ans. Il n'a actuellement que 25,000 livres de rente, et vous voyez
bien que sa naissance n'est pas bien merveilleuse; et madame de
_Bournonville_ jouit de 33,000 livres de rente. Elle est jeune et belle,
d'une grande maison par elle et son mari. Madame _de St.-Simon_ est amie
du cardinal _de Noailles_. Elle parloit souvent du prince _de
Bournonville_, comme d'un homme confisqu, et qu'elle se trouveroit bien
heureuse, si sa veuve vouloit pouser son fils. Au moment que ce prince
expiroit, elle va chez le cardinal, ne le laisse pas achever de dner,
pour qu'il allt demander madame _de Bournonville_. La marchale _de
Grammont_ accepta la proposition, et dit au cardinal qu'elle en toit
charme, mais qu'il falloit cacher pour quelque temps ce mariage. Le
cardinal dit qu'il ne pouvoit se taire, et qu'il le diroit  tout ce
qui se rencontreroit, de manire qu'avant que M. _de Bournonville_ ft
enterr, tout Paris a su ce mariage. Il est mort le 5; et le 9, on a t
faire part du mariage  tous les parens et amis. Tout le monde est
rvolt. Au bout de quarante jours, la crmonie se fera. Madame la
duchesse _de Duras_ et madame _de Maill_, soeurs du dfunt, sont alles
rendre visite le surlendemain  la veuve; elle avoit un pied de rouge
dans l'habillement de veuve, et son prtendu toit  ct d'elle, qui
venoit de se prsenter comme futur poux. Ce n'est point un mariage
d'inclination; il n'y a aucun amour: cela fait tenir bien des discours.

Les partis sur mademoiselle _Le Maure_ et mademoiselle _Pellissier_
deviennent tous les jours plus vifs. L'mulation entre ces deux actrices
est extrme, et a rendu la _Le Maure_ trs-bonne actrice. Il y a des
disputes dans le parterre, si vives, que l'on a vu le moment o l'on en
viendroit  tirer l'pe. Elles se hassent toutes deux comme des
crapauds, et les propos de l'une et de l'autre sont charmans.
Mademoiselle _Pellissier_ est trs-impertinente et trs-tourdie.
L'autre jour,  l'htel de Bouillon,  table, devant des personnes
trs-suspectes, elle dit que M. _Pellissier_, son cher mari, pouvoit
compter d'tre le seul  Paris, qui ne ft pas cocu. Pour la _Le Maure_,
elle est bte comme un pot; mais elle a la plus belle et la plus
surprenante voix qu'il y ait dans le monde; elle a beaucoup
d'entrailles, et la _Pellissier_, beaucoup d'art. On fit l'anagramme du
nom de cette dernire, qui toit _Pilleresse_. _Murer_ a quitt tout de
bon la fivre depuis trois mois, et la dvotion s'est empare de lui. On
joue _Proserpine_ le 14 de ce mois. La _Entie_ fait _Crs_; la _Le
Maure_, _Proserpine_; la _Pellissier_, _Arthuse_; _Thevenard_,
_Pluton_; _Chass_, _Ascalaphe_. Voil la distribution qu'on dit tre 
merveille. Je doute pourtant que cet opra russisse: toute l'intrigue
est une vieille matresse qui raconte ses vieilles amours, une petite
fille qui cueille des fleurs et qui fait des guirlandes, un vieux
cocher amoureux et brutal. Il n'y a donc qu'un pisode, _Alphe et
Arthuse_, qui fasse une scne assez touchante: tout le reste est froid,
languissant et insipide. M. _de Noc_ me soutint, l'autre jour, que
c'toit le plus bel opra du monde, et qu'il y avoit une allgorie qui
le rendoit charmant. Je l'assurai qu'il pouvoit tre agrable pour le
personnage pour lequel il avoit t fait: mais que pour moi, qui
mprisois souverainement madame _de Montespan_, et qui ne l'avois jamais
connue, sa rupture avec le roi, ses regrets, tout cela ne pouvoit
m'mouvoir. La comdie tombe, tous les bons acteurs vont quitter; les
mauvais sont dtestables, et ne donnent aucune esprance.

Le roi est  Marli, o il tient table le soir, la reine le matin. C'est
une chose nouvelle; cela n'toit pas encore arriv, que la reine et
mang en public avec les dames. On parle de guerre; nos cavaliers la
souhaitent beaucoup, et nos dames s'en affligent mdiocrement: il y a
long-temps qu'elles n'ont got l'assaisonnement des craintes et des
plaisirs des campagnes; elles dsirent de voir comme elles seront
affliges de l'absence de leurs amans. M. _de Nesle_ a fait des
plaisanteries trs-fortes  M. le prince _de Carignan_, sur ce qu'il
parloit mal franois. Le prince, impatient, lui dit qu'il seroit forc
de lui donner des coups de bton, parce qu'on ne savoit pas en Sude
qu'il toit un grand poltron. M. _de Nesle_ a fait mille excuses et
mille bassesses: choses qui lui arrivent trop souvent pour sa
rputation.

J'apprends, dans l'instant, qu'on va retrancher les rentes perptuelles.
Comme nous n'en avons ni l'une ni l'autre, je m'en console. Ma sant est
mauvaise depuis quelque temps. Je me fis saigner hier; je prends de la
limaille, je suis maigre; je me flatte que cela n'aura pas de suite.
Adieu, Madame; honorez-moi toujours un peu de vos bonts: c'est une
consolation  tous mes maux, tant du corps que de l'esprit. A propos,
il y a une vilaine affaire qui fait dresser les cheveux  la tte: elle
est trop infme pour l'crire; mais tout ce qui arrive dans cette
monarchie, annonce bien sa destruction. Que vous tes sages, vous
autres, de maintenir les lois et d'tre svres! Il s'ensuit de l
l'innocence. Je suis tous les jours surprise de mille mchancets qui se
font, et dont je n'ai pu croire le coeur humain capable. Je m'imagine
quelquefois que la dernire surprise m'empchera d'en avoir  l'avenir;
mais j'y suis toujours trompe.




LETTRE V.

D'Ablons, 1726.


Comment vous portez-vous, Madame? ne me donnerez-vous point de vos
nouvelles? voulez-vous me punir de mon silence? La punition est trop
forte, et, pour une personne aussi juste que vous, elle n'est pas
proportionne  l'offense. Jamais vous ne pouvez souponner mon coeur;
vous le connoissez trop. Votre silence ressemble  l'oubli et 
l'ingratitude. Au nom de Dieu! souvenez-vous que vous tes la personne
du monde que j'aime et que j'estime davantage. Vous tes oblige de
m'aimer,  cause de mon discernement, si ce n'est pas par got. Madame
votre fille m'a fait l'honneur de me venir voir plusieurs fois: si je
n'tois pas extrmement occupe, j'aurois le plaisir de la voir souvent;
je l'ai toujours beaucoup aime; mais j'avoue que je l'aime encore
davantage. Des esprits mal faits pourroient vous souponner sur cette
phrase d'tre tracassire, et d'avoir voulu me donner de l'loignement
pour elle; mais les bons esprits, et qui connoissent les entrailles,
imagineront aisment que tout ce qui appartient  ce qu'on aime, devient
plus cher, lorsque l'on en est loign.

Je me suis flatte, jusqu' prsent, que je ferois le voyage de
Pont-de-Vesle, qui me procureroit le plaisir de vous aller voir; mais je
vois avec douleur que le temps en est bien loign. On me flatte, et je
crois deviner qu'il y a une rsolution marque de ne point faire ce
voyage; j'en suis trs-pique; on se plat  me donner des esprances,
et ensuite  les dtruire, je prends souvent la rsolution de parotre
indiffrente sur l'vnement; mais, malgr moi, le chagrin et la joie se
manifestent tour  tour.

On parle plus de guerre que jamais: nos guerriers craignent fort de
camper. Ils voudroient se battre, prendre  la hte quelques villes, et
revenir, au bout de huit jours,  Paris. M. le prince _de Conti_ est
mort, hier matin, d'une fluxion de poitrine; il a dit les choses du
monde les plus tendres et les plus obligeantes  sa femme; il lui a
demand pardon des soupons mal fonds qu'il avoit eus sur sa conduite,
lui a nomm son valet de chambre qui toit son espion et son
calomniateur, et l'a assure qu'il toit bien loign d'ajouter aucune
foi  tout ce qu'il avoit rapport. Il a fait ordonner  madame _La
Roche_, sa matresse, qui, en partie, toit la cause du peu d'union
qu'il avoit avec sa femme, de sortir au moment mme de sa maison, o
elle demeuroit. Il a donn 2,000 livres de pension  quatre personnes:
je ne m'en ressouviens que de deux, MM. _de Montmorenci_ et _du Bellai_;
 M. _Maton_, qu'il a toujours aim, un diamant de 10,000 livres; au
prsident _de Lubre_, son portrait en grand;  ses deux filles, chacune
une tabatire d'or avec son portrait. A l'gard de ses domestiques, il
laisse madame la princesse _de Conti_ matresse de les rcompenser comme
elle le jugera  propos. La princesse a beaucoup pleur, quand il est
tomb malade, quoiqu'ils fussent brouills, et mme sur le point de se
sparer. Il a donn tant de marques de tendresse et de repentir, qu'elle
a oubli, pour le prsent, tous les chagrins qu'il lui a causs. Je
crois cependant que, pass les premiers jours, elle s'en consolera bien
aisment. M. le duc a eu une attaque d'apoplexie dont il rchappe. A la
halle, les harangres disent que le borgne n'avoit garde de mourir,
parce qu'il est trop mchant, et que le prince est mort, parce qu'il
toit bon. Ces pauvres gens dcident de sa bont, sans savoir pourquoi,
si ce n'est qu'il n'avoit jamais t  porte de leur faire ni mal ni
bien.

Je vous enverrai, par la premire occasion, un livre fort  la mode ici,
le _Voyage de Gulliver_; il est traduit de l'anglois; l'auteur est le
docteur _Swift_; il est fort amusant; il y a beaucoup d'esprit,
d'imagination et une fine plaisanterie. _Destouches_ a donn le
_Philosophe mari_; c'est une trs-jolie comdie: il y a du sentiment,
de l dlicatesse; mais ce n'est pas le gnie de _Molire_: il y a la
_Critique_ qui est du mme auteur, c'est le pangyrique du _Philosophe
mari_; on la trouve assez mauvaise. Votre commission sera faite au
plutt. Vous me faites tort, quand vous croyez que je peux m'impatienter
en la faisant. Non, Madame, soyez persuade,  moins que vous ne vouliez
m'affliger mortellement, que si vous m'ordonniez de marcher sur la tte
pour l'amour de vous, j'irois avec joie. L'article de votre lettre o
vous me dites que vous ne me verrez plus, m'a serr le coeur  en
pleurer. Pourquoi voulez-vous m'affliger? Oui, je vous verrai, quelque
chose qu'il arrive,  moins que je ne meure bientt: ma sant est assez
bonne; ainsi laissez-moi l'esprance de vous embrasser encore souvent,
avant que je meure. Vous me demandez des nouvelles du chevalier; il est
en Prigord, o sa sant est toujours assez mauvaise. Cependant il
m'assure qu'il n'y a nul danger; il est plus tendre que jamais: ses
lettres sont toutes comme celles que je vous montrois dans le carrosse,
quelque temps avant votre dpart: si j'osois, je vous en enverrois des
copies; elles sont trop pleines de louanges; mais elles sont si bien
crites, que, si l'on ne connoissoit pas l'objet, on les trouveroit
charmantes. Je ne sais aucune nouvelle de Paris; je suis ici comme au
bout du monde; je vendange, je file beaucoup pour me faire des
chemises, et je tire aux oiseaux. J'ai reu des lettres de madame
_Knight_; elle me dit qu'elle est marie et heureuse; elle est 
Bettersea depuis son mariage; M. _de Bolingbrocke_ ne parot pas trop
content. La tte a tourn apparemment  milord, de marier sa fille de
cette faon. Vous auriez mieux fait; il falloit vous laisser faire, sans
vous contraindre. Adieu, Madame, continuez-moi vos bonts.




LETTRE VI.

Paris, 1726.


Vous avez tort, Madame, de m'accuser d'oubli  votre gard; ayez
meilleure opinion de vos amis, et sur-tout de moi qui sens bien tout le
prix de votre amiti: je puis jurer qu'il n'y a pas de jour que je ne
pense  vous, que je ne vous regrette, et que je ne fasse des projets
pour aller vous voir; je mettrai tout en usage pour excuter ce que je
souhaite si vivement: je quitte tout sans regret pour vous; je suis
accable de chagrin, mon corps s'en ressent; je suis maigrie  en tre
alarme. J'ai eu tout  la fois la mort de mon bienfaiteur M. _de
Ferriol_, l'asthme du chevalier qui dure depuis trois mois, et la
rduction des rentes viagres. Voici une lettre qu'il m'a faite pour le
cardinal _de Fleuri_; je ne doute point que vous ne la trouviez bien.


MONSEIGNEUR,

Je n'oserois me flatter que votre minence se ressouvnt que j'ai eu
l'honneur de la voir; mais je crois pouvoir esprer que la singularit
de mon tat excitera sa compassion, et qu'elle me pardonnera la libert
que je prends de lui en exposer les circonstances. M. _de Ferriol_ m'a
amene de Turquie en ce pays-ci,  4 ans; et aprs m'avoir leve comme
sa fille, il a voulu, pour comble de gnrosit, me laisser une fortune
qui soutnt l'ducation qu'il m'avoit donne. Toute la famille _de
Ferriol_ concourant  ses desseins, il m'avoit donn 4,000 liv. de
rentes viagres. Aujourd'hui, Monseigneur, on m'en te plus de la
moiti; et par l je perds ce qui faisoit ma tranquillit,
l'indpendance que l'on a voulu m'assurer. J'ose supplier votre
minence, que l'on ne me traite point  la rigueur; ne souffrez pas que
l'on dtruise une fortune qui est un tmoignage de la gnrosit des
Franois. Si vous vous informez de moi, on vous dira que je n'ai ni
got, ni talent pour acqurir. Ordonnez donc qu'on me laisse ce que je
possdois par des voies si lgitimes. Vous aurez part  la
reconnoissance que j'ai pour ceux  qui je dois tout ce que je possde,
et je ne cesserai jamais d'tre avec le plus profond respect, etc.


_Lettre de madame_ DE FERRIOL.

_Ass_ ne cesseroit de vous crire, si je la laissois faire; je n'en ai
pas la patience, et je l'interromps pour vous parler aussi  mon tour.
Gardez-vous bien de m'oublier; je ne cesse point de me ressouvenir de
vous, et de vous regretter. Les courses que j'ai faites, et les maladies
que j'ai essuyes, ne m'ont pas distraite un moment de ce souvenir;
j'espre que tous mes voyages ne sont pas faits, et que j'en ferai un 
Pont-de-Vesle, qui me procurera le bonheur de vous voir. J'ai besoin de
cette esprance pour adoucir la peine que me cause votre absence.
J'espre qu'en attendant, vous voudrez bien me donner de vos nouvelles,
et que vous ne doutez pas de la trs-tendre amiti que je conserverai
toute ma vie pour vous.


_Suite de la Lettre de mademoiselle_ ASS.

On me rend la plume, je vais en profiter pour conter quelques
ravauderies. Madame _de Tencin_ est toujours malade: les savans et les
prtres sont, presque les seules personnes qui lui fassent leur cour.
_D'Argental_ n'est plus amoureux; ses assiduits sont rflchies
actuellement. Il y a eu des tracasseries  la cour; les dames du palais
ont voulu jouer des comdies pour amuser la reine. MM. _de Nesle_, _de
la Trimouille_, _Graisi_, _Gontault_, _Tallard_, _Villars_, _Matignon_
toient les acteurs. Il manquoit une actrice pour de certains rles, et
il toit ncessaire d'avoir quelqu'un qui pt former les autres: on
proposa la _Desmarest_, qui ne monte plus sur le thtre; madame _de
Tallard_ s'y opposa, et assura qu'elle ne joueroit pas avec une
comdienne,  moins que la reine ne ft une des actrices. La petite
marquise _de Villars_ dit que madame _de Tallard_ avoit raison, et
qu'elle ne vouloit point jouer aussi,  moins que l'Empereur ne ft
Crispin. Cette grande affaire finit par des clats de rire. Madame _de
Tallard_ a t si pique, qu'elle a quitt la troupe, La _Desmarest_ a
jou, et les comdies ont trs-bien russi.

Milord _Bolingbrocke_ nie hautement les lettres que l'on prtend qu'il a
crites  M. _Walpole_. Je ne doute pas que vous n'en ayez ou parler:
il dit qu'on peut l'attaquer, mais qu'il ne rpondra jamais; que ce sont
des lettres supposes; qu'il est rsolu de demeurer en repos, malgr
toute la malice du public. Madame sa femme est toujours malade. L'air de
Londres l'incommode: on avoit fait courir le bruit que le mari et la
femme toient mal ensemble; rien n'est plus faux: je reois des lettres,
presque tous les ordinaires, de l'un et de l'autre; ils me paroissent
dans une grande union: les inquitudes qu'il a de la sant de sa femme,
et celles qu'elle a de la sienne, ne ressemblent point  des gens
mcontens. Adieu, Madame. La certitude que j'ai de vos bonts, me fait
trop de plaisir pour vouloir en douter.




LETTRE VII.

Paris, 1727.


J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire; je ne
puis vous dire assez tout le plaisir qu'elle m'a fait. Je les montre 
une seule personne, qui est trs-curieuse de les voir, et qui partage le
plaisir que j'ai de les lire: les bonts d'une personne comme vous la
flattent comme moi-mme, et elle partage mes inquitudes sur ce qui vous
regarde. Vous tes la premire qu'elle a plainte dans ce maudit
arrangement du retranchement des rentes viagres. Je n'ai point t
console de n'tre pas la seule misrable dans cette occasion; il est
toujours fort douloureux de voir ses amis malheureux. J'aurois, je vous
jure, pris mon parti plus aisment, si vous aviez t privilgie. Mon
voyage de Pont-de-Vesle se confirme, et sera beaucoup plus long; mais
dans quelque pauvret que je sois, je vous promets d'aller vous voir; ce
sera un des bonheurs les plus vifs de ma vie; et si jamais je me marie,
je mettrai dans le contrat, que je veux tre libre d'aller  Genve,
quand il me plaira, et le temps que je voudrai. Madame _de Tencin_ est
toujours malade; mais j'ai grand'peur que madame sa soeur ne parte avant
elle; sa cupidit augmente tous les jours. Ma sant est mdiocre, et je
maigris beaucoup; c'est pourtant le premier bien; elle nous fait
supporter toutes nos peines; les chagrins l'altrent, comme vous le
prouvez, et ne font pas changer la fortune. D'ailleurs, il n'y a point
de honte d'tre pauvre, quand c'est la faute du destin et de la vertu.
Je vois tous les jours qu'il n'y a que la vertu qui soit bonne en ce
monde et en l'autre. Pour moi qui n'ai pas le bonheur de m'tre bien
conduite, mais qui respecte et admire les gens vertueux, la simple envie
d'tre du nombre m'attire toutes sortes de choses flatteuses: la piti
que tout le monde a de moi, fait que je ne me trouve presque pas
malheureuse; il me reste deux mille francs de rente, tout au plus;
j'envisage sans peine de me retrancher les choses qui me faisoient le
plus de plaisir. Mes bijoux et mes diamans sont vendus; pour vous,
Madame, il y a long-temps que vous vous tes dtache de tout cela. Si
vous avez plus de chagrins, et que vous soyez plus  plaindre que bien
d'autres, vous en tes bien ddommage par la satisfaction de n'avoir
rien  vous reprocher: vous avez de la vertu, vous tes aime et
estime, et, par consquent, vous avez plus d'amis. Conservez-les,
Madame, et votre sant; ce sont l les vritables trsors.

Madame _de Parabre_ ayant quitt son amant, a donn cette charge 
_d'Alincourt_. M. _de Nesle_ a plaisant M. le prince _de Conti_ assez
mal  propos; et, quoique le prince l'et fait prier de se taire, il a
continu; ce qui a mis en colre son altesse, qui a voulu lui jeter une
assiette  la tte. M. _de Nesle_ a fait des excuses, qui ont t assez
mal reues, puisqu'on lui a rpondu que l'on avoit eu tort de se mettre
en colre contre un poltron; que l'on devoit en agir avec lui comme avec
un chien qui importunoit, et  qui l'on donnoit des coups de pied; que
s'il n'toit pas content, il toit partout, et le trouveroit. Madame _de
Nesle_ avoit pour amant M. _de Montmorenci_: c'toit _Riom_ qui avoit
fait cette liaison; il a jug  propos de la rompre, et a donn  son
ami madame _de Boufflers_; madame _de Nesle_, pour se venger, a donn le
ridicule  _Riom_, de lorgner la reine; ce dernier a t si piqu, qu'il
est all au cardinal pour se justifier. Vous voyez  quoi nos belles
dames et nos agrables s'amusent. M. le duc se divertit comme un ange, 
son tour,  Chantilli. Madame _de Prie_ est relgue dans ses terres, o
elle perd les yeux; elle se console en lisant le bel dit des rentes.
Notre roi est toujours constant pour la chasse. La reine est grosse.
Voil les nouvelles de ce monde. Quelle diffrence de votre ville 
Paris! L'innocence des moeurs, le bon esprit y rgnent: ici on ne les
connot pas. Il est arriv, depuis quelque tems, une petite aventure qui
a fait beaucoup de bruit; je veux vous la mander. Il y a six semaines,
qu'_Isess_, le chirurgien, reut un billet, par lequel on le prioit de
se rendre l'aprs-midi,  six heures, dans la rue _Pot-de-fer_, prs du
Luxembourg. Il n'y manqua pas; il trouva un homme qui l'attendoit, et le
conduisit  quelques pas de l, le fit entrer dans une maison, ferma la
porte sur le chirurgien, et resta dans la rue. _Isess_ fut surpris que
cet homme ne l'emment pas tout de suite o on le souhaitoit. Mais le
portier de la maison part, qui lui dit qu'on l'attendoit au premier
tage et qu'il montt; ce qu'il fit: il ouvrit une antichambre toute
tendue de blanc; un laquais fait  peindre, vtu de blanc, bien fris,
bien poudr, et avec une bourse de cheveux blanche, et deux torchons 
la main, vint au-devant de lui, et lui dit qu'il falloit qu'il lui
essuyt ses souliers. _Isess_ lui dit que cela n'toit pas ncessaire,
qu'il sortoit de sa chaise, et n'toit point crott. Malgr cela, le
laquais lui rpondit que l'on toit trop propre dans cette maison, pour
ne pas user de prcaution. Aprs cette crmonie, on le conduisit dans
une chambre tendue aussi de blanc. Un autre laquais, vtu de mme que le
premier, refit la mme crmonie des souliers: on le mena ensuite dans
une chambre toute blanche, lit, tapisseries, fauteuils, chaises, tables
et plancher. Une grande figure en bonnet de nuit et en robe de chambre
toute blanche, et un masque blanc, toit assise auprs du feu. Quand
cette espce de fantme aperut _Isess_, il lui dit: _j'ai le diable
dans le corps_, et ne parla plus; il ne fit pendant trois quarts d'heure
que mettre et ter six paires de gants blancs, qu'il avoit sur une
table,  ct de lui. _Isess_ fut effray; mais il le fut encore
davantage, quand parcourant des yeux la chambre, il aperut plusieurs
armes  feu; il lui prit un si grand tremblement, qu'il fut oblig de
s'asseoir, de peur de tomber. Enfin craignant ce silence, il dit  la
figure blanche, ce que l'on vouloit faire de lui, qu'il le prioit de lui
donner ses ordres, parce qu'il toit attendu, et que son temps toit au
public: la figure blanche rpondit schement: _que vous importe, si vous
tes bien pay?_ et ne dit plus mot. Un quart d'heure s'coula encore
dans le silence: le fantme enfin tire un cordon blanc de sonnettes. Les
deux laquais blancs arrivent; il leur demande des bandes, et dit 
_Isess_ de le saigner et de lui tirer cinq livres de sang. Le
chirurgien, tonn de la quantit, lui demanda quel mdecin lui avoit
ordonn une pareille saigne? _Moi_, rpondit la figure blanche,
_Isess_ se sentant trop mu pour ne pas craindre d'estropier, prfra
de saigner au pied, o il y a moins de risque qu'au bras. On apporta de
l'eau chaude; le fantme blanc te une paire de bas de fil blanc d'une
grande beaut, puis une autre, encore une autre; enfin jusqu' six
paires, et un chausson de castor doubl de blanc; alors _Isess_ vit la
plus jolie jambe et le plus joli pied du monde; il n'est point loign
de croire que ce soit celui d'une femme: il saigne;  la seconde palette
le saign se trouve mal. _Isess_ voulut lui ter son masque pour lui
donner de l'air, les laquais s'y opposrent: on l'tendit  terre; le
chirurgien banda le pied pendant l'vanouissement. La figure blanche, en
reprenant ses esprits, ordonna que l'on chaufft son lit; ce que l'on
fit, et ensuite il s'y mit. _Isess_ lui tta le pouls, et les
domestiques sortirent; il alla prs de la chemine pour nettoyer sa
lancette, faisant bien des rflexions sur la singularit de cette
aventure: tout  coup il entend quelque chose derrire lui, il tourne la
tte, et voit dans le miroir de la chemine, la figure blanche qui vient
 cloche-pied, et qui ne fait presque qu'un saut pour venir  lui; il
fut saisi de frayeur; elle prit sur la chemine cinq cus, les lui
donna, et lui demanda s'il toit content. _Isess_, tout tremblant,
rpondit que oui.--_Eh bien! allez-vous-en._ Le chirurgien ne se le fit
pas dire deux fois; il prit ses jambes  son cou, et s'en alla bien
vite; il trouva les laquais qui l'clairrent, et qui de fois  autre se
tournoient et rioient. _Isess_, impatient, leur demanda ce que c'toit
que cette plaisanterie. _Monsieur_, lui rpondirent-ils, _avez-vous 
vous plaindre? Ne vous a-t-on pas bien pay? Vous a-t-on fait quelque
mal?_ Ils le reconduisirent  sa chaise, et il fut transport de joie
d'tre sorti de l. Il prit la rsolution de ne point raconter ce qui
lui venoit d'arriver; mais, le lendemain, on vint s'informer comment il
se portoit de la saigne qu'il avoit faite  un homme blanc; alors il
raconta son aventure, et n'en fit plus mystre: elle a fait beaucoup de
bruit; le roi l'a sue, et le cardinal se l'est fait raconter par
_Isess_. On a fait mille conjectures qui ne signifient rien: je crois
que c'est quelque badinage de jeunes gens qui se sont amuss  faire
peur au chirurgien. Je suis bien sincrement, ma chre madame, toute 
vous.




LETTRE VIII.

Paris, 1727.


