Project Gutenberg's Les rues de Paris, (1/2), by M. Bathild Bouniol

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Title: Les rues de Paris, (1/2)

Author: M. Bathild Bouniol

Release Date: March 23, 2010 [EBook #31746]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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de France (BnF/Gallica)








    LES
RUES DE PARIS

 TOME PREMIER




OUVRAGES DU MME AUTEUR.


=La France hroque=, vies et rcits dramatiques d'aprs les
chroniques et les documents originaux, 3e dit. 4 vol. in-12  10 fr. 

=Les Marins Franais=, suite et complment de la France
hroque, 2 fort vol. in-12                                    6 fr. 

=Les Combats de la vie=, 2e dit. 4 vol.                       8 fr. 

= l'Ombre du Drapeau=, 3e dit. 4 vol. in-12.                 2 fr. 

=Le Soldat=, chants et rcits, 3e dit. 1 vol. in-18           2 fr. 60

=La filleule d'Alfred=, 2e dit. 1 vol. in-12                  2 fr. 

=La Caverne de Vaugirard=, 1 vol.                              2 fr. 

=Quand les Pommiers sont en fleurs=, 1 vol.                    2 fr. 

=La joie du Foyer=, (3e dit.) 1 vol. in-18                    1 fr. 50

=Les Soires du Dimanche=, (2e dit.) 1 vol.                   1 fr. 50

=La Femme=, ses vertus et ses dfauts, (Tir des crits du
P. Caussin), fort vol.                                         3 fr. 50

=Je Politique=, (Rcits et Portraits). 1 vol.                  3 fr. 50

CAMBRAI.--IMP. DE RGNIER-FAREZ, PLACE-AU-BOIS, 28.



                     LES

                =RUES DE PARIS=

                  BIOGRAPHIES,

         PORTRAITS, RCITS ET LGENDES,

                       PAR

               M. BATHILD BOUNIOL

                  TOME PREMIER.

                      PARIS

        BRAY ET RETAUX, LIBRAIRES-DITEURS

                 RUE BONAPARTE, 82.

                       1872

(Droits de traduction et de reproduction rservs.)




PRFACE


LA FRANCE ET PARIS.

Cet ouvrage pourrait aussi bien s'appeler le _Livre d'or_ de la France
et un peu de l'Europe, car il comprend dans les Biographies plusieurs de
ces hommes illustres qui, ns dans une autre contre, par leur renom
universel ne sauraient plus tre considrs par nous comme des
trangers, et que Paris semble avoir adopts comme siens en inscrivant
leurs noms sur ses murailles. Ainsi a-t-il fait pour Raphal,
Michel-Ange, Titien, Beethoven, Mozart, etc., ces reprsentants fameux
de l'art dont la gloire appartient au monde entier.

Notre livre se compose de deux parties fort distinctes: la premire
renferme les Biographies dveloppes des personnages clbres qui ont
donn leur nom  telle ou telle des rues de Paris, et dont la vie offre
un intrt particulier en mme temps qu'un utile enseignement. Cette
Galerie comprend tous les genres d'illustrations, mais surtout les
illustrations pacifiques, prlats et simples prtres, orateurs sacrs et
profanes, potes, littrateurs, mdecins, artistes, savants, artisans,
etc., et aussi des guerriers, mais en petit nombre, et qui n'avaient pu
trouver place dans la _France hroque_ ou les _Marins Franais_. Ce
livre, qui contraste ainsi avec les prcdents, n'offrira pas,
croyons-nous, un moins vif intrt par la continuelle varit des
pisodes et des caractres.

Cet intrt ne pourra que s'augmenter par notre Seconde Partie qui
rappelle, dans l'ordre alphabtique, les rues dont l'origine plus ou
moins ancienne offre des particularits curieuses et sur lesquelles les
nombreux ouvrages par nous consults ont pu nous renseigner. On a d
passer sous silence, pour ne pas grossir inutilement le volume, les rues
dont l'origine tait inconnue, comme celles dont la dnomination toute
banale n'avait pas besoin d'explication: rue de _l'glise_, rue du
_Chemin de Fer_, etc. Nous avons fait de mme pour les dsignations
ayant  nos yeux un caractre transitoire et qui tiennent  nos
vicissitudes politiques, hlas! trop frquentes. Dans ce Dictionnaire,
pour tre plus complet, nous avons fait figurer, avec la date de la
naissance et de la mort, et quelquefois un commentaire, les noms des
personnages clbres  des titres divers et qui, pour un motif ou pour
un autre, n'avaient pu prendre place dans les Biographies.

Quant aux Saints et Saintes en si grand nombre qui, grce  la pit de
nos pres, ont donn leurs noms aux rues de Paris, nous avons d, pour
ne pas grossir outre mesure ce recueil, nous borner  quelques-uns des
plus clbres entre ceux dont la France s'honore. L'hagiographie
d'ailleurs n'avait point t jusqu'alors le but de nos tudes, et
pareils sujets ne se doivent pas traiter  la lgre.

Nous n'avons rien nglig en un mot pour que ce nouvel ouvrage,
littrairement et historiquement, ne ft en rien infrieur aux
prcdents; et nous esprons pour lui, Dieu aidant, le mme et favorable
accueil du public.

Au moment de dposer la plume,  l'esprit nous revient un curieux
passage d'un crivain clbre, passage cit plus d'une fois sans doute,
mais qui nous parat intressant  reproduire sauf rserves; car de
rcents et lamentables vnements lui donnent un caractre singulier
d'actualit:

Je ne veux pas oublier ceci, dit Montaigne, que je ne me mutine jamais
tant contre la France que je ne regarde Paris de bon oeil: elle a mon
coeur ds mon enfance; et m'en est advenu comme des choses excellentes;
plus j'ai vu depuis d'autres villes belles, plus la beaut de celle-ci
peut et gagne sur mon affection: je l'aime par elle-mme, et plus en son
tre seul que recharge de pompe trangre: je l'aime tendrement,
jusques  ses verrues et  ses taches: _Je ne suis Franais que par
cette grande cit_, grande en peuples, grande en flicit de son
assiette, mais surtout grande et incomparable en varit et diversit de
commodits, la gloire de la France et l'un des plus nobles ornements du
monde. Dieu en chasse loin nos divisions! Entire et unie, je la trouve
dfendue de toute autre violence: je l'advise que de tous les partis le
pire sera celui qui la mettra en discorde; et ne crains pour elle
qu'elle-mme; et crains pour elle certes autant que pour autre pice de
cet tat. Tant qu'elle durera, je n'aurai faute de retraite o rendre
mes abbois; suffisante  me faire perdre le regret de tout autre
retraite.

Sauf le passage soulign, volontiers on applaudit  cette opinion de
l'auteur des _Essais_ sur Paris, mais sans l'aimer d'une tendresse aussi
exclusive. On ne peut se dissimuler qu' ce tableau flatteur il soit un
revers de mdaille indiqu d'ailleurs par Montaigne, et qui en certains
temps diminue beaucoup le charme de la rsidence dans Paris: c'est cet
esprit d'inquitude, cette fivre d'agitation qui, depuis les grandes
commotions populaires, comme s'expriment les chroniques, du rgne des
Valois, semble endmique dans la capitale, battue soudain par les vents
d'orage, et attriste mme par les plus tragiques scnes. Inutile
d'entrer  ce sujet dans des dtails qui nous exposeraient  des
redites; il suffira d'ajouter que, depuis prs d'un sicle surtout, la
grande ville, o l'on trouve tant  louer et admirer au point de vue des
arts, des lettres et des sciences, comme aussi des oeuvres du dvouement
et de la charit, si multiplies et si florissantes, trop souvent ne
s'est pas tenue assez en garde contre de fatals courants et, par une
initiative tmraire, qui s'imposait violemment  la France, elle a mis
en pril les destines de notre cher pays.

Aussi, quoique Paris nous tienne fort au coeur, il ne saurait tre pour
nous toute la patrie, nous faire oublier et ddaigner cette noble France
qui nous est d'autant plus chre qu'elle a plus souffert. Car combien
n'aime-t-on pas davantage une mre qu'on voit prouve et malheureuse!
Aussi, c'est  la France  bien dire que notre ouvrage est consacr pour
la meilleure partie, puisque le plus grand nombre de ces Illustres dont
on lira les Biographies naquirent dans des villes ou villages de la
province, et parfois leur vie s'y est coule tout entire. Plusieurs du
moins, aprs de longues annes passes dans les agitations de la grande
cit, sont revenus mourir au lieu de leur naissance. Comme tel glorieux
pote, ils ont voulu dormir leur dernier sommeil sous le ciel o fut
leur berceau, reposer prs de la vieille glise o, dans la candeur de
l'enfance, ils avaient pri,  l'ombre de ce clocher ou mieux de cette
croix sainte qui leur tait, en fermant les yeux, un gage assur du
suprme rveil!

    ....... Non! ne m'levez rien!
    Mais prs des lieux o dort l'humble espoir du chrtien,
    Creusez-moi dans ces champs la couche que j'envie,
    Et ce dernier sillon o germe une autre vie!
    ...............
    L, sous des cieux connus, sous ces collines sombres,
    Qui couvrirent jadis mon berceau de leurs ombres,
    Plus prs du sol natal, de l'air et du soleil,
    D'un sommeil plus lger j'attendrai le rveil[1].

En terminant, nous dirons avec un vieil auteur[2]:

Et supplie et require tant humblement que je puis,  tous ceux qui le
verront et orront, que si aucune chose y a digne de rprhension ou
correction, il leur plaise, en supplant  mon ignorance, de moi avoir
et tenir pour excus, attendu que ce qui par moi a t fait, dit et
rdig par crit, l'ai fait le mieux et le plus vritablement que j'ai
pu et sans aucune faveur, pour recordation et mmoire de choses dessus
dites.

[1] Lamartine: _Milly ou la Terre natale_.

[2] Lefvre de Saint-Remy: _Mmoires_, de 1407  1435.




LES RUES DE PARIS




LE CARDINAL D'AMBOISE

I


Le cardinal d'Amboise, sans avoir eu au degr suprme toutes les vertus
qui ont signal les vques du premier ge de l'glise, en eut toutefois
qui, dans tous les temps, feront dsirer des prlats qui lui soient
comparables. Il runit d'ailleurs toutes les qualits sociales et
politiques qui font les ministres et les citoyens prcieux. Magnifique
et modeste, libral et conome, habile et vrai, aussi grand homme de
bien que grand homme d'tat, le conseil et l'ami de son roi, tout dvou
au monarque et trs-zl pour la patrie, ayant encore  concilier les
devoirs de lgat du Saint-Sige avec les privilges et les liberts de
sa nation, les fonctions paternelles de l'piscopat avec le nerf du
gouvernement et le caractre mme de rformateur des ordres religieux
avec le tumulte des affaires et la dissipation de la cour; partout il
fit le bien, rforma les abus et captiva les coeurs avec l'estime
publique. (Brault.)

Tel est le magnifique loge qu'on a fait du premier ministre de Louis
XII, loge mrit d'aprs les auteurs contemporains. Le roi d'ailleurs,
qui se montra si digne d'un tel ministre et mit tant d'empressement 
seconder ses vues, ne doit y rien perdre dans notre estime, au
contraire; la sincre amiti qui unit jusqu' la fin le prince et son
ministre, les recommande tous deux  la postrit. Le cardinal ne fut
pas seulement un minent homme d'tat, il lui fallut, pour certains
actes de son ministre, et pour accomplir certaines rformes en
particulier, une nergie de caractre voisine de l'hrosme.

Il fit, dit Legendre, pour rtablir la discipline parmi les troupes,
des ordonnances si svres et les fit excuter avec tant de fermet que,
pendant tout son ministre, loin de se plaindre des gens de guerre, les
provinces  l'envi demandaient qu'on leur en envoyt pour consommer les
denres qu'ils payaient  prix raisonnable et en argent comptant. Les
gens de justice taient d'autres sangsues qui n'avaient pas moins dvor
la substance du peuple. Les procs ne finissaient point... Le juge,
d'intelligence avec le praticien, multipliait la procdure, ce qui
ruinait les parties en frais. La prvention ou l'intrt, et le plus
souvent la faveur, dcidaient trop souvent dans les affaires; aussi, le
nouveau roi (Louis XII), qui tait juste et quitable, tablit, par
l'avis du premier ministre, un tribunal suprieur sous le titre de
_Grand Conseil_ o l'homme sans protection, qui aurait peine  avoir
justice, devant les tribunaux ordinaires, contre gens d'un trop grand
crdit, pt avoir aisment recours et o ses plaintes fussent juges
avec autant de diligence que d'quit[3].

C'tait l une excellente institution et qui tmoigne,  la gloire de
Georges d'Amboise, de son esprit d'quit comme de sa haute prvoyance.
Par malheur, quoique rpondant  de si lgitimes besoins, ayant, si l'on
peut s'exprimer ainsi, sa racine dans les entrailles mme de la justice,
elle ne parat avoir eu qu'une courte dure, laissant toute grande
ouverte la porte aux abus,  l'arbitraire, aux injustices, qui
contriburent pour une large part  amener et prcipiter dans la suite
les catastrophes o s'engloutit la monarchie. Ces sages mesures, dont le
cardinal avait pris l'initiative, furent compltes par d'autres
ordonnances non moins utiles et qui longtemps servirent comme de code
national. Pourtant, quoique justes et sages, elles soulevrent de vives
oppositions, particulirement parmi les coliers et les rgents de
l'Universit qui se prtendaient lss dans leurs privilges. Non
contents de dclamer contre le ministre et contre le roi lui-mme, par
eux attaqus, insults dans des libelles rpandus  profusion, ils se
prparaient audacieusement  passer de la parole  l'action, et une
sdition et clat sans la prudente fermet du ministre. L'approche de
quelques troupes que conduisait le roi en personne fit rflchir les
mutins. La clmence acheva ce que la peur avait commenc. Le roi, entr
dans Paris, se hta de calmer les craintes, et le cardinal d'Amboise,
dclara en son nom que Sa Majest voulait bien oublier les insolentes
tourderies des coliers, les emportements sans doute irrflchis des
rgents, et les injures mme que les uns et les autres s'taient
permises contre lui, mais qu'on y prt garde, car une autre fois, il n'y
aurait pas de pardon!

--Vive le roi! vive le cardinal! s'crirent  l'envi les coliers et
leurs matres qui ne laissaient pas d'avoir une grande peur  la vue des
lances et des hallebardes, et ne regrettaient pas de se sentir rassurs.

--Vive notre bon roi! vive le cardinal, son glorieux ministre! criaient
avec un enthousiasme plus sincre et un entranement plus rel les bons
bourgeois et gens du peuple, grandement reconnaissants au prince comme 
son ministre, des mesures relatives aux impts qui avaient signal les
dbuts du rgne. Car le roi, faisant remise du don de joyeux avnement,
avait de plus voulu que toutes les dpenses du sacre fussent acquittes
sur les revenus de ses domaines particuliers. Puis aussitt aprs, le
ministre diminua d'un dixime les impts  recouvrer, et continua
toujours depuis  les rduire tant qu'ils fussent aux deux tiers de ce
qu'ils taient d'abord. Malgr les charges rsultant des guerres et des
coteuses expditions auxquelles le roi se laissa entraner, Georges
d'Amboise sut, par de svres conomies, compenser le dficit et n'eut
jamais besoin de rtablir les impts supprims.

On comprend que cette tutlaire administration ait rendu populaire le
ministre qui n'tait pas moins cher  la France qu' son roi, heureux
toujours de se rappeler que non-seulement d'Amboise, sous le rgne
prcdent, avait partag sa disgrce, mais que le frre de celui-ci, le
cardinal d'Albi, aumnier de la rgente, avait fortement contribu pour
sa part  faire mettre en libert le duc d'Orlans (Louis XII). Aussi
le prince, rentr en faveur, s'tait empress de faire nommer Georges
d'Amboise  l'archevch de Rouen, et devenu roi, il le choisit pour son
principal ministre et obtint pour lui le chapeau de cardinal.


II

Georges d'Amboise accompagna Louis XII, lors de ses expditions en
Italie, expditions que tout probablement il dsapprouvait, mais dont il
eut en vain essay de dtourner le roi, non moins entran par sa
noblesse que par la passion des aventures et le dsir du renom
militaire. La conqute du Milanais assure, le cardinal s'effora de
faire aimer le nouveau gouvernement en introduisant dans le pays des
institutions sages, modeles sur celles tablies en France. Elles
auraient d suffire  assurer pour jamais la soumission des Italiens,
sans la mobilit naturelle  ces peuples qui se montraient ds lors ce
qu'on les a vus presque toujours. Tant que les troupes franaises
occupaient l'Italie, ils paraissaient humbles et soumis; mais ds
qu'elles avaient tourn le dos, ils secouaient le joug et fomentaient
des troubles, dit un historien du temps.

Le cardinal en eut bientt la preuve. Aprs avoir tabli  Milan pour
gouverneur le marchal Trivulce (choix malheureux d'ailleurs), il
retourna en France. Mais  peine avait-il repass les monts qu'il
apprenait la rvolte des Milanais, qui cernaient Trivulce rfugi dans
la citadelle. D'Amboise,  la tte d'une arme que commande la
Trmouille, redescend en Italie, et les bourgeois de Milan, autant
effrays et humbles qu'ils s'taient montrs plus prsomptueux d'abord,
se htent d'envoyer  sa rencontre une dputation pour faire leur
soumission et implorer merci. Le cardinal, qui voulait donner une leon
aux rebelles, passe sans rpondre aux envoys autrement que par un
regard svre, puis il fait son entre dans la ville au milieu des
troupes en armes, formidable cortge! et va se loger  la citadelle. Sur
tout son passage, on criait: _Grce! grce! misricorde!_ Mais son
visage impassible ne laissait rien deviner de ses sentiments. Seulement,
il fit dire aux notables bourgeois que le vendredi suivant, trois jours
aprs, ils eussent  se runir dans la cour de l'Htel de ville pour y
entendre leur sentence.

Est-il besoin de dire l'anxit de tous pendant ces trois jours
d'attente o il n'tait permis  personne de sortir de la ville, et avec
quelles terreurs les pauvres bourgeois se rendirent le vendredi au lieu
indiqu? Ils n'eurent pas lieu d'tre rassurs en voyant au dehors les
troupes fermant toutes les avenues et la cour de l'Htel de ville
elle-mme garnie de soldats  l'air menaant, tandis que, sur une sorte
de haut tribunal, apparaissait le cardinal, assis et entour de tous les
officiers de la justice civile et militaire. Terrifis,  cette vue, ils
tombent  genoux tendant les mains  la faon des suppliants.

Le cardinal, naturellement doux et humain et qui avait peine  contenir
son motion, leur ordonna de se relever et d'une voix qu'il s'efforait
de rendre svre, leur reprocha leur rbellion, menaant des plus
terribles chtiments en cas de rcidive, mais pour cette fois il annona
que tout tait pardonn. On imagine la joie de ceux qui l'coutaient et
dont tmoignaient les cris et les vivats des plus bruyants s'ils
n'taient pas fort sincres.

--Vive la France! vive le roi, le grand roi! le bon roi! Vive le
trs-illustre cardinal, le meilleur des ministres, auquel nous devons
nos biens et nos vies! etc.

Georges d'Amboise, tourdi de ces acclamations qu'il estimait  leur
valeur, fut reconduit par la foule dans son palais au bruit des vivats
et sous une pluie de fleurs.

La paix rtablie dans le Milanais, dont il avait chang le gouverneur,
le cardinal revint en France o, dans l'anne 1504, une famine et une
pidmie, qu'on eut  dplorer en mme temps, lui donnrent l'occasion
de montrer une fois de plus sa prudence comme sa charit. Ainsi
qu'autrefois, le ministre du Pharaon d'gypte, il prit si bien ses
mesures qu'encore que le bl et manqu en France, le peuple n'eut que
peu  souffrir de la disette. Quant  l'pidmie, que les historiens du
temps, selon leur coutume, qualifient du nom de peste: Si le mal fut
grand, dit Legendre, le remde fut prompt par les secours continuels que
le roi envoya aux lieux infects et par les prcautions qu'on prit pour
en prserver ceux qui ne l'taient pas. Et ainsi il s'attira d'infinies
bndictions de la part des peuples.

 la suite d'un nouveau voyage en Italie, lors de la rvolte des Gnois,
le cardinal, g de cinquante ans  peine, tomba malade  Lyon o il
dut s'arrter. Il succomba au bout de quelques jours, pleur du peuple
et du roi qui, pendant les annes qu'il lui survcut, ne cessa de
regretter son conseiller fidle et son sage ami.

On a reproch et ce semble avec quelque raison au cardinal d'Amboise
d'avoir dsir la tiare, ambition qui lui dicta plusieurs fausses
dmarches: Mais, dit un crivain, comme l'ambition de Louis XII fut
toujours subordonne  l'honneur, celle du cardinal d'Amboise fut
toujours excite par l'esprance de faire plus de bien... On peut croire
qu'un homme qui ne se dmentit pas un instant dans la plus haute
prosprit, s'il souhaitait, comme on l'a dit d'tre pape, c'tait pour
travailler  amliorer les moeurs de la chrtiennet. (Five).

Au reste, si le cardinal eut dans cette circonstance  se reprocher
quelque faiblesse, il s'en repentit humblement. Il jugeait, avec des
yeux compltement dessills, l'illusion des grandeurs et les vanits de
la terre, celui qui, sur ce lit de douleur, d'o il ne devait pas se
relever, rptait si volontiers au bon frre qui le soignait:

Ah! frre Jean, frre Jean! Que n'ai-je t toute ma vie comme vous
frre Jean!

Georges d'Amboise, comme Louis XII, avait reu du peuple le beau surnom
de: _Pre du Peuple!_

[3] Histoire du cardinal d'Amboise.




JACQUES AMYOT


Jacques Amyot dit de lui-mme, crit le savant abb Le Boeuf, qu'il
tait n  Melun, le 30 octobre 1513, de parents plus avantags du ct
de la vertu que de celui de la fortune. Il ne dclare point la
profession dont tait son pre, Nicolas Amyot, mais ses commensaux le
tenaient pour le fils d'un petit marchand de bonneterie: ce qui
s'accorde avec Rouillard, qui dit que ce marchand vendait des bourses et
des aiguillettes. Lorsqu'il eut appris les premiers rudiments  Melun,
il alla  Paris, o il continua ses tudes de grammaire, servant de
domestique  quelques coliers d'un collge qu'il n'a jamais nomm. Sa
mre, Marguerite d'Amour ou des Amours, avait soin de lui envoyer chaque
semaine un pain par les bateliers de Melun. L'avidit d'apprendre le
poursuivant jusque dans la nuit, il avait recours  la lumire que
pouvaient fournir quelques charbons embrass, et il s'en servait au lieu
de chandelle ou d'huile, tant tait grande alors son indigence. Avec ces
faibles secours pour les premiers commencements il ne laissa pas
d'atteindre les classes suprieures.

Tels furent, d'aprs la Notice crite avec autant de conscience que de
bonhomie par l'abb Le Boeuf, les dbuts de Jacques Amyot, reprsents
par divers biographes, sous des couleurs trop romanesques. Devenu, en
suivant les cours de Jean Evagre Remois, au collge du cardinal Lemoine,
un excellent hellniste, ayant tudi pareillement la posie,
l'loquence, la philosophie, J. Amyot partit pour Bourges,  l'ge de 19
ans, afin d'tudier le droit civil avec un jeune homme qui fut depuis
avocat clbre au Parlement.

 Bourges, o il prenait la qualit de matre-s-arts, Amyot se
rencontra avec Jacques Colin, lecteur ordinaire du roi et abb de
St-Ambroise, qui, prompt  apprcier son mrite, le choisit pour
prcepteur de ses neveux et lui fit obtenir en mme temps une chaire de
professeur des langues latine et grecque, dans l'Universit dont la
ville  cette poque tait fire. Les loisirs assez grands, parat-il,
que lui laissait son double emploi, Amyot les consacrait aux travaux
littraires qui devaient plus tard le rendre clbre et faire de lui un
des personnages importants de l'tat. Cependant au temps de sa plus
grande prosprit, Amyot n'hsitait pas  dire que les dix ou douze
annes qu'il avait passes  Bourges, obscur professeur, mais tout
entier aux lettres, avaient t le plus heureux temps de sa vie. C'est
alors qu'aprs avoir traduit le roman grec de _Thagne et Charicle_,
il commena la traduction de Plutarque et quelques vies des hommes
illustres furent publies avec une ddicace  Franois 1er. D'aprs
Rouillard, au contraire, c'est le roman de _Thagne et Charicle_ qu'il
fit prsenter au roi, lequel l'eut si agrable que l'abbaye de
Bellozane tant venue  vaquer par le trpas de Vatable, ou Guestabled,
trs clbre professeur du roi en la langue hbraque, icelui roi la
lui donna comme au digne successeur d'un si brave devancier.

La version de Rouillard parat plus vraisemblable encore qu'il semble
assez singulier de rcompenser par une abbaye la traduction d'un ouvrage
qui n'est rien moins qu'difiant, mais dans les ides du temps, il
s'agissait d'un livre grec et l'on ne voyait l, mme Franois 1er,
que l'rudition. Si bien encourag cependant, Amyot s'tait mis avec
ardeur  la traduction de Plutarque; lorsqu'il la jugea assez avance,
il fit un voyage en Italie pour consulter les manuscrits des plus
clbres bibliothques et confrer avec les savants illustres que
l'Italie comptait en fort grand nombre. Aprs son retour, le cardinal de
Tournon qu'il avait connu  Rome, ayant appris que le roi souhaitait un
prcepteur pour ses fils les ducs d'Orlans et d'Anjou, prsenta Amyot 
Henri II qui lui donna cette charge dont il jouit le reste de son rgne
et sous celui de _Franois II_. Le loisir, que lui laissaient ses
fonctions de prcepteur lui permit de terminer la translation en
franais des _Vies des hommes illustres_ qui parut avec une ddicace 
Henri II. La traduction des _OEuvres morales_ de Plutarque ne put tre
acheve que sous le rgne de Charles IX (connu auparavant sous le nom de
_duc d'Orlans_),  qui l'ouvrage fut ddi. Le jeune roi n'avait pas
besoin de cette circonstance pour se rappeler son prcepteur, car ds le
lendemain du jour de son avnement, (6 dcembre 1560), il le fit son
grand aumnier et le nomma aussi conseiller d'tat et conservateur de
l'Universit de Paris. Il lui donna de plus l'abbaye de Roches au
diocse d'Auxerre et celle de Saint-Corneille, de Compigne. Le
prince, dit le digne abb Le Boeuf, l'appelait son matre lorsqu'il
voulait lui parler familirement; mais il lui fit aussi quelquefois des
reproches, par exemple sur sa trop grande frugalit, en ce que pouvant
faire bonne chre, il se contentait souvent de manger des langues de
boeuf.

Quelques annes aprs, l'vch d'Auxerre tant venu  vaquer par la
mort du cardinal de la Bourdaisire Charles IX, qui dsirait ardemment
l'avancement de son matre, (c'est le nom qu'il lui donnait toujours),
voulut que Jacques Amyot lui succdt. Celui-ci, ayant reu les bulles
de Rome, se fit sacrer et, avec l'assentiment du roi, partit bientt
aprs pour Auxerre o il arriva au mois de mai 1571.

Amyot tait alors g de cinquante-huit ans; il avouait lui-mme qu'il
n'tait ni thologien ni prdicateur, n'ayant presque tudi que des
auteurs profanes. Mais il les laissa ds lors pour s'occuper assiduement
de la lecture de l'criture Sainte et de celle des pres grecs et
latins. La Somme de Saint Thomas d'Aquin lui devint si familire qu'il
la possdait presque en entier. Il hsita longtemps  monter en chaire
parce qu'il se dfiait beaucoup de ses forces et que la faiblesse de sa
voix lui inspirait peu de courage, cependant malgr ses craintes, il
russit parfaitement au gr de ses auditeurs et prcha dans un style si
clair et si chti et en mme temps si enrichi de sentences, que les
savants sortaient de la prdication bien plus clairs qu'ils n'y
taient arrivs et les ignorants n'en revenaient point sans tre
instruits de leurs devoirs et rendus meilleurs qu'auparavant.

L'glise d'Auxerre, comme plusieurs autres du diocse, avait beaucoup
souffert des spoliations des huguenots. Le nouvel vque, comme il s'y
tait engag par avance vis--vis des chanoines, fit don  la sacristie
de la cathdrale de divers ornements dont elle avait le plus grand
besoin, manquant mme du ncessaire; il n'pargna rien ensuite pour
rendre au choeur son ancien lustre; les chaires des chanoines furent
refaites  neuf aussi bien que le trne piscopal. Les grilles qui
entouraient le sanctuaire et que les profanateurs avaient arraches et
emportes furent remplaces. Amyot fit don encore  son glise d'un
nouveau jeu d'orgues qui fut construit par le frre Hilaire, religieux
de Notre-Dame-en-l'Ile  Troyes venu exprs pour la confection des
tuyaux. Une grande partie du vitrail cass par les calvinistes, fut
aussi rpare aux dpens de l'vque.

Ces bienfaits et beaucoup d'autres auraient d rendre le prlat cher 
son clerg comme  ses ouailles; il en fut ainsi les premires annes,
mais lors de l'explosion des passions populaires, souleves par les
guerres religieuses, tout fut oubli, la calomnie aidant.  Auxerre et
dans le diocse le parti de la Ligue tait dominant. Amyot que Henri
III, en succdant  son frre, s'tait plu  maintenir dans ses
fonctions de grand aumnier, en l'appelant aussi son matre, se rendait
de temps en temps  la cour pour les fonctions de sa charge. Il se
trouvait malheureusement  Blois lors de l'assassinat de Guise. Ce crime
auquel il tait compltement tranger, qu'il n'avait pas hsit  blmer
mme ds qu'il en avait eu connaissance en le qualifiant un cas si
norme qu'il n'y avait que le pape seul qui en pouvait absoudre des
gens passionns et violents, comme il s'en rencontre toujours dans les
grandes commotions populaires, voulurent qu'Amyot en et t complice.
Un certain Claude Trahy, gardien des cordeliers  Auxerre, le publia
partout et mme dans la chaire dclarant que non-seulement l'vque et
grand aumnier avait connu par avance l'attentat projet, mais qu'il
l'avait conseill et que, le meurtre accompli, il avait donn au prince
l'absolution sacramentelle.

Ces calomnies n'eurent que trop d'cho dans la ville o le cordelier
jouissait d'un certain crdit et il russit  prvenir absolument le
populaire et mme une partie de la bourgeoisie contre l'vque que Trahy
hassait parce que les jsuites lui avaient t prfrs pour la
direction du collge. Amyot averti cru prudent d'ajourner son retour et
d'attendre que, par la rflexion, le calme se fit dans les esprits et il
ne se mit en route que plusieurs mois aprs, vers le temps du carme.
Mais les ennemis du prlat avaient continu par leurs discours et mme
par des prdications d'entretenir l'irritation et, le mercredi saint,
lorsqu'Amyot rentra dans sa ville piscopale, il courut par deux fois
risque de la vie; lui-mme nous l'apprend dans le mmoire qu'il crut
devoir crire pour se justifier. La pistole (pistolet) lui fut
prsente  l'estomac par plusieurs fois et il y eut plusieurs coups
d'arquebuse tirs, de sorte qu'il fut oblig pour se sauver la vie
d'entrer promptement dans la maison d'un chanoine et passer de celle-l
dans une autre, pour faire perdre sa trace  ceux qui le poursuivaient.
Sa crainte tait d'autant mieux fonde que sur la place de St-tienne il
avait pu voir et entendre un missaire du cordelier qui, arm d'une
hallebarde, criait  pleine gorge: Courage, soudard, messire Jacques
Amyot est un mchant homme, pire que Henri de Valois. Il a menac de
faire pendre notre matre Trahy; mais il lui en cuira.

L'influence du cordelier et de ses adhrents fut telle que l'vque ne
put officier dans la cathdrale et mme il dut s'abstenir d'assister aux
offices dans les jours les plus solennels; ses ennemis prtendaient et
avaient fait croire qu'il tait excommuni et suspendu _ divinis_ comme
ayant communiqu avec le roi et pour d'autres motifs qu'on ne prcisait
point. Pour ramener  l'obissance les opposants soit du peuple, soit du
clerg, il ne fallut rien moins que des lettres d'absolution en forme
signes du cardinal Cajetan, avec dfense au chapitre comme au frre
Trahy de molester dsormais leur vque. Ces lettres, dates de Paris (6
fvrier 1509), mirent fin  la perscution et le prlat, aprs avoir t
flicit par cinq membres du chapitre au nom de leurs collgues, se vit
rintgr dans toutes ses fonctions et n'eut plus  souffrir de
nouvelles preuves; aussi se fit-il un devoir comme un plaisir de
rsider dans son diocse, ce qui lui fut d'autant plus facile que, par
la mort de Henri III, tous ses liens avec la cour se trouvaient rompus.

Il commena donc, dit l'abb Le Boeuf,  ne plus s'occuper que des
fonctions spirituelles, et ds le 7 mars, jour des Cendres, il reprit
son ancien usage de prcher, sans paratre dconcert ni mu par tout ce
qui tait arriv depuis un an, sans employer les invectives ni les
dclamations contre personne; ce qui parut digne d'admiration  ceux
qui ne le connaissaient pas encore parfaitement. Mais son secrtaire,
continuateur de sa vie, dit que, quoiqu'il ft enclin  la colre,
cependant il se retenait facilement; il n'tait aucunement vindicatif,
et ne savait ce que c'tait que de reprocher  personne les anciennes
fautes. Il passait pour mlancolique, svre et d'un abord difficile;
mais il ne paraissait tel qu' ceux qui le voyaient rarement. Il tait
franc, candide, ingnu, ouvert, parlait librement et sans flatterie, ne
dguisant point aux grands ni aux princes leurs propres dfauts.

Son biographe nous apprend aussi qu'il aimait la musique et qu'tant
dans son palais piscopal, il ne rougissait point de chanter sa partie
avec des musiciens. Un fait assez curieux et qu'il ne faut pas oublier,
c'est que l'invention du bizarre instrument, si longtemps en usage dans
les paroisses sous le nom de _serpent_, fut due  l'un des chanoines
d'Auxerre vers 1590.

Amyot, dont la constitution tait robuste, vcut jusqu' l'ge de
quatre-vingts ans o, min par une fivre lente, il succomba le 6
fvrier 1593, dans les sentiments d'une grande pit. Rouillard nous
donne  propos de ses obsques ce dtail intressant: Comme on le
voulut enterrer au devant du matre-autel de son glise cathdrale, et
qu'on vnt  fouiller, on y trouva une spulture de pierre, vide, en
laquelle autrefois avait t pos le corps d'une comtesse d'Auxerre,
nomme Mathilde, peut-tre Mathilde ou Mahaut de Courtenay, comtesse
d'Auxerre environ l'an 1300; et l fut dpos le corps d'icelui vque,
avec beaucoup de crmonies, pompes et honneurs funbres.

En outre de ce qui revenait  ses hritiers naturels, Amyot fit un assez
grand nombre de legs pieux; il laissa en particulier cinq cents livres 
l'hpital d'Auxerre. Il n'est pas exact d'ailleurs qu'on ait trouv chez
lui beaucoup d'argent ainsi que l'ont prtendu des biographes qui
crivaient longtemps aprs sa mort et dont les assertions ont t trop
facilement acceptes. D'abord, en devenant vque, il avait rsign la
plus grande partie de ses bnfices.  une certaine poque, sans doute,
grce  la munificence des rois ses anciens lves, et aux moluments de
ses hauts emplois, il tait devenu presque riche, mais les premiers
tumultes de la Ligue naissante, en outre de la perscution dont on a
parl, lui firent essuyer de grandes pertes qu'on value au minimum, 
cinquante mille cus. Aussi au mois d'aot 1509, crit-il au duc de
Nevers: Me trouvant, pour le prsent, le plus afflig, dtruit, et
ruin pauvre prtre qui soit, comme je crois, en France... le tout pour
avoir t officier et serviteur du roi; tant demeur nu et dpouill de
tous moyens; de manire que je ne sais plus de quel bois (comme l'on
dit) faire flche, ayant vendu jusqu' mes chevaux pour vivre; et pour
accomplissement de tout malheur, cette prodigieuse et monstrueuse
mort[4] tant survenue, me fait avoir regret  ma vie.

Et prcisment, ces preuves, si pnibles qu'elles fussent, taient
envoyes au digne vque pour le dtacher de ce qui passe et aussi lui
servir d'une sorte d'expiation pour sa proccupation longtemps trop
exclusive (comme on l'a vu), des tudes profanes. Mais nous
appartient-il de l'en blmer nous qui lui devons tant de travaux d'une
utilit si grande au point de vue littraire, et en particulier ces
_Vies des Hommes illustres_, dont la traduction, par le mrite du style,
est devenue un livre original.

Grce au bon Amyot, comme l'appelait Bernardin de St-Pierre, et  sa
langue facile, colore, abondante et qui jaillit  grands flots de la
meilleure source gauloise, le _bon_ Plutarque est pour nous tout
franais et ses hros, grecs et romains, nous sont familiers autant que
ceux de notre pays, voire les contemporains. Pour les lettrs et les
hommes de savoir et d'tude, ce livre est une mine qu'on ne se lasse pas
de fouiller assur d'y trouver toujours quelques nouveau filon. Pour
d'autres lecteurs et en particulier pour les jeunes gens, la traduction
d'Amyot ne serait pas toujours sans inconvnient; car dans sa langue
hardie, qui d'ailleurs tait celle de son temps, il use peu des
priphrases, et certains dtails de moeurs, qui ne sont point  l'honneur
des Grecs et des Romains, nous sont prsents dans toute leur nudit.
Cet inconvnient, qui tient  la consciencieuse fidlit du traducteur
comme  la langue qu'il parlait, nous ne pouvions le dissimuler et
nanmoins nous trouvons, que c'est avec toute raison qu'Amyot a pu dire,
en parlant de son livre, dans son excellente ptre _aux lecteurs_:

Si nous sentons un plaisir singulier  couter ceux qui retournent de
quelque lointain voyage, racontant les choses qu'ils ont vues en trange
pays, les moeurs des hommes, la nature des lieux, les faons de vivre
diffrentes des ntres: et si nous sommes quelquefois si ravis d'aise et
de joie, que nous ne sentons point le cours des heures, en oyant deviser
un sage, disert et loquent vieillard, en la bouche duquel court un flux
de langue plus doux que miel, quand il va rcitant les avant ures qu'il a
eues en ses verts et jeunes ans, les travaux qu'il a endurs et les
prils qu'il a passs: combien plus devons-nous sentir de ravissement,
d'aise et d'bahissement de voir en une belle, riche et vritable
pointure d'loquence, les cas humains reprsents au vif, et les
variables accidents que la vieillesse du temps a produits ds et depuis
l'origine du monde, les tablissements des empires, ruines des
monarchies, accroissements ou anantissements des royaumes, et tout ce
qui oncques a t de plus merveillable par l'univers? le tout
reprsent si vivement qu'en le lisant nous nous sentons affectionns,
comme si les choses n'avaient pas t faites par le pass, ains (_mais_)
se faisaient prsentement et nous en trouvons passionns de joie, de
piti, de peur et d'esprance, ni plus ni moins presque que si nous
tions sur le fait, sans tre en aucune peine ou danger, ains avec le
contentement qu'apporte la rcordation en sret des maux que l'on a
autrefois endurs.

Ailleurs il dit plus loquemment encore:

Au demeurant, quant  ceux qui vont disant que le papier endure tout,
s'il y en a aucuns qui  fausses enseignes usurpent le nom d'historiens,
et qui par haine ou faveur offensent la majest de l'histoire, en y
mlant quelque mensonge, cela n'est point la faute de l'histoire, ainsi
des hommes partiaux qui abusent indignement de ce nom pour dguiser et
couvrir leur passion: ce qui n'adviendra jamais si celui qui crit
l'histoire a les parties qui lui sont ncessairement requises pour
mriter le nom d'historien, qu'il soit dpouill de toute affection,
sans envie, sans haine ni flatterie, vers aux affaires du monde,
loquent, homme de bon jugement, pour savoir discerner ce qui se doit
dire et ce qui se doit laisser, et ce qui nuirait plus  dclarer qu'il
ne profiterait  reprendre et condamner; attendu que sa fin principale
doit tre de servir au public, et qu'il est comme un greffier, tenant
registre des arrts de la cour et justice divine, les uns donns selon
le style et porte de notre faible raison naturelle, les autres
procdant de puissance infinie et de sapience incomprhensible  nous
par-dessus et contre tout discours d'humain entendement, lequel ne
pouvant pntrer jusques au fond des jugements de la divinit, pour en
savoir les motifs et les fondements, en attribue la cause  ne sais
quelle fortune, qui n'est autre chose que fiction de l'esprit de l'homme
s'blouissant  regarder une telle splendeur et se perdant  sonder un
tel abme, comme ainsi soit que rien n'advient, ni ne se fait sans la
permission de Celui qui est justice mme et vrit essentielle, devant
qui rien n'est futur ni pass et qui sait et entend les choses casuelles
ncessairement. Laquelle considration enseigne aux hommes de s'humilier
sous sa puissante main, en reconnaissant qu'il y a une cause premire
qui gouverne supernaturellement, d'o vient que ni la hardiesse n'est
pas toujours heureuse, ni la prudence bien assure.

Si la prose d'Amyot est excellente, exquise, on ne saurait en dire
autant de sa posie. Dans ses rcits il lui arrive assez souvent de
citer les potes, et par un scrupule regrettable, le consciencieux
traducteur croit ne pouvoir le bien faire qu' l'aide du mtre et de la
rime. Mais ses vers, les plus htroclites du monde, tout en se
conformant  la prosodie pour la mesure, sont de ceux qu'aucun vrai
pote n'oserait avouer. Pourtant on sent qu'ils ont d coter
horriblement  leur auteur, et que sur chacun d'eux, bourr de
chevilles, il aura, selon l'expression vulgaire, mais nergique, il aura
su sang et eau. Quelle diffrence avec sa prose si coulante et si
savoureuse! Mais:

    Pour lui Phbus est sourd et Pgase est rtif!

Le bon Amyot eut eu besoin sous ce rapport de prendre conseil de son
royal lve Charles IX, dont les vers charmants  Ronsard sont dignes du
pote.

    L'art de faire des vers, doit-on s'en indigner,
    Doit tre  plus haut prix que celui de rgner.
    Tous deux galement nous portons des couronnes;
    Mais roi, je les reois, pote, tu les donnes.
    Ton esprit enflamm d'une cleste ardeur
    clate par soi-mme et moi par ma grandeur.
    Si du ct des dieux je cherche l'avantage,
    Ronsard est leur mignon et je suis leur image.
    Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
    T'assure les esprits dont je n'ai que les corps;
    Elle t'en rend le matre et te sait introduire
    O le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.

[4] Celle de Henri III, son bienfaiteur.




ANDRIEUX


Andrieux (Franois-Guillaume-Jean-Stanislas), n  Strasbourg, le 6 mai
1759, est connu surtout par des comdies, la pice des _tourdis_ entre
autres, et des contes en vers et en prose dont quelques-uns sont
charmants. Qui n'a lu le _Meunier sans souci_? Par malheur, plusieurs de
ces rcits ne sont point des plus louables, soit pour le fond, soit pour
la forme: ainsi, l'_ptre au Pape_ (1790); la _Querelle de saint Roch
et de saint Thomas_ (1792); la _Bulle d'Alexandre VI_ (1802). Tout cela
se sent trop de l'esprit du temps, de l'esprit du dix-huitime sicle
dont le pote partageait les prjugs. Il est juste de dire que ces
pices, parues dans divers recueils priodiques de l'poque, n'ont point
t comprises par Andrieux dans la collection de ses oeuvres.

Professeur pendant trente annes au Collge de France, dit un
biographe[5], il a form plusieurs gnrations d'hommes qui, en diverses
carrires, ont illustr la France. Il fut jug intgre, lgislateur sans
ambition, pote aimable, joyeux auteur. C'est de lui ce beau vers
inspir par Ducis, son ami:

    L'accord d'un beau talent et d'un beau caractre.

Andrieux mourut  Paris, le 9 mai 1833. Quoique dj malade, il se
refusait  quitter sa chaire:

--Un professeur doit mourir en professant, rpondait-il au mdecin qui
lui parlait de repos. C'est mon seul moyen d'tre utile maintenant:
qu'on ne me l'enlve pas; si on me l'te, il faut donc me rsoudre 
n'tre bon  rien.

--Vous y prirez!

--Eh bien! c'est mourir au champ d'honneur.

Sa parole tait simple, spirituelle, malicieuse quelquefois, jamais
maligne et toujours empreinte d'une exquise urbanit, a dit M. Berville
dans sa notice... Nul ne contait mieux, ne lanait mieux une saillie,
ne relevait mieux son discours par le charme du dbit et par la vivacit
d'une pantomime expressive..... Aussi deux heures avant la leon, toutes
les places taient prises.

Cependant ni l'indpendance ni la fermet ne manquaient au besoin  son
caractre. Aprs avoir fait partie du Conseil des Cinq-Cents (1798),
membre du Tribunat (1800), il fit dire de lui au premier Consul:

Il y a dans Andrieux autre chose que des comdies.

Un jour, Bonaparte se plaignant devant lui des hostilits du Tribunat,
qui se montrait souvent oppos aux actes de son administration, Andrieux
rpondit avec son fin sourire:

Vous tes de la section de mcanique ( l'Institut), et vous savez
qu'on ne s'appuie que sur ce qui rsiste.

Rendu  la vie prive par la suppression du Tribunat (19 aot 1807),
Andrieux s'en consola en disant: J'ai rempli des fonctions importantes
que je n'ai ni dsires ni demandes, ni regrettes; j'en suis sorti
aussi pauvre que j'y tais entr, n'ayant pas cru qu'il me ft permis
d'en faire des moyens de fortune et d'avancement. Je me suis rfugi
dans les lettres, heureux d'y retrouver un peu de libert, de revenir
tout entier aux tudes de mon enfance et de ma jeunesse, tudes que je
n'ai jamais abandonnes, mais qui ont t l'ordinaire emploi de mes
loisirs, qui m'ont procur souvent du bonheur et m'ont aid  passer les
mauvais jours de la vie.

Ces _mauvais jours_ ils taient pour Andrieux la consquence de la
suppression de son emploi, car sans fortune et pre de famille, ayant 
sa charge, avec de jeunes enfants, une mre et une soeur, il se trouvait
dans une situation fort difficile. C'est alors que Fouch, ministre de
la police, qui en fut instruit, l'ayant fait venir, lui offrit une place
de censeur en ajoutant:

--On ne peut craindre avec moi que la censure dgnre en inquisition.
Ce ne sera qu'une censure _anodine_. Je ne prtends nullement comprimer
la pense: les ides librales se sont rfugies dans mon ministre.

--Tenez, citoyen ministre, rpondit Andrieux, mon rle est d'tre pendu,
non d'tre bourreau.

Et il sortit.  quelque temps de l eut lieu la proclamation de
l'Empire. Un matin, une voiture  la livre impriale s'arrte devant la
modeste habitation dont Andrieux tait un des locataires. Un personnage
en descend, devant lequel la porte s'ouvre, et,  la grande surprise
d'Andrieux, on annonce:

--Son Altesse le prince Joseph Napolon!

Collgue d'Andrieux au Corps lgislatif, et d'habitude assis prs du
futur acadmicien avec lequel il aimait  s'entretenir, Joseph, dans la
prosprit, ne l'avait point oubli. Allant  lui de l'air le plus
affectueux et serrant sa main, il lui dit:

Il me tombe sur les bras une grande fortune, il faut que mes amis
m'aident  en faire bon usage.

Andrieux fut nomm bibliothcaire du prince avec 6,000 francs
d'appointements; puis membre de la Lgion d'honneur; deux ans aprs, il
devint bibliothcaire du Snat et professeur de grammaire et
belles-lettres  l'cole polytechnique. En 1814, il fut nomm professeur
de littrature au Collge de France.

Andrieux n'oublia jamais  qui il tait redevable de son heureuse
situation. Le portrait de Joseph avait la place d'honneur dans son
cabinet, et tous les ans ses lettres venaient tmoigner de sa fidle et
pieuse gratitude en portant au bienfaiteur le souvenir de l'oblig. Dans
le _Dialogue entre deux journalistes sur les mots Monsieur et Citoyen_
(1797), Andrieux parle ainsi de lui-mme.

    Mon esprit n'admet rien qui soit exagr,
    Et j'ai mme eu l'affront qu'on me crt modr.

On peut juger par ces deux vers de la nature de son talent et l'on ne
s'tonnera pas si nous ajoutons, qu'aujourd'hui la forme chez lui parat
un peu dmode.

[5] _Biographie Universelle_




D'ASSAS ET DESILLES

I

D'ASSAS.


D'Assas (chevalier), natif du Vigan, tait capitaine au rgiment
d'Auvergne. Pendant la nuit du 15 au 16 octobre 1760, il commandait prs
de Closter-Camp, en Westphalie, une garde avance. Sorti vers l'aube
pour inspecter les postes, il tomba tout  coup au milieu d'une division
ennemie qui se glissait silencieusement  travers les bois pour
surprendre l'arme franaise endormie dans ses campements. Le capitaine
d'Assas se voit aussitt entour; les pes et les baonnettes se
croisent sur sa poitrine, en mme temps qu'une voix  l'accent imprieux
et menaant murmure  ses oreilles:

--Pas un cri, pas un mot, ou vous tes mort!

Se taire cependant pour d'Assas c'tait compromettre le salut de l'arme
franaise que l'ennemi ne pouvait manquer de surprendre. Le chevalier
l'a compris et il n'hsite pas; d'une voix clatante qui retentit dans
les plus lointaines profondeurs du bois et que l'cho porte soudain aux
avant-postes franais, il s'crie:

-- moi, d'Auvergne, voil l'ennemi!

 l'instant, il tombe la poitrine crible de blessures, il tombe, mais
en tournant les yeux vers le ciel dont la justice ne refuse jamais sa
rcompense  l'hroque accomplissement du devoir. Et sur la terre aprs
lui, avec ce magnanime exemple qui gale s'il ne les surpasse les traits
les plus sublimes de l'antiquit trop vante, d'Assas laissait un renom
immortel; car tant que la France sera la France, tant que dans nos
armes le patriotisme et le dvouement seront en honneur, le souvenir du
hros de Closter-Camp fera palpiter les coeurs gnreux.

D'Assas n'avait point de fortune; une pension de 1,000 livres fut
assure  sa famille. Cette pension, la Rvolution, qui parlait si haut
de patriotisme, eut l'indignit de la supprimer, mais les terroristes
balays, elle fut rtablie.


II

DESILLES.

Au nom de d'Assas, il nous semble juste d'associer celui de Desilles,
beaucoup moins populaire, et qui cependant mritait de conserver la
clbrit dont il a joui nagure, mais trop peu de temps. Car le
dvouement de Desilles ne fut pas moins admirable, sinon plus admirable
que l'hrosme de d'Assas, puisqu'il fut conseill par la rflexion, et
se produisit dans des circonstances singulirement difficiles et
douloureuses. Comme on l'a dit, plt  Dieu qu'il et eu alors un plus
grand nombre d'imitateurs!

Aprs la fdration du 14 juillet 1790, l'arme, ce fut le grand malheur
de l'poque, se vit travaille par l'esprit d'insubordination.  Nancy,
notamment, la garnison, compose de trois rgiments, ceux du
_Mestre-de-Camp_, de _Chteauvieux_ et de _Roi-Infanterie_, se mit en
pleine rvolte. Desilles (Antoine-Joseph-Marc), n  Saint-Malo le 7
mars 1767, et par consquent g de vingt-trois ans seulement, tait
officier dans le dernier de ces rgiments, mais absent par suite d'un
cong.  peine a-t-il appris ce qui se passe  Nancy que, malgr les
larmes de sa mre et de ses soeurs tourmentes de cruels pressentiments,
il repart en poste pour sa garnison et vient rejoindre sa compagnie dans
l'esprance de la ramener ou de la maintenir dans le devoir, tout au
moins d'empcher les violences et les excs. Le 31 aot, le marquis de
Bouill,  la tte de troupes peu nombreuses, mais sur lesquelles il
pouvait compter, se prsente devant la place. Avant d'en venir 
l'_ultima ratio_, il voulut essayer des ngociations qui paraissaient
devoir aboutir, lorsque les meneurs, inquiets de voir les dispositions
meilleures de la populace et des soldats, s'efforcrent de raviver la
sdition, et par des calomnies et des mensonges, les provoqurent 
commencer les hostilits.

--Feu, feu, sur ces brigands! balayez-nous cette canaille! criaient-ils
aux artilleurs qui se tenaient mche allume devant une pice charge 
mitraille, tandis qu'on voyait s'avancer, l'arme au bras, croyant tout
arrang, l'avant-garde de Bouill, compose de gardes nationaux et de
Suisses.

Un artilleur, trop docile  la voix des furieux, approche du canon la
mche enflamme, qu'un officier, Desilles, lui arrache des mains, en
mme temps qu'il se prcipite devant la bouche du canon en criant d'une
voix vibrante:

--Mes amis,  quoi pensez-vous? ne tirez pas! ce sont des braves comme
vous, des compatriotes, des frres! L'Assemble nationale les envoie;
voulez-vous dsobir, dshonorer notre drapeau?

Vaines supplications! on l'arrache violemment du canon, mais il se
prcipite aussitt sur une pice de vingt-quatre  laquelle on allait
mettre le feu et s'asseoit sur la lumire en se cramponnant des deux
mains au bronze et murmurant:

--Non, non, vous me tuerez plutt! Au nom de la France, mes amis, ne
permettez pas cette guerre fratricide, impie...

Il n'achve pas. Quatre coups de feu partis de divers cts,
l'atteignent  la fois! Tomb du canon, foul aux pieds, menac par les
baonnettes, il est enlev tout sanglant par un brave garde national du
nom de Hoener, qui lui fait un rempart de son corps. Cependant, dit
Bouill dans ses _Mmoires_, les canons partent et jettent par terre
cinquante ou soixante hommes de l'avant-garde; le reste, suivi des
grenadiers franais, se prcipite avec furie sur les canons, ils s'en
emparent ainsi que de la porte de Stainville que ces canons
dfendaient, et facilitent le passage aux troupes. L'insurrection put
ainsi tre rprime.

Cependant le jeune Desilles, transport dans une maison voisine, vit
poser le premier appareil sur ses blessures qu'on jugeait des plus
graves, mais non pas peut-tre mortelles. Illusion, hlas! aprs six
semaines de souffrances cruelles, il succomba (17 octobre 1790), consol
du moins sur son lit de douleur par les esprances chrtiennes et par
des tmoignages universels de sympathie. Le roi Louis XVI lui avait fait
remettre la croix de chevalier de Saint-Louis, en mme temps que
l'Assemble nationale, par l'organe de son prsident, lui adressait ses
flicitations. De Saint-Malo, pareillement une dputation arrivait pour
tmoigner  Desilles des sentiments de ses compatriotes. D'un bout de la
France  l'autre, l'cho faisait retentir son nom, acclam avec
enthousiasme, mais autour duquel bientt le silence se fit, quand
tonnrent les refrains de la _Carmagnole_ et du _a ira_ et que le
peuple gar, frntique, prodiguant ses bravos  de monstrueuses
apothoses, conduisait un Marat au Panthon pour le prcipiter plus tard
 l'gout.

Pour en revenir  Desilles, on regrette que les _Mmoires de Bouill_
consacrent si peu de lignes  son sublime dvouement.

Des soldats, qui n'avaient pas suivi leurs drapeaux, se prennent de
querelle avec mon avant-garde compose de Suisses. Ils veulent faire feu
sur elle de plusieurs pices de canon charges  cartouches qu'ils
avaient places  l'entre de la porte. Un jeune officier du rgiment du
roi, nomm Desilles, les arrte quelque temps. Il se met devant la
bouche du canon, ils l'en arrachent; il s'assied sur la lumire d'un
canon de vingt-quatre, ils le massacrent...

Et c'est tout, mais ce n'est pas assez assurment! On a peine 
comprendre qu'un ancien chef d'arme passe aussi rapidement, je pourrais
dire lgrement, sur ce sublime pisode. On s'tonne que, domin par je
ne sais quelle proccupation, il n'ait pas eu davantage  coeur de mettre
en relief et de glorifier, pour l'exemple, l'hrosme de ce martyr de
l'honneur et de la discipline militaire.

Voici de la mme poque  peu prs, un trait d'autant plus admirable que
son auteur est rest volontairement inconnu.

Un grenadier garde-franaise sauve de la mort son chef dont le peuple
croyait avoir beaucoup  se plaindre.

Grenadier, quel est ton nom? demande le duc de Chtelet reconnaissant.

--Colonel, rpond le soldat, mon nom est celui de tous mes camarades.
Nous nous appelons: le Rgiment.




HUGUES AUBRIOT


Non seulement le nom de ce clbre prvt de Paris a t donn  l'une
des rues nouvelles de la capitale mais sa statue est une de celles qui
dcorent la faade de l'Htel de Ville. Ces honneurs, Aubriot les
mrite, d'aprs les historiens, en dpit de graves reproches qui psent
sur sa mmoire. Venu de Dijon, o il tait n,  Paris, et recommand
par le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, son seigneur, il se fit
remarquer du roi Charles V qui, satisfait de ses premiers services, le
nomma, vers 1364, prvt et capitaine de Paris. Dans ce poste
considrable, qu'il occupa durant dix-sept annes, Aubriot tmoigna
d'une activit rare et d'un caractre nergique et rsolu, trop mme
parfois peut-tre.

Non-seulement il fit excuter des travaux en grand nombre pour la
dfense comme pour la salubrit de la capitale, mais  ces travaux il
employa de gr ou de force les vagabonds et les malfaiteurs si nombreux
dans la ville depuis les troubles du rgne prcdent. Grce  une police
svre et vigilante, les voleurs disparurent et les bourgeois honntes
ne craignirent plus de s'aventurer, mme le soir, dans les rues de la
capitale.

Les tapages des coliers de l'Universit, trop enclins parfois  abuser
de leurs privilges, durent cesser, mais le prvt, dans la rpression
des abus, ne tint pas assez compte des droits tablis, des exigences du
temps et montra parfois plus de passion que de prudence.

Il fit dfense aux marchands de vendre ou de prter des armes aux
coliers, sans sa permission expresse; mais de plus, pour arrter les
incursions de ces derniers, il construisit, au bout du pont
Saint-Michel, le petit Chtelet, dans lequel il fit creuser deux cachots
qu'il appelait par drision le clos _Bruneau_ et la _rue de Fouarre_.

L'Universit, traite plusieurs fois avec peu d'gards par le prvt,
vit l, et pas  tort, sans doute, une nouvelle injure  son adresse, et
la perte d'Aubriot fut rsolue. Pour son malheur, malgr ses grandes
qualits comme administrateur, Aubriot n'avait pas su se concilier
l'estime des honntes gens par une vie exemplaire et bien au contraire.
Tout en faisant la part des exagrations, il ne semble pas douteux qu'il
y eut trop de vrit dans les accusations si graves qui s'levrent de
divers cts  la fois contre lui, et que nous trouvons reproduites dans
le _Laboureur_ et Jean Juvnal des Ursins, crivains contemporains.
Voici ce que nous lisons dans l'_Histoire de Charles VI, roi de France_,
par le dernier:

Hugues Aubriot, natif de Bourgogne, lequel, par le moyen du duc
d'Anjou, fut fait prvt de Paris, estoit et si avoit un grand
gouvernement des finances. Il fit plusieurs notables difices  Paris,
le pont Saint-Michel, les murs de devers la bastille Saint-Antoine, le
Petit-Chastelet et plusieurs autres choses dignes de grande mmoire.
Mais, sur toutes choses, avoit, en grande irrvrence les gens d'glise,
et principalement l'Universit de Paris. Et tellement que secrtement on
fit enqueste de son gouvernement et de sa vie qui estoit trs-orde et
deshonneste en toute ribaudise,  decevoir femmes, et ne croyoit point
le saint sacrement de l'autel, et s'en moquoit et ne se confessoit point
et estoit un trs mauvais catholique. En plusieurs et diverses hrsies
estoit encouru et ne craignoit aucune puissance pour ce qu'il estoit
fort en la grce du roy et des seigneurs. Toutefois fut fort poursuivi
par l'Universit et gens d'glise, tellement qu'on le prit et
emprisonna-t-on, et  la fin fut content de se rendre prisonnier s
prisons de monsieur l'evesques de Paris. Et fut examin sur plusieurs
points, lesquels il confessa, et fut trouv par grands clercs  ce
cognoissans qu'il estoit digne d'tre brl. Mais  la requeste des
princes, cette peine lui fut relasche, et seulement aux parvis
Notre-Dame fut publiquement presch et mitr par l'vque de Paris,
vestu en habit pontifical, et fut dclar en effet estre de la loy des
Juifs et contempteur des sacrements ecclsiastiques et avoir encouru les
sentences d'excomuniement qu'il avoit par longtemps contemnes et
mprises. Et le condamna-t-on  estre perptuellement en la fosse au
pain et  l'eau.

Il fut enferm dans un des cachots de cette mme Bastille qu'il avait
fait construire; de l, dit-on, transfr dans les prisons de l'vque
de Paris. Mais l'anne suivante (1382), lors de l'insurrection
populaire, dite des Maillotins, il fut dlivr et vinrent (les mutins),
aux prisons de l'vque de Paris, et rompirent tout, et dlivrrent
ceux qui estoient, et mesmement Hugues Aubriot, qui estoit condamn
comme dit est; et lui fut requis qu'il fust leur capitaine, lequel le
consentit mais la nuit s'en alla... Et le lendemain vinrent  l'hostel
de Hugues Aubriot, et le cuidoient (pensaient) trouver pour le faire
leur capitaine. Et quand ils virent qu'il n'y estoit pas, furent comme
enrags et desplaisans, et commencrent  entrer en fureur, et vouloient
aller abattre le pont de Charenton.

Aubriot, qui n'avait eu que le tort d'exagrer le principe d'autorit et
qui  aucun prix ne voulait jouer le rle de Marcel et se faire chef de
rvolts, ayant quitt Paris dans la nuit mme de sa dlivrance, se
retira dans son pays natal  Dijon, et il y mourut peu de temps aprs,
1382 ou 1383.--D'aprs sa conduite dans cette dernire priode de sa
vie, on peut croire que son repentir tait sincre et qu'il y persvra
jusqu' la fin.




SYLVAIN BAILLY

I


Bailly, clbre comme savant avant la Rvolution est aujourd'hui connu
surtout par sa fin tragique.  peine g de vingt-quatre ans[6], il
comptait dj parmi les astronomes distingus. lu membre de l'acadmie
des sciences  l'ge de vingt-sept ans (1763), il devint plus tard
membre de l'acadmie franaise, (1783) et deux ans aprs de celle des
inscriptions et belles-lettres. Ces distinctions, il les devait  ses
publications littraires et scientifiques encore que les dernires
surtout aux yeux des juges comptents aient aujourd'hui perdu beaucoup
de leur valeur.

Bailly par des tudes opinitres avait acquis beaucoup d'instruction;
mais il avait le jugement faux ou du moins sujet  s'garer en
poursuivant des systmes qui ne sont fonds sur rien de prcis. Son
_Histoire de l'astronomie_ est un vritable roman de physique dont le
but est de faire le monde trs vieux contrairement aux crivains, sacrs
et profanes, qui en ont dtermin l'ge, en opposition, d'ailleurs avec
l'aspect du globe et les dcouvertes de la gologie. Qui pourra
concevoir en effet la possibilit d'une rvolution qui aura transport
la Sibrie des rgions quinoxiales aux rgions polaires; qui trouvera
comme lui dans les Samoydes les pres des sciences et des arts? Son
histoire de l'astronomie indienne n'est pas moins remplie de paradoxes,
il en est de mme des _Lettres de l'Atlantide_ et sur l'origine des
sciences. Aussi, tout en reconnaissant en lui de l'imagination, de la
science et le talent d'crire, les savants de son temps appelrent ses
systmes astronomiques: Les _Rveries de Bailly_[7].

La rputation d'honntet de Bailly le fit nommer, en 1786, membre de la
commission charge d'inspecter les hpitaux. Le rapport de Bailly choisi
par ses collgues pour tenir la plume, n'est pas le moins intressant de
ses ouvrages, quoiqu'il attriste profondment par la rvlation d'un
tat de choses qui nous semble aujourd'hui monstrueux. D'abord quand les
commissaires se prsentent  l'Htel-Dieu afin d'examiner par eux-mmes
l'tablissement o les abus leur avaient t particulirement signals,
la porte leur est refuse. Nous avions besoin de divers lments, nous
les avons demands, aussi bien qu'une personne qui pt nous guider et
nous instruire; _nous n'avons rien obtenu_.

Quelle tait donc l'autorit, dit Arago[8], qui se permettait ainsi de
manquer aux plus simples gards envers des commissaires investis de la
confiance du roi, de l'acadmie et du public? Cette autorit se
composait de divers administrateurs (le type, dit-on, n'est pas
entirement perdu) qui regardaient les pauvres comme leur patrimoine,
qui leur consacraient une activit dsintresse mais improductive; qui
souffraient impatiemment toute amlioration dont le germe ne s'tait pas
dvelopp dans leur tte ou dans celles de quelques hommes philanthropes
par naissance ou par privilge d'emploi.

Malgr ce mauvais vouloir, la commission put remplir sa mission: ce
qu'elle fit avec une conscience qui n'avait d'gale que sa patience et
sa fermet. Quelques extraits seulement du rapport de Bailly, analys
par Arago, suffiront pour montrer si la susceptibilit des
administrateurs tait lgitime.

En 1786, on traitait  l'Htel-Dieu les infirmits de toute nature....
tout tait admis, mais aussi tout prsentait une invitable confusion.
Un malade arrivant tait souvent couch dans le lit et les draps du
galeux qui venait de mourir.

L'emplacement rserv aux fous tant trs restreint, deux de ces
malheureux couchaient ensemble. Deux fous dans les mmes draps! L'esprit
se rvolte en y songeant.

Dans la salle St-Franois, exclusivement rserve aux hommes atteints
de la petite vrole, il y avait quelquefois, faute de place, jusqu' six
adultes ou huit enfants dans un lit qui n'avait pas 1 mtre 1/2 de
large.

Les femmes atteintes de cette affreuse maladie se trouvaient runies,
dans la salle Ste-Monique,  de simples fbricitantes; celles-ci
taient livres comme une invitable proie  la hideuse contagion dans
le lieu mme o, pleines de confiance, elles avaient espr recouvrer la
sant.

Les femmes enceintes, les femmes en couche taient galement entasses
ple-mle sur des grabats troits et infects.

... Dans l'tat habituel, les lits de l'Htel-Dieu, des lits qui
n'avaient pas 1 mtre 1/2 de large, contenaient quatre et souvent six
malades; ils y taient placs en sens inverse: les pieds des uns
rpondaient aux paules des autres; ils n'avaient chacun pour leur
quote-part que 25 centimtres.... Aussi se concertaient-ils, tant que
leur tat le permettait, pour que les uns restassent levs dans la
ruelle pendant une partie de la nuit, tandis que les autres dormaient.

... Tel tait l'tat normal de l'ancien Htel-Dieu. Un mot, un seul mot
dira ce qu'tait l'tat exceptionnel (en temps d'pidmie); alors on
plaait des malades jusque sur les ciels de ces mmes lits o nous avons
trouv tant de souffrances, tant de lgitimes maldictions...

Combien d'autres dtails non moins tristes, par exemple, relatifs  la
salle des oprations et sur lesquels nous glissons pour ne pas trop
attrister le lecteur.

 qui, d'ailleurs, imputer la longue dure de cette organisation
vicieuse, inhumaine?  la vulgaire toute puissance de la routine, 
l'ignorance! s'crie Arago s'appuyant des conclusions de Bailly qui dit
avec tous les mnagements que la circonstance exigeait:

L'Htel-Dieu existe peut-tre depuis le VIIe sicle, et si cet hpital
est le plus imparfait de tous, c'est parce qu'il est le plus ancien. Ds
les premiers temps de cet tablissement, on a cherch le bien, on a
dsir s'y tenir, et la constance a paru un devoir. De l, toute
nouveaut utile a de la peine  s'y introduire; toute rforme est
difficile; c'est une administration nombreuse qu'il faut convaincre;
c'est une masse norme qu'il faut remuer.

L'normit de la masse  remuer ne dcouragea pas les commissaires de
l'Acadmie. Aussi, grce  leur nergique persistance, les choses
changrent, nos hpitaux furent rforms, transforms, et c'est avec
toute justice et vrit qu'Arago a pu dire nagure: Chaque pauvre est
aujourd'hui couch seul dans un lit, et il le doit principalement aux
efforts habiles, persvrants, courageux de l'Acadmie des sciences. Il
faut que le pauvre le sache et le pauvre ne l'oubliera pas.

Hlas! il fut trop prompt  l'oublier, au contraire, en ce qui concerne
Bailly du moins, dont la triste destine prouve une fois de plus quel
fond il faut faire sur la popularit, avec la terrible mobilit des
multitudes, si promptes  subir toutes les influences, et qui, elles
aussi, tournent au moindre vent. Bailly en fit la cruelle exprience et
combien ne dut-il pas regretter souvent d'avoir cd, qui sait  quelle
tentation fatale d'ambition? au lieu de se contenter de la gloire
modeste de savant et de lettr,  l'exemple de son matre l'astronome
Lacaille dont on a dit qu'il tait le calculateur le plus courageux et
l'observateur le plus zl, le plus actif, le plus assidu qui ait jamais
exist, et avec cela doux, simple, gai, gal avec ses amis; l'intrt
ni l'ambition ne le tentrent jamais; il sut se contenter de peu, sa
probit faisait son bonheur, les sciences ses plaisirs, et l'amiti ses
dlassements.


II

L'impression que Bailly avait reue de sa visite dans les hpitaux et la
constatation trop facile des normes abus qui, par le laps du temps, s'y
taient introduits, tout probablement contriburent  l'entraner vers
les opinions nouvelles comme on disait  la veille de la rvolution.
Dans l'ordre social aussi, beaucoup d'abus existaient qui appelaient
l'oeil investigateur et la sollicitude de l'homme d'tat s'il s'en fut
rencontr alors un digne de ce titre soit dans les conseils de la
couronne soit dans l'assemble runie d'abord sous le titre d'tats
gnraux. Mais, parmi les honntes gens, il ne se trouvait gure que des
utopistes ou des hommes  ides fausses, et politiquement peu pratiques
comme Bailly, entrans tout d'abord par un zle sincre, mais non pas
peut-tre exempt de vanit et de prsomption,  des exagrations dont
ils comprirent la porte plus tard, s'ils la comprirent, et qui, par
leur tmraire confiance, ne devaient pas tarder  tout compromettre.

Lors de la convocation des tats gnraux, Bailly, nomm d'abord grand
lecteur, fut lu dput de Paris le 12 mai et le langage qu'il tint 
cette occasion d'aprs ses _Mmoires_, prouve les sentiments qui
l'animaient: La nation doit se souvenir qu'elle est souveraine et
matresse de tout ordonner..., ce n'est pas quand la raison s'veille
qu'il faut allguer d'anciens privilges et des prjugs absurdes... je
louerai les lecteurs de Paris qui les premiers ont conu l'ide de
faire prcder la Constitution franaise de la Dclaration des droits de
l'Homme.

C'tait faire un peu vite bon march de toute autorit mme la plus
lgitime et l'on sent trop dans ce langage le bourgeois gonfl de sa
soudaine importance qui faisait dire  Bailly avec un tonnement naf,
en entrant, le 21 avril, dans la salle des Feuillants: Je crus respirer
un air nouveau et je regardai comme un phnomne d'tre quelque chose
dans l'ordre politique par ma seule qualit de citoyen.

Le 3 juin 1789, Bailly fut nomm doyen ou prsident des communes. Lors
de la sance royale du 23, Louis XVI qui, avec tant de grandes vertus,
manquait de la premire qualit de l'homme d'tat, la dcision, termina
son discours en disant: Je vous ordonne, messieurs, de vous sparer
tout de suite.

Les membres des deux premiers ordres pour la plus grande partie,
s'inclinant devant cette expression de la volont royale, se retirrent
pendant que les dputs des communes restaient tranquillement  leurs
places. Le grand matre des crmonies l'ayant remarqu, s'approcha de
Bailly, et lui dit:

--Vous avez entendu l'ordre du roi, monsieur.

--Je ne puis pas ajourner l'assemble sans qu'elle ait dlibr,
rpondit Bailly.

--Est-ce bien l votre rponse et dois-je en faire part au roi?

--Oui, monsieur! rpliqua le prsident, et s'adressant aussitt aux
dputs qui l'entouraient: Il me semble, dit-il, que la Nation
assemble ne doit pas recevoir d'ordre.

Ce langage ne peut tonner de la part de celui qui, trois jours avant,
prsidait la fameuse sance dite du Jeu de Paume.

Le surlendemain de la prise de la Bastille, Bailly, venu de Versailles 
Paris, comme membre de la dputation envoye pour rtablir l'ordre, fut
proclam d'enthousiasme maire de Paris, en mme temps que Lafayette
tait nomm commandant gnral de la garde nationale. Bailly, toujours
un peu naf, dit au sujet de cette nomination:

Je ne sais pas si j'ai pleur, je ne sais pas ce que j'ai dit; mais je
me rappelle que je n'ai jamais t si tonn, si confondu et si
au-dessous de moi-mme. La surprise ajoutant  ma timidit naturelle
devant une grande assemble, je me levai, je balbutiai quelques mots
qu'on n'entendit pas, que je n'entendis pas moi-mme, mais que mon
trouble plus encore que ma bouche rendit expressifs. Un autre effet de
ma stupidit subite, c'est que j'acceptai _sans savoir de quel fardeau
je me chargeais_[9].

Le nouveau maire de Paris, en effet, le jour mme de sa nomination put
constater que d'une visite faite  la halle et chez tous les
boulangers, il rsultait que les approvisionnements en grains et farines
seraient entirement puiss en trois jours. Le lendemain tous les
prposs  l'administration des farines avaient disparu.

Ce fut l, pendant les deux annes que Bailly resta en fonctions, sa
continuelle et pnible proccupation, celle de veiller 
l'approvisionnement d'une population de 800,000 mes que le besoin
pouvait pousser aux derniers excs alors surtout que l'ignorance, la
prvention portaient si facilement la multitude  croire qu'il y avait
calcul, dessein prmdit de l'affamer. Mais quoi! ce n'tait pas
seulement prvention rsultant de l'ignorance; car cette dtestable
calomnie, Marat, l'ennemi acharn de Bailly, ne se lassait pas de la
rpter dans sa feuille immonde. Chaque matin aussi, sur tous les tons,
l'infme rptait: _Que Bailly rende ses comptes!_ alors que la probit
du maire de Paris devait tre  l'abri de tout soupon. Dans l'Assemble
nationale mme, ces odieuses provocations trouvaient des chos et du
haut de la tribune (le 15 juillet 1789) Mirabeau laissait tomber ces
paroles qu'Arago qualifie si justement d'incendiaires:

Henri IV faisait entrer des vivres dans Paris assig et rebelle, et
des ministres pervers interceptent maintenant les convois destins pour
Paris affam et soumis.

Nanmoins ce ne fut qu'aprs la fuite du roi,  Varennes, que la
popularit de Bailly parut srieusement atteinte. On l'accusait, ainsi
que Lafayette, de complicit tout au moins indirecte dans le dpart. De
l, dans Paris, travaill par les meneurs, une effervescence croissante,
de violentes et continuelles agitations qui aboutirent  l'meute du 17
juillet 1791, au Champ de Mars o une foule immense s'tait donn
rendez-vous devant l'autel de la Patrie, pour signer la ptition
rclamant la dchance de Louis XVI. Le maire de Paris, tous les moyens
de conciliation puiss, voyant que la runion prenait un caractre de
plus en plus menaant, aprs avoir demand les ordres de l'Assemble,
convoque la garde nationale, et  la tte de la municipalit, se
prsente devant la foule qu'il somme  plusieurs reprises, mais
inutilement de se retirer. Il fallut avoir recours  la force, le
drapeau rouge est dploy, les gardes nationaux font usage de leurs
armes, le sang coule, et l'meute se disperse en laissant sur le carreau
un certain nombre de victimes, nombre qui, comme toujours, fut exagr.

Ds lors c'en tait fait de la popularit de Bailly qui trois mois
aprs, quittant la mairie (12 novembre 1791), se retira d'abord 
Chaillot, puis  Nantes; mais l, chose triste  dire, le pouvoir
central, alors aux mains des Girondins, le mit en surveillance et une
lettre de Roland, ministre de l'intrieur, lui annona que le
gouvernement lui retirait le logement que, depuis cinquante ans, sa
famille occupait au Louvre. En mme temps on l'obligeait  payer une
somme de 6,000 livres,  titre d'indemnit, pour le loyer de l'htel
qu'il avait occup comme maire de Paris. C'tait pour lui la ruine et il
ne s'acquitta qu'en vendant sa bibliothque et sa maison de Chaillot. Et
les temps menacrent bientt de devenir pires par la prdominance, dans
l'Assemble, des partis violents. Aussi l'un de ses amis, M. de Casaux,
offrit  Bailly, le supplia mme, de prendre passage  bord d'un petit
btiment qu'il avait frt pour sa famille:

Nous nous rendrons d'abord en Angleterre, lui dit M. de Casaux; si
vous le prfrez, nous irons passer notre exil en Amrique. N'ayez aucun
souci, j'ai de la fortune; je puis sans me gner pourvoir  toutes les
dpenses. Il est sage de fuir une terre qui menace de dvorer ses
habitants.

Bailly, malgr les instances de sa femme, refusa: Depuis le jour,
rpondit-il, o je suis devenu un personnage public, ma destine se
trouve invariablement lie  celle de la France; jamais je ne quitterai
mon poste au moment du danger. En toute circonstance, la patrie pourra
compter sur mon dvouement. Quoiqu'il doive arriver, je resterai.

Le 6 juillet 1793, Bailly quittait Nantes pour aller habiter Melun o
Laplace, son ami, lui avait offert l'hospitalit. Par malheur, peu de
jours avant, une division de l'arme rvolutionnaire tait venue occuper
la ville. Bailly, reconnu en arrivant par un soldat, fut somm par
celui-ci de le suivre  la mairie. Mis en tat d'arrestation, puis, par
un ordre du comit du salut public, conduit  Paris et crou  la
Force, il en sortit quelque temps aprs, sous bonne escorte, cit comme
tmoin dans le procs de Marie Antoinette. Mais sa conduite, dans cette
circonstance, ne fut pas celle qu'espraient, le jugeant d'aprs eux,
les ennemis de la reine. Non-seulement il s'inclina devant elle avec
l'air du profond respect, mais en entendant certaines imputations
odieuses de l'acte d'accusation, il ne put retenir le cri de son
indignation et qualifia, comme elles le mritaient, ces excrables
calomnies. Cet acte courageux, qui effaait bien des fautes, ne lui fut
pas pardonn par les hommes de la Terreur. Un mois aprs, traduit devant
le tribunal rvolutionnaire, il fut condamn  prir sur l'chafaud.
Ramen  la conciergerie, o il resta pendant deux jours encore, Bailly
conserva son calme et sa fermet, et par son langage mme, on peut
croire que revenu de bien des illusions, dsabus de beaucoup d'erreurs,
il se prparait srieusement  la mort. Quelques-uns de ses compagnons
de captivit, se plaignant avec amertume et dans un langage qui semblait
trahir une sorte de regret d'tre rests honntes:

Consolez-vous, leur dit-il, il y a une si grande distance entre la mort
et l'homme de bien et celle du mchant que le vulgaire n'est pas capable
de la mesurer.

Le 12 novembre eut lieu l'excution, cette excution qui est un des
pisodes les plus lamentables de nos annales, mais qu'il faut rappeler
pour la leon de tous et afin que l'horreur et l'pouvante que soulvent
de telles atrocits en rendent  tout jamais le retour impossible. Parmi
les nombreuses versions qui ont t donnes de ce tragique vnement,
nous choisirons de prfrence celle de Franois Arago dont le tmoignage
n'est pas suspect; car, aprs une enqute minutieuse, tout en s'tudiant
 rester impartial, par un motif sans doute honorable, il cherche 
diminuer plutt qu' augmenter l'horreur de la scne: La vrit, la
stricte vrit, dit-il, n'tait-elle pas assez dchirante? Fallait-il,
sans preuves d'aucune sorte, imputer  la masse le cynisme infernal de
quelques cannibales?... Je prouverai qu'en rendant le drame un peu moins
atroce je n'ai sacrifi que des dtails imaginaires, fruits empests de
l'esprit de parti:

Midi venait de sonner. Bailly adressa un dernier et tendre adieu  ses
compagnons de captivit, leur souhaita un meilleur sort et, suivant le
bourreau sans faiblesse comme sans forfanterie, monta sur la fatale
charrette, les mains attaches derrire le dos. Notre confrre avait
coutume de dire. On doit avoir mauvaise opinion de ceux qui n'ont pas,
en mourant, un regard  jeter en arrire. Le dernier regard de Bailly
fut pour sa femme. Un gendarme de l'escorte recueillit avec sensibilit
les paroles de la victime et les reporta fidlement  la veuve. Le
cortge arriva  l'entre du Champ de Mars, du ct de la rivire,  une
heure un quart. C'tait la place o, conformment aux termes du
jugement, on avait lev l'chafaud. La foule aveugle qui s'y trouvait
runie, s'cria avec fureur que la terre sacre du Champ de la
Fdration ne devait pas tre souille par la prsence et par le sang de
celui qu'elle appelait un grand criminel; sur sa demande, j'ai presque
dit, sur ses ordres, l'instrument du supplice fut dmont, transport
pice  pice dans un des fosss, et remont de nouveau. Bailly resta le
tmoin impassible de ces effroyables prparatifs, de ces infernales
clameurs. Pas une plainte ne sortit de sa bouche. La pluie tombait
depuis le matin; elle tait froide, elle inondait le corps et surtout la
tte nue du vieillard. Un misrable s'aperut qu'il frissonnait, et lui
cria: _Tu trembles Bailly?_--_Mon ami, j'ai froid_, rpondit avec
douceur la victime. Ce furent ses dernires paroles.

Bailly descendit dans le foss, o le bourreau brla devant lui le
drapeau rouge du 17 juillet; il monta ensuite d'un pas ferme sur
l'chafaud. Ayons le courage de le dire, lorsque la tte de notre
vnrable confrre tomba, les _tmoins solds_ que cette affreuse
excution avait runis au Champ de Mars, poussrent d'infmes
acclamations.

Maintenant faut-il croire  ces _tmoins solds_ dont parle Arago dans
son dsir d'innocenter ce qu'on appelle la populace? Faut-il croire 
l'intervention de personnes riches et influentes dans les scnes d'une
inqualifiable barbarie du Champ de Mars? M. Arago n'obit-il point  une
ide prconue, aux exigences de sa position et au mot d'ordre d'un
parti quand il dit du ton le plus affirmatif: Ce n'est point aux
malheureux sans proprits, sans capital, vivant du travail de leurs
mains, aux proltaires qu'on doit imputer les incidents dplorables qui
marqurent les derniers moments de Bailly. Avancer une opinion si
loigne de la vrit, c'est s'imposer le devoir d'en prouver la
ralit.

