The Project Gutenberg EBook of Dictionnaire raisonn de l'architecture
franaise du XIe au XVIe sicle (1/9), by Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

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Title: Dictionnaire raisonn de l'architecture franaise du XIe au XVIe sicle (1/9)

Author: Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

Release Date: December 28, 2009 [EBook #30781]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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            DICTIONNAIRE RAISONN
            DE
            L'ARCHITECTURE
            FRANAISE
            DU XIe AU XVIe SICLE.

            1

            PARIS
            IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS
            Quai des Augustins, 55, prs du Pont-Neuf

            DICTIONNAIRE RAISONN
            DE
            L'ARCHITECTURE
            FRANAISE
            DU XIe AU XVIe SICLE

            PAR

            M. VIOLLET-LE-DUC
            ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT
            INSPECTEUR-GNRAL DES DIFICES DIOCSAINS

            TOME PREMIER.

            [Illustration]

            PARIS
            B. BANCE, DITEUR
            RUE BONAPARTE, 13.

            1854





L'auteur et l'diteur se rservent le droit de faire traduire et
reproduire cet ouvrage dans les pays o la proprit des ouvrages
franais est garantie par des traits.




PRFACE

[Illustration]

Lorsque nous commencions  tudier l'architecture du moyen ge (il y a
de cela vingt-cinq ans), il n'existait pas d'ouvrages qui pussent nous
montrer la voie  suivre. Il nous souvient qu'alors un grand nombre de
matres en architecture admettaient  peine l'existence de ces monuments
qui couvrent le sol de l'Europe et de la France surtout.  peine
permettait-on l'tude de quelques difices de la renaissance franaise
et italienne; quant  ceux qui avaient t construits depuis le
bas-empire jusqu'au XVe sicle, on n'en parlait gure que pour les citer
comme des produits de l'ignorance et de la barbarie. Si nous nous
sentions pris d'une sorte d'admiration mystrieuse pour nos glises et
nos forteresses franaises du moyen ge, nous n'osions avouer un
penchant qui nous semblait une sorte de dpravation du got,
d'inclination peu avouable. Et cependant par instinct nous tions attir
vers ces grands monuments dont les trsors nous paraissaient rservs
pour ceux qui voudraient se vouer  leur recherche.

Aprs un sjour de deux ans en Italie nous fmes plus vivement frapp
encore de l'aspect de nos difices franais, de la sagesse et de la
science qui ont prsid  leur excution, de l'unit, de l'harmonie et
de la mthode suivies dans leur construction comme dans leur parure.
Dj cependant des esprits distingus avaient ouvert la voie; clairs
par les travaux et l'admiration de nos voisins les Anglais, ils
songeaient  classer les difices par styles et par poques. On ne s'en
tenait plus  des textes la plupart errons, on admettait un classement
archologique bas sur l'observation des monuments eux-mmes. Les
premiers travaux de M. de Caumont faisaient ressortir des caractres
bien tranchs entre les diffrentes poques de l'architecture franaise
du nord. En 1831, M. Vitet adressait au ministre de l'Intrieur un
rapport sur les monuments des dpartements de l'Oise, de l'Aisne, du
Nord, de la Marne et du Pas-de-Calais, dans lequel l'lgant crivain
signalait  l'attention du gouvernement des trsors inconnus, bien
qu'ils fussent  nos portes. Plus tard, M. Mrime poursuivait les
recherches si heureusement commences par M. Vitet, et, parcourant
toutes les anciennes provinces de France, sauvait de la ruine quantit
d'difices que personne alors ne songeait  regarder, et qui font
aujourd'hui la richesse et l'orgueil des villes qui les possdent. M.
Didron expliquait les pomes sculpts et peints qui couvrent nos
cathdrales, et poursuivait  outrance le vandalisme partout o il
voulait tenter quelque oeuvre de destruction. Mais, il faut le dire 
notre honte, les artistes restaient en arrire, les architectes
couraient en Italie ne commenant  ouvrir les yeux qu' Gnes ou
Florence; ils revenaient leurs portefeuilles remplis d'tudes faites
sans critique et sans ordre, et se mettaient  l'oeuvre sans avoir mis
les pieds dans un monument de leur pays.

La commission des Monuments historiques institue prs le ministre de
l'Intrieur commenait cependant  recruter un petit nombre d'artistes
qu'elle chargeait d'tudier et de rparer quelques-uns de nos plus beaux
monuments du moyen ge. C'est  cette impulsion donne ds l'origine
avec prudence, que nous devons la conservation des meilleurs exemples de
notre architecture nationale, une heureuse rvolution dans les tudes de
l'architecture, d'avoir pu tudier pendant de longues annes les
difices qui couvrent nos provinces, et runir les lments de ce livre
que nous prsentons aujourd'hui au public. Au milieu de difficults sans
cesse renaissantes, avec des ressources minimes, la commission des
Monuments historiques a obtenu des rsultats immenses; tout faible que
soit cet hommage dans notre bouche, il y aurait de l'ingratitude  ne
pas le lui rendre, car, en conservant nos difices, elle a modifi le
cours des tudes de l'architecture en France; en s'occupant du pass,
elle a fond dans l'avenir.

Ce qui constitue les nationalits, c'est le lien qui unit troitement
les diffrentes priodes de leur existence; il faut plaindre les peuples
qui renient leur pass, car il n'y a pas d'avenir pour eux! Les
civilisations qui ont profondment creus leur sillon dans l'histoire,
sont celles chez lesquelles les traditions ont t le mieux respectes,
et dont l'ge mr a conserv tous les caractres de l'enfance. La
civilisation romaine est l pour nous prsenter un exemple bien frappant
de ce que nous avanons ici; et quel peuple eut jamais plus de respect
pour son berceau que le peuple romain! Politiquement parlant, aucun
pays, malgr des diffrences d'origines bien marques, n'est fondu dans
un principe d'unit plus compacte que la France; il n'tait donc ni
juste ni sens de vouloir mettre  nant une des causes de cette unit:
ses arts depuis la dcadence romaine jusqu' la renaissance.

En effet, les arts en France du IXe au XVe sicle ont suivi une marche
rgulire et logique, ils ont rayonn en Angleterre, en Allemagne, dans
le nord de l'Espagne, et jusqu'en Italie, en Sicile et en Orient; et
nous ne profiterions pas de ce labeur de plusieurs sicles? Nous ne
conserverions pas et nous refuserions de reconnatre ces vieux titres
envis avec raison par toute l'Europe? Nous serions les derniers 
tudier notre propre langue? Les monuments de pierre ou de bois
prissent, ce serait folie de vouloir les conserver tous et de tenter de
prolonger leur existence en dpit des conditions de la matire, mais ce
qui ne peut et ne doit prir, c'est l'esprit qui a fait lever ces
monuments, car cet esprit c'est le ntre, c'est l'me du pays. Dans
l'ouvrage que nous livrons aujourd'hui au public nous avons essay
non-seulement de donner de nombreux exemples des formes diverses
adoptes par l'architecture du moyen ge, suivant un ordre
chronologique, mais surtout et avant tout de faire connatre les raisons
d'tre de ces formes, les principes qui les ont fait admettre, les moeurs
et les ides au milieu desquelles elles ont pris naissance. Il nous a
paru difficile de rendre compte des transformations successives des arts
de l'architecture sans donner en mme temps un aperu de la civilisation
dont cette architecture est comme l'enveloppe, et si la tche s'est
trouve au-dessus de nos forces, nous aurons au moins ouvert une voie
nouvelle  parcourir, car nous ne saurions admettre l'tude du vtement
indpendamment de l'tude de l'homme qui le porte. Or toute sympathie
pour telle ou telle forme de l'art mise de ct, nous avons t frapp
de l'harmonie complte qui existe entre les arts du moyen ge et
l'esprit des peuples au milieu desquels ils se sont dvelopps. Du
moment o la civilisation du moyen ge se sent vivre, elle tend 
progresser rapidement, elle procde par une suite d'essais sans
s'arrter un instant;  peine a-t-elle entrevu un principe qu'elle en
dduit les consquences, et arrive promptement  l'abus sans se donner
le temps de dvelopper son thme; c'est l le ct faible, mais aussi le
ct instructif des arts du XIIe au XVIe sicle. Les arts compris dans
cette priode de trois sicles ne peuvent, pour ainsi dire, tre saisis
sur un point, c'est une chane non interrompue dont tous les anneaux
sont rivs  la hte par les lois imprieuses de la logique. Vouloir
crire une histoire de l'architecture du moyen ge, ce serait peut-tre
tenter l'impossible, car il faudrait embrasser  la fois, et faire
marcher paralllement l'histoire religieuse, politique, fodale et
civile de plusieurs peuples; il faudrait constater les influences
diverses qui ont apport leurs lments  des degrs diffrents dans
telle ou telle contre, trouver le lien de ces influences, analyser
leurs mlanges et dfinir les rsultats; tenir compte des traditions
locales, des gots et des moeurs des populations, des lois imposes par
l'emploi des matriaux, des relations commerciales, du gnie particulier
des hommes qui ont exerc une action sur les vnements soit en htant
leur marche naturelle, soit en la faisant dvier, ne pas perdre de vue
les recherches incessantes d'une civilisation qui se forme, et se
pntrer de l'esprit encyclopdique, religieux et philosophique du moyen
ge. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les nations chrtiennes occidentales
ont inscrit sur leur drapeau le mot: Progrs; et qui dit progrs dit
labeur, lutte et transformation.

La civilisation antique est simple, une; elle absorbe au lieu de se
rpandre; tout autre est la civilisation chrtienne; elle reoit et
donne, c'est le mouvement, la divergence sans interruption possible. Ces
deux civilisations ont d ncessairement procder trs-diffremment dans
l'expression de leurs arts; on peut le regretter, mais non aller 
l'encontre; on peut crire une histoire des arts gyptien, grec ou
romain, parce que ces arts suivent une voie dont la pente gale monte 
l'apoge et descend  la dcadence sans dvier, mais la vie d'un homme
ne suffirait pas  dcrire les transformations si rapides des arts du
moyen ge,  chercher les causes de ces transformations,  compter un 
un tous les chanons de cette longue chane si bien rive quoique
compose d'lments si divers.

On a pu, lorsque les tudes archologiques sur le moyen ge ne faisaient
que poser les premiers jalons, tenter une classification toute de
convention, et diviser les arts par priodes, par styles _primaires,
secondaires, tertiaires, de transition,_ et supposer que la civilisation
moderne avait procd comme notre globe dont la crote change de nature
aprs chaque grande convulsion; mais par le fait cette classification,
toute satisfaisante qu'elle paraisse, n'existe pas, et de la dcadence
romaine  la renaissance du XVIe sicle il n'y a qu'une suite de
_transitions_ sans arrts. Ce n'est pas que nous voulions ici blmer une
mthode qui a rendu d'immenses services, en ce qu'elle a pos des points
saillants, qu'elle a mis la premire de l'ordre dans les tudes, et
qu'elle a permis de dfricher le terrain; mais, nous le rptons, cette
classification n'existe pas, et nous croyons que le moment est venu
d'tudier l'art du moyen ge comme on tudie le dveloppement et la vie
d'un tre anim qui de l'enfance arrive  la vieillesse par une suite de
transformations insensibles, et sans qu'il soit possible de dire le jour
o cesse l'enfance et o commence la vieillesse. Ces raisons, notre
insuffisance peut-tre, nous ont dtermin  donner  cet ouvrage la
forme d'un _Dictionnaire._ Cette forme, en facilitant les recherches au
lecteur, nous permet de prsenter une masse considrable de
renseignements et d'exemples qui n'eussent pu trouver leur place dans
une histoire, sans rendre le discours confus et presque inintelligible.
Elle nous a paru, prcisment  cause de la multiplicit des exemples
donns, devoir tre plus favorable aux tudes, mieux faire connatre les
diverses parties compliques, mais rigoureusement dduites des besoins,
qui entrent dans la composition de nos monuments du moyen ge,
puisqu'elle nous oblige pour ainsi dire  les dissquer sparment, tout
en dcrivant les fonctions, le but de ces diverses parties et les
modifications qu'elles ont subies. Nous n'ignorons pas que cette
complication des arts du moyen ge, la diversit de leur origine, et
cette recherche incessante du mieux qui arrive rapidement  l'abus, ont
rebut bien des esprits, ont t cause de la rpulsion que l'on
prouvait, et que l'on prouve encore, pour une tude dont le but
n'apparat pas clairement. Il est plus court de nier que d'tudier;
longtemps on n'a voulu voir dans ce dveloppement d'une des parties
intellectuelles de notre pays que le chaos, l'absence de tout ordre, de
toute raison, et cependant lorsque l'on pntre au milieu de ce chaos,
que l'on voit sourdre une  une les sources de l'art de l'architecture
du moyen ge, que l'on prend la peine de suivre leur cours, on dcouvre
bientt la pente naturelle vers laquelle elles tendent toutes, et
combien elles sont fcondes. Il faut reconnatre que le temps de la
ngation aveugle est dj loin de nous, notre sicle cherche  rsumer
le pass; il semble reconnatre (et en cela nous croyons qu'il est dans
le vrai) que pour se frayer un chemin dans l'avenir, il faut savoir d'o
l'on vient, profiter de tout ce que les sicles prcdents ont
laborieusement amass. Ce sentiment est quelque chose de plus profond
qu'une raction contre l'esprit destructeur du sicle dernier, c'est un
besoin du moment; et si quelques exagrations ont pu effrayer les
esprits srieux, si l'amour du pass a parfois t pouss jusqu'au
fanatisme, il n'en reste pas moins au fond de la vie intellectuelle de
notre poque une tendance gnrale et trs-prononce vers les tudes
historiques, qu'elles appartiennent  la politique,  la lgislation,
aux lettres ou aux arts. Il suffit pour s'en convaincre (si cette
observation avait besoin de s'appuyer sur des preuves), de voir avec
quelle avidit le public en France, en Angleterre et en Allemagne se
jette sur toutes les oeuvres qui traitent de l'histoire ou de
l'archologie, avec quel empressement les erreurs sont releves, les
monuments et les textes mis en lumire. Il semble que les dcouvertes
nouvelles viennent en aide  ce mouvement gnral. Au moment o la main
des artistes ne suffit pas  recueillir les restes si nombreux et si
prcieux de nos difices anciens, apparat la photographie qui forme en
quelques annes un inventaire fidle de tous ces dbris. De sages
dispositions administratives runissent et centralisent les documents
pars de notre histoire; les dpartements, les villes voient des
socits se fonder dans leur sein pour la conservation des monuments
pargns par les rvolutions et la spculation; le budget de l'tat, au
milieu des crises politiques les plus graves, ne cesse de porter dans
ses colonnes des sommes importantes pour sauver de la ruine tant
d'oeuvres d'art si longtemps mises en oubli. Et ce mouvement ne suit pas
les fluctuations d'une mode, il est constant, il est chaque jour plus
marqu, et aprs avoir pris naissance au milieu de quelques hommes
clairs, il se rpand peu  peu dans les masses; Il faut dire mme
qu'il est surtout prononc dans les classes industrielles et ouvrires,
parmi les hommes chez lesquels l'instinct agit plus que l'ducation; ils
semblent se reconnatre dans ces oeuvres issues du gnie national.

Quand il s'est agi de reproduire ou de continuer des oeuvres des sicles
passs, ce n'est pas d'en bas que nous sont venues les difficults, et
les excutants ne nous ont jamais fait dfaut; Mais c'est prcisment
parce que cette tendance est autre chose qu'une mode ou une raction,
qu'il est fort important d'apporter un choix scrupuleux, une critique
impartiale et svre, dans l'tude et l'emploi des matriaux qui peuvent
contribuer  rendre  notre pays un art conforme  son gnie. Si cette
tude est incomplte, troite, elle sera strile et fera plus de mal que
de bien; elle augmentera la confusion et l'anarchie dans lesquelles les
arts sont tombes depuis tantt cinquante ans, et qui nous conduiraient
 la dcadence; elle apportera un lment de dsordre de plus; si, au
contraire, cette tude est dirige avec intelligence et soin; si
l'enseignement officiel l'adopte franchement et arrte ainsi ses carts,
runit sous sa main tant d'efforts partiels qui se sont perdus faute
d'un centre, les rsultats ne se feront pas attendre, et l'art de
l'architecture reprendra le rang qui lui convient chez une nation
minemment cratrice. Des convictions isoles, si fortes qu'elles
soient, ne peuvent faire une rvolution dans les arts; si aujourd'hui
nous cherchons  renouer ces fils briss,  prendre dans un pass qui
nous appartient en propre les lments d'un art contemporain, ce n'est
pas au profit des gots de tel ou tel artiste ou d'une coterie; nous ne
sommes au contraire que les instruments dociles des gots et des ides
de notre temps, et c'est aussi pour cela que nous avons foi dans nos
tudes et que le dcouragement ne saurait nous atteindre; ce n'est pas
nous qui faisons dvier les arts de notre poque, c'est notre poque qui
nous entrane.... O? qui le sait! Faut-il au moins que nous
remplissions de notre mieux la tche qui nous est impose par les
tendances du temps o nous vivons. Ces efforts, il est vrai, ne peuvent
tre que limits, car la vie de l'homme n'est pas assez longue pour
permettre  l'architecte d'embrasser un ensemble de travaux, soit
intellectuels soit matriels; l'architecte n'est et ne peut tre qu'une
partie d'un tout; il commence ce que d'autres achvent, ou termine ce
que d'autres ont commenc; il ne saurait donc travailler dans
l'isolement, car son oeuvre ne lui appartient pas en propre, comme le
tableau au peintre, le pome au pote. L'architecte qui prtendrait seul
imposer un art  toute une poque ferait un acte d'insigne folie. En
tudiant l'architecture du moyen ge, en cherchant  rpandre cette
tude, nous devons dire que notre but n'est pas de faire rtrograder les
artistes, de leur fournir les lments d'un art oubli pour qu'ils les
reprennent tels quels, et les appliquent sans raisons aux difices du
XIXe sicle; cette extravagance a pu nous tre reproche, mais elle n'a
heureusement jamais t le rsultat de nos recherches et de nos
principes. On a pu faire des copies plus ou moins heureuses des difices
antrieurs au XVIe sicle, ces tentatives ne doivent tre considres
que comme des essais destins  retrouver les lments d'un art perdu
mais non comme le but auquel doit s'arrter notre architecture moderne.
Si nous regardons l'tude de l'architecture du moyen ge comme utile, et
pouvant amener peu  peu une heureuse rvolution dans l'art, ce n'est
pas  coup sr pour obtenir des oeuvres sans originalit, sans style,
pour voir reproduire sans choix et comme une forme muette, des monuments
remarquables surtout  cause du principe qui les a fait lever, mais
c'est au contraire pour que ce principe soit connu, et qu'il puisse
porter des fruits aujourd'hui comme il en a produit pendant les XIIe et
XIIIe sicles. En supposant qu'un architecte de ces poques revienne
aujourd'hui, avec ses formules et les principes auxquels il obissait de
son temps, et qu'il puisse tre initi  nos ides modernes, si l'on
mettait  sa disposition les perfectionnements apports dans
l'industrie, il ne btirait pas un difice du temps de Philippe Auguste
ou de saint Louis, parce qu'il fausserait ainsi la premire loi de son
art, qui est de se conformer aux besoins et aux moeurs du moment, d'tre
rationnel. Jamais peut-tre des ressources plus nombreuses n'ont t
offertes aux architectes; les excutants sont nombreux, intelligents et
habiles de la main; l'industrie est arrive  un degr de
perfectionnement qui n'avait pas t atteint. Ce qui manque  tout cela
c'est une me, c'est ce principe vivifiant qui rend toute oeuvre d'art
respectable, qui fait que l'artiste peut opposer la raison aux
fantaisies souvent ridicules des particuliers ou d'autorits peu
comptentes trop disposs  considrer l'art comme une superfluit, une
affaire de caprice ou de mode. Pour que l'artiste respecte son oeuvre, il
faut qu'il l'ait conue avec la conviction intime que cette oeuvre est
mane d'un principe vrai, bas sur les rgles du bon sens; le got,
souvent, n'est pas autre chose, et pour que l'artiste soit respect
lui-mme, il faut que sa conviction ne puisse tre mise en doute; or,
comment supposer qu'on respectera l'artiste qui, soumis  toutes les
purilits d'un amateur fantasque, lui btira, suivant le caprice du
moment, une maison chinoise, arabe, gothique, ou de la renaissance? Que
devient l'artiste au milieu de tout ceci? N'est-ce pas le costumier qui
nous habille suivant notre fantaisie, mais qui n'est rien par lui-mme,
n'a et ne peut avoir ni prfrence, ni got propre, ni ce qui constitue
avant tout l'artiste crateur, l'initiative? Mais l'tude d'une
architecture dont la forme est soumise  un principe, comme le corps est
soumis  l'me, pour ne point rester strile, ne saurait tre incomplte
et superficielle. Nous ne craindrons pas de le dire, ce qui a le plus
retard les dveloppements de la renaissance de notre architecture
nationale, renaissance dont on doit tirer profit pour l'avenir, c'est le
zle mal dirig, la connaissance imparfaite d'un art dans lequel
beaucoup ne voient qu'une forme originale et sduisante sans apprcier
le fond. Nous avons vu surgir ainsi de ples copies d'un corps dont
l'me est absente. Les archologues en dcrivant et classant les formes
n'taient pas toujours architectes praticiens, ne pouvaient parler que
de ce qui frappait leurs yeux, mais la connaissance du _pourquoi_ devait
ncessairement manquer  ces classifications purement matrielles, et le
bon sens public s'est trouv justement choqu  la vue de reproductions
d'un art dont il ne comprenait pas la raison d'tre, qui lui paraissait
un jeu bon tout au plus pour amuser quelques esprits curieux de
vieilleries, mais dans la pratique duquel il fallait bien se garder de
s'engager. C'est qu'en effet s'il est un art srieux, qui doive toujours
tre l'esclave de la raison et du bon sens, c'est l'architecture. Ses
lois fondamentales sont les mmes dans tous les pays et dans tous les
temps, la premire condition du got en architecture, c'est d'tre
soumis  ces lois; et les artistes qui, aprs avoir blm les imitations
contemporaines de temples romains dans lesquelles on ne pouvait
retrouver ni le souffle inspirateur qui les a fait lever, ni des points
de rapports avec nos habitudes et nos besoins, se sont mis  construire
des pastiches des formes romanes ou gothiques, sans se rendre compte des
motifs qui avaient fait adopter ces formes, n'ont fait que perptuer
d'une manire plus grossire encore les erreurs contre lesquelles ils
s'taient levs.

Il y a deux choses dont on doit tenir compte avant tout, dans l'tude
d'un art, c'est la connaissance du principe crateur, et le choix dans
l'oeuvre cre. Or le principe de l'architecture franaise au moment o
elle se dveloppe avec une grande nergie, du XIIe au XIIIe sicle,
tant la soumission constante de la forme aux moeurs, aux ides du
moment, l'harmonie entre le vtement et le corps, le progrs incessant,
le contraire de l'immobilit; l'application de ce principe ne saurait
non-seulement, faire rtrograder l'art, mais mme le rendre
stationnaire. Tous les monuments enfants par le moyen ge seraient-ils
irrprochables, qu'ils ne devraient donc pas tre aujourd'hui
servilement copis, si l'on lve un difice neuf, ce n'est qu'un
langage dont il faut apprendre  se servir pour exprimer sa pense, mais
non pour rpter ce que d'autres ont dit; et dans les restaurations,
mme lorsqu'il ne s'agit que de reproduire ou de rparer des parties
dtruites ou altres, il est d'une trs-grande importance de se rendre
compte des causes qui ont fait adopter ou modifier telle ou telle
disposition primitive, appliquer telle ou telle forme; les rgles
gnrales laissent l'architecte sans ressources devant les exceptions
nombreuses qui se prsentent  chaque pas, s'il n'est pas pntr de
l'esprit qui a dirig les anciens constructeurs.

On rencontrera souvent dans cet ouvrage des exemples qui accusent
l'ignorance, l'incertitude, les ttonnements, les exagrations de
certains artistes; mais, que l'on veuille bien le remarquer, on y
trouvera l'influence, l'abus mme parfois d'un principe vrai, une
mthode, en mme temps qu'une grande libert individuelle, l'unit de
style, l'harmonie dans l'emploi des formes, l'instinct des proportions,
toutes les qualits qui constituent un art, soit qu'il s'applique  la
plus humble maison de paysan ou  la plus riche cathdrale, comme au
palais du souverain. En effet, une civilisation ne peut prtendre
possder un art que si cet art pntre partout, s'il fait sentir sa
prsence dans les oeuvres les plus vulgaires. Or de tous les pays
occidentaux de l'Europe, la France est encore celui chez qui cette
heureuse facult s'est le mieux conserve, car c'est celui qui l'a
possde au plus haut degr depuis la dcadence romaine. De tout temps
la France a impos ses arts et ses modes  une grande partie du
continent europen; elle a essay vainement depuis la renaissance de se
faire italienne, allemande, espagnole, grecque, son instinct, le got
natif qui rside dans toutes les classes du pays l'ont toujours ramen 
son gnie propre en la relevant aprs les plus graves erreurs; il est
bon, nous croyons, de le reconnatre, car trop longtemps les artistes
ont mconnu ce sentiment et n'ont pas su en profiter. Depuis le rgne de
Louis XIV surtout, les artistes ont fait ou prtendu faire un corps
isol dans le pays, sorte d'aristocratie trangre, mconnaissant ces
instincts des masses. En se sparant ainsi de la foule, ils n'ont plus
t compris, ont perdu toute influence, et il n'a pas dpendu d'eux que
la barbarie ne gagnt sans retour ce qui restait en dehors de leur
sphre. La preuve en est dans l'infriorit de l'excution des oeuvres
des deux derniers sicles comparativement aux sicles prcdents.
L'architecture surtout qui ne peut se produire qu' l'aide d'une grande
quantit d'ouvriers de tous tats, ne prsentait plus  la fin du XVIIIe
sicle qu'une excution abtardie, molle, pauvre et dpourvue de style 
ce point de faire regretter les dernires productions du bas-empire. La
royaut de Louis XIV, en se mettant  la place de toute chose en France,
en voulant tre le principe de tout, absorbait sans fruit les forces
vives du pays, plus encore peut-tre dans les arts que dans la
politique; et l'artiste a besoin pour produire de conserver son
indpendance. Le pouvoir fodal n'tait certainement pas protecteur de
la libert matrielle; les rois, les seigneurs sculiers, comme les
vques et les abbs, ne comprenaient pas et ne pouvaient comprendre ce
que nous appelons les droits politiques; on en a msus de notre temps,
qu'en et-on fait au XIIe sicle! Mais ces pouvoirs spars, rivaux mme
souvent, laissaient  la population intelligente et laborieuse sa
libert d'allure. Les arts appartenaient au peuple, et personne, parmi
les classes suprieures, ne songeait  les diriger,  les faire dvier
de leur voie. Quand les arts ne furent plus exclusivement pratiqus par
le clerg rgulier, et qu'ils sortirent des monastres pour se rpandre
dans cent corporations laques, il ne semble pas qu'un seul vque se
soit lev contre ce mouvement naturel; et comment supposer d'ailleurs
que des chefs de l'glise, qui avaient si puissamment et avec une si
laborieuse persvrance aid  la civilisation chrtienne, eussent
arrt un mouvement qui indiquait mieux que tout autre symptme que la
civilisation se rpandait dans les classes moyennes et infrieures? Mais
les arts, en se rpandant en dehors des couvents entranaient avec eux
des ides d'mancipation, de libert intellectuelle qui durent vivement
sduire des populations avides d'apprendre, de vivre, d'agir, et
d'exprimer leurs gots et leurs tendances. C'tait dornavant sur la
pierre et le bois, dans les peintures et les vitraux, que ces
populations allaient imprimer leurs dsirs, leurs esprances; c'tait l
que sans contrainte elles pouvaient protester silencieusement contre
l'abus de la force.  partir du XIIe sicle cette protestation ne cesse
de se produire dans toutes les oeuvres d'art qui dcorent nos difices du
moyen ge; elle commence gravement, elle s'appuie sur les textes sacrs,
elle devient satirique  la fin du XIIIe sicle, et finit au XVe par la
caricature. Quelle que soit sa forme, elle est toujours franche, libre,
crue mme parfois. Avec quelle complaisance les artistes de ces poques
s'tendent dans leurs oeuvres sur le triomphe des faibles, sur la chute
des puissants! Quel est l'artiste du temps de Louis XIV qui et os
placer un roi dans l'enfer  ct d'un avare, d'un homicide; quel est le
peintre ou le sculpteur du XIIIe sicle qui ait plac un roi dans les
nues entour d'une aurole, glorifi comme Dieu, tenant la foudre, et
ayant  ses pieds les puissants du sicle? Est-il possible d'admettre,
quand on tudie nos grandes cathdrales, nos chteaux et nos habitations
du moyen ge qu'une autre volont que celle de l'artiste ait influ sur
la forme de leur architecture, sur le systme adopt dans leur
dcoration ou leur construction? L'unit qui rgne dans ces conceptions,
la parfaite concordance des dtails avec l'ensemble, l'harmonie de
toutes les parties ne dmontrent-elles pas qu'une seule volont a
prsid  l'rection de ces oeuvres d'art? Cette volont peut-elle tre
autre que celle de l'artiste? Et ne voyons-nous pas,  propos des
discussions qui eurent lieu sous Louis XIV, lorsqu'il fut question
d'achever le Louvre, le roi, le surintendant des btiments, Colbert, et
toute la cour donner son avis, s'occuper des _ordres_, des _corniches_,
et de tout ce qui touche  l'art, et finir par confier l'oeuvre  un
homme qui n'tait pas architecte, et ne sut que faire un dispendieux
placage, dont le moindre dfaut est de ne se rattacher en aucune faon
au monument et de rendre inutile le quart de sa superficie? On jauge une
civilisation par ses arts, car les arts sont l'nergique expression des
ides d'une poque, et il n'y a pas d'art sans l'indpendance de
l'artiste. L'tude des arts du moyen ge est une mine inpuisable,
pleine d'ides originales, hardies, tenant l'imagination veille, cette
tude oblige  chercher sans cesse, et par consquent elle dveloppe
puissamment l'intelligence de l'artiste. L'architecture, depuis le XIIe
sicle jusqu' la renaissance, ne se laisse pas vaincre par les
difficults, elle les aborde toutes franchement; n'tant jamais  bout
de ressources, elle ne va cependant les puiser que dans un principe
vrai. Elle abuse mme trop souvent de cette habitude de surmonter des
difficults parmi lesquelles elle aime  se mouvoir. Ce dfaut!
pouvons-nous le lui reprocher? Il tient  la nature d'esprit de notre
pays,  ses progrs et ses conqutes, dont nous profitons, au milieu
dans lequel cet esprit se dveloppait. Il dnote les efforts
intellectuels d'o la civilisation moderne est sortie, et la
civilisation moderne est loin d'tre simple; si nous la comparons  la
civilisation paenne, de combien de rouages nouveaux ne la
trouverons-nous pas surcharge; pourquoi donc vouloir revenir dans les
arts  des formes simples quand notre civilisation, dont ces arts ne
sont que l'empreinte, est si complexe? Tout admirable que soit l'art
grec, ses lacunes sont trop nombreuses pour que dans la pratique il
puisse tre appliqu  nos moeurs. Le principe qui l'a dirig est trop
tranger  la civilisation moderne pour inspirer et soutenir nos
artistes modernes. Pourquoi donc ne pas habituer nos esprits  ces
fertiles labeurs des sicles d'o nous sommes sortis? Nous l'avons vu
trop souvent, ce qui manque surtout aux conceptions modernes en
architecture, c'est la souplesse, cette aisance d'un art qui vit dans
une socit qu'il connat; notre architecture gne ou est gne, en
dehors de son sicle, ou complaisante jusqu' la bassesse, jusqu'au
mpris du bon sens. Si donc nous recommandons l'tude des arts des
sicles passs avant l'poque o ils ont quitt leur voie naturelle, ce
n'est pas que nous dsirions voir lever chez nous aujourd'hui des
maisons et des palais du XIIIe sicle, c'est que nous regardons cette
tude comme pouvant rendre aux architectes cette souplesse, cette
habitude d'appliquer  toute chose un principe vrai, cette originalit
native et cette indpendance qui tiennent au gnie de notre pays.
N'aurions-nous que fait natre le dsir chez nos lecteurs d'approfondir
un art trop longtemps oubli, aurions-nous contribu seulement  faire
aimer et respecter des oeuvres qui sont la vivante expression de nos
progrs pendant plusieurs sicles, que nous croirions notre tche
remplie; et si faibles que soient les rsultats de nos efforts, ils
feront connatre, nous l'esprons du moins, qu'entre l'antiquit et
notre sicle, il s'est fait un travail immense dont nous pouvons
profiter, si nous savons en recueillir et choisir les fruits.

VIOLLET-LE-DUC.




DICTIONNAIRE RAISONN DE L'ARCHITECTURE FRANAISE du XIe AU XVIe SICLE




[Illustration: A]


ABAQUE, s. m. (TAILLOIR.) Tablette qui couronne le chapiteau de la
colonne. Ce membre d'architecture joue un grand rle dans les
constructions du moyen ge; le chapiteau recevant directement les
naissances des arcs, forme un encorbellement destin  quilibrer le
porte--faux du sommier sur la colonne, le tailloir ajoute donc  la
saillie du chapiteau en lui donnant une plus grande rsistance; biseaut
gnralement dans les chapiteaux de l'poque romane primitive (1), il
affecte en projection horizontale, la forme carre suivant le lit
infrieur du sommier de l'arc qu'il supporte; il est quelquefois dcor
de moulures simples et d'ornements, particulirement pendant le XIIe
sicle, dans l'Ile-de-France, la Normandie, la Champagne, la Bourgogne
et les provinces mridionales(2). Son plan reste carr pendant la
premire moiti du XIIIe sicle, mais alors il n'est plus dcor que par
des profils d'une coupe trs-mle (3), dbordant toujours les feuillages
et ornements du chapiteau. L'exemple que nous donnons ici est tir du
choeur de l'glise de Vzelay, bti de 1200  1210.

Vers le milieu du XIIIe sicle, lorsque les arcs sont refouills de
moulures accentues prsentant en coupe des saillies comprises dans des
polygones, les abaques inscrivent ces nouvelles formes (4). alors les
feuillages des chapiteaux dbordent la saillie des tailloirs. (glise de
Semur en Auxois et cathdrale de Nevers.)

On rencontre souvent des abaques circulaires dans les difices de la
province de Normandie,  la cathdrale de Coutances,  Bayeux,  Eu, au
Mont-Saint-Michel; les abaques circulaires apparaissent vers le milieu
du XIIIe sicle: les profils en sont hauts, profondment refouills,
comme ceux des chapiteaux anglais de la mme poque. Quelquefois dans
les chapiteaux des meneaux de fentres (comme  la Sainte-Chapelle du
Palais, comme  la cathdrale d'Amiens, comme dans les fentres des
chapelles latrales de la cathdrale de Paris), de 1230  1250, les
abaques sont circulaires (5).

Vers la fin du XIIIe sicle les abaques diminuent peu  peu
d'importance: ils deviennent bas, maigres, peu saillants pendant le XIVe
sicle (6), et disparaissent presque entirement pendant le XVe (7).
Puis, sous l'influence de l'architecture antique, les abaques reprennent
de l'importance au commencement du XVIe sicle. (Voy. CHAPITEAU.)
Pendant la priode romane et la premire moiti du XIIIe sicle, les
abaques ne font pas partie du chapiteau; ils sont pris dans une autre
assise de pierre; ils remplissent rellement la fonction d'une tablette
servant de support et de point d'appui aux sommiers des arcs. Depuis le
milieu du XIIIe sicle jusqu' la renaissance, en perdant de leur
importance comme moulure, les abaques sont, le plus souvent, pris dans
l'assise du chapiteau; quelquefois mme les feuillages qui dcorent le
chapiteau viennent mordre sur les membres infrieurs de leurs profils au
XVe sicle, les ornements enveloppent la moulure de l'abaque, qui se
cache sous cet excs de vgtation. Le rapport entre la hauteur du
profil de l'abaque et le chapiteau, entre la saillie et le galbe de ses
moulures et la disposition des feuillages ou ornements, est fort
important  observer; car ces rapports et le caractre de ces moulures
se modifient non-seulement suivant les progrs de l'architecture du
moyen ge, mais aussi suivant la place qu'occupent les chapiteaux. Au
XIIIe sicle principalement, les abaques sont plus ou moins pais, et
leurs profils sont plus ou moins compliqus, suivant que les chapiteaux
sont placs plus ou moins prs du sol. Dans les parties leves des
difices, les abaques sont trs-pais, largement profils, tandis que
dans les parties basses ils sont plus minces et finement moulurs.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6 et 7.]




ABAT-SONS, s. m. C'est le nom que l'on donne aux lames de bois
recouvertes de plomb ou d'ardoises qui sont attaches aux charpentes des
beffrois pour les garantir de la pluie, et pour renvoyer le son des
cloches vers le sol. Ce n'est gure que pendant le XIIIe sicle que l'on
a commenc  garnir les beffrois d'abat-sons. Jusqu'alors les baies des
clochers taient petites et troites; les beffrois restaient exposs 
l'air libre. On ne trouve de traces d'abat-sons antrieurs au XVe sicle
que dans les manuscrits (1). Ils taient souvent dcors d'ajours, de
dents de scie (2)  leur extrmit infrieure, ou de gaufrures sur les
plombs.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]




ABAT-VOIX, s. m. (Voy. CHAIRE.)




ABBAYE, s.f. (Voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE.)



ABSIDE, s. f. C'est la partie qui termine le choeur d'une glise, soit
par un hmicycle, soit par des pans coups, soit par un mur plat. Bien
que le mot abside ne doive rigoureusement s'appliquer qu' la tribune ou
cul-de-four qui clt la basilique antique, on l'emploie aujourd'hui pour
dsigner le chevet, l'extrmit du choeur, et mme les chapelles
circulaires ou polygonales des transepts ou du rond-point. On dit:
chapelles absidales, c'est--dire chapelles ceignant l'abside
principale; abside carre: la cathdrale de Laon, l'glise de Dol
(Bretagne), sont termines par des absides carres, ainsi que beaucoup
de petites glises de l'Ile-de-France, de Champagne, de Bourgogne, de
Bretagne et de Normandie. Certaines glises ont leurs croisillons
termins par des absides semi-circulaires, tels sont les transepts des
cathdrales de Noyon, de Soissons, de Tournay, en Belgique; des glises
de Saint-Macaire, prs Bordeaux; de Saint-Martin de Cologne, toutes
glises bties pendant le XIIe sicle ou au commencement du XIIIe. Dans
le midi de la France la disposition de l'abside de la basilique antique
se conserve plus longtemps que dans le nord; les absides sont
gnralement dpourvues de bas-cts et de chapelles rayonnantes jusque
vers le milieu du XIIIe sicle; leurs votes en cul-de-four sont plus
basses que celles du transept, telles sont les absides des cathdrales
d'Avignon, des glises du Thor (1) (Vaucluse), de Chauvigny (Basse),
dans le Poitou (2), d'Autun, de Cosne-sur-Loire (3), des glises de
l'Angoumois et de la Saintonge, et, plus tard, celles des cathdrales de
Lyon, de Bziers, de la cit de Carcassonne, de Viviers. Mais il est
ncessaire de remarquer que les absides des glises de Provence sont
gnralement bties sur un plan polygonal, tandis que celles des
provinces plus voisines du nord sont leves sur un plan circulaire.
Dans les provinces du centre l'influence romaine domine, tandis qu'en
Provence et en remontant le Rhne et la Sane c'est l'influence
grco-byzantine qui se fait sentir jusqu'au XIIIe sicle.

Cependant, ds la fin du XIe sicle, on voit des bas-cts et des
chapelles rayonnantes circonscrire les absides de certaines glises de
l'auvergne, du Poitou, du centre de la France; ce mode s'tend pendant
le XIIe sicle jusqu' Toulouse. Telles sont les absides de
Saint-Hilaire de Poitiers (4), de Notre-Dame du Port,  Clermont; de
Saint-tienne de Nevers; de Saint-Sernin de Toulouse. Dans
l'le-de-France, en Normandie, sauf quelques exceptions: les absides des
glises ne se garnissent gure de chapelles rayonnantes que vers le
commencement du XIIIe sicle, et souvent les choeurs sont seulement
entours de bas-cts simples, comme dans les glises de Mantes et de
Poissy, ou doubles ainsi que cela existait autrefois  la cathdrale de
Paris, avant l'adjonction des chapelles du XIVe sicle (5). On voit
poindre les chapelles absidales dans les grands difices appartenant au
style de l'le-de-France  Chartres et  Bourges (6); ces chapelles sont
alors petites, espaces; ce ne sont gure que des niches moins leves
que les bas-cts.

Ce n'est point l cependant une rgle gnrale: l'abside de l'glise de
Saint-Denis possde des chapelles qui datent du XIIe sicle, et prennent
dj une grande importance; il en est de mme dans le choeur de l'glise
de Saint-Martin-des-Champs,  Paris (7). Ce plan prsente une
particularit, c'est cette trave plus large perce dans l'axe du choeur,
et cette grande chapelle centrale. Ici comme  Saint-Denis, comme dans
les glises de Saint-Remy de Reims, et de Vzelay(8), constructions
leves pendant le XIIe sicle ou les premires annes du XIIIe, on
remarque une disposition de chapelles qui semble appartenir aux glises
abbatiales. Ces chapelles sont largement ouvertes sur le bas-ct, peu
profondes, et sont en communication entre elles par une sorte de double
bas-ct troit, qui produit en excution un grand effet.

C'est pendant le cours du XIIIe sicle que les chapelles absidales
prennent tout leur dveloppement. Les chevets des cathdrales de Reims,
d'Amiens (9) et de Beauvais, levs de 1230  1270 nous en ont laiss de
remarquables exemples.

C'est alors que la chapelle absidale, place dans l'axe de l'glise et
ddie  la sainte-Vierge, commence  prendre une importance qui
s'accrot pendant le XIVe sicle, comme  Saint-Ouen de Rouen (10), pour
former bientt une petite glise annexe au chevet de la grande, comme 
la cathdrale de Rouen, et, plus tard, dans presque toutes les glises
du XVe sicle.

Les constructions des absides et chapelles absidales qui conservent le
plan circulaire dans les difices antrieurs au XIIIe sicle,
abandonnent ce parti avec la tradition romane, pour se renfermer dans le
plan polygonal plus facile  combiner avec le systme des votes 
nervures alors adopt, et avec l'ouverture des grandes fentres 
meneaux, lesquelles ne peuvent s'appareiller sur un plan circulaire.

En France, les absides carres ne se rencontrent gure que dans des
difices d'une mdiocre importance. Toutefois, nous avons cit la
cathdrale de Laon et l'glise de Dol, qui sont termines par des
absides carres et un grand fenestrage comme la plupart des glises
anglaises.

Ce mode de clore le chevet des glises est surtout convenable pour des
difices construits avec conomie et sur de petites dimensions. Aussi
a-t-il t frquemment employ dans les villages ou petites bourgades,
particulirement dans le nord et la Bourgogne. Nous citerons les absides
carres des glises de Montral (Yonne), XIIe sicle; de Vernouillet
(11), XIIIe sicle, de Gassicourt, XIVe sicle, prs Mantes; de Tour
(12), fin du XIVe sicle, prs Bayeux; de Clamecy, XIIIe sicle,
circonscrite par le bas-ct.

Nous mentionnerons aussi les glises  absides jumelles; nous en
connaissons plusieurs exemples, et, parmi les plus remarquables,
l'glise de Varen, XIIe sicle (Tarn-et-Garonne) et l'glise du Thor, 
Toulouse, fin du XIVe (13). Dans les glises de fondation ancienne,
c'est toujours sous l'abside que se trouvent places les cryptes; aussi
le sol des absides, autant par suite de cette disposition que par
tradition, se trouve-t-il lev de quelques marches au-dessus du sol de
la nef et du transept. Les glises de Saint-Denis en France et de
Saint-Benot-sur-Loire, prsentent des exemples complets de cryptes
rserves sous les absides, et construites de manire  relever le pav
des ronds-points de quinze  vingt marches au-dessus du niveau du
transept. (Voy. CRYPTE.)

Parmi les absides les plus remarquables et les plus compltes, on peut
citer celles des glises d'Ainay  Lyon, de l'Abbaye-aux-Dames  Caen,
de Notre-Dame-du-Port  Clermont, de Saint-Sernin  Toulouse, XIe et
XIIe sicles; de Brioude, de Fontgombaud, des cathdrales de Paris, de
Reims, d'Amiens, de Bourges, d'Auxerre, de Chartres, de Beauvais, de
Sez; des glises de Pontigny, de Vzelay, de Semur en Auxois, XIIe et
XIIIe sicles; des cathdrales de Limoges, de Narbonne, d'Alby; des
glises de Saint-Ouen de Rouen, XIVe sicle; de la cathdrale de
Toulouse, de l'glise du Mont-Saint-Michel-en-mer, XVe sicle; des
glises de Saint-Pierre de Caen, de Saint-Eustache de Paris, de Brou,
XVIe. Gnralement les absides sont les parties les plus anciennes des
difices religieux: 1 parce que c'est par l que la construction des
glises a t commence; 2 parce qu'tant le lieu saint, celui o
s'exerce le culte, on a toujours d hsiter  modifier des dispositions
traditionnelles; 3 parce que par la nature mme de la construction,
cette partie des monuments religieux du moyen ge est la plus solide,
celle qui rsiste le mieux aux pousses des votes, aux incendies, et
qui se trouve dans notre climat, tourne vers la meilleure exposition.

Il est cependant des exceptions  cette rgle, mais elles sont assez
rares, et elles ont t motives par des accidents particuliers, ou
parce que des sanctuaires anciens ayant t conservs pendant que l'on
reconstruisait les nefs, on a d aprs que celles-ci taient leves,
rebtir les absides pour les remettre en harmonie avec les nouvelles
dispositions.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]




ACCOLADE, s. f. On donne ce nom  certaines courbes qui couronnent les
linteaux des portes et fentres, particulirement dans l'architecture
civile. Ce n'est gure que vers la fin du XIVe sicle que l'on commence
 employer ces formes engendres par des arcs de cercle, et qui semblent
uniquement destines  orner les faces extrieures des linteaux. Les
accolades sont,  leur origine,  peine apparentes (1); plus tard, elles
se dgagent, sont plus accentues (2); puis, au commencement du XVIe
sicle, prennent une grande importance (3), et accompagnent presque
toujours les couronnements des portes, les arcatures, dcorent les
sommets des lucarnes de pierre, se retrouvent dans les plus menus
dtails des galeries, des balustrades, des pinacles, des clochetons.
Cette courbe se trouve applique indiffremment aux linteaux de pierre
ou de bois, dans l'architecture domestique.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]




ACCOUDOIR, s. m. C'est le nom que l'on donne  la sparation des
stalles, et qui permet aux personnes assises de s'accouder lorsque les
_misricordes_ sont releves. (Voy. STALLES.) Les accoudoirs des stalles
sont toujours largis  leur extrmit en forme de spatule pour
permettre aux personnes assises dans deux stalles voisines de s'accouder
sans se gner rciproquement (1). Les accoudoirs sont souvent supports,
soit par des animaux, des ttes, des figures ou par des colonnettes (2).
On voit encore de beaux accoudoirs dans les stalles de la cathdrale de
Poitiers, des glises de Notre-Dame-de-la-Roche, de Saulieu, XIIIe
sicle; dans celles des glises de Bamberg, d'Anellau, de l'abbaye de
Chaise-Dieu, de Saint-Gron de Cologne, XIVe sicle; de Flavigny, de
Gassicourt, de Simorre, XVe sicle; des cathdrales d'Alby, d'Auch,
d'Amiens, des glises de Saint-Bertrand de Comminges, de Montral
(Yonne), de Saint-Denis en France, provenant du chteau de Gaillon, XVIe
sicle.

[Illustration: Fig. 1 et 2.]




AGRAFE, s. f. C'est un morceau de fer ou de bronze qui sert  relier
ensemble deux pierres. (Voy. CRAMPON.)




AIGUILLE, s. f. On donne souvent ce nom  la terminaison pyramidale d'un
clocher ou d'un clocheton, lorsqu'elle est fort aigu; on dsigne aussi
par aiguille l'extrmit du poinon d'une charpente qui perce le comble
et se dcore d'ornements de plomb. (Voy. FLCHE, POINON.)




ALBATRE, s. m. Cette matire a t frquemment employe dans le moyen
ge, du milieu du XIIIe sicle au XVIe, pour faire des statues de
tombeaux et souvent mme les bas-reliefs dcorant ces tombeaux, des
ornements dcoups se dtachant sur du marbre noir (1), et des retables,
vers la fin du XVe sicle. L'exemple que nous donnons ici provient des
magasins de Saint-Denis. Il existe, dans la cathdrale de Narbonne, une
statue de la sainte Vierge, plus grande que nature, en albtre oriental,
du XIVe sicle, qui est un vritable chef-d'oeuvre. Les belles statues
d'albtre de cette poque, en France, ne sont pas rares; malheureusement
cette matire ne rsiste pas  l'humidit. Au Louvre, dans le Muse des
monuments franais, dans l'glise de Saint-Denis, on rencontre de belles
statues d'albtre provenant de tombeaux. Les artistes du moyen ge
polissaient toujours l'albtre lorsqu'ils l'employaient pour la
statuaire, mais  des degrs diffrents. Ainsi, souvent les nus sont
laisss  peu prs mats et les draperies polies, quelquefois c'est le
contraire qui a lieu. Souvent aussi on dorait et on peignait la
statuaire en albtre, par parties, en laissant aux nus la couleur
naturelle. Le Muse de Toulouse renferme de belles statues d'albtre
arraches  des tombeaux; il en a une surtout d'un archevque de
Narbonne, en albtre gris, de la fin du XIVe sicle, qui est d'une
grande beaut; la table sur laquelle repose cette figure tait incruste
d'ornements de mtal, probablement de cuivre dor, dont on ne trouve que
les attaches. (Voy. TOMBES, STATUES.)

[Illustration: Fig. 1.]




ALIGNEMENT, s. m. De ce que la plupart des villes du moyen ge se sont
leves successivement sur des cits romaines ou sur les villages
gaulois, au milieu des ruines ou  l'entour de mauvaises cabanes, on en
a conclu, un peu lgrement, que l'dilit au moyen ge n'avait aucune
ide de ce que nous appelons aujourd'hui les alignements des rues d'une
ville, que chacun pouvait btir  sa fantaisie en laissant devant sa
maison l'espace juste ncessaire  la circulation. Il n'en est rien. Il
existe, en France, un assez grand nombre de villes fondes d'un jet
pendant les XIIe, XIIIe et XIVe sicles, qui sont parfaitement alignes,
comme le sont les villes de l'Amrique du nord, bties par les migrants
europens.

Le pouvoir fodal n'avait pas  sa disposition les lois d'expropriation
pour cause d'utilit publique; et quand, par suite de l'agglomration
successive des maisons, une ville se trouvait mal aligne, ou plutt ne
l'tait pas du tout, il fallait bien en prendre son parti; car si tout
le monde souffrait de l'troitesse des rues, et de leur irrgularit,
personne n'tait dispos, pas plus qu'aujourd'hui,  dmolir sa maison
bnvolement,  cder un pouce de terrain pour largir la voie publique
ou rectifier un alignement. Le reprsentant suprme du pouvoir fodal,
le roi,  moins de procder  l'alignement d'une vieille cit par voie
d'incendie, comme Nron  Rome, ce qui n'et pas t du got des
bourgeois, n'avait aucun moyen de faire largir et rectifier les rues de
ses bonnes villes.

Philippe Auguste, en se mettant  l'une des fentres de son Louvre, par
une de ces belles matines de printemps o le soleil attire  lui toute
l'humidit du sol, eut, dit-on, son odorat tellement offens par la
puanteur qui s'exhalait des rues de Paris, qu'il rsolut de les
empierrer pour faciliter l'coulement des eaux. De son temps, en effet,
on commena  paver les voies publiques; il pouvait faire paver des rues
qui se trouvaient sur son domaine, mais il n'et pu, mme  prix
d'argent, faire reculer la faade de la plus mdiocre maison de sa
capitale, sans le consentement du propritaire. Il ne faut donc pas trop
taxer nos aeux d'instincts dsordonns, mais tenir compte des moeurs et
des habitudes de leur temps, de leur respect pour ce qui existait, avant
de les blmer. Ce n'tait pas par got qu'ils vivaient au milieu de rues
tortueuses et mal niveles, car lorsqu'ils btissaient une ville neuve,
ils savaient parfaitement la percer, la garnir de remparts rguliers,
d'difices publics, y rserver des places avec portiques, y lever des
fontaines et des aqueducs. Nous pourrons citer comme exemples les villes
d'Aigues-Mortes, la ville neuve de Carcassonne, Villeneuve-le-Roy,
Villeneuve l'Archevque en Champagne, la ville de Montpazier en
Prigord, dont nous donnons le plan (1); la ville de Sainte-Foy
(Gironde). Toutes villes bties pendant le XIIIe sicle.

[Illustration: Fig. 1.]




ALLGE, s.m. Mur mince servant d'appui aux fentres, n'ayant que
l'paisseur du tableau, et sur lequel portent les colonnettes ou meneaux
qui divisent la croise dans les difices civils (1). Pendant les XIe,
XIIe et XIIIe sicles, les allges des croises sont au nu du parement
extrieur du mur de face. Au XIVe sicle, la moulure ou les colonnettes
qui servent de pied-droit  la fentre et l'encadrent, descendent
jusqu'au bandeau pos  hauteur de plancher, et l'allge est renfonc
(2), indiquant bien ainsi qu'il n'est qu'un remplissage ne tenant pas au
corps de la construction. Au XVe sicle, l'allge est souvent dcor par
des balustrades aveugles, comme on le voit encore dans un grand nombre
de maisons de Rouen,  la maison de Jacques Coeur  Bourges (3); au XVIe
sicle, d'armoiries, de chiffres, de devises et d'emblmes, comme 
l'ancien htel de la cour des comptes de Paris (4), bti par Louis XII,
et dans quelques maisons d'Orlans. La construction de cette partie des
fentres suit ses transformations. Dans les premiers temps, les assises
sont continues, et l'allge fait corps avec les parements extrieurs;
plus tard, lorsque les allges sont accuss  l'extrieur, ils sont
faits d'un seul morceau pos en dlit; quelquefois mme, le meneau
descend jusqu'au bandeau du plancher, et les deux parties de l'allge ne
sont que des remplissages, deux dalles poses de champ, parfaitement
propres  recevoir de la sculpture.

[Illustration: Fig. 1 et 2]
[Illustration: Fig. 3 et 4.]




MES (Les), s. f. La statuaire du moyen ge personnifie frquemment les
mes. Dans les bas-reliefs reprsentant le jugement dernier (voy.
JUGEMENT DERNIER), dans les bas-reliefs lgendaires, les vitraux, dans
les tombeaux, les mes sont reprsentes par des formes humaines,
jeunes, souvent drapes, quelquefois nues. Parmi les figures qui
dcorent les voussures des portes principales de nos glises, dans le
tympan desquelles se trouve plac le jugement dernier,  la droite de
Notre-Seigneur, on remarque souvent Abraham portant des groupes d'lus
dans le pan de son manteau (1); ce sont de petites figures nues, ayant
les bras croiss sur la poitrine ou les mains jointes. Dans le curieux
bas-relief qui remplit le fond de l'arcade du tombeau de Dagobert 
Saint-Denis (tombeau lev par saint Louis), on voit reprsente, sous
la forme d'un personnage nu, ayant le front ceint d'une couronne, l'me
de Dagobert soumise  diverses preuves avant d'tre admise au ciel.
Dans presque tous les bas-reliefs de la mort de la sainte Vierge,
sculpts pendant les XIIIe et XIVe sicles, Notre-Seigneur assiste aux
derniers moments de sa mre, et porte son me entre ses bras comme on
porte un enfant. Cette me est reprsente alors sous la figure d'une
jeune femme drape et couronne. Ce charmant sujet, empreint d'une
tendresse toute divine, devait inspirer les habiles artistes de cette
poque; il est toujours trait avec amour et excut avec soin. Nous
donnons un bas-relief en bois du XIIIe sicle existant  Strasbourg, et
dans lequel ce sujet est habilement rendu (2). On voit, dans la chapelle
du Liget (Indre-et-Loire), une peinture du XIIe sicle de la mort de la
Vierge; ici l'me est figure nue; le Christ la remet entre les bras de
deux anges qui descendent du ciel.

Dans les vitraux et les peintures, la possession des mes des morts est
souvent dispute entre les anges et les dmons; dans ce cas, l'me que
l'on reprsente quelquefois sortant de la bouche du mourant est toujours
figure les mains jointes, et sous la figure humaine jeune et sans sexe.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]




AMORTISSEMENT, s. m. Mot qui s'applique au couronnement d'un difice, 
la partie d'architecture qui termine une faade, une toiture, un pignon,
un contre-fort; il est particulirement employ pour dsigner ces
groupes, ces frontons contourns dcors de vases, de rocailles, de
consoles et de volutes, si frquemment employs pendant le XVIe sicle
dans les parties suprieures des faades des difices, des portes, des
coupoles, des lucarnes. Dans la priode qui prcde la renaissance, le
mot amortissement est galement appliquable  certains couronnements ou
_terminaisons_; ainsi, on peut considrer l'extrmit sculpte de la
couverture en dallage de l'abside de l'glise du Thor (Vaucluse), comme
un amortissement (1); de mme que certains fleurons qui sont placs  la
pointe des pignons pendant les XIIIe (2), XIVe et XVe sicles. Les ttes
des contre-forts des chapelles absidales de la cathdrale d'Amiens,
XIIIe sicle (3), sont de vritables amortissements.

[Illustration: Fig. 1, 2 et 3.]




ANCRE, s. f. Pice de fer place  l'extrmit d'un chanage pour
maintenir l'cartement des murs. (Voy. CHANAGE.) Les ancres taient
bien rarement employes dans les constructions antrieures au XVe
sicle; les crampons scells dans les pierres, et les rendant
solidaires, remplaaient alors les chanages. Mais dans les
constructions civiles du XVe sicle, on voit souvent des ancres
apparentes places de manire  retenir les parements extrieurs des
murs. Ces ancres affectent alors des formes plus ou moins riches,
prsentant des croix ancres (1), des croix de Saint-Andr (2);
quelquefois, dans des maisons particulires, des lettres (3), des
rinceaux (4).

On a aussi employ, dans quelques maisons du XVe sicle, bties avec
conomie, des ancres de bois, retenues avec des _clefs_ galement de
bois (5), et reliant les solives des planchers avec les sablires hautes
et basses des pans de bois de face.

[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3, 4 et 5.]




ANGE, s. m. Les reprsentations d'anges ont t frquemment employes
dans les difices du moyen ge soit religieux, soit civils. Sans parler
ici des bas-reliefs, vitraux et peintures, tels que les Jugements
Derniers, les Histoires de la sainte Vierge, les Lgendes, o ils
trouvent naturellement leur place, ils jouent un grand rle dans la
dcoration extrieure et intrieure des glises. Les anges se divisent
en neuf choeurs et en trois ordres: le premier ordre comprend les
_Trnes_, _les Chrubins_, les _Sraphins_; le deuxime: les
_Dominations_, les _Vertus_, les _Puissances_; le troisime: les
_Principauts_, les _Archanges_, les _Anges_.

La cathdrale de Chartres prsente un bel exemple sculpt de la
hirarchie des anges au portail mridional, XIIIe sicle. La porte nord
de la cathdrale de Bordeaux donne aussi une srie d'anges complte,
dans ses voussures. La chapelle de Vincennes en offre une autre du XVe
sicle. Comme peinture, il existe dans l'glise de Saint-Chef (Isre)
une reprsentation de la hirarchie des anges qui date du XIIe sicle
(voir pour de plus amples dtails la savante dissertation de M. Didron
dans le _Manuel d'Iconographie chrtienne_ p. 71).  la cathdrale de
Reims, on voit une admirable srie de statues d'anges places dans les
grands pinacles des contre-forts (1). Ces anges sont reprsents draps,
les ailes ouvertes, nu-pieds, et tenant dans leurs mains le soleil et la
lune, les instruments de la Passion de N. S. ou les diffrents objets
ncessaires au sacrifice de la sainte messe.  la porte centrale de la
cathdrale de Paris, au-dessus du Jugement Dernier, deux anges de
dimensions colossales, placs des deux cts du Christ triomphant,
tiennent les instruments de la Passion. La mme disposition se retrouve
 la porte nord de la cathdrale de Bordeaux (2);  Chartres,  Amiens
(voy. JUGEMENT DERNIER).  la cathdrale de Nevers, des anges sont
placs  l'intrieur, dans les tympans du triforium (3).  la
Sainte-Chapelle de Paris, des anges occupent une place analogue dans
l'arcature infrieure; ils sont peints et dors, se dtachent sur des
fonds incrusts de verre bleu avec dessins d'or, et tiennent des
couronnes entre les sujets peints reprsentant des martyrs (4).  la
porte centrale de la cathdrale de Paris, bien que la srie ne soit pas
complte et qu'on ne trouve ni les sraphins ni les chrubins, les deux
premires voussures sont occupes par des anges qui sortant  mi-corps
de la gorge mnage dans la moulure, semblent assister  la grande scne
du Jugement Dernier, et forment, autour du Christ triomphant, comme une
double aurole d'esprits clestes. Cette disposition est unique, et ces
figures, dont les poses sont pleines de vrit et de grce, ont t
excutes avec une perfection inimitable, comme toute la sculpture de
cette admirable porte.

Au Muse de Toulouse, on voit un ange fort beau, du XIIe sicle, en
marbre (5), provenant d'une annonciation; il est de grandeur naturelle,
tient un sceptre de la main gauche, et ses pieds nus portent sur un
dragon dvorant un arbre feuillu; il est nimb; les manches de sa
tunique sont ornes de riches broderies.

Au-dessus du Christ triomphant de la porte nord de la cathdrale de
Bordeaux, XIIIe sicle, on remarque deux anges en pied, tenant le soleil
et la lune (6); cette reprsentation symbolique se trouve gnralement
employe dans les crucifiements (voy. CRUCIFIEMENT). Dans la cathdrale
de Strasbourg, il existe un pilier, dit Pilier des Anges, au sommet
duquel sont places des statues d'anges sonnant de la trompette, XIIIe
sicle (7). Ces anges sont nimbs. Sur les amortissements qui terminent
les pignons ou gbles  jour des chapelles du XIVe sicle de l'abside de
la cathdrale de Paris, on voyait autrefois une srie d'anges jouant de
divers instruments de musique; ce motif a t frquemment employ dans
les glises des XIVe et XVe sicles. Les anges sont souvent
thurifraires; dans ce cas, ils sont placs  ct du Christ, de la
sainte Vierge, et mme quelquefois  ct des saints martyrs.  la
Sainte-Chapelle, les demi-tympans de l'arcature basse sont dcors de
statues d'anges  mi-corps sortant d'une nue, et encensant les martyrs
peints dans les quatre-feuilles de ces arcatures (8). Presque toujours,
de la main gauche, ils tiennent une navette.

La plupart des matre-autels des cathdrales ou principales glises de
France taient encore, il y a un sicle, entours de colonnes en cuivre,
surmontes de statues d'anges galement en mtal, tenant les instruments
de la Passion ou des flambeaux (voy. AUTEL).

Les sommets des flches en bois, recouvertes de plomb, ou l'extrmit
des croupes des combles des absides, taient couronns de figures
d'anges en cuivre ou en plomb, qui sonnaient de la trompette, et, par la
manire dont leurs ailes taient disposes, servaient de girouettes. Il
existait  Chartres et  la Sainte-Chapelle du Palais, avant les
incendies des charpentes, des anges ainsi placs. Des anges sonnant de
la trompette sont quelquefois poss aux sommets des pignons, comme 
Notre-Dame de Paris; aux angles des clochers, comme  l'glise de
Saint-Pre-sous-Vzelay.  la base de la flche en pierre de l'glise de
Semur-en-Auxois, quatre anges tiennent des outres suivant le texte de
l'_apocalypse_ (chap. VII): .... Je vis quatre anges qui se tenaient
aux quatre coins de la terre, et qui retenaient les quatre vents du
monde.... La flche centrale de l'glise de l'abbaye du
Mont-Saint-Michel tait couronne autrefois par une statue colossale de
l'archange saint Michel terrassant le dmon, qui se voyait de dix lieues
en mer.

Dans les constructions civiles, on a abus des reprsentations d'anges
pendant les XVe et XVIe sicles. On leur a fait porter des armoiries,
des devises; on en a fait des supports, des culs-de-lampe. Dans
l'intrieur de la clture du choeur de la cathdrale d'Alby, qui date du
commencement du XVIe sicle, on voit, au-dessus des dossiers des
stalles, une suite d'anges tenant des phylactres (9).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7 et 8.]
[Illustration: Fig. 9.]




ANIMAUX, s. m. Saint Jean (_apocalypse_, chap. IV et V) voit dans le
ciel entr'ouvert le trne de Dieu entour de vingt-quatre vieillards
vtus de robes blanches, avec des couronnes d'or sur leurs ttes, des
harpes et des vases d'or entre leurs mains; aux quatre angles du trne,
sont quatre animaux ayant chacun six ailes et couverts d'yeux devant et
derrire: le premier animal est semblable  un lion, le second  un
veau, le troisime  un homme, le quatrime  un aigle. Cette vision
mystrieuse fut bien des fois reproduite par la sculpture et la peinture
pendant les XIIe, XIIIe, XIVe et XVe sicles. Cependant, elle ne le fut
qu'avec des modifications importantes. On fit, ds les premiers sicles
du christianisme, des quatre animaux, la personnification des quatre
vanglistes: le lion  saint Marc, le veau  saint Luc, l'ange (l'homme
ail)  saint Matthieu, l'aigle  saint Jean; cependant saint Jean, en
crivant son _Apocalypse_, ne pouvait songer  cette personnification
puisque alors les quatre vangiles n'taient pas crits. Toutefois,
l'_Apocalypse_ tant considre comme une prophtie, ces quatre animaux
sont devenus, vers le VIIe sicle, la personnification ou le signe des
vanglistes. Pendant le XIIe sicle, la sculpture, dj fort avance
comme art, est encore toute symbolique; le texte de saint Jean est assez
exactement rendu. Au portail occidental de l'glise de Moissac, on voit
reprsent sur le tympan de la porte le Christ sur un trne, entour des
quatre animaux nimbs, tenant des phylactres, mais ne possdant chacun
que deux ailes, et dpourvus de ces yeux innombrables; au-dessous du
Christ, dans le linteau, sont sculpts les vingt-quatre vieillards. Au
portail royal de la cathdrale de Chartres (1), on voit aussi le Christ
entour des quatre animaux seulement. Les vingt-quatre vieillards sont
disposs dans les voussures de la porte. Au portail extrieur de
l'glise de Vzelay, on retrouve, dans le tympan de la porte centrale,
les traces du Christ sur son trne, entour des quatre animaux et des
vingt-quatre vieillards placs en deux groupes de chaque ct du trne.
Plus tard, au XIIIe sicle, les quatre animaux n'occupent plus que des
places trs-secondaires. Ils sont placs comme au portail principal de
Notre-Dame de Paris, par exemple, sous les aptres, aux quatre angles
saillants et rentrants des deux brasements de la porte. L'ordre observ
dans la vision de saint Jean se perd, et les quatre animaux ne sont plus
l que comme la personnification admise par tous, des quatre
vanglistes. On les retrouve aux angles des tours, comme  la tour
Saint-Jacques-la-Boucherie de Paris, XVIe sicle; dans les angles
laisss par les encadrements qui circonscrivent les roses, dans les
tympans des pignons, sur les contre-forts des faades, dans les clefs de
votes, et mme dans les chapiteaux des piliers de choeurs.

Avant le XIIIe sicle, les quatre animaux sont ordinairement seuls;
mais, plus tard, ils accompagnent souvent les vanglistes qu'ils sont
alors destins  faire reconnatre. Cependant, nous citerons un exemple
curieux de statues d'vanglistes de la fin du XIIe sicle, qui portent
entre leurs bras les animaux symboliques. Ces quatre statues sont
adosses  un pilier du clotre de Saint-Bertrand de Comminges (2).

La dcoration des difices religieux et civils prsente une varit
infinie d'animaux fantastiques pendant la priode du moyen ge. Les
bestiaires des XIIe et XIIIe sicles attribuaient aux animaux rels ou
fabuleux des qualits symboliques dont la tradition s'est longtemps
conserve dans l'esprit des populations, grce aux innombrables
sculptures et peintures qui couvrent nos anciens monuments; les fabliaux
venaient encore ajouter leur contingent  cette srie de reprsentations
bestiales. Le lion, symbole de la vigilance, de la force et du courage;
l'antula, de la cruaut; l'oiseau caladre, de la puret; la sirne; le
plican, symbole de la charit; l'aspic, qui garde les baumes prcieux
et rsiste au sommeil; la chouette, la guivre, le phnix; le basilic,
personnification du diable; le dragon, auquel on prtait des vertus si
merveilleuses (voy. les _Mlang. archol._ des RR. PP. Martin et
Cahier), tous ces animaux se rencontrent dans les chapiteaux des XIIe et
XIIIe sicles, dans les frises, accrochs aux angles des monuments, sur
les couronnements des contre-forts, des balustrades.  Chartres, 
Reims,  Notre-Dame de Paris,  Amiens,  Rouen,  Vzelay,  Auxerre,
dans les monuments de l'ouest ou du centre, ce sont des peuplades
d'animaux bizarres, rendus toujours avec une grande nergie. Au sommet
des deux tours de la faade de la cathdrale de Laon, les sculpteurs du
XIIIe sicle ont plac, dans les pinacles  jour, des animaux d'une
dimension colossale (3). Aux angles des contre-forts du portail de
Notre-Dame de Paris, on voit aussi sculptes d'normes btes, qui, en se
dcoupant sur le ciel, donnent la vie  ces masses de pierre (4). Les
balustrades de la cathdrale de Reims sont surmontes d'oiseaux
bizarres, draps, capuchonns. Dans des difices plus anciens, au XIIe
sicle, ce sont des frises d'animaux qui s'entrelacent, s'entre-dvorent
(5); des chapiteaux sur lesquels sont figurs des tres tranges,
quelquefois moiti hommes, moiti btes; possdant deux corps pour une
tte, ou deux ttes pour un corps; les glises du Poitou, de la
Saintonge, de la Guyenne, les monuments romans de la Bourgogne et des
bords de la Loire, prsentent une quantit prodigieuse de ces animaux,
qui, tout en sortant de la nature, ont cependant une physionomie  eux,
quelque chose de rel qui frappe l'imagination; c'est une histoire
naturelle  part, dont tous les individus pourraient tre classs par
espces. Chaque province possde ses types particuliers, qu'on retrouve
dans les difices de la mme poque; mais ces types ont un caractre
commun de puissance sauvage; ils sont tous empreints d'un sentiment
d'observation de la nature trs-remarquable. Les membres de ces
cratures bizarres sont toujours bien attachs, rendus avec vrit;
leurs contours sont simples et rappellent la grce que l'on ne peut se
lasser d'admirer dans les animaux de la race fline, dans les oiseaux de
proie, chez certains reptiles. Nous donnons ici un de ces animaux,
sculpt sur un des vantaux de porte de la cathdrale du Puy-en-Velay
(6). Ce tigre, ce lion, si l'on veut, est en bois; sa langue, suspendue
sur un axe, se meut au moyen d'un petit contre-poids quand on ouvre les
vantaux de la porte; il tait peint en rouge et en vert. Il existe, sur
quelques chapiteaux et corbeaux de l'glise Saint-Sernin de Toulouse,
une certaine quantit de ces singuliers quadrupdes qui semblent
s'accrocher  l'architecture avec une sorte de frnsie; ils sont
sculpts de main de matre (7). Au XIVe sicle, la sculpture, en
devenant plus pauvre, plus maigre, et se bornant presque  l'imitation
de la flore du nord, supprime en grande partie les animaux dans
l'ornementation sculpte ou peinte; mais, pendant le XVe sicle et au
commencement du XVIe, on les voit reparatre, imits alors plus
scrupuleusement sur la nature, et ne remplissant qu'un rle
trs-secondaire par leur dimension. Ce sont des singes, des chiens, des
ours, des lapins, des rats, des renards, des limaons, des larves, des
lzards, des salamandres; parfois aussi, cependant, des animaux
fantastiques, contourns (8), exagrs dans leurs mouvements; tels sont
ceux que l'on voyait autrefois sculpts sur les accolades de l'htel de
La Trmoille,  Paris.

Les reprsentations des fabliaux deviennent plus frquentes, et, quoique
fort peu dcentes parfois, se retrouvent dans des chapiteaux, des
frises, des boiseries, des stalles, des jubs. La satire remplace les
traditions et les croyances populaires. Les artistes abusent de ces
dtails, en couvrent leurs difices sans motif ni raison, jusqu'au
moment o la Renaissance vient balayer tous ces jeux d'esprit uss, pour
y substituer ses propres garements.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6 et 7.]
[Illustration: Fig. 8.]




ANNELE (Colonne). (Voy. BAGUE.)




APOCALYPSE, s. f. Le livre de l'_Apocalypse_ de saint Jean ne se prte
gure  la sculpture; mais, en revanche, il ouvre un large champ  la
peinture; aussi ces visions divines, ces prophties obscures n'ont-elles
t rendues en entier, dans le moyen ge, que dans des peintures murales
ou des vitraux. Les roses des grandes glises, par leur dimension et la
multiplicit de leurs compartiments, permettaient aux peintres-verriers
de dvelopper cet immense sujet. Nous citerons la rose occidentale de
l'glise de Mantes, dont les vitraux, qui datent du commencement du
XIIIe sicle, reproduisent, avec une nergie remarquable, les visions de
saint Jean. La rose de la Sainte-Chapelle du Palais, excute  la fin
du XVe sicle, prsente les mmes sujets, rendus avec une excessive
finesse. Parmi les peintures murales, devenues fort rares aujourd'hui en
France, nous, mentionnerons celles du porche de l'glise de Saint-Savin
en Poitou, qui donnent quelques-unes des visions de l'_Apocalypse_. Ces
peintures datent du commencement du XIIe sicle.




APOTRES, s. m. Dans le canon de la messe, les douze aptres sont
dsigns dans l'ordre suivant: Pierre, Paul, Andr, Jacques, Jean,
Thomas, Jacques, Philippe, Barthlemy, Matthieu, Simon et Tadde.
Toutefois, dans l'_Iconographie chrtienne franaise_ du XIe au XVIe
sicle, cet ordre n'est pas toujours exactement suivi: Matthias, lu
aptre  la place de Judas Iscariote (_Actes des aptres_, chap. 1er),
remplace souvent Tadde; quelquefois Jacques le Mineur et Simon cdent
la place aux deux vanglistes Luc et Marc; Paul ne peut trouver place
parmi les douze aptres qu'en excluant l'un de ceux choisis par
Jsus-Christ lui-mme, tel que Jude, par exemple. Il est donc fort
difficile de dsigner les douze aptres par leurs noms dans la statuaire
des XIe, XIIe et XIIIe sicles; plus tard les aptres, portant les
instruments de leur martyre ou divers attributs qui les font distinguer,
on peut les dsigner nominativement. Cependant, ds le XIIIe sicle,
dans la statuaire de nos cathdrales, quelques aptres, sinon tous, sont
dj dsigns par les objets qu'ils tiennent entre leurs mains. Saint
Pierre porte gnralement deux clefs, saint Paul une pe, saint Andr
une croix en sautoir, saint Jean quelquefois un calice, saint Thomas une
querre, saint Jacques une aumnire garnie de coquilles et une pe ou
un livre, saint Philippe une croix latine, saint Barthlemy un coutelas,
saint Matthieu un livre ouvert. Ce n'est gure qu' la fin du XIe sicle
ou au commencement du XIIe, que la figure de saint Pierre est
reprsente tenant les clefs. Nous citerons le grand tympan de l'glise
de Vzelay, qui date de cette poque, et dans lequel on voit saint
Pierre deux fois reprsent tenant deux grandes clefs,  la porte du
paradis, et prs du Christ.  la cathdrale de Chartres, portail
mridional, la plupart des aptres tiennent des rgles;  la cathdrale
d'Amiens, portail occidental, XIIIe sicle, les instruments de leur
martyre ou les attributs dsigns ci-dessus. Quelquefois Paul, les
vanglistes, Pierre, Jacques et Jude, tiennent des livres ferms, comme
 la cathdrale de Reims;  Amiens, on voit une statue de saint Pierre
tenant une seule clef et une croix latine en souvenir de son martyre.
Les aptres sont frquemment supports par de petites figures
reprsentant les personnages qui les ont perscuts, ou qui rappellent
des traits principaux de leur vie. C'est surtout pendant les XIVe et XVe
sicles que les aptres sont reprsents avec les attributs qui aident 
les faire reconnatre, bien que ce ne soit pas l une rgle absolue. Au
portail mridional de la cathdrale d'Amiens, le linteau de la porte est
rempli par les statues demi-nature des douze aptres. L ils sont
reprsents dissertant entre eux: quelques-uns tiennent des livres,
d'autres des rouleaux dploys (1 et 1 bis). Ce beau bas-relief, que
nous donnons en deux parties, bien qu'il se trouve sculpt sur un
linteau et divis seulement par le dais qui couronne la sainte Vierge,
est de la dernire moiti du XIIIe sicle.  l'intrieur de la clture
du choeur de la cathdrale d'Alby (commencement du XVIe sicle), les
douze aptres sont reprsents en pierre peinte; chacun d'eux tient  la
main une banderole sur laquelle est crit l'un des articles du _Credo_.
Guillaume Durand, au XIIIe sicle (dans le _Rationale div. offic._), dit
que les aptres, avant de se sparer pour aller convertir les nations,
composrent le _Credo_, et que chacun d'eux apporta une des douze
propositions du symbole (voy. les notes de M. Didron, du _Manuel
d'iconographie chrtienne_, p. 299 et suiv.). On trouve souvent, dans
les difices religieux du XIe au XVIe sicle, les lgendes spares de
quelques-uns des aptres; on les rencontre dans les bas-reliefs et
vitraux reprsentant l'histoire de la sainte Vierge, comme  la
cathdrale de Paris,  la belle porte de gauche de la faade et dans la
rue du Clotre.  Semur en Auxois, dans le tympan de la porte
septentrionale (XIIIe sicle), est reprsente la lgende de saint
Thomas, sculpte avec une rare finesse. Cette lgende, ainsi que celle
de saint Pierre, se retrouve frquemment dans les vitraux de cette
poque. En France,  partir du XIIe sicle, les types adopts pour
reprsenter chacun des douze aptres sont conservs sans trop
d'altrations jusqu'au XVe sicle. Ainsi, saint Pierre est toujours
reprsent avec la barbe et les cheveux crpus, le front bas, la face
large, les paules hautes, la taille petite; saint Paul chauve, une
mche de cheveux sur le front, le crne haut, les traits fins, la barbe
longue et soyeuse, le corps dlicat, les mains fines et longues; saint
Jean imberbe, jeune, les cheveux boucls, la physionomie douce; au XVe
et surtout au XVIe sicle, saint Pierre, lorsqu'il est seul, est souvent
vtu en pape, la tiare sur la tte et les clefs  la main.

Parmi les plus belles statues d'aptres, nous ne devons pas omettre
celles qui sont adosses aux piles intrieures de la Sainte-Chapelle
(XIIIe sicle), et qui portent toutes une des croix de conscration (2).
Ces figures sont excutes en liais, du plus admirable travail, et
couvertes d'ornements peints et dors imitant de riches toffes
rehausses par des bordures semes de pierreries. Cet usage de placer
les aptres contre les piliers des glises et des choeurs
particulirement, tait frquent; nous citerons comme l'un des exemples
les plus remarquables le choeur de l'ancienne cathdrale de Carcassonne
du commencement du XIVe sicle. Les aptres se plaaient aussi sur les
devants d'autels, sur les retables en pierre, en bois ou en mtal. Sur
les piliers des clotres, comme  Saint-Trophyme d'Arles, autour des
chapiteaux de l'poque romane, sur les jubs, en gravure; dans les
bordures des tombes, pendant les XIVe, XVe et XVIe sicles (3).

 la cathdrale de Paris, comme  Chartres, comme  Amiens, les douze
aptres se trouvent rangs dans les brasements des portes principales,
des deux cts du Christ _homme_, qui occupe le trumeau du centre; plus
anciennement, dans les bas-reliefs des XIe et XIIe sicles, comme 
Vzelay, ils sont assis dans le tympan, de chaque ct du Christ
triomphant.  Vzelay, ils sont au nombre de dix seulement, disposs en
deux groupes; des rayons partent des mains du Christ, et se dirigent
vers les ttes nimbes des dix aptres; la plupart d'entre eux tiennent
des livres ouverts (4).

Au portail royal de Chartres, le tympan de gauche reprsente
l'Ascension; les aptres sont assis sur le linteau infrieur, tous ayant
la tte tourne vers Notre-Seigneur, enlev sur des nues; quatre anges
descendent du ciel vers les aptres et occupent le deuxime linteau.
Dans toutes les sculptures ou peintures du XIe au XVIe sicle, les
aptres sont toujours nu-pieds, quelle que soit d'ailleurs la richesse
de leurs costumes; ils ne sont reprsents coiffs que vers la fin du
XVe sicle. L'exemple que nous avons donn plus haut, tir du portail
mridional d'Amiens (XIIIe sicle), et dans lequel on remarque un de ces
aptres, saint Jacques, la tte couverte d'un chapeau, est peut-tre
unique. Quant au costume, il se compose invariablement de la robe longue
ou tunique non fendue  manches, de la ceinture, et du manteau rond,
avec ou sans agrafes. Ce n'est gure qu' la fin du XVe sicle que la
tradition du costume se perd, et que l'on voit des aptres couverts
parfois de vtements dont les formes rappellent ceux des docteurs de
cette poque.

[Illustration: Fig. 1 et 1 bis.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]




APPAREIL, s. m. C'est le nom que l'on donne  l'assemblage des pierres
de taille qui sont employes dans la construction d'un difice.
L'appareil varie suivant la nature des matriaux, suivant leur place;
l'appareil a donc une grande importance dans la construction, c'est lui
qui souvent commande la forme que l'on donne  telle ou telle partie de
l'architecture, puisqu'il n'est que le judicieux emploi de la matire
mise en oeuvre, en raison de sa nature physique, de sa rsistance, de sa
contexture, de ses dimensions et des ressources dont on dispose.
Cependant chaque mode d'architecture a adopt un appareil qui lui
appartient, en se soumettant toutefois  des rgles communes. Aussi
l'examen de l'appareil conduit souvent  reconnatre l'ge d'une
construction. Jusqu'au XIIe sicle l'appareil conserve les traditions
transmises par les constructeurs du Bas-Empire. Seulement on ne
disposait alors que de moyens de transport mdiocres, les routes taient
 peine praticables, les engins pour monter les matriaux insuffisants,
les constructions sont leves en matriaux de petites dimensions,
faciles  monter; les murs, les contre-forts ne prsentent que leurs
parements en pierre, les intrieurs sont remplis en blocages (1); les
matriaux mis en oeuvre sont courts, sans queues, et d'une hauteur donne
par les lits de carrire; mais ces lits ne sont pas toujours observs 
la pose; parfois les assises sont alternes hautes et basses, les hautes
en dlit et les basses sur leur lit. Ce mode d'appareil appartient plus
particulirement au midi de la France. Dans ce cas, les assises basses
pntrent plus profondment que les assises hautes dans le blocage, et
relient ainsi les parements avec le noyau de la maonnerie. Les arcs
sont employs dans les petites portes, parce que les linteaux exigent
des pierres d'une forte dimension, et lourdes par consquent (2). Les
_tapisseries_ sont souvent faites en moellon piqu, tandis que les
pieds-droits des fentres, les angles, les contre-forts sont en pierre
appareille. Ces constructions mixtes en moellon et pierre de taille se
rencontrent frquemment encore pendant le XIIe sicle dans les btisses
leves avec conomie, dans les chteaux forts, les maisons
particulires, les glises des petites localits. La nature des
matriaux influe puissamment sur l'appareil adopt; ainsi dans les
contres o la pierre de taille est rsistante, se dbite en grands
chantillons, comme en Bourgogne, dans le Lyonnais, l'appareil est
grand; les assises sont hautes, tandis que dans les provinces o les
matriaux sont tendres, o le dbitage de la pierre est par consquent
facile, comme en Normandie, en Champagne, dans l'Ouest, l'appareil est
petit, serr, les tailleurs de pierre, pour faciliter la pose,
n'hsitent pas  multiplier les joints. Une des qualits essentielles de
l'appareil adopt pendant les XIIe, XIIIe et XIVe sicles, c'est
d'viter les videments, les dchets de pierre; ainsi, par exemple, les
retours d'angles sont toujours appareills _en besace_ (3). Les piles
cantonnes de colonnes sont leves, pendant les XIe et XIIe sicles,
par assises dont les joints se croisent, mais o les videments sont
soigneusement vits (4). Plus tard, dans la premire moiti du XIIIe
sicle, elles sont souvent formes d'un noyau lev par assises, et les
colonnes qui les cantonnent sont isoles et composes d'une ou plusieurs
pierres poses en dlit (5). Les lits des sommiers des arcs sont
horizontaux jusqu'au point o, se dgageant de leur pntration commune,
ils se dirigent chacun de leur ct et forment alors une suite de
claveaux extradosss (6). Chaque membre d'architecture est pris dans une
hauteur d'assise, le lit plac toujours au point le plus favorable pour
viter des videments et des pertes de pierre; ainsi l'astragale au lieu
de tenir  la colonne, comme dans l'architecture romaine, fait partie du
chapiteau (7). La base conserve tous ses membres pris dans la mme
pierre. Le larmier est spar de la corniche (8). Les lits se trouvent
placs au point de jonction des moulures de socles avec les parements
droits (9). Dans les contres o les matriaux de diffrentes natures
offrent des chantillons varis comme couleur, en Auvergne, par exemple,
on a employ le grs jaune ou le calcaire blanc, et la lave grise; de
manire  former des mosaques sur les parements des constructions; les
glises de Notre-Dame-du-Port  Clermont (10), de Saint-Nectaire, du Puy
en Vlay, d'Issoire, prsentent des appareils o les pierres de
diffrentes couleurs forment des dessins par la faon dont elles sont
assembles. Pendant les XIe et XIIe sicles on a beaucoup fait usage de
ces appareils produits par des combinaisons gomtriques; non-seulement
ces appareils compliqus ont t employs pour dcorer des parements
unis, mais aussi dans la construction des arcs, ainsi qu'on peut le voir
dans quelques difices du Poitou, de la Mayenne et des bords de la
Loire. La porte occidentale de l'glise Saint-tienne de Nevers nous
donne un bel exemple de ces arcs appareills, avec un soin tout
particulier (11). Au XIIIe sicle ces recherches, qui sentent leur
origine orientale, disparaissent pour faire place  un appareil purement
rationnel, mthodique, rsultat des besoins  satisfaire et de la nature
des matriaux; le principe est toujours d'une grande simplicit,
l'excution pure, franche, apparente; les matriaux n'ont que les
dimensions exiges pour la place qu'ils occupent. Le corps de la
construction est une btisse durable, les assises sont poses sur leurs
lits, tandis que tout ce qui est remplissage, dcoration, meneaux,
roses, balustrades, galeries, est lev en matriaux poss en dlit,
sorte d'chafaudage de pierre indpendant de l'ossature de l'difice,
qui peut tre dtruit ou remplac sans nuire  sa solidit (voy.
CONSTRUCTION). Rien ne dmontre mieux ce principe que l'tude de
l'appareil d'une de ces grandes roses en pierre qui s'ouvrent sous les
votes des nefs et des transepts. Ces roses, comme toutes les fentres
 meneaux, ne sont que de vritables chssis de pierre que l'on peut
enlever et remplacer comme on remplace une croise de bois, sans toucher
 la baie dans laquelle elle est enchsse. Les divers morceaux qui
composent ces roses ou ces meneaux ne se maintiennent entre eux que par
les coupes des joints et par la feuillure dans laquelle ils viennent
s'encastrer. L'appareil de ces chssis de pierre est dispos de telle
faon que chaque fragment offre une grande solidit en vitant les trop
grands dchets de pierre (12) (voy. MENEAUX, ROSES). Les joints tendent
toujours aux centres des deux courbes intrieures sans tenir compte
souvent des centres des courbes matresses (13), afin d'viter les
paufrures qui seraient produites par des coupes maigres. Du reste, les
meneaux comme les roses servent de cintres aux arcs qui les recouvrent
ou les entourent, et ces chssis de pierre ne peuvent sortir de leur
plan vertical  cause de la rainure mnage dans ces arcs (14).
Quelquefois, comme dans les fentres des bas cts de la nef de la
cathdrale d'Amiens par exemple, la rainure destine  maintenir les
meneaux dans un plan vertical est remplace par des crochets saillants
mnags dans quelques-uns des claveaux de l'archivolte (15); ces
crochets intrieurs et extrieurs entre lesquels passe le meneau
remplissent l'office des _pattes  scellement_ de nos chssis de bois.

Un des grands principes qui ont dirig les constructeurs des XIIIe et
XIVe sicles dans la disposition de leur appareil, 'a t de laisser 
chaque partie de la construction sa fonction, son lasticit, sa libert
de mouvement, pour ainsi dire. C'tait le moyen d'viter les
dchirements dans des gigantesques monuments. Lorsque des arcs sont
destins  prsenter une grande rsistance  la pression, ils sont
composs de plusieurs rangs de claveaux soigneusement extradosss et
d'une dimension ordinaire (de 0m,30  0m,40 environ), sans liaisons
entre eux, de manire  permettre  la construction de tasser, de
_s'asseoir_ sans occasionner des ruptures de voussoirs; ce sont autant
de cercles concentriques indpendants les uns des autres, pouvant se
mouvoir et glisser mme les uns sur les autres (16). De mme qu'une
runion de planches de bois cintres sur leur plat et concentriques,
prsente une plus grande rsistance  la pression, par suite de leur
lasticit et de la multiplicit des surfaces, qu'une pice de bois
homogne d'une dimension gale  ce faisceau de planches; de mme ces
rangs de claveaux superposs et extradosss sont plus rsistants, et
surtout conservent mieux leur courbe lorsqu'il se produit des tassements
ou des mouvements, qu'un seul rang de claveaux dont la flche serait
gale  celle des rangs de claveaux ensemble. Nous devons ajouter que
les coupes des claveaux des arcs sont toujours normales  la courbe.
Dans les arcs forms de deux portions de cercle, vulgairement dsigns
sous le nom d'ogives, toutes les coupes des claveaux tendent aux centres
de chacun des deux arcs (17), de sorte que dans les arcs dits en
_lancettes_ les lits des claveaux prsentent des angles trs-peu ouverts
avec l'horizon (18). C'est ce qui fait que ces arcs offrent une si
grande rsistance  la pression et poussent si peu. L'intersection des
deux arcs est toujours divise par un joint vertical; il n'y a pas, 
proprement parler, de _clef_; en effet, il ne serait pas logique de
placer une clef  l'intersection de deux arcs qui viennent buter l'un
contre l'autre  leur sommet, et l'ogive n'est pas autre chose.

La dernire expression du principe que nous avons mis plus haut se
rencontre dans les difices du XIVe sicle. L'appareil des membres de la
construction qui portent verticalement diffre essentiellement de
l'appareil des constructions qui buttent ou qui contribuent  la
dcoration. L'glise de Saint-Urbain de Troyes nous donne un exemple
trs-remarquable de l'application de ce principe dans toute sa rigueur
logique. La construction de cette glise ne se compose rellement que de
contre-forts et de votes; les contre-forts sont levs par assises
basses poses sur leurs lits; quant aux arcs-boutants, ce ne sont que
des _tais_ de pierre et non point des arcs composs de claveaux; les
intervalles entre les contre-forts ne sont que des claires-voies en
pierre comme de grands chssis poss en rainure entre ces contre-forts;
les chneaux sont des dalles portant sur la tte des contre-forts et
soulags dans leur porte par des liens en pierre formant des pignons 
jour, comme seraient des liens de bois sous un poitrail; les dcorations
qui ornent les faces de ces contre-forts ne sont que des placages en
pierre de champ pose en dlit et relie au corps de la construction de
distance en distance, par des assises qui font partie de cette
construction. Les murs des bas cts ne sont que des cloisons perces de
fentres carres  meneaux, loignes des formerets des votes. Les
artes (_arcs ogives_) des votes des porches se composent de dalles de
champ qui reoivent sur un _repos_ les triangles de ces votes, et,
s'levant au-dessus d'eux, sont tailles de manire  porter le dallage
de la couverture comme le feraient les artiers d'une charpente. Il
semble que l'architecte de ce charmant difice ait cherch, dans la
disposition de l'appareil de ses constructions,  conomiser autant que
faire se peut la pierre de taille. Et cependant cette glise porte ses
cinq cents ans sans que sa construction ait notablement souffert, malgr
l'abandon et des restaurations inintelligentes. La manire ingnieuse
avec laquelle l'appareil a t conu et excut a prserv cet difice
de la ruine, que son excessive lgret semblait promptement provoquer.
L'tude de l'appareil des monuments du moyen ge ne saurait donc tre
recommande; elle est indispensable lorsqu'on veut les restaurer sans
compromettre leur solidit, elle est utile toujours, car jamais cette
science pratique n'a produit des rsultats plus surprenants avec des
moyens plus simples, avec une connaissance plus parfaite des matriaux,
de leur rsistance et de leurs qualits.

Dans les difices du XIe au XVIe sicle, les linteaux ne sont
gnralement employs que pour couvrir de petites ouvertures, et sont
alors d'un seul morceau. Dans les difices civils particulirement, o
les fentres et les portes sont presque toujours carres, les liteaux
sont hauts, quelquefois taills en triangle (19) pour mieux rsister 
la pression, ou soulags prs de leur porte par des consoles tenant aux
pieds-droits (20). Quand ces linteaux doivent avoir une grande longueur,
comme dans les chemines dont les manteaux souvent jusqu' quatre ou
cinq mtres de porte, les linteaux sont appareills en plates-bandes
(21)  joints simples ou  crossettes (22), ou  tenons (23). Les
constructeurs connaissaient donc alors la plate-bande appareille, et
s'ils ne l'employaient que dans des cas exceptionnels et lorsqu'ils ne
pouvaient faire autrement, c'est qu'ils avaient reconnu les
inconvnients de ce genre d'appareil. D'ailleurs il existe du ct du
Rhin, l o les grs rouges des Vosges donnent des matriaux trs
rsistants et tenaces, un grand nombre de plates-bandes appareilles
dans des difices des XIIe, XIIIe et XIVe sicles. Dans la portion du
chteau de Coucy, qui date du XVe sicle, on voit encore d'immenses
fentres carres dont les linteaux, qui n'ont pas moins de quatre mtres
de porte, sont appareills en claveaux, sans aucun ferrement pour les
empcher de glisser. Mais ce sont l des exceptions; les portions d'arcs
de cercle sont toujours prfres par les appareilleurs anciens (24), du
moment que les portes sont trop grandes pour permettre l'emploi de
linteaux d'un seul morceau.

Depuis l'poque romane jusqu'au XVe sicle exclusivement on ne ravalait
pas les difices, les pierres n'taient point poses panneles, mais
compltement tailles et acheves. Tout devait donc tre prvu par
l'appareilleur sur le chantier avant la pose. Aussi jamais un joint ne
vient couper gauchement un bas-relief, un ornement ou une moulure. Les
preuves de ce fait intressant abondent: 1 les marques de tcherons qui
se rencontrent sur les pierres; 2 les coups de _bretture_, qui
diffrent  chaque pierre; 3 l'impossibilit de refouiller certaines
moulures ou sculptures aprs la pose comme dans la fig. 8, par exemple;
4 les tracs des fonds de moulures que l'on retrouve dans les joints
derrire les ornements (25);

5 les erreurs de mesures, qui ont forc les poseurs de couper parfois
une portion d'une feuille d'une sculpture pour faire entrer  sa place
une pierre taille sur le chantier; 6 les combinaisons et pntrations
de moulures de meneaux, qu'il serait impossible d'achever sur le tas si
la pierre et t pose pannele seulement; 7 enfin, ces exemples si
frquents d'difices non termins, mais dans lesquels les dernires
pierres poses sont entirement acheves comme taille ou sculpture.

Au XVe sicle le systme d'appareil se modifie profondment. Le dsir de
produire des effets extraordinaires, la profusion des ornements, des
pntrations de moulures, l'emportent sur l'appareil raisonn prenant
pour base la nature des matriaux employs. C'est alors la dcoration
qui commande l'appareil souvent en dpit des hauteurs de bancs; il en
rsulte de frquents _dcrochements_ dans les lits et les joints, des
dchets considrables de pierre, des moyens factices pour maintenir ces
immenses galbes  jour, ces porte--faux; le fer vient en aide au
constructeur pour accrocher ces dcorations qui ne sauraient tenir sans
son secours, et par les rgles naturelles de la statique. Cependant
encore ne voit-on jamais un ornement coup par un lit, les corniches
sont prises dans une hauteur d'assise, les arcs sont extradosss, les
meneaux appareills suivant la mthode employe par les constructeurs
antrieurs, bien qu'ils affectent des formes qui se concilient
difficilement avec les qualits ordinaires de la pierre. On ne peut
encore signaler ces normits si frquentes un sicle plus tard, o
l'architecte du chteau d'couen appareillait des colonnes au moyen de
deux blocs poss en dlit avec un joint vertical dans toute la hauteur,
ou comme au chteau de Gaillon on trouvait ingnieux de construire des
arcs retombant sur un cul-de-lampe suspendu en l'air, o l'on prodiguait
ces clefs pendantes dans les votes d'artes, accroches aux charpentes.

Constatons, en finissant, ce fait principal qui rsume toutes les
observations de dtail contenues dans cet article. Du XIe sicle  la
fin du XIVe, quand la dcoration des difices donne des lignes
horizontales, la construction est horizontale; quand elle donne des
lignes verticales, la construction est verticale; l'appareil suit
naturellement cette loi. Au XVe sicle la dcoration est toujours
verticale, les lignes horizontales sont rares,  peine indiques, et
cependant la construction est toujours horizontale, c'est--dire en
contradiction manifeste avec les formes adoptes.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6 et 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13 et 14.]
[Illustration: Fig. 15 et 16.]
[Illustration: Fig. 17 et 18.]
[Illustration: Fig. 19 et 20.]
[Illustration: Fig. 21 et 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]




APPENTIS, s. m. C'est le nom que l'on donne  certaines constructions de
bois qui sont accoles contre des difices publics ou btiments privs,
et dont les combles n'ont qu'un gout; l'appentis a toujours un
caractre provisoire, c'est une annexe  un btiment achev que l'on
lve par suite d'un nouveau besoin  satisfaire, ou qu'on laisse
construire par tolrance. Encore aujourd'hui, un grand nombre de nos
difices publics, et particulirement de nos cathdrales, sont entours
d'appentis levs contre leurs soubassements, entre leurs contre-forts.
Ces constructions parasites deviennent une cause de ruine pour les
monuments, et il est utile de les faire disparatre. Quelquefois aussi
elles ont t leves pour couvrir des escaliers extrieurs, tel est
l'appentis construit au XVe sicle contre l'une des parois de la grande
salle du chapitre de la cathdrale de Meaux (1); pour protger des
entres ou pour tablir des marchs  couvert autour de certains grands
difices civils.

[Illustration: Fig. 1.]




APPLICATION, s. f. On dsigne par ce mot, en architecture, la
superposition de matires prcieuses ou d'un aspect dcoratif sur la
pierre, la brique, le moellon ou le bois. Ainsi on dit l'_application_
d'un enduit peint sur un mur; l'_application_ de feuilles de mtal sur
du bois, etc. Dans l'antiquit grecque l'_application_ de stucs
trs-fins et colors sur la pierre, dans les temples ou les maisons,
tait presque gnrale.  l'poque romaine on remplaa souvent ces
enduits assez fragiles par des tables de marbre, ou mme de porphyre,
que l'on appliquait au moyen d'un ciment trs-adhrent sur les parois
des murs en brique ou en moellon. Cette manire de dcorer les
intrieurs des difices tait encore en usage dans les premiers sicles
du moyen ge en Orient, en Italie et dans tout l'Occident. Les mosaques
 fond d'or furent mme substitues aux peintures, sur les parements des
votes et des murs, comme plus durables et plus riches. Grgoire de
Tours cite quelques glises bties de son temps, qui taient dcores de
marbres et de mosaques  l'intrieur, entre autres l'glise de
Chlon-sur-Sane, leve par les soins de l'vque Agricola. Ces
exemples d'application de mosaques, si communs en Italie et en Sicile,
sont devenus fort rares en France, et nous ne connaissons gure qu'un
spcimen d'une vote d'abside dcore de mosaques, qui se trouve dans
la petite glise de Germigny-les-Prs, prs de Saint-Benot-sur-Loire,
et qui semble appartenir au Xe sicle. Depuis l'poque carlovingienne
jusqu'au XIIe sicle le clerg en France n'tait pas assez riche pour
orner ses glises par des procds dcoratifs aussi dispendieux; il se
proccupait surtout, et avec raison, de fonder de grands tablissements
agricoles, de policer les populations, de lutter contre l'esprit quelque
peu dsordonn de la fodalit. Mais pendant le XIIe sicle, devenu plus
riche, plus fort, possesseur de biens immenses, il put songer  employer
le superflu de ses revenus  dcorer d'une manire somptueuse
l'intrieur des glises. De son ct, le pouvoir royal disposait dj de
ressources considrables dont il pouvait consacrer une partie  orner
ses palais. L'immense tendue que l'on tait oblig alors de donner aux
glises ne permettait plus de les couvrir  l'intrieur de marbres et de
mosaques; d'ailleurs ce mode de dcoration ne pouvait s'appliquer  la
nouvelle architecture adopte; la peinture seule tait propre  dcorer
ces votes, ces piles composes de faisceaux de colonnes, ces arcs
moulurs. L'application de matires riches sur la pierre ou le bois fut
ds lors rserve aux autels, aux retables, aux jubs, aux tombeaux, aux
cltures, enfin  toutes les parties des difices religieux qui, par
leur dimension ou leur destination, permettaient l'emploi de matires
prcieuses. Suger avait fait dcorer le jub de l'glise abbatiale de
Saint-Denis par des applications d'ornements en bronze et de figures en
ivoire. Il est souvent fait mention de tombeaux et d'autels recouverts
de lames de cuivre maill ou d'argent dor. Avant la rvolution de
1792, il existait encore en France une grande quantit de ces objets
(voy. TOMBEAUX) qui ont tous disparu aujourd'hui. Sur les dossiers des
stalles de cette mme glise de Saint-Denis, qui dataient du XIIIe
sicle, on voyait encore du temps de D. Doublet, au commencement du
XVIIe sicle, des applications de cuirs couverts d'ornements dors et
peints. Les portes principales de la faade taient revtues
d'applications de lames de cuivre mailles et d'ornements de bronze
dor (D. Doublet, t. 1, p. 240 et suiv. Paris, 1625).

Nos monuments du moyen ge ont t compltement dnaturs dans le
dernier sicle, et radicalement dvasts en 1793; nous ne voyons plus
aujourd'hui que leurs murs dpouills, heureux encore quand nous ne leur
reprochons pas cette nudit. Le badigeon et la poussire ont remplac
les peintures; des scellements arrachs, des coups de marteau sont les
seules traces indiquant les revtements de mtal qui ornaient les
tombes, les cltures, les autels. Quant aux matires moins prcieuses et
qui ne pouvaient tenter la cupidit des rformateurs, on en rencontre
d'assez nombreux fragments. Parmi les applications le plus frquemment
employes depuis le XIIe sicle jusqu' la renaissance, on peut citer le
verre, la terre cuite vernisse et les ptes gaufres. Les marbres
taient rares dans le nord de la France pendant le moyen ge, et souvent
des verres colors remplaaient cette matire; on les employait alors
comme fond des bas-reliefs, des arcatures, des tombeaux, des autels, des
retables; ils dcoraient aussi les intrieurs des palais. La
Sainte-Chapelle de Paris nous a laiss un exemple complet de ce genre
d'applications. L'arcature qui forme tout le soubassement intrieur de
cette chapelle contient des sujets reprsentant des martyrs; les fonds
d'une partie de ces peintures sont remplis de verres bleus appliqus sur
des feuilles d'argent et rehausss  l'extrieur par des ornements
trs-fins dors. Ces verres d'un ton vigoureux, rendus chatoyants par la
prsence de l'argent sous-appos, et sems d'or  leur surface, jouent
l'mail. Toutes les parties vides de l'arcature, les fonds des anges
sculpts et dors qui tiennent des couronnes ou des encensoirs sont
galement appliqus de verres bleus ou couleur caille, rehausss de
feuillages ou de treillis d'or. On ne peut concevoir une dcoration d'un
aspect plus riche, quoique les moyens d'excution ne soient ni
dispendieux ni difficiles. Quelquefois aussi ce sont des verres blancs
appliqus sur de dlicates peintures auxquelles ils donnent l'clat d'un
bijou maill. Il existe encore  Saint-Denis de nombreux fragments d'un
autel dont le fond tait entirement revtu de ces verres blancs
appliqus sur des peintures presque aussi fines que celles qui ornent
les marges des manuscrits. Ces procds si simples ont t en usage
pendant les XIIIe, XIVe et XVe sicles, mais plus particulirement 
l'poque de saint Louis.

Quant aux applications de terres cuites vernisses, elles sont devenues
fort rares, tant surtout employes dans les difices civils et les
maisons particulires; nous citerons cependant comme exemple une maison
en bois de Beauvais, de la fin du XVe sicle, dont tous les remplissages
de face sont garnis de terres cuites mailles de diverses couleurs.

 partir du XIIe sicle, les applications de ptes gaufres se trouvent
frquemment sur les statues et les parties dlicates de l'architecture
intrieure. Ces applications se composaient d'un enduit de chaux
trs-mince sur lequel, pendant qu'il tait encore mou, on imprimait des
ornements dlis et peu saillants, au moyen d'un moule de bois ou de
fer. On dcorait ainsi les vtements des statues, les fonds de retables
d'autels (voy. RETABLE), les membres de l'architecture des jubs, des
cltures; quelquefois aussi la menuiserie destine  tre peinte et
dore; car il va sans dire que les gaufrures que l'on obtenait par ce
procd si simple, recevaient toujours de la dorure et de la peinture
qui leur donnaient de la consistance et assuraient leur dure. Nous
prsentons ici (1) un exemple tir des applications de ptes dores qui
couvrent les arcatures du sacraire de la Sainte-Chapelle; cette gravure
est moiti de l'excution, et peut faire voir combien ces gaufrures sont
dlicates. Ce n'tait pas seulement dans les intrieurs que l'on
appliquait ces ptes; on retrouve encore dans les portails des glises
des XIIe et XIIIe sicles des traces de ces gaufrures sur les vtements
des statues.  la cathdrale d'Angers, sur la robe de la Vierge du
portail nord de la cathdrale de Paris, des bordures de draperies sont
ornes de ptes. Au XVe sicle l'enduit de chaux est remplac par une
rsine, qui s'est caille et disparat plus promptement que la chaux.
Des restaurations faites  cette poque, dans la Sainte-Chapelle du
Palais, prsentaient quelques traces visibles de gaufrures non-seulement
sur les vtements des statues, mais mme sur les colonnes, sur les nus
des murs; c'taient de grandes fleurs de lis, des monogrammes du Christ,
des toiles  branches ondes, etc.

Pendant les XIIe, XIIIe et XIVe sicles, on appliquait aussi, sur le
bois, du vlin rendu flexible par un sjour dans l'eau, au moyen d'une
couche de colle de peau ou de fromage; sur cette enveloppe, qui prenait
toutes les formes des moulures, on tendait encore un encollage gaufr
par les procds indiqus ci-dessus; puis on dorait, on peignait, on
posait des verres peints par-dessous, vritables fixs que l'on
sertissait de ptes ornes (voy. FIX). Il existe encore dans le bas
ct sud du choeur de l'glise de Westminster,  Londres, un grand
retable du XIIIe sicle excut par ces procds; nous le citons ici
parce qu'il appartient  l'cole franaise de cette poque, et qu'il a
d tre fabriqu dans l'Ile-de-France (voy. RETABLE). Le moine
Thophile, dans son _Essai sur divers arts_, chap. XVII, XVIII et XIX,
dcrit les procds employs au XIIe sicle pour appliquer les peaux de
de vlin et les enduits sur les bois destins  orner les retables, les
autels, les panneaux. Il parait que du temps du moine Thophile on
appliquait des verres colors par la cuisson sur les verres des vitraux,
de manire  figurer des pierres prcieuses dans les bordures des
vtements, sans le secours du plomb. Il n'existe plus, que nous
sachions, d'exemples de vitraux fabriqus de cette manire; il est vrai
que les vitraux du XIIe sicle sont fort rares aujourd'hui (voy.
_Theophili presb. et monac. Diversarum artium schedula_. Paris. 1843).

[Illustration: Fig. 1.]




APPUI, s. m. C'est la tablette suprieure de l'allge des fentres (voy.
ALLGE); on dsigne aussi par _barres d'appui_ les pices de bois ou de
fer que l'on scelle dans les jambages des fentres, et qui permettent de
s'accouder pour regarder  l'extrieur, lorsque ces fentres sont
ouvertes jusqu'au niveau du sol des planchers. Les barres d'appui ne
sont gure en usage avant le XVIe sicle, ou si elles existent, elles ne
sont composes que d'une simple traverse sans ornements. Par extension,
on donne gnralement le nom d'appui  l'assise de pierre pose sous la
fentre dans les difices religieux, militaires ou civils, quand mme
ces fentres sont trs-leves au-dessus du sol. L'appui, dans les
difices levs du XIIIe au XVIe sicle, est toujours dispos de faon 
empcher la pluie qui frappe contre les vitraux de couler le long des
parements intrieurs. Il est ordinairement muni  l'extrieur d'une
pente fortement incline, d'un larmier et d'une feuillure intrieure qui
arrte les eaux pntrant  travers les interstices des vitraux et les
force de s'pancher en dehors (1). Quelquefois l'appui porte un petit
caniveau  l'intrieur, avec un ou deux orifices destins  rejeter en
dehors les eaux de pluie ou la bue qui se forme contre les vitres.
Cette disposition, qui fait ressortir le soin que l'on apportait alors
dans les moindres dtails de la construction, se trouve particulirement
applique aux appuis des fentres des habitations. On remarque dans la
plupart des fentres des tours de la Cit de Carcassonne, qui datent de
la fin du XIIIe sicle, des appuis ainsi taills (2). Dans les difices
de l'poque romane du XIe au XIIe sicle ces prcautions ne sont pas
employes; les appuis des fentres ne sont alors qu'une simple tablette
horizontale (3), comme dans les bas cts de la nef de l'glise de
Vzelay par exemple, ou taille en biseau des deux cts, extrieurement
pour faciliter l'coulement des eaux, intrieurement pour laisser
pntrer la lumire (4) (voy. FENTRE). Dans les glises leves pendant
la premire moiti du XIIIe sicle, les appuis forment souvent comme une
sorte de cloison mince sous les meneaux des fentres suprieures, dans
la hauteur du comble plac derrire le triforium sur les bas cts;
telles sont disposes la plupart des fentres hautes des difices
bourguignons btis de 1200  1250, et notamment celles de l'glise de
Semur en Auxois (5), dont nous donnons ici un dessin. Ces appuis, contre
lesquels est adoss le comble des bas cts doubles du choeur, n'ont pas
plus de 0m,15 d'paisseur. Ces sortes d'appuis sont frquents aussi en
Normandie, et la nef de l'glise d'Eu nous en donne un bel exemple.

Dans l'architecture civile des XIIe et XIIIe sicles les appuis des
fentres forment presque toujours un bandeau continu, ainsi qu'on peut
le voir dans un grand nombre de maisons de Cordes, de Saint-Antonin
(Tarn-et-Garonne), sur les faades de la maison romane de Saint-Gilles
(6), de la maison des Musiciens  Reims, des charmantes maisons de la
ville de Cluny. Plus tard, au XIVe sicle, les appuis font une saillie
portant larmier au droit de chaque fentre (7), et sont interrompus
parfois sous les trumeaux. Dans les difices civils et habitations du
XVe sicle, ils ne portent plus de larmiers et forment une avance
horizontale profile  ses extrmits, de manire  offrir un accoudoir
plus facile aux personnes qui se mettent  la fentre; nous en donnons
ici un exemple tir de l'htel de ville de Compigne (8). Cette
disposition ne se perd que vers la fin du XVIe sicle, lorsque les
appuis en pierre sont remplacs, dans l'architecture civile, par des
barres d'appui en fer faonn. Les fentres des maisons de bois qui
existent encore des XVe et XVIe sicles sont munies d'appuis qui se
relient aux poteaux montants, et donnent de la force et de la rsistance
au pan-de-bois par une suite de petites croix de Saint-Andr qui
maintiennent le dvers. Les pans-de-bois de face des maisons du XVIe
sicle ne sont, la plupart du temps, que des claires-voies formes de
poteaux dont l'aplomb n'est conserv qu'au moyen de la combinaison de la
charpente des appuis. Voici un exemple d'appuis tir d'une maison btie
pendant le XVe sicle  Rouen, rue Malpalu (9). Au commencement du XVIe
sicle, ce systme de croix de Saint-Andr appliqu aux appuis est
gnralement abandonn; les appuis ne sont ports au-dessus des
sablires que par des petits potelets verticaux souvent enrichis de
sculptures, entre lesquels sont disposs des panneaux plus ou moins
orns; en voici un exemple (10) provenant d'une autre maison de Rouen,
rue de la Grosse-Horloge (voy. MAISONS). On donne aussi le nom d'appui 
la tablette qui couronne les balustrades pleines ou  jour (voy.
BALUSTRADES).

[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3 et 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6 et 7.]
[Illustration: Fig. 9 et 10.]




ARBALTRIER, s. m. Pice de charpente incline qui, dans une ferme,
s'assemble  son extrmit infrieure sur l'entrait, et  son extrmit
suprieure au sommet du poinon. Les arbaltriers forment les deux cts
du triangle dont l'entrait est la base. Dans les charpentes anciennes
apparentes ou revtues  l'intrieur de planches ou bardeaux formant un
berceau, les arbaltriers portent les paulements qui reoivent les
courbes sous lesquelles viennent se clouer les bardeaux (1).
L'arbaltrier porte les pannes recevant les chevrons dans les charpentes
antrieures et postrieures  l'poque dite gothique; mais pendant les
XIIe, XIIIe, XIVe, XVe et mme XVIe sicles, les arbaltriers sont dans
le mme plan que les chevrons et portent comme eux la latte ou la volige
qui reoit la couverture. Dans les charpentes non apparentes des grands
combles au-dessus des votes l'arbaltrier est quelquefois roidi par un
_sous-arbaltrier_ destin  l'empcher de flchir dans sa plus longue
porte (2). Dans les demi-fermes  pente simple qui couvrent les bas
cts des glises, et en gnral qui composent les combles  un seul
gout, l'arbaltrier est la pice de bois qui forme le grand ct du
triangle rectangle (3) (voy. FERME, CHARPENTE).

[Illustration: Fig. 1, 2 et 3.]




ARBRE, s. m. On a souvent donn ce nom au poinon des flches en
charpente (voy. POINON, FLCHE).




ARBRE DE JESS (voy. JESS).




ARC, s. m. C'est le nom que l'on donne  tout assemblage de pierre, de
moellon, ou de brique, destin  franchir un espace plus ou moins grand
au moyen d'une courbe. Ce procd de construction, adopt par les
Romains, fut dvelopp encore par les architectes du moyen ge. On
classe les arcs employs  cette poque en trois grandes catgories: les
arcs plein cintre, forms par un demi-cercle (1); les arcs surbaisss ou
en _anse de panier_, forms par une demi-ellipse, le grand diamtre  la
base (2); les arcs _en ogive_ ou en _tiers-point_, forms de deux
portions de cercle qui se croisent et donnent un angle curviligne plus
ou moins aigu au sommet, suivant que les centres sont plus ou moins
loigns l'un de l'autre (3). Les arcs plein cintre sont quelquefois
_surhausss_ (4) ou _outre-passs_, dits alors en fer  cheval (5), ou
_bombs_ lorsque le centre est au-dessous de la naissance (6).

Jusqu' la fin du XIe sicle, l'arc plein cintre avec ses varits est
seul employ dans les constructions, sauf quelques rares exceptions.
Quant aux arcs surbaisss que l'on trouve souvent dans les votes de
l'poque romane, ils ne sont presque toujours que le rsultat d'une
dformation produite par l'cartement des murs (7), ayant t construits
originairement en plein cintre. C'est pendant le XIIe sicle que l'arc
form de deux portions de cercle (et que nous dsignerons sous le nom
d'arc en tiers-point, conformment  la dnomination admise pendant les
XVe et XVIe sicles), est adopt successivement dans les provinces de
France et dans tout l'Occident. Cet arc n'est en ralit que la
consquence d'un principe de construction compltement nouveau (voy.
CONSTRUCTION, OGIVE, VOUTES); d'une combinaison de votes que l'on peut
considrer comme une invention moderne, rompant tout  coup avec les
traditions antiques. L'arc en tiers-point disparat avec les dernires
traces de l'art du moyen ge, vers le milieu du XVIe sicle; il est
tellement inhrent  la vote moderne qu'on le voit longtemps encore
persister dans la construction de ces votes; alors que dj, dans
toutes les autres parties de l'architecture, les formes empruntes 
l'antiquit romaine taient successivement adoptes. Les architectes de
la renaissance voulant dfinitivement exclure cette forme d'arcs, n'ont
trouv rien de mieux que d'y substituer, comme  Saint-Eustache de
Paris, vers la fin du XVIe sicle, des arcs en ellipse, le petit
diamtre  la base; courbe dsagrable, difficile  tracer, plus
difficile  appareiller, et moins rsistante que l'arc en tiers-point.

Outre les dnominations prcdentes qui distinguent les varits d'arcs
employs dans la construction des difices du moyen ge, on dsigne les
arcs par des noms diffrents, suivant leur destination; il y a les
_archivoltes_, les _arcs-doubleaux_, les _arcs-ogives_, les _arcs
formerets_, les _arcs-boutants_, les _arcs de dcharge_.

[Illustration: Fig. 1, 2 et 3.]
[Illustration: Fig. 4, 5, 6 et 7.]




ARCHIVOLTES. Ce sont les arcs qui sont bands sur les piles des nefs ou
des clotres, sur les pieds droits des portails, des porches, des portes
ou des fentres, et qui supportent la charge des murs. Les archivoltes,
pendant la priode romane jusqu'au XIIe sicle sont plein cintre,
quelquefois _surhausses_, trs-rarement _en fer  cheval_. Elles
adoptent la courbe brise dite en _tiers-point_ ds le commencement du
XIIe sicle dans l'Ile-de-France et la Champagne; vers la fin du XIIe
sicle dans la Bourgogne, le Lyonnais, l'Anjou, le Poitou, la Normandie;
et, seulement pendant le XIIIe sicle, dans l'Auvergne, le Limousin, le
Languedoc et la Provence.--Archivoltes s'ouvrant sur les bas cts.
Elles sont gnralement composes, pendant le XIe sicle, d'un ou deux
rangs de claveaux simples (8) sans moulures; quelquefois le second rang
de claveaux, vers la fin du XIe sicle, comme dans la nef de
l'Abbaye-aux-Dames de Caen (9), est orn de _btons rompus_, de
_mandres_ ou d'un simple _boudin_ (10). L'intrados de l'arc qui doit
reposer sur le cintre en charpente, pendant la construction, est
toujours lisse. Les ornements qui dcorent les seconds arcs varient
suivant les provinces; ils sont presque toujours emprunts aux formes
gomtriques dans la Normandie, aux traditions antiques dans la
Bourgogne (11) (nef de l'glise abbatiale de Vzelay), dans le
Mconnais, le Lyonnais et la Provence. C'est surtout pendant le XIIe
sicle que les archivoltes se couvrent d'ornements; toutefois l'arc
intrieur reste encore simple ou seulement refouill aux artes par un
boudin inscrit dans l'pannelage carr du claveau, pour ne pas gner la
pose sur le cintre en charpente (12) (nef de la cathdrale de Bayeux).

Les rangs de claveaux se multiplient et arrivent jusqu' trois.
L'Ile-de-France est avare d'ornements dans ses archivoltes et prodigue
les moulures (13), tandis que le centre de la France reste fidle  la
tradition, conserve longtemps et jusque vers le commencement du XIIIe
sicle ses deux rangs de claveaux, celui intrieur simple, tout en
adoptant l'arc en tiers-point (cathdrale d'Autun) (14). Mais alors les
ornements disparaissent peu  peu des archivoltes des nefs et sont
remplacs par des moulures plus ou moins compliques. En Normandie, on
voit les _btons rompus_, les _dents de scie_, persister dans les
archivoltes jusque pendant le XIIIe sicle. En Bourgogne et dans le
Mconnais, parfois aussi les _billettes_, les _pointes de diamant_, les
_rosaces_, les _besants_; en Provence, les _oves_, les _rinceaux_, les
_denticules_, tous ornements emprunts  l'antiquit. L'intrados de
l'arc intrieur commence  recevoir des moulures trs-accentues pendant
le XIIIe sicle; ces moulures, en se dveloppant successivement,
finissent par faire perdre aux claveaux des arcs cet aspect
rectangulaire dans leur coupe qu'ils avaient conserv jusqu'alors. Nous
donnons ici les transformations que subissent les archivoltes des nefs
de 1200  1500: Cathdrale de Paris, Saint-Pierre de Chartres, etc.
(15), 1200  1230; cathdrale de Tours (16), 1220  1240; cathdrale de
Nevers (17), 1230  1250. Dans ce cas le cintre en charpente ncessaire
 la pose du rang intrieur des claveaux doit tre double. Autres
exemples de la mme poque (18 et 19), avec arc extrieur saillant sur
le nu du parement, Saint-Pre-sous-Vzelay, 1240  1250. Cathdrale de
Paris (20), 1320  1330; cathdrales de Narbonne et de Clermont (21),
1340. Les profils s'vident de plus en plus  mesure qu'ils se
rapprochent du XVe sicle: Saint-Severin de Paris (22), XVe sicle;
glise de Saint-Florentin (23), commencement du XVIe sicle. Vers la fin
du XVe sicle, les coupes des arcs et leurs courbes sont  peu prs
identiques dans tous les monuments levs  cette poque.

[Illustration: Fig. 8 et 9.]
[Illustration: Fig. 10 et 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13 et 14.]
[Illustration: Fig. 15 et 16.]
[Illustration: Fig. 17 et 18.]
[Illustration: Fig. 19 et 20.]
[Illustration: Fig. 21, 22 et 23.]




ARCHIVOLTES DE CLOTRES. Ils conservent la forme plein cintre fort tard
jusque vers la fin du XIIIe sicle dans le centre et le midi de la
France (voy. CLOTRE).




ARCHIVOLTES DE PORTAILS. Les murs-pignons des faades d'glises tant
toujours d'une forte paisseur, les portes sont ncessairement cintres
par une succession d'archivoltes superposes. Ces archivoltes, dans les
difices romans, prsentent quelquefois jusqu' quatre ou cinq rangs de
claveaux, un plus grand nombre encore dans les difices btis pendant la
priode ogivale; les murs de ces derniers monuments, par suite de leur
hauteur et de leur paisseur, doivent tre ports sur des arcs
trs-solides; or, comme les constructeurs du moyen ge avaient pour
mthode, lorsqu'ils voulaient rsister  une forte pression, non
d'augmenter la longueur de la flche des claveaux de leurs arcs, mais de
multiplier le nombre de ces arcs, mthode excellente d'ailleurs (voy.
APPAREIL), il en rsulte qu'ils ont superpos jusqu' six, sept et huit
arcs concentriques au-dessus des linteaux des portes de leurs faades.
Ces sries d'archivoltes sont dcores avec plus ou moins de luxe,
suivant la richesse des difices. Pendant le XIe sicle, les archivoltes
des portails sont pleins cintres; elles n'adoptent la forme ogivale que
vers le milieu du XIIe sicle, sauf dans quelques provinces o le plein
cintre persiste jusque pendant le XIIIe sicle, notamment dans la
Provence, le Lyonnais et la Bourgogne. Elles se distinguent dans
l'le-de-France et le centre, pendant le XIe sicle, par une grande
sobrit d'ornements, tandis qu'en Normandie, en Bourgogne, en Poitou,
en Saintonge, on les voit charges, pendant le XIIe sicle
particulirement, d'une profusion incroyable d'entre-lacs, de figures,
de rosaces; en Normandie, ce sont les ornements gomtriques qui
dominent (24), (glise de Than, prs Caen, XIe sicle). Dans la
Provence, ce sont les moulures fines, les ornements plats sculpts avec
dlicatesse. Dans le Languedoc et la Guyenne, la multiplicit des
moulures et les ornements rares (25), glise Saint-Sernin de Toulouse,
glise de Loupiac, Gironde (26); portail sud de l'glise du Puy-en-Vlay
(27). Dans le Poitou et la Saintonge, les figures bizarres, les animaux,
les enchevtrements de tiges de feuilles, ou les perls, les besants,
les pointes de diamant finement retailles, les dents de scie, et les
profils petits spars par des noirs profonds; glise de Surgre,
Charente (28). Dans la Bourgogne, les rosaces, les personnages
symboliques; portail de l'glise d'Avallon, Yonne (29). On voit par
l'examen de ces exemples appartenant aux XIe et XIIe sicles, que quelle
que soit la richesse de la dcoration, les moulures, ornements ou
figures se renferment dans un pannelage rectangulaire. Jusqu'au XVe
sicle, les architectes conservent scrupuleusement ce principe. Ainsi,
vers la fin du XIIe sicle et pendant les XIIIe et XIVe sicles, les
archivoltes, dans les grands portails des cathdrales du nord, sont
presque toujours charges de figures sculptes chacune dans un claveau;
ces figures sont comprises dans l'pannelage des voussoirs; nous en
donnons un exemple (30) tir du portail sud de la cathdrale d'Amiens,
XIIIe sicle; A indique la coupe des claveaux avant la sculpture. De
mme, si l'archivolte se compose de moulures avec ou sans ornements, la
forme premire du claveau se retrouve (31); porte latrale de l'glise
Saint-Nazaire de Carcassonne, XIVe sicle.

Au XVe sicle cette mthode change; les archivoltes des portails sont
poses avec la moulure ou gorge qui doit recevoir les figures; cette
gorge porte seulement les dais et supports des statuettes, et celles-ci
sont accroches aprs coup au moyen d'un gond scell dans le fond de la
moulure (32); portail de l'glise Notre-Dame de Semur; ds lors ces
statuettes, sculptes dans l'atelier et adaptes aprs coup, n'ont plus
cette uniformit de saillie, cette unit d'aspect qui, dans les portails
des XIIIe et XIVe sicles, fait si bien valoir les lignes des
archivoltes et leur laisse une si grande fermet, malgr la multiplicit
des dtails dont elles sont charges.

[Illustration: Fig. 24 et 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31 et 32.]




ARCHIVOLTES DES PORTES. Toutes les portes des poques romane et ogivale
tant, sauf quelques exceptions qui appartiennent au Poitou et  la
Saintonge, couronnes par un linteau, les archivoltes ne sont que des
arcs de dcharge qui empchent le poids des maonneries de briser ces
linteaux. Les moulures qui dcorent ces archivoltes subissent les mmes
transformations que celles des portails; le plein cintre persiste dans
les archivoltes des portes; on le voit encore employ jusque vers la fin
du XIIIe sicle pour les baies d'une dimension mdiocre, alors que la
courbe en tiers-point domine partout sans mlange. (voy. PORTE)




ARCHIVOLTES DES FENTRES. Elles restent plein cintre jusque pendant le
XIIIe sicle dans les provinces mridionales et du centre; adoptent la
courbe en tiers-point dans l'le-de-France vers le milieu du XIIe
sicle. Dans la Normandie, la Bourgogne, la Picardie et la Champagne, de
1200  1220 environ (voy. FENTRE). Elles sont gnralement, pendant la
priode ogivale, immdiatement poses sous le formeret des votes et se
confondent mme parfois avec lui; exemples: cathdrales d'Amiens, de
Beauvais, de Troyes, de Reims, etc.




ARC-DOUBLEAU. ARC-OGIVE. ARC-FORMERET. L'arc-doubleau est l'arc qui
partant d'une pile  l'autre dans les difices vots, forme comme un
nerf saillant sous les berceaux (33), ou spare deux votes d'artes.
Nous donnons ici le plan d'une vote d'arte afin de dsigner par leurs
noms les diffrents arcs qui la composent (34). Soient EF, GH, les deux
murs; AB, CD, sont les arcs-doubleaux; AD, CB, les arcs-ogives; AC, BD,
les arcs-formerets.

Les votes sont construites en berceau jusque vers le commencement du
XIIe sicle; les arcs-doubleaux alors se composent d'un ou deux rangs de
claveaux le plus souvent sans moulures ni ornements (35). Quelquefois
les arcs-doubleaux affectent en coupe la forme d'un demi-cylindre comme
dans la crypte de l'glise Saint-Eutrope de Saintes (36). Les nefs de la
premire moiti du XIIe sicle, sont votes en berceau ogival, les
arcs-doubleaux se composent de deux rangs de claveaux, le second tant
orn d'une moulure ou d'un boudin sur ses artes (37), cathdrale
d'Autun. La nef de l'glise de Vzelay, antrieure  cette poque,
prsente des arcs-doubleaux pleins cintres, les votes sont en arte,
mais sans arcs-ogives (38). Dans les difices civils du XIIe sicle, les
arcs-doubleaux sont ordinairement simples, quelquefois chanfreins
seulement sur leurs artes (39); c'est vers la fin du XIIe sicle que
les arcs-doubleaux commencent  se composer d'un faisceau de tores
spars par des gorges, cathdrale de Paris (40), glises de
Saint-Julien-le-Pauvre, de Saint-tienne de Caen, de Bayeux, etc. Mais
comme on peut l'observer  la cathdrale de Paris, les arcs-doubleaux
sont alors minces, troits, forms d'un seul rang de claveaux, n'ayant
pas beaucoup plus de saillie ou d'paisseur que les arcs-ogives avec
lesquels leurs profils les confondent. Vers le milieu du XIIIe sicle,
les arcs-doubleaux prennent deux et mme quelquefois trois rangs de
claveaux et acquirent ainsi une beaucoup plus grande rsistance que les
arcs-ogives, lesquels ne se composent jamais que d'un seul rang de
claveaux. Les profils de ces arcs se modifient alors et suivent les
changements observs plus haut dans les archivoltes des nefs. Nous
donnons ci-contre les coupes des arcs-doubleaux A et des arcs-ogives B
de la Sainte-Chapelle du Palais (41); ces formes d'arcs se rencontrent
avec quelques variantes sans importance dans tous les difices de cette
poque, tels que les cathdrales d'Amiens, de Beauvais, de Reims, de
Troyes, les glises de Saint-Denis, les salles du Palais, la salle
synodale de Sens, etc.; les profils de ces arcs se conservent mme
encore pendant le XIVe sicle, plus maigres, plus refouills, plus
recherchs comme dtails de moulures.

Mais au XVe sicle, les tores avec ou sans artes saillantes, sont
abandonns pour adopter les formes prismatiques, anguleuses, avec de
grandes gorges. Les arcs-doubleaux et les arcs-ogives se dtachent de la
vote (42); la saillie la plus forte de leurs profils dpasse la largeur
de l'extrados, et ceci tait motiv par la mthode employe pour
construire les remplissages des votes. Ces saillies servaient  poser
les courbes en bois ncessaires  la pose des rangs de moellons formant
ces remplissages (voy. VOTE). Il faut remarquer ici que jamais les
arcs-ogives, les arcs-doubleaux ni les formerets ne se relient avec les
moellons des remplissages, ils ne font que porter leur retombe comme le
feraient des cintres en bois; c'est l une rgle dont les constructeurs
des difices romans ou gothiques ne se dpartent pas, car elle est
imprieusement impose par la nature mme de la construction de ces
sortes de votes (voy. VOTE). C'est pendant le XVe sicle que les
arcs-doubleaux et les arcs-ogives, aussi bien que les archivoltes,
viennent pntrer les piles qui les portent en supprimant les
chapiteaux. Quelquefois les profils de ces arcs se prolongent sur les
piles jusqu'aux bases, o ils viennent mourir sur les parements
cylindriques ou prismatiques de ces piles, passant ainsi de la ligne
verticale  la courbe, sans arrts, sans transitions. Ces pntrations
sont toujours excutes avec une entente parfaite du _trait_ (voy.
PNTRATIONS, PROJECTIONS).

Les arcs-formerets sont engags dans les parements des murs et se
profilent comme une moiti d'arc-ogive ou d'arc-doubleau (43); ils ne
prsentent que la saillie ncessaire pour recevoir la porte des
remplissages des votes. Souvent,  partir du XIIIe sicle, ils
traversent l'paisseur du mur, forment arc de dcharge et archivolte 
l'extrieur, au-dessus des meneaux des fentres (44); Saint-Denis,
Troyes, Amiens, Beauvais, Saint-Ouen de Rouen, etc. Les votes des
glises de Bourgogne, bties pendant le XIIIe sicle, prsentent une
particularit remarquable: leurs formerets sont isols des murs, ce sont
des arcs indpendants, portant les votes et la charpente des combles.
Les murs alors ne sont plus que des cltures minces, sortes de cloisons
perces de fentres et portant l'extrmit des chneaux au moyen d'un
arc de dcharge (45). Cette disposition offre beaucoup d'avantages, elle
annule le fcheux effet des infiltrations  travers les chneaux, qui ne
peuvent plus alors salptrer les murs, puisque ces chneaux sont ars
par-dessous; elle permet de contre-butter les votes par des
contre-forts intrieurs qui reportent plus srement la pousse sur les
arcs-boutants; elle donne toutes facilits pour ouvrir dans les murs des
fentres aussi hautes et aussi larges que possible, celles-ci n'tant
plus obliges de se loger sous les formerets. De plus, l'aspect de ces
votes, bien visiblement portes par les piles et indpendantes de
l'enveloppe extrieure de l'difice, est trs-heureux; il y a dans cette
disposition quelque chose de logique qui rassure l'oeil, en rendant
intelligible pour tous le systme de la construction. On voit, ainsi que
l'indique la figure (45), comme les arcs-doubleaux, les arcs-ogives et
les arcs-formerets viennent se pntrer  leur naissance, afin de poser
sur un troit sommier et reporter ainsi toute la pousse des votes sur
un point rendu immobile au moyen de la butte de l'arc-boutant; mais
dans les votes des bas cts, il y a un autre problme  rsoudre, il
s'agit l d'avoir des archivoltes assez paisses pour porter les murs de
la nef; les piliers rendus aussi minces que possible pour ne pas gner
la vue, ont  supporter non-seulement la retombe de ces archivoltes,
mais aussi celle des arcs-doubleaux et des arcs-ogives. La pntration
de ces arcs, dont les paisseurs et les largeurs sont trs-diffrentes,
prsente donc des difficults  leur point de dpart sur le tailloir du
chapiteau. Elles sont vaincues  partir du XIIIe sicle avec une adresse
remarquable, et nous donnons ici comme preuve la disposition des
naissances des archivoltes, des arcs-doubleaux et arcs-ogives des bas
cts du choeur de la cathdrale de Tours, XIIIe sicle (46).
L'archivolte A, aussi paisse que les piles, est surhausse afin de
pouvoir pntrer les votes au-dessus de la naissance des arcs-ogives B
et ses derniers rangs de claveaux reportent le poids des murs sur le
sommier de l'arc-doubleau C; ainsi, l'arc-ogive et la vote elle-mme
sont indpendants de la grosse construction, qui peut tasser sans
dchirer ou craser la construction plus lgre de ces votes et
arcs-ogives (voy. VOTE).

 la runion du transsept avec la nef et le choeur des glises, on a
toujours donn, pendant les poques romane et ogivale, une grande force
aux arcs-doubleaux, tant pour rsister  la pression des murs, que pour
supporter souvent des tours ou flches centrales. Alors les
arcs-doubleaux se composent de trois, quatre ou cinq rangs de claveaux,
comme  la cathdrale de Rouen,  Beauvais,  Bayeux,  Coutances,  Eu,
etc. En Normandie particulirement, o la croise des glises tait
toujours couronne par une tour centrale, les grands arcs-doubleaux ont
deux rangs de claveaux placs cte  cte  l'intrados au lieu d'un
seul, ainsi qu'on le pratiquait dans l'Ile-de-France, la Bourgogne et la
Champagne; cela permettait de donner moins de saillie aux quatre piliers
et de mieux dmasquer les choeurs; toutefois cette disposition ne rassure
pas l'oeil comme cette succession d'arcs concentriques se dbordant les
uns les autres et reposant sur un seul arc  l'intrados.

 partir du XIIIe sicle jusqu'au XVIe, les arcs-doubleaux, les
arcs-ogives et les formerets ne sont plus orns que par des moulures,
sauf quelques trs-rares exceptions; ainsi dans les chapelles du choeur
de Saint-tienne de Caen, qui datent du commencement du XIIIe sicle,
les arcs-ogives sont dcors par une dentelure[47], mais il faut dire
qu'en Normandie ces sortes d'ornements, restes de l'architecture romane,
soit par suite d'un got particulier, soit  cause de la facilit avec
laquelle se taille la pierre de Caen, empitent sur l'architecture
ogivale jusque vers le milieu du XIIIe sicle.

Pendant le XIIe sicle, en Bourgogne, dans l'Ile-de-France, on voit
encore les arcs-doubleaux et les arcs-ogives orns de dents de scie, de
pointes de diamant, de btons rompus[48]; salle capitulaire de l'glise
de Vzelay, porche de l'glise de Saint-Denis, etc. Les arcs-ogives du
choeur de l'glise de Saint-Germer sont couverts de riches ornements.

C'est  la fin du XVe sicle et pendant le XVIe que l'on appliqua de
nouveau des ornements aux arcs-doubleaux, arcs-ogives et formerets, mais
alors ces ornements prsentaient de grandes saillies dbordant les
moulures; le choeur de l'glise de Saint-Pierre de Caen est un des
exemples les plus riches de ce genre de dcoration appliqu aux arcs des
votes; mais c'est l un abus de l'ornementation que nous ne saurions
trop blmer, en ce qu'il dtruit cette puret de lignes qui sduit dans
les votes en arcs d'ogives, qu'il les alourdit et fait craindre leur
chute.

[Illustration: Fig. 33 et 34.]
[Illustration: Fig. 35 et 36.]
[Illustration: Fig. 37 et 38.]
[Illustration: Fig. 39 et 40.]
[Illustration: Fig. 41 et 42.]
[Illustration: Fig. 43 et 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Illustration: Fig. 47.]
[Illustration: Fig. 48.]