J'ai reu avant-hier la lettre que vous m'avez fait l'amiti de
m'crire; vous trouverez dans celle-ci tout ce que vous me demandez. Je
vais commencer par les nouvelles de Paris. La reine est accouche de
deux princesses: il est bien fcheux, Madame, que dans le nombre il n'y
ait pas un garon. Tout Paris toit dans une grande joie, quand on sut
qu'elle toit en travail; la joie fut bien modre, quand on apprit la
naissance de deux filles: on s'toit tromp de six semaines. Le
chancelier arrive de son exil; il n'a pas encore les sceaux. M. le
prince _de Carignan_ est toujours amoureux de la _Entie_, danseuse 
l'opra; cette crature s'est engoue de M. _de la Poplinire_, fermier
gnral, homme d'esprit, faiseur de chansons, et d'ailleurs assez laid.
M. _de Carignan_ s'toit li d'amiti avec lui, comme les maris font
avec les amans de leurs femmes; mais le prince est italien, par
consquent clairvoyant, et jaloux outre mesure. Il y a quelques jours
qu'il alla prier la _Entie_ de venir  une petite maison qu'il a au bois
de Boulogne; elle y consentit, mais elle voulut que M. _de la
Poplinire_ ft de la partie; ce dernier ne vouloit point; il se fit
long-temps prier par le prince, qui le persuada enfin d'y venir; il y
eut pendant le souper plusieurs lorgneries qui furent aperues du
prince, et qui le mirent de trs-mauvaise humeur. On alla bientt aprs
se coucher; et comme la maison est trs-petite, et qu'il n'y avoit que
deux lits, la _Entie_ coucha avec le prince, et _la Poplinire_ dans une
chambre  ct. La demoiselle voulut bien faire les honneurs de chez
elle, et alla trouver son voisin, quand le prince fut endormi. M. _de
Carignan_ s'tant rveill, et voyant que sa tourterelle s'toit
envole, ne fit pas grand chemin pour la retrouver; il eut la constance
de s'entendre dire les choses du monde les plus outrageantes; on le
traita de sot. Bien des gens prtendent que le greluchon _la Poplinire_
toit muni de deux pistolets dont il se servoit pour tenir en respect le
pauvre abandonn, qui, furieux, dsespr, retourna  Paris, et dbarqua
chez sa femme; et comme il avoit le coeur trs-ulcr, il lui raconta ce
qui venoit de lui arriver. Elle lui dit qu'il y avoit long-temps que
cette crature le rendoit malheureux, et qu'il falloit faire un exemple
pour chtier de pareilles gens, qu'elle lui demandoit la permission d'en
faire des plaintes, et d'avoir une lettre de cachet pour la faire
enfermer dans une maison de force. Le prince toit trop en colre pour
n'y pas consentir. La princesse ne perdit point de temps; elle partit
pour Versailles, et obtint du cardinal la lettre de cachet, envoya
l-dessus arrter la donzelle, qui fut dans un dsespoir inconcevable.
Elle avoit 40,000 livres en or chez elle, qu'elle vouloit emporter;
mais on ne lui laissa prendre que 300 livres, et on la mena 
Sainte-Plagie, maison de force, o elle est actuellement. Le prince est
dsespr de ne la plus voir; il a fait tout au monde pour la faire
sortir de l, et pour se venger de _la Poplinire_ et le faire mettre 
la Bastille; mais il n'en a pas eu le crdit: on l'a seulement engag 
aller faire un petit tour dans son dpartement, qui est la Provence.

Voici encore une aventure, mais qui est plus tragique. Un gentilhomme,
du ct de Villers-Coterets, allant d'un endroit  un autre  cheval
avec son valet, fut attaqu dans un bois, par un jeune homme qui lui
demanda sa bourse o il y avoit cinquante louis, sa montre, avec un
cachet d'or, lui prit ses deux chevaux, et le laissa aller  pied, assez
embarrass de ce qu'il feroit. En marchant, il aperut une maison qui
avoit une belle apparence; il envoya son laquais pour s'informer qui
l'habitoit; il apprit avec joie que c'toit un officier avec lequel il
avoit long-temps servi, et qui toit son bon ami; il se trouva heureux
dans sa disgrce, de rencontrer justement son camarade qu'il connoissoit
pour un parfait honnte homme; il en fut trs-bien reu: ils parlrent
de la malheureuse aventure qui leur avoit procur le plaisir de se
revoir; le matre de la maison offrit sa bourse et sa personne  son
ami. Quelques momens avant le souper, un jeune homme entra, que le
gentilhomme reconnut pour tre celui qui l'avoit dvalis, et il fut
bien surpris, quand l'officier le lui prsenta comme son fils; il ne dit
mot, et se retira d'abord aprs souper dans sa chambre. Son laquais
trs-effray, lui dit: _Monsieur, nous sommes dans un coupe-gorge; le
fils de la maison est notre voleur, et nos chevaux sont dans l'curie._
Le gentilhomme lui dfendit de parler, et avant que personne ft lev
dans la maison, il alla  la chambre de son ami, et le rveilla, en lui
disant que c'toit avec une grande douleur qu'il se trouvoit oblig de
lui apprendre que son fils toit le mme homme qui l'avoit dvalis la
veille; qu'il avoit cru, aprs s'tre consult, qu'il valoit mieux lui
apprendre le dtestable mtier de son fils, que s'il venoit  en tre
inform par la justice: ce qui ne pouvoit manquer tt ou tard d'arriver.
Le dsespoir du pre fut inconcevable; la surprise, la douleur, lui
donnrent un si violent saisissement, qu'il s'vanouit; ensuite
l'emportement, la fureur succdant, il monte  la chambre de son fils,
qui dormoit, ou feignoit de dormir; il trouve sur sa table la montre et
le cachet o toient les armes de son ami: le fils entend le bruit;
effray, il se lve, veut s'enfuir. Des pistolets se trouvent sur la
table; le pre, troubl par la colre, en prend un, tire, et tue son
malheureux fils. Il est venu tout de suite demander sa grce: tout le
monde a t d'avis qu'on la lui donnt. Le cas est excusable dans le
premier mouvement d'une colre aussi lgitime. Un honnte homme trouvant
dans son fils un voleur de grand chemin, prouve un chagrin si vif, que
la tte lui en peut bien tourner.

Madame _de Ferriol_ compte toujours aller  Pont-de-Vesle; mais, comme
elle ne veut y rester que six semaines, je ne l'accompagnerai pas; cela
n'en vaut pas la peine. Il y a cinq ou six mariages pour notre ami[179];
mais l'on voudroit fort avoir la dot, et point avoir de femme. Je ne
vois plus _Bertie_; l'ambition le poignarde; il poursuit l'ambassade de
Constantinople; les Turcs sont trop simples, pour goter l'air empes de
notre ami.

Le chevalier est parti pour le Prigord, o il compte tre cinq mois.
Vous serez bien tonne, Madame, quand je vous dirai, qu'il m'a offert
de m'pouser. Il s'expliqua hier trs-clairement devant une dame de mes
amies; c'est la passion la plus singulire du monde; cet homme ne me
voit qu'une fois tous les trois mois; je ne fais rien pour lui plaire;
j'ai trop de dlicatesse pour me prvaloir de l'ascendant que j'ai sur
son coeur; et, quelque bonheur que ce ft pour moi de l'pouser, je dois
aimer le chevalier pour lui-mme. Jugez, Madame, comme sa dmarche
seroit regarde dans le monde, s'il pousait une inconnue, et qui n'a de
ressource que la famille de M. _de Ferriol_. Non, j'aime trop sa gloire,
et j'ai en mme temps trop de hauteur pour lui laisser faire cette
sottise. Quelle confusion pour moi d'apercevoir tous les discours que
l'on tiendroit! Pourrois-je me flatter que le chevalier penst toujours
de mme  mon gard? Il se repentiroit assurment d'avoir suivi sa folle
passion; et moi je ne pourrois survivre  la douleur d'avoir fait son
malheur, et de n'en tre plus aime. Il me tint les propos du monde les
plus tendres, les plus passionns et les plus extravagans; il finit par
me dire qu'il avoit dans la tte, que d'une faon ou d'une autre, nous
vcussions ensemble. Je parus tonne de ce propos, et lui en dis mon
sentiment; il se fcha, et m'assura que, quand il disoit cela, il ne
prtendoit pas m'offenser, ni avoir des desseins malhonntes sur moi;
qu'il vouloit dire, que si je voulois l'pouser, j'en tois la
matresse; mais qu'autrement, il croyoit que nous pouvions bien, quand
nous serions sans consquence l'un et l'autre, passer le reste de nos
jours ensemble; qu'il m'assureroit une grande partie de son bien; qu'il
toit mcontent de ses parens,  l'exception de son frre,  qui il
donneroit honntement, pour qu'il ft content; et pour me faciliter
d'accepter sa proposition, il me dit que nous ferions cession au dernier
vivant de nos biens. Je badinai beaucoup sur mes vieux cotillons qui
sont tout l'hritage que je pouvois assurer. Notre conversation finit
par des plaisanteries. Adieu, Madame, je suis lasse d'crire; je vous
suis dvoue bien tendrement.




LETTRE IX.

1727.


Je ne vous ai point justifi le silence de M. _d'Argental_,  cause de
vos craintes;  prsent qu'il est guri, je vous dirai qu'il vient
d'avoir la petite vrole le plus heureusement du monde: c'est un grand
plaisir pour lui et ses amis, qu'il se soit dbarrass de cette vilaine
maladie. Je vis hier madame votre fille qui est, comme vous l'avez
laisse, belle comme un ange, mais d'une vertu  battre; elle est bien
votre digne fille. Madame _Knight_ est grosse, elle retourne  Londres
pour accoucher. Miladi _Bolingbrocke_ a t trs-mal; elle s'est mise au
lit tout--fait; elle se trouve mieux de ce rgime. Le public, qui veut
toujours parler, assure que son mari en agit mal avec elle; je vous
assure que rien n'est plus faux. M. le duc _de Bouillon_ a t 
l'extrmit. Il a envoy au roi la dmission de sa charge de grand
chambellan; il l'a fait supplier de la donner  son fils, ce qui lui a
t accord: il est mieux; mais il n'y a aucune esprance que ce mieux
continue. Pour parler de la vie que je mne, et dont vous avez la bont
de me demander les dtails, je vous dirai que la matresse de cette
maison est bien plus difficile  vivre, que le pauvre ambassadeur. Je ne
sais jamais sur quel pied danser. Si je reste, on me fait la mine de ce
que l'on croit que l'on me contraint: si je sors, on me fait des sorties
affreuses: on me contrarie sans fin, on me caresse aprs, jusqu'
impatienter un ange. Une certaine demoiselle qui vient dans la maison,
m'a fait l'honneur d'tre jalouse de moi; elle travaille  me dtruire
dans l'esprit de madame _de Ferriol_ qui avale le poison, sans qu'elle
s'en aperoive: je m'en suis doute, et j'y ai mis bon ordre. J'ai parl
 madame avec beaucoup de force, de franchise et de respect. La
tracassire ignore que je la connoisse, et je ne veux aucun
claircissement avec des gens faux et mchans; je les laisse dans leur
crasse. Je m'appuie sur la nettet de ma conduite, qui est de faire mon
devoir de bon coeur, et ne point faire de tort aux autres: elle a dj le
fruit que recueillent les mauvais esprits, madame ne la peut plus
souffrir. Pour la _Tencin_, je continue  ne la point voir: elle a plus
de mange que jamais. L'archevque _de Tencin_ a t trs-mal: nous
avons t bien en peine. Il toit cruel de mourir  la veille d'avoir le
chapeau; il est mieux, et nous le verrons, j'espre, cardinal.

Nous avons une nouvelle princesse, la femme de M. le Duc, qui est
trs-jolie, mais fort petite: elle n'a que quatorze ans. Sa taille est
charmante; elle a bonne grce; elle a dit des ingnuits plaisantes sur
son mariage. On lui prsenta ses deux beaux-frres, et on lui demanda
lequel des trois frres elle prfroit. Elle rpondit que ses deux
beaux-frres avoient de trs-beaux visages, mais que M. le Duc avoit
l'air d'un prince. On la mena  Versailles, o elle russit trs-bien.
Le roi ne causa point avec elle; mais, quand elle fut partie, il dit
qu'il la trouvoit bien. Tous les gens de la cour lui firent la
rvrence; elle reut leurs complimens sans aucun embarras. M. le duc
_d'Orlans_ est d'une dvotion aussi outre que son pre toit pervers.
Madame _de Parabre_ a t, comme je vous l'ai dj dit, quitte par
monsieur le premier, qui est amoureux de madame _d'pernon_, qui n'a
point encore fait parler d'elle. Cela cause bien du chagrin  madame _de
Parabre_. Elle me fait toujours beaucoup d'amitis. Voil ce que c'est
que de ne point se mler des intrigues. Notre reine vint, le dix
septembre,  Sainte-Genevive, pour demander  Dieu un dauphin. Le roi a
reu les petites princesses galamment et avec courage. _Ne vous
chagrinez point, ma femme_, dit-il  la reine, _dans dix mois, nous
aurons un garon._

Nous avons  l'Opra-comique une pice qui dure depuis six semaines, qui
est assez jolie. Je reviens de la comdie; on jouoit _Rgulus_, o j'ai
fondu en larmes. _Baron_ a jou dans une perfection admirable. Je ne
l'ai jamais vu mieux jouer; j'envisage avec douleur sa vieillesse. Il
fit, l'autre jour, le rle de _Burrhus_ dans _La mort de Britannicus_,
o il excella. Il est impossible que l'on ne le croie pas le personnage
qu'il reprsente. M. le comte _de Grancey_, et M. le marquis son frre,
sont morts  quinze jours l'un de l'autre. Ils sont si ruins, que leurs
veuves ne trouveront pas leur douaire: ils jouissoient de beaucoup de
bienfaits du roi, et mangeoient plus que leur revenu. M. _de la
Chesnelaye_ vient d'pouser mademoiselle _des Mares_, soeur du grand
fauconnier; elle est belle et bien faite, et voil tout. Il a mari sa
fille, qui a seulement quatorze ans,  M. _de Pont-St.-Pierre_, homme de
condition, riche, mais assez dbauch. M. _de Maisons_ a pous
mademoiselle _d'Angerviller_. M. _de Charolois_ vit toujours avec la
_de l'Isle_, dont il n'est plus amoureux, ni jaloux. Il a une autre
matresse, qui a t trs-secrte, et qui n'a paru que par un clat
violent. Elle s'est jete dans un couvent, prtendant que son mari avoit
voulu l'empoisonner; elle se nomme madame _de Courchamp_; elle est soeur
de cette madame _Dupuis_, qui a t si belle. M. _de Clermont_ est
amoureux fou de madame la duchesse _de Bouillon_. La marquise _de
Villars_ et madame _d'Alincourt_ sont dans la plus grande dvotion:
elles ne mettent plus de rouge: ce qui leur sied assez mal. M.
_l'Avalle_ et sa femme donnent des ftes  madame _Benard_, qui loge o
vous logiez. Je ne puis endurer que cette guenon et cette bte habite
votre chambre. Elle est encore belle, et si belle, que, si elle se
dpaysoit, on ne lui donneroit que trente ans. Les filles de l'opra, et
les filles de joie inondent Paris: on ne sauroit faire un pas qu'on n'en
soit entour. On rejoue  l'opra _Bellrophon_. L'autre jour, quand le
dragon parut sur le thtre, il y eut quelque chose qui se drangea  la
machine; l'estomac de l'animal s'ouvrit, et le petit polisson parut aux
yeux de l'assemble, tout nu, ce qui fit rire le parterre. La
_Pellissier_ diminue de vogue imperceptiblement; on commence  regretter
la _Le Maure_, qui attend qu'on la prie de revenir. _Destouches_ et elle
se tiennent sur la rserve; mais ils meurent d'envie tous deux d'tre
bien ensemble. Vous savez que _Destouches_ a eu la place de _Francine_.
Nous regrettons toujours _Murer_ et le pauvre _Thevenard_; il baisse
beaucoup. _Chass_ ne le remplacera pas, il ne devient pas meilleur.

Je me suis fait peindre en pastel, ou, pour mieux dire, M. _de Ferriol_,
qui a un appartement charmant, a fait peindre six belles dames, dont je
suis, non comme belle assurment, mais comme amie: madame _de Noailles_,
_de Parabre_, madame la duchesse _de Lesdiguires_, madame _de
Montbrun_, et une copie d'un portrait de mademoiselle _de
Villefranche_,  l'ge de quinze ans. Ils sont tous de la mme grandeur;
le mien est parfaitement ressemblant: j'ai rsolu d'en demander la
copie; et, si le peintre croit qu'il vaut mieux le faire d'aprs moi, je
le ferai venir; c'est l'affaire de trois heures. Si vous tiez ici,
Madame, je vous aurois demand  genoux la complaisance de vous laisser
peindre pour moi. On s'appuie sur une table o le peintre travaille;
cela fait qu'on s'amuse  voir dessiner, et que l'on n'a point
d'attitude gnante. Aussitt que j'aurai cette copie, ou l'original, je
vous l'enverrai. En le voyant, je vous prie de croire qu'il fait des
voeux au ciel pour vous; car on a voulu que les yeux fussent en l'air
avec un voile bleu, comme une vestale, ou une novice.

Il y a ici un nouveau livre, intitul, _Mmoires d'un Homme de qualit,
retir du monde._ Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190
pages, en fondant en larmes. A peine le chevalier a t arriv 
Prigueux, o il comptoit passer quelques mois, qu'il a t oblig de
repartir, et de revenir ici. J'avoue que je fus surprise bien
agrablement, quand je le vis hier entrer dans ma chambre; j'ignorois
son retour. Quel bonheur, si je pouvois l'aimer, sans me le reprocher!
Mais, hlas! je ne serai jamais assez heureuse pour cela. Je finis cette
longue ptre, qui pourroit  la fin vous fatiguer. Adieu, Madame;
excusez et plaignez votre pauvre _Ass_.




LETTRE X.

Paris, 1727.


Monsieur _d'Argental_ est arriv, il y a deux jours; il est extrmement
marqu de la petite vrole, sur-tout le nez qui,  force d'tre coutur,
est devenu petit, chancr et faonn. Ses yeux, ses sourcils, ses
paupires n'ont point t gts; par consquent, sa physionomie est
toujours la mme; il est fort engraiss et fort rouge. Nous avons t
si aises de le voir, que nous l'avons reu comme si c'toit l'amour. On
peut dire de lui que ce n'est pas un beau garon, mais c'est assurment
un aimable caractre: il est gnralement aim et estim; tous ceux qui
le connoissent en font des loges bien flatteurs pour lui, et pour ceux
qui s'y intressent. Vous savez, Madame, que cette russite n'est pas
capable de le gter. Je voudrois que M. _de Caze_ le connt; srement il
l'aimeroit: on nous a bien alarms sur la sant de ce dernier. M. _de
Saint-Pierre_ nous avoit mand qu'il toit trs-mal; Dieu merci, ce
n'est qu'une fausse alarme, il se porte bien. Le pathtique M.
Jean-Louis _Favre_ m'avoit fait pleurer, en faisant l'numration des
qualits de M. _de Caze_, la perte que faisoient ses parens et ses amis;
en un mot, s'il avoit t romain, il l'auroit mis parmi les dieux.
Dites-lui, je vous prie, quand il voudra prendre place parmi eux, que ce
soit le plus tard qu'il pourra, et mme qu'il fasse quelques mauvaises
actions, pour qu'on ne le regrette pas.

Notre voyage de Pont-de-Vesle est toujours trs-incertain; cela est
insupportable. Madame _de Ferriol_ continue  tre d'une pesanteur 
alarmer; il faudroit qu'elle prt les eaux de Bourbon. Son fils et moi,
nous le lui avons reprsent avec un ton d'attachement et d'amiti qui
mritoit, de sa part, un peu de complaisance; elle est d'une opinitret
et d'une duret  mettre en fureur. N'en parlons plus. Je suis
actuellement, que je vous cris, sur votre fauteuil; il n'y a que mes
favoris  qui je permette de s'y asseoir. M. _Bertie_ quelquefois usurpe
cette place; mais je ne le trouve pas bon.

Madame la duchesse _de Fitz-james_ pouse M. le duc _d'Aumont_; il a
dix-huit ans, elle vingt; ce mariage est trs-convenable et fort
approuv. Elle a eu toutes les peines du monde  renoncer  la libert
dont elle jouissoit; mais il a 50,000 cus de rente, elle 25,000 livres;
la mdiocrit de son revenu et sa jeunesse l'ont dtermine; elle m'a
fait l'honneur de me demander mon avis, ne voulant pas se dcider, avant
que je lui disse ce que je pensois: la noce se fera incessamment. Quand
on le dit  sa soeur, qui a quatorze ans, elle rpondit qu'elle auroit
mieux aim que ce ft elle qui se marit, mais que, ds que les choses
toient arranges, elle n'toit point fche que ce ft sa soeur. La
reine est grosse. On ne parle que de guerre; les officiers partent, dont
ils sont bien fchs. Monsieur et mademoiselle _d'Uxelles_ ont fait
avoir un guidon de gendarmerie  M. _Clmence_, frre de M. _de La
Marche_. Je veux parler politique. On dit ici que les Espagnols
prendront Gibraltar, que l'Empereur offre de suspendre, pour deux ans,
la compagnie d'Ostende, et que les Anglois veulent que ce soit trois
ans. On est en ngociation pour cela; je juge que nous sommes les
mdiateurs. Les Anglois ont une grande animosit contre l'Empereur et
les Espagnols. On prtend que la marchale _d'Uxelles_ est cause que
nous ne faisons pas la guerre. L'indcision o l'on est, ruine; les avis
tant si partags dans les conseils, qu'on a t oblig de tenir tout
prt, pour n'tre pas pris au dpourvu; les officiers en sont ruins, et
nos rentes retranches: nous pouvons dire comme  l'opra:
_l'incertitude est un rigoureux tourment_. _D'Argental_ vous assure de
ses respects, et vous envoie cette lettre du marquis _de Saint-Aulaire_,
au cardinal. Elle nous a paru belle.


_Lettre du marquis_ DE SAINT-AULAIRE, _au cardinal_ DE FLEURY.

Voici la conjoncture la plus digne d'occuper une intelligence du
premier ordre; il n'est point de puissance en Europe, qui ne dsire le
secours de votre minence, pour la conservation de ses droits, ou
l'tablissement de ses prtentions Le beau rle que vous allez faire
jouer  notre aimable monarque! Qu'il est heureux d'avoir un aussi bon
guide dans le chemin de la vraie gloire! Celle de conqurir le monde ne
vaut pas celle de le pacifier. Celle-l peut se faire craindre de
quelques-uns, celle-ci est sre de se faire aimer de tous: son ambition
ne sera pas borne  subjuguer quelques nouveaux sujets aux dpens des
anciens; ses plus ardens dsirs seront de contribuer au repos de ses
amis; c'est dans le repos gnral qu'il cherche le bien. On va voir si
l'amour de la justice, la candeur, la modration, la fidlit  sa
parole, n'ont pas un succs aussi heureux, que les ruses et les
artifices de l'ancienne politique. Mais en instruisant le roi de ses
intrts, n'oubliez pas le plus important, c'est de vous conserver. Je
tremble, quand je songe au chaos que vous avez  dbrouiller,  la
quantit d'intrts que vous avez  concilier. Il est d'autres craintes
que les plus heureux succs ne feroient qu'augmenter. Puis-je esprer de
retrouver en vous cette douce urbanit qui nous enchante? Quelle
modestie pourroit tenir contre la gloire qui vous menace?

On a fait une promotion d'officiers de marine, qui a t peu nombreuse;
elle a fait une quantit de mcontens. M. le chevalier _de Caylus_, qui
toit colonel rform, a t fait, de plein saut, capitaine de vaisseau;
il passe sur le ventre de mille officiers, qui ont cinquante annes de
service, qui ont la plupart une grande naissance, et de fort belles
actions; et les officiers rforms, pour lesquels on a beaucoup de
duret, demandent ce qu'a fait le chevalier _de Caylus_ pour tre si
favoris. Tous les marins se plaignent, et le public trouve fort trange
que le fils de madame la comtesse _de Toulouse_ soit garde-marine,
pendant que M. _de Caylus_ est capitaine de vaisseau. Madame _de
Montmartel_ est accouche  Brisach, d'un garon: son pre et son mari
sont toujours en exil, et _du Verney_  la Bastille; on ne trouve rien
pour le retenir, ainsi il sortira bientt.

Le beau _de la Mothe-Houdancourt_, recherch des plus belles et des
plus riches dames de la cour, a donn cong  madame la duchesse _de
Duras_, pour la _Entie_, actrice de l'opra, dont il est fou; il ne la
quitte point, et on les prie  souper comme mari et femme. On dit que
c'est charmant de voir l'tonnement de la _Entie_, l'enthousiasme de _la
Mothe_; il n'y a jamais eu une passion aussi violente et aussi
rciproque: le rle de _Crs_ a fait natre cette passion. Les
spectacles sont cesss, et les concerts spirituels sont fort courus. La
_Entie_ et la _Le Maure_, y chantent  enlever.

Il n'y a plus moyen d'excuser madame _de Parabre_; M. _d'Alincourt_ est
tabli chez elle. Elle a toujours beaucoup d'empressement pour moi. J'ai
du got, je l'avoue, pour elle: elle est aimable; mais je la vois
beaucoup moins, et sur-tout en public. Soyez persuade de ce que je vous
dis, Madame; elle n'est assurment pas excusable d'avoir repris un autre
amant, mais bien d'avoir quitt celui qu'elle avoit. Il lui a mang plus
d'un million, et, dans sa rupture, tous les vilains procds; et de sa
part tous les plus nobles et les plus gnreux. M. et madame _de
Ferriol_ entrent, dans ce moment, dans ma chambre, et me chargent de
mille complimens pour vous. Le premier a pris un trs-grand intrt au
retranchement de vos rentes viagres. C'est beaucoup pour lui; car il
n'a pas le coeur bien tendre. Pour M. _de Pont-de-Vesle_, vous savez
l'estime et l'attachement qu'il a pour vous. Nous parlons cent fois de
vous ensemble.

Je pars pour la chasse dans ce moment. Vous me demandez des nouvelles de
mon coeur: il est parfaitement content, Madame,  une chose prs que des
difficults qui me paroissent insurmontables, empchent. Mais Dieu est
le matre de tout: j'espre en lui; l'attachement, la considration et
la tendresse sont plus forts que jamais; et l'estime et la
reconnoissance de ma part; quelque chose de plus, si j'ose le dire.
Hlas! je suis telle que vous m'ayez laisse, bourrele de cette ide
que vous savez, que vous avez dveloppe chez moi. Je n'ai pas le
courage d'en avoir: ma raison, vos conseils, la grce, sont bien moins
agissans que ma passion. Le bruit a couru que je sortois de cette
maison, et que je cherchois un appartement. Le chevalier en fut chagrin,
mais sans humiliation. Ce qui donna lieu  ce bruit, c'est que j'tois
alle voir plusieurs maisons pour madame _du Deffant_. La petite
personne[180] seroit bien heureuse, si elle savoit les bonts que vous
avez pour elle. On dit qu'elle continue  tre aimable pour le caractre
et la figure. Je ne sais si j'oserai y aller cette anne; ma bourse me
prive de tout. Si j'avois seulement cent pistoles, j'irois l'embrasser,
et vous baiser les mains  Genve. Que ma joie seroit grande! Mais, mon
Dieu, je ne serai pas assez heureuse! Adieu, Madame: que n'tes-vous 
Paris!




LETTRE XI.

Paris, 1727.


J'ai vu, ce matin, M. _Tronchin_[181], Madame, qui m'a appris le
testament de ce pauvre _de Martine_[182]. Vous jugez avec quelle joie
j'ai su qu'il vous laissoit une marque de souvenir, aussi bien qu'
mademoiselle votre fille; il est mort comme il a vcu, avec amiti et
gnrosit pour ses amis. Son ami en a us en honnte homme avec les
parens du dfunt. Je ne sais pas s'ils seront contens; mais ce qu'il y a
de trs-sr, c'est que c'est  lui qu'ils doivent ce que M. _de Martine_
leur donne. Il n'toit point content d'eux; il ne leur devoit rien,
puisqu'il n'avoit rien eu de patrimoine, et que c'toit  sa bonne
conduite et  ses talens qu'il devoit sa fortune. M. _Tencin_ lui avoit
rendu des services; il toit son ami. Est-il rien de plus juste que de
faire du bien  ce que l'on aime, quand on est en tat de le pouvoir
faire? J'ai vu beaucoup de gens qui disent que M. _Tronchin_ toit un
sot, de ne pas profiter entirement de la bonne volont de son ami. Mais
il pensoit avec plus de dlicatesse; il a engag M. _de Martine_ 
donner  sa famille: ce qu'il n'auroit srement pas fait, je le rpte,
sans lui. Il est mort g de 78 ans; je le croyois plus vieux. Il a
trait trs-bien ses cousines; il a donn une anne de gages  ses
domestiques: il me semble que ce n'est pas assez.

Nous reparlons de Pont-de-Vesle plus que jamais, et mme l'on assure que
l'on y passera l'hiver. Si cela toit, quelqu'ennui que j'aurois d'tre
si long-temps absente, si je vous voyois, je serois contente, et
prendrois mes peines avec joie. Je n'assure rien; car la volont de
madame _de Ferriol_ est comme une mer agite. Je voudrois bien tre 
cette campagne o vous vivez avec tant d'innocence, de puret et de
contentement: je n'ai cru y tre que pour me dsesprer de n'y tre pas.
Je voudrois que vous eussiez une petite mnagerie. Quand j'y serai,
srement je vous en ferai faire une; rien n'est plus amusant. Ne
jouez-vous plus au quadrille? Pour moi, je l'ai absolument abandonn.
J'ai pass quatre jours  la campagne; je m'y suis baigne; c'toit
justement les jours les plus chauds. Avez-vous une rivire prs de votre
campagne?