Et  l'appui de ces paroles il rapporte l'exclamation chappe  Bailly,
aprs sa condamnation, suivant le dire de Lafayette: Je meurs pour la
sance du Jeu de Paume et non pour la funeste journe du Champ de Mars.
Mais comment admettre ces audaces de la raction, en pleine terreur,
quand pour satisfaire une haine posthume, elle s'exposait  tant de
prils? Comment admettre pareille supposition malgr les
invraisemblances, plutt que ces garements funestes, ces dlires de la
multitude trop facile  tromper quand on l'excite dans le sens de ses
passions, quand elle est prise de la fivre homicide en dpit de ses
naturels et gnreux instincts? N'est-il pas dans notre rvolution trop
d'exemples, hlas! de ces effroyables vertiges! taient-ils solds ceux
qui battaient des mains sur le passage de Charlotte Corday, conduite 
l'chafaud, sur le passage de Marie Antoinette, de Madame lisabeth, de
Beauharnais, de Custines, d'Andr Chnier et de tant d'autres illustres
victimes? tait-ce pour le salaire, qui fut si minime, que
_travaillaient_ les gorgeurs de septembre, les assassins des Carmes,
etc., que le peuple, le vrai peuple d'ailleurs hautement renie et
regarde comme des monstres?

Maintenant, pour ne pas laisser le lecteur sous une impression trop
douloureuse, en regard de ces lugubres pages, mettons-en une qui repose
et console, qui lve l'me et remplisse le coeur de douces motions.
Aprs la mort de son mari, Madame Bailly se trouva dans une position qui
tait plus que la gne au point qu'elle fut heureuse de se voir inscrite
au bureau de charit de son arrondissement, grce aux sollicitations
pressantes du gomtre Cousin, membre de l'Acadmie. Maintes fois on vit
cet homme minent traverser tout Paris, ayant sous le bras le pain, la
viande et la chandelle destins  la veuve d'un illustre confrre.

Voici qui n'est pas moins touchant. Aprs le 18 brumaire, de Laplace fut
nomm ministre de l'intrieur. Le soir mme, 21 du mois, il demandait
une pension de 2,000 francs pour Madame Bailly. Le premier consul
l'accorda aussitt, en ajoutant comme condition expresse que le premier
trimestre serait pay d'avance et sur le champ. Le 22, de bonne heure,
une voiture s'arrte dans la rue de la Sourdire (o demeurait la veuve
de Bailly); madame de Laplace en descend, portant  la main une bourse
remplie d'or.

Elle s'lance dans l'escalier, pntre en courant dans l'humble
demeure, depuis plusieurs annes tmoin d'une douleur sans remde et
d'une cruelle misre; Madame Bailly tait  la fentre: Ma chre amie,
que faites-vous l de si grand matin? s'crie la femme du
ministre.--Madame, repartit la veuve, j'entendis hier les crieurs
publics, et je vous attendais.[10]

Qu'ajouter  de telles paroles? il faut se taire et admirer.

[6] Il tait n  Paris, le 15 septembre 1736.

[7] _Encyclopdie catholique._

[8] loge de Bailly.

[9] Mmoires de Bailly.

[10] Franois Arago.--loge de Bailly.




BEAUJON


Beaujon (Nicolas), n  Bordeaux en 1718, successivement banquier de la
cour, receveur-gnral des finances de la gnralit de Rouen,
conseiller d'tat  brevet, avait acquis, dans ces diffrentes
positions, une fortune considrable qu'il dpensait gnreusement. C'est
ainsi qu'au mois de juillet 1784, fut par lui fond l'hospice qui porte
son nom, mais dans un but fort diffrent du but actuel. En effet, cet
tablissement construit, d'aprs les ordres de Beaujon, par l'architecte
Girardin et dot d'une rente annuelle de 25,000 livres, tait destin 
douze garons et douze filles orphelins et ns dans le faubourg. Ils y
taient nourris, vtus, instruits depuis l'ge de six ans jusqu' douze,
poque  laquelle on leur donnait 400 livres pour l'apprentissage du
mtier qu'ils avaient choisi. Des soeurs de la Charit dirigeaient
l'ducation des filles; celle des garons tait confie aux frres de la
doctrine chrtienne.

Mais, lors de la rvolution, l'tat s'empara de l'tablissement dont il
changea la destination en faisant de l'asile un hpital pour les
malades. C'tait mconnatre les intentions du fondateur, qui n'tait
plus l pour protester, mort pendant l'anne 1786. N'ayant point
d'enfants, par son testament, Beaujon voulut faire des heureux avec les
trois millions dont se composait sa fortune qu'il divisa en un grand
nombre de legs particuliers.

Le clbre banquier put ainsi trouver de prcieuses jouissances dans ses
immenses richesses dont pour lui-mme il ne faisait que mdiocrement
usage. Dans les dernires annes de sa vie surtout, son tat d'infirmit
habituelle ne lui permettait mme plus la promenade, et une maladie
chronique de l'estomac le condamnait au rgime de vie le plus svre. Il
n'en recevait pas moins  sa table, largement servie, chaque jour
quelques amis ou des artistes; mais pendant que les joyeux convives
savouraient  l'envi les mets dlicats, dgustaient les vins fins, les
liqueurs et le caf, l'amphytrion, un peu mlancolique sans doute,
devait se borner  l'eau claire et  la panade,  moins qu'il ne
prfrt le laitage.

Quelle amre drision dans la possession mme de ces trsors que lui
prodiguait la fortune, si M. de Beaujon n'eut trouv une noble
compensation et une satisfaction dlicieuse dans cette libralit qui
s'panchait si largement en bienfaits dont plusieurs, comme on l'a vu,
ont survcu au donateur et, aprs des sicles peut-tre, feront bnir sa
mmoire!




BEETHOVEN (LOUIS VAN)


Contrairement  ce qui arriva pour Mozart et pour beaucoup d'autres,
l'instinct musical ne se rvla point chez Beethoven tout d'abord. Un de
ses compagnons d'enfance, M. Baden, dont le tmoignage positif infirme
les rcits de plusieurs biographes, raconte qu'il fallut user de
violence pour lui faire commencer l'tude de la musique, et que, pendant
les premiers temps, plus d'une fois il fut battu parce qu'il refusait de
se mettre au piano. M. Baden d'ailleurs ajoute, qu'une fois ces premiers
dgots surmonts, merveilleux furent les progrs du jeune Louis dans
cet art pour lequel il se passionna bientt et qui devait si fort
l'absorber, tmoin cette anecdote:

Beethoven entre un jour chez un restaurateur pour dner. Il prend la
carte des mets du jour pour choisir ce qui lui convient, mais au mme
instant, une ide musicale se prsente  sa pense. Vite il saisit son
crayon et retournant la carte, il crit sous la dicte de son
inspiration et couvre de notes la page blanche qu'il met ensuite dans sa
poche. Alors revenu  lui et voyant le garon s'approcher, il tire sa
bourse et demande ce qu'il doit:

Vous ne devez rien, monsieur, puisque vous n'avez pas dn.

--Comment, je n'ai pas dn! En tes-vous bien sr?

--Trs-sr, monsieur, et mieux que moi vous devez le savoir.

--Alors c'est diffrent, donnez-moi quelque chose.

--Que dsirez-vous?

--Ce que vous voudrez.

Mais n'anticipons point et revenons de quelques pas en arrire, car la
jeunesse de l'illustre matre offre quelques particularits dignes
d'intrt. Beethoven (Louis) naquit  Bonn, sur le Rhin, le 10 dcembre
1770, d'une famille originaire de Hollande, ce qui explique la particule
_Van_ qui prcde le nom de l'illustre compositeur.

Beethoven apprit de son pre, ds l'ge de cinq ans, les premiers
principes de la musique. Son matre de piano fut Vander Eden, organiste
de la cour, qui de lui-mme offrit ses conseils et, en vritable
artiste, donna gratuitement ses leons. Aprs sa mort arrive en 1782,
son successeur Neefe ne se montra pas moins bienveillant; il est vrai
que l'enfant, attirant dj l'attention publique par ses rares
dispositions, lui tait recommand par l'lecteur Maximilien d'Autriche.
Neefe n'hsita pas  initier de suite son lve aux grandes conceptions
de Bach et Haendel, et l'enthousiasme de l'enfant fut tel que, non
content d'excuter sur le piano ces admirables compositions, il voulut
s'essayer  les imiter, tout ignorant qu'il ft des rgles de
l'harmonie, et composa plusieurs morceaux (sonates et chansons) o se
trahit surtout son inexprience et qu'il dsavoua plus tard comme
l'oeuvre indigne d'un dbutant.

Vers l'anne 1786 ou 1787, il fit un voyage  Vienne dans le seul but
de voir Mozart, dont il admirait passionnment la musique. Aprs avoir
lu la lettre d'introduction et de recommandation, Mozart dit au visiteur
de se mettre au piano et d'improviser. Le brillant et la sret de
l'excution firent croire au mastro que ce qu'il entendait tait appris
de mmoire, et il ne put dissimuler ce soupon au jeune homme. Celui-ci,
un peu piqu, dit avec vivacit:

Eh bien! donnez-moi vous-mme un thme, celui que vous voudrez.

--Soit, reprit Mozart, ajoutant en -part: je vais bien t'attraper.

Et au bout de quelques instants, il remettait  Beethoven un sujet de
fugue hriss de difficults et qui pour un dbutant offrait plus d'un
pige. Mais le jeune artiste sut les deviner, et ce thme presque
impossible il le dveloppa avec tant de force, de verve, de gnie, que
Mozart, confondu, se leva doucement, et se glissant sur la pointe du
pied dans la pice voisine, dit  des amis qui s'y trouvaient:

Faites attention  ce jeune homme, vous en entendrez parler quelque
jour.

Aprs la mort de son pre, (1792) Beethoven quitta la ville de Bonn, qui
lui offrait trop peu de ressources, et se rendit de nouveau  Vienne,
mais avec la pense, cette fois, de s'y fixer. Il n'y retrouva plus
Mozart, mais la Providence lui mnageait un protecteur plus puissant et
non moins zl dans la personne du prince Lichnowsky, un de ces nobles
seigneurs, dit Ftis[11], comme on en rencontrait alors en Autriche et
dont la gnrosit ne connaissait pas de bornes pour l'encouragement des
hommes de talent. Passionn pour la musique, il accueillit Beethoven
avec une bont parfaite, lui assura une pension de 600 florins et voulut
qu'il demeurt dans son htel. La princesse partageait les gots de son
mari et ne tmoigna pas moins de bienveillance  l'artiste, profondment
reconnaissant, mais qui, de l'aveu de son ami Schindler, ne savait point
assez matriser les ingalits de son caractre et les brusqueries de
son humeur: Personne n'tait moins aimable que lui dans sa jeunesse,
et la princesse, qui savait faire la part de la faiblesse humaine, eut
plus d'une fois  l'excuser auprs de son mari, moins port 
l'indulgence pour ces fugues de l'artiste.

Beethoven, apprci alors surtout comme excutant et improvisateur,
successivement fit connatre et jouer plusieurs grandes compositions,
entre autres la Symphonie en _ut majeur_, la Symphonie en _r_, et le
grand Septuor, qui tendirent sa rputation au loin. Ces divers
ouvrages, composs dans un intervalle de 10 ans, de 1790  1800,
appartiennent  sa premire manire, moins personnelle, et dans
laquelle, malgr le mrite incontestable, se trahit l'influence d'Haydn
et de Mozart pour lesquels,  cette poque, l'artiste professait une
admiration enthousiaste.

Beethoven, sans nul souci de la vie matrielle, et sr du lendemain,
jouissait paisiblement de ses succs, en rvant des oeuvres nouvelles,
d'un caractre plus original et plus puissant, lorsque tous--coup,
hlas! il vit se couvrir des plus sombres nuages cet horizon que
l'esprance peignait de si riantes couleurs et droulait avec
d'immenses et ravissantes perspectives. Faibles et ignorants que nous
sommes! Qui de nous n'est port  envier, comme des mortels fortuns
entre tous, les privilgis du gnie et de la gloire, en oubliant trop
facilement que, par une loi mystrieuse, qui tient  un dessein profond
de la Providence, ils sont presque toujours aussi les prdestins du
malheur. La couronne de lauriers sur leur front s'entrelace  la
couronne d'pines. Cette organisation suprieure, mais d'autant plus
dlicate qui les tire hors de pair, les rend aussi plus vulnrables  la
douleur; ils ressemblent  ces pics levs dont le sommet tout d'abord
attire la foudre. Et puis, comme l'a dit admirablement un pote
contemporain, malheureux lui surtout par sa faute, la souffrance, qui
fait vibrer en eux les cordes intimes, est d'ordinaire la source la plus
fconde d'inspiration:

    Rien ne nous rend si grand qu'une grande douleur.
    Mais, pour en tre atteint, ne crois pas,  pote,
    Que ta voix ici-bas doive rester muette.
    Les plus dsesprs font les chants les plus beaux,
    Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
    .................
    Quand ils parlent ainsi d'esprances trompes,
    De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
    Ce n'est pas un concert  dilater le coeur.
    Leurs dclamations sont comme des pes;
    Elles tracent dans l'air un cercle blouissant;
    Mais il y pend toujours une goutte de sang[12].

Son protecteur le plus gnreux tant venu  mourir, (1801) Beethoven
perdit sa pension alors que la guerre qui troublait l'Allemagne
diminuait beaucoup ses autres ressources. Il habitait alors avec ses
deux frres, chargs de tous les dtails de la vie commune, afin que
l'artiste ne ft en rien distrait de son travail; mais tout probablement
sa bourse supportait seule la dpense. Aussi la gne, dont il a souffert
par malheur presque toute sa vie, ne devait pas tre moindre  cette
poque que plus tard, quand en envoyant  Ries une sonate pour la vendre
 Londres, il crivait: Cette sonate a t crite dans des
circonstances bien pnibles; car il est triste d'tre oblig d'crire
pour avoir du pain. C'est l o j'en suis maintenant.

Dans une autre lettre d'une date plus rcente, il dit encore: Si je
n'tais pas si pauvre et oblig de vivre de ma plume, je n'exigerais
rien de la Socit Philharmonique; mais dans la position o je me
trouve, il faut que j'attende le prix de ma symphonie.

La situation toujours prcaire de Beethoven ne lui permit pas de se
marier ainsi qu'il rsulte d'une lettre crite  son ami Wegeler en
1801: Mon infirmit me poursuit partout comme un spectre; fuyant les
hommes, je devais paratre misanthrope, ce que pourtant je suis peu. Ce
changement a t produit par une aimable et charmante fille (Mlle
Julie de Guicciardi) qui m'aime et que j'aime aussi. Voil depuis deux
ans quelques moments de bonheur et c'est la premire fois que je sens
que le mariage pourrait me rendre heureux. Mais, hlas! elle est
au-dessus de mon rang; de plus il m'est impossible dans ce moment de
songer  me marier, il faut que je travaille  me faire un sort. Le
mariage donc ne se fit point et l'artiste eut le chagrin de voir celle
qu'il aimait en pouser un autre, le comte de Gallenberg.

Ce ne fut pas encore l pourtant sa plus grande douleur: elle lui vint
de l'infirmit, cruelle surtout pour un musicien, dont il avait ressenti
les premires atteintes ds l'anne 1798, et qui fit des progrs trop
rapides. Car, par une lettre de Beethoven  Wegeler, sous la date du 29
juin 1800, on voit que sa surdit avait pris un caractre grave.
Cependant le pauvre artiste, qui en prouvait une sorte d'humiliation,
s'efforait de dissimuler son infirmit, favoris en cela par la
connivence inconsciente de ses amis attribuant  sa distraction
habituelle ce dfaut d'audition. Ries, son lve, fut deux ans avant de
s'en apercevoir. Un jour qu'il se promenait avec Beethoven, en
traversant un bois, il entendit les sons d'une flte dont un berger
jouait non sans talent. Ravi de cette mlodie champtre, Ries se tourna
vers le matre pour lui demander ce qu'il en pensait, mais quelle ne fut
pas sa surprise quand Beethoven, aprs avoir prt attentivement
l'oreille, lui dit avec un accent douloureux qu'il n'entendait rien,
rien.... Tout le reste de la promenade, il fut silencieux et Ries fit de
vains efforts pour l'arracher  sa pnible proccupation.

Tous les remdes ordinaires puiss, et la mdecine avouant presque son
impuissance, l'illustre mastro dut s'affermir de plus en plus dans
cette conviction dsolante pour lui que son mal tait incurable. Ce
qu'il souffrit alors, lui-mme nous l'apprend par la peinture qu'il a
faite de son tat, dans une espce de testament, crit en octobre 1802,
et dont le brouillon s'est retrouv dans ses papiers aprs sa mort.

 hommes qui me croyez haineux, intraitable ou misanthrope, et qui me
reprsentez comme tel, combien vous me faites tort! Vous ignorez les
raisons qui font que je vous parais ainsi. Ds mon enfance, j'tais
port de coeur et d'esprit au sentiment de la bienveillance: j'prouvais
mme le besoin de faire de belles actions; mais songez que, depuis six
annes, je souffre d'un mal terrible qu'aggravent d'ignorants
mdecins.... Pensez que, n avec un temprament ardent, imptueux,
capable de sentir les agrments de la socit, j'ai t oblig de m'en
sparer de bonne heure et de mener une vie solitaire. Si quelquefois je
voulais oublier mon infirmit, oh! combien j'en tais durement puni par
la triste et douloureuse preuve de ma difficult d'entendre. Et
cependant il m'tait impossible de dire aux hommes: _Parlez plus haut,
criez, je suis sourd!_ Comment me rsoudre  avouer la faiblesse d'un
sens qui aurait d tre chez moi plus complet que chez tout autre, d'un
sens que j'ai possd dans l'tat de perfection.... Vivant presque
entirement seul, sans autres relations que celles qu'une imprieuse
ncessit commande, semblable  un banni, toutes les fois que je
m'approche du monde, une affreuse inquitude s'empare de moi; je crains
 tout moment d'y faire apercevoir mon tat.

Voil, il faut en convenir, un trange amour-propre! On ne doit rougir
que de ses fautes et de ce qui mrite le blme. Mais pourquoi cette
honte pour ce qui n'tait qu'un malheur, fait pour veiller la sympathie
et la commisration chez tout homme de coeur? Quoique Beethoven et dj
compos l'admirable oratorio du _Christ au Mont des Oliviers_, il semble
qu' cette poque l'illustre artiste ne pt tre protg contre la
tentation du dsespoir par la croyance religieuse, chez lui branle ou
 l'tat vague; il n'arriva que plus tard, par la rflexion et la
lecture,  la srnit de la foi et mme  une sorte de mysticisme qui
donne un caractre particulier  ses derniers ouvrages. Sans nul doute,
au temps dont nous parlons, cette sublime consolation lui manquait,
puisqu'il en vint  crire: Pourtant lorsque, en dpit des motifs qui
m'loignaient de la socit, je m'y laissais entraner, de quel chagrin
j'tais saisi quand quelqu'un, se trouvant  ct de moi, entendait de
loin une flte et que moi je n'entendais rien!... J'en ressentais un
chagrin si violent que _peu s'en fallait que je ne misse fin  ma vie_.
L'art seul m'a retenu; il me semblait impossible de quitter le monde
avant d'avoir produit tout ce que je sentais devoir produire. C'est
ainsi que je continuais cette vie misrable, oh! bien misrable avec une
organisation si nerveuse qu'un rien peut me faire passer de l'tat le
plus heureux  l'tat le plus pnible. Patience! c'est le nom du guide
que je dois prendre et que j'ai dj pris; j'espre que ma rsolution
sera durable jusqu' ce qu'il plaise aux Parques impitoyables de briser
le fil de ma vie. Peut-tre prouverai-je un mieux, peut-tre non;
n'importe, je suis rsolu  souffrir. Devenir philosophe ds l'ge de
vingt-huit ans, cela n'est pas facile, moins encore pour l'artiste que
pour tout autre.

Chose tonnante et merveilleuse puissance du gnie! au milieu de ces
cruelles souffrances physiques et morales, le travail de l'artiste
n'avait t que peu interrompu; car, dans cette priode, nous le voyons
composer _Fidelio_, opra en deux actes, le seul qu'il ait fait, la
cantate d'Adlade, la _Symphonie hroque_, dont le succs fut immense,
etc. Les biographes allemands racontent que Beethoven avait eu
l'intention d'abord d'appeler son oeuvre _Bonaparte_; mais en apprenant
un matin que le premier consul s'tait fait proclamer empereur, il
changea le titre en celui de _Symphonie hroque_ pour clbrer,
suivant son expression, le souvenir d'un grand homme.

_La Symphonie hroque_ commence la seconde priode de la vie artistique
de Beethoven, celle pendant laquelle il produisit ses oeuvres les plus
remarquables, dont les beauts restent accessibles  tous, encore que,
grandioses et originales, elles attestent, avec le gnie de l'invention,
la connaissance la plus tendue de toutes les ressources de l'art. De
cette poque datent la quatrime symphonie en _fa_, dite _Symphonie
pastorale_, un merveilleux chef-d'oeuvre; puis des concertos, des
sonates, des quatuors, etc. Tous ces morceaux furent successivement
excuts dans les concerts que l'artiste donnait de temps en temps 
Vienne et dont le produit tait son principal et presque son unique
revenu, revenu souvent insuffisant. Aussi, en 1809, le roi de
Westphalie, Jrme Napolon, lui ayant fait offrir la place de matre de
sa chapelle avec un traitement de 7,000 francs, il inclinait  accepter.
Mais trois des amateurs les plus distingus de Vienne, l'archiduc
Rodolphe, le prince Lobkowitz et le comte de Kinsty, se runirent pour
conserver  l'Autriche l'artiste qui faisait sa gloire, et ils
promirent, s'il consentait  rester, de lui assurer par contrat une
pension annuelle de 4,000 florins. Profondment touch de ces
tmoignages clatants de sympathie, Beethoven accepta et dclara se
fixer pour toujours  Vienne, ou plutt en Autriche, car, la plus grande
partie de l'anne, il rsidait dans le village de Baden  quelques
lieues de la capitale.

Peu d'annes aprs malheureusement, la cration du papier monnaie en
Autriche diminua presque de moiti la pension de l'artiste qui, par
d'autres complications fcheuses et douloureuses, vit empirer sa
situation. Son frre an mourut aprs avoir t longtemps malade de la
poitrine et comme Beethoven l'crit  Ries: Je puis dire que, pour le
soulager, j'ai dpens environ, 10,000 florins.

Ce frre laissait un fils que l'artiste, nomm tuteur par le testament,
aprs un procs pnible et dispendieux soutenu contre la veuve, une
mchante femme,  ce qu'il parat, fit lever avec sollicitude.
Malheureusement le neveu rpondit mal  la tendresse de son oncle qu'il
contrista par le scandale de ses drglements. En dpit de sa bonne
intention, Beethoven, ft-ce  son insu, n'avait-il point cd  un
sentiment goste, lorsqu'il voulut sparer l'enfant de sa mre, et ne
s'exagra-t-il point l'indignit de celle-ci?

Au milieu de ces soucis, et malgr les obstacles rsultant de sa
surdit, l'artiste continuait de produire des chefs-d'oeuvre; il semble
que l'isolement fut une des causes de la fcondit de son gnie. Spar
du monde extrieur par son infirmit, dit Ftis[13], la musique
n'existait plus pour lui qu'au dedans de lui-mme. Sa vie d'artiste tout
entire tait renferme dans ses mditations, et c'tait troubler le
seul bonheur dont il pt encore jouir que de les interrompre. Il
composait le plus souvent en marchant; le mouvement du corps semblait
favoriser l'activit de son gnie. Ses longues promenades dans Vienne
l'avaient fait connatre aux habitants des plus humbles quartiers, et
l'admiration mle de respect qu'inspirait l'artiste n'tait pas le
privilge des classes leves. Ds qu'il paraissait dans le faubourg,
tout bas on murmurait, dans la boutique comme dans l'choppe ou
l'atelier: _Voil Beethoven!_ et l'on raconte que, certain jour, une
troupe de charbonniers, courbs sous leurs lourds fardeaux, s'arrtrent
respectueusement pour le laisser passer.

 dater de l'anne 1811, les sjours de Beethoven  la campagne se
prolongrent de plus en plus, et, dans ses longues promenades comme dans
la solitude du cabinet, sans ngliger son art, il s'occupa beaucoup
d'tudes et de lectures historiques et philosophiques qui, dans
l'opinion de Ftis, influrent sur la direction de ses travaux.
Insensiblement et sans qu'il s'en apert, ces tudes donnrent  ses
ides une lgre teinte de mysticisme qui se rpandit sur tous ses
ouvrages, comme on peut le voir par ses derniers quatuors; sans qu'il y
prt garde, son originalit perdit quelque chose de sa spontanit en
devenant systmatique... Les redites des mmes penses furent pousses
jusqu' l'excs... La pense mlodique devint moins nette, etc. Ces
dfauts ne pourraient-ils pas plutt s'attribuer  la surdit croissante
qui ne permettait pas  l'artiste de se rendre compte des dtails de son
oeuvre, quand il ne pouvait gure juger que par l'intellect de ce qui
s'adresse sans doute  l'me,  l'intelligence, mais par l'intermdiaire
oblig de l'oue?

D'ailleurs les partisans zls de Beethoven, le professeur Marx de
Berlin par exemple[14], contestent vivement cette apprciation du gnie
de l'artiste par M. Ftis, dans ce qu'il appelle sa troisime manire.
Pour eux il y a toujours progrs dans la carrire du matre. Je ne suis
pas comptent pour dcider entre ces deux opinions auxquelles il faut en
ajouter une troisime, celle de M. Oulibicheff, qui admire presque
exclusivement la premire manire de Beethoven, estimant les deux autres
une dcadence progressive; mais videmment il se trompe. Ce qui
d'ailleurs ne fait pas de doute c'est que l'admiration du public dans
toute l'Allemagne, peu proccupe de ces distinctions, ne fit que
s'accrotre, et  chaque production nouvelle renchrissait sur son
enthousiasme. En 1824, on excuta  Vienne la composition de _Mlusine_
oeuvre colossale, comme l'appelle M. Dieudonn-Denne-Baron[15].  la fin
de la crmonie, l'admiration qu'elle avait excite dans la salle clata
par un tonnerre de bravos; Beethoven tait le seul qui ne les entendt
pas. L'une des cantatrices, Mlle Unger, le prit par la main et, le
tournant vers le public, lui montra les applaudissements qui
redoublaient au milieu de l'attendrissement gnral. Deux ans aprs,
l'illustre mastro n'existait plus.

Les dsordres de son neveu l'affligeaient profondment; la pense lui
vint de faire entrer ce jeune homme dans un rgiment, et, quoique
malade, il se rendit  Vienne dans ce but. Mais  peine arriv, il dut
s'aliter atteint d'une fluxion de poitrine que compliquait l'hydropisie
dont il souffrait antrieurement. Au bout de quelques mois, son tat
tait dsespr. Lui-mme, dit le biographe dj cit d'aprs Ries et
Spindeler, connaissait son tat et disait tranquillement: _Plaudite,
amici, comdia finita est_. La foule encombrait les abords de sa
demeure; les plus grands personnages se faisaient inscrire  sa porte.
Le bruit du danger qu'il courait s'tait rpandu avec rapidit; il
parvint bientt  Weimar o se trouvait le clbre pianiste et
compositeur Hummel qui partit aussitt pour venir  Vienne se
rconcilier avec Beethoven qui s'tait brouill avec lui quelques annes
auparavant: l'entrevue des deux matres fut touchante au del de toute
expression. Le 24 mars au matin, Beethoven demanda les sacrements qu'il
reut avec une profonde pit. Hummel entra dans sa chambre; Beethoven
ne parlait plus, cependant il parut se ranimer, il reconnut Hummel, une
dernire tincelle brilla dans ses yeux; il serra la main de son ancien
ami, et lui dit: N'est-ce pas, Hummel, que j'avais du talent?

Ce fut sa dernire parole, l'agonie commena et le 26,  six heures du
soir, le grand artiste expirait. Beethoven avait fini de vider ce calice
d'amertume infinie dont il lui avait fallu payer sa gloire. Peu de
destines ont t plus douloureuses; mais on ne peut se dissimuler que,
la surdit  part, le caractre de l'artiste fut pour quelque chose,
pour beaucoup mme, dans ses ennuis. Bon, gnreux et port 
l'obligeance, simple et naf, dit M. Ftis, il tait compltement
tranger  toute manoeuvre, car il avait autant de justice que de
noblesse dans l'me, et l'on peut affirmer que la pense d'une action
mauvaise envers quelqu'un n'est jamais entre dans son esprit. Mais
enclin  l'orgueil, et comme le personnage de la comdie nerveux en
diable et voulant pouvoir se mettre en colre il cda trop facilement
aux emportements de son humeur qui faisait explosion par instants avec
une violence dont lui-mme ne se rendait pas compte.

 une soire musicale chez le comte de Browne, qui runissait dans ses
salons l'lite de la capitale, Beethoven et Ries (son lve) devaient
jouer un morceau  quatre mains. Ils avaient dj commenc lorsque le
jeune comte de P..., plac  l'entre du salon, troubla le silence en
parlant  une dame de la socit. Aprs quelques efforts inutiles pour
faire cesser cette conversation, Beethoven, arrtant sur le clavier les
mains de Ries, se leva brusquement et dit tout haut: _Fr solche
schweine spiele ich nicht_: Je ne jouerai pas devant de semblables
pourceaux. Qu'on s'imagine la rumeur cause par cet incident. Tout
autre que Beethoven, dit Anders, aurait t mis  la porte.

 plusieurs reprises les vivacits de son humeur le brouillrent avec
son orchestre. Beethoven, repouss de la salle et dsirant nanmoins
entendre son oeuvre  la rptition[16], fut oblig de rester dans
l'antichambre et l'affaire ne s'arrangea que longtemps aprs[17].
Domin par ses frres qui l'exploitaient et excitaient, par un calcul
goste, les dfiances auxquelles il tait port par sa surdit: Il se
brouillait facilement avec ses amis et il n'en est pas un seul avec
lequel il n'ait t en froid une ou plusieurs fois.... Mais aussi, ds
qu'on parvenait  l'clairer sur l'origine ou le sujet de la
msintelligence, il tait le premier  avouer son tort; non-seulement il
en demandait pardon, mais il faisait tout ce qui tait en son pouvoir
pour le rparer. Se faisant une fausse ide de l'indpendance, lui dont
la faiblesse subissait  la maison un si misrable joug, il ne savait
pas assez se plier dans le monde aux exigences de la vie sociale. Le
prince Lichnowski, l'un de ses Mcnes les plus zls, lui avait offert
sa table rgulirement servie  quatre heures; Beethoven accepta
d'abord; mais bientt cette rgularit lui devint  charge. Quoi!
s'cria-t-il en se plaignant  quelques amis, faudra-t-il toujours
rentrer chez moi  trois heures et demie pour me raser et faire ma
toilette? C'est insupportable, je n'y tiendrai plus. Et il prfra
manger chez le restaurateur.

Dans les salons de l'archiduc Rodolphe, son lve, il ne put davantage
s'astreindre  l'tiquette. Fatigu des continuelles observations qu'on
lui faisait  ce sujet, un jour, devant tout le monde, il aborde
l'archiduc et lui dit: Prince, je vous estime, je vous vnre autant
que qui que ce soit; mais l'observation de tous ces dtails d'une
gnante et minutieuse tiquette qu'on s'obstine  vouloir m'apprendre,
c'est pour moi la mer  boire. Je prie Votre Altesse de m'en dispenser.
L'archiduc sourit et donna l'ordre de ne plus inquiter l'artiste  ce
sujet: Laissez-le faire, ajouta le prince; que voulez-vous, il est
comme cela!

Vivant plus qu'aucun autre, par suite de son infirmit, dans le monde
idal, l'artiste tait, pour cela mme, trs facilement dupe de son
imagination et manquait du sens pratique, fruit de l'exprience et de la
raison, qui doit nous conseiller incessamment dans la conduite de la
vie. Profondment religieux de coeur, il restait trop, par respect humain
peut-tre, dans la thorie; aussi la vrit n'avait-elle point sur son
caractre l'influence qu'on et d en attendre. D'ailleurs, ses moeurs
taient pures et Schindeler va jusqu' dire que Beethoven, malgr les
tentations nombreuses auxquelles il fut expos, sut, tel qu'un
demi-Dieu, conserver sa vertu intacte.... Il traversa la vie avec une
pudeur virginale sans avoir jamais eu une faiblesse  se reprocher[18].

M. Oublichieff, le savant biographe russe, s'il se trompe le plus
souvent dans son apprciation du gnie de l'artiste, me parat avoir
mieux jug l'homme: Fabuleux ou impossible, dit-il, partout ailleurs,
c'est en Allemagne seulement que Beethoven, nature allemande par
excellence, pouvait devenir ce qu'il fut: un homme de bien,
d'intelligence et de savoir, un homme vertueux, allais-je dire, si le
mot n'tait tomb en dsutude--un philosophe de l'cole de Znon, mais
constamment domin par la fantaisie et _n'coutant presque jamais le
sens pratique_. Il avait le sentiment le plus lev de tous les devoirs
moraux, mais il en faisait une application que la vie relle ne comporte
point. Ses moeurs furent toujours d'une puret irrprochable; elles
taient mme austres et claustrales, et cette austrit il et voulu
l'tendre aux pices de thtre et aux opras. Des discours licencieux
lui inspiraient la mme horreur que la licence en action; et entrer,
avec la vrit stricte et littrale, dans une de ces compositions sans
lesquelles les hommes ne sauraient vivre ensemble, quivalait pour lui
au mensonge et  la trahison. Il se dvoua au bonheur de ceux qu'il
aimait, mais il prtendit qu'on ft heureux comme il l'entendait, sans
examiner si cette manire d'tre heureux ne trouvait pas des obstacles
dans les circonstances ou mme dans les lans les plus irrsistibles du
coeur humain. Il dsirait ardemment aussi le bonheur de l'humanit; mais
ce voeu auquel rien de ce qui existait ou avait exist ne lui paraissait
rpondre, il en demanda l'accomplissement aux rves politiques les plus
absurdes. Le vrai et le beau taient les dieux de Beethoven, mais s'il
demeura toujours fidle d'intention  leur culte, il ne lui arriva pas
moins de tomber dans le pch involontaire parce qu'un orgueil,
suprieur  son intelligence et  son gnie mme, lui fit voir qu'il
avait sur le beau et le bien des notions plus justes que tous les
hommes pris ensemble[19].

Encore que, dans ce remarquable passage, on puisse et doive trouver
qu'il y a parfois exagration, il ne nous en parat pas moins certain
que, pour faire contre-poids aux fougues de l'artiste et maintenir
toujours l'quilibre dans cette merveilleuse organisation, il et suffi
d'une plus grande dose d'humilit. Le musicien ne pouvait y perdre
assurment et combien l'homme, au milieu de ses preuves, n'y aurait-il
pas gagn pour le repos et la tranquillit de sa vie!

_Comdia finita est!_ N'est-ce pas plutt _tragdia_ qu'il et fallu
dire et une tragdie noye dans les larmes  dfaut de sang. Quand on la
suit, jusqu'au dernier acte, jusqu'au dvouement suprme,  travers ses
pripties navrantes, n'est-on pas tent de s'crier avec le pote des
_Mditations_ et des _Harmonies_:

    Heureuse au fond des bois la source vive et pure!
    Heureux le sort cach dans une vie obscure!

Quoi qu'il en soit, il est bien que, dans Paris, une inscription
rappelle le souvenir de ce nom glorieux, puisque nous devons au grand
artiste une reconnaissance particulire. C'est au gnie de Beethoven,
dont nous venons de caractriser l'oeuvre grandiose et patriotique, que
la France doit sans contredit de comprendre mieux chaque jour la posie
intime de la musique instrumentale. Il fallait le peintre dramatique de
la _Symphonie hroque_, de celle en _ut mineur_ et de la symphonie en
_fa_, pour initier l'lite de la socit franaise aux beauts d'un art
mystrieux qui semble se refuser comme la lumire  toute analyse
immdiate et n'avoir d'autre loi que le caprice des sons[20].

[11] _Biographie des musiciens._

[12] A. de Musset: _La nuit d'aot_.

[13] _Biographie des musiciens._

[14] _Ludwig Van Beethoven, Leben und Schaffen (vie et travaux de
Beethoven)_--Berlin 1819, 2 vol. in-8.

[15] Notice sur Beethoven, dans la _Biographie nouvelle_.

[16] Ce serait plutt _voir_ qu'il faudrait dire.

[17] Anders:--_Dtails biographiques sur Beethoven_, d'aprs Wegeler et
Ries.

[18] Schindeler.--_Vie de Beethoven_, Munster 1845. La meilleure source
de renseignements certains que l'on puisse consulter, d'aprs Scudo.

[19] Beethoven, _ses critiques et ses glossateurs_, par M. Oublichieff;
in-8, 1857, Leipsik et Paris.

[20] Scudo: _Critique et littrature musicales_. T. 1er.




BELSUNCE ET ROZE.

I

BELSUNCE.


Quel nom mritait mieux d'tre rappel  la postrit que celui du grand
vque dont le souvenir est rest si glorieusement populaire! Il n'en
fut point ainsi du chevalier Roze, non moins admirable, non moins
hroque dans les mmes circonstances et pourtant  peu prs inconnu du
plus grand nombre des lecteurs, et  plus forte raison de ceux qui ne
lisent pas. Aussi c'est un devoir comme un plaisir pour nous de ne point
sparer ces deux noms unis dans une mme pense de dvouement, et qui
vivront  jamais dans le coeur des Marseillais reconnaissants.

 Belsunce, dit trs-bien un historien, la gloire d'avoir reprsent en
face du danger le prtre chrtien et le clerg franais; au chevalier
Roze la gloire d'avoir dploy ce genre de courage qui ne manque pas
plus  l'arme franaise quand, au lieu de soldats ennemis, ce sont les
flaux de la nature qu'on lui donne  combattre pour le bien de
l'humanit[21].


Parlons de Belsunce d'abord.

Henri-Franois-Xavier de Belsunce de Castelmoron, naquit au chteau de
la Force dans le Prigord, le 4 dcembre 1671, d'Armand de Belsunce,
marquis de Castelmoron, baron de Gavaudan, etc. Aprs avoir fait ses
tudes  Paris au collge de Louis-le-Grand, il en sortit pour entrer
dans la Compagnie de Jsus o, pendant plusieurs annes, il enseigna
avec distinction la grammaire et les humanits. Appel par la
Providence  une plus haute destination, dit M. l'abb Jauffret, de
Metz[22], il sortit de cette compagnie en conservant toujours pour elle
l'estime la mieux mrite, la plus vive reconnaissance et la plus tendre
affection.

Nomm par le roi  l'abbaye de La Role puis  celle de
Notre-Dame-des-Chambons, et grand vicaire de l'vque d'Agen, il fut
appel, le 19 janvier 1709,  remplacer  Marseille le pieux prlat dont
la mort rcente laissait le sige vacant. On n'en pouvait choisir un
plus digne, d'aprs le tmoignage que lui rendait un orateur, cho
fidle des jugements contemporains: Je vois, dit M. Maire, chanoine de
l'glise cathdrale de Marseille, dans son Oraison funbre de Belsunce,
je vois un piscopat de plus de quarante-cinq ans, dont tous les moments
ont t occups et sanctifis par le zle le plus ardent, le plus vif et
le plus infatigable.... Je le vois...  la tte des fidles ministres
qu'il a choisis pour ses cooprateurs, il se charge du travail le plus
pnible. Il prche tous les jours et souvent jusqu' quatre fois par
jour; il prpare le peuple  recevoir les sacrements de la
rconciliation et de la communion; il porte le pain eucharistique dans
les maisons et dans les hpitaux, et il lui arrive souvent de le
distribuer, lui seul dans une matine,  plus de 4,000 personnes.

Ses revenus passaient pour la plus grande partie en aumnes, et lui-mme
dans le secret, autant qu'il lui tait possible, il se plaisait 
visiter les familles pauvres pour leur prodiguer les secours en tous
genres avec les sages conseils et les paternelles exhortations. Mais ce
fut surtout lorsque Marseille se vit dsole par le plus terrible des
flaux,

     La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom[23],

que la charit, que le dvouement de Belsunce clata d'une faon non
moins touchante qu'admirable, et rendit son nom illustre  jamais.

Dans les premiers jours du mois de mai de l'anne 1720, un navire venu
de l'Orient (Syrie) apportait le germe fatal. Plusieurs de ses passagers
dposs au lazaret ayant succomb, le mal se propagea bientt avec une
effrayante rapidit, surtout quand il eut franchi la limite des
_infirmeries_, et jeta dans la ville la consternation et la stupeur.
Sous le coup de la premire pouvante, beaucoup mme des citoyens
notables ou des fonctionnaires prirent la fuite. On n'oublia rien, dit
l'abb Jauffret, pour persuader  l'vque que l'intrt de la religion
et celui de son peuple exigeaient qu'il mt ses jours  couvert.

 Dieu ne plaise! rpondit-il, que j'abandonne un peuple dont je suis
oblig d'tre le pre. Je lui dois et mes soins et ma vie, puisque je
suis son pasteur.

Aussitt il assemble les curs et les suprieurs des communauts, qui
s'taient dvous comme lui au service des pestifrs; il leur donne ses
instructions en applaudissant  leur zle, et lui-mme, le premier,
intrpide, infatigable, il saura donner l'exemple du dvouement, d'un
dvouement qui n'aura pas un instant non pas de dfaillance mais
seulement d'hsitation pendant les longs mois que dura la contagion.
Pour savoir ce que fut celle-ci il faut lire ce qu'en dit le courageux
pontife dans son mandement du 22 octobre 1720, dont nous dtachons
seulement ce passage si terriblement loquent:

... Sans entrer dans le secret de tant de maisons dsoles par la peste
et la faim, o l'on ne voyait que des morts et des mourants, o l'on
n'entendait que des gmissements et des cris, o des cadavres, que l'on
n'avait pu faire enlever, pourrissant depuis plusieurs jours auprs de
ceux qui n'taient pas encore morts et, souvent dans le mme lit,
taient pour ces malheureux un supplice plus dur que la mort mme! Sans
parler de toutes les horreurs qui n'ont pas t publiques, de quels
spectacles affreux, vous et nous, pendant prs de quatre mois,
n'avons-nous pas t et ne sommes-nous pas encore les tristes tmoins?
Nous avons vu, pourrons-nous jamais nous en souvenir sans frmir et les
sicles futurs pourront-ils y ajouter foi? nous avons vu tout  la fois
toutes les rues de cette ville bordes des deux cts de morts  demi
pourris, si remplies de hardes et de meubles pestifrs jets par les
fentres que nous ne savions o poser les pieds! toutes les places
publiques, toutes les portes des glises traverses de cadavres
entasss, et en plus d'un endroit mangs par les chiens sans qu'il ft
possible, pendant un nombre considrable de jours, de leur procurer la
spulture!... Nous avons vu, dans le mme temps, une infinit de malades
devenus un objet d'horreur et d'effroi pour les personnes mmes  qui la
nature devait inspirer pour eux les sentiments les plus tendres et les
plus respectueux, abandonns de ce qu'ils avaient de plus proche, jets
inhumainement hors de leurs propres maisons, placs sans aucun secours
dans les rues parmi les morts dont la vue et la puanteur taient
intolrables.... Nous avons vu les corps de quelques riches du sicle
envelopps d'un simple drap et confondus avec ceux des plus pauvres et
des plus misrables en apparence, jets comme eux dans de vils et
infmes tombereaux et trans avec eux sans distinction  une spulture
profane, hors de l'enceinte de nos murs; Dieu l'ordonnant ainsi pour
faire connatre aux hommes la vanit et le nant des richesses de la
terre et des honneurs aprs lesquels ils courent avec empressement...
Cette ville enfin, dans les rues de laquelle il y a peu de temps on
avait de la peine  passer par l'affluence ordinaire du peuple qu'elle
contenait, est aujourd'hui livre  la solitude, au silence, 
l'indigence,  la dsolation,  la mort.

Mais quelle est la cause premire du flau et de tous les malheurs qu'il
entrane  sa suite? L'homme apostolique, malgr sa compassion pour ceux
qui souffrent, ne peut se la dissimuler, et la tendresse paternelle ne
saurait touffer sur ses lvres le cri de la vrit. coutons: N'en
doutons pas, mes trs-chers frres, c'est par le dbordement de nos
crimes que nous avons mrit cette effusion des vases de la colre et de
la fureur de Dieu. L'impit, l'irrligion, la mauvaise foi, l'usure,
l'impuret, le luxe monstrueux se multipliaient parmi vous: la sainte
loi du Seigneur n'y tait presque plus connue; la saintet des dimanches
et des ftes profane; les saintes abstinences ordonnes par l'Eglise et
les jenes galement indispensables viols avec une licence scandaleuse,
les temples augustes du Dieu vivant devenus pour plusieurs des lieux de
rendez-vous, de conversation, d'amusements; des mystres d'iniquit
taient traits jusqu'au pied de l'autel, et souvent dans le temps du
divin sacrifice; le Saint des saints tait personnellement outrag dans
le trs-saint Sacrement par mille irrvrences et par une infinit de
communions indignes et sacrilges!... si donc nous prouvons combien il
est terrible de tomber entre les mains d'un Dieu en courroux, si nous
avons le malheur de servir d'exemple  nos voisins et  toutes les
nations, n'en cherchons point la cause hors de nous.

Ce langage paratra peut-tre svre  quelques-uns aujourd'hui, mais il
ne semblait que juste  ceux qui l'entendaient. Ils savaient d'ailleurs
ce qu'il en cotait pour parler ainsi  leur saint vque qu'ils avaient
vu, qu'ils voyaient sans cesse donner l'exemple de l'absolu dvouement,
comme il avait fait nagure de toutes les vertus. Son zle, disent 
l'envi les historiens, son zle le multiplie en quelque sorte; on le
voit parcourir les rues  travers des monceaux de cadavres infects; il
entre dans les maisons dont la puanteur est extrme; il y rconcilie les
pcheurs couchs avec des morts sur le mme lit, les console, les
encourage et sacrifie tout  la douceur inexprimable de les voir mourir
chrtiens. Les secours spirituels qu'il prodiguait aux malades taient
d'autant plus prcieux qu'ils ne tardrent pas  devenir rares par la
mort d'un grand nombre de prtres qui, dans l'exercice de leurs
prilleuses fonctions, avaient trouv sous ses yeux le martyre et la
couronne de la charit... En mme temps, il rpand entre les mains des
pauvres, tourments par la famine, tout ce qu'il a d'argent. Il se prive
du ncessaire pour fournir  leurs besoins.

    Il se montre partout o le danger l'appelle;
    Partout o le flau semble le plus affreux,
    Il vole, et ses secours sont au plus malheureux,

a dit admirablement le pote[24]. Afin qu'aucun ne ft oubli, il runit
tous les indigents qui se prsentent dans une vaste enceinte o, pendant
plusieurs mois, chaque jour, il leur rend visite pour leur distribuer ou
leur faire distribuer les secours dont ils ont besoin.

Le flau cependant continuant ses ravages, le pieux prlat, convaincu
que de Dieu seul on pouvait obtenir la cessation d'une telle calamit,
rsolut de consacrer, par un voeu solennel sa personne et son diocse au
Sacr-Coeur de Jsus. Ce fut dans ce but qu'il publia le Mandement dont
nous avons donn plus haut un extrait, et il fixa au 1er novembre,
jour de la Toussaint, la clbration de cette fte qui se fit avec les
crmonies les plus augustes. Ds le matin, le son des cloches,
silencieuses depuis quatre mois, vint rjouir les Marseillais dont les
coeurs se rveillrent  la foi comme  l'esprance.

Toutes les glises se trouvant fermes depuis longtemps, le prlat fit
dresser un autel au bout du Cours. Il s'y rendit processionnellement 
la tte de son clerg, marchant la tte et les pieds nus, la corde au
cou et la croix entre les bras. Aprs avoir prononc l'amende honorable,
suivie d'une exhortation des plus pathtiques, souvent interrompue par
les larmes et les sanglots des assistants, il pronona  voix haute, la
formule de la conscration du diocse au Sacr-Coeur, puis enfin clbra
solennellement le Saint-Sacrifice. Le peuple, agenouill sur la place et
dans les rues voisines, s'unissait du fond du coeur  son vque, et le
rayonnement des visages au milieu du deuil tmoignait de la confiance de
tous dans ces invocations suprmes. Cette esprance ne fut point
trompe;  dater de ce jour, la contagion commena visiblement 
dcrotre et Marseille sembla renatre. On avait craint que la runion
de tant de personnes sur un mme point n'ament une recrudescence du
flau, il n'en fut rien; la maladie avait perdu toute sa force et si
quelque tincelle de la contagion parut se montrer encore, elle
s'teignit aussitt.

Pour rcompenser le zle du prlat, le Roi, dans l'anne de 1746, le
nomma  l'archevch de Laon, la seconde pairie de France; mais Belsunce
ne put se rsigner  se sparer de ses ouailles qui lui taient
devenues plus chres que jamais et que dsolait la nouvelle de son
dpart. Quelques annes aprs, il refusa pareillement l'archevch de
Bordeaux, en dclarant qu'il voulait mourir au milieu de son troupeau,
comme il fit en effet plus tard. Car, pendant une longue suite d'annes,
il continua d'difier les pieux fidles par l'exemple de ses vertus
comme aussi de les clairer, en les prmunissant contre les erreurs en
vogue, jansnisme ou philosophisme, par ses instructions pastorales si
remarquables et bien dignes de celui qu'on dsignait partout sous le nom
du _saint et savant vque de Marseille_. Aprs Clment XIII qui l'avait
dcor du pallium, Benot XIII, dans un bref du 13 dcembre 1751, lui
adressait ses flicitations dans les termes suivants: Nous vous
regardons comme notre joie et notre couronne, et comme la gloire et le
modle des pasteurs de toutes les glises. Nous craignons mme de
diminuer plutt que d'augmenter l'clat de vos vertus pastorales en
ajoutant de nouveaux loges  ceux que vous avez mrits et que vous ont
si justement donns nos prdcesseurs. Nous sommes persuad qu'il n'y a
personne qui ne connaisse votre nom et qui ne le clbre par de justes
loges.

Ce langage est la meilleure rponse qu'on puisse opposer aux assertions
de certains biographes modernes, entre lesquels on s'tonne de trouver
le rdacteur de la _Biographie universelle_, et qui ne sont que l'cho
des jansnistes, lesquels, dit l'_Encyclopdie catholique_, lui ont
fait un crime d'tre rest attach aux saines doctrines de l'glise;
mais ce n'est pas d'eux qu'il faut apprendre  juger Belsunce; c'est
dans ses oeuvres qu'il s'est peint, dans ses _Instructions pastorales_,
qui toutes se distinguent par une pit douce et tendre, que ceux mmes
qui l'ont accus d'intolrance sont forcs de reconnatre. Entre ces
loquents crits, on cite tout particulirement le _Trait de la bonne
mort_ et les deux discours sur la _Prdestination_ et sur la _Grce_,
qui, d'aprs l'abb Jauffret, placent leur auteur au rang de nos plus
illustres docteurs. Suprieure cependant, peut-tre, me semble
l'instruction sur l'_Incrdulit_, o je n'ai que l'embarras du choix
entre les passages loquents. Je me borne  deux courtes citations:

Ce n'est plus en secret, c'est ouvertement et avec une hardiesse
tonnante que l'incrdulit se montre sans voile et que partout elle
proclame impunment ses dogmes pernicieux. Peu contente de proposer
furtivement et sans dessein quelques difficults dtaches et
indpendantes les unes des autres, comme elle le faisait autrefois, elle
forme aujourd'hui des systmes pleins  la vrit d'absurdits, de
contradictions, mais prsents sous les couleurs les plus capables de
tromper et d'entraner dans l'erreur les faibles et les ignorants, et de
faire illusion  tous ceux dont les coeurs sont dj sduits par leurs
passions.... Des coeurs dj subjugs ou violemment sollicits par leurs
passions dsirent que les systmes mis sous leurs yeux soient
vritables, et plus ils le dsirent plus aussi sont-ils ports  les
admettre comme certains.

Plus loin nous lisons: Parce qu'un homme a le tort de ne pas croire en
Dieu, nous dit un fameux sceptique, faut-il l'injurier?--Voil sans
doute bien de l'urbanit, bien de la charit, bien de la modration
mais malheureusement il n'en fait paratre que pour les incrdules. Il
est bien loign de garder les mmes mnagements lorsqu'il parle de ceux
qui, connaissant les dangers des passions dont il est le pangyriste,
travaillent  les affaiblir et voudraient pouvoir les teindre. Il
s'abandonne  leur gard  toute la vivacit de son temprament et 
toute l'amertume de son faux zle; il ne craint plus de manquer
d'urbanit et de blesser la charit en leur attribuant le _comble de la
folie_ et les traitant de _forcens_.

Ces pages ne semblent-elles pas crites d'hier, et  l'adresse de
certains journalistes, toujours prompts  crier contre l'intolrance,
mais peu soucieux de prcher d'exemple; car ils ne se font aucun
scrupule,  l'occasion, et mme sans occasion, d'attaquer, calomnier,
injurier les catholiques, les prtres, les vques, et le Pape lui-mme,
le Pape surtout.

Belsunce, lorsqu'il parlait avec cette vigueur apostolique, tait dj
presque octognaire et cette parole prophtique tait en mme temps un
adieu. Aprs avoir joui longtemps d'une sant des plus robustes, le 4
juin 1755, il succombait  une atteinte de paralysie suivie d'apoplexie.
Quoique priv de la parole, il conserva toute sa connaissance, et par
ses regards et par des signes tmoignait encore de sa rsignation et de
sa pit. Aprs avoir reu les saintes onctions, il s'endormit du
sommeil des justes. Est-il besoin de dire la solennit de ses
funrailles et l'affluence d'un peuple immense accouru des points les
plus loigns du diocse et qui par ses larmes attestait sa vnration
et ses regrets?  voir ce deuil on et dit autant de fils autour du
cercueil du plus tendre des pres.


II

ROZE.

Roze (Nicolas, dit le chevalier), tait n  Marseille en 1671, la mme
anne que Belsunce, d'une honnte famille de ngociants. Ses parents le
destinaient  suivre la mme carrire et, ses tudes termines, il se
rendit, en 1696,  Alicante, royaume de Valence, pour y prendre la
direction d'une maison de commerce fonde par son frre an. Il ne
trompa point la confiance de ce dernier et fit preuve d'autant de
prudence que d'intelligence, quoique port d'ailleurs par ses gots
plutt vers la carrire des armes que vers le commerce. Aussi
lorsqu'aprs l'avnement de Philippe V, petit-fils de Louis XIV,
l'Espagne eut  lutter contre une coalition qui porta la guerre jusque
dans l'intrieur du pays mme envahi par l'arme des allis, Roze, en
bon Franais qu'il tait, ne put rsister  son ardeur guerrire
qu'aiguillonnait le patriotisme. Levant  ses frais deux compagnies,
infanterie et cavalerie, il se mit  leur tte et repoussa plusieurs
dtachements ennemis qui s'taient avancs jusque sous les murs
d'Alicante. Cette ville,  quelque temps de l, fut assige par des
forces considrables, et le gouverneur, qui avait pu apprcier le
courage de Roze comme sa capacit militaire, lui confia le commandement
du chteau que le jeune Franais dfendit avec une glorieuse
opinitret, en ne consentant  capituler qu'aprs avoir puis toutes
ses munitions et provisions.

Souffrant encore d'une blessure reue pendant le sige, Roze revint dans
sa patrie pour achever de se gurir. Ds qu'il fut suffisamment rtabli,
il partit pour Versailles o il se rendait d'aprs une invitation
expresse du roi Louis XIV qui, en le flicitant de sa bravoure et de son
zle patriotique, lui remit la croix de Saint-Lazare avec le bon d'une
gratification de 10,000 livres. Peu aprs (1707), Roze repartit pour
l'Espagne et il se distingua entre les plus braves  la bataille
d'Almanza. Charg d'une mission secrte pour Alicante dont les Anglais
s'taient empars, il fut fait prisonnier et ne recouvra sa libert que
lors de l'change gnral. Revenu  Marseille, il y demeura jusqu' sa
nomination comme consul  Modon, dans la More.

Aprs trois annes de sjour en Orient, de graves intrts de famille le
rappelrent en France, en 1720, et, concidence remarquable, il entrait
dans le port de Marseille en mme temps que le vaisseau qui apportait,
comme nous l'avons dit, le germe fatal du flau dont les ravages
devaient tre si terribles. Roze, ou mieux le chevalier Roze, comme on
l'appelait ds lors, avait fait preuve sur les champs de bataille
d'autant d'intrpidit que de sang-froid, mais qu'tait ce courage
auprs de celui qu'il allait dployer sur ce nouveau thtre et qui fait
de lui, bien mieux que les plus clbres exploits, un incomparable
hros? Car enfin, sur les champs de bataille, pour oublier le pril ou
le mpriser, pour se montrer brave et trs-brave,  moins d'un
temprament malheureux, il ne faut en quelque sorte que se laisser aller
et cder  la nature. Tout vous excite et sert d'aiguillon. Le bruit
des instruments guerriers, l'odeur de la poudre, l'exemple des
camarades, l'ardeur patriotique et les rves de gloire, en outre de la
grande pense du devoir, tout contribue  lever l'homme au-dessus de
lui-mme, et l'exaltant par l'enthousiasme,  lui donner cette force
surhumaine qui fait qu'aprs la victoire, le vaillant soldat, tout le
premier, s'tonne de ce qu'il a pu accomplir pendant cette ivresse  la
fois sublime et terrible du combat, o l'escalade d'une muraille  pic,
sous le feu des batteries croisant leurs feux, ne fut qu'un jeu pour son
audace.

Mais il n'en va pas ainsi en face de ce danger bien autrement formidable
qui rsulte d'une pidmie, d'une contagion, clatant avec violence et
qui dure des semaines, des mois, des annes parfois. L, nulle
prvoyance possible, nul espoir de lutter mme  armes ingales contre
un ennemi qui,  toute heure de nuit comme de jour, vous menace,  tout
instant peut vous atteindre, qu'on sent partout quoique partout
insaisissable et invisible, mais rvlant  chaque pas sa prsence par
les plus effroyables coups. Et rien ici qui vous excite quand tant de
choses au contraire semblent faites pour dcourager: la panique
gnrale, la terreur de ceux qui fuient comme de ceux qui restent,
l'horreur et le spectacle menaant de tant de morts soudaines et
funestes:

    _Luctus ubique pavor et plurima mortis imago!_

Certes, pour rester calme et intrpide dans de telles circonstances, il
faut une force d'me peu commune; il faut cette hroque srnit que
donne  l'homme de bien la conscience d'un grand devoir  remplir sous
l'oeil de Dieu avec la certitude que s'il succombe, victime ou plutt
martyr de son dvouement, la rcompense ne lui manquera pas l-haut,
mourt-il ignor des hommes pour lesquels il a donn sa vie. Ce genre de
courage, le plus difficile quoique pas toujours le plus apprci de la
foule, fut celui du chevalier Roze, d'autant plus admirable en cela que
son dvouement tait tout spontan, tout volontaire, et que, n'ayant
dans la ville aucune position officielle, rien ne l'obligeait  y
rester; comme tant d'autres,  la premire nouvelle du pril, il pouvait
s'loigner. Mais tout au contraire, bien diffrente fut sa conduite. La
peste se dclare, aussitt il se met  la disposition de ces courageux
citoyens dont les noms, comme on l'a dit, ne doivent jamais s'oublier:
le gouverneur Viguier, les chevins J.-B. Estille, J.-P. Moustier, J.-B.
Audimar et B. Dieud. On connaissait le courage de Roze, qui avait fait
ses preuves comme militaire; on savait ou plutt on pressentait son
nergie; aussi, pendant que l'on divise la ville en cent cinquante
districts confis  diffrentes personnes pour veiller aux besoins les
plus pressants, il est nomm seul commissaire pour le quartier populeux
dit de la Rive-Neuve, depuis l'Arsenal jusqu' l'abbaye de Saint-Victor.

Roze  l'instant se rend  son poste, l'un des plus prilleux, le plus
prilleux peut-tre. Par ses soins, un hpital est tabli sous les
votes de la Corderie pour y recevoir et soigner les pestifrs qu'on
prsente. Aux indigents, il prodigue avec les secours son argent sans
s'inquiter s'il lui sera rendu. Il veille aux inhumations comme au
transport des malades; mais le flau va croissant; les places publiques,
les rues, les maisons, les navires mme dans le port regorgent de
cadavres. Le chevalier de Ranc, commandant des galres, accorde des
secours d'hommes et, chaque matin, trois chevins montent  cheval pour
prsider  cette dangereuse besogne de l'enlvement des morts; le
quatrime, tant retenu  l'htel-de-ville pour l'expdition des
affaires d'urgence, le chevalier Roze se trouve l toujours pour le
remplacer. De vastes fosses ont t creuses dans la campagne, et grce
 l'hroque dvouement comme  l'infatigable activit de ces hommes de
coeur, chefs et soldats, travaillant sans relche, mme la nuit  la
lueur des torches, la ville, au bout de quelques jours, put tre
dblaye, les monceaux de cadavres gisant dans les rues ayant t
successivement enlevs.

Mais il est un endroit dans la ville qu'il semble comme impossible
d'aborder, quoiqu'il soit un foyer de pestilence dont les manations
putrides, quand le vent souffle de la mer surtout, portent par toute la
cit de nouveaux germes de contagion: c'est l'esplanade de la _Tourette_
s'tendant depuis le fort Saint-Jean jusqu' l'glise de la Major, et o
sont entasss plus de _douze cents_ cadavres, se putrfiant sous les
ardents rayons du soleil, et dont les plus rcents gisent l depuis plus
de trois semaines. Le terrain ne permet pas de creuser des fosses dans
le voisinage, et toutefois, comment se risquer  remuer cet effroyable
charnier pour transporter les restes au travers de la ville?

 la suite d'un conseil tenu chez le gouverneur, Roze, qui s'tait
offert le premier comme toujours, se rend seul  la Tourette. Bravant la
puanteur intolrable, il traverse l'esplanade, en escalant les cadavres,
et arrive  l'extrmit du rempart du ct de la mer. L il dcouvre au
pied de la muraille des bastions construits anciennement et abandonns.
Bientt il a pu s'assurer qu'ils sont vides  l'intrieur et
trs-profonds sous les quelques pieds de terre qui ferment l'entre.
Voil les immenses tombeaux dont il avait besoin et que lui offre un
heureux hasard. Mais point de temps  perdre, car le projet, s'il
n'tait immdiatement ralis, deviendrait peut-tre inexcutable. Roze
retourne  l'Htel-de-Ville, o sa proposition ne trouve que des
approbateurs. Le lendemain, ds le matin, les bastions sont dfoncs et
dblays. Le chevalier, alors suivi de ses ouvriers, composs d'une
compagnie de soldats et d'une centaine de forats fournis par le
commandant des galres, remonte dans la ville et se dirige vers la
_Tourette_. Sur la place de _Linche_ il arrte sa troupe, fait
distribuer du vin  ses hommes et les encourage par de mles paroles,
sans leur dissimuler toutefois le pril et l'horreur surtout du
spectacle qui les attend. Quoique avertis cependant, en approchant de
l'esplanade, les plus hardis reculent repousss par l'odeur mphitique,
malgr les mouchoirs imbibs de vinaigre dont, par l'ordre du chevalier,
ils ont pris soin de se ceindre la tte. Roze, toujours tranquille,
sinon impassible, voit leurs hsitations qui peuvent, si l'on n'en
triomphe pas, devenir de la terreur panique. Il comprend que les paroles
ne suffisent point et qu'il faut davantage, qu'il faut l'exemple. Il
saute  bas de son cheval, s'avance au milieu de l'esplanade, et
saisissant par les jambes le premier cadavre qui se trouve  sa porte,
il le trane jusqu'au rempart, le soulve et le prcipite dans le
bastion bant.  cette vue, un frmissement parcourt la foule, un cri,
le mme cri, expression d'admiration et d'enthousiasme, sort de la
poitrine de tous.

--Vive Roze! Vive le chevalier!

La peur qui paralysait les plus hardis, s'est vanouie comme par
enchantement. Les soldats et les autres  l'envi se prcipitent sur
l'esplanade et le chevalier, profitant de cet lan, dirige si habilement
leurs efforts que dans un temps assez court, tous les cadavres taient
enlevs et lancs dans les bastions, puis recouverts de chaux et de
terre. Cela avait lieu, le 16 septembre 1720. Par une espce de miracle,
Roze qui semblait, comme Belsunce, couvert d'un bouclier cleste:

    Sous l'aile du Seigneur, le prlat vnrable
    Dans le commun flau demeure invulnrable;

Roze en fut quitte pour une lgre indisposition; mais les pauvres
forats et les braves soldats,  l'exception de deux ou trois, au bout
de quelques jours, avaient succomb, en rendant  la ville un immense,
un inapprciable service. Le chevalier resta jusqu' la fin intrpide,
infatigable au poste du pril et ce fut seulement lorsque toute trace
d'pidmie eut disparu, qu'il songea  prendre quelque repos et  se
dmettre de ses fonctions.

Comme on a pu le remarquer dans l'histoire de plusieurs illustres
bienfaiteurs de l'humanit, dit M. Paul Autran[25], le chevalier Roze
avait si peu compt sur l'clat de la renomme comme rcompense de ses
belles actions, qu'il ne songea nullement  exploiter  son profit la
popularit qu'il s'tait acquise. Il rentra dans l'obscurit. Quant  la
rcompense que son dvouement avait si bien mrite, il est vrai de dire
qu'il ne semble pas qu'on ait rien fait de ce qu'on aurait d faire en
sa faveur aprs la cessation de la peste. Dans les actes de la famille,
il ne porte que le titre modeste de capitaine d'infanterie,  la suite
de la garnison de Marseille. Mais qu'importe! plus de richesses et
d'honneur n'auraient rien ajout  sa gloire. Et l haut assurment, la
rcompense et des plus belles ne manqua point  ce hros, qui fut lui
aussi un hros chrtien, car la religion seule peut exalter jusqu' la
sublime abngation d'un tel dvouement.

D'ailleurs Roze eut aussi, mme ici-bas, une premire et douce
rcompense. C'est  tort que des crivains, Marmontel et Lacretelle
entre autres, ont affirm qu'il mourut dans l'indigence. Parti en 1722
de Marseille pour se rendre  Paris, d'aprs l'invitation de quelques
amis, le chevalier dut s'arrter au hameau de Gavotte, prs de Septmes,
par suite d'un accident arriv  sa voiture. Dans la maison qui lui
donna l'hospitalit, se trouvait une jeune et aimable personne, Mlle
Labasset qui, pleine d'admiration pour son dvouement, s'estima heureuse
(quoiqu'il ne ft ni jeune ni riche) de lui offrir sa main et avec elle
sa fortune assez considrable. Roze, tout dsintress qu'il ft, en
acceptant la premire, ne put refuser la seconde. Le mariage se fit dans
une chapelle dpendant de la paroisse de Pennes; et Roze, au lieu de
continuer son voyage, revint  Marseille, o il vcut dans la retraite,
content du bien qu'il pouvait faire et de la joie qu'il trouvait dans un
paisible et charmant intrieur. Marmontel se trompe encore quand il dit
que sa fille,  cause de sa pauvret, se fit religieuse. Il mourut, sans
laisser d'enfants, le 2 septembre 1733,  l'ge de soixante-deux ans, et
nul doute qu'il ait reu  son heure suprme la bndiction de son
vque, qui devait lui survivre tant d'annes encore. On peut affirmer
pareillement sans crainte de se tromper que, malgr le silence qui
depuis un temps s'tait fait autour de sa gloire, la mort de Roze fut un
deuil pour tous ses concitoyens et que la ville entire voulut assister
 ses funrailles.

[21] Portraits et Histoire des hommes utiles.--1835-1836.

[22] OEuvres choisies de Belsunce.--Tome 1er.--1822.

[23] La Fontaine.

[24] Millevoye. _La Peste de Marseille_ (pome).

[25] _loge de Roze_, par Paul Autran..




BRANGER


Peu d'hommes ont joui de leur vivant d'une pareille popularit, d'une
telle renomme, mais qui ne devaient lui survivre que trs diminues, et
cela fort justement d'ailleurs.--Il a cr dans notre littrature, dit
un judicieux critique, un genre qui n'existait pas avant lui, la chanson
lyrique ou l'ode chante. Son style est toujours (non pas, certes) pur,
correct, lgant, son vers souvent inspir. Lorsqu'il veut chanter les
malheurs ou les gloires de la patrie, il lve et entrane. Il sait
aussi exprimer des sentiments plus tendres, et faire vibrer les fibres
du coeur. Toutefois, mme sous le rapport littraire, il a t trop
vant. Comme chansonnier il manque de gat; son rire est amer et n'a ni
l'abandon ni l'entrain de celui de Dsaugiers, son mule. Comme pote
lyrique, il manque de souffle; il a de l'inspiration, mais une
inspiration qui dure peu et ne va gure au-del de la premire ou de la
seconde strophe. Les pithtes oiseuses ou redondantes prennent trop
souvent la place de la pense; les chevilles mme n'y sont pas rares.
Les refrains seuls sont toujours heureux et viennent se graver
d'eux-mmes dans la mmoire.  tout prendre, Branger est un pote, un
vrai pote, mais qui doit plus encore  l'art et au travail qu' la
nature. Ses contemporains l'ont plac au premier rang, mais la
postrit plus juste le fera descendre au second (voire mme au
troisime) qui seul lui appartient.

Ce qui est par dessus tout regrettable et dplorable, c'est que, dans
les oeuvres du chansonnier, se rencontrent, et nombreuses, des pices
licencieuses, irreligieuses, cyniquement impies, ou qui sont empreintes
des passions politiques et des haines injustes de l'poque. Pourtant ce
n'tait point un sentiment violent qui les avait dictes  l'auteur,
s'il est vrai qu'il ait rpondu  des amis lui conseillant de retrancher
ces chansons:

Je m'en garderais bien, ce sont celles-l qui servent de passeport aux
autres.

Cette parole, que rapporte la _Biographie universelle_ de Feller, serait
tellement blmable et coupable qu'on incline  douter de son
authenticit. Le biographe nous dit d'ailleurs: Pendant les dernires
annes de sa vie, Branger montra des sentiments meilleurs que ceux
qu'il avait eus jusque-l; s'il n'tait pas croyant encore, il parlait
de la religion avec respect; il tenait  rappeler qu'il avait toujours
t spiritualiste. Il avait conserv des relations avec sa soeur qui
tait religieuse, et depuis longtemps retire dans un couvent o elle
priait et expiait pour son frre; il s'tait mis aussi en relation avec
le cur de sa paroisse qu'il chargeait de distribuer ses aumnes; car,
quoique peu riche, il tait bienfaisant. Lorsque sa dernire heure
approcha, le prtre et la religion vinrent au chevet du malade et furent
bien reus; il sortit de sa bouche des paroles sympathiques, chrtiennes
mme, et l'on peut croire qu'un retour  Dieu plus complet et plus
consolant aurait eu lieu si de malheureux amis (quels amis que
ceux-l!) n'taient intervenus pour l'empcher.

Sa mort eut lieu  Paris, le 16 juillet 1857,  l'ge de 77 ans; il
tait n dans cette mme ville le 19 aot 1780 comme lui-mme le dit
dans la chanson intitule le _Tailleur et la Fe_.

    Dans ce Paris plein d'or et de misre,
    En l'an du Christ mil sept cent quatre-vingt,
    Chez un tailleur, mon pauvre vieux grand-pre,
    Moi, nouveau n, sachez ce qui m'advint:
    Rien ne prdit la gloire d'un Orphe
     mon berceau qui n'tait pas de fleurs;
    Mais mon grand-pre, accourant  mes pleurs,
    Me trouve un jour dans les bras d'une fe;
    Et cette fe, avec de gais refrains,
    Calmait le cri de mes premiers chagrins.

    Le bon vieillard lui dit, l'me inquite:
     cet enfant quel destin est promis?
    Elle rpond: Vois-le, sous ma baguette,
    Garon d'auberge, imprimeur et commis.
    Un coup de foudre ajoute  mes prsages[26].
    Ton fils atteint va prir consum;
    Dieu le regarde, et l'oiseau ranim
    Vole en chantant braver d'autres orages.
    ...........
    Tous les plaisirs, sylphes de la jeunesse,
    veilleront sa lyre au sein des nuits.
    Le vieux tailleur s'crie: Eh quoi! ma fille
    Ne m'a donn qu'un faiseur de chansons!
    Mieux jour et nuit vaudrait tenir l'aiguille
    Que, faible cho, mourir en de vains sons.
    --Va, dit la fe,  tort tu t'en alarmes;
    De grands talents ont de moins beaux succs.
    Ses chants lgers seront chers aux Franais,
    Et du proscrit adouciront les larmes.

Cette pice, l'une des meilleures inspirations de Branger, est en
quelque sorte une auto-biographie du pote comme aussi en mme temps un
spcimen remarquable de son talent, ce qui nous a fait la citer pour la
plus grande partie.

Vanit de la gloire humaine! Branger  peine dans la tombe, en dpit de
ses funrailles si magnifiques, le silence, prcurseur de l'oubli, se
fit autour de l'idole. L'ombre descendit sur la statue debout encore sur
le pidestal, mais devant laquelle la foule passait de plus en plus
rapide et froide, indiffrente, parfois ddaigneuse. Dans les rangs
mmes de ceux qui s'taient montrs les plus prodigues de louanges, il
se trouvait des aristarques, M. Pelletan, par exemple, pour discuter,
presque contester le talent, le caractre mme du pote, et nous tonner
par la svre impartialit de leurs jugements. Aussi maintenant qui lit
Branger, et combien se vend-il, bon an, mal an, de ses ouvrages?

[26] L'auteur fut frapp de la foudre dans sa jeunesse.




BERTHOLLET

I


Peu de temps avant le 9 thermidor, un dpt graveleux, trouv au fond de
quelques barriques d'eau-de-vie, donna lieu  une grave accusation
contre un fournisseur qui, dit-on, voulait empoisonner les soldats. On
confie  un chimiste, dj clbre, l'analyse du liquide. Tout semblait
prouver qu'on cherchait un coupable afin de s'emparer des richesses du
fournisseur. L'examen du liquide confirme cette prsomption et le
chimiste, n'coutant que le devoir et la conscience, n'hsite pas 
faire un rapport favorable. Appel bientt aprs devant le Comit du
salut public, il est soumis  un interrogatoire qui n'tait rien moins
que rassurant.

--Es-tu sr de ce que tu dis? lui fut-il demand d'un ton menaant.

--Trs-sr, rpond avec calme le savant.

--Ferais-tu sur toi-mme l'preuve de cette eau-de-vie.

Le chimiste, sans rpondre, emplit un verre du liquide et l'avale d'un
trait.

--Tu es bien hardi.

--Moins que je ne l'tais en crivant mon rapport.

L'accusation fut abandonne, grce  l'intrpide fermet du savant qui,
dans une autre circonstance, fit preuve encore du sang-froid le plus
tonnant. C'tait pendant l'expdition d'gypte: un jour, que pour
certaines recherches, il remontait le Nil dans une barque, tout  coup,
sur le rivage, parurent des Mameluks, et sur la barque plut une grle de
balles. Pendant que les rameurs faisaient force de rames dans l'espoir
d'chapper, on vit le savant en question occup  remplir ses poches des
pierres, servant  lester l'embarcation.

--Et que faites-vous l? lui dit un autre voyageur.

--Vous le voyez, rpondit-il, je prends mes prcautions pour couler plus
vite, afin de n'tre pas mutil par ces barbares.

La barque cependant put chapper au pril, et ceux qui la montaient
arrivrent sains et saufs au port. Or, le savant qui, sans y songer,
donnait  nos braves soldats des leons de courage, c'tait Berthollet,
l'homme illustre dont Cuvier put dire  juste titre:

Tmoin des vnements les plus surprenants, port par eux dans des
climats lointains, lev  de grandes places et  des dignits
minentes, tout ce monde extrieur est peu de chose pour lui en
comparaison de la vrit. Particulier, acadmicien, snateur, pair de
France, il n'existe que pour mditer et pour dcouvrir. La science fait
natre  chaque instant dans ses mains de ces procds avantageux, de
ces industries fructueuses qui enrichissent les peuples; mais ce n'est
point pour ces applications faciles qu'il la poursuit, c'est pour elle
seule. Dans l'invention la plus utile, il ne voit qu'un thorme de
plus, et dans ce thorme qu'un chelon d'o il s'efforce d'apercevoir
et d'atteindre un thorme plus lev[27].

En effet, cet homme illustre  qui la chimie, au commencement de ce
sicle, fut redevable d'immenses progrs, ne songea jamais  tirer parti
de ses dcouvertes qu'il et pu tenir secrtes, sans que personne l'en
et blm. Le chlore ne lui valut qu'un ballot de toiles blanchies par
son procd; encore sa dlicatesse hsitait-elle  accepter, alors que
les Anglais auraient plus volontiers encore offert de le prendre pour
associ; ce qui et t pour lui toute une fortune.

Personne n'ignore aujourd'hui ce que c'est qu'une blanchisserie
berthollienne. On dit mme dans les ateliers, _bertholler_,
_berthollage_: on y entretient des ouvriers que l'on y appelle des
_bertholleurs_. Rien ne met plus authentiquement le sceau au mrite
d'une dcouverte. C'est la seule rcompense qu'en ait tire l'auteur, et
il n'en dsira point d'autre.

Pourtant,  cette poque antrieure  la Rvolution, il n'tait point
riche quoique arriv  une position dj fort honorable, prix de sa
laborieuse persvrance.


II

Berthollet (Claude-Louis), d'une famille originaire de la France, mais
expatrie, naquit  Talloire,  deux lieues d'Annecy, le 9 octobre 1748.
Il appartenait par sa mre, Philiberte Donier,  une des familles nobles
de la Savoie: son pre tait chtelain du lieu. Rien ne fut nglig
pour l'ducation de l'enfant, quoique la fortune des parents ft
mdiocre. Aprs quelques annes passes au collge d'Annecy, il fut
envoy  celui de Chambry, et termina ses tudes classiques au collge
des Provinces de Turin. Les plus brillantes carrires semblaient
ouvertes  sa jeune ambition, mais son got pour les sciences lui fit
prfrer la mdecine. Reu docteur en 1768, il vint quelques annes
aprs  Paris, trouvant que dans la province les ressources lui
manquaient pour l'tude vers laquelle il se sentait plus
particulirement entran, celle de la chimie. Il ne se trompait pas;
mais arriv  Paris, o il ne connaissait personne et la bourse assez
peu garnie, il ne tarda pas  se trouver dans l'embarras. La pense lui
vint alors de s'adresser au clbre mdecin gnevois Tronchon, son
compatriote, qui, prvenu par son air franc et ouvert et par la tournure
srieuse de son esprit, lui fit le meilleur accueil et devint bientt
pour lui comme un pre. Afin de lui assurer d'abord une existence
tranquille, il le recommanda au duc d'Orlans qui le nomma l'un de ses
mdecins, en mme temps qu'il faisait mettre  la disposition du jeune
savant son laboratoire de chimie, dans lequel volontiers le prince se
renfermait pour exprimenter avec l'habile prparateur Guettard, son
matre comme celui de son pre. Rien ne pouvait tre plus prcieux pour
Berthollet, qui comprit aussitt qu'il avait trouv sa voie, ce qui lui
fut confirm par l'illustre Lavoisier, dont il fit connaissance quelque
temps aprs. Plusieurs Mmoires publis successivement par lui de 1776 
1780 et empreints, dit M. Parisot, de cette sagacit, de cette
finesse, de cette tendue dont plus tard il devait prsenter aux savants
le modle accompli, attirrent l'attention de l'Acadmie des sciences
qui le nomma adjoint chimiste  la place de Bucquet (15 avril 1780), et
cinq ans aprs, l'admit au nombre de ses membres.

Il continua ds lors avec plus de zle que jamais ses expriences et ses
publications, et en 1787, de concert avec Guyton de Morveau, Lavoisier
et Fourcroy, il s'occupa de la refonte de la terminologie scientifique,
qu'ils russirent  faire prvaloir. Compar au langage extravagant que
la chimie avait hrit de l'art hermtique, dit Cuvier, ce nouvel idiome
fut un service rel rendu  la science, et contribua  acclrer
l'adoption de nouvelles thories.

En 1789, dans le tome II des _Annales de chimie_, notre savant publia,
sous le titre de: _Blanchiment des toiles avec l'acide muriatique
oxygn_, le rsultat de ses expriences relatives au chlore, une
dcouverte, dit Parisot, qui l'et rendu _dix fois millionnaire_, s'il
et voulu l'exploiter  son seul profit. D'autres dcouvertes galement
utiles suivirent celle-l. On dut par exemple  Berthollet un moyen
nouveau de conserver l'eau douce pour les navigations de long cours, en
faisant brler l'intrieur des tonneaux destins  la contenir.

Berthollet, depuis longtemps tait devenu Franais par des lettres de
naturalisation qu'il avait t heureux d'obtenir. Aussi, ce ne fut pas
en vain, qu'en 1792, devant les menaces de la plus formidable coalition,
la France fit appel au patriotisme de son fils d'adoption. De tous les
points de l'horizon, au Nord, au Midi,  l'Est,  l'Ouest, des lgions
ennemies envahissaient notre territoire et la France n'avait  leur
opposer que des conscrits auxquels manquaient, avec l'habitude des
armes, les munitions et le matriel de guerre. Mais, grce  Berthollet
et  son ami Monge, aids par un petit bataillon de chimistes choisis
par eux, on trouva sur notre sol mme tout ce qu'on s'tait trop habitu
 demander  l'tranger: le soufre, le salptre, l'airain; ds lors les
produits de nos fabriques et de nos arsenaux suffirent  la prodigieuse
consommation de quatorze armes. Aussi, n'est-on que juste, en
reconnaissant et proclamant que la France, sauve alors de l'invasion et
du dmembrement, ne dut pas moins ce bonheur au zle infatigable de nos
savants qu' l'hroque dvouement des soldats combattant et mourant aux
frontires.

Pendant l'anne 1791, Berthollet fut envoy en Italie par le Directoire
comme prsident de la commission charge du choix des objets d'art les
plus prcieux qui devaient tre transports  Paris. La noble conduite
de Berthollet dans ces circonstances lui valut l'estime du gnral en
chef Bonaparte, qui, plein d'admiration pour sa science comme pour son
caractre, rsolut ds lors de se l'attacher. Seul il connut  l'avance
le secret de l'expdition d'gypte, dont il fit partie pour le plus
grand avantage de la science comme de l'arme. Pendant l'insurrection du
Caire, ce fut  son courage et  sa prsence d'esprit que les membres de
l'Institut durent de conserver avec la vie tous les trsors
scientifiques recueillis jusqu'alors. Quand, aprs la leve du sige de
Saint-Jean-d'Acre, la peste se dclara dans le camp franais, il
n'hsita point  s'associer  Larrey pour reconnatre, ds les premiers
symptmes, la prsence du flau et indiquer les mesures qui pourraient
rendre la contagion moins terrible. Monge, tomb malade, dut la vie 
ses soins fraternels.