ARC-BOUTANT. Ce sont les arcs extrieurs qui par leur position sont
destins  contre-butter la pousse des votes en arcs d'ogives. Leur
naissance repose sur les contre-forts, leur sommet arrive au point de la
pousse runie des arcs-doubleaux et des arcs-ogives. Suivant les gots
de chaque cole, on a beaucoup blm ou beaucoup lou le systme des
arcs-boutants; nous n'entreprendrons pas de les dfendre ou de faire
ressortir leurs inconvnients; il n'y a qu'une chose  dire  notre sens
sur ce systme de construction, c'est qu'il est l'expression la plus
franche et la plus nergique du mode adopt par les constructeurs du
moyen ge. Jusqu' leur application dans les glises gothiques, tout est
ttonnement; du moment que les arcs-boutants sont nettement accuss dans
les constructions, la structure des glises se dveloppe dans son
vritable sens, elle suit hardiment la voie nouvelle. Demander une
glise gothique sans arc-boutants, c'est demander un navire sans quille,
c'est pour l'glise comme pour le navire une question d'tre ou de
n'tre pas. Le problme que les architectes de l'poque romane s'taient
donn  rsoudre tait celui-ci: lever des votes sur la basilique
antique. Comme disposition de plan, la basilique antique satisfaisait
compltement au programme de l'glise latine: grands espaces vides,
points d'appui minces, air et lumire. Mais la basilique antique tait
couverte par des charpentes, l'abside seule tait vote; or dans notre
climat les charpentes ne prservent pas compltement de la neige et du
vent; elles se pourrissent assez rapidement quand on n'emploie pas ces
dispositions modernes de chneaux en mtal, de conduits d'eau, etc.,
procds qui ne peuvent tre en usage qu'au milieu d'un peuple chez
lequel l'art de la mtallurgie est arriv  un haut degr de perfection.
De plus, les charpentes brlent, et un difice couvert seulement par une
charpente que l'incendie dvore est un difice perdu de la base au
fate. Jusqu'aux Xe et XIe sicles il n'est question dans les documents
crits de notre histoire que d'incendies d'glises qui ncessitent des
reconstructions totales. La grande proccupation du clerg, et par
consquent des architectes qui levaient des glises, tait ds le Xe
sicle de voter les nefs des basiliques. Mais les murs des basiliques
ports par des colonnes grles ne pouvaient prsenter une rsistance
suffisante  la pousse des votes hautes ou basses. Dans le centre de
la France les constructeurs, vers le XIe sicle, avaient pris le parti
de renoncer  ouvrir des jours au sommet des murs des nefs hautes, et
ils contre-buttaient les votes en berceau de ces nefs hautes, soit par
des demi-berceaux, comme dans la plupart des glises auvergnates, soit
par de petites votes d'artes leves sur les bas cts. Les nefs alors
ne pouvaient tre claires que par les fentres de ces bas cts
presque aussi hautes que les grandes nefs. Les murs extrieurs, pais et
renforcs de contre-forts, maintenaient les pousses combines des
grandes et petites votes (voy. GLISES, VOTES). Mais dans le nord de
la France ce systme ne pouvait prvaloir; de grands centres de
population exigeaient de vastes glises, on avait besoin de lumire, il
fallait prendre des jours directs dans les murs des nefs, et renoncer
par consquent  contre-butter les votes hautes par des demi-berceaux
continus levs sur les bas cts. Dans quelques glises de Normandie,
celles entre autres de l'abbaye aux Hommes et de l'abbaye aux Dames de
Caen, les constructeurs avaient cherch un moyen terme: ils avaient
lev sur des piles fort paisses les grandes votes d'artes des nefs
hautes, et mnageant de petits jours sous les formerets de ces votes,
ils avaient cherch  contre-butter leur pousse par un demi-berceau
continu band sur le triforium (49). Mais ce demi-berceau n'arrive pas
au point de la pousse de ces votes hautes. Et pourquoi un demi-berceau
continu pour maintenir une vote d'arte dont les pousses sont
reportes sur des points espacs au droit de chaque pile? Il y a quelque
chose d'illogique dans ce systme qui dut bientt frapper des esprits
enclins  tout ramener  un principe vrai et pratique. Or, supposons que
le demi-berceau A figur dans la coupe de la nef de l'abbaye aux Hommes
(49) soit coup par tranches, que ces tranches soient conserves
seulement au droit des pousses des arcs-doubleaux et des arcs-ogives,
et supprimes entre les piles, c'est--dire dans les parties o les
pousses des grandes votes n'agissent pas, l'arc-boutant est trouv; il
permet d'ouvrir dans les traves des jours aussi larges et aussi bas que
possible. Le triforium n'est plus qu'une galerie  laquelle on ne donne
qu'une importance mdiocre. Le bas ct, compos d'un rez-de-chausse,
est couvert par un comble  pente simple. Ces murs pais deviennent
alors inutiles, les piles des nefs peuvent rester grles, car la
stabilit de l'difice ne consiste plus que dans la rsistance des
points d'appui extrieurs sur lesquels les arcs-boutants prennent
naissance (voy. CONTRE-FORT). Il fallut deux sicles de ttonnements,
d'essais souvent malheureux, pour arriver  la solution de ce problme
si simple, tant il est vrai que les procds les plus naturels, en
construction comme en toute chose, sont lents  trouver. Mais aussi ds
que cette nouvelle voie fut ouverte elle fut parcourue avec une rapidit
prodigieuse, et l'arc-boutant, qui nat  peine au XIIe sicle, est
arriv  l'abus au XIVe. Quelques esprits judicieux veulent conclure de
la corruption si prompte du grand principe de la construction des
difices gothiques, que ce principe est vicieux en lui-mme; et
cependant l'art grec, dont personne n'a jamais contest la puret, soit
comme principe, soit comme forme, a dur  peine soixante-dix ans, et
Pricls n'tait pas mort que dj l'architecture des Athniens arrivait
 son dclin. Nous pensons, au contraire, que dans l'histoire de la
civilisation, les arts qui sont destins  faire faire un grand pas 
l'esprit humain sont prcisment ceux qui jettent tout  coup une vive
clart pour s'teindre bientt par l'abus mme du principe qui les a
amens promptement  leur plus grand dveloppement (voy. ARCHITECTURE).

Les besoins auxquels les architectes du moyen ge avaient  satisfaire
en levant leurs glises les amenaient presque malgr eux  employer
l'arc-boutant; nous allons voir comment ils ont su dvelopper ce systme
de construction et comment ils en ont abus.

Ce n'est, comme nous venons de le dire, qu' la fin du XIIe sicle que
l'arc-boutant se montre franchement dans les difices religieux du nord
de la France; il n'apparat dans le centre et le midi que comme une
importation, vers la fin du XIIIe sicle, lorsque l'architecture
ogivale, dj dveloppe dans l'Ile-de-France, la Champagne et la
Bourgogne, se rpand dans tout l'occident.

Nous donnons en premire ligne et parmi les plus anciens l'un des
arcs-boutants du choeur de l'glise Saint-Remy de Reims, dont la
construction remonte  la dernire moiti du XIIe sicle (50). Ici
l'arc-boutant est simple, il vient contre-butter les votes au point de
leur pousse, et rpartit sa force de rsistance sur une ligne verticale
assez longue au moyen de ce contre-fort port sur une colonne
extrieure, laissant un passage entre elle et le mur au-dessus du
triforium. Mais bientt les constructeurs observrent que la pousse des
votes en arcs d'ogives d'une trs-grande porte, agissait encore
au-dessous et au-dessus du point mathmatique de cette pousse. La
thorie peut, en effet, dmontrer que la pousse d'une vote se rsout
en un seul point, mais la pratique fait bientt reconnatre que cette
pousse est diffuse et qu'elle agit par suite du glissement possible des
claveaux des arcs et de la multiplicit des joints, depuis la naissance
de ces arcs jusqu' la moiti environ de la hauteur de la vote (51). En
effet, soit A le point mathmatique de la pousse d'une vote en arc
d'ogive, si la vote a une porte de 10  15 mtres, par exemple, un
seul arc-boutant arrivant en A ne suffira pas pour empcher la vote
d'agir encore au-dessus et au-dessous de ce point. De mme qu'en tayant
un mur qui boucle, si l'on est prudent, on posera verticalement sur ce
mur une couche en bois et deux tais l'un au-dessus de l'autre pour
arrter le bouclement; de mme les constructeurs qui levrent, au
commencement du XIIIe sicle, les grandes nefs des cathdrales du nord,
tablirent de C en B un contre-fort, vritable _couche_ de pierre, et
deux arcs-boutants l'un au-dessus de l'autre, le premier arrivant en C
au-dessous de la pousse, le second en B au-dessus de cette pousse. Par
ce moyen les votes se trouvaient _trsillonnes_  l'extrieur, et les
arcs-doubleaux ne pouvaient, non plus que les arcs-ogives, faire le
moindre mouvement, le point rel de la pousse se trouvant agir sur un
contre-fort maintenu dans un plan vertical et roidi par la butte des
deux arcs-boutants. Au-dessous de la naissance de la vote ce
contre-fort C B cessait d'tre utile, aussi n'est-il plus port que par
une colonne isole, et le poids de ce contre-fort n'agissant pas
verticalement, les constructeurs sont amens peu  peu  rduire le
diamtre de la colonne, dont la fonction se borne  prvenir des
dislocations,  donner du _roide_  la construction des piles sans
prendre de charge; aussi vers le milieu du XIIIe sicle ces colonnes
isoles sont-elles faites de grandes pierres minces poses en dlit et
peuvent-elles se comparer  ces pices de charpente nommes _chandelles_
que l'on pose plutt pour roidir une construction faible que pour porter
un poids agissant verticalement. Les votes hautes du choeur de la
cathdrale de Soissons, dont la construction remonte aux premires
annes du XIIIe sicle, sont contre-buttes par des arcs-boutants
doubles (52) dont les ttes viennent s'appuyer contre des piles portes
par des colonnes engages. Un passage est rserv entre la colonne
infrieure et le point d'appui vertical qui reoit les sommiers des
votes. Il est ncessaire d'observer que le dernier claveau de chacun
des arcs n'est pas engag dans la pile et reste libre de glisser dans le
cas o la vote ferait un mouvement par suite d'un tassement des points
d'appui verticaux, c'est l encore une des consquences de ce principe
d'lasticit appliqu  ces grandes btisses et sans lequel leur
stabilit serait compromise. La facult de glissement laisse aux
arcs-boutants empche leur dformation, et il n'est pas besoin de dire
qu'ils ne peuvent conserver toute leur force d'trsillonnement
qu'autant qu'ils ne se dforment pas. En effet (53), soit A B C un
arc-boutant, la pile verticale D venant  tasser, il faudra, si l'arc
est engag au point A, qu'il se rompe en B, ainsi que l'indique la fig.
1. Si, au contraire, c'est le contre-fort E qui vient  tasser, l'arc
tant engag en A, il se rompra encore suivant la fig. 2. On comprend
donc combien il importe que l'arc puisse rester libre en A pour
conserver au moyen de son glissement possible la puret de sa courbure.
Ces prcautions dans la combinaison de l'appareil des arcs-boutants
n'ont pas t toujours prises, et la preuve qu'elles n'taient pas
inutiles, c'est que leur oubli a presque toujours produit des effets
fcheux.

La nef de la cathdrale d'Amiens, leve vers 1230, prsente une
disposition d'arcs-boutants analogue  celle du choeur de la cathdrale
de Soissons, seulement les colonnes suprieures sont dgages comme les
colonnes infrieures, elles sont plus sveltes, et le chaperon du second
arc-boutant sert de canal pour conduire les eaux des chneaux du grand
comble  l'extrmit infrieure de l'arc, d'o elles tombent lances par
des gargouilles (voy. CHNEAU, GARGOUILLE). Ce moyen de rsistance
oppos aux pousses des votes par les arcs-boutants doubles ne sembla
pas toujours assez puissant aux constructeurs du XIIIe sicle; ils
eurent l'ide de rendre solidaires les deux arcs par une suite de rayons
qui les runissent, les trsillonnent et leur donnent toute la
rsistance d'un mur plein, en leur laissant une grande lgret. La
cathdrale de Chartres nous donne un admirable exemple de ces sortes
d'arcs-boutants (54). La construction de cet difice prsente dans
toutes ses parties une force remarquable, les votes ont une paisseur
inusite (0m,40 environ), les matriaux employs, lourds, rugueux,
compactes, se prtant peu aux dlicatesses de l'architecture gothique de
la premire moiti du XIIIe sicle. Il tait ncessaire, pour rsister 
la pousse de ces votes paisses et qui n'ont pas moins de 15 mtres
d'ouverture, d'tablir des buttes nergiques, bien assises; aussi, fig.
A, on observera que tout le systme des arcs pntre dans les
contre-forts, s'y loge comme dans une rainure, que tous les joints de
l'appareil sont normaux aux courbes, qu'enfin c'est une construction
entirement oblique destine  rsister  des pesanteurs agissant
obliquement.

Ce systme d'trsillonnement des arcs au moyen de rayons intermdiaires
ne parat pas toutefois avoir t frquemment adopt pendant le XIIIe
sicle; il est vrai qu'il n'y avait pas lieu d'employer des moyens aussi
puissants pour rsister  la pousse des votes, ordinairement fort
lgres, mme dans les plus grandes glises ogivales.  la cathdrale de
Reims les arcs-boutants sont doubles, mais indpendants l'un de l'autre;
ils deviennent de plus en plus hardis vers le milieu du XIIIe sicle,
alors que les piles sont plus grles, les votes plus lgres. Une fois
le principe de la construction des glises gothiques admis, on en vint
bientt  l'appliquer dans ses consquences les plus rigoureuses.
Observant avec justesse qu'une vote bien contre-butte n'a besoin pour
soutenir sa naissance que d'un point d'appui vertical trs-faible
comparativement  son poids, les constructeurs amincirent peu  peu les
piles et reportrent toute la force de rsistance  l'extrieur, sur les
contre-forts (voy. CONSTRUCTION). Ils vidrent compltement les
intervalles entre les piles, sous les formerets, par de grandes fentres
 meneaux; ils mirent  jour les galeries au-dessous de ces fentres
(voy. TRIFORIUM), et tout le systme de la construction des grandes nefs
se rduisit  des piles minces, rendues rigides par la charge, et
maintenues dans un plan vertical par suite de l'quilibre tabli entre
la pousse des votes et la butte des arcs-boutants.

La nef et l'oeuvre haute du choeur de l'glise de Saint-Denis, bties sous
saint Louis, nous donnent une des applications les plus parfaites de ce
principe (55), que nous trouvons adopt au XIIIe sicle dans les choeurs
des cathdrales de Troyes, de Ses, du Mans, et plus tard, au XIVe
sicle,  Saint-Ouen de Rouen. Toute la science des constructeurs
d'glises consistait donc alors  tablir un quilibre parfait entre la
pousse des votes d'une part, et la pousse des arcs-boutants de
l'autre. Et il faut dire que s'ils n'ont pas toujours russi pleinement
dans l'excution, les erreurs qu'ils ont pu commettre dmontrent que le
systme n'tait pas mauvais, puisque malgr des dformations effrayantes
subies par quelques-uns de ces monuments, ils n'en sont pas moins rests
debout depuis six cents ans, grce  l'lasticit de ce mode de
construction. Il faut ajouter aussi que dans les grands difices btis
avec soin, au moyen de ressources suffisantes et par des gens habiles,
ces dformations ne se rencontrent pas, et l'quilibre des constructions
a t maintenu avec une science et une adresse peu communes.

La courbure des arcs-boutants varie suivant la courbure des
arcs-doubleaux, le diamtre des arcs-boutants, leur paisseur et
l'paisseur de la cule ou contre-fort.

Ainsi les arcs-boutants primitifs sont gnralement forms d'un quart de
cercle (56), mais leurs claveaux sont pais et lourds, ils rsistent 
l'action de la pousse des votes par leur poids, et venant s'appuyer au
droit de cette pousse, ils ajoutent sur les piles A une nouvelle charge
 celle des votes; c'est une pesanteur inerte venant neutraliser une
pousse oblique. Quand on comprit mieux la vritable fonction des
arcs-boutants, on vit qu'on pouvait, comme nous l'avons dit dj,
opposer  la pousse oblique une rsistance oblique et non-seulement ne
plus charger les piles A d'un surcrot de poids, mais mme les soulager
d'une partie du poids des votes. D'ailleurs on avait pu observer que
les arcs-boutants tant tracs suivant un quart de cercle, se relevaient
au point B, lorsque la pousse des votes tait considrable et que le
poids des claveaux des arcs n'tait pas exactement calcul de manire 
conserver leur courbure. Ds lors les arcs-boutants furent cintrs sur
une portion de cercle dont le centre tait plac en dedans des piles des
nefs (57), ils remplissaient ainsi la fonction d'un tai, n'opposaient
plus une force passive  une force active, mais venaient porter une
partie du poids de la vote, en mme temps qu'ils maintenaient son
action latrale, ils dchargeaient d'autant les piles A. Si par une
raison d'conomie, ou faute de place, les cules C ne pouvaient avoir
une grande paisseur, les arcs-boutants devenaient presque des piles
inclines, trs-lgrement cintres, opposant aux pousses une
rsistance considrable, et reportant cette pousse presque
verticalement sur les contre-forts. On voit des arcs-boutants ainsi
construits dans l'glise Notre-Dame de Semur en Auxois (58), monument
que nous citerons souvent  cause de son excution si belle et de
l'admirable entente de son mode de construction. Toutefois des
arcs-boutants ainsi construits ne pouvaient maintenir que des votes
d'une faible porte (celles de Notre-Dame de Semur n'ont que 8 mtres
d'ouverture) et dont la pousse se rapprochait de la verticale par suite
de l'acuit des arcs-doubleaux, car ils se seraient certainement
dverss en pivotant sur leur sommier D, si les arcs-doubleaux se
rapprochant du plein cintre eussent eu par consquent la proprit de
pousser suivant un angle voisin de 45 degrs. Dans ce cas, tout en
cintrant les arcs-boutants sur un arc d'un trs-grand rayon, et d'une
courbure peu sensible par consquent, on avait le soin de les charger
puissamment au-dessus de leur naissance, prs de la cule, pour viter
le dversement. Ce systme a t adopt dans la construction des
immenses arcs-boutants de Notre-Dame de Paris, refaits au XIVe sicle
(59). Ces arcs prodigieux, qui n'ont pas moins de 15 mtres de rayon,
furent levs par suite de dispositions tout exceptionnelles (voy.
CATHDRALE); c'est l un fait unique.

Tous les exemples que nous venons de donner ne reproduisent que des
arcs-boutants simples ou doubles d'une seule vole; mais dans les choeurs
des grandes cathdrales, par exemple, ou dans les nefs des XIIIe, XIVe
et XVe sicles bordes de doubles bas cts, ou de bas cts et de
chapelles communiquant entre elles, il et fallu tablir des
arcs-boutants d'une trop grande porte pour franchir ces espaces s'ils
eussent t s'appuyer sur les contre-forts extrieurs, ou ces
contre-forts auraient d alors prendre un terrain considrable en dehors
des difices. Or nous ne devons pas oublier que le terrain tait chose 
mnager dans les villes du moyen ge. Nous le rptons, les
arcs-boutants de la cathdrale de Paris, qui franchissent les doubles
bas cts, sont un exemple unique; ordinairement, dans les cas que nous
venons de signaler, les arcs-boutants sont  deux voles, c'est--dire
qu'ils sont spars par un point d'appui intermdiaire ou repos, qui, en
divisant la pousse, dtruit une partie de son effet et permet ainsi de
rduire l'paisseur des contre-forts extrieurs.

Dans les choeurs des grandes glises bties pendant les XIIIe, XIVe et
XVe sicles, les chapelles prsentent gnralement en plan une
disposition telle que derrire les piles qui forment la sparation de
ces chapelles, les murs sont rduits  une paisseur extrmement faible
(60)  cause de la disposition rayonnante de l'abside. Si l'on levait
un contre-fort plein sur le mur de sparation de A en B, il y aurait
certainement rupture au point C, car c'est sur ce point faible que
viendrait se reporter tout le poids de l'arc-boutant. Si on se
contentait d'lever un contre-fort sur la partie rsistante de cette
sparation, de C en B, par exemple, le contre-fort ne serait pas assez
pais pour rsister  la pousse des arcs-boutants bands de D en C, en
tenant compte surtout de la hauteur des naissances des votes,
comparativement  l'espace C B.  la cathdrale de Beauvais, la longueur
A B de sparation des chapelles est  la hauteur des piles D, jusqu' la
naissance de la vote comme 1 est  6, et la longueur C B comme 1 est 
9. Voici donc comment les constructeurs du XIIIe sicle tablirent les
arcs-boutants du choeur de cette immense glise (61). Pour laisser une
plus grande rsistance  la cule des contre-forts A C, ils ne
craignirent pas de poser la pile A en porte  faux sur la pile B,
calculant avec raison que la pousse des deux arcs-boutants suprieurs
tendait  faire incliner cette pile A, et reportait sa charge sur son
parement extrieur  l'aplomb de la pile B. Laissant un vide entre la
pile A et le contre-fort C, ils bandrent deux autres petits
arcs-boutants dans le prolongement des deux grands, et surent ainsi
maintenir l'aplomb de la pile intermdiaire A charge par le pinacle D.
Grce  cette division des forces des pousses et  la stabilit donne
 la pile A et au contre-fort C par ce surcrot de pesanteur obtenu au
moyen de l'adjonction des pinacles D et E, l'quilibre de tout le
systme s'est conserv; et si le choeur de la cathdrale de Beauvais a
menac de s'crouler au XIVe sicle, au point qu'il a fallu lever de
nouvelles piles entre les anciennes dans les traves parallles, il ne
faut pas s'en prendre au systme adopt, qui est trs-savamment combin,
mais  certaines imperfections dans l'excution, et surtout 
l'branlement caus  l'difice par la chute de la flche centrale
leve imprudemment sur le transsept avant la construction de la nef.
D'ailleurs, l'arc-boutant que nous donnons ici appartient au rond-point
dont toutes les parties ont conserv leur aplomb. Nous citons le choeur
de Beauvais parce qu'il est la dernire limite  laquelle la
construction des grandes glises du XIIIe sicle ait pu arriver. C'est
la thorie du systme mise en pratique avec ses consquences mme
exagres. Sous ce point de vue, cet difice ne saurait tre tudi avec
trop de soin. C'est le Parthnon de l'architecture franaise; il ne lui
a manqu que d'tre achev, et d'tre plac au centre d'une population
conservatrice et sachant comme les Grecs de l'antiquit, apprcier,
respecter et vanter les grands efforts de l'intelligence humaine. Les
architectes de la cathdrale de Cologne, qui btirent le choeur de cette
glise peu aprs celui de Beauvais, appliqurent ce systme
d'arcs-boutants, mais en le perfectionnant sous le rapport de
l'excution. Ils chargrent cette construction simple de dtails infinis
qui nuisent  son effet sans augmenter ses chances de stabilit (voy.
CATHDRALE). Dans la plupart des glises bties au commencement du XIIIe
sicle, les eaux des chneaux des grands combles s'gouttaient par les
larmiers des corniches, et n'taient que rarement dirigs dans des
canaux destins  les rejeter promptement en dehors du primtre de
l'difice (voy. CHNEAU); on reconnut bientt les inconvnients de cet
tat de choses, et, vers le milieu du XIIIe sicle, on eut l'ide de se
servir des arcs-boutants suprieurs comme d'aqueducs pour conduire les
eaux des chneaux des grands combles  travers les ttes des
contre-forts; on vitait ainsi de longs trajets, et on se dbarrassait
des eaux de pluie par le plus court chemin. Ce systme fut adopt dans
le choeur de la cathdrale de Beauvais (61). Mais on tait amen ainsi 
lever la tte des arcs-boutants suprieurs jusqu' la corniche des
grands combles, c'est--dire bien au-dessus de la pousse des votes,
comme  Beauvais, ou  conduire les eaux des chneaux sur ces
arcs-boutants au moyen de coffres verticaux en pierre qui avaient
l'inconvnient de causer des infiltrations au droit des reins des
votes. La pousse de ces arcs-boutants suprieurs, agissant  la tte
des murs, pouvait causer des dsordres dans la construction. On remplaa
donc, vers la fin du XIIIe sicle, les arcs-boutants suprieurs par une
construction  claire-voie, vritable aqueduc inclin qui trsillonnait
les ttes des murs, mais d'une faon passive et sans pousser. C'est
ainsi que furent construits les arcs-boutants du choeur de la cathdrale
d'Amiens, levs vers 1260 (62). Cette premire tentative ne fut pas
heureuse. Les arcs-boutants, trop peu chargs par ces aqueducs  jour,
purent se maintenir dans le rond-point, l o ils n'avaient 
contre-butter que la pousse d'une seule nervure de la vote; mais, dans
la partie parallle du choeur, l o il fallait rsister  la pousse
combine des arcs-doubleaux et des arcs-ogives, les arcs-boutants se
soulevrent, et au XVe sicle on dut bander, en contre-bas des arcs
primitifs, de nouveaux arcs d'un plus grand rayon, pour neutraliser
l'effet produit par la pousse des grandes votes. Cette exprience
profita aux constructeurs des XIVe et XVe sicles, qui combinrent ds
lors les aqueducs surmontant les arcs-boutants, de faon  viter ce
_relvement_ dangereux. Toutefois, ce systme d'aqueducs appartient
particulirement aux glises de Picardie, de Champagne et du nord, et on
le voit rarement employ avant le XVIe sicle dans les monuments de
l'le-de-France, de la Bourgogne et du nord-ouest.

Voici comment au XVe sicle l'architecte qui rdifia en grande partie
le choeur de l'glise d'Eu sut prvenir le relvement des arcs-boutants
surmonts seulement de la trop faible charge des aqueducs  jour. Au
lieu de poser immdiatement les pieds-droits de l'aqueduc sur l'extrados
de l'arc (63), comme dans le choeur de la cathdrale d'Amiens, il tablit
d'abord sur cet extrados un premier _tai_ de pierre AB. Cet tai est
appareill comme une plate-bande retourne, de faon  opposer une
rsistance puissante au relvement de l'arc produit au point C par la
pousse de la vote; c'est sur ce premier tai, rendu inflexible, que
sont poss les pieds-droits de l'aqueduc, pouvant ds lors tre allg
sans danger. D'aprs ce systme, les -jour D ne sont que des
trsillons qui sont destins  empcher toute dformation de l'arc de E
en C; l'arc ECH et sa tangente AB ne forment qu'un corps homogne
parfaitement rigide par suite des forces contraires qui se neutralisent
en agissant en sens inverse. L'inflexibilit de la premire ligne AB
tant oppose au relvement de l'arc, le chaperon FG conserve la ligne
droite et forme un second tai de pierre qui maintient encore les
pousses suprieures de la vote; la figure ECHFG prsente toute la
rsistance d'un mur plein sans en avoir le poids. Ces arcs-boutants sont
 doubles voles, et le mme principe est adopt dans la construction de
chacune d'elles.

L'emploi de l'arc-boutant dans les grands difices exige une science
approfondie de la pousse des votes, pousse qui, comme nous l'avons
dit plus haut, varie suivant la nature des matriaux employs, leur
poids et leur degr de rsistance. Il ne faut donc pas s'tonner si de
nombreuses tentatives faites par des constructeurs peu expriments ne
furent pas toujours couronnes d'un plein succs, et si quelques
difices prissent par suite du dfaut d'exprience de leurs
architectes.

Lorsque le got dominant vers le milieu du XIIIe sicle poussa les
constructeurs  lever des glises d'une excessive lgret et d'une
grande lvation sous votes, lorsque l'on abandonna partout le systme
des arcs-boutants primitifs dont nous avons donn des types (fig. 50,
52, 54), il dut y avoir, et il y eut en effet pendant prs d'un
demi-sicle, des ttonnements, des hsitations, avant de trouver ce que
l'on cherchait: l'arc-boutant rduit  sa vritable fonction. Les
constructeurs habiles rsolurent promptement le problme par des voies
diverses, comme  Saint-Denis, comme  Beauvais, comme  Saint-Pierre de
Chartres, comme  la cathdrale du Mans, comme  Saint-tienne
d'Auxerre, comme  Notre-Dame de Semur, comme aux cathdrales de Reims,
de Coutances et de Bayeux, etc., tous difices btis de 1220  1260;
mais les inhabiles (et il s'en trouve dans tous les temps) commirent
bien des erreurs jusqu'au moment o l'exprience acquise  la suite de
nombreux exemples put permettre d'tablir des rgles fixes, des formules
qui pouvaient servir de guide aux constructeurs novices ou n'tant pas
dous d'un gnie naturel.  la fin du XIIIe sicle, et pendant le XIVe,
on voit en effet l'arc-boutant appliqu sans hsitation partout; on
s'aperoit alors que les rgles touchant la stabilit des votes sont
devenues classiques, que les coles de construction ont admis des
formules certaines; et si quelques gnies audacieux s'en cartent, ce
sont des exceptions.

Il existe en France trois grandes glises bties pendant le XIVe sicle,
qui nous font voir jusqu' quel point ces rgles sur la construction des
votes et des arcs-boutants taient devenues fixes: ce sont les
cathdrales de Clermont-Ferrand, de Limoges et de Narbonne. Ces trois
difices sont l'oeuvre d'un seul homme, ou au moins d'une cole
particulire, et bien qu'ils soient levs tous trois au del de la
Loire, ils appartiennent  l'architecture du nord. Comme plan et comme
construction, ces trois glises prsentent une complte analogie; ils ne
diffrent que par leur dcoration; leur stabilit est parfaite; un peu
froids, un peu trop soumis  des rgles _classiques_, ils sont par cela
mme intressants  tudier pour nous aujourd'hui. Les arcs-boutants de
ces trois difices (les choeurs seuls ont t construits  Limoges et 
Narbonne) sont combins avec un grand art et une connaissance
approfondie des pousses des votes; aussi dans ces trois cathdrales,
trs-lgres d'ailleurs comme systme de btisse, les piles sont restes
parfaitement verticales dans toute leur hauteur, les votes n'ont pas
une lzarde, les arcs-boutants ont conserv toute la puret primitive de
leur courbe.

Nous donnons ici (64) un des arcs-boutants de la cathdrale de
Clermont-Ferrand, construits comme toute cette glise en lave de Volvic.

Un des arcs-boutants de la cathdrale de Narbonne (65), construits en
pierre de Sainte-Lucie, qui est un calcaire fort rsistant. Quant au
choeur de la cathdrale de Limoges, il est bti en granit. Dans l'un
comme dans l'autre de ces arcs-boutants, les piles A reposent sur les
piles de tte des chapelles, et le vide AB se trouve au-dessus de la
partie mince des murs de sparation de ces chapelles, comme  Amiens.
Ces constructions sont excutes avec une irrprochable prcision.
Alors, au XIVe sicle, l'arc-boutant, sous le point de vue de la
science, avait atteint le dernier degr de la perfection; vouloir aller
plus loin, c'tait tomber dans l'abus; mais les constructeurs du moyen
ge n'taient pas gens  s'arrter en chemin. videmment ces _tais_ 
demeure taient une accusation permanente du systme gnral adopt dans
la construction de leurs grandes glises; ils s'vertuaient  les
dissimuler, soit en les chargeant d'ornements, soit en les masquant avec
une grande adresse, comme  la cathdrale de Reims, par des ttes de
contre-forts qui sont autant de chefs-d'oeuvre, soit en les rduisant 
leur plus simple expression, en leur donnant alors la roideur que doit
avoir un tai. C'est ce dernier parti qui fut franchement admis au XIVe
sicle dans la construction des arcs-boutants de l'glise de
Saint-Urbain de Troyes (66).

Que l'on veuille bien examiner cette figure, et l'on verra que
l'arc-boutant se compose d'un petit nombre de morceaux de pierre; ce
n'est plus, comme dans tous les arcs prcdents, une succession de
claveaux peu pais, conservant une certaine lasticit, mais au
contraire des pierres poses bout  bout, et acqurant ainsi les
qualits d'un tai de bois. Ce n'est plus par la charge que l'arc
conserve sa rigidit, mais par la combinaison de son appareil. Ici, la
butte n'est pas obtenue au moyen de l'arc ABC, mais par l'tai de
pierre DE. L'arc ABC, dont la flexibilit est d'ailleurs neutralise par
l'horizontale BG et le cercle F, n'est l que pour empcher l'tai DE de
flchir. Si l'architecte qui a trac cet arc-boutant et pu faire
tailler le triangle DBG dans un seul morceau de pierre, il se ft
dispens de placer le _lien_ AB. Toutefois, pour oser appareiller un
arc-boutant de cette faon, il fallait tre bien sr du point de la
pousse de la vote et de la direction de cette pousse, car si ce
systme de butte et t plac un peu au-dessus ou au-dessous de la
pousse, si la ligne DE n'et pas t incline suivant le seul angle qui
lui convenait, il y aurait eu rupture au point B. Pour que cette rupture
n'ait pas eu lieu, il faut supposer que la rsultante des pressions
diverses de la vote agit absolument suivant la ligne DE. Ce n'est donc
pas trop s'avancer que de dire: le systme de l'arc-boutant, au XIVe
sicle, tait arriv  son dveloppement le plus complet. Mais on peut
avoir raison suivant les rgles absolues de la gomtrie, et manquer de
sens. L'homme qui a dirig les constructions de l'glise de Saint-Urbain
de Troyes tait certes beaucoup plus savant, meilleur mathmaticien que
ceux qui ont bti les nefs de Chartres, de Reims ou d'Amiens, cependant
ces derniers ont atteint le but et le premier l'a dpass en voulant
appliquer ses matriaux  des combinaisons gomtriques qui sont en
complet dsaccord avec leur nature et leurs qualits; en voulant donner
 la pierre le rle qui appartient au bois, en torturant la forme et
l'art enfin, pour se donner la purile satisfaction de les soumettre 
la solution d'un problme de gomtrie. Ce sont l de ces exemples qui
sont aussi bons  tudier qu'ils sont mauvais  suivre.

Ce mme principe est adopt dans de grands difices. On voit dans la
partie de la nef de la cathdrale de Troyes, qui date du XVe sicle, un
arc-boutant  double vole particulirement bien tabli pour rsister
aux pousses des grandes votes. Il se compose de deux buttes rigides
de pierre runies par une arcature  jour (67); la butte infrieure est
tangente  l'extrados de l'arc, de manire  reporter la pousse sur la
naissance de cet arc, en le laissant libre toutefois par la disposition
de l'appareil. Les pieds-droits de l'arcature  jour sont
perpendiculaires  la direction des deux buttes, et les trsillonnent
ainsi beaucoup mieux que s'ils taient verticaux, comme dans les
arcs-boutants des choeurs de la cathdrale d'Amiens et de l'glise d'Eu,
donns figures 62 et 63. Ces deux buttes rigides AB, CD, ne sont pas
parallles, mais se rapprochent en AC comme deux tais de bois, afin de
mieux reporter la pousse agissant de B en F sur l'arc-boutant unique de
la premire vole E. La butte rigide AB sert d'aqueduc pour les eaux du
comble. Par le fait, cette construction est plus savante que gracieuse,
et l'art ici est compltement sacrifi aux combinaisons gomtriques.

Ce systme d'arcs-boutants  jour, rigides, fut quelquefois employ avec
bien plus de raison lorsqu'il s'agissait de maintenir une pousse
agissant sur un vide troit, comme dans la Sainte-Chapelle basse de
Paris (XIIIe sicle). L, cet arc-boutant se compose d'une seule pierre
vide venant opposer une rsistance fort lgre en apparence, mais
trs-rigide en ralit,  la pression d'une vote. La Sainte-Chapelle
basse du Palais se compose d'une nef et de deux bas cts troits, afin
de diminuer la porte des votes dont on voulait viter de faire
descendre les naissances trop bas; mais les votes de ces bas cts
atteignant la hauteur sous clef des votes de la nef (68), il fallait
s'opposer  la pousse des grands arcs-doubleaux et des arcs-ogives au
point A, au moyen d'un vritable trsillon. L'architecte imagina de
rendre fixe ce point A, et de reporter sa pousse sur les contre-forts
extrieurs, en tablissant un triangle  jour ABC dcoup dans un seul
morceau de pierre.

Ce systme d'arc-boutant, ou plutt d'trsillon, est employ souvent
dans les constructions civiles pour contre-butter des pousses. Les
manteaux des quatre chemines des cuisines dites de saint Louis, au
Palais de Paris, sont maintenus par des trsillons pris galement dans
un seul morceau de pierre dcoup  jour (voy. CHEMINE).

Il n'en rsulte pas moins que l'arc-boutant surmont d'un aqueduc se
perfectionne sous le point de vue de la parfaite connaissance des
pousses pendant les XIVe et XVe sicles, comme l'arc-boutant simple ou
double. Les constructeurs arrivent  calculer exactement le poids qu'il
faut donner aux aqueducs  jour pour empcher le soulvement de l'arc.
Le caniveau qui couronne l'aqueduc devient un tai par la force qu'on
lui donne aussi bien que par la manire dont il est appareill.

Comme il arrive toujours lorsqu'un systme adopt est pouss  ses
dernires limites, on finit par perdre la trace du principe qui l'a
dvelopp;  la fin du XVe sicle et pendant le XVIe, les architectes
prtendirent si bien amliorer la construction des arcs-boutants, qn'ils
oublirent les conditions premires de leur stabilit et de leur
rsistance. Au lieu de les former d'un simple arc de cercle venant
franchement contre-butter les pousses, soit par lui-mme, soit par sa
combinaison avec une construction rigide servant d'tai, ils leur
donnrent des courbes composes, les faisant porter sur les piles des
nefs en mme temps qu'ils maintenaient l'cartement des votes. Ils ne
tenaient plus compte ainsi de cette condition essentielle du glissement
des ttes d'arcs, dont nous avons expliqu plus haut l'utilit; ils
tendaient  pousser les piles en dedans, au-dessous et en sens inverse
de la pousse des votes. Nous donnons ici (69) un des arcs-boutants de
la nef de l'glise Saint-Wulfrand d'Abbeville, construit d'aprs ce
dernier principe pendant les premires annes du XVIe sicle. Ces arcs
ont produit et subi de graves dsordres par suite de leur disposition
vicieuse. Les contre-forts extrieurs ont tass; il s'est dclar des
ruptures et des crasements aux points A des arcs, les sommiers B ayant
empch le glissement qui aurait pu avoir lieu sans de grands
inconvnients. Les arcs rompus aux points A ne contre-buttent plus les
votes, qui poussent et crasent, par le dversement des murs, les
aqueducs suprieurs; en mme temps ces arcs, dforms, chargs par ces
aqueducs qui subissent la pression des votes, agissent puissamment sur
les sommiers B, et, poussant ds lors les piliers vers l'intrieur  la
naissance des votes, augmentent encore les causes d'cartement. Pour
nous expliquer en peu de mots, lorsque des arcs-boutants sont construits
d'aprs ce systme, la pousse des votes qui agit de C en D charge
l'arc A verticalement, en augmentant la pression des pieds-droits de
l'aqueduc. Cette charge verticale, se reportant sur une construction
lastique, pousse de A en B. Or, plus la pousse de A en B est
puissante, et plus la pousse des votes agit en C par le renversement
de la ligne DC. Donc les sommiers placs  la tte des arcs-boutants en
B sont contraires au principe mme de l'arc-boutant.

Les porches nord et sud de l'glise Saint-Urbain de Troyes peuvent
donner une ide bien exacte de la fonction que remplissent les
arcs-boutants dans les difices de la priode ogivale. Ces porches sont
comme la dissection d'une petite glise du XIVe sicle. Des votes
lgres, portes sur des colonnes minces et longues, sont contre-buttes
par des arcs qui viennent se reposer sur des contre-forts compltement
indpendants du monument; pas de murs: des colonnes, des votes, des
contre-forts isols, et les arcs-boutants placs suivant la rsultante
des pousses. Il n'entre dans toute cette construction, assez importante
cependant, qu'un volume trs-restreint de matriaux poss avec autant
d'art que d'conomie (70). A indique le plan de ce porche, B la vue de
l'un de ses arcs-boutants d'angle. Comme dans toutes les bonnes
constructions de cette poque, l'arc-boutant ne fait que s'appuyer
contre la colonne, juste au point de la pousse, tayant le sommier qui
reoit les arcs-doubleaux, les archivoltes et les arcs-ogives. Au-dessus
des arcs-boutants les contre-forts sont rendus plus stables par des
pinacles, et les colonnes elles-mmes sont charges et roidies par les
pyramidions qui les surmontent. Il est ais de comprendre, en examinant
le plan A, comment les deux votes du porche, qui reposent d'un ct sur
le mur du transsept et de l'autre sur les trois colonnes CDE, ne peuvent
se maintenir sur des points d'appui aussi grles qu'au moyen de la
butte des trois arcs-boutants CF, DG, EH, reportant les rsultantes de
leurs pousses sur les trois contre-forts IKL. L'espace MCDEN est seul
couvert, et forme comme un grand dais suspendu sur de frles colonnes.
Cette lgante construction n'a prouv ni mouvement ni dversement,
malgr son extrme lgret, et quoiqu'elle ait t laisse dans les
plus mauvaises conditions depuis longtemps.

On aura pu observer, d'aprs tous les exemples que nous avons donns,
que les arcs-boutants ne commencent  tre chanfreins ou orns de
moulures qu' partir de la deuxime moiti du XIIIe sicle. En gnral,
les profils des arcs-boutants sont toujours plus simples que ceux des
arcs-doubleaux; il est vident qu'on craignait d'affaiblir les
arcs-boutants exposs aux intempries par des videments de moulures, et
qu'en se laissant entraner  les tailler sur un profil, on obissait au
dsir de ne point faire contraster ces arcs d'une manire dsagrable
avec la richesse des archivoltes des fentres et la profusion de
moulures qui couvraient tous les membres de l'architecture ds la fin du
XIIIe sicle. Cependant les moulures qui sont profiles  l'intrados des
arcs-boutants sont toujours plus simples et conservent une plus grande
apparence de force que celles appliques aux archivoltes et aux arcs des
votes.

Lorsqu' la fin du XIIe sicle et au commencement du XIIIe on appliqua
le systme des arcs-boutants aux grandes votes portes sur des piles
isoles, on ne songea d'abord qu' contre-butter les pousses des votes
des nefs et des choeurs. Les votes des transsepts, se retournant  angle
droit, n'taient contre-buttes que par des contre-forts peu saillants.
On se fiait sur le peu de longueur des croisillons composs de deux ou
trois traves de votes, on supposait que les buttes des contre-forts
des pignons et celles des murs des nefs suffisaient pour maintenir la
pousse des arcs-doubleaux entre ces buttes.  la cathdrale de Paris,
par exemple (71), il a toujours exist des arcs-boutants de A en B pour
maintenir la pousse des votes de la nef et du choeur; mais l'cartement
des votes des croisillons n'est maintenu que par les deux contre-forts
minces D et C, et il n'a jamais exist d'arcs-boutants de D en A et de C
en A. On ne pouvait songer en effet  bander des arcs-boutants qui
eussent pris les contre-forts AE en flanc; en admettant que ces
contre-forts fussent arrivs jusqu'au prolongement de l'arc-doubleau CD,
ce qui n'existe pas  la cathdrale de Paris. Cette difficult non
rsolue causa quelquefois la ruine des croisillons peu de temps aprs
leur construction. Aussi, ds le milieu du XIIIe sicle, on disposa les
contre-forts des angles forms par les transsepts de manire  pouvoir
butter les votes dans les deux sens (72).  la cathdrale d'Amiens, par
exemple, ces contre-forts,  la rencontre du transsept et du choeur,
prsentent en plan la forme d'une croix, et il existe des arcs-boutants
de D en C comme de A en B. Quand les arcs-boutants sont  doubles
voles, la premire vole est bande de E en F comme de G en F.

Souvent il arrivait aussi que les arcs-boutants des nefs ou des choeurs,
poussant sur la tranche de contre-forts trs-larges mais trs-minces, et
qui n'taient en ralit que des murs (73), comme aux choeurs de
Notre-Dame de Paris, de l'glise de Saint-Denis, de la cathdrale du
Mans, tendaient  faire dverser ces murs; on tablit galement, vers le
milieu du XIIIe sicle, des perons latraux A sur les flancs des
contre-forts, pour prvenir ce dversement (voy. CONTRE-FORT).

On ne s'arrta pas l; ces masses de constructions leves pour
maintenir les arcs-boutants ne pouvaient satisfaire les constructeurs du
XVe sicle, qui voulaient que leurs difices parussent plus lgers
encore qu'ils ne l'taient rellement. Dans quelques glises, et
notamment dans le choeur de l'glise du Mont-Saint-Michel-en-Mer, ils
remplacrent les perons A de flanc, par des arcs bands d'un
contre-fort  l'autre, comme une succession d'trsillons destins 
rendre tous les contre-forts des arcs-boutants solidaires.

De tout ce qui prcde on peut conclure que les architectes du moyen
ge, aprs avoir rsolu le problme de la construction des votes sur
des piles minces et isoles, au moyen de l'arc-boutant, ont t frapps,
sitt aprs l'application du principe, des difficults d'excution qu'il
prsentait. Tous leurs efforts ont eu pour but d'tablir l'quilibre
entre la pousse des votes et la rsistance des arcs-boutants,  baser
ce systme sur des rgles fixes, ce qui n'tait pas possible, puisque
les conditions d'quilibre se modifient en raison de la nature, du
poids, de la rsistance et de la dimension des corps. Les hommes d'un
gnie suprieur, comme il arrive toujours, ont su vaincre ces
difficults, plutt par l'instinct que par le calcul, par l'observation
des faits particuliers que par l'application de rgles absolues. Les
constructeurs vulgaires ont suivi tels ou tels exemples qu'ils avaient
sous les yeux, mais sans se rendre compte des cas exceptionnels qu'ils
avaient  traiter; souvent alors ils se sont tromps. Est-ce  dire pour
cela que l'arc-boutant, parce qu'il exige une grande sagacit de la part
du constructeur, est un moyen dont l'emploi doit tre proscrit? Nous ne
le croyons pas. Car de ce que l'application d'un systme prsente des
difficults et une certaine finesse d'observation, ce n'est pas une
raison pour le condamner, mais c'en est une pour l'tudier avec le plus
grand soin.

[Illustration: Fig. 49.]
[Illustration: Fig. 50 et 51.]
[Illustration: Fig. 52.]
[Illustration: Fig. 53.]
[Illustration: Fig. 54.]
[Illustration: Fig. 55.]
[Illustration: Fig. 56.]
[Illustration: Fig. 57.]
[Illustration: Fig. 58.]
[Illustration: Fig. 59.]
[Illustration: Fig. 60.]
[Illustration: Fig. 61.]
[Illustration: Fig. 62.]
[Illustration: Fig. 63.]
[Illustration: Fig. 64.]
[Illustration: Fig. 65.]
[Illustration: Fig. 66.]
[Illustration: Fig. 67.]
[Illustration: Fig. 68.]
[Illustration: Fig. 69.]
[Illustration: Fig. 70 A.]
[Illustration: Fig. 70 B.]
[Illustration: Fig. 71.]
[Illustration: Fig. 72 et 73.]




ARC DE DCHARGE. C'est l'arc que l'on noie dans les constructions
au-dessus des linteaux des portes, au-dessus des vides en gnral, et
des parties faibles des constructions infrieures pour reporter le poids
des constructions suprieures sur des points d'appui dont la stabilit
est assure. Les archivoltes des portails et portes sont de vritables
arcs de dcharge (voy. ARCHIVOLTES, varit de l'Arc); toutefois on ne
donne gure le nom d'arcs de dcharge qu'aux arcs dont le parement
affleure le nu des murs, qui ne se distinguent des assises horizontales
que par leur appareil, et quelquefois cependant par une faible saillie.
Dans les constructions romaines leves en petits matriaux et en
blocages, on rencontre souvent des arcs de dcharge en briques et en
moellons noys en plein mur, afin de reporter les pesanteurs sur des
points des fondations et soubassements tablis plus solidement que le
reste de la btisse. Cette tradition se conserve encore pendant la
priode romane. Mais  cette poque les constructions en blocage
n'taient plus en usage, et on ne trouve que trs-rarement des arcs
destins  diviser les pesanteurs dans un mur plein. D'ailleurs dans les
difices romans la construction devient presque toujours un motif de
dcoration, et lorsqu'en maonnant on avait besoin d'arcs de dcharge on
cherchait  les accuser, soit par une saillie, et mme quelquefois par
un filet orn ou moulur  l'extrados. Tels sont les arcs de dcharge
qui se voient le long du mur des bas cts de l'glise St-tienne de
Nevers (fin du XIe sicle) (74). Ici ces arcs sont surtout destins 
charger les piles des bas cts qui reoivent les pousses des votes;
les murs n'tant pas arms de contre-forts, ce surcrot de charge donne
aux points d'appui principaux une grande stabilit. C'est un systme qui
permet d'lever des murs minces entre les piles destines  recevoir le
poids des constructions, il prsente par consquent une conomie de
matriaux; on le voit appliqu dans beaucoup d'glises du Poitou, de
l'Anjou, de l'Auvergne et de la Saintonge pendant la priode romane.
Inutile d'ajouter que ces arcs de dcharge sont toujours extradosss;
puisque leur fonction essentielle est de reporter les charges
suprieures sur leurs sommiers, ils doivent tendre  faire glisser les
maonneries sur leurs reins.

Le pignon du transsept sud de l'glise de Notre-Dame-du-Port 
Clermont-Ferrand est ainsi port sur deux arcs de dcharge 
l'extrieur, reposant sur une colonne (75). Souvent dans l'architecture
civile des XIe et XIIe sicles on rencontre des portes dont les linteaux
sont soulags par des arcs de dcharge venant appuyer leurs sommiers sur
une _porte_ mnage aux deux extrmits des linteaux (76), quelquefois
aussi au-dessus des linteaux on voit une clef pose dans l'assise qui
les surmonte et qui forme ainsi une plate-bande appareille reportant le
poids des murs sur les deux pieds-droits (77). Un vide est laiss alors
entre l'intrados de la clef et le linteau pour viter la charge de cette
clef en cas de mouvement dans les constructions. Des arcs de dcharge
sont poss au-dessus des brasements intrieurs des portes et des
fentres dans presque tous les difices civils du moyen ge.

Ces arcs sont plein cintre (78) (chteau de Polignac, Haute-Loire, XIe
sicle), rarement en tiers-point, et le plus souvent bombs seulement
pour prendre moins de hauteur sous les planchers (voy. FENTRE). Pendant
la priode ogivale, les constructeurs ont  franchir de grands espaces
vides, ils cherchent sans cesse  diminuer  rez-de-chausse les points
d'appui, afin de laisser le plus de place possible  la foule, de ne pas
gner la vue; ce principe les conduit  tablir une partie des
constructions suprieures en porte--faux; si dans le travers des nefs
ils tablissent des arcs-boutants au-dessus des bas cts, pour reporter
la pousse des grandes votes  l'extrieur, il faut, dans le sens de la
longueur, qu'ils vitent de faire peser les murs des galeries en
porte--faux sur les votes de ces bas cts, trop lgres pour porter
la charge d'un mur si mince qu'il soit. Ds lors, pour viter le fcheux
effet de ce poids sur des votes, des arcs de dcharge ont t mnags
dans l'paisseur des murs de fond des galeries au premier tage. Ces
arcs reportent la charge de ces murs sur les sommiers des arcs-doubleaux
des bas cts (voy. CONSTRUCTION, TRIFORIUM, GALERIE). On trouve des
arcs de dcharge en tiers-point, dans les galeries hautes de Notre-Dame
de Paris, dans le triforium des nefs des cathdrales d'Amiens (79), de
Reims, de Nevers. Mais  Amiens, les fentres suprieures tant poses
sur la claire-voie intrieure du triforium, ces arcs de dcharge ne
portent que le poids d'un mur mince, qui ne s'lve que jusqu' l'appui
du fenestrage.

Dans les difices de la Bourgogne, et d'une partie de la Champagne, les
fentres, au lieu d'tre poses sur l'arcature intrieure, sont en
retraite sur les murs extrieurs du triforium. Dans ce cas, l'arc de
dcharge est d'autant plus ncessaire que ce mur extrieur porte avec le
fenestrage la bascule des corniches de couronnement, il est quelquefois
pos immdiatement au-dessus de l'extrados des archivoltes, afin
d'viter mme la charge du remplissage, qui comme  Reims,  Paris et 
Amiens, garnit le dessous de l'arc en tiers-point, ou bien encore, l'arc
de dcharge n'est qu'un arc bomb, noy dans l'paisseur du mur, un peu
au-dessus du sol de la galerie, ainsi qu'on peut le remarquer dans
l'glise de Saint-Pre-sous-Vzelay (80).

On rencontre des arcs de dcharge,  la base des tours centrales des
glises reposant sur les quatre arcs-doubleaux des transsepts, comme 
la cathdrale de Laon. Sous les beffrois des clochers, comme 
Notre-Dame de Paris. Il en existe aussi au-dessus des votes, pour
reporter le poids des bahuts et des charpentes sur les piles, et
soulager les meneaux des fentres tenant lieu de formerets, comme  la
Sainte-Chapelle de Paris, comme  Amiens,  la cathdrale de Troyes
(81). Au XVe sicle, les arcs de dcharge ont t fort en usage pour
porter des constructions massives, reposant en apparence sur des
constructions  jour; pour soulager les cintres des grandes roses du
poids des pignons de face.

Il n'est pas besoin de dire, que les arcs jouent un grand rle dans la
construction des difices du moyen ge, les architectes taient arrivs,
ds le XIIIe sicle,  acqurir une connaissance parfaite de leur force
de rsistance, et de leurs effets sur les piles et les murs, ils
mettaient un soin particulier dans le choix des matriaux qui devaient
les composer, dans leur appareil, et la faon de leurs joints.
L'architecture romaine n'a fait qu'ouvrir la voie dans l'application des
arcs  l'art de btir; l'architecture du moyen ge l'a parcourue aussi
loin qu'il tait possible de le faire, au point d'abuser mme de ce
principe  la fin du XVe sicle, par un emploi trop absolu peut-tre, et
des raffinements pousss  l'excs.

La qualit essentielle de l'arc, c'est l'lasticit. Plus il est tendu,
plus l'espace qu'il doit franchir est large, et plus il est ncessaire
qu'il soit flexible. Les constructeurs du moyen ge ont parfaitement
suivi ce principe en multipliant les joints dans leurs arcs, en les
composant de claveaux gaux, toujours extradosss avec soin. Ce n'est
qu'au XVIe sicle, alors que l'art de btir, proprement dit, soumettait
l'emploi des matriaux  des formes qui ne convenaient ni  leurs
qualits, ni  leurs dimensions, que l'arc ne fut plus appliqu en
raison de sa vritable fonction. Le principe logique qui l'avait fait
admettre, cessa de diriger les constructeurs. En imitant ou croyant
imiter les formes de l'antiquit romaine, les architectes de la
renaissance s'cartaient plus du principe de la construction antique que
les architectes des XIIe et XIIIe sicles; ou plutt, ils n'en tenaient
nul compte. Si dans leurs constructions massives, inbranlables, les
Romains avaient compris la ncessit de laisser aux arcs une certaine
lasticit en les extradossant, et en les formant de rangs de claveaux
concentriques, lorsqu'ils avaient besoin de leur donner une grande
rsistance,  plus forte raison dans les btisses du moyen ge, o tout
est quilibre, et mouvement par consquent, devait-on ne pas perdre de
vue le principe qui doit diriger les architectes dans la construction
des arcs. Du jour o l'on cessa d'extradosser les arcs, o l'on voulut
les composer de claveaux ingaux comme dimension, et comme poids par
consquent, les appareiller  _crossettes_, et les relier aux assises
horizontales, au moyen de joints droits  la queue, on ne comprit plus
la vritable fonction de l'arc (voy. CONSTRUCTION, VOTE).

[Illustration: Fig. 74.]
[Illustration: Fig. 75.]
[Illustration: Fig. 76 et 77.]
[Illustration: Fig. 78.]
[Illustration: Fig. 79.]
[Illustration: Fig. 80.]
[Illustration: Fig. 81.]




ARCADE, s. t. Mot qui dsigne l'ensemble d'une ouverture ferme par une
archivolte. On dit: _les arcades de ce portique s'ouvrent sur une cour_.
Le mot _arcade_ est gnral, il comprend le vide comme le plein,
l'archivolte comme les pieds-droits. On dit aussi: _arcade aveugle_ pour
dsigner une archivolte ou arc de dcharge formant avec les pieds-droits
une saillie sur un mur plein. Les arcs de dcharge des bas cts de
l'glise de Saint-tienne de Nevers (voy. ARC, fig. 74) sont des arcades
aveugles. Les arcades aveugles sont trs-souvent employes dans les
difices romans du Poitou, de l'Auvergne, de la Saintonge et de
l'Angoumois; toutefois, quand elles sont d'une petite dimension, on les
dsigne sous le nom d'ARCATURE (voy. ce mot). Les constructeurs de
l'poque romane donnant aux murs de leurs difices une forte paisseur
suivant la tradition romaine, et aussi pour rsister  la pousse
uniforme des votes en berceau, cherchaient, autant pour conomiser les
matriaux que pour dcorer ces murs massifs et les rendre moins lourds,
 les allger au moyen d'une suite d'arcades (voy. ARC DE DCHARGE) qui
leur permettaient cependant de retrouver les paisseurs de murs
ncessaires pour maintenir les pousses des berceaux au-dessus de
l'extrados de ces arcs. Par suite de l'application des votes en arcs
d'ogives dans les difices, il ne fut plus utile d'lever des murs pais
continus; on se contenta ds lors d'tablir des contre-forts saillants
au droit des pousses (voy. CONSTRUCTION), et les intervalles entre ces
contre-forts n'tant que des cltures minces en maonnerie, les arcades
aveugles, ou arcs de dcharge, n'eurent plus de raison d'tre. Toutefois
cette tradition subsista, et les architectes de la priode ogivale
continurent, dans un but purement dcoratif,  pratiquer des arcades
aveugles (arcatures) sous les appuis des fentres des bas cts dans les
intrieurs de leurs difies, d'abord trs-saillantes, puis s'aplatissant
peu  peu  la fin du XIIIe sicle et pendant le XIVe, pour ne plus tre
qu'un placage dcoup plus ou moins riche, sorte de filigrane de pierre
destin  couvrir la nudit des murs.




ARCATURE, s. t. Mot par lequel on dsigne une srie d'arcades d'une
petite dimension, qui sont plutt destines  dcorer les parties,
lisses des murs sous les appuis des fentres ou sous les corniches, qu'
rpondre  une ncessit de la construction. On rencontre dans certains
difices du Bas-Empire des ranges d'arcades aveugles qui n'ont d'autre
but que d'orner les nus des murs. Ce motif de dcoration parat avoir
t particulirement admis et conserv par les architectes de l'poque
carlovingienne, et il persiste pendant les priodes romane et ogivale,
dans toutes les provinces de la France. Il est bon d'observer cependant
que l'emploi des arcatures est plus ou moins bien justifi dans les
difices romans; quelques contres, telles que la Normandie par exemple,
ont abus de l'arcature dans certains monuments du XIe sicle, ne
sachant trop comment dcorer les faades des grandes glises, les
architectes superposrent des tages d'arcatures aveugles de la base au
fate. C'est particulirement dans les difices normands btis en
Angleterre, que cet abus se fait sentir; la faade de l'glise de
Peterborough en est un exemple. Rien n'est plus monotone que cette
superposition d'arcatures gales comme hauteurs et largeurs, dont on ne
comprend ni l'utilit comme systme de construction, ni le but comme
dcoration. En France le sentiment des proportions, des rapports des
vides avec les pleins, perce dans l'architecture du moment qu'elle se
dgage de la barbarie. Ds le XIe sicle ces dtails importants de la
dcoration des maonneries, tels que les arcatures, sont contenus dans
de justes bornes, tiennent bien leur place, ne paraissent pas tre comme
en Angleterre ou en Italie, sur la faade de la cathdrale de Pise par
exemple, des placages d'une strile invention. Nous diviserons les
arcatures: 1 en _arcatures de rez-de-chausse;_ 2 _arcatures de
couronnements;_ 3 _arcatures-ornements_.




ARCATURES DE REZ-DE-CHAUSSE. Ces sortes d'arcatures sont gnralement
places, dans l'architecture franaise,  l'intrieur, sous les appuis
des fentres basses, et forment une srie de petites arcades aveugles
entre le sol et ces appuis. Les grandes salles, les bas cts des
glises, les chapelles, sont presque toujours tapisss dans leurs
soubassements par une suite d'arcatures peu saillantes portes par des
pilastres ou des colonnettes dtachs reposant sur un banc ou socle de
pierre continu. Nous donnons comme premier exemple de ce genre de
dcoration une trave intrieure des bas cts de la nef de la
cathdrale du Mans (1). Dans cet exemple qui est du XIe sicle, la
construction des maonneries semble justifier l'emploi de l'arcature;
les murs sont btis en blocages parements en petits moellons cubiques
comme certaines constructions gallo-romaines. L'arcature, par son
appareil plus grand, la fermet de ses pieds-droits monolithes, donne de
la solidit  ce soubassement en le dcorant, elle accompagne et
couronne ce banc qui rgne tout le long du bas ct. Le plus souvent
mme  cette poque, les arcatures sont supportes par des colonnettes
isoles ornes de bases et de chapiteaux sculpts; nous choisirons comme
exemple l'arcature des bas cts de l'glise abbatiale de Souvigny
(Allier) (2), reposant toujours sur un banc conformment  l'usage
adopt. Dans ces arcatures, la base, le chapiteau et les claveaux des
petits arcs sont engags dans la maonnerie du mur, et les fts des
colonnettes composs d'un seul morceau de pierre pos en dlit, sont
dtachs.  Souvigny les arcs reposent alternativement sur un pilastre
rectangulaire et sur une colonnette cylindrique.

Cet exemple remonte aux premires annes du XIIe sicle.  mesure que
l'architecture se dbarrasse des formes quelque peu lourdes de l'poque
romane, les arcatures basses deviennent plus fines, les arcs se dcorent
de moulures, les colonnettes sont plus sveltes. Dans le bas ct sud de
l'glise de Sainte-Madeleine de Chteaudun, on voit encore les restes
d'une belle arcature du XIIe sicle qui sert de transition entre le
style roman et le style ogival (3); les tailloirs des chapiteaux en sont
varis, finement moulurs, les archivoltes sont dcores de dents de
scie. Les arcatures basses des monuments de la Normandie sont vers cette
poque curieusement travailles, parfois composes d'une suite de petits
arcs plein cintre qui s'entre-croisent et portent soit sur un rang de
colonnettes, soit sur des colonnettes et des corbeaux alterns; mais
c'est particulirement en Angleterre que le style normand a dvelopp ce
genre de dcoration dans lequel quelques esprits plus ingnieux
qu'clairs ont voulu voir l'origine de l'ogive (voy. OGIVE).

Le ct nord du choeur de la cathdrale de Canterbury prsente 
l'extrieur, entre les fentres de la crypte et celles des bas cts,
une arcature que nous donnons ici (3 bis), et qui forme un riche bandeau
entre les contre-forts; cet exemple date des dernires annes du XIIe
sicle. Dans l'tage infrieur de la tour Saint-Romain de la cathdrale
de Rouen, les colonnettes des arcatures sont accouples, supportant dj
de petits arcs en tiers-point, bien que le plein cintre persiste
longtemps dans ces membres accessoires de l'architecture, et jusque vers
les premires annes du XIIIe sicle; ainsi, les chapelles du choeur de
l'glise abbatiale de Vzelay sont tapisses sous les appuis des
fentres, d'arcatures appartenant par les dtails de leur ornementation
au XIIIe sicle, tandis que leurs arcs sont franchement plein cintre
(4). En Bourgogne l'arc plein cintre persiste mme dans les arcatures
jusque vers le milieu du XIIIe sicle. La petite glise de Notre-Dame de
Dijon, dont la construction est postrieure  l'glise de l'abbaye de
Vzelay, laisse encore voir dans les soubassements de ses chapelles du
transsept, de belles arcatures plein cintre sur des chapiteaux qui n'ont
plus rien de l'ornementation romane. La courbe en tiers-point ne
s'applique aux archivoltes des arcatures que vers 1230, l'arc trilob
sert de transition, on le voit employ dans le transsept nord de
l'glise Saint-Jean de Chlons-sur-Marne (5), dont la partie infrieure
date de 1220  1230; dans les traves encore existantes des bas cts de
la cathdrale d'Amiens, mme date; plus tard, de 1230  1240, l'arc en
tiers-point rgne seul (6), ainsi qu'on peut le voir dans les chapelles
du choeur de la cathdrale de Troyes, d'abord simple, dcor seulement
par des moulures largement profiles, puis un peu plus tard, vers 1240,
par des _redents_, comme dans les chapelles du choeur de la cathdrale
d'Amiens (7) ou la Sainte-Chapelle basse du Palais  Paris. Jusqu'alors
cependant, les arcatures basses, qu'elles appartiennent  un monument
riche ou  une glise de petite ville, sont  peu de chose prs
semblables. Mais vers 1245, au moment o l'architecture ogivale arrivait
 son apoge, les arcatures, dans les difices btis avec luxe, prennent
une plus grande importance, s'enrichissent de bas-reliefs, d'ornements,
d'ajours, tendent  former sous les fentres une splendide dcoration,
en laissant toujours voir le nu des murs dans les entre-colonnements;
ces murs eux-mmes reoivent de la peinture, des applications de
gaufrures ou de verres colors et dors. La Sainte-Chapelle haute du
Palais  Paris nous offre le plus bel exemple que l'on puisse donner
d'une srie d'arcatures ainsi traites (8). Alors, dans les difices
religieux, le parti adopt par les constructeurs ne laissait voir de
murs que sous les appuis des fentres des bas cts; toute la
construction se bornant  des piles et des vides garnis de verrires, on
conoit qu'il et t dsagrable de rencontrer sous les verrires des
bas-cts,  la hauteur de l'oeil, des parties lisses qui eussent t en
dsaccord complet avec le systme gnral de piles et d'ajours adopt
par les architectes. Ces arcatures servaient de transition entre le sol
et les meneaux des fentres en conservant cependant par la fermet des
profils, l'troitesse des entre-colonnements et les robustes saillies
des bancs, une certaine solidit d'aspect ncessaire  la base d'un
monument. Les bas cts de la cathdrale de Reims, quoique pourvus de
ces larges bancs avec marche en avant, n'ont jamais eu, ou sont
dpouills de leur arcature; aussi, est-on choqu de la nudit de ces
murs de pierre sous les appuis des fentres, nudit qui contraste avec
la richesse si sage de tout l'intrieur de l'difice. Pour nous, il
n'est pas douteux que les bas cts de la cathdrale de Reims ont d
tre ou ont t garnis d'arcatures comme l'taient autrefois ceux de la
nef de l'glise abbatiale de Saint-Denis, les parties infrieures de ces
deux nefs ayant les plus grands rapports. Nous donnons ici (9)
l'arcature basse de la nef de l'glise de Saint-Denis, dont tous les
dbris existent encore dans les magasins de cet difice, et dont les
traces sont visibles sur place. Disons en passant que c'est avec
quelques fragments de cette arcature que le tombeau d'Hlose et
d'Abailard, aujourd'hui dpos au Pre-Lachaise, a t compos par M.
Lenoir, dans le muse des Petits-augustins.

Il ne faudrait pas croire que les arcatures ont suivi rigoureusement la
voie que nous venons de tracer, pour atteindre leur dveloppement; avant
d'arriver  l'adoption de la courbe en tiers-point on rencontre des
ttonnements, car c'est particulirement pendant les priodes de
transition que les exceptions se multiplient. Nous en donnerons une qui
date des premires annes du XIIIe sicle, et qui peut compter parmi les
plus originales; elle se trouve dans les bas cts de l'glise de
Montier-en-Der (Haute-Marne) (10), charmant difice rempli de
singularits architectoniques, et que nous aurons l'occasion de citer
souvent. Vers la fin du XIIIe sicle, les arcatures basses, comme tous
les autres membres de l'architecture ogivale s'amaigrissent; elles
perdent l'aspect d'une _construction_. d'un soubassement, qu'elles
avaient conserv jusqu'alors, pour se renfermer dans le rle de
placages. Le gnie si imprieusement logique qui inspirait les
architectes du moyen ge, les amena bientt en ceci comme en tout 
l'abus. Ils voulurent voir dans l'arcature d'appui la continuation de la
fentre, comme une _allge_ de celle-ci. Ils firent passer les meneaux
des fentres  travers la tablette d'appui, et l'arcature vint se
confondre avec eux.

Ds lors la fentre semblait descendre jusqu'au banc infrieur; les
dernires traces du mur roman disparaissaient ainsi, et le systme
ogival s'tablissait dans toute sa rigueur (11). Cet exemple tir des
bas cts du choeur de la cathdrale de Ses, date des dernires annes
du XIIIe sicle. Toutefois, les petits pignons mnags au-dessus des
arcs donnent encore  ces soubassements une dcoration qui les isole de
la fentre, qui en fait un membre  part ayant son caractre propre,
tandis que plus tard, au commencement du XIVe sicle, comme dans le
choeur de l'glise Saint-Nazaire de Carcassonne, l'arcature basse en se
reliant aux meneaux des fentres, adopte leurs formes, se compose des
mmes membres de moulures, rpte leurs compartiments (12). Ce n'est
plus en ralit que la partie infrieure de la fentre qui est bouche,
et par le fait, le mur forc de se retraiter  l'intrieur au nu des
vitraux, pour laisser la moiti des meneaux se dgager en bas-relief, ne
conserve plus qu'une faible paisseur qui quivaut  une simple cloison.
Il tait impossible d'aller plus loin. Pendant les XIVe et XVe sicles,
les arcatures basses conservent les mmes allures, ne variant que dans
les dtails de l'ornementation suivant le got du moment. On les voit
disparatre tout  coup vers le milieu du XVe sicle, et cela s'explique
par l'usage alors adopt de garnir les soubassements des chapelles de
boiseries plus ou moins riches. Avec les arcatures disparaissent
galement les bancs de pierre, ceux-ci tant  plus forte raison
remplacs par des bancs de bois. Des moeurs plus raffines, l'habitude
prise par les familles riches et puissantes ou par les confrries, de
fonder des chapelles spciales pour assister au service divin, faisaient
que l'on prfrait les panneaux de bois et des siges bien secs,  ces
murs et  ces bancs froids et humides.

Nous ne pouvons omettre parmi les arcatures de rez-de-chausse, les
grandes arcatures des bas cts de la cathdrale de Poitiers. Cet
difice (voy. CATHDRALE), bti  la fin du XIIe sicle et au
commencement du XIIIe, prsente des dispositions particulires qui
appartiennent au Poitou. Les votes des bas cts sont aussi hautes que
celles de la nef, et le mur sous les fentres, pais et lev, forme une
galerie servant de passage au niveau de l'appui de ces fentres. Ce haut
appui est dcor par une suite de grandes arcatures plein cintre
surmontes d'une corniche dont la saillie est soutenue par des corbelets
finement sculpts (13). Des arcatures analogues se voient dans la nef de
l'glise Sainte-Radegonde de Poitiers, qui date de la mme poque.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 3 bis.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: 12]
[Illustration: Fig. 13 et 14.]




ARCATURES DE COURONNEMENT. Dans quelques glises romanes,
particulirement celles leves sur les bords du Rhin, on avait eu
l'ide d'clairer les charpentes au-dessus des votes en berceau, au
moyen d'une suite d'arcatures  jour formant des galeries basses sous
les corniches (voy. GALERIE). Les votes, en berceau des nefs ou en
cul-de-four des absides, laissaient entre leurs reins et le niveau de la
corniche convenablement leve pour laisser passer les entraits des
charpentes au-dessus de l'extrados, un mur nu qui tait d'un aspect
dsagrable, et qui de plus tait d'une grande pesanteur. (14) Soit la
coupe d'une vote en berceau plein cintre ou en cul-de-four, les
fentres ne pouvaient se cintrer au-dessus de la naissance A des votes,
 moins d'admettre des pntrations, ce qui tait hors d'usage; il
restait donc de A en B niveau de la corniche, une lvation de mur
commande par la pose de la charpente; on pera ce mur en C par une
galerie  jour ou ferme par un mur mince, destine alors, soit  donner
de l'air sous les combles, soit  former comme un chemin de ronde
allgeant les constructions infrieures. Cette disposition, inspire par
un calcul de constructeur, devint un motif de dcoration dans quelques
monuments religieux de la France. Au XIIe sicle la partie suprieure
des murs de la nef de la cathdrale d'Autun, ferme par une vote en
berceau ogival renforce d'arcs-doubleaux, fut dcore par une arcature
aveugle extrieure qui remplit cette surlvation nue des maonneries,
bien que par le fait elle ne soit d'aucune utilit; elle n'tait place
l que pour occuper les yeux, et comme une tradition des galeries  jour
des difices romans des bords du Rhin. Cette arcature (15) a cela de
particulier qu'elle est, comme forme, une imitation des galeries ou
chemins de ronde des deux portes antiques existant encore dans cette
ville (portes de Saint-Andr et d'Arrou). Il faut croire que ce motif
fut trs-got alors, car il fut rpt  satit dans la cathdrale
d'Autun et dans les glises de Beaune et de Saulieu qui ne sont que des
imitations de cet difice, ainsi que dans un grand nombre de petites
glises du Mconnais et de la haute Bourgogne.  l'extrieur des
absides, les arcatures romanes sont prodigues dans les difices
religieux du Languedoc, de la Provence, et particulirement de la
Saintonge, du Poitou et du Berry. On voit encore une belle ceinture
d'arcatures alternativement aveugles ou perces de fentres 
l'extrieur du triforium de l'glise ronde de Neuvy-Saint-Spulcre
(Indre), XIe sicle (voy. SAINT-SPULCRE). Ce systme d'arcatures
encadrant des fentres est adopt en auvergne  l'extrieur des absides,
dans les parties suprieures des nefs et des pignons des transsepts; en
voici un exemple tir du bras de croix nord de l'glise Saint-tienne de
Nevers, leve au XIe sicle sur le plan des glises auvergnates (16).
Cette arcature prsente une disposition qui appartient aux glises de
cette province, c'est ce triangle qui vient remplacer l'arc plein cintre
dans certains cas. L'glise de Notre-Dame-du-Port,  Clermont, nous
donne  l'extrmit des bras de croix nord et sud une arcature  peu
prs pareille  celle-ci; mais  Saint-tienne de Nevers ces arcatures
dcorent l'intrieur et l'extrieur du pignon du croisillon nord, tandis
qu' Notre-Dame-du-Port elles n'existent qu' l'intrieur. Il n'est pas
besoin de dire que les arcatures hautes des nefs ou des absides ne
pouvaient plus trouver leur place du moment que la vote en arcs-ogives
tait adopte, puisque alors les archivoltes des fentres s'levaient
jusque sous les corniches suprieures; aussi ne les rencontre-t-on plus
dans les monuments des XIIIe, XIVe et XVe sicles, si ce n'est dans la
cathdrale de Reims, o l'on voit apparatre comme un dernier reflet de
la tradition des arcatures romanes suprieures. Ici, ces arcatures
surmontent les corniches et pourraient tre considres comme des
balustrades si leur dimension extraordinaire n'empchait de les
confondre avec ce membre de l'architecture ogivale. Ce sont plutt des
claires-voies dont on ne s'explique gure l'utilit. Les chapelles du
choeur de la cathdrale de Reims sont surmontes de ranges de colonnes
isoles portant des arcs et un bandeau. Cette, dcoration, qui date du
XIIIe sicle, prend une grande importance par ses dimensions; elle a le
dfaut d'tre hors d'chelle avec les autres parties de l'difice, et
rapetisse les chapelles  cause de son analogie avec les formes d'une
balustrade (17). Les couronnements du choeur de cette mme cathdrale
taient galement termins par une arcature aveugle dont il reste une
grande quantit de fragments reposs et restaurs  la fin du XVe
sicle, aprs l'incendie des combles. L, cette arcature se comprend
mieux, elle masquait un chneau; mais l'arcature  jour de la nef,
refaite galement au XVe sicle en suivant les formes adoptes  la fin
du XIIIe sicle, n'est plus qu'une imitation de ce parti quant 
l'apparence extrieure seulement, puisqu'elle ne rpond  aucun besoin.
Les tours centrales des glises, leves sur le milieu de la croise,
sont souvent dcores  l'intrieur ou  l'extrieur, pendant les
poques romanes ou de transition, d'arcatures aveugles, surtout dans la
Normandie, l'Auvergne, la Saintonge et l'Angoumois, o ce mode de
tapisser les nus des murs dans les parties suprieures des difices
parat avoir t particulirement adopt. Les souches des tours
centrales des cathdrales de Coutances  l'intrieur, de Rouen 
l'intrieur et  l'extrieur, de Bayeux  l'extrieur, des glises de
Saint-tienne de Caen  l'intrieur, de Notre-Dame-du-Port et d'Issoire
 l'extrieur, de la plupart des glises de la Charente, etc., sont
munies d'arcatures (voy. TOUR, CLOCHER). Nous voyons aussi les arcatures
employes comme dcoration dans les tages suprieurs des clochers
plants sur les faades des glises romanes et du commencement du XIIIe
sicle, au-dessus des portails, sous les roses. Les trois derniers
tages du clocher nord de la cathdrale de Sens, dit _tour de Plomb_,
sont entours d'arcatures aveugles formant galerie  jour seulement dans
les milieux du second tage. Nous donnons ici (18) le dessin de
l'arcature trilobe suprieure de ce clocher. On remarquera que les
colonnettes accouples de cette arcature sont supportes par des figures
marchant sur des lions; ces sortes de cariatides se rencontrent dans
quelques difices de la Champagne et d'une partie de la Bourgogne (voy.
SUPPORT).

[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]




ARCATURES ORNEMENT. Il nous reste  parler des arcatures qui se
rencontrent si frquemment disposes dans les soubassements des
brasements des portails des glises, et qui sont bien rellement alors
une simple dcoration. Les arcatures dont nous avons prcdemment parl
sont _bties_, font presque toujours partie de la construction, leurs
arcs sont composs de claveaux, et forment, ainsi que nous l'avons fait
ressortir plus haut, comme autant d'arcs de dcharge ports sur des
colonnes monolythes; tandis que les arcatures de socles sont la plupart
du temps vides dans des blocs de pierre. Telles sont les arcatures
places au-dessous des statues aujourd'hui dtruites des portails de la
cathdrale de Ses (19), qui datent des premires annes du XIIIe
sicle; celles du portail nord de la cathdrale de Troyes qui, bien
qu'un peu postrieures, prsentent une disposition analogue; celles du
portail sud de la cathdrale d'Amiens avec des arcs entrelacs (20)
poses de 1220  1225; celles si finement sculptes et d'un got si pur
qui tapissent les parements des soubassements de la porte centrale de la
cathdrale de Paris, et entre lesquelles sont reprsents les Vertus et
Vices (21), 1220 environ; celles qui sont disposes dans une place
pareille  la place Sainte-Anne, de la mme faade, et entre lesquelles
sont graves en creux des fleurs de lis simulant une tenture; celles
enfin de la porte de la Vierge (22), toujours de la cathdrale de Paris,
traites avec un soin et une grandeur de style peu ordinaires. Cette
dernire arcature peut tre donne comme un des modles les plus
complets de ce genre de dcoration, et nous ne connaissons rien qui
puisse lui tre compar. Elle est enrichie de sculptures de la plus
grande beaut, et qui ont le mrite d'tre parfaitement disposes pour
la place qu'elles occupent. Les personnages ou animaux ronde bosse qui
remplissent les coinons entre les arcs, formaient comme des supports
sous les grandes figures adosses  des colonnes, autrefois debout sur
ce soubassement, et rappelaient le martyre des saints ou les
personnifiaient. La forte saillie de ces figures s'chappant entre les
petites archivoltes, tait en rapport avec la grandeur et le haut relief
des statues, tandis que toute la sculpture place sous les arcs et dans
les entre-colonnements n'est plus qu'une sorte de tapisserie dont le peu
de relief ne dtruit pas la grande unit de ce beau soubassement. On
peut voir, bien que la gravure ne donne qu'une faible ide de cette
dcoration, comme la saillie des bas-reliefs se perd avec le fond 
mesure qu'ils se rapprochent du sol. Les ornements entre les colonnes ne
sont plus mme que des gravures en creux, non point sches comme un
simple trait, mais prsentant des parties larges et grasses vides en
coquille. La construction de ce soubassement est en harmonie parfaite
avec l'ornementation. Les fonds tiennent  la btisse. Les colonnettes
jumelles monolythes, rendues trs-rsistantes par l'espce de cloison
orne qui les relie, portent les arcs pris dans un mme morceau de
pierre avec leurs tympans et leurs coinons. Chaque compartiment de
l'ornementation est sculpt dans une hauteur d'assise. Malheureusement
la main des iconoclastes de 1792 a pass par l, et la plupart des
figures places dans les coinons ont t mutiles. Quant aux petits
bas-reliefs rangs sous les tympans, ils ont servi de but aux pierres
des enfants pendant fort longtemps. Ces bas-reliefs peuvent aller de
pair avec ce que la sculpture antique a produit de plus beau.

On voit peu  peu les arcatures _ornements_ s'amaigrir vers la fin du
XIIIe sicle; elles perdent leur caractre particulier pour se confondre
avec les arcatures de soubassement dont nous avons donn des exemples.
Les profils s'aplatissent sur les fonds, les colonnettes se subdivisent
en faisceaux et tiennent aux assises de la construction, les vides
prennent de l'importance et dvorent les parties moulures. Cependant il
est quelques-unes de ces arcatures qui conservent encore un certain
caractre de fermet; celles qui tapissent les brasements de deux des
portes de la faade de la cathdrale de Bourges, rappellent un peu la
belle arcature de Notre-Dame de Paris que nous venons de donner, mais
appauvrie. Quelquefois les vides des fonds, comme dans l'arcature de la
porte centrale de l'glise de Semur en Auxois, sont remplis de semis, de
rosaces, de quadrills  peine saillants qui produisent un bel effet et
conviennent parfaitement  un soubassement. Nous citerons encore les
charmantes arcatures de la porte de droite de la faade de l'ancienne
cathdrale d'Auxerre (fin du XIIIe sicle), et dans lesquelles on voit,
reprsente en figures ronde bosse, l'histoire de David et de Bethsabe;
celles de la porte de droite de la faade de la cathdrale de Sens (XIVe
sicle), dcores de petits pignons au-dessus des arcs, et de figures
dans les entre-colonnements. Ces dcorations disparaissent au XVe
sicle, et les soubassements des portails ne sont plus occups que par
ces pntrations de bases aussi difficiles  comprendre qu'elles sont
d'un aspect monotone (voy. PNTRATION).

Les petites arcatures jouent un grand rle dans les tombeaux, les
parements d'autels, les retables (voy. ces mots); gnralement les
socles des tombes qui portent les statues couches des morts, sont
entours d'arcatures dans lesquelles sont reprsents des pleureurs, des
religieux, ou mme les aptres. Au commencement du XIIIe sicle
cependant les arcatures sont le plus souvent vides et faites en pierre
ou en marbre blanc se dtachant sur un fond de marbre noir; telles
taient les arcatures des tombes refaites par le roi saint Louis 
Saint-Denis, et dont il reste des fragments (23). Plus tard ces
arcatures deviennent plus riches, sont surmontes de pignons  jour,
finement sculptes dans la pierre, le marbre ou l'albtre; elles
encadrent des statuettes, quelquefois aussi des cus aux armes du mort;
elles sont accolades au XVe sicle, et forment des niches renfonces
entre des colonnettes imites des ordres antiques au XVIe (voy.
TOMBEAU). On peut juger par cet aperu fort restreint de l'importance
des arcatures dans l'architecture du moyen ge, et du nombre infini de
leurs varits; nous n'avons pu qu'indiquer des types principaux, ceux
qui marquent par leur disposition ingnieuse le got qui a prsid 
leur excution, ou leur originalit.

[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]




ARCHE (D'ALLIANCE), s. f. Est souvent figure dans les vitraux qui
reproduisent les scnes de l'Ancien Testament. On lui donne gnralement
la forme d'une chsse. Devant le trumeau de la porte de gauche de la
faade de Notre-Dame de Paris, tait pose, avant 1793, une grande
statue de la sainte Vierge, tenant l'enfant Jsus, et les pieds sur le
serpent  tte de femme, enroul autour de l'arbre de science; au-dessus
de cette statue de la sainte Vierge, remplace aujourd'hui par une
figure du XVe sicle, deux anges supportent un dais couronn par l'Arche
d'alliance (1), les prophtes sont assis des deux cts sur le linteau;
dans le tympan on voit deux grands bas-reliefs reprsentant la mort de
la sainte Vierge et son couronnement. L'Arche d'alliance occupe donc l
une place symbolique, elle est comme le lien entre l'Ancien et le
Nouveau Testament. Quelquefois l'Arche d'alliance affecte la forme d'une
armoire  deux battants supporte ou garde par des lions; d'une table
d'autel avec reliquaire. Les sculpteurs ou les peintres du moyen ge ne
paraissent pas avoir donn  l'Arche d'alliance de l'ancienne loi une
forme particulire; ils se bornaient, dans leurs bas-reliefs ou leurs
peintures,  figurer les objets qu'ils avaient continuellement sous les
yeux, les meubles par exemple, qu'il tait d'usage de placer aux cts
des autels, et o l'on renfermait les reliquaires, les chartes, et tous
objets prcieux ou titres qui constituaient le trsor d'une glise (voy.
CHSSE, ARMOIRE).

[Illustration: Fig. 1.]




ARCHE DE NO. Est reprsente dans les bas-reliefs ou les vitraux sous
la forme d'un navire surmont d'une maison avec toit et fentres.
Souvent les personnages composant la famille de No montrent la tte 
ces fentres, et la colombe s'lance dans les airs, dlivre par le
patriarche.




ARCHE DE PONT, voy. PONT.




ARCHITECTE, s. m. Il ne semble pas que ce nom ait t donn avant le
XVIe sicle aux artistes chargs de la direction des constructions de
btiments. L'architecture tenait sa place parmi les arts libraux (voy.
ARTS LIBRAUX) et tait personnifie par un homme ou une femme tenant
une querre ou un compas; mais l'artiste, l'homme de mtier tait
qualifi de _matre d'oeuvre_, dsignation bien autrement positive, du
reste, que celle d'architecte, car par oeuvre on entendait tout ce qui
constituait l'immeuble et le meuble d'un btiment, depuis les fondations
jusqu'aux tapisseries, aux flambeaux, aux menus objets mobiliers. Il
n'existe aucune donne certaine sur le personnel des architectes avant
le XIIIe sicle. Les grands tablissements religieux qui renfermaient
dans leur sein jusque vers la fin du XIIe sicle tout ce qu'il y avait
d'hommes lettrs, savants, studieux dans l'Occident, fournissaient
trs-probablement les architectes qui dirigeaient non-seulement les
constructions monastiques, mais aussi les constructions civiles et
peut-tre mme militaires. Les coles fondes par Charlemagne
s'levaient  l'abri des glises; c'tait l que devaient ncessairement
se rfugier toutes les intelligences voues  l'tude des sciences et
des arts. La gomtrie, le dessin, la sculpture et la peinture ne
pouvaient tre enseigns que dans les seuls tablissements qui
conservaient encore un peu de calme et de tranquillit au milieu de cet
effroyable chaos de l'poque carlovingienne. Vers la fin du Xe sicle,
au moment o il semblait que la socit allait s'teindre dans la
barbarie, une abbaye se fondait  Cluny, et du sein de cet ordre
religieux, pendant plus d'un sicle, sortaient presque tous les hommes
qui allaient avec une nergie et une patience incomparables arrter les
progrs de la barbarie, mettre quelque ordre dans ce chaos, fonder des
tablissements sur une grande partie de l'Europe occidentale, depuis
l'Espagne jusqu'en Pologne. Il n'est pas douteux que ce centre de
civilisation, qui jeta un si vif clat pendant les XIe et XIIe sicles,
n'ait eu sur les arts comme sur les lettres et la politique une immense
influence. Il n'est pas douteux que Cluny n'ait fourni  l'Europe
occidentale des architectes comme elle fournissait des clercs
rformateurs, des professeurs pour les coles, des peintres, des
savants, des mdecins, des ambassadeurs, des vques, des souverains et
des papes; car rayez Cluny du XIe sicle, et l'on ne trouve plus gure
que tnbres, ignorance grossire, abus monstrueux. Pendant que saint
Hugues et ses successeurs luttaient contre l'esprit de barbarie, et
par-dessus tout maintenaient l'indpendance du pouvoir spirituel avec
une persvrance dont l'histoire des civilisations offre peu d'exemples,
il se faisait dans le tiers tat une rvolution dont les consquences
eurent une immense porte. Un grand nombre de villes, les plus
importantes du nord et de l'est de la France, se _conjuraient_ et
s'tablissaient en _communes_. Ainsi les restes de la fodalit
carlovingienne taient saps de deux cts, par le pouvoir spirituel
d'une part, et par les insurrections populaires de l'autre. L'esprit
civil apparat pour la premire fois sur la scne avec des ides
d'organisation; il veut se gouverner lui-mme, il commence  parler de
droits, de liberts; tout cela est fort grossier, fort incertain; il se
jette tantt dans les bras du clerg pour lutter contre la noblesse,
tantt il se ligue avec le suzerain pour craser ses vassaux. Mais au
milieu de ces luttes, de ces efforts, la cit apprend  se connatre, 
mesurer ses forces, elle n'a pas plutt dtruit qu'elle se presse de
fonder, sans trop savoir ce qu'elle fait ni ce qu'elle veut; mais elle
fonde, elle se fait donner des chartes, des privilges, elle se faonne
 l'organisation par corporations, elle sent enfin que pour tre forts
il faut se tenir unis. Se vendant  tous les pouvoirs, ou les achetant
tour  tour, elle vient peser sur tous, les nerve, et prend sa place au
milieu d'eux. C'est alors que les arts, les sciences et l'industrie
cessent d'tre exclusivement renferms l'enceinte des clotres (voy.
ARCHITECTURE). La grande _conjuration_ de la cit se subdivise en
_conjurations_ de citoyens par corps d'tat. Chacune de ces corporations
obtient, achte des privilges; elle garde sa ville, est arme, elle a
ses lois, sa juridiction, ses finances, ses tarifs, son mode
d'enseignement par l'apprentissage; si bien qu'au XIIIe sicle le
pouvoir royal reconnat l'existence de tous ces corps par les rglements
d'tienne Boileau.

Une fois sorti des monastres, l'art de l'architecture, comme tous les
autres arts, devient un tat. Le _matre de l'oeuvre_ est laque, il
appartient  un corps, et il commande  des ouvriers qui font tous
partie de corporations; les salaires sont rgls, garantis par les
jurs; les heures de travail, les rapports des chefs avec les
subalternes sont dfinis. On fait des devis, on passe des marchs, on
impose la responsabilit. Hors du clotre l'mulation s'ajoute 
l'tude, les traditions se transforment et progressent avec une rapidit
prodigieuse, l'art devient plus personnel; il se divise par coles,
l'artiste apparat enfin au XIIIe sicle, fait prvaloir son ide, son
got propre. Il ne faut pas croire que le haut clerg fit obstacle  ce
mouvement, ce serait mal comprendre l'esprit qui dirigeait alors le
corps le plus clair de la chrtient. Tout porte  supposer qu'il
l'encouragea, et il est certain qu'il sut en profiter, et qu'il le
dirigea dans les voies nouvelles. Nous voyons ds le commencement du
XIII sicle un vque d'Amiens, Ewrard de Fouilloy, charger un
architecte laque, Robert de Luzarches, de la construction de la grande
cathdrale qu'il voulait lever sous l'invocation de Notre-Dame. Aprs
Robert de Luzarches, l'oeuvre est continue par Thomas de Cormont et par
son fils Regnault, ainsi que le constate l'inscription suivante qui se
trouvait incruste en lettres de cuivre dans le labyrinthe plac au
milieu du pavage de la nef, et enlev depuis peu sans qu'une voix se
soit leve contre cet acte sauvage.

            MMOIRE QUAND L'EUVRE DE L'EGLE
            DE CHEENS FU COMENCHIE ET FINE
            IL EST ESCRIPT EL MOILON DE LE
            MAISON DE DALUS[1].


            EN.L'AN.DE.GRACE.MIL.IIC.
            ET.XX.FU.LOEUVRE.DE.CHEENS.
            PREMIEREMENT.ENCOMENCHIE.
            A DONT.YERT.DE.CHESTE.EVESQUIE.
            EVRART.EVESQUE.BENIS.
            ET.ROY.DE.FRANCE.LOYS[2].
            Q.FU.FILZ.PHELIPPE.LE.SAIGE.
            CHIL.Q.MAISTRE.YERT.DE.LOEUVRE.
            MAISTRE.ROBERT.ESTOIT. NOMES.
            .ET.DE.LUZARCHES.SURNOMES.
            MAISTRE.THOMAs.FU.APRES.LUY.
            DE.CORMONT.ET.APRES.SEN.FILZ.
            MAISTRE.REGNAULT.QUI.MESTRE.
            FIST.A.CHEST.POINT.CHI.CHESTE.LEITRE.
            QUE.L'INCARNACION.VALOIT
            XIII.C.ANS.MOINS.XII.EN.FALOIT.

Pierre de Montereau, ou de Montreuil, tait charg par le roi saint
Louis de construire, en 1240, la Sainte-Chapelle du Palais  Paris, et
par les religieux de Saint-Germain des Prs, d'lever la charmante
chapelle de la Vierge, qui couvrait une partie de la rue de l'Abbaye
actuelle. Pierre de Montereau tait laque; on prtend que saint Louis
l'emmena en gypte avec lui, le fait est douteux; et si Pierre de
Montereau fit le voyage d'outre-mer, il ne s'inspira gure des difices
arabes qu'il fut  mme de visiter, car la Sainte-Chapelle ressemble
aussi peu aux anciens monuments du Caire qu'aux temples de Pestum. Quoi
qu'il en soit, la lgende est bonne  noter en ce qu'elle donne la
mesure de l'estime que le roi saint Louis faisait de l'artiste. Pierre
de Montereau fut enterr avec sa femme au milieu du choeur de cette belle
chapelle de Saint-Germain des Prs, qu'il avait leve avec un soin
particulier et qui passait  juste titre pour un chef-d'oeuvre, si nous
jugeons de l'ensemble par les fragments dposs dans les dpendances de
l'glise de Saint-Denis. Cette tombe n'tait qu'une dalle grave; elle
fut brise et jete aux gravois lorsque la chapelle qui la contenait fut
dmolie.

Libergier construisit  Reims une glise, Saint-Nicaise, admirable
monument lev dans l'espace de trente annes par cet architecte; une
belle et fine gravure du XVIIe sicle nous conserve seule l'aspect de la
faade de cette glise, la perle de Reims; elle fut vendue et dmolie
comme bien national. Toutefois les Rmois, plus scrupuleux que les
Parisiens, en dtruisant l'oeuvre de leur compatriote, transportrent sa
tombe dans la cathdrale de Reims, o chacun peut la voir aujourd'hui;
c'est une pierre grave. Libergier tient  la main gauche une verge
gradue, dans sa droite un modle d'glise avec deux flches comme saint
Nicaise;  ses pieds sont gravs un compas et une querre; deux anges
disposs des deux cts de sa tte tiennent des encensoirs.
L'inscription suivante pourtourne la dalle:

CI.GIT.MAISTRE.HUES.LIBERGIERS.QUI.COMENSA.CESTE.EGLISE.AN.LAN.DE.
                                                            LINCARNATION.
M.CC.ET.XX.IX.LE.MARDI.DE.PAQUES.ET.TRESPASSA.LAN.DE.LINCARNATION.
M.CC.LXIII.LE.SAMEDI.APRES.PAQUES.POUR.DEU.PRIEZ.POR.LUI[3].

Libergier porte le costume laque; nous donnerons ce que nous possdons
de son oeuvre dans le mot GLISE.

Jean de Chelles construisait, en 1257, sous l'piscopat de Regnault de
Corbeil, les deux pignons du transsept et les premires chapelles au
choeur de Notre-Dame de Paris. La grande inscription sculpte en relief
sur le soubassement du portail sud, par la place qu'elle occupe, et le
soin avec lequel on l'a excute, fait ressortir l'importance que l'on
attachait au choix d'un homme capable, et le souvenir que l'on tenait 
conserver de son oeuvre. Voici cette inscription:

            ANNO.DOMINI.MCCLVII.MENSE.FEBRUARIO.IDUS.SECUNDO.
            HOC.FUIT.INCEPTUM.CHRISTI.GENITRICIS.HONORE.
            KALLENSI.LATUOMO.VIVENTE.JOHANNE.MAGISTRO.

En 1277 le clbre architecte Erwin de Steinbach commenait la
construction du portail de la cathdrale de Strasbourg, et au-dessus de
la _grande porte_ on lisait encore il y a deux sicles cette
inscription:

            ANNO.DOMINI.MCCLXXVII.IN.DIE.BEATI
            URBANI.HOC.GLORIOSUM.OPUS.INCOHAVIT.
            MAGISTER.ERVINUS.DE.STEINBACH.

Erwin meurt en 1318, et son fils continue son oeuvre jusqu' la grande
plate-forme des tours.

Ce respect pour l'oeuvre de l'homme habile, intelligent, n'est plus dans
nos moeurs, soit; mais n'en tirons point vanit, il ne nous semble pas
que l'oubli et l'ingratitude soient les signes de la civilisation d'un
peuple.

Ces grands architectes des XIIe et XIIIe sicles, ns la plupart dans le
domaine royal et plus particulirement sortis de l'Ile-de-France, ne
nous sont pas tous connus. Les noms de ceux qui ont bti les cathdrales
de Chartres et de Reims, de Noyon et de Laon, l'admirable faade de la
cathdrale de Paris ne nous sont pas conservs, mais les recherches
prcieuses de quelques archologues nous font chaque jour dcouvrir des
renseignements pleins d'intrt sur ces artistes, sur leurs tudes, et
leur manire de procder. Nous verrons paratre prochainement un recueil
de croquis faits par l'un d'eux, Villard de Honnecourt, avec des
observations et annotations sur les monuments de son temps. Villard de
Honnecourt, qui dirigea les constructions du choeur de la cathdrale de
Cambrai, dmolie aujourd'hui, et qui fut appel en Hongrie pour
entreprendre d'importants travaux, tait le contemporain et l'ami de
Pierre de Corbie, architecte clbre du XIIIe sicle, constructeur de
plusieurs glises en Picardie et qui pourrait bien tre l'auteur des
chapelles absidales de la cathdrale de Reims. Ces deux artistes
composrent ensemble une glise sur un plan fort original, dcrit par
Villard [4].

C'est principalement dans les villes du nord qui s'rigent en communes
au XIIe sicle que l'on voit l'architecture se dgager plus rapidement
des traditions romanes. Le mouvement intellectuel dans ces nouveaux
municipes du nord ne conservait rien du caractre aristocratique de la
municipalit romaine; aussi ne doit-on pas tre surpris de la marche
progressive des arts et de l'industrie, dans un espace de temps assez
court, au milieu de ces cits affranchies avec plus ou moins de succs,
et de l'importance que devaient prendre parmi leurs concitoyens les
hommes qui taient appels  diriger d'immenses travaux, soit par le
clerg, soit par les seigneurs laques, soit par les villes elles-mmes.

Il est fort difficile de savoir aujourd'hui quelles taient exactement
les fonctions du matre de l'oeuvre au XIIIe sicle. tait-il seulement
charg de donner les dessins des btiments et de diriger les ouvriers,
ou administrait-il, comme de nos jours, l'emploi des fonds? Les
documents que nous possdons et qui peuvent jeter quelque lumire sur ce
point, ne sont pas antrieurs au XIVe sicle, et  cette poque,
l'architecte n'est appel que comme un homme de l'art que l'on indemnise
de son travail personnel. Celui pour qui l'on btit, achte  l'avance
et approvisionne ses matriaux ncessaires, embauche des ouvriers, et
tout le travail se fait suivant le mode connu aujourd'hui sous le nom de
RGIE. L'valuation des ouvrages, l'administration des fonds ne
paraissent pas concerner l'architecte. Le mode d'adjudication n'apparat
nettement que plus tard,  la fin du XIVe sicle, mais alors
l'architecte perd de son importance; il semble que chaque corps d'tat
traite directement en dehors de son action pour l'excution de chaque
nature de travail; et ces adjudications faites au profit du matre de
mtier, qui offre le plus fort rabais  l'extinction des feux, sont de
vritables forfaits.

Voici un curieux document[5] qui indique d'une manire prcise quelle
tait la fonction de l'architecte au commencement du XIVe sicle. Il
s'agit de la construction de la cathdrale de Grone; mais les usages de
la Catalogne,  cette poque, ne devaient pas diffrer des ntres,
d'ailleurs il est question d'un architecte franais.

Le chapitre de la cathdrale de Grone se dcide, en 1312,  remplacer
la vieille glise romane par une nouvelle, plus grande et plus digne.
Les travaux ne commencent pas immdiatement, et on nomme les
administrateurs de l'oeuvre (_obreros_), Raymond de Viloric et Arnauld de
Montredon. En 1316 les travaux sont en activit, et on voit apparatre,
en fvrier 1320, sur les registres capitulaires, un architecte dsign
sous le nom de matre Henry de Narbonne. Matre Henri meurt et sa place
est occupe par un autre architecte son compatriote, nomm Jacques de
Favariis; celui-ci s'engage  venir de Narbonne _six fois l'an_, et le
chapitre lui assure un traitement de deux cent cinquante sous par
trimestre (la journe d'une femme tait alors d'un denier). Voici donc
un conseil d'administration qui probablement est charg de la gestion
des fonds, puis un architecte tranger, appel, non pour suivre
l'excution chaque jour, et surveiller les ouvriers, mais seulement pour
rdiger les projets, donner les dtails, et veiller de loin en loin  ce
que l'on s'y conforme; pour son travail d'artiste on lui assure, non des
honoraires proportionnels, mais un traitement qui quivaut, par
trimestre,  une somme de quinze cents francs de nos jours. Il est
probable qu'alors le mode d'appointements fixe tait en usage lorsqu'on
employait un architecte.

 ct de tous nos grands difices religieux, il existait toujours une
maison dite _de l'oeuvre_, dans laquelle logeaient l'architecte et les
matres ouvriers qui, de pre en fils, taient chargs de la
continuation des ouvrages. L'oeuvre de Notre-Dame  Strasbourg a conserv
cette tradition jusqu' nos jours, et l'on peut voir encore dans une des
salles de la matrise, une partie des dessins sur vlin qui ont servi 
l'excution du portail de la cathdrale, de la tour, de la flche, du
porche nord, de la chaire, du buffet d'orgues, etc. Il est de ces
dessins qui remontent aux dernires annes du XIIIe sicle, quelques-uns
sont des projets qui n'ont pas t excuts, tandis que d'autres sont
videmment des dtails prpars pour tracer les pures en grand sur
l'aire. Parmi ceux-ci on remarque les plans des diffrents tages de la
tour et de la flche superposs. Ces dessins datent du XIVe sicle, et
il faut dire qu'ils sont excuts avec une connaissance du trait, avec
une prcision et une entente des projections, qui donnent une haute ide
de la science de l'architecte qui les a tracs (voy. PURE, TRAIT).

Pendant le XVe sicle cette place leve qu'occupaient les architectes
des XIIIe et XIVe sicles, s'abaisse peu  peu; aussi les constructions
perdent-elles ce grand caractre d'unit qu'elles avaient conserv
pendant les belles poques. On s'aperoit que chaque corps de mtier
travaille de son ct en dehors d'une direction gnrale. Ce fait est
frappant dans les actes nombreux qui nous restent de la fin du XVe
sicle; les vques, les chapitres, les seigneurs, lorsqu'ils veulent
faire btir, appellent des matres maons, charpentiers, sculpteurs,
tailleurs d'images, serruriers, plombiers, etc., et chacun fait son
devis et son march de son ct; de l'architecte, il n'en est pas
question, chaque corps d'tat excute son propre projet. Aussi les
monuments de cette poque prsentent-ils des dfauts de proportion,
d'harmonie, qui ont avec raison fait repousser ces amas confus de
constructions par les architectes de la renaissance. On comprend
parfaitement que des hommes de sens et d'ordre comme Philibert Delorme
par exemple, qui pratiquait son art avec dignit, et ne concevait pas
que l'on pt lever, mme une bicoque, sans l'unit de direction,
devaient regarder comme barbare la mthode employe  la fin de la
priode _gothique_, lorsqu'on voulait lever un difice. Nous avons
entre les mains quelques devis dresss  la fin du XVe sicle et au
commencement du XVIe o cet esprit d'anarchie se rencontre  chaque
ligne. Le chapitre de Reims, aprs l'incendie qui, sous le rgne de
Louis XI, dtruisit toutes les charpentes de la cathdrale et une partie
des maonneries suprieures, veut rparer le dsastre; il fait
comparatre devant lui chaque corps d'tat: maons, charpentiers,
plombiers, serruriers, et il demande  chacun son avis, il adopte
sparment chaque projet (voy. DEVIS). Nous voyons aujourd'hui les
rsultats monstrueux de ce dsordre. Ces restaurations, mal faites, sans
liaison entre elles, hors de proportion avec les anciennes
constructions, ces oeuvres spares, apportes les unes  ct des
autres, ont dtruit la belle harmonie de cette admirable glise, et
compromettent sa dure. En effet le charpentier tait proccup de
l'ide de faire quelque chef-d'oeuvre, il se souciait peu que sa
charpente ft d'accord avec la maonnerie sur laquelle il la plantait.
Le plombier venait, qui mnageait l'coulement des eaux suivant son
projet, sans s'inquiter si,  la chute du comble, elles trouveraient
leurs pentes naturelles et convenablement mnages dans les chneaux de
pierre. Le sculpteur prenait l'habitude de travailler dans son atelier,
puis il attachait son oeuvre  l'difice comme un tableau  une muraille,
ne comprenant plus qu'une oeuvre d'art, pour tre bonne, doit avant tout
tre faite pour la place  laquelle on la destine. Il faut dire  la
louange des architectes de la renaissance qu'ils surent relever leur
profession avilie au XVe sicle par la prpondrance des corps de
mtiers, ils purent rendre  l'intelligence sa vritable place; mais en
refoulant le travail manuel au second rang ils l'nervrent, lui
enlevrent son originalit, cette vigueur native qu'il avait toujours
conserve jusqu'alors dans notre pays.

Pendant les XIIIe et XIVe sicles, les architectes laques sont sans
cesse appels au loin pour diriger la construction des glises, des
monastres, des palais. C'est surtout dans le nord de la France que l'on
recrute des artistes pour lever des difices dans le got nouveau. Des
coles laques d'architecture devaient alors exister dans
l'Ile-de-France, la Normandie, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne,
en Belgique, et sur les bords du Rhin. Mais les moyens d'enseignement
n'taient probablement que l'apprentissage chez les patrons, ce que nous
appelons aujourd'hui les _ateliers_. L'impulsion donne  la fin du XIIe
sicle et au commencement du XIIIe  l'architecture, fut l'oeuvre de
quelques hommes, car l'architecture  cette poque est empreinte d'un
caractre individuel qui n'exclut pas l'unit. Peu  peu cette
individualit s'efface, on voit que des rgles appuyes sur des exemples
adopts comme types, s'tablissent; les caractres sont dfinis par
provinces; on compose des mthodes, l'art enfin devient,  proprement
parler, classique, et s'avance dans cette voie trace, avec une
monotonie de formes, quelque chose de prvu dans les combinaisons, qui
devait ncessairement amener chez un peuple dou d'une imagination vive,
avide de nouveaut, les aberrations et les tours de force du XVe sicle.
Quand les arts en sont arrivs  ce point, l'excution l'emporte sur la
conception de l'ensemble, et la main qui faonne finit par touffer le
gnie qui conoit.  la fin du XVe sicle, les architectes perdus dans
les problmes de gomtrie et les subtilits de la construction,
entours d'une arme d'excutants habiles et faisant partie de
corporations puissantes qui, elles aussi, avaient leurs types consacrs,
leur mthode, et une haute opinion de leur mrite, n'taient plus de
force  diriger ou  rsister, ils devaient succomber.

Nous avons donn quelques exemples d'inscriptions ostensiblement traces
sur les difices du XIIIe sicle et destines  perptuer, non sans un
certain sentiment d'orgueil, le nom des architectes qui les ont levs.
Quelquefois aussi la sculpture est charge de reprsenter le matre de
l'oeuvre. Sur les chapitaux, dans quelques coins des portails, dans les
vitraux, on rencontre l'architecte, le compas ou l'querre en main, vtu
toujours du costume laque, la tte nue ou coiffe souvent d'une manire
de bguin fort en usage alors parmi les diffrents corps d'tat employs
dans les btiments. On voit sur l'un des tympans des dossiers des
stalles de la cathdrale de Poitiers qui datent du XIIIe sicle, un
architecte assis devant une tablette et tenant un compas; ce joli
bas-relief a t grav dans les _Annales archologiques_. L'une des
clefs de vote du bas cot sud de l'glise de Semur en Auxois reprsente
un architecte que nous donnons ici (1).

Une des miniatures d'un manuscrit de Matthieu Paris, marqu NRON. D. 1
(bibl. Cotonienne), XIIIe sicle, reprsente Offa, fils de Warmund, roi
des anglais orientaux, faisant btir la clbre abbaye de Saint-Alban 
son retour de Rome. Offa donne des ordres au matre de l'oeuvre qui tient
un grand compas d'appareilleur et une querre; des ouvriers que le
matre montre du doigt sont occups aux constructions (2). Ce grand
compas fait supposer que l'architecte traait ses pures lui-mme sur
l'aire; il n'en pouvait tre autrement, aussi bien pour gagner du temps
que pour tre assur de l'exactitude du trac, puisque encore
aujourd'hui il est impossible d'lever une construction en style ogival
si l'on ne dessine ses pures soi-mme. N'oublions pas que toutes les
pierres taient tailles et acheves sur le chantier avant d'tre poses
et qu'il fallait par consquent apporter la plus grande prcision et
l'tude la plus complte dans le trac des pures (voy. APPAREIL, PURE,
TRAC).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]

      [Note 1: _Maison de Dalus_. Maison de Ddalus, le
      labyrinthe.]

      [Note 2: C'est une erreur. En 1220, Philippe Auguste
      rgnait encore; mais il ne faut pas oublier que cette
      inscription fut trace en 1288.]

      [Note 3: Voy. la Notice de M. Didron sur cet architecte
      et la gravure de sa tombe. _Annales archologiques_, t. I,
      p. 82 et 117.]

      [Note 4: M. Lassus, notre confrre et ami, mettra
      bientt au jour le manuscrit de Villard de Honnecourt; et
      par ce que nous en connaissons, il est certain que ce
      travail donnera une ide complte des connaissances
      thoriques en architecture au XIIIe sicle.]

      [Note 5: Extrait du registre intitul: _Curia del
      vicariato de Gerona, liber notularum ab anno 1320 ad 1322_.
      folio 48.]




ARCHITECTURE, s. f., art de btir. L'architecture se compose de deux
lments, la thorie et la pratique; la thorie comprend: l'art
proprement dit, les rgles inspires par le got, issues des traditions,
et la science qui peut se dmontrer par des formules invariables,
absolues. La pratique est l'application de la thorie aux besoins; c'est
la pratique qui fait plier l'art et la science  la nature des
matriaux, au climat, aux moeurs d'une poque, aux ncessits du moment.
En prenant l'architecture  l'origine d'une civilisation qui succde 
une autre, il faut ncessairement tenir compte des traditions d'une
part, et des besoins nouveaux de l'autre. Nous diviserons donc cet
article en plusieurs parties: la premire comprendra une histoire
sommaire des origines de l'architecture du moyen ge en France; la
seconde traitera des dveloppements de l'architecture depuis le XIe
sicle jusqu'au XVIe, des causes qui ont amen son progrs et sa
dcadence, des diffrents styles propres  chaque province; la troisime
comprendra l'architecture religieuse; la quatrime l'architecture
monastique; la cinquime l'architecture civile; la sixime
l'architecture militaire.




ORIGINES DE L'ARCHITECTURE FRANAISE. Lorsque les barbares firent
irruption dans les Gaules, le sol tait couvert de monuments romains,
les populations indignes taient formes de longue main  la vie
romaine. Aussi fallut-il trois sicles de dsastres pour faire oublier
les traditions antiques. Au VIe sicle il existait encore au milieu des
villes gallo-romaines un grand nombre d'difices pargns par la
dvastation et l'incendie; mais les arts n'avaient plus, quand les
barbares s'tablirent dfinitivement sur le sol, un seul reprsentant,
personne ne pouvait dire comment avaient t levs les monuments
romains. Des exemples taient encore debout, mais comme des nigmes 
deviner pour ces populations neuves. Tout ce qui tient  la vie
journalire, le gouvernement de la cit, la langue, avait encore survcu
au dsastre; mais l'art de l'architecture qui demande de l'tude, du
temps, du calme pour se produire, tait ncessairement tomb dans
l'oubli. Le peu de fragments d'architecture qui nous restent des VIe et
VIIe sicles ne sont que de ples reflets de l'art romain, souvent des
dbris amoncels tant bien que mal par des ouvriers inhabiles sachant 
peine poser du moellon et de la brique. Aucun caractre particulier ne
distingue ces btisses informes qui donnent plutt l'ide de la
dcadence d'un peuple que de son enfance. En effet, quels lments d'art
les Francs avaient-ils pu jeter au milieu de la population
gallo-romaine? Nous voyons alors le clerg s'tablir dans les basiliques
ou les temples rests debout, les rois habiter les thermes, les ruines
des palais ou des _vill_ romaines. Si lorsque l'ouragan barbare est
pass, lorsque les nouveaux matres du sol commencent  s'tablir on
btit des glises ou des palais, on reproduit les types romains, mais en
vitant d'attaquer les difficults de l'art de btir. Pour les glises,
la basilique antique sert toujours de modle; pour les habitations
princires, c'est la _villa_ gallo-romaine que l'on cherche  imiter.
Grgoire de Tours dcrit, d'une manire assez vague d'ailleurs,
quelques-uns de ces difices religieux ou civils.

Il ne faut pas croire cependant que toute ide de luxe ft exclue de
l'architecture; au contraire les difices, le plus souvent btis d'une
faon barbare, se couvrent  l'intrieur de peintures, de marbres, de
mosaques. Ce mme auteur, Grgoire de Tours, en parlant de l'glise de
Clermont-Ferrand, btie au Ve sicle par saint Numatius, huitime vque
de ce diocse, fait une peinture pompeuse de cet difice. Voici la
traduction de sa description. Il fit (saint Numatius) btir l'glise
qui subsiste encore, et qui est la plus ancienne de celles qu'on voit
dans l'intrieur de la ville. Elle a cent cinquante pieds de long,
soixante de large, et cinquante pieds de haut dans l'intrieur de la nef
jusqu' la charpente; au-devant est une abside de forme ronde, et de
chaque ct s'tendent des ailes d'une lgante structure. L'difice
entier est dispos en forme de croix; il a quarante-deux fentres,
soixante-dix colonnes, et huit portes... Les parois de la nef sont
ornes de plusieurs espces de marbres ajusts ensemble. L'difice
entier ayant t achev dans l'espace de douze ans...[6] C'est l une
basilique antique avec ses colonnes et ses bas cts (_ascell_), sa
_camera_ que nous croyons devoir traduire par charpente, avec d'autant
plus de raisons que cette glise fut compltement dtruite par les
flammes lorsque Ppin enleva la ville de Clermont au duc d'Aquitaine
Eudes,  ce point qu'il fallut la rebtir entirement. Dans d'autres
passages de son Histoire, Grgoire de Tours parle de certaines
habitations princires dont les portiques sont couverts de charpentes
ornes de vives peintures.

Les nouveaux matres des Gaules s'tablirent de prfrence au milieu des
terres qu'ils s'taient partages; ils trouvaient l une agglomration
de colons et d'esclaves habitus  l'exploitation des terres, une source
de revenus en nature faciles  percevoir, et qui devaient satisfaire
tous les dsirs d'un chef germain. D'ailleurs, les villes avaient encore
conserv leur gouvernement municipal respect en grande partie par les
barbares. Ces restes d'une vieille civilisation ne pouvaient que gner
les nouveaux venus, si forts et puissants qu'ils fussent. Des
conqurants trangers n'aiment pas  se trouver en prsence d'une
population qui, bien que soumise, leur est suprieure sous le rapport
des moeurs et de la civilisation, c'est au moins une contrainte morale
qui embarrasse des hommes habitus  une vie indpendante et sauvage.
Les exercices violents, la chasse, la guerre; comme dlassements, les
orgies, s'accommodent de la vie des champs. Aussi, sous la premire
race, les _vill_ sont-elles les rsidences prfres des rois et des
possesseurs du sol. L vivaient ensemble vainqueurs et vaincus. Ces
habitations se composaient d'une suite de btiments destins 
l'exploitation, dissmins dans la campagne, et ressemblant assez  nos
grands tablissements agricoles. L les rois francs tenaient leur cour,
se livraient au plaisir de la chasse et vivaient des produits du sol
runis dans d'immenses magasins. Quand ces approvisionnements taient
consomms ils changeaient de rsidence. Le btiment d'habitation tait
dcor avec une certaine lgance, quoique fort simple comme
construction et distribution. De vastes portiques, des curies, des
cours spacieuses, quelques grands espaces couverts o l'on convoquait
les synodes des vques, o les rois francs prsidaient ces grandes
assembles suivies de ces festins traditionnels qui dgnraient en
orgies, composaient la rsidence du chef. Autour du principal corps de
logis se trouvaient disposs par ordre les logements des officiers du
palais, soit barbares, soit romains d'origine... D'autres maisons de
moindre apparence taient occupes par un grand nombre de familles qui
exeraient, hommes et femmes, toutes sortes de mtiers, depuis
l'orfvrerie et la fabrique d'armes, jusqu' l'tat de tisserand et de
corroyeur... [7]

Pendant la priode mrovingienne les villes seules taient fortifies.
Les _vill_ taient ouvertes, dfendues seulement par des palissades et
des fosss. Sous les rois de la premire race la fodalit n'existe pas
encore, les _leudes_ ne sont que de grands propritaires tablis sur le
sol gallo-romain, soumis  une autorit centrale, celle du chef franc,
mais autorit qui s'affaiblit  mesure que le souvenir de la conqute,
de la vie commune des camps se perd. Les nouveaux possesseurs des
terres, loigns les uns des autres, spars par des forts ou des
terres vagues dvastes par les guerres, pouvaient s'tendre  leur
aise, ne rencontraient pas d'attaques trangres  repousser, et
n'avaient pas besoin de chercher  empiter sur les proprits de leurs
voisins. Toutefois, ces hommes habitus  la vie aventureuse, au
pillage, au brigandage le plus effrn, ne pouvaient devenir tout  coup
de tranquilles propritaires se contentant de leur part de conqute; ils
se ruaient, autant par dsoeuvrement que par amour du gain, sur les
tablissements religieux, sur les villages ouverts, pour peu qu'il s'y
trouvt quelque chose  prendre. Aussi voit-on peu  peu les monastres,
les agglomrations gallo-romaines quitter les plaines, le cours des
fleuves, pour se rfugier sur les points levs et s'y fortifier. Le
plat pays est abandonn aux courses des possesseurs du sol qui, ne
trouvant plus devant eux que les fils ou les petits-fils de leurs
compagnons d'armes, les attaquent et pillent leurs _vill_. C'est alors
qu'elles s'entourent de murailles, de fosss profonds; mais mal places
pour se dfendre, les _vill_ sont bientt abandonnes aux colons, et
les chefs francs s'tablissent dans des forteresses. Au milieu de cette
effroyable anarchie que les derniers rois mrovingiens taient hors
d'tat de rprimer, les vques et les tablissements religieux
luttaient seuls; les uns par leur patience, la puissance d'un principe
soutenu avec fermet, leurs exhortations; les autres par l'tude, les
travaux agricoles, et en runissant derrire leurs murailles les
derniers dbris de la civilisation romaine.

Charlemagne surgit au milieu de ce chaos; il parvient par la seule
puissance de son gnie organisateur  tablir une sorte d'unit
administrative; il reprend le fil bris de la civilisation antique et
tente de le renouer. Charlemagne voulait faire une _renaissance_. Les
arts modernes allaient profiter de ce suprme effort, non en suivant la
route trace par ce grand gnie, mais en s'appropriant les lments
nouveaux qu'il avait t chercher en Orient. Charlemagne avait compris
que les lois et la force matrielle sont impuissantes  rformer et 
organiser des populations ignorantes et barbares, si l'on ne commence
par les clairer. Il avait compris que les arts et les lettres sont un
des moyens les plus efficaces  opposer  la barbarie. Mais en Occident
les instruments lui manquaient, depuis longtemps les dernires lueurs
des arts antiques avaient disparu. L'empire d'Orient, qui n'avait pas
t boulevers par l'invasion de peuplades sauvages, conservait ses arts
et son industrie. Au VIIIe sicle c'tait l qu'il fallait aller
chercher la pratique des arts. D'ailleurs Charlemagne, qui avait eu de
frquents diffrends avec les empereurs d'Orient, s'tait maintenu en
bonne intelligence avec le kalife Haroun qui lui fit, en 801, cession
des lieux saints. Ds 777 Charlemagne avait fait un trait d'alliance
avec les gouvernements mauresques de Saragosse et d'Huesca. Par ces
alliances il se mnageait les moyens d'aller recueillir les sciences et
les arts l o ils s'taient dvelopps. Ds cette poque, les Maures
d'Espagne, comme les Arabes de Syrie, taient fort avancs dans les
sciences mathmatiques et dans la pratique de tous les arts, et bien que
Charlemagne passe pour avoir ramen de Rome, en 787, des grammairiens,
des musiciens et des mathmaticiens en France, il est vraisemblable
qu'il manda des professeurs de gomtrie  ses allis de Syrie ou
d'Espagne; car nous pouvons juger, par le peu de monuments de Rome qui
datent de cette poque,  quel degr d'ignorance profonde les
constructeurs taient tombs dans la capitale du monde chrtien.

Mais pour Charlemagne tout devait partir de Rome par tradition, il tait
avant tout empereur d'Occident, et il ne devait pas laisser croire que
la lumire pt venir d'ailleurs. Ainsi,  la _renaissance_ romaine qu'il
voulait faire, il mlait, par la force des choses, des lments
trangers qui allaient bientt faire dvier les arts du chemin sur
lequel il prtendait les replacer. L'empereur pouvait s'emparer des
traditions du gouvernement romain, rendre des ordonnances toutes
romaines, composer une administration copie sur l'administration
romaine, mais si puissant que l'on soit, on ne dcrte pas un art. Pour
enseigner le dessin  ses peintres, les mathmatiques  ses architectes,
il lui fallait ncessairement faire venir des professeurs de Byzance, de
Damas, ou de Cordoue; et ces semences exotiques jetes en Occident parmi
des populations qui avaient leur gnie propre, devaient produire un art
qui n'tait ni l'art romain ni l'art d'Orient, mais qui, partant de ces
deux origines, devait produire un nouveau tronc tellement vivace, qu'il
allait aprs quelques sicles tendre ses rameaux jusque sur les
contres d'o il avait tir son germe.

On a rpt  satit que les croisades avaient eu une grande influence
sur l'architecture occidentale; c'est une croyance que l'tude des
monuments vient plutt dtruire que confirmer. Si les arts et les
sciences, conservs et cultivs par les Maures, ont jet des lments
nouveaux dans l'architecture occidentale, c'est bien plutt pendant le
VIIIe sicle. Charlemagne dut tre frapp des moyens employs par les
infidles pour gouverner et policer les populations. De son temps dj
les disciples de Mahomet avaient tabli des coles clbres o toutes
les sciences connues alors taient enseignes; ces coles, places pour
la plupart  l'ombre des mosques, purent lui fournir les modles de ses
tablissements  la fois religieux et enseignants. Cette ide, du reste,
sentait son origine grecque, et les nestoriens avaient bien pu la
transmettre aux arabes; quoi qu'il en soit, Charlemagne avait des
rapports plus directs avec les infidles qu'avec la cour de Byzance, et
s'il mnageait les mahomtans plus que les Saxons, par exemple, frapps
sans relche par lui jusqu' leur complte conversion, c'est qu'il
trouvait chez les Maures une civilisation trs-avance, des moeurs
polices, des habitudes d'ordre, et des lumires dont il profitait pour
parvenir au but principal de son rgne, l'ducation. Il trouvait enfin
en Espagne plus  prendre qu' donner.

Sans tre trop absolu, nous croyons donc que le rgne de Charlemagne
peut tre considr comme l'introduction des arts modernes en France;
pour faire comprendre notre pense par une image, nous dirons qu'
partir de ce rgne, si la coupe et la forme du vtement restent
romaines, l'toffe est orientale. C'est plus particulirement dans les
contres voisines du sige de l'empire, et dans celles o Charlemagne
fit de longs sjours, que l'influence orientale se fait sentir: c'est
sur les bords du Rhin, c'est dans le Languedoc, et le long des Pyrnes,
que l'on voit se conserver longtemps, et jusqu'au XIIIe sicle, la
tradition de certaines formes videmment importes, trangres  l'art
romain.

Mais malgr son systme administratif fortement tabli, Charlemagne
n'avait pu faire pntrer partout galement l'enseignement des arts et
des sciences auquel il portait une si vive sollicitude. En admettant
mme qu'il ait pu (ce qu'il nous est difficile d'apprcier aujourd'hui,
les exemples nous manquant), par la seule puissance de son gnie tenace,
donner  l'architecture des bords du Rhin aux Pyrnes, une unit
factice en dpit des diffrences de nationalits, cette grande oeuvre dut
s'crouler aprs lui. Charlemagne avait de fait runi sur sa tte la
puissance spirituelle et la puissance temporelle; il s'agissait de
sauver la civilisation, et les souverains pontifes, qui avaient vu
l'glise prserve des attaques des arabes, des Grecs et des Lombards,
par l'empereur, avaient pu reconnatre cette unit des pouvoirs. Mais
l'empereur mort, ces nationalits d'origines diffrentes runies par la
puissance du gnie d'un seul homme devaient se diviser de nouveau; le
clerg devait reconqurir pied  pied le pouvoir spirituel, que
s'arrogeaient alors les successeurs de Charlemagne, non plus pour le
sauvegarder, mais pour dtruire toute libert dans l'glise, et
trafiquer des biens et dignits ecclsiastiques. Les germes de la
fodalit, qui existaient dans l'esprit des Francs, vinrent encore
contribuer  dsunir le faisceau si laborieusement li par ce grand
prince. Cinquante ans aprs sa mort chaque peuple reprend son allure
naturelle; l'art de l'architecture se fractionne, le gnie particulier 
chaque contre se peint dans les monuments des IXe et Xe sicles.
Pendant les XIe et XIIe sicles, la diversit est encore plus marque.
Chaque province forme une cole. Le systme fodal ragit sur
l'architecture; de mme que chaque seigneur s'enferme dans son domaine,
que chaque diocse s'isole du diocse voisin, l'art de btir suit pas 
pas cette nouvelle organisation politique. Les constructeurs ne vont
plus chercher des matriaux prcieux au loin, n'usent plus des mmes
recettes, ils travaillent sur leur sol, emploient les matriaux  leur
porte, modifient leurs procds en raison du climat sous lequel ils
vivent, ou les soumettent  des influences toutes locales. Un seul lien
unit encore tous ces travaux qui s'excutent isolment, la papaut.
L'piscopat qui, pour reconqurir le pouvoir spirituel, n'avait pas peu
contribu au morcellement du pouvoir temporel, soumis lui-mme  la cour
de Rome, fait converger toutes ces voies diffrentes vers un mme but o
elles devaient se rencontrer un jour. On comprendra combien ces labeurs
isols devaient fertiliser le sol des arts, et quel immense
dveloppement l'architecture allait prendre, aprs tant d'efforts
partiels, lorsque l'unit gouvernementale, renaissante au XIIIe sicle,
runirait sous sa main tous ces esprits assouplis par une longue
pratique et par la difficult vaincue.

Parmi les arts, l'art de l'architecture est certainement celui qui a le
plus d'affinit avec les instincts, les ides, les moeurs, les progrs,
les besoins des peuples; il est donc difficile de se rendre compte de la
direction qu'il prend, des rsultats auxquels il est amen, si l'on ne
connat les tendances et le gnie des populations au milieu desquelles
il s'est dvelopp. Depuis le XVIIe sicle la _personnalit_ du peuple
en France a toujours t absorbe par le _gouvernement_, les arts sont
devenus _officiels_, quitte  ragir violemment dans leur domaine, comme
la politique dans le sien  certaines poques. Mais au XIIe sicle, au
milieu de cette socit morcele, o le despotisme des grands, faute
d'unit, quivalait, moralement parlant,  une libert voisine de la
licence, il n'en tait pas ainsi. Le cadre troit dans lequel nous
sommes oblig de nous renfermer, ne nous permet pas de faire marcher de
front l'histoire politique et l'histoire de l'architecture du VIIIe au
XIIe sicle en France; c'est cependant ce qu'il faudrait tenter si l'on
voulait expliquer les progrs de cet art au milieu des sicles encore
barbares du moyen-ge; nous devrons nous borner  indiquer des points
saillants, gnraux, qui seront comme les jalons d'une route  tracer.

Ainsi que nous l'avons dit, le systme politique et administratif
emprunt par Charlemagne aux traditions romaines, avait pu arrter le
dsordre sans en dtruire les causes. Toutefois nous avons vu comment ce
prince jetait, en pleine barbarie, des lments de savoir. Pendant ce
long rgne, ces semences avaient eu le temps de pousser des racines
assez vivaces pour qu'il ne ft plus possible de les arracher. Le clerg
s'tait fait le dpositaire de toutes les connaissances intellectuelles
et pratiques. Reportons-nous par la pense au IXe sicle, et examinons
un instant ce qu'tait alors le sol des Gaules et d'une grande partie de
l'Europe occidentale. La fodalit naissante mais non organise, la
guerre, les campagnes couvertes de forts en friche,  peine cultives
dans le voisinage des villes. Les populations urbaines sans industrie,
sans commerce, soumises  une organisation municipale dcrpite, sans
lien entre elles, des _vill_ chaque jour ravages, habites par des
colons ou des serfs dont la condition tait  peu prs la mme, l'empire
morcel, dchir par les successeurs de Charlemagne et les possesseurs
de fiefs. Partout la force brutale, imprvoyante. Au milieu de ce
dsordre, seule, une classe d'hommes n'est pas tenue de prendre les
armes ou de travailler  la terre, elle est propritaire d'une portion
notable du sol; elle a seule le privilge de s'occuper des choses de
l'esprit, d'apprendre et de savoir; elle est mue par un admirable esprit
de patience et de charit; elle acquiert bientt par cela mme une
puissance morale contre laquelle viennent inutilement se briser toutes
les forces matrielles et aveugles. C'est dans le sein de cette classe,
c'est  l'abri des murs du clotre que viennent se rfugier les esprits
levs, dlicats, rflchis; et chose singulire, ce sera bientt parmi
ces hommes en dehors du sicle que le sicle viendra chercher ses
lumires. Jusqu'au XIe sicle cependant ce travail est obscur, lent; il
semble que les tablissements religieux, que le clerg, sont occups 
rassembler les lments d'une civilisation future. Rien n'est constitu,
rien n'est dfini, les luttes de chaque jour contre la barbarie
absorbent toute l'attention du pouvoir clrical, il parat mme puis
par cette guerre de dtails. Les arts se ressentent de cet tat
incertain, on les voit se traner pniblement sur la route trace par
Charlemagne, sans beaucoup de progrs; la _renaissance_ romaine reste
stationnaire, elle ne produit aucune ide fconde, neuve, hardie, et
sauf quelques exceptions dont nous tiendrons compte, l'architecture
reste enveloppe dans son vieux linceul antique. Les invasions des
Normands viennent d'ailleurs rendre plus misrable encore la situation
du pays; et comment l'architecture aurait-elle pu se dvelopper au
milieu de ces ruines de chaque jour, puisqu'elle ne progresse que par la
pratique? Cependant ce travail obscur de clotre allait se produire au
jour.
      [Note 6: _Hist. eccls. des Francs_, par G. F. Grgoire,
      vque de Tours, en 10 liv. rev. et collat. sur de nouv.
      manus., et traduite par MM. J. Guadet et Taranne. A Paris,
      1836; chez J. Renouard. T. I, p. 178. (Voy. _clairciss. et
      Observ._)]

      [Note 7: Aug. Thierry, _Rcits des temps mrovingiens_
      (t. I, p. 253. d. Furne, Paris, 1846).]




DVELOPPEMENT DE L'ARCHITECTURE EN FRANCE DU XIe AU XVIe SICLE.--DES
CAUSES QUI ONT AMEN SON PROGRS ET SA DCADENCE.--DES DIFFRENTS STYLES
PROPRES  CHAQUE PROVINCE. Le XIe sicle commence et avec lui une
nouvelle re pour les arts comme pour la politique. Nous l'avons dit
plus haut, les lettres, les sciences et les arts s'taient renferms
dans l'enceinte des clotres depuis le rgne de Charlemagne. Au XIe
sicle, le rgime fodal tait organis autant qu'il pouvait l'tre, le
territoire morcel en seigneuries, vassales les unes des autres jusqu'au
suzerain, prsentait l'aspect d'une arne o chacun venait dfendre ses
droits attaqus, ou en conqurir de nouveaux les armes  la main.
L'organisation _crite_ du systme fodal tait peut-tre la seule qui
pt convenir dans ces temps si voisins encore de la barbarie, mais en
ralit l'application rpondait peu au principe. C'tait une guerre
civile permanente, une suite non interrompue d'oppressions et de
vengeances de seigneurs  seigneurs, de rvoltes contre les droits du
suzerain. Au milieu de ce conflit perptuel qu'on se figure l'tat de la
population des campagnes! L'institut monastique, puis ou dcourag,
dans ces temps o nul ne semblait avoir la connaissance du juste et de
l'injuste, o les passions les plus brutales taient les seules lois
coutes, tait lui-mme dans la plus dplorable situation, les
monastres pills et brls par les Normands, ranonns par les
seigneurs sculiers, possds par des abbs laques, taient la plupart
dpeupls, la vie rgulire singulirement relche. On voyait dans les
monastres, au milieu des moines, des chanoines et des religieuses mme,
des abbs laques qui vivaient installs l avec leurs femmes et leurs
enfants, leurs gens d'armes et leurs meutes[8]. Cependant quelques
tablissements religieux conservaient encore les traditions de la vie
bndictine. Au commencement du XIe sicle, non-seulement les droits
fodaux taient exercs par des seigneurs laques, mais aussi par des
vques et des abbs; en perdant ainsi son caractre de pouvoir purement
spirituel, une partie du haut clerg autorisait l'influence que la
fodalit sculire prtendait exercer sur les lections de ces vques
et abbs, puisque ceux-ci devenaient des vassaux soumis ds lors au
rgime fodal; ainsi commence une lutte dans laquelle les deux
principes, spirituel et temporel, se trouvent en prsence, il s'agit ou
de la libert ou du vasselage de l'glise, et l'glise, il faut le dire,
entame la lutte par une rforme dans son propre sein.

En 909 Guillaume, duc d'Aquitaine, avait fond l'abbaye de Cluny, et
c'est aux saints aptres Pierre et Paul qu'il donnait tous les biens qui
accompagnaient sa fondation[9]. Une bulle de Jean XI (mars 932) confirme
la charte de Guillaume, et affranchit le monastre de toute dpendance
de quelque roi, vque ou comte que ce soit, et des proches mme de
Guillaume[10]...

Il ne faut point juger cette intervention des pontifes romains avec nos
ides modernes. Il faut songer qu'au milieu de cette anarchie gnrale,
de ces empitements de tous les pouvoirs les uns sur les autres, de
cette oppression effrne de la force brutale, cette suzerainet
qu'acceptait la chaire de Saint-Pierre devait opposer une barrire
invincible  la force matrielle, tablir l'unit spirituelle,
constituer une puissance morale immense en plein coeur de la barbarie, et
c'est ce qui arriva. Tout le XIe sicle et la premire moiti du XIIe
sont remplis par l'histoire de ces luttes, d'o le pouvoir spirituel
sort toujours vainqueur. Saint Anselme, archevque de Canterbury, saint
Hugues, abb de Cluny, et Grgoire VII, sont les trois grandes figures
qui dominent cette poque, et qui tablissent d'une manire inbranlable
l'indpendance spirituelle du clerg. Comme on doit le penser, les
populations n'taient pas indiffrentes  ces grands dbats; elles
voyaient alors un refuge efficace contre l'oppression dans ces
monastres o se concentraient les hommes intelligents, les esprits
d'lite, qui, par la seule puissance que donne une conviction profonde,
une vie rgulire et dvoue, tenaient en chec tous les grands du
sicle. L'opinion, pour nous servir d'un mot moderne, tait pour eux, et
ce n'tait pas leur moindre soutien; le clerg rgulier rsumait alors 
lui seul toutes les esprances de la classe infrieure; il ne faut donc
point s'tonner si pendant le XIe sicle et au commencement du XIIe il
devint le centre de toute influence, de tout progrs, de tout savoir.
Partout il fondait des coles o l'on enseignait les lettres, la
philosophie, la thologie, les sciences et les arts.  l'abbaye du Bec,
Lanfranc et saint Anselme tant prieurs ne ddaignent pas d'instruire la
jeunesse sculire, de corriger, pendant leurs veilles, les manuscrits
fautifs des auteurs paens, des critures saintes, ou des Pres. 
Cluny, les soins les plus attentifs taient apports  l'enseignement.
Udalric[11] consacre deux chapitres de ses _Coutumes_  dtailler les
devoirs des matres envers les enfants ou les adultes qui leur taient
confis[12]. Le plus grand prince n'tait pas lev avec plus de soins
dans le palais des rois, que ne l'tait le plus petit des enfants 
Cluny[13].

Ces communauts prenaient ds lors une grande importance vis--vis la
population des villes par leur rsistance au despotisme aveugle de la
fodalit et  son esprit de dsordre, participaient  toutes les
affaires publiques par l'intelligence, le savoir et les capacits de
leurs membres; aussi comme le dit l'un des plus profonds et des plus
lgants crivains de notre temps dans un livre excellent, publi depuis
peu[14]: Les abbs de ces temps d'austrit et de dsordre ressemblaient
fort peu  ces oisifs grassement rents dont s'est raill plus tard
notre littrature bourgeoise et satirique: leur administration tait
laborieuse, et la houlette du pasteur ne demeurait pas immobile dans
leurs mains. Cette activit intrieure et extrieure du monastre
devait, comme toujours, donner aux arts et particulirement 
l'architecture un grand essor; et c'tait dans le sein des abbayes mmes
que se formaient les matres qui allaient, au XIe sicle, leur donner
une importance matrielle gale  leur prpondrance religieuse et
morale dans la chrtient. Le premier architecte qui jette les
fondements de ce vaste et admirable monastre de Cluny, presque
entirement dtruit aujourd'hui, est un Cluniste, nomm Gauzon,
ci-devant abb de Baume[15]. Celui qui achve la grande glise est un
Flamand religieux, Hezelon qui, avant son entre  Cluny, enseignait 
Lige; les rois d'Espagne et d'Angleterre fournirent les fonds
ncessaires  l'achvement de cette grande construction (voy.
ARCHITECTURE MONASTIQUE).

Non-seulement ces btiments grandioses allaient servir de types  tous
les monastres de la rgle de Cluny en France et dans une grande partie
de l'Europe occidentale; mais les simples paroisses, les constructions
rurales, les monuments publics des villes prenaient leurs modles dans
ces centres de richesse et de lumire. L, en effet, et l seulement, se
trouvaient le bien-tre, les dispositions tudies et prvoyantes,
salubres et dignes. En 1009, avant mme la construction de l'abbaye de
Cluny sous Pierre le Vnrable, Hugues de Farfa avait envoy un de ses
disciples, nomm Jean, observer les lieux et dcrire pour l'usage
particulier de son monastre les _us et coutumes de Cluny_. Cet ouvrage
demeur manuscrit dans la bibliothque vaticane, n6808[16], contient
des renseignements que nous ne retrouverions pas ailleurs aujourd'hui.
Nul doute que ces dimensions que l'on veut transporter  Farfa, ne
soient celles de Cluny au temps de saint Odilon. Quand nous serions dans
l'erreur  cet gard, toujours est-il certain que ces proportions ont
t fournies et ces plans labors  Cluny, dont nous surprenons ainsi
la glorieuse influence jusqu'au coeur de l'Italie... L'glise devait
avoir 140 pieds de long. 160 fentres vitres, deux tours  l'entre,
formant un parvis pour les laques;.... le dortoir, 140 pieds de long,
34 de hauteur, 92 fentres vitres, ayant chacune plus de 6 pieds de
hauteur et 2-1/2 de largeur; le rfectoire, 90 pieds de long et 23 de
hauteur;... l'aumnerie, 60 pieds de longueur; l'atelier des verriers,
bijoutiers et orfvres, 123 pieds de long sur 25 de large[17]; les
curies des chevaux du monastre et des trangers, 280 pieds de long sur
25[18]...

Mais pendant que les ordres religieux, les vques, qui n'admettaient
pas le vasselage de l'glise, et le souverain pontife  leur tte,
soutenaient avec ensemble et persistance la lutte contre les grands
pouvoirs fodaux, voulaient tablir l'unit spirituelle, et rformer les
abus qui s'taient introduits dans le clerg; les populations des villes
profitaient des lumires et des ides d'indpendance morale rpandues
autour des grands monastres, prouvaient le besoin d'une autorit
publique et d'une administration intrieure,  l'imitation de l'autorit
unique du saint-sige, et de l'organisation intrieure des couvents;
elles allaient rclamer leur part de garantie contre le pouvoir
personnel de la fodalit sculire et du haut clerg.

Ces deux mouvements sont distincts cependant, et s'ils marchent
paralllement, ils sont compltement indpendants l'un de l'autre. Les
clercs qui enseignaient alors en chaire au milieu d'une jeunesse avide
d'apprendre ce que l'on appelait alors la physique et la thologie,
taient les premiers  qualifier d'_excrables_ les tentatives de
libert des villes. De mme que les bourgeois qui rclamaient, et
obtenaient au besoin par la force, des franchises destines  protger
la libert du commerce et de l'industrie, poursuivaient  coups de
pierre les disciples d'Abailard. Telle est cette poque d'enfantement,
de contradictions tranges, o toutes les classes de la socit
semblaient concourir par des voies mystrieuses  l'unit, s'accusant
rciproquement d'erreurs sans s'apercevoir qu'elles marchaient vers le
mme but.

Parmi les abbayes qui avaient t places sous la dpendance de Cluny,
et qui possdaient les mmes privilges, tait l'abbaye de Vzelay. Vers
1119, les comtes de Nevers prtendirent avoir des droits de suzerainet
sur la ville dpendant du monastre. Ils ne pouvaient voir sans envie
les grands profits que l'abb de Vzelay tirait de l'affluence des
trangers de tout rang et de tout tat, ainsi que des foires qui se
tenaient dans le bourg, particulirement  la fte de sainte
Marie-Madeleine. Cette foire attirait, durant plusieurs jours, un
concours nombreux de marchands, venus soit du royaume de France soit des
communes du Midi, et donnait  un bourg de quelques milliers d'mes une
importance presque gale  celle des grandes villes du temps. Tout serfs
qu'ils taient de l'abbaye de Sainte-Marie, les habitants de Vzelay
avaient graduellement acquis la proprit de plusieurs domaines situs
dans le voisinage; et leur servitude diminuant par le cours naturel des
choses, s'tait peu  peu rduite au payement des tailles et des aides,
et  l'obligation de porter leur pain, leur bl et leur vendange, au
four, au moulin et au pressoir publics, tenus ou afferms par l'abbaye.
Une longue querelle, souvent apaise, par l'intervention des papes, mais
toujours renouvele sous diffrents prtextes, s'leva ainsi entre les
comtes de Nevers et les abbs de Sainte-Marie de Vzelay... Le comte
Guillaume, plusieurs fois somm par l'autorit pontificale de renoncer 
ses prtentions, les fit valoir avec plus d'acharnement que jamais, et
lgua en mourant  son fils, du mme nom que lui, toute son inimiti
contre l'abbaye[19]. Le comte, au retour de la croisade, recommena la
lutte par une alliance avec les habitants, leur promettant de
reconnatre la _commune_, y entrant mme, en jurant fidlit aux
bourgeois.