Nous n'avons point de nouvelles, sinon la grossesse de madame _de
Toulouse_, et le bon mot du roi sur l'histoire d'Henri IV, qu'il vient
de lire. On lui a demand son sentiment l-dessus; il a rpondu que ce
qui lui avoit plu davantage dans la vie d'Henri, c'toit son amour pour
son peuple. Dieu veuille qu'il le pense et qu'il le suive! L'argent est
encore bien rare; mais une chose qui l'est furieusement, et que vous
n'avez jamais vue, c'est que le premier ministre est fort approuv.
C'est le plus honnte homme du monde, qui est certainement occup du
bien de l'tat. Enfin, nous avons un premier ministre estimable,
dsintress, et dont l'ambition n'est que de remettre les affaires en
ordre. Les premiers moyens ont t durs; mais la suite fait bien voir
qu'il n'a pas pu faire autrement. Il a vaqu un gouvernement: la ville
payoit 6,000 livres d'augmentation, qu'il a retranches; et,  l'avenir,
il n'y en aura plus de nouvelles, il remettra les choses sur l'ancien
pied. Il a t le cinquantime, et a remis deux millions cent mille
livres sur les tailles. Tout cela prouve un ministre qui veut rendre les
peuples heureux. Dieu veuille qu'il vive assez long-temps pour mettre 
excution ses bonnes intentions! Je ne lui trouve qu'un dfaut, c'est de
vous avoir retranch vos rentes viagres. Vous n'avez partag que le mal
qu'il a fait, et vous ne pouvez jouir du bien; mais c'est votre
malheureuse destine: ne cessera-t-elle jamais de vous perscuter?

_Proserpine_ ne russit pas: on trouve cet opra beau, mais trop triste;
on ne le jouera pas long-temps. On joue deux fois la semaine les
_lmens_, et deux fois _Proserpine_. La _Pellissier_ est gurie; elle
toit devenue folle, les uns disent de sa prodigieuse russite, les
autres de ce qu'on l'avoit souponne de galanterie, faisant profession
d'tre sage. Nous avons une pice  la Comdie franoise, intitule le
_Philosophe mari_, qui est trs-jolie, et qui a eu une russite
prodigieuse: toutes les loges sont loues pour la onzime
reprsentation. L'auteur est _Destouches_. On dit que c'est sa propre
histoire: aussitt qu'on l'imprimera, je vous l'enverrai. On trouve que
_Quinault_ joue bien: pour moi je ne suis pas de cet avis. Imaginez voir
M. _Bertie_, conseiller au parlement; mme attitude, mmes gestes; en un
mot, il n'y a de diffrence que la voix qui est plus forte. Mademoiselle
votre fille se seroit prise d'aversion pour le _Philosophe mari_. On
est ici dans la fureur de la mode pour dcouper des estampes enlumines,
tout comme vous avez vu que l'on a t pour le bilboquet. Tous
dcoupent, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. On applique ces
dcoupures sur des cartons, et puis on met un vernis l-dessus. On fait
des tapisseries, des paravents, des crans. Il y a des livres d'estampes
qui cotent jusqu' 200 livres, et des femmes qui ont la folie de
dcouper des estampes de 100 livres pice. Si cela continue, ils
dcouperont des _Raphal_. Je suis dj vieille: les modes ne prennent
plus subitement sur moi. Adieu, Madame, permettez que j'embrasse M.
votre mari et mademoiselle votre fille. Je suis lasse d'crire tant de
nouvelles qui sont indiffrentes  toutes deux.

Je vous envoie une lettre du marquis _de la Rivire_  mademoiselle _des
Houlires_, et la rponse. On a trouv l'une et l'autre trs-jolies.


_Lettre du marquis_ DE LA RIVIRE, _ mademoiselle_ DES HOULIRES.

          Fille d'une aigle, aigle vous-mme,
        Qui n'avez point dgnr,
        Dont partout le mrite extrme
        Est si justement rvr,
        Qu'on s'honore, quand on vous aime!
        Aimable interprete des Dieux,
        Qui parlez si bien leur langage,
        Et qui portez dans vos beaux yeux
        Et leur douceur et leur image,
        Recevez ce petit hommage
        Que je vous offre tous les ans;
        C'est un tribut de sentimens
        Qui ne convient pas  mon ge;
        Les biensances me l'ont dit,
    Les amours et les vers sont faits pour la jeunesse;
    Mais le feu de mon coeur qui soutient mon esprit,
        Amuse et trompe ma vieillesse.
        Faites-moi seulement crdit
        D'agrmens et de gentillesse;
      Contentez-vous du fonds de ma tendresse;
        Il en est de ce que je sens,
        Comme des tableaux d'un grand matre,
        Dont la beaut ne fait que crotre,
    Et redoubler de force  la longueur du temps.
        Votre vertu n'est pas commune,
        Vous aimez  faire du bien;
        Donnez mes yeux  la fortune,
        Il ne vous manquera plus rien.


_Rponse de mademoiselle_ DES HOULIRES.

          Demeurez dans votre hermitage;
        Je crains ce dangereux hommage;
        Qu'avec soin vous m'offrez ici:
        Pour la tendresse, il n'est point d'ge,
        Vous le sentez, et je le sens,
        Ceci n'est point un badinage:
      Vous de retour, nos coeurs sympathisans,
        L'homme prudent, la fille sage,
        Tous peut-tre feroient naufrage.
        Demeurez dans votre hermitage.

        Le tratre amour qui vous engage,
        Ne doit pas tre mpris;
        Avec lui naturalis,
        Les belles de son apanage
    Vous ont, dans tous les temps, si bien favoris,
        Que tout de vous me fait ombrage.
        Demeurez dans votre hermitage.

        Vous parlez un certain langage
        Qui porte au coeur, qui fait penser,
        Et qui semble tre un sr prsage,
        Que de ses traits, le dieu volage
        Est prt encore  me blesser.
        Demeurez dans votre hermitage.

        Ah! s'il avoit eu l'avantage,
        Du sjour de l'heureuse paix,
      Que penseroit dame dont les attraits
      Auroient soumis le coeur le plus sauvage:
    Dame dont les beaux vers ne priront jamais,
      Et dont le nom est tout mon hritage?
      Car vous savez que pas un de ses traits,
    Ne gt en mes crits, non plus qu'en mon visage,
        Et que je n'ai, pour tout partage,
        Que les yeux doux qu'elle m'a faits,
        Pour ne les point mettre en usage.
        Demeurez dans votre hermitage.





LETTRE XII.

Paris, 1726.


La fortune est aveugle, et n'aime que les vilains. Si elle m'avoit donn
les cent mille cus qu'elle prodigue  madame votre cousine, j'aurois
fait un meilleur usage qu'elle de ce bien. Que de plaisirs je me
procurerois! Vous seriez ici, Madame, avec M. votre mari et mademoiselle
votre fille; je vous verrois heureux, et ce seroit par mon moyen; et
comme je sais les liens[183] qui vous retiennent  Genve, je ferois
faire une litire bien ferme, bien toffe, bien commode; j'y mettrois
qui vous savez. Je l'amenerois ici, je lui procurerois des plaisirs qui
lui feroient oublier le pays natal. Nous rassemblerions les gens
clbres de toute espce, de tous talens pour le divertir: s'il falloit
mme quelques jolis visages, je ferois l'effort de lui en chercher.
Voil un vilain mtier; _mais quand on obtient ce qu'on aime, qu'importe
 quel prix?_ Voil ce que je ferois du bien de madame votre cousine.
Pour parler d'autre chose, M. le duc _de Gesvres_ est malade, il fait de
trs-grands remdes. Il est  St.-Ouen, o toute la France va le voir;
il est dans son lit, garni de rubans et de dentelles, les rideaux sont
relevs, des fleurs rpandues sur son lit, des dcoupures d'un ct, des
noeuds de l'autre; et dans cet quipage il reoit tout le monde. Vingt
courtisans entourent son lit; et son pre et son frre font les honneurs
 la grande compagnie. Il y a toujours deux tables de vingt couverts
chacune, et quelquefois trois: M. _d'pernon_ y est  demeure. On a
tabli des habits verts pour les complaisans, c'est--dire, qu'avec
habit, bas, souliers, chapeaux verts, on peut avoir toujours les plus
familires entres chez M. le duc: il y a une trentaine d'habits verts
de distribus. Le roi a dit sur cela, qu'il n'y avoit qu' changer les
justaucorps en robes de chambre, que l'habillement d'ailleurs seroit
plus commode, ne se portant pas trop bien tous, et qu'ils seroient
prcisment comme  la Charit, o ils sont habills de vert. Il y a
quelques jours qu'une personne de ma connoissance y alla, et trouva le
matre de la maison sur une duchesse d'toffe verte, la robe de chambre
verte, un couvre-pied d'une broderie admirable en vert, un chapeau gris
bord de vert, avec le plumet vert, et un gros bouquet de rue sur lui,
faisant des noeuds. Le duc _d'pernon_ s'est pris de fantaisie pour la
chirurgie, il saigne et trpane tout ce qu'il rencontre. Un cocher
l'autre jour se cassa la tte, il le trpana. Je ne sais s'il auroit pu
rchapper; mais ce qu'il y a de sr, c'est que le pauvre homme fut
bientt expdi avec un pareil chirurgien. Ce n'est pas tout: ils ont
voulu se procurer des ftes champtres; et M. le duc _de Gesvres_ a dot
une fille. M. _d'pernon_ souhaita de saigner le mari la nuit de ses
noces: ce pauvre misrable ne le vouloit point; et pour obtenir de lui
de se laisser saigner, M. le duc _de Gesvres_ lui donna cent cus.
Voil, Madame, ce qui se passe sous nos yeux,  la face de tout
l'univers, et sous un gouvernement trs-svre. Cependant on ne peut pas
dire que les deux chefs ne soient trs-sages, et mme pieux. Il n'est
pas possible que l'on ignore toujours ces vilenies; et tout ce qu'il y a
de plus grand, de plus raisonnable, fait la cour assidument  ce
monstre; et, pour excuser leurs bassesses, ils disent que cet homme est
officieux et pense noblement. Ceux qui sont bien instruits, savent qu'il
dessert bien mieux qu'il ne sert, et qu'il est gnreux du bien de ses
cranciers, et de l'argent d'un jeu qui est une chose ridicule dans un
royaume. Ma bile s'chauffe; je vous en demande pardon. Pour la cour,
elle est trs-difiante: on ne donne point de scne au public.

Voulez-vous cependant que je vous parle des gens de votre connoissance?
M. _de Ferriol_ est toujours le meilleur homme du monde; sa sant est de
mme, ses affaires aussi: dans une indiffrence parfaite; mais il n'est
point indiffrent sur les Molinistes; il est d'un zle outr pour eux.
C'est avec fureur qu'il est passionn sur ce sujet. Il se met dans de
grands emportemens, quand il trouve quelqu'un qui ne pense pas comme
lui. Il est occup de cela, au point de n'en pas dormir. Il sort  huit
heures du matin, pour faire part de ses rflexions, ou de quelques riens
qu'il aura ramasss; c'est  faire mourir de rire. Pour madame _de
Ferriol_, sur cet article, elle est trs-raisonnable, elle n'en parle
que trs-convenablement; mais, d'ailleurs, toujours les mmes
agitations. Elle est comme vous l'avez laisse,  la pesanteur prs, qui
a beaucoup augment: les mmes incertitudes, et ne pouvant souffrir que
les autres sachent se dterminer: le petit chien par-dessus tout, qui
s'enfuit, quand elle l'appelle, et son vieux laquais, qui est toujours
insolent et de mauvaise humeur, et qui la traite comme une misrable,
jusqu' lui dire qu'elle ne sait ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Je
suis prte  lui jeter un chenet  la tte, et elle souffre ses
impertinences avec une patience  impatienter. Je crois, je vous jure,
qu'il me battroit, s'il ne me craignoit pas. Pour les autres
domestiques, ils sont trs-mcontens d'tre toujours gronds; mais ils
ont pour elle le respect qu'ils lui doivent, et c'est la raison pourquoi
elle est toujours aprs eux. Ils pleurent souvent, et je les console de
mon mieux. Pour ses enfans, c'est toujours de mme. On ne se plaint
jamais de l'un[184]; il fait tout ce qu'il veut. Sa sant est dlicate.
C'est un trs-bon garon, qui a de l'esprit et de la finesse dans
l'esprit, qui est aim et qui mrite de l'tre. _D'Argental_ est fort
occup; il fait son mtier avec application. Il est, tout le matin, au
palais; il travaille aprs dner, jusqu' cinq heures. Les spectacles
sont ses plus grands amusemens. Il n'est pas, je crois, amoureux, et
pense plus en homme qui connot le monde, qu'il ne le faisoit. Il est
toujours poli avec les femmes, et point du tout gt dans les propos. M.
et madame _Knight_ ont la fivre tour  tour. La femme,  ce que je
crois, aime mieux le mariage que son mari[185]. Elle est trs-enfant
gt; elle n'aime pas  tre contrarie. Tout ce mariage-l n'a pas
l'air de durer long-temps. Elle pleure souvent; et, comme son mari est
encore amoureux, elle a toujours raison. J'ai bien peur qu'elle ne lui
donne du fil  retordre. N'allez pas dire ce que je vous dis-l; mais
madame votre soeur a eu grand tort de gter sa fille. Elle en auroit fait
quelque chose de bon, si elle lui avoit donn une bonne ducation; mais
elle l'a rendue insupportable; elle ne connot que sa volont et ses
gots; et, quand quelque chose s'y oppose, le mpris et la draison
s'emparent absolument d'elle. En vrit, c'est dommage; car elle toit
faite pour tre aimable.

Madame _de Tencin_ a de temps en temps la fivre. On dit pourtant
qu'elle est fort engraisse. Je continue  ne la point voir, et je crois
que ce sera pour la vie,  moins que l'archevque[186],  son retour, ne
le veuille. Je suis pourtant bien rsolue  tenir bon. C'est une grande
satisfaction pour moi de n'avoir point ce devoir pnible  remplir, et
d'ailleurs plus de tracasseries; car il y en a toujours, quand on se
voit et qu'on se dteste. Je ne vois plus M. _Bertie_[187]. A la vrit,
je suis rarement au logis: il s'est rebut d'y venir inutilement. Nous
allons passer une partie de ce mois  Ablons. Je suis accable de
rhumatismes et de fluxions, et suis dsespre que vous ne voyiez point
ma chambre. Vous ne la reconnotriez pas; elle est si jolie, et de plus
orne, pour ce que c'est, car il n'y a rien de magnifique que la jatte
que vous m'avez donne. _La Msangres_, qui vint l'autre jour, me dit:
Vous avez de bien belles porcelaines, et entr'autres cette jatte. Mes
meubles sont tous des plus simples, mais faits par les meilleurs
ouvriers. On la vient voir par curiosit. J'ai bien envie,  votre
exemple, de gronder ceux qui y crachent. Voil une grande et ennuyeuse
lettre. Recevez mes plus tendres embrassemens.




LETTRE XIII.

Paris, 13 aot 1743.


Madame votre fille, Madame, m'a dit le risque que vous aviez couru, qui
m'a effraye, comme si j'en avois t tmoin. L'effroi ne vous a-t-il
point fait de mal? Comment vous portez-vous? Faites-moi la grce de
m'crire. Madame votre fille, madame _Knight_, et moi, nous parlons
souvent de vous; vous savez qu'elles me sont chres. J'avois pens avec
_Cabanne_[188]  trouver quelques moyens de rendre la situation de votre
fille plus aise; mais je n'ai jamais vu plus de dlicatesse, plus de
dsintressement, plus de douceur, plus d'opinitret et plus de
sentimens: elle est d'une vertu si outre, qu'elle est  impatienter: je
la trouvai si draisonnable, en mme temps si estimable, que
l'admiration et la colre s'emparrent de moi, et que je ne pus ni
gronder, ni louer.

J'aurois t bien surprise, si vous aviez t quelques mois sans
nouveaux chagrins. J'ai aussi t trs-afflige de la mort de M. _de
Villars_[189]. M. son fils fait une trs-grande perte, d'autant plus
qu'il la sent: il est parti sans que je l'aie vu; je n'en suis point
trop fche; car je me serois srement beaucoup attendrie avec lui.
Pouvez-vous dire, Madame, que le dtail de vos peines m'ennuie?
Oubliez-vous le tendre intrt que je prends  tout ce qui vous regarde?
vos malheurs me dsesprent, et ne m'ennuient point: je suis persuade
que le rcit que vous m'en faites, vous fait du bien. Maintenant, il est
temps que je vous parle du changement arriv  ma fortune. Je tremble
de rveiller une chose qui renouvellera quelques-uns de vos malheurs.
Mes rentes viagres avoient t cruellement retranches. Je vous ai
envoy la lettre que j'crivis au cardinal[190]; je ne me flattois pas
que l'on y et gard, mais je ne voulois avoir rien  me reprocher. Je
promis  ma pauvre Sophie,  qui j'avois mis une rente viagre de 300
liv. sur la tte, et qui avoit t rduite  100 liv., que si on lui
rendoit quelque chose, je lui remettrois son contrat, dont je devois,
comme vous savez, avoir la jouissance. On lui a rendu 150 liv.: elle ne
vouloit absolument point profiter de ce que je lui ai dit, et par son
accommodement, je ne lui donnerai son contrat que dans deux ans; elle
aime mieux que je paye mes dettes. Ce procd n'est-il pas gnreux de
sa part? Je ne joue pas un beau rle dans cette pice. On m'a rendu 840
liv.: je jouis actuellement de 2,740 liv. Ma satisfaction sur cet
vnement a t bien trouble, en voyant la famille de M. _de Ferriol_
oublie. On a rendu  madame _de Tencin_ 300 liv.; c'est trs-peu de
chose  proportion de ses rentes. Elle est furieuse; cependant elle
avoit pris toutes les prcautions imaginables; elle voyoit souvent M.
_de Machault_; elle a crit plusieurs fois au cardinal, et a fait agir
ses amis, qui sont puissans; elle comptoit sur le rtablissement de
tout, comme si elle le tenoit: elle est de bien mauvaise humeur;  ce
qu'on dit, car je ne la vois point. Sa favorite, madame _Doigny_,
commence  tre dans la disgrce.

Je ne vous parle point des conciles, car quoique ne sous les yeux du
chef[191], je n'en ai jamais voulu entendre parler; cependant, si vous
tes bien curieuse, je vous enverrai toutes les critures: en vrit, je
ne vous conseille pas d'avoir cette curiosit, il vous en coteroit bien
de l'ennui. A l'exception d'une lettre de deux vques qui est belle,
tout le reste est pitoyable. Je vous renvoie  ce que disoit Madame
_Cornuel_, qu'_il n'y avoit point de hros pour les valets de chambre,
et point de pres de l'glise pour les contemporains._ Ce que je vois,
me donne de furieux doutes du pass. Ne parlons plus sur cette matire;
j'ai dj assez dit de sottises.

Les tracasseries de notre cour ne sont pas plus divertissantes. Les
disputes sur l'alignement du roi et des princes, et les ricochets des
ducs, n'ont produit que des mmoires dtestables; et pour nous autres,
parterre, nous voulons, pour notre argent, qu'on nous divertisse. Les
belles dames sont, ou se vantent d'tre dans la dvotion. Mesdames _de
Gontey_, _d'Alincourt_, _de Villars_, mre et belle-fille, la marchale
_d'Estres_, tout cela grimace la prude. Le roi est toujours sans
matresse, M. le duc _du Maine_, fort ami du cardinal; ce dernier se
porte trs-bien; il vivra assez long-temps pour instruire notre jeune
monarque: la reine est grosse de trois mois. Les spectacles vont
trs-mal. _Thevenard_ et la _Entie_ ont quitt l'opra, parce qu'ils ont
eu ordre de laisser jouer _Chass_ et la _Pellissier_. Madame la
duchesse de _Duras_  qui on a attribu cet ordre, a t vilipende sur
l'escalier de l'opra. _Chass_ avoit trs-mal dbut; mais il fait
mieux. Pour la _Pellissier_, elle fait horriblement mal dans ces opras.
_Francine_ a quitt, et _Destouches_, comme je vous l'ai mand, aura la
direction de l'opra. Nous reverrons alors la _Le Maure_. _Francine_ a
15,000 liv. de pension, et, aprs sa mort, son fils en aura 8,000, et sa
fille 6,000. Vous me demanderez pourquoi tant de libralits? Je vous
rpondrai d'abord que ces pensions sont prises sur l'opra, et en second
lieu, que _Francine_ a fait faire,  ses dpens, une partie des belles
dcorations, et qu'il les laisse. On a tabli un concert spirituel deux
fois la semaine.

Le frre de l'envoy _d'Alster_ s'est donn un coup de pistolet dans la
tte, aprs avoir mis le feu dans trois endroits de la maison. Cette
prcaution toit pour viter que l'on st que sa mort toit volontaire.

L'envieuse miladi _Gersay_ est trs-souvent chez madame _Knight_: elle
mange comme quatre louves, joue avec attention et avidit, ne dit pas
quatre paroles, sans dfaonner sa bouche qui est toujours petite et
plate. L'air et les paroles ne vont point ensemble; il semble que le
miel sort de sa bouche, quand elle parle; mais c'est bien le fiel le
plus croupi qu'il y ait au monde. Vous direz que je suis aussi mdisante
qu'elle aujourd'hui.

_Bertie_ me boude de ce que je ne suis pas ici quand il y vient:
quelqu'aimable qu'il soit, il y a apparence que j'aurai souvent ce tort
l avec lui. C'est un reste de ses chimres, prtentions d'amant; il
voudroit que je fusse comme _Brnice_,  passer les jours  l'attendre,
et les nuits  pleurer. Je suis parvenue  lui faire faire connoissance
avec madame _du Deffant_; elle est belle, elle a beaucoup de grces; il
la trouve aimable. J'espre qu'il commencera un roman avec elle, qui
durera toute la vie. On a dput vers moi, croyant que j'avois encore
quelque reste de crdit, pour obtenir de M. _Bertie_ de couper un pied
de chaque ct de sa perruque. Je veux bien tenter cette grande affaire,
mais j'y chouerai; car, Madame, c'est dans ces magnifiques noeuds que
gt toute l'importance, la capacit et la grce de notre cher homme. Je
ne me rebuterai pas, et lui en parlerai toutes les fois que je le
verrai. A propos, (ou sans  propos, car cela ne va point du tout  la
perruque de M. _Bertie_), madame votre cousine,  ce qu'on dit, ne peut
pouser ce Hollandois, sans perdre une partie du bien dont son mari lui
donne la jouissance. C'est une vilaine clause, et bien scandaleuse en
vrit; le dfunt avoit si bien fait les choses de son vivant, qu'il
devoit bien continuer. Pour moi, si j'avois t de lui, pour me venger,
je leur aurois donn mon bien aux conditions qu'ils se mariassent, et
les aurois dshrits, en cas qu'ils ne le fissent pas. Le beau-frre
tient des propos fort singuliers du dfunt son trs-cher frre.
_D'Argental_ me prie de ne pas l'oublier auprs de vous. Nous sommes
trs-amis; il est charmant, il est aim de tout le monde, et le mrite
bien; il a tous les principes de droiture: l'ge confirme ses vertus.
Adieu, Madame, je vais partir pour Ablons; ma sant se rtablit tout
doucement; j'ai vieilli de dix ans; si vous me voyiez, vous me
trouveriez bien change; mais d'honneur, cela ne me chagrine point du
tout. Si toutes les femmes n'toient pas plus affliges de voir partir
leurs charmes, que moi d'avoir perdu le peu que j'en avois, elles
seroient bien heureuses.




LETTRE XIV.

Paris, juin 1727.


Je viens, Madame, de recevoir votre lettre du 22 de ce mois. C'est un
jour heureux pour moi, quand j'apprends par vous de vos nouvelles. Les
assurances que vous me donnez de votre bont, me sont toujours et bien
nouvelles et bien chres; et je dis de vos lettres ce que M. _de
Fontenelle_ disoit d'une dame qui lui plaisoit, que le moment o il la
voyoit, toit le moment prsent pour lui. Cette faon de s'exprimer a
t fort critique; mais les gens grossiers ne connaissent qu'une
jouissance dans ce monde; je les plains. Est-il un moment plus doux que
celui o l'on reoit les assurances d'amiti d'une personne que l'on
aime et qu'on estime parfaitement? Il y a bien des gens qui ignorent la
satisfaction d'aimer avec assez de dlicatesse, pour prfrer le
bonheur de ce que nous aimons au ntre propre. Remercions la providence
de nous avoir donn un bon coeur, et  vous, de la vertu dans les
malheurs que vous avez essuys. Que seriez-vous devenue? Votre douceur,
votre humanit, votre justice auroient t changes en dsespoir, en
cruaut et en injustice. Quelque grands que soient les malheurs du
hasard, ceux qu'on s'attire sont cent fois plus cruels. Trouvez-vous
qu'une religieuse dfroque, qu'un cadet cardinal, soient heureux,
combls de richesses[192]? Ils changeroient bien leur prtendu bonheur
contre vos infortunes.

Vous me demandez si M. _de Pont-de-Vesle_ est introducteur des
ambassadeurs? Vous le sauriez avant ceux qui font la gazette. Il a t
question de quelque chose; mais il falloit trouver  se dfaire de sa
charge avantageusement, et d'ailleurs sa sant est toujours fort
dlicate; je crains qu' la fin nous ne le perdions. Je dis cela, le
coeur serr; car c'est la plus grande perte que je puisse faire. C'est un
homme qui a toutes les qualits les plus essentielles, beaucoup de
mrite et d'esprit; ses procds  mon gard sont d'un ange. Vous allez
tre bien surprise. Depuis que M. _d'Argental_ est au monde, voici la
premire fois que nous nous sommes querells, mais d'une faon si
trange, qu'il y a quatre jours que nous ne nous parlons. Le sujet de la
querelle vient de ce qu'il ne vouloit pas souper avec madame sa mre,
qui revenoit de la campagne, o elle avoit t huit jours. Elle lui
avoit fait dire par tout le monde qu'elle seroit  Paris ce soir-l; et
elle se plaignoit de ce qu'il n'avoit pas assez d'attentions pour elle.
Je le lui dis; et nous nous chauffmes l-dessus. Je lui soutins que le
devoir devoit l'emporter sur le plaisir. En un mot, je m'emportai, sans
jamais oublier la tendresse et l'amiti que j'avois pour lui; et c'est
cette amiti qui m'engagea  lui parler avec cette sincrit. Il me
rpondit avec une scheresse et une duret qui m'assommrent, comme si
la foudre toit tombe sur moi. La femme de chambre de madame en fut
tmoin. Il sortit de ma chambre: je restai un quart d'heure sans pouvoir
parler, et je me mis  fondre en larmes.

M. _de Pont-de-Vesle_[193] entra, et me demanda de quoi je pleurois: je
ne pus me rsoudre  le lui conter. La femme de chambre le fit: il fut
bien surpris. Madame ignore notre bouderie. Elle en seroit charme,
parce qu'il y a quelques jours que j'eus une scne affreuse, parce que
je le soutins contre les plaintes qu'elle m'en fit. Quand elle est
arrive, mon premier soin a t de lui faire des excuses de la part de
son fils, de ce qu'il ne se trouvoit pas  la maison; que j'en tois
cause, lui ayant dit qu'elle n'arriveroit que fort tard; et qu'il ne
pouvoit se dispenser d'aller  un souper o il s'toit engag depuis
huit jours, sur-tout connaissant trs-peu les gens qui composoient cette
partie. La femme de chambre se trouva derrire moi: je l'ignorois. Les
larmes lui vinrent aux yeux d'tonnement et de joie. Elle me dit que je
justifiois M. _d'Argental_, lorsque j'avois sujet de m'en plaindre.
J'avois dit  _Pont-de-Vesle_ que dornavant je n'aimerois plus que pour
moi M. _d'Argental_, et qu'assurment je ne l'aimerois plus pour
lui-mme. Concevez-vous, Madame, ma douleur? Au bout de vingt-sept ans,
perdre un ami! Je le crois honteux de ce qui s'est pass. Il continue de
me manquer, srement par cette raison. J'ai le coeur si gros, qu'il m'est
impossible d'achever ma lettre: je la reprendrai quand je serai plus
tranquille.


Du 28 aot 1728.

La bouderie a dur huit jours, et selon la rgle, celui qui a raison a
fait les avances. Je bus  sa sant,  table, et je l'embrassai le
lendemain, sans explication. Depuis ce temps-l, nous sommes fort bien
ensemble. Vous direz qu'il y a une furieuse distance d'une date 
l'autre; mais j'ai eu des occupations qui m'ont empche de vous crire,
mais non pas d'tre fort occupe de vous. Mademoiselle _Bideau_ n'a pas
fait tout ce qu'elle m'avoit promis. Je n'en suis pas trop fche: je
crains les trop grandes obligations. _Cabanne_ compte vous aller voir.
Plt  Dieu que je fusse aussi libre que lui! je serois actuellement
auprs de vous. Mais quelque chose qui arrive, j'irai, quand mme je
serois rduite  demander l'aumne, pour aller voir tout ce que j'aime
le mieux en vrit, sans exception.