Lorsqu'on fut de retour en France, Bonaparte n'oublia pas les services
rendus par notre savant, qui, membre du Snat conservateur aprs le 18
brumaire, fut ensuite nomm comte, grand officier de la Lgion
d'honneur, grand'croix de l'ordre de la Runion, etc. Heureusement pour
la science, dit Parisot, il ne se laissa ni blouir, ni absorber par des
fonctions aussi leves, aussi importantes. Toujours il conserva sa
simplicit et son got pour la retraite et l'tude.

Les revenus de ses emplois, et en particulier de la snatorie de
Montpellier, taient dpenss au profit de la science et servaient 
l'entretien d'un magnifique laboratoire, toujours ouvert aux trangers
comme aux amis et surtout  de nombreux lves que l'illustre matre
voyait avec plaisir s'exercer sous ses yeux aux prparations les plus
dlicates. Mais la gnrosit de Berthollet l'ayant entran, il dut
enfin s'apercevoir que son budget des recettes et dpenses se soldait
par un dficit; rsolu tout aussitt  rtablir l'quilibre, mais sans
dtriment pour la science, il tablit dans sa maison l'conomie la plus
svre, et vendit chevaux et voitures.

On avertit l'Empereur, qui, tout aussitt, mande Berthollet aux
Tuileries. Aprs quelques reproches bienveillants relativement au
silence gard par le savant sur sa situation critique, Napolon lui dit:

Souvenez-vous que j'ai toujours 100,000 cus au service de mes amis.

Et cette somme fut remise le lendemain  Berthollet, qui, tout occup de
ses expriences et confin pour ainsi dire dans son laboratoire, n'en
sortait que bien rarement pour se rendre aux Tuileries, et ne se montra
pas plus courtisan. On ne pourrait assurment que l'en louer si toujours
il s'en ft tenu l. Mais on regrette d'avoir  ajouter qu'en 1814,
cdant, parat-il, aux conseils de son ami Laplace, il vota la dchance
de Napolon en se ralliant au gouvernement provisoire. Lui convenait-il
d'agir ainsi aprs les tmoignages d'affectueuse estime dont l'Empereur,
qui l'appelait son chimiste et son ami, n'avait pas t pour lui avare?
Berthollet se devait  lui-mme de rester  l'cart, et de n'accepter
rien des gouvernements qui devaient succder  l'Empire. Mais, pour tre
juste, il ne faut pas dissimuler que son caractre, sinon son
intelligence, avait reu un grand branlement par suite de la terrible
catastrophe qui, en 1812, lui enleva son fils unique, dont la mort fut
des plus tragiques. Ds lors, toute gat fut perdue pour lui. Pendant
le peu d'annes qu'il survcut, son air morne et silencieux contrastait
pniblement avec ses habitudes antrieures; on ne le vit plus sourire;
quelquefois, une larme s'chappait malgr lui...

Cuvier ajoute:

Sa dernire maladie a t de celles qui surprennent et dsesprent la
mdecine: un ulcre charbonneux, venu  la suite d'une fivre lgre,
l'a dvor lentement pendant plusieurs mois, mais sans lui arracher un
mouvement d'impatience. Cette mort, qui arrivait  lui par le chemin de
la douleur, dont, comme mdecin, il pouvait calculer les pas et prvoir
le moment, il l'a envisage avec autant de constance que les souffrances
du dsert ou les menaces des barbares.

Berthollet a laiss de nombreux travaux scientifiques fort lous par
Parisot, Cuvier, Mongellaz, etc., mais dont l'numration, pas plus que
l'apprciation ne peuvent entrer dans notre cadre.

C'est l'homme plus encore que le savant que nous avons tenu  faire
connatre, par des motifs qu'il n'est pas besoin d'indiquer  nos
lecteurs.

[27] Cuvier, _Notices historiques_, tome II.




BOSSUET

I


Dois-je l'avouer? Oui, je dois le dire, le confesser hautement pour
l'instruction et l'exemple de la jeunesse, je n'tais plus un
adolescent, depuis longtemps dj sorti des bancs du collge, pourtant
je nourrissais contre l'illustre vque de Meaux les plus tranges
prventions, d'autant moins excusables que j'en jugeais par ou dire;
dans ma folle tmrit, j'osais nier son gnie sans avoir rien lu que
quelques bribes de ses ouvrages, et encore avec des ides prconues,
avec le parti pris de n'y pas trouver ce qu'y voyaient, ce qu'y
admiraient tous les autres. On croit ainsi,  un certain ge, faire
preuve d'indpendance en ayant l'air de ne pas penser comme tout le
monde.

Quand je lisais, dans les manuels de rhtorique et ailleurs, les loges
prodigus  l'_aigle de Meaux_, volontiers je haussais les paules, car
 cet aigle je trouvais, moi, une mdiocre envergure et tout au plus
j'accordais qu'il ft un passereau.

J'avais appris en vain par coeur les _Oraisons funbres_, mauvais moyen 
la vrit de faire goter les chefs-d'oeuvre par l'colier auquel le
travail souvent pnible de la mmoire drobe le sens de beauts que
faute d'exprience, il avait dj bien de la peine  saisir. Les
comprt-il parfaitement,  force de les relire et de les ressasser pour
retenir le mot  mot, il ne tarde pas  se blaser tout  fait sur les
passages les plus sublimes et quelquefois irrmdiablement, pour la vie.
Du moins, en ce qui me concerne, ai-je prouv qu'il a fallu de longues
annes avant que ces auteurs latins ou franais, et je dis les meilleurs
et ceux-l surtout, trop appris par coeur dans la jeunesse, retrouvassent
pour moi le charme de la nouveaut et que j'y dcouvrisse ces dtails
admirables, cette grce ou cette majest que tant de fois j'avais
entendu vanter nagure, sans y croire autrement que sur parole et sous
bnfice d'inventaire.

Ainsi m'arriva-t-il pour Virgile, pour Boileau, Corneille, La Fontaine,
Racine et tout particulirement pour Bossuet contre lequel, qui sait
pourquoi? ma prvention tait plus opinitre, peut-tre parce que je le
connaissais moins que les autres. En outre des _Oraisons funbres_, je
n'avais gure lu que le _Discours sur l'Histoire universelle_, et
prcisment  l'poque o, par la complte ignorance des choses de la
vie, on se passionne pour les sottes inventions du roman. Aussi le
volume de Bossuet m'avait mdiocrement intress, et par le souvenir
quelconque que j'en gardais, je restais un admirateur singulirement
tide du grand crivain, et mme,  parler rondement, je ne l'admirais
pas du tout, me gnant peu pour le dire. Bien au contraire, avec cette
outrecuidance et cet aplomb qui sont le propre du jeune homme d'autant
plus tranchant qu'il ignore davantage, je mettais une sorte de vanit,
vanit sotte,  dnigrer l'homme illustre, et je parlais de son gnie
avec une irrvrence dont le seul ressouvenir me fait aujourd'hui monter
la rougeur au front. La contradiction d'hommes senss, d'hommes graves,
juges comptents, ne faisait que m'exasprer, et me pousser  multiplier
les sottises et les blasphmes.

Ce temps dura son temps, comme s'exprime Lacordaire; aprs quelques
annes, m'clairant par l'exprience, et moins affol des lectures
frivoles, je commenai par l'tude, par la rflexion,  prendre got aux
vraies beauts littraires,  rectifier mon jugement fauss,  revenir
sur mes prventions, sans tre entirement raisonnable toutefois,
particulirement  l'gard de Bossuet, peut-tre,  cause de la fameuse
_Histoire Universelle_, lue ou plutt feuillete en temps inopportun et
 laquelle je gardais rancune et par contre coup  son auteur.

Or, certain soir que, devant un homme respectable,  qui je dois tre
reconnaissant  toujours du service qu'il me rendit alors, je
m'exprimais sur le compte de Bossuet crivain en termes assez lestes et
le qualifiais comme je ne ferais pas maintenant tel de nos plumitifs 
la douzaine, je fus interrompu vivement quoique pourtant sans humeur par
l'auditeur en question qui me dit:

Je ne puis m'empcher de vous l'avouer, mon jeune ami, ce langage
m'afflige pour vous; je le comprendrais  peine chez un lycen ennuy du
pensum et de la retenue. Mais vous n'en tes plus l, Dieu merci?
Excusez-moi de vous le dire, pour en parler sur ce ton, il faut que vous
ne connaissiez pas ou connaissiez bien peu celui que vous attaquez.

--Comment donc! j'ai appris par coeur ses _Oraisons funbres_; j'ai lu,
il n'y a pas longtemps encore, son _Histoire universelle_, qui
franchement me parat au-dessous de sa rputation; je n'ai pu mme aller
jusqu'au bout tout d'une haleine au moins.

--Sans doute, comme vous faisiez pour les romans de Walter Scott ou de
Cooper?

--Je ne dis pas non.

--Mais maintenant qu'il n'en est plus ainsi, que les oeuvres de pure
imagination sont apprcies par vous  leur valeur, et que votre esprit
s'tant mri, vous prenez got  des choses tout  la fois plus
srieuses et plus littraires, je m'tonne de cette obstination, dans ce
qui n'est pour moi qu'un dplorable prjug.

--Prjug?

--Oui, prjug! car chez vous, mon ami, je ne puis croire que ce soit
dfaut d'intelligence. Mais vous en reviendrez, je n'en doute pas, quand
vous aurez consenti  tudier les pices du procs, et que vous pourrez
vous prononcer en connaissance de cause. Tenez, sans tre prophte, je
ne crains pas d'affirmer que si, quelque jour, il vous tombe sous la
main par exemple un recueil des _Sermons_ de Bossuet (pour moi son oeuvre
capitale quoique peut-tre pas la plus populaire), la lumire se fera et
votre opinion, sur l'homme incomparable, changera du tout au tout.

--Si jamais cela arrive....

--Je n'en fais pas l'ombre d'un doute: plus tt ou plus tard, vous
penserez de Bossuet ce qu'en pensait un homme qui, lui aussi, avait du
gnie et n'est point suspect de... gallicanisme, l'illustre Joseph de
Maistre. Il n'a pas craint de dire  propos d'une citation du sermon
sur l'_Amour des Plaisirs_, par Bossuet: _Cet homme dit ce qu'il veut;
rien n'est au-dessous ni au-dessus de lui._

--C'est de Maistre qui a dit cela?

--Lui-mme dans le deuxime entretien des _Soires de
Saint-Ptersbourg_. Mais dans ses lettres il s'exprime en termes bien
plus nergiques encore! Cet homme, dit-il, est mon grand oracle. Je
plie volontiers sous cette trinit de talents qui fait entendre  la
fois dans chaque phrase un logicien, un orateur et un prophte. Se
peut-il un langage plus dcisif?

--Voil qui donne  rflchir, car de Maistre, depuis que j'ai lu, je ne
sais o, ses fameuses pages sur le bourreau comme celles sur la guerre,
est pour moi un crivain de premier ordre et dont le jugement mrite
grande considration. Aussi vous me donneriez la tentation....
D'aventure, auriez-vous dans votre bibliothque l'ouvrage en question et
vous serait-il possible de me le prter?

--Parfaitement, j'ai l, sur ce rayon,  droite, quatre volumes
compactes des _Sermons choisis_ de Bossuet. Vous pouvez les emporter et
les lire tout  loisir. J'ai bon espoir, ou plutt j'ai la certitude
qu'avant la fin du premier volume vous ne penserez pas autrement que moi
sur le grand orateur et que vous ferez hautement votre peccavi, trop
heureux de le faire.

--Nous verrons bien! Grand merci toujours pour le prt des volumes que
je garderai le moins longtemps qu'il me sera possible.

--Gardez-les tout le temps ncessaire  votre dification....
littraire. On ne lit pas cela comme un roman ou un volume de posies.
Il vous faut toujours bien quelques semaines.

Or, moins de huit jours aprs, je rapportais les quatre volumes.

Quoi! dj! me dit l'ami presque avec l'accent du reproche. Est-il donc
possible que vous ayez pris si peu got  cette lecture et qu'elle vous
ait lass si vite?

--Bien au contraire, elle m'a surpris, ravi, enthousiasm jusqu'
l'extase, jusqu'au dlire. Bossuet est aussi pour moi maintenant le
sublime orateur, l'incomparable crivain; et si j'ai quelque regret,
c'est qu'on ne songe pas  lui lever dans sa ville piscopale une
statue, je serais des premiers  souscrire. Ah! mon ami, que je vous
remercie de me l'avoir fait connatre! Quel homme! quel homme! qui dit
tout ce qu'il veut dire, en effet, et comme il le veut.  la
merveilleuse, l'inimitable loquence, inimitable parce qu'elle joint 
la solidit du fond la beaut de la forme, d'une forme d'autant plus
admirable qu'elle ddaigne toute recherche, et qu'elle fait tout
naturellement  la pense un vtement splendide! Quelle profondeur et
quelle lvation! Quelle puissance et quelle majest! Quelle ample et
royale faconde! Ce style, plus plein encore de choses que de mots,
s'panche  larges ondes, en flots imptueux, comme le fleuve des
Cordillires jaillit de la source intarissable. Merci mille fois, merci
de m'avoir conduit par la main et un peu malgr moi  la dcouverte de
trsors que je m'obstinais  mconnatre et dans lesquels je me promets
de puiser hardiment sans crainte de jamais les tarir. Si je vous
rapporte ces volumes, c'est qu'aprs lecture des deux premiers, j'ai
couru chez le libraire pour me procurer l'ouvrage que j'ai achet bel
et bien sur mes conomies. Ce sont l de ces livres qu'il faut avoir 
soi, assur qu'on est de pouvoir les lire et relire dix fois plutt
qu'une. Que n'ai-je la bote de cdre dans laquelle Alexandre renfermait
l'_Iliade_, j'y mettrais, moi, l'oeuvre de Bossuet et la placerais aussi
sous mon chevet!

--Et l, l, doucement, mon ami! Je ne dis pas que vous exagriez
maintenant dans la louange; mais je crains l'excs de cet enthousiasme
si soudain parce que la raction peut tre  redouter.

--Non, non, certes non! Ne vous troublez pas de ce souci. Mon
enthousiasme ne sera point un feu de paille parce qu'il ne vient pas de
la surprise. Je ne crois pas qu'il y ait prsomption de ma part 
affirmer,  jurer que je penserai toujours de mme et que vous ne me
verrez pas, ft-ce aprs dix ans, aprs vingt ans, me refroidir.

Je ne m'tais point trop avanc et il n'y avait point tmrit dans ces
affirmations. Je ne me suis jamais lass de la lecture ou plutt de
l'tude de ces admirables sermons dans lesquels je dcouvrais sans cesse
des beauts nouvelles. Quel moraliste et quel pote  la fois que ce
puissant orateur et dans lequel on ne sait ce qu'il faut admirer le plus
ou l'enchanement logique du discours ou l'nergie et la vrit des
tableaux, ou la profondeur des penses et la force des expressions! On
n'aurait que l'embarras du choix pour les citations. Quelle tonnante et
fidle peinture par exemple que celle qu'il nous fait de la vie et des
illusions ou occupations qui jusqu' la fin nous amusent!


II

Considrez, je vous prie,  quoi se passe la vie humaine. Chaque ge
n'a-t-il pas ses erreurs et sa folie? Qu'y a-t-il de plus insens que la
jeunesse bouillante, tmraire et mal avise, toujours prcipite dans
ses entreprises,  qui la violence de ses passions empche de connatre
ce qu'elle fait? La force de l'ge se consume en mille soins et mille
travaux inutiles. Le dsir d'tablir son crdit et sa fortune;
l'ambition et les vengeances, et les jalousies, quelles temptes ne
causent-elles pas  cet ge? Et la vieillesse paresseuse et impuissante,
avec quelle pesanteur s'emploie-t-elle aux actions vertueuses! combien
est-elle froide et languissante! combien trouble-t-elle le prsent par
la vue d'un avenir qui lui est funeste!

Jetons un peu la vue sur nos ans qui se sont couls; nous
dsapprouverons presque tous nos desseins, si nous sommes juges un peu
quitables; et je n'en exempte pus les emplois les plus clatants, car,
pour tre les plus illustres, ils n'en sont pas pour cela les plus
accompagns de raison. La plupart des choses que nous avons faites, les
avons-nous choisies par une mre dlibration? N'y avons-nous pas plutt
t engags par une certaine chaleur inconsidre, qui donne le
mouvement  tous nos desseins? Et dans les choses mmes dans lesquelles
nous croyons avoir apport le plus de prudence, qu'avons-nous jug par
les vrais principes? Avons-nous jamais song  faire les choses par
leurs motifs essentiels et par leurs vritables raisons? Quand
avons-nous cherch la bonne constitution de notre me? quand nous
sommes-nous donn le loisir de considrer quel devait tre notre
intrieur, et pourquoi nous tions en ce monde? Nos amis, nos
prtentions, nos charges et nos emplois, nos divers intrts que nous
n'avons jamais entendus, nous ont toujours entrans; et jamais nous ne
sommes pousss que par des considrations trangres. Ainsi se passe la
vie, parmi une infinit de vains projets et de folles imaginations; si
bien que les plus sages, aprs que cette premire ardeur qui donne
l'agrment aux choses du monde est un peu tempre par le temps,
s'tonnent le plus souvent de s'tre si fort travaills pour rien[28].

A-t-on mieux que Bossuet dchiffr l'insatiable convoitise qui, de mme
qu'une autre non moins terrible passion, jamais ne dit: c'est assez!
_asser!_ _asser!_

Premirement, chrtiens, c'est une fausse imagination des mes simples
et ignorantes, qui n'ont pas expriment la fortune, que la possession
des biens de la terre rend l'me plus libre et plus dgage. Par exemple
on se persuade que l'avarice serait tout  fait teinte, que l'on
n'aurait plus d'attache aux richesses, si l'on en avait ce qu'il faut.
Ah! c'est alors, disons-nous, que le coeur qui se resserre dans
l'inquitude du besoin, reprendra sa libert tout entire dans la
commodit et dans l'aisance. Confessons la vrit devant Dieu: tous les
jours, nous nous flattons de cette pense; mais certes nous nous
abusons, notre erreur est extrme. C'est une folie de s'imaginer que
les richesses guriront l'avarice, ni que cette eau puisse tancher
cette soif. Nous voyons par exprience que le riche,  qui tout abonde,
n'est pas moins impatient dans ses pertes que le pauvre  qui tout
manque; et je ne m'en tonne pas: car il faut entendre, messieurs, que
nous n'avons pas seulement pour tout notre bien une affection gnrale,
mais que chaque petite partie attire une affection particulire; ce qui
fait que nous voyons ordinairement que l'me n'a pas moins d'attache,
que la perte n'est pas moins sensible dans l'abondance que dans la
disette. Il en est comme des cheveux qui font toujours sentir la mme
douleur, soit qu'on les arrache d'une tte chauve, soit qu'on les tire
d'une tte qui en est couverte: on sent toujours la mme douleur  cause
que chaque cheveu ayant sa racine propre, la violence est toujours
gale. Ainsi, chaque petite parcelle du bien que nous possdons tenant
dans le fond du coeur par sa racine particulire, il s'ensuit
manifestement que l'opulence n'a pas moins d'attache que la disette, au
contraire, qu'elle est du moins en ceci, et plus captive, et plus
engage, qu'elle a plus de liens qui l'enchanent et un plus grand poids
qui l'accable[29].

Quoi de plus loquent et en mme temps de plus vrai que ce morceau sur
les passions!

Si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez
votre coeur, vous comprendrez aisment qu'elles peuvent devenir un
supplice intolrable. Elles ont toutes en elles-mmes des peines
cruelles, des dgots, des amertumes. Elles ont toutes une infinit qui
se fche de ne pouvoir tre assouvie; ce qui mle dans elles toutes des
emportements qui dgnrent en une espce de fureur non moins pnible
que draisonnable. L'amour impur, s'il m'est permis de le nommer dans
cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses
rsolutions irrsolues et l'enfer de ses jalousies. _Dura sicut infernus
simulatio_: et le reste que je ne dis pas. L'ambition a ses captivits,
ses empressements, ses dfiances et ses craintes, dans sa hauteur mme
qui est souvent la mesure de son prcipice. L'avarice, passion basse,
passion odieuse au monde, amasse non-seulement les injustices, mais
encore les inquitudes avec les trsors. Eh! qu'y a-t-il donc de plus
ais que de faire de nos passions une peine plus insupportable en leur
tant, comme il est trs juste, ce peu de douceur par o elles nous
sduisent, et leur laissant seulement les inquitudes cruelles et
l'amertume dont elles abondent.... Je ferai sortir du milieu de toi le
feu qui dvorera tes entrailles dit le prophte. Je ne l'enverrai pas
de loin contre toi, il prendra dans ta conscience, et ses flammes
s'lanceront du milieu de toi, et ce seront tes pchs qui le
produiront. Le pensez-vous chrtiens, que vous fabriquiez en pchant
l'instrument de votre supplice ternel? Cependant vous le fabriquez.
Vous avalez l'iniquit comme l'eau; vous avalez des torrents de
flammes[30].

Quelle sublime ironie et quelle profondeur dans ces quelques lignes 
l'adresse des ambitieux dont les vnements, conduits par une
mystrieuse providence, djouent si facilement et si continuellement les
desseins! _Et nunc reges intelligite!_

En effet, considrez, chrtiens, ces grands et puissants gnies; ils ne
savent tous ce qu'ils font: Ne voyons-nous pas tous les jours manquer
quelque ressort  leurs grands et vastes desseins, et que cela ruine
toute l'entreprise? L'vnement des choses est ordinairement si
extravagant, et revient si peu aux moyens que l'on y avait employs,
qu'il faudrait tre aveugle pour ne pas voir qu'il y a une puissance
occulte et terrible qui se plat  renverser les desseins des hommes,
qui se joue de ces grands esprits qui s'imaginent remuer tout le monde,
et qui ne s'aperoivent pas qu'il y a une raison suprieure qui se sert
et se moque d'eux comme ils se servent et se moquent des autres[31].

Voici maintenant sur la souffrance une page merveilleusement consolante
pour les infortuns et qu'ils ne sauraient trop mditer et relire!

Oui, je le dis encore une fois, les grandes prosprits ordinairement
sont des supplices et les chtiments sont des grces. Car qui est le
fils, dit l'Aptre, que son pre ne corrige pas?.... Il n'est pas 
propos que tout nous succde; il est juste que la terre refuse ses
fruits  qui a voulu goter le fruit dfendu. Aprs avoir t chasss du
paradis, il faut que nous travaillions avec Adam, et que ce soit par nos
fatigues et nos sueurs que nous achetions le pain de vie.--Quand tout
nous rit dans le monde, nous nous y attachons trop facilement; le
charme est trop puissant et l'enchantement trop fort. Ainsi, mes frres,
si Dieu nous aime, croyez qu'il ne permet pas que nous dormions  notre
aise dans ce lieu d'exil. Il nous trouve dans nos vains divertissements,
il interrompt le cours de nos imaginaires flicits, de peur que nous ne
nous laissions entraner aux fleuves de Babylone, c'est--dire au
courant des plaisirs qui passent. Croyez donc trs certainement, 
enfants de la nouvelle alliance, que lorsque Dieu vous envoie des
afflictions, c'est qu'il veut briser les liens qui vous tenaient
attachs au monde, et vous rappeler  votre patrie. Le soldat est trop
lche qui veut toujours tre  l'ombre; et c'est tre trop dlicat que
de vouloir vivre  son aise et en ce monde et en l'autre.... Ne t'tonne
donc pas, chrtien, si Jsus-Christ te donne part  ses souffrances,
afin de t'en donner  sa gloire[32].

Dans le sermon sur les _Obligations de l'tat religieux_, il est sur le
mariage plusieurs pages que j'ai lues d'abord avec une sorte de stupeur
et dans lesquelles, aujourd'hui encore, j'inclinerais  trouver quelque
exagration quoique avec un fond de vrit. Mais la franchise de
l'expression, comme la profondeur de l'observation, et l'loquente
ralit de certains dtails m'avaient frapp, et je n'ai pu rsister 
la tentation de cette nouvelle citation encore qu'un peu longue.

Demandez, voyez, coutez: que trouvez-vous dans toutes les familles,
dans les mariages mme qu'on croit les mieux assortis et les plus
heureux, sinon des peines, des contradictions, des angoisses? Les voil
ces tribulations dont parle l'Aptre; il n'en a point parl en vain. Le
monde en parle encore plus que lui; toute la nature humaine est en
souffrance. Laissons-l tant de mariages pleins de dissensions
scandaleuses; encore une fois, prenons les meilleurs: il n'y parat rien
de malheureux; mais pour empcher que rien n'clate, combien faut-il que
le mari et la femme souffrent l'un de l'autre!

Ils sont tous deux galement raisonnables, si vous le voulez: chose
trangement rare, et qu'il n'est pas permis d'esprer; mais chacun a ses
humeurs, ses prventions, ses habitudes, ses liaisons. Quelques
convenances qu'ils aient entre eux, les naturels sont toujours assez
opposs pour causer une contrarit frquente dans une socit si
longue: on se voit de si prs, si souvent, avec tant de dfauts de part
et d'autre, dans les occasions les plus naturelles et les plus
imprvues, o l'on ne peut point tre prpar; on se lasse, le got
s'use, l'imperfection rebute, l'humanit se fait sentir de plus en plus;
il faut  toute heure prendre sur soi, et ne pas montrer tout ce qu'on y
prend; il faut  son tour prendre sur son prochain, et s'apercevoir de
sa rpugnance. La complaisance diminue, le coeur se dessche; on se
devient une croix l'un  l'autre: on aime sa croix, je le veux; mais
c'est la croix qu'on porte. Souvent on ne tient plus l'un  l'autre que
par devoir tout au plus, ou par une estime sche, ou par une amiti
altre et sans got, et qui ne se rveille que dans les fortes
occasions. Le commerce journalier n'a presque rien de doux: le coeur ne
s'y repose gure; c'est plutt une conformit d'intrt, un lien
d'honneur, un attachement fidle, qu'une amiti sensible et cordiale.
Supposons mme cette vive amiti: que fera-t-elle? o peut-elle aboutir?
Elle cause aux deux poux des dlicatesses, des sensibilits, des
alarmes. Mais voici o je les attends: enfin, il faudra que l'un soit
presque inconsolable  la mort de l'autre; et il n'y a point dans
l'humanit de plus cruelles douleurs que celles qui sont prpares par
le meilleur mariage du monde.

Joignez  ces tribulations celle des enfants, ou indignes et dnaturs,
ou aimables mais insensibles  l'amiti; ou pleins de bonnes et de
mauvaises qualits, dont le mlange fait le supplice des parents; ou
enfin heureusement ns et propres  dchirer le coeur d'un pre et d'une
mre qui dans leur vieillesse voient, par la mort prmature de cet
enfant, teindre toutes leurs esprances. Ajouterai-je encore toutes les
traverses qu'on souffre dans la vie par les voisins, par les ennemis,
par les amis mme, les jalousies, les artifices, les calomnies, les
procs, les pertes de biens, les embarras des cranciers! Est-ce vivre?
 affreuses tribulations, qu'il est doux de vous voir de loin dans la
solitude![33]

Voil certes qui doit consoler un peu le clibataire contrist de son
isolement, et qui ne semble pas fait pour encourager  l'hymen! Mais le
grand moraliste chrtien, s'il donne la prfrence  la vie la plus
parfaite, ne dissimule pas que l'tat religieux, lui aussi, a ses
preuves, ses peines, ses tentations contre lesquelles on ne saurait
tre trop en garde.  la page tonnante que celle-ci choisie entre
plusieurs autres:

Mais pendant que les enfants du sicle parlent ainsi, quel est le
langage de ceux qui doivent tre enfants de Dieu? Hlas! ils conservent
une estime et une admiration secrte pour les choses les plus vaines,
que le monde mme, tout vain qu'il est, ne peut s'empcher de mpriser.
 mon Dieu, arrachez, arrachez du coeur de vos enfants cette erreur
maudite. J'en ai vu, mme de bons, de sincres dans leur pit, qui,
faute d'exprience, taient blouis d'un clat grossier. Ils taient
tonns de voir des gens, avancs dans les honneurs du sicle, leur
dire. _Nous ne sommes point heureux!_ Cette vrit leur tait encore
nouvelle, comme si l'vangile ne la leur avait pas rvle, comme si
leur renoncement au monde n'avait pas d tre fond sur une pleine et
constante persuasion de sa vanit.

Oh! qu'elle est redoutable cette puissance des tnbres qui aveugle les
plus clairvoyants! C'est une puissance d'enchanter les esprits, de les
sduire, de leur ter la vrit mme, aprs qu'ils l'ont crue, sentie,
aime.  puissance terrible, qui rpand l'erreur, qui fait qu'on ne voit
plus ce qu'on voyait, qu'on craint de le revoir, et qu'on se complat
dans les tnbres de la mort..... On promet  Dieu d'entrer dans cet
tat de nudit et de renoncement; on le promet et c'est  Dieu: on le
dclare  la face des saints autels; mais aprs avoir got le don de
Dieu, on retombe dans le pige de ses dsirs. L'amour-propre, avide et
timide, craint toujours de manquer: il s'accroche  tout, comme une
personne qui se noie se prend  tout ce qu'elle trouve, mme  des
ronces et  des pines pour se sauver. Plus on te  l'amour-propre,
plus il s'efforce de reprendre d'une main ce qui chappe  l'autre. Il
est inpuisable en beaux prtextes; il se replie comme un serpent, il se
dguise, il prend toutes les formes; il invente mille nouveaux besoins,
pour flatter sa dlicatesse et pour autoriser ses relchements. Il se
ddommage en petits dtails des sacrifices qu'il a faits en gros: il se
retranche dans un meuble, dans un habit, un livre, un rien qu'on
n'oserait nommer; il tient  un emploi,  une confidence,  une marque
d'estime,  une vaine amiti. Voil ce qui lui tient lieu des charges,
des honneurs, des richesses, des rangs que les ambitieux du sicle
poursuivent: tout ce qui a un got de proprit, tout ce qui fait une
petite distinction, tout ce qui console l'orgueil abattu et resserr
dans des bornes si troites, tout ce qui nourrit un reste de vie
naturelle, et qui soutient ce qu'on appelle le moi; tout cela est
recherch avec avidit. On le conserve, on craint de le perdre; on le
dfend avec subtilit, bien loin de l'abandonner; quand les autres nous
le reprochent, nous ne pouvons nous rsoudre  nous l'avouer 
nous-mmes: on est plus jaloux l-dessus qu'un avare ne le fut jamais de
son trsor.

Ainsi la pauvret n'est qu'un nom, et le grand sacrifice de la pit
chrtienne se tourne en pure illusion et en petitesse d'esprit. On est
plus vif pour des bagatelles que les gens du monde ne le sont pour les
plus grands intrts; on est sensible aux moindres commodits qui
manquent: on ne veut rien possder, mais on veut tout avoir, mme le
superflu, si peu qu'il flatte notre got: non-seulement la pauvret
n'est point pratique, mais elle est inconnue. On ne sait ce que c'est
que d'tre pauvre par la nourriture grossire, pauvre par la ncessit
du travail, pauvre par la simplicit et la petitesse du logement, pauvre
dans tout le dtail de la vie.

Le lecteur n'aura point regret  ces citations encore que multiplies;
il les prfrerait certainement  une notice forcment courte, qui
dans ces proportions rduites se trouve partout, mais dont pourtant nous
ne croyons pas pouvoir nous dispenser comme on le verra plus loin.
Bossuet est surtout dans ses crits, en outre _du Discours sur
l'Histoire universelle_ et les _Sermons_, dans l'_Histoire des
Variations_, le _Commentaire sur les vangiles_, les _lvations sur les
Mystres_, etc, etc, et aussi dans ses _Lettres_ o son gnie, dans la
spontanit et la familiarit du style pistolaire, garde sa grandeur et
sa sublimit[34]. Mme dans l'abandon de la correspondance intime qui
semble devoir le retenir sur la terre, plus d'une fois l'Aigle tout 
coup prend son vol qui l'emporte vers les hauteurs, et l, planant dans
l'espace et s'levant toujours, il apparat de loin aux regards blouis
encore l'astre-roi qu'il fixe incessamment de sa prunelle immobile.


III

Terminons, comme nous l'avons promis, par quelques dtails
biographiques:

Bossuet (Jacques Bnigne) naquit  Dijon, le 27 septembre 1627, d'une
famille de magistrats. Il avait six ans lorsque son pre, nomm
conseiller au parlement de Metz nouvellement institu, alla s'tablir
dans cette ville, mais en laissant ses deux fils au collge de Dijon
dirig par les Jsuites. Bossuet quitta cette maison neuf ans aprs,
envoy par ses parents  Paris, comme pensionnaire au collge de Navarre
dont le grand matre tait Nicolas Cornet, clbre par son savoir et sa
pit, et qui, prompt  distinguer son nouvel lve, le prit en grande
affection. Ds l'anne suivante, Bossuet soutenait sa premire thse et
avec un tel clat, dit la _Biographie universelle_ de Michaud, qu'on
parla de lui  Paris comme d'un prodige. On voulut le voir  l'htel de
Rambouillet. Le comte de Feuquires l'y amena, et l, pour essayer cette
abondance de penses et cette facilit d'expression dont il semblait
dou, on l'invita  composer un sermon. Au milieu de cette assemble des
plus beaux esprits de France, Bossuet pronona, aprs quelques instants
de rflexion, un sermon qui fut accueilli par l'admiration gnrale.

En 1652, Bossuet fut ordonn prtre, aprs une retraite qu'il fit sous
la direction de Saint Vincent de Paul, qui devint ds lors son ami et
l'admit  ses confrences du mardi o l'on traitait de tout ce qui a
rapport au ministre ecclsiastique. Le vnrable Cornet, dont
l'affection pour Bossuet n'avait fait que s'accrotre, voulait le faire
nommer  sa place grand matre du collge de Navarre auquel la
munificence de Mazarin permettait de donner de nouveaux et grands
dveloppements. Mais Bossuet se jugea trop jeune pour une pareille tche
et, malgr tous les motifs qui semblaient devoir le retenir  Paris, il
alla se fixer prs de sa famille  Metz. Nomm chanoine de la
cathdrale, il se livra avec zle aux devoirs du ministre et
particulirement  la prdication. La foule se pressait  ses sermons
qui dterminrent parmi les protestants de nombreuses conversions.

Appel frquemment  Paris pour les affaires du chaptre, il prcha et
avec un grand succs dans cette ville, particulirement un Avent et un
Carme devant le roi et la reine mre; il pronona aussi plusieurs
pangyriques, entre autres celui de Saint Paul qui fut fort remarqu.
Vers la mme poque, parut le beau livre de l'_Exposition de la Doctrine
catholique_, compos d'abord  l'intention de Turenne et qui aida fort 
sa conversion.

En 1669, Bossuet devint vque de Condom; deux mois aprs, il prononait
l'oraison funbre d'Henriette d'Angleterre, l'un de ses chefs-d'oeuvre.
Nomm l'anne suivante prcepteur du Dauphin, il accepta ces nouvelles
fonctions, mais en se dmettant de son vch et ne voulut, comme
indemnit, qu'un modeste bnfice. C'est alors que furent composs, pour
l'instruction du Dauphin, quelques-uns des meilleurs ouvrages de
l'auteur, le _Discours sur l'Histoire universelle_, la _Politique tire
de l'criture sainte_, le _Trait de la connaissance de Dieu et de
soi-mme_. En 1781, l'ducation du jeune prince tant termine, le roi,
pour rcompenser Bossuet, le nomma vque de Meaux. Il embrassa ds
lors avec zle les devoirs de l'piscopat, il reprit la prdication pour
les fidles de son diocse.... Son loquence avait laiss de longs
souvenirs et une tradition de respect et d'admiration pour son troupeau.
Il s'occupa sans cesse d'instructions pastorales, de pieuses
recommandations; il composa des prires et un catchisme qui depuis a
t gnralement adopt; lui-mme l'enseignait quelquefois aux petits
enfants[35].

Dans la regrettable assemble du clerg de 1782, runie  Paris par la
volont du roi, en opposition au pape, Bossuet, lors de la sance
d'ouverture, pronona un sermon sur l'_Unit de l'glise_ ayant surtout
pour but de montrer qu'on ne songeait point  s'en carter. Mais, dit le
biographe dj cit, ce discours se sent un peu de l'embarras o se
trouvait Bossuet  la fois si soumis et si dvou aux deux puissances et
_contraint_  combattre l'une au nom de l'autre. Pourquoi contraint?
L'illustre orateur n'aurait-il pas pu et d, dans cette circonstance,
conserver vis--vis de la royaut l'indpendance et la franchise dont il
avait fait preuve en d'autres temps relativement  la conduite prive du
roi. On sait que, condamnant avec un saint courage ses liaisons
adultres, plus d'une fois il obtint de Louis XIV la cessation du
scandale; par malheur trop frquente tait la rechute.

Au milieu de ses sollicitudes pastorales, Bossuet continuait la
rdaction et la publication de ses ouvrages, et en particulier sa
polmique avec les protestants, qui n'eurent pas une rponse srieuse 
opposer  l'_Histoire des Variations_, le chef-d'oeuvre du genre. Puis
vint,  propos de la trop clbre Madame Guyon, l'affaire du quitisme
dans laquelle Bossuet, ayant compltement raison quant au fond, ne sut
pas toujours temprer dans la forme l'emportement de son zle. Dans sa
polmique avec Fnelon qu'on vit, si prompt  reconnatre son erreur et
 se condamner lui-mme aprs la dcision venue de Rome, Bossuet, trop
souvent passionn et violent, ne se souvint pas assez des gards dus 
un ancien ami, et son langage comme son attitude, qui contrastaient si
fort avec la modration de son adversaire, lui firent tort dans l'esprit
de beaucoup de personnes. On l'accusait de duret et d'orgueil, quand il
ne parat avoir cd qu' l'impatience de la contradiction et  l'ardeur
de son zle dans des questions dont il s'exagrait, ce semble,
l'importance par une certaine tendance  la svrit contrastant avec la
modration de son langage vis--vis des messieurs du Port Royal. C'est
aller trop loin et exagrer d'une autre faon que d'insinuer, comme
l'ont fait quelques-uns, qu'il inclinait vers leurs doctrines.

 propos de la polmique dont il est parl plus haut, racontons une
anecdote qui prouve les sentiments dont Bossuet tait anim et la
vivacit passionne de ses convictions.

Qu'auriez-vous fait si j'avais soutenu M. de Cambrai? lui demanda Louis
XIV un jour.

--Sire, rpondit Bossuet, j'aurais cri vingt fois plus haut.

L'vque de Meaux touchait  sa soixante-seizime anne et son
intelligence n'avait point faibli, sa sant semblait robuste encore,
lorsqu'il ressentit tout  coup les premires et douloureuses atteintes
de la maladie (la pierre)  laquelle il devait succomber le 12 avril
1704,  Paris, o il se trouvait. De cette ville son corps fut ramen 
Meaux et enterr dans la cathdrale aprs des funrailles solennelles.
Aujourd'hui, dit Michaud, l'on peut plus franchement prononcer que,
parmi les hommes loquents, aucun ne l'a t  la manire de Bossuet.
Jamais l'loquence ne fut plus dgage de tout artifice, de tout calcul:
c'est une grande me qui se montre  nu et qui entrane avec elle. Les
mots, l'art de les disposer, l'harmonie des sons, la noblesse ou le
vulgaire des expressions, rien n'importe  Bossuet; sa pense est si
forte que tout lui est bon pour l'exprimer.

[28] Sermon sur _la Loi de Dieu_.

[29] _Sermon sur l'Impnitence finale._

[30] Sermon sur la _Ncessit de la Pnitence_.

[31] Sermon sur la _Loi de Dieu_.

[32] Sermon sur l'_Utilit des souffrances_.

[33] _Sur les obligations de l'tat religieux._

[34] Entre ses ouvrages nous ne mentionnons pas mme pour mmoire: _La
Dfense de l'glise Gallicane_, ouvrage posthume apprci par J. de
Maistre  sa juste valeur, et fort suspect puisqu'il fut publi, sur une
copie de provenance quivoque, et quarante ans aprs la mort de Bossuet
qui,  un certain moment, parat-il, avait qualifi les quatre
propositions en termes plus que svres, au risque de se condamner
lui-mme.

[35] _Biographie universelle._




BOURDALOUE

I


Celui qu'on a si bien nomm le _Prince des Orateurs_, n'est pas un
artiste  la faon de Cicron par exemple, avant tout proccup de l'art
de bien dire, de cadencer la phrase et d'arrondir savamment la priode.
Bourdaloue veut convaincre plus encore que plaire, parce qu'il obit 
une conviction forte et que chez lui tous les actes et la vie entire
sont en harmonie avec ses paroles. Il se prche lui-mme et met toujours
l'exemple  ct de la leon.

Je ne sais rien de plus touchant, de plus admirable que ce que les
biographes nous racontent des derniers temps de sa vie. Au comble de la
clbrit, alors que les contemporains, le roi Louis XIV et les
personnages les plus illustres lui demandaient conseil et que son nom
tait dans toutes les bouches, il disait, d'aprs ce que nous apprend le
Pre Martineau, son confrre:

Dieu m'a fait la grce de connatre le nant de ce qui brille le plus
aux yeux des hommes, et il me fait encore celle de n'en tre point
touch.

Un autre jour, il disait encore: tre si profondment convaincu de son
incapacit pour tout bien que, malgr tous ses succs, il avait
beaucoup plus  se dfendre du dcouragement que de la prsomption.

En sorte que rien n'tait plus remarquable, comme l'crit Villenave, au
milieu de tant de gloire que tant d'humilit[36].

Aussi n'aspirait-il qu' se faire oublier et il lui tardait de pouvoir
s'ensevelir dans la solitude pour se prparer  la mort. Il en fit la
demande au Pre provincial qui ne put consentir  priver la Socit de
celui qui en faisait le principal ornement. Bourdaloue, pour cette fois
se rsigna; mais l'anne suivante, il crivit au gnral une longue
lettre pour le supplier de lui accorder ce qu'il n'avait pu obtenir du
Pre provincial.

Il y a cinquante-deux ans dit-il, que je vis dans la Compagnie, non
pour moi mais pour les autres; du moins plus pour les autres que pour
moi. Mille affaires me dtournent et m'empchent de travailler, autant
que je le voudrais,  ma perfection qui nanmoins est la seule chose
ncessaire. Je souhaite de me retirer et de mener dsormais une vie plus
tranquille: je dis plus tranquille afin qu'elle soit plus rgulire et
plus sainte. Je sens que mon corps s'affaiblit et tend vers sa fin. J'ai
achev ma course et plt  Dieu que je pusse ajouter: J'ai t fidle!
Je suis dans un ge o je ne me trouve plus gure en tat de prcher.
Qu'il me soit permis, je vous en conjure, d'employer uniquement pour
Dieu et pour moi-mme ce qui me reste de vie, et de me disposer par l 
mourir en religieux. La Flche, ou quelque autre maison qu'il plaira
aux suprieurs (car je n'en demande aucune en particulier pourvu que je
sois loign de Paris), sera le lieu de mon repos. L, oubliant les
choses du monde, je repasserai devant Dieu toutes les annes de ma vie
dans l'amertume de mon me. Voil le sujet de tous mes voeux.

Bourdaloue est tout entier dans cette admirable lettre; aussi j'ai tenu
 la donner tout au long et non par extraits seulement comme ont fait la
plupart des biographes. Il se montre bien l tel que nous le dpeint son
confrre, le Pre Bretonneau: Cependant Bourdaloue, en pensant aux
autres, ne s'oubliait pas lui-mme; au contraire, ce fut par de
frquents retours sur lui-mme qu'il se mit en tat de servir si
utilement les autres.... Ses succs ne l'blouirent point et ses
occupations ne l'empchrent pas de veiller rigoureusement sur sa
conduite. D'autant plus en garde qu'il tait plus connu et dans une plus
haute considration... troitement resserr dans les bornes de sa
profession, il joignait aux talents de la prdication et de la direction
des mes le vritable esprit religieux.... Il ne s'pargnait en rien
galement prt pour qui que ce fut et se faisant tout  tous. Dans ce
grand nombre de personnes de la premire distinction dont il avait la
conduite, bien loin de ngliger les pauvres et les petits, il les
recevait avec bont; il descendait avec eux, dans le compte qu'ils lui
rendaient de leur vie, jusques aux moindres particularits; et plus sa
rputation et son nom leur inspiraient de timidit en l'approchant, plus
il s'tudiait  gagner leur confiance, et  leur faciliter l'accs
auprs de lui. Il ne se contentait pas de ce bon accueil. Il les allait
trouver s'ils taient hors d'tat de venir eux-mmes[37].

Et avec cela chez cet homme vraiment apostolique: un dvouement
inviolable au service de l'glise, et une soumission entire aux
puissances ecclsiastiques et  ses suprieurs. Il le prouva bien dans
cette circonstance; car le gnral, ayant fait  sa demande une rponse
toute favorable, il se disposait  partir. Mais, d'aprs le dsir
exprim par ses suprieurs immdiats, il crut devoir retarder de
quelques semaines, et dans l'intervalle, par suite des remontrances
venues de Paris, une seconde lettre arriva de Rome qui rvoquait la
permission donne.

Bourdaloue n'insista pas, prompt  se soumettre  l'ordre de ses
suprieurs dans lequel il vit l'expression de la volont du ciel. Il
reprit ses fonctions avec un nouveau zle, et mme avec plus d'activit
et d'ardeur que jamais, prchant, enseignant, confessant, et il ne put
tre arrt par un rhume opinitre dont il souffrait depuis plusieurs
semaines. Mais,  la suite d'un sermon qu'il avait prch pour une prise
d'habit, il se sentit plus indispos. Le dimanche, jour de la Pentecte
(11 mai 1704), il dut se mettre au lit et une fivre maligne interne se
dclara avec les symptmes les plus alarmants. Quoiqu'il se ft peu
d'illusion sur son tat, il insista auprs du mdecin pour savoir la
vrit toute entire. On satisfit  son dsir, et avant mme que le
docteur et fini de parler, le malade dit: C'est assez, je vous
entends: il faut maintenant que je fasse ce que j'ai tant de fois
prch et conseill aux autres.

Ds le lendemain, aprs s'tre prpar par une confession de toute sa
vie  recevoir les derniers sacrements, il entra lui-mme, dit le Pre
Bretonneau, tmoin oculaire sans doute, dans tous les sentiments qu'il
avait inspirs  tant de moribonds. Il se regarda comme un criminel
condamn  mort par l'arrt du ciel. Dans cet tat, il se prsenta  la
justice divine. Il accepta l'arrt qu'elle avait prononc contre lui et
qu'elle allait excuter: J'ai abus de la vie, dit-il en s'adressant 
Dieu: je mrite que vous me l'tiez et c'est de tout mon coeur que je me
soumets  un si juste chtiment.

D'aprs ce que nous lisons ailleurs, il dit  ceux qui l'entouraient:
Je vois bien que je ne puis gurir sans miracle; mais que suis-je pour
que Dieu daigne faire un miracle en ma faveur? Que sa sainte volont
s'accomplisse aux dpens de ma vie s'il l'ordonne ainsi; qu'il me spare
de ce monde o je n'ai t que trop longtemps et qu'il m'unisse pour
jamais  lui!

Avec une entire tranquillit d'esprit et comme s'il pouvait encore
compter sur de longs jours, il mit en ordre les papiers dont il tait
dpositaire. Puis, se souvenant de ses nombreux et illustres amis, il
dsira qu'on leur apprt qu'il regardait sa sparation d'avec eux sur la
terre comme une partie du sacrifice qu'il faisait  Dieu de sa vie.

Il s'entretint ensuite quelque temps avec son directeur, et alors un
mieux s'tant manifest, ses confrres et amis reprirent quelque
esprance. Mais, dans la soire, un violent accs de fivre survint,
bientt suivi du dlire et l'agonie commena. Le lendemain mardi, 13
mai, vers cinq heures du matin, il expira. Bossuet l'avait prcd de
quelques semaines dans la tombe (12 avril 1704.)


II

Bourdaloue tait dans la soixante-douzime anne de son ge, n 
Bourges, le 20 aot 1632, l'anne mme o le pape Urbain VIII approuvait
la Congrgation des Prtres de la Mission, fonde par Saint
Vincent-de-Paul. Bourdaloue, qui reut au baptme le prnom de Louis,
entra, ds l'ge de quinze ans, dans la Compagnie de Jsus. Il passa par
tous les exercices, employant les dix-huit premires annes de noviciat,
soit  ses propres tudes, soit  professer la rhtorique, la
philosophie, la thologie. Quelques sermons qu'il eut occasion de
prcher rvlrent sa vritable vocation  ses suprieurs qui le
destinrent ds lors  la prdication. Aprs s'tre fait entendre en
province avec un grand succs, il vint  Paris et prcha tout d'abord
dans l'glise de la maison professe avec un clat extraordinaire.
galement aim des grands, du peuple et des savants, il attirait une
foule prodigieuse; sa rputation croissait d'un sermon  l'autre; plus
on l'entendait, plus on voulait l'entendre.

Le roi Louis XIV le gotait tout particulirement, et, aprs l'avoir
entendu, depuis l'Avent de l'anne 1670, plusieurs Avents et plusieurs
Carmes, il le redemandait toujours en disant: J'aime mieux ses redites
que les choses nouvelles d'un autre.

Sa courageuse franchise mme ne le refroidissait pas. On raconte qu'un
jour Bourdaloue, ayant prch devant le roi, celui-ci lui dit:

Mon pre, vous devez tre content de moi; madame de Montespan est 
Clagny.

--Oui, sire, rpondit le prdicateur, mais Dieu serait plus satisfait
si Clagny tait  soixante-dix lieues de Versailles.

On conoit aprs cela que madame de Svign pt crire: Jamais
prdicateur n'a prch si hautement ni si gnreusement les vrits
chrtiennes.... Le Pre Bourdaloue frappe comme un sourd, disant des
vrits  bride abattue, parlant  tort et  travers contre l'adultre.

La mme madame de Svign disait  sa fille: _Je m'en vais en
Bourdaloue_, comme elle et dit: _Je m'en vais en cour_, et ne
laissait chapper aucune occasion d'entendre le clbre prdicateur,
tmoin cette anecdote: Bourdaloue devait prcher une passion que madame
de Svign avait dj entendue avec sa fille l'anne prcdente: Et
c'tait pour cela, dit-elle, que j'en avais envie; mais l'impossibilit
m'en ta le got. Les laquais y taient ds mercredi; et la presse tait
 mourir.

On ne saurait s'en tonner quand on lit aujourd'hui ces sermons, les
premiers de ce genre, et dont le Pre Bretonneau dit avec raison: Il
avait dans un minent degr tout ce qui peut former un parfait
prdicateur. Il reut de la nature un fonds de raison qui, joint  une
imagination vive et pntrante, lui faisait trouver d'abord dans chaque
chose le solide et le vrai... Ses divisions justes, ses raisonnements
suivis et convaincants, ses mouvements pathtiques, ses rflexions
judicieuses et d'un sens exquis, tout va  son but.... Persuad que le
prdicateur ne touche qu'autant qu'il intresse et qu'il applique, et
que rien n'intresse davantage et n'attire plus l'attention qu'une
peinture sensible des moeurs o chacun se voit lui-mme et se connat, il
tournait l tout son discours. Il suffit de citer ces admirables
sermons sur le _Mariage_, le _Choix_, _d'un tat_, les _Divertissements
du monde_, l'_Hypocrisie_, la _Prire_, les _Devoirs envers les
domestiques_ etc., dans lesquels abondent, avec les solides
raisonnements, les observations et les conseils pratiques, les
rflexions d'une tonnante sagacit et tous ces portraits admirables de
relief et de vie d'une vrit si prodigieuse quoique on ne pt
reconnatre les modles et qui faisaient dire  madame de Termes: Il
est inimitable et les prdicateurs qui l'ont voulu copier sur cela n'ont
fait que des marmousets.

Quoique admirable par la solidit des raisonnements et la victorieuse
logique, Bourdaloue savait aussi parler au coeur, tmoin ce qu'crivait
madame de Maintenon,  l'occasion d'un sermon prch devant Louis XIV et
sa cour. Il a parl au Roi sur sa sant, sur l'amour de son peuple, sur
les craintes de la cour; il a fait verser bien des larmes; il en a vers
lui-mme: c'tait son coeur qui parlait  tous les coeurs.

Quand aujourd'hui la lecture seule de tant de pages loquentes nous
frappe d'une faon si vive et nous meut si profondment, qu'on imagine
ce que ce devait tre quand ces mmes choses taient dites au milieu du
silence solennel d'un immense et religieux auditoire, et tombaient des
lvres de Bourdaloue: Le feu dont il animait son action, dit le Pre
Bretonneau, sa rapidit en prononant, sa voix pleine, rsonnante, douce
et harmonieuse, _tout tait orateur en lui_, et tout servait  son
talent.

On conoit aprs cela que Bossuet ait pu dire dans la candeur de sa
modestie: Cet homme sera ternellement notre matre en tout.

N'oublions pas ce mot encore d'un des contemporains de Bourdaloue et qui
prouve que, dans l'estime de tous, chez lui la vertu galait le talent:
Sa conduite, disait on, est la meilleure rponse que l'on puisse faire
aux _Lettres Provinciales_.

[36] Notice sur Bourdaloue. dition de 1812. 16 volumes in-8.

[37] Prface du Pre Bretonneau dans la premire dition des _Sermons de
Bourdaloue_.




BREGUET


Les perfectionnements apports par Breguet dans cette partie de la
mcanique  laquelle il avait consacr ses veilles, ont eu pour rsultat
de donner  la France la premire horlogerie de l'Europe, au dire de
tous ceux qui ne sont pas Anglais. Ses perfectionnements s'tendent 
toutes les branches comme  toutes les parties de l'art. C'est  lui
qu'on doit, sinon la premire ide, du moins l'usage commode des montres
perptuelles qui se remontent d'elles-mmes par le mouvement qu'on leur
donne en les portant.... C'est Breguet qui, pour garantir de fractures
le pivot du balancier, en cas de choc violent ou de chute de la montre,
imagina le parachute qui prserve le rgulateur de toute atteinte;
invention prcieuse surtout pour les montres de poche. C'est lui qui, le
premier, fabriqua des cadratures de rptition d'une disposition plus
sre, laissant plus de place pour les autres parties du mcanisme, etc.,
etc. Mais c'est surtout aux sciences exactes,  l'astronomie,  la
physique et  la navigation, que Breguet, en multipliant les moyens de
calculer les _minima_ les plus dlicats de la dure avec la dernire
exactitude, a rendu des services inapprciables.

Ainsi s'exprime M. Val. Parisot, qui, par ses connaissances spciales,
a su, mieux que nous ne pourrions le faire, mettre en relief les
services rendus par cet artisan illustre dont le nom, rest justement
populaire, est une preuve nouvelle que la gloire ne ddaigne personne,
et se plat  rcompenser tous les genres de mrite.  ce titre,
Breguet, comme Jacquard, comme Richard Lenoir, mrite une place dans
notre galerie, d'autant plus que chez lui le caractre de l'homme tait
 la hauteur du talent, du gnie de l'artiste; c'est M. Parisot qui
n'hsite pas  lui donner ce titre, et qui songerait  le lui contester?

Breguet, dit M. Villenave, tait recherch dans les premires classes
de la socit o il comptait plusieurs amis. On a dit de lui qu'il avait
toujours conserv la navet de la jeunesse et mme celle de l'enfance;
qu'il voyait tout en beau, except ses ouvrages; qu'en lui, tout tait
gal, uni, simple; qu'il tait timide sans tre jamais embarrass; qu'on
trouvait des rapports entre lui et le bon La Fontaine; qu'il n'avait
jamais voulu quitter sa petite et modeste maison o la fortune tait
venue le trouver; qu'il tait toujours prt  tre utile aux artistes;
que tous taient heureux autour de lui, et lui plus que les autres. On
raconte qu'tant devenu un peu sourd sans tre susceptible, il disait,
quand on riait de quelque quiproquo: _Dites-le-moi, que je rie aussi_,
ce qu'il ne manquait pas de faire.

Breguet (Abraham-Louis), naquit  Neufchatel en Suisse, le 10 janvier
1747, d'une famille d'origine franaise. Enfant, il paraissait d'une
intelligence paresseuse, et ses matres augurrent assez mal de son peu
de got pour la grammaire franaise et latine. Tout jeune encore, il
perdit son pre, et sa mre s'tant remarie  un horloger, celui-ci,
voyant le peu de fruit que l'enfant tirait de la frquentation du
collge, rsolut de le garder  la maison pour l'occuper aux travaux de
son tat. Cette vie sdentaire ne sembla point d'abord, plus que
l'autre, agrable  l'enfant, dou d'une extrme vivacit; peu  peu,
cependant, les combinaisons mcaniques l'intressrent et il devint
apprenti des plus zls.

Son beau-pre, cependant, qui voulait faire de lui un ouvrier mrite,
l'emmena  Paris et le plaa chez un clbre horloger de Versailles pour
qu'il achevt de se perfectionner dans son art et, en effet, au bout de
peu d'annes, Abraham-Louis tait le premier ouvrier de l'atelier;
intelligent autant que laborieux et rang. Quoique  peine sorti de
l'adolescence, il se trouvait pre de famille, ayant, par la mort
prcipite de son beau-pre et de sa mre, une jeune soeur  lever et
tablir! Son salaire de chaque jour devait seul suffire  toutes les
charges; et non-seulement le jeune ouvrier russit  quilibrer son
budget, mais il put faire quelques conomies et trouver du loisir pour
suivre un cours de mathmatiques, car il avait compris que la
connaissance des sciences exactes lui devait tre singulirement utile
ou plutt indispensable. Son professeur tait l'abb Marie, savant
distingu, que les rares dispositions de l'lve, comme sa bonne
conduite, intressrent et qui ne fut pas avare pour lui de ses prcieux
enseignements.

Il n'est pas douteux qu'ils contriburent beaucoup  dvelopper le gnie
du jeune Breguet dont la rputation, comme habile horloger, date de
cette poque et depuis ne fit que s'accrotre. Un jour le duc d'Orlans
se trouvait  Londres, dans l'atelier de l'horloger Arnold, connu dans
toute l'Europe, et renomm comme le premier dans son art. Le prince tira
sa montre, et, la montrant  Arnold, lui demanda ce qu'il en pensait.

L'horloger, aprs l'avoir ouverte et examine avec grande attention, non
sans tmoigner plusieurs fois de son tonnement, la rendit au visiteur
en disant:

--Vous avez l, monseigneur, un chef-d'oeuvre, et ce Breguet est, dans
notre partie, un matre, mais un matre qu'au plus tt je veux
connatre, et dont il me tarde de serrer la main. En effet, laissant l
son atelier et ses travaux commencs, et, embrassant sa famille, Arnold
s'embarqua pour le continent, et quelques jours aprs, il arrivait 
Paris.

Un matin, Breguet, averti par la sonnerie du timbre, voit entrer dans
son atelier un tranger qui, le sourire aux lvres et la main tendue,
lui dit:

--Mon cher confrre, j'ai vu tout rcemment  Londres, dans la main
d'une altesse franaise, une montre fabrique par vous et que j'ai
admire comme un chef-d'oeuvre. Aussi ai-je pass le dtroit tout exprs
pour faire votre connaissance et vous adresser moi-mme mes
flicitations; je suis Arnold, de Londres.

Qu'on juge de la stupfaction comme de la joie de Breguet  cette visite
si inattendue pour lui, car, mme au temps de ses plus grandes
prosprits, il tait rest fort modeste.

Malgr tant de titres incontestables  la gloire et  la renomme, cet
homme minemment moral, qui rendait justice  tous, except  lui-mme,
jusqu' s'tonner de la rgularit de ses instruments, _doutait de sa
propre rputation_, mme en prsence des trangers qui s'honoraient de
lui en fournir le tmoignage[38].

Profondment touch des tmoignages d'estime et de sympathie que lui
donnait Arnold, il s'effora de le reconnatre de son mieux par son
accueil, et lorsque le confrre repartit pour l'Angleterre, il lui
confia son fils an qu'il devait, deux annes aprs, mais sans l'avoir
prvu, aller rejoindre.

La rvolution clata, Breguet, tout entier  son art, resta compltement
tranger  la politique; mais  cause de sa clbrit, et sans doute
aussi de sa rputation d'honnte homme, il n'en fut pas moins class
parmi les suspects. Par bonheur, grce  quelques-uns de ses clients,
alors trs-influents, il put viter la prison et il lui fut permis de
quitter la France. Il passa, avec sa famille, en Angleterre, o sa
situation ne laissait pas que d'tre critique et de le proccuper. Il se
voyait tout au moins dans la ncessit, afin de s'assurer le pain
quotidien, d'abandonner ses savantes recherches pour redevenir un simple
ouvrier, lorsqu'un ami gnreux, tmoin de ses perplexits, lui dit:

-- Dieu ne plaise, que vous abandonniez l'art pour le mtier. Continuez
vos importants travaux, dont le rsultat pour moi est d'autant moins
douteux que votre fils an peut s'y associer. D'ailleurs, n'ayez souci
du lendemain ni pour votre famille ni pour vous; voici qui vous rassure
pour l'avenir.

Et l'excellent ami, M. Desnay-Flyche, prsentait  Breguet un
portefeuille rempli de banknotes, qu'aprs s'tre longtemps dfendu, le
Franais dut accepter. C'est ainsi que, pendant les deux annes de son
exil dans la Grande-Bretagne, Breguet eut toute scurit pour ses
recherches. Aussi, quand il lui fut permis de rentrer en France, riche
de nouvelles connaissances et devenu le premier dans son art, il put en
peu de temps, aid d'ailleurs par le secours de ses amis, relever ses
tablissements dtruits, dont la prosprit alla toujours en augmentant.
Sa vie ds lors s'coula paisible et heureuse. Il devint successivement
horloger de la marine, membre du bureau des longitudes, et en 1816
remplaa Carnot  l'Institut. En 1823, il fit partie du jury d'examen
pour les produits de l'industrie. Aprs avoir rempli ces fonctions
momentanes avec le zle et la conscience qu'il apportait  tout, il se
remit  son grand ouvrage sur l'horlogerie, qu'il avait hte de voir
termin, comme par un secret pressentiment. Car un matin, peu d'instants
aprs s'tre assis  son bureau, il tomba foudroy par une attaque
d'apoplexie.

Le talent de Breguet, dit M. Parisot, n'tait point exclusivement
restreint  l'art auquel il fit faire des pas si prodigieux. Il imagina
le mcanisme lger et solide des tlgraphes tablis par Chappe; il cra
un thermomtre mtallique d'une sensibilit au-dessus de tout ce qui est
connu, surtout pour le dveloppement instantan du calorique, etc.

On ne peut trop regretter qu'il ait laiss inachev son _Trait de
l'Horlogerie_, dans lequel toutes ses dcouvertes devaient tre
consignes et qui et renferm, en particulier, beaucoup de faits
intressants sur la transmission du mouvement par les corps qui restent
eux-mmes en repos.

[38] _Encyclopdie des gens du monde._




LA BRUYRE. (JEAN DE)


On n'a sur La Bruyre aucuns dtails biographiques; On ne connat rien
de sa famille, dit Suard l'acadmicien, et cela est fort indiffrent;
mais on aimerait  savoir quel tait son caractre, son genre de vie, la
tournure de son esprit, dans la socit; et c'est ce qu'on ignore
aussi.

D'Olivet, dans son _Histoire de l'Acadmie_, n'est pas absolument de cet
avis puisqu'il nous dit: On me l'a dpeint comme un philosophe qui ne
songeait qu' vivre tranquille avec des amis et des livres; faisant un
bon choix des uns et des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir,
toujours dispos  une joie modeste et ingnieux  la faire natre; poli
dans ses manires et sage dans ses discours; craignant toute sorte
d'ambition mme celle de montrer de l'esprit.

De son ct Boileau nous dit[39], mais  la date du 18 mai 1787, l'anne
mme de la publication des _Caractres_ et quelque temps auparavant sans
doute: Maximilien (La Bruyre) m'est venu voir  Auteuil, et m'a lu
quelque chose de son _Thophraste_. C'est un fort honnte homme et  qui
il ne manquerait rien si la nature l'avait fait aussi agrable qu'il a
envie de l'tre. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mrite.

L'loge semble maigre, mais la lecture du livre, dont il ne connaissait
que des fragments, sans doute ouvrit les yeux  Despraux puisqu'il
devint bientt un des partisans zls de La Bruyre et contribua
beaucoup, avec Bossuet et Racine,  le faire entrer  l'Acadmie o le
moraliste fut reu six ans aprs la publication des _Caractres_,
c'est--dire en 1693. On a remarqu qu'il fut le premier acadmicien
qui, dans son discours, ait fait l'loge des confrres vivants, Bossuet,
La Fontaine et Despraux. On ne sait plus rien de lui ensuite, si ce
n'est la date de sa mort arrive en 1696[40].

Ce silence des contemporains n'est-il pas des plus tonnants quand il
s'agit d'un homme  qui son livre avait fait sans nul doute bien des
ennemis et dont il semble que les Mmoires du temps auraient d
particulirement s'occuper? Il faut que sa vie tout  fait retire, la
rserve de son caractre, peut-tre la crainte aient tenu la curiosit 
distance.

Mais si La Bruyre est ignor comme homme, l'crivain jouit d'une assez
belle notorit et le livre des _Caractres_, qui fit beaucoup de bruit
ds sa naissance, n'a rien perdu pour nous de ses mrites, et il compte
au premier rang des livres classiques. Ce n'est pas d'ailleurs le livre
de tout le monde et qu'on puisse goter  tous les ges. Il exige une
certaine maturit d'esprit et une connaissance du monde qui permette
d'apprcier la sagacit des observations. Je me rappelle que, jeune
homme encore, un volume des _Caractres_ m'tant tomb dans les mains,
tout en apprciant tels ou tels passages, certaines faons de s'exprimer
qui me semblaient vives, ingnieuses, originales, le plus souvent, mon
inexprience me rendait hsitant; je m'tonnais ayant peine  comprendre
et assez semblable  un homme qui entendrait parler une langue trangre
dont quelques mots seulement lui seraient familiers. Je pourrais encore
me comparer  celui qui, voyant un portrait peint par un matre, mais
sans connatre l'original, pourrait admirer l'habilet des procds, le
talent de facture, mais serait inapte  se prononcer quant  la
ressemblance.

Dans mon ignorance du monde, je jugeais ce La Bruyre un peu bien enclin
 la mdisance, et montrant trop l'humanit par les cts qui ne la font
ni aimer ni estimer. Pour un chrtien sincre tel qu'il parat avoir t
d'aprs le chapitre justement vant des _Esprits forts_, je le trouvais
en gnral fort peu charitable, trs hardi et mme tmraire dans
certains de ses jugements soit sur les hommes, soit sur les choses. 
part le chapitre cit plus haut, on dirait que ce moraliste, qui avait
lu l'_vangile_ et l'_Imitation_, crit avec la plume de Thophraste ou
Snque, une plume dont la pointe est d'or, de diamant mme, mais
singulirement affile et qui peut faire des blessures mortelles mieux
que le meilleur stylet italien. Encore ne semble-t-il pas que, pareille
 la lance d'Achille, elle sut toujours gurir les blessures qu'elle
aurait pu faire.

La Bruyre dit excellemment: Quand une lecture vous lve l'esprit et
qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas
une autre rgle pour juger l'ouvrage, il est bon et fait de main
d'ouvrier.

Trs bien! mais si je ne craignais de paratre tmraire, j'exprimerais
le doute que telle soit l'impression qui rsulte le plus habituellement
de la lecture des _Caractres_ et non pas plutt une disposition
railleuse, ironique, sarcastique, un sentiment de ddain et de mpris
pour l'humanit. Le tort du moraliste prcisment, c'est de s'adresser
trop  l'esprit,  l'intelligence, et, dans son livre il n'y a pas assez
pour le coeur. J'ajouterai qu'en certains endroits, quand il s'agit de
sujets chatouilleux, qui se rencontrent dans l'tude des passions, le
moraliste, en tmoignant de sa sagacit comme observateur, ne fait pas
toujours assez preuve de discrtion; dans le chapitre sur _les Femmes_
entre autres, il est telle phrase qu'on aurait plaisir  effacer, sr de
l'approbation du sexe, celle-ci par exemple:

Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empchent un mari de se
repentir, du moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou de trouver
heureux celui qui n'en a point.

La Bruyre, au reste, je le rpte, n'est point le livre des jeunes gens
et moins encore des demoiselles.

Aprs ces rserves, apprciant les procds de l'crivain, je
n'hsiterai pas  dire avec Suard: Ce n'est pas seulement par la
nouveaut et la varit des mouvements et des tours que le talent de La
Bruyre se fait remarquer; c'est encore par un choix d'expressions,
vives, figures, pittoresques; c'est surtout par ses heureuses
alliances de mots, ressource fconde des grands crivains dans une
langue qui ne permet pas, comme presque toutes les autres, de crer ou
de composer des mots, ni d'en transplanter d'un idiome tranger..... En
lisant avec attention les _Caractres_, il me semble qu'on est moins
frapp des penses que du style; les tournures et les expressions
paraissent avoir quelque chose de plus brillant, de plus fin, de moins
inattendu que le fond des choses mmes; et c'est moins l'homme de gnie
que le grand crivain que j'admire.

Il semble en effet que La Bruyre, pas toujours exempt de recherche,
soit un ouvrier, non, un artiste merveilleusement habile dans l'art de
bien dire et proccup surtout du dsir de donner tout son relief  la
pense par l'expression. C'est un artiste, aussi voyons-nous qu'il
excelle dans les portraits; ils abondent dans son livre ou plutt dans
sa galerie, et touchs avec une largeur de pinceau en mme temps qu'une
dlicatesse qui font que, tout en conservant, dans une certaine mesure,
quelque air de ressemblance avec le type original et premier, ils ne
sont point de simples copies, mais par des traits ajouts et emprunts 
divers modles, nous saisissent par cet ensemble de vrit idale et de
vrit de nature qui constituent la perfection des beaux arts.

Dirai-je cependant qu'on voudrait chez l'crivain plus de spontanit,
plus d'abandon; une phrase qui se dtendit parfois et o l'on ne sentt
pas autant le savant et studieux arrangement. On aimerait que La Bruyre
se souvnt un peu davantage du conseil de Rgnier:

     Les ngligences sont ses plus grands artifices.

Le livre de La Bruyre est dans toutes les bibliothques; aussi faut-il
tre sobre de citations. Quelques passages suffiront.

Il y a dans l'art un point de perfection comme de bont et de maturit
dans la nature: celui qui le sent et qui l'aime a le got parfait; celui
qui ne le sent pas et qui aime en de et au del a le got dfectueux.
Il y a donc un bon et un mauvais got et l'on dispute des gots avec
fondement.

Il y a autant d'invention  s'enrichir par un sot livre qu'il y a de
sottise  l'acheter; c'est ignorer le got du peuple que de ne pas
hasarder quelquefois de grandes fadaises.

Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie
la plus douce est la voix de celle que l'on aime.

tre avec les gens qu'on aime, cela suffit: rver, leur parler, ne leur
parler point, penser  eux, penser  des choses plus indiffrentes, mais
auprs d'eux, tout est gal.

Certains potes sont sujets dans le dramatique  de longues suites de
vers pompeux, qui semblent forts, levs et remplis de grands
sentiments. Le peuple coute avidement, les yeux levs et la bouche
ouverte, croit que cela lui plat, et  mesure qu'il y comprend moins,
l'admire davantage: il n'a pas le temps de respirer, il a  peine celui
de se rcrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma premire
jeunesse que ces endroits taient clairs et intelligibles pour les
acteurs, pour le parterre et l'amphithtre; que leurs auteurs
s'entendaient eux-mmes et qu'avec toute l'attention que je donnais 
leur rcit, j'avais tort de n'y rien entendre: _je suis dtromp_.

 l'appui de cette observation nous citerons une curieuse anecdote
raconte par Fontenelle dans la vie de Corneille. On lit ces quatre vers
dans la 1re scne du IIe acte de la tragdie de: _Tite et Brnice_:

    Faut-il mourir, madame; et, si proche du terme,
    Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme
    Que les restes d'un feu que j'avais cru si fort
    Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?

L'acteur Baron qui, lors de la premire reprsentation, faisait le
personnage de Domitian et qui, en tudiant son rle, trouvait quelque
obscurit dans ces quatre vers, crut son intelligence en dfaut et en
alla demander l'explication  Molire, chez lequel il demeurait.
Molire, aprs les avoir lus, avoua qu'il ne les entendait pas non plus:
Mais attendez, dit-il  Baron, M. Corneille doit venir souper avec nous
aujourd'hui, et vous lui direz qu'il vous les explique. Ds que
Corneille arriva, le jeune Baron alla lui sauter au col comme il faisait
ordinairement parce qu'il l'aimait, et ensuite il le pria de lui
expliquer les vers qui l'embarrassaient: Je ne les entends pas trop
bien non plus, dit Corneille, mais rcitez-les toujours, tel qui ne les
entendra pas les admirera.

Une citation encore, mais celle-ci faite dans un sentiment tout autre
que pour les prcdentes: On a d faire du style ce qu'on a fait de
l'architecture. On a entirement abandonn l'ordre gothique que _la
barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples_; on a
rappel le dorique, l'ionique et le corinthien; ce qu'on ne voyait plus
que dans les ruines de l'ancienne Rome, devenu moderne, clate dans nos
portiques et dans nos pristyles. De mme, etc.

Ce passage, ou plutt cette diatribe malheureuse contre notre admirable
architecture gothique, et qu'on a plusieurs fois, non sans raison,
reproche  La Bruyre depuis le retour  de meilleures ides, pse sur
sa mmoire; il est un bel exemple de la tyrannie des prjugs
contemporains.

[39] Lettre  Racine.

[40] Il tait n  Dourdan en 1639. Il venait d'acheter une charge de
trsorier de France  Caen, lorsque Bossuet le fit venir  Paris pour
enseigner l'histoire  M. le Duc, (fils du prince de Cond).




BUGEAUD


Dans la _France hroque_ se trouve une biographie dveloppe du
marchal Bugeaud, duc d'Isly. Mais depuis cette publication a paru une
trs-remarquable tude sur l'illustre guerrier en tte du livre
aujourd'hui si connu du gnral Trochu et qui a pour titre: _L'Arme
Franaise_ en 1867, 20e dition. Nous n'avons pu nous refuser au plaisir
de dtacher quelques pages au moins de ce beau travail. L'auteur ddie
son livre  Bugeaud en le qualifiant: mon vnr matre. Pourquoi
faut-il que l'lve, amen  passer de la thorie  la pratique ne se
soit pas mieux souvenu des leons et des exemples de ce matre si prompt
 l'action et que les Arabes, dans leur langue image, avaient surnomm:
_El Kbir_, le matre de la fortune! Imaginez Bugeaud gouverneur de
Paris pendant le sige, quelle autre et t la dfense! M. de Moltke ne
serait pas peut-tre aujourd'hui si triomphant? Venons aux citations.

Si dans l'tude de la carrire du marchal, dit le gnral Trochu, on
s'arrte de parti pris, comme l'ont fait longtemps les adversaires
politiques, au sans faon des attitudes,  de certaines faiblesses, 
des contrastes souvent trs-heurts,  des tmrits indiscrtes et
hasardes, on juge partialement et on juge mal. Ses dbuts dans la vie
et dans le monde, l'ardeur de ses convictions, les excitations de la
lutte expliquaient surabondamment ces carts du moment o dominaient, 
ne pouvoir s'y mprendre, la bienveillance et la bonhomie. Mais comment
ne pas s'incliner devant la sincrit de son patriotisme, la fermet de
son incomparable bon sens, l'ampleur de ses vues, la richesse de son
exprience, la simplicit vritablement antique de ses habitudes et de
sa vie?

Le marchal Bugeaud crivait et parlait avec une remarquable facilit,
avec une loquence entranante, ingale quelquefois, toujours originale,
pittoresque, image. Sa parole, quand il haranguait les troupes sous
l'empire d'une grande passion et d'une grande conviction, atteignait 
des hauteurs imprvues. Lequel d'entre nous n'a encore la mmoire et
l'me remplie de ce discours digne de Tacite par la grandeur des aperus
et par la sobrit du langage, o il nous annona, le soir du 13 aot,
1844, dans l'Ouerdefou,  la lueur des torches, sa ferme rsolution de
livrer bataille le lendemain  Isly. Les soldats saisis d'enthousiasme
bordaient les escarpements des deux rives, et quatre cents officiers,
presss au fond de l'troite valle, acclamaient, palpitants, leur
gnral dont la haute taille et la voix retentissante dominaient toutes
les tailles et toutes les voix. Quelle grande scne militaire!... Nous
fmes tous persuads, entrans. Nous vmes se resserrer troitement
entre notre chef et nous, sous l'influence de cette parole qui prouvait
la victoire, des liens de solidarit et de confiance qui disaient assez
ce que serait la journe du lendemain.

On sait que le marchal avait pris pour devise: _Ense et Aratro_, voici
 quelle occasion: Aprs le glorieux combat de l'Hpital-sous-Conflans
(28 juin 1815) o avec dix-sept cents hommes d'infanterie, il battit un
corps autrichien de six mille hommes, emportant avec lui l'honneur
d'avoir combattu le dernier pour la dfense du territoire, il revit les
bois de la Dordogne et ses foyers. C'est alors que commena pour lui
cette seconde carrire o l'attendaient d'autres luttes et d'autres
efforts, o il dut reconqurir par la plus persvrante conomie, un
_champ aprs l'autre_, comme il le disait souvent, le domaine paternel
pass en des mains trangres. L'agriculture, o il ne tarda pas 
exceller, devint la passion de sa vie et il y apporta les aptitudes, les
vues pratiques, le rare bon sens qu'il avait nagure montr dans les
armes.

.... Je ne sais rien de plus caractristique et de plus attachant que
cette volution de trente ans dans l'existence du marchal, qui commence
au camp de Boulogne comme simple soldat, le ramne  travers cent
actions d'clat dans les champs de la Piconerie, l'y fixe quinze ans, et
le rejette pour le reste de sa vie, dans la lutte politique et dans
l'arme.

Aprs les vnements de 1830, en effet, Bugeaud, rappel  l'activit
fut envoy, en mme temps par les lecteurs  la Chambre des dputs.
Plus tard, il partit pour l'Algrie dont il devint par la suite
gouverneur-gnral, et rendit  la colonie et  la France
d'inapprciables services  la fois gnral habile et minent
administrateur. La persvrance des efforts, l'clat des moyens, la
grandeur des rsultats, forcrent ses plus ardents contradicteurs 
s'incliner devant l'homme et devant les services rendus. Les rcits des
soldats rentrant dans leurs foyers le firent populaire.  un mouvement
particulier des paules, ils avaient devin, dans ce gnral en chef, le
grenadier qui avait autrefois port comme eux le havre-sac. Son
attentive sollicitude pour leurs besoins, ses mnagements pour leurs
fatigues, sa rsolution dans le danger, sa bonhomie, le leur avaient
rendu cher. Ils l'appelaient affectueusement le pre Bugeaud comme
autrefois les vtrans de Louis XIV appelaient Catinat le pre la
Pense.

Bugeaud tait n en 1784, dans la Dordogne; engag en 1804, dans les
vlites du camp de Boulogne, il tait caporal  Austerlitz (2 dcembre
1805). Marchal de France et duc d'Isly, aprs la bataille de ce nom (14
aot 1844), il mourut en 1849 et couronna sa vie si glorieuse par une
fin admirablement chrtienne.




CAFFARELLI


Il est des noms plus populaires, sans doute, que celui-ci, et cependant
qui fut plus digne de sympathie et d'estime que ce hros dont son
consciencieux historien, de Grando, disait, en ddiant son livre aux
instituteurs de la jeunesse franaise: La mmoire de Caffarelli doit
vous tre chre. Personne plus que lui n'honora les fonctions touchantes
auxquelles vous consacrez votre vie; il voulut s'y associer. Vous
trouverez en lui un ami, _vos lves y trouveront un modle_. Puissent
nos enfants tre nourris dans la mditation de semblables exemples!
Puissent-ils s'accoutumer de bonne heure  rpter avec transport le nom
de nos grands hommes!... Je n'ai pu que tracer la vie de Caffarelli;
c'est  vous qu'il appartient d'en faire l'loge et d'achever mon
ouvrage; ou plutt vous aurez fait bien plus que moi. Il devra  votre
zle la gloire dont il tait le plus digne, celle d'avoir fait natre de
nouvelles vertus par l'exemple des siennes.

Plac par un heureux concours de circonstances au milieu de tous ceux
qui ont approch Caffarelli, dit plus loin l'crivain, j'ai entendu ce
concert unanime et touchant de tmoignages qui lui sont universellement
rendus; je l'ai entendu peut-tre du point le plus favorable et le plus
propice pour en recueillir l'ensemble. Les regrets de l'amiti sont le
plus beau monument que puisse conserver pour nous l'histoire de celui
qui n'est plus; c'est un monument que j'ai consult; j'y ai trouv
empreinte l'image de ses vertus... J'espre d'ailleurs que plus cet
essai est tranger  toutes prtentions littraires, mieux on y
reconnatra le seul hommage rendu  la vrit par la droiture. Je n'ai
pas eu d'autre motif, d'autre but que celui de transmettre aux mes
honntes l'motion salutaire et douce que ces images ont fait passer
dans mon coeur[41].

Caffarelli du Falga (Louis-Marie-Joseph-Maximilien), tait n  Falga,
dans le Haut-Languedoc (13 fvrier 1756). lev  l'cole de Sorrze, il
en sortit pour entrer dans le corps royal du gnie dont il devint
bientt l'un des officiers les plus distingus. Quoique appartenant 
une arme spciale, le jeune officier comprenait que les sciences
exactes, lorsqu'elles absorbent seules toute l'attention de l'esprit,
l'puisent souvent par une habitude trop continuelle de l'analyse et
que, le fixant plus sur des signes que sur des ides, elles arrtent le
dveloppement des facults mditatrices; mais associes en lui  un
heureux mlange d'tudes, plus varies et plus riches de faits, elles
reurent par ce rapprochement mme une utilit nouvelle. Les sciences
morales donnaient le mouvement  ses ides; les sciences mathmatiques
les rglrent. Celles-ci fortifirent sa raison pendant que celles-l
nourrissaient sa curiosit et exaltaient sa pense.

Trs-bien! Voil des paroles que les jeunes gens ne sauraient trop
mditer. Continuons:

Il tait remarquable, sans doute, de voir un jeune militaire dans l'ge
des plaisirs, plac sur une scne bruyante et entour de tant de
sductions, se livrer  des occupations aussi srieuses. Cependant,
elles ne donnrent rien de sauvage ou de brusque  son humeur; elles ne
l'enlevrent point au commerce de ses camarades et de ses amis. Il sut,
au contraire, y rpandre tous les charmes qui naissent de l'galit du
caractre, de l'affabilit et de cet abandon naturel qui obtient la
confiance en la prvenant... Caffarelli s'acquit donc l'affection et
l'estime de tous ses camarades et de ceux-l mmes dont les habitudes
prsentaient plus d'oppositions avec les siennes. Dans ce nombre, il en
trouva aussi qui surent les goter, les partagrent et s'unirent  lui
par les plus troits rapports!