Les habitants de Vzelay ne sont pas plutt affranchis et constitus en
_commune_ qu'ils se fortifient. Ils levrent autour de leurs maisons,
chacun selon sa richesse, des murailles crneles, ce qui tait la
marque et la garantie de la libert. L'un des plus considrables parmi
eux, nomm Simon, jeta les fondements d'une grosse tour carre[20]...
Peu d'annes avant ou aprs cette poque, le Mans, Cambrai,
Saint-Quentin, Laon, Amiens, Beauvais, Soissons, Orlans, Sens, Reims
s'taient constitus en communes, les uns  main arme et violemment,
les autres en profitant des querelles survenues entre les seigneurs et
vques qui, chacun de leur ct, taient en possession de droits
fodaux sur ces villes. Le caractre de la population indigne
gallo-romaine, longtemps comprim, surgissait tout  coup; les
populations ne renversaient pas comme de nos jours, avec ensemble, ce
qui gnait leur libert, mais elles faisaient des efforts partiels,
isols, manifestant ainsi leur esprit d'indpendance avec d'autant plus
d'nergie qu'elles taient abandonnes  elles-mmes. Cette poque de
l'affranchissement des communes marque une place importante dans
l'histoire de l'architecture. C'tait un coup port  l'influence
fodale sculire ou religieuse (voy. ARCHITECTE). De ce moment les
grands centres religieux cessent de possder exclusivement le domaine
des arts. Saint Bernard devait lui-mme contribuer  hter
l'accomplissement de cette rvolution: abb de Clairvaux, il appartenait
 la rgle austre de Cteaux; plusieurs fois en chaire, et notamment
dans cette glise de Vzelay, qui dpendait de Cluny, il s'tait lev
avec la passion d'une conviction ardente contre le luxe que l'on
dployait dans les glises, contre ces figures bizarres et
monstrueuses qui,  ses yeux, n'avaient rien de chrtien, et que l'on
prodiguait sur les chapiteaux, sur les frises, et jusque dans le
sanctuaire du Seigneur. Les monastres qui s'rigeaient sous son
inspiration, empreints d'une svrit de style peu commune alors,
dpouills d'ornements et de bas-reliefs, contrastaient avec l'excessive
richesse des abbayes soumises  la rgle de Cluny. L'influence de ces
constructions austres, desschait tout ce qui s'levait autour d'elles
(voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE). Cette dviation de l'architecture
religieuse apporta pendant le cours du XIIe sicle une sorte
d'indcision dans l'art qui ralentit et comprima l'lan des _coles_
monastiques. Le gnie des populations gallo-romaines tait contraire 
la rforme que saint Bernard voulait tablir; aussi n'en tint-il compte;
et cette rforme qui arrta un instant l'essor donn  l'architecture au
milieu des grands tablissements religieux, ne fit que lui ouvrir le
chemin dans une voie nouvelle, et qui allait appartenir dornavant aux
corporations laques. Ds la fin du XIIe sicle l'architecture
religieuse, monastique ou civile, appelait  son aide toutes les
ressources de la sculpture et de la peinture, et les tablissements
fonds par saint Bernard restaient comme des tmoins isols de la
protestation d'un seul homme contre les gots de la nation.

Dans l'organisation des corporations laques de mtiers, les communes ne
faisaient que suivre l'exemple donn par les tablissements religieux.
Les grandes abbayes, et mme les prieurs, avaient depuis le VIIIe
sicle tabli autour de leurs clotres et dans l'enceinte de leurs
domaines des ateliers de corroyeurs, de charpentiers, menuisiers,
ferronniers, cimenteurs, d'orfvres, de sculpteurs, de peintres, de
copistes, etc. (voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE). Ces ateliers, quoiqu'ils
fussent composs indistinctement de clercs et de laques, taient soumis
 une discipline, et le travail tait mthodique; c'tait par
l'apprentissage que se perptuait l'enseignement; chaque tablissement
religieux reprsentait ainsi en petit un vritable tat, renfermant dans
son sein tous ses moyens d'existence, ses chefs, ses propritaires
cultivateurs, son industrie, et ne dpendant par le fait que de son
propre gouvernement, sous la suprmatie du souverain pontife. Cet
exemple profitait aux communes qui avaient soif d'ordre et
d'indpendance en mme temps. En changeant de centre, les arts et les
mtiers ne changrent pas brusquement de direction; et si des ateliers
se formaient en dehors de l'enceinte des monastres, ils taient
organiss d'aprs les mmes principes, l'esprit sculier seulement y
apportait un nouvel lment, trs-actif, il est vrai, mais procdant de
la mme manire, par l'association, et une sorte de solidarit.

Paralllement au grand mouvement d'affranchissement des villes, une
rvolution se prparait au sein de la fodalit sculire. En se
prcipitant en Orient,  la conqute des lieux saints, elle obissait 
deux sentiments, le sentiment religieux d'abord, et le besoin de la
nouveaut, de se drober aux luttes locales incessantes,  la
suzerainet des seigneurs puissants, peut-tre aussi  la monotonie
d'une vie isole, difficile, besoigneuse mme; la plupart des
possesseurs de fiefs laissaient ainsi derrire eux des nues de
cranciers, engageant leurs biens pour partir en terre sainte, et
comptant sur l'imprvu pour les sortir des difficults de toute nature
qui s'accumulaient autour d'eux. Il n'est pas besoin de dire que les
rois, le clerg et le peuple des villes trouvaient dans ces migrations
en masse de la classe noble, des avantages certains; les rois pouvaient
ainsi tendre plus facilement leur pouvoir, les tablissements religieux
et les vques dbarrasss, temporairement du moins, de voisins
turbulents, ou les voyant revenir dpouills de tout, augmentaient les
biens de l'glise, pouvaient songer avec plus de scurit  les
amliorer,  les faire valoir; le peuple des villes et des bourgs se
faisait octroyer des chartes  prix d'argent en fournissant aux
seigneurs les sommes ncessaires  ces expditions lointaines,  leur
rachat s'ils taient prisonniers, ou  leur entretien s'ils revenaient
ruins, ce qui arrivait frquemment. Ces transactions faites de gr ou
de force avaient pour rsultat d'affaiblir de jour en jour les
distinctions de race vainqueurs et de vaincus, de Francs et de
Gallo-Romains. Elles contribuaient  former une nationalit lie par des
intrts communs, par des engagements pris de part et d'autre. Le
pouvoir royal abandonnait le rle de chef d'une caste de conqurants
pour devenir royaut nationale destine  protger toutes les classes de
citoyens sans distinction de race ou d'tat. Il commenait  agir
directement sur les populations sans intermdiaires non-seulement dans
le domaine royal, mais au milieu des possessions de ses grands vassaux.
Un seigneur qui octroyait ou vendait une charte de commune se faisait
prter serment de fidlit par les habitants; de son ct il jurait de
maintenir leurs liberts et franchises; plusieurs gentils-hommes se
rendaient garants de sa foi, s'obligeant  se remettre entre les mains
des habitants si leur seigneur lige violait quelques-uns de leurs
droits, et  rester prisonniers jusqu' ce qu'il leur et fait justice.
Le roi intervenait toujours dans ces traits, pour confirmer les
chartes, et pour les garantir. On ne pouvait faire de commune sans son
consentement, et de l toutes les villes de commune furent rputes tre
en la seigneurie du roi; il les appelait ses _bonnes villes_, titre
qu'on trouve employ dans les ordonnances, ds l'anne 1226. Par la
suite on voulut que leurs officiers reconnussent tenir leurs charges du
roi, non  droit de suzerainet et comme seigneur, mais  droit de
souverainet et comme roi[21].

Cette marche n'a pas la rgularit d'un systme suivi avec persvrance.
Beaucoup de seigneurs voulaient reprendre par la force ces chartes
vendues dans un moment de dtresse, mais l'intervention royale penchait
du ct des communes, car ces institutions ne pouvaient qu'abaisser la
puissance des grands vassaux. La lutte entre le clerg et la noblesse
fodale subsistait toujours, et les seigneurs sculiers tablirent
souvent des communes dans la seule vue d'entraver la puissance des
vques. Tous les pouvoirs de l'tat, au XIIe sicle, tendaient donc 
faire renatre cette prpondrance populaire du pays, touffe pendant
plusieurs sicles. Avec la conscience de sa force, le tiers tat
reprenait le sentiment de sa dignit, lui seul d'ailleurs renfermait
encore dans son sein les traditions et certaines pratiques de
l'administration romaine; des chartes de communes des XIIe et XIIIe
sicles semblent n'tre qu'une confirmation de privilges
subsistants[22]. Quelques villes du midi, sous l'influence d'un rgime
fodal moins morcel et plus libral par consquent, telles que
Toulouse, Bordeaux, Prigueux, Marseille, avaient conserv  peu prs
intactes leurs institutions municipales; les villes riches et populeuses
de Flandre, ds le Xe sicle, taient la plupart affranchies. L'esprit
d'ordre est toujours la consquence du travail et de la richesse acquise
par l'industrie et le commerce. Il est intressant de voir en face de
l'anarchie du systme fodal, ces organisations naissantes des communes,
sortes de petites rpubliques qui possdent leurs rouages
administratifs, imparfaits, grossiers d'abord, puis prsentant dj,
pendant le XIIIe sicle, toutes les garanties de vritables
constitutions. Les arts, comme l'industrie et le commerce, se
dveloppaient rapidement dans ces centres de libert relative, les
corporations de mtiers runissaient dans leur sein tous les gens
capables, et ce qui plus tard devint un monopole gnant tait alors un
foyer de lumires. L'influence des tablissements monastiques dans les
arts de l'architecture ne pouvait tre combattue que par des
corporations de gens de mtiers qui prsentaient toutes les garanties
d'ordre et de discipline que l'on trouvait dans les monastres, avec le
mobile puissant de l'mulation, et l'esprit sculier de plus. Des
centres comme Cluny, lorsqu'ils envoyaient leurs moines cimenteurs pour
btir un prieur dans un lieu plus ou moins loign de l'abbaye mre,
l'expdiaient avec des programmes arrts, des recettes admises, des
_poncifs_ (qu'on nous passe le mot), dont ces architectes clercs ne
pouvaient et ne devaient s'carter. L'architecture soumise ainsi  un
rgime thocratique, non-seulement n'admettait pas de dispositions
nouvelles, mais reproduisait  peu prs partout les mmes formes, sans
tenter de progresser. Mais quand,  ct de ces coles clricales, il se
fut lev des corporations laques, ces dernires, possdes de l'esprit
novateur qui tient  la civilisation moderne, l'emportrent bientt mme
dans l'esprit du clerg catholique, qui, rendons-lui cette justice, ne
repoussa jamais les progrs de quelque ct qu'ils lui vinssent, surtout
quand ces progrs ne devaient tendre qu' donner plus de pompe et
d'clat aux crmonies du culte. Toutefois l'influence de l'esprit
laque fut lente  se faire sentir dans les constructions monastiques,
et cela se conoit, tandis qu'elle apparat presque subitement dans les
difices levs par les vques, tels que les cathdrales, les vchs,
dans les chteaux fodaux et les btiments municipaux.  cette poque le
haut clerg tait trop clair, trop en contact avec les puissants du
sicle pour ne pas sentir tout le parti que l'on pouvait tirer du gnie
novateur et hardi qui allait diriger les architectes laques; il s'en
empara avec cette intelligence des choses du temps qui le caractrisait,
et devint son plus puissant promoteur.

Au XIIe sicle le clerg n'avait pas  prendre les armes spirituelles
seulement contre l'esprit de dsordre des grands et leurs excs, il se
formait  ct de lui un enseignement rival, ayant la prtention d'tre
aussi orthodoxe que le sien, mais voulant que la foi s'appuyt sur le
_rationalisme_. Nous avons dit dj que les esprits d'lite rfugis
dans ces grands tablissements religieux tudiaient, commentaient et
revoyaient avec soin les manuscrits des auteurs paens, des Pres ou des
philosophes chrtiens rassembls dans les bibliothques des couvents, il
est difficile de savoir si les hommes tels que Lanfranc et saint Anselme
pouvaient lire les auteurs grecs, mais il est certain qu'ils
connaissaient les traductions et les commentaires d'Aristote, attribus
 Boce, et que les opinions de Platon taient parvenues jusqu' eux.
Les ouvrages de saint Anselme, en tant toujours empreints de cette
puret et de cette humilit de coeur qui lui sont naturelles, elles
sentent cependant le savant dialecticien et mtaphysicien. La
dialectique et la logique taient passes d'Orient en Occident, et les
mthodes philosophiques des docteurs de Byzance avaient suivi le grand
mouvement intellectuel imprim par Charlemagne. Les thologiens
occidentaux mettaient en oeuvre, ds le XIe sicle, dans leurs crits ou
leurs discussions, toutes les ressources de la raison et de la logique
pour arriver  la dmonstration et  la preuve des vrits mystrieuses
de la religion[23]. Personne n'ignore l'immense popularit que s'tait
acquise Abailard dans l'enseignement pendant le XIIe sicle. Cet esprit
lev et subtil, croyant, mais penchant vers le _rationalisme_,
faonnait la jeunesse des coles de Paris  cette argumentation
scolastique,  cette rigueur de raisonnement qui amnent infailliblement
les intelligences qui ne sont pas claires d'une foi vive, au doute.
Nous retrouvons cet esprit d'analyse dans toutes les oeuvres d'art du
moyen ge, et dans l'architecture surtout qui dpend autant des sciences
positives que de l'inspiration. Saint Bernard sentit le danger, il
comprit que cette arme du raisonnement mise entre les mains de la
jeunesse, dans des temps si voisins de la barbarie, devait porter un
coup funeste  la foi catholique; aussi n'hsite-t-il pas  comparer
Abailard  Arius,  Plage et  Nestorius. Abailard, en 1122, se voyait
forc, au concile de Soissons, de brler de sa propre main; sans mme
avoir t entendu, son _Introduction  la thologie_, dans laquelle il
se proposait de dfendre la trinit et l'unit de Dieu contre les
arguments des philosophes, en soumettant le dogme  toutes les
ressources de la dialectique; et en 1140,  la suite des censures du
concile de Sens, il dut se retirer  l'abbaye de Cluny, o les deux
dernires annes de sa vie furent consacres  la pnitence. Cependant,
malgr cette condamnation, l'art de la dialectique, devint de plus en
plus familier aux crivains les plus orthodoxes, et de cette cole de
thologiens scolastiques sortirent, au XIIIe sicle, des hommes tels que
Roger Bacon, Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin. Saint Bernard et
Abailard taient les deux ttes des deux grands principes qui s'taient
trouvs en prsence pendant le cours du XIIe sicle au sein du clerg:
saint Bernard reprsentait la foi pure, le sens droit; il croyait
fermement  la thocratie comme au seul moyen de sortir de la barbarie,
et il commenait en homme sincre par introduire la rforme parmi ceux
dont il voulait faire les matres du monde; l'esprit de saint Paul
rsidait en lui. Abailard reprsentait toutes les ressources de la
scolastique, les subtilits de la logique et l'esprit d'analyse pouss
aux dernires limites. Ce dernier exprimait bien plus, il faut le dire,
les tendances de son poque que saint Bernard; aussi le haut clerg ne
chercha pas  briser l'arme dangereuse d'Abailard, mais  s'en servir;
il prit les formes du savant docteur en conservant l'orthodoxie du
saint. Nous insistons sur ce point parce qu'il indique clairement 
notre sens le mouvement qui s'tait produit dans l'tude des arts et des
sciences, et la conduite du haut clerg en face de ce mouvement; il en
comprit l'importance, et il le dirigea au grand profit des arts et de la
civilisation. Tout ce qui surgit  cette poque est irrsistible; les
croisades, la soif du savoir et le besoin d'affranchissement, sont
autant de torrents auxquels il fallait creuser des lits; il semblait que
l'Occident, longtemps plong dans l'engourdissement, se rveillait plein
de jeunesse et de sant; il se trouvait tout  coup rempli d'une force
expansive et absorbante  la fois. Jamais l'envie d'apprendre n'avait
produit de telles merveilles. Quand Abailard, condamn par un concile,
fugitif, dsesprant de la justice humaine, ne trouva plus qu'un coin de
terre sur les bords de l'Ardisson, o il pt enseigner librement, sous
le consentement de l'vque de Troyes, sa solitude fut bientt peuple
de disciples. Laissons un instant parler M. Guizot.  peine ses
disciples eurent-ils appris le lieu de sa retraite, qu'ils accoururent
de tous cts, et, le long de la rivire, se btirent autour de lui de
petites cabanes. L, couchs sur la paille, vivant de pain grossier et
d'herbes sauvages, mais heureux de retrouver leur matre, avides de
l'entendre, ils se nourrissaient de sa parole, cultivaient ses champs et
pourvoyaient  ses besoins. Des prtres se mlaient parmi eux aux
laques; _et ceux_, dit Hlose, _qui vivaient des bnfices
ecclsiastiques et qui, accoutums  recevoir, non  faire des
offrandes, avaient des mains pour prendre, non pour donner, ceux-l mme
se montraient prodigues et presque importuns dans les dons qu'ils
apportaient._ Il fallut bientt agrandir l'oratoire devenu trop petit
pour le nombre de ceux qui s'y runissaient. Aux cabanes de roseaux
succdrent des btiments de pierre et de bois, tous construits par le
travail ou aux frais de la colonie philosophique; et Abailard, au milieu
de cette affectueuse et studieuse jeunesse, sans autre soin que celui de
l'instruire et de lui dispenser le savoir et la doctrine, vit s'lever
l'difice religieux qu'en mmoire des consolations qu'il y avait
trouves dans son infortune, il ddia au Paraclet ou consolateur[24].
Jamais la foi, le besoin de mouvement, le dsir de racheter des fautes
et des crimes n'avaient produit un lan comme les croisades. Jamais les
efforts d'une nation n'avaient t plus courageux et plus persistants
pour organiser une administration civile, pour constituer une
nationalit, pour conqurir ses premires liberts, que ne le fut cette
explosion des communes. Le haut clerg condamnait l'enseignement
d'Abailard, mais se mettait  son niveau en maintenant l'orthodoxie,
provoquait le mouvement des croisades, et en profitait; ne comprenait
pas d'abord et anathmatisait l'esprit des communes, et cependant
trouvait bientt au sein de ces corporations de bourgeois, les artistes
hardis et actifs, les artisans habiles qui devaient lever et dcorer
ses temples, ses monastres, ses hpitaux et ses palais. Admirable
poque pour les arts, pleine de sve et de jeunesse!

 la fin du XIIe sicle, l'architecture, dj pratique par des artistes
laques, conserve quelque chose de son origine thocratique; bien que
contenue encore dans les traditions romanes, elle prend un caractre de
soudainet qui fait pressentir ce qu'elle deviendra cinquante ans plus
tard; elle laisse apparatre parfois des hardiesses tranges, des
tentatives qui bientt deviendront des rgles. Chaque province lve de
vastes difices qui vont servir de types; et au milieu de ces travaux
partiels, mais qui se dveloppent rapidement, le domaine royal conserve
le premier rang. Dans l'histoire des peuples, la Providence place
toujours les hommes des circonstances; Philippe Auguste rgnait alors;
son habilet comme politique, son caractre prudent et hardi  la fois,
levaient la royaut  un degr de puissance inconnu depuis Charlemagne.
L'un des premiers il avait su occuper sa noblesse  des entreprises
vraiment nationales; la fodalit perdait sous son rgne les derniers
vestiges de ses habitudes de conqurant pour faire partie de la nation.
Grand nombre de villes et de simples bourgades recevaient des chartes
octroyes de plein gr; le haut clerg prenait une moins grande part
dans les affaires sculires, et se rformait. Le pays se constituait
enfin, et la royaut de fait, selon l'expression de M. Guizot, tait
place au niveau de la royaut de droit. L'unit gouvernementale
apparaissait, et sous son influence l'architecture se dpouillait de ses
vieilles formes, empruntes de tous cts, pour se ranger, elle aussi,
sous des lois qui en firent un art national.

Philippe Auguste avait ajout au domaine royal la Normandie, l'Artois,
le Vermandois, le Maine, la Touraine, l'Anjou et le Poitou, c'est--dire
les provinces les plus riches de France, et celles qui renfermaient les
populations les plus actives et les plus industrieuses. La prpondrance
monarchique avait absorb peu  peu dans les provinces, et
particulirement dans l'Ile-de-France, l'influence de la fodalit
sculire et des grands tablissements religieux.  l'ombre de ce
pouvoir naissant, les villes mieux protges dans leurs liberts,
avaient organis leur administration avec plus de scurit et de force;
quelques-unes mme, comme Paris, n'avaient pas eu besoin, pour
dvelopper leur industrie, de s'riger en communes, elles vivaient
immdiatement sous la protection du pouvoir royal, et cela leur
suffisait. Or, on n'a pas tenu assez compte, il nous semble, de cette
influence du pouvoir monarchique sur les arts en France. Il semble que
Franois Ier ait t le premier roi qui ait pes sur les arts, tandis
que ds la fin du XIIe sicle nous voyons l'architecture, et les arts
qui en dpendent, se dvelopper avec une incroyable vigueur dans le
domaine royal, et avant tout dans l'Ile-de-France, c'est--dire dans la
partie de ce domaine qui, aprs le dmembrement fodal de la fin du Xe
sicle, tait reste l'apanage des rois. De Philippe Auguste  Louis
XIV, l'esprit gnral de la monarchie prsente un caractre frappant;
c'est quelque chose d'impartial et de grand, de contenu et de logique
dans la direction des affaires, qui distingue cette monarchie entre
toutes dans l'histoire des peuples de l'Europe occidentale. La monarchie
franaise est peut-tre,  partir du XIIe sicle, la seule qui ait t
rellement nationale, qui se soit identifie  l'esprit de la
population, et c'est ce qui a fait sa force et sa puissance croissantes
malgr ses fautes et ses revers. Dans ses rapports avec la cour de Rome,
avec ses grands vassaux, avec la nation elle-mme, elle apporte toujours
(nous ne parlons, bien entendu, que de l'ensemble de sa conduite) une
modration ferme et un esprit clair, qui sont le partage des hommes de
got, pour nous servir d'une expression moderne. Ce temprament dans la
manire de voir les choses et dans la conduite des affaires se retrouve
dans les arts jusqu' Louis XIV. L'architecture, cette vivante
expression de l'esprit d'un peuple, est empreinte ds la fin du XIIIe
sicle, dans le domaine royal, de la vraie grandeur qui vite
l'exagration; elle est toujours contenue mme dans ses carts, et aux
poques de dcadence, dans les limites du got, sobre et riche  la
fois, claire et logique, elle se plie  toutes les exigences sans jamais
abandonner le style. C'est un art appartenant  des gens instruits, qui
savent ne dire et faire que ce qu'il faut pour tre compris. N'oublions
pas que pendant les XIIe et XIIIe sicles, les coles de Paris,
l'universit, taient frquentes par tous les hommes qui, non-seulement
en France, mais en Europe, voulaient connatre la vraie science.
L'enseignement des arts devait tre au niveau de l'enseignement des
lettres, de ce qu'on appelait la physique, c'est--dire les sciences, et
de la thologie; l'Allemagne, l'Italie et la Provence, particulirement,
envoyaient leurs docteurs se perfectionner  Paris. Nous avons vu que
les grands tablissements religieux, ds la fin du XIe sicle,
envoyaient leurs moines btir des monastres en Angleterre, en Italie,
et jusqu'au fond de l'Allemagne.  la fin du XIIe sicle les
corporations laques du domaine royal commenaient  prendre la
direction des arts sur toutes les provinces de France.

Mais avant d'aller plus loin, examinons rapidement quels taient les
lments divers qui avaient, dans chaque contre, donn  l'architecture
un caractre local. De Marseille  Chlon, les valles du Rhne et de la
Sane avaient conserv un grand nombre d'difices antiques  peu prs
intacts, et l, plus que partout ailleurs, les traditions romaines
laissrent des traces jusqu'au XIIe sicle. Les difices des bords du
Rhne rappellent pendant le cours des XIe et XIIe sicles l'architecture
des bas temps, les glises du Thor, de Vnasques, de Pernes, le porche
de Notre-Dame-des-Dons,  Avignon, ceux de Saint-Trophyme d'Arles et de
Saint-Gilles reproduisent dans leurs dtails, sinon dans l'ensemble de
leurs dispositions modifies en raison des besoins nouveaux, les
fragments romains qui couvrent encore le sol de la Provence. Toutefois
les relations frquentes des villes du littoral avec l'Orient
apportrent dans l'ornementation, et aussi dans quelques donnes
gnrales, des lments byzantins. Les absides  pans coups, les
coupoles polygonales supportes par une suite d'arcs en encorbellements,
les arcatures plates dcorant les murs, les moulures peu saillantes et
divises en membres nombreux, les ornements dlis prsentant souvent
des combinaisons trangres  la flore, des feuillages aigus et
dentels, sentaient leur origine orientale. Cette infusion trangre se
perd  mesure que l'on remonte le Rhne, ou du moins elle prend un autre
caractre en venant se mler  l'influence orientale partie des bords du
Rhin. Celle-ci est autre, et voici pourquoi: sur les bords de la
Mditerrane, les populations avaient des rapports directs et constants
avec l'Orient. Au XIIe sicle elles subissaient l'influence des arts
orientaux contemporains et non l'influence archologique des arts
antrieurs, de l cette finesse et cette recherche que l'on rencontre
dans les difices de Provence qui datent de cette poque; mais les arts
byzantins, qui avaient laiss des traces sur les bords du Rhin, dataient
de l'poque de Charlemagne; depuis lors les rapports de ces contres
avec l'Orient avaient cess d'tre directs. Ces deux architectures, dont
l'une avait puis autrefois, et dont l'autre puisait encore aux sources
orientales, se rencontrent dans la Haute-Sane, sur le sol bourguignon
et dans la Champagne; de l ces mlanges de style issus de
l'architecture romaine du sol, de l'influence orientale sud
contemporaine, et de l'influence orientale rhnane traditionnelle; de l
des monuments tels que les glises de Tournus, des abbayes de Vzelay,
de Cluny, de Charlieu. Et cependant, ces mlanges forment un tout
harmonieux, car ces difices taient excuts par des hommes ns sur le
sol, n'ayant subi que des influences dont ils ne connaissaient pas
l'origine, dirigs parfois, comme  Cluny, par des trangers qui ne se
proccupaient pas assez des dtails de l'excution pour que la tradition
locale ne conservt pas une large part dans le mode de btir et de
dcorer les monuments. L'influence orientale ne devait pas pntrer sur
le sol gallo-romain par ces deux voies seulement. En 984, une vaste
glise avait t fonde  Prigueux, reproduisant exactement dans son
plan et ses dispositions un difice bien connu, Saint-Marc de Venise,
commenc peu d'annes auparavant. L'glise abbatiale de Saint-Front de
Prigueux est une glise  coupoles sur pendentifs, leve certainement
sous la direction d'un Franais qui avait tudi Saint-Marc, ou sur les
dessins d'un architecte vnitien, par des ouvriers gallo-romains, car si
l'architecture du monument est vnitienne ou quasi-orientale, la
construction et les dtails de l'ornementation appartiennent  la
dcadence romaine et ne rappellent en aucune faon les sculptures ou le
mode de btir appliqus  Saint-Marc de Venise. Cet difice, malgr son
tranget  l'poque o il fut lev et sa complte dissemblance avec
les difices qui l'avaient prcd dans cette partie des Gaules, exera
une grande influence sur les constructions leves pendant les XIe et
XIIe sicles, au nord de la Garonne, et fait ressortir l'importance des
coles monastiques d'architecture jusqu' la fin du XIIe sicle. Un de
nos archologues les plus distingus[25] explique cette transfusion de
l'architecture orientale aux confins de l'Occident, par la prsence de
colonies vnitiennes tablies alors  Limoges et sur la cte
occidentale. Alors le passage du dtroit de Gibraltar prsentait les
plus grands risques  cause des nombreux pirates arabes qui tenaient les
ctes d'Espagne et d'Afrique, et tout le commerce du Levant avec les
ctes du nord de la France et la Bretagne (l'Angleterre) se faisait par
Marseille ou Narbonne, prenait la voie de terre par Limoges, pour
reprendre la mer  la Rochelle ou  Nantes. Mais l'glise abbatiale de
Saint-Front de Prigueux se distingue autant par son plan, qui n'a pas
d'analogue en France, que par sa disposition de coupoles  pendentifs
(voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE). C'tait bien l en effet une importation
trangre, importation qui s'tend fort loin de Prigueux, ce qui doit
faire supposer que si l'glise de Saint-Front exera une influence sur
l'architecture religieuse de la cte occidentale, cette glise ne
saurait cependant tre considre comme la mre de toutes les glises 
coupoles bties en France pendant le XIIe sicle. Il faut admettre que
le commerce de transit du Levant importa dans le centre et l'ouest de la
France des principes d'art trangers, sur tous les points o il eut une
certaine activit, et o probablement des entrepts avaient t tablis
par l'incroyable activit vnitienne. Sur ces matires, les documents
crits contemporains sont tellement insuffisants ou laconiques, qu'il ne
nous semble pas que l'on doive se baser uniquement sur des
renseignements aussi incomplets, pour tablir un systme; mais si nous
examinons les faits, et si nous en tirons les inductions les plus
naturelles, nous arriverons peut-tre  clairer cette question si
intressante de l'introduction de la coupole  pendentifs dans
l'architecture franaise des XIe et XIIe sicles.  la fin du Xe sicle,
la France tait ainsi divise (1), nous voyons dans sa partie moyenne
une grande province, l'Aquitaine, Limoges en est le point central; elle
est borde au nord par le domaine royal et l'Anjou, qui suivent  peu
prs le cours de la Loire;  l'ouest et au sud-ouest, par l'Ocan et le
cours de la Garonne; au sud, par le comt de Toulouse;  l'est, par le
Lyonnais et la Bourgogne. Or, c'est dans cette vaste province, et
seulement dans cette province, que pendant le cours des XIe et XIIe
sicles l'architecture franaise adopte la coupole  pendentifs, porte
sur des arcs-doubleaux. Le recueil manuscrit des antiquits de Limoges,
cit par M. de Verneilh[26], place l'arrive des Vnitiens dans cette
ville entre les annes 988 et 989; en parlant de leur commerce, il
contient ce passage: Les vieux registes du pays nous rapportent que,
antiennement, les Vnitiens traffiquans des marchandises d'Orient, ne
pouvant passer leurs navires et gallres, descendans de l'Orient par la
mer Mditerranne dans l'Ocan par le destroit de Gibraltar  cause de
quelques rochers fesant empeschement audit destroit, pourquoy vindrent
demeurer  Lymoges, auquel lieu establirent la Bourse de Venise, faisant
apporter les espiceries et autres marchandises du Levant, descendre 
aigues-Mortes, puis de l les faisoient conduire  Lymoges par mulets et
voitures, p. de l,  la Rochelle, Bretagne, Angleterre, Escosse et
Irlande; lesquels Vnitiens demeurrent  Lymoges longuement et se
tenoient prs l'abbaye de Sainct-Martin, qu'ils rdiffirent sur les
vieilles ruynes faittes par les Danois (Normands)... Si les Vnitiens
n'eussent t s'installer en Aquitaine que pour tablir un entrept
destin  alimenter le commerce de la Bretagne, de l'cosse et de
l'Irlande, ils n'auraient pas pris Limoges comme lieu
d'approvisionnement, mais quelque ville du littoral; ce comptoir tabli
 Limoges, au centre de l'Aquitaine, indique, il nous semble, le besoin
manifeste de fournir d'piceries, de riches toffes, de denres
levantines, toutes les provinces de France aussi bien que les contres
d'outre-mer.  une poque o l'art de l'architecture tait encore 
chercher la route qu'il allait suivre, o l'on essayait de remplacer,
dans les difices religieux, les charpentes destructibles par des votes
en pierre (voy. CONSTRUCTION), o les constructeurs ne connaissaient que
la vote en berceau, applicable seulement  de petits monuments, il
n'est pas surprenant que de riches commerants trangers aient vant les
difices de leur pays natal, qu'ils aient offert d'en faire venir des
dessins, ou d'envoyer des moines architectes d'Aquitaine visiter et
tudier les glises de Venise et des bords de l'Adriatique. La coupole
pouvait ainsi s'introduire dans le centre de la France par cent voies
diffrentes; chaque architecte qui recevait un dessin tranger, ou qui
allait visiter les glises de l'Adriatique, interprtait  sa guise, et
avec plus ou moins d'intelligence, les renseignements qu'on lui
envoyait, ou ceux qu'il avait pu prendre sur place. Il y aurait donc
exagration, nous le pensons,  considrer Saint-Front de Prigueux
comme le type, l'glise mre de tous les monuments  coupole de France.
Si Saint-Front est une copie du plan et de la disposition gnrale de
Saint-Marc de Venise, ce n'est pas  dire que cette glise abbatiale
soit la source unique  laquelle on ait puis pour faire des glises 
coupoles dans toute l'Aquitaine pendant le cours des XIe et XIIe
sicles; Saint-Front a pu tre l'origine des glises  coupoles du
Prigord et de l'Angoumois, mais nous croyons que les coupoles des
glises d'Auvergne, celles de la cathdrale du Puy, par exemple, ont
reu leur influence directe de l'Orient, ou plutt de l'Adriatique, par
l'intermdiaire du commerce vnitien[27].

Quoi qu'il en soit, et prenant le fait tel qu'il se produit dans les
monuments de l'Aquitaine pendant les XIe et XIIe sicles, il a une
importance considrable dans l'histoire de l'architecture franaise; ses
consquences se font sentir jusque pendant le XIIIe sicle dans cette
province et au-del (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CONSTRUCTION). Les
cathdrales de Poitiers, d'Angers, et du Mans mme, conservent dans la
manire de construire les votes des grandes nefs, une dernire trace de
la coupole.

Au nord-ouest de la France, les monuments qui existaient avant
l'invasion des Normands ne nous sont pas connus, les incursions des
Danois ne laissaient rien debout derrire elles; mais bientt tablis
sur le sol, ces barbares deviennent de hardis et actifs constructeurs.
Dans l'espace d'un sicle et demi, ils couvrent le pays sur lequel ils
ont dfinitivement pris terre, d'difices religieux, monastiques ou
civils, d'une tendue et d'une richesse peu communes alors. Il est
difficile de supposer que les Normands aient apport de Norvge des
lments d'art; mais ils taient possds d'un esprit persistant,
pntrant; leur force brutale ne manquait pas de grandeur. Conqurants,
ils lvent des chteaux pour assurer leur domination, ils reconnaissent
bientt la force morale du clerg, et ils le dotent richement. Presss
d'ailleurs d'atteindre le but, lorsqu'ils l'ont entrevu, ils ne laissent
aucune de leurs entreprises inacheves, et en cela ils diffraient
compltement des peuples mridionaux de la Gaule; tenaces, ils taient
les seuls peut-tre parmi les barbares tablis en France, qui eussent
des ides d'ordre, les seuls qui sussent conserver leurs conqutes, et
composer un tat. Ils durent trouver les restes des arts carlovingiens
sur le territoire o ils s'implantrent, ils y mlrent leur gnie
national, positif, grand, quelque peu sauvage, et dli cependant.

Ces peuples ayant de frquents rapports avec le Maine, l'Anjou, le
Poitou et toute la cte occidentale de la France, le got byzantin agit
aussi sur l'architecture normande. Mais au lieu de s'attaquer  la
construction, comme dans le Prigord ou l'Angoumois, il influe sur la
dcoration. Ne perdons point de vue ces entrepts d'objets ou de denres
du Levant placs au centre de la France. Les Vnitiens n'apportaient pas
seulement en France du poivre et de la cannelle, mais aussi des toffes
de soie et d'or charges de riches ornements, de rinceaux, d'animaux
bizarres, toffes qui se fabriquaient alors en Syrie,  Bagdad, en
gypte, sur les ctes de l'Asie Mineure,  Constantinople, en Sicile et
en Espagne. Ces toffes, d'origine orientale, que l'on retrouve dans
presque tous les tombeaux du XIIe sicle ou sur les peintures, taient
fort en vogue  cette poque; le haut clerg particulirement les
employait dans les vtements sacerdotaux, pour les rideaux ou les
parements d'autel (voy. AUTEL), pour couvrir les chsses des saints. Les
tapis _sarrazinois_, comme on les appelait alors, et qui taient
fabriqus en Perse, se plaaient dans les glises ou dans les palais des
riches seigneurs. Les premires croisades, et les conqutes des Normands
en Sicile et en Orient, ne firent que rpandre davantage en France et en
Normandie principalement, le got de ces admirables tissus si brillants
et harmonieux de couleur, d'un dessin si pur et si gracieux.
L'architecture de la Saintonge, du Poitou, de l'Anjou, du Maine, et
surtout de la Normandie, s'empara de ces dessins et de ce mode de
coloration. Partout o des monuments romains d'une certaine richesse
d'ornementation existaient encore dans l'ouest, l'influence de ces
tissus sur l'architecture est peu sensible; ainsi  Prigueux, par
exemple, dans l'antique Vsone remplie de dbris romains, comme nous
l'avons dit dj, si la forme des difices religieux est emprunte 
l'Orient, la dcoration reste romaine; mais dans les contres, comme la
Normandie, o les fragments de sculpture romaine n'avaient pas laiss de
traces, la dcoration des monuments des XIe et XIIe sicles rappelle ces
riches galons, ces rinceaux habilement agencs que l'on retrouve sur les
toffes du Levant (voy. ORNEMENT), tandis que la forme gnrale de
l'architecture conserve les traditions gallo-romaines. L'influence
byzantine, comme on est convenu de l'appeler, s'exerait donc
trs-diffremment sur les provinces renfermes dans la France de cette
poque. L'art de la statuaire appliqu  l'architecture se dveloppait,
 la fin du XIe sicle, en raison des mmes causes. En Provence, tout le
long du Rhne et de la Sane, en Bourgogne, en Champagne, dans le comt
de Toulouse,  l'embouchure de la Gironde, dans l'Angoumois, la
Saintonge et le Poitou, partout enfin o des monuments romains avaient
laiss de riches dbris, il se formait des coles de statuaires; mais
l'architecture de Normandie, du nord et du Rhin tait alors aussi pauvre
en statuaire qu'elle tait riche en combinaisons d'ornements d'origine
orientale.

Pendant le XIIe sicle le domaine royal, bien que rduit  un territoire
fort exigu, tait rest presque tranger  ces influences, ou plutt il
les avait subies toutes  un faible degr, en conservant plus qu'aucune
autre contre de la France, la tradition gallo-romaine pure.  la fin du
XIe sicle et au commencement du XIIe, sous le rgne de Philippe
Auguste, le domaine royal, en s'tendant, repousse ce qu'il pouvait y
avoir d'excessif dans ces lments trangers; il choisit, pour ainsi
dire, parmi tous ces lments, ceux qui conviennent le mieux  ses
gots,  ses habitudes, et il forme un art national comme il fonde un
gouvernement national.

Il manquait  l'architecture romane[28] un centre, une unit d'influence
pour qu'elle pt devenir l'art d'une nation; enseigne et pratique,
comme nous l'avons dit, par les tablissements religieux, elle tait
soumise  leurs rgles particulires, rgles qui n'avaient d'autre lien
entre elles que la papaut ne pouvant exercer aucune action matrielle
sur les formes de l'art. Cette architecture en tait rduite ou  rester
stationnaire, ou  prendre ses lments de progrs de tous cts,
suivant les caprices ou les gots des abbs. Mais quand l'unit du
pouvoir monarchique commena de s'tablir, cette unit, seconde par des
artistes laques faisant partie de corporations reconnues, dut, par la
force naturelle des choses, former un centre d'art qui allait rayonner
de tous cts en mme temps que son action politique. Ce rsultat est
apparent ds le commencement du XIIIe sicle. On voit peu  peu
l'architecture romane s'teindre, s'_atrophier_ sous l'architecture
inaugure par les artistes laques; elle recule devant ses progrs, se
conserve quelque temps indcise dans les tablissements monastiques,
dans les provinces o l'action du pouvoir monarchique ne se fait pas
encore sentir, jusqu'au moment o une nouvelle conqute de la monarchie
dans ces provinces en dtruit brusquement les derniers vestiges, en
venant planter tout  coup et sans aucune transition un monument sorti
du domaine royal, comme on plante un tendard au milieu d'une cit
gagne.

 partir du XIIIe sicle l'architecture suit pas  pas les progrs du
pouvoir royal, elle l'accompagne, elle semble faire partie de ses
prrogatives; elle se dveloppe avec nergie l o ce pouvoir est fort,
incontest; elle est mlange et ses formes sont incertaines l o ce
pouvoir est faible et contest.

C'est pendant les dernires annes du XIIe sicle et au commencement du
XIIIe que toutes les grandes cathdrales du domaine royal sont fondes
et presque entirement termines sur des plans nouveaux. Notre-Dame de
Paris, Notre-Dame de Chartres, les cathdrales de Bourges, de Laon, de
Soissons, de Meaux, de Noyon, d'Amiens, de Rouen, de Cambrai, d'Arras,
de Tours, de Sez, de Coutances, de Bayeux, sont commences sous le
rgne de Philippe Auguste pour tre acheves presque toutes  la fin du
XIIIe sicle. La Champagne si bien lie, politiquement parlant, au
domaine royal sous saint Louis, lve de son ct les grandes
cathdrales de Reims, de Chlons, de Troyes. La Bourgogne et le
Bourbonnais suivent la nouvelle direction imprime  l'architecture, et
btissent les cathdrales d'Auxerre, de Nevers, de Lyon. Bientt la
vicomt de Carcassonne fait partie du domaine royal, et reoit seule
l'influence directe de l'architecture _officielle_ au milieu de contres
qui continuent jusqu'au XVe sicle les traditions romanes abtardies.
Quant  la Guyenne, qui reste apanage de la couronne d'Angleterre jusque
sous Charles V, quant  la Provence, qui ne devient franaise que sous
Louis XI, l'architecture du domaine royal n'y pntre pas, ou du moins
elle n'y produit que de tristes imitations qui semblent dpayses au
milieu de ces contres. En Bretagne elle ne se dveloppe que
tardivement, et conserve toujours un caractre qui tient autant 
l'Angleterre qu' la Normandie et au Maine. Nous donnons ici (fig. 2)
les divisions de la France  la mort de Philippe Auguste, en 1223. Ce
mouvement est suivi partout, dans les constructions qui s'lvent dans
les villes, les bourgs et les simples villages; les tablissements
monastiques sont entrans bientt dans le courant creus par le nouvel
art. Autour des monuments importants tels que les cathdrales, les
vchs, les palais, les chteaux, il s'lve des milliers d'difices
auxquels les grandes et riches constructions servent de types, comme des
enfants d'une mme famille. Le monument _mre_ renferme-t-il des
dispositions particulires commandes quelquefois par une configuration
exceptionnelle du sol, par un besoin local, ou par le got de l'artiste
qui l'a lev, ces mmes dispositions se retrouvent dans les difices
secondaires, bien qu'elles ne soient pas indiques par la ncessit. Un
accident pendant la construction, un _repentir_, l'insuffisance des
ressources, ont apport des modifications dans le projet type, les
imitations vont parfois jusqu' reproduire ces dfauts, ces erreurs, ou
les pauvrets rsultant de cette pnurie.

Ce qu'il y a de plus frappant dans le nouveau systme d'architecture
adopt ds la fin du XIIe sicle, c'est qu'il s'affranchit compltement
des traditions romaines. Il ne faut pas croire que de cet
affranchissement rsulte le dsordre ou le caprice; au contraire tout
est ordonn, logique, harmonieux; une fois ce principe pos, les
consquences s'ensuivent avec une rigueur qui n'admet pas les
exceptions. Les dfauts mmes de cette architecture drivent de son
principe imprieusement poursuivi. Dans l'architecture franaise, qui
nat avec le XIIIe sicle, les dispositions, la construction, la
statique, l'ornementation, l'_chelle_ diffrent absolument des
dispositions, de la construction, de la statique, de l'ornementation, et
de l'_chelle_ suivies dans l'architecture antique. En tudiant ces deux
arts, il faut se placer  deux points de vue opposs; si l'on veut juger
l'un en se basant sur les principes qui ont dirig l'autre, on les
trouvera tous deux absurdes. C'est ce qui explique les tranges
prventions, les erreurs et les contradictions dont fourmillent les
critiques appartenant aux deux camps opposs des dfenseurs des arts
_antique_ et _gothique_. Ces deux arts n'ont besoin d'tre dfendus ni
l'un ni l'autre, ils sont tous deux la consquence de deux civilisations
partant de principes diffrents. On peut prfrer la civilisation
romaine  la civilisation ne avec la monarchie franaise, on ne peut
les mettre  nant ni l'une ni l'autre; il nous semble inutile de les
comparer, mais on trouvera profit  les tudier.

Le monument romain est une sorte de _moulage_ sur forme qui exige
l'emploi trs-rapide d'une masse norme de matriaux; par consquent un
personnel immense d'ouvriers, des moyens d'exploitation et de transport
tablis sur une trs-vaste chelle. Les Romains, qui avaient  leur
disposition des armes habitues aux travaux publics, qui pouvaient
jeter une population d'esclaves barbares sur une construction, avaient
adopt le mode qui convenait le mieux  cet tat social. Pour lever un
de ces grands difices alors, il n'tait pas besoin d'ouvriers
trs-expriments; quelques hommes spciaux pour diriger la
construction, des peintres, des stucateurs pour revtir ces masses de
maonnerie d'une riche enveloppe, quelques artistes grecs pour sculpter
les marbres employs, et derrire ces hommes intelligents, des bras pour
casser des cailloux, monter de la brique, corroyer du mortier ou
pilonner du bton. Aussi quelque loign que ft de la mtropole le lieu
o les Romains levaient un cirque, des thermes, des aqueducs, des
basiliques ou des palais, les mmes procds de construction taient
employs, la mme forme d'architecture adopte: le monument romain est
romain partout, en dpit du sol, du climat, des matriaux mme, et des
usages locaux. C'est toujours le monument de la ville de Rome, jamais
l'oeuvre d'un artiste. Du moment que Rome met le pied quelque part elle
domine seule, en effaant tout ce qui lui est tranger; c'est l sa
force, et ses arts suivent l'impulsion donne par sa politique.
Lorsqu'elle s'empare d'un territoire, elle n'enlve au peuple conquis ni
ses dieux ni ses coutumes locales, mais elle plante ses temples, elle
btit ses immenses difices publics, elle tablit son administration
politique, et bientt l'importance de ses tablissements, son
organisation administrative absorbent les derniers vestiges des
civilisations sur lesquelles elle projette sa grande ombre. Certes il y
a l un beau sujet d'tudes et d'observations, mais au milieu de cette
puissance inoue, l'homme disparat, il n'est plus qu'un des rouages
infimes de la grande machine politique. La Grce elle-mme, ce foyer si
clatant des arts et de tout ce qui tient au dveloppement de l'esprit
humain, la Grce s'teint sous le souffle de Rome. Le christianisme seul
pouvait lutter contre le gant, en rendant  l'homme isol le sentiment
de sa personnalit. Mais il faut des sicles pour que les restes de la
civilisation paenne disparaissent. Nous n'avons pu envisager qu'une des
parties de ce grand travail humain du moyen ge;  la fin du XIIe
sicle, tous ces principes qui devaient assurer le triomphe des ides
enfantes par le christianisme sont poss (pour ne parler que du sujet
qui nous occupe), le principe de la responsabilit personnelle apparat;
l'homme compte pour quelque chose dans la socit quelle que soit la
classe  laquelle il appartienne. Les arts, en se dpouillant alors
compltement de la tradition antique, deviennent l'expression
individuelle de l'artiste qui concourt  l'oeuvre gnrale sans en
troubler, l'ordonnance, mais en y attachant son inspiration
particulire; il y a unit et varit  la fois. Les corporations
devaient amener ce rsultat, car si elles tablissaient, dans leur
organisation des rgles fixes, elles n'imposaient pas, comme les
acadmies modernes, des formes immuables. D'ailleurs l'unit est le
grand besoin et la tendance de cette poque; mais elle n'est pas encore
tyrannique, et si elle oblige le sculpteur ou le peintre  se renfermer
dans certaines donnes monumentales, elle leur laisse  chacune une
grande libert dans l'excution. L'architecte donnait la hauteur d'un
chapiteau, d'une frise, imposait leur ordonnance, mais le sculpteur
pouvait faire de ce chapiteau ou de ce morceau de frise son oeuvre
propre, il se mouvait dans sa sphre en prenant la responsabilit de son
oeuvre. L'architecture elle-mme des XIIe et XIIIe sicles, tout en tant
soumise  un mode uniforme, en se basant sur des principes absolus,
conserve la plus grande libert dans l'application de ces principes; les
nombreux exemples donns dans ce _Dictionnaire_ dmontrent ce que nous
avanons ici. Avec l'invasion laque dans le domaine des arts, commence
une re de progrs si rapides qu'on a peine  en suivre la trace; un
monument n'est pas plutt lev qu'il sert d'chelon, pour ainsi dire, 
celui qui se fonde; un nouveau mode de construction ou de dcoration
n'est pas plutt essay qu'on le pousse, avec une rigueur logique
incroyable,  ses dernires limites.

Dans l'histoire des arts il faut distinguer deux lments: la ncessit
et le got.  la fin du XIIe sicle presque tous les monuments romans,
religieux, civils ou militaires, ne pouvaient plus satisfaire aux
besoins nouveaux, particulirement dans le domaine royal. Les glises
romanes troites, encombres par ces piliers massifs, sans espaces, ne
pouvaient convenir aux nombreuses runions de fidles, dans des villes
dont la population et la richesse s'accroissaient rapidement; elles
taient tristes et sombres, grossires d'aspect, et n'taient plus en
harmonie avec des moeurs et une civilisation avances dj; les maisons,
les chteaux prsentaient les mmes inconvnients d'une faon plus
choquante encore, puisque la vie habituelle ne pouvait s'accommoder de
demeures dans lesquelles aucun des besoins nouveaux n'tait satisfait.
Quant  l'architecture militaire, les perfectionnements apports dans
les moyens d'attaque exigeaient l'emploi de dispositions dfensives en
rapport avec ces progrs (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CIVILE,
MILITAIRE).

Il fallait lever des glises plus vastes, dans lesquelles les points
d'appui intrieurs devaient prendre le moins de terrain possible, les
arer, les clairer, les rendre plus faciles d'accs, mieux closes, plus
saines et plus propres  contenir la foule. Dans presque toutes les
provinces du nord, les glises romanes taient combines, comme
construction, de faon  ne pouvoir durer (voy. CONSTRUCTION); elles
s'croulaient ou menaaient ruine partout, force tait de les rebtir.
Il fallait lever des palais ou des chteaux pour un personnel plus
nombreux, car la fodalit suivait partout le mouvement imprim par la
monarchie; et si le roi prenait une plus grande part d'autorit sur ses
grands vassaux, ceux-ci absorbaient les petits fiefs, centralisaient
chaque jour le pouvoir chez eux, comme le roi le centralisait autour de
lui. Il fallait  ces bourgeois nouvellement affranchis,  ces
corporations naissantes, des lieux de runion, des htels de ville; des
bourses, ou _parloirs_ comme on les appelait alors, des _chambres_ pour
les corps d'tat, des maisons en rapport avec des moeurs plus polices et
des besoins plus nombreux. Il fallait enfin  ces villes affranchies,
des murailles extrieures, car elles comprenaient parfaitement qu'une
conqute, pour tre durable, doit tre toujours prte  se dfendre. L
tait la ncessit de reconstruire tous les difices d'aprs un mode en
harmonie avec un tat social nouveau. Il ne faut pas oublier non plus
que le sol tait couvert de ruines; les luttes fodales, les invasions
des Normands, l'tablissement des communes qui ne s'tait pas fait sans
de grands dchirements ni sans excs populaires, l'ignorance des
constructeurs qui avaient lev ces difices peu durables, laissaient
tout  fonder.  ct de cette imprieuse ncessit que l'histoire de
cette poque explique suffisamment, naissait un got nouveau au milieu
de cette population gallo-romaine reprenant son rang de nation; nous
avons essay d'indiquer les sources diverses o ce got avait t
chercher ses inspirations, mais avant tout il tenait au gnie du peuple
qui occupait les bassins de la Seine, de la Loire et de la Somme. Ces
peuples dous d'un esprit souple, novateur, prompt  saisir le ct
pratique des choses, actif, mobile, raisonneur, dirigs plutt par le
_bon sens_ que par l'imagination, semblaient destins par la Providence
 briser les dernires entraves de la barbarie dans les Gaules, non par
des voies brusques, et par la force matrielle, mais par un travail
intellectuel qui fermentait depuis le XIe sicle. Protgs par le
pouvoir royal, ils l'entourent d'une aurole qui ne cesse de briller
d'un vif clat jusqu'aprs l'poque de la Renaissance. Aucun peuple, si
ce n'est les Athniens peut-tre, ne fit plus facilement litire des
traditions; c'est en mme temps son dfaut et sa qualit: toujours
dsireux de trouver mieux, sans s'arrter jamais, il progresse aussi
rapidement dans le bien que dans le mal, il s'attache  une ide avec
passion; et quand il l'a poursuivie dans ses derniers retranchements,
quand il l'a mise  nu par l'analyse, quand elle commence  germer au
milieu des peuples ses voisins, il la ddaigne pour en poursuivre une
autre avec le mme entranement, abandonnant la premire comme un corps
us, vieilli, comme un cadavre dont il ne peut plus rien tirer. Ce
caractre est rest le ntre encore aujourd'hui, il a de notre temps
produit de belles et de misrables choses; c'est enfin ce qu'on appelle
la _mode_ depuis bientt trois cents ans, qui s'attache aux futilits de
la vie, comme aux principes sociaux les plus graves, qui est ridicule ou
terrible, gracieuse ou pleine de grandeur.

On doit tenir compte de ce caractre particulier  une portion de la
France, si l'on veut expliquer et comprendre le grand mouvement des arts
 la fin du XIIe sicle; nous ne faisons que l'indiquer ici, puisque
nous reviendrons sur chacune des divisions de l'architecture en
analysant les formes que ces divisions ont adoptes. Il n'est pas besoin
de dire que ce mouvement fut contenu tant que l'architecture thorique
ou pratique resta entre les mains des tablissements religieux; tout
devait alors, contribuer  l'arrter: les traditions forcment suivies,
la rigueur de la vie claustrale, les rformes tentes et obtenues au
sein du clerg pendant le XIe sicle et une partie du XIIe. Mais quand
l'architecture eut pass des mains des clercs aux mains des laques, le
gnie national ne tarda pas  prendre le dessus, press de se _dgager_
de l'enveloppe romane, dans laquelle il se trouvait mal  l'aise, il
l'tendit jusqu' la faire clater; une de ses premires tentatives fut
la construction des votes. Profitant des rsultats assez confus obtenus
jusqu'alors, poursuivant son but avec cette logique rigoureuse qui
faisait  cette poque la base de tout travail intellectuel, il posa ce
principe, dj dvelopp dans le mot ARC-BOUTANT, que les votes
agissant suivant des pousses obliques, il fallait, pour les maintenir,
des rsistances obliques (voy. CONSTRUCTION, VOTE). Dj ds le milieu
du XIIe sicle les constructeurs avaient reconnu que l'arc plein cintre
avait une force de pousse trop considrable pour pouvoir tre lev 
une grande hauteur sur des murs minces ou des piles isoles, surtout
dans de larges vaisseaux,  moins d'tre maintenu par des cules
normes; ils remplacrent l'arc plein ceintre par l'arc en tiers-points
(voy. ARC), conservant seulement l'arc plein cintre pour les fentres et
les portes de peu de largeur; ils renoncrent compltement  la vote
en berceau dont la pousse continue devait tre maintenue par une butte
continue. Rduisant les points rsistants de leurs constructions  des
piles, ils s'ingnirent  faire tomber tout le poids et la pousse de
leurs votes sur ces piles, n'ayant plus alors qu' les maintenir par
des arcs-boutants indpendants et reportant toutes les pesanteurs en
dehors des grands difices. Pour donner plus d'assiette  ces piles ou
contre-forts isols, ils les chargrent d'un supplment de poids dont
ils firent bientt un des motifs les plus riches de dcoration (voy.
PINACLE). vidant de plus en plus leurs difices, et reconnaissant 
l'arc en tiers-point une grande force de rsistance en mme temps qu'une
faible action d'cartement, ils l'appliqurent partout, en abandonnant
l'arc plein cintre, mme dans l'architecture civile.

Ds le commencement du XIIIe sicle, l'architecture se dveloppe d'aprs
une mthode compltement nouvelle, dont toutes les parties se dduisent
les unes des autres avec une rigueur imprieuse. Or c'est par le
changement de mthode que commencent les rvolutions dans les sciences
et les arts. La construction commande la forme; les piles destines 
porter plusieurs arcs se divisent en autant de colonnes qu'il y a
d'arcs, ces colonnes sont d'un diamtre plus ou moins fort, suivant la
charge qui doit peser sur elles, s'levant chacune de leur ct
jusqu'aux votes qu'elles doivent soutenir, leurs chapiteaux prennent
une importance proportionne  cette charge. Les arcs sont minces ou
larges, composs d'un ou de plusieurs rangs de claveaux, en raison de
leur fonction (voy. ARC, CONSTRUCTION). Les murs devenus inutiles
disparaissent compltement dans les grands difices et sont remplacs
par des claires-voies, dcores de vitraux colors. Toute ncessit est
un motif de dcoration: les combles, l'coulement des eaux,
l'introduction de la lumire du jour, les moyens d'accs et de
circulation aux diffrents tages des btiments, jusqu'aux menus objets
tels que les ferrures, la plomberie, les scellements, les supports, les
moyens de chauffage, d'aration, non-seulement ne sont point dissimuls,
comme on le fait si souvent depuis le XVIe sicle dans nos difices,
mais sont au contraire franchement accuss, et contribuent par leur
ingnieuse combinaison et le got qui prside toujours  leur excution,
 la richesse de l'architecture. Dans un bel difice du commencement du
XIIIe sicle si splendide qu'on le suppose, il n'y a pas un ornement 
enlever, car chaque ornement n'est que la consquence d'un besoin
rempli. Si l'on va chercher les imitations de ces difices faites hors
de France, on n'y trouve qu'tranget; ces imitations ne s'attachant
qu'aux formes sans deviner leur raison d'tre. Ceci explique comme quoi,
par suite de l'habitude que nous avons chez nous de vouloir aller
chercher notre bien au loin, (comme si la distance lui donnait plus de
prix), les critiques qui se sont le plus levs contre l'architecture
dite _gothique_ avaient presque toujours en vue des difices tels que
les cathdrales de Milan, de Sienne, de Florence, certaines glises de
l'Allemagne, mais n'avaient jamais song  faire vingt lieues pour aller
srieusement examiner la structure des cathdrales d'Amiens, de Chartres
ou de Reims. Il ne faut pas aller tudier ou juger l'architecture
franaise de cette poque l o elle a t importe, il faut la voir et
la juger sur le sol qui l'a vue natre, au milieu des divers lments
matriels ou moraux dont elle s'est nourrie; elle est d'ailleurs si
intimement lie  notre histoire, aux conqutes intellectuelles de notre
pays,  notre caractre national dont elle reproduit les traits
principaux, les tendances et la direction, qu'on a peine  comprendre
comment il se fait qu'elle ne soit pas mieux connue et mieux apprcie,
qu'on ne peut concevoir comment l'tude n'en est pas prescrite dans nos
coles comme l'enseignement de notre histoire.

C'est prcisment au moment o les recherches sur les lettres, les
sciences, la philosophie et la lgislation antiques sont poursuivies
avec ardeur, pendant ce XIIe sicle, que l'architecture abandonne les
derniers restes de la tradition antique pour fonder un art nouveau dont
le principe est en opposition manifeste avec le principe des arts de
l'antiquit. Faut-il conclure de l que les hommes du XIIe sicle
n'taient pas consquents avec eux-mmes? Tout au contraire; mais ce qui
distingue la _renaissance_ du XIIe sicle de la _renaissance_ du XVIe,
c'est que la premire se pntrait de l'esprit antique, tandis que la
seconde se laissait sduire par la forme. Les dialecticiens du XIIe
sicle, en tudiant les auteurs paens, les Pres et les critures,
voyaient les choses et les hommes de leur temps avec les yeux de leur
temps, comme l'et pu faire Aristote, s'il et vcu au XIIe sicle, et
la forme que l'on donnait alors aux choses d'art tait dduite des
besoins ou des ides du moment. Prenons un exemple bien frappant,
fondamental en architecture, l'_chelle_. Tout le monde sait que les
_ordres_ de l'architecture des Grecs et des Romains pouvaient tre
considrs comme des units typiques que l'on employait dans les
difices en augmentant ou diminuant leurs _dimensions_ et conservant
leurs _proportions_, selon que ces difices taient plus ou moins grands
d'_chelle_. Ainsi le Parthnon et le temple de Thse  Athnes sont
d'une dimension fort diffrente, et l'ordre dorique appliqu  ces deux
monuments est  peu prs identique comme proportion; pour nous faire
mieux comprendre, nous dirons que l'ordre dorique du Parthnon est
l'ordre dorique du temple de These vu  travers un verre grossissant.
Rien dans les ordres antiques, grecs ou romains, ne rappelle une
_chelle_ unique, et cependant il y a pour les monuments une _chelle_
invariable, imprieuse dirons-nous, c'est l'_homme_. La dimension de
l'homme ne change pas, que le monument soit grand ou petit. Aussi,
donnez le dessin gomtral d'un temple antique en ngligeant de coter
les dimensions ou de tracer une chelle, il sera impossible de dire si
les colonnes de ce temple ont quatre, cinq ou dix mtres de hauteur,
tandis que pour l'architecture dite _gothique_ il n'en est pas ainsi,
l'chelle humaine se retrouve partout indpendamment de la dimension des
difices. Entrez dans la cathdrale de Reims ou dans une glise de
village de la mme poque, vous retrouverez les mmes hauteurs, les
mmes profils de bases; les colonnes s'allongent ou se raccourcissent,
mais elles conservent le mme diamtre, les moulures se multiplient dans
un grand difice, mais elles sont de la mme dimension que celles du
petit; les balustrades, les appuis, les socles, les bancs, les galeries,
les frises, les bas-reliefs, tous les dtails de l'architecture qui
entrent dans l'ordonnance des difices, rappellent toujours l'_chelle_
type, la dimension de l'homme. L'homme apparat dans tout; le monument
est fait pour lui et par lui, c'est son vtement, et quelque vaste et
riche qu'il soit, il est toujours  sa taille. Aussi les monuments du
moyen ge paraissent-ils plus grands qu'ils ne le sont rellement, parce
que, mme en l'absence de l'homme, l'_chelle_ humaine est rappele
partout, parce que l'oeil est continuellement forc de comparer les
dimensions de l'ensemble avec le _module_ humain. L'impression contraire
est produite par les monuments antiques, on ne se rend compte de leur
dimension qu'aprs avoir fait un raisonnement, que lorsqu'on a plac
prs d'eux un homme comme point de comparaison, et encore est-ce plutt
l'homme qui parat petit, et non le monument qui semble grand. Que ce
soit une qualit ou un dfaut, nous ne discuterons pas ce point, nous ne
faisons que constater le fait qui est de la plus haute importance, car
il creuse un abme entre les mthodes des arts antiques et du moyen ge.

Nous ne dirons pas que l'art n  la fin du XIIe sicle sur une portion
du sol de la France est l'_art chrtien_ par excellence; Saint-Pierre de
Rome, Sainte-Sophie de Constantinople, Saint-Paul hors-les-murs,
Saint-Marc de Venise, nos glises romanes de l'Auvergne et du Poitou,
sont des monuments chrtiens, puisqu'ils sont btis par des chrtiens
pour l'usage du culte. Le christianisme est sublime dans les catacombes,
dans les dserts, comme  Saint-Pierre de Rome ou dans la cathdrale de
Chartres. Mais nous demanderons: sans le christianisme les monuments du
nord de la France auraient-ils pu tre levs? videmment non. Ce grand
principe de l'unit d'_chelle_ dont nous venons d'entretenir nos
lecteurs, n'est-il pas un symbole saisissant de l'esprit chrtien?
Placer ainsi l'homme en rapport avec Dieu, mme dans les temples les
plus vastes et les plus magnifiques par la comparaison continuelle de sa
petitesse avec la grandeur du monument religieux, n'est-ce pas l une
ide chrtienne? celle qui frappe le plus les populations? N'est-ce pas
l'application rigoureusement suivie de cette mthode dans nos monuments
qui inspire toujours ce sentiment indfinissable de respect en face des
grandes glises _gothiques_? Que les architectes des XIIe et XIIIe
sicles aient fait l'application de ce principe d'instinct ou par le
raisonnement, toujours est-il qu'il prside  toutes les constructions
religieuses, civiles ou militaires jusqu' l'poque de la Renaissance
antique. Les architectes de l'poque ogivale taient aussi consquents
dans l'emploi des formes nouvelles que l'taient les architectes grecs
dans l'application de leur systme de _proportion des ordres_,
indpendamment des _dimensions_. Chez ceux-ci l'architecture tait un
art abstrait; l'art grec est _un_, et il commande plutt qu'il n'obit;
il commande aux matriaux et aux hommes; c'est le _fatum_ antique;
tandis que les architectes occidentaux du moyen ge taient soumis  la
loi chrtienne, qui, reconnaissant la souveraine puissance divine,
laisse  l'homme son libre arbitre, la responsabilit de ses propres
oeuvres, et le compte, quelque infime qu'il soit, pour une crature faite
 l'image du Crateur.

Si nous suivons les consquences logiques de ce principe issu des ides
chrtiennes, nous voyons encore les formes de l'architecture se
soumettre aux matriaux, les employer dans chaque localit tels que la
nature les fournit. Les matriaux sont-ils petits, les membres de
l'architecture prennent une mdiocre importance (voy. CONSTRUCTION);
sont-ils grands, les profils, les ornements, les dtails sont plus
larges; sont-ils fins, faciles  travailler, l'architecture en profite
en refouillant sa dcoration, en la rendant plus dlie; sont-ils
grossiers et durs, elle la simplifie. Tout dans l'architecture ogivale
prend sa place et conserve sa qualit, chaque homme et chaque objet
comptent pour ce qu'ils sont, comme dans la cration chaque chose a son
rle trac par la main divine. Et comme s'il semblait que cet art ne dt
pas cesser d'tre mthodique jusque dans sa parure, nous le voyons, ds
son origine, abandonner tous les ornements laisss par les traditions
romano-byzantines pour revtir ses frises, ses corniches, ses gorges,
ses chapiteaux, ses voussures des fleurs et feuilles empruntes aux
forts et aux champs du nord de la France. Chose merveilleuse!
l'imitation des vgtaux semble elle-mme suivre un ordre conforme 
celui de la nature, les exemples sont l qui parlent d'eux-mmes. Les
_bourgeons_ sont les premiers phnomnes sensibles de la vgtation, les
_bourgeons_ donnent naissance  des _scions_ ou jeunes branches charges
de feuilles ou de fleurs. Eh bien, lorsque l'architecture franaise  la
fin du XIIe sicle s'empare de la flore comme moyen de dcoration, elle
commence par l'imitation des _cotyldons_, des _bourgeons_, des
_scions_, pour arriver bientt  la reproduction des tiges et des
feuilles dveloppes (voir les preuves dans le mot FLORE). Il va sans
dire que cette mthode synthtique est,  plus forte raison, suivie dans
la statique, dans tous les moyens employs par l'architecture pour
rsister aux agents destructeurs. Ainsi la forme pyramidale est adopte
comme la plus stable, les plans horizontaux sont exclus comme arrtant
les eaux pluviales, et sont remplacs, sans exception, par des plans
fortement inclins.  ct de ces donnes gnrales d'ensemble, si nous
examinons les dtails, nous restons frapps de l'_organisation_
intrieure de ces difices. De mme que le corps humain porte sur le sol
et se meut au moyen de deux points d'appui simples, grles, occupant le
moins d'espace possible, se complique et se dveloppe  mesure qu'il
doit contenir un grand nombre d'organes importants, de mme l'difice
_gothique_ pose ses points d'appui d'aprs les donnes les plus simples,
sorte de _quillage_ dont la stabilit n'est maintenue que par la
combinaison et les dveloppements des parties suprieures. L'difice
_gothique_ ne reste debout qu' la condition d'tre complet; on ne peut
retrancher un de ses organes sous peine de le voir prir, car il
n'acquiert de stabilit que par les lois de l'quilibre. C'est l du
reste un des reproches qu'on adresse le plus volontiers  cette
architecture, non sans quelque apparence de raison. Mais ne pourrait-on
alors reprocher aussi  l'homme la perfection de son organisation et le
regarder comme une crature infrieure aux reptiles par exemple, parce
qu'il est plus sensible que ceux-ci aux agents extrieurs, et plus
fragile?... Dans l'architecture _gothique_, la matire est soumise 
l'ide, elle n'est qu'une des consquences de l'esprit moderne, qui
drive lui-mme du christianisme.

Toutefois le principe qui dirigeait cette architecture, par cela mme
qu'il tait bas sur le raisonnement humain, ne pouvait s'arrter  une
forme; du moment que l'architecture s'tait identifie aux ides d'une
poque et d'une population, elle ne pouvait manquer de se modifier en
mme temps que ces ides. Pendant le rgne de Philippe Auguste on
s'aperoit que l'art de l'architecture progresse dans la voie nouvelle
sous l'influence d'hommes runis par une communaut de principes, mais
conservant encore leur physionomie et leur originalit personnelles. Les
uns encore attachs aux traditions romanes, plus timides, n'appliquent
qu'avec rserve la mthode synthtique, d'autres plus hardis l'adoptent
rsolment; c'est pourquoi on trouve dans certains difices btis
simultanment  la fin du XIIe et pendant les premires annes du XIIIe
sicle des diffrences notables dans le systme de la construction et
dans la dcoration; des essais qui serviront de point de dpart  des
rgles suivies, ou qui seront abandonns peu aprs leur apparition. Ces
artistes qui marchent dans le mme sens, mais en conservant leur gnie
propre, forment autant de petites coles provinciales qui chaque jour
tendent  se rapprocher, et ne diffrent entre elles que par certaines
dispositions de dtail d'une mdiocre importance.

Ds 1220 ces coles peuvent tre ainsi classes: cole de
l'Ile-de-France, cole de Champagne, cole de Picardie, cole de
Bourgogne, cole du Maine et de l'Anjou, cole de Normandie. Ces
divisions ne sont pas tellement tranches que l'on ne puisse rencontrer
des difices intermdiaires appartenant  la fois  l'une et  l'autre;
leur dveloppement suit l'ordre que nous donnons ici; on btissait dj
dans l'Ile-de-France et la Champagne des difices _absolument
gothiques_, quand l'Anjou et la Normandie, par exemple, se
dbarrassaient  peine des traditions romanes, et n'adoptaient pas le
nouveau mode de construction et de dcoration avec toutes ses
consquences rigoureuses (voy. pour les exemples, ARCHITECTURE
RELIGIEUSE, MONASTIQUE, CIVILE ET MILITAIRE). Ce n'est qu' la fin du
XIIIe sicle que ces distinctions s'effacent compltement, que le gnie
provincial se perd dans le domaine royal pour se fondre dans une seule
architecture qui s'tend successivement sur toute la superficie de la
France. Toutefois l'Auvergne (sauf pour la construction de la cathdrale
de Clermont-Ferrand) et la Provence n'adoptrent jamais l'architecture
gothique, et cette dernire province (devenue franaise seulement  la
fin du XVe sicle) passa de l'architecture romane dgnre 
l'architecture de la Renaissance, n'ayant subi l'influence des monuments
du nord que fort tard et d'une manire incomplte. Le foyer de
l'architecture franaise est donc au XIIIe sicle concentr dans le
domaine royal, c'est l que se btissent les immenses cathdrales que
nous admirons encore aujourd'hui, les palais somptueux, les grands
tablissements publics, les chteaux et les enceintes formidables, les
riches monastres. Mais en perdant de son originalit personnelle ou
provinciale, en passant exclusivement entre les mains des corporations
laques, l'architecture n'est plus excute avec ce soin minutieux dans
les dtails, avec cette recherche dans le choix des matriaux, qui nous
frappent dans les difices btis  la fin du XIIe sicle, alors que les
architectes laques taient encore imbus des traditions monastiques. Si
nous mettons de ct quelques rares difices, comme la Sainte-Chapelle
du Palais, comme la cathdrale de Reims, comme certaines parties de la
cathdrale de Paris, nous pourrons remarquer que les monuments levs
pendant le cours du XIIIe sicle sont souvent aussi ngligs dans leur
excution que savamment combins comme systme de construction. On sent
apparatre dans ces btisses l'esprit d'_entreprise_: il faut faire
beaucoup et promptement avec peu d'argent, on est press de jouir, on
nglige les fondations, on lve les monuments avec rapidit en
utilisant tous les matriaux, bons ou mauvais, sans prendre le temps de
les choisir. On arrache les pierres des mains des ouvriers avant qu'ils
aient eu le temps de les bien dresser, les joints sont ingaux, les
blocages faits  la hte. Les constructions sont brusquement
interrompues, aussi brusquement reprises avec de profondes modifications
dans les projets primitifs. On ne retrouve plus cette sage lenteur des
matres appartenant  des Ordres rguliers, qui ne commenaient un
difice que lorsqu'ils avaient runi longtemps  l'avance, et choisi
avec soin, les matriaux ncessaires, lorsqu'ils avaient pu amasser les
sommes suffisantes, et mri leurs projets par l'tude. Il semble que les
architectes laques ne se proccupent pas essentiellement des dtails de
l'excution, qu'ils aient hte d'achever leur oeuvre, qu'ils soient dj
sous l'empire de cette fivre de recherches et d'activit qui domine
toute la civilisation moderne. Mme dans les monuments btis rapidement
on sent que l'art se modifie  mesure que la construction s'lve, et
ces modifications tiennent toujours  l'application de plus en plus
absolue des principes sur lesquels se base l'architecture _gothique_;
c'est une exprience perptuelle. La _symtrie_, ce besoin de l'esprit
humain, est elle-mme sacrifie  la recherche incessante du vrai
absolu, de la dernire limite  laquelle puisse atteindre la matire; et
plutt que de continuer suivant les mmes donnes une oeuvre qui lui
semble imparfaite, quitte  rompre la symtrie, l'architecte du XIIIe
sicle n'hsite pas  modifier ses dispositions primitives,  appliquer
immdiatement ses nouvelles ides dveloppes sous l'inspiration du
principe qui le dirige. Aussi, combien de monuments de cette poque
commencs avec hsitation, sous une direction encore incertaine, quoique
rapidement excuts, se dveloppent sous la pense du constructeur qui
apprend son art et le perfectionne  chaque assise, pour ainsi dire, et
ne cesse de chercher le mieux que lorsque l'oeuvre est complte! Ce n'est
pas seulement dans les dispositions d'ensemble que l'on remarque ce
progrs rapide; tous les artisans sont mus par les mmes sentiments. La
statuaire se dpouille chaque jour des formes hiratiques des XIe et
XIIe sicles pour imiter la nature avec plus de soin, pour rechercher
l'expression, et mieux faire comprendre le geste. L'ornemaniste qui
d'abord s'applique  donner  sa flore un aspect monumental et va
chercher ses modles dans les germes des plantes, arrive rapidement 
copier exactement les feuilles et les fleurs, et  reproduire sur la
pierre la physionomie et la libert des vgtaux. La peinture s'avance
plus lentement dans la voie de progrs suivie par les autres arts, elle
est plus attache aux traditions, elle conserve les types conventionnels
plus longtemps que sa soeur la sculpture; cependant appele  jouer un
grand rle dans la dcoration des difices, elle est entrane par le
mouvement gnral, s'allie plus franchement  l'architecture pour
l'aider dans les effets qu'elle veut obtenir (voy. PEINTURE, VITRAUX).
Nous remarquerons ici que ces deux arts (la sculpture et la peinture) se
soumettent entirement  l'architecture lorsque celle-ci arrive  son
apoge, et reprennent une certaine indpendance, qui ne leur profite
gure du reste, lorsque l'architecture dgnre.

De ce que beaucoup de nos grands difices du moyen ge ont t commencs
 la fin du XIIe sicle, et termins pendant les XIVe ou XVe, on en
conclut qu'on a mis deux ou trois cents ans  les btir, cela n'est
point exact; jamais peut-tre, si ce n'est de nos jours, les
constructions n'ont t leves plus rapidement que pendant les XIIIe et
XIVe sicles. Seulement ces monuments, btis au moyen des ressources
particulires des vques, des monastres, des chapitres, ou des
seigneurs, ont t souvent interrompus par des vnements politiques, ou
faute d'argent; mais lorsque les ressources ne manquaient pas, les
architectes menaient leurs travaux avec une rapidit prodigieuse; les
exemples ne nous font pas faute pour justifier cette assertion. La
nouvelle cathdrale de Paris fut fonde en 1168, en 1196 le choeur tait
achev; en 1220 elle tait compltement termine; les chapelles de la
nef, les deux pignons de la croise, et les chapelles du choeur n'tant
que des modifications  l'difice primitif, dont il et pu se passer
(voy. CATHDRALE). Voici donc un immense monument, qui ne coterait pas
moins de soixante  soixante-dix millions de notre monnaie, lev en
cinquante ans. Presque toutes nos grandes cathdrales ont t bties,
sauf les adjonctions postrieures, dans un nombre d'annes aussi
restreint. La Sainte-Chapelle de Paris fut leve et compltement
acheve en moins de huit annes (voy. CHAPELLE). Or quand on songe  la
quantit innombrable de statues, de sculptures, aux surfaces normes de
vitraux, aux ornements de tout genre qui entraient dans la composition
de ces monuments, on sera merveill de l'activit et du nombre des
artistes, artisans et ouvriers, dont on disposait alors, surtout lorsque
l'on sait que toutes ces sculptures, soit d'ornements, soit de figures,
que ces vitraux taient termins au fur et  mesure de l'avancement de
l'oeuvre.

Si de vastes monuments religieux, couverts de riches dcorations,
pouvaient tre construits aussi rapidement,  plus forte raison, des
monastres, des chteaux d'une architecture assez simple gnralement,
et qui devaient satisfaire  des besoins matriels immdiats,
devaient-ils tre levs dans un espace de temps trs-court. Lorsque les
dates de fondation et d'achvement font dfaut, les constructions sont
l qui montrent assez, pour peu qu'on ait quelque pratique de l'art,
avec quelle rapidit elles taient menes  fin. Ces grands
tablissements militaires tels que Coucy, Chteau-Thierry, entre autres,
et plus tard Vincennes, Pierrefonds, sont sortis de terre et ont t
livrs  leurs garnisons en quelques annes (voy. ARCHITECTURE
MILITAIRE, CHTEAU).

Il est dans l'histoire des peuples de ces sicles fconds qui semblent
contenir un effort immense de l'intelligence des hommes, runis dans un
milieu favorable. Ces priodes de production se sont rencontres partout
 certaines poques, mais ce qui distingue particulirement le sicle
qui nous occupe, c'est avec la quantit, l'unit dans la production. Le
XIIIe sicle voit natre dans l'ordre intellectuel des hommes tels que
Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon, philosophes,
encyclopdistes savants et thologiens, dont tous les efforts tendent 
mettre de la mthode dans les connaissances acquises de leur temps, 
runir les dbris des sciences et de la philosophie antiques pour les
soumettre  l'esprit chrtien, pour hter le mouvement spirituel de
leurs contemporains. L'tude et la pratique des arts se coordonnent,
suivent ds lors une marche rgulire dans un mme sens. Nous ne pouvons
mieux comparer le dveloppement des arts  cette poque, qu' une
cristallisation; travail synthtique dont toutes les parties se
runissent suivant une loi fixe, logique, harmonieuse, pour former un
tout homogne dont nulle fraction ne peut tre distraite sans dtruire
l'ensemble.

La science et l'art ne font qu'un dans l'architecture du XIIIe sicle,
la forme n'est que la consquence de la loi mathmatique, de mme que
dans l'ordre moral, la foi, les croyances, cherchent  s'tablir sur la
raison humaine, sur les preuves tires des critures, sur l'observation
des phnomnes physiques, et se hasardent avec une hardiesse et une
grandeur de vues remarquables, dans le champ de la discussion.
Heureusement pour ce grand sicle l'lite des intelligences tait
orthodoxe. Albert le Grand et son lve saint Thomas d'Aquin faisaient
converger les connaissances tendues qu'ils avaient pu acqurir, la
pntration singulire de leur esprit, vers ce point dominant, la
thologie. Cette tendance est aussi celle des arts du XIIIe sicle, et
explique leur parfaite unit.

Il ne faudrait pas croire cependant que l'architecture religieuse ft la
seule, et qu'elle impost ses formes  l'architecture civile, loin de
l; on ne doit pas oublier que l'architecture franaise s'tait
constitue au milieu du peuple conquis en face de ses conqurants, elle
prenait ses inspirations dans le sein de cette fraction indigne, la
plus nombreuse de la nation, elle tait tombe aux mains des laques
sitt aprs les premires tentatives d'mancipation, elle n'tait ni
thocratique ni fodale. C'tait un art indpendant, national, qui se
pliait  tous les besoins, et levait un chteau, une maison, une glise
(voy. ces mots) en employant des formes et des procds appropris 
chacun de ces difices; et s'il y avait harmonie entre ces diffrentes
branches de l'art, si elles taient sorties du mme tronc, elles se
dveloppaient cependant dans des conditions tellement diffrentes, qu'il
est impossible de ne pas les distinguer. Non-seulement l'architecture
franaise du XIIIe sicle adopte des formes diverses en raison des
besoins auxquels elle doit satisfaire, mais encore nous la voyons se
plier aux matriaux qu'elle emploie: si c'est un difice de brique, de
pierre ou de bois qu'elle lve, elle donne  chacune de ces
constructions une apparence diffrente, celle qui convient le mieux  la
nature de la matire dont elle dispose. Le fer forg, le bronze et le
plomb coul ou repouss, le bois, le marbre, la terre cuite, les pierres
dures ou friables, de dimensions diffrentes, commandent des formes
propres  chacune de ces matires; et cela d'une faon si absolue, si
bien caractrise, qu'en examinant un moulage ou un dessin on peut dire,
cet ornement, cette moulure, ce membre d'architecture, s'appliquent 
telle ou telle matire. Cette qualit essentielle appartient aux arts
originaux des belles poques, tandis qu'elle manque le plus souvent aux
arts des poques de dcadence; inutile de dire combien elle donne de
valeur et de charme aux moindres objets. Le judicieux emploi des
matriaux distingue les constructions du XIIIe sicle entre celles qui
les ont prcdes et suivies, il sduit les hommes de got comme les
esprits les plus simples, et il ne faut rien moins qu'une fausse
ducation pour faire perdre le sentiment d'une loi aussi naturelle et
aussi vraie.

Mais il n'est pas d'oeuvre humaine qui ne contienne en germe, dans son
sein, le principe de sa dissolution. Les qualits de l'architecture du
XIIIe sicle, exagres, devinrent des dfauts. Et la marche progressive
tait si rapide alors, que l'architecture gothique, pleine de jeunesse
et de force dans les premires annes du rgne de saint Louis,
commenait  tomber dans l'abus en 1260.  peine y a-t-il quarante ans
entre les constructions de la faade occidentale et du portail
mridional de la cathdrale de Paris; la grande faade laisse encore
voir quelques restes des traditions romanes, et le portail sud est d'une
architecture qui fait pressentir la dcadence (voy. ARCHITECTURE
RELIGIEUSE). On ne trouve plus ds la fin du XIIIe sicle, surtout dans
l'architecture religieuse, ce cachet individuel qui caractrise chacun
des difices types du commencement de ce sicle. Les grandes
dispositions, le mode de construction et d'ornementation prennent dj
un aspect monotone qui rend l'architecture plus facile  tudier, et qui
favorise la mdiocrit aux dpens du gnie. On s'aperoit que des rgles
banales s'tablissent et mettent l'art de l'architecture  la porte des
talents les plus vulgaires. Tout se prvoit, une forme en amne
infailliblement une autre. Le raisonnement remplace l'imagination, la
logique tue la posie. Mais aussi l'excution devient plus gale, plus
savante, le choix des matriaux plus judicieux. Il semble que le gnie
des constructeurs n'ayant plus rien  trouver, satisfasse son besoin de
nouveaut en s'appliquant aux dtails, recherche la quintessence de
l'art. Tous les membres de l'architecture s'amaigrissent, la sculpture
se complat dans l'excution des infiniment petits. Le sentiment de
l'ensemble, de la vraie grandeur se perd, on veut tonner par la
hardiesse, par l'apparence de la lgret et de la finesse. La science
l'emporte sur l'art et l'absorbe. C'est pendant le XIVe sicle que se
dveloppe la connaissance des pousses des votes, l'art du _trait_,
c'est alors qu'on voit s'lever ces monuments qui rduisant les pleins 
des dimensions aussi restreintes que possible, font pntrer la lumire
dans les intrieurs, par toutes les issues praticables, que l'on voit
ces flches dcoupes s'lancer vers le ciel sur des points d'appui qui
ne paraissent pas pouvoir les soutenir, que les moulures se divisent en
une quantit de membres infinis, que les piles se composent de faisceaux
de colonnettes aussi nombreuses que les moulures des arcs qu'elles
doivent porter. La sculpture perd de son importance, appauvrie par les
combinaisons gomtriques de l'architecture, elle semble ne plus trouver
sa place, elle devient confuse  force de vouloir tre dlicate. Malgr
l'excessive recherche des combinaisons, et  cause du _rationalisme_ qui
prside  toutes les parties de l'architecture, celle-ci vous laisse
froid devant tant d'efforts, dans lesquels on rencontre plus de calcul
que d'inspiration.

Il faut dire d'ailleurs que le XIIIe sicle avait laiss peu de chose 
faire au XIVe en fait d'architecture religieuse. Nos grandes glises
taient presque toutes acheves  la fin du XIIIe sicle, et sauf
Saint-Ouen de Rouen, on trouve peu d'glises commences et termines
pendant le cours du XIVe sicle. Il ne restait plus aux architectes de
cette poque qu' complter nos vastes cathdrales ou leurs dpendances.

Mais c'est pendant ce sicle que la vie civile prend un plus grand
dveloppement, que la nation appuye sur le pouvoir royal commence 
jouer un rle important, en loignant peu  peu la fodalit de la scne
politique. Les villes lvent des maisons communes, des marchs, des
remparts; la bourgeoisie enrichie, btit des maisons plus vastes, plus
commodes, o dj les habitudes de luxe apparaissent. Les seigneurs
fodaux donnent  leurs chteaux un aspect moins svre; il ne s'agit
plus pour eux seulement de se dfendre contre de puissants voisins,
d'lever des forteresses destines  les protger contre la force, ou 
garder le produit de leurs rapines; mais leurs droits respectifs mieux
rgls, la souverainet bien tablie du pouvoir royal, leur permettent
de songer  vivre sur leurs domaines non plus en conqurants, mais en
possesseurs de biens qu'il faut gouverner, en protecteurs des vassaux
runis autour de leurs chteaux; ds lors on dcore ces demeures nagure
si sombres et si bien closes, on ouvre de larges fentres destines 
donner de l'air et de la lumire dans les appartements, on lve des
portiques, de grandes salles pour donner des ftes, ou runir un grand
concours de monde; on dispose en dehors des enceintes intrieures, des
btiments pour les trangers; quelquefois mme des promenoirs, des
glises, des hospices destins aux habitants du bourg ou village,
viennent se grouper autour du chteau seigneurial.

Les malheurs qui dsolrent la France  la fin du XIVe sicle et au
commencement du XVe ralentirent singulirement l'essor donn aux
constructions religieuses ou civiles. L'architecture suit l'impulsion
donne pendant les XIIIe et XIVe sicles, en perdant de vue peu  peu
son point de dpart; la profusion des dtails touffe les dispositions
d'ensemble; le _rationalisme_ est pouss si loin dans les combinaisons
de la construction et dans le trac, que tout membre de l'architecture
qui se produit  la base de l'difice pntre  travers tous les
obstacles, montant verticalement jusqu'au sommet sans interruption. Ces
piles, ces moulures qui affectent des formes prismatiques, curvilignes,
concaves avec artes saillantes et se pntrent en reparaissant
toujours, fatiguent l'oeil, proccupent plus qu'elles ne charment,
forcent l'esprit  un travail perptuel, qui ne laisse pas de place 
cette admiration calme que doit causer toute oeuvre d'art. Les surfaces
sont tellement divises par une quantit innombrable de nerfs saillants,
de compartiments dcoups, qu'on n'aperoit plus nulle part les nus des
constructions, qu'on ne comprend plus leur contexture et leur appareil.
Les lignes horizontales sont bannies, si bien que l'oeil forc de suivre
ces longues lignes verticales ne sait o s'arrter, et ne comprend pas
pourquoi l'difice ne s'lve pas toujours pour se perdre dans les
nuages. La sculpture prend une plus grande importance, en suivant encore
la mthode applique ds le XIIIe sicle; en imitant la flore, elle
pousse cette imitation  l'excs, elle exagre le model; les
feuillages, les fleurs ne tiennent plus  la construction, il semble que
les artistes aient pris  tche de faire croire  des superpositions
ptrifies; il en rsulte une sorte de fouillis qui peut paratre
surprenant, qui peut tonner par la difficult de l'excution, mais qui
distrait et fait perdre de vue l'ensemble des difices. Ce qu'il y a
d'admirable dans l'ornementation applique  l'architecture du XIIIe
sicle, c'est sa parfaite harmonie avec les lignes de l'architecture; au
lieu de gner elle aide  comprendre l'adoption de telle ou telle forme,
on ne pourrait la dplacer, elle tient  la pierre. Au XVe sicle au
contraire, l'ornementation n'est plus qu'un appendice qui peut tre
supprim sans nuire  l'ensemble, de mme que l'on enlverait une
dcoration de feuillages applique  un monument pour une fte. Cette
recherche purile dans l'imitation exacte des objets naturels ne peut
s'allier avec les formes rigides de l'architecture, d'autant moins qu'au
XVe sicle ces formes ont quelque chose d'aigu, de rigoureux, de
gomtrique en complet dsaccord avec la souplesse exagre de la
sculpture. L'application systmatique dans l'ensemble comme dans les
dtails de la ligne verticale, en dpit de l'horizontalit des
constructions de pierre, choque le bon sens mme lorsque le raisonnement
ne vient pas vous rendre compte de cet effet (voy. APPAREIL).

Les architectes du XIIIe sicle en diminuant les pleins dans leurs
difices, en supprimant les murs et les remplaant peu  peu par des
-jours, avaient bien t obligs de garnir ces vides par des
claires-voies de pierre (voy. MENEAU, ROSE); mais il faut dire que les
compartiments de pierre dcoupe qui forment comme les cltures ou les
chssis de leurs baies sont combins suivant les rgles de la statique,
et que la pierre conserve toujours son rle. Au XIVe sicle dj ces
claires-voies deviennent trop grles et ne peuvent plus se maintenir
qu' l'aide d'armatures en fer; cependant les dispositions premires
sont conserves. Au XVe sicle, les claires-voies des baies, ajoures
comme de la dentelle, prsentant des combinaisons de courbes et de
contre-courbes qui ne sont nullement motives par la construction,
donnant dans leur section des formes prismatiques aigus, ne peuvent
plus tre solidement maintenues que par des artifices d'appareil, ou 
l'aide de nombreux ferrements qui deviennent une des premires causes de
destruction de la pierre. Non contents de garnir les baies par des
chssis de pierre tracs sur des pures compliques, les architectes du
XVe sicle couvrent les nus des murs de meneaux aveugles qui ne sont que
des placages simulant des vides l o souvent l'oeil, ne sachant o se
reposer, demanderait un plein. Pendant le XIVe sicle dj cet usage de
masquer les nus sous de faux meneaux avait t fort got; mais au
moins,  cette poque, ce genre de dcoration tait appliqu d'une faon
judicieuse (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE), entre des points d'appui,
dans des espaces qui par leur position peuvent paratre lgers, tandis
qu'au XVe sicle, ces dcorations de fausses baies couvrent les
contre-forts et toutes les parties de l'architecture qui doivent
prsenter un aspect de rsistance. Il semblait qu'alors les architectes
eussent horreur du plein, et ne pussent se rsoudre  laisser paratre
leurs points d'appui. Tous leurs efforts tendaient  les dissimuler,
pendant que souvent des murs, qui ne sont que des remplissages et ne
portant rien auraient pu tre mis  jour ou dcors d'arcatures ou de
fausses baies, restent nus. Rien n'est plus choquant que ces murs
lisses, froids, entre des contre-forts couverts de dtails infinis,
petits d'chelle et qui amaigrissent les parties des difices auxquelles
on attache une ide de force.

Plus on s'loigne du domaine royal et plus ces dfauts sont apparents
dans l'architecture du XVe sicle, plus les constructeurs s'cartent des
principes poss pendant les XIIIe et XIVe sicles, se livrent aux
combinaisons extravagantes, prtendent faire des tours de force de
pierre, et donnent  leur architecture des formes trangres  la nature
des matriaux, obtenues par des moyens factices, prodiguant le fer et
les scellements, accrochant, incrustant une ornementation qui n'est plus
 l'_chelle_ des difices. C'est sur les monuments de cette poque
qu'on a voulu longtemps juger l'architecture dite _gothique_. C'est 
peu prs comme si on voulait porter un jugement sur l'architecture
romaine  Balbek ou  Pola, sans tenir compte des chefs-d'oeuvre du
sicle d'Auguste.

Nous devons ici faire une remarque d'une importance majeure; bien que la
domination anglaise ait pu paratre, politiquement parlant, trs-assure
dans le nord et dans l'ouest de la France pendant une partie des XIVe et
XVe sicles, nous ne connaissons pas un seul difice qui rappelle dans
les contres conquises les constructions que l'on levait alors en
Angleterre. L'architecture ne cesse de rester franaise. On ne se fait
pas faute en Normandie ou dans les provinces de l'ouest d'attribuer
certains difices aux Anglais; que ceux-ci aient fait construire des
monuments, nous voulons bien l'admettre, mais ils n'ont eu recours alors
qu' des artistes franais, et le fait est facile  constater pour qui a
vu les architectures des deux pays; les dissemblances sont frappantes
comme principe, comme dcoration, et comme moyens d'excution. Pendant
le XIIIe sicle les deux arts anglais et franais ne diffrent gure que
dans les dtails ou dans certaines dispositions gnrales des plans,
mais  partir du XIVe sicle ces deux architectures prennent des voies
diffrentes qui s'loignent de plus en plus l'une de l'autre. Jusqu' la
Renaissance aucun lment n'est venu en France retarder ou modifier la
marche de l'architecture; elle s'est nourrie de son propre fonds,
abusant des principes, poussant la logique au point de torturer la
mthode  force de vouloir la suivre et en tirer toutes les
consquences. Tous les exemples du _Dictionnaire_ font voir comme on
arrive par une pente insensible du XIIe sicle au XVe fatalement. Chaque
tentative, chaque effort, chaque perfectionnement nouveau conduit
rapidement  l'apoge, aussi rapidement  la dcadence, sans qu'il soit
possible d'oser dire: C'est l o il faut s'arrter. C'est une chane
non interrompue d'inductions, dont on ne peut briser un seul anneau, car
ils ont tous t rivs en vertu du principe qui avait ferm le premier.
Et nous dirons qu'il serait peut-tre plus facile d'tudier
l'architecture _gothique_ en la prenant  sa dcadence, en remontant
successivement des effets aux causes, des consquences aux principes,
qu'en suivant sa marche naturelle; c'est ainsi que la plupart d'entre
nous ont t amens  l'tude des origines de cet art, c'est en le
prenant  son dclin, en remontant le courant.

Par le fait, l'architecture gothique avait dit  la fin du XVe sicle
son dernier mot, il n'tait plus possible d'aller au del, la matire
tait soumise, la science n'en tenait plus compte, l'extrme habilet
manuelle des excutants ne pouvait tre matriellement dpasse;
l'esprit, le raisonnement avaient fait de la pierre, du bois, du fer, du
plomb, tout ce qu'on en pouvait faire, jusqu' franchir les limites du
bon sens. Un pas de plus, et la matire se dclarait rebelle, les
monuments n'eussent pu exister que sur les pures ou dans le cerveau des
constructeurs.

Ds le XIVe sicle l'Italie, qui n'avait jamais franchement abandonn
les traditions antiques, qui n'avait que subi partiellement les
influences des arts de l'Orient ou du Nord, relevait les arts romains.
Philippe Brunelleschi, n en 1375  Florence, aprs avoir tudi les
monuments antiques de Rome, non pour en connatre seulement les formes
extrieures mais plus encore pour se pntrer des procds employs par
les constructeurs romains, revenait dans sa patrie au commencement du
XVe sicle et aprs mille difficults suscites par la routine et
l'envie, levait la grande coupole de l'glise de
Sainte-Marie-des-Fleurs. L'Italie, qui conserve tout, nous a transmis
jusqu'aux moindres dtails de la vie de ce grand architecte, qui ne se
borne pas  cette oeuvre seule; il construisit des citadelles, des
abbayes, les glises du Saint-Esprit, de Saint-Laurent  Florence, des
palais... Brunelleschi tait un homme de gnie, et peut tre considr
comme le pre de l'architecture de la Renaissance en Italie, car s'il
sut connatre et appliquer les modles que lui offrait l'antiquit, il
donna cependant  ses oeuvres un grand caractre d'originalit rarement
dpass par ses successeurs, gal peut-tre par le Bramante, qui se
distingue au milieu de tant d'artistes illustres, ses contemporains, par
un got pur, une manire simple, et une grande sobrit dans les moyens
d'excution.

 la fin du XVe sicle ces merveilles nouvelles qui couvraient le sol de
l'Italie faisaient grand bruit en France. Quand Charles VIII revint de
ses folles campagnes, il ramena avec lui une cour tonne des splendeurs
d'outre-monts, des richesses antiques et modernes que renfermaient les
villes traverses par ces conqurants d'un jour. On ne rva plus ds
lors que palais, jardins orns de statues, fontaines de marbre,
portiques et colonnes. Les arts de l'Italie devinrent la passion du
moment. L'architecture _gothique_ puise,  bout de moyens pour
produire des effets surprenants, s'empara de ces nouveaux lments, on
la vit bientt mler  ses dcorations des rminiscences des arts
italiens. Mais on ne change pas un art, non plus qu'une langue, du jour
au lendemain. Les artistes florentins ou milanais qu'avait pu amener
Charles VIII avec lui taient singulirement dpayss au milieu de cette
France encore toute _gothique_, leur influence ne pouvait avoir une
action directe sur des corporations de gens de mtiers habitus 
reproduire les formes traditionnelles de leur pays. Ces corps de
mtiers, devenus puissants, possdaient toutes les branches des arts et
n'taient pas disposs  se laisser dominer par des trangers, fort bien
venus  la cour, mais fort mal vus par la classe moyenne. La plupart de
ces artistes intrus se dgotaient bientt, ne trouvant que des ouvriers
qui ne les comprenaient pas ou ne voulaient pas les comprendre. Comme il
arrive toujours d'ailleurs, les hommes qui avaient pu se rsoudre 
quitter l'Italie pour suivre Charles VIII en France n'taient pas la
crme des artistes italiens, mais bien plutt ces mdiocrits qui, ne
pouvant se faire jour dans leur patrie, n'hsitent pas  risquer fortune
ailleurs. Attirs par de belles promesses des grands, ils se trouvaient
le lendemain, quand il fallait en venir  l'excution, en face de gens
de mtiers, habiles, pleins de leur savoir, railleurs, russ, indociles,
maladroits par systme, opposant  la faconde italienne une force
d'inertie dcourageante, ne rpondant aux ordres que par ce hochement de
tte gaulois qui fait prsager des difficults sans nombre l o il
aurait fallu trouver un terrain aplani. La cour, entrane par la mode
nouvelle, ne pouvant tre initie  toutes les difficults matrielles
du mtier, n'ayant pas la moindre ide des connaissances pratiques, si
tendues alors, des constructeurs franais, en jetant quelques
malheureux artistes italiens imbus des nouvelles formes adoptes par
l'Italie (mais probablement trs-pauvres traceurs ou appareilleurs) au
milieu de ces tailleurs de pierre, charpentiers, rompus  toutes les
difficults du trac gomtrique, ayant une parfaite connaissance des
sections de plans les plus compliques, et se jouant chaque jour avec
ces difficults; la cour, disons-nous, malgr tout son bon vouloir ou
toute sa puissance, ne pouvait faire que ses protgs trangers ne
fussent bientt pris pour des ignorants ou des impertinents. Aussi ces
tentatives d'introduction des arts italiens en France  la fin du XVe
sicle n'eurent-elles qu'un mdiocre rsultat. L'architecture indigne
prenait bien par-ci par-l quelques bribes  la renaissance italienne,
mettait une arabesque, un chapiteau, un fleuron, un mascaron imit sur
les imitations de l'antiquit  la place de ses feuillages, de ses
corbeilles, de ses choux et de ses chardons _gothiques_; mais elle
conservait sa construction, son procd de trac, ses dispositions
d'ensemble et de dtail.

Les arts qui se dveloppent  la fin du XIIe sicle sont sortis du sein
de la nation gallo-romaine, ils sont comme le reflet de son esprit, de
ses tendances, de son gnie particulier; nous avons vu comme ils
naissent en dehors des classes privilgies en mme temps que les
premires institutions politiques conquises par les populations
urbaines. Les arts de la Renaissance vont dcouler d'une tout autre
source; patronns par les grands, par les classes lettres de la socit
franaise, ils trouveront longtemps une opposition soit dans le sein du
clerg rgulier, soit parmi les classes bourgeoises. Nous allons
examiner comment ils vinrent s'appuyer sur la Rformation pour
s'introduire dfinitivement sur le vieux sol gallo-romain.

Vers 1483 naissait, dans un petit village du comt de Mansfeld, Martin
Luther; mais d'abord jetons les yeux un instant sur la situation du haut
clerg  la fin du XVe sicle. Quelques annes plus tard Lon X disait:
Maintenant, vivons en paix, la hache ne frappe plus l'arbre au pied,
elle ne fait qu'en monder les branches. En effet, la papaut se
reposant aprs de si longs et glorieux combats, brillait alors d'un
clat que rien ne semblait devoir ternir, elle rgnait sur le monde
chrtien autant par la puissance morale qu'elle avait si laborieusement
acquise, que par le dveloppement extraordinaire qu'elle avait su donner
aux arts et aux lettres. Rome tait devenue le centre de toute lumire,
de tout progrs. La cour papale, compose d'rudits, de savants, de
potes, entoure d'une aurole d'artistes, attirait les regards de
l'Europe entire.

En Allemagne et en France les vques taient possesseurs de pouvoirs
fodaux plus ou moins tendus, tout comme les seigneurs sculiers. Les
grands tablissements religieux, aprs avoir longtemps rendu d'immenses
services  la civilisation, aprs avoir dfrich les terres incultes,
tabli des usines, assaini les marais, propag et conserv l'tude des
lettres antiques et chrtiennes, lutt contre l'esprit dsordonn de la
fodalit sculire, offert un refuge  tous les maux physiques et
moraux de l'humanit, trouvaient enfin un repos qu'on allait bientt
leur faire payer cher. En Germanie le pouvoir souverain tait divis
entre un grand nombre d'lecteurs ecclsiastiques et laques, de
marquis, de ducs, de comtes qui ne relevaient que de l'empereur. La
portion sculire de cette noblesse souveraine n'acquittait qu'avec
rpugnance les subsides dus au saint-sige; oblige  une reprsentation
qui n'tait pas en rapport avec ses revenus, elle avait sans cesse
besoin d'argent; lorsqu'en 1517 Lon X publia des indulgences qu'il
permit de prcher en Allemagne, d'abondantes aumnes qui devaient
contribuer  l'achvement de la grande glise de Saint-Pierre de Rome
furent runies par les prdicateurs, tandis que les princes trouvaient
les portes fermes lorsqu'ils envoyaient les collecteurs percevoir les
impts. C'est alors qu'un pauvre moine augustin attaque les indulgences
dans la chaire  Wittemberg; immdiatement la lutte s'engage avec le
saint-sige, lutte ardente pleine de passion de la part du moine saxon,
qui se sentait soutenu par toute la noblesse d'Allemagne, pleine de
modration et de calme de la part des pontifes romains. Ce pauvre moine
tait Martin Luther. Bientt l'Allemagne fut en feu. Luther triomphait;
la scularisation des couvents tait un appt pour la cupidit de tous
ces princes sculiers qui pouvaient alors mettre la main sur les biens
des abbayes, enlever les chsses d'or et d'argent, et les vases sacrs.
La scularisation des couvents eut lieu, car Luther, qui puisait tout
le vocabulaire des injures contre la papaut, les vques et les moines,
mnageait avec le plus grand soin ces princes qui d'un mot eussent pu
touffer sa parole. Le peuple, ainsi qu'il arrive lorsque l'quilibre
politique est rompu, ne tarda pas  se mler de la partie. Il n'y avait
pas trois annes que Luther avait commenc la guerre contre le pouvoir
de la cour de Rome, que dj autour de lui ses propres disciples le
dbordent et divisent la rforme en sectes innombrables; on voit natre
les Buceriens, les Carlstadiens, les Zwingliens; les Anabaptistes, les
OEcolampadiens, les Mlanchthoniens, les Illyriens; on voit un Munzer,
cur d'Alstaedt, anabaptiste, soulever les paysans de la Souabe et de la
Thuringe, prir avec eux  Franckenhausen, sous les coups de cette
noblesse qui protgeait la rforme, et ne trouver chez Luther, en fait
de sentiment de piti (lui qui tait la cause premire de ces
dsastres), que ces paroles cruelles:  l'ne du chardon, un bt et le
fouet; c'est le sage qui l'a dit; aux paysans de la paille d'avoine. Ne
veulent-ils pas cder, le bton et le mousquet; c'est de droit. Prions
pour qu'ils obissent, sinon point de piti; si on ne fait siffler
l'arquebuse, ils seront cent fois plus mchants[29].

Luther voulait que l'on conservt les images; un de ses disciples,
Carlstadt, brise presque sous ses yeux les statues et les vitraux de
l'glise de Tous-les-Saints de Vittemberg. L'Allemagne se couvre de
ruines, le marteau de ces nouveaux iconoclastes va frapper les figures
des saints jusque dans les maisons, jusque dans les oratoires privs;
les riches manuscrits couverts de peinture sont brls.

Voil comment dbute le XVIe sicle en Allemagne; par le fait le peuple
n'tait qu'un instrument, et la noblesse sculire profitait seule de la
rforme par la scularisation, ou plutt la destruction des
tablissements religieux. Trsors d'glises et de couvents, disait
Mlancthon, disciple fidle de Luther, les lecteurs gardent tout et _ne
veulent mme rien donner pour l'entretien des coles!_

Cependant la France, sous le rgne de Franois Ier, commenait 
ressentir le contre-coup de cette rvolution qui s'oprait en Allemagne,
et  laquelle Charles-Quint, proccup de plus vastes projets,
n'opposait qu'une rsistance indcise. Peut-tre mme en affaiblissant
le pouvoir du saint-sige la rforme servait-elle une partie de ces
projets, et pensait-il pouvoir la diriger dans le sens de sa politique,
et l'arrter  son temps. Luther ne pouvait cependant exercer en France
la mme influence qu'en Allemagne; sa parole brutale, grossire, ses
prdications semes d'injures ramasses dans les tavernes, n'eussent pas
agi sur l'esprit des classes claires de notre pays; ses doctrines
toutefois, condamnes par la Sorbonne, avaient ralli quelques adeptes;
on a toujours aim la nouveaut chez nous; et dj lorsque parut Calvin,
les diatribes de Luther contre le pape et les princes de l'glise
avaient sduit des docteurs, des nobles lettrs, des coliers en
thologie, des artistes jaloux de la protection donne aux Italiens et
qui croyaient avoir tout  gagner en secouant le joug de Rome. La mode
tait  la rforme; il ne nous appartient pas de nous tonner de ces
entranements des peuples, nous qui avons vu s'accomplir une rvolution
en un jour aux cris de la rforme. Calvin tait n en 1509  Noyon.
Luther, le moine saxon, avait la parole insolente, le visage empourpr,
le geste et la voix terribles; Calvin, la dmarche austre, la face
cadavreuse, l'apparence maladive; il mnagera la forme dans ses
discours comme dans ses crits; nature opinitre, prudente, il ne
tombera pas chaque jour dans les plus tranges contradictions comme son
prdcesseur de Wittemberg; mais marchant pas  pas, thologien
diplomate, il ne reculera jamais. Luther, ne sachant comment matriser
la tempte qu'il avait dchane contre la socit, poussait la noblesse
allemande au massacre de milliers de paysans fanatiss par un fou;
Calvin poursuivra, dnoncera Servet, et le fera bruler vif parce qu'il
se sera attaqu  sa vanit de rformateur. Voil les deux hommes qui
allaient modifier profondment une grande partie de l'Europe catholique,
et qui, sous le prtexte d'affranchir les mes de la domination du
saint-sige, commenaient par s'appuyer sur le despotisme le plus
intolrant, le plus fatal au dveloppement de la libert de conscience,
le plus fatal aux arts qui ont besoin, pour conserver leur originalit,
du libre arbitre; et qui demeurent infconds l o s'lve un pouvoir
qui runit sous sa main le temporel et le spirituel. Le catholicisme ne
pouvait soutenir cette guerre souleve contre le dogme de l'glise qu'en
opposant  l'esprit d'anarchie et d'intolrance une arme runie sous
une discipline svre. Comme contre-poids au principe de la rforme,
saint Ignace de Loyola s'lve, organise sa milice dont la force immense
s'appuie sur le principe de l'obissance absolue  l'esprit et  la
lettre. Ainsi s'teint au sein mme du catholicisme ce germe vivifiant
de discussion, de controverse, d'innovation hardies, qui avait fait
natre nos grands artistes des XIIe et XIIIe sicles.

L'imprimerie donne tout  coup une extension immense  des luttes qui,
sans elle, n'eussent peut-tre pas dpass les murs de Wittemberg. Grce
 ce moyen de rpandre les ides nouvelles d'un bout de l'Europe 
l'autre parmi toutes les classes de la socit, chacun devient docteur,
discute les critures, interprte  sa guise les mystres de la
religion, chacun veut former une glise, et tout ce grand mouvement
aboutit  la perte de la libert de conscience,  la confusion du
spirituel et du temporel sous un mme despotisme. Henry VIII, roi
thologien, comprend le premier l'importance politique de la rforme, et
aprs avoir rfut les doctrines de Luther, ne pouvant obtenir du pape
la rupture de son mariage avec Catherine d'Aragon, il adopte tout  coup
les principes du rformateur, pouse Anne de Boulen, confisque  son
profit le pouvoir spirituel de l'Angleterre, en mme temps qu'il
supprime les abbayes, les monastres, et s'empare de leurs revenus et de
leurs trsors. De pareils exemples taient bien faits pour sduire la
noblesse catholique; se soustraire  la prpondrance spirituelle du
clerg, s'emparer des biens temporels ecclsiastiques, tait un appt
qui ne pouvait manquer d'entraner la fodalit sculire vers la
rforme; puis, encore une fois, la mode s'en mlait en France; sans se
ranger avec enthousiasme sous la bannire de Luther ou sous celle de
Calvin, la curiosit tait excite; ces luttes contre le pouvoir si fort
alors de la papaut, attiraient l'attention; on tait, comme toujours,
en France, dispos dans la classe claire, sans en prvoir les
consquences,  protger les ides nouvelles. Marguerite de Navarre,
dans sa petite cour de Nrac, donnait asile  Calvin,  Le Fvre
d'taples, qui tous deux taient mal avec la Sorbonne. Les grandes dames
se moquaient de la messe catholique, avaient compos une messe _ sept
points_, et s'levaient fort contre la confession. La Sorbonne se
fchait, on la laissait faire. La duchesse d'tampes avait  coeur
d'amener le roi Franois  couter les rformistes. On disputait; chaque
jour levait un nouveau prdicateur cherchant  acqurir du renom en
nonant quelque curieuse extravagance; les esprits sains (et ils sont
toujours en minorit) s'attristaient, voyaient bien quelles temptes
s'amoncelaient derrire ces discussions de _salons_; mais il faut le
dire, l'agitation tait dans la socit. Les anciennes tudes
thologiques, ces srieuses et graves mditations des docteurs des XIIe
et XIIIe sicles, avaient fait leur temps, on voulait autre chose;
l'tude du droit, fort avance alors, venait protester contre
l'organisation fodale. Franois Ier fondait en France des chaires de
droit romain  l'instar de celles de Bologne; il dotait un collge
trilingue dont rasme et t le directeur si Charles-Quint ne nous
l'et enlev. On s'prenait exclusivement des lettres antiques. C'tait
un mouvement irrsistible comme celui qui, au XIIe sicle, avait fait
sortir la socit de la barbarie; mais il manque au XVIe sicle une de
ces figures comme celle de saint Bernard, pour contenir, rgler et faire
fructifier cette agitation qui bientt va se perdre dans le sang et les
ruines.

Mais voyez quelles tranges contradictions! comme ce sicle marche 
l'aventure!... Nous avons dit un mot du peu de succs des tentatives de
Charles VIII pour faire prvaloir en France les arts de la renaissance
italienne; comme ces efforts n'avaient pu entamer l'esprit traditionnel
des corporations d'artisans; nous avons vu (voy. ARCHITECTE) comme  la
fin du XVe sicle la puissance de ces corporations avait absorb l'unit
de direction, et comment l'architecte avait peu  peu disparu sous
l'influence spare de chaque corps d'tat agissant directement.
L'Italie, Florence, Rome surtout, avait appris  nos artistes, ne ft-ce
que par la prsence en France de ces hommes amens par Charles VIII et
auxquels on voulait confier la direction des travaux, que ces
merveilles, tant admires au del des alpes, taient dues non point 
des corps de mtiers agissant sparment, mais  des artistes isols, 
des architectes, quelquefois sculpteurs et peintres en mme temps,
soumettant les ouvriers  l'unit de direction. On voit surgir sous le
rgne de Franois Ier des hommes, en France, qui,  l'imitation des
matres italiens, et par la volont de la cour et des grands seigneurs,
viennent  leur tour imposer leurs projets aux corps d'artisans, et les
faire excuter sans admettre leur intervention autrement que comme
ouvriers. Et parmi ces artistes, qui ont appris de l'Italie  relever
leur profession, qui s'inspirent de son gnie et des arts antiques si
bien renouvels par elle, beaucoup embrassent le parti de la rforme qui
met Rome au ban de l'Europe! qui dsigne Lon X, cet homme d'un got si
lev, ce protecteur si clair des artistes, comme l'Antchrist!

Mais il faut dire qu'en France la rforme ne se montre pas  son dbut,
comme en Allemagne, ennemie des arts plastiques; elle ne brise pas les
images, ne brle pas les tableaux et les manuscrits enrichis de
peintures; au contraire, presque exclusivement adopte par la classe
noble et par la portion la plus leve du tiers tat, on ne la voit
faire des proslytes au milieu des classes infrieures que dans quelques
provinces de l'ouest, et dans ces contres o dj au XIIe sicle les
Albigeois avaient lev une hrsie en face de l'glise catholique.
L'aristocratie plus instruite qu'elle ne l'avait jamais t, lettre,
adonne avec passion  l'tude de l'antiquit, suivait le mouvement
imprim par le roi Franois Ier, dployait un luxe inconnu jusqu'alors
dans la construction de ses chteaux et de ses maisons de ville. Elle
dmantelait les vieux manoirs fodaux pour lever des habitations
ouvertes, plaisantes, dcores de portiques, de sculptures, de statues
de marbre. La royaut donnait l'exemple en dtruisant ce vieux Louvre de
Philippe Auguste et de Charles V. La grosse tour du Louvre, de laquelle
relevaient tous les fiefs de France, elle-mme n'tait pas pargne, on
la rasait pour commencer les lgantes constructions de Pierre Lescot.
Franois Ier vendait son htel Saint-Paul fort vague et ruyneux...
auquel n'avons accoustum faire rsidence, parce que avons en nostre
bonne ville plusieurs autres bons logis et places somptueuses, et que
ledit hostel nous est et  nostredit domaine de peu de valeur[30]...
L'architecture civile envahissait l'architecture fodale o jusqu'alors
tout tait presque entirement sacrifi aux dispositions de dfense; et
le roi Franois accomplissait ainsi au moyen des arts, en entranant sa
noblesse dans cette nouvelle voie, la grande rvolution politique
commence par Louis XI. Les seigneurs fodaux subissant l'empire de la
_mode_, dmolissant eux-mmes leurs forteresses, prodiguant leurs
trsors pour changer leurs chteaux sombres et ferms en maisons de
plaisance, adoptant les nouveauts prches par les rformistes, ne
voyaient pas que le peuple applaudissait  leur amour pour les arts qui
dtruisait leurs nids fodaux, ne les suivait pas dans leurs ides de
rforme religieuse, que la royaut les laissait faire, et qu' un jour
donn rois et peuple, profitant de cet entranement imprudent,
viendraient leur arracher les derniers vestiges de leur puissance.

L'tude des lettres et des arts qui jusqu'alors avaient t
exclusivement cultivs par le clerg et le tiers tat, pntrait dans la
classe aristocratique et jetait ainsi un nouvel lment de fusion entre
les diffrents ordres du pays. Malgr le dsordre administratif, les
fautes et les malheurs qui signalent le commencement du XVIe sicle en
France, le pays tait en voie de prosprit, le commerce, l'industrie,
les sciences et les arts prenaient un dveloppement immense; il semblait
que la France et des trsors inconnus qui comblaient toutes les brches
faites  son crdit par des revers cruels et des dilapidations
scandaleuses. Les villes crevaient leurs vieilles enceintes de tous
cts pour s'tendre; on reconstruisait sur des plans plus vastes les
htels de ville, les marchs, les hospices; on jetait des ponts sur les
rivires; on perait de nouvelles routes; l'agriculture, qui jusqu'alors
avait t un des plus puissants moyens d'influence employs par les
tablissements religieux, commenait  tre tudie et pratique par
quelques grands propritaires appartenant au tiers tat; elle devint
l'objet de dispositions lgislatives dont quelques-unes sont encore en
vigueur[31]. L'tat tablissait une police sur les eaux et forts, sur
l'exploitation des mines. Ce grand mouvement effaait peu  peu l'clat
jet par les monastres dans les sicles prcdents. Des abbayes taient
scularises, leur influence morale se perdait, et beaucoup d'entre
elles tombaient en des mains laques. La France tait remplie d'glises
leves pendant les trois derniers sicles, lesquelles suffisaient, et
au del, aux besoins du culte, et la rforme diminuait le nombre des
fidles. Rome, et tout le clerg catholique n'avaient pas, ds le
commencement du XVIe sicle, compris toute l'importance des doctrines
prches par les novateurs. L'glise qui se croyait, aprs de si
glorieux combats, dfinitivement affermie sur sa base divine, n'avait
pas pris les armes assez tt; elle allait au concile de Trente arrter
les progrs de l'incendie, mais il tait dj bien tard, et il fallut
faire la part du feu. Une rforme tait devenue ncessaire dans son
sein, et l'glise l'avait elle-mme solennellement reconnu au concile de
Latran; elle fut dborde par cette prodigieuse activit intellectuelle
du XVIe sicle, par les nouvelles tendances politiques des populations
d'Allemagne et de France; elle fut trahie par son ancienne ennemie, la
fodalit, et la fodalit fut  son tour emporte par la tempte
qu'elle avait souleve contre l'glise. L'esprit original, natif,
individuel des peuples s'puisa dans ces luttes terribles qui chez nous
dsolrent la seconde moiti du XVIe sicle, et la royaut seule
s'tablit puissante sur ces ruines. Louis XIV clt la Renaissance. Les
arts, comme toujours, furent associs  ces grands mouvements
politiques. Jusqu' Louis XIV c'est un fleuve rapide, fcondant, vari
dans son cours, roulant dans un lit tantt large tantt resserr,
attirant  lui toutes les sources, intressant  suivre dans ses
dtours; sous Louis XIV, ce fleuve devient un immense lac aux eaux
dormantes, infcondes, aux reflets uniformes, qui tonne par sa grandeur
mais qui ne nous transporte nulle part, et fatigue le regard par la
monotonie de ses aspects. Aujourd'hui les digues sont rompues et les
eaux s'chappent de toutes parts en dsordre par cent issues; o
vont-elles? Nul ne le sait.

Avec la Renaissance s'arrtent les dveloppements de l'architecture
religieuse en France. Elle se trane pendant le XVIe sicle indcise,
conservant et repoussant tour  tour ses traditions, n'ayant ni le
courage de rompre avec les formes et le systme de construction des
sicles prcdents, ni le moyen de les conserver (voy. ARCHITECTURE
RELIGIEUSE). L'architecture monastique frappe au coeur s'arrte court.
L'architecture civile prend un nouvel essor pendant toute la dure du
XVIe sicle et produit seule des oeuvres vraiment originales (voy.
ARCHITECTURE CIVILE). Quant  l'architecture militaire, il n'est pas
besoin de dire qu'elle se modifie profondment au moment o l'artillerie
vient changer le systme de l'attaque et celui de la dfense des places
fortes.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]


      [Note 8: Mab., _Ann. Ben._, t. III, p. 330.]

      [Note 9: _Bibl. Clun._, col. 1, 2, 3, 4.--_Cluny au XIe
      sicle_, par l'abb F. Cucherat, 1851, 1 vol. Lyon. Paris.]

      [Note 10: _Bull. Clun._, p. 1, 2, 3.--_Ibid._]

      [Note 11: Udalrici _Antiq. consuet. Clun. mon._, lib.
      III, c. VIII et IX.]

      [Note 12: _Cluny au XIe sicle_, par l'abb F. Cucherat.]

      [Note 13: Udalrici _Antiq. cons. Clun. mon._, lib. II. c.
      VIII, in fine.--Bernardi _Cons. cnob. Clun._, p. I, c.
      XXVII.--L'abb Cucherat, p. 83.]

      [Note 14: _S. Anselme de Cant._, par M. C. de Rmusat.
      Paris, 1853, p. 43.]

      [Note 15: L'abb Cucherat, p. 104.]

      [Note 16: _Ann. Bend._, t. IV, p. 207 et 208.]

      [Note 17: Inter prdictas cryptas et cellam novitiorum,
      posita sit alia cella ubi aurifices, inclusores et vitrei
      magistri operentur; qu cella habeat longitudinis CXXV
      pedes, latitudinis XXV.]

      [Note 18: _Cluny au XIe sicle_. par l'abb Cucherat, p.
      106 et 107.]

      [Note 19: _Lettres sur l'Histoire de France_, par Aug.
      Thierry. Paris, 1842, p. 401 et 402.]

      [Note 20: _Lettres sur l'Hist. de France_, par Aug.
      Thierry. Paris, 1842, p, 412.--Hug. Pietav. _Hist. Vezeliac
      monast._, lib. III, apud d'Achery, _Spicilegium_, t. II, p.
      533 et 535.]

      [Note 21: _Hist. des communes de France_, par M. le baron
      C. F. E, Dupin. Paris, 1834.]

      [Note 22: _Ibid_.]

      [Note 23: _Grgoire VII, saint Franois d'Assises et
      saint Thomas d'Aquin_, par J. Delcluze, Paris, 1844; t. II,
      p. 64  85.--_Ouvrages indits d'Abailard_, par M. Cousin.
      Introduction, p. CLV et suiv.]

      [Note 24: _Abailard et Hlose_, essai historique, par M.
      et Mme Guizot. Nouvelle dition, entirement refondue.
      Paris, 1853.]

      [Note 25: M. Flix de Verneilh (l'_Architecture byzantine
      en France_. Paris, 1852)]

      [Note 26: _L'architecture byzantine en France_, par M.
      Flix de Verneilh.]

      [Note 27: Voir l'article de M. Vitet, insr dans le
      _Journal des Savants_, cahier de janvier, fvrier et mai
      1853, sur _l'architecture byzantine en France_, par M. de
      Verneilh.]

      [Note 28: La dnomination d'_architecture romane_ est
      trs-vague, sinon fausse. La langue romane tait
      circonscrite sur un sol dont on connat les limites, en de
      et au del de la Loire. En peut-on dire autant de
      l'architecture que l'on dsigne sous le nom de _romane_?
      (Voy. dans l'art. de M. Vitet prcit, p. 30 et 31, la
      judicieuse critique sur cette dnomination.)]

      [Note 29: Lettre de Luther  Rubel. (_Histoire de la Vie,
      des Ouvr. et des Doctr. de Luther_, par M. Audin. Paris.)]

      [Note 30: Alination de l'hostel Saint-Paul, an. 1516.
      _Hist de la Ville de Paris_. D. Flibien; t. III; p.
      justif., p. 574.]

      [Note 31: _Essai sur l'histoire du tiers tat_, par M. A.
      Thierry, t. I, p. 116; dit. Furne, 1853; _Recueil des anc.
      lois fran._ par M. Isambert., t. XI et XII; dit. de
      Villers-Cotterets, aot 1539.]




ARCHITECTURE RELIGIEUSE. Chez tous les peuples l'architecture religieuse
est la premire  se dvelopper. Non-seulement au milieu des
civilisations naissantes, le monument religieux rpond au besoin moral
le plus puissant, mais encore il est un lieu d'asile, de refuge; une
protection contre la violence. C'est dans le temple ou l'glise que se
conservent les archives de la nation, ses titres les plus prcieux sont
sous la garde de la Divinit; c'est sous son ombre que se tiennent les
grandes assembles religieuses ou civiles, car dans les circonstances
graves, les socits qui se constituent, ont besoin de se rapprocher
d'un pouvoir surhumain pour sanctionner leurs dlibrations. Ce
sentiment que l'on retrouve chez tous les peuples, se montre
trs-prononc dans la socit chrtienne. Le temple paen n'est qu'un
sanctuaire o ne pntrent que les ministres du culte et les initis, le
peuple reste en dehors de ses murs, aussi les monuments de l'antiquit
l o ils taient encore debout, en Italie, sur le sol des Gaules, ne
pouvaient convenir aux chrtiens. La basilique antique avec ses larges
dimensions, sa tribune, ses ailes ou bas ct, son portique antrieur,
se prtait au culte de la nouvelle loi. Il est mme probable que les
dispositions de l'difice romain eurent une certaine influence sur les
usages adopts par les premiers chrtiens du moment qu'ils purent sortir
des catacombes et exercer leur culte ostensiblement. Mais dans les
limites que nous nous sommes traces, nous devons prendre, comme point
de dpart, la basilique chrtienne de l'poque carlovingienne, dont les
dispositions s'loignaient dj de la basilique antique. Alors on ne se
contentait plus d'un seul autel, il fallait lever des tours destines 
recevoir des cloches pour appeler les fidles, et les avertir des heures
de prires. La tribune de la basilique antique n'tait pas assez vaste
pour contenir le clerg nombreux runi dans les glises; le _choeur_
devait empiter sur les portions abandonnes au public dans le monument
romain. L'glise n'tait pas isole, mais autour d'elle, comme autour du
temple paen, se groupaient des btiments destins  l'habitation des
prtres et des clercs; des portiques, des sacristies, quelquefois mme
des coles, des bibliothques, de petites salles pour renfermer les
trsors, les chartes, les vases sacrs et les ornements sacerdotaux, des
logettes pour des pnitents ou ceux qui profitaient du droit d'asile.
Une enceinte enveloppait presque toujours l'glise et ses annexes, le
cimetire et des jardins; cette enceinte, ferme la nuit, tait perce
de portes fortifies. Un grand nombre d'glises taient desservies par
un clerg rgulier dpendant d'abbayes ou de prieurs, et se rattachant
ainsi  l'ensemble de ces grands tablissements. Les glises
collgiales, paroissiales et les chapelles elles-mmes, possdaient dans
une proportion plus restreinte tous les services ncessaires 
l'exercice du culte, de petits clotres, des sacristies, des trsors,
des logements pour les desservants. D'ailleurs les collgiales,
paroisses et chapelles taient places sous la juridiction des vques,
les abbayes et les prieurs exeraient aussi des droits sur elles, et
parfois mme les seigneurs laques construisaient des chapelles,
rigeaient des paroisses en collgiales, sans consulter les vques, ce
qui donna lieu souvent  de vives discussions entre ces seigneurs et les
vques. Les cathdrales comprenaient dans leurs dpendances les
btiments du chapitre, de vastes clotres, les palais des vques,
salles synodales etc. (voy. VCH, SALLE SYNODALE, CLOTRE,
ARCHITECTURE MONASTIQUE, TRSOR, SACRISTIE, SALLE CAPITULAIRE).

Nous donnons ici (1) pour faire connatre quelle tait la disposition
gnrale d'une glise de moyenne grandeur au Xe sicle, un plan qui sans
tre copi sur tel ou tel difice existant, rsume l'ensemble de ces
dispositions. I est le portique qui prcde la nef, le Narthex de la
basilique primitive, sous lequel se tiennent les pnitents auxquels
l'entre de l'glise est temporairement interdite, les plerins qui
arrivent avant l'ouverture des portes. De ce porche, qui gnralement
est couvert en appentis, on pntre dans la nef et les bas cts par
trois portes fermes pendant le jour par des voiles. N les fonts
baptismaux placs soit au centre de la nef, soit dans l'un des
collatraux H. G la nef au milieu de laquelle est rserv un passage
libre sparant les hommes des femmes. P la tribune, les ambons, et plus
tard le jub o l'on vient lire l'ptre et l'vangile. A le bas choeur
o se tiennent les clercs. O l'entre de la confession, de la crypte qui
renferme le tombeau du saint sur lequel l'glise a t leve; des deux
cts les marches pour monter au sanctuaire. C l'autel principal. B
l'exdre au milieu duquel est plac le sige de l'vque, de l'abb ou
du prieur; les stalles des chanoines ou des religieux s'tendent plus ou
moins  droite et  gauche. E les extrmits du transsept. D des autels
secondaires. F la sacristie, communiquant au clotre L et aux
dpendances. Quelquefois, du porche on pntre dans le clotre par un
passage et une porterie K. Alors les clochers taient presque toujours
placs, non en avant de l'glise, mais prs du transsept en M sur les
dernires traves des collatraux. Les religieux se trouvaient ainsi
plus  proximit du service des cloches, pour les offices de nuit, ou
n'taient pas obligs de traverser la foule des fidles pour aller
sonner pendant la messe. L'abbaye Saint-Germain des Prs avait encore 
la fin du sicle dernier ses deux tours ainsi places. Cluny, Vzelay,
beaucoup d'autres glises abbatiales, de prieurs, des paroisses mme,
un grand nombre de cathdrales possdent ou possdaient des clochers
disposs de cette manire. Chlons-sur-Marne laisse voir encore les
tages infrieurs de ses deux tours bties des deux cts du choeur.
L'abb Lebeuf, dans son Histoire du diocse d'Auxerre, rapporte qu'en
1215, l'vque Guillaume de Seignelay, faisant rebtir le choeur de la
cathdrale de Saint-tienne que nous admirons encore aujourd'hui, les
deux clochers romans, qui n'avaient point encore t dmolis mais qui
taient saps  leur base pour permettre l'excution des nouveaux
ouvrages, s'croulrent l'un sur l'autre sans briser le jub, ce qui fut
regard comme un miracle[32].

 cette poque (nous parlons du Xe sicle), les absides et les tages
infrieurs des clochers taient presque toujours les seules parties
votes, les nefs, les bas cts, les transsepts taient couverts par
des charpentes. Cependant dj des efforts avaient t tents pour
tablir des votes dans les autres parties des difices religieux o ce
genre de construction ne prsentait pas de grandes difficults. Nous
donnons (2) le plan de la petite glise de Vignory (Haute-Marne) qui
dj contient un bas ct avec chapelles absidales pourtournant le
sanctuaire. Ce bas ct B est vot en berceau; quatre autres petits
berceaux spars par des arcs-doubleaux flanquent les deux traves qui
remplacent le transsept en avant de l'abside. Le sanctuaire C est vot
en cul-de-four, et deux arcs-doubleaux DD contre-buttent les bas cts
AA sur lesquels taient levs deux clochers; un seul subsiste encore,
reconstruit en grande partie au XIe sicle. Tout le reste de l'difice
est couvert par une charpente apparente et faonne[33]. La coupe
transversale que nous donnons galement sur la nef (3) fait comprendre
cette intressante construction dans laquelle on voit apparatre la
vote mle au systme primitif des couvertures en bois. On remarquera
que la nef prsente un simulacre de galerie qui rappelle encore la
galerie du premier tage de la basilique romaine; ce n'est plus 
Vignory qu'une dcoration sans usage et qui parat tre une concession 
la tradition. Bientt cependant on ne se contenta plus de voter
seulement le choeur, les chapelles absidales et leurs annexes, on voulut
remplacer partout les charpentes destructibles par des votes en pierre,
en moellon ou en brique; ces charpentes brlaient se pourrissaient
rapidement; quoique peintes, elles ne prsentaient pas cet aspect
monumental et durable que les constructeurs du moyen ge s'efforaient
de donner  l'glise. Les diffrentes contres qui depuis le XIIIe
sicle composent le sol de la France ne procdrent pas de la mme
manire pour voter la basilique latine. Dans l'ouest,  Prigueux, ds
la fin du Xe sicle on levait la cathdrale et la grande glise
abbatiale de Saint-Front (voy. ARCHITECTURE, dveloppement de l') sous
l'influence de l'glise  coupoles de Saint-Marc de Venise[34]. Ce
monument, dont nous donnons le plan et une coupe transversale, succdait
 une basilique btie suivant la tradition romaine. C'tait une
importation trangre  tout ce qui avait t lev  cette poque sur
le sol occidental des Gaules depuis l'invasion des barbares. Le plan (4)
reproduit non-seulement la forme mais aussi la dimension de celui de
Saint-Marc,  peu de diffrences prs. La partie antrieure de ce plan
laisse voir les restes de l'ancienne basilique latine modifis  la fin
du Xe sicle par la construction d'une coupole derrire le narthex, et
d'un clocher pos  cheval sur les traves de l'ancienne nef. L'glise
de Saint-Front se trouvait alors possder un avant-porche (le narthex
primitif), un second porche vot, le vestibule sous le clocher, et
enfin le corps principal de la construction couvert par cinq coupoles
poses sur de larges arcs-doubleaux et sur pendentifs (5). Ici les
coupoles et les arcs-doubleaux ne sont pas tracs comme  Saint-Marc de
Venise, suivant une courbe plein cintre, mais prsentent des arcs
briss, des formes ogivales, bien qu'alors en France l'arc en
tiers-point ne ft pas adopt; mais les constructeurs de Saint-Front,
fort peu familiers avec ce systme de votes, ont certainement recherch
l'arc bris afin d'obtenir une plus grande rsistance et une pousse
moins puissante (V. CONSTRUCTION, COUPOLE). Cette importation de la
coupole sur pendentifs ne s'applique pas seulement  l'glise de
Saint-Front et  celle de la cit de Prigueux. Pendant les XIe et XIIe
sicles on construit dans l'Aquitaine une grande quantit d'glises 
coupoles; les glises de Souliac, de Cahors, d'Angoulme, de Trmolac,
de Saint-Avit-Senieur, de Salignac, de Saint-milion, de Saint-Hilaire
de Poitiers, de Fontevrault, du Puy en Vlay, et beaucoup d'autres
encore, possdent des coupoles leves sur pendentifs. Mais l'glise de
Saint-Front prsente seule un plan copi sur celui de Saint-Marc. Les
autres difices que nous venons de citer conservent le plan latin avec
ou sans transsepts et presque toujours sans bas cts. Nous donnons ici
le plan de la belle glise abbatiale de Fontevrault (6) qui date du XIIe
sicle, et qui possde une srie de quatre coupoles sur pendentifs dans
sa nef, disposes et contre-buttes ainsi que celles de la cathdrale
d'Angoulme, avec beaucoup d'art. Voici (7) une des traves de la nef de
l'glise de Fontevrault. Jusqu'au XIIIe sicle l'influence de la coupole
se fait sentir dans les difices religieux de l'Aquitaine, du Poitou et
de l'Anjou; la Cathdrale d'Angers, btie au commencement du XIIIe
sicle, est sans bas cts, et ses votes, quoique nerves
d'arcs-ogives, prsentent dans leur coupe de vritables coupoles (voy.
VOTE). Les nefs des cathdrales de Poitiers et du Mans sont encore
soumises  cette influence de la coupole, mais dans ces difices les
pendentifs disparaissent et la coupole vient se mlanger avec la vote
en arcs-ogives des monuments de l'Ile-de-France et du nord[35].

En Auvergne comme centre, et en suivant la Loire jusqu' Nevers, un
autre systme est adopt dans la construction des difices religieux.

Dans ces contres, ds le XIe sicle, on avait renonc aux charpentes
pour couvrir les nefs; les bas cts de la basilique latine taient
conservs ainsi que la galerie suprieure. La nef centrale tait vote
en berceau plein cintre avec ou sans arcs-doubleaux; des demi-berceaux
comme des arcs-boutants continus, levs sur les galeries suprieures
contre-buttaient la vote centrale, et les bas cts taient vots par
la pntration de deux demi-cylindres suivant le mode romain. Des
culs-de-four terminaient le sanctuaire comme dans la basilique antique
et le centre du transsept tait couvert par une coupole  pans accuss
ou arrondis aux angles, porte sur des trompes ou des arcs
concentriques, ou mme quelquefois de simples encorbellements soutenus
par des corbeaux. Ce systme de construction des difices religieux est
continu pendant le XIIe sicle, et nous le voyons adopt jusqu'
Toulouse, dans la grande glise de Saint-Sernin. Voici le plan de
l'glise du prieur de Saint-tienne de Nevers (8) btie pendant la
seconde moiti du XIe sicle et qui prsente un des types les plus
complets des glises  nefs votes en berceau plein cintre contre-butt
par des demi-berceaux bands sur les galeries des bas cts. (9) Le plan
de l'glise de Notre-Dame du Port  Clermont-Ferrand, un peu potrieure;
(10) la coupe transversale de la nef de cette glise, et (10 _bis_) la
coupe sur le transsept, dans laquelle apparat la coupole centrale
galement contre-butte par des demi-berceaux reposant sur deux murs 
claire-voie ports sur deux arcs-doubleaux construits dans le
prolongement des murs extrieurs. Dans ces difices toutes les pousses
des votes sont parfaitement maintenues; aussi se sont-ils conservs
intacts jusqu' nos jours. Toutefois en tant inspires de la basilique
romaine, ces glises ne conservaient pas au-dessus de la galerie
suprieure ou _triforium_, les fentres qui clairaient les nefs
centrales des difices romains; la ncessit de maintenir la vote en
berceau par une butte continue sous forme de demi-berceau sur les
galeries, interdisait aux constructeurs la facult d'ouvrir des fentres
prenant des jours directs au-dessous de la vote centrale. Les nefs de
ces glises ne sont claires que par les fentres des bas cts ou par
les jours ouverts  la base du triforium; elles sont obscures, et ne
pouvaient convenir  des contres o le soleil est souvent cach, o le
ciel est sombre.