LETTRE XV.

Paris, 10 juin 1723.


On dit enfin que nous irons  Pont-de-Vesle. Madame _de Ferriol_ a
toutes les peines du monde  s'y dterminer: tous les projets qu'elle
avoit faits sont rompus. Premirement son mari avoit un procs qui
devoit se juger incessamment, et il a t remis  l'anne prochaine;
ensuite elle a dit que jamais son mari ne voudroit venir avec elle, et
que pendant son absence, il dpenseroit beaucoup. Il l'a assure qu'il
l'accompagneroit, soit dans la diligence, soit dans une chaise de poste,
tout comme elle le souhaiteroit. Ensuite elle a dit qu'elle ne vouloit
point partir, qu'elle ne st si miladi _Bolingbrocke_ ne viendroit point
cet t. Madame _Bolingbrocke_ lui a mand qu'elle ne comptoit venir
qu'au commencement de l'hiver, et que si elle n'toit pas  Paris, elle
remettroit son voyage  l't prochain. Enfin, il a fallu chercher
quelqu'autre raison. Elle a dit qu'elle n'avoit point d'argent. M. son
frre lui en a offert. La voil, comme vous voyez,  _quia_. Elle a paru
se rendre; mais elle veut, avant que de partir, prendre les eaux de
Balaruc: elles ne sont pas arrives: ainsi cela renvoie. Je crois qu'il
faudra qu' la fin elle se dcide. Tout le monde est excd de ses
incertitudes. Le vrai de ses difficults, c'est qu'elle ne voudroit
point quitter le marchal, qui ne s'en soucie point, et ne feroit pas un
pas pour elle. Mais elle croit que cela lui donne de la considration
dans le monde. Personne ne s'adresse  elle pour demander des grces au
vieux marchal. Elle est trs-souvent seule; ses affaires sont toujours
trs-dlabres, elle ne paie point, elle ne fait aucune dpense, elle
est d'une avarice et d'un drangement inconcevables. Je suis oblige de
me rappeler cent fois le jour le respect que je lui dois. Rien n'est
plus triste que de n'avoir pour faire son devoir, que la raison du
devoir.

Le chevalier est toujours malade; il m'a paru un peu moins oppress: je
tremble de le quitter. Mais je dois accompagner madame _de Ferriol_ dans
l'tat o elle est. Il faut absolument la dterminer  prendre les eaux
de Bourbon; et elle ne les prendra jamais, si elle ne va pas 
Pont-de-Vesle. Le devoir, l'amour, l'inquitude et l'amiti combattent
sans cesse mon esprit et mon coeur: je suis dans une cruelle agitation;
mon corps succombe; car je suis accable de vapeurs et de tristesse; et
s'il arrive malheur  cet homme-l; je sens que je ne pourrai supporter
cet horrible chagrin. Il est plus attach  moi que jamais; il
m'encourage  remplir mon devoir. Quelquefois je ne puis m'empcher de
lui dire, que s'il toit plus mal, il me seroit impossible de le
quitter; il me gronde, et il ne veut absolument point que j'imagine rien
qui s'loigne de ce devoir: il m'assure qu'il n'y a rien dans le monde
qui m'excust; si je restois ici, quand madame _de Ferriol_ va  cent
lieues: il ne l'aime point; mais il a ma rputation  coeur. Pardonnez
toutes ces foiblesses  votre pauvre amie.

J'avois laiss ma lettre; j'ai eu mille ennuis. Le chevalier est
toujours trs-incommod. Je vous avoue que je suis dans de furieuses
transes pour lui. Je crains qu' la fin la suppuration des poumons ne se
fasse; je n'ose faire des rflexions sur cela, et je n'ose mme en
parler; mais mille ides funestes me suivent sans cesse malgr moi: rien
ne me console. Je n'ai personne  qui je puisse ouvrir mon coeur. Quel
malheur pour moi que votre absence! Si je vous avois, vous me
soutiendriez; vous me donneriez des forces; et peut-tre vos conseils,
mes remords, et l'amiti que j'ai pour vous, Madame, me donneroient
assez de courage pour surmonter une passion que ma raison n'a pu
vaincre, mais qu'elle condamne.

Madame _de Tencin_ a toujours la fivre; elle a t 15 jours sans en
avoir; elle se croyoit gurie, et avoit pris le ton de se plaindre de
tout le monde, et sur-tout du chevalier, mais d'une faon si violente
que madame _de Lambert_,  qui elle en parla, le dit au chevalier, qui
la pria de dire  madame _de Tencin_ que jamais il n'avoit parl d'elle,
que rien n'toit plus faux, qu'il n'toit point de ceux qui accablent
les malheureux, et que, comme il ne la connoissoit point, il auroit t
dans le droit du public, pour causer sur l'aventure _de La
Fresnaye_[194], mais qu'il ne l'avoit pas fait, en partie par gard pour
madame sa soeur et pour moi. Madame _de Tencin_ dit  madame _de Ferriol_
qu'il toit fort singulier qu'tant chez elle, je ne vinsse pas savoir
de ses nouvelles, et qu'elle ne m'avoit vue qu'une fois depuis six mois;
qu'elle me dispensoit trs-fort d'y venir; qu'elle ne me laisseroit
entrer que quand je serois avec elle; mais que si je venois seule, elle
avoit donn ses ordres, pour que l'on me refust sa porte. Je me le suis
tenu pour dit, et je ne m'exposerai pas  m'entendre dire mille injures.
Je m'en soucie si peu, que je bnis ce noble courroux contre moi. Je
n'irai point  Pont-de-Vesle: madame dit qu'elle veut y aller pour trois
semaines seulement, pour rgler quelques affaires. J'en suis fche 
cause de vous. J'aurois eu le plaisir de vous embrasser, et j'aurois
vendu jusqu' ma dernire chemise pour cela; srement je vous verrai tt
ou tard. Madame radote plus que jamais; elle vient de prendre les eaux
de Balaruc: on lui a fait une ample saigne. Je crains infiniment pour
elle. Ses radotages m'impatientent, car ils sont extrmes; mais quand je
fais un moment de rflexion, ma reconnoissance se rveille bien
vivement. Je suis entoure de chagrins, et je ne vous ai plus pour me
consoler. Le chevalier est toujours trs-incommod, et il est d'un
changement horrible. Vous jugez de mon inquitude: son attachement est
toujours plus fort. A propos, j'ai fait deux grandes pertes: une bague
que je vous avois destine, en cas de mort: c'toit un petit cachet avec
un jonc de diamant que j'aime beaucoup; et l'autre perte, c'est mon
chien, ce pauvre _Patie_,  qui vous aviez donn une loge. On me l'a
vol; il toit toujours  la porte pour attendre les gens du chevalier
qu'il aime passionnment. Je ne puis vous dire le chagrin que j'ai eu de
la perte de ce joli animal. Je souhaite bien me mettre dans la suite
hors de l'inquitude de devoir qui me bourrelle sans cesse. J'ai essuy
un petit malheur; j'avois vendu mes boucles de diamans 1,800 livres pour
acheter trois actions que je voulois garder pour qui vous savez. Je ne
doute point que le dividende ne ft fort; elles toient  650 livres.
Comme j'tois prte  les acheter, madame _de Ferriol_ eut besoin de
mille francs. Je les lui prtai, comptant, comme elle me le disoit,
qu'elle me les rendroit deux jours aprs. Il y a six mois, et les
actions ont mont  1,150 livres; elles sont actuellement  1,000.
Jugez, j'aurois gagn, en les vendant, mille cus, et aurois pay
quelques-unes de mes dettes. Ainsi ma destination est  vau-l'eau. Je
paie quelques bagatelles avec les 600 livres qui me restent. Il faut se
consoler des pertes de la fortune. Il y a des gens qui valent mieux que
moi, qui sont bien plus  plaindre. Cette consolation est cruelle, quand
ces gens-l sont nos amis.

M. _Bertie_ vous aime beaucoup; mais il a t si occup de la perte de
madame _de M...._, qui toit sa bonne amie, et la plus impertinente de
toutes les femmes, qu'il n'a pu se donner au reste de ses amis. Il est
rempli de trs-bons procds  l'gard de madame _de Ferriol_; il
songeoit  l'ambassade de Constantinople depuis long-temps, il n'toit
point loign de l'avoir: quand il a su que M. _de Pont-de-Vesle_ y
songeoit, sans le dire  aucun de nous, il est all chez MM. _de
Maurepas_ et _de Morville_,  qui il a dit qu'il ne pensoit 
l'ambassade, qu'au cas que M. _de Pont-de-Vesle_ n'y penst pas, et que
comme il venoit d'apprendre que son ami en avoit envie, il y renonoit,
le croyant plus capable que lui; qu'il avoit beaucoup d'esprit, et de
plus l'exprience de son oncle, dont la mmoire toit chre dans ce
pays-l. Il est venu dner chez nous, et il nous a laiss ignorer son
bon procd. M. _de Pont-de-Vesle_ l'a su de M. _de Maurepas_. Je
partage bien la reconnoissance qu'on lui doit; mais cela ne passera
jamais l'estime. Dites-le bien  mademoiselle votre fille qui me
soutenoit une fois que je l'aimerois un jour. Parlons un peu de M.
_d'Argental_; c'est le plus joli garon du monde; ses yeux sont bien
ouverts; il remplit tous les devoirs du sentiment; il n'est plus
amoureux; il est tout  ses amis; il est toujours constant pour les
petits pts, et nous mourons de faim: la cuisine est si froide, que
cela va de mal en pire: il n'y a plus rien  retrancher de la premire
table: car nous n'avons rien, non, rien du tout, on commence 
retrancher de celle des domestiques, et je ne doute pas que l'on ne
vienne  faire comme cet homme qui prtendoit que son cheval pouvoit
vivre sans manger, et qui commena par diminuer la moiti de ce qu'il
lui donnoit; quelques jours aprs, la moiti de l'autre moiti; et ainsi
du reste: le pauvre animal creva; ainsi ferons-nous. Voil une bien
grande lettre; vous aurez de la peine  la dchiffrer: la tte me
tourne; car je crois que sans cela, je remplirais encore bien des
feuilles. Vous ne dites rien, Madame, _de Gulliver_. Mes respects 
vous, et  tout ce qui vous appartient.




LETTRE XVI.

Paris, 1728.


Il y a un sicle que vous ne m'avez fait l'honneur de m'crire.
tes-vous si exacte avec vos amis, que de ne point leur crire qu'ils ne
vous aient fait rponse? Je devois, Madame, vous remercier de la lettre
que j'ai reue il y a un mois: j'avois commenc ma rponse, j'y voulois
mettre plusieurs petites nouvelles; j'ai attendu des dnouemens, ils ont
t si chargs d'evnemens que je n'ai plus su o j'en tois.
D'ailleurs, madame _Bolingbrocke_ a t trs-mal: ce qui m'a occupe
bien tristement; et puis la sant de madame _de Ferriol_, toujours
mauvaise, et son humeur encore plus. _Pont-de-Vesle_ me charge de ses
respects pour vous: il est toujours malingre; une mauvaise digestion.
_D'Argental_ n'est plus amoureux de mademoiselle _de Tencin_; elle ne
l'occupe plus que par devoir; il n'est point aussi amoureux de la
_Couvreur_, mais aussi prvenu de son mrite que s'il l'toit encore;
elle est trs-incommode depuis quelque temps: on craint qu'elle ne
tombe en langueur.

Madame _de Parabre_ a t quitte, il y a environ quatre ou cinq mois,
par M. _d'Alincourt_: ce dont elle a t au dsespoir; et pour s'en
consoler, elle a pris, au bout de huit jours, M. _de la
Mothe-Houdancourt_, qui est,  mon sens, le plus vilain homme que je
connoisse. Cette prcipitation a paru trange  tout le monde, et
sur-tout  moi, qui ne m'en serois pas doute. Ledit M. _de la Mothe_ ne
la quitte pas d'un pas; il est jaloux comme un tigre. Pour vous faire le
portrait tant de sa figure que de son esprit (je commencerai par la
figure), il est grand, dgingand, le visage long; il ressemble beaucoup
 un vilain cheval de l'ge de quarante-cinq ans; babillard, ne sachant
ce qu'il dit; se contredisant sans cesse, ne parlant jamais que de lui;
fat, comme s'il toit un Adonis, et glorieux par fatuit; assez bon
homme dans le fond, mais ayant t gt par les caillettes de la cour.
Il me craint prodigieusement, et ne peut pas s'empcher de m'estimer: il
a vu peu de femmes qui se souciassent moins de se mler d'intrigues: il
m'a dit bien des fois qu'il aimeroit mieux que je fusse amie de sa
femme, que de sa matresse. J'y vais trs-rarement; je crois qu'il ne
seroit pas bien de n'y point aller du tout; elle a pour moi des faons
touchantes: d'abord que j'ai le moindre mal, elle me vient voir; elle
m'accable de galanteries; elle dit  tous ceux qu'elle voit qu'elle
m'aime infiniment. Je dois tre reconnoissante, Madame, de tant de
marques d'amiti. Il y avoit, pendant les huit jours de vacance, plus de
vingt prtendans  qui je faisois une peur horrible, tant persuads que
je mettrois tout en usage pour la retirer du dsordre. Un des prtendans
m'a cont tous leurs manges; ils s'toient tous ligus de concert pour
la retirer de Paris, et qu'elle ft  la campagne, pour que je ne la
visse pas. Celui qui m'a racont tout cela, est parent du chevalier; il
esproit, par son canal, obtenir de moi que je ne m'opposasse point au
voyage de madame _de Parabre_. Le chevalier lui rpondit qu'il avoit
tort de me souponner, que je ne me parois ni de conseiller les prudes,
ni de condamner les autres; que jamais je n'avois su ce que c'toit que
de me mler de tracasseries; en quoi il me loua beaucoup, connoissant
assez bien la dame, pour tre persuad qu'elle ne seroit pas
susceptible de conseils.

Je veux vous parler de madame _du Deffant_: elle avoit un violent dsir
pendant long-temps de se racommoder avec son mari; comme elle a de
l'esprit, elle appuie de trs-bonnes raisons cette envie; elle agissoit
dans plusieurs occasions, de faon  rendre ce raccomodement durable et
honnte; sa grand'mre meurt, et lui laisse 4,000 liv. de rentes; sa
fortune devenant meilleure, c'toit un moyen d'offrir  son mari un tat
plus heureux, que si elle avoit t pauvre; comme il n'toit point
riche, elle prtendoit rendre moins ridicule son mari de se raccommoder
avec elle, devant dsirer des hritiers. Cela russit, comme nous
l'avions prvu; elle en reut des complimens de tout le monde. J'aurois
voulu qu'elle ne se presst pas autant; il falloit encore un noviciat de
six mois, son mari devant les passer naturellement chez son pre.
J'avois mes raisons pour lui conseiller cela; mais, comme cette bonne
dame mettoit de l'esprit, ou pour mieux dire, de l'imagination, au lieu
de raison et de stabilit, elle emballa la chose, de manire que le mari
amoureux rompit son voyage, et se vint tablir chez elle, c'est--dire,
y dner et souper; car pour habiter ensemble, elle ne voulut pas en
entendre parler de trois mois, pour viter tout soupon injurieux pour
elle et son mari. C'toit la plus belle amiti du monde pendant six
semaines; au bout de ce temps-l, elle s'est ennuye de cette vie, et a
repris pour son mari une aversion outre; et sans lui faire de
brusqueries, elle avoit un air si dsespr et si triste, qu'il a pris
le parti d'aller chez son pre; elle prend toutes les mesures
imaginables pour qu'il ne revienne point. Je lui ai reprsent durement
toute l'infamie de ses procds. Elle a voulu par distances et par
piti, me toucher et me faire revenir  ses raisons; j'ai tenu bon, j'ai
rest trois semaines sans la voir; elle est venue me chercher. Il n'y a
sorte de bassesses qu'elle n'ait mises en usage pour que je ne
l'abandonnasse pas; je lui ai dit que le public s'loignoit d'elle,
comme je m'en loignois; que je souhaiterois qu'elle prt autant de
peine  plaire  ce public qu' moi; qu' mon gard, je le respectois
trop, pour ne lui pas sacrifier mon got pour elle. Elle pleura
beaucoup; je n'en fus point touche. La fin de cette misrable conduite,
c'est qu'elle ne peut vivre avec personne. Un amant qu'elle avoit avant
son raccommodement avec son mari, excd d'elle, l'avoit quitte; et
quand il a appris qu'elle toit bien avec M. _du Deffant_, il lui a
crit des lettres pleines de reproches, et il est revenu. L'amour-propre
ayant rveill des feux mal teints, la bonne dame n'a suivi que son
penchant; et sans rflexion, elle a cru un amant meilleur qu'un mari;
elle a oblig ce dernier  abandonner la place; il n'a pas t parti,
que l'amant l'a quitte. Elle reste la fable du public, blme de tout
le monde, mprise de son amant, dlaisse de ses amies; elle ne sait
plus comment dbrouiller tout cela. Elle se jette  la tte des gens,
pour faire croire qu'elle n'est pas abandonne. Cela ne russit pas;
l'air dlibr et embarrass rgnent tour  tour dans sa personne. Voil
o elle en est, et o j'en suis avec elle.

Madame _de Tencin_ est toujours si outre contre moi, parce que je n'ai
fait aucune dmarche pour remettre les pieds chez elle, qu'elle m'a
dclar une guerre ouverte. Elle envoie savoir si je dne ici pour ne
pas y venir, si j'y suis. Je ne suis pas plus alarme de cette nouvelle
disgrce que des autres. On me perscuta l'autre jour pour faire ma paix
avec elle: je rpondis  cela, que je ne demandois pas mieux; que tout
ce qui toit de la famille _Ferriol_, m'toit respectable; qu'il n'y
avoit que cette raison qui me ft dsirer que madame _de Tencin_ ne ft
pas fche contre moi; mais que je ne me sentois pas assez de religion
pour prsenter ma seconde joue, et que je n'irois jamais demander pardon
 madame _de Tencin_ de ce qu'elle m'avoit fait refuser sa porte; que
je ne connoissois que madame _de Ferriol_ dans le monde, pour qui je
pusse faire cette dmarche; que madame _de Tencin_ n'avoit aucun droit
sur moi, pour en agir aussi mal; que si elle prtendoit que j'avois tenu
de mauvais discours sur elle, je rpondrois comme madame _de
Saint-Aulaire_, qui rpondit sur la mme accusation, que s'il toit vrai
qu'il ft revenu  madame _de Tencin_ qu'elle avoit mal parl d'elle,
elle en toit bien afflige, parce que cela lui faisoit voir qu'elle
avoit des amis perfides. Je suis dans ce cas: j'ai pu dire  mes amis ce
que je pensois; mais pour l'amour de moi et de mes devoirs, je n'en ai
point parl ailleurs; et mme dans l'accident de la _Fresnaye_, qui est
ce qui l'aigrit contre tous les gens dont elle n'a pas besoin, j'ai dit
que c'toit l'affaire du monde la plus malheureuse, qu'il n'y avoit
personne qui ft  l'abri d'un fou qui venoit se tuer chez vous.

Ma vie est assez douce. Si je vous avois  Paris, le roi ne seroit pas
plus heureux que moi. Les trennes m'affligent un peu: tout le monde
m'en donne, et je ne puis en donner  personne. Je prends mon parti sur
les gouttires de cette maison; il y a des temps o les choses ne font
pas autant d'impression. C'est, suivant l'tat du coeur; quand il est
satisfait, on glisse facilement sur les pines qui se rencontrent
toujours dans la vie; il n'y en a point d'exempte. On radote toujours
ici; on se plaint sans cesse: il y a quelques jours qu'elle s'adressa 
_Fontenay_, qui lui rpondit trs-fortement, et l'assura qu'elle ne
persuaderoit jamais le public, et qu'elle le rvolteroit contre
elle-mme; qu'il toit tmoin que la veille j'avois t presse
extrmement de rester  souper chez madame _de Parabre_ avec le
chevalier; que j'avois refus, et tois revenue  neuf heures  pied et
par la pluie. Cette justification m'a afflige les raisons ne font que
l'aigrir. J'ai lieu d'tre trs-contente du chevalier; il a la mme
tendresse et les mmes craintes de me perdre. Je ne msuse point de son
attachement. C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prvaloir
de la foiblesse des autres: je ne saurois me servir de cette sorte
d'art; je ne connois que celui de rendre la vie si douce  ce que
j'aime, qu'il ne trouve rien de prfrable: je veux le retenir  moi,
par la seule douceur de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable; je le
vois si content, que toute son ambition est de passer sa vie de mme.
Peut-tre cela nous conduira  ce que nous dsirons tant: la nature de
son bien est un furieux obstacle. Dieu nous regardera peut-tre en
piti: j'ai des mouvemens quelquefois bien durs  combattre. Ce qu'il y
a de surprenant, c'est que je les ai eus toute ma vie: je me reproche...
Hlas! que n'tiez-vous madame _de Ferriol_? vous m'auriez appris 
connotre la vertu. Mais passons sur cela; cependant je suis, en fait
d'amour, la plus heureuse personne du monde. Matire  rflexions pour
de jeunes coeurs! Pardonnez toutes mes foiblesses  l'aveu sincre que je
vous en fais; et permettez que je vous parle de la petite. Elle est
charmante: tout ce qui m'en revient, m'empche de me repentir de sa
naissance; et je crains que la pauvre petite n'en pleure plus que moi:
sa figure embellit tous les jours; j'ai envoy Sophie sous prtexte
d'aller voir sa tante; elle y a t quinze jours; elle en a t
enchante; elle est adore de tout le couvent; elle a de la raison, de
la bont et de la fermet: on lui fit arracher quatre dents, elle ne
jeta aucun cri; on la loua; elle rpondit:  quoi m'auroit-il servi de
crier? ne falloit-il pas les arracher? Elle dit  Sophie qu'elle toit
bien fche que je n'allasse pas cette anne la voir; qu'elle me prioit
bien d'y venir l'autre; qu'elle me remercioit de toutes mes bonts,
qu'elle savoit que l'on m'importunoit souvent pour elle, et qu'elle
feroit tout ce qu'elle pourroit, pour bien apprendre, et tre sage;
qu'elle ne vouloit pas que je me rebutasse. Elle est trs-caressante; la
pauvre petite sent dj, je crois, le besoin qu'elle a de l'tre. Son
bon ami est au dsespoir de ne pouvoir pas la voir; il l'aime  la
folie; il lui prend des envies d'aller la voir, que j'ai bien de la
peine  combattre. Nous travaillons  lui faire une dot, en cas qu'elle
ne voult pas se faire religieuse: si Dieu nous prte vie, elle pourra
avoir 40,000 livres et 400 livres de rente. Elle seroit trs-bien marie
en province avec cela; mais gare au pot au lait! si elle avoit le
malheur de nous perdre, elle seroit bien  plaindre: je la recommanderai
 _d'Argental_. Le chevalier a dj plac 2,000 cus pour elle seule.
Adieu, Madame, voil une lettre assez longue pour tre crite de suite;
mais je suis seule, et j'ai voulu en profiter pour causer long-temps
avec vous. Je vous envoie une petite bote d'caille, couleur de feu; je
n'ai pu me refuser la satisfaction d'y prendre du tabac un jour, pour
que vous disiez, quand vous en prendrez dedans, qu'elle a servi  la
personne du monde qui vous aime le plus.




LETTRE XVII.

Paris, 1726.


Je boude de votre dernire lettre. Vous m'accusez, avec la dernire
injustice, de ne pas vous aimer, et vous ajoutez, que lorsque l'on aime,
l'on adopte les sentimens et la faon de penser de nos amis. Hlas!
Madame, je vous ai vue malheureusement beaucoup trop tard. Ce que je
vous ai dit cent fois, je vous le rpterai: ds le moment que je vous
ai connue, j'ai senti pour vous la confiance et l'amiti la plus forte.
J'ai un sincre plaisir  vous ouvrir mon coeur; je n'ai point rougi de
vous confier toutes mes foiblesses; vous seule avez dvelopp mon me;
elle toit ne pour tre vertueuse: sans pdanterie, connoissant le
monde, ne le hassant point, et sachant pardonner suivant les
circonstances, vous stes mes fautes, sans me msestimer. Je vous parus
un objet qui mritoit de la compassion, et qui toit coupable, sans
trop le savoir. Heureusement c'toit aux dlicatesses, mme d'une
passion, que je devois l'envie de connotre la vertu. Je suis remplie de
dfauts; mais je respecte et j'aime la vertu. Ne m'tez pas, par un
soupon, ce mrite-l. Que je vous suis oblige d'aimer quelqu'un qui
pratique si mal les conseils que vous lui avez donns, et qui suit
encore moins de si bons exemples! mais ma passion est forte, tout me la
justifie. Il me semble que je serois ingrate, et que je dois conserver
l'amiti du chevalier pour cette chre petite. Elle est un noeud qui
entretient notre passion; souvent ce noeud me la fait envisager comme mon
devoir. Si vous tes quitable, croyez qu'il ne m'est pas possible de
vous aimer plus que je vous aime. Non, vous n'en doutez point; j'ai pour
vous l'amiti la plus tendre. Je vous aime comme ma mre, ma soeur, ma
fille, enfin, comme tout ce qu'on doit aimer: mon attachement pour vous
renferme tous les sentimens, l'estime, l'admiration et la
reconnoissance; et rien ne peut jamais effacer de mon coeur une amie
aussi estimable que vous. Ne me dites donc plus des choses qui
m'affligent.