Mais le jeune officier fut arrach brusquement  ses chres occupations
par une terrible nouvelle, celle de la maladie de sa mre, la plus
tendre des mres qui, d'aprs ce qu'on lui crivait, tait  toute
extrmit. Le coeur navr, il accourut pour recueillir son dernier soupir
et lui fermer les yeux, comme il avait fait pour son pre quelques
annes auparavant. Il avait consol sa mre mourante non-seulement par
sa prsence et ses soins affectueux, mais encore, mais surtout par la
promesse qu'il serait lui, l'an, le tuteur, le pre de ses frres et
soeurs, au nombre de huit et dont plusieurs taient fort jeunes encore.
Il tint parole; il fit plus mme. En sa qualit d'an, les lois lui
assuraient plus de la moiti de l'hritage; il ne voulut point profiter
de cet avantage, et dclara que le patrimoine serait partag par
portions gales entre tous. Il mit donc tout en commun ou plutt, comme
on l'a dit, il se rserva pour sa part toutes les privations et toutes
les fatigues... Il pourvut  tous les besoins, et rglant
l'administration du patrimoine, il en accrut la valeur par de sages
amliorations.

Il avait d faire, momentanment du moins,  ses devoirs de pre de
famille le sacrifice de sa carrire militaire et remettre pour un temps
son pe au fourreau en devenant l'intendant de la fortune commune et
aussi l'instituteur, le professeur des orphelins. Mais, dans son amour
du bien, cette tche ne lui suffisait pas, d'aprs ce que nous apprend
l'historien contemporain. Surpassant encore le clbre exemple qu'a
donn en Prusse un seigneur bienfaisant (de Rochow), en crant dans ses
terres des tablissements rguliers d'instruction, il voulut lui-mme
devenir l'instituteur des enfants de son village. Chaque soir, aprs le
travail des champs, on le vit au milieu d'eux leur donner des leons de
lecture, d'criture et d'arithmtique; il s'attachait particulirement 
leur enseigner la premire des sciences, celle du vrai bonheur, en leur
apprenant  aimer la vertu. Ses domestiques avaient part  ses
instructions. Il ne se laissa ni rebuter par les fastidieux dtails
qu'elles entranaient, ni dtourner par ses autres affaires ou par ses
propres tudes. Il associait ses frres  ses touchantes fonctions, il
les faisait jouir des douceurs qu'il leur devait; et sa vie se
partageait ainsi entre l'accomplissement des devoirs modestes et
sublimes qui appartiennent  une bienfaisance claire et les sentiments
de la nature.

Cependant, le cong de Caffarelli, prolong  diverses reprises, enfin
expir, il dut rejoindre sa compagnie  Cherbourg. Bientt la rvolution
clata, le jeune du Faya se montra sympathique  quelques-unes des ides
nouvelles qui devaient amener, dans sa conviction, la rforme de graves
abus. Mais, d'ailleurs, il sut toujours se dfendre de l'exagration et
tmoigna hautement en toute occasion de son horreur pour les violences
et les excs, ft-ce mme au pril de sa vie; en voici la preuve:

Lors du dcret rendu par l'Assemble lgislative, le 10 aot, et qui
prononait la dchance du Roi, Caffarelli se trouvait, en qualit
d'adjoint  l'tat-major,  l'arme du Rhin, que commandait Biron. Il
opposa seul aux commissaires une rsistance nergique et motive,
protestant contre le dcret qu'il dclarait injuste et
inconstitutionnel. Il ajoutait que, quant  lui, jamais il ne
pactiserait avec les factieux et les anarchistes. Destitu pour cet acte
courageux par les commissaires, il s'enrla comme simple soldat dans une
compagnie de grenadiers; exclu par suite d'un dcret de l'Assemble
ordonnant  tous les officiers suspendus de s'loigner de la frontire,
il revint  Paris.  peine arriv, il se vit emprisonn; mais, comme par
miracle, oubli dans la prison, et non traduit devant le tribunal
rvolutionnaire, il recouvra sa libert aprs une dtention de quatorze
mois.--Employ quelque temps dans les bureaux du comit militaire, il
obtint de retourner  l'arme du Rhin, commande maintenant par Klber
qui, plus d'une fois, eut occasion de l'apprcier, mais surtout en
septembre 1793, au passage du fleuve, prs de Dusseldorf. Peu de temps
aprs, Caffarelli fit preuve du mme sang-froid intrpide sous les yeux
d'un autre non moins bon juge, l'hroque Marceau. Lors du passage de la
Nahe, prs de Creutznach, Caffarelli commandait une manoeuvre, quand un
boulet de canon lui brisa la jambe gauche; l'amputation reconnue
ncessaire, le bless la subit avec une fermet stoque et vit, sans un
soupir, emporter la pauvre jambe mutile que devait remplacer une jambe
de bois.  peine l'opration termine, il demanda du papier, et, de sa
main propre, crivit au gnral Marceau une lettre dtaille sur les
moyens qu'il jugeait les plus propres  contenir l'ennemi. Son hrosme
obtint la rcompense la plus digne de lui; son conseil fut suivi et le
dtachement fut sauv.

Le vaillant soldat guri, malgr l'embarras de la jambe de bois, n'en
continua pas moins le service d'activit. Lors de l'expdition d'gypte,
choisi tout d'abord par Bonaparte comme un des officiers les plus
capables, il fut charg de la direction en chef du gnie. En outre de ce
qui concernait ces fonctions, il chercha, dit un biographe,  s'assurer
tous les moyens de transporter les lments de notre industrie dans la
colonie nouvelle, soit pour satisfaire aux besoins de l'arme, soit pour
acclrer cette civilisation des peuples orientaux qui tait, dans cette
expdition, sa pense dominante.

Durant toute cette campagne laborieuse autant que pleine de prils, il
donna l'exemple du courage, de l'abngation, du dvouement hroque; et
cependant, au dire de quelques historiens (entre lesquels il ne faut
point compter Grando), Caffarelli n'tait pas populaire dans l'arme
parce qu'on l'accusait d'tre l'un des auteurs de l'expdition. Les
soldats soulageaient leur mauvaise humeur par une plaisanterie
d'ailleurs assez innocente, murmurant, lorsqu'ils voyaient passer le
gnral tranant sa jambe de bois: Celui-l se moque bien de ce qui
arrivera, il est toujours sr d'avoir un pied en France.

D'un autre ct, Caffarelli tait l'objet d'une haine particulire de la
part des indignes qui, le voyant diriger tous les travaux, le
regardaient comme un personnage des plus influents. Lors de la rvolte
du Caire, il courut risque de la vie; sa maison fut mise au pillage, et
l'on y brisa tous les instruments de mathmatiques et d'astronomie
apports d'Europe  grands frais. Le lendemain, les amis de Caffarelli
lui tmoignant leurs regrets de la perte irrparable pour lui de ces
trsors et des prcieux matriaux qu'il avait runis dj, il rpondit
simplement: L'arme et l'gypte ont t sauves!

Caffarelli, comme Klber, ne devait pas revoir la France. Au sige de
Saint-Jean-d'Acre, il se trouvait, pour son service, dans un poste des
plus prilleux. Renvers de son cheval et foul aux pieds  plusieurs
reprises, toujours il se relevait, obstin  commander, lorsqu'une balle
lui fracassa le coude. L'amputation, cette fois encore, fut juge
ncessaire; elle semblait avoir russi; mais le chagrin que le bless
ressentit de la mort d'un officier, son ami, comme lui transport 
l'ambulance, provoqua une raction fatale que toute la science des
mdecins fut impuissante  conjurer, et Caffarelli succomba le 27 avril
1799. Dans l'ordre du jour du lendemain on lisait: Il emporte au
tombeau les regrets universels; l'arme perd en lui un de ses chefs les
plus braves, l'gypte un de ses lgislateurs, la France un de ses
meilleurs citoyens, les sciences un homme qui y remplissait un rle
clbre.

Ce tmoignage,  la vrit officiel, prouve que le gnral tait mieux
apprci par les soldats qu'on a pu le penser d'aprs les paroles
rapportes plus haut. Mais voici qui le prouve mieux encore: le dsir de
reconnatre par lui-mme un des points les plus importants de la
gographie de l'Orient, avait engag Bonaparte  se rendre  Suez (4
nivse an VII), avec Monge, Berthollet, Costal et du Falga Caffarelli.
On avait travers la mer Rouge, prs de Suez,  un gu praticable
seulement pendant la mare basse. Au retour, la mare commenant 
monter, on dut prendre un autre chemin en s'loignant du rivage. Mais
par une erreur du guide, on s'gara au milieu de marais profonds, entre
lesquels donnait passage seulement un sentier fort troit. Plusieurs des
chevaux trbuchrent et s'enfoncrent dans la bourbe, d'o il fut
impossible de les retirer. Il en fut ainsi de celui que montait
Caffarelli qui,  cause de sa jambe, n'ayant pu descendre  temps,
courait le plus grand danger. Deux guides (soldats) du gnral en chef,
l'aperoivent et s'efforcent d'arriver jusqu' lui.

Mes amis, leur crie Caffarelli, il n'y a aucun moyen de se dgager
d'ici, loignez-vous et n'enlevez pas trois hommes  la patrie lorsque
vous pouvez en sauver deux.

Ces gnreuses paroles, au lieu de dcourager les braves soldats, ne
font qu'exalter leur dvouement. Ils continuent intrpidement d'avancer,
et par des efforts presque surhumains, parviennent  sauver la vie au
gnral, cette vie qui promettait encore de si grandes choses; mais qui,
pour le malheur de la France, devait bientt toucher  son terme.

La _Vie_ ou l'loge de Caffarelli par de Grando, le document le plus
important comme le plus sr de tous ceux que nous avons pu consulter,
fut lue deux annes seulement aprs la mort du gnral, devant la
seconde classe de l'Institut national (12 messidor an IX). L, comme
ailleurs, rgnaient encore les prjugs dominant  la fin du sicle
prcdent, et qui avaient amen tant de catastrophes. Aussi l'historien,
qui devait tre moraliste chrtien si distingu, se montra-t-il fort
discret relativement aux convictions religieuses de son hros. Mais le
peu qu'il en dit suffit pour relever encore Caffarelli  nos yeux, parce
que ce passage, explicite dj dans sa brivet, nous permet de penser
davantage:

Une personne avait fix son coeur, mais ne rpondit point  ses
esprances. Ds ce jour, il renona  l'hymen et chercha sa consolation
dans les soins qu'il prit de sa famille. Mais vivant dans le clibat, il
y conserva des moeurs pures.

... L'absolu scepticisme rpugnait  son coeur. Il aimait  rapporter
l'ensemble des phnomnes de l'univers  l'influence d'une cause
bienfaisante et sage, dans laquelle il trouvait ralises ces ides du
meilleur absolu qui taient le terme ordinaire de sa pense et sous la
protection de laquelle il plaait les destines de la vertu. Il aimait 
tendre au del des confins troits de la vie la carrire de ses
esprances. Son me avait, si l'on peut s'exprimer ainsi, un besoin
immense de l'avenir. Le trait dominant de son caractre tait un dsir
ardent du bonheur des hommes, une sorte de gnrosit impatiente qui
allait au devant de tout ce qui tait bon et utile, et ne pouvait jamais
se satisfaire.

Pour un tel homme, malgr le malheur des temps, l'vangile ne dut pas
tre toujours un livre ferm, et l'on peut croire assurment que sur son
lit de douleur,  l'heure suprme, le hros tournait ses regards vers le
ciel pendant que la prire du chrtien s'chappait de ses lvres.

[41] De Grando. _Vie de Caffarelli_; in-8, 1801.




DE LA CHAISE


Cette rue s'appela d'abord chemin de la _Maladrerie_, puis rue des
_Teigneux_, noms qui lui furent donns  cause d'un hpital s'levant
sur l'emplacement occup ensuite par l'hospice des _Petits Mnages_,
monument, non, btiment qui lui-mme va disparatre, car les
dmolisseurs sont  l'oeuvre et paraissent presss d'en finir.

On n'aura point  le regretter, si surtout  la place de ce vaste mais
peu gracieux difice, ayant un peu l'extrieur d'une prison, nous voyons
s'panouir le beau square que promet l'ancien jardin de l'tablissement.
De la rue on apercevait  travers la grille deux ou trois alles
d'arbres magnifiques, et l'on n'et pas demand mieux parfois que de se
reposer sous leur ombrage[42].

Comment et  quelle poque la rue, dite des Teigneux, prit-elle le nom
de la _Chaise_? Nous l'ignorons. Ce dernier nom lui vient-il d'une
enseigne ainsi qu'un historien l'affirme, ou du clbre Jsuite qui fut
pendant tant d'annes le confesseur de Louis XIV? Cette version me
parat prfrable, d'abord comme la plus naturelle; puis parce qu'elle
rappelle le souvenir d'un homme qui, dans le poste le plus difficile
qui fut jamais, fit preuve d'un mrite peu ordinaire, soit que la
prudence chrtienne, ce que nous inclinons  croire, ait dict sa
conduite; soit, comme l'ont prtendu ses ennemis, qu'elle fut le
rsultat des calculs de la politique et d'une merveilleuse habilet.

Franois d'Aix de la Chaise, petit neveu du pre Cotton, confesseur de
Henri IV, n au chteau d'Aix, le 25 aot 1624, tait fils de Georges
d'Aix, seigneur de la Chaise, et de Rene de Rochefort. Sa rhtorique
termine au collge de Roanne, il entra comme novice chez les Jsuites.
Aprs deux annes de prparation, charg tour  tour du cours
d'humanits et du cours de philosophie, il professa avec clat,  ce
point que ses leons furent imprimes en 1661, sous ce titre: _Abrg de
mon cours de philosophie_[43]. Nomm suprieur de la province de Lyon,
il fut, sans doute par le conseil de l'Archevque de cette ville,
Villeroi, frre du marchal, choisi comme confesseur du roi Louis XIV,
en remplacement du pre Terrier, qui venait de mourir.

Jusque-l, dit un biographe, le Pre La Chaise avait vcu  plus de
cent lieues de la cour. Il y parut au commencement de 1675 et s'y montra
simple et ais dans ses manires, poli et prvenant sans affectation.
Tous les suffrages se runirent bientt en sa faveur.

Cette unanimit dans la bienveillance ne devait pas tre de longue
dure; car, jet au milieu de toutes les intrigues de la cour comme des
complications et des difficults suscites tour  tour et presque coup
sur coup par les passions du roi, l'affaire du jansnisme, celle du
quitisme, la rvocation de l'dit de Nantes, la dclaration de 1682,
etc: Quelque avis qu'il embrasst, dit le biographe dj cit, il se
faisait des ennemis et il lui arriva plus d'une fois de dplaire
galement aux partis opposs.

Le biographe exagre et le bon Pre ne tint pas autant qu'il l'affirme
la balance gale entre les opinions,  moins qu'elles ne fussent
indiffrentes au point de vue de la conscience. Mais ce qui doit surtout
lui mriter nos loges, c'est que, charg, par suite de sa position, de
la feuille des bnfices, il s'attachait  ne faire que de bons choix.
Il donna aux missions une grande impulsion. Les jansnistes, dont
l'hostilit l'honore, l'accusaient de favoriser les passions du roi; le
fait est qu'il travailla avec persvrance  ruiner l'influence de Mme
de Montespan et qu'il y parvint. Aprs la mort de la reine, il crut sage
de conseiller et de bnir le mariage du roi avec Mme de Maintenon,
qui, dit-on, ne lui pardonna pas de s'tre oppos  la publicit de
cette union reste morganatique; il semblait difficile que la veuve de
Scarron ft dclare officiellement reine de France.

Dans sa lettre au cardinal de Noailles (8 octobre 1708), Mme de
Maintenon pourtant rendait au pre La Chaise cette justice: Qu'il avait
os _louer_, en prsence du roi, _la gnrosit et le dsintressement
de Fnelon_.

Il ne craignait pas d'ailleurs de dire la vrit au roi et mme assez
rudement parfois, d'aprs ce que racontait Louis XIV lui-mme, aprs la
mort du pre La Chaise: Je lui disais quelquefois: _Vous tes trop
doux!_--Ce n'est pas moi qui suis trop doux, rpondait-il, _c'est vous,
sire, qui tes trop dur_.

Le roi cependant ne voulut jamais consentir  ce qu'il prt sa retraite
bien que, devenu plus qu'octognaire, le pre La Chaise la demandt;
mais y mit-il assez d'insistance? Il lui fallut porter le fardeau
jusqu'au bout. La dcrpitude et les infirmits ne purent l'en dlivrer.
Sa mmoire s'tait teinte, son jugement affaibli, ses connaissances
brouilles, et Louis XIV se faisait apporter ce cadavre pour dpcher
avec lui les affaires accoutumes.

Ainsi s'exprime Saint-Simon, si peu favorable aux Jsuites. Plus loin il
ajoute: Dsintress en tout genre quoique fort attach  sa famille;
facile  revenir quand il avait t tromp, et ardent  rparer le mal
que son erreur lui avait fait faire; d'ailleurs judicieux et
prcautionn, il ne fit jamais de mal qu' son corps dfendant. Les
ennemis mme des Jsuites furent forcs de lui rendre justice et
d'avouer que c'tait un homme de bien, honntement n et trs-digne de
remplir sa place.

Sa conduite,  l'gard de ses nombreux ennemis, en est la meilleure
preuve: Libelles, couplets satiriques, histoires scandaleuses, dit M.
de Chantelauze, ne cessrent de l'assaillir de toutes parts durant tout
le cours de son ministre. Bien qu'il et en main un pouvoir qui dt
inspirer de srieuses craintes  ses ennemis, il ne se vengea de leurs
calomnies en toute occasion que par le silence. Plusieurs puissantes
cabales s'levrent sourdement contre lui pour le supplanter: il eut
l'habilet de les dcouvrir  temps et de les djouer sans en tirer
vengeance et sans faire le moindre clat.

Le chancelier d'Aguesseau, un contemporain du pre La Chaise et
trs-prvenu contre les Jsuites, dit aussi de lui: Le pre La Chaise
tait un _bon gentilhomme_, qui aimait  vivre en paix et  y laisser
vivre les autres; capable d'amiti, de reconnaissance, et bienfaisant.

Ce _bon gentilhomme_, comme dit assez singulirement le clbre
magistrat, tait brave  l'occasion, tmoin ce passage d'une lettre de
Boileau  Racine, date de Mons,  l'poque du sige: J'ai oubli de
vous dire que, pendant que j'tais sur le mont Pagnotte,  regarder
l'attaque, le R. P. de La Chaise tait dans la tranche et mme tout
prs de l'attaque pour la voir plus distinctement. J'en parlais hier 
son frre (capitaine des gardes) qui me dit tout naturellement: _Il se
fera tuer un de ces jours_. Ne dites rien de cela  personne, car on
croirait la chose invente, et elle est trs-vraie et trs-srieuse.

Le P. La Chaise mourut  Paris, le 20 janvier 1709,  l'ge de
quatre-vingt-cinq ans. Il tait membre de l'Acadmie des Inscriptions et
Belles-Lettres, et se montrait fort assidu aux sances.

Les Jsuites avaient achet, en 1626, non loin de Paris, une maison de
campagne appele la Folie-Regnault, qu'ils nommrent plus tard le
_Mont-Louis_, en l'honneur du roi. Cette rsidence que Louis XIV fit
embellir et agrandir, par considration pour son confesseur, devint une
villa fort agrable, comme on dirait aujourd'hui, o volontiers le pre
La Chaise aimait  venir se reposer et se distraire en compagnie de ses
confrres. Aussi lorsque sous l'Empire, ce terrain fut converti en
cimetire, le funbre enclos prit le nom de _La Chaise_. Quand on songe
qu'en soixante annes au plus, le cimetire de l'Est, continuellement
agrandi, est devenu l'immense ncropole que nous voyons, on ne peut
s'empcher de dire avec le refrain de la ballade allemande: _Les morts
vont vite_.

[42] Ces arbres,  l'exception de trois ou quatre, ont t abattus l'an
dernier, pendant le sige.

[43] 2 petits vol. in-folio,  Lyon.




CHARLEMAGNE


Nous ne saurions raconter ici la vie du grand Empereur, si clbre dans
les chroniques et les popes du moyen-ge, d'autant plus que nous
l'avons fait ailleurs assez longuement[44] et que nous n'aimons point 
nous rpter. Sauf quelques exceptions d'ailleurs, les rcits de guerre
n'entrent point dans notre nouveau cadre.

Mais nous trouvons, dans le vieux chroniqueur presque contemporain,
connu sous le nom de moine de Saint Gal, un trs-curieux pisode et qui
nous semble avoir le mrite d'tre parfaitement de circonstance avec la
folie des moeurs actuelles. Nous reproduisons donc, tout au long, en le
traduisant du latin, ce rcit original et si fort empreint de ce qu'on
appelle la couleur locale.

Un certain jour de fte, aprs la clbration de la messe, l'Empereur
dit aux siens:

Ne nous laissons point engourdir dans un repos qui nous mnerait  la
paresse; allons chasser jusqu' ce que nous ayons pris quelque
venaison.

La journe cependant tait pluvieuse et froide, Charles portait comme 
l'ordinaire un vtement de peau de brebis de peu de valeur. Arrivant de
Pavie, dont les marchands vnitiens avaient fait comme l'entrept du
commerce de l'Orient, les grands au contraire taient pars, ainsi
qu'aux jours de fte, d'habits magnifiques en toffes lgres et
moelleuses, ornes de plumes d'oiseaux de Phnicie et de plumes de paon,
d'autres fois enrichies ou surcharges de fourrures, de pourpre de Tyr,
et mme de franges faites d'corces de cdre. L'Empereur ayant donn
immdiatement le signal du dpart, tous durent se mettre en chasse dans
ce costume, et galoper tout le jour  travers les fourrs, les buissons
et les ronces o les brillantes mais peu solides toffes laissrent
maints lambeaux; elles furent en outre transperces par la pluie,
taches par la boue comme par le sang des btes fauves tues pendant la
chasse. Puis au retour, comme les courtisans, tout honteux de leurs
habits dchirs et fltris, grelottant aussi par le froid, se htaient
de descendre de cheval pour courir changer de vtements, l'Empereur, qui
voulait que la leon ft complte, dit d'un ton bref:

Inutile de changer d'habits avant l'heure du coucher; ceux-ci scheront
mieux sur nous.

Alors chacun, plus soucieux de son corps que de sa parure, s'empresse
pour trouver un foyer o se rchauffer. Mais la chaleur du feu acheva de
dtriorer les minces toffes et les lgres fourrures qui, toutes
grippes et plisses, se collaient sur les membres et le soir achevrent
de se gter quand il fallut les retirer. Cependant l'Empereur avait
donn l'ordre que tous, le lendemain, se prsentassent devant lui avec
le costume de la veille. On pense ce qu'il tait. Il fallut obir
pourtant, mais non sans grande honte pour les illustres personnages, si
fiers nagure de leurs vtements superbes et chrement pays qui
maintenant, insuffisants  les couvrir, ressemblaient avec leurs trous
et leurs taches aux haillons du pauvre. Charles alors, souriant non sans
quelque malice, dit  l'un des serviteurs de sa chambre:

Frotte un peu notre habit dans tes mains et apporte-nous-le.

Le serviteur fit ce qui lui tait ordonn. L'Empereur aussitt, prenant
de ses mains et montrant le vtement redevenu parfaitement propre et o
l'on ne remarquait ni tache, ni dchirure, s'cria:

 les plus fous des hommes! Quel est maintenant le plus prcieux et le
plus utile de nos habits? Est-ce le mien que je n'ai achet qu'un sou ou
les vtres si peu solides et qui vous ont cot tant de livres pesant
d'argent?

Les courtisans, interdits et silencieux, baissaient la tte et la
rougeur de leurs visages attestait leur confusion.

[44] _France hroque_, t. Ier.




CHATEAUBRIAND

I


On n'est plus assez juste pour Chateaubriand tant vant nagure!
crivait un jour avec toute raison notre excellent confrre et ami Lon
Gautier. Le temps est loin, hlas! o un pote rpublicain adressait 
l'auteur du _Gnie du Christianisme_ cette ptre qui n'est pas
assurment l'une des pices les moins remarquables de la _Nmesis_:

    .... Aussi quand tu parus dans ton vol triomphant,
    Fils du Nord, le Midi t'adopta pour enfant.
    Oh! Dieu t'avait cr pour les sublimes sphres,
    O meurt le bruit lointain des mondaines affaires;
    Il te mit dans les airs o ton vol s'abma
    Comme le grand condor que vnre Lima:
    Oiseau gant, il fuit notre terre profane,
    Dans l'ocan de l'air il se maintient en panne;
    L, du lourd quadrupde il contemple l'abri,
    L'aigle qui passe en bas lui semble un colibri,
    Et noy dans l'azur comme une tache ronde,
    On dirait qu'immobile il voit tourner le monde.
    C'tait l ton domaine alors, que revenant
    Des huttes du Sachem sur le vieux continent,
    Tu t'levas si haut d'un seul bond que l'Empire
    Un instant s'arrta pour couter ta lyre.
    Le monde des beaux-arts  peine renaissant
    Se dbattait encore dans son limon de sang;
    Ce chaos attendait ta parole future;
    Tu dis le _fiat lux_ de la littrature.

Quelques annes aprs, un illustre orateur, du haut de la chaire de
Notre-Dame, adressait au mme pote un hommage plus solennel encore
quoique en moins de paroles: ... Et tant d'autres que je ne veux pas
nommer, pour ne pas approcher trop prs des grands noms de l'poque;
car, si j'en approchais, pourrais-je m'empcher de saluer cet illustre
vtran, ce prince de la littrature franaise et chrtienne, sur qui la
postrit semble avoir pass dj tant on respire dans sa gloire le
parfum et la paix de l'antiquit.

Ce langage dans la bouche de Lacordaire tonnerait sans doute
aujourd'hui que, provoque surtout par les _Mmoires d'Outre tombe_, la
raction s'accentue si nergiquement et ne reste pas toujours dans la
juste mesure. Du grand crivain si l'on ne se tait pas, on parle presque
avec le ton du ddain, et cela de jeunes Messieurs tout fiers d'crire,
au courant de la plume et sans rture dans le journal en vogue, la
chronique quotidienne et qui croient bien dans le for intrieur que feu
Chateaubriand ne leur va pas  la cheville. Le chantre des _Martyrs_!
bath, un phraseur et qui avait l'ingnuit de croire que les crits,
dignes de ce nom, ne s'improvisent pas, que:

     La mditation du gnie est la soeur;

que les grandes penses ne sauraient se passer de la nouveaut et de la
splendeur de la forme. Quoique on prtende aujourd'hui, Chateaubriand
n'est pas le premier venu dans la rpublique des lettres et il a laiss
bon nombre de pages qui sont des plus belles de notre langue et que ne
doit pas ddaigner la postrit. Dans le _Gnie du Christianisme_ en
particulier, si l'auteur avec un grand appareil scientifique, se montre
parfois mdiocre docteur, faible thologien, polmiste arrir; si,
comme critique littraire, il laisse  dsirer par exemple lorsqu'il
s'emporte  des louanges tellement hyperboliques pour B. Pascal dont
les Penses tiennent plus du Dieu que de l'homme; il n'est que juste
de reconnatre que beaucoup de chapitres, tout le livre en particulier
relatif  l'histoire naturelle, _Instinct des Oiseaux_, _Migrations des
Oiseaux_, _des Plantes_ etc., n'ont rien perdu de leur fracheur et de
leur clat. Il y a l un souffle puissant, un parfum de grce et de
posie dont l'me se sent doucement pntre comme d'une rose cleste.
Il en est de mme de bien des pages qu'un chrtien seul pouvait crire
et dans lesquelles vibre l'accent de la conviction, le chapitre sur
l'_Extrme-Onction_ entre autres, ceux relatifs aux _Missions_, etc.
Sans doute on peut reprocher parfois  l'auteur dans son meilleur
langage un peu trop d'alliage et le mlange de locutions profanes; mais
qui sait si ce n'tait point une ncessit de l'poque et si, pour tre
compris de son sicle, il ne fallait pas ce style parfois un peu bariol
et qui s'efforce le plus possible de drober aux regards ce que Bossuet
appelle loquemment la face hideuse de l'vangile?

Pour juger sainement du livre et tenir compte  l'auteur de tout le bien
qu'il a produit, il faut se rappeler dans quelles circonstances il parut
et quel tait l'tat gnral des esprits au lendemain du XVIIIe sicle
et de la Rvolution. Voici  ce sujet et comme indication sre, d'aprs
un tmoin oculaire, ce qui se passait en 1797 ou 1798 dans l'atelier du
peintre David:

Il arriva qu'un des lves, en racontant une histoire bouffonne, y mla
 plusieurs reprises le nom de Jsus-Christ. La premire fois, Maurice
ne dit rien, seulement sa physionomie devint svre; mais lorsque le
conteur eut rpt de nouveau le nom sacr, alors les yeux du chef de la
secte des penseurs s'enflammrent, et Maurice fit taire le mauvais
plaisant en lui imposant imprieusement silence. L'tonnement des lves
parut grand; mais il ne fut exprim que sur la physionomie de chacun qui
resta muet. Maurice tait sujet  des colres trs-vives, mais qui
duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et en cette occasion, il
sentit la ncessit de justifier par quelques paroles la hardiesse de la
sortie qu'il venait de faire:

--Belle invention vraiment, dit-il en continuant de peindre, que de
prendre Jsus-Christ pour sujet de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais
lu l'_vangile_ tous tant que vous tes? L'_vangile_! c'est plus beau
qu'Homre, qu'Ossian! Jsus-Christ au milieu des bls, se dtachant sur
un ciel bleu! Jsus-Christ disant: _Laissez venir  moi les petits
enfants!_ Cherchez donc des sujets de tableaux plus grands, plus
sublimes que ceux-l! Imbcile, ajouta-t-il en s'adressant avec un ton
de supriorit amicale  son camarade qui avait plaisant, achte donc
l'_vangile_ et lis-le avant de parler de Jsus-Christ.

Il faut le rpter, de telles paroles, dites  cette poque et dans un
lieu tout  fait public, eussent certainement excit de la rumeur et pu
compromettre la sret du harangueur. Tous les lves le sentirent bien;
car lorsque Maurice eut cess de parler, il y eut un intervalle de
silence assez long pendant lequel tout le monde se consulta du regard
pour savoir comment on prendrait la chose.

Le brave Moris trancha la difficult: _C'est bien cela, Maurice!_
dit-il d'une voix ferme; et  peine ces mots eurent-ils t prononcs
que tous les lves crirent  plusieurs reprises: _Vive Maurice_!

On aurait tort de croire cependant que, dans le sentiment gnreux que
fit clater cette jeunesse, il entrt des ides de pit.  l'atelier de
David, comme par toute la France alors, on tait et l'on affectait
surtout d'tre trs-indvot.

C'est  ce moment l mme ou bientt aprs, que parut le livre de
Chateaubriand et l'on sait avec quel immense succs. Il fallait pour
cela qu'il parlt au sicle une langue que celui-ci pt tout d'abord
comprendre, qui lui ft sympathique bien loin de l'effaroucher, ce qui
n'empche pas que cette langue riche, image, colore, brillante, mais
parfois trop humaine, n'ait frquemment aussi la vraie note chrtienne,
capable de faire sur le lecteur une heureuse impression, plus sans doute
qu'on ne veut l'admettre aujourd'hui. Il nous semble que le livre,
dbarrass du fatras scientifique et soi-disant thologique, et allg
par quelques autres retranchements, pourrait tre grandement utile
encore. Dans nul autre peut-tre de ses ouvrages, Chateaubriand ne fut
mieux inspir, moins obsd de proccupations trangres ou
personnelles, et l'on sent  l'nergie de son accent,  la vivacit de
sa foi, qu'il tait dans toute la ferveur du nophyte et sous le coup
encore du douloureux vnement qui l'avait frapp comme un coup de
foudre en dterminant sa conversion ainsi que lui-mme l'a proclam dans
une page loquente:

Ma mre, dit-il, aprs avoir t jete  soixante-douze ans dans les
cachots o elle vit prir une partie de ses enfants, expira sur un
grabat o ses malheurs l'avait relgue. Le souvenir de mes garements
rpandit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea, en
mourant, une de mes soeurs de me rappeler  cette religion dans laquelle
j'avais t lev. Ma soeur me manda les derniers voeux de ma mre; quand
la lettre me parvint au del des mers, ma soeur elle-mme n'existait
plus; elle tait morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux
voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprte  la mort,
m'ont frapp; je suis devenu chrtien; je n'ai point cd, j'en
conviens,  de grandes lumires surnaturelles; ma conviction est sortie
de mon coeur; j'ai pleur et j'ai cru.

L'_Itinraire de Paris  Jrusalem_ est un livre des plus remarquables
et dans lequel on sent la conviction comme aussi sans doute dans les
_Martyrs_ encore que Chateaubriand, domin par ses souvenirs ou ses
prjugs classiques, ait fort enguirland, enjoliv, potis le
paganisme de la dcadence qui fait trop belle figure en vrit  ct du
christianisme de l'ge d'or ou de l'ge hroque. Puis dans tel
chaptre, l'pisode de Vellda par exemple, le langage des passions
terrestres, des passions coupables, fait explosion avec trop de
violence et ce n'est pas  tort que Feller a dit: Un reproche assez
grave a t fait  Chateaubriand; dans le tableau qu'il fait des
passions, ses peintures sont si voluptueuses qu'elles ne peuvent tre
mises sans danger sous les yeux de la jeunesse et qu'elles seraient mme
capables de troubler l'ge mr et la vieillesse. Reproches qui peuvent
et doivent s'adresser  _Rn_, _Atala_, les _Martyrs_, la _Vie de
Ranc_.

Dans des livres mme srieux pour le fond comme pour la forme, les
_tudes et Discours historiques_ par exemple, l'illustre crivain, qu'on
ne saurait excuser parfois de tmrit, quant  ses apprciations des
faits politiques ou religieux, n'est pas toujours assez discret dans ses
peintures ou ses citations, qu'il s'agisse des moeurs des paens ou de
celles de telle priode de notre histoire. On ne saurait l'excuser par
exemple de sa complaisance  citer tout au long,  propos du rgne de
Henri III, un immonde pisode qu'il copie textuellement dans Brantme,
(_Les Femmes galantes_). Ces passages risqus et ces tmrits de
langage sont d'autant plus regrettables que le livre est en gnral
crit de la meilleure plume du matre, qu'il abonde en portraits
tonnants de relief, en tableaux saisissants, en rflexions et
commentaires vraiment loquents.


II

La politique a beaucoup, et trop mme, proccup Chateaubriand, par
l'entranement d'illusions gnreuses sans doute, mais il faut bien le
reconnatre aussi, par la passion de la popularit, par le vain dsir
de jouer un grand rle, d'tre un personnage important dans l'tat:

    Ton me, insatiable aux choses du moment,
    Redemandait toujours un nouvel aliment.
    Quand ton char eut touch la borne de l'arne,
    Tu voulus runir dans ta main souveraine
    La palme politique et celle des beaux-arts.

Chateaubriand croyait sans doute, comme il le disait, n'couter que la
voix du patriotisme quand c'tait surtout un sentiment personnel,
goste qui lui soufflait ses rsolutions et lui dictait plus d'une
fausse dmarche. M. de Villle, dit Feller, lui obtint le ministre des
affaires trangres; mais Chateaubriand ne croyait lui devoir aucune
reconnaissance pour tant de bons offices: la domination du premier
ministre lui devenait insupportable, il prit la rsolution de le
supplanter, et l'on ne peut s'empcher de blmer sa conduite  cette
poque. M. de Villle lui tait sans doute infiniment infrieur comme
crivain, mais il lui tait de beaucoup suprieur comme homme d'tat;
pour le renverser, Chateaubriand descendit  des manoeuvres peu dignes de
lui..... Contre son intention sans doute, les coups qu'il avait ports 
M. de Villle taient retombs sur le gouvernement et contriburent 
dcider la chute de la Restauration.

Dans la brochure intitule: _De la Restauration et de la Monarchie
lective_, publie en 1831, on lit cette phrase entre autres: Je suis
bourbonnien par honneur, royaliste par raison et conviction, rpublicain
par got et par caractre. L'homme qui parlait et qui agissait ainsi
se croyait de bonne foi un grand homme d'tat et s'tonnait et
s'indignait qu'on ne le prt pas au srieux.

Il ne semble pas douteux que cette personnalit, si fortement accuse
dans les _Mmoires d'Outre-tombe_, n'ait t le grand malheur et aussi
le tort de Chateaubriand qui et d apporter plus de dsintressement
dans l'accomplissement de sa glorieuse tche et donner  ses nobles
labeurs leur vritable but dans lequel sa propre gloire ne vnt que
comme une proccupation secondaire, dernire, et non principale, comme
l'affirme un de ses admirateurs, M. Lomnie: Paratre sous un beau jour
devant la postrit, voil la pense dominante de toute la vie de
Chateaubriand.... Il n'hsite jamais  _tout sacrifier_, non-seulement
des intrts ou des ambitions, mais peut-tre aussi quelquefois des
convenances et des devoirs du moment,  cette constante proccupation de
l'avenir.

Cela est d'autant plus trange, d'autant plus inexplicable que,
sincrement et au plus profond de son coeur, Chateaubriand tait chrtien
et d'un christianisme non pas seulement spculatif et thorique.
Pourtant ce grand esprit, cette sublime intelligence, cette haute
exprience mme ne suffirent pas  l'clairer dans la pratique,  faire
tomber ce fatal bandeau que l'orgueil avait paissi sur ses yeux  lui
rvler ce qu'il avait proclam plus d'une fois lui-mme comme une
vrit certaine, lmentaire,  savoir que l'humilit, que l'oubli plus
ou moins complet de soi-mme est la vertu essentielle du fidle et que
la religion seule peut et doit nous l'inspirer. Par l'obsession de cet
orgueil trangement naf, et ces travers de son esprit, en dpit de son
gnie, l'illustre crivain ne fit ni aux autres ni  lui-mme tout le
bien qu'il et pu, et s'il faut l'avouer mme, il fit  eux comme  lui,
plus d'une fois, quelque mal. Comme nous l'avons dit, dans la plupart de
ses ouvrages, il est un certain nombre de passages, de pages mme qu'on
s'tonne d'y lire, et que la main d'un chrtien, s'il les avait crites
dans la fivre du travail, n'aurait pas d hsiter, aprs rflexion, 
effacer.

Pour lui-mme, l'illustre pote, faute d'une rgle de conduite assez
ferme, en coutant trop, ce semble, les entranements de l'ambition et
d'autres, a vu souvent sa vie trouble par l'inquitude, empoisonne par
les cruels dboires, par les dceptions amres, bouleverse mme par des
orages. Par les mmes motifs, et faute sans doute d'avoir fait  la
proccupation religieuse la plus large part dans sa vie, ses dernires
annes furent dsoles par cet ennui morne, par ces incurables et, sous
certains rapports, inexcusables tristesses  l'tat de phnomne et dont
plusieurs tmoins oculaires nous font de si prodigueux rcits. Madame de
Bawr dit dans ses _Mmoires et Souvenirs_:

Comment donc devnt-il si indiffrent  tant de gloire? Hlas! il ne
put supporter la perte de sa jeunesse. Sans qu'il ft atteint d'aucune
infirmit, d'aucune souffrance grave, il tait si malheureux de vieillir
que rien ici-bas n'excita plus son intrt, ne lui apporta plus de joie.
Cette mlancolie de caractre, dont son ardente imagination lui donna
des accs auxquels nous devons _Rn_ et tant d'autres belles pages,
devint une tristesse habituelle. La tte penche, l'oeil abattu, il
restait immobile et silencieux au milieu de ses amis et de ses
admirateurs sans prendre plus de part  ce qui se disait autour de lui
qu'il n'en prenait aux plus grands vnements du monde. Pensait-il  ses
belles annes? Dans ce cas il faut croire que le brillant souvenir de la
jeunesse ajoutait encore  sa peine. Quelles que fussent les ides qui
venaient assombrir son visage, il tait douloureux de voir ce beau gnie
sous le poids d'un malheur sans remde et de voir s'teindre le feu
d'une vie de gloire et d'amour dont la flamme ne se ranimait que par
instants.

M. Lomnie n'est pas moins affirmatif: Il croyait peu, il est vrai, au
gnie de ses contemporains et  la dure de leur gloire, mais il doutait
presque autant de son gnie et la crainte d'tre enseveli dans le commun
naufrage des rputations de son sicle et de manquer le but de sa vie,
_faisait le tourment secret de ses derniers jours_... Le sentiment
religieux, quoique trs vif dans cette me d'artiste, ne fut jamais
assez fort pour lui faire prendre rsolment en mpris la destine de
son nom.

Tant que la veillesse ne lui fit point trop sentir ses atteintes, il
rsista de son mieux aux impulsions de ce caractre malheureux... Mais
plus tard, cette caducit, si odieuse  sa potique imagination, le fit
s'abandonner tout entier  une profonde et incurable mlancolie. 
mesure que ses facults faiblissaient, il se repliait sur lui-mme et,
ne voulant pas qu'on vt son esprit subir comme son corps la pression
des annes, il s'imposait le silence et ne parlait presque plus[45].

La biographe ajoute cependant en faon de correctif: _L'auteur du Gnie
du Christianisme_ n'a certainement pas chapp  la grande infirmit de
notre poque. Il a eu sa part, et une assez forte part d'gosme et
d'orgueil. Mais ceux qui ont pu l'tudier de prs dans sa vieillesse, 
cet ge o les traits de caractre deviennent, comme les traits du
visage, plus accentus et plus saillants, ceux-l savent tout ce qui se
mlait de noblesse d'me et de sincre dfiance de soi-mme  cet
gosme et  cet orgueil qu'engendrent les sductions de la gloire.

Pour tre juste et comme circonstance attnuante, faudrait-il ajouter
que chez le pote cet tat douloureux autant que singulier pouvait tenir
 je ne sais quelle disposition physique et maladive,  une lacune dans
l'organisation. L'admirable Joubert, dans cette tonnante lettre du 21
octobre 1803, o le Chateaubriand, qui sera pour tant d'autres une
nigme incomprhensible, se trouve, nombre d'annes  l'avance, si bien
dchiffr, et l'on peut dire, perc  jour, Joubert nous dit en propres
termes:

Un fonds d'ennui, qui semble avoir pour rservoir l'espace immense qui
est vacant entre lui-mme et ses penses exige perptuellement de lui
des distractions qu'aucune occupation, aucune socit ne lui fourniront
jamais  son gr et auxquelles aucune fortune ne pourrait suffire, s'il
ne devenait tt ou tard sage et rgl. Tel est en lui l'homme natif...

Citons de cette lettre quelques passages encore non moins instructifs
que curieux: Il est certain qu'il a bless dans son ouvrage des
convenances importantes, et que mme il s'en soucie fort peu, car il
croit que son talent s'est encore mieux dploy dans ces carts.

Il est certain qu'il aime mieux les erreurs que les vrits dont son
livre est rempli, parce que ces erreurs sont plus siennes, il en est
plus l'auteur.

.... Il a, pour ainsi dire, toutes ses facults en dehors, et ne les
tourne point en dedans. Il ne se parle point, il ne s'coute gure, il
ne s'interroge jamais,  moins que ce ne soit pour savoir si la partie
infrieure de son me, je veux dire son got et son imagination, sont
contents, si sa pense est arrondie, si ses phrases sont bien sonnantes,
si ses images sont bien peintes, etc., observant peu si tout cela est
bon; c'est le moindre de ses soucis.

Il parle aux autres, c'est pour eux seuls et non pas pour lui qu'il
crit; aussi c'est leur suffrage plus que le sien qu'il ambitionne, et
de l vient que son talent ne le rendra jamais heureux, car le fondement
de la satisfaction qu'il pourrait en recevoir est hors de lui, loin de
lui, vari, mobile, inconnu.

Sa vie est autre chose. Il la compose, ou pour mieux dire, il la laisse
s'arranger d'une toute autre manire. _Il n'crit que pour les autres et
ne vit que pour lui._ Il ne songe point  tre approuv, mais  se
contenter. Il ignore mme profondment ce qui est approuv dans le monde
ou ce qui ne l'est pas.

Il n'y a song de sa vie et ne veut point le savoir. Il y a plus: comme
il ne s'occupe jamais  juger personne, il suppose aussi que personne ne
s'occupe  le juger. Dans cette persuasion, il fait avec une pleine et
entire scurit ce qui lui passe par la tte, sans s'approuver ni se
blmer le moins du monde.

Cette lettre, qu'on a le regret de ne pouvoir citer en entier, atteste
chez son auteur une sagacit de coup d'oeil qui tient de la divination,
et vient  l'appui, ce semble, des considrations prsentes plus haut.
Il n'a manqu  Chateaubriand, pour son propre bonheur et mme pour sa
gloire devant la postrit, qu'une pratique plus conforme  sa thorie.

Quoiqu'il en soit, il rsulte de l pour qui sait rflchir, un grand
enseignement, une leon formidable et salutaire: c'est que les dons de
l'intelligence pas plus que les richesses matrielles ne sont un prsent
gratuit; il faut les recevoir de la main de Dieu, quand ils nous
viennent, avec une profonde gratitude, mais aussi avec tremblement par
la crainte d'en user mal et que l'orgueil ou la vanit ne nous les rende
fatals alors mme qu'ils profiteraient aux autres. Si le succs couronne
nos efforts, si la gloire entoure notre nom de son aurole, si nous
devenons clbres, tchons de rester modestes, d'tre de plus en plus
humbles, en pensant que, par nous-mme, nous ne sommes rien, nous ne
pouvons rien, et que cette petite flamme qu'on appelle le gnie, un
souffle peut l'teindre quand il n'a pas dpendu de nous de l'allumer.
Cette fugitive lueur, c'est le feu sacr venu du ciel, mais un mensonge
de la Fable  tort prtendit que Promthe avait pu drober aux dieux la
mystrieuse tincelle. Si nous ne pouvons tre tout  fait indiffrent
aux murmures caressants de la renomme, aux douces joies d'un triomphe
mrit, efforons-nous d'purer nos intentions, de travailler, de
lutter, de souffrir pour le vrai bien, pour le vrai beau en vue de la
rcompense la plus sublime et des esprances d'une sainte immortalit.

Chateaubriand (Rn) tait n  Saint-Malo en 1768, il mourut  Paris en
1848, au lendemain de la rvolution de fvrier, aussi disparut-il de la
scne sans faire plus de bruit que le moindre des littrateurs en temps
ordinaire. Il est enterr, comme on sait, sur un rocher qui s'lve au
milieu des flots, non loin de sa ville natale. Lui-mme s'tait inquit
longtemps  l'avance de se prparer une tombe  part et dans un mode qui
ne ft point banal. S'il y eut l encore quelque calcul de la vanit,
celle-ci s'est mprise; car maintenant les plerins deviennent rares de
plus en plus sur l'ilot. Ceux qui parfois encore y abordent, ne sont
gure que de pauvres matelots, ignorant le nom de grand homme et qui ne
s'arrtent pas l d'habitude pour dposer des couronnes, mais pour faire
scher leurs filets.

[45] Lomnie.--_Biographie des contemporains par un homme de rien._




CHAUVEAU-LAGARDE


Cet homme minent, l'une des gloires les plus pures du barreau moderne,
peut et doit tre propos en exemple aux jeunes stagiaires comme aux
avocats en renom; car il runit toutes les vertus qui rendent cette
profession si admirable quand on l'exerce comme elle devrait toujours
s'exercer. Vritablement loquent, de cette loquence qui est l'me
mme, comme a dit si bien le pre Lacordaire, et dont, en effet, les
inspirations venaient du coeur, Chauveau-Lagarde ne montrait pas pour ses
clients moins de zle que de dsintressement, et plus d'une fois il
leur ouvrit sa bourse, bien loin d'accepter des honoraires.  ces vertus
il joignait le courage qui ne reculait pas devant l'accomplissement d'un
devoir pour lui sacr, fut-ce au pril de sa vie.

N  Chartres, le 21 janvier 1756, Chauveau-Lagarde (Claude-Franois)
tait fils d'un modeste artisan rcompens, ce qui n'arrive pas
toujours, des sacrifices bien lourds qu'il s'tait imposs pour son
ducation, par les succs de l'enfant au collge d'abord, puis par ceux
du jeune homme au barreau. Car, avant 89, Chauveau-Lagarde comptait dj
parmi les avocats distingus au Parlement, et les vnements politiques
vinrent ouvrir  son talent une nouvelle et plus glorieuse carrire,
quand par le triomphe des violents montagnards, jacobins, maratistes,
hbertistes, la Rvolution, qui avait veill tant d'esprances
cruellement dues, fut devenue le rgime abominable de la Terreur.
Alors que la guillotine, par dcret spcial, se dressait en permanence
(moins le couperet, retir tous les soirs) sur la place dite aujourd'hui
de la Concorde, la profession d'avocat exposait  de grands prils et,
pour les viter ou les braver, il ne fallait pas moins de courage que
d'habilet. Chauveau-Lagarde eut l'un et l'autre, et souvent il ne
craignit pas de disputer obstinment  Fouquier-Tainville ses victimes.
Plus d'une fois, trop rarement au gr de son dsir, il eut le bonheur de
les lui arracher comme il fit du gnral Miranda, acquitt grce 
l'loquente plaidoirie de son dfenseur.

Il fut moins heureux pour d'autres, pour Brissot, pour Charlotte Corday;
mais celle-ci, condamne  l'avance, pouvait-elle tre sauve quand,
dit un historien, son hrosme se glorifiait de ce qu'on lui imputait 
crime. Aux questions du prsident, lorsqu'elle comparut devant le
tribunal, elle rpondit: Oui, c'est moi qui ai tu Marat.

--Qui vous a pousse  ce meurtre?

--Ses crimes.

--Quels sont ceux qui vous l'ont conseill?

--Moi seule; je l'avais rsolu depuis longtemps; j'ai voulu rendre la
paix  mon pays.

--Croyez-vous donc avoir tu tous les Marat?

--Hlas! non, reprit-elle.

Comment dfendre une prvenue qui s'accusait ainsi elle-mme?
Chauveau-Lagarde, dit M. Durozoir, sans dmentir ni son caractre, ni
l'opinion qu'il s'tait forme comme citoyen ou comme homme de
l'assassinat de Marat (blmable au point de vue de la stricte morale),
sut remplir noblement sa mission d'humanit. Il pronona en faveur de
l'accuse un court mais mouvant plaidoyer, en s'efforant, chose  peu
prs impossible d'ailleurs, d'appeler l'indulgence des juges sur sa
cliente entrane, disait-il, comme malgr elle, par le fanatisme et
l'exaltation politique. Mais ici il fut interrompu par Charlotte Corday
qui, dans un langage nergique, rtablit les faits et maintint le
caractre vritable selon elle de son acte accompli, aprs mre
rflexion, dans la plnitude de la raison et avec une volont tranquille
et rsolue, par pur dvoment  la patrie. Du reste, elle se plut 
rendre justice au zle de son dfenseur, et la condamnation prononce,
elle lui dit:

Vous m'avez dfendue, Monsieur, d'une manire dlicate et gnreuse;
c'tait la seule qui pt me convenir; je vous en remercie et je veux
vous donner une preuve de mon estime. On vient de m'apprendre que tous
mes biens sont confisqus: je dois quelque chose  la prison, je vous
charge d'acquitter cette dette.

Chauveau-Lagarde s'empressa d'accomplir ce pieux devoir, et avant mme
que Charlotte quittt la prison pour tre conduite  l'chafaud,
toujours calme, toujours forte et courageuse, mais revenue de
quelques-unes de ses illusions d'aprs ce fragment d'une lettre 
Barbaroux: Quel triste peuple pour fonder une rpublique! On ne
conoit pas ici qu'une femme inutile, dont la plus longue vie n'est
bonne  rien, puisse s'immoler de sang-froid  son pays. La pauvre
jeune _hrone_ n'et pas d ignorer que l'assassinat jamais n'a rien
fond, et qu'_une vie n'est jamais inutile, n'est jamais trop longue_,
lorsqu'elle est remplie par la pratique des humbles et pieuses vertus et
des obscurs dvoments qui sont l'honneur de la femme, jeune fille o
mre de famille.

Quelques mois aprs l'excution de Charlotte Corday, Chauveau-Lagarde
fut choisi d'office par le tribunal pour dfendre une autre et plus
illustre accuse, l'infortune Marie-Antoinette. Quelques personnes,
dit Chauveau-Lagarde lui-mme dans sa brochure si intressante relative
au procs[46], ont vant le prtendu courage qu'il nous fallut ( M.
Tronon-Ducoudray et  moi) pour accepter cette tche  la fois
honorable et pnible: elles se sont trompes. Il n'y a point de vrai
courage sans rflexion. Nous ne songemes pas mme aux dangers que nous
allions courir. Je partis  l'instant pour la prison, plein du sentiment
d'un devoir si sacr, ml de la plus profonde amertume.

Puis il reprend avec un accent o le coeur se trahit, o l'on sent cette
vivacit de souvenirs du tmoin oculaire mu, attendri: La chambre o
fut renferme la Reine tait alors divise en deux parties par un
paravent.  gauche en entrant tait un gendarme avec ses armes; 
droite, on voyait dans la partie occupe par la Reine, un lit, une
table, deux chaises. Sa Majest tait vtue de blanc avec la plus
extrme simplicit.

..... En abordant la Reine avec un saint respect, mes genoux
tremblaient sous moi; j'avais les yeux humides de pleurs; je ne pus
cacher le trouble dont mon me tait agite, et mon embarras fut tel,
que je ne l'eusse prouv jamais  ce point si j'avais eu l'honneur
d'tre prsent  la Reine et de la voir au milieu de sa cour, assise
sur un trne, environne de tout l'clat de sa couronne.

Elle me reut avec une majest si pleine de douceur, qu'elle ne tarda
pas  me rassurer par la confiance dont je m'aperus bientt qu'elle
m'honorait  mesure que je lui parlais et qu'elle m'observait. De cette
confiance d'ailleurs le dfenseur sut se montrer digne. Je lus avec
elle son acte d'accusation.  la lecture de cette oeuvre d'enfer, mois
seul je fus ananti. La Reine sans s'mouvoir, me fit des observations,
insistant sur l'inanit de l'accusation fonde sur cette prtendue
_conspiration contre la France_, d'accord avec les ennemis de
l'extrieur et de l'intrieur.

Les pices annexes  l'acte d'accusation pourtant taient en si grand
nombre, qu'il semblait impossible, dans le peu de temps qui restait,
d'en prendre connaissance. L'avocat obtint, non sans peine, de la Reine
qu'elle ft une demande  la Convention pour qu'il lui ft accord un
dlai rigoureusement ncessaire. La note fut remise  Fouquier-Tainville
qui promit de la communiquer  l'Assemble; mais il n'en fit rien, on
n'en fit qu'un usage inutile, puisque, le lendemain matin, ds huit
heures, ainsi qu'il avait t annonc, les dbats commencrent, _ils
durrent pendant vingt heures conscutives_.

Il faut avoir t prsent, dit Chauveau-Lagarde,  tous les dtails de
ce dbat trop fameux pour avoir une juste ide du beau caractre que la
Reine y a dvelopp; plus occupe des autres que d'elle-mme, comme
l'a crit M. de Montjoie; elle mit tous ses soins  ne compromettre
aucune des personnes qui lui avaient t attaches.

..... La Reine fut, dans son procs, comme elle l'avait toujours t
durant le cours de sa vie, admirable de bont. En voici d'ailleurs comme
preuve quelques traits que j'ai recueillis dans ses rponses:

On lui reproche d'avoir, avec le Roi, _tromp le peuple_:

Elle rpond: Que sans doute le peuple _a t tromp_; qu'il l'a mme
t _cruellement_; mais que ce n'est assurment ni par le Roi, ni par
elle qui l'ont toujours _galement aim_.

On reprochait  la Reine d'avoir entretenu, avant la Rvolution, des
rapports politiques avec le roi de Bohme et de Hongrie (Joseph II).

Elle rpond: Qu'elle n'a jamais entretenu avec son frre que des
rapports d'amiti et point de politique; mais que si elle en avait eu de
ce genre, _ils auraient t tous  l'avantage de la France_.

On l'accuse d'avoir constamment nourri avec le Roi le projet de
dtruire la libert, en remontant sur le trne,  quelque prix que ce
soit.

Elle rpond: Que le Roi et elle n'avaient pas besoin de remonter sur
le trne, puisqu'ils y taient qu'ils n'avaient, au reste, jamais
dsir rien autre chose que _le bonheur de la France_; et qu'il leur
aurait suffi que la _France ft heureuse_ pour qu'ils le fussent
eux-mmes.

Toutes les autres et si nombreuses questions faites  l'illustre accuse
avaient le mme caractre de purilit odieuse ou d'absurdit ridicule;
et toujours elle sut rpondre avec autant de dignit que d'-propos.
Mais qu'importait au tribunal! que lui importait la plaidoierie des
avocats dont Chauveau-Lagarde dit modestement: Sans doute quelque
talent que dploya M. Tronon-Ducoudray dans sa plaidoierie et quelque
zle que je pouvais avoir mis dans la mienne, nos dfenses furent
ncessairement au-dessous d'une telle cause, pour laquelle toute
l'loquence d'un Bossuet ou d'un Fnelon n'aurait pu suffire ou serait
reste du moins impuissante.

... Ce que je puis dire, d'ailleurs, c'est que ni la prsence des
bourreaux devant lesquels un mot, un geste, une rticence pouvaient tre
un crime, ni l'appareil pouvantable de la mort dont nous tions
environns, ne nous ont fait oublier nos obligations; mais qu'au
contraire nous combattmes avec chaleur, avec nergie et de toutes nos
forces, tous les chefs d'accusation, et que _nous plaidmes pendant plus
de trois heures_.... Il ne faut pas que les trangers puissent croire
que, dans les temps horribles o la Reine et Mme lisabeth ont t
assassines, elles aient pri sans dfense; ou, ce qui serait la mme
chose, pour ne pas dire plus affreux encore, que les Franais qui furent
chargs de les dfendre n'aient pas senti toute l'importance de la
mission qui leur tait confie.

... J'avais ainsi plaid pendant prs de deux heures, j'tais accabl
de fatigue; la Reine eut la bont de le remarquer et de me dire avec
l'accent le plus touchant:

Combien vous devez tre fatigu, M. Chauveau-Lagarde: je suis bien
sensible  toutes vos peines.

Ces mots qu'on entendit autour d'elle ne furent point perdus pour les
bourreaux... La sance fut un instant suspendue avant que M.
Tronon-Ducoudray prt la parole. Je voulus en vain me rendre auprs de
la Reine: un gendarme _m'arrta sous ses propres yeux_. M.
Tronon-Ducoudray, ayant ensuite plaid, _fut arrt de mme en sa
prsence_; et de ce moment, il ne nous fut plus permis de lui parler.

Voil ces temps, ces affreux temps que, de nos jours encore, certains
crivains, par une aberration de la folie ou du crime, osent excuser,
que dis-je? justifier, glorifier, et si l'on en croyait leur langage,
qu'on peut croire une misrable forfanterie, voudraient nous ramener!

Les dfenseurs revirent la Reine de loin seulement lorsqu'ils entrrent,
toujours escorts par les gendarmes, pour le prononc de l'arrt. Cet
horrible arrt, dit Chauveau-Lagarde, nous ne pmes l'entendre sans en
tre consterns; la Reine seule l'couta d'un air calme... Ce calme ne
l'a point abandonne jusqu' ses derniers moments. Rentre  la prison
et avant de s'endormir dans la scurit de sa conscience, du sommeil des
justes, elle crivit  Mme lisabeth la lettre que la Providence vient
de rvler au monde, et qui est un monument ternel de l'inbranlable
fermet d'me ainsi que de l'inpuisable bont de coeur qu'elle avait
manifeste durant tout le cours du procs.

Les deux courageux avocats, aprs avoir t fouills et longuement
interrogs sans qu'on trouvt rien  leur charge, furent laisss
cependant dans la prison: moins occups de ce que nous allions devenir,
dit la _Notice historique_, que de l'pouvantable issue de cet horrible
procs. Quand on nous mit en libert... _la Reine n'existait plus_.

Sept mois aprs, Chauveau-Lagarde fut averti par un message de Mme
lisabeth, qu'il tait choisi pour la dfendre. C'tait la veille mme
du jugement (9 mai 1794). Tout aussitt, il courut  la prison, mais on
ne lui permit pas de communiquer avec son auguste cliente.
Fouquier-Tainville, par une excrable perfidie, motiva le refus
d'autorisation sur l'ajournement du procs qui ne devait pas avoir lieu
de sitt; et le lendemain matin, en entrant dans la salle des sances du
tribunal, Chauveau-Lagarde avait la douleur d'apercevoir Mme
lisabeth environne d'une foule d'autres accuss, sur le haut des
gradins o on l'avait place tout exprs la premire pour la mettre plus
en vidence.

L'acte d'accusation fut plus absurde et plus odieux, s'il tait
possible, que celui dirig contre la Reine: on en jugera par ces deux
griefs principaux: La complicit dans la conspiration du Roi et de la
Reine contre la nation.--Les secours donns par elle (Madame) aux
blesss du Champ-de-Mars qu'elle avait panss de ses propres mains.

Accusation monstrueuse, dit loquemment Chauveau-Lagarde, et bien digne
de ces temps d'irrligion et d'immoralit o ce qui paraissait le plus
criminel  ces pervers tait prcisment ce qu'il y a de plus sacr
parmi les hommes.

La princesse, en prsence de ces assassins  gages affubls de la toge
du juge, fut admirable de fermet et ne montra pas moins de prsence
d'esprit que de dignit dans ses rponses. Bien que son dfenseur n'et
pu confrer avec elle, et que le dbat n'et dur qu'un instant,
Chauveau-Lagarde prit la parole et se montra  la hauteur de sa mission,
en tablissant d'abord que l'acte d'accusation n'avait aucune base
srieuse et que les faits allgus ne prouvaient rien autre chose que la
bont de coeur de Madame et l'hrosme de son amiti.

Aprs avoir dvelopp ces premires ides (lisons-nous dans la _Notice
historique_), je finis en disant: qu'au lieu d'une dfense je n'aurais
plus  prsenter pour Mme lisabeth que son _apologie_; mais que, dans
l'impuissance o j'tais d'en trouver une qui ft digne d'elle, il ne me
restait plus qu'une seule observation  faire, c'est que la princesse,
qui avait t  la cour de France _le plus parfait modle de toutes les
vertus, ne pouvait tre l'ennemie des Franais_.

 ces paroles prononces avec l'nergique accent de la conviction, le
prsident du Tribunal, Dumas, s'emporta jusqu'au dlire de la fureur, en
reprochant avec une brutalit sauvage et impie  l'avocat de _corrompre
la morale publique_ en ayant l'audace de parler des vertus de
l'accuse. Il fut ais de s'apercevoir que Mme lisabeth qui,
jusqu'alors, tait reste calme et comme insensible  ses propres
dangers, fut mue de ceux auxquels je venais de m'exposer: et aprs
avoir, comme la Reine, entendu sans s'mouvoir son arrt de mort, comme
la Reine, elle a consomm paisiblement le grand sacrifice de sa vie.

Aprs l'audience, Dumas, toujours frntique, proposa au tribunal de
faire arrter l'avocat. On ne l'osa pas encore cependant, parce qu'on
voulait avoir l'air de laisser la libert aux dfenseurs tant qu'ils
existaient, et ils ne furent supprims que deux mois aprs comme les
fauteurs salaris de la tyrannie, dit le rapport  ce sujet, vous par
tat  la dfense des ennemis du peuple.

Bientt aprs, 1er juillet, Chauveau-Lagarde, arrt  la campagne, 
vingt lieues de Paris, fut amen par des gendarmes  la prison de la
Conciergerie. L'ordre d'arrestation portait qu'il serait traduit sous
trois jours au tribunal rvolutionnaire pour y tre jug, attendu _qu'il
tait temps que le dfenseur de la Capet_ (sic) _portt sa tte sur le
mme chafaud_.

Mais le prisonnier eut le bonheur d'tre oubli dans cette foule de
victimes que le tribunal immolait sans relche: Je ne rclamai point,
dit-il, je gagnai du temps, et aprs quarante jours de captivit, je fus
mis en libert dix jours aprs la mort de Robespierre et de Payan qui
m'avait fait arrter.

Libre, le courageux avocat reprit avec la mme indpendance l'exercice
de sa profession. En 1797, nous le voyons dfendre, devant une
commission militaire, l'abb Brottier, accus de conspiration royaliste.
Sous l'Empire,  force de dmarches et de persvrance, il obtient la
grce du lieutenant-colonel espagnol Darguines, que son loquence
n'avait pu faire absoudre. Sous la Restauration,  laquelle ses
sympathies taient acquises, un proscrit, le gnral Bonnaire, ne fit
pas en vain appel  son dvouement; et ce fut grce  Chauveau-Lagarde,
sans doute, que la dportation, au lieu de la peine capitale, fut
prononce en prsence des charges srieuses qui pesaient sur l'accus,
coupable au moins, dit M. Leroy, d'une grande faiblesse dans des
circonstances graves, et que la prudence comme le sang-froid avaient
abandonn.

La noble indpendance de son caractre ne nuisit point 
Chauveau-Lagarde parmi les esprits levs de son parti. La duchesse
d'Angoulme fit au dfenseur de sa mre et de sa tante l'accueil le plus
bienveillant et lui dit avec un accent mu: _Depuis longtemps je
connais vos sentiments_.

Pourtant il semble que le gouvernement de la Restauration qui, parfois,
avec les intentions les meilleures, circonvenu par l'intrigue ou la
passion, se montrait trop avare de ses faveurs pour les vrais
dvouements, ne reconnut point, autant qu'il et d, les services de
Chauveau-Lagarde, et ce fut presque tardivement que celui-ci fut appel
 siger  la Cour de cassation. Il reut de plus la dcoration de la
Lgion d'honneur et des titres de noblesse. L'illustre avocat,
d'ailleurs, jouissait depuis longtemps de la plus belle des rcompenses,
l'estime universelle, mrite par une vie sans tache. Dirai-je aussi aux
yeux de tous les gens de bien, cette gloire, cet incomparable honneur
d'avoir pu dfendre, au pril de sa vie, deux des plus augustes victimes
de la Rvolution. Qu'y a-t-il, en effet, de plus admirable que cette
princesse... qui, toujours reine, toujours mre, toujours pouse,
toujours elle-mme, a su finir, comme Louis XVI, par demander  Dieu la
grce de ses bourreaux..... Quant  Mme lisabeth de France, ne
s'est-elle pas aussi, par son anglique rsignation, leve comme
au-dessus de l'humanit mme[47]?

Chauveau-Lagarde mourut en chrtien, il n'est pas besoin de le dire, 
Paris, le 24 fvrier 1841, ne laissant qu'une fortune modeste et bien
infrieure  celle que son grand talent et sa rputation pouvaient lui
faire acqurir s'il n'et point t aussi dsintress.

Depuis longues annes dans la tombe l'avait prcd l'autre dfenseur de
Marie-Antoinette, Tronon-Ducoudray, mort, victime de son dvouement, 
Synnamarie, o il avait t dport.

[46] _Notice historique sur les procs de la reine Marie-Antoinette et
de Madame lisabeth_; in-8, 1816.

[47] _Notice historique sur le procs de la Reine_, etc.




QUELQUES MOTS SUR LA CHEVALERIE[48]


On place ordinairement l'institution de la chevalerie  l'poque de la
premire croisade, dit Chateaubriand, quoiqu'elle remonte  une date
fort antrieure. Elle est ne du mlange des nations arabes et des
peuples septentrionaux, lorsque les deux grandes invasions du Nord et du
Midi se heurtrent sur les rivages de la Sicile, de l'Italie, de la
Provence, et dans le centre de la Gaule, ce qui ferait remonter
l'institution  la seconde moiti du VIIIe sicle, mais son existence
officielle, si l'on me permet cette expression, ne date gure que du XIe
sicle et ce n'est qu' cette poque qu'on la voit rgulirement
organise.

Mais, dit l'historien dj cit, on a eu tort de vouloir faire des
chevaliers _un corps_ de chevalerie. Les crmonies de la rception du
chevalier, l'peron, l'pe, l'accolade, la veille des armes, les grades
de page, de damoiseau, de poursuivant, d'cuyer, sont des usages et des
institutions militaires qui remplaaient d'autres usages et d'autres
institutions tombes en dsutude; mais ils ne constituaient pas un
corps de troupes homogne, disciplin, agissant sous un mme chef, dans
une mme subordination. Les ordres religieux chevaleresques ont t la
cause de cette confusion d'ides; ils ont fait supposer une chevalerie
historique _collective_, lorsqu'il n'existait qu'une chevalerie
individuelle. Au surplus, cette chevalerie fut dlicate, vaillante,
gnreuse, et garda l'empreinte des deux climats qui la virent clore;
elle eut le vague et la rverie du ciel noy des Scandinaves, l'clat et
l'ardeur du ciel pur d'Arabie.

Dans ces temps si diffrents des ntres, o la guerre tait en quelque
sorte l'tat normal de la socit, o la police,  vrai dire, n'existait
point, le but avou du chevalier, sa mission glorieuse autant qu'utile,
tait la protection du faible, de la femme, de la veuve, comme de
l'orphelin.

    La terre a vu jadis errer des paladins;
    Ils flamboyaient ainsi que des clairs soudains,
    Puis s'vanouissaient, laissant sur les visages
    La crainte et la lueur de leurs brusques passages,
    Ils taient dans des temps d'oppression, de deuil
    .............
    Les spectres de l'honneur du droit, de la justice;
    Ils foudroyaient le crime, ils souffletaient le vice;
    On voyait le vol fuir, l'imposture hsiter,
    Blmir la trahison, et se dconcerter
    Toute puissance injuste, inhumaine, usurpe,
    Devant ces magistrats sinistres de l'pe...

a dit admirablement le pote. Le dvouement aux dames, l'inviolable
fidlit  la parole jure, la dfense du prtre, du religieux, du
plerin, du berger gardant son troupeau, ou du laboureur piquant ses
boeufs, tels taient les devoirs du chevalier, et auxquels il s'engageait
par des serments solennels. Comme, au reste, pendant longtemps,  ces
devoirs la plupart se montrrent gnreusement fidles, l'institution
rendit  la civilisation d'immenses services, dont les peuples lui
furent reconnaissants. Aussi, quoique disparue depuis des sicles, elle
a laiss, ainsi qu'on l'a dit, des traces ineffaables de son souvenir
dans nos moeurs, dans nos ides, dans notre langage, dans les rapports de
famille, et dans le droit des gens.

Mais on ne peut dissimuler pourtant que, par l'exaltation de certains
sentiments, la chevalerie, celle surtout qu'on appelait la _chevalerie
errante_, fut entrane  des carts qui prcipitrent sa dcadence,
carts qu'aujourd'hui nous avons peine  croire, tant sont prodigieuses
ces exagrations, dont plusieurs, tout probablement, furent des actes de
folie vritable qui conduiraient maintenant leur auteur  Charenton. Il
y eut alors chez certains chevaliers un trange amalgame des pratiques
de la religion avec la fidlit, on pourrait dire, la dvotion  la
_Dame de leurs penses_, dont le culte devenait une espce d'idoltrie 
la fois superstitieuse et fanatique. Car le chevalier prenait les
couleurs de sa dame, subissait avec une humble soumission ses ddains,
ses caprices, si dplaisants qu'ils fussent; bien plus, il l'invoquait 
l'heure du combat, mme  l'heure de la mort. C'est  cette divinit
terrestre qu'il rapportait toute la gloire de ses exploits.

On voyait, pour citer quelques exemples, tel chevalier qui, pour expier
un tort souvent imaginaire, s'arrachait un ongle, se coupait mme un
doigt, qu'il envoyait en tmoignage de repentir  la belle offense. Un
autre se couvrait un oeil d'un bandeau et se condamnait  ne pas y voir
pendant un laps de temps considrable. Qu'auraient fait de plus les
faquirs de l'Inde? Un troisime parcourait le monde costum d'une faon
ridicule, en Vnus, en Junon, par exemple, mais d'ailleurs arm de la
lance, et, sous son vtement fminin, couvert de l'armure, il forait
tous les chevaliers qu'il rencontrait  rompre une lance en l'honneur de
sa dame. D'autres, et nullement pour l'amour du ciel, s'imposaient des
jenes excessifs, de longues et pnibles retraites dans les lieux les
plus dserts, les bois et les rochers, en s'exposant  toutes les
intempries des saisons, comme fit l'_Orlando furioso_, d'aprs un pote
trop clbre.

L'glise dut plus d'une fois intervenir pour rprimer ces excs, et il
ne fallut pas moins que sa haute et sainte autorit et sa fermet pour y
russir, en tournant cette fivreuse exaltation vers le bien, ce qui
donna naissance aux ordres religieux et militaires, ou du moins servit 
leur dveloppement.

La vie du chevalier tait soumise  des rgles comme  des preuves,
lors de ses dbuts; un noviciat assez long prcdait d'ordinaire la
rception, qui se faisait de la faon la plus solennelle et avec des
crmonies  la fois graves et touchantes dont le jeune chevalier devait
se souvenir  jamais. Parfois cependant, vu la ncessit pressante, dans
le dclin de l'institution surtout, la chevalerie se confrait sur la
brche, dans la tranche d'une ville assige ou sur le champ de
bataille. C'est ainsi qu' Marignan, Franois Ier voulut tre arm
chevalier de la main de Bayard.

Bayard, mon ami, lui dit-il d'aprs un vieil auteur, je veux tre
aujourd'hui fait chevalier par vos mains; car avez vertueusement, en
plusieurs royaumes et provinces, combattu contre plusieurs nations...
Donc, mon ami, dpchez-vous.

Alors prit son pe Bayard, et dit:

Sire, autant vaille que si estais Roland ou Olivier, Godefroy ou
Baudouin, son frre.

Et puis aprs, cria hautement l'pe en la main droite:

Tu es bienheureuse d'avoir aujourd'hui,  un si beau et puissant roi,
donn l'ordre de la chevalerie. Certes, ma bonne pe, vous serez moult
bien comme relique garde, et sur toutes autres honore, et ne vous
porterai jamais si ce n'est contre Turcs, Sarrasins et Mores.

Et puis fait deux sauts, et aprs remet au fourreau son pe.

Pour la chevalerie, existait la dgradation,  laquelle on tait
condamn pour crime de flonie, et qui s'accomplissait avec des
circonstances qui la rendaient terrible. On faisait monter le coupable
sur un chafaud dress tout exprs en place publique. L, on brisait
sous ses yeux les deux pices de son armure; son cu, le blason gratt,
tait attach  la queue d'une cavale pour tre tran par les rues. Le
hraut d'armes outrageait, par toutes les injures que l'imagination
pouvait lui fournir, le misrable, fou de honte et de douleur. Les
prtres alors rcitaient les vigiles funbres, termines par les
maldictions du psaume 108. Puis quelqu'un demandait par trois fois le
nom du dgrad, et par trois fois le hraut rpondait: _Nescio!_ Je ne
connais pas le nom de cet homme; il n'y a devant nous qu'un parjure et
un flon.

Tout n'tait pas fini pourtant: car, aprs qu'on avait rpandu sur la
tte du coupable un bassin d'eau chaude, il tait tir jusqu'au pied de
l'chafaud avec une corde. L, on l'tendait sur une civire en le
couvrant d'un drap mortuaire, et dans cet tat on le portait  l'glise
voisine, o le clerg, sur un mode lugubre et lent, psalmodiait 
l'intention de cette espce de cadavre, de ce mort vivant, les prires
des dfunts. Effrayant spectacle! mais admirable aussi, mais salutaire,
qui devait faire sur les esprits, ou plutt sur les coeurs, une
impression ineffaable et rendre, pour ceux-l surtout qui en avaient
t les tmoins, la violation du serment presque impossible

[48]  propos de l'impasse dit des _Chevaliers_.




DE CHEVERUS (LE CARDINAL)


De Cheverus (Jean Louis Anne-Madeleine) n  Mayenne, le 28 janvier
1768, d'une ancienne famille de magistrats, s'est attir dans les deux
mondes, dit M. Delambre, par sa pit et ses vertus, l'estime et
l'affection des hommes mme les plus opposs  ses croyances; et revenu
au sein de sa patrie aprs trente annes d'absence, il a retrac le mme
spectacle d'une vie pure, apostolique, gagnant tous les coeurs,
multipliant les fidles, par son aimable simplicit et l'inaltrable
amnit de son caractre.

Nous l'avons vu au milieu de nous, crivait  l'poque de sa mort un
pieux ecclsiastique, tel qu'il avait t  Boston et  Montauban,
inspirant l'amour par toutes les qualits qui gagnent les coeurs,
commandant le respect par les vertus les plus minentes. Dans sa
conduite comme vque, comme homme priv, il a toujours t gal 
lui-mme, c'est--dire plein d'une haute sagesse, ne s'occupant que de
ses devoirs et se conciliant par son zle, sa prudence, sa douceur, sa
charit, sa simplicit, une vnration et une confiance universelles.

coutons maintenant le tmoignage des protestants. Un journal de Boston,
en parlant de M. de Cheverus et de l'abb de Malignon, s'exprime ainsi:
Ces hommes sont si savants qu'il n'y a pas moyen d'argumenter avec eux;
leur vie est si pure et si vanglique qu'il n'y a rien  leur
reprocher.

Dans un autre numro du mme journal on lit encore: En voyant de tels
hommes, qui peut douter s'il est permis  la nature humaine d'approcher
de la perfection de l'Homme-Dieu et de l'imiter de trs prs.

Une autre fois, c'est un protestant de la ville qui vient trouver l'abb
de Cheverus pour lui dire les larmes aux yeux: Je ne croyais pas qu'un
homme de votre religion pt tre un homme de bien; je viens vous faire
rparation d'honneur; je vous dclare que je vous estime et vnre comme
le plus vertueux que j'aie connu.

Voil, pris au hasard entre mille, quelques-uns des tmoignages publis
ou privs d'admiration et d'estime rendus  ce saint vque qui fit
bnir dans les deux mondes sa charit inpuisable, hroque parfois,
comme sa douceur merveilleuse, et fut dans ce sicle tourment un autre
St-Franois de Sales. N'est-ce pas un bonheur d'avoir  raconter,
quoique, hlas! trop brivement, cette vie si pleine et dans laquelle
abondent les traits touchants ou sublimes? Heureux si nous pouvons faire
passer dans l'me du lecteur quelques-unes des motions qui, plus d'une
fois, ont remu dlicieusement notre coeur, et fait trembler des larmes 
nos paupires! Mais c'est trop insister sur l'exorde, venons aux
preuves,  savoir aux faits eux-mmes dont l'loquence sera bien
autrement persuasive que tous les discours.

Aprs avoir fait avec succs ses tudes classiques au collge de
Louis-le-Grand, le jeune Cheverus, aspirant  l'honneur du sacerdoce,
tudia la thologie au collge de St-Magloire tenu par les Oratoriens.
Ferme dans sa vocation bien que l'avenir ft gros de menaces qui ne
devaient que trop tt devenir des ralits, il fut ordonn prtre le 18
dcembre 1790, lors de la dernire ordination publique qui ait eu lieu 
Paris avant la Rvolution, alors que dj l'glise, dpouille de tous
ses biens, la constitution civile du clerg dcrte avec obligation du
serment, le prtre fidle  ses devoirs se voyait plac entre sa
conscience et le martyre. Pour le jeune de Cheverus le choix n'tait pas
douteux: il refusa le serment, et pendant deux ans, ne s'en dvoua pas
moins aux saintes fonctions de son ministre qu'il lui fallait exercer
d'ordinaire en secret au milieu de continuelles alarmes. Vers la fin de
l'anne 1792 cependant, alors que tous les prtres inserments se
voyaient condamns  la dportation, l'abb de Cheverus put,  l'aide
d'un passeport, passer en Angleterre. Pour s'y crer des ressources, il
entra comme professeur de franais dans une pension tenue par un
ministre protestant, et, en moins d'une anne, il avait appris la langue
anglaise dont il ne connaissait pas le premier mot lors de son arrive
dans l'le. Il s'exprimait assez bien dj pour pouvoir se charger du
service d'une chapelle catholique  Londres et mme faire des
instructions dans la langue du pays. Cependant, par un touchant
scrupule, doutant qu'il pt tre compris par tous, la premire fois
qu'il prcha, aprs tre descendu de chaire, il s'approcha d'un des
auditeurs qu' son extrieur il jugeait devoir tre un artisan, et lui
demanda:

--Pardon, mon ami, j'aurais une petite question  vous faire.

--Faites, monsieur, l'abb, je tcherai d'y rpondre de mon mieux.

--Vous assistiez au sermon, je crois. L, franchement, la main sur la
conscience, m'avez-vous toujours entendu, c'est--dire compris? Ce n'est
pas un compliment que je vous demande.

--Monsieur le cur, en toute sincrit, voici ce que je puis vous
rpondre: votre sermon n'tait pas comme ceux des autres, il n'y avait
pas un seul mot du dictionnaire, tous les mots se comprenaient tout
seuls.

Dans le courant de l'anne 1795, le jeune prtre reut une lettre de
l'abb de Malignon, ancien docteur et professeur en Sorbonne, qui, lors
de la Rvolution, tait pass en Amrique o ses talents et ses vertus,
dignement apprcis, trouvaient largement  s'exercer. De Boston qu'ils
habitait, il crivait au jeune de Cheverus, qu'il avait connu nagure en
France, pour lui demander de venir l'aider dans l'exercice de son
laborieux mais fructueux ministre. L'abb de Cheverus, assur que l
bas il y avait plus de bien  faire encore qu'en Angleterre o, grce 
la proscription, les prtres catholiques se comptaient par centaines,
partit pour l'Amrique. On pense avec quelles larmes paternelles, le
vnrable abb de Malignon serra dans ses bras et sur son coeur, ce frre
ou plutt ce fils qui lui apportait, dans son lointain exil, avec la
joie de sa prsence, comme un parfum de la patrie qu'il n'esprait plus
revoir. Puis, pour l'aptre qui dj commenait  sentir le poids des
ans, quel bonheur de pouvoir compter sur le zle de ce vaillant, de ce
savant, de ce vertueux collaborateur, au bout de quelques mois estim,
aim, apprci dans la ville  l'gal de lui-mme et qu'il savait
capable, au besoin, de le suppler, malgr sa jeunesse, dans les
circonstances les plus difficiles! Aussi qu'on juge de son motion quand
un matin arriva un message de l'vque de Baltimore, qui, instruit par
la voix publique des mrites du prtre franais, lui offrait la cure
importante de Sainte-Marie  Philadelphie. Mais, sans hsiter d'un
instant, l'abb de Cheverus, tout en remerciant Mgr Carrol dans les
termes les plus respectueux comme les plus chaleureux, rpondit qu'il ne
pouvait, dans aucun cas, se sparer de l'abb de Malignon qui l'avait
appel en Amrique et tait pour lui non pas seulement un vnrable ami,
mais un bien-aim pre.