Dans le Poitou, dans une partie des provinces de l'ouest et dans
quelques localits du midi, on avait adopt au XIe sicle un autre mode
de construire les glises et de les voter; les bas cts taient levs
jusqu' la hauteur de la nef, et de petites votes d'artes ou en
berceau leves sur ces bas cts contre-buttaient le berceau central.
L'glise abbatiale de Saint-Savin, prs Poitiers, dont nous donnons le
plan (11), est construite d'aprs ce systme; de longues colonnes
cylindriques portent des archivoltes sur lesquelles viennent reposer le
berceau plein cintre de la nef et les petites votes d'artes des deux
bas cts, ainsi que l'indique la coupe transversale (12). Mais ici la
galerie suprieure de la basilique latine est supprime, et la nef n'est
claire que par les fentres ouvertes dans les murs des bas cts. Pour
de petites glises troites, ce parti n'a pas d'inconvnients; il laisse
cependant le milieu du monument et surtout les votes dans l'obscurit
lorsque les nefs sont larges; il ne pouvait non plus convenir aux
grandes glises du nord. On observera que dans les difices, soit de
l'Auvergne, soit du midi de la France, levs suivant le mode de bas
cts avec ou sans galeries contre-buttant la vote centrale, les votes
remplacent absolument les charpentes puisque, non-seulement elles
ferment les nefs et bas cts, mais encore elles portent la couverture
en tuiles ou en dalles de pierre. Ce fait est remarquable; reconnaissant
les inconvnients des charpentes, les architectes de ces provinces les
supprimaient compltement et faisaient ainsi disparatre toutes causes
de destruction par le feu. Dans les provinces du nord, en Normandie,
dans l'Ile-de-France, en Champagne, en Bourgogne, en Picardie, lorsque
l'on se dcide  voter la basilique latine, on laisse presque toujours
subsister la charpente au-dessus de ces votes; on runit les deux
moyens, la vote, pour mieux clore l'difice, pour donner un aspect plus
digne et plus monumental aux intrieurs, pour empcher les charpentes,
en cas d'incendie, de calciner les nefs; la charpente, pour recevoir la
couverture en tuiles, en ardoises ou en plomb. Les couvertures poses
directement sur la maonnerie des votes causaient des dgradations
frquentes dans les climats humides, elles laissaient pntrer les eaux
pluviales  l'intrieur par infiltration, ou mme par suite de la
porosit des matriaux employs, dalles ou terre cuite. Si les
constructeurs septentrionaux, lorsqu'ils commencrent  voter leurs
glises, employrent ce procd, ils durent l'abandonner bientt en
reconnaissant les inconvnients que nous venons de signaler, et ils
protgrent leurs votes par des charpentes qui permettaient de
surveiller l'extrados de ces votes, qui laissait circuler l'air sec
au-dessus d'elles et rendaient les rparations faciles. Nous verrons
tout  l'heure comment cette ncessit contribua  leur faire adopter
une combinaison de votes particulire. Les tentatives pour lever des
glises votes ne se bornaient pas  celles indiques ci-dessus. Dj
ds le Xe sicle les architectes avaient eu l'ide de voter les bas
cts des basiliques latines au moyen d'une suite de berceaux plein
cintre posant sur des arcs-doubleaux et perpendiculaires aux murs de la
nef; la grande nef restait couverte par une charpente. Les restes de la
basilique primitive de l'abbaye de Saint-Front de Prigueux conservent
une construction de ce genre, qui existait fort dveloppe dans l'glise
abbatiale de Saint-Remy de Reims avant les modifications apportes dans
ce curieux monument pendant les XIIe et XIIIe sicles. La figure (13)
fera comprendre ce genre de btisses. Ces berceaux parallles posant sur
des arcs-doubleaux dont les naissances n'taient pas trs-leves
au-dessus du sol ne pouvaient pousser  l'intrieur les piles des nefs
charges par des murs levs; et des fentres prenant des jours directs,
taient ouvertes au-dessus des bas cts. Dans la Haute-Marne, sur les
bords de la haute Sane, en Normandie, il devait exister au XIe sicle
beaucoup d'glises leves suivant ce systme, soit avec des votes en
berceaux perpendiculaires  la nef, soit avec des votes d'artes, sur
les bas cts; les nefs restaient couvertes seulement par des
charpentes. La plupart de ces difices ont t modifis au XIIIe ou au
XIVe sicle, c'est--dire qu'on a construit des votes hautes sur les
murs des nefs en les contre-buttant par des arcs-boutants; mais on
retrouve facilement les traces de ces dispositions primitives. Quelques
difices religieux btis par les Normands en Angleterre, ont conserv
leurs charpentes sur les grandes nefs, les bas cts seuls tant vots.
Nous citerons, parmi les glises franaises, la petite glise de
Saint-Jean de Chlons-sur-Marne, dont la nef, qui date de la fin du XIe
sicle, conserve encore sa charpente masque par un berceau en planches
fait il y a peu d'annes; l'glise du Pr-Notre-Dame, au Mans, de la
mme poque, qui n'avait dans l'origine que ses bas cts vots; les
grandes glises abbatiales de la Trinit et de Saint-tienne de Caen,
dont les nefs devaient tre certainement couvertes primitivement par des
charpentes apparentes, etc.  Saint-Remy de Reims il existe une galerie
suprieure, aussi large que le bas ct, qui tait aussi
trs-probablement vote de la mme manire. Nous avons suppos dans la
figure (13) les charpentes des bas ct enleves, afin de laisser voir
l'extrados des berceaux de ces bas cts.

On ne tarda pas, dans quelques provinces,  profiter de ce dernier parti
pour contre-butter les votes, qui remplacrent bientt les charpentes
des nefs principales. Dans la partie romane de la nef de la cathdrale
de Limoges, dans les glises de Chtillon-sur-Seine, et de l'abbaye de
Fontenay prs Montbard de l'ordre de Cteaux, on voit les bas cts
vots par une suite de berceaux parallles perpendiculaires  la nef
portant sur des arcs-doubleaux; les traves de ces nefs sont larges; la
pousse continue du grand berceau suprieur se trouve contre-butte par
les sommets des berceaux perpendiculaires des bas cts, et par des murs
levs sur les arcs-doubleaux qui portent ces berceaux; murs qui sont de
vritables contre-forts, quelquefois mme allgs par des arcs et
servant en mme temps de points d'appui aux pannes des combles
infrieurs: l'exemple (14) que nous donnons ici fait comprendre toute
l'ossature de cette construction; A, arcs-doubleaux des bas cts
portant les berceaux perpendiculaires  la nef, ainsi que les murs
_porte-pannes_ et contre-forts B, allgs par des arcs de dcharge,
vritables arcs-boutants noys sous les combles. Dans ces difices
religieux, la charpente suprieure se trouvait supprime, la tuile
recouvrait simplement le berceau ogival C. Quant  la charpente des bas
cts, elle se trouvait rduite  des cours de pannes et des chevrons
portant galement ou de la tuile creuse, ou de grandes tuiles plates le
plus souvent vernisses (voy. COUVERTURE). Mais les grandes nefs de ces
glises ne pouvaient tre claires par des jours directs, elles taient
obscures dans leur partie suprieure, ainsi on se trouvait toujours
entre ces deux inconvnients, ou d'clairer les nefs par des fentres
ouvertes au-dessus des votes des bas cts, et alors de couvrir ces
nefs par des charpentes apparentes, ou de les voter et de se priver de
jours directs.

Tous ces monuments taient levs dans des conditions de stabilit
telles, qu'ils sont parvenus jusqu' nous presque intacts. Ces types se
perptuaient pendant les XIe et XIIe sicles avec des diffrences peu
sensibles dans le centre de la France, dans le midi, l'ouest, et
jusqu'en Bourgogne. Dans l'Ile-de-France, la Champagne, la Picardie,
dans une partie de la Bourgogne et en Normandie, les procds pour
construire les difices religieux prirent une autre direction. Ces
contres renfermaient des villes importantes et populeuses; il fallait
que les difices religieux pussent contenir un grand nombre de fidles;
la basilique antique, are, claire, permettant la construction de
larges nefs spares des bas cts par deux ranges de colonnes minces,
satisfaisait  ce programme. En effet, si nous examinons (fig. 15) la
coupe d'une basilique construite suivant la tradition romaine, nous
voyons une nef A, ou vaisseau principal, qui peut avoir de dix  douze
mtres de largeur, si nous subordonnons cette largeur  la dimension
ordinaire des bois dont taient forms les entraits; deux bas cts B de
cinq  six mtres de largeur, clairs par des fentres G; au-dessus
deux galeries C permettant de voir le sanctuaire, et claires
elles-mmes par des jours directs, puis pour clairer la charpente et le
milieu de la nef, des baies suprieures E perces au-dessus des combles
des galeries. Cette construction pouvait tre leve sur un plan vaste,
 peu de frais. Mais, nous l'avons dit, il fallait  ces populations des
difices plus durables, d'un aspect plus monumental, plus recueilli; et
d'ailleurs  la fin du Xe sicle les Normands n'avaient gure laiss
d'difices debout dans les provinces du nord de la France. On songea
donc ds le XIe sicle  reconstruire les difices religieux sur des
donnes nouvelles, et capables de rsister  toutes les causes de ruine.
Le systme de la vote d'arte romaine forme par la pntration de deux
demi-cylindres d'un diamtre gal, n'avait jamais t abandonn; aussi
fut-il appliqu aux difices religieux, du moment que l'on renona aux
charpentes; mais ce systme ne peut tre employ que pour voter un plan
carr; or dans le plan de la basilique latine, le bas ct seul prsente
un plan carr  chaque trave; quant  la nef, l'espacement compris
entre chaque pilier tant plus troit que la largeur du vaisseau
principal, l'espace  voter se trouve tre un paralllogramme et ne
peut tre ferm par une vote d'arte romaine; exemple (16): soit une
portion de plan d'une glise du XIe sicle, A les bas cts, B la nef
principale; les surfaces C D E F sont carres et peuvent tre facilement
votes par deux demi-cylindres d'un diamtre gal, mais les surfaces G
H I K sont des paralllogrammes; si l'on bande un berceau ou
demi-cylindre de G en H, le demi-cylindre de G en I viendra pntrer le
demi-cylindre G H au-dessous de sa clef, ainsi que l'indique la figure
(17).

Le cintrage de ces sortes de votes devait paratre difficile  des
constructeurs inexpriments; de plus, ces votes, dites en arcs de
clotre, sont pesantes, d'un aspect dsagrable, surtout si elles sont
trs-larges, comme on peut s'en convaincre en examinant la figure (18).
Les constructeurs septentrionaux du XIe sicle n'essayrent mme pas de
les employer; ils se contentrent de fermer les bas cts par des votes
d'artes romaines et de continuer  couvrir les grandes nefs par une
charpente apparente, ainsi que l'indique la figure (13), o ils eurent
l'ide d'lever des berceaux sur les murs des nefs, au-dessus des
fentres suprieures. Ce second parti (19) ne pouvait tre durable; les
grandes votes A, n'tant point contre-buttes, durent s'crouler peu de
temps aprs leur dcintrage; on plaait des contre-forts extrieurs en
B, mais ces contre-forts ne pouvaient maintenir la pousse continue des
berceaux que sur certains points isols, puis ils portaient  faux sur
les reins des arcs-doubleaux C, les dformaient en disloquant ainsi tout
l'ensemble de la btisse. Pour diminuer la puissance de pousse des
berceaux, on eut l'ide, vers le commencement du XIIe sicle, dans
quelques localits, de les cintrer suivant une courbe brise ou en
tiers-point, en les renforant (comme dans la nef de la cathdrale
d'Autun) au droit des piles par des arcs-doubleaux saillants, maintenus
par des contre-forts (20). Il y avait l une amlioration, mais ce mode
n'en tait pas moins vicieux; et la plupart des glises bties suivant
ce principe se sont croules quand elles n'ont pas t consolides par
des arcs-boutants un sicle environ aprs leur construction. C'est alors
que les Clunisiens reconstruisaient la plupart de leurs tablissements;
de 1089  1140 environ, la grande glise de Cluny, la nef de l'abbaye de
Vzelay sont leves; nous nous occuperons plus particulirement de ce
dernier monument religieux, encore debout aujourd'hui, tandis qu'une rue
et des jardins ont remplac l'admirable difice de saint Hugues et de
Pierre le Vnrable (voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE).

 Vzelay, l'architecture religieuse allait faire un grand pas; sans
abandonner le plein cintre, les constructeurs tablirent des votes
d'artes sur la nef principale aussi bien que sur les bas cts;
seulement pour faire arriver la pntration des portions de votes
cintres suivant les formerets plein cintre jusqu' la clef du grand
berceau galement plein cintre de la nef, ils eurent recours  des
ttonnements trs-curieux  tudier (voy. VOTE). Voici une vue
perspective de l'intrieur de cette nef regardant vers l'entre, qui
donne l'ide du systme adopt (21), et n'oublions pas que cette nef
tait leve au commencement du XIIe sicle, peu de temps aprs celle de
Cluny, et que par consquent l'effort tait considrable, le progrs
bien marqu, puisque la nef de l'glise de Cluny tait encore vote en
berceau plein cintre, et que mme aprs la construction de la nef de
Vzelay, vers 1150,  Autun,  Beaune,  Saulieu, on construisait encore
des votes en berceau (ogival, il est vrai) sur les grandes nefs, ainsi
que l'indique la figure (20). L'innovation tente  Vzelay n'eut pas
cependant de bien brillants rsultats, car si ces votes reportaient
leur pousse sur des points isols, au droit des piles, elles n'taient
paules que par des contre-forts peu saillants, elles firent dverser
les murs, dformer les votes des bas cts; et il fallut aprs que
quelques-unes d'elles se furent croules, et toutes les autres
aplaties, construire  la fin du XIIe sicle des arcs-boutants pour
arrter l'effet de cette pousse.  Cluny comme  Beaune, comme  la
cathdrale d'Autun, il fallut de mme jeter des arcs-boutants contre les
murs des nefs pendant les XIIIe et XIVe sicles pour arrter
l'cartement des votes.

Il est certain que les effets qui se manifestrent dans la nef de
Vzelay durent surprendre les constructeurs qui croyaient avoir par 
l'cartement des grandes votes d'artes, non-seulement par
l'tablissement des contre-forts extrieurs, mais bien plus srement
encore par la pose de tirants en fer qui venaient s'accrocher au-dessus
des chapiteaux,  la naissance des arcs-doubleaux,  de forts gonds
chevills sur des longrines en bois places en long dans l'paisseur des
murs (voy. CHANAGE, CONSTRUCTION, TIRANT). Ces tirants qui
remplissaient la fonction d'une _corde_  la base de l'arc-doubleau,
cassrent ou brisrent leurs gonds; car  cette poque les fers d'une
grande longueur devaient tre fort ingaux et mal forgs.

Mais cette exprience ne fut point perdue. Dans cette mme glise de
Vzelay, vers 1160, on btit un porche ferm, vritable narthex ou
_antglise_, conformment  l'usage alors adopt par la rgle de Cluny
(voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE); et ce porche, dans lequel les
arcs-doubleaux adoptent la courbe en tiers-point, prsente des votes
d'artes avec et sans arcs-ogives, construites trs-habilement, et
savamment contre-buttes par les votes d'artes rampantes des galeries
suprieures, ainsi que l'indique la coupe transversale de ce porche
(fig. 22). Mais ici comme dans les glises d'Auvergne, la nef principale
ne reoit pas de jours directs; pour trouver ces ours il et fallu
lever la vote centrale jusqu'au point A; alors des fentres auraient
pu tre perces au-dessus du comble du triforium dans le mur B, une
suite de petits arcs, ou un second triforium auraient clair ces
combles en E, et pour contre-butter la grande vote il et suffi de
construire, au droit de chaque arc-doubleau, un arc-boutant C reportant
les pousses sur le contre-fort D, rendu plus rsistant au moyen d'une
plus forte saillie. Ce dernier pas tait bien facile  franchir; aussi
voyons-nous presque tous les difices religieux du domaine royal, de la
Champagne, de la Bourgogne et du Bourbonnais adopter ce parti, non sans
quelques ttonnements, pendant la seconde moiti du XIIe sicle. Mais en
renonant aux votes en berceau dans les provinces du nord et les
remplaant par des votes d'artes (mme lorsqu'elles taient combines
comme celles du porche de l'glise de Vzelay, c'est--dire trs-peu
leves), on devait en mme temps renoncer aux couvertures poses  cru
sur ces votes, il fallait des charpentes. Une nouvelle difficult se
prsentait. Des votes construites d'aprs le systme adopt dans le
porche de Vzelay exigeaient ou des charpentes sans entraits, si les
murs _goutterots_ ne s'levaient que jusqu'au point E, c'est--dire
jusqu' la hauteur de la clef des formerets, ou une surlvation de ces
murs _goutterots_ jusqu'au sommet G des grandes votes, si l'on voulait
que les fermes fussent munies d'entraits. Or nous voyons que, pour
obtenir des jours directs au-dessus du triforium en B, on tait dj
amen  donner une grande lvation aux murs des nefs; il tait donc
important de gagner tout ce que l'on pouvait gagner sur la hauteur; on
fut alors entran  baisser la clef des arcs-doubleaux des grandes
votes au niveau des clefs des formerets, et comme consquence les
naissances de ces arcs-doubleaux durent tre places au-dessous des
naissances de ces formerets (voy. VOUTE). Ce fut aprs bien des
hsitations que, vers 1220, les sommets des arcs-doubleaux et des
formerets atteignirent dfinitivement le mme niveau. Les grandes votes
de la nef et du porche de Vzelay ont de la peine  abandonner la forme
primitive en berceau; videmment les constructeurs de cette poque, tout
en reconnaissant que la pousse continue de la vote en berceau ne
pouvait convenir  des difices dont les plans ne donnent que des points
d'appui espacs, qu'il fallait diviser cette pousse au moyen de
formerets et de votes pntrant le berceau principal, n'osaient encore
aborder franchement le parti de la vote en arcs-ogives; d'ailleurs ils
commenaient  peine vers le milieu du XIIe sicle  poser des
arcs-ogives saillants, et les artes des votes ne pouvaient tre
maintenues sans ce secours,  moins d'un appareil fort compliqu que des
maonneries en petits moellons ne comportaient pas. Les plus anciens
arcs-ogives ne sont que des nervures saillantes, des boudins, des tores
simples, doubles ou triples, qui sont videmment placs sous les artes
des votes dans l'origine, pour les dcorer et pour donner un aspect
moins froid et moins sec aux constructions. Dans le porche de Vzelay,
par exemple, deux votes seulement sont munies d'arcs-ogives; ils ne
sont qu'une dcoration, et n'ajoutent rien  la solidit des votes qui
ne sont pas combines pour avoir besoin de leur secours. Les grandes
votes, presque coupoles, des cathdrales d'Angers et de Poitiers, sont
dcores d'arcs-ogives trs-minces, sans utilit, et qui, au lieu de
porter les remplissages, sont ports par eux au moyen de queues
pntrant dans les artes  peine saillantes de ces votes. Mais
bientt, pendant la seconde moiti du XIIe sicle, les architectes du
nord s'emparent de ce motif de dcoration pour tablir tout leur systme
de construction des votes en arcs-d'ogives. Ils donnent aux arcs-ogives
une paisseur et une force assez grandes non-seulement pour qu'ils
puissent se maintenir par la coupe de leurs claveaux, mais encore pour
pouvoir s'en servir comme de cintres sur lesquels ils viennent bander
les triangles de remplissages formant autant de petites votes
indpendantes les unes des autres, et reportant tout leur poids sur ces
cintres. Ce principe une fois admis, ces architectes sont compltement
matres des pousses des votes, ils les font retomber et les dirigent
sur les points rsistants. C'est par l'application savante de ce
principe qu'ils arrivent rapidement  reporter tout le poids et la
pousse de votes normes sur des piles extrmement minces et prsentant
en projection horizontale une surface trs-minime. Nous ne nous
tendrons pas davantage sur ce chapitre, dvelopp dans le mot VOTE.

La figure 19 fait voir comme les architectes qui construisaient des
glises taient conduits, presque malgr eux et par la force des choses,
 donner une grande lvation aux nefs centrales comparativement  leur
largeur. La plupart des auteurs qui ont crit sur l'architecture
religieuse du moyen ge se sont merveills de la hauteur prodigieuse de
ces nefs, et ils ont voulu trouver dans cette lvation une ide
symbolique. Que l'on ait exagr,  la fin du XIIIe sicle et pendant
les XIVe et XVe sicles, la hauteur des difices religieux,
indpendamment des ncessits de la construction, nous voulons bien
l'admettre; mais au moment o l'architecture religieuse se dveloppe
dans le nord de la France, lorsqu'on tudie scrupuleusement les
monuments, on est frapp des efforts que font les architectes pour
rduire au contraire, autant que possible, la hauteur des nefs. Un
expos fort simple fera comprendre ce que nous avanons ici. Supposons
un instant que nous ayons une glise  construire d'aprs les donnes
admises  la fin du XIIe sicle (23): la nef doit avoir 12 mtres d'axe
en axe des piles, les bas cts 7 mtres; pour que ces bas cts soient
d'une proportion convenable par rapport  leur hauteur, et pour qu'ils
puissent prendre des jours levs de faon  clairer le milieu de la
nef, ils ne peuvent avoir moins de 12 mtres de hauteur jusqu' la clef
des votes. Il faut couvrir ces bas cts par un comble de 5 mtres de
poinon, compris l'paisseur de la vote, nous arrivons ainsi au fatage
des combles des bas cts avec une hauteur de 17 mtres. Ajoutons  cela
le filet de ces combles, et l'appui des croises, ensemble 1 mtre, puis
la hauteur des fentres suprieures qui ne peuvent avoir moins de deux
fois la largeur de l'entre-deux des piles si l'on veut obtenir une
proportion convenable; or les bas cts ayant 7 mtres de largeur,
l'entre-deux des piles de la nef sera de 5m,50, ce qui donnera  la
fentre une hauteur de 11 mtres. Ajoutons encore l'paisseur de la clef
de ces fentres 0m,40, l'paisseur du formeret 0m,30; l'paisseur de la
vote 0m,25, le bahut du comble 0m,60, et nous avons atteint, en nous
restreignant aux hauteurs les plus modres, une lvation de 32 mtres
jusqu' la base du grand comble, et de 30 mtres sous clef. Le vide de
la nef entre les piles tant de 10m,50, elle se trouvera avoir en
hauteur trois fois sa largeur environ. Or il est rare qu'une nef de la
fin du XIIe sicle, dans un monument  bas cts simples et sans
triforium vot, soit d'une proportion aussi lance. Mais s'il s'agit
de construire une cathdrale avec doubles bas cts comme Notre-Dame de
Paris; si l'on veut lever sur les bas cts voisins de la nef un
triforium vot, couvrir ce triforium par une charpente; si l'on veut
encore percer des fentres au-dessus de ces combles sous les formerets
des grandes votes, on sera forcment entran  donner une grande
lvation  la nef centrale. Aussi, en analysant la coupe transversale
de la cathdrale de Paris, nous serons frapps de la proportion courte
de chacun des tages de la construction, pour viter de donner  la nef
principale une trop grande hauteur relativement  sa largeur. Les bas
cts sont crass, le triforium est bas, les fentres suprieures
primitives extrmement courtes, c'est au moyen de ces sacrifices que la
nef centrale de la cathdrale de Paris n'a sous clef qu'un peu moins de
trois fois sa largeur (voy. fig. 27); car il faut observer que cette
largeur des nefs centrales ne pouvait dpasser une certaine limite, 
cause de la maigreur des points d'appui, et du mode de construction des
votes maintenues seulement par une loi d'quilibre; les nefs les plus
larges connues n'ont pas plus de 16m,60 d'axe en axe des piles. Cette
ncessit de ne pas lever les votes  de trop grandes hauteurs, afin
de pouvoir les maintenir, contribua plus que toute autre chose  engager
les architectes de la fin du XIIe sicle, dans les provinces du nord, 
chercher et trouver un systme de votes dont les clefs ne dussent pas
dpasser le niveau du sommet des fentres suprieures. Mais, nous
l'avons dit dj, ils taient embarrasss lorsqu'il fallait poser des
votes, mme en arcs d'ogives, sur des paralllogrammes. L'ancienne
mthode adopte dans la vote d'arte romaine, donnant en projection
horizontale un carr coup en quatre triangles gaux par les deux
diagonales, ne pouvait tre brusquement mise de ct; cette
configuration restait imprime dans les habitudes du trac, car il faut
avoir pratiqu l'art de la construction pour savoir combien une figure
gomtrique transmise par la tradition a d'empire, et quels efforts
d'intelligence il faut  un praticien pour la supprimer et la remplacer
par une autre. On continua donc de tracer les votes nouvelles en arcs
d'ogives sur un plan carr form d'une couple de traves (24). Les
arcs-doubleaux AB, EF taient en tiers-point, les arcs diagonaux ou
arcs-ogives plein cintre. L'arc CD galement en tiers-point, comme les
arcs-doubleaux, mais plus aigu souvent. Les clefs des formerets AC, CE,
BD, DF atteignaient le niveau de la clef G, et les fentres taient
ouvertes sous ces formerets; ce mode de construire les votes avait
trois inconvnients: le premier, de masquer les fentres par la
projection des arcs diagonaux AF, BE; le second, de rpartir les
pousses ingalement sur les piles; car les points ABEF recevant la
retombe des arcs-doubleaux et des arcs-ogives taient bien plus chargs
et pousss au vide que les points C et D ne recevant que la retombe
d'un seul arc. On plaait bien sous les points ABEF trois colonnettes
pour porter les trois naissances, et une seule sous les points CD; mais
les piles infrieures ABCDEF et les arcs-boutants extrieurs taient
pareils comme force et comme rsistance; le troisime, de forcer
d'lever les murs goutterots fort au-dessus des fentres si l'on voulait
que les entraits de charpentes pussent passer librement au-dessus des
votes; car les arcs-ogives AF, BE diagonales d'un carr, bands sur une
courbe plein cintre, levaient forcment la clef G  une hauteur gale
au rayon GB; tandis que les arcs-doubleaux AB, EF quoique bands sur une
courbe en tiers-point, n'levaient leurs clefs H qu' un niveau
infrieur  celui de la clef G; en outre les triangles AGB, EGF taient
trop grands: il fallait, pour donner de la solidit aux remplissages,
que leurs lignes de clefs GH fussent trs-cintres, ds lors les points
I s'levaient encore de prs d'un mtre au-dessus de la clef H. Ces
votes, pour tre solides, devaient donc tre trs-bombes et prendre
une grande hauteur; et nous venons de dire que les constructeurs
cherchaient  rduire ces hauteurs. C'est alors, vers le commencement du
XIIIe sicle, que l'on renona dfinitivement  ce systme de votes et
que l'on banda les arcs-ogives dans chaque trave des nefs, ainsi que
l'indique la figure 25. Par suite de ce nouveau mode, les piles ABCD
furent galement pousses et charges, les fentres ouvertes sous les
formerets AC, BD, dmasques; les clefs G ne furent leves qu' une
hauteur gale au rayon AG au-dessus des naissances des arcs; et les
triangles ABG, CDG plus petits, purent tre remplis sans qu'on ft
oblig de donner beaucoup de flche aux lignes de clefs GH. Il fut
facile alors de maintenir les sommets des formerets et les clefs G, H au
mme niveau, et par consquent de poser les charpentes immdiatement
au-dessus des fentres hautes en tenant compte seulement des paisseurs
des clefs des formerets et de la vote, paisseurs gagnes  l'extrieur
par la hauteur des assises de corniche. La coupe transversale que nous
donnons ici (26) sur IK, fait voir comment les constructeurs taient
arrivs ds les premires annes du XIIIe sicle  perdre en hauteur le
moins de place possible dans la combinaison des votes, tout en
mnageant des jours suprieurs trs-grands destins  clairer
directement le milieu des nefs. Il avait fallu cinquante annes aux
architectes de la fin du XIIe sicle pour arriver des votes encore
romanes d'Autun et de Vzelay  ce grand rsultat; et de ce moment
toutes les constructions des difices religieux drivent de la
disposition des votes; la forme et la dimension des piles, leur
espacement, l'ouverture des fentres, leur largeur et hauteur, la
position et la saillie des contre-forts, l'importance de leurs pinacles,
la force, le nombre et la courbure des arcs-boutants, la distribution
des eaux pluviales, leur coulement, le systme de couverture, tout
procde de la combinaison des votes. Les votes commandent l'ossature
du monument au point qu'il est impossible de l'lever, si l'on ne
commence par les tracer rigoureusement avant de faire poser les
premires assises de la construction. Cette rgle est si bien tablie
que, si nous voyons une glise du milieu du XIIIe sicle drase au
niveau des bases, et dont il ne reste que le plan, nous pourrons tracer
infailliblement les votes, indiquer la direction de tous les arcs, leur
paisseur.  la fin du XIVe sicle, la rigueur du systme est encore
plus absolue; on pourra tracer, en examinant la base d'un difice,
non-seulement le nombre des arcs des votes, leur direction, et
reconnatre leur force, mais encore le nombre de leurs moulures et
jusqu' leurs profils. Au XVe sicle, ce sont les arcs des votes qui
descendent eux-mmes jusqu'au sol, et les piles ne sont que des
faisceaux verticaux forms de tous les membres de ces arcs. Aprs cela
on se demande comment des hommes srieux ont pu repousser et repoussent
encore l'tude de l'architecture du moyen ge, comme n'tant que le
produit du hasard?

Il nous faut revenir sur nos pas, maintenant que nous avons trac
sommairement l'histoire de la vote, du simple berceau plein cintre et
de la coupole,  la vote en arcs d'ogives. Nous avons vu comment dans
les glises de l'Auvergne, d'une partie du centre de la France, de la
Bourgogne et de la Champagne, du Xe au XIIe sicle, les bas cts
taient surmonts souvent d'un triforium vot, soit par un
demi-berceau, comme  Saint-tienne de Nevers,  Notre-Dame du Port de
Clermont, soit par des berceaux perpendiculaires  la nef, comme 
Saint-Remy de Reims, soit par des votes d'artes, comme dans le porche
de Vzelay. Nous retrouvons ces dispositions dans quelques glises
normandes,  l'abbaye aux Hommes de Caen par exemple, o le triforium
est couvert par un berceau butant, qui est plus qu'un quart de cylindre
(voy. ARC-BOUTANT, fig. 49). Dans le domaine royal,  la fin du XIIe
sicle, pour peu que les glises eussent d'importance, le bas ct tait
surmont d'une galerie vote en arcs d'ogives, c'tait une tribune
longitudinale qui permettait, les jours solennels, d'admettre un grand
concours de fidles dans l'enceinte des glises; car par ce moyen la
superficie des collatraux se trouvait double. Mais nous avons fait
voir aussi comment cette disposition amenait les architectes, soit 
lever dmesurment les nefs centrales, soit  sacrifier les jours
suprieurs ou  ne leur donner qu'une petite dimension. La plupart des
grandes glises du domaine royal et de la Champagne, bties pendant le
rgne de Philippe Auguste, possdent une galerie vote au-dessus des
collatraux; nous citerons la cathdrale de Paris, les glises de Mantes
et de Saint-Germer, les cathdrales de Noyon et de Laon, le choeur de
Saint-Remy de Reims, le croisillon sud de la cathdrale de Soissons,
etc. Ces galeries de premier tage laissent apparatre un mur plein dans
la nef, entre leurs votes et l'appui des fentres suprieures, afin
d'adosser les combles  pentes simples qui les couvrent, comme 
Notre-Dame de Paris,  Mantes; ou bien sont surmontes d'un triforium
perc dans l'adossement du comble et l'clairant, comme  Laon, 
Soissons,  Noyon. L'architecte de la cathdrale de Paris, commence en
1168, avait, pour son temps, entrepris une grande tche, celle d'lever
une nef de onze mtres d'ouverture entre les piles, avec doubles bas
cts et galerie suprieure vots. Voici comment il rsolut ce problme
(27). Il ne donna aux collatraux qu'une mdiocre hauteur; les fentres
du second collatral pouvaient  peine alors donner du jour dans les
deux bas cts A, B. La galerie construite au-dessus du collatral B fut
couverte par des votes en arcs d'ogives rampantes, de manire  ouvrir
de grandes et hautes fentres dans le mur extrieur de C en D. La
claire-voie E permettait ainsi  ces fentres d'clairer le vaisseau
principal, la projection de la lumire suivant la ligne ponctue DF. Un
comble assez plat pour ne pas obliger de trop relever les appuis des
fentres hautes, couvrit les votes de la galerie, le mur GH resta
plein, et les fentres suprieures ne purent clairer que les grandes
votes. Trs-probablement des arcs-boutants  double vole
contre-butaient alors ces grandes votes.  l'extrieur, l'aspect de
cette vaste glise ne laissait pas que d'tre majestueux, plein d'unit,
facile  comprendre (28); mais il n'en tait pas de mme  l'intrieur,
o apparaissaient de graves dfauts de proportion. Les collatraux sont
non-seulement bas, crass, mais ils ont l'inconvnient de prsenter des
hauteurs d'arcades  peu prs gales  celles de la galerie suprieure;
le mur nu surmontant les archivoltes de premier tage, devait paratre
lourd au-dessus de la claire-voie, et tait assez misrablement perc
par les fentres perdues sous les formerets des grandes votes (29). Il
semble (et on peut encore se rendre compte de cet effet en examinant la
premire trave de la nef laisse dans son tat primitif) que les
constructeurs aient t embarrasss de finir un difice commenc sur un
plan vaste et largement conu. Jusqu' la hauteur de la galerie on
trouve dans les moyens d'excution une sret, une franchise qui se
perdent dans les oeuvres hautes, trahissant au contraire une certaine
timidit. C'est qu'en effet, jusqu'aux appuis des fentres suprieures,
la tradition des constructions romanes servait de guide, mais  partir
de cette arase il fallait employer un mode de construire encore bien
nouveau.

Ces difficults et ces dfauts n'apparaissent pas au mme degr dans les
ronds-points des grands difices de cette poque; par suite de leur
plantation circulaire, les constructions se maintenaient plus
facilement; les votes suprieures n'exeraient pas dans les absides une
pousse comparable  celle des votes des nefs agissant sur deux murs
parallles, isols, maintenus sur les piles infrieures par une loi
d'quilibre et non par leur stabilit propre. Ces piles, plus
rapproches dans les choeurs  cause du rayonnement du plan (voy.
CATHDRALE), donnaient une proportion moins crase aux arcades des bas
cts et galeries hautes, les, fentres suprieures elles-mmes, mieux
encadres par suite du rapprochement des faisceaux de colonnettes
portant les votes, ne semblaient pas nager dans un espace vague. Le
rond-point de la cathdrale de Paris, tel que Maurice de Sully l'avait
laiss en 1196, tait certainement d'une plus heureuse proportion que
les traves parallles du choeur ou de la nef, mais ce n'tait encore, 
l'intrieur du moins, qu'une tentative, non une oeuvre complte, russie.
Une construction, moins vaste mais mieux conue, avait,  la mme
poque, t commence  Soissons par l'vque Nivelon de Chrisy en
1175; nous voulons parler du croisillon sud de la cathdrale, dont le
choeur et la nef ont t rebtis ou achevs au commencement du XIIIe
sicle. Ce croisillon est par exception, comme ceux de la cathdrale de
Noyon, en forme d'abside semi-circulaire (voy. TRANSSEPT); une sacristie
ou trsor  deux tages vots, le flanque vers sa partie _est_ (30).
Par l'examen du plan on peut reconnatre l'oeuvre d'un savant architecte.
Ce bas ct, compos de piles rsistantes sous les nervures de la grande
vote, et de simples colonnes pour porter les retombes des petites
votes du collatral, est d'une proportion bien plus heureuse que le bas
ct du choeur de Notre-Dame de Paris. La construction est  la fois,
ici, lgre et parfaitement solide, et la preuve, c'est qu'elle est
encore bien conserve, malgr la terrible commotion occasionne par
l'explosion d'une poudrire en 1813. Comme  Notre-Dame de Paris, comme
 Noyon, comme  Saint-Remy de Reims, le collatral est surmont d'une
galerie vote; mais  Soissons, le mur d'adossement du comble de cette
galerie est dcor par un triforium, passage troit pris dans
l'paisseur du mur, les triples fentres suprieures remplissent
parfaitement les intervalles entre les piles, sont d'une heureuse
proportion et clairent largement le vaisseau central. Voici (31) une
trave intrieure de ce rond-point.

Dans le choeur de l'glise de Mantes les architectes de la fin du XIIe
sicle avaient, de mme qu' Notre-Dame de Paris, lev une galerie sur
le collatral, mais ils avaient vot cette galerie par une suite de
berceaux en tiers-point reposant sur des linteaux et des colonnes
portes par les arcs-doubleaux infrieurs. Ici les berceaux sont
rampants (32), car les formerets ABC du ct intrieur ayant une base
plus courte que les formerets extrieurs FDE  cause du rayonnement de
l'abside, la clef E est plus leve que la clef C et ces berceaux sont
des portions de cnes. Cette disposition facilite l'introduction de la
lumire  l'intrieur par de grandes roses ouvertes sous les formerets
FDE. Les exemples que nous avons donns jusqu' prsent tendent 
dmontrer que la proccupation des constructeurs  cette poque dans le
domaine royal tait: 1 de voter les difices religieux; 2 de les
clairer largement; 3 de ne pas se laisser entraner  leur donner trop
de hauteur sous clef. L'accomplissement de ces trois conditions commande
la structure des petites glises aussi bien que des grandes. Les roses,
qui permettent d'ouvrir des jours larges, sont souvent perces sous les
formerets des votes des nefs, au-dessus du comble des bas cts, comme
dans l'glise d'Arcueil par exemple. Bien mieux! dans la Champagne, o
les nefs des glises des bourgs ou villages conservent des charpentes
apparentes jusque vers 1220, on rencontre encore des dispositions telles
que celle indique dans la fig. 33. Pour _conomiser_ sur la hauteur,
les fentres de la nef sont perces au dessus des piles; les
arcs-doubleaux des bas cts vots portent des chneaux, et ces bas
cts sont couverts par une succession de combles  doubles pentes
perpendiculaires  la nef, et ferms par des pignons accols. Il est
difficile de trouver une construction moins dispendieuse pour une
contre o la pierre est rare et le bois commun, prenant une moins
grande hauteur proportionnellement  sa largeur, en mme temps qu'elle
fait pntrer partout  l'intrieur la lumire du jour. Ce parti fut
adopt dans beaucoup de petites glises de Normandie et de Bretagne,
mais plus tard et avec des votes sur la nef centrale. Dans ce cas, les
fentres de la nef sont forcment ouvertes au-dessus des archivoltes des
collatraux, afin de faire porter les retombes des grandes votes sur
les piles, les pignons extrieurs sont  cheval sur les arcs-doubleaux
des bas cts et les chneaux au milieu des votes; les fentres
clairant ces bas cts et perces sous les pignons sont alors jumelles,
pour laisser les piles portant les votes des bas cts passer derrire
le pied-droit qui les spare, ou bien se trouvent  la rencontre des
pignons, ce qui est fort disgracieux (voy. GLISE). Nous le rptons,
les architectes du commencement du XIIIe sicle, loin de prtendre
donner une grande hauteur aux intrieurs de leurs difices, taient au
contraire fort proccups, autant par des raisons d'conomie que de
stabilit, de rduire ces hauteurs. Mais ils n'osaient encore donner aux
piles isoles des nefs une lvation considrable. La galerie vote de
premier tage leur paraissait videmment utile  la stabilit des grands
difices, elle leur avait t transmise par tradition, et ils ne
croyaient pas pouvoir s'en passer; c'tait pour eux comme un
trsillonnement qui donnait de la fixit aux piles des nefs; ils
n'adoptaient pas encore franchement le systme d'quilibre qui devint
bientt le principe de l'architecture _gothique_.

Ds les premires annes du XIIIe sicle la cathdrale de Meaux avait
t btie; elle possdait des collatraux avec galerie de premier tage
vote, et triforium pris, comme au croisillon sud de Soissons, comme 
la cathdrale de Laon, dans l'paisseur du mur d'adossement du comble
des galeries. Or, cette glise, leve  la hte, avait t mal fonde;
il se dclara des mouvements tels dans ses maonneries, peu de temps
aprs sa construction, qu'il fallut y faire des rparations importantes;
parmi celles-ci, il faut compter la dmolition des votes des bas cts
du choeur, en conservant celles de la galerie du premier tage, de sorte
que le bas ct fut doubl de hauteur; on laissa toutefois subsister
dans les traves parallles du choeur les archivoltes et la claire-voie
de la galerie supprime, qui continurent  trsillonner les piles
paralllement  l'axe de l'glise. Dans le mme temps, de 1200  1225,
on construisait la nef de la cathdrale de Rouen, o l'on tablissait
bnvolement une disposition semblable  celle qu'un accident avait
provoque  la cathdrale de Meaux, c'est--dire qu'on trsillonnait
toutes les piles de la nef entre elles paralllement  l'axe de l'glise
 peu prs  moiti de leur hauteur, au moyen d'une suite d'archivoltes
simulant une galerie de premier tage qui n'existe pas, et n'a jamais
exist.  Eu, mme disposition. Le choeur de l'glise abbatiale d'Eu
avait t lev, ainsi que le transsept et la dernire trave de la nef,
avec bas cts surmonts d'une galerie vote de premier tage dans les
dernires annes du XIIe sicle. La nef ne fut leve qu'un peu plus
tard, vers 1225, et comme  la cathdrale de Rouen, avec un simulacre de
galerie seulement, en renonant aux votes des bas cts et levant
ceux-ci jusqu'aux votes de la galerie. Ce n'tait donc que timidement,
dans quelques contres du moins, qu'on s'aventurait  donner une grande
hauteur aux bas cts et  supprimer la galerie vote de premier tage,
ou plutt  faire profiter les collatraux de toute la hauteur de cette
galerie, en ne conservant plus que le triforium pratiqu dans le mur
d'adossement des combles latraux. Cependant dj des architectes plus
hardis ou plus srs de leurs matriaux avaient, ds les premires annes
du XIIIe sicle, bti de grandes glise, telles que les cathdrales de
Chartres et de Soissons, par exemple, sans galerie de premier tage sur
les bas cts, ou sans trsillonnement simulant ces galeries et rendant
les piles des nefs solidaires. Ce qui est certain, c'est qu'au
commencement du XIIIe sicle on n'admettait plus les collatraux bas,
qu'on sentait le besoin de les lever, d'clairer le milieu des nefs par
de grandes fentres prises dans les murs de ces collatraux, et que ne
voulant pas lever dmesurment les votes des nefs, on renonait aux
galeries de premier tage, et on se contentait du triforium pratiqu
dans le mur d'adossement des combles des bas cts, en lui donnant une
plus grande importance. La cathdrale de Bourges nous donne la curieuse
transition des grandes glises  galeries votes et  doubles bas
cts, comme Notre-Dame de Paris, aux glises dfinitivement
_gothiques_, telles que les cathdrales de Reims et d'Amiens, du Mans,
et de Beauvais surtout. Bourges, c'est Notre-Dame de Paris moins la
galerie de premier tage. La coupe transversale de cette immense
cathdrale que nous donnons ici (34) nous fait voir le premier bas ct
A dbarrass de la galerie qui le surmonte  la cathdrale de Paris. Les
piles s'lvent isoles jusqu'aux votes qui,  Notre-Dame de Paris,
sont au premier tage; les jours B qui  Paris ne peuvent clairer la
nef qu'en passant  travers la claire-voie de la galerie suprieure,
clairent directement la nef  Bourges. Le second bas ct C est seul
rduit aux proportions de celui de Paris et s'claire par des jours
directs D. Deux triforiums EE dcorent les murs d'adossement des deux
combles FF des deux collatraux. Les votes sont claires par les
fentres G pratiques, comme  Notre-Dame de Paris, au-dessus du comble
du premier bas ct surmont de sa galerie. C'est  Bourges plus que
partout ailleurs, peut-tre, qu'on aperoit les efforts des
constructeurs pour restreindre la hauteur des difices religieux dans
les limites les plus strictes. Examinons cette coupe transversale:
impossible de construire un bas ct extrieur plus bas que le
collatral C; il faut le couvrir, la hauteur du premier comble F est
donne forcment par les pentes convenables pour de la tuile; il faut
clairer la nef, les fentres B sont larges et basses, elles commandent
la hauteur du collatral intrieur A; il faut aussi poser un comble sur
les votes de ce collatral, la hauteur de ce comble donne l'appui des
fentres G; ces fentres suprieures elles-mmes sont courtes, et d'une
proportion crase, elles donnent la hauteur des grandes votes. Mme
proportion de la nef qu' la cathdrale de Paris; la nef de Bourges sous
clef a environ en hauteur trois fois sa largeur. Ainsi donc, avant de
chercher une ide symbolique dans la hauteur des nefs _gothiques_,
voyons-y d'abord une ncessit contre laquelle les constructeurs se
dbattent pendant cinquante annes avant d'arriver  la solution du
problme, savoir: d'lever de grands difices vots, d'une excessive
largeur, de les rendre stables, de les clairer, et de donner  toutes
les parties de l'architecture une proportion heureuse. Or ce problme
est loin d'tre rsolu  Bourges. Les piles seules de la nef sont
dmesurment longues, les fentres sont courtes, les galeries de
triforium crases, le premier collatral hors de proportion avec le
second.

Si les doubles collatraux taient utiles dans le voisinage du transsept
et du choeur, ils taient  peu prs sans usage dans les nefs, ne pouvant
servir que pour les processions. On y renona bientt; seulement, ne
conservant qu'un bas ct dans les nefs des cathdrales, on le fit plus
large. L'troitesse des collatraux doubles ou simples des glises de la
fin du XIIe sicle et du commencement du XIIIe sicle tait motive par
la crainte de voir leurs votes pousser les piles  l'intrieur (voy.
CONSTRUCTION).

Dans le choeur de Beauvais, bti dix ans plus tard que celui de Bourges,
mme disposition pour l'unique bas ct qui donne entre dans les
chapelles; un triforium est perc dans l'adossement du comble de ces
chapelles, et des fentres clairant directement le choeur, sont ouvertes
au-dessus du triforium sous les votes.  la cathdrale du Mans le choeur
avec double bas ct, bti pendant la premire moiti du XIIIe sicle,
prsente la mme coupe que celui de Bourges, mais beaucoup mieux
tudie, les rapports de proportion entre les deux bas cts sont
meilleurs (voy. CATHDRALE), les fentres suprieures moins courtes, les
chapelles rayonnantes prennent un plus grand dveloppement, tout le
systme de la construction est plus savant. Mais un parti simple et
large devait tre adopt dans le domaine royal pour la construction des
glises ds 1220. De mme que dans les nefs, on remplaait les doubles
bas cts troits par un seul bas ct trs-large, on renonait
galement dans les ronds-points aux deux collatraux qui obligeaient les
constructeurs, comme  Chartres, comme  Bourges, comme au Mans encore,
 ne donner aux chapelles rayonnantes qu'une mdiocre hauteur. On
sentait le besoin d'agrandir ces chapelles et par consquent de les
lever et de les clairer largement. Si dans la Notre-Dame de Paris de
Maurice de Sully, il a exist des chapelles absidales, ce qui est
douteux, elles ne pouvaient tre que trs-petites et basses (voy.
ABSIDE).  Bourges et  Chartres ces chapelles ne sont encore que des
niches propres  contenir seulement l'autel; elles sont espaces et
permettent au collatral de prendre des jours directs entre elles. 
Reims,  Amiens surtout, ces chapelles sont aussi hautes que le bas ct
et profitent de tout l'espace compris entre les contre-forts recevant
les arcs-boutants suprieurs; elles empitent mme sur leur paisseur
(voy. ARC-BOUTANT, fig. 60. CATHDRALE). Alors plus de triforium entre
l'archivolte d'entre de ces chapelles et le formeret des votes du bas
ct comme  Beauvais, dont le choeur est une exception, le triforium
n'existe qu'entre les archivoltes du bas ct et l'appui des fentres
hautes. Mais ici il nous faut encore retourner en arrire. Nous avons
dit et fait voir par des exemples que le triforium, dans les glises
bties de 1160  1220, tait perc dans les murs d'adossement des
combles des bas cts. Aux XIe et XIIe sicles il s'ouvre sur des
galeries votes dans les difices du centre de la France, tels que
l'glise de Notre-Dame-du-Port (fig. 10). Mais en Champagne, en
Normandie, sur le domaine royal, le triforium est une claire-voie
donnant simplement sous les charpentes des bas cts et les clairant
(voy. TRIFORIUM); du milieu de la nef on pouvait donc apercevoir les
fermes, les chevrons, et le dessous des tuiles de ces couvertures 
travers les arcades du triforium, c'est ainsi dans les cathdrales de
Langres, de Sens et dans beaucoup d'glises de second ordre. La vue de
ces dessous de charpentes sombres n'tait pas agrable, et les combles,
ne pouvant tre parfaitement clos, laissaient pntrer dans l'glise
l'air et l'humidit. Pour viter ces inconvnients, ds les premires
annes du XIIIe sicle, le triforium fut ferm du ct des charpentes
par un mur mince portant sur des arcs de dcharge, et ne devint plus
qu'une galerie troite permettant de circuler en dedans de l'glise
au-dessous des appuis des grandes fentres suprieures. Dans la nef de
la cathdrale d'Amiens,  Notre-Dame de Reims,  Chlons, et dans
presque toutes les glises du nord dont la construction remonte aux
premires annes du XIIIe sicle, les choses sont ainsi disposes. Mais
au XIIe sicle on avait adopt un mode de dcoration des difices
religieux qui prenait une importance considrable; nous voulons parler
des vitraux colors. Les peintures murales, fort en usage dans les
sicles antrieurs, ne pouvaient lutter avec ces brillantes verrires,
qui, en mme temps qu'elles prsentaient des sujets parfaitement
visibles par les temps les plus sombres, laissaient passer la lumire et
atteignaient une richesse et une intensit de couleurs qui faisaient
plir et effacent mme compltement les fresques peintes auprs d'elles.
Plus le systme de l'architecture adopt forait d'agrandir les baies,
plus on les remplissait de vitraux colors, et moins il tait possible
de songer  peindre sur les parties lisses des murs des sujets
historiques. Il est question de vitraux colors dans des difices
religieux fort anciens,  une poque o les fentres destines  les
clairer taient trs-petites; nous ne savons comment taient traites
ces verrires, puisqu'il n'en existe pas qui soient antrieures au XIIe
sicle, mais il est certain qu'avec le mode de coloration et de
distribution des verrires les plus anciennes que nous connaissions, il
est impossible de faire de la peinture harmonieuse, autre que de la
peinture d'ornement. Dans des soubassements, sur des nus de murs, prs
de l'oeil, les fresques peuvent encore soutenir la coloration translucide
des verrires, mais  une grande hauteur, l'effet rayonnant des vitraux
colors est tel qu'il crase toute peinture modele. Les tentatives
faites depuis peu dans quelques-uns de nos difices religieux pour
allier la peinture murale  sujets avec les vitraux ne font,  notre
avis, que confirmer notre opinion. Dans ce cas, ou les vitraux
paraissent durs, criards, ou la peinture modele semble flasque, pauvre
et poudreuse. L'ornementation plate dont les couleurs sont
trs-divises, et les formes fortement redessines par de larges traits
noirs, ne comportant que des tons francs, simples, est la seule qui
puisse se placer  ct des vitraux colors, et mme faire ressortir
leur brillante harmonie (voy. PEINTURE, VITRAUX). Proccups autant de
l'effet dcoratif des intrieurs de leurs difices religieux, que du
systme de construction qui leur semblait devoir tre dfinitivement
adopt, les architectes du XIIIe sicle se trouvaient peu  peu
conduits, pour satisfaire aux exigences du nouvel art inaugur par eux,
 supprimer tous les nus des murs dans les parties hautes de ces
difices. Ne pouvant harmoniser de larges surfaces peintes avec les
vitraux colors, reconnaissant d'ailleurs que ces vitraux sont
certainement la plus splendide dcoration qui puisse convenir  des
intrieurs de monuments levs dans des climats o le ciel est le plus
souvent voil, que les verrires colores enrichissent la lumire ple
de notre pays, font resplendir aux yeux des fidles une clart vivante
en dpit du ciel gris et triste, ils profitrent de toutes les occasions
qui se prsentaient d'ouvrir de nouveaux jours, afin de les garnir de
vitraux. Dans les pignons ils avaient perc des roses qui remplissaient
entirement l'espace laiss sous les votes; des formerets ils avaient
fait les archivoltes des fentres suprieures et infrieures; ne
laissant plus entre ces fentres que les points d'appui rigoureusement
ncessaires pour porter les votes, divisant mme ces points d'appui en
faisceaux de colonnettes afin d'viter les surfaces plates, ils
ouvrirent aussi les triforiums et en firent des claires-voies vitres.
Cette transition est bien sensible  Amiens. La nef de la cathdrale
d'Amiens, leve de 1230  1240, possde un triforium avec mur
d'adossement plein derrire les combles des bas cts (35); et l'oeuvre
haute du choeur btie de 1255  1265, nous montre un triforium 
claire-voie vitre; de sorte qu'il n'existe plus dans ce choeur ainsi
ajour, en fait de murs lisses, que les triangles compris entre les
archivoltes des bas cts, les faisceaux des piles, et l'appui du
triforium; c'est--dire une surface de vingt mtres de nus, pour une
surface de huit cents mtres environ de vides ou de piles divises en
colonnettes.

Les parties suprieures du choeur de la cathdrale d'Amiens ne marquent
pas la premire tentative d'un triforium ajour. Dj les architectes du
choeur de la cathdrale de Troyes, de la nef et du choeur de l'glise
abbatiale de Saint-Denis, btis vers 1240, avaient considr le
triforium comme une vritable continuation de la fentre suprieure;
nous donnons (36) une trave perspective de la nef de l'glise abbatiale
de Saint-Denis, qui fait comprendre ce dernier parti, adopt depuis lors
dans presque toutes les grandes glises du domaine royal. Mais pour
vitrer et laisser passer la lumire par la claire-voie pratique en A
dans l'ancien mur d'adossement du comble du bas ct, il tait
ncessaire de supprimer le comble  pente simple, de le remplacer par
une couverture B  double pente, ou par une terrasse. L'tablissement du
comble  double pente exigeait un chneau en C, et des coulements d'eau
compliqus. Ainsi, en se laissant entraner aux consquences rigoureuses
du principe qu'ils avaient admis, les architectes du XIIIe sicle,
chaque fois qu'ils voulaient apporter un perfectionnement dans leur mode
d'architecture, taient amens  bouleverser leur systme de
construction, de couverture, d'coulement des eaux; et ils n'hsitaient
jamais  prendre un parti franc.

Dans les difices religieux de l'poque romane, les eaux des combles
s'coulaient naturellement par l'gout du toit sans chneaux pour les
recueillir et les conduire  l'extrieur. La pluie qui fouette sur le
grand comble A (37) s'goutte sur les toitures des bas cts B, et de l
tombe  terre. Ds le commencement du XIIe sicle on avait reconnu dj
dans les climats pluvieux, tels que la Normandie, les inconvnients de
ce systme primitif, et l'on avait tabli des chneaux  la base des
combles des bas cts seulement en C, avec gargouilles saillantes en
pierre dnues de sculpture. Mais lorsque l'on se mit  lever de
trs-vastes glises, la distance entre les combles A et B tait telle
que l'eau, pousse par le vent, venait frapper les murs, les vitres des
fentres largement ouvertes, et pntrait  l'intrieur; les tuiles
dranges par le vent tombaient du comble suprieur sur les combles des
bas cts, et causaient des dommages considrables aux couvertures; de
1200  1220 des assises formant chemin de couronnement, furent poses 
la base des grands combles, et les eaux s'chapprent le long des
larmiers dont les saillies taient trs-prononces (voy. LARMIER,
CHNEAU). C'est ainsi que les coulements d'eaux pluviales sont disposs
 la cathdrale de Chartres. Bientt on creusa ces assises de
couronnement poses  la base des combles, en chneaux dirigeant les
eaux par des gargouilles saillantes au droit des arcs-boutants munis de
caniveaux (voy. ARC-BOUTANT); puis ces chneaux furent bords de
balustrades, ce qui permettait d'tablir au sommet de l'difice une
circulation utile pour surveiller et entretenir les toitures, d'opposer
un obstacle  la chute des tuiles ou ardoises des combles suprieurs sur
les couvertures basses. Plus les difices religieux devenaient
importants, levs, et plus il tait ncessaire de rendre l'accs facile
 toutes hauteurs, soit pour rparer les toitures, les verrires et les
maonneries  l'extrieur, soit pour tendre et orner les intrieurs lors
des grandes solennits. Ce n'tait donc pas sans raisons que l'on
tablissait  l'extrieur une circulation assez large dans tout le
pourtour des difices religieux;  la base des combles des collatraux
en D (fig. 35 et 36), au-dessus du triforium en E,  la base des grands
combles en F;  l'intrieur en G dans le triforium. Pour ne pas
interrompre la circulation au droit des piles dans les grands difices
religieux du XIIIe sicle on mnageait un passage  l'intrieur dans le
triforium derrire les piles en H,  l'extrieur en I entre la pile et
la colonne recevant l'arrive de l'arc-boutant. Plus tard les
constructeurs ayant reconnu que ces passages avaient nui souvent  la
stabilit des difices, montrent leurs piles pleines, faisant
pourtourner les passages dans le triforium et au-dessus, derrire ces
piles, ainsi qu'on peut l'observer dans les cathdrales de Narbonne et
de Limoges; mais alors les bas cts taient couverts en terrasses
dalles (38).

Des besoins nouveaux, l'exprience des constructeurs, des habitudes de
richesse et de luxe, modifiaient ainsi rapidement l'architecture
religieuse pendant le XIIIe sicle. Dans le domaine royal on remplaait
toutes les anciennes glises romanes par des monuments conus d'aprs un
mode tout nouveau. Les tablissements religieux qui, pendant le XIIe
sicle, avaient jet un si vif clat, et qui, possesseurs alors de biens
immenses, avaient lev de grandes glises, penchant vers leur dclin
dj au XIIIe sicle, laissaient seuls subsister les monuments qui
marquaient l'poque de leur splendeur; les prieurs, les paroisses
pauvres conservaient par force leurs glises romanes, en remplaant
autant qu'il tait possible les charpentes par des votes, commenant
des reconstructions partielles que le manque de ressources les obligeait
de laisser inacheves souvent; mais tous, riches ou pauvres, taient
possds de la fureur de btir, et de remplacer les vieux difices
romans par d'lgantes constructions leves avec une rapidit
prodigieuse. Les vques taient  la tte de ce mouvement et faisaient,
dans toutes les provinces du nord, rebtir leurs cathdrales sur de
nouveaux plans que l'on venait modifier et amplifier encore  peine
acheves. Les grandes cathdrales leves de 1160  1240, n'taient
pourvues de chapelles qu'au chevet. Les nefs, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, n'taient accompagnes que de collatraux doubles ou simples.
La cathdrale de Paris, entre autres, tait dpourvue de chapelles mme
au rond-point probablement; celles de Bourges et de Chartres n'ont que
de petites chapelles absidales pouvant  peine contenir un autel. En
1230 la cathdrale de Paris tait acheve (voy. CATHDRALE), et en 1240
dj on crevait les murs des bas cts de la nef pour tablir des
chapelles claires par de larges fentres  meneaux entre les saillies
des contre-forts. Cette opration tait continue vers 1260 sur les
cts parallles du choeur, les deux pignons du transsept taient
entirement reconstruits avec roses et claires-voies au-dessous, les
fentres suprieures de la nef et du choeur largies et allonges
jusqu'au-dessus des archivoltes de la galerie de premier tage; par
suite, les votes de cette galerie modifies, et enfin au commencement
du XIVe sicle on tablissait de grandes chapelles tout autour du
rond-point. Tel tait alors le dsir de satisfaire aux besoins et aux
gots du moment, que l'on n'hsitait pas  reprendre de fond en comble
un immense difice tout neuf, pour le mettre en harmonie avec les
dernires dispositions adoptes. Toutefois la construction des chapelles
de la nef de la cathdrale de Paris, devance de beaucoup l'adoption de
ce parti dans les autres glises du domaine royal.  Reims, la nef, dont
la partie antrieure date de 1250 environ, n'a pas de chapelles; 
Amiens on ne les tablit que pendant le XIVe sicle;  cette poque on
n'admettait plus gure de bas cts sans chapelles, les plans des nefs
des cathdrales de Clermont-Ferrand, de Limoges, de Narbonne, de Troyes,
ont t conus avec des chapelles. Ceux des cathdrales de Laon, de
Rouen, de Coutances, de Sens, sont modifis pour en recevoir, de 1300 
1350.

Les nefs des glises appartenant  la rgle de Cluny taient prcdes
d'une avant-nef ou porche ferm, ayant une trs-grande importance, comme
 Vzelay,  la Charit-sur-Loire,  Cluny mme, ces porches taient
surmonts de deux tours; quatre tours accompagnaient en outre les deux
croisillons du transsept, et un clocher central couronnait la croise.
Cette disposition, qui date du XIIe sicle, n'est pas adopte dans les
glises de la rgle de Cteaux; les nefs ne sont prcdes que d'un
porche bas, ferm aussi, mais peu profond; le pignon de la faade n'est
pas flanqu de tours, non plus que les bras de la croise; une seule
flche s'lve sur le milieu du transsept; ainsi taient les glises de
Clairvaux, de Fontenay, de Morimond, de Pontigny, etc. Ce luxe de tours
ne pouvait convenir  l'austrit de la rgle de Cteaux: les religieux
de cet ordre n'admettaient que le strict ncessaire; un seul clocher sur
le milieu de l'glise devait suffire aux besoins du monastre (voy.
ARCHITECTURE MONASTIQUE). Les cathdrales du domaine royal,  la fin du
XIIe sicle, prirent aux grandes glises monastiques une partie de leurs
dispositions, en repoussrent d'autres. Elles devaient tre largement
ouvertes  la foule, ces porches ferms, resserrs, interceptant les
issues, si bien appropris aux besoins des monastres, ne convenaient
pas aux cathdrales; on y renona. On se contenta de porches
trs-ouverts comme  la cathdrale de Laon, comme  celle de Chartres
(voy. cette CATHDRALE), ou mme vers le commencement du XIIIe sicle,
de portails vass, s'ouvrant directement sur les parvis comme  la
cathdrale de Paris,  Amiens,  Reims,  Sens,  Sez,  Coutances, 
Bourges, etc. Mais telle tait l'influence des grandes glises
abbatiales dans les provinces, que nous voyons leurs dispositions se
perptuer dans les cathdrales, les collgiales ou les simples paroisses
leves dans leur voisinage. Les porches de Cluny et de Cteaux se
retrouvent dans la cathdrale d'Autun, voisine de Cluny, dans la
collgiale de Beaune, dans les glises de Bourgogne et du Mconnais;
seulement ces porches s'ouvrent sur leurs trois faces, et ne forment
plus une avant-nef ferme. La rgle de Cteaux a sur les constructions
religieuses une influence plus marque encore, autour de ses grands
tablissements. Dans le domaine royal les cathdrales adoptent les tours
des grandes glises bndictines clunisiennes. La cathdrale de Laon
possdait et possde encore en partie deux tours couronnes de flches
sur la faade, quatre tours aux extrmits des bras de croix, et une
tour carre sur les arcs-doubleaux de la croise centrale. Chartres
prsente la mme disposition, sauf la tour centrale; Reims, cette reine
des glises franaises, avant l'incendie de la fin du XVe sicle tait
munie de ses six tours, et d'un clocher central termin par une flche
en bois; de mme  Rouen. C'est en Normandie surtout que les tours
centrales avaient pris une grande importance dans les glises
monastiques comme dans les cathdrales ou les paroisses, et leurs tages
dcors de galeries  jour se voyaient de l'intrieur, formant comme une
immense lanterne donnant de l'air, de la lumire et de l'espace au
centre de l'difice. Les glises de Saint-tienne et de la Trinit de
Caen, de l'abbaye de Jumiges, les cathdrales de Coutances, de
Bayeux[36], et quantit de petites glises, possdent des tours
centrales qui font ainsi partie du vaisseau intrieur, et ne sont pas
seulement des clochers, mais plutt des coupoles on lanternes donnant de
la grandeur et de la clart au centre de l'difice. En revanche, les
clochers de faade des glises, normandes sont troits, termins par des
flches en pierre d'une excessive acuit. Dans l'Ile-de-France, les
tours centrales sont rares; quand elles existent, ce sont plutt des
clochers termins par des flches en bois, mais ne se voyant pas 
l'intrieur des difices, tandis que les tours des faades sont larges,
hautes, construites avec luxe, puissamment empates, comme dans les
glises de Notre-Dame de Paris et de Mantes (voy. TOUR, FLCHE,
CLOCHER).

 l'est de la France, sur les bords du Rhin, l o l'architecture
carlovingienne laissait des monuments d'une grande importance, pendant
les XIe et XIIe sicles, des glises avaient t leves suivant un mode
particulier comme plan et comme systme de construction. Plusieurs de
ces monuments religieux possdaient deux absides en regard, l'une 
l'est, l'autre  l'ouest. C'tait l une disposition fort ancienne dont
nous trouvons des traces dans l'Histoire de Grgoire de Tours[37]. Comme
pour appuyer le texte de cet auteur, nous voyons encore  la cathdrale
de Nevers une abside et un transsept du ct de l'est qui datent du XIe
sicle; le sol de cette abside est relev sur une crypte ou confession.
L'auteur du plan de l'abbaye de Saint-Gall (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE), dans le curieux dessin du IXe sicle parvenu jusqu' nous,
trace une grande et une petite glise, chacune avec deux absides, l'une
du ct de l'entre, l'autre pour le sanctuaire. Sur le territoire
carlovingien par excellence, les cathdrales de Trves et de Mayence,
l'glise abbatiale de Laach (XIe, XIIe et XIIIe sicles) entre autres,
possdent des absides  l'occident comme  l'orient. Les cathdrales de
Besanon et de Verdun prsentaient des dispositions pareilles, modifies
aujourd'hui, mais dont la trace est parfaitement visible; cette dernire
cathdrale mme se trouve avoir deux transsepts en avant de ses absides,
et quatre tours plantes dans les angles rentrants forms par les
transsepts accompagnaient les deux ronds-points. Des escaliers  vis,
d'une grande importance, flanquaient les deux tours du ct de l'ouest;
ce parti se trouve plus franchement accus encore dans l'glise
cathdrale de Mayence, dans l'glise abbatiale de Laach, et est indiqu
dj dans le plan de l'abbaye de Saint-Gall. Lorsque l'on visite la
cathdrale de Strasbourg on est frapp de l'analogie des constructions
du choeur avec celles des cathdrales de Mayence et de Spire, et il y a
lieu de croire qu'au XIIe sicle Notre-Dame de Strasbourg possdait ses
deux absides comme la plupart des grandes glises rhnanes. Voici (39)
le plan de la cathdrale de Verdun telle qu'elle tait  la fin du XIIe
sicle, et dbarrasse de toutes les adjonctions qui la dnaturent
aujourd'hui; en A est le sanctuaire autrefois fort lev au-dessus du
sol de la nef, avec crypte au-dessous, comme  Spire,  Mayence, 
Besanon et  Strasbourg. Il existe encore  Verdun des traces de cette
crypte ou confession sous les chapelles B qui taient releves au niveau
du sanctuaire; en C le transsept de l'est, D la nef, E l'entre
ancienne, F le transsept de l'ouest, G l'abside occidentale, convertie
aujourd'hui en vestibule; en H un clotre; en B et en I des tours.
Probablement il existait au centre du transsept de l'est, en C, une
coupole  pans coups porte sur des arcs poss en gousset ou sur des
trompillons, comme  Spire,  Mayence et  Strasbourg. On le voit, ces
dispositions ne rappelaient nullement celles adoptes au XIIe sicle
dans les glises du domaine royal, de la Normandie, du Poitou et de
l'Aquitaine. Il entrait dans ces plans un lment tranger aux
traditions latines, et cet lment avait t introduit dans l'Austrasie
ds l'poque de Charlemagne; c'tait, on n'en peut gure douter, le
produit d'une influence orientale, comme un mlange de la basilique
latine et du plan de Sainte-Sophie de Constantinople. Mais si les
architectes de l'Austrasie, par suite des traditions qui leur avaient
t transmises, n'prouvaient plus, au XIe sicle, de difficults pour
voter les absides et les coupoles des transsepts, ils se trouvaient
dans le mme embarras que tous leurs confrres de l'Occident, lorsqu'il
fallait voter des nefs tablies sur le plan latin; d'un autre ct, par
cela mme qu'ils n'avaient pas cess de faire des votes, et que les
traditions romaines s'taient assez bien conserves en Austrasie, ils
firent l'application de la vote d'arte antique avec moins d'hsitation
que les constructeurs de l'Ile-de-France et de la Champagne; ils
arrivaient  la construire sans avoir pass par la vote en berceau
comme les architectes bourguignons et des provinces du centre, et sans
chercher dans l'arc en tiers-point un moyen de diminuer les pousses.
Aussi, dans les provinces de l'ancienne Austrasie, la courbe en
tiers-point ne vient-elle que fort tard, ou exceptionnellement, non
comme une ncessit, mais comme le rsultat d'une influence, d'une
_mode_ irrsistible, vers le milieu du XIIIe sicle. Entre les monuments
purement rhnans et les cathdrales de Strasbourg et de Cologne par
exemple,  peine si l'on aperoit une transition; il y a continuation du
mode roman de l'est jusqu'au moment o l'architecture du domaine royal
tudie, complte et arrive  son dernier degr de perfection, fait une
brusque invasion, et vient poser ses rgles sur les bords du Rhin comme
dans toutes les provinces de France. On rencontre bien parfois dans les
provinces austrasiennes l'application du style adopt au commencement du
XIIIe sicle dans le domaine royal, mais ce ne sont que les formes de
cette architecture et non son principe qui sont admis, et cela est bien
frappant dans la grande salle ronde btie au nord de la cathdrale de
Trves, o l'on voit toutes les formes, les profils et l'ornementation
de l'architecture franaise du commencement du XIIIe sicle, adapts 
un plan et  des dispositions de constructions qui appartiennent aux
traditions carlovingiennes.

Examinons donc comment les constructeurs lorrains ou plutt des
provinces situes entre le Rhin, la Champagne et les Flandres, avaient
procd au XIe sicle, pour rsoudre ce problme tant cherch de
l'tablissement des votes sur les nefs des basiliques latines. Nous
l'avons dit, pour les absides dont la partie semi-circulaire, sans bas
cts et sans chapelles rayonnantes, tait vote en cul-de-four, et
dont les cts parallles taient puissamment pauls par des tours
carres construites sur les petites chapelles s'ouvrant dans les
croisillons du transsept, nulle difficult; mais pour les nefs avec
leurs collatraux, il fallait appliquer, lorsque l'on renona aux
charpentes apparentes (car dans ces contres, comme partout, les
incendies ruinaient les difices religieux de fond en comble), un
systme de votes qui ne pousst pas les murs en dehors. C'est dans une
pauvre glise peu visite que nous allons suivre pas  pas les
tentatives des constructeurs de l'Alsace et de la Lorraine. Il est
intressant d'tudier certains difices, peu importants d'ailleurs, mais
qui, par les modifications qu'ils ont subies, donnent l'histoire et les
progrs d'un art. Telle est la cathdrale de Saint-Di. Btie pendant la
seconde moiti du XIe sicle, cette glise prsentait probablement alors
la disposition du plan rhnan adopt dans la cathdrale de Verdun;
l'abside de l'est fut rebtie au XIVe sicle sur les fondements anciens;
quant  l'abside de l'ouest, elle a t remplace, si jamais elle fut
leve, par une faade moderne; mais la partie la plus intressante pour
nous aujourd'hui, la nef, existe encore; voici (40) le plan de cette
nef. Nous avons indiqu en noir les constructions du XIe sicle, et en
gris les modifications apportes au plan primitif pendant le XIIe
sicle: les piles AB supportaient des votes d'artes construites
suivant le mode romain, c'est--dire par la pntration de deux
demi-cylindres, et spares entre elles par des arcs-doubleaux; des
fentres jumelles clairaient la nef sous les formerets de ces votes
qui taient contre-butes par des arcs-doubleaux latraux bands de A en
C et de B en D; les paralllogrammes ACDB taient couverts par un
plafond rampant form simplement de chevrons, ainsi que l'indique la
figure 41. Mais alors, si la nef centrale tait vote facilement par
suite de la disposition carre de chaque trave ABBA, les collatraux ne
pouvaient l'tre que par une vote oblongue, et la difficult qui avait
arrt les architectes de la Champagne quand ils avaient voulu voter
les nefs centrales, vite dans ce cas pour celles-ci, se reproduisait
dans les bas cts. En admettant mme que les obstacles qui empchaient
de faire des votes d'artes sur un plan paralllogramme eussent t
franchis en faisant pntrer des demi-cylindres dont le diamtre et t
CA, dans de grands demi-cylindres dont le diamtre et t AB, les
formerets CD eussent eu leur clef au niveau des archivoltes AB; ds lors
les combles, par leur inclinaison, seraient venus masquer les fentres
jumelles perces sous les formerets des grandes votes. Le systme de
chevronnage pos simplement de AB en CD et formant plafond rampant,
avait l'avantage de ne pas perdre la hauteur du comble des bas cts.
Ces charpentes furent dtruites par un incendie, et au XIIe sicle les
constructeurs, renonant aux plafonds rampants, voulurent aussi voter
les bas cts; ils tablirent alors entre les piles du XIe sicle (fig.
40) des piles plus minces E pour obtenir des plans EBDF carrs, sur
lesquels ils purent sans difficult faire des votes d'artes composes
de demi-cylindres gaux se pntrant, et dont les clefs ne s'levaient
pas assez pour les empcher de trouver la hauteur d'un comble de H en K
(fig. 42)[38]. Cette disposition de votes d'artes  plan carr sur les
nefs et sur les bas cts au moyen de la pile intermdiaire pose entre
les piles principales, se retrouve au XIIe sicle dans les cathdrales
de Mayence, de Spire, dans la curieuse glise de Rosheim, et dans
beaucoup d'difices religieux d'Alsace et de Lorraine, non plus comme 
Saint-Di obtenue par suite d'une modification au plan primitif, mais
dfinitivement admise, comme un procd pour voter  la fois les nefs
centrales et les collatraux; et ce problme une fois rsolu, les
constructeurs lorrains et alsaciens l'appliqurent jusqu'au moment o
l'architecture du domaine royal fit invasion chez eux.

Avant d'aller plus loin, nous devons expliquer ce que nous entendons par
influence byzantine, architecture byzantine, pour faire comprendre
comment cette influence s'exerce sur l'architecture religieuse du
territoire compris entre le Rhin, le Rhne et l'Ocan.

Il existe en Orient trois plans types qui ont t appliqus aux glises;
le plus ancien est le plan circulaire, dont le Saint-Spulcre de
Jrusalem est un des modles les plus connus. Le second type est un
driv de la basilique antique, mais avec transsept termin par deux
absides, telle est l'glise de la Nativit du couvent de Bethlem (43).
Le troisime est le plan byzantin proprement dit, se composant d'une
coupole centrale pose sur pendentifs avec quatre ouvertures vers les
quatre points cardinaux, galeries latrales, une ou trois absides 
l'est, et narthex du ct de l'entre. Telle est l'glise de Sergius 
Constantinople (44), antrieure  la grande glise de Sainte-Sophie que
nous donnons ici (45). Telle sont, avec certaines modifications, les
petites glises d'Athnes dont nous prsentons l'un des types (glise de
Kapnicarea) (46). Ces monuments, bien que trs-diffrents par leurs
dimensions et la manire dont ils sont construits, drivent du mme
principe. C'est toujours la coupole centrale sur pendentifs, paule par
des votes latrales en berceau, ou d'artes, ou en quart de sphre.
L'glise circulaire termine par une coupole avec jour central ou
fentres perces  la base de la vote, tait plutt un lieu consacr,
une enceinte destine  conserver soit des traces divines, comme
l'glise de l'ascension  Jrusalem[39], soit une spulture, comme le
Saint-Spulcre, qu'une glise dans la vritable acception du mot.
Cependant cette forme primitive, adopte ds l'poque de Constantin, eut
une influence sur tous les difices chrtiens levs en Orient, dans
lesquels on retrouve toujours la coupole centrale,  moins que par
exception, comme dans l'glise de Bethlem, le parti de la basilique
romaine n'ait t presque compltement appliqu (43).

Ds les premiers sicles du christianisme, il semblerait que le plan
circulaire adopt en Orient et aussi exerc en Occident une influence
notable sur l'architecture religieuse. Sans parler des nombreux difices
circulaires qui, sous le rgne de Constantin, furent levs  Rome et
qui, aprs tout, taient romains aussi bien que le Saint-Spulcre; du Ve
au XIIe sicle on btit en Occident un assez grand nombre d'glises
rondes.  Paris, Childebert fit btir l'glise Saint-Vincent
(aujourd'hui Saint-Germain l'Auxerrois), que l'on dsignait sous le nom
de Saint-Vincent le Rond[40].  la gauche du portail de la cathdrale de
Paris il existait une chapelle qui avait conserv le nom de Saint-Jean
le Rond[41].

 l'abbaye Saint-Bnigne de Dijon, on voit encore l'tage infrieur de
la rotonde commence au VIIe sicle derrire l'abside de l'glise. Cette
rotonde avait trois tages compris la crypte, avec galeries de pourtour
comme le Saint-Spulcre[42]. Charlemagne avait lev l'glise circulaire
d'Aix-la-Chapelle, imite au XIIe sicle dans l'abbaye d'Ottmarsheim. Au
XIe sicle,  Neuvy-Saint-Spulcre, prs Chteauroux, on jetait les
fondements d'une glise reproduisant les dispositions du Saint-Spulcre
de Jrusalem. Au XIIe sicle, on construisait la grande glise abbatiale
de Charroux, dont la nef se terminait par une immense rotonde avec bas
cts triples (voy. SAINT-SPULCRE).  la mme poque, au fond du
Languedoc, l'glise de Rieux-Minervois s'levait sur un plan circulaire
prcd d'un petit porche. Et Comme pour faire ressortir l'importance de
certaines traditions, nous voyons encore en plein XVIe sicle; Catherine
de Mdicis faire construire au nord de l'glise abbatiale de
Saint-Denis-en-France, un monument circulaire avec bas ct  deux
tages, comme le Saint-Spulcre de Jrusalem, pour abriter la spulture
de son poux et de ses successeurs. Quand l'ordre religieux et militaire
du Temple fut institu, les commanderies de cet ordre prirent comme type
de leurs glises ou plutt de leurs chapelles (car ces monuments sont
tous d'une petite dimension), le plan du Saint-Spulcre de Jrusalem
(voy. TEMPLE). Mais si l'on peut considrer ces difices circulaires
comme procdant d'une influence orientale, puisque l'difice mre qui
leur servait d'original tait en Orient, on ne peut toutefois les
regarder comme byzantins, puisque le Saint-Spulcre de Jrusalem est un
monument de la dcadence romaine. De mme, si nous prenons l'glise du
monastre de Bethlem comme le type qui, au XIIe sicle, a fait lever
les glises  transsepts termins par des absides semi-circulaires,
telles que les cathdrales de Noyon, de Soissons, de Bonn sur le Rhin,
de l'glise de Saint-Macaire sur la Garonne, nous ne pouvons gure non
plus considrer cette influence comme orientale, puisque l'glise de la
Nativit de Bethlem est une basilique romaine couverte par une
charpente apparente, et ne diffrant de Saint-Paul-hors-les-murs, par
exemple, que par les deux absides ouvertes dans les deux pignons de la
croise.

Les vritables types byzantins, c'est Sainte-Sophie de Constantinople,
ce sont les petites glises de Grce et de Syrie, leves depuis le
rgne de Justinien, ce sont les glises  coupole porte sur quatre
pendentifs (voy. PENDENTIF). Or ces monuments n'ont une influence
directe bien marque que sur les bords du Rhin, par suite de la
prpondrance donne aux arts d'Orient par Charlemagne, dans la partie
occidentale de l'Aquitaine surtout, par l'imitation de Saint-Marc de
Venise, et en Provence par les relations constantes des commerants des
Bouches-du-Rhne avec la Grce, Constantinople et le littoral de
l'Adriatique. Partout ailleurs si l'influence byzantine se fait sentir,
c'est  l'insu des artistes pour ainsi dire, c'est par une infusion plus
ou moins prononce due, en grande partie,  l'introduction d'objets
d'art, d'toffes, de manuscrits orientaux dans les diffrentes provinces
des Gaules, ou par des imitations de seconde main, excutes par des
architectes locaux. Aux XIe et XIIe sicles les relations de l'Occident
avec l'Orient taient comparativement beaucoup plus suivies qu'elles ne
le sont aujourd'hui. Sans compter les croisades, qui prcipitaient en
Orient des milliers de Bretons, d'Allemands, de Franais, d'Italiens, de
Provenaux, il ne faut pas perdre de vue l'importance des tablissements
religieux orientaux, qui entretenaient des rapports directs et constants
avec les monastres de l'Occident; le commerce; l'ancienne prpondrance
des arts et des sciences dans l'empire byzantin; l'extrme civilisation
des peuples arabes; la beaut et la richesse des produits de leur
industrie; puis enfin, pour ce qui touche particulirement 
l'architecture religieuse, la vnration que tous les chrtiens
occidentaux portaient aux difices levs en terre sainte. Un exemple,
au premier abord, reposant sur une base bien fragile, mais qui, par le
fait, est d'une grande valeur, vient particulirement appuyer ces
dernires observations, et leur ter ce qu'elles pourraient avoir
d'hypothtique aux yeux des personnes qui, en archologie, n'admettent
avec raison que des faits. Dans l'ancienne glise Saint-Sauveur de
Nevers, croule en 1839, existait un curieux chapiteau du commencement
du XIIe sicle, sur lequel tait sculpte une glise que nous donnons
ici (47). Cette glise est compltement byzantine; coupole au centre,
porte sur pendentifs que le sculpteur a eu le soin d'indiquer navement
par les arcs-doubleaux apparaissant  l'extrieur,  la hauteur des
combles; transsept termin par des absides semi-circulaires,
construction de maonnerie qui rappelle les appareils orns des glises
grecques; absence de contre-forts, si apparents  cette poque, dans les
glises franaises; couvertures qui n'ont rien d'occidental; clocher
cylindrique plant  ct de la nef, sans liaison avec elle,
contrairement aux usages adopts dans nos contres et conformment 
ceux de l'Orient; porte carre, non surmonte d'une archivolte; petites
fentres cintres; rien n'y manque, c'est l un difice tout autant
byzantin que Saint-Marc de Venise, qui n'a de byzantin que ses coupoles
 pendentifs et son narthex, et qui, comme plan, rappelle une seule
glise orientale dtruite aujourd'hui, celle des Saints-Aptres[43]. Or
 Nevers, au XIIe sicle, voici un ouvrier sculpteur qui, sur un
chapiteau, figure une glise que l'on croirait tre un petit modle venu
d'Orient; ou bien ce sculpteur avait t en Grce ou en Syrie, ou on lui
avait remis, pour tre reproduit, un fac-simil d'une glise byzantine;
dans l'un comme dans l'autre cas, ceci prouve qu' cette poque, au
milieu de contres o les monuments religieux construits n'ont presque
rien qui rappelle l'architecture byzantine, ni comme plan, ni comme
dtail d'ornementation, on savait cependant ce qu'tait une glise
byzantine, les arts d'Orient n'taient pas ignors et devaient par
consquent exercer une influence. Seulement, ainsi que nous l'avons dit
dj (voy. ARCHITECTURE), cette influence ne se produit pas de la mme
manire partout. C'est un art plus ou moins bien tudi et connu, dont
chaque contre se sert suivant les besoins du moment, soit pour
construire, soit pour disposer, soit pour dcorer ses difices
religieux. Dans le Prigord, l'Angoumois, une partie du Poitou et de la
Saintonge, c'est la coupole sur pendentifs qui est prise  l'Orient. En
Auvergne, c'est la coupole sur trompes forme d'arcs concentriques, les
appareils faonns et multicolores. Sur les bords du Rhin, ce sont les
grandes dispositions des plans, l'ornementation de l'architecture qui
refltent les dispositions et l'ornementation byzantines; en Provence,
la finesse des moulures, les absides  pans coups qui rappellent les
glises grecques. En Normandie et en Poitou, on retrouve comme une
rminiscence des imbrications, des zigzags, des combinaisons
gomtriques, et des entrelacs si frquents dans la sculpture chrtienne
d'Orient.

Les croisades n'ont qu'une bien faible part dans cette influence des
arts byzantins sur l'Occident, car c'est prcisment au moment o les
guerres en Orient prennent une grande importance, que nous voyons
l'architecture occidentale abandonner les traditions gallo-romaines ou
byzantines pour se dvelopper dans un sens compltement nouveau. On
s'explique comment l'architecture religieuse, tant qu'elle resta entre
les mains des clercs, dut renfermer quelques lments orientaux, par la
frquence des rapports des tablissements religieux de l'Occident avec
la terre sainte et tout le Levant, ou le nord de l'Italie, qui, plus
qu'aucune autre partie du territoire occidental, avait t envahie par
les arts byzantins[44]. Mais quand les arts de l'architecture furent
pratiqus en France par des laques, vers le milieu du XIIe sicle, ces
nouveaux artistes tudirent et pratiqurent leur art sans avoir  leur
disposition ces sources diverses auxquelles les architectes appartenant
 des ordres religieux avaient t puiser. Ils durent prendre
l'architecture l o les monastres l'avait amene, ils profitrent de
cette runion de traditions accumules par les ordres monastiques, mais
en faisant de ces amalgames, dans lesquels les lments orientaux et
occidentaux se trouvaient mlangs  doses diverses, un art appartenant
au gnie des populations indignes.

L'architecture religieuse se dveloppe dans les provinces de France en
raison de l'importance politique des vques ou des tablissements
religieux. Dans le domaine royal, les monastres ne pouvaient s'lever 
un degr d'influence gal  celui de la royaut. Mais des tablissements
tels que Cluny taient en possession aux XIe et XIIe sicles d'une
puissance bien autrement indpendante et tendue que celle du roi des
Franais. Un souverain, si faible de caractre qu'on le suppose, n'et
pu tolrer dans son domaine une sorte d'_tat_ indpendant, ne relevant
que du Saint-Sige, se gouvernant par ses propres lois, ayant de
nombreux vassaux, sur lesquels le roi n'exerait aucun droit de
suzerainet. Aussi voyons-nous dans le domaine royal les vques qui, au
temporel, taient de vritables seigneurs fodaux, luttant souvent
eux-mmes contre le pouvoir immense des abbs, acqurir une puissance
trs-tendue sous la suzerainet royale. L'piscopat, ayant vis--vis la
royaut les caractres de la vassalit, ne lui portait pas ombrage, et
profitait de sa puissance naissante. C'est aussi dans le domaine royal
que les grandes cathdrales s'lvent en prenant, comme monuments
religieux, une importance suprieure  celle des glises abbatiales,
tandis qu'en dehors du territoire royal, ce sont au contraire les
glises abbatiales qui dominent les cathdrales. Comme seigneurs
fodaux, les vques se trouvaient dans le sicle; ils n'avaient ni le
pouvoir ni surtout la volont de conserver les formes de l'architecture
consacre par la tradition; bien mieux, gns par l'importance et
l'indpendance de puissantes abbayes, ils saisirent avec ardeur les
moyens que les artistes laques leur offraient au XIIe sicle de se
soustraire au monopole que les ordres religieux exeraient sur les arts
comme sur tous les produits de l'intelligence. Alors l'glise tait la
plus saisissante expression du gnie des populations, de leur richesse
et de leur foi; chaque vque devait avoir fort  coeur de montrer son
pouvoir spirituel par l'rection d'un difice qui devenait comme la
reprsentation matrielle de ce pouvoir, et qui, par son tendue et sa
beaut, devait mettre au second rang les glises monastiques rpandues
sur son diocse. Si le grand vassal du roi, seigneur d'une province,
levait un chteau suprieur comme force et comme tendue  tous les
chteaux qu'il prtendait faire relever du sien, de mme l'vque d'un
diocse du domaine royal, appuy sur la puissance de son suzerain
temporel, rigeait une cathdrale plus riche, plus vaste et plus
importante que les glises des abbayes qu'il prtendait soumettre  sa
juridiction. Tel tait ce grand mouvement vers l'unit gouvernementale
qui se manifestait mme au sein de la fodalit clricale ou sculire,
pendant le XIIe sicle, non-seulement dans les actes politiques, mais
jusque dans la construction des difices religieux ou militaires. Cette
tendance des vques  mettre les glises abbatiales au second rang par
un signe matriel aux yeux des populations; nous dirons plus, ce besoin
 la fois religieux et politique, si bien justifi d'ailleurs par les
dsordres qui s'taient introduits au sein des monastres ds la fin du
XIIe sicle, de rendre l'unit  l'glise, fit faire  l'piscopat des
efforts inous pour arriver  construire rapidement de grandes et
magnifiques cathdrales, et explique comment quelques-uns de ces
difices remarquables par leur tendue, la richesse de leur
architecture, et leur aspect majestueux, sont levs avec ngligence et
parcimonie, n'ont pas de fondations, ou prsentent des constructions
qui, par la pauvret des matriaux employs, ne sont gure en rapport
avec cette apparence de luxe et de grandeur.

Des esprits sages et rflchis parmi nous cherchent  dmontrer (nous ne
savons trop pourquoi) que notre vnrable architecture religieuse
nationale pche par plus d'un point, et prsente notamment de ces
ngligences incroyables de construction qui compromettent la dure d'un
certain nombre d'difices; ils voudront bien tenir compte de ces
ncessits imprieuses plus fortes que les artistes, et qui les
contraignent bien malgr eux dans tous les temps,  ne pas employer les
moyens indiqus par l'exprience ou la science... De ces deux manires
de raisonner quelle est la plus juste?... La cathdrale de Reims est
admirablement fonde; ses piles, leves en grands et beaux matriaux de
choix, bien poss et ravals, n'ont subi aucun mouvement; ses votes,
solidement et judicieusement contre-butes par des arcs-boutants bien
couverts, d'une porte raisonnable, par des contre-forts largement
empats, ne prsentent pas une fissure, et cette cathdrale a t la
proie d'un incendie terrible, et l'incurie de plusieurs sicles l'a
laisse livre aux intempries, et cependant, on ne dcouvre dans toute
sa construction ni une lzarde, ni une dformation; donc les architectes
du XIIIe sicle taient d'excellents constructeurs... Ou bien: la
cathdrale de Sez est leve sur de vieilles fondations imparfaites,
qui partout ont cd; les matriaux employs dans sa construction sont
de qualit mdiocre; sur tous les points on a cherch l'conomie, tout
en voulant lever un vaste et magnifique monument; cette cathdrale
craque de toutes parts, se disloque et se lzarde, sa ruine est
imminente; donc les architectes du XIIIe sicle taient de mauvais
constructeurs, ne fondant pas leurs difices, les levant en matriaux
insuffisants comme rsistance, etc., etc.

Les vques comme les architectes de ces temps ont d obir  une donne
politique et religieuse qui ne leur permettait pas le choix des moyens.
Les diocses pauvres devaient lever d'immenses et magnifiques
cathdrales tout comme les diocses riches. Et ne jetons pas le blme
aux architectes qui, placs dans des conditions dfavorables, avec des
ressources insuffisantes, ont encore su, avec une adresse rare, remplir
le programme impos par les besoins de leur temps, et lever des
difices proches de leur ruine aujourd'hui, mais qui n'en ont pas moins
dur six cents ans, aprs avoir rempli leur grande mission religieuse.
Avant de juger svrement, voyons si les vques qui cachaient leur
pauvret sous une apparence de richesse et de splendeur pour concourir 
la grande oeuvre de l'unit nationale par l'unit du pouvoir religieux,
si les architectes hardis qui, sans s'arrter devant des difficults
matrielles, insurmontables pour nous, ont lev des difices encore
debout, ne sont pas plus mritants, et n'ont pas dvelopp plus de
science et d'habilet que ceux abondamment pourvus de tout ce qui
pouvait faciliter leurs entreprises.

La peinture, la statuaire, la musique et la posie doivent tre juges
d'une manire absolue; l'oeuvre est bonne ou mauvaise, car le peintre, le
sculpteur, le musicien, et le pote peuvent s'isoler, ils n'ont besoin
pour exprimer ce que leur esprit conoit que d'un peu de couleur, d'un
morceau de pierre ou de marbre, d'un instrument, ou d'une critoire;
mais l'architecture est soumise  des circonstances compltement
trangres  l'artiste, et plus fortes que lui; or, un des caractres
frappants de l'architecture religieuse, inaugure par les artistes
laques  la fin du XIIe sicle, c'est de pouvoir se prter  toutes les
exigences, de permettre l'emploi de l'ornementation la plus riche et la
plus charge qui ait jamais t applique aux difices, ou des formes
les plus simples et des procds les plus conomiques. Si  cette poque
quelques grandes glises affectent une richesse apparente, qui contraste
avec l'extrme pauvret des moyens de construction employs, cela tient
 des exigences dont nous venons d'indiquer les motifs; motifs d'une
importance telle que force tait de s'y soumettre. Avant tout, la
cathdrale doit tre spacieuse, splendide, clatante de verrires,
dcore de sculptures; les ressources sont modiques, n'importe! il faut
satisfaire  ce besoin religieux dont l'importance est suprieure 
toute autre considration; contentons-nous de fondations imparfaites, de
matriaux mdiocres, mais levons une glise  nulle autre gale dans le
diocse; elle prira promptement, n'importe! il faut qu'elle soit
leve; si elle tombe, nos successeurs en btiront une autre... Voil
comment devait raisonner un vque  la fin du XIIe sicle; et s'il
tait dans le faux au point de vue de l'art, il tait dans le vrai au
point de vue de l'unit religieuse.

Ce n'tait donc ni par ignorance ni par ngligence que les architectes
du XIIIe sicle construisaient mal, quand ils construisaient mal,
puisqu'ils ont lev des difices irrprochables comme construction,
mais bien parce qu'ils taient domins par un besoin moral n'admettant
aucune objection, et la preuve en est dans cette quantit innombrable
d'glises de second ordre, de collgiales, de paroisses o la pnurie
des ressources a produit des difices d'une grande sobrit
d'ornementation, mais o l'art du constructeur apparat d'autant plus
que les procds sont plus simples, les matriaux plus grossiers ou de
qualit mdiocre. Par cela mme que beaucoup de ces difices construits
avec parcimonie sont parvenus jusqu' nous, aprs avoir travers plus de
six sicles, on leur reproche leur pauvret, on accuse leurs
constructeurs! mais s'ils taient tombs, si les cathdrales de
Chartres, de Reims ou d'Amiens taient seules debout aujourd'hui, ces
constructeurs seraient donc irrprochables? (voy. CONSTRUCTION, GLISE.)
Dans notre sicle, l'unit politique et administrative fait converger
toutes les ressources du pays vers un but, suivant les besoins du temps,
et cependant nous sommes tmoins tous les jours de l'insuffisance de ces
ressources lorsqu'il s'agit de satisfaire  de grands intrts, tels que
les chemins de fer par exemple. Mais au XIIe sicle, le pays morcel par
le systme fodal, compos de provinces, les unes pauvres, les autres
riches, les unes pleines d'activit et de lumires, les autres adonnes
 l'agriculture, et ne progressant pas, ne pouvait agir avec ensemble;
il fallait donc que l'effort de l'piscopat ft immense pour runir des
ressources qui lui permissent d'riger en cinquante annes des
cathdrales sur des plans d'une tendue  laquelle on n'tait pas arriv
jusqu'alors, et d'une richesse, comme art, suprieure  tout ce que l'on
avait vu. De mme qu'au XIe sicle le grand dveloppement pris par les
tablissements religieux avait influ sur toutes les constructions
religieuses de cette poque; de mme, au commencement du XIIIe sicle,
les grandes entreprises des vques se refltaient sur les difices
religieux de leurs diocses. Au XIe sicle, les glises monastiques
avaient servi de modles aux glises collgiales, aux paroisses et mme
aux cathdrales; au XIIIe sicle, ce sont  leur tour les cathdrales
qui imposent les dispositions de leurs plans, leur systme de
construction et de dcoration aux glises collgiales, paroissiales et
monastiques. Le but de l'piscopat se trouvait ainsi rempli, et son
influence morale prdominait en mme temps que l'influence matrielle
des difices qu'il s'tait mis  construire avec tant d'ardeur, et au
prix d'normes sacrifices. Ces grands monuments sont donc pour nous
respectables sous le point de vue de l'art, et comme l'une des
productions les plus admirables du gnie humain, mais aussi parce qu'ils
rappellent un effort prodigieux de notre pays vers l'unit nationale. En
effet,  la fin du XIIe sicle, l'entreprise de l'piscopat tait
populaire. La puissance seigneuriale des abbs se trouvait attaque par
la prdominance de la cathdrale. La noblesse sculire, qui n'avait pas
vu sans envie la richesse croissante des tablissements monastiques,
leur immense influence morale, aidait les vques dans les efforts
qu'ils faisaient pour soumettre les abbayes  leur juridiction. Les
populations urbaines voyaient dans la cathdrale (non sans raisons) un
monument national, comme une reprsentation matrielle de l'unit du
pouvoir vers laquelle tendaient toutes leurs esprances. Les glises
abbatiales taient des difices particuliers qui ne satisfaisaient que
le sentiment religieux des peuples, tandis que la cathdrale tait le
sanctuaire de tous, c'tait  la fois un difice religieux et civil
(voy. CATHDRALE), o se tenaient de grandes assembles, sorte de
_forum_ sacr qui devenait la garantie des liberts politiques en mme
temps qu'un lieu de prires. C'tait enfin le _monument_ par excellence.
Il n'est donc pas tonnant que les vques aient pu runir tout  coup
dans ces temps d'mancipation politique et intellectuelle, les
ressources normes qui leur permettaient de rebtir leurs cathdrales
sur tous les points du domaine royal. En dehors du domaine royal, la
cathdrale se dveloppe plus lentement, elle le cde longtemps et
jusqu' la fin du XIIIe sicle aux glises abbatiales. Ce n'est qu'
l'aide de la prpondrance du pouvoir monarchique sur ces provinces, que
l'piscopat lve les grands monuments religieux sur les modles de ceux
du nord. Telles sont les cathdrales de Bordeaux, de Limoges, de
Clermont-Ferrand, de Narbonne, de Bziers, de Rodez, de Mende, de
Bayonne, de Carcassonne, et ces difices sont de vritables exceptions,
des monuments exotiques, ne se rattachant pas aux constructions
indignes de ces contres.

Le midi de la France avait t livr  l'hrsie des Albigeois pendant
le XIIe sicle et une partie du XIIIe; son architecture religieuse tait
reste stationnaire alors que dans le nord elle faisait de si rapides
progrs. La plupart des glises avaient t dtruites pendant les
guerres civiles, rsultat de la lutte des hrsiarques avec le
catholicisme, et il est difficile aujourd'hui de savoir,  cause de la
raret des exemples, quelle tait la marche suivie par cette
architecture. Parmi les monuments religieux antrieurs au XIIe sicle,
nous trouvons des plans qui rappellent les dispositions de ceux du
Poitou, d'autres qui ont les rapports les plus directs avec ceux de
l'Auvergne, telle est par exemple la grande glise de Saint-Sernin de
Toulouse, la partie ancienne des cathdrales d'Auch et de Saint-Papoul;
d'autres enfin qui sont construits dans des donnes qui paraissent
appartenir au comt de Toulouse; ce sont ceux-l dont nous nous
occuperons particulirement.

Nous avons vu que la plupart des difices religieux du nord, du Poitou,
de l'Auvergne et de la Bourgogne procdaient de la basilique latine.
Dans une partie de l'Aquitaine et sur les bords du Rhin, par exception,
des glises avaient t leves sans collatraux. En Provence et sur le
territoire du comt de Toulouse, nous retrouvons, avant le XIIIe sicle,
des traces de monuments religieux qui procdaient d'une disposition
antique dont la basilique de Constantin  Rome est le type; c'est une
nef couverte par des votes d'artes, contre-butes par des contre-forts
intrieurs ferms par des berceaux plein cintre (48). Les cathdrales de
Marseille et de Frjus, monuments presque antiques, ont encore conserv
cette donne. Dans le comt de Toulouse, sauf la partie ancienne de la
cathdrale de Toulouse, qui date du XIIe sicle et qui est construite
d'aprs ce systme, les autres difices antrieurs aux guerres des
Albigeois n'existent plus; mais ds le XIIIe sicle, sitt aprs les
dsastres, nous voyons reproduire ce mode de btir les difices
religieux. Dans la ville basse de Carcassonne, les deux glises leves
par les habitants, sur l'ordre de saint Louis, reproduisent cette
disposition de nefs sans collatraux avec contre-forts intrieurs
contre-butant la vote principale; seulement alors la vote en arcs
d'ogive a remplac la vote d'arte romaine, et les traves, beaucoup
moins larges que la nef, forment comme autant de chapelles entre les
contre-forts. Dans le mur de clture qui ferme et surmonte les
chapelles, de longues fentres sont ouvertes qui clairent l'intrieur
(49). Le sanctuaire de ces glises se composait, ou d'une seule abside,
telle est l'glise de Montpezat (Tarn-et-Garonne), fin du XIIIe sicle
(50), ou de trois absides, une grande et deux petites, comme 
Carcassonne. La plupart de ces glises taient prcdes d'un porche
surmont d'un seul clocher, plac dans l'axe de l'glise. Pendant le
XIVe sicle, la grande cathdrale d'Alby fut construite d'aprs ce
systme; seulement on tablit deux tages de chapelles afin de renfermer
entirement les contre-forts dans l'intrieur (51), et les votes en
arcs d'ogive des chapelles de premier tage, bandes sur les formerets
de la vote de la nef, atteignirent son niveau. Les jours taient pris
dans les murs de clture des chapelles hautes par de longues et troites
fentres. Au lieu de trois absides perces dans le mur de l'est, comme
dans les deux glises de Carcassonne, le choeur d'Alby se termine par
sept chapelles rayonnantes  double tage comme celles de la nef (voy.
CATHDRALE). Cette disposition est grandiose; la nef de Sainte-Ccile
d'Alby n'a pas moins de 17m, 70 dans oeuvre, mais il faut dire que, pour
le culte catholique, les grandes glises sans bas cts ne sont pas
commodes. Rien dans ce grand vaisseau n'indique la place des fidles,
celle du clerg;  Alby, on a d tablir, au XVIe sicle, un choeur ferm
par une lgante claire-voie de pierre, qui forme comme un bas ct
autour du sanctuaire; les chapelles sont petites. Ce monument, sans
collatraux, sans transsept, dans lequel le sanctuaire est comme un
meuble apport aprs coup, est plutt une salle qu'une cathdrale
approprie aux besoins du culte. Les chapelles du premier tage, qui
communiquent entre elles par de petites portes, n'ont pas d'utilit, ce
sont des tribunes qui ont l'inconvnient de reculer les jours, et
assombrissent par consquent l'intrieur. Ce monument, bti en briques,
a t couvert de peintures qui datent de la fin du XVe sicle et du
commencement du XVIe, cette dcoration produit un grand effet, et
dissimule la lourdeur de ces votes qui,  cause de l'extrme largeur de
la nef, prennent leur naissance  moiti environ de la hauteur totale du
dans-oeuvre; les contre-forts renferms  l'intrieur, par leur
projection, cachent les fentres et font paratre les piliers portant
les votes plats et maigres. Dpourvu de ses peintures, cet intrieur
serait froid, triste et lourd, et ne supporterait pas la comparaison
avec nos grandes cathdrales du nord. La cathdrale d'Alby produisit
quelques imitations, les glises abbatiales de Moissac, de
Saint-Bertrand de Comminges, entre autres; ce type ne dpassa pas le
territoire o il s'tait dvelopp, mais s'y perptua jusqu' l'poque
de la renaissance. Le midi de la France avait t puis par les guerres
religieuses pendant les XIIe et XIIIe sicles, il ne pouvait produire
que de pauvres difices; en adoptant l'glise  une seule nef, sans bas
ct, comme type de ses monuments religieux, il obissait  la
ncessit, ces constructions tant beaucoup moins dispendieuses que nos
glises du nord, avec leurs transsepts, leurs collatraux, leurs
chapelles rayonnantes autour du choeur, leurs galeries suprieures, leurs
arcs-boutants et leurs grandes claires-voies  menaux dcores de
splendides verrires. Le souvenir des guerres civiles faisait donner 
ces difices religieux l'aspect de constructions militaires, et beaucoup
d'entre eux taient rellement fortifis. L'glise abbatiale de Moissac
avait t fortifie au moment des guerres des Albigeois; les cathdrales
d'Alby, de Bziers, de Narbonne, et presque toutes les glises
paroissiales ou monastiques leves pendant les XIIIe et XIVe sicles
taient dfendues comme de vritables forteresses, adoptaient par
consquent des formes simples, ne prenaient que des jours troits et
rares  l'extrieur, se couronnaient de tours crneles, de mchicoulis,
s'entouraient d'enceintes, se construisaient sur des points dj
dfendus par la nature, n'ouvraient que des portes latrales, dtournes
souvent, difficiles d'accs, protges par des dfenses (voy.
CATHDRALE, GLISE). Aprs les guerres civiles taient survenues les
guerres avec l'Aragon; toutes les villes du Languedoc faisant partie du
domaine royal sous saint Louis, Philippe le Hardi, Philippe le Bel et
Charles V, frontires du Roussillon et du comt de Foix, taient
continuellement en butte aux incursions de leurs puissants voisins.
Chaque difice avait t utilis dans ces villes, pour la dfense, et
naturellement les glises, comme les plus levs et les plus importants,
devenaient des forts, participaient autant de l'architecture militaire
que de l'architecture religieuse. La Guyenne, dont la possession tait
continuellement conteste pendant les XIIIe et XIVe sicles, entre les
rois de France et d'Angleterre, conservait ses vieilles glises romanes,
mais ne btissait que de rares et pauvres difices religieux, ples
reflets de ceux du nord. Quant  la Bourgogne, riche, populeuse, unie,
elle dveloppait son architecture religieuse sous l'inspiration de celle
du domaine royal, mais en y mlant son gnie fortement pntr des
traditions romaines, et dans lequel les glises clunisiennes et
cisterciennes avaient laiss des traces inaltrables. Cette province est
une des plus favorises en matriaux de qualits excellentes. Les
bassins suprieurs de la Seine, de l'Yonne et de la Sane fournissent
abondamment des pierres calcaires et des grs durs et tendres, faciles 
exploiter en grands morceaux, d'une beaut de grain, d'une rsistance et
d'une dure sans gales. Aussi, les difices bourguignons sont-ils, en
gnral, btis en grands matriaux, bien conservs, et d'un appareil
savamment trac. Cette abondance et ces qualits suprieures de la
pierre, influent sur les formes de l'architecture bourguignonne, surtout
 l'poque o l'emploi des matriaux joue un grand rle dans la
contexture des difices religieux. Au XIIIe sicle, les constructeurs de
cette province profitent de la facilit qui leur tait donne d'obtenir
de grands blocs trs-rsistants, et pouvant sans danger tre poss en
dlit, pour viter de multiplier les assises dans les points d'appui
principaux. Ils ne craignent pas d'lever des piles monolithes, ils sont
des premiers  tablir sur les corniches,  la chute des combles, de
larges chneaux formant  l'intrieur, des plafonds entre les formerets
des votes et les murs (voy. Arc formeret, fig. 45). Possdant des
calcaires faciles  tailler, mais trs-fermes cependant, ils donnent 
leurs profils de fortes saillies, les accentuent nergiquement,  leur
sculpture d'ornement de la grandeur, une physionomie plantureuse qui
distingue leur dcoration de pierre entre celle des provinces voisines.
Les architectes bourguignons n'adoptent que tard les meneaux compliqus,
les balustrades  jour, la maigreur qui dj, dans la seconde moiti du
XIIIe sicle, s'attachait aux formes architectoniques de la Champagne et
de l'Ile-de-France.

 Paris,  Reims,  Troyes, l'architecture ogivale penchait dj vers sa
dcadence, que dans l'Auxois, le Dijonnais et le Mconnais se
conservaient encore les dispositions simples, la fermet des profils, la
largeur de l'ornementation, l'originalit native de la province. Ce
n'est qu'au XVe sicle que l'architecture bourguignonne devient sche,
monotone; alors les caractres particuliers  chaque province
s'effacent, il n'y a plus qu'une seule architecture sur le territoire
qui compose la France d'aujourd'hui; ou du moins les diffrences que
l'on peut remarquer dans chaque province tiennent plutt  une imitation
grossire ou imparfaite d'une architecture admise qu' des influences ou
des traditions locales.

Nous avons donn (fig. 20) la coupe transversale de la cathdrale
d'Autun, btie vers 1150, et dont la nef est vote en berceau ogival;
peu aprs la construction de cet difice on levait  Langres la
cathdrale qui existe encore aujourd'hui[45]. C'est la cathdrale
d'Autun, avec des votes en arcs d'ogive sur la nef et le transsept, bas
ct pourtournant le choeur, et une seule chapelle au chevet. Voici (52)
le plan de la cathdrale d'Autun, et (53) celui de la cathdrale de
Langres. Le porche de la cathdrale d'Autun est peu postrieur  la
construction de la nef; la faade de la cathdrale de Langres ayant t
rebtie dans le dernier sicle, nous ne savons si jamais elle fut
prcde d'un porche. Le choeur de la cathdrale de Langres, avec son bas
ct pourtournant, est fort intressant  tudier, car jusqu'alors dans
cette partie de la France, les absides taient presque toujours simples,
sans collatraux et votes en quart de sphre. Langres, dont le
sanctuaire date de 1160 environ, donne la transition entre les choeurs
construits suivant la donne romane et ceux levs  la fin du XIIe et
au commencement du XIIIe sicle. Nous voyons  Langres, comme  Autun,
le choeur commencer par une trave en tout semblable,  celles de la nef.
 Autun, cette premire trave est double d'une seconde, puis vient
l'abside principale simple, sans bas cts, flanque de deux petites
absides comme les glises du Rhin.  Langres, aprs la premire trave
du choeur, c'est une srie de colonnes poses en hmicycle, portant les
votes d'artes  nervures du collatral. Ces votes sont navement
traces; car chaque trave rayonnante du collatral formant coin, et les
arcs-ogives donnant en projection horizontale des lignes droites, il
s'ensuit que les rencontres des diagonales ou les clefs sont bien plus
rapproches du sanctuaire que du mur extrieur; les naissances des
archivoltes bandes d'une colonne  l'autre tant au mme niveau que les
naissances des formerets tracs sur les murs du pourtour, et les arcs
formerets comme les archivoltes tant des tiers-points, les clefs de ces
formerets sont plus leves que les clefs des archivoltes, et par
consquent les lignes de clefs des votes sont fortement inclines (voy.
VOTE). Les archivoltes de la premire trave du choeur donnant la
hauteur du triforium perc dans le mur d'adossement du comble, il reste
dans la partie circulaire, entre la base de ce triforium et les
archivoltes bandes sur les colonnes, un espace plus grand. Il y a donc
changement de systme complet entre les parties parallles du choeur et
le rond-point, ce sont pour ainsi dire deux difices qui sont accols
l'un  l'autre, et se relient mal. Les grandes votes rendent encore
cette discordance plus sensible, car la premire trave est ferme par
une vote en arcs d'ogive, et le rond-point par un cul-de-four engendr
par le dernier arc-doubleau ogival; et fait remarquable, cette vote en
cul-de-four est maintenue par des arcs-boutants qui datent de sa
construction.  la naissance du cul-de-four s'ouvraient de petites
fentres plein cintre dont les archivoltes venaient le pntrer, tandis
que sous les formerets de la premire trave les fentres pouvaient tre
hautes et perces dans les murs goutterots. Le systme de la
construction ogivale franchement adopt dans tout le reste de l'difice
dj, se trouvait ainsi compltement tranger au rond-point qui restait
roman, au moins dans sa partie suprieure. Un dfaut d'harmonie aussi
choquant ne pouvait manquer de faire faire aux constructeurs de nouveaux
efforts pour appliquer aux ronds-points, comme  tout le reste des
difices, le mode de voter en arcs d'ogive. Comme ornementation, la
cathdrale de Langres reste galement romane, le triforium s'ouvre dans
les combles couvrant les bas cts; les piles sont composes de
pilastres cannels, comme  Autun,  Beaune,  Cluny,  la
Charit-sur-Loire, conformment  la tradition antique; les contre-forts
du choeur sont plaqus de gros pilastres cannels, termins par des
chapiteaux corinthiens, les chapiteaux des colonnes du choeur sont des
imitations de chapiteaux romains[46]. La partie antrieure de la nef
elle-mme, leve de 1180  1190, laisse voir des chapiteaux  crochets,
quoique les piles restent composes de pilastres cannels comme dans le
choeur et le transsept. Sur une partie du territoire bourguignon, la
tradition romane se prolongeait donc assez tard dans les glises
piscopales, et l'on n'adoptait la vote en arcs d'ogive et les
arcs-boutants que par ncessit, et comme un moyen nouvellement appliqu
pour voter les difices sans pousser les murs. Ce ne fut que de 1200 
1210 que l'architecture ogivale fut franchement introduite en Bourgogne,
lorsqu'il y avait dj vingt et trente ans qu'elle rgnait dans le
domaine royal et la Champagne. Un des premiers et des plus beaux
exemples de l'architecture ogivale bourguignonne se trouve dans le choeur
et le transsept de l'abbaye de Vzelay, et cette abbaye appartenait
politiquement plutt au Nivernais qu' la Bourgogne (voy. ABSIDE, fig.
8, le plan du rond-point). Ce choeur dut tre bti par l'abb Hugues, de
1198  1206; car en cette dernire anne l'abb Hugues fut dpos pour
avoir endett le monastre de 2220 livres d'argent[47]. Les votes du
choeur de Vzelay avaient t leves dans l'origine sans arcs-boutants.
Mais il paratrait que peu aprs leur achvement on fut oblig d'en
construire. Le triforium donnait dans le comble du collatral comme  la
cathdrale de Langres, et bientt ce comble fut remplac par des
demi-votes d'artes butant la naissance des grandes votes. Voici (54)
les deux premires traves de ce choeur (coupe longitudinale) et (55) le
plan de ces deux premires traves.

On remarquera la disposition particulire des piles, et la division des
traves. La premire trave est largement ouverte; c'est une archivolte
partant de la grosse pile du transsept, laquelle est compose d'un
faisceau de colonnes engages, et reposant son sommier de droite sur une
colonne monolithe. Au-dessus du triforium cette trave se divise en deux
au moyen d'une pile intermdiaire portant un arc-doubleau. La vote se
compose de deux arcs-ogives reposant sur les deux points d'appui
principaux AB (fig. 55). Mais la seconde trave se divise en deux au
moyen des colonnes jumelles C. La premire division est ferme par une
vote en arcs d'ogive, la seconde projette contre la clef E, un arc CE
qui vient puissamment contre-buter la pousse des arcs rayonnants du
rond-point. D'aprs cette disposition les fentres hautes peuvent toutes
tre de mme dimension comme largeur et comme hauteur, l'effort des arcs
rayonnants sur le sommet de l'arc-doubleau GE est bien maintenu par la
diagonale CE, et la trave divise BCG sert de transition entre les
traves rayonnantes IG et la premire grande trave AB, afin d'viter la
pousse qu'exerceraient les petites archivoltes rayonnantes IG sur
l'archivolte plus large GB, si cette archivolte n'et pas t divise.
Ce danger de la pousse n'tait plus  craindre sur la pile B,  cause
de la grande charge reporte sur cette pile, et l'on pouvait sans
inconvnients laisser ouverte dans toute sa largeur l'archivolte AB.

Le problme que les architectes de la cathdrale de Langres n'avait pu
rsoudre, savoir: de faire concorder la construction des votes des
ronds-points avec celle des traves parallles, se trouvait ainsi trs
nettement et trs-habilement rsolu, trente ou quarante ans plus tard,
dans le choeur de l'glise abbatiale de Vzelay, et par des procds qui
n'taient pas entirement ceux qu'employaient les architectes du domaine
royal, moins soumis aux traditions romanes. Comme disposition de plan,
il se prsentait toujours une difficult dans la construction des choeurs
des grandes glises cathdrales, c'tait le rayonnement des traves qui
espaait dmesurment les points d'appui de la circonfrence extrieure,
si les points de la circonfrence intrieure conservaient le mme
espacement que ceux des parties parallles; ou qui rapprochait trop ces
points d'appui intrieurs, si ceux de la circonfrence extrieure
taient convenablement distancs; quand les choeurs taient pourtourns
de doubles collatraux comme  Notre-Dame de Paris, comme  Bourges, cet
inconvnient tait bien plus sensible encore. Ds 1170, c'est--dire peu
de temps aprs la construction du choeur de la cathdrale de Langres,
l'architecte de Notre-Dame de Paris avait su lever un choeur avec double
bas ct, qui dj rsolvait ces difficults, en s'affranchissant des
traditions romanes. Ne voulant pas donner aux traves intrieures du
rond-point un entre-colonnement  moindre que celui des traves
parallles B (56), CD tant le diamtre du cercle, il s'ensuivait que la
premire trave rayonnante donnait un premier espace LMHG difficile et
un second espace HGEF impossible  voter. Car comment tablir un
formeret de F en E? Et-il t plein cintre que sa clef se ft leve 
un niveau trs-suprieur  la clef de l'archivolte en tiers-point LM. La
seconde trave rayonnante s'ouvrant davantage encore augmentait la
difficult. Le constructeur leva donc des piles intermdiaires OP entre
les colonnes du second bas ct, une pile intermdiaire galement en Q
sur le mur de prcinction de la premire trave, et deux piles
intermdiaires RS sur le mur de prcinction des traves suivantes. Cette
disposition donnant 2, 3 piles dans la premire trave, 2, 3 et 4 piles
dans les autres, rendait impossible la construction de votes en arcs
d'ogive qui ne se composaient alors que de diagonales d'un carr ou d'un
paralllogramme ne pouvant retomber par consquent que sur des piles
correspondantes en nombre gal. Ce constructeur ne fut pas arrt par
cette difficult; il abandonna le systme de votes en arcs d'ogive
croises, et ses arcs-doubleaux MGF, NIK tablis, il banda d'autres arcs
NP, MP, GR, PR, PS, IS, passant ainsi sans difficult du nombre pair au
nombre impair; quant aux triangles de remplissage, ils procdrent de
cette construction des arcs (voy. VOTE). On arrivait ainsi de
l'archivolte de la trave intrieure aux deux arcs-doubleaux du second
collatral et aux trois formerets du mur de prcinction; sous ces
formerets pouvaient s'ouvrir trois fentres gales comme hauteur et
largeur  celles des traves parallles. L'ordonnance extrieure et
intrieure de l'difice se suivait sans interruption, sans que l'unit
ft rompue dans la partie rayonnante du choeur.

Il n'est pas besoin de faire ressortir ce qu'il y avait d'habilet dans
ce systme, et combien l'art de l'architecture s'tait dvelopp dj
dans l'Ile-de-France ds la fin du XIIe sicle; combien l'unit
d'ordonnance et de style proccupait les artistes de cette province.
Jamais, en effet, dans les monuments religieux, grands ou petits de
l'Ile-de-France, on ne rencontre de ces discordances, de ces soudures
plus ou moins adroitement dguises qui, dans les difices, mme des
provinces voisines, dnotent l'effort de gens auxquels manque le gnie
crateur qui conoit son oeuvre tout d'une pice, et l'excute sans
hsitation.

Ce beau parti, qui consistait  donner aux traves des ronds-points une
largeur gale aux traves parallles des nefs, ne fut pas suivi,
malheureusement, dans les autres cathdrales du domaine royal.  Bourges
(1230), le choeur de la cathdrale rappelle la belle disposition de celui
de Paris (57). Mais si les votes sont trs-adroitement combines dans
le second bas ct, les piliers de ce second collatral n'tant pas
doubls, comme  Notre-Dame de Paris, les piles intrieures ont d tre
rapproches, et par leur multiplicit et l'troitesse des
entre-colonnements, elles masquent les bas cts et les chapelles. 
Chartres (1220), le choeur de la cathdrale (58) prsente un plan qui ne
fait pas grand honneur  son architecte: il y a dsaccord entre le
rond-point et les parties parallles du sanctuaire; les espacements des
colonnes du second collatral sont lches, les votes assez pauvrement
combines; et malgr la grande largeur des entre-colonnements du
deuxime bas-ct, il a fallu cependant rapprocher les piles
intrieures; mais ici apparat une disposition dont les architectes du
XIIIe sicle ne se dpartent plus  partir de 1220 environ; nous voyons,
en effet, les piliers intrieurs du rond-point prendre comme surface en
plan, une moins grande importance que ceux des traves parallles. Cela
tait fort bien raisonn d'ailleurs. Ces piles, plus rapproches et ne
recevant qu'_une seule_ nervure de la grande vote, n'avaient pas besoin
d'tre aussi paisses que celles des traves parallles, plus espaces
et recevant un arc-doubleau et deux arcs-ogives des grandes votes. Le
choeur de la cathdrale du Mans, contemporain de celui de Chartres,
prsente une beaucoup plus belle disposition (59); les votes du double
collatral rappellent la construction de celles de Bourges, mais plus
adroitement combines; ici les chapelles sont grandes, profondes, et
laissent encore entre elles cependant des espaces libres pour ouvrir des
fentres destines  clairer le double bas ct. Comme  Bourges, ces
deux collatraux sont ingaux en hauteur, et le second, plus bas, est
surmont d'un triforium et de fentres clairant le premier bas ct.

 dater de 1220  1230, il est rare de voir les sanctuaires des
cathdrales entours de doubles collatraux: on se contente d'un bas
ct simple, et les chapelles rayonnantes prennent plus d'importance.
Dans les glises ogivales primitives, comme la cathdrale de Rouen, par
exemple, dont les sanctuaires ne possdent qu'un seul collatral, les
chapelles ne sont qu'en nombre restreint, de manire  permettre entre
elles l'ouverture de jours directs dans le bas ct (60)[48]. Nous
voyons ici des votes combines suivant un mode peu usit  cette
poque. Entre les chapelles, dans le bas ct, le grand triangle ABC est
divis par un arc venant se runir  la clef des arcs-ogives; c'tait l
un moyen moins simple que celui employ  Notre-Dame de Paris, pour
faire une vote portant sur cinq points d'appui, mais qui tait plus
conforme au principe de la vote _gothique_. Dans le collatral du choeur
de la cathdrale d'Auxerre, le mme systme de vote a t adopt avec
plus d'adresse encore (voy. VOTE). Vers le milieu du XIIIe sicle on
renonce, dans les glises munies de bas ct pourtournant le sanctuaire
avec chapelles rayonnantes,  conserver des fentres entre ces
chapelles. Celles-ci se rapprochent et ne laissent plus entre elles que
l'empatement du contre-fort recevant les arcs-boutants. Ces chapelles,
comme toutes les absides, adoptent dfinitivement en plan la forme
polygonale plus solide et plus facile  construire. Les chapelles  plan
circulaire taient un reste de la tradition romane qui devait
disparatre comme toutes les autres. Voici (61) le plan du Choeur de la
cathdrale de Beauvais (1240  1250) qui fait voir combien les
dispositions des plans s'taient simplifies  mesure que l'architecture
ogivale poursuivait rsolment les consquences de son principe[49]. Il
est facile de voir, en examinant ce plan, jusqu' quel point les
architectes du XIIIe sicle cherchaient  dbarrasser les intrieurs de
leurs difices religieux des obstacles qui pouvaient gner la vue, et
combien ils taient dsireux d'obtenir des espaces larges, et par
consquent de diminuer et le nombre et l'paisseur des points d'appui
(voy. CATHDRALE). Plus tard, au XIVe sicle, on levait l'glise
abbatiale de Saint-Ouen, qui rsumait les donnes les plus simples de
l'architecture religieuse. Nef sans chapelles; transsept avec bas ct;
choeur avec bas cts et chapelles rayonnantes, celle du chevet plus
grande; tour sur le transsept, et deux clochers sur la faade (62)[50].

 partir du XIVe sicle, l'architecture des difices religieux devient 
peu prs uniforme sur tout le territoire soumis au pouvoir royal; les
plans sont pour ainsi dire classs d'aprs la dimension des difices, et
suivent, sans de notables diffrences, les dispositions et le mode de
construire adopts  la fin du XIIIe sicle; c'est seulement dans les
dtails, dans l'ornementation, dans les profils des moulures que la
transformation se fait sentir. Nous renvoyons donc nos lecteurs aux
diffrentes parties des difices religieux traites dans le
_Dictionnaire_ pour apprcier la nature de cette transformation, en
connatre les causes et les rsultats. Le XIIIe sicle avait tant
produit, en fait d'architecture religieuse, qu'il laissait peu  faire
aux sicles suivants. Les guerres, qui bouleversrent la France pendant
les XIVe et XVe sicles, n'auraient plus permis d'entreprendre des
difices d'une importance gale  nos grandes cathdrales, en admettant
qu'elles n'eussent pas t toutes leves avant ces poques
dsastreuses. Les difices religieux compltement btis pendant le XIVe
sicle sont rares, plus rares encore pendant le sicle suivant. On se
contentait alors ou de terminer les glises inacheves, ou de modifier
les dispositions primitives des glises des XIIe et XIIIe sicles, ou de
les restaurer et de les agrandir. C'est  la fin du XVe sicle et au
commencement du XVIe, alors que la France commence  ressaisir sa
puissance, qu'un nouvel lan est donn  l'architecture religieuse, mais
la tradition _gothique_, bien que corrompue, abtardie, subsiste.
Beaucoup de grandes cathdrales sont termines, un grand nombre de
petites glises, dvastes pendant les guerres, ou tombes de vtust
par suite d'un long abandon et de la misre publique, sont rebties ou
rpares. Mais bientt la rformation vient arrter ce mouvement, et la
guerre, les incendies, les pillages, dtruisent ou mutilent de nouveau
la plupart des difices religieux  peine restaurs. Cette fois le mal
tait sans remde, lorsqu' la fin du XVIe sicle le calme se rtablit
de nouveau, la renaissance avait effac les dernires traces du vieil
art national, et si, longtemps encore, dans la construction des difices
religieux, les dispositions des glises franaises du XIIIe sicle
furent suivies, le gnie qui avait prsid  leur construction tait
teint, ddaign. On voulait appliquer les formes de l'architecture
romaine antique, que l'on connaissait mal, au systme de construction
des glises ogivales, que l'on mprisait sans les comprendre. C'est sous
cette inspiration indcise que fut commence et acheve la grande glise
de Saint-Eustache de Paris, monument mal conu, mal construit, amas
confus de dbris emprunts de tous cts, sans liaison et sans harmonie;
sorte de squelette gothique revtu de haillons romains cousus ensemble
comme les pices d'un habit d'arlequin. Telle tait la force vitale de
l'architecture religieuse ne avec la prdominance du pouvoir royal en
France, que ses dispositions gnrales se conservent jusque pendant le
sicle dernier; les plans restent gothiques, les votes hautes
continuent  tre contre-butes par des arcs-boutants. Mais cette
architecture btarde est frappe de strilit. Les architectes semblent
bien plus proccups de placer les _ordres_ romains dans leurs monuments
que de perfectionner le systme de la construction, ou de chercher des
combinaisons nouvelles; l'excution devient lourde, grossire et
manire en mme temps. Nous devons cependant rendre cette justice aux
artistes du XVIIe sicle qu'ils savent conserver dans leurs difices
religieux une certaine grandeur, une sobrit de lignes et un instinct
des proportions que l'on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe 
cette poque. Pendant qu'en Italie les architectes se livraient aux
extravagances les plus tranges, aux dbauches de got les plus
monstrueuses, on levait en France des glises qui, relativement, sont
des chefs-d'oeuvre de style, bien qu'alors on se piqut de ne trouver la
perfection que dans les monuments de la Rome antique ou moderne. Cette
prfrence pour les arts et les artistes trangers et surtout Italiens,
nous tait venue avec la Renaissance, avec la protection accorde par
les souverains  tout ce qui venait d'outre-monts. La monarchie qui, du
XIIe au XVIe sicle, avait grandi au milieu de cette population
d'artistes et d'artisans franais, dont le travail et le gnie n'avaient
pas peu contribu  augmenter sa gloire et sa puissance, oubliant son
origine toute nationale, tendait dornavant  imposer ses gots  la
nation. Du jour o la cour voulut diriger les arts, elle touffa le
gnie naturel aux vieilles populations gallo-romaines. La protection
doit tre discrte si elle ne veut pas effaroucher les arts, qui, pour
produire des oeuvres originales, ont surtout besoin de libert. Depuis
Louis XIV, les architectes qui paraissaient prsenter le plus
d'aptitude, envoys  Rome sous une direction acadmique, jets ainsi en
sortant de l'cole dans une ville dont ils avaient entendu vanter les
innombrables merveilles, perdaient peu  peu cette franchise d'allure,
cette originalit native, cette mthode exprimentale qui distinguaient
les anciens matres des oeuvres; leurs cartons pleins de modles amasss
sans ordre et sans critique, ces architectes revenaient trangers au
milieu des ouvriers qui jadis taient comme une partie d'eux-mmes,
comme leurs membres. La royaut de Louis XIV s'isolait des populations
rurales en attirant la noblesse fodale  la cour pour affaiblir une
influence contre laquelle ses prdcesseurs avaient eu tant de luttes 
soutenir, elle s'isolait galement des corporations d'ouvriers des
grandes villes, en voulant tenir sous sa main et soumettre  son got la
tte des arts; elle croyait ainsi atteindre cette unit politique et
intellectuelle, but constant de la monarchie et des populations depuis
le XIIe sicle, et ne voyait pas qu'elle se plaait avec sa noblesse et
ses artistes en dehors du pays. Cet oubli d'un pass si plein
d'enseignements tait bien complet alors, puisque Bossuet lui-mme, qui
crivait l'histoire avec cette grandeur de vue des prophtes lisant dans
l'avenir, ne trouvait que des expressions de ddain pour notre ancienne
architecture religieuse, et n'en comprenait ni le sens ni l'esprit.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 10 bis]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24 et 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28 et 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Illustration: Fig. 42.]
[Illustration: Fig. 43.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Illustration: Fig. 47.]
[Illustration: Fig. 48.]
[Illustration: Fig. 49.]
[Illustration: Fig. 50.]
[Illustration: Fig. 51.]
[Illustration: Fig. 52 et 53.]
[Illustration: Fig. 54.]
[Illustration: Fig. 55.]
[Illustration: Fig. 56.]
[Illustration: Fig. 57.]
[Illustration: Fig. 58.]
[Illustration: Fig. 59.]
[Illustration: Fig. 60.]
[Illustration: Fig. 61.]
[Illustration: Fig. 62.]

      [Note 32: _Mm. concer. l'hist. civ. et eccls. d'Auxerre
      et de son ancien diocse_, par l'abb Lebeuf, publi par MM.
      Challe et Quantin; t. I, p. 377. Paris, Didron. Auxerre,
      Perriquet, 1848.]

      [Note 33: Ce curieux difice; le plus complet que nous
      connaissions de cette date, a t _dcouvert_ par M.
      Mrime, inspecteur gnral des monuments historiques, et
      restaur depuis peu avec une grande intelligence par M.
      Boeswilwald. La charpente avait t plafonne dans le dernier
      sicle, mais quelques-unes de ses fermes talent encore
      intactes.]

      [Note 34: _L'architecture byzantine en France_, par M. F.
      de Verneilh. 1 vol. in-4 Paris, 1852.]

      [Note 35: L'tude de ces curieux difices a t pousse
      fort loin par M. F. de Verneilh dans l'ouvrage que nous
      avons cit plus haut; nous ne pouvons qu'y renvoyer nos
      lecteurs. Des planches, trs-bien excutes par M.
      Gaucherel, expliquent le texte de la manire la plus
      claire.]

      [Note 36: Cette disposition primitive  Bayeux fut
      modifie au XIIIe sicle par la construction d'une vote au
      centre de la croise.]

      [Note 37: Liv. II. Grgoire de Tours, en parlant de
      l'glise btie  Clermont par saint Numatius, dit:
      au-devant est une abside de forme ronde, _inante absidem
      rotundam habens_; On peut entendre, une abside du ct de
      l'entre, ce qui n'excluait pas l'abside du sanctuaire.
      Grg. de Tours, vol. I, p. 180; dit. Renouard, 1836.]

      [Note 38: Cette construction fut encore modifie au XIIIe
      sicle par la rfection de nouvelles votes sur la nef
      contre-butes par des arcs-boutants; mais un retrouve
      facilement les traces de ces transformations successives.]

      [Note 39: Voy. _L'Architecture monastique_, par M. Albert
      Lenoir. Paris, 1852; p. 249 et suiv.]

      [Note 40: Le _T. des Antiq. de Paris._, par J. Du Breul.
      Paris, 1634; liv. III.]

      [Note 41: _Ibid._; liv.I.]

      [Note 42: Dom Planchet, _Hist. de Bourgogne_, Mabillon,
      _Annal. Benedict._, t. IV, p. 132]

      [Note 43: Ce curieux fragment fut dcouvert dans les
      dcombres de l'glise Saint-Sauveur de Nevers en 1813, par
      M. Mrime, inspecteur gnral des monuments historiques et
      par nous. Il fut transport dans le Muse de la ville, sur
      nos pressantes sollicitations, et nous esprons qu'il s'y
      trouve encore. (Voy. les _Annales Archologiques_, vol. II,
      p. 116 et suiv. La gravure est accompagne d'une judicieuse
      et savante notice de M. Didron,  laquelle nous ne pouvons
      mieux faire que de renvoyer nos lecteurs.)]

      [Note 44: Voy. sur l'_Architecture byzantine en France_,
      l'extrait des articles publis par M. Vitet (cahiers de
      janvier, fvrier et mai 1853), p. 36 et suiv.]

      [Note 45: La cathdrale de Langres est sur le territoire
      champenois; mais comme style d'architecture, elle appartient
       la Bourgogne.]

      [Note 46; Langres est une ville romaine; on y voit encore
      une porte antique dcore de pilastres cannels.]

      [Note 47: _Gallia Christiana._--La livre d'argent tait
      divise en 20 sous, et le sou en 12 deniers, 12 livres de
      pain cotaient environ,  cette poque, 1 denier. La livre
      d'argent reprsentait donc environ 500 francs de notre
      monnaie, et 2220 livres 1,110,000 francs.]

      [Note 48: Nous donnons le plan de ce choeur avec la
      chapelle de la Vierge construite au XIVe sicle, sur
      l'emplacement d'une chapelle de chevet, semblable aux deux
      autres qui existent encore, mais un peu plus grande.]

      [Note 49: Le plan que nous donnons ici est celui du choeur
      de Beauvais, tel qu'il fut excut au XIIIe sicle, avant
      les restaurations des XIVe et XVIe sicles.]

      [Note 50: Les clochers indiqus sur ce plan avaient t
      commencs au XVIe sicle seulement; ils ne furent jamais
      termins, mais ils prsentaient une disposition particulire
      qui ne manquait pas de grandeur, donnait un large porche,
      et, au total, un beau parti de plan. Leurs souches ont t
      dmolies pour faire place  une faade dans le style du XIVe
      sicle.]




ARCHITECTURE MONASTIQUE. Pendant les premiers sicles du christianisme,
des chrtiens fuyant les excs et les malheurs auxquels la socit
nouvelle tait en butte, s'tablirent dans des lieux dserts. C'est en
Orient o l'on voit d'abord la vie cnobitique se dvelopper et suivre,
ds le IVe sicle, la rgle crite par saint Basile; en Occident les
solitudes se peuplent de religieux runis par les rgles de saint
Colomban et de saint Ferrol. Mais alors ces premiers religieux retirs
dans des cavernes, dans des ruines, ou dans des huttes spares, adonns
 la vie contemplative, et cultivant quelques coins de terre pour
subvenir  leur nourriture, ne formaient pas encore ces grandes
associations connues plus tard sous le nom de monastres; ils se
runissaient seulement dans un oratoire construit en bois ou en pierre
sche, pour prier en commun. Fuyant le monde, professant la plus grande
pauvret, ces hommes n'apportaient dans leurs solitudes ni art, ni rien
de ce qui pouvait tenter la cupidit des barbares, ou des populations
indignes. Au VIe sicle, saint Benot donna sa rgle; du Mont-Cassin
elle se rpandit bientt dans tout l'Occident avec une rapidit
prodigieuse, et devint la seule pratique pendant plusieurs sicles.
Pour qu'une institution ait cette force et cette dure, il faut qu'elle
rponde  un besoin gnral. En cela, et considre seulement au point
de vue philosophique, la rgle de saint Benot est peut-tre le plus
grand fait historique du moyen ge. Nous qui vivons sous des
gouvernements rguliers, au milieu d'une socit police, nous nous
reprsentons difficilement l'effroyable dsordre de ces temps qui
suivirent la chute de l'empire romain en Occident: partout des ruines,
des dchirements incessants, le triomphe de la force brutale, l'oubli de
tout sentiment de droit, de justice, le mpris de la dignit humaine;
des terres en friches sillonnes de bandes affames, des villes
dvastes, des populations entires chasses, massacres, la peste, la
famine, et  travers ce chaos d'une socit  l'agonie, des inondations
de barbares revenant priodiquement dans les Gaules, comme les flots de
l'Ocan sur des plages de sable. Les moines descendus du Mont-Cassin, en
se rpandant en Germanie, dans les Gaules, et jusqu'aux limites
septentrionales de l'Europe, entranent avec eux une multitude de
travailleurs, dfrichent les forts, rtablissent les cours d'eau,
lvent des monastres, des usines, autour desquels les populations des
campagnes viennent se grouper, trouvant dans ces centres une protection
morale plus efficace que celle accorde par des conqurants russ et
cupides. Ces nouveaux aptres ne songent pas seulement aux besoins
matriels qui doivent assurer leur existence et celle de leurs nombreux
colons, mais ils cultivent et enseignent les lettres, les sciences et
les arts; ils fortifient les mes, leur donnent l'exemple de
l'abngation, leur apprennent  aimer et protger les faibles, 
secourir les pauvres,  expier des fautes,  pratiquer les vertus
chrtiennes,  respecter leur semblables; ce sont eux qui jettent au
milieu des peuples avilis les premiers germes de libert,
d'indpendance, qui leur donnent l'exemple de la rsistance morale  la
force brutale, et qui leur ouvrent, comme dernier refuge contre les maux
de l'me et du corps, un asile de prire inviolable et sacr. Aussi
voyons-nous, ds le IXe sicle, les tablissements monastiques arrivs
dj  un grand dveloppement; non-seulement ils comprennent les
difices du culte, les logements des religieux, les btiments destins
aux approvisionnements, mais aussi des dpendances considrables, des
infirmeries pour les vieillards, des coles, des clotres pour les
novices, pour les trangers; des locaux spars pour divers corps
d'tats, des jardins, etc., etc. Le plan de l'abbaye de Saint-Gall,
excut vers l'anne 820, et que possdent encore les archives de ce
monastre supprim, est un projet envoy par un dessinateur  l'abb
Gozbert. Mabillon pense que ce dessin est d  l'abb ginhard, qui
dirigeait les constructions de la cour sous Charlemagne; quel que soit
son auteur, il est d'un grand intrt, car il donne le programme d'une
abbaye  cette poque, et la lettre  l'abb Gozbert, qui accompagne le
plan, ne peut laisser de doutes sur l'autorit du personnage qui l'a
crite[51]. Nous prsentons ici (1) une rduction de ce dessin[52].

L'glise occupe une grande place dans ce plan, elle est  deux absides
opposes comme beaucoup d'glises rhnanes (voy, ARCHITECTURE
RELIGIEUSE): A est le choeur  l'orient, la confession sous le
sanctuaire; BD l'exdre, la place de l'abb et des dignitaires; C
l'autel de sainte Marie et de saint Gall, avec une sorte de galerie
alentour, intitule sur le plan _involutio circum_; derrire l'autel
ddi  saint Gall est son sarcophage. E des stalles pour les religieux,
les deux ambons pour lire l'ptre et l'vangile; F divers autels; G les
fonts baptismaux; H un second choeur  l'occident; I un second exdre
pour les religieux; K l'cole, avec ses cours disposes comme les
_impluvium_ romains, et des salles alentour; des latrines isoles
communiquent au btiment par un passage;  l'ouest de ce btiment, des
celliers, une boulangerie et une cuisine pour les htes; L la sacristie
 la droite du choeur oriental; M une salle pour les scribes  la gauche
du choeur, avec bibliothque au-dessus; NN deux escaliers  vis, montant
dans deux salles circulaires o se trouvent placs des autels ddis aux
archanges saints Michel et Gabriel; O l'entre de l'glise rserve au
peuple, avec narthex; autour du sanctuaire I un double collatral pour
les fidles; P le vestibule des familiers du couvent; R le vestibule des
htes et des coliers. Le long du bas ct nord sont disposes diverses
salles destines aux matres des coles,  ceux qui demandent asile, des
dortoirs; S le rfectoire avec vestiaire au-dessus; T le cellier avec
salle au-dessus pour conserver des provisions de bouche; U des bains; V
le dortoir avec chauffoir au-dessous; le tuyau de la chemine est isol;
X des latrines isoles et runies au dortoir par un passage troit et
coud; Y la cuisine avec passage troit et coud communiquant au
rfectoire; ces passages sont videmment disposs ainsi afin d'empcher
les odeurs de se rpandre, soit dans le dortoir, soit dans le
rfectoire; Z l'officine pour faire le pain sacr; _b_ le jardin
potager, chaque plate-bande est indique avec le nom des lgumes qui
doivent y tre cultivs; _b'_ la maison du jardinier; _d_ le verger avec
l'indication des arbres  fruits et leur nom; _e_ un btiment rserv
aux novices d'un ct et aux infirmes de l'autre avec chapelle double,
chacun de ces btiments contient un clotre avec salles alentour, des
chauffoirs, des latrines isoles; _f_ les poulaillers et le logement du
chef de la basse-cour; _g_ le logement du mdecin; _h_ un petit jardin
pour cultiver des plantes mdicinales; _h'_ la pharmacie; _i_ le
logement de l'abb; _j_ la cuisine de l'abb, un cellier, des bains, et
les chambres de ses familiers; _l_ le logement des htes avec curie,
chambres pour les serviteurs, rfectoire au centre, chauffoir et
latrines isoles; _m_ des logements avec curies et tables pour les
palefreniers, les bergers, porchers, les familiers, les serviteurs,
etc.; _n_ l'habitation des tonneliers, cordiers, bouviers, avec tables;
des magasins de grains, une officine pour torrfier des graines; _o_ des
btiments destins  la fabrication de la cervoise, des logements de
serfs, un moulin  bras et des mortiers; _p_ les logements et ateliers
des cordonniers, bourreliers, armuriers, fabricants de boucliers,
tourneurs, corroyeurs, orfvres, serruriers, ouvriers fouleurs; _q_ le
fruitier; _r_ les logements des plerins, des pauvres, leur cuisine et
rfectoire.