J'ai retard de vous crire, vous l'avouerai-je? dans le dessein de vous
punir; mais je me suis assurment punie de ce sentiment de vengeance, en
me privant de mon unique plaisir qui est de m'entretenir avec vous.
_D'Argental_ vous assure de ses respects. La mort de la _Le Couvreur_
l'a beaucoup occup. Je vais vous conter toute cette histoire un peu au
long. Madame _de Bouillon_ est capricieuse, violente, emporte,
excessivement galante: ses gots s'tendent depuis le prince jusqu'au
comdien. Dans le mois dernier, elle se prit de fantaisie pour le comte
_de Saxe_, qui n'en eut aucune pour elle. Ce n'est point qu'il se piqut
de fidlit pour la _Le Couvreur_, qui est depuis long-temps sa
vritable inclination; car il avoit, avec cette passion, mille gots
passagers; mais il n'toit ni flatt, ni curieux de rpondre aux
emportemens de madame _de Bouillon_ qui fut outre de voir ses charmes
mpriss, et qui ne mit pas en doute que la _Le Couvreur_ ne ft
l'obstacle qui s'opposoit  la passion que le comte devoit avoir
naturellement pour elle. Pour dtruire cet obstacle, elle rsolut de se
dfaire de la comdienne. Elle fit faire des pastilles pour servir  cet
horrible dessein, et elle choisit un jeune abb qu'elle ne connoissoit
point, pour tre l'instrument de sa vengeance. Cet abb a le talent de
peindre. Il fut abord par deux hommes, aux Tuileries, qui lui
proposrent, aprs une conversation assez longue, et qui rouloit sur sa
pauvret, de se tirer de sa misre, et de s'insinuer,  la faveur de son
habilet  peindre, chez la _Le Couvreur_, et de lui faire manger des
pastilles que l'on lui donneroit. Le pauvre abb se dfendit beaucoup
sur la noirceur du crime. Les deux hommes lui rpondirent qu'il ne
dpendoit plus de lui de refuser; qu'il lui en coteroit la vie, s'il
n'excutoit pas ce qu'on lui demandoit. L'abb, effray, promit tout.
On le conduisit chez madame _de Bouillon_, qui lui confirma les
promesses et les menaces, et lui remit les pastilles. L'abb demanda
quelques jours pour l'excution de ses projets. Mademoiselle _Le
Couvreur_ reoit un jour, en rentrant chez elle avec un de nos amis, et
une comdienne nomme _La Mothe_, une lettre anonyme, par o on la prie
instamment de venir seule, ou avec quelqu'un de sr, au jardin du
Luxembourg, et qu'au cinquime arbre d'une des grandes alles, elle
trouvera un homme qui a des choses de la dernire consquence  lui
apprendre. Comme c'toit prcisment l'heure du rendez-vous, elle
remonte en carrosse, et y va avec les deux personnes qui toient avec
elle. Elle trouve l'abb qui l'aborde, et lui raconte l'odieuse
commission dont il est charg, et qu'il est incapable d'un crime comme
celui-l; mais qu'il est dans une grande perplexit, parce qu'il toit
sr d'tre assassin. La _Le Couvreur_ lui dit qu'il falloit, pour la
sret de l'un et de l'autre, dnoncer toute cette affaire au lieutenant
de police. L'abb rpondit qu'il craignoit en le faisant, de se faire
des ennemis qui taient trop puissans, pour qu'il y pt rsister; mais
que du moment qu'elle croyoit cette prcaution ncessaire pour sa vie,
il ne balanoit point  soutenir ce qu'il lui avoit dit. La _Le
Couvreur_ le mena dans son carrosse chez _M. Hrault_, lieutenant de
police, qui, sur l'exposition du fait, demanda  l'abb les pastilles,
et les jeta  un chien qui creva un quart d'heure aprs. Il lui demanda
ensuite laquelle des deux _Bouillon_ lui avoit donn cette commission;
et, quand l'abb lui rpondit que c'toit la duchesse, il n'en fut point
surpris. M. _Hrault_ continua  le questionner, et lui demanda s'il
oseroit s'exposer  soutenir cette affaire. L'abb lui rpondit qu'il
pouvoit le faire mettre en prison, et le confronter avec madame _de
Bouillon_. Le lieutenant de police les renvoya, et fut instruire le
cardinal de cette aventure: celui-ci fut trs-irrit; il vouloit, dans
les premiers momens, qu'on instruist cette affaire avec beaucoup de
svrit; mais les parens et les amis de la maison _de Bouillon_
persuadrent au cardinal de ne point mettre au jour une chose aussi
scandaleuse que celle-l; et l'on parvint  l'assoupir. Au bout de
quelques mois, on ne sait ni par o, ni comment cette aventure fut
publique. Elle fit un bruit horrible. Le beau-frre de madame _de
Bouillon_ en parla  son frre, et lui dit qu'il falloit absolument que
sa femme se lavt d'un pareil soupon, et qu'il devoit demander une
lettre de cachet pour faire enfermer l'abb; il ne fut point difficile
d'obtenir cette lettre de cachet: on arrta le pauvre malheureux, et on
le mena  la Bastille. On le questionna; il soutint avec fermet ce
qu'il avoit dit. On lui fit beaucoup de menaces et bien des promesses,
s'il vouloit se ddire. On lui proposa toutes sortes d'expdiens, comme
de folie, ou de passion pour la _Le Couvreur_, qui l'auroit engag 
faire cette fable pour s'en faire aimer. Rien ne l'branla, et il ne
varia jamais dans ses rponses. On le garda en prison. La _Le Couvreur_
crivit au pre de l'abb, qui demeuroit en province, et qui ignoroit le
malheur de son fils. Le pauvre homme vint tout de suite  Paris,
sollicita et demanda que l'on ft le procs dans les formes  son fils,
ou qu'on lui rendt la libert. Il s'adressa au cardinal, qui demanda 
madame _de Bouillon_ si elle vouloit que l'on instruist cette affaire,
parce que l'on ne pouvoit le retenir en prison sans cela. Madame _de
Bouillon_ redoutoit les claircissemens; et, comme elle ne pouvoit le
faire assassiner  la Bastille, elle consentit  son largissement.
Pendant deux mois que le pre est rest  Paris, on n'a rien dit au
fils. Le pre tant retourn chez lui, l'abb a eu l'imprudence de
rester  Paris. Il a disparu tout  coup: on ne sait s'il est mort; on
n'en entend plus parler. Depuis cela, la _Le Couvreur_ a t sur ses
gardes. Un jour,  la comdie, aprs la grande pice, madame _de
Bouillon_ lui envoya dire de venir dans sa loge. La _Le Couvreur_ fut
extrmement surprise, et rpondit qu'elle toit dans un dshabill qui
ne lui permettoit pas de parotre devant elle. La duchesse envoya une
seconde fois. A cette seconde semonce, elle rpondit que si elle lui
pardonnoit de parotre, le public ne le lui pardonneroit pas; mais
qu'elle se tiendroit sur son passage, quand elle sortiroit, pour lui
obir. Madame _de Bouillon_ lui fit dire de n'y pas manquer, et en
sortant, elle la trouva, lui fit toutes sortes de caresses, lui donna
beaucoup de louanges sur son jeu, et l'assura qu'elle avoit eu un
plaisir infini  lui voir excuter aussi bien le rle qu'elle avoit
jou. Quelque temps aprs, la _Le Couvreur_ se trouva mal, au milieu
d'une pice que l'on ne put achever. Quand le comdien vint en faire
compliment, tout le parterre demanda de ses nouvelles avec empressement.
Depuis ce jour, elle a dpri et maigri horriblement. Enfin, le dernier
jour qu'elle a jou, elle faisoit _Jocaste_ dans _l'OEdipe_ de
_Voltaire._ Le rle est assez fort. Avant de commencer, il lui prit une
dyssenterie si forte, que pendant la pice, elle fut vingt fois  la
garde-robe, et rendoit le sang pur. Elle faisoit piti, de l'abattement
et de la foiblesse dont elle toit; et quoique j'ignorasse son
incommodit, je dis deux ou trois fois  madame _de Parabre_, qu'elle
me faisoit grand'piti. Entre les deux pices, on nous dit son mal. Ce
qui nous surprit, c'est qu'elle reparut  la petite pice, et joua, dans
_le Florentin_, un rle trs-long et trs-difficile, et dont elle
s'acquitta  merveille, et o elle paroissoit se divertir elle-mme. On
lui sut un gr infini d'avoir continu, pour que l'on ne dt pas, comme
on l'avoit fait autrefois, qu'elle avoit t empoisonne. La pauvre
crature s'en alla chez elle, et quatre jours aprs,  une heure
aprs-midi, elle mourut, lorsqu'on la croyoit hors d'affaire: elle eut
des convulsions: chose qui n'arrive jamais dans les dyssenteries: elle
finit comme une chandelle. On l'a ouverte. On lui a trouv les
entrailles gangrenes. On prtend qu'elle a t empoisonne dans un
lavement. Son testament a t fait quatre mois avant sa mort. On ne
doute point qu'elle n'et quitt la comdie  la clture. Tout le public
a une grande compassion de sa misrable fin. Si la dame souponne ft
venue  la comdie, dans ces entrefaites, elle auroit t chasse du
spectacle. Elle a eu le front d'envoyer  la porte de la _Le Couvreur_
tous les jours, savoir de ses nouvelles. Elle a fait _d'Argental_
excuteur de son testament; il a eu assez d'esprit pour se mettre
au-dessus du ridicule, et il a t approuv des gens sages. M. _Bertie_
dit qu'il a trs-bien fait; qu'un honnte homme ne doit jamais refuser
les occasions de faire du bien. Vous pouvez tre assure de tout ce que
je viens de vous conter, je le tiens d'un ami de la _Le Couvreur_[195].
Adieu, Madame, ne doutez plus, s'il vous plat, de tout mon
attachement.




LETTRE XVIII.


J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire, en
rponse  un gros paquet que je craignois bien qui ne ft perdu. Le
nouveau tmoignage de votre amiti me comble de joie, et je recevrai
votre cran avec transport, puisque c'est de l'ouvrage de ce que j'aime;
cependant je me plains des souvenirs trop frquens qu'il me donnera de
vous. Je vous le dis avec vrit; j'ai autant de douleur de vous avoir
perdue, que de joie de vous avoir pour amie: ces deux sentimens me
combattent furieusement, et si je n'avois pas l'esprance de vous
revoir un jour, je ne sais en vrit si je voudrois vous avoir connue.
Vous m'avez rendue si difficile, que je suis toujours en colre.
Pourquoi tous les coeurs ne sont-ils pas faits comme le vtre, ou du
moins pourquoi n'ont-ils pas une de vos bonnes qualits? Tout leur
manque, probit inbranlable, sagesse, douceur, justice; tout n'est
qu'apparence chez les hommes: le masque tombe  la plus petite occasion.
La probit n'est qu'un nom dont ils se parent; ils paroissent justes, et
ce n'est que pour condamner la conduite des autres; de la douceur qui
n'est qu'aigreur, de la gnrosit qui n'est que prodigalit, de la
tendresse qui n'est que foiblesse: et toutes ces choses-l me font
rpter  tous les instans, que votre me est capable de vertu dans sa
perfection. Je m'aperois que je blesse votre modestie: mes mouvemens du
coeur vous sont connus; vous savez que je dis toutes ces choses, parce
que je les pense, et que je n'ai jamais su flatter aux dpens de la
vrit: pardonnez en faveur de mon attachement, la petite honte que vous
avez eue, en lisant vos louanges. Vous m'avez rendue comme M. le duc
_d'Orlans_,  la diffrence prs que je ne suis pas si perverse que
lui, et que je crois qu'il y a une personne dans le monde vritablement
raisonnable. Il croyoit tout le monde malhonntes gens; je suis bien
prte  penser comme lui; cela me met trs-souvent de mauvaise humeur,
et je finis par vouloir devenir philosophe, trouver tout indiffrent, ne
m'affliger de rien, et tcher d'tre raisonnable pour ma propre
satisfaction et pour la vtre. Je travaille trs-srieusement  me
rendre heureuse,  ne plus me chagriner; je sens que j'ai plus de besoin
que jamais d'avoir du courage. La mauvaise humeur rgne ici  un point
insoutenable; je me suis gendarme: je vois que cela tourne contre moi.
Le public est trs-svre, parce qu'il ne juge que sur l'tiquette du
sac, et mes peines lui paroissent petites: il lui semble que ce n'est
que des bagatelles; mais hlas! rien n'est bagatelle, quand cela revient
tous les jours. Je suis honteuse de me plaindre, quand je vois tant de
personnes qui valent bien mieux que moi, et qui sont bien autrement
malheureuses. Il est temps de vous amuser un peu: il est arriv ici deux
petites aventures que j'aurai du plaisir  vous conter, parce que vous
en aurez  les lire.

Un gentilhomme de Prigord, fort riche, se maria, il y a plusieurs
annes, avec une demoiselle qui mourut, sans lui laisser d'enfans. Les
parens de sa femme le pensrent ruiner pour la dot, et eurent des
procds si infmes avec lui, qu'il en eut beaucoup de chagrin, et en
fut malade. Cet homme avoit du got pour le sacrement; mais ce qu'il
avoit essuy le fit rsoudre de prendre une femme sans parens. Il
crivit  l'Htel-Dieu, et pria l'un des directeurs de lui chercher une
fille trouve, de 17  22 ans, grande, bien faite, brune, les yeux
noirs, les dents belles, et qu'il l'pouseroit. Le directeur montra
cette lettre  M. _d'Argenson_, lieutenant de police, qui lui dit de
faire sa commission. Il la fait: on dresse le contrat de mariage; le
gentilhomme l'pouse; il en a eu trois enfans. Au bout de quelques
annes, elle meurt. Son deuil fini, il rcrit  un autre des directeurs
de l'Htel-Dieu, le prcdent tant mort. Il le prie de lui chercher une
fille de 38  40 ans, blonde, grasse, frache et d'un bon temprament;
qu'il avoit pass les jours du monde les plus heureux avec celle qu'on
lui avoit dj choisie, et qu'il ne doutoit pas qu'il ne choist aussi
bien que l'ancien directeur, auquel il s'toit adress la premire fois.
Celui-ci va chez M. _Hrault_, lieutenant de police, et montre la lettre
qu'il vient de recevoir. M. _Hrault_ lui dit comme M. _d'Argenson_, de
faire sa commission, qui toit difficile, parce que toutes les filles
sont tablies  cet ge-l. Il trouva enfin une soeur grise qui toit
telle qu'on la lui demandoit. Une des princesses _de Conti_ a sign au
contrat de mariage, il y a un mois. Voici l'autre histoire.

Il y a un homme qui demeure aux environs des quais, qui, depuis sept 
huit ans, se promne ds une heure jusqu' six, sur un des quais, sans
jamais y avoir manqu d'un jour, quelque temps qu'il ft. M. _Hrault_
en ayant t averti, lui envoya dire qu'il vnt lui parler. Cet homme
lui fit rpondre qu'il n'iroit point, n'ayant rien  faire avec la
police. M. _Hrault_ s'y transporta, monta dans une chambre au
quatrime, y trouva cet homme assis contre une table, qui lisoit, sa
chambre garnie de livres. Il lui demanda pourquoi il n'toit pas venu
chez lui, quand il le lui avoit fait dire. Monsieur, lui rpondit cet
homme, je n'ai point l'honneur d'tre de vos amis; et, Dieu merci! je
n'ai rien  dmler avec la justice.--Il est vrai, lui rpondit M.
_Hrault_, qu'il ne m'est point revenu que vous fissiez du mal; mais
pourquoi vous promener rgulirement,  la mme heure, tous les jours,
sur le quai?--Parce que cela me fait du bien, lui repartit le
promeneur. Pour vous claircir ma conduite, ajouta-t-il, je vous dirai,
Monsieur, que je suis trs-bon gentilhomme (il lui dit son nom); je
jouissois de 25,000 livres de rente; le systme est venu, et il ne m'est
rest que 500 livres de rente. J'ai pris un genre de vie proportionn 
mon revenu; j'ai gard mes livres, l'air de la rivire me convient, et
je suis venu m'tablir dans cette chambre. Un peu de vanit m'a engag 
changer de nom; je dne tous les jours  midi avec du boeuf  la mode,
qui est excellent dans ce quartier; je me lve de bonne heure; j'emploie
ma matine  lire; et, quand j'ai dn, je vais prendre l'air sur le
quai. Je suis trs-heureux, je ne dpends de personne, et je ne drange
point ma sant par cet exact rgime. M. _Hrault_ trouva cet homme de
trs-bon sens. Il conta un jour cela au cardinal, qui lui dit: Mais si
cet homme tomboit malade, il n'auroit pas de quoi se faire soigner;
dites-lui que le roi lui donne 300 livres de pension. M. _Hrault_ lui
envoya dire de venir chez lui, se faisant beaucoup de plaisir de lui
apprendre cette bonne nouvelle; mais l'homme lui fit rpondre qu'il ne
pouvoit y aller, demeurant trop loin de chez lui. M. _Hrault_ y
retourna pour la seconde fois, et lui dit que le roi lui donnoit 300
livres. Il les refusa, disant qu'il s'toit arrang avec 500 livres, et
qu'il n'en vouloit pas davantage. Malgr ce genre de vie qui parot
triste, cet homme est fort gai. Il a deux amis, gens d'esprit, qui vont
sur le quai pour causer avec lui. Il a beaucoup de connoissance du
monde, du savoir, l'esprit simple et un talent singulier pour connotre,
 la physionomie, le mtier des gens qui passent. Il dira, par exemple:
Voil le matre d'htel d'un vque, en voil un d'un financier; voici
un chevalier d'industrie; celui-l est Gascon, celui-ci est Breton,
ainsi des autres. Adieu, ma chre madame; en voil assez pour
aujourd'hui. Je vous baise les mains mille fois.




LETTRE XIX.

Paris, 1729.


Je viens d'apprendre, Madame, la perte que vous avez faite de M. _de
Cambiac_. Sans savoir ses dispositions, je prends part  votre
affliction. Je connois la bont de votre coeur; vous serez toujours
afflige, de quelque faon qu'il en agisse avec vous. J'espre que je
n'aurai rien  reprocher  sa mmoire, et qu'il vous aura rendu justice;
j'en attends la nouvelle avec impatience. J'ai couru risque de me
trouver  sa mort. Si le projet que l'on avoit fait d'aller 
Pont-de-Vesle n'avoit pas t renvoy, je l'aurois vu mourir.
J'attendois d'tre sre de mon voyage; c'est la raison qui m'a empche
de vous crire. Je voulois vous le mander positivement; mais il y a
trois mois que l'on en parle, et il n'y a pas de jour depuis ce temps-l
que le projet ne change quatre ou cinq fois. Voil o nous en sommes.
Il est vrai que le temps de notre dpart a t fix au dix du mois
prochain; il seroit temps de se prparer pour les paquets. Vous devez
juger de l'empressement que j'ai que ce projet s'excute, puisque
j'aurois le bonheur de vous voir, et de vous assurer de mon respectueux
attachement. Il n'y a rien de si joli que mon cran; je ne permets pas 
tout le monde de s'en servir. Je vis avec madame votre fille qui est
infiniment aimable; sa vertu, sa douceur, sa gat la rendent charmante;
sa figure est toujours trs-belle, et, en vrit, vous la trouverez
encore mieux. Son teint est plus dml, et elle a des couleurs  croire
qu'elle met du rouge; et toute connoisseuse que je suis pour cet
ornement, j'y ai t trompe au point que je n'ai pu m'empcher de lui
frotter les joues, pour voir si elle n'en mettoit point. Elle a fait
raccommoder son portrait qui est  merveille  prsent: elle est tente
d'en faire faire une copie pour vous la porter. Si je ne vais pas 
Genve cette anne, je la prierai de se charger du mien que je fais
faire pour vous. Il sera en petit, c'est--dire, d'un pied-de-haut, sur
neuf pouces environ de large. Nous sommes en guerre ouverte, madame _de
Tencin_ et moi, c'est--dire, elle me l'a dclare; pour moi, je me
tiens coite; et quand je suis force d'en parler, mes discours sont
tranquilles et humbles; mais je tiens bon pour ne pas demander pardon,
parce que je suis offense, et que j'ai assez de matres, sans m'en
donner de gat de coeur. Je la fais plus enrager par cette conduite, que
si je me dchanois contre elle. M. son frre a tenu bon  toutes les
attaques qu'elle a faites contre moi. Je ne lui en ai pas ouvert la
bouche, except une fois qu'il m'en parla devant madame _de Ferriol_. Je
lui rpondis avec toute la modration imaginable, et je finis par lui
dire que j'avois espr que toutes ces tracasseries n'iroient point
jusqu' ses oreilles; que j'tois tonne qu'on lui en et parl; qu'il
pouvoit bien me rendre la justice, que jamais je ne m'tois plainte 
lui de tout ce qu'on me faisoit. Cette conversation produisit une scne
trs-vive entre le frre et la soeur. Cette dernire eut beau se
plaindre, et tourner mes discours malignement, il la fit taire. Madame
votre fille vous contera tout cela qui seroit trop long  crire. Je
suis enfin contente de l'archevque. Je connois bien son coeur; je
l'aimerai et l'estimerai toute ma vie. A propos, il y a long-temps que
vous me demandez des vers que vous m'aviez prts, relatifs  la mort de
madame votre mre. Je les trouvai l'autre jour dans ma cassette; je les
joins  cette lettre. La poste part; il ne me reste que le temps de vous
assurer de mon trs-humble respect.




LETTRE XX.

Pont-de-Vesle, 1729.


Nous voil enfin arrivs  Pont-de-Vesle. Jugez, Madame, de ma joie.
J'aurai donc le plaisir de vous voir et de vous embrasser bientt:
j'ignore encore le moment o je jouirai de ce bonheur. J'attends que M.
_de Pont-de-Vesle_ soit ici, et les lettres de l'archevque, pour
m'arranger. D'ailleurs madame votre fille est actuellement avec vous:
cela vous partageroit trop; je veux la laisser tablir. Nous avons tous
eu bien du regret de ne l'avoir pas eue ici quelques jours. Monsieur son
mari me vint voir le lendemain de son dpart. Il m'attendrit beaucoup;
je le trouvai si touch, et en mme temps si raisonnable, si rempli de
considration et d'estime pour madame votre fille, que me connoissant,
vous devez juger si je fondis en larmes. Il faut ddommager cette
aimable femme de tous ses malheurs. Elle trouvera des parens, des amies
qui l'aiment bien tendrement. Mais, hlas! il en feroit plus de cas, si
elle revenoit avec une fortune brillante. On pense de cette faon 
Paris; et je crois que les hommes sont partout les mmes. Pour vous,
Madame, votre tendresse et votre bont vous la feront recevoir avec bien
de la joie. C'est une grande douceur pour une mre de vivre avec une
fille telle que la vtre. Je vous la recommande comme ma soeur bien
aime. Plaisante recommandation, penserez-vous! en a-t-elle besoin?
n'est-elle pas ma fille, et une fille que j'aime tendrement?

J'avois laiss ma lettre pour recevoir M. _de Pont-de-Vesle_ qui vient
d'arriver dans ce moment; il vous assure de ses respects. Je suis libre,
et je serai bientt auprs de vous. Prparez-vous  me trouver change;
je ne m'en soucie que pour vous que j'aime, et respecte de tout mon
coeur.




LETTRE XXI.

Pont-de-Vesle, 1729.


Je ne puis vous dire, Madame, la douleur o je suis de vous avoir
quitte. J'ai le coeur si gros et si serr, que j'ai cru touffer; la
crainte de vous trop attendrir, m'a fait me contraindre, en me sparant
de vous; j'ai fait ce que j'ai pu, pour que vous ne vissiez pas couler
mes larmes; mais j'en ai gagn un mal de tte affreux. Si je n'avois pas
la certitude de vous revoir, je ne sais pas, en vrit, de quoi je
serois capable: les rflexions morales m'accablent. La vie me parot si
courte, pour essuyer de si grandes peines, que je ne veux plus faire de
connoissances, dans la crainte de m'exposer  la peine o je suis; mais
tout cela se dtruit  mesure que je le pense. Je me dis que je ne
trouverai jamais d'amie qui mrite d'tre aime sur tous les points,
comme vous; je ne pense plus  la retraite: mes ides l-dessus sont
vanouies. Je me priverois par l absolument de l'esprance de vous
aller voir souvent: et d'ailleurs, Madame, je sens trop les consquences
de ce parti-l. Depuis que nous en avons parl ensemble, je puis me
conduire aussi bien dans le monde, et mme mieux. Plus ma tche est
difficile, plus il y a de mrite  la remplir, et je dois, par
reconnoissance, rester auprs de madame _de Ferriol_, qui a besoin de
moi. Hlas! Madame, je me rappelle sans cesse notre conversation dans
votre cabinet: je fais des efforts qui me tuent. Tout ce que je puis
vous promettre, c'est de ne rien pargner pour que l'une des choses
arrive; mais, Madame, il m'en cotera peut-tre la vie; car pour les
esprances, elles sont si loignes, que je mourrai peut-tre de
vieillesse avant qu'elles arrivent. On m'a charge de cent mille jolies
choses pour vous; il est juste que je vous en fasse part. Voici deux
articles de ses lettres.

Mille respects  votre amie: assurez-la qu'il y a tant de sympathie
entre votre faon de penser et la mienne qu'il ne me seroit pas possible
de ne pas partager avec vous les sentimens que vous avez pour elle.

Dans une prcdente, que je reus  Lyon.

Je vous flicite du plaisir que vous avez eu de voir et d'embrasser
madame _Saladin_. Je connois votre coeur, et je ne suis pas surpris des
larmes que la joie vous a fait rpandre. J'en ai rpandu aussi, ma chre
_Ass_, en lisant votre lettre, et je n'ai pas t plus touch de la
peinture que vous faites de vos transports, que de l'empressement avec
lequel madame _Saladin_ vous a reue. Dites-lui bien, je vous prie, que
j'ai une extrme reconnoissance des marques de son souvenir: le got que
l'on a pour la vertu, doit tre la mesure du respect que l'on a pour
elle. Je la crois trop juste, et je lui crois trop de sentimens, pour
condamner l'amiti que vous avez pour moi. Si vous pouviez lui peindre
l'attachement que j'ai pour vous, ma chre _Silvie_! dites-lui bien
qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura jamais un moment dans ma vie o
je cesse de de vous aimer. Demeurez  Genve tout le temps que vous
pourrez; je regrette moins votre absence; j'imagine que votre sant y
est en sret. Je suis en peine des fatigues du retour Conservez-vous,
ma chre _Ass_. Aimez-moi; c'est l le vritable fondement du bonheur
de ma vie.

Voil, Madame, bien des choses qui blessent ma modestie; mais aussi je
serai plus excusable  combattre si lentement. Hlas! que l'on est
heureuse, quand on a assez de vertu pour surmonter de pareilles
foiblesses; car, enfin, il en faut infiniment pour rsister  quelqu'un
que l'on trouve aimable, et quand on a eu le malheur de n'y pouvoir
rsister. Couper au vif une passion violente, une amiti la plus tendre
et la mieux fonde! Joignez  tout cela de la reconnoissance, c'est
effroyable! La mort n'est pas pire. Cependant vous voulez que je fasse
des efforts: je les ferai; mais je doute de m'en tirer avec honneur, ou
la vie sauve. Je crains de retourner  Paris. Je crains tout ce qui
m'approche du chevalier, et je me trouve malheureuse d'en tre loigne.
Je ne sais ce que je veux. Pourquoi ma passion n'est-elle pas permise?
pourquoi n'est-elle pas innocente?

Mandez-moi au plutt de vos nouvelles. Permettez que je vous embrasse
mille fois, et de tout mon coeur. Beaucoup d'amitis  mesdames vos
filles. Je les embrasse toutes; souvenez-vous de votre _Ass_, et soyez
persuade de tout son attachement, et de tout son respect pour vous; il
est extrme.




LETTRE XXII.

Pont-de-Vesle, 1729.


J'ai retard de vous crire, parce que j'ai t assez incommode; j'ai
eu une colique trs-violente. Je n'ai pas manqu de dire que c'toit
vous qui m'aviez prserve; car je n'ai eu aucun mal  Genve, mes maux
ont respect ma joie; ils feroient bien mieux de ne pas se mler  ma
douleur. Je vous ai quitte, Madame, avec un chagrin extrme. Vos
lettres m'ont serr le coeur et ont renouvel mes larmes. A chaque
instant, je me rappelle la douceur, la tranquillit, la candeur avec
laquelle j'ai pass ce peu de temps auprs de vous. J'ai trouv les
personnes avec qui je vivois  Genve, selon les premires ides que
j'avois des hommes, et non pas selon mon exprience. Je me retrouve
presque moi-mme, comme dans le moment que j'entrois dans le monde,
sans humeur, sans peines, sans chagrins. Combien tout a chang! que les
habitans de ces lieux sont diffrens de ceux des vtres! je n'ai pas eu
un moment de bonne humeur depuis notre sparation. J'ai retrouv ici des
coliques, le serein, les concerts, les puces, les rats, et qui pis est,
des hommes, non pas de l'ancienne roche, mais de la nouvelle.
Tenons-nous-en aux rflexions gnrales. Vous me pardonnerez bien de ne
pas entrer sur cette matire dans des dtails.

Vous m'affligez beaucoup de m'apprendre que madame votre belle-soeur
_P...._ est malade: je sais combien vous l'aimez, et je l'estime et
l'aime de tout mon coeur. J'ai fait vos complimens  l'archevque[196],
et aux autres qui vous en remercient. Ce premier m'a fait beaucoup de
questions sur mon sjour auprs de vous, sur la douleur de nous sparer,
et sur votre ville; il se flatte qu'on l'aime un peu dans ce pays. Je
n'ai pas manqu de lui dire que l'on m'avoit demand de ses nouvelles.
J'ai nomm les gens qu'il dit ses amis. Il m'a gronde de ne lui avoir
pas emprunt sa litire pour vous aller voir, qu'il y seroit all
lui-mme trs-volontiers, vous aimant beaucoup. Il me fit faire la
description de votre maison de campagne, de la faon dont vous viviez en
ville, en un mot, il s'informa de tout, soit par amiti pour vous, soit
pour me dire de choses obligeantes. Il y russit trs-bien; car je lui
sus le meilleur gr du monde de toutes ses questions. Pour sa soeur, elle
ne m'en fit que trs-peu: elle cherchoit des discours pour elle, et rien
autre chose. M. _de Pont-de-Vesle_ partage de tout son coeur mon
enthousiasme.

Nous passons d'ailleurs notre temps ici assez tristement. Le matin,
aprs la messe, l'archevque s'enferme avec un jsuite jusqu' dner.
Aprs le dner, une partie de quadrille, pleine de rapine et d'aigreur:
le tout pour cinq sous que l'on ne paie point; toujours une compagnie
de la ville peu divertissante, et  qui il faut faire autant de
crmonies qu' des intendans. Sur le soir, on va se promener. La
matresse du logis et moi, nous restons, l'une  lire, l'autre 
tricoter, ou  dcouper. Aprs la promenade, un concert qui arrache les
oreilles. On soupe trs-mal; on n'a ni bons poissons, ni des amies.
Songez-vous bien  la diffrence de ce sjour  Genve pour moi, et
combien j'ai de raisons de vous regretter?