Pourtant,  quelque temps de l, il le quittait,  la vrit pour une
absence seulement de quelque mois employs  vangiliser les bons
Indiens de Passamaquody et de Penobscot, une mission qui fut des plus
pnibles au point de vue de la fatigue matrielle, mais dont il fut
amplement ddommag par ces consolations les plus douces au coeur de
l'aptre. Jamais il n'avait fait encore pareille route dit l'loquent
auteur[49] de cette _Vie de cardinal de Cheverus_ qu'il n'est plus
besoin de recommander:

Une sombre fort, aucun chemin trac, des broussailles et des pines 
travers lesquelles il tait oblig de s'ouvrir un passage et puis, aprs
de longues fatigues, point d'autre nourriture que le morceau de pain
qu'ils avaient pris  leur dpart; le soir pas d'autre lit que quelques
branches d'arbres tendues par terre, et encore fallait-il allumer un
grand feu tout autour pour loigner les serpents et autres animaux
dangereux qui auraient pu, pendant le sommeil, leur donner la mort. Ils
marchaient ainsi depuis plusieurs jours lorsqu'un matin (c'tait un
dimanche), grand nombre de voix, chantant avec ensemble et harmonie, se
font entendre dans le lointain. M. de Cheverus coute, s'avance et  son
grand tonnement il discerne un chant qui lui est connu, la messe royale
de Dumont, dont retentissent nos grandes glises et cathdrales de
France, dans nos plus belles solennits. Quelle aimable surprise et que
de douces motions son coeur prouva! Il trouvait runis  la fois dans
cette scne l'attendrissant et le sublime; car quoi de plus
attendrissant que de voir un peuple sauvage, _sans prtres depuis
cinquante ans_, et qui n'en est pas moins fidle  solenniser le jour du
Seigneur; et quoi de plus sublime que ces chants sacrs inspirs par la
pit seule, retentissant au loin dans cette immense et majestueuse
fort?

Trois mois s'taient couls au milieu des fatigues et des consolations
abondantes de cette heureuse mission, lorsque un message, arriv non
sans peine  l'abb de Cheverus, le fit revenir en toute hte  Boston
o la fivre jaune avait clat. Le prtre intrpide, pareil au soldat
que le champ de bataille attire, accourut aussitt au poste du pril,
et comme si lui-mme il eut t invulnrable, il se prodigua de jour et
de nuit,  la fois aumnier, infirmier, ensevelisseur au besoin. Comme
quelques amis le blmaient de se mnager trop peu et de s'exposer mme
tmrairement, il fit cette rponse qu'on et d crire en lettres d'or
sur quelque monument de la ville:

Il n'est pas ncessaire que je vive, mais il est ncessaire que les
malades soient soigns et les moribonds assists.

Est-il besoin d'ajouter que ces nouvelles preuves d'un dvouement si
souvent hroque ne firent qu'ajouter  la vnration de tous
catholiques et protestants pour le bon prtre; en voici une preuve des
plus touchantes:

Chose remarquable! dit M. Delambre, dans les repas de crmonie o les
biensances l'obligeaient  se trouver et o assistaient jusqu' trente
ministres de sectes diverses, c'tait toujours lui que le matre de la
maison et les ministres eux-mmes invitaient, _comme le plus digne_, 
bnir la table et qui faisait avec le signe de la croix la prire
accoutume de l'glise catholique.

Le nombre des fidles, grce  de tels exemples, allant toujours en
augmentant, la chapelle devenait insuffisante d'autant plus que nombre
de protestants ne se montraient pas moins empresss que les catholiques
pour assister aux instructions et mme aux offices. L'abb de Cheverus,
afin de rpondre aux dsirs de ces mes pieuses, prit courageusement
l'initiative d'une souscription ayant pour but la construction d'une
glise; et le prsident des tats-Unis  cette poque, John Adams fut
le premier, quoique protestant,  s'inscrire sur la liste couverte
bientt des noms les plus honorables protestants aussi bien que
catholiques.

L'abb de Cheverus fit aussitt creuser les fondations; mais, dans son
zle conseill par la prudence, quand les sommes par lui reues se
trouvrent puises, il suspendit les travaux et ne permit de les
reprendre qu'aprs avoir touch l'argent ncessaire. Dans un pays o la
banqueroute est endmique, il croyait ne pouvoir tre trop prudent en
n'escomptant point par le crdit un avenir incertain et des ressources
ventuelles; car des dettes, s'il n'et pu tenir  ses engagements,
c'tait pour son ministre encore plus que pour lui-mme la
dconsidration et la ruine de toute influence.

Dans le courant de l'anne 1803, il eut occasion de prouver que chez lui
la charit la plus sublime, la compassion la plus tendre s'unissaient 
toute la vigueur d'une me sacerdotale. Deux pauvres Irlandais,
condamns  mort pour un crime dont ils taient innocents, lui
crivirent de la prison de Northampon pour rclamer le secours de son
ministre. La lettre reue, l'abb part aussitt et prodigue  ces
infortuns toutes les consolations que lui suggre un coeur attendri par
la piti en mme temps qu'exalt par la foi. Le jour fix pour
l'excution arrive; il est d'usage, parat-il, aux tats-Unis, c'tait
du moins la coutume  cette poque, de conduire, avant de le mener au
milieu du supplice, le condamn  l'glise ou au temple pour y entendre
une suprme exhortation.

L'abb de Cheverus, mont en chaire, aperoit au-dessous de lui toute
une foule empresse et compacte, compose de femmes surtout, qui
venaient attires par une curiosit blmable et pour assister aux
derniers moments des malheureux condamns. Alors, enflamm d'une sainte
indignation, lui d'ordinaire tout onction et toute douceur, il s'crie
avec le geste vhment et la voix tonnante d'un Bridaine:

Les orateurs sont ordinairement flatts d'avoir un auditoire nombreux
et moi j'ai honte de celui que j'ai sous les yeux. Il y a donc des
hommes pour qui la mort de leurs semblables est un spectacle de plaisir,
et un objet de curiosit? Mais vous surtout, femmes, que venez-vous
faire ici? Est-ce pour essuyer les sueurs froides de la mort qui
dcoulent du visage de ces infortuns? Est-ce pour prouver les motions
douloureuses que cette scne doit inspirer  toute me sensible? Non
sans doute: c'est donc pour voir leurs angoisses et les voir d'un oeil
sec, avide et empress? Ah! j'ai honte pour vous et vos yeux sont pleins
d'homicide. Vous vous vantez d'tre sensibles et vous dites que c'est la
premire vertu de la femme; mais si le supplice d'autrui est pour vous
un plaisir et la mort d'un homme un amusement de curiosit qui vous
attire, je ne dois plus croire  la vertu; vous oubliez votre sexe, vous
en faites le dshonneur et l'opprobre.

Ambroise ou Chrysostme n'aurait pas mieux dit.  de tels lans on
reconnat le grand coeur; et c'est  eux surtout que peut s'appliquer
cette belle parole de Lacordaire: _L'loquence c'est l'me mme_.
Aprs cette terrible apostrophe, il n'est pas besoin de dire qu'autour
de l'chafaud rares furent les curieux et surtout les curieuses.
Personne cependant ne garda rancune au courageux aptre, et, tout au
contraire, ce fut une joie universelle quand, quelques annes aprs, on
apprit que l'abb de Cheverus, promu  l'piscopat, tait choisi pour
remplir l'un des quatre nouveaux siges rigs en Amrique, celui de
Boston, diocse comprenant toute la Nouvelle-Angleterre. Cette haute
dignit avait t propose d'abord  l'abb de Malignon, qui certes en
tait digne par ses vertus et par sa science; il en donna la meilleure
preuve puisque, dans son humilit, il fit si bien que M. de Cheverus fut
nomm  sa place comme plus apte  remplir ces hautes fonctions dans les
circonstances actuelles.

Le nouvel vque d'ailleurs ne trompa point l'attente de son ami ni
celle de ses ouailles, et sa dignit ne refroidit en rien l'ardeur de
son zle, bien au contraire. vque, il resta missionnaire, se faisant
tout  tous selon la parole du grand Paul, et continuant d'exercer
toutes les fonctions du saint ministre, baptisant, confessant,
catchisant, visitant les pauvres, les malades, et les plus dlaisss,
les plus abandonns. Un jour, la vieille domestique qui le servait
remarque que Monseigneur, sorti de bonne heure pour se rendre 
l'glise, rentrait plus tard qu' l'ordinaire, et sur ses vtements
froisss elle aperoit des traces de poussire mle avec un grossier
duvet. Le lendemain et le jour suivant, elle fait la mme remarque.
Alors, se doutant bien qu'il y avait l quelque touchant mystre de
charit, et craignant que son matre ne ft entran par son zle, elle
le suit  distance un matin et le voit, dans un faubourg loign de la
ville, entrer dans une cabane. Elle s'approche, et alors, appuye
contre la cloison, retenant son souffle, elle regarde  travers les
planches mal jointes, et que voit-elle? sur un misrable grabat, un
pauvre vieux ngre, malade, infirme que l'vque, agenouill prs de
lui, console, encourage, en lui parlant comme un pre et fait  son
fils. Aprs avoir allum du feu, il le dcouvre doucement, panse ses
plaies, puis il lui fait manger les aliments prpars de ses propres
mains, et l'ayant ensuite recouch avec la plus tendre sollicitude, il
lui dit adieu en l'embrassant tout inond des larmes du pauvre noir qui
ne trouvait pas de mots pour exprimer sa gratitude, mais ne fut pas
aussi muet quand, plus tard convalescent, il s'agit de la publier dans
la ville, malgr le silence  lui recommand par le prlat.

Une autre fois, c'est un brave matelot qui, au retour d'un long voyage,
trouve, montant son escalier et portant une charge de bois sur l'paule,
le bon vque auquel, avant de partir, il avait recommand navement sa
femme et qui,  dfaut d'une soeur de charit, faisait auprs de la
pauvre malade les fonctions d'infirmier. On conoit aprs des traits
pareils, qui se renouvelaient chaque jour, que l'vque de Boston ft
des plus chers  son troupeau. Nombre de gens voulaient au baptme
donner  leurs fils le nom de Jean par affection pour leur pasteur. Un
jour, celui-ci demandant au parrain selon l'usage quel nom il voulait
donner  l'enfant, l'autre rpondit:

--Jean de Cheverus, vque.

--Comment dites-vous?

--Jean de Cheverus, vque! reprit le brave homme sans sourciller. Le
prlat sourit, puis il murmura:

--Pauvre enfant, Dieu te garde de jamais le devenir! Ce n'est pas un
lger fardeau.

Vers la fin de l'anne 1818, Mgr de Cheverus eut une grande douleur, il
perdit son ami, son pre, le bon abb Malignon. Le chagrin qu'il
ressentit de cette perte comme ses fatigues et ses occupations qui s'en
accrurent, le dfunt n'ayant pu d'abord tre remplac, eurent une action
fcheuse sur sa sant. Son tat mme devint assez pnible pour qu'il
prt conseil des mdecins; tous furent d'avis que le climat rigoureux de
Boston lui tait contraire,  ce point qu' leur dire un nouvel hiver
pass par lui sous ce ciel inclment pourrait tre mortel. Qu'on juge
des perplexits de l'vque alors que, dans le mme temps, il recevait
du roi Louis XVIII l'invitation ou plutt l'ordre de revenir en France
pour y occuper l'un des siges vacants. M. Hyde de Neuville, dans un
rcent voyage  Boston, avait vu son compatriote  l'oeuvre et n'avait pu
se tenir, aprs son retour, d'en parler au roi. M. de Cheverus, bien que
son coeur ft rest tout franais, et qu'il lui semblt doux de revoir la
terre natale, ne pouvait se dcider pourtant  se sparer de ses enfants
d'adoption, et  une lettre plus pressante du grand aumnier, parlant au
nom du roi, il rpondit qu'il suppliait Sa Majest de lui pardonner de
faire ce qu'il croyait devant Dieu tre de son devoir.

Le refus ne fut pas admis, et le grand aumnier insista dans les termes
les plus nergiques prcisment alors que les mdecins dclaraient le
climat de Boston trop rigoureux pour l'vque. Mgr de Cheverus, dont le
coeur tait combattu et comme dchir entre deux partis vers lesquels il
inclinait galement, se rsigna enfin au dpart. Dieu sait ce qu'il lui
en cotait et avec quelles larmes il se spara de son troupeau dsol,
aprs avoir fait don au diocse et  ses amis de tout ce qu'il
possdait, l'glise, la maison piscopale, le couvent des Ursulines,
rests sa proprit; il donna aussi ses ornements, jusqu' ses livres.
Il ne se rservait rien et partait plus pauvre qu'il n'tait venu. La
ville presque entire voulut lui faire cortge  sa sortie des murs, et
quarante voitures au moins l'accompagnrent pendant plusieurs lieues sur
la route de New-York. Quand enfin, il fallut se sparer, protestants et
catholiques s'agenouillrent galement pour recevoir une dernire fois
sa bndiction.

Vers la fin de l'anne 1823, Mgr de Cheverus arrivait en France, et la
tristesse qu'il ressentait souvent encore  la pense de ceux qu'il
laissait orphelins, s'adoucit peu  peu par la joie de revoir, avec la
terre natale, de vieux amis, des parents qui lui faisaient fte, et
auxquels il croyait avoir dit un ternel adieu. Prsent au roi lors de
son arrive  Paris, puis nomm  l'vch de Montauban, aprs quelques
retards provenant de difficults relatives  l'enregistrement des
bulles, il put faire son entre dans sa ville piscopale o sa
rputation l'avait devanc; aussi catholiques et protestants
s'empressrent  l'envi pour le recevoir et les ministres furent des
premiers  venir le saluer. Un trait touchant marqua les dbuts de son
piscopat. Il apprit que, dans une ville assez importante de son
diocse, le maire et le cur ne vivaient point en bonne intelligence,
mais par la faute surtout du premier. L'vque va le trouver:

Monsieur, lui dit-il, j'ai un grand service  vous demander; vous me
trouverez sans doute indiscret, mais j'attends tout de votre obligeance.

--Monseigneur, rpond le maire, vous me rendez confus; qu'aurais-je 
vous refuser? je serais trop heureux s'il tait quelque moyen de vous
prouver que je partage les sentiments de respect, d'affection, de
vnration pour notre premier pasteur qui remplissent ici tous les
coeurs.

--Eh bien! reprend aussitt l'vque en l'embrassant, le service que
j'ai  vous demander c'est d'aller porter ce baiser de paix  votre
cur.

--Monseigneur, je ne puis pas vous dire: _Non!_ et j'y vais de ce pas.
Ce qui eut lieu en effet et la rconciliation fut complte.

L'anne suivante, la charit de l'vque eut  s'exercer sur un plus
vaste thtre. Par suite d'un dbordement du Tarn, deux faubourgs de la
ville furent envahis, et les habitants chasss de leur domicile quand
ils avaient pu fuir. L'vque, aprs avoir pendant toute une journe,
mont dans une barque, aid au sauvetage, ouvre son palais aux victimes
du flau dont le nombre s'leva bientt  plus de trois cents. Une
pauvre femme cependant restait au dehors regardant les fentres d'un air
dsol. L'vque l'aperoit.

--Mais pourquoi, demande-t-il  quelqu'un, cette pauvre femme
n'entre-t-elle pas comme les autres? Il y a de la place encore, il y en
aura toujours.

--Elle n'ose pas! fut-il rpondu, elle n'est point catholique, mais
protestante.

--Qu'importe! rpond l'homme de Dieu qui descend au plus vite les
degrs, traverse la cour, sort dans la rue et s'approchant de
l'infortune:

--Entrez, ma fille, entrez, dit-il, et ne craignez rien, je sais ce qui
vous arrte. Mais ne sommes-nous pas tous frres dans le malheur
surtout?

Aprs de tels actes de bont, on pense avec quels regrets, moins de deux
annes aprs, les fidles de Montauban virent s'loigner leur pasteur
nomm  l'archevch de Bordeaux en remplacement de Mgr d'Aviau du
Bois-Sanzay, dcd. Les pleurs que faisait verser la mort de ce dernier
ne furent point taris, mais ils coulrent avec moins d'amertume ds
qu'on sut le nom de son successeur, accueilli, quoique inconnu de la
plupart, comme un pre qui revient au milieu de ses enfants, et il fut
bien en effet pour tous un pre.

Aprs les vnements de 1830, limin de la chambre des pairs dont il
faisait partie, il apprit que des personnages influents s'employaient
activement auprs du gouvernement pour faire comprendre l'archevque
dans une nouvelle promotion. Il fit alors publier dans les journaux une
note conue en ces termes: Je me rjouis de me trouver hors de la
carrire politique. J'ai pris la ferme rsolution de ne pas y rentrer et
de n'accepter aucune place, aucune fonction. Je dsire rester au milieu
de mon troupeau, et continuer  y exercer un ministre de charit, de
paix et d'union. Je prcherai la soumission au nouveau gouvernement;
j'en donnerai l'exemple, et nous ne cesserons, mon clerg et moi, de
prier avec nos ouailles pour la prosprit de notre chre patrie.

Cette sage ligne de conduite n'empchait point la fidlit 
d'anciennes convictions. Lors de la captivit de la duchesse de Berry,
Mgr de Cheverus demanda qu'il lui ft permis d'aller lui porter les
consolations de son ministre. Et certain jour, il disait aux autorits
de la ville pour lui toutes bienveillantes: Je ne serais pas digne de
votre estime si je vous cachais mes affections pour la famille dchue,
et vous devriez me mpriser comme un ingrat puisque Charles X m'a combl
de ses bonts.

Lors de l'invasion du cholra en 1832, l'archevque fit de son palais
piscopal une vaste ambulance dont il tait  la fois le grand aumnier
et le premier infirmier et au-dessus de la porte d'entre on lisait en
gros caractres: _Maison de secours_.

Aussi dans la ville de Bordeaux, ou plutt dans le diocse, la
satisfaction fut gnrale quand on apprit que, dans le consistoire du
1er fvrier 1836, le pape avait nomm Mgr de Cheverus cardinal. Lui
seul parut ne pas se rjouir, tranger qu'il tait  toute pense
d'ambition. Des amis tant venus le fliciter, il leur dit avec un
sourire: Qu'importe d'tre envelopp aprs la mort d'un suaire rouge ou
noir.

Cette parole tait-elle l'effet d'un pressentiment? Il avait reu la
barrette dans les premiers jours de mai, et trois mois aprs, le 19
juillet, il succombait aux suites d'une attaque d'apoplexie et de
paralysie, mais non foudroyante, ce qui lui laissa toute sa libert
d'esprit pour se disposer par l'accomplissement des saints devoirs  ce
solennel passage auquel il tait toujours prpar d'ailleurs, pas n'est
besoin de le dire.

Le deuil dans le diocse fut universel parmi les laques comme parmi
ses prtres que le cardinal accueillait toujours avec une bienveillance
si paternelle.

Mgr de Cheverus tait mort le jour mme de la fte de Saint Vincent de
Paul dont il rappelait les vertus comme celles de Saint Franois de
Sales, surtout son inaltrable douceur et sa parfaite charit. C'est par
cette charit, par la prdication toute puissante de l'exemple qu'il
gagnait les coeurs, plus encore que par son loquence si persuasive
pourtant, et qu'il ramena dans le sein de l'glise tant de protestants,
parmi lesquels plusieurs ministres.

Quelques anecdotes encore  ce sujet: S'il tait permis, disait-il, de
ne pas aimer un homme parce qu'il se trompe ou ne voit pas les choses
comme nous, la charit serait bannie de la terre, car il n'y a que dans
le ciel qu'on ne se trompe pas.

C'tait chez lui une rgle invariable de ne jamais avoir ni contestation
ni dispute avec qui que ce ft: Pour disputer ou contester, disait-il,
il faut tre deux et je ne veux me faire le second de personne.

On l'engageait  choisir pour certaines visites pastorales une saison
moins rigoureuse: Ce qui serait plus commode pour moi, rpondit-il,
serait plus gnant pour les pauvres; c'est  moi  prendre le temps qui
leur convient le mieux.

Heureux de rendre service, il disait: Quel bonheur de pouvoir procurer
un moment de jouissance  ses frres! Qu'on est heureux de pouvoir faire
un coeur content!

Mais si tolrant, si doux pour le personnes, le cardinal tait
inflexible sur les principes. Un jour, on vint se plaindre  lui d'un
refus de spulture fait  l'gard d'un homme riche mort, comme il avait
vcu, dans le dsordre. On blmait  ce sujet l'intolrance du cur.

L'intolrance, reprit avec force le cardinal, elle est tout entire de
votre ct: vous ne pouvez souffrir qu'un prtre remplisse son devoir et
vous le voulez forcer  reconnatre pour catholique un homme dont la vie
et la mort ont t anti-catholiques.

Et cependant, comme nous l'avons dit, cette fermet n'tait rien  sa
tolrance claire,  sa charit. Aussi les protestants, les juifs mme,
tmoignaient pour lui d'une profonde vnration. Le grand rabbin qui,
lors de l'arrive du prlat  Bordeaux, tait venu le premier lui faire
visite et le complimenter, entretenait avec lui les meilleurs rapports.
Un jour, sous le coup d'une grande affliction, la perte d'une fille
chrie, il vient trouver l'archevque pour lui demander des consolations
en disant: Je viens chercher des consolations prs du reprsentant de
Jsus-Christ qui pleurait sur Lazare[50].

La mmoire de Mgr de Cheverus est reste en grande vnration dans son
diocse, en voici une preuve  la fois curieuse et touchante. L'anecdote
a de plus le mrite d'tre indite. Une bonne dame, qui avait eu de
grandes obligations au prlat, arrive  Bordeaux, en venant de Paris,
voulut aller prier sur sa tombe. Le monument se compose, nous a-t-on
dit, d'une petite chapelle et d'une pierre tombale. L'trangre, aprs
tre reste agenouille quelque temps, se sentant fatigue, avisa prs
d'un autre monument une chaise laisse l sans doute par quelque
visiteuse. Elle se leva, et en l'absence du propritaire, la prit soit
pour se reposer, soit pour s'appuyer  dfaut de prie-Dieu et continuer
ses _de profundis_. Mais tout  coup une femme du peuple qui priait de
l'autre ct, s'approchant, lui dit:

--H bien! que faites-vous l?

--Vous le voyez, j'emprunte un moment cette chaise; je me sentais
fatigue..

--C'est fcheux! Mais il faut aller vous asseoir ou vous reposer
ailleurs. Ici, ce serait manquer de respect  la mmoire du Saint. Pour
ma part, je ne le permettrai point.

Et sans plus de faon, enlevant la chaise, elle alla la reporter o la
dame l'avait prise.

[49] Huen-Dubourg (M. l'abb Hamon, je crois).

[50] _Vie du Cardinal de Cheverus_, par M. Huen-Dubourg (Hamon).




COCHIN


Cette rue, nous la mentionnons seulement pour mmoire, puisque, de
cration rcente, elle a disparu dj par suite des dmolitions. Son nom
lui avait t donn en souvenir d'un contemporain, d'un homme de bien,
Jean-Denys-Marie Cochin, n  Paris le 14 juillet 1789 (jour de la prise
de la Bastille), et qui fut successivement maire, conseiller municipal,
dput du XIIe arrondissement, administrateur des hospices, du
Mont-de-Pit, etc.

On lui dut la premire salle d'asile et, pour le XIIe arrondissement,
des amliorations prcieuses: la canalisation de la Bivre, le grand
rservoir de l'Estrapade, l'largissement des boulevards extrieurs,
etc. Mais les salles d'asile et les coles gratuites, dit M. Louis
Lazare, eurent toujours sa premire pense et ses soins les plus actifs
et les plus constants. Il sentait que, pour rgnrer une pauvre et
ignorante population, il fallait la prendre au berceau; dans de nombreux
crits, il s'effora d'enseigner aux autres les devoirs qu'il pratiquait
si bien.

--Je n'ai qu'un regret, dit-il en mourant jeune encore (18 aot 1841),
celui de n'avoir pu raliser tout le bien qui tait dans mon coeur!

Ce nom de _Cochin_, donn pareillement  l'hpital presque voisin,
rappelle un bienfaiteur de l'humanit, un de ses hros, devrais-je dire,
un prtre vnrable, mort cur de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, le 3 juin
1783. Il tait n non loin de cette glise, le 17 janvier 1726. Tout
enfant, il reut les lments de l'instruction du suprieur gnral des
Chartreux, et sa vocation religieuse s'tant manifeste, il fut admis au
sminaire de Saint-Magloire, d'o il sortit docteur. Sa science ne le
rendit point orgueilleux, et volontiers il laissait ses livres pour la
visite des pauvres et des malades.

Ses vertus le firent nommer jeune encore (il n'avait pas trente ans) 
la cure de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, o son zle devait se manifester
d'une faon si admirable. Dans le courant de l'anne 1765, une pidmie
de petite vrole clata dans Paris avec une violence terrible, qui
faisait de la contagion un flau non moins redoutable que la peste ou le
cholra, avant que la prcieuse dcouverte de Jenner (la vaccine) ft
venue neutraliser ses ravages. La maladie svissait tout
particulirement sur la paroisse dont tait cur le bon abb Cochin,
qui, le jour et la nuit, se dvouait pour le service corporel et
spirituel des malades. Ses amis, voyant sa fatigue, s'inquitrent; ils
lui reprsentrent vivement le danger auquel il s'exposait, en ajoutant
qu'il serait prudent, qu'il serait sage  lui de laisser le soin de
visiter les malades atteints de la variole  ceux de ses vicaires qui
dj avaient subi l'influence de la maladie.

-- Dieu ne plaise! rpondit le gnreux pasteur. Que penseriez-vous
d'un soldat qui demanderait son cong en temps de guerre, ou
dserterait, par peur du pril, en face de l'ennemi?

Il continua de visiter assiduement les malades, et par une sorte de
miracle, sans cesse au milieu de cette atmosphre empoisonne, n'en
reut aucune atteinte. Mais quelques annes aprs, en 1771, dans des
circonstances semblables, il n'en fut point de mme, et le bon cur,
cette fois, obtint presque cette couronne du martyr qu'ambitionnait son
dvouement; il tomba malade  son tour de la petite vrole. Les prires
sans doute de ses chers paroissiens, de ses enfants, firent violence au
ciel, et longtemps entre la vie et la mort, l'abb Cochin gurit, mais
sa sant resta gravement altre, au point qu' deux reprises, il voulut
se dmettre de ses fonctions. La paroisse aussi se ressentit longtemps
du passage du flau, d'autant plus que le faubourg Saint-Jacques tait
surtout peupl par des familles d'ouvriers travaillant dans les
carrires voisines. Cependant il ne se trouvait point d'hpital, pas
mme d'infirmerie dans tout le quartier; il fallait porter les malades,
les blesss mmes  l'Htel-Dieu, et trop souvent le transport, avec les
retards qu'il entranait, devenait fatal aux infortuns.

Le bon cur s'en mut, et il rsolut de doter sa paroisse d'un hospice.
Il possdait un patrimoine d'un revenu d'environ 1,500 livres qu'il
vendit, et avec cet argent il acheta un terrain sur lequel s'leva,
d'aprs les plans de l'architecte Viel, son ami, un tablissement qui
fut appel, suivant le dsir du fondateur, simplement: _Hospice de la
paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Commenc en 1779, l'difice fut
bti avec rapidit et il tait termin en moins de quatre annes, vers
1782, peu de temps avant la mort du zl pasteur, tranquille sur
l'avenir de la fondation, assure par une dotation de quinze mille
livres de revenu due  des mes charitables.

Une circonstance touchante, relative  la pose de la premire pierre de
cette maison, ne doit pas tre oublie.

On ne choisit point, comme il est assez d'usage pour cette solennit, un
personnage considrable selon le monde; mais, par une pieuse inspiration
du cur, deux pauvres de la paroisse, furent lus  cet effet en
assemble gnrale de charit comme les plus recommandables par leurs
vertus.

Non moins instruit que pieux et zl, l'abb Cochin trouvait le temps,
au milieu des occupations si nombreuses que lui crait la charit, de
composer, en outre de ses prnes et instructions, des ouvrages, ayant
pour but l'dification, mais dont la publication effrayait sa modestie.
Ce fut avec beaucoup de peine, dit M. A. Biot dans sa Notice, que de
son vivant il livra  l'impression quelques opuscules. Il avait
recommand par son testament de ne pas mettre au jour ses manuscrits;
ses hritiers jugrent  propos de ne pas se conformer sur ce point 
ses intentions. Le produit de ses oeuvres posthumes fut consacr 
l'hospice Cochin.




COLBERT ET LOUVOIS

J.-B. Colbert, ministre et secrtaire d'tat, contrleur gnral des
finances sous Louis XIV, n en 1619, mourut en 1683. On sait en quels
termes Mazarin mourant recommandait au roi son futur successeur:

Je dois beaucoup  Votre Majest, mais je crois m'acquitter en lui
donnant Colbert.

On sait de mme avec quels loges les contemporains, prosateurs et
potes, parlent de ce clbre ministre. Son nom revient plus d'une fois
dans les _Satires_ de Boileau, mais non pas comme celui de Cotin,
Quinault, Bonnecorse, etc., pour servir de jouet au pote railleur, tout
au contraire:

    Et trompant de Colbert la prudence importune,
    Va, par tes cruauts mriter la fortune,

dit Despraux dans la huitime Satire. Racine, en ddiant  Monseigneur
Colbert sa tragdie de _Brenice_, ne lui mnage pas les compliments:
..... Ce qui fait son plus grand mrite (de la tragdie) auprs de
vous, c'est, Monseigneur, que vous avez t tmoin du bonheur qu'elle a
eu de ne pas dplaire  Sa Majest.

L'on sait que les moindres choses vous deviennent considrables, pour
peu qu'elles puissent servir  sa gloire et  son plaisir; et c'est ce
qui fait qu'au milieu de tant d'importantes occupations, o le zle de
votre prince et le bien public vous tiennent continuellement attach,
vous ne ddaignez pas quelquefois de descendre jusqu' nous, pour nous
demander compte de notre loisir.

J'aurais ici une belle occasion de m'tendre sur vos louanges si vous
me permettiez de vous louer. Et que ne dirais-je point de tant de rares
qualits qui vous ont attir l'admiration de toute la France; de cette
pntration  laquelle rien n'chappe; de cet esprit vaste qui embrasse,
qui excute tout  la fois de grandes choses; de cette me que rien
n'tonne, que rien ne fatigue!

Mais, Monseigneur, il faut tre plus retenu  vous parler de vous-mme;
et je craindrais de m'exposer, par un loge importun,  vous faire
repentir de l'attention favorable dont vous m'avez honor.

Malgr quelques dissonnances, le concert de louanges en l'honneur du
marquis de Louvois, ministre de la guerre et de la marine sous Louis
XIV, n'est pas moins bruyant. L'auteur des _Caractres_ lui-mme, si
rude  tant d'autres, faisant un sujet de louanges pour Louvois de ce
qui mritait le blme peut-tre, ne va-t-il pas jusqu' dire:

De mme une bonne tte ou un ferme gnie qui se trouve n avec cette
prudence que les autres hommes cherchent vainement  acqurir, qui a
fortifi la trempe de son esprit par une grande exprience; que, le
nombre, le poids, la diversit, la difficult et l'importance des
affaires occupent seulement et n'accablent point; qui par l'tendue de
ses vues et de sa pntration se rend matre de tous les vnements;
qui, bien loin de consulter toutes les rflexions qui sont crites sur
le gouvernement et la politique est peut-tre de ces mes sublimes nes
pour rgir les autres et sur qui ces premires rgles ont t faites;
qui est dtourn par les grandes choses qu'il fait des belles ou des
agrables qu'il pourrait lire, et qui, au contraire, ne perd rien 
retracer et  feuilleter pour ainsi dire sa vie et ses actions; un homme
ainsi fait _peut dire_ aisment et sans se commettre _qu'il ne connat
aucun livre et qu'il ne lit jamais_[51].

Comment s'tonner, aprs ces citations, que l'loge de Louvois et plus
encore celui de Colbert se trouve comme strotyp dans toutes les
histoires et qu'on ne tarisse pas sur leur compte, mme certains
crivains qui se proclament _libraux_ et se piquent d'indpendance
vis--vis des puissances, qualifiant d'esprit courtisanesque et
rtrograde la rserve et les tmoignages de respect pour l'autorit
dont ne se croient jamais affranchis les historiens qui savent ne rien
sacrifier des principes tout en n'oubliant point, dans leur
impartialit, ce qu'ils doivent  la vrit. Nous en trouvons un
remarquable exemple dans un auteur que nous avons eu plus d'une fois
l'occasion de citer et dont nous reproduisons d'autant plus volontiers
les apprciations sur _Colbert_ et _Louvois_ qu'elles diffrent beaucoup
des jugements du plus grand nombre, de la presque totalit ( l'gard
de Colbert surtout) des crivains mme monarchiques et conservateurs
auxquels le parti pris de la tradition semble avoir fait illusion et
drob la claire-vue des vnements. Voici comment St-Victor s'exprime
sur Colbert:

Il entendait les finances, le commerce, les manufactures et toutes les
branches de l'administration intrieure, aussi bien que Louvois
entendait la guerre; et pour les administrateurs exclusifs de cette
science industrielle qu'il rendit florissante en France plus qu'elle ne
l'avait t jusqu' lui, il n'y eut jamais de plus grand ministre que
Colbert. Il faudrait sans doute le louer sans rserve, si, tout en
administrant avec cette supriorit qu'on ne peut lui contester, son
esprit se ft lev au-dessus du matriel de son administration, et si,
non moins blmable en ce point que son rival, il n'et pas, comme lui,
cherch  tout abattre sous le despotisme troit dans lequel leurs
basses flatteries avaient renferm leur matre et dont ils partageaient
avec lui, et  l'ombre de son nom, les funestes prrogatives.... Tout ce
qui osait rsister  ce despotisme sans rgles et sans bornes devait
tre bris. Ce n'tait point assez que Louis XIV et la plnitude du
pouvoir temporel  un degr o aucun roi de France ne l'avait possd
avant lui; il arriva, ainsi que nous l'avons vu, qu'un pape eut l'audace
de ne pas se plier  toutes ses volonts; il convint d'apprendre au
pouvoir spirituel  quelle distance il devait se tenir du grand _roi_,
et comme nous l'apprend Bossuet lui-mme, _les quatre articles
sortirent  cet effet des bureaux du surintendant_.

La conduite de Louis XIV, par exemple, conseill ou mieux influenc,
entran du ct o il penchait par Colbert, dans l'affaire du duc de
Crquy  Rome, comment la comprendre, et surtout, dit trs-bien
St-Victor, comment l'excuser? En fut-il jamais de plus dure, de plus
injuste, de plus cruelle mme et d'un plus dangereux exemple? Quel
triomphe pour le roi de France de se montrer plus puissant que le pape
comme prince temporel, et sous ce rapport, de ne mettre aucune
diffrence entre lui et le dey d'Alger ou la rpublique de Hollande; de
refuser toutes les satisfactions convenables  sa dignit que celui-ci
s'empressait de lui offrir  l'occasion d'un malheureux vnement que
les hauteurs de son ambassadeur avaient provoqu et dont il lui avait
plu de faire une insulte[52]; de violer en lui tous les droits de la
souverainet en le citant devant une de ses cours de justice et en
squestrant une de ses provinces; de le contraindre, par un tel abus de
la force,  s'humilier devant lui par une ambassade extraordinaire dont
l'effet immanquable tait d'affaiblir, au profit de son orgueil, la
vnration que ses peuples devaient au Pre commun des fidles et dont
son devoir  lui-mme tait de leur donner le premier l'exemple? Il le
remporta ce dplorable triomphe....

Louvois avait fait de Louis XIV le vainqueur et l'arbitre de l'Europe:
Colbert jugea que ce n'tait point assez et ne prtendit pas moins qu'
le soustraire entirement  l'ascendant, de jour en jour moins sensible,
que l'autorit spirituelle exerait sur le souverain. Il n'y russit
point entirement parce qu'il aurait fallu pour obtenir un tel succs
que Louis XIV cesst d'tre catholique; mais le mal qu'il fit pour
l'avoir tent fut irrparable.

Nanmoins il ne faut pas dire: Qu'importe!  propos du repentir tardif
de Colbert tourment sur son lit de mort, d'aprs ce qu'on rapporte, de
remords et d'anxits qui prouvent qu'en agissant comme on l'a vu, dans
l'intrt de son ambition seule, il faisait violence  sa propre
conscience:

Oh! s'criait-il avec une amre douleur, combien n'tais-je pas aveugle
et insens? Hlas! si j'avais fait pour le Roi du ciel la moindre partie
de ce que j'ai fait pour un roi de la terre, si j'avais donn au souci
de l'ternit un peu davantage de ce temps prodigu si malheureusement 
de vaines sollicitudes, hlas! je serais en ce moment plus tranquille!

Un autre et grand sujet d'inquitude pour le mourant dut tre le
ressouvenir de certaines oprations financires, au profit de l'tat,
sur lesquelles autrefois il avait pu se faire illusion, mais qu'il
apprciait comme la probit svre avait fait ds lors.  Colbert, comme
on l'a souvent rpt Louis XIV dut ce rtablissement des finances qui
le rendit en peu d'annes matre si tranquille et si absolu de son
royaume; mais il n'est pas inutile d'observer, pour rduire  sa juste
valeur ce qui, au premier coup d'oeil, pourrait sembler un effort du
gnie, que cette _restauration financire_ ne ft opre que par un
odieux abus de ce pouvoir qui dj ne voulait plus reconnatre de borne
et qu'une _banqueroute_ fut le moyen expditif que le contrleur
gnral imagina pour arriver au but qu'il voulait atteindre. Elle fut
opre tout  la fois et sur les engagements de la cour connus sous le
nom de _billets d'pargne_ et sur _les rentes de l'Htel-de-Ville_[53],
par des manoeuvres qui ne peuvent tonner de la part d'un homme dont la
conduite envers Fouquet n'offre qu'un tissu de bassesses, de fourberies
et de cruauts, mais qui taient assurment fort indignes de la probit
du grand roi. Enfin ce qui et t difficile pour qui aurait voulu avant
tout tre juste, se fit trs facilement par l'injustice et par la
violence.

Le jugement motiv de l'auteur du _Tableau historique et pittoresque de
Paris_ sur Louvois (t. 4, 1re partie) ne nous semble pas moins digne
d'attention.

Louvois mourut pendant le cours de cette guerre (1692) que son gosme
cruel et sa basse jalousie avait allume; et sa mort prvint de quelques
instants la disgrce clatante que lui prparait son matre dsabus....
On ne peut nier que ce ministre ne possdt  un trs haut degr, ainsi
que nous l'avons dj dit, la sagacit et l'activit ncessaires pour
saisir l'ensemble et les dtails de la vaste administration qui lui
avait t confie, et qu'il ne l'et perfectionne de manire  y
produire ce qu'on n'aurait pas cru possible avant lui; mais sans parler
des guerres injustes et impolitiques dans lesquelles il entrana Louis
XIV, guerres qui creusrent pour la monarchie un abme que rien n'a pu
combler, et mme en ne le considrant que comme ministre de la guerre,
ce qui est son beau ct, il est important de remarquer que, sous ce
rapport, il fut encore pernicieux  la France en voulant tout soumettre
 ce mcanisme administratif qu'il avait si singulirement perfectionn.
_L'ordre du tableau_, dont il fut l'inventeur et qui plut  un monarque
absolu dont la politique tait de tout niveler autour de lui, teignit
toute mulation, toute ardeur pour le service militaire, _et dtruisit
l'cole des grands capitaines_. Le systme de tracer les plans de
campagne dans le cabinet et de tenir ainsi les gnraux  la lisire
acheva ce que l'ordre du tableau avait commenc. (_Saint-Victor_).

Louvois aussi bien que Colbert russit  confisquer  son profit la
meilleure et la plus solide part du pouvoir en persuadant au roi qu'il
n'tait que le simple excuteur de ses volonts, quand lui ministre
faisait faire au souverain tout ce qu'il voulait et voici comment
d'aprs ce que Saint Simon nous raconte: Son esprit naturellement petit
(nous laissons  Saint Simon la responsabilit de ce langage excessif 
notre sens), se plut en toutes sortes de dtails. Il (le roi) entra sans
cesse dans les deniers sur les troupes, habillement, volutions,
armement, exercice, discipline, en un mot, dans toutes sortes de bas
dtails; il ne s'en occupait pas moins sur ses btiments, sa maison
civile, ses extraordinaires de bouche: il croyait toujours apprendre
quelque chose  ceux qui en ce genre en savaient le plus, qui recevaient
en novices les leons qu'ils savaient par coeur depuis longtemps. Ces
pertes de temps, qui paraissaient au roi avoir tout le mrite d'une
application continuelle, taient le triomphe de ses ministres qui, avec
un peu d'art et d'exprience  le tourner, faisaient venir comme de lui
ce qu'ils voulaient eux-mmes, et qui conduisaient le grand monarque
selon leurs vues et trop souvent selon leurs intrts tandis qu'ils
s'applaudissaient de le voir se noyer dans les dtails.

Saint-Victor, aprs d'autres considrations qu'il est inutile de
reproduire, arrive  cette conclusion: Colbert et Louvois furent de
_grands ministres_ si ce nom peut tre donn  d'habiles
administrateurs,  des hommes actifs, vigilants, rompus  tous les
dtails du service dont ils avaient acquis une longue exprience dans
les emplois subalternes, capables en mme temps d'en saisir l'ensemble
avec une grande perspicacit et d'y apporter de nouveaux
perfectionnements. Mais si, pour mriter une si haute renomme, ce n'est
point assez de se courber vers ces soins matriels et qu'il faille
comprendre que les socits se composent d'hommes et non de choses, que
leur vritable prosprit est dans l'ordre que l'on sait tablir au
milieu des intelligences; enfin, si _gouverner_ est autre chose
qu'_administrer_, nous ne craignons pas de le dire, jamais ministres ne
se montrrent plus trangers que ces deux personnages si trangement
clbres  la science du gouvernement; et les jugeant par des faits
irrcusables, il nous sera facile de prouver que tous les deux furent
funestes  la France et lui firent un mal qui n'a point t rpar.

Encore que ce langage, qui contredit bien des opinions reues, soit de
nature  tonner, il mrite qu'on le prenne en srieuse considration,
car l'crivain ne se prononce pas  la lgre, mais aprs mre rflexion
et examen consciencieux des faits. On sent que la vrit lui cote 
dire, qu'il blme  regret, par la force de la conviction et
certainement et prfr,  l'exemple de tant d'autres, n'avoir qu'
applaudir. _Amicus Plato sed amica veritas._

[51] _De l'Homme_: Chap. XXI _des Caractres_.

[52] Ses laquais avaient charg, l'pe  la main, une escouade de
Corses qui protgeait les excutions de la justice.

[53]

    Et ce visage enfin plus ple qu'un rentier
     l'aspect de l'arrt qui retranche un quartier!

a dit Boileau qu'on peut s'tonner de voir approuver pareille mesure.




COMBES (MICHEL)


N  Feurs (Loire), le 20 octobre 1787, Combes entra au service comme
volontaire en 1803; aprs avoir servi avec distinction sous l'Empire, il
se trouvait chef de bataillon lors du dsastre de Waterloo. Rest l'un
des derniers sur le champ de bataille, et dsespr de la dfaite, il
quitta la France, o il ne revint qu'aprs les vnements de 1830.
Rentr dans l'arme comme lieutenant-colonel du 24e de ligne, il fut
nomm colonel du 66e en dcembre 1831, et ce fut en cette qualit qu'il
s'empara de la forteresse d'Ancne. Dsavou, et pas  tort, par son
gouvernement, Combes se vit retirer son commandement; mais l'anne
suivante, remis en activit, il fut fait colonel de la lgion trangre,
et quelques mois aprs, du 47e de ligne.

Pourtant un biographe affirme qu' cette mme poque, prenant en dgot
sa carrire, il songeait  demander sa retraite, lorsqu'il fut appel 
faire partie du corps expditionnaire du gnral Bugeaud, en Afrique. Sa
conduite au combat de la Sicka lui valut la croix de commandeur de la
Lgion d'honneur. Mais quelle rcompense n'et-il pas mrite par son
hroque dvouement devant Constantine, s'il avait survcu  la
victoire? La tranche ouverte le 12 octobre 1837, l'assaut fut rsolu
pour le lendemain matin 13. Combes commandait la deuxime colonne
d'attaque,  la tte de laquelle il s'lana, sous une grle de balles,
vers la brche, en criant:

En avant, mes amis, et vive  jamais la France!

Arriv l'un des premiers au sommet de la brche, le colonel, quoique
bless assez grivement au cou, n'en continua pas moins de marcher en
avant. Une barricade,  l'abri de laquelle les Arabes faisaient un feu
meurtrier, barrait le passage. Comprenant de quelle importance il tait
de renverser cet obstacle, Combes, montrant du doigt la barricade  ses
soldats, s'crie:

La croix d'honneur est derrire ce retranchement; qui veut la gagner?

--Moi! s'crie le sous-lieutenant du 47e, Besson, qui, d'un bond,
franchit la barricade en entranant derrire lui ses braves voltigeurs.
Presque au mme instant, Combes, atteint mortellement, reoit en pleine
poitrine une balle qui lui traverse le poumon. Mais, dominant la douleur
par l'nergie de la volont et proccup avant tout de la pense
d'assurer la victoire, il dit aux soldats, qui l'entourent d'un air
inquiet:

Ce n'est rien, mes enfants, je marcherai bientt  votre tte.

Sr enfin que toute rsistance srieuse a cess, il quitte la brche, et
d'un pas ferme encore, se rend auprs du commandant du sige pour lui
rendre compte du succs dcisif des colonnes d'assaut.

La ville ne peut tenir plus longtemps, dit-il avec calme, le feu
continue, mais va bientt cesser; je suis heureux et fier d'tre le
premier  vous l'annoncer. Ceux qui ne sont pas blesss mortellement
pourront se rjouir d'un aussi beau succs, pour moi, je suis satisfait
d'avoir pu verser encore une fois mon sang pour ma patrie. Je vais me
faire panser, ajouta-t-il, avec un sourire qui prouvait qu'il ne se
faisait pas illusion sur la gravit de sa blessure. En effet, en dpit
de sa stoque fermet,  quelques pas de l, chancelant et prt 
s'vanouir par la perte du sang, il dut tre transport  l'ambulance o
il expira bientt g de cinquante ans seulement.

Le gouvernement ordonna que le buste du vaillant soldat ornerait l'une
des salles de l'Htel-de-Ville de Feurs, o son coeur serait galement
dpos. Une pension de 2,000 francs fut alloue  sa veuve,  titre de
rcompense nationale.

Entre les noms qu'ont illustrs nos guerres d'Afrique, celui du colonel
Combes est assurment l'un des plus glorieux, et l'pisode du sige de
Constantine, dans sa simplicit sublime, est l'un des plus admirables
que rappellent nos annales militaires.




COMMINES


Philippe de Commines naquit au chteau de Commines sur la Lys,  deux
lieues de Mnin. Quoique sa famille ft des plus honorables de la
province, son ducation, comme il arrivait souvent alors pour les jeunes
gentilshommes, fut assez nglige, et souvent il regretta de n'avoir pas
appris le latin. En 1464,  l'ge de 19 ans, il entra au service de
Charles, comte de Charolais, fils du duc de Bourgogne. Au saillir de
mon enfance, dit-il au livre 1er de ses _Mmoires_, et en l'ge de
pouvoir monter  cheval, je hantai  Lisle vers le duc Charles de
Bourgogne, lors appel comte de Charolais, lequel me prit  son
service.

L'anne suivante, (1465) il se trouvait  la bataille de Monthlry,
livre contre les troupes du roi de France par le comte de Charolais et
les seigneurs et princes unis pour faire la guerre  leur Suzerain. Et
fut cette guerre depuis appele le _Bien Public_, pour ce qu'elle
s'entreprenoit sous couleur de dire que c'estoit pour le bien public.

Commines pendant le combat se tenait auprs du prince et me trouvai ce
jour toujours avec lui ayant moins de crainte que je n'eus jamais en
lieu o je me trouvasse depuis, pour la jeunesse en quoi j'tais, et
que je n'avais nulle connaissance du pril; mais tais bahi comme nul
s'osait dfendre contre tel prince  qui j'tais, estimant que ce fut le
plus grand de tous les autres. Ainsi sont gens qui n'ont point
d'exprience, dont vient qu'ils soutiennent assez d'argus (arguments)
mal fonds et avec peu de raisons. Par quoi fait bon user de l'opinion
de celui qui dit que: l'on ne se repent jamais pour parler peu, mais
bien souvent de trop parler.

La victoire, aprs une assez grande effusion de sang, semblait rester
indcise, lorsque la retraite du roi, pendant la nuit, fut regarde par
les allis comme l'aveu d'une dfaite. Le comte en particulier
triomphait d'un succs qui devait tre pour son malheur comme
l'historien en fait la remarque: Tout ce jour demeura encore
monseigneur de Charolais, sur le champ, fort joyeux, estimant la gloire
tre sienne. Ce qui depuis lui a cot bien cher: car oncques puis il
n'usa de conseil d'homme mais du sien propre: et au lieu qu'il tait
trs-inutile pour la guerre paravant ce jour, et n'aimait nulle chose
qui y appartint, depuis furent mues et changes ses penses, car il a
continu jusques  sa mort; et par l fut finie sa vie et sa maison
dtruite; et si elle ne l'est du tout, si est-elle toute dsole.

Commines, devenu chambellan de Charles le Tmraire, qui avait succd 
son pre Philippe comme duc de Bourgogne, se trouvait  Pronne lors de
l'entrevue du duc avec le roi de France; Louis XI, s'tait pris  son
propre pige en se mettant  la discrtion de celui qu'il esprait
tromper. On sait que Charles, ayant acquis la preuve de la trahison du
roi qui excitait sous main les Ligeois  la rvolte, ordonna de fermer
les portes du chteau et retint le monarque prisonnier. Et dans la
premire motion de sa colre, il se ft emport peut-tre aux dernires
extrmits, s'il n'et t retenu par ses conseillers dont tait
Commines qui russirent, non sans peine,  rconcilier les deux princes.

Comme le duc arriva en sa prsence, la voix lui tremblait, tant il
tait mu, et prt de se courroucer. Il fit humble contenance de corps;
mais son geste et parole tait pre, demandant au roi s'il ne voulait
pas tenir le trait de paix, qui avait t crit et accord, et si ainsi
le voulait jurer, et le roi lui rpondit que oui... Ces paroles
jouirent fort le duc; et incontinent fut apport le dit trait de paix,
et fut tire des coffres du roi la vraie croix, que saint Charlemagne
portait, qui s'appelle la croix de la victoire; et jurrent la paix; et
tantt furent sonnes les cloches par la ville: et tout le monde fut
fort joui. Autrefois a plu au roi me faire cet honneur de dire que
j'avais bien servi  cette pacification[54].

En effet, dans ses lettres patentes, plus tard Louis XI dclara qu'il
avait obligation  Commines, lors de sa dtention  Pronne. Louis, qui
se connaissait en hommes et qui avait vu Commines  l'oeuvre, ne ngligea
rien pour se l'attacher, et il y russit d'autant mieux que le
chambellan de Charles, tmoin de ses violences, prvoyait que, dans un
temps plus ou moins loign, ce caractre fougueux et emport causerait
sa ruine. Aussi ne se fit-il pas trop prier pour l'abandonner et passer
au service de Louis XI (1472).

Charles, furieux, ordonna la confiscation de tous ses biens, mais le
roi s'empressa de ddommager Commines, par le don de riches seigneuries;
en outre des terres de Bran et Brandon, en Poitou, il lui donna la
principaut de Talmont et les seigneuries de Curzon, Aulonne,
Chasteau-Gontier et les Chaulmes dans le mme pays. En 1474, Commines
reut encore en toute proprit la seigneurie de Chaillot prs Paris et
celle de la Chvre en Poitou; l'anne suivante, il pousa Hlne de
Chambres qui lui apportait en dot la seigneurie d'Argenton et plusieurs
autres.

Cr snchal du Poitou en 1477, Commines se trouvait l'un des
personnages les plus importants du royaume et l'un des familiers du roi
qu'il eut plusieurs fois l'honneur de recevoir dans son chteau. On
s'explique ainsi que, combl par le prince de tant de bienfaits, il ne
le juge pas avec la mme svrit que la plupart des autres historiens
et glisse sur les cts fcheux de son caractre sans les dissimuler
entirement. Je trouve donc qu'il y a exagration dans ce jugement de
certains biographes: Il est vrai que Commines, le serviteur le plus
fidle et le plus habile de Louis XI, fut aussi le plus dvou pour tous
les actes injustes, cruels et perfides que l'histoire reproche  ce
monarque.

... Il a t beaucoup lou; mais ce qu'on ne peut approuver, c'est le
sang-froid avec lequel il parle des actes les plus iniques et les plus
rvoltants..., il est vrai que des actes auxquels il ne fut pas toujours
tranger n'ont pu exciter son indignation. Aussi n'y a-t-il pas plus de
leons de morale  tirer de ses _Mmoires_ qu'il n'y en a  prendre dans
sa vie publique[55].

Ces affirmations sont assurment beaucoup trop absolues, et il est tel
passage des _Mmoires_ qui semble les contredire entirement, celui-ci
par exemple relatif  la mort du conntable de saint Paul livr au roi
par le duc de Bourgogne: Il n'tait nul besoin au dit duc, qui tait si
grand prince, de lui donner une sret pour le prendre; et fut grande
cruaut de le bailler o il tait certain de la mort, et pour avarice.
Aprs cette grande honte qu'il se fit, il ne mit gure  recevoir du
dommage. Et ainsi,  voir les choses que Dieu a faites de notre temps,
et fait chacun jour, semble qu'il ne veuille rien laisser impuni; et
peut-on voir videmment que ces tranges ouvrages viennent de lui; car
ils sont hors des oeuvres de nature, et sont des punitions soudaines; et
par espcial contre ceux qui usent de violence et de cruaut, qui
communment ne peuvent tre petits personnages, mais trs-grands de
seigneurie ou d'autorit de prince. (Liv. IV.)

 propos de la mort du duc de Bourgogne tu sous les murs de Nancy, il
dit encore: et prit lui et sa maison, comme j'ai dit, au lieu o il
avait consenti par avarice de bailler (livrer) le conntable, et peu de
temps aprs. Dieu lui veuille pardonner ses pchs! je l'ai vu grand et
honorable prince, et autant estim et requis de ses voisins, un temps a
t, que nul prince qui fut en chrtient ou par aventure plus. Je n'ai
vu nulle occasion pour quoi plutt il dt avoir encouru l'ire de Dieu,
que de ce que toutes les grces et honneurs qu'il avait reus en ce
monde, il les estimait tous tre procds de son sens et vertu sans les
attribuer  Dieu comme il devait. (Liv. V.)

Commines n'approuve pas, bien s'en faut, la conduite que tint le roi
aprs la mort du duc, et ses procds injustes vis--vis de l'hritire
lgitime Marguerite: Mais nonobstant qu'il ft ainsi hors de toute
crainte, Dieu ne lui permit pas de prendre cette matire qui tait si
grande, par le bout qu'il la devait prendre.... pour joindre  sa
couronne toutes ces grandes seigneuries, o il ne pouvait prtendre nul
bon droit; ce qu'il devait faire par quelque trait de mariage ou les
attraire  soi par vraie et bonne amiti, comme aisment il le pouvait
faire.... Mais par aventure Notre Seigneur ne lui voulut pas de tous
points accomplir son dsir, pour aucunes raisons que j'ai dites, ou
qu'il ne voulait point qu'il usurpt sur ces pays du Hainaut pour ce
qu'il n'y avait aucun titre.

Voici maintenant comment Commines nous parle de Louis XI dans les
derniers temps de sa vie: Le roi s'en retourna  Tours (1481), et
s'enfermait fort, et tellement que peu de gens le voyaient; et entra en
merveilleuse suspicion de tout le monde; et avait peur qu'on ne lui tt
ou diminut son autorit. Il recula de lui toutes gens qu'il eut
accoutums, et les plus prochains qu'il eut jamais.... Mais ceci ne dura
gures; car il ne vcut point longuement; et fit de bien tranges
choses.

Notre Roi tait en ce Plessis, avec peu de gens, sauf archers, et en
ces suspicions dont j'ai parl; mais il y avait pourvu; car il ne
laissait nuls hommes, ni en la ville, ni aux champs dont il eut
suspicion; mais par archers les en faisait aller et conduire. Il
semblait mieux,  le voir, homme mort que vif, tant tait maigre; ni
jamais homme ne l'et cru. Il se vtait richement, ce que jamais n'avait
accoutum par avant.... Il faisait d'pres punitions, pour tre craint,
et de peur de perdre obissance; car ainsi me le dit lui-mme. Il
renvoyait officiers et cassait gens d'armes, rognait pensions, et en
tait de tous points. Et me dit, peu de jours avant sa mort, qu'il
passait temps  faire et  dfaire gens.. et le faisait de peur qu'on ne
le tnt pour mort.

... Mais tout ainsi qu' deux grands personnages qu'il avait fait
mourir de son temps (dont de l'un fit conscience  son trpas, et de
l'autre non, ce fut du duc de Nemours, et du comte de Saint-Paul) fut
signifie la mort par commissaires dputs  ce faire, lesquels
commissaires en briefs mots leur dclarrent leur sentence et baillrent
confesseur pour disposer de leurs consciences, en peu d'heures qu'ils
leur baillrent  ce faire; tout ainsi signifirent  notre roi, les
dessus dits, sa mort en brives paroles et rudes, disant:

Sire, il faut que nous nous acquittions, n'ayez plus d'esprance en ce
saint homme (l'ermite Paul), ni en autre chose; car srement il est fait
de vous; et pour ce pensez  votre conscience, car il n'y a nul
remde...

Quelle douleur lui fut d'our cette nouvelle et cette sentence? Car
oncques homme ne craignit plus la mort.... Faut revenir  dire qu'ainsi
comme de son temps furent trouves ces mauvaises et diverses prisons,
tout ainsi avant mourir, il se trouva en semblables et plus grandes
prisons, et aussi plus grande peur il eut que ceux qu'il y avait tenus.
Laquelle chose je tiens  trs grande grce pour lui et pour partie de
son purgatoire. Et l'ai dit ici pour montrer qu'il n'est nul homme de
quelque dignit qu'il soit qui ne souffre ou en secret ou en public, et
par espcial ceux qui font souffrir les autres.

Ce langage n'est pas assurment d'un homme habitu  ne voir et
considrer les actes les plus iniques que comme des moyens de succs et
ne les juger que par les rsultats[56].

La conclusion de ce sixime livre n'est pas moins admirable et le
prdicateur dans la chaire ne s'exprimerait pas autrement. Or,
voyez-vous la mort de tant de grands hommes en si peu de temps, qui tant
ont travaill pour s'accrotre et pour avoir gloire, et tant en ont
souffert de passions et de peines, et abrg leur vie; et par aventure
leurs mes en pourraient souffrir.... N'eut-il pas mieux valu  eux, et
 tous autres princes, et hommes de moyen tat, qui ont vcu sous ces
grands, et vivront sous ceux qui rgnent, lire le moyen chemin en ces
choses. C'est  savoir, moins se soucier, et moins se travailler, et
entreprendre moins de choses, et plus craindre  offenser Dieu, et 
perscuter le peuple, et leurs voisins, et par tant de voies cruelles
que j'ai assez dclares par ci-devant, et prendre des aises et plaisirs
honntes? Leurs vies en seraient plus longues. Les maladies en
viendraient plus tard, et leur mort en serait plus regrette, et de plus
de gens, et moins dsire, et aurait moins  douter (craindre) la mort.
Pourrait-on voir de plus beaux exemples pour connatre que c'est peu de
chose que de l'homme; et que cette vie est misrable et brive et que ce
n'est rien des grands; et qu'incontinent qu'ils sont morts, tout homme
en a le corps en horreur et vitupre? et qu'il faut que l'me sur
l'heure se spare d'eux et qu'elle aille recevoir son jugement? Et  la
vrit, en l'instant que l'me est spare du corps, j la sentence en
est donne de Dieu, selon les oeuvres et mrites du corps, laquelle
sentence s'appelle le jugement particulier. (Liv. VI).

Ce langage n'est pas celui du politique, mais du chrtien amen  la
saine apprciation des choses par les malheurs d'autrui et aussi par sa
propre et douloureuse exprience. Celle-ci ne manqua pas  Commines;
car, aprs la mort de Louis XI, devenu suspect  la rgente par suite de
ses relations avec le duc d'Orlans (depuis Louis XII), il fut arrt et
pendant plus de deux annes retenu dans une troite prison, (bien
troite) pendant huit mois surtout, puisque c'tait une de ces fameuses
cages de fer imagines par Louis XI: Il avait fait de vigoureuses
prisons, comme cages de fer et autres de bois, couvertes de plaques de
fer par le dehors et par le dedans avec terribles ferrures de quelques
huit pieds de large et de la hauteur d'un homme et un pied de plus. Le
premier qui les dvisa (essaya) fut l'vque de Verdun qui, en la
premire qui fut faite, fut mis incontinent et y a couch quatorze ans.
Plusieurs l'ont maudit, et moi aussi qui en ont tt sous le roi de
prsent (Charles VIII) l'espace de huit mois.

Rendu  la libert, Commines retrouva en partie son crdit et fut
charg de plusieurs missions importantes par Charles VIII auquel il
rendit de grands services pendant l'expdition d'Italie. Mais sous le
successeur de ce prince, sous Louis XII, pour qui Commines s'tait
nagure si fort compromis, il ne fut aucunement employ, et vcut (qui
sait pourquoi?) dans une sorte de disgrce, ce qui lui permit d'ailleurs
d'achever tout  loisir la rdaction de ses _Mmoires_. Il mourut, en
1509, dans son chteau d'Argenton.

La premire dition des _Mmoires_, in-fol. fut publie  Paris en 1523.

[54] _Commines._ Liv. II.

[55] _Biographie nouvelle._

[56] _Nouvelle Biographie._--_Encyclopdie des gens du monde._




LA CONDAMINE ET JENNER


On peut dire de La Condamine, crivait nagure le judicieux M. Biot,
que le trait saillant de son caractre, la cause principale de ses
succs dans les sciences, dans les lettres et dans le monde, fut la
curiosit, mais une curiosit active, unie  des qualits solides,
telles que l'ardeur, le courage et la constance dans les
entreprises[57]!

Delille, de son ct, nous dit dans son _loge de La Condamine_, un des
plus beaux morceaux de prose que ce grand pote ait crits, comme
s'exprime Biot qui n'exagre pas: Sa passion dominante fut cette
curiosit insatiable. Ce doit tre celle de ce petit nombre d'hommes
destins  clairer la foule, et qui, tandis que les autres s'efforcent
d'arracher  la nature ses productions, travaillent  lui drober ses
secrets. Sans ce puissant aiguillon, elle resterait pour nous invisible
et muette; car elle ne parle qu' ceux qui l'appellent; elle ne se
montre qu' ceux qui cherchent  la pntrer; elle ensevelit ses
mystres dans des abmes, les place sur des hauteurs, les plonge dans
les tnbres, les montre sous de faux jours. Et comment
parviendraient-ils jusqu' nous, sans la courageuse opinitret d'un
petit nombre d'hommes qui, plus imprieusement matriss par les besoins
de l'esprit que par ceux du corps, aimeraient mieux renoncer  ses
bienfaits que de ne pas les connatre, ne les saisissent pour ainsi dire
que par l'intelligence, et ne jouissent que par la pense? Cette
qualit, dis-je, fut dominante chez M. de La Condamine; elle lui rendait
tous les objets piquants, tous les livres curieux, tous les hommes
intressants.

De cette curiosit qui, chez notre savant, tait une violente passion,
on cite des exemples singuliers, mais que le caractre de l'homme nous
rend vraisemblables.

Ag de dix-huit ans  peine[58], au sortir du collge, il alla servir
comme volontaire au sige de Roses (1719) o tout d'abord sa curiosit
lui faillit tre fatale. Dsireux d'observer l'effet d'une batterie, il
monta sur une hauteur, et, arm d'une lunette d'approche, il se mit 
regarder, mais tellement absorb par sa proccupation qu'autour de lui
les boulets tombaient comme grle sans qu'il et l'air de s'en
apercevoir. C'tait sur lui cependant qu'on tirait de la ville, un
certain manteau de couleur carlate qu'il portait, servant de point de
mire aux artilleurs. Heureusement que du camp un officier suprieur vit
le pril et envoya au jeune homme l'ordre de descendre.

Dans un voyage qu'il fit bien des annes aprs (1737) en Italie, La
Condamine eut occasion de visiter le trsor de Gnes. On lui montra un
grand vase d'une seule meraude connu sous le nom de _sacro cattino_,
regard comme une relique et qui, de plus, pouvait tre une ressource
dans les besoins pressants... La Condamine doutait que le vase, vu sa
grandeur, ft rellement une meraude, et, pour s'en assurer et prouver
sa duret, il allait tenter de le rayer, lorsqu'on le prvint et le vase
lui fut retir des mains.

Autre anecdote que rapporte Biot, mais qu'il est difficile de ne pas
croire apocryphe: Dans un petit village, sur les bords de la mer, on
lui montrait un cierge que l'on entretenait toujours allum, et l'on
ajoutait que, s'il venait  s'teindre, le village serait tout aussitt
englouti par les flots.

tes-vous bien sr de ce que vous dites? demanda La Condamine au
cicerone; et comme celui-ci rpondit qu'il n'en doutait point:

Eh bien! reprend l'acadmicien, nous allons voir, et aussitt il
souffle sur le cierge qu'il teint. On n'eut que le temps de le drober
 la fureur du peuple en le faisant chapper par une issue secrte et
lui recommandant de quitter le village au plus vite.

Voici qui parat plus vraisemblable: un jour qu'il se trouvait prs de
Mme de Choiseul pendant qu'elle crivait une lettre, il se pencha,
soit distraction, soit indiscrtion, comme pour regarder. Mme de
Choiseul s'en aperut, et continuant nanmoins d'crire, elle ajouta:

Je vous en dirais bien davantage si M. de La Condamine n'tait pas
derrire moi, lisant ce que je vous cris.

La leon tait mrite encore que La Condamine protestt bien haut de
son innocence en disant: Ah! madame, rien n'est plus injuste, et je
vous assure que je ne lis pas.

On raconte que, lors de l'excution du rgicide Damiens, condamn  tre
cartel, c'est--dire tir  quatre chevaux, La Condamine, afin que
rien ne lui chappt des dtails du supplice, s'tait ml aux valets du
bourreau. Comme les archers voulaient le faire retirer, l'excuteur le
prit sous sa protection en disant, et parat-il, sans aucune intention
ironique:

--Laissez monsieur, c'est un amateur.

Suppos vraies ces anecdotes, on peut, dans une certaine mesure, excuser
La Condamine en disant avec Delille: On a prtendu que cette curiosit,
prcieuse dans le savant, ressemblait quelquefois  l'indiscrtion dans
l'homme de socit; mais ces petits torts, qu'on remarque dans un homme
ordinaire, s'clipsent dans un homme clbre, par la considration des
avantages que retire la socit de ses dfauts mmes; et c'est peut-tre
le louer encore que d'avouer qu'il porta cette passion  l'excs.

Aprs la campagne dont nous avons parl, La Condamine voyant la paix
signe se dgota de la carrire militaire qui ne rpondait plus  son
besoin d'activit, et donnant sa dmission, il entra comme adjoint
chimiste  l'Acadmie des sciences. Ft-ce en cette qualit qu'il obtint
de s'embarquer sur l'escadre de Duguay-Trouin, avec laquelle il
parcourut les ctes de l'Asie et de l'Afrique? Il visita la Troade en
particulier et fit un sjour de plusieurs mois  Constantinople.


II

De retour  Paris, il apprit qu' l'Acadmie on s'occupait d'un grand
projet de voyage  l'quateur ayant pour but de dterminer la grandeur
et la figure de la terre. Il demanda tout aussitt  faire partie de
l'expdition, et connu du comte de Maurepas, il ne contribua pas peu 
rendre le ministre tout favorable  l'entreprise et  acclrer les
prparatifs. La Condamine partit avec deux autres membres de l'Acadmie,
Bouguer et Godin, plus savants peut-tre que leur confrre, sans lequel
cependant l'expdition et chou; car ce furent son courage, sa gaiet,
sa prsence d'esprit, qui soutinrent les deux autres au milieu des
difficults d'une tche des plus ardues et des rudes preuves d'un
voyage qui ne dura pas moins de dix annes. Voici ce que Delille nous
apprend:

Si nous plaignons l'astronome dans nos villes, imaginez ce que dut
prouver M. de la Condamine dans ces contres lointaines. Pour le bien
peindre, il faudrait les couleurs, je ne dis pas de l'loquence, mais de
la posie mme; et je ne sais si je pourrai me dfendre d'employer
quelquefois son langage; du moins ici le merveilleux n'a pas besoin de
fiction. Aux travaux fabuleux de cet Ulysse banni par la colre des
Dieux, cherchant sa patrie sur terre et sur mer, et chappant aux
enchantements de la cour de Circ, on peut opposer sans doute les
travaux rels de M. de La Condamine, s'arrachant aux dlices de la
capitale, fuyant sa patrie pour chercher la vrit, traversant de
vastes dserts, souvent abandonn de ses guides, escaladant des
montagnes inaccessibles jusqu' lui, menac d'un ct par les masses de
neige suspendues  leur sommet, de l'autre par la profondeur des
prcipices, marchant sur des volcans plus terribles cent fois que ceux
de notre continent, respirant de prs leurs exhalaisons, quelquefois
mme entendant gronder ces foudres souterrains et voyant des torrents de
soufre sillonner ces neiges antiques que n'avaient point effleures les
feux de l'quateur... Tandis qu'il sondait le volcan de Pitchincha, il
voyait s'enflammer,  sept lieues de distance, celui de Coteau Paxi, sur
lequel il observait quelques jours auparavant; et peut-tre sans cet
loignement, dont sa curiosit s'indignait, sans doute entran par
elle, et trop digne mule de Pline, il lui aurait ressembl dans sa
mort, comme il l'avait imit dans sa vie.

 d'incroyables dangers se joignaient d'incroyables fatigues: mesurer
la toise en main une base immense; chercher  travers des rochers, des
ravins, des abmes, les points de ses triangles; replanter vingt fois,
sur des monts escarps, des signaux, tantt enlevs par les Indiens,
tantt emports par les ouragans; passer plusieurs nuits sous des tentes
charges de frimas, quelquefois arraches par les vents; essuyer la
cruelle alternative et des plus accablantes chaleurs dans la plaine, et
du froid le plus pre dans les montagnes; voil quelle fut sa vie
pendant sept ans entiers.

Plus loin Delille nous dit encore: Je ne vous le reprsenterai point,
aprs un trajet de cinq cents lieues sur la rivire des Amazones, ce
fleuve immense, large de cinquante lieues  son embouchure, s'enfonant
dans la rivire du Para large de trois lieues, chouant contre un banc
de vase, oblig d'attendre sept jours les grandes mares, remis  flot
par une vague plus terrible que celle qui l'avait fait chouer, et sauv
par o il devait prir; je ne vous peindrai pas les temptes qu'il
essuya, les nations inconnues qu'il traversa, tous les dangers enfin
menaant ses jours, tandis que lui, tranquille observateur, seul au
milieu de ces dserts, avec trois Indiens, matres de sa vie, tenait
toujours le baromtre, la sonde et la boussole.

La Condamine a publi de son voyage une relation intressante, quoique 
la faon d'un rsum. Nous dtachons de ce volume quelques pages qui
prouvent, avec le talent d'observation de l'auteur, que son style ne
manque ni d'agrment ni de facilit:

_Pont suspendu._--Je rencontrai sur ma route plusieurs rivires qu'il
fallut passer sur des ponts de cordes d'corce d'arbre, ou de ces
espces d'osiers qu'on appelle _lianes_ dans nos les de l'Amrique. Ces
lianes, entrelaces en rseau, forment d'un bord  l'autre une galerie
en l'air, suspendue  deux cbles de la mme matire, dont les
extrmits sont attaches sur chaque bord  des branches d'arbre. Le
tout ensemble prsente le mme aspect qu'un filet de pcheur, ou mieux
encore, un hamac indien qui serait tendu d'un ct  l'autre de la
rivire. Comme les mailles de ce rseau sont fort larges et que le pied
pourrait passer au travers, on tend quelques roseaux dans le fond de ce
berceau renvers pour servir de plancher. On voit bien que le poids seul
de tout ce tissu, et plus encore le poids de celui qui y passe, doit
faire prendre une grande courbure  toute la machine, et si l'on fait
attention que le passant, quand il est au milieu de sa carrire surtout
lorsqu'il fait du vent, se trouve expos  de grands balancements, on
jugera aisment qu'un pont de cette espce, quelquefois de plus de
trente toises de long, a quelque chose d'effrayant au premier coup
d'oeil... Cependant ce n'est pas encore l l'espce de pont la plus
singulire ni la plus dangereuse qui soit en usage dans le pays.

Voici le portrait que l'auteur nous fait des indignes indiens: J'ai
cru reconnatre en tous un mme fonds de caractre, l'insensibilit en
fait la base; je laisse  dcider si on la doit honorer du nom
d'apathie, ou l'avilir par celui de stupidit. Elle nat sans doute du
petit nombre de leurs ides, qui ne s'tend pas au-del de leurs
besoins. Gloutons jusqu' la voracit, quand ils ont de quoi se
satisfaire; sobres, quand la ncessit les y oblige, jusqu' se passer
de tout sans paratre rien dsirer; pusillanimes et poltrons  l'excs,
si l'ivresse ne les transporte pas; ennemis du travail, indiffrents 
tout motif de gloire, d'honneur ou de reconnaissance; uniquement occups
de l'objet prsent et toujours dtermins par lui; sans inquitude pour
l'avenir; incapables de prvoyance et de rflexion, se livrant quand
rien ne les gne  une joie purile qu'ils manifestent par des sauts et
des clats de rire immodrs, sans objet et sans dessein; ils passent
leur vie sans penser et ils vieillissent sans sortir de l'enfance dont
ils conservent tous les dsirs.

Ce portrait du sauvage, dessin d'aprs nature, d'aprs l'original, ne
ressemble gure  celui que Jean-Jacques traait de fantaisie  la mme
poque, pour justifier ses folles thories. Le passage de La Condamine
tait fait pour l'embarrasser et le contrarier, surtout  cause de la
conclusion qui contredit si formellement le systme du philosophe de
Genve: L'homme nat bon, c'est la socit qui le dprave. Or La
Condamine rpond: On ne peut voir sans humiliation combien l'homme
_abandonn  la simple nature_, priv d'ducation et de socit,
_diffre peu de la brute_.

De courageux missionnaires cependant s'taient dvous  la rude tche
d'vangliser ces populations dgrades et de faire des hommes de ces
brutes. Notre voyageur dut aux bons pres de grands secours et se plat
 le reconnatre. J'tais attendu  Borja par le R. P. Magnin,
missionnaire jsuite, en qui je trouvai toutes les attentions et
prvenances que j'aurais pu esprer d'un compatriote et d'un ami.

Le missionnaire (portugais) de Saint-Paul, dit-il ailleurs, prvenu de
notre arrive, nous tenait prt un grand canot quip de quatorze
rameurs avec un patron. Il nous donna de plus un guide portugais et nous
remes de lui et des autres religieux de son ordre, chez qui nous avons
djeun, un traitement qui nous fit oublier que nous tions au centre de
l'Amrique de 500 lieues de terre habites par des europens[59].

Pendant que La Condamine, ne pensant qu' la science, explorait les
Cordilires du Prou, les habitants du pays le croyaient occup sur ces
montagnes  dcouvrir de l'or. Or, au moment o il se prparait 
revoir sa patrie et  lui porter les vrits qu'il avait conquises, on
lui enlve une cassette qui renfermait ses journaux et l'argent destin
pour son voyage. Il fait publier sur-le-champ qu'il consent  perdre la
somme entire, pourvu qu'on lui rende ses papiers. La condition fut
accepte, et, malgr la perte d'une somme considrable, il crut en effet
avoir retrouv son trsor[60].

Son courage galait son dsintressement. Dans son voyage du Levant,
plutt que de livrer au cadi de Baffa un dpt d'argent qui lui avait
t confi, on le vit se dfendre contre soixante hommes, braver les
coups de fusil, le canon mme, enfin tran devant le cadi, lui en
imposer par sa fermet, lui arracher des excuses par ses menaces; en un
mot faire respecter les droits de la proprit dans le pays des
usurpations et ceux de la libert dans le sjour de l'esclavage.

Aprs dix annes d'absence, La Condamine revit l'Europe o il ne tarda
pas  publier le rsultat de ses observations. Mais ce Mmoire fut
attaqu violemment par Bouguer avec lequel, pendant le voyage, s'tait
brouill La Condamine. Celui-ci, dans sa rponse plus malicieuse que
passionne, mit les rieurs de son ct, ce qui lui donna gain de cause.


III

On et cru qu'aprs tant de fatigues, La Condamine devait prouver le
besoin du repos, mais la dispute avec Bouguer  peine termine, nous le
voyons partir pour l'Italie; il est vrai, qu'en outre de la curiosit du
touriste, un motif particulier le portait  entreprendre ce voyage. Il
voulait voir Rome et surtout le Souverain-Pontife dont l'accueil fut
pour lui des plus bienveillants. Benoit XIV fit  La Condamine cadeau de
son portrait en l'interrogeant longuement sur ses voyages, et il lui
accorda avec bonne grce la dispense que le savant sollicitait afin de
pouvoir pouser une de ses parentes. Cette dmarche, pour le dire en
passant, prouve que La Condamine n'tait point tout  fait un sceptique
 la faon de certains de ses confrres de l'Acadmie. Du reste, il en
fut rcompens, Delille nous l'atteste:

Sa plus douce consolation, c'tait l'attachement de sa digne pouse. Si
jamais l'hymen est respectable, c'est surtout lorsqu'une femme jeune
adoucit  son poux les derniers jours d'une vie immole au bien public.
La sienne aimait en lui un mari vertueux; elle respectait un citoyen
utile. Cette imptuosit inquite qui, dans M. de La Condamine,
ressemblait quelquefois  l'humeur, loin de rebuter sa tendresse, la
rendait plus ingnieuse. Elle le consolait des maux du corps, des peines
de l'esprit, de ses craintes, de ses inquitudes, de ses ennemis et de
lui-mme; et ce bonheur, qui lui avait chapp peut-tre dans ses
courses immenses, il le trouvait  ct de lui dans un coeur tendre, qui
s'imposait, par l'amour constant du devoir, ces soins recherchs
qu'inspire  peine le sentiment passager de l'amour.

La Condamine, spirituel, aimable, clbre par ses longs voyages,
jouissant dans le monde d'une grande rputation comme savant, crivant
avec correction, souvent mme avec lgance, semblait tout naturellement
dsign au choix de l'Acadmie, qui, en effet, l'admit dans son sein en
1760. Son discours de rception se distingue par la clart et la
simplicit avec laquelle contrastait le ton solennel de Buffon,
d'ailleurs trs-loquent dans la brivet. Sa rponse n'a que deux
pages, nous dit Biot, mais ces deux pages, crites avec gnie, porteront
plus loin le nom de La Condamine que tous ses ouvrages n'auraient pu
faire.

 l'occasion de cette sance, on fit circuler une pigramme assez
malicieuse que quelques-uns attribuent  La Condamine lui-mme:

    La Condamine est aujourd'hui
    Reu dans la troupe immortelle;
    Il est bien sourd: tant mieux pour lui;
    Mais non muet: tant pis pour elle.

Cette surdit, gagne par le voyageur dans ses courses au sommet des
Cordilires, lui fut une cruelle preuve, aggrave dans les dernires
annes par une paralysie qui ne lui permettait presque plus aucun
mouvement. Dans cet tat, ne pouvant plus se rendre  l'Acadmie, il se
faisait lire le compte-rendu des sances et les Mmoires les plus
intressants.

Il apprit par l'un d'eux qu'un jeune chirurgien venait de proposer une
opration trs-hardie et nouvelle pour une des maladies dont il
souffrait. Aussitt il le fait appeler et l'invite  tenter sur lui-mme
une nouvelle exprience.

--Mais, dit le praticien, je puis avoir le malheur de ne pas russir.

--Que cela ne vous inquite pas, monsieur; je suis vieux et malade; on
dira que la nature vous a mal second. Tout au contraire, si vous me
gurissez, je rendrai moi-mme  l'Acadmie un compte exact de votre
procd, et cela vous fera, je crois, grand honneur.

Le jeune homme consent, l'opration a lieu, mais ce qui n'arrive gure
d'habitude, le malade, trouvant qu'il tait trop expditif, lui disait:

Allez donc plus doucement, monsieur, je vous prie, qu'importe que je
souffre un peu davantage! L'important est que je voie et puisse bien me
rendre compte de votre procd, afin de faire mon rapport  l'Acadmie.

La Condamine n'eut pas cette satisfaction. Il succomba aux suites de
cette opration, supporte avec un courage qui ne l'abandonna pas
jusqu' la fin, en dpit de ses souffrances. On aime  voir Delille
ajouter: Le mme enthousiasme et la mme curiosit qui lui avaient fait
si souvent exposer sa vie, ont avanc sa mort; il l'a vue s'approcher,
je ne dis pas avec intrpidit, mais j'oserais presque dire avec
distraction. Ce n'tait point l'incrdulit stupide, qui cherche 
s'tourdir sur ce dernier moment, c'tait l'inattention d'un homme
ardent, dont l'me se prend et s'attache, jusqu'au dernier soupir, 
tout ce qui l'environne, qui se hte de vivre, et dont l'activit n'a
fini qu'avec lui. Mais cette proccupation excessive, on peut
l'esprer, ne le dtourna point absolument des penses de l'ternit, et
sa curiosit, pour parler comme Bossuet, ne languit pas sur ce seul
point.

Parmi les nombreux ouvrages de La Condamine, il s'en trouve plusieurs
relatifs  l'_inoculation_ de la petite vrole, pratique qu'il s'effora
de propager, mais depuis si heureusement remplace par la vaccine. Quand
on lit, dans les historiens du temps, les ravages causs par la terrible
maladie qui, souvent devenant pidmique, enlevait en quelques jours des
villages entiers, on se sent plein d'une reconnaissance profonde pour
Jenner qu'on n'hsite pas  placer au premier rang des bienfaiteurs de
l'humanit.

Il est juste de dire, avec M. Renauldin, que c'est en France, dans
l'anne 1781, que l'ide premire de la possibilit du transport d'une
ruption de la vache sur l'homme a eu lieu, que cette ide, mise par un
Franais (M. Rabaut-Pommier) devant un mdecin anglais, a t
communique par ce dernier  Jenner, son compatriote, qui, ensuite
appliquant toute son attention  ce fait, aurait consult les traditions
populaires du pays o il exerait la mdecine et aurait appris que
depuis longtemps on y connaissait cette proprit qu'avait la maladie de
la vache, non-seulement de se communiquer  l'homme, mais encore de le
prserver de la petite vrole.

Ainsi, continue M. le docteur Husson[61], la vaccine tait connue avant
que Jenner s'en ft srieusement occup, et sans rien ter au mrite du
docteur anglais qui a tudi, approfondi, expriment et fait connatre
tout ce qui est relatif  la vaccine, notre patrie peut rclamer sa part
dans cette heureuse invention... dont l'ide mre et premire a t
donne par un Franais, et dont l'tude et la juste apprciation ont
t, mme de l'aveu de nos voisins d'outre-Manche, plus vigoureusement
suivies parmi nous que parmi eux.