Sous Charlemagne les tablissements religieux avaient acquis des
richesses et une importance dj considrables; ils tenaient la tte de
l'enseignement, de l'agriculture, de l'industrie, des arts et des
sciences; seuls, ils prsentaient des constitutions rgulires, stables.
C'tait de leur sein que sortaient tous les hommes appels  jouer un
rle en dehors de la carrire des armes. Depuis sa fondation jusqu'au
concile de Constance, en 1005, l'ordre de Saint-Benot avait fond
quinze mille soixante-dix abbayes dans le monde alors connu, donn 
l'glise vingt-quatre papes, deux cents cardinaux, quatre cents
archevques, sept mille vques. Mais cette influence prodigieuse avait
t la cause de nombreux abus, mme au sein du clerg rgulier; la rgle
de Saint-Benot tait fort relche ds le Xe sicle, les invasions
priodiques des Normands avaient dtruit des monastres, dispers les
moines; la misre, le dsordre qui en est la suite, altraient les
caractres de cette institution; le morcellement fodal achevait de
dtruire ce que l'abus de la richesse et du pouvoir, aussi bien que le
malheur des temps, avait entam. L'institut monastique ne pouvait
revivre et reprendre le rle important qu'il tait appel  jouer
pendant les XIe et XIIe sicles qu'aprs une rforme. La civilisation
moderne,  peine naissante sous le rgne de Charlemagne, semblait
expirante au Xe sicle; mais de l'ordre de Saint-Benot, rform par les
abbs de Cluny, par la rgle de Cteaux, il devait surgir des rejetons
vivaces. Au Xe sicle Cluny tait un petit village du Mconnais, qui
devint, par testament, la proprit du duc d'Aquitaine, Guillaume le
Pieux. Vers la fin de sa vie le duc Guillaume voulut, suivant l'usage
d'un grand nombre de seigneurs puissants, fonder un nouveau monastre.
Il manda Bernon, d'une noble famille de Squanie, abb de Gigny et de
Baume, et voulut, en compagnie de ce saint personnage, chercher un lieu
propice  la ralisation de son projet. Ils arrivrent enfin, dit la
chronique, dans un lieu cart de toute socit humaine, si dsert qu'il
semblait en quelque sorte _l'image de la solitude cleste_. C'tait
Cluny. Mais comme le duc objectait qu'il n'tait gure possible de
s'tablir en tel lieu,  cause des chasseurs et des chiens qui
remplissaient et troublaient les forts dont le pays tait couvert,
Bernon rpondit en riant: _Chassez les chiens et faites venir des
moines; car ne savez-vous pas quel profit meilleur vous demeurera des
chiens de chasse ou des prires monastiques?_ Cette rponse dcida
Guillaume, et l'abbaye fut cre[53]. C'tait vers 909. Nous croyons
devoir transcrire ici le testament, l'acte de donation du duc Guillaume;
cette pice est une oeuvre remarquable autant par l'lvation et la
simplicit du langage, que par les dtails pleins d'intrt qu'elle
renferme, et l'esprit qui l'a dicte[54]; elle fait comprendre
d'ailleurs l'importance morale et matrielle que l'on donnait alors aux
tablissements religieux, les influences auxquelles on voulait les
soustraire, et la grande mission civilisatrice qui leur tait confie:
elle rvle enfin toute une poque.

Tout le monde peut comprendre, dit le testateur, que Dieu n'a donn des
biens nombreux aux riches que pour qu'ils mritent les rcompenses
ternelles, en faisant un bon usage de leurs possessions temporaires.
C'est ce que la parole divine donne  entendre et conseille
manifestement lorsqu'elle dit: _Les richesses de l'homme sont la
rdemption de son me_ (Proverbes). Ce que moi, Guillaume, comte et duc,
et Ingelberge, ma femme, pesant mrement, et dsirant, quand il en est
temps encore, pourvoir  mon propre salut, j'ai trouv bon, et mme
ncessaire, de disposer au profit de mon me de quelques-unes des choses
qui me sont advenues dans le temps. Car je ne veux pas,  mon heure
dernire, mriter le reproche de n'avoir song qu' l'augmentation de
mes richesses terrestres et au soin de mon corps, et ne m'tre rserv
aucune consolation pour le moment suprme qui doit m'enlever toutes
choses. Je ne puis,  cet gard, mieux agir qu'en suivant le prcepte du
Seigneur: _Je me ferai des amis parmi les pauvres_, et en prolongeant
perptuellement mes bienfaits dans la runion de personnes monastiques
que je nourrirai  mes frais; dans cette foi, dans cette esprance, que
si je ne puis parvenir assez moi-mme  mpriser les choses de la terre,
cependant je recevrai la rcompense des justes, lorsque les moines,
contempteurs du monde, et que je crois justes aux yeux de Dieu, auront
recueilli mes libralits. C'est pourquoi,  tous ceux qui vivent dans
la foi et implorent la misricorde du Christ,  tous ceux qui leur
succderont et qui doivent vivre jusqu' la fin des sicles, je fais
savoir que, pour l'amour de Dieu et de notre sauveur Jsus-Christ, je
donne et livre aux saints aptres Pierre et Paul tout ce que je possde
 Cluny, situ sur la rivire de Grne, avec la chapelle qui est ddie
 sainte Marie, mre de Dieu, et  saint Pierre, prince des aptres,
sans rien excepter de toutes les choses qui dpendent de mon domaine de
Cluny (villa), fermes, oratoires, esclaves des deux sexes, vignes,
champs, prs, forts, eaux, cours d'eau, moulins, droit de passage,
terres incultes ou cultives, sans aucune rserve. Toutes ces choses
sont situes dans la comt de Mcon ou aux environs, et renfermes dans
leurs confins, et je les donne auxdits aptres, moi, Guillaume et ma
femme Ingelberge, d'abord pour l'amour de Dieu, ensuite pour l'amour du
roi Eudes, mon seigneur, de mon pre et de ma mre; pour moi et pour ma
femme, c'est--dire pour le salut de nos mes et de nos corps; pour
l'me encore d'Albane, ma soeur, qui m'a laiss toutes ces possessions
dans son testament; pour les mes de nos frres et de nos soeurs, de nos
neveux et de tous nos parents des deux sexes; pour les hommes fidles
qui sont attachs  notre service; pour l'entretien et l'intgrit de la
religion catholique. Enfin, et comme nous sommes unis  tous les
chrtiens par les liens de la mme foi et de la mme charit, que cette
donation soit encore faite pour tous les orthodoxes des temps passs,
prsents et futurs. Mais je donne sous la condition qu'un monastre
rgulier sera construit  Cluny, en l'honneur des aptres Pierre et
Paul, et que l se runiront les moines, vivant selon la rgles de
Saint-Benot, possdant, dtenant et gouvernant  perptuit les choses
donnes: de telle sorte que cette maison devienne la vnrable demeure
de la prire, qu'elle soit pleine sans cesse de voeux fidles et de
supplications pieuses, et qu'on y dsire et qu'on y recherche  jamais,
avec un vif dsir et une ardeur intime, les merveilles d'un entretien
avec le ciel. Que des sollicitations et des prires continuelles y
soient adresses sans relche au Seigneur, tant pour moi que pour toutes
les personnes que j'ai nommes. Nous ordonnons que notre donation serve
surtout  fournir un refuge  ceux qui, sortis pauvres du sicle, n'y
apporteront qu'une volont juste; et nous voulons que notre superflu
devienne ainsi leur abondance. Que les moines, et toutes les choses
ci-dessus nommes, soient sous la puissance et domination de l'abb
Bernon, qui les gouvernera rgulirement, tant qu'il vivra, selon sa
science et sa puissance. Mais, aprs sa mort, que les moines aient le
droit et la facult d'lire librement pour abb et pour matre un homme
de leur ordre, suivant le bon plaisir de Dieu et la rgle de
Saint-Benot, sans que notre pouvoir, ou tout autre, puisse contredire
ou empcher cette lection religieuse[55]. Que les moines payent pendant
cinq ans  Rome la redevance de dix sous d'or pour le luminaire de
l'glise des aptres, et que, se mettant ainsi sous la protection
desdits aptres, et ayant pour dfenseur le pontife de Rome[56], ils
btissent eux-mmes un monastre  Cluny, dans la mesure de leur pouvoir
et de leur savoir, dans la plnitude de leur coeur. Nous voulons encore
que, dans notre temps, et dans le temps de nos successeurs, Cluny soit,
autant que le permettront du moins l'opportunit du temps et la
situation du lieu, ouvert chaque jour, par les oeuvres et les intentions
de la misricorde, aux pauvres, aux ncessiteux, aux trangers et aux
plerins.

Il nous a plu d'insrer dans ce testament que, ds ce jour, les moines
runis  Cluny, en congrgation, seront pleinement affranchis de notre
puissance et de celle de nos parents, et ne seront soumis ni aux
faisceaux, de la grandeur royale, ni au joug d'aucune puissance
terrestre[57]. Par Dieu, en Dieu et tous ses saints, et sous la menace
redoutable du jugement dernier, je prie, je supplie que ni prince
sculier, ni comte, ni vque, ni le pontife lui-mme de l'glise
romaine, n'envahisse les possessions des serviteurs de Dieu, ne vende,
ne diminue, ne donne  titre de bnfice,  qui que ce soit, rien de ce
qui leur appartient, et ne permette d'tablir sur eux un chef contre
leur volont! Et pour que cette dfense lie plus fortement les mchants
et les tmraires, j'insiste et j'ajoute, et je vous conjure,  saints
aptres Pierre et Paul, et toi pontife des pontifes du sige
apostolique, de retrancher de la communion de la sainte glise de Dieu
et de la vie ternelle, par l'autorit canonique et apostolique que tu
as reue de Dieu, les voleurs, les envahisseurs, les vendeurs de ce que
je vous donne, de ma pleine satisfaction et de mon vidente volont.
Soyez les tuteurs et les dfenseurs de Cluny, et des serviteurs; de Dieu
qui y demeureront et sjourneront ensemble, ainsi que de tous leurs
domaines destins  l'aumne,  la clmence et  la misricorde de notre
trs-pieux Rdempteur. Que si quelqu'un, mon parent ou tranger, de
quelque condition ou pouvoir qu'il soit (ce que prviendra, je l'espre,
la misricorde de Dieu et le patronage des aptres), que si quelqu'un,
de quelque manire et par quelque ruse que ce soit, tente de violer ce
testament, que j'ai voulu sanctionner par l'amour de Dieu tout-puissant,
et par le respect d aux princes des aptres Pierre et Paul, qu'il
encoure d'abord la colre de Dieu tout-puissant; que Dieu l'enlve de la
terre des vivants, et efface son nom du livre de vie; qu'il soit avec
ceux qui ont dit  Dieu: Retire-toi de nous; qu'il soit avec Dathan et
Abiron, sous les pieds desquels la terre s'est ouverte, et que l'enfer a
engloutis tout vivants. Qu'il devienne le compagnon de Judas, qui a
trahi le Seigneur, et soit enseveli comme lui dans des supplices
ternels. Qu'il ne puisse, dans le sicle prsent, se montrer
impunment, aux regards humains, et qu'il subisse, dans son propre
corps, les tourments de la damnation future, en proie  la double
punition d'Hliodore et d'Antiochus, dont l'un s'chappa  peine et
demi-mort des coups rpts de la flagellation la plus terrible, et dont
l'autre expira misrablement, frapp par la main d'en haut, les membres
tombs en pourriture et rongs par des vers innombrables. Qu'il soit
enfin avec tous les autres sacrilges qui ont os souiller le trsor de
la main de Dieu: et, s'il ne revient pas,  rsipiscence, que le grand
porte-clefs de toute la monarchie des glises, et  lui joint saint
Paul, lui ferment  jamais l'entre du bienheureux paradis, au lieu
d'tre pour lui, s'il l'et voulu, de trs-pieux intercesseurs. Qu'il
soit saisi, en outre, par la loi mondaine, et condamn par le pouvoir
judiciaire  payer cent livres d'or aux moines qu'il aura voulu
attaquer, et que son entreprise criminelle ne produise aucun effet. Et
que ce testament soit revtu de toute autorit, et demeure  toujours
ferme et inviolable dans toutes ses stipulations. Fait publiquement dans
la ville de Bourges.

Les imprcations contenues dans cet acte de donation contre ceux qui
oseront mettre la main sur les biens des moines de Cluny, ou altrer
leurs privilges, font voir de quelles prcautions les donateurs
croyaient alors devoir entourer leur legs[58]. Le vieux duc Guillaume ne
s'en tint pas l, il fit le voyage de Rome afin de faire ratifier sa
donation, et payer  l'glise des aptres la redevance promise. Bernon,
suivant la rgle de Saint-Benot, installa  Cluny douze moines de ses
monastres, et leva des btiments qui devaient contenir la nouvelle
congrgation. Mais c'est saint Odon, second abb de Cluny, qui mrite
seul le titre de chef et de crateur de la maison. Odon descendait d'une
noble famille franque; c'tait un homme profondment instruit, qui
bientt acquit une influence considrable: il fit trois voyage  Rome,
rforma dans cette capitale le monastre de Saint-Paul-hors-les-murs; il
soumit galement  la rgle de Cluny les couvents de Saint-Augustin de
Pavie, de Tulle en Limousin, d'Aurillac en Auvergne, de Bourg-Dieu et de
Massay en Berry, de Saint-Benot-sur-Loire, de Saint-Pierre-le-Vif 
Sens, de Saint-Allire de Clermont, de Saint-Julien de Tours, de Sarlat
en Prigord, de Roman-Motier dans le pays de Vaud; il fut choisi comme
arbitre des diffrends qui s'taient leves entre Hugues, roi d'Italie,
et Albric, patrice de Rome. Ce fut Odon qui le premier ralisa la
pense d'adjoindre  son abbaye, et sous l'autorit de l'abb, les
communauts nouvelles qu'il rigeait et celles dont il parvenait 
rformer l'observance. Point d'abbs particuliers, mais des prieurs
seulement pour tous ces monastres; l'abb de Cluny seul les gouvernait:
unit de rgime, de statuts, de rglements, de discipline. C'tait une
agrgation de monastres autour d'un seul, qui en devenait ainsi la
mtropole et la tte. Ce systme fut bientt compris et adopt par
d'autres tablissements monastiques, et notamment par Cteaux, fond en
1098. Conservant la rgle de Saint-Benot, ces agrgations ne
diffraient entre elles que par le centre d'autorit monastique, par les
divers moyens imagins pour maintenir l'esprit bndictin, et par une
plus ou moins grande austrit dans la discipline commune. Nulle ne se
proposait,  vrai dire, une autre fin que celle de ses compagnes. Ce
n'taient point l proprement des diffrences d'ordres, mais seulement
de _congrgations_. Partout la rgle de Saint-Benot demeurait sauve, et
par l l'unit de l'ordre se maintenait intacte, malgr des rivalits
qui clatrent plus tard[59].

Ces rformes taient devenues bien ncessaires, car depuis longtemps les
abbs et les moines avaient trangement fauss la rgle de Saint-Benot.
Pendant les invasions des Normands particulirement, la discipline
s'tait perdue au milieu du dsordre gnral, les abbayes taient
devenues des forteresses plus remplies d'hommes d'armes que de
religieux; les abbs eux-mmes commandaient des troupes laques, et les
moines chasss de leurs monastres taient obligs souvent de changer le
froc contre la cotte de buffle[60]. Toutefois, si aprs les rformes de
Cluny et de Cteaux les abbs ne se mlrent plus dans les querelles
armes des seigneurs laques, ils ne cessrent de s'occuper d'intrts
temporels, d'tre appels par les souverains non-seulement pour rformer
des monastres, mais aussi comme conseillers, comme ministres, comme
ambassadeurs. Ds avant les grandes associations clunisiennes et
cisterciennes, on avait senti le besoin de runir en faisceau certaines
abbayes importantes. Vers 842, l'abb de Saint Germain des Prs, bron
et ses religieux avaient form une association avec ceux de Saint-Remy
de Reims. Quelque temps auparavant les moines de Saint-Denis en avaient
fait autant. Par ces associations les monastres se promettaient une
amiti et une assistance mutuelle tant en sant qu'en maladie, avec un
certain nombre de prires qu'ils s'obligeaient de faire aprs la mort de
chaque religieux des deux communauts[61]. Mais c'est sous saint Odon et
saint Maeul, abbs de Cluny, que la rgle de Saint-Benot rforme va
prendre un lustre tout nouveau, fournir tous les hommes d'intelligence
et d'ordre qui, pendant prs de deux sicles, auront une influence
immense dans l'Europe occidentale, car Cluny est le vritable berceau de
la civilisation moderne.

Maeul gouverna l'abbaye de Cluny pendant quarante ans, jusqu'en 994. La
chronique dit que ce fut un ange qui lui apporta le livre de la rgle
monastique; devenu l'ami et le confident d'Othon le Grand, la tiare lui
fut offerte par son fils Othon II, qu'il avait rconcili avec sa mre,
sainte Adlade: il refusa, sur ce que, disait-il, les Romains et lui
diffraient autant de moeurs que de pays. Sous son gouvernement un grand
nombre de monastres furent soumis  la rgle de Cluny; parmi les plus
importants nous citerons ceux de Payerne, du diocse de Lausanne; de
Classe, prs de Ravenne; de Saint-Jean-l'vangliste,  Parme; de
Saint-Pierre-au-ciel-d'or,  Pavie; l'antique monastre de Lrins, en
Provence; de Saint-Pierre, en Auvergne; de Marmoutier, de
Saint-Maur-les-Fosss et de Saint-Germain d'Auxerre, de Saint-Bnigne de
Dijon, de Saint-Amand, de Saint-Marcel-les-Chlons.

Saint Odilon, dsign par Maeul comme son successeur, fut confirm par
cent soixante dix-sept religieux de Cluny: il runit sous la discipline
clunisienne les monastres de Saint-Jean d'Angly, de Saint-Flour, de
Thiern, de Talui, de Saint-Victor de Genve, de Farfa en Italie; ce fut
lui qui excuta la rforme de Saint-Denis en France qu'Hugues Capet
avait demande  Maeul. Casimir, fils de Miceslas II, roi de Pologne,
chass du trne aprs la mort de son pre, fut, sous Maeul, diacre au
monastre de Cluny; rappel en Pologne en 1041, il fut relev de ses
voeux par le pape, se maria, rgna, et en mmoire de son ancien tat
monastique, il cra et dota en Pologne plusieurs couvents qu'il peupla
de religieux de Cluny. On prtend que ses sujets, pour perptuer le
souvenir de ce fait, s'engagrent  couper leurs cheveux en forme de
couronne, symbole de la tonsure monastique. Saint Odilon fut en
relations d'estime ou d'amiti avec les papes Sylvestre II, Benot VIII,
Benoit IX, Jean XVIII, Jean XIX et Clment II; avec les empereurs Othon
III, saint Henri, Conrad le Salique, Henri le Noir; avec l'impratrice
sainte Adlade, les rois de France Hugues Capet et Robert, ceux
d'Espagne, Sanche, Ramir et Garcias, saint tienne de Hongrie, Guillaume
le Grand, comte de Poitiers. Ce fut lui qui fonda ce que l'on appela la
trve de Dieu, et la fte des morts. Il btit  Cluny un clotre
magnifique orn de colonnes de marbre qu'il fit venir par la Durance et
le Rhne. J'ai trouv une abbaye de bois, disait-il, et je la laisse de
marbre. Mais bientt l'immense influence que prenait Cluny mut
l'piscopat: l'vque de Mcon, qui voyait crotre en richesses
territoriales, en nombre et en rputation les moines de Cluny, voulut
les faire rentrer sous sa juridiction gnrale. En excution des
volonts du fondateur laque de l'abbaye, les papes avaient
successivement accord aux abbs des bulles formelles d'exemption; ils
menacrent mme d'excommunication tout vque qui serait tent
d'entreprendre sur les immunits accordes  Cluny par le saint-sige.
Les vques ne pouvaient pntrer dans l'abbaye, la visiter, y exercer
leurs fonctions, _sans y tre appels par l'abb_. Ils devaient
excommunier tout individu qui troublerait les moines dans leurs
possessions, leur libert; et s'ils voulaient au contraire jeter un
interdit sur les prtres, les simples laques, les serviteurs, les
fournisseurs, les laboureurs, sur tous ceux enfin qui vivaient dans la
circonscription abbatiale, et qui taient ncessaires  la vie physique
ou spirituelle des moines, cet interdit tait nul de plein droit. Ces
chartes abondent dans le cartulaire de l'abbaye; plus de quarante papes,
 diffrentes poques, confirment ou amplifient les privilges
ecclsiastiques du monastre. En 1025, l'vque de Mcon, Gaulenus,
dnona  l'archevque de Lyon, son mtropolitain, les abbs et
religieux de Cluny, qui troublaient l'tat mis en l'glise ds sa
naissance, pour s'exempter de la juridiction ordinaire de leur
diocsain[62].

L'abb fut condamn aprs une longue rsistance et se soumit. Le temps
n'tait pas encore venu o la papaut pouvait soutenir les privilges
qu'elle accordait; mais cette premire lutte avec le pouvoir piscopal
explique la solidarit qui unit Cluny et la cour de Rome quelques annes
plus tard.

 vingt ans, Hugues, sous Odilon, tait dj prieur  Cluny; il tait
li d'affection intime avec le moine Hildebrand. Hugues, fils de
Dalmace, comte de Semur en Brionnais, succda  saint Odilon; Hildebrand
devint Grgoire VII. Tous deux, dans ces temps si voisins de la
barbarie, surent faire prdominer un grand principe, l'indpendance
spirituelle de l'glise. Grgoire VII triompha de Henri IV par le seul
ascendant de l'opinion publique et religieuse, et en mourant exil, il
n'en assura pas moins le trne pontifical sur des bases inbranlables;
saint Hugues sut rester l'ami des deux rivaux qui remplirent le XIe
sicle de leurs luttes. Il est le reprsentant de l'esprit monastique
arriv  son apoge, dans un sicle o l'esprit monastique seul tait
capable, par son unit, son indpendance, ses lumires, et l'ordre qui
le dirigeait, de civiliser le monde. Que ceux qui reprochent aux
bndictins leurs immenses richesses, leur prpondrance, leur esprit de
propagande, et l'omnipotence qu'ils avaient su acqurir, se demandent si
tous ces biens terrestres et intellectuels eussent t alors plus
utilement placs pour l'humanit en d'autres mains? tait-ce la
fodalit sculire sans cesse divise, guerroyante, barbare, ignorante;
tait-ce le peuple qui se connaissait  peine lui-mme; tait-ce la
royaut dont le pouvoir contest s'appuyait tantt sur le bras sculier,
tantt sur l'ascendant des vques, tantt sur le peuple des villes, qui
pouvaient ainsi runir en un faisceau toutes les forces vitales d'un
pays, les coordonner, les faire fructifier, les conserver et les
transmettre intactes  la postrit? Non, certes; les ordres religieux,
vous au clibat, runis sous une rgle commune, attachs par des voeux
inviolables et sacrs, prenant pour base la charit, taient seuls
capables de sauver la civilisation, de prendre en tutelle les grands et
les peuples pendant cette minorit des nations. Les ordres religieux au
XIe sicle ont acquis cette immense influence et ce pouvoir ne relevant
que d'un chef spirituel, parce que grands et peuples comprenaient
instinctivement la ncessit de cette tutelle sans laquelle tout ft
retomb dans le chaos. Par le fait, au XIe sicle, il n'y avait que deux
ordres en Europe, l'ordre militaire et l'ordre religieux; et comme dans
ce monde, les forces morales finissent toujours par l'emporter sur la
force matrielle lorsqu'elle est divise, les monastres devaient
acqurir plus d'influence et de richesses que les chteaux; ils avaient
pour eux l'opinion des peuples qui,  l'ombre des couvents, se livraient
 leur industrie, cultivaient leurs champs avec plus de scurit que
sous les murs des forteresses fodales; qui trouvaient un soulagement 
leurs souffrances morales et physiques dans ces grands tablissements o
tout tait si bien ordonn, o la prire et la charit ne faisaient
jamais dfaut; lieu d'asile pour les mes malades, pour les grands
repentirs, pour les esprances dues, pour le travail et la mditation,
pour les plaies incurables du coeur, pour la faiblesse et la pauvret;
dans un temps o la premire condition de l'existence mondaine tait une
taille leve, un bras pesant, des paules capables de porter la cotte
d'armes. Un sicle plus tard, Pierre le Vnrable, dans une rponse 
saint Bernard, explique mieux que nous ne saurions le faire les causes
de la richesse de Cluny. Tout le monde sait, dit-il, de quelle manire
les matres sculiers traitent leurs serfs et leurs serviteurs. Ils ne
se contentent pas du service usuel qui leur est d; mais ils
revendiquent sans misricorde les biens et les personnes, les personnes
et les biens. De l, outre les cens accoutums, ils les surchargent de
services innombrables, de charges insupportables et graves, trois ou
quatre fois par an, et toutes les fois qu'ils le veulent. Aussi voit-on
les gens de la campagne abandonner le sol et fuir en d'autres lieux.
Mais, chose plus affreuse! ne vont-ils pas jusqu' vendre pour de
l'argent les hommes que Dieu a rachets au prix de son sang? Les moines,
au contraire, quand ils ont des possessions, agissent bien d'autre
sorte. Ils n'exigent des colons que les choses dues et lgitimes; ils ne
rclament leurs services que pour les ncessits de leur existence; ils
ne les tourmentent d'aucune exaction, ils ne leur imposent rien
d'insupportable; s'ils les voient ncessiteux, ils les nourrissent de
leur propre substance. Ils ne les traitent pas en esclaves, en
serviteurs, mais en frres... Et voil pourquoi les moines sont
propritaires  aussi bon titre,  meilleur titre mme que les laques.
Il faut donc voir dans l'immense importance de Cluny, au XIe sicle, un
mouvement national, un commencement d'ordre et de raison, aprs les
drglements et le pillage. Saint Hugues, en effet, participe  toutes
les grandes affaires de son sicle, comme le feront plus tard l'abb
Suger et saint Bernard lui-mme. Saint Hugues n'est pas seulement occup
de rformer des monastres et de les soumettre  la rgle de Cluny, de
veiller  ce que l'abbaye mre croisse en grandeur et en richesses,  ce
que ses privilges soient maintenus, il est ml  tous les vnements
importants de son sicle; les rois et les princes le prennent pour
arbitre de leurs diffrends. Alphonse VI, roi de Castille, qui
professait pour lui la plus vive amiti, le charge de fonder deux
monastres clunisiens en Espagne, il contribue  la construction de la
grande glise mre commence par Hugues. Guillaume le Conqurant
sollicite l'abb de Cluny de venir gouverner les affaires religieuses de
l'Angleterre. D'antiques abbayes deviennent, pendant le gouvernement de
saint Hugues, des dpendances de Cluny; ce sont celles de Vzelay, de
Saint-Gilles, Saint-Jean d'Angly, Saint-Pierre de Moissac, Maillezais,
Saint-Martial de Limoges, Saint-Cyprien de Poitiers, Figeac,
Saint-Germain d'Auxerre, Saint-Austre-moine de Mauzac, et Saint-Bertin
de Lille; tout en conservant leur titre d'abb, les suprieurs de ces
tablissements religieux sont nomms par l'abb gnral. Dj, cinq ans
auparavant, saint Hugues ne consentait  se charger du monastre de
Lzat qu' la condition que l'lection de l'abb lui serait abandonne
et  ses successeurs aprs lui. En pareille circonstance, dit Mabillon,
il mettait toujours cette condition, _afin_, comme l'exprime la charte,
_de ne point travailler en vain, et dans la crainte que le monastre
rform ne vnt bientt  retomber dans un tat pire que le
premier_[63]. Saint Hugues fonde le monastre de la Charit-sur-Loire;
de son temps Cluny tait un vritable royaume, sa domination s'tendait
sur trois cent quatorze monastres et glises, l'abb gnral tait un
prince temporel qui, pour le spirituel, ne dpendait que du saint-sige.
Il battait monnaie sur le territoire mme de Cluny, aussi bien que le
roi de France dans sa royale cit de Paris[64]...

Pour gouverner des tablissements rpartis sur tout le territoire
occidental de l'Europe, des assembles de chapitres gnraux sont
institues;  des poques rapproches et priodiques, on verra de tous
les points de l'Italie, de l'Allemagne, de la France, de l'Aquitaine, de
l'Espagne, du Portugal, de l'Angleterre, de la Hongrie, de la Pologne,
accourir  la voix de l'abb les suprieurs et dlgus des monastres.
Saint Benot voulait que, dans les affaires importantes, l'abb
consultt toute la communaut. Cette sage prcaution, cette espce de
libert religieuse sera transporte en grand dans l'immense congrgation
de Cluny. Au chapitre gnral, on discutera des intrts et des besoins
spirituel du clotre, comme les conciles font les intrts et les
besoins de l'glise. On rendra compte de l'tat de chaque communaut;
toutes seront groupes par provinces monastiques, et le chapitre
gnral, avant de se sparer, nommera deux _visiteurs_ pour chacune de
ces provinces. Leur devoir sera d'y aller assurer l'excution des
mesures dcrtes dans le chapitre gnral, de voir de prs l'tat des
choses, d'entendre et d'accueillir au besoin les plaintes des faibles,
et d'y rgler toutes choses pour le bien de la paix[65].

Ainsi, politiquement, Cluny donnait l'exemple de l'organisation centrale
qui, plus tard, sera suivie par les rois. Mais non content de cette
surveillance exerce par des visiteurs, nomms en chapitre gnral,
Hugues veut voir par lui-mme; nous le suivons tour  tour sur tous les
points de l'Europe o sont tablies des filles de Cluny, il fait rdiger
les coutumes de son monastre par un de ses savants disciples,
Bernard[66]; il fonde  Marcigny un couvent de femmes, dans lequel
viennent bientt se rfugier un grand nombre de dames illustres,
Mathilde de Bergame et Gastonne de Plaisance; Vraise et Frdoline, du
sang royal d'Espagne; Marie, fille de Malcolm d'cosse; la soeur de saint
Anselme de Cantorbry; Adle de Normandie, fille de Guillaume le
Conqurant; Mathilde, veuve d'tienne de Blois; Hermingarde de Boulogne,
soeur de cette princesse, et meline de Blois, sa fille. Parmi tant de
personnages, Aremburge de Vergy, mre de saint Hugues, vient aussi se
retirer au monastre de Marcigny. En Angleterre, en Flandre, et jusqu'en
Espagne, cette nouvelle communaut eut bientt des glises et des
prieurs sous sa dpendance.

Rien de comparable  ce mouvement qui se manifeste au XIe sicle en
faveur de la vie religieuse rgulire. C'est qu'en effet l seulement,
les esprits d'lite pouvaient trouver un asile assur et tranquille, une
existence intellectuelle, l'ordre et la paix. La plupart des hommes et
des femmes qui s'adonnaient  la vie monastique n'taient pas sortis des
classes infrieures de la socit, mais, au contraire, de ses hautes
rgions. C'est la tte du pays qui se prcipitait avec passion dans
cette voie, comme la seule qui pt conduire, non-seulement  la
mditation et aux inspirations religieuses, mais au dveloppement de
l'esprit, qui pt ouvrir un vaste champ  l'activit de l'intelligence.

Mais une des grandes gloires des ordres religieux, gloire trop oublie
par des sicles ingrats, 'a t le dfrichement des terres, la
rhabilitation de l'agriculture, abandonne depuis la conqute des
barbares aux mains de colons ou de serfs avilis. Aucune voix ne s'leva
 la fin du sicle dernier pour dire que ces vastes et riches proprits
possdes par les moines avaient t des dserts arides, des forts
sauvages, ou des marais insalubres qu'ils avaient su fertiliser. Certes,
aprs l'mancipation du tiers tat, l'existence des couvents n'avait
plus le degr d'utilit qu'ils acquirent du Xe au XIIe sicle; mais 
qui les classes infrieures de la socit, dans l'Europe occidentale,
devaient-elles leur bien-tre et l'mancipation qui en est la
consquence, si ce n'est aux tablissements religieux de Cluny et de
Cteaux[67]?

De nos jours on a rendu justice aux bndictins, et de graves autorits
ont numr avec scrupule les immenses services rendus  l'agriculture
par les tablissements clunisiens et cisterciens; partout o Cluny ou
Cteaux fondent une colonie, les terres deviennent fertiles, les marais
pestilentiels se changent en vertes prairies, les forts sont amnages,
les coteaux arides se couvrent de vignobles. Qui ne sait que les
meilleurs bois, les moissons les plus riches, les vins prcieux
proviennent encore aujourd'hui des terres dont les moines ont t
dpossds?  peine l'oratoire et les cellules des bndictins
taient-ils levs au milieu d'un dsert, que des chaumires venaient se
grouper alentour, puis  mesure que l'abbaye ou le prieur
s'enrichissait, le hameau devenait un gros village, puis une bourgade,
puis une ville. Cluny, Paray-le-Monial, Marcigny-les-Nonains, Charlieu,
Vzelay, Clairvaux, Pontigny, Fontenay, Morimond, etc., n'ont pas une
autre origine. La ville renfermait des industriels instruits par les
moines; des tanneurs, des tisserands, des drapiers, des corroyeurs
livraient  l'abbaye, moyennant salaire, les produits fabriqus de ses
troupeaux, sans craindre le chmage, la plaie de nos villes
manufacturires modernes; leurs enfants taient levs gratuitement 
l'abbaye, les infirmes et les vieillards soigns dans des maisons
hospitalires bien disposes et bien bties; souvent les monastres
levaient des usines pour l'extraction et le faonnage des mtaux;
c'taient alors des forgerons, des chaudronniers, des orfvres mme qui
venaient se grouper autour des moines, et s'il survenait une anne de
disette, si la guerre dvastait les campagnes, les vastes greniers de
l'abbaye s'ouvraient pour les ouvriers sans pain; la charit alors ne se
couvrait pas de ce manteau froid de nos tablissements modernes, mais
elle accompagnait ses dons de paroles consolantes, elle tait toujours
l prsente, personnifie par l'glise. Non contente de donner le
remde, elle l'appliquait elle-mme, en suivait les progrs, connaissait
le malade, sa famille, son tat, et le suivait jusqu'au tombeau. Le
paysan de l'abbaye tait attach  la terre, comme le paysan du seigneur
sculier, mais par cela mme, loin de se plaindre de cet tat, voisin de
l'esclavage politiquement parlant, il en tirait protection et assistance
perptuelle pour lui et ses enfants. Ce que nous avons vu tabli au IXe
sicle dans l'enceinte d'une _villa_ (voy. le plan de l'abbaye de
Saint-Gall) s'tendait, au XIe sicle, sur un vaste territoire, ou
remplissait les murs d'une ville. Dire que cet tat de choses ne
comportait aucun abus serait une exagration; mais au milieu d'une
socit divise et dsordonne comme celle du XIe sicle, il est certain
que les tablissements monastiques taient un bien immense, le seul
praticable. Ce n'est pas tout, les monastres, dans un temps o les
routes taient peu sres, taient un refuge assur pour le voyageur, qui
jamais ne frappait en vain  la porte des moines. Ceux qui ont visit
l'Orient savent combien est prcieuse l'hospitalit donne par les
couvents  tous venants, mais combien devait tre plus efficace et plus
magnifique surtout, celle que l'on trouvait dans des maisons comme
Cluny, comme Clairvaux.  ce propos qu'on nous permette de citer ici un
passage d'Udalric[68]: Comme les htes  cheval taient reus par le
_custode_ ou _gardien de l'htellerie_, ainsi les voyageurs  pied
l'taient par l'aumnier.  chacun, l'aumnier distribuait une livre de
pain et une mesure suffisante de vin. En outre,  la mort de chaque
frre, on distribuait, pendant trente jours, sa portion au premier
pauvre qui se prsentait. On lui donnait en sus de la viande comme aux
htes, et  ceux-ci un denier au moment du dpart. Il y avait tous les
jours dix-huit prbendes ou portions destines aux pauvres du lieu,
auxquels on distribuait en consquence une livre de pain; pour pitance,
des fves quatre jours la semaine, et des lgumes les trois autres
jours. Aux grandes solennits, et vingt-cinq fois par an, la viande
remplaait les fves. Chaque anne,  Pques, on donnait  chacun d'eux
neuf coudes d'toffe de laine, et  Nol une paire de souliers. Six
religieux taient employs  ce service, le majordome, qui faisait la
distribution aux pauvres et aux htes, le portier de l'aumnerie; deux
allaient chaque jour au bois, dans la fort, avec leurs nes; les deux
autres taient chargs du four. On distribuait des aumnes
extraordinaires  certains jours anniversaires et en mmoire de quelques
illustres personnages, tels que saint Odilon, l'empereur Henri, le roi
Ferdinand (fils de Sanche le Grand roi de Castille et de Lon, mort le
27 dcembre 1065) et son pouse, et les rois d'Espagne. Chaque semaine,
l'aumnier lavait les pieds  trois pauvres, avec de l'eau chaude en
hiver, et il leur donnait  chacun une livre de pain et la pitance. En
outre, chaque jour, on distribuait douze tourtes, chacune de trois
livres, aux orphelins et aux veuves, aux boiteux et aux aveugles, aux
vieillards et  tous les malades qui se prsentaient. C'tait encore le
devoir de l'aumnier de parcourir, une fois la semaine, le territoire de
l'abbaye, s'informant des malades, et leur remettant du pain, du vin, et
tout ce qu'on pouvait avoir de meilleur. Udalric ajoute plus loin que
l'anne o il crivit ses coutumes, on avait distribu deux cent
cinquante jambons, et fait l'aumne  dix-sept mille pauvres. Chaque
monastre dpendant de Cluny imitait cet exemple selon ses moyens. Si
nous ajoutons  ces occupations, toutes charitables, l'activit
extrieure des moines de Cluny, leur influence politique et religieuse,
les affaires considrables qu'ils avaient  traiter, la gestion
spirituelle et temporelle de leurs domaines et des prieurs qui
dpendaient de l'abbaye mre, l'enseignement de la jeunesse, les travaux
littraires du clotre, et enfin l'accomplissement de nombreux devoirs
religieux de jour et de nuit, on ne s'tonnera pas de l'importance
qu'avait acquise cette maison  la fin du XIe sicle, vritable
gouvernement qui devait tout attirer  lui, grands et petits, influence
morale et richesses. C'est alors aussi que la construction de la grande
glise est commence.

Du temps de saint Hugues, l'glise de Cluny ne suffisait plus au nombre
des moines; cet abb entreprit, en 1089, de la reconstruire; la lgende
dit que saint Pierre en donna le plan au moine Gauzon pendant son
sommeil. C'tait certainement l'glise la plus vaste de l'Occident.
Voici (2) le plan de l'abbaye telle qu'elle existait encore[69]  la fin
du sicle dernier; malheureusement  cette poque dj, comme dans la
plupart des grands monastres de bndictins, les btiments claustraux
avaient t presque entirement reconstruits, mais l'glise tait
intacte. Commence par la partie du choeur sous saint Hugues, elle ne fut
ddie qu'en 1131. Le narthex ne fut achev qu'en 1220. A tait l'entre
du monastre, fort belle porte du XIIe sicle  deux arcades qui existe
encore. En avant de l'glise en R, cinq degrs conduisaient dans une
sorte de parvis au milieu duquel s'levait une croix de pierre, puis on
trouvait un grand emmarchement interrompu par de larges paliers qui
descendait  l'entre du narthex, flanqu de deux tours carres; la tour
mridionale tait le sige de la justice, la prison; celle du nord tait
rserve  la garde des archives. Il ne semble pas que les glises
clunisiennes aient t prcdes de porches de cette importance avant le
XIIe sicle. Le narthex B de Cluny datait des premires annes du XIIIe
sicle, ceux de la Charit-sur-Loire et de Vzelay ont t btis au
XIIe.  Vzelay, cependant, il existait un porche construit en mme
temps que la nef  la fin du XIe sicle ou au commencement du XIIe, mais
il tait bas et peu profond. Il est difficile de savoir exactement 
quel usage cette avant-nef tait destine; une ncessit absolue avait
d forcer les religieux de la rgle de Cluny, vers le milieu du XIIe
sicle, d'adopter cette disposition, car elle se dveloppe tout  coup,
et prend une grande importance.  Cluny,  la Charit,  Vzelay, le
narthex est une vritable glise avec ses collatraux, son triforium,
ses deux tours.  Vzelay, le triforium se retourne au-dessus de la
porte d'entre de la nef intrieure, et devient ainsi une vritable
tribune sur laquelle avait t plac un autel au XIIe sicle dans la
niche centrale formant originairement l'une des baies clairant le
pignon occidental (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 22). Ce vestibule
tait-il destin  contenir la suite des nobles visiteurs qui taient
reus par les moines, ou les nombreux plerins qui se rendaient 
l'abbaye  certaines poques de l'anne? tait-il un narthex rserv
pour les pnitents? Cette dernire hypothse nous paratrait la plus
vraisemblable; un texte vient l'appuyer; dans l'ancien pontifical de
Chlon-sur-Sane, si voisin de Cluny, on lisait: Dans quelques glises,
le prtre, par ordre de l'vque, clbre la messe sur un autel
trs-rapproch des portes du temple, pour les pnitents placs devant le
portail de l'glise[70].  Cluny mme, prs la porte d'entre  gauche,
dans le vestibule, on voyait encore, avant la rvolution, une table de
pierre de quatre pieds de long sur deux pieds et demi de large, qui
pouvait passer pour un autel du XIIe sicle[71].

Du vestibule on entrait dans la grande glise par une porte plein cintre
dont le linteau reprsentait probablement, comme  Moissac, les
vingt-quatre vieillards de la vision de saint Jean[72], bien que les
descriptions ne relatent que vingt-trois figures. Au-dessus, dans le
tympan, tait sculpt de dimension colossale, comme aussi dans le tympan
de la porte mridionale de l'abbaye de Moissac, le Christ assis tenant
l'vangile et bnissant; autour de lui taient les quatre vanglistes
et quatre anges supportant l'aurole ovode dont il tait entour. La
nef immense tait borde de doubles collatraux comme l'glise
Saint-Bernin de Toulouse; elle tait vote en berceau plein cintre.
Au-dessus de la porte d'entre, dans l'paisseur du mur sparant le
narthex de la nef, et formant un encorbellement de 2m,00  l'intrieur,
tait pratique une chapelle ddie  saint Michel,  laquelle on
arrivait par deux escaliers  vis. Nous avons vu qu' l'abbaye de
Saint-Gall (fig. 1) une petite chapelle circulaire, leve au-dessus du
sol, tait galement ddie  saint Michel.  Vzelay,  la cathdrale
d'Autun, c'est une niche qui surmonte le portail et dans laquelle
pouvait tre plac un autel. Il semblerait que cette disposition
appartnt aux glises clunisiennes; en tous cas elle mrite d'tre
mentionne, car nous la retrouvons  Saint-Andoche de Saulieu; dans
l'glise de Montral, prs Avallon, sous forme de tribune avec son autel
encore en place (voy. TRIBUNE). Mais ce qui caractrise la grande glise
de Cluny, c'est ce double transsept dont aucune glise en France ne nous
donne d'exemple. En D tait l'autel principal, en E l'autel de _retro_,
en F le tombeau de saint Hugues, mort en 1109. La grande quantit de
religieux qui occupaient Cluny  la fin du XIe sicle explique cette
disposition du double transsept; en effet les stalles devaient s'tendre
depuis l'entre du transsept oriental jusque vers le tombeau du pape
Glase, en G, et fermaient ainsi les deux croisillons de la premire
croise. Le second transsept devait tre rserv au culte,  l'entre
comme  la sortie des religieux; et les deux croisillons du premier
transsept, derrire les stalles, taient destins au service des quatre
chapelles ouvertes  l'est, peut-tre aussi aux htes nombreux que
l'abbaye tait souvent oblige de loger, soit pendant les grandes
assembles, lors des sjours des papes et des personnages souverains. Du
ct du midi tait un immense clotre entour de btiments dont on
retrouve des traces encore aujourd'hui en O et en I.--K, L, taient les
deux abbatiales reconstruites  la fin du XVe sicle et au commencement
du XVIe; M une boulangerie qui subsiste encore; S, N, les btiments
rebtis au commencement du sicle dernier sur l'emplacement des
constructions primitives; P la paroisse; T la rue longeant la clture de
l'abbaye; V les jardins avec de grands viviers. Une chronique de
l'abbaye fait remonter au gouvernement de saint Hugues la construction
d'un immense rfectoire, au midi du clotre. Ce rfectoire, long de cent
pieds et large de soixante, contenait six rangs de tables, sans compter
trois autres tables transversales, destines aux fonctionnaires de la
communaut. Il tait orn de peintures qui retraaient les histoires
mmorables de l'ancien et du Nouveau Testament, les portraits des
principaux fondateurs et bienfaiteurs de l'abbaye.  l'un des bouts une
grande peinture reprsentait le jugement dernier[73]. Cet usage de
peindre la scne du jugement dernier dans les rfectoires de la rgle de
Cluny tait frquent; il y a quelque temps que l'on voyait les traces
d'une de ces reprsentations dans le rfectoire de l'abbaye de Moissac,
dtruit aujourd'hui pour donner passage au chemin de fer de Bordeaux 
Toulouse.

La ville de Cluny, qui est btie au midi de l'abbaye sur le rampant d'un
coteau s'inclinant vers l'glise, renferme encore une grande quantit de
charmantes maisons des XIIe et XIIIe sicles; elle fut entoure de murs
vers la fin du XIIe sicle par les abbs, et pour reconnatre ce
service, la ville s'engagea ds lors  payer des dmes au monastre.
Outre les deux tours du narthex, l'glise de Cluny possdait trois
clochers poss  cheval sur son premier transsept et un clocher sur le
centre de la deuxime croise, que l'on dsignait sous le nom de
_clocher des lampes_, parce qu'il contenait  sa base les couronnes de
lumires qui brlaient perptuellement au-dessus du grand autel. Il
n'est pas douteux que l'abbaye ne ft entoure de murs fortifis avant
la construction des murs de la ville, et lorsque celle-ci faisait, pour
ainsi dire, partie du monastre. La curieuse abbaye de Tournus, dont
nous donnons ici le plan (3), tait entoure de murs continuant les
remparts de la ville du ct nord et possdant ses dfenses
particulires du ct du midi dans la cit mme[74]. Une charte de
Charles le Chauve dsigne ainsi Tournus: _Trenorchium castrum,
Tornutium villa, et cella Sancti Valeriani_ le chteau, la ville de
Tournus, et l'enceinte sacre de Saint-Valrian. Ces divisions taient
frquentes au moyen ge, et lorsque les monastres taient voisins de
villes, soit parce qu'ils s'taient tablis proche de cits dj
existantes, soit parce que successivement des habitations laques
s'taient agglomres prs d'eux, ils avaient toujours le soin de
conserver un ct dcouvert donnant sur la campagne, ne se laissant pas
entourer de toutes parts.  Paris, l'abbaye Saint-Germain des Prs
possdait une vaste tendue de terrains situs  l'ouest du monastre,
et il fallut que la ville s'tendt singulirement pour dborder ces
prs qui se prolongeaient jusqu'au del de la rue du Bac. L'abbaye de
Moissac avait son enceinte fortifie, spare de l'enceinte de la ville
par une rue commune. Il en tait de mme  l'abbaye Saint-Remy de Reims,
 celle de Saint-Denis; les abbayes de la Trinit, de Saint-tienne, 
Caen (4), se trouvaient dans une situation analogue[75]. Il arrivait
souvent aussi que les monastres btis  une certaine distance de villes
populeuses taient peu  peu gagns par les constructions particulires;
alors, au moment des guerres, on englobait les enceintes de ces
monastres dans les nouvelles fortifications des villes; c'est ainsi
qu' Paris, le prieur de Saint-Martin des Champs, les Chartreux, le
Temple, les Clestins, l'abbaye Sainte-Genevive, Saint-Germain des
Prs, les Blancs-Manteaux, furent successivement compris dans l'enceinte
de la ville, quoique ces tablissements eussent t originairement
levs _extra muros_.

Comme propritaires fonciers, les ordres religieux possdaient tous les
droits de seigneurs fodaux, et cette situation mme ne contribua pas
peu  leur dcadence lorsque le pouvoir royal d'une part, et les
privilges des communes de l'autre, prirent une grande importance; elle
les plaait souvent, et  moins d'exemptions particulires, que le
suzerain n'admettait qu'avec peine, dans l'obligation de fournir des
hommes d'armes en temps de guerre, o de tenir garnison.  la fin du
XIIe sicle, quand la monarchie devient prpondrante, les grands
tablissements religieux qui se sont levs, humbles d'abord, en face de
la fodalit, absorbent le chteau, puis sont absorbs  leur tour dans
l'unit monarchique; mais c'est au moment o ils passent de l'tat
purement monastique  l'tat de propritaires fodaux, c'est--dire sous
les rgnes de Philippe Auguste et de saint Louis, qu'ils s'entourent
d'enceintes fortifies. Toute institution tient toujours par un point au
temps o elle fleurit. L'institut monastique, du moment qu'il tait
possesseur de terres, devenait forcment pouvoir fodal, car on ne
comprenait pas alors la proprit sous une autre forme; les abbs les
plus illustres de Cluny avaient senti combien cette pente tait
glissante, et pendant les XIe et XIIe sicles ils avaient, par des
rformes successives, essay d'enlever  la proprit monastique son
caractre fodal; mais les moeurs taient plus fortes que les rformes,
et Cluny qui par sa constitution, son importance, le personnel influent
qui faisait partie de l'ordre, les bulles des papes, et ses richesses,
paraissait invulnrable, devait tre attaqu par le seul ct qui
donnait au suzerain le moyen de s'immiscer dans ses affaires; et ce ct
attaquable, c'taient les droits seigneuriaux des abbs.

Dans les dernires annes du XIe sicle, trois religieux de Molesmes,
saint Robert, saint Albric et saint tienne, aprs s'tre efforcs de
rformer leur abbaye, qui tait tombe dans le plus grand relchement,
allrent  Lyon, en compagnie de quatre autres frres, trouver
l'archevque Hugues, lgat du saint-sige, et lui exposrent qu'ils
dsiraient fonder un monastre o la rgle de Saint-Benot fut suivie
avec la plus grande rigueur; le lgat loua leur zle, mais les engagea 
n'entreprendre cette tche qu'en compagnie d'un plus grand nombre de
religieux. En effet, bientt quatorze frres se joignirent  eux, et
ayant reu l'avis favorable du lgat, ils partirent ensemble de Molesmes
et allrent s'tablir dans une fort nomme Cteaux, situe dans le
diocse de Chlon. C'tait une de ces solitudes qui couvraient alors une
grande partie du sol des Gaules. Le vicomte de Beaune leur abandonna ce
dsert. La petite colonie se mit  l'oeuvre et leva bientt ce que les
annales cisterciennes appellent le monastre de bois. Ce lieu tait
humide et marcageux; l'oratoire fut bti en un an, de 1098  1099, ce
n'tait qu'une pauvre chapelle. Les vingt et un religieux n'eurent dans
l'origine ni constitution ni rglements particuliers, et s'attachrent
littralement  la rgle de Saint-Benot; ce ne fut qu'un peu plus tard
que saint Albric rdigea des statuts. Les nouveaux solitaires devaient
vivre des travaux de leurs mains, dit l'auteur des annales de l'ordre,
sans toutefois manquer aux devoirs auxquels ils taient obligs en
qualit de religieux... Saint Pierre de Cluny, ajoute cet auteur,
faisant rflexion sur leur vie, la croit non-seulement difficile, mais
mme impossible aux forces humaines. Comment se peut-il faire,
s'crie-t-il, que des solitaires accabls de fatigues et de travaux, qui
ne se nourrissent que d'herbes et de lgumes, qui n'entretiennent pas
les forces du corps, et mme peuvent  peine conserver la vie,
entreprennent des travaux que les gens de la campagne les plus robustes
trouveraient trs-rudes et trs-difficiles  supporter, et qu'ils
souffrent tantt les ardeurs du soleil, tantt les pluies, les neiges et
les glaces de l'hiver?... Si les religieux recevaient des frres
convers[76], c'tait pour n'tre pas obligs de sortir de l'enceinte du
monastre, et pour que ces frres pussent s'employer aux affaires
extrieures. Saint Robert et ses compagnons, en fondant Cteaux,
comprenaient dj quelle prise donnait aux pouvoirs sculiers la rgle
de Saint-Benot, entre les mains des riches tablissements de Cluny;
aussi avec quelle rigueur ces fondateurs repoussent-ils les donations
qui ne tendaient qu' les soulager d'une partie de leurs rudes labeurs,
au dtriment de leur indpendance; ne conservant que le sol ingrat qui
pouvait  peine les nourrir, afin de n'tre  charge  personne, car,
ajoute l'auteur dj cit, c'est ce qu'ils craignaient le plus au
monde. Cependant Eudes, duc de Bourgogne, leva un chteau dans le
voisinage, afin de se rapprocher de ces religieux qu'il avait aids de
ses dons lors de la construction de leur oratoire; son fils Henri voulut
bientt partager leurs travaux, il se fit moine. Mais Cteaux ne prit un
grand essor que quand saint Bernard et ses compagnons vinrent s'y
renfermer;  partir de ce moment, une nouvelle milice se prsente pour
relever celle fournie par Cluny un sicle auparavant. De la fort
marcageuse o les vingt et un religieux de Molesmes ont bti quelques
cabanes de bois, cultiv quelque coin de terre, vont sortir, en moins de
vingt-cinq ans, plus de soixante mille moines cisterciens, qui se
rpandront du Tibre au Volga, du Mananarez  la Baltique. Ces moines
appels de tous cts par les seigneurs fodaux pour dfricher des
terres abandonnes, pour tablir des usines, lever des troupeaux,
assainir des marais, vont prter  la papaut le concours le plus
puissant par leur union, par la parole de leur plus clbre chef;  la
royaut et au peuple, par la rhabilitation de l'agriculture; car au
milieu d'eux, sous le mme habit, on verra des seigneurs puissants
conduire la charrue  ct du pauvre colon. Cteaux enlvera des
milliers de bras  la guerre pour remplir ses huit ou dix mille
granges[77]. Ses travaux ne s'arrteront pas l, son immortel
reprsentant prchera la seconde croisade; Cteaux dfendra l'Europe
contre les Maures d'Espagne, par la formation des ordres militaires de
Calatrava, d'Alcantara, de Montesa. Les templiers demanderont des
rglements  saint Bernard. Cteaux, plus encore que Cluny, viendra au
secours des pauvres, non-seulement par des aumnes, mais en employant
leurs bras; et ses dons sortis de monastres simples et austres
d'aspect, rpartis par des moines se livrant chaque jour aux travaux les
plus rudes, paratront plus prcieux en ce qu'ils ne sembleront pas
l'abandon du superflu, mais le partage du ncessaire. Ce n'est pas sur
les lieux levs que se fondent les monastres cisterciens, mais dans
les vallons marcageux, le long des cours d'eau: c'est l que la culture
pourra fertiliser le sol en convertissant des marais improductifs en
prairies arroses par des cours d'eau; c'est l que l'on pourra trouver
une force motrice pour les usines, moulins, huileries, scieries, etc.
Cteaux, la Fert, Clairvaux, Morimond, Pontigny, Fontenay, l'abbaye du
Val, sont btis dans de creux vallons, et encore aujourd'hui, autour de
ces tablissements ruins, on retrouve  chaque pas la trace des
immenses travaux des moines, soit pour retenir les eaux dans de vastes
tangs, soit pour les diriger dans des canaux propres aux irrigations,
soit pour les amener dans des biefs de moulins. Comme exemple de ce que
nous avanons ici, et pour donner une ide de ce qu'tait,  la fin du
XIIe sicle, un monastre cistercien, voici (5) le plan gnral de
l'abbaye de Clairvaux, fonde par saint Bernard[78]. On remarquera tout
d'abord que ce plan se divise en deux sections distinctes; la plus
importante, celle de l'_est_, renferme les btiments affects aux
religieux; en A sont placs l'glise et deux clotres dont nous donnons
plus bas le dtail; en B des fours et moulins  grains et  huile; en C
la cellule de saint Bernard, son oratoire et son jardin religieusement
conservs; en E des piscines alimentes par l'tang; en F le logement
des htes; en G la maison abbatiale, voisine de l'entre et de
l'htellerie; en H des curies; en I le pressoir et grenier  foin; en Y
des cours d'eau; et en S un oratoire. L'entre principale de l'abbaye
est en D. La section du plan situe  l'ouest et spare de la premire
par une muraille, comprend les dpendances et les logements des frres
convers attachs  l'abbaye. T, est un jardin (promenoir). K, le
parloir. L, des logements et ateliers d'artisans. M, la boucherie. N,
des granges et tables. 0, des pressoirs publics.

P, la porte principale. R, les restes du vieux monastre. V, une
tuilerie.

X, son four. Des cours d'eau circulent au milieu de ces divers btiments
et usines. Une enceinte gnrale, garnie de quelques tours de guet,
enveloppe tout le monastre ainsi que ses dpendances; des jardins
potagers et des vergers sont situs  l'extrmit _est_, et arross par
des rigoles. Voici (6) le plan des btiments rservs aux religieux. On
remarquera tout d'abord que l'glise A est termine  l'abside par neuf
chapelles carres. Quatre autres chapelles orientes s'ouvrent sur le
transsept; outre les stalles des religieux disposes en avant de la
croise, d'autres stalles sont places immdiatement aprs la porte
d'entre dans la nef; ces stalles taient probablement rserves aux
frres convers. B, est le grand clotre avec son lavabo couvert, grand
bassin d'une seule pice muni d'une infinit de petites gargouilles tout
alentour (voy. LAVABO). C, la salle capitulaire claire sur un petit
jardin. D, le parloir des moines[79]; le silence le plus absolu devant
tre observ entre les religieux, un endroit spcial tait rserv pour
les entretiens ncessaires, afin de ne pas exciter le scandale parmi les
frres. E, le chauffoir[80]; c'tait l qu'aprs le chant des laudes, au
lever du soleil, les religieux transis pendant l'office de la huit
allaient se rchauffer et graisser leurs sandales, avant de se rendre
aux travaux du matin. F, la cuisine ayant sa petite cour de service, son
cours d'eau T, une laverie et un garde-manger  proximit. G, le
rfectoire, plac en face du grand bassin des ablutions. H, le cimetire
au nord de l'glise. I, le petit clotre avec huit cellules rserves
aux copistes, claires du ct du nord et s'ouvrant au midi sur l'une
des galeries de ce clotre. K, l'infirmerie et ses dpendances. L, le
noviciat. M, l'ancien logis des trangers. N, l'ancien logis abbatial.
O, le clotre des vieillards infirmes. P, la salle de l'abb. Q, la
cellule et l'oratoire de saint Bernard. R, des curies. S, des granges
et celliers. U, une scierie et un moulin  huile, mus par le cours d'eau
T. V, un atelier de corroyeurs. X, la sacristie. Y, la petite
bibliothque, _armariolum_, o les frres dposaient leurs livres de
lecture. Z, un rez-de-chausse au-dessus duquel est tabli le dortoir,
auquel on accde par un escalier droit pris dans le couloir qui se
trouve  ct du parloir D. Au-dessus de ce parloir tait dispose la
grande bibliothque,  laquelle on montait par un escalier donnant dans
le croisillon sud de l'glise. Cet escalier conduisait galement au
dortoir, afin que les religieux pussent descendre  matines directement
dans l'glise. Du porche peu profond de l'glise on parvient  la
cuisine et  ses dpendances, sans passer dans le clotre, par une
ruelle qui longe les granges et celliers; cette ruelle est accessible
aux chariots par une porte charretire perce  la droite du porche.
Ainsi, communications faciles avec le dehors pour les services, et
clture complte pour les religieux profs, si bon semble. Au sud du
petit clotre on voit une grande salle, c'est une cole ou plutt le
lieu de runion des moines, destine aux confrences en usage dans
l'ordre de Cteaux. Ces confrences taient de vritables combats
thologiques, dans ce temps o dj la scolastique s'tait introduite
dans l'tude de la thologie; et, en effet, dans le plan original, ce
lieu est dsign ainsi: _Thesi p. pugnand_.

On conoit que de rudes travaux manuels, et de nombreux devoirs
religieux ne pouvaient satisfaire entirement l'intelligence d'hommes
runis en grand nombre, et parmi lesquels on comptait des personnages
distingus, tant par leur rang que par leur ducation littraire. Autour
du _petit clotre_ venait donc se grouper ce qui tait destin  la
pture intellectuelle du monastre: la bibliothque, les cellules des
copistes, la salle o se discutaient les thses thologiques; et comme
pour rappeler aux religieux qu'ils ne devaient pas s'enorgueillir de
leur savoir, de la vivacit de leur intelligence et des succs qu'ils
pouvaient obtenir parmi leurs frres, l'infirmerie, l'asile des
vieillards dont l'esprit aussi bien que le corps tait affaibli par
l'ge et les travaux, se trouvait l prs du centre intellectuel du
couvent. Entre cette salle et le dessous du dortoir, des latrines sont
disposes le long des cours d'eau.  ct de la grande salle K est une
petite chapelle, dsigne sous le nom de _chapelle des comtes de
Flandre_.

Certes, ce plan est loin de satisfaire aux exigences acadmiques
auxquelles on croit, de nos jours, devoir sacrifier le bon sens et les
programmes les mieux crits; mais si nous prenons la peine de
l'analyser, nous resterons pntrs de la sagesse de ses dispositions.
Les besoins matriels de la vie, granges, celliers, moulins, cuisines,
sont  proximit du clotre, mais restent rependant en dehors de la
clture, afin que le voisinage de ces services ne puisse distraire les
religieux profs. Au sud de l'glise est le clotre, entour de toutes
les dpendances auxquelles les religieux doivent accder facilement;
chacune de ces dpendances prend l'espace de terrain qui lui convient.
Au del, un plus petit clotre parat rserv aux travaux intellectuels.
Si nous jetons les yeux sur le plan d'ensemble (5), nous voyons les
usines, les vastes granges, les tables, les logements des artisans
disposs dans une premire enceinte en dehors de la clture religieuse,
sans symtrie, mais en raison du terrain, des cours d'eau, de
l'orientation. Une troisime enceinte  l'est renferme les jardins,
viviers, prises d'eau, etc. Tout l'tablissement enfin est enclos dans
des murs et des ruisseaux pouvant mettre l'abbaye  l'abri d'un coup de
main.

De tous ces btiments si bien disposs et qui taient construits de
faon  durer jusqu' nos jours, il ne reste plus que des fragments;
l'abbaye de Clairvaux, entirement reconstruite dans le sicle dernier,
ne prsente qu'un faible intrt. Cette abbaye avait la plus grande
analogie avec l'abbaye mre. La plupart de ses dispositions taient
copies sur celles de Cteaux. La constitution de l'ordre, qui avait t
rdige dfinitivement en 1119 dans une assemble qui prit le nom de
premier Chapitre gnral de Cteaux, par Hugues de Mcon, saint Bernard
et dix autres abbs de l'ordre, et qui est un vritable chef-d'oeuvre
d'organisation, en s'occupant des btiments, dit: Le monastre sera
construit (si faire se peut) de telle faon qu'il runisse dans son
enceinte toutes les choses ncessaires; savoir: l'eau, un moulin, un
jardin, des ateliers pour divers mtiers, afin d'viter que les moines
n'aillent au dehors. L'glise doit tre d'une grande simplicit. Les
sculptures et les peintures en seront exclues; les vitraux uniquement de
couleur blanche _sans croix_ ni ornements[81]. Il ne devra point tre
lev de tours de pierre ni de bois pour les cloches, d'une hauteur
immodre, et par cela mme en dsaccord avec la simplicit de
l'ordre... Tous les monastres de Cteaux seront placs sous
l'invocation de la sainte Vierge... Des granges ou mtairies seront
rparties sur le sol possd par l'abbaye; leur culture confie aux
frres convers aids par des valets de ferme... Les animaux domestiques
devront tre propags, autant qu'ils ne sont qu'utiles... Les troupeaux
de grand et de petit btail ne s'loigneront pas  plus d'une journe
des granges, lesquelles ne seront pas bties  moins de deux lieues de
Bourgogne l'une de l'autre[82].

Nous donnons (7) le plan cavalier de l'abbaye de Cteaux, tte de
l'ordre; il est facile de voir que les dispositions de ce plan ont t
copies  Clairvaux[83]. O est la premire entre  laquelle on accde
par une avenue d'arbres; une croix signale au voyageur la porte du
monastre. Une chapelle D est btie  ct de l'entre. Aussitt que le
frre portier entendait frapper  la porte, il se levait en disant: _Deo
gratias_[84], rendant ainsi grces  Dieu de ce qu'il arrivait un
tranger; en ouvrant il ne prononait que cette parole: _Benedicite_, se
mettait  genoux devant lui, puis allait prvenir l'abb. Quelque graves
que fussent ses occupations, l'abb venait recevoir celui que le ciel
lui envoyait; aprs s'tre prostern  ses pieds, il le conduisait 
l'oratoire: cet usage explique la destination de cette petite chapelle
situe prs de la porte. Aprs une courte prire, l'abb confiait son
hte au frre hospitalier, charg de s'informer de ses besoins, de
pourvoir  sa nourriture,  celle de sa monture s'il tait  cheval. Une
curie F tait  cet effet place prs de la grande porte intrieure E.
Les htes mangeaient ordinairement avec l'abb, qui avait pour cela une
table spare de celle des frres. Aprs les complies, deux frres
_semainiers_, dsigns chaque dimanche au chapitre pour cet office,
venaient laver les pieds du voyageur.

De la premire entre on accdait dans une cour A, autour de laquelle
taient places des granges, des curies, tables, etc., puis un grand
btiment G, contenant des celliers et le logement des frres convers qui
ne se trouvaient pas ainsi dans l'enceinte rserve aux religieux
profs. En H tait le logement de l'abb et des htes, galement au
dehors du clotre; en N l'glise,  laquelle les frres convers et les
htes accdaient par une porte particulire en S. B le grand clotre; K
le rfectoire; I la cuisine; M les dortoirs et leur escalier L; C le
petit clotre, et P les cellules des copistes, comme  Clairvaux, avec
la bibliothque au-dessus; R la grande infirmerie, pour les vieillards
incapables de se livrer aux travaux actifs, et les malades. Une enceinte
enveloppait tous les btiments, les jardins et cours d'eau destins 
leur arrosage. On voit qu'ici l'article de la constitution de l'ordre
concernant la disposition des btiments tait scrupuleusement excut.
Sur l'glise, une seule flche, de modeste apparence, leve au centre
du transsept, suffisait au petit nombre de cloches ncessaires au
monastre; mais  Cteaux l'abside tait termine carrment, et en cela
le choeur de l'glise de Clairvaux, bti pendant la seconde moiti du
XIIe sicle, diffrait de l'abbaye mre.

L'abbaye de Pontigny, fonde en 1114, un an avant celle de Clairvaux,
dans une valle du diocse d'Auxerre, jusqu'alors inculte et dserte,
parat avoir adopt la seconde, vers la fin du XIIe sicle dans le plan
de son glise, une abside avec chapelles carres rayonnantes; voici (8)
le plan de cette abbaye. De mme qu' Clairvaux et qu' Cteaux le
transsept possde quatre chapelles carres. L'glise A est prcde d'un
porche bas, s'ouvrant en dehors par une suite d'arcades. Ici le grand
clotre C est situ au nord de l'glise, mais cette disposition peut
s'expliquer par la situation du terrain. Il fallait que les services du
monastre fussent, conformment aux usages de Cteaux,  proximit de la
petite rivire qui coule de l'_est_  l'_ouest_, et l'glise ne pouvait
tre btie sur la rive droite de ce cours d'eau, parce qu'elle est
vaseuse, tandis que la rive gauche donne un bon sol, ds lors le clotre
devant tre forcment entre l'glise et ce cours d'eau, ne pouvait tre
bti qu'au nord de la nef. D'ailleurs, le climat est beaucoup moins rude
 Pontigny qu' Clairvaux et Cteaux, et l'orientation mridionale du
clotre tait moins ncessaire. B est l'oratoire primitif qui avait t
conserv; D la salle du chapitre; E le grand rfectoire; F la cuisine et
ses dpendances avec sa petite cour spare sur le cours d'eau; G le
chauffoir; H le noviciat; I les pressoirs; K la sacristie; L des granges
avec les logements des frres convers  proximit, en dehors de la
clture des religieux, comme  Cteaux et  Clairvaux. Le logement de
l'abb et des htes, ainsi que les dpendances taient  l'ouest proche
de la premire entre du monastre. M la chapelle de Saint-Thomas Becket
qui fut, comme chacun sait, oblig de se rfugier  Pontigny. Un grand
bassin aux ablutions tait plac au milieu du clotre. De vastes jardins
entouraient cet tablissement, et s'tendaient  l'_est_ de l'glise.

Comparativement  Cteaux et  Clairvaux, Pontigny est un monastre de
second ordre, et cependant sa filiation s'tendait en France, en Italie,
en Hongrie, en Pologne et en Angleterre; trente maisons taient places
sous sa juridiction, toutes fondes de 1119  1230. Parmi ces maisons
nous citerons celles de Condom, de Chblis, du Pin, de Cercamp, de
Saint-Lonard en France; de San-Sebastiano, de Saint-Martin de Viterbe
en Italie; de Sainte-Croix, de Zam, de Kiers en Hongrie, etc., etc.

Il ne parat pas que l'abbaye de Pontigny ait jamais t entoure de
fortes murailles comme sa mre Cteaux, et ses soeurs Clairvaux et
Morimond; c'tait l un tablissement presque exclusivement agricole,
nous n'y trouvons plus ce petit clotre rserv aux travaux littraires;
pas d'cole, pas de cellules pour les copistes, pas de grande
bibliothque. Les moines de Pontigny, en effet, convertirent bientt la
valle dserte et marcageuse o ils s'taient tablis en un riche
territoire qui est devenu l'une des valles les plus fertiles de
l'Auxois; ils possdaient 2895 arpents de bois, ils avaient plant des
vignes  Chblis,  Pontigny,  Saint-Bris; entretenaient 40 arpents de
beaux prs, trois moulins, une tuilerie, et de nombreux domaines[85].

Comme Pontigny, l'abbaye des Vaux-de-Sernay dans le diocse de Paris
tait un tablissement purement agricole; fond en 1128 (9), il n'avait
pas l'importance des tablissements de Clairvaux, de Morimond, de
Pontigny, mais on trouve dans ce plan la simplicit d'ordonnance et la
rgularit des difices enfants par Cteaux; toujours les quatre
chapelles ouvertes  l'est dans le transsept, et comme  Cteaux une
abside carre. En A est l'glise; en B le clotre; en C le rfectoire,
dispos perpendiculairement au clotre conformment au plan de Cteaux
et contrairement aux usages monastiques adopts par les autres rgles.
La cuisine et le chauffoir taient  proximit.

Le grand btiment qui prolonge le transsept contenait au rez-de-chausse
la salle du chapitre, la sacristie, parloirs, etc.; au bout, des
latrines; au-dessus, le dortoir. Prs de l'entre, comme  Pontigny, il
existe une grange considrable; en E un moulin. Le colombier D, que nous
avons runi  ce plan, se trouve loign du clotre dans les vastes
dpendances qui entourent l'abbaye[86]. Mais voici maintenant une abbaye
de troisime classe de l'ordre de Cteaux, c'est Fontenay prs Montbard
(9 bis). L'glise A est d'une extrme simplicit comme construction, son
abside est carre, sans chapelles, et quatre chapelles carres s'ouvrent
seulement sur le transsept; cette disposition apparat toujours, comme
on le voit, dans les glises de la rgle de Cteaux, ainsi que le porche
ferm en avant de la nef. Le clotre C est plac au midi, le cours d'eau
H tant de ce ct de l'glise. En F est la salle capitulaire,  la
suite le rfectoire, les cuisines et le chauffoir avec sa chemine; en D
sont les dortoirs; mais ces constructions ont t releves au XVe
sicle. Dans l'origine le dortoir tait plac, suivant l'usage,  la
suite du transsept de l'glise, afin de faciliter aux moines l'accs du
choeur pour les offices de nuit. Le long du ruisseau sont tablis des
granges, celliers, etc. La porte est en E avec les tables et curies.
Les autres services de cet tablissement ont disparu aujourd'hui. Le
monastre de Fontenay est situ dans un vallon resserr, sauvage, et de
l'aspect le plus pittoresque; des tangs considrables, retenus par les
moines en amont du couvent  l'_est_, servent encore aujourd'hui  faire
mouvoir de nombreuses usines, telles que moulins, fouleries, scieries,
dans les btiments desquelles on rencontre quantit de fragments du XIIe
sicle. Fontenay tait surtout un tablissement industriel, comme
Pontigny tait un tablissement agricole. On trouve en amont du
monastre des traces considrables de mchefer, ce qui donne lieu de
supposer que les moines avaient tabli des forges autour de la maison
religieuse[87]. Nous avons vu plus haut que des mtairies taient
tablies dans le voisinage des grandes abbayes pour la culture des
terres, qui bientt vinrent augmenter les domaines des religieux. Ces
mtairies conservaient leur nom primitif de _vill_: c'taient de
grandes fermes occupes par des frres convers et des valets sous la
direction d'un religieux qui avait le titre de frre hospitalier, car
dans ces _vill_ comme dans les simples granges isoles mme,
l'hospitalit tait assure au voyageur attard; et  cet effet, une
lampe brlait toute la nuit dans une petite niche pratique au-dessus ou
 ct de la porte de ces btiments ruraux, comme un fanal destin 
guider le plerin, et  ranimer son courage[88].

Voici donc (10) l'une de ces mtairies; dpendance de Clairvaux, elle
est jointe au plan de ce monastre donn plus haut, et est intitule
_vill Outraube_. En A est la porte principale de l'enceinte, traverse
par un cours d'eau B; deux granges immenses, dont l'une est  sept nefs,
sont bties en C; l'une de ces granges a son entre sur les dehors. Dans
une enceinte particulire D sont disposs les btiments d'habitation des
frres convers et des valets, en E sont des tables et curies. Une
autre porte s'ouvre  l'extrmit oppose  la premire, en F, c'est l
que loge le frre hospitalier. Ces _vill_ n'taient pas toujours munies
de chapelles, et ses habitants devaient se rendre aux glises des
abbayes ou prieurs voisins pour entendre les offices.

Il fallait, conformment aux statuts de l'ordre, qu'une _villa_, qu'une
grange, fussent places  une certaine distance de l'abbaye mre pour
prendre le titre d'abbaye et qu'elles pussent suffire  l'entretien de
treize religieux au moins. Quand les tablissements ruraux ne
possdaient que des revenus trop modiques pour nourrir treize religieux,
ils conservaient leur titre de _villa_ ou de simple grange[89].

L'ordre bndictin de Cluny possdait des tablissements secondaires qui
avaient des rapports avec les granges cisterciennes; on les dsignait
sous le nom d'Obdiences[90]. Ces petits tablissements possdaient tout
ce qui constitue le monastre: un oratoire, un clotre avec ses
dpendances; puis autour d'une cour voisine, ouverte, les btiments
destins  l'exploitation.

C'tait dans les obdiences que l'on relguait pendant un temps plus ou
moins long les moines qui avaient fait quelque faute et devaient subir
une pnitence; ils se trouvaient soumis  l'autorit d'un prieur, et
condamns aux plus durs travaux manuels, remplissant les fonctions, qui
dans les grands tablissements, taient confies aux valets. La plupart
de ces domaines ruraux sont devenus depuis longtemps des fermes
abandonnes aux mains laques, car bien avant la rvolution du dernier
sicle les moines n'taient plus astreints  ces pnitences corporelles;
cependant nous en avons vu encore un certain nombre dont les btiments
sont assez bien conservs.

Auprs d'Avallon, entre cette ville et le village de Savigny, dans un
vallon fertile, perdu au milieu des bois et des prairies, on voit encore
s'lever un charmant oratoire de la fin du XIIe sicle avec les restes
d'un clotre et des dpendances en ruine. Nous donnons (11) le plan de
cette obdience qui a conserv le nom de prieur de Saint-Jean les
Bons-Hommes. En A est l'oratoire dont la nef est couverte par un berceau
ogival construit en briques de 0m,40 d'paisseur, toute la construction
est d'ailleurs en belles pierres bien appareilles et tailles. Une
porte B trs-simple mais d'un beau caractre permet aux trangers ou aux
colons du voisinage de se rendre aux offices sans entrer dans le
clotre; une seconde porte C sert d'entre aux religieux pour les
offices; en D est le clotre, sur lequel s'ouvre une jolie salle E dans
laquelle aprs _laudes_ les religieux se runissaient pour recevoir les
ordres touchant la distribution du travail du jour. Le dortoir tait
au-dessus; en F le rfectoire et la cuisine; en G des celliers, granges
et btiments d'exploitation. Une cour H ouverte en I sur la campagne
tait destine  contenir les tables et chariots ncessaires aux
travaux des champs. On entrait dans l'enceinte clotre par une porte K.
Le frre portier tait probablement log dans une cellule en L. Les
traces de ces dernires constructions sont  peine visibles aujourd'hui.
En M tait la sacristie ayant une issue sur le jardin. Un petit ruisseau
passait au nord de l'oratoire en N, et une clture enfermait du ct de
l'est le jardin particulier de ce petit monastre. Voici (12) une
lvation prise du ct de l'abside de la chapelle qui donne une ide de
ces constructions dont l'extrme simplicit ne manque ni de grce ni de
style. L'entre de la salle E est charmante, et rappelle les
constructions clunisiennes du XIIe sicle.

On comprend comment de vastes tablissements, richement dots, tels que
Cluny, Jumiges, Saint-Denis, Vzelay, Cteaux, Clairvaux, apportaient
dans la construction de leurs btiments un soin et une recherche
extraordinaires; mais lorsque l'on voit que ce soin, ce respect,
dirons-nous, pour l'institut monastique s'tendent jusque dans les
constructions les plus mdiocres, jusque dans les btiments ruraux les
plus restreints, on se sent pris d'admiration pour cette organisation
bndictine qui couvrait le sol de l'Europe occidentale d'tablissements
 la fois utiles et bien conus, ou l'art vritable, l'art qui sait ne
faire que ce qu'il faut, mais faire tout ce qu'il faut, n'tait jamais
oubli. On s'est habitu dans notre sicle  considrer l'art comme une
superfluit que les riches seuls peuvent se permettre; nos collges, nos
maisons d'coles, nos hospices, nos sminaires, sembleraient aux yeux de
certaines personnes ne pas remplir leur but, s'ils n'taient pas froids
et misrables d'aspect, repoussants, dnus de tout sentiment d'art; la
laideur parat impose dans nos programmes d'tablissements d'ducation
ou d'utilit publique; comme si ce n'tait pas un des moyens les plus
puissants de civilisation que d'habituer les yeux  la vue des choses
convenables et belles  la fois; comme si l'on gagnait quelque chose 
placer la jeunesse et les classes infrieures au milieu d'objets qui ne
parlent pas aux yeux, et ne laissent qu'un souvenir froid et triste!
C'est  partir du moment o l'galit politique est entre dans les
moeurs de la nation qu'on a commenc  considrer l'art comme une chose
de luxe et non plus comme une nourriture commune, aussi ncessaire et
plus ncessaire peut-tre aux pauvres qu'aux riches. Les bndictins ne
traitaient pas les questions d'utilit avec le pdantisme moderne, mais
en fertilisant le sol, en tablissant des usines, en desschant des
marais, en appelant les populations des campagnes au travail, en
instruisant la jeunesse, ils habituaient les yeux aux belles et bonnes
choses; leurs constructions taient durables, bien appropries aux
besoins et gracieuses cependant, et loin de leur donner un aspect
repoussant ou de les surcharger d'ornements faux, de dcorations
menteuses, ils faisaient en sorte que leurs coles, leurs couvents,
leurs glises, laissassent des souvenirs d'art qui devaient fructifier
dans l'esprit des populations. Ils enseignaient la patience et la
rsignation aux pauvres, mais ils connaissaient les hommes, sentaient
qu'en donnant aux classes ignorantes et dshrites, la distraction des
yeux  dfaut d'autre, il faut se garder du faux luxe, et que
l'enseignement purement moral ne peut convenir qu' des esprits d'lite.
Cluny avait bien compris cette mission, et tait entre dans cette voie
hardiment; ses monuments, ses glises, taient un livre ouvert pour la
foule; les sculptures et les peintures dont elle ornait ses portes, ses
frises, ses chapiteaux, et qui retraaient les histoires sacres, les
lgendes populaires, la punition des mchants et la rcompense des bons,
attiraient certainement plus l'attention du vulgaire, que les loquentes
prdications de saint Bernard. Aussi voyons-nous que l'influence de cet
homme extraordinaire (influence qui peut tre difficilement comprise par
notre sicle o toute individualit s'efface) s'exerce sur les grands,
sur les vques, sur la noblesse et les souverains, sur le clerg
rgulier qui renfermait alors l'lite intellectuelle de l'Occident; mais
en s'levant par sa haute raison au-dessus des arts plastiques, en les
proscrivant comme une monstrueuse et barbare interprtation des textes
sacrs, il se mettait en dehors de son temps, il dchirait les livres du
peuple; et si sa parole mouvante, lui vivant, pouvait remplacer ces
images matrielles, aprs lui, l'ordre monastique et perdu un de ses
plus puissants moyens d'influence, s'il et tout entier adopt les
principes de l'abb de Clairvaux. Il n'en fut pas ainsi, et le XIIIe
sicle commenait  peine, que les cisterciens eux-mmes, oubliant la
rgle svre de leur ordre, appelaient la peinture et la sculpture pour
parer leurs difices.

Cette constitution si forte des deux plus importantes abbayes de
l'Occident, Cluny et Cteaux, toutes deux bourguignonnes, donne  toute
l'architecture de cette province un caractre particulier, un aspect
robuste et noble qui n'existe pas ailleurs et qui reste imprim dans ses
monuments jusque vers le milieu du XIIIe sicle. Les clunistes avaient
form une cole d'artistes et d'artisans trs-avance dans l'tude de la
construction et des combinaisons architectoniques, des sculpteurs
habiles, dont les oeuvres sont empreintes d'un style remarquable; c'est
quelque chose de grand, d'lev, de vrai, qui frappe vivement
l'imagination, et se grave dans le souvenir. L'cole de statuaire des
clunistes possde une supriorit incontestable sur les coles
contemporaines du Poitou et de la Saintonge, de la Provence, de
l'Aquitaine, de la Normandie, de l'Alsace, et mme de l'Ile-de-France.
Quand on compare la statuaire et l'ornementation de Vzelay des XIe et
XIIe sicles, de Dijon, de Souvigny, de la Charit-sur-Loire, de
Charlieu, avec celle des provinces de l'ouest et du nord, on demeure
convaincu de la puissance de ces artistes, de l'unit d'cole  laquelle
ils s'taient forms (VOY. STATUAIRE, SCULPTURE). Les grandes abbayes
bourguignonnes tablies dans des contres o la pierre est abondante et
d'une excellente qualit, avaient su profiter de la beaut, de la
dimension et de la force des matriaux tirs du sol, pour donner  leurs
difices cette grandeur et cette solidit qui ne se retrouvent plus dans
les provinces o la pierre est rare, basse et fragile. L'architecture de
Cluny, riche dj ds le XIe sicle, fine dans ses dtails, pouvait
encore tre imite dans des contres moins favorises en matriaux; mais
le style d'architecture adopt par les cisterciens tait tellement
inhrent  la nature du calcaire bourguignon qu'il ne put se dvelopper
ailleurs que dans cette province. Ces raisons purement matrielles, et
les tendances gnrales des ordres monastiques vers le luxe extrieur,
tendances vainement combattues, contriburent  limiter l'influence
architectonique de la rgle de Cteaux. Pendant que saint Bernard
faisait de si puissants efforts pour arrter la dcadence, dj prvue
par lui, de l'ordre bndictin, une rvolution dans l'enseignement
allait enlever aux tablissements monastiques leur prpondrance
intellectuelle.

Au XIIe sicle aprs de glorieuses luttes, des travaux immenses, l'ordre
monastique runissait dans son sein tous les pouvoirs. Saint Bernard
reprsente le principe religieux intervenant dans les affaires
temporelles, les gouvernant mme quelquefois; Suger, abb de
Saint-Denis, c'est le religieux homme d'tat, c'est un ministre, un
rgent de France. Pierre le Vnrable personnifie la vie religieuse; il
est, comme le dit fort judicieusement M. de Rmusat, l'idal du
moine[91].  ct de ces trois hommes apparat Abeilard, l'homme de la
science. (VOY. ARCHITECTURE, dveloppements de l'.) Deux coles clbres
dj au commencement du XIIe sicle taient tablies dans le clotre
Notre-Dame et dans l'abbaye de Saint-Victor, Abeilard en fonda une
nouvelle qui, se runissant  d'autres leves autour de la sienne,
constitua l'Universit de Paris. La renomme de ce nouveau centre
d'enseignement clipsa bientt toutes les coles des grandes abbayes
d'Occident.

Les tablissements religieux n'avaient pas peu contribu, par le modle
d'organisation qu'ils prsentaient, la solidarit entre les habitants
d'un mme monastre, par leur esprit d'indpendance, au dveloppement
des communes. Des chartes d'affranchissement furent accordes au XIIe
sicle, non-seulement par des vques, seigneurs temporels[92], mais
aussi par des abbs. Les moines de Morimond, de Cteaux, de Pontigny,
furent des premiers  provoquer des tablissements de communes autour
d'eux. Tous les monastres en gnral, en maintenant l'unit
paroissiale, enfantrent l'unit communale, leurs archives nous donnent
des exemples d'administrations municipales copies sur l'administration
conventuelle. Le maeur, le syndic reprsentaient l'abb, et les anciens
appels  dlibrer sur les affaires et les intrts de la commune, les
vieillards du monastre qui aidaient l'abb de leurs conseils[93];
l'lection, qui tait la base de l'autorit dans le monastre, tait
galement adopte par la commune. Plus d'une fois les moines eurent lieu
de se repentir d'avoir ainsi aid au dveloppement de l'esprit
municipal, mais ils taient, dans ce cas comme dans bien d'autres,
l'instrument dont la Providence se servait pour civiliser la chrtient,
quitte  le briser lorsqu'il aurait rempli sa mission. Avant le XIIe
sicle un grand nombre de paroisses, de collgiales taient devenues la
proie de seigneurs fodaux qui jouissaient ainsi des bnfices
ecclsiastiques, enlevs au pouvoir piscopal. Peu  peu, grce 
l'esprit de suite des ordres religieux,  leur influence, ces bnfices
leur furent concds par la noblesse sculire,  titre de donations, et
bientt les abbs se dessaisirent de ces fiefs en faveur des vques qui
rentrrent ainsi en possession de la juridiction dont ils avaient t
dpouills; car il faut rendre cette justice aux ordres religieux qu'ils
contriburent puissamment  rendre l'unit  l'glise, soit en
reconnaissant et dfendant l'autorit du saint-sige, soit en runissant
les biens ecclsiastiques envahis par la fodalit sculire, pour les
replacer sous la main piscopale. Des hommes tels que saint Hugues,
saint Bernard, Suger, Pierre le Vnrable, avaient l'esprit trop lev
pour ne pas comprendre que l'tat monastique, tel qu'il existait de leur
temps, et tel qu'ils l'avaient fait, tait un tat transitoire, une
sorte de mission temporaire, appele  tirer la socit de la barbarie,
mais qui devait perdre une grande partie de son importance du jour o le
succs viendrait couronner leurs efforts; en effet,  la fin du XIIe
sicle dj, l'influence acquise par les bndictins dans les affaires
de ce monde s'affaiblissait, l'ducation sortait de leurs mains, les
bourgs et villages qui s'taient levs autour de leurs tablissements,
rigs en communes, possdant des terres  leur tour, n'taient plus des
agglomrations de pauvres colons abrutis par la misre; ils devenaient
indpendants, quelquefois mme insolents. Les vques reprenaient la
puissance diocsaine, et prtendaient, avec raison, tre les seuls
reprsentants de l'unit religieuse; les privilges monastiques taient
souvent combattus par eux, comme une atteinte  leur juridiction, ne
relevant, elle aussi, que de la cour de Rome. La papaut, qui avait
trouv un secours si puissant dans l'institut monastique pendant les XIe
et XIIe sicles,  l'poque de ses luttes avec le pouvoir imprial,
voyant les gouvernements sculiers s'organiser, n'avait plus les mmes
motifs pour accorder une indpendance absolue aux grandes abbayes; elle
sentait que le moment tait venu de rtablir la hirarchie catholique
conformment  son institution primitive; et avec cette prudence et
cette connaissance des temps qui caractrisent ses actes, elle appuyait
le pouvoir piscopal.

Pendant le cours du XIIe sicle, l'institut bndictin ne s'tait pas
born, comme nous avons pu le voir, au dveloppement de l'agriculture.
L'ordre de Cteaux particulirement, s'occupant avec plus de sollicitude
de l'ducation des basses classes que celui de Cluny, avait organis ses
frres convers en groupes; il y avait les frres meuniers, les frres
boulangers, les frres brasseurs, les frres fruitiers, les frres
corroyeurs, les fouleurs, les tisserands, les cordonniers, les
charpentiers, les maons, les marchaux, les menuisiers, les serruriers,
etc. Chaque compagnie avait un contre-matre, et  la tte de ces
groupes tait un moine directeur qui tait charg de distribuer et
rgler le travail. Au commencement du XIIe sicle, sous l'influence de
ce souffle organisateur, il s'tait mme lev une sorte de compagnie
religieuse, mais vivant dans le monde, qui avait pris le titre de
_pontifices_ (constructeurs de ponts)[94]. Cette congrgation se
chargeait de l'tablissement des ponts, routes, travaux hydrauliques,
chausses, etc. Leurs membres se dplaaient suivant qu'on les demandait
sur divers points du territoire. Les ordres religieux ouvraient ainsi la
voie aux corporations laques du XIIIe sicle, et lorsqu'ils virent le
monopole du progrs soit dans les lettres, les sciences ou les arts,
sortir de leurs mains, ils ne se livrrent pas au dcouragement, mais,
au contraire, ils se rapprochrent des nouveaux centres.

Vers 1120, Othon, fils de Lopold, marquis d'Autriche,  peine g de
vingt-ans se retira  Morimond avec plusieurs jeunes seigneurs ses amis,
et prit l'habit de religieux; distinguant en lui un esprit lev, l'abb
du monastre l'envoya  Paris aprs son noviciat, avec quelques-uns de
ses compagnons, pour y tudier la thologie scolastique. C'est le
premier exemple de religieux profs quittant leur clotre pour puiser au
dehors un enseignement qu'alors, dans la capitale du domaine royal,
remuait profondment toutes les intelligences. Othon s'assit bientt
dans la chaire abbatiale de Morimond, nomm par acclamation. Il leva
l'enseignement, dans cette maison,  un degr suprieur; depuis lors
nombre de religieux appartenant aux ordres de Cluny et de Cteaux
allrent chercher la science dans le clotre de Notre-Dame, et dans les
coles fondes par Abeilard, afin de maintenir l'enseignement de leurs
maisons au niveau des connaissances du temps. Mais la lumire commenait
 poindre hors du clotre, et son foyer n'tait plus  Cluny ou 
Cteaux.  la fin du XIIe sicle et pendant le XIIIe sicle, ces
tablissements religieux ne s'en tinrent pas l, et fondrent des coles
 Paris mme, sortes de succursales qui prirent les noms des maisons
_mres_, o se runirent des religieux qui vivaient ainsi suivant la
rgle, et enseignaient la jeunesse arrivant de tous les points de
l'Europe pour s'instruire dans ce domaine des sciences. Les ordres
religieux conservaient donc ainsi leur action sur l'enseignement de leur
temps, bien qu'ils n'en fussent plus le centre.

Du IXe au XIe sicle les ordres religieux proccups de grandes
rformes, se plaant  la tte de l'organisation sociale, avaient eu
trop  faire pour songer  fonder de vastes et magnifiques monastres.
Leurs richesses, d'ailleurs, ne commencrent  prendre un grand
dveloppement qu' cette poque, par suite des nombreuses donations qui
leur taient faites, soit par les souverains voulant augmenter leur
salutaire influence, soit par les seigneurs sculiers au moment des
croisades. C'est aussi  cette poque que l'architecture monastique
prend un caractre particulier; rien cependant n'est encore
dfinitivement arrt; il fallait une longue exprience pour reconnatre
quelles taient les dispositions qui convenaient le mieux. Cluny avait
son programme, Cteaux avait le sien, tout cela diffrait peu de la
donne primitive adopte dj du temps o l'abbaye de Saint-Gall fut
trace. Mais c'est vers la fin du XIIe sicle et au commencement du
XIIIe, que les tablissements monastiques, devenus riches, n'ayant plus
 lutter contre la barbarie du sicle, moins proccups de grands
intrts moraux, peuvent songer  construire des demeures commodes,
lgantes mme, bien disposes, en rapport avec les habitudes sculires
de ce temps. Les donnes principales sont conserves: le clotre plac
sur un des cts de la nef, le plus souvent au sud, donne entre dans la
salle du chapitre, le trsor, la sacristie, et au-dessus le dortoir,
bti dans le prolongement du transsept, par les motifs dduits plus
haut. Le long de la galerie du clotre oppose et parallle  celle qui
longe la nef, est lev le rfectoire, ar, vaste, n'ayant presque
toujours qu'un rez-de-chausse. En retour et venant rejoindre le porche
de l'glise, sont placs  rez-de-chausse les celliers, au-dessus les
magasins de grains, de provisions. La cuisine est toujours isole,
possdant son officine, son entre et sa cour particulires. En aile 
l'_est_,  la suite du rfectoire, ou le long d'un second clotre, la
bibliothque, les cellules des copistes, le logement de l'abb,
l'infirmerie. Prs de l'entre de l'glise, du ct oppos, l'htellerie
pour les trangers, l'aumnerie, les prisons, puis enfin les dpendances
autour des btiments du grand clotre, spares par des cours ou des
jardins.  l'est un espace libre, retir, plant, et qui semble destin
 l'usage particulier de l'abb et des religieux. Pour rsumer ce
programme, une fois l'glise donne, les services purement matriels, ou
qui peuvent tre remplis par des laques, sont toujours placs du ct
de l'ouest dans le voisinage du porche, tandis que tout ce qui tient 
la vie morale et  l'autorit religieuse, se rapproche du choeur de
l'glise. Mais si pendant le XIe sicle l'institut bndictin s'tait
port de prfrence vers l'agriculture, s'il avait, par un labeur
incessant, par sa persvrance, fertilis les terres incultes qui lui
avaient t donnes; au milieu du XIIe sicle cette tche tait remplie;
les monastres, entours de villages nouvellement fonds et habits par
des paysans, n'avaient plus les mmes raisons pour s'adonner presque
exclusivement  la culture, ils pouvaient dornavant affermer leurs
terres, et se livrer  l'enseignement. Aprs avoir satisfait aux besoins
matriels des populations, en rtablissant l'agriculture sur le sol
occidental de l'Europe, ils taient appels  nourrir les intelligences,
et dj ils avaient t dpasss dans cette voie. Aussi nous voyons vers
la fin de ce sicle, les ordres se rapprocher des villes, ou rebtir
leurs monastres devenus insuffisants prs des grands centres de
population; conservant seulement l'glise, ce lieu consacr, ils lvent
de nouveaux clotres, de vastes et beaux btiments en rapport avec ces
besoins naissants. C'est ainsi que l'architecture monastique commence 
perdre une partie de son caractre propre, et se fond dj dans
l'architecture civile.

 Paris, le prieur de Cluny fait rebtir compltement le couvent de
Saint-Martin des Champs, sauf le sanctuaire de l'glise, dont la
construction remonte  la rforme de ce monastre. Voici (13) le plan de
ce prieur[95]. L'abb de Sainte-Genevive fait galement reconstruire
son abbaye (14)[96]. Puis, un peu plus tard, c'est l'abb de
Saint-Germain des Prs qui, laissant seulement subsister la nef de
l'glise, commence la construction d'un nouveau monastre qui fut achev
par un architecte laque, Pierre de Montereau (15)[97].

Ce n'est pas  dire cependant que les ordres religieux, au commencement
du XIIIe sicle, abandonnassent compltement les campagnes, s'ils
sentaient la ncessit de se rapprocher des centres d'activit, de
participer  la vie nouvelle des peuples ayant soif d'organisation et
d'instruction, ils continuaient encore  fonder des monastres ruraux;
il semblerait mme qu' cette poque la royaut dsirt maintenir la
prdominance des abbayes dans les campagnes; peut-tre ne voyait-elle
pas sans inquitude les nouvelles tendances des ordres  se rapprocher
des villes, en abandonnant ainsi les champs aux influences fodales
sculires qu'ils avaient jusqu'alors si nergiquement combattues. La
mre de saint Louis fit de nombreuses donations pour lever de nouveaux
tablissements dans les campagnes; ce fut elle qui fonda, en 1236,
l'abbaye de Maubuisson, destine aux religieuses de l'ordre de Cteaux.
On retrouve encore dans ce plan (16) la svrit primitive des
dispositions cisterciennes, mais dans le style de l'architecture, comme
 l'abbaye du Val, dont la reconstruction remonte  peu prs  la mme
poque, des concessions sont faites au got dominant de l'poque; la
sculpture n'est plus exclue des clotres, le rigorisme de saint Bernard
le cde au besoin d'art, qui alors se faisait sentir jusque dans les
constructions les plus modestes. L'abbaye de Maubuisson tait en mme
temps un tablissement agricole et une maison d'ducation pour les
jeunes filles. Au XIIIe sicle, les religieux ne cultivaient plus la
terre de leurs propres mains, mais se contentaient de surveiller leurs
fermiers, et de grer leurs biens ruraux,  plus forte raison les
religieuses. Dj mme au commencement du XIIe sicle, le travail des
champs semblait dpasser les forces des femmes, et il est probable que
la rgle qui s'appliquait aux religieuses comme aux religieux, ne fut
pas longtemps observe par celles-ci. Il est curieux de lire la lettre
qu'Hlose, devenue abbesse du Paraclet, adresse  ce sujet  Abeilard,
et on peut juger par les objections contenues dans cette lettre, combien
de son temps on s'tait peu proccup de l'organisation intrieure des
couvents de femmes. Si, au XIIIe sicle, les rglements monastiques
auxquels les religieuses taient assujetties se ressentaient du
relchement des moeurs  cette poque, cependant nous voyons, en
examinant le plan de l'abbaye de Maubuisson, que ce monastre ne
diffrait pas de ceux adopts pour les communauts d'hommes.

En A est l'glise, dans le prolongement du transsept, suivant l'usage,
la salle du chapitre, la sacristie, etc.; au-dessus le dortoir. En B le
clotre; en C le rfectoire; en D le pensionnat; en E le parloir, et le
logement des tourires; en F les cuisines; G, les latrines disposes des
deux cts d'un cours d'eau; H, est le logis de l'abbesse; I des fours
et curies; K l'apothicairerie; L, l'habitation rserve pour le roi
saint Louis, lorsqu'il se rendait  Maubuisson avec sa mre. Car, 
partir du XIIIe sicle, on trouve dans les abbayes fondes par les
personnes royales, un logis rserv pour elles. M, est l'infirmerie; N,
une grange; O, un colombier; P, une porcherie; Q, des curies, tables;
de I aux curies, taient construits des btiments qui contenaient le
logement des htes, mais ces constructions sont d'une poque plus
rcente; en R tait l'abreuvoir. De vastes jardins et des cours d'eau
entouraient ces btiments situs dans un charmant vallon, en face la
ville de Pontoise, et le tout tait ceint de murailles flanques de
tourelles[98].

Le nouvel ordre politique qui naissait avec le XIIIe sicle devait
ncessairement modifier profondment l'institut monastique; il faut dire
que les tablissements religieux, du moment qu'ils cessaient de
combattre soit les abus de pouvoir des seigneurs sculiers, soit les
obstacles que leur opposaient des terres incultes, ou l'ignorance et
l'abrutissement des populations rurales, tombaient rapidement dans le
relchement. Leurs richesses, leur importance, comme pouvoir religieux,
et comme possesseurs territoriaux et fodaux par consquent, ne pouvant
manquer d'introduire au milieu des monastres des habitudes de luxe qui
n'taient gure en rapport avec les voeux monastiques. Saint Bernard
s'tait lev avec nergie contre les abus qui dj de son temps lui
semblaient devoir amener promptement la dcadence des ordres, et sorti
de Cteaux, il avait cherch  rendre  la rgle de Saint-Benot sa
puret primitive, avec une constance et une rigueur de principes qui
eurent un plein succs tant qu'il vcut. De son temps la vie monacale
conquit une immense influence morale, et s'tendit jusque dans les camps
par l'institution et le dveloppement des ordres militaires. Il n'y
avait pas alors de famille princire qui n'et des reprsentants dans
les diffrents monastres de l'Occident, et la plupart des abbs taient
de race noble. L'institut monastique tenait la tte de la civilisation.

Du jour o le pouvoir royal se fut constitu, o la France eut un
vritable gouvernement, ces petites rpubliques religieuses perdirent
peu  peu de leur importance; et renfermes dans leurs devoirs de
religieux, de propritaires fonciers, de corps enseignant, l'activit
qu'elles avaient dploye au dehors pendant les XIe et XIIe sicles ne
trouvant plus une pture suffisante, se perdit en querelles intestines,
au grand dtriment de l'institut tout entier. La noblesse fournit tous
les jours un contingent moins nombreux aux couvents, et livre ds le
XIIIe sicle exclusivement  la carrire des armes, commenant 
ddaigner la vie religieuse qui n'offrait plus qu'une existence
intrieure et borne, elle laissa bientt ainsi les ordres monastiques
tomber dans un tat qui ressemblait passablement  celui de riches et
paisibles propritaires runis en commun sous une discipline qui
devenait de moins en moins rigide. Bientt les abbs, considrs par le
roi comme des seigneurs fodaux, ne pouvaient, comme tels, se mettre en
dehors de l'organisation politique tablie; tant que les pouvoirs
sculiers taient diviss, il leur tait possible, sinon facile, de
maintenir et mme d'accrotre le leur; mais quand ces pouvoirs fodaux
vinrent se confondre dans la royaut base sur l'unit nationale, la
lutte ne pouvait durer, elle n'avait pas de but d'ailleurs, elle tait
contraire  l'esprit monastique qui n'avait fait que tracer la route aux
pouvoirs pour arriver  l'unit. Les grands tablissements religieux se
rsignrent donc, et cessrent de paratre sur la scne politique.
L'ordre du Temple seul, par sa constitution, put continuer  jouer un
rle dans l'tat, et  prendre une part active aux affaires extrieures;
runissant les restes de la puissance des ordres religieux  la force
militaire, il dut faire ombrage  la royaut, et l'on sait comment, au
commencement du XIVe sicle, cette institution fut anantie par le
pouvoir monarchique.

L'influence de la vie militaire sur la vie religieuse se fait sentir ds
le XIIIe siecle dans l'architecture monastique. Les constructions
leves par les abbs  cette poque se ressentent de leur tat
politique; seigneurs fodaux, ils en prennent les allures. Jusqu'alors
si les couvents taient entours d'enceintes, c'tait plutt des
cltures rurales que des murailles propres  rsister  une attaque 
main arme; mais la plupart des monastres que l'on btit au XIIIe
sicle perdent leur caractre purement agricole pour devenir des villes
fortifies, ou mme de vritables forteresses, quand la situation des
lieux le permet. Les abbayes de l'ordre de Cteaux, riges dans des
valles creuses, ne permettaient gure l'application d'un systme
dfensif qui et quelque valeur; mais celles qui appartenaient 
d'autres rgles de l'ordre bndictin, construites souvent sur des
penchants de coteaux, ou mme des lieux escarps, s'entourent de
dfenses tablies de faon  pouvoir soutenir un sige en rgle ou au
moins se mettre  l'abri d'un coup de main. Parmi les abbayes qui
prsentent bien nettement le caractre d'un tablissement  la fois
religieux et militaire, nous citerons l'abbaye du mont Saint-Michel en
mer. Fonde, si l'on en croit les lgendes, vers la fin du VIIIe sicle,
elle fut  plusieurs reprises dvaste par les guerres et les incendies.
En 1203, devenue vassale du domaine royal, elle fut presque totalement
reconstruite par l'abb Jourdain au moyen de sommes considrables que
lui envoya Philippe Auguste; les btiments nouveaux furent continus par
les successeurs de cet abb jusque vers 1260.

Le mont Saint-Michel est situ au fond d'une baie sablonneuse couverte
chaque jour par l'Ocan aux heures des mares, non loin de Pontorson et
d'Avranches. C'tait un point militaire important  cette poque o la
monarchie franaise venait de s'emparer de la Normandie, et o elle
pouvait craindre chaque jour une descente des Anglo-Normands. Toutefois
Philippe Auguste laisse le mont en la possession des abbs, il les
considre comme vassaux, et en leur donnant des subsides pour mettre
leur proprit en tat de dfense, il ne semble pas douter que les
religieux ne puissent conserver ce poste aussi bien que l'et pu faire
un possesseur sculier.

C'est l un fait caractristique de l'poque. Voici le plan gnral de
ce rocher baign par la mer deux fois par jour, et dont le sommet est
lev  plus de soixante-dix mtres au-dessus de son niveau (17). Une
troite plage rocailleuse s'ouvre au sud du ct de Pontorson; 
quelques pas de la mer, le rocher s'lve abrupt. On trouve une premire
porte fortifie en C avec corps de garde[99]. Une seconde porte s'ouvre
en D et donne entre dans la petite ville, habite de temps immmorial
par des pcheurs. De cette porte on accde aux boulevards par un
escalier, et en suivant les remparts qui s'lvent sur le rocher vers
l'est, on arrive bientt  des emmarchements considrables tournant vers
le nord jusqu' la porte de l'abbaye F, dfendue par une premire
enceinte E. En B est le clotre; en A l'glise qui est rige sur le
point culminant de la montagne; les espaces G, disposs en espaliers du
ct sud, taient les jardins de l'abbaye; sous l'glise est une
citerne; H un chemin de ronde auquel on accdait par un immense escalier
fort roide L K, et qui tait destin, en cas de sige,  permettre
l'introduction de secours du ct de la pleine mer; L est une fontaine
d'eau saumtre, mais bonne pour les usages ordinaires; M un oratoire sur
un rocher isol, ddi  saint Hubert; P une entre fortifie donnant
accs dans une cour o les magasins de l'abbaye sont placs en Q; V et S
sont des citernes et R un moulin  vent pos sur une tour; I une grande
trmie en maonnerie et charpente, par laquelle, au moyen d'un treuil,
on faisait monter les provisions du monastre; 0 est la paroisse de la
ville, et T le cimetire. Si nous franchissons le seuil de la premire
dfense de l'abbaye, voici (18) le plan des btiments qui, formant
rez-de-chausse, entourent le sommet du rocher. En A sont les premires
entres dfendues par un boulevard auquel on monte par un petit escalier
droit; B est la porte, formidable dfense couronne par deux tourelles
et une salle, dont le plan est dtaill en C. Sous cette porte est
pratiqu un escalier roide, qui conduit  une seconde clture dfendue
par des herses et mchicoulis, et  une salle de laquelle on ne peut
s'introduire dans le monastre que par des guichets masqus et des
escaliers tortueux et troits. Au-dessus de cette salle est une dfense
D perce de meurtrires et de mchicoulis. Chaque arrivant devait
dposer ses armes avant d'entrer dans les btiments de l'abbaye,  moins
d'une permission expresse du prieur[100]. Le rfectoire est situ en F;
on ne peut y arriver du dehors que par un couloir sombre dfendu par des
herses, et un escalier  vis; de plain-pied avec la salle d'entre, sous
le rfectoire, est la salle o l'on introduisait les pauvres auxquels on
distribuait des aumnes. En G est une salle devant servir de rfectoire
 la garnison, avec escalier particulier pour descendre dans le chemin
de ronde. Du ct du midi, en I, sont places les caves du logement de
l'abb et des htes, en L et en K des prisons et dfenses. Au-dessus de
ces soubassements, les btiments gagnent sur le rocher et prennent plus
d'importance; (19) on arrive par des dtours inextricables, des
escaliers troits et couds, au point B o se trouvaient places les
cuisines. D tait le dortoir des moines, E la salle dite des
Chevaliers[101]. C'est une vaste crypte reconstruite au XVIe sicle pour
supporter le choeur de l'glise qui fut rebti  cette poque; F H sont
les soubassements de l'ancienne nef et du transsept romans, afin de
suppler au rocher qui, sur ces points, n'offrait pas une assez grande
surface; G les logements de l'abb et des htes; I le dessous de la
bibliothque. Le clotre est situ au-dessus de la grande salle des
Chevaliers E. L'aire de ce clotre est couverte de plomb afin de
recueillir les eaux pluviales qui se rendent dans deux citernes
disposes sous le bras de croix du nord. Au-dessus de la porte en A est
une salle de guet. Enfin l'glise (20) domine cet ensemble de btiments
gigantesques, construits en granit, et qui prsentent l'aspect le plus
imposant au milieu de cette baie brumeuse. Les grands btiments qui
donnent sur la pleine mer; du ct nord, peuvent passer pour le plus bel
exemple que nous possdions de l'architecture religieuse et militaire du
moyen ge, aussi les a-t-on nomms de tout temps, _la merveille_[102].
La salle des Chevaliers (fig. 19, E) possde deux vastes chemines et
des latrines en encorbellement. Nous donnons (21) une vue extrieure de
ces btiments prise de la mer; et (22) une vue prise du ct de l'est.
La flche qui surmontait la tour centrale de l'glise est dtruite
depuis longtemps; elle avait t rdifie  plusieurs reprises, et la
dernire fois par l'abb Jean de Lamps, vers 1510; nous la supposons
rtablie dans la vue que nous donnons ici; une statue colossale de
l'archange Saint-Michel, qui se voyait de fort loin en pleine mer,
couronnait son sommet. La foudre dtruisit cette flche peu aprs sa
construction. L'abbaye du Mont-Saint-Michel se trouvait dans une
situation exceptionnelle; c'tait une place militaire qui soutint des
siges, et ne put tre enleve par l'arme anglaise en 1422. Rarement
les tablissements religieux prsentaient des dfenses aussi
formidables, ils conservaient presque toujours l'apparence de _vill_
crneles, dfendues par quelques ouvrages de mdiocre importance; on
retrouvait l'architecture monacale sous cette enveloppe militaire;
d'ailleurs, dpourvus originairement de moyens de dfense, ils ne se
fortifiaient que successivement et suivant qu'ils s'assimilaient plus ou
moins aux seigneuries fodales. Voici l'abbaye de Saint-Allyre 
Clermont, en Auvergne, dont la vue cavalire donne une ide de ces
agglomrations de constructions moiti monastiques, moiti militaires
(23)[103]. Btie dans un vallon, elle ne pouvait rsister  un sige en
rgle, mais elle tait assez bien munie de murailles et de tours pour
soutenir l'attaque d'un corps de partisans.

A est la porte du monastre dfendue par une tour,  ct V les curies
destines aux montures des htes; B une premire cour qui n'est point
dfendue par des murs crnels, mais seulement entoure de btiments
formant une clture et ne prenant leurs jours qu' l'intrieur. B' une
seconde porte crnele, qui conduit dans une ruelle commande par
l'glise C, bien munie de crnaux et de mchicoulis; La face orientale,
l'abbaye de l'glise, est couronne par deux tours, l'une qui commande
l'angle de la ruelle, l'autre qui domine la porte S donnant entre dans
les btiments; de plus un mchicoulis surmonte cette porte. On entre
dans une premire cour troite et ferme, puis dans le clotre G. EE'
sont des clochers crnels, sortes de donjons qui dominent les cours et
btiments. Sous le clocher E tait l'entre de l'glise pour les
fidles; I les dortoirs; K le rfectoire et L la cuisine; H la
bibliothque; N les pressoirs; 0 l'infirmerie; M les logements des htes
et de l'abb; X des granges et celliers. Des jardins garnis de treilles
taient placs en P, suivant l'usage, derrire l'abside de l'glise. Une
petite rivire R[104], protgeait la partie la plus faible des murailles
et arrosait un grand verger plant en T. Cette abbaye avait t fonde
pendant le IXe sicle, mais la plupart des constructions indiques dans
ce plan dataient de la seconde moiti du XIIe sicle. Il y a lieu de
penser mme que les dfenses ne remontaient pas  une poque antrieure
au XIIIe sicle.

Les abbs tant, comme seigneurs fodaux, justiciers sur leurs domaines,
des prisons faisaient partie des btiments du monastre; elles taient
presque toujours places  ct des clochers, souvent mme dans leurs
tages infrieurs. Si dans le voisinage des villes et dans les campagnes
les constructions monastiques, au XIIIe sicle, rappelaient chaque jour
davantage les constructions fodales des seigneurs sculiers; dans
l'enceinte des villes, au contraire, les abbayes tendaient  se mler 
la vie civile; souvent elles dtruisaient leurs murailles primitives
pour btir des maisons rgulires ayant vue et entre sur le dehors. Ces
maisons furent d'abord occupes par ces artisans que nous avons vus
enferms dans l'enceinte des couvents; mais si ces artisans dpendaient
encore du monastre, ce n'tait plus que comme fermiers pour ainsi dire,
obtenant l'usufruit de leurs logis au moyen d'une redevance sur les
bnfices qu'ils pouvaient faire dans l'exercice de leur industrie; ils
n'taient, d'ailleurs, astreints  aucune rgle religieuse. Une fois
dans cette voie, les monastres des villes perdirent bientt toute
action directe sur ces tenanciers, et les dpendances sculires des
maisons religieuses ne furent plus que des proprits, supportant un
produit de location. On ne peut douter toutefois que les corporations de
mtiers n'aient pris naissance au milieu de ces groupes industriels que
les grandes abbayes avaient forms autour d'elles. C'est ainsi que
l'institut bndictin avait initi les populations  la vie civile, et 
mesure que celle-ci se dveloppait sous le pouvoir protecteur de la
royaut, les monastres voyaient leur importance et leur action
extrieure dcrotre. L'enseignement seul leur restait; mais leur
qualit de propritaires fonciers, leur richesse, la gestion de biens
considrables qui s'taient dmesurment accumuls dans leurs mains
depuis les croisades, ne leur laissaient gure le loisir de se dvouer 
l'enseignement, de manire  pouvoir rivaliser avec les coles tablies
dans les clotres des grandes cathdrales sous le patronage des vques,
et surtout  Paris sur la montagne Sainte-Genevive.

Au commencement du XIIIe sicle donc, l'institut bndictin avait
termin sa mission active; c'est alors qu'apparat saint Dominique,
fondateur de l'ordre des frres Prcheurs. Aprs avoir dfrich le sol
de l'Europe, aprs avoir jet au milieu des peuples les premires bases
de la vie civile, et rpandu les premires notions de libert, d'ordre,
de justice, de morale et de droit, le temps tait venu pour les ordres
religieux de dvelopper et guider les intelligences, de combattre par la
parole autant que par le glaive les hrsies dangereuses des Vaudois,
des Pauvres de Lyon, des Ensabatts, des Flagellants, etc., et enfin des
Albigeois qui semblaient les rsumer toutes. Les frres Prcheurs
acquirent bientt une immense influence, et les plus grandes
intelligences surgirent parmi eux. Jean le Teutonique, Hugues de
Saint-Cher, Pierre de Vrone, Jean de Vicence, saint Hyacinthe, et saint
Thomas d'Aquin, remplirent l'Europe de leurs prdications et de leurs
crits. C'est aussi vers ce temps (1209) que saint Franois d'Assise
institua l'ordre des frres Mineurs. L'tablissement de ces deux ordres,
les Dominicains et les frres Mineurs: les premiers adonns  la
prdication, au dveloppement de l'intelligence humaine, au maintien de
la foi orthodoxe,  l'tude de la philosophie; les seconds prchant la
renonciation aux biens terrestres, la pauvret absolue, tait une sorte
de raction contre l'institution quasi-fodale des ordres bndictins.
En effet, dans sa rgle, saint Franois d'Assise, voulant revenir  la
simplicit des premiers aptres, n'admet pas de prieur, tous les frres
sont _mineurs_, ne doivent rien possder, mais, au contraire, _mendier_
pour les pauvres et pour subvenir  leurs besoins; il prtendait amener
le riche  faire don de ses biens aux pauvres, pour acqurir le droit de
demander lui-mme l'aumne sans rougir, et relever ainsi l'tat de
pauvret[105]. Mais saint Franois n'tait pas mort que son ordre
s'tait dj singulirement cart de cette simplicit et de cette
pauvret primitives; et ds le XIIIe sicle, les frres mineurs
levrent des monastres qui par leur richesse ne le cdaient en rien
aux abbayes des ordres bndictins. Saint Louis avait pris en grande
affection les frres prcheurs et mendiants; de son temps mme, cette
extrme sollicitude pour les disciples de saint Dominique, de saint
Franois d'Assise, pour les hermites augustins et les carmes, qui
jusqu'alors taient  peine connus, fut l'objet de satires amres. Comme
politique saint Louis tait certainement dispos  donner aux nouveaux
ordres une prdominance sur les tablissements trop indpendants de
Cluny et de Cteaux, et il trouvait chez les frres prcheurs une arme
puissante pour vaincre ces hrsies populaires nes au XIIe sicle avec
tous les caractres d'un soulvement des classes infrieures contre le
pouvoir clrical et sculier. Saint Louis fit btir  Paris le couvent
des Jacobins; qui avaient t mis par matre Jean, doyen de
Saint-Quentin, et par l'Universit, ds 1221, en possession d'une maison
dans la rue Saint-Jacques, en face Saint-tienne _des Grecs_[106].
L'glise de ce couvent prsentait une disposition inusite jusqu'alors:
le vaisseau se composait de deux nefs divises par une range de
colonnes. Peut-tre cette disposition parut-elle favorable aux
prdications, car les stalles des religieux tant places dans l'une des
nefs, l'autre parallle restait libre pour les fidles qui pouvaient
ainsi plus facilement voir et entendre le prdicateur sant dans une
chaire  l'une des extrmits. Mais les frres prcheurs arrivaient
tard, et comme la nature de leur mission devait les obliger de se
rapprocher des grands centres de population, ils ne trouvaient plus de
vastes terrains qui leur permissent d'tendre et de disposer les
constructions de leurs monastres suivant une donne uniforme. On trouve
donc plus rarement dans les couvents des ordres mendiants cette
ordonnance traditionnelle qui est si bien conserve dans les
tablissements des bndictins, surtout de la rgle de Cteaux. Le plan
des Jacobins de Paris (24) est fort irrgulier: le rfectoire joignait
le _Parloir aux bourgeois_ qui traversait les murailles de la ville
leves sous Philippe Auguste. Ce rfectoire avait t bti, en 1256, au
moyen d'une amende de dix mille livres que le sire Enguerrand de Coucy,
troisime du nom, avait t condamn  payer pour avoir fait pendre
trois jeunes Flamands, qui avaient t pris chassant dans ses
forts[107]. Les Jacobins, resserrs le long de ces murailles de ville,
finirent par obtenir le _Parloir aux bourgeois_ que le roi Charles V
leur donna en 1365, aprs avoir acquis le cens et la rente de cette
proprit municipale. Depuis, les btiments du couvent furent
reconstruits en partie; mais l'glise A et le rfectoire B dataient de
la construction primitive. L'cole de Saint-Thomas D, tait une jolie
salle de la renaissance, que nous avons vu dmolir il y a peu de temps.
L'glise des Jacobins d'Agen, btie vers le milieu du XIIIe sicle, est
 deux nefs, ainsi que celle des Jacobins de Toulouse, leve dans la
seconde moiti du XIIIe sicle. Nous donnons ici (24 bis) le plan de ce
bel tablissement. Originairement l'glise tait compltement dpourvue
de chapelles, celles des nefs comme celles du rond-point ne furent
leves que pendant les XIVe et XVe sicles. L'entre des fidles est au
sud sur le flanc de la nef de droite;  l'extrmit antrieure de la nef
de gauche A, taient les stalles des religieux. Sur la paroi de la nef
de droite adosse au petit clotre C, on remarque la chare dtruite
aujourd'hui, mais dont les traces sont visibles, et qui se trouve
indique sur un vieux plan dpos au Capitole de Toulouse; l'entre des
fidles tait prcde d'une cour ou narthex ouvert; c'tait par cette
cour que l'on pntrait galement dans le monastre en passant par le
petit clotre. En B est le grand clotre; en D la salle capitulaire; en
F la sacristie; en E une petite chapelle ddie  saint Antonin; en G le
rfectoire. Les btiments indiqus en gris sont du dernier sicle.
Toutes ces constructions sont en brique, excutes avec un grand soin et
couvertes  l'intrieur de peintures qui datent des XIIIe et XIVe
sicles[108]. Alors les frres prcheurs s'taient fort loigns, dans
leurs constructions du moins, de l'humilit recommande par leur
fondateur (VOY. CLOTRE, CHAPELLE, GLISE, RFECTOIRE).

De fondation ancienne[109], l'ordre des frres Ermites de Saint-Augustin
n'avait acquis qu'une faible influence jusqu' l'institution des ordres
mendiants, mais alors il prit un grand dveloppement et fut spcialement
protg par les rois de France pendant les XIIIe, XIVe et XVe sicles.
Cependant les tablissements des frres augustins conservrent longtemps
leur caractre de simplicit primitive; leurs glises taient presque
toujours, ou composes d'une seule nef, ou d'une nef avec deux bas
cts, mais sans transsept, sans chapelles rayonnantes, sans tours:
ainsi taient disposes les glises des grands augustins  Paris. Voici
(24 ter) le monastre des frres augustins de Sainte-Marie des
Vaux-Verts prs Bruxelles[110], qui nous offre un exemple parfaitement
complet de ces tablissements de frres mendiants avec tous les
dveloppements qu'ils avaient pris  la fin du XVe sicle. A est
l'glise sans transsept et sans tours, conformment aux usages admis
dans les couvents augustins; B la bibliothque, longue galerie au-dessus
du clotre; C les dortoirs des religieux; D le dortoir des laques; E le
grand clotre des religieux; F le clotre des laques; G, le rfectoire;
H l'infirmerie; I la cuisine, communiquant au rfectoire par un petit
pont couvert; K des logements pour les hommes (htes), L et pour les
femmes; M des maisons d'artisans; N, le logis de l'empereur
(Charles-Quint); 0 chne, dit la lgende, sous lequel se trouvrent
runies sept ttes couronnes; P la porte principale du monastre; R des
vacheries et greniers  fourrages; S des jardins avec un labyrinthe,
alles plantes d'arbres, chapelles, etc. Ce sjour tait admirable, au
milieu des bois, dans un vallon pourvu de belles eaux, voisin de
prairies et de grands vergers, et l'on comprend que, dans des
tablissements pareils, les souverains aimassent  se reposer loin des
affaires et de l'tiquette des cours; et si les frres mendiants
avaient, dans leurs btiments, conserv quelque chose de la simplicit
premire de leur rgle, ils n'en avaient pas moins fait de leurs
couvents des rsidences dlicieuses comme situation, comme disposition,
et comme runion de tout ce qui pouvait contribuer  rendre la vie
agrable et tranquille. Des habitudes de luxe et de mollesse ne
pouvaient manquer de s'introduire parmi eux, du moment qu'ils avaient
converti leurs pauvres cabanes de bois et leurs maigres champs en vastes
palais et en jardins magnifiques, qu'ils recevaient des souverains dans
leurs murs, et pouvaient leur offrir les dlassements que les grands
affectionnent d'ordinaire, tels que la chasse, la pche, ou les
entretiens de gens doctes et distingus, de bonnes bibliothques, et
surtout le calme et la libert des champs.

Peut-tre l'institution des ordres mendiants contribua-t-elle 
prolonger l'existence de la vie religieuse; elle en conserva du moins
quelque temps l'unit. Mais ce n'tait plus cette large et puissante
organisation bndictine; les temps hroques de saint Hugues et de
saint Bernard taient passs.  partir du XIIIe sicle, l'architecture
monastique ne prsente plus de ces belles dispositions d'ensemble qu'on
aime  voir  Cluny,  Cteaux,  Clairvaux: chaque jour amne une
modification  l'ordonnance premire; les services se divisent; le
monastre semble se confondre peu  peu avec les habitations sculires.
Bientt chaque moine aura sa cellule; l'abb se fait btir un logis 
part, une rsidence souvent assez loigne des btiments principaux du
couvent; il a son entre particulire, sa cour, son jardin. C'est un
seigneur dont la vie ne diffre que peu de celle des laques. Ces signes
de dcadence sont de plus en plus marqus jusqu' l'poque de la
rformation, o la vie monastique fut moralement efface, si elle ne fut
pas abolie de fait, en Occident. Il suffit de jeter les yeux sur les
plans d'abbayes successivement modifies pendant les XIVe et XVe
sicles, pour reconnatre cette confusion, ce dfaut d'unit. Ces
symptmes sont frappants dans les abbayes bndictines de Saint-Ouen de
Rouen, de Fcamp, de Saint-Julien de Tours que nous donnons ici (25).
Cette abbaye avait t rebtie au XIIIe sicle et successivement
modifie pendant les XIe et XVe sicles. B est l'entre du monastre,
galement destine aux fidles se rendant  l'glise; A est le choeur
rserv aux religieux; D la nef pour le public; C la porte des
religieux; X la cellule du portier; V la procure; E le clotre; L la
sacristie prise aux dpens d'une salle qui n'tait pas destine  cet
usage; M des magasins; N les prisons; F le rfectoire et la cuisine G; K
une chambre pour les visiteurs (parloir); le dortoir tait au-dessus de
la grande salle dans le prolongement du transsept, suivant l'ancien
usage; Z des caves; au-dessus, des chambres  provisions; I la
boulangerie; H une infirmerie et sa cuisine G;  ct, des curies; R le
logis de l'aumnier et son jardin; T le jardin des religieux; P le
palais abbatial avec sa cour, son entre particulire, ses curies et
communs 0, et son jardin  l'est; S la chapelle de la Sainte-Trinit. On
voit que si dans ce plan les anciennes dispositions traditionnelles sont
encore conserves, il rgne une certaine confusion dans les services qui
n'existait pas dans les plans du XIIe sicle.

Mais si nous examinons le plan d'une abbaye reconstruite au XIVe sicle,
nous serons encore plus frapps de l'amas de dpendances, de services,
qui viennent s'agglomrer autour des btiments principaux. Constance,
femme du roi Robert, avait fait construire l'glise Notre-Dame  Poissy,
et y installa des moines augustins; depuis, Philippe le Bel fit refaire
entirement tous les btiments du monastre pour y mettre des
religieuses de l'ordre de Saint-Dominique. Voici (26) le plan d'une
portion de cette abbaye: H est une entre fortifie avec les btiments
de la gabelle et le logement du mdecin; A l'glise; B le grand clotre;
C le rfectoire; D E des dortoirs; F le dortoir des novices; K des
cimetires.  l'ouest de l'glise sont des greniers et la buanderie; N
la cuisine _maigre_; la cuisine _grasse_ est  l'extrmit du dortoir de
l'ouest,  l'angle du clotre. De la cuisine maigre on communique  une
salle isole dans laquelle est perc un puits avec mange. G le petit
clotre; autour, l'infirmerie et sa cuisine, des appartements pour les
trangers, et L une chapelle ddie  saint Jean; O des ateliers pour
des menuisiers et une cuisine; M la chapelle ddie  saint Dominique;
autour, les appartements des princesses avec dpendances et cuisines;
prs des cuisines _maigres_ le logement de la prieure;  la suite, 
l'est, le btiment des trangers;  la suite du petit clotre, au sud,
des granges, des celliers, des dpendances pour les princesses du sang
royal, qui venaient souvent rsider  l'abbaye de Poissy; puis de beaux
jardins, viviers, etc. Une des raisons qui contribuaient le plus  jeter
une grande confusion dans les dispositions des btiments des
tablissements monastiques, c'tait cette habitude prise par les rois,
reines ou princesses, par la haute noblesse sculire, surtout  partir
du XIIIe sicle, de faire des sjours souvent assez longs dans les
abbayes qui prenaient alors le titre de _royales_.  l'abbaye des dames
de Maubuisson, nous avons vu le logis du roi;  Poissy, toute une
portion considrable des btiments du monastre est rserve aux membres
de la famille royale. Cet usage ne fit que prendre plus de consistance
pendant le XIVe sicle. Philippe de Valois, en 1333, datait ses lettres
d'tat de l'abbaye du Val, o il rsidait. Charles V y demeura galement
en 1369.  la fin du XIIIe sicle le trsor des rois de France tait
dpos au Temple  Paris; le roi Philippe le Bel y prit quelquefois son
logement avant l'abolition de l'ordre; il y demeura en 1301, depuis le
16 janvier jusqu'au 25 fvrier[111]. Souvent les personnes royales se
faisaient enterrer dans les glises monastiques fondes ou enrichies par
elles: la mre de saint Louis, la reine Blanche, fut enterre dans le
choeur de l'glise de Maubuisson; une soeur du mme roi tait morte et
avait t ensevelie  Cluny. Et enfin, chacun sait que la grande glise
de l'abbaye de Saint-Denis fut consacre  la spulture des rois de
France depuis les commencements de la monarchie.

Au XIIIe sicle l'enceinte des abbayes servait aussi de lieu de runion
aux souverains qui avaient  traiter des affaires d'une grande
importance. Lorsque Innocent IV fut forc de quitter Rome et de chercher
dans la chrtient un lieu o il pt, en dehors de toute influence,
venger l'abaissement du trne pontifical, il choisit la ville de Lyon;
et l dans le rfectoire du couvent de Saint-Just, en l'anne 1245, il
ouvrit le concile gnral pendant lequel la dposition de l'empereur
Frdric II fut proclame. Les vques d'Allemagne et d'Angleterre n'y
voulurent point paratre, et saint Louis mme s'abstint; il ne put
toutefois refuser l'entrevue que le souverain pontife sollicitait, et
l'abbaye de Cluny fut prise pour lieu de rendez-vous. Le pape attendit
quinze jours le roi de France, qui arriva avec sa mre et ses frres,
accompagn de trois cents sergents d'armes et d'une multitude de
chevaliers. De son ct, le pape avait avec lui dix-huit vques; voici
comment la chronique du monastre de Cluny parle de cette entrevue[112]:
Et il faut savoir que, dans l'intrieur du monastre, reurent
l'hospitalit le seigneur pape avec ses chapelains et toute sa cour;
l'vque de Senlis avec sa maison; l'vque d'vreux avec sa maison; le
seigneur roi de France avec sa mre, son frre, sa soeur et toute leur
suite; le seigneur empereur de Constantinople avec toute sa cour; le
fils du roi d'Aragon avec tous ses gens; le fils du roi de Castille avec
tous ses gens; et beaucoup d'autres chevaliers, clercs et religieux que
nous passons sous silence. Et cependant, malgr ces innombrables htes,
jamais les moines ne se drangrent de leur dortoir, de leur rfectoire,
de leur chapitre, de leur infirmerie, de leur cuisine, de leur cellier,
ni d'aucun des lieux rputs conventuels. L'vque de Langres fut aussi
log dans l'enceinte du couvent. Innocent IV sjourna un mois entier 
Cluny, et saint Louis quinze jours.

Ce passage fait bien connatre ce qu'taient devenues les grandes
abbayes au XIIIe sicle,  quel degr de richesse elles taient
arrives, quelle tait l'tendue incroyable de leurs dpendances, de
leurs btiments, et combien l'institution monastique devait s'altrer au
milieu de ces influences sculires. Saint Louis et ses successeurs se
firent les protecteurs immdiats de Cluny; mais par cette protection
mme, attentive et presque jalouse, ils enlevaient au grand monastre
cette indpendance qui, pendant les XIe et XIIe sicles, avait t d'un
si puissant secours au saint-sige[113].

En perdant leur indpendance; les ordres religieux perdirent leur
originalit comme artistes constructeurs; d'ailleurs, l'art de
l'architecture enseign et profess par eux; tait sorti de leurs mains
 la fin du XIIe sicle, et  partir de cette poque, sauf quelques
donnes traditionnelles conserves dans les couvents, quelques
dispositions particulires apportes par les nouveaux ordres prcheurs,
l'architecture monastique ne diffre pas de l'architecture civile.  la
fin du XVe sicle la plupart des abbayes taient tombes en commende, et
celle de Cluny elle-mme chut  la maison de Lorraine. Au XVIe sicle,
avant la rformation, beaucoup furent scularises. Autour des
tablissements religieux tout avait march, tout s'tait lev, grce 
leurs efforts persvrants,  l'enseignement qu'ils avaient rpandu dans
les classes infrieures. Pendant le cours du XIIIe sicle, les ordres
mendiants avaient eux-mmes rempli leur tche: ils ne pouvaient que
dcliner. Quand arriva la tempte religieuse du XVIe sicle, ils furent
hors d'tat de rsister, et depuis cette poque jusqu' la rvolution du
dernier sicle, ce ne fut qu'une longue agonie. Il faut rendre cette
justice aux bndictins qu'ils employrent cette dernire priode de
leur existence (comme s'ils prvoyaient leur fin prochaine)  runir une
masse norme de documents enfouis dans leurs riches bibliothques, et 
former ces volumineux recueils qui nous sont devenus si prcieux
aujourd'hui, et qui sont comme le testament de cet ordre.

Nous ne nous sommes occups que des tablissements religieux qui eurent
une influence directe sur leur temps, des institutions qui avaient
contribu au dveloppement de la civilisation; nous avons d passer sous
silence un grand nombre d'ordres qui, malgr leur importance au point de
vue religieux, n'exercrent pas une action particulire sur les arts et
sur les sciences. Parmi ceux-ci il en est un cependant que nous ne
saurions omettre: c'est l'ordre des Chartreux, fond  la fin du XIe
sicle par saint Bruno. Alors que les clunisiens taient constitus en
gouvernement, taient mls  toutes les affaires de cette poque, saint
Bruno tablissait une rgle plus austre encore que celle de Cteaux:
c'tait la vie cnobitique dans toute sa puret primitive. Les chartreux
jenaient tous les vendredis au pain et  l'eau; ils s'abstenaient
absolument de viande, mme en cas de maladie, leur vtement tait
grossier, et faisaient _horreur  voir_, ainsi que le dit Pierre le
Vnrable au second livre _des Miracles_. Ils devaient vivre dans la
solitude la plus absolue, le prieur et le procureur de la maison pouvant
seuls sortir de l'enceinte du monastre; chaque religieux tait renferm
dans une cellule,  laquelle on ajouta un petit jardin vers le milieu du
XIIe sicle.

Les chartreux devaient garder le silence en tous lieux, se saluant entre
eux sans dire un mot. Cet ordre, qui conserva plus que tout autre la
rigidit des premiers temps, avait sa principale maison  la
Grande-Chartreuse, prs Grenoble; il tait divis en seize ou dix-sept
provinces, contenant cent quatre-vingt-neuf monastres, parmi lesquels
on en comptait quelques-uns de femmes. Ces monastres prirent tous le
nom de chartreuses, et taient tablis de prfrence dans des dserts,
dans des montagnes, loin des lieux habits. L'architecture des chartreux
se ressent de l'excessive svrit de la rgle; elle est toujours d'une
simplicit qui exclut toute ide d'art. Sauf l'oratoire et les clotres,
qui prsentaient un aspect monumental, le reste du couvent ne consistait
qu'en cellules, composes primitivement d'un rez-de-chausse avec un
petit enclos de quelques mtres.  partir du XVe sicle seulement les
arts pntrrent dans ces tablissements, mais sans prendre un caractre
particulier; les clotres, les glises devinrent moins nus, moins
dpouills; on les dcora de peintures qui rappelaient les premiers
temps de l'ordre, la vie de ses patriarches. Les chartreuses n'eurent
aucune influence sur l'art de l'architecture; ces couvents restent
isols pendant le moyen ge, et c'est  cela qu'ils durent de conserver
presque intacte la puret de leur rgle. Cependant, ds le XIIIe sicle,
les chartreuses prsentaient, comparativement  ce qu'elles taient un
sicle auparavant, des dispositions presque confortables, qu'elles
conservrent sans modifications importantes jusque dans les derniers
temps.

Nous donnons le plan de la chartreuse de Clermont[114], modifie en 1676
(27).

On peut voir avec quel soin tout est prvu et combin dans cette
agglomration de cellules, ainsi que dans les services gnraux. En O
est la porte du monastre, donnant entre dans une cour, autour de
laquelle sont disposs, en P, quelques chambres pour les htes; un
fournil en T; en N des tables avec chambres de bouviers; en Q des
granges pour les grains et le foin. C est une petite cour releve, avec
fontaine, rserve au prieur; G le logis du prieur; B est le choeur des
frres et A le sanctuaire; L la sacristie; M des chapelles; K la
chapelle de Pontgibaud; E la salle capitulaire; S un petit clotre
intrieur; X le rfectoire, et V la cuisine avec ses dpendances; _a_ la
cellule du sous-suprieur avec son petit jardin _b_. De la premire
cour, on ne communique au grand clotre que par le passage F, assez
large pour permettre le charroi du bois ncessaire aux chartreux; D est
le grand prau entour par les galeries du clotre, donnant entre dans
les cellules I, formant chacune un petit logis spar, avec jardin
particulier; R des tours de guet; Z la prison; Y le cimetire; H est une
tour servant de colombier.

Les chartreux ne se runissaient au rfectoire que certains jours de
l'anne[115]; habituellement ils ne sortaient point de leurs cellules;
un frre leur apportait leur maigre pitance  travers un tour. Le plan
(28) d'une des cellules indique clairement quelles taient les habitudes
claustrales des chartreux. A est la galerie du clotre; B un premier
couloir qui isole le religieux du bruit ou du mouvement du clotre; K un
petit portique qui permet au prieur de voir l'intrieur du jardin, et
d'approvisionner le chartreux de bois ou d'autres objets ncessaires
dposs en L, sans entrer dans la cellule; C une premire salle
chauffe; D la cellule avec son lit et trois meubles: un banc, une table
et une bibliothque; F le promenoir couvert, avec des latrines 
l'extrmit; H le jardin; I le tour dans lequel on dpose la nourriture;
ce tour est construit de manire que le religieux ne peut voir ce qui se
passe dans la galerie du clotre. Un petit escalier construit dans le
couloir B donnait accs dans les combles soit pour la surveillance, soit
pour les rparations ncessaires. Ces dispositions se retrouvent  peu
prs les mmes dans tous les couvents de chartreux rpandus sur le sol
de l'Europe occidentale.

Nous ne finirons pas cet article sans transcrire le singulier programme
de l'abbaye de Thlme, donn par Rabelais, parodiant, au XVIe sicle,
ces grandes fondations du moyen ge. Cette bouffonnerie, au fond de
laquelle on trouve un ct srieux, comme dans tout ce qu'a laiss cet
admirable crivain, dvoile la tendance des esprits  cette poque, en
fait d'architecture, et combien on respectait peu ces institutions qui
avaient rendu tant de services. Ce programme rentre d'ailleurs dans
notre sujet en ce qu'il prsente un singulier mlange de traditions
monastiques, et de dispositions empruntes aux chteaux levs pendant
les premiers temps de la renaissance. Aprs une conversation burlesque
entre frre Jean et Gargantua, celui-ci se dcide  fonder une abbaye
d'hommes et de femmes, de laquelle on pourra sortir quand bon semblera.
Donc: Pour le bastiment et assortiment de l'abbaye, Gargantua feit
livrer de content vingt et sept cens mille huict cens trente et ung
moutons  la grand laine, et, par chascun an, jusques  ce que le tout
feust parfaict, assigna, sur la recepte de la Dive, seize cens soixante
et neuf mille escuz au soleil et autant  l'estoille poussiniere. Pour
la fondation et entretenement d'icelle, donna  perpetuit vingt et
trois cens soixante neuf mille cinq cens quatorze nobles  la rose, de
rente foncire, indemnez, amortys, et soluables par chascun an  la
porte de l'abbaye. Et de ce leur passa belles lettres. Le bastiment feut
en figure exagone, en telle faon que  chascun angle estoyt bastie une
grosse tour ronde,  la capacit de soixante pas en diametre. Et
estoyent toutes pareilles en grosseur et portraict. La riviere de la
Loire decouloit sus l'aspect du septentrion. Au pied d'icelle estoyt une
des tours assise nomme Artice. En tirant vers l'orient estoyt une autre
nomme Calaer. L'autre ensuivant Anatole; l'autre aprs Mesembrine;
l'autre aprs Hesperie; la derniere, Cryere. Entre chascune tour estoyt
espace de trois cens douze pas. Le tout basty  six estaiges, comprenent
les caves soubz terre pour ung. Le second estoyt voult  la forme d'une
anse de penier. Le reste estoyt embranch de guy de Flandres  forme de
culz de lampes. Le dessus couvert d'ardoise fine, avec l'endoussure de
plomb  figures de petitz manequins et animaulx bien assortiz et dors,
avec les goutieres qui issoyent hors la muraille entre les croyses,
painctes en figure diagonale d'or et azur, iusques en terre, ou
finissoyent en grandz eschenaulx, qui tous conduisoyent en la riviere
par dessoubz le logis.