Vous pouvez m'crire en toute sret: on me rend directement mes
lettres. La personne qui les retire a ordre de les remettre  moi seule,
pas mme  ma fidle _Sophie_. La peur que l'on a de payer les ports de
lettres, fait que l'on n'ose pas demander si j'en ai eu. L'archevque
paie mes places, et celles de _Sophie_ dans la diligence: c'est bien
honnte  lui assurment. Malgr toutes les avarices de madame _de
Ferriol_, sa mauvaise humeur et ses discours, souvent dsobligeans; elle
toit dans une grande inquitude de ma sant pendant mon sjour auprs
de vous. Elle disoit: elle est partie malade; elle a la fivre ou la
petite vrole. Elle paroissoit aussi en peine de moi que de son fils.
Sa femme de chambre disoit  _Sophie_ que sa matresse ne pouvoit passer
l'hiver auprs de son frre  Embrun, sans moi, et que la crainte que je
ne voulusse pas y aller, l'empcheroit d'y penser. Concevez-vous,
Madame,  la faon dont elle agit avec moi, qu'elle puisse regarder
comme un malheur de ce que je serois spare d'elle? _D'Argental_ m'a
crit: je reus sa lettre, en revenant de chez vous. Il y avoit cent
mille choses pour vous; je vous les laisse imaginer. Ma lettre seroit
trop longue, si je vous les rptois. Nous partons d'ici dans quinze
jours, pour aller  Ablons. Madame _de Ferriol_ y sera dix ou douze
jours. Pour moi, j'irai  Sens, voir qui vous savez[197]. J'y resterai
le plus que je pourrai. Madame _de Ferriol_ m'y viendra joindre. Vous
aurez des dtails de mon entrevue: j'aurai vu cette anne tout ce qui
m'est cher. Adieu, Madame, mes sentimens et mon me vous sont dvous.




LETTRE XXIII.

PONT-DE-VESLE, 1729.


Voil enfin le bienheureux jour arriv! Je pars d'ici demain matin, et
je n'ai que la nuit  passer. Madame _de Ferriol_ avoit bien raison de
dire que je ne pouvois tenir ici. En revenant de chez vous, je suis
morte d'ennui; et ma sant, d'accord avec l'ennui, m'a trs-mal traite.
Je me suis fait saigner: cela ne m'a pas russi; mes maux de tte et mes
coliques sont toujours aussi frquens; peut-tre est-ce l'air du pays et
les eaux.

J'attendois une rponse de vous, avant de partir, mais j'espre que vous
aurez la bont de m'crire  Sens. J'y serai le 15 de ce mois. Mon
adresse est chez madame de _V....._, abbesse de Notre-Dame. Madame _de
Bolingbrocke_ a pens mourir  Reims d'une colique  quoi elle est
sujette. Elle a t  l'extrmit; elle est mieux, et je la trouverai 
Sens. Mandez-moi de vos nouvelles et de celles de madame _P....._ Sa
sciatique m'inquite. Vous tes, je crois, de retour en ville, assise
sur ce bon canap, avec vos aimables filles autour de vous, et toute
votre famille empresse  vous voir. Vous jouissez de l'estime et de
l'amiti de tout ce qui est auprs de vous, et vous n'avez aucun
sentiment pnible  combattre. Que je souhaiterois passer mes jours
ainsi! Vous savez  qui je dois des complimens. Voulez-vous bien les
faire  votre choix? Pour M. votre mari, je ne vous en charge pas; j'ai
remarqu que vous aviez toujours un peu de jalousie. Madame votre fille
voudra bien lui faire quelques agaceries de ma part, et me rendre ce
petit service; en reconnoissance, je l'embrasse de tout mon coeur.

Madame _de Nesle_ est morte, dit-on, de la rougeole; mais les amies
particulires, et qui sont par consquent au fait, disent qu'il y avoit
complication de maux, et que de plus robustes qu'elle y auroient
succomb. M. _de Richelieu_ est dans le mme cas, except qu'il n'est
pas mort; mais on me mande qu'il se meurt. Madame _d'Aumont_ et son
mari, qui n'ont que la rougeole, s'en tirent trs-bien. Je ne sais si je
vous ai mand que M. _de la Ferrire_ marie sa fille  un homme qui a
vingt mille livres de rente, et qui demeure  Lyon. C'est une grande
joie pour la mre d'avoir sa fille auprs d'elle. Ils mritent bien tous
deux de trouver ce beau parti; car ils avoient refus pour leur fille un
homme fort riche, mais vieux, et qu'elle n'auroit pu aimer. Ils lui
donnent dix mille cus, et vingt mille francs aprs leur mort. C'est une
trs-aimable fille. Adieu, Madame; j'ai bien de la peine  vous quitter.
Plt  Dieu que je fusse avec vous rellement! je ne pourrois plus m'en
sparer. Il m'en a trop cot, et il m'en cote trop tous les jours, en
m'en souvenant. Adieu, Madame, je vous aime de tout mon coeur. Je vais
encore m'loigner de vous, et ce n'est pas sans regrets. Vous aurez de
mes lettres, quand je serai  Paris. Je serai trop occupe  Sens, pour
avoir le temps de vous crire.




LETTRE XXIV.

Paris, 1729.


Vous m'avez demand un compte exact de mon retour  Paris et de mon
sjour  Sens. J'ai trouv la petite trs-grande, mais fort ple. Sa
figure est noble. Elle est bien faite; elle a les plus beaux yeux que
vous ayez vus, l'air dlicat. Elle a de l'esprit, de la douceur, de la
raison, mais d'une distraction inouie, le caractre et le coeur 
souhait. Je crois sans prvention que ce sera un bon sujet. La pauvre
petite m'aime  la folie: elle fut si saisie de joie de me voir, qu'elle
fut prte  se trouver mal. Vous devez juger de tout ce que je sentis
en la voyant. Mon motion toit bien vive, d'autant plus qu'il falloit
la cacher. Elle me dit cent fois que c'toit un bien heureux jour pour
elle que celui de mon arrive. Elle ne pouvoit me quitter; et cependant,
ds que je la renvoyois, elle s'en alloit avec une douceur extrme; elle
coutoit mes avis, et paroissoit applique  en profiter. Elle ne
cherchoit point  s'excuser de ses fautes, comme les enfans. Hlas! la
pauvre petite, quand je suis partie, toit si pntre de douleur, que
je n'osai la regarder, tant elle m'attendrissoit; elle ne pouvoit
parler. J'emmenai l'abbesse avec moi, pour voir madame _de
Bolingbrocke_, qui toit  Reims, o elle avoit t trs-mal, et qui
comptoit de l aller  Paris. Tout le couvent toit en pleurs du dpart
de l'abbesse, et la pauvre petite disoit: Pour moi, Mesdames, je suis
aussi fche que les autres de vous voir partir; mais je crois que cela
est ncessaire, et que madame _de Bolingbrocke_ sera bien aise de vous
voir, et que votre vue lui fera du bien; c'est ce qui me console un peu
de votre dpart; et puis la pauvre petite touffoit. Elle s'assit sur
une chaise, n'ayant pas la force de se soutenir, et elle m'embrassoit et
me disoit: Voil un furieux contre-temps, ma bonne amie; car vous
seriez reste ici davantage. Je n'ai ni pre ni mre: soyez, je vous
prie, ma mre; je vous aime autant que si vous l'tiez. Vous jugez, ma
chre madame, dans quel embarras ce discours me mettoit; mais je me suis
trs-bien conduite. J'y ai rest quinze jours, et mon rhumatisme m'a
prise l. Je fus perclue de tout mon corps. Pendant deux jours, elle ne
me quitta pas. Elle resta cinq heures d'horloge au chevet de mon lit,
sans qu'elle voult me quitter; elle me lisoit pour m'amuser et puis
elle m'entretenoit, et je m'assoupissois un moment. Elle craignoit de me
rveiller, et n'osoit respirer. Une personne de trente ans n'auroit pas
t plus capable d'attentions. Mademoiselle _de Noailles_ vouloit
qu'elle vnt jouer avec elle. Elle la pria de l'en dispenser, ne voulant
point me quitter. Enfin, Madame, je suis persuade que, si elle avoit le
bonheur d'tre connue de vous, vous l'aimeriez beaucoup. Madame _de
Bolingbrocke_ la veut emmener avec elle; et avoir soin de sa fortune: ce
qui afflige terriblement qui vous savez; il en est fou. Je ne puis
exprimer toute la joie qu'il a eue de mon retour; tout ce que la
vivacit d'une passion violente peut faire faire et dire, il l'a fait et
dit. Si c'est jeu, il est bien jou. Il est revenu plusieurs fois, aprs
de longues et pnibles chasses: enfin, le roi lui dit la dernire fois,
quand, il demanda cong (car il faut le demander toujours au roi
directement), ce qu'il avoit tant  faire  Paris; il fut dconcert de
la demande, et rougit; il ne put dire autre chose, sinon qu'il avoit des
affaires.


Ce 2 dcembre.

Depuis seize jours que cette lettre est crite, le chevalier est revenu
de Marly avec la fivre, une attaque d'asthme et un rhumatisme sur les
reins; il souffre beaucoup. Je suis dans un tat violent, il faut que je
vous crive pour me distraire; je n'ai de consolation que celle de
penser  vous. Si j'tois plus raisonnable, j'oserois vous faire part de
toutes mes rflexions. J'ai beaucoup de chagrins; il n'y auroit que vous
qui pourriez entrer dans mes peines: le rsultat de tous mes regrets,
c'est que je vous aime tendrement, que vous mritez de l'tre, et qu'il
n'y a que vous dans le monde qui en tes digne. Vous me rpondrez  cela
qu'il y a bien, de l'orgueil et de l'amour-propre dans ce que je dis. Il
peut y en avoir un peu; mais ce n'est point dans le sens que vous
l'entendez. Je suis trs-imparfaite; mais j'exige des autres ce que je
n'ai pas moi-mme. Toutes vos qualits me sont agrables, quoique je
n'ait pas le bonheur de les possder. La vertu, l'esprit, la douceur, la
dlicatesse, l'honnte sensibilit, la piti pour les malheureux et pour
ceux qui ne sont pas dans le bon chemin, sont des qualits utiles pour
les autres, quoiqu'on ne les possde pas soi-mme. Encore une chose qui
satisfait mon coeur, c'est que je sens que je puis dire tout ce que je
pense de vous, sans pouvoir tre accuse de prvention, ni de flatterie.
Vous tes enfin, selon mon coeur et mon me. L'amour partage mon coeur
avec vous, Madame; mais si je ne trouvois pas dans l'objet ces vertus
que j'aime en vous, il ne subsisteroit pas. Vous m'avez rendue dlicate
sur cet article. Je l'avoue  la honte de l'amour; il cesseroit, s'il
n'toit pas fond sur l'estime. Adieu, Madame.




LETTRE XXV.

Paris, 1728.


Vous tes surprise, Madame, que j'aie t si long-temps sans avoir eu
l'honneur de vous crire: ce n'est pas assurment que je n'en eusse une
grande envie; mais j'ai t assez incommode d'un trs-gros rhume qui
m'a fait garder le lit. J'ai voulu plusieurs fois me lever de bonne
heure, pour me mettre  mon critoire, pour causer avec vous, et toutes
les fois, j'ai t interrompue soit par des visites, ou par des
invitations. J'ai t premirement niche dans un galetas, pendant
quinze jours, que madame _de V...._ et sa compagnie se sont empares de
ma chambre et de tous mes ustensiles. Aprs cela, madame _de
Bolingbrocke_ est arrive de Reims, malade, et dans un grand besoin de
nous tous, pour l'aider  se ranger dans sa maison, et  recevoir ses
visites; elle est un peu mieux. Toutes les personnes qui ont des bonts
pour moi, se relayent pour ne pas me laisser un instant tranquille; je
ne suis pas rentre pour me coucher, avant trois heures du matin. Je vis
hier M. votre neveu, que j'ai trouv beau et bien fait. Je viens
d'apprendre quelque chose qui m'a surprise. M. _de Bellegarde_ a dit 
M. _de Marcieux_ que madame votre cousine n'avoit jamais voulu l'couter
comme amant; qu'elle lui avoit dit que ses discours ne lui convenoient
pas, et que, s'il continuoit, elle ne le verroit plus; qu'un, homme de
sa naissance et de son ge devoit mieux faire que l'amour; qu'il devoit
aller dans les pays trangers chercher du service; qu'elle lui prteroit
10,000 cus, et que s'il avoit besoin de davantage, elle le lui feroit
tenir; qu'elle ne disconvenoit pas qu'elle n'et beaucoup d'estime et
d'amiti pour lui, mais qu'elle ne vouloit point d'amour. Il a assur M.
_de Marcieux_,  qui il a racont cette conversation telle qu'elle
toit, qu'il partoit tout de suite pour la Pologne, et que n'ayant aucun
secours de sa famille, il se trouvoit dans le cas d'accepter les offres
de madame _V...._, et qu'il devoit aux procds gnreux et
dsintresss de cette dame, la plus grande reconnoissance. Je ne puis
m'empcher, je vous l'avoue, de trouver cela trs-bien, si cela
est[198].

Je suis si lasse des humeurs de mademoiselle _Bideau_, que je suis
rsolue de me tirer de ses pattes,  quelque prix que ce soit. Je
vendrai ce qui me reste de pierreries, me dfaisant, sans regret, de ces
joyaux qui me divertissent, mais qui me seroient insupportables, si je
continuois d'avoir un fardeau si pesant. Elle exige beaucoup de moi;
elle trouve trop que je lui ai des obligations, pour que ma
reconnoissance soit bien grande. Elle traite de manie et de sottise ce
qu'elle a pratiqu toute sa vie. La dvotion, qui est  prsent sa seule
ressource, sert encore  me tyranniser. Rien n'est si difficile que de
faire son devoir auprs de gens que l'on n'aime point, et que l'on
n'estime point. Madame _de Ferriol_ est d'une avarice sordide; elle ne
fait plus que vgter, mais d'une faon si triste, elle est si aigre,
que personne n'y peut tenir. Tout le monde l'abandonne. _D'Argental_ m'a
tant parl de vous et des vtres et avec tant d'attachement, que je lui
en sais un gr infini, et l'en aime davantage.

Le marchal _d'Uxelles_ a quitt la cour avec courage; mais il est comme
_Charles-Quint_; il s'en repent. Il se flatte, dit-on, que le roi lui
ordonnera de revenir; mais il ne lui a rien dit: on assure que c'est 
l'occasion du trait, qu'il l'a quitt. Cela lui fait honneur; car le
public n'en a pas t content.

Le chevalier est mieux. Je voudrois bien qu'il n'y et plus de combat
entre ma raison et mon coeur, et que je pusse goter parfaitement le
plaisir que j'ai de le voir. Mais hlas! jamais. Mon corps succombe 
l'agitation de mon esprit: j'ai de grandes coliques d'estomac; ma sant
est furieusement drange. Adieu, Madame, je finis cette lettre qui
n'est qu'une rapsodie; je ne sais comment vous vous en tirerez.




LETTRE XXVI.

Paris, 1730.


Je vis hier M. _de Villars_[199], qui me dit qu'il vous enverroit son
portrait incessamment. Il a t assez incommod; je lui sus bien bon gr
de ce qu'il passa deux heures dans ma chambre; nous fmes seuls, et nous
parlmes de Genve tout  notre aise. Depuis trois mois, je suis
garde-malade. Madame _de Bolingbrocke_ a t trs-mal. Je l'ai vue
beaucoup souffrir; j'ai cru plusieurs fois qu'elle resteroit dans mes
bras; elle est actuellement dans un tat trs-languissant. Elle ne mange
presque point, et son dgot seul seroit capable de mettre aux abois une
personne en sant: elle a toujours une fivre lente. Il y a des momens
o l'on craint qu'elle ne s'teigne comme une chandelle. Elle a bien du
courage, et c'est ce qui la soutient. Vous ne croiriez pas, en
l'entendant causer quelquefois, qu'elle ft malade,  la maigreur prs,
qui est extrme. La machine s'affoiblit tous les jours; elle a un peu
mieux mang ces deux jours. _Silva_ et _Chirac_, ses mdecins, ne
connoissent point son mal, et ne travaillent pas avec connoissance de
cause. Madame _de Ferriol_ refuse opinitrement de remdier  une
bouffissure qui est rpandue sur son visage. Elle est d'un changement si
grand, que, si vous la rencontriez, vous ne la reconnotriez pas: elle
est menace d'appoplexie et d'hydropisie. Elle est engourdie au point
que, quand elle reste une demi-heure assise, elle ne peut se relever;
elle dort partout. La maladie de son marchal la tient un peu alerte;
elle en est trs-afflige.

Il faut vous parler de nouvelles. Vous savez apparemment la mort du
pape. Le cardinal _Albroni_ se flatte de l'tre. Les Sauvages de la
Louisiane ont gorg une colonie franoise. Une sauvagesse aimoit un
franoise, et l'avertit de ce qu'on tramoit contre sa nation. Celui-ci
le dit au commandant qui fit comme le marchal _de Villars_, et crut que
l'on n'oseroit point l'attaquer. Il a t puni comme son modle; car il
a t le premier gorg. La question est de savoir lequel a t le plus
puni. L'exil pour un homme ambitieux est pire que la mort. Le commandant
auroit peut-tre prfr la vie. On prtend que les Anglois ont anim
les Sauvages. On est trs-embarrass sur le parti  prendre avec eux.
Cela a fait baisser les actions et a caus bien des alarmes. Pour moi,
j'en ai une trs-petite, parce que j'y suis bien peu intresse, n'ayant
que la moiti d'une action; mais mes amis en ayant, cela suffiroit pour
que j'en fusse inquite. J'en ai parl  une personne assez au fait, qui
m'a assure que l'on feroit mal de les vendre. La vie est si mle de
chagrins, qu'il faut, Madame, n'tre pas si sensible. Moi qui vous
parle, je me tue de sensibilit. M. _Orry_, intendant de
_Quimper-Corentin_, vient d'tre fait contrleur gnral. On a remerci
M. _des Forts_. On dit que le nouveau ministre a de l'esprit et de la
capacit. Cela a pourtant surpris tout le monde. Mes chres soeurs,
permettez-moi ce nom avec mesdames vos filles; j'ai pour elles les
sentimens que l'on a pour d'aimables soeurs. Embrassez-les, je vous prie,
pour moi, aussi bien que votre mari, pour qui j'aurai toute ma vie de la
coquetterie et de la reconnoissance.

Je suis trs-incommode depuis six semaines. J'ai de la diarrhe qui m'a
dbarrasse de mon rhumatisme et de mes coliques; mais le remde
pourroit tre plus dangereux que le mal. Je suis maigrie, et
trs-foible: je vais prendre de l'mtique. Adieu, Madame; aimez-moi
toujours un peu. Soyez persuade que personne ne vous aime plus
tendrement, ne vous estime et ne vous honore plus parfaitement. Vous
feriez le bonheur de ma vie, si je pouvois vivre avec vous. Notre
sparation me parot tous les jours plus cruelle et m'afflige
sensiblement. Quelque malheur qu'il y ait  sentir, mes sentimens pour
vous seront toujours de la dernire vivacit.




LETTRE XXVII

Dcembre, 1730.


Il y a mille ans, Madame, que je ne vous ai fait ma cour; ce n'est pas
assurment que je ne pense bien  vous, et que je ne me rappelle tous
les plaisirs que j'ai gots  Genve. La mmoire, soutenue par le
sentiment, me reprsente tout jusqu'aux moindres choses bien vivement:
mes ides font bien du chemin. Arrive chez vous, je vous vois, je vous
embrasse, je pleure de joie; et mon coeur se serre, lorsque je vois que
ce n'est qu'en ide. Permettez que j'embrasse mes chres soeurs, mes
chres bonnes amies; j'ai bien du plaisir  vous aimer, et vous manquez
ici  mon bonheur. Madame _de Ferriol_ me flatte encore, d'un voyage 
Pont-de-Vesle; elle se porte mieux. Pour ma sant, elle n'est pas bien
merveilleuse. J'ai l'estomac fort drang, de grands maux de tte,
souvent des rhumes, et beaucoup de foiblesse.

Je veux vous rendre compte de l'tat de mes finances. Vous savez qu'il y
a long-temps que je dois, et dpensois, sans trop savoir ce que je
pouvois dpenser. Enfin, lasse de ce dsordre, j'ai emprunt 2,000 cus
pour payer mes dettes criardes, que je rendrai dans quatre ans, en
donnant par anne 1,800 livres de mes rentes; je me rduis alors  1,200
livres: je serai bien  l'troit, mais bien soulage de ne devoir plus
que 4,400 livres  M. _Pris de Montmartel_,  qui je donnerai 1,000
livres par anne. J'aurai le bonheur de ne plus voir de cranciers; ils
ne seront pas si aises d'tre dbarrasss de moi, que je le serai de
l'tre d'eux; car ils sont bonnes gens, et ne m'ont point tourmente.
J'ai eu le plaisir d'arranger les affaires de _Sophie_, de faon qu'elle
est  proportion plus riche que moi. J'espre que nous mangerons notre
revenu ensemble. Je ne puis assez vous exprimer la joie que j'ai d'avoir
pris mon parti de payer, pour n'avoir obligation  personne. Madame
_P....._ se ressouvient-elle de moi? Elle seroit bien ingrate, si elle
ne m'aimoit pas un peu; car je la respecte et l'honore infiniment. Ne
m'oubliez point, s'il vous plat, auprs de M. _de Caze_. Madame la
duchesse _de Saint-Pierre_ m'a beaucoup demand de ses nouvelles, et m'a
charge de lui faire ses complimens. Elle l'aime bien,  ce qu'elle m'a
dit. Dites-lui que cette dame est toujours plus belle: elle a conserv
un beau teint, une belle gorge. Elle est comme  vingt ans; elle est
trs-aimable: elle a vu bonne compagnie; et un mari svre, et qui
connoissoit le monde, l'a rendue d'une politesse charmante. Elle sait
conserver l'air d'une grande dame, sans humilier les autres. Elle n'a
point du tout cette politesse haute qui protge; elle a bien de
l'esprit, elle sait dire des choses flatteuses, et sait mettre les gens
 leur aise.

Je fis, il y a quelques jours, vos complimens  madame _de Tencin_
moi-mme. Vous tes surprise; mais coutez, et vous le serez davantage.
J'tois dans la chambre de madame sa soeur. Elle entra, je voulus m'en
aller. C'est ce que je faisois ordinairement, parce qu'elle me refusoit
le salut. Elle toit d'un embarras horrible; elle m'attaqua de
conversation, loua d'abord la robe que je portois, me parla de la sant
de madame sa soeur, et enfin elle resta deux heures  toujours causer et
de trs-bonne humeur. Nous vnmes  parler de notre voyage en Bourgogne,
 Pont-de-Vesle,  Genve. Je pris cette occasion, et lui dis que
j'avois reu dernirement votre lettre o vous me chargiez de lui faire
des complimens. Elle me dit que cela la surprenoit, qu'il y avoit des
temps infinis qu'elle n'avoit entendu parler de vous. Je l'assurai que
ce n'toit pas votre faute; que, presque dans toutes vos lettres, vous
faisiez des complimens pour elle, et que, comme je n'avois pas l'honneur
de la voir, j'en avois charg plusieurs personnes, entr'autres
_d'Argental_; que, sur-tout  mon dpart de Genve, vous m'aviez
recommand de lui faire bien des amitis de votre part. Elle me dit que
ce ressouvenir lui faisoit bien du plaisir, parce qu'elle vous aimoit
beaucoup. Elle me fit bien des questions sur votre sant et sur vos
affaires. Je lui rendis compte de l'arrangement que vous aviez fait;
elle dit  cela qu'elle vous reconnoissoit bien, et que personne n'toit
plus capable que vous, de bons et nobles procds. Depuis ce temps-l,
nous nous sommes revues. Nous avons fait la conversation comme si nous
n'avions pas t mal ensemble et sans claircissement. J'en veux rester
 ce point. Je ne vais point chez elle. Il me sera difficile de
l'viter; mais si j'y vais, fiez-vous-en  moi, ce sera sobrement.

On ne parle ici que de l'abb _Pris_, des miracles et des convulsions
qui s'oprent sur son tombeau. Les uns disent qu'il fait des miracles;
les autres, que ce sont des friponneries. Les partis s'exercent 
outrance. Les neutres et les bons catholiques, c'est--dire, les vrais,
sont peu difis. On n'entend que calomnie, fureur, emportement et
friponnerie. Les mieux sont ceux qui ne sont que fanatiques, et ceux-l
se croient tout permis. Voil ce qui fait le sujet de toutes les
conversations, et messieurs _de B....._ les chansonnent. Il y a des
couplets sur la duchesse douairire; ils sont trop grossiers pour que je
vous les envoie. On joue  l'opra _Callirho_, qui ne russit pas,
quoique cet opra soit intressant et joli; mais le grand air  prsent
est de n'aller que le vendredi  l'opra; et d'ailleurs, comme tout est
esprit de parti, les partisans de la _Le Maure_ sont en plus grand
nombre  prsent que ceux de la _Pellissier_. M. _d'Argental_ est
amoureux de cette dernire; il est aim, et il s'en cache beaucoup. Il
croit que je l'ignore, et je n'ai garde de lui en parler. Elle en est
folle; elle est tout aussi impertinente que la _Le Couvreur_; mais elle
est sotte, et ne lui fera point faire de folie. C'est un furieux
ridicule  un homme sage et en charge, que d'tre toujours attach  une
comdienne. Tous les partisans de la _Le Maure_ trouvent la _Pellissier_
outre et peu naturelle. Ils disent que c'est M. _d'Argental_ et ses
amis qui la gtent. Cela m'afflige; mais, connoissant son abandon pour
ce qu'il aime, je me console de cela, parce qu'il s'en cache, et que par
consquent, il vit plus avec le monde pour dpayser. Pour M. _de
Pont-de-Vesle_, il se porte  merveille; il est galant au possible; il
me demande souvent de vos nouvelles. M. _de Ferriol_ est assez bien,
mais horriblement sourd et gourmand. Voil un compte exact de toutes les
nouvelles, mais je ne vous ai pas encore rendu compte de mon coeur. Pour
vous, je vous aime parfaitement. Cette amiti fait le bonheur de ma vie,
et souvent la peine; car j'ai le coeur serr, quand je pense qu'une
personne que j'aime si tendrement, je ne la vois point. Aimez-moi,
Madame, comme je vous aime.




LETTRE XXVIII.

Paris, 1731.


Ma sant, Madame, se rtablit tout doucement. Ma convalescence est
longue; mais ma maladie l'a t. Il n'est point surprenant que j'aie de
la peine  rparer mes forces. Vos bonts et vos voeux pour moi me font
un bien infini: je vous en remercie de tout mon coeur. Vos lettres m'ont
fait un grand plaisir; mais le chagrin de vous causer des inquitudes
diminue ma satisfaction d'tre autant aime. En vrit, rattachement
tendre que je vous ai vou, mrite les bonts que vous avez pour moi.
Je vous aime et vous estime comme vous le mritez; c'est sans bornes.
Continuez, Madame,  me rendre heureuse; car je mourrois de douleur, si
vous cessiez d'avoir de l'amiti pour moi.

Madame _de Tencin_ est, comme vous le savez, exile  Ablons depuis
quatre mois. Elle a t trs-malade. _Astruc_ est comme _Roland_. Je ne
sais si c'est badinage, ou si c'est tout de bon; mais, ce qu'il y a de
certain, c'est que personne ne la plaint, et bien des gens disent
qu'elle n'a rien de mieux  faire qu' mourir. Voil de bons propos. M.
_de Saint-Florentin_ est  l'extrmit: s'il en revient, il deviendra
sage, ou il sera incorrigible. M. _de Gesvres_ et le duc _d'pernon_
sont toujours exils. On appelle leur conjuration, _la conspiration des
marmousets_. Tout le monde se moque d'eux. M. _de Bedevolle_ toit un
des conjurs; il laisse une rputation qui ne flaire pas comme baume. On
dit que c'est un esprit trs-dangereux, d'autant plus qu'il est fripon.
Adieu, Madame, je ne puis crire plus long-temps, je suis trop foible.




LETTRE XXIX.

_Histoire de mes Amours avec le duc_ DE GESVRES.

1731.