Chaptal, lorsqu'il tait ministre de l'intrieur, y contribua tout
particulirement, et l'on ne saurait donner trop d'loges  son zle.

Il n'est pas inutile d'ajouter que Jenner,  l'honneur de l'Angleterre,
fut magnifiquement rcompens. Le parlement, par deux fois, lui vota des
remercments publics et unanimes en lui accordant le 2 juin 1802, 
titre de rcompense nationale, une somme de dix mille livres sterling,
et en 1807 une autre somme de vingt mille livres, auxquelles il faut
ajouter cinq cents livres donnes par le roi (total, 762,500 fr.). Le
chancelier d'Angleterre dit  cette occasion:

La Chambre peut voter pour le docteur Jenner telle rcompense qu'elle
jugera convenable; elle recevra l'approbation unanime, parce que cette
rcompense a pour objet la plus grande ou l'une des plus importantes
dcouvertes que la socit ait faites depuis la cration du monde.

De telles paroles font honneur  l'homme d'tat qui les prononait,
comme  la haute assemble qui savait les comprendre et s'y associer par
l'unanimit de ses applaudissements.

D'ailleurs le dvouement et le zle dsintresss de Jenner mritaient
ces rcompenses; car aprs avoir refus une place lucrative dans l'Inde
par attachement pour son frre et pour sa patrie, il alla s'tablir 
Berkeley (comt de Glocester), lieu de sa naissance (17 mai 1749), pour
y exercer la chirurgie. L, mis sur la trace de la dcouverte qui devait
immortaliser son nom, il consacra plusieurs annes  des recherches, 
des observations, des expriences ncessaires pour s'assurer avec une
entire certitude des proprits bienfaisantes de la vaccine. Sa
conviction forme et devenue inbranlable, il dut se rsigner  quitter
sa paisible valle de Glocester pour aller habiter Londres o, dit M.
Renauldin[62], il consacra tout son temps  donner aux mdecins les
instructions dont ils pouvaient avoir besoin pour le succs de la
vaccination, et  entretenir avec l'tranger une immense correspondance,
laquelle devint mme tellement tendue, qu'il fut forc d'en demander
l'interruption  cause des frais normes qu'elle lui occasionnait.

L'indemnit dont nous avons parl le ddommagea amplement de ces
gnreuses dpenses. Riche, grce  la munificence nationale, il n'en
continua pas moins jusqu' la fin de sa vie, avec le mme zle, ses
tudes et ses recherches, tout occup de la pense d'tendre les
applications de la vaccine  certaines autres affections ruptives,  la
coqueluche, etc. Devenu veuf en 1815, il se retira avec son fils et sa
fille  Berkeley, o il mourut subitement d'apoplexie, dans sa
bibliothque, le 26 janvier 1823. Ses enfants, quoique vivant prs de
lui, arrivrent seulement pour lui fermer les yeux.

Trois annes aprs (1826), on rigeait  Jenner une statue en marbre
blanc, dans l'glise de Glocester.

[57] _Notice sur La Condamine_, par Biot.

[58] Il tait n  Paris le 28 janvier 1701.

[59] _Abrg d'un voyage dans l'Amrique mridionale._--in-8.--1745.

[60] _loge de La Condamine_, par Delille.

[61] _Dictionnaire des Sciences mdicales._--T. 56.

[62] _Biographie universelle._




CORNEILLE (PIERRE)

I


Le crateur de l'art dramatique en France, dit Victorin Fabre[63] l'un
des hommes qui ont le plus contribu au dveloppement du gnie national,
et le premier dans l'ordre des temps entre les grands crivains du
sicle de Louis XIV. En effet, il avait depuis longtemps publi tous
ses chefs-d'oeuvre lorsque, en 1664, Racine fit jouer sa premire pice
(_les Frres ennemis_). Un intervalle de trente-quatre ans spare le
_Cid d'Andromaque_.

Corneille (Pierre) naquit  Rouen, le 6 juin 1606; son pre nomm aussi
Pierre Corneille, tait avocat gnral  la table de Normandie[64] et il
destinait son fils au barreau lorsqu'une aventure raconte par
Fontenelle, mais qu'il me parat inutile de rappeler, rvla au jeune
homme sa vocation littraire, et lui inspira sa premire comdie,
_Mlite_, joue non sans succs en 1629. Elle fut suivie de _Clitandre_,
_la Veuve_, _la Galerie du Palais_, _la Suivante_, _la Place Royale_,
fort bien accueillies par le public qui, par comparaison avec ce qu'on
voyait alors sur la scne, trouvait presque des chefs-d'oeuvre ces
faibles essais d'un talent qui suivait le got de son sicle avant de le
rformer, ces bauches informes dans lesquelles dj cependant se
rencontrent des combinaisons ingnieuses, des vers heureux, des traits
spirituels. Dans _Mde_(1635), malgr l'horreur et l'invraisemblance du
sujet, moins choquant d'ailleurs  l'poque o Corneille crivait
qu'aujourd'hui, le grand tragique se rvle par quelques passages et
surtout par le fameux vers:

    Dans un si grand revers que vous reste-t-il?--Moi!

Quoique ces divers ouvrages ne se lisent plus gure, le succs qu'ils
eurent alors attira l'attention de Richelieu, visant au rle de Mcne,
et qui volontiers pensionnait des potes, Bois-Robert, Colletet, Rotrou,
l'toile qu'il chargeait de mettre en vers les pices dont il
fournissait le canevas[65]. Corneille leur fut adjoint, et pour se
concilier ce puissant protecteur, il se rsigna, lui aussi,  cette
ennuyeuse besogne. Mais, en honnte homme qu'il tait, il y mit de la
conscience, et trouvant, en certains endroits, le scnario donn par
l'minence, mal combin, il n'hsita pas  faire les changements
ncessaires dont le cardinal et d lui savoir gr. Tout au contraire,
son amour-propre d'auteur fort chatouilleux s'offensa et il fit 
Corneille en termes assez vifs des reproches que le pote ne crut pas
devoir prendre en bonne part, ce qui lui valut une admonestation plus
svre du haut personnage. Vous manquez d'esprit de suite, lui dit-il
entre autres choses, expression qui,  cette poque, signifiait que
Corneille n'tait pas suffisamment docile ou servile.

Le pote, qui avait dans le caractre quelque chose de la fiert
romaine, garda le silence; mais le lendemain, prtextant que des
affaires de famille le rappelaient  Rouen, il demanda son cong et
dclara renoncer  sa pension. Le cardinal prit de l'humeur de cette
incartade que les envieux et les flatteurs se plurent  exagrer, et de
l son mcontentement que le succs inattendu du _Cid_ ne fit
qu'exasprer. Maintenant faut-il,  l'exemple des biographes, qui nous
racontent ces dtails, la plupart contestables, faut-il prendre parti
compltement pour Corneille et donner tous les torts au ministre? Non,
sans doute, Corneille dj disait de lui-mme avec la conscience de son
gnie:

    Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit.
    Pour me faire admirer, je ne fais point de ligue,
    J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue.
    Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
    Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;
    Par leur seule beaut ma plume est estime:
    Je ne dois qu' moi seul toute ma renomme;
    Et pense toutefois n'avoir point de rival,
     qui je fasse tort en le traitant d'gal[66].

Il n'eut pas peut-tre dans la discussion les mnagements que la
situation commandait et dont plus tard il comprit mieux la ncessit.
Quoiqu'il en soit, retourn  Rouen, il y fit par fortune la
connaissance d'un M. de Chlon, ancien secrtaire de Marie de Mdcis,
qui lui dit un jour:

Monsieur, vos comdies sont pleines d'esprit; mais permettez-moi de
vous le dire, le genre que vous avez embrass est indigne de vos
talents: vous n'y pouvez acqurir qu'une renomme passagre. Vous
trouverez, chez les Espagnols, des sujets qui, traits dans notre got
par un esprit tel que le vtre, produiront de grands effets. Apprenez
leur langue; elle est aise: j'offre de vous montrer ce que j'en sais.
Nous traduirons d'abord quelque endroits de Guilhen de Castro.

Corneille accepta et il n'eut qu' s'en applaudir, car ce fut ainsi
qu'il trouva le sujet du _Cid_ accueilli par une explosion
d'enthousiasme et des transports dont Plisson se fait l'cho: Il est
malais, dit-il, de s'imaginer avec quelle approbation cette pice fut
reue de la cour et du public. On ne pouvait se lasser de la voir; on
n'entendait autre chose dans les compagnies; chacun en savait quelques
parties par coeur; on la faisait apprendre aux enfants, et en plusieurs
endroits de la France, il tait pass en proverbe de dire: _Cela est
beau comme le Cid._

Maintenant faut-il prendre  la lettre les rcriminations des biographes
rsumes dans ces deux vers de Boileau:

    En vain contre le _Cid_ un ministre se ligue,
    Tout Paris pour Chimne a les yeux de Rodrigue.

Est-il bien vrai, comme l'affirme M. Victorin Fabre, que ce succs trop
clatant excita contre l'auteur une des perscutions les plus violentes
dont l'histoire des lettres et des passions qui les dshonorent ait
conserv le souvenir? Rivaux de gloire, amis de cour, tout jette le
masque; un ministre tout puissant s'tait ligu contre le _Cid_.

Sans contester que le succs du _Cid_ ait d provoquer des jalousies,
doit-on voir l le motif unique des critiques diriges contre la pice
et en particulier de l'attitude de Richelieu qui n'aurait obi qu' une
misrable rancune? Suivant mon habitude de n'accepter que, sous bnfice
d'inventaire les affirmations des biographes quand elles ne s'appuient
pas sur des faits indiscutables, dans cette circonstance, je me
permettrai de penser autrement qu'eux relativement au cardinal. Il faut
bien le reconnatre aujourd'hui qu'on peut tout dire, le _Cid_, absous
par le succs, n'est pas une pice irrprochable au point de vue de
l'art non plus que de la morale quoique disent M. Victorin Fabre et
d'autres: C'tait l'un des plus heureux sujets que pt offrir le
thtre; une intrigue noble et touchante, le combat des passions entre
elles, et du _devoir_ contre les passions; c'tait l'art encore inconnu
de disposer, de mouvoir les grands ressorts dramatiques, l'art d'lever
les mes et de toucher les coeurs; en un mot c'tait la vraie tragdie.

Ce jugement, strotyp pour tous les manuels littraires, ne peut
s'admettre sans rserve. Assurment la pice du _Cid_ est une conception
des plus dramatiques; on y trouve et en nombre des scnes mouvantes, et
ces admirables dialogues dont le grand Corneille semble avoir gard le
secret; qui vous enlvent par la sublime fiert du langage, la force et
la vivacit des reparties jetes dans un alexandrin superbe dont le
moule est d'airain. Ces merveilles de l'art nul homme de sens et de got
ne les conteste; mais faut-il nier pour cela les longueurs et les
fastidieuses redites de ce rle inutile et ennuyeux de l'Infante? La
morale de la pice mrite un blme plus svre encore. Qu'est-ce au fond
que ce _devoir_ auquel obissent les principaux personnages en se
sacrifiant eux et les leurs avec une rsolution inexorable? Qu'est-ce
que _cet honneur_ qui revient  chaque instant sur leurs lvres?
_L'orgueil_, rien que l'orgueil, un orgueil froce, qui, foulant aux
pieds toute religion, toute morale, estime le pardon des injures une
suprme lchet, et aprs un soufflet reu, ne voit que la vengeance, et
prompte, et se juge avili, dshonor, indigne de vivre si l'affront
n'est pas lav dans le sang. Ces maximes si profondment
anti-chrtiennes s'talent dans les plus beaux vers, triomphent partout
dans la pice qui est, avec la glorification d'une passion amoureuse,
celle plus condamnable du duel, et du duel  outrance:

    Ce bras, jadis l'effroi d'une arme ennemie,
    Descendait au tombeau tout charg d'infamie,
    Si je n'eusse produit un fils digne de moi,
    Digne de son pays et digne de son roi.
    Il m'a prt sa main, _il a tu le comte_,
    _Il m'a rendu l'honneur_, il a lav ma honte.

S'crie le pre de Rodrigue. Or, ne peut-on pas admettre que Richelieu,
cardinal et assez bon thologien, surtout grand homme d'tat, ait pris
ombrage de tout cela, lui qui comme ministre, combattait avec tant
d'nergie ce malheureux prjug, ce crime du duel qui de son temps avait
fait un trop grand nombre de victimes? Quoi d'tonnant  ce qu'il et
t choqu comme d'une atteinte  l'autorit aussi bien qu' la religion
de toutes ces fausses et sauvages maximes, dbites au thtre avec
audace et accueillies par des applaudissements frntiques, et que tel
fut le principal motif de son irritation  l'endroit du _Cid_, bien
plutt qu'une mesquine jalousie littraire.

Cette opinion nous parat d'autant plus vraisemblable que, tout en
dfrant  l'Acadmie le jugement de la fameuse pice, il rendait
justice au mrite du pote, et lui continuait ses libralits que
Corneille acceptait avec rsignation, dit Victorin Fabre, non moins
ingnieux et raffin dans son interprtation que M. L. J. de la
_Nouvelle Biographie_ qui voit une ironie  peine dissimule dans la
ddicace si louangeuse des _Horaces_ o Corneille dit  Richelieu:
C'est de votre minence que je tiens tout ce que je suis.... Nous vous
avons deux obligations trs signales, l'une d'avoir ennobli le but de
l'art, l'autre de nous en avoir facilit la connaissance.... J'ai
souvent appris en _deux heures_ (dans ses entretiens avec le cardinal)
ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre en _dix ans_; c'est l que
j'ai puis ce qui m'a valu l'applaudissement du public, ce que j'ai de
rputation, dont je vous suis entirement redevable.

Il y avait trop d'honntet dans le caractre de Corneille pour qu'on
puisse supposer qu'il ne parlait pas srieusement, rconcili de bonne
foi avec le cardinal. Il le louait comme on louait alors dans les
ddicaces, avec peu de discrtion et de mesure, tmoin l'ptre[67] au
prsident du parlement de Toulouse, Montauron, compar  Auguste, un
compliment que le magistrat prit en bonne part et ne crut pas payer trop
cher par un cadeau de 1,000 pistoles au pote, lequel ne s'en trouva
nullement humili, tout au contraire, car dans les ides du temps, cela
faisait honneur  l'un comme  l'autre.

_Polyeucte_ succda  _Cinna_ et ne fut pas moins bien accueilli encore
que, dans une lecture faite  l'htel de Rambouillet, le cercle des
prcieuses et peu got ce sujet chrtien, tant, par suite d'une fausse
ducation, les ides paennes dominaient les esprits les plus cultivs
et ceux-l surtout; car la pice fut joue aux applaudissements ritrs
d'un parterre enthousiaste. Aprs la communication officieuse qui lui
avait t faite par Voiture tmoignant de la dsapprobation des dames et
messieurs de l'htel Rambouillet, Corneille, dcourag, aurait retir sa
pice s'il n'en et t empch par un obscur comdien, La Roque, qui en
jugea mieux que tous les beaux esprits du temps, et l o ils ne
voyaient qu'une dclamation pieuse et ennuyeuse, sut deviner un
chef-d'oeuvre. On peut dire,  la dcharge de l'htel de Rambouillet,
que, dans _Polyeucte_, o se voient tant d'admirables scnes, tant de
dialogues sublimes, il y avait aussi des choses faites pour dplaire,
par exemple le caractre bas de Flix, le zle pas toujours clair de
Narque et de Polyeucte, et comme dit Fontenelle, on pouvait craindre
qu'un homme qui rsigne sa femme  son rival ne passt pour un imbcile
plutt que pour un bon chrtien. Ce ne fut donc pas peut-tre le
christianisme qui avait extrmement dplu mais l'exagration qui
pouvait le montrer sous un jour peu favorable en le rendant odieux ou
ridicule.

Le _Menteur_, la _Suite du Menteur_, et _Rodogune_ furent joues avec le
mme succs que les pices prcdentes de l'auteur. Mais _Thodore_ et
_Don Sanche d'Aragon_ russirent peu, _Perthrarite_ tomba tout--fait,
et ces trois pices mritaient leur sort. Le public, form par Corneille
lui-mme, en avait bien jug; mais le pote, on a regret  le dire, ne
sut pas se rsigner, aveugl par la fausse tendresse paternelle.
Mconnaissant l'intervalle immense qui sparait ses chefs-d'oeuvre d'un
ouvrage si peu digne de lui, dit Villenave[68], il crut voir chanceler
ds lors tout l'difice de sa gloire. Le sentiment amer de l'injustice
entra dans son me ardente et la remplit de douleur; il accusa le public
d'inconstance et renona au thtre en se plaignant d'avoir trop
longtemps crit pour tre encore de mode.

C'est alors que Corneille entreprit la traduction de l'_Imitation de
Jsus Christ_ travail auquel il fut port par des pres jsuites de ses
amis et par des sentiments de pit qu'il eut toute sa vie, et qui
l'occupa plusieurs annes. Il n'eut pas  le regretter puisque, outre la
satisfaction intime qu'il prouvait dans une occupation selon son coeur,
le livre eut un succs prodigieux et le ddommagea en toutes manires
d'avoir quitt le thtre. Cependant, si j'ose en parler avec une
libert que je ne devrais peut-tre pas me permettre, dit le neveu de
Corneille[69], je ne trouve point dans la traduction le plus grand
charme de l'_Imitation_, je veux dire sa simplicit et sa navet. Elle
se perd dans la pompe des vers et je crois mme qu'absolument la forme
du vers lui est contraire.

Ce jugement, quoique ratifi par la postrit qui a dlaiss
compltement le livre de Corneille dont il s'tait fait nagure tant
d'ditions, ce jugement me parat trs-discutable et la traduction de
Corneille se rapproche, beaucoup plus que Fontenelle ne semble le
croire, des mrites de l'original, outre qu'elle a celui d'une grande
fidlit surtout pour une interprtation en vers. Elle n'est point,
selon nous, indigne du grand pote comme le pensent trop de gens qui ne
la connaissent que par ou-dire, et ne manque ni de simplicit ni
d'onction. Prenons au hasard quelques passages dans les premiers
chapitres:

    Vanit d'entasser richesses sur richesses;
    Vanit de languir dans la soif des honneurs;
    Vanit de choisir pour souverains bonheurs
    De la chair et des sens les damnables caresses;
    Vanit d'aspirer  voir durer nos jours
    Sans nous mettre en souci d'en mieux rgler le cours,
    D'aimer la longue vie et ngliger la bonne,
    D'embrasser le prsent sans soin de l'avenir,
    Et de plus estimer un moment qu'il nous donne
    Que l'attente des biens qui ne sauraient finir.

Autre citation:

    Souvent l'esprit est faible et les sens indociles,
    L'amour-propre leur fait ou la guerre ou la loi;
    Mais bien qu'en gnral nous soyons tous fragiles,
    Tu n'en dois croire aucun si fragile que toi.

La traduction de Corneille ne mritait pas assurment le discrdit dans
lequel elle est tombe aprs sa mort et que le judicieux Victorin Fabre
la qualifit si trangement un travail malheureux. Point du tout
malheureux au gr de Corneille qui tira du livre si grand profit pour sa
bourse comme pour sa rputation. On pourrait s'tonner aprs cela qu'il
soit revenu au thtre dont, pendant six annes, il avait paru
compltement dgot, et mieux et valu qu'il persvrt dans ce
sentiment. Ses nouvelles et nombreuses pices (_Sertorius_ except) ne
font qu'attester l'affaiblissement de son gnie qui ne se rvle plus
que par de rares clairs dans _OEdipe_, la _Toison d'Or,_ _Sophonisbe_,
_Othon_, _Surena_, _Attila_, etc. Si mdiocre d'ailleurs que soit cette
dernire pice Boileau n'est pas  louer d'avoir fait sur elle une
mchante pigramme.

On s'explique d'autant moins l'illusion de Corneille  l'endroit de ses
dernires tragdies que le sens critique ne lui manquait pas comme on
l'a prtendu: pour dmentir une assertion si trange aux yeux de
quiconque a rflchi, dit Fabre, sur la marche de l'esprit humain, il
faudrait renvoyer ceux qui persisteraient  y croire aux prfaces de
Corneille et aux examens qu'il a faits de ses pices. Mais comme l'a
dit un pote:

    ........ Un pre est toujours pre,

et la tendresse paternelle aveugla Corneille, comme elle fait de
beaucoup de parents, sur les dfauts de ses enfants tard venus, pour
lesquels sa faiblesse fut d'autant plus grande qu'ils semblaient aux
autres mal conforms, boteux ou rachitiques. Peut-tre aussi Corneille
cda-t-il  l'habitude aussi bien qu' ces fcheuses ncessits qui
attristrent sa vieillesse mais qu'il et pu s'viter avec un peu plus
de prvoyance. Rien n'tait gal, dit Fontenelle,  son incapacit pour
les affaires que son aversion; les plus lgres lui causaient de
l'effroi et de la terreur. Quoique son talent lui et beaucoup rapport,
il n'en tait gure plus riche. Ce n'est pas qu'il et t fch de
l'tre; mais il et fallu le devenir par une habilet qu'il n'avait pas
et par des soins qu'il ne pouvait prendre.

C'est  ce manque de soins, regrettable et non point au got du luxe
et des folles dpenses qu'il faut attribuer la gne dont le pote
souffrit  diverses poques; car d'ailleurs Corneille conserva des
gots simples parce que ses moeurs taient pures, dit trs bien Victorin
Fabre. Il put avoir des dfauts, mais on ne lui connut pas de vices. Il
sut goter les douceurs de la vie domestique et trouver son bonheur dans
ses devoirs. Son frre et lui couraient la mme carrire; ils avaient
pous deux soeurs, et sans arrangement de fortune, sans partage de
succession, les deux mnages confondus ne firent qu'une mme famille
tant que vcut l'an des deux frres.

Cela est assurment  la louange des deux frres comme aussi de leurs
femmes; mais sans doute la meilleure part de l'loge doit revenir 
l'illustre pote. Dangeau, en annonant sa mort d'une faon si brve,
lui faisait une pitaphe mrite: Aujourd'hui est mort le _bonhomme_
Corneille. _Bonhomme_, oui, c'est--dire plein de bonhomie ce grand
homme que Fontenelle, qui avait recueilli les traditions de famille,
nous dpeint avec l'humeur brusque et quelquefois rude en apparence, au
fond trs ais  vivre, bon mari, bon parent, tendre et plein d'amiti.
Il avait l'me fire et indpendante, nulle souplesse, nul mange.... Il
parlait peu mme sur la matire qu'il entendait si parfaitement et
n'ornait pas ce qu'il disait. Il en fait navement l'aveu dans son
_ptre  Plisson_:

    Et l'on peut rarement m'couter sans ennui,
    Que quand je me produis par la bouche d'autrui.

Membre de l'Acadmie franaise ds l'anne 1647, et vnr de ses
confrres, il tait doyen de la compagnie lorsqu'il mourut le 1er
octobre 1684,  l'ge de 78 ans. Comme nous l'avons dit ailleurs, il fut
enterr dans l'glise Saint Roch dont il tait l'un des paroissiens, et
non des moins fidles d'aprs les tmoignages contemporains auxquels
s'ajoute celui de Fontenelle qui s'en appuie en les confirmant par ce
qu'il avait appris de source certaine.  beaucoup de probit naturelle
il a joint, dans tous les temps de sa vie, beaucoup de religion et plus
de pit que le commerce du monde n'en permet ordinairement. Il a eu
souvent besoin d'tre rassur par des casuistes sur ses pices de
thtre, et ils lui ont toujours fait grce en faveur des nobles
sentiments qui rgnent dans ses ouvrages, et de la vertu qu'il a mise
jusque dans l'amour.


II

Quels taient ces casuistes? Je ne sais, mais je doute un peu qu'il s'en
soit trouv de tels, car, quoique le thtre de Corneille, relativement
 ce qui avait prcd et souvent a suivi, puisse paratre pur, on
doit reconnatre, qu' part quelques exceptions, la morale en est tout
humaine, toute mondaine. C'est l mme un phnomne qui frappe dans
l'oeuvre du grand tragique; chrtien zl, comme il se montrait dans la
pratique de la vie, on s'tonne que l'esprit du christianisme se
trahisse si peu d'ordinaire dans ses oeuvres dramatiques. Sa vertu
c'est la vertu romaine, celle des beaux temps de la rpublique
assurment, et telle qu'un Cincinnatus, un Fabius, un Scipion,
l'imaginaient et la glorifiaient par la parole et par l'exemple, mais de
Corneille, nourri de l'_vangile_ et de l'_Imitation_, ne pouvait-on pas
attendre davantage? On souhaiterait que le grand pote ft tout  la
fois _plus national et plus chrtien_. National, tel regret qu'on en
ait, il faut bien le reconnatre, il ne l'est pas du tout. Par suite des
prjugs du temps, rsultant d'une ducation plutt romaine que
franaise, plutt rpublicaine que monarchique, l'ide ne lui vint mme
pas de traiter un sujet tir de nos vieilles et glorieuses annales,
emprunt  nos prcieuses chroniques qu'on ne lisait gure  cette
poque. La coalition des pdants, donnant la main aux prcieuses,
permettait bien encore que le pote, en se conformant aux prtendues
rgles inventes par Aristote, mt sur la scne un sujet tir de
l'histoire espagnole, mais un sujet puis dans notre propre histoire,
cela et paru singulier, extravagant. Corneille, si en avant de son
sicle par son gnie, plutt que de lutter, afin d'imposer sa volont,
prfra subir le joug, passer sous les fourches caudines, et, malgr le
succs du _Cid_, importun des clameurs opinitres de ses adversaires,
et du _tolle_ de la docte cabale d'Aristote, il abandonna la veine
fconde qu'il avait fait soudainement jaillir, pour se vouer presque
exclusivement  la tragdie rtrospective dont l'histoire romaine
faisait tous les frais.

Htons-nous de dire que, ce systme admis, il en a tir tout le parti
possible; il ne saurait y avoir qu'un cri sur la vigueur et la puissance
de ses conceptions, le pathtique de certaines scnes, l'tonnante
vrit dans les moeurs et le dialogue, la grandeur des caractres et cet
art de ressusciter en quelque sorte les personnages les plus illustres
de l'histoire qui parlent aussi bien et mieux qu'ils n'ont d parler. On
ne s'tonne donc pas de ce cri d'admiration chapp  Turenne pendant
une reprsentation de _Sertorius_:

O donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre?

Aussi, jugeant au point de vue de l'art, on ne peut qu'applaudir La
Bruyre quand il dit:

Corneille ne peut tre gal dans les endroits o il excelle; il a pour
lors un caractre original et inimitable, mais il est ingal. Ses
premires comdies sont sches, languissantes et ne laissaient pas
esprer qu'il dt aller si loin; comme ses dernires pices font qu'on
s'tonne qu'il ait pu tomber de si haut.... Ce qu'il y a en lui de plus
minent c'est l'esprit qu'il avait sublime, auquel il a t redevable
de certains vers les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la
conduite de son thtre, qu'il a quelquefois hasard contre les rgles
des anciens, et enfin de ses dnouements; car il ne s'est pas toujours
assujetti au got des Grecs et  leur grande simplicit; il a aim, au
contraire,  charger la scne d'vnements dont il est presque toujours
sorti avec succs: admirable surtout par l'extrme varit et le peu de
rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de pomes
qu'il a composs, etc.

Racine, juge des plus comptents, et qu'on aime  voir rendre si
pleinement justice  son illustre rival, a dit mieux encore: Dans cette
enfance, ou pour mieux dire, dans ce chaos du pome dramatique parmi
nous, votre illustre frre[70], aprs avoir quelque temps cherch le bon
chemin, et lutt, si j'ose ainsi dire, contre le mauvais got du sicle;
enfin, inspir d'un gnie extraordinaire, et aid de la lecture des
anciens, fit voir sur la scne la raison, mais la raison accompagne de
toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est capable... 
dire le vrai, o trouve-t-on un pote qui ait possd  la fois tant de
grands talents, tant d'excellentes parties, l'art, la force, le
jugement, l'esprit? Quelle noblesse, quelle conomie dans les sujets?
Quelle vhmence dans les passions! Quelle gravit dans les sentiments!
Quelle dignit et en mme temps quelle prodigieuse varit dans les
caractres! Combien de rois, de princes, de hros de toutes nations
nous a-t-il reprsents, toujours tels qu'ils doivent tre, toujours
uniformes avec eux-mmes, et jamais ne ressemblant les uns aux autres?
Parmi tout cela une magnificence d'expression proportionne aux matres
du monde qu'il fait souvent parler, capable nanmoins de s'abaisser
quand il veut, et de descendre jusqu'aux plus simples navets du
comique, o il est encore inimitable. Enfin ce qui lui est surtout
particulier, une certaine force, une certaine lvation qui surprend,
qui enlve, et qui rend jusqu' ses dfauts, si on peut lui en reprocher
quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres: personnage
vritablement admirable et n pour la gloire de son pays.... La France
se souviendra avec plaisir que, sous le rgne du plus grand de ses rois,
a fleuri le plus grand de ses potes....

Ainsi s'exprime l'auteur de _Britannicus_,  la vrit dans un discours
acadmique et qui ne permettait gure que l'loge, outre que, dans la
bouche de Racine, on et trouv dplaces les rserves que le moraliste,
aprs une large part faite  la louange, ne craint pas d'accentuer en
ces termes: Dans quelques-unes de ses meilleures pices il y a des
fautes inexcusables contre les moeurs; un style de dclamateur qui arrte
l'action et la fait languir; des ngligences dans les vers et dans
l'expression qu'on ne peut comprendre en un si grand homme.

La Bruyre, ce que je ne crois pas, aurait tort de parler ainsi et
Racine n'et pas exagr quelque peu dans la louange que notre premire
observation ne nous paratrait que mieux fonde. Ce sera pour nous un
sujet d'ternel regret que l'imprissable gnie de Corneille ne soit
gure exerc que sur des sujets en quelque sorte posthumes et d'un
intrt purement rtrospectif. Il ne connaissait pas Shakespeare, mais
il avait tudi Calderon, comment la pense de faire comme celui-ci ne
lui fut-elle pas suggre par la lecture de ces beaux drames emprunts
par le tragique espagnol aux annales de son pays et qui doivent  cette
circonstance, comme aussi au gnie du pote, un intrt palpitant et en
quelque sorte actuel? Comment les superbes pices: _El Alcade de
Zalamea_, l'Alcade de Zalamea, _El Sitio de Breda_, le Sige de Brda,
_El Fenix de Espana_, le Phnix de l'Espagne, etc, et d'autres, quoique
d'ailleurs mlant trop la fantaisie  l'histoire, ne portrent-elles
point Corneille  s'inspirer de la muse patriotique? Imaginez quelqu'un
de ces personnages chevaleresques de notre histoire tout autrement
grands et admirables que les hros trop vants de la Grce et de Rome,
un saint Louis, un Duguesclin, une Jeanne d'Arc, un Bayard, voqu par
le gnie souverain de Corneille et nous parlant la langue incomparable
des _Horaces_, de _Cinna_, de _Pompe_ ou de _Nicomde_, se pourrait-il
un plus admirable spectacle et comment croire que les applaudissements
auraient manqu  cette glorieuse tentative, faite, ( la vrit bon
nombre d'annes aprs) avec un plein succs par un pote[71] dont le
talent tait bien infrieur au gnie de Corneille?

Je ne m'tonne pas moins que la connaissance du thtre espagnol n'ait
pas, au point de vue religieux, profit davantage  Corneille encore que
je ne conteste pas les reproches que mritent parfois ces potes
catholiques  leur manire et trop  la mode du pays. Cette rserve
faite, je n'en dirai pas moins qu'il faut, par suite des prjugs ayant
cours de son temps, que Corneille connt de Calderon surtout les pices
dites de _cape_ et _d'pe_, les moins bonnes  notre avis, et n'eut pas
feuillet mme ces drames philosophico-religieux, d'une conception si
originale et d'une inspiration si haute, malgr les impertinences, les
froids bons mots, les lazzis alambiqus et parfois cyniques du
_Gracioso_ qui dtonnent avec le reste: La _Vida es un sueno_, la Vie
est un songe, le _Cisma de Inglaterra_, le Schisme d'Angleterre, _El
Magico prodigioso_, le Magicien prodigieux, _Los dos Amantes del cielo_,
les deux Amants du ciel, etc. Parlerai-je de ces fameux: _Autos
sacramentales_ particuliers  l'Espagne, par exemple, la _Cena de
Baltasar_, le Festin de Balthasar, _La primer Flor del Carmlo_, la
premire Fleur du Carmel, _La Vina del Senor_, la Vigne du Seigneur etc.
Se peut-il, s'il n'et pas ignor ces oeuvres remarquables, que Corneille
n'en ft pas frapp et que, dans l'admiration de cette tonnante posie,
unie  une si prodigieuse richesse d'invention, s'inspirant de tant de
traits sublimes, rpandus  profusion, et vitant les exagrations de la
mtaphore et les subtilits du rbus, il n'et pas multipli les essais
dans le genre de _Polyeucte_? Qu'on ne m'objecte pas que le pote
crivait pour le thtre et qu'il lui fallait consulter le got du
public, contraire, il le savait,  des tentatives de ce genre? Cette
raison n'en devait pas tre une pour Corneille, car un gnie de sa
taille, bien loin de subir les exigences du parterre, ne devait prendre
conseil seulement de lui-mme, et faire des chefs-d'oeuvre en se
rsignant  ne pas les voir applaudis de son vivant, sr que la
postrit lui rendrait justice et surtout que la rcompense ne lui
manquerait pas de la part de Celui qui lui avait prodigu ces dons
merveilleux de l'esprit employs si noblement alors que le pote,
sincrement chrtien comme on l'a vu, et mis davantage ses crits en
harmonie avec sa conduite. L'usage des sacrements auxquels on l'a
toujours vu port dit, Thomas Corneille, lui faisait mener une vie
trs-rgulire et son plus grand soin tait d'difier sa famille par ses
bons exemples. Il rcitait tous les jours le brviaire romain, ce qu'il
a fait sans discontinuer pendant les trente dernires annes de sa vie.

Et pourtant, contradiction tonnante et presque inexplicable, c'est de
cette mme poque que M. Taschereau, le dernier historien de Corneille
et trs-zl pour sa gloire, nous dit: Il ne nous est pas chapp que
l'amour joue un bien plus grand rle dans ses derniers ouvrages que dans
ceux qui illustrrent sa carrire. En cela, _il se conformait au got du
temps_; il cherchait  mettre en oeuvre les moyens de succs qui avaient
si bien russi  Racine, et dont il avait pu connatre par lui-mme la
puissance  la reprsentation de _Psych_.

Cela n'est que trop vrai, et l'on a peine  comprendre que, dans la
partie la plus importante de son oeuvre,  savoir son thtre, Corneille
se souvienne aussi peu de ce qu'il crivait excellemment dans la prface
de son pome: _Louanges de la sainte Vierge_: Si ce coup d'essai ne
dplat pas, il m'enhardira  donner de temps en temps au public des
ouvrages de cette nature pour _satisfaire_ en quelque sorte
l'_obligation que nous avons tous_ d'employer  la gloire de Dieu du
moins une partie des talents que nous en avons reus.

 la bonne heure, et l'on ne saurait mieux dire; mais j'ose penser que
le pote et pu mieux faire; autrement il faudrait s'en prendre au genre
lui-mme et l'on ne devrait plus du tout s'tonner du jugement svre
port sur le thtre par le plus grand nombre des thologiens et des
moralistes. Il nous parat donc regrettable  tous gards que le grand
Corneille ait autant subi la tyrannique influence de son poque dont le
Misanthrope dit si bien dans sa rude franchise:

     Le mauvais got du sicle en cela me fait peur.

Terrible mauvais got puisque nous lui devons tant de fadeurs
amoureuses, de tirades  la Cladon qui choquent dans les chefs-d'oeuvre
mmes du pote lequel n'avait pas besoin de ces mesquins agrments. Son
gnie naturellement moral, sain, viril, aurait bien mieux encore mrit
l'loge que faisait de lui Napolon  Sainte-Hlne: La tragdie
chauffe l'me, lve le coeur, peut et doit crer des hros. Sous ce
rapport peut-tre, la France doit  Corneille une partie de ses belles
actions; aussi, messieurs, s'il vivait, je le ferais prince[72].

[63] _Biographie Universelle._

[64] Sa mre s'appelait Marthe de Pesan.

[65] Au dire des biographes, mais ce que je crois une pure imagination
de leur part.

[66] _Posies diverses.--Excuse  Ariste._

[67] En tte de _Cinna_.

[68] _Notice_ en tte des _OEuvres de Corneille_.--dit. in-8.

[69] Fontenelle. _Notice sur Corneille._

[70] Il s'adressait  Thomas Corneille reu en remplacement de son
frre.

[71] De Belloy, auteur du _Sige de Calais_.

[72] _Mmorial de Sainte-Hlne_,  la date du 26 fvrier 1816.




LE GNRAL DESAIX

I


On ne saurait trop, en ce moment, mettre en relief les types de la vertu
militaire exalte par le patriotisme. Desaix en est un, assurment.

N le 14 aot 1768,  St-Hilaire-d'Ayat (Auvergne), de Gilbert-Antoine
de Veygoux-Desaix et d'Amable de Beaufranchet d'Ayat, il fut mis, ds
l'ge de sept ans,  l'cole militaire d'Effiat, dont il devint un des
plus brillants lves. Aussi,  peine g de quinze ans, il entrait
comme sous-lieutenant dans un rgiment de Bretagne, o, comme  l'cole,
il se fit remarquer par sa conduite, qui lui fit donner par ses
camarades le surnom de _Caton_ ou le _sage_.

Quelques anecdotes  son sujet.

Desaix, simple aide-de-camp encore, revenait d'une de ces promenades
solitaires qu'il faisait loin des murs de Landau, contemplant la nature
entire et observant avec un got particulier celui de ses rgnes qui a
toujours eu le plus d'attrait pour les mes douces et paisibles. Tout 
coup, il voit la campagne et ses vgtaux couverts de tourbillons de
poussire; il entend des cris et des bruits d'armes. Il court aux lieux
d'o ils partent: c'tait un choc, c'tait un combat entre une forte
reconnaissance franaise et trois escadrons autrichiens. Sans armes,
n'ayant qu'une cravache  la main, Desaix se jette au milieu de la
mle: il est renvers et fait prisonnier. On le dgage, il recommence 
combattre, et rentre dans Landau avec la reconnaissance victorieuse et
un prisonnier qu'il a fait lui-mme[73].

Devant Strasbourg, ses troupes, attaques par un ennemi trs-suprieur
en nombre, plient et se retirent. Il se jette au-devant d'elles.

--Gnral, lui crie-t-on, n'avez-vous pas ordonn la retraite?

--Oui, rpond Desaix, mais c'est celle de l'ennemi.

 ce cri d'une me courageuse, et qui mnageait avec tant de dlicatesse
la fiert des soldats, ceux-ci, comme dans une manoeuvre d'exercice, se
retournent, fondent sur un ennemi qui se croyait dj vainqueur et ne
lui laissent pas mme la ressource de la fuite.

Je battrai l'ennemi tant que je serai aim de mes soldats, disait
Desaix, et il en tait ador.

Au passage du Rhin, en l'an V, l'un des premiers il touche la rive
droite du fleuve; et au moment o, avec un petit nombre de soldats, il
arrte, dsarme ou renverse les bataillons autrichiens, un coup de
fusil, qu'il a vu ajuster sur lui, lui perce la cuisse et le blesse
grivement. Cette gnrosit, qui ne l'abandonne jamais et qui semble le
dominer davantage au milieu des scnes de carnage, lui donne la force
d'aller jusqu'au soldat autrichien qui a tir le coup et de le dclarer
son prisonnier pour lui sauver la vie: ce n'est qu'alors qu'il fait
connatre sa blessure.

Bayard, assurment, ou quelque autre hros chrtien, n'aurait pas fait
mieux.

Dans le livre assez rcent de M. Martha-Becker, neveu de Desaix[74],
nous trouvons  glaner bien plus encore que dans l'opuscule de Garat.
Quoique appartenant par sa naissance  l'aristocratie, Desaix, dans son
patriotisme intelligent, jugea que c'tait pour lui un devoir de ne pas
quitter son rgiment, le 46e de ligne, rest, grce au corps d'officiers
et au bon esprit des soldats, pur de tout excs. Mais, pour tenir 
cette rsolution, il lui fallut une certaine force d'me, car son frre
et plusieurs membres de sa famille se trouvaient dans l'arme de Cond,
et sa mre elle-mme, pour laquelle sa vnration tait profonde,
s'tonnait qu'il ne les et point imits. Lors d'un cong qu'il vint
passer prs d'elle, au chteau de Veygoux, ils eurent  ce sujet une
explication:

--J'avais cru, dit Mme de Veygoux  son fils, que vous auriez suivi
vos frres?

--Maman, rpondit-il, pouvais-je me sparer de mon rgiment quand tous
les officiers y sont demeurs?

--Votre refus d'migrer vous portera malheur et fera rejaillir une honte
ternelle sur notre famille. Il ne vous reste plus qu' venir garder nos
troupeaux pendant que vos frres combattront pour la dfense du trne.

L'amertume de ce langage, si pnible pour Desaix dans la bouche de sa
mre, avait branl sa conviction, qui tait celle du bon sens,
lorsqu'une lettre de son frre, tombe d'aventure entre ses mains, en
lui montrant sous leur vrai jour la situation faite aux migrs dits
retardataires, raffermit ses rsolutions.  la menace faite par une
parente de l'envoi d'une quenouille, prsent dont on qualifiait les
gentilshommes rests en France, il rpondit: Je n'migrerai  aucun
prix, _je ne veux pas servir contre mon pays_; je veux demeurer et
avancer dans l'arme; non, jamais je ne serai migr.

Mais, d'ailleurs, il ne dissimulait pas son aversion et son dgot pour
les violences rvolutionnaires, et, aprs la triste journe du 10 aot,
blme hautement et courageusement par le gnral Victor de Broglie,
dont il tait aide de camp, Desaix applaudit  la protestation de
celui-ci et le suivit quelque temps dans la retraite. Revenu  l'arme
du Rhin o, dans une seule anne (1793), par la dsastreuse influence
des commissaires, se succdrent neuf gnraux en chef, Desaix, quoique
dans un poste secondaire, par son infatigable activit, son dvouement
pour le soldat, comme son intrpidit, tait devenu l'me des combats
et des combinaisons militaires. Au mois d'aot, il fut promu, sur le
champ de bataille mme, par les reprsentants, au grade de gnral de
brigade, et le 21 octobre, il tait nomm gnral de division. Desaix
comptait vingt-cinq ans  peine. C'est alors qu'il crit  sa soeur,
reste prs de Mme de Veygoux, une lettre admirable qu'on voudrait
pouvoir citer tout entire, mais dont nous dtacherons au moins quelques
passages:

... Je sais combien vous m'tes attaches, et combien vous dsirez
qu'il ne m'arrive pas de malheurs. Je t'assure que vous avez bien tort
de vous tourmenter si fort; je vais toujours trs-bien; ma sant est
bonne; ma blessure est entirement gurie; je n'en attends plus que
quelques autres, pourvu qu'elles soient glorieuses et utiles  mon pays.
Que j'aurai de plaisir, chre petite soeur,  te prsenter mes cicatrices
glorieuses! Quand la guerre terrible et effroyable qui ravage et
dvaste, qui spare les amis, sera enfin termine, simple, ignor,
paisible, content d'avoir contribu  rtablir la paix et  repousser
les cruels ennemis, les barbares trangers qui veulent nous faire la
loi, je viendrai prs de toi et nous ne nous sparerons plus; nous
adoucirons la vieillesse de la bonne maman, nous chercherons  la rendre
heureuse...

Je ne crois pas avoir le plaisir de t'embrasser, cette anne encore;
l'hiver approche et la campagne ne finit pas; elle est bien dure. Plains
nos malheureux volontaires couchs  terre, dans la boue jusqu'aux
genoux et fatigus d'un service pnible et continuel. Plains-moi aussi,
chre soeur, je suis lev  un grade difficile et pnible, que je n'ai
accept qu'avec le plus grand regret. Je suis gnral de division et
commande l'avant-garde; c'est bien de l'ouvrage pour ton frre que tu
sais jeune et pas trs-expriment..... J'espre que la fortune
m'aidera, qu'elle me sourira. Si la victoire me couronnait, j'en
dposerais les couronnes entre les mains de maman, comme autrefois je
lui donnais celles de lierre que mritait mon assiduit au collge. Je
lui suis bien attach  cette bonne mre; je l'aime au del de ce qu'on
peut dire. Que je voudrais la savoir contente et heureuse!

Je suis bien dsol de voir, au milieu de mes richesses, avec les beaux
appartements qu'on m'a donns, que je ne puisse pas runir une somme un
peu considrable pour l'aider; elle ne m'a pas encore dit qu'elle en et
besoin; je crains qu'elle ne me le cache. Tu sais bien que tu as
toujours t la confidente de mon coeur, que je n'ai jamais rien eu de
cach pour toi. Eh bien! dis-moi, avez-vous besoin de quelque chose?
Parle vite, je serai trop heureux de me priver pour vous offrir tout ce
que je possde.

Se peut-il un plus noble coeur, un plus tendre fils, un meilleur frre?

Grce au patriotisme des officiers et des soldats, la campagne de 1793,
dont les dbuts n'avaient pas t heureux, se termina par des victoires.
Desaix, plus que personne avait contribu  ce rsultat. Eh bien!  ce
moment-l mme, par suite d'une dnonciation signe de quelques
misrables et partie de l'Auvergne, sa vie fut en pril et il faillit
avoir le sort de Custine, son ancien gnral. Dj, par suite de cette
dnonciation calomnieuse, pesait sur lui la menace d'une arrestation,
quand eut lieu la prise d'Haguenau, dont les habitants, aussi bien que
ceux des cantons environnants, se sachant assimils par la prtendue
justice rvolutionnaire aux migrs, cherchrent, au nombre de plus de
cinquante mille, leur salut dans la fuite. Desaix recueillit une foule
de ces malheureux dans sa division, refusa de les livrer et favorisa
leur vasion. Nouvelle dnonciation contre lui. Alors la fureur des
rvolutionnaires ne connut plus de bornes; malgr les efforts de
Pichegru, et mme de Saint-Just, l'ordre d'arrter Desaix est donn et
les commissaires de la Convention se prsentent pour l'excuter.

Mais soudain un gnreux mouvement d'indignation soulve la division
tout entire. Les soldats enlvent le gnral, et, le plaant au milieu
des rangs, lui font un rempart de leurs corps en disant aux
commissaires: Il ne fallait pas faire la guerre si vous ne vouliez pas
nous laisser le gnral qui nous a toujours mens  la victoire! Devant
cette nergique manifestation, les commissaires durent se retirer, et le
gnral fut sauv. Mais peu de temps aprs, Desaix avait  trembler pour
sa mre et sa soeur, incarcres  Riom comme parentes d'migrs.
Non-seulement il sollicite sans relche en leur faveur, mais il pourvoit
 leurs moindres besoins, en envoyant de l'argent au gelier pour le
sucre et le caf. Puis il s'efforce de soutenir ou relever le courage
des prisonnires. Console-toi, ma bonne et chre soeur, de ta dtention
malheureuse! moi-mme passionn pour la libert, passionn pour les
combats, je me suis attendu  tre priv du plaisir de jouir de tous
deux. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois cependant que Desaix
obtint la mise en libert des captives qui rentrrent dans le domaine de
Veygoux dont le squestre avait t en partie lev.

Aprs la campagne de 1795, par suite du manque de vivres, si pnible
pour l'arme, qui fit preuve d'une rsignation hroque et d'un
admirable esprit de discipline, Desaix eut la satisfaction de signer une
trve ncessaire  nos braves soldats, heureux de pouvoir se refaire
dans les cantonnements de l'Alsace et de la Lorraine. Telle tait
l'affection des troupes pour le jeune gnral, que le reprsentant
Rivaut crivait  cette poque au Directoire: Ce sont toujours les
chevaux qui nous manquent. Je vous l'ai dit, si Desaix, qui a habitu
les troupes  le voir partout, avait des chevaux assez pour toujours
aller, les troupes iraient avec lui au diable.

Pichegru ayant quitt l'arme, Desaix fut charg par intrim du
commandement en chef. Mais la responsabilit qui pesait sur lui
l'inquitait; il fut heureux que Moreau vnt pour l'allger de ce lourd
fardeau, et il reprit avec empressement sa place au second rang. Moreau
eut grandement  s'applaudir de son concours dans cette rude campagne,
qui commena par le passage du Rhin dans les circonstances les plus
difficiles, une marche audacieuse sur Vienne, et se termina par une
retraite force et cependant des plus glorieuses pour le gnral en
chef.

Aprs l'armistice de Loben, Desaix, qui s'tait pris d'une admiration
enthousiaste pour le gnral en chef de l'arme d'Italie, demanda et
obtint une mission qui lui permt d'aller lui rendre visite  Milan. Ils
se voyaient pour la premire fois, mais tous deux, faits pour se
comprendre et s'apprcier, ils se serrrent la main comme de vieux
frres d'armes, et au bout de quelques jours, arrivs  cette intimit
d'o rsulte la pleine confiance, ils n'avaient plus de secrets l'un
pour l'autre. Bonaparte confia  son ami le projet de l'expdition
d'gypte, et Desaix ne doutait pas du succs. Lorsqu'aprs la signature
du trait de Campo-Formio, le Directoire eut nomm Bonaparte gnral en
chef de l'arme rassemble sur les ctes de l'Ocan, qui prenait le nom
d'arme d'Angleterre, en chargeant provisoirement Desaix de la
commander, celui-ci rpondit, heureux de voir son nom associ  celui du
vainqueur d'Italie:

Il n'est rien que je craigne d'entreprendre sous ses ordres.

Un mot encore, avant de continuer, sur le voyage de Desaix en Italie. Ce
voyage, il l'avait fait avec un tel bonheur, qu'il en rdigea une espce
de journal crit au courant de la plume, et refltant ses impressions au
jour le jour. En voici quelques-unes. Aprs une visite  la cathdrale
de Milan, il pntre dans plusieurs couvents, et ses paroles sont
grandement  noter pour l'poque:

Pouvais-je ne pas prendre les moines et les bons abbs pour des hommes
du ciel descendus chez les hommes corrompus?

Dans le cimetire,  la vue des tombeaux fastueux des nobles, il
s'crie: Ils ont beau faire, ils ont beau se sparer des autres; aprs
leur mort, ils n'en sont pas moins oublis et confondus.

Desaix a le got et l'intelligence des oeuvres d'art, et les muses comme
les galeries particulires n'ont pas de visiteur plus enthousiaste.
Aprs avoir admir les _Titans_ de Jules Romain, il s'crie: On
passerait sa vie  voir les dtails, les Titans renverss, crass sous
les montagnes, et exprimant la rage, le dsespoir, le repentir, le
pardon et la douleur.

Devant le buste de l'amiral vnitien Angelo Emo, il dit comme par un
soudain pressentiment: Il mourut aprs son expdition de Tunis,  la
fleur de l'ge, n'ayant pas encore pu faire assez pour tre immortalis
et avoir la couronne de lauriers.

Au moment de s'embarquer pour l'gypte, il s'cria: Oui, j'en conviens,
c'est l'ambition qui me pousse. Elle est noble cette ambition, celle de
s'exposer au plus grand des dangers, et risquer la gloire acquise pour
en acqurir de nouvelle. On a toujours assez de richesses, on n'a jamais
assez de clbrit. Et il termine en disant: qu'il aspire _non  la
gloire des dvastateurs, mais  celle de bienfaiteur des peuples_.


II

On sait le rle glorieux de Desaix pendant la campagne d'gypte, et
qu'aprs avoir conquis le Sad septentrional (gypte moyenne) et la
Thbade (haute gypte) (1798-1799), il y fit bnir son administration
tutlaire par les populations indignes qui, d'une voix unanime, lui
dcernrent le beau surnom de _Sultan juste_. Dans l'admiration de la
bravoure des soldats comme de leur exacte discipline, des scheiks lui
disaient: Sultan, tu ne devrais pas donner de pain  tes soldats, ils
mritent d'tre nourris avec du sucre.

On ne s'tonne pas aussi de voir le gnral en chef crire  son
illustre lieutenant: Croyez que rien n'gale l'estime que j'ai pour
vous, si ce n'est l'amiti que je vous porte.

Lorsqu' la suite des nouvelles venues d'Europe, Bonaparte eut rsolu de
quitter l'gypte, il hsita sur le choix du gnral  qui il confierait
le commandement de l'arme d'Orient. S'il et consult celle-ci, nul
doute qu'elle aurait dsign Desaix, le plus capable de tous, comme
Napolon l'crivait  Sainte-Hlne, mais en ajoutant: Il tait plus
utile en France. Et Klber lui fut prfr. En mme temps Desaix, par
une lettre crite la veille du dpart, tait invit  s'embarquer pour
l'Europe dans le courant de novembre.

Ce ne fut pourtant qu'au mois de janvier (1800) qu'il put effectuer son
dpart et prendre passage sur un vaisseau neutre, muni en outre d'un
sauf-conduit sign par Sidney Smith, en consquence de la convention
d'El-Arish. Malgr ces garanties formelles, dans les eaux de la Sicile,
le _Saint-Antoine de Padoue_, sur lequel se trouvait Desaix avec ses
deux aides de camp, ayant t rencontr par la corvette anglaise la
_Dorothe_, les Franais furent retenus prisonniers par les ordres de
lord Keith, amiral de la flotte britannique. Lord Keith, par le dsir de
rabaisser la France dans la personne de ses plus braves soldats, fit
offrir au patron du _Saint-Antoine de Padoue_ mille guines s'il voulait
dclarer que les marchandises confisques sur le btiment appartenaient
aux passagers. L'honnte marin se refusa nergiquement  ce mensonge,
dont la proposition fit dire  Desaix:

Monsieur l'amiral, prenez le navire, prenez nos bagages, nous tenons
peu  l'intrt, mais laissez-nous l'honneur.

Enfin, par l'ordre du gouvernement anglais, qui se refusa  sanctionner
une telle iniquit, les prisonniers furent rendus  la libert, et peu
de jours aprs, ils dbarquaient  Toulon. Pendant son sjour forc au
lazaret, Desaix trompa son ennui par une correspondance trs-active. Il
adressa d'abord  son ancien gnral en chef, devenu le premier Consul,
une dpche dans laquelle on lit: Je sais que vous voulez porter la
France  son plus haut point de gloire, et cela en rendant tout le monde
heureux. Peut-on faire mieux? Oui, mon gnral, je dsire vivement faire
la guerre, mais de prfrence aux Anglais... Quelque grade que vous me
donniez, je serai content; vous savez que je ne tiens pas  avoir les
premiers commandements... que je ne les dsire pas; je serai avec le
mme plaisir volontaire ou gnral. Je dsire bien connatre ma
situation de suite afin de ne pas perdre un instant pour entrer en
campagne. _Un jour qui n'est pas bien employ est un jour perdu._

 sa mre,  sa soeur, il crit des lettres pleines de la plus touchante
effusion et dans lesquelles son coeur s'panche avec bonheur. Dans une
lettre  un ami nous trouvons ces lignes: J'ai vu bien des pays,
l'gypte, la Syrie, la Grce, la Sicile, Rome. Que de monuments, que de
ruines! J'ai achet ce plaisir par des peines excessives, des fatigues
prodigieuses, des inquitudes sans nombre, mais j'ai revu la patrie et
tout s'est effac.

Enfin les portes du lazaret sont ouvertes. Desaix ne perd pas un instant
pour rejoindre, en Italie, le premier Consul, et le 11 juin, dit M.
Thiers, on vit arriver au quartier gnral de Stradella, un des gnraux
les plus distingus de l'poque, Desaix, qui galait peut-tre Moreau,
Massna, Klber, Lannes, en talents militaires, mais qui, par les rares
perfections de son caractre, les effaait tous.

Bonaparte serra Desaix dans ses bras  plusieurs reprises, et se plut 
le montrer  cheval  ses cts, _comme un gage assur de la victoire_;
il ne se trompait pas. Mais cette victoire, Desaix devait la payer de
son sang. On sait toutes les vicissitudes de cette trange bataille de
Marengo, o Mlas, qui se croyait victorieux, fut le vaincu. Un moment
cependant, dans l'arme franaise, on crut tout perdu. Les gnraux,
forms en cercle autour du premier Consul, le pressent d'ordonner la
retraite. Bonaparte s'y refuse en demandant l'avis de Desaix. Celui-ci
tire sa montre et dit au gnral en chef: Oui, la bataille est perdue;
mais il n'est que trois heures, nous avons encore le temps d'en gagner
une autre.

 l'instant, l'offensive est reprise  la voix de Bonaparte, qui
parcourt le front des rgiments en disant aux soldats: C'est avoir fait
trop de pas en arrire; le moment est venu de faire un pas dcisif en
avant. Soldats, souvenez-vous que notre habitude est de coucher sur le
champ de bataille.

Sur toute la ligne, la fusillade et la canonnade recommencent. Une
charge, surtout, excute par Desaix, dcida la victoire. Mais, au
moment mme o les cavaliers arrivaient sur l'ennemi comme une furieuse
avalanche, on vit Desaix chanceler sur son cheval et tomber sans avoir
pu profrer une parole, au dire du dernier biographe. Le soir, comme les
officiers flicitaient Bonaparte de cette belle journe, il rpondit:
Oui, bien belle, si ce soir j'avais pu embrasser Desaix sur le champ de
bataille. J'allais le faire ministre, je l'aurais fait prince si j'avais
pu.

Savary, depuis duc de Rovigo, l'un des aides de camp de Desaix, nous dit
dans le premier volume de ses Mmoires:

Le colonel du 9e lger m'apprit qu'il n'existait plus. Je n'tais pas 
cent pas du lieu o je l'avais laiss, j'y courus et le trouvai par
terre, au milieu des morts dj dpouills, et dpouill entirement
lui-mme. Malgr l'obscurit, je le reconnus  sa volumineuse chevelure,
de laquelle on n'avait pas encore t le ruban qui la liait.

Je lui tais trop attach depuis longtemps, pour le laisser l, o on
l'aurait enterr, sans distinction, avec les cadavres qui gisaient 
ct de lui. Je pris  l'quipage d'un cheval, mort  quelques pas de
l, un manteau qui tait encore  la selle du cheval; j'enveloppai le
corps du gnral Desaix dedans, et un hussard, gar sur le champ de
bataille, vint m'aider  remplir ce triste devoir auprs du gnral. Il
consentit  le charger sur son cheval et  conduire celui-ci par la
bride jusqu' Garofolh, pendant que j'irais apprendre ce malheur au
premier Consul... Il m'approuva et ordonna de faire porter le corps 
Milan pour qu'il y ft embaum[75].

Il n'est pas besoin de dire quelle fut la douleur de la mre et de la
soeur de Desaix. Le premier Consul, en tmoignant par une lettre  la
premire de sa profonde sympathie, lui fit remettre le premier quartier
d'une pension qui lui tait accorde au nom de la patrie reconnaissante.
La seconde fut marie par lui au gnral Becker, officier trs-estim.

Des honneurs singuliers furent rendus  Desaix, dont la tombe se voit au
sommet du grand Saint-Bernard.

En posant la premire pierre du quai qui devait porter ce nom illustre,
Lucien Bonaparte pronona ces paroles: Puisse ce quai avoir une dure
aussi longue que la mmoire de Desaix!

Un monument  la gloire du hros et surmont de son buste orne la place
du Chtelet.

Voici, d'aprs Martha Becker, l'pitaphe qui fut faite  Strasbourg pour
Desaix: _Hic jacet hostium terror et admiratio, Patri amor et
luctus._

[73] _loge de Klber et Desaix_, par Garat (1er vendmiaire, an
IX).--1800. In-8.

[74] _Le gnral Desaix_, 1 vol. in-8.

[75] Savary: _Mmoires_.




MATHIEU DE DOMBASLE

I


  L'agriculture produit le bon sens, et un bon
sens d'une nature excellente.

                    JOUBERT.


Un homme qui n'est pas moins illustre qu'Olivier de Serres et auquel
notre patrie ne doit pas moins de reconnaissance pour les services
immenses qu'il a rendus  l'agriculture, c'est notre contemporain,
Mathieu de Dombasle. Nous regrettions pour le premier l'absence de
documents qui permissent d'crire avec dtails sa biographie; et le mme
regret nous pourrions l'exprimer  propos de Mathieu de Dombasle dont la
vie s'est coule presque sous nos yeux. Cette vie pourtant offre un
intrt srieux, quoique peu accidente, peu remplie d'vnements dans
sa plus importante priode, tout entire absorbe par un travail dont
l'austre rgularit avait quelque chose de monastique.

L'ordre parfait que M. de Dombasle avait su tablir dans la rpartition
de son temps, le pouvoir sans bornes qu'il exerait sur lui-mme et la
rigoureuse attention qu'il mettait  viter toute cause de distraction
lui permettaient de suffire  tout. Pendant un sjour de vingt ans
qu'il passa  Roville, crivait M. Jules Rieffel, un de ses lves,
directeur de l'institut de Grand-Jouan, il ne fit peut-tre pas vingt
absences, et, chose admirable, durant cette longue priode, sa vie fut
rgle, au point de vue du travail, comme on voit les heures distribues
pour la prire dans une communaut de religieux. Cette prsence
continuelle, cette rgularit qu'il avait su s'imposer  lui-mme, avant
de l'exiger des autres, ne furent pas certainement la moindre cause de
ses succs et l'exemple le moins salutaire qu'il donna aux lves dont
la France est aujourd'hui redevable  l'cole de Roville.

C'est ainsi que Mathieu de Dombasle, tout en veillant avec tant de
sollicitude aux moindres dtails de son exploitation devenue la premire
ferme modle, en mme temps, qu'il initiait ses nombreux lves  la
science agronomique, plus pratique encore que thorique, pouvait suffire
aux exigences de son immense correspondance. Aprs sa mort, on trouva
_vingt-et-un_ cartons remplis des lettres adresses de tous les points
de la France  Mathieu de Dombasle par des agriculteurs heureux de
compter au nombre de ses disciples; _quarante-et-un_ cahiers, chacun
d'au moins 150 pages, renfermaient la copie des rponses  ces lettres
comme  celles de tant d'illustres trangers avec lesquels le fermier de
Roville tait en relations habituelles: Sir John Sinclair, le clbre
fondateur du bureau d'agriculture de Londres; Thar, si cher  la
Prusse, ou plutt  l'Allemagne, et dont les travaux se lirent si
intimement en France aux premiers progrs de l'cole moderne; le
vnrable de Fellenberg, le baron de Woght et vingt autres.

Mais comment Mathieu de Dombasle avait-il t amen  s'occuper
exclusivement d'agriculture? Peut-tre avant de parler de Roville, il
et t utile de donner  ce sujet quelques dtails puiss surtout dans
l'excellente _Notice biographique_, de M. Leclerc-Thouin, lue  la
sance publique de la Socit royale et centrale d'Agriculture, du 14
avril 1844 et publie dans le recueil de la dite Socit[76].

Ce document, trs-complet pour ce qui a trait aux travaux de
l'agriculteur, nous donne moins de dtails sur l'homme, dont la vie,
dans sa plus grande partie, s'coula, comme nous l'avons dit, paisible
et uniforme, et sauf au dbut ne connut gure les pripties
dramatiques.

Christophe Joseph Alexandre Mathieu de Dombasle naquit  Nancy, le 26
fvrier 1777. Sa famille, anoblie par le duc Lopold, tait une des plus
honorables de l'ancienne Lorraine. Aprs avoir fait ses premires tudes
sous les yeux de ses parents, il entra, vers l'ge de douze ans, au
collge de Saint-Symphorien, de Metz, dirig par les bndictins. Ces
matres, zls non moins qu'intelligents, constatrent chez leur lve,
avec des habitudes singulires de mditation et de rflexion, une ardeur
pour le travail qu'il aurait fallu presque contenir. Aussi les progrs
de l'adolescent furent rapides et donnaient les plus grandes esprances
lorsque par malheur la Rvolution, en chassant les moines de leurs
couvents et fermant tous les tablissements d'instruction publique, vint
arracher le jeune Dombasle  ses tudes. Revenu dans la maison
paternelle, et livr  peu prs  lui-mme, il partageait son temps
entre la culture des beaux-arts, musique, dessin, gravure, et la chasse
qu'il aimait de passion. Nanmoins un matin il quitta gnreusement tout
cela lorsque pour la patrie sonna l'heure des grands prils et que
l'tranger envahit la France. Quoiqu'il n'et pas eu beaucoup  se louer
de la Rvolution qui lui avait enlev le titre de grand matre des eaux
et forts, hrditaire dans sa famille, le jeune Dombasle n'hsita pas 
s'enrler comme volontaire et combattit, pendant plusieurs mois en cette
qualit, sous les drapeaux de la Rpublique. Mais une affection nerveuse
dont il fut atteint sans doute  la suite de ses fatigues, et que la
petite vrole vint cruellement compliquer, mit sa vie en pril. Lorsque
enfin, convalescent, il put quitter l'hpital, son tat de sant tait
tel que les mdecins jugrent qu'il lui fallait, pour longtemps ou mme
pour toujours, renoncer au rude mtier du soldat et lui dlivrrent son
cong.

Cette double circonstance, dit M. Leclerc-Thouin, dcida du reste de sa
vie, car ce fut alors que s'accrurent chez lui les gots d'application
studieuse et que les facults intellectuelles prirent, aux dpens de
l'agilit et de la force du corps, un dveloppement nouveau. Aux tudes
littraires, il joignit celles des sciences... La chimie avait surtout
appel son attention... Aprs avoir abandonn quelques spculations
commerciales peu en harmonie avec ses gots, il lui dut de pouvoir
s'adonner srieusement  la fabrication du sucre de betterave, et, 
cette occasion se livrer  la pratique de l'agriculture qui avait
toujours eu pour lui un vif attrait.

Mais au moment mme o, sa fabrique, de plus en plus prospre, il
commenait  recueillir le fruit de ses efforts, arrivrent les
vnements de 1814. L'invasion russe et la libre introduction des sucres
coloniaux, en faisant une concurrence crasante  ses produits, lui
enlevrent la majeure partie des capitaux considrables qu'il avait
verss dans ses usines. Mathieu de Dombasle se trouvait ruin, mais
ruin si compltement qu' la mort de son pre, il fut oblig
d'abandonner la portion de bien qui lui revenait  ses frres et soeurs,
tout en restant dbiteur envers eux d'une somme assez forte qu'il ne put
acquitter que longtemps aprs.


II

Loin de perdre courage cependant, il envisagea froidement le dsastre
dans toute son tendue et confiant dans les ressources qu'il sentait en
lui-mme et surtout dans les rsultats d'un travail intelligent et
persvrant, il n'hsita pas, quoique dj plus jeune (il avait alors
trente-huit ans)  recommencer une nouvelle carrire; son penchant comme
le bonheur des circonstances le poussrent, cette fois, exclusivement
vers l'agriculture. Un de ses voisins, M. Bertier, riche propritaire,
avait depuis longtemps le dsir de transformer sa terre de Roville en
cole d'agriculture, genre d'tablissement qui manquait en France
quoique des fermes ouvertes  l'instruction publique existassent dj
dans presque toutes les contres de l'Europe. M. Bertier sut apprcier
Dombasle  sa valeur, et en homme clair, en vritable ami de
l'agriculture, il proposa un bail  long terme, conu sur les bases les
plus larges, et qui, tout en assurant l'amlioration foncire,
garantissait au fermier un intrt convenable de ses avances et une
juste rmunration de ses travaux. Il fournissait de plus pour
l'exploitation une part importante du capital complt par d'autres
actionnaires qui, runis en assemble gnrale, le 1er septembre,
arrtrent la nouvelle destination de Roville et nommrent directeur
Mathieu de Dombasle. Celui-ci vint trois mois aprs, le 4 dcembre,
s'installer  la ferme, et il travailla ds lors sans relche  lui
acqurir cette clbrit europenne qui a tant contribu, pendant vingt
ans,  appeler l'attention publique sur l'agriculture et  propager ses
progrs.

La ferme de Roville comptait environ 200 hectares. Malgr la mdiocrit
du sol, le nouveau fermier sut, au bout de peu d'annes, en obtenir
d'admirables rcoltes, en crales, mas, pommes de terre, betteraves,
carottes; Mathieu Dombasle en outre amliora la fabrication des
instruments aratoires, inventa une charrue qui porte son nom, et livra
un grand nombre de ces instruments perfectionns  l'agriculture. Mais
ce qui surtout fit de Roville un tablissement important c'est qu'il
devint une excellente cole d'agriculture o des jeunes gens, envoys
par leurs parents ou par les conseils gnraux, se mettaient rapidement
en tat de diriger eux-mmes une grande exploitation, grce  l'habile
enseignement du matre.

La pratique du chef d'exploitation, disait souvent Mathieu de
Dombasle, est tout intellectuelle quoiqu'elle ait pour objet la
direction des oprations manuelles. Connatre et prvenir l'effet de ces
oprations, les combiner entre elles et les modifier selon les
circonstances, voil en quoi elle consiste vritablement et voil
pourquoi il s'efforait de placer les jeunes gens en contact aussi
immdiat que possible avec toutes les oprations agricoles, de leur
faire suivre en un mot un vritable cours de clinique agricole[77].

Sans nier, et bien au contraire l'utilit de l'instruction puise dans
les livres, Mathieu de Dombasle la dclarait, seule, tout  fait
insuffisante. Il comparait avec raison le cultivateur riche seulement en
connaissances puises dans de bons ouvrages  l'homme qui aurait suivi
d'excellentes tudes mdicales dans les cours publics, mais qui n'aurait
jamais fait sur le corps humain l'application de ces tudes, et il
montrait l'embarras de l'un et de l'autre lorsque, pour la premire
fois, ils se trouvaient prs du lit d'un malade et devant un champ 
cultiver.

En 1831, le roi Louis-Philippe, proccup de popularit, fit une visite
 la ferme de Roville, et tmoigna vivement de sa satisfaction au
directeur. Dans la mme anne, l'illustre agronome fut nomm membre de
la Lgion-d'Honneur, en mme temps que le ministre allouait  Roville
une assez forte subvention annuelle pour la cration de dix bourses de
300 francs chacune, et pour le traitement des professeurs. De ceux-ci
Mathieu de Dombasle, pas n'est besoin de le dire, tait le premier
quoique son enseignement, essentiellement pratique, n'empruntt rien 
la forme oratoire.

Cet homme d'une activit, d'une nettet d'esprit si remarquables, cet
homme dou d'une si grande nergie pour le travail, tait d'une faible
constitution et d'une sant dbile. Habituellement silencieux, parfois
presque taciturne, il conserva jusqu' ses dernires annes, en prsence
d'un certain nombre d'auditeurs, une timidit dont il avouait que son
amour-propre eut plus d'une fois  souffrir, et qui le tourmentait
encore  Roville au milieu de ses lves. Ce n'est que dans l'isolement
du cabinet qu'il retrouvait toute la libert de sa pense. L, le
travail lui devenait si facile, qu'il avait ds longtemps perdu
l'habitude d'crire. Il dictait sans que presque jamais une rature vnt
modifier le premier jet de sa phrase ou interrompre le facile
enchanement de ses ides[78].

Aussi le nombre de ses crits est considrable. En outre des _Annales de
Roville_, publication priodique qui compte 9 volumes in-8--1824--1837,
il a fait paratre un grand nombre de brochures sur les questions 
l'ordre du jour: _De la production des chevaux en France; Faits et
observations sur la fabrication du sucre de betterave_; etc., etc. Le
_Calendrier du Bon Cultivateur_, paru en 1821, eut du vivant de l'auteur
sept ditions.

 l'expiration de son bail, Mathieu de Dombasle, heureux de la
trs-modeste aisance qu'il avait su reconqurir (sa fortune ne s'levait
pas  plus de 110,000 francs), vint s'tablir  Nancy, sa ville natale,
o il comptait de nombreux amis. Dsormais, dit M. Leclerc-Thouin, il
allait pouvoir s'occuper tout  loisir de la rdaction de son _Trait
gnral d'Agriculture_, depuis longtemps dj l'objet de ses mditations
et de ses veilles, lorsque tout  coup la nouvelle de sa mort se
rpandit au milieu de la stupeur gnrale. Le 19 dcembre 1843, il fut
atteint d'une toux en apparence catharrale; jusqu'au samedi 23, bien
qu'il prt quelques mdicaments, il n'interrompit en rien ses
occupations ordinaires; mais pendant la nuit, il tomba dans un tat de
faiblesse qui ne lui permit plus de se livrer  aucun travail d'esprit.
Le mercredi 27,  midi, ses facults intellectuelles et morales
s'obscurcirent, et avant trois heures il succomba aux suites d'une
affection de coeur qui amena, sans agonie et sans souffrance, une mort
que personne n'avait pu juger sitt prochaine.

La ville toute entire fut dans le deuil. Une souscription s'ouvrit pour
lever  l'illustre agronome une statue que l'on voit maintenant sur la
place dite de _Mathieu de Dombasle_. Cette statue est en bronze fondue
d'aprs un modle d  David d'Angers. Le clbre agronome est
reprsent tenant la plume d'une main, de l'autre, la liste de ses
principaux ouvrages.  ses pieds se trouve la charrue qui porte son nom.


III

Quelques mots encore sur Mathieu de Dombasle crivain. Son style facile
et courant, qui se proccupe moins de l'lgance que de la nettet, dit
bien ce qu'il veut dire et ne manque point d'agrment dans sa
simplicit qui le rend intelligible au lecteur le moins lettr. Ces
qualits recommandent le _Calendrier du Bon Cultivateur_, paru pour la
premire fois en 1821 et que Mathieu de Dombasle affectionnait
particulirement: C'tait sa premire publication agricole, dit
l'diteur de la huitime dition; puis il avait trop de foi dans le bon
sens des masses pour n'tre pas flatt et frapp en mme temps du succs
d'un livre qui, sans prneurs, sans aucun patronage, s'tait en moins de
vingt ans rpandu au nombre de plus de vingt mille exemplaires. _Le
Calendrier du Bon Cultivateur_ forme un gros volume in-12 de plus de 600
pages, rempli d'excellents conseils, d'instructions pratiques, disposes
avec mthode et dans l'ordre des saisons, ou mieux des douze mois de
l'anne. Le livre se termine par une sorte de rcit en plusieurs
chapitres, ayant pour titre: _La richesse du cultivateur_ ou _les
secrets de Jean Benoit_, et dont nous dtacherons quelques passages pour
faire connatre la manire de l'auteur. L'histoire de Benoit se lit avec
un vif intrt quoique ne rappelant en rien le roman ou la nouvelle,
tmoin la faon dont l'auteur raconte le mariage de son hros:

Benoit avait le projet de visiter l'Angleterre parce qu'il avait
entendu dire que plusieurs parties de ce royaume sont cultives avec une
grande perfection; mais ayant fait connaissance d'une fille qui tait en
service chez le mme matre que lui, il se dtermina  l'pouser. Cette
fille venait d'hriter d'un de ses oncles qui lui avait laiss une
maison et quelques terres, dans un village du pays de Hanovre. Ils
partirent ensemble pour aller cultiver leur petit bien..... Comme la
femme de Benoit tait forte et aussi laborieuse que lui presque, tout
cela fut labour  la bche et bin de leurs propres mains.

Voil qui est simple et primitif. Quoiqu'il en soit,  la fin de
l'anne, grce  la vente du lait et du beurre, des grains et des
fruits, il restait  l'ami Benoit un bnfice net de 800 francs. Il
aurait bien pu employer cet argent  acheter des terres, car il y en
avait alors  vendre  trs bon march et qui lui auraient bien convenu;
mais il s'en garda bien parce qu'il s'tait impos la loi de ne jamais
acheter de terres que lorsque celles qu'il avait seraient parfaitement
amendes, et lorsqu'il aurait du fumier en abondance pour en amender de
nouvelles; il savait bien qu'un jour (arpent) de terre bien amend en
vaut deux, et que les terres sans fumier ne paient pas les frais de
culture.

Benoit employa ses 800 francs  agrandir son table ce qui lui permit de
doubler le nombre de ses vaches et la quantit de ses produits. Bref, au
bout de quatre annes, il lui fallait une charrue et mme deux pour
labourer ses terres. Au bout de vingt annes, Benoit tait devenu
presque riche; mais, comme il arrive si souvent dans le monde, en mme
temps que la fortune le malheur venait frapper  sa porte.
Successivement il perdit sa femme et deux enfants dj grands, sa joie
et sa consolation. Accabl de tous ces malheurs, le pays o il les
avait prouvs lui devint insupportable; il se dtermina  vendre tout
ce qu'il avait et  revenir dans son pays natal, pour achever ses jours
dans la socit de quelques parents qu'il y avait laisss.

Il y a maintenant quatre ans que Benoit revenu en France, s'est fix 
R.....[79] o il est n; il y a achet une jolie petite maison et un
vaste jardin qu'il cultive lui-mme, car il lui serait impossible de
demeurer oisif. J'habite dans le voisinage de ce brave homme, et jamais
je n'prouve plus de plaisir que lorsque je m'entretiens avec lui.

On n'en doute pas d'aprs le portrait que l'auteur nous fait du digne
homme qu'il est difficile de ne pas croire peint d'aprs nature. Ne
serait-ce pas Mathieu de Dombasle qui s'est ainsi _pourtrait_ lui-mme 
son insu dans cette honnte homme si sympathique? Benoit a aujourd'hui
soixante-quatre ans; mais il jouit d'une sant parfaite qu'il doit  une
vie constamment laborieuse;  peine ses cheveux sont-ils gris et il
conserve une vivacit qui ferait croire qu'il n'a que vingt ans. C'est
un petit homme assez maigre, mais dont la physionomie est remarquable
par le feu du gnie qui tincelle dans ses yeux, et par un air de
franchise qui prvient en sa faveur aussitt qu'on le voit. Il a
conserv toute la simplicit du costume et des moeurs des cultivateurs du
pays qu'il a habit si longtemps; mais dans ses vtements, dans son
ameublement, dans toute son habitation, respire la propret la plus
soigne.

Il parle trs peu lorsqu'il se trouve avec des trangers; mais dans ses
entretiens avec les hommes qu'il voit habituellement, il devient trs
communicatif. On voit surtout qu'il prouve un vif plaisir  parler
d'agriculture: alors il parle beaucoup et longtemps. Cependant on ne se
lasse pas de l'entendre, parce qu'il sait beaucoup, qu'il ne parle que
de ce qu'il sait bien, et que toutes ses paroles portent le caractre de
ce bon sens naturel et de ce jugement exquis et sr qui ont dirig
toutes les actions de sa vie.

Aussi, que de progrs raliss dans tout le voisinage, au point de vue
agricole, par la seule influence de sa parole et de son exemple! Mais ce
n'est pas de ses conseils seulement qu'il est prodigue: Il donne
beaucoup  ses parents et mme  quelques trangers, mais c'est  la
condition qu'ils soient actifs, laborieux et probes; les paresseux et
les ngligents ne sont pas bien venus prs de lui: il dit souvent qu'il
ne peut mieux faire que d'imiter la Providence qui ne distribue ses dons
qu' ceux qui s'en rendent dignes par le travail.

    Aide-toi et le Ciel t'aidera.

Des malheurs survenus  un homme industrieux et rang, sont un titre
qui donne des droits certains  sa gnrosit. C'est ainsi qu'il a sauv
d'une ruine complte un pre de famille de son voisinage qui avait
prouv des pertes normes dans les invasions.... Benoit le connaissait
 peine, mais il a un tact sr pour juger les hommes; il n'hsita pas 
lui avancer une forte somme, et il n'a pas lieu de s'en repentir; car la
plus grande partie lui est dj rembourse, et l'tat prospre qu'ont
repris les affaires de l'homme qu'il a ainsi aid est un gage certain
pour ce qui lui reste d. Il s'est acquis un ami qui ne peut parler de
lui sans verser des larmes d'attendrissement.

J'ai rserv pour la fin un dernier trait qui achve le portrait: du
brave homme et qui prouve que Mathieu de Dombasle n'avait jamais oubli
les leons de ses anciens et vnrables matres. Benoit a habit trente
ans un pays o le culte catholique n'est pas exerc, et o il n'existe
pas de pasteur; cependant il n'a rien perdu de son attachement  la
religion, et par sa pit franche et douce, il est aujourd'hui le modle
du canton.

Faut-il s'tonner ensuite que l'ami Benoit ait conquis  l'auteur tant
de sympathies dont tmoignent les lettres en fort grand nombre qu'il
reut aprs la publication de son livre? Entre ces lettres dont beaucoup
expriment, avec une affectueuse reconnaissance et parfois une loquente
navet, les sentiments dont taient pntrs les signataires, je
n'aurais que l'embarras du choix. Je me bornerai  une seule citation,
tire d'une lettre date du 24 mai 1827 et curieuse autant que touchante
dans sa simplicit pleine de bonhomie:

J'ai lu avec beaucoup de plaisir les secrets de votre ami, J.-N.
Benoit. Je dsirerais bien l'avoir avec moi, pour quelque temps, dans
une proprit que j'exploite  un quart d'heure de cette ville, dans une
position des plus agrables, o nous ferions quelque chose de beau; le
terrain y est trs facile. Aimant l'agriculture autant que vous pouvez
l'aimer, ainsi que M. Benoit, je dsirerais beaucoup tre aid d'un
homme entendu tel que lui, je vous prie de lui en faire part et de me
dire ce qu'il en pense.

Pour qu'on pt s'y tromper ainsi certes l'ingnieuse fiction devait
s'inspirer beaucoup de la ralit? Mais quel bon sourire dut illuminer
la figure de Mathieu de Dombasle quand il lut cette pitre qui
tmoignait d'une confiance si ingnue et de cette nave crdulit?

[76] Anne 1844.

[77] Leclerc-Thouin.--_Notice._

[78] _Notice biographique_, par M. Thouin.

[79] Roville.




DUPUYTREN


Dupuytren (Guillaume), naquit  Pierre-Buffire, en Limousin, le 6
octobre 1777. Voici sur sa premire enfance des dtails assez curieux.
On raconte qu'une dame, passant en poste dans les rues de la petite
ville, avisa un jeune garon de l'ge d'environ trois ans dont la
gentille figure lui plut tout d'abord. Cette dame n'avait point
d'enfant, l'ide lui vint d'enlever celui-ci pour en faire son fils
adoptif; et en effet, le bambin sduit par les douces paroles de la
dame, peut-tre affriand par la vue de quelques bonbons ou gteaux,
monta dans la voiture qui aussitt s'loigna de toute la vitesse des
chevaux. Il fallut que le pre averti, pour ravoir son enfant,
poursuivt la dame jusqu' Tours.

On peut croire cependant que la tendresse du pre n'empchait point de
sa part une assez grande ngligence, puisque, bon nombre d'annes aprs,
nous retrouvons encore l'enfant courant seul les rues de la ville o sa
figure intelligente, son air dlibr et surtout la vivacit et
l'-propos de ses rparties frapprent un capitaine de cavalerie nomm
Keffer qui, d'aprs la lgende, le prit en croupe, l'amena  Paris, et
le plaa au collge de la Marche dont un sien frre tait principal. Des
biographes, dont le tmoignage parat plus vraisemblable, disent que le
capitaine, avant de se charger de l'ducation du bambin, demanda le
consentement des parents qui ne le firent pas attendre. Soit que son
protecteur ft mort, soit qu'il se le ft alin, le jeune Guillaume,
ses classes termines, revint  Pierre-Buffire, assez incertain sur sa
vocation quoiqu'il part incliner vers la carrire militaire, pourtant
sans grand enthousiasme. Mais son pre un jour coupa court  ses
hsitations en disant:

--Tu seras chirurgien.