Ledict bastiment estoyt cent foys plus magnifique que n'est Bonivet, ne
Chambourg, ne Chantilly, car en icelluy estoyent neuf mille troys cens
trente et deux chambres, chascune guarnie de arriere chambre, cabinet,
guarderobe, chapelle et issue en une grande salle. Entre chascune tour,
au mylieu dudict corps de logis, estoyt une vis brise dedans icelluy
mesme corps. De laquelle les marches estoyent part de porphyre, part de
pierre numidicque, part de marbre serpentin, longues de vingt et deux
piedz; l'espoisseur estoyt de troys doigtz, l'asseize par nombre de
douze entre chascun repous. Entre chascun repous estoyent deux beaulx
arceaulx d'anticque, par lesquels estoyt receue la clairt; et par
iceulx on entroyt en ung cabinet faict  claire-voye de largeur de
ladicte vis, et montoit jusques au-dessus de la couverture, et l finoit
en pavillon. Par icelle vis on entroyt de chascun coust en une grande
salle et des salles en chambre. De la tour Artice jusques  Cryere
estoyent les belles grandes librairies en grec, latin, hebrieu,
franois, toscan et hespaignol, departies par les divers estaiges, selon
iceulx languaiges. Au milieu estoyt une merveilleuse vis, de laquelle
l'entre estoyt par le dehors du logis en ung arceau large de six
toises. Icelle estoit faicte en telle symetrie et capacit que six
hommes d'armes, la lance sus la cuisse, pouvoyent de front ensemble
monter jusques au-dessus de tout le bastiment. Depuis la tour Anatole
jusques  Mesembrine estoyent belles grandes galleries, toutes painctes
des anticques proesses, histoyres et descriptions de la terre. Au mylieu
estoyt une pareille monte et porte, comme avons dict du coust de la
riviere...

Au mylieu de la basse court estoyt une fontaine magnifique de bel
alabastre. Au-dessus, les troys Graces, avecques cornes d'abundance, et
iectoyent l'eau par les mamelles, bouche, aureilles, yeulx, et aultres
ouvertures du corps. Le dedans du logis sus la dicte basse court estoyt
sus gros pilliers de cassidoine et porphyre,  beaulx arcs d'anticque,
au dedans desquelz estoyent belles gualleries longues et amples, ornes
de painctures, de cornes de cerfz, licornes, rhinocerotz, hippopotames,
dens d'elephans et aultres choses spectables. Le logys des dames
comprenoyt depuis la tour Artice jusques  la porte Mesembrine. Les
hommes occupoyent le reste. Devant ledict logys des dames, affin
qu'elles eussent l'esbatement, entre les deux premieres tours au dehors,
estoyent les lices, l'hippodrome, le theatre et natatoires, avecques les
bains mirificques  triple solier, bien guarniz de tous assortimens et
foison d'eau de myrrhe. Jouxte la riviere estoyt le beau jardin de
plaisance. Au milieu d'icelluy le beau labyrinthe. Entre les deux
aultres tours estoyent les jeux de paulme et de grosse balle. Du coust
de la tour Criere estoyt le vergier, plein de tous arbres fructiers,
tous ordonnez en ordre quincunce. Au bout estoit le grand parc,
foizonnant en toute saulvaigine. Entre les tierces tours estoyent les
butes pour l'arquebouse, l'arc et l'arbaleste. Les offices hors la tour
Hesperie,  simple estaige. L'escurie au del des offices. La
faulconnerie au devant d'icelles, gouverne par asturciers bien expertz
en l'art. Et estoit annuellement fournie par les Candiens, Venitiens et
Sarmates, de toutes sortes d'oyseaulx paragons, aigles, gerfaulx,
autours, sacres, laniers, faulcons, esparviers, esmerillons et aultres,
tous bien faictz et domesticques, que, partans du chasteau pour
s'esbatre es champs, prenoyent tout ce que rencontroyent. La venerie
estoit ung peu plus loing, tirang vers le parc...

Toutes les salles, chambres et cabinets, estoyent tapissez en diverses
sortes, selon les saisons de l'anne. Tout le pav estoyt couvert de
drap verd. Les lietz estoyent de broderie...

En chascune arriere chambre estoit ung mirouer de crystallin enchass
en or fin, autour guarny de perles, et estoit de telle grandeur qu'il
povoit veritablement representer toute la personne...

La rgle des Thelemites se bornait  cette clause:

Fay ce que vouldras, parce que, ajoute Rabelais, gens liberes, bien
nayz, bien instruictz, conversans en compaignies honnestes, ont par
nature ung insting et aiguillon qui tous jours les poulse  faictz
vertueux, et retire de vice, lequel ilz nommoient honneur... Iceulx,
quand par vile subjection et contraincte sont deprimez et asserviz,
destournent la noble affection par laquelle  vertu franchement
tendoyent,  deposer et enfraindre ce joug de servitude. Car nous
entreprenons tousjours choses defendues, et convoitons ce que nous est
deni... Tant noblement estoyent apprins qu'il n'estoit entre eux celluy
ne celle qui ne sceust lire, escripre, chanter, jouer d'instrumens
harmonieux, parler de cinq  six languaiges,. et en iceulx composer tant
en carme qu'en oraison solue... Toute l'histoire des premiers moments
de la renaissanoe est dans ce peu de mots, et l'on sait o cette facile
et galante morale conduisit la socit, et comment tant de gens bien
nayz, bien instruictz, furent poulsez _par nature_  faictz vertueux.

Nous avons d dans cet article, dj bien long, nous occuper seulement
des dispositions gnrales des monastres, nous renvoyons nos lecteurs,
pour l'tude des diffrents services et btiments qui les composaient,
aux mots: ARCHITECTURE RELIGIEUSE, GLISE, CLOTRE, PORCHE, RFECTOIRE,
CUISINE, DORTOIR, CHAPITRE, BIBLIOTHQUE, GRANGE, PORTE, CLOCHERS, TOUR,
ENCEINTE, etc., etc.[116]

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 9. bis.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 24. bis.]
[Illustration: Fig. 24. ter.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]

      [Note 51: Le plan original de l'abbaye de Saint-Gall (en
      Suisse) est conserv dans les archives de ce monastre; il
      est reproduit  une petite chelle par dom Mabillon
      (_Annales Benedictini_, t. II, p. 571), et rcemment publi
      en _fac-simile_ par M. F. Keller, avec une notice
      descriptive. (Voy. _Instructions sur l'arch. monast._, par
      M. Albert Lenoir.)]

      [Note 52: Voici le passage de cette lettre donn par
      Mabillon (_Ann. Bened._, t. II, p. 571, 572). Hc tibi,
      duldissime fili Cozberte, de positione officinarum paucis
      exemplata direxi, quibus sollertiam exerceas tuam, meamque
      devotionem utcumque cognoscas, qua tu bon voluntati
      satisfacere me segnem non inveniri confido. Ne suspiceris
      autem me hc ideo elaborasse, quod vos putemus nostris
      indigere magisteriis; sed potius, ob amorem tui, tibi soli
      perscrutanda pinxisse amicabili fraternitatis intuitu
      crede.--Vale in Christo semper memor nostri, amen.]

      [Note 53: _Histoire de l'abbaye de Cluny_, par M. P.
      Lorain. Paris, 1845; p. 16.]

      [Note 54: C'est de l'excellent ouvrage de M. P. Lorain
      que nous extrayons cette traduction. (_Bibl. Clun._, col. 1,
      2, 3, 4.)]

      [Note 55: ...Ita ut nec nostra, nec alicujus potestatis
      contradictione, contra religiosam dumtaxat electionem
      impediantur...]

      [Note 56: ...Habeantque tuitionem ipsorum apostolorum
      atque romanum pontificem defensorem...]

      [Note 57: Placuit etiam huic testamento inseri ut ab hac
      die, nec nostro, nec parentum nostrorum, nec fascibus regi
      magnitudinis, nec cujuslibet terren potestatis jugo
      subjiciantur iidem monachi ibidem congregati...]

      [Note 58: On avait toujours cru devoir employer ces
      sortes d'imprcations, car dj, ds le VIIe sicle, dans un
      acte de donation d'une certaine Thodtrude  l'abbaye de
      Saint-Denis, on lit ce passage ...Propterea rogo et
      contestor coram Deo et Angelis ejus, omni nationi hominum
      tam propinquis quam extraneis, ut nullus contra
      deliberatione mea impedimentum sancto Dionysio de hac re qu
      ad me per has litteras deputatum est facere prsumat. si
      fuerit qui minas suas ad hoc apposuerit faciendo, ternus
      Rex peccata mea absolvat, et ille maledictus in inferno
      interiori et Anathema et Maranatha percussus cum Juda
      cruciandus descendat, et peccatum quem amittit in filios et
      in domo sua crudelissima plaga ut leprose pro hujus culpa a
      Deo percussus, ut non sit qui inhabitet in domo ejus, ut
      eorum plaga in multis timorem concutiat, et quantum res ipsa
      meliorata valuerit, duplex, salisfactione fisco egenti
      exsolvat... (_Hist. de l'abb. de Saint-Denis_, Flibien,
      pices just., p. IV.) Dans une charte de Gammon pour le
      monastre de Limeux, en 697 (_Annal. Bened._, t. I, append.,
      art, 34); dans la charte de fondation des monastres de
      Poultiers et de Vzelay, donne par Grard de Roussillon au
      IXe sicle (_Hug. Pict._, Courtpe), et dans beaucoup
      d'autres pices, ces maldictions se prsentent  peu prs
      dans les mmes termes, comme on le voit d'ailleurs par les
      _Formules de Marculphe_.]

      [Note 59: _Histoire de l'abbaye de Cluny_, par M. P.
      Lorain.]

      [Note 60: En 893, un abb de Saint-Denis, Ebles, fut tu
      en Aquitaine d'un coup de pierre  l'attaque d'un chteau
      qu'il assigeait comme capitaine d'une troupe de soldats.
      (_Hist. de l'abb. de Saint-Denys_, par D. Felibien, p.
      100.)]

      [Note 61: _Hist. de l'abb. de Saint-Germain des Prez_,
      par D. Bouillart. Paris, 1724, p. 30; in-f.]

      [Note 62: _Hist. de l'abb. de Cluny_, par M. P. Lorain,
      p. 41 et suiv.]

      [Note 63: _Cluny au XIe sicle_, par l'abb Cucherat.
      (Voy. Mabillon, _Ann. Ben._, t. V, p. 70. ...Ne in vacuum
      laborare videretur, et ne semel recuperatus locus iterum in
      pejora laberetur.)]

      [Note 64: _Hist. de Saint-tienne Harding_, p. 264.--Voy.
      _Essai sur l'hist. mont. de l'abb. de Cluny_, 1842, p. 8
      (tir  25 exempl.), par M. Anatole Barthlemy.]

      [Note 65: _Cluny au XIe sicle_, par l'abb Cucherat, p.
      23.]

      [Note 66: _Bibl. Clun._, dans les notes d'Andr Duchesne,
      col. 24.]

      [Note 67: Mabillon, sixime prface de ses _Acta
      sanctorum ord. S. Bened._, t. V. n 48 et 49.]

      [Note 68: Udalr. _Antiq. consuet._, lib. III, cap. 24.
      Nous empruntons cette traduction  l'ouvrage de M. l'abb
      Cucherat, que nous avons dj eu l'occasion de citer tant de
      fois. Les _Antiquiores consueludines cluniacensis monasterii
      d'Udalric se trouvent intgralement imprimes dans le
      Spicilegium_, t. I, in-folio, p. 641 et suiv. On les a
      runies  l'oeuvre du moine Bernard dont il est
      l'abrviateur, in-4 en 126 p.]

      [Note 69: Ce plan est  l'chelle de 0m,0005 pour mtre.]

      [Note 70: In quibusdam ecclesiis sacerdos in aliquo
      altari foribus proximiori celebrat missam, jussu episcopi,
      poenitentibus ante fores ecclesi constitutis. (Lorain.
      p. 66.)]

      [Note 71: _Ibid._]

      [Note 72: _Apocalypse_.]

      [Note 73: _Hist. de l'abb. de Cluny_, Lorain.]

      [Note 74: Ce plan est  l'chelle de 0m,0005 pour mtre.]

      [Note 75: La vue cavalire de l'abbaye Saint-tienne de
      Caen, que nous donnons ici, est copie sur une gravure de la
      _Topographie de la Gaule_ (NORMANDIE). Merians, d.
      Francfort, 1662. Voy. aussi les Monog. d'abb. Bib.
      Sainte-Genevive.]

      [Note 76: Les frres _convers_ diffraient des frres
      _profes_, en ce que leurs voeux taient simples et non
      solennels. C'taient des serviteurs que les cisterciens
      pouvaient s'attacher avec la permission de l'vque
      diocsain.  une poque o les monastres taient pleins de
      religieux de race noble, les frres convers taient pris
      parmi les laboureurs, les gens de mtiers: ils portaient un
      costume rgulier toutefois et mangeaient  la table commune
      au rfectoire. On comprend que dans des temps o la
      condition du peuple des campagnes tait aussi misrable que
      possible, les Couvents cisterciens ne devaient pas manquer
      de frres convers qui retrouvaient ainsi, en entrant dans le
      clotre, la scurit, une grande libert relative, et une
      existence assure.]

      [Note 77: Cteaux arriva promptement au nombre incroyable
      de deux mille maisons monastiques des deux sexes; chaque
      maison possdait cinq ou six granges. (_Histoire de l'abbaye
      de Morimond_, par l'abb Dubois, 2e dit., 1852; _Annales de
      l'ordre de Cteaux: Essai sur l'histoire de l'ordre de
      Cteaux_, par D. P. Le Nain, 1696.)]

      [Note 78: Nous devons ce plan  l'obligeance de M.
      Harmand, bibliothcaire de la ville de Troyes, et de M.
      Millet, architecte de ce diocse, qui a bien voulu nous en
      fournir un calque.]

      [Note 79: _Colloquii locus._]

      [Note 80: _Calefactorium._]

      [Note 81: Il existe encore, en effet, dans la grande
      glise abbatiale de Pontigny, des vitraux blancs de l'poque
      de sa construction, dont les plombs seuls forment des
      dessins d'un beau style, et comme le ferait un simple trait
      sur une surface incolore (voy. VITRAIL).]

      [Note 82: Voy. la _Notice sur l'abbaye de Pontigny_, par
      le baron Chaillou des Barres, 1844.]

      [Note 83: Ce plan est extrait de la topogr. de la France.
      Bibl. imp. Estamp. Ces btiments furent compltement altrs
      au commencement du dernier sicle.]

      [Note 84: Jul. Pris. _Espr. primit. de Ct._, sect 10 et
      11: _De l'off. du portier. Hist. de l'abb. de Morimond_, par
      l'abb Dubois.]

      [Note 85: L'glise de Pontigny et la grange  l'entre
      sont encore conserves; cette glise, quoique d'une
      simplicit un peu puritaine, ne laisse pas d'tre fort
      belle; nous ne savons s'il a jamais exist un clocher sur le
      transsept; il n'en reste plus de traces.]

      [Note 86: Ce plan nous a t communiqu par M. Brard,
      architecte, qui a fait sur cette abbaye un travail graphique
      important, accompagn d'une excellente notice  laquelle
      nous renvoyons nos lecteurs. Ces plans sont aujourd'hui la
      proprit du ministre d'tat.]

      [Note 87: Fontenay appartient aujourd'hui aux descendants
      du clbre Montgolfier; le monastre est devenu une
      papeterie importante.]

      [Note 88: _Annales cist._, t. II, p. 50.]

      [Note 89: _Annales cist._, t. III., p. 440, et t. IV, p.
      370.]

      [Note 90: Du Cange, _Gloss._]

      [Note 91: _Saint-Anselme de Cant._, par M. C. de Rmusat,
      Paris, 1853; voir les chap. I et II.]

      [Note 92: Entre autres ceux de Reims, d'Amiens, de Laon.]

      [Note 93: _Hist. de l'abb. de Morimond_, par M. l'abb
      Dubois, chap. XXIII.]

      [Note 94: Du Cange, _Gloss._: _Pontifex_, pontium
      exstructor. _Fratres Pontis_ sub finem secund stirpis regum
      Franc. ad hoc potissimum institui, ut viatoribus tutelam,
      hospitium, aliaque necessaria prstarent. Fratres Pontis
      dicti quod pontes construerent uti facilius et tutius
      fluvios transire possent viatores. Sic avenionensem pontem
      prsidente et architecto S Benezeto exstruere ut fusius
      docetur in ejusdem sancti historia Aquis edita ana. 1707,
      in-16. Horum _hospitalariurum Pontificum_, seu Factorum
      Pontium (sic aliquando vocantur) _habitus_ erat _vestis alba
      cum signo_ _pontis et crucis de panno supra pectus_, ut
      loquitur charta ann. 1471, pro Hospitali Pontis S. Spiritus,
      ex schedis D. _Lancelot_.]

      [Note 95: A, l'glise, dont le choeur remonte aux
      premires annes du XIIe sicle, et la nef fut rebtie vers
      1240. B, le clotre. C, chapelle Notre-Dame. D, rfectoire.
      G, salle capitulaire. H, mortuaire. E, petit dortoir. I,
      grandes salles, dortoirs au-dessus. K, celliers. L, cuisine.
      N, chapelle Saint-Michel.]

      [Note 96: A, l'glise, la base de la tour est seule
      conserve, sa construction date du XIe sicle. B, le grand
      clotre. C, le chapitre. D, jardin. E, le rfectoire. F, les
      cuisines.]

      [Note 97: A, l'glise. B, le clotre. C, la porte
      principale de l'abbaye du ct de la ville. D, porte dite
      papale du ct des prs. E, salle capitulaire et dortoirs
      au-dessus. F, la chapelle de la Vierge, btie par P. de
      Montereau. G, le rfectoire, bti par le mme architecte. H,
      celliers et pressoirs. I, la maison abbatiale. K, les
      fosss. L, jardins. M, dpendances. L'infirmerie 
      l'extrmit du btiment E.]

      [Note 98: Voir la notice de M. Hrard sur cette abbaye.
      Paris, 1851, et le curieux travail graphique de cet
      architecte, dpos aux archives des Monuments hist. minist.
      d'tat. Le chemin de fer de Creil passe aujourd'hui 
      travers les enclos de l'abbaye.]

      [Note 99: L'enceinte de la ville fut reconstruite sous
      Charles VII, mais elle remplaait des fortifications plus
      anciennes dont on retrouve de nombreuses traces.]

      [Note 100: Adhret huic port domus prima custodiarum,
      ubi ab ingressuris, si qua habeant arma, deponuntur, nisi ea
      retinere permittat monasterii prior, qui arcis prorector
      est. (Mabillon, _Annal. benedict._, t. IV, p. 75.)]

      [Note 101: Ce nom ne lui fut donn qu'aprs l'institution
      de l'ordre de Saint-Michel, sous Louis XI. C'tait
      probablement au XIIIe sicle le dortoir de la garnison.]

      [Note 102: Le Mont-Saint-Michel est aujourd'hui une maison
      de dtention; des planchers et des cloisons coupent la belle
      salle des Chevaliers et les dortoirs. En 1834, la charpente
      de la nef de l'glise fut incendie et les maonneries
      romanes du vaisseau souffrirent beaucoup de ce sinistre. Le
      choeur est bien conserv, et quoique bti en granit, il
      prsente un des exemples les plus ouvrags de l'architecture
      ogivale des derniers temps.]

      [Note 103: Cette vue est copie sur l'une des gravures du
      _Monasticon Gallic._ (Monogr. d'abbayes, bibl.
      Sainte-Genevive).]

      [Note 104: Riv. Tiretaine. L'abbaye de Saint-Allyre avait
      t rebtie sous le pontificat de Pascal II, par consquent
      dans les premires annes du XIIe sicle. Elle tait
      autrefois comprise dans l'enceinte de la ville de Clermont,
      mais ne fut fortifie que plus tard, lorsqu'elle fut laisse
      en dehors des nouvelles fortifications, vers la fin du XIIe
      sicle. (Mabillon. _Ann. bnd.--Antiquit. de la France_,
      in-12, 1631.)]

      [Note 105: _Saint Franois d'Assises et saint Thomas
      d'Aquin_, par E. J. Delcluze, t. Ier, p. 278 et suiv.]

      [Note 106: _Le Th des antiq de Paris_, par J. Du Breul,
      1634, liv. II, p. 378. Nous avons vu dtruire, lors du
      percement de la nouvelle rue Soufflot, les derniers vestiges
      du couvent des Jacobins, qui se trouvait  cheval sur les
      murailles de Paris. Voir la _Statistique monum. de Paris_,
      publie sous la direction de M. Albert Lenoir.]

      [Note 107: J. Du Breul, _Th. des ant. de Paris_, p. 380.]

      [Note 108: Ce beau monastre, fort mutil aujourd'hui, est
      occup par un quartier d'artillerie; l'glise a t divise
      en tages, les beaux meneaux en pierre des fentres sont
      dtruits depuis quelques annes. Des curies sont disposes
      dans le clotre et dans la jolie chapelle peinte de
      Saint-Antonin. Parmi ces peintures il en est de fort
      remarquables, et qui ne le cdent en rien aux peintures
      italiennes de cette poque; mais elles s'altrrent
      davantage chaque jour. Les colonnes et chapiteaux du grand
      clotre sont en marbre gris des Pyrnes.]

      [Note 109: Edit enim S. Augustinus dignitate major beato
      Francisco, sed et aliquot seculis antiquior... Lesdicts
      frres Hermites de l'ordre de Sainct-Augustin ont eu trois
      diverses maisons  Paris. Premirement ils ont demeur en la
      rue dicte encore aujourd'hui des Vieux-Augustins... Leur
      esglise estoit la chapelle Saincte-Marie-gyptienne, prs la
      porte Montmartre, laquelle pour lors hors la ville, avoit
      est rebastie aux despens, et  la poursuitte d'un marchand
      drapier de Paris... Secondement ils ont demeur auprs la
      porte Sainct-Victor, en un lieu vague incult, et remply de
      chardons, qui pour cela s'appeloit _Cardinelum  carduis_,
      et s'estendoit depuis ladicte porte, jusques en la rue de
      Bivre, o l'esglise Sainct-Nicolas enclose retient ce
      surnom de _Chardonnet_... En l'anne 1286, le roi Philippe
      le Bel concda aux augustins l'usage des murailles et
      tournelles de la ville: deffendant  toutes personnes d'y
      passer, ny demeurer sans leur cong. Mais voyants qu'en tel
      lieu ils ne pouvoient commodment vivre, pour le peu
      d'aumosnes qu'on leur faisoit: du consentement dudict roy et
      de l'vesque de Paris, Simon Matiphas de Bucy, ils vendirent
      ce qu'ils avoient acquis au Chardonnet, et s'en vindrent
      tenir au lieu o ils sont de prsent: que leur cdrent les
      frres de la pnitence de Jsus-Christ, dicts en latin
      Saccarii, et en franois Sachets... (Du Breul, _Thol. des
      antiq. de Paris_, liv. II.)]

      [Note 110: Monaster. B. Mari-Viridis-Vallis, vulgo
      Groenendl, ordo can. reg. S. P. August. Congreg.
      Windesemensis in silva Zoni prope Bruxellas situatum.
      (_Castella et Prtoria nobil. Brabanti, Cnobiaque celeb.
      ad viv. delin., ex museo Jac. Baronis Le Roy._ Antverpi,
      1696.)]

      [Note 111: _Hist. du dioc. de Paris_, par l'abb Lebeuf,
      t. Ier, p. 332, et t. IV, p. 246.]

      [Note 112: _Hist. de l'abb. de Cluny_, par M. P. Lorain,
      p. 154 et suiv.]

      [Note 113: Pour donner une ide des tendances du pouvoir
      royal en France ds le XIIIe sicle, nous citerons cette
      parole du roi saint Louis en apprenant qu'aprs avoir
      excommuni l'empereur Frdric, et dli ses sujets du
      serment de fidlit, Grgoire X offrait la couronne
      impriale au comte Robert, frre du roi de France: il
      s'tonnait, dit-il, de l'audace tmraire du pape, qui osait
      dshriter et prcipiter du trne un aussi grand prince, qui
      n'a point de suprieur ou d'gal parmi les chrtiens.
      (_Hist. de l'abb. de Cl._, par Lorain.)]

      [Note 114: Nous devons ce plan  l'obligeance de M.
      Mallay, architecte diocsain de Clermont-Ferrand, qui a bien
      voulu nous envoyer un calque de l'original. La grande
      chartreuse de Clermont est situe  50 kilom. de cette ville
      du ct de Bourg-Lastic; le plan que nous prsentons est un
      projet de restauration qui n'a pas t entirement excut,
      mais il a pour nous cet avantage de fournir un ensemble
      complet, dans lequel les services sont tudis et disposs
      avec soin.]

      [Note 115: _Ann. bnd._ Mabillon, t. VI, p. 45.]

      [Note 116: Voy. l'_Abcdaire, ou rudim. d'archol.,
      architecture civile et militaire_, par M. de Caumont. 1853.]




ARCHITECTURE CIVILE. Il n'existe plus aujourd'hui, en France, que de
bien rares dbris des difices civils antrieurs au XIIIe sicle. Les
habitations des nouveaux dominateurs des Gaules ressemblaient fort,
jusqu' l'poque fodale, aux _vill_ romaines; c'taient des
agglomrations de btiments disposs sur des rampants de coteaux presque
toujours au midi, sans symtrie, et entours d'enceintes, de palissades
ou de fosss. Les rsidences des grands ne diffraient gure, pendant la
priode mrovingienne, des tablissements religieux qui ne faisaient que
perptuer la tradition antique. Quand, dit M. de Caumont, les villes
gallo-romaines, inquites, puis pilles par les barbares, furent
obliges de restreindre leur primtre, de le limiter aux points les
plus favorables  la dfense; quand le danger devint si pressant qu'il
fallut sacrifier les plus beaux difices, les dmolir pour former de ces
matriaux les fondements des murs de dfense, de ces murs que nous
offrent encore Sens, le Mans, Angers, Bourges, Langres et la plupart des
villes gallo-romaines, alors il fallut comprimer les maisons entasses
dans ces enceintes si troites, comparativement  l'tendue primitive
des villes; la distribution dut en prouver des modifications
considrables; les salles votes tablies sous le sol et l'addition
d'un ou deux tages au-dessus du rez-de-chausse durent tre, au moins
dans certaines localits, les consquences de cette condensation des
populations urbaines. Dans les grandes cits, des difices romains
avaient t conservs, toutefois: les curies, les cirques, les thtres,
les thermes taient encore utiliss sous les rois de la premire race;
les jeux du cirque n'avaient pas cess brusquement avec la fin de la
domination romaine; les nouveaux conqurants mme se piquaient de
conserver des usages tablis par une civilisation avance; et telle
tait l'influence de l'administration de l'empire romain, qu'elle
survivait aux longs dsastres des Ve et VIe sicles. Dans les villes du
midi et de l'Aquitaine surtout, moins ravages par le passage des
barbares, les formes de la municipalit romaine taient maintenues;
beaucoup d'difices publics restaient debout; mais, au nord de la Loire,
les villes et les campagnes, sans cesse dvastes, n'offraient plus un
seul difice romain qui pt servir d'abri; les rois francs btissaient
des _vill_ en maonnerie grossire et en bois; les vques, des glises
et des monastres; quant  la cit, elle ne possdait aucun difice
public important, ou du moins il n'en reste de traces ni dans
l'histoire, ni sur le sol. Les _vill_ des campagnes, les seuls difices
qui, jusqu' l'poque carlovingienne, aient eu quelque valeur,
ressemblaient plutt  de grandes fermes qu' des palais; elles se
trouvent dcrites dans le capitulaire de Charlemagne (_de Villis_); le
sol de la Belgique, du Soissonnais, de la Picardie, de la Normandie, de
l'Ile-de-France, de l'Orlanais, de la Touraine et de l'Anjou, en tait
couvert. Les _vill_ se composaient presque toujours de deux vastes
cours avec des btiments alentour, simples en paisseur, n'ayant qu'un
rez-de-chausse; on communiquait aux diverses salles par un portique
ouvert; l'une des cours tait rserve aux seigneurs, c'tait la _villa
urbana_; l'autre aux colons ou esclaves chargs de l'exploitation: on
l'appelait _villa rustica_[117].

La _villa_ mrovingienne est donc la transition entre la _villa_ romaine
et le monastre de l'poque carlovingienne (voy. ARCHITECTURE,
ARCHITECTURE MONASTIQUE).

Aprs Charlemagne, la fodalit changea bientt la _villa_ seigneuriale
en chteau fort. Les monastres seuls conservrent la tradition romaine.
Quant aux villes, elles ne commencrent  lever des difices, civils
qu'aprs le grand mouvement des communes des XIe et XIIe sicles. Il
s'coula mme un laps de temps considrable avant que les nouvelles
communes aient pu acqurir une prpondrance assez grande, tablir une
organisation assez complte, pour songer  btir des htels de ville,
des halles, des bourses ou des marchs. En effet, dans l'histoire de ces
communes, si bien connue aujourd'hui grce aux travaux de M. Augustin
Thierry, il n'est pas question de fondation d'difices de quelque
importance. Les bourgeois affranchis de Vzelay construisent des maisons
fortifies, mais ne paraissent pas songer  tablir dans leur cit la
curie romaine, l'htel de ville du moyen ge. Les habitants des villes,
que ce mouvement politique avait gagns, se runissaient dans la grande
glise ou sur la place du march, et l ils prtaient, sur les choses
saintes, le serment de se soutenir les uns les autres, de ne point
permettre que qui que ce ft ft tort  l'un d'entre eux ou le traitt
dsormais en serf. Tous ceux qui s'taient lis de cette manire
prenaient ds lors le nom de _communiers_ ou de _jurs_, et, pour eux,
ces titres nouveaux comprenaient les ides de devoir, de fidlit et de
dvouement rciproques, exprims, dans l'antiquit, par le mot de
_citoyen_[118]... Chargs de la tche pnible d'tre sans cesse  la
tte du peuple dans la lutte qu'il entreprenait contre ses anciens
seigneurs, les nouveaux magistrats (consuls dans les villes au midi,
_jurs_ ou _chevins_ dans celles du nord) avaient mission d'assembler
les bourgeois au son de la cloche, et de les conduire en armes sous la
bannire de la commune. Dans ce passage de l'ancienne civilisation
abtardie  une civilisation neuve et originale, les restes des vieux
monuments de la splendeur romaine servirent quelquefois de matriaux
pour la construction des murailles et des tours qui devaient garantir
les villes libres contre l'hostilit des chteaux. On peut voir encore,
dans les murs d'Arles, un grand nombre de pierres couvertes de
sculptures provenant de la dmolition d'un thtre magnifique, mais
devenu inutile par le changement des moeurs et l'interruption des
souvenirs. Ainsi,  l'origine de ces grandes luttes, c'est l'_glise_
qui sert de lieu de runion, et le premier acte de pouvoir est toujours
l'rection de murailles destines  protger les liberts conquises.
Lorsque les habitants de Reims s'rigrent en commune, vers 1138, le
grand conseil des bourgeois s'assemblait dans l'glise Saint-Symphorien,
et la cloche de la tour de cette glise servait de beffroi communal.
D'autres villes offraient,  la mme poque, l'exemple de cet usage
introduit par la ncessit, faute de locaux assez vastes pour mettre 
couvert une assemble nombreuse. Aussi l'un des moyens que la puissance
ecclsiastique employait pour gner l'exercice du droit de commune,
tait de faire dfense de se runir dans les glises pour un autre motif
que la prire, et de sonner les cloches  une autre heure que celles des
offices[119]. Les luttes incessantes des communes du domaine royal avec
le pouvoir fodal, pendant le XIIe sicle, et leur prompte dcadence ds
que le pouvoir royal se constitua sur des bases durables, au
commencement du XIIIe sicle, ne permirent pas aux villes telles que
Noyon, le Mans, Laon, Sens, Reims, Cambrai, Amiens, Soissons, etc.,
d'lever de grands difices municipaux autres que des murailles de
dfense et des beffrois. Le beffroi tait le signe le plus manifeste de
l'tablissement de la commune, le signal qui annonait aux bourgeois
l'ouverture des assembles populaires, ou les dangers auxquels la cit
se trouvait expose (voy. BEFFROI). Mais les communes de Flandre, du
Brabant ou du midi de la France, qui conservrent leurs franchises
jusqu'au XVIe sicle, eurent le loisir de construire de grands difices
municipaux ds la fin du XIIe sicle, et surtout pendant les XIIIe et
XIVe sicles. Plusieurs de ces difices existent encore en Belgique;
mais dans le midi de la France, ils ont tous t dtruits pendant les
guerres religieuses du XVIe sicle. Nous n'en connaissons qu'un seul
encore debout dans une des petites villes du comt de Toulouse,
Saint-Antonin, situe  quelques lieues au nord-ouest de Montauban (voy.
HTEL DE VILLE). Il en est de mme des halles, bourses; nous ne
possdons, en France, qu'un trs-petit nombre de ces difices, et encore
ne se sont-ils conservs que dans des villes de peu d'importance, tandis
qu'en Belgique les villes de Bruges et d'Ypres, de Louvain, de Malines,
d'Anvers, ont eu le bon esprit de prserver de la destruction ces
prcieux restes de leur grandeur pendant les XIIIe et XVe sicles (voy.
BOURSE).

Pendant les XIe, XIIe, XIIIe et XIVe sicles, un grand nombre d'hpitaux
furent fonds. Les vques et les tablissements religieux furent des
premiers  offrir des refuges assurs et rents aux malades pauvres. Les
pestes taient frquentes au moyen ge, dans des villes non paves,
resserres entre des murailles d'autant moins tendues que leur
construction occasionnait des dpenses considrables. Les guerres avec
l'Orient avaient introduit la lpre en Occident. Beaucoup de monastres
et de chteaux avaient tabli, dans leur voisinage, des lproseries, des
maladreries, qui n'taient que de petits hpitaux entretenus par des
religieux. Les moines augustins (hospitaliers) s'taient
particulirement attachs au service des malades pauvres, et ds le XIIe
sicle un grand nombre de maisons hospitalires des grandes villes
taient desservies par des religieuses augustines. De simples
particuliers, meuz de piti, comme dit le P. du Breul, abandonnaient
des proprits aux pauvres malades passants par la ville; ils les
dotaient, et bientt ces maisons, enrichies de dons, pourvues de
privilges accords par les vques, les princes sculiers et les papes,
devenaient de grands tablissements, qui se sont conservs jusqu' nos
jours, respects par tous les pouvoirs et  travers toutes les
rvolutions. Mais c'est  partir du XIIe sicle que les hpitaux sont
construits suivant un programme arrt. C'taient de grandes salles
votes, hautes, ares, souvent divises par une ou plusieurs ranges
de colonnes;  l'une des extrmits tait un vestibule, ou quelquefois
un simple porche ou auvent;  l'autre bout, une chapelle. En aile, une
officine, pharmacie, puis les cellules des religieux ou religieuses,
leur rfectoire, leur cuisine; souvent un clotre et une glise
compltaient cet ensemble de btiments presque toujours entours d'une
muraille (voy. HTEL-DIEU, MALADRERIE, LPROSERIE). Des jardins taient,
autant qu'il se pouvait faire, annexs  l'tablissement.

Ces maisons, dans certains cas, ne servaient pas seulement de refuges
aux malades, mais aussi aux pauvres sans asile. On lit dans l'ouvrage du
P. du Breul ce passage touchant l'hpital Sainte-Catherine,
primitivement Sainte-Opportune, fond en la grande rue Saint-Denis, 
Paris. Est  noter que audit hospital il y a onze religieuses qui
vivent et tiennent la reigle de monsieur sainct Augustin, laquelle en
leur profession elles font serment de garder, et sont subjetes 
monsieur l'vque de Paris, lequel les visite par lui et ses vicaires,
et font leur profession entre ses mains, et a estably et confirm leurs
statuts. Plus elles font les trois voeux de religion, et vivent comme s
autres maisons rformes, hormis qu'elles n'ont cloistre ni closture 
cause de l'hospitalit, et qu'elles sont ordinairement autour des
pauvres, lesquels elles sont tenues de penser. Elles mangent en
commun... lesdites religieuses sont subjetes et tenues de recevoir
toutes pauvres femmes et filles par chascune nuict, et les hberger par
trois jours conscutifs; et pour se faire, garnir de linges et
couvertures quinze grands licts, qui sont en deux grandes salles basses
dudit hospital, et ont lesdites religieuses le soin de les penser,
traicter et chauffer de charbon, quand la saison le requiert. Aucune
fois les licts sont si plains, que aucunes desdites femmes et filles
sont contrainctes coucher entre les deux portes de la maison, o on les
enferme de peur qu'elles ne facent mal, ou qu'il ne leur advienne
inconvnient de nuict. Plus elles sont tenues de recueillir en ladite
maison tous les corps morts s prisons, en la rivire et par la ville,
et aussi ceux qui ont est tuez par ladite ville. Lesquels le plus
souvent on apporte tous nuds, et nantmoins elles les ensevelissent de
linges et suaires  leurs despens, payent le fossoyeur et les font
enterrer au cimetire des Saincts-Innocents. Lesquels quelquefois sont en
si grande quantit, qu'il se trouve par acte sign des greffiers de
justice, avoir est portez en ladite maison en moins de quatorze mois,
quatre-vingt-dix-huict corps morts[120]...

De toute anciennet, conformment aux usages chrtiens, on enterrait les
morts autour des glises, si ce n'est les hrtiques, les juifs et les
excommunis. Les grands personnages avaient leur spulture sous le pav
mme des glises, ou des clotres; mais dans des villes populeuses,
souvent les glises se trouvaient tellement entoures d'habitations
particulires qu'il n'tait pas possible de conserver un espace
convenable aux spultures, de l l'tablissement de charniers ou
cimetires spciaux proche de quelques glises, autour desquelles alors
on rservait de vastes espaces libres. Tels taient les cimetires des
Saints-Innocents  Paris, de Saint-Denis  Amiens, etc. Lorsque
l'dilit commena de s'tablir dans les grandes villes, que l'on prit
pendant les XIIIe et XIVe sicles des mesures de salubrit et de police
urbaines, on entoura les champs des morts de cltures avec portiques,
formant de vastes clotres sous lesquels s'levrent des monuments
destins  perptuer le souvenir des nobles ou des personnages
importants, puis bientt, lorsque survinrent des pidmies,
reconnaissant l'insuffisance et le danger de ces enclos compris dans
l'enceinte des grandes villes, on tablit _extra-muros_ des cimetires,
assez semblables  ceux qui, aujourd'hui, sont affects aux spultures.

En 1348, environ Caresme, en vertu des lettres patentes du roy Philippe
VI, dit de Valois, pour lors rgnant, le cimetire des Saints-Innocents
fut du tout clos et ferm sans qu'on y entrast aucunement, les portes et
entres estans mures pour l'utilit du peuple, de peur que l'air de
Paris,  raison de la mortalit ou pidmie qui pour lors couroit, ne
fust gast et corrompu, et que par le grand amas des corps pour lors
enterrez audit cimetire, et qui y pouvoient encores estre apportez, il
n'advinst un plus grand inconvnient et pril. Et suivant la volont du
roy, l'on benist un autre cimetire hors les murs de la ville, pour
enterrer tous les corps de ceux qui mourroient durant ladite pidmie:
suivant laquelle ordonnance plusieurs corps y furent portez (j'estime
que ce soit celuy de la Trinit pour lors hors la ville, o encore pour
le jour d'huy s'enterrent tous les corps morts de la contagion qui
sortent de l'Hostel-Dieu de Paris...)[121] (voy. CIMETIRE).

Mais ces maisons de refuge, ces hpitaux et ces champs de repos entours
de portiques, ressemblaient en tous points jusqu'au XIVe sicle, aux
constructions monastiques, et n'en taient pour ainsi dire qu'une
branche. Les grandes abbayes avaient donn les premiers modles de ces
constructions; elles taient entres plus avant encore dans
l'architecture purement civile, en affectant des parties de leurs
terrains  des foires ou marchs perptuels ou temporaires; marchs qui
devenaient un produit d'une certaine importance dans le voisinage des
grands centres de population. Les chevaliers du Temple,  Paris,
btirent une boucherie sur leur territoire o ils exeraient justice
haute, moyenne et basse[122]. Philippe Auguste qui, l'un des premiers,
se proccupa srieusement et avec cet esprit de suite qui le distingue,
de l'agrandissement et de l'assainissement de la ville de Paris, acheta
de la Lproserie tablie hors la ville de Paris, un march qu'il
transfra dans une grande place vuide plus  porte du commerce,
appelle Champeaux, c'est--dire Petits-Champs, dj destine  l'usage:
du public par le roy Louis VI, son ayeul. Ce fut l qu'il fit bastir les
halles pour la commodit des marchands. Il pourveut de plus  la sret
de leurs marchandises, par un mur de pierre qu'il fit construire autour
des halles, avec des portes qui fermoient la nuit. Et entre ce mur de
closture et les maisons de marchands il fit faire une espce de galerie
couverte en manire d'apentif, afin que la pluie n'interrompist point le
commerce... Le bastiment de Philippe Auguste contenoit deux halles, et
le mur qui les environnoit estoit garni de loges[123]. Sous saint Louis,
il y avoit deux halles aux draps, et une autre entre deux, avec un
appenti. De dire si ces halles aux draps sont les mmes que fit faire
Philippe Auguste, c'est ce que je ne sai pas. Quant  l'appenti et  la
troisime halle, on y avoit fait des loges, ainsi que dans celles de
Philippe: le roy en toit propritaire, et les louoit soixante-quinze
livres aux merciers et aux corroyeurs... Avec le temps, la halle devint
si grande, et on en fit tant d'autres, que les marchands et les artisans
de Paris, de toutes vocations, en eurent chacun une  part, si bien
qu'alors au lieu de se servir du mot de halle au singulier, on commena
 s'en servir au pluriel, et  dire les halles. Quelque temps aprs,
ceux de Beauvais, de Pontoise, de Lagni, de Gonesse, de Saint-Denys et
autres villes des environs de Paris, y en eurent aussi. On en fit de
mme pour la plupart des villes de Picardie et des Pays-Bas, et pour
quelques-unes de Normandie, que nos rois,  l'exemple de saint Louis,
lourent aux habitants des villes de ces provinces-l[124].

Successivement ces halles,  Paris comme dans toutes les grandes villes,
furent modifies, tendues, pour satisfaire  des besoins nouveaux, et
aujourd'hui il ne nous reste que des dbris de ces difices publics dans
quelques villes de second ou de troisime ordre. D'ailleurs le bois
jouait un grand rle dans ces constructions; c'taient, ou des appentis,
ou de grandes salles ressemblant assez aux granges des monastres qui
n'taient pas bties de faon  pouvoir demeurer intactes au milieu des
villes qui s'embellissaient chaque jour. Toutefois dans des cits du
nord, dans ces petites rpubliques manufacturires des Pays-Bas, ainsi
que nous l'avons dit plus haut, on btissait, pendant les XIIIe, XIVe et
XVe sicles, des halles splendides, et qui se sont conserves jusqu'
nos jours (voy. HALLE).

Quant aux constructions civiles telles que les ponts, les gouts, les
quais, les canaux, routes, nous renvoyons nos lecteurs  ces mots, aussi
bien pour la partie historique que pour la pratique; nous nous bornerons
ici  quelques donnes gnrales sur les habitations urbaines, soit des
grands, soit des bourgeois. Il faut dire que l'architecture prive suit
pas  pas, jusqu'au XIIIe sicle, les donnes monastiques: 1 parce que
les tablissements religieux taient  la tte de la civilisation,
qu'ils avaient conserv les traditions antiques en les appropriant aux
moeurs nouvelles; 2 parce que les moines seuls pratiquaient les arts de
l'architecture, de la sculpture et de la peinture, et qu'ils devaient
par consquent apporter, mme dans les constructions trangres aux
couvents, leurs formules aussi bien que les donnes gnrales de leurs
btiments. Les palais, comme les couvents, possdaient leur clotre ou
leur cour entoure de portiques, leur grand'salle qui remplaait le
rfectoire des moines et en tenait lieu, leurs vastes cuisines, leurs
dortoirs pour les familiers, un logis spar pour le seigneur comme pour
l'vque ou l'abb; leur htellerie pour les trangers, leur chapelle,
celliers, greniers, jardins, etc. Seulement  l'extrieur, le palais
sculier se revtait de hautes murailles fortifies, de tours, de
dfenses beaucoup plus importantes et tendues que celles des abbayes.
Le palais des rois  Paris en la Cit, contenait tous ces divers
services et dpendances ds avant Philippe Auguste. Quant aux maisons
des riches citoyens, elles avaient acquis, mme pendant la priode
romane, une grande importance, soit comme tendue, soit comme
dcoration, et elles suivaient le mouvement imprim par l'architecture
bndictine, riches de sculpture dans les provinces o l'influence
clunisienne se faisait sentir, simples dans les environs des
tablissements cisterciens. Mais  la fin du XIIe sicle, lorsque
l'architecture est pratique par les laques, les habitations
particulires se dbarrassent de leurs langes monastiques, et prennent
une physionomie qui leur est propre. Ce qui les caractrise, c'est une
grande sobrit d'ornementation extrieure, une complte observation des
besoins. Le _rationalisme_ qui,  cette poque, s'attachait mme aux
constructions religieuses, perait  plus forte raison dans les
constructions prives. Mais il ne faudrait pas croire que cette tendance
ait conduit l'architecture civile dans une voie troite, qu'elle lui ait
fait adopter des donnes sches et invariables, des poncifs comme ceux
qui de nos jours sont appliqus  certaines constructions d'utilit
publique, en dpit des matriaux, du climat, des habitudes ou des
traditions de telle ou telle province. Au contraire, ce qui distingue le
_rationalisme_ des XIIe et XIIIe sicles du ntre, c'est, avec une
grande rigidit de principes, la libert, l'originalit, l'aversion pour
la banalit. Cette libert est telle qu'elle droute fort les
architectes archologues de notre temps qui veulent ne voir que la forme
extrieure sans chercher le principe qui a dirig nos anciens artistes
du moyen ge. Il n'y a pas,  proprement parler, de rgles absolues pour
l'application de certaines formes, il n'y a d'autres rgles que
l'observation rigoureuse d'un principe avec la facult pour chacun de se
mouvoir dans les limites poses par ce principe. Or ce principe est
celui-ci: rendre tout besoin et tout moyen de construction apparents.
L'habitation est-elle de brique, de bois ou de pierre, sa forme, son
aspect, sont le rsultat de l'emploi de ces divers matriaux. A-t-on
besoin d'ouvrir de grands jours ou de petites fentres, les faades
prsentent des baies larges ou troites, longues ou trapues. Y a-t-il
des votes  l'intrieur, des contre-forts les accusent  l'extrieur;
sont-ce des planchers, les contre-forts disparaissent et des bandeaux
marquent la place des solives. Se sert-on de tuiles creuses pour
couvrir, les combles sont obtus; de tuiles plates ou d'ardoises, les
combles sont aigus. Une grande salle est-elle ncessaire, on l'claire
par une suite d'arcades ou par une galerie vitre. Les tages sont-ils
distribus en petites pices, les ouvertures sont spares par des
trumeaux. Faut-il une chemine sur un mur de face, son tuyau port en
encorbellement est franchement accus  l'extrieur, et passe  travers
tous les tages jusqu'au fate. Faut-il faire un escalier, il est plac
en dehors du btiment, ou s'il est compris entre ses murs, les fentres
qui l'clairent ressautent comme les paliers, rglant toujours la
hauteur de leurs appuis  partir du niveau de ces paliers. 
l'intrieur, les solives des planchers, les enchevtrures sont
apparentes, simplement quarries si l'habitation est modeste, moulures
et mme sculptes si la construction est faite avec luxe. Les portes des
appartements sont perces l o elles ne peuvent gner la circulation et
le placement des meubles; elles sont basses, car on n'entre pas  cheval
dans sa chambre ou son salon. Si les pices sont hautes, spacieuses, les
fentres sont larges et longues, mais la partie suprieure est
_dormante_, et la partie infrieure seule s'ouvrant facilement, permet
de renouveler l'air ou de se mettre  la fentre, sans tre gn par le
vent; les volets eux-mmes, diviss par compartiments, laissent passer
plus ou moins de lumire. Tout est prvu, les meneaux portent des
renforts pour recevoir les targettes, les tableaux des croises de
petites saillies pour introduire les pivots. Si l'on veut placer des
bannes en toffe devant les croises ou devant les boutiques, des
corbeaux en pierre chancrs en crochets sont destins  les porter.
Dans les grandes habitations, les services, les cuisines, sont loigns
du btiment principal; un couloir port en encorbellement le long d'un
des murs de la cour relie au premier tage ces services avec les
appartements des matres; au rez-de-chausse, cette saillie forme un
abri utile, qui n'empite pas sur l'aire de la cour. Pour clairer les
combles, de grandes lucarnes apparentes soit en pierre soit en bois. Des
tuyaux de chemine, visibles, solides, orns mme souvent, percent les
toits, et protgent leur jonction avec la couverture, par de larges
filets rampants. Chaque boutique a sa cave avec escalier particulier, et
son arrire-magasin. Si la maison est munie d'une porte charretire, une
porte plus petite est ouverte  ct pour le service de nuit et pour les
pitons. Certes, il y a loin de l  nos maisons de brique qui simulent
la pierre,  nos pans de bois revtus de pltre,  nos escaliers qui
coupent les fentres par le milieu,  nos jours aussi larges pour les
petites pices que pour les grandes,  nos tuyaux de chemine honteux de
se laisser voir,  cette perptuelle dissimulation de ce qui est et doit
tre dans nos habitations prives, o le pltre est peint en marbre ou
en bois, o le bois est peint en pierre, o la construction la plus
pauvre se cache sous une enveloppe de luxe. Pour faire une construction
_gothique_, il ne s'agit donc pas de jeter sur une faade quelques
ornements pills dans de vieux palais, de placer des meneaux dans des
fentres, mais il s'agit avant tout d'tre vrai dans l'emploi des
matriaux, comme dans l'application des formes aux besoins. Ainsi, pour
ne citer qu'un exemple, si les fentres en tiers-point sont employes
dans la construction des glises ou des grandes salles votes, cela est
parfaitement justifi par les formerets des votes qui, tant eux-mmes
en tiers-point, commandent la forme de la baie destine  faire pntrer
la lumire  l'intrieur; mais dans les habitations dont les tages sont
spars par des planchers horizontaux, l'emploi de la fentre en
tiers-point serait ridicule, sans raisons; aussi voyons-nous toujours
les fentres des habitations fermes par des linteaux ou par des arcs
bombs ayant peu de flche. Si par exception les fentres sont en
tiers-point, un linteau peu pais ou une imposte, place  la naissance
de l'ogive, permet de poser des chssis carrs dans la partie
infrieure, la seule qui soit ouvrante, et la partie suprieure de la
fentre comprise entre les courbes est dormante.

L'architecture ogivale, ne  la fin du XIIe sicle, est avant tout
logique, et, par consquent, elle doit affecter, dans les difices
religieux et dans les difices privs, des formes trs-diffrentes,
puisque les donnes premires sont dissemblables. Si l'architecture
applique aux difices religieux s'loigne de son principe vers le XVe
sicle, si elle se charge de dtails superflus qui finissent par
touffer les donnes gnrales et trs-savamment combines de la
construction; dans les difices civils, au contraire, elle suit la
marche ascendante de la civilisation, se dveloppe, et finit, au XVIe
sicle, par produire des oeuvres qui, si elles ne sont pas toujours
irrprochables sous le rapport du got, sont trs-remarquables comme
dispositions d'ensemble, en satisfaisant aux besoins nouveaux avec une
adresse et un bonheur rares. Autant qu'on peut en juger par l'examen des
constructions civiles qui nous restent des XIIe, XIIIe et XIVe sicles,
les donnes gnrales des palais comme des maisons taient simples.
L'habitation princire se composait de cours entoures de portiques, les
curies, les logements des serviteurs et des htes en dehors de
l'enceinte du palais. Les btiments d'habitation comprenaient toujours
une grande salle d'un accs facile. C'tait l que se runissaient les
vassaux, que l'on donnait des ftes ou des banquets, que se traitaient
les affaires qui exigeaient un grand concours de monde, que se rendait
la justice.  proximit, les prisons, une salle des gardes; puis les
cuisines, offices, avec leur cour et entre particulires. Les logements
des matres taient souvent rattachs  la grand'salle par un parloir et
une galerie; c'tait l que l'on dposait des armes, des objets conquis,
des meubles prcieux, dpouilles souvent arraches  des voisins moins
heureux. Des peintures, des portraits, ornaient la galerie. Les chambres
destines  l'habitation prive taient groupes irrgulirement,
suivant les besoins; comme accessoires, des cabinets, des retraits,
quelquefois poss en encorbellement ou pris aux dpens de l'paisseur
des murs. Ces logis taient  plusieurs tages, et la communication
entre eux tait tablie au moyen d'escaliers  vis auxquels on
n'accdait que par des dtours connus des familiers. L'influence de la
demeure fodale, de la forteresse, se faisait sentir dans ces
constructions, qui du reste,  l'extrieur, prsentaient toujours une
apparence fortifie. La maison du riche bourgeois possdait une cour et
un btiment sur la rue. Au rez-de-chausse, des boutiques, une porte
charretire, et une alle conduisant  un escalier droit. Au premier
tage, la salle, lieu de runion de la famille pour les repas, pour
recevoir les htes; en aile, sur la cour, la cuisine et ses dpendances
avec son escalier  vis, bti dans l'angle. Au deuxime tage, les
chambres  coucher, auxquelles on n'accdait que par l'escalier  vis de
la cour, montant de fond; car l'escalier droit, ouvert sur la rue, ne
donnait accs que dans la salle o l'on admettait les trangers. Sous
les combles, des galetas pour les serviteurs, les commis ou apprentis;
des greniers pour dposer les provisions. L'escalier  vis priv
descendait dans les caves du matre, lesquelles, presque toujours
creuses sous le btiment des cuisines en aile, n'taient pas en
communication avec les caves affrentes  chaque boutique. Dans la cour,
un puits, un appentis au fond pour les provisions de bois, quelquefois
une curie et un fournil. Ces maisons n'avaient pas leur pignon sur la
rue, mais bien l'gout des toits, qui, dans les villes mridionales
surtout, tait saillant, port sur les abouts des chevrons maintenus par
des liens. Ces dessous de chevrons et les faades elles-mmes, surtout
lorsqu'elles taient en bois, recevaient des peintures. Quant  la
maison du petit bourgeois, elle n'avait pas de cour particulire, et
prsentait, surtout  partir du XIVe sicle, son pignon sur la rue; elle
ne se composait,  rez-de-chausse, que d'une boutique et d'une alle
conduisant  l'escalier droit, communiquant  la salle remplissant tout
le premier tage. La cuisine tait voisine de cette salle, donnant sur
une cour commune et formant bcher ouvert au rez-de-chausse, ou mme
quelquefois dans la salle mme. On accdait aux tages suprieurs par un
escalier priv, souvent en encorbellement sur la cour commune; ainsi,
chez le bourgeois comme chez le noble, la vie prive tait toujours
soigneusement spare de la vie publique. Dans le palais, les portiques,
la grand'salle, la salle des gardes, taient accessibles aux invits;
dans la maison, c'tait la boutique et la salle du premier tage; tout
le reste du logis tait rserv  la famille; les trangers n'y
pntraient que dans des cas particuliers.

Dans les villes, chaque famille possdait sa maison. La classe
bourgeoise ne se divisait pas, comme aujourd'hui, en propritaires,
rentiers, commerants, industriels, artistes, etc.; elle ne comprenait
que les ngociants et les gens de mtier. Tous les hommes vous  l'tat
militaire permanent se trouvaient attachs  quelque seigneur, et
logeaient dans leurs demeures fodales. Tous les commis marchands,
apprentis et ouvriers logeaient chez leurs patrons. Il n'y avait pas de
locations dans le sens actuel du mot. Dans les grandes villes, et
surtout dans les faubourgs, des htelleries, vritables garnis,
recevaient les trangers, les coliers, les aventuriers, les jongleurs,
et tous gens qui n'avaient pas d'tablissement fixe. L on trouvait un
gte, au jour,  la semaine ou au mois. C'tait de ces maisons, mal
fames pour la plupart, que sortaient, dans les temps de troubles, ces
flots de gens sans aveu qui se rpandaient dans les rues, et donnaient
fort  faire  la police municipale, royale ou seigneuriale. C'tait l
que les factions, qui se disputaient le pouvoir, allaient recruter leurs
adhrents. L'Universit renfermait un grand nombre de ces garnis ds le
XIIe sicle, et ce fut en grande partie pour prvenir les abus et les
dsordres qui taient la consquence d'un pareil tat de choses, que
beaucoup d'tablissements monastiques et des vques fondrent, sur la
montagne Sainte-Genevive, des _collges_, dans l'enceinte desquels la
jeunesse trouvait, en mme temps que l'instruction, des demeures
rgulires et soumises  un rgime quasi-clrical. Les clotres des
cathdrales avaient prcd ces tablissements, et, derrire leurs murs,
les professeurs comme les coliers pouvaient trouver un asile. Abeilard
_loue_ un logis au chanoine Fulbert, dans le clotre Notre-Dame.

Mais il est certain que dans les grandes villes,  une poque o les
classes de la socit taient tellement distinctes, il devait se trouver
une quantit de gens qui n'taient ni nobles, ni religieux, ni soldats 
solde, ni marchands, ni artisans, ni coliers, ni laboureurs, et qui
formaient une masse vagabonde, vivant quelque part; sorte d'cume
qu'aucun pouvoir ne pouvait faire disparatre, emplissant mme les cits
lorsque de longs malheurs publics avaient tari les sources du travail,
et rduit  la misre un grand nombre de pauvres gens. Aprs les tristes
guerres de la fin du XIVe sicle et du commencement du XVe, il s'tait
form  Paris une organisation de gueux qui avait des ramifications dans
toutes les grandes villes du royaume. Cette compagnie occupait certains
quartiers de la capitale: la cour du Roi Franois, prs du Ponceau; la
cour Sainte-Catherine, la rue de la Mortellerie, la cour Brisset, la
cour Gentien, partie de la rue Montmartre, la cour de la Jussienne,
partie de la rue Saint-Honor, quelques rues des faubourgs Saint-Germain
et Saint-Marceau et la butte Saint-Roch. Mais le sige principal de
cette gueuserie tait la cour des Miracles. Elle consiste, dit
Sauval[125], en une place d'une grandeur trs-considrable, et en un
trs-grand cul-de-sac puant, boueux, irrgulier, qui n'est point pav.
Autrefois, il confinoit aux dernires extrmits de Paris... Pour y
venir, il se faut souvent garer dans de petites rues vilaines, puantes,
dtournes; pour y entrer, il faut descendre une assez longue pente de
terre tortue, raboteuse, ingale. J'y ai vu une maison de boue  demi
enterre, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n'a pas
quatre toises en quarr, et o logent nanmoins plus de cinquante
mnages, chargs d'une infinit de petits enfants lgitimes, naturels et
drobs. On m'assura que dans ce petit logis et dans les autres,
habitoient plus de cinq cents grosses familles entasses les unes sur
les autres. Quelque grande que soit  prsent cette cour, elle l'toit
autrefois beaucoup davantage: d'un ct elle s'tendoit jusqu'aux
anciens ramparts, appells aujourd'hui la rue Neuve-Saint-Sauveur: de
l'autre, elle couvroit une partie du monastre des Filles-Dieu, avant
qu'il passt  l'ordre de Fontevrault; de l'autre, elle toit borde de
maisons qu'on a laisses tomber en ruine et dont on a fait des jardins;
et de toutes parts elle toit environne de logis bas, enfoncs,
obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et tous pleins de mauvais
pauvres. Quand, en 1630, on porta les fosss et les ramparts de la porte
Saint-Denys au lieu o nous les voyons maintenant, les commissaires
dputs  la conduite de cette entreprise rsolurent de traverser la
cour des Miracles d'une rue qui devoit monter de la rue Saint-Sauveur 
la rue Neuve-Saint-Sauveur; mais, quoi qu'ils pussent faire, il leur fut
impossible d'en venir  bout: les maons qui commenoient la rue furent
batus par les gueux, et ces fripons menacrent de pis les entrepreneurs
et les conducteurs de l'ouvrage. Ces runions de filous, de gens sans
aveu, de soldats congdis, taient soumises encore, aux XVIe et XVIIe
sicles,  une sorte de gouvernement occulte, qui avait ses officiers,
ses lois, qui tenait des chapitres rguliers, o les intrts de la
rpublique taient discuts et des instructions donnes aux diverses
provinces; cette population de vagabonds avait une langue particulire,
un roi, qui prenait le nom de grand Cosre, et formait la grande
congrgation des argotiers, divise en Cagoux, Archisuppts de l'Argot,
Orphelins, Marcandiers, Rifods, Malingreux et Capons, Pitres,
Polissons, Francmitoux, Calots, Sabouleux, Hubins, Coquillarts,
Courteaux de Boutanche, Narquois. Ainsi, partout dans le moyen ge, pour
le bien comme pour le mal, l'esprit de corporation se faisait jour, et
les hommes dclasss, qui ne pouvaient trouver place dans les
associations rgulires, obissaient mme  ce grand mouvement des
populations vers l'unit, de raction contre les tendances fodales
(voy. CORPORATION).

La puissance des corps de mtiers et de marchands, les droits et
privilges dont ils jouissaient ds le XIe sicle, les monopoles qui les
rendaient matres exclusifs de l'industrie, du commerce et de la
main-d'oeuvre; l'organisation des armes, qui le lendemain des guerres
laissait sur les routes des milliers de soldats sans paye, sans patrie,
avaient d singulirement dvelopper ces associations de vagabonds, en
lutte permanente avec la socit. Les maisons de refuge, fondes par les
moines, par les vques, les rois et mme de simples particuliers, pour
soulager la misre et recueillir les pauvres,  peine suffisantes dans
les temps ordinaires, ne pouvaient, aprs de longs troubles et des
guerres interminables, offrir des asiles  tant de bras inoccups,  des
hommes qui avaient pris des habitudes de pillage, dgrads par la
misre, n'ayant plus ni famille ni foyers. Il fallut un long temps pour
que l'on pt gurir cette plaie sociale du pauprisme organis, arm
pour ainsi dire; car, pendant le XVIe sicle, les guerres de religion
contriburent  perptuer cette situation. Ce ne fut que pendant le
XVIIe sicle, quand la monarchie acquit une puissance inconnue
jusqu'alors, que, par une police unique et des tablissements de secours
largement conus, on put teindre peu  peu ces associations de la
misre et du vice. C'est dans cet esprit que nos grands hpitaux furent
rebtis pour centraliser une foule de maisons de refuge, des
maladreries, des dotations, dissmines dans les grandes villes; que
l'hpital central des Invalides fut fond, que la Salptrire, maison de
_renfermement_ des pauvres, comme l'appelle Sauval, fut btie.

Le morcellement fodal ne pouvait seconder des mesures d'utilit
gnrale; le systme fodal est essentiellement goste; ce qu'il fait,
il le fait pour lui et les siens,  l'exclusion de la gnralit. Les
tablissements monastiques eux-mmes taient imbus, jusqu' un certain
point, de cet esprit exclusif, car, comme nous l'avons dit, ils tenaient
aux habitudes fodales, comme propritaires fonciers. Les ordres
mendiants s'taient levs avec des ides compltement trangres aux
moeurs de la fodalit; mais, devenus riches possesseurs de biens-fonds,
ils avaient perdu de vue le principe de leur institution; spars,
rivaux mme, ils avaient cess, ds la fin du XIIIe sicle, de concourir
vers un but commun d'intrt gnral; non qu'ils ne rendissent, comme
leurs prdcesseurs les bndictins, d'minents services, mais c'taient
des services isols. Il appartenait  la centralisation politique, 
l'unit du pouvoir monarchique, de crer de vritables tablissements
publics, non plus pour telle ou telle bourgade, pour telle ou telle
ville, mais pour le pays. Ne nous tonnons donc point de ne pas trouver,
avant le XVIe sicle, de ces grands monuments d'utilit gnrale, qui
s'lvent  partir du XVIIe sicle, et qui font la vritable gloire du
sicle de Louis XIV. L'tat du pays, avant cette poque, ne comportait
pas des travaux conus avec grandeur, excuts avec ensemble, et
produisant des rsultats immenses. Il fallait que l'unit du pouvoir
monarchique ne ft plus conteste pour faire passer un canal  travers
trois ou quatre provinces ayant chacune ses coutumes, ses prjugs et
ses privilges; pour organiser sur toute la surface du territoire un
systme de casernement des troupes, d'hpitaux pour les malades, de
ponts, d'endiguement des rivires, de dfense des ports contre les
envahissements de la mer. Mais si le pays gagnait en bien-tre et en
scurit  l'tablissement de l'unit gouvernementale, il faut convenir
que l'art y perdait, tandis que le morcellement fodal tait
singulirement propre  son dveloppement. Un art _officiel_ n'est plus
un art, c'est une formule; l'art disparat avec la responsabilit de
l'artiste.

L'architecture nationale, religieuse et monastique s'teignit avec le
XVe sicle, obscurment; l'architecture civile avec la fodalit, mais
en jetant un vif clat. La renaissance, qui n'ajouta rien 
l'architecture religieuse et ne fit que prcipiter sa chute, apporta
dans l'architecture civile un nouvel lment assez vivace pour la
rajeunir. Jusqu'alors, dans les constructions civiles, on semblait ne
tenir aucun compte de la symtrie, de l'ordonnance gnrale des plans.
Plusieurs causes avaient loign les esprits de l'observation des rgles
que les anciens avaient gnralement adoptes, autant que cela tait
raisonnable, dans l'ensemble de leurs btiments. La premire tait ce
type de la _villa_ romaine suivi dans les premires habitations
seigneuriales; or la _villa_ antique, habitation rurale, ne prsentait
pas dans son ensemble des dispositions symtriques; la seconde tait la
ncessit, dans des habitations fortifies la plupart du temps, de
profiter des dispositions naturelles du terrain, de soumettre la
position des btiments aux besoins de la dfense, aux services divers
auxquels il fallait satisfaire. La troisime, l'excessive troitesse et
l'irrgularit des terrains livrs aux habitations particulires dans
des villes populeuses enserres entre des murailles d'autant plus
faciles  dfendre, qu'elles offraient un moins grand primtre. C'est
ainsi que les lois de la symtrie, lois si ridiculement tyranniques de
nos jours, n'avaient jamais exerc leur influence sur les populations du
moyen ge, surtout dans des contres o les traditions romaines taient
effaces. Mais quand au commencement du XVIe sicle, l'tude de
l'antiquit et de ses monuments fit connatre un grand nombre de plans
d'difices romains o les lois de la symtrie sont observes; les
chteaux fodaux o les btiments semblent placs ple-mle suivant les
besoins, dans des enceintes irrgulires; les maisons, palais et
monuments publics levs sur des terrains tracs par le hasard, parurent
aux yeux de tous des demeures de barbares. Avec la mobilit qui
caractrise l'esprit franais, on se jeta dans l'excs contraire, et on
voulut mettre de la symtrie mme dans les plans d'difices qui, par
leur nature et la diversit des besoins auxquels ils devaient
satisfaire, n'en comportaient aucune. Nombre de riches seigneurs se
firent lever des demeures dont les plans symtriques flattent les yeux
sur le papier, mais sont parfaitement incommodes pour l'habitation
journalire. Les maisons des bourgeois conservrent plus longtemps leurs
dispositions soumises aux besoins, et ce ne fut gure qu'au XVIIe sicle
qu'elles commencrent, elles aussi,  sacrifier ces besoins aux vaines
lois de la symtrie. Une fois dans cette voie, l'architecture civile
perdit chaque jour de son originalit. De l'ensemble des plans cette
mode passa dans la disposition des faades, dans la dcoration; et il ne
fut plus possible de juger dans un difice, quel qu'il ft, du contenu
par le contenant. L'architecture, au lieu d'tre l'enveloppe judicieuse
des divers services qui constituent une habitation, imposa ses lois, ou
ce qu'on voulut bien appeler ses lois, aux distributions intrieures;
comme si la premire loi en architecture n'tait pas une soumission
absolue aux besoins! comme si elle tait quelque chose en dehors de ces
besoins! comme si les formes purement conventionnelles qu'elle adopte
avaient un sens, du moment qu'elles gnent au lieu de protger!
Cependant l'architecture civile de la renaissance, surtout au moment o
elle nat et commence  se dvelopper, c'est--dire de 1500  1550,
conserve presque toujours son caractre d'habitation ou d'tablissement
public, si franchement accus pendant la priode gothique. L'lment
antique n'apporte gure qu'une enveloppe dcorative ou un besoin de
_pondration_ dans les dispositions des plans; et il faut dire que, sous
ce double point de vue, l'architecture civile de la renaissance
franaise se montre bien suprieure  celle adopte en Italie. Les
grands architectes franais du XVIe sicle, les Philibert Delorme, les
Pierre Lescaut, les Jean Bullant, surent allier avec une adresse
remarquable les vieilles et bonnes traditions des sicles antrieurs
avec les formes nouvellement admises. S'ils employrent les ordres
antiques, et s'ils crurent souvent imiter les arts romains, ils
respectrent dans leurs difices les besoins de leur temps et se
soumirent aux exigences du climat et des matriaux. Ce ne fut que sous
Louis XIV que l'architecture civile cessa de tenir compte de ces lois,
si naturelles et si vraies, et se produisit comme un art abstrait,
agissant d'aprs des rgles toutes conventionnelles en dehors des moeurs
et des habitudes de la civilisation moderne (voy. MAISON, PALAIS,
JARDIN).

      [Note 117: M. de Caumont, ibid., p. 14 et suiv.]

      [Note 118: _Lettres sur l'hist. de France_, par Aug.
      Thierry, 1842, lettre XIII.]

      [Note 119: _Lettres sur l'hist. de France_, par Aug,
      Thierry, 1842, lettre XX.]

      [Note 120: _Antiq. de la ville de Paris_. Du Breul. liv.
      III.]

      [Note 121: _Antiq. de la ville de Paris_, Du Breul, liv.
      III.]

      [Note 122: _Hist. de la ville de Paris_, par D. Felibien,
      t. Ier, p. 103.]

      [Note 123: _Hist. de la ville de Paris_, par D. Felibien,
      t. Ier, p. 204.]

      [Note 124: _Hist. et antiq. de la ville de Paris_, Sauval,
      t. Ier, p. 648.]

      [Note 125: Tome Ier, p. 510 et suiv.]




ARCHITECTURE MILITAIRE. Lorsque les barbares firent irruption dans les
Gaules, beaucoup de villes possdaient encore leurs fortifications
gallo-romaines; celles qui n'en taient point pourvues se htrent d'en
lever avec les dbris des monuments civils. Ces enceintes,
successivement forces et rpares, furent longtemps les seules dfenses
des cits, et il est probable qu'elles n'taient point soumises  des
dispositions rgulires et systmatiques, mais qu'elles taient
construites fort diversement, suivant la nature des lieux, des
Matriaux, ou d'aprs certaines traditions locales que nous ne pouvons
apprcier aujourd'hui, car de ces enceintes il ne nous reste que des
dbris, des soubassements modifis par des adjonctions successives.

Les Visigoths s'emparrent, pendant le Ve sicle, d'une grande partie
des Gaules; leur domination s'tendit, sous Vallia, de la Narbonnaise 
la Loire. Toulouse demeura quatre-vingt-neuf ans la capitale de ce
royaume, et pendant ce temps la plupart des villes de la Septimanie
furent fortifies avec grand soin, et eurent  subir des siges
frquents. Narbonne, Bziers, Agde, Carcassonne, Toulouse furent
entoures de remparts formidables, construits d'aprs les traditions
romaines des bas temps, si l'on en juge par, les portions importantes
d'enceintes qui entourent encore la cit de Carcassonne. Les Visigoths,
allis des Romains, ne faisaient que prptuer les arts de l'Empire, et
cela avec un certain succs. Quant aux Francs, ils avaient conserv les
habitudes germaines, et leurs tablissements militaires devaient
ressembler  des camps fortifis, entours de palissades, de fosss et
de quelques talus de terre. Le bois joue un grand rle dans les
fortifications des premiers temps du moyen ge. Et si les races
germaines, qui occuprent les Gaules, laissrent aux Gallo-Romains le
soin d'lever des glises, des monastres, des palais et des difices
publics, ils durent conserver leurs usages militaires en face du peuple
conquis. Les Romains eux-mmes, lorsqu'ils faisaient la guerre sur des
territoires couverts de forts, comme la Germanie et la Gaule, levaient
souvent des remparts de bois, sortes de logis avancs en dehors des
camps, ainsi qu'on peut le voir dans les bas-reliefs de la colonne
Trajane(1). Ds l'poque de Csar, les Celtes, lorsqu'ils ne pouvaient
tenir la campagne, mettaient les femmes, les enfants et ce qu'ils
possdaient de plus prcieux  l'abri des attaques de l'ennemi derrire
des fortifications faites de bois, de terre et de pierre. Ils se
servent, dit Csar dans ses Commentaires, de pices de bois droites dans
toute leur longueur, les couchent  terre paralllement, les placent 
une distance de deux pieds l'une de l'autre, les fixent transversalement
par des troncs d'arbre, et remplissent de terre les vides. Sur cette
premire assiette, ils posent une assise de gros fragments de rochers,
et lorsque ceux-ci sont bien joints, ils tablissent un nouveau radier
de bois dispos comme le premier, de faon que les rangs de bois ne se
touchent point et ne portent que sur les assises de rochers interposes.
L'ouvrage est ainsi mont  hauteur convenable. Cette construction, par
la varit de ses matriaux, compose de bois et de pierres formant un
parement rgulier, est bonne pour le service et la dfense des places,
car les pierres qui la composent empchent les bois de brler, et les
arbres, ayant environ quarante pieds de long, lis entre eux dans
l'paisseur de la muraille, ne peuvent tre rompus ou dsassembls que
trs-difficilement[126].

Les Germains tablissaient aussi des remparts de bois couronns de
parapets d'osier. La colonne Antonine,  Rome, nous donne un curieux
exemple de ces sortes de redoutes de campagnes (2). Mais ce n'taient l
probablement que des ouvrages faits  la hte. On voit ici l'attaque de
ce fort par les soldats romains. Les fantassins, pour pouvoir
s'approcher du rempart, se couvrent de leurs boucliers et forment ce que
l'on appelait la _tortue_: appuyant le sommet de ces boucliers contre le
rempart, ils pouvaient saper sa base ou y mettre le feu  l'abri des
projectiles[127]. Les assigs jettent des pierres, des roues, des
pes, des torches, des pots  feu sur la tortue, et des soldats
romains, tenant des tisons enflamms, semblent attendre que la tortue se
soit approche compltement du rempart pour passer sous les boucliers et
incendier le fort. Dans leurs camps retranchs, les Romains, outre
quelques ouvrages avancs construits en bois, plaaient souvent; le long
des remparts, de distance en distance, des chafaudages de charpente qui
servaient soit  placer des machines destines  lancer des projectiles,
soit de tours de guet pour reconnatre les approches de l'ennemi. Les
bas-reliefs de la colonne Trajane prsentent de nombreux exemples de ces
sortes de constructions (3). Ces camps taient de deux sortes: il y
avait les camps d't, _castra stiva_, logis purement provisoires, que
l'on levait pour protger les haltes pendant le cours de la campagne, et
qui ne se composaient que d'un foss peu profond et d'un rang de
palissade plantes sur une petite escarpe; puis les camps d'hiver ou
fixes, _castra hiberna_, _castra stativa_, qui taient dfendus par un
foss large et profond, par un rempart de terre gazonne ou de pierre
flanqu de tours; le tout tait couronn de parapets crnels ou de
pieux relis entre eux par des longrines ou des liens d'osier. L'emploi
des tours rondes ou carres dans les enceintes fixes des Romains tait
gnral, car, comme le dit Vgce, les anciens trouvrent que
l'enceinte d'une place ne devait point tre sur une mme ligne continue,
 cause des bliers qui battraient trop aisment en brche; mais par le
moyen des tours places dans le rempart assez prs les unes des autres,
leurs murailles prsentaient des parties saillantes et rentrantes. Si
les ennemis veulent appliquer des chelles, ou approcher des machines
contre une muraille de cette construction, on les voit de front, de
revers et presque par derrire; ils sont comme enferms au milieu des
batteries de la place qui les foudroient. Ds la plus haute antiquit,
l'utilit des tours avait t reconnue afin de permettre de prendre les
assigeants en flanc lorsqu'ils voulaient battre les courtines.

Les camps fixes des Romains taient gnralement quadrangulaires, avec
quatre portes perces dans le milieu de chacune des faces; la porte
principale avait nom prtorienne, parce qu'elle s'ouvrait en face du
_prtorium_, demeure du gnral en chef; celle en face s'appelait
dcumane; les deux latrales taient dsignes ainsi: _principalis
dextra_ et _principalis sinistra_. Des ouvrages avancs, appels
_antemuralia_, _procastria_, dfendaient ces portes[128]. Les officiers
et soldats logeaient dans des huttes en terre, en brique ou en bois,
recouvertes de chaume ou de tuiles. Les tours taient munies de machines
propres  lancer des traits ou des pierres. La situation des lieux
modifiait souvent cette disposition quadrangulaire, car, comme l'observe
judicieusement Vitruve il propos des machines de guerre (chap. XXII):
Pour ce qui est des moyens que les assigs peuvent employer pour se
dfendre, cela ne se peut pas crire.

La station militaire de Famars, en Belgique (_Fanum Martis_), donne
dans l'_Histoire de l'architecture en Belgique_, et dont nous
reproduisons ici le plan (4), prsente une enceinte dont la disposition
ne se rapporte pas aux plans ordinaires des camps romains: il est vrai
que cette fortification ne saurait tre antrieure au IIIe sicle[129].
Quant au mode adopt par les Romains dans la construction de leurs
fortifications de villes, il consistait en deux forts parements de
maonnerie spars par un intervalle de vingt pieds; le milieu tait
rempli de terre provenant des fosss et de blocaille bien pilonnes, et
formant un chemin de ronde lgrement inclin du ct de la ville pour
l'coulement des eaux; la paroi extrieure s'levait au-dessus du chemin
de ronde, tait paisse et perce de crneaux; celle intrieure tait
peu leve au-dessus du sol de la place, de manire  rendre l'accs des
remparts facile au moyen d'emmarchements(5)[130].

Le chteau Narbonnais de Toulouse, qui joue un si grand rle dans
l'histoire de cette ville depuis la domination des Visigoths jusqu'au
XIVe sicle, parat avoir t construit d'aprs ces donnes antiques: il
se composait de deux grosses tours, l'une au midi, l'autre au
septentrion, bties de terre cuite et de cailloux avec de la chaux, le
tout entour de grandes pierres sans mortier, mais cramponnes avec des
lames de fer scelles de plomb. Le chteau tait lev sur terre de plus
de trente brasses, ayant vers le midi deux portails de suite, deux
votes de pierres de taille jusqu'au sommet; il y en avait deux autres
de suite au septentrion et sur la place du Salin. Par le dernier de ces
portails, on entrait dans la ville dont le terrain a t hauss de plus
de douze pieds... On voyait une tour carre entre ces deux tours ou
plates-formes de dfense; car elles taient terrasses et remplies de
terre, suivant Guillaume de Puilaurens, puisque Simon de Montfort en fit
enlever toutes les terres qui s'levaient jusqu'au comble[131].

L'enceinte visigothe de la cit de Carcassonne nous a conserv des
dispositions analogues et qui rappellent celles dcrites par Vgce. Le
sol de la ville est beaucoup plus lev que celui du dehors et presque
au niveau des boulevards. Les courtines, fort paisses, sont composes
de deux parements de petit appareil cubique, avec assises alternes de
brique; le milieu est rempli non de terre, mais de blocage maonn  la
chaux. Les tours s'levaient au-dessus des courtines, et leur
communication avec celles ci pouvait tre coupe, de manire  faire de
chaque tour un petit fort indpendant;  l'extrieur ces tours sont
cylindriques, et du ct de la ville elles sont carres; leur souche
porte galement du ct de la campagne sur une base cubique. Nous
donnons ici (6) le plan d'une de ces tours avec les courtines: A est le
plan du rez-de-chausse, B le plan du premier tage au niveau des
chemins de ronde. On voit en C et en D les deux fosses pratiques en
avant des portes de la tour afin d'intercepter, lorsqu'on enlevait les
ponts de bois, la communication entre la ville ou les chemins de ronde
et les tages des tours. On accdait du premier tage  la partie
suprieure crnele de la tour par un escalier en bois intrieur pos le
long du mur plat. Le sol extrieur tant beaucoup plus bas que celui de
la ville, le rez-de-chausse de la tour tait en contre-bas du
terre-plein de la cit, et on y descendait par un emmarchement de dix 
quinze marches. La figure (6 bis) fait voir la tour et ses deux
courtines du ct de la ville, les ponts de communication sont supposs
enlevs. L'tage suprieur crnel est couvert par un comble et ouvert
du ct de la ville, afin de permettre aux dfenseurs de la tour de voir
ce qui s'y passe, et aussi pour permettre de monter des pierres et
toutes sortes de projectiles au moyen d'une corde et d'une poulie[132].
La figure (6 ter) montre cette mme tour du ct de la campagne; nous y
avons joint une poterne[133] dont le seuil est assez lev au-dessus du
sol pour qu'il faille un escalier volant ou une chelle pour y accder.
La poterne se trouve dfendue, suivant l'usage, par une palissade ou
barrire, chaque porte ou poterne tant munie de ces sortes d'ouvrages.

Conformment  la tradition du camp fixe romain, l'enceinte des villes
du moyen ge renfermait un chteau ou au moins un rduit qui commandait
les murailles; le chteau lui-mme contenait une dfense isole plus
forte que toutes les autres qui prit le nom de Donjon (voy. ce mot).
Souvent les villes du moyen ge taient protges par plusieurs
enceintes, ou bien il y avait la cit qui, situe sur le point
culminant, tait entoure de fortes murailles et, autour, des faubourgs
dfendus par des tours et courtines ou de simples ouvrages en terre et
en bois et des fosss. Lorsque les Romains fondaient une ville, ils
avaient le soin, autant que faire se pouvait, de choisir un terrain
inclin le long d'un fleuve o d'une rivire. Quand l'inclinaison du
terrain se terminait par un escarpement du ct oppos au cours d'eau,
la situation remplissait toutes les conditions dsirables; et pour nous
faire mieux comprendre par une figure, voici (7) le plan cavalier d'une
assiette de ville romaine conforme  ces donnes. A tait la ville avec
ses murs bords d'un ct par la rivire; souvent un pont, dfendu par
des ouvrages avancs, communiquait  la rive oppose. En B tait
l'escarpement qui rendait l'accs de la ville difficile sur le point o
une arme ennemie devait tenter de l'investir; D le chteau dominant
tout le systme de dfense, et le refuge de la garnison dans le cas o
la ville tombait aux mains des ennemis. Les points les plus faibles
taient alors les deux fronts CC, et c'est l que les murailles taient
hautes, bien flanques de tours et protges par des fosss larges et
profonds. La position des assigeants, en face de ces deux fronts,
n'tait pas trs-bonne d'ailleurs, car une sortie les prenant de flanc,
pour peu que la garnison ft brave et nombreuse, pouvait les culbuter
dans le fleuve. Dans le but de reconnatre les dispositions des
assigeants, aux angles EE taient construites des tours fort leves,
qui permettaient de dcouvrir au loin les rives du fleuve en aval et en
amont, et les deux fronts CC. C'est suivant ces donnes que les villes
d'Autun, de Cahors, d'Auxerre, de Poitiers, de Bordeaux, de Prigueux,
etc., avaient t fortifies  l'poque romaine. Lorsqu'un pont
runissait, en face le front des murailles, les deux rives du fleuve,
alors ce pont tait dfendu par une tte de pont G du ct oppos  la
ville; ces ttes de pont prirent plus ou moins d'importance: elles
envelopprent des faubourgs tout entiers, ou ne furent que des
chtelets, ou de simples barbacanes (voy. ces mots). Des estacades et
des tours en regard, bties des deux cts du fleuve en amont,
permettaient de barrer le passage et d'intercepter la navigation en
tendant, d'une tour  l'autre, des chanes ou des pices de bois
attaches bout  bout par des anneaux de fer. Si, comme  Rome mme,
dans le voisinage d'un fleuve, il se trouvait une runion de mamelons,
on avait le soin, non d'envelopper ces mamelons, mais de faire passer
les murs de dfense sur leurs sommets, en fortifiant avec soin les
intervalles qui, se trouvant domins des deux cts par des fronts, ne
pouvaient tre attaqus sans de grands risques.  cet effet, entre les
mamelons, la ligne des murailles tait presque toujours inflchie et
concave, ainsi que l'indique le plan cavalier (8)[134]. Mais si la ville
occupait un plateau (et alors elle n'tait gnralement que d'une
mdiocre importance), on profitait de toutes les saillies du terrain en
suivant ses sinuosits, afin de ne pas permettre aux assigeants de
s'tablir au niveau du pied des murs, ainsi qu'on peut le voir  Langres
et  Carcassonne, dont nous donnons ici (9) l'enceinte visigothe, nous
pourrions dire romaine, puisque quelques-unes de ses tours sont tablies
sur des souches romaines. Dans les villes antiques, comme dans la
plupart de celles leves pendant le moyen ge, et comme aujourd'hui
encore, le chteau, _castellum_[135], tait bti non-seulement sur le
point le plus lev, mais encore touchait toujours  une partie de
l'enceinte, afin de mnager  la garnison les moyens de recevoir des
secours du dehors si la ville tait prise. Les entres du chteau
taient protges par des ouvrages avancs qui s'tendaient souvent
assez loin dans la campagne, de faon  laisser entre les premires
barrires et les murs du chteau un espace libre, sorte de place d'armes
qui permettait  un corps de troupes de camper en dehors des enceintes
fixes, et de soutenir les premires attaques. Ces retranchements avancs
taient gnralement levs en demi-cercle composs de fosss et de
palissades; les portes taient alors ouvertes latralement, de manire 
obliger l'ennemi qui voulait les forcer de se prsenter de flanc devant
les murs de la place. Si du IVe au Xe sicle le systme dfensif de la
fortification romaine s'tait peu modifi, les moyens d'attaque avaient
ncessairement perdu de leur valeur; la mcanique jouait un grand rle
dans les siges des places, et cet art n'avait pu se perfectionner ni
mme se maintenir, sous la domination des conqurants barbares, au
niveau o les Romains l'avaient plac. Le peu de documents qui nous
restent sur les siges de ces poques accusent une grande inexprience
de la part des assaillants. Il tait toujours difficile d'ailleurs de
tenir des armes irrgulires et mal disciplines devant une ville qui
rsistait quelque temps, et si les siges tranaient en longueur,
l'assaillant tait presque certain de voir ses troupes se dbander pour
aller piller la campagne; alors la dfense l'emportait sur l'attaque, et
l'on ne s'emparait pas d'une ville dfendue par de bonnes murailles et
une garnison fidle. Mais peu  peu les moyens d'attaque se
perfectionnrent, ou plutt furent suivis avec une certaine mthode:
lorsqu'on voulut investir une place, on tablit d'abord deux lignes de
remparts de terre ou de bois, munis de fosss, l'une du ct de la
place, pour se prmunir contre les sorties des assigs et leur ter
toute communication avec le dehors, qui est la ligne de
_contre-vallation_; l'autre du ct de la campagne, pour se garder
contre les secours extrieurs, qui est la ligne de _circonvallation_; on
opposa aux tours des remparts attaqus, des tours mobiles en bois plus
leves, qui commandaient les remparts des assigs, et qui permettaient
de jeter sur les boulevards, au moyen de ponts volants, de nombreux
assaillants. Les tours mobiles avaient cet avantage de pouvoir tre
places en face les points faibles de la dfense, contre des courtines
munies de chemins de ronde peu pais, et par consquent n'opposant
qu'une ligne de soldats contre une colonne d'attaque profonde, et se
prcipitant sur les murailles de haut en bas. On perfectionna le travail
du mineur et tous les engins propres  battre les murailles; ds lors
l'attaque l'emporta sur la dfense. Des machines de guerre des Romains,
les armes des premiers sicles du moyen ge avaient conserv le blier
(_mouton_ en langue d'oil, _bosson_ en langue d'oc). Ce fait a
quelquefois t rvoqu en doute, mais nous possdons les preuves de
l'emploi, pendant les Xe, XIe, XIIe, XIVe, XVe et mme XVIe sicles, de
cet engin propre  battre les murailles. Voici les copies de vignettes
tires de manuscrits de la Bibliothque Impriale, qui ne peuvent
laisser la moindre incertitude sur l'emploi du blier. La premire (9
_bis_) reprsente l'attaque des palissades ou des lices entourant une
fortification de pierre[136]; on y distingue parfaitement le blier,
port sur deux roues et pouss par trois hommes qui se couvrent de leurs
targes; un quatrime assaillant tient une arbalte  _pied-de-biche_. La
seconde (9 _ter_) reprsente l'une des visions d'zchiel[137]; trois
bliers munis de roues entourent le prophte[138]. Dans le sige du
chteau de Beaucaire par les habitants de cette ville, le _bosson_ est
employ (voir plus loin le passage dans lequel il est question de cet
engin). Enfin, dans les Chroniques de Froissard, et, plus tard encore,
au sige de Pavie, sous Franois Ier, il est question du blier. Mais
aprs les premires croisades, les ingnieurs occidentaux qui avaient
t en Orient  la suite des armes, apportrent en France, en Italie,
en Angleterre et en Allemagne quelques perfectionnements  l'art de la
fortification; le systme fodal organis mettait en pratique les
nouvelles mthodes, et les amlioraient sans cesse, par suite de son
tat permanent de guerre.  partir de la fin du XIIe sicle jusque vers
le milieu du XIVe, la dfense l'emporta sur l'attaque, et cette
situation ne changea que lorsqu'on fit usage de la poudre  canon dans
l'artillerie. Depuis lors, l'attaque ne cessa pas d'tre suprieure  la
dfense.

Jusqu'au XIIe sicle, il ne parait pas que les villes fussent dfendues
autrement que par des enceintes flanques de tours; c'tait la mthode
romaine; mais alors le sol tait dj couvert de chteaux, et l'on
savait par exprience qu'un chteau se dfendait mieux qu'une ville. En
effet, aujourd'hui un des principes les plus vulgaires de la
fortification consiste  opposer le plus grand front possible 
l'ennemi, parce que le plus grand front exige une plus grande enveloppe,
et oblige les assigeants  excuter des travaux plus considrables et
plus longs; mais lorsqu'il fallait battre les murailles de prs,
lorsqu'on n'employait pour dtruire les ouvrages des assigs que la
sape, le blier, la mine ou des engins dont la porte tait courte,
lorsqu'on ne pouvait donner l'assaut qu'au moyen de ces tours de bois,
ou par escalade, ou encore par des brches mal faites et d'un accs
difficile, plus la garnison tait resserre dans un espace troit, et
plus elle avait de force, car l'assigeant, si nombreux qu'il ft,
oblig d'en venir aux mains, ne pouvait avoir sur un point donn qu'une
force gale tout au plus  celle que lui opposait l'assig. Au
contraire, les enceintes trs tendues pouvant tre attaques
brusquement par une nombreuse arme, sur plusieurs points  la fois,
divisaient les forces des assigs, exigeaient une garnison au moins
gale  l'arme d'investissement, pour garnir suffisamment les remparts,
et repousser des attaques qui ne pouvaient tre prvues souvent qu'au
moment o elles taient excutes.

Pour parer aux inconvnients que prsentaient les grands fronts
fortifies, vers la fin du XIIe sicle on eut l'ide d'tablir, en avant
des enceintes continues flanques de tours, des forteresses isoles,
vritables forts dtachs destins  tenir l'assaillant loign du corps
de la place, et  le forcer de donner  ses lignes de contre-vallation
une tendue telle qu'il et fallu une arme immense pour les garder.
Avec l'artillerie moderne, la convergence des feux de l'assigeant lui
donne la supriorit sur la divergence des feux de l'assig; mais,
avant l'invention des bouches  feu, l'attaque ne pouvait tre que
trs-rapproche, et toujours _perpendiculaire_ au _dispositif dfensif_;
il y avait donc avantage pour l'assig  opposer  l'assaillant des
points isols ne se commandant pas les uns les autres, mais bien
dfendus; on parpillait ainsi les forces de l'ennemi, en le
contraignant  entreprendre des attaques simultanes sur des points
choisis par l'assig et munis en consquence. Si l'assaillant laissait
derrire lui les rduits isols pour venir attaquer les fronts de la
place, il devait s'attendre  avoir sur les bras les garnisons des forts
dtachs au moment de donner l'assaut, et sa position tait mauvaise.
Quelquefois, pour viter de faire le sige en rgle de chacun de ces
forts, l'assigeant, s'il avait une arme nombreuse, levait des
bastilles de pierre sche, de bois et de terre, tablissait des lignes
de contre-vallation autour des forteresses isoles, et, renfermant leurs
garnisons, attaquait le corps de la place. Toutes les oprations
prliminaires des siges taient longues, incertaines; il fallait des
approvisionnements considrables de bois, de projectiles, et souvent les
ouvrages de contre-vallation, les tours mobiles, les bastilles fixes de
bois et les engins taient  peine achevs, qu'une sortie vigoureuse des
assigs ou une attaque de nuit, dtruisait le travail de plusieurs
mois, par le feu et la hache. Pour viter ces dsastres, les assigs
tablissaient leurs lignes de contre-vallation au moyen de doubles rangs
de fortes palissades de bois espacs de la longueur d'une pique (trois 
quatre mtres), et, creusant un foss en avant, se servaient de la terre
pour remplir l'intervalle entre les palis; ils garnissaient leurs
machines, leurs tours de bois fixes et mobiles, de peaux de boeuf et de
cheval, fraches ou bouillies, ou d'une grosse toffe de laine, afin de
les mettre  l'abri des projectiles incendiaires. Il arrivait souvent
que les rles changeaient, et que les assaillants, repousss par les
sorties des garnisons et forcs de se rfugier dans leur camp,
devenaient,  leur tour, assigs. De tout temps les travaux d'approche
des siges ont t longs et hrisss de difficults; mais alors, bien
plus qu'aujourd'hui, les assigs sortaient de leurs murailles soit pour
escarmoucher aux barrires et empcher des tablissements fixes, soit
pour dtruire les travaux excuts par les assaillants; les armes se
gardaient mal, comme toutes les troupes irrgulires et peu
disciplines; on se fiait aux palis pour arrter un ennemi audacieux, et
chacun se reposant sur son voisin pour garder les ouvrages, il arrivait
frquemment qu'une centaine de gens d'armes, sortant de la place au
milieu de la nuit, tombaient  l'improviste au coeur de l'arme, sans
rencontrer une sentinelle, mettaient le feu aux machines de guerre, et,
coupant les cordes des tentes pour augmenter le dsordre, se retiraient
avant d'avoir tout le camp sur les bras. Dans les chroniques des XIIe,
XIIIe et XIVe sicles, ces surprises se renouvellent  chaque instant,
et les armes ne s'en gardaient pas mieux le lendemain. C'tait aussi la
nuit souvent qu'on essayait, au moyen des machines de jet, d'incendier
les ouvrages de bois des assigeants ou des assigs. Les Orientaux
possdaient des projectiles incendiaires qui causaient un grand effroi
aux armes occidentales. Ce qui fait supposer qu'elles n'en
connaissaient pas la composition, au moins pendant les croisades des
XIIe et XIIIe sicles, et ils avaient des machines puissantes[139] qui
diffraient de celles des Occidentaux, puisque ceux-ci les adoptrent en
conservant leurs noms d'origine d'_engins turcs_, de _pierrires
turques_.

On ne peut douter que les croisades, pendant lesquelles on fit tant de
siges mmorables, n'aient perfectionn les moyens d'attaque, et que,
par suite, des modifications importantes n'aient t apportes aux
dfenses des places. Jusqu'au XIIIe sicle, la fortification est
protge par sa force passive, par la masse et la situation de ses
constructions. Il suffisait de renfermer une faible garnison dans des
tours et derrire des murailles hautes et paisses, pour dfier
longtemps les efforts d'assaillants qui ne possdaient que des moyens
d'attaque trs-faibles. Les chteaux normands, levs en si grand nombre
par ces nouveaux conqurants, dans le nord-ouest de la France et en
Angleterre, prsentaient des masses de constructions qui ne craignaient
pas l'escalade  cause de leur lvation, et que la sape pouvait
difficilement entamer. On avait toujours le soin, d'ailleurs, d'tablir,
autant que faire se pouvait, ces chteaux sur des lieux levs, sur une
assiette de rochers, de les entourer de fosss profonds, de manire 
rendre le travail du mineur impossible; et comme refuge en cas de
surprise ou de trahison, l'enceinte du chteau contenait toujours un
donjon isol, commandant tous les ouvrages, entour lui-mme souvent
d'un foss et d'une muraille (chemise), et qui pouvait, par sa position
et l'lvation de ses murs, permettre  quelques hommes de tenir en
chec de nombreux assaillants. Mais, aprs les premires croisades, et
lorsque le systme fodal eut mis entre les mains de quelques seigneurs
une puissance presque gale  celle du roi, il fallut renoncer  la
fortification passive et qui ne se dfendait gure que par sa masse,
pour adopter un systme de fortification donnant  la dfense une
activit gale  celle de l'attaque, et exigeant des garnisons plus
nombreuses. Il ne suffisait plus (et le terrible Simon de Montfort
l'avait prouv) de possder des murailles paisses, des chteaux situs
sur des rochers escarps, du haut desquels on pouvait mpriser un
assaillant sans moyens d'attaque actifs, il fallait dfendre ces
murailles et ces tours et les munir de nombreuses troupes, de machines
et de projectiles, multiplier les moyens de nuire  l'assigeant,
djouer ses efforts par des combinaisons qu'il ne pouvait prvoir, et
surtout se mettre  l'abri des surprises ou des coups de main; car
souvent des places bien munies tombaient au pouvoir d'une petite troupe
hardie de gens d'armes, qui, passant sur le corps des dfenseurs des
barrires, s'emparaient des portes, et donnaient ainsi,  un corps
d'arme, l'entre d'une ville. Vers la fin du XIIe sicle et pendant la
premire moiti du XIIIe sicle, les moyens d'attaque et de dfense,
comme nous l'avons dit, se perfectionnaient, et taient surtout conduits
avec plus de mthode. On voit alors, dans les armes et dans les places,
des ingnieurs (_engegneors_) spcialement chargs de la construction
des engins destins  l'attaque ou  la dfense. Parmi ces engins, les
uns taient dfensifs et offensifs en mme temps, c'est--dire
construits de manire  garantir les pionniers et  battre les
murailles; les autres offensifs seulement. Lorsque l'escalade (le
premier moyen d'attaque que l'on employait presque toujours) ne
runissait pas, lorsque les portes taient trop bien armes de dfenses
pour tre forces, il fallait entreprendre un sige en rgle; c'est
alors que l'assigeant construisait des beffrois roulants en bois
(_baffraiz_), que l'on s'efforait de faire plus hauts que les murailles
de l'assig, tablissait des _chats_, _gats_ ou _gates_, sortes de
galeries en bois, couvertes de mairins, de fer et de peaux, que l'on
approchait du pied des murs, et qui permettaient aux assaillants de
faire agir le _mouton_, le _bosson_ (blier des anciens), ou de saper
les tours ou courtines au moyen du pic-hoyau, ou encore d'apporter de la
terre et des fascines pour combler les fosss.

Dans le pome de la croisade contre les Albigeois, Simon de Montfort
emploie souvent la _gate_, qui non-seulement semble destine  permettre
de saper le pied des murs  couvert, mais aussi  remplir l'office du
beffroi, en amenant au niveau des parapets un corps de troupes.--Le
comte de Montfort commande:... Poussez maintenant la gate et vous
prendrez Toulouse... et (les Franais) poussent la gate en criant et
sifflant; entre le mur (de la ville) et le chteau elle avance  petits
sauts, comme l'pervier chassant les petits oiseaux. Tout droit vient la
pierre que lance le trbuchet, et elle la frappe d'un tel coup  son
plus haut plancher qu'elle brise, tranche et dchire les cuirs et
courroies... Si vous retournez la gate, disent les barons (au comte de
Montfort), des coups vous la garantirez. Par Dieu, dit le comte, c'est
ce que nous verrons tout  l'heure. Et quand la gate tourne, elle
continue ses petits pas saccads. Le trbuchet vise, prpare son jet, et
lui donne un tel coup  la seconde fois, que le fer et l'acier, les
solives et chevilles sont tranchs et briss. Et plus loin: Le comte
de Montfort a rassembl ses chevaliers, les plus vaillants pendant le
sige et les mieux prouvs; il a fait ( sa gate) de bonnes dfenses
munies de ferrures sur la face, et il a mis dedans ses compagnies de
chevaliers, bien couverts de leurs armures et les heaumes lacs; ainsi
on pousse la gate vigoureusement et vite; mais ceux de la ville sont
bien expriments: ils ont tendu et ajust leurs trbuchets, et ont
plac dans les frondes de beaux morceaux de roches taills, qui, les
cordes lches, volent imptueux, et frappent la gate sur le devant et
les flancs si bien, aux portes, aux planchers, aux arcs entaills (dans
le bois), que les clats volent de tous cts, et que de ceux qui la
poussent beaucoup sont renverss. Et par toute la ville il s'lve un
cri: _Par Dieu!_ _dame fausse gate, jamais ne prendrez rats_[140].

Guillaume Guiart,  propos du sige de Boves par Philipe Auguste, parle
ainsi des _chats_:

            Devant Boves fit l'ost de France,
            Qui contre les Flamans contance,
            Li mineur pas ne sommeillent,
            Un chat bon et fort appareillent,
            Tant eurent dessous, et tant cavent,
            Qu'une grant part du mur destravent...

Et en l'an 1205:

            Un chat font sur le pont atraire,
            Dont piea mention feismes,
            Qui fit de la roche meisme,
            Li mineur desous se lancent,
            Le fort mur  miner commencent,
            Et font le chat si aombrer,
            Que riens ne les peut encombrer.

Afin de protger les travailleurs qui font une chausse pour traverser
un bras du Nil, saint Louis fist faire deux baffraiz, que on appelle
Chas Chateilz. Car il y avoit deux chateilz devant les chas, et deux
maisons darrire pour recevoir les coups que les Sarrazins gettoient 
engis; dont ils avoient seize tout droiz, dont ils faisoient
merveilles[141]. L'assaillant appuyait ses beffrois et chats par des
batteries de machines de jet, trbuchets (_tribuquiaux_), mangonnaux
(_mangoniaux_), calabres, pierriers, et par des arbaltriers protgs
par des boulevards ou palis terrasss de claies et de terre, ou encore
par des tranches, des fascines et mantelets. Ces divers engins
(trbuchets, calabres, mangonnaux et pierriers) taient mus par des
contre-poids, et possdaient une grande justesse de tir[142]; ils ne
pouvaient toutefois que dtruire les crneaux et empcher l'assigeant
de se maintenir sur les murailles ou dmonter leurs machines.

De tous temps la mine avait t en usage pour dtruire des pans de
murailles et faire brche. Les mineurs, autant que le terrain le
permettait toutefois, faisaient une tranche en arrire du foss,
passaient au-dessous, arrivaient aux fondations, les sapaient et les
tanonnaient au moyen de pices de bois, puis ils mettaient le feu aux
tanons, et la muraille tombait. L'assigeant, pour se garantir contre
ce travail souterrain, tablissait ordinairement sur le revers du foss
des palissades ou une muraille continue, vritable chemin couvert qui
protgeait les approches, et obligeait l'assaillant  commencer son trou
de mine assez loin des fosss; puis, comme dernire ressource, il
contre-minait, et cherchait  rencontrer la galerie de l'assaillant; il
le repoussait, l'touffait en jetant dans les galeries des fascines
enflammes, et dtruisait ses ouvrages. Il existe un curieux rapport du
snchal de Carcassonne, Guillaume des Ormes, adress  la reine
Blanche, rgente de France pendant l'absence de saint Louis, sur la
leve du sige mis devant cette place par Trencavel en 1240[143]. 
cette poque la cit de Carcassonne n'tait pas munie comme nous la
voyons aujourd'hui[144]; elle ne se composait gure que de l'enceinte
visigothe, rpare au XIIe sicle, avec une premire enceinte ou lices,
qui ne devait pas avoir une grande valeur (voy. fig. 9) et quelques
ouvrages avancs (barbacanes). Le bulletin dtaill des oprations de
l'attaque et de la dfense de cette place, donn par le snchal
Guillaume des Ormes, est en latin; en voici la traduction:

 excellente et illustre dame Blanche, par la grce de Dieu, reine des
Franais, Guillaume des Ormes, snchal de Carcassonne, son humble,
dvou et fidle serviteur, salut.

Madame, que votre excellence apprenne par les prsentes que la ville de
Carcassonne a t assige par le soi-disant vicomte et ses complices,
le lundi 17 septembre 1240. Et aussitt, nous qui tions dans la place,
leur avons enlev le bourg Graveillant, qui est en avant de la porte de
Toulouse, et l, nous avons eu beaucoup de bois de charpente, qui nous a
fait grand bien. Ledit bourg s'tendait depuis la barbacane de la cit
jusqu' l'angle de ladite place. Le mme jour, les ennemis nous
enlevrent un moulin,  cause de la multitude de gens qu'ils
avaient[144a]; ensuite Olivier de Termes, Bernard Hugon de Serre-Longue,
Graut d'Aniort, et ceux qui taient avec eux se camprent entre l'angle
de la ville et l'eau[145], et, le jour mme  l'aide des fosss qui se
trouvaient l, et en rompant les chemins qui taient entre eux et nous,
ils s'enfermrent pour que nous ne pussions aller  eux.

D'un autre ct, entre le pont et la barbacane du chteau, se logrent
Pierre de Fenouillet et Renaud du Puy, Guillaume Fort, Pierre de la Tour
et beaucoup d'autres de Carcassonne. Aux deux endroits, ils avaient tant
d'arbaltriers, que personne ne pouvait sortir de la ville.

Ensuite ils dressrent un mangonneau contre notre barbacane; et nous,
nous dressmes aussitt dans la barbacane une pierrire turque[146]
trs-bonne, qui lanait des projectiles vers ledit mangonneau et autour
de lui; de sorte que, quand ils voulaient tirer contre nous, et qu'ils
voyaient mouvoir la perche de notre pierrire, ils s'enfuyaient et
abandonnaient entirement leur mangonneau; et l ils firent des fosss
et des palis. Nous aussi, chaque fois que nous faisions jouer la
pierrire, nous nous retirions de ce lieu, parce que nous ne pouvions
aller  eux,  cause des fosss, des carreaux et des puits qui se
trouvaient l.

Ensuite, Madame, ils commencrent une mine contre la barbacane de la
porte Narbonnaise[147]; et nous aussitt, ayant entendu leur travail
souterrain, nous contre-minmes, et nous fmes dans l'intrieur de la
barbacane, un grand et fort mur en pierres sches, de manire que nous
gardions bien la moiti de la barbacane, et alors, ils mirent le feu au
trou qu'ils faisaient; de sorte que, les bois s'tant brls, une
portion antrieure de la barbacane s'croula.

Ils commencrent  miner contre une autre tourelle des lices[148]; nous
contre-minmes, et nous parvnmes  nous emparer du trou de mine qu'ils
avaient fait. Ils commencrent ensuite une mine entre nous et un certain
mur, et ils dtruisirent deux crneaux des lices; mais nous fmes l un
bon et fort palis entre eux et nous.

Ils minrent aussi l'angle de la place, vers la maison de l'vque[149],
et,  force de miner, ils vinrent, sous un certain mur sarrasin[150],
jusqu'au mur des lices. Mais aussitt que nous nous en apermes, nous
fmes un bon et fort palis entre eux et nous, plus haut dans les lices,
et nous contre-minmes. Alors, ils mirent le feu  leur mine, et nous
renversrent  peu prs une dizaine de brasses de nos crneaux. Mais
aussitt nous fmes un bon et fort palis, et au-dessus nous fmes une
bonne bretche[151] (10) avec de bonnes archires[152]: de sorte,
qu'aucun d'eux n'osa approcher de nous dans cette partie.

Ils commencrent aussi, Madame, une mine contre la barbacane de la porte
de Rodez[153], et ils se tinrent en dessous, parce qu'ils voulaient
arriver  notre mur[154], et ils firent, merveilleusement, une grande
voie; mais, nous en tant aperus, nous fmes aussitt, plus haut et
plus bas, un grand et fort palis; nous contre-minmes aussi, et les
ayant rencontrs, nous leur enlevmes leur trou de mine[155].

Sachez aussi, Madame, que depuis le commencement du sige, ils ne
cessrent pas de nous livrer des assauts; mais nous avions tant de
bonnes arbaltes et de gens anims de bonne volont  se dfendre, que
c'est en livrant leurs assauts qu'ils prouvrent les plus grandes
pertes.

Ensuite, un dimanche, ils convoqurent tous leurs hommes d'armes,
arbaltriers et autres, et tous ensemble assaillirent la barbacane
au-dessous du chteau[156]. Nous descendmes  la barbacane et leur
jetmes et lanmes tant de pierres et de carreaux, que nous leur fmes
abandonner ledit assaut; plusieurs d'entre eux furent tus et
blesss[157].

Mais le dimanche suivant, aprs la fte de Saint-Michel, ils nous
livrrent un trs-grand assaut; et nous, grce  Dieu et  nos gens, qui
avaient bonne volont de se dfendre, nous les repoussmes: plusieurs
d'entre eux furent tus et blesss; aucun des ntres, grce  Dieu, ne
fut tu ni ne reut de blessure mortelle. Mais ensuite, le lundi 11
octobre, vers le soir, ils eurent bruit que vos gens, Madame, venaient 
notre secours, et ils mirent le feu aux maisons du bourg de Carcassonne.
Ils ont dtruit entirement les maisons des frres Mineurs et les
maisons d'un monastre de la bienheureuse Marie, qui taient dans le
bourg, pour prendre les bois dont ils ont fait leurs palis. Tous ceux
qui taient audit sige l'abandonnrent furtivement cette mme nuit,
mme ceux du bourg.

Quant  nous, nous tions bien prpars, grce  Dieu,  attendre,
Madame, votre secours, tellement que, pendant le sige, aucun de nos
gens ne manquait de vivres, quelque pauvre qu'il ft; bien plus, Madame,
nous avions en abondance le bl et la viande pour attendre pendant
longtemps, s'il l'et fallu, votre secours. Sachez, Madame, que ces
malfaiteurs turent, le second jour de leur arrive, trente-trois
prtres et autres clercs qu'ils trouvrent en entrant dans le bourg;
sachez en outre, Madame, que le seigneur Pierre de Voisin, votre
conntable de Carcassonne; Raymond de Capendu; Grard d'Ermenville, se
sont trs-bien conduits dans cette affaire. Nanmoins, le conntable,
par sa vigilance, sa valeur et son sang-froid, s'est distingu
par-dessus les autres. Quant aux autres affaires de la terre, nous
pourrons, Madame, vous en dire la vrit quand nous serons en votre
prsence. Sachez donc qu'ils ont commenc  nous miner fortement en sept
endroits. Nous avons presque partout contre-min et n'avons point
pargn la peine. Ils commenaient  miner  partir de leurs maisons, de
sorte que nous ne savions rien avant qu'ils arrivassent  nos lices.

Fait  Carcassonne, le 13 octobre 1240.

Sachez, Madame, que les ennemis ont brl les chteaux et les lieux
ouverts qu'ils ont rencontrs dans leur fuite.

Quant au blier des anciens, il tait certainement employ pour battre
le pied des murailles dans les siges, ds le XIIe sicle. Nous
empruntons encore au pome provenal de la croisade contre les Albigeois
un passage qui ne peut laisser de doute  cet gard. Simon de Montfort
veut secourir le chteau de Beaucaire qui tient pour lui et qui est
assig par les habitants; il assige la ville, mais il n'a pas
construit des machines suffisantes; les assauts n'ont pas de rsultats;
pendant ce temps les Provenaux pressent de plus en plus le chteau (le
capitole). ...Mais ceux de la ville ont lev contre (les croiss
enferms dans le chteau) des engins dont ils battent de telle sorte le
capitole et la tour de guet, que les poutres, la pierre et le plomb en
sont fracasss; et  la Sainte-Pques est dress le bosson, lequel est
long, ferr, droit, aigu, qui tant frappe, tranche et brise, que le mur
est endommag, et que plusieurs pierres s'en dtachent  et l; et les
assigs, quand ils s'en aperoivent ne sont pas dcourags. Ils font un
lacet de corde qui est attach  une machine de bois, et au moyen duquel
la tte du bosson est prise et retenue. De cela ceux de Beaucaire sont
grandement troubls, jusqu' ce que vienne l'ingnieur qui a mis le
bosson en mouvement. Et plusieurs des assigeants se sont logs dans la
roche, pour essayer de fendre la muraille  coups de pics aiguiss. Et
ceux du capitole les ayant-aperus, cousent, mls dans un drap, du feu,
du soufre et de l'toupe, qu'ils descendent au bout d'une chane le long
du mur, et lorsque le feu a pris et que le soufre se fond, la flamme et
l'odeur les suffoquent  tel point (les pionniers), que pas un d'eux ne
peut demeurer ni ne demeure. Mais ils vont  leurs pierriers, les font
jouer si bien, qu'ils brisent et tranchent les barrires et les
poutres[158].

Ce curieux passage fait connatre quels taient les moyens employs
alors pour battre de prs les murailles, lorsqu'on voulait faire brche,
et que la situation des lieux ne permettait pas de percer des galeries
de mines, de poser des tanons sous les fondations, et d'y mettre le
feu. Quant aux moyens de dfense, il est sans cesse question, dans cette
histoire de la croisade contre les Albigeois, de barrires, de lices de
bois, de palissades. Lorsque Simon de Montfort est oblig de revenir
assiger Toulouse, aprs cependant qu'il en a fait raser presque tous
les murs, il trouve la ville dfendue par des fosss et des ouvrages de
bois. Le chteau Narbonnais seul est encore en son pouvoir. Le frre du
comte, Guy de Montfort, est arriv le premier avec ces terribles
croises. Les chevaliers ont mis pied  terre, ils brisent les barrires
et les portes, ils pntrent dans les rues, mais l ils sont reus par
les habitants et les hommes du comte de Toulouse et sont forcs de
battre en retraite, quand arrive Simon plein de fureur: Comment, dit-il
 son frre, se fait-il que vous n'ayez pas dj dtruit la ville et
brl ses maisons?--Nous avons attaqu la ville, rpond le comte Guy,
franchi les dfenses, et nous nous sommes trouvs ple-mle avec les
habitants dans les rues; l nous avons rencontr les chevaliers, les
bourgeois, les ouvriers arms de masses, d'pieux, de haches
tranchantes, qui, avec de grands cris, des hues et de grands coups
mortels vous ont, par nous, transmis vos rentes et vos cens, et peut-il
vous le dire don Guy votre marchal, quels marcs d'argent ils nous ont
envoys de dessus les toits! Par la foi que je vous dois, il n'y a parmi
nous personne de si brave, qui, quand ils nous chassrent hors de la
ville par les portes, n'et mieux aim la fivre, ou une bataille
range... Cependant le comte de Montfort est oblig d'entreprendre un
sige en rgle aprs de nouvelles attaques infructueuses. Il poste ses
_batailles_ dans les jardins, il munit les murs du chteau et les
vergers d'arbaltes  rouet[159] et de flches aigus. De leur Ct les
hommes de la ville, avec leur lgitime seigneur, renforcent les
barrires, occupent les terrains d'alentour, et arborent en divers lieux
leurs bannires, aux deux croix rouges, avec l'enseigne du comte
(Raymond), tandis que sur les chafauds[160], dans les galeries[151]
sont posts les hommes les plus vaillants, les plus braves et les plus
srs, arms de perches ferres, et de pierres  faire tomber sur
l'ennemi. En bas,  terre, d'autres sont rests, portant des lances et
_dartz porcarissals_, pour dfendre les lices, afin qu'aucun assaillant
ne s'approche des palis. Aux archres et aux crneaux (_fenestrals_) les
archers dfendent les ambons et les courtines, avec des arcs de
diffrentes sortes et des arbaltes de main. De carreaux et de sagettes
des comportes[162] sont remplies. Partout  la ronde, la foule du peuple
est arme de haches, de masses, de btons ferrs, tandis que les dames
et les femmes du peuple leur portent des vases, de grosses pierres
faciles  saisir et  lancer. La ville est bellement fortifie  ses
portes; bellement aussi et bien rangs les barons de France, munis de
feu, d'chelles et de lourdes pierres, s'approchent de diverses manires
pour s'emparer des barbacanes[163]...

Mais le sige trane en longueur, arrive la saison d'hiver; le comte de
Montfort ajourne les oprations d'attaque au printemps. Pendant ce temps
les Toulousains renforcent leurs dfenses ...Dedans et dehors on ne
voit qu'ouvriers qui garnissent la ville, les portes et les boulevards,
les murs, les bretches et les hourds doubles (_cadafales dobliers_),
les fosss, les lices, les ponts, les escaliers. Ce ne sont, dans
Toulouse, que charpentiers, qui font des trbuchets doubles, agiles et
battants, qui, dans le chteau Narbonnais, devant lequel ils sont
dresss, ne laissent ni tours, ni salle, ni crneau, ni mur entier...
Simon de Montfort revient, il serre la ville de plus prs, il s'empare
des deux tours qui commandent les rives de la Garonne, il fortifie
l'hpital situ hors les remparts et en fait une bastille avec fosss,
palissades, barbacanes. Il tablit de bonnes cltures avec des fosss
ras, des murs percs d'archres  plusieurs tages. Mais aprs maint
assaut, maint fait d'armes sans rsultats pour les assigeants, le comte
de Montfort est tu d'un coup de pierre lance par un pierrier, band
par des femmes prs de Saint-Sernin, et le sige est lev.

De retour de sa premire croisade, saint Louis voulut faire de
Carcassonne une des places les plus fortes de son domaine. Les habitants
des faubourgs, qui avaient ouvert leurs portes  l'arme de
Trencavel[164], furent chasss de leurs maisons brles par celui dont
ils avaient embrass la cause, et leurs remparts rass. Ce ne fut que
sept ans aprs ce sige que saint Louis, sur les instances de l'vque
Radulphe, permit par lettres patentes aux bourgeois exils de rebtir
une ville de l'autre ct de l'Aude, ne voulant plus avoir prs de la
cit des sujets si peu fidles. Le saint roi commena par rebtir
l'enceinte extrieure qui n'tait pas assez forte et qui avait t fort
endommage par les troupes de Trencavel. Il leva l'norme tour, appele
la Barbacane, ainsi que les rampes qui commandaient les bords de l'Aude,
le pont; et permettaient  la garnison du chteau de faire des sorties
sans tre inquits par les assigeants, eussent-ils t matres de la
premire enceinte. Il y a tout lieu de croire que les murailles et tours
extrieures furent leves assez rapidement aprs l'expdition manque
de Trencavel, pour mettre tout d'abord la cit  l'abri d'un coup de
main, pendant que l'on prendrait le temps de rparer et d'agrandir
l'enceinte intrieure. Les tours de cette enceinte extrieure ou
premire enceinte, taient ouvertes du ct de la ville, afin de rendre
leur possession inutile pour l'assigeant, et les chemins de ronde des
courtines sont au niveau du sol des lices, de sorte qu'tant pris, ils
ne pouvaient servir de rempart contre l'assig qui tant en forces
pouvait toujours de plain-pied se jeter sur les assaillants et les
culbuter dans les fosss (voy. COURTINE, TOUR).

Philippe le Hardi, lors de la guerre avec le roi d'Aragon, continua ces
travaux avec une grande activit jusqu' sa mort (1285). Carcassonne se
trouvait tre alors un point voisin de la frontire fort important, et
le roi de France y tint son parlement. Il fit lever les courtines,
tours et portes du ct de l'est[165], avana l'enceinte intrieure du
ct sud, et fit rparer les murailles et tours de l'enceinte des
Visigoths (11). Nous donnons ici le plan de cette place ainsi modifi.
En A est la grosse barbacane du ct de l'Aude dont nous avons parl
plus haut, avec ses rampes fortifies jusqu'au chteau F. Ces rampes
sont disposes de manire  tre commandes par les dfenses extrieures
du chteau; ce n'est qu'aprs avoir travers plusieurs portes et suivi
de nombreux dtours que l'assaillant (admettant qu'il se ft empar de
la barbacane) pouvait arriver  la porte L, et l il lui fallait, dans
un espace troit et compltement battu par des tours et murailles fort
leves, faire le sige en rgle du chteau, ayant derrire lui un
escarpement qui interdisait l'emploi des engins et leur approche. Du
ct de la ville, ce chteau tait dfendu par un large foss N et une
barbacane E, btie par saint Louis. De la grosse barbacane  la porte de
l'Aude en C on montait par un chemin roide, crnel du ct de la valle
de manire  dfendre tout l'angle rentrant form par les rampes du
chteau et les murs de la ville. En B est situe la porte Narbonnaise 
l'est, qui tait munie d'une barbacane et protge par un foss et une
seconde barbacane palissade seulement. En S, du ct o l'on pouvait
arriver au pied des murailles presque de plain-pied, est un large foss.
Ce foss et ses approches sont commands par une forte et haute tour 0,
vritable donjon isol, pouvant soutenir un sige  lui seul, toute la
premire enceinte de ce ct ft-elle tombe au pouvoir des assaillants.
Nous avons tout lieu de croire que cette tour communiquait avec les
murailles intrieures au moyen d'un souterrain auquel on accdait par un
puits pratiqu dans l'tage infrieur de ce donjon, mais qui tant
combl aujourd'hui n'a pu tre encore reconnu. Les lices sont comprises
entre les deux enceintes de la porte Narbonnaise en X, Y, jusqu' la
tour du coin en Q. Si l'assigeant s'emparait des premires dfenses du
ct du sud, et s'il voulait, en suivant les lices, arriver  la porte
de l'Aude en C, il se trouvait arrt par une tour carre R,  cheval
sur les deux enceintes, et munie de barrires et de mchicoulis. S'il
parvenait  passer entre la porte Narbonnaise et la barbacane en B, ce
qui tait difficile, il lui fallait franchir, pour arriver en V dans les
lices du nord-est, un espace troit, command par une norme tour M,
dite tour du Trsau. De V en T, il tait pris en flanc par les hautes
tours des Visigoths, rpares par saint Louis et Philippe le Hardi, puis
il trouvait une dfense  l'angle du chteau. En D est une grande
poterne protge par une barbacane P; d'autres poternes plus petites
sont rparties le long de l'enceinte et permettent  des rondes de faire
le tour des lices, et mme de descendre dans la campagne sans ouvrir les
portes principales. C'tait l un point important; on remarquera que la
poterne perce dans la tour D, et donnant sur les lices, est place
latralement, masque par la saillie du contre-fort d'angle, et le seuil
de cette poterne est  plus de deux mtres au-dessus du sol extrieur;
il fallait donc poser des chelles pour entrer ou sortir. Aux
prcautions sans nombre que l'on prenait alors pour dfendre les portes,
il est naturel de supposer que les assaillants les considraient
toujours comme des points faibles. L'artillerie a modifi cette opinion,
en changeant les moyens d'attaque; mais alors on conoit que quels que
fussent les obstacles accumuls autour d'une entre, l'assigeant
prfrait encore tenter de les vaincre, plutt que de venir se loger au
pied d'une tour paisse pour la saper  main d'hommes, ou la battre au
moyen d'engins trs imparfaits. Aussi pendant les XIIe, XIIIe et XIVe
sicles, quand on voulait donner une haute ide de la force d'une place,
on disait qu'elle n'avait qu'une ou deux portes. Mais pour le service
des assigs, surtout lorsqu'ils devaient garder une double enceinte, il
fallait cependant rendre les communications faciles entre ces deux
enceintes, pour pouvoir porter rapidement des secours sur un point
attaqu. C'est ce qui fait que nous voyons, en parcourant l'enceinte
intrieure de Carcassonne, un grand nombre de poternes plus ou moins
bien dissimules, et qui devaient permettre  la garnison de se rpandre
dans les lices sur beaucoup de points  la fois,  un moment donn, ou
de rentrer rapidement dans le cas o la premire enceinte et t
force. Outre les deux grandes portes publiques de l'Aude et
Narbonnaise, nous comptons six poternes perces dont l'enceinte
intrieure,  quelques mtres au-dessus du sol, et auxquelles, par
consquent, on ne pouvait accder qu'au moyen d'chelles. Il en est une,
entre autres, perce dans la grande courtine de l'vch, qui n'a que 2
mtres de hauteur sur 0m,90 de largeur, et dont le seuil est plac  12
mtres au-dessus du sol des lices. Dans l'enceinte extrieure on en
dcouvre une autre perce dans la courtine entre la porte de l'Aude et
le chteau; celle-ci est ouverte au-dessus d'un escarpement de rochers
de 7 mtres de hauteur environ. Par ces issues, la nuit, en cas de
blocus, et au moyen d'une chelle de cordes, on pouvait recevoir des
missaires du dehors sans craindre une trahison, ou jeter dans la
campagne des porteurs de messages ou des espions. On observera que ces
deux poternes, d'un si difficile accs, sont places du ct o les
fortifications sont inabordables pour l'ennemi  cause de l'escarpement
qui domine la rivire d'Aude. Cette dernire poterne, ouverte dans la
courtine de l'enceinte extrieure, donne dans l'enclos protg par la
grosse barbacane, et par le mur crnel qui suivait la rampe de la porte
de l'Aude; elle pouvait donc servir au besoin  jeter dans ces enclos
une compagnie de soldats dtermins, pour faire une diversion dans le
cas o l'ennemi aurait press de trop prs les dfenses de cette porte
ou la barbacane, mettre le fer aux engins, beffrois ou chats des,
assigeants. Il est certain que l'on attachait une grande importance aux
barbacanes; elles permettaient aux assigs de faire des sorties. En
cela, la barbacane de Carcassonne est d'un grand intrt (12); btie en
bas de la cte au sommet de laquelle est construit le chteau, elle met
celui-ci en communication avec les bords de l'Aude[166]; elle force
l'assaillant  se tenir loin des remparts du chteau; assez vaste pour
contenir de quinze  dix-huit cents pitons, sans compter ceux qui
garnissaient le boulevard, elle permettait de concentrer un corps
considrable de troupes qui pouvaient, par une sortie vigoureuse,
culbuter les assigeants dans le fleuve. La barbacane D du chteau de la
cit carcassonnaise masque compltement la porte B, qui des rampes donne
sur la campagne. Ces rampes E sont crneles  droite et  gauche. Leur
chemin est coup par des parapets chevauchs, et l'ensemble de
l'ouvrage, qui monte par une pente roide vers le chteau, est enfil
dans toute sa longueur par une tour et deux courtines suprieures. Si
l'assigeant parvenait au sommet de la premire rampe, il lui fallait se
dtourner en E: il tait alors battu de flanc; en F il trouvait un
parapet fortifi, puis une porte bien munie et crnele; s'il
franchissait cette premire porte, il devait longer un parapet perc
d'archres, forcer une barrire, se dtourner brusquement et s'emparer
d'une deuxime porte G, tant encore battu de flanc. Alors il se
trouvait devant un ouvrage considrable et bien dfendu: c'tait un
couloir long, surmont de deux tages sous lesquels il fallait passer;
le premier battait la dernire porte au moyen d'une dfense en bois, et
tait perc de mchicoulis dans la longueur du passage. Le second
communiquait aux crnelages donnant soit  l'extrieur, du ct des
rampes, soit au-dessus mme de ce passage. Le plancher du premier tage
ne communiquait avec les chemins de ronde des lices que par une petite
porte. Si les assaillants parvenaient  s'en emparer par escalade, ils
taient pris comme dans un pige; car la petite porte ferme sur eux,
ils se trouvaient exposs aux projectiles lancs par les mchicoulis du
deuxime tage, et l'extrmit du plancher tant interrompue brusquement
en H du ct oppos  l'entre, il leur tait impossible d'aller plus
avant. S'ils franchissaient le couloir  rez-de-chausse, ils taient
arrts par la troisime porte H, perce dans un mur surmont par les
mchicoulis du troisime tage communiquant avec les chemins de ronde
suprieurs du chteau. Si, par impossible, ils s'emparaient du deuxime
tage, ils ne trouvaient plus d'issues qu'une petite porte donnant dans
une seconde salle situe le long des murs du chteau et ne communiquant
 celui-ci que par des dtours qu'il tait facile de barricader en un
instant, et qui d'ailleurs taient dfendus par de forts ventaux. Si,
malgr tous ces obstacles accumuls, les assigeants foraient la
troisime porte, il leur fallait alors attaquer la poterne I du chteau,
garde par un systme de dfense formidable: des meurtrires, deux
mchicoulis placs l'un au-dessus de l'autre, un pont avec plancher
mobile, une herse et des ventaux. Se ft-on empar de cette porte, qu'on
se trouvait  7 mtres en contre-bas de la cour intrieure L du chteau,
 laquelle on n'arrivait que par des rampes troites, et en passant 
travers plusieurs portes en K.

En supposant que l'attaque ft pousse du ct de la porte de l'Aude, on
tait arrt par un poste T, une porte avec ouvrage en bois et un double
mchicoulis perc dans le plancher d'un tage suprieur communiquant
avec la grand'salle sud du chteau, au moyen d'un passage en bois qui
pouvait tre dtruit en un instant; de sorte qu'en s'emparant de cet
tage suprieur on n'avait rien fait. Si, aprs avoir franchi la porte
du rez-de-chausse, on poussait plus loin sur le chemin de ronde le long
de la grande tour carre S, on rencontrait bientt une porte bien munie
de mchicoulis et btie paralllement au couloir CH. Aprs cette porte
et ces dfenses, c'tait une seconde porte troite et basse perce dans
le gros mur de refend Z qu'il fallait forcer; puis enfin, on arrivait 
la poterne I du chteau. Si, au contraire (chose qui n'tait gure
possible), l'assaillant se prsentait du ct oppos par les lices du
nord, il tait arrt par une dfense V. Mais de ce ct l'attaque ne
pouvait tre tente, car c'est le point de la cit qui est le mieux
dfendu par la pature, et pour forcer la premire enceinte entre la tour
du Trsau (voy. fig. 11) et l'angle du chteau, il fallait d'abord
gravir, une rampe fort roide, et escalader des rochers. D'ailleurs, en
attaquant la porte V du nord, l'assigeant se prsentait de flanc aux
dfenseurs garnissant les hautes murailles et tours de la seconde
enceinte. Le gros mur de refend Z qui, partant de la courtine du
chteau, s'avance  angle droit jusque sur la descente de la barbacane,
tait couronn de mchicoulis transversaux qui commandaient la porte H
et se terminait  son extrmit par une chauguette qui permettait de
voir ce qui se passait dans la rampe descendant  la barbacane, afin de
prendre des dispositions intrieures de dfense en cas de surprise, ou
de reconnatre les troupes remontant de la barbacane au chteau.

Le chteau pouvait donc tenir longtemps encore, la ville et ses abords
tant au pouvoir de l'ennemi; sa garnison dfendant facilement la
barbacane et ses rampes, restait matresse de l'Aude, dont le lit tait
alors plus rapproch de la cit qu'il ne l'est aujourd'hui,
s'approvisionnait par la rivire et empchait le blocus de ce ct; car
il n'tait gure possible  un corps de troupes de se poster entre cette
barbacane et l'Aude sans danger, n'ayant aucun moyen de se couvrir, et
le terrain plat et marcageux tant domin de toutes parts. La barbacane
avait encore cet avantage de mettre le moulin du Roi en communication
avec la garnison du chteau, et ce moulin lui-mme tait fortifi. Un
plan de la cit de Carcassonne, relev en 1774, note dans sa lgende un
grand souterrain existant sous le boulevard de la barbacane, mais depuis
longtemps ferm et combl en partie. Peut-tre ce souterrain tait-il
destin  tablir une communication couverte entre ce moulin et la
forteresse.

Du ct de la ville, le chteau de Carcassonne tait galement dfendu,
par une grande barbacane C en avant du foss. Une porte A' bien dfendue
donnait entre dans cette barbacane; le pont C communiquait  la porte
principale O. De vastes portiques N taient destins  loger une
garnison temporaire en cas de sige. Quant  la garnison ordinaire, elle
logeait du ct de l'Aude, dans des btiments  trois tages Q, P. Sur
le portique N, ct sud, tait une vaste salle d'armes, perce de
meurtrires du ct du foss et prenant ses jours dans la cour M. R R
taient les donjons, le plus grand spar des constructions voisines par
un isolement et ne pouvant communiquer avec les autres btiments que par
des ponts de bois qu'on enlevait facilement. Ainsi, le chteau pris, les
restes de la garnison pouvaient encore se rfugier dans cette norme
tour compltement ferme et tenir quelque temps. En S est une immense
tour de guet qui domine toute la ville et ses environs; elle contenait
seulement un escalier de bois. Les tours X, Y, la porte 0 et les
courtines intermdiaires sont du XIIe sicle, ainsi que la tour de guet
et les soubassements des btiments du ct de la barbacane. Ces
constructions furent compltes et restaures sous saint Louis. La
grosse barbacane de l'Aude avait deux tages de meurtrires et un chemin
de ronde suprieur crnel et pouvait tre muni de _hourds_[167]. Voici
(13) une vue cavalire de ce chteau et de sa barbacane, qui viendra
complter la description que nous venons d'en faire avec le plan (fig.
12); il est facile de retrouver la position de chaque partie de la
dfense. Nous avons suppos les fortifications armes en guerre, et
munies de leurs dfenses de bois, bretches, hourds, et de leurs
palissades avances.

Mais il est ncessaire, avant d'aller plus avant, de bien faire
connatre ce que c'taient que ces hourds, et les motifs qui les avaient
fait adopter ds le XIIe sicle.

On avait reconnu le danger des dfenses de bois au ras du sol,
l'assaillant y mettait facilement le feu; et du temps de saint Louis on
remplaait dj les lices et barbacanes de bois si frquemment employes
dans le sicle prcdent, par des enceintes extrieures et des
barbacanes en maonnerie. Cependant on ne renonait pas aux dfenses de
charpentes, on se contentait de les placer assez haut pour rendre leur
combustion par des projectiles incendiaires difficile sinon impossible.
Alors comme aujourd'hui (et les fortifications de la cit de Carcassonne
nous en donnent un exemple), lorsqu'on voulait de bonnes dfenses, on
avait le soin de conserver partout au-dessus du sol servant d'assiette
au pied des murs et tours, un _minimum_ de hauteur, afin de les mettre
galement  l'abri des escalades sur tout leur dveloppement. Ce
_minimum_ de hauteur n'est pas le mme pour les deux enceintes
extrieure et intrieure, les courtines de la premire dfense sont
maintenues  10 mtres environ du fond du foss ou de la crte de
l'escarpement au sol des hourds, tandis que les courtines de la seconde
enceinte ont, du sol des lices au sol des hourds, 14 mtres au moins. Le
terrain servant d'assiette aux deux enceintes n'tant pas sur un plan
horizontal, mais prsentant des diffrences de niveau considrable, les
remparts se conforment aux mouvements du sol, et les hourds suivent
l'inclinaison du chemin de ronde (voy. COURTINE). Il y avait donc alors
des donnes, des rgles, des formules pour l'architecture militaire,
comme il en existait pour l'architecture religieuse ou civile. La suite
de cet article le prouvera, nous le croyons, surabondamment.

Avec le systme de crneaux et d'archres ou meurtrires pratiques dans
les parapets en pierre, on ne pouvait empcher des assaillants nombreux
et hardis protgs par des _chats_ recouverts de peaux ou de matelas, de
saper le pied des tours ou courtines, puisque par les meurtrires,
malgr l'inclinaison de leur coupe, il est impossible de voir le pied
des fortifications, et par les crneaux,  moins de sortir la moiti du
corps, on ne pouvait non plus viser un objet plac en bas de la
muraille. Il fallait donc tablir des galeries saillantes, bien munies
de dfenses, et permettant  un grand nombre d'assigs de battre le
pied des murailles ou des tours par une grle de pierres et de
projectiles de toute nature. Soit (14) une courtine couronne de
crneaux et d'archres, l'homme plac en A ne peut voir le pionnier B
qu' la condition d'avancer la tte en dehors des crneaux, mais alors
il se dmasque compltement, et toutes fois que des pionniers taient
attachs au pied d'une muraille on avait le soin de protger leur
travail en envoyant des voles de flches ou de carreaux aux parapets
lorsque les assigs se laissaient voir. En temps de sige, ds le XIIe
sicle[168], on garnissait les parapets de hourds C afin de commander
compltement le pied des murs au moyen d'un mchicoulis continu D.
Non-seulement les hourds remplissaient parfaitement cet objet, mais ils
laissaient les dfenseurs libres dans leurs mouvements,
l'approvisionnement des projectiles et la circulation se faisant en
dedans du parapet en E. D'ailleurs si ces hourds taient garnis, outre
le mchicoulis continu, de meurtrires, les archres pratiques dans la
construction de pierre, restaient dmasques dans leur partie infrieure
et permettaient aux archers ou arbaltriers posts en dedans du parapet
de lancer des traits sur les assaillants. Avec ce systme, la dfense
tait aussi active que possible, et le manque de projectiles devait seul
laisser quelque rpit aux assigeants. On ne doit donc pas s'tonner si
dans quelques siges mmorables, aprs une dfense prolonge, les
assigs en taient rduits  dcouvrir leurs maisons,  dmolir les
murs de jardins, enlever les cailloux des rues, pour garnir les hourds
de projectiles et forcer les assaillants  s'loigner du pied des
fortifications. Ces hourds se posaient promptement et facilement (voy.
HOURD); on les retirait en temps de paix. Nous donnons ici (15) le
figur des travaux d'approche d'une courtine flanque de tours avec
foss plein d'eau, afin de rendre intelligibles les divers moyens de
dfense et d'attaque dont nous avons parl ci-dessus. Sur le premier
plan est un _chat_ A; il sert  combler le foss, et s'avance vers le
pied de la muraille sur les amas de fascines et de matriaux de toutes
sortes que les assaillants jettent sans cesse par son ouverture
antrieure; un plancher en bois qui s'tablit au fur et  mesure que
s'avance le chat permet de le faire rouler sans craindre de le voir
s'embourber. Cet engin est mu soit par les rouleaux  l'intrieur au
moyen de leviers, soit par des cordes et des poulies de renvoi B. Outre
l'auvent qui est plac  la tte du chat, des palissades et des
mantelets mobiles protgent les travailleurs. Le chat est garni de peaux
fraches pour le prserver des matires inflammables qui peuvent tre
lances par les assigs. Les assaillants, avant de faire avancer le
chat contre la courtine pour pouvoir saper sa base, ont dtruit les
hourds de cette courtine au moyen de projectiles lancs par des machines
de jet. Plus loin, en C est un grand trbuchet; il bat les hourds de la
seconde courtine. Ce trbuchet est band, un homme met la fronde avec sa
pierre en place. Une palissade haute protge l'engin.  ct, des
arbaltriers posts derrire des mantelets roulants visent les assigs
qui se dmasquent. Au del, en E, est un beffroi muni de son pont
mobile, garni de peaux fraches; il s'avance sur un plancher de madriers
au fur et  mesure que les assaillants, protgs par des palissades,
comblent le foss; il est m comme le chat par des cbles et des poulies
de renvoi. Au del encore est une batterie de deux trbuchets qui
lancent des barils pleins de matires incendiaires contre les hourds des
courtines. Dans la ville, sur une grosse tour carre termine en
plate-forme, les assigs ont mont un trbuchet qui bat le beffroi des
assaillants. Derrire les murs un autre trbuchet masqu par les
courtines lance des projectiles contre les engins des assaillants. Tant
que les machines de l'arme ennemie ne sont pas arrives au pied des
murs, le rle de l'assig est  peu prs passif; il se contente, par
les archres de ses hourds, d'envoyer force carreaux et sagettes. S'il
est nombreux, hardi, la nuit il pourra tenter d'incendier le beffroi,
les palissades et machines, en sortant par quelque poterne loigne du
point d'attaque; mais s'il est timide ou dmoralis, s'il ne peut
disposer d'une troupe audacieuse et dvoue, au point du jour son foss
sera combl, le plancher de madriers lgrement inclin vers la courtine
permettra au beffroi de s'avancer rapidement par son propre poids, les
assaillants n'auront qu' le maintenir. Sur les dbris des hourds mis en
pices par les pierres lances par les trbuchets, le pont mobile du
beffroi s'abattra tout  coup, et une troupe nombreuse de chevaliers et
de soldats d'lite se prcipitera sur le chemin de ronde de la courtine
(16). Mais cette catastrophe est prvue; si la garnison est fidle, en
abandonnant la courtine prise, elle se renferme dans les tours qui
l'interrompent d'espace en espace (17)[169]; elle peut se rallier,
enfiler le chemin de ronde et le couvrir de projectiles, faire par les
deux portes A et B une brusque sortie pendant que l'assaillant cherche 
descendre dans la ville, et avant qu'il soit trop nombreux, le culbuter,
s'emparer du beffroi et l'incendier. Si la garnison force ne peut
tenter ce coup hardi, elle se barricade dans les tours, et l'assaillant
doit faire le sige de chacune d'elles, car au besoin chaque tour peut
faire un petit fort spar, indpendant; beaucoup sont munies de puits,
de fours et de caves pour conserver des provisions. Les portes qui
mettent les tours en communication avec les chemins de ronde sont
troites, bien ferres, fermes  l'intrieur, et renforces de barres
de bois qui rentrent dans l'paisseur de la muraille, de sorte qu'en un
instant le vantail peut tre pouss et barricad en tirant rapidement la
barre de bois (voy. FERMETURE).