Je conviens, Madame, malgr votre colre et le respect que je vous dois,
que j'ai eu un got violent pour M. le duc _de Gesvres_, et que j'ai
mme port  confesse ce grand pch. Il est vrai que mon confesseur ne
jugea pas  propos de me donner de pnitence. J'avois huit ans, quand
cette passion commena, et  douze ans, je tournois en plaisanterie mon
got; non que je ne trouvasse M. _de Gesvres_ aimable, mais je trouvois
plaisans tous les empressemens que j'avois eus d'aller causer et jouer
dans les jardins avec lui et ses frres: il a deux ou trois ans plus que
moi, et nous tions,  ce qui nous paroissoit, beaucoup plus vieux que
les autres. Cela faisoit que nous causions, lorsque les autres jouoient
 la cligne-musette. Nous faisions les personnes raisonnables; nous nous
voyions rgulirement tous les jours; nous n'avons jamais parl d'amour,
car en vrit, nous ne savions ce que c'toit ni l'un ni l'autre. La
fentre du petit appartement donnoit sur un balcon o il venoit souvent;
nous nous faisions des mines; il nous menoit  tous les feux de la
Saint-Jean, et souvent  Saint-Ouen. Comme on nous voyoit toujours
ensemble, les gouverneurs et les gouvernantes en firent des
plaisanteries entr'eux, et cela vint aux oreilles de mon Aga[200] qui,
comme vous le jugez, fit un beau roman de tout cela. Je le sus: cela
m'affligea; je crus, comme une personne raisonnable, qu'il falloit
m'observer, et cette observation me fit croire que je pourrois bien
aimer M. _de Gesvres_; j'tois dvote, et j'allois  confesse; je dis
d'abord tous mes petits pchs: enfin il fallut dire le gros pch;
j'eus de la peine  m'y rsoudre; mais en fille bien leve, je ne
voulus rien cacher. Je dis que j'aimois un jeune homme. Mon directeur
parut tonn, il me demanda quel ge il avoit. Je dis qu'il avoit onze
ans: il me demanda s'il m'aimoit, et s'il me l'avoit dit; je dis que
non; il continua ses questions. Comment l'aimez-vous, me dit-il? Comme
moi-mme, lui rpondis-je. Mais me rpliqua-t-il, l'aimez-vous autant
que Dieu? Je me fchai, et je trouvai fort mauvais qu'il m'en
souponnt. Il se mit  rire, et me dit qu'il n'y avoit point de
pnitence pour un pareil pch; que je n'avois qu' continuer d'tre
toujours bien sage, et de n'tre jamais seule avec un homme; que c'toit
tout ce qu'il avoit  me dire pour l'heure. Je conviendrai encore qu'un
jour, j'avois alors douze ans, lui de quatorze  quinze, il parloit avec
transport qu'il feroit la campagne prochaine; je me sentis choque
qu'il n'et pas de regret de me quitter, et je lui dis avec aigreur: ce
discours est bien dsobligeant pour nous. Il m'en fit des excuses, et
nous disputmes long-temps l-dessus. Voil ce qu'il y a jamais eu de
plus fort entre nous. Je crois qu'il avoit autant de got pour moi, que
j'en avois pour lui. Nous tions tous deux trs-innocens, moi dvote,
lui autre chose. Voil la fin du roman. Depuis ce temps-l, nous nous
sommes rappel nos jeunes ans, sans cependant nous trop tendre; la
matire toit dlicate, soit plaisanterie, soit srieusement; le sujet
et nos ges me justifieront-ils, Madame? voil la vrit pure. Pour
celui qui l'a dit, c'est assurment _Bedevolle_; il porte son esprit
tracassier dans tous les pays qu'il habite. Vous devriez toujours
prendre ma dfense, et me conserver l'estime du public. Savez-vous bien
que je suis rellement pique et en colre des soupons que vous avez de
moi? Il faut que vous ne m'aimiez pas autant que je m'en tois flatte.
Quoi! Madame, vous me croiriez capable de vous tromper! Je vous ai fait
l'aveu de toutes mes foiblesses; elles sont bien grandes; mais jamais je
n'ai pu aimer qui je ne pouvois estimer. Si ma raison n'a pu vaincre ma
passion, mon coeur ne pouvoit tre sduit que par la vertu, ou par tout
ce qui en avoit l'apparence. Je conviens, avec douleur, que vous ne
pouvez arracher de mon coeur l'amour le plus violent; mais soyez assure
que je sens toutes les obligations que je vous ai, et que je ne varierai
jamais sur les sentimens tendres que je vous ai vous. Ma reconnoissance
gale mon amiti et mon estime pour vous. Vous tes la personne la plus
respectable et la plus aimable que je connoisse. Je vous proteste que
l'on est bien loign de chercher  rompre cette confiance que j'ai pour
vous. Le chevalier vous aime et vous respecte infiniment; il s'attendrit
quand je parle du malheur que j'ai d'tre spare de vous, et quelque
crainte que l'on ait de me perdre, l'estime est plus forte. Quand je
lui ai racont les conversations que j'avois eues avec vous, je l'ai
fait pleurer, et tout ce qu'il disoit toit: hlas! j'ai couru de
furieux risques. Il paroissoit trs-inquiet que cela n'et diminu mon
got pour lui, sentant que cela en toit bien capable; il me remercia
aprs cela, de la faon du monde la plus touchante, de l'aimer encore.
Vous n'ignorez pas le fruit des soins que l'on avoit pris pour nous
dsunir et pour me perdre. Le chevalier a trop de dlicatesse, pour que
l'aversion et le mpris ne fussent pas la rcompense de ces mes basses.
Jugez ce que le contraire a d faire. On a t bien loign de vous
attribuer le refroidissement de mes lettres, pendant mon sjour en
Bourgogne: il tomboit sur la _gentille Bourguignonne_, et croyoit que la
marchale me disoit du mal de lui. Son attachement devient tous les
jours plus fort: ma maladie l'a mis dans des inquitudes si terribles,
qu'il faisoit piti  tout le monde, et on venoit me rendre ses
discours. En vrit, vous en auriez pleur, Madame, aussi bien que moi.
Il toit dans des frayeurs normes que je ne mourusse. Il n'toit pas
possible, disoit-il, qu'il pt rsister  ce malheur. Sa douleur et sa
tristesse toient si grandes, que je le consolois, et je cachois mes
maux, tant que je le pouvois; il avoit toujours les larmes aux yeux; je
n'osois le regarder, il m'attendrissoit trop. Madame _de Ferriol_ me
demanda un jour si je l'avois ensorcel; je lui rpondis: le charme
dont je me suis servie, est d'aimer malgr moi, et de lui rendre la vie
du monde la plus douce. L'envie lui fit faire la question, et la malice
me fit rpondre. Voil, Madame, ce que vous m'avez demand; mon coeur est
 dcouvert. Je passe sous silence mes remords; ma raison m'en fait
natre; lui et ma passion les touffent. Quelques rayons d'esprance
d'une fin, d'une conclusion, aident bien  m'garer; mais il n'est pas 
mon pouvoir de les abandonner. Adieu, Madame, je n'en puis plus. Voil
une longue lettre, pour une personne aussi foible que moi.




LETTRE XXX.

Paris, 1727.


J'ai consult M. _Silva_ et M. _Gervais_ pour vous, Madame; ils veulent
que vous vous fassiez saigner souvent, et que vous alliez absolument 
des bains chauds. Comme votre sant m'est plus chre que ma propre vie,
je n'ai pas oubli un mot de ce qu'ils m'ont dit. Au nom de Dieu, faites
ce qu'il faut pour vous procurer une bonne sant! Dieu l'ordonne, vos
parens le dsirent ardemment, et vos amis,  la tte desquels je veux
tre, se mettent  vos genoux. Ne me donnez point pour raison celle de
la dpense. Je connois la noblesse de votre coeur, et je sais les motifs
vertueux qui vous rendent si mnagre; mais les hommes, qui ne sont pas
capables de sentimens si dlicats, qui rapportent tout  eux, vous
accuseront d'un got pour l'pargne. Cela seroit injuste, je l'avoue;
mais il faut vivre avec ces hommes. Laissez moins de bien  vos
hritiers, et donnez-leur un bien plus prcieux, qui est votre sant,
votre vie: l'argent que vous conomiserez, pour remdier  votre sant,
n'est fait que pour s'en servir. Je connois votre famille: ils
donneroient tous une partie de leurs jours pour prolonger les vtres. Je
vous dis tout cela avec une vivacit qui ne peut vous dplaire, puisque
c'est l'intrt le plus vif et le plus tendre qui le dicte  ma plume;
et il est difficile de se modrer, quand on est occup, comme je le
suis, d'une amie telle que vous, et dont la sant me tient au coeur.
Promettez-moi donc que vous ferez les remdes ncessaires. Songez, et
soyez bien convaincue que si vous tes mieux, je serai indubitablement
soulage. Je me chagrine et m'attendris pour vous; je ne puis penser 
vous que je n'aie le coeur gros. La crainte et la douleur touffent des
souvenirs qui me plairoient. Laissez-moi penser  vous doucement. Enfin,
si vous m'aimez, faites votre possible pour gurir.

Il faut que je vous parle de mon foible corps; il est bien foible, je ne
puis me remettre de ma furieuse maladie, je ne reprends point le
sommeil, j'ai t trente-sept heures sans fermer les paupires, et
trs-souvent je ne m'endors qu' sept heures du matin. Vous jugez bien
si je peux reprendre mes forces; j'ai de la diarrhe depuis quelques
jours. Les mdecins ne comprennent pas trop mon mal, ils disent que
jamais on n'a eu une fluxion de poitrine sans cracher. Il est vrai que
j'ai eu de l'oppression, et que j'en ai encore beaucoup. Je suis
extrmement maigrie; mon changement ne parot pas autant quand je suis
habille. Je ne suis pas jaune, mais fort ple; je n'ai pas les yeux
mauvais: avec une coiffure avance, je suis encore assez bien; mais le
dshabill n'est pas tentant, et mes pauvres bras, qui, mme dans leur
embonpoint, ont toujours t vilains et plais, sont comme deux
cotterets. Vous auriez t flatte de l'amiti que tout le monde a
tmoigne pour une personne que vous honorez de votre tendresse, si vous
aviez t tmoin de tout ce qui s'est pass pendant que je fus en
danger: tous mes amis et les domestiques fondoient en larmes; et quand
j'ai t hors de danger (j'ignorois y avoir t), ils vinrent tous  la
fois, avec des larmes de joie, me fliciter. Je fus attendrie au point
qu'ils craignoient d'avoir commis une indiscrtion. Que seriez-vous
devenue, vous, Madame, qui avez, tant de bont pour moi, si vous aviez
t l? Il y a deux de mes amies qui toient dans la chambre, qui n'y
purent tenir. Tout cela m'a t cont depuis. La pauvre _Sophie_ a
souffert tout ce qu'il est possible de souffrir; elle craignoit de
m'alarmer, elle vouloit avoir l'air assure; elle faisoit tout ce
qu'elle pouvoit pour ne pas pleurer. Vous savez combien elle est pieuse;
elle toit inquite pour mon me, d'autant que _Silva_ toit furieux
que l'on ne m'et pas confesse. Il est vrai que sans avoir la certitude
que j'tois en danger, je l'avois demand  madame _de Ferriol_, qui fit
une autre scne. Elle radote; elle ne fut occupe que du jansnisme.
Dans ce moment, au lieu de chercher un peu  me rassurer, elle saisit
avec vivacit la premire parole que je lui dis, pour me donner son
confesseur, et que je n'en prisse point d'autre; je lui rpondis d'une
faon qui auroit fait rentrer une autre personne en elle-mme. J'avoue
que dans ce moment je fus plus indigne qu'effraye; mais je m'aperus
que tout ce que je lui disois toit inutile; c'toit semer des
marguerites devant des pourceaux; elle ne sentoit rien que le plaisir
d'avoir escamot ma confession  un jansniste; elle trouva le triomphe
si beau, qu'elle en devint insolente, et dit  sa femme de chambre des
choses si piquantes sur _Sophie_, parce qu'elle ne m'avoit pas parl de
son confesseur, que cette fille fondit en larmes, en lui disant qu'elle
et _Sophie_ toient assez affliges, pour qu'elles mritassent plus de
consolations que de gronderies; que ma femme de chambre, il est vrai,
avoit eu plus d'amour pour ma vie que pour mon me; qu'elle se
reprochoit ces sentimens, et qu'elle toit trs-soulage de voir que
j'aurois les secours de l'me, sans qu'elle et eu la douleur de me
l'apprendre. Que dites-vous de cette scne et de la tendresse de cette
bonne dame? Mais l'on conserve toujours son caractre: s'il avoit fallu
aller quatre heures  pied, pour me chercher un remde, elle y auroit
t avec joie; mais les rflexions tendres et dlicates, les sentimens
du coeur nuls; elle toit fche, comme nous le sommes d'un indiffrent
qui ne nous fait point oublier le reste; elle n'toit occupe que de la
colre qu'elle prtendoit que son frre auroit que je fusse morte entre
les mains d'un jansniste: chose dont je crois qu'il se seroit peu
souci; mais elle s'toit figur qu'il lui en auroit su mauvais gr, et
l'en auroit dshrite. Vous direz peut-tre que je m'imagine tout cela.
Non, en vrit, j'ai trop vcu avec elle, pour ne la pas connotre, et
d'ailleurs, elle a trop peu de soin de me cacher son me. J'attribue
tout ceci  une me peu tendre et  un corps apoplectique et qui radote.
Cela ne me fera jamais oublier toutes les obligations que je lui ai, et
mon devoir; je lui rendrai tous les soins que je lui dois, aux dpens
mme de mon sang. Mais, Madame, qu'il est diffrent d'agir par devoir ou
par tendresse. Cela a son bien: je serois trop malheureuse, si j'avois
pour elle la tendresse que j'ai pour vous. Dans l'tat o elle est, il
faudroit m'enterrer avec elle.

Adieu, Madame, je finis cette longue ptre, que je crois trs-difficile
 dchiffrer. Madame _de Tencin_ m'aime  la folie. Qu'en croyez-vous?
Je voudrais bien qu'elle ne s'aperut pas de l'loignement que j'ai pour
elle: je me crois fausse, et quand je suis avec elle, je suis dans une
continuelle contrainte. J'embrasse le mari, les femmes, les enfans.
Permettez cette familiarit  votre _Ass_.

_P.S._ J'apprends dans ce moment que le roi vient d'ordonner que le
cimetire de Saint-Mdard seroit ferm, avec dfense de l'ouvrir que
pour enterrer. Comprenez-vous, Madame, qu'on ait permis, depuis prs de
cinq ans, toutes les extravagances qui se sont faites et dbites sur le
tombeau de l'abb _Pris? Fontenelle_ nous assuroit l'autre jour, que
plus une opinion toit ridicule, inconcevable, plus elle trouvoit de
sectateurs. Les hommes aiment le merveilleux; notre ami, M. _Carr de
Montgeron_[201], jure sur son salut, qu'il a vu des choses
surnaturelles. Le gros livre qu'il a prsent au roi, cite des gurisons
miraculeuses; aveugles-ns, boiteux, sourds, muets; appuy de
certificats authentiques, signs par des gens de probit reconnue. La
postrit aura de la peine  croire, que plus de vingt mille mes aient
donn dans toutes ces extravagances. Le lendemain de la clture du
cimetire, on trouva ces vers:

    De par le roi, dfense  Dieu
    D'oprer miracle en ce lieu.




LETTRE XXXI.

Paris, 1732.


J'ai t encore trs-incommode; j'ai eu six jours la fivre, des
douleurs effroyables dans tout le corps; je suis toujours fort oppresse
et foible; les genoux et les mains me font mal. Je me trouve mieux
aujourd'hui seulement, et je n'pargne pas les ports de lettres, tant
persuade comme je le suis, Madame, de votre amiti et de votre bont
pour moi. J'envoyai, tant encore bien malade, chez M. _S...._ le prier
de venir me voir, voulant lui demander de vos nouvelles, et qu'il vous
donnt des miennes. On ne me permit pas de lui parler, dont j'tois
outre. Il est venu aujourd'hui; il m'a appris le mariage de
mademoiselle _Ducrest_ avec M. _Pictet_. Ah! le bon pays que vous
habitez, o l'on se marie, quand on s'est aim, et quand on s'aime
encore. Plt  Dieu qu'on en ft autant ici! Faites-leur, s'il vous
plat, mes complimens de flicitation. M. _S...._ m'a dit que vous vous
portiez assez bien, et que vous tiez  votre campagne, o vous vous
amusiez. Je me ressouviendrai toujours de tous les plaisirs que j'y ai
gots. Madame _de Ferriol_ revient de Sens, o elle a t trs-malade,
d'une indigestion des plus dangereuses; elle est heureusement mieux;
mais si j'avois le malheur de la perdre, et que je lui survcusse,
srement vous me verriez tablie  Pont-de-Vesle. Si je suis un peu
mieux, j'irai  Ablons: le changement d'air pourroit contribuer au
rtablissement de ma sant.

J'ai une tabatire admirable, que madame _de Parabre_ m'a donne, et
que je voudrois bien vous faire voir; car quand j'ai quelque chose de
joli, je souhaiterois bien qu'il et votre approbation; c'est une bote
de jaspe sanguin, d'une beaut parfaite, monte en or par tout ce qu'il
y a de plus habile; la forme en est charmante. Elle l'avoit depuis cinq
 six ans, et l'autre jour, elle en parloit comme d'une bote favorite.
Je dis malheureusement qu'elle toit la mienne, que je n'avois jamais vu
un bijou de meilleur got. Sur cela il n'y a ni prires, ni perscutions
qu'elle ne m'ait faites pour me la faire prendre; elle me menaa de la
donner au premier venu, si je la refusois: cette bote vaut plus de cent
pistoles. Elle m'entretient, il n'y a point de semaines qu'elle ne me
fasse quelque prsent, quelque soin que je prenne de l'viter: je file
un meuble, elle m'envoie de la soie, afin que je n'en achte pas; elle
ne m'a vu cet t que de vieilles robes de taffetas de l'anne
prcdente, j'en ai trouv une sur ma toilette, de taffetas broch,
charmant; une autre fois, c'est une toile peinte. En un mot, si cela est
agrable d'un ct, cela est  charge de l'autre. Elle a une amiti et
une complaisance pour moi, telle qu'on l'auroit pour une soeur chrie.
Pendant ma maladie, elle quittoit tout, pour venir passer des journes
auprs de moi; enfin, elle ne veut pas que j'en puisse aimer d'autres
plus qu'elle, hors le chevalier et vous: elle dit qu'il est juste, de
toute faon, que vous ayez la prfrence, et nous parlons souvent de
vous. Je lui ai donn une grande ide de mon amie, et telle qu'elle la
mrite. Plt  Dieu qu'elle vous ressemblt, et qu'elle et
quelques-unes de vos vertus! Elle est de ces personnes que le monde et
l'exemple ont gtes, et qui n'ont point t assez heureuses pour
s'arracher au dsordre. Elle est bonne, gnreuse, a un trs-bon coeur;
mais elle a t abandonne  l'amour, et elle a eu de bien mauvais
matres. Adieu, Madame; aimez-moi toujours un peu, et croyez que
personne ne vous est plus tendrement, ni plus respectueusement attach.




LETTRE XXXII.

Paris, novembre 1732.


Je ne vous cris que deux mots, Madame, parce que mes forces sont bien
diminues. J'ai t oblige d'crire une assez longue lettre d'affaires;
mais je n'ai pas voulu tarder  vous donner de mes nouvelles. Je ne
doute point de vos bonts pour moi, et que vous seriez en peine, si vous
tiez plus long-temps sans en recevoir; j'ai moins de fivre depuis
trois jours, et suis un peu moins foible. Je suis presque toujours sur
un lit, et quand je me lve, je me mets sur un canap. Je prends du lait
qui passe assez bien. Si cela pouvoit ne pas aller plus mal pendant une
quinzaine de jours, _Silva_ auroit de l'esprance; ma maladie me ruine,
et l'avarice est devenue sordide. Si cela continue, nous verrons le
second volume de madame _Tardieu_, qui se faisoit des jupons des thses
que l'on donnoit  son mari. Je vous parlerai dans quelque temps plus
amplement sur l'tat de mon me. J'espre que vous serez contente: il
faut pourtant que je vous dise que rien n'approche de l'tat de douleur
et de crainte o l'on est: cela vous feroit piti; tout le monde en est
si touch, que l'on n'est occup qu' le rassurer. Il croit qu' force
de libralits, il rachtera ma vie; il en donne  toute la maison,
jusqu' ma vache,  qui il a achet du foin; il donne  l'un de quoi
faire apprendre un mtier  son enfant;  l'autre, pour avoir des
palatines et des rubans;  tout ce qui se rencontre et se prsente
devant lui: cela vise quasi  la folie. Quand je lui ai demand  quoi
tout cela toit bon, il m'a rpondu  obliger tout ce qui vous
environne  avoir soin de vous. Pour moi, il n'y a sorte de tourment,
de perscution qu'il ne me fasse prouver pour me faire accepter cent
pistoles; il a eu recours  mes amis, pour me le persuader; enfin, il me
les a fallu prendre; mais je les ai remises  une personne qui les lui
rendra aprs ma mort. Assurment, je n'y toucherai point; je demanderai
plutt l'aumne que de ne pas les rendre. Je vous ferois rire, si je
vous contois les frayeurs qu'il a que je ne parle; _Silva_ me l'a
dfendu sous peine de mort. Ma pauvre _Sophie_, comme vous le jugez
bien, ne me quitte ni jour, ni nuit. Cet homme-l la mettroit dans son
coeur, s'il pouvoit; il est outr de n'oser lui donner de l'argent; il
tourne autour du pot; il trouve cependant quelques expdiens. Si vous le
connoissiez, vous en seriez tonne; car il est naturellement distrait,
et ne connot point les petits soins: pour la gnrosit, elle est au
souverain degr; il se donne la torture pour trouver des moyens de
donner, et il finit toujours par vouloir donner de l'argent; il frappe
du pied, et se lamente de n'avoir point d'invention; il envie
l'imagination du tiers et du quart, qui savent imaginer des
galanteries; enfin, il retourne  son quartier, et j'aurai la libert de
parler; les femmes ne peuvent s'en passer, et je l'prouve. Adieu,
Madame, votre _Ass_ vous aime au-del de l'expression. Vous la trouvez
trop sensible et trop peu dtache; mais qu'il est difficile d'teindre
une passion aussi violente, et qui est entretenue par le retour le plus
tendre, le plus vif et le plus flatteur! Mais, Madame, les efforts que
je fais, aids de la grce, me feront surmonter toutes mes foiblesses.




LETTRE XXXIII.

Paris, 1732.


On dit que je suis mieux: non que je trouve du soulagement; je crache
des horreurs, et je ne dors que par art; je suis tous les jours plus
maigre et plus foible. Le lait commence, non pas  me dgoter, car je
le prends toujours avec plaisir, mais il me surcharge. Je ne puis dire
que l'tat de mon corps soit bien douloureux; car je ne souffre presque
pas: un peu d'oppression et des malaises. D'ailleurs, je n'ai point de
ces maladies aigus. Je me trouve anantie. Pour les douleurs de l'me,
elles sont cruelles. Je ne puis vous dire combien me cote le sacrifice
que je fais: il me tue; mais j'espre en la misricorde de Dieu; il me
donnera des forces. On ne peut le tromper; ainsi, comme il sait ma bonne
volont et tout ce que je sens, il me tirera d'embarras. Enfin, mon
parti est pris: aussitt que je pourrai sortir, j'irai rendre compte de
mes fautes. Je ne veux aucune ostentation, et je ne changerai que
trs-peu de chose  ma conduite extrieure. J'ai des raisons pour en
agir avec tout le secret du monde: premirement pour madame _de
Ferriol_, qui me feroit tourner la tte pour un directeur moliniste; et
madame _de Tencin_, qui intrigueroit pour cela. D'ailleurs, madame iroit
de maison en maison ramasser toutes les dvotes de profession qui
m'accableroient; et, outre tout cela, j'ai des mnagemens  garder avec
qui vous savez. Il m'a parl l-dessus avec toute la raison et l'amiti
possibles. Tous ses bons procds, sa faon dlicate de penser, m'aimant
pour moi-mme, l'intrt de la pauvre petite,  qui on ne pourroit
donner un tat: tout cela m'engage  beaucoup de mnagement avec lui.
Mes remords, depuis long-temps, me tourmentent; l'excution me
soutiendra. Si le chevalier ne me tient pas ce qu'il m'a promis, je ne
le verrai plus. Voil, Madame, mes rsolutions, que je tiendrai. Je ne
doute pas qu'elles n'abrgent ma vie, s'il en faut venir aux extrmits.
Jamais passion n'a t si violente, et je puis dire qu'elle est aussi
forte de son ct. Ce sont des inquitudes et des agitations si vraies,
si touchantes, que cela fait venir les larmes aux yeux  tous ceux qui
en sont tmoins. Adieu, Madame, je me flatte, comme vous voyez, en vous
contant tout cela, de vos bonts et de votre indulgence. Mais soyez
persuade que, si votre _Ass_ vit, elle se rendra digne d'une amiti
dont elle sent bien tout le prix.




LETTRE XXXIV.

Paris, 1733.


Vous m'avez ordonn de vous donner souvent de mes nouvelles. J'obis de
bon coeur; car il n'y a rien dans le monde que je rvre, que j'estime et
que j'honore autant que vous. Rien ne m'empche de me livrer  ce
got-l: il est innocent, il est juste. Comment n'aimerois je pas
quelqu'un qui m'a appris  connotre la vertu, et qui a fait ses efforts
pour me la faire pratiquer; qui a balanc en moi la passion la plus
forte? Enfin, Madame, soyez rcompense de vos bonnes oeuvres. Je me
rends  mon crateur; je travaille de trs-bonne foi  me dfaire de ma
passion, et je suis trs-rsolue  abandonner mes erreurs. Si vous
perdez la personne du monde qui vous est le plus attache, songez que
vous avez travaill  la rendre heureuse dans l'autre vie. Aprs vous
avoir parl des dispositions de mon me, je vous rendrai compte de
l'tat de mon corps. Je continue de cracher, de tousser et de maigrir.
Le lait passe assez bien; mais il ne fait pas les progrs que, depuis
prs de deux mois, il devoit faire. Je viens de me ressouvenir qu'une
religieuse des Nouvelles-Catholiques de mon ge, et pour laquelle
j'avois beaucoup d'amiti, est morte de la mme maladie. Cette ide de
la mort m'afflige moins que vous ne pensez. Je me trouve trop heureuse
que Dieu m'ait fait la grce de me reconnotre, et je vais travailler 
mettre  profit le temps qui me reste. Aprs tout, ma chre amie, un peu
plutt, un peu plus tard, qu'est-ce que la vie? Personne ne devoit tre
plus heureuse que moi, et je ne l'tois point. Ma mauvaise conduite
m'avoit rendue misrable: j'ai t le jouet des passions, emporte et
gouverne par elles. Mes remords, les chagrins de mes amies, leur
loignement, une sant presque toujours mauvaise; enfin personne ne sait
mieux que vous, Madame, combien une vie douloureuse est pnible. Adieu,
chre amie, aimez-moi, et priez pour le repos de mon me, soit en ce
monde ou en l'autre. J'embrasse mesdames vos filles.




LETTRE XXXV.

Paris, 1733.