Et, chose remarquable! comme si la dcision paternelle l'et soudain
clair pleinement sur sa vocation, Guillaume ne manifesta plus aucune
incertitude. De retour  Paris, il retrouva, au collge de la Marche, sa
chambre d'colier, commena et poursuivit ses tudes mdicales avec une
opinitre persvrance, s'aidant tout  la fois des livres et des leons
orales des professeurs en renom, Boyer pour l'anatomie, Vauquelin et
Bouillon-Lagrange pour la chimie. Constamment,  ce qu'on raconte, il
avait  la bouche cette parole: Que rien n'est tant  redouter pour un
homme que la mdiocrit.

Aussi, aiguillonn sans cesse par cette pense d'ambition qui,  cette
poque comme plus tard, fut trop, parat-il, son mobile, il travaillait
avec une ardeur fivreuse, et lors de la cration des coles de sant
(fvrier 1795), il put se prsenter pour l'une des six places de
prosecteurs mises au concours. Il ne vint qu'au quatrime rang; mais
c'tait beaucoup dj pour un adolescent qui comptait dix-huit ans 
peine. Nanmoins il s'indigna contre lui-mme, ne se pardonnant point de
n'avoir russi qu' demi; aussi nous le voyons redoubler d'efforts, et,
peu d'annes aprs (mars 1801), il tait nomm par un vote unanime chef
des travaux anatomiques.

Matre de cette position indpendante, dit le docteur Malgaigne, il ne
tarda pas  apporter dans le service des dissections une discipline et
une activit jusqu'alors inconnues. En quinze mois, il dposa, dans les
cabinets de l'cole, quarante pices anatomiques relatives  toutes les
parties des systmes artriel et veineux. Il poursuivait des recherches
d'anatomie normales sur les canaux diffrents, la rate, etc; il
multipliait les vivisections, etc. En mme temps, il professait un
cours d'anatomie non sans succs quoiqu'il ne pt se dissimuler qu'il
restait infrieur  Bichat et plus tard  Lannec pour la science
pathologique. Cette conviction sans doute contribua  le lancer dans une
autre direction. Bien que nomm chirurgien de seconde classe 
l'Htel-Dieu (1802), il s'tait jusqu'alors assez peu occup de
chirurgie lorsqu'il fut amen par les circonstances  se vouer presque
exclusivement  cette partie si importante de la science mdicale.
Devenu par le dpart de Giraud, chirurgien-adjoint, il gagna  juste
titre la confiance du chirurgien en chef Pelletan, qui se reposa sur lui
d'une partie importante du service et lui donna ainsi l'occasion de se
produire.

Sa position tait dj assez honorable pour qu'elle lui permt de faire
un mariage avantageux; il pousa Mlle de Sainte-Olive qui lui
apportait en dot au moins 80,000 francs. Mais il se brouillait en mme
temps avec Boyer dont il avait demand la fille, et qui ne lui
pardonnait pas une rupture nullement motive et aggrave par cette
circonstance fcheuse qu'elle avait eu lieu le jour mme fix pour la
signature du contrat.

En 1811, Dupuytren obtint, au concours et  l'unanimit des suffrages,
la chaire de mdecine opratoire vacante par la mort de Sabatier. En
1815, par la retraite un peu force de Pelletan, il se trouva chirurgien
en chef de l'Htel-Dieu, et il se promit bien de ne pas la partager. Le
service chirurgical comptait parfois jusqu' trois cents malades:
c'tait un travail d'Hercule qui allait peser sur lui seul, il s'y
dvoua sans rserve. Tous les jours lev rgulirement  cinq heures, il
accomplissait ses visites de 6  9 heures, faisait une leon d'une heure
 l'amphithtre, donnait ensuite des consultations aux malades du
dehors, et quittait rarement l'hpital avant onze heures; enfin, le
soir, il faisait une seconde visite de six  sept heures, et jusqu'en
1825,  peine y manqua-t-il un jour.

Ralli au gouvernement de la Restauration, il fut, lors de l'assassinat
du duc de Berry, l'un des premiers appel auprs du bless. Faut-il
croire  cette anecdote rapporte par quelques biographes et qui serait
une des causes, suivant eux, du peu de faveur dont Dupuytren jouit
auprs du roi Louis XVIII qui, comme on le sait, se piquait de
littrature. Lorsqu'il arriva prs du lit de son neveu, le roi dans la
crainte d'tre entendu du bless, dit en latin au chirurgien:
_Superest-ne spes aliqua salutis?_ Reste-t-il quelque chance de salut?

Dupuytren, soit qu'il ft proccup, soit qu'il et en effet oubli tout
 fait la langue de l'ancienne Rome, n'et pas l'air de comprendre et ce
fut Dubois qui se chargea de la rponse. Aussi, quoique Dupuytren et
t cr baron au mois d'aot, trois annes s'coulrent avant qu'il ft
nomm chirurgien consultant. J'ai peine  croire, d'ailleurs, que
Dupuytren, pour se concilier de hautes influences, se soit abaiss, lui
si peu dvot alors, jusqu' ce petit et honteux mange que lui prte un
biographe et qui n'et t que de la misrable hypocrisie.

Pendant une messe clbre  la chapelle du chteau de Saint-Cloud,
Dupuytren laissa tomber avec fracas, au moment de l'lvation, son
volumineux Livre-d'Heures garni d'pais fermoirs. Mme la duchesse
d'Angoulme dit en levant les yeux:

--Voici M. Dupuytren qui perd ses Heures!

--Mais qui ne perd pas son temps! murmura le duc de Maill.

Le mot est joli, mais ne parat point rellement avoir t prononc,
parce que l'occasion n'en fut point donne par Dupuytren, qui tmoigna
d'une faon dure, brutale mme, son indignation  la personne qui la
premire, d'aprs ce qu'il croyait, avait mis en circulation cette
petite calomnie. Appel par cette dame, la duchesse de ***, auprs du
lit de sa fille, gravement malade, il entra dans la chambre sans
paratre mme s'apercevoir de la prsence de la mre, sans rpondre
autrement que par un silence glacial  ses politesses empresses,
examina la malade, fit son ordonnance, et sortit comme il tait entr,
en n'ayant pas l'air de voir la matresse de la maison dont les regards,
plus encore que les paroles, trahissaient une si terrible anxit.

Charles X, aussitt aprs son avnement, parut empress de ddommager
Dupuytren des procds de son frre, et tout d'abord il le nomma son
premier chirurgien. Il usa galement de sa haute influence pour carter
les obstacles qui empchaient qu'il ne ft reu  l'Institut o la mort
de Percy laissait une place vacante. Dupuytren, pour qui les biographes
en gnral se montrent svres, prouva qu'il comprenait la
reconnaissance et de la faon la plus large; car, aprs la Rvolution de
1830, apprenant que le roi Charles X, dans l'exil, se trouvait  la
veille de manquer d'argent, il lui crivit spontanment:

Sire, grce en partie  vos bienfaits, je possde trois millions, je
vous en offre un, je destine le second  ma fille, et je rserve le
troisime pour mes vieux jours.

M. Richerand, dans la _Biographie universelle_, nie d'un ton assez aigre
ce trait si honorable pour son confrre: En remontant  la source de
cette anecdote, dit-il, on s'est bientt convaincu qu'elle n'avait aucun
fondement: c'tait une de ces rumeurs adroitement propages et qui
n'taient pas inutiles  sa renomme et  ses succs.

Pourtant dans sa _Notice_ publie ultrieurement[80], M. Malgaigne
maintient le fait en s'appuyant du tmoignage si considrable de M.
Cruveilhier: Dupuytren, dit-il, crivit une lettre ainsi rapporte par
M. Cruveilhier. Or, on ne voit point que celui-ci ait dmenti
l'affirmation. On ne saurait d'ailleurs suspecter Malgaigne de
partialit en faveur de Dupuytren, au contraire, car il dit de lui entre
autres choses: Pour raliser ces ides de suprmatie qu'il nourrissait
ds sa jeunesse, il sacrifia son repos, sa sant, quelquefois jusqu'
son orgueil. Toute supriorit naissante lui tait importune, et ses
lves les plus distingus taient ceux dont il prenait le plus
d'ombrage. Par ses jalousies, par ses noirceurs, il avait fini par
loigner tous ses amis, tous ses collgues; et comme nul ne se fiait
plus  lui, il en vint  son tour  se mfier de tous. Il vit partout
des ennemis et sous son toit domestique et dans la foule qui se pressait
 ses leons et dans les journaux qui les rptaient, et dans ceux qui
ne les rptaient pas; et n'ayant personne  qui confier ni ses joies ni
ses peines, il mena vraiment, au comble de la fortune et de la
prosprit, la vie la plus misrable.

Formidable exemple pour les ambitieux que celui de cet homme en
apparence si favoris de la fortune, riche  millions; ayant la gloire,
ayant la clbrit plus grande qu'il ne l'avait rve, et avec tout cela
malheureux, misrable, comme dit M. Malgaigne qui continue:

Fier et hautain, il aimait qu'on plit devant lui-mme jusqu' terre;
et cependant par un contraste trange, il rservait son estime aux
caractres indpendants, alors mme qu'il les cartait de son entourage,
etc. Il ne se peut gure un jugement plus svre, et l'on en doit
croire assurment l'crivain dans ce qu'il dit de favorable  Dupuytren
auquel comme homme, des biographes accordent davantage. Il faut lire 
ce sujet ce que le recueil intitul: _Portraits et histoire des hommes
utiles_, nous apprend de sa bienveillance, de sa bont vraiment
singulire pour les enfants malades prs desquels il oubliait ses
brusqueries, laissant sa figure d'ordinaire dure, impassible, rigide, se
dtendre par le plus paternel des sourires. Au milieu d'eux il oubliait
ses hauteurs, son amer ddain des hommes qui parat avoir eu sa
principale source dans ce dsenchantement rsultant de l'exprience, et
aussi et davantage peut-tre, dans ce triste scepticisme, dans cette
misrable incrdulit, alors comme aujourd'hui trop peu rare chez des
praticiens mme minents et qui n'en reste pas moins pour nous une
aberration incomprhensible. Car, quoi! ne devraient-ils pas avoir
toujours prsente  l'esprit cette magnifique profession de foi de l'un
des plus illustres patriarches de la science, qui, encore arm du
scalpel, devant un cadavre dont le thorax et les flancs taient ouverts,
aprs avoir fait en quelque sorte toucher du doigt  ses nombreux lves
les merveilles de l'organisme, ne pouvait s'empcher de s'crier dans un
lan de religieux enthousiasme:

 ternel, quel hymne je viens de chanter  ta gloire!

Il ne pensait pas autrement, le savant Ambroise Par, quand il disait 
propos du duc de Guise, je crois: Je le pansai, Dieu le gurit.

On a peine vraiment  comprendre le mdecin, le chirurgien, sceptique,
impie, ou seulement indiffrent,  moins que ce ne soit par un
prodigieux aveuglement, suite de passions viles, ou de prjugs
grossiers inculqus par cette premire et inepte ducation qu'on reoit
trop souvent dans les collges, les facults, les cliniques et qui ne
pouvait qu'tre pire  l'poque o Dupuytren commena ses tudes, et
aprs les avoir termines, obtint ses diplmes. L'orgueil, la vanit
aidant, et aussi la dvorante activit de cette vie qui ne permet gure
le repos non plus que la rflexion au mdecin en vogue, ses prjugs,
son indiffrence ou plutt son hostilit persistrent longtemps. Mais
enfin, il vint un jour, il vint une heure, heure  jamais bnie, o
d'autres penses, des penses pour lui bien nouvelles, bien inattendues,
tout  coup tonnrent, inquitrent ce grand esprit; des sentiments
qu'il ne connaissait plus, qu'il n'avait jamais connus peut-tre, firent
soudain palpiter son coeur et dans des circonstances singulires et
providentielles. Mais le fait a t si admirablement racont par un
illustre et  jamais regrettable orateur qu'il y aurait prsomption 
vouloir refaire ce rcit o il semble en quelque sorte s'tre surpass
lui-mme. Je me trouve trop heureux de pouvoir le reproduire tout au
long en remettant sous les yeux du lecteur qui m'en saura gr ces pages
incomparables. Mon humble prose ne gagnera pas sans doute  pareil
voisinage, mais qu'importe!

Notre ge se rappelle encore la clbrit dont jouissait, il y a un
quart de sicle, un homme qui avait port dans les oeuvres de la
chirurgie une intrpidit d'me aussi rare que la prcision de sa main.
Cet homme, dj vieux, vit entrer dans son cabinet une figure simple,
grave et douce, qu'il reconnut aisment pour un cur de campagne. Aprs
l'avoir entendu et examin quelques instants, il lui dit d'un ton
brusque qui lui tait naturel:

--Monsieur le cur, avec cela on meurt.

--Monsieur le docteur, rpondit le cur, vous eussiez pu me dire la
vrit avec plus de mnagement; car bien qu'avanc dans la vie, il y a
des hommes de mon ge qui craignent de mourir. Mais en quelque manire
qu'elle soit dite, la vrit est toujours prcieuse, et je vous remercie
de ne me l'avoir pas cache. Puis posant sur la table une pice de cinq
francs prpare d'avance, il ajouta: Je suis honteux plus que je ne
puis le dire de si mal tmoigner ma reconnaissance  un homme comme
monsieur le docteur Dupuytren: mais je suis pauvre, et il y a bien des
pauvres dans ma paroisse; je retourne mourir au milieu d'eux.

Cet accent parvint au coeur de l'homme que le cri de la douleur n'avait
jamais troubl; il se sentit aux prises avec lui-mme; et courant aprs
le vieillard qu'il avait repouss d'abord, il le rappela du haut de sa
porte et lui offrit son secours. L'opration eut lieu. Elle touchait aux
organes les plus dlicats de la vie; elle fut longue et douloureuse.
Mais le patient la supporta avec une srnit de visage inaltrable, et
comme l'oprateur tonn lui demandait s'il n'avait rien senti:

--J'ai souffert, rpondit-il, mais je pensais  quelque chose qui m'a
fait du bien.

Il ne voulait pas lui dire: J'ai pens  Jsus-Christ, mon Matre et
mon Dieu crucifi pour moi; il et craint de blesser peut-tre
l'incroyance de son bienfaiteur, et retenant sa foi sous le voile de la
plus aimable modestie, il lui disait seulement: J'ai pens  quelque
chose qui m'a fait du bien.  plusieurs mois de l, par un grand jour
d't, le docteur Dupuytren se trouvait  l'Htel-Dieu, entour de ses
lves  l'heure de son service. Il vit venir de loin le vieux prtre,
suant et poudreux, comme un homme qui a fait  pied un long chemin et
tenant  son bras un lourd panier.

--Monsieur le docteur, lui dit le vieillard, je suis le pauvre cur de
campagne que vous avez opr et guri il y a dj bien des semaines;
jamais je n'ai joui d'une sant plus solide qu'aujourd'hui, et j'ai
voulu vous en donner la preuve en vous apportant moi-mme des fruits de
mon jardin que je vous prie d'accepter en souvenir d'une cure
merveilleuse que vous avez faite et d'une bonne action dont Dieu vous
est redevable en ma personne. Dupuytren prit la main du vieillard;
c'tait la troisime fois que le mme homme l'avait mu jusqu'au fond
des entrailles.

Ds lors, il n'est point douteux que des penses d'un ordre tout nouveau
proccuprent souvent l'illustre docteur encore que son caractre
ombrageux, concentr, ait retenu toujours peut-tre sur ses lvres le
cri de son angoisse intrieure, l'aveu poignant de ses troubles secrets,
de ses doutes, de ses perplexits, qui devaient faire explosion,  la
grande stupeur de beaucoup de ses contemporains, par un acte de foi
solennel autant que sincre. Voici dans quelles circonstances: atteint
d'une pleursie latente, il ne put douter bientt,  de certains
symptmes, que son tat ne ft des plus graves. On lui proposa la
ponction; il accepta d'abord, dit M. Malgaigne, et finit par refuser.

--Que ferai-je de la vie? disait-il, la coupe en a t si amre pour
moi!

Il se regarda donc mourir, conservant la plnitude de son intelligence
jusqu'au dernier moment. La veille mme de sa mort, il se fit lire le
journal:

--Voulant disait-il, porter l-haut des nouvelles de ce monde. Il
expira le 8 janvier 1835,  trois heures du matin.

Rien de plus dans le rcit du docteur. Mais grce  Dieu, d'aprs les
tmoignages les plus authentiques, la mort de Dupuytren n'eut point ce
caractre froidement stoque, sceptique, et les plus prcieuses des
consolations ne manqurent pas  son agonie. coutons encore le grand
orateur.

Enfin, cet homme illustre, le docteur Dupuytren, se trouva lui-mme sur
son lit de mort, et du regard dont il avait jug le pril de tant
d'autres, il connut le sien. Cette heure le trouva ferme; il avait eut
trop de gloire pour regretter la terre et se mprendre sur son nant.
Mais la rvlation du peu qu'est la vie ne suffit pas pour clairer
l'me sur sa destine, et peut-tre est-elle le plus grave pril de
l'orgueil aux prises avec la mort. Il faut,  ce moment suprme,
reconnatre galement la misre et la grandeur de l'homme, et si le
gnie peut de lui-mme s'lever jusqu' sentir sa misre, il ne peut pas
en mme temps sentir sa grandeur. Ce double secret ne s'unit et ne se
manifeste  la fois que dans une clart qui vient de plus haut que la
gloire. Dupuytren la vit venir. En roulant dans les replis de sa mmoire
le spectacle des choses auxquelles il avait assist, parmi tant de
figures qui s'abaissaient sous son dernier regard, il en tait une qui
grandissait toujours, et dont la simplicit pleine de grce lui
rappelait des sentiments qu'il n'avait prouvs que par elle. Le vieux
cur de campagne tait demeur prsent  son me, et il en recevait,
dans ce vestibule troit de la mort, une constante et douce apparition.
Messieurs, je ne vous dirai pas le reste: Dupuytren touchait aux abmes
de la vrit, et pour y descendre vivant, il n'avait plus qu' tomber
dans les bras d'un ami. C'est le don que Dieu a fait aux hommes depuis
le jour o il leur a tendu les mains du haut de la croix, le don de
recevoir la vie d'une me qui la possde avant nous et qui la verse dans
la ntre parce qu'elle nous aime. Dupuytren eut ce bonheur. Au terme
d'une mmorable carrire, il connut qu'il y avait quelque chose de plus
heureux que le succs et de plus grand que la gloire: la certitude
d'avoir un Dieu pour pre, une me capable de le connatre et de
l'aimer, un Rdempteur qui a donn son sang pour nous, et enfin la joie
de mourir ternellement rconcili avec la vrit, la justice et la
paix. Messieurs, la Providence gouverne le monde, et son premier
ministre vous venez de l'apprendre, c'est la vertu[81].

Dans un petit volume o vu son titre[82] comme la table des chapitres et
aussi le nom de l'auteur, je ne m'attendais certes pas  rencontrer de
telles pages, j'ai lu tout un rcit ayant pour titre: _La mort de
Dupuytren_. L se trouvent les dtails les plus curieux relatifs soit 
la fameuse opration qui sauva la vie au bon cur, soit aux derniers
moments du clbre chirurgien. Ils offrent, par leur caractre de
prcision, un commentaire intressant qui complte dans ce qu'il a d'un
peu vague, vers la fin, l'admirable rcit du pre Lacordaire. Aussi
quelques citations ne dplairont pas au lecteur. Voici d'abord ce qui a
trait  l'opration:

La maladie tait un abcs de la glande sous-maxillaire compliqu d'un
anvrisme de l'artre carotide. La plaie tait gangrene en plusieurs
endroits..... Dupuytren taillait et tranchait avec le couteau et les
ciseaux; ses pinces d'acier sondaient le fond de la plaie et ramenaient
des fibres qu'il tordait et qu'il attachait ensuite. Puis la scie enleva
en grinant des fragments caris du maxillaire infrieur. Les ponges,
presses  chaque instant, rendaient le sang qui coulait  flots.
L'opration dura vingt-cinq minutes. L'abb ne frona pas le sourcil,
mais il tait un peu ple.

--Je crois que tout ira bien, lui dit amicalement Dupuytren. Avez-vous
beaucoup souffert?

--J'ai tch de penser  autre chose, rpondit le prtre.

...Chaque matin, lorsque Dupuytren arrivait, par une trange infraction
 ses habitudes, il passait les premiers lits et commenait la visite
par son malade favori. Plus tard, lorsque celui-ci put se lever et faire
quelques pas, Dupuytren, la clinique acheve, allait  lui, prenait son
bras sous le sien, et harmonisant son pas avec celui du convalescent,
faisait avec lui un tour de salle. Pour qui connaissait l'insouciante
duret avec laquelle Dupuytren traitait habituellement ses malades, ce
changement tait inexplicable.

Plus inexplicable ou plus admirable, alors que, quelques pages plus
haut, l'auteur nous dit: Poussant jusqu'aux dernires limites ses
doctrines de positivisme, Dupuytren s'acharna avec la plus excessive
tnacit contre ce qu'il appelait les utopies spculatives
(religieuses), chaque fois qu'il trouva  les combattre sous quelque
forme que ce ft. Par degrs son antipathie devint de l'excration.

Aprs avoir racont les visites du bon cur apportant, chaque anne, le
6 mai, jour anniversaire de l'opration,  Dupuytren son petit cadeau:
son invitable panier et ses invitables poires et poulets, M. Nadar
termine par le rcit de la mort du grand chirurgien, rcit des plus
mouvants dans sa brivet:

L'amlioration n'tait qu'apparente et Dupuytren le sentait bien. Il se
voyait mourir et avait compt ses instants. Son caractre devint plus
inexpansif et plus sombre  mesure qu'il approchait du terme fatal...
Tout  coup il appelle M..., son fils adoptif, qui veillait dans un
cabinet voisin.

--M..., lui dit-il, crivez au cur de ***, prs Nemours, vous savez
l'adresse:

          Mon cher abb,

Le docteur a besoin de vous  son tour. Venez vite: peut-tre
arriverez-vous trop tard:

          Votre ami,
                                           DUPUYTREN.

Le petit cur accourut aussitt. Il resta longtemps enferm avec
Dupuytren. Nul ne sait ce que tous deux se dirent; mais quand l'abb
sortit de la chambre du mourant, ses yeux taient humides, et sa
physionomie rayonnait d'une douce exaltation. Le lendemain, Dupuytren
appelait auprs de lui l'archevque de Paris (Mgr de Quelen).

Le jour de l'enterrement.... l'glise Sainte-Eustache eut peine 
contenir le cortge. Aprs le service, les lves portrent  bras le
cercueil jusqu'au cimetire.

Le petit prtre suivait le convoi en pleurant.

L'auteur ajoute assez trangement, quoique je ne puisse le regretter,
puisque ce langage mme donne plus de poids  son tmoignage: Que ceux
qui viennent de lire ces lignes n'y veuillent pas avoir une _intention
dogmatique_ et ne s'occupent pas d'y chercher la pense de celui qui les
a crites. Il raconte cette histoire tout simplement comme on la lui a
raconte, sans autre dessein de persuader ou d'instruire (et quel mal 
cela, honnte Nadar?), parce que c'est une histoire vraie et qu'elle se
rattache  un grand nom.

 la bonne heure, et nous en remercions l'historien fidle, malgr cette
rflexion dernire qui pourrait bien, ft-ce  l'insu de l'auteur, avoir
t souffle par le respect humain. Quoi qu'il en soit, voil certes un
mmorable exemple et que feront bien de mditer, non pas seulement les
jeunes tudiants, ceux qu'on appelle d'un autre nom dont je m'abstiens
parce qu'il ressemble  une injure; mais aussi, mais surtout certains de
leurs professeurs, de leurs matres, docteurs plus ou moins clbres,
qui, trop oublieux des plus sacrs devoirs, compromettent l'honneur de
leur profession, laquelle est aussi un sacerdoce, par des prdications
honteuses, sceptiques, matrialistes, athes, alors que de leurs chaires
il ne devrait tomber que de graves, disons mieux, de religieuses
paroles, des hymnes  la gloire de l'ternel.

[80] _Biographie nouvelle_, 1858.

[81] Lacordaire: _Confrences de Notre-Dame_.

[82] _Quand j'tais tudiant_: in-18, par Nadar.




L'ABB DE L'PE


Un jour de l'anne 1753, suivant toutes les probabilits, une affaire
de peu d'importance amena l'abb de l'pe dans une maison de la rue des
Fosss-Saint-Victor qui faisait face  celle des Frres de la doctrine
chrtienne. La matresse du logis tait absente; on l'introduisit dans
une pice o se trouvaient ses deux filles, soeurs jumelles, le regard
attentivement fix sur leurs travaux  l'aiguille. En attendant le
retour de leur mre, il voulut leur adresser quelques paroles; mais quel
fut son tonnement de ne recevoir d'elles aucune rponse. Il eut beau
lever la voix  plusieurs reprises, s'approcher d'elles avec douceur,
tout fut inutile.  quelle cause attribuer ce silence opinitre?

Le bon ecclsiastique s'y perdait. Enfin, la mre arrive, le visiteur
est au fait de tout. Les deux pauvres enfants sont sourdes-muettes.
Elles viennent de perdre leur matre, le vnrable P. Vanin ou Tanin,
prtre de la Doctrine chrtienne de Saint-Julien des Mntriers  Paris.
Il avait entrepris charitablement leur ducation au moyen d'estampes qui
ne pouvaient leur tre d'un grand secours. En ce moment dcisif, un
rayon du ciel rvle  l'tranger sa vocation. Sans aucune exprience
dans l'art difficile dont il va sonder les profondeurs inconnues, il est
dj tout prt  se sacrifier.

 partir de ce jour, il remplira auprs des deux infortunes la place
que le P. Vanin laisse vide. Aprs avoir mrement rflchi aux moyens
par lesquels il pourra remplacer chez elles l'oue et la parole, il
croit entrevoir, _dans le langage des gestes_, la pierre angulaire que
le ciel destine  soutenir l'difice intellectuel du sourd-muet[83].

Cet homme de bien, ce zl prtre, c'tait l'abb de l'pe, n 
Versailles le 25 novembre 1712, fils d'un expert des btiments du roi,
chrtien pieux qui, de bonne heure, forma l'me de l'enfant  la vertu;
mais cependant, contradiction trange! par l'instinct de l'gosme
paternel, il ne vit pas sans rpugnance la vocation qui, ds l'ge de
dix-sept ans, appelait le jeune homme  l'honneur du sacerdoce. Il
fallut  Charles Michel une nergie relle pour triompher de cette
opposition; mais, dit trs-bien son biographe: Il tait crit au ciel
que, nouveau pontife du Dieu vivant, il servirait d'intermdiaire entre
le Tout-Puissant et les ouailles gares qui l'attendaient.

Par malheur, l'enttement de certaines ides, et non plus l'opposition
de ses parents, vinrent tout  coup l'arrter sur le seuil mme du
temple, et, pendant plusieurs annes, le dtournrent de sa vocation
pour le jeter dans une autre carrire (le barreau), o ses dbuts
semblaient lui promettre de brillants succs. Mais, sentant bien qu'il
n'tait point l dans la voie indique par la Providence, il accueillit
avec empressement les offres bienveillantes de l'vque de Troyes, qui,
aprs lui avoir confr les ordres, le nomma l'un des chanoines de sa
cathdrale.

Aprs la mort du digne vque, l'abb de l'pe revint  Paris;
l'attitude qu'il prit, dans les trop fameuses discussions entre
jansnistes et molinistes, l'exposa aux censures de l'autorit
diocsaine, et l'on a regret  dire que ce blme il le mritait; car,
bien qu'il eut sign l'acte d'adhsion  la bulle _Unigenitus_,
condamnation du jansnisme, et dans des termes qui attestaient, suivant
le biographe, la droiture de son me et la puret de son intention, il
ne put s'abstenir de restrictions qui n'taient point,  son insu sans
doute, dans le mme esprit de soumission. Cette faute, il ne faut point
la dissimuler; car, dit trs bien l'abb Bouchet, son gnie et sa
bienfaisance ne l'ont malheureusement pas mis  l'abri des faiblesses
humaines... et quand mme nous cririons la vie d'un saint, nous
croirions de notre devoir d'historien de chercher et de montrer en lui
quelque point vulnrable dans son existence. Le sort des hagiographes,
dans leurs vies de saints, est de ne nous montrer que le beau ct de
leur hros, ce qui nuit  la vrit historique et en fausse les
consquences morales; car, avec de telles vies, les lecteurs s'imaginent
toujours que les saints ne sont pas des hommes comme eux, et qu'eux,
lecteurs, tant hommes, ils ne peuvent tre saints.

..... Mais notre pnible tche d'historien une fois remplie, nous ne
persistons pas moins  croire que la question de bonne foi et l'immense
charit de l'ami des sourds et muets lui auront fait trouver grce
devant Celui qui est le Dieu de vrit, mais qui est aussi et surtout le
Dieu de charit: _Deus caritas est_.

Mais prcisment on a plus de peine  comprendre que l'abb de l'pe, 
cette poque de sa vie, parut incliner vers les doctrines outres du
jansnisme, alors que sa pit douce, facile, aimable, ne trahissait
rien des allures hautaines et intolrantes de la secte. Le bon abb
avait eu par lui-mme la preuve qu'il n'est pas de prdication plus
loquente que celle de la douceur, de la charit, puisque par ces moyens
seuls il avait ramen  la vrit le protestant Ulrich, venu du fond de
la Suisse pour demander ses conseils, et qui, aprs quelques entretiens,
n'avait pas hsit  abjurer l'hrsie de Calvin, quoi qu'il dt lui en
coter par la suite. En effet, aprs cet acte courageux, n'ayant pu
retourner dans sa famille, il se trouvait  Paris presque rduit  la
dtresse. L'abb, devenu son ami et qui souffrait pour le nophyte de
cette situation, insistait pour qu'il acceptt, afin de s'en aider, une
somme de six cents livres, dont il pouvait disposer:

Vous m'avez enseign, rpondit gnreusement Ulrich, combien est
agrable au Ciel l'tat de l'homme qui travaille en paix dans
l'indigence et qui souffre les privations sans murmurer; vous m'avez
inculqu vos principes. Aprs ce don, tous les autres me seraient
inutiles; de plus ncessiteux jouiront de vos largesses. J'ai appris de
vous  aimer Dieu, mes frres et le travail: je suis riche de vos
bienfaits.

Ulrich, d'ailleurs, devait tre prophte. L'abb de l'pe, en dpit des
obstacles venant de lui-mme ou du dehors, conduit comme par la main
par la Providence dans sa voie vritable, et ramen  sa sainte mission
par la circonstance raconte plus haut (la rencontre des deux
sourdes-muettes) ne devait plus s'en carter. Les succs qu'il avait
obtenus au moyen du langage des gestes et de cette mimique ingnieuse,
sorte de langue universelle que, plus tard, l'abb Sicard devait
complter, lui attirrent bientt d'autres et nombreux lves.
L'attention publique fut veille, et cette humble cole avait peine
parfois  contenir l'affluence des visiteurs, entre lesquels un jour se
trouvrent l'empereur d'Allemagne, Joseph II, et l'ambassadeur de
Catherine, l'impratrice de Russie.

Ces rsultats ne pouvaient que surexciter le zle de l'abb qui, vu le
nombre toujours croissant des lves, tait incessamment entran 
dvelopper son tablissement. Il possdait, quand il en jeta les
premiers fondements, un patrimoine d'environ 7,000 livres de revenu,
d'autres disent 12,000, et au bout de quelques annes, l'OEuvre avait
presque tout absorb encore qu'il et eu plus d'une fois recours  la
bourse de son digne frre, architecte du roi, et qu'il s'impost pour
tout ce qui le concernait lui-mme, la plus stricte conomie: Il se
dpouillait, dit M. Berthier, pour couvrir ses enfants d'adoption, et
tranait des vtements uss pour qu'ils en portassent de bons... Durant
le rude hiver de 1788, il se refusait mme du bois, malgr les
infirmits de la vieillesse, et ce ne fut que, vaincu par les instances
ritres de ses lves en larmes, qu'il renona  cette privation
volontaire. Longtemps encore aprs, il leur rptait en soupirant:

Mes pauvres enfants, je vous ai fait tort de trois cents livres au
moins.

Ne sent-on pas ses yeux se mouiller en lisant de telles paroles, aussi
bien que l'admirable lettre dans laquelle il remerciait Joseph II de
l'offre qu'il lui faisait de demander pour lui une abbaye au roi de
France, et dans le cas d'insuccs de lui en donner une dans son empire?
Je suis confus, Sire, de vos bonts. Si,  l'poque o mon entreprise
n'offrait encore aucune chance de succs, quelque mdiateur puissant et
sollicit et obtenu pour moi un riche bnfice, je l'aurais accept pour
en faire servir les ressources au profit de l'Institution. Mais je suis
vieux; si Votre Majest veut du bien aux sourds-muets, ce n'est pas sur
ma tte, dj courbe vers la tombe, qu'il faut le placer, c'est sur
l'OEuvre elle-mme: il est digne d'un grand prince de la perptuer pour
le bien de l'humanit.

Voici comment le bon prtre avait fait la connaissance de l'empereur.
L'abb de l'pe disait d'habitude sa messe de fort bonne heure dans la
chapelle Saint-Nicolas,  l'glise Saint-Roch, sa paroisse. Un matin, au
moment de monter  l'autel, il cherche vainement des yeux l'enfant qui,
d'ordinaire, servait la messe; mais bientt il voit, agenouill  sa
place, un inconnu simplement vtu, quoique avec un air d'lgance et de
distinction, qui, devinant l'embarras du prtre, s'tait offert de
lui-mme pour suppler l'absent, ce qu'il fit  l'dification de l'abb:
celui-ci, sa messe et l'action de grces termines, remercie l'tranger
et l'invite  visiter son tablissement. L'inconnu s'empresse
d'accepter et, aprs avoir tout vu de ses yeux, tout examin  loisir
avec l'air du profond intrt, il quitte la maison en glissant dans les
mains de l'abb un objet envelopp d'un papier:

Voici, dit-il, un lger souvenir de ma visite.

C'tait une magnifique tabatire avec le portrait de l'empereur
d'Autriche, enrichi de diamants. L'inconnu tait Joseph II lui-mme. La
tabatire et le portrait ne quittrent plus, ds lors, la poche de
l'abb, mais je doute qu'il en ait t de mme des diamants.

Cependant le prince, tout mu encore de sa visite  la maison des
sourds-muets, en parla dans les termes les plus chaleureux  sa soeur, la
reine Marie-Antoinette, qui voulut  son tour connatre l'tablissement
et n'en sortit pas moins enthousiasme. Sans doute elle ne contribua pas
peu  appeler sur l'institution l'intrt de Louis XVI, qui lui accorda,
bientt aprs, une pension de 6,000 livres sur sa cassette particulire.
Il est juste de dire qu'avant cet acte de la munificence royale, le
gnreux secours du duc de Penthivre et de plusieurs autres personnes,
dans les moments critiques, n'avaient pas manqu  l'OEuvre. Des motifs,
tirs de la dignit, ne permirent pas  l'abb de l'pe d'accepter les
riches prsents que Catherine II lui faisait offrir par son ambassadeur;
il n'en tmoigna pas moins de sa gratitude, demandant qu'on lui envoyt
un jeune russe sourd et muet pour l'instruire, afin qu'il pt  son tour
devenir l'instituteur des autres infortuns en Russie, o l'on
tablirait une cole comme cela avait eu lieu pour l'Autriche.

Maintenant, faut-il avec des biographes appeler un excs de zle la
conduite de l'abb de l'pe, dans la mystrieuse affaire du jeune
Solar, mouvant pisode, dont s'inspirait quelques annes aprs Bouilly,
pour son drame reprsent avec tant de succs, et qui n'a pas nui  la
popularit de l'abb de l'pe.

Un jour de l'anne 1775, que celui-ci s'tait rendu  l'Htel-Dieu, un
enfant vtu d'une casaque grise et coiff d'un bonnet de coton blanc,
costume uniforme de l'hpital, lui est prsent par la mre
Saint-Antoine, charge du service de la salle.  une seconde visite,
cette religieuse conjure l'abb de le retirer de cette hpital pour
l'instruire. Il l'interroge, les gestes du sourd-muet lui donnent 
entendre qu'il appartient  des parents riches, que son pre botait et
qu'il est mort; que sa mre est reste veuve avec quatre enfants,...
qu'il y a dans la maison des domestiques et un grand jardin qui rapporte
beaucoup de fruits; qu'un cavalier enfin, aprs l'avoir men bien loin,
l'a abandonn, le visage couvert d'un masque et d'un voile sur la
grand'route. Son maintien, son air distingu sous les haillons de la
misre, et sa pantomime expressive semblent confirmer cette dposition
de l'orphelin qui, lorsqu'il fut instruit, la confirma par des
explications plus prcises.

De ces explications et des longues et patientes recherches qui
suivirent, non sans rsultat, l'abb fut amen  conclure que le
sourd-muet, Joseph (nom qu'on lui donna), devait tre le fils du comte
de Solar, mort nagure, et auquel sa veuve n'avait survcu que peu de
temps; et il n'hsita pas  rclamer devant la justice en faveur de son
pupille. De l un long et curieux procs qui,  cette poque, passionna
l'opinion publique, gnralement sympathique  l'abb de l'pe, et une
lutte avec la famille relle ou prtendue de l'orphelin, reconnu par
quelques-uns de ses parents, mais trait par d'autres d'imposteur. Le
Chtelet, saisi de l'affaire, admit les prtentions de Joseph et, par
deux fois, lui donna gain de cause. Mais la partie adverse, en appela
devant le Parlement; celui-ci supprim, le procs se trouva suspendu;
dans l'intervalle, les deux seuls protecteurs de Joseph, le duc de
Penthivre, qui lui faisait une pension, et l'abb de l'pe moururent,
ce qu'on attendait peut-tre. Deux ans aprs, l'affaire ayant repris son
cours, les plaidoiries entendues, le nouveau Tribunal de Paris (24
juillet 1792) infirma l'arrt des premiers juges, et dclara Joseph non
fond dans sa demande, en lui interdisant de porter  l'avenir le nom de
comte de Solar.

Le jeune homme,  qui cet arrt sans appel tait toute esprance, seul
maintenant, sans appui, sans amis, prit une rsolution nergique; il
s'engagea dans un rgiment de dragons, partant pour la frontire, et
trois mois aprs il prissait glorieusement sur le champ de bataille.
D'autres disent qu'il mourut des suites de ses fatigues dans un hpital.
Tel fut le dnouement de cette aventure trange, qui reste  toujours
une nigme, un problme, ce qui n'empche pas d'admirer le dvouement du
bon abb, qu'il ait t ou non du par les apparences militant, 
dfaut des preuves dcisives, en faveur de son malheureux protg.

Mais les fatigues et les motions de ce procs, ajoutes  tant
d'annes de privations et de labeurs, contriburent sans doute  hter
la fin du vnrable prtre qui, le 23 dcembre 1789, s'teignit
doucement, au milieu de sa famille adoptive en pleurs, aprs avoir reu,
dans les sentiments de la plus fervente pit, les derniers sacrements
des mains de M. l'abb Marduel, cur de sa paroisse. Pendant sa maladie
on l'entendit plusieurs fois rpter ces touchantes paroles: Grce 
Dieu, je n'ai jamais commis de ces fautes qui tuent les mes; mais je
suis pouvant quand je rflchis combien j'ai mal rpondu  une telle
faveur d'en haut... Ce sont les grands combats qui font les grands
saints; Dieu a tout fait pour mon salut, et je n'ai rien fait qui
rponde  l'excellence de sa grce.

L'humilit de l'abb de l'pe lui fermait les yeux sur ses mrites;
certes il n'arrivait pas les mains vides devant Dieu celui qui, par ce
merveilleux langage, invent par le coeur plus encore que par le gnie,
avait ouvert et ouvre encore les portes du Ciel  tant de pauvres mes
qui, sans lui, n'auraient point connu la lumire. L'aptre infatigable
de ces infortuns, longtemps  cause de leur infirmit, traits en
parias, ne mrite-t-il pas au moins la mme rcompense, les mmes
louanges que le courageux missionnaire qui va, par del les mers et les
dserts, porter l'vangile aux pauvres idoltres? car tels abrutis
qu'ils paraissent, grce  ce don prcieux de la parole, ne sont-ils pas
moins trangers encore  toute tradition,  toutes notions concernant la
divinit, l'me, la conscience, que les malheureux sourds-muets, qui,
faute de moyens de communication avec les autres hommes, restaient comme
murs dans leur complte ignorance? Qu'on juge  ce point de vue
suprieur de l'immense bienfait rsultant de la dcouverte de l'abb de
l'pe[84], qui dans son livre intitul: _Vritable manire d'instruire
les sourds-muets_, va jusqu' dire: D'aprs les exemples contenus dans
ce chapitre (XIII), on conviendra sans doute qu'il est possible de faire
entendre aux sourds-muets les mystres de notre religion, et qu'ils
doivent mme les mieux entendre que ceux qui ne les ont appris que dans
leur catchisme[85].

 l'appui de cette affirmation, qui parat si hardie d'abord, je dirai
qu'ayant eu plusieurs fois l'occasion d'entendre, c'est--dire de voir
les prdications qui se font le dimanche,  Saint-Roch, par un digne
successeur de l'abb de l'pe, aux sourds-muets, je ne me lassais pas
d'admirer l'loquence naturelle, la vivacit d'accent, l'onction surtout
de ce langage des gestes, si expressif, que moi, qui ne le comprenais
point dans le dtail, je n'en tais pas moins touch profondment, sr
que l'orateur parlait  ses ouailles attentives des choses du ciel, de
Dieu, de l'me et de l'ternit.

C'est dans l'glise Saint-Roch, o l'abb de l'pe fut inhum, que se
trouve le monument lev  sa mmoire par les sourds-muets
reconnaissants. Il est d au ciseau du sculpteur Prault qui, dans cette
circonstance, dit-on, a fait preuve,  son grand honneur, de plus de
dsintressement encore que de talent.

Une statue de l'abb de l'pe, dont une souscription a fait les frais,
s'lve galement sur une des places de Versailles, o se voit aussi la
statue de Hoche, autre gloire de cette noble cit.

Par un dcret de l'Assemble nationale, qui ne fut pas toujours si bien
inspire (1791), l'Institution des sourds-muets, reconnue solennellement
d'utilit publique, se trouva consolide. Peu d'annes aprs elle fut,
par mesure administrative, transfre dans le vaste local qu'elle occupe
aujourd'hui encore. Des fentres leves d'une maison situe en face, et
que nagure habitait l'un de nos amis, nous avons souvent admir le beau
et grand jardin dont les murs bornent  droite la rue dite de _l'Abb de
l'pe_.

[83] Ferdinand Berthier, sourd-muet. _Vie de l'abb de l'pe_, in-8,
1832.

[84] Il est juste de dire que, bien qu'il n'et pas eu connaissance de
leurs ouvrages, l'abb de l'pe avait t prcd dans cette carrire
de dvouement par les Espagnols Paul Bronet et Ramire, et aussi les
Anglais et les Allemands.

[85] La _Vritable manire d'instruire les sourds-muets_, in-12, 1784..




FNELON

I


Dans sa douleur elle (Calypso) se trouvait malheureuse d'tre
immortelle; etc.

Que de fois et que de fois n'ai-je pas copi cette ritournelle du temps
que j'tais colier, et que de fois, professeur,  mon tour ai-je
inflig cet ennui aux pauvres lves! C'est pour moi un problme dont je
cherche vainement la solution, une nigme dont le mot m'chappe, de
penser que le _Tlmaque_ soit devenu le livre des collgiens
concurremment avec _Robinson Cruso_, et mme le livre des bambins,
presque des bbs; car j'ai connu plusieurs coles o l'on avait fait de
ce grave volume le livre de lecture  l'usage de la petite classe, soit
des enfants qui, ayant appris  peler dans le Syllabaire, commenaient
 dchiffrer couramment la lettre moule.

Fnelon, tout le premier, me parat s'tre mpris  ce sujet quand il
dit avoir fait son livre pour amuser en l'instruisant son lve, le duc
de Bourgogne. Toutefois on peut l'admettre quant au jeune prince dont
l'intelligence tait singulirement prcoce alors que sa position
contribuait encore  la dvelopper plus vite et lui permettait de
comprendre bien des choses absolument inintelligibles pour le fils d'un
artisan ou d'un petit bourgeois. Ce pome, car, pour la plus grande
partie, l'ouvrage, comme l'a dit excellemment Chateaubriand, n'est
qu'une pope crite en prose harmonieuse, pour tre got, exige non
pas seulement un esprit cultiv, mais dj une certaine connaissance du
monde; nous disons cela surtout pour l'pisode relatif  Eucharis et
Calypso, pour celui du roi de Tyr, etc, destins  prmunir le jeune
prince contre certains cueils trop frquents dans les cours, mais qu'il
peut n'tre pas sans inconvnient de faire prmaturment connatre 
d'autres. Les chapitres, j'allais dire, les chants consacrs  Idomne
et  la fondation de Salente, sont faits pour tre lus ou plutt mdits
moins par des coliers que par l'historien et l'homme d'tat, et je
trouve qu'il y a exagration quoique avec un fond de vrit dans ce
jugement d'un critique trs judicieux d'ailleurs:

Le livre dans son ensemble ne saurait tre considr comme un trait de
politique pratique.  ct de maximes trs sages on trouve des penses
chimriques et des dtails un peu purils. On sent en le lisant qu'on
n'a pas affaire  un homme d'tat.

Que dans la pense de Fnelon, l'ouvrage ait pu tre mme indirectement
une critique du gouvernement de Louis XIV, on ne peut le croire alors
que lui-mme affirme le contraire en disant: Je l'ai fait dans un temps
o j'tais charm des marques de bont et de confiance dont le roi
m'honorait.... Je n'ai jamais song qu' amuser M. le duc de Bourgogne
et qu' l'instruire en l'amusant par ces aventures sans jamais vouloir
donner cet ouvrage au public.

En effet, le livre ne vit le jour du vivant de l'auteur que par
l'infidlit d'un domestique auquel Fnelon avait confi son manuscrit
pour en faire une copie. Cette transcription circula clandestinement
dans quelques socits ds le mois d'octobre 1698, et la curiosit
qu'elle fit natre encouragea le copiste  la vendre  un libraire sans
dsignation d'auteur. La veuve Barbier obtint un privilge et l'ouvrage
s'imprimait lorsque, au mois d'octobre 1699, la cour, ayant t informe
que le _Tlmaque_ tait de l'archevque de Cambrai, fit saisir les
exemplaires des feuilles imprimes et prit les mesures les plus svres
pour sa destruction totale.

Elle n'y russit pas nanmoins; une partie de l'dition fut soustraite 
la vigilance des agents, et les exemplaires se rpandirent dans le
public. Un libraire de La Haye, Moetyens, en profita pour faire
rimprimer le livre qui eut  l'tranger comme en France un immense
retentissement. La _Bibliothque Britannique_ de l'anne 1743, le
constate en ces termes:  peine les presses pouvaient suffire  la
curiosit du public; et quoique ces ditions fussent pleines de fautes,
 travers toutes ces taches, il tait facile d'y reconnatre un grand
matre.

Ce succs prodigieux, qui n'avait pas pour seule et sans doute pour
principale cause le mrite du livre, acheva d'indisposer Louis XIV dj
fort mcontent de Fnelon depuis l'affaire du Quitisme: Louis XIV ne
lui pardonnait pas l'obstination qu'il avait mise  dfendre une
doctrine o le roi ne voyait que des illusions et des blouissements de
l'esprit qui rpugnaient  son bon sens pratique.

La publication du _Tlmaque_ qui, par une concidence fcheuse, sous le
voile transparent de la fiction, semblait la critique ou plutt la
condamnation svre de l'administration de Louis XIV, acheva la disgrce
de Fnelon; l'archevque de Cambrai mme put craindre un moment qu'on ne
lui crt des difficults qui le paralyseraient dans l'exercice de son
ministre pastoral. Mais cette apprhension n'tait point fonde, le
roi, faisant taire ses rpugnances personnelles, non-seulement laissa
toujours libert pleine et entire au prlat pour tout ce qui concernait
le salut des mes, mais plus d'une fois il l'aida de sa protection.

Du reste, Fnelon n'usa jamais de cette protection qu'avec une grande
rserve et pour faire le bien, se montrant dans son diocse le modle
accompli des pasteurs.

Revenons au _Tlmaque_ qui, en dehors des circonstances indiques plus
haut, mritait son succs par le bonheur de l'invention, la solidit des
penses et surtout le charme du style auquel on ne pourrait reprocher
qu'une certaine recherche de la phrase trop fleurie parfois. Cet excs
de parure n'est pas le dfaut des autres crits de Fnelon, car dans
leur lgance et leur correction, ils se recommandent en gnral par la
sobrit de l'expression et l'auteur n'abuse pas de l'pithte. Pourtant
je ne saurais dsapprouver les louanges donnes par Chateaubriand  ce
style tout imprgn du parfum de l'antiquit, tout virgilien dans la
forme, encore que, dans la pense, il s'lve jusqu'au plus pur idal
par une inspiration toute chrtienne, tmoin ce merveilleux pisode des
Champs-lyses que l'auteur du _Gnie du Christianisme_ a tant raison de
citer en exemple, car cette admirable prose, dans sa suavit, enchante
l'oreille comme les plus beaux vers.

.... Ni les jalousies, ni les dfiances, ni la crainte, ni les vains
dsirs n'approchent jamais de cet heureux sjour de la paix. Le jour n'y
finit point, et la nuit avec ses sombres voiles, y est inconnue: une
lumire pure et douce se rpand autour des corps de ces hommes justes et
les environne de ses rayons comme d'un vtement. Cette lumire n'est
point semblable  la lumire sombre qui claire les yeux des misrables
mortels et qui n'est que tnbres; c'est plutt une gloire cleste
qu'une lumire: elle pntre plus subtilement les corps les plus pais
que les rayons du soleil ne pntrent le plus pur cristal: elle
n'blouit jamais; au contraire elle fortifie les yeux et porte dans le
fond de l'me je ne sais quelle srnit; c'est d'elle seule que ces
hommes bienheureux sont nourris; elle sort d'eux et elle y entre: elle
les pntre et s'incorpore  eux comme les aliments s'incorporent 
nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent; elle fait natre
en eux une source intarissable de paix et de joie; ils sont plongs dans
cet abme de dlices comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus
rien, ils ont tout sans rien avoir, car ce got de lumire pure apaise
la faim de leur coeur; tous leurs dsirs sont rassasis, et leur
plnitude les lve au dessus de tout ce que les hommes vides et affams
cherchent sur la terre: toutes les dlices qui les environnent ne leur
sont rien parce que le comble de leur flicit, qui vient du dedans, ne
leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de dlicieux au
dehors. Ils sont tels que les dieux qui, rassasis de nectar et
d'ambroisie, ne daigneraient pas se nourrir des viandes grossires qu'on
leur prsenterait  la table la plus exquise des hommes mortels.

Virgile chrtien et crivant en prose n'aurait dit ni mieux ni
autrement, on peut l'affirmer.

Mais avant le _Tlmaque_, Fnelon avait publi plusieurs ouvrages fort
apprcis, et l'un des premiers, son _Trait de l'ducation des Filles_,
qu'on a le tort de ne plus assez lire aujourd'hui; car,  part un petit
nombre de passages, il n'a rien perdu de son actualit et de son
utilit. Je ne sais pas de livre sur l'ducation qui puisse faire plus
de bien, qui soit plus rempli de conseils excellents, de leons
pratiques, d'observations prises sur le vif et d'aprs la nature. Ce
court volume, qui vaut des centaines et des milliers de gros livres, est
un trsor d'instructions prcieuses dont les mres de famille doivent
faire leur _vade mecum_ et que je voudrais voir mettre dans la corbeille
de la marie tout d'abord avant les bijoux et les cachemires. Si je
n'coutais que mes prdilections, je le copierais ici en entier, car
tout en est admirable la forme comme le fond, du moins je ne me
refuserai pas la joie de quelques citations que personne, j'en suis sr,
ne pensera  regretter, fussent-elles un peu longues. Qui pourrait
songer  s'en apercevoir, et pour faire connatre, admirer, aimer
Fnelon, comme crivain et comme homme, vaudront-elles pas mieux que
tous mes commentaires et les plus logieux?

Dtachons du premier chapitre cette page loquente: Le monde n'est
point un fantme; c'est l'assemblage de toutes les familles; et qui
est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes qui,
outre leur autorit naturelle et leur assiduit dans leur maison, ont
encore l'avantage d'tre nes soigneuses, attentives au dtail,
industrieuses, insinuantes et persuasives? Mais les hommes peuvent-ils
esprer pour eux-mmes quelque douceur dans la vie, si leur plus troite
socit, qui est celle du mariage, se tourne en amertume? Mais les
enfants, qui feront dans la suite tout le genre humain, que
deviendront-ils si les mres les gtent ds leurs premires annes... Il
est constant que la mauvaise ducation des femmes fait plus de mal que
celle des hommes puisque les dsordres des hommes viennent souvent et de
la mauvaise ducation qu'ils ont reue de leurs mres et des passions
que d'autres femmes leur ont inspires dans un ge plus avanc.

Mais voici qui me parat plus remarquable encore: L'ignorance d'une
fille est cause qu'elle s'ennuie et qu'elle ne sait  quoi s'occuper
innocemment. Quand elle est venue jusqu' un certain ge sans
s'appliquer aux choses solides, elle n'en peut avoir ni le got ni
l'estime; tout ce qui est srieux lui parat triste, tout ce qui demande
une attention suivie la fatigue, la pente aux plaisirs, qui est forte
pendant la jeunesse, l'exemple des personnes du mme ge qui sont
plonges dans l'amusement, tout sert  lui faire craindre une vie rgle
et laborieuse.... La pit lui parat une occupation languissante et une
rgle ennemie de tous les plaisirs.  quoi donc s'occupera-t-elle? 
rien d'utile. Cette inapplication se tourne mme en habitude incurable.
Cependant voil un grand vide, qu'on ne peut esprer de remplir de
choses solides; il faut donc que les frivoles prennent la place. Dans
cette oisivet, une fille s'abandonne  sa paresse, et la paresse, qui
est une langueur de l'me, est une source inpuisable d'ennuis.

.... Les filles mal instruites et inappliques ont une imagination
toujours errante. Faute d'aliment solide, leur curiosit se tourne en
ardeur vers les objets vains, dangereux. Celles qui ont de l'esprit
s'rigent souvent en prcieuses, et lisent tous les livres qui peuvent
nourrir leur vanit; elles se passionnent, pour des romans, pour des
comdies, pour des rcits d'aventures chimriques, o l'amour profane
est ml. Elles se rendent l'esprit visionnaire, en s'accoutumant au
langage magnifique des hros de roman; elles se gtent mme par l pour
le monde; car tous ces beaux sentiments en l'air, toutes ces passions
gnreuses, toutes ces aventures que l'auteur du roman a inventes pour
le plaisir, n'ont aucun rapport avec les vrais motifs qui font agir dans
le monde et qui dcident des affaires, ni avec les mcomptes qu'on
trouve dans tout ce qu'on entreprend.

Une pauvre fille, pleine du tendre et du merveilleux qui l'ont charme
dans ses lectures, est tonne de ne trouver point dans le monde de
vrais personnages qui ressemblent  ces hros: elle voudrait vivre comme
ces princesses imaginaires qui sont dans les romans toujours charmantes,
toujours adores, toujours au-dessus de tous les besoins. Quel dgot
pour elle de descendre de l'hrosme jusqu'au plus bas dtail du
mnage!

Tout cela est-il assez vrai non moins admirable par la sagacit de
l'observation, la force et la dlicatesse des penses que par la
proprit des expressions? Quelle puret de style? c'est un diamant de
la plus belle eau enchss dans un or trs-pur. Je continue  citer
quoique un peu au hasard. L'ducation doit se commencer ds la plus
tendre enfance: Si peu que le naturel des enfants soit bon, on peut les
rendre ainsi dociles, patients, fermes, gais et tranquilles: au lieu que
si on nglige ce premier ge, ils y deviennent ardents et inquiets pour
toute leur vie; leur sang se brle, les habitudes se forment, le corps
encore tendre, et l'me, qui n'a encore aucune pente vers aucun objet,
se plient vers le mal; il se fait en eux une espce de second pch
originel, qui est la source de mille dsordres quand ils sont plus
grands.

Souvent le plaisir qu'on veut tirer des jolis enfants les gte; on les
accoutume  hasarder tous ce qui leur vient dans l'esprit et  parler de
choses dont ils n'ont pas encore des connaissances distinctes.... Ce
plaisir qu'on veut tirer des enfants produit encore un effet pernicieux:
ils aperoivent qu'on les regarde avec complaisance, qu'on observe tout
ce qu'ils font, qu'on les coute avec plaisir; par l, ils s'accoutument
 croire que le monde sera toujours occup d'eux.

.... Il faut donc prendre soin des enfants, sans laisser voir qu'on
pense beaucoup  eux. Montrez-leur que c'est par amiti et par le besoin
o ils sont d'tre redresss que vous tes attentif  leur conduite, et
non par l'admiration de leur esprit. Contentez-vous de les former peu 
peu selon les occasions qui viennent naturellement: quand mme vous
pourriez avancer beaucoup l'esprit d'un enfant sans le presser, vous
devriez craindre de le faire; _car le danger de la vanit et de la
prsomption est toujours plus grand que le fruit de ces ducations
prmatures qui font tant de bruit_.

Laissez jouer un enfant, et mlez l'instruction avec le jeu; que la
sagesse ne se montre  lui que par intervalle et avec un visage riant;
gardez-vous de le fatiguer par une exactitude indiscrte. Si l'enfant se
fait une ide triste et sombre de la vertu, si la libert et le
drglement se prsentent  lui sous une figure agrable, tout est
perdu, vous travaillez en vain.

Remarquez un grand dfaut des ducations ordinaires; on met tout le
plaisir d'un ct et tout l'ennui de l'autre: tout l'ennui dans l'tude,
tout le plaisir dans les divertissements. Que peut faire un enfant,
sinon supporter impatiemment cette rgle et courir ardemment aprs les
jeux?

Voici, quant au divertissement lui-mme, une prcieuse observation:
Quand on ne s'est encore gt par aucun grand divertissement, et qu'on
n'a fait natre en soi aucune passion ardente, on trouve aisment la
joie; la sant et l'innocence en sont les vraies sources; mais les gens
qui ont eu le malheur de s'accoutumer aux plaisirs violents perdent le
got des plaisirs modrs, et s'ennuient toujours dans une recherche
inquite de la joie.

Les plaisirs simples sont moins vifs et moins sensibles, il est vrai:
les autres enlvent l'me en remuant les ressorts des passions. Mais les
plaisirs simples sont d'un meilleur usage; ils donnent une joie gale et
durable sans aucune suite maligne: ils sont toujours bienfaisants; au
lieu que les autres plaisirs sont comme les vins frelats qui plaisent
d'abord plus que les naturels, mais qui altrent et qui nuisent  la
sant. Le temprament de l'me se gte, aussi bien que le got, par la
recherche de ces plaisirs vifs et piquants.


II

Combien d'autres passages non moins instructifs on pourrait emprunter 
cet inestimable petit volume! Que de citations excellentes aussi
pourrait nous offrir ce beau et solide _Trait de l'existence de Dieu_,
d'une argumentation si serre, d'un style si ferme, et qui enchante tout
 la fois le coeur et l'esprit. En le relisant tout rcemment, le crayon
 la main,  l'intention de mes lecteurs, j'avais not, pour la
citation, nombre de passages qui multiplieraient plus que de raison les
pages de cette tude. Il y faut plus de discrtion d'autant que le
volume est de ceux qui se trouvent facilement sous la main et il ne
manque dans aucune bibliothque de famille. Tel regret que j'en aie, je
me bornerai donc  la reproduction de deux ou trois passages, au lieu de
huit ou dix que j'avais indiqus, celui-ci par exemple:

Tout ce que la terre produit se corrompt, rentre dans son sein et
devient le germe d'une nouvelle fcondit. Ainsi elle reprend tout ce
qu'elle a donn pour le rendre encore. Ainsi la corruption des plantes
et les excrments des animaux qu'elle nourrit la nourrissent elle-mme
et perfectionnent sa fertilit. Ainsi plus elle donne plus elle reprend;
et elle ne s'puise jamais pourvu qu'on sache, dans sa culture, lui
rendre ce qu'elle a donn. Tout sort de son sein, tout y entre et rien
ne s'y perd. Toutes les semences qui y retournent se multiplient.
Confiez  la terre des grains de bl, en se pourrissant, ils germent, et
cette mre fconde nous rend avec usure plus d'pis qu'elle n'a reu de
grains. Creusez dans ses entrailles, vous y trouverez la pierre et le
marbre pour les plus superbes difices. Mais qui est-ce qui a renferm
tant de trsors dans son sein,  condition qu'ils se reproduisent sans
cesse? Voyez tant de mtaux prcieux et utiles, tant de minraux
destins  la commodit de l'homme.... C'est du sein inpuisable de la
terre que sort tout ce qu'il y a de plus prcieux. Cette masse informe,
vile et grossire, prend toutes les formes les plus diverses; et elle
seule donne tour  tour tous les biens que nous lui demandons. Cette
boue si sale se transforme en mille beaux objets qui charment les yeux.

L'auteur nous montre ensuite les plantes, herbes, fleurs, arbres,
arbustes qui sortent du sol et font  la terre une si admirable parure;
puis il continue: Regardons maintenant ce qu'on appelle l'_eau_. C'est
un corps liquide, clair et transparent. D'un ct, il coule, il chappe,
il s'enfuit. De l'autre, il prend toutes les formes des corps qui
l'environnent, n'en ayant aucune par lui-mme. Si l'eau tait un peu
plus rarfie, elle deviendrait une espce d'air, toute la face de la
terre serait sche et strile. Il n'y aurait que des animaux volatiles:
nulle espce d'animal ne pourrait nager, nul poisson ne pourrait vivre;
il n'y aurait aucun commerce par la navigation. Quelle main industrieuse
a su paissir l'eau en subtilisant l'air, et distinguer si bien ces deux
espces de corps fluides? Si l'eau tait un peu plus rarfie, elle ne
pourrait plus soutenir ces prodigieux difices flottants qu'on nomme
vaisseaux. Les corps les moins pesants s'enfonceraient d'abord dans
l'eau. Qui est-ce qui a pris le soin de choisir une si juste
configuration des parties et un degr si prcis de mouvement pour rendre
l'eau si fluide, si insinuante, si propre  chapper, si incapable de
toute consistance; et nanmoins si forte pour porter, et si imptueuse
pour entraner les plus pesantes masses?

Combien d'autres passages non moins intressants  citer sur le feu, sur
l'air, sur les animaux, sur l'homme, etc. Un homme qui vit sans
rflexion ne pense qu'aux espaces qui sont auprs de lui, ou qui ont
quelque rapport  ses besoins. Il ne regarde la terre que comme le
plancher de sa chambre, et le soleil qui l'claire pendant le jour que
comme la bougie qui l'claire pendant la nuit. Ses penses se renferment
dans le lieu troit qu'il habite. Au contraire, l'homme accoutum 
faire des rflexions tend ses regards plus loin, et considre avec
curiosit les abmes presque infinis dont il est environn de toutes
parts. Un vaste royaume ne lui parat alors qu'un petit coin de la
terre: la terre elle-mme n'est  ses yeux qu'un point dans la masse de
l'univers; et il admire de s'y voir plac sans savoir comment il y a t
mis.

Dans les _Fables_ et les _Dialogues des morts_, Fnelon fait preuve d'un
esprit aussi ingnieux qu'agrable et judicieux. Dans les _Lettres
spirituelles_, les mes qui aspirent  la perfection trouvent de
prcieux conseils donns avec cet accent de la conviction et cette
autorit de la vertu qui prche d'exemple. Mais cette admirable
correspondance, dans sa plus grande partie au moins, ne me semble pas 
l'usage des nophytes qu'elle pourrait dconcerter en leur parlant un
langage qui ravit avec raison les mes d'lite et exalte les parfaits.

Dans les _Dialogues sur l'loquence_, je trouve ce remarquable passage
qui peut s'appliquer aux crivains, potes, historiens, etc, aussi bien
qu' l'orateur: Il faut donc que les orateurs ne craignent et
n'esprent rien de leurs auditeurs pour leur propre intrt. Si vous
admettez des orateurs ambitieux et mercenaires, s'opposeraient-ils 
toutes les passions des hommes? S'ils sont malades de l'avarice, de
l'ambition, de la mollesse, en pourront-ils gurir les autres? S'ils
cherchent les richesses en pourront-ils dtacher autrui? Je sais qu'on
ne doit pas laisser un orateur vertueux et dsintress manquer du
ncessaire: aussi cela n'arrive-t-il jamais s'il est vrai philosophe,
c'est--dire tel qu'il doit tre pour redresser les moeurs des hommes. Il
mnera une vie simple, modeste, frugale, laborieuse; il lui faudra peu,
ce peu ne lui manquera point, dt-il de ses propres mains le gagner. Le
surplus ne doit pas tre sa rcompense et n'est pas digne de l'tre. Le
public lui pourra rendre des honneurs et lui donner de l'autorit, mais
s'il est dgag des passions et dsintress, il n'usera de cette
autorit que pour le bien public, prt  la perdre toutes les fois qu'il
ne pourra la conserver qu'en dissimulant et flattant les hommes. Ainsi,
l'orateur, pour tre digne de persuader les peuples, doit tre un homme
incorruptible; sans cela son talent et son art se tourneraient en poison
mortel contre la rpublique mme: de l vient que, selon Cicron, la
premire et la plus essentielle des qualits d'un orateur est la vertu.
Il faut une probit qui soit  l'preuve de tout, et qui puisse servir
de modle  tous les citoyens; sans cela, on ne peut paratre persuad
ni par consquent persuader les autres.

Tout serait  souligner dans cette page qu'on croirait crite d'hier et
 l'intention de tels de nos dputs et journalistes qui srement ne
l'ont point lue ou ne songent gure  en faire leur rgle de conduite.

Les crits relatifs  la controverse se recommandent par les mmes
mrites du fond et de la forme, et par cette courtoisie du langage qui
trahit  la fois le vrai chrtien et le gentilhomme. Malheureusement,
ces ouvrages n'ont plus qu'un intrt purement rtrospectif puisque
presque toutes les questions qui y sont traites, et qui soulevaient 
l'poque des polmiques si ardentes, sont pour nous non pas seulement
comme les almanachs de l'autre anne, mais comme ceux d'il y a cinquante
ans. Le _Jansnisme_ est mort et bien mort, et aussi le _Quitisme_ qui
fournit  l'vque de Cambrai l'occasion d'un si beau triomphe par
l'empressement et la sincrit de sa soumission. On ne peut trop
dplorer d'ailleurs que cette malheureuse controverse ait spar des
hommes comme Fnelon et Bossuet, si bien faits, chacun de leur ct,
pour se comprendre; et dont l'amiti, malgr la divergence des opinions
sur certains points, aurait d rester indissoluble. La dsunion de ces
deux grands coeurs et de ces deux sublimes esprits est  jamais
regrettable et nous doit tre  tous un sujet de graves rflexions. Je
regarderais presque comme une tmrit de me prononcer entre ces deux
illustres qui me sont chers galement; toutefois, s'il faut l'avouer,
j'inclinerais  croire que Bossuet doit avoir la plus grande part de
responsabilit dans la rupture. Je trouve d'ailleurs dans un crit assez
rcent une apprciation qui m'a frapp par son cachet d'impartialit et
me semble bien prs de la vrit.

Avant l'enregistrement du bref  la cour du parlement et ds qu'il eut
reu l'autorisation du roi, Fnelon fit un mandement dans lequel il
accepta sa condamnation avec une simplicit et une dignit remarquables.
Cette soumission fut gnralement admire; toutefois les protestants et
les journalistes en furent mcontents. Vers la fin de sa vie,
l'archevque de Cambrai constata de nouveau sa soumission par un
ostensoir d'or qu'il offrit  son glise, et qui reprsentait un
personnage symbolique foulant aux pieds plusieurs livres hrtiques sur
l'un desquels on lisait ces mots: _Maximes des Saints_. Ainsi finit ce
fameux dbat dans lequel Bossuet, par intrt pour la religion qu'il
croyait menace, se montra quelquefois import, dur et mme injurieux,
(_Relation du Quitisme_, 1698). Fnelon n'est pas non plus exempt de
reproches. Par gard pour une femme dont la doctrine tait gnralement
rprouve, il ne parat pas toujours sincre dans les protestations
qu'il prodiguait  ses adversaires. La situation qu'il s'tait faite lui
cra des difficults; elle l'obligea par exemple  se dfendre par des
subtilits qui prouvrent la souplesse de son esprit, mais qui gtrent
parfois sa cause. Ces deux prlats y gagnrent cependant quelque chose:
Bossuet une connaissance de la thologie mystique qu'il n'avait point et
qui lui servit  corriger ses ides sur la charit; Fnelon, une plus
grande circonspection dans la matire extrmement pineuse de la
spiritualit. Si le triomphe de l'un a t glorieux, la dfaite de
l'autre n'est pas moins digne d'loges,[86] A. K.


III

Maintenant avant de terminer, quelques dtails biographiques qui
complteront notre travail.

Franois de Salignac de Lamotte-Fnelon, d'une famille ancienne et
illustre, naquit au chteau de Fnelon, en Prigord (6 aot 1651). C'est
l qu'il fut lev sous les yeux de son pre galement vertueux et
instruit et qui ne se spara pas sans quelque regret de l'enfant ou
plutt de l'adolescent; car celui-ci avait quinze ans lorsqu'il fut
envoy  Paris qu'habitait son oncle, le marquis de Fnelon, pour
achever ses tudes philosophiques et commencer le cours de thologie
conformment  sa vocation. Mais l'oncle du jeune Salignac, aprs
l'avoir gard quelque temps dans son htel, craignit pour lui les
sductions ou tout au moins les distractions du monde, et il crut
prudent de le faire entrer au sminaire de Saint Sulpice, dirig alors
par le savant et vertueux M. Tronson. Fnelon, dans cette sainte
retraite, employa les belles annes de sa jeunesse aux tudes
thologiques les plus srieuses et par sa pit comme par son savoir il
se montra digne au bout de quelques annes de recevoir les ordres
sacrs. Dans la ferveur de son zle, il voulait d'abord se consacrer aux
missions lointaines, mais contrari dans ce dessein par la faiblesse de
sa sant comme par l'opposition de sa famille, il se dvoua  un
apostolat plus modeste mais non moins utile, l'instruction des
_Nouvelles Catholiques_ ou protestantes converties. Les dix annes,
consacres par lui  cet obscur ministre, le prparrent  la
composition de son premier ouvrage: de l'_ducation des Filles_, destin
 la duchesse de Beauvilliers, mre d'une famille nombreuse, et femme du
duc de Beauvilliers, devenu l'intime ami de Fnelon.

Aussi lorsque en 1689, de Beauvilliers, par les conseils et l'influence
de Madame de Maintenon, eut t nomm gouverneur du duc de Bourgogne,
fils du Dauphin et petit fils de Louis XIV, il proposa et fit agrer
comme prcepteur l'abb de Fnelon. Grce aux soins assidus et au zle
clair de ces deux vertueux amis, seconds par des hommes de bien,
choisis par eux, le jeune prince, dont le temprament violent, les
passions prcoces, l'orgueil en particulier de bonne heure trangement
dvelopp, pouvaient faire tout craindre, devint par degrs moins
indomptable, et aprs quelques annes, tonnant la cour par ses vertus,
il promettait dans l'avenir un roi modle. Au tmoignage des
contemporains et de Saint-Simon en particulier, la transformation tenait
du miracle, et jamais on ne vit mieux qu'en cette circonstance
l'influence de l'ducation, d'une ducation forte et chrtienne, sur la
nature la plus rebelle.

Aprs les cinq annes qu'il avait passes prs du jeune prince, Fnelon
fut nomm  l'archevch de Cambrai (1694). Ce choix, tout spontan de
la part du roi, prouvait le cas qu'il faisait du prcepteur pour lequel
d'ailleurs il se sentait plus d'estime que de sympathie. On a dit que
les grandes manires de Fnelon, la supriorit de son gnie, mises en
relief par une locution facile et brillante, gnaient Louis XIV qui,
dans la conversation, s'tonnait qu'on et un avis trop diffrent du
sien et qu'on ne lui laisst pas toujours l'honneur du premier rle.
Nous doutons que cette explication soit la vraie: ne faudrait-il pas
plutt attribuer les sentiments du roi, sa froideur persvrante qui
devint de l'antipathie,  une autre cause,  certain passage d'une
lettre crite, parat-il,  Madame de Maintenon et dans laquelle, par
une regrettable exagration, Fnelon allait jusqu' dire qu'il (le Roi)
n'avait aucune ide de ses devoirs. Ce jugement, qui semblait si dur,
excessif dans sa forme brve et absolue, dut choquer horriblement Louis
XIV, et sans l'excuser, on comprend qu'une telle parole ait eu peine 
s'effacer de son souvenir.

Par malheur, comme nous l'avons dit plus haut, l'affaire du Quitisme,
les mnagements de l'vque de Cambrai pour Madame Guyon et enfin la
publication du livre des _Maximes des Saints_, dnonc avec tant de
vhmence par Bossuet comme la quintessence de l'hrsie, ajoutrent
coup sur coup aux prventions du roi que l'apparition du _Tlmaque_,
bientt aprs, acheva d'irriter. De ce jour la disgrce de Fnelon fut
complte et sans nul espoir de retour, d'autant plus que Madame de
Maintenon, autrefois son amie, n'avait pas t la dernire 
l'abandonner. Fnelon souffrit de tout cela, mais surtout de se voir
loign et presque spar de son lve le duc de Bourgogne qui le
rcompensait de son dvouement par une affection tendrement filiale. Au
milieu de ces tribulations dj si pnibles, il eut  supporter une
preuve encore d'un autre genre mais cruelle aussi. Son palais piscopal
devint la proie des flammes et, dans l'incendie, Fnelon perdit sa
bibliothque, ses nombreux manuscrits et des papiers prcieux. Admirable
pourtant fut sa rsignation et aux compliments de condolance de ses
amis, il se contenta de rpondre:

Il vaut mieux que le feu ait pris  ma maison qu' celle d'un pauvre
laboureur.

Cette parole tait digne de celui qu'on voyait dans son zle apostolique
si plein de condescendance et de sollicitude pour les faibles et les
petits et qui s'en allait courir les champs, pendant toute une nuit,
pour aider un brave paysan  retrouver sa vache gare. Touchant pisode
qui a si heureusement inspir la muse d'Andrieux!

La charit de Fnelon eut  s'exercer sur un plus vaste thtre. Les
malheurs de la guerre, dit Villemain, d'aprs le cardinal de Beausset,
amenrent les troupes ennemies dans le diocse de Cambrai: ce fut, pour
le saint vque, l'occasion d'efforts et de sacrifices nouveaux. Sa
sagesse, sa fermet, la noblesse de son langage inspiraient aux gnraux
ennemis un respect salutaire aux malheureuses provinces de Flandre.
Eugne tait digne d'entendre la voix du grand homme dont il connaissait
et admirait le gnie.

Pendant le dsastreux hiver de 1709, Fnelon trouvait de nouvelles
ressources pour nourrir l'arme franaise en mme temps qu'il faisait de
son palais un hpital pour les malades et les blesss.

Ce zle patriotique et chrtien fut apprci de Louis XIV qui n'en
conserva pas moins contre le prlat ses prventions devenues incurables.
Vers cette mme poque cependant, vu l'ge avanc du roi, une
catastrophe imprvue pouvait faire esprer  Fnelon un autre et
meilleur avenir. Le grand Dauphin mourut, et son fils, le duc de
Bourgogne, l'lve de Beauvilliers et de Fnelon, se vit tout  coup
rapproch du trne et du roi dont il tait le confident et l'appui.
C'est alors que l'archevque de Cambrai, dans la joie d'entrevoir la
ralisation possible de ses esprances, crit  St-Simon ces graves
paroles qui rsument en peu de mots tous les devoirs de la royaut: Il
ne faut pas que tous soient  un seul; mais un seul doit tre  tous
pour faire leur bonheur.

Le duc de Bourgogne, devenu roi, aurait-il rpondu  l'attente de ses
gnreux amis, et, avec les intentions les meilleures et de hautes
vertus, devait-il triompher de cette timidit et de cette indcision,
venant du scrupule, qui l'avaient fait chouer comme gnral  la tte
de l'arme? Dieu le sait qui ne permit pas que se fit l'exprience! Car,
peu de temps aprs, le jeune prince succomba presque subitement aux
atteintes d'une maladie dont sa femme, la princesse de Savoie, fut
galement victime.

La douleur de Fnelon fut profonde et de celles pour lesquelles il n'est
point de consolations humaines; car il aimait le prince non pas
seulement comme son lve, j'allais dire son enfant, mais avec toute
l'ardeur de son patriotisme intelligent dont tmoignent ses divers
mmoires au duc de Beauvilliers et ses crits politiques. Puis coup sur
coup, il se voyait enlever par la mort ses amis les plus chers, ce qui
lui faisait crire avec dsolation: Je ne vis plus que d'amiti et ce
sera l'amiti qui me fera mourir.

Parole prophtique, car la mort du duc de Beauvilliers, arrive sur ces
entrefaites, acheva de briser son coeur et, quatre mois aprs, Fnelon,
que rien ne rattachait plus  la terre, allait rejoindre au ciel tous
ceux qu'il avait aims. Sa mort comme sa vie fut celle d'un grand et
vertueux vque, dit Villemain qui ajoute: Quoique Fnelon ait beaucoup
crit, il ne parat jamais chercher la gloire d'auteur; tous ses
ouvrages furent inspirs par les devoirs de son tat, par ses malheurs
et ceux de sa patrie. La plupart chapprent  son insu de ses mains et
ne furent connus qu'aprs sa mort.... On peut remarquer, d'aprs ses
lettres au duc de Bourgogne et la svrit de ses jugements sur quelques
gnraux, que Fnelon avait beaucoup de douceur dans le caractre et
beaucoup de domination dans l'esprit. Ses ides taient absolues et
dcisives, habitude qui semble tenir  la promptitude et  la force de
l'esprit.

Cette tendance a d contribuer  l'loignement de Louis XIV pour Fnelon
et n'tait pas faite pour rapprocher de lui Bossuet, gnie dominateur et
inflexible, avec des formes moins conciliantes.

Un contemporain de Fnelon, un matre dans l'art de peindre avec la
plume, nous a laiss de l'illustre prlat un portrait remarquable par la
vigueur comme par la dlicatesse de la touche, et d'autant plus
intressant pour nous que le peintre, on le sait, assez peu des amis de
Fnelon, ne cherchait point  flatter son modle: Ce prlat tait un
grand homme maigre, bien fait, avec un grand nez, des yeux d'o le feu
et l'esprit sortaient comme un torrent et une physionomie telle que je
n'en ai jamais vu qui lui ressemblt, et qui ne pouvait s'oublier quand
on ne l'aurait vue qu'une fois; elle rassemblait tout, et les contraires
ne s'y combattaient point; elle avait de la gravit et de l'agrment, du
srieux de la gat, elle sentait galement le docteur, l'vque et le
grand seigneur. Tout ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa
personne, c'tait la finesse, l'esprit, les grces, la douceur et
surtout la noblesse: il fallait faire effort pour cesser de le regarder.
Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la
justesse de l'harmonie qui frappait dans l'original, et la dlicatesse
de chaque caractre que ce visage rassemblait; ses manires y
rpondaient dans la mme proportion avec une aisance qui en donnait aux
autres, et cet air et ce bon got, qu'on ne tient que de l'usage de la
meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvait rpandu de
soi-mme dans toutes ses conversations. (_Saint-Simon_).

[86] _Nouvelle Biographie._--_Fnelon._




NICOLAS FLAMEL


Flamel l'an, crivain, qui faisait tant d'aumnes et hospitalits, et
fit plusieurs maisons o gens de mtiers demeuraient en bas, et du loyer
qu'ils payaient taient soutenus pauvres laboureurs en haut.

Voil ce qu'un auteur  peu prs contemporain, Guillebert de Metz, qui
crivait vers 1430, nous dit de ce personnage singulier, complexe,
comme s'exprime M. Vallet de Viriville, et qui par un ct appartient 
la biographie et par l'autre touche au roman et  la lgende.

On n'est fix ni sur le lieu ni sur la date de sa naissance, qui, selon
toute probabilit et par induction, d'aprs des faits authentiques, ne
saurait remonter au-del de 1330. Ce qui n'est pas douteux, c'est que
Flamel exera de bonne heure la profession d'crivain-libraire,
laquelle, avant la dcouverte de l'imprimerie, regarde comme une
profession librale, ne donnait pas moins de considration que de
profit. La calligraphie,  cette poque, tait  son apoge; le roi
(Charles V) et ses frres, Jean, duc de Berry, et Philippe, duc de
Bourgogne, ainsi que leur neveu, Louis, duc d'Orlans, faisaient
excuter  l'envi ces magnifiques manuscrits qui sont encore de nos
jours l'ornement de nos plus riches bibliothques. Les docteurs si
nombreux de l'Universit, d'autre part, multipliaient avec non moins de
zle les livres originaux.

Flamel qui, parat-il, exerait sa profession plutt en commerant, en
industriel, qu'en artiste, visant surtout  l'utile, se trouvait dj
dans une position fort satisfaisante, lorsqu'il pousa, par intrt,
sans doute, autant que par amour, une bourgeoise de Paris, la dame
Pernelle, deux fois veuve, et qui, possdant quelque bien, accrut
l'actif de la communaut, tant par son apport que par ses talents de
mnagre, sobre, laborieuse, active, conome, le modle du genre en un
mot.

Les poux habitaient d'abord deux modestes choppes d'crivain adosses
 l'glise Saint-Jacques-la-Boucherie. Ces choppes, rebties et
agrandies, devinrent des maisons, et vis--vis, sur un terrain vague
achet par l'crivain-jur, s'leva une autre maison plus grande, un
vritable _hostel_ tout enrichi au dehors d'histoires (sculptures) et
devises peintes ou graves. Dans cet _hostel_, en sa qualit de
calligraphe agrg et mrite, Me Flamel instruisait dans son art des
coliers externes; d'autres y demeuraient _en bourse_, c'est--dire
comme pensionnaires. L'argent ainsi lui venait de tous les cts  la
fois, car les manuscrits, copis par ses lves les plus habiles, tout
probablement se vendaient  son profit, au moins pour une partie. Riches
de plus en plus, les deux poux s'honorrent d'ailleurs par le bon
emploi de leur fortune, en faisant construire une arcade au charnier ou
cimetire des Innocents, ainsi que le petit portail de l'glise en face
de leur maison.