On est frapp, lorsqu'on tudie le systme dfensif adopt du XIIe au
XVIe sicle, avec quel soin on s'est mis en garde contre des surprises;
toutes les prcautions sont prises pour arrter l'ennemi et
l'embarrasser  chaque pas par des dispositions compliques, par des
dtours impossibles  prvoir. videmment un sige avant l'invention des
bouches  feu n'tait rellement srieux pour l'assig comme pour
l'assaillant que quand on en tait venu  se prendre, pour ainsi dire,
corps  corps. Une garnison aguerrie luttait avec quelques chances de
succs jusque dans ses dernires dfenses. L'ennemi pouvait entrer dans
la ville par escalade, ou par une brche, sans que pour cela la garnison
se rendit; car alors, renferme dans les tours qui, je le rpte, sont
autant de forts, elle rsistait longtemps, puisait les forces de
l'ennemi, lui faisait perdre du monde  chaque attaque partielle; car il
fallait briser un grand nombre de portes bien barricades, se battre
corps  corps sur des espaces troits et embarrasss. Prenait-on le
rez-de-chausse d'une tour, les tages suprieurs conservaient encore
des moyens puissants de dfense. On voit que tout tait calcul pour une
lutte possible pied  pied. Les escaliers  vis qui donnaient accs aux
divers tages des tours taient facilement et promptement barricads, de
manire  rendre vains les efforts des assaillants pour monter d'un
tage  l'autre. Les bourgeois d'une ville eussent-ils voulu capituler,
que la garnison pouvait se garder contre eux et leur interdire l'accs
des tours et courtines. C'est un systme de dfiance adopt envers et
contre tous.

C'est dans tous ces dtails de la dfense pied  pied qu'apparat l'art
de la fortification du XIe au XVIe sicle. C'est en examinant avec soin,
en tudiant scrupuleusement jusqu'aux moindres traces des obstacles
dfensifs de ces poques, que l'on comprend ces rcits d'attaques
gigantesques, que nous sommes trop disposs  taxer d'exagration.
Devant ces moyens de dfense si bien prvus et combins, on se figure
sans peine ces travaux normes des assigeants, ces beffrois mobiles,
ces estacades, boulevards ou bastilles, que l'on opposait  un assig
qui avait calcul toutes les chances de l'attaque, qui prenait souvent
l'offensive, et qui tait dispos  ne cder un point que pour se
retirer dans un autre plus fort.

Aujourd'hui, grce  l'artillerie, un gnral qui investit une place non
secourue par une arme de campagne, peut prvoir le jour et l'heure o
cette place tombera. On annoncera d'avance le moment o la brche sera
praticable, o les colonnes d'attaque entreront dans tel ouvrage. C'est
une partie plus ou moins longue  jouer, que l'assigeant est toujours
sr de gagner, si le matriel ne lui fait pas dfaut, et s'il a un corps
d'arme proportionn  la force de la garnison. Place attaque, place
prise, dit le dicton franais[170]. Mais alors nul ne pouvait dire
quand et comment une place devait tomber au pouvoir de l'assigeant, si
nombreux qu'il ft. Avec une garnison dtermine et bien approvisionne,
on pouvait prolonger un sige indfiniment. Aussi n'est-il pas rare de
voir une bicoque rsister, pendant des mois entiers,  une arme
nombreuse et aguerrie. De l, souvent, cette audace et cette insolence
du faible en face du fort et du puissant, cette habitude de la
rsistance individuelle qui faisait le fond du caractre de la
fodalit, cette nergie qui a produit de si grandes choses au milieu de
tant d'abus, qui a permis aux populations franaises et anglo-normandes
de se relever aprs des revers terribles, et de fonder des nationalits
fortement constitues.

Rien n'est plus propre  faire ressortir les diffrences profondes qui
sparent les caractres des hommes de ces temps reculs, de l'esprit de
notre poque, que d'tablir une comparaison entre une ville ou un
chteau fortifis aux XIIIe ou XIVe sicles et une place forte moderne.
Dans cette dernire rien ne frappe la vue, tout est en apparence
uniforme, il est difficile de reconnatre un bastion entre tous. Un
corps d'arme prend une ville,  peine si les assigeants ont aperu les
dfenseurs; ils n'ont vu devant eux pendant des semaines entires que
des talus de terre et un peu de fume. La brche est praticable; on
capitule; tout tombe le mme jour; on a abattu un pan de mur, boulevers
un peu de terre, et la ville, les bastions qui n'ont mme pas vu la
fume des canons, les magasins, arsenaux, tout est rendu. Mais il y a
quelque cent ans les choses se passaient bien diffremment. Si une
garnison tait fidle, aguerrie, il fallait, pour ainsi dire, faire
capituler chaque tour, traiter avec chaque capitaine, s'il lui plaisait
de dfendre pied  pied le poste qui lui tait confi. Tout du moins
tait dispos pour que les choses dussent se passer ainsi. On
s'habituait  ne compter que sur soi et sur les siens, et l'on se
dfendait envers et contre tous. Aussi (car on peut conclure du petit au
grand) il ne suffisait pas alors de prendre la capitale d'un pays pour
que le pays ft  vous. Ce sont des temps de barbarie si l'on veut, mais
d'une barbarie pleine d'nergie et de ressources. L'tude de ces grands
monuments militaires du moyen ge n'est donc pas seulement curieuse,
elle fait connatre des moeurs dans lesquelles l'esprit national ne
pourrait que gagner  se retremper.

Nous voyons au commencement du XIIIe sicle les habitants de Toulouse
avec quelques seigneurs et leurs chevaliers, dans une ville mal ferme,
tenir en chec l'arme du puissant comte de Montfort et la forcer de
lever le sige. Bien mieux encore que les villes, les grands vassaux,
renferms dans leurs chteaux, croyaient-ils pouvoir rsister
non-seulement  leurs rivaux, mais au suzerain et  ses armes. Le
caractre propre, gnral de la fodalit, dit M. Guizot, c'est le
dmembrement du peuple et du pouvoir en une multitude de petits peuples
et de petits souverains; l'absence de toute nation gnrale, de tout
gouvernement central... Sous quels ennemis a succomb la fodalit? qui
l'a combattue en France? Deux forces: la royaut, d'une part; les
communes, de l'autre. Par la royaut s'est form en France un
gouvernement central; par les communes s'est forme une nation gnrale,
qui est venue se grouper autour du gouvernement central[171]. Le
dveloppement du systme fodal est donc limit entre les Xe et XIVe
sicles. C'est alors que la fodalit lve ses forteresses les plus
importantes, qu'elle fait, pendant ses luttes de seigneur  seigneur,
l'ducation militaire des peuples occidentaux. Avec le XIVe sicle,
ajoute l'illustre historien, les guerres changent de caractre. Alors
commencent les guerres trangres, non plus de vassal  suzerain ou de
vassal  vassal, mais de peuple  peuple, de gouvernement 
gouvernement.  l'avnement de Philippe de Valois, clatent les grandes
guerres des Franais contre les Anglais, les prtentions des rois
d'Angleterre, non sur tel ou tel fief, mais sur le pays et le trne de
France; et elles se prolongent jusqu' Louis XI. Il ne s'agit plus alors
de guerres fodales, mais de guerres nationales; preuve certaine que
l'poque fodale s'arrte  ces limites, qu'une autre socit a dj
commenc. Aussi le chteau fodal ne prend-il son vritable caractre
dfensif que lorsqu'il est isol, que lorsqu'il est loign des grandes
villes riches et populeuses, et qu'il domine la petite ville, la
bourgade, ou le village. Alors il profite des dispositions du terrain
avec grand soin, s'entoure de prcipices, de fosss ou de cours d'eau.
Quand il tient  la grande ville, il en devient la citadelle, est oblig
de subordonner ses dfenses  celles des enceintes urbaines, de se
placer au point d'o il peut rester matre du dedans et du dehors. Pour
nous faire bien comprendre en peu de mots, on peut dire que le vritable
chteau fodal, au point de vue de l'art de la fortification, est celui
qui, ayant d'abord choisi son assiette, voit peu  peu les habitations
se grouper autour de lui. Autre chose est le chteau dont la
construction tant postrieure  celle de la ville a d subordonner son
emplacement et ses dispositions  la situation et aux dispositions
dfensives de la cit.  Paris, le Louvre de Philippe Auguste fut
videmment construit suivant ces dernires donnes. Jusqu'au rgne de ce
prince, les rois habitaient ordinairement le palais sis dans la cit.
Mais lorsque la ville de Paris eut pris un assez grand dveloppement sur
les deux rives, cette rsidence centrale ne pouvait convenir  un
souverain, et elle devenait nulle comme dfense. Philippe Auguste en
btissant le Louvre posait une citadelle sur le point de la ville o les
attaques taient le plus  craindre, o son redoutable rival Richard
devait se prsenter; il surveillait les deux rives de la Seine en aval
de la cit, et commandait les marais et les champs qui, de ce point,
s'tendaient jusqu'aux rampes de Chaillot, et jusqu' Meudon. En
entourant la ville de murailles, il avait le soin de laisser son nouveau
chteau, sa citadelle, en dehors de leur enceinte, afin de conserver
toute sa libert de dfense. On voit dans ce plan de Paris (18), comme
nous l'avons dit plus haut, qu'outre le Louvre A, d'autres
tablissements fortifis sont dissmins autour de l'enceinte; H est le
chteau du Bois entour de jardins, maison de plaisance du roi. En L est
l'htel des ducs de Bretagne. En C le palais du roi Robert et le
monastre de Saint-Martin des Champs entour d'une enceinte fortifie.
En B, le Temple formant une citadelle spare, avec ses murailles et son
donjon. En G l'htel de Vauvert bti par le roi Robert, et entour d'une
enceinte[172].

Plus tard, pendant la prison du roi Jean, il fallut reculer cette
enceinte, la ville s'tendant toujours, surtout du ct de la rive
droite (19), le Louvre, le Temple se trouvrent compris dans les
nouveaux murs, mais des portes bien dfendues, munies de barbacanes,
purent tenir lieu de forts dtachs, et du ct de l'est Charles V fit
btir la bastille Saint-Antoine S, qui commandait les faubourgs et
appuyait l'enceinte. Le palais des Tournelles R renfora encore cette
partie de la ville, et d'ailleurs le Temple et le Louvre, conservant
leurs enceintes, formaient avec la Bastille comme autant de citadelles
intrieures. Nous avons dj dit que le systme de fortifications du
moyen ge ne se prtait pas  des dfenses tendues; il perdait de sa
puissance en occupant un trop grand primtre, lorsqu'il n'tait pas
accompagn de ces forteresses avances qui divisaient les forces des
assigeants et empchaient les approches. Nous avons vu  Carcassonne
(fig. 11) une ville d'une petite dimension bien dfendue par l'art et la
nature du terrain; mais le chteau fait partie de la cit, il n'en est
que la citadelle, et n'a pas le caractre d'un chteau fodal, tandis
qu' Coucy, par exemple (20), bien que le chteau soit annex  une
ville, il en est compltement indpendant et conserve son caractre de
chteau fodal. Ici la ville btie en C est entoure d'une assez forte
enceinte; entre elle et le chteau B il existe une esplanade, sorte de
place d'armes A, ne communiquant avec la ville que par la porte E, qui
se dfend des deux cts, mais surtout contre la ville. Le chteau, bti
sur le point culminant de la colline, domine des escarpements fort
roides et est spar de la place d'armes par un large foss D. Si la
ville tait prise, la place d'armes et ensuite le chteau servaient de
refuges assurs  la garnison. C'tait dans l'espace A qu'taient
disposes les curies, les communs, et les logements de la garnison tant
qu'elle n'tait pas oblige de se retirer dans l'enceinte du chteau;
des poternes perces dans les courtines de la place d'armes permettaient
de faire des sorties, ou de recevoir des secours du dehors, si les
ennemis tenaient la ville, et n'taient pas en nombre suffisant pour
garder la cit et bloquer le chteau. Beaucoup de villes prsentaient
des dispositions dfensives analogues  celles-ci; Guise,
Chteau-Thierry, Chtillon-sur-Seine, Falaise, Meulan, Dieppe, Saumur,
Bourbon l'Archambaut, Montfort l'Amaury, Montargis, Boussac, Orange,
Hyres, Loches, Chauvigny en Poitou, etc. Dans cette dernire cit trois
chteaux dominaient la ville  la fin du XIVe sicle, tous trois btis
sur une colline voisine, et tant indpendants les uns des autres. Ces
cits, dans lesquelles les dfenses taient ainsi divises, passaient
avec raison pour tre trs-fortes; souvent des armes ennemies, aprs
s'tre empares des fortifications urbaines, devaient renoncer  faire
le sige du chteau, et poursuivant leurs conqutes laissaient sans
pouvoir les entamer des garnisons qui le lendemain de leur dpart
reprenaient la ville et inquitaient leurs derrires. Certes, si la
fodalit et t unie, aucun systme n'tait plus propre  arrter les
progrs d'une invasion que ce morcellement de la dfense, et cela
explique mme l'incroyable facilit avec laquelle se perdaient alors des
conqutes de province; car il tait impossible d'assurer comme
aujourd'hui les rsultats d'une campagne par la centralisation du
pouvoir militaire et par une discipline absolue. Si le pays conquis
tait divis en une quantit de seigneuries qui se dfendaient chacune
pour leur compte plutt encore que pour garder la foi jure au suzerain,
les armes taient composes de vassaux qui ne devaient, d'aprs le
droit fodal, que quarante ou soixante jours de campagne, aprs lesquels
chacun retournait chez soi, lorsque le suzerain ne pouvait prendre ses
troupes  solde. Sous ce rapport ds la fin du XIIIe sicle la monarchie
anglaise avait acquis une grande supriorit sur la monarchie franaise.
La fodalit anglo-normande formait un faisceau plus un que la fodalit
franaise; elle l'avait prouv en se faisant octroyer la grande charte,
et tait par suite de cet accord intimement lie au suzerain. Cette
forme de gouvernement, relativement librale, avait amen l'aristocratie
anglaise  introduire dans ses armes des troupes de gens de pied pris
dans les villes, qui taient dj disciplins, habiles  tirer de l'arc,
et qui dterminrent le gain de presque toutes les funestes batailles du
XIVe sicle, Crcy, Poitiers, etc. Le mme sentiment de dfiance qui
faisait que le seigneur fodal franais isolait son chteau de la ville
place sous sa protection, ne lui permettait pas de livrer des armes aux
bourgeois, de les familiariser avec les exercices militaires; il
comptait sur ses hommes, sur la bont de son cheval et de son armure,
sur son courage surtout, et mprisait le fantassin qu'il n'employait en
campagne que pour faire nombre, le comptant d'ailleurs pour rien au
moment de l'action. Cet esprit qui fut si fatal  la France  l'poque
des guerres avec les anglais, et qui fut cause de la perte des armes
franaises dans maintes batailles ranges pendant le XIVe sicle, malgr
la supriorit incontestable de la gendarmerie fodale de ce pays, tait
essentiellement favorable au dveloppement de l' architecture militaire;
et, en effet, nulle part en Occident, on ne rencontre de plus
nombreuses, de plus compltes et plus belles fortifications fodales,
pendant les XIIIe et XIVe sicles, qu'en France (voy. CHTEAU, DONJON,
TOUR, PORTE)[173]. C'est dans les chteaux fodaux surtout qu'il faut
tudier les dispositions militaires; c'est l qu'elles se dveloppent du
XIIe au XIVe sicle avec un luxe de prcautions, une puissance de moyens
extraordinaires.

Nous avons distingu dj les chteaux, servant de refuges, de
citadelles, aux garnisons des villes, se reliant aux enceintes urbaines,
des chteaux isols dominant des villages, des bourgades et des petites
villes ouvertes, ou commandant leurs dfenses, et ne s'y rattachant que
par des ouvrages intermdiaires. Parmi ces chteaux il en tait de
plusieurs sortes, les uns se composaient d'un simple donjon entour
d'une enceinte et de quelques logements, d'autres comprenaient de vastes
espaces enclos de fortes murailles, des rduits isols, un ou plusieurs
donjons; placs sur des routes, ils pouvaient intercepter les
communications, et formaient ainsi des places fortes, vastes et d'une
grande importance sous le point de vue militaire, exigeant pour les
bloquer une arme nombreuse, pour les prendre, un attirail de sige
considrable et un temps fort long. Les chteaux, ou plutt les groupes
de chteaux de Loches et de Chauvigny, que nous avons dj cits,
taient de ce nombre[174]. Autant que faire se pouvait, on profitait des
escarpements naturels du terrain pour planter les chteaux; car ils se
trouvaient ainsi  l'abri des machines de guerre, de la sape ou de la
mine; l'attaque ne se faisant que de trs-prs, et les machines de jet
ne pouvant lever leurs projectiles qu' une hauteur assez limite, il y
avait avantage  dominer l'assaillant soit par les escarpements des
rochers, soit par des constructions d'une grande lvation, en se
rservant dans la construction intrieure des tours et courtines le
moyen de battre l'ennemi extrieur au niveau du plan de l'attaque. Nous
avons vu que les tours de l'poque romane ancienne taient pleines dans
leur partie infrieure, et les courtines terrasses. Ds le commencement
du XIIe sicle on avait reconnu l'inconvnient de ce mode de
construction qui ne donnait  l'assig que le sommet de ces tours et
courtines pour se dfendre, et livrait tous les soubassements aux
mineurs ou pionniers ennemis; ceux-ci pouvaient poser des tanons sous
les fondations, et faire tomber de larges pans de murailles en mettant
le feu  ces tais, ou creuser une galerie de mine sous ces fondations
et terrassements, et dboucher dans l'intrieur de l'enceinte.

Pour prvenir ces dangers les constructeurs militaires tablirent, dans
les tours, des tages depuis le sol des fosss ou le niveau de l'eau, ou
l'arase de l'escarpement de rocher; ces tages furent percs de
meurtrires, se chevauchant ainsi que l'indique la figure 21, de manire
 envoyer des carreaux sur tous les points de la circonfrence des tours
autant que faire se pouvait; ils en tablirent galement dans les
courtines, surtout lorsqu'elles servaient de murs  des logis diviss en
tages, ce qui dans les chteaux avait presque toujours lieu. Les
pionniers arrivaient ainsi plus difficilement au pied des murs, car il
leur fallait se garantir non-seulement contre les projectiles jets de
haut en bas, mais aussi contre les traits dcochs obliquement et
horizontalement par les meurtrires; s'ils parvenaient  faire un trou
au pied du mur ou de la tour, ils devaient se trouver en face d'un corps
d'assigs qui, prvenus par les coups de la sape, avaient pu lever une
palissade ou un second mur en arrire de ce trou, et rendre leur travail
inutile. Ainsi, lorsque l'assaillant avait, au moyen de ses engins,
dmont les hourds, crt les crnaux, combl les fosss, lorsque avec
ses compagnies d'archers ou d'arbaltriers, balayant le sommet des
remparts, il avait ainsi rendu le travail des pionniers possible,
ceux-ci,  moins qu'ils ne fussent trs-nombreux et hardis, qu'ils
pussent entreprendre de larges tranches et faire tomber un ouvrage
entier, trouvaient derrire le percement un ennemi qui les attendait
dans les salles basses ou niveau du sol. L'assaillant et-il pntr
dans ces salles en tuant les dfenseurs, qu'il ne pouvait monter aux
tages suprieurs que par des escaliers troits facilement barricads,
et munis de portes ou de grilles.

Nous devons observer que les dfenses extrieures, les tours des lices,
taient perces de meurtrires permettant  l'assig un tir rasant,
afin de dfendre les approches  une grande distance, tandis que les
meurtrires des tours et courtines des secondes enceintes taient
perces de faon  faciliter le tir plongeant. Toutefois ces ouvertures,
qui n'avaient  l'extrieur que 0m,10 de largeur environ, et 1m,  1m,50
 l'intrieur, servaient plutt  reconnatre les mouvements des
assigeants et  donner du jour et de l'air dans les salles des tours
qu' la dfense; elles battaient les dehors suivant un angle trop aigu,
surtout quand les murs des tours sont pais, pour qu'il ft possible de
nuire srieusement aux assaillants, en dcochant des carreaux, des
sagettes ou viretons par ces fentes troites (voy. TOUR); la vritable
dfense tait dispose au sommet des ouvrages. L, en temps de paix, et
quand les hourds n'taient pas monts, le mur du parapet dont
l'paisseur varie de 0m,50  0m,70, perc d'archres rapproches, dont
l'angle d'ouverture est presque droit, battait tous les points des
dehors; les crneaux, munis de portires en bois roulant sur un axe
horizontal et qu'on relevait plus ou moins au moyen d'une crmaillre
suivant que l'ennemi tait plus ou moins loign, permettaient de
dcouvrir facilement les fosss et la campagne en restant  couvert
(voy. CRNEAU, MEURTRIRE).

Les tours rondes flanquant les courtines rsistaient mieux  la sape et
aux coups du blier que les tours carres; aussi avaient-elles t
adoptes gnralement ds les premiers sicles du moyen ge; mais
jusqu' la fin du XIIe sicle leur diamtre tait petit; elles ne
pouvaient contenir qu'un nombre trs-restreint de dfenseurs, leur
circonfrence peu tendue ne permettait d'ouvrir que deux ou trois
meurtrires  chaque tage, et par consquent elles battaient faiblement
les deux courtines voisines; leur diamtre fut augment au XIIIe sicle,
lorsqu'elles furent munies d'tages jusqu'au niveau du foss. Il tait
plus facile  un assigeant de battre une tour qu'une courtine (22); car
une fois log au point A, du moment qu'il avait dtruit ou brl les
hourds de B en C, l'assig ne pouvait l'inquiter, mais dans les
enceintes des villes toutes les tours tant fermes  la gorge en D,
lorsque l'assaillant avait fait un trou en A ou fait tomber la
demi-circonfrence extrieure de la tour, il n'tait pas dans la ville,
et trouvait de nouvelles difficults  vaincre, c'est pourquoi dans les
siges des places on s'attaquait de prfrence aux courtines, quoique
les approches en fussent plus difficiles que celles des tours (23);
l'assigeant, arriv au point A aprs avoir dtruit les dfenses
suprieures des tours B C, et fait son trou ou sa brche, tait dans la
ville,  moins, ce qui arrivait souvent, que les assigs n'eussent
lev promptement un second mur E F; mais il tait rare que ces dfenses
provisoires pussent tenir longtemps. Toutefois, dans les siges bien
dirigs, l'assaillant faisait toujours plusieurs attaques simultanes,
les unes au moyen de la mine, d'autres par la sape, d'autres enfin (et
celles-l taient les plus terribles) au moyen des beffrois roulants;
car une fois le beffroi amen le long des murailles, la russite de
l'assaut n'tait pas douteuse. Mais pour pouvoir amener sans risquer de
les voir brler par les assigs, ces tours de bois contre le parapet,
il fallait dtruire les hourds ou crtes des courtines et tours
voisines, ce qui exigeait l'emploi de nombreux engins et beaucoup de
temps. Il fallait combler solidement les fosss, s'tre assur, lorsque
le foss tait sec, que l'assig n'avait pas min le fond de ce foss
sous le point o la tour tait dirige, ce qu'il ne manquait pas de
tenter, lorsque la nature du sol ne s'y opposait pas.

 la fin du XIIIe sicle dj, on avait senti la ncessit, pour mieux
battre les courtines, non-seulement d'augmenter le diamtre des tours,
et de rendre par consquent la destruction de leurs dfenses suprieures
plus longue et plus difficile, mais encore d'augmenter leurs flancs en
les terminant  l'extrieur par un bec saillant qui leur donnait dj la
forme d'une corne (24). Ce bec A avait plusieurs avantages: 1 il
augmentait considrablement la force de rsistance de la maonnerie de
la tour au point o on pouvait tenter de la battre avec le mouton ou de
la saper; 2 il dfendait mieux les courtines en tendant les flancs des
hourds B C qui se trouvaient ainsi se rapprocher d'une ligne
perpendiculaire aux remparts (voy. TOUR); 3 en loignant les pionniers,
il permettait aux dfenseurs placs dans les hourds des courtines en D,
de les dcouvrir suivant un angle beaucoup moins aigu que lorsque les
tours taient circulaires, et par consquent de leur envoyer des
projectiles de plus prs.  Carcassonne les becs sont disposs ainsi que
l'indique en plan la figure 24. Mais au chteau de Loches, comme 
Provins  la porte Saint-Jean, on leur donnait la forme en plan de deux
courbes brises (24 _bis_);  la porte de Jouy de la mme ville (24
_ter_), ou aux portes de Villeneuve-le-Roi, la forme d'ouvrages
rectangulaires poss en pointe, de manire  battre obliquement l'entre
et les deux courtines voisines. On avait donc reconnu ds le XIIIe
sicle l'inconvnient des tours rondes, leur faiblesse au point de la
tangente parallle aux courtines (voy. PORTE). L'emploi de ces moyens
parat avoir t rserv pour les places trs-fortement dfendues,
telles que Carcassonne, Loches, etc., car parfois  la fin du XIIIe
sicle, dans des places de second ordre, on se contentait de tours
carres peu saillantes pour dfendre les courtines, ainsi qu'on peut le
voir encore de nos jours sur l'un des fronts de l'enceinte
d'Aigues-Mortes (25), dont les remparts (sauf la tour de Constance A qui
avait t btie par saint Louis et qui servait de donjon et de phare)
furent levs par Philippe le Hardi[175].

Mais c'est aux angles saillants des places que l'on reconnut surtout la
ncessit de disposer des dfenses d'une grande valeur. Comme encore
aujourd'hui, l'assaillant regardait un angle saillant comme plus facile
d'accs qu'un front flanqu. Les armes de jet n'tant pas d'une grande
porte jusqu'au moment de l'emploi du canon, les angles saillants ne
pouvant tre protgs par des dfenses loignes taient faibles (26);
et lorsque l'assaillant avait pu se loger en A, il tait compltement
masqu pour les dfenses rapproches. Il fallait donc que les _tours du
coin_, comme on les appelait gnralement alors, fussent trs-fortes par
elles-mmes. On les btissait sur une circonfrence plus grande que les
autres, on les tenait plus haute, on multipliait les obstacles  leur
base  l'extrieur, par des fosss plus larges, des palissades,
quelquefois mme des ouvrages avancs, on les armait de becs saillants,
on les isolait des courtines voisines, on avait le soin de bien munir
les deux tours en retour[176], et parfois de runir ces tours par un
second rempart intrieur (26 _bis_)[177]. On vitait d'ailleurs autant
que possible ces angles saillants dans les places bien fortifies, et
lorsqu'ils existaient, c'est qu'ils avaient t imposs par la
configuration du terrain, afin de dominer un escarpement, de commander
une route ou une rivire, et pour empcher l'ennemi de s'tablir de
plain-pied au niveau de la base des remparts.

Jusqu'au XIVe sicle les portes taient munies de vantaux bien doubls,
de herses, de mchicoulis, de bretches  doubles et triples tages,
mais elles ne possdaient pas de ponts-levis. Dans les chteaux, souvent
des ponts volants en bois, qu'on enlevait en cas de sige,
interceptaient compltement les communications avec le dehors; mais dans
les enceintes des villes, des barrires palissades ou des barbacanes
dfendaient les approches; du reste, une fois la barrire prise, on
entrait ordinairement dans la ville de plain-pied. Ce ne fut gure qu'au
commencement du XIVe sicle que l'on commena d'tablir  l'entre des
ponts jets sur les fosss, devant les portes, des ponts-levis en bois
tenant aux barrires (27), ou  des ouvrages avancs en maonnerie
(28)[178]. Puis bientt, vers le milieu du XIVe sicle, on appliqua le
pont-levis aux portes elles-mmes, ainsi qu'on peut le voir au fort de
Vincennes, entre autres exemples (voy. PONT-LEVIS). Cependant, nous
devons dire que dans beaucoup de cas, mme pendant les XIVe et XVe
sicles, les ponts-levis furent seulement attachs aux ouvrages avancs.
Ces ponts-levis taient disposs comme ceux gnralement employs
aujourd'hui, c'est--dire, composs d'un tablier en charpente qui se
relevait sur un axe, au moyen de deux chanes, de leviers et de
contre-poids; en se relevant, le tablier fermait (comme il ferme encore
dans nos forteresses) l'entre du passage. Mais on employait pendant les
XIIe, XIIIe et XIVe sicles, d'autres genres de fermetures  bascule; on
avait le _tapecu_, spcialement adapt aux poternes, et qui roulant sur
un axe plac horizontalement au sommet du vantail retombait sur les
talons du sortant (29). Les portes de barrires qui roulaient sur des
axes horizontaux poss vers la moiti de leur hauteur (30), l'une des
deux moitis servant de contre-poids  l'autre. Dans le beau manuscrit
des _Chroniques de Froissart_ de la bibliothque Impriale[179], on
trouve une vignette qui reprsente l'attaque des barrires de la ville
d'Aubenton par le comte de Hainaut, la porte de la barrire est dispose
de cette manire (31); elle est munie et dfendue par deux tours de
bois. En arrire on voit la porte de la ville qui est une construction
de pierre, bien que le texte dise que la ville d'Aubenton n'toit
ferme que de palis. Des soldats jettent par-dessus les crneaux un
banc, des meubles, des pots.

Nous avons vu comment pendant les XIIe et XIIIe sicles il tait d'usage
de garnir les sommets des tours et courtines de hourds en bois. Il n'est
pas besoin de dire que les assaillants, au moyen des machines de jet,
cherchaient  briser ces hourds avec des pierres, ou  les incendier
avec des projectiles enflamms, ce  quoi ils parvenaient facilement, si
les murailles n'taient pas d'une trs-grande lvation, ou si les
hourds n'taient pas garnis de peaux fraches. Dj vers le milieu du
XIIIe sicle on avait cherch  rendre les hourds en charpente moins
faciles  brler en les portant sur des consoles formes
d'encorbellements de pierre. C'est ainsi qu' Coucy les hourds des
portes de la ville, des tours et du donjon, qui datent de cette poque,
taient supports (voy. HOURD). Mais encore les parements et les
planchers de ces hourds pouvaient-ils prendre feu. Au XIVe sicle,
pendant les guerres de cette poque, o tant de villes en France furent
incendies et pilles, arses et robes, comme dit Froissart, on
remplaa presque partout les hourds de charpente par des bretches
continues de pierre, qui prsentaient tous les avantages des hourds, en
ce qu'elles battaient le pied des murailles, sans en avoir les
inconvnients; ces nouveaux couronnements ne pouvaient tre incendis et
rsistaient mieux aux projectiles lancs par les engins; ils taient
fixes et ne se posaient pas seulement en temps de guerre comme les
hourds de bois. Mais pour offrir un large chemin de ronde aux
dfenseurs, et une saillie sur le nu des murs qui permt d'ouvrir des
mchicoulis d'une bonne dimension, il fallut bientt modifier tout le
systme de la construction des parties suprieures des dfenses. Au
moyen des hourds de bois non-seulement on ajoutait au chemin de ronde en
maonnerie fixe A (32) une coursire B perce de mchicoulis en C et
d'archres en D, mais on augmentait encore souvent la largeur des
chemins de ronde, soit en faisant dborder les hourds  l'intrieur de
la ville en E, soit en ajoutant au chemin de ronde des planchers de bois
F dont les solives entraient dans des trous mnags de distance en
distance sous la tablette du boulevard, et taient supportes par des
poteaux G. Ces supplments de dfenses taient ordinairement rservs
pour les courtines qui paraissaient faibles, et dont les approches
taient faciles[180]. Les hourds avaient l'avantage de laisser subsister
le parapet de pierre H, et de conserver encore une dfense debout
derrire eux, lorsqu'ils taient briss ou brls. On obtenait
difficilement avec les bretches et mchicoulis de pierre ces grands
espaces et ces divisions utiles  la dfense; voici comme on procdait
pour les courtines que l'on tenait  bien munir (33). On posait des
corbeaux les uns sur les autres formant encorbellements espacs environ
de 0m,70  1m,20 au plus d'axe en axe. Sur l'extrmit de ces corbeaux
on levait un parapet crnel B de 0m,33  0m,40 en pierre, et de 2
mtres de haut. Pour maintenir la bascule des corbeaux en C, on montait
un mur perc de portes et d'ouvertures carres de distance en distance,
et qui tait assez haut pour donner  la couverture D l'inclinaison
convenable. Derrire le mur C on tablissait des coursires de bois L,
qui remplaaient les chemins E des hourds de bois (fig. 32), et qui
taient ncessaires  l'approvisionnement des parapets et  la
circulation, sans gner les arbaltriers ou archers posts en G (fig.
33). Pour les tours on fit mieux encore (34). Disposant l'tage des
mchicoulis G comme celui des courtines, on surleva le mur C d'un tage
H perc de crneaux ou de meurtrires, et mme quelquefois  la chute
des combles en I on mnagea encore un chemin dcouvert crnel. Ainsi le
chemin G et-il t pris par escalade, ou au moyen des beffrois mobiles,
aprs la destruction des parapets B, qu'en barricadant les portes K on
pouvait encore culbuter l'assaillant qui serait parvenu  se loger en G
sur un espace sans issues, en lui jetant par les crneaux des tages H
et I des pierres, madriers et tous autres projectiles. Le manuscrit de
Froissart, de la bibliothque Impriale, que nous avons dj cit, donne
dans ses vignettes un grand nombre de tours disposes de cette manire
(35)[181]. Beaucoup de ces figures font voir que l'on conservait avec
les mchicoulis de pierre des hourds de bois A, maintenus pour la
dfense des courtines; et, en effet, ces deux dfenses furent longtemps
appliques ensemble, les bretches et hourds de bois tant beaucoup
moins dispendieux  tablir que les mchicoulis de pierre (voy.
MACHICOULIS). Le chteau de Pierrefonds, bti pendant les dernires
annes du XIVe sicle, prsente encore d'une manire bien complte ces
sortes de dfenses suprieures. Voici (36) l'tat actuel de l'angle
form par la tour du nord-est et la courtine nord. On voit parfaitement
en A les mchicoulis encore en place, en B l'arrachement des parapets de
pierre, en C le filet de l'appentis qui recouvrait le chemin de ronde D,
en E les corbeaux de pierre qui portaient le fatage de cet appentis, en
G les portes qui donnaient entre de l'escalier sur les chemins de
ronde, et en F des ouvertures permettant de passer du dedans de la tour
des projectiles aux dfenseurs des crneaux; en H un tage crnel
couvert au-dessus des mchicoulis, et en I le dernier crnelage
dcouvert  la base du comble; en K la tour de l'escalier servant de
guette  son sommet. Mais, dans les chteaux particulirement,  cause
du peu d'espace rserv entre leurs enceintes, les courtines devenaient
murs goutterots des btiments rangs entre les tours le long de ces
enceintes, de sorte que le chemin de ronde donnait accs dans des salles
qui remplaaient l'appentis de bois L, indiqu dans la figure 33 (voy.
CHTEAU, CHEMIN de ronde). Voici la restauration (37) de cette partie
des dfenses de Pierrefonds. On comprendra ainsi facilement la
destination de chaque dtail de la construction militaire que nous
venons de dcrire. Mais c'taient l les dfenses les plus fortes des
tours et des murailles, et beaucoup leur taient infrieures comme
disposition, se composaient seulement de crneaux et mchicoulis peu
saillants avec chemin de ronde peu large. Tels sont les murs d'Avignon
qui, comme conservation, sont certes les plus beaux qu'il y ait sur le
sol actuel de la France, mais qui, comme force, ne prsentaient pas une
dfense formidable pour l'poque o ils furent levs. Suivant la
mthode alors en usage en Italie, les murs d'Avignon sont flanqus de
tours qui, sauf quelques exceptions, sont carres[182]. En France la
tour ronde avait t reconnue avec raison comme plus forte que la tour
carre; car, ainsi que nous l'avons dmontr plus haut, le pionnier
attach  la base de la tour ronde tait battu obliquement par les
courtines voisines, tandis que s'il arrivait  la base de la facre
extrieure d'une tour carre, il tait compltement masqu pour les
dfenses rapproches (38); et en empchant les dfenseurs de se montrer
aux crneaux, en dtruisant quelques mchicoulis placs
perpendiculairement au-dessus de lui, il pouvait saper en toute
scurit. Contrairement aussi aux usages admis dans la fortification
franaise des XIIIe et XIVe sicles, les tours carres des remparts
d'Avignon sont ouvertes du ct de la ville (39), et ne pouvaient tenir,
par consquent, du moment que l'ennemi s'tait introduit dans la cit.
Les murs d'Avignon ne sont gure qu'une enceinte flanque, comme
l'taient les enceintes extrieures des villes munies de doubles
murailles, et non des courtines interrompues par des forts pouvant tenir
contre un ennemi matre de la place. Ces murailles ne sont mme pas
garnies dans toute leur tendue de mchicoulis, et le ct du midi de la
ville n'est dfendu que par de simples crnelages non destins 
recevoir des hourds de bois. Leur hauteur n'atteint pas le minimum donn
aux bonnes dfenses pour les mettre  l'abri des chelades[183]. Mais en
revanche si l'enceinte d'Avignon n'tait qu'une dfense de deuxime ou
de troisime ordre, le chteau, rsidence des papes pendant le XIVe
sicle, tait une redoutable citadelle, pouvant,  cause de son
assiette, de son tendue, et de la hauteur de ses tours, soutenir un
long sige. L encore les tours sont carres, mais d'une paisseur et
d'une lvation telles qu'elles pouvaient dfier la sape et les
projectiles lancs par les engins alors en usage; elles taient
couronnes de parapets et mchicoulis en pierre ports sur des corbeaux.
Quant aux mchicoulis des murs, ils se composent d'une suite d'arcs en
tiers-point laissant entre eux et le parement extrieur un espace vide
propre  jeter des pierres ou tous autres projectiles (40) (voy.
MCHICOULIS).

Dans les provinces du midi et de l'ouest ces sortes de mchicoulis
taient fort en usage au XIVe sicle; et ils taient prfrables aux
mchicoulis des hourds de bois ou des parapets de pierre posant sur des
corbeaux, en ce qu'ils taient continus, non interrompus par les solives
ou les consoles, et qu'ils permettaient ainsi de jeter sur l'assaillant,
le long du mur, de longues et lourdes pices de bois qui tombant en
travers, brisaient infailliblement les chats et pavois, sous lesquels se
tenaient les pionniers.

L'art de la fortification qui avait fait, au commencement du XIIIe
sicle, un grand pas, et qui tait rest  peu prs stationnaire pendant
le cours de ce sicle, fit de nouveaux progrs en France pendant les
guerres de 1330  1400. Quand Charles V eut ramen l'ordre dans le
royaume, et repris un nombre considrable de places aux Anglais, il fit
rparer ou reconstruire presque toutes les dfenses des villes ou
chteaux reconquis, et dans ces nouvelles dfenses il est facile de
reconnatre une mthode, une rgularit qui indiquent un art avanc et
bas sur des rgles fixes. Le chteau de Vincennes en est un exemple
(41)[184]. Bti en plaine, il n'y avait pas  profiter l de certaines
dispositions particulires du terrain; aussi son enceinte est-elle
parfaitement rgulire, ainsi que le donjon et ses dfenses. Toutes les
tours sont barlongues ou carres, mais hautes, paisses et bien munies 
leur sommet d'chauguettes saillantes flanquant les quatre faces; le
donjon est galement flanqu aux angles de quatres tournelles; les
distances entre les tours sont gales; celles-ci sont fermes et peuvent
se dfendre sparment[185]. Le chteau de Vincennes fut commenc par
Philippe de Valois et achev par Charles V, sauf la chapelle, qui ne fut
termine que sous Franois Ier et Henri II.

Le systme fodal tait essentiellement propre  la dfense et 
l'attaque des places;  la dfense, en ce que les seigneurs et leurs
hommes vivaient continuellement dans ces forteresses qui protgeaient
leur vie et leur avoir, ne songeaient qu' les amliorer et les rendre
plus redoutables chaque jour, afin de pouvoir dfier l'ambition de leurs
voisins ou imposer des conditions  leur suzerain. A l'attaque, en ce
que, pour s'emparer d'une forteresse alors, il fallait en venir aux
mains chaque jour, disposer par consquent de troupes d'lite, braves,
et que la vigueur et la hardiesse faisaient plus que le nombre des
assaillants, ou les combinaisons savantes de l'attaque. Les
perfectionnements dans l'art de dfendre et d'attaquer les places fortes
taient dj trs-dvelopps en France, alors que l'art de la guerre de
campagne tait rest stationnaire. La France possdait des troupes
d'lite excellentes composes d'hommes habitus aux armes ds leur
enfance, braves jusqu' la tmrit, et elle n'avait pas d'armes; son
infanterie ne se composait que de soudoyers gnois, brabanons,
allemands, et de troupes irrgulires des bonnes villes, mal armes,
n'ayant aucune notion des manoeuvres, indisciplines, plus embarrassantes
qu'utiles dans une action. Ces troupes se dbandaient au premier choc,
se prcipitaient sur les rserves et mettaient le dsordre dans les
escadrons de gendarmerie[186]. Le passage de Froissart que nous donnons
en note tout au long, fait comprendre ce qu'tait pendant la premire
moiti du XIVe sicle une arme franaise, et quel peu de cas la
noblesse faisait de ces troupes de _bidauds_, de _brigands_[187]
d'arbaltriers gnois, de l'infanterie enfin. Les Anglais commencrent 
cette poque  mettre en ligne une infanterie nombreuse, discipline,
exerce au tir de l'arc[188], se servant dj d'armes  feu[189]. La
supriorit de la chevalerie, jusqu'alors incontestable, tait  son
dclin; la gendarmerie franaise ne fit en rase campagne que se
prcipiter de dfaites en dfaites jusqu'au moment o du Guesclin
organisa des compagnies de fantassins aguerris et disciplins, et par
l'ascendant de son mrite comme capitaine, parvint  mieux diriger la
bravoure de sa chevalerie. Ces transformations dans la composition des
armes, et l'emploi du canon, modifirent ncessairement l'art de la
fortification, lentement il est vrai, car la fodalit se pliait
difficilement aux innovations dans l'art de la guerre; il fallut qu'une
longue et cruelle exprience lui apprt,  ses dpens, que la bravoure
seule ne suffisait pas pour gagner des batailles ou prendre des places;
que les fortes et les hautes murailles de ses chteaux n'taient pas
imprenables pour un ennemi procdant avec mthode, mnageant son monde
et prenant le temps de faire des travaux d'approche. La guerre de sige
pendant le rgne de Philippe de Valois n'est pas moins intressante 
tudier que la guerre de campagne; l'organisation et la discipline des
troupes anglaises leur donne une supriorit incontestable sur les
troupes franaises dans l'une comme dans l'autre guerre.  quelques mois
de distance, l'arme franaise, sous les ordres du duc de
Normandie[190], met le sige devant la place d'Aiguillon, situe au
confluent du Lot et de la Garonne, et le roi d'Angleterre assige
Calais. L'arme franaise nombreuse, que Froissart value  prs de cent
mille hommes, compose de la fleur de la chevalerie, aprs de nombreux
assauts, des traits de bravoure inous, ne peut entamer la forteresse;
le duc de Normandie, ayant dj perdu beaucoup de monde, se dcide 
faire un sige en rgle: Lendemain (de l'attaque infructueuse du pont
du chteau) vinrent deux matres engigneurs au duc de Normandie et aux
seigneurs de son conseil, et dirent que, si on les vouloit croire et
livrer bois et ouvriers  foison, ils feroient quatre grands kas[191]
forts et hauts sur quatre grands forts nefs et que on mneroit jusques
aux murs du chtel, et seroient si hauts qu'ils surmonteroient les murs
du chteau.  ces paroles entendit le duc volontiers, et commande que
ces quatre kas fussent faits, quoi qu'ils dussent coter, et que on mt
en oeuvre tous les charpentiers du pays, et que on leur payt largement
leur journe, parquoi ils ouvrissent plus volontiers et plus
appertement. Ces quatre kas furent faits  la devise[192] et ordonnance
des deux matres, en quatre fortes nefs; mais on y mit longuement, et
cota grands deniers. Quand ils furent parfaits, et les gens dedans
entrs qui  ceux du chtel devoient combattre, et ils eurent pass la
moiti de la rivire, ceux du chtel firent descliquer quatre
martinets[193] qu'ils avoient nouvellement fait faire, pour remdier
contre les quatre kas dessus dits. Ces quatre martinets jetrent si
grosses pierres et si souvent sur ces kas, qu'ils furent bientt
dbriss, et si froisss que les gens d'armes et ceux qui les
conduisoient ne se purent dedans garantir. Si les couvint retraire
arrire, ainois qu'ils fussent outre la rivire; et en fut l'un
effondr au fond de l'eau; et la plus grande partie de ceux qui toient
dedans noys; dont ce fut piti et dommage: car il y avoit de bons
chevaliers et cuyers, qui grand dsir avoient de leurs corps avancer,
pour honneur acquerre[194]. Le duc de Normandie avait jur de prendre
Aiguillon, personne dans son camp n'osait parler de dloger, mais les
comtes de Ghines et de Tancarville allrent trouver le roi  Paris. Si
lui recordrent la manire et l'tat du sige d'Aiguillon, et comment le
duc son fils l'avoit fait assaillir par plusieurs assauts, et rien n'y
conquroit. Le roi en fut tout merveill, et ne remanda point adonc le
duc son fils; mais vouloit bien qu'il se tnt encore devant Aiguillon,
jusques  tant qu'il les et contraints et conquis par la famine,
puisque par assaut ne les pouvoit avoir.

Ce n'est pas avec cette tmraire imprvoyance que procde le roi
d'Angleterre; il dbarque  la Hague,  la tte d'une arme peu
nombreuse, mais discipline; il marche  travers la Normandie en ayant
toujours le soin de flanquer le gros de son arme de deux corps de
troupes lgres commandes par des capitaines connaissant le terrain,
qui battent le pays  droite et  gauche, et qui chaque soir viennent
camper autour de lui. Sa flotte suit les ctes paralllement  son arme
de terre, de manire  lui mnager une retraite en cas d'chec; il
envoie aprs chaque prise dans ses vaisseaux les produits du pillage des
villes. Il arrive aux portes de Paris, continue sa course victorieuse
jusqu'en Picardie; l il est enfin rejoint par l'arme du roi de France,
la dfait  Crcy, et se prsente devant Calais. Quand le roi
d'Angleterre fut venu premirement devant la ville de Calais, ainsi que
celui qui moult la dsiroit conqurir, il l'assigea par grand'manire
et de bonne ordonnance, et fit btir et ordonner entre la ville et la
rivire et le pont de Nieulay htels et maisons, et charpenter de gros
merrein, et couvrir les dites maisons, qui toient assises et ordonnes
par rues bien et faiticement, d'estrain[195] et de gents, ainsi comme
s'il dt l demeurer dix ou douze ans; car telle toit son intention
qu'il ne s'en partiroit, par hiver ni par t, tant qu'il l'et
conquise, quel temps ni quelle poine il y dt mettre ni prendre. Et
avoit en cette neuve ville du roi toutes choses ncessaires appartenant
 un ost, et plus encore, et place ordonne pour tenir march le
mercredi et le samedi; et l toient merceries, boucheries, halles de
draps et de pain et de toutes autres ncessits; et en recouvroit-on
tout aisment pour son argent; et tout ce leur venoit tous les jours,
par mer, d'Angleterre et aussi de Flandre, dont ils toient conforts de
vivres et de marchandises. Avec tout ce, les gens du roi d'Angleterre
couroient moult souvent sur le pays, en la comt de Ghines, en
Therouenois, et jusques aux portes de Saint-Omer et de Boulogne; si
conqueroient et ramenoient en leur ost grand'foison de proie, dont ils
toient rafrachis et ravitaills. _Et point ne faisoit le roi ses gens
assaillir ladite ville de Calais, car bien savoit qu'il y perdroit sa
peine et qu'il se travailleroit en vain_. Si pargnoit ses gens et son
artillerie, et disoit qu'il les affameroit, quelque long terme qu'il y
dt mettre, si le roi Philippe de France derechef ne le venoit combattre
et lever le sige. Mais le roi Philippe arrive devant Calais  la tte
d'une belle arme, aussitt le roi d'Angleterre fait munir les deux
seuls passages par lesquels les Franais pouvaient l'attaquer, l'un de
ces passages tait par les dunes le long du rivage de la mer; le roi
d'Angleterre fait traire toutes ses naves et ses vaisseaux par devers
les dunes, et bien garnir et fournir de bombardes, d'arbaltres,
d'archers et d'espringales, et de telles choses par quoi l'ost des
Franois ne pt ni ost par l passer. L'autre tait le pont de
Nieulay; et fit le comte de Derby son cousin aller loger sur ledit pont
de Nieulay,  grand'foison de gens d'armes et d'archers, afin que les
Franois n'y pussent passer, si ils ne passoient parmi les marais, qui
sont impossibles  passer. Entre le mont de Sangattes et la mer de
l'autre ct devant Calais, avoit une haute tour que trente-deux archers
anglois gardoient; et tenoient l endroit le passage des dunes pour les
Franois; et l'avoient  leur avis[196] durement fortifie de grands
doubles fosss. Les gens de Tournay attaquent la tour et la prennent en
perdant beaucoup de monde; mais les marchaux viennent dire au roi
Philippe qu'on ne pouvait passer outre sans sacrifier une partie de son
arme. C'est alors que le roi des Franais s'avise d'envoyer un message
au roi d'Angleterre: Sire, disent les envoys, le roi de France nous
envoie par devers vous et vous signifie qu'il est ci venu et arrt sur
le mont Sangattes pour vous combattre; mais il ne peut ni voir ni
trouver voie comment il puisse venir jusqu' vous; si en a-t-il grand
dsir pour dsassiger sa bonne ville de Calais. Si a fait aviser et
regarder par ses marchaux comment il pourroit venir jusques  vous;
mais c'est chose impossible. Si verroit volontiers que vous voulussiez
mettre de votre conseil ensemble, et il mettroit du sien, et par l'avis
de ceux, aviser place l o on se pt combattre; et de ce sommes-nous
chargs de vous dire et requerre.[197]

Une lettre du roi d'Angleterre  l'archevque d'York fait connatre que
ce prince accepta la singulire proposition du roi Philippe[198], mais
qu'aprs des pourparlers, pendant lesquels l'arme assigeante ne cessa
de se fortifier davantage dans son camp et de garnir les passages, le
roi des Franais dlogea subitement et licencia son monde le 2 aot
1347.

Ce qui prcde fait voir que dj l'esprit militaire se modifiait en
Occident, et dans la voie nouvelle, les Anglo-Normands nous avaient
prcds.  chaque instant au XIVe sicle, l'ancien esprit chevaleresque
des Franais vient se heurter contre l'esprit politique des Anglais,
contre leur organisation nationale, une dj, et puissante par
consquent. L'emploi de la poudre  canon dans les armes et dans les
siges porta un nouveau et terrible coup  la chevalerie fodale.
L'nergie individuelle, la force matrielle, la bravoure emporte,
devaient le cder bientt au calcul,  la prvoyance et  l'intelligence
d'un capitaine, second par des troupes habitues  l'obissance.
Bertrand du Guesclin sert de transition entre les chevaliers des XIIe et
XIIIe sicles et les capitaines habiles des XVe et XVIe sicles. Il faut
dire qu'en France l'infriorit  la guerre n'est jamais de longue
dure, une nation belliqueuse par instinct est plutt instruite par ses
revers encore que par ses succs. Nous avons dit un mot des dfiances de
la fodalit franaise  l'gard des classes infrieures, dfiance qui
tait cause que dans les armes on prfrait des soudoyers trangers 
des nationaux qui, une fois licencis, ayant pris l'habitude des armes
et du pril, se trouvant cent contre un, eussent pu se coaliser contre
le rseau fodal, et le rompre. La royaut, gne par les privilges de
ses vassaux, ne pouvait directement appeler les populations sous les
armes; pour runir une arme elle convoquait les seigneurs, qui se
rendaient  l'appel du suzerain avec les hommes qu'ils taient tenus de
fournir; ces hommes composaient une brillante gendarmerie d'lite suivie
de _bidauds_, de _valets_, de _brigands_, formant plutt un troupeau
embarrassant qu'une infanterie solide. Le roi prenait  solde, pour
combler cette lacune, des arbaltriers gnois, brabanons, des
corporations des bonnes villes. Les premiers, comme toutes les troupes
mercenaires, taient plus disposs  piller qu' se battre pour une
cause qui leur tait trangre; les troupes fournies par les grandes
communes, turbulentes, peu disposes  s'loigner de leurs foyers, ne
devant qu'un service temporaire, profitaient du premier chec pour
rentrer dans leurs villes, abandonnant la cause nationale qui n'existait
pas encore  leurs yeux par suite du morcellement fodal. C'est avec ces
mauvais lments que les rois Philippe de Valois et Jean devaient lutter
contre les armes anglaises et gasconnes dj organises, compactes,
disciplines et rgulirement payes. Ils furent battus, comme cela
devait tre. Les malheureuses provinces du nord et de l'ouest, ravages
par la guerre, brles et pilles, furent bientt rduites au dsespoir;
des hommes qui avaient trembl devant une armure de fer, lorsque cette
armure paraissait invincible, voyant la fleur de la noblesse franaise
dtruite par des archers anglais et des coutilliers gallois, par de
simples fantassins, s'armrent  leur tour; que leur restait-il
d'ailleurs! et formrent les terribles compagnies des Jacques. Ces
troupes de soldats _brigands_, licencies, abandonnes  elles-mmes
aprs les dfaites, se ruaient sur les villes et les chteaux: Et
toujours gagnoient povres brigands, dit Froissart,  drober et piller
villes et chteaux, et y conquroient si grand avoir que c'toit
merveille... ils pioient, telle fois toit, et bien souvent, une bonne
ville ou un bon chtel, une journe ou deux loin; et puis s'assembloient
vingt ou trente brigands, et s'en alloient tant de jour et de nuit, par
voies couvertes que ils entroient en celle ville ou en cel chtel que
pi avoient, droit sur le point du jour, et boutoient le feu en une
maison ou en deux. Et ceux de la ville cuidoient que ce fussent mille
armures de fer, qui vouloient ardoir leur ville: si s'enfuyoient qui
mieux mieux, et ces brigands brisoient maisons, coffres et crins, et
prenoient quant qu'ils trouvoient, puis s'en alloient leur chemin,
chargs de pillage... Entre les autres, eut un brigand en la Languedoc,
qui en telle manire avisa et pia le fort chtel de Combourne qui sied
en Limosin, en trs fort pays durement. Si chevaucha de nuit  tout
trente de ses compagnons, et vinrent  ce fort chtel, et l'chellrent
et gagnrent, et prirent le seigneur dedans que on appelloit le vicomte
de Combourne, et occirent toute la maisne de lans, et mirent le
seigneur en prison en son chtel mme, et le tinrent si longuement,
qu'il se ranonna  tout vingt-quatre mille cus tous appareills. Et
encore dtint ledit brigand ledit chtel et le garnit bien, et en
guerroya le pays. Et depuis, pour ses prouesses, le roi de France le
voulut avoir de-lez lui, et acheta son chtel vingt mille cus; et fut
huissier d'armes du roi de France, et eu grand honneur de-lez le roi. Et
toit appell ce brigand Bacon. Et toit toujours mont de bons
coursiers, de doubles roncins et de gros palefrois, et aussi bien arm
comme un comte et vtu trs richement, et demeura en ce bon tat tant
qu'il vesqui[199]. Voici le roi de France qui traite avec un soldat de
fortune, lui donne une position suprieure, l'attache  sa personne; le
roi fait ici pour la dfense du territoire un pas immense; il va
chercher les dfenseurs du sol en dehors de la fodalit parmi des chefs
sortis du peuple. C'est avec ces compagnies, ces soldats sans patrie,
mais braves, habitus au mtier des armes, avec ces routiers sans foi ni
loi que du Guesclin va reconqurir une  une toutes les places fortes
tombes entre les mains des Anglais. Les malheurs, le dsespoir, avaient
aguerri les populations, les paysans eux-mmes tenaient la campagne et
attaquaient les chteaux.

Pour conqurir une partie des provinces franaises, les Anglais
n'avaient eu  lutter que contre la noblesse fodale; aprs avoir pris
ses chteaux et domaines, et ne trouvant pas de _peuple_ sous les armes,
ils ne laissrent dans leurs places fortes que des garnisons isoles,
peu nombreuses, quelques armures de fer soutenues d'un petit nombre
d'archers; les Anglais pensaient que la noblesse fodale franaise sans
arme ne pouvait, malgr sa bravoure, reprendre ses chteaux. Grande fut
aussi la surprise des capitaines anglais quand,  quelques annes
d'intervalle, ils se trouvrent assaillis non plus seulement par une
brillante chevalerie, mais par des troupes intrpides, disciplines
pendant le combat, obissant aveuglment  la voix de leur chef, ayant
foi en son courage et en son toile, se battant avec sang-froid et
possdant la tnacit, la patience et l'exprience de vieux
soldats[200].

La fodalit avait, ds la fin du XIVe sicle, jou son rle militaire
comme elle avait jou son rle politique. Son prestige tait dtruit, et
Charles VII et Louis XI eurent de vritables armes rgulires.

Si nous nous sommes tendus sur cette question, c'est qu'il nous a paru
ncessaire de faire connatre les transformations par lesquelles l'art
de la guerre a d passer, afin de pouvoir rendre compte des diffrents
systmes de dfense qui furent successivement adopts du Xe au XVIe
sicle. Il n'est pas besoin de dmontrer tout ce qu'il y a d'imprieux
dans l'art de la fortification; ici tout doit tre sacrifi au besoin de
la dfense, et cependant, telle tait la puissance de la tradition
fodale, qu'on emploie longtemps, et jusqu' la fin du XVIe sicle, des
formes, que l'on conserve des dispositions, qui ne se trouvaient
nullement  la hauteur des nouveaux moyens d'attaque. C'est surtout aux
fortifications des chteaux que cette observation s'applique. La
fodalit ne pouvait se rsoudre  remplacer ses hautes tours par des
ouvrages bas et tendus; pour elle le grand donjon de pierre pais et
bien ferm tait toujours le signe de la force et de la domination.
Aussi le chteau passe-t-il brusquement, au XVIe sicle, de la
fortification du moyen ge  la maison de plaisance (voy. CHTEAU).

Il n'en est pas de mme pour les villes: par suite de ses dsastres, la
gendarmerie franaise perdait peu  peu de son ascendant. Indiscipline,
mettant toujours l'intrt fodal avant l'intrt national, elle en
tait pendant les guerres des XIVe et XVe sicles  jouer le rle de
partisans, surprenant des chteaux et des villes, les pillant et
brlant, les perdant le lendemain; tenant tantt pour un parti, tantt
pour un autre, suivant qu'elle y trouvait son intrt du moment. Mais
les corporations des bonnes villes qui ne savaient pas se battre 
l'poque de la conqute d'douard III, s'taient aguerries; plus
disciplines, plus braves et mieux armes, elles prsentaient dj  la
fin du XIVe sicle des troupes assez solides pour qu'on pt leur confier
la garde de postes importants[201]. Vers le milieu de ce sicle on avait
dj fait emploi de bouches  feu, soit dans les batailles ranges soit
dans les siges[202]. Ce nouveau moyen de destruction devait changer et
changea bientt toutes les conditions de l'attaque et de la dfense des
places. Peu importante encore au commencement du XVe sicle,
l'artillerie  feu prend un grand dveloppement vers le milieu de ce
sicle. En France, dit l'illustre auteur dj cit[203], la guerre de
l'Indpendance contre les Anglais avait rveill le gnie guerrier de la
nation, et, non-seulement l'hroque Jeanne d'Arc s'occupait elle-mme
de diriger l'artillerie[204]; mais deux hommes minents sortis du
peuple, les frres Bureau, apportrent tous leurs soins  perfectionner
les bouches  feu et  la conduite des siges. Ils commencrent 
employer, quoique en petit nombre, les boulets de fer au lieu des
boulets de pierre[205], et alors, un projectile du mme poids occupant
un plus petit volume, on put lui donner une plus grande quantit de
mouvement, parce que la pice, ayant un moindre calibre, offrit plus de
rsistance  l'explosion de la poudre.

Ce boulet plus dur ne se brisa plus et put pntrer dans la maonnerie;
il y eut avantage  augmenter sa vitesse en diminuant sa masse; les
bombardes devinrent moins lourdes, quoique leur effet ft rendu plus
dangereux.

Au lieu d'lever des bastilles tout autour de la ville[206], les
assigeants tablirent, devant les grandes forteresses, un parc entour
d'un retranchement situ dans une position centrale, hors de la porte
du canon. De ce point, ils conduisirent un ou deux boyaux de tranche
vers les pointes o ils placrent leurs batteries[207]... Nous sommes
arrivs au moment o les tranches furent employes comme moyen
d'approche concurremment avec les couverts en bois... Aux frres Bureau
revient l'honneur d'avoir les premiers fait l'emploi le plus judicieux
de l'artillerie  feu dans les siges. De sorte que les obstacles
tombrent devant eux, les murailles frappes ne rsistaient plus  leurs
boulets et volaient en clats. Les villes que dfendaient les Anglais et
qu'ils avaient mis des mois entiers  assiger, lors de leur invasion,
furent enleves en peu de semaines. Ils avaient employ quatre mois 
assiger Harfleur, en 1440; huit mois  assiger Rouen, en 1418; dix
mois  s'emparer de Cherbourg, en 1418, tandis qu'en 1450, toute la
conqute de la Normandie, qui obligea  entreprendre soixante siges,
fut accomplie par Charles VII en un an et six jours[208].

L'influence morale exerce par la grosse artillerie est devenue si
grande qu'il suffit de son apparition pour faire rendre les villes.

... Disons-le donc, en l'honneur de l'arme, c'est autant aux progrs de
l'artillerie qu' l'hrosme de Jeanne d'Arc, que la France est
redevable d'avoir pu secouer le joug tranger de 1428  1450. Car, la
crainte que les grands avaient du peuple, les dissensions des nobles
eussent peut-tre amen la ruine de la France, si l'artillerie,
habilement conduite, ne ft venue donner au pouvoir royal une force
nouvelle, et lui fournir  la fois le moyen de repousser les ennemis de
la France et de dtruire les chteaux de ces seigneurs fodaux qui
n'avaient point de patrie.

Cette priode de l'histoire signale une re nouvelle. Les Anglais ont
t vaincus par les armes  feu, et le roi, qui a reconquis son trne
avec des mains plbiennes, se voit pour la premire fois  la tte de
forces qui n'appartiennent qu' lui. Charles VII, qui nagure empruntait
aux villes leurs canons pour faire les siges, possde une artillerie
assez nombreuse pour tablir des attaques devant plusieurs places  la
fois, ce qui excite  juste titre l'admiration des contemporains. Par la
cration des compagnies d'ordonnance et par l'tablissement des
francs-archers, le roi acquiert une cavalerie et une infanterie
indpendantes de la noblesse...

L'emploi des bouches  feu dans les siges dut avoir pour premier
rsultat de faire supprimer partout les hourds et bretches en bois, et
dut contribuer  l'tablissement des mchicoulis et parapets crnels de
pierre ports sur corbeaux en saillie sur le nu des murs. Car les
premires bouches  feu paraissent tre souvent employes non-seulement
pour lancer des pierres rondes en bombe, comme les engins 
contre-poids, mais aussi des projectiles incendiaires, des barillets
contenant une composition inflammable et dtonante, telle que le feu
grgeois dcrit par Joinville, et connu ds le XIIe par les Arabes. A la
fin du XIVe sicle et au commencement du XVe, les artilleurs emploient
dj les canons  lancer des boulets de pierre, de plomb ou de fer,
horizontalement; on ne s'attaque plus alors seulement aux crneaux et
aux dfenses suprieurs des murailles, mais on les bat en brche  la
base; on tablit de vritables batteries de sige. Au sige d'Orlans,
en 1428, les Anglais jettent dans la ville, avec leurs bombardes, un
nombre considrable de projectiles de pierre qui passent par-dessus les
murailles et crvent les toits des maisons. Mais du ct des Franais on
trouve une artillerie dont le tir est de plein fouet et qui cause de
grandes pertes aux assigeants; un boulet tue le comte de Salisbury qui
observait la ville par l'une des fentres des tournelles[209]. C'est un
homme sorti du peuple, matre Jean, Lorrain, qui dirige l'artillerie de
la ville.

Pour assiger la ville, les Anglais suivent encore l'ancien systme des
bastilles de bois et des boulevards; ils finissent par tre assigs 
leur tour par ceux d'Orlans; perdent successivement leurs bastilles qui
sont dtruites par le feu de l'artillerie franaise; attaqus
vigoureusement, ils sont obligs de lever le sige en abandonnant une
partie de leur matriel; car l'artillerie  feu de sige, comme tous les
engins employs jusqu'alors, avait l'inconvnient d'tre difficilement
transportable, et ce ne fut gure que sous Charles VII et Louis XI que
les pices de sige, aussi bien que celles de campagne, furent montes
sur roues; on continua cependant d'employer les bombardes (grosses
pices, sortes de mortiers  lancer des boulets de pierre d'un fort
diamtre) jusque pendant les premires annes du XVIe sicle. Voici (42)
la reprsentation d'un double canon de sige garni de son mantelet de
bois destin  protger la pice et les servants contre les projectiles
(43), le figur d'un double canon, mais avec botes s'emmanchant dans la
culasse et contenant la charge de poudre avec le boulet[210].  ct de
la pice sont d'autres botes de rechange et le calibre C avec son anse
pour mesurer la charge de poudre; (43 _bis_) le dessin d'un canon 
bote mont sur un afft  crmaillres, permettant de pointer la pice.
Les boulets de ce dernier canon sont de pierre, tandis que ceux des
canons doubles sont en mtal. On mettait le feu  la poudre renferme
dans la bote au moyen d'une tige de fer rougie dans un fourneau.
L'tablissement de ces pices en batterie, leur chargement, surtout
lorsqu'il fallait aprs chaque coup remplacer les botes, les moyens
accessoires pour mettre le feu; tout cela tait long. Au commencement du
XVe sicle les canons de gros calibre employs dans les siges n'taient
pas en assez grand nombre, taient d'un transport trop difficile, ne
pouvaient pas tre chargs assez rapidement pour pouvoir produire des
effets prompts et dcisifs dans l'attaque des places. Il fallait avoir,
pour loigner les dfenseurs des crneaux, des archers en grand nombre
et des arbaltriers; des archers surtout qui avaient, ainsi que nous
l'avons vu, une grande supriorit sur les arbaltriers  cause de la
rapidit du tir de l'arc. Chaque archer (44) tait muni d'un sac de cuir
contenant deux ou trois douzaines de sagettes. Au moment du combat, il
laissait son sac ouvert  terre, et gardait sous son pied gauche
quelques flches, le fer tourn  sa gauche; sans les voir il les
sentait ainsi, il pouvait les prendre une  une en abaissant la main, et
ne perdant pas le but de vue (point important pour un tireur). Un bon
archer pouvait dcocher une dizaine de flches par minute. Tandis qu'un
arbaltrier, pendant le mme espace de temps, n'envoyait gure que deux
carreaux (45) et (46). Oblig d'adapter le _cranequin_ (47)  son arme
aprs chaque coup, pour bander l'arc, non-seulement il perdait beaucoup
de temps, mais il perdait de vue les mouvements de l'ennemi et tait
oblig, une fois l'arme bande, de chercher son but et de viser[211].
Lorsque l'artillerie  feu fut assez bien monte et assez nombreuse pour
battre les murailles et faire brche  distance, l'ancien systme
dfensif parut tellement infrieur aux moyens d'attaque qu'il fallut le
modifier profondment. Les tours couvertes de combles pour la plupart
d'un petit diamtre, votes d'une manire assez lgre, ne pouvaient
servir  placer du canon; en enlevant les combles et faisant des
plates-formes (ce qui fut souvent excut au milieu du XVe sicle), on
parvenait  placer une ou deux pices au sommet, qui ne causaient pas un
grand dommage aux assaillants, et qui, par leurs feux plongeants, ne
frappaient qu'un point. Il fallait sans cesse les dplacer pour suivre
les mouvements de l'attaque, et leur recul branlait souvent les
maonneries au point ne nuire plus aux dfenseurs qu'aux assigeants.
Sur les courtines, les chemins de ronde qui n'avaient gure que deux
mtres au plus de largeur, ne pouvaient recevoir du canon; on faisait
alors  l'intrieur des remblais en terre jusqu'au niveau de ces
chemins, pour pouvoir monter les pices et les mettre en batterie; mais
par suite de l'lvation de ces courtines, les feux taient plongeants
et ne produisaient pas un grand effet. Sans renoncer ds lors  placer
l'artillerie  feu sur les sommets des dfenses, partout o la chose ft
praticable, on ouvrit des embrasures dans les tages infrieurs des
tours au niveau du sommet de la contrescarpe des fosss, afin d'obtenir
un tir rasant, d'envoyer des projectiles en ricochets, et de forcer
l'assaillant  faire des tranches profondes pour approcher des places.
Sous Charles VII, en effet, beaucoup d'attaques de chteaux et de villes
avaient t brusques et avaient russi. Des pices de canon taient
amenes  dcouvert en face de la fortification, et avant que l'assig
et eu le temps de mettre en batterie les quelques bombardes et
ribaudequins qui garnissaient les tours, la brche tait faite, et la
ville gagne. Mais toutes les tours ne pouvaient se prter  la
modification demande par le service de l'artillerie de dfense; elles
avaient un diamtre intrieur qui ne permettait pas de placer une pice
de canon; celles-ci ne pouvaient tre introduites  travers ces dtours
et escaliers  vis, puis quand les pices avaient tir deux ou trois
coups, on tait asphyxi par la fume qui ne trouvait pas d'issue. On
commena donc par modifier la construction des tours, on leur donna
moins de hauteur et on augmenta beaucoup leur diamtre en les faisant
saillir  l'extrieur; renonant  l'ancien systme de dfense isole,
on les ouvrit du ct de la ville, afin de pouvoir y introduire
facilement du canon, on les pera d'embrasures latrales, au-dessous du
niveau de la crte des fosss, et les enfilant dans leur longueur. Les
fortifications de la ville de Langres sont fort intressantes  tudier
au point de vue des modifications apportes pendant les XVe et XVIe
sicles  la dfense des places (48)[212]. Langres est une ville
romaine; la partie A de la ville fut ajoute, au commencement du XVIe
sicle,  l'enceinte antique dans laquelle on retrouve une porte assez
bien conserve; successivement modifie, l'enceinte de Langres fut
presque entirement rebtie sous Louis XI et Franois Ier, et plus tard
renforce de dfenses tablies suivant le systme adopt au XVIe sicle
et au commencement du XVIIe.

L'emploi de l'artillerie  feu fut cause que l'on btit les tours C qui
flanquent les courtines au moyen de deux murs parallles termins par un
hmicycle. La ville de Langres est btie sur un plateau qui domine le
cours de la Marne et tous les alentours; du ct D seulement on y accde
de plain-pied. Aussi de ce ct un ouvrage avanc trs-fort avait-il t
tabli ds le XIVe sicle[213]. En E tait une seconde porte bien
dfendue par une grosse tour ronde ou bastille, avec deux batteries
couvertes tablies dans deux chambres dont les votes reposent sur un
pilier cylindrique lev au centre; dans une autre tour juxtapose est
une rampe en spirale qui permettait de faire monter du canon sur la
plate-forme qui couronnait la grosse tour (voy. BASTILLE); en F une
troisime porte donnant sur la Marne protge par des ouvrages en terre
de la fin du XVIe sicle. Nous donnons (49) le plan d'une des tours dont
la construction remonte  la fin du XVe sicle ou du commencement du
XVIe[214]. Cette tour est un vritable bastion pouvant contenir  chaque
tage cinq bouches  feu. Btie sur une pente rapide, on descend
successivement par quatre emmarchements du point C donnant dans la
ville, au point E. Les embrasures E, F, G, ressautent pour suivre
l'inclinaison du terrain et se trouver toujours  une mme hauteur
au-dessus du sol extrieur. Les canons pouvaient tre facilement
introduits par des emmarchements larges et assez doux; les murs sont
pais (7,00 mtres), afin de pouvoir rsister  l'artillerie des
assigeants. La premire trave dont les parois sont parallles est
vote par quatre votes reposant sur une colonne; un arc-doubleau
portant sur deux ttes de murs spare la premire trave de la seconde
qui est vote en cul-de-four (voy. la coupe longitudinale (50) sur la
ligne CD et la coupe transversale (51) sur la ligne A B du plan). Les
embrasures F, G (49) taient fermes  l'intrieur par des portires
(voy. EMBRASURE). Des vents H permettaient  la fume de s'chapper de
l'intrieur de la salle. Deux petits rduits I devaient renfermer la
provision de poudre. Cette tour tait couronne dans l'origine par une
plate-forme et un parapet crnel derrire lequel on pouvait placer
d'autres pices ou des arquebusiers. Ces parties suprieures ont t
modifies depuis longtemps. La batterie barbette domine la crte du
parapet des courtines voisines de 1 mtre environ; c'tait encore l un
reste de la tradition du moyen ge. On croyait toujours devoir faire
dominer les tours sur les courtines[215] (voy. TOUR). Cette incertitude
dans la construction des dfenses pendant les premiers temps de
l'artillerie donne une grande varit de dispositions, et nous ne
pouvons les signaler toutes. Mais il est bon de remarquer que le systme
de fortifications si bien tabli de 1300  1400, si mthodiquement
combin, est drang par l'intervention des bouches  feu dans les
siges, et que les ttonnements commencent  partir de cette dernire
poque pour ne cesser qu'au XVIIe sicle. Telle tait la force des
traditions fodales qu'on ne pouvait rompre brusquement avec elles, et
qu'on les continuait encore, malgr l'exprience des inconvnients
attachs  la fortification du moyen ge en face de l'artillerie  feu.
C'est ainsi qu'on voit longtemps encore et jusque pendant le XVIe sicle
les mchicoulis employs concurremment avec les batteries couvertes,
bien que les mchicoulis ne fussent plus qu'une dfense nulle devant du
canon. Aussi de Charles VIII  Franois Ier, les villes et les chteaux
ne tiennent pas devant une arme munie d'artillerie, et l'histoire
pendant cette priode ne nous prsente plus de ces siges prolongs si
frquents pendant les XIIe, XIIIe et XIVe sicles. On faisait du mieux
qu'on pouvait pour approprier les anciennes fortifications au nouveau
mode d'attaque et de dfense, soit en laissant parfois les vieilles
murailles subsister en arrire de nouveaux ouvrages, soit en dtruisant
quelques points faibles, comme  Langres, pour les remplacer par des
grosses tours rondes ou carres munies d'artillerie.  la fin du XVe
sicle, les ingnieurs paraissent chercher  couvrir les pices
d'artillerie; ils les disposent au rez-de-chausse des tours dans des
batteries couvertes, rservant les couronnements des tours et courtines
pour les archers et arbaltriers ou arquebusiers. Il existe encore un
grand nombre de tours qui prsentent cette disposition; sans parler de
celle de Langres que nous avons donne (fig. 49, 50 et 51), mais dont le
couronnement dtruit ne peut servir d'exemple, voici une tour carre
dpendant de la dfense fort ancienne du Puy-Saint-Front de Perigueux,
et qui fut reconstruite pour contenir des bouches  feu 
rez-de-chausse[216] destines  battre la rivire, le rivage et l'une
des deux courtines. Le rez-de-chausse de cette tour peu tendu (52) est
perc de quatre embrasures destines  de petites pices d'artillerie,
sans compter une meurtrire place  l'angle saillant du ct oppos 
la rivire. Deux canons (que l'on changeait de place suivant les besoins
de la dfense) pouvaient seulement tre logs dans cette batterie basse
vote par un berceau pais de pierres de taille, et  l'preuve des
projectiles pleins lancs en bombe. Les embrasures des canons (53) sont
perces horizontalement, laissant juste le passage du boulet, au-dessus,
une fente horizontale permet de pointer et sert d'vent pour la fume.
Un escalier droit conduit au premier tage perc seulement de
meurtrires d'arbaltes ou d'arquebuses, et le couronnement est garni de
mchicoulis avec parapet continu sans crneaux, mais perc de trous
ronds propres  passer le bout de petites coulevrines ou d'arquebuses 
main[217]. C'tait l une mdiocre dfense et il tait facile  l'ennemi
de se placer de manire  se trouver en dehors de la projection du tir.
On reconnut bientt que ces batteries couvertes tablies dans des
espaces troits, et dont les embrasures n'embrassaient qu'un angle aigu,
ne pouvaient dmonter des batteries de sige et ne causaient pas un
dommage srieux  l'assigeant. Laissant donc subsister le vieux systme
dfensif pour y loger des archers, arbaltriers et arquebusiers, on
leva en avant de _fausses braies_ dans lesquelles on pouvait tablir
des batteries  tir rasant, qui remplaaient les lices dont nous avons
parl dans le cours de cet article. On commena ds lors  s'affranchir
des rgles si longtemps conserves de la fortification antrieure 
l'emploi de l'artillerie  feu. Dans des cas pressants les anciennes
murailles et tours des lices, les barbacanes furent simplement drases
au niveau du chemin de ronde, puis couronnes de parapets avec
embrasures pour y placer des batteries barbettes (54). Les tours
paraissaient si bien un moyen de dfense indispensable, on regardait
comme d'une si grande utilit de commander la campagne, qu'on en levait
encore mme aprs que les fausses braies disposes de manire  flanquer
les courtines avaient t admises. On donna d'abord aux fausses braies
les formes, en plan, qu'on avait donnes aux palissades, c'est--dire
qu'elles suivirent  peu prs le contour des murs, mais bientt on en
fit des ouvrages flanqus. La ville d'Orange avait t fortifie de
nouveau sous Louis XI, et telle tait la configuration de ses dfenses 
cette poque (55). Au moyen de ces modifications, les places furent en
tat de rsister  l'artillerie; mais cette arme se perfectionnait
rapidement. Louis XI et Charles VIII possdaient une artillerie
formidable, l'art des siges devenait tous les jours plus mthodique, 
cette poque dj on faisait des approches rgulires; on commenait,
lorsque l'attaque des places ne pouvait tre brusque,  faire des
tranches,  tablir des parallles et de vritables batteries de sige
bien gabionnes. Les murs dpassant le niveau des crtes des revtements
des fosss offraient une prise facile au tir de plein fouet des
batteries de sige, et  une assez grande distance on pouvait dtruire
ces ouvrages dcouverts et faire brche. Pour parer  cet inconvnient
on garnit les dehors des fosss de palissades ou parapets en maonnerie
ou en charpente avec terrassements et premier foss extrieur; cet
ouvrage, qui remplaait les anciennes lices, conserva le nom de _braie_
(56). On tablit en dehors des portes, des poternes et des saillants,
des ouvrages en terre soutenus par des pices de bois qu'on nommait
encore _boulevert_, _bastille_ ou _bastide_. La description de la
fortification de Nuys, que Charles le Tmraire assigea en 1474,
explique parfaitement la mthode employe pour rsister aux
attaques[218]. Pareillement estoit Nuysse notablement tourre de pierre
de grs, puissamment mure de riche fremet, haulte, espaisse et
renforce de fortes braiesses, subtelement composes de pierre et de
brique, et en aulcuns lieux, toutes de terre, tournes  deffence par
mirable artifice pour reppeller les assaillants; entre lesquelles et
lesdits murs y avoit certains fosss asss parfons; et, de rechef,
estoient devant lesdites brayes aultres grants fosss d'extrme
profondeur, cims les aulcuns, et pleins d'eau  grant largesse,
lesquels amplectoient la ville et ses forts jusques aux rivires
courantes. Quatre portes principales de pareille sorte ensemble, et
aulcunes poternes et saillies embellissoient et fortifioient grantement
ladite closture; car chascune d'elles avoit en front son _boluvert_ 
manire de _bastillon_, grant, fort et deffendable, garni de tout
instrument de guerre, et souverainement de traicts  poudre  plant.
On voit dans cette description le bastion se dessiner nettement, comme
un accessoire important de la dfense pour fortifier les saillants, les
poternes, les portes et enfiler les fosss, pour tenir lieu des tours et
barbacanes des lices de l'ancienne fortification, des anciennes
bastilles isoles, des ouvrages de dfense du dehors des portes. Bientt
cet accessoire, dont l'utilit est reconnue, l'emporte sur le fond, et
forme la partie principale de la fortification moderne.

En conservant toutefois, dans les forteresses que l'on leva vers la fin
du XVe sicle, les tours et les courtines des enceintes intrieures
commandant la campagne  une grande distance par leur lvation, en les
couronnant encore de machicoulis, on augmenta l'paisseur des
maonneries de manire  pouvoir rsister  l'artillerie de sige.
Lorsque le conntable de Saint-Pol fit reconstruire en 1470 le chteau
de Ham, non-seulement il crut devoir munir cette retraite d'ouvrages
avancs, de murs de contre-garde, mais il fit donner aux tours et
courtines, et surtout  la grosse tour ou donjon, une telle paisseur
que ces constructions peuvent encore opposer  l'artillerie moderne une
longue rsistance (voy. CHATEAU).

Jusqu'alors on s'tait occup en raison des besoins nouveaux de modifier
la forme et la situation des tours et courtines, les dtails de la
dfense; mais depuis le XIe sicle le mode de construction de la
fortification n'avait pas chang: c'taient toujours deux parements de
pierre de taille, de brique ou de moellon piqu renfermant un massif en
blocage irrgulier. Contre la sape ou le mouton ce genre de construction
tait bon, car les pionniers entamaient plus difficilement un massif en
blocage dont la pierraille et le mortier taient durs et adhrents,
qu'une construction appareille facile  dliaisonner lorsque quelques
pierres ont t enleves, les constructions d'appareil n'ayant jamais
l'homognit d'un bon blocage bien fait. Les massifs de maonnerie
rsistaient mieux aux branlements du mouton qu'une construction
d'appareil; mais lorsque les bouches  feu remplacrent tous les engins
et expdients de destruction employs au moyen ge, on reconnut bientt
que les revtements de pierre qui n'avaient gnralement qu'une
paisseur de 30  50 centimtres taient promptement branls par
l'effet des boulets de fer, qu'ils se dtachaient du massif et le
laissaient  nud expos aux projectiles; que les merlons[219] de pierre
enlevs par les boulets se brisaient en clats, vritable mitraille plus
meurtrire encore que les boulets eux-mmes. L'architecture dfensive,
pour prvenir l'branlement des anciennes murailles et des tours, garnit
les courtines par des terrassements de terre intrieurs, et remplit
parfois les tages infrieurs des tours. Mais lorsque la muraille
tombait sous les coups de l'artillerie de sige, ces amas de terre, en
s'boulant avec elle, facilitaient l'accs de la brche en formant un
talus naturel, tandis que les murailles seules non terrasses 
l'intrieur ne prsentaient en tombant que des brches irrgulires et
d'un accs trs-difficile. Pour parer  ces inconvnients, lorsque l'on
conservait d'anciennes fortifications, et qu'on les appropriait  la
dfense contre l'artillerie, on farcit quelquefois les terrassements
intrieurs de longrines de bois, de branchages rsineux ou flambs pour
les prserver de la pourriture; ces terrassements avaient assez de
consistance pour ne pas s'bouler lorsque la muraille tombait, et
rendaient la brche impraticable. Si les vieilles murailles avaient t
simplement remblayes  l'intrieur de manire  permettre de placer du
canon au niveau des parapets, si les anciens crnelages avaient t
remplacs par des merlons pais et des embrasures en maonnerie, lorsque
l'assig tait assur du point attaqu, et pendant que l'assigeant
faisait ses dernires approches et battait en brche, on levait en
arrire du front attaqu un ouvrage en bois terrass, assez peu lev
pour tre masqu du dehors, on creusait un foss entre cet ouvrage et la
brche; celle-ci devenue praticable, l'assigeant lanait ses colonnes
d'attaque qui se trouvaient en face d'un nouveau rempart improvis bien
muni d'artillerie; c'tait un nouveau sige  recommencer. Cet ouvrage
rentrant tait d'un trs-difficile accs, car il tait flanqu par sa
disposition naturelle, et l'assaillant ne pouvait songer  brusquer
l'assaut, les colonnes d'attaque se trouvant battues en face, en flanc
et mme en revers. Lorsque Blaise de Montluc dfend Sienne, il fait
lever derrire les vieilles murailles de la ville, et sur les points o
il suppose qu'elles seront battues, des remparts rentrants dans le genre
de celui qui est figur ici (57). Or avois-je dliber, dit-il, que si
l'ennemy vous venoit assaillir avec l'artillerie, de me retrancher loing
de la muraille o se feroit la batterie, pour les laisser entrer  leur
ayse; et faisois estat tous jours de fermer les deux bouts, et y mettre
 chacun quatre ou cinq grosses pices d'artillerie, charges de grosses
chanes et de gros clous et pices de fer. Derrire la _retirade_ je
dliberay mettre tous les mousquets de la ville ensemble l'arquebuserie,
et, comme ils seroient dedans, faire tirer l'artillerie et
l'arquebuserie tout  un coup; et nous, qui serions aux deux bouts,
venir courant  eux avec les picques, hallebardes, pes et
rondelles...[220] Cette disposition provisoire de la dfense ne tarda
pas  tre rig en systme fixe, comme nous le verrons tout  l'heure.

Lorsque les effets de l'artillerie  feu furent bien connus, et qu'il
fut avr que des murs de maonnerie de deux  trois mtres d'paisseur
(qui est l'paisseur moyenne des courtines antrieures  l'emploi
rgulier des bouches  feu) ne pouvaient rsister  une batterie
envoyant de trois  cinq cents boulets sur une surface de huit mtres
carrs environ[221], en abaissant le commandement des murs en maonnerie
on employa divers moyens pour leur donner une plus grande rsistance.
Dans les constructions antrieures  l'artillerie  feu, pour rsister 
la mine,  la sape et au mouton, dj on avait pratiqu dans l'paisseur
des murs des arcs de dcharge, masqus par le parement extrieur, qui,
reportant le poids des maonneries sur des points isols, maintenaient
les parapets et empchaient les murs de tomber d'une seule pice, 
moins que les assigeants n'eussent prcisment sap les points d'appuis
masqus (58), ce qui ne pouvait tre que l'effet du hasard.

Au XVIe sicle on perfectionna ce systme; non-seulement on pratiqua des
arcs de dcharge dans l'paisseur des courtines de maonnerie, mais on
les renfora de contre-forts intrieurs noys dans les terrassements et
buttant les revtements au moyen de berceaux verticaux (59). On eut le
soin de ne pas lier ces contre-forts avec la partie pleine des murailles
dans toute leur hauteur, pour viter que le revtement en tombant par
l'effet des boulets n'entraint les contre-forts avec eux; ces perons
intrieurs pouvaient encore, en maintenant les terres pilones entre
eux, prsenter un obstacle difficile  renverser. Mais ces moyens
taient dispendieux; ils supposaient toujours d'ailleurs des murailles
formant un escarpement assez considrable au-dessus du niveau de la
contrescarpe du foss. On abandonnait difficilement les commandements
levs, car  cette poque encore, l'escalade tait frquemment tente
par des troupes assigeantes, et les attaques de places fortes en font
souvent mention. Outre les moyens indiqus ci-dessus, soit pour mettre
les murailles en tat de rsister au canon, soit pour prsenter un
nouvel obstacle  l'assaillant lorsqu'il tait parvenu  les renverser,
on _remparait_ les places, c'est--dire, que l'on tablissait en dehors
des fosss au sommet de la contrescarpe, ou mme comme garde du mur pour
amortir le boulet, ou en dedans,  une certaine distance, des remparts
de bois et de terre, les premiers formant un chemin couvert ou un
revtement de la muraille et les seconds un boulevard derrire lesquels
on plaait de l'artillerie, 1 pour gner les approches et empcher de
brusquer l'attaque, ou prserver le mur contre les effets du canon, 2
pour arrter l'assigeant lorsque la brche tait praticable. Les
premiers remplaaient les anciennes lices, et les seconds obligeaient
l'assigeant  faire un nouveau sige lorsque la muraille d'enceinte
tait renverse. Les remparts amortissaient le boulet et rsistaient
plus longtemps que les murailles en maonnerie, ils taient plus
capables de recevoir et de garantir des pices en batterie que les
anciens chemins de ronde terrasss. On les construisait de diverses
manires; les plus forts taient tablis au moyen d'un revtement
extrieur compos de pices de bois verticales relies par des croix de
Saint-Andr, afin d'empcher l'ouvrage de se disloquer lorsque les
boulets en brisaient quelques parties. Derrire ce parement de charpente
on enlaait des fascines de menu bois comme un ouvrage de vannerie, puis
on levait un terrassement compos de clayonnage et de couches de terres
alternes; quelquefois le rempart tait form de deux rangs de forts
pieux plants verticalement relis avec des branches flexibles et des
entre-toises appeles _clefs_ poses horizontalement (60); l'intervalle
tait rempli de terre grasse bien pilone, purge de cailloux et
mlange de brins de menu bois. Ou bien, c'taient des troncs d'arbres
couchs horizontalement, relis entre eux par des entre-toises
entailles  mi-bois, les intervalles remplis comme il vient d'tre dit
(61). On mnageait de distance en distance des embrasures garnies de
portires. Si l'assig tait pris au dpourvu, ou s'il ne pouvait se
procurer de la terre convenable, il se contentait d'enlacer entre eux
des arbres garnis d'une partie de leurs branchages; les intervalles
taient bourrs de fascines (62)[222].

Ces nouveaux obstacles opposs  l'artillerie de sige firent employer
des boulets creux, des projectiles chargs d'artifice qui, clatant au
milieu des remparts, y causaient un grand dsordre; peu  peu on dut
renoncer aux attaques brusques et n'approcher des places ainsi munies
qu' couvert dans des boyaux de tranche contourns dont les retours
anguleux ou arrondis taient dfils par des gabions remplis de terre et
poss debout. Ces gros gabions servaient aussi  masquer les pices en
batterie; l'intervalle entre ces gabions formait embrasure (63)[223].
Lorsque l'assig arrivait au moyen des tranches  tablir ses
dernires batteries trs-prs de la place et que celle-ci tait munie de
bons remparts extrieurs et de murailles d'un commandement considrable,
force tait de protger la batterie de brche contre les feux rasants et
plongeants par des paulements en terre surmonts de gabionnades ou de
palis fortement relis et doubls de clayonnages. Ces ouvrages ne
pouvaient s'excuter que pendant la nuit, ainsi que cela se pratique
encore de nos jours (64)[224].

Tout en perfectionnant la dfense, en renforant les murailles par des
remparts de bois et de terre en dehors des fosses, ou contre le parement
extrieur de ces murailles mmes, on reconnut cependant que ces moyens,
en rendant les effets de l'artillerie  feu moins terribles et moins
prompts, ne faisaient que retarder les assauts de quelques jours; qu'une
place investie voyant promptement des batteries de brches se dresser 
peu de distance des remparts, se trouvait enserre dans ses murs sans
pouvoir tenter des sorties ou communiquer avec les dehors. Conformment
 la mthode employe prcdemment, les assaillants dirigeaient encore 
la fin du XVe sicle et au commencement du XVIe toutes leurs forces
contre les portes; les vieilles barbacanes en maonnerie ou en bois
(boulevards) n'taient plus assez spacieuses ni assez bien flanques
pour obliger l'assigeant  faire de grands travaux d'approches, on les
dtruisait facilement; et une fois logs dans ces ouvrages extrieurs,
l'ennemi s'y fortifiait, y dressait des batteries et foudroyait les
portes. Ce fut d'abord sur ces points que l'attention des constructeurs
de fortifications se fixa. Ds la fin du XVe sicle on s'tait donc
proccup avant toute chose de munir les portes, les ttes de pont, de
flanquer ces portes par des dfenses propres  recevoir de l'artillerie,
en profitant autant que possible des anciennes dispositions et les
amliorant. La porte  Mazelle (65), de la ville de Metz[225], avait t
renforce de cette manire; l'ancienne barbacane en A avait t drase
et terrasse pour y placer du canon; la courtine B avait t rempare 
l'intrieur et celle C reconstruite de faon  battre la premire porte.
Mais ces dfenses resserres, troites, ne suffisaient pas, les
dfenseurs taient les uns sur les autres; les batteries de sige,
dresses devant ces ouvrages accumuls sur un point, les dtruisaient
tous en mme temps, et mettaient le dsordre parmi les dfenseurs. On se
soumit bientt  la ncessit d'largir les dfenses, de les porter au
dehors, de battre un plus grand espace de terrain. C'est alors qu'on
leva en dehors des portes des boulevards pour les mettre  l'abri des
effets de l'artillerie (66)[226]; quelquefois ces boulevards taient
munis de fausses braies pour placer des arquebusiers; si l'ennemi, aprs
avoir dtruit les merlons des boulevards et dmont les batteries,
venait au foss, ces arquebusiers retardaient l'assaut. On donnait dj
une grande tendue aux ouvrages extrieurs, pour avoir des places
d'armes en avant des portes. La puissance de l'artillerie  feu avait
pour rsultat d'tendre peu  peu les fronts, de faire sortir les
dfenses des anciennes enceintes sur lesquelles autant par tradition que
par un motif d'conomie on cherchait toujours  s'appuyer. Les villes
tenaient  leurs vieux murs, et ne pouvaient tout  coup s'habituer 
les regarder comme des obstacles  peu prs nuls; si la ncessit
exigeait qu'on les modifit, c'tait presque toujours par des ouvrages
qui avaient un caractre provisoire. Le nouvel art de la fortification
tait  peine entrevu, et chaque ingnieur, par des ttonnements,
cherchait non point  tablir un systme gnral, neuf, mais  prserver
les vieilles murailles par des ouvrages de campagne plutt que par un
ensemble de dfenses fixes combines avec mthode. Cependant ces
ttonnements devaient ncessairement conduire  un rsultat gnral; on
fit bientt passer les fosss devant et derrire les boulevards des
portes, ainsi que cela avait t antrieurement pratiqu pour quelques
barbacanes, et  l'extrieur des ces fosss on tablit des remparts en
terre formant un chemin couvert. C'est ainsi que peu  peu on commandait
les approches de l'assigeant; on sentait le besoin de fortifier les
dehors, de protger les villes par des ouvrages assez saillants pour
empcher les batteries de sige de bombarder les habitations et magasins
de l'assig; c'tait surtout le long des rivires navigables, des
ports, que l'on tablissait dj au XVe sicle des bastilles relies par
des remparts, afin de mettre les vaisseaux  l'abri des projectiles. Les
villes de Hull dans le Lincolshire, de Lubeck dans le Holstein, de
Libourne, de Bordeaux, de Douai, d'Arras, de Lige, de Basle, etc..
possdaient des bastilles propres  recevoir du canon. Nous donnons ici
le plan de la ligne des bastilles de Kingston sur Hull reproduit par
M.H. Parker (66 bis)[227]. Quant aux bastilles de Lubeck, elles taient
isoles ou relies  la terre ferme par des jetes et formaient ainsi
des saillants trs-considrables entours d'eau de toutes parts (66
_ter_)[228]. Ces dernires bastilles paraissent avoir t construites en
charpentes, clayonnages et terre.

La mthode de dfendre les portes par des bastions ou boulevards
circulaires tait applique en France du temps de Charles VIII.
Machiavel, dans son _Trait de l'art de la guerre_, I. VII, s'exprime
ainsi: ... Mais... que si nous avons quelque chose de supportable (en
fait d'institutions militaires), nous le devons tout entier aux
ultramontains. Vous savez, et vos amis peuvent se le rappeler, quel
tait l'_tat de faiblesse de nos places fortes_ avant l'invasion de
Charles VIII en Italie, dans l'an 1494. Et dans son procs-verbal de
visite d'inspection des fortifications de Florence, en 1526, on remarque
ce passage: Nous parvinmes ensuite  la porte de San-Giorgio (rive
gauche de l'Arno); l'avis du capitaine fut de la baisser, d'y construire
un bastion rond, et de placer la sortie sur le flanc, comme c'est
l'usage. Voici (67) une vue cavallire du chteau de Milan tel qu'il
existait au commencement du XVIe sicle[229], qui fait comprendre le
systme de dfense et d'attaque des places du temps de Franois Ier. On
remarque ici le mlange des dfenses anciennes et nouvelles, une
confusion incroyable de tours, de rduits isols par des fosss. En A
l'arme assigeante a tabli des batteries derrire des gabionnades,
protges par des bastilles B, sortes de redoutes circulaires en terre
tenant lieu des places d'armes modernes, mais commandant les ouvrages
antrieurs des assigs. En C on voit des boulevards, flanqus par des
tours en avant des portes; en D des courtines non terrasses, mais
couronns de chemins de ronde; au rez-de-chausse sont disposes des
batteries couvertes dont les embrasures se voient partout en E, tandis
que les parties suprieures paraissent uniquement rserves aux
arbaltriers, archers ou arquebusiers, et sont munies encore de leurs
machicoulis. En F est un boulevard entourant la partie la plus faible du
chteau, dont il est spar par un foss plein d'eau. Ce boulevard est
appuy  gauche en G par un ouvrage assez bien flanqu, et  droite en H
par une sorte de rduit ou donjon dfendu suivant l'ancien systme. De
ces deux ouvrages on communique au corps de la place par des ponts 
bascule. Le chteau est divis en trois parties spares par des fosss
et pouvant s'isoler. En avant de la porte qui se trouve sur le premier
plan en I et le long de la contrescarpe du foss est dispos un chemin
de ronde avec des traverses pour empcher l'assigeant de prendre le
flanc K en charpe et de le dtruire. Mais il est ais de comprendre que
tous ces ouvrages sont trop petits, ne prsentent pas des flancs assez
tendus, qu'ils peuvent tre bouleverss rapidement les uns aprs les
autres, si l'assigeant possde une artillerie nombreuse, dont les feux
convergents viennent les battre seulement en changeant la direction du
tir. Aussi  cette poque dj, pour viter que ces ouvrages trop
rapprochs ne fussent dtruits en mme temps par une seule batterie qui
pouvait les enfiler d'assez prs, on levait dans l'intrieur des
places, au milieu des bastions, des terrassements circulaires ou carrs,
pour battre les bastilles terrasses des assigeants. Cet ouvrage fut
frquemment employ pendant le XVIe sicle et depuis, et prit le nom de
_cavalier_ ou _plate-forme_; il devint d'une grande ressource pour la
dfense des places, soit qu'il ft permanent soit qu'il ft lev
pendant le sige mme, pour dcouvrir les boyaux de tranches, pour
prendre en charpe les batteries de sige, ou pour dominer une brche
profonde et enfiler les fosss lorsque les embrasures des flancs des
bastions taient dtruites par le feu de l'ennemi.  l'tat permanent,
les cavaliers furent frquemment levs pour dominer des passages, des
routes, des portes et surtout des ponts, lorsque ceux-ci, du ct oppos
 la ville, dbouchaient au bas d'un escarpement sur lequel l'ennemi
pouvait tablir des batteries destines  protger une attaque, et
empcher l'assig de se tenir en forces de l'autre ct. Le pont de
Marseille traversant le ravin qui coupait autrefois la route d'Aix tait
dfendu et enfil par un gros cavalier plac du ct de la ville (67
bis)[230]. Si les bastions taient trop loigns les uns des autres pour
bien flanquer les courtines, on levait entre eux et au milieu des
courtines des cavaliers, soit en forme de demi-cercle, soit carrs pour
renforcer leurs fronts; sur les bastions mme, il tait galement
d'usage d'en lever afin d'augmenter leur commandement et de pouvoir
placer ainsi deux tages de batteries. Ces cavaliers prsentaient encore
cet avantage de dfiler les courtines, les assigeants ayant conserv,
au commencement du XVIe sicle, la tradition des bastilles offensives du
moyen ge, et tablissant frquemment leurs batteries de sige sur des
terrassements assez levs au dessus du sol de la campagne.  dfaut de
cavaliers, lorsque l'assigeant, soit par des terrassements soit par
suite de la disposition des dehors, dressait ses batteries sur un point
lev, dominant ou rasant les crtes des dfenses de la place, et les
prenant en charpe ou les enfilant, pouvait dtruire les batteries
barbettes des assigs  une grande distance et sur une grande longueur,
on construisit ds le XVIe sicle des traverses A (67 ter) en terre,
munies parfois de gabionnades B au moment de l'attaque, pour augmenter
leur hauteur.

Mais on ne tarda pas  reconnatre les inconvnients des ouvrages qui
tout en formant des saillants considrables sur les dehors, ne se
reliaient pas  un systme gnral de dfense; ils n'taient pas
flanqus; obligs de se dfendre isolment, ils ne prsentaient qu'un
point sur lequel venaient converger les feux de l'assigeant, et ne
pouvaient opposer qu'une dfense presque passive aux feux croiss des
batteries de sige. En accumulant les obstacles, ils retardaient les
travaux des ennemis sans pouvoir les dtruire; on multiplia donc les
bastions ou les plates-formes, c'est--dire qu'au lieu de les dresser
seulement en avant des portes ou, comme  Hull, dans un but spcial, on
en tablit de distance en distance pour loigner les approches et mettre
les anciens fronts fortifis, que l'on conservait  l'abri des feux de
l'ennemi[231]. Dans le procs-verbal dress par Machiavel, dj cit,
sur les fortifications de Florence, nous lisons encore ces passages,
touchant l'tablissement de bastions ronds en avant des anciens fronts
fortifis: ...Lorsqu'on a dpass la route de San-Giorgio d'environ
cent cinquante brasses (environ cent mtres), on rencontre un angle
rentrant que forme le mur en changeant de direction  cet endroit, pour
se diriger vers la droite. L'avis du capitaine fut qu'il serait utile
d'lever sur ce point ou une casemate ou un bastion rond, qui battt les
deux flancs; et vous saurez que ce qu'il entend par l, c'est que l'on
creuse des fosss partout o il se trouve des murs, parce qu'il est
d'avis que les fosss sont la _premire et la plus forte dfense des
places_. Aprs nous tre avancs d'environ cent cinquante autres brasses
au del, jusqu' un endroit o se trouvent quelques contre-forts, il a
t d'avis que l'on y construist un autre bastion; et il a pens que si
on le faisait assez fort, et suffisamment avanc, il pourrait rendre
inutile la construction du bastion de l'angle rentrant, dont il a t
question prcdemment.

Au del de point, on trouve une tour, dont il a t d'avis d'augmenter
l'tendue et de diminuer la hauteur, en la disposant de manire qu'on
puisse manoeuvrer sur son sommet des pices de grosse artillerie; il
pense qu'il serait utile d'en faire autant  toutes les autres tours qui
existent; il ajoute que plus elles sont rapproches l'une de l'autre,
plus elles ajoutent  la force d'une place, non pas tant parce qu'elles
frappent l'ennemi en flanc, que parce qu'elles l'atteignent de front...

Presque toujours ces boulevards ou bastions (car nous pouvons dornavant
leur donner ce nom[1232]) n'taient que des ouvrages en terre avec un
revtement de bois ou de maonnerie, ne dpassant gure la crte de la
contrescarpe du foss. Lorsque pendant la premire moiti du XVIe sicle
on remplaa les anciennes courtines et tours en maonnerie par des
dfenses nouvelles, tout en leur conservant un commandement lev sur la
campagne, et donnant aux tours un grand diamtre,  leurs maonneries
une trs-forte paisseur (ainsi que nous l'avons fait voir dans les fig.
49, 50 et 51) et aux bastions une forte saillie sur les courtines, on se
proccupa: 1 de protger leur partie antrieure contre les feux
convergents des batteries ennemies;  cet effet, on tablit autour des
bastions circulaires et  leur base des fausses braies masques par la
contrescarpe du foss, et pour rendre celles-ci plus fortes on les
flanqua quelquefois. C'tait l dj un grand progrs, car les bastions
circulaires, comme les tours rondes, taient faibles si on les prenait
de face, ils n'opposaient aux feux convergents d'une batterie de brche
qu'une ou deux pices de canon. Voici un exemple de ces fausses braies
flanques (68)[233]. Lorsque l'assigeant avait dtruit la batterie
tablie en A, qu'il avait termin ses travaux d'approches, et qu'il
dbouchait  la crte du glacis en B, il lui fallait culbuter les
dfenseurs du chemin couvert protgs par un talus et une palissade;
s'il parvenait  gagner le foss, il tait reu par les feux rasants et
croiss de deux pices places dans les flancs de la fausse braie en C,
et par la mousqueterie des dfenseurs de cet ouvrage infrieur prserv
jusqu'au moment de l'assaut par la contrescarpe du foss. Combler le
foss sous le feu crois de ces deux pices tait une opration fort
prilleuse; il fallait alors dtruire la fausse braie et ses flancs C
par du canon. Si on voulait tourner les flancs et prendre la fausse
braie en D, par escalade, on tait reu par les pices masques du
second flanc E. Enfin, ces obstacles franchis et le bastion emport,
l'assaillant trouvait encore les vieilles dfenses F conserves et
surleves, dont les parties infrieures masques par l'elvation du
bastion pouvaient tre munies d'artillerie ou d'arquebusiers. 2 De
masquer l'artillerie destine  battre les courtines lorsque celles-ci
taient dtruites et que l'assigeant tentait le passage du foss pour
s'emparer de la brche. Afin d'obtenir ce rsultat, les ingnieurs du
XVIe sicle donnrent, ainsi que nous l'avons vu dj, une forte saillie
aux bastions ronds sur les courtines, de manire  former un rentrant
dans lequel on mnageait des embrasures de canon (69)[234]. Mais et
command par elles et les tours; il est garni d'une fausse braie
destine  dfendre l'espace manquait dans les gorges A (69 bis) pour le
service de l'artillerie; leur troitesse les rendait difficiles 
dfendre lorsque l'ennemi, aprs s'tre empar du bastion, cherchait 
pntrer plus avant. Nous avons vu comme avant l'invention des bouches 
feu il tait difficile d'opposer  une colonne d'assaut troite mais
profonde, se prcipitant sur les chemins de ronde, un front de
dfenseurs assez pais pour rejeter les assaillants au dehors (fig. 16);
l'artillerie  feu ouvrant dans les bastions ou courtines de larges
brches praticables, par suite de l'boulement des terres, les colonnes
d'assaut pouvaient ds lors tre non-seulement profondes, mais aussi
prsenter un grand front; il fallait donc leur opposer un front de
dfenseurs d'une tendue au moins gale pour qu'il ne risqut pas d'tre
dbord; les gorges troites des bastions circulaires primitifs, mme
bien rempares  l'intrieur, taient facilement prises par des colonnes
d'assaut dont la force d'impulsion est d'une grande puissance. On
s'aperut bientt des inconvnients graves attachs aux gorges troites,
et au lieu de conserver pour les bastions la forme circulaire, on leur
donna (70) une face B et deux cylindres C qu'on dsigna sous le noms
d'_orillons_[235]. Ces bastions enfilaient les fosss au moyen des
pices masques derrire les orillons, mais ne se dfendaient que sur la
face, ne rsistaient pas  des feux obliques et surtout ne se
protgeaient pas les uns les autres; en effet (71) leurs feux ne
pouvaient causer aucun dommage  une batterie de brche dresse en A qui
ne se trouvait battue que par la courtine. On tait encore tellement
proccup de la dfense rapproche et de donner  chaque partie de la
fortification une force qui lui ft propre (et c'tait un reste de
l'architecture militaire fodale du moyen ge, o chaque ouvrage, comme
nous l'avons dmontr, se dfendait par lui-mme et s'isolait) que l'on
regardait comme ncessaire les fronts droits C D qui devaient dtruire
les batteries places en B, rservant seulement les feux E enfilant le
foss pour le moment o l'ennemi tentait de passer le foss et de livrer
l'assaut par une brche faite en G. Ce dernier vestige des traditions du
moyen ge ne tarda pas  s'effacer, et ds le milieu du XVIe sicle on
adopta gnralement une forme de bastions qui donna  la fortification
des places une force gale  l'attaque, jusqu'au moment o l'artillerie
de sige acquit une puissance irrsistible.

Il semblerait que les ingnieurs italiens qui  la fin du XVe sicle
taient si peu avancs dans l'art de la fortification, ainsi que le
tmoigne Machiavel, eussent acquis une certaine supriorit sur nous 
la suite des guerres des dernires annes de ce sicle et du
commencement du XVIe. De 1525  1530 San Michele fortifia une partie de
la ville de Vrone, et dj il avait donn  ses bastions une forme qui
ne fut gure adopte en France que vers le milieu du XVIe sicle[236].
Quoi qu'il en soit, renonant aux bastions plats, les ingnieurs
franais de la seconde moiti du XVIe sicle les construisirent avec
deux faces formant un angle obtus A (72), ou formant un angle droit ou
aigu B, afin de battre les abords des places par des feux croiss, en
rservant des batteries casemates en C, quelquefois mme  deux tages,
et garanties des feux de l'assigeant par les orillons, pour pouvoir
prendre une colonne d'assaut en flanc et presque en revers, lorsque
celle-ci s'lanait sur la brche. Dans la figure que nous donnons ici
(72 bis), o se trouve reprsente cette action, on reconnatra
l'utilit des flancs masqus par des _orillons_: une des faces du
bastion A a t dtruite pour permettre l'tablissement de la batterie
de brche en B; mais les pices qui garnissent le flanc couvert de ce
bastion restent encore intactes et peuvent jeter un grand dsordre parmi
les troupes envoyes  l'assaut, au moment du passage du foss, si au
sommet de la brche la colonne d'attaque est arrte par un rempart
intrieur C lev en arrire de la courtine, d'une paule de bastion 
l'autre, et si ce rempart est flanqu de pices d'artillerie. Nous avons
figur galement le bastion rempar  la gorge, les assigs prvoyant
qu'ils ne pourront le dfendre longtemps. Au lieu de remparer les gorges
des bastions  la hte, et souvent avec des moyens insuffisants, on prit
le parti ds la fin du XVIe sicle, dans certains cas, de les remparer
d'une manire permanente (72 bis)[237], ou d'isoler les bastions en
creusant un foss derrire la gorge, et de ne les mettre en
communication avec le corps de la place que par des ponts volants ou des
passages trs-resserrs et pouvant tre facilement barricads (72
bis.)[238]; on vitait ainsi que la prise d'un bastion n'entrant
immdiatement la reddition du corps de la place.

Si ingnieux que fussent ces expdients pour dfendre les parties
saillantes des fortifications, on ne tarda pas  reconnatre qu'ils
avaient l'inconvnient de diviser les ouvrages, d'ter les moyens
d'accder facilement et rapidement, du dedans de la ville,  tous les
points extrieurs de la dfense, tant il est vrai que les formules les
plus simples sont celles qu'on adopte en dernier lieu. On laissa donc
les bastions ouverts  la gorge, mais on tablit entre eux, et en avant
des courtines, des ouvrages isols qui devinrent d'une grande utilit
pour la dfense, et qui furent souvent employs pour empcher les
approches devant des fronts faibles ou de vieilles murailles; on leur
donna le nom de _ravelins_ ou de _demi-lunes_ lorsque ces ouvrages ne
prsentaient que la forme d'un petit bastion, et de _tenailles_ si deux
de ces ouvrages taient runis par un front (72 ter). A est un ravelin
et B une tenaille. Ces ouvrages taient dj en usage  la fin du XVIe
sicle pendant les guerres de religion; leur peu d'lvation les rendait
difficiles  dtruire, en mme temps que leurs feux rasants produisaient
un grand effet.

C'est aussi pendant le cours du XVIe sicle que l'on donna un talus
prononc aux revtements des bastions et courtines, afin de neutraliser
l'effet des boulets, car ceux-ci avaient naturellement moins de prise
sur les parements, lorsqu'ils ne les frappaient pas  angle droit. Avant
l'invention des bouches  feu, le talus n'existait qu'au pied des
revtements pour loigner un peu l'assaillant et le placer verticalement
sous les machicoulis des hourds; et l'on tenait au contraire  maintenir
les parements verticaux pour rendre les escalades plus difficiles.

 partir du moment o les bastions accusrent une forme nouvelle, le
systme de l'attaque comme celui de la dfense changea compltement. Les
approches durent tre savamment combines, car les feux croiss des
faces des bastions enfilaient les tranches et prenaient les batteries
de sige en charpe. On dut commencer les boyaux de tranche  une
grande distance des places, tablir des premires batteries loignes
pour dtruire les parapets des bastions dont les feux pouvaient
bouleverser les travaux des pionniers, puis arriver peu  peu  couvert
jusqu'au revers du foss en se protgeant par des places d'armes pour
garder les batteries et les tranches contre les sorties de nuit des
assigs, et tablir l sa dernire batterie pour faire la brche. Il va
sans dire que mme avant l'poque o l'art de la fortification fut
soumis  des formules rgulires, avant les Errard de Bar-le-Duc, les
Antoine Deville, les Pagan, les Vauban, les ingnieurs avaient d
abandonner les dernires traditions du moyen ge. Mais partant de cette
rgle que _ce qui dfend doit tre dfendu_, on multipliait les
obstacles, les commandements, les rduits  l'infini, et on encombrait
les dfenses de tant de dtails, on cherchait si bien  les isoler,
qu'en cas de sige la plupart devenaient inutiles, nuisibles mme, et
que des garnisons, sachant toujours trouver une seconde dfense aprs
que la premire tait dtruite, une troisime aprs la seconde, les
dfendaient mollement les unes aprs les autres, se fiant toujours  la
dernire pour rsister. Machiavel, avec le sens pratique qui le
caractrise, avait dj de son temps prvu les dangers de ces
complications dans la construction des ouvrages de dfense, car dans son
_Trait de l'art de la guerre_, liv. VII, il dit: Et ici je dois donner
un avis: 1  ceux qui sont chargs de dfendre une ville, c'est de ne
jamais lever de bastions dtachs des murs; 2  ceux qui construisent
une forteresse, c'est de ne pas tablir dans son enceinte des
fortifications qui servent de retraite aux troupes qui ont t
repousses des premiers retranchements. Voici le motif de mon premier
avis: c'est qu'il faut toujours viter de dbuter par un mauvais succs,
car alors vous inspirez de la dfiance pour toutes vos autres
dispositions, et vous remplissez de crainte tous ceux qui ont embrass
votre parti. Vous ne pourrez vous garantir de ce malheur en tablissant
des bastions hors des murailles. Comme ils seront constamment exposs 
la fureur de l'artillerie, et qu'aujourd'hui de semblables
fortifications ne peuvent longtemps se dfendre, vous finirez par les
perdre, et vous aurez ainsi prpar la cause de votre ruine. Lorsque les
Gnois se rvoltrent contre le roi de France Louis XII, ils btirent
ainsi quelques bastions sur les collines qui les environnent; et la
prise de ces bastions qui furent emports en quelques jours entrana la
perte de la ville mme. Quant  ma seconde proposition, je soutiens
qu'il n'y a pas de plus grand danger pour une forteresse que d'avoir des
arrire-fortifications, o les troupes puissent se retirer en cas
d'chec; car lorsque le soldat sait qu'il a une retraite assure quand
il aura abandonn le premier poste, il l'abandonne en effet, et fait
perdre ainsi la forteresse entire. Nous en avons un exemple bien rcent
par la prise de la forteresse de Forli, dfendue par la comtesse
Catherine, contre Csar Borgia, fils du pape Alexandre VI, qui tait
venu l'attaquer avec l'arme du roi de France. Cette place tait pleine
de fortifications o l'on pouvait successivement trouver une retraite.
Il y avait d'abord la citadelle spare de la forteresse par un foss
qu'on passait sur un pont-levis, et cette forteresse tait divise en
trois quartiers spars les uns des autres par des fosss remplis d'eau
et des ponts-levis. Borgia, ayant battu un de ces quartiers avec son
artillerie, fit une brche  la muraille que ne songea point  dfendre
M. de Casal, commandant de Forli. Il crut pouvoir abandonner cette
brche pour se retirer dans les autres quartiers. Mais Borgia une fois
matre de cette partie de la forteresse, le fut bientt de la forteresse
tout entire, parce qu'il s'empara des ponts qui sparaient les
diffrents quartiers. Ainsi fut prise cette place qu'on avait cru
jusqu'alors inexpugnable, et qui dut sa perte  deux fautes principales
de l'ingnieur qui l'avait construite: 1 Il y avait trop multipli les
dfenses; 2 il n'avait pas laiss chaque quartier matre de ses
ponts...[239] L'artillerie avait aussi bien chang les conditions
morales de la dfense que les conditions matrielles; autant au XIIIe
sicle il tait bon de multiplier les obstacles, de btir rduit sur
rduit, de morceler les dfenses, parce qu'il fallait attaquer et
dfendre pied  pied, en venir  se prendre corps  corps, autant il
tait dangereux, en face des puissants moyens de destruction de
l'artillerie  feu, de couper les communications, d'encombrer les
dfenses, car le canon bouleversait ces ouvrages compliqus, les rendait
inutiles, et en couvrant les dfenseurs de leurs dbris, les
dmoralisait et leur tait les moyens de rsister avec ensemble.

Dj dans la fortification antrieure  l'emploi des bouches  feu on
avait reconnu que l'extrme division des dfenses rendait le
commandement difficile pour un gouverneur de place, et mme pour le
capitaine d'un poste; dans les dfenses isoles, telles que les tours,
ou donjons ou portes, on avait senti la ncessit, ds les XIe et XIIe
sicles, de pratiquer dans les murs ou  travers les votes des conduits
ou des trappes, sortes de porte-voix qui permettaient au chef du poste
plac au point d'o l'on pouvait le mieux dcouvrir les dehors, de
donner des ordres  chaque tage. Mais lorsque le fracas de l'artillerie
vint s'ajouter  ses effets matriels, on comprendra combien ces moyens
de communication taient insuffisants; le canon devait donc faire
adopter dans la construction des fortifications de larges dispositions,
et obliger les armes assigeantes et assiges  renoncer  la guerre
de dtails.

La mthode qui consistait  fortifier les places en dehors des vieux
murs avait des inconvnients: l'assigeant battait  la fois les deux
dfenses, la seconde surmontant la premire; il dtruisait ainsi les
deux obstacles, ou au moins bouleversant le premier, crtait le second,
rduisait ses merlons en poussire, dmontait  la fois les batteries
infrieures et suprieures (voir la fig. 64). S'il s'emparait des
dfenses antrieures, il pouvait tre arrt quelque temps par
l'escarpement de la vieille muraille; mais celle-ci, tant prive de ses
batteries barbettes, ne prsentait plus qu'une dfense passive que l'on
faisait sauter sans danger et sans tre oblig de se couvrir. Machiavel
recommandait-il aussi, de son temps dj, d'lever en arrire des vieux
murs des villes des remparts fixes avec foss. Laissant donc subsister
les vieilles murailles comme premier obstacle pour rsister  un coup de
main, ou pour arrter l'ennemi quelque temps, renonant aux boulevards
extrieurs et ouvrages saillants qui se trouvaient exposs aux feux
convergents des batteries de sige, et taient promptement bouleverss,
on tablit quelquefois en arrire des anciens fronts qui, par leur
faiblesse, devaient tre choisis par l'ennemi comme point d'attaque, des
remparts bastionns, formant un ouvrage  demeure, analogue  l'ouvrage
provisoire que nous avons reprsent dans la fig. 57. C'est d'aprs ce
principe qu'une partie de la ville de Metz avait t fortifie, vers la
fin du XVIe sicle, du ct de la porte Sainte-Barbe (73)[240], aprs la
leve du sige mis par l'arme impriale. Ici les anciens murs A avec
leurs lices taient laisss tels quels; des batteries barbettes taient
seulement tablies dans les anciennes lices B. L'ennemi faisant une
brche dans le front C D qui se trouvait tre le plus faible puisqu'il
n'tait pas flanqu, traversant le foss et arrivant dans la place
d'armes E, tait battu par les deux demi-bastions F G, et expos  des
feux de face et croiss. Du dehors, ce rempart, tant plus bas que la
vieille muraille, se trouvait masqu, intact; ses flancs  orillons
prsentaient une batterie couverte et dcouverte enfilant le foss.

Le mrite des ingnieurs du XVIIe sicle et de Vauban surtout, 'a t
de disposer les dfenses de faon  faire converger sur le premier point
attaqu et dtruit par l'ennemi les feux d'un grand nombre de pices
d'artillerie, de changer ainsi au moment de l'assaut les conditions des
armes assigeantes et assiges, de simplifier l'art de la
fortification, de laisser de ct une foule d'ouvrages de dtails fort
ingnieux sur le papier, mais qui ne sont que gnants au moment d'un
sige et cotent fort cher. C'est ainsi que peu  peu on donna une plus
grande superficie aux bastions, qu'on supprima les orillons d'un petit
diamtre qui, dtruits par l'artillerie des assigeants, encombraient de
leurs dbris les batteries destines  enfiler le foss au moment de
l'assaut, qu'on apporta la plus grande attention aux profils comme tant
un des plus puissants moyens de retarder les travaux d'approches, qu'on
donna une largeur considrable aux fosss en avant des fausses braies,
qu'on remplaa les revtements de pierre pour les parapets, par des
talus en terre gazonne, qu'on masqua les portes en les dfendant par
des ouvrages avancs et en les flanquant, au lieu de faire rsider leur
force dans leur propre construction.

Un nouveau moyen de destruction rapide des remparts tait appliqu au
commencement du XVIe sicle: aprs avoir min le dessous des revtements
des dfenses comme on le faisait de temps immmorial, au lieu de les
tanonner par des potelets auxquels on mettait le feu, on tablissait
des fourneaux chargs de poudre  canon, et on faisait sauter ainsi des
portions considrables des terrassements et revtements. Ce terrible
expdient dj pratiqu dans les guerres d'Italie, outre qu'il ouvrait
de larges brches aux assaillants, avait pour effet de dmoraliser les
garnisons. Cependant on avisa bientt au moyen de prvenir ces travaux
des assigeants; dans les places o les fosss taient secs on pratiqua
derrire les revtements des remparts des galeries votes, qui
permettaient aux dfenseurs de s'opposer aux placements des fourneaux de
mine (73 bis)[241], ou de distance en distance on creusa des puits
permanents dans le terre-plein des bastions, pour de l pousser des
rameaux de contre-mine au moment du sige, et lorsque l'on tait parvenu
 reconnatre la direction des galeries des mineurs ennemis, direction
qui tait indique par une observation attentive, au fond de ces puits,
du bruit caus par la sape. Quelquefois, encore des galeries de
contre-mine furent pratiques sous le chemin couvert ou sous le glacis,
mais il ne parat gure que ce dernier moyen ait t appliqu d'une
manire rgulire avant l'adoption du systme de la fortification
moderne.

Ce ne fut que peu  peu et  la suite de nombreux ttonnements qu'on put
arriver  des formules dans la construction des ouvrages de dfenses.
Pendant le cours du XVIe sicle on trouve  peu prs en germes les
divers systmes adopts depuis, mais la mthode gnrale fait dfaut;
l'unit du pouvoir monarchique pouvait seule conduire  des rsultats
dfinitifs: aussi est-il curieux d'observer comme l'art de la
fortification appliqu  l'artillerie  feu suit pas  pas les progrs
de la prpondrance royale sur le pouvoir fodal. Ce n'est qu'au
commencement du XVIIe sicle, aprs les guerres religieuses sous Henri
IV et Louis XIII, que les travaux de fortification des places sont
tracs d'aprs des lois fixes, bases sur une longue observation; qu'ils
abandonnent dfinitivement les derniers restes des anciennes traditions
pour adopter des formules tablies sur des calculs nouveaux. Ds lors
les ingnieurs ne cessrent de chercher la solution de ce problme: Voir
l'assigeant sans tre vu, en se mnageant des feux croiss et dfils.
Cette solution exacte rendrait une place parfaite et imprenable; elle
est, nous le croyons du moins, encore  trouver. Nous ne pourrions, sans
entrer dans de longs dtails qui sortiraient de notre sujet, dcrire les
tentatives qui furent faites depuis le commencement du XVIIe sicle pour
conduire l'art de la fortification au point o l'a laiss Vauban. Nous
donnerons seulement, pour faire entrevoir les nouveaux principes sur
lesquels les ingnieurs modernes allaient tablir leurs systmes, la
premire figure du Trait du chevalier De Ville[242]. L'exagne, dit
cet auteur, est la premire figure qu'on peut fortifier, le bastion
demeurant angle droit; c'est pourquoi nous commencerons par celle-l, de
laquelle ayant donn la mthode, on s'en servira en mme faon pour
toutes les autres figures rgulires... (74).

On construira premirement une figure rgulire, c'est--dire, ayant les
costez et les angles gaux; d'autant de costs qu'on voudra que la
figure ait des bastions... Dans cette figure nous avons mis la moiti
d'un exagne, auquel ayant montr comme il faut faire un bastion, on
fera de mme sur tous les autres angles. Soit l'angle R H L de l'exagne
sur lequel il faut faire un bastion. On divisera un des cts H L en
trois parties gales, et chacune d'elles en deux, qui soient H F et H Q
de l'autre..., qui seront les demi-gorges des bastions; et sur les
points F et Q soient levs perpendiculairement les flancs F E, Q M
gaux aux demi-gorges; d'une extrmit de flanc  l'autre soit men E M,
soit prolong le demi-diamtre S H..., et soit fait I A gal  I E;
aprs soit men A E, A M qui feront le bastion Q M A E F rectangle, et
prendra autant de dfense de la courtine qui se peut, laquelle on
cognotra o elle commence si on prolonge les faces A E, A M, jusqu' ce
qu'elles rencontrent icelle courtine en B et en K, la ligne de dfense
sera A C...

On remarquera que cette mthode ne peut servir aux places de moins de
six bastions, parce que les flancs et les gorges demeurant de juste
grandeur, le bastion vient angle aigu. Quant aux autres parties on fera
la largeur du foss ou contre-escarpe V X, X Z parallle  la face du
bastion,  la largeur distante d'icelle autant que le flanc est long...

De Ville admet les orillons ou paules aux flancs des bastions, mais il
prfre les orillons rectangulaires aux circulaires. Il joint au plan
(74) le profil de la fortification (74 bis).

Soit mene  plaisir, ajoute de Ville, la ligne C V, et sur icelle soit
pris C D, cinq pas, sur le point D, soit esleve la perpendiculaire D F,
gale  C D, et soit tir C F, qui sera la monte du rempart: du point
F, soit men F G, de quinze pas, parallle  C V, et sur le point G soit
eslev G H d'un pas, et soit men F H, qui sera le plan du rempart avec
sa pente vers la place. H I sera fait de quatre pieds, et G L sera de
cinq pas l'poisseur du parapet, K L sera trac verticalement, mais K
doit estre deux pas plus hauss que la ligne C V; aprs sera men K N,
le talus du parapet, N Y le chemin des rondes sera d'environ deux pas,
et M moins de demi pas d'epesseur dont sa hauteur M Y sera de sept ou
huit pieds; par aprs M P soit mene perpendiculaire sur C V, de faon
qu'elle soit de cinq pas au-dessous de O; c'est--dire au-dessous du
niveau de la campagne, qui est la profondeur du foss. P Q est le talus
de la muraille qui doit estre d'un pas et demi, et O sera le cordon un
peu plus haut que l'esplanade: la largeur du foss Q R aux grandes
places sera de vingt-six pas, aux autres vingt et un pas; R S soit de
deux pas et demi, le talus de la contrescarpe, sa hauteur S T cinq pas;
le corridor (chemin couvert) T V qui sera sur la ligne C V aura de
largeur cinq  six pas, l'esplanade (le glacis) sera haute par-dessus le
corridor d'un pas et demi V X, et laquelle s'ira perdant  quinze ou
vingt pas en la campagne... et sera fait le profil: desquels il y en a
de diverses sortes...; les pas s'entendent de cinq pieds de roy...

De Ville recommande les fausses braies en avant du rempart comme donnant
beaucoup de force aux places, en ce qu'tant masques par le profil du
chemin couvert, elles retardent l'tablissement des batteries de brche
et battent le dbouchement des boyaux de tranche dans le foss: il les
fait en terre (75) et ainsi que l'indique le profil, en A.

Il en tait alors de la fortification comme de toutes les autres
branches de l'art de l'architecture: on se passionnait pour les
formules, chaque ingnieur apportait son systme; et si nous avons parl
du chevalier de Ville c'est que ses mthodes sont pratiques, et
rsultent de l'exprience. Mais Vauban reconnut que les bastions
construits par les ingnieurs qui l'avaient prcd taient trop petits,
leurs flancs trop courts et faibles, les demi-gorges trop troites, les
fosss mal aligns, et les chemins couverts d'une trop faible largeur,
les places d'armes petites, et les ouvrages extrieurs insuffisants.
C'est  lui et  M. de Coeborn que l'on dut des systmes de
fortification bien suprieurs  ceux qui les ont prcds. Toutefois, de
l'aveu mme de ces deux hommes clbres, et malgr leurs efforts,
l'attaque resta suprieure  la dfense.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6. et 6. bis.]
[Illustration: Fig. 6. ter.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 9 bis.]
[Illustration: Fig. 9 ter.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 24. bis. et ter.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 26 bis]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Illustration: Fig. 42, 43. et 43. bis.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Illustration: Fig. 47.]
[Illustration: Fig. 48.]
[Illustration: Fig. 49.]
[Illustration: Fig. 50.]
[Illustration: Fig. 51.]
[Illustration: Fig. 52.]
[Illustration: Fig. 53.]
[Illustration: Fig. 54.]
[Illustration: Fig. 55.]
[Illustration: Fig. 56.]
[Illustration: Fit. 57.]
[Illustration: Fig. 58.]
[Illustration: Fig. 59.]
[Illustration: Fig. 60.]
[Illustration: Fig. 61.]
[Illustration: Fig. 62.]
[Illustration: Fig. 63.]
[Illustration: Fig. 64.]
[Illustration: Fig. 65.]
[Illustration: Fig. 66.]
[Illustration: Fig. 66. bis]
[Illustration: Fig. 66. ter.]
[Illustration: Fig. 67.]
[Illustration: Fig. 67. bis.]
[Illustration: Fig. 67 ter]
[Illustration: Fig. 68.]
[Illustration: Fig. 68 bis]
[Illustration: Fig. 69.]
[Illustration: Fig. 69 bis.]
[Illustration: Fig. 70.]
[Illustration: Fig. 71.]
[Illustration: Fig. 72.]
[Illustration: Fig. 72. bis.]
[Illustration: Fig. 72. ter.]
[Illustration: Fig. 73.]
[Illustration: Fig. 73 bis.]
[Illustration: Fig. 74. et 74. bis.]
[Illustration: Fig. 75.]

      [Note 126: Cs. _Bell. gall._ lib. VII, cap. XXIII.]

      [Note 127: Ces boucliers, en forme de portion de cylindre,
      taient rservs pour ce genre d'attaqne.]

      [Note 128: Godesc. Stewechii _Conject. ad Sexti Jul.
      Frontini lib. Stratagem_. Lugd. Batav. 1592, in-12, p. 465.]

      [Note 129: Voy. _Hist de l'archit. en Belgique_, par A. G,
      B. Schayes, t. 1, p. 203 (Bruxelles).]

      [Note 130: Vgce, lib. IV. cap. III, tit. _Quemadmodunt
      muris terra jungatur egesta_.]

      [Note 131: _Annales de la ville de Toulouse_, Paris, 1771,
      t. 1, p. 436.]

      [Note 132: Ces tours ont t dnatures en partie au
      commencement du XIIe sicle et aprs la prise de Carcassonne
      par l'arme de saint Louis. On retrouve cependant sur divers
      points traces de ces interruptions entre la courtine et les
      portes des tours.]

      [Note 133: Cette poterne existe encore place ainsi  ct
      d'une tour et protge par son flanc (voy. POTERNE).]

      [Note 134: Voir le plan de Rome.]

      [Note 135: _Capdhol_, _capitol_, en langue d'oc.]

      [Note 136: Haimonis _Comment. in Ezech._, Bibl. Imp.,
      manusc. du Xe sicle, F. de Saint-Germain, latin, 303.]

      [Note 137: Bible, n6, t. III, Bibl. Imp., anc. F. latin,
      manusc. du Xe au XIe sicle. Nous devons ces deux calques 
      l'obligeance de M. A. Darcel.]

      [Note 138: .. Figurez un sige en forme contre elle, des
      forts. des leves de terre, une arme qui l'environne, et
      des machines de guerre autour de ses murs... Prenez aussi
      une plaque de fer, et vous la mettrez comme un mur de fer
      entre vous et la ville: puis regardez la ville d'un visage
      ferme..., etc. (Ezchiel, chap. IV, vers. 2 et 3.) Ezchiel
      tient en effet la plaque de fer, et autour de lui sont des
      bliers.]

      [Note 139: Ung soir advint, que les Turcs amenerent ung
      engin, qu'ils appelloient la Pierriere, un terrible engin 
      mal faire: et le misdrent vis--vis les chaz-chateilz, que
      messire Gaultier de Curel et moy guettions la nuyt. Par
      lequel engin ilz nous gettoient le feu gregois  plant, qui
      estoit la plus orrible chose, que onques jams je veisse...
      La maniere du feu gregois estoit telle, qu'il venoit bien
      devant aussi gros que ung tonneau, et de longueur la queu
      enduroit bien comme d'une demye canne de quatre pans. Il
      faisoit tel bruit  venir, qu'il sembloit que ce fust
      fouldre qui cheust du ciel, et me sembloit d'ung grant
      dragon vollant par l'air, et gettoit si grant clart, qu'il
      faisoit aussi cler dedans nostre ost comme le jour, tant y
      avoit grant flamme de feu. Trois foys cette nuyte nous
      getterent ledit feu gregois o ladite perriere, et quatre
      foiz avec l'arbaleste  tour. (Joinville, _Histoire de
      saint Louys_, dit. Du Cauge, 1668.)]

      [Note 140: _Hist. de la croisade contre les hrtiques
      albigeois_, crite en vers provenaux, publ. par M. C.
      Fauriel. Coll. de docum. ind. sur l'Hist. de France, 1re
      srie, et le manusc. de la Bibl. Imp. (fonds La Vallire,
      n91). Ce manuscrit est d'un auteur contemporain, tmoin
      oculaire de la plupart des faits qu'il raconte; l'exactitude
      des dtails donne  cet ouvrage un grand intrt; nous
      signalons  l'attention de nos lecteurs la description de la
      _gate_ et de sa marche par _petits sauts_ entrel mur el
      castel ela venc de sautetz, qui peint avec nergie le
      trajet de ces lourdes charpentes roulantes s'avanant par
      soubresauts. Pour insister sur ces dtails, il faut avoir
      vu.]

      [Note 141: Le sire de Joinville, _Hist. du roi saint
      Louys_, dit. 1668. Du Cange, p. 37. Dans ses observations,
      p. 69, Du Cange explique ainsi ce passage: Le roy saint
      Louys fit donc faire deux beffrois, ou tours de bois pour
      garder ceux qui travailloient  la chausse: et ces beffrois
      toient appells _chats-chateils_, c'est--dire _cati
      castellati_, parce qu'au dessus de ces chats, il y avoit des
      espces de chteaux. Car ce n'toit pas de simples galeries,
      telles qu'estoient les chats, mais des galeries qui toient
      dfendues par des tours et des beffrois. Saint Louys en
      l'pistre de sa prise, parlant de cette chausse: _Saraceni
      autem  contra totis resistentes conatibus machinis nostris
      quas erexeramus, ibidem machinas opposuerunt quamplures,
      quibus castela nostra lignea, qu super passum collocari
      feceramus eumdem, cunquassata lapidibus et confracta
      cumbusserunt totaliter igne grco..._ Et je crois que
      l'tage infrieur de ces tours (chateils) estoit  usage de
      chats et galeries,  cause de quoy les chats de cette sorte
      estoient appells _chas chatels_, c'est--dire comme je
      viens de le remarquer, chats fortifis de chteaux. L'auteur
      qui a dcrit le sige qui fut mis devant Zara par les
      Vnitiens en l'an 1346, lib. II, c. VI _apud Joan. Lucium de
      regno Dalmat._, nous reprsente ainsi cette espce de chat:
      _aliud erat hoc ingenium, unus cattus ligneus satis debilis
      erat confectionis, quem machin jadr spius jactando
      penetrabant, in quo erat constructa qudam eminens turris
      duorum propugnaculorum. Ipsam du maxim carruc
      supportabant_. Et parce que ces machines n'estoient pas de
      simples chats, elles furent nommes _chats-faux_, qui
      avoient figure de beffrois et de tours, et nanmoins
      estoient  usage de chats. Et c'est ainsi que l'on doit
      entendre ce passage de Froissard. _Le lendemain vindrent
      deux maistres engigneurs au duc de Normandie, qui dirent que
      s'on leur vouloit livrer du bois et ouvriers, ils feroient
      quatre chaffaux_ (quelques exemplaires ont _chats_) _que
      l'on meneroit aus murs du chastel, et seroient si hauts
      qu'ils surmonteroient les murs_. D'o vient le mot
      d'_Eschaffaux_, parmi nous, pour signifier un plancher haut
      lev. Voy. le Recueil de Bourgogne, de M. Perard, p. 395.]

      [Note 142: Voy. _tudes sur le pass et l'avenir de
      l'artillerie_, par le prince Louis-Napolon Bonaparte,
      prsid. de la Rpubl., t. II. Cet ouvrage, plein de
      recherches savantes, est certainement le plus complet de
      tous ceux qui s'occupent de l'artillerie ancienne; voici la
      description que donne du _trbuchet_ l'illustre auteur: Il
      consistait en une poutre appele _verge_ ou _flche_,
      tournant autour d'un axe horizontal port sur des montants.
       l'une des extrmits de la verge on fixait un
      contre-poids, et  l'autre une fronde qui contenait le
      projectile. Pour bander la machine, c'est--dire pour
      abaisser la verge, on se servait d'un treuil. La fronde
      tait la partie la plus importante de la machine, et d'aprs
      les expriences et les calculs que le colonel Dufour a
      insrs dans son intressant mmoire sur l'artillerie des
      anciens (Genve, 1840), cette fronde en augmentait tellement
      la porte qu'elle faisait plus que la doubler, c'est--dire
      que si la flche et t termine en cuilleron, comme cela
      avait lieu dans certaines machines de jet en usage dans
      l'antiquit, le projectile, toutes choses gales d'ailleurs,
      et t lanc moiti moins loin qu'avec la fronde.

      Les expriences que nous avons faites en petit nous ont
      donn les mmes rsultats.

      Une machine de ce genre fut excute en grand en 1850,
      d'aprs les ordres du prsident de la Rpublique et essaye
       Vincennes. La flche avait 10m,30, le contre-poids fut
      port  4500 kilog., et aprs quelques ttonnements on lana
      un boulet de 24  la distance de 175 mtres, une bombe de
      0m,22 remplie de terre  145 mtres, et des bombes de 0m,27
      et 0m,32 remplies de terre  120 mtres, (Voy le rapport
      adress au ministre de la guerre par le capitaine Fav, t.
      II, p. 38 et suiv,)]

      [Note 143: Voy. _Biblioth. de l'cole des Chartes_, t.
      VII, p. 363, rapport publi par M. Dout d'Arcq. Ce texte
      est reproduit dans les _tudes sur l'artillerie_, par le
      prince Louis-Napolon Bonaparte, prsid. de la Rpubl.,
      ouvrage dj cit plus haut, et auquel nous empruntons la
      traduction fidle que nous donnons ici.]

      [Note 144: Saint Louis et Philippe le Hardi excutrent
      d'immenses travaux de fortification  Carcassonne, sur
      lesquels nous aurons  revenir.]

      [Note 144a: C'tait _Le moulin du roi_ probablement, situ
      entre la barbacane du chteau et l'Aude]

      [Note 145:  l'ouest, voy. fig. 9.]

      [Note 146: Postea dressarunt mangonellum quemdam ante
      nostram barbacanam, et nos contra illum statim dressavimus
      quamdam petrariam turquesiam valde bonam, infra....]

      [Note 147:  l'est, voy. fig. 9.]

      [Note 148: Au sud, voy. fig. 9. On appelait _lices_ une
      muraille extrieure ou une palissade de bois que l'on
      tablissait en dehors des murailles et qui formait une sorte
      de chemin couvert: presque toujours un foss peu profond
      protgeait les lices, et quelquefois un second foss se
      trouvait entre elles et les murs. Par extension on donna le
      nom de lices aux espaces compris entre les palissades et les
      murs de la place, et aux enceintes extrieures mme
      lorsqu'elles furent plus tard construites en maonnerie et
      flanques de tours. On appelait encore lices les palissades
      dont on entourait les camps: Lici, castrorum aut urbium
      repagula. _Epist. anonymi de capta urbe CP._ Ann. 1204,
      apud Marten., t. I Anecd., col. 786: Exercitum nostrum
      grossis palis circumcinximus et liciis. Will. Guiart ms.:

            ... L tendent les tentes faitices,
            Puis environnent l'ost de lices.

      Le Roman de _Garin_:

            Devant les lices commencent li hustins.

      _Guill. archiep. Tyr. continuata Hist. gallico idiomate_, t.
      V. Ampliss. Collect. Marten., col. 620: Car quant li
      chrestiens vindrent devant Alixandre, le baillif les fist
      herbergier, et faire bones lices entor eux, etc. (Du Cange,
      _Gloss._)]

      [Note 149:  l'angle sud-ouest, voy. fig. 9.]

      [Note 150: Quelque ouvrage avanc de la fortification des
      Visigoths probablement.]