J'ai reu cet aprs-midi votre lettre, Madame, qui m'a donn un vrai
plaisir. Ma sant est toujours de mme; et la saison est trs-peu propre
pour attendre des succs des remdes. Vous me demandez si je suis
change; je le suis trs-fort: mes yeux sont d'un gris brun jaune, le
tour de ma bouche maigri et marqu, ple et abattue. Pour le corps, je
n'ai plus que la peau et les os; si je mettois du rouge, cela me
ranimeroit: la physionomie est moins change qu'elle ne devroit tre;
mes lvres ne sont pas ples: en un mot, c'est une vilaine chose qu'un
corps maigre. A l'gard de mon me, j'espre que dimanche prochain, elle
sera dlivre de toutes ses impurets; je m'accuserai de toutes mes
fautes. J'ai eu une scne bien touchante hier. Je vous envoie une copie
d'une lettre que l'on m'a rendue en rponse d'une que j'avois crite,
remplie de sentimens d'amiti, de dtachement et de ma rsolution. Comme
on me la rendit soi-mme, je ne la lus pas sur-le-champ. Nous parlmes
sur cette matire; vous auriez fondu en larmes aussi bien que nous; mais
cette scne ne drange point mes projets, et on ne cherche pas  les
dranger. Vous serez tonne, quand je vous dirai que mes confidentes et
les instrumens de ma conversion sont mon amant, mesdames _de Parabre_
et _du Deffant_, et que celle dont je me cache le plus, c'est celle que
je devrois regarder comme ma mre. Enfin, madame _de Parabre_ l'emmne
dimanche, et madame _du Deffant_ est celle qui m'a indiqu le P.
_Bourceaux_, dont je ne doute pas que vous n'ayez entendu parler; il a
beaucoup d'esprit, bien de la connoissance du monde et du coeur humain;
il est sage, et ne se pique point d'tre un directeur  la mode. Vous
tes surprise, je le vois, du choix de mes confidentes; elles sont mes
gardes, et sur-tout madame _de Parabre_ qui ne me quitte presque point,
et a pour moi une amiti tonnante; elle m'accable de soins, de bonts
et de prsens. Elle, ses gens, tout ce qu'elle possde, j'en dispose
comme elle, et plus qu'elle; elle se renferme chez moi toute seule et se
prive de voir ses amis; elle me sert sans m'approuver, ni me
dsapprouver, c'est--dire, elle m'a coute avec amiti, m'a offert son
carrosse pour envoyer chercher le P. _Bourceaux_, et comme je vous l'ai
dit, elle emmne madame _de Ferriol_, pour que je puisse tre
tranquille; madame _du Deffant_, sans avoir ma faon de penser, m'a
propos elle-mme son confesseur; je ne doute point que ce qui se passe
sous leurs yeux ne jette quelqu'tincelle de conversion dans leur me.
Dieu le veuille! Adieu, madame: j'ai tant de joie  causer avec vous,
que je ne puis vous quitter. Hlas! il faudra bien.

_Lettre du Chevalier  mademoiselle_ ASS.

Votre lettre, ma chre _Ass_, me touche bien plus qu'elle ne me
fche; elle a un air de vrit, et une odeur de vertu  laquelle je ne
puis rsister; je ne me plains de rien, puisque vous me promettez de
m'aimer toujours. J'avoue que je ne suis pas dans les principes o vous
tes; mais, Dieu merci, je suis encore plus loign de l'esprit de
proslytisme, et je trouve trs-juste que chacun se conduise suivant les
lumires de sa conscience. Soyez tranquille, soyez heureuse, ma chre
_Ass_, il ne m'importe des moyens: ils me parotront tous
supportables, pourvu qu'ils ne me chassent pas de votre coeur. Vous
verrez par ma conduite que je mrite vos bonts. Eh! pourquoi ne
m'aimeriez-vous plus, puisque c'est votre sincrit, c'est la puret de
votre me qui m'attache  vous? Je vous l'ai dit mille fois, et vous
verrez que je ne vous trompe pas; mais est-il juste que vous attendiez
que les effets vous aient prouv ce que je dis, pour le croire? Ne me
connoissez-vous pas assez pour avoir en moi cette confiance qu'inspire
toujours la vrit aux gens qui sont capables de la sentir. Soyez, ds
ce moment, persuade que je vous aime, ma chre _Ass_, aussi
tendrement qu'il est possible, aussi purement que vous pouvez le
dsirer; croyez sur-tout que je suis plus loign que vous-mme, de
prendre jamais d'autre engagement. Je trouve qu'il ne doit rien manquer
 mon bonheur, tant que vous me permettrez de vous voir, et de me
flatter que vous me regarderez comme l'homme du monde qui vous est le
plus attach. Je vous verrai demain, et ce sera moi-mme qui vous
rendrai cette lettre. J'ai mieux aim vous crire que de vous parler,
parce que je sens que je ne pourrois traiter avec vous la matire, sans
perdre contenance. Je suis encore trop sensible; mais je ne veux tre
que ce que vous voulez que je sois; et dans le parti que vous avez pris,
il suffit de vous assurer de ma soumission et de la constance de mon
attachement, dans tous les termes o il vous plaira de le rduire, sans
vous laisser voir des larmes que je ne pourrois empcher de couler, mais
que je dsavoue, puisque vous m'assurez que vous aurez toujours pour moi
de l'amiti. J'ose le croire, ma chre _Ass_, non-seulement parce que
je sais que vous tes sincre, mais encore parce que je suis persuad
qu'il est impossible qu'un attachement aussi tendre, aussi fidle, aussi
dlicat que le mien, ne fasse pas l'impression qu'il doit faire sur un
coeur comme le vtre.




LETTRE XXXVI.

Paris, 1733.


Je ne puis causer long-temps avec vous aujourd'hui; mais je vous dirai
ce qui mettra le comble  vos souhaits; j'ai, Dieu merci, excut ce que
je vous avois mand, je suis comble; ma tranquillit n'est plus que
trop grande; car je ne me sens pas assez repentante de mes fautes; mais
je suis dans la ferme rsolution de ne plus succomber, si Dieu ne me
retire pas sitt  lui. Je ne souhaite plus la vie que pour remplir mes
devoirs, et me conduire d'une faon qui puisse mriter la misricorde de
ce bon pre. Il y aura demain huit jours que le Pre _Bourceaux_ a reu
ma confession. La dmarche que j'ai faite a donn  mon me un calme que
je n'aurois point, si j'tois reste dans mes garemens; j'aurois avec
l'objet d'une mort prsente, les remords, qui m'auroient rendue bien
malheureuse dans ces derniers instans: je suis dans un tel tat de
foiblesse, que je ne puis sortir de mon lit; je m'enrhume  tous les
momens. Mon mdecin a pour moi des attentions tonnantes, il est mon
ami, je suis bienheureuse en tout: tout ce qui est autour de moi, me
sert avec affection: la pauvre _Sophie_ a des soins tonnans de mon
corps et de mon me; elle m'a donn de si bons exemples, qu'elle m'a
presque force  devenir plus sage; elle ne m'a point prche; son
exemple et son silence ont eu plus d'loquence que tous les sermons du
monde; elle est afflige jusqu'au fond du coeur; elle ne manquera jamais
de rien, quand elle m'aura perdue[202]. Tous mes amis l'aiment beaucoup,
et en auront soin. J'espre qu'elle n'en aura pas besoin. J'ai la
consolation de lui laisser du pain. Je ne vous parle point du
chevalier; il est au dsespoir de me voir aussi mal; jamais on n'a vu
une passion aussi violente, plus de dlicatesse, plus de sentiment, plus
de noblesse et de gnrosit. Je ne suis point inquite de la pauvre
petite: elle a un ami et un protecteur, qui l'aime tendrement. Adieu, ma
chre Madame, je n'ai plus la force d'crire. C'est encore pour moi une
douceur infinie de penser  vous; mais je ne puis m'occuper de cette
joie, sans m'attendrir, ma chre amie. La vie que j'ai mene, a t bien
misrable: ai-je jamais joui d'un instant de joie? je ne pouvois tre
avec moi-mme, je craignois de penser; mes remords ne m'ont jamais
abandonne depuis le moment o j'ai commenc  ouvrir les yeux sur mes
garemens. Pourquoi serois-je effraye de la sparation de mon me,
puisque je suis persuade que Dieu est tout bon, et que le moment o je
jouirai du bonheur, sera celui o je quitterai ce misrable corps?

FIN.


ERRATUM IMPORTANT.


C'est d'aprs de faux renseignemens que dans cette dition et dans la
prcdente, nous avons avanc que les lettres de mademoiselle _Ass_
toient adresses  madame _Saladin_, femme du rsident de Genve 
Paris. Au moment o l'on achevoit l'impression de ce recueil, nous avons
appris que la personne  qui mademoiselle _Ass_ crivoit, toit madame
_Calendrini_, de Genve, dont le mari avoit habit Paris pour ses
affaires, et non pas pour celles de la rpublique. Ce fait est confirm
par le passage d'une lettre de _Voltaire_  M. _d'Argental_, (v. la
_Correspondance gnrale_ de _Voltaire_, tome 6, page 96 de l'dition de
Kelh, in-12.) Le lecteur voudra donc bien substituer le nom de
_Calendrini_ ou _Calendrin_, comme l'crit _Voltaire_, au nom de
_Saladin_, partout o ce dernier se trouve crit, soit dans la notice
qui prcde les lettres de mademoiselle _Ass_, soit dans les lettres
mmes.


FOOTNOTES:

[1] _Voyez_ le numro du journal _des Dbats_ du 3 messidor an XIII.

[2] Depuis plusieurs annes, on a runi aux Lettres de madame _de
Svign_ celles de mesdames _de Coulanges_ et _de la Fayette_. Cette
partie de notre collection fera un double emploi peu considrable pour
ceux qui ont des ditions rcentes de madame _de Svign_; et ceux qui
n'ont que des ditions antrieures, seront sans doute bien aises de
pouvoir les complter au moyen de notre recueil.

[3] Caractres de _La Bruyre_, chap. Ier. _des Ouvrages de
l'Esprit_.

[4] _Abrg Chronologique de l'Histoire de France_, tom. 3, p. 846.

[5] Lettre de madame _de Svign_  madame _de Grignan_, du 8 octobre
1679.

[6] Cette phrase est une preuve que toutes les Lettres de madame _de
Villars_  madame _de Coulanges_ n'ont pas t conserves; elle ne se
trouve dans aucune de celles qui nous restent.

[7] Lettre de madame _de Svign_  madame _de Grignan_, du 28 fvrier
1680.

[8] Littralement, _prendre le soleil_.

[9] Gouverneur du Milanais, conseiller d'tat, prsident du conseil des
ordres et grand cuyer de la reine.

[10] Pre de la princesse _d'Harcourt_.

[11] C'est une espce de panier.

[12] Coussin.

[13] La marquise _del Carpio_, femme du marquis _de Liche_, alors
ambassadeur  Rome.

[14] Apparitions.

[15] Les ambassadrices d'Allemagne et de Danemarck.

[16] Fille de madame _de Svign_.

[17] Donner ou faire place.

[18] Franois, duc _de la Rochefoucauld_, prince _de Marsillac_, etc.
auteur des _Maximes_ et des _Mmoires_, etc. mort le 17 mars 1680. Il a
eu cinq garons et trois filles.

[19] Les quatre Rois sont:

_Charles-Quint_, Empereur.

_Philippe II._

_Philippe III._

_Philippe IV._


[20] Le marquis _de Ligneville_.

[21] _Charlotte-Elisabeth_ de Bavire, princesse palatine, seconde femme
de _Monsieur_.

[22] M. et madame _de Villars_ avoient tous deux 55 ans. Il mourut en
1698; elle en 1706.

[23] Madame _de Coulanges_ avoit pourtant 49 ans.

[24] Le marchal son fils toit g de 28  29 ans.

[25] Fille ane de _Henri II_ et de _Catherine de Mdicis_, femme de
_Philippe II_, roi d'Espagne. Elle mourut le 3 octobre 1568, en couche,
non sans soupon de poison.

[26] Fils de _Philippe II_, excut le 24 juillet 1568. Il avoit demand
et obtenu la princesse _Elisabeth_; mais le roi, tant devenu veuf, la
prit pour lui.

[27] De la maison de Portugal.

[28] Chteau royal de Sgovie.

[29] Selon le proverbe, _que ce qui est violent ne dure pas_.

[30] Place publique de la ville de Lyon.

[31] Franois _de Neuville_, marquis, puis duc _de Villeroi_, pair et
marchal de France.

[32] De la charge de grand-matre de la Garde-robe.

[33] Chteau de la maison de _Villeroi_,  quatre lieues de Lyon.

[34] M. _de Louvois_, ministre.

[35] A M. _de Corbinelli_.

[36] Le prince _d'Orange_ fut oblig de lever le sige de Charleroi le
22 dcembre 1672.

[37] Madame _de Coulanges_ toit nice de la femme de M. _le Tellier_,
depuis chancelier de France.

[38] Charles _de Brancas_, pre de la princesse _d'Harcourt_, et
chevalier d'honneur de la reine Anne _d'Autriche_.

[39] Madame _de Richelieu_.

[40] Capitaine des Gendarmes Dauphin.

[41] M. _de Svign_ toit guidon des Gendarmes Dauphin.

[42] Tragdie de _Racine_, reprsente, pour la premire fois, en
janvier 1673.

[43] _De Retz_.

[44] Selon la manire de prononcer de madame _de Ludre_.

[45] Madame _de Svign_ nommoit ainsi la fille de madame _de Grignan_,
qui toit ne le 15 novembre 1670.

[46] Madame _de Montespan_.

[47] Le roi.

[48] M. _de Svign_.

[49] Madame _de Coulanges_ toit cousine-germaine de M. _de Louvois_.

[50] Hros de roman.

[51] Il toit question du mariage du marquis _de Grignan_, petit-fils de
madame _de Svign_, avec mademoiselle _de Saint-Amant_, qu'il pousa
peu de temps aprs.

[52] Fille de madame _de Grignan_, depuis marquise _de Simiane_.

[53] Mort le 5 dcembre 1694, g de 64 ans.

[54] Franois _de Clermont-Tonnerre_, vque et comte de Noyon.

[55] L'abb _Testu_ avoit fait des stances chrtiennes sur divers
passages de l'criture et des Pres.

[56] C'est--dire, le mariage du marquis _de Grignan_ avec mademoiselle
_de Saint-Amant_.

[57] Marie _Stuard_, fille de Jacques II, roi d'Angleterre, et femme de
Guillaume III, roi d'Angleterre, lequel n'toit connu alors en France
que sous le nom de prince _d'Orange_.

[58] Mort le 4 janvier 1695, g de 67 ans.

[59] Morte le 7 janvier 1695.

[60] M. _de Coulanges_ appeloit madame _de Louvois_ sa seconde femme.

[61] Pour sa charge de capitaine des gardes du corps de S. M.

[62] C'toit _M. de Coulanges_.

[63] Ce mariage ne se fit point. Mademoiselle _de Croissi_ fut marie,
en 1696, au marquis _de Bouzoles_; et le comte _de Tillires_ pousa, en
1699, mademoiselle _du Gu de Bagnols_, nice de madame _de Coulanges_.

[64] De l'archevch de Cambrai.

[65] Madame _de Svign_ toit la marraine du chevalier _de Sanzei_.

[66] Cette lettre et la prcdente toient crites sur des feuilles
volantes d'un trs-petit papier.

[67] Le gouvernement de Bretagne fut donn  feu M. le comte _de
Toulouse_, et celui de Guyenne  M. le duc _de Chaulnes_.

[68] M. _de Poissi_ n'pousa point mademoiselle _de Beaumelet_, et ne se
maria qu'en 1698 avee mademoiselle _de Varangeville_.

[69] L'abb _Duguet_, auteur de l'_Institution d'un Prince_.

[70] A cause de l'extrme dvotion de madame _de la Sablire_,  qui
cette maison appartenoit auparavant.

[71] Par le P. _de la Rue_, jsuite.

[72] _Guillaume III_, roi d'Angleterre.

[73] La marquise _de Grignan_.

[74] Le duc _du Lude_.

[75] L'abb _de Ranc_.

[76] Intendant de l'arme de Flandre.

[77] Anne-Franoise _de Lomnie_, femme de Louis _Boucherat_, chancelier
de France.

[78] Allusion au pre _de la Chaise_, confesseur du roi.

[79] Achilles _de Harlai_, premier prsident du parlement de Paris.

[80] Madame _du Gu-Bagnols_.

[81] Franois _de Harlai de Chanvalon_, archevque de Paris, mort 
Conflans prs de Paris, le 6 d'aot 1698, g de 70 ans.

[82] M. _de Fnlon_.

[83] C'toit le marchal _de Villeroi_ qui commandoit l'arme en ce
temps-l.

[84] Soeur de madame _de Montespan_.

[85] Allusion  ces vers du _Menteur_: Mais, puisque nous voici dedans
les Tuileries, Le sjour du beau monde et des galanteries.

[86] Louis-Antoine _de Noailles_, vque de Chlons, depuis cardinal.

[87] M. _de Sanzei_, neveu de M. _de Coulanges_.

[88] Marguerite _le Tellier_, fille du marquis _de Louvois_, ministre de
la guerre.

[89] Ce mariage ne se fit point avec mademoiselle _de Clrembault_, mais
avec mademoiselle _de Duras_, fille du marchal de ce nom, en 1696.

[90] Ce mariage ne se fit que le premier avril 1698.

[91] Madame la comtesse _de Grignan_.

[92] Depuis marquise _de Simiane_.

[93] C'est  l'occasion du mariage de mademoiselle _de Grignan_, qui
devoit bientt pouser le marquis _de Simiane_.

[94] Louis-Marie-Armand _de Simiane de Gordes_, vque de Langres, mort
le 21 novembre 1695.

[95] Catherine _de Roug du Plessis-Bellire_.

[96] Nicolas-Charles _de Crqui_, marquis _de Blanchefort_, mort 
Tournai le 16 mars 1696, g de 27 ans.

[97] Claude _de Longueil_, marquis _de Poissi_ et _de Maisons_,
prsident  mortier au parlement de Paris.

[98] Louise _de Fieubet_, mre de M. _de Poissi_.

[99] Elle fut marie, en 1699, au comte _de Tillires_.

[100] Soeur de madame _de Montespan_.

[101] Pauline Adhmar _de Monteil_, marquise _de Simiane_, et
petite-fille de madame _de Svign_.

[102] Madame _de Svign_, morte  Grignan peu de jours auparavant.

[103] De madame _de Svign_, grand'mre de madame _de Simiane_, et
bonne amie de madame _de Coulanges_, morte depuis environ six semaines.

[104] A cause de l'extrme tendresse de madame _de Svign_ pour madame
_de Grignan_, sa fille.

[105] La princesse _de Savoie_, qui devoit tre dans peu duchesse _de
Bourgogne_, est appele ici _la voisine_ de madame _de Simiane_, parce
qu'alors madame _de Simiane_ demeuroit en Provence.

[106] Il a dj t remarqu que M. _de Coulanges_ appeloit madame _de
Louvois_ sa seconde femme.

[107] A cause de la proximit du Pimont et de la Provence.

[108] Dame d'honneur de madame la duchesse _de Bourgogne_.

[109] Madame _du Lude_ n'avoit point d'enfans.

[110] La mort de Charles II, roi d'Espagne, appela, par son testament,
M. le duc _d'Anjou_  la succession entire de la monarchie d'Espagne.

[111] M. le duc _de Bourgogne_ et M. le duc _de Berri_, aprs avoir
accompagn le roi d'Espagne, leur frre, sur la frontire d'Espagne,
firent le voyage de Provence.

[112] _Philippe_, fils de France, frre unique de Louis XIV, mort 
Saint-Cloud le 9 de juin 1701, g de soixante ans et huit mois.

[113] Louise-Marie _de la Grange d'Acquien_, femme du marquis _de
Bthune_, et soeur de Marie-Casimire _de la Grange_, reine de Pologne.

[114] Madame _de Bracciane_ toit fort vieille.

[115] Au combat de Chiari.

[116] Allusion  madame _de Bracciane_, qui, malgr son ge avanc,
conduisoit la reine d'Espagne.

[117] Marie-Antoinette _Servien_, morte le 26 janvier 1702.

[118] Madame _de Simiane_ n'avoit alors que 26  27 ans.

[119] Armand-Jean _du Plessis_, duc _de Richelieu_, pousa en troisimes
noces, le 20 mars 1702, Marguerite-Thrse _Rouill_, veuve du marquis
_de Noailles_.

[120] Marie-Henriette _le Hardi_, fille unique du marquis _de la
Trousse_, lieutenant-gnral des armes du roi, chevalier des ordres de
sa majest, et de Marguerite _de la Fond_, toit veuve d'Amde-Alphonse
_del Pozzo_, prince _de la Cisterne_.

[121] Terre situe en Provence, sur le bord de la mer, et qui
appartenoit alors  la maison _de Grignan_.

[122] Jeanne _de Brehan_, marquise _de Svign_.

[123] Prtre de l'Oratoire, d'un trs grand mrite, qui demeuroit au
sminaire de Saint-Magloire.

[124] De M. _de Saci_, de l'acadmie franoise.

[125] Charles _d'Aubign_, gouverneur de Berri, chevalier des ordres du
roi, frre de madame _de Maintenon_.

[126] Le combat d'Ekeren, donn le 30 juin 1704.

[127] M. _de Catinat_.

[128] M. _de Catinat_ s'toit retir  Saint-Gratien dans le voisinage
d'Ormesson.

[129] Clbre prdicateur de l'Oratoire, depuis vque de Clermont.

[130] Les mmoires dont il s'agit furent enfin imprims  Paris en 1724,
avec privilge; 2 vol. in-12, et sans doute aprs la mort du neveu de
_Gourville_.

[131] A cause du marchal _de Catinat_.

[132] Lieutenant de roi de la Bastille.

[133] La marquise _de Svign_.

[134] Marchal _de Catinat_.

[135] Le a fvrier.

[136] Marie-Charlotte _de Romillei de la Chesnelaye_.

[137] Allusion au livre du marquis _de l'Hpital_, sur _les infiniment
petits_.

[138] Jean-Franois-Paul _de Crqui_, duc _de Lesdiguires_, mort 
Modne le 6 octobre 1703, g de 25 ans.

[139] A Ormesson.

[140] Mademoiselle _de Montalais_, fille d'honneur de madame
_Henriette-Anne d'Angleterre_.

[141] _Henriette-Anne d'Angleterre_, morte le 29 juin 1670.

[142] _Elisabeth-Charlotte_, palatine du Rhin, que _Monsieur_, frre
unique de _Louis XIV_, pousa en secondes noces le 21 novembre 1671.

[143] Gouvernante des enfans de _Monsieur_.

[144] _Marie-Louise le Loup de Bellenave_, veuve d'_Alexandre de
Choiseul_, comte _du Plessis_; et remarie depuis  _Ren Gillier de
Puygarreau_, marquis _de Clrembault_, premier cuyer de _Madame_,
duchesse d'_Orlans_.

[145] Madame _de Northumberland_.

[146] Gabrielle-Louise _de Saint-Simon_, duchesse _de Brissac_.

[147] Colombe _le Charron_, femme de Csar, duc _de Choiseul_, pair et
marchal de France, et premire dame d'honneur de _Madame_.

[148] Il ne faut pas confondre l'abb _Testu_, dont il est parl dans
ces lettres, avec un autre abb _Testu_ qui avoit t aumnier ordinaire
de _Madame_, et qui toit comme le premier de l'acadmie franoise:
celui dont il s'agit toit un homme de beaucoup d'esprit et de
trs-bonne compagnie.

[149] Les religieuses du Calvaire ont leur voile baiss au parloir,
except pour leurs proches parens, ou dans des cas particuliers.

[150] Madame _de Schomberg_ et madame _de Marans_ toient loges dans la
mme maison.

[151] Terre de madame _de Svign_, en Bretagne.

[152] C'est ce que madame _de Svign_ appeloit _l'approbation de ses
docteurs._

[153] Frre du marchal _de Catinat_.

[154] Franois d'_Aubusson_, duc _de la Feuillade_; pair et marchal de
France, gouverneur du Dauphin, et pre du dernier marchal de ce nom.

[155] Tu au combat de Leuze, le 20 septembre 1691.

[156] Derniers vers de la pompe funbre de _Voiture_, par _Sarrasin_.

[157] _L'enfer des femmes c'est la vieillesse_, disoit un jour le duc
_de la Rochefoucauld_  mademoiselle _de l'Enclos_.

[158] M. _Turretin_, professeur en histoire ecclsiastique  Genve.

[159] _Malherbe,_ dans l'ode _ la reine-mre, sur sa bien-venue en
France._

[160] Le grand _Cond_ qui avoit t son amant.

[161] Le comte _de Guiche_.

[162] _Saint-Evremont_ toit n le premier avril 1613, et mademoiselle
_de l'Enclos_ en mai 1616; il avoit trois ans plus qu'elle.

[163] Elle l'toit en effet. Le comte _de Grammont_ ne mourut que le 10
janvier 1707, g de quatre-vingt-six ans.

[164] M. le comte _de Grammont_.

[165] Guillaume, cardinal _Dubois_, archevque, duc de Cambrai, prince
du Saint-Empire, premier ministre sous la rgence du duc _d'Orlans_, n
le 6 septembre 1656, et mort  Paris le 10 aot 1723, g de
soixante-six ans, onze mois et quatre jours.

N'tant encore que l'abb _Dubois_, il fut envoy, en 1698, en
Angleterre, pour quelque ngociation secrte de la cour de France avec
celle de Londres.

[166] M. l'abb _de Hautefeuille_.

[167] La duchesse _de Mazarin_.

[168] Sur la mort de madame la duchesse _de Mazarin_, morte  Chelsey,
prs de Londres, le 21 Juillet 1699, ge de 76 ans.

[169] Ces lettres vont de l'anne 1725  l'ann 1733.

[170] Ablons, campagne prs Paris.

[171] Pont-de-Vesle, terre en Bourgogne.

[172] Fils de madame de Ferriol.

[173] Autre fils de cette dame.

[174] Excellente actrice pour les pices de _Marivaux_. (_Note de M._ de
Voltaire).

[175] Mademoiselle _Ass_ se trompe. Il toit caissier de la compagnie
de la mer du Sud, et il se retira en France avec la caisse; il y a vcu
long-temps, avec plus de magnificence que de bonne rputation. (_G..._)

[176] La demoiselle en toit folle. Ce mariage s'est fait contre l'aveu
des parens. (_Note de M._ de Voltaire).

[177] L'histoire est trs-vraie. (_Note de M._ de Voltaire).

[178] Madame _de Prie_ toit trs-galante.

[179] M. _d'Argental_.

[180] La fille de mademoiselle _Ass_.

[181] M. _Tronchin_, conseiller d'tat  Genve.

[182] _Martine_, Gnevois, envoy du Landgrave de Hesse,  Paris.

[183] Un parent vieux et riche dont madame _Saladin_ devoit hriter.

[184] M. _de Pont-de-Vesle_, lecteur du roi.

[185] Prdiction qui s'est confirme. C'toit une femme de beaucoup de
gnie, d'esprit, et trs-instruite. Elle parloit plusieurs langues; elle
toit soeur du fameux milord _Bolingbrocke_. (_Note de M._ de Voltaire).

[186] L'archevque _de Tencin_, frre de madame _de Tencin_.

[187] M. _Bertie_, conseiller au parlement.

[188] Gentilhomme provenal.

[189] _Villars-Chandieu_, officier gnral en France, ayant un rgiment
Suisse.

[190] Le cardinal _de Fleury_ imagina, sous de certains prtextes, de
retrancher les rentes viagres. Cette opration ne fut pas faite
impartialement; plusieurs trouvrent le moyen, avec de l'argent, d'en
tre exempts.

(_Note de_ M. de Voltaire).

[191] Le cardinal _de Tencin_, qui prsida le concile d'Embrun.

[192] Le cardinal _de Tencin_ et sa soeur.

[193] Frre de M. _d'Argental_.

[194] _La Fresnaye_, amant de madame _de Tencin_, qui, dit-on, l'avoit
ruin; il se tua dans son cabinet. Il disoit dans son testament, que
s'il mouroit de mort violente, c'toit elle qu'on devoit en accuser:
elle fut mise au chtelet, d'o elle sortit justifie.(_Note de M. de
Voltaire_).

[195] Elle mourut entre mes bras, d'une inflammation d'entrailles; et ce
fut moi qui la fis ouvrir. Tout ce que dit mademoiselle _Ass_, sont
des bruits populaires qui n'ont aucun fondement. (_Note de l'criture
mme de M. de Voltaire et signe de lui_).

[196] Le cardinal _de Tencin_, archevque de Lyon.

[197] Sa petite fille, au couvent.

[198] M. _de Bellegarde_, cadet sans fortune, fut ensuite en Pologne, o
il pousa la soeur du marchal _de Saxe_, fille d'Aurore _de Konigsmark_.
Rien de plus vrai. (_Note de M._ de Voltaire).

_Voltaire_ a commis ici une petite erreur que nous allons rectifier. La
femme qu'pousa M. _de Bellegarde_, toit bien soeur du marchal _de
Saxe_, puisqu'ils avoient tous deux pour pre _Auguste II_, roi de
Pologne; mais elle n'toit point fille d'Aurore _de Konigsmark_, la mre
du marchal: la sienne toit une turque, dont _Auguste II_ eut aussi un
fils nomm le comte _de Rutowski_.

[199] Capitaine aux Gardes Suisses.

[200] M. _de Ferriol_, ambassadeur. _Aga_, mot turc qui signifie
gardien.

[201] M. _Carr de Montgeron_, conseiller au parlement.

[202] _Sophie_,  la mort de demoiselle _Ass_, s'est mise dans un
couvent.






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Ninon de L'Enclos et al.

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1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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