Quelques annes aprs, Flamel devenu veuf, et qui avait hrit de sa
femme, les poux s'tant fait donation mutuelle, tait rput le
bourgeois le plus riche de Paris, et cette fortune considrable il ne
cessait de l'accrotre par son industrie. Il continuait aussi ses
libralits dont le sentiment religieux parat avoir t le premier, le
principal, sinon le seul mobile. Il fit lever une seconde arcade au
charnier des Innocents, aida  la construction de nombreuses glises,
monastres, maisons de charit, etc., et fit don en outre de dix-neuf
calices aux glises ou chapelles. Sans doute un peu de vanit se mlait
 tout cela puisque sur tous ces calices on voyait son chiffre, en mme
temps que, sur la plupart des monuments, il avait soin de se faire
reprsenter en image ou statue, ainsi que feue Pernelle, son pouse.
Mais on ne peut douter cependant, qu' part quelque ostentation
peut-tre, la pit, comme nous l'avons dit, ne ft son grand mobile;
cette conviction rsulte en particulier pour nous de la lecture de son
remarquable testament, commenant ainsi:

Par devant, etc... a comparu, Nicolas Flamel, sain de corps et pense,
bien parlant et de bon et vrai entendement, et comme il disait et comme
de prime face apparat, attendant et sagement considrant qu'il n'est
chose plus certaine que la mort, ni chose moins certaine que l'heure
d'icelle, et pour ce que, en la fin de ses jours, il ne fit et ne soit
trouv importunit sur ce, non voulant de ce sicle trpasser en l'autre
intestat, pensant aux choses _celestiaux_ et pendant que sens et raison
gouvernent sa pense; dsirant pourvoir au salut et remde de son me,
fit, ordonna et avisa son testament ou ordonnance de dernire volont,
au nom de la glorieuse trinit du Pre, du Fils, et du Saint-Esprit,
etc.

Suivent les dispositions testamentaires qui sont toutes relatives  des
legs pieux et fondations, et ne contiennent pas moins de seize pages
petit texte dans le livre de Piganiol de la Force[87], o le testament
est cit textuellement et tout au long. Nous savons par l le chiffre de
la fortune de N. Flamel, chiffre que la rumeur populaire avait
singulirement exagr. En effet, tous les legs dsigns pour une fois
pays, dit l'abb Vilain, se rduisent  1,440 livres parisis ou 1,800
livres tournois, somme qui dans ce temps-ci serait reprsente par celle
de 12,234 livres 15 sols, et somme qui ne fut paye qu'en sept ans.
Quant aux fondations perptuelles, il resta pour leur acquit  peine 300
livres parisis de rente.

Il y a loin de l, sans doute,  l'norme richesse que la crdulit
populaire attribuait  Nicolas Flamel et dont la source, au dire de tous
ou de la plupart, ne pouvait tre qu'trange et mystrieuse. Cette
rputation, non seulement survcut  Flamel, mais elle ne fit que
s'accrotre et pendant longtemps, plus de deux sicles aprs, mme les
rudits et les autres discutaient sur l'origine de cette fortune,
attribue par les uns  la dcouverte d'un trsor cach, par d'autres 
celle de la pierre philosophale ou transmutation des mtaux d'or pur.
Cette opinion mme prvalut, appuye qu'elle tait de passages
significatifs tirs d'un petit livre sur la science hermtique qu'on
disait, mais  tort, crit par Flamel. Nous voyons qu'en 1742, un
crivain, homme de sens et de mrite, Piganiol de la Force, incline 
ce sentiment insinu sinon formul dans son second volume, quoique plus
tard branl, ainsi qu'il l'avoue, par la publication du savant ouvrage
de l'abb Vilain: _Histoire critique de Nicolas Flamel_, etc., il
paraisse hsitant et mme tout prs de se rtracter: Ce judicieux
auteur (l'abb Vilain), crit Piganiol, a fait voir par un inventaire
trs-exact de tout ce que Flamel a eu de biens, que ce prtendu
_philosophe_ ne jouissait pas d'une fortune aussi immense que le veulent
les alchimistes, et que les dpenses qu'on lui attribue n'taient pas
aussi considrables pour tre au-dessus des facults d'un crivain
(calligraphe) qui tait fort occup dans sa profession et qui, par
consquent, gagnait beaucoup.

C'est l'opinion, aujourd'hui gnralement adopte et que formulait
rcemment M. Vallet de Viriville: L'ide qu'on se fait, d'aprs ces
renseignements authentiques, au sujet de Nicolas Flamel, n'est dj plus
celle d'un bourgeois vulgaire. On y voit: un homme sagace, habile au
gain, amoureux de sa renomme, imitant la dvote et vaniteuse
ostentation des princes de son temps, mais mlant  ces travers _le zle
du bien, du juste et de l'utile_.

Flamel mourut en 1418; il fut enterr dans l'intrieur de l'glise
Saint-Jacques-la-Boucherie,  laquelle (n'ayant point d'enfants), il
avait lgu la meilleure part de sa fortune.

En outre des constructions, dont nous avons parl, Flamel, ayant acquis
du prieur de Saint-Martin-des-Champs, dans le faubourg, un grand
terrain, fit construire en ce lieu, dit M. de Viriville, divers
difices d'un caractre mixte; c'taient  la fois des institutions
utiles, des maisons de rapport et des tablissements de charit. Le
produit des locations du rez-de-chausse, notamment, servait 
l'entretien de pauvres laboureurs auxquels l'ge ne permettait plus le
travail et qui se trouvaient logs  l'tage suprieur. En rcompense de
cette charit, on ne leur demandait que de rciter tous les jours un
_Pater_ et un _Ave Maria_  l'intention des pcheurs trpasss. Aussi,
sur la faade de la principale maison, dite du _Grand Pignon_, qui
subsiste encore rue Montmorency, 51, on lisait en gros caractre cette
inscription vritablement touchante:

Nous, hommes et femmes, laboureurs demeurans ou porche (sur le devant)
de ceste maison, qui fut faicte en l'an de grce mil quatre cens et sept
(1407), sommes tenus, chascun en droit soy, dire tous les jours une
patenostre et j. _Ave Maria_ en priant Dieu que de sa grce face pardon
aus povres pecheurs trespassez. _Amen_.

[87] _Histoire de Paris._




LA FONTAINE (JEAN DE)

I


    Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles,
     qui le bon Platon compare nos merveilles,
    Je suis chose lgre et vole  tout sujet:
    Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet;
     beaucoup de plaisirs je mle un peu de gloire.[88]

A dit La Fontaine de lui-mme. Et ailleurs:

    J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,
    La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien
    Qui ne soit souverain bien,
    Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mlancolique[89].

Tel fut en effet notre pote quoique d'abord des penses trs
diffrentes aient paru le proccuper. N  Chteau-Thierry (Marne), le 8
juillet 1621,  l'ge de dix-neuf ans, il se crut appel  la vie
religieuse, et voulut entrer  l'Oratoire. Mais, aprs un sjour de
dix-huit mois dans la maison, il reconnut qu'il se trompait sur sa
vocation et rentra dans le monde. Son pre, qui exerait 
Chteau-Thierry la charge de matre particulier des eaux et forts, lui
cda son emploi en le mariant avec Marie Hricart, fille d'un lieutenant
au baillage de la Fert-Milon, personne qui joignait  la beaut
beaucoup d'esprit[90]. D'aprs ce qu'affirment les biographes, La
Fontaine, n'eut pour ainsi dire point de part  ces deux engagements: on
les exigea de lui, et il s'y soumit plutt par indolence que par got.
Aussi n'exera-t-il sa charge pendant plus de vingt ans qu'avec
indiffrence.

Et cette indiffrence s'accrut avec le got de plus en plus vif pour la
posie qu'avait veill chez La Fontaine, dit-on, l'audition d'une pice
de vers de Malherbe, dclame avec emphase par un officier en garnison 
Chteau-Thierry. Cette lecture provoqua chez lui une vritable explosion
d'enthousiasme. Non-seulement il lut et relut les vers de Malherbe; mais
il les apprit par coeur et s'effora dans ses premiers essais de
l'imiter. Par bonheur, d'utiles conseils lui ouvrirent les yeux, et
l'un de ses parents nomm Pintrel, dit Montenault, homme de bon sens qui
n'tait point sans got, mit entre ses mains Horace, Virgile, Trence,
Quintilien, comme les vraies sources du bon got et de l'art
d'crire....  ces livres, La Fontaine joignit ensuite la lecture de
Rabelais, Marot, Boccace, l'Arioste. Pour ces derniers il et pu mieux
choisir et l'influence pernicieuse que ces lectures exercrent sur le
pote n'est que trop visible dans certains de ses ouvrages.

C'est  peu prs vers cette poque qu'il faut placer un vnement
racont par les contemporains, Louis Racine, d'Olivet, etc et qui
prouve, avec la bonhomie originale de La Fontaine, l'influence toute
puissante de cet absurde prjug du faux point d'honneur qui,  cette
poque et sous le rgne prcdent surtout, fit tant de victimes. Dans la
circonstance par bonheur, il n'y eut pas de sang rpandu, et la querelle
finit par un djeuner o les amis, le verre en main, ftrent la
rconciliation.

Le pote tait fort li avec un ancien capitaine de dragons retir 
Chteau-Thierry, nomm Poignant, homme franc et loyal, et dj plus
jeune. Tout le temps que Poignant n'tait pas au cabaret, il le passait
chez La Fontaine, et par consquent, en l'absence de celui-ci, auprs de
sa femme.

Comment, lui dit un voisin mdisant, souffres-tu que le capitaine
s'installe ainsi chez toi chaque jour?

--Et pourquoi n'y viendrait-il pas? rpond La Fontaine, c'est mon
meilleur ami.

--Ce n'est pas ce que dit le public; on prtend qu'il ne va chez toi que
pour madame de La Fontaine.

--Sottises! mais d'ailleurs que puis-je faire  cela?

--Demander satisfaction l'pe  la main pour le tort qui t'est fait
dans l'opinion.

--J'aviserai, dit La Fontaine.

Le lendemain, ds quatre heures du matin, il frappait chez Poignant
qu'il rveille.

--Lve-toi vite, dit-il, et sortons ensemble pour une affaire
importante.

--Laquelle? demande Poignant.

--Tu le sauras, rpond La Fontaine, quand nous serons dehors.

Poignant, assez surpris, se lve, s'habille et suit La Fontaine qui,
aprs l'avoir conduit dans un lieu cart, lui dit de l'air le plus
tranquille:

--Mon ami, il faut nous battre.

--Comment! qu'est-ce que cela veut dire? rpond Poignant de plus en plus
tonn. Entre nous d'ailleurs la partie n'est pas gale; je suis, un
vieux soldat et toi tu n'as jamais tir l'pe.

--N'importe, le public veut que je me batte avec toi; ainsi en garde.

Bon gr, mal gr alors, Poignant tire son pe, et ds les premires
passes, il fait sauter  dix pas celle de La Fontaine. Alors l'ayant
dsarm, il lui demande l'explication de sa conduite et La Fontaine
s'empresse de le satisfaire.

--Ce sont propos absurdes! dit alors Poignant, et mon ge, mon humeur,
comme l'estime que j'ai pour ta femme, l'amiti que j'ai pour toi
devaient carter toute inquitude, mais puisqu'il est ainsi je proteste
que je ne mettrai plus les pieds dans ta maison.

--Au contraire, rpond La Fontaine en lui serrant la main, j'ai fait ce
que le public voulait; maintenant je veux que tu viennes chez moi tous
les jours sans quoi nous nous battrons encore.

La Fontaine, venu  Paris en 1654, fut prsent par un de ses parents,
Jannart, oncle de sa femme et favori de Fouquet, au surintendant des
finances alors tout puissant. Fouquet, qui par got et sans doute aussi
par calcul, se plaisait au rle de Mcne, fit au pote peu connu
encore, une pension dont La Fontaine tenait compte par une autre
pension en vers qu'il lui payait exactement par quartier. Lors de la
disgrce de Fouquet (1661), disgrce mrite, La Fontaine auquel la
reconnaissance faisait illusion, leva gnreusement la voix en faveur
de son protecteur, et composa l'lgie intitule aux _Nymphes de Vaux_,
alors, dit Walckenaer, toute l'animosit qui existait contre le
surintendant se calma. Jannart, envelopp dans la disgrce de Fouquet,
fut exil  Limoges et La Fontaine le suivit par dvouement pour son
ami, disent les biographes; mais peut-tre aussi par d'autres motifs,
parce qu'il tait peu press de retourner prs de sa femme pour laquelle
il s'tait dj refroidi sans avoir t jamais fort pris d'ailleurs. De
Limoges, il lui crit:

Vous ne jouez ni ne travaillez, ni ne vous souciez du mnage, et hors
le temps que vos bonnes amies vous donnent par charit, il n'y a que les
romans qui vous divertissent. Considrez, je vous prie, l'utilit que ce
vous serait si, en badinant, je vous avais accoutume  l'histoire soit
des lieux, soit des personnes; vous auriez de quoi vous dsennuyer toute
votre vie.

Mais, outre que ces remontrances sont faites sur un ton assez peu
affectueux, La Fontaine, dans cette mme correspondance, par une trange
indiscrtion, fait  sa femme des confidences qui ne sont pas de nature
 la flatter. Pendant son voyage, il avait trouv, dit-il, trois femmes
dans la diligence: Parmi ces trois femmes, il y avait une Poitevine qui
se qualifiait comtesse; elle paraissait assez jeune et de taille
raisonnable, tmoignait avoir de l'esprit; dguisait son nom et venait
plaider en sparation contre son mari: toutes qualits d'un bon augure,
et j'y eusse trouv matire de cajolerie si la beaut s'y ft
rencontre; mais je vous dfie de me faire trouver un grain de sel dans
une personne  qui elle manque.

Se peut-il rien de plus dplac que ce langage? Mais il semble que La
Fontaine n'en et pas conscience, et ce mme homme le plus singulier
qui peut-tre ait exist d'aprs Walckenaer, fait preuve, bientt
aprs, d'une sensibilit des plus touchantes. En passant  Amboise o
Fouquet avait t renferm d'abord, La Fontaine voulut voir la chambre
qu'avait habite le prisonnier; triste plaisir, je vous le confesse,
mais enfin je le demandai. Le soldat, qui nous conduisait, n'avait pas
la clef; au dfaut je fus longtemps  considrer la porte et me fis
conter la manire dont le prisonnier tait gard. Je vous en ferais
volontiers la description; mais ce souvenir est trop affligeant.... Sans
la nuit on n'eut jamais pu m'arracher de cet endroit.

 son retour de Limoges, La Fontaine se rendit  Chteau-Thierry; il y
retrouva la duchesse de Bouillon, Marie-Anne Mancini, nice de Mazarin,
 laquelle il avait t prsent nagure et qui devint ds lors une de
ses plus zles protectrices. C'tait, dit Walckenaer, une brune
piquante, plus jolie que belle, vive et mme un peu emporte, aimant les
plaisirs et animant la conversation par une gat spirituelle et des
saillies inattendues; elle avait un got dcid pour la posie et mme
elle faisait des vers. Le dsir de lui plaire et d'amuser son
imagination libre et badine lui inspira, dit-on, ses plus jolis contes,
mais malheureusement aussi les plus licencieux.

Qu'une femme et une jeune femme, appartenant  la socit la plus
leve, ait pris plaisir  ces tristes produits de la verve libertine du
pote et n'ait pas craint d'encourager, d'applaudir ce qu'elle et d
avoir honte seulement d'couter, c'est ce qu'on a peine  comprendre.
Lorsque la duchesse de Bouillon revint  Paris, elle emmena avec elle La
Fontaine qu'elle fit connatre aux membres de sa famille comme 
plusieurs personnages importants. La mme anne (1665), le pote, g de
44 ans, publia son premier recueil de _Contes et Nouvelles en vers_ o,
quoi qu'on ait dit, le mrite de la forme, mrite fort exagr, ne
suffit pas  racheter l'indignit du fond.


II

Toutefois, pour tre juste, il faut reconnatre que le caractre
exceptionnel de La Fontaine permet de croire qu'il ne se rendait pas
bien compte  lui-mme de la porte si blmable de son oeuvre. Il s'tait
li, vers 1664 ou 1665, avec Molire dj clbre, Racine et Boileau qui
ne devaient pas tarder  le devenir, et Chapelle qui n'eut pas le gnie
de ses quatre amis, mais leur fut suprieur comme homme de socit.
Dans une runion qui eut lieu chez Boileau et o se trouvait un frre de
celui-ci, docteur en Sorbonne, l'ecclsiastique se mit  disserter sur
Saint Augustin et en fit un loge pompeux. La Fontaine qui, plong dans
une de ses rveries habituelles, semblait couter sans entendre, se
rveille tout  coup comme en sursaut pour dire au thologien:

Croyez-vous que Saint Augustin eut plus d'esprit que Rabelais?

Quelque temps interdit, le docteur le regarda de la tte aux pieds et
finit par rpondre:

--Prenez garde, M. de La Fontaine, vous avez mis un de vos bas 
l'envers; ce qui tait vrai.

Un autre jour, La Fontaine soupait avec Racine, Despraux, Molire et
Descoteaux, le joueur de flte. La Fontaine tait ce jour l, plus qu'
l'ordinaire, plong dans ses distractions. Racine et Boileau, pour le
tirer de sa lthargie, mais sans pouvoir y russir, ne lui mnagrent
point les pigrammes au point que Molire trouva que c'tait passer les
bornes; aussi, dit-il, en _ parte_  Descoteaux:

Nos beaux-esprits ont beau se trmousser, ils n'effacent pas le
bonhomme.

 propos d' parte, voici une autre curieuse anecdote et parfaitement
authentique: Dans un repas qu'il fit avec Molire et Despraux, dit
Montenault, o l'on disputait sur le genre dramatique, il se mit 
condamner les _ parte_.

Rien, disait-il, n'est plus contraire au bon sens. Quoi! le parterre
entendra ce qu'un acteur n'entend pas, quoiqu'il soit  ct de celui
qui parle?

Comme il s'chauffait en soutenant son sentiment de faon qu'il n'tait
pas possible de l'interrompre et lui faire entendre un mot: Il faut,
disait Despraux,  haute voix tandis qu'il parlait, il faut que La
Fontaine soit un grand coquin, un grand maraud! et rptait
continuellement les mmes paroles sans que La Fontaine cesst de
disserter. Enfin l'on clata de rire; sur quoi revenant  lui comme d'un
rve interrompu: De quoi riez-vous donc? demanda-t-il.--Comment! lui
rpondit Despraux, je m'puise  vous injurier fort haut, et vous ne
m'entendez point quoique je sois si prs de vous que je vous touche: et
vous tes surpris qu'un acteur sur le thtre n'entende point un _
parte_ qu'un autre acteur dit auprs de lui?..

Ces distractions parfois si plaisantes de mme que la profonde
mditation dans laquelle d'autres fois il tait absorb au point de
paratre comme insensible n'empchaient point qu'il ft causeur des plus
charmants, convive des plus aimables, s'il se trouvait dans une socit
de personnes  lui bien connues et dont la prsence lui tait tout
agrable. Ses yeux alors s'animaient, le sourire s'panouissait sur ses
lvres; il disait tout ce qu'il voulait, et le disait si bien qu'il
enchantait les oreilles les plus dlicates. Cette rputation de
merveilleux causeur, que lui avaient valu quelques-unes de ces soires
intimes, le faisait singulirement rechercher par les gourmets...
d'esprit et l'on tait plus heureux et plus fier d'annoncer La Fontaine
 ses convives que ce fameux Lambert dont nous parlent  l'envi La
Bruyre et Boileau. Mais plus d'une fois l'amphytrion et ses amis y
furent attraps, tmoin cette anecdote:

La Fontaine avait t invit  dner chez M. Laugeois d'Imbercourt,
fermier-gnral. Racine le fils dit chez M. Le Verrier. Il arriva 
l'heure prcise, prit place  la table, mangea du meilleur apptit, mais
sans rpondre autrement que par des monosyllabes ou par le silence aux
interrogations du matre de la maison et des convis. Puis comme, avant
la fin du repas, il se levait de table, s'excusant sur la ncessit pour
lui de se rendre  l'Acadmie, on lui fit remarquer qu'il tait de bonne
heure encore et qu'il avait peu de chemin  faire.

Je prendrai le plus long! rpondit tranquillement La Fontaine et le
voil parti. Une autre fois, trois de complot, dit Vigneul de
Marville[91] par le moyen d'un quatrime qui avait quelque habitude
auprs de cet homme rare, nous l'attirmes dans un petit coin de la
ville,  une maison consacre aux Muses, o nous lui donnmes un repas
pour avoir le plaisir de jouir de son agrable entretien. Il ne se fit
point prier; il vint  point nomm sur le midi. La compagnie tait
bonne, la table propre et dlicate, et le buffet bien garni. Point de
compliments d'entre, point de faons, nulle grimace, nulle contrainte.
La Fontaine garda un profond silence; on ne s'en tonna point parce
qu'il avait autre chose  faire qu' parler. Il mangea comme quatre et
but de mme. Le repas fini, on commena  souhaiter qu'il parlt, mais
il s'endormit. Aprs trois quarts d'heure de sommeil, il revint  lui.
Il voulait s'excuser sur ce qu'il avait fatigu. On lui dit que cela ne
demandait pas d'excuse, que tout ce qu'il faisait tait bien fait. On
s'approcha de lui, on voulut le mettre en humeur et l'obliger  laisser
voir son esprit; mais son esprit ne parut point, il tait all je ne
sais o et peut-tre alors animait-il ou une grenouille dans les marais,
ou une cigale dans les prs, ou un renard dans la tanire; car durant
tout le temps que La Fontaine demeura avec nous il ne nous sembla tre
qu'une machine sans me. On le jeta dans un carrosse o nous lui dmes
adieu pour toujours. Jamais gens ne furent plus surpris; et nous nous
disions les uns aux autres: Comment se peut-il faire qu'un homme qui a
su rendre spirituelles les plus grossires btes du monde, et les faire
parler le plus joli langage qu'on ait jamais ou, ait une conversation
si sche, et ne puisse pas pour un quart d'heure faire venir son esprit
sur ses lvres et nous avertir qu'il est l?

C'est que chez le pote cette facilit de caractre en mme temps que
cette irrflexion, qui le livraient presque sans dfense  la curiosit
indiscrte, s'unissaient  une impatience singulire de toute
contrainte, et d'autant plus difficile  vaincre que lui-mme n'en avait
pas conscience. Alors, pouss dans ses derniers retranchements, il se
tirait d'affaire par une excuse telle quelle, bonne ou mauvaise, il
n'importe, mais la premire qui lui venait  l'esprit, tmoin cette
aventure.

Lorsque  la suite des premires brouilles, Madame de La Fontaine se fut
retire  Chteau-Thierry, Racine et Despraux reprsentrent  notre
pote que cette sparation n'tait pas dcente et lui faisait peu
d'honneur; ils insistrent pour un raccommodement. Docile  leurs
conseils, La Fontaine partit. En descendant de la diligence de
Chteau-Thierry, il se rendit chez sa femme.

Madame est au salut! rpondit la domestique qui ne le connaissait
point.

--Ah! fit La Fontaine qui, ennuy bientt d'attendre, s'en va rendre
visite  un ami lequel l'invite  souper. La Fontaine bien rgal,
comme dit Montenault, s'oublie  table jusqu' une heure fort avance et
volontiers il accepte l'hospitalit que lui offre son aimable
amphytrion. Le lendemain matin, sans plus songer  sa femme, il reprend
la voiture publique et revient  Paris. En le voyant de retour, ses amis
s'empressent de l'interroger sur les rsultats de son voyage:

J'ai t pour voir ma femme, leur dit-il, mais je ne l'ai point
trouve; elle tait au salut.

Il faut voir l non, comme l'ont trop rpt la plupart des biographes,
une distraction un peu forte sans doute, mais bien plutt l'excuse
vaille que vaille d'un homme faible et qui veut  tout prix chapper 
une dmarche pour lui dplaisante. On ne peut trop regretter cependant,
pour le bonheur comme pour le talent de La Fontaine, que cette
rconciliation avec sa femme n'ait point eu lieu, et on se l'explique
d'autant moins que le ravissant pome de _Philmon et Beaucis_, prouve
qu'il tait fait pour comprendre le paisible bonheur du foyer
domestique. Citons seulement ces quelques vers:

    Pour peu que des poux sjournent sous leur ombre,
    Ils s'aiment jusqu'au bout malgr l'effort des ans.
    Ah! si!... Mais autre part j'ai port mes prsens.

Walckenaer dit excellemment: Oui, La Fontaine, La Fontaine, nous le
rpterons aprs toi: Ah! si le ciel t'avait donn une compagne qui
t'et fait connatre les tranquilles jouissances de la vie domestique,
ton imagination n'et t ni moins gaie, ni moins vive, ni moins
spirituelle; mais elle et t mieux rgle et plus pure. Tes fables
seraient toujours l'objet de notre admiration et de nos louanges; mais,
dans tes autres crits, la peinture des plus doux sentiments du coeur,
dont tu connais si bien le langage, qui a fait des chefs-d'oeuvre
irrprochables du petit nombre de contes o tu l'as employe, aurait
remplac ces tableaux licencieux o tu as outrag les moeurs et
quelquefois le dieu du got. Alors,  La Fontaine, les satyres n'eussent
point ml de fleurs pernicieuses parmi les fleurs suaves et brillantes
dont les Muses et les Grces ont tress ta couronne; et ces vierges du
Parnasse ne te reprocheraient point, en rougissant, de les avoir si
souvent forces  se sparer de la pudeur qui doit toujours tre leur
insparable compagne. Alors il ne nous faudrait plus soustraire, comme
un poison corrupteur, aux regards des jeunes gens et des enfants, une
seule des pages du pote de l'enfance et de la jeunesse.

Dans ses _fables_[92] mmes o se trouvent tant d'incomparables
chefs-d'oeuvre, il est  et l plus d'une tache qu'il faudrait effacer
avant de mettre le livre en des mains innocentes. Il n'en serait point
ainsi sans doute si La Fontaine, au lieu de s'abandonner lui-mme  tous
les hasards de l'existence, comprenant mieux ses devoirs d'poux et de
pre, et eu prs de lui, pour le consoler, une femme srieuse, une
pouse vraiment chrtienne et dont la pit s'inspirt de l'esprit plus
que de la lettre. Supposons le pote dans ces conditions de bonheur, de
vie chaste et paisible, au lieu de ces vilains contes, de comdies
mdiocres, ou du fade roman de _Psych_, nous aurions peut-tre un
volume de plus de fables exquises et de dlicieux pomes.

Cette douce providence du foyer domestique, dira-t-on, ne manqua point 
La Fontaine; car on sait qu'une femme non moins distingue par l'esprit
que par le coeur, Madame de la Sablire, voyant le pote si fort ignorant
des choses de la vie pratique et par ce motif souvent dans l'embarras,
se plut  le recueillir dans sa maison en lui tant tout souci du
lendemain. Mais  cette poque, femme du monde et trop du monde, la
gnreuse bienfaitrice n'tait pas un Mentor bien svre pour le gnie
du pote. Plus tard, lorsque les dceptions amres d'une affection
illgitime trahie eurent amen Madame de la Sablire au repentir, sa
pit dans ses saintes ardeurs et la pratique assidue des bonnes oeuvres
la rendirent presque une trangre dans sa propre maison. Jusqu' la fin
de sa vie cependant, la noble femme continua de veiller de loin sur
l'hte qui lui fut toujours cher, mais dont elle ne disait plus comme
autrefois, aprs avoir congdi tous les importuns et les domestiques,
afin d'tre toute  la posie et  la conversation: Je n'ai gard avec
moi que mes trois animaux, mon chat, mon chien et mon La Fontaine.

La maison d'o Mme de la Sablire tait absente le plus souvent,
retenue prs du lit d'une pauvre malade  l'hospice des Incurables ou
ailleurs, cette maison semblait bien vide  La Fontaine. Presque
sexagnaire dj, il aurait eu plus que jamais besoin d'un intrieur
aimable qui le dtournt de certaines socits dans lesquelles il tait
entran par la facilit de son humeur et l'attrait d'une conversation
plus spirituelle que rserve.

Pendant l'anne 1683, une place se trouva vacante  l'Acadmie par la
mort de Colbert. La Fontaine se mit sur les rangs et, ce qu'on n'et pas
attendu de son indiffrence habituelle, il prit fort  coeur, dit
Montenault, le succs de cette affaire et c'est le seul trait d'ambition
qu'on puisse remarquer dans le cours de sa vie. Il se trouvait en
concurrence avec Boileau, mais seize voix contre sept tmoignrent de la
prfrence de l'Acadmie pour le Bonhomme. Louis XIV, prvenu contre le
pote  cause de ses _Contes_, tmoigna quelque mcontentement de ce
choix, et fit attendre six mois ses ordres pour la rception de La
Fontaine. Mais une seconde vacance ayant permis de nommer l'auteur des
_Satires_, Louis XIV, lorsqu'il lui fut rendu compte de cette nouvelle
lection, dit aux acadmiciens: Le choix qu'on a fait de M. Despraux
m'est agrable et sera gnralement approuv. Vous pouvez, ajouta-t-il,
recevoir incessamment La Fontaine, il a promis d'tre sage.

L'Acadmie s'empressa de recevoir l'auteur des _Fables_ et tous
applaudirent  ce compliment que lui adressa l'abb de la Chambre alors
directeur: L'Acadmie reconnat en vous, Monsieur, un de ces excellents
ouvriers, un de ces fameux artisans de la belle gloire, qui la va
soulager dans les travaux qu'elle a entrepris pour l'ornement de la
France et pour perptuer la mmoire d'un rgne si fcond en merveilles.

Elle reconnat en vous un gnie ais et facile, plein de dlicatesse et
de navet, quelque chose d'original et qui, dans sa simplicit
apparente et sous un air nglig, renferme de grands trsors et de
grandes beauts.

La Fontaine, dit Montenault, fut estim et chri de ses confrres parmi
lesquels il parut toujours avec cette candeur et cette bont de
caractre qu'on ne peut se donner ni mme imiter quand on ne l'a pas;
simple, doux, ingnu, plein de droiture, il n'eut jamais la moindre
msintelligence avec aucun d'eux.


III

Mais d'ailleurs il resta toujours, pour lui-mme et un peu pour les
siens[93], aussi tranger  la vie pratique, ayant l'imprvoyance de
l'enfant ou de l'homme primitif, et trouvant tout simple, pour faire
face aux embarras du moment, de vendre pice  pice son patrimoine.
Aussi la mort de Mme de la Sablire (1693) fut-elle pour lui un
trs-grand malheur. En perdant cette illustre amie, La Fontaine perdit
aussi les douceurs de la vie qui lui taient les plus chres. Son repos
et sa tranquillit en furent troubls. Il se vit isol, et contraint de
pourvoir  ses besoins devenus plus sensibles par l'ge et que
l'attention et la gnrosit de sa bienfaitrice lui avaient laiss
ignorer pendant une bonne partie de la vie. La ncessit, s'il faut le
dire, pensa pour lors l'exiler de sa patrie. En effet, peut-tre il et
cd aux sollicitations d'amis dvous, la duchesse de Mazarin, Mme
Harvey, veuve de l'ambassadeur, le duc de Devonshre, milord Montaigu,
milord Godolphin, qui lui offraient, en Angleterre, par l'entremise de
Saint-Evremont, une gnreuse hospitalit lorsqu'il tomba gravement
malade; lui, qui si longtemps avait joui d'une sant excellente, il fut
forc de s'aliter ce qui dut lui rendre plus pnible la solitude. Mais
cette grande preuve tait pour le pote une grce singulire de la
Providence. Quoique nullement impie au fond, tout absorb par la passion
littraire et cdant aussi  d'autres moins louables entranements, il
avait vcu, chose rare pour l'poque, trop tranger  la pratique
religieuse, au point mme d'avoir presque oubli les premiers
enseignements du christianisme, tmoin cette parole adresse par lui au
P. Pouget venu avec un ami pour lui rendre visite. Aprs les politesses
d'usage, dit un biographe, l'ecclsiastique fit tomber insensiblement la
conversation sur la religion et sur les preuves qu'on en tire tant de la
raison que des Livres Saints. Sans se douter du but de ces discours:

Je me suis mis, lui dit La Fontaine avec sa navet ordinaire, depuis
quelque temps  lire le _Nouveau-Testament_: je vous assure que c'est un
fort bon livre, oui, vraiment, c'est un bon livre. Mais il y a un
article sur lequel je ne me suis pas rendu; c'est l'ternit des peines;
je ne comprends pas comment cette ternit peut s'accorder avec la bont
de Dieu.

Le P. Pouget satisfit  cette objection par les meilleures raisons
qu'il put trouver dans ce moment; et La Fontaine, aprs plusieurs
rpliques fut si content de l'entendre qu'il le pria de revenir. Le P.
Pouget ne demandait pas mieux car il n'tait venu que pour cela. Aprs
une suite d'entretiens prolongs avec le jeune et savant ecclsiastique,
La Fontaine, pleinement clair, voulut faire une confession gnrale en
se rsignant aux sacrifices que lui imposait son directeur et de la
ncessit desquels il n'avait pas t facile d'abord de le convaincre:
un dsaveu public de ses contes, puis la promesse de ne pas donner aux
comdiens une pice compose depuis peu et qui avait t fort gote
par tous les amis du pote.

La rpugnance qu'prouvait La Fontaine  cder sur ces deux points lui
suggra plus d'une objection  laquelle le thologien rpondit avec sa
charit ordinaire, ce qui n'empcha point, par la contrarit du pote,
que la discussion ft parfois assez vive. On sait  ce sujet la
rflexion originale de la garde-malade:

Eh! ne le tourmentez pas tant, dit-elle un jour avec impatience au P.
Pouget, il est plus bte que mchant. Et une autre fois, avec un air de
compassion: Dieu n'aura jamais, dit-elle, le courage de le damner.

Enfin, aprs plusieurs semaines de confrences assidues, La Fontaine
reut le Saint Viatique avec des sentiments dignes de la candeur de son
me et des vertus du meilleur chrtien. Plusieurs de ses confrres de
l'Acadmie, sur sa demande expresse, assistaient  la crmonie, et en
leur prsence il tmoigna hautement d'un profond repentir de ses
garements passs comme de la publication de ses _Contes_, promettant,
s'il recouvrait la sant, de ne plus employer ses talents qu' la
composition d'oeuvres morales et pieuses, et il tint exactement parole.

Il ne faut pas oublier un noble trait du jeune duc de Bourgogne  peine
g de onze ans. De son pur mouvement, dit Montenault, et sans y tre
port par aucun conseil, il envoya un gentilhomme  La Fontaine pour
s'informer de l'tat de sa sant et pour lui prsenter de sa part une
bourse de cinquante louis d'or. Il lui fit dire en mme temps qu'il
aurait souhait d'en avoir davantage; mais que c'tait tout ce qui lui
restait du mois courant et de ce que le roi lui avait fait donner pour
ses menus plaisirs.

Tous ces vnements firent abandonner compltement la pense du dpart
pour l'Angleterre; et l'on peut douter que La Fontaine ait jamais song
srieusement  cet exil, alors qu'il savait avoir en France des amis sur
lesquels il pouvait compter. Ds qu'il put sortir, il se dirigea vers la
demeure de M. d'Hervard, conseiller au parlement, et qui lui tait tout
dvou. Chemin faisant, il rencontra le conseiller qui, avec la plus
touchante bont, lui dit:

Je venais vous chercher, ma femme et moi nous vous offrons
l'hospitalit de l'amiti et nous vous prions de venir demeurer avec
nous.

--J'y allais! rpondit La Fontaine avec cette simplicit de la pleine
confiance qui ne fait pas moins d'honneur au pote qu' ses amis. La
postrit doit une reconnaissance non moins vive  ceux-ci qu' Mme de
la Sablire puisque, grce  eux, languissant, presque infirme, pendant
les deux annes qu'il vcut encore, La Fontaine se vit entour de toutes
les sollicitudes d'une affection presque filiale. Mme d'Hervard, jeune
femme encore, fut pour le septuagnaire une garde-malade des plus
dvoues. Ce fut dans les bras de ces deux excellents amis que La
Fontaine mourut  l'ge de soixante-treize ans (13 mars 1695). Alors
seulement on s'aperut que sous sa chemise le pote pnitent portait un
cilice, ce qui fit dire  Racine le fils.

    Vrai dans tous ses crits, vrai dans tous ses discours,
    Vrai dans sa pnitence  la fin de ses jours,
    Du matre qu'il approche il prvient la justice,
    Et l'auteur de _Joconde_ est arm d'un cilice.

Mais mieux encore que Racine, La Fontaine tmoigne des sentiments qui
l'animaient par cette lettre qu'il crivit, un mois  peine avant sa
mort,  son ami de Maucroy[94]:

Tu te trompes assurment, mon cher ami, s'il est bien vrai, comme M. de
Soissons me l'a dit, que tu me crois plus malade d'esprit que de corps.
Il me l'a dit pour tcher de m'inspirer du courage; mais ce n'est pas de
quoi je manque. Je t'assure que le meilleur de tes amis n'a plus 
compter sur quinze jours de vie. Voil deux mois que je ne sors point si
ce n'est pour aller un peu  l'Acadmie, afin que cela m'amuse. Hier,
comme j'en revenais, il me prit, au milieu de la rue... une si grande
faiblesse que je crus vritablement mourir.  mon cher, _mourir n'est
rien_; mais songes-tu _que je vais comparatre devant Dieu_? Tu sais
comme j'ai vcu. Avant que tu reoives ce billet, les portes de
l'ternit seront peut-tre ouvertes pour moi.

Pareille lettre n'a pas besoin de commentaire; et certes nous prfrons
de beaucoup ce grave et admirable langage  celui que tenait, bien des
annes auparavant, il est vrai, et sans doute en se jouant, le pote:

    Jean s'en alla comme il tait venu,
    Mangeant son fonds avec son revenu,
    Et crut les biens chose peu ncessaire.
    Quant  son temps bien sut le dispenser;
    Deux parts en fit, dont il soulait passer
    L'une  dormir et l'autre  ne rien faire.

Voici le portrait que D'Olivet, qui avait vcu avec plusieurs des amis
du pote, nous a laiss de La Fontaine et qu'on peut croire plus fidle
que celui de La Bruyre, enclin  exagrer:

 sa physionomie on n'eut point devin ses talents. Rarement il
commenait la conversation, et mme pour l'ordinaire, il y tait si
distrait qu'il ne savait ce que disaient les autres. Il rvait  tout
autre chose sans qu'il pt dire  quoi il rvait. Si pourtant il se
trouvait entre amis et que le discours vnt  s'animer par quelque
agrable dispute, surtout  table, alors il s'chauffait vritablement,
ses yeux s'allumaient, c'tait La Fontaine en personne et non pas un
fantme revtu de sa figure.

On ne tirait rien de lui dans un tte  tte,  moins que le discours
ne roult sur quelque chose de srieux et d'intressant pour celui qui
parlait. Si des personnes dans l'affliction s'avisaient de le consulter,
non seulement il coutait avec grande attention, mais, je le sais de
gens qui l'ont prouv, il s'attendrissait; il cherchait des expdients,
il en trouvait; et cet idiot (_sic_), qui de sa vie n'a fait  propos
une dmarche pour lui, donnait les meilleurs conseils du monde; autant
tait-il sincre dans le discours, autant tait-il facile  croire ce
qu'on lui disait.

Une chose qu'on ne croirait pas de lui et qui est pourtant trs-vraie,
c'est que, dans ses conversations, il ne laissait rien chapper de libre
ni d'quivoque. Quantit de gens l'agaaient dans l'esprance de lui
entendre faire des contes semblables  ceux qu'il a rims; mais il tait
sourd et muet sur ces matires; toujours plein de respect pour les
femmes, donnant de grandes louanges  celles qui avaient de la raison,
et ne tmoignant jamais de mpris  celles qui en manquaient[95].

Une anecdote encore avant de terminer, anecdote qui nous est raconte
par l'auteur de la _Vie de La Fontaine_, mise en tte de l'dition des
_Fables_ de l'anne 1813. On aime  voir, comme le dit Walckenaer, aux
temps les plus affreux de la Rvolution, le nom seul de La Fontaine
sauver d'une mort invitable ses derniers descendants.

Aprs avoir perdu toute sa fortune par suite des vnements politiques,
madame de Marson, arrire-petite fille de La Fontaine, vivait
obscurment  Versailles avec son fils et sa fille, et s'occupait de
leur ducation, quand on surprit une lettre  elle crite par un de ses
parents migr. Mande au comit rvolutionnaire, dit M. Creuz de
Lessert, madame de Marson y comparut accompagne de ses deux enfants. Il
tait incontestable qu'elle avait t en correspondance avec un parent
proscrit: on lui prononait son arrestation qui, d'aprs ce fait alors
si criminel, la perdait infailliblement, lorsqu'un des nombreux tmoins
de cette scne, un homme du peuple qui venait souvent dans sa maison
s'cria:

 ciel! faire prir une petite fille de La Fontaine, une dame qui lve
si bien ses enfants!

Cette exclamation fit le plus grand effet sur l'assemble et mme sur
le comit. Le prsident, se tournant vers le petit de Marson, alors g
de dix ans, lui dit:

Que t'apprend-on?

 cet interrogatoire qui ressemblait fort  celui fait par Athalie, la
mre tremblante craignait que son fils n'et un peu la franchise de
Joas; mais heureusement l'enfant rpondit:

On m'enseigne  tre bon.

 ce mot si touchant, ces hommes de fer sentirent leurs entrailles
s'amollir. On fit encore quelques questions  l'enfant qui y rpondit
aussi bien: la mre fut renvoye chez elle et l'affaire assoupie.

Le biographe, qui nous a transmis ce trait touchant, apprcie
trs-judicieusement l'omission inconcevable que Boileau a faite du
Fabuliste dans l'_Art potique_: Il ne manque pas  La Fontaine de
n'avoir pas t apprci par Boileau; mais il manque  Boileau de
n'avoir pas apprci La Fontaine.

La Fontaine pour nous est surtout dans ses _Fables_; c'est l qu'il se
montre gnie original, inimitable, en tant qu'crivain, si parfois,
comme moraliste, il laisse  dsirer. Aussi nous comprenons que des
esprits judicieux aient paru douter que ses Fables, du moins un certain
nombre d'entre elles, puissent tre mises sans inconvnient aux mains de
la jeunesse. Peut-tre mme ses chefs-d'oeuvre irrprochables de tout
point et qui sont pour nous des joyaux sans prix, des diamants de la
plus belle eau: _Le Savetier et le Financier_, _le Lion et le
Moucheron_, _le Meunier, son Fils et l'ne_, _la Laitire et le Pot au
lait_, _les Animaux malades de la Peste_, et vingt autres gagneraient 
n'tre point dflors en quelque sorte  l'avance parce qu'on les fait
apprendre par coeur  l'colier avant l'ge o, son got tant form,
il pourrait apprcier le bon sens exquis pour le fond et cet art
merveilleux de la forme qui se drobe sous une si adorable simplicit.

[88] _ptre  Madame de la Sablire._

[89] _Psych._

[90] La Fontaine avait alors 26 ans.

[91] _Mlanges._

[92] La premire dition, comprenant les six premiers livres, parut en
un volume in 4, chez Claude-Barbin.--1668.

[93] Son fils fut lev par le prsident Hnault et La Fontaine parat
s'en tre assez peu occup.

[94] Maucroy tait chanoine de Reims et li avec La Fontaine depuis
l'anne 1645.

[95] D'Olivet:--_Histoire de l'Acadmie franaise._




FROISSARD OU FROISSART


Quoique Froissard nous ait souvent parl de lui dans ses _Chroniques_
comme dans ses _Posies_, somme toute il nous en apprend peu de chose,
et ce qu'il nous en apprend mieux et valu le plus souvent nous le
laisser ignorer; car ces dtails ont trait  ses gots qui ne prouvent
gure beaucoup de srieux dans l'esprit et cette gravit de moeurs
qu'exigeait son caractre, puisque Froissart tait prtre. Mais tout
probablement ces confidences concernent l'poque o, libre encore de
lui-mme, il n'tait point entr dans les ordres:

    En mon jouvent (jeunesse), tout tel estoie
    Que trop volontiers m'esbatoie.
    Et tel que fui encor le sui....
    Trs que n'avoie que douze ans
    Estoie fortement goulousans (dsireux)
    De vsir (voir) danses et carolles,
    D'or mnestrels et parolles,
    Qui s'appartiennent  dduit,
    Et de ma nature introduit
    D'aimer par amour tous ceauls (ceux)
    Qui aiment et chiens et oiseauls;
    .........
    Et si destoupe mes oreilles,
    Quand j'o vin verser de bouteilles,
    Car au boire prens grand plaisir.
    Aussi fais en beaux draps vestir,
    En viande fresche et nouvelle.
    Violettes en leurs saisons
    Et roses blanches et vermeilles
    Voi volontiers, car c'est raison,

Cette confession est explicite, dit avec raison un biographe qui la
donne un peu plus au long et ne s'est pas fait scrupule, comme nous, de
reproduire tel ou tel passage qui trahit chez le pote des gots plus
mondains encore. On voit que la chasse, la musique, les joyeuses
assembles, les danses, la parure, la bonne chre, le vin et les dames
tinrent de bonne heure une grande place dans la vie de Froissart. Mais
il trouva aussi du temps pour l'tude.

 bien dire cette vie se passa surtout  voyager, non pour le seul
plaisir de voir du pays, mais, comme il nous l'apprend, dans un but plus
srieux:

Je cherchai la plus grande partie de la chrtient, et partout o je
venais, je faisais enqute aux anciens chevaliers et cuyers qui avaient
t en faits d'armes et qui proprement en savaient parler, et aussi 
aucuns herauts de crdence, pour vrifier et justifier toutes matires.
Ainsi ai-je rassembl la haute et noble histoire et matire, et le
gentil comte de Blois dessus nomm y a rendu grande peine; et tant comme
je vivrai, par la grce de Dieu, je la continuerai; car comme plus j'y
suis et plus y laboure, et plus me plat; car ainsi comme le gentil
chevalier et cuyer qui aime les armes, et en persvrant et en
continuant il s'y nourrit parfait, ainsi en labourant et ouvrant sur
cette matire je m'habilite et dlecte.

Et cette vie nomade, cette ternelle chevauche  laquelle une curiosit
toujours en veil donnait tant d'attrait, commena pour lui de bonne
heure.

Et pour vous informer de la vrit, je commenai jeune ds l'ge de
vingt ans; et si suis venu au monde avec les faits et aventures; et si y
ai toujours pris grand plaisance plus que de tout autre chose.

Froissart (Jean) tait n  Valenciennes, en 1337; autant qu'on peut
conjecturer par quelques-uns de ses vers, son pre, appel Thomas, tait
peintre d'armoiries. Tout jeune, il fut destin  l'tat ecclsiastique
qui ne semblait gure pourtant dans le sens de sa vocation; car son
humeur vagabonde tait celle d'un ancien trouvre. Il n'avait pas vingt
ans lorsque  la prire de son cher et seigneur et matre messire
Robert de Namur, chevalier seigneur de Beaufort, il entreprit d'crire
l'histoire de son temps, mais envisage surtout au point de vue
anecdotique et guerrier. La premire partie de ses rcits ou
_chroniques_, ayant un caractre tout rtrospectif (de 1326  1340),
tait fonde et ordonne sur celles qu'avait jadis faites et
rassembles vnrable homme et discret seigneur monseigneur Jehan le
Bel chanoine de Saint Lambert de Lige dont le livre manuscrit,
retrouv, il y a quelques annes seulement, par M. Polain, archiviste de
la province de Lige, a t publi en 1850.

La premire partie de son travail termine, Froissart partit pour
l'Angleterre afin de faire hommage du dit volume  la reine Philippa de
Hainaut, femme du roi douard III laquelle liement et doucement le
reut de lui et lui en fit grand profit... et Dieu m'a donn, dit
Froissart, tant de grce que j'ai t bien de toutes les parties et des
htels des rois, et par espcial de l'htel du roi d'Angleterre et de la
noble reine sa femme, Madame Philippa de Hainaut, dame d'Irlande et
d'Acquitaine... Ainsi, au titre de la bonne dame et  ses cotages et
aux cotages de hauts seigneurs en mon temps, je cherchais la plus
grande partie de la chrtient.

En effet, aprs un court sjour en Angleterre, il revint sur le
continent, puis retourna  Londres, l'anne suivante (1362) o la reine
le fit clerc de sa chapelle, ce qui ne l'obligeait pas sans doute 
rsidence, car nous le voyons, en 1364, visitant l'cosse; en 1366, il
suit le prince de Galles (Prince Noir)  Bordeaux qu'il quitte pour
retourner en Angleterre. En 1368, il passe en Italie avec le duc de
Clarence, Lionel, et assiste,  Milan, aux ftes du mariage de ce prince
avec la fille de Galas Visconti. Libre alors, il visite successivement
la Savoie, Bologne, Ferrare, Rome et revient par l'Allemagne en Flandre
o il pensait s'embarquer pour l'Angleterre quand la nouvelle de la mort
de la reine vint modifier ses projets et il se rsolut  demeurer en
Flandre. Nomm  la cure de Lestines, il n'exera que peu de temps le
ministre; cette existence sdentaire, toute remplie par des occupations
srieuses, ne convenait aucunement  son humeur vagabonde, et rsignant
ses fonctions curiales, il se remit  courir le monde. Nous le voyons
tour  tour dans le Brabant, la Touraine, le Berry, le Barn,
l'Auvergne, la Hollande, etc, tant qu'enfin, vers 1390, il s'arrte 
Chimay. L, riche de tous les matriaux si divers recueillis par lui
dans ses continuelles prgrinations, il reprit la rdaction de sa
_Chronique_, travail qui l'occupa plusieurs annes et dont il se
dlassait par la composition de ses posies. Il en forma tout un recueil
qu'il fit magnifiquement copier, enluminer et relier afin de pouvoir
l'offrir au roi d'Angleterre (1394), Richard, fils du prince de Galles
et neveu par consquent d'douard III et de Philippa de Hainaut. Le
prsent, offert par Froissart lui-mme venu dans ce but en Angleterre,
fut reu  merveille.

Et voulut voir le roi le livre que j'avais apport.... Il l'ouvrit et
regarda dedans, et lui plut, et plaire lui devait, car il tait
enlumin, crit et histori, et couvert de vermeil velours  dix clous
d'argent dors d'or, et roses d'or au milieu et  deux grands fermaux
(fermoirs) dors, et richement ouvrs au milieu de rosiers d'or.... et
me fit trs bonne chre, pour la cause de ce que de ma jeunesse j'avais
t clerc et familier au noble roi douard son tayan (oncle) et  Madame
Philippa de Hainaut, sa taye (tante); et fus un quart d'an en son htel;
et quand je me dpartis de lui, ce fut  Windsor.  prendre cong, il me
fit par un chevalier donner un gobelet d'argent dor, pesant deux marcs
largement, et dedans cent nobles dont je valus mieux depuis tout mon
vivant. _Et suis moult tenu  prier pour lui._

On remarquera cette dernire phrase souligne par nous  dessein; car
elle prouve que, par une contradiction peu rare alors, et qui est,
hlas! de tous les temps, le pote historien trouvait moyen d'accommoder
et de concilier une vie parfois assez mondaine avec l'esprit religieux.
La thorie tait parfaite encore que la pratique laisst souvent 
dsirer. C'est l le caractre de ses ouvrages qui nous charment dans le
vieil idiome par la vivacit des tableaux, la vrit des portraits,
l'entrain de la narration toujours anime qui reflte si bien la
physionomie du sicle, mais sans autre proccupation, ce semble, que de
peindre ce que voit l'auteur et comme il le voit, c'est--dire en
s'arrtant aux apparences,  la surface brillante, mais sans trop aller
au fond des choses. Lui prtre, il crit comme pourrait le faire un
lettr du monde, un joyeux et vaillant chevalier. Dans ses _Chroniques_,
il faut chercher l'agrment, le plaisir qui rsulte de la description
pittoresque des moeurs du temps, de la varit des pisodes, de dtails
curieux conts avec grce et navet, plutt que la svre apprciation
des faits et ces graves rflexions qui donnent  l'histoire mme des
temps mauvais sa moralit. Comme l'a dit fort bien un crivain dj
cit:

En racontant la vie de Froissart, nous avons fait connatre le
caractre de son ouvrage; ce n'est pas une histoire srieuse,  la fois
impartiale et nationale, telle que l'a crite le Religieux de
Saint-Denis, c'est un tableau brillant et artificiel du quatorzime
sicle... Il est indiffrent aux souffrances du peuple et rserve ses
complaisants rcits pour les combats et ftes des seigneurs. Il prend
galement ses hros en Angleterre et en France, mais toujours parmi les
nobles, et il ne leur demande que du courage, de la libralit, l'amour
des lettres, fort dispos d'ailleurs  leur pardonner tous les excs. En
un mot, une moralit leve manque tout  fait  ces charmantes
peintures[96].

Pourtant dans son Prologue Froissart avait dit excellemment: .... Je
veux traiter et recorder histoire et matire de grande louange. Mais
ainsi que je la commence, je requiers au Sauveur de tout le monde, qui
de nant cra toutes choses, qu'il veuille crer et mettre en moi sens
et entendement si vertueux que ce livre que j'ai commenc je le puisse
continuer et persvrer en toute matire que tous ceux et celles qui le
liront, verront et orront y puissent prendre esbatement et plaisance et
je enchoir en leur grce.... Donc, pour ainsi atteindre et venir  la
matire que j'ai entreprise de commencer, premirement par la grce de
Dieu et de la benoite Vierge Marie dont tout confort et avancement
viennent, je me veux fonder et ordonner sur les vraies chroniques jadis
faites et rassembles par vnrable homme et discret seigneur
monseigneur Jehan le Bel, chanoine de Saint-Lambert de Lige, qui
grand'cure et toute bonne diligence mit en cette matire.

C'est bien l le langage de l'historien chrtien et cet admirable
programme on peut regretter que l'auteur ne s'en soit pas assez souvenu
dans le cours de son travail, car le livre ne perdrait certes pas  nos
yeux s'il tait toujours, comme le voulait Jacques Amyot, une lecture
qui dlecte et profite  la fois. Un esprit plus fortement chrtien
donnerait tout autrement d'lvation et de vigueur  la pense, en mme
temps qu'une me plus largement sympathique aux douleurs humaines
communiquerait plus souvent  la narration cette grandeur et cette
motion qui rendent si pathtique le rcit du dvouement des bourgeois
de Calais. Dommage que ce rcit soit trop long, car nous aurions eu
plaisir  le citer tout entier. Dtachons-en quelques pages seulement.

Si (or) vint messire Gautier de Mauny et les Bourgeois de Calais
(Eustache de Saint Pierre, Jean d'Aire, Jacques de Vissant, Pierre de
Vissant et les deux autres), et descendit en la place et puis s'en vint
devers le roi et lui dit:

Sire, voici la reprsentation de la ville de Calais,  votre
ordonnance.

Le roi se tint tout coi et les regarda moult fellement (cruellement),
car moult hait (haissait) les habitants de Calais pour les grands
dommages et contraires que au temps pass sur mer lui avaient faits. Ces
six bourgeois se mirent tantt  genoux devant le roi, et dirent ainsi
en joignant leurs mains:

Gentil sire et gentil roi, veez-nous (voyez-nous) cy six qui avons t
d'anciennet bourgeois de Calais et grands marchands: si vous apportons
les clefs de la ville et du chastel de Calais et les rendons  votre
plaisir et nous mettons en tel point que vous voyez, en votre pure
volont, pour sauver le demeurant du peuple de Calais, qui a souffert
moult de grivets. Si veuillez avoir de nous piti et merci par votre
trs haute noblesse.

Certes il n'y eut adonc en la place seigneur, chevalier, ni vaillant
homme qui se pt abstenir de pleurer de droite piti, ni qui pt de
grand'pice (de longtemps) parler. Et vraiment ce n'tait pas merveille;
car c'est grand'piti de voir homme dchoir, et tre en tel tat et
danger. Le roi les regarda trs ireusement (avec colre), car il avait
le coeur si dur et si pris de grand courroux qu'il ne put parler. Et
quand il parla, il commanda qu'on leur coupt tantt les ttes[97].
Tous les barons et chevaliers, qui l taient, en pleurant prirent si
acertes que faire pouvaient au roi qu'il en voulut avoir piti et mercy;
mais il n'y voulait entendre.

.... Adonc fit grande humilit la reine d'Angleterre, qui tait
durement enceinte et pleurait si tendrement de piti qu'elle ne se
pouvait soutenir. Si se jeta  genoux pardevant le roi son seigneur et
dit ainsi:

Ha! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand pril, si comme
vous savez, je ne vous ai rien requis ni demand: or, vous prie-je
humblement et requiers en propre don que, pour le fils de Sainte Marie
et pour l'amour de moi, vous veuillez avoir de ces six hommes merci.

Le roi attendit un petit  parler et regarda la bonne dame sa femme qui
pleurait  genoux moult tendrement; si lui amollia (amollit) le coeur,
car envis (malgr soi) l'eut courrouce au point o elle tait; si dit:

Ha! dame, j'aimerais trop mieux que vous fussiez autre part qu'ici.
Vous me priez si acertes (fort) que je ne le vous ose conduire
(refuser); et combien que je le fasse envis, tenez, je vous les donne,
si en faites  votre plaisir.

La bonne dame dit: Monseigneur, trs grand merci. Lors se leva la
reine et fit lever les six bourgeois et leur ter les chevestres
(cordes) d'entour leur cou, et les emmena avec elle en sa chambre et les
fit revtir et dner tout  l'aise, et puis donna  chacun six nobles,
et les fit conduire hors de l'ost (arme)  sauvet.

Tout cela est admirable et, dans les historiens les plus renomms de
l'antiquit, je ne sais pas beaucoup d'pisodes qui vaillent celui-ci.
Une citation encore, non moins intressante quoique d'un genre
diffrent:

Vrit fut selon la fame (renomme) qui courait, que le roi de Navarre
(Charles-le-Mauvais), du temps qu'il se tenait en Normandie et que le
roi de France (Charles V) tait duc de Normandie, il le voulut faire
empoisonner; et reut le roi de France le venin; et fut si avant men
que tous les cheveux de la tte lui churent, et tous les ongles des
pieds et des mains, et devint aussi sec qu'un bton, et n'y trouvait-on
point de remde. Son oncle, l'empereur de Rome, out parler de sa
maladie; si (or) lui envoya tantt et sans dlai un matre mdecin qu'il
avait de lez (prs de) lui, le meilleur matre et le plus grand en
science qui ft en ce temps au monde, ni que on st ni connt, et bien
le voyait-on par ses oeuvres. Quand ce matre mdecin fut venu en France
de lez le roi, qui lors tait duc de Normandie, et il eut la
connaissance de sa maladie, il dit qu'il tait empoisonn et en grand
pril de mort. Si fit adonc, en ce temps, de celui qui puis fut roi de
France, la plus belle cure dont on put our parler; car il amortit en
tout ou en partie le venin qu'il avait pris et reu; et lui fit
recouvrer cheveux et ongles et sant, et le remit en point et en force
d'homme parmi ce que, tout petit  petit, le venin lui issait et coulait
par une petite fistule qu'il avait au bras. Et  son dpartement, car
on ne put le retenir en France, il donna une recette dont on userait
tant qu'il vivrait. Et bien dit au roi de France et  ceux qui de lez
lui taient:

Si trs tt que cette petite fistule laira (cessera) de couler et
schera, vous mourrez sans point de remde, mais vous avez quinze jours
au plus de loisir pour vous aviser et penser  l'me. Bien avait le roi
de France retenu toutes ces paroles; et porta cette fistule vingt-trois
ans, laquelle chose par maintes fois l'avait fort bahi... Si quand
cette fistule commena  scher et non couler, les doutes (craintes) de
la mort lui commencrent  approcher. Si ordonna, comme sage homme et
vaillant qu'il tait, toutes ses besognes. (Froissart: Livre II.)

Froissart mourut  Chimay vers 1410. D'aprs un vieux manuscrit
dcouvert dans cette ville: Son corps est ensepultur  Chimay, en la
chapelle o sont les fonts baptismaux. Aprs sa mort, on fit beaucoup
de vers  sa louange, nous citerons seulement une de ces pices en faon
d'pitaphes.

    HONORARIUM.

    Gallorum sublimis honos et fama tuorum,
    Hic, Froissarde, jaces, si mod fort jaces.
    Histori vivus studuisti reddere vitam,
    Defuncto vitam reddet at illa tibi.

Froissart, qui fut la gloire et l'honneur des Gaules, gt ici, suppos
qu'il soit mort. Vivant,  Froissart, tu t'tudiais  rendre la vie 
l'histoire, et celle-ci, quand tu n'es plus, fait de mme pour toi.

Froissart n'tait pas seulement prosateur excellent mais aussi pote
distingu. D'ailleurs, sa verve s'exerait trop volontiers,  la faon
de Ptrarque, sur les sujets chers alors comme aujourd'hui aux faiseurs
de romans et romances. Voici d'une de ses meilleures pices un fragment
comme chantillon de sa manire:

    Ce fut au joli mois de may,
    Je n'eus doubtance ni esmai (effroi)
    Quand j'entray en un jardinet.
    Il estoit assez matinet,
    Un peu aprs l'aube crevant (croissant)
    Nulle riens ne m'alloit gresvant (pesant),
    Ms (mais) toute chose me plaisoit
    Pour le joli temps qu'il faisoit,
    Et estoit apparent dou (de) faire.
    .........
    Je me tenois en un moment
    Et pensois au chant des oiseauls,
    En regardant les arbriseaus,
    Dont il y avait grant foison,
    Et estoie sous un buisson
    Que nous appelons aube-espine
    Qui devant et puis l'aube espine;
    Mes la flour (fleur) est de tel (telle) noblesse.
    Que la pointure petit blesse;
    .........
    Tout envi que l me seoie (seyais)
    Et que le firmament veoie (voyais)
    Qui estoit plus clair et plus pur
    Que ne soit argent ne azur,
    En un penser je me ravis.....

[96] _Biographie Universelle_, article _Froissart_.

[97] Quel monstrueux abus de la victoire! La guerre tait plus inhumaine
alors qu'aujourd'hui.




DES GENETTES


Tout le monde connat la belle gravure d'_Hippocrate refusant les
prsents du roi Artaxercs_, gravure faite d'aprs le tableau de
Girodet-Trioson. Il est dans la vie de notre illustre contemporain Des
Genettes, plusieurs traits dignes assurment d'une bien autre admiration
et qui, plus encore que le magnanime refus du mdecin grec, mritaient
d'tre populariss par la peinture et la gravure. Mais en tait-il
besoin alors que les plus glorieux sont encore dans la mmoire de tous?
Qui ne sait par exemple l'hroque, l'infatigable dvouement de Des
Genettes comme mdecin en chef de l'arme pendant l'expdition d'gypte.

 peine arriv en gypte, disent les biographes[98], il ne tarda pas 
se trouver aux prises avec la peste; cette maladie terrible et
mystrieuse, qui semble se propager surtout par l'effroi qu'elle
inspire, fut combattue avec un merveilleux succs par le docteur Des
Genettes au moyen des plus sages prescriptions hyginiques, au besoin
par une thrapeutique hardie et savante, et toujours en agissant avec
force sur le moral des malades et sur l'imagination de tous.  la fin du
sige de Saint-Jean d'Acre, lorsque le flau exerait de tels ravages
dans l'arme de Syrie qu'on voyait dfaillir les plus intrpides
courages, comprenant qu'un grand exemple tait ncessaire pour rendre un
peu de calme et de confiance aux soldats que dmoralisait la terreur,
pour les faire douter au moins du caractre contagieux de la maladie, au
milieu de l'hpital, M. Des Genettes trempa une lancette dans le pus
d'un bubon et se fit deux piqres dans l'aine et prs de l'aisselle,
exprience incomplte a-t-il dit plus tard, et qui fait seulement voir
que les conditions ncessaires pour que la contagion ait lieu ne sont
pas dtermines.

Un autre jour,  la suite d'une conversation qu'il avait eue avec
Berthollet soutenant que les miasmes pestilentiels se transmettent
surtout par la salive, il se rend avec son ami dans la salle des
malades. Un de ces derniers, moribonds dj, voyant approcher de son lit
le mdecin, se soulve par un suprme effort et lui tend son verre dans
lequel restait une partie de la potion ordonne et demande au docteur de
la partager avec lui.

Donnez! dit Des Genettes qui prend le verre des mains du pestifr et
le vide sans sourciller: Action, dit le docteur Pariset, qui donna une
lueur d'espoir au mourant, mais qui fit plir et reculer d'horreur tous
les assistants: seconde inoculation, plus redoutable que la premire, de
laquelle Des Genettes semblait lui-mme tenir peu de compte[99].

Mais revenons  l'ordre chronologique et  la biographie. Des Genettes
(Rn-Nicolas Dufriche, baron) naquit  Alenon en 1762. Sa famille (les
Dufriche et les Valaz) tait originaire d'Esse, joli bourg situ
entre Seez et Alenon. Il commena ses tudes classiques au collge de
cette dernire ville et les acheva  Paris dans la maison de
Sainte-Barbe. Peu de temps aprs sa sortie, il lui chut un hritage, et
cette fortune inespre lui permit d'employer quelques annes en
voyages. Aprs un sjour en Angleterre, il se rendit en Italie o il se
lia avec les professeurs les plus distingus des universits, et
notamment le docteur Paul Mascagni. Les voyages ne l'avaient pas
dtourn des tudes mdicales vers lesquelles l'entranait sa vocation
puisque,  son retour en France, il se rendit immdiatement 
Montpellier o il fut reu docteur aprs un brillant examen. Faut-il
croire  l'exactitude du portrait que nous fait de Des Genettes  cette
poque un biographe qui, contrairement  tous les autres, parat assez
peu sympathique  l'illustre mdecin? Des Genettes avait alors
vingt-sept ans. Bien fait de sa personne, d'un esprit mordant et
ironique et d'une physionomie saisissante, libral par temprament
quoique assez fier de sa gentilhommerie, fort disert, dmonstratif et
enjou; peu scrupuleux en fait d'pigrammes et de mdisances, faisant le
portrait sans attnuer les dfauts et joignant le talent du mime  celui
du causeur; habile  improviser l'anecdote sans jamais taire ni les
dates ni les noms propres, ce qui allait frquemment jusqu' la
personnalit, Des Genettes frquentait non-seulement les cercles du
monde, mais les personnages haut placs dont sa faon de parler
trs-accentue et son verbe lev aiguillonnaient singulirement la
curiosit et l'attention[100].

J'ai peur qu'il n'y ait dans ce portrait plus de fantaisie et de parti
pris que de vrit; dans tous les cas, Des Genettes, corrig par
l'exprience et la rflexion, pensait et surtout agissait bien
diffremment plus tard lui qui disait dans son _loge de Hall_: M.
Hall avait des volonts bien prononces ds que cela devenait
ncessaire. Ce n'tait point de l'obstination mais du vrai caractre.
Quand il entendait mdire, il souriait finement et souvent avec ddain;
plus souvent il dtournait la tte pour se boucher les oreilles. Quand
il entendait calomnier des gens de bien, dprcier des services
minents, attaquer les institutions utiles et recommandables, c'tait
bien autre chose. En effet, lorsqu'il prouvait des mouvements
d'indignation, sa voix s'animait tout  coup, les expressions les plus
heureuses accouraient en foule pour seconder sa pressante dialectique,
et il s'levait  une loquence d'autant plus persuasive qu'elle
jaillissait de son coeur.

Voil certes un noble langage, et qui rpond victorieusement  ce qu'on
a lu plus haut. Au mois de mars de l'anne 1793, Des Genettes, par
l'entremise de Thouret, directeur de l'cole de sant et dont plus tard
il pousa la fille, obtint un brevet de mdecin militaire, et tout
aussitt il quitta Paris pour se rendre  son poste en Italie. Il y
passa trois annes, servit sous plusieurs gnraux, et comme il montra
du zle et surtout de l'humanit, un esprit capable et prompt, un
caractre rsolu, il obtint bientt l'estime de ses chefs, la confiance
du soldat, le respect mme des trangers, et ce fut de l'assentiment de
tous qu'il franchit les grades intermdiaires: ds 1794, c'est--dire
aprs une anne de service, il tait dj mdecin en chef de l'arme.

Ainsi s'exprime le biographe cit plus haut qui, quoique peu dispos, ce
semble,  la sympathie, parle comme ses confrres (avec moins de chaleur
sans doute) et ne peut se refuser  rendre tmoignage  la vrit. Des
Genettes se rencontra  Nice avec Bonaparte, plus jeune que lui de
quelques annes, et qui fut prompt  l'apprcier; car lorsqu'ils se
sparrent, le jeune gnral lui dit:

tudiez tous les dtails d'une arme; j'en profiterai plus tard, vous
aussi.

En effet, l'expdition d'gypte rsolue, Bonaparte nomma Des Genettes
mdecin en chef de l'arme, et comme on l'a vu dj, il n'eut point  le
regretter. Ds son entre dans la contre nouvelle, dit le docteur
Pariset, qui lui-mme visita l'gypte, aprs avoir rparti ses
collaborateurs sur les diffrents points que devaient occuper nos armes,
son premier soin fut de les inviter, par une instruction,  l'tude des
lieux, des hommes, des travaux, des aliments, etc. De l sont nes les
curieuses topographies et les notes et les mmoires qu'il a publis dans
son ouvrage (_Histoire mdicale de l'arme d'Orient_) sous les noms de
leurs auteurs; car loin de tenir dans l'ombre les savants et courageux
mdecins de l'arme d'gypte, il aimait  les parer de leurs talents,
comme il aimait  reconnatre et  proclamer leurs services.

Des Genettes, aprs le dpart de Bonaparte, resta en gypte avec Klber,
son ami, dont la statue occupa toujours une place d'honneur dans sa
bibliothque. De retour en France seulement vers 1801, il fut nomm
mdecin en chef de l'hpital du Val-de-Grce, puis inspecteur gnral du
service de sant des armes. Envoy en Espagne en 1805, pour tudier
l'pidmie qui, l'anne prcdente, avait fait de cruels ravages 
Cadix, Malaga et Alicante, il suivit les armes franaises en Prusse, en
Pologne, en Autriche, o il fit preuve du plus rare talent joint au
plus sincre dvouement dit Feller.

Dans cette dsastreuse campagne de 1812, fait prisonnier pendant la
retraite, il crivit  l'empereur Alexandre pour demander sa libert en
invoquant la bienveillance que pourraient lui mriter les services
rendus par lui aux blesss de toutes les nations. Alexandre effaa sur
la demande le mot _bienveillance_ qu'il remplaa par celui de
_reconnaissance_, et Des Genettes, rendu  la libert, fut reconduit aux
avant-postes franais avec une garde d'honneur.

Alexandre sans doute n'ignorait pas la fermet dont Des Genettes avait
fait preuve tout rcemment dans l'intrt de l'humanit vis--vis de
l'empereur Napolon.

Celui-ci, aprs l'entre des Franais dans Moscou, eut l'ide de
transformer en caserne un hospice destin aux Enfants-Trouvs. Des
Genettes en est averti; aussitt il se prsente  l'empereur et rclame
avec nergie contre la mesure projete. Sous le coup de son motion, 
ce qu'on raconte, il termine en disant:

Si les soldats prennent la place des malheureux orphelins, que
deviendront ces derniers? Ne se trouveront-ils pas sans asile et ne vous
exposez-vous pas, sire,  ce que la postrit plus tard parle de vous
comme elle fait d'Hrode.

--Hrode! rpond l'empereur non sans quelque tonnement! Qu'a-t-il 
faire ici et  quoi cela pourrait-il ressembler?

--Au Massacre des Innocents! reprend hardiment le mdecin en chef.

--Vous avez raison, dit l'empereur aprs un court silence. Je vais
donner l'ordre que ce projet n'ait pas de suite.

Aprs la bataille de Leipsick, Des Genettes, forc de se renfermer dans
la citadelle de Torgau, ne revint en France qu'au mois de mai 1814. 
cause de ses antcdents et par suite de certaines intrigues surtout, sa
situation devint difficile et peu s'en fallut que sa chaire de
professeur adjoint de physique mdicale et d'hygine  la Facult ne lui
ft enleve. Louis XVIII cependant, qui ne partageait point les rancunes
des bureaux, nomma Des Genettes commandeur de la Lgion d'Honneur; et
plus tard, en 1819, il voulut qu'il ft partie du conseil de sant des
armes, bien que Des Genettes se ft trouv  Waterloo comme mdecin en
chef de l'arme et de la Garde impriale. Quelques mois avant la mort de
Napolon, il fut officiellement charg de dsigner les mdecins qui
devaient se rendre  Sainte Hlne. Ces tmoignages ritrs et mrits
de confiance permettent de croire que sa destitution en 1823, comme
professeur, fut la suite d'un regrettable malentendu comme l'affirment
les rdacteurs de la _Nouvelle Biographe gnrale_, et de
l'_Encyclopdie des Gens du monde_, aprs Rabbe et Boisjolin qui
crivaient en 1834:

Un lger tumulte, foment par des individus trangers  la Facult eut
lieu  l'occasion d'un discours[101] qu'il pronona pour la rentre de
l'cole. Ce tumulte, qui certes n'avait rien de sditieux, servit de
prtexte  la dissolution momentane de l'cole et  sa rorganisation
prpare de longue main[102].

M. Is. Bourdon qui, dans la _Biographie universelle_, comme nous l'avons
dit, contrairement aux autres biographes, juge son confrre avec plus de
svrit que de sympathie, contredit Rabbe et Boisjolin dans les termes
suivants: Des Genettes vint ensuite qui, loin de les calmer, ne fit
qu'exasprer les passions haineuses de l'assemble. Une phrase o
l'imprudent orateur faisait allusion  la fin chrtienne du docteur
Hall, fut rpte par lui jusqu' trois fois en la commentant par des
gestes aux marques croissantes d'une improbation scandaleuse. Jamais
mauvaise comdie ne mit en jeu tant de sifflets.

Il est difficile de ne pas douter un peu de la parfaite exactitude de ce
langage o l'on sent,  travers la formule embarrasse et nigmatique,
je ne sais quelle pointe d'aigreur. Cette opinion parat plus
vraisemblable si l'on rapproche le commentaire du passage incrimin tel
qu'il se trouve dans le texte original et dans lequel je cherche en vain
l'ombre de l'ironie ou de la raillerie.

Nous croirions manquer  la mmoire de M. Hall (interruption), nous
croirions la trahir (interruptions prolonges); vous auriez le droit de
me traiter comme un lche (profond silence et attention gnrale), si
j'apprhendais de dire hautement ici que M. Hall eut des sentiments de
religion aussi sincres que profonds. Comme Pascal, il s'anantissait
devant la grandeur de Dieu; une teinte de l'me de Fnelon moussait en
lui le rigorisme; et comme il se croyait sans mission pour amener les
autres  ses opinions, il se borna  prcher d'exemple[103].

J'estime que, bien loin d'accuser l'orateur d'_imprudence_, on ne
pouvait que le louer de la franchise et de la nettet de son langage. On
a d'autant plus lieu de croire qu'il tait sincre et que la passion des
auditeurs, seule, interprtait son langage en sens contraire, que la
conduite de Des Genettes ne le dmentit point  l'instant solennel, M.
Is. Bourdon lui-mme le proclame loyalement: Quelle qu'et t son
opinion, quinze ans plutt, sur la foi docile de Hall, son collgue de
chaire, sa fin ne fut ni moins rsigne, ni moins exemplaire et
chrtienne, tant l'esprance en Dieu, tant la foi sont un rapprochement
digne des grands esprits.

En dpit de sa vie agite et occupe, l'illustre docteur a laiss de
nombreux crits relatifs  la science mdicale et aussi des _Mmoires_
dont deux volumes seulement ont t publis et que sa mort, arrive en
1837 (2 fvrier), ne lui permit pas de terminer. Il tait alors, et
depuis 1832, mdecin en chef des Invalides. L'empereur l'avait cr
baron en 1809 et, il n'avait garde de l'oublier, lui qui et renonc 
toute son hygine plutt qu' sa noblesse, il est vrai, fort mrite
dit toujours avec le mme accent le rdacteur presque narquois de la
_Biographie universelle_ qui ne parat point du tout dsireux d'apporter
sa pierre au pidestal de notre hros.

Parlant de lui comme professeur, il crit:

Des Genettes tait moins cout qu'applaudi, car sa mimique tait mieux
comprise que sa parole. Aux examens il tait fier de son latin en effet
lgant et facile; et il posait ses questions avec autant d'esprit que
d'autorit, toujours plus occup de l'auditoire que des candidats, et
dispensant ceux-ci de toute rponse par de longs et brillants monologues
o il excellait.

Laissez-moi parler, leur disait-il, vous gagnerez  vous taire. En
parlant, je vous instruis, et prserve votre vanit du remords d'une
mauvaise rponse.

Il tait le mme  l'Acadmie toujours personnel et blessant.... Trop
conteur pour administrer sagement et pour bien conclure, sa vie entire
ne fut pour ainsi dire qu'une longue narration, y compris le temps o il
fut maire du 10e arrondissement de Paris.

 ces affirmations ayant un peu l'air d'accusations sous la forme
d'pigrammes, mais dont l'exagration mme attnue beaucoup la porte,
nous opposerons le jugement formul antrieurement par Rabbe et
Boisjolin dont la _Biographie Nouvelle_, l'_Encyclopdie des Gens du
monde_, etc, se font les chos:

Nous n'aurions fait connatre que trs imparfaitement M. Des Genettes,
si nous ne parlions pas de ses talents comme professeur. Ses cours  la
Facult taient des modles de clart et de mthode, pleins d'ides
neuves et saillantes. Comme orateur, il se distingue par une familiarit
originale et piquante. Dans ses divers discours  la Facult, dans les
discussions journalires de l'Acadmie de Mdecine, il a constamment
fait preuve d'une grande sagacit de raisonnement jointe au charme
d'une locution facile et anime. Son langage est remarquable surtout
par _cette observation de toutes les convenances, ce tact_ que donnent
seules, mme  un homme d'esprit, la varit des connaissances et des
relations sociales distingues.

Il y a l, ce semble, l'accent de la vrit, et volontiers on applaudit
aux biographes quand ils disent: Des Genettes a rendu son nom clbre
en France et en Europe par de belles actions, de savants ouvrages, de
glorieux services rendus  l'humanit, et par son habilet suprieure
dans l'administration hyginique et mdicale des armes.

[98] _Biographie des Contemporains_, _Nouvelle Biographie_, _Biographie
de Feller_, _etc._

[99] Pariset--loge de Des Genettes.

[100] Is. Bourdon.--_Biographie universelle._

[101] _loge de Hall._

[102] _Biographie universelle et portative des Contemporains._

[103] _loge de M. Hall_, in 8, 1823.




GEOFFROY-MARIE


Cette rue fut ouverte en 1842 seulement, sur les terrains dits de la
Boule-Rouge, appartenant  l'Htel-Dieu de Paris, en vertu d'une
donation fort ancienne faite par _Geoffroy_ cordonnier  Paris, et
_Marie_, son pouse, lesquels, d'aprs le contrat,  la date du mois
d'avril 1261[104], ont cd _aux pauvres_ de l'Htel-Dieu une pice de
terre de huit arpents situe vis--vis la grange qui est appele la
_Grange-Bataillire_; plus un arpent et demi de vignes, sis en trois
pices dans la censive de Saint Germain-des-Prs (avec rserve de
l'usufruit); plus _quarante sols parisis_ de rente annuelle et
perptuelle  prendre sur une maison appartenant auxdits sieur et dame.

En rcompense de quoi, dit le contrat, les Frres dudit Htel-Dieu ont
concd  toujours auxdits Geoffroy et Marie la participation, comme ils
l'ont eux-mmes, aux prires et aux bienfaits qui ont t faits et se
feront  l'avenir au susdit Htel-Dieu. Et aussi ont promis lesdits
Frres de donner et fournir, en rcompense de ce qui prcde, auxdits
Geoffroy et Marie, pendant leur vie et au survivant d'eux, tout ce qui
sera ncessaire pour la _nourriture et l'habillement_  la manire des
Frres et des Soeurs dudit Htel-Dieu, quelle que soit leur manire
d'tre et dans quelque tat qu'ils deviennent et se trouvent.

Cet acte est intressant  rappeler sous plus d'un rapport: il fut pass
en plein moyen-ge, dans ces temps si fort dcris et souvent calomnis
par certains crivains de peu de science ou de peu de bonne foi. Il
montre la sollicitude dont les _pauvres_, ces membres souffrants de
Jsus-Christ, taient l'objet alors; car ce n'est pas  l'tablissement,
c'est aux pauvres mmes, qu'on y soignait et entretenait en grand
nombre, qu'est faite la donation; les bons Frres ne sont l que leurs
reprsentants; c'est en leur nom qu'ils acceptent et aux conditions si
touchantes qu'on a vues. Cet acte prouve encore que l'aisance, la
richesse mme, n'taient point en ce temps, comme on est port  le
croire, le partage uniquement des classes suprieures, de la noblesse en
particulier, puisque de petits bourgeois de Paris, en exerant une
industrie assurment des plus modestes, avaient pu acqurir une fortune
si considrable mme pour l'poque.

Une partie de ces terrains, rests la proprit de l'hospice, fut
vendue, au mois de novembre 1840, pour la somme norme de 3,075,800 fr.,
 MM. Maufra et Pne; ce dernier fut autoris, par ordonnance royale du
10 janvier 1842,  ouvrir sur cet emplacement une rue nouvelle, dite rue
_Geoffroy-Marie_, en souvenir du cordonnier et de sa femme, les anciens
et gnreux donataires. On ne saurait trop applaudir  cet acte de
gratitude pour les deux pauvres bourgeois du treizime sicle, dont le
bienfait si considrable, qui n'avait eu d'autre mobile que la charit,
remis en lumire et comme rajeuni par la publicit, obtient ainsi aprs
tant d'annes sa rcompense temporelle, sans prjudice de l'autre bien
autrement prcieuse et qu'ont reue ds longtemps sans doute _Geoffroy_
et _Marie_.

[104] Sous le rgne de Saint-Louis.


FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE


PRFACE                          v
Amboise (cardinal d')            1
Amyot                            9
Andrieux                        22
Assas (d') et Desilles          26
Aubriot                         32
Bailly (Sylvain)                36
Beaujon                         52
Beethoven                       54
Belsunce et Roze                74
Branger                        94
Berthollet                      98
Bossuet                        107
Bourdaloue                     130
Breguet                        139
Bruyre (Jean de la)           144
Bugeaud                        153
Caffarelli                     157
Chaise (La)                    167
Charlemagne                    173
Chateaubriand                  176
Chauveau-Lagarde               191
Chevalerie                     204
Cheverus (de)                  210
Cochin                         229
Colbert                        233
Combes (Michel)                243
Commines                       246
Condamine (La)                 256
Corneille (Pierre)             272
Desaix                         293
Dombasle                       308
Dupuytren                      323
pe (abb de l')              339
Fnelon                        351
Flamel (Nicolas)               374
Fontaine (Jean de La)          380
Froissart                      405
Genettes (Des)                 417
Geoffroy-Marie                 428


FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.

CAMBRAI.--IMPRIMERIE DE A. RGNIER-FAREZ, PLACE-AU-BOIS, 28.






End of Project Gutenberg's Les rues de Paris, (1/2), by M. Bathild Bouniol

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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
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