      [Note 151: _Bretachi_, castella lignea, quibus castra et
      oppida muniebantur, gallice _bretesques_, _breteques_,
      _breteches_. (Du Cange, _Gloss._)

            La ville fit mult richement garnir,
            Les fosss fere, et les murs enforcir,
            Les bretesches drecier et esbaudir. (Le Roman de _Garin_.)

            -As breteches monterent, et au mur quernel...
            -Les breteches garnir, et les pertus garder.
            -Entour ont bretesches leves,
            Bien planchies et quernels. (Le Roman de _Vacces_ )

      ...(Voy. BRETCHE.) Les bretches taient souvent entendues
      comme _hourds_ (Voy. ce mot). Les bretches dont parle le
      snchal Guillaume des Ormes dans son rapport adress  la
      reine Blanche, taient des ouvrages provisoires que l'on
      levait derrire les palis pour battre les assaillants
      lorsqu'ils avaient pu faire brche. Nous avons exprim
      (figure 10) l'action dont parle le snchal de Carcassonne.]

      [Note 152: _Archires_, fentes troites et longues
      pratiques dans les maonneries des tours et courtines, ou
      dans les hourds et palissades pour envoyer des flches ou
      carreaux aux assaillants (voy. MEURTRIRE).]

      [Note 153: Au nord, voy. fig. 9.]

      [Note 154: Ce passage, ainsi que tous ceux qui prcdent,
      dcrivant les mines des assigeants, prouve clairement
      qu'alors la cit de Carcassonne tait munie d'une double
      enceinte: en effet, les assigeants passent ici dessous la
      premire enceinte pour miner le rempart intrieur.]

      [Note 155: Ainsi, lorsque les assigs avaient
      connaissance du travail du mineur, ils levaient des
      palissades au-dessus et au-dessous de l'issue prsume de la
      galerie, afin de prendre les assaillants entre des cltures
      qu'ils taient obligs de forcer pour aller plus en avant.]

      [Note 156: La principale barbacane, celle situe du ct
      de l'Aude  l'ouest, voy. fig. 9.]

      [Note 157: En effet il fallait descendre du chteau situ
      en haut de la colline  la barbacane commandant le faubourg
      en bas de l'escarpement. (Voy. le plan de la cit de
      Carcassonne aprs le sige de 1240; fig. 11)]

      [Note 158:

            .........
            Pero ilh de la vila lor an tals gens tendutz
            Quel capdolh el miracle (_mirador, tour du guet_) son aisi combatutz
            Que lo fust e la peira e lo ploms nes fondutz
            E a la santa Pasca es lo bossos tendutz
            Ques be loncs e ferratz e adreitz e agutz
            Tant fer trenca e briza que lo murs es fondutz
            Quen mantas de maneiras nals cairos abatutz
            E cels dins can o viron no son pas esperdutz
            Ans feiron latz de corda ques ab lengenh tendutz
            Ab quel cap del bosso fo pres e retengutz
            Don tuit cels de Belcaire fortment son irascutz
            Tro que venc lenginaire per que lor fo tendutz
            E de dins en la roca na intra descondutz
            Que cuiderol mur fendre ab los pics esmolutz
            E cels del capdolh preson cant los i an saubutz
            Foc e solpre e estopa ins en un drap cozuts
            E an leus ab cadena per lo mur dessendutz
            E can lo focs salumpna et solpres es fondutz
            La sabors e la flama los a si enbegutz
            Cus dels noi pot remandre ni noi es remazutz
            E pois ab las peireiras son saisi defendutz
            Que debrizan e trencan las barreiras els futz...

      (_Hist. de la croisade contre les Albigeois_, docum. ind.
      sur l'Hist. de France, Ire srie, vers 1184 et suiv.)]

      [Note 159: _Balestas tornissus_ (vers 6343 et suiv.).
      Probablement des arbaltes  rouet.]

      [Note 160: _Cadafuls_. C'taient probablement des
      bretches (voir fig. 10.)]

      [Note 161: _Corseras_. Hourds probablement, chemins de
      ronde, coursires.]

      [Note 162: _Semals_. Les baquets de bois dans lesquels on
      transporte le raisin en temps de vendange se nomment encore
      aujourd'hui _semals_, mais plus frquemment _comporte_. Ce
      sont des cuves ovales munies de manches de bois, sous
      lesquels on fait passer deux btons en guise de brancard.]

      [Note 163: _Bocals_: Entre des lices.]

      [Note 164: Les faubourgs qui
      entouraient la cit de Carcassonne taient clos de murs et
      de palissades au moment du sige dcrit par le snchal
      Guillaume des Ormes.]

      [Note 165: Entre autres la tour dite du Trsau et la porte
      Narbonnaise (voy. PORTE, TOUR).]

      [Note 166: Le plan que nous donnons ici est  l'chelle de
      1 centimtre pour 15 mtres. La barbacane de Carcassonne a
      t dtruite en 1821 pour construire un moulin; ses
      fondations seules existent, mais ses rampes sont en grande
      partie conserves, surtout dans la partie voisine du chteau
      qui est la plus intressante.]

      [Note 167: _Hourd, hour_. (Voy. Ce mot pour les dtails de
      la construction de ce genre de dfense.)]

      [Note 168: Le chteau de la cit de Carcassonne est du
      commencement du XIIe sicle, et toutes ses tours et
      courtines taient bien munies de hourds qui devaient tre
      trs-saillants d'aprs les prcautions prises pour empcher
      la bascule des bois des planchers (voy. HOURD).]

      [Note 169: L'exemple que nous donnons ici est tir de
      l'enceinte intrieure de la cit de Carcassonne, partie
      btie par Philippe le Hardi. Le plan des tours est pris au
      niveau de la courtine; ce sont les tours dites de Darja et
      Saint-Laurent, ct sud.]

      [Note 170: Comme beaucoup d'autres, ce dicton n'est pas
      absolument vrai cependant, et bien des exemples viennent lui
      donner tort. Il est certain que, mme aujourd'hui, une place
      dfendue par un commandant habile, ingnieux, et dont le
      coup d'oeil est prompt, peut tenir beaucoup plus longtemps
      que celle qui sera dfendue par un homme routinier et qui ne
      trouvera pas dans son intelligence des ressources nouvelles
       chaque phase de l'attaque. Peut-tre, depuis que la guerre
      de sige est devenue une science, une sorte de formule,
      a-t-on fait trop bon march de toutes ces ressources de
      dtail qui taient employes encore au XVIe sicle. Il n'est
      pas douteux que les tudes archologiques qui ont eu sur les
      autres branches de l'architecture une si grande influence,
      ragiront galement sur l'architecture militaire; car, 
      notre avis (et notre opinion est partage par des
      personnages comptents), s'il n'y a, dans la forme de la
      fortification du moyen ge, rien qui soit bon  prendre
      aujourd'hui, en face des moyens puissants de l'artillerie,
      il n'en est pas de mme dans son esprit et dans son
      principe.]

      [Note 171: _Histoire de la civilisation en France_, par M.
      Guizot. 2e part. 1re leon.]

      [Note 172: En I tait la maison de Saint-Lazare. En K la
      maladrerie. En M et N les halles. En O le grand Chtelet qui
      dfendait l'entre de la cit au nord, en P le petit
      Chtelet qui gardait le Petit-Pont, au sud. En E Notre-Dame
      et l'vch. En D l'ancien Palais. En F Sainte-Genevive et
      le palais de Clovis, sur la montagne (_Descript. de Paris_,
      par N. de Fer. 1724. _Diss. archol. sur les anciennes
      enceintes de Paris_, par Bonnardot. 1853).]

      [Note 173: Le nombre des chteaux qui couvraient le sol de
      la France, surtout sur les frontires des provinces, est
      incalculable. Il n'tait gure de village, de bourgade ou de
      petite ville qui n'en possdt au moins un, sans compter les
      chteaux isols, les postes et les tours qui, de distance en
      distance, se rencontraient sur les cours des rivires, dans
      les valles servant de passages, et dans les _marches_. Ds
      les premiers temps de l'organisation fodale, les seigneurs,
      les villes, les vques, les abbs avaient d dans maintes
      circonstances recourir  l'autorit suzeraine des rois de
      France pour interdire la construction de nouveaux chteaux
      prjudiciables  leurs intrts et  ceux de la patrie.
      (Les Olim.) D'un autre ct, malgr la dfense de ses
      vassaux, le roi de France, par acte du parlement, autorisait
      la construction de chteaux forts, afin d'amoindrir la
      puissance presque rivale de ses grands vassaux. Cum abbas
      et conventus Dalonensis associassent dominum regem ad
      quemdam locum qui dicitur Tauriacus, pro quadam bastida
      ibidem construenda, et dominus Garnerius de Castro-Novo,
      miles, et vicecomes Turenne se opponerent, et dicerunt
      dictam bastidam absque eorum prejudicio non posse fieri:
      Auditis eorum contradicionibus et racionibus, pronunciatum
      fuit quod dicta bastida ibidem fieret et remaneret. (Les
      Olim, dit. du Min. de l'lnstr. publ. Philippe III, 1279, t.
      II, p. 147.)]

      [Note 174: Nous renvoyons nos lecteurs au mot CHTEAU.
      Nous donnons en dtail, dans cet article important, les
      diverses dispositions et le classement de ces demeures
      fodales, ainsi que les moyens particuliers de dfense, de
      secours, etc.]

      [Note 175: Philippe le Hardi, parti de Paris au mois de
      fvrier 1272  la tte d'une arme nombreuse, pour aller
      prendre possession du comt de Toulouse, et pour chtier en
      passant la rvolte de Roger Bernard, comte de Foix, s'arrta
       Marmande. L, il signa, dans le mois de mai, avec
      Guillaume Boccanegra, qui l'avait joint dans cette ville, un
      trait par lequel celui-ci s'engageait  consacrer 5000 liv.
      tournois (88,500 fr.)  la construction des remparts
      d'Aigues-Mortes, moyennant l'abandon que le roi lui faisait,
       titre de fief, ainsi qu' ses descendants, de la moiti
      des droits domaniaux auxquels la ville et le port taient
      assujettis. Les lettres patentes donnes  cet effet furent
      contre-signes, pour les rendre plus authentiques, par les
      grands officiers de la couronne. En mme temps, et pour
      contribuer aux mmes dpenses, Philippe ordonna qu'on
      lverait, outre le denier pour livre dj tabli, un
      quarantime sur toutes les marchandises qui entreraient 
      Aigues-Mortes par terre ou par mer (_Hist. gner. du
      Languedoc_. Reg. 30 du trsor des chartes, n 441, _Hist.
      d'Aigues-Mortes_, par F. Em. di Pietro, 1849.)]

      [Note 176: Le plan que nous donnons ici est celui de
      l'angle ouest de la double enceinte de la cit de
      Carcassonne, bti par Philippe le Hardi.]

      [Note 177: Cet angle saillant (26 _bis_), qui prsente
      clairement la disposition signale ici, est une des dfenses
      du XIIIe sicle dpendant du chteau de Falaise (voy.
      CHTEAU).]

      [Note 178: Entre du chteau de Montargis du ct de la
      route de Paris  Orlans. (Ducerceau, _Chateaux royaux de
      France_.)]

      [Note 179: Manusc. 8320, t. I, in-fol., commencement du
      XVe sicle. Cette vignette, dont nous donnons ici une
      partie, accompagne le chap. XLVI de ce manuscrit intitul:
      _Comment le conte de Haynault print et detruit Aubenton en
      terasse_. C'est le chap. CII de l'dit. des _Chroniques de
      Froissart_ du _Panthon littraire_. ...Si commena
      l'assaut grand et fort durement, et s'employrent
      arbaltriers de dedans et dehors  traire moult
      vigoureusement; par lequel trait il y en eut moult de
      blesss des assaillans et des dfendans. Le comte de
      Haynault et sa route, o moult avoit d'apperts chevaliers et
      cuyers, vinrent jusques aux barrires de l'une des
      portes... L eut un moult grand et dur assaut. Sur le pont
      mmement,  la porte vers Chimay, toient messire Jean de
      Beaumont et messire Jean de la Bove. L eut trs grand
      assaut et forte escarmouche, et convint les Franois
      retraire dedans la porte; car ils perdirent leurs barrires,
      et les conquirent les Hainuyers et le pont aussi. L eut
      dure escarmouche forte, et grand assaut et flonneux, car
      ceux qui toient monts sur la porte jetoient bois et
      mairein contre val, et pots pleins de chaux, et grand foison
      de pierres et de cailloux, dont ils navroient et
      mes-haignoient gens, s'ils n'toient fort arms...]

      [Note 180:  Carcassonne du ct du midi les remparts de
      la seconde enceinte taient munis de ces ouvrages de bois en
      temps de guerre, les traces en sont parfaitement conserves
      de la porte Narbonnaise  la tour du coin  l'ouest (voy
      fig. 11).]

      [Note 181: Vignette accompagnant le chap. CXXV, intitul:
      Comment le roy David d'Escoce (David Bruce d'cosse) vint 
      tout grand ost devant le neuf chasteau sur Thin.]

      [Note 182: On a vu plus haut que les remparts
      d'Aigues-Mortes sont galement, sur un front, flanqus de
      tours carres, et nous ne devons pas oublier qu'ils furent
      levs par le Gnois Boccanegra. Cependant l'enceinte de
      Paris, rebtie sous Charles V, tait galement flanque de
      tours barlongues, mais l'enceinte de Paris ne passa jamais
      pour trs-forte. Les tours carres appartiennent plutt au
      midi qu'au nord de la France; les remparts de Cahors, qui
      datent des XIIe, XIIIe et XIVe sicles, prsentent des tours
      carres d'une belle disposition dfensive; les remparts des
      villes du comtat Venaissin sont garnis gnralement de tours
      carres qui datent du XIVe sicle. Ainsi que la plupart des
      villes de Provence et des bords du Rhne, Orange tait munie
      de tours carres construites  la fin du XVe sicle. Les
      Normands et les Poitevins, jusqu'au moment de la runion de
      ces provinces au domaine royal, c'est--dire jusqu'au
      commencement du XIIIe sicle, paraissent avoir, de
      prfrence, adopt la forme carre dans la construction de
      leurs tours et donjons. La plupart des anciens chteaux
      btis par les Normands en Angleterre et en Sicile,
      prsentent, des dfenses rectangulaires (voy, TOUR,
      DONJON).]

      [Note 183: Escalade au moyen d'chelles.]

      [Note 184: Nous donnons ici le plan du chteau de
      Vincennes, parce qu'on peut considrer cette forteresse
      plutt comme une grande place d'armes, une enceinte
      fortifie, que comme un chteau dans l'ancienne acception du
      mot. Nous y revenons, du reste, dans les mots CHTEAU,
      DONJON. En E sont les deux seules entres de l'enceinte qui
      taient dfendues par des ouvrages avancs et deux hautes
      tours barlongues; en A est le donjon entour d'un mur
      d'enceinte particulier, d'une chemise B. Un trs-large foss
      revtu C protge ce donjon. En K sont les fosss de
      l'enceinte, dont la contrescarpe est galement revtue et
      l'a toujours t. F est la chapelle et G le trsor; D le
      pont qui donne accs au donjon, H et I des logements et
      curies (voy. _Vues des maisons royales et villes_, Isral
      Sylvestre, in-f. Nous n'avons extrait du plan donn par
      Isral que les constructions antrieures au XVIe sicle; il
      devait, pendant les XIVe et XVe sicles, en exister beaucoup
      d'autres, mais nous n'en connaissons plus ni la place ni la
      forme).]

      [Note 185: Le petit ct du paralllogramme de l'enceinte,
      compris la saillie des tours, a 212 mtres.]

      [Note 186: Il n'est nul home, tant fut prsent  celle
      journe, ni eut bon loisir d'aviser et imaginer toute la
      besogne ainsi qu'elle alla, qui en sut ni put imaginer, ni
      recorder la vrit, espcialement de la partie des Franois,
      tant y eut povre arroy et ordonnance eu leurs conrois; et ce
      que j'en sais, je l'ai su le plus par les Anglois, qui
      imaginrent bien leur convenant, et aussi par les gens de
      messire Iean de Haynaut, qui fut toujours de-lez le roy de
      France. Les Anglois qui ordonns toient en trois batailles,
      et qui soient jus  terre tout bellement, sitt qu'ils
      virent les Franois approcher, ils se levrent moult
      ordonnment, sans nul effroi, et se rangrent en leurs
      batailles (divisions), celle du prince tout devant, leurs
      archers mis en manire d'une herse (forment une ligne
      dentele de manire  ne pas se gner les uns les autres
      pendant le tir), et les gens d'armes au fond de la
      bataille. Le conte de Narhantonne et le conte d'Arondel et
      leur bataille, qui faisoient la seconde, se tenoient sur
      aile bien ordonnment, et aviss et pourvus pour conforter
      le prince, si besoin toit. Vous devez savoir que ces
      seigneurs, rois, ducs, contes, barons franois, ne vinrent
      mie jusques l tous ensemble, mais l'un devant, l'autre
      derrire, sans arroy et sans ordonnance. Quand le roi
      Philippe vint jusques sur la place o les Anglois toient
      prs de l arrts et ordonns, et il les vist, le sang
      lui mua, car il les hoit; et ne se fut adonc nullement
      rfrn ni abstenu d'eux combattre, et dit  ses mareschaux:
      Faites passer nos Gennevois devant et commencer la
      bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denys. L
      avoit de cesdits Gennevois arbaltriers, environ quinze
      mille qui eussent eu aussi cher nant que commencer adonc la
      bataille; car ils toient durement las et travaills d'aller
       pied ce jour plus de six lieues, tous arms, et de leurs
      arbaltres porter; et dirent adonc  leurs conntables
      qu'ils n'toient mie adonc ordonns de faire grand exploit
      de bataille; ces paroles volrent jusques au conte
      d'Alenon, qui en fut durement courrouc et dit: On se doit
      bien charger de telle ribaudaille qui faillent au besoin...

      ...Quand les Gennevois furent tous recueillis et mis
      ensemble, et ils durent approcher leurs ennemis, ils
      commencrent  crier si trs-haut que ce fut merveilles, et
      le firent pour bahir les Anglois: mais les Anglois se
      tinrent tous cois, ni onques n'en firent semblant.
      Secondement encore crirent eux aussi, et puis allrent un
      petit pas en avant: et les Anglois restoient tous cois, sans
      eux mouvoir de leur pas. Tiercement encore crirent moult
      haut et moult clair, et passrent avant, et tendirent leurs
      arbaltres et commencrent  traire. Et ces archers
      d'Angleterre, quand ils virent cette ordonnance, passrent
      un pas en avant, et puis firent voler ces sagettes de
      grand'faon, qui entrrent et descendirent si ouniement sur
      les Gennevois que ce sembloit neige. Les Gennevois, qui
      n'avoient pas appris  trouver tels archers qui sont ceux
      d'Angleterre, quand ils sentirent ces sagettes qui leur
      peroient bras, ttes et ban-lvres (le visage), furent
      tantost dconfits; et couprent les plusieurs les cordes de
      leurs arcs et les aucuns les jetoient jus: si se mirent
      ainsi au retour.

      Entre eux et les Franois avoit une grand'-haie de gens
      d'armes, monts et pars moult richement, qui regardoient le
      convenant des Gennevois; si que quand ils cuidrent
      retourner, ils ne purent, car le roy de France, par grand
      mautalent, quand il vit leur povre arroy, et qu'ils
      dconfisoient ainsi, commanda et dit: Or tt, tuez toute
      cette ribaudaille, car ils nous empchent la voie sans
      raison. L vissiez gens d'armes en tous lez entre eux frir
      et frapper sur eux, et les plusieurs trbucher et cheoir
      parmi eux, qui onques ne se relevrent. Et toujours
      traioient les Anglois en la plus grand'presse, qui rien ne
      perdoit de leur trait; car ils empalloient et fesoient parmi
      le corps ou parmi les membres gens et chevaux qui l
      choient et trbuchoient  grand meschef, et ne pouvoient
      tre relevs, si ce n'tait par force et grand'aide de gens.
      Ainsi se commena la bataille entre Broye et Crcy en
      Ponthieu, ce samedi  heure de vespres. (Froissart,
      _Bataille de Crecy_, ch. 287.)]

      [Note 187: Ainsi nomms parce qu'ils portaient une casaque
      de maille appele _brigantine_.]

      [Note 188: Voy. _tud. sur le pass et l'avenir de
      l'artillerie_, par le P. Napolon-Louis Bonaparte, t. Ier,
      p. 16 et suiv.]

      [Note 189:  Crcy.]

      [Note 190: Fils de Philippe de Valois, le roi Jean, pris 
      Poitiers.]

      [Note 191: La suite de la narration indiqne que ces _kas_
      taient des beffrois ou chas-chateils.]

      [Note 192: Conformment au projet.]

      [Note 193: Engin  contre-poids propre  lancer de grosses
      pierres.]

      [Note 194: Froissart, chap. 262, dit. Buchon.]

      [Note 195: De chaume.]

      [Note 196: Contre leurs attaques.]

      [Note 197: Froissart, ch. 318, dit. Buchon.]

      [Note 198: Le rcit de Froissart n'est pas conforme  la
      lettre du roi, d'aprs ce chroniqueur, le roi douard aurait
      refus le cartel de Philippe. Disant qu'il n'avait qu'
      venir le trouver dans son camp.]

      [Note 199: Froissart, chap, 324, dit, Buchon.]

      [Note 200: Nulle place forte ne rsistait  du Guesclin;
      il savait entraner ses soldats, et prenait presque toutes
      les villes et chteaux en brusquant les attaques. Il avait
      compris que les fortifications de son temps ne pouvaient
      rsister  une attaque conduite sans hsitations, avec
      vigueur et promptitude. Il donnait l'assaut en jetant un
      grand nombre de soldats braves et bien arms, munis de
      fascines et d'chelles, sur un point, les faisait appuyer
      par de nombreux arbaltriers et archers couverts, et formant
      une colonne d'attaque d'hommes dvous, il perdait peu de
      monde en agissant avec vigueur et promptitude. Au sige de
      Gingamp:

            Des arbres et de boiz et de buissons ramez
            Ont les fiers assaillants rempliz les grans fossez;
            En .II. lieux ou en plus est de merrien rasez.
             la porte est venus Bertran li alosez,
            Et crioit hault: Guesclin! or tost lassus montez!
            Il convient que je soie l-dedens ostelez.
            Eschielles ont drcies comme fiers et osez;
            L vissez monter celle gens bacelez
            Et porter sur leur chief grans huis, qui sont bendez,
            Fenestres et escus qui estoient nervez,
            Pour la doubte des pierres qui gitent  tous lez
            Cilz qui furent dedens furent espoantez:
            Aux crnaux ne s'osoient amonstrer, ce crez,
            Pour le trait qui venoit, qui doit estre doubtez
            Li chastelains estoit en on donjon montez,
            Et regarde assaillir ces bourjois alosez,
            Qui d'assaillir estoient tellement eschaufez
            Qu'il ne doubtent la mort la monte de .II. dez.

      (_Chronique de Bertrand du Guesclin_, vers 3149 et suiv.)

      Du Guesclin n'employait pas ces tours mobiles, ces moyens
      lents, dispendieux et difficiles d'attaque; il ne se servait
      gure que des engins offensifs; il employait la mine, la
      sape, et c'tait toujours avec cette activit, cette
      promptitude, cette abondance de ressources et ce soin dans
      les menus dtails, qui caractrisent les grands capitaines.

      Il investit le donjon de Meulan:

            Li chastelains estoit en sa tour demourant:
            Si fort estoit la tour qui n'aloit rien doubtant.
            Bien pourvu furent en a ou tamps de devant,
            De pain, de char sale et de bon vin friant
            Pour vivre .XV. mois ou plus en .I. tenant.
            . . . . . . . . . . . . . .
            Bertran en est alez au chastelain parler,
            Et li requist la tour, qui li veille livrer,
            Et qui la rende au duc, qui tant fait  loer.
            Tout sauvement, dit-il, je vous lerai aler.
            Et dist li chastelains: Foi que doi S. Omer!
            Ainois qu'en ceste tour vous puissiez hosteler,
            Vous conviendra, je croi  prendre  haut voler.
             . . . . . . . . . . . .
            Bertran du Guesclin fist fort la tour assaillir;
            Mais asaut ne les fist de rien nulle esbahir:
            Bien furent pourvu pour longuement tenir.
            Adonc fist une mine et les mineurs fouir,
            Et les faisoit garder, c'on ne les puit honnir;
            Et les mineurs pensrent de la mine fornir,
            La terre font porter et la mine tenir,
            Si que cil de la tour ne les purent vir.
            Tant minrent adonc, ce sachiez sans faillir,
            Que par-desoubz les murs pueent bien avenir.
            Dessouz le fondement font la terre ravir,
            Alors eschanteillons (tanons) la tirent soustenir,
            Grans, baux, fors et pesans y ont fait establir.
            Dont vinrent li mineur sans point de l'alentir,
            Et dirent  Bertran: Quand vous arez desir,
            Sire, nous vous ferons ceste tour-ci chir.
            --Or tost, ce dit Bertran, il me vient  plaisir;
            Car puisque cil dedens ne veulent obir,
            Il est de raison c'on les face morir.
            Li mineur ont bout  force et  bandon
            Le feu dedens la mine,  lors division.
            Li bois fu trs-bien oint de graisse de bacon:
            En l'eure qu'il fut ars, si con dit la chanon,
            Chi la haute tour liinsi qu' .I. coron.
            . . . . . . . . . . . . 

      (_Chronique de Bertrand du Guesclin_. vers 3956 et suiv.)]

      [Note 201: C'est surtout pendant le XIVe sicle que
      s'organisrent d'une manire rgulire les corporations
      d'arbaltriers et d'archers dans les villes du nord. Par une
      ordonnance date du mois d'aot 1367, Charles V institue une
      conntablie ou compagnie d'arbaltriers dans la ville de
      Laon. Le roi nomma pour trois ans Michauld de Laval
      conntable de cette compagnie. Dans la suite, dit l'article
      1er de cette ordonnance, les arbalestriers esliront de trois
      en trois ans un connestable  la pluralit des voix.
      Michauld de Laval, avec le conseil des cinq ou six des plus
      experts au jeu de l'arbaleste, choisira les vingt-cinq
      arbalestriers qui doivent composer la compagnie. Les
      arbalestriers obiront au connestable, dans ce qui reguarde
      leurs fonctions, sous poine d'une amende de six sols.

      L'article 2 porte: Le roi retient ces arbalestriers  _son
      service_, et il les met sous sa sauve-garde.--Suivent des
      articles qui tablissent certains privilges en faveur de la
      compagnie, tels que l'exemption de tous impts et tailles, 
      l'exception de l'aide establie pour la ranon du roi Jean.

      Le mme roi institue une compagnie de vingt arbaltriers 
      Compigne.

      En 1359 est organise  Paris la corporation des
      arbaltriers au nombre de deux cents; par une ordonnance
      date du 6 novembre 1373, Charles V fixe ce nombre  huit
      cents. Ces arbaltriers qui appartenaient  la classe
      bourgeoise et ne faisaient pas leur mtier des armes, ne
      pouvaient quitter leur corporation pour servir dans l'arme
      ou ailleurs, sans l'autorisation du prvost de Paris et du
      prvost des marchands. Lorsque ces magistrats menaient les
      arbaltriers faire un service hors la banlieue de Paris,
      hommes et chevaux (car il y avait arbaltriers  cheval et 
      pied) taient nourris; chaque homme recevait en outre trois
      sols par jour, leur conntable touchait cinq sols aussi par
      jour: le tout aux frais de la ville.

      Par lettres patentes du 12 juin 1411, Charles VI ordonna
      qu'une confrrie d'archers, compose de cent vingt hommes,
      serait tablie  Paris; que ces cent vingt archers seraient
      choisis parmi les autres archers qui existaient dj; que
      cette confrrie serait spcialement charge de garder la
      personne du roi et de la dfense de la ville de Paris...

      Charles VII, par lettres patentes du 22 avril 1448, institua
      les _francs-archers_ pour servir en temps de guerre. Pour la
      formation de ce corps privilgi on choisit dans chaque
      paroisse des hommes robustes et adroits, et parmi les
      habitants aiss, parce que ces francs-archers taient
      obligs de s'quiper  leurs frais ou,  dfaut, aux dpens
      de la paroisse. Le chiffre du contingent tait  peu prs
      d'un homme par cinquante feux. (_Recherches hist. sur les
      corpor. des archers, des arbaltriers et des arquebusiers_,
      par Victor Fouque, 1852, Paris.)]

      [Note 202: L'arme anglaise avait du canon  la bataille
      de Crcy. Ds 1326, la ville de Florence faisait faire des
      canons de fer et de mtal. (_Bibl. de l'cole des Chartes_,
      t. VI, p. 50.) En 1339, deux chevaliers, les sires de
      Cardilhac et de Bieule, reoivent du matre des arbaltriers
      de la ville de Cambrai dis canons, chinq de fer et chinq de
      mtal (probablement de fer forg et de mtal fondu),
      liquel sont tout fait don commandement dondit maistre des
      arbalestriers par nostre main et par nos gens, et qui sont
      en la garde et en la deffense de la ville de Cambray.
      _Original parchemin, parmi les titres scells de
      Clairambault_, vol. XXV, fol. 1825. _Bibl. de l'cole des
      Chartes_, t. VI, p. 51. ...Pour salptre et suffre viz et
      sec achetez pour les canons qui sont  Cambray, onze livres
      quatre soolz. III. den. tournois. _Ibid._ voy. _l'article
      de M. Lacabane_, mme vol. p. 28.]

      [Note 203: _tud. sur le pass et l'avenir de
      l'artillerie_, par L. Napolon Bonaparte, prsid. de la
      Rpubl., t. II, p. 96.]

      [Note 204: Dposition du duc d'Alenon. Michelet, _Hist.
      de France_, t V, p. 99.]

      [Note 205: Les trbuchets, pierriers, mangonneaux
      lanaient des boulets de pierre; il tait naturel, lorsqu'on
      changea le mode de projection, de conserver le projectile.]

      [Note 206: Voy. le sige d'Orlans, en 1428. Nous revenons
      sur les travaux excuts par les Anglais pour battre et
      bloquer la ville.]

      [Note 207: Au sige de Caen, en 1450: Puis aprs on
      commena du cost de monseigneur le connestable  faire des
      approches couvertes, et descouvertes, dont le Bourgeois en
      conduisait une, et messire Jacques de Chabannes l'autre;
      mais celle du Bourgeois fut la premire  la muraille, et
      puis l'autre arriva, et fut mine la muraille en l'endroict.
      En telle manire que la ville eut est prinse d'assault, si
      n'eust t le roy, qui ne le voulut pas, et ne voulut
      bailler nulles bombardes de ce cost; de peur que les
      Bretons n'assaillissent. _Hist. d'Artus III, duc de
      Bretaigne et connest. de France, de nouveau mise en
      lumire_, par T. Godefroy, 1622.

      Au sige d'Orlans, 1429: Le jeudy, troisime jour de mars,
      saillirent les Franois, au matin, contre les Anglois,
      faisant pour lors un foss pour aller  couvert de leur
      boulevert de la Croix-Boisse  Saint-Ladre d'Orlans, afin
      que les Franois ne les peussent veoir ne grever de canons
      et bombardes. Celle saillie fist grand dommage aux Anglois,
      car neuf d'eux y furent prins prisonniers; et outre, en y
      tua Maistre-Jean d'une coulevrine cinq  deux coups.
      _Hist. et discours du sige qui fut mis devant la ville
      d'Orlans_ (Orlans 1611).]

      [Note 208: ... Et fut mis le sige  Cherbourg. Et se
      logea mon dict seigneur d'un cost, et monseigneur de
      Clermont de l'autre. Et l'admirat de Coitivi, et le
      marschal, et Joachim de l'autre cost devant une porte. Et y
      fut le sige bien un mois, et y furent rompues et empires
      neuf ou dix bombardes que grandes que petites. Et y vinrent
      les Anglois par mer, entre autres une grosse nef nomme la
      nef Henry, et y commena un peu de mortalit, et y eut
      monseigneur bien  souffrir, car il avoit toute la charge.
      Puis feit mettre quatre bombardes devers la mer en la grve
      quand la mer estoit retire. Et quand la mer venoit, toutes
      les bombardes estoient couvertes, manteaux et tout, et
      estoient toutes charges, et en telle manire habilles, que
      ds ce que la mer estoit retire on ne faisoit que mettre le
      feu dedans, et faisoient aussi bonne passe comme si elles
      eussent est en terre ferme. _Hist. d'Artus III, ibid._, p.
      149.]

      [Note 209: Durant les festes et service de Nol,
      jettrent d'une partie et d'autre, trs-fort et
      horriblement, de bombardes et canons; mais surtout faisoit
      moult de mal un coulevrinier natif de Lorraine, estant lors
      de la garnison d'Orlans, nomm _maistre_ _Jean_, qu'on
      disoit estre le meilleur maistre qui fust lors d'iceluy
      mestier, et bien le montra: car il avoit une grosse
      coulevrine dont il jettoit souvent, estant dedans les
      piliers du pont, prs du boulevert de la Belle-Croix,
      tellement qu'il en tua et bla moult d'Anglois. _Hist. et
      discours au vray du sige qui fut mis devant la ville
      d'Orlans_ (Orlans 1611).

      ... Celuy jour (pnultime du mois de fvrier 1429), la
      bombarde de la cit pour lors assortie  la croche des
      moulins de la poterne Chesnau, pour tirer contre les
      tournelles, tira tant terriblement contre elles, qu'elle en
      abbatit un grand pan de mur. _Ibid._

      Les Franois conclurent ledit chastel de Harecourt d'engin
      et du premier coup qu'ils jetrent percirent tout outre les
      murs de la basse-cour qui est moult belle  l'quipolent du
      chastel qui est moult fort. Alain Chartier, pag. 162. Ann.
      1449.]

      [Note 210: Copi sur des vignettes du manuscr. de
      Froissart, XVe sicle. Bibl. Impr., n 8320, t. I. Les
      canons (fig. 43) se trouvent dans les vignettes intitules:
      _Comment le roy d'Angleterre assigea la cit de Rains...
      Comment la ville de Duros fut assige et prinse d'assault
      par les Franois._ Ces canons taient fabriqus dans
      l'origine au moyen de bandes de fer forg runies comme les
      douves d'un tonneau et cercles par d'autres bandes de fer
      cylindriques; lorsqu'ils taient de petit calibre, ils
      taient ou forgs ou fondus en fer ou en cuivre (voy.
      ENGIN).]

      [Note 211: Ces figures sont tires du manuscrit de
      Froissart, dj cit. Un des arbaltriers (46) est
      _pavais_, c'est--dire qu'il porte, sur son dos, un large
      pavois attach  une courroie; en se retournant pour bander
      son arbalte, il se trouvait ainsi garanti contre les traits
      ennemis. L'anneau en fer, adapt  l'extrmit de
      l'arbalte, servait  passer le pied lorsqu'on faisait agir
      le cranequin pour bander l'arc.]

      [Note 212: Ce plan est tir de la _Topographie de la
      Gaule_, d. de Francfort; Mrian, 1655. La majeure partie de
      ces fortifications existent encore.]

      [Note 213: L'ouvrage avanc indiqu sur ce plan a t
      remplac par une dfense moderne importante,  cheval sur la
      route venant de Dijon.]

      [Note 214: Cette tour s'appelle aujourd'hui _tour du
      March_. Nous donnons le seul tage qui soit conserv, c'est
      l'tage infrieur. Le plan est  l'chelle de 0,00175 p. m.]

      [Note 215: Nous devons  M. Millet, architecte attach 
      la Commission des monuments historiques, les dessins de cet
      ouvrage de dfense.]

      [Note 216: Les courtines voisines datent du XIIIe sicle.
      C'est  M. Abadie que nous devons le relev fort exact de
      cet ouvrage de dfense.]

      [Note 217: Voy. TOUR, MEURTRIRE]

      [Note 218: Nous empruntons ce passage au _Prcis
      historique de l'influence des armes  feu sur l'art de la
      guerre_, par le prince Louis-Napolon Bonaparte, prsid. de
      la Rpubl., p. 103. (Ext. de la _Chronique_ de Molinet, t.
      V, ch. CCLXXXIII, p. 42.)]

      [Note 219: C'est le nom qu'on donne aux parties du parapet
      comprises entre les crneaux ou embrasures.]

      [Note 220: _Comment._ du marc. de Montluc; dit. Buchon,
      p. 142.]

      [Note 221: Ds la fin du XVIe sicle, l'artillerie
      franaise avait adopt six calibres de bouches  feu: le
      canon, dont la longueur tait de dix pieds, et dont le
      boulet pesait 33 liv. 1/3; la couleuvrine, dont la longueur
      tait de onze pieds, et dont le boulet pesait 16 liv. 1/2;
      la btarde, dont la longueur tait de neuf pieds et demi, et
      dont le boulet pesait 7 liv. 1/2; la moyenne, dont la
      longueur tait de huit pieds deux pouces, et dont le boulet
      pesait 2 liv. 3/4; le faucon, dont la longueur tait de sept
      pieds, et dont le boulet pesait 1 liv. 1/2; le fauconneau,
      dont la longueur tait de cinq pieds quatre pouces, et dont
      le boulet pesait 14 onces. (_La Fortification_, par Errard
      de Bar-le-Duc. Paris, 1620.)]

      [Note 222: Voy. _le Roi sage. Rcit des actions de
      l'empereur Maximilien Ier_, par Marc Treitzsaurwen, avec les
      gravures de Hannsen Burgmair. Publ. en 1775; Vienne. (Les
      gravures en bois de cet ouvrage datent du commencement du
      XVIe sicle.)]

      [Note 223: _Ibid._]

      [Note 224: Voir la note,  la page prcdente.]

      [Note 225: _Porte  Mazelle,  Metz_. Topog. de la Gaule,
      Mrian. 1655.]

      [Note 226: _Porte de Lectoure_, Ibid.]

      [Note 227: Some account of domest. archit. in England from
      Edward I to Richard II; Oxford. J. H. Parker, 1853. Le
      chteau de Kingston sur Hull fut fond par le roi douard
      Ier aprs la bataille de Dunbar, mais les fortifications qui
      sont reproduites ici sont certainement d'une date
      postrieure  cette poque, probablement de la fin du XVe
      sicle. M. Parker observe avec raison qu'elles taient
      conformes aux dfenses extrieures adoptes en France.]

      [Note 228: D'aprs une gravure du XVIe sicle, tire du
      cabinet de l'auteur.]

      [Note 229: Gravure allemande du XVIe sicle, tire du
      cabinet de M. Alfred Grente.]

      [Note 230: _Vue de la ville de Marseille_. Topog. de la
      Gaule, Mrian.]

      [Note 231: _Dfenses de la ville de Blaye_. Topog. de la
      Gaule, Mrian.]

      [Note 232: Voy. BASTILLE. BASTION, BOULEVARD.]

      [Note 233: _Della Cosmog. universale_, Sebast. Munstero,
      1558, pet. in-folio. _La citt d'Augusta_, p. 676. Le
      bastion que nous donnons ici dpend d'un ouvrage avanc fort
      important qui protgeait un ancien front de vieilles
      murailles bties en arrire d'un large foss plein d'eau. La
      courtine G est faiblement flanque par le bastion, parce
      qu'elle est domine et enfile dans toute sa longueur par
      les vieilles murailles de la ville; quant  la courtine H,
      elle se trouvait flanque par la fausse braie et par le
      prolongement E du bastion. Si le bastion pouvait tre
      difficilement attaqu derrire les flancs de la fausse braie
      en D, il tait impossible de l'attaquer du ct de la
      courtine G, car alors l'assigeant se trouvait pris en
      revers par l'artillerie poste sur les vieux remparts qui
      commandaient le flanc I du bastion. On commenait ds lors 
      appliquer avec assez de mthode le principe: _Les dedans
      doivent commander les dehors_, et l'assaillant devenu matre
      du bastion se trouvait expos aux feux d'un front
      trs-tendu (voy. 68 _bis_). A est le front des vieilles
      murailles rempares, B un large cours d'eau, C un chemin
      couvert avec barrire, terrass contre l'ouvrage avanc; D
      un petit cours d'eau, E des traverses, F des ponts, G un
      rempart traversant le foss, mais domin, enfil et battu en
      revers par les vieilles murailles A de la ville; H l'ouvrage
      avanc, I un front de vieilles murailles drases et
      rempares, K un front rempar: ces deux remparts bas sont
      battus de tous cts par les murailles de la ville; L des
      ponts, M le foss plein d'eau, N les bastions en terre,
      charpente et clayonnages, dont l'un est dtaill dans la
      ligure (68); O les restes de vieilles dfenses terrasses, P
      les chemins couverts de l'ouvrage avanc. (Voir le plan de
      la ville d'Ausbourg, qui prsente une suite de bastions
      construits suivant la forme adopte pour les fausses-braies
      des bastions d'Augusta.--Introd.  la _Fortification_,
      ddie  monseigneur le duc de Bourgogne. Paris, 1722; in-f
      ital.)]

      [Note 234: _Della Cosmog. universale_, Sebast. Munstero,
      1558, petit in-folio. _Sito et fig. di Francofordia citt,
      come  nel anno 1546_. Le bastion figur dans cette vue
      commande la rivire (le Mein) et tout un front des remparts
      de la ville. Cet angle fortifi est fort intressant 
      tudier, et la gravure que nous avons copie, en cherchant 
      la rendre plus claire, indique les diverses moditications et
      amliorations apportes  la dfense des places pendant le
      XVIe sicle. On a conserv, au centre du bastion neuf,
      l'ancienne tour du coin qui sert de tour de guet; cette tour
      est videmment exhausse d'un tage au XVIe sicle. Le
      bastion est muni de deux tages de batteries; celle
      infrieure est couverte et masque par la contrescarpe du
      foss fait comme un mur de contre-garde. Cette batterie
      couverte ne pouvait servir qu'au moment o l'assigeant
      dbouchait dans le foss. Le rentrant A qui contient une
      batterie casemate est protg par la saillie du bastion et
      par un mur B, et commande la rivire. Des vents C
      permettent  la fume de la batterie couverte de s'chapper.
      Au del du ponceau est un rempart lev en avant des
      vieilles murailles, le passage du foss. On remarque des
      contre-forts qui viennent buter le revtement en maonnerie
      du rempart et qui descendent dans la fausse braie; celle-ci
      est enfile par les feux du bastion d'angle et par un
      rentrant du rempart D. Si ce n'tait l'exigut des espaces,
      cette dfense passerait encore pour tre assez forte. Nous
      avons donn cet exemple, bien qu'il n'appartienne pas 
      l'architecture militaire franaise; mais il faut songer
      qu'au moment de la transition de la fortification ancienne 
      la fortification moderne, les diverses nations occidentales
      de l'Europe adoptaient rapidement les perfectionnements
      nouveaux introduits dans l'art de dfendre les places, et la
      ncessit forait d'oublier les traditions locales.]

      [Note 235: Les murs de la ville de Narbonne, rebtis
      presque entirement pendant le XVIe sicle, quelques anciens
      ouvrages des fortifications de Caen, etc., prsentaient des
      dfenses construites suivant ce principe.]

      [Note 236: Cependant il existe un plan manuscrit de la
      ville de Troyes dans les archives de cette ville, qui
      indique de la manire la plus vidente des grands bastions 
      orillons et faces formant un angle obtus; et ce plan ne peut
      tre postrieur  1530 (voy. BASTION).]

      [Note 237: _Delle fortif. di Giov. Scala_, al christ. re
      di Francia di Navarra, Henrico IV. Roma, 1596. La figure
      reproduite ici est intitule Piatta forma fortissima difesa
      et sicura con una gagliarda retirata diefro o altorno della
      gola. A, rempart, dit la lgende, d'arrire dfense, pais
      de 50 pieds. B, parapet pais de 15 pieds et haut de 4
      pieds. C, escarpement de la retirade, 14 pieds de haut. D,
      espace plein qui porte une pente douce jusqu'au point G. H,
      flanquement masqu par l'paule I. K, parapet pais de 24
      pieds, lev de 48 pieds au-dessus du foss. (Scala parle
      ici de pieds romains 0,297,896.)]

      [Note 238: _Ibid._ Planche intitule: D'un buon modo da
      fabricare una piatta forma gagliarda et sicura, quantunque
      la sia disunita della cortina. X, rempart derrire la
      courtine, dit la lgende. C, pont qui communique de la ville
       la plate-forme (bastion). D, terre-plein. E, paules. I,
      flancs qui seront faits assez bas pour tre couverts par les
      paules E... Scala donne, dans son _Trait des
      fortifications_, un grand nombre de combinaisons de
      bastions; quelques-unes sont remarquables pour l'poque.]

      [Note 239: OEuv. compl. de N. Machiavelli, dit. Buchon,
      1852. Voir le chteau de Milan (fig. 67), qui prsente tous
      les dfauts signals par Machiavel.]

      [Note 240: Topog. de la Gaule. Mrian. Topog. de la
      France. Bib. Imp.]

      [Note 241: _Della fortif. delle citt_ di M. Girol. Maggi,
      e del cap. Jacom. Castriotto ingeniero del christ. re di
      Francia, 1583.]

      [Note 242: _Les fortifications du chevalier Antoine De
      Ville._ 1640. Chap. VIII.]




ARCHITRAVE, s. f. Ce mot, qui dsigne le premier membre de l'entablement
antique, ne trouvait pas son emploi du Xe au XVIe sicle, puisque alors
on avait abandonn la plate-bande posant sur des colonnes; celles-ci
n'tant plus destines  porter que des arcs. Si dans quelques cas
particuliers, pendant le moyen ge, des plates-bandes sont poses d'une
colonne  l'autre, on doit plutt les regarder comme des linteaux que
comme des architraves (voy. LINTEAU), car l'architrave demande, pour
conserver son nom, la superposition de la frise et de la corniche. En
effet, architrave signifie proprement _matresse poutre_, et dans
l'entablement antique c'est elle qui porte les autres membres de
l'entablement. C'est  l'poque de la Renaissance que l'on retrouve
l'architrave employe avec les _ordres_ antiques, et ses proportions
sont alors, par rapport au diamtre de la colonne, trs-variables (voy.
ENTABLEMENT). L'architrave antique est forme d'une seule pice d'une
colonne  l'autre. Il n'y a pas d'exception  cette rgle dans
l'architecture grecque; si dj les Romains ont appareill des
architraves en claveaux, c'est une fausse application du principe de
l'entablement antique. Lorsque l'on rencontre des architraves dans les
ordres appartenant  l'architecture de la Renaissance, elles sont
gnralement, de mme que pendant la bonne antiquit, formes d'un seul
morceau de pierre. Ce n'est gure que vers la moiti du XVIe sicle que
l'on eut l'ide d'appareiller les architraves; et plus tard encore,
quand la manie de copier les formes de l'architecture antique s'empara
des architectes, sans avoir gard aux principes de la construction de
cette architecture, on appareilla ensemble l'architrave et la frise, en
faisant passer les coupes des claveaux  travers ces deux membres de
l'entablement: c'tait un grossier contre-sens qui s'est perptu
jusqu' nos jours.




ARDOISE, s. f. (Schiste lamelleux.) Dans les contres o le schiste est
facile  exploiter on s'en est servi de tous temps, soit pour daller les
intrieurs des habitations, soit pour les couvrir, ou pour clore des
champs. La tnacit de cette matire, sa rsistance, la facilit avec
laquelle elle se dlite en lames minces, ont d ncessairement engager
les constructeurs  l'employer. On a utilis cette matire aussi comme
moellon. L'Anjou, quelques parties des Pyrnes, les Ardennes ont
conserv de trs-anciennes constructions bties en schiste qui ont
parfaitement rsist  l'action du temps. Mais c'est principalement pour
couvrir les charpentes que les ardoises ont t employes. Il paratrait
que ds le XIe sicle, dans les contres schisteuses, on employait
l'ardoise concurremment avec la tuile creuse ou plate. Dans des
constructions de cette poque nous avons retrouv de nombreux fragments
de grandes ardoises[243] trs-paisses et mal coupes, mais n'en
constituant pas moins une excellente couverture. Toutefois, tant qu'on
ne trouva pas les moyens d'exploiter l'ardoise en grand, de la dliter
et de la couper rgulirement, on dut prfrer la tuile qui, faite avec
soin, couverte d'maux de diffrentes couleurs, tait d'un aspect
beaucoup plus riche et monumental. Les ardoises n'taient gure
employes que pour les constructions vulgaires, et comme on les emploie
encore aujourd'hui dans les monts d'Or, dans la montagne Noire, et dans
les Ardennes. Ce ne fut gure que vers la fin du XIIe sicle que
l'ardoise devint d'un emploi gnral dans le nord et l'ouest de la
France. Des palais, des maisons de riches bourgeois, des glises mme
taient dj couvertes en ardoises. L'adoption des combles coniques pour
les tours des chteaux rendait l'emploi de l'ardoise obligatoire, car on
ne pouvait convenablement couvrir un comble conique avec de la tuile, 
moins de la faire fabriquer exprs et de diverses largeurs, tandis que
l'ardoise, pouvant se tailler facilement, permettait de chevaucher
toujours les joints de chaque rang d'une couverture conique. Lorsque les
couvertures coniques taient d'un trs-petit diamtre, sur les tourelles
des escaliers, par exemple, afin d'viter les cornes saillantes que des
ardoises plates n'eussent pas manqu de laisser voir sur une surface
curviligne convexe, on taillait leur extrmit infrieure en forme
d'caille, et on avait le soin de les tenir trs-troites pour qu'elles
pussent mieux s'appliquer sur la surface courbe (1); et comme chaque
rang, en diminuant de diamtre, devait diminuer le hombre des ardoises
qui le composaient, on arrtait souvent de distance en distance le
systme des rangs d'cailles par un rang droit, et on reprenait
au-dessus les cailles en moindre nombre sans que l'oeil ft choqu du
changement apport dans le recouvrement rgulier des joints (2); ou bien
encore, lorsque par suite d'un recouvrement rgulier de quelques rangs
sur une surface conique, les ardoises devenaient trop troites pour
qu'il ft possible de continuer, on reprenait le rang suivant par des
ardoises couvrant deux joints (3).

Suivant la nature du schiste, les ardoises taient plus ou moins grandes
ou paisses. Dans la montagne Noire, dans une partie de l'Auvergne, les
schistes se dlitent mal et sont remplis de filons durs qui empchent de
les tailler rgulirement: aussi dans ces contres les couvertures sont
grossires; mais dans les Ardennes, sur les bords de la Moselle, et dans
l'Anjou, les schistes trs-purs permettent une grande rgularit dans la
taille de l'ardoise, et ds le XIIIe sicle on n'a pas manqu de
profiter des qualits de ces matriaux pour faire des couvertures  la
fois solides, faciles  poser, peu dispendieuses et d'une apparence fort
agrable. La couleur de l'ardoise de l'Anjou, son aspect mtallique et
son peu d'paisseur, se mariant parfaitement avec le plomb, on
continuait  employer ce mtal pour garnir les poinons, les fatages,
les artiers, les noues, les lucarnes, rservant l'ardoise pour les
grandes parties plates. Mais les architectes du XIIIe sicle avaient une
sorte de rpulsion pour la banalit, qui leur fit bientt chercher les
moyens d'employer l'ardoise en la faisant servir  la dcoration en mme
temps qu' la couverture des difices. Ils avaient remarqu que
l'ardoise obtient un reflet diffrent suivant qu'on prsente sa surface
dans un sens ou dans l'autre  la lumire du soleil; ils utilisrent
sans dpense aucune cette proprit de l'ardoise, pour former sur leurs
combles des mosaques de deux tons (4). Souvent aussi ils taillrent
leurs ardoises de diverses manires (5), ou les posrent de faon 
rompre la monotonie des couvertures, soit en quinconce (6), soit en pis
(7), soit ainsi que cela se pratique sur les bords de la Moselle, et
particulirement  Metz et  Trves, en cailles ordinaires (fig. 1) ou
en cailles biaises, dites _couverture allemande_ (8). Ces mthodes
diffrentes adoptes  partir du XIIIe sicle ne subirent pas de
changements notables pendant le cours des XIVe et XVe sicles. L'ardoise
mieux exploite tait livre plus rgulire, plus fine et plus mince, et
si l'aspect des couvertures y gagnait, il n'en tait pas de mme pour
leur dure. Les anciennes ardoises (nous parlons de celles des XIIe et
XIIIe sicles) ont de dix  quinze millimtres d'paisseur, tandis que
celles du XVe sicle n'ont gure que de cinq  huit millimtres au plus.
Quant  leur longueur et largeur, gnralement les anciennes ardoises
employes dans l'ouest et dans le nord sont petites, de 0,18c de largeur
environ sur 0,25c de hauteur; souvent elles appartiennent  la srie
nomme aujourd'hui _hridelle_, et n'ayant que 0,10c de large environ
sur 0,38c. Cependant les anciens couvreurs avaient le soin de commencer
leurs couvertures en posant sur l'extrmit des coyaux des combles un
rang de larges et fortes ardoises, afin de donner moins de prise au
vent. Les anciennes couvertures en ardoises tant fort inclines, le
pureau[244] n'tait gure que du tiers de la hauteur de l'ardoise. On
peut dire qu'une couverture en ardoise paisse, sur une pente forte,
cloue sur de la volige de chtaignier ou de chne blanc, dure des
sicles sans avoir besoin d'tre rpare, surtout si on a le soin
d'viter de multiplier les noues, les artiers, les solins, ou du moins
de les bien garnir de plomb solidement attach. A partir du XIIIe
sicle, partout o l'ardoise pouvait tre importe, on lui donnait une
grande prfrence sur la tuile, et ce n'tait pas sans cause. L'ardoise
d'Angers ou des Ardennes ne s'imprgne pas d'une quantit d'eau
apprciable, et par sa chaleur naturelle laisse rapidement vaporer
celle qui tombe sur sa surface; la tuile, au contraire, si elle n'est
pas vernisse, se charge de son huitime de poids d'eau, et schant
lentement, laisse peu  peu l'humidit pntrer les charpentes; mme
tant bien faite, elle ne peut empcher la neige fouette par le vent de
passer sous les combles. De plus, la tuile ne se prte pas  des
couvertures compliques, telles que celles qu'un tat de civilisation
avanc oblige d'employer, soit pour tablir des lucarnes, faire passer
des tuyaux de chemine, disposer des fatages, des noues, artiers et
pntrations. L'adoption presque gnrale de l'ardoise, au moins pour
les difices de quelque importance, eut une influence sur la forme des
combles: jusque vers la fin du XIIe sicle, on ne leur donnait gure une
pente suprieure  quarante-cinq degrs, ce qui est la pente la plus
roide pour de la tuile, mais on crut devoir augmenter l'acuit des
combles destins  tre couverts en ardoise; celles-ci, retenues chacune
par deux clous, ne pouvaient glisser comme le fait la tuile lorsque la
pente des combles est trop forte, et plus leur inclinaison se
rapprochait de la verticale, moins elles offraient de prise au vent.
L'acuit des combles couverts en ardoise avait encore cet avantage de
laisser glisser la neige, qui ne pouvait ainsi sjourner sur leur pente.

Dans les villes du nord,  partir du XIVe sicle, beaucoup de maisons
taient construites en pans de bois, et l'on se gardait bien alors,
comme on le fait aujourd'hui, de couvrir ces pans de bois par des
enduits. Toutefois, pour ne pas laisser les bois directement exposs aux
intempries, ou on les peignait avec soin, ou lorsqu'ils se trouvaient
opposs aux vents de pluie, on les recouvrait d'ardoises ou de bardeaux
_essente_ (voy. BARDEAU). Quelquefois ce revtement couvrait les
membrures du pan de bois et le colombage; souvent le colombage, form
d'un simple enduit sur garni de platras ou de briques, restait apparent,
et l'ardoise recouvrait seulement les poteaux, charpes, sablires,
potelets et tournisses du pan de bois. Au XVe sicle, ces ardoises
servant de revtement vertical des pans de bois taient frquemment
dcoupes et formaient des dessins de diverses sortes: cailles,
feuillages, trfles, lozanges, etc.; cet usage se perptua encore
pendant le XVIe sicle[245]. Des maisons de Rouen, d'Abbeville, de
Caudebec, de Lizieux, de Troyes, de Reims, qui datent des XVe et XVIe
sicles, prsentent encore des vestiges de ces revtements d'ardoises
dcoupes sur les pans de bois. Voici (9) la disposition des ardoises
qui enveloppent les poteaux corniers de plusieurs maisons de Rouen[246];
qui se trouvent sur les tournisses, charpes et potelets d'une maison
d'Abbeville (10); sur les appuis et sablires de quelques maisons de
Rouen et de Lizieux (11); au sommet d'un pignon d'une maison de la
grand'rue n75  Rouen (12). Quelquefois aussi pour dcorer les enduits
en mortier ou pltre entre les membrures des pans de bois des
habitations prives, on clouait quelques ardoises dcoupes formant un
ornement (13). Au chteau de Chambord les couronnements du grand
escalier, les ttes des chemines prsentent des mdaillons ronds ou en
lozange qui sont remplis par une ardoise formant de loin des points
noirs qui relvent et allgissent ces sommets. Nous avons vu quelquefois
dans des difices de la fin du XVe sicle et du commencement du XVIe des
morceaux d'ardoises incrusts dans les trs-fines arcatures  jour des
pinacles, des supports, des soubassements, des tombeaux, et qui par leur
ton obscur font ressortir les dcoupures de pierre. Les _poseurs_ de ces
poques se servaient aussi d'ardoises pour caler les pierres, et l'on en
rencontre frquemment dans les joints. Les deux colonnes si dlicates
qui supportaient la tourelle de l'htel de la Trmoille  Paris, dont
les restes sont dposs  l'cole des beaux-arts, taient cales avec
des ardoises qui couvraient la surface de leurs lits.

Nous avons vu, dans les contres o le schiste est commun, les ardoises
employes en grands morceaux, soit pour servir de paliers aux escaliers,
soit en guise de pannes sous les combles pour porter les chevrons, ou de
poteaux de hangards, soit comme cltures de jardins en grandes lames
fiches en terre, soit encore comme pierres tombales, particulirement
pendant les XVe et XVIe sicles. L'usage de peindre les ardoises ne peut
tre douteux, bien que nous n'ayons pu trouver d'ardoises peintes ou
dores antrieures au XVIe sicle; mais dans les habitations du XVe
sicle on rencontre parfois des cussons en ardoises clous sur les pans
de bois, et il est  prsumer qu'ils taient destins 
 recevoir les
couleurs et les mtaux des armes des propritaires.

[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]

      [Note 243: Les votes de l'ancienne cathdrale de
      Carcassonne (Saint-Nazaire) taient dans l'origine,
      couvertes de grandes ardoises provenant de la montagne
      Noire.]

      [Note 244: On appelle _pureau_ la portion des ardoises ou
      des tuiles qui reste visible aprs qu'elles ont t
      superposes par le couvreur sur la volige ou le lattis. Le
      pureau tant du tiers ou du quart de la hauteur de
      l'ardoise, chaque point de la couverture est recouvert par
      trois ou quatre paisseurs d'ardoises, et chaque ardoise ne
      laisse voir que le tiers ou le quart de sa hauteur.]

      [Note 245: Voir l'_Essai sur les girouettes, pis, crtes,
      et autres dcorat. des anciens combles et pignons_, par E.
      De La Qurire, 1846, dans lequel on rencontre un assez
      grand nombre d'exemples de ces revtements d'ardoises.]

      [Note 246: Maisons situes Grand'Rue, 88, au coin de la
      rue du Tambour, rue du Bac, 66, rue du Ruissel, 54, 
      Rouen.]




ARTE, s. f. (voy. VOUTE, CHARPENTE, TAILLE).




ARTIER, s. m. Pice de charpente incline qui forme l'encoignure d'un
comble, vient s'assembler  sa partie infrieure aux extrmits de
l'enrayure,  son sommet dans le poinon, et sur laquelle s'assemblent
les empanons (voy. CHARPENTE). Les plombiers nomment aussi artier la
lame de plomb qui, maintenue par des pattes, et orne quelquefois d'un
boudin, de crochets et d'ornements saillants, sert  couvrir les angles
d'un comble en pavillon ou d'une flche (voy. PLOMBERIE, FLCHE).
Autrefois, et dans quelques provinces du nord, les charpentiers et les
couvreurs disaient et disent encore: _Erestier_.




ARTIRE, s. f. Tuile dont la forme pouse et recouvre l'angle des
couvertures en terre cuite sur l'artier. Pour les couvertures en tuiles
creuses les artires ne sont que des tuiles plus grandes et plus
ouvertes, dans leur partie large ou infrieure, que les tuiles
ordinaires; mais pour les couvertures en tuiles plates les artires
taient munies de crochets dans leur concavit pour les empcher de
glisser les unes sur les autres. Nous avons vu d'anciennes
tuiles-artires ainsi fabriques en Bourgogne et en Champagne. L'usage
tait dans des monuments d'une date fort ancienne d'orner le dos des
artires par un simple bouton qui tait destin de mme  empcher le
glissement de ces tuiles d'angles. Les manuscrits des XIIe, XIIIe et
XIVe sicles figurent souvent des artires de combles couverts en
tuiles, dcores de crochets; en Champagne, en Alsace il existe encore
sur quelques difices de rares exemples de ces artires ornes (voy.
TUILE).




ARGENT, s. m. Ce mtal a rarement t employ dans la dcoration des
difices pendant le moyen ge. La promptitude avec laquelle il passe 
l'tat d'oxyde ou de sulfure d'argent a d le faire exclure, puisque
alors de blanc brillant il devient noir iris. Cependant le moine
Thophile qui crivait au XIIe sicle, dans son _Essai sur divers arts_,
parle de feuilles d'argent appliques sur les murs ou les plafonds; il
donne aussi le moyen de nettoyer des plaques d'or ou d'argent fixes au
moyen de clous. En effet ds les premiers sicles du moyen ge on
revtissait souvent des autels, des chsses, des tombeaux en bois ou en
pierre de plaques d'argent naturel ou dor. Dom Doublet dit dans son
ouvrage sur les antiquits de l'abbaye de Saint-Denis, que le roi
Dagobert fit couvrir l'glise de ce monastre de plomb partout, except
en certaine partie tant du dessus que du dedans de ladite glise qu'il
fit couvrir d'argent,  savoir  l'endroit o reposoient iceux saincts
martyrs...[247]

A l'imitation de certains ouvrages du Bas-Empire, pendant la priode
romane, on incrustait souvent des parties d'argent dans les bronzes qui
recouvraient les portes des glises, les jubs, les tombeaux; des
figures avaient souvent les yeux ou les broderies de leurs vtements en
argent cisel. Dans les oeuvres de grande orfvrerie monumentale,
l'argent dor (vermeil) jouait un grand rle (voy. AUTEL, CHASSE,
TOMBEAU).

A partir du XIIIe sicle, on dcora souvent les intrieurs des difices
de plaques de verre color sous lesquelles, pour leur donner plus
d'clat, on apposait des feuilles d'argent battu (voy. APPLICATION).

      [Note 247: _Hist. de l'abb. de Saint-Denys en France_, par
      F. J. Doublet, religieux de ladite abbaye, liv. IV, p.
      1197.]




ARMATURE, s. f. On dsigne par ce mot toute combinaison de fer ou de
bois destine  renforcer ou maintenir un ouvrage de maonnerie ou de
charpente; aussi les compartiments de fer dans lesquels les panneaux des
vitraux sont enchsss. Pendant la priode romane, le fer tait peu
employ dans les constructions; on ne pouvait le forger que par petites
pices, les moyens mcaniques faisant dfaut. Pour rsister  la pousse
des votes, pour relier des murs, on noyait des pices de bois dans
l'paisseur des maonneries, maintenues entre elles par des broches de
fer; mais c'tait l des chanages (voy. ce mot) plutt que des
armatures proprement dites. Lorsque, par suite de l'adoption du systme
de construction ogivale, l'architecture devint  la fois plus lgre et
plus complique, lorsque les difices durent prendre une grande tendue,
le fer fut appel  jouer un rle assez important dans l'art de btir,
et ds la fin du XIIe sicle dj, dans le nord de la France, on crut
devoir l'employer en grande quantit pour relier et donner du nerf aux
maonneries. L'emploi de cette matire, dont alors on connaissait peu
les fcheux effets, hta souvent la ruine des monuments au lieu de la
prvenir (voy. CHANAGE, CRAMPON). Pour la charpente le fer ne fut
employ que fort tard, et pendant toute la priode ogivale on n'en fit
point usage (voy. CHARPENTE); Les charpentiers du moyen ge jusqu' la
fin du XVIe sicle ne cherchrent d'autres combinaisons que celles
donnes par un judicieux emploi du bois, sans le secours des ferrements.
Toutes les grandes charpentes anciennes, y compris celles des flches,
sont construites sans un seul morceau de fer; les tirants, les
enrayures, les clefs pendantes, les armatures, sont uniquement en bois,
sans un boulon, sans une plate-bande. Si l'art de la serrurerie tait
appel  prter son concours  la maonnerie, il tait absolument exclu
de la charpente, et n'apparaissait seulement que pour s'associer  la
plomberie dcorative (voy. PLOMBERIE). Il est certain que les nombreux
sinistres qui avaient suivi immdiatement la construction des grands
monuments vots dans le nord (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE) avaient
inspir aux architectes des XIIe et XIIIe sicles une telle dfiance,
qu'ils ne croyaient pas pouvoir se passer du fer dans la combinaison des
maonneries destines  rsister  la pousse des votes leves; c'est
ainsi que l'on peut expliquer la prodigieuse quantit de chanes et
crampons en fer que l'on retrouve dans les maonneries de ces poques.
Ce n'est que le manque de ressources suffisantes qui forait les
architectes de ne pas prodiguer le fer dans leurs constructions; mais
lorsque des raisons d'conomie ne les retenaient, ils ne l'pargnaient
pas. Ainsi on a lieu d'tre surpris en voyant que les artes de la vote
absidale de la Sainte-Chapelle de Paris sont clisses chacune par deux
courbes de fer plat poses de champs le long de leur paroi (1). Ces
bandes de fer, qui ont environ 0.05c de plat sur 0.015m d'paisseur,
sont relies entre elles par des gros rivets ou boulons, qui passent 
travers la tte des claveaux. Elles datent videmment de l'poque de la
construction, car elles n'auraient pu tre poses aprs coup; elles
s'assemblent  la clef au moyen de V galement en fer rivs avec elles,
et les rendant ainsi toutes solidaires au sommet de la vote. Ce
surcrot de rsistance tait superflu, et ces artes n'avaient pas
besoin de ce secours; c'est le seul exemple que nous connaissions d'une
armature de ce genre, et cependant il existe un grand nombre de votes
plus lgres que celles de la Sainte-Chapelle-du-Palais qui, bien
qu'elles n'en fussent point pourvues, ont parfaitement conserv la
puret de leur courbe.

La ferronnerie forge avait ds la fin du XIIe sicle pris un grand
essor. On peut s'en convaincre en voyant avec quelle habilet sont
traites les pentures qui servent  pendre les portes  cette poque;
cette habitude de manier le fer, de le faire obir  la main du
forgeron, avait d engager les architectes  employer le fer pour
maintenir les panneaux des vitraux destins  garnir les grandes
fentres que l'on commenait alors  ouvrir dans les difices
importants, tels que les glises.  la fin du XIIe sicle les fentres
n'taient point encore divises par des meneaux de pierre, et dj
cependant on tenait  leur donner une largeur et une hauteur
considrables; force tait donc de diviser leur vide par des armatures
de fer, les panneaux de verres assembls avec du plomb ne pouvant
excder une surface de soixante  quatre-vingts centimtres carrs sans
risquer de se rompre (voy. FENTRE, VITRAIL). Les armatures d'abord
simples, c'est--dire composes seulement de traverses et de montants
(2), prirent bientt des formes plus ou moins compliques, suivant le
dessin donn aux panneaux lgendaires des vitraux, et se divisrent en
une suite de cercles, de quatre-feuilles, de carrs poss en pointe, de
portions de cercles se pntrant, etc. Nous donnons ici (3, 4 et 5)
divers exemples de ces sortes d'armatures[248]. Un des plus curieux
spcimens de ces fermetures en fer se voit dans la petite glise de
Notre-Dame de Dijon. Cette glise appartient  la premire moiti du
XIIIe sicle; les deux pignons de la croise prennent jour par deux
grandes roses dpourvues de compartiments de pierre. Des armatures en
fer maintiennent seules les vitraux. Voici (6) le dessin d'ensemble de
ces armatures qui prsentent un beau champ  la peinture sur verre, et
dont les compartiments adroitement combins sont d'un bon effet et d'une
grande solidit.

L'assemblage de ces pices de fer est toujours fort simple, peut tre
facilement pos, dpos ou rpar, toutes les pices tant assembles 
tenons et mortaises, sans rivets ni goupilles; quant aux vis, leur
emploi n'tait pas alors connu dans la serrurerie. Le dtail que nous
donnons ici (7) fera comprendre le systme d'attache de ces ferrements.
Ces fers, forgs  la main et sans le secours des cylindres, sont assez
ingaux d'paisseur; en moyenne ils ont 0.03c de plat sur 0.022c
d'paisseur. Comme dans toutes les armatures, les panneaux de vitraux
sont maintenus au moyen de pitons et de clavettes disposs comme
l'indique le dtail (8). Les renforts qui reoivent les tenons sont en
dehors, et les pitons en dedans, l o les fers s'affleurent tous pour
recevoir les panneaux de verres.

Lorsque vers le milieu du XIIIe sicle les grandes fentres furent
garnies de meneaux de pierre, les armatures de fer durent perdre de leur
importance. Cependant on conserva encore dans les monuments que l'on
tenait  dcorer avec soin, entre les colonnettes des meneaux, des
armatures formant des compartiments varis ainsi qu'on peut le voir  la
Sainte-Chapelle. Mais au XIVe on cessa de poser des armatures
contournes entre les meneaux, et on en revint aulx traverses et
montants. On donnait alors aux sujets lgendaires des vitraux de plus
grandes dimensions, et les encadrements en fer ne pouvaient affecter des
formes qui eussent gn les peintres verriers dans leurs compositions
(voy. VITRAIL).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3, 4 et 5]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]

      [Note 248: La fig. 3 est l'armature de la grande fentre
      centrale de la faade occidentale de la cathdrale de
      Chartres (fin du XIIe sicle).

      La fig. 4, d'une fentre de la nef de la
      cathdrale de Chartres (1210  1230)

      La fig. 5, d'une fentre de chapelle de la
      Vierge de la cathdrale du Mans (1220  1230).]




ARMOIRE, s. f. Est un rduit mnag dans la muraille, clos, destin 
renfermer des objets ayant quelque valeur; ou un meuble en menuiserie,
compos d'un fond, de cts, d'un dessus et d'un dessous, ferm par des
ventaux, et dispos dans les difices ou les appartements d'une manire
permanente. Nous ne nous occuperons ici que des armoires fixes,
_immeubles par destination_, suivant le langage moderne, les objets
mobiliers sortant de notre sujet.

Dans les plus anciennes abbayes,  ct du clotre, tait mnag un
cabinet ou un simple enfoncement dans la muraille, appel _Armarium_,
_Armariolus_, dans lequel les religieux renfermaient pendant le travail
aux champs les livres dont ils se servaient journellement.  ct des
autels une armoire tait rserve autrefois, soit pour conserver sous
clefs le saint sacrement, soit pour renfermer les objets ncessaires au
service de la messe ou les trsors[249]. Dom Doublet, dans ses
_Antiquits de l'abbaye de Saint-Denis_, dit qu'auprs de l'autel des
saints martyrs il y a plusieurs choses prcieuses et saintes.
Premirement au cost droit en une armoire est gard l'un des prcieux
clouds, etc... Au cost senestre de l'autel en une grande armoire est le
sacr chef de saint Denis l'Aropagite, apostre de France, etc. Dans le
_Trait de l'exposition du saint sacrement_, de J. B. Thiers, on lit ce
passage: avant que les tabernacles fussent devenus aussi communs qu'ils
le sont prsentement parmi nous, en la plupart des glises,
l'eucharistie tait renferme dans des armoires  ct des autels, dans
des piliers, ou derrire les autels. Il se trouve encore aujourd'hui
quantit de ces armoires dont on se sert en bien des lieux pour
conserver les saintes huiles, ainsi que l'ordonne le concile provincial
d'Aquile en 1596[250]. J. Baptiste de Constance, archevque de Cozence
en Calabre, qui vivait sur la fin du dernier sicle (XVIIe), tmoigne
que de son temps il n'y en avait plus aucune dans les glises de son
archevch: _La coutume_, dit-il[251], qu'on avoit de conserver le
trs-saint sacrement dans des armoires bties dans la muraille  ct de
l'autel. est dj perdue partout ce diocse, encore qu'elles fussent
ornes par le dehors d'images et peintures d'or et d'azur, selon
l'ancien usage non plus approuv par la sainte glise, ains d'icelle
saintement retranch par plusieurs raisons[252].

Nous donnons ici (1) une armoire de ce genre mnage dans les arcatures
des soubassements des chapelles du choeur de l'glise abbatiale de
Vzelay (commencement du XIIIe sicle). Les ventaux de ces armoires,
enlevs aujourd'hui, taient orns de ferrures dores et de peintures.

Voici (2) une armoire copie sur un des bas-reliefs des soubassements du
portail de la cathdrale de Reims, qui peut donner une ide de ces
meubles fixes placs  ct des autels.

Les prcieuses reliques de la Sainte-Chapelle du Palais  Paris taient
renfermes dans une armoire pose sur une crdence  jour, et cette
crdence tait elle-mme monte sur la vote de l'dicule construit
derrire le matre-autel. Cette armoire s'appelait la grande chsse.
C'est, dit Jrme Morand, une grande arche de bronze dor et orne de
quelques figures sur le devant; elle est leve sur une vote gothique
sise derrire le matre-autel, au rond-point de l'glise, et est ferme
avec dix clefs de serrures diffrentes, dont six ferment les deux portes
extrieures; et les quatre autres un treillis intrieur  deux
battants...[253] (voy. CHASSE).

Il existe encore dans l'ancienne glise abbatiale de Souvigny une grande
armoire de pierre du commencement du XVe sicle, qui est fort riche et
servait  renfermer des reliques; elle est place dans le transsept du
ct sud. Les volets sont en bois et dcors de peintures; nous la
donnons ici (3), c'est un des rares exemples de ces meubles  demeure si
communs autrefois dans nos glises, et partout dtruits, d'abord par les
chapitres, moines ou curs du sicle dernier, puis par la rvolution.

Dans les habitations prives, dans les salles et tours des chteaux, on
retrouve frquemment des armoires pratiques dans l'paisseur des murs.
Nous reproduisons (4) le figur de l'une de celles qui existent encore
dans la grosse tour carre de Montbard, dont la construction remonte au
XIIIe sicle.

Ces armoires taient destines  conserver des vivres; quelquefois elles
sont ventiles, divises par des tablettes de pierre ou de bois. On
remarquera avec quel soin les constructeurs ont laiss des saillies  la
pierre aux points o les gonds prennent leurs scellements, et o le
verrou vient s'engager (voy. GACHE, GOND, VERROU).

[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]

      [Note 249: _Armariolum_, tabernaculum in quo Christi
      corpus asservatur. Statuta ecclesi Leodiensis ann. 1287,
      apud Martenium, tom. 4, Anecdotorum col. 841: _Corpus Domini
      in honesto loco sub altari vet in armariolo sub clave
      sollicite custodiatur._

      _Armariolus_, parvum armarium. Bern. Ordo Cluniac., part. I,
      cap. 25: _Factus est quidam armariolus ante faciem majoris
      altaris... in quo nihil aliud reconditur prter illa
      ustensilia, qu necessaria sunt ad solemnia dumtaxat, in
      conventu agendarum, id est, duo calices aurei, etc._ (Du
      Cange.)]

      [Note 250: Rubric. 16: _In dictis fenestellis bene munitis
      serventur olea sacra in vasculis argenteis sub sera firma,
      et clavi._]

      [Note 251: Traduct. fran. de ses _Avertissements aux
      recteurs, curs, prtres et vicaires_. Bordeaux, 1613; Lyon,
      1644.]

      [Note 252: _Trait de l'exposition du saint sacrement_,
      par J. B. Thiers, Dr en thol, t. Ier, p. 38 et 39. Avignon,
      1777.]

      [Note 253: _Hist. de la Sainte-Chapelle du Palais_, par S.
      Jrme Morand. Paris, 1790.]




ARMOIRIE, s. f. Lorsque les armes occidentales se prcipitrent en
Orient,  la conqute du saint spulcre, leur runion formait un tel
mlange de populations diffrentes par les habitudes et le langage,
qu'il fallut bien adopter certains signes pour se faire reconnatre des
siens lorsqu'on en venait aux prises avec l'ennemi. Les rois,
conntables, capitaines et mme les simples chevaliers qui avaient
quelques hommes sous leur conduite, afin de pouvoir tre distingus dans
la mle au milieu d'allis et d'ennemis dont le costume tait  peu
prs uniforme, firent peindre sur leurs cus des signes de couleurs
tranches, de manire  tre aperus de loin. Aussi les armoiries les
plus anciennes sont-elles les plus simples. Ds le XIe sicle dj
l'usage des tournois tait fort rpandu en Allemagne, et les combattants
adoptaient des couleurs, des emblmes, qu'ils portaient tant que
duraient les jotes; toutefois,  cette poque, les nobles joteurs
semblent changer de devises ou de signes et de couleurs  chaque
tournoi. Mais lorsque leurs cus armoris se furent montrs devant les
infidles, lorsque, revenus des champs de bataille de l'Orient, les
chrtiens occidentaux rapportrent avec eux ces armes peintes, ils
durent les conserver autant comme un souvenir que comme une marque
honorable de leurs hauts faits. De tout temps les hommes qui ont
affront des prils ont aim conserver les tmoins muets de leurs
longues souffrances, de leurs efforts et de leurs succs. Les armes
mailles de couleurs varies, de figures singulires, portant la trace
des combats, furent religieusement suspendues aux murailles des chteaux
fodaux; c'tait en face d'elles que les vieux seigneurs racontaient
leurs aventures d'outre-mer  leurs enfants, et ceux-ci s'habituaient 
considrer ces cus armoys comme un bien de famille, une marque
d'honneur et de gloire qui devait tre conserve et transmise de
gnration en gnration. C'est ainsi que les armoiries, prises d'abord
pour se faire reconnatre pendant le combat, devinrent hrditaires
comme le nom et les biens du chef de la famille. Qui ne se rappelle
avoir vu, aprs les guerres de la Rvolution et de l'Empire, un vieux
fusil rouill suspendu au manteau de la chemine de chaque chaumire?

Les armoiries devenues hrditaires, il fallut les soumettre  de
certaines lois fixes, puisqu'elles devenaient des titres de famille. Il
fallut blasonner les armes, c'est--dire, les expliquer[254]. Ce ne fut
toutefois que vers la fin du XIIe sicle que l'art hraldique posa ses
premires rgles[255]; pendant le XIIIe sicle il se dveloppa, et se
fixa pendant les XIVe et XVe sicles. Alors la science du blason tait
fort en honneur; c'tait comme un langage rserv  la noblesse, dont
elle tait jalouse, et qu'elle tenait  maintenir dans sa puret. Les
armoiries avaient pendant le XIVe sicle pris une grande place dans la
dcoration, les toffes, les vtements; c'est alors que les seigneurs et
les gens de leurs maisons portaient des costumes armoys. Froissart,
dans ses chroniques, ne fait pas paratre un noble de quelque importance
sans faire suivre son nom du blason de ses armes. Les romans des XIIIe
et XIVe sicles, les procs-verbaux de ftes, de crmonies, sont
remplis de descriptions hraldiques. Nous ne pouvons dans cet article
que donner un aperu sommaire de cette science, bien qu'elle soit d'une
grande utilit aux architectes qui s'occupent d'archologie. Faute d'en
connatre les premiers lments, nous avons vu de notre temps commettre
des bvues dont le moindre inconvnient est de prter au ridicule. C'est
une langue qu'il faut s'abstenir de parler si on ne la connat bien.
Louvan Geliot; dans son _Indice armorial_ (1635), dit avec raison: que
la cognoissance des diverses espces d'armoiries, et des parties dont
elles sont composes, est tellement abstruse, et les termes si peu
usitez dans les autres sujets d'escrire, ou de parler, qu'il faut
plusieurs annes pour sonder le fond de cet abyme, et une longue
exprience pour pntrer jusques au coeur et dans le centre de ce chaos.
Depuis cet auteur, le P. Menestrier particulirement a rendu l'tude de
cette science plus facile; c'est surtout  lui que nous empruntons le
rsum que nous donnons ici.

Trois choses doivent entrer dans la composition des armoiries: les
_maux_, l'_cu_ ou _champ_, et les _figures_. Les maux comprennent: 1
les _mtaux_ qui sont: _or_, ou jaune; _argent_, ou blanc; 2 les
couleurs qui sont: _gueules_, qui est rouge, _azur_, qui est bleu,
_sinople_, qui est vert, _pourpre_, qui est violet tirant sur le rouge,
_sable_, qui est noir; 3 les _pannes_ ou _fourrures_, qui sont:
_hermine_ et _vair_, auxquelles on peut ajouter la _contre-hermine_ et
le _contre-vair_. Les maux propres  l'hermine sont argent ou blanc
pour le champ, et sable pour les mouchetures (1); le contraire pour la
contre-hermine, c'est--dire, sable pour le fond, et argent ou blanc
pour les mouchetures[256]. Le vair est toujours d'argent et d'azur, et
se reprsente par les traits indiqus ici (2). Le contre-vair est aussi
d'argent et d'azur; il diffre du vair en ce que, dans ce dernier, le
mtal est oppos  la couleur, tandis que dans le contre-vair le mtal
est oppos au mtal, et la couleur  la couleur (3). Le vair en pal ou
appoint se fait en opposant la pointe d'un vair  la base de l'autre
(4).

Quelquefois l'hermine et le vair adoptent d'autres couleurs que celles
qui leur sont propres; on dit alors hermin ou vair de tel ou tel
mail, par exemple: Beaufremont porte _vair d'or et de gueules_ (5).
Une rgle gnrale du blason est de ne mettre point couleur sur couleur
 la rserve du pourpre, ni mtal sur mtal; autrement les armoiries
seraient fausses, ou du moins  _enqurir_. On dsigne par armes 
enqurir celles qui sortent de la rgle commune, qui sont donnes pour
quelque acte remarquable; dans ce cas on peut mettre couleur sur
couleur, mtal sur mtal. L'intention de celui qui prend de pareilles
armes est de s'obliger  rendre compte du motif qui les lui a fait
adopter.

L'cu ou champ est simple ou compos; dans le premier cas il n'a qu'un
seul mail sans divisions, dans le second il peut avoir plusieurs maux.
Il est alors divis ou _parti_. On compte quatre partitions principales,
dont toutes les autres drivent: _Le parti_, qui partage l'cu
perpendiculairement en deux parties gales (6); _le coup_ (7); _le
tranch_ (8); _le taill_ (9). Le parti et le coup forment l'_cartel_
(10), qui est de quatre, de six, de huit, de dix, de seize quartiers et
plus encore quelquefois. Le tranch et le taill donnent l'_cartel en
sautoir_ (11). Les quatre partitions ensemble donnent _le gironn_ (12).
Quand le gironn est de huit pices comme l'exemple (fig. 12), on
l'appelle simplement gironn; mais quand il y a plus ou moins de girons,
on en dsigne le nombre: gironn de six, de dix, de douze, de quatorze
pices. _Tierc_ se dit de l'cu qui est divis en trois parties gales
de diffrents maux conformment  chacune des partitions. Ainsi, le
tierc par le parti s'appelle _tierc en pal_ (13), X porte: _tierc en
pal de sable, d'argent et d'azur_; le tierc par le coup s'appelle
_tierc en fasce_ (14), X porte: _tierc en fasce d'azur, d'or et de
gueules_; le _tierc en bande_ est donn par le tranch (15), X porte:
_tierc en bande d'or, de gueules et d'azur_; le _tierc en barre_ par
le taill (16), X porte: _tierc en barre d'azur, d'or et de gueules_.
Il y a en outre les tiercs qui ne se rapportent pas aux quatre
premires partitions, mais qui se tracent d'aprs certaines figures
hraldiques. Il y a le _tierc en chevron_ (17), X porte: _tierc en
chevron d'argent, de gueules et de sable_; le _tierc en pointe_ ou _en
mantel_ (18), X porte: _tierc en pointe ou en mantel d'azur, d'argent
et de gueules_; le _tierc en cusson_ (19), X porte: _tierc en cusson
de gueules,_ _d'argent et d'azur_; le _tierc en pairle_ (20), X porte:
_tierc en pairle d'argent, de sable et de gueules_; le _chapp_ (21), X
porte: _de gueules  trois pals d'argent chapp d'or_; le _chauss_
(22), X porte: _de gueules ou pal d'argent chauss d'or_; l'_ambrass 
dextre et  snestre_ (23), X porte: _d'argent embrass  snestre de
gueules_; X porte: _d'argent embrass  dextre de gueules_; le _vtu_
(24), X porte: _d'or vtu d'azur_; l'_adextr_ (25), X porte: _d'argent
adextr d'azur_; le _snestr_ (26) X porte: _d'azur snestr d'argent_.

La position des figures qui sont places sur l'cu doit tre exactement
dtermine, et pour le faire, il est ncessaire de connatre les
diffrentes parties de l'cu (27). A est le centre de l'cu; B le chef;
D le canton dextre du chef; E le canton snestre du chef; F le flanc
dextre; G le flanc snestre; C la pointe; H le canton dextre de la
pointe; I le canton snestre. Quand une figure seule occupe le centre de
l'cu, on ne spcifie pas sa situation. Si deux, trois ou plusieurs
figures sont disposes dans le sens des lettres D B E, on les dit
ranges en chef; si elles sont comme les lettres F A G, en fasce; si
elles suivent l'ordre des lettres H C I, en pointe; disposes comme B A
C, elles sont en pal; comme D A I, en bande; comme E A H, en barre.
Trois figures sont gnralement places comme les lettres D E C: deux et
une; lorsqu'elles sont places comme les lettres H I B, on les dit mal
ordonnes. Les figures poses comme D E H I se dsignent: deux et deux.
Cinq figures poses comme B A C F G, en croix; comme D E A H I, en
sautoir; comme D E A C, en pairle. Les pices ranges comme D B E G I C
H F, en orle. Une figure place en A, au milieu de plusieurs autres qui
seraient diffrentes par leur forme, est en abme. Quand un cu n'est
charg d'aucune figure on dit: X porte de tel mtal ou de telle couleur.
Les anciens comtes de Gournai portaient de sable plein. Si l'cu n'est
charg que d'une fourrure, on dit: X porte d'hermine (fig. I). S'il est
charg de figures, il faut examiner s'il est simple, c'est--dire, sans
partitions, ou s'il est compos.

S'il est simple, on nonce d'abord le champ, puis les figures
principales et celles qui les accompagnent ou ne sont que secondaires,
ensuite leur nombre, leur position et leurs maux; le chef et la bordure
se dsignent en dernier lieu ainsi que leurs figures.

Lorsque la pice principale empite sur le chef ou la bordure, le chef
ou la bordure doit alors tre dsign avant la pice principale.

Vendme ancien (28) portait: _d'argent au chef de gueules  un lion
d'azur, arm, lampass et couronn d'or brochant sur le tout_. Si l'cu
est compos, on commence par noncer les divisions; s'il s'en trouve
plus de quatre, on observe le nombre de lignes qui divisent, et l'on
dit: Parti de tant, coup de tant, ce qui donne tant de quartiers. Par
exemple (29), dites: Parti d'un, coup de deux, ce qui donne six
quartiers; au premier de..., au second de..., au troisime, etc. (30).
Parti de trois, coup d'un, ce qui donne huit quartiers; au premier
de..., au second de..., etc. (31). Parti de deux, coup de trois, ce qui
donne douze quartiers; au premier de..., au second de..., etc. On
blasonne chaque quartier en dtail, en commenant par ceux du chef, et
en allant de la droite de l'cu  la gauche.

Les figures ou pices ordinaires du blason sont de trois sortes: 1 les
figures hraldiques ou propres; 2 les figures naturelles; 3 les
figures artificielles. Les figures hraldiques se subdivisent en pices
honorables de premier et de second ordre. Les pices honorables de
premier ordre occupent habituellement dans leur largeur, lorsqu'elles
sont seules, le tiers de l'cu;  l'exception du franc-quartier, du
canton et du giron qui n'en occupent que la quatrime partie.

Ces pices sont: _le chef_ (32), _la fasce_ (33), _la champagne_ (34),
_le pal_ (35), _la bande_ (36), _la barre_ (37), _la croix_ (38), _le
sautoir_ (39); _le chevron_ (40), le _franc-quartier_ (41), _le canton_
(42) _dextre ou snestre_, _la pile_ (43) ou _la pointe_, _le giron_
(44), _la pairle_ (45), _la bordure_ (46), _l'orle_ (47), plus troit
que la bordure, _le trescheur_ (48) ou _essonier_ qui ne diffre de
l'orle qu'en ce qu'il est plus troit et fleuronn, l'_cu en abme_
(49), _le gousset_ (50), rarement employ. Lorsque les pices dont nous
venons de parler se multiplient, ces rptitions se nomment
_rebattements_. Harcourt porte: _de gueules  deux fasces d'or_ (51).
Aragon (royaume) porte: _d'or  quatre pals de_ _gueules_ (52).
Richelieu porte: _d'argent  trois chevrons de gueules_ (53). Les pices
honorables, lorsqu'elles ne sont pas en nombre, doivent remplir, comme
nous l'avons dit, le tiers de l'cu; mais il arrive parfois qu'elles ont
une largeur moindre, le tiers de leur largeur ordinaire ou le neuvime
de la hauteur ou de la largeur de l'cu, alors elles changent de nom. Le
chef n'est plus que _chef diminu_, ou _comble_. le pal diminu se nomme
_vergette_; la fasce diminue, _devise_; la bande diminue, _cotice_; la
barre diminue, _traverse_. La cotice et la traverse sont alses
lorsqu'elles ne touchent pas les bords de l'cu. Dans ce cas, la cotice
est dite _bton pri en bande_, et la traverse _bton pri en barre_. La
champagne diminue se nomme _plaine_. Les fasces, les bandes et les
barres trs-minces et mises deux  deux sont des _jumelles_ ou
_gemelles_ (54). Si elles sont disposes trois  trois, on les nomme
_tierces_ ou _tierches_ (55). Les fasces aleses de trois pices se
disent _hamade_ ou _hamaide_ (56).

Lorsque l'cu est couvert de pals, de fasces, de bandes, de chevrons,
etc., en nombre gal, c'est--dire de faon  ce que l'on ne puisse dire
tel mail est le champ, on blasonne ainsi: _pall, fasc, band, cotic,
chevronn_, etc., de tant de pices et de tel mail. D'Amboise porte:
_pall d'or et de gueules de six pices_ (57).

Si le nombre des palls excde celui de huit, on dit _vergett_.

Si le nombre des fascs excde huit, on dit _burell_, de tant de
pices; si le band excde celui de neuf, on dit _cotic_.

Si les pals, les fasces, les bandes, les chevrons sont opposs,
c'est-dire si ces figures divises par un trait se chevauchent de
manire  ce que le mtal soit oppos  la couleur, et vice versa, on
dit alors _contre-pall_, _contre-fasc_, _contre-band_,
_contre-chevronn_.

Les pices moins honorables, ou du second ordre, sont:

1 L'_emmanch_.

Il faut exprimer si l'emmanch est en pal, en bande ou en fasce.

X (58) porte: _emmanch en fasce d'une pointe et deux demies de gueules
sur argent_.

2 Les _points quipolls_, qui sont toujours au nombre de neuf en
chiquier.

Bussi (59) porte: _cinq points d'or quipolls  quatre points d'azur_.

3 L'_chiquett_ (60), ordinairement de cinq traits;

Quand il y en a moins, on doit le spcifier en blasonnant.

4 _Le frett_ (61), qui sont des bandes et des barres s'entrelaant, au
nombre de six.

5 _Le treillis_ (62), qui ne diffre du frett que parce que les
bandes et les barres sont cloues  leur rencontre; on exprime l'mail
des clous.

6 _Les losanges_ (63) et _le losang_ (64) quand l'cu est rempli de
lozanges; de Craon porte: _losang d'or et de gueules_.

7 _Les fuses_ ou _le fusel_, qui ne diffrent des losanges ou du
losang que parce que les figures sont plus allonges; X (60) porte:
_d'argent  cinq fuses de sable mises en pal au chef de mme_.

8 _Les mcles_, qui sont des losanges, ajours de losanges plus petits;
Rohan (66) porte: _de gueules  neuf mcles d'or_.

9 _Les rustes_ ou _rustres_; qui ne diffrent des mcles qu'en ce que
l'ajour est circulaire; X (67) porte: _de gueules  trois rustes
d'argent, 2 et 1_.

10 _Les besants_ et _les tourteaux_; les premiers sont toujours de
mtal, les seconds de couleur; X (68) porte: _d'azur  six besants
d'argent, 3, 2 et 1_. Les besants peuvent tre poss jusqu'au nombre de
huit et non plus.

Les _besants-tourteaux_, qui sont parti de mtal et de couleur; X (69)
porte: _de gueules parti d'or  trois besants-tourteaux de l'un en
l'autre_.

11 _Les billettes_ (70), qui sont de petits paralllogrammes poss
debout. Les billettes peuvent tre renverses, c'est--dire poses sur
leur grand ct; mais on l'exprime. Elles sont quelquefois perces en
carr ou en rond; on l'exprime galement.

Toutes les pices honorables du premier ordre ont divers attributs, ou
subissent certaines modifications, dont voici la nomenclature:

Elles peuvent tre _abaisses_; des Ursins (71) porte: _band d'argent
et de gueules de six pices, au chef d'or, charg d'une anguille
ondoyante d'azur, abaiss sous un autre chef d'argent, charg d'une rose
de gueules;--accompagnes ou environnes_, c'est lorsque autour d'une
pice principale, comme est la croix, la bande, le sautoir, etc.,il y a
plusieurs autres pices dans les cantons; X (72) porte: _de sable  la
croix d'argent, accompagne de quatre billettes de mme;--adextres_,
qui se place au ct dextre de l'cu; X (73) porte: _de sinople  trois
trfles d'argent adextrs d'une croix d'or;--aiguises_; X (74) porte:
_d'or aux trois pals aiguiss d'azur;--alses_; Xintrailles (75) porte:
_d'argent  la croix alese de gueules;--bandes_ (fig. 71); barres se
dit dans le mme sens que barr; _bastilles_ se dit d'un chef, d'une
fasce, d'une bande, crnels vers la pointe de l'cu; X (76) porte:
_d'azur au chef d'argent, bastill d'or, de trois pices;--bordes_; X
(77) porte: _d'azur  la bande d'or. borde de gueules;--bourdonnes_ se
dit communment d'une croix garnie,  l'extrmit de ses bras, de
boutons semblables  des bourdons de plerins;--_bretesses_. X (78)
porte: _d'or  la fasce de gueules bretesses de deux pices et deux
demies;--bretesses  doubles_. X (79) porte: _de gueules  la bande
bretesses  double d'or;--contre-bretesses_, X (80) porte: _d'argent 
la fasce bretesse et contre-bretesse de sable;--brochantes_ se dit des
pices qui passent sur d'autres; du Terrail (81) porte: _d'azur au chef
d'argent, charg d'un lion issant de gueules,  la cotice d'or brochant
sur le tout;--cables_ se dit d'une croix faite de cordes ou de cbles
tortills;--_cantonnes_ se dit lorsque, dans les quatre cantons qui
restent entre les bras d'une croix, il y a des pices poses dans le
champ;--_charges_ se dit de toutes sortes de pices sur lesquelles
d'autres sont superposes: ainsi le chef, la fasce, le pal, la bande,
les chevrons, les croix, les lions, les bordures, etc., peuvent tre
chargs de besants, de croissants, de roses, etc.; X porte: _d'or 
trois fasces de gueules, charges chacune de cinq sautoirs
d'argent;--chevronnes_ se dit d'un pal ou de toute autre pice charge
de chevrons, et de tout l'cu s'il en est rempli;--_clche_. Toulouse
(82) porte: _de gueules  la croix clches, vide et pommete
d'or;--compones_, X (83) porte: _d'azur  la bande compone d'or et de
gueules de cinq pices;--cousues_ se dit du chef quand il est de mtal
sur mtal, ou de couleur sur couleur, comme aux armoiries de la ville de
Paris (on se sert aussi de ce mot pour les fasces, bandes, chevrons, de
couleur sur couleur, ou ne mtal sur mtal);--_cramponnes_. l'vch de
Hamin en Allemagne (84) porte: _d'azur  une potence cramponne 
snestre, croisonne et potence  dextre d'or;--denches,endenches ou
dentes_, X (85) porte: _de gueules  la bordure endenche d'or_; Coss
de Brissac (86) porte: _de sable  trois fasces denches d'or_. Quand
les dents sont tournes la pointe vers le sommet de l'cu, on l'exprime;
_diapre_, X (87) porte: _d'azur  la fasce d'or diapre de
gueules;--chiquetes_, X (88) porte: _d'azur au franc quartier
chiquet d'argent et de gueules;--engrles_, c'est--dire, garnies de
dents trs-menues, X (89) porte: _d'azur  la croix engrle
d'argent;--entes_, Rochechouart (90) porte: _fasc, ent, ond d'argent
et de gueules;--entrelaces_ se dit de trois croissants, de trois
anneaux et autres figures analogues, poses les unes dans les
autres;--_faillies_ se dit des chevrons rompus; d'Oppde (91) porte:
_d'azur  deux chevrons faillis d'argent, le premier  dextre, le second
 snestre;--florences_ se dit de la croix dont les bras se terminent
par des fleurs de lis;--_gringoles_ se dit des pices telles que les
croix, sautoirs, etc, termines par des ttes de serpent;--_hausses_
se dit lorsque des pices telles que fasces, chevrons, etc., occupent
dans l'cu une place plus leve que celle qui leur est habituellement
affecte;--_mouvantes_ se dit des pices qui semblent sortir du chef,
des angles, des flancs ou de la pointe de l'cu;--_ondes_ se dit des
pices, pals, fasces, chevrons, bordures, etc., dcoupes en
ondes;--_resarceles_, bordes d'un linament d'un autre
mail;--_retraites_ se dit des bandes, pals et fasces qui; de l'un de
leurs, cots, ne touchent pas au bord de l'cu;--_vivres_, X (92)
porte: _d'or  la bande vivre d'azur_;--_vides_ se dit des pices 
jour,  travers lesquelles on voit le champ de l'cu.

Les croix affectent des formes particulires; on les dit _pattes_,
d'Argentr (93) porte: _d'argent  la croix patte
d'azur_;--_recerceles_, X (94) porte: _d'argent  la croix recercele
de sable_;--_recroisettes_, X (95) porte: _d'argent  la croix
recroisette de sable_;--_ancres_, X (951) porte: _parti de gueules et
d'argent  la croix ancre de l'un en l'autre_;--_fiches_, X (952)
porte: _d'argent aux trois croix fiches de sable, 2 et
1_;--_bastonnes_ ou _claveles_, X (953) porte: _d'azur  une croix
bastonne d'or et d'argent_, ou  _quatre bastons, deux d'or et deux
d'argent_;--de _Lorraine_, X (954) porte: _d'azur  la croix de Lorraine
d'argent_;--_trfles_, X (955) porte: _d'argent  la croix trfle de
gueules_;--_gringoles_, c'est--dire dont les croisillons sont termins
par des ttes et coups de gringoles ou guivres, X (956) porte: _d'argent
 la croix de gueules gringole de sable_;--_anilles_ ou _nelles_,
c'est--dire dont les croisillons se terminent en fers de moulins, X
(957) porte: _d'or  la croix nelle de sable_. Les croix _cotes_,
c'est--dire composes de deux branches d'arbre dont les rameaux sont
coups, _ondes_, _frettes_, _vaires_, etc., enfin charges des
figures qui chargent les pices honorables.

Les figures naturelles usites dans le blason peuvent tre divises en
cinq classes: 1 les figures humaines, 2 les animaux, 3 les plantes,
4 les astres et mtores, 5 les lments, c'est--dire l'eau, le feu,
la terre. Les figures humaines sont ou de l'mail ordinaire du blason ou
peintes en carnation, avec ou sans vtements, de couleurs naturelles et
ombres. On dit: si ces figures sont vtues et comment, couronnes,
cheveles, ombres, etc.; on indique leur attitude, leur geste, ce
qu'elles portent et comment.

Les animaux les plus usits sont, parmi les quadrupdes: le lion, le
lopard, le loup, le taureau, le cerf, le blier, le sanglier, l'ours,
le cheval, l'cureuil, le chien, le chat, le livre, etc.; parmi les
oiseaux: l'aigle, aiglettes, le corbeau, les merlettes, le cygne, les
alrions, les canetes, etc.; parmi les poissons: le bar, le dauphin, le
chabot, la truite, etc.; parmi les reptiles: le serpent, le crocodile,
la tortue, le lzard; parmi les insectes: les mouches, abeilles, taons;
parmi les animaux fantastiques ou allgoriques: la sirne, le dragon,
les ampsystres ou serpents ails, le griffon, la salamandre, la
licorne, etc. Les animaux reprsents sur les armoiries regardent
ordinairement la droite de l'cu; s'ils regardent la gauche, on les dit
_contourns_.

Les lions et les lopards sont les animaux les plus ordinairement
employs, ils ont par-dessus tous les autres le privilge d'tre
hraldiques, c'est--dire, que leur forme et leur posture sont soumises
 des rgles fixes. Le lion est toujours figur de profil: il est
_rampant_, c'est--dire, lev sur ses pattes de derrire, la patte
dextre de devant leve, et la patte snestre de derrire en arrire; ou
_passant_, autrement dit _lopard_, s'il parat marcher. Le lopard
montre toujours son masque de face, sa posture habituelle est d'tre
passant; s'il rampe, on le dit lionn ou rampant.

Le lion et le lopard ont des termes accessoires qui leur sont communs;
ils sont arms, lampasss, accols, membrs, couronns, adosss,
affronts, contourns, contrepassants, issants, naissants, morns,
diffams, burells, bands, coups, partis, fascs, chiquets,
d'hermine, de vair. Le lion _arm_ se dit des ongles qui peuvent tre
d'un mail diffrent de celui du reste du corps; _lampass_, de la
langue; _morn_, lorsqu'il n'a ni langue, ni dents ni ongles; _diffam_,
lorsqu'il n'a pas de queue. Olivier de Clisson, conntable de France
sous Charles VI, portait: _de gueules au lion d'argent arm, lampass et
couronn d'or_, etc.

Pendant les XIIIe, XIVe et XVe sicles, les animaux hraldiques taient
figurs d'aprs certaines formes de convention qu'il est ncessaire de
bien connatre, car ce n'est pas sans raison qu'elles avaient t
adoptes. Les diffrentes figures qui couvrent l'cu tant destines le
plus souvent  tre vues de loin, il fallait que leur forme ft
trs-accentue. Les artistes de ces poques l'avaient compris; si les
membres des animaux ne sont pas bien dtachs, si leur mouvement n'est
pas exagr, si leur physionomie n'est pas parfaitement distincte,  une
certaine distance ces figures perdent leur caractre particulier, et ne
prsentent plus qu'une tache confuse. Depuis le XVIe sicle le dessin
dcoratif s'est amolli, et les figures hraldiques ont perdu ce
caractre qui les faisait facilement reconnatre. On a voulu donner aux
animaux une physionomie plus relle, et comme l'art hraldique est un
art purement de convention, cette tentative tait contraire  son
principe. Il est donc d'une grande importance de se pntrer des formes
traditionnelles donnes aux animaux comme  toutes les autres figures,
lorsqu'il s'agit de peindre des armoiries. Bien que nous ne puissions
dans ce rsum donner des exemples trop nombreux, nous essaierons
cependant de runir quelques types qui feront comprendre combien l'on
s'est cart, dans les derniers sicles, des formes qui n'avaient pas
t adoptes sans cause, et combien il est utile de les connatre: car,
dans tous les armoriaux imprims depuis la Renaissance, ces types ont
t chaque jour de plus en plus dfigurs; c'est tout au plus si dans
les derniers ouvrages qui traitent de cette matire on trouve quelques
vestiges d'un dessin qui n'eut pas d souffrir d'altration, puisque les
armoiries sont des signes dont le principal mrite est de perptuer une
tradition. C'est surtout dans les monuments du XIVe sicle que nous
chercherons ces types, car c'est pendant ce sicle que l'art hraldique
adopta des figures dont les caractres bien tranchs furent reproduits
sans modifications sensibles jusqu'au moment o les artistes, habitus 
une imitation vulgaire de la nature, ne comprirent plus les lois
fondamentales de la dcoration applique aux monuments, aux meubles, aux
armes, aux vtements. Voici donc quelques-unes de ces figures:

Nous commencerons par le lion rampant (96); A, couronn.

Passant ou lopard (97).

Issant (98).

Le lopard (99).

Le loup passant (100); ravissant, lorsqu'il est pos sur ses pattes de
derrire.

Le cerf (101).

Le sanglier(102).

L'aigle ploye (103).

Au vol abaiss (103 bis).

Les merlettes (104).

Les alrions (105).

Le bar (106).

Le dauphin (107).

Le chabot (108).

La syrne (109).

Le dragon (110).

Le griffon (111).

Les plantes, arbres, fleurs, fruits sont souvent employs dans les
armoiries. Si ce sont des arbres, on les dsigne par leur nom. Nogaret
porte: _d'argent au noyer de sinople arrach_, c'est--dire dont les
racines sont visibles et se dtachent sur le champ de l'cu.

Quelques arbres sont figurs d'une manire conventionnelle. Crqui (112)
porte: _d'or au crquier de gueules_. On dsigne par _chicot_ des troncs
d'arbre coup, sans feuilles. Lorsque des feuilles sont poses sur le
champ, on en indique le nombre et l'espce.

Il en est de mme pour les fruits. Les noisettes dans leur enveloppe
sont dites, en blason, _coquerelles_. Les fleurs se dsignent par le
nombre de leurs feuilles, _trfle_, _quarte-feuilles_,
_quinte-feuilles_. Toutes sortes de fleurs sont employes dans les
armoiries; cependant on ne rencontre gure avant le XVe sicle que les
roses, le pavot, le trfle, les quarte et quinte-feuilles et la fleur de
lis[257]. En dsignant l'espce et le nombre des fleurs ou fruits dans
l'cu, on doit galement indiquer s'ils sont accompagns de feuilles, on
les dit alors _feuills_; s'ils pendent  une branche, on les dit
_soutenus_. Les fruits que l'on rencontre le plus souvent dans les
anciennes armoiries sont: les pommes, les pommes de pin, les raisins,
les glands, les coquerelles. Les quarte et quinte-feuilles sont perces
par le milieu d'un trou rond, qui laisse voir le champ de l'cu. La rose
se dit _boutonne_ lorsque son coeur n'est pas du mme mail que la
fleur. Parmi les astres, ceux qui sont le plus anciennement employs
sont le soleil, les toiles et le croissant; le soleil est toujours
_or_. Quand il est de couleur, il prend le nom _d'ombre de soleil_. La
position du croissant est d'tre montant, c'est--dire que ses cornes
sont tournes vers le chef de l'cu. Quand ses cornes regardent la
pointe de l'cu, on le dit _vers_; _tourn_ lorsqu'elles regardent le
flanc dextre; _contourn_ si elles regardent le flanc snestre. On dit
encore des croissants en nombre, et suivant leur position, qu'ils sont
_tourns en bande_, _adosss_, _appoints_, _affronts_, _mal ordonns_.
L'toile est ordinairement de cinq pointes; s'il y en a davantage, il
faut le spcifier en blasonnant. X porte: _de gueules  trois toiles de
huit raies d'or, 2 et 1_. L'arc-en-ciel se peint toujours au naturel, en
fasce, lgrement cintr.

Les lments, qui sont le feu, la terre et l'eau, se prsentent sous
diverses formes: le feu est _flamme_, _flambeau allum_, _brandons_,
_charbons ardents_; la terre est figure sous forme de _monts_,
_roches_, _terrasses_; l'eau sous forme d'_ondes_, de _sources_, de
_rivires_.

Les figures artificielles qui entrent dans les armoiries sont: 1 les
instruments de crmonies sacres ou profanes; 2 les vtements ou
ustensiles vulgaires; 3 les armes de guerre, de chasse; 4 les
btiments, tours, villes, chteaux, ponts, portes, _galles_, _naves_ ou
_nefs_ (galres et navires), etc.; 5 les instruments des arts ou des
mtiers. Il est ncessaire, suivant la mthode ordinaire, de dsigner
ces diffrents objets par leurs noms en blasonnant, de marquer leur
situation, leur nombre et les maux des diffrents attributs qu'ils
peuvent recevoir. Du Lis (113) porte: _d'azur  une pe d'argent en pal
la pointe en haut, surmonte d'une couronne et accoste de deux fleurs
de lis de mme_.

Parmi les armes le plus ordinairement figures dans les anciennes
armoiries, on distingue les _pes_, les _badelaires_ (pes courtes,
larges et recourbes), les _flches_, les _lances_, les _haches_, les
_masses_, les _triers_. les _perons_, les _molettes d'perons_, les
_heaumes_, les _cors_, les _huchets_, les _pieux_, les _rets_, etc.

Les chteaux sont quelquefois surmonts de tourelles, on les dit alors
_somms_ de tant; on les dit _maonns_ de..., lorsque les joints de
pierre sont indiqus par un mail diffrent. Le royaume de Castille
(114) porte: _de gueules, au chteau somm de trois tours d'or, maonn,
ajour d'azur_.

Les tours surmontes d'une tourelle se disent _donjonnes_. Si les tours
n'ont point de donjons, mais seulement un couronnement crnel, on doit
dire _crnel_ de tant de pices.

_Ajour_ se dit lorsque les portes ou fentres des tours ou chteaux
sont d'un mail diffrent du btiment. Les mmes termes s'appliquent aux
autres btiments. _Essor_ se dit d'un btiment dont le toit est d'un
autre mail.

Un navire est _frett_, _habill_, lorsqu'il est muni de tous ses agrs
et voiles. Paris (115) porte: _de gueules  la nef frette, habille
d'argent flottant sur des ondes de mme, au chef cousu de France
ancien_. Si le navire est sans mts et sans voiles, on dit: _navire
arrt_. Quand les ancres sont peintes de diffrents maux, on doit le
spcifier. La _trabe_ est la traverse, la _stangue_ c'est la tige, les
_gumnes_ sont les cbles qui attachent l'ancre.

Nous n'entrerons pas dans de plus amples dtails pour ce qui concerne
les divers instruments ou btiments qui figurent dans les armoiries;
nous renvoyons nos lecteurs aux traits spciaux.

_Brisure_, en termes de blason, est un changement que l'on fait subir
aux armoiries pour distinguer les branches d'une mme famille. On ne
brisait dans l'origine que par le changement de toutes les pices, en
conservant seulement les maux. Ainsi les comtes de Vermandois, sortis
de la maison de France, portaient: _chiquet d'or et d'azur, au chef de
France_. Plus tard on brisa en changeant les maux et conservant les
pices. La branche an de Mailli porte: _d'or  trois maillets de
sinople_; les Mailli de Bourgogne portent: _de gueules  trois maillets
d'or_: d'autres branches portent: _d'or aux maillets de sable, d'or 
trois maillets d'azur_. On brisa aussi en changeant la situation des
pices, ou en retranchant quelques-unes des pices. Mais la manire de
briser qui fut la plus ordinaire en France consistait  ajouter une
pice nouvelle aux armoiries pleines de la famille. Ds la fin du XIIIe
sicle les princes du sang de la maison de France brisrent de cette
manire, et l'on choisit comme brisure des pices qui n'altraient pas
le blason principal, tels que le _lambel_; Orlans porte: _de France au
lambel  trois pendants d'argent pour brisure_;--_la bordure_, Anjou
porte: _de France  la bordure de gueules_;--_le bton peri_, Bourbon
porte: _de France au bton peri en bande de gueules_;--_le canton_, _la
molette d'peron_, _le croissant_, _l'toile_, _le besant_, _la
coquille_, _la croisette_, _la tierce quarte ou quinte feuille_. On
brise encore en cartelant les armes de sa maison avec les armes d'une
famille dans laquelle on a pris alliance.

Dans les exemples que nous avons donns, nous avons choisi pour les cus
la forme gnralement adopte pendant les XIIIe, XIVe et XVe
sicles[258], forme qui fut modifie pendant les XVIe et XVIIe sicles;
on leur donna alors un contour moins aigu et termin souvent  la pointe
en accolade.

Les femmes maries portent des cus accols; le premier cusson donne
les armes de l'poux, et le second les leurs. Pour les cus des filles,
on adopta, ds le XIVe sicle, la forme d'un losange.

Des figures accessoires accompagnent les cus armoys.  dater de la fin
du XIVe sicle, on voit frquemment les cus soutenus par des supports
et tenants, surmonts quelquefois de _cimiers_, _timbres_, et se
dtachant sur des _lambrequins_.

Le support est un arbre, auquel est suspendu l'cu; les tenants sont une
ou deux figures d'hommes d'armes, chevaliers, couverts de leurs armures
et de la cotte armoye aux armes de l'cu. L'origine de cette manire
d'accompagner l'cu se trouve dans les tombeaux des XIIIe et XIVe
sicles. Dans l'glise de l'abbaye de Maubuisson, devant l'autel de
saint Michel, on voyait,  la fin du sicle dernier, le tombeau de
Clarembaud de Vendel, sur lequel ce personnage tait reprsent vtu
d'une cotte de mailles avec son cu plac sur le corps, _manch de
quatre pices_. Il existe encore dans les cryptes de l'glise de
Saint-Denis un assez grand nombre de statues de princes du sang royal,
morts  la fin du XIIIe sicle ou au commencement du XIVe, qui sont
reprsents de la mme manire, couchs sur leurs tombes. Nous citerons
entre autres celle de Robert de France, comte de Clermont, seigneur de
Bourbon (provenant des jacobins de Paris), ayant son cu pendu en
bandoulire inclin du ct gauche, portant: _de France_ (ancien) _ la
cotice de gueules_; celle de Louis de Bourbon, petit-fils de saint
Louis, de mme; celle de Charles d'Alenon dont l'cu porte: _de France_
(ancien) _ la bordure de gueules charge de seize besants_ de..., etc.
(voy. TOMBEAU). Dans les deniers d'or, Philippe de Valois est reprsent
assis sur un pliant, tenant son pe haute de la main droite et de la
gauche s'appuyant sur l'cu _de France_. Dans les nobles  la rose et
les nobles Henri d'Angleterre, ce prince est figur debout dans un
navire dont il sort  mi-corps, tenant en sa droite une pe haute et en
sa gauche un cu _cartel de France et d'Angleterre_. Dans les Angelots
l'cu est attach  une croix qui tient lieu de mt au vaisseau. Prenant
la partie pour le tout, on donna bientt  ces monnaies d'or le nom
d'_cus d'or_.

Il est encore une faon de tenants, c'est celle qui consiste  faire
porter l'cu par des mores, des sauvages, des sirnes, des animaux rels
ou fabuleux. L'origine de cet usage se trouve dans les tournois. Les
chevaliers faisaient porter leurs lances, heaumes et cus par des pages
et valets dguiss en personnages tranges ou en animaux. Pour ouvrir le
pas d'armes les _tenants_ du tournoi faisaient attacher leurs cus  des
arbres sur les grands chemins, ou en certains lieux assigns, afin que
ceux qui voudraient combattre contre eux allassent toucher ces cus.
Pour les garder on mettait des nains, des gants, des mores, des hommes
dguiss en monstres ou en btes sauvages; un ou plusieurs hrauts
d'armes prenaient les noms de ceux qui touchaient les cus des tenants.
Au clbre tournoi qui eut lieu en 1346, le premier de mai,  Chambry,
Amde VI de Savoie fit attacher son cu  un arbre, et le fit garder
par deux grands lions, qui depuis cette poque devinrent les tenants des
armoiries de Savoie; ce prince choisit probablement ces animaux pour
tenants, parce que le Chablais et la duch d'Aoste, ses deux principales
seigneuries, avaient des lions pour armoiries. Les cus armoys,
timbres, cimiers et devises des chevaliers qui figurrent  ce tournoi,
restrent dposs au nombre de vingt pendant trois sicles dans la
grande glise des pres de Saint-Franois  Chambry; ce ne fut qu'en
1660 environ que les bons pres, en faisant badigeonner leur glise,
enlevrent ce prcieux monument.

Charles VI parat tre le premier des rois de France qui ait fait porter
son cu et sa devise par des tenants. Juvnal des Ursins raconte que ce
prince, allant  Senlis pour chasser, poursuivit un cerf qui avait au
cou une chane de cuivre dor; il voulut que ce cerf ft pris aux lacs
sans le tuer, ce qui fut excut, et trouva-t-on qu'il avoit au col
ladite chane o avoit crit: _Csar hoc mihi donavit_. Et ds lors, le
roy, de son mouvement, porta en devise le cerf volant couronn d'or au
col, et partout o on mettoit ses armes, y avoit deux cerfs tenant ses
armes d'un ct et de l'autre. 1380. Depuis, Charles VII, Louis XI et
Charles VIII, conservrent les cerfs ails comme tenants des armes
royales. Louis XII et Franois Ier prirent pour tenants, le premier, des
porcs-pics, le second, des salamandres, qui taient les animaux de
leurs devises. A partir du XVIe sicle, presque toutes les familles de
la noblesse franaise adoptrent des tenants pour leurs armoiries; mais
cet usage n'avait rien de rigoureux, et on changeait souvent, suivant
les circonstances, les supports ou tenants de ses armes. Telle famille,
qui avait pour tenants de son cusson des sauvages ou des mores, le
faisant peindre dans une chapelle, changeait ces figures profanes contre
des anges. Les armes de Savoye, par exemple, dont nous avons parl,
taient soutenues par un ange sur l'une des portes du couvent de
Saint-Franois  Chambry, avec cette devise: _Crux fidelis inter
omnes_. Les armoiries des villes furent aussi,  partir du XVe sicle,
reprsentes avec des supports: Ble a pour support un dragon; Bordeaux
deux bliers; Avignon deux gerfauts, avec cette devise: _Unguibus et
rostro_. Souvent les supports furent donns par le nom des familles;
ainsi la maison des Ursins avait deux ours pour supports. Les supports
sont parfois varis; les rois d'Angleterre ont pour supports de leurs
armes,  droite, _un lopard couronn arm et lampass d'azur_, 
gauche, _une licorne d'argent accole d'une couronne et attache  une
chane d'or passant entre les deux pieds de devant et retournant sur le
dos_. Mais ces supports sont postrieurs  la runion de l'cosse au
royaume d'Angleterre; avant cette poque, les supports des armes
d'Angleterre taient un lion et un dragon, ce dernier symbole  cause de
l'ordre de la Jarretire ddi  saint Georges.

Pendant les tournois et avant l'entre en lice, il tait d'usage
d'exposer les armoiries des combattants sur de riches tapis. Peut-tre
est-ce l l'origine des lambrequins sur lesquels,  partir du XVe
sicle, on peignit les armoiries. Lorsqu'un tenant se prsentait au pas
d'armes, son cu ou sa targe tait, dans certaines circonstances,
suspendu dans un pavillon qu'il fallait ouvrir pour le faire toucher par
ceux qui se faisaient inscrire pour jouter. Le premier samedy du mois
de may l'an 1450, le pavillon fut tendu, comme il estoit de coutume, et
comme toujours se continua chacun samedy de l'an, durant l'emprise des
susdicts. Si vint audict pavillon un jeune escuyer de Bourgogne, nomm
Grard de Rossillon, beau compaignon, haut et droit, et de belle taille;
et s'adrea ledict escuyer  Charolois le hraut, luy requrant qu'il
luy fist ouverture; car il vouloit toucher la targe blanche, en
intention de combatre le chevalier entrepreneur de la hache, jusques 
l'accomplissement de vingt-cinq coups. Ledict hraut luy fist ouverture,
et ledict Grard toucha: et de ce fut faict le rapport  messire Jacques
de Lalain, qui prestement envoya devers luy pour prendre jour...[259]
On peut voir encore dans cet usage l'origine des lambrequins qui
semblent dcouvrir l'cu. Il faut dire aussi que ds le XVe sicle les
heaumes des chevaliers qui devaient jouter taient arms d'un lambrequin
en toffe ou en cuir dor et peint, dchiquet sur les bords; cette
sorte de parure qui accompagne le timbre surmontant l'cu, et qui tombe
des deux cts, parat tre le principe de cet accessoire que l'on
trouve joint aux armoiries pendant les XVe et XVIe sicles... Le tymbre
doibt estre sur une pice de cuir boully, laquelle doibt estre bien
faultre d'ung doy d'espez, ou plus par dedans; et doibt contenir ladite
pice de cuir tout le sommet du heaulme, et sera couverte ladite pice
du lambequin, armoy des armes de cellui qui le portera. Et sur ledit
lambequin, au plus hault du sommet, sera assis ledit tymbre, et autour
d'icellui aura ung tortis des couleurs que vouldra ledit tournoyeur, du
gros du bras ou plus ou moins  son plaisir[260]. Nous l'avons dit dj
au commencement de cet article, les chevaliers et princes qui se
prsentaient dans la lice pour jouter adoptaient des armes de fantaisie
et ne paraissaient avec leurs armes hrditaires qu'exceptionnellement.
On prenait trop au srieux les armoiries de famille pour les livrer aux
hasards de combats qui n'taient qu'un jeu. Il est curieux de lire  ce
sujet le passage des _Mmoires_ d'Olivier de la Marche, fort expert en
ces matires. D'autre part, dit-il[261], se prsenta Michau de
Certaines sur un cheval couvert de _ses armes_: dont plusieurs gens
s'merveillrent; et sembloit  plusieurs, que considr que les armes
d'un noble homme sont et doyvent estre l'mail et la noble marque de son
ancienne noblesse, que nullement ne se doit mettre en danger d'estre
trbuche, renverse, abatue, ne foule si bas qu' terre, tant que le
noble homme le peut dtourner ou deffendre: car d'aventurer la riche
monstre de ses armes, l'homme aventure plus que son honneur, pour ce que
d'aventurer son honneur n'est despense que le sien, et ce o chacun a
pouvoir; mais d'aventurer ses armes, c'est mis en avanture la parure de
ses parens et de son lignage, et avantur  petit prix ce o il ne peut
avoir que la quantit de sa part; et en celle manire est mis  la mercy
d'un cheval et d'une beste irraisonnable (qui peut estre porte  terre
par une dure atteinte, ou choper  par soy ou mmarcher); ce que le plus
preux et plus seur homme du monde ressongue bien, et doute de porter sur
son dos en tel cas...

La veille du tournoi les tournoyeurs taient invits  faire dposer
leurs armes, heaumes, timbres et bannires  l'htel des _juges
diseurs_. Ces armes, dposes sous les portiques de la cour, taient
examines par les juges pour en faire le _dpartement_. Item, et quant
tous les heaulmes seront ainsi mis et ordonnez pour les dpartir,
viendront toutes les dames et damoiselles et tous seigneurs, chevaliers
et escuiers, en les visitant d'ung bout  autre, l prsens les juges
qui maineront troys ou quatre tours les dames pour bien veoir et visiter
les timbres et y aura ung hrault ou poursuivant qui dira aux dames,
selon l'endroit o elles seront, le nom de ceulx  qui sont les timbres,
ad ce que s'il y en a nul qui ait des dames mesdit, et elles touchent
son timbre, qu'il soit le lendemain pour recommand. Touteffoiz nul ne
doibt estre batu audit tournoy, se non par l'advis et ordonnance des
juges, et le cas bien desbatu et attaint au vray, estre trouv tel qu'il
mrite pugnicion; et lors en ce cas doibt estre si bien batu le
mesdisant, et que ses paules s'en sentent trs-bien, et par manire que
une autreffois ne parle ou mdie ainsi deshonnestement des dames, comme
il a accoutum[262].

Ces timbres, dont on surmonta les cussons armoys, ne furent, comme les
supports et tenants, que des accessoires variables pendant le cours du
XVe sicle. Un noble qui avait jout d'une faon brillante pendant la
dure d'un tournoi, la tte couverte d'un heaume timbr de quelque
emblme singulier, et sous le nom du _chevalier de la licorne_, _du
dragon_, etc., timbrait de ce heaume l'cu des armes de sa famille,
pendant un certain temps, ou sa vie durant, si de nouvelles prouesses ne
faisaient oublier les premires. Ce ne fut qu' la fin du XVe sicle que
l'on adopta pour les timbres, comme pour les couronnes, des formes qui
indiqurent le degr de noblesse ou les titres des nobles (voy.
LAMBREQUIN, TIMBRE). Ce n'est qu'au XVIIe sicle que les armes de France
furent couvertes et enveloppes d'un pavillon ou tente, c'est--dire
d'un baldaquin et de deux courtines, ce support ou enveloppe tant
rserve depuis lors pour les empereurs et rois. Voici comment se
blasonnaient ces armes: _d'azur  trois fleurs de lis d'or, deux et une,
l'cu environn des colliers des ordres de Saint-Michel et du
Saint-Esprit, timbr d'un casque entirement ouvert, d'or; par dessus,
la couronne ferme  l'impriale de huit rayons, hautement exhausse
d'une double fleur de lis d'or, qui est le cimier; pour tenants, deux
anges vtus de la cotte d'arme de France; le tout couvert du pavillon
royal sem de France, doubl d'hermine_, et pour devise: _Lilia non
laborant, neque nent._ Sous Henri IV et Louis XIII, l'cu de Navarre
tait accol  celui de France, et l'un des anges tait vtu de la cotte
d'armes de Navarre. Jusqu' Charles V, les fleurs de lis taient sans
nombre sur champ d'azur; ce fut ce prince qui rduisit leur nombre 
trois en l'honneur de la Sainte-Trinit. Depuis le XVIIe sicle, les
ducs et pairs envelopprent leurs armes du pavillon, mais  une seule
courtine. L'origine de cette enveloppe est, comme nous l'avons vu plus
haut, le pavillon dans lequel les _tournoyeurs_ se retiraient avant ou
aprs l'entre en lice, et non point le manteau imprial, royal ou
ducal; c'est donc un contre-sens de placer la couronne au-dessus du
pavillon, le pavillon devrait au contraire recouvrir la couronne; et, en
effet, dans les premires armes peintes avec le pavillon, la couronne
est pose sur l'cu, et le pavillon enveloppe le tout. Cette erreur, que
nous voyons se perptuer, indique combien il est essentiel, en fait
d'armoiries, de connatre les origines de toutes les parties principales
ou accessoires qui les doivent composer.

Le clerg rgulier et sculier, comme seigneur fodal, adopta des armes
ds le XIIIe sicle; c'est--dire que les abbayes, les chapitres, les
vchs eurent leurs armes; ce qui n'empcha pas les vques de porter
leurs armes hrditaires. Ceux-ci, pour distinguer leurs cussons de
ceux des membres sculiers de leur famille, les surmontrent du chapeau
piscopal ou de la mitre, alors que la noblesse ne posait aucun signe
au-dessus de ses armes. Nous avons vu des cls de vote, des peintures
des XIIIe et XIVe sicles, o les cussons des vques sont surmonts du
chapeau ou de la mitre[263]. Le chapeau piscopal et le chapeau de
cardinal ont la mme forme; seulement le premier est vert et n'a que dix
glands aux cordons de chaque ct, poss 1, 2, 3 et 4; tandis que le
second est rouge et les cordons termins chacun par quinze glands, poss
1, 2, 3, 4 et 5.

Ds le XIIIe sicle la dcoration peinte ou sculpte admit dans les
difices un grand nombre de figures hraldiques, et les armoiries
exercrent une influence sur les artistes jusqu'au commencement du XVIe
sicle. La peinture monumentale n'emploie gure, pendant les XIIIe, XIVe
et XVe sicles, que les maux hraldiques; elle ne modle pas ses
ornements, mais, comme dans le blason, les couche  plat en les
redessinant par un trait noir. Les harmonies de la peinture hraldique
se retrouvent partout pendant ces poques. Nous dveloppons ces
observations dans le mot PEINTURE, auquel nous renvoyons nos lecteurs.

Un grand nombre de vitraux de l'poque de saint Louis ont pour bordure
et mme pour fonds des fleurs de lis, des tours de Castille. A
Notre-Dame de Paris deux des portails de la faade prsentaient dans
leurs soubassements des fleurs de lis graves en creux. Il en est de
mme au portail de l'glise de Saint-Jean-des-Vignes  Soissons. Le
trumeau central de la porte principale de l'glise de Semur en Auxois,
qui date de la premire moiti du XIIIe sicle, est couvert des armes de
Bourgogne et de fleurs de lis sculptes en relief. A Reims,  Chartres,
les vitraux des cathdrales sont remplis de fleurs de lis.  la
cathdrale de Troyes on rencontre dans les vitraux du XIVe sicle les
armes des vques, celles de Champagne. Les villes et les corporations
mmes prirent aussi des armoiries; les _bonnes villes_, celles qui
s'taient plus particulirement associes aux efforts du pouvoir royal
pour s'affranchir de la fodalit, eurent le droit de placer en chef les
armes de France; telles taient les armes de Paris, d'Amiens, de
Narbonne, de Tours, de Saintes, de Lyon, de Bziers, de Toulouse,
d'Uzs, de Castres, etc. Quelques villes mmes portaient: _de France_,
particulirement dans le Languedoc. Les corporations prenaient pour
armes gnralement des figures tires des mtiers qu'elles exeraient;
il en tait de mme pour les bourgeois annoblis. En Picardie beaucoup
d'armoiries des XVe et XVIe sicles sont des rbus ou armes parlantes,
mais la plupart de ces armes appartenaient  des familles sorties de la
classe industrielle et commerante de cette province.

Ce fut  la fin du XIIIe sicle, sous Philippe le Hardi, que parurent
les premires lettres de noblesse en faveur d'un orfvre nomm Raoul
(1270)[264]. Depuis lors les rois de France usrent largement de leur
prrogative; mais ils ne purent faire que l'ancienne noblesse
d'extraction considrt ces nouveaux annoblis comme gentilhommes. Les
armoiries de la nouvelle noblesse, composes non plus au camp, en face
de l'ennemi, mais par quelque hraut dans le fond de son cabinet, n'ont
pas cette originalit d'aspect, cette nettet et cette franchise dans la
rpartition des maux et des figures que nous trouvons dans les
armoiries de l'ancienne noblesse.

Au commencement de son rgne, Louis XV renchrit encore sur ses
prdcesseurs en instituant la _Noblesse militaire_[265]. Les
considrants qui prcdent cet dit indiquent encore des mnagements
envers la noblesse de race, et les tendances de la monarchie, dsormais
matresse de la fodalit. Les grands exemples de zle et de courage que
la Noblesse de notre Roaume a donn pendant le cours de la dernire
guerre, disent ces considrants, ont t si dignement suivis par _ceux
qui n'avaient pas les_ _mmes avantages du ct de la naissance_, que
nous ne perdrons jamais le souvenir de la gnreuse mulation avec
laquelle nous les avons vus combattre et vaincre nos ennemis: nous leur
avons dj donn des tmoignages authentiques de notre satisfaction, par
les grades, les honneurs et les autres rcompenses que nous leur avons
accords; mais nous avons considr que ces grces, personnelles  ceux
qui les ont obtenues, s'teindront un jour avec eux, et rien ne nous a
paru plus digne de la bont du Souverain que de faire passer jusqu' la
postrit les distinctions qu'ils ont si justement acquises par leurs
services. La Noblesse la plus ancienne de nos tats, qui doit sa
premire origine  la gloire des armes, verra sans doute avec plaisir
que nous regardons la communication de ses Privilges comme le prix le
plus flatteur que puissent obtenir ceux qui ont march sur ses traces
pendant la guerre. Dj _annoblis par leurs actions, ils ont le mrite
de la Noblesse, s'ils_ _n'en ont pas encore le titre_; et nous nous
portons d'autant plus volontiers  le leur accorder, que nous
supplerons par ce moyen  ce qui pouvait manquer  la perfection des
lois prcdentes, en tablissant dans notre Roaume une Noblesse
Militaire qui puisse s'acqurir de droit par les armes, sans lettres
particulires d'annoblissement. Le Roi Henry IV avait eu le mme objet
dans l'article XXV de l'dit sur les tailles, qu'il donna en 1600...

L'institution des ordres militaires avait cr au XIIe sicle des
confrries assez puissantes pour alarmer les rois de la chrtient.
C'tait la fodalit, non plus rivale et dissmine, mais organise,
arme et pouvant dicter les plus dures conditions aux souverains. Le
pouvoir monarchique, aprs avoir bris le faisceau, voulut le relier
autour de lui et s'en faire un rempart; il institua pendant les XVe et
XVIe sicles les ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit, pendant le
XVIIe l'ordre de Saint-Louis, et plus tard encore Louis XV tablit
l'ordre du Mrite-Militaire peu de temps aprs la promulgation de l'dit
dont nous avons cit un extrait. Ces institutions effaaient les
derniers cussons armoys. Dsormais la noblesse devait se reconnatre
par un signe gnral, non plus par des signes individuels. La monarchie
tendait  mettre sur le mme rang,  couvrir du mme manteau, toute
noblesse, qu'elle ft ancienne ou nouvelle, et la nuit du 4 aot 1789
vit briser, par l'assemble constituante, des cussons qui, voils par
le pouvoir royal, n'taient pour la foule que le signe de privilges
injustes, non plus le souvenir et la marque d'immenses services rendus 
la patrie. L'cusson royal de Louis XIV avait couvert tous ceux de la
noblesse franaise; au jour du danger il se trouva seul; il fut bris;
cela devait tre.

[Illustration: Fig. 1.  16.]
[Illustration: Fig. 17.  26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29, 30 et 31.]
[Illustration: Fig. 32.  43.]
[Illustration: Fig. 44  55.]
[Illustration: Fig. 56.]
[Illustration: Fig. 57  69.]
[Illustration: Fig. 70  72.]
[Illustration: Fig. 73  85.]
[Illustration: Fig. 86  88.]
[Illustration: Fig. 89, 90, 91 et 92.]
[Illustration: Fig. 93  95-2.]
[Illustration: Fig. 95-6 et 95-7.]
[Illustration: Fig. 96.]
[Illustration: Fig. 97.]
[Illustration: Fig. 98.]
[Illustration: Fig. 99.]
[Illustration: Fig. 100.]
[Illustration: Fig. 101.]
[Illustration: Fig. 102.]
[Illustration: Fig. 103.]
[Illustration: Fig. 103 bis.]
[Illustration: Fig. 104.]
[Illustration: Fig. 105.]
[Illustration: Fig. 106.]
[Illustration: Fig. 107.]
[Illustration: Fig. 108.]
[Illustration: Fig. 109.]
[Illustration: Fig. 110.]
[Illustration: Fig. 111.]
[Illustration: Fig. 112.]
[Illustration: Fig. 113.]
[Illustration: Fig. 114.]
[Illustration: Fig. 115.]

      [Note 254: Blasonner vient du mot allemand _blasen_
      (sonner du cor): C'tait autrefois la coutume de ceux qui
      se prsentaient pour entrer en lice dans les tournois, de
      notifier ainsi leur arrive; ensuite les hrauts sonnaient
      de la trompette, blasonnaient les armes des chevaliers, les
      dcrivaient  haute voix, et se rpandaient quelquefois en
      loges au sujet de ces guerriers. (_Nouv. Mth. du blason,
      ou l'art hrald._ du P. Mnestrier, mise dans un meill.
      ordre, etc., par M. L***. In-8, Lyon, 1770.)]

      [Note 255: Louis le Jeune est le premier de nos rois qui
      soit reprsent avec des fleurs de lys  la main et sur sa
      couronne. Lorsqu'il fit couronner son fils, il voulut que la
      dalmatique et les bottines du jeune prince fussent de
      couleur d'azur et semes de fleurs de lys d'or. (_Ibid._)]

      [Note 256: Il est entendu que, conformment  la mthode
      employe depuis le XVIIe sicle pour faire reconnatre par
      la gravure les maux des armoiries, nous exprimons l'argent
      par l'absence de toute hachure, l'or par un pointill,
      l'azur par des hachures horizontales, gueules par des
      hachures verticales, le sinople par des hachures diagonales
      de droite  gauche (de l'cu), le pourpre par des lignes
      diagonales de gauche  droite, le sable par du noir sans
      travail, bien que dans la gravure en taille-douce ou
      l'intaille, on l'indique par des hachures horizontales et
      verticales croises.]

      [Note 257: Voyez le mot FLEUR DE LIS.]

      [Note 258: Il ne parat pas que des rgles fixes aient t
      adoptes pendant les XIIIe et XVIe sicles pour la forme ou
      la proportion  donner aux cus, ils sont plus ou moins
      longs par rapport  leur largeur ou plus ou moins carrs; il
      en existe au XIIIe sicle (dans les peintures de l'glise
      des Jacobins d'Agen, par exemple) qui sont termins  la
      pointe en demi-cercle.]

      [Note 259: Mmoire d'Olivier de la Marche. liv. I, chap,
      XXI.]

      [Note 260: _Traict le la forme et devis d'ung tournoy_.
      Les manants du livre des tournois par le roi Rn. Bib. imp.
      (Voir celui n8351).]

      [Note 261: Liv. I, char. XXI.]

      [Note 262: _Traict de la forme et dev. d'ung tournoy_,
      Bib. imp. man. 8351; et les _OEuvres chois._ du roi Rn, par
      M. le comte de Qnatrebarbes. Angers, 1835.]

      [Note 263: A Vzelay, XIIIe sicle; dans la cathdrale de
      Carcassonne, XIVe sicle, etc.]

      [Note 264: Le prsid. Hnault, _Abrg chron. de
      l'Histoire de France_.]

      [Note 265: dit du mois de novembre 1750.]




ARONDE, s. f. (Queue d'). Sorte de crampon de mtal, de bois ou de
pierre, ayant la forme en double d'une queue d'hirondelle, et qui sert 
maintenir l'cartement de deux pierres,  runir des pices de bois de
charpente, des madriers, des planches (1). Cette espce de crampon a t
employ de toute antiquit. Lorsqu'on dposa l'oblisque de Louqsor pour
le transporter en France, on trouva sous le lit infrieur de ce bloc de
granit une queue d'aronde en bois qui y avait t incruste dans
l'origine pour prvenir la rupture d'un _fil_. Dans les fragments de
constructions antiques dont on s'est servi  l'poque gallo-romaine pour
lever des enceintes de villes, on rencontre souvent des entailles qui
indiquent l'emploi frquent de queues d'aronde en fer ou en bronze. Nous
en avons trouv en bois dans des constructions romanes de la premire
poque. Quelquefois aussi la bascule des chapiteaux des colonnes
engages, cantonnant des piles carres, des XIe et VIIe sicles, est
maintenue postrieurement par une fausse coupe en queue d'aronde (2). Il
en est de mme pour les corbeaux formant une forte saillie et destins 
porter un poids en bascule (3).

Mais c'est surtout dans les ouvrages de charpente que la queue d'aronde
a t employe pendant le moyen ge. Les entraits des fermes dans les
charpentes de combles des XIIIe, XIVe et XVe sicles sont gnralement
assembls dans les sablires doubles en queue d'aronde et  mi-bois (4),
afin d'arrter la pousse des chevrons portant ferme et reposant sur ces
sablires d'un entrait  l'autre (voy. CHARPENTE). L'usage des
languettes et embrvements tant peu commun dans la menuiserie
antrieure au XVe sicle, les membrures des huis, les madriers, sont
souvent runis par des queues d'aronde entailles  mi-bois (5). Dans ce
cas, les menuisiers ont eu le soin de choisir, pour les queues d'aronde,
des bois trs-durs et tenaces, tels que l'orme, les parties noueuses du
noyer ou du chne.

Les architectes des XVe et XVIe sicles usrent et abusrent de la queue
d'aronde en pierre pour maintenir de grands encorbellements, pour
suspendre des clefs de vote ou des sommiers recevant des arcs sans le
secours d'un point d'appui (6) (voy. CLEF pendante, VOUTE). Les queues
d'aronde en pierre ont l'inconvnient de casser facilement au point
faible; la pierre n'ayant pas d'lasticit, le moindre mouvement dans
les blocs que ces queues doivent runir, les brise, et rend leur emploi
inutile.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]




FIN DU TOME PREMIER.


Paris.--Imprim chez Bonaventure et Ducessois. 55, quai des
Grands-Augustins.



TABLE PROVISOIRE DES MOTS CONTENUS DANS LE TOME PREMIER.

A

Abaque (Tailloir)
Abat-sons
Abat-voix
Abbaye
Abside
Accolade
Accoudoir
Agrafe
Aiguille
Albtre
Alignement
Allge
Ames (les)
Amortissement
Ancre
Ange
Animaux
Annele
Apocalypse
Aptres
Appareil
Appentis
Application
Appui.



Arbaltrier
Arbre
Arbre de Jess
Arc
Arc-boutant
Arcade
Arcature
Arche (d'Alliance)
Architecte
Architecture
Architecture religieuse
            --monastique
            --civile
            --militaire
Architrave
Ardoises
Arte
Artier
Artire
Argent
Armature
Armoire
Armoirie
Aronde


FIN DE LA TABLE PROVISOIRE DU TOME PREMIER.





End of the Project Gutenberg EBook of Dictionnaire raisonn de
l'architecture franaise du XIe au XVIe sicle (1/9), by Